The Project Gutenberg EBook of George Sand et ses amis, by Abert Le Roy

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: George Sand et ses amis

Author: Abert Le Roy

Release Date: October 13, 2004 [EBook #13737]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GEORGE SAND ET SES AMIS ***




Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and  Distributed
Proofreaders Europe. This file was produced from images generously
made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)
at http://gallica.bnf.fr.





GEORGE SAND ET SES AMIS

par

ALBERT LE ROY




1903


SOCIT D'DITIONS LITTRAIRES ET ARTISTIQUES, Librairie Paul Ollendorff,
50, CHAUSSE D'ANTIN, PARIS, Tous droits rservs.




A M. OCTAVE GRARD, de l'Acadmie Franaise, Vice-Recteur Honoraire de
l'Acadmie de Paris




CHAPITRE PREMIER

LES ORIGINES


George Sand a voulu rsumer sa personne littraire et morale dans
l'pigraphe qu'elle inscrivit en tte de l'_Histoire de ma Vie_: Charit
envers les autres, dignit envers soi-mme, sincrit devant Dieu.
Fut-elle toujours fidle, et dans ses livres et dans ses actes,  cette
noble devise? C'est l'tude qu'il sera loisible d'entreprendre, en
retraant les vicissitudes de sa destine, en analysant son oeuvre, en
instituant une enqute sur les hommes de son temps et les vnements
auxquels elle fut mle.

A l'image de Jean-Jacques Rousseau, son matre, elle nous a lgu un
ouvrage autobiographique, compos non pas au dclin, mais au milieu mme
d'une existence diverse et contradictoire. La premire partie de
l'_Histoire de ma Vie_ a t rdige en 1847, alors que George Sand tait
dans tout l'clat de sa renomme. Elle explique nettement l'objet qu'elle
se propose et le plan qu'elle a conu: Je ne pense pas qu'il y ait de
l'orgueil et de l'impertinence  crire l'histoire de sa propre vie,
encore moins  choisir, dans les souvenirs que cette vie a laisss en nous,
ceux qui nous paraissent valoir la peine d'tre conservs. Pour ma part,
je crois accomplir un devoir, assez pnible mme, car je ne connais rien
de plus malais que de se dfinir... Une insurmontable paresse (c'est la
maladie des esprits trop occups et celle de la jeunesse par consquent)
m'a fait diffrer jusqu' ce jour d'accomplir cette tche; et, coupable
peut-tre envers moi-mme, j'ai laiss publier sur mon compte un assez
grand nombre de biographies pleines d'erreurs, dans la louange comme dans
le blme. Ce sont,  dire vrai, ces erreurs de dtail que George Sand
s'est surtout complu  redresser en racontant les annes de sa jeunesse,
voire mme les origines de sa maison, avec une singulire prolixit. Sur
les quatre gros volumes de l'_Histoire de ma Vie_, le premier est consacr
presque entirement  nous dcrire l'Histoire d'une famille de Fontenoy 
Marengo. Elle remonte  Fontenoy pour rappeler que Maurice de Saxe fut
son bisaeul. Quelque dmocrate qu'elle soit devenue, elle tire vanit
d'tre par le sang arrire-petite-fille de l'illustre marchal, de mme
qu'elle est par l'esprit de la ligne de Jean-Jacques; puis elle formule
ainsi son tat civil: Je suis ne l'anne du couronnement de Napolon,
l'an XII de la Rpublique franaise (1804). Mon nom n'est pas Marie-Aurore
de Saxe, marquise de Dudevant, comme plusieurs de mes biographes l'ont
dcouvert, mais Amantine-Lucile-Aurore Dupin.

Aussi bien, en se dfendant de la manie aristocratique, n'est-elle pas
indiffrente et veut-elle nous intresser  tous les souvenirs
gnalogiques de sa famille. Elle s'tend longuement sur le marchal de
Saxe et sur cette noblesse de race qu'elle ramnera thoriquement  sa
juste valeur dans le _Piccinino_. Sa grand'mre, Aurore Dupin de Francueil,
avait vu Jean-Jacques une seule fois, mais en des conditions qu'elle
n'eut garde d'oublier. Voici comment elle relatait l'anecdote dans les
papiers dont George Sand hrita: Il vivait dj sauvage et retir,
atteint de cette misanthropie qui fut trop cruellement raille par ses
amis paresseux ou frivoles. Depuis mon mariage, je ne cessais de
tourmenter M. de Francueil pour qu'il me le ft voir; et ce n'tait pas
bien ais. Il y alla plusieurs fois sans pouvoir tre reu. Enfin, un jour,
il le trouva jetant du pain sur sa fentre  des moineaux. Sa tristesse
tait si grande qu'il lui dit en les voyant s'envoler: Les voil repus.
Savez-vous ce qu'ils vont faire? Ils s'en vont au plus haut des toits pour
dire du mal de moi et que mon pain ne vaut rien. En digne aeule de
George Sand, madame Dupin de Francueil avait le culte de Jean-Jacques.
Lorsqu'il accepta de dner chez elle, sans doute pour faire honneur  son
hte elle lut tout d'une haleine la _Nouvelle Hlose_. Aux dernires
pages elle sanglotait, et ce jour-l, du matin jusqu'au soir, elle ne fit
que pleurer. J'en tais malade, dit-elle, j'en tais laide. Rousseau
arrive sur ces entrefaites, et M. de Francueil se garde de la prvenir.
Je ne finissais pas de m'accommoder, ne me doutant point qu'il tait l,
l'ours sublime, dans mon salon. Il y tait entr d'un air demi-niais,
demi-bourru, et s'tait assis dans un coin, sans marquer d'autre
impatience que celle de dner, afin de s'en aller bien vite. Enfin, ma
toilette finie, et mes yeux toujours rouges et gonfls, je vais au salon;
j'aperois un petit homme assez mal vtu et comme renfrogn, qui se levait
lourdement, qui mchonnait des mots confus. Je le regarde et je devine; je
crie, je veux parler, je fonds en larmes. Jean-Jacques, tourdi de cet
accueil, veut me remercier et fond en larmes. Francueil veut nous remettre
l'esprit par une plaisanterie et fond en larmes. Nous ne pmes nous rien
dire. Rousseau me serra la main et ne m'adressa pas une parole. On essaya
de dner pour couper court  tous ces sanglots. Mais je ne pus rien manger,
M. de Francueil ne put avoir de l'esprit, et Rousseau s'esquiva en
sortant de table, sans avoir dit un mot. Quant  George Sand,
quatre-vingts ans plus tard, elle est radieuse d'avoir eu une grand'mre
qui a pleur avec Jean-Jacques.

La Rvolution jeta en prison, pour quelques semaines, madame Dupin, trs
attache aux hommes et aux choses de l'ancien rgime. Son fils, Maurice,
le pre de George Sand, avait l'humeur plus librale, et les lettres qu'il
crivit durant la Terreur, reproduites dans l'_Histoire de ma Vie_, sont
d'un style assez alerte. Il gardait, d'ailleurs, certains prjugs du
monde o il avait grandi, celui par exemple d'imputer  Robespierre la
responsabilit de toutes les violences auxquelles la Rpublique fut
condamne, pour se dfendre contre ses adversaires du dehors et du dedans.
Plus quitable et mieux informe, George Sand s'applique  dtruire cette
lgende. Voil, dit-elle, l'effet des calomnies de la raction. De tous
les terroristes, Robespierre fut le plus humain, le plus ennemi par nature
et par conviction des apparentes ncessits de la Terreur et du fatal
systme de la peine de mort. Cela est assez prouv aujourd'hui, et l'on ne
peut pas rcuser  cet gard le tmoignage de M. de Lamartine. La raction
thermidorienne est une des plus lches que l'histoire ait produites. Cela
est encore suffisamment prouv. A quelques exceptions prs, les
thermidoriens n'obirent  aucune conviction,  aucun cri de la conscience
en immolant Robespierre. La plupart d'entre eux le trouvaient trop faible
et trop misricordieux la veille de sa mort, et le lendemain ils lui
attriburent leurs propres forfaits pour se rendre populaires. Soyons
justes enfin, et ne craignons plus de le dire: Robespierre est le plus
grand homme de la Rvolution et un des plus grands hommes de l'histoire.

L'esprit rvolutionnaire animera George Sand, dirigera sa pense et
inspirera son oeuvre, encore qu'elle ait reu des traditions de famille et
une ducation qui devaient lui inculquer des sentiments contraires. Sa
grand'mre, madame Dupin, au sortir des prisons de la Terreur, eut des
procs qui entamrent sa fortune: c'tait double raison pour dtester le
rgime nouveau. On vivait, au fond du Berry, dans cette terre de Nohant
que George Sand a tant aime. Elle y passa presque toute sa vie et elle
souhaitait de pouvoir y mourir: son voeu s'est ralis. Voici la peinture
qu'elle a trace de ce modeste domaine qu'il nous importe de connatre.
C'est le cadre mme de son existence:

L'habitation est simple et commode. Le pays est sans beaut, bien que
situ au centre de la Valle Noire, qui est un vaste et admirable site...
Nous avons pourtant de grands horizons bleus et quelque mouvement de
terrain autour de nous, et, en comparaison de la Beauce ou de la Brie,
c'est une vue magnifique; mais, en comparaison des ravissants dtails que
nous trouvons en descendant jusqu'au lit cach de la rivire,  un quart
de lieue de notre porte, et des riantes perspectives que nous embrassons
en montant sur les coteaux qui nous dominent, c'est un paysage nu et
born... Ces sillons de terres brunes et grasses, ces gros noyers tout
ronds, ces petits chemins ombrags, ces buissons en dsordre, ce cimetire
plein d'herbe, ce petit clocher couvert en tuiles, ce porche de bois brut,
ces grands ormeaux dlabrs, ces maisonnettes de paysan entoures de leurs
jolis enclos, de leurs berceaux de vigne et de leurs vertes chenevires,
tout cela devient doux  la vue et cher  la pense, quand on a vcu si
longtemps dans ce milieu calme, humble et silencieux.

C'est l que madame Dupin traversera des annes de gne extrme, au
lendemain de la Terreur. Les revenus de Nohant ne s'levaient pas  4.000
francs, payables en assignats, et il fallait rembourser des emprunts
onreux contracts en 1793. Durant plus d'un an, on vcut, parat-il, des
mdiocres revenus du jardin, de la vente des lgumes et des fruits qui
produisait au march de 12  15 francs par semaine. Puis l'horizon
s'claircit, sans que jamais la fortune patrimoniale, aprs la Rvolution,
ait dpass 15.000 livres de rente.

Le pre de George Sand, Maurice Dupin nous laisse l'impression d'un assez
mauvais sujet. Est-ce la faute de l'ducation qu'il reut ou des
commotions politiques et sociales? Du moins il manquait d'quilibre,
peut-tre mme de bon sens, et l'_Histoire de ma Vie_ essaie en vain de
colorer avantageusement ses dfauts: Ce pre que j'ai  peine connu, et
qui est rest dans ma mmoire comme une brillante apparition, ce jeune
homme artiste et guerrier est rest tout entier vivant dans les lans de
mon me, dans les fatalits de mon organisation, dans les traits de mon
visage. Il y a l quelque hyperbole et un excs d'adoration filiale. La
destine de Maurice Dupin fut surtout hasardeuse, comme l'tait sa pense.
A dix-neuf ans, il voulait tre musicien et jouait la comdie dans les
salons de La Chtre. L'anne suivante, la loi du 2 vendmiaire an VII
ayant institu le service militaire obligatoire, il lui fallut servir sous
les drapeaux de la Rpublique. Sa mre, toute royaliste qu'elle ft, avait
alin ses diamants pour l'quiper. Il est protg par le citoyen La Tour
d'Auvergne Corret, capitaine d'infanterie, et rejoint son rgiment 
Cologne; ensuite il passe en Italie. Entre temps, un incident tait
survenu  Nohant, que George Sand relate sans s'mouvoir, mais qui dut
troubler la quitude de madame Dupin: Une jeune femme, attache au
service de la maison, venait de donner le jour  un beau garon, qui a t
plus tard le compagnon de mon enfance et l'ami de ma jeunesse. Cette jolie
personne n'avait pas t victime de la sduction. Elle avait cd, comme
mon pre,  l'entranement de son ge. Ma grand'mre l'loigna sans
reproche, pourvut  son existence, garda l'enfant et l'leva. George Sand
ajoute: Elle avait lu et chri Jean-Jacques; elle avait profit de ses
vrits et de ses erreurs. Maurice Dupin, lui aussi, avait-il lu
Rousseau? En tous cas, il avait trouv une Thrse dans le personnel
domestique de Nohant.

La guerre lui rserve d'autres aventures. Il traverse le Saint-Bernard en
prairial an VIII et nous raconte comment il fut accueilli  Aoste par le
Premier Consul, qui venait de l'attacher  son tat-major: Je fus  lui
pour le remercier de ma nomination. Il interrompit brusquement mon
compliment pour me demander qui j'tais.--Le petit-fils du marchal de
Saxe.--Ah oui! ah bon! Dans quel rgiment tes-vous?--1er de
chasseurs.--Ah bien! mais il n'est pas ici. Vous tes donc adjoint 
l'tat-major?--Oui, gnral.--C'est bien, tant mieux, je suis bien aise de
vous voir.--Et il tourna le dos.

Aprs avoir pris part  la bataille de Marengo, voici en quels termes
Maurice Dupin relate ses impressions, dans une lettre  son oncle de
Beaumont, ou, comme dit la suscription, au citoyen Beaumont,  l'htel de
Bouillon, quai Malaquais, Paris:

Pim, pan, pouf, patatra! en avant! sonne la charge! en retraite, en
batterie! nous sommes perdus! victoire! sauve qui peut! Courez  droite, 
gauche, au milieu! revenez, restez, partez, dpchons-nous! Gare l'obus!
au galop! Baisse la tte, voil un boulet qui ricoche!... Des morts, des
blesss, des jambes de moins, des bras emports, des prisonniers, des
bagages, des chevaux, des mulets; des cris de rage, des cris de victoire,
des cris de douleur, une poussire du diable, une chaleur d'enfer; un
charivari, une confusion, une bagarre magnifique; voil, mon bon et
aimable oncle, en deux mots, l'aperu clair et net de la bataille de
Marengo, dont votre neveu est revenu trs bien portant, aprs avoir t
culbut, lui et son cheval, par le passage d'un boulet, et avoir t
rgal pendant quinze heures par les Autrichiens du feu de trente pices
de canon, de vingt obusiers et de trente mille fusils.

Ce qui vaut mieux que tout ce verbiage, c'est qu'il fut nomm par
Bonaparte lieutenant sur le champ de bataille. Mais il apprhende la fin
de la guerre et il s'crie avec une pointe de gasconnade: Encore trois ou
quatre culbutes sur la poussire, et j'tais gnral. Le sjour
enchanteur de Milan va tourner d'autre ct ses proccupations. Il est
amoureux, non pas  la lgre comme il lui est advenu sur les bords du
Rhin ou  Nohant, mais avec tout l'emportement d'une passion qui veut tre
durable. Et il s'en ouvre  sa mre, dans une lettre crite d'Asola, le 29
frimaire an IX: Qu'il est doux d'tre aim, d'avoir une bonne mre, de
bons amis, une belle matresse, un peu de gloire, de beaux chevaux et des
ennemis  combattre! La femme qui soulve tout cet enthousiasme--et qui
sera la mre de George Sand--s'appelait Sophie-Victoire-Antoinette
Delaborde. Elle avait t en prison au couvent des Anglaises en mme temps
que madame Dupin, et pour lors elle usait de moyens d'existence assez
fcheux. L'_Histoire de ma Vie_ recourt  des circonlocutions,  des
euphmismes, et finit par convenir que sa jeunesse avait t livre par
la force des choses  des hasards effrayants. Ces explications trs
embarrasses ont pour objet de ne pas confesser crment que Victoire
Delaborde accompagnait un gnral de l'arme d'Italie et avait trouv des
ressources dans les dpouilles du pays conquis. George Sand ne s'arrte
pas  ces misres. Elle veut excuser, sinon innocenter sa mre: Un fait
subsiste devant Dieu, c'est qu'elle fut aime de mon pre, et qu'elle le
mrita apparemment, puisque son deuil,  elle, ne finit qu'avec sa vie.
Haussant encore le ton, elle s'crie sur le mode dclamatoire: Le grand
rvolutionnaire Jsus nous a dit un jour une parole sublime: c'est qu'il y
avait plus de joie au ciel pour la recouvrance d'un pcheur que pour la
persvrance de cent justes. Redescendons des sommets de la morale
vanglique dans la ralit: Maurice Dupin recevait de madame Delaborde
des prts d'argent, sans s'inquiter d'abord d'o elle tirait ces
subsides. Ce n'est qu' la rflexion qu'il doute de la dlicatesse du
procd et discute avec ses scrupules: Qu'as-tu fait? qu'ai-je fait
moi-mme en acceptant ce secours?... Si j'avais su que tu n'tais pas
marie, que tout ce luxe ne t'appartenait pas!... Je me trompe, je ne sais
ce que je dis, il t'appartient, puisque l'amour te l'a donn: mais quand
je songe aux ides qui pourraient lui venir,  _lui_... Il ne les aurait
pas longtemps, je le tuerais! Enfin je suis fou, je t'aime et je suis au
dsespoir. Tu es libre, tu peux le quitter quand tu voudras, tu n'es pas
heureuse avec lui, c'est moi que tu aimes, et tu veux me suivre, tu veux
perdre une position assure et fortune pour partager les hasards de ma
mince fortune.

Maurice Dupin russit  dtacher madame Delaborde de son gnral, mais il
rencontra mille obstacles avant d'aboutir au mariage. Quatre annes
s'coulrent entre la rencontre d'Asola et la naissance de George Sand.
Elles furent singulirement agites: maintes fois le jeune homme essaya de
sacrifier son amour  sa mre, qui avait l'humeur ombrageuse et jalouse.
Fait prisonnier par les Autrichiens en nivse an IX, il ne recouvra la
libert, au bout de deux mois, que pour accourir  Nohant en floral de la
mme anne. Victoire Delaborde vint le rejoindre  La Chtre, ayant tout
quitt, tout sacrifi  un amour libre et dsintress. On sut sa
prsence dans la petite ville, et Maurice en parla  madame Dupin. Son
prcepteur, un certain Deschartres, ci-devant abb, voulut intervenir et
le fit trs maladroitement. Un beau matin, il se rend  La Chtre, 
l'auberge de la _Tte-Noire_, rveille la voyageuse, lui adresse des
reproches et des menaces, la somme de repartir le jour mme pour Paris.
Elle riposte, lui ferme la porte au nez. Il va qurir le maire et les
gendarmes, qui pntrent dans la chambre de Victoire et trouvent une
toute petite femme, jolie comme un ange, qui pleurait, assise sur le bord
de son lit, les bras nus et les cheveux pars.

Les _autorits constitues_ s'adoucissent. Elle leur raconte qu'elle
avait rencontr Maurice en Italie, qu'elle l'avait aim, qu'elle avait
quitt pour lui une riche protection et qu'elle ne connaissait aucune loi
qui pt lui faire un crime de sacrifier un gnral  un lieutenant et sa
fortune  son amour. A ce rcit, les magistrats municipaux sont mus. Ils
prennent parti contre le pdagogue. Mais le coup tait port, le scandale
produit, et madame Dupin, avertie par Deschartres, ne devait jamais
oublier cet esclandre. Maurice s'effora de consoler sa mre par de
mensongres promesses. Il lui crivit: Enfin que crains-tu et
qu'imagines-tu? Que je vais pouser une femme qui me ferait _rougir un
jour?_... Ta crainte n'a pas le moindre fondement, Jamais l'ide du
mariage ne s'est encore prsente  moi; je suis beaucoup trop jeune pour
y songer, et la vie que je mne ne me permet gure d'avoir femme et
enfants. Victoire n'y pense pas plus que moi Puis il entre dans des
dtails pour rassurer madame Dupin, et il va sans nul doute  l'encontre
de ses vises. Victoire est veuve, elle a une petite fille. Elle
travaillera pour vivre. Elle a dj t modiste; elle tiendra de nouveau
un magasin de modes. Et il conclut: Est-ce que je peux, est-ce que je
pourrai jamais prendre un parti qui serait contraire  ta volont et  tes
dsirs? Songe que c'est impossible, et dors donc tranquille.

L'orgueil de la chtelaine de Nohant devait tre exaspr,  la seule
pense que cette modiste pourrait devenir sa bru et porter le nom presque
seigneurial des Dupin. Mais il y avait plus. Victoire, loigne de La
Chtre, continuait d'crire  Maurice, et quelles lettres! En ce point,
elle tait la digne mule de Thrse Levasseur. Et George Sand, qui nous
donne sur sa mre des renseignements qu'elle aurait pu et d taire,
souligne son manque d'instruction: C'est tout au plus si  cette poque
elle savait crire assez pour se faire comprendre. Pour toute ducation,
elle avait reu en 1788 les leons lmentaires d'un vieux capucin qui
apprenait _gratis_  lire et  rciter le catchisme  de pauvres
enfants... Il fallait les yeux d'un amant pour dchiffrer ce petit
grimoire et comprendre ces lans d'un sentiment passionn qui ne pouvait
trouver de forme pour s'exprimer. Cependant Maurice tait conquis et
subissait l'ascendant de cette nature infrieure. Il y a une histoire
assez louche et assez rpugnante au sujet de l'argent qu'elle lui avait
prt et qui venait du gnral. La restitution fut effectue, mais
pniblement, et Maurice est oblig de s'en expliquer avec sa mre: Tous
les dons, dit-il, qu'elle lui avait _emports pour en manger le profit
avec moi_ se rduisaient  _un_ diamant de peu de valeur qu'elle avait
conserv par mgarde, et qui lui avait t renvoy avant mme qu'elle
connt ses plaintes et ses calomnies. N'importe, il devait tre
infiniment douloureux pour madame Dupin que son fils ft rduit  lui
crire: Je ne sais pas si je suis un des Grieux, mais il n'y a point ici
de Manon Lescaut. Devant la perspective d'une telle union, on ne peut que
comprendre et approuver les rsistances de la mre. Il faudra pourtant
qu'elle finisse par cder, par consentir  un mariage que George Sand
tche de justifier en recourant  de vritables paradoxes: Il va pouser
une fille du peuple, c'est--dire qu'il va continuer et appliquer les
ides galitaires de la Rvolution dans le secret de sa propre vie. Il va
tre en lutte dans le sein de sa propre famille contre les principes
d'aristocratie, contre le monde du pass. Il brisera son propre coeur,
mais il aura accompli son rve. En vrit, c'est employer de trop grands
mots pour expliquer des misres. Et, dans ce conflit d'ordre sentimental,
nos sympathies iront plutt vers madame Dupin que vers Victoire Delaborde.

Durant bien des mois les tiraillements se prolongrent. Maurice crivait 
sa mre, le 3 pluvise an X (fvrier 1802): Je te jure _par tout ce qu'il
y a de plus sacr_ que V*** travaille et ne me cote rien... Ne parlons
pas d'elle, je t'en prie, ma bonne mre, nous ne nous entendrions pas;
sois sre seulement que j'aimerais mieux me brler la cervelle que de
mriter de toi un reproche. Aussi bien toutes les mercuriales de madame
Dupin demeuraient impuissantes, et le pauvre Deschartres, charg du rle
de Mentor, tait bern sans vergogne, alors qu'il s'appliquait  tenir son
ancien colier sous sa frule. Un matin, raconte George Sand, mon pre
s'esquive de leur commun logement, et va rejoindre Victoire dans le jardin
du Palais-Royal, o ils s'taient donn rendez-vous pour djeuner ensemble
chez un restaurateur. A peine se sont-ils retrouvs,  peine Victoire
a-t-elle pris le bras de mon pre, que Deschartres, jouantle rle de
Mduse, se prsente au devant d'eux. Maurice paye d'audace, fait bonne
mine  son argus et lui propose de venir djeuner en tiers. Deschartres
accepte. Il n'tait pas picurien, pourtant il aimait les vins fins, et on
ne les lui pargna pas. Victoire prit le parti de le railler avec esprit
et douceur, et il parut s'humaniser un peu au dessert; mais quand il
s'agit de se sparer, mon pre voulant reconduire son amie chez elle,
Deschartres retomba dans ses ides noires et reprit tristement le chemin
de son htel.

Au printemps de 1802, Maurice va rejoindre son rgiment  Charleville, et
Victoire l'accompagne. Auprs des camarades de la garnison et des gens de
la petite ville, ils passaient pour tre secrtement maris. Il n'en tait
rien. Mais la naissance de plusieurs enfants vint resserrer troitement
leurs liens. Ils ne poussrent pas l'imitation de Jean-Jacques jusqu' les
livrer  la charit publique. Un seul survcut: ce devait tre George Sand,
qui ignore ou nglige de nous indiquer le nombre et le sexe des autres
enfants issus de cette union et emports en bas ge.

On tait alors dans une priode d'accalmie politique et militaire. Le
gouvernement personnel s'tablissait sur les ruines de la Rpublique.
L'oeuvre de raction dbutait par une entente avec la Cour de Rome, aux
fins de briser l'Eglise constitutionnelle et nationale de 1789. L'arme,
en sa grande majorit, accueillait assez mal cette premire tape sur la
route de Canossa. Le Concordat, crit Maurice Dupin  sa mre, ne fait
pas ici le moindre effet. Le peuple y est indiffrent. Les gens riches,
mme ceux qui se piquent de religion, ont grand'peur qu'on n'augmente les
impts pour payer les vques. Les militaires, qui ne peuvent pas obtenir
un sou dans les bureaux de la guerre, jurent de voir le palais piscopal
meubl aux frais du gouvernement. Et le jeune homme, fervent voltairien,
raille la bulle du Pape, crite dans le style de l'Apocalypse, et qui
menace les contrevenants de la colre de saint Pierre et de saint Paul.
Bref, conclut-il, nous nous couvrons de ridicule. A la crmonie de
Notre-Dame en l'honneur du Concordat, les gnraux se rendirent  peu prs
comme des chiens qu'on fouette. Le lgat tait en voiture, et sa croix
devant lui, dans une autre voiture. Ce fut l l'occasion de ngociations
Pour lui, soldat de la Rvolution, ayant grandi auprs d'une mre
royaliste mais philosophe, il voyait avec inquitude des changements dans
les affaires publiques qui ne promettent rien de bon, et mme un retour
complet  l'ancien rgime. Dmocrate, il devait s'affilier  la
franc-maonnerie qui tait dj le foyer des ides librales. Il nous a
malicieusement cont son initiation: On m'a enferm dans tous les trous
possibles, nez  nez avec des squelettes; on m'a fait monter dans un
clocher au bas duquel on a fait mine de me prcipiter... On m'a fait
descendre dans des puits, et, aprs douze heures passes  subir toutes
ces gentillesses, on m'a cherch une mauvaise querelle sur ma bonne humeur
et mon ton goguenard, et on a dcid que je devais subir le dernier
supplice. En consquence, on m'a clou dans une bire, port au milieu des
chants funbres dans une glise, pendant la nuit, et,  la clart des
flambeaux, descendu dans un caveau, mis dans une fosse et recouvert de
terre, au son des cloches et du _De profundis_. Aprs quoi chacun s'est
retir. Au bout de quelques instants, j'ai senti une main qui venait me
tirer mes souliers, et, tout en l'invitant  respecter les morts, je lui
ai dtach le plus beau coup de pied qui se puisse donner. Le voleur de
souliers a t rendre compte de mon tat et constater que j'tais encore
en vie. Alors on est venu me chercher pour m'admettre aux grands secrets.
Comme avant l'enterrement on m'avait permis de faire mon testament,
j'avais lgu le caveau dans lequel j'avais t enferm au colonel de la
14e, afin qu'il en ft une salle de police; la corde avec laquelle on m'y
avait descendu, au colonel du 4e de cavalerie, pour qu'il s'en servt pour
se pendre, et les os dont j'tais entour,  ronger  un certain frre
terrible, qui m'avait trimbal toute la journe dans les caves et
greniers.

C'taient l les menues distractions de la vie de garnison  Charleville.
Toutes les journes ne devaient pas y tre aussi plaisantes pour Maurice,
partag entre sa matresse et sa mre. Celle-ci, exempte de prjugs
religieux, et qui n'acceptait gure que les doctrines du Vicaire savoyard
ou cette foi  l'Etre suprme que George Sand appelle le culte pur de
Robespierre et de Saint-Just, admettait fort bien que jeunesse se passe,
mais ne pouvait tolrer une msalliance. C'est donc  son insu que le
mariage fut conclu, le 16 prairial an XII (1804), par devant le maire du
deuxime arrondissement de Paris, entre Maurice Dupin et Victoire
Delaborde, qui dsormais prendra le prnom de Sophie. Un mois plus tard,
le 12 messidor (1er juillet), George Sand vit le jour, dans la maison
portant le numro 15 de la rue Meslay. Ces deux vnements furent cachs 
madame Dupin, qui, ultrieurement informe, courra  Paris et essayera
vainement de faire casser le mariage. Celui-ci avait t clbr presque
clandestinement. Sophie tait alle  la mairie en modeste robe de basin,
n'ayant au doigt qu'un mince filet d'or; car la gne du mnage ne permit
d'acheter que quelques jours plus tard une vritable alliance de six
francs. En dpit de ces circonstances mystrieuses, George Sand, enfant de
l'amour, naquit au milieu de la joie. La soeur de Sophie Delaborde allait
pouser un officier, ami intime de Maurice, et l'on avait organis une
petite sauterie. Ma mre, lisons-nous dans l'_Histoire de ma Vie_, avait
une jolie robe couleur de rose, et mon pre jouait sur son fidle violon
de Crmone une contredanse de sa faon. Tout  coup souffrante, Sophie
passa dans la chambre voisine. Au milieu d'un _chassez-huit_, la tante
Lucie accourut en s'criant: Venez, venez, Maurice, vous avez une fille.
Et elle ajouta: Elle est ne en musique et dans le rose, elle aura du
bonheur. On l'appela Aurore, en souvenir de la grand'mre absente et que
l'on se garda bien d'informer. George Sand entrait dans le monde, l'an
dernier de la Rpublique, l'an premier de l'Empire. Sa vie devait tre
agite, comme la Rvolution politique, philosophique, religieuse et
sociale dont elle est issue et que refltera son oeuvre.




CHAPITRE II

LES ANNES D'ENFANCE


Pour fil conducteur  travers l'enfance et la jeunesse de George Sand,
nons avons encore l'_Histoire de ma Vie_, mais rdige sous une
inspiration sensiblement diffrente. Tous les premiers chapitres, relatifs
aux origines, avaient t composs et publis sous la monarchie de
Juillet. L'crivain reprend la plume et continue son autobiographie, le
1er juin 1848, aprs avoir particip aux vnements de la Rvolution qui
renversa Louis-Philippe et avoir collabor, auprs de Ledru-Rollin,
fondateur du suffrage universel, aux circulaires du gouvernement
provisoire. Il en rsulte une volution de sa pense, une volte-face
analogue  celle qu'on remarque, au regard de M. Thiers, dans les volumes
de l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_ postrieurs au Deux Dcembre.
J'ai beaucoup appris, dclare George Sand, beaucoup vcu, beaucoup
vieilli durant ce court intervalle... Si j'eusse fini mon livre avant
cette Rvolution, c'et t un autre livre, celui d'un solitaire, d'un
enfant gnreux, j'ose le dire, car je n'avais tudi l'humanit que sur
des individus souvent exceptionnels et toujours examins par moi  loisir.
Depuis j'ai fait, de l'oeil, une campagne dans le monde des faits, et je
n'en suis point revenue telle que j'y tais entre. J'y ai perdu les
illusions de la jeunesse, que par un privilge d  ma vie de retraite et
de contemplation, j'avais conserves plus tard que de raison.

Ces illusions, nous les connatrons mieux et pourrons en apprcier la
persistance, en repassant avec George Sand les pripties de ses premires
annes et les hasards d'une ducation o se heurtrent les influences
rivales de sa mre et de son aeule.

Madame Dupin, en dpit des frquents voyages que son fils faisait  Nohant,
n'avait appris de lui ni le mariage avec madame Delaborde ni la naissance
de l'enfant survenue le 12 messidor. C'est seulement vers la fin de
brumaire an XIII (novembre 1804) qu'elle conut des soupons et voulut les
claircir. L'_Histoire de ma Vie_ rapporte les deux lettres qu'elle
adressa au maire du cinquime arrondissement: J'ai de fortes raisons,
crivait-elle, pour craindre que mon fils unique ne se soit rcemment
mari  Paris sans mon consentement. Je suis veuve; il a vingt-six ans; il
sert, il s'appelle Maurice-Franois-Elisabeth Dupin. La personne avec
laquelle il a pu contracter mariage a port diffrents noms; celui que je
crois le sien est Victoire Delaborde. Elle doit tre un peu plus ge que
mon fils--(elle avait effectivement trente ans),--tous deux demeurent
ensemble rue Meslay, n 15... Cette fille ou cette femme, car je ne sais
de quel nom l'appeler, avant de s'tablir dans la rue Meslay, demeurait en
nivse dernier rue de la Monnaie, o elle tenait une boutique de modes.

Les lettres ni les dmarches de madame Dupin ne purent aboutir 
l'annulation du mariage. Elle recueillit seulement, comme pour attiser sa
colre, des renseignements fort peu difiants sur les origines de cette
bru qui entrait subrepticement dans sa famille, sur le pre, Claude
Delaborde, oiselier au quai de la Mgisserie, sur le grand-pre maternel,
un certain Cloquart, qui portait encore, par del la Rvolution, un grand
habit rouge et un chapeau  cornes, son costume de noces sous le rgne de
Louis XV.

Cependant l'officier de l'tat civil, un maire  l'me patriarcale,
tentait de calmer les inquitudes de madame Dupin. Il chargeait, selon ses
propres expressions, une personne intelligente et sre de pntrer, sous
un prtexte quelconque, dans l'intrieur des jeunes poux, et voici le
tableau qu'il en trace, d'aprs ce tmoin fidle: On a trouv un local
extrmement modeste, mais bien tenu, les deux jeunes gens ayant un
extrieur de dcence et mme de distinction, la jeune mre au milieu de
ses enfants, allaitant elle-mme le dernier, et paraissant absorbe par
ces soins maternels; le jeune homme plein de politesse, de bienveillance
et de srnit... Enfin, quels qu'aient pu tre les antcdents de la
personne, antcdents que j'ignore entirement, sa vie est actuellement
des plus rgulires et dnote mme une habitude d'ordre et de dcence qui
n'aurait rien d'affect. En outre, les deux poux avaient entre eux le ton
d'intimit douce qui suppose la bonne harmonie, et, depuis des
renseignements ultrieurs, je me suis convaincu que _rien n'annonce_ que
votre fils ait  se repentir de l'union contracte.

Le maire termine par quelques paroles de condolance, en prvoyant qu'un
jour ou l'autre le jeune homme se repentira d'avoir bris le coeur de sa
mre. Mais c'est sa premire, sa seule faute. Elle est rparable, elle
comporte le pardon, et, au demeurant, le _ton qu'on a vu chez lui_ ne
justifie nullement les douloureux prsages que madame Dupin avait conus.
Comme beaucoup de belles-mres, elle esprait que son fils serait
malheureux et lui reviendrait. Il n'en tait rien. Maurice n'avait d'autre
souci immdiat que de chercher les voies d'une rconciliation malaise. Il
finit par les dcouvrir, sous une forme assez romanesque qui fut couronne
de succs. Madame Dupin tait venue secrtement  Paris, afin de consulter
M. de Sze et deux autres avocats clbres sur la validit du mariage. Ils
dclarrent l'affaire _neuve_, comme toutes celles du mme genre qui
dcoulaient de la lgislation civile rcemment mise en vigueur; mais ils
estimrent que le mariage avait toutes chances d'tre reconnu valable par
les tribunaux, partant la naissance d'tre proclame lgitime.

Sur ces entrefaites, Maurice, inform du voyage de sa mre, prit la petite
Aurore dans ses bras et chargea la portire de monter avec l'enfant chez
madame Dupin, en lui disant: Voyez donc, madame, la jolie petite fille
dont je suis grand'mre! Sa nourrice me l'a apporte aujourd'hui, et j'en
suis si heureuse que je ne peux pas m'en sparer un instant. Tout en
bavardant, elle dposa le bb sur les genoux de la vieille dame qui
cherchait sa bonbonnire. Soudain un soupon traversa l'esprit de madame
Dupin. Elle s'cria: Vous me trompez, cette enfant n'est pas  vous; ce
n'est pas  vous qu'elle ressemble... Je sais, je sais ce que c'est. Et
elle repoussait la petite Aurore qui, effraye, se mit  verser des
larmes. La portire s'apprtait  reprendre et  emporter l'enfant. La
grand'mre fut vaincue. Lorsqu'elle sut que son fils tait en bas, elle le
fit appeler. C'tait le pardon. Quand ils se retirrent, Aurore avait dans
la main une bague de rubis que madame Dupin envoyait  sa belle-fille:
George Sand a toujours port cette bague. Quelques semaines plus tard, la
rconciliation fut complte. La chtelaine de Nohant consentit  recevoir
l'humble modiste qui s'tait introduite dans la famille; elle assista au
mariage religieux, ainsi qu'au repas qui suivit. Aussitt aprs, elle
regagna son manoir berrichon.

Le jeune mnage s'tait install dans un troit appartement de la rue
Grange Batelire. Bientt Maurice fut oblig de rejoindre son rgiment
pour la campagne d'Ulm, et sa femme demeura  Paris avec ses deux enfants,
la petite Aurore et son ane Caroline, qui n'tait pas la fille de
Maurice Dupin. Le train de vie tait des plus modestes, l'existence des
plus rgulires. Celle qui jadis avait suivi un gnral sur les grandes
routes de l'Italie, n'aspirait dsormais qu' la quitude. Elle n'avait
aucun got pour le monde. Les grands dners, crit George Sand, les
longues soires, les visites banales, le bal mme, lui taient odieux.
C'tait la femme du coin du feu ou de la promenade rapide et foltre. En
ce point, ses sentiments taient tout  fait conformes  ceux de son mari.
Ils ne se trouvaient heureux, ajoute l'_Histoire de ma Vie_, que dans
leur petit mnage. Partout ailleurs ils touffaient de mlancoliques
billements, et ils m'ont lgu cette secrte sauvagerie qui m'a rendu
toujours le monde insupportable et le _home_ ncessaire.

Nous n'avons que de rares lettres de Maurice Dupin  sa femme et nous n'en
possdons point qui aient t adresses  sa mre, durant la campagne de
1805. On sait toutefois qu'il participa  la srie d'oprations militaires
qui devaient se terminer par l'occupation de Vienne. Mais il n'est pas
certain qu'il ait assist  la bataille d'Austerlitz. Son avancement
s'effectuait avec lenteur. Depuis Marengo, il marquait le pas au grade de
lieutenant. Il s'en plaint dans sa correspondance. De l cette phrase de
l'_Histoire de ma Vie_, sans qu'on voie bien exactement s'il faut
l'attribuer  George Sand ou  son pre: Chacun sous l'Empire songe  soi;
sous la Rpublique, c'tait  qui s'oublierait.

Nomm enfin capitaine du 1er hussards le 30 frimaire an XIV (20 dcembre
1805) et chevalier de la Lgion d'honneur  la mme poque, Maurice Dupin
revint passer quelques semaines  Paris. Entre temps, la petite Aurore
avait t mise en sevrage  Chaillot, chez la tante Lucie, soeur de sa
mre, qui avait pous M. Marchal, officier retrait. Elle jouait avec sa
cousine Clotilde, leur fille, qui tait du mme ge et qui fut la
meilleure amie de ses jeunes annes. On louait, pour promener les enfants,
l'ne d'un jardinier voisin, et on les plaait sur du foin dans les
paniers qui servaient  porter les fruits, les lgumes ou le lait au
march, Caroline dans l'un, Clotilde et Aurore dans l'autre.

Voil le plus lointain souvenir qu'ait gard George Sand, ainsi que celui
d'un accident qui vers deux ans lui arriva. La bonne qui la tenait dans
ses bras la laissa tomber sur l'angle d'une chemine. Ce fut pour l'enfant
comme un veil de la sensibilit. La venue du mdecin, les sangsues, le
dpart de la bonne, sont rests gravs dans sa mmoire. A quatre ans, elle
savait lire et elle rcitait sans broncher ses prires, n'y comprenant
rien, sauf ces quelques mots qui la touchaient: _Mon Dieu, je vous donne
mon coeur._ C'tait, assure-t-elle  distance, le seul endroit o elle
et une ide de Dieu et d'elle-mme. Le _Pater_, le _Credo_ et l'_Ave
Maria_, qu'elle disait en franais, lui taient aussi inintelligibles que
si elle les et appris en latin. Quant aux fables de La Fontaine, elles
lui taient pareillement lettre close. A la rflexion, elle les juge trop
fortes et trop profondes pour le premier ge.

Sa douceur n'tait pas exempte d'un certain enttement ingnu. Un jour,
par exemple, au cours de la leon d'alphabet, elle rpondit  sa mre: Je
sais bien dire A, mais je ne sais pas dire B. Et, comme elle pelait
toutes les lettres except la seconde, elle donna pour unique raison de
cette rsistance opinitre: C'est que je ne connais pas le B. Le
vritable fond de son caractre tait une propension  la rverie.
L'imagination, a-t-elle dit, c'est toute la vie de l'enfant. Elle
proteste contre la doctrine de Jean-Jacques qui, dans l'_Emile_, veut
supprimer le merveilleux, sous prtexte de mensonge. Pour elle,
l'impression fut trs douloureuse, la premire anne o s'insinua dans son
esprit un doute sur la ralit du pre Nol. J'avais, crit-elle, cinq ou
six ans, et il me sembla que ce devait tre ma mre qui mettait le gteau
dans mon soulier. Aussi me parut-il moins beau et moins bon que les autres
fois, et j'prouvais une sorte de regret de ne pouvoir plus croire au
petit homme  barbe blanche.

Elle eut une affection trs vive, trs persistante pour ses poupes, et de
l'horreur pour un certain polichinelle, somptueusement costum, mais qui
lui apparaissait comme un redoutable et malfaisant personnage. Plus tard
un got analogue s'emparera d'elle, celui des marionnettes. Elle leur
lvera un thtre  Nohant et composera pour elles, en collaboration avec
son fils, de vritables comdies. Ds son plus jeune ge, elle aimait se
raconter  elle-mme de longues et fantastiques histoires. Sa soeur
Caroline avait t mise en pension, sa mre tait trs occupe par les
soins du mnage. Aussi, pour qu'elle prt un peu l'air, la plaait-on
volontiers dans la cour, entre quatre chaises, au milieu desquelles il y
avait une chaufferette sans feu, en guise de tabouret. Aurore, ainsi
emprisonne, employait ses loisirs  dgarnir avec ses ongles la paille
des chaises, et grimpe sur la chaufferette, tandis que ses mains taient
occupes, elle laissait errer son imagination. A haute voix elle dbitait
les contes improviss que sa mre appelait des romans.

A de longs intervalles, son pre revenait entre deux campagnes. La maison
s'emplissait de bruit et de gat. L'enfant entendait prononcer le nom et
raconter les victoires de l'Empereur. Un jour,  la promenade, elle
l'aperut. Il passait la revue des troupes sur le boulevard. Sa mre
s'cria, toute joyeuse: Il t'a regarde, souviens-toi de a; a te
portera bonheur! Et George Sand ajoute dans l'_Histoire de ma Vie_: Je
crois que l'Empereur entendit ces paroles naves, car il me regarda tout 
fait, et je crois voir encore une sorte de sourire flotter sur son visage
ple, dont la svrit froide m'avait effraye d'abord. Je n'oublierai
donc jamais sa figure et surtout cette expression de son regard qu'aucun
portrait n'a pu rendre. Il tait  cette poque assez gras et blme. Il
avait une redingote sur son uniforme, mais je ne saurais dire si elle
tait grise; il avait son chapeau  la main au moment o je le vis, et je
fus comme magntise un instant par ce regard clair, si dur au premier
moment, et tout  coup si bienveillant et si doux. Elle vit galement le
Roi de Rome dans les bras de sa nourrice,  une fentre des Tuileries d'o
il riait aux passants. En apercevant Aurore, dont la physionomie lui plut
sans doute, il se mit  rire davantage et jeta de son ct un gros bonbon.
Malgr les signes de la gouvernante du Roi, le factionnaire qui tait au
pied de la fentre ne voulut pas que le bonbon ft ramass.

De ces temps loigns George Sand avait conserv des souvenirs trs
prcis. Elle revoyait les jeux de son pre qui,  table, pour la
dsappointer, feignait de vouloir manger tout le plat de vermicelle cuit
dans du lait sucr, ou qui avec sa serviette faisait des figures de moine,
de lapin ou de pantin,--distraction familire aux mess de sous-officiers.
Cependant le bien-tre et l'aisance ne rgnaient pas  la maison. Maurice
Dupin, aide de camp de Murat, en dpit de ses appointements et des dons de
sa mre, se laissait endetter. On a accus sa femme d'avoir t
dsordonne et dpensire. L'_Histoire de ma Vie_ proteste contre ce
reproche: Ma mre faisait elle-mme son lit, balayait l'appartement,
raccommodait ses nippes et faisait la cuisine. C'tait une femme d'une
activit et d'un courage extraordinaires. Toute sa vie, elle s'est leve
avec le jour et couche  une heure du matin.

Le grand ami d'Aurore, en ces premires annes d'enfance, fut un certain
Pierret, d'origine champenoise, dont George Sand s'est complu  voquer la
physionomie. Il occupait au Trsor un emploi des plus modestes, et il
tait la seule personne que madame Maurice Dupin ret dans l'intimit, en
l'absence de son mari. Ce Pierret avait pour la fillette la tendresse
d'un pre et les soins d'une mre. Le surplus de ses loisirs s'coulait
dans un estaminet du faubourg Poissonnire,  l'enseigne du _Cheval blanc_;
car il aimait le vin, la bire, la pipe, le billard et le domino. Il
aimait surtout Aurore. C'tait un disgraci,  l'me tendre, aux effusions
sentimentales. Le plus laid des hommes, dit George Sand, mais cette
laideur tait si bonne qu'elle appelait la confiance et l'amiti. Il avait
un gros nez pat, une bouche paisse et de trs petits yeux; ses cheveux
blonds frisaient obstinment, et sa peau tait si blanche et si rose qu'il
parut toujours jeune. A quarante ans, il se mit fort en colre, parce
qu'un commis de la mairie, o il servait de tmoin au mariage de ma soeur,
lui demanda de trs bonne foi s'il avait atteint l'ge de majorit. Grand
et gros, la figure contracte par des tics nerveux, Pierret tait le
meilleur des hommes. Une anne o Aurore ne cessait de troubler le sommeil
de sa mre, il prit l'enfant, l'emporta chez lui, passa une vingtaine de
nuits auprs du berceau, administrant le lait et prparant l'eau, sucre
avec la vigilance d'une nourrice. Le matin, il ramenait Aurore en allant 
son bureau, et le soir il la reprenait en sortant du _Cheval blanc_.

Il fallut pourtant quitter l'ami Pierret. Madame Maurice Dupin, depuis
longtemps loigne de son mari et un peu jalouse, voulut le rejoindre 
Madrid. Elle tait enceinte, et ce voyage semblait assez imprudent. Elle
rsolut nanmoins de l'entreprendre, laissa Caroline en pension et partit
avec Aurore. Comme Victor Hugo, George Sand tait voue, tout enfant, 
visiter l'Espagne: Elle en a rapport des impressions qui mritent d'tre
recueillies. D'abord son imagination fut mue par les hautes montagnes des
Asturies, puis elle admira la vgtation avec cet instinctif enthousiasme
qui devait faire d'elle l'lve et l'imitatrice de Jean-Jacques: Je vis,
dit-elle, pour la premire fois, sur les marges du chemin, du liseron en
fleur. Ces clochettes roses, dlicatement rayes de blanc, me frapprent
beaucoup. Sa mre attira son attention: Respire-les, cela sent le bon
miel, et ne les oublie pas! George Sand conserva, en effet, cette
premire sensation de l'odorat, et depuis lors elle ne put respirer des
fleurs de liseron-vrille sans se rappeler le bord du chemin espagnol. Le
liseron tait pour elle comme pour Rousseau la pervenche des _Confessions_.

Une autre rencontre marqua le voyage avant l'arrive  Madrid. C'tait par
une nuit assez claire. Tout  coup le postillon modra l'allure de son
attelage et cria au jockey: Dites  ces dames de ne pas avoir peur, j'ai
de bons chevaux. Trois normes silhouettes, d'aspect ramass, se
projetaient sur les bords de la route. Madame Dupin les prit pour des
voleurs. C'taient de grands ours de montagne.

Certaine nuit, il fallut coucher dans une chambre d'auberge o le plancher
avait une large tache de sang. La mre d'Aurore, tremblante de peur,
voulut aller  la dcouverte. Elle tait persuade qu'un pauvre soldat
franais avait t assassin par les Espagnols. En ouvrant une porte, elle
finit par dcouvrir les cadavres de trois porcs. Et cette anecdote
rappelle celle de Paul-Louis Courier, au fin fond des Calabres.

Nous voici  Madrid. Maurice Dupin tait log au troisime tage du palais
du prince de la Paix, le plus riche, dit George Sand, et le plus
confortable de Madrid, car il avait protg les amours de la reine et de
son favori (Godoy), et il y rgnait plus de luxe que dans la maison du roi
lgitime. Elle nous dpeint un appartement immense, tout tendu en damas
de soie cramoisi. Les corniches, les lits, les fauteuils, les divans,
tout tait dor et me parut en or massif, comme dans les contes de fes.
Il y avait d'normes tableaux qui me faisaient peur. Si le palais tait
somptueux, il tait galement malpropre. Les animaux domestiques y
pullulaient, notamment des lapins qui circulaient en libert  travers les
corridors, les chambres et les salons. La petite Aurore se prit d'une
particulire affection pour l'un d'eux, tout blanc, avec des yeux de
rubis. Il gratignait les inconnus, mais avec elle il tait trs familier,
dormant sur ses genoux ou sur sa robe, tandis qu'elle racontait des
histoires.

Le palais du prince de la Paix avait pour hte principal Joachim Murat, 
l'tat-major duquel Maurice Dupin tait attach. Murat a laiss dans
l'imagination de George Sand un souvenir blouissant. Il avait pris en
grande amiti cette enfant qu'on lui prsenta revtue d'un uniforme
militaire, semblable  quelque dguisement de carnaval, mais que
l'_Histoire de ma Vie_ nous retrace avec complaisance: Cet uniforme tait
une merveille. Il consistait en un dolman de Casimir blanc tout galonn et
boutonn d'or fin, une pelisse pareille garnie de fourrure noire et jete
sur l'paule, et un pantalon de casimir amarante avec des ornements et
broderies d'or  la hongroise. J'avais aussi les bottes de maroquin rouge
 perons dors, le sabre, le ceinturon de ganses de soie cramoisi 
canons et aiguillettes d'or maills, la sabretache avec un aigle brod en
perles fines, rien n'y manquait. En me voyant quipe absolument comme mon
pre, soit qu'il me prt pour un garon, soit qu'il voult bien faire
semblant de s'y tromper, Murat, sensible  cette petite flatterie de ma
mre, me prsenta en riant aux personnes qui venaient chez lui, comme son
aide de camp, et nous admit dans son intimit.

Aurore tait gne par ce bel uniforme trs lourd et trs serr. Aussi se
lassa-t-elle bien vite de traner son sabre et d'arborer sa pelisse.
Volontiers elle quittait la fourrure et les galons pour le joli costume
espagnol de l'poque, robe de soie noire trs courte avec une frange qui
tombait sur la cheville, mantille de crpe noir  large bande de velours.
Murat, si redoutable  la guerre, si hroque sur le champ de bataille,
tait le plus douillet des hommes devant la maladie. George Sand se
souvient de l'avoir entendu rugir comme si on l'assassinait, au milieu de
la nuit, pour une simple inflammation qui ne mettait pas sa vie en danger.
Elle se rappelle l'moi qu'elle ressentit et ce cri qu'elle poussait au
milieu des sanglots: _On tue mon prince Fanfarinet_. C'est le nom que dans
ses contes elle donnait au beau Murat. Il tait, d'ailleurs, plein de
sollicitude et mme de tendresse pour elle. Un jour, en s'veillant, elle
trouva  ses cts, la tte sur le mme oreiller, un jeune faon, couch en
rond, les pattes replies. Elle le tenait enlac entre ses bras. C'tait
un cadeau que Murat lui avait apport nuitamment, au retour de la chasse,
et il venait, de bon matin, contempler le tableau. Certains foudres de
guerre ont de ces recoins idylliques dans l'me.

Madame Dupin avait mis au monde  Madrid un enfant chtif et aveugle; puis
il fallut abandonner le palais du prince de la Paix. L'arme franaise
tait oblige de battre en retraite. Nos troupes, dguenilles et ronges
par la gale, se repliaient sur les Pyrnes, tandis que Murat allait
occuper le trne de Naples. On traversait des villages incendis, on
suivait des routes encombres de cadavres. On avait soif, et dans l'eau
des fosss on trouvait des caillots de sang. On avait faim, et l'on
manquait de vivres. Un soir, dans un campement franais, Aurore partagea
la gamelle du soldat, un bouillon trs gras o le pain se mlait 
quelques mches noircies: c'tait une soupe faite avec des bouts de
chandelles.

Aprs maintes souffrances, la famille arriva  Nohant, chez la
grand'mre, et George Sand la revoit, telle qu'elle lui apparut, sur le
seuil de la demeure: Une figure blanche et rose, un air imposant, un
invariable costume compos d'une robe de soie brune  taille longue et 
manches plates, une perruque blonde et crpe en touffe sur le front, un
petit bonnet rond avec une cocarde de dentelle au milieu. C'tait la
premire fois que Maurice amenait sa femme et ses enfants, et
sur-le-champ il fut ncessaire de les soigner tous pour l'affreuse
maladie ruptive qu'ils avaient rapporte d'Espagne. Aurore, au bout de
quelques jours de traitement, fut gurie. Elle eut vite li connaissance
avec Hippolyte, un gros garon de neuf ans que Maurice avait eu avant
son mariage, et aussi avec Deschartres, qui, pour recevoir les nouveaux
htes, avait revtu son plus beau costume: culottes courtes, bas blancs,
gutres de nankin, habit noisette, casquette  soufflet. Il semblait
qu'aprs toutes les pripties du voyage en Espagne ce dt tre le repos
et le bonheur. Bien au contraire, le petit aveugle mourut, consum par
la fivre, et ce fut pour madame Maurice Dupin une telle douleur qu'elle
prouva une vritable hallucination. Elle s'imagina qu'on l'avait inhum
vivant, et elle persuada  son mari d'aller rouvrir la tombe. George
Sand a relat l'vnement dans une des pages les plus tragiques de
l'_Histoire de ma Vie_. Il y passe un frisson d'pouvante:

Mon pre se lve, s'habille, ouvre doucement les portes, va prendre une
bche et court au cimetire, qui touche  notre maison et qu'un mur spare
du jardin; il approche de la terre frachement remue et commence 
creuser... Il ne put voir assez clair pour distinguer la bire qu'il
dcouvrait, et ce ne fut que quand il l'eut dbarrasse en entier, tonn
de la longueur de son travail, qu'il la reconnut trop grande pour tre
celle de l'enfant. C'tait celle d'un homme de notre village qui tait
mort peu de jours auparavant. Il fallut creuser  ct, et l, en effet,
il retrouva le petit cercueil. Mais, en travaillant  le retirer, il
appuya fortement le pied sur la bire du pauvre paysan, et cette bire,
entrane par le vide plus profond qu'il avait fait  ct, se dressa
devant lui, le frappa  l'paule et le fit tomber dans le foss.

Surmontant l'motion qui l'agitait et lui mettait la sueur aux tempes, il
rapporta le cercueil de son enfant. La mre dut se rendre compte que
l'oeuvre de la mort tait accomplie. Elle voulut pourtant garder le petit
cadavre un jour et une nuit encore; puis ils allrent le confier  la
terre dans un coin du jardin, au pied d'un vieux poirier. Une semaine plus
tard, Maurice, en rentrant de La Chtre o il avait dn chez des amis,
tait dsaronn par un cheval ombrageux qu'il avait ramen d'Espagne. Il
tomba sur un tas de pierres et se brisa les vertbres du cou. La mort dut
tre instantane.

Ce fut un deuil cruel; qui laissait face  face une mre affole de
douleur, une veuve dsespre. Les larmes auraient pu, semble-t-il, les
rconcilier, effacer les souvenirs amers. Tout au rebours, leur tendresse
jalouse et goste va se disputer la direction et l'affection de l'enfant.
Sur tous les points essentiels de l'ducation elles seront en dsaccord.
La mre d'Aurore lisait et lui conseillait de lire des contes, des rcits
fantastiques, les romans de madame de Genlis, alors que la vieille madame
Dupin, frue de principes voltairiens, et souhait un autre commerce
intellectuel. Quoi qu'il en soit, George Sand contracta ds le premier ge
ce got passionn de la lecture qu'elle a dlicieusement analys dans la
septime des _Lettres d'un Voyageur_, adresse  Franz Liszt:

Un livre a toujours t pour moi un ami, un conseil, un consolateur
loquent et calme, dont je ne voulais pas puiser vite les ressources, et
que je gardais pour les grandes occasions. Oh! quel est celui de nous qui
ne se rappelle avec amour les premiers ouvrages qu'il a dvors ou
savours! La couverture d'un bouquin poudreux, que vous retrouvez sur les
rayons d'une armoire oublie, ne vous a-t-elle jamais retrac les gracieux
tableaux de vos jeunes annes? N'avez-vous pas cru voir surgir devant vous
la grande prairie baigne des rouges clarts du soir, lorsque vous le
ltes pour la premire fois, le vieil ormeau et la haie qui vous
abritrent, et le foss dont le revers vous servit de lit de repos et de
table de travail, tandis que la grive chantait la retraite  ses compagnes
et que le pipeau du vacher se perdait dans l'loignement? Oh! que la nuit
tombait vite sur ces pages divines! que le crpuscule faisait cruellement
flotter les caractres sur la feuille plissante! C'en est fait, les
agneaux blent, les brebis sont arrives  l'table, le grillon prend
possession des chaumes de la plaine. Les formes des arbres s'effacent dans
le vague de l'air, comme tout  l'heure les caractres sur le livre. Il
faut partir; le chemin est pierreux, l'cluse est troite et glissante, la
cte est rude; vous tes couvert de sueur, mais vous aurez beau faire,
vous arriverez trop tard, le souper sera commenc. C'est en vain que le
vieux domestique qui vous aime aura retard le coup de cloche autant que
possible; vous aurez l'humiliation d'entrer le dernier, et la grand'mre,
inexorable sur l'tiquette, mme au fond de ses terres, vous fera, d'une
voix douce et triste, un reproche bien lger, bien tendre, qui vous sera
plus sensible qu'un chtiment svre. Mais quand elle vous demandera, le
soir, la confession de votre journe, et que vous aurez avou, en
rougissant, que vous vous tes oubli  lire dans un pr, et que vous
aurez t somm de montrer le livre, aprs quelque hsitation et une
grande crainte de le voir confisqu sans l'avoir fini, vous tirerez en
tremblant de votre poche, quoi? _Estelle et Nmorin_ ou _Robinson Cruso!_
Oh! alors la grand'mre sourit. Rassurez-vous, votre trsor vous sera
rendu: mais il ne faudra pas dsormais oublier l'heure du souper. Heureux
temps!  ma Valle Noire!  Corinne!  Bernardin de Saint-Pierre! 
l'Iliade!  Millevoye!  Atala!  les saules de la rivire!  ma jeunesse
coule!  mon vieux chien, qui n'oubliait pas l'heure du souper, et qui
rpondait au son lointain de la cloche par un douloureux hurlement de
regret et de gourmandise!.

Tels sont les souvenirs que George Sand avait gards de l'ge d'or, o
elle eut comme compagne de jeu Ursule, nice de la femme de chambre de
madame Dupin, et qui restera pour elle,  travers la vie, une amie fidle,
malgr la diffrence des conditions. Quand il tait question pour Aurore
de choisir entre sa grand'mre et sa mre, de sacrifier celle-ci au profit
de celle-l, Ursulette disait, en toute petite paysanne dj attache 
l'argent: C'est pourtant gentil d'avoir une grande maison et un grand
jardin comme a pour se promener, et des voitures, et des robes, et des
bonnes choses  manger tous les jours. Qu'est-ce qui donne tout a? C'est
le _richement_. Il ne faut donc pas que tu pleures, car tu auras, avec ta
bonne maman, toujours de l'_ge d'or_ et toujours du _richement_.
L'enfant dveloppait le mot qu'elle avait entendu sa tante Julie dire un
jour  Aurore: Vous voulez donc retourner dans votre petit grenier manger
des haricots?

George Sand convient que sa mre avait un caractre assez difficile 
manier. Elle tait brusque, emporte, vaniteuse en mme temps, au point de
se faire adresser son courrier au nom de madame de Nohant-Dupin.
L'_Histoire de ma Vie_ lui prte des opinions dmocratiques qu'elle n'eut
jamais. Elle tait grisette dans l'me et cherchait  inculquer  sa fille
des habitudes de frivolit et de coquetterie. Ne passait-elle pas des
heures  la coiffer  la chinoise? C'tait bien, dit George Sand, la plus
affreuse coiffure que l'on pt imaginer, et elle a t certainement
invente par les figures qui n'ont pas de front. On vous rebroussait les
cheveux en les peignant  contre-sens jusqu' ce qu'ils eussent pris une
attitude perpendiculaire, et alors on en tortillait le fouet juste au
sommet du crne, de manire  faire de la tte une boule allonge
surmonte d'une petite houle de cheveux. On ressemblait ainsi  une
brioche ou  une gourde de plerin. Ajoutez  cette laideur le supplice
d'avoir les cheveux plants  contre-poil; il fallait huit jours d'atroces
douleurs et d'insomnie avant qu'ils eussent pris ce pli forc, et on les
serrait si bien avec un cordon pour les y contraindre qu'on avait la peau
du front tire et le coin des yeux, relev comme les figures d'ventail
chinois. La grand'mre, qui trouvait ridicules toutes ces futilits et
qui n'avait pour les gots vulgaires et plbiens de sa bru aucune
indulgence, s'vertua et russit  prendre en mains l'ducation d'Aurore.
Les deux femmes, vers la fin de 1810, rompirent la vie commune. L'enfant
passa presque toute l'anne  Nohant, sauf un court sjour  Paris en
hiver. Sophie, au contraire, domicilie  Paris avec sa fille Caroline et
jouissant d'une pension que lui servait sa belle-mre, allait seulement 
Nohant pour la saison des vacances. Ce train d'existence dura jusqu' la
fin de 1814.

Outre Ursule, Aurore avait un grand ami  la campagne: c'tait un ne,
trs vieux et trs bon, qui ne connaissait ni la corde ni le rtelier. On
le laissait errer en libert. Il lui prenait souvent fantaisie d'entrer
dans la maison, dans la salle  manger et mme dans l'appartement de ma
grand'mre, qui le trouva un jour install dans son cabinet de toilette,
le nez sur une bote de poudre d'iris qu'il respirait d'un air srieux et
recueilli. Il avait mme appris  ouvrir les portes qui ne fermaient qu'au
loquet... Il lui tait indiffrent de faire rire; suprieur aux sarcasmes,
il avait des airs de philosophe qui n'appartenaient qu' lui. Sa seule
faiblesse tait le dsoeuvrement et l'ennui de la solitude qui en est la
consquence. Une nuit, ayant trouv la porte du lavoir ouverte, il monta
un escalier de sept ou huit marches, traversa la cuisine, le vestibule,
souleva le loquet de deux ou trois pices et arriva  la porte de la
chambre  coucher de ma grand'mre; mais trouvant l un verrou, il se mit
 gratter du pied pour avertir de sa prsence. Ne comprenant rien  ce
bruit, et croyant qu'un voleur essayait de crocheter sa porte, ma
grand'mre sonna sa femme de chambre, qui accourut sans lumire, vint  la
porte, et tomba sur l'ne en jetant les hauts cris.

Chez madame Dupin, dans la solitude de Nohant, il y avait,  ct des
heures de distraction, bien des journes moroses pour une enfant aussi
exubrante que l'tait instinctivement Aurore. Depuis l'arrangement--ou
mme l'engagement--sign par Sophie, et qui laissait  la grand'mre toute
libert et pleins pouvoirs pour l'ducation de la fillette, celle-ci tait
livre sans contrepoids  une direction solennelle, crmonieuse et
guinde. La vieille madame Dupin, fuyant la familiarit, exigeait le
respect, et semblait viter de caresser sa petite-fille; elle lui donnait
des baisers  titre de rcompense. Aussi Aurore regrettait-elle l'humeur
mobile, parfois brutale, mais affectueuse de sa mre, et souffrait-elle de
l'excs de tenue qu'on lui imposait. Il tait interdit de se rouler par
terre, de rire bruyamment, de parler berrichon. Sa grand'mre lui disait
_vous_, l'obligeait  porter des gants,  parler bas et  faire la
rvrence aux personnes qui venaient en visite. Dfense d'aller  la
cuisine et de tutoyer les domestiques. Avec madame Dupin Aurore devait
mme employer la troisime personne: _Ma bonne maman veut-elle me
permettre d'aller au jardin?_

Les voyages  Paris taient comme une oasis pour cette enfant qui avait
soif de tendresse. On mettait trois ou quatre jours, car madame Dupin,
quoique circulant en poste, refusait de passer la nuit en voiture. De
Chteauroux  Orlans, le paysage tait monotone: on traversait la
Sologne. En revanche, la fort d'Orlans, avec ses grands arbres, avait
une rputation tragique; les diligences y taient assez souvent arrtes.
Avant la Rvolution, on s'armait jusqu'aux dents, lorsqu'il s'agissait de
s'aventurer dans ce coupe-gorge. La marchausse avait d'ailleurs une
singulire faon de rassurer les voyageurs: Quand les brigands taient
pris, jugs et condamns, on les pendait aux arbres de la route, 
l'endroit mme o ils avaient commis le crime; si bien qu'on voyait de
chaque ct du chemin, et  des distances trs rapproches, des cadavres
accrochs aux branches et que le vent balanait sur votre tte. D'anne
en anne, on comptait les nouveaux pendus, autour desquels volaient des
corbeaux rapaces, et c'tait tout ensemble un spectacle lugubre et une
odeur rpugnante.

Le sjour de Paris raviva chaque fois la tendresse d'Aurore pour sa mre
dont on chercha vainement  la dtacher. Madame Dupin, imbue de rancunes
et de prjugs aristocratiques, ne voulait pas que sa petite-fille, qui
descendait du marchal de Saxe et d'un roi de Pologne, frayt avec cette
soeur ane, Caroline Delaborde, ne de pre inconnu. Ce fut la source de
querelles o la grand'mre finit par cder. Il y avait, en effet, nous dit
George Sand, deux camps dans la maison: _le parti de ma mre_, reprsent
par Rose, Ursule et moi; _le parti de ma grand'mre_, reprsent par
Deschartres et par Julie.

Quand Aurore eut la rougeole, comme sa mre ne venait pas la voir ou
s'arrtait au seuil de sa chambre, cette conduite fut, dans la domesticit,
l'objet d'apprciations contradictoires. Pour les uns, madame Sophie
Dupin craignait de contracter la maladie et s'abstenait d'approcher son
enfant. Pour les autres--et cette version est plus vraisemblable--elle
apprhendait d'apporter la rougeole  Caroline.

Chez sa bonne maman, Aurore avait coutume de voir en visite un certain
nombre de personnes de qualit: son grand-oncle M. de Beaumont, madame de
la Marlire, madame Junot, plus tard duchesse d'Abrants, madame de
Pardaillan, petite bonne vieille qui avait t fort jolie, qui tait
encore proprette, mignonne et frache sous les rides, et donnait  la
jeune Aurore ce conseil en forme d'horoscope: Soyez toujours bonne, ma
pauvre enfant, car ce sera votre seul bonheur en ce monde. Il y avait
encore deux _vieilles comtesses_, comme disait ddaigneusement Sophie
Dupin: madame de Ferrires qui, ayant de _beaux restes_  montrer, avait
toujours les bras nus dans son manchon ds le matin; mais ces beaux bras
de soixante ans, relate George Sand, taient si flasques qu'ils devenaient
tout plats quand ils se posaient sur une table, et cela me causait une
sorte de dgot.

L'autre tait madame de Branger, dont le mari prtendait descendre de
Branger, roi d'Italie au temps des Goths. La Rvolution les avait ruins.
N'importe, ils demeuraient haut perchs sur leur orgueil,

  Et comme du fumier regardaient tout le monde.

Madame de Branger avait des prtentions  la sveltesse de la taille. Il
fallait deux femmes de chambre pour serrer son corset en appuyant les
genoux sur la cambrure du dos. A soixante ans, elle avait le ridicule de
porter une perruque blonde frise  l'enfant, qui contrastait avec la
rudesse de ses traits et la teinte bilieuse de sa peau. Aprs dner, en
jouant aux cartes, elle tait frquemment cette perruque qui la gnait, et,
en petit serre-tte noir, elle ressemblait  un vieux cur. S'il
survenait une visite, elle cherchait prcipitamment sa perruque, qui tait
 terre ou dans sa poche, ou sur laquelle elle tait assise, et elle la
remettait de ct ou  l'envers, ce qui lui donnait l'aspect le plus
comique.

Aurore tait parfois enfant terrible. A une madame de Maleteste qui
frquentait chez sa grand'mre, elle demanda un jour comment elle
s'appelait pour de bon, en ajoutant: Mal de tte, mal  la tte, mal tte,
ce n'est pas un nom. Vous devriez vous fcher quand on vous appelle comme
a. Et  l'abb d'Andrezel qui portait des _spencers_ sur ses habits, qui
allait au spectacle et mangeait de la poularde le vendredi saint, Aurore
posa une fois cette question embarrassante: Si tu n'es pas cur, o donc
est ta femme? Et, si tu es cur, o donc est ta messe?

Il y avait galement la famille de Villeneuve, allie aux Dupin de
Francueil, qui vivait de faon patriarcale dans une maison de la rue de
Grammont o les quatre gnrations taient runies. A telles enseignes que
la bisaeule, madame de Courcelles, pouvait dire  madame de Guibert: Ma
fille, va-t'en dire  ta fille que la fille de sa fille crie. C'taient
l, pour Aurore, les relations mondaines et lgantes qu'elle devait  sa
grand'mre: elle en parle avec complaisance. Celles de sa mre taient
plus humbles: elle n'y fait mme pas allusion. Mais, comme elle a
contract depuis 1835 des sentiments dmocratiques, George Sand leur donne
dans l'_Histoire de ma Vie_ un caractre rtrospectif. A l'en croire,
fillette de dix ans, elle ddaignait les gens de qualit et elle avait
coutume de dire: Je voudrais tre un boeuf ou un ne; on me laisserait
marcher  ma guise et brouter comme je l'entendrais, au lieu qu'on veut
faire de moi un chien savant, m'apprendre  marcher sur les pieds de
derrire et  donner la patte. Elle atteste qu'il lui semblerait plus
enviable d'tre une laveuse de vaisselle qu'une vieille marquise fleurant
le musc ou le benjoin. Il y a peut-tre l quelque exagration
systmatique. A l'poque o George Sand faisait ces dclarations, elle
tait frue de socialisme, voire mme de communisme; car le mot de
collectivisme n'tait pas encore  la mode. Et elle crivait: L'ide
communiste a beaucoup de grandeur, parce qu'elle a beaucoup de vrit.

A Nohant et  Paris, vers 1814, Aurore entendait, tantt sa mre faire
l'loge de l'Empereur--et madame Sand a toujours conserv des sympathies
napoloniennes,--tantt sa grand'mre, les _vieilles comtesses_ et
Deschartres raconter sur lui les anecdotes les plus invraisemblables. Il
avait battu l'impratrice, arrach la barbe du Saint-Pre, crach  la
figure de M. Cambacrs. Le fils de Marie-Louise tait mort en venant au
monde, et on lui avait substitu l'enfant d'un boulanger. Voil de quelles
billeveses se repaissaient les habitus des salons royalistes.

La premire communion de son frre Hippolyte frappa l'imagination
d'Aurore. La crmonie eut lieu  la paroisse voisine de Saint-Chartier,
celle de Nohant tant supprime. Le cur de Saint-Chartier tait bien le
prtre le plus trange et le plus paysan qui se pt concevoir. Bonhomme et
terre  terre, il se souciait beaucoup moins de l'Evangile que des
intrts temporels de ses ouailles et des profits de son ministre. Entre
beaucoup, George Sand nous a transmis l'un de ses sermons: Mes chers amis,
voil que je reois un mandement de l'archevque qui nous prescrit encore
une procession. Monseigneur en parle bien  son aise! Il a un beau
carrosse pour porter sa Grandeur, et un tas de personnages pour se donner
du mal  sa place; mais moi, me voil vieux, et ce n'est pas une petite
besogne que de vous ranger en ordre de procession. La plupart de vous
n'entendent ni  _hue_ ni  _dia_. Vous vous poussez, vous vous marchez
sur les pieds, vous vous bousculez pour entrer ou pour sortir de l'glise,
et j'ai beau me mettre en colre, jurer aprs vous, vous ne m'coutez
point, et vous vous comportez comme des veaux dans une table. Il faut que
je sois  tout dans ma paroisse et dans mon glise. C'est moi qui suis
oblig de faire toute la police, de gronder les enfants et de chasser les
chiens. Or je suis las de toutes ces processions qui ne servent  rien du
tout pour votre salut et pour le mien. Le temps est mauvais, les chemins
sont gts, et si Monseigneur tait oblig de patauger comme nous deux
heures dans la boue avec la pluie sur le dos, il ne serait pas si friand
de crmonies. Ma foi, je n'ai pas envie de me dranger pour celle-l, et,
si vous m'en croyez, vous resterez chacun chez vous... Oui-da, j'entends
le pre _un tel_ qui me blme, et voil ma servante qui ne m'approuve
point. Ecoutez, que ceux qui ne sont pas contents aillent... _se
promener_. Vous en ferez ce que vous voudrez; mais, quant  moi, je ne
compte pas sortir dans les champs. Je vous ferai votre procession autour
de l'glise. C'est bien suffisant. Allons, allons, c'est entendu.
Finissons cette messe, qui n'a dur que trop longtemps.


Avec de tels prnes, les offices  Saint-Chartier ne devaient pas manquer
d'imprvu, d'autant que le banc des marguilliers tait occup par la femme
du maire, ci-devant religieuse qui avait escalad les murailles de son
couvent pour rejoindre un garde-franaise. Pendant le sermon, elle
billait avec ostentation ou bien elle interpellait le cur: Quelle
diable de messe! ce gredin n'en finira pas!--Allez au diable, rpliquait
le cur  mi-voix en bnissant les fidles. _Dominus vobiscum!_

On juge que les crmonies du culte ainsi pratiques n'taient pas fort
difiantes pour Aurore, qui respirait l'atmosphre voltairienne. Aussi, au
retour de la premire messe  laquelle elle assista, interroge par sa
grand'mre sur ses impressions, elle rpondit: J'ai vu le cur qui
djeunait tout debout devant une grande table et qui de temps en temps se
retournait pour nous dire des sottises.

George Sand raconte trs plaisamment les circonstances qui accompagnrent
la premire communion de son frre Hippolyte. Pour ce grand jour, le brave
cur avait invit  djeuner le jeune communiant qui lui apportait, 
titre de cadeau, douze bouteilles de vin muscat de la part de madame
Dupin. On en dboucha une. Ma foi, dit l'abb, voil un petit vin blanc
qui se laisse boire et qui ne doit pas porter  la tte comme le vin du
cru; c'est doux, c'est gentil, a ne peut pas faire de mal. Buvez, mon
garon, mettez-vous l. Manette, appelez le sacristain, et nous goterons
la seconde bouteille quand la premire sera finie.

La servante et le sacristain, Hippolyte et le cur dclarrent, d'un
commun accord, que ce vin ne portait pas l'eau. On passa, comme disait
l'abb, au troisime et au quatrime feuillet du brviaire--figur par les
bouteilles du panier. Enfin les convives se sparrent pniblement.
Hippolyte voyait danser les buissons et se rveilla sous un arbre. Alors,
conclut George Sand, il put revenir  la maison, o il nous difia tous
par sa gravit et sa sobrit le reste de la journe.

Le presbytre de Saint-Chartier tait une maison joyeuse. Manette tait
sourde, le cur de mme. Il disait d'elle: Elle n'entend pas la grosse
cloche. Et il ne l'entendait pas davantage. Elle avait sauv la vie de
son matre pendant la Rvolution et elle le faisait marcher comme un petit
garon, depuis cinquante-sept ans. C'tait un prtre, d'un modle rare,
jurant comme un dragon, buvant comme un templier. Je ne suis point un
cagot, moi, disait-il sous la Restauration. Je ne suis pas un de ces
hypocrites qui ont chang de manires depuis que le gouvernement nous
protge; je suis le mme qu'auparavant et n'exige pas que mes paroissiens
me saluent plus bas ni qu'ils se privent du cabaret et de la danse, comme
si ce qui tait permis hier ne devait plus l'tre aujourd'hui. Il se
targuait d'tre un vieux de la vieille roche, n'aimait pas la loi du
sacrilge, non plus que de mettre de l'eau dans son vin. Si l'archevque
n'est pas content, qu'il le dise, je lui rpondrai, moi! Et je me moquerai
bien de tous les archevques du monde. Le prlat en fit l'exprience.

Etant venu pour la confirmation  Saint-Chartier et djeunant au
presbytre, il dit au cur, par manire de badinage piscopal: Vous avez
quatre-vingt-deux ans, monsieur le cur, c'est un bel ge.--Oui-da,
Monseigneur, rpliqua l'abb en son libre langage, vous avez beau z'tre
archevque, vous n'y viendrez peut-tre point! Et, au dessert, impatient
de la longueur du repas, il grommela entre haut et bas: Ah! a,
emmenez-le donc et dbarrassez-moi de tous ces grands messieurs-l, qui me
font une dpense de tous les diables et qui mettent ma maison sens dessus
dessous. J'en ai _prou_, et grandement plus qu'il ne faut pour savoir
qu'ils mangent mes perdrix et mes poulets tout en se gaussant de moi. Et
l'archevque et son vicaire gnral de rire aux clats.

Ayant une fois t vol, le cur de Saint-Chartier se conduisit, au vrai,
 peu prs comme M. Myriel dans les _Misrables_: il refusa de dnoncer le
coupable. Voil le brave homme de prtre qui forma la conscience
religieuse de George Sand. L'Aurore, avait-il coutume de dire, est une
enfant que j'ai toujours aime. Il crira  M. Dudevant: Ma foi,
monsieur, prenez-le comme vous voudrez, mais j'aime tendrement votre
femme. Il frquentait chez les Dupin, ramenait parfois madame Dudevant en
croupe; car il montait  cheval, s'endormait, et l'animal s'arrtait pour
brouter. Aprs dner, le cur ronflait dans le salon du chteau, puis
demandait un petit air d'pinette. Sa religion tait tolrante, placide et
bourgeoise. Il ne fut pour rien dans la crise de mysticisme qui guettait
George Sand, vers la seizime anne.




CHAPITRE III

AU COUVENT


L'ducation d'Aurore par les soins de sa grand'mre avait donn de
mdiocres rsultats: l'enfant souffrait d'tre spare de sa mre.
Deschartres, ci-devant prcepteur de Maurice Dupin, n'tait pas beaucoup
plus heureux dans son enseignement. Il avait des bourrasques, des rages de
vieux pdagogue, et la main leste. Un jour, comme la fillette tait
distraite au cours de la leon, il lui jeta  la tte un gros dictionnaire
latin. Je crois, crit-elle, qu'il m'aurait tue si je n'eusse lestement
vit le boulet en me baissant  propos. Je ne dis rien du tout, je
rassemblai mes cahiers et mes livres, je les mis dans l'armoire, et
j'allai me promener. Le lendemain, il me demanda si j'avais fini ma
version: Non, lui dis-je, je sais assez de latin comme cela, je n'en veux
plus. Deschartres ne revint jamais sur ce sujet, et le latin fut
abandonn. On ne s'avisa que plus tard qu'il fallait complter cette
instruction faite  btons rompus. En attendant, Aurore tout enfant avait
dj ce culte de la nature qui hantera l'imagination de George Sand et
inspirera exquisement la meilleure part de ses oeuvres. Elle nous vante,
dans l'_Histoire de ma Vie_, l'automne et l'hiver, qui taient ses saisons
les plus gaies, et proteste contre l'habitude mondaine qui fait de Paris
le sjour des ftes dans la saison de l'anne la plus ennemie des bals,
des toilettes et de la dissipation. Elle loue les riches Anglais de
passer l'hiver dans leurs chteaux, en gotant les dlices du coin du feu
et de la vie de famille. Cette passion pour la campagne s'panche en une
jolie page de posie descriptive:

On s'imagine  Paris que la nature est morte pendant six mois, et
pourtant les bls poussent ds l'automne, et le _ple soleil_ des hivers,
on est convenu de l'appeler comme cela, est le plus vif et le plus
brillant de l'anne. Quand il dissipe les brumes, quand il se couche dans
la pourpre tincelante des soirs de grande gele, on a peine  soutenir
l'clat de ses rayons. Mme dans nos contres froides, et fort mal nommes
_tempres_, la cration ne se dpouille jamais d'un air de vie et de
parure. Les grandes plaines fromentales se couvrent de ces tapis courts et
frais, sur lesquels le soleil, bas  l'horizon, jette de grandes flammes
d'meraude. Les prs se revtent de mousses magnifiques, luxe tout gratuit
de l'hiver. Le lierre, ce pampre inutile mais somptueux, se marbre de tons
d'carlate et d'or. Les jardins mmes ne sont pas sans richesse. La
primevre, la violette et la rose de Bengale rient sous la neige.
Certaines autres fleurs, grce  un accident de terrain,  une disposition
fortuite, survivent  la gele et vous causent  chaque instant une
agrable surprise. Si le rossignol est absent, combien d'oiseaux de
passage, htes bruyants et superbes, viennent s'abattre ou se reposer sur
le fate des grands arbres ou sur le bord des eaux! Et qu'y a-t-il de plus
beau que la neige, lorsque le soleil en fait une nappe de diamants, ou
lorsque la gele se suspend aux arbres en fantastiques arcades, en
indescriptibles festons de givre et de cristal? Et quel plaisir n'est-ce
pas de se sentir en famille, auprs d'un bon feu, dans ces longues soires
de campagne o l'on s'appartient si bien les uns aux autres, o le temps
mme semble nous appartenir, o la vie devient toute morale et toute
intellectuelle en se retirant en nous-mmes?

Voil bien l'aimable tour de style qui fera le charme et le succs de
George Sand, en donnant  la peinture d'un paysage certain reflet de
psychologie! Elle crira, par malheur, des pages moins soignes, sous le
coup de l'improvisation hasardeuse; ainsi cette phrase d'_Isidora_:
Lorsqu'une main plus hardie cherche  soulever un coin du voile, elle
aperoit, non pas seulement l'ignorance, la corruption de la socit, mais
encore l'impuissance et l'imperfection de la nature humaine. Cette main
qui, en soulevant un voile, aperoit..., voque le souvenir d'une
mtaphore fameuse de roman-feuilleton: Sa main tait froide comme celle
d'un serpent.

A douze ans, Aurore fait sa premire communion, non  la paroisse de
Saint-Chartier comme son demi-frre Hippolyte, mais  La Chtre, sous la
direction d'un vieux cur qui avait du tact et lui pargna les questions
inutiles et messantes de la confession. Cette crmonie accomplie--et la
voltairienne madame Dupin disait volontiers: cette affaire
bcle--l'enfant tait en rgle avec l'Eglise. Sa grand'mre, qui
n'entrait jamais dans un lieu de culte, tremblait qu'elle ne devnt
dvote. Il n'en fut rien, raconte George Sand. On me fit faire une
seconde communion huit jours aprs, et puis on ne me reparla plus de
religion.

Pourtant la crise mystique allait atteindre cette jeune imagination,
close et dveloppe dans une atmosphre d'incrdulit philosophique.
Eleve un peu  l'aventure, entre sa grand'mre, Deschartres et des
domestiques, Aurore devenait fantasque et presque rvolte. Elle refusait
de travailler et demandait obstinment  rejoindre sa mre. Madame Dupin
essaya des moyens de rigueur; l'enfant dut prendre ses repas seule, sans
que personne lui adresst la parole. Enfin la grand'mre, pour briser
cette rsistance, usa d'un moyen dtestable. Comme Aurore venait
s'agenouiller et implorer son pardon, elle lui dit avec scheresse:
Restez  genoux et m'coutez avec attention; car ce que je vais vous dire,
vous ne l'avez jamais entendu et jamais plus vous ne l'entendrez de ma
bouche. Ce sont des choses qui ne se disent qu'une fois dans la vie, parce
qu'elles ne s'oublient pas; mais, faute de les connatre, quand par
malheur elles existent, on perd sa vie, on se perd soi-mme. Et la
cruelle, l'impitoyable aeule tala sous les yeux de cette fillette de
treize ans les secrets de la famille; elle lui raconta le pass de son
pre, de sa mre, leur mariage tardif, sa naissance htive. Elle laissa
mme planer des doutes sur la conduite actuelle de sa bru. Et George Sand,
qui a gard de cette pouvantable confession un odieux souvenir, rsume
ainsi, quarante ans aprs, ses impressions ineffaables:

Ma pauvre bonne maman, puise par ce long rcit, hors d'elle-mme, la
voix touffe, les yeux humides et irrits, lcha le grand mot, l'affreux
mot: ma mre tait une femme perdue, et moi un enfant aveugle qui voulait
s'lancer dans un abme.

Une telle rvlation produisit sur Aurore une secousse dont elle nous a
transmis la description prcise: Ce fut pour moi comme un cauchemar;
j'avais la gorge serre; chaque parole me faisait mourir, je sentais la
sueur me couler du front, je voulais interrompre, je voulais me lever,
m'en aller, repousser avec horreur cette effroyable confidence; je ne
pouvais pas, j'tais cloue sur mes genoux, la tte brise et courbe par
cette voix qui planait sur moi et me desschait comme un vent d'orage. Mes
mains glaces ne tenaient plus les mains brlantes de ma grand'mre, je
crois que machinalement je les avais repousses de mes lvres avec
terreur.

Ds lors, le sjour de Nohant devint odieux  Aurore. Il y avait un lien
d'affection, ou bris ou dtendu, entre elle et sa grand'mre. Elle se
comporta en enfant terrible, rebelle au travail, s'vadant de la maison
pour courir les chemins, les buissons, les pacages, et ne revenir qu'
nuit close avec des vtements dchirs. Madame Dupin dcida de la mettre
au couvent  Paris. Aurore accueillit avec joie cette nouvelle; du moins
elle verrait sa mre.

Au dbut de l'hiver 1817-1818, madame Dupin conduisit sa petite-fille,
alors dans sa quatorzime anne, au couvent des Anglaises, institu par la
veuve de Charles Ier pour les religieuses catholiques migres sous le
protectorat de Cromwell. George Sand devait y passer trois ans, jusqu'au
printemps de 1820. Elle a racont avec d'amples dtails son sjour dans
cette communaut, o les lves, assez indisciplines, semble-t-il, se
divisaient en trois catgories: les _diables_, les _sages_ et les
_btes_. Ces dernires, il va sans dire, taient les plus nombreuses, et
l'_Histoire de ma Vie_ relate avec une complaisante prolixit maintes
anecdotes de couvent qui ne sauraient nous inspirer le mme intrt qu'
madame Sand, lorsqu'elle se retournait vers les annes de pension o son
esprit reut la profonde commotion du mysticisme.

La communaut des Anglaises consistait en un assemblage de constructions,
de cours et de jardins qui en faisait une sorte de village plutt qu'une
maison particulire. C'tait un ddale de couloirs, d'escaliers, de
galeries, d'ouvertures, de paliers; des chambres qui ouvraient  la file
sur des corridors interminables, et puis, ajoute George Sand, de ces
recoins sans nom o les vieilles filles, et les nonnes surtout, entassent
mystrieusement une foule d'objets fort tonns de se trouver ensemble,
des dbris d'ornements d'glise avec des oignons, des chaises brises avec
des bouteilles vides, des cloches fles avec des guenilles, etc., etc.
Des salles d'tude, et particulirement de la petite classe o taient
entasses une trentaine de fillettes, George Sand a gard un dplaisant
souvenir. Elle revoit et nous montre les murs revtus d'un vilain papier
jaune d'oeuf, le plafond sale et dgrad, des bancs, des tables et des
tabourets malpropres, un vilain pole qui fumait, une odeur de poulailler
mle  celle du charbon, un vilain crucifix de pltre, un plancher tout
bris; c'tait l que nous devions passer les deux tiers de la journe,
les trois quarts en hiver. Et de cette laideur des locaux scolaires de
son temps, elle tire argument pour expliquer la mdiocrit ou l'absence
des aspirations esthtiques, alors qu'un simple paysan vit dans une
atmosphre et a sous les yeux des spectacles de beaut. A trs bon droit,
elle demande qu'on largisse et qu'on embellisse l'horizon intellectuel
des proltaires franais. Elle veut qu'on leur rvle les trsors et les
splendeurs de l'art.

Des religieuses et des matresses de la communaut George Sand a esquiss
des portraits qui nous offrent, sous les aspects les plus divers, le
personnel d'une congrgation enseignante. C'tait, d'abord, la matresse
de la petite classe, mademoiselle D..., grasse, sale, vote, bigote,
borne, irascible, dure jusqu' la cruaut, sournoise, vindicative; elle
avait de la joie  punir, de la volupt  gronder, et, dans sa bouche,
gronder c'tait insulter et outrager. Il parat qu'elle coutait aux
portes, qu'elle obligeait les lves, en manire de punition,  baiser la
terre. Et si, d'aventure, elles faisaient le simulacre et baisaient leur
main en se baissant vers le carreau, la farouche mademoiselle D... leur
poussait la figure dans la poussire. C'est qu'elle appartenait  l'espce
des matresses sculires, des _pions_ femelles--selon l'expression de
George Sand--qui sont la plaie des couvents.

Tout au rebours, il y avait la mre Alippe, une petite nonne ronde et
rose comme une pomme d'api trop mre qui commence  se rider. Charge de
l'instruction religieuse, elle demanda  Aurore, le jour de son arrive,
o languissaient les mes des enfants morts sans baptme. La petite-fille
de madame Dupin tait peu ferre sur le catchisme. Une de ses compagnes,
qui avait un fort accent anglais, lui souffla: _Dans les limbes_. Aurore
entendit et rpta: _Dans l'Olympe_ Toute la classe clata de rire,
d'autant que la nouvelle venue ne savait pas faire le signe de la croix.
Rose, la femme de chambre, lui avait appris  porter la main  l'paule
droite avant l'paule gauche. C'tait une hrsie, et le brave cur jovial
de Saint-Chartier ne s'en tait pas aperu. On crut qu'une paenne tait
entre dans la communaut. Elle mettait l'Olympe dans le catchisme, se
signait de travers, et disait mon Dieu--presque un juron--hors de ses
prires, dans la conversation courante.

Ses camarades essayrent de la tourner en drision. Mary G..., qui tait
le grand chef des _diables_ et la terreur des _btes_, l'aborda en ces
termes: Mademoiselle s'appelle _Du pain? some bread?_ elle s'appelle
Aurore? _rising-sun?_ lever du soleil? les jolis noms! et la belle figure!
Elle a la tte d'un cheval sur le dos d'une poule. Lever du soleil, je me
prosterne devant vous; je veux tre le tournesol qui saluera vos premiers
rayons. Il parat que nous prenons les limbes pour l'Olympe; jolie
ducation, ma foi, et qui nous promet de l'amusement.

Aurore eut vite dsarm la malveillance et conquis les sympathies de ses
compagnes. Elle s'associa aux excursions de la _diablerie_ qui, imitant le
miaulement des chats, courait par les corridors et grimpait sur les toits,
au risque de briser des vitres avec un fracas pouvantable. La punition,
quand on tait surprise, consistait  revtir le _bonnet de nuit_; au
dbut, ce fut pour Aurore la coiffure habituelle. On composait aussi, pour
se distraire, et l'on se passait de main en main des modles de confession
ou d'examen de conscience, destins aux petites et adresss  l'abb de
Villle, confesseur d'une partie de la communaut. Voici l'un de ces
scnarios assez irrespectueux:

Hlas! mon petit pre Villle, il m'est arriv bien souvent de me
barbouiller d'encre, de moucher la chandelle avec mes doigts, de me donner
des indigestions d'_haricots_, comme on dit dans le grand monde o j'ai
t z'leve; j'ai scandalis les jeunes _ladies_ de la classe par ma
malpropret; j'ai eu l'air bte, et j'ai oubli de penser  quoi que ce
soit, plus de deux cents fois par jour. J'ai dormi au catchisme et j'ai
ronfl  la messe; j'ai dit que vous n'tiez pas beau; j'ai fait goutter
_mon rat_ sur le voile de la mre Alippe, et je l'ai fait exprs. J'ai
fait cette semaine au moins quinze pataqus en franais et trente en
anglais, j'ai brl mes souliers au pole et j'ai infect la classe. C'est
ma faute, c'est ma faute, c'est ma trs grande faute, etc.

Le samedi soir particulirement, ou la veille des ftes, on s'vertuait 
mettre en colre la D..., qui donnait des gifles  tour de bras et tout 
coup s'criait lamentablement: J'ai perdu mon absolution. Ou bien on
racontait gravement aux nouvelles arrives que l'une des doyennes de la
communaut, madame Anne-Augustine, ne digrait qu'au moyen d'un ventre
d'argent et que, lorsqu'elle marchait, on entendait le cliquetis de ce
ventre de mtal. Les pires escapades de ces fillettes taient de
rassembler des victuailles, des fruits, des gteaux, des pts, et de se
concerter pour aller les dvorer de nuit, dans un coin de la maison.
Mettre en commun nos friandises et les manger en cachette aux heures o
l'on ne devait pas manger, c'tait une fte, une partie fine et des rires
inextinguibles, et des salets de l'autre monde, comme de lancer au
plafond la crote d'une tarte aux confitures et de la voir s'y coller avec
grce, de cacher des os de poulet au fond d'un piano, de semer des pelures
de fruits dans les escaliers sombres pour faire tomber les personnes
graves. Tout cela paraissait normment spirituel, et l'on se grisait 
force de rire; car en fait de boisson nous n'avions que de l'eau ou de la
limonade.

Soudain la plus invraisemblable des rvolutions se produisit chez cette
espigle d'Aurore, adonne  la _diablerie_. Elle devint dvote. Elle
avait quinze ans. L'veil de son coeur fut une crise de mysticisme. Elle
avait besoin d'aimer hors d'elle-mme. Elle aima Dieu. Voici comment la
mtamorphose s'opra. L'ordinaire religieux des pensionnaires tait la
messe tous les matins,  sept heures, puis dans l'aprs-midi une
mditation d'une demi-heure  la chapelle. Celles qui mditaient
pniblement avaient le droit de faire une lecture pieuse. Plusieurs
billaient, chuchotaient ou sommeillaient: Aurore tait du nombre. Un jour,
par ennui, elle ouvrit un abrg de la _Vie des Saints_, lut la lgende
de Simon le Stylite, y prit intrt, rouvrit le volume le lendemain et
les jours suivants. Un tableau du Titien, plac au fond du choeur, et qui
reprsentait Jsus au Jardin des Olives, lui sembla s'illuminer et rvler
le sens profond de l'agonie du Christ. Elle eut la vague curiosit de
poursuivre ses lectures, d'aborder la vie de saint Augustin, celle de
saint Paul, d'voquer le peu de latin qu'elle avait su pour comprendre et
admirer les psaumes. Elle ouvrit l'Evangile, s'en pntra, s'y complut, et
elle retourna au pied de l'autel, non seulement aux heures obligatoires,
mais pendant les rcrations. A la ple clart de la lampe du sanctuaire,
elle priait, suivait son rve mystique. Et le spectacle de cette chapelle,
o son me se renouvelle et s'pure, est demeur grav en sa mmoire: La
flamme blanche se rptait dans les marbres polis du pav, comme une
toile dans une eau immobile. Son reflet dtachait quelques ples
tincelles sur les angles des cadres dors, sur les flambeaux cisels et
sur les lames d'or du tabernacle. La porte place au fond de
l'arrire-choeur tait ouverte  cause de la chaleur, ainsi qu'une des
grandes croises qui donnaient sur le cimetire. Les parfums du
chvrefeuille et du jasmin couraient sur les ailes d'une frache brise.
Une toile perdue dans l'immensit tait comme encadre par le vitrage et
semblait me regarder attentivement. Les oiseaux chantaient; c'tait un
calme, un charme, un recueillement, un mystre, dont je n'avais jamais eu
l'ide.

Peu  peu la chapelle se vida, la dernire religieuse, aprs avoir, selon
la coutume de la communaut, non seulement pli le genou, mais bais le
sol devant l'autel, alluma sa bougie  la lampe symbolique. Aurore resta
seule, et le grand branlement nerveux des conversions et des extases se
produisit en elle. La grce oprait avec la soudainet de son efficace.

L'heure s'avanait, la prire tait sonne, on allait fermer l'glise.
J'avais tout oubli. Je ne sais ce qui se passait en moi. Je respirais une
atmosphre d'une suavit indicible, et je la respirais par l'me plus
encore que par les sens. Tout  coup un vertige passe devant mes yeux,
comme une lueur blanche dont je me sens enveloppe. Je crois entendre une
voix murmurer  mon oreille: _Tolle, lege_.

C'en tait fait. Elle aimait Dieu. Tout son tre lui appartenait. Un voile
venait de se dchirer devant ses regards. Elle entrevoyait une Terre
promise et voulait y pntrer. Ses appels, ses prires allaient  la
divinit inconnue qu'elle adorait. Et les sanglots qui secouaient sa gorge,
les larmes qui inondaient ses joues, attestaient la ferveur de son
exaltation. De sens rassis, longtemps aprs, elle nous en donne une preuve
dcisive: J'tais tombe derrire mon banc. J'arrosais littralement le
pav de mes pleurs.

Ds lors sa dvotion prit une forme passionne et fougueuse. Les
rsistances de sa raison, les fantaisies de son humeur, les singularits
de son caractre eurent tt fait de capituler devant l'explosion
victorieuse et triomphante de la foi. Ce zle fut contenu par le tact d'un
confesseur habile homme, l'abb de Prmord, jsuite, ou, comme on disait
alors, _Pre de la foi_. Il couta avec bienveillance la confession
gnrale d'Aurore, c'est--dire le rcit de sa vie passe qui dura trois
heures. Quand elle eut termin, il refusa d'entendre sa confession--elle
s'tait confesse en se racontant--et il lui donna sur-le-champ
l'absolution: Allez en paix, vous pouvez communier demain. Soyez calme et
joyeuse, ne vous embarrassez pas l'esprit de vains remords, remerciez Dieu
d'avoir touch votre coeur; soyez toute  l'ivresse d'une sainte union de
votre me avec le Sauveur. Elle communia le lendemain, fte de
l'Assomption. Elle avait quinze ans. Ce fut,  l'en croire, 1e vritable
jour de sa premire communion. Dans l'intervalle, elle ne s'tait pas
approche du sacrement. Pour rparer cette ngligence, durant plusieurs
mois, elle communia tous les dimanches, et mme deux jours de suite. J'en
suis revenue, dit-elle dans l'_Histoire de ma Vie_,  trouver fabuleuse et
inoue l'ide matrialise de manger la chair et de boire le sang d'un
Dieu; mais que m'importait alors?... Je brlais littralement comme sainte
Thrse; je ne dormais plus, je ne mangeais plus, je marchais sans
m'apercevoir du mouvement de mon corps; je me condamnais  des austrits
qui taient sans mrite, puisque je n'avais plus rien  immoler,  changer
ou  dtruire en moi. Je ne sentais pas la langueur du jene. Je portais
autour du cou un chapelet de filigrane qui m'corchait, en guise de
cilice. Je sentais la fracheur des gouttes de mon sang, et au lieu d'une
douleur c'tait une sensation agrable. Enfin je vivais dans l'extase, mon
corps tait insensible, il n'existait plus. Bref, le mysticisme s'tait
empar d'elle, annihilait son corps et emportait sa pense vers des songes
paradisiaques.

Par esprit sans doute de mortification, elle se plaisait au commerce des
soeurs converses charges des basses besognes de la communaut, et
spcialement de la soeur Hlne, une pauvre cossaise voue  la phtisie,
qui s'arrtait au milieu d'un couloir ou au bas d'un escalier, incapable
de porter les seaux d'eau sale qu'elle devait descendre du dortoir. Cette
malheureuse crature tait laide, vulgaire, marque de taches de rousseur;
mais elle avait des dents merveilleuses et sur le visage une expression de
souffrance d'une infinie mlancolie. Aurore voulut la seconder dans son
gros travail, l'aida  enlever ses seaux,  balayer,  frotter le parquet
de la chapelle,  pousseter et brosser les stalles des nonnes, voire mme
 faire les lits au dortoir. Qu'et pens madame Dupin si elle avait su
que sa petite-fille se livrait  d'aussi viles occupations? En retour,
Aurore apprenait  soeur Hlne les lments de la langue franaise, et
c'tait l un touchant change de services. A l'image de son lve, la
future chtelaine de Nohant voulait entrer en religion, et non pas comme
dame du choeur, mais comme simple converse, servante volontaire, par pur
amour de Dieu, dans quelque communaut.

La suprieure des Anglaises et l'abb de Prmord se garderont d'encourager
une vocation qui leur semblait factice et sans avenir. Ce fut, de leur
part, trs avis. Ils exigrent mme qu'Aurore renont aux exagrations
de son mysticisme, qu'elle jout et court avec ses compagnes, au lieu de
passer  la chapelle les heures de rcration. L'ordre tait formel: Vous
sauterez  la corde, vous jouerez aux barres. Elle dut se soumettre  la
proscription, tout en continuant  communier le dimanche, et vite elle
recouvra son quilibre physique et moral. De la sorte elle eut plusieurs
mois de batitude. Ils sont, dit-elle, rests dans ma mmoire comme un
rve, et je ne demande qu' les retrouver dans l'ternit pour ma part de
paradis. Mon esprit tait tranquille. Toutes mes ides taient riantes. Il
ne poussait que des fleurs dans mon cerveau, nagure hriss de rochers et
d'pines. Je voyais  toute heure le ciel ouvert devant moi, la Vierge et
les anges me souriaient en m'appelant; vivre ou mourir m'tait
indiffrent. L'empyre m'attendait avec toutes ses splendeurs, et je ne
sentais plus en moi un grain de poussire qui pt ralentir le vol de mes
ailes. La terre tait un lieu d'attente o tout m'aidait et m'invitait 
faire mon salut. Les anges me portaient sur leurs mains, comme le prophte,
pour empcher que, dans la nuit, mon pied ne heurtt la pierre du chemin.

Ce retour  la gaiet--une gaiet pieuse et pratiquante--fut marqu par un
got trs vif pour les charades d'abord, puis pour de petites comdies
qu'Aurore organisait avec cinq ou six de la grande classe. On laborait
des _scnarios_ sur lesquels on dialoguait d'abondance,  l'improvisade.
Les travestissements taient un peu bien primitifs, ceux surtout des rles
masculins. C'tait une manire de costume Louis XIII, o les
hauts-de-chausses consistaient en un retroussis des jupes fronces jusqu'
mi-jambe. Avec des tabliers cousus on faisait des manteaux; avec du papier
fris on simulait des plumes. Il y eut mme des bottes, des pes et des
feutres fournis par les parents. Madame la suprieure daigna assister 
l'une des reprsentations avec toute la communaut, et l'on eut ce soir-l
permission de minuit. Aurore, qui tait l'impresario de la troupe,
retrouva dans sa mmoire quelques scnes du _Malade imaginaire_ qu'elle
ajusta, et les religieuses, sans s'en douter, applaudirent une vague
paraphrase de Molire proscrit au couvent. Elles prirent plaisir aux
pratiques de monsieur Purgon, avec des intermdes renouvels de _Monsieur
de Pourceaugnac_. On avait dcouvert, dans le matriel de l'infirmerie,
les instruments classiques. Le latin de Molire fut apprci par les
Anglaises qui avaient l'habitude de lire ou de psalmodier les offices en
latin.

Cette reprsentation marqua l'apothose d'Aurore. Peu de temps aprs, au
lendemain de l'assassinat du duc de Berry qui interrompit les
rjouissances thtrales prpares au couvent pour le carnaval, avec un
programme de violons, de bal et de souper, madame Dupin s'avisa de ramener
sa petite-fille  Nohant. Elle avait appris ses projets d'entrer en
religion, qui d'ailleurs subsistaient  travers les distractions
dramatiques, et elle ne se souciait pas qu'Aurore devnt nonne ou bguine.
Il fallut quitter le couvent. O dsespoir! C'tait le paradis sur la
terre. L'ide de revoir le monde, la perspective d'tre marie,
pouvantaient cette imagination de seize ans. Par bonheur la mre et la
grand'mre ne devaient pas s'entendre pour choisir un prtendant. On
accorda quelque rpit  Aurore. Elle esprait du moins qu'un rapprochement
pourrait survenir entre les deux influences qui s'taient disput son
affection. Mais, lorsqu'elle aborda ce sujet, sa mre lui rpliqua
violemment: Non certes! Je ne retournerai  Nohant que quand ma
belle-mre sera morte. Et elle ajoutait avec son humeur emporte et
aigrie: Va-t'en sans te dsoler, nous nous retrouverons, et peut-tre
plus tt que l'on ne croit! Au dbut du printemps de 1820, Aurore rentra
 Nohant avec sa grand'mre dans la grosse calche bleue, et le lendemain
matin, quand elle s'veilla, ce fut une sensation neuve et troublante:
Les arbres taient en fleur, les rossignols chantaient, et j'entendais au
loin la classique et solennelle cantilne des laboureurs. Le couvent
allait bientt s'effacer et disparatre dans les brumes du pass.




CHAPITRE IV

LE MARIAGE


Le retour  Nohant fut pour Aurore un changement douloureux. Elle se
sentit d'abord dpayse et pleura. Sans doute elle tait libre, elle
pouvait dormir la grasse matine et n'avait pas  craindre d'tre
rveille par la cloche du couvent et la voix criarde de soeur
Marie-Josphe. Elle sortait de tutelle et disposait de son temps, de ses
penses en toute indpendance: mais elle n'y trouvait aucun agrment. La
rgle habituelle manquait  son accoutumance. Les gens de la maison, ceux
des alentours ne l'avaient pas reconnue, tant elle tait grandie, et la
traitaient avec un respect crmonieux. Deschartres l'appelait
mademoiselle. Seuls les grands chiens, ses vieux amis, aprs quelques
instants de surprise, l'accablrent de caresses. Il y avait des
domestiques nouveaux, notamment un certain Cadet promu aux fonctions
d'aide-valet de chambre, qui, lorsqu'on lui reprochait de briser les
carafes, rpondait avec un grand srieux: Je n'en ai cass que sept la
semaine dernire. Il semblait  Aurore qu'elle ft dans un monde inconnu.
Elle regrettait la placidit routinire de la communaut. Elle s'ennuyait,
elle avait le mal du couvent.

Madame Dupin n'tait pas faite pour gayer cette solitude et dissiper la
mlancolie de sa petite-fille. Elle luttait contre la surdit, la
somnolence, la lassitude intellectuelle. Aux repas, dit George Sand, elle
se montrait avec un peu de rouge sur les joues, des diamants aux oreilles,
la taille toujours droite et gracieuse dans sa douillette pense; puis,
cet effort accompli, elle se retirait dans son boudoir, persiennes closes.
Pour la distraire, on jouait la comdie comme au couvent: c'tait le
passe-temps favori d'Aurore. Les reprsentations ne devaient pas se
prolonger trop avant dans la soire; vers dix heures, on procdait au
coucher de madame Dupin, et cette importante opration durait souvent
jusqu' minuit. L'_Histoire de ma Vie_ nous en dcrit le crmonial: Des
camisoles de satin piqu, des bonnets  dentelles, des cocardes de rubans,
des parfums, des bagues particulires pour la nuit, une certaine tabatire,
enfin tout un difice d'oreillers splendides, car elle dormait assise, et
il fallait l'arranger de manire qu'elle se reveillt sans avoir fait un
mouvement.

Aprs dner, elle aimait qu'Aurore lui ft la lecture. On commena, en
fvrier 1821, le _Gnie du Christianisme_, qui ne s'harmonisait gure avec
les gots littraires non plus qu'avec les doctrines philosophiques de
l'invtre voltairienne, et elle formulait sur le fond et la forme de
l'oeuvre les apprciations les plus judicieuses. Soudain, un soir, elle
interrompit la lectrice au milieu d'une riante description des savanes et
dit d'un air gar: Arrte-toi, ma fille. Ce que tu me lis est si trange
que j'ai peur d'tre malade et d'entendre autre chose que ce que j'coute.
Pourquoi me parles-tu de morts, de linceul, de cloches, de tombeaux? Si tu
composes tout cela, tu as tort de me mettre ainsi des ides noires dans
l'esprit. Cet accs de dlire fut vite dissip. Madame Dupin rclama des
cartes pour jouer au grabuge; puis, abordant un sujet qu'elle n'avait
jamais effleur, elle fit part  Aurore d'une demande en mariage forme
par un homme immensment riche, mais cinquante ans et un grand coup de
sabre  travers la figure. C'tait un gnral de l'Empire qui ne tenait
pas  la dot. Il est vrai qu'il mettait pour premire condition
qu'aussitt marie elle cesserait de voir sa mre. Malgr toute
l'antipathie qu'elle prouvait pour sa bru, la vieille madame Dupin avait
eu le bon sens de refuser et d'conduire le prtendant plus que
quinquagnaire. Elle pronona mme dans cet entretien quelques paroles
conciliantes envers celle qui avait t l'pouse de son fils.

Le lendemain matin, pour Aurore le rveil fut lugubre. Deschartres vint
lui annoncer que sa grand'mre avait eu une attaque d'apoplexie. Elle
s'tait leve durant la nuit, tait tombe et n'avait pu se relever. Elle
resta paralyse, avec un ct mort depuis l'paule jusqu'au talon.
C'taient des divagations presque continuelles, un lamentable tat
d'enfance. Elle voulait qu'on lui lt le journal et ne pouvait fixer son
attention. Elle demandait des cartes, n'avait pas la force de les tenir et
se plaignait qu'on ne voult pas la soulager en lui faisant une
application de la dame de pique sur le bras. Et cette dgnrescence des
facults dura tout le printemps, tout l't, tout l'automne, avec quelques
rares heures de lucidit.

Autour du fauteuil, auprs du lit o s'teignait cette belle intelligence
comme une lampe prive d'huile, Aurore passa neuf grands mois hants par
de mlancoliques mditations. Elle dut prendre la direction de la maison.
Deschartres, fort avis, exigea qu'elle ft chaque jour une sortie 
cheval, qu'elle respirt l'air du matin, aprs tre demeure des
aprs-midi ou des soires entires dans la chambre de la malade, absorbant
du tabac  priser, du caf noir sans sucre et mme de l'eau-de-vie pour ne
pas succomber au sommeil. Il advenait souvent que la pauvre paralyse
prenait la nuit pour le jour, exigeait qu'on ouvrt les volets et se
croyait aveugle, puisqu'elle ne voyait pas le soleil.

Par une singulire volte-face de la pense, Aurore, au chevet de sa
grand'mre, allait insensiblement se dtacher des croyances et des
habitudes religieuses qu'elle avait contractes au couvent. La lecture du
_Gnie du Christianisme_ et de l'_Imitation_, loin de la confirmer dans la
certitude de sa foi, lui apporta des scrupules et des doutes. Elle
trouvait une contradiction irrductible entre la doctrine de Gerson et
celle de Chateaubriand, et elle tait incapable d'opter. Il me fallait,
dit-elle, faire un choix entre le ciel et la terre; ou la manne
d'asctisme dont je m'tais  moiti nourrie tait un aliment pernicieux
dont il fallait  tout jamais me dbarrasser, ou bien le livre (de
l'_Imitation_) avait raison, je devais repousser l'art et la science, et
la posie, et le raisonnement, et l'amiti et la famille; passer les jours
et les nuits en extase et en prires auprs de ma moribonde, et, de l,
divorcer avec toutes choses et m'envoler vers les lieux saints pour ne
jamais redescendre dans le commerce de l'humanit. Il en rsultait pour
Aurore d'insurmontables perplexits et des points de vue diffrents, selon
qu'elle tait en pleine campagne,  cheval, ou dans sa chambre,
agenouille sur son prie-Dieu. Au galop de Folette, j'tais tout
Chateaubriand. A la clart de ma lampe, j'tais tout Gerson et me
reprochais le soir mes penses du matin. Entre temps, elle se tourmentait
de l'ide que sa grand'mre pouvait mourir sans sacrements, et elle
n'osait aborder avec la malade cette redoutable question. Elle en rfra 
son confesseur, l'abb de Prmord, qui, dans une lettre d'ailleurs fort
sage, l'approuva d'avoir gard le silence. Cet homme, dit George Sand,
tait un saint, un vrai chrtien, dirai-je _quoique_ jsuite, ou _parce
que_ jsuite? Et elle saisit cette occasion, dans l'_Histoire de ma Vie_,
pour nous donner son opinion--celle d'aprs 1850--sur la Compagnie de
Jsus. Soyons quitables, crit-elle. Au point de vue politique, en tant
que rpublicains, nous hassons ou redoutons cette secte prise de pouvoir
et jalouse de domination. Je dis _secte_ en parlant des disciples de
Loyola, car c'est une secte, je le soutiens. C'est une importante
modification  l'orthodoxie romaine. C'est une hrsie bien conditionne.
Elle ne s'est jamais dclare telle, voil tout. Elle a sap et conquis la
papaut sans lui faire une guerre apparente; mais elle s'est ri de son
infaillibilit, tout en la dclarant souveraine. Bien plus habile en cela
que toutes les autres hrsies, et, partant, plus puissante et plus
durable. Oui, l'abb de Prmord tait plus chrtien que l'Eglise
intolrante, et il tait hrtique parce, qu'il tait jsuite. La doctrine
de Loyola est la bote de Pandore.

Sa dclaration de principe une fois formule, George Sand va plaider les
circonstances attnuantes pour la Compagnie de Jsus. Il sera impossible
de souscrire  cette conclusion, pour peu que l'on ait devant les yeux et
dans la mmoire les enseignements de l'histoire, l'oeuvre excrable de
l'Inquisition, les censures de l'Assemble du Clerg de France, les
protestations de Bossuet et de Port-Royal, les arrts des Parlements et la
condamnation mme prononce par le pape Clment XIV qui, en 1773,
dissolvait l'ordre des Jsuites, sans parler des dbats engags en
Sorbonne autour du grand Arnauld  propos de l'_Augustinus_, non plus que
de l'cho, qui ne saurait s'affaiblir, des immortelles et vengeresses
_Provinciales_. En dpit de son indulgence, George Sand est oblige de
rpudier la morale, ou plutt l'immoralit jsuitique. Dirai-je,
crit-elle, pourquoi Pascal eut raison de fltrir Escobar et sa squelle?
C'est bien inutile; tout le monde le sait et le sent de reste: comment une
doctrine qui et pu tre si gnreuse et si bienfaisante est devenue,
entre les mains de certains hommes, l'athisme et la perfidie. Voil les
deux mots auxquels il faut se tenir, et qui rsument l'intgrale vrit
sur la doctrine du _perinde ac cadaver_.

Se tournant derechef vers l'abb de Prmord, Aurore lui demanda de
dpartager son esprit entre les sollicitations contraires de l'_Imitation_
et du _Gnie du Christianisme_. Il rpondit par le simple conseil--ce qui
est assez surprenant de la part d'un confesseur--de multiplier ses
lectures et de profiter de la latitude que lui avait laisse sa grand'mre
en la chargeant des clefs de la bibliothque. Madame Dupin lui avait
montr le rayon des ouvrages qu'elle ne devait pas ouvrir. Pour le surplus,
c'tait la libert absolue, et le jsuite se range  cet avis: Lisez les
potes. Tous sont religieux. Ne craignez pas les philosophes. Tous sont
impuissants contre la foi. Et si quelque doute, quelque peur s'lve dans
votre esprit, fermez ces pauvres livres, relisez un ou deux versets de
l'Evangile, et vous vous sentirez docteur  tous ces docteurs.

Elle suivit le conseil et lut tour  tour Mably, Locke, Condillac,
Montesquieu, Bacon, Bossuet, Aristote, Leibnitz, Pascal, Montaigne--dont
ma grand'mre, dit-elle, m'avait marqu les chapitres et les feuillets 
passer,--puis La Bruyre, Pope, Milton, Dante, Virgile, Shakespeare, bref
une vritable encyclopdie, et elle absorba le tout ple-mle. Enfin
Rousseau arriva, celui qui devait la conqurir et la possder sans
conteste, Rousseau, crit-elle, l'homme de passion et de sentiment par
excellence, et je fus entame. La sensibilit de Jean-Jacques allait
triompher de ses inclinations religieuses et des pratiques formalistes de
son catholicisme. Elle marque cette tape: L'esprit de l'Eglise n'tait
plus en moi; il n'y avait peut-tre jamais t.

C'tait l'poque o l'Italie et la Grce se soulevaient pour leur
affranchissement. Or la monarchie et l'Eglise n'hsitaient pas  se
prononcer en faveur du Grand-Turc contre les chrtiens justement rvolts.
Aurore, avec lord Byron comme guide, avait embrass la cause hellnique.
Deschartres soutenait le sultan, reprsentant de l'autorit. Et c'taient
d'interminables discussions au cours de leurs promenades. Un jour, le
pdagogue distrait tomba sur le gazon, tout en ayant soin d'achever sa
phrase. Aprs quoi, relate George Sand, il dit fort gravement en
s'essuyant les genoux: Je crois vraiment que je suis tomb?--Ainsi
tombera l'empire ottoman, rpliqua Aurore, que son prcepteur traitait de
jacobine, de rgicide, de philhellne et de bonapartiste.

Cependant les inquitudes d'Aurore pour le salut de l'me de sa grand'mre
subsistaient et survivaient mme  l'branlement de sa foi religieuse.
Dgote du culte tel qu'on le pratiquait  Saint-Chartier ou  La Chtre,
elle s'abstenait d'aller  la messe pour entendre les beuglements des
chantres, leurs calembours involontaires en latin, le ronflement des
bonnes femmes qui s'endormaient sur leur chapelet, les bavardages de la
bonne socit, les disputes des sacristains et des enfants de choeur, et
le bruit des gros sous qu'on rcolte et qu'on compte. Elle prfrait lire
sa messe dans sa chambre; mais elle aurait voulu--et en cela son
catholicisme persistait--rconcilier sa grand'mre avec l'Eglise. Cet
vnement si souhait se produisit par les soins de l'archevque d'Arles,
Lomnie de Brienne, qui tait pour la malade une manire de beau-fils, car
il tait issu des fameuses amours de son mari Francueil et de madame
d'Epinay. Ce prlat, que madame Dupin avait entour nagure de sollicitude
presque maternelle, tait d'une balourdise et d'une stupidit d'autant
plus dconcertantes que son pre et sa mre auraient d lui lguer quelque
trait de leur remarquable intelligence. Physiquement, il ressemblait 
madame d'Epinay qui, de l'aveu unanime des contemporains et d'aprs son
propre tmoignage, fut laide. Au surplus, George Sand nous a trac le
portrait de l'archevque: Il n'avait pas plus d'expression qu'une
grenouille qui digre. Il tait, avec cela, ridiculement gras, gourmand ou
plutt goinfre, car la gourmandise exige un certain discernement qu'il
n'avait pas; trs vif, trs rond de manires, insupportablement gai,
quelque chagrin qu'on et autour de lui; intolrant en paroles, dbonnaire
en actions; grand diseur de calembours et de calembredaines monacales;
vaniteux comme une femme de ses toilettes d'apparat, de son rang et de ses
privilges; cynique dans son besoin de bien-tre; bruyant, colre, vapor,
bonasse, ayant toujours faim ou soif, ou envie de sommeiller, ou envie de
rire pour se dsennuyer, enfin le chrtien le plus sincre  coup sr,
mais le plus impropre au proslytisme que l'on puisse imaginer.

C'est ce prlat qui, en arrivant  Nohant, devait surmonter la rsistance
voltairienne de madame Dupin. Il lui fit une grotesque homlie dbutant
par cet exorde: Chre maman, je ne vous ai pas prise en tratre et n'irai
pas par quatre chemins. Je veux sauver votre me. Il continuait en la
priant d'tre bien gentille et bien complaisante pour son gros enfant,
refusait de discuter avec elle et ses beaux esprits relis en veau, et
terminait ainsi sa fantaisiste allocution: Il ne s'agit pas de a; il
s'agit de me donner une grande marque d'amiti, et me voil tout prt 
vous la demander  genoux. Seulement, comme mon ventre me gnerait fort,
voil votre petite qui va s'y mettre  ma place. Avec de tels arguments,
renforcs par les regards suppliants d'Aurore, il eut cause gagne.
Allons, s'cria-t-il en se frottant les mains et en se frappant sur la
bedaine, voil qui est enlev! Il faut battre le fer pendant qu'il est
chaud. Demain matin, votre vieux cur viendra vous confesser et vous
administrer. Ce sera une affaire faite, et demain soir vous n'y penserez
plus. Il passa le reste de la journe  rire,  jouer avec les chiens en
leur disant qu'ils pouvaient bien regarder un vque. Et il taquinait
Aurore, lui reprochait d'avoir failli tout faire manquer et les mettre
dans de beaux draps. Elle tait stupfaite de ce langage, de cette
familiarit, de cette faon, crit-elle, de _fourrer_ les sacrements. Par
bonheur le cur eut un peu plus de tact que le prlat. Devant Aurore qui
assistait  la crmonie, il rsuma ainsi la doctrine de l'Eglise: Ma
chre soeur, je serons tous pardonns, parce que le bon Dieu nous aime et
sait bien que quand je nous repentons, c'est que je l'aimons. En apart
madame Dupin dit  Aurore: Je ne crois pas que ce brave homme ait eu le
pouvoir de me pardonner quoi que ce soit, mais je reconnais que Dieu a ce
pouvoir, et j'espre qu'il a exauc nos bonnes intentions  tous trois.
Au regard du monde elle tait en rgle avec la divinit.

L'archevque, piqu de proslytisme, essaya de chapitrer la petite-fille
aprs la grand'mre, en se promenant ou, nous dit George Sand, en roulant
comme une toupie  travers le jardin. Il eut moins de succs. Fais ton
examen de conscience pour demain. Je parie que j'aurai  te laver la
tte. Elle refusa. Et lui de reprendre: Qu'est-ce  dire, oison brid?
Mais voil l'heure du dner. J'ai une faim de chien. Dpchons-nous de
rentrer. Enfin, comme la sottise n'excluait pas chez lui le fanatisme, il
se rendit  la bibliothque la veille de son dpart, brla et lacra des
livres htrodoxes. Deschartres l'arrta dans cette besogne.

Le spectacle de la confession de sa grand'mre avait attrist Aurore.
Elle-mme ne devait plus solliciter l'absolution,  la suite d'une
question indiscrte du cur de La Chtre qui, sur des bavardages de petite
ville, lui demanda si elle avait un commencement d'amour pour un jeune
homme. Elle quitta le confessionnal, et ne voulut pas davantage s'adresser
au vieux cur de Saint-Chartier qui, lorsqu'on s'attardait  numrer des
pchs, avait coutume de grommeler: Trs bien, trs bien. Allons, est-ce
bientt fini?

Pour occuper ses loisirs et dtendre son imagination, elle s'adonna 
l'ostologie,  l'anatomie, avec Deschartres et un camarade qu'elle
appelle Claudius et qui leur apportait des ttes, des bras, des jambes,
voire un squelette entier de petite fille qu'elle garda longtemps sur sa
commode et qui lui causait des cauchemars. Alors elle mettait le squelette
 la porte de sa chambre, et s'endormait paisiblement. Il va sans dire
qu' La Chtre on jasait de cette jeune fille qui tudiait des os de mort,
tirait au pistolet, chassait, et s'habillait en garon. On prtendit
qu'elle profanait les hosties et qu'elle entrait  cheval dans l'glise,
caracolant autour du matre-autel, ou encore que la nuit elle dterrait
les cadavres.

Le 22 dcembre 1821, madame Dupin succomba. Depuis le mois de fvrier ses
facults s'taient obscurcies, mais elle eut,  l'instant suprme, un
retour de lucidit et dit  sa petite-fille: Tu perds ta meilleure amie.
Deschartres, que cette mort avait affol, rveilla Aurore vers une heure
du matin et par le verglas la conduisit au cimetire. Il avait ouvert le
cercueil de Maurice Dupin, souleva la tte qui se dtacha d'elle-mme, et
dit  Aurore: Demain cette fosse sera ferme. Il faut y descendre, il
faut baiser cette relique. Ce sera un souvenir pour toute votre vie. Etla
jeune fille, s'associant  l'exaltation du prcepteur, accomplit, aprs
lui, cet acte, faut-il dire de dvotion ou de profanation? Il referma
ensuite le cercueil, et ajouta en sortant du cimetire: Ne parlons de
cela  personne. On croirait que nous sommes fous, et pourtant nous ne le
sommes pas.

Aurore passait sous la direction de sa mre qui n'avait pas assist aux
funrailles, mais qui arriva pour l'ouverture du testament. Les
dispositions prises par l'aeule confiaient sa petite-fille  son cousin
paternel Ren de Villeneuve, mais elles ne furent pas respectes. Il y eut
des scnes violentes: madame Maurice Dupin s'abandonna  des
rcriminations injurieuses contre la dfunte. Aurore fut rvolte. Elle
aurait voulu rentrer au couvent. Il ne s'y trouvait pas de chambre
vacante. Elle dut suivre sa mre  Paris. Cette priode de sa vie lui
laissa une impression d'amertume et de rancoeur. Entre la mre et la fille,
il se produisit une srie de froissements inoubliables qui attestaient
une vritable incompatibilit d'humeur. Madame Maurice Dupin alla jusqu'
exhiber  Aurore des lettres de La Chtre ou de Nohant, des dlations de
domestiques, qui incriminaient la conduite de la jeune fille et
cherchaient  la salir. Ce fut le comble, un dbordement de dsespoir et
de nause.

De vrai, madame Maurice Dupin tait folle, ou peu s'en faut. Ses nerfs
malades la dominaient et lui faisaient commettre des insanits. Si elle
voyait Aurore lire, elle lui arrachait le volume des mains, incapable
qu'elle tait elle-mme de se livrer  une lecture srieuse. Elle ne
songeait qu' s'attifer,  changer de toilette,  remuer; elle avait des
perruques, tour  tour blond, chtain clair, cendr et noir roux. Parfois,
elle entamait avec sa fille le chapitre de son pass et lui faisait des
confidences  tout le moins superflues.

Aussi, lorsque l'occasion s'offrit pour Aurore d'aller passer quelques
jours  la campagne, prs de Melun, chez des amis de l'oncle de Beaumont,
M. et madame Roettiers du Plessis, elle ne demanda qu' y demeurer
plusieurs semaines, et sa mre consentit avec empressement. La famille
tait charmante et la maison trs agrable. Aurore s'y plut et s'y attarda,
entoure d'affection et de tendresse par madame Roettiers du Plessis.
Parmi les jeunes gens qui venaient en visite dans ce milieu trs
bonapartiste et dont le chef James, ancien ami de Maurice Dupin, a inspir
certains passages du roman de _Jacques_, figurait le fils naturel du baron
Dudevant, colonel en retraite. Casimir Dudevant avait vingt-sept ans; il
faisait son droit, aprs avoir servi comme sous-lieutenant dans l'arme.
Il tait--dit George Sand  trente ans d'intervalle--mince, assez lgant,
d'une figure gaie et d'une allure militaire Au Plessis, il s'associait 
tous les jeux des enfants, colin-maillard, cache-cache, parties de barres
et d'escarpolette. Avec madame Angle Roettiers il tait affectueusement
familier, et, comme elle appelait Aurore sa fille, il observa
malicieusement un jour: Alors c'est ma femme? Vous savez que vous m'avez
promis la main de votre fille ane. Ce badinage devait devenir une
ralit.

La plaisanterie fut reprise par les uns, par les autres. Casimir disait 
madame Angle: Votre fille est un bon garon. Et Aurore de rpliquer:
Votre gendre est un bon enfant. Aprs plusieurs sjours au Plessis qui
se rapprochaient et se prolongeaient, le jeune Dudevant dclara ses
sentiments  mademoiselle Dupin, en s'excusant de ne pas agir selon les
usages, mais il voulait avoir son acquiescement et tre assur de sa
sympathie avant qu'une dmarche ft tente auprs de sa mre. Aurore
dsira rflchir. Casimir tait trs estim par M. et madame Roettiers du
Plessis; il n'affectait pas une grande passion, restait silencieux sur le
chapitre de l'amour, parlait d'amiti, de bonheur domestique. Elle
apprciait cette rserve. Et, de vrai, il tenait un langage singulirement
calme, que d'autres jeunes filles, celles qui ont l'instinct et
l'enthousiasme de leur ge, auraient jug rfrigrant: Je veux vous
avouer, disait-il, que j'ai t frapp,  la premire vue, de votre air
bon et raisonnable. Je ne vous ai trouve ni belle ni jolie... Mais, quand
je me suis mis  rire et  jouer avec vous, il m'a sembl que je vous
connaissais depuis longtemps et que nous tions deux vieux amis. On ne
saurait allguer qu'il ait cherch  exciter l'imagination d'Aurore.
C'tait un prtendant respectueux, comme les mres en souhaitent  leurs
filles, qui les rvent plus effervescents.

Une entrevue fut mnage, au Plessis, entre madame Dupin et le colonel.
Celui-ci, avec sa chevelure d'argent, sa dcoration et son air respectable,
plut  la veuve qui, on le sait, avait toujours eu beaucoup de got pour
les militaires. Le fils lui tait moins sympathique. Il n'est pas beau,
disait-elle. J'aurais aim un beau gendre pour lui donner le bras. Cette
ci-devant modiste,  l'me de grisette, avait les mmes instincts que la
Grande-Duchesse de Gerolstein fredonnant  Fritz ces couplets qui portent
la signature de deux acadmiciens:

  Voici le sabre de mon pre!
  Tu vas le mettre  ton ct!
  Ton bras est fort, ton me est fire,
  Ce glaive sera bien port!

Ou encore:

  Dites-lui qu'on l'a remarqu,
  Distingu;
  Dites-lui qu'on le trouve aimable.

Madame Dupin accepta en principe l'ide du mariage, exprima le dsir qu'on
arrtt les conditions pcuniaires, quitta le Plessis en y laissant sa
fille, puis elle revint au bout de quelques jours, toute bouleverse. Elle
avait dcouvert des choses monstrueuses: Casimir avait t garon de caf!
On rit, elle se fcha, elle emmena Aurore  l'cart, pour lui dire que
dans cette maison on mariait les hritires avec des aventuriers, moyennant
pot-de-vin.

C'tait l une calomnie gratuite  l'adresse des Roettiers, mais
l'cervele avait vu clair dans le jeu de Casimir. Celui-ci, frocement
cupide--nous le dcouvrirons plus tard--se souciait surtout et mme
uniquement de faire un riche mariage. Aurore tait un beau parti; elle
avait presque un demi-million, et il ne devait apporter, en fin de compte,
aprs avoir jet beaucoup de poudre aux yeux, qu'une soixantaine de mille
francs. Comment madame Dupin se laissa-t-elle persuader? Elle reut la
visite de madame Dudevant, qui la sduisit par une rare distinction
mondaine et sut la flatter. Avec des loges on trouvait aisment le chemin
de son coeur et les avenues de sa pense. Aurore elle-mme jugea charmante
la belle-mre de Casimir. Le mariage fut dcid, abandonn, repris. Madame
Dupin ne pouvait accepter la perspective d'avoir ce garon de caf pour
gendre. Son nez lui dplaisait. Elle allait si loin dans ses diatribes
qu'elle produisit sur sa fille un effet contraire  ses desseins. Enfin
elle exigea le rgime dotal et qu'une rente annuelle de 3.000 francs ft
attribue  Aurore pour ses besoins personnels. En cela fit-elle acte de
malveillance ou preuve de perspicacit? Il semble qu'elle avait devin la
rapacit de Casimir, et elle rendit  sa fille un signal service. Ces
3.000 francs seront un jour pour George Sand le moyen de conqurir
l'indpendance. Mais, dans ses illusions de fiance, elle n'y vit qu'une
prcaution injurieuse. Elle aimait peut-tre Casimir Dudevant;  coup sr,
elle avait confiance en lui.

Le mariage fut clbr le 10 septembre 1822  Paris, et quelques jours
aprs les jeunes poux partirent pour Nohant o Deschartres les accueillit
avec joie. La vie conjugale rserve  Aurore des dsillusions rapides,
vite accrues, et qui la pousseront aux rsolutions extrmes.




CHAPITRE V

LA CRISE CONJUGALE


Aprs s'tre tendue avec complaisance et prolixit sur les origines de sa
famille et les vnements de sa prime jeunesse, George Sand ne consacre,
dans l'_Histoire de ma Vie_, qu'un petit nombre de pages aux annes qui
suivirent son mariage. De lune de miel il n'est pas question. Si elle
s'effora d'aimer son mari, elle ne trouva en lui aucune ressource
d'affection ni de sensibilit. Tout aussitt elle se tourna vers les
esprances, puis vers les joies de la maternit. Sa sant fut assez
prouve par l'hiver trs rude de 1822-1823, et Aurore connut les longues
journes solitaires et silencieuses. Casimir Dudevant tant  la chasse de
l'aube au crpuscule, elle occupait ses loisirs par le travail de la
layette. Je n'avais, dit-elle, jamais cousu de ma vie; mais, quand cela
eut pour but d'habiller le petit tre que je voyais dans tous mes songes,
je m'y jetai avec une sorte de passion. Vite elle apprit le _surjet_ et
le _rabattu_. Depuis lors elle dclare avoir toujours aim le travail 
l'aiguille, vritable rcration et dtente pour l'esprit. Son opinion 
cet gard mrite d'tre retenue; c'est l'apologie de la couture formule
par une femme qui fut, entre toutes, adonne au labeur intellectuel: J'ai
souvent entendu dire que les travaux du mnage, et ceux de l'aiguille
particulirement, taient abrutissants, insipides, et faisaient partie de
l'esclavage auquel on a condamn notre sexe. Je n'ai pas de got pour la
thorie de l'esclavage, mais je nie que ces travaux en soient une
consquence. Il m'a toujours sembl qu'ils avaient pour nous un attrait
naturel, invincible, puisque je l'ai ressenti  toutes les poques de ma
vie, et qu'ils ont calm parfois en moi de grandes agitations d'esprit.
Elle acquit ainsi la _maestria_ du coup de ciseaux dont elle sera, sur
le tard, presque aussi fre que de son talent littraire.

Deschartres, qui faisait office de mdecin consultant, entoura de mille
prcautions la grossesse d'Aurore. Il exigea qu'elle demeurt six semaines
couche. C'tait  l'poque des grandes neiges. Pour la distraire, on
apporta sur son lit de petits oiseaux qui, affams et grelottants, se
laissaient prendre  la main. Au baldaquin elle fit suspendre des branches
de sapin et elle passa ces longues journes d'inaction dans une vritable
volire, parmi les pinsons, les rouges-gorges, les verdiers, les moineaux
apprivoiss,  qui elle donnait la becque et qui venaient se rchauffer
sur ses couvertures. Ds que la temprature fut plus clmente et qu'on
ouvrit les fentres, tous ces oiseaux--est-ce ingratitude ou amour de la
libert?--s'envolrent  tire-d'aile. Un seul rouge-gorge, dit George
Sand, s'obstina  demeurer avec moi. La fentre fut ouverte vingt fois,
vingt fois il alla jusqu'au bord, regarda la neige, essaya ses ailes 
l'air libre, fit comme une pirouette de grces et rentra, avec la figure
expressive d'un personnage raisonnable qui reste o il se trouve bien. Il
resta ainsi jusqu' la moiti du printemps, mme avec les fentres
ouvertes pendant des journes entires. C'tait l'hte le plus spirituel
et le plus aimable que ce petit oiseau. Il tait d'une ptulance, d'une
audace et d'une gaiet inoues. Pench sur la tte d'un chenet, dans les
jours froids, ou sur le bout de mon pied tendu devant le feu, il lui
prenait,  la vue de la flamme brillante, de vritables accs de folie. Il
s'lanait au beau milieu, la traversait d'un vol rapide et revenait
prendre sa place sans avoir une seule plume grille... Il avait des gots
aussi bizarres que ses exercices, et, curieux d'essayer de tout, il
s'indigrait de bougie et de pte d'amandes. En un mot, la domesticit
volontaire l'avait transform au point qu'il eut beaucoup de peine 
s'habituer  la vie rustique, quand, aprs avoir cd au magntisme du
soleil, vers le quinze avril, il se trouva dans le jardin. Nous le vmes
longtemps courir de branche en branche autour de nous, et je ne me
promenais jamais sans qu'il vnt crier et voltiger prs de moi.

Avec le printemps, la sant d'Aurore s'amliora. Il fut dcid qu'elle
ferait ses couches  Paris, et le 30 juin 1823, dans un petit appartement
garni de l'htel de Florence, rue Neuve des Mathurins, elle mit au monde
un fils qui fut nomm Maurice. On sait quelle affection elle lui voua et
quelle intimit d'existence, de pense, quelle communion de tendresse il y
eut entre eux durant plus d'un demi-sicle. La _Correspondance_ de George
Sand en est l'clatant tmoignage. Ds le premier vagissement, elle
prouva l'moi d'un coeur que Casimir Dudevant n'avait pas su toucher. Ce
fut, dit-elle, le plus beau moment de ma vie que celui o, aprs une heure
de profond sommeil qui succda aux douleurs terribles de cette crise, je
vis en m'veillant ce petit tre endormi sur mon oreiller. Est-il besoin
de noter qu'en fidle disciple de Jean-Jacques elle allaita Maurice? Elle
se plaint seulement d'avoir gard le lit beaucoup plus longtemps qu'il
n'tait ncessaire. Aprs la naissance de sa fille, elle se vante de
s'tre leve le second jour et de s'en tre trouve bien. C'tait une
prcipitation un peu chanceuse.

Il fallut retourner  Nohant. Deschartres, qui tait venu  Paris pour le
baptme de Maurice et qui l'avait consciencieusement dmaillot afin de
s'assurer s'il tait bien conform, ne voulait pas continuer
l'administration du domaine. Casimir Dudevant dut s'en charger, et
l'installation du mnage  la campagne parut, sinon dfinitive, du moins 
long terme. Elle fut prjudiciable  l'un et  l'autre des poux. Aurore,
au printemps de 1824, ressentit les atteintes d'un spleen profond. Son
mari, qui avait l'esprit terre  terre et de la vulgarit dans les gots,
contracta les habitudes oisives et peu releves du gentilhomme campagnard.
Chacun d'eux s'ennuyait de son ct, et ils s'ennuyaient d'tre ensemble.
Un sjour d't au Plessis vint rompre la monotonie de cette existence;
puis ils passrent l'hiver dans la banlieue de Paris,  Ormesson. Nous
aimions la campagne, dit George Sand, mais nous avions peur de Nohant;
peur probablement de nous retrouver vis--vis l'un de l'autre, avec des
instincts diffrents et des caractres qui ne se pntraient pas
mutuellement. Aussi bien Casimir, avec la fatuit du sot, traitait-il sa
femme du haut de son ddain. Il la jugeait idiote, l'accablait de la
supriorit de sa toute-puissance masculine. Elle courbait la tte,
crase et comme hbte devant le monde. La premire scne de violence
publique s'tait produite durant leur sjour au Plessis: George Sand n'en
fait pas mention dans l'_Histoire de ma Vie_, mais l'incident fut relat
au cours du procs en sparation et figure dans deux lettres adresses par
elle, l'une  son amie Flicie Saint-Agnan, l'autre  son avou. Vers la
fin de juillet, tandis qu'on prenait le caf aprs dner, les jeunes gens
et quelques nouvelles maries, parmi lesquelles Aurore, se mirent  se
poursuivre sur la terrasse. Ils se jetrent du sable, dont quelques grains
tombrent dans la tasse de M. James Roettiers. On les invita  cesser ce
jeu ridicule. Comme Aurore continuait, Casimir s'lana sur elle,
l'insulta grossirement et lui administra un soufflet. Il faut croire que,
de sa part, c'tait un acte d'aprs boire, mais particulirement fcheux
dans ce milieu o ils s'taient connus et fiancs. En vrit, Casimir
tait trop flegmatique comme prtendant et trop ptulant comme mari.
D'abord il avait le coeur sec, et ensuite la main leste. Aurore,  trs
bon droit, ne pardonna jamais ce procd brutal, qui devait se renouveler.

Henri Heine, ayant plus tard rencontr M. Dudevant chez sa femme alors
qu'ils taient dj spars de fait, nous a laiss un pittoresque portrait
du personnage: Il avait une de ces physionomies de philistin qui ne
disent rien, et il ne semblait tre ni mchant, ni grossier, mais je
compris facilement que cette _quotidiennet_ humidement froide, ces yeux
de porcelaine, ces mouvements monotones de pagode chinoise auraient pu
amuser une commre banale, mais devaient,  la longue, donner le frisson 
une femme d'me plus profonde et lui inspirer, avec l'horreur, l'envie de
s'enfuir. L'heure n'tait pas encore venue o la coupe d'amertume, trop
pleine, dborderait; mais ni  Nohant, ni  Ormesson, ni  Paris dans un
logement meubl du faubourg Saint-Honor, Aurore ne trouva la quitude.
Elle alla consulter son vieux confesseur l'abb de Prmord, elle fit une
retraite  son couvent; car Casimir, qui tait libre-penseur, voulait une
religion pour les femmes. C'tait,  son estime, un paratonnerre  l'usage
des maris contre certains accidents conjugaux qui n'pargnent mme pas les
ttes couronnes. Il y a l une galit, de tous les temps et de tous les
pays, antrieure  la Rvolution franaise et  la Dclaration des droits
de l'homme. George Dandin a des confrres dans toutes les conditions
sociales; la _Petite Paroisse_ d'Alphonse Daudet est une grande confrrie.

  Et la garde qui veille aux barrires du Louvre
  N'en dfend pas les rois.

Pour Aurore le couvent mme fut inefficace. On y avait cependant admis
Maurice,  condition qu'il passt par le tour; il y passa. Entre temps,
survint un gros chagrin, la mort subite et vraisemblablement le suicide de
Deschartres, qui s'tait ruin dans des spculations malheureuses sur
l'huile de navette et de colza. Le sjour de Paris ne convenait gure ni 
Aurore ni  Casimir. Ils y voyaient assez frquemment le baron Dudevant
qui sympathisait avec sa bru; mais sa femme tait plus rche. Elle ne
consentait  recevoir le petit Maurice que sous serment qu'on aurait pris
toutes les prcautions dsirables et que ses parquets seraient indemnes.
C'tait fort difficile, dit George Sand, Maurice n'ayant pas encore bien
compris la religion du serment. Il avait dix-huit mois.

Au printemps de 1825, M. et madame Dudevant regagnrent Nohant, o Casimir
vivait en grande intimit de table et de cabaret avec le demi-frre
d'Aurore, Hippolyte Chatiron, mari  une demoiselle Emilie de Villeneuve,
et qui tait le plus incorrigible des buveurs et le meilleur des garons 
jeun. M. Dudevant, en prenant sur lui modle, fut non moins ivrogne, mais
il eut le vin hargneux et mchant. A eux deux, ils symbolisaient l'un et
l'autre aspect du genre: le bon et le mauvais pochard. Et Aurore tait
oblige de supporter leurs interminables et bruyantes beuveries qui se
prolongeaient parfois jusqu' l'aube.

La sant de la jeune femme tant assez prcaire, les mdecins
conseillrent une cure  Cauterets. J'avais, dit-elle, une toux opinitre,
des battements de coeur frquents et quelques symptmes de phtisie. Elle
murmurait en partant: Allons, adieu, Nohant, je ne te reverrai peut-tre
plus. Ce voyage aux Pyrnes est longuement relat dans l'_Histoire de ma
Vie_, sous forme de journal, et inspira quelques lettres descriptives
adresses  madame Dupin: ce sont les premiers essais littraires de
George Sand. M. et madame Dudevant avaient quitt Nohant le 5 juillet 1825;
ils s'arrtrent  Bordeaux, et Aurore entra en relations avec l'avocat
gnral Aurlien de Sze, fils du dfenseur de Louis XVI, qui lui-mme
devait siger  la Constituante et  la Lgislative, sur les bancs de
l'extrme droite lgitimiste. Ce fut pour Aurore l'objet d'un premier
amour, essentiellement platonique. De vrai, l'homme tait charmant et le
paraissait encore davantage, par contraste avec Casimir Dudevant. C'est 
celui-ci que fait allusion un passage du journal: Monsieur*** chasse avec
passion. Il tue des chamois et des aigles. Il se lve  deux heures du
matin et rentre  la nuit. Sa femme s'en plaint. Il n'a pas l'air de
prvoir qu'un temps peut venir o elle s'en rjouira. Suivent des
observations de psychologie ou de physiologie conjugale, qui renferment la
substance des premiers romans o s'panchera la rancoeur de George Sand
contre la tyrannie du mnage. Le mariage est beau pour les amants et
utile pour les saints. En dehors des saints et des amants, il y a une
foule d'esprits ordinaires et de coeurs paisibles qui ne connaissent pas
l'amour et qui ne peuvent atteindre  la saintet. La mariage est le but
suprme de l'amour. Quand l'amour n'y est plus ou n'y est pas, reste le
sacrifice. Aurore commenait  se trouver sacrifie et s'en ouvrait 
Aurlien de Sze, leur compagnon de voyage.

On faisait des excursions aux environs de Cauterets. La promenade
traditionnelle  Luz, Saint-Sauveur et Gavarnie amne sous la plume de
madame Dudevant des descriptions solennelles et des croquis humoristiques.
Celles-l sont sans intrt, ceux-ci ont un tour assez piquant. Voici la
caravane devant le Marbor: Mon mari est des plus intrpides. Il va
partout et je le suis. Il se retourne et il me gronde. Il dit que je me
_singularise_. Je veux tre pendue si j'y songe. Je me retourne, et je
vois Zo qui me suit. Je lui dis qu'elle se singularise. Mon mari se fche
parce que Zo rit. Mais la pluie des cataractes est un grand calmant, et
on s'y dfche vite. Les uns ont peur, les autres ont froid. Un monsieur
qui est dans le commerce compare la valle coupe par petits enclos
cultivs  une _carte d'chantillons_. Une trs jolie Bordelaise, trs
lgante, s'crie tout  coup avec une voix flte et un accent renforc:
_Oh! la tripe me jappe!_ a signifie qu'elle a faim. Passons sur les
propos du mari qui sont encore plus prosaques.

Le retour de M. et madame Dudevant s'effectua par Bagnres de Bigorre,
Lourdes et Nrac. Il fallut se sparer d'Aurlien de Sze, et Aurore avoue
n'avoir gard aucun souvenir de la suite du voyage: Il en est ainsi,
dit-elle, de beaucoup de pays que j'ai traverss sous l'empire de quelque
proccupation intrieure: je ne les ai pas vus. Les Pyrnes--(tait-ce
bien les Pyrnes?)--m'avaient exalte et enivre comme un rve qui devait
me suivre et me charmer pendant des annes. Bref, elle emportait un
viatique sentimental.

Un sjour chez son beau-pre,  Guillery, semble avoir laiss  Aurore une
impression favorable. Elle aimait ce vieillard, qui la traitait avec une
pointe de galanterie respectueuse, et dont elle rsume ainsi le caractre,
enjou et bienveillant, colre, mais tendre, sensible et juste. Elle
loue les Gascons, qu'elle ne trouve pas plus menteurs ni plus vantards que
les autres provinciaux, qui le sont tous un peu, mais elle n'aime pas
leur cuisine  la graisse, en dpit de la plantureuse chre que l'on
faisait  Guillery. Elle numre les pices de rsistance qui composaient
des menus pantagruliques: jambons, poulardes farcies, oies grasses,
canards obses, truffes, gibier, gteaux de millet et de mas. Nul ne
sjournait en cette abbaye de Thlme, sans s'apercevoir, dit Aurore,
d'une notable augmentation de poids dans sa personne. Seule elle drogeait
 la rgle et maigrissait  vue d'oeil. Comment expliquer ce
dprissement? Etait-ce le fait de la cuisine  la graisse ou de
l'loignement d'Aurlien? Un voyage  Bordeaux les remit en prsence. Dans
une longue conversation  la Brde, ils prirent la rsolution
dfinitive--malgr lui, malgr elle, comme Titus et Brnice--de n'tre
jamais qu'amis. J'eus l, crit-elle, un trs violent chagrin, un moment
de dsesprance absolue. Mais le calme revint dans son esprit et elle
trouva un quilibre provisoire.

Le baron Dudevant mourut pendant l'hiver 1825-1826. Aurore tait absente
de Guillery. Son mari lui annona brusquement la nouvelle: Il est mort.
Immdiatement elle songea  son fils Maurice et tomba sur les genoux,
anantie. Quand elle sut qu'il s'agissait de son beau-pre, elle eut un
clair de joie--les entrailles maternelles sont froces--puis elle se
mit  pleurer, car elle aimait le vieux Dudevant. La veuve lui inspira
bientt des sentiments tout autres. Sous des formes affables, c'tait une
nature de glace, profondment goste. George Sand nous a trac d'elle une
amusante silhouette: Elle avait une jolie figure douce sur un corps plat,
osseux, carr et large d'paules. Cette figure donnait confiance, mais en
regardant ses mains sches et dures, ses doigts noueux et ses grands pieds,
on sentait une nature sans charme, sans nuances, sans lans ni retours de
tendresse. Elle tait maladive et entretenait la maladie par un rgime de
petits soins dont le rsultat tait l'tiolement. Elle tait vtue en
hiver de quatorze jupons qui ne russissaient pas  arrondir sa personne.
Elle prenait mille petites drogues.

Au cours de l't, M. et madame Dudevant retournrent  Nohant, et durant
les cinq annes suivantes Aurore ne devait gure s'en absenter. Sa sant,
chaque hiver, tait trs prouve par les rhumatismes qui l'obligeaient 
se couvrir de flanelle. Je suis, mandait-elle  sa mre le 9 octobre 1826,
comme un capucin ( la salet prs) sous un cilice. Je commence  m'en
trouver bien et  ne plus sentir ce froid qui me glaait les os et me
rendait toute triste. En ralit, elle souffre de la mme maladie morale
que Saint-Preux et Julie, Ren, Werther, Obermann. Elle a des crises de
mlancolie causes par l'incompatibilit d'humeur--comme disent les gens
de basoche--et aggraves par l'inquitude d'un temprament littraire.
Son unique consolation, c'est son fils Maurice, dou d'une sant robuste.
Il est grand, crit-elle, gros et frais comme une pomme. Il est trs bon,
trs ptulant, assez volontaire quoique peu gt, mais sans rancune, sans
mmoire pour le chagrin et le ressentiment. Je crois que son caractre
sera sensible et aimant, mais que ses gots seront inconstants; un fonds
d'heureuse insouciance lui fera, je pense, prendre son parti sur tout
assez promptement.

En dpit de la tristesse et de la mauvaise sant, plusieurs des lettres
d'Aurore, dates de cette poque, sont d'un tour assez leste, notamment
celle qui est adresse  sa mre le 17 juillet 1827. Elle la plaint d'tre
malheureuse dans le choix de ses servantes, mais lui demande si elle ne
les prend pas trop jeunes,  l'ge de la coquetterie et de la lgret.
Elle lui conseille une femme d'un ge mr, quoiqu'il y ait souvent
l'inconvnient de l'humeur revche et rabcheuse. Tout aussitt elle lui
offre le spcimen de Marie Guillard, une des domestiques de Nohant, veuve
aprs vingt ans de mariage avec un vieillard borgne: C'est la plus drle
de vieille qui soit au monde. Active, laborieuse, propre et fidle, mais
grognon au del de ce qu'on peut imaginer. Elle grogne le jour, et je
crois aussi la nuit en dormant. Elle grogne en faisant du beurre, elle
grogne en faisant manger ses poules, elle grogne en mangeant mme. Elle
grogne les autres, et, quand elle est seule, elle se grogne. Je ne la
rencontre jamais sans lui demander comment va la grognerie, et elle ne
grogne que de plus belle. Voil bien, sous la plume d'Aurore, un des
modles du parfait domestique, attach  la maison et dvou  ses
matres!

L't de 1827 fut en partie occup par une saison thermale au Mont-Dore,
avec des excursions  Clermont-Ferrand,  Pontgibaud,  Aubusson. Madame
Dudevant en a fait le rcit dans un _Voyage en Auvergne_ destin  son
amie Zo Leroy, le premier ouvrage lim et cisel qui soit sorti de sa
plume. Il s'y trouve des lenteurs, de la redondance et de la dclamation;
c'est compos comme devant une glace. En rentrant  Nohant, on eut affaire
 d'autres proccupations. Les lections lgislatives, par haine du
ministre Villle, avaient amen un accord entre les rpublicains et les
bonapartistes. Casimir Dudevant, qui tait de ce dernier parti, contribua
 faire nommer, dans le collge de La Chtre, M. Doris-Dufresne,
beau-frre du gnral Bertrand et rpublicain de vieille roche. Aurore lui
consacre un chaleureux loge: C'tait un homme d'une droiture antique,
d'une grande simplicit de coeur, d'un esprit aimable et bienveillant.
J'aimais ce type d'un autre temps, encore empreint de l'lgance du
Directoire, avec des ides et des moeurs plus laconiennes. Sa petite
perruque rase et ses boucles d'oreilles donnaient de l'originalit  sa
physionomie vive et fine. Ses manires avaient une distinction extrme.
C'tait un _jacobin_ fort sociable.

Une campagne lectorale, o la sobrit n'est pas de rigueur et o le
candidat et son escorte sont vous  boire chez tous les personnages
influents, devait agrer  Casimir Dudevant. Les lections passrent;
l'habitude persista, invtre et accrue. Le seigneur de Nohant tait sans
cesse en parties et en ftes. Vous savez, crivait Aurore le 1er avril
1828  un vieil ami de Paris M. Caron, comme il est paresseux de l'esprit
et enrag des jambes. Le froid, la boue ne l'empchent pas d'tre toujours
dehors, et, quand il rentre, c'est pour manger ou ronfler. Il est vrai
que, dans une autre lettre du 4 aot de la mme anne, elle crit  sa
mre, qu'elle voulut tenir le plus longtemps possible dans l'ignorance de
ses tristesses conjugales: Le cher pre est trs occup de sa moisson. Il
a adopt une manire de faire battre le bl qui termine en trois semaines
les travaux de cinq  six mois. Ainsi il sue sang et eau. Il est en blouse,
le rteau  la main, ds le point du jour. Par malheur, si Casimir avait
du got pour les occupations champtres, il en avait galement pour les
filles de ferme et pour les femmes de chambre. Aurore sera contrainte de
s'en apercevoir.

En septembre 1828, elle mit au monde son second enfant, Solange. Le
mdecin arriva quand la mre s'tait dj endormie et que le nouveau-n
tait tout pomponn: Solange avait devanc l'poque  laquelle on
l'attendait. Aurlien de Sze, qui venait quelques jours auparavant rendre
une visite sentimentale  Aurore, fut surpris de la trouver, sans avoir
t prvenu, orne d'un respectable embonpoint et travaillant  une
layette. Que faites-vous donc l? dit-il.--Ma foi, vous le voyez, je me
dpche pour quelqu'un qui arrive plus tt que je ne pensais. Devant
cette layette et cette rotondit, l'affection platonique de l'ami de
Bordeaux--comme l'appelle l'_Histoire de ma Vie_--dut choir du septime
ciel dans une prosaque ralit.

Aurore ne se rveilla quelques heures aprs l'vnement que pour assister
 un assez pitoyable spectacle. Son frre Hippolyte, qui tait all
chercher le mdecin et qui, ravi sans doute d'avoir une nice, avait fait
le repas le plus plantureux et le plus arros, entra dans la chambre de
l'accouche en un tel tat d'ivresse que, croyant s'asseoir au pied du lit,
il tomba comme une masse sur le plancher. Incapable de se relever, il
grommelait, avec l'ide fixe du pochard: Eh bien! je suis gris, voil
tout. Que veux-tu? j'ai t trs mu, trs inquiet, ce matin; ensuite j'ai
t trs content, trs heureux, c'est la joie qui m'a gris; ce n'est pas
le vin, je te le jure, c'est l'amiti que j'ai pour toi qui m'empche de
me tenir sur mes jambes. Aurore, pour cette fois, rit du raisonnement de
l'ivrogne; mais de telles scnes, o son mari tenait un rle, devenaient
hlas! presque quotidiennes. C'taient de misrables orgies: les hobereaux
des environs avaient des moeurs et un langage de valetaille. Tant que
l'_on_--c'est--dire Casimir--se bornait  tre radoteur, fatigant,
bruyant, malade mme et fort dgotant, je tchais de rire, et je m'tais
mme habitue  supporter un ton de plaisanterie qui, dans le principe,
m'avait rvolte. Mais quand les nerfs se mettaient de la partie, quand
on devenait obscne et grossier, il fallait bien qu'Aurore se rfugit
dans sa chambre. Or le tapage et les libations continuaient jusqu' six ou
sept heures du matin. Ajoutez que de son lit madame Dudevant, le lendemain
de la naissance de Solange, entendit son mari lutinant et poursuivant une
chambrire. C'tait tantt l'espagnole Ppita, sale et paresseuse comme
une vritable castillane, tantt la berrichonne Claire, sans prjudice de
la plus ignoble liaison  Bordeaux et du scandale public caus par une de
ces cratures qui rclamait une pension alimentaire pour son enfant. Et
Aurore, afin de rester fidle  ses devoirs, avait cart la tendresse si
loyale et si profonde d'Aurlien de Sze!

Ds lors, toute intimit conjugale fut supprime. Une irrductible
mlancolie s'empare d'Aurore, qui par esprit d'abngation envers ses
enfants essaie de demeurer  Nohant, comme la chvre attache  son
piquet. De ci, de l, on trouve quelques fugitives claircies de belle
humour dans sa correspondance, quand elle est  Bordeaux. Elle crit  son
ami Duteil, avocat  La Chtre: Loin de la patrie, le ciel est d'airain,
les pommes de terre sont mal cuites, le caf est trop brl. Les rues,
c'est de la sparation de pierres; cette rivire, c'est de la sparation
d'eau; ces hommes, de la sparation en chair et en os! Voyez Victor Hugo.
Ou  son vieux Caron, le 4 juin 1829: Comment traitez-vous ou plutt
comment vous traite la goutte, le catarrhe, la crachomanie, la prisomanie,
la mouchomanie, en un mot le cortge innombrable des maux qui vous
assigent depuis tantt _quarante-cinq ans_ que j'ai le bonheur de vous
connatre? Fasse le ciel,  digne vieillard, que vous conserviez le peu de
cheveux et les deux ou trois dents qui vous restent, comme vous
conserverez, jusqu' la mort, le sentiment et le dvouement de tous ceux
qui vous entourent!

Pour remdier aux dboires de son existence, Aurore avait la consolation
de beaucoup lire--elle faisait venir de Paris les nouveauts--et de
soigner les malades de Nohant et des alentours. Elle tait mdiocre
mnagre, dpensant 14.000 francs en une anne, quand son mari lui avait
assign le maximum de 10.000. Dans les lettres  Jules Boucoiran,
prcepteur de Maurice, ou  sa mre, elle n'a qu'une pense dominante: la
sollicitude pour ses enfants. Le reste lui importe peu. Le spectacle de la
vie lui a donn un dgot prmatur. Elle parle de sa sciatique, de ses
douleurs,  la faon d'une sexagnaire, et elle ajoute sous couleur de
badinage: Je suis un peu dans les pommes cuites. Nohant, c'tait pour
elle la stagnation permanente. Elle avait comme compagnon de ses
rveries un cricri, qui venait manger ses pains  cacheter, que d'ailleurs
elle choisissait blancs, de peur qu'il ne s'empoisonnt. Il se promenait
sur son papier, voulait goter  l'encre, et prit cras par une servante
qui fermait une fentre. Je ne trouvai, dit Aurore, de mon ami que les
deux pattes de derrire, entre la croise et la boiserie. Il ne m'avait
pas dit qu'il avait l'habitude de sortir... J'ensevelis ses tristes restes
dans une feuille de datura que je gardai longtemps comme une relique.

La mort de ce grillon, ainsi qu'elle l'observe avec dlicatesse, va
marquer de faon symbolique la fin de son sjour  Nohant. Elle crivait
beaucoup,  l'aventure, d'abord par pure distraction, puis avec
l'arrire-pense de trouver un gagne-pain et l'indpendance. Elle les
aurait demands, trs volontiers,  la peinture ou  la broderie, mais ni
l'une ni l'autre n'tait rmunratrice. Or elle voulait tre libre. M.
Dudevant la traitait en enfant, lui apportant par exemple une procuration
 signer sans lui permettre de la lire. Une vocation littraire s'veilla
en elle, ou plutt le dsir de vivre de sa prose. Vers douze ans, elle
avait commenc un vague roman, _Coramb_; en 1827, elle composait le
_Voyage en Auvergne_; en 1829, la _Marraine_, qui ne fut pas publie. Je
reconnus, dit-elle, que j'crivais vite, facilement, longtemps, sans
fatigue; que mes ides, engourdies dans mon cerveau, s'veillaient et
s'enchanaient par la dduction, au courant de la plume. Elle avait
secou l'attachement platonique qui, durant de longues annes, avait li
son me  celle d'Aurlien de Sze. Ses enfants mme ne parvenaient pas 
la retenir  Nohant: la rpulsion pour cette vie vulgaire et plate auprs
de M. Dudevant tait trop forte. Ma petite chambre, s'crie-t-elle, ne
voulait plus de moi.

La Rvolution de 1830, qu'elle accueillit avec enthousiasme, vint encore
accrotre son dsir d'tre  Paris, parmi la fermentation des ides
nouvelles, d'y retrouver ses compatriotes, Duvernet, Fleury et Jules
Sandeau. Puis ce fut, au mois de septembre, un accs de fivre crbrale
qui mit ses jours en danger. Pendant quarante-huit heures, crit-elle 
sa mre, j'ai t je ne sais o. Mon corps tait bien au lit sous
l'apparence du sommeil, mais mon me galopait dans je ne sais quelle
plante. Enfin un incident favorisa son vasion, lui inspira la
rsolution dfinitive. Le 3 dcembre 1830, elle crit  Jules Boucoiran:
Sachez qu'en dpit de mon inertie et de mon insouciance, de ma lgret 
m'tourdir, de ma facilit  pardonner,  oublier les chagrins et les
injures, sachez que je viens de prendre un parti violent. Vous connaissez
mon intrieur, vous savez s'il est tolrable. Vous avez t tonn vingt
fois de me voir relever la tte le lendemain, quand la veille on me
l'avait brise. Il y a un terme  tout. Et elle donne dans cette lettre
une explication que l'_Histoire de ma Vie_ passe sous silence. Elle a
trouv--tait-ce par hasard?--dans le secrtaire de son mari un paquet 
son adresse, avec cette suscription: Ne l'ouvrez qu'aprs ma mort.
Naturellement elle l'a ouvert, n'ayant pas, dit-elle, la patience
d'attendre d'tre veuve. C'tait un testament, rempli pour elle de
maldictions et d'injures. Sur-le-champ son parti fut pris. Elle se
rappela la pension de 3.000 francs stipule dans le contrat de mariage et
dont elle n'avait jamais us. Le jour mme de la dcouverte, elle dit 
son mari: Je veux cette pension, j'irai  Paris, mes enfants resteront 
Nohant. Ne s'loignait-elle pas d'eux un peu bien aisment? Elle assure
que c'tait une menace, qu'elle comptait les emmener. Toujours est-il
qu'elle eut gain de cause. Aprs huit ans d'humiliation, clatait la
rvolte. Il fut convenu qu'elle passerait six mois  Nohant, six mois 
Paris. Ds qu'elle eut la certitude que Jules Boucoiran reviendrait
occuper sa place de prcepteur auprs de Maurice, elle se prpara au
dpart. Malgr son frre, malgr ses amis de La Chtre, elle prenait le 4
janvier 1831 le chemin de Paris. C'tait la route de la littrature.




CHAPITRE VI

LES DBUTS LITTRAIRES


L'arrive d'Aurore Dudevant  Paris, au commencement de janvier 1831, a
t l'objet des rcits les plus contradictoires et les plus bizarres.
Arsne Houssaye, dans ses _Confessions_ et ses _Souvenirs de Jeunesse_,
donne carrire  une imagination exubrante et conteuse. Flix Pyat a
publi, dans la _Grande Revue de Paris et de Ptersbourg_, un article
intitul: _Comment j'ai connu George Sand_, qui est purement fantaisiste.
Il prtend tre all, en compagnie de Jules Sandeau, son compatriote
berrichon, recevoir au bureau des diligences une dame qui n'tait autre
que la baronne Dudevant. Elle descendit de l'impriale sous le costume
d'un jeune bachelier, en vtement de velours, avec un bret. Cette
anecdote est de tous points controuve. La voyageuse n'avait pas pris la
diligence, comme en tmoigne la lettre que sur-le-champ elle crivit  son
fils: La chaise de poste ne fermait pas, j'tais glace. Je ne suis
arrive  Paris qu' minuit. J'tais bien embarrasse de ma voiture, parce
qu'il n'y a pas de cour dans la maison que j'habite et que je ne pouvais
pas la laisser passer la nuit dans la rue. Enfin je l'ai fourre  l'htel
de Narbonne. Elle promet  Maurice d'tre de retour  Nohant dans huit
jours au plus. Il n'en sera rien, et elle le sait elle-mme, en faisant ce
mensonge maternel. Elle a l'intention de passer au moins trois mois hors
de sa famille.

O descendit-elle ds l'abord  Paris? Ce point est obscur. En tous cas,
ce ne fut pas chez son frre Hippolyte, car elle crit  Maurice dans sa
premire lettre: Je n'ai pas encore eu le temps de voir ton oncle. Je
pense que je le verrai aujourd'hui. Elle n'alla donc pas directement 31
rue de Seine, o tait l'appartement de M. Chatiron; mais on ignore si
elle se rendit rue Racine, chez Jules Sandeau, comme l'affirme M. Henri
Amic, ou 4 rue des Cordiers, proche la Sorbonne, en cet htel Jean-Jacques
Rousseau, ainsi dnomm parce que le philosophe genevois y avait rencontr
et aim Thrse.

George Sand ne se soucie pas de nous fournir  cet gard des
renseignements prcis. Elle imprime mme  l'_Histoire de ma Vie_ une tout
autre allure,  dater du dpart de Nohant, et elle s'en explique, non sans
quelque embarras, au dbut du treizime chapitre de la quatrime partie:
Comme je ne prtends pas donner le change sur quoi que ce soit en
racontant ce qui me concerne, je dois commencer par dire nettement que je
veux _taire_ et non _arranger_ ni _dguiser_ plusieurs circonstances de ma
vie. Mais, vis--vis du public, je ne m'attribue pas le droit de disposer
du pass de toutes les personnes dont l'existence a ctoy la mienne. Mon
silence sera indulgence ou respect, oubli ou dfrence, je n'ai pas 
m'expliquer sur ces causes. Elles seront de diverses natures probablement,
et je dclare qu'on ne doit rien prjuger pour ou contre les personnes
dont je parlerai peu ou point. Toutes mes affections ont t srieuses, et
pourtant j'en ai bris plusieurs sciemment et volontairement. Aux yeux de
mon entourage, j'ai agi trop tt ou trop tard, j'ai eu tort ou raison,
selon qu'on a plus ou moins bien connu les causes de mes rsolutions...
Tout le monde sait de reste que dans toute querelle, qu'elle soit soit de
famille ou d'opinion, d'intrt ou de coeur, de sentiments ou de principes,
d'amour ou d'amiti, il y a des torts rciproques et qu'on ne peut
expliquer et motiver les uns que par les autres. Il est des personnes que
j'ai vues  travers un prisme d'enthousiasme et vis--vis desquelles j'ai
eu le grand tort de recouvrer la lucidit de mon jugement. Tout ce
qu'elles avaient  demander, c'taient de bons procds, et je dfie qui
que ce soit de dire que j'aie manqu  ce fait. Pourtant leur irritation a
t vive, et je le comprends trs bien. On est dispos, dans le premier
moment d'une rupture,  prendre le dsenchantement pour un outrage. Le
calme se fait, on devient plus juste. Quoi qu'il en soit de ces personnes,
je ne veux pas avoir  les peindre; je n'ai pas le droit de livrer leurs
traits  la curiosit ou  l'indiffrence des passants.

Observera-t-elle toujours la rgle qu'elle dicte? Non pas, puisqu'elle
publiera ce roman si transparent, _Elle et Lui_, bien peu de mois aprs la
mort d'Alfred de Musset. La thorie expose dans l'_Histoire de ma Vie_
n'est qu'un prtexte commode pour viter des explications difficiles ou
des justifications incompltes. N'oublions pas qu'elle a cinquante ans et
qu'elle est entre dans la priode de calme relatif, quand elle rdige son
autobiographie. Il ne lui est donc pas malais de prendre une attitude de
suprme bienveillance et d'excuser tout  la fois les torts qu'on a eus
envers elle et ceux qu'elle a eus envers autrui.

Moi, je pardonne, s'crie-t-elle, et si des mes trs coupables devant
moi se rhabilitent sous d'autres influences, je suis prte  bnir. Le
public n'agit pas ainsi; il condamne et lapide. Je ne veux donc pas livrer
mes ennemis (si je peux me servir d'un mot qui n'a pas beaucoup de sens
pour moi)  des juges sans entrailles ou sans lumires, et aux arrts
d'une opinion que ne dirige pas la moindre pense religieuse, que
n'claire pas le moindre principe de charit. Je ne suis pas une sainte:
j'ai d avoir, je le rpte, et j'ai eu certainement ma part de torts,
srieux aussi, dans la lutte qui s'est engage entre moi et plusieurs
individualits. J'ai d tre injuste, violente de rsolutions, comme le
sont les organisations lentes  se dcider, et subir des prventions
cruelles, comme l'imagination en cre aux sensibilits surexcites.

Ainsi formules, les excuses de George Sand peuvent  la rigueur tre
accueillies. Il lui sera beaucoup pardonn, comme  la Madeleine, parce
qu'elle a beaucoup aim, avec une successivit un peu rapide, parfois mme
avec une simultanit qui semble avoir t sincre en partie double.
Peut-tre, se rendant  Paris, obissait-elle plus aux suggestions de son
esprit et  la passion de l'indpendance qu'aux curiosits de son
imagination et au vagabondage de son coeur. Le 13 janvier 1831, elle crit
 Jules Boucoirau: Je m'embarque sur la mer orageuse de la littrature.
Il faut vivre. Cinq jours plus tard, elle est moins explicite ou moins
franche dans une lettre  sa mre: Vous me demandez ce que je viens faire
 Paris. Ce que tout le monde y vient faire, je pense: me distraire,
m'occuper des arts que l'on ne trouve que l dans tout leur clat. Je
cours les muses, je prends des leons de dessin; cela m'occupe tellement
que je ne vois presque personne. Elle ne parle pas de ses ambitions
littraires, elle ne fait aucunement allusion aux compatriotes qu'elle
frquente assidment, les trois hugoltres, Alphonse Fleury, Flix Pyat,
Jules Sandeau. Ce dernier, n  Aubusson le 19 fvrier 1811, devait tre
son initiateur,  tout le moins dans le monde des lettres. Il avait connu
M. et madame Dudevant, vers la fin de 1829, prs de La Chtre, dans une
maison amie, chez les Duvernet. C'est  Charles Duvernet prcisment
qu'Aurore adressait, le 1er dcembre 1830, une ptre romantique o elle
manifeste tout son enthousiasme pour la libre existence parisienne et
profile quelques malicieuses silhouettes. D'abord celle de son
correspondant: O blond Charles, jeune homme aux rveries sentimentales,
au caractre sombre comme un jour d'orage... L'hte solitaire des forts
dsertes, le promeneur mlancolique des sentiers carts et ombreux
n'tant plus l pour les chanter, ils sont devenus secs comme des fagots
et tristes comme la nature, veuve de toi,  jeune homme! Puis c'est le
gigantesque Alphonse Fleury: Homme aux pattes immenses,  la barbe
effrayante, au regard terrible; homme des premiers sicles, des sicles de
fer, homme au coeur de pierre, homme fossile, homme primitif, homme normal,
homme antrieur  la civilisation, antrieur au dluge. Et, donnant
cours  cette humeur de grosse bouffonnerie que le romantisme encourageait
et qui s'panouira en Victor Hugo, elle le plaisante sur sa poitrine
volcanique, sur le refroidissement de la contre depuis qu'il ne la
rchauffe plus de son souffle, sur le dchanement des _vents_ que
n'emprisonnent plus ses poumons athltiques. Depuis ton dpart,
crit-elle, toutes les maisons de La Chtre ont t branles dans leurs
fondements, le moulin  vent a tourn pour la premire fois, quoique
n'ayant ni ailes, ni voiles, ni pivot. La perruque de M. de la Genetire a
t emporte par une bourrasque au haut du clocher, et la jupe de madame
Saint-O... a t releve  une hauteur si prodigieuse, que le grand Chicot
assure avoir vu sa jarretire.

Ce sont l, semble-t-il, badinages de rapins, comme Henri Murger nous en
offrira  profusion dans la _Vie de Bohme_. Mais, pour esquisser le
troisime portrait, le crayon de madame Dudevant devient plus dlicat. La
caricature s'attnue. Sous les apparences de la blague, l'ironie se nuance
d'motion ou tout au moins de discrte sympathie: Et toi, petit Sandeau!
aimable et lger comme le colibri des savanes parfumes! gracieux et
piquant comme l'ortie qui se balance au front battu des vents des tours de
Chteaubrun! depuis que tu ne traverses plus avec la rapidit d'un chamois,
les mains dans les poches, la petite place, les dames de la ville ne se
lvent plus que comme les chauves-souris et les chouettes, au coucher du
soleil; elles ne quittent plus leur bonnet de nuit pour se mettre  la
fentre, et les papillotes ont pris racine  leurs cheveux. La coiffure
languit, le cheveu dprit, le fer  friser dort inutile sur les tisons
refroidis. L'usage des peignes commence  se perdre, la brosse tombe en
dsutude et la garnison menace de s'emparer de la place. Ton dpart nous
a apport une plaie d'Egypte bien connue.

Tandis que ses amis gotaient les dlices de la vie parisienne, Aurore
n'aspirait qu' les rejoindre. Elle se plaignait d'avoir la fivre et un
_bon_ rhumatisme, d'tre empaquete de flanelles et frache comme une
momie dans ses bandelettes. A l'en croire, elle fait  grand'peine en un
jour le voyage de son cabinet au salon, et l'une de ses jambes est auprs
de la chemine du dit appartement que l'autre est encore dans la salle 
manger. Elle parle de s'acheter une de ces brouettes qui servent 
voiturer les culs-de-jatte. Mais, le mois suivant,--est-ce l'effet du
sjour de Paris ou du traitement de Jules Sandeau?--la gurison s'opre
comme par miracle. Elle mne la vie de l'tudiant enthousiaste et
exubrant, avide tout ensemble de travail et de plaisir.

A La Chtre, il va sans dire que cette existence, dont on exagrait les
singularits, faisait scandale. Madame Dudevant s'tait mise au ban de la
socit, et les cancans allaient leur train. Ceux qui ne m'aiment gure,
crivait-elle  Jules Boucoiran, disent que j'_aime_ Sandot (vous
comprenez la porte du mot); ceux qui ne m'aiment pas du tout disent, que
j'_aime_ Sandot et Fleury  la fois; ceux qui me dtestent, que Duvernet
et vous, par dessus le march, ne me font pas peur. Ainsi j'ai quatre
amants  la fois. Ce n'est pas trop quand on a comme moi les passions
vives. A dire vrai, sur les quatre il fallait en liminer trois et garder
le seul Jules Sandeau. Elle affirme lui avoir rsist pendant trois mois 
Paris; mais dj l'intrigue avait pris naissance dans un petit bois, aux
environs de Nohant. La littrature les rapprocha. Ils collaborrent et
cohabitrent. J'ai rsolu, crit-elle  Charles Duvernet le 19 janvier
1831, de l'associer  mes travaux ou de m'associer aux siens, comme vous
voudrez. Tant y a qu'il me prte son nom, car je ne veux pas paratre, et
je lui prterai mon aide, quand il en aura besoin. Gardez-nous le secret
sur cette association littraire. Ce fut bientt le secret de
Polichinelle,  La Chtre et  Paris; mais l'associe de Jules Sandeau
n'en avait cure. Elle ne se souciait que de l'opinion de ses amis et des
profits que pouvait rapporter ce labeur en commun. Pour moi, dit-elle,
me paisse et positive, il n'y a que cela qui me tente. Je mange de
l'argent plus que je n'en ai; il faut que j'en gagne, ou que je me mette 
avoir de l'ordre. Or, ce dernier point est si difficile qu'il ne faut mme
pas y songer.

Jules Sandeau, qui prtait ainsi  Aurore Dudevant la moiti de son nom et
de son appartement, tait plus jeune qu'elle de sept ans--elle n'a jamais
aim les hommes trs mrs--et ni l'un ni l'autre ne possdait de notorit
dans le monde des lettres. Elle dut donc chercher des appuis pour aborder
une carrire, de tout temps, mais alors surtout, difficilement accessible
aux femmes. Sa pension de 3.000 francs ne pouvait lui suffire. Vous savez,
mande-t-elle  Jules Boucoiran, que c'est peu pour moi qui aime  donner
et qui n'aime pas  compter. Je songe donc uniquement  augmenter mon
bien-tre. Comme je n'ai nulle ambition d'tre connue, je ne le serai
point. Je n'attirerai l'envie et la haine de personne. Le premier
littrateur avec qui elle entra en relations fut Henri de Latouche, un
compatriote, n en 1785  La Chtre, qui s'exera dans le journalisme, la
posie, le roman et le thtre. Il dita Andr Chnier et fonda le Figaro.
Elle s'adressa galement  M. Doris-Dufresne, le dput rpublicain; il la
mit en rapport avec son collgue  la Chambre, M. de Kratry, romancier 
ses heures, qui avait crit le _Dernier des Beaumanoir_. L'_Histoire de ma
Vie_ raconte assez plaisamment la faon dont elle se prsenta chez lui, 
huit heures du matin:

M. de Kratry me parut plus g qu'il ne l'tait. Sa figure, encadre de
cheveux blancs, tait fort respectable. Il me fit entrer dans une jolie
chambre o je vis, couche sous un couvre-pied de soie rose trs galant,
une charmante petite femme qui jeta un regard de piti languissante sur ma
robe de stoff et sur mes souliers crotts, et qui ne crut pas devoir
m'inviter  m'asseoir. Je me passai de la permission et demandai  mon
nouveau patron, en me fourrant dans la chemine, si mademoiselle sa fille
tait malade. Je dbutais par une insigne btise. Le vieillard me rpondit,
d'un air tout gonfl d'orgueil armoricain, que c'tait l madame de
Kratry, sa femme. Trs bien, lui dis-je, je vous en fais mon compliment;
mais elle est malade, et je la drange. Donc je me chauffe et je m'en
vas.--Un instant, reprit le protecteur; M. Duris-Dufresne m'a dit que vous
vouliez crire, et j'ai promis de causer avec vous de ce projet; mais
tenez, en deux mots, je serai franc, une femme ne doit pas crire.--Si
c'est votre opinion, nous n'avons point  causer, repris-je. Ce n'tait
pas la peine de nous veiller si matin, madame de Kratry et moi, pour
entendre ce prcepte.

Le plus joli mot de tout l'entretien fut celui de l'escalier ou plutt de
l'antichambre, alors que l'auteur du _Dernier des Beaumanoir_ parachevait
sa thorie sur l'infriorit intellectuelle de la femme. Il eut, au seuil
de l'appartement, un trait superbe,  la Napolon: Croyez-moi, ne faites
pas de livres, faites des enfants. Il y a deux versions de la rponse de
George Sand. Voici la sienne: Ma foi, monsieur, gardez le prcepte pour
vous-mme, si bon vous semble. Henri de Latouche y apporta cette
variante: Faites-en vous-mme, si vous pouvez.

Les lettres de George Sand, publies par le vicomte de Spolberch de
Lovenjoul dans la _Vritable Histoire de Elle et Lui_, prsentent d'autre
sorte ses premires relations avec Kratry. Il m'a reue, crit-elle,
d'une manire paternelle, et j'ai bonne esprance maintenant. De mme
elle mande, le 12 fvrier,  Jules Boucoiran: Je vais chez Kratry le
matin et nous causons au coin du feu. Je lui ai racont comme nous avions
pleur en lisant le _Dernier des Beaumanoir_. Il m'a dit qu'il tait plus
sensible  ce genre de triomphe qu'aux applaudissements des salons. C'est
un digne homme. J'espre beaucoup de sa protection pour vendre mon petit
roman. Je vais paratre dans la _Revue de Paris_.

Entre temps, elle fait de la copie,  sept francs la colonne, pour le
_Figaro_, dirig par Henri de Latouche. C'est, dit-elle, le dernier des
mtiers. Et dans une lettre  l'avocat Duteil: J'essaye de fourrer des
articles dans les journaux. Je n'arrive qu'avec des peines infinies et
une persvrance de chien. Si j'avais prvu la moiti des difficults
que je trouve, je n'aurais pas entrepris cette carrire. Eh bien, plus
j'en rencontre, plus j'ai la rsolution d'avancer. Elle est, en effet,
envahie par une passion violente, irrsistible, la passion d'crire. A
ce prix, elle supporte mainte privation et tout d'abord de peiner chaque
jour au _Figaro_, de neuf heures du matin  cinq heures, en qualit de
manoeuvre, ouvrier-journaliste, garon-rdacteur. Puis elle ajoute:
Le _journalisme_ est un postulat par lequel il faut passer.

Le soir, elle va assez frquemment au thtre; mais par esprit
d'conomie--et en suivant, crit-elle  Boucoiran, certain conseil que
vous m'avez donn--elle s'habille en homme. Ainsi elle vite de renouveler
sa garde-robe, et c'est en costume d'tudiant qu'elle occupe, avec Jules
Sandeau et d'autres amis, les loges qu'Henri de Latouche lui donne presque
tous les soirs. Le bruit en est arriv jusqu' sa mre, qui exprime son
tonnement de cette singularit. George Sand lui rpond, pendant un de ses
sjours  Nohant, en feignant de prendre le change: On vous a dit que je
portais culotte, on vous a bien trompe. En revanche, je ne veux point
qu'un mari porte mes jupes. Chacun son vtement, chacun sa libert.

Parmi les relations littraires que se cra George Sand  ses dbuts, il
faut au premier rang placer Balzac. C'tait la rencontre des deux
crivains qui, dans le roman, allaient personnifier les tendances
contraires de l'idalisme et du ralisme. Balzac n'avait pas encore
produit ses chefs-d'oeuvre, mais dj il manifestait cette humeur inquite
et fastueuse qui devait sans cesse courir  la poursuite de la fortune, de
dcouvertes merveilleuses et des fantaisies du luxe. L'_Histoire de ma
Vie_ raconte plaisamment qu'il avait amnag son petit appartement de la
rue de Cassini en boudoirs de marquise, tendus de soie et de dentelle.
Bohme  sa faon, il prouvait le besoin du superflu et se privait de
soupe et de caf plutt que d'argenterie et de porcelaine de Chine. Au
surplus, il avait des bizarreries et des caprices d'enfant, dont George
Sand relate un spcimen trs caractristique:

Un soir que nous avions dn chez Balzac d'une manire trange, je crois
que cela se composait de boeuf bouilli, d'un melon et de champagne frapp,
il alla endosser une belle robe de chambre toute neuve, pour nous la
montrer avec une joie de petite fille, et voulut sortir ainsi costum, un
bougeoir  la main, pour nous reconduire jusqu' la grille du Luxembourg.
Il tait tard, l'endroit dsert, et je lui observais qu'il se ferait
assassiner en rentrant chez lui. Du tout, me dit-il; si je rencontre des
voleurs, ils me prendront pour un fou, et ils auront peur de moi, ou pour
uu prince, et ils me respecteront. Il faisait une belle nuit calme. Il
nous accompagna ainsi, portant sa bougie allume dans un joli flambeau de
vermeil cisel, parlant des quatre chevaux arabes qu'il n'avait pas encore,
qu'il aurait bientt, qu'il n'a jamais eus, et qu'il a cru fermement
avoir pendant quelque temps. Il nous et reconduits jusqu' l'autre bout
de Paris, si nous l'avions laiss faire.

Entre Balzac et George Sand il y avait antinomie de conception. Non
qu'elle et une thorie prconue lorsqu'elle commena  crire; mais son
tour d'esprit devait la porter  idaliser les sentiments de ses
personnages, alors que Balzac suivait une impulsion toute contraire et
qu'il a dfinie  merveille dans un entretien avec madame Sand: Vous
cherchez l'homme tel qu'il devrait tre; moi, je le prends tel qu'il est.
Croyez-moi, nous avons raison tous deux. Et, aprs avoir indiqu son
propre procd qui consiste  grandir ses personnages dans leur laideur ou
leur btise,  donner  leurs difformits des proportions effrayantes ou
grotesques, il conclut en disant  sa rivale: Idalisez dans le joli et
dans le beau, c'est un ouvrage de femme.

Certes le premier roman de George Sand ne laisse rien prvoir du
dveloppement ultrieur de son gnie. _Rose et Blanche, ou la Comdienne
et la Religieuse_, qu'elle composa en collaboration avec Jules Sandeau et
qui parut en fvrier 1832 sous le pseudonyme commun de J. Sand, porte la
marque de cette gaminerie blagueuse qui tait  la mode parmi les
nophytes du romantisme. C'est l'oeuvre d'un tudiant qui s'amuse et qui
crit  la hte sur un coin de table, tre nigmatique au sexe indcis,
avec des cheveux tombant sur les paules et une de ces longues redingotes
 la propritaire, descendant jusqu'aux talons, dont Hippolyte Chatiron a
prcis la coupe: Le tailleur prend mesure sur une gurite, et a va 
tout un rgiment.

George Sand aussi travaillait sur commande, pour satisfaire au got du
jour. Sans compter des articles et des fantaisies dans le _Figaro_, elle
publiait dans la _Revue de Paris_ une nouvelle, la _Prima Donna_, et, dans
la _Mode_ du 15 mars, la _Fille d'Albano_. Ce sont des bluettes.

Aprs deux sjours  Nohant au milieu et  la fin de 1831, elle revient 
Paris en avril 1832, amne Solange et s'installe quai Saint-Michel, au
cinquime tage d'une grande maison d'o elle a une vue superbe sur
Notre-Dame, Saint-Jacques la Boucherie et la Sainte-Chapelle. J'avais,
crit-elle, du ciel, de l'eau, de l'air, des hirondelles, de la verdure
sur les toits. Disons plus exactement: trois petites pices avec balcon
pour trois cents francs par an. Mais les tages taient rudes  monter,
d'autant qu'il fallait porter Solange dj trs lourde. La portire
faisait le mnage pour quinze francs par mois; un gargotier du voisinage
apportait la nourriture, moyennant deux francs par jour. George Sand
savonnait, repassait son linge fin. Et elle tait plus heureuse que dans
le bien-tre matriel de Nohant. Elle avait emprunt quelque argent 
Henri de Latouche pour s'acheter des meubles, somme qui fut rembourse par
M. Dudevant. Dans cette existence troite et presque misrable, elle
gotait les joies de la libert et celles de la tendresse. Vivre,
mandait-elle  Charles Duvernet, que c'est doux! que c'est bon! malgr les
chagrins, les maris, l'ennui, les dettes, les parents, les cancans, malgr
les poignantes douleurs et les fastidieuses tracasseries. Vivre, c'est
enivrant! Aimer, tre aim, c'est le bonheur, c'est le ciel! Ici George
Sand laisse transparatre l'enthousiasme de son premier amour vraiment
complet, autrement fougueux que les expansions d'antan avec Aurlien de
Sze. Elle confesse, en sa correspondance, l'ardeur qui circule dans ses
veines, qui bouillonne dans son sein. Nous sommes sous le premier consulat,
celui de Jules Sandeau.

Il en rsulta ce roman longuet, _Rose et Blanche_, o il est malais de
faire la part des deux collaborateurs. C'est un paralllisme assez factice
entre les destines de Blanche la novice et de Rose la comdienne. La
lecture de ces cinq petits volumes laisse une impression monotone et
maussade. On se contente,  l'ordinaire, de parcourir le premier chapitre,
intitul la Diligence, qui est un peu bien naturaliste. Jamais ce ton
faubourien ne se retrouvera dans l'oeuvre de George Sand. Il n'est mme
pas possible de transcrire certains passages plus que lestes. Il faut se
borner  reproduire le portrait de la soeur Olympie, qui grimpe sur
l'impriale de la diligence et s'assied  ct d'un vieux dragon: Le
militaire, c'tait son lment. En avait-elle vu, des militaires, en
avait-elle vu! A Limoges, elle avait guri de la gale le 35e d'infanterie
de ligne;  Lyon, tout le 12e de chasseurs lui avait pass par les mains
pour une colique contagieuse; aux frontires, pendant la campagne de
Russie, elle avait reu des envois de blesss, des cargaisons de gels,
des convois d'amputs. Elle avait explor le hussard, cultiv le canonnier,
analys le tambour-matre et monopolis le cuirassier. Le voltigeur
l'avait bnie, le lancier l'avait adore; et, dans une effusion de
reconnaissance, plus d'un l'avait embrasse, en dpit de ses grosses
verrues et de sa joue profondment sillonne par la petite vrole; car
elle tait si laide qu'elle pouvait se passer de pudeur... Aprs cinquante
ans d'une semblable existence, aprs une vie d'empltres, d'infections et
d'ordures, la soeur Olympie, rude et grossire comme la charit active,
n'avait plus de sexe: ce n'tait ni un homme, ni une femme, ni un soldat,
ni une vierge; c'tait la force, le dvouement, le courage incarn,
c'tait le bienfait personnifi, la providence habille d'une robe noire
et d'une guimpe blanche. Aussi, quand le dragon lui offre une prise,
Sensible! s'crie-t-elle, en enfonant ses longs doigts osseux dans la
tabatire et en portant  son nez une prise de tabac dont la moiti tomba
sur un rudiment de moustache grise qui couronnait sa lvre suprieure.

De mme provenance gouailleuse est le rcit des infortunes intimes d'un
_soprano_ masculin, ainsi que l'numration des professions de M.
Robolanti, homme universel, industriel encyclopdiste, voyageur europen,
physicien, organiste, chef d'orchestre, instructeur de chiens, de serins
et de livres, fabricant de th suisse, d'eau de Cologne, de pommade,
d'onguent odontalgique, de faux rteliers et de semelles impermables.

Pour reconnatre la marque de George Sand, il faut s'arrter  certains
pisodes: par exemple, au tome II, l'arrive de l'archevque qui rappelle
de tous points la visite du prlat  Nohant, au chevet de madame Dupin.
Dans _Rose et Blanche_ il a t croqu sur le vif: Un homme court et gras,
 figure ronde et bourgeoise, taill pour faire un picier, un voltigeur
de la garde nationale ou un adjoint de village. Sa robe violette, costume
si noble et si beau sur un homme ple et lanc, ressemblait sur lui au
premier fourreau d'un gros marmot; sa ceinture de moire tait perdue sons
l'empitement du ventre sur la poitrine, et sa croix d'or, cherchant en
vain sa place entre un cou qui n'existait pas et un estomac qui n'existait
plus, occupait tout l'espace intermdiaire entre le menton et l'ombilic.

Quelques autres pages attestent encore la forme littraire qui sera celle
de George Sand. Ainsi la description des Landes, au chapitre 5 du tome II,
mais surtout la peinture du couvent des Augustines, dirig par madame de
Lancastre, et o d'innombrables dtails proviennent du sjour d'Aurore 
la communaut des Anglaises. De l'intrigue mme de _Rose et Blanche_ il
n'y a rien  retenir. Horace et Laorens sont deux jeunes hommes sans grand
relief. L'un aime la comdienne Rose, qui devient religieuse. L'autre,
aprs avoir commis envers Blanche, alors idiote, le pire mfait qui se
puisse imaginer, la retrouve le jour o elle va prononcer ses voeux, fait
scandale dans la chapelle, la contraint au mariage et la voit mourir au
sortir de la bndiction nuptiale. Ce n'est ni du roman psychologique, ni
du roman feuilleton qui tienne la curiosit en haleine. Aussi bien George
Sand discernait-elle nettement les dfauts de son oeuvre: Je suis fort
aise, crit-elle  sa mre le 22 fvrier 1832, que mon livre vous amuse.
Je me rends de tout mon coeur  vos critiques. Si vous trouvez la soeur
Olympie trop troupire, c'est sa faute plus que la mienne. Je l'ai
beaucoup connue, et je vous assure que, malgr ses jurons, c'tait la
meilleure et la plus digne des femmes... En somme, je vous ai dit que je
n'avais pas fait cet ouvrage seule. Il y a beaucoup de farces que je
dsapprouve: je ne les ai tolres que pour satisfaire mon diteur, qui
voulait quelque chose d'un peu _grillard_. Vous pouvez rpondre cela pour
me justifier aux yeux de Caroline, si la verdeur des mots la scandalise.
Je n'aime pas non plus les polissonneries. Pas une seule ne se trouve dans
le livre que j'cris maintenant et auquel je ne m'adjoindrai de mes
collaborateurs que le nom, le mien n'tant pas destin  entrer jamais
dans le commerce du bel esprit. En effet, lorsqu'elle rompt avec Jules
Sandeau cette courte association intellectuelle, elle garde de lui une
partie de son nom pour en faire George Sand. Dsormais elle a trouv sa
voie, son style, sa doctrine sociale, sa conception romanesque. C'est
_Indiana_ qu'elle compose durant l'hiver de 1831-1832. _Valentine_ va
suivre, puis _Llia_: toute une srie d'oeuvres spontanes et hardies,
rvlatrices d'un art nouveau et d'une pense qui se libre.




CHAPITRE VII

LE ROMAN FMINISTE: _INDIANA_ ET _VALENTINE_


Si, dans un bagage aussi complexe que celui de George Sand, toute
classification n'est pas fatalement artificielle et troite, il semble
qu'on puisse diviser ses romans en quatre priodes ou catgories: le roman
fministe, le roman socialiste, le roman champtre, et, durant les
dernires annes, le roman purement sentimental et romanesque. Sa premire
manire est une revendication clatante des droits de la femme. Dans la
douzime des _Lettres d'un Voyageur_, elle discute le reproche, qui lui
est adress par Dsir Nisard, d'avoir voulu rhabiliter l'gosme des
sens, d'avoir fait la mtaphysique de la matire et poursuivi un but
antisocial. Elle oppose une dngation formelle: Vous dites, monsieur,
que la haine du mariage est le but de tous mes livres. Permettez-moi d'en
excepter quatre ou cinq, entre autres _Llia_, que vous mettez au nombre
de mes plaidoyers contre l'institution sociale, et o je ne sache pas
qu'il en soit dit un mot... _Indiana_ ne m'a pas sembl non plus, lorsque
je l'crivais, pouvoir tre une apologie de l'adultre. Je crois que dans
ce roman (o il n'y a pas d'adultre commis, s'il m'en souvient bien),
_l'amant (ce roi de mes livres)_, comme vous l'appelez spirituellement a
un pire rle que le mari. _Le Secrtaire intime_ a pour sujet (si je ne me
trompe pas absolument sur mes intentions) les douceurs de la fidlit
conjugale. _Andr_ n'est ni _contre_ le mariage, ni _pour_ l'amour
adultre, _Simon_ se termine par l'hymne, ni plus ni moins qu'un conte
de Perrault ou de madame d'Aulnoy; et enfin dans _Valentine_, dont le
dnoment n'est ni neuf ni habile, j'en conviens, la vieille fatalit
intervient pour empcher la femme adultre de jouir, par un second mariage,
d'un bonheur qu'elle n'a pas su attendre. Mais la critique de Dsir
Nisard va plus loin et revt un caractre de grief personnel: Il serait
peut-tre, crivait-il, plus hroque  qui n'a pas eu le bon lot, de ne
pas scandaliser le monde avec son malheur en faisant d'un cas priv une
question sociale. Pour complter cet argument _ad hominem_--ou plutt _ad
feminam_--Nisard ajoute: La ruine des maris, ou tout au moins leur
impopularit, tel a t le but des ouvrages de George Sand. Voici sa
rplique: Oui, monsieur, la ruine des _maris_, tel et t l'objet de mon
ambition, si je me fusse senti la force d'tre un _rformateur_. A quoi
se bornait donc son dessein? A attaquer les abus, les ridicules, les
prjugs et les vices du temps. Si elle a incrimin les _lois sociales_,
elle n'y a apport aucune arrire-pense subversive: Qui pouvait me
supposer l'intention de refaire les lois du pays? Et, quand des
saint-simoniens, philanthropes consciencieux,  la recherche de la vrit,
lui ont demand ce qu'elle mettrait  la place des maris, je leur ai
rpondu navement, dit-elle, que c'tait le _mariage_, de mme qu' la
place des prtres, qui ont tant compromis la religion, je crois que c'est
la religion qu'il faut mettre. Enfin, pour excuser ses dfaillances et
justifier ses aspirations, elle se place sous l'invocation de la _justice_,
ternel rve des coeurs simples.

_Indiana_ parut le 19 mai 1832. Dans l'_Histoire de ma Vie_, George Sand
affirme que ce roman, compos  Nohant, fut commenc sans projet et sans
espoir, voire mme sans aucun plan, mais surtout sans aucune des vises
sociales que la critique affecta d'y dcouvrir. On n'a pas manqu,
poursuit-elle, de dire qu'_Indiana_ tait ma personne et mon histoire. Il
n'en est rien. Admettons la vracit de cette dclaration. C'est  l'insu
de l'crivain que sont venus sous sa plume,  la faveur de la fiction, les
souvenirs de ses tristesses conjugales. Les malheurs d'Indiana ressemblent
 ceux d'Aurore; il y a une parent intellectuelle et morale, assez
fcheuse d'ailleurs, entre le colonel Delmare, vieille bravoure en
demi-solde, et Casimir Dudevant, officier dmissionnaire.

Aussi bien, pour dcouvrir l'ide matresse et directrice d'_Indiana_, il
ne suffit pas de suivre les pripties du roman, il convient encore de
comparer les deux prfaces, celle de 1832 et celle de 1842. La premire
est modeste et plaide presque les circonstances attnuantes pour les
audaces de l'ouvrage: Si quelques pages de ce livre encouraient le grave
reproche de tendance vers des croyances nouvelles, si des juges rigides
trouvaient leur allure imprudente et dangereuse, il faudrait rpondre  la
critique qu'elle fait beaucoup trop d'honneur  une oeuvre sans
importance... Le narrateur n'a point la prtention de cacher un
enseignement grave sous la forme d'un conte; il ne vient pas donner _son
coup de main_  l'difice qu'un douteux avenir nous prpare, _son coup de
pied_  celui du pass qui s'croule. Il sait trop que nous vivons dans un
temps de ruine morale, o la raison humaine a besoin de rideaux pour
attnuer le trop grand jour qui l'blouit. S'il s'tait senti assez docte
pour faire un livre vraiment utile, il aurait adouci la vrit, au lieu de
la prsenter avec ses teintes crues et ses effets tranchants. Ce livre-l
et fait l'office des lunettes bleues pour les yeux malades.

De ce mme style qui n'est pas exempt de mauvais got, le romancier se
dfend de prendre des conclusions sur le grand procs entre l'avenir et
le pass et de s'affubler de la robe du philosophe. Il n'aura garde de
porter la main sur les grandes plaies de la civilisation agonisante--il
faut tre si sr de pouvoir les gurir, quand on se risque  les sonder!
Aprs nous avoir attest qu'il n'emploiera pas son talent, s'il en avait,
 foudroyer les autels renverss, il aboutit  cette conclusion ampoule:
Vous verrez que, s'il n'a pas effeuill des roses sur le sol o la loi
parque nos volonts comme des apptits de mouton, il a jet des orties sur
les chemins qui nous en loignent. Nous apprenons qu'Indiana, c'est un
type d'tre faible qui reprsente les passions comprimes ou supprimes
par les lois. Car George Sand, disciple de Jean-Jacques, estime que
l'oeuvre de l'Etre suprme est pervertie par notre prtendue civilisation.
De l les protestations qu'elle formule contre les iniquits sociales,
tout en dclarant, dans une langue singulire, n'avoir pas pour son livre
le naf amour paternel qui emmaillote les productions rachitiques de ces
jours d'avortements littraires.

En 1842, la pense et les mtaphores de George Sand sont mieux
quilibres. Dans cette seconde prface, elle proclame qu'_Indiana_ et la
plupart de ses premiers romans sont bass sur une mme donne: le rapport
mal tabli entre les sexes, par le fait de la socit. Dix annes de
rflexion ou plutt de noviciat, le spectacle des misres humaines, le
commerce, dit-elle, de quelques vastes intelligences religieusement
interroges--c'est--dire de Lamennais, de Pierre Leroux, de Michel (de
Bourges)--ont largi son horizon. Elle confirme et accentue la thse
d'_Indiana_, en paraphrasant le vers de Polyeucte:

  Je le ferais encor si j'avais  le faire.

Elle a conscience de s'tre acquitte d'une tche utile et ncessaire.
J'ai cd, dit-elle,  un instinct puissant de plainte et de reproche que
Dieu avait mis en moi, Dieu qui ne fait rien d'inutile, pas mme les plus
chtifs tres. Aussi bien la cause qu'elle dfendait tait celle de la
moiti du genre humain, et s'levait bien au-dessus de la poursuite d'un
profit particulier ou de l'apologie d'un intrt personnel. C'est alors
qu'elle formule une thorie qui recle en substance les revendications
actuelles du fminisme: J'ai crit _Indiana_ avec le sentiment non
raisonn, il est vrai, mais profond et lgitime, de l'injustice et de la
barbarie des lois qui rgissent encore l'existence de la femme dans le
mariage, la famille et la socit... La guerre sera longue et rude; mais
je ne suis ni le premier, ni le seul, ni le dernier champion d'une si
belle cause, et je la dfendrai tant qu'il me restera un souffle de vie.
Aptre des droits de la femme dans cette prface, George Sand oublie sans
nul doute qu'elle s'est inflig  elle-mme un dmenti, en crivant  la
page 235 d'_Indiana_: La femme est imbcile par nature.

Si les thses proposes sont discutables et captieuses, le roman en soi
est attachant. L'intrigue n'offre aucune complication. Indiana, me
sentimentale et romanesque, souffre auprs du colonel Delmare. Ce rude
personnage a jur de tuer quiconque braconne sur ses terres. Il atteint
ainsi, mais d'un coup de fusil charg de gros sel, un jeune voisin, Raymon
de Ramire, qui escaladait son mur pour rendre visite  Noun, une crole,
soubrette d'Indiana. Assez vite, d'ailleurs, le Don Juan provincial est
las de la femme de chambre en tablier blanc et en madras. Il ne
demanderait qu' passer de l'escalier de service au grand escalier. Noun
s'en aperoit et se jette dans la rivire prochaine. Indiana n'a-t-elle
rien devin ou ne s'alarme-t-elle pas de succder  sa camriste? Du moins
elle s'prend de Raymon de Ramire, malgr les adjurations de sir Ralph
Brown qui tient auprs d'elle l'emploi de soupirant volontairement
platonique. Elle suit son mari  l'le Bourbon, mais sans pouvoir oublier
l'amour qui la possde. Dans un accs d'exaltation, elle s'embarque pour
la France, afin de rejoindre Raymon. Elle le trouve mari. Crise de
dsesprance. Ralph la soigne, la gurit, et tous deux vont terminer leurs
jours dans quelque chaumire indienne, renouvele de Bernardin de
Saint-Pierre. Ainsi se manifeste l'apophtegme de George Sand: L'amour est
un contrat aussi bien que le mariage. La dmonstration semble assez
sinueuse.

Il est dplaisant que les rendez-vous de Raymon et de Noun aient lieu dans
la chambre mme d'Indiana absente, o des orangers en fleurs rpandaient
leurs suaves manations, des bougies diaphanes brlaient dans les
candlabres. Noun a pris soin d'effeuiller sur le parquet des roses du
Bengale et de semer le divan de violettes. Elle a prpar un souper fin,
et pourtant les regards de Raymon ne se dirigent pas vers les fruits et
les flacons du guridon, mais vers ce qui lui rappelle Indiana: ses livres,
son mtier, sa harpe, les gravures de l'le Bourbon, et surtout ce petit
lit  demi cach sous les rideaux de mousseline, ce lit blanc et pudique
comme celui d'une vierge, orn au chevet, en guise de rameau bnit, d'une
palme enleve peut-tre, le jour du dpart,  quelque arbre de la patrie.
Accueilli par la camriste, c'est  la matresse qu'il va songer. Noun
cependant a fait des frais de toilette, avec la garde-robe de madame
Delmare, mais toute cette lgance est visiblement emprunte. Elle a forc
le dcolletage. Voici comment George Sand nous l'explique: Indiana et
t plus cache, son sein modeste ne se ft trahi que sous la triple gaze
de son corsage; elle et peut-tre orn ses cheveux de camlias naturels,
mais ce n'est pas dans ce dsordre excitant qu'ils se fussent jous sur sa
tte; elle et pu emprisonner ses pieds dans des souliers de satin, mais
sa chaste robe n'et pas ainsi trahi les mystres de sa jambe mignonne.
Bref, Raymon est satur des amours ancillaires. Il demande  monter en
grade, c'est--dire  descendre de la mansarde  l'appartement.

Pour traduire ces fluctuations d'un amour qui va de l'office au boudoir,
George Sand use assez volontiers du style hyperbolique et fleuri,  la
mode de 1830. Ce sont des exclamations: Pauvre enfant! si jeune et si
belle, avoir dj tant souffert! Ou bien de singulires manifestations de
tendresse: Je vous aurais porte dans mes bras pour empcher vos pieds de
se blesser; je les aurais rchauffs de mon haleine. Comment madame
Delmare accueille-t-elle ces dclarations adresses  ses pieds? Avec
quelque complaisance, ce semble. Si l'on mourait de bonheur, Indiana
serait morte en ce moment. Il est vrai que Raymon hausse le ton et secoue
furieusement les cordes de sa lyre: Tu es la femme que j'avais rve, la
puret que j'adorais, la chimre qui m'avait toujours fui, l'toile
brillante qui luisait devant moi pour me dire: Marche encore dans cette
vie de misre, et le ciel t'enverra un de ses anges pour t'accompagner. De
tout temps, tu m'tais destine, ton me tait fiance  la mienne!...
Vois-tu, Indiana, tu m'appartiens, tu es la moiti de mon me, qui
cherchait depuis longtemps  rejoindre l'autre... Ne me reconnais-tu pas?
ne te semble-t-il pas qu'il y a vingt ans que nous ne nous sommes vus? Ne
t'ai-je pas reconnue, ange, lorsque tu tanchais mon sang avec ton voile,
lorsque tu plaais ta main sur mon coeur teint pour y ramener la chaleur
et la vie? Et des pages entires se droulent ainsi sur le mode
dclamatoire. Raymon s'y abandonne avec une particulire volubilit. Au
matin, quand il se retrouve dans cet appartement, o, suivant l'trange
expression de George Sand, Noun s'tait endormie souveraine et rveille
femme de chambre, il se jette  genoux, la face tourne contre ce lit
foul et meurtri qui le faisait rougir, et il profre une invocation: O
Indiana! s'crie-t-il en se tordant les mains, t'ai-je assez outrage!...
Repousse-moi, foule-moi aux pieds, moi qui n'ai pas respect l'asile de ta
pudeur sacre; moi qui me suis enivr de tes vins comme un laquais, cte 
cte avec ta suivante; moi qui ai souill ta robe de mon haleine maudite
et ta ceinture pudique de mes infmes baisers sur le sein d'une autre; moi
qui n'ai pas craint d'empoisonner le repos de tes nuits solitaires, et de
verser jusque sur ce lit que respectait ton poux lui-mme les influences
de la sduction et de l'adultre! Quelle scurit trouveras-tu dsormais
derrire ces rideaux dont je n'ai pas craint de profaner le mystre? Quels
songes impurs, quelles penses acres et dvorantes ne viendront pas
s'attacher  ton cerveau pour le desscher? Quels fantmes de vice et
d'insolence ne viendront pas ramper sur le lin virginal de ta couche? Et
ton sommeil, pur comme celui d'un enfant, quelle divinit chaste voudra le
protger maintenant? N'ai-je pas mis en fuite l'ange qui gardait ton
chevet? N'ai-je pas ouvert au dmon de la luxure l'entre de ton alcve?
Ne lui ai-je pas vendu ton me? et l'ardeur insense qui consume les
flancs de cette crole lascive ne viendra-t-elle pas, comme la robe de
Djanire, s'attacher aux tiens pour les ronger? Oh! malheureux! coupable
et malheureux que je suis! que ne puis-je laver de mon sang la honte que
j'ai laisse sur cette couche!

Raymon de Ramire pourrait continuer longtemps sur ce ton, si Noun
n'arrivait avec son madras et son tablier, et ne s'tonnait de le voir
agenouill, baisant et arrosant de ses larmes le lit d'Indiana. Elle crut
qu'il faisait sa prire. Et George Sand ajoute: Elle ignorait que les
gens du monde n'en font pas. Noun tait nave, Indiana pareillement. Le
romancier se charge de nous en faire part: Femmes de France, vous ne
savez pas ce que c'est qu'une crole. Dsormais c'est suffisamment
expliqu.

Par bonheur, et pour effacer l'impression de ce pathos, il est des pages
charmantes dans la partie descriptive. Voici, notamment, un paysage
nocturne, qui encadre un rendez-vous d'amour: Il fallait traverser la
rivire pour entrer dans le parterre, et le seul passage en cet endroit
tait un petit pont de bois jet d'une rive  l'autre; le brouillard
devenait plus pais encore sur le lit de la rivire, et Raymon se
cramponna  la rampe pour ne pas s'garer dans les roseaux qui croissaient
autour de ses marges. La lune se levait alors, et, cherchant  percer les
vapeurs, jetait des reflets incertains sur ces plantes agites par le vent
et par le mouvement de l'eau. Il y avait, dans la brise qui glissait sur
les feuilles et frissonnait parmi les remous lgers, comme des plaintes,
comme des paroles humaines entrecoupes. Un faible sanglot partit  ct
de Raymon, et un mouvement soudain branla les roseaux; c'tait un courlis
qui s'envolait  son approche. Ne trouvez-vous pas dans cette peinture
des touches dlicates qui rappellent le procd de Jean-Jacques et
voquent la vision d'une toile de Corot?

Entre les divers jugements, presque tous logieux, que provoqua _Indiana_,
nous retiendrons seulement celui d'Alfred de Musset, sans ajouter crance
 une anecdote de Paul de Musset: il prtend que son frre avait ratur
sur les premires pages du roman tous les adjectifs inutiles et que
l'exemplaire tomba sous les yeux de George Sand, cruellement atteinte dans
son amour-propre littraire. Ce rcit ne concorde gure avec la lettre et
les vers, si enthousiastes, qu'Alfred de Musset adressa, le 24 juin 1833,
 l'auteur d'_Indiana_:

Madame,

Je prends la libert de vous envoyer quelques vers que je viens d'crire
en relisant un chapitre d'_Indiana_, celui o Noun reoit Raymon dans la
chambre de sa matresse. Leur peu de valeur m'avait fait hsiter  les
mettre sous vos yeux, s'ils n'taient pour moi une occasion de vous
exprimer le sentiment d'admiration sincre et profonde qui les a inspirs.

Agrez, Madame, l'assurance de mon respect. Alfred de MUSSET.

  Sand, quand tu l'crivais, o donc l'avais-tu vue,
  Cette scne terrible o Noun,  demi-nue,
  Sur le lit d'Indiana s'enivre avec Raymon?
  Qui donc te la dictait, cette page brlante
  O l'amour cherche en vain, d'une main palpitante,
  Le fantme ador de son illusion?
  En as-tu dans le coeur la triste exprience?
  Ce qu'prouve Raymond, te le rappelais-tu?
  Et tous ces sentiments d'une vague souffrance
  Ces plaisirs sans bonheur, si pleins d'un vide immense,
  As-tu rv cela, George, ou t'en souviens-tu?
  N'est-ce pas le rel dans toute sa tristesse,
  Que cette pauvre Noun, les yeux baigns de pleurs,
  Versant  son ami le vin de sa matresse,
  Croyant que le bonheur, c'est une nuit d'ivresse,
  Et que la volupt, c'est le parfum des fleurs?
  Et cet tre divin, cette femme anglique,
  Que dans l'air embaum Raymon voit voltiger,
  Cette frle Indiana, dont la forme magique
  Erre sur les miroirs comme un spectre lger,
  O George! n'est-ce pas la ple fiance
  Dont l'Ange du dsir est l'immortel amant?
  N'est-ce pas l'Idal, cette amour insense
  Qui sur tous les amours plane ternellement?
  Ah! malheur  celui qui lui livre son me,
  Qui couvre de baisers sur le corps d'une femme
  Le fantme d'une autre, et qui sur la beaut
  Veut boire l'Idal dans la ralit!
  Malheur  l'imprudent qui, lorsque Noun l'embrasse,
  Peut penser autre chose, en entrant dans son lit,
  Sinon que Noun est belle et que le temps qui passe
  A compt sur ses doigts les heures de la nuit!

  Demain viendra le jour; demain, dsabuse,
  Noun, la fidle Noun, par la douleur brise,
  Rejoindra sous les eaux l'ombre d'Ophlia;
  Elle abandonnera celui qui la mprise,
  Et le coeur orgueilleux qui ne l'a pas comprise
  Aimera l'autre en vain,--n'est-ce pas, Llia?

_Valentine_, qui parut trois mois aprs _Indiana_, avait t compose 
Nohant et acheve pendant les journes caniculaires de l't de 1832. Le 6
aot de cette anne, George Sand mandait  sa mre: Je ne puis mieux
faire que de m'enfermer dans mon cabinet et de travailler  _Valentine_.
Ce second roman est d'une contexture suprieure au premier. Les campagnes
du Berry o il se droule ont inspir fort heureusement l'crivain,  qui
elles taient familires. Cette _Valle Noire_, si inconnue, lisons-nous
dans la prface, ce paysage sans grandeur, sans clat, qu'il faut chercher
pour le trouver, et chrir pour l'admirer, c'tait le sanctuaire de mes
premires, de mes longues, de mes continuelles rveries. Il y avait
vingt-deux ans que je vivais dans ces arbres mutils, dans ces chemins
raboteux, le long de ces buissons incultes, au bord de ces ruisseaux dont
les rives ne sont praticables qu'aux enfants et aux troupeaux. La thse
de _Valentine_ est la mme que celle d'_Indiana_. George Sand a voulu
montrer les dangers et les douleurs des unions mal assorties. Il parat,
ajoute-t-elle, que, croyant faire de la prose, j'avais fait du
Saint-Simonisme sans le savoir.

Elle prtend n'avoir ni vu si loin ni vis si haut. Elle demandait  la
littrature le pain quotidien: J'tais oblige d'crire et j'crivais.

L'intrigue de ce nouveau roman est assez attachante. Valentine, marie 
un gentilhomme goste et cupide, M. de Lansac, aime un simple campagnard,
Bndict, qui, comme la plupart des hros de George Sand, n'a pas de
profession. C'est le fils de la nature, en face de ce Lansac, produit
d'une civilisation factice. Il sera aim de reste, le sduisant Bndict,
par toutes celles qui l'approchent, par la riche Athnas, fille du gros
fermier Lhry, par Louise, soeur ane de Valentine, qui a d quitter le
toit familial  la suite d'une faute de jeunesse. Entre les trois d'abord
son coeur balance, puis s'arrte dfinitivement  Valentine. Sa tendresse
sera paye de retour. Cette fille noble aimera ce virtuose de l'amour, 
la fois pote et laboureur. J'tais ne, dit-elle, pour tre fermire.
Et elle ressentira la premire commotion en jouant  cache-cache et 
colin-maillard,  la nuit tombante, dans les prs du pre Lhry, aprs un
plantureux repas arros de champagne. Bndict, guid, ce semble, par
l'instinct de l'amour--ou peut-tre en regardant sous le
bandeau--atteignait toujours Valentine, la saisissait et, feignant de ne
pas la reconnatre, la gardait dans ses bras un peu plus longtemps qu'il
n'tait ncessaire. Ces jeux-l, observe George Sand, sont la plus
dangereuse chose du monde.

En quoi consistait le charme de Bndict, si irrsistible qu'il s'emparait
de la chaste Valentine, qu'on nous dpeint comme la plus belle oeuvre de
la cration et qui s'amourache d'un paysan? Voici les passages o le
romancier trace le portrait de son hros. Bndict, dou d'une voix
harmonieuse, chante non loin du chteau. Valentine s'approche de la
fentre, l'coute et le regarde, tandis qu'il descend le sentier:
Bndict n'tait pas beau; mais sa taille tait remarquablement lgante.
Son costume rustique, qu'il portait un peu thtralement, sa marche lgre
et assure sur les bords du ravin, son grand chien blanc tachet qui
bondissait devant lui, et surtout son chant, assez flatteur et assez
puissant pour suppler chez lui  la beaut du visage, toute cette
apparition dans une scne champtre qui, par les soins de l'art,
spoliateur de la nature, ressemblait assez  un dcor d'opra, c'tait de
quoi mouvoir un jeune cerveau. Et ailleurs: Bndict n'tait pas
absolument dpourvu de beaut. Son teint tait d'une pleur bilieuse, ses
yeux longs n'avaient pas de couleur; mais son front tait vaste et d'une
extrme puret. Or, Valentine le trouve autrement attrayant que son
correct et flegmatique fianc, M. de Lansac, secrtaire d'ambassade. Il
est vrai que celui-ci ne songeait pas  se pencher au-dessus d'un ruisseau
pour y contempler, comme dans un miroir, l'image gracieuse de Valentine.
Bndict avait de ces attentions romanesques. D'o son charme victorieux.
Bndict, ple, fatigu, pensif, les cheveux eu dsordre; Bndict, vtu
d'habits grossiers et couvert de vase, le cou nu et hl; Bndict, assis
ngligemment au milieu de cette belle verdure, au-dessus de ces belles
eaux; Bndict, qui regardait Valentine  l'insu de Valentine, et qui
souriait de bonheur et d'admiration, Bndict alors tait un homme; un
homme des champs et de la nature, un homme dont la mle poitrine pouvait
palpiter d'un amour violent, un homme s'oubliant lui-mme dans la
contemplation de ce que Dieu a cr de plus beau. Je ne sais quelles
manations magntiques nageaient dans l'air embras autour de lui; je ne
sais quelles motions mystrieuses, indfinies, involontaires, firent tout
d'un coup battre le coeur ignorant et pur de la jeune comtesse.

Toujours est-il que le magntisme opre, et nous l'entrevoyons  travers
des descriptions qui mriteraient d'tre confrontes avec certaines pages
de _Madame Bovary_. La mlancolie, ce mal terrible qui avait envahi la
destine de Bndict dans sa fleur, a une influence si communicative que
Valentine cde au sortilge. La veille de son mariage, elle accorde, au
fond du parc, une entrevue  Bndict, qui se montre le plus timide des
amants et le plus heureux des hommes. Mme scne,  huis clos, la nuit
des noces. Bndict pleurait beaucoup; c'tait un prservatif. Et M. de
Lansac lui laissait le champ libre, ayant accept une migraine opportune
invoque par Valentine. De l une scne assez pathtique d'hallucination
ou de somnambulisme,  laquelle Bndict assiste avec motion et qui lui
rvle un amour partag. Puis,  deux heures du matin, au pied du lit de
Valentine, il lui crit une lettre d'adieu, avant de s'vader par la
fentre. Cette lettre est un beau morceau de prose. En voici la
proraison: Je viens de m'approcher de vous, vous dormez, vous tes
calme. Oh! si vous saviez comme vous tes belle! oh! jamais, jamais une
poitrine d'homme ne renfermera sans se briser tout l'amour que j'avais
pour vous. Si l'me n'est pas un vain souffle que le vent disperse, la
mienne habitera toujours prs de vous. Le soir, quand vous irez au bout de
la prairie, pensez  moi si la brise soulve vos cheveux, et si, dans ses
froides caresses, vous sentez courir tout  coup une haleine embrase: la
nuit, dans vos songes, si un baiser mystrieux vous effleure,
souvenez-vous de Bndict.

Une situation aussi tendue ne saurait se dnouer que de faon tragique. M.
de Lansac a t tu en duel. Valentine va donc pouvoir pouser Bndict.
Dj il entonne l'pithalame: Tu seras suzeraine dans la chaumire du
ravin; tu courras parmi les taillis avec ta chvre blanche. Tu cultiveras
tes fleurs toi-mme; tu dormiras sans crainte et sans souci sur le sein
d'un paysan. Chre Valentine, que tu seras belle sous le chapeau de paille
des faneuses! Eh bien! non, Bndict meurt sous la fourche d'un paysan
jaloux qui le souponnait de courtiser sa femme, alors qu'elle favorisait
les rendez-vous de Valentine. Et celle-ci succombe au dsespoir. Le
dnouement pessimiste de _Valentine_ succde au dnouement florianesque et
mystique d'_Indiana_.




CHAPITRE VIII

_LLIA_


_Llia_ parut au mois d'aot 1833. George Sand, en l'crivant, tait dans
la priode dsespre, dsempare, qui va de la fin de Jules Sandeau au
commencement d'Alfred de Musset, et o nous verrons passer un jour, un
seul jour, et fuir  la hte--plus prestement que Galate vers les
saules--la silhouette de Prosper Mrime. Le succs littraire tait venu
avec _Indiana_, avec _Valentine_, sans satisfaire l'me inquite de la
femme  qui Jules Sandeau avait laiss un morceau de son nom et qui tait
en train d'illustrer celui de George Sand. Du moins ces deux ouvrages,
avantageusement vendus  un diteur, avaient procur  la romancire un
capital de trois mille francs qui lui permit de rgler son arrir,
d'avoir une servante et de s'accorder un peu plus d'aisance. En mme temps,
elle reut des propositions de collaboration rgulire  la _Revue de
Paris_ et  la _Revue des Deux Mondes_. Elle donna la prfrence 
celle-ci, dont Franois Buloz avait pris la direction en groupant autour
de lui les plus minents littrateurs. A George Sand il assurait par
contrat une rente annuelle de quatre mille francs, en change de
trente-deux pages d'criture toutes les six semaines. Vers cette poque, 
la faveur du bien-tre qui arrivait, l'auteur d'_Indiana_ quitta le petit
logement au cinquime du quai Saint-Michel, pour aller s'installer 19 quai
Malaquais. Le bonheur ne l'y suivit pas. Le 12 dcembre 1832, elle crit 
Maurice: Nous avons un appartement chaud comme une tuve; nous voyons de
grands jardins et nous n'entendons pas le moindre bruit du dehors. Le soir,
c'est silencieux et tranquille comme Nohant: c'est trs commode pour
travailler. Aussi je travaille beaucoup. Dans l'_Histoire de ma Vie_,
elle fournit quelques dtails complmentaires: Les grands arbres des
jardins environnants faisaient un pais rideau de verdure o chantaient
les merles et o babillaient les moineaux avec autant de laisser-aller
qu'en pleine campagne. Je me croyais donc en possession d'une retraite et
d'une vie conformes  mes gots et  mes besoins. Hlas! bientt je devais
soupirer, l comme partout, aprs le repos, et bientt courir en vain,
comme Jean-Jacques,  la recherche d'une solitude. C'est, en effet, au
quai Malaquais que survint la rupture avec Jules Sandeau, qui avait t
l'hte fort apprci de la mansarde du quai Saint-Michel. La crise fut
soudaine. Au dbut de 1833, George Sand eut l'ide de faire une aimable
surprise  Sandeau et de revenir de Nohant sans l'avertir. En arrivant au
logis, elle le trouva dans l'intime compagnie d'une blanchisseuse, Indiana
tait supple par Noun! Il se conduisait comme un simple Dudevant.
L'amour libre ne valait donc pas mieux que le mariage? Ce fut pour George
Sand un effondrement. Vainement celui qu'elle avait congdi essaya de
s'excuser et de rentrer en grce. Elle fut,  bon droit, inexorable. Et
voici comment elle conduisit ses supplications, le 15 avril 1833:

Je veux croire votre lettre sincre, et, dans ce cas, l'absence pourra
seule vous gurir. Si, aprs cette rponse, vous persistiez dans des
prtentions que je ne pourrais plus attribuer  la folie, j'aurais pour
vous fermer ma porte des motifs plus imprieux et plus dcisifs encore.
Aussi, quelle que soit l'explication que vous prfriez pour la lettre
inexplicable que vous m'avez envoye, je vous prie absolument,
littralement et dfinitivement, de ne plus vous prsenter chez moi.

On sent en elle la brisure d'me. Elle s'ouvre  celui qui fut l'ami
sincre et dsintress de toute sa vie, l'avocat Franois Rollinat, de
Chteauroux: Je ne t'ai pas donn signe de souvenir et de vie depuis bien
des mois. C'est que j'ai vcu des sicles; c'est que j'ai subi un enfer
depuis ce temps-l. Socialement, je suis libre et plus heureuse. Ma
position est extrieurement calme, indpendante, avantageuse. Mais, pour
arriver l, tu ne sais pas quels affreux orages j'ai traverss... Cette
indpendance si chrement achete, il faudrait savoir en jouir, et je n'en
suis plus capable. Mon coeur a vieilli de vingt ans, et rien dans la vie
ne me sourit plus. Il n'est plus pour moi de passions profondes, plus de
joies vives. Tout est dit. J'ai doubl le cap.

Si, en se sparant de Sandeau, elle avait tranch dans le vif, avec la
rudesse d'amputation chirurgicale qui lui tait familire, elle souffrit
nanmoins, et trs cruellement, dans son amour et dans son amour-propre.
Sa vie et celle de son compagnon taient si troitement enchevtres qu'il
y eut une liquidation difficile. Chacun dut reprendre sa part de mobilier,
mais le plus gros lot revenait  George Sand qui fournissait  peu prs
tout l'argent du mnage. Sandeau en convient implicitement dans son roman
_Marianna_, o certain Henry accepte volontiers les subsides de sa
matresse, puisqu'ils ont tout mis en commun. Sur cette pente, on risque
de glisser jusqu' Des Grieux.

George Sand, qui avait la bourse aussi libralement ouverte que le coeur,
paya tout ce qu'il fallait pour reconqurir sa pleine libert. Tmoin
cette lettre, du mois de juin 1833,  un jeune mdecin, Emile Rgnault,
qui l'avait soigne et qui tait le grand ami de Jules Sandeau:

Je viens d'crire  M. Desgranges pour lui donner cong de l'appartement
de Jules et lui demander quittance des deux termes chus que je veux payer;
l'appartement sera donc  ma charge jusqu'au mois de janvier 1834... Je
reprends chez moi le reste de mes meubles. Je ferai un paquet de quelques
hardes de Jules, restes dans les armoires, et je les ferai porter chez
vous, car je dsire n'avoir aucune entrevue, aucune relation avec lui 
son retour, qui, d'aprs les derniers mots de sa lettre, que vous m'avez
montre, me parat devoir ou pouvoir tre prochain. J'ai t trop
profondment blesse des dcouvertes que j'ai faites sur sa conduite, pour
lui conserver aucun autre sentiment qu'une compassion affectueuse.
Faites-lui comprendre, tant qu'il en sera besoin, que rien dans l'avenir
ne peut nous rapprocher. Si cette dure commission n'est pas ncessaire,
c'est--dire si Jules comprend de lui-mme qu'il doit en tre ainsi,
pargnez-lui le chagrin d'apprendre qu'il a tout perdu, mme mon estime.
Il a sans doute perdu la sienne propre. Il est assez puni.

Elle avait fait d'ailleurs, pour le tenir  distance, tous les sacrifices
utiles. C'est avec l'argent qu'elle lui transmit qu'il put effectuer un
voyage en Italie, cette mme anne 1833. George Sand, en lui fermant sa
porte, en lui retirant le souper, le gte et le reste, lui laissait du
moins un viatique. Elle le congdiait en l'indemnisant. C'est le principe
de la loi sur les accidents du travail.

Un philosophe a dit: Une femme peut n'avoir qu'un amant, mais elle ne
peut pas n'en avoir que deux. Quand la srie est commence, il faut
poursuivre. George Sand continua. _Alea jacta est_. Instituons donc une
chronologie. Le second fut encore un homme de lettres, mais qui ne fit que
passer, comme l'ombre sur la muraille dont parle Platon. Prosper Mrime
et George Sand n'avaient rien de ce qui importait, ni pour se complaire ni
mme pour se comprendre. Ce fut une dplorable exprience, sans lendemain.
Sainte-Beuve y joua-t-il le rle fcheux de truchement et d'intermdiaire?
Lui crivit-elle aprs coup: Vous me l'avez prt, je vous le rends? En
tous cas, il exera en cette occurrence l'emploi de confident. Elle lui
explique comment, dj trs vieille et encore un peu jeune, elle commit
cette grossire erreur, sans enthousiasme, par nonchalance et
dsoeuvrement. Elle avait des penses de suicide. Prte  s'aller noyer,
elle se raccrocha  une branche qui manquait de solidit:

Un de ces jours d'ennui et de dsespoir, je rencontrai un homme qui ne
doutait de rien, un homme calme et fort, qui ne comprenait rien  ma
nature et qui riait de mes chagrins. La puissance de son esprit me fascina
entirement; pendant huit jours je crus qu'il avait le secret du bonheur,
qu'il me l'apprendrait, que sa ddaigneuse insouciance me gurirait de mes
puriles susceptibilits. Je croyais qu'il avait souffert comme moi, et
qu'il avait triomph de sa sensibilit antrieure. Je ne sais pas encore
si je me suis trompe, si cet homme est fort par sa grandeur ou par sa
pauvret.

Aprs bien des digressions, elle poursuit sa confession en ces termes:
Enfin je me conduisis  trente ans, comme une fille de quinze ne l'et
pas fait... L'exprience manqua compltement. Je pleurai de souffrance,
de dgot, de dcouragement. Au lieu de trouver une affection capable de
me plaindre et de me ddommager, je ne trouvai qu'une raillerie amre et
frivole. Si Prosper Mrime m'avait comprise, il m'et peut-tre aime, et
s'il m'et aime, il m'et soumise, et si j'avais pu me soumettre  un
homme, je serais sauve, car la libert me ronge et me tue. Mais il ne me
connut pas assez, et au lieu de lui en donner le temps, je me dcourageai
tout de suite.

Et voici la conclusion du mlancolique pisode: Aprs cette _nerie_,
je fus plus consterne que jamais, et vous m'avez vue en humeur de suicide
trs relle.

De l'aventure et de la lettre o elle est rsume avec toute la sincrit
d'un _mea culpa_, il sied de retenir cette phrase dcisive: Je ne me
convainquis pas assez d'une chose, c'est que j'tais absolument et
compltement Llia. Elle l'crit un mois avant la publication du roman,
mais dj elle en avait lu les principaux passages  Sainte-Beuve qui, au
lendemain de la lecture, le 10 mars 1833, lui adressait ses flicitations
et ses remerciements enthousiastes. Ce morceau d'intime critique
littraire a t publi par M. de Spolberch de Lovenjoul, dans la
_Vritable Histoire de Elle et Lui_. C'est la conscration du talent ou
plutt du gnie de George Sand par le juge le plus avis:

Madame, je ne veux pas tarder  vous dire combien la soire d'hier et ce
que j'y ai entendu m'a dj fait penser depuis, et combien _Llia_ m'a
continu et pouss plus loin encore dans mon admiration srieuse et mon
amiti sentie pour vous... Ce sera votre livre de philosophie, votre vue
gnrale sur le monde et la vie. Tous vos romans suivants en seront
clairs d'en haut et y gagneront une autorit grave qui ne leur serait
venue que plus lentement... Je ne vous dirai jamais assez combien j'ai t
saisi de tant de fermet, de suite et d'abondance,  travers des rgions
si gnrales, si profondes, si habites  chaque pas par l'effroi et le
vertige. Etre femme, avoir moins de trente ans, et qu'il n'y paraisse en
rien au dehors quand on a sond ces abmes; porter cette science, qui, 
nous, nous dvasterait les tempes et nous blanchirait les cheveux, la
porter avec lgret, aisance, sobrit de discours,--voil ce que
j'admire avant tout. C'est _Llia_ en vous-mme, dans la substance de
votre me, dans ce que vous avez longuement senti et raisonn, dans ce que
vous en exprimez si puissamment quand vous voulez le peindre, et aussi
dans ce que vous savez en drober aux yeux sous le simple extrieur et
l'habitude ordinaire. Allez, madame, vous tes une nature bien rare et
forte. Quelque corrosive qu'ait t la liqueur dans le calice, le mtal du
calice est vierge et n'a pas t altr.

Si hardie que ft la mtaphore, et quoique ce _mtal vierge_ dt un peu
dconcerter George Sand, elle prtait aux flatteries et aux louanges de
Sainte-Beuve une oreille attentive. C'est lui qui la dtermina, si nous en
croyons l'_Histoire de ma Vie_,  publier _Llia_. Elle affirme avoir
compos d'abord des fragments pars, puis les avoir relis par le fil
d'une donne romanesque. Toutefois elle mandait  Franois Rollinat, le 26
mai 1833: Je t'enverrai un livre que j'ai fait depuis que nous nous
sommes quitts. C'est une ternelle causerie entre nous deux. Nous en
sommes les plus graves personnages. Quant aux autres, tu les expliqueras 
ta fantaisie. Tu iras, au moyen de ce livre, jusqu'au fond de mon me et
jusqu'au fond de la tienne.

Llia, c'est donc bien--comme elle se complaisait  le confesser 
Sainte-Beuve--George Sand elle-mme. L'ouvrage a t conu et crit dans
l'abattement, dans la dsesprance, alors qu'elle s'isolait en sa rverie
pour tracer la synthse du doute, de la souffrance, et la maladive
inquitude d'une me errante, incapable de se fixer au rivage d'aucune
certitude. C'est, dit-elle, un livre qui n'a pas le sens commun au point
de vue de l'art, mais qui n'en a t que plus remarqu par les artistes,
comme une chose d'inspiration spontane.

Dans _Llia_, de mme que dans la _Nouvelle Hlose_--et il existe entre
ces deux oeuvres des traits de ressemblance caractristiques--ce n'est
point  l'intrigue qu'il faut s'attacher, mais bien au dveloppement
prestigieux de la pense,  l'art de la forme et  l'ampleur du style.
Aime par le jeune pote Stnio, Llia ne peut l'aimer d'amour. Elle
appartient toute  la mlancolie,  la dsesprance, qui se sont empares
de son imagination et de son coeur, en tuant chez elle le don de la
tendresse. A Stnio elle ne saurait accorder que la sollicitude
affectueuse d'une mre ou d'une soeur. Il a d'autres vises. Ce qu'il
demande n'est pas ce qu'elle offre. Tout le roman roulera sur ce mcompte,
qui n'est pas d'ordre purement mtaphysique. Sa confiance, Llia l'a
octroye  Trenmor, un ancien libertin qui a tu sa matresse dans une
orgie, est devenu forat, et au bagne s'est mtamorphos en parangon de
vertu, comme plus tard le Jean Valjean des _Misrables_. Cependant, pour
fuir Stnio, elle s'est retire dans les ruines d'une abbaye qui
s'croulent en une nuit de tempte. Elle est arrache  la mort par le
moine Magnus, une manire de disciple de saint Antoine, mais moins
rfractaire  la tentation, et qui est harcel par tous les aiguillons du
dsir. C'est un devancier, moins raliste, de frre Archangias, dans la
_Faute de l'abb Mouret_. Llia se dsintresse des troubles de Magnus,
mais elle voudrait apaiser ceux du triste et beau Stnio. De ce soin elle
charge sa soeur Pulchrie, qu'elle retrouve aprs bien des annes de
sparation et qui, au lieu de s'adonner  la mtaphysique, prodigue aux
hommes des consolations momentanes et mercenaires. Entre les deux soeurs
George Sand a mnag une antithse qui se peut ainsi rsumer: Pulchrie,
c'est la courtisane du corps; Llia, la courtisane de l'me. Et l'on
retrouve l l'cho des controverses de l'auteur avec son amie, l'actrice
Marie Dorval.

A la faveur de la nuit, une substitution s'opre, dans une fte de la
villa Bambucci. Stnio, qui a pass des heures dlicieuses  philosopher
avec Llia, s'aventure dans des appartements sombres et ne reconnat qu'
l'aube Pulchrie. Dsespoir du pote, dtresse de Llia. Seule Pulchrie
ne se plaint pas. Dsormais Stnio est vou  la dbauche, et Llia au
clotre. Elle s'enferme et devient abbesse au couvent des Camaldules, pour
rgnrer la rgle d'observance et faire rgner le christianisme intgral,
avec la puret des ges primitifs. Elle pense ramener dans les sentiers de
la vertu un cardinal pervers, qui s'intresse passionnment  la
communaut et  la rvrende mre abbesse: nous sommes dans une atmosphre
moins asctique que celle de Port-Royal. Stnio, dont l'amour s'est
transform en jalousie et en haine, se dguise en religieuse et vient
participer  une confrence contradictoire d'dification, o l'orthodoxie
de Llia triomphe de son diabolique adversaire. Faute de mieux, il essaie
d'enlever une des novices, la princesse Claudia. Mais Llia, vengeresse de
l'honneur du couvent, surgit comme un fantme et entrave ses desseins. Que
reste-t-il au pote, sans abbesse, sans novice, sinon de se noyer dans le
lac prochain? Il met ce projet  excution, et il est temps, car le roman
est dj trs long, dbordant de digressions fastueuses, de descriptions
varies et de tirades loquentes. Llia, qui n'a pas voulu partager la vie
de Stnio, tient  le rejoindre dans la mort. C'est une femme d'un
caractre compliqu et contradictoire. Mais l'au del, parat-il, ne
comporte pas de solutions dfinitives; car Trenmor, voyant sur le lac, non
loin des tombes de Llia et de Stnio, voltiger deux feux follets qui
tantt se rapprochent, tantt s'loignent, se demande si les infortuns
ont russi, dans un effort posthume,  accrocher leurs atomes. Et ce
Trenmor, qui est en mme temps un grand rformateur, le mystrieux
carbonaro et franc-maon Valmarina, reprend son bton pour aller soulager
d'autres douleurs humaines. La route sera longue.

George Sand, se commentant elle-mme, a essay d'expliquer, dans un
morceau adress  Franois Rollinat, que les divers personnages de _Llia_
sont comme les reflets et les modalits de son tre, les formes
successives de sa pense et de sa vie: Magnus, c'est mon enfance, Stnio
ma jeunesse, Llia est mon ge mr. Trenmor sera ma vieillesse peut-tre.
Plus vridique nous apparat l'interprtation donne dans la seconde
prface du livre, celle de l'dition revue de 1836, d'aprs laquelle les
personnages reprsentent les divers lments de synthse philosophique du
dix-neuvime sicle: Pulchrie, l'picurisme hritier des sophismes du
sicle dernier; Stnio, l'enthousiasme et la faiblesse d'un temps o
l'intelligence monte trs haut, entrane par l'imagination, et tombe trs
bas, crase par une ralit sans posie et sans grandeur; Magnus, le
dbris d'un clerg corrompu et abruti. Quant  Llia, c'est, au dire de
George Sand, la personnification encore plus que l'avocat du
spiritualisme de ces temps-ci; spiritualisme qui n'est plus chez l'homme 
l'tat de vertu, puisqu'il a cess de croire au dogme qui le lui
prescrivait, mais qui reste et restera  jamais, chez les nations
claires,  l'tat de besoin et d'aspiration sublime, puisqu'il est
l'essence mme des intelligences leves.

La substance des caractres ainsi dtermine, cherchons  prciser les
linaments de ces physionomies. Llia d'abord. Stnio lui crit du style
le plus tendu et avec des sentiments presque surhumains,  tout le moins
suraigus: J'aurais voulu m'agenouiller devant vous et baiser la _trace
embaume_ de vos pas. Ceci donne le ton et comme le parfum du livre, o
toutes les sensations analyses ont une acuit extrme. Le vrai portrait
de Llia nous est offert au cours d'un bal costum chez le riche musicien
Spuela. Elle a le vtement austre et pourtant recherch, la pleur, la
gravit, le regard profond d'un jeune pote d'autrefois. Et Stnio, qui
la contemple avec extase, s'crie amoureusement: Regardez Llia, regardez
cette grande taille grecque sous ces habits de l'Italie dvote et
passionne, cette beaut antique dont la statuaire a perdu le moule, avec
l'expression de rverie profonde des sicles philosophiques; ces formes et
ces traits si riches; ce luxe d'organisation extrieure dont un soleil
homrique a seul pu crer les types maintenant oublis... Regardez! C'est
le marbre sans tache de Galate avec le regard cleste du Tasse, avec le
sourire sombre d'Alighieri. C'est l'attitude aise et chevaleresque des
jeunes hros de Shakespeare; c'est Romo, le potique amoureux; c'est
Hamlet, le ple et asctique visionnaire; c'est Juliette, Juliette
demi-morte, cachant dans son sein le poison et le souvenir d'un amour
bris. Puis l'numration continue, avec Raphal, avec Corinne au
Capitole, avec le page silencieux de Lara. Et tous ces hommes, et toutes
ces femmes, toutes ces idalits, c'est Llia!

Elle nous apparat aussi dans le cadre prestigieux de la nature, et c'est
sous le pinceau de George Sand un paysage d'une magie transcendante et
d'une perspective infinie: Hier,  l'heure o le soleil descendait
derrire le glacier, noy dans des vapeurs d'un rose bleutre, alors que
l'air tide d'un beau soir d'hiver glissait dans vos cheveux, et que la
cloche de l'glise jetait ses notes mlancoliques aux chos de la valle;
alors, Llia, je vous le dis, vous tiez vraiment la fille du ciel. Les
molles clarts du couchant venaient mourir sur vous et vous entouraient
d'un reflet magique. Vos yeux levs vers la vote bleue o se montraient 
peine quelques toiles timides, brillaient d'un feu sacr. Moi, pote des
bois et des valles, j'coutais le murmure mystrieux des eaux, je
regardais les molles ondulations des pins faiblement agits, je respirais
le suave parfum des violettes sauvages qui, au premier jour tide qui se
prsente, au premier rayon de soleil ple qui les convie, ouvrent leurs
calices d'azur sous la mousse dessche. Mais vous, vous ne songiez point
 tout cela; ni les fleurs, ni les forts, ni le torrent, n'appelaient vos
regards. Nul objet sur la terre n'veillait vos sensations, vous tiez
toute au ciel. Et quand je vous montrai le spectacle enchant qui
s'tendait sous nos pieds, vous me dtes, en levant la main vers la vote
thre: _Regardez cela!_ O Llia! vous soupiriez aprs votre patrie,
n'est-ce pas? vous demandiez  Dieu pourquoi il vous oubliait si longtemps
parmi nous, pourquoi il ne vous rendait pas vos ailes blanches pour monter
 lui?

Trenmor, l'ex-forat devenu presque prophte, est  l'unisson de la
tnbreuse Llia. Il inquite, il effraie Stnio, qui interroge sa
dcevante amie: Quel est donc cet homme ple que je vois maintenant
apparatre comme une vision sinistre dans tous les lieux o vous tes?...
Quand il m'approche, j'ai froid; si son vtement effleure le mien,
j'prouve comme une commotion lectrique. Et il ajoute: Avec lui, vous
n'tes jamais gaie. Voyez si j'ai sujet d'tre jaloux!

Quelle est l'origine de cet homme? Llia l'apprend  Stnio. Il avait des
trsors gagns par l'abjection de ses parents; son pre avait t le
favori d'une reine galante, sa mre tait la servante de sa rivale. Et il
en rougissait. Jugez  quel point! Ses larmes tombaient au fond de sa
coupe dans un festin, comme une pluie d'orage dans un jour brlant. De
son palais il est all en un cachot, son gnie dvoy l'a conduit au
bagne. On le vit briser ses meubles, ses glaces et ses statues au milieu
de ses orgies, et les jeter par les fentres au peuple ameut. On le vit
souiller ses lambris superbes et semer son or en pluie sans autre but que
de s'en dbarrasser, couvrir sa table et ses mets de fiel et de fange, et
jeter loin de lui dans la boue des chemins ses femmes couronnes de
fleurs. Pourquoi n'avait-il pas d'amour? Llia rpond: Parce qu'il
n'avait pas de Dieu. Au bagne, il versait avec ses larmes une goutte de
baume cleste dans des coupes  jamais abreuves de fiel. Et voil
l'homme avec qui, en compagnie de Llia, Stnio n'hsite pas  monter en
barque sur le lac endormi! Trenmor, envelopp d'un manteau sombre, tient
la barre du gouvernail, Stnio manie les rames. Un grand calme descend.
La brise tombe tout  coup, comme l'haleine puise d'un sein fatigu de
souffrir. Llia rve, en regardant le sillage de la barque o palpitent
des toiles. Et Trenmor soupire, en distinguant les arbres du rivage
prochain: Vous ramez trop vite, Stnio, vous tes bien press de nous
ramener parmi les hommes.

Stnio, au gr de certains critiques, c'est Alfred de Musset; mais ils
oublient que _Llia_, fut compose entre l't de 1832 et la fin du
printemps de 1833, que l'oeuvre tait termine, dj lue  Sainte-Beuve et
livre  l'imprimeur, lorsque le pote et la femme de lettres se
rencontrrent au mois de juin 1833. Tout au plus Alfred de Musset a-t-il
pu fournir l'_Inno ebrioso_, l'hymne bachique qu'entonne Stnio au cours
d'un souper, et dont voici les premires et les dernires strophes,
empreintes d'un romantisme perdu et dlirant:

  Que le chypre embras circule dans mes veines!
  Effaons de mon coeur les esprances vaines,
  Et jusqu'au souvenir
  Des jours vanouis dontl'importune image,
  Comme au fond d'un lac pur un tnbreux nuage,
  Troublerait l'avenir!

  Oublions, oublions! La suprme sagesse
  Est d'ignorer les jours pargns par l'ivresse,
  Et de ne pas savoir
  Si la veille tait sobre, ou si de nos annes
  Les plus belles dj disparaissaient, fanes
  Avant l'heure du soir.

  Qu'on m'apporte un flacon, que ma coupe remplie
  Dborde, et que ma lvre, en plongeant dans la lie
  De ce flot radieux,
  S'altre, se dessche et redemande encore
  Une chaleur nouvelle  ce vin qui dvore
  Et qui m'gale aux Dieux!

  Sur mes yeux blouis qu'un voile pais descende!
  Que ce flambeau confus plisse et que j'entende,
  Au milieu de la nuit,
  Le choc retentissant de vos coupes heurtes,
  Comme sur l'Ocan les vagues agites
  Par le vent qui s'enfuit!

  Et si Dieu me refuse une mort fortune,
  De gloire et de bonheur  la fois couronne,
  Si je sens mes dsirs.
  D'une rage impuissante immortelle agonie,
  Comme un ple reflet d'une lampe ternie,
  Survivre  mes plaisirs,

  De mon matre jaloux insultant le caprice,
  Que ce vin gnreux abrge le supplice
  Du corps qui s'engourdit,
  Dans un baiser d'adieu que nos lvres s'treignent,
  Qu'en un sommeil glac tous mes dsirs s'teignent,
  Et que Dieu soit maudit!

En admettant que, dans l'dition remanie et amplifie de 1836, Alfred de
Musset ait inspir  George Sand certains traits complmentaires, il n'est
pas le Stnio de 1833, l'enfant pur et suave, ainsi dpeint par Trenmor:
Je n'ai point vu de physionomie d'un calme plus anglique, ni de bleu
dans le plus beau ciel qui ft plus limpide et plus cleste que le bleu de
ses yeux. Je n'ai pas entendu de voix plus harmonieuse et plus douce que
la sienne; les paroles qu'il dit sont comme les notes faibles et veloutes
que le vent confie aux cordes de la harpe. Et puis sa dmarche lente, ses
attitudes nonchalantes et tristes, ses mains blanches et fines, son corps
frle et souple, ses cheveux d'un ton si doux et d'une mollesse si soyeuse,
son teint changeant comme le ciel d'automne, ce carmin clatant qu'un
regard de vous, Llia, rpand sur ses joues, cette pleur bleutre qu'un
mot de vous imprime  ses lvres, tout cela, c'est un pote, c'est un
jeune homme vierge, c'est une me que Dieu envoie souffrir ici-bas pour
l'prouver avant d'en faire un ange.

Que deviendra Stnio au contact de Llia, de Llia qui dfinit en ces
termes l'amour immatrialis: Ce n'est pas une violente aspiration de
toutes les facults vers un tre cr, c'est l'aspiration sainte de la
partie la plus thre de notre me vers l'inconnu? Il lui rpond, avec
des rminiscences d'Hamlet: Doute de Dieu, doute des hommes, doute de
moi-mme, si tu veux, mais ne doute pas de l'amour, ne doute pas de ton
coeur, Llia! Ou bien elle murmure mlancoliquement: Pauvres hommes, que
savons-nous? Et il lui rplique, avec une prcoce sagesse: Nous savons
seulement que nous ne pouvons pas savoir. Du moins il rvait de connatre
le ciel, et Llia lui rvle l'enfer. Bien sche, en effet, pour cette
candeur d'adolescent, est la doctrinaire du dsenchantement qui, plus
encore que Pulchrie, derrire l'amour voit le dgot, la tristesse, la
haine, et semble uniquement susceptible d'aimer, comme la Samaritaine,
celui qui, n parmi les hommes, vcut sans faiblesse et sans pch, celui
qui dicta l'Evangile et transforma la morale humaine pour une longue suite
de sicles, et dont on peut dire qu'il est vraiment le fils de Dieu.

Ici-bas, Llia--et sans doute George Sand--sait o se prendre, mais non
pas o se fixer. Je fus, dit-elle, infidle en imagination, non seulement
 l'homme que j'aimais, mais chaque lendemain me vit infidle  celui que
j'avais aim la veille. Encore que ce soit un peu prcipit, Llia avoue
ses engouements successifs pour le musicien, le philosophe, le comdien,
le pote, le peintre, le sculpteur. J'embrassai, s'crie-t-elle,
plusieurs fantmes  la fois. Entendez-vous,  Alfred de Musset,  Chopin,
 Michel de Bourges, et vous tous qui formez une longue thorie amoureuse
derrire la Muse de _Llia?_

A Stnio cependant elle ne peut offrir qu'une tendresse pure, de
platoniques embrassements, l'amour qu'on connat au sjour des anges, l
o les mes seules brlent du feu des saints dsirs. Et le jeune homme,
du dans ses esprances et ses convoitises, lui jette cet anathme:
Adieu, tu m'as bien instruit, bien clair, je te dois la science;
maudite sois-tu, Llia!

Elle a bu, selon le mot de Trenmor, les larmes brlantes des enfants dans
la coupe glace de l'orgueil; puis, en la solitude du couvent, elle vide
son calice parmi le secret de ses nuits mlancoliques. L'homme qu'elle
pourrait aimer n'est pas n, et ne natra peut-tre, dit-elle, que
plusieurs sicles aprs sa mort. Auparavant, il faut que de grandes
rvolutions s'accomplissent, et d'abord que le catholicisme disparaisse;
car, tant qu'il subsistera, il n'y aura ni foi, ni culte, ni progrs chez
les hommes. Elle a mconnu Stnio et ne commence  en avoir conscience
que lorsqu'elle voit, au bord de l'eau tranquille, sur un tapis de lotus
d'un vert tendre et velout, dormir ple et paisible le jeune homme aux
yeux bleus. Alors elle assigne  celui qui n'est plus rendez-vous dans
l'ternit. Llia prenait des chances plus lointaines que George Sand.
Celle-l n'offrait  Stnio que des attendrissements aprs dcs. Celle-ci
accueillera moins firement Alfred de Musset et lui fera mme escorte sur
la route de Venise. La dame de Nohant n'tait pas abbesse des Camaldules.




CHAPITRE IX

ALFRED DE MUSSET ET LE VOYAGE A VENISE


Le succs de _Llia_ fut prodigieux. Ce roman symbolique, o se retrouve
la phrasologie du romantisme, obtint l'adhsion et emporta les loges des
critiques les plus svres, notamment Sainte-Beuve et Gustave Planche.
Celui-ci, qui pancha dans la _Revue des Deux Mondes_ son admiration de
classique impnitent, semble n'avoir t pour George Sand qu'un ami
littraire des plus dvous. Elle s'en explique, sans ambages, au cours
des lettres crites  Sainte-Beuve, en juillet et aot 1833: On le
regarde comme mon amant, on se trompe. Il ne l'est pas, ne l'a pas t et
ne le sera pas. Le pauvre Gustave Planche avait les charges de l'emploi,
sans en recueillir les bnfices. Il poussait l'obligeance jusqu' faire
sortir et promener, les jours de cong, le jeune Maurice Dudevant, lve
au collge Henri IV. Non content de mettre sa plume au service de George
Sand, il provoquait pour elle, en combat singulier--tel un chevalier du
moyen ge arborant les couleurs de sa dame--certain Capo de Feuillide qui,
dans l'_Europe littraire_ du 22 aot 1833, avait parl de _Llia_
irrvrencieusement. Le duel eut lieu, mais l'issue n'en fut pas tragique,
aucun des adversaires n'ayant t atteint. Toutefois on assure que la
balle de Gustave Planche alla, dans un pr voisin, tuer une vache que
Buloz dut payer chrement  son propritaire. Seul, en effet, le directeur
de la _Revue des Deux Mondes_ tait assez cossu pour assumer une si lourde
indemnit.

A ce sujet fut compose une complainte, presque aussi longue que celle de
Fualds, et intitule: Complainte historique et vritable sur le fameux
duel qui survint entre plusieurs hommes de plume, trs inconnus dans Paris,
 l'occasion d'un livre dont il a t beaucoup parl de diffrentes
manires, ainsi qu'il est relat dans la prsente complainte. Il y a
vingt-quatre couplets. Citons les trois premiers:

  Monsieur Capot de Feuillide
  Ayant insult _Llia_,
  Monsieur Planche, ce jour-l,
  S'veilla fort intrpide,
  Et fit preuve de valeur
  Entre midi et une _heur!_

  Il crivit une lettre
  Dans un franais trs correct,
  Se plaignant que, sans respect,
  On ost le mconnatre;
  Et, plein d'indignation,
  Il passa son pantalon.

  Buloz, dedans sa chambrette,
  Sommeillait innocemment.
  Il s'veille incontinent,
  Et billa d'un air fort bte,
  Lorsque Planche entra soudain,
  Un vieux journal  la main.

Et voici la conclusion rime de cette mmorable affaire, qui ne fit pas
verser de sang, mais beaucoup d'encre:

  Les combattants en prsence
  Firent feu des quatre pieds.
  Planche tira le premier,
  A cent toises de distance;
  Feuillide, comme un clair,
  Riposta, cent pieds en l'air.

  Cessez cette boucherie,
  Crirent les assistants,
  C'est assez rpandre un sang
  Prcieux  la patrie;
  Planche a lav son affront
  Par sa dtonation.

  Dedans les bras de Feuillide
  Planche s'lance  l'instant,
  Et lui dit en sanglotant:
  Nous sommes deux intrpides,
  Je suis satisfait vraiment,
  Vous aussi probablement.

  Alors ils se sparrent,
  Et depuis ce jour fameux,
  Ils vcurent trs heureux.
  Et c'est de cette manire
  Qu'on a enfin reconnu
  De George Sand la vertu.

Cette vertu, solennellement atteste, allait cependant subir une nouvelle
secousse. Aprs la rupture avec Jules Sandeau et la courte et fcheuse
preuve avec Prosper Mrime, le coeur de George Sand tait libre, et
Llia, au milieu de ses travaux, avait du vague  l'me. Gustave Planche
n'tait pour elle qu'un officieux et un charg d'affaires, Sainte-Beuve un
confident et presque un confesseur laque. Elle cherchait d'autres amitis
littraires. Qui? Nous avons la trace de ses hsitations et de ses
ttonnements. Elle crit, le 11 mars 1833,  son mentor, Sainte-Beuve: A
propos, rflexion faite, je ne veux pas que vous m'ameniez Alfred de
Musset. Il est trs dandy, nous ne nous conviendrions pas, et j'avais plus
de curiosit que d'intrt  le voir. Je pense qu'il est imprudent de
satisfaire toutes ses curiosits, et meilleur d'obir  ses sympathies. A
la place de celui-l, je veux donc vous prier de m'amener Dumas en l'art
de qui j'ai trouv de l'me, abstraction faite du talent. Il m'en a
tmoign le dsir, vous n'aurez donc qu'un mot  lui dire de ma part; mais
venez avec lui la premire fois, car les premires fois me sont toujours
fatales. Elle se souvenait de Mrime.

Dumas vint et ne revint pas. Sa belle humeur copieuse ne pouvait
s'accommoder de la sensibilit subtile de George Sand. Alors celle-ci se
retourne vers Sainte-Beuve, et lui demande d'autres prsentations. On
essayait de tous les genres, on tta mme des philosophes. Elle crit, en
avril 1833,  son cicrone, qui tenait l'emploi de fourrier ou de
pourvoyeur sentimental: Mon ami, je recevrai M. Jouffroy de votre main.
La livraison ne fut pas faite. Llia recula devant un personnage aussi
grave. Je crains un peu, dit-elle  Sainte-Beuve, ces hommes vertueux de
naissance. Je les apprcie bien comme de belles fleurs et de beaux fruits,
mais je ne sympathise pas avec eux; ils m'inspirent une sorte de jalousie
mauvaise et chagrine; car, aprs tout, pourquoi ne suis-je pas comme eux?
Je suis auprs d'eux dans la situation des bossus qui hassent les hommes
bien faits; les bossus sont gnralement purils et mchants, mais les
hommes bien faits ne sont-ils pas insolents, fats et cruels envers les
bossus?

A l'image de Diogne allumant sa lanterne, George Sand cherchait un homme,
moins lger que Sandeau, plus stable que Mrime, moins affair que Dumas,
plus sociable que Jouffroy. Elle rencontra Alfred de Musset, au mois de
juin 1833. Ce fut--si nous en croyons le frre du pote, son biographe et
son pangyriste-- un grand dner offert aux rdacteurs de la _Revue_ chez
les _Frres provenaux_. Paul de Musset ajoute: Les convives taient
nombreux; une seule femme se trouvait parmi eux. Alfred fut plac prs
d'elle  table. Elle l'engagea simplement et avec bonhomie  venir chez
elle. Il y alla deux ou trois fois,  huit jours d'intervalle, et puis il
y prit habitude et n'en bougea plus. C'est outre mesure prcipiter les
vnements. George Sand ne fut pas tout  fait si expditive; mais en la
calomniant, soit dans la _Biographie_, soit dans _Lui et Elle_, Paul de
Musset a toujours cru remplir un devoir de famille. Le vrai est que, le 24
juin, Alfred de Musset adressait  George Sand les fameux vers, _Aprs la
lecture d'Indiana_, puis, quelques jours plus tard, un passage de _Rolla_
qu'il tait en train de composer et qu'accompagnait un billet crmonieux,
ainsi conu:

Voil, Madame, le fragment que vous dsirez lire, et que je suis assez
heureux pour avoir retrouv, en partie dans mes papiers, en partie dans ma
mmoire. Soyez assez bonne pour faire en sorte que votre petit caprice de
curiosit ne soit partag par personne.

Votre bien dvou serviteur,

Alfred de MUSSET.

Prs de deux mois s'coulent. _Llia_ parat dans les premiers jours
d'aot 1833, puisqu'il en est fait mention au _Journal de la Librairie_
du 10 aot. George Sand offre un exemplaire du roman  Alfred de Musset,
avec cette ddicace sur le tome premier: A monsieur mon gamin d'Alfred,
_George_, et cette autre sur le tome II: A monsieur le vicomte Alfred
de Musset, hommage respectueux de son dvou serviteur, George Sand. Elle
le prenait, on le voit, sur un ton assez familier, et lui-mme marquait
dans sa correspondance une progression d'intimit qu'il n'est pas sans
intrt de noter. Voici un premier billet, encore rserv d'allure:

Votre aimable lettre a fait bien plaisir, Madame,  une espce d'idiot
entortill dans de la flanelle comme une pe de bourgmestre... Que vous
ayez le plus tt possible la fantaisie de perdre une soire avec lui,
c'est ce qu'il vous demande surtout. Votre bien dvou,

Alfred de MUSSET.

Quelques jours plus tard, la camaraderie s'accentue:

Je suis oblig, Madame, de vous faire le plus triste aveu: je monte la
garde mardi prochain; tout autre jour de la semaine ou ce soir mme, si
vous tiez libre, je suis tout  vos ordres et reconnaissant des moments
que vous voulez bien me sacrifier. Votre maladie n'a rien de plaisant,
quoique vous ayez envie d'en rire. Il serait plus facile de vous couper
une jambe que de vous gurir. Malheureusement on n'a pas encore trouv de
cataplasme  poser sur le coeur. Ne regardez pas trop la lune, je vous en
prie, et ne mourez pas avant que nous ayons excut ce beau projet de
voyage dont nous avons parl. Voyez quel goste je suis; vous dites que
vous avez manqu d'aller dans l'autre monde; je ne sais vraiment pas trop
ce que je fais dans celui-ci.

Tout  vous de coeur.

Alfred de MUSSET.

Dans une lettre, c'est souvent le post-scriptum qu'il faut lire avec le
plus d'attention, et c'est la formule finale qui laisse volontiers
pressentir l'intensit des sentiments. Ici, tout  vous de coeur a
remplac votre bien dvou serviteur du dbut. Puis voici le billet par
lequel il accuse rception des deux nouveaux volumes qui lui sont
communiqus en bonnes feuilles:

J'ai reu _Llia_. Je vous en remercie, et, bien que j'eusse rsolu de
me conserver cette jouissance pour la nuit, il est probable que j'aurai
tout lu avant de retourner au corps de garde.

Si, aprs avoir raisonnablement tremp vos doigts dans l'encre, vous vous
couchez prosaquement, je souhaite que Dieu vous dlivre de votre mal de
tte. Si vous avez rellement l'ide d'aller vous percher sur les tours de
Notre-Dame, vous serez la meilleure femme du monde, si vous me permettez
d'y aller avec vous. Pourvu que je rentre  mon poste le matin, je puis
disposer de ma veille patriotique. Rpondez-moi un mot, et croyez  mon
amiti sincre.

Alfred de MUSSET.

Sur tous les premiers incidents de cette liaison littraire et
sentimentale, l'_Histoire de ma Vie_ est silencieuse, la _Correspondance_
de George Sand, dite par les soins de son fils, ne contient aucune
lettre, la _Biographie_ d'Alfred de Musset par son frre est muette ou de
mauvaise foi. Les seuls documents authentiques et dignes de crance sont
les lettres de George Sand  Sainte-Beuve, publies chez Calmann Lvy par
M. Emile Aucante avec une introduction de M. Rocheblave, et les lettres
indites d'Alfred de Musset  George Sand que la famille du pote n'a pas
voulu laisser imprimer, mais que l'on colporte sous le manteau. Il en a
paru des passages dans la biographie d'Alfred de Musset par Arvde Barine,
dans les tudes de M. Maurice Clouard insres  la _Revue de Paris_, et
dans le volume de M. Paul Mariton, _Une Histoire d'Amour_.

Voici, _in extenso_, le texte de la lettre adresse  madame Sand, 19 quai
Malaquais, vers le milieu de juillet, et o Alfred de Musset formule son
apprciation sur _Llia_. Il y a de l'amour, c'est--dire de l'hyperbole
et de la flatterie, dans cet loge aussi enthousiaste pour la femme que
pour le livre:

Eprouver de la joie  la lecture d'une belle chose faite par un autre,
est le privilge d'une ancienne amiti. Je n'ai pas ces droits auprs de
vous, Madame; il faut cependant que je vous dise que c'est l ce qui m'est
arriv en lisant _Llia_.

J'tais, dans ma petite cervelle, trs inquiet de savoir ce que c'tait;
cela ne pouvait pas tre mdiocre, mais enfin a pouvait tre bien des
choses, avant d'tre ce que cela est. Avec votre caractre, vos ides,
votre nature de talent, si vous eussiez chou l, je vous aurais regarde
comme valant le quart de ce que vous valez. Vous savez que malgr tout
votre cher mpris pour vos livres, que vous regardez comme des espces de
contre-parties des mmoires de vos boulangers, etc., etc., vous savez,
dis-je, que pour moi un livre c'est un homme ou rien. Je me soucie autant
que de la fume d'une pipe, de tous les arrangements, combinaisons, drames,
qu' tte repose et en travaillant pour votre plaisir vous pourriez
imaginer et combiner. Il y a dans _Llia_ des vingtaines de pages qui
vont droit au coeur, franchement, vigoureusement, tout aussi belles que
celles de _Ren_ et _Lara_. Vous voil George Sand; autrement vous
eussiez t madame une telle, faisant des livres.

Voil un insolent compliment. Je ne saurais en faire d'autres. Le public
vous les fera. Quant  la joie que j'ai prouve, en voici la raison.

Vous me connaissez assez pour tre sre  prsent que jamais le mot
ridicule de Voulez-vous ou ne voulez-vous pas? ne sortira de mes lvres
avec vous. Il y a la mer Baltique entre vous et moi sous ce rapport. Vous
ne pouvez donner que l'amour moral, et je ne puis le rendre  personne (en
admettant que vous ne commenciez pas tout bonnement par m'envoyer patre,
si je m'avisais de vous le demander); mais je puis tre, si vous m'en
jugez digne, non pas mme votre ami--c'est encore trop moral pour
moi--mais une espce de camarade sans consquence et sans droits, par
consquent sans jalousie et sans brouilles, capable de fumer votre tabac,
de chiffonner vos peignoirs, et d'attraper des rhumes de cerveau en
philosophant avec vous sous tous les marronniers de l'Europe moderne. Si,
 ce titre, quand vous n'avez rien  faire, ou envie de faire une btise
(comme je suis poli!) vous voulez bien de moi pour une heure ou une soire,
au lieu d'aller ces jours-l chez madame une telle, faisant des livres,
j'aurai affaire  mon cher monsieur George Sand, qui est dsormais pour
moi un homme de gnie. Pardonnez-moi de vous le dire en face, je n'ai
aucune raison pour mentir.

A vous de coeur.

Alfred de MUSSET.

_Llia_ avait servi d'entre en matire ou de prtexte. Sous le couvert
de la littrature, la dclaration tait faite, par un artifice analogue 
cette figure de rhtorique qui s'appelle la prtrition. L'aveu ne semble
pas avoir t mal accueilli. Trs peu de jours aprs, Alfred de Musset,
qui avait un joli talent de dessinateur et surtout de caricaturiste,
adresse  sa correspondante un petit portrait crayonn avec ces mots: Mon
cher George, vos beaux yeux noirs que j'ai outrags hier, m'ont trott
dans la tte ce matin. Je vous envoie cette bauche, toute laide qu'elle
est, par curiosit, pour voir si vos amis la reconnatront et si vous la
reconnatrez vous-mme.

_Good night. I am gloomy to-day_.

Nous approchons de l'instant dcisif. Les lettres d'Alfred de Musset se
font de plus en plus familires. En voici une dont la date est sre--28
juillet--comme on peut le constater par l'article qu'elle vise dans le
_Journal des Dbats_ et qui traitait avec ddain le _Spectacle dans un
fauteuil_ et les _Contes d'Espagne et d'Italie_:

Je crois, mon cher George, que tout le monde est fou ce matin. Vous qui
vous couchez  quatre heures, vous m'crivez  huit. Moi qui me couche 
sept, j'tais tout grand veill au beau milieu de mon lit, quand votre
lettre est venue. Mes gens auront pris votre commissionnaire pour un
usurier, car on l'a renvoy sans rponse. Comme j'tais en train de vous
lire et d'admirer la sagesse de votre style, arrive un de mes amis
(toujours  huit heures) lequel ami se lve ordinairement  deux heures de
l'aprs-midi. Il tait cramoisi de fureur contre un article des _Dbats_
o l'on s'efforce, ce matin mme, de me faire un tort commercial de
quelques douzaines d'exemplaires. En vertu de quoi j'ai essay mon rasoir
dessus.

J'irai certainement vous voir  minuit. Si vous tiez venue hier soir, je
vous aurais remercie sept fois comme ange consolateur et demi, ce qui
fait bien proche de Dieu. J'ai pleur comme un veau pour faire ma
digestion, aprs quoi je suis accouch par le forceps de cinq vers et
_une_(?) hmistiche, et j'ai mang un fromage  la crme qui tait tout
aigre.

Que Dieu vous conserve en joie, vous et votre progniture, jusqu' la
vingt-et-unime gnration.

_Yours truly_

Alfred de MUSSET.

George Sand, qui avait en si peu de temps prouv de tels dboires d'amour,
affectait-elle de ne pas entendre les sollicitations du pote? Ou
voulait-elle--ce qui est bien fminin--l'amener et l'obliger  des
supplications encore plus pressantes? Toujours est-il que l'auteur de la
_Ballade  la Lune_ dut mettre les points sur les i et formuler sa requte
sentimentale. Il le fit dans une lettre nave et touchante, exempte de cet
insupportable dandysme qui recherchait les mots et le genre anglais:

Mon cher George, j'ai quelque chose de bte et de ridicule  vous dire:
Je vous l'cris sottement, au lieu de vous l'avoir dit, je ne sais
pourquoi, en rentrant de cette promenade. J'en serai dsol ce soir. Vous
allez me rire au nez, me prendre pour un faiseur de phrases dans tous mes
rapports avec vous jusqu'ici. Vous me mettrez  la porte et vous croirez
que je mens. Je suis amoureux de vous, je le suis depuis le premier jour
o j'ai t chez vous. J'ai cru que je m'en gurirais tout simplement, en
vous voyant  titre d'ami. Il y a beaucoup de choses dans votre caractre
qui pourraient m'en gurir. J'ai tch de me le persuader tant que j'ai pu;
mais je paye trop cher les moments que je passe avec vous. J'aime mieux
vous le dire, et j'ai bien fait, parce que je souffrirai bien moins pour
m'en gurir  prsent, si vous me fermez votre porte.

Cette nuit, pendant que (_ces deux derniers mots ont t biffs par
George Sand  la plume, et la ligne suivante est coupe aux ciseaux dans
la lettre originale d'Alfred de Musset._)

J'avais rsolu de vous faire dire que j'tais  la campagne, mais je ne
veux pas vous faire de mystres, ni avoir l'air de me brouiller sans
sujet. Maintenant, George, vous allez dire: Encore un qui va m'ennuyer!
comme vous dites. Si je ne suis pas tout  fait le premier venu pour vous,
dites-moi, comme vous me l'auriez dit hier en me parlant d'un autre, ce
qu'il faut que je fasse. Mais, je vous en prie, si vous voulez me dire que
vous doutez de ce que je vous cris, ne me rpondez plutt pas du tout. Je
sais comme vous pensez de moi, et je n'espre rien en vous disant cela. Je
ne puis qu'y perdre une amie et les seules heures agrables que j'ai
passes depuis un mois. Mais je sais que vous tes bonne, que vous avez
aim, et je me confie  vous, non pas comme  une matresse, mais comme 
un camarade franc et loyal. George, je suis un fou de me priver du plaisir
de vous voir pendant le peu de temps que vous avez encore  passer  Paris,
avant votre voyage  la campagne et votre dpart pour l'Italie, o nous
aurions pass de belles nuits, si j'avais de la force. Mais la vrit est
que je souffre et que la force me manque.

Alfred de MUSSET.

On n'a pas, par grand malheur, la rponse de George Sand  cette ptre
qui fleure un parfum de sincrit juvnile. Ce ne dut tre ni un
acquiescement ni un refus, mais une parole de vague esprance qui
maintenait et surexcitait l'exaltation du pote. Il est au seuil de la
Terre promise et il se dsespre, dans une autre lettre qu'on n'a jamais
entirement cite. La voici en sa teneur intgrale:

Je voudrais que vous me connaissiez mieux, que vous voyiez qu'il n'y a
dans ma conduite envers vous ni rouerie ni orgueil affect, et que vous ne
me fassiez pas plus grand ni plus petit que je ne suis. Je me suis livr
sans rflexion au plaisir de vous voir et de vous aimer. Je vous ai aime,
non pas chez vous, prs de vous, mais ici, dans cette chambre o me voil
seul  prsent. C'est l que je vous ai dit ce que je n'ai dit  personne.

Vous souvenez-vous que vous m'avez dit un jour que quelqu'un vous avait
demand si j'tais Octave ou Clio, et que vous aviez rpondu: Tous les
deux, je crois? Ma folie a t de ne vous en montrer qu'un, George, et
quand l'autre a parl, vous lui avez rpondu comme ...

(_Les deux lignes suivantes ont t coupes._)

A qui la faute? A moi. Plaignez ma triste nature qui s'est habitue 
vivre dans un cercueil scell, et hassez les hommes qui m'y ont forc.
Voil un mur de prison, disiez-vous hier, tout viendrait s'y
briser.--Oui, George, voil un mur; vous n'avez oubli qu'une chose,
c'est qu'il y a derrire un prisonnier.

Voil mon histoire tout entire, ma vie passe, ma vie future. Je serai
bien avanc, bien heureux, quand j'aurai barbouill de mauvaises rimes les
murs de mon cachot. Voil un beau calcul, une belle organisation, de
rester muet en face de l'tre qui peut vous comprendre, et de faire de ses
souffrances un trsor sacr pour le jeter dans toutes les voiries, dans
tous les gouts,  six francs l'exemplaire. Pouah!

Plaignez-moi, ne me mprisez pas. Puisque je n'ai pu parler devant vous,
je mourrai muet. Si mon nom est crit dans un coin de votre coeur, quelque
faible, quelque dcolore qu'en soit l'empreinte, ne l'effacez pas. Je
puis embrasser une fille galeuse et ivre-morte, mais je ne puis embrasser
ma mre.

Aimez ceux qui savent aimer, je ne sais que souffrir. Il y a des jours o
je me tuerais; mais je pleure ou j'clate de rire; non pas aujourd'hui,
par exemple.

Adieu, George, je vous aime comme un enfant.

L'appel de Musset fut entendu, sa prire exauce, dans les tout premiers
jours d'aot. On le peut pressentir, d'aprs une lettre que George Sand
adressait  Sainte-Beuve le 3 aot et o elle semble secouer le pessimisme
de _Llia_. Son aversion, rcemment dclare, pour l'amour n'est plus
irrductible. Quoique j'en mdise souvent, crit-elle, comme je fais de
mes plus saintes convictions aux heures o le dmon m'assige, je sais
bien qu'il n'y a que cela au monde de beau et de sacr. Vite, elle
prouve le besoin de crier sa passion, de la rendre publique et de
l'arborer comme une cocarde. Elle s'en ouvre  Sainte-Beuve, le 25 aot,
dans les termes les plus explicites; car elle veut qu'il voie clair dans
sa conduite, qu'il connaisse ses actions et ses intentions:

Je me suis namoure, et cette fois trs srieusement, d'Alfred de
Musset. Ceci n'est plus un caprice, c'est un attachement senti... Il ne
m'appartient pas de promettre  cette affection une dure qui vous la
fasse paratre aussi sacre que les affections dont vous tes susceptible.
J'ai aim une fois pendant six ans[1], une autre fois pendant trois[2], et,
maintenant, je ne sais pas de quoi je suis capable. Beaucoup de
fantaisies ont travers mon cerveau, mais mon coeur n'a pas t aussi us
que je m'en effrayais; je le dis maintenant parce que je le sens.

[Note 1: Aurlien de Sze.]

[Note 2: Jules Sandeau.]

Loin d'tre afflige et mconnue[3], je trouve cette fois une candeur,
une loyaut, une tendresse qui m'enivrent. C'est un amour de jeune homme
et une amiti de camarade. C'est quelque chose dont je n'avais pas l'ide,
que je ne croyais rencontrer nulle part, et surtout l.

[Note 3: Ceci est un retour vers Prosper Mrime.]

Je l'ai nie, cette affection, je l'ai repousse, je l'ai refuse d'abord,
et puis je me suis rendue, et je suis heureuse de l'avoir fait. Je m'y
suis rendue par amiti plus que par amour, et l'amour que je ne
connaissais pas s'est rvl  moi sans aucune des douleurs que je croyais
accepter.

Aprs cette affirmation qui n'est flatteuse ni pour Casimir Dudevant, ni
pour Aurlien de Sze, ni pour Jules Sandeau, ni pour Prosper Mrime,
George Sand ajoute, comme si elle rclamait la bndiction d'un confesseur:

Je suis heureuse, remerciez Dieu pour moi... Si vous tes tonn et
effray peut-tre de ce choix, de cette runion de deux tres qui, chacun
de leur ct, niaient ce qu'ils ont cherch et trouv l'un dans l'autre,
attendez, pour en augurer les suites, que je vous aie mieux racont ce
nouveau roman... Je ne sais pas si ma conduite hardie vous plaira.
Peut-tre trouverez-vous qu'une femme doit cacher ses affections. Mais je
vous prie de voir que je suis dans une situation tout  fait
exceptionnelle, et que je suis force de mettre dsormais ma vie prive au
grand jour.

Pour avancer dans cette voie sans encombre, elle demande l'assistance de
deux ou trois nobles mes, entre lesquelles est Sainte-Beuve, et elle
conclut sur le mode mystique: Ce sont des frres et des soeurs que je
retrouverai dans le sein de Dieu au bout du plerinage. Un mois plus tard,
elle reprend son hosannah, dans une lettre du 19 septembre au mme
Sainte-Beuve: Je suis heureuse, trs heureuse, mon ami. Chaque jour je
m'attache davantage  _lui_; chaque jour je vois s'effacer de lui les
petites choses qui me faisaient souffrir; chaque jour je vois luire et
briller les belles choses que j'admirais. Et puis encore, par dessus tout,
ce qu'il est, il est _bon enfant_, et son intimit m'est aussi douce que
sa prfrence m'a t prcieuse. Vous tes heureux aussi, mon ami. Vous
aimez, vous tes aim. Tant mieux. Aprs tout, voyez-vous, il n'y a que
cela de bon sur la terre. Le reste ne vaut pas la peine qu'on se donne
pour manger et dormir tous les jours.

Pendant que George Sand panchait ainsi ses confessions et son bonheur,
Alfred de Musset s'tait install chez elle. De cette vie nouvelle, o la
dlicatesse du pote supportait malaisment certains bohmes, htes
familiers du logis, Paul de Musset nous a trac, dans _Lui et Elle_, une
peinture un peu charge. George Sand eut tt fait, d'ailleurs, d'carter
ceux de ses amis, de vieille ou frache date, qui dplaisaient  son
aristocratique compagnon. Il semble, toutefois, qu'Alfred de Musset, au
dbut, ne tmoigna pas des rpugnances aussi vives, non plus que des
exigences aussi acaritres; car c'est la belle humeur qui domine dans les
versiculets par lui consacrs  peindre les runions du quai Malaquais:

  George est dans sa chambrette
  Entre deux pots de fleurs,
  Fumant sa cigarette,
  Les yeux baigns de pleurs.

  Buloz, assis par terre,
  Lui fait de doux serments;
  Solange par derrire
  Gribouille ses romans.

  Plant comme une borne,
  Boucoiran tout mouill
  Contemple d'un oeil morne
  Musset tout dbraill.

  Dans le plus grand silence,
  Paul, se versant du th,
  Ecoute l'loquence.
  De Mnard tout crott.

  Planche saol de la veille
  Est assis dans un coin
  Et se cure l'oreille
  Avec le plus grand soin.

  La mre Lacouture
  Accroupie au foyer
  Renverse la friture
  Et casse un saladier.

  De colre pieuse
  Guroult tout palpitant
  Se plaint d'une dent creuse
  Et des vices du temps.

  Ple et mlancolique,
  D'un air mystrieux,
  Papet, pris de colique,
  Demande o sont les lieux.

Aussi bien les plaisanteries et les mystifications taient  la mode dans
ce milieu jeune et joyeux, d'o l'on limina Gustave Planche, sous
prtexte qu'il manquait de tenue, en ralit parce qu'il avait t pris
de George Sand et la traitait sur un ton familier de camaraderie. Le
critique atrabilaire s'loigna en maugrant et en gardant rancune  Musset
de l'avoir vinc. Il y avait, quai Malaquais, des inventions drlatiques
que n'eussent pas dsavoues les hros foltres d'Henri Murger. Tmoin ce
dner o figuraient plusieurs rdacteurs de la _Revue_, notamment le
svre Lerminier. On lui donna pour voisin de table le mime Debureau qui,
ce soir-l, avait revtu, au lieu du blanc costume de Pierrot, l'habit
noir et la mine grave d'un diplomate anglais. Tout le long du repas, il
garda le silence professionnel. C'est seulement au dessert, aprs une
dissertation copieuse de Lerminier sur la politique trangre, qu'il
voulut expliquer  sa manire l'quilibre europen. Il lana son assiette
en l'air, la reut et la fit tournoyer sur la pointe du couteau. Lerminier
n'avait jamais entendu interprter de la sorte les traits de 1815.

Cependant la place d'Alfred de Musset tait demeure vide. On regrettait
vivement son absence. Le dner fut servi assez mal par une jeune servante
trs novice, en costume de Cauchoise, avec le jupon court, les bas 
ctes, la croix d'or au cou et les bras nus. Elle commettait maladresse
sur maladresse, mais plusieurs des convives la regardaient avec intrt.
Trouble sans doute, elle laissait tomber les plats, posait les assiettes
 l'envers, et, pendant la confrence sur l'quilibre europen, elle versa
le contenu d'une carafe sur le crne et dans le cou de Lerminier. La
Normande apptissante n'tait autre qu'Alfred de Musset que personne
n'avait reconnu sous son dguisement. Seule George Sand tait dans la
confidence. La Cauchoise prit place  table  ct du diplomate, et l'on
imagine si la soire s'acheva gaiement.

Au mois de septembre, les deux amants, lasss du tumulte de Paris et
peut-tre aussi de la surveillance indiscrte qu'exerait Paul de Musset,
se rendirent  Fontainebleau. Ils y passrent plusieurs semaines. De ce
sjour on retrouve la trace dans l'oeuvre de l'un et l'autre crivain,
dans le _Souvenir_ et la _Confession d'un enfant du sicle_, de mme
que dans divers romans, prfaces ou pages dtaches de George Sand. C'est
l qu'ils conurent le projet d'un voyage en Italie qui, deux mois aprs,
se ralisait. On a peine  croire, avec Arvde Barine, que dj 
Fontainebleau Alfred de Musset ait manifest ces carts de caractre, ces
violences d'humeur dont s'accuse Octave dans la _Confession d'un enfant
du sicle_. Nous n'avons pas le droit d'accueillir  la lettre et
d'imputer au pote toutes les dfaillances d'un personnage d'imagination
qui n'est pas exactement son double. Certes il y a un trait d'ternelle
vrit dans les vers fameux:

  Ah! malheur  celui qui laisse la dbauche
  Planter le premier clou sous sa mamelle gauche!
  Le coeur d'un homme vierge est un vase profond;
  Lorsque la premire eau qu'on y verse est impure,
  La mer y passerait sans laver la souillure,
  Car l'abme est immense et la tache est au fond.


Alfred de Musset tait libertin, buveur et fantasque; mais  Fontainebleau
il aimait George Sand avec toute l'ardeur du premier enthousiasme, et ne
pouvait manquer de se contraindre. Plus tard il donnera  ses vices,  ses
soupons et  ses violences, libre carrire avec frnsie.

Le voyage en Italie dcid, il s'agissait d'obtenir, d'une part
l'assentiment de madame de Musset mre, de l'autre celui de M. Dudevant.
Il ne tenait pas beaucoup de place dans l'existence de George Sand, mais
il restait, somme toute, un mari et allait tre oblig de s'occuper de la
petite Solange, rentre  Nohant, et de veiller sur Maurice, lve au
collge Henri IV, sortant le dimanche chez sa grand'mre Dupin.

Alfred de Musset, dans l'intervalle de ses dbauches et des hallucinations
qui dj le hantaient durant l'excursion  Franchard prs de Fontainebleau,
tait d'une humeur joyeuse et mme gamine, qui contrastait avec la
rverie sentimentale et lyrique de George Sand. Il atteste cette gaiet
naturelle dans la srie de dessins, de croquis et de caricatures que
possde M. de Spolberch de Lovenjoul. On y voit de nombreuses esquisses
reprsentant George Sand, le nez lgrement busqu, la bouche sensuelle,
l'oeil imprieux; un Mrime ddaigneux, avec cette lgende: _Carvajal
renfonant une expansion_; un Sainte-Beuve sournoisement paterne, orn de
cette devise: _le bedeau du temple de Gnide canonisant une demoiselle
infortune_; un jeune homme  la chevelure onde,  la redingote serre
comme autour d'un corset, qui figure Musset dessin par lui-mme, et
au-dessous: _Don Juan allant emprunter dix sous pour payer son idale et
enfoncer Byron_; enfin un oeil, une bouche, une mche de cheveux, une
verrue o se hrisse un poil, un bonnet grec, le tout symbolisant Franois
Buloz, avec ce commentaire: _Fragments de la Revue trouvs dans une caisse
vide_. Suivent des types humoristiques, comme ceux qui illustreront les
_Comdies et Proverbes_, et qui sont ici dnomms: Le chevalier _Colombat
du Roseau vert_, l'abb _Potiron de Vent du soir_, le baron _Prtextat de
Clair de lune_, le marquis _Grondif de Pimprenelle_.

Tous ces croquis et nombre d'autres sont runis dans un album qui a
appartenu  George Sand. Sur le premier feuillet figure une inscription,
sinueuse et dsordonne, ainsi conue:

  _Le public est pri de ne pas se mprendre.
  Ceci est l'album de George Sand,
  Le rceptacle informe de ses aberrations mentales
  Et autres.
  Je soussign, Mussaillon Ier,
  Dclare que mon album n'est pas si cochonn que a.
  Celui qui a inscrit son nom
  Sur ce stupide album n'est qu'un vil factieux.
  Il est vexant d'tre accus des turpitudes de George Sand_

MUSSAILLON Ier.

Ce temprament d'enfant gt,  la fantaisie dbride et maladive, aux
soubresauts nerveux et convulsifs, presque hystriques, s'accordait, au
dbut, avec les instincts maternels de George Sand. Il avait de soudains
caprices qu'il fallait immdiatement satisfaire. Autour de lui, dans sa
famille, on avait pris l'habitude de lui cder. Pourtant, le projet ou
plutt l'ide fixe du voyage en Italie rencontra une rsistance inusite.
Sur ce point, Paul de Musset semble avoir dit vrai dans la _Biographie_,
quand il relate qu'aux premires ouvertures d'Alfred leur mre rpondit:
Jamais je ne donnerai mon consentement  un voyage que je regarde comme
une chose dangereuse et fatale. Je sais que mon opposition sera inutile et
que tu partiras, mais ce sera contre mon gr et sans ma permission.
Devant les larmes de sa mre, il parut cder et alla donner contre-ordre
aux prparatifs d'un dpart tout prochain. George Sand ne se rsigna pas
si aisment. Voici comment elle intervint le jour mme, si nous en croyons
Paul de Musset: Ce soir-l, vers neuf heures, notre mre tait seule avec
sa fille au coin de feu, lorsqu'on vint lui dire qu'une dame l'attendait 
la porte dans une voiture de place, et demandait instamment  lui parler.
Elle descendit accompagne d'un domestique. La dame inconnue se nomma;
elle supplia cette mre dsole de lui confier son fils, disant qu'elle
aurait pour lui une affection et des soins maternels. Les promesses ne
suffisant pas, elle alla jusqu'aux serments. Elle y employa toute son
loquence, et il fallait qu'elle en et beaucoup, puisqu'elle vint  bout
d'une telle entreprise. Dans un moment d'motion, le consentement fut
arrach.

Selon ce rcit, George Sand aurait russi, par des paroles dores, 
consommer sans violence l'enlvement ou plutt le dtournement d'un jeune
homme  peine sorti de minorit. C'est  peu prs la mme version que nous
donne madame de Musset dans une lettre crite le 10 avril 1859, aprs
l'apparition de _Lui et Elle_, et qui a t rendue publique grce  M.
Maurice Clouard,[4] vigilant gardien de la mmoire d'Alfred de Musset.
Elle rapporte, en des termes analogues  ceux de la _Biographie_, la venue
de George Sand dans un fiacre, 59 rue de Grenelle: Je montai dans cette
voiture, dit madame de Musset, voyant une femme seule. C'tait _Elle_.
Alors elle employa toute l'loquence dont elle tait matresse  me
dcider  lui confier mon fils, me rptant qu'elle l'aimerait comme une
mre, qu'elle le soignerait mieux que moi. Que sais-je? La sirne
m'arracha mon consentement. Je lui cdai, tout en larmes et  contre-coeur,
car _il avait une mre prudente_, bien qu'elle ait os dire le contraire
dans _Elle et Lui_.

[Note 4: _Alfred de Musset et George Sand_, par M. Maurice Clouard,
dans la _Revue de Paris_ du 15 aot 1896.]

Quand elle rdigeait cette lettre aigrie et portait cette accusation,
madame de Musset tait enfivre par le conflit de rcriminations
rtrospectives qui avait suivi la mort de son fils et o, de part et
d'autre, on eut le tort de batailler sur une tombe. Elle oubliait que,
vingt-cinq ans plus tt, le 17 mars 1834, elle crivait de Paris  Alfred,
malade  Venise: J'ai une bien grande reconnaissance pour madame Sand et
pour tous les soins qu'elle t'a donns. Que serais-tu devenu sans elle?
C'est affreux  penser. A distance, la gratitude s'est transforme en
invectives et en calomnies.

N'est-il donc pas possible d'analyser de sang-froid les torts respectifs
de deux tres de gnie, dous de caractres foncirement incompatibles, au
cours de ce voyage qui leur semblait une chappe vers quelque Terre
promise? Paul de Musset, me cancanire et rancunire, note qu'il les
conduisit, par une soire brumeuse et triste, jusqu' la malle-poste o
ils montrent au milieu de circonstances de mauvais augure. Est-ce parce
qu'ils partaient le jeudi 13 dcembre? Dans _Lui et Elle_, Pierre--lisez
Paul--qui accompagne les voyageurs, observe que leur voiture tait la
treizime, qu'elle heurta la borne sous la porte cochre des messageries
et renversa, au coin de la rue Jean-Jacques Rousseau, un tonneau de
porteur d'eau et l'homme qui le tranait. Voil, dans la fiction, et sans
doute aussi dans la ralit, ce que Paul de Musset appelait des
circonstances de mauvais augure!

L'_Histoire de ma Vie_, o George Sand glisse sur ce voyage comme chat sur
braise et mentionne  peine le nom de son compagnon, en indiquant assez
trangement qu'elle regrettait de ne pas avoir ses enfants avec elle,
fournit cependant quelques dtails pour le trajet en bateau  vapeur de
Lyon  Avignon. Ils lirent connaissance avec Beyle, qui, sous le
pseudonyme de Stendhal, a publi des oeuvres vantes outre mesure par
toute une cole lgrement ftichiste, prise de cette manire sche,
satirique et coupante. Il regagnait Civita-Vecchia, o il occupait
vaguement un poste de consul. George Sand signale le brillant de sa
conversation et l'amertume de son esprit, immuablement ddaigneux et
moqueur. Je ne crois pas, dit-elle, qu'il ft mchant; il se donnait trop
de peine pour le paratre. C'tait une affectation, une pose. En deux
jours elle eut fait le tour de cette intelligence que plusieurs dclarent
si profonde et si complexe. Au Pont-Saint-Esprit, il fut d'une gaiet
folle, se grisa raisonnablement, et, dansant autour de la table avec ses
grosses bottes fourres, devint quelque peu grotesque et pas du tout
joli. A Avignon, il manifesta ses sentiments esthtiques et son horreur
de l'idoltrie, en apostrophant dans une glise un vieux christ en bois
peint, norme et fort laid, auquel il montrait le poing furieusement.

On se spara  Marseille sans regret. Beyle apparaissait ennuyeux,
fatigant et mme obscne en ses propos. Il se rendait  Gnes par la voie
de terre. Je confesse, dit George Sand, que j'avais assez de lui, et que,
s'il et pris la mer, j'aurais peut-tre pris la montagne. C'tait, du
reste, un homme minent--ajoute-t-elle avec bienveillance--d'une sagacit
plus ingnieuse que juste en toutes choses apprcies par lui, d'un talent
original et vritable, crivant mal, et disant pourtant de manire 
frapper et  intresser vivement ses lecteurs.

De Marseille George Sand adressait, le 18 dcembre,  son fils Maurice une
lettre qu'elle ne montra sans doute pas  Alfred de Musset. Elle ne
pouvait tenir  l'un et  l'autre le mme langage. Il lui fallait tre
maternelle en partie double. Mon cher petit, crivait-elle au collgien,
je vais m'embarquer sur la mer pour aller en Italie. Je n'y resterai pas
longtemps; ne te chagrine pas. Ma sant me force  passer quelque temps
dans un pays chaud. Je retournerai prs de toi, le plus tt possible. Tu
sais bien que je n'aime pas  vivre loin de mes petits miochons, bien
gentils tous deux, et que j'aime plus que tout au monde. Je voudrais bien
vous avoir avec moi et vous mener partout o je vais. En vrit, Maurice
et Solange eussent t plutt gnants durant ce voyage sentimental, et les
raisons de sant qu'invoque George Sand ne nous semblent pas premptoires.
La fivre la prit  Gnes dont le climat lui tait dfavorable, et c'est
l aussi que surgirent ses premiers dissentiments avec Alfred de Musset.
Sur ce point _Lui et Elle_, par miracle, ne contredit pas _Elle et Lui_.
Dans l'un et l'autre roman, Gnes est le thtre des querelles naissantes
entre Laurent et Thrse, entre Olympe et Edouard de Falconey. La version
de George Sand est assez imprcise: on est en prsence d'un jeune homme
paresseux et dissip, ou mme dissolu. La fiction de Paul de Musset
reproche, au contraire,  la jeune femme d'avoir tenu des propos tranges
devant deux Italiens, de familles patriciennes, avec qui ils avaient fait
la traverse et qu'ils retrouvaient  Gnes. Comme on parlait de la
dfense de cette ville par Massna, elle aurait racont que, dans ce
temps-l, sa mre accompagnait  l'arme un officier suprieur,  qui son
pre l'enleva pour l'pouser, et que sa naissance avait t un rsultat si
prompt de cette union que la clbration du mariage avait prcd d'un
mois seulement son entre en ce monde. Malgr le mcontentement de son
ami et l'tonnement des deux Italiens, elle insista, parat-il, en
raillant les prjugs de gentilhommerie et en vantant sa mre qui tait
une femme forte, obissant au voeu de la nature.

Nous laisserons cette aventure pour compte  l'auteur de _Lui et Elle_,
d'autant que nul indice n'en vient manifester l'authenticit et qu'elle
doit maner de l'imagination haineuse et perfide de Paul de Musset.

Du voyage par mer de Gnes  Livourne, de la visite  Pise et du sjour 
Florence, ni George Sand ni son compagnon ne semblent avoir voulu nous
transmettre d'autre trace que la simple notation de leur itinraire. On
sait que, sur tout cet pisode, Alfred de Musset observa un silence qui
contraste avec les commrages tardifs et malsonnants que colporta son
frre, lorsque la volont du pote ne fut plus l pour lui fermer la
bouche et lui arrter la plume. George SDu voyage par mer de Gnes 
Livourne, de la visite  Pise et du sjourand, dans l'_Histoire de ma Vie_,
relate simplement qu'ils jourent  pile ou face s'ils iraient  Venise
ou  Rome. _Venise face_ retomba dix fois sur le plancher. Par Bologne
et Ferrare, ils gagnrent Venise, o le passeport d'Alfred de Musset fut
vis le 19 janvier 1834. Le bon pour sjour porte la signature du consul
de France, Silvestre de Sacy.

L'arrive  Venise, qui a inspir tant d'crivains, ne pouvait manquer de
solliciter la plume de George Sand. Elle l'a dcrite dans une page,
retrouve et publie par le vicomte de Spolberch de Lovenjoul, et qu'on
peut regarder soit comme le dbut d'un roman abandonn, soit comme un
morceau d'autobiographie. L'hrone est atteinte de cette mme fivre qui
depuis Gnes n'avait pas quitt la compagne d'Alfred de Musset. Il y a l
des traits qui n'appartiennent pas au domaine de la fiction:

Il tait dix heures du soir lorsque le misrable _legno_, qui nous
cahotait depuis le matin sur la route sche et glace, s'arrta  Mestre.
C'tait une nuit de janvier sombre et froide. Nous gagnmes le rivage dans
l'obscurit. Nous descendmes  ttons dans une gondole. Le chargement de
nos paquets fut long. Nous n'entendions pas un mot de vnitien. La fivre
me jetait dans une apathie profonde. Je ne vis rien, ni la grve, ni
l'onde, ni la barque, ni le visage des bateliers. J'avais le frisson, et
je sentais vaguement qu'il y avait dans cet embarquement quelque chose
d'horriblement triste. Cette gondole noire, troite, basse, ferme de
partout, ressemblait  un cercueil. Enfin je la sentis glisser sur le
flot... Il faisait si noir que nous ne savions pas si nous tions en
pleine mer ou sur un canal troit et bord d'habitations. J'eus, un
instant, le sentiment de l'isolement. Dans ces tnbres, dans ce
tte--tte avec un enfant que ne liait point  moi une affection
puissante, dans cette arrive chez un peuple dont nous ne connaissions pas
un seul individu et dont nous n'entendions pas mme la langue, dans le
froid de l'atmosphre dont l'abattement de la fivre ne me laissait plus
la force de chercher  me prserver, il y avait de quoi contrister une me
plus forte que la mienne. Mais l'habitude de tout risquer  tout propos
m'a donn un fond d'insouciance plus efficace que toutes les philosophies.
Qui m'et prdit que cette Venise, o je croyais passer en voyageur, sans
lui rien donner de ma vie, et sans en rien recevoir, sinon quelques
impressions d'artiste, allait s'emparer de moi, de mon tre, de mes
passions, de mon prsent, de mon avenir, de mon coeur, de mes ides, et me
ballotter comme la mer ballotte un dbris, en le frappant sur ses grves
jusqu' ce qu'elle l'ait rejet au loin, et, faible jouet, avec mpris?
Qui m'et prdit que cette Venise allait me sparer violemment de mon
idole, et me garder avec jalousie dans son enceinte implacable, aux prises
avec le dsespoir, la joie, l'amour et la misre?... Tout  coup Thodore,
ayant russi  tirer une des coulisses qui servent de double persienne aux
gondoles, et regardant  travers la glace, s'cria:--Venise!

Suit une description qui mrite d'tre cite, car elle donne une
impression  la fois vridique et pittoresque:

Quel spectacle magique s'offrait  nous  travers ce cadre troit! Nous
descendions lgrement le superbe canal de la Giudecca; le temps s'tait
clairci, les lumires de la ville brillaient au loin sur ces vastes quais
qui font une si large et si majestueuse avenue  la cit reine! Devant
nous, la lune se levait derrire Saint-Marc, la lune mate et rouge,
dcoupant sous son disque norme des sculptures lgantes et des masses
splendides. Peu  peu, elle blanchit, se contracta, et, montant sur
l'horizon au milieu de nuages lourds et bizarres, elle commena d'clairer
les trsors d'architecture varie qui font de la place Saint-Marc un site
unique dans l'univers.

Au mouvement de la gondole, qui louvoyait sur le courant de la Giudecca,
nous vmes passer successivement sur la rgion lumineuse de l'horizon la
silhouette de ces monuments d'une beaut sublime, d'une grandeur ou d'une
bizarrerie fantastique: la corniche transparente du palais ducal, avec sa
dcoupure arabe et ses campaniles chrtiens soutenus par mille colonnettes
lances, surmontes d'aiguilles lgres; les coupoles arrondies de
Saint-Marc, qu'on prendrait la nuit pour de l'albtre quand la lune les
claire; la vieille Tour de l'Horloge avec ses ornements tranges; les
grandes lignes rgulires des Procuraties; le Campanile, ou Tour de
Saint-Marc, gant isol, au pied duquel, par antithse, un mignon portique
de marbres prcieux rappelle en petit notre Arc triomphal, dj si petit,
du Carrousel; enfin, les masses simples et svres de la Monnaie, et les
deux colonnes grecques qui ornent l'entre de la Piazzetta. Ce tableau
ainsi clair nous rappelait tellement les compositions capricieuses de
Turner qu'il nous sembla encore une fois voir Venise en peinture, dans
notre mmoire ou dans notre imagination.

--Que nous sommes heureux! s'cria Thodore. Cela est beau comme le plus
beau rve. Voil Venise comme je la connaissais, comme je la voulais,
comme je l'avais vue quand je la chantais dans mes vers. Et cette lune qui
se lve exprs pour nous la montrer dans toute sa posie! Ne dirait-on pas
que Venise et le ciel se mettent en frais pour notre rception? Quelle
magnifique entre! Ne sommes-nous pas bnis? Allons, voil un heureux
prsage. Je sens que la Muse me parlera ici. Je vais enfin retrouver
l'Italie que je cherche depuis Gnes sans pouvoir mettre la main dessus!

Pauvre Thodore! Tu ne prvoyais pas...

Plus succinctement, mais presque dans les mmes termes, l'_Histoire de ma
Vie_ traduit une impression analogue. George Sand a la passion de Venise.
Toutefois, si elle allait y chercher la sant, l'erreur tait grossire.
L'insalubrit de la ville gale son charme prestigieux. C'est le lieu
d'lection de la fivre typhode. Tandis que George Sand continuait  tre
souffrante, Alfred de Musset tomba malade. Il menait, il est vrai,
l'existence la plus agite, et la plus contraire aux gots comme aux
habitudes de sa compagne. Alors qu'elle s'asseyait le soir  sa table de
travail pour envoyer de la copie  Buloz, il reprenait la vie de
noctambule, qui  Paris commenait de l'puiser et faisait le dsespoir de
madame de Musset. Il courait les tavernes et les filles, doublement
intemprant. Dj,  Gnes,  Florence, George Sand avait eu sujet de
plainte. Ds l'arrive  Venise, elle avait ferm sa porte. Ils n'taient
plus qu'amis, ils avaient recouvr leur libert respective. C'est ce que
passent sous silence tous les biographes et les apologistes d'Alfred de
Musset.

Les deux voyageurs s'taient installs dans un appartement de l'htel
Danieli. George Sand dut s'aliter durant deux semaines. Pendant sa maladie,
Musset frquentait les brelans; car il n'tait pas seulement buveur et
libertin, mais follement joueur. Il perdit dix mille francs et alla le
lendemain se confesser  son amie: il lui fallait payer ou se tuer. George
Sand--et nous avons sur ce point le tmoignage d'Edmond Plauchut--demanda
la somme  Buloz,  titre d'avance qu'elle devait rembourser en copie. Par
retour du courrier le directeur de la _Revue_ lui accorda satisfaction.
Ds le dbut de sa convalescence, elle fut donc oblige de se remettre au
travail pour acquitter en manuscrit les dettes de jeu du pote. Jamais les
dfenseurs d'Alfred de Musset n'ont rvoqu en doute l'allgation formelle
d'Edmond Planchut et de Franois Buloz.

A peine George Sand avait-elle repris sa tche littraire qu'elle dut
mener de front des devoirs de garde-malade. Elle s'en explique avec un
tact et une dlicatesse extrmes dans l'_Histoire de ma Vie_: Alfred de
Musset subit bien plus gravement que moi l'effet de l'air de Venise, qui
foudroie beaucoup d'trangers, on ne le sait pas assez. Il fit une maladie
grave; une fivre typhode le mit  deux doigts de la mort. Ce ne fut pas
seulement le respect d  un beau gnie qui m'inspira pour lui une grande
sollicitude et qui me donna,  moi trs malade aussi, des forces
inattendues; c'tait aussi les cts charmants de son caractre et les
souffrances morales que de certaines luttes, entre son coeur et son
imagination craient sans cesse  cette organisation de pote. Je passai
dix-sept jours  son chevet, sans prendre plus d'une heure de repos sur
vingt-quatre.

C'est bien une fivre typhode que relate George Sand, et il n'est pas
permis de transformer la nature de la maladie, comme l'a fait sans aucune
preuve l'crivain russe Wladimir Karnine, en une note ainsi conue: Il a
t beaucoup parl dans la presse de la maladie de Musset que personne, 
commencer par le mdecin, n'a jamais os appeler de son vrai nom. Le
mdecin l'a poliment appele fivre typhode, mais en ralit c'tait le
delirium tremens, effet final de la vie de dbauches de Musset.[5]

[Note 5: _George Sand, sa vie et ses oeuvres_, par Wladimir Karnine
(madame Komarof), II, 67.]

Il y a l une assertion que rien ne justifie ni n'taie. Les excs
indniables d'Alfred de Musset ne l'avaient pas conduit jusqu' un accs
de delirium tremens, auquel d'ailleurs il n'aurait pas survcu vingt-trois
ans. La nature et les progrs du mal peuvent se noter d'aprs les lettres
que George Sand adressait  ses divers correspondants. Le 4 fvrier, elle
crit  Boucoiran: Je viens encore d'tre malade cinq jours d'une
dysenterie affreuse. Mon compagnon de voyage est trs malade aussi. Nous
ne nous en vantons pas, parce que nous avons  Paris une foule d'ennemis
qui se rjouiraient en disant: Ils ont t en Italie pour s'amuser et ils
ont le cholra! quel plaisir pour nous! ils sont malades! Ensuite madame
de Musset serait au dsespoir si elle apprenait la maladie de son fils,
ainsi n'en soufflez mot. Il n'est pas dans un tat inquitant, mais il est
fort triste de voir languir et _souffroter_ une personne qu'on aime et qui
est ordinairement si bonne et si gaie. J'ai donc le coeur aussi barbouill
que l'estomac. Le lendemain, autre lettre plus sombre au mme Boucoiran:
Je viens d'annoncer  Buloz l'tat d'Alfred qui est fort alarmant ce soir,
et en mme temps je lui dmontre qu'il me faut absolument de l'argent
pour payer les frais d'une maladie qui sera srieuse et pour retourner en
France. Comme au bout du compte c'est un assez bon diable et qu'il a de
l'attachement pour Alfred, je crois qu'il comprendra ce que notre position
a de triste et qu'il n'hsitera plus... Adieu, mon ami, je vous crirai
dans quelques jours, je suis ronge d'inquitudes, accable de fatigue,
malade et au dsespoir. Embrassez mon fils pour moi. Mes pauvres enfants,
vous reverrai-je jamais? Gardez un silence absolu sur la maladie d'Alfred,
 cause de sa mre qui l'apprendrait infailliblement et en mourrait de
chagrin. Trois jours aprs, le 8 fvrier, encore  Boucoiran: Mon enfant,
je suis toujours bien  plaindre. Il est rellement en danger et les
mdecins me disent: _poco a sperare, poco a disperare_, c'est-dire que la
maladie suit son cours sans trop de mauvais symptmes alarmants. Les nerfs
du cerveau sont tellement entrepris, que le dlire est affreux et
continuel. Aujourd'hui, cependant, il y a un mieux extraordinaire. La
raison est pleinement revenue et le calme est parfait; mais la nuit
dernire a t horrible. Six heures d'une frnsie telle que, malgr deux
hommes robustes, il courait nu dans la chambre. Des cris, des chants, des
hurlements, des convulsions,  mon Dieu! mon Dieu! quel spectacle! Il a
failli m'trangler en m'embrassant. Les deux hommes ne pouvaient lui faire
lcher le collet de ma robe. Les mdecins annoncent un accs du mme genre
pour la nuit prochaine, et d'autres encore peut-tre, car il n'y aura pas
 se flatter avant six jours encore. Aura-t-il la force de supporter de si
horribles crises? Suis-je assez malheureuse, et vous qui connaissez ma vie,
en connaissez-vous beaucoup de pires? Heureusement j'ai trouv enfin un
jeune mdecin, excellent, qui ne le quitte ni jour ni nuit, et qui lui
administre des remdes d'un trs bon effet.

Ce jeune mdecin, qui va aider George Sand  soigner et  sauver Alfred de
Musset, s'appelait le docteur Pietro Pagello. Il a vcu soixante-quatre
ans aprs ces vnements qui lui ont valu une notorit
extra-professionnelle, et c'est seulement entre la quatre-vingtime et la
quatre-vingt-dixime anne qu'il s'est dcid  parler et  ouvrir ses
archives, sous les sollicitations qui l'obsdaient.

N  Castelfranco Veneto en 1807, Pagello venait de terminer ses tudes et
exerait depuis quelques mois la chirurgie et la mdecine  Venise. Sa
clientle tait encore mince. Un jour--c'est lui qui le raconte--en se
promenant sur le quai des Esclavons avec un Gnois de ses amis, il vit 
un balcon de l'_Albergo Danieli_, une jeune femme assise, d'une
physionomie mlancolique, avec les cheveux trs noirs et deux yeux d'une
expression dcide et virile. Son accoutrement avait un je ne sais quoi de
singulier. Ses cheveux taient envelopps d'un foulard carlate, en
manire de petit turban. Elle portait au cou une cravate, gentiment
attache sur un col blanc comme neige, et, avec la dsinvolture d'un
soldat, elle fumait un paquitos en causant avec un jeune homme blond,
assis  ses cts. Le lendemain--est-ce pure concidence, ou George Sand
avait-elle remarqu et dsirait-elle connatre celui qui l'observait avec
tant de curiosit?--Pagello fut appel  l'htel Danieli. Je fus
introduit, raconte-t-il  des amis, dans l'appartement de la fumeuse qui,
assise sur un petit sige, la tte mollement appuye sur sa main, me pria
de la soulager d'une forte migraine. Je lui ttai le pouls; je lui
proposai une saigne qu'elle accepta; je la pratiquai, et  l'instant elle
fut soulage. En me congdiant, elle me pria de revenir, si elle ne me
faisait rien dire. Le jeune homme blond, son compagnon insparable, me
reconduisit avec beaucoup de courtoisie jusqu'au bas de l'escalier, et
voil tout, tout ce qui est arriv aujourd'hui; mais un
pressentiment--doux ou amer, je ne sais--me dit: Tu reverras cette femme,
et elle te dominera.

Notons que dj George Sand avait fait venir un mdecin, le docteur
Santini, qui n'avait pas pu la saigner, parce qu'elle avait, parat-il,
une veine fort difficile, _vena difficilissima_. Elle prfra Pagello,
qui avait su trouver sa veine et qui tait un fort joli garon blond,
presque roux, de vingt-sept ans. Elle aimait les blonds. Le surlendemain,
il fit une seconde visite. Elle tait debout et gurie. Quinze ou vingt
jours plus tard, on l'appela de nouveau, mais non plus pour George Sand.
Voici la traduction du billet qu'elle lui avait crit, en mauvais italien:

Mon cher monsieur Paello (Pagello),

Je vous prie de venir nous voir le plus tt que vous pourrez, avec un bon
mdecin, pour confrer ensemble sur l'tat du _signor_ franais de
l'Htel-Royal. Mais je veux vous dire auparavant que je crains pour sa
raison plus que pour sa vie. Depuis qu'il est malade, il a la tte
excessivement faible et raisonne souvent comme un enfant. C'est cependant
un homme d'un caractre nergique et d'une puissante imagination. C'est un
pote fort admir en France. Mais l'exaltation du travail de l'esprit, le
vin, la fte, les femmes, le jeu, l'ont beaucoup fatigu et ont excit ses
nerfs. Pour le moindre motif, il est agit comme pour une chose
d'importance.

Une fois, il y a trois mois de cela, il a t comme fou, toute une nuit,
 la suite d'une grande inquitude. Il voyait comme des fantmes autour de
lui, et criait de peur et d'horreur[6]. A prsent, il est toujours inquiet,
et, ce matin, il ne sait presque ni ce qu'il dit, ni ce qu'il fait. Il
pleure, se plaint d'un mal sans nom et sans cause, demande son pays, dit
qu'il est prs de mourir ou de devenir fou!

[Note 6: Elle fait allusion aux hallucinations survenues  Franchard.]

Je ne sais si c'est l le rsultat de la fivre, ou de la surexcitation
des nerfs, ou d'un principe de folie. Je crois qu'une saigne pourrait le
soulager. Je vous prie de faire toutes ces observations au mdecin et de
ne pas vous laisser rebuter par la difficult que prsente la disposition
indocile du malade. C'est la personne que j'aime le plus au monde, et je
suis dans une grande angoisse de la voir en cet tat.

J'espre que vous aurez pour nous toute l'amiti que peuvent esprer deux
trangers.

Excusez le misrable italien que j'cris.

G. SAND.

Quel fut, au chevet de Musset, le diagnostic du docteur Pagello? Il l'a
rsum longtemps aprs, alors qu'il ne s'agissait plus de violer le secret
professionnel, dans une lettre au professeur Moreni: L'impression que me
fit l'extrieur de Musset n'tait pas nouvelle pour moi; elle resta la
mme que quinze jours auparavant: figure fine et spirituelle, organisme
enclin  la phtisie, ce que l'on voyait  ses mains longues et maigres, au
faible dveloppement de sa poitrine,  sa figure tire et  la rougeur de
ses pommettes. La maladie consistait en une fivre nerveuse typhode[7].
La cure fut longue et difficile, par suite surtout de l'tat agit du
malade, qui fut mourant durant plusieurs jours. Enfin le mal prit une
tournure favorable, et le malade se rtablit peu  peu. George Sand,
durant toute la maladie, le soigna avec l'empressement d'une mre,
constamment assise, nuit et jour, auprs de son lit, prenant  peine
quelques heures de repos, sans se dshabiller et seulement lorsque je la
remplaais.

[Note 7: Une typhodette complique de dlire alcoolique, dit Pietro
Pagello dans son entretien avec le docteur Cabans. (_Le Cabinet secret
de l'Histoire_, page 303.)]

Doute-t-on du tmoignage de Pagello en faveur de la sollicitude vraiment
maternelle de George Sand? Il est corrobor par le plus intime ami de
Musset, Alfred Tattet, qui, de passage  Venise, avait sjourn auprs du
malade et crivait de Florence  Sainte-Beuve, le 17 mars 1834: J'ai
tch de procurer quelques distractions  madame Dudevant, qui n'en
pouvait plus; la maladie d'Alfred l'avait beaucoup fatigue. Je ne les ai
quitts que lorsqu'il m'a t bien prouv que l'un tait tout  fait hors
de danger et que l'autre tait entirement remise de ses longues veilles.
Soyez donc maintenant sans inquitude, mon cher monsieur de Sainte-Beuve;
Alfred est dans les mains d'un jeune homme tout dvou, trs capable, et
qui le soigne comme un frre. Il a remplac auprs de lui un ne qui le
tuait tout bonnement. Ds qu'il pourra se mettre en route, madame Dudevant
et lui partiront pour Rome, dont Alfred a un dsir effrn.

Ainsi Alfred Tattet rend, le plus formel et le plus logieux hommage aux
soins combins de George Sand et du docteur Pagello. Il n'a rien vu, rien
pressenti qui veillt ses soupons. Li  Musset par la plus troite
camaraderie, il n'a recueilli de sa bouche aucune plainte, pas la moindre
allusion  la scne mystrieuse et dramatique que le pote des _Nuits_
n'a jamais retrace, mais qui, sous la plume haineuse de son frre,
devient la plus cruelle des incriminations. L'me gnreuse d'Alfred de
Musset ne peut ni avoir conu ni avoir autoris cette vengeance posthume.
Aussi bien n'et-il pas song  partir avec George Sand pour Rome, si elle
l'avait misrablement et cyniquement tromp.




CHAPITRE X

LE DOCTEUR PAGELLO


Avant d'examiner comment au chevet d'un malade la sympathie et la
tendresse ont pu natre entre le docteur Pagello et George Sand, il
importe, pour bien tablir des responsabilits morales qui seront assez
lourdes, de prciser s'il y avait rupture d'intimit entre Alfred de
Musset et sa compagne de voyage. Cette rupture n'est pas niable. George
Sand s'en explique catgoriquement, dans une des lettres qu'elle crivit
au cours des rconciliations et des brouilles qui se succdrent durant
l'hiver 1834-1835: De quel droit d'ailleurs m'interroges-tu sur Venise?
Etais-je  toi  Venise? Ds le premier jour, quand tu m'as vue malade,
n'as-tu pas pris de l'humeur, en disant que c'tait bien triste et bien
ennuyeux, une femme malade? et n'est-ce pas du premier jour que date notre
rupture? Mon enfant, moi, je ne veux pas rcriminer, mais il faut bien que
tu t'en souviennes, toi qui oublies si aisment les faits. Je ne veux pas
dire tes torts, jamais je ne t'ai dit seulement ce mot-l, jamais je ne me
suis plainte d'avoir t enleve  mes enfants[8],  mes amis,  mon
travail,  mes affections et  mes devoirs, pour tre conduite  trois
cents lieues et abandonne avec des paroles si offensantes et si navrantes,
sans aucun autre motif qu'une fivre tierce, des yeux abattus et la
tristesse profonde o me jetait ton indiffrence. Je ne me suis jamais
plainte, je t'ai cach mes larmes, et ce mot affreux a t prononc, un
certain soir que je n'oublierai jamais, dans le casino Danieli: George,
je m'tais tromp, je t'en demande pardon, mais _je ne t'aime pas_. Si je
n'eusse t malade, si on n'et d me saigner le lendemain, je serais
partie; mais tu n'avais pas d'argent, je ne savais pas si tu voudrais en
accepter de moi, et je ne voulais pas, je ne pouvais pas te laisser seul,
en pays tranger, sans entendre la langue et sans un sou. La porte de nos
chambres fut ferme entre nous, et nous avons essay l de reprendre notre
vie de bons camarades comme autrefois ici, mais cela n'tait plus
possible. Tu t'ennuyais, je ne sais ce que tu devenais le soir, et un jour
tu me dis que tu craignais...

[Note 8: Est-ce qu'un jeune homme de vingt-trois ans peut enlever une
femme de trente ans?]

(_Ici quatre mots effacs par George Sand au crayon bleu_).

Nous tions tristes. Je te disais: _Partons, je te reconduirai jusqu'
Marseille_, et tu rpondais: Oui, c'est le mieux, mais je voudrais
travailler un peu ici, puisque nous y sommes. Pierre venait me voir et me
soignait, tu ne pensais gure  tre jaloux, et certes je ne pensais gure
 l'aimer. Mais quand je l'aurais aim ds ce moment-l, quand j'aurais
t  lui ds lors, veux-tu me dire quels comptes j'avais  te rendre, 
toi, qui m'appelais l'ennui personnifi, la rveuse, la bte, la
religieuse, que sais-je? Tu m'avais blesse et offense, et je te l'avais
dit aussi: _Nous ne nous aimons plus, nous ne nous sommes pas aims_.

Que s'tait-il pass entre ces trois personnages, le malade, la garde et
le mdecin? A distance, quand Alfred de Musset, avec une perverse
curiosit d'amour, veut connatre, jour par jour, heure par heure,
l'historique de cette liaison superpose  la sienne, elle lui dnie le
droit de la questionner: Je m'avilirais en me laissant confesser comme
une femme qui t'aurait tromp. Admets tout ce que tu voudras pour nous
tourmenter, je n'ai  te rpondre que ceci: Ce n'est pas du premier jour
que j'ai aim Pierre, et mme aprs ton dpart, aprs t'avoir dit que je
l'aimais _peut-tre_, que _c'tait mon secret_ et que _n'tant plus  toi
je pouvais tre  lui sans te rendre compte de rien_, il s'est trouv dans
sa vie  lui, dans ses liens mal rompus avec ses anciennes matresses, des
situations ridicules et dsagrables qui m'ont fait hsiter  me regarder
comme engage par des prcdents _quelconques_. Donc, il y a eu de ma part
une sincrit dont j'appelle  toi-mme et dont tes lettres font foi pour
ma conscience. Je ne t'ai pas permis  Venise de me demander le moindre
dtail, si nous nous tions embrasss tel jour sur l'oeil ou sur le front,
et je te dfends d'entrer dans une phase de ma vie o j'avais le droit de
reprendre les voiles de la pudeur vis--vis de toi.

Que faut-il entendre par des prcdents quelconques? Quelle tait, au
cours de la maladie de Musset, la nature de cette intimit qu'elle
circonscrit entre l'oeil et le front?

Devant le silence d'_Elle_ et de _Lui_, et en prsence des seules
accusations profres par Paul de Musset, il sied d'interroger Pagello.
Son rcit semble vridique et exempt de toute fatuit. Il parle des nuits
qu'il a passes avec George Sand au chevet du pote: Ces veilles
n'taient pas muettes, et les grces, l'esprit lev, la douce confiance
que me montrait la Sand, m'enchanaient  elle tous les jours,  toute
heure et  chaque instant davantage. Il se dfend toutefois d'avoir fait
les premiers aveux, et il dclare qu'il devenait rouge comme braise, quand
elle lui demandait  quoi il pensait. Certain soir, elle se mit  crire
avec fougue, tandis qu'il parcourait un volume de Victor Hugo. Au bout
d'une heure, elle posa la plume, parut longuement rflchir la tte entre
ses mains. Puis, se levant, ajoute Pagello, elle me regarda fixement,
saisit le feuillet o elle avait crit et me dit: C'est pour vous.

Ils s'approchrent du lit o Alfred de Musset dormait, et le docteur se
retira, emportant le papier qu'il lut avec surprise. Etait-ce quelque page
dtache d'un roman? Ou un fragment d'autobiographie? Il le demanda le
lendemain  George Sand, en la priant d'indiquer  qui s'adressait et
devait tre remis ce morceau de prose passionne.

--Au stupide Pagello, crivit-elle en travers du pli.

C'tait, dans le style color et enflamm de _Llia_, une vritable
dclaration d'amour, intitule En More. qui dbutait ainsi:

Ns sous des cieux diffrents, nous n'avons ni les mmes penses ni le
mme langage; avons-nous du moins des coeurs semblables? Le tide et
brumeux climat d'o je viens m'a laiss des impressions douces et
mlancoliques: le gnreux soleil qui a bruni ton front, quelles passions
t'a-t-il donnes? Je sais aimer et souffrir, et toi, comment aimes-tu?
L'ardeur de tes regards, l'treinte violente de tes bras, l'audace de tes
dsirs me tentent et me font peur. Je ne sais ni combattre ta passion ni
la partager. Dans mon pays on n'aime pas ainsi; je suis auprs de toi
comme une ple statue, je te regarde avec tonnement, avec dsir, avec
inquitude.

Elle continue, usant de ce don du dveloppement qui lui est propre, et
elle s'afflige de ne pas parler la mme langue. Ce sont ensuite des
questions singulirement indiscrtes, qu'une femme ne pose pas, auxquelles
un homme ne saurait rpondre. Et voici la conclusion de ces pages, o le
lyrisme romantique s'allie  de maladives curiosits qui devaient
dconcerter le simple Pagello:

Je ne sais ni ta vie passe, ni ton caractre, ni ce que les hommes qui
te connaissent pensent de toi. Peut-tre es-tu le premier, peut-tre le
dernier d'entre eux. Je t'aime sans savoir si je pourrai t'estimer, je
t'aime parce que tu me plais, peut-tre serai-je force de te har
bientt. Si tu tais un homme de ma patrie, je t'interrogerais et tu me
comprendrais. Mais je serais peut-tre plus malheureuse encore, car tu me
tromperais. Toi, du moins, tu ne me tromperas pas, tu ne me feras pas de
vaines promesses et de faux serments. Tu m'aimeras comme tu sais et comme
tu peux aimer. Ce que j'ai cherch en vain dans les autres, je ne le
trouverai peut-tre pas en toi, mais je pourrai toujours croire que tu le
possdes. Les regards et les caresses d'amour qui m'ont toujours menti, tu
me les laisseras expliquer  mon gr, sans y joindre de trompeuses
paroles. Je pourrai interprter ta rverie et faire parler loquemment ton
silence. J'attribuerai  tes actions l'intention que je te dsirerai.
Quand tu me regarderas tendrement, je croirai que ton me s'adresse  la
mienne; quand tu regarderas le ciel, je croirai que ton intelligence
remonte vers le foyer ternel dont elle mane.

Restons donc ainsi, n'apprends pas ma langue, je ne veux pas chercher
dans la tienne les mots qui te diraient mes doutes et mes craintes. Je
veux ignorer ce que tu fais de ta vie et quel rle tu joues parmi les
hommes. Je voudrais ne pas savoir ton nom, cache-moi ton me, que je
puisse toujours la croire belle!

Oblig de comprendre l'appel de George Sand et d'y rpondre, Pagello dut
remettre au lendemain l'explosion de sa reconnaissance et de son
enthousiasme. Lorsqu'il fit sa visite quotidienne  Alfred de Musset, il
le trouva sensiblement mieux. La Sand, dit-il, n'tait pas l. Il y avait
pourtant deux dsirs contraires en moi: l'un qui haletait ardemment de la
voir, l'autre qui aurait voulu la fuir; mais celui-ci perdait toujours 
la loterie.

Soudain George Sand entra, et,  long intervalle, Pagello la revoit, au
plus profond de ses souvenirs, introduisant sa petite main dans un gant
d'une rare blancheur, vtue d'une robe de satin couleur noisette, avec un
petit chapeau de peluche orn d'une belle plume d'autruche ondoyante, avec
une charpe de cachemire aux grandes arabesques, d'un excellent et fin
got franais. Je ne l'avais vue encore aussi lgamment pare et j'en
demeurais surpris, lorsque s'avanant vers moi avec une grce et une
dsinvolture enchanteresses, elle me dit: Signor Pagello, j'aurais besoin
de votre compagnie pour aller faire quelques petits achats, si cependant
cela ne vous drange pas.

Les achats n'taient qu'un prtexte pour le tte--tte. Elle eut tt fait
d'aborder le chapitre des confidences, de se plaindre du caractre et des
procds d'Alfred de Musset, et de manifester sa rsolution de ne pas
retourner avec lui en France. Je vis alors mon sort, soupire Pagello, je
n'en eus ni joie ni douleur, mais je m'y engouffrai les yeux ferms. La
promenade dura trois heures, et l'on ne fit aucune emplette. Nous
parlmes comme tout le monde en pareil cas. C'taient les variations
accoutumes du verbe _je t'aime_.

A moins que l'on ne rvoque en doute l'authenticit de ce rcit et de la
dclaration au stupide Pagello--ce qui n'a jamais t tent--il est
acquis qu'au cours mme de la maladie d'Alfred de Musset George Sand
s'abandonnait  un autre amour. Fut-il d'abord platonique? Le docteur
vnitien s'abstient de nous l'apprendre, et tout au contraire Paul de
Musset produit une incrimination, qui serait accablante si elle tait
vridique. Il prtend que son frre lui aurait dict, en dcembre 1852,
une relation dont il a transmis  sa soeur l'autographe et qui est
l'quivalent de la scne fameuse de _Lui et Elle_. Edouard de Falconey,
presque moribond, voyant sa matresse dans les bras du mdecin qui le
soignait, ce serait une tragique aventure de la vie relle. Alfred de
Musset, George Sand et Pagello en auraient t les acteurs.

Le tmoignage de Paul de Musset semble entach de ce que les
jurisconsultes appellent la suspicion lgitime,--disons tout net: la
haine. D'autre part, George Sand a toujours protest, notamment dans sa
lettre du 6 fvrier 1861  Sainte-Beuve, contre la salet de cette
accusation d'avoir donn le spectacle d'un nouvel amour sous les yeux
d'un mourant. Enfin, Alfred de Musset, qui a conserv une attitude si
correcte et si digne au regard des vnements de Venise, qui savait la
violence du parti pris de son frre et qui la redoutait, ne peut pas lui
avoir confi pour un usage posthume et perfide cette arme empoisonne. Ne
rendait-il point un dlicat et chevaleresque hommage  George Sand, ds
son retour  Paris, en crivant  Sainte-Beuve le 27 avril 1834?

J'ai  vous remercier, mon cher Sainte-Beuve, de l'intrt que vous avez
bien voulu prendre aux tristes circonstances qui m'ont forc de quitter
l'Italie. Buloz sort de chez moi maintenant, et j'apprends par lui que mon
retour est interprt de plusieurs manires par certaines gens. Tant qu'il
ne s'agit que de moi-mme, je suis oblig d'avouer qu'un mpris naturel
m'a toujours l-dessus tenu lieu de philosophie; mais je verrais avec le
plus grand chagrin qu'on accust madame Sand du plus lger tort  mon
occasion, et surtout que de pareilles accusations pussent venir jusqu'
vous. Je sais que madame Sand tient  votre estime, et je mettrais autant
d'empressement  la dfendre auprs d'un homme capable de l'apprcier, que
je mets d'orgueil  laisser parler les sots anonymes. Un mot de vous,  ce
sujet, me ferait plaisir. J'ai pour madame Sand trop de respect et
d'estime pour les renfermer en moi seul, et vous tes un de ceux  qui je
voudrais le plus possible les voir partager.

Tout  vous de coeur.

Alfred de MUSSET.

S'il avait eu devant les yeux, quelques semaines auparavant, l'infme
trahison de sa matresse, Alfred de Musset n'aurait pas crit cette
lettre. L'ayant crite, il ne dsavouera pas les sentiments qu'il y
traduit et dont on retrouve l'cho dans la _Confession d'un enfant du
sicle_, il n'ira pas salir et dshonorer George Sand, en dictant  son
frre Paul la page suivante, effroyablement accusatrice:

Il y avait  peu prs huit ou dix jours que j'tais malade  Venise. Un
soir, Pagello et George Sand taient assis prs de mon lit. Je voyais l'un,
je ne voyais pas l'autre, et je les entendais tous les deux. Par instants,
les sons de leurs voix me paraissaient faibles et lointains; par instants,
ils rsonnaient dans ma tte avec un bruit insupportable.

Je sentais des bouffes de froid monter du fond de mon lit, une vapeur
glace, comme il en sort d'une cave ou d'un tombeau, me pntrer jusqu'
la moelle des os. Je conus la pense d'appeler, mais je ne l'essayai mme
pas, tant il y avait loin du sige de ma pense aux organes qui auraient
d l'exprimer. A l'ide qu'on pouvait me croire mort et m'enterrer avec ce
reste de vie rfugi dans mon cerveau, j'eus peur; et il me fut impossible
d'en donner aucun signe. Par bonheur, une main, je ne sais laquelle, ta
de mon front la compresse d'eau froide, et je sentis un peu de chaleur.

J'entendis alors mes deux gardiens se consulter sur mon tat. Ils
n'espraient plus me sauver. Pagello s'approcha du lit et me tta le
pouls. Le mouvement qu'il me fit faire tait si brusque pour ma pauvre
machine que je souffris comme si on m'et cartel. Le mdecin ne se donna
pas la peine de poser doucement mon bras sur le lit. Il le jeta comme une
chose inerte, me croyant mort ou  peu prs. A cette secousse terrible, je
sentis toutes mes fibres se rompre  la fois; j'entendis un coup de
tonnerre dans ma tte et je m'vanouis. Il se passa ensuite un long temps.
Est-ce le mme jour ou le lendemain que je vis le tableau suivant, c'est
ce que je ne saurais dire aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, je suis certain
d'avoir aperu ce tableau que j'aurais pris pour une vision de malade, si
d'autres preuves et des aveux complets ne m'eussent appris que je ne
m'tais pas tromp. En face de moi, je voyais une femme assise sur les
genoux d'un homme. Elle avait la tte renverse en arrire. Je n'avais pas
la force de soulever ma paupire pour voir le haut de ce groupe, o la
tte de l'homme devait se trouver. Le rideau du lit me drobait aussi une
partie du groupe; mais cette tte que je cherchais vint d'elle-mme se
poser dans mon rayon visuel. Je vis les deux personnes s'embrasser. Dans
le premier moment, ce tableau ne me fit pas une vive impression. Il me
fallut une minute pour comprendre cette rvlation: mais je compris tout 
coup et je poussai un lger cri. J'essayai alors de tourner ma tte sur
l'oreiller et elle tourna. Ce succs me rendit si joyeux, que j'oubliai
mon indignation et mon horreur et que j'aurais voulu pouvoir appeler mes
gardiens pour leur crier: Mes amis, je suis vivant! Mais je songeai
qu'ils ne s'en rjouiraient pas et je les regardai fixement. Pagello
s'approcha de moi, me regarda et dit: Il va mieux. S'il continue ainsi,
il est sauv! Je l'tais en effet.

C'est, je crois, le mme soir, ou le lendemain peut-tre, que Pagello
s'apprtait  sortir lorsque George Sand lui dit de rester et lui offrit
de prendre le th avec elle. Pagello accepta la proposition. Il s'assit et
causa gaiement. Ils se parlrent ensuite  voix basse, et j'entendis
qu'ils projetaient d'aller dner ensemble en gondole  Murano. --Quand
donc, pensais-je, iront-ils dner ensemble  Murano? Apparemment quand je
serai enterr. Mais je songeai que les dneurs comptaient sans leur hte.
En les regardant prendre leur th, je m'aperus qu'ils buvaient l'un aprs
l'autre dans la mme tasse. Lorsque ce fut fini, Pagello voulut sortir.
George Sand le reconduisit. Ils passrent derrire un paravent, et je
souponnai qu'ils s'y embrassaient. George Sand prit ensuite une lumire
pour clairer Pagello. Ils restrent quelque temps ensemble sur
l'escalier. Pendant ce temps-l, je russis  soulever mon corps sur mes
mains tremblantes. Je me mis _ quatre pattes_ sur le lit. Je regardai la
table de toute la force de mes yeux. Il n'y avait qu'une tasse! Je ne
m'tais pas tromp. Ils taient amants! Cela ne pouvait plus souffrir
l'ombre d'un doute. J'en savais assez. Cependant je trouvai encore le
moyen de douter; tant j'avais de rpugnance  croire une chose si
horrible!

Ce n'est pas seulement le doute, c'est une parfaite incrdulit que nous
inspire le rcit de Paul de Musset. Il ne revt aucun caractre de
vraisemblance. Il se produit aprs la mort du pote, qui par tous ses
actes, par toutes ses lettres, l'a implicitement dmenti. Il est rdig en
des termes dclamatoires et mlodramatiques qui ne sont pas le style
d'Alfred de Musset. Il est inconciliable avec l'impression qu'Alfred
Tattet rapportait de Venise, avec la plus lmentaire pudeur fminine,
avec ce respect d  la mort qui plane au-dessus du lit d'un tre qu'on a
aim. George Sand a pu reprendre sa libert et se dtacher de Musset,
convalescent et guri. Il est impossible qu'elle l'ait trahi quand il
tait au seuil de l'agonie.

Toutefois entre le pote et sa matresse,  la suite des explications
orageuses prcdemment accumules, tait survenu ce que M. Paul Bourget a
appel l'irrparable. George Sand avait admirablement soign l'_ami_
malade; elle tait incapable de pardonner  l'_amant_ qui l'avait
offense. Sur ce point, elle donne de son caractre une analyse bien
pntrante dans une sorte de confession adresse  Pagello: Quand je vois
les torts recommencer aprs les larmes, le repentir qui vient aprs ne me
semble plus qu'une faiblesse. Tu me commandes d'tre gnreuse. Je le
serai; mais je crains que cela ne nous rende encore plus malheureux tous
les trois... Tant que j'aime, il m'est impossible d'injurier ce que j'aime,
et quand j'ai dit une fois _je ne vous aime plus_, il est impossible 
mon coeur de rtracter ce qu'a prononc ma bouche. C'est l, je crois, un
mauvais caractre; je suis orgueilleuse et dure. Sache cela, mon enfant,
et ne m'offense jamais. Je ne suis pas gnreuse, ma conscience me force 
te le dire. Ma conduite peut tre magnanime, mon coeur ne peut pas tre
misricordieux. Je suis trop bilieuse, ce n'est pas ma faute. Je puis
servir encore Alfred par devoir et par honneur, mais lui pardonner par
amour ce m'est impossible.

Vient ensuite l'hymne d'adoration qu'elle ddie  Pagello, comme  l'idole
vers qui tendent ses dsirs et ses extases:

Es-tu sr que je sois digne d'un coeur aussi noble que le tien? Je suis
si exigeante et si svre, ai-je bien le droit d'tre ainsi? Mon coeur
est-il pur comme l'or pour demander un amour irrprochable? Hlas! j'ai
tant souffert, j'ai tant cherch cette perfection sans la rencontrer!
Est-ce toi, est-ce enfin toi, mon Pietro, qui raliseras mon rve? Je le
crois, et jusqu'ici je te vois grand comme Dieu. Pardonne-moi d'avoir peur
quelquefois. C'est quand je suis seule et que je songe  mes maux passs
que le doute et le dcouragement s'emparent de moi.

Quand je vois ta figure honnte et bonne, ton regard tendre et sincre,
ton front pur comme celui d'un enfant, je me rassure et ne songe plus
qu'au plaisir de te regarder. Tes paroles sont si belles et si bonnes! tu
parles une langue si mlodieuse, si nouvelle  mes oreilles et  mon me!
Tout ce que tu penses, tout ce que tu fais est juste et saint. Oui, je
t'aime, c'est toi que j'aurais d toujours aimer. Pourquoi t'ai-je
rencontr si tard, quand je ne t'apporte plus qu'une beaut fltrie par
les annes et un coeur us par les dceptions?--Mais non, mon coeur n'est
pas us. Il est svre, il est mfiant, il est inexorable, mais il est
fort, ce passionn. Jamais je n'ai mieux senti sa vigueur et sa jeunesse
que la dernire fois que tu m'as couverte de tes caresses.

Oui, je peux encore aimer. Ceux qui disent que non en ont menti. Il n'y a
que Dieu qui puisse me dire: Tu n'aimeras plus.--Et je sens bien qu'il
ne l'a pas dit. Je sens bien qu'il ne m'a pas retir le feu du ciel; et
que, plus je suis devenue ambitieuse en amour, plus je suis devenue
capable d'aimer celui qui satisfera mon ambition. C'est toi, oui, c'est
toi. Reste ce que tu es  prsent, n'y change rien. Je ne trouve rien en
toi qui ne me plaise et ne me satisfasse. _C'est la premire fois que
j'aime sans souffrir au bout de trois jours_. Reste mon Pagello, avec ses
gros baisers, son air simple, son sourire de jeune fille, ses caresses,
son grand gilet, son regard doux... Oh! quand serai-je ici seule au monde
avec toi? Tu m'enfermeras dans ta chambre et tu emporteras la clef quand
tu sortiras, afin que je ne voie, que je n'entende rien que toi, et tu...

Etre heureuse un an et mourir. Je ne demande que cela  Dieu et  toi.
Bonsoir, _mio Piero_, mon bon cher ami, je ne pense plus  mes chagrins
quand je parle avec toi. Pourtant mentir toujours est bien triste. Cette
dissimulation m'est odieuse. Cet amour si mal pay, si dplorable, qui
agonise entre moi et Alfred, sans pouvoir recommencer ni finir, est un
supplice. Il est l devant moi comme un mauvais prsage pour l'avenir et
semble me dire,  tout instant: Voil ce que devient l'amour. Mais non,
mais non, je ne veux pas le croire, je veux esprer, croire en toi seul,
t'aimer en dpit de tout et en dpit de moi-mme. Je ne le voulais pas. Tu
m'y as force. Dieu aussi l'a voulu. Que ma destine s'accomplisse!

Tel est l'aveu que nous recueillons sur les lvres mmes de George Sand,
tels sont les torts qui lui peuvent tre reprochs. Ils furent assez
graves pour qu'on n'aille pas en chercher d'imaginaires. Or, Paul de
Musset a jet dans la circulation et livr  la sottise humaine des griefs
o le ridicule le dispute  l'odieux. Comme le malade parlait et se
plaignait--est-ce plausible?--de l'ignoble spectacle qu'il pensait avoir
eu devant les yeux, _on_--est-ce George Sand ou Pagello?--l'aurait
menac de l'enfermer dans une maison de sant, en tant qu'atteint de
folie. Elle aurait fait cela, l'admirable garde-malade qui n'avait pas
quitt son chevet? Et voil les normits, les absurdits, les mensonges
que Paul de Musset tente audacieusement d'accrditer! Il va jusqu'
prtendre que son frre lui aurait dict un autre rcit dont il faut noter
l'invraisemblable, l'extravagante teneur:

Je m'expliquai un soir avec George Sand. Elle nia effrontment ce que
j'avais vu et entendu et me soutint que tout cela tait une invention de
la fivre. Malgr l'assurance dont elle faisait parade, elle craignait
qu'en prsence de Pagello il lui devint impossible de nier, et elle voulut
le prvenir, probablement mme lui dicter les rponses qu'il devrait me
faire lorsque je l'interrogerais. Pendant la nuit, je vis de la lumire
sous la porte qui sparait nos deux chambres. Je mis ma robe de chambre et
j'entrai chez George. Un froissement m'apprit qu'elle cachait un papier
dans son lit. D'ailleurs elle crivait sur ses genoux et l'encrier tait
sur sa table de nuit. Je n'hsitai pas  lui dire que je savais qu'elle
crivait  Pagello et que je saurais bien djouer ses manoeuvres. Elle se
mit dans une colre pouvantable et me dclara que si je continuais ainsi,
je ne sortirais jamais de Venise. Je lui demandai comment elle m'en
empcherait. En vous faisant enfermer dans une maison de fous, me
rpondit-elle. J'avoue que j'eus peur. Je rentrai dans ma chambre sans
oser rpliquer. J'entendis George Sand se lever, marcher, ouvrir la
fentre et la refermer. Persuad qu'elle avait dchir sa lettre  Pagello
et jet les morceaux par la fentre, j'attendis le point du jour et je
descendis en robe de chambre dans la ruelle. La porte de la maison tait
ouverte, ce qui m'tonna beaucoup. Je regardai dans la rue et j'aperus
une femme en jupon enveloppe d'un chle. Elle tait courbe. Elle
cherchait quelque chose  terre. Le vent tait glacial. Je frappai sur
l'paule de la chercheuse, lui disant, comme dans le _Majorat_: George,
George, que viens-tu faire ici  cette heure? Tu ne retrouveras pas les
morceaux de ta lettre. Le vent les a balays; mais ta prsence ici me
prouve que tu avais crit  Pagello.

Elle me rpondit que je ne coucherais pas ce soir dans mon lit; qu'elle
me ferait arrter tout  l'heure; et elle partit en courant. Je la suivis
le plus vite que je pus. Arrive au Grand-Canal, elle sauta dans une
gondole, en criant au gondolier d'aller au Lido; mais je m'tais jet dans
la gondole,  ct d'elle, et nous partmes ensemble. Elle n'ouvrit pas la
bouche pendant le voyage. En dbarquant au Lido, elle se remit  courir,
sautant de tombe en tombe dans le cimetire des Juifs. Je la suivais et je
sautais comme elle. Enfin elle s'assit puise sur une pierre spulcrale.
De rage et de dpit, elle se mit  pleurer: A votre place, lui dis-je, je
renoncerais  une entreprise impossible. Vous ne russirez pas  joindre
Pagello sans moi et  me faire enfermer avec les fous. Avouez plutt que
vous tes une c...--Eh bien! oui, rpondit-elle.--Et une dsole c...,
ajoutai-je.--Et je la ramenai vaincue  la maison.

Qui accordera crance  cette grotesque anecdote? Paul de Musset passe la
mesure en proposant de telles niaiseries  la crdulit du lecteur. Au
vrai, les vnements suivirent un cours plus simple. Jusqu'au 22 mars,
George Sand et Alfred de Musset devaient partir ensemble de Venise. Sept
jours plus tard, le pote reprit seul la route de France. Il tait survenu,
dans l'intervalle, un incident que la _Confession d'un enfant du sicle_
nous aide  comprendre. George Sand avait spontanment confess son
inclination croissante, son amour pour Pagello. Musset voulut tre
hroque. Non seulement il refusa d'entraver cette tendresse, mais il y
donna son consentement et comme sa bndiction. Dans une nuit d'extase, il
unit leurs mains en s'criant: Vous vous aimez, et vous m'aimez pourtant;
vous m'avez sauv, me et corps. Et ils s'aimrent, effectivement, plus
qu' la manire mystique, en Alfred de Musset, leur enfant d'adoption.
Pagello clbre avec elle _il nostro amore per Alfredo_. Il y eut l une
triple dviation du sens moral.

Ces motions, toutefois, et la surexcitation qui en rsultait taient
funestes  la convalescence d'Alfred de Musset. Il fallait qu'il
s'loignt. Son immolation n'avait pas supprim son amour. Le 29 mars, il
fit viser son passeport. George Sand avait vainement essay de le retenir;
car il courait la ville, chappant  la surveillance de son gondolier pour
entrer dans les tavernes. Il avait quitt le domicile commun, sans doute
afin de se soustraire au spectacle du bonheur de Pagello, et il crivait 
George Sand, au moment du dpart: Adieu, mon enfant, je pense que tu
resteras ici et que tu m'enverras l'argent par Antonio[9]. Quelle que soit
ta haine ou ton indiffrence pour moi, si le baiser d'adieu que je t'ai
donn aujourd'hui est le dernier de ma vie, il faut que tu saches qu'au
premier pas que j'ai fait dehors avec la pense que je t'avais perdue pour
toujours, j'ai senti que j'avais mrit de te perdre, et que rien n'est
trop dur. Mais s'il t'importe peu de savoir si ton souvenir me reste ou
non, il m'importe  moi aujourd'hui que ton spectre s'efface dj et
s'loigne devant moi, de te dire que rien d'impur ne restera dans le
sillon de ma vie o tu as pass, et que celui qui n'a pas su t'honorer
quand il te possdait peut encore y voir clair  travers ses larmes, et
t'honorer dans son coeur, o ton image ne mourra jamais. Adieu, mon
enfant.

[Note 9: Un jeune perruquier qui accompagna Musset  Paris.]

Sur le verso de cette lettre apporte par un gondolier, George Sand
crivit au crayon la rponse suivante:

_Al signor A. de Musset_.

Non, ne pars pas comme a! Tu n'es pas assez guri, et Buloz ne m'a pas
encore envoy l'argent qu'il faudrait pour le voyage d'Antonio. Je ne veux
pas que tu partes seul. Pourquoi se quereller, mon Dieu? Ne suis je pas
toujours le frre George, l'ami d'autrefois?

Alfred de Musset s'obstina  partir. Il avait annonc  sa mre son
arrive en ces termes: Je vous apporterai un corps malade, une me
abattue, un coeur en sang, mais qui vous aime encore. Cependant George
Sand et Pagello, dsireux de lui offrir un petit souvenir, s'taient
cotiss et lui avaient achet un portefeuille qu'ils ornrent de deux
ddicaces. Sur la premire page il y avait: A son bon camarade, frre et
ami, sa matresse, George. Venise, 28 mars 1834. Quel trange amalgame de
mots! Et sur la page 72 et dernire tait crit: _Pietro Pagello
raccomanda M. Alfred de Musset a Pietro Pinzio, a Vicenzo Stefanelli, 
Aggiunta, ingegneri_. Le pote, ainsi lest de recommandations, avait son
cong et sa lettre de voyage. Il s'loigna avec Antonio, accompagn
jusqu' Mestre par George Sand qui prtend qu'au retour elle voyait tous
les objets, particulirement les ponts,  l'envers. Encore qu'elle ne
l'avoue pas, elle ressentait comme une impression de soulagement, de
dlivrance. Loin de ses enfants, spare d'Alfred de Musset, elle va
pouvoir travailler et aimer. Auprs de ce Pagello qui lui donne la
quitude au sortir des grands orages de la passion romantique, elle crira
abondamment pour la _Revue des Deux Mondes_, et composera, en recueillant
et distillant ses motions, ce chef-d'oeuvre de description et d'analyse,
les _Lettres d'un Voyageur_.




CHAPITRE XI

LES ROMANS DE VENISE


Aprs le dpart d'Alfred de Musset, la vie de George Sand semble se
ddoubler. Par intervalles, son imagination suit le pote sur la route de
France, et le reste du temps elle est  Pagello ou  sa tche opinitre,
infatigable, pour alimenter de romans la _Revue_ de Buloz. J'en suis
arrive, crit-elle  son frre Hippolyte,  travailler, sans tre malade,
treize heures de suite, mais, en moyenne, sept ou huit heures par jour,
bonne ou mauvaise soit la besogne. Le travail me rapporte beaucoup
d'argent et me prend beaucoup de temps, que j'emploierais, si je n'avais
rien  faire,  avoir le spleen, auquel me porte mon temprament bilieux.
N'prouvait-elle, dans ses moments de loisir et de mditation, aucun
scrupule d'avoir confi,  peine convalescent, aux soins d'un garon
perruquier, le pote avec qui elle avait entrepris ce voyage et qu'elle
dlaissait pour demeurer auprs du docteur Pagello? Elle explique et
cherche  justifier sa conduite dans une lettre  Jules Boucoiran, du 6
avril 1834[10]: Alfred est parti pour Paris sans moi, et je vais rester
ici quelques mois encore. Vous savez les motifs de cette sparation. De
jour en jour elle devenait plus ncessaire, et il lui et t impossible
de faire le voyage avec moi sans s'exposer  une rechute... La poitrine
encore dlicate lui prescrivait une abstinence complte, mais ses nerfs,
toujours irrits, lui rendaient les privations insupportables. Il a fallu
mettre ordre  ces dangers et  ces souffrances et nous diviser aussitt
que possible. Il tait encore bien dlicat pour entreprendre ce long
voyage, et je ne suis pas sans inquitude sur la manire dont il le
supportera. Mais il lui tait plus nuisible de rester que de partir, et
chaque jour consacr  attendre le retour de sa sant le retardait au lieu
de l'acclrer. Il est parti _enfin_ sous la garde d'un domestique trs
soigneux et trs dvou. Le mdecin m'a rpondu de sa poitrine en tant
qu'il la mnagerait. Je ne suis pas bien tranquille, j'ai le coeur bien
dchir, mais j'ai fait ce que je devais. Nous nous sommes quitts
peut-tre pour quelques mois, peut-tre pour toujours. Dieu sait
maintenant ce que deviendront ma tte et mon coeur. Je me sens de la force
pour vivre, pour travailler, pour souffrir. La manire dont je me suis
spare d'Alfred m'en a donn beaucoup. Il m'a t doux de voir cet homme,
si athe en amour, si incapable ( ce qu'il m'a sembl d'abord) de
s'attacher  moi srieusement, devenir bon, affectueux et plus loyal de
jour en jour. Si j'ai quelquefois souffert de la diffrence de nos
caractres et surtout de nos ges, j'ai eu encore plus souvent lieu de
m'applaudir des autres rapports qui nous attachaient l'un  l'autre. Il y
a en lui un fonds de tendresse, de bont et de sincrit qui doivent le
rendre adorable  tous ceux qui le connatront bien et qui ne le jugeront
pas sur des actions lgres. S'il conservera de l'amour pour moi, j'en
doute, et je n'en doute pas. C'est--dire que ses sens et son caractre le
porteront  se distraire avec d'autres femmes, mais son coeur me sera
fidle, je le sais, car personne ne le comprendra mieux que moi et ne
saura mieux s'en faire entendre. Je doute que nous redevenions amants.
Nous ne nous sommes rien promis l'un  l'autre sous ce rapport, mais nous
nous aimerons toujours et les plus doux moments de notre vie seront ceux
que nous pourrons passer ensemble. Il m'a promis de m'crire durant son
voyage et aprs son arrive.

[Note 10: Cette lettre a t mutile dans la _Correspondance_, I, 265-269.]

Cette correspondance, partiellement indite en ce qui concerne les lettres
d'Alfred de Musset, est du plus vif intrt sentimental et littraire.
Elle indique quelles impressions et quelles motions subsistaient dans ces
cerveaux et ces coeurs douloureusement dissocis. Voici, d'abord, un
billet du voyageur  la premire tape de sa route, qui tmoigne quelle
influence George Sand conservait sur lui, mme  distance et aprs toute
l'amertume de la sparation: Tu m'as dit de partir, et je suis parti; tu
m'as dit de vivre, et je vis. Nous nous sommes arrts  Padoue; il tait
huit heures du soir, et j'tais fatigu. Ne doute pas de mon courage.
Ecris-moi un mot  Milan, frre chri, George bien-aim.

Ds le lendemain du dpart, le dimanche 30 mars, George Sand adressait de
Trvise, o elle s'tait rendue avec Pagello, une lettre  Alfred de
Musset, poste restante  Milan. Elle avait d'abord conu le projet--du
moins elle l'affirme--de le rejoindre  Vicence, pour savoir comment
s'tait coule la premire et triste journe. Elle se fit violence et
resta auprs de son mdecin. J'ai senti, dit-elle, que je n'aurais pas le
courage de passer la nuit dans la mme ville que toi sans aller
t'embrasser encore le matin. J'en mourais d'envie. Mais elle a craint de
l'mouvoir outre mesure, et elle prfre que leurs attendrissements
s'changent par correspondance. Un voyage si long, s'crie-t-elle, et toi
si faible encore! Mon Dieu! mon Dieu! Je prierai Dieu du matin au soir,
j'espre qu'il m'entendra... Ne t'inquite pas de moi. Je suis forte comme
un cheval, mais ne me dis pas d'tre gaie et tranquille. Cela ne
m'arrivera pas de si tt. Pauvre ange, comment auras-tu pass cette nuit?
J'espre que la fatigue t'aura forc de dormir. Sois sage et prudent et
bon, comme tu me l'as promis... Adieu, adieu, mon ange, que Dieu te
protge, te conduise et te ramne un jour ici, si j'y suis. Dans tous les
cas, certes, je te verrai aux vacances, avec quel bonheur alors! Comme
nous nous aimerons bien! n'est-ce pas, n'est-ce pas, mon petit frre, mon
enfant? Ah! qui te soignera, et qui soignerai-je? Qui aura besoin de moi,
et de qui voudrai-je prendre soin dsormais? Comment me passerai-je du
bien et du mal que tu me faisais? Puisses-tu oublier les souffrances que
je t'ai causes et ne te rappeler que les bons jours, le dernier surtout,
qui me laissera un baume dans le coeur et en soulagera la blessure! Adieu,
mon petit oiseau. Aime toujours ton pauvre vieux George.

Cependant, avant de clore sa lettre, elle cde  la tentation de lui
parler de l'_autre_. Etait-ce un sujet qui devait agrer au voyageur et
le rconforter? Peu importe! Il faut qu'elle entretienne l'absent de celui
qui occupe ses regards et sa pense:

Je ne te dis rien de la part de Pagello, sinon qu'il te pleure presque
autant que moi. Or, si nous comprenons les larmes de Musset, voire mme
de George Sand, celles de Pagello sont moins explicables. N'est-il pas,
pour le moment, le plus heureux des trois?

De Genve, Alfred de Musset rpond, le 4 avril. Il envoie sa lettre  M.
Pagello, docteur-mdecin, pharmacie Ancillo, pour remettre  madame Sand.
Mon George chri, crit-il, je t'ai laisse bien lasse, bien puise de
ces deux mois de chagrins; tu me l'as dit d'ailleurs, tu as bien des
choses  me dire. Dis-moi surtout que tu es tranquille, que tu seras
heureuse; tu sais que j'ai trs bien support la route; Antonio doit
t'avoir crit. Je suis fort bien portant, presque heureux. Te dirai-je que
je n'ai pas souffert, que je n'ai pas pleur bien des fois dans ces
tristes nuits d'auberges? Ce serait me vanter d'tre une brute, et tu ne
me croirais pas.

Je t'aime encore d'amour, George; dans quatre jours il y aura trois cents
lieues entre nous, pourquoi ne parlerais-je pas franchement? A cette
distance-l, il n'y a plus ni violences ni attaques de nerfs. Je t'aime,
je te sais auprs d'un homme que tu aimes, et cependant je suis
tranquille. Les larmes coulent abondamment sur mes mains, tandis que je
t'cris; mais ce sont les plus douces, les plus chres larmes que j'aie
verses. Je suis tranquille; ce n'est pas un enfant puis de fatigue qui
te parle ainsi. J'atteste le soleil que j'y vois aussi clair dans mon
coeur que lui dans son orbite. Je n'ai pas voulu t'crire avant d'tre sr
de moi; il s'est pass tant de choses dans cette pauvre tte! De quel rve
trange je m'veille!

Ce matin, je courais les rues de Genve en regardant les boutiques; un
gilet neuf, une belle dition d'un livre anglais, voil ce qui attirait
mon attention. Je me suis aperu dans une glace, j'ai reconnu l'enfant
d'autrefois. Qu'avais-tu donc fait, ma pauvre amie? C'tait l l'homme que
tu voulais aimer! Tu avais dix ans de souffrance dans le coeur, tu avais
depuis dix ans une soif inextinguible de bonheur, et c'tait l le roseau
sur lequel tu voulais t'appuyer! Toi, m'aimer! Mon pauvre George, cela m'a
fait frmir. Je t'ai rendue si malheureuse! Et quels malheurs plus
terribles n'ai-je pas encore t sur le point de te causer! Je le verrai
longtemps, mon George, ce visage pli par les veilles, qui s'est pench
dix-huit nuits sur mon chevet, je te verrai longtemps dans cette chambre
funeste o tant de larmes ont coul. Pauvre George, pauvre chre enfant!
Tu t'tais trompe, tu t'es crue ma matresse, tu n'tais que ma mre. Le
ciel nous avait faits l'un pour l'autre; nos intelligences, dans leur
sphre leve, se sont reconnues comme deux oiseaux des montagnes; elles
ont vol l'une vers l'autre; mais l'treinte a t trop forte. C'est un
inceste que nous commettions.

Eh bien! mon unique amie, j'ai t presque un bourreau pour toi, du moins
dans ces derniers temps. Je t'ai fait beaucoup souffrir; mais, Dieu soit
lou, ce que je pouvais faire de pis encore, je ne l'ai pas fait. Oh! mon
enfant, tu vis, tu es belle, tu es jeune, tu te promnes sous le plus beau
ciel du monde, appuye sur un homme dont le coeur est digne de toi. Brave
jeune homme! Dis-lui combien je l'aime, et que je ne puis retenir mes
larmes en pensant  lui. Eh bien! je ne t'ai donc pas drobe  la
Providence, je n'ai donc pas dtourn de toi la main qu'il te fallait pour
tre heureuse! J'ai fait peut-tre, en te quittant, la chose la plus
simple du monde, mais je l'ai faite; mon coeur se dilate malgr mes larmes;
j'emporte avec moi deux tranges compagnes, une tristesse et une joie
sans fin. Quand tu passeras le Simplon, pense  moi, George. C'tait la
premire fois que les spectres ternels des Alpes se levaient devant moi,
dans leur force et dans leur calme. J'tais seul dans le cabriolet, je ne
sais comment rendre ce que j'ai prouv. Il me semblait que ces gants me
parlaient de toutes les grandeurs sorties de la main de Dieu. Je ne suis
qu'un enfant, me suis-je cri, mais j'ai deux grands amis, et ils sont
heureux.

Ecris-moi, mon George: sois sre que je vais m'occuper de tes affaires.
Que mon amiti ne te soit jamais importune; respecte-la, cette amiti plus
ardente que l'amour; c'est tout ce qu'il y a de bon en moi. Pense  cela,
c'est l'ouvrage de Dieu; tu es le fil qui me rattache  lui; pense  la
vie qui m'attend.

George Sand recevait ces lettres enflammes des mains de Pagello et les
lisait avec lui; car elle habitait  San-Fantino un petit logement,
spar seulement par une salle de l'appartement du mdecin. Elle rpond
 Alfred de Musset, le 15 avril, sur le mme ton passionn, avec cette
nuance de sollicitude maternelle qui donne  l'amour un caractre
fcheux et quivoque: Que j'aie t ta matresse ou ta mre, peu
importe, que je t'aie inspir de l'amour ou de l'amiti, que j'aie t
heureuse ou malheureuse avec toi, tout cela ne change rien  l'tat de
mon me  prsent. Je sais que je t'aime, et c'est tout. Veiller sur
toi, te prserver de tout mal, de toute contrarit, t'entourer de
distractions et de plaisirs, voil le besoin et le regret que je sens
depuis que je t'ai perdu. Pourquoi cette tche si douce, et que j'aurais
remplie avec tant de joie, est-elle devenue peu  peu si amre et puis
tout  coup impossible? Quelle fatalit a chang en poison les remdes
que je t'offrais? Pourquoi, moi qui aurais donn tout mon sang pour te
donner une nuit de repos et de calme, suis-je devenue pour toi un
tourment, un flau, un spectre? Quand ces affreux souvenirs m'assigent
(et  quelle heure me laissent-ils en paix?) je deviens presque folle.
Je couvre mon oreiller de mes larmes, j'entends ta voix m'appeler dans
le silence de la nuit. Qu'est-ce qui m'appellera  prsent? qui est-ce
qui aura besoin de mes veilles?  quoi emploierai-je la force que j'ai
amasse pour toi, et qui maintenant se tourne contre moi-mme? Oh! mon
enfant! mon enfant! que j'ai besoin de ta tendresse et de ton pardon!

Elle l'invite alors  quelque union surnaturelle de l'intelligence et du
coeur; elle lui propose de se gurir mutuellement par une affection
sainte. Nos caractres, dit-elle, plus pres, plus violents que ceux des
autres, nous empchaient d'accepter la vie des amants ordinaires. Mais
nous sommes ns pour nous connatre et pour nous aimer, sois-en sr. Sans
ta jeunesse et la faiblesse que tes larmes m'ont cause un matin, nous
serions rests frre et soeur. Nous savions que cela nous convenait, nous
nous tions prdit les maux qui nous sont arrivs. Eh bien! qu'importe,
aprs tout? Nous avons pass par un rude sentier, mais nous sommes arrivs
 la hauteur o nous devions nous reposer ensemble. Et elle conclut qu'en
renonant l'un  l'autre ils se lient pour l'ternit. O paradoxe! 
chimre!

Tout  coup George Sand change de ton, descend des sommets de l'amour dans
la simplicit de l'existence quotidienne. Il lui plat de rassurer Musset,
en accumulant des dtails sur l'emploi de son temps. On peut douter qu'ils
soient conformes  la vrit. Elle ment pour endormir les inquitudes de
l'absent: Je vis  peu prs seule. Rebizzo vient me voir une demi-heure
le matin. Pagello vient dner avec moi et me quitte  huit heures. Il est
trs occup de ses malades. Elle raconte ensuite les msaventures
amoureuses du beau docteur, poursuivi, relanc par une ancienne matresse,
l'Arpalice, une vritable furie. Cette femme, dit-elle, vient me demander
de les rconcilier; je ne peux pas faire autrement, quoique je sente bien
que je leur rends  l'un et  l'autre un assez mauvais service. Pagello
est un ange de vertu et mriterait d'tre heureux... Je passe avec lui les
plus doux moments de ma journe  parler de toi. Il est si sensible et si
bon, cet homme! Il comprend si bien ma tristesse, il la respecte si
religieusement! C'est un muet qui se ferait couper la tte pour moi. Il
m'entoure de soins et d'attentions dont je ne me suis jamais fait l'ide.
Je n'ai pas le temps de former un souhait, il devine toutes les choses
matrielles qui peuvent servir  me rendre la vie meilleure.

Pour complter l'idylle et occuper les moments o Pagello est retenu par
sa clientle et par l'Arpalice, George Sand a un autre compagnon dont
Alfred de Musset ne prendra pas ombrage, non plus que Catulle du moineau
de Lesbie. J'ai, dit-elle, un ami intime qui fait mes dlices et que tu
aimerais  la folie. C'est un sansonnet familier que Pagello a tir un
matin de sa poche et qu'il a mis sur mon paule. Figure-toi l'tre le plus
insolent, le plus poltron, le plus espigle, le plus gourmand, le plus
extravagant. Je crois que l'me de Jean Kreyssler est passe dans le corps
de cet animal. Il boit de l'encre, il mange le tabac de ma pipe tout
allume; la fume le rjouit beaucoup et, tout le temps que je fume, il
est perch sur le bton et se penche amoureusement vers la capsule
fumante. Il est sur mon genou ou sur mon pied quand je travaille; il
m'arrache des mains tout ce que je mange; il foire sur le _bel vestito_
de Pagello. Enfin c'est un animal charmant. Bientt il parlera; il
commence  essayer le nom de George.

Elle tient galement Alfred de Musset au courant de ses travaux
littraires; car il est charg de ngocier avec Buloz, qui rclame sans
cesse de la copie et ne se hte pas d'envoyer de l'argent. Avant de
quitter Paris, elle a livr  la _Revue_ le _Secrtaire intime_, oeuvre
faite  la hte, qui nous montre la princesse Cavalcanti rencontrant sur
les grandes routes le jeune comte de Saint-Julien et l'attachant  sa
personne. Durant les six mois de sjour  Venise, la production de George
Sand est particulirement abondante. Ce sont des nouvelles, comme _Mattea_,
histoire de la fille du marchand de soieries, Zacomo Spada, qui devient
amoureuse du Turc Abul. C'est _Leone Leoni_, compos en huit jours. Le
dessein de l'auteur fut de faire de Manon Lescaut un homme, de Des Grieux
une femme. On rputa dangereux cet ouvrage qui nous prsente un aventurier
enlevant une jeune fille, vivant de jeu et de vol, sachant malgr tout se
faire aimer de la malheureuse et la soumettant  son empire. Une partie du
roman se passe  Venise, o il fut crit durant le carnaval. George Sand a
trangement idalis le misrable Leoni et tristement raval l'infortune
Juliette qu'il tche de vendre  son ami lord Edwards et qu'il oblige 
demeurer chez sa matresse, une princesse Zagarolo, riche et phtisique,
qui l'a institu son hritier. Et Juliette se rsigne, par une monstrueuse
bassesse d'amour. J'avais fini, avoue-t-elle, par m'habituer  voir leurs
baisers et  entendre leurs fadeurs sans en tre rvolte. En dpit des
avanies qu'il lui faut subir, elle ne peut briser la chane qui l'attache
 Leoni. C'est le boulet qui accouple les galriens, mais c'est la main
de Dieu qui l'a riv.

_Andr_, que George Sand avait commenc avant le dpart d'Alfred de Musset,
est une tude de moeurs provinciales, telle qu'elle avait pu les observer
 La Chtre. C'est, dit la prface de 1851, au sein de la belle Venise,
au bruit des eaux tranquilles que soulve la rame, au son des guitares
errantes, et en face des palais feriques qui partout projettent leur
ombre sur les canaux les plus troits et les moins frquents, que je me
rappelai les rues sales et noires, les maisons djetes, les pauvres toits
moussus, et les aigres concerts de coqs, d'enfants et de chats de ma
petite ville. L'intrigue est menue: c'est l'histoire des amours du jeune
comte Andr de Morand avec la grisette--comme on disait alors--Genevive,
ouvrire en fleurs artificielles. La grisette, selon la dfinition des
dictionnaires, tait et est peut-tre encore une fille de condition
modeste, de moeurs accueillantes, mais non vnales. Telle la Mimi Pinson
d'Alfred de Musset ou l'hrone favorite d'Henri Murger en la bohme du
quartier latin. Andr est un personnage romantique, vou  l'idalisme, et
qui poursuit la ralisation de son rve en une belle chercheuse de
bluets. Genevive lui apparat, la premire fois, habille de blanc, avec
un petit chle couleur arbre de Jude et un mince chapeau de paille; elle
est occupe  cueillir les fleurettes de la prairie, au bord de la
rivire. Selon le tour d'esprit familier  George Sand, en cette humble
fille s'incarne la posie qui ne saurait mourir et qui, exile des
hauteurs sociales, se rfugie dans le peuple et y rayonne. La passion
d'Andr se heurte  la rsistance hautaine, intraitable, de son pre le
marquis, lequel ne veut pas avoir pour bru une grisette. Et c'est
l'occasion, vite saisie par George Sand, de dvelopper une autre thse qui
lui est chre, l'apologie de l'amour libre: Qu'y a-t il d'impur entre
deux enfants beaux et tristes, et abandonns du reste du monde? Pourquoi
fltrir la sainte union de deux tres  qui Dieu inspire un mutuel amour?
Andr ne put combattre longtemps le voeu de la nature. Mais, s'il savait
aimer, il tait incapable de gagner sa vie et de subvenir aux besoins de
la femme qu'il avait entrane. Comme la plupart des hros de George Sand,
il n'exerait aucune autre profession que celle d'amoureux, qui nourrit
mal son homme. Instruit et intelligent, il n'tait pas _industrieux_.
Genevive lutta contre la misre. Elle essaya de consoler Andr en
pleurant avec lui. Mais une femme ne peut pas aimer d'amour un homme
qu'elle sent infrieur  elle en courage; l'amour sans vnration et sans
enthousiasme n'est plus que l'amiti: l'amiti est une froide compagne
pour aider  supporter les maux immenses que l'amour a fait accepter.
Parfois Genevive prenait un lis et disait  Andr, agenouill devant
elle: Tu es blanc comme lui, et ton me est suave et chaste comme son
calice; tu es faible comme sa tige, et le moindre vent te courbe et te
renverse. Je t'ai aim peut-tre  cause de cela; car tu tais, comme mes
fleurs chries, inoffensif, inutile et prcieux. Et le roman finit
mlancoliquement par le mal de langueur auquel succombe Genevive. Sur son
lit d'agonie, telle Albine dans la _Faute de l'abb Mouret_, elle demande
 mourir et  reposer parmi les fleurs amonceles.

_Jacques_ est d'une tout autre valeur. On peut le regarder comme le plus
psychologique et le plus profond des premiers romans de George Sand. La
forme mme, imite de la _Nouvelle Hlose_, qui consiste en lettres
changes par les divers personnages, ajoute ici  l'motion. Non que la
personnalit ni les doctrines de l'auteur disparaissent. On sent, au
contraire, palpiter son me et vibrer ses nerfs, dans cette oeuvre crite
au printemps de 1834, en une priode d'extrme agitation morale et de
tiraillement entre la prsence relle de Pagello et le souvenir obsdant
d'Alfred de Musset. Que Jacques, dclare George Sand dans la notice
rdige quoique vingt ans aprs, soit l'expression et le rsultat de
penses tristes et de sentiments amers, il n'est pas besoin de le dire.
C'est un livre douloureux et un dnouement dsespr. Les gens heureux,
qui sont parfois fort intolrants, m'en ont blm. A-t-on le droit d'tre
dsespr? disaient-ils. A-t-on le droit d'tre malade? _Jacques_ n'est
cependant pas l'apologie du suicide; c'est l'histoire d'une passion, de la
dernire et intolrable passion d'une me passionne. Aussi bien George
Sand professe-t-elle que, dans l'tat actuel de la socit, certains
coeurs dvous se voient rduits  cder la place aux autres. Dans
_Jacques_, et au gr de l'auteur, c'est le mari qui doit disparatre. Il
obtiendra l'aumne de la compassion, mais il faut qu'il s'immole. Ainsi
l'exige la morale de l'union libre. Elle veut cet holocauste. George Sand
le proclame en termes courroucs: Le mariage est toujours, selon moi, une
des plus barbares institutions que la socit ait bauches. Je ne doute
pas qu'il ne soit aboli, si l'espce humaine fait quelque progrs vers la
justice et la raison; un lien plus humain et non moins sacr remplacera
celui-l, et saura assurer l'existence des enfants qui natront d'un homme
et d'une femme, sans enchaner  jamais la libert de l'un et de l'autre.
Tels sont les principes que Jacques, vague disciple de M. de Wolmar,
nonce dans une lettre adresse  Sylvia, qui rappelle la Claire de
Jean-Jacques. Pour complter le quatuor, Octave c'est exactement
Saint-Preux, et Fernande Julie. Quand Jacques, g de trente-cinq ans, va
pouser Fernande qui en a dix-sept, il l'avertit congrment que les liens
et les promesses du mariage ne sont rien, que le libre consentement est
tout. Il n'entend la tenir que de sa seule volont:

La socit, dit-il, va vous dicter une formule de serment. Vous allez me
jurer de m'tre fidle et de m'tre soumise, c'est -dire de n'aimer
jamais que moi et de m'obir en tout. L'un de ces serments est une
absurdit, l'autre une bassesse. Vous ne pouvez pas rpondre de votre
coeur, mme quand je serais le plus grand et le plus parfait des hommes;
vous ne devez pas me promettre de m'obir, parce que ce serait nous avilir
l'un et l'autre. Ainsi, mon enfant, prononcez avec confiance les mots
consacrs sans lesquels votre mre et le monde vous dfendraient de
m'appartenir; moi aussi je dirai les paroles que le prtre et le magistrat
me dicteront, puisqu' ce prix seulement il m'est permis de vous consacrer
ma vie. Mais  ce serment de vous protger que la loi me prescrit, et que
je tiendrai religieusement, j'en veux joindre un autre que les hommes
n'ont pas jug ncessaire  la saintet du mariage, et sans lequel tu ne
dois pas m'accepter pour poux. Ce serment, c'est de te respecter, et
c'est  tes pieds que je veux le faire, en prsence de Dieu, le jour o tu
m'auras accept pour amant.

A l'estime de Jacques, partant de George Sand, les tres humains ne sont
rendus malheureux que par les liens indissolubles. Mais Octave, qui
connat les approches et les dtours du coeur fminin, excelle  apaiser
les scrupules de Fernande qu'il veut sduire, en lui offrant les joies
thres de la tendresse platonique. Ah! je saurai, s'crie-t-il,
m'lever jusqu' toi, et planer du mme vol au-dessus des orages des
passions terrestres, dans un ciel toujours radieux, toujours pur.
Laisse-moi t'aimer, et laisse-moi donner encore le nom d'amour  ce
sentiment trange et sublime que j'prouve; _amiti_ est un mot trop froid
et trop vulgaire pour une si ardente affection; la langue humaine n'a pas
de nom pour la baptiser. Depuis George Sand, et tout rcemment, le
baptme a eu lieu. Une brillante lve de Guy de Maupassant n'a-t-elle pas
dfini et dnomm ce sentiment complexe et subtil, un peu hypocrite, mais
suprmement habile pour obtenir de l'avancement, quand elle a compos son
joli roman, _Amiti amoureuse_?

C'est de l'avancement, en effet, que ne tarde pas  rclamer Octave, et il
a une singulire faon de postuler. Sa passion s'exaspre, au moment o
Fernande svre ses jumeaux; car cette femme potique fut une nourrice
accomplie, qui, fidle aux leons de l'_Emile_, n'eut garde de recourir
aux _Remplaantes_ qu'a fltries M. Brieux. Et voici en quels termes elle
est admoneste par Octave: Quand vous parliez de votre mari, sans
blasphmer un mrite que personne n'apprcie mieux que moi, sans nier une
affection que je ne voudrais pas lui arracher, vous aviez le secret
ineffable de me persuader que ma part tait aussi belle que la sienne,
quoique diffrente. A prsent, vous avez le talent inutile et cruel de me
montrer combien sa part est magnifique et la mienne ridicule. Ne
pouviez-vous me cacher ce tripotage d'enfants et de berceaux? me
comprenez-vous? Je ne sais comment m'expliquer, et je crains d'tre brutal;
car je suis aujourd'hui d'une singulire cret. Enfin, vous avez fait
emporter vos enfants de votre chambre, n'est-ce pas? A la bonne heure.
Vous tes jeune, vous avez des sens; votre mari vous perscutait pour
hter ce sevrage. Eh bien! tant mieux! vous avez bien fait: vous tes
moins belle ce matin, et vous me semblez moins pure. Je vous respectais
dans ma pense jusqu' la vnration, et en vous voyant si jeune, avec vos
enfants dans vos bras, je vous comparais  la Vierge mre,  la blanche et
chaste madone de Raphal caressant son fils et celui d'Elisabeth. Dans les
plus ardents transports de ma passion, la vue de votre sein d'ivoire,
distillant un lait pur sur les lvres de votre fille, me frappait d'un
respect inconnu, et je dtournais mon regard de peur de profaner, par un
dsir goste, un des plus saints mystres de la nature providente. A
prsent, cachez bien votre sein, vous tes redevenue femme, vous n'tes
plus mre; vous n'avez plus de droit  ce respect naf que j'avais hier,
et qui me remplissait de pit et de mlancolie. Je me sens plus
indiffrent et plus hardi.

Aussi bien Jacques, l'poux hroque, confiant et trahi, qui refuse de se
venger et prfre se sacrifier, personnage surhumain dont nous avons vu
l'quivalent dans le drame de M. Gabriel Trarieux, _A la Clart des
Etoiles_, pose par lettre  l'amant un singulier questionnaire. En voici la
teneur, qui est destine  lui pargner l'embarras d'une explication
verbale:

1 Croyez-vous que j'ignore ce qui s'est pass entre vous et une personne
qu'il n'est pas besoin de nommer?

2 En revenant ici, ces jours derniers, en mme temps qu'elle, et en vous
prsentant  moi avec assurance, quelle a t votre intention?

3 Avez-vous pour cette personne un attachement vritable? Vous
chargeriez-vous d'elle, et rpondriez-vous de lui consacrer votre vie, si
son mari l'abandonnait?

Octave, ainsi interrog, s'explique en trois points, comme s'il tait dans
le cabinet d'un juge d'instruction:

1 Je savais, en quittant la Touraine, que vous tiez inform de ce qui
s'est pass entre _elle_ et moi;

2 Je suis venu ici pour vous offrir ma vie en rparation de l'outrage et
du tort que je vous ai fait; si vous tes gnreux envers elle, je
dcouvrirai ma poitrine, et je vous prierai de tirer sur moi ou de me
frapper avec l'pe, moi les mains vides; mais si vous devez vous venger
sur _elle_, je vous disputerai ma vie et je tcherai de vous tuer;

3 J'ai pour _elle_ un attachement si profond et si vrai, que, si vous
devez l'abandonner soit par la mort, soit par le ressentiment, je fais
serment de lui consacrer ma vie tout entire, et de rparer ainsi, autant
que possible, le mal que je lui ai fait.

Selon toute apparence, cette rponse donna satisfaction  Jacques, car il
rsolut de s'effacer. Je n'ai plus  souffrir, je n'ai plus  aimer; mon
rle est achev parmi les hommes. Vainement Sylvia,  qui il adressait
cette profession de foi ou plutt cette lettre de dmission, lui suggrait
un trange et chimrique _modus vivendi_: N'es-tu pas au-dessus d'une
vaine et grossire jalousie? Reprends le coeur de ta femme, laisse le
reste  ce jeune homme! Tu t'es rsign  ce sacrifice, rsigne-toi  en
tre le tmoin, et que la gnrosit fasse taire l'amour-propre. Est-ce
quelques caresses de plus ou de moins qui entretiennent ou dtruisent une
affection aussi sainte que la vtre? L'abngation de Jacques n'allait pas
jusqu' servir de tmoin et  compter les coups ports  son honneur
conjugal. On cherchait cependant  le mnager, on pensait  lui aux
moments pathtiques, et Fernande avait de touchantes attentions. O mon
cher Octave, crivait-elle, nous ne passerons jamais une nuit ensemble
sans nous agenouiller et sans prier pour Jacques. Au demeurant, ils
taient enchants qu'il s'loignt. Ils honoraient le gneur, mais lui
conseillaient do voyager. Il le note, au moment du dpart: Les deux
amants taient radieux de bonheur, et je leur rends justice avec joie, ils
me comblrent tout le jour d'amitis et de caresses dlicates... Octave
m'a embrass avec effusion quand je suis parti, et elle aussi. Ils taient
bien contents! Sylvia s'indigne de cette capitulation de Jacques. Sans
doute elle l'appelle le Christ, mais n'est-ce pas avec une nuance
d'ironie? Et elle ajoute: Qu'ils s'aiment et qu'ils dorment sur ton
cercueil; ce sera leur couche nuptiale. Puis elle lui propose, pour le
dissuader du suicide, d'lever deux enfants de sexe diffrent et de les
marier un jour  la face de Dieu, sans autre temple que le dsert, sans
autre prtre que l'amour; il y aura peut-tre alors, grce  nous, un
couple heureux et pur sur la surface de la terre. Le projet n'agre pas 
Jacques. Il a fait ses prparatifs pour le grand voyage. Volontiers il
dirait  Fernande: Je sais tout, et je pardonne  tous deux; sois ma
fille, et qu'Octave soit mon fils; laissez-moi vieillir entre vous deux,
et que la prsence d'un ami malheureux, accueilli et consol par vous,
appelle sur vos amours la bndiction du ciel. Il n'ose pas hasarder
cette tentative insolite, dont le sublime pourrait dchoir au ridicule. En
quelque glacier de la Suisse il ira trouver une mort qui paratra
accidentelle; mais d'abord il dfend  Sylvia de maudire les deux amants:
Ils ne sont pas coupables, ils s'aiment. Il n'y a pas de crime l o il y
a de l'amour sincre. Dans une de ses dernires lettres, le ressouvenir
de Fernande lui inspire cette mouvante et potique invocation: Oh! je
t'ai aime, simple fleur que le vent brisait sur sa tige, pour ta beaut
dlicate et pure, et je t'ai cueillie, esprant garder pour moi seul ton
suave parfum, qui s'exhalait  l'ombre et dans la solitude; mais la brise
me l'a emport en passant, et ton sein n'a pu le retenir. Est-ce une
raison pour que je te hasse et te foule aux pieds? Non! je te reposerai
doucement dans la rose o je t'ai prise, et je te dirai adieu, parce que
mon souffle ne peut plus te faire vivre, et qu'il en est un autre dans ton
atmosphre qui doit te relever et te ranimer. Refleuris donc,  mon beau
lis! je ne te toucherai plus. Et cette voix de Jacques, qui semble dj
d'outre-tombe, a la langueur d'un murmure, la mlancolie d'une plainte et
la gravit d'un pardon. C'est la majest de la mort absolvant les misres
de la vie.




CHAPITRE XII

_LES LETTRES D'UN VOYAGEUR_


Selon l'humeur naturelle des crivains qui utilisent leurs douleurs et
leurs larmes, George Sand s'apprtait  tirer un parti littraire de la
crise morale qu'elle venait de traverser. Alfred de Musset  peine parti,
elle avait effectu avec Pagello une petite excursion pdestre dans les
Alpes vnitiennes. Elle imagina d'en amalgamer les impressions avec les
ressouvenirs et sans doute les remords de son amour bris. Cet alliage
trange produisit un mtal d'une trempe merveilleuse. Jamais elle n'en a
retrouv la souplesse mallable et ductile. Je t'ai crit, mande-t-elle 
Musset le 15 avril, une longue lettre sur mon voyage dans les Alpes, que
j'ai intention de publier dans la _Revue_, si cela ne te contrarie pas. Je
te renverrai, et, si tu n'y trouves rien  redire, tu la donneras  Buloz.
Si tu veux y faire des corrections et des suppressions, je n'ai pas besoin
de te dire que tu as droit de vie et de mort sur tous mes manuscrits
passs, prsents et futurs. Enfin, si tu la trouves entirement
_impubliable_, jette-la au feu ou mets-la dans ton portefeuille, _ad
libitum_. Alfred de Musset, apprenant ce voyage, crit le 19 avril: Tu
es donc dans les Alpes? N'est-ce pas que c'est beau? Il n'y a que cela au
monde. Je pense avec plaisir que tu es dans les Alpes; je voudrais
qu'elles pussent te rpondre, elles te raconteraient peut-tre ce que je
leur ai dit. O mon enfant, c'est l cependant qu'il est triste d'tre
seul. Dans la mme lettre il annonce son arrive  Paris, presque bien
portant, en dpit d'un coup de soleil sur la figure et d'un rysiple aux
jambes. Grce  Dieu, je suis debout aujourd'hui et guri, sauf une
fivre lente qui me prend tous les soirs au lit, et dont je ne me vante
pas  ma mre, parce que le temps seul et le repos peuvent la gurir. Du
reste,  peine dehors du lit, je me suis rejet  corps perdu dans mon
ancienne vie. Elle  Venise avec Pagello, lui  Paris, livr aux volupts
faciles, ils se paient de la mme monnaie. Mais, tout en racontant qu'il
cherche un nouvel amour et dne avec des filles d'Opra, il ajoute: Plus
je vais, plus je m'attache  toi, et, bien que trs tranquille, je suis
dvor d'un chagrin qui ne me quitte plus. Et tout aussitt: Dis-moi que
tu t'es donne  l'homme que tu aimes, parle-moi de vos joies; non, ne me
dis pas cela, dis-moi simplement que tu aimes et que tu es aime. Alors je
me sens plus de courage, et je demande au ciel que chacune de mes
souffrances se change en joie pour toi... Madame Hennequin avait fait  ma
mre tous les cancans possibles sur ton compte. Je n'ai pas eu de peine 
la dsabuser; il a suffi de lui parler des nuits que tu as passes  me
soigner, c'est tout pour une mre... Adieu, ma soeur adore. Va au Tyrol,
 Venise,  Constantinople; fais ce qui te plat, ris et pleure  ta guise;
mais le jour o tu te retrouveras quelque part seule et triste comme  ce
Lido, tends la main avant de mourir, et souviens toi qu'il y a dans un
coin du monde un tre dont tu es le premier et le dernier amour. A cette
lettre si complexe et si contradictoire, George Sand rpond le 29 avril:
Tu es un mchant, mon petit ange, tu es arriv le 12 et tu ne m'as crit
que le 19. J'tais dans une inquitude mortelle. Puis c'est la
sollicitude maternelle qui reparat: Ce qui me fait mal, c'est l'ide que
tu ne mnages pas ta pauvre sant. Oh! je t'en prie  genoux, pas encore
de vin, pas encore de filles! c'est trop tt. Songe  ton corps qui a
moins de force que ton me et que j'ai vu mourant dans mes bras. Ne
t'abandonne au plaisir que quand la nature viendra te le demander
imprieusement, mais ne le cherche pas comme un remde  l'ennui et au
chagrin. C'est le pire de tous. Mnage cette vie que je t'ai conserve,
peut-tre, par mes veilles et mes soins. Ne m'appartient-elle pas un peu 
cause de cela? Laisse-moi le croire, laisse-moi tre un peu vaine d'avoir
consacr quelques fatigues de mon inutile et sotte existence  sauver
celle d'un homme tel que toi.

Ces conseils de temprance et de sobrit concordent avec une lettre que
Pagello crivait, un peu plus tard, au cher Alfred et o il clbre
cette rciprocit d'affection qui nous liera toujours de liens sublimes
pour nous, et incomprhensibles aux autres. Il rappelle au pote la
ncessit de rsister  ces tentations de dsordres qui sont les
compagnes d'une nature trop imptueuse. Et il conclut: Lorsque vous tes
entour d'une douzaine de bouteilles de champagne, souvenez-vous de cette
petite barrique d'eau de gomme arabique que je vous ai fait vider 
l'htel Danieli, et je suis certain que vous aurez le courage de les fuir!
Adieu, mon bon Alfred. Aimez-moi comme je vous aime. Votre vritable ami,
_Pietro Pagello_.

Dans la correspondance de George Sand et d'Alfred de Musset, on a pu
observer que les proccupations littraires et mme les intrts de
librairie avaient leur place. Le 29 avril, elle lui fait tenir le
manuscrit prcdemment annonc, et l'on voit toute l'importance qu'elle y
attache. L'amour-propre d'auteur se complique d'une arrire-pense
sentimentale: Je t'envoie la _Lettre_ dont je t'ai parl. Je l'ai crite
comme elle m'est venue; sans songer  tous ceux qui devaient la lire. Je
n'y ai vu qu'un cadre et un prtexte pour _parler tout haut de ma
tendresse pour toi_ et pour fermer _tout  coup_ la gueule  ceux qui ne
manqueront pas de dire que tu m'as ruine et abandonne. En la relisant,
j'ai craint pourtant qu'elle ne te semblt ridicule. Le monde que tu as
recommenc  frquenter ne comprend rien  ces sortes de choses, et
_peut-tre te dira-t-on que cet amour imprim et comique est
anti-mrimen_. Si tu m'en crois, tu laisseras dire et tu donneras la
_Lettre_  la _Revue_. S'il y a quelque ridicule  encourir, il n'est que
pour ton oisillon qui s'en moque et qui aime mieux le blme que la louange
de certaines gens. Que les belles dames crient au scandale, que t'importe?
Elles ne t'en feront la cour qu'un peu plus tendrement. D'ailleurs, il n'y
a pas de _nom_ trac dans cette _Lettre_, on peut la prendre pour un
fragment de roman, nul n'est oblig de savoir si je suis une femme. En un
mot, je ne la crois pas trop inconvenante; pour la forme, tu retrancheras
ou changeras ce que tu voudras, tu la jetteras au feu, si tu veux.

La _Lettre_,  laquelle George Sand fait allusion, est la premire de
celles qui parurent au nombre de douze,  diffrentes dates, de 1834 
1836, et qui furent rassembles sous le titre gnral, _Lettres d'un
Voyageur_. Elles sont adresses  des correspondants tels que Nraud,
Rollinat, Everard--pseudonyme de Michel (de Bourges)--Liszt, Meyerbeer,
Dsir Nisard. Les trois premires sont ddies A un pote, c'est--dire
 Alfred de Musset. On y rencontre des pages d'une incomparable loquence.
A ce propos, il est surprenant que Pagello ait os noter dans son
mmorial: J'crivais aussi; nous avons du moins travaill ensemble aux
_Lettres d'un Voyageur_, o nous dpeignmes en quelques croquis, et
plutt  sa faon qu' la mienne, les coutumes de Venise et des environs.
A dire vrai, la faon de George Sand nous inspire plus de confiance et
jouit de plus de notorit que celle de Pagello, qui trs glorieusement
dclare avoir servi de modle et de protagoniste pour l'intrigue de
_Jacques_. Aussi bien il tait trs fier de son intimit avec George Sand,
en dpit des reprsentations de son pre qui lui reprochait ce mauvais
pas et ordonnait  son autre fils Robert de s'loigner du logis et de la
socit de Pietro, tant que durerait la liaison. Je prvoyais cette
premire amertume, dit Pagello, et je la supportai, sinon en paix, du
moins avec assez d'aplomb. Plusieurs de mes clients et de mes amis, parmi
lesquels beaucoup de personnes distingues, souriaient en me rencontrant
dans les rues; d'autres pinaient les lvres en me regardant, et vitaient
de me saluer quand je paraissais sur la place avec la Sand  mon bras.
Quelques femmes me complimentaient malicieusement. George Sand, avec cette
perception qui lui tait propre, voyait et comprenait tout, et lorsque
quelque lger nuage passait sur mon front, elle savait le dissiper 
l'instant avec son esprit et ses grces enchanteresses.

Il fallait que la clientle du docteur Pagello ne ft ni bien nombreuse ni
bien absorbante pour lui permettre de courir la campagne avec George Sand,
habille en garon. Elle avait apport de France un costume trs simple,
pantalon de toile, casquette et blouse bleue. Tous deux, lgers d'argent,
mais dans l'allgresse d'un amour naissant, se livraient  la joie des
excursions pdestres que Jean-Jacques a pratiques et vantes. Le
dlicieux printemps du nord de l'Italie favorisait leur dessein, et, quand
ils rentraient  Venise, George Sand, en disciple fidle, retrouvait, pour
traduire ses impressions de touriste, le merveilleux coloris des
_Confessions_. Dans les _Lettres d'un Voyageur_, la partie descriptive
renferme peut-tre les plus belles pages qui soient sorties de la plume du
romancier; mais ce que nous jugerons le plus digne d'intrt par del la
somptuosit ou la dlicatesse du style, ce sont les aveux d'une me
tumultueuse, qui encadre ses inquitudes ou ses remords dans le dcor
prestigieux de la nature.

Lorsque George Sand,  distance et  loisir, composa une prface pour
l'ensemble des _Lettres d'un Voyageur_, elle y mit des ides
philosophiques, de la mtaphysique mme, avec un grain de dclamation.
Elle rcuse l'opinion de la plupart de ceux qui ont voulu se mirer dans
son me et se sont fait peur  eux-mmes. Ils se sont cris que j'tais
un malade, un fou, une me d'exception, un prodige d'orgueil et de
scepticisme. Non, non! je suis votre semblable, hommes de mauvaise foi! Je
ne diffre de vous que parce que je ne nie pas mon mal et ne cherche point
 farder des couleurs de la jeunesse et de la sant mes traits fltris par
l'pouvante. Vous avez bu le mme calice, vous avez souffert les mmes
tourments. Comme moi vous avez dout, comme moi vous avez ni et blasphm,
comme moi vous avez err dans les tnbres, maudissant la Divinit et
l'humanit, faute de comprendre! Et, cherchant la cause et la source des
misres morales qui travaillent la socit moderne: Le doute, dit-elle,
est le mal de notre ge, comme le cholra... Il est n de l'examen. Il est
le fils malade et fivreux d'une puissante mre, la libert. Mais ce ne
sont pas les oppresseurs qui le guriront. Les oppresseurs sont athes.
George Sand ici semble paraphraser la maxime si judicieuse de Maximilien
Robespierre: L'athisme est aristocratique. De vrai, le spiritualisme
est le principe, l'idalisme est la loi de la dmocratie, en sa forme la
plus noble et la plus fconde.

A l'encontre du scepticisme, et dans l'attente et le dsir d'une foi sre,
la prface des _Lettres d'un Voyageur_ nous propose cette saisissante
image: Au retour de la campagne de Russie, on voyait courir sur les
neiges des spectres effars qui s'efforaient, en gmissant et en
blasphmant, de retrouver le chemin de la patrie. D'autres, qui semblaient
calmes et rsigns, se couchaient sur la glace et restaient l engourdis
par la mort. Malheur aux rsigns d'aujourd'hui! Malheur  ceux qui
acceptent l'injustice, l'erreur, l'ignorance, le sophisme et le doute,
avec un visage serein! Ceux-l mourront, ceux-l sont morts dj,
ensevelis dans la glace et dans la neige. Mais ceux qui errent avec des
pieds sanglants et qui appellent avec des plaintes amres, retrouveront le
chemin de la Terre promise, et ils verront luire le soleil.

Si la prface se complat ainsi  voquer des sentiments gnraux et
altruistes, ce sont des motions tout intimes qui se traduisent et se
refltent dans les trois premires _Lettres d'un Voyageur_. Le souvenir
d'Alfred de Musset y plane ou y flotte. Au murmure de la Brenta, par
exemple, elle pense  la veille du Christ dans le jardin des Olives, et
elle se remmore un soir o ils ont longuement parl de ce chant du divin
pome vanglique. C'tait, dit-elle, un triste soir que celui-l, une de
ces sombres veilles o nous avons bu ensemble le calice d'amertume. Et
toi aussi, tu as souffert un martyre inexorable; toi aussi, tu as t
clou sur une croix. Avais-tu donc quelque grand pch  racheter pour
servir de victime sur l'autel de la douleur? qu'avais-tu fait pour tre
menac et chti ainsi? est-on coupable  ton ge? sait-on ce que c'est
que le bien et le mal? Tu te sentais jeune, tu croyais que la vie et le
plaisir ne doivent faire qu'un. Tu te fatiguais  jouir de tout, vite et
sans rflexion. Tu mconnaissais ta grandeur et tu laissais aller ta vie
au gr des passions qui devaient l'user et l'teindre, comme les autres
hommes ont le droit de le faire. Tu t'arrogeas ce droit sur toi-mme, et
tu oublias que tu es de ceux qui ne s'appartiennent pas. Tu voulus vivre
pour ton compte, et suicider ta gloire par mpris de toutes les choses
humaines. Tu jetas ple-mle dans l'abme toutes les pierres prcieuses de
la couronne que Dieu t'avait mise au front, la force, la beaut, le gnie,
et jusqu' l'innocence de ton ge, que tu voulus fouler aux pieds, enfant
superbe!

Puis, sur le mode mystique, elle clbre le pote qu'elle a aim, admir,
soign, guri, et remplac, mais non pas oubli, et qui a t loign
d'elle par l'invitable lassitude des sentiments prissables: Au milieu
des fougueux plaisirs o tu cherchais vainement ton refuge, l'esprit
mystrieux vint te rclamer et te saisir. Il fallait que tu fusses pote,
tu l'as t en dpit de toi-mme. Tu abjuras en vain le culte de la vertu;
tu aurais t le plus beau de ses jeunes lvites; tu aurais desservi ses
autels en chantant sur une lyre d'or les plus divins cantiques, et le
blanc vtement de la pudeur aurait par ton corps frle d'une grce plus
suave que le masque et les grelots de la Folie... Tu poursuivais ton chant
sublime et bizarre, tout  l'heure cynique et fougueux comme une ode
antique, maintenant chaste et doux comme la prire d'un enfant. Couch sur
les roses que produit la terre, tu songeais aux roses de l'Eden qui ne se
fltrissent pas; et, en respirant le parfum phmre de tes plaisirs, tu
parlais de l'ternel encens que les anges entretiennent sur les marches du
trne de Dieu. Tu l'avais donc respir, cet encens? Tu les avais donc
cueillies, ces roses immortelles? Tu avais donc gard, de cette patrie des
potes, de vagues et dlicieux souvenirs qui t'empchaient d'tre
satisfait de tes folles jouissances d'ici-bas? Et cette loquente
apostrophe aboutit  une vridique peinture de la mlancolie du pote, mal
incurable au sein des volupts. Tel le got amer dont parle Lucrce, et
qui corrompt ou dnature la douceur du breuvage: Suspendu entre la terre
et le ciel, avide de l'un, curieux de l'autre, ddaigneux de la gloire,
effray du nant, incertain, tourment, changeant, tu vivais seul au
milieu des hommes; tu fuyais la solitude et la trouvais partout. La
puissance de ton me te fatiguait. Tes penses taient trop vastes, tes
dsirs trop immenses, tes paules dbiles pliaient sous le fardeau de ton
gnie. Tu cherchais dans les volupts incompltes de la terre l'oubli des
biens irralisables que tu avais entrevus de loin. Mais quand la fatigue
avait bris ton corps, ton me se rveillait plus active et ta soif plus
ardente. Tu quittais les bras de tes folles matresses pour t'arrter en
soupirant devant les vierges de Raphal.--Quel est donc, disait  propos
de toi un pieux et tendre songeur, _ce jeune homme qui s'inquite tant de
la blancheur des marbres?_

Dans ce rcit  mots couverts, mais transparent, quelle sera l'explication
que donnera George Sand de leur rupture, et qui doit satisfaire  la fois
Musset, Pagello, elle-mme, le public et la vrit? C'est peut-tre, sous
la grce et la sinuosit des mtaphores, le passage le plus audacieux de
la premire _Lettre_: Ton corps, aussi fatigu, aussi affaibli que ton
coeur, cda au ressentiment de ses anciennes fatigues, et _comme un beau
lis se pencha pour mourir_. Dieu, irrit de ta rbellion et de ton orgueil,
posa sur ton front une main chaude de colre, et, en un instant, tes
ides se confondirent, ta raison t'abandonna. L'ordre divin tabli dans
les fibres de ton cerveau fut boulevers. La mmoire, le discernement,
toutes les nobles facults de l'intelligence, si dlies en toi, se
troublrent et s'effacrent comme les nuages qu'un coup de vent balaie. Tu
te levas sur ton lit en criant:--O suis-je,  mes amis? pourquoi
m'avez-vous descendu vivant dans le tombeau?--Un seul sentiment survivait
en toi  tous les autres, la volont, mais une volont aveugle, drgle,
qui courait comme un cheval sans frein et sans but  travers l'espace. Une
dvorante inquitude te pressait de ses aiguillons; tu repoussais
l'treinte de ton ami, tu voulais t'lancer, courir. Une force effrayante
te dbordait.--Laissez-moi ma libert, criais-tu, laissez-moi fuir; ne
voyez-vous pas que je vis et que je suis jeune?--O voulais-tu donc aller?
Quelles visions ont pass dans le vague de ton dlire? Quels clestes
fantmes t'ont convi  une vie meilleure? Quels secrets insaisissables 
la raison humaine as-tu surpris dans l'exaltation de ta folie? Sais-tu
quelque chose  prsent, dis-moi? Tu as souffert ce qu'on souffre pour
mourir; tu as vu la fosse ouverte pour te recevoir; tu as senti le froid
du cercueil, et tu as cri:--Tirez-moi, tirez-moi de cette terre
humide!

Ainsi se trouve relate et affirme par George Sand l'hallucination
trange et morbide d'Alfred de Musset  Venise, et cela prcisment dans
une _Lettre_ qu'elle le chargea de relire, de corriger, de transmettre 
la _Revue des Deux Mondes_, si mieux il n'aimait la dtruire! Du mme coup
s'vanouit la narration mensongre et odieuse de Paul de Musset. Son frre,
si George Sand n'avait pas dit vrai, aurait-il donn son acquiescement et
son concours  l'impression d'un manuscrit, pass par ses mains, qui
voquait et prcisait les chimres de son cerveau dlirant? Devant ces
navrantes dtresses de l'humaine fragilit,  mi-chemin entre la vie et la
mort, l'me angoisse de la femme se tourne vers la source invisible, mais
certaine, de toute consolation. Elle prie en un essor d'amour. La seule
puissance, dit-elle,  laquelle je croie est celle d'un Dieu juste, mais
paternel... Ecoute, coute, Dieu terrible et bon! Il est faux que tu
n'aies pas le temps d'entendre la prire des hommes; tu as bien celui
d'envoyer  chaque brin d'herbe la goutte de rose du matin! Dans cet
lan de reconnaissance infinie et d'humble respect envers l'Etre des tres,
il y a la ncessaire adoration de la crature qui ne discerne en soi-mme
ni son origine ni sa fin, qui peroit, avec la certitude de la raison plus
dcisive que le tmoignage des sens, l'existence d'une force ternelle,
extrieure et suprieure  sa faiblesse. Nier Dieu est un incommensurable
orgueil; l'ignorer est une transcendante indiffrence; l'honorer et
l'adorer est l'acte rflchi de la foi libre et consciente. Alfred de
Musset ne nous a-t-il pas, en deux vers sublimes, incits  ce rconfort
de la prire, confiant appel de l'isol et viatique d'esprance?

  Si le ciel est dsert, nous n'offensons personne,
  Si quelqu'un nous entend, qu'il nous prenne en piti.

Ce gnreux spiritualisme, nous le retrouvons dans l'oeuvre entire de
George Sand, et il se manifeste en un instinct de survivance pour les
penses, les affections, comme pour la substance mme de l'tre, par del
l'inconnu de la tombe. Ainsi l'exquise senteur, emporte d'une fleur que
l'on a touche et qui confie aux doigts un peu de son arome, inspire 
George Sand une image d'un touchant symbolisme: Quelle chose prcieuse
est donc le parfum, qui, sans rien faire perdre  la plante dont il mane,
s'attache aux mains d'un ami, et le suit en voyage pour le charmer et lui
rappeler longtemps la beaut de la fleur qu'il aime?--Le parfum de l'me,
c'est le souvenir. C'est la partie la plus dlicate, la plus suave du
coeur, qui se dtache pour embrasser un autre coeur et le suivre partout.
L'affection d'un absent n'est plus qu'un parfum; mais qu'il est doux et
suave! qu'il apporte,  l'esprit abattu et malade, de bienfaisantes images
et de chres esprances!--Ne crains pas,  toi qui as laiss sur mon
chemin cette trace embaume, ne crains jamais que je la laisse se perdre.
Je la serrerai dans mon coeur silencieux, comme une essence subtile dans
un flacon scell. Nul ne la respirera que moi, et je la porterai  mes
lvres dans mes jours de dtresse, pour y puiser la consolation et la
force, les rves du pass, l'oubli du prsent.

Du fond de ses souvenirs de jeunesse, George Sand appelle et nous montre
les palombes ensanglantes que rapportaient les chasseurs, en la saison
d'automne. Quelques-unes vivaient encore. On les donnait  Aurore. Elle
les soignait avec cette sollicitude de tendre mre que plus tard elle ne
devait pas rserver aux seules palombes. Quand elles taient guries, dans
la cage qui les emprisonnait, elles avaient la soif du plein air, la
nostalgie de la libert. Et Aurore, qui dj tait doue de l'instinct
sentimental, les voyant refuser les fves vertes et se heurter aux
impitoyables barreaux, songeait  leur rendre la plnitude de vivre.
C'tait un jour de vives motions, de joie triomphante et de regret
invincible, que celui o je portais une de mes palombes sur la fentre. Je
lui donnais mille baisers. Je la priais de se souvenir de moi et de
revenir manger les fves tendres de mon jardin. Puis j'ouvrais une main
que je refermais aussitt pour ressaisir mon amie. Je l'embrassais encore,
le coeur gros et les yeux pleins de larmes. Enfin, aprs bien des
hsitations et des efforts, je la posais sur la fentre. Elle restait
quelque temps immobile, tonne, effraye presque de son bonheur. Puis
elle partait avec un petit cri de joie qui m'allait au coeur. Je la
suivais longtemps des yeux; et quand elle avait disparu derrire les
sorbiers du jardin, je me mettais  pleurer amrement...

Alfred de Musset venait d'tre, lui aussi, la palombe ensanglante,
souffreteuse, lentement rchauffe, pniblement gurie, qui d'une aile
encore lasse,  peine remise de sa brisure, avait fui la cage vnitienne
pour s'envoler vers la douce France et rentrer au nid dsert, au vrai nid
maternel.

Quand nous nous sommes quitts--murmure celle qui reste et
s'attarde--j'tais fier et heureux de te voir rendu  la vie; j'attribuais
un peu  mes soins la gloire d'y avoir contribu. Je rvais pour toi des
jours meilleurs, une vie plus calme. Je te voyais renatre  la jeunesse,
aux affections,  la gloire. Mais quand je t'eus dpos  terre, quand je
me retrouvai seul dans cette gondole noire comme un cercueil, je sentis
que mon me s'en allait avec toi. Le vent ne ballottait plus sur les
lagunes agites qu'un corps malade et stupide. Un homme m'attendait sur
les marches de la Piazzetta.--Du courage! me dit-il.--Oui, lui
rpondis-je, vous m'avez dit ce mot-l une nuit, quand il tait mourant
dans nos bras, quand, nous pensions qu'il n'avait plus qu'une heure 
vivre. A prsent, il est sauv, il voyage, il va retrouver sa patrie, sa
mre, ses amis, ses plaisirs. C'est bien; mais pensez de moi ce que vous
voudrez, je regrette cette horrible nuit o sa tte ple tait appuye sur
votre paule, et sa main froide dans la mienne. Il tait l entre nous
deux, et il n'y est plus. Vous pleurez aussi, tout en haussant les
paules. Vous voyez que vos larmes ne raisonnent pas mieux que moi. Il est
parti, nous l'avons voulu; mais il n'est plus ici, nous sommes au
dsespoir.

Il faudrait, dans les _Lettres d'un Voyageur_, dans celles qui furent
crites  Venise comme dans celles qui sont postrieures, noter tant de
pages exquises o transparat l'me de George Sand: les ides qu'elle
professe et n'appliquera qu' demi pour l'ducation de ses enfants; le
portrait du Juste: la critique de _Llia_ et _de Jacques_; les vues sur
_Manon Lescaut_, sur la _Nouvelle Hlose_ et la probabilit du suicide de
Rousseau. Martyr infortun, qui avez voulu tre philosophe classique
comme un autre, pourquoi n'avoir pas cri tout haut? Cela vous aurait
soulag, et nous boirions les gouttes de votre sang avec plus de ferveur;
nous vous prierions comme un Christ aux larmes saintes. Il faudrait
entendre et rpercuter l'apostrophe mouvante qu'elle adresse  ses dieux
Lares, et cet loge de l'amiti qui rappelle les belles priodes
cicroniennes: Amiti! amiti! dlices des coeurs que l'amour maltraite
et abandonne; soeur gnreuse qu'on nglige et qui pardonne toujours!
Mais, parmi tant de cris de douleur, de soupirs ou de murmures qui sortent
d'une poitrine angoisse, est-il rien qui gale cet aveu de repentir et de
remords, profr par une me en deuil:

Je n'ai pas rencontr l'tre avec lequel j'aurais voulu vivre et mourir,
ou, si je l'ai rencontr, je n'ai pas su le garder. Ecoute une histoire,
et pleure.

Il y avait un bon artiste, qu'on appelait Watelet, qui gravait 
l'eau-forte mieux qu'aucun homme de son temps. Il aima Marguerite Le Conte
et lui apprit  graver  l'eau-forte aussi bien que lui. Elle quitta son
mari, ses biens et son pays pour aller vivre avec Watelet. Le monde les
maudit; puis, comme ils taient pauvres et modestes, on les oublia.
Quarante ans aprs, on dcouvrit aux environs de Paris, dans une
maisonnette appele _Moulin-Joli_, un vieux homme qui gravait 
l'eau-forte et une vieille femme, qu'il appelait sa meunire, et qui
gravait  l'eau-forte, assise  la mme table. Le premier oisif qui
dcouvrit cette merveille l'annona aux autres, et le beau monde courut en
foule  Moulin-Joli pour voir le phnomne. Un amour de quarante ans, un
travail toujours assidu et toujours aim; deux beaux talents jumeaux;
Philmon et Baucis du vivant de mesdames Pompadour et Dubarry. Cela fit
poque, et le couple miraculeux eut ses flatteurs, ses amis, ses potes,
ses admirateurs. Heureusement le couple mourut de vieillesse peu de jours
aprs, car le le monde et tout gt. Le dernier dessin qu'ils gravrent
reprsentait le Moulin-Joli, la maison de Marguerite, avec cette devise:
_Cur valle permutem Sabina divitias operosiores?_

Il est encadr dans ma chambre au-dessus d'un portrait dont personne ici
n'a vu l'original. Pendant un an, l'tre qui m'a lgu ce portrait s'est
assis avec moi toutes les nuits  une petite table, et il a vcu du mme
travail que moi... Au lever du jour, nous nous consultions sur notre
oeuvre, et nous soupions  la mme petite table, tout en causant d'art, de
sentiment et d'avenir. L'avenir nous a manqu de parole. Prie pour moi, 
Marguerite Le Conte!

On voit qu'en cette page pathtique elle ne cherche pas  plaider non
coupable. Elle confesse implicitement ses torts, ses chutes et ses
rechutes. Je tombai souvent, dit-elle; puis elle parle avec mlancolie
de l'hiver de son me qui est venu, un ternel hiver. Dans sa pense
surgit une comparaison entre les jours d'autrefois, si lumineux, si doux,
et ceux d' prsent, vous  un dplorable veuvage: Il fut un temps o je
ne regardais ni le ciel ni les fleurs, o je ne m'inquitais pas de
l'absence du soleil et ne plaignais pas les moineaux transis sur leur
branche. A genoux devant l'autel o brlait le feu sacr, j'y versais tous
les parfums de mon coeur. Tout ce que Dieu a donn  l'homme de force et
de jeunesse, d'aspiration et d'enivrement, je le consumais et le rallumais
sans cesse  cette flamme qu'un autre amour attisait. Aujourd'hui l'autel
est renvers, le feu sacr est teint, une ple fume s'lve encore et
cherche  rejoindre la flamme qui n'est plus; c'est mon amour qui s'exhale
et qui cherche  ressaisir l'me qui l'embrasait. Mais cette me s'est
envole au loin vers le ciel, et la mienne languit et meurt sur la terre.

Tels sont les ressouvenirs et les regrets que George Sand exprime, 
quelques mois d'intervalle, dans la cinquime des _Lettres d'un Voyageur_,
adresse  Franois Rollinat. L'heure viendra--mais il lui faut auparavant
traverser la crise la plus douloureuse--o elle pourra sortir d'esclavage
et, selon l'admirable mtaphore de la sixime _Lettre_  Everard, se
dlivrer de la flche qui lui perce le coeur. C'est ma main qui l'a
brise, c'est ma main qui l'arrachera; car chaque jour je l'branle dans
mon sein, ce dard acr, et chaque jour, faisant saigner ma plaie et
l'largissant, je sens avec orgueil que j'en retire le fer et que mon me
ne le suit pas. Elle veut alors, elle veut abdiquer sa grande folie,
l'amour! A cette idole de sa jeunesse, dont elle croit--
illusion!--dserter le temple  jamais, elle envoie un loquent et
solennel adieu: Adieu! Malgr moi mes genoux plient et ma bouche tremble
en te disant ce mot sans retour. Encore un regard, encore l'offrande d'une
couronne de roses nouvelles, les premires du printemps, et adieu! A
d'autres,  de plus jeunes lvites elle laisse les courtes joies, les
longs soucis et les cruels tourments de la passion. Ceux-l continueront
d'aimer au jour le jour, sans prvoir les lendemains de souffrance. Rgne,
amour, rgne en attendant que la vertu et la rpublique te coupent les
ailes.

Une volution, en effet,  laquelle nous assisterons, s'annonce et
s'effectue dans la pense et la sensibilit de George Sand. De l'amour
goste et sensuel elle voudrait s'lever  l'amour idaliste et
immatriel. Mais combien malaise est la dlivrance de tout ce pass qui
l'enlace! Elle entend encore, durant ses insomnies fivreuses, les tendres
modulations du rossignol. _O chantre des nuits heureuses!_ comme
l'appelle Obermann... Nuits heureuses pour ceux qui s'aiment et se
possdent; nuits dangereuses  ceux qui n'ont point encore aim; nuits
profondment tristes pour ceux qui n'aiment plus! Retournez  vos livres,
vous qui ne voulez plus vivre que de la pense, il ne fait pas bon ici
pour vous. Les parfums des fleurs nouvelles, l'odeur de la sve,
fermentent partout trop violemment; il semble qu'une atmosphre d'oubli et
de fivre plane lourdement sur la tte; la vie de sentiment mane de tous
les pores de la cration. Fuyons! l'esprit des passions funestes erre dans
ces tnbres et dans ces vapeurs enivrantes. O Dieu! il n'y a pas
longtemps que j'aimais encore et qu'une pareille nuit et t dlicieuse.
Chaque soupir du rossignol frappe la poitrine d'une commotion lectrique.
O Dieu! mon Dieu, je suis encore si jeune!

Cependant elle veut et croit se ressaisir; elle se reproche d'avoir trop
vcu, de n'avoir rien fait de bon; elle aspire  mettre sa vie, ses forces,
son intelligence, au service d'une ide et non d'une passion, au service
de la vrit et non  celui d'un homme. Pour la Libert et pour la
Justice, pour l'avenir rpublicain et la foi dmocratique, sur les traces
de Jsus, de Washington, de Franklin ou de Saint-Simon, elle demande 
servir dans le rang d'une grande arme libratrice. Je ne suis qu'un
pauvre enfant de troupe, emmenez-moi! Et voici le couplet o elle panche
son nouvel amour, humanitaire et social: Rpublique, aurore de la justice
et de l'galit, divine utopie, soleil d'un avenir peut-tre chimrique,
salut! rayonne dans le ciel, astre que demande  possder la terre. Si tu
descends sur nous avant l'accomplissement des temps prvus, tu me
trouveras prt  te recevoir, et tout vtu dj conformment  tes lois
somptuaires. Mes amis, mes matres, mes frres, salut! mon sang et mon
pain vous appartiennent dsormais, en attendant que la rpublique les
rclame. Et toi,  grande Suisse!  vous, belles montagnes, ondes
loquentes, aigles sauvages, chamois des Alpes, lacs de cristal, neiges
argentes, sombres sapins, sentiers perdus, roches terribles! ce ne peut
tre un mal que d'aller me jeter  genoux, seul et pleurant, au milieu de
vous. La vertu et la rpublique ne peuvent dfendre  un pauvre artiste
chagrin et fatigu d'aller prendre dans son cerveau le calque de vos
lignes sublimes et le prisme de vos riches couleurs. Vous lui permettrez
bien,  chos de la solitude, de vous raconter ses peines; herbe fine et
seme de fleurs, tu lui fourniras bien un lit et une table; ruisseaux
limpides, vous ne retournerez pas en arrire quand il s'approchera de vous;
et toi, botanique,  sainte botanique!  mes campanules bleues, qui
fleurissez tranquillement sous la foudre des cataractes!  mes panporcini
d'Oliero, que je trouvai endormis au fond de la grotte et replis dans vos
calices, mais qui, au bout d'une heure, vous veilltes autour de moi
comme pour me regarder avec vos faces fraches et vermeilles!  ma petite
sauge du Tyrol!  mes heures de solitude, les seules de ma vie que je me
rappelle avec dlices!

Alors, dans l'enthousiasme de cette religion nouvelle, disant adieu 
l'amour qui dcline et saluant l'aurore de la vrit prochaine, George
Sand s'crie, avec toute sa ferveur de nophyte: Si vous proclamez la
rpublique pendant mon absence, prenez tout ce qu'il y a chez moi, ne vous
gnez pas; j'ai des terres, donnez-les  ceux qui n'en ont pas; j'ai un
jardin, faites-y patre vos chevaux; j'ai une maison, faites-en un hospice
pour vos blesss; j'ai du vin, buvez-le; j'ai du tabac, fumez-le; j'ai mes
oeuvres imprimes, bourrez-en vos fusils. Il n'y a dans tout mon
patrimoine que deux choses dont la perte me serait cruelle: le portrait de
ma vieille grand'mre, et six pieds carrs de gazon plants de cyprs et
de rosiers. C'est l qu'elle dort avec mon pre. Je mets cette tombe et ce
tableau sous la protection de la rpublique, et je demande qu' mon retour
on m'accorde une indemnit des pertes que j'aurais faites, savoir: une
pipe, une plume et de l'encre; moyennant quoi je gagnerai ma vie
joyeusement, et passerai le reste de mes jours  crire que vous avez bien
fait.

Si nous prenions ce serment  la lettre, c'en serait fait pour George Sand
des terrestres amours. La conversion serait accomplie. De mme qu'on avait
dit de Racine: Il aima Dieu comme il avait aim la Champmesl, on
pourrait croire qu'elle va chrir l'idal rpublicain avec la fougue qui
l'avait entrane aux volupts humaines. Mais ce sont l promesses htives
et rvocables. Ni Pagello, ni Alfred de Musset n'auront calm en George
Sand les curieuses inquitudes du coeur.




CHAPITRE XIII

ENTRE VENISE ET PARIS


Tandis que George Sand s'attarde  Venise, crivant des romans, se livrant
 de menus travaux manuels ou mme aidant sa servante la Catina  faire la
cuisine, qu'advient-il  Paris d'Alfred de Musset? Nous l'apprenons par sa
correspondance encore indite, mais dont certains passages ont t publis
de ci de l, notamment dans les tudes de M. Maurice Clouard et d'Arvde
Barine, ainsi que dans le volume de M. Paul Mariton. Le 30 avril, il
envoie de meilleures nouvelles de sa sant, mais surtout il parle de cet
amour interrompu, non pas rompu, et qu'il affirme tre toujours vivace en
son coeur. Songe  cela, s'crie-t-il, je n'ai que toi, j'ai tout ni,
tout blasphm, je doute de tout, hormis de toi... Sais-tu pourquoi je
n'aime que toi? Sais-tu pourquoi, quand je vais dans le monde  prsent,
je regarde de travers comme un cheval ombrageux? Je ne m'abuse sur aucun
de tes dfauts; tu ne mens pas, voil pourquoi je t'aime. Je me souviens
bien de cette nuit de la lettre. Mais, dis-moi, quand tous mes soupons
seraient vrais, en quoi me tromperais-tu? Me disais-tu que tu m'aimais?
N'tais-je pas averti? Avais-je aucun droit? O mon enfant chri, lorsque
tu m'aimais, m'as-tu jamais tromp? Quel reproche ai-je jamais eu  te
faire, pendant sept mois que je t'ai vue jour par jour? Et quel est donc
le lche misrable qui appelle perfide la femme qui l'estime assez pour
l'avertir que son heure est venue? Le mensonge, voil ce que j'abhorre, ce
qui me rend le plus dfiant des hommes, peut-tre le plus malheureux. Mais
tu es aussi sincre que tu es noble et orgueilleuse. Voil pourquoi je
crois en toi, et je te dfendrai contre le monde entier jusqu' ce que je
crve.

Non qu'il promette  George Sand une autre fidlit que celle du souvenir.
Il entend garder sa libert; il aura--et il l'en avertit--d'autres
attachements. Dj, depuis son retour, il a cd  des fantaisies, comme
pour secouer le joug de l'absente. La raison qu'il en donne est
physiologique et printanire: Les arbres se couvrent de verdure, et
l'odeur des lilas entre ici par bouffes, tout renat, et le coeur me
bondit malgr moi. Aussi bien s'est-il promis  lui-mme que la premire
femme qu'il aimera sera _jeune_. Et cette dclaration est mdiocrement
flatteuse pour les trente ans rvolus de George Sand; mais presque
aussitt, et par contraste, il ajoute une impression tendre et mme une
clinerie sentimentale. Il est all chez elle quai Malaquais, il a trouv
dans la soucoupe des cigarettes qu'elle avait faites avant leur dpart.
Je les ai fumes, dit-il, avec une tristesse et un bonheur tranges. J'ai,
de plus, vol un petit peigne  moiti cass dans la toilette, et je m'en
vais partout avec cela dans ma poche. Quelques lignes plus loin, nouvelle
et singulire virevolte de la pense: Sais-tu une chose qui m'a charm
dans ta lettre? C'est la manire dont tu me parles de Pagello, de ses
soins pour toi, de ton affection pour lui, et la franchise avec laquelle
tu me laisses lire dans ton coeur. Traite-moi toujours ainsi, cela me rend
fier. Mon amie, la femme qui parle ainsi de son nouvel amant  celui
qu'elle quitte et qui l'aime encore, lui donne la preuve d'estime la plus
grande qu'un homme puisse recevoir d'une femme. Du mme coup ses
flicitations et ses sympathies s'tendent  son successeur. Il la charge
de l'en informer: Dis  Pagello que je le remercie de t'aimer et de
veiller sur toi comme il le fait. N'est-ce pas la chose la plus ridicule
du monde que ce sentiment-l? Je l'aime, ce garon, presque autant que toi;
arrange cela comme tu voudras. Il est cause que j'ai perdu toute la
richesse de ma vie, et je l'aime comme s'il me l'avait donne. Je ne
voudrais pas vous voir ensemble, et je suis heureux de penser que vous
tes ensemble. Oh! mon ange, mon ange, sois heureuse et je le serai. Puis
c'est l'aveu, le cri du coeur, qu' cette poque il profre dans chacune
de ses lettres: Je t'ai si mal aime!

Cependant il l'entretient de projets littraires auxquels elle est mle.
Il a l'intention d'crire un roman qui sera leur histoire, celui-l mme
qu'il intitulera la _Confession d'un enfant du sicle_. Il me semble que
cela me gurirait et m'lverait le coeur. Je voudrais te btir un autel,
ft-ce avec mes os; mais j'attendrai ta permission formelle. Il insiste,
il entend la venger de tant de calomnies stupides. Le monde s'tonnera,
rira peut-tre de ce mouvement chevaleresque d'un amant abandonn.
Qu'importe? Il m'est bien indiffrent qu'on se moque de moi, mais il
m'est odieux qu'on t'accuse avec toute cette histoire de maladie. Et
voil, sous la plume d'Alfred de Musset, la rfutation anticipe de tout
ce qu'inventera et publiera l'humeur enfielle de son frre!

Le 12 mai, George Sand rpond point par point et donne au pote pleine
licence d'user de sa libert reconquise: Aime donc, mon Alfred, aime pour
tout de bon. Aime une femme jeune, belle et qui n'ait pas encore aim, pas
encore souffert. Mnage-la, et ne la fais pas souffrir; le coeur d'une
femme est une chose si dlicate, quand ce n'est pas un glaon ou une
pierre. A ses confidences elle en oppose d'autres, qui ont trait 
Pagello. Avec lui, dit-elle, je n'ai pas affaire  des yeux aussi
pntrants que les tiens, et je puis faire ma figure d'oiseau malade sans
qu'on s'en aperoive. Si on me souponne un peu de tristesse, je me
justifie avec une douleur de tte ou un cor au pied... Ce brave Pierre n'a
pas lu _Llia_, et je crois bien qu'il n'y comprendrait goutte. Il n'est
pas en mfiance contre ces aberrations de nos ttes de potes. Il me
traite comme une femme de vingt ans et il me couronne d'toiles comme une
me vierge. Je ne dis rien pour dtruire ou pour entretenir son erreur. Je
me laisse rgnrer par cette affection douce et honnte; pour la premire
fois de ma vie, j'aime sans passion.

Se retournant alors vers Alfred de Musset, elle lui conseille, elle le
supplie de veiller sur son coeur, de ne pas en msuser. Qu'il se mette,
dit-elle, tout entier ou en partie dans toutes les amours de la vie, mais
qu'il y joue toujours son rle noble, afin qu'un jour tu puisses regarder
en arrire et dire comme moi: _J'ai souffert souvent, je me suis tromp
quelquefois, mais j'ai aim; c'est moi qui ai vcu, et non pas un tre
factice cr par mon orgueil et mon ennui._ Or, ces quelques lignes d'un
billet intime ont paru  Alfred de Musset assez loquentes et assez
mouvantes pour qu'il les reproduist textuellement dans _On ne badine pas
avec l'amour_, en les plaant dans la bouche de Perdican.

Le surplus de la lettre est consacr  des dtails familiers. Mon oiseau
est mort, et j'ai pleur, et Pagello s'est mis  rire, et je me suis mise
en colre, et il s'est mis  pleurer et je me suis mise  rire. Elle
remplacera le sansonnet, quand elle aura quelques sous, en achetant une
tourterelle dont elle est prise. Ce sont ensuite des commissions dont
elle charge Alfred de Musset. Elle le prie de lui envoyer douze paires de
gants glacs, deux paires de souliers de satin noir et deux paires de
maroquin noir, en recommandant  Michiels, cordonnier au coin de la rue du
Helder et du boulevard, de les faire un peu plus larges que sa mesure; car
elle a les pieds enfls, et le maroquin de Venise est dur comme du buffle.
Enfin elle a besoin de parfumerie, mais elle apprhende qu'Alfred de
Musset ne paie trop cher un quart de patchouli. Il devra le prendre chez
Leblanc, rue Sainte-Anne. Ne te fais pas attraper, cela vaut deux francs
le quart; Marquis le vend six francs. Et ce sont encore d'autres
indications pour du papier  lettre, des romances espagnoles, des paquets
de journaux.

Le 18 mai, elle reoit  Venise, date du 10, la rponse d'Alfred de
Musset  sa lettre du Tyrol, la premire des _Lettres d'un Voyageur_,
qui parut le 15 mai dans la _Revue des Deux Mondes_. En la lisant, il a
vers des larmes, il a senti sa blessure se raviver, et ce qui devrait
tre le baume le plus doux, le plus cleste, tombe comme une huile
brlante sur un fer rouge. Alors il veut s'adonner au plaisir, follement,
perdument, au risque de n'avoir qu'un an ou deux  vivre. Mais avec qui?
o? Puis ce sont les ides de suicide qui le hantent, ce suicide par
l'ivresse qu'il devait accomplir avec une lente tnacit. Voil pourquoi
j'ai des envies de mettre ma blouse de cotonnade bleue, de prendre une
bouteille de rhum avec un peu d'opium autour de ma ceinture, et d'aller
m'tendre sur le dos sur la roche de Fontainebleau. Cette persistance de
mlancolie n'est pas sans inquiter ses amis, notamment Alfred Tattet.
Mais, dit-il, je bois autant de vin de champagne que devant, ce qui le
rassure.

Combien plus sympathique que ce buveur invtr et taciturne est l'autre
Alfred de Musset, celui qui a des retours de sensibilit et qui confesse
ses fautes avec une sincrit juvnile! Ses repentirs ont le double
attrait de l'loquence et de la vrit. Et c'est  un homme, s'crie-t-il,
qui fait du matin au soir de pareilles rflexions ou de pareils rves,
que tu adresses cette lettre du Tyrol, cette lettre sublime! Mon George,
jamais tu n'as rien crit d'aussi beau, d'aussi divin; jamais ton gnie ne
s'est mieux trouv dans ton coeur. C'est  moi, c'est de moi que tu parles
aussi! Et j'en suis l! Et la femme qui a crit ces pages-l, je l'ai
tenue sur mon sein! Elle y a gliss comme une ombre cleste, et je me suis
rveill  son dernier baiser. Elle est ma soeur et mon amie; elle le sait,
elle me le dit. Toutes les fibres de mon corps voudraient s'en dtacher
pour aller  elle et la saisir; toutes les nobles sympathies, toutes les
harmonies du monde nous ont pousss l'un vers l'autre, et il y a entre
nous un abme ternel!

Afin d'occuper ses tristes loisirs, il lit _Werther_, la _Nouvelle
Hlose_. Je dvore, dit-il, toutes ces folies sublimes dont je me suis
tant moqu. J'irai peut-tre trop loin dans ce sens-l, comme dans
l'autre. Qu'est-ce que cela me fait? J'irai toujours. Et sous sa plume
vient une de ces penses charmantes par o il savait effacer les
bizarreries de son humeur et les pires carts de sa conduite: Ne
t'offense pas de ma douleur, ange chri. Si cette lettre te trouve dans un
jour de bonheur et d'oubli, pardonne-la moi, jette-la dans la lagune; que
ton coeur n'en soit pas plus troubl que son flot tranquille, mais qu'une
larme y tombe avec elle, une de ces belles larmes que j'ai bues autrefois
sur tes yeux noirs.

Le 24 mai, George Sand crit  son tour; la lettre arrive  Paris le 2
juin. Il n'en faut retenir que ce qui prcise respectivement leur tat
d'me. Elle revient sur les mrites de Pagello et les numre avec
complaisance: J'ai l, prs de moi, mon ami, mon soutien; il ne souffre
pas, lui; il n'est pas faible, il n'est pas souponneux; il n'a pas connu
les amertumes qui t'ont rong le coeur; il n'a pas besoin de ma force, il
a son calme et sa vertu; il m'aime en paix, il est heureux sans que je
souffre, sans que je travaille  son bonheur. Eh bien, moi, j'ai besoin de
souffrir pour quelqu'un, j'ai besoin d'employer ce trop d'nergie et de
sensibilit qui _sont_ en moi. J'ai besoin de nourrir cette maternelle
sollicitude qui s'est habitue  veiller sur un tre souffrant et fatigu.
_Oh.'pourquoi ne pouvais-je vivre entre vous deux et vous rendre heureux
sans appartenir ni  l'un ni  l'autre?_ J'aurais bien vcu dix ans
ainsi.

Cette ide lui agre; elle y insiste, et elle croit our la voix de Dieu,
tandis que les hommes, dconcerts par la singularit de ses paroles, de
ses actes, et par l'audace de ses professions de foi, lui crient: horreur,
folie, scandale, mensonge, la couvrent d'anathmes et de maldictions.
Elle ne veut ni s'en mouvoir ni s'en indigner. Les clabauderies d'en bas
ne sauraient l'atteindre, et elle a recours, pour s'en expliquer,  une
rminiscence de sa prime jeunesse: Je me souviens du temps o j'tais au
couvent. La rue Saint-Marceau passait derrire notre chapelle. Quand les
forts de la Halle et les marachres levaient la voix, on entendait leurs
blasphmes jusqu'au pied du sanctuaire. Mais ce n'tait pour moi qu'un son
qui frappait les murs. Il me tirait quelquefois de ma prire dans le
silence du soir; j'entendais le bruit, je ne comprenais pas le sens des
jurements grossiers. Je reprenais ma prire sans que mon oreille ni mon
coeur se fussent souills  les entendre. Depuis, j'ai vcu retire dans
l'amour comme dans un sanctuaire, et quelquefois les sales injures du
dehors m'ont fait lever la tte, mais elles n'ont pas interrompu l'hymne
que j'adressais au ciel, et je me suis dit comme au couvent: Ce sont des
charretiers qui passent. Cependant elle annonce son retour pour le mois
d'aot. Sans doute, quand ils se reverront, il sera engag dans un nouvel
amour. Elle le dsire et le craint tout ensemble. C'est une lutte entre sa
tendresse de mre et ses instincts d'amante. Je ne sais, crit-elle, ce
qui se passe en moi quand je prvois cela. Si je pouvais lui donner une
poigne de main  celle-l! et lui dire comment il faut te soigner et
t'aimer; mais elle sera jalouse, elle te dira: Ne me parlez jamais de
madame Sand, c'est une femme infme. Plus heureuse--et ici la liaison des
ides est d'une rare ingnuit--elle peut parler d'Alfred de Musset 
Pagello, sans voir un front se rembrunir, sans entendre une parole amre.
Le nouvel occupant est d'une complexion sentimentale des plus
accommodantes; il a de l'amour pour son prdcesseur, et George Sand se
complat  l'entretenir dans ce culte pieux. Ton souvenir est une relique
sacre, ton nom est une parole solennelle que je prononce le soir dans le
silence des lagunes et auquel rpond une voix mue et une douce parole,
simple et laconique, mais qui me semble si belle alors: _Io l'amo!_ Elle
ne pouvait voquer face  face Musset et Pagello, sans inviter Dieu 
assister  la confrontation. C'est au paradis qu'elle donne volontiers ses
rendez-vous mystiquement galants. Au cas o elle n'arriverait pas la
premire, elle charge Alfred de Musset d'une commission utile: Mon petit
ange, si tu rejoins Dieu avant moi, garde-moi une petite place l-haut,
prs de toi. Si c'est moi qui pars la premire, sois sr que je la
garderai bonne.

Les anges ont, d'ailleurs, un rle prpondrant dans cette correspondance
qui ne semblait pas devoir tre prcisment sraphique. Alfred de Musset,
en sa lettre du 4 juin arrive le 12 mai  Venise[11], traite un sujet
analogue et s'lve, lui aussi, aux sphres thres. Deux tres, dit-il,
qui s'aiment bien sur la terre, font un ange dans le ciel. A ce prix, le
paradis ne saurait jamais souffrir de la dpopulation. Une image aussi
hardie, pour expliquer la naissance des anges en des conditions humaines
et trs laques, tait, parat-il, de l'invention de Latouche. George Sand
trouve la mtaphore exquise. Elle avait figur dans une comdie, la _Reine
d'Espagne_, qui fut outrageusement siffle et qui,  l'en croire, mritait
un meilleur sort. A cette phrase si belle et si sainte, dit-elle, un
monsieur du parterre a cri: Oh! quelle cochonnerie! et les sifflets
n'ont pas permis  l'acteur d'aller plus loin. Sans doute les spectateurs
avaient une autre conception de la gense des anges.

[Note 11: Les dates indiques ici sont bien celles qui figurent sur le
livre publi en 1903 par la Librairie Paul Ollendorff]

Presque en chacune de ses lettres, Alfred de Musset, avec la fatuit nave
de la jeunesse, aime  parler des bonnes fortunes qui s'offrent  lui et
qu'il repousse. C'est peut-tre une manire de rendre  George Sand la
monnaie de Pagello. Du moins il se targue d'une belle impertinence dans
les prludes obligs de la galanterie: L'autre soir, une femme que
j'estime beaucoup sous le rapport de l'intelligence, dans un entretien de
bonne amiti que j'avais avec elle, commenait  se livrer. Je
m'approchais d'elle franchement et de bonne foi, lorsqu'elle a pos sa
main sur la mienne, en me disant: Soyez sr que le jour o vous tes n,
il est n une femme pour vous.--J'ai recul malgr moi.--Cela est
possible, me suis-je dit, mais alors je vais chercher ailleurs, car
assurment ce n'est pas vous. Cette affectation de dandysme et de
byronisme, ddaigneux ou insolent, est l'lment insupportable du
caractre d'Alfred de Musset. De mme, dans sa littrature et jusque dans
cette correspondance intime avec George Sand, on s'irrite parfois d'un
surcrot de rhtorique et de dclamation qui altre la sincrit des
sentiments. Ainsi ce passage o il voque, sur un ton de mlodrame,
l'image de son cadavre: Prie pour moi, mon enfant. Quoi qu'il doive
m'arriver, plains-moi; je t'ai connue un an trop tt. J'ai cru longtemps 
mon bonheur,  une espce d'toile qui me suivait. Il en est tomb une
tincelle de la foudre sur ma tte, de cet astre tremblant. Je suis lav
par ce feu cleste qui a failli me consumer. Si tu vas chez Danieli,
regarde dans ce lit o j'ai souffert; il doit y avoir un cadavre, car
celui qui s'en est lev n'est pas celui qui s'y tait couch.

George Sand avait charg Boucoiran de voir son fils et d'envoyer  Venise
une somme que lui devait Buloz. Or elle ne recevait ni nouvelles de
Maurice ni argent. Elle prie Alfred de Musset d'aller au collge Henri IV
et de stimuler la ngligence et l'apathie de Boucoiran. La lettre o elle
lui transmet cette requte est inquite et agite. On y sent l'affection
maternelle--la vraie--qui se rveille, et en mme temps elle confesse ses
embarras et ses tourments financiers. Pagello a mis toutes ses pauvres
_roba_ au Mont-de-Pit; elle doit deux cents francs  Rebizzo, fait des
conomies sur son estomac et se nourrit de deux sardines. Va-t-elle tre
oblige de demander l'aumne, alors qu'elle travaille, qu'elle a gagn son
salaire et attend un argent qui lui est d? Sa colre se dchane contre
Boucoiran. En ralit, il n'tait pas coupable. La lettre, qui contenait
un mandat de onze cents francs sur un banquier de Venise, s'tait gare
au fond d'une case  la poste restante. On ne la retrouva que tardivement.
Dans l'intervalle, George Sand connut les angoisses de la gne et presque
la dtresse. Elle en parle trs discrtement  Alfred de Musset, mais
surtout elle s'alarme de la sant de Maurice; elle le croit mort, elle est
comme folle toutes les nuits. Qui la rassurera? Boucoiran n'crit pas,
Papet est peut-tre absent. Elle ne veut s'adresser ni  Paultre, qui
n'est pas exact, ni  Sainte-Beuve, avec qui elle n'est pas assez lie, ni
 Gustave Planche, qu'elle a tenu  distance, car il est encombrant et
vantard. Les cancans, dit-elle, recommenceraient sur notre prtendue
passion. Il semblerait naturel qu'elle recourt  sa famille. Elle y
rpugne. Mon frre est parfaitement indiffrent  tout ce qui me concerne,
mon mari voudrait bien me savoir creve. Aussi sa lettre n'est qu'un
long panchement de tristesse et de dsesprance. Elle a l'obsession du
suicide: Quelle vie! J'ai bien envie d'en finir, bien envie, bien envie!
Tu es bon et tu m'aimes. Pietro aussi, mais rien ne peut empcher qu'on
soit malheureux.

La lettre suivante de George Sand, date du 13 juin, ritre les mmes
dolances. Elle n'a pas encore reu de Boucoiran l'argent qu'elle rclame
avec impatience. Cet excs de misre, crit-elle  Alfred de Musset,
empoisonne beaucoup ma vie et me force  de continuelles privations ou 
des mortifications d'orgueil auxquelles je ne saurais m'habituer. Elle
fait diversion  ses soucis en donnant  son correspondant des leons sur
l'amour, dont elle espre qu'il tirera profit. Voici les dfinitions et
les mtaphores qu'elle lui propose: L'amour est un temple que btit celui
qui aime  un objet plus ou moins digne de son culte, et ce qu'il y a de
plus beau dans cela, ce n'est pas tant le dieu que l'autel. Pourquoi
craindrais-tu de te risquer? Que l'idole reste debout longtemps, ou
qu'elle se brise bientt, tu n'en auras pas moins bti un beau temple. Ton
me l'aura habit, elle l'aura rempli d'un encens divin, et une me comme
la tienne doit produire de grandes oeuvres. Le dieu changera peut-tre, le
temple durera autant que toi. Ce sera un lieu de refuge sublime o tu iras
retremper ton coeur  la flamme ternelle, et ce coeur sera assez riche,
assez puissant pour renouveler la divinit, si la divinit dserte son
pidestal. Au milieu de cette page de noble allure, elle insinue une
question qui a tout l'air, sous sa forme prudente, d'tre un plaidoyer
_pro domo_. Crois-tu donc qu'un amour ou deux suffisent pour puiser et
fltrir une me forte? Je l'ai cru aussi pendant longtemps, mais je sais 
prsent que c'est tout le contraire. C'est un feu qui tend toujours 
monter et  s'purer. Ainsi sa doctrine--et sa pratique--consiste 
multiplier les foyers d'incendie. Elle y trouvera des points de
comparaison et dcidera, sur le tard, lequel fut le plus lumineux. Il faut
aimer,  son cole, jusqu'en l'arrire-saison, par del l'automne et l't
de la Saint-Martin, mme en hiver. C'est peut-tre, dit-elle, l'oeuvre
terrible, magnifique et courageuse de toute une vie. C'est une couronne
d'pines qui fleurit et se couvre de roses quand les cheveux commencent 
blanchir. Or, voici en quels termes elle encourage  la rcidive,  la
persvrance opinitre, ceux qui du premier coup n'ont pas eu la main
heureuse: Peut-tre que plus on a cherch en vain, plus on devient habile
 trouver; plus on a t forc de changer, plus on devient propre 
conserver. Qui sait? C'est la thorie du mouvement perptuel. C'est
l'apologie de la prodigalit sentimentale. Si l'on n'a pas gagn  la
loterie, il faut prendre de nouveaux billets, jusqu' ce que l'escarcelle
soit vide. Est-ce prudent? Mais elle invoque comme autorit Jsus disant 
Madeleine: Il te sera beaucoup remis, parce que tu as beaucoup aim. Et
elle compte sur le mme traitement.

Ses conseils littraires valent mieux que ses exhortations douteusement
morales. Aime et cris, dit-elle  Alfred de Musset, c'est ta vocation,
mon ami. Monte vers Dieu sur les rayons de ton gnie et envoie ta muse sur
la terre raconter aux hommes les mystres de l'amour et de la foi. Tandis
qu'elle l'incite de la sorte  l'ascension des sommets qui se perdent dans
la nue, elle gote  Venise le placide et bourgeois amour de Pagello.
Aucune de ses souffrances ne lui vient de l'honnte et consciencieux
mdecin, trs appliqu  tous ses devoirs professionnels. En dehors de
l'exactitude, il tmoigne mme de dlicates attentions d'amoureux pauvre,
mais enflamm: N'ayant pas une petite pice de monnaie pour m'acheter un
bouquet, il se lve avant le jour et fait deux lieues  pied pour m'en
cueillir un dans les jardins des faubourgs. Cette petite chose est le
rsum de toute sa conduite. Il me sert, il me porte et il me remercie.
Oh! dis-moi que tu es heureux, et je le serai.

Heureux, Alfred de Musset ne pouvait l'tre, ni alors ni plus tard, avec
ce temprament de fivre et ces habitudes de dbauche qui useront ses
nerfs et brleront sa vie. De prs, il n'a pas su--il le reconnat--aimer
George Sand et lui donner le bonheur. De loin, il offre de sauter pour
elle dans un prcipice, avec une joie immortelle dans l'me. Mais sais-tu,
dit-il, ce que c'est que d'tre l, dans cette chambre, seul, sans un ami,
sans un chien, sans un sou, sans une esprance, inond de larmes depuis
trois mois et pour bien des annes, d'avoir tout perdu, jusqu' mes rves,
de me repatre d'un ennui sans fin, d'tre plus vide que la nuit? Sais-tu
ce que c'est que d'avoir pour toute consolation une seule pense: qu'il
faut que je souffre, et que je m'ensevelisse en silence, mais que du moins
tu es heureuse! peut-tre heureuse par mes larmes, par mon absence, par le
repos que je ne trouble plus! O mon amie, mon amie, si tu ne l'tais
pas!... Il veut qu'elle le soit; elle doit l'tre. Pagello est une noble
crature, bonne et sincre. C'est mme cette certitude qui lui a donn le
courage de quitter Venise, de fuir. Mais le bonheur est un hiroglyphe
terrible, l'nigme indchiffrable sur cette route de Thbes o le sphinx
dvore tant de plerins de l'ternel voyage. Et il lui pose  elle, il se
pose  lui-mme la douloureuse question: Ce mot si souvent rpt, le
bonheur,  mon Dieu, la cration tout entire frmit de crainte et
d'esprance en l'entendant! Le bonheur! Est-ce l'absence du dsir? Est-ce
de sentir tous les atomes de son tre en contact avec d'autres? Est-ce
dans la pense, dans les sens, dans le coeur que se trouve le bonheur? Qui
sait pourquoi il souffre? Ni le gnie qui s'interroge, ni les efforts de
l'humanit pensante, ni la simplicit des humbles, ne dcouvriront la
solution du mystrieux problme.

Le 26 juin, George Sand crit de Venise la dernire lettre que nous
possdions. Elle a reu, grce  Alfred de Musset, de bonnes nouvelles de
son fils, elle a trouv son argent  la poste restante. C'est un
soulagement. Elle annonce son retour  Paris pour la premire quinzaine
d'aot, car elle veut assister  la distribution des prix du collge Henri
IV. Reviendra-t-elle seule? Non, Pagello va l'accompagner. Le voyage est
coteux, mais il a, dit-elle, bien envie de ne pas me quitter, et il se
fait une joie de t'embrasser; j'espre que cela l'emportera sur les
embarras de sa position. Une fois encore--mais c'est la dernire--elle
remercie Musset de l'avoir remise dans les mains d'un tre dont
l'affection et la vertu sont immuables comme les Alpes. Elle va donc
revoir ses enfants et son Alfred--ses trois enfants--elle constatera, de
ses propres yeux, s'il est rose comme autrefois et gras comme il s'en
vante. Que je sois bien rassure sur ta sant, crit-elle, et que mon
coeur se dilate en t'embrassant comme mon Maurice, et en t'entendant me
dire que tu es mon ami, mon fils bien-aim, et que tu ne changeras jamais
pour moi! Cette maternit en partie double--ou mme triple, si l'on
n'oublie pas Solange--est le tout de sa vie. Et Pagello? direz-vous. Elle
a vite fait sa part. Quant  Pierre, c'est un corps qui nous enterrera
tous, c'est un coeur qui ne s'appartient plus et qui est  _nous_ comme
celui que nous avons dans la poitrine. Puis elle termine en hte par ce
paragraphe qui rsume bien la complexit bizarre de ses sentiments: Adieu,
adieu, mon cher ange, ne sois pas triste  cause de moi. Cherche, au
contraire, ton esprance et ta consolation dans le souvenir de ta vieille
mignonne, qui te chrit et qui prie Dieu pour que tu sois aim.

Enfin, il y a une lettre d'Alfred de Musset, en date du 11 juillet, qui se
divise en deux parties. L'une est ddie _al mio caro Pietro Pagello_.
Elle traite sur le ton du badinage ses recommandations relatives au vin de
champagne: Je vous promets que jamais, jamais je ne boirai plus de cette
maudite boisson--sans me faire les plus grands reproches. Et le pote
ajoute: George me mande que vous hsitez  venir ici avec elle; il faut
venir, mon ami, ou ne pas la laisser partir. Sign: Un de vos meilleurs
amis, Alfred de Musset. Les autres feuilles, destines  George Sand, ont
t dpeces par elle  coups de ciseaux. Il n'en subsiste, pour ainsi
dire, que ce bout de conversation: Dites-moi, monsieur, est-il-vrai que
madame Sand soit une femme adorable?--Telle est l'honnte question qu'une
belle bte m'adressait l'autre jour. La chre crature ne l'a pas rpte
moins de trois fois, pour voir apparemment si je varierais mes
rponses.--Chante, mon brave coq, me disais-je tout bas, tu ne me feras
pas renier, comme saint Pierre.

Ni l'_Histoire de ma Vie_, ni la _Correspondance_ ne contiennent de
dtails sur les circonstances qui prcdrent et dterminrent le dpart
de George Sand. Le journal intime de Pagello est plus explicite. Quand
elle parla de la ncessit de rejoindre ses enfants pour les vacances et
qu'elle lui demanda de l'accompagner, sauf  retourner ensuite  Venise
ensemble, il fut tout dconcert et sollicita le temps de la rflexion.
Je compris du coup que j'irais en France et que j'en reviendrais sans
elle; mais je l'aimais au del de tout, et j'aurais affront mille
dsagrments plutt que de la laisser courir seule un si long voyage. Il
finit par accepter, en spcifiant qu'il ne se rendrait pas  Nohant, qu'il
habiterait seul  Paris et complterait dans les hpitaux son instruction
mdicale. Ils tombrent d'accord, mais ils avaient compris ce qui allait
les sparer. A partir de ce moment-l, dit Pagello, nos relations se
changrent en amiti, au moins pour elle. Moi, je voulais bien n'tre
qu'un ami, mais je me sentais nanmoins amoureux. Hlas! ses soupirs et
ses appels ne seront plus gure entendus.

Le trajet s'effectua par Milan, Domo d'Ossola, le Simplon, Chamonix--o
ils firent l'excursion de la Mer de Glace--et Genve. Le 29 juillet, ils
taient  Milan; le 10 aot, ils arrivaient  Paris. A mesure que nous
avancions, dit Pagello, nos relations devenaient plus circonspectes et
plus froides. Je souffrais beaucoup, mais je faisais mille efforts pour le
cacher. George Sand tait un peu mlancolique et beaucoup plus
indpendante de moi. Je voyais douloureusement en elle une actrice assez
coutumire de telles farces, et le voile qui me bandait les yeux
commenait  s'claircir. Pagello, qui semble avoir eu l'esprit port au
sentiment plutt qu' la gographie, raconte qu'ils allrent de Genve 
Paris par le Dauphin et la Champagne: on a peine  croire que la
diligence ait suivi cet itinraire fantaisiste. En descendant de voiture,
George Sand, attendue par le fidle Boucoiran, gagna son appartement du
quai Malaquais, et Pagello, tout dpays, alla occuper,  l'htel
d'Orlans, rue des Petits-Augustins, une chambrette du troisime tage  1
fr. 50. Pauvre Pietro, les jours sombres commencent. A Venise, il avait
supplant Alfred de Musset. A Paris, il va tre vinc par lui. Juste
revanche. Pagello n'tait pas un article d'exportation. Tels ces fruits
qui demandent  tre consomms sur place et supportent mal le voyage.




CHAPITRE XIV

RETOUR A ALFRED DE MUSSET


A peine arrive  Paris, George Sand se trouva dans la situation la plus
fausse entre Pagello qu'elle avait amen, mais qu'elle n'aimait plus, et
Alfred de Musset qui brlait de la revoir et que peut-tre elle aimait
encore. Une entrevue eut lieu. Fut-elle sollicite par _elle_ ou par
_lui_? On l'ignore. Ils se rapprochrent en vertu de cette proprit
mystrieuse et attractive qui appartient  l'aimant. Que pensa Pagello de
la runion, amicale en apparence, mais voue  devenir amoureuse, dont il
devait tre le tmoin? Il l'avait autorise avec longanimit, ou plutt il
s'y tait rsign. La Sand, dit-il dans son journal intime, voulait
partir avec ses deux petits enfants pour La Chtre, et moi j'avais
manifest la ferme volont de ne pas la suivre. Elle voyait toute la
singularit de ma position, tous les sacrifices que j'avais faits  mon
amour: ma clientle perdue, mes parents quitts, et moi exil sans fortune,
sans appui, sans esprance. Ajoutez l'indiffrence croissante de George
Sand  son endroit, et la reprise ostensible, publique de l'ancienne
passion pour Alfred de Musset. Aussi bien cette renaissance de tendresse
ne devait-elle pas se produire sans de cruelles secousses. L'affection
essaya vainement de demeurer platonique. Georgette, crit Musset, j'ai
trop compt sur moi en voulant te revoir, et j'ai reu le dernier coup.
Il s'loignera, du moins il l'annonce; il ira aux Pyrnes, en Espagne.
Si Dieu le permet, je reverrai ma mre, mais je ne reverrai jamais la
France... Je pars aujourd'hui pour toujours, je pars seul, sans un
compagnon, sans un chien. Je te demande une heure, et un dernier baiser.
Si tu crains un moment de tristesse, si ma demande importune Pierre,
n'hsite pas  me refuser. Et, recourant  ces grands effets de style
qu'il savait irrsistibles auprs de George Sand, il poursuit sur le mode
pathtique: Reois-moi sur ton coeur, ne parlons ni du pass, ni du
prsent, ni de l'avenir; que ce ne soit pas l'adieu de Monsieur un tel et
de Madame une telle. Que ce soient deux mes qui ont souffert, deux
intelligences souffrantes, deux aigles blesss qui se rencontrent dans le
ciel et qui changent un cri de douleur avant de se sparer pour
l'ternit! Que ce soit un embrassement, chaste comme l'amour cleste,
profond comme la douleur humaine! O ma fiance! Pose-moi doucement la
couronne d'pines, et adieu! Ce sera le dernier souvenir que conservera ta
vieillesse d'un enfant qui n'y sera plus!

Les lettres suivantes, du mois d'aot 1834, mais sans indication prcise
de date, dveloppent les mmes sentiments et affirment sa rsolution de
partir. Quoique tu m'aies connu enfant, s'crie-t-il, crois aujourd'hui
que je suis homme... Tu me dis que je me trompe sur ce que j'prouve. Non,
je ne me trompe pas, j'prouve le seul amour que j'aurai de ma vie...
Adieu, ma bien-aime Georgette, ton enfant, Alfred. Toutefois, avant de
se rendre  Toulouse d'abord, chez son oncle, puis  Cadix, il sollicite
un suprme entretien. Ces entretiens-l sont prilleux. Le plus souvent,
ils dbutent par des adieux et s'achvent en des recommencements. Tu me
dis que tu ne crains pas de blesser Pierre en me voyant. Quoi donc alors?
Ta position n'est pas change? Mon amour-propre, dis-tu? Ecoute, coute,
George, si tu as du coeur, rencontrons-nous quelque part, chez moi, chez
toi, au Jardin des Plantes, au cimetire, au tombeau de mon pre c'est l
que je voulais te dire adieu... Songe que je pars, mon enfant. Ne fermons
pas lgrement des portes ternelles. Et la lettre se termine,  la
pense de ne pas la revoir, sur cette apostrophe et cette adjuration: Ah!
c'est trop, c'est trop. Je suis bien jeune, mon Dieu! Qu'ai-je donc fait?

La rponse de George Sand est calme et raisonnable. Elle s'abrite derrire
Pagello, derrire ses projets de voyage  Nohant. Il est inquiet,
dit-elle, et il n'a pas tort, puisque tu es si troubl, et il voit bien
que cela me fait du mal... Je lui ai tout dit. Il comprend tout, il est
bon. Il veut que je te voie sans lui une dernire fois et que je te dcide
 rester, au moins jusqu' mon retour de Nohant. Dans cette mme lettre,
elle autorise, elle invite Alfred de Musset  venir quai Malaquais: car
elle est trop malade pour sortir, et il fait un temps affreux. Il vint, il
s'attarda, et l'on pourrait croire qu'il allait abandonner ses ides de
dpart. Au contraire, il s'y attache, aprs une nuit qui porte conseil. Il
ira  Baden. La lettre o il le signifie, au lendemain de l'entrevue de
rconciliation, a t par lui trs attentivement et trs loquemment
compose: Notre amiti est consacre, mon enfant. Elle a reu hier,
devant Dieu, le saint baptme de nos larmes. Elle est immortelle comme
lui. Je ne crains plus rien ni n'espre plus rien. J'ai fini sur la terre.
Il ne m'tait pas rserv d'avoir un plus grand bonheur. Eh bien, ma soeur
chrie, je vais quitter ma patrie, ma mre, mes amis, le monde de ma
jeunesse; je vais partir seul, pour toujours, et je remercie Dieu. Celui
qui est aim de toi ne peut plus maudire, George. Je puis souffrir encore
maintenant, mais je ne puis plus maudire.

Il lui offre le sacrifice de sa vie et d'aller mourir en silence  trois
cents lieues, ou simplement de ne plus la poursuivre de ses lettres. Il
est prt  obir: Sois heureuse  tout prix, oh! sois heureuse,
bien-aime de mon me! Le temps est inexorable, la mort avare; les
dernires annes de la jeunesse s'envolent plus rapidement que les
premires. Puis il ajoute, avec un tantinet de dclamation: Les
condamns  mort ne renient pas leur Dieu... Rtrcis ton coeur, mon grand
George, tu en as trop pour une poitrine humaine. Mais si tu renonces  la
vie, si tu te retrouves jamais seule en face du malheur, rappelle toi le
serment que tu m'as fait: Ne meurs pas sans moi. Souviens-t'en,
souviens-t'en, tu me l'as promis devant Dieu.

Le surplus de la lettre, o frmit et vibre l'motion, est d'une rare
beaut de pense et de style. On y sent tressaillir l'me douloureuse du
pote:

Je ne mourrai pas, moi, sans avoir fait mon livre sur moi et sur toi (sur
toi surtout). Non, ma belle, ma sainte fiance, tu ne te coucheras pas
dans cette froide terre, sans qu'elle sache qui elle a port. Non, non,
j'en jure par ma jeunesse et mon gnie, il ne poussera sur ta tombe que
des lis sans tache. J'y poserai, de ces mains que voil, ton pitaphe en
marbre plus pur que les statues de nos gloires d'un jour. La postrit
rptera nos noms comme ceux de ces amants immortels qui n'en ont plus
qu'un  eux deux, comme Romo et Juliette, comme Hlose et Ablard; on ne
parlera jamais de l'un sans parler de l'autre. Ce sera l un mariage plus
sacr que ceux que font les prtres; le mariage imprissable et chaste de
l'Intelligence. Les peuples futurs y reconnatront le symbole du seul Dieu
qu'ils adoreront. Quelqu'un n'a-t-il pas dit que les rvolutions de
l'esprit humain avaient toujours des avant-coureurs qui les annonaient 
leur sicle? Eh bien, le sicle de l'Intelligence est venu. Elle sort des
ruines du monde, cette souveraine de l'avenir; elle gravera ton portrait
et le mien sur une des pierres de son collier. Elle sera le prtre qui
nous bnira, qui nous couchera dans la tombe, comme une mre y couche sa
fille le soir de ses noces; elle crira nos deux chiffres sur la nouvelle
corce de l'arbre de vie. Je terminerai ton histoire par mon hymne d'amour;
je ferai un appel, du fond d'un coeur de vingt ans,  tous les enfants de
la terre; je sonnerai aux oreilles de ce sicle blas et corrompu, athe
et crapuleux, la trompette des rsurrections humaines, que le Cbrist a
laisse au pied de sa croix. Jsus! Jsus! et moi aussi, je suis fils de
ton pre. Je te rendrai les baisers de ma fiance; c'est toi qui me l'as
envoye,  travers tant de dangers, tant de courses lointaines, qu'elle a
couru pour venir  moi. Je nous ferai,  elle et  moi, une tombe qui sera
toujours verte, et peut-tre les gnrations futures rpteront-elles
quelques-unes de mes paroles, peut-tre bniront-elles un jour ceux qui
auront frapp avec le myrte de l'amour aux portes de la libert.

Cette lettre, crite avec une sensibilit qui ne ddaigne pas d'tre trs
littraire, fut envoye la veille ou l'avant-veille du dpart d'Alfred de
Musset. Il quitta Paris la dernire semaine d'aot, traversa Strasbourg le
28, et le 1er septembre, arriv  Baden, il adressa  George Sand un
nouvel hymne d'amour. En voici l'un des plus brlants passages:

Ma chre me, tu as un coeur d'ange... Jamais homme n'a aim comme je
t'aime. Je suis perdu, vois-tu, je suis noy, inond d'amour; je ne sais
plus si je vis, si je mange, si je marche, si je respire, si je parle; je
sais que j'aime. Ah! si tu as eu toute ta vie une soif de bonheur
inextinguible, si c'est un bonheur d'tre aime, si tu l'as jamais demand
au ciel, oh! toi, ma vie, mon bien, ma bien-aime, regarde le soleil, les
fleurs, la verdure, le monde! Tu es aime, dis-toi cela, autant que Dieu
peut tre aim par ses lvites, par ses amants, par ses martyrs. Je t'aime,
 ma chair et mon sang! Je meurs d'amour, d'un amour sans fin, sans nom,
insens, dsespr, perdu; tu es aime, adore, idoltre, jusqu' mourir!
Et non, je ne gurirai pas. Et non, je n'essaierai pas de vivre; et j'aime
mieux cela, et mourir en t'aimant vaut mieux que de vivre. Je me soucie
bien de ce qu'ils diront. Ils diront que tu as un autre amant. Je le sais
bien, j'en meurs. Mais j'aime, j'aime, j'aime! Qu'ils m'empchent
d'aimer!

Il est parti--il le confesse--dans un tat d'exaltation perdue, aprs
avoir tenu entre ses bras ce corps ador, aprs l'avoir press sur une
blessure cbrie. Il emportait  ses lvres le souffle des lvres aimes,
et, comme il l'exprime trs potiquement: Je te respirais encore. Ce
baiser, il l'avait attendu cinq mois, dans une continuelle angoisse:
Sais-tu ce que c'est pour un pauvre coeur qui a senti pendant cinq mois,
jour par jour, heure par heure, la vie l'abandonner, le froid de la tombe
descendre lentement dans la solitude, la mort et l'oubli tomber goutte 
goutte comme la neige; sais-tu ce que c'est pour un coeur serr jusqu'
cesser de battre, de se dilater un moment, de se rouvrir, comme une pauvre
fleur mourante, et de boire une goutte de rose vivifiante? O mon Dieu! je
le sentais bien, je le savais, il ne fallait pas nous revoir.

Vainement il avait tent de l'oublier, de prendre un autre amour: nulle
part, il n'a ni n'aurait trouv ce qui le charme en elle. Les faciles et
vnales amours l'ont coeur, et il le crie en quelques mots d'une vrit
saisissante: Ces belles cratures, je les hais; elles me dgotent avec
leurs diamants, leur velours. Je les embrasse; aprs je me rince la bouche
et je deviens furieux, je n'aime pas les Vnus. O mon amour, ce que j'aime,
c'est ta petite robe noire, le noeud de ton soulier, ton col, tes yeux.
Et il se compare, en son agonie de passion,  l'un de ces taureaux blesss
dans le cirque qui ont la permission d'aller se coucher dans un coin avec
l'pe du matador dans l'paule et de mourir en paix. Voil le droit qu'il
rclame. Il n'admet pas qu'on le lui conteste. Le reste, dit-il, me
regarde. Il serait trop cruel de venir dire  un malheureux qui meurt
d'amour, qu'il a tort de mourir. Elle ne l'entend pas, quand il l'appelle
 cent cinquante lieues de distance, et pourtant il ne peut vivre sans
elle. Il voudrait s'tablir aux environs de Moulins ou de Chteauroux,
louer un grenier avec une table et un lit. Elle viendrait le voir une fois
ou deux,  cheval, et l, dans la solitude, il crirait la mlancolique
histoire de leur amour. Puisqu'il n'en peut tre ainsi, du moins il a
conu un rve et il formule une prire: O ma fiance, je te demande
encore pourtant quelque chose. Sors un beau soir, au soleil couchant,
seule; va dans la campagne, assieds-toi sur l'herbe, sous quelque saule
vert; regarde l'occident, et pense  ton enfant qui va mourir. Tche
d'oublier le reste, relis mes lettres, si tu les as, ou mon petit livre.
Pense, laisse aller ton bon coeur, donne-moi une larme, et puis rentre
chez toi doucement, allume ta lampe, prends ta plume, donne une heure 
ton pauvre ami. Donne-moi tout ce qu'il y a pour moi dans ton coeur.
Efforce-toi plutt un peu; ce n'est pas un crime, mon enfant. Tu peux m'en
dire mme plus que tu n'en sentiras; je n'en saurai rien, ce ne peut tre
un crime; je suis perdu. Et la lettre se termine en un vritable spasme
de passion, o clate l'rthisme nvros du pote: Dis-moi que tu me
donnes tes lvres, tes dents, tes cheveux, tout cela, cette tte que j'ai
eue, et que tu m'embrasses, toi, moi! O Dieu,  Dieu, quand j'y pense, ma
gorge se serre, mes yeux se troublent, mes genoux chancellent. Ah! il est
horrible de mourir, il est horrible d'aimer ainsi. Quelle soif, mon George,
oh! quelle soif j'ai de toi! Je t'en prie, que j'aie cette lettre. Je me
meurs. Adieu. Aprs avoir indiqu son adresse,  Baden (Grand-Duch),
prs Strasbourg, poste restante, il ajoute en post-scriptum: O ma vie, ma
vie, je te serre sur mon coeur,  mon George, ma belle matresse, mon
premier, mon dernier amour!

Que devient cependant George Sand? Elle a profit de son sjour  Paris
pour rgler ses intrts avec Buloz, mais nous ne savons pas si elle a,
comme elle projetait, sermonn le bavard et compromettant Gustave Planche,
contre lequel Alfred de Musset nourrissait une rancune particulire.
Planche, en effet, fils de pharmacien, avait jou au pote un tour
pendable, du temps o ils taient rivaux d'influence auprs de l'auteur de
_Llia_. Certain jour, il offrit  Musset des bonbons au chocolat. A
peine en eut-il mang deux ou trois qu'il dut cder la place. C'taient
des bonbons purgatifs que Gustave Planche avait drobs  l'officine
paternelle. Et cette anecdote, qui a son parfum moliresque, a t
transmise par madame Martelet, gouvernante d'Alfred de Musset.

Le 29 aot, George Sand arrive  Nohant, en compagnie de son fils Maurice.
Elle y retrouve Solange et le singulier M. Dudevant qui la reoit
placidement, comme si elle ne revenait pas de Venise. Elle a laiss 
Paris, sans s'mouvoir, sans prouver ni remords ni scrupules, le triste
Pagello, qui ne parat pas avoir support cette sparation avec son
habituelle philosophie. Comme c'tait la saison des vacances et que
d'ailleurs George Sand se souciait peu de l'exhiber dans les milieux
littraires, il n'entra en relations qu'avec Gustave Planche et Buloz qui,
par une politesse sans doute ironique, lui offrit de collaborer  la
_Revue des Deux Mondes_. Il fit plusieurs visites  Alfred de Musset, dont
l'accueil fut des plus courtois, mais dpourvu de toute expansion
cordiale; il tait, au reste--d'aprs Pagello--d'un naturel peu expansif.
Il ne trouva de vritable intimit qu'auprs d'Alfred Tattet, bon vivant,
amant de Djazet avec qui il avait fait le voyage d'Italie; mais surtout
compagnon de plaisir de Musset et grand amateur de vin de Chypre dont il
se faisait envoyer chaque anne un tonnelet. Voici la lettre dcourage
que Pagello lui adresse, le 6 septembre:

Mon cher Alfred, votre pauvre ami est  Paris. Je suis all chez vous
demander de vos nouvelles; on m'a dit que vous tiez  la campagne. Si
j'avais eu le temps, je serais all vous donner un baiser, mais comme je
suis ici pour peu, je vous l'envoie par cette feuille. Je ne sais combien
de jours encore je resterai  Paris. Vous savez que je suis oblig d'obir
 ma petite bourse, et celle-ci me commande dj le dpart. Adieu. Si je
puis vous voir  Paris, je serai heureux; si je ne puis, envoyez-moi un
baiser, vous aussi, sur un petit bout de papier. Htel d'Orlans, n 17,
rue des Petits-Augustins. Adieu, mon bon, mon sincre ami, adieu, votre
trs affectionn ami,

Pietro PAGELLO.

Le Vnitien dracin prenait ses repas dans une pension tenue par un
compatriote, Burnharda, htelier  Paris depuis trente-trois ans; mais
souvent aussi, oblig d'tre conome, il allait au Jardin des Plantes
manger un pain et quelques fruits, au sortir de la clinique de Velpeau.
George Sand, avant de partir pour Nohant, s'tait borne  lui donner
quelques recommandations dans le monde mdical. Or le malheureux, isol,
sans ressources, sans relations, parlant  peine notre langue, menait une
vie de dlaissement et de misre, inconsolable d'un injurieux abandon qui
succdait  la passion la plus enflamme. Il me semble, crivait-il  son
pre le 18 aot, tre un oiseau tranger jet dans une tempte. Et plus
loin: Si quelqu'un a toutes raisons de se jeter  la Seine, c'est moi!

George Sand, sur le point de quitter Paris, avait d affronter une
explication orageuse avec Pagello. Nous en trouvons l'cho dans la lettre
qu'elle adresse de Nohant  Alfred de Musset, au commencement de
septembre. Elle rve,_pour eux trois_, un amour de l'me o les sens ne
seraient rien. Mais ni le pote ni le mdecin ne veulent s'en accommoder.
Eh bien! s'crie-t-elle, voil que tu t'gares, et lui aussi. Oui,
lui-mme, qui dans son parler italien est plein d'images et de
protestations qui paratraient exagres si on les traduisait mot  mot,
lui qui, selon l'usage de l-bas, embrasse ses amis presque sur la bouche,
et cela sans y entendre malice, le brave et pur garon qu'il est, lui qui
tutoie la belle Cressini sans jamais avoir song  tre son amant; enfin,
lui qui faisait  Giulia (je t'ai dit qu'elle tait sa soeur de la main
gauche) des vers et des romances tout remplis d'_amore_ et de _felicit_,
le voil, ce pauvre Pierre, qui, aprs m'avoir dit tant de fois: _il
nostro amore per Alfredo_, lit je ne sais quel mot, quelle ligne de ma
rponse  toi le jour du dpart, et s'imagine je ne sais quoi. Pagello
est jaloux. A-t-il dcachet une lettre de George Sand? A-t-il lu, par
dessus l'paule d'Alfred de Musset, une phrase ainsi conue: Il faut que
je sois  toi, c'est ma destine? Elle nie l'avoir crite. En ralit, il
n'admet pas qu'on lui ait fait faire trois cents lieues pour l'abandonner
et lui laisser l'unique distraction de promenades au Jardin des Plantes,
ou lui infliger la lugubre solitude d'une misrable chambre d'htel.

Nous nous expliquons, mais George Sand semble ne pas s'expliquer la
rvolte de Pagello: Lui qui comprenait tout  Venise, du moment qu'il a
mis le pied en France, il n'a plus rien compris, et le voil dsespr.
Tout de moi le blesse et l'irrite. Et faut-il le dire? il part, il est
peut-tre parti  l'heure qu'il est, et moi, je ne le retiendrai pas,
parce que je suis offense jusqu'au fond de l'me de ce qu'il m'crit, et
que, je le sens bien, il n'a plus la foi, par consquent il n'a plus
l'amour. Elle ira  Paris, en apparence pour consoler Pagello--car elle
ne veut ni se justifier ni le retenir--mais,  dire vrai, avec l'espoir et
le dsir de rencontrer Musset,  son retour de Baden. Le Vnitien l'obsde;
elle en est excde, et elle philosophe sur cet amour expirant, qui va
rejoindre les affections dfuntes: Est-ce que l'amour lev et croyant
est possible? Est-ce qu'il ne faut pas que je meure sans l'avoir
rencontr? Toujours saisir des fantmes et poursuivre des ombres! Je m'en
lasse. Et pourtant je l'aimais sincrement et srieusement, cet homme
gnreux, aussi romanesque que moi, et que je croyais plus fort que moi.
Je l'aimais comme un pre, et tu tais alors notre enfant  tous deux. Le
voil qui redevient un tre faible, souponneux, injuste, faisant des
querelles d'Allemand et vous laissant tomber sur la tte ces pierres qui
brisent tout.

Elle esprait, certes, que Pagello serait raisonnable. N'avait-il pas
accept qu'elle revt Alfred de Musset et qu'elle l'embrasst en sa
prsence? Les trois baisers que je t'ai donns, un sur le front et un sur
chaque joue, en te quittant, il les a vus, et il n'en a pas t troubl,
et moi je lui savais tant de gr de me comprendre! Elle hsite, elle
flotte, elle ne sait o se prendre, partage entre celui qui va partir et
celui qui ne revient pas. Mais elle est outre que Pagello ne la croie
pas sur parole, et elle ne saurait descendre  se disculper. Qu'il parte,
je te redemanderai alors ma lettre, et je la lui enverrai pour le punir...
Mais non, pauvre Pierre, il souffre, et je tcherai de le consoler, et tu
m'y aideras, car je sens que je meurs de tous ces orages, je suis tous les
jours plus malade, plus dgote de la vie, et il faut que nous nous
sparions tous trois sans fiel et sans outrage. Je veux te revoir encore
une fois et lui aussi; je te l'ai promis, d'ailleurs, et je te renouvelle
ma promesse; mais ne m'aime plus, entends-tu bien? Je ne vaux plus rien.
Le doute de tout m'envahit tout  fait. Aime-moi, si tu veux, dans le
pass, et non telle que je suis  prsent.

Elle l'avertit que, s'ils se revoient  Paris, du moins aucun
rapprochement d'amour n'est possible entre eux, et qu'elle ne saurait
entreprendre de gurir cette passion qu'il croit et dit ingurissable.
Adieu donc le beau pome de notre amiti sainte et de ce lien idal qui
s'tait form entre nous trois, lorsque tu lui arrachas  Venise l'aveu de
son amour pour moi et qu'il te jura de me rendre heureuse. Elle lui
rappelle la nuit mmorable, la nuit d'enthousiasme o, malgr eux, il
joignit leurs mains et les bnit solennellement. Tout cela tait donc un
roman? Oui, rien qu'un rve, et moi seule, imbcile, enfant que je suis,
j'y marchais de confiance et de bonne foi! Et tu veux qu'aprs le rveil,
quand je vois que l'un me dsire, et que l'autre m'abandonne en
m'outrageant, je croie encore  l'amour sublime! Non, hlas! il n'y a rien
de tel en ce monde, et ceux qui se moquent de tout ont raison. Adieu, mon
pauvre enfant. Ah! sans mes enfants  moi, comme je me jetterais dans la
rivire avec plaisir!

Ainsi tous les trois, George Sand, Alfred de Musset, Pagello, arrivent 
la mme conclusion du suicide, de la noyade. Et aucun d'eux ne se jette
dans la rivire...

Les tristesses de Pagello laissent, il va sans dire, Musset fort
insensible. Il est trop pntr de sa propre douleur pour s'apitoyer sur
celle de son rival, et mme il savoure la joie d'une quitable revanche.
S'il souffre, lui, eh bien! qu'il souffre, ce Vnitien, qui m'a appris 
souffrir. Je lui rends sa leon; il me l'avait donne en matre. Qu'il
souffre, il te possde... Par le ciel, en fermant cette lettre, il me
semble que c'est mon coeur que je ferme. Je le sens qui se resserre et
s'ossifie.

Pareilles penses de dsespoir hantaient l'imagination de George Sand. Le
31 aot, de Nohant elle crit  Jules Boucoiran: C'est un adieu que je
venais dire  mon pays,  tous les souvenirs de ma jeunesse et de mon
enfance; car vous avez d le comprendre et le deviner: la vie m'est
odieuse, impossible, et je veux en finir absolument avant peu. Nous en
reparlerons. Elle lui recommande Pagello, un brave et digne homme de
votre trempe, bon et dvou comme vous. Je lui dois la vie d'Alfred et la
mienne. Pagello a le projet de rester quelques mois  Paris. Je vous le
confie et je vous le lgue; car, dans l'tat de maladie violente o est
mon esprit, je ne sais point ce qui peut m'arriver.

De vrai, Pagello s'apprtait  regagner Venise. Il avait dclin trs
dignement l'invitation que George Sand lui adressait, avec l'agrment de
M. Dudevant, de venir passer huit ou dix jours  Nohant. Au surplus,
malgr ses vellits de suicide, elle chargeait Boucoiran de dire au
propritaire qu'elle gardait son appartement du quai Malaquais, et elle
donnait l'ordre de faire carder ses matelas, ne voulant pas tre mange
aux vers de son vivant.

Dans la premire quinzaine d'octobre, George Sand rentrait  Paris. Alfred
de Musset y revenait le 13. Peu de jours aprs, le 23, Pagello reprenait
le chemin de l'Italie. La vente de quatre tableaux-- l'huile,
observe-t-il--de Zucarelli lui avait, par l'entremise de George Sand,
procur une somme de quinze cents francs. Il acheta une bote d'instruments
de chirurgie et quelques livres de mdecine. Le temps, dit-il, qui est un
grand honnte homme, amena le jour redout et dsir par moi du retour de
la Sand  Paris. Il reut le complment du prix des tableaux, prpara son
bagage et alla prendre cong de George Sand, devant Boucoiran. Nos adieux
furent muets; je lui serrai la main sans pouvoir la regarder. Elle tait
comme perplexe; je ne sais pas si elle souffrait; ma prsence
l'embarrassait. Il l'ennuyait, cet Italien qui, avec son simple bon sens,
abattait la sublimit incomprise dont elle avait coutume d'envelopper la
lassitude de ses amours. Je lui avais dj fait connatre que j'avais
profondment sond son coeur plein de qualits excellentes, obscurcies par
beaucoup de dfauts. Cette connaissance de ma part ne pouvait que lui
donner du dpit, ce qui me fit abrger, autant que je pus, la visite.
J'embrassai ses enfants et je pris le bras de Boucoiran qui m'accompagna.

En s'loignant, Pagello ne lana pas la flche du Parthe, bien qu'il ft
en tat de lgitime dfense. Le jour mme o il quittait Paris, il crivit
 Alfred Tattet: Mon bon ami, avant de partir, je vous envoie encore un
baiser. Je vous conjure de ne jamais parler de mon amour avec la George.
Je ne veux pas de _vendette_. Je pars avec la certitude d'avoir agi en
honnte homme. Ceci me fait oublier ma souffrance et ma pauvret. Adieu,
mon ange. Je vous crirai de Venise. Adieu, adieu.

Avait-il, l'infortun Pagello, t dment inform de la rconciliation
amoureuse survenue entre Alfred de Musset et George Sand? Il est probable.
Le jour mme de son retour  Paris, 13 octobre, le pote envoyait, non pas
 Nohant, comme le croit M. Maurice Clouard, mais au quai Malaquais, o se
trouvait George Sand, une lettre qui dbute ainsi: Mon amour, me voil
ici... Tu veux bien que nous nous voyions. Et moi, si je le veux! Mais ne
crains pas de moi, mon enfant, la moindre parole, la moindre chose, qui
puisse te faire souffrir un instant... Fie-toi  moi, George, Dieu sait
que je ne te ferai jamais de mal. Reois-moi, pleurons ou rions ensemble,
parlons du pass ou de l'avenir, de la mort ou de la vie, de l'esprance
ou de la douleur, je ne suis plus rien que ce que tu me feras. Et il lui
rappelle, et il s'approprie les touchantes paroles de Ruth  Nomi:
Laissez-moi vivre de votre vie; le pays o vous irez sera ma patrie, vos
parents seront mes parents; l o vous mourrez, je mourrai, et dans la
terre qui vous recevra, l je serai enseveli. Ce mystique appel aboutit 
la conclusion plus pratique d'un rendez-vous: Dis-moi ton heure. Sera-ce
ce soir? Demain? Quand tu voudras, quand tu auras une heure, un instant 
perdre. Rponds-moi une ligne. Si c'est ce soir, tant mieux. Si c'est dans
un mois, j'y serai. Ce sera quand tu n'auras rien  faire. Moi, je n'ai 
faire que de t'aimer. Ton frre, Alfred.

Ils se rconcilirent amoureusement, dans le courant d'octobre, sans qu'on
puisse prciser la date, car leurs lettres d'alors ne contiennent aucune
indication; mais ce fut, selon toute apparence, avant le dpart de
Pagello. Il emportait cette blessure au coeur et, ne devant plus revoir
George Sand, il ne lui crira dsormais, du fond de sa Vntie, qu' de
lointains intervalles, pour recommander des amis. Aussi bien fut-il
amplement veng de cet abandon. Entre George Sand et Alfred de Musset,
l'amour ne pouvait ni cesser ni durer, ni mourir ni renatre. Le lendemain
mme ou le surlendemain de leur rapprochement, les souvenirs du pass
cruel se dressrent devant eux. Il n'y eut, pour ainsi dire, point de
journe sans raccommodement et sans brouille. La jalousie de Musset, et
comme une rage infernale de torturer, se donnait carrire. J'en tais
bien sre, crit George Sand, que ces reproches-l viendraient ds le
lendemain du bonheur rv et promis, et que tu me ferais un crime de ce
que tu avais accept comme un droit. A peine satisfait, c'est contre moi
que tu tournes ton dsespoir et ta colre. Il accumule, en effet, les
questions, les soupons, les rcriminations. N'ai-je pas prvu,
s'crie-t-elle, que tu souffrirais de ce pass qui t'exaltait comme un
beau pome tant que je me refusais  toi, et qui ne te parat plus qu'un
cauchemar,  prsent que tu me ressaisis comme une proie. Voyons,
laisse-moi donc partir. Nous allons tre plus malheureux que jamais. Si je
suis galante et perfide comme tu sembles me le dire, pourquoi
t'acharnes-tu  me reprendre et  me garder?... Que nous restera-t-il donc,
mon Dieu! d'un lien qui nous avait sembl si beau? Ni amour, ni amiti,
mon Dieu!

Aprs chacune de ces scnes, au sortir de chaque crise, Alfred de Musset
s'humilie, implore son pardon, s'accuse et se condamne, pour recommencer
le jour suivant: Mon enfant, mon enfant, lui crit-il, que je suis
coupable envers toi! que de mal je t'ai fait cette nuit! Oh! je le sais,
et toi, toi, voudrais-tu m'en punir? O ma vie, ma bien-aime, que je suis
malheureux, que je suis fou, que je suis stupide, ingrat, brutal!... O mon
enfant,  mon me, je t'ai presse, je t'ai fatigue, quand je devrais
passer les journes et les nuits  tes pieds,  attendre qu'il tombe une
larme de tes beaux yeux pour la boire,  te regarder en silence, 
respecter tout ce qu'il y a de douleur dans ton coeur; quand ta douleur
devrait tre pour moi un enfant chri que je bercerais doucement. O George,
George! Ecoute, ne pense pas au pass. Non, non, au nom du ciel, ne
compare pas, ne rflchis pas, je t'aime comme on n'a jamais aim... O
Dieul si je te perdais! ma pauvre raison n'y tient pas. Mon enfant,
punis-moi, je t'en prie; je suis un fou misrable, je mrite ta colre...
Ma vie, mon bien suprme, pardon, oh! pardon  genoux! Ah! pense  ces
beaux jours que j'ai l dans le coeur, qui viennent, qui se lvent, que je
sens l, pense au bonheur, hlas! hlas! si l'amour l'a jamais donn.
George, je n'ai jamais souffert ainsi. Un mot, non pas un pardon, je ne le
mrite pas; mais dis seulement: _J'attendrai_. Et moi, Dieu du ciel, il y
a sept mois que j'attends, je puis en attendre encore bien d'autres. Ma
vie, doutes-tu de mon pauvre amour? O mon enfant, crois-y, ou j'en
mourrai. Ces cris de dsespoir, d'ivresse, de folie, ces lamentations,
succdant  des explosions de colre, ne sont qu'un faible cho des
tourments qui secouaient deux tres de gnie, un homme enfivr et
hystrique, surexcit par l'alcool, une femme mobile et irritable, plus
mre qu'amante. Ils vont se dbattre cinq mois dans cette agonie
d'amour.




CHAPITRE XV

LA RUPTURE DFINITIVE


Cette rconciliation avec George Sand, aussitt suivie de reproches et de
querelles, devait avoir sur l'organisme d'Alfred de Musset une
rpercussion fcheuse. Au commencement de novembre, selon toute
apparence--car les lettres ne sont pas dates,--il envoya  son amie un
court billet, sans signature et d'une criture tourmente. En voici le
texte: J'ai une fivre de cheval. Impossible de tenir sur mes jambes.
J'esprais que cela se calmerait. Comment donc faire pour te voir? Viens
donc avec Papet ou Rollinat; il entrerait le premier tout seul, et, quand
il n'y aurait personne, il t'ouvrirait. Aprs dner, cela se peut bien. Je
me meurs de te voir une minute, si tu veux. Aime-moi. Vers huit heures tu
peux venir, veux-tu? Sur-le-champ George Sand lui rpondit: Certainement,
j'irai, mon pauvre enfant. Je suis bien inquite. Dis-moi, est-ce que je
ne peux pas t'aller soigner? Est-ce que ta mre s'y opposerait? Je peux
mettre un bonnet et un tablier  Sophie. Ta soeur ne me connat pas. Ta
mre fera semblant de ne pas me reconnatre, et je passerai pour une
garde. Laisse-moi te veiller cette nuit, je t'en supplie. Parle  ta mre,
dis-lui que tu le veux. C'tait un rveil, un revenez-y de cette
tendresse maternelle qui se prodiguait au chevet du malade et s'attnuait
aprs la gurison. Elle vint, en effet, revtit le costume de la servante
et soigna le pote avec sollicitude. Il fut vite rtabli, mais les soucis
s'accumulaient autour de leur amour. Pour Alfred de Musset, il y eut
d'abord une brouille avec Alfred Tattet, qui avait blm la reprise de la
liaison rompue; puis une provocation adresse  Gustave Planche, qui nia
avoir tenu les propos dsobligeants qu'on lui prtait. Enfin, entre _Elle
et Lui_, les rcriminations et les griefs s'amoncelaient. Perptuelle
alternance de soupons, de colres, de repentirs et de pardons. On a
prtendu qu'alors, comme avant le voyage de Venise, Alfred de Musset
habitait chez George Sand, et l'on invoque  cet gard l'adresse, 19, quai
Malaquais, mise au-dessous de sa signature dans le cartel  Gustave
Planche. En ralit, ce ne devait tre l qu'un domicile intermittent. Les
billets qu'il envoyait  madame Sand portent presque tous cette
suscription: Madame Dudevant, n 19, quai Malaquais. Ils n'ont pas le
cachet de la poste et taient remis par un commissionnaire. En voici un
qui a t crit par Alfred de Musset dans un intervalle de calme relatif:
Le bonheur, le bonheur, et la mort aprs, la mort avec. Oui, tu me
pardonnes, tu m'aimes! Tu vis,  mon me, tu seras heureuse! Oui, par Dieu,
heureuse par moi. Eh! oui, j'ai vingt-trois ans, et pourquoi les ai-je?
Pourquoi suis-je dans la force de l'ge, sinon pour te verser ma vie, pour
que tu la boives sur mes lvres? Ce soir,  dix heures, et compte que j'y
serai plutt (_sic_). Viens, ds que tu pourras; viens, pour que je me
mette  genoux, pour que je te demande de vivre, d'aimer, de pardonner. Ce
soir, ce soir! Les bonnes rsolutions d'Alfred de Musset duraient peu,
ses promesses n'avaient pas de lendemain. George Sand le lui rappelle et
s'en plaint avec une douce mlancolie: Pourquoi nous sommes-nous quitts
si tristes? Nous verrons-nous ce soir? Pouvons-nous tre heureux?
Pouvons-nous nous aimer? Tu as dit que oui, et j'essaie de le croire. Mais
il me semble qu'il n'y a pas de suite dans tes ides, et qu' la moindre
souffrance tu t'indignes contre moi, comme contre un joug. Hlas! mon
enfant, nous nous aimons, voil la seule chose sre qu'il y ait entre
nous. Le temps et l'absence ne nous ont pas empchs et ne nous
empcheront pas de nous aimer. Mais notre vie est-elle possible ensemble?
La mienne est-elle possible avec quelqu'un? Cela m'effraie. Je suis triste
et consterne par instants; tu me fais esprer et dsesprer  chaque
instant. Que ferai-je? Veux-tu que je parte? Veux-tu essayer encore de
m'oublier? Moi, je ne chercherai pas, mais je puis me taire et m'en aller.
Je sens que je vais t'aimer encore comme autrefois, si je ne fuis pas. Je
te tuerai peut tre et moi avec toi, penses-y bien. Est-ce  cette lettre
et  l'offre de rupture amiable qui y est formule qu'Alfred de Musset, de
nouveau malade, rpond en quelques lignes? Quitte-moi, toi, si tu veux.
Tant que tu m'aimeras, c'est de la folie, je n'en aurais jamais la force.
Ecris-moi un mot, je donnerais je ne sais quoi pour t'avoir l. Si je peux
me lever, j'irai te voir. Le lendemain ou le surlendemain, autre billet
du pote, o l'on sent l'exaltation s'accrotre. Ce ne sont plus gure
que des exclamations: Mon ange ador, je te renvoie ton _agent_
(l'_r_ manque). Buloz m'en a envoy. Je t'aime, je j'aime, je t'aime.
Adieu! O mon George, c'est donc vrai? Je t'aime pourtant. Adieu, adieu, ma
vie, mon bien; adieu, mes lvres, mon coeur, mon amour. Je t'aime tant! O
Dieu, adieu, toi, toi, toi, ne te moque pas d'un pauvre homme. George
Sand atteint, elle aussi, au paroxysme de la nvrose; elle suit Musset sur
le chemin de la frnsie amoureuse, et lui propose de rejoindre leur amie
Roxanne dans cette fort de Fontainebleau o ils ont connu, l'automne
prcdent, les joies de l'amour naissant, mais o, pour la premire fois,
se sont manifestes les hallucinations du pote. L-bas, dans la solitude,
ils pourront raliser le lugubre et tragique dessein que chacun d'eux
nourrit en son imagination maladive. Tout cela, rpond George Sand,
vois-tu, c'est un jeu que nous jouons, mais notre coeur et notre vie
servent d'enjeux, et ce n'est pas tout  fait aussi plaisant que cela en a
l'air. Veux-tu que nous allions nous brler la cervelle ensemble 
Franchard? Ce sera plus tt fait. Roxanne a eu une petite larme sur la
joue, quand je lui ai lu le paragraphe qui la concerne. Viens pour elle,
si ce n'est pour moi. Elle te donnera du lait et tu lui feras des vers. Je
ne serai jalouse que du plaisir qu'elle aura  te soigner.

Ces projets de suicide taient dans le got du jour et conformes 
l'esthtique du romantisme. C'est l'poque o Victor Escousse, g de
dix-neuf ans, s'asphyxiait avec son collaborateur Auguste Lebras, parce
que sa troisime pice, _Raymond_, avait t froidement accueillie.

Plus sages  la rflexion, George Sand et Alfred de Musset remplacrent le
suicide par une rupture. Ils parurent couter les avis que leur donnaient,
 _Lui_ Alfred Tattet,  _Elle_ Sainte-Beuve, qui exeraient en partie
double les fonctions de confident, presque de confesseur et de directeur
de conscience sentimentale. Alfred Tattet n'aimait pas George Sand, et
Sainte-Beuve jalousait un peu Musset. Ils devaient, l'un et l'autre,
pousser  la sparation. Nous avons une lettre de madame Sand implorant de
Sainte-Beuve assistance et protection, en cette crise du mois de novembre
1834: Mon ami, crit-elle, je voudrais vous voir et causer avec vous
tte--tte; cela est impossible chez moi. Soyez assez bon pour aller au
collge Henri IV demain, de midi et demi  une heure; demandez mon fils,
je serai avec lui. De l nous irons faire un tour sur la place
Sainte-Genevive, et, en une demi-heure, je vous expliquerai ma situation
et vous demanderai un conseil. J'ai une question de vie et de mort 
trancher. Aidez-moi. A vous.

Par malheur, nous n'avons pas la rponse de Sainte-Beuve; mais, au cours
de la promenade sur la place Sainte-Genevive, il dut conseiller le
dpart. Elle se rendit, en effet,  Nohant, d'o elle crit, le 15
novembre,  Jules Boucoiran: Je ne vais pas mal, je me distrais, et ne
retournerai  Paris que gurie et fortifie. Vous avez tort de parler
comme vous faites d'Alfred. N'en parlez pas du tout, si vous m'aimez, et
soyez sr que c'est fini  jamais entre lui et moi. De son ct, Musset
va en Bourgogne,  Montbard, chez des parents, pour soigner sa sant fort
branle par ces secousses, et il mande, le 12 novembre,  Alfred Tattet:
Tout est fini. Si par hasard _on_ vous faisait quelques questions, si
peut-tre _on_ allait vous voir pour vous demander  vous-mme si vous ne
m'avez pas vu, rpondez purement que non, et soyez sr que notre secret
commun est bien gard de ma part. Paul de Musset, dans la _Biographie_,
passe rapidement sur tous ces dtails, non sans tcher de donner  son
frre le beau rle de l'homme poursuivi et harcel: Le retour, dit-il,
d'une personne qu'il ne voulait pas revoir et qu'il revit bien malgr
lui[12] le plongea de nouveau dans une vie si remplie de scnes violentes
et de dbats pnibles que le pauvre garon eut une rechute,  croire qu'il
ne s'en relverait plus. Cependant il puisa dans son mal mme les moyens
de se gurir. A dfaut de la raison, le soupon et l'incrdulit le
sauvrent. Il s'ennuya des rcriminations et de l'emphase, et prit la
rsolution de se drober  ce rgime malsain.

[Note 12: Ceci est faux, comme l'indique le billet d'Alfred de Musset 
son retour de Baden.]

Quoiqu'ils l'eussent jur, _Elle et Lui_,  Sainte-Beuve et  Tattet,
rien n'tait encore fini. Nous voici, au contraire, en pleine drame. Ni
Montbard ni Nohant n'taient assez loin de Paris. Ils y reviennent, l'un
et l'autre. George Sand est reprise,  la fin de novembre, de la passion
la plus effrne; la plus dlirante pour Musset:

  C'est Vnus toute entire  sa proie attache.

Et nous entendons ses sanglots, nous voyons couler ses larmes dans le
_Journal_ indit o s'panche le dbordement de sa folie d'amour. Il
faudrait citer toutes ces pages cruellement loquentes, et nous n'en
pouvons retenir que les passages les plus douloureusement mus. Avant le
dpart pour Nohant, elle avait consign sur son _Journal_ ces lignes
navrantes: Je t'aime avec toute mon me, et toi, tu n'as pas mme
d'amiti pour moi. Je t'ai crit ce soir. Tu n'as pas voulu rpondre  mon
billet. On a dit que tu tais sorti, et tu n'es pas venu seulement passer
cinq minutes avec moi. Tu es donc rentr bien tard, et o tais-tu, mon
Dieu? Hlas! c'est bien fini, tu ne m'aimes plus du tout. Je te
deviendrais abjecte et odieuse, si je restais ici. D'ailleurs, tu dsires
que je parte. Tu m'as dit l'autre jour, d'un air incrdule: Bah! tu ne
partiras pas. Ah! tu es donc bien press? Sois tranquille, je pars dans
quatre jours, et nous ne nous reverrons plus. Pardonne-moi de t'avoir fait
souffrir, et sois bien veng; personne au monde n'est plus malheureux que
moi.

A son retour de Nohant, elle apprend que Musset est galement rentr 
Paris. Elle se rend chez lui; la porte est close. Alors elle se retourne
vers Sainte-Beuve, comme vers le guide, le sauveur, et lui crit, le 25
novembre: Voil deux jours que je ne vous ai vu, mon ami. Je ne suis pas
encore en tat d'tre abandonne, de vous surtout qui tes mon meilleur
soutien. Je suis rsigne moins que jamais. Je sors, je me distrais, je me
secoue, mais en rentrant dans ma chambre, le soir, je deviens folle. Hier,
mes jambes m'ont emporte malgr moi; j'ai t chez lui. Heureusement je
ne l'ai pas trouv. J'en mourrai. Elle allait, en effet, pleurer,
sangloter, se morfondre  sa porte. Et il ne la recevait pas. Alors elle
lui envoya un petit paquet qu'il ouvrit et qui contenait ses admirables
nattes brunes, sa chevelure opulente, qu'elle avait coupe pour lui en
faire don, comme mademoiselle de La Vallire  son Dieu, lors de cette
vture o s'mut la froideur majestueuse de Bossuet. Devant un pareil
sacrifice, suprme abngation fminine, le pote ne pouvait demeurer
insensible. Ils se revirent, mais quel lugubre crpuscule d'amour! Nous en
apercevons toute la mlancolie  travers le _Journal_ de George Sand: Si
j'allais casser le cordon de sa sonnette jusqu' ce qu'il m'ouvrt la
porte? Si je m'y couchais en travers jusqu' ce qu'il passe? Si je me
jetais--non pas  ses pieds, c'est fou aprs tout, car c'est l'implorer,
et certes il fait pour moi ce qu'il peut, il est cruel de l'obsder et de
lui demander l'impossible--mais si je me jetais  son cou, dans ses bras,
si je lui disais: Tu m'aimes encore, tu en souffres, tu en rougis, mais
tu me plains trop pour ne pas m'aimer. Tu vois bien que je t'aime, que je
ne peux aimer que toi. Embrasse-moi, ne me dis rien, ne discutons pas;
dis-moi quelques douces paroles, caresse-moi, puisque tu me trouves encore
jolie malgr mes cheveux coups, malgr les deux grandes rides qui se sont
formes depuis l'autre jour sur mes joues. Eh bien! quand tu sentiras ta
sensibilit se lasser et ton irritation revenir, renvoie-moi,
maltraite-moi, mais que ce ne soit jamais avec cet affreux mot _dernire
fois!_ Je souffrirai tant que tu voudras, mais laisse-moi quelquefois, ne
ft-ce qu'une fois par semaine, venir chercher une larme, un baiser qui me
fasse vivre et me donne du courage. Elle adjure la Providence
d'intervenir, de la protger, de la sauver. Volontiers elle demanderait un
miracle: Ah! il a tort, n'est-ce pas? mon Dieu, il a tort de me quitter 
prsent que mon me est purifie et que, pour la premire fois, une
volont svre s'est arrte en moi... Cet amour pourrait me conduire au
bout du monde. Mais personne n'en veut, et la flamme s'teindra comme un
holocauste inutile. Personne n'en veut!... Ah! mais on ne peut pas aimer
deux hommes  la fois. Cela m'est arriv. Quelque chose qui m'est arriv
ne m'arrivera plus.

Elle en donne alors une explication qui parat vridique et o tressaille
toute l'angoisse de la passion, au moment o elle voit disparatre
irrparablement son bonheur: Est-ce que je ne souffre pas des folies ou
des fautes que je fais? Est-ce que les leons ne profitent pas aux femmes
comme moi? Est-ce que je n'ai pas trente ans? Est-ce que je ne suis pas
dans toute ma force? Oui, Dieu du ciel, je le sens bien, je puis encore
faire la joie et l'orgueil d'un homme, si cet homme veut franchement
m'aider. J'ai besoin d'un bras solide pour me soutenir, d'un coeur sans
vanit pour m'accueillir et me conserver. Si j'avais trouv cet homme-l,
je n'en serais pas o j'en suis. Mais ces hommes-l sont des chnes noueux,
dont l'corce repousse. Et toi, pote, belle fleur, j'ai voulu boire ta
rose. Elle m'a enivre, elle m'a empoisonne, et, dans un jour de colre,
j'ai cherch un autre poison qui m'a acheve. Tu tais trop suave et trop
subtil, mon cher parfum, pour ne pas t'vaporer chaque fois que mes lvres
t'aspiraient. Les beaux arbrisseaux de l'Inde et de la Chine plient sur
une faible tige et se courbent au moindre vent. Ce n'est pas d'eux qu'on
tirera des poutres pour btir des maisons. On s'abreuve de leur nectar, on
s'entte de leur odeur, on s'endort et on meurt.

N'y a-t-il pas l toute l'ivresse d'un amour qui, en change du don de ses
tresses noires, demandait  Musset et obtenait de lui une mche de ses
cheveux blonds? N'y a-t-il pas le dlire de l'tre livr  la frnsie des
sens? Comme Liszt prtendait un soir que Dieu seul mritait d'tre aim,
elle rpondit: C'est possible, mais quand on a aim un homme, il est bien
difficile d'aimer Dieu. Ou bien elle demandait des consultations sur
l'amour, ici et l. Henri Heine lui dit qu'on n'aime qu'avec la tte et
les sens, que le coeur n'est que pour bien peu dans l'amour. Madame Allart
lui dclara qu'il faut ruser auprs des hommes et faire semblant de se
fcher pour les ramener. Enfin, Sainte-Beuve, qui avait t ml  toute
cette srie de brouilles et de raccommodements avec Alfred de Musset,
questionn par elle sur ce que c'tait que l'amour, en donna cette
dfinition exquise: Ce sont les larmes. Vous pleurez, vous aimez.

Si elle va au thtre, en bousingot, les cheveux coups, elle se trouve
les yeux cerns, les joues creuses, l'air bte et vieux. Elle admire, au
balcon, dans les loges, toutes ces femmes blondes, blanches, pares,
couleur de rose, des plumes, des grosses boucles de cheveux, des bouquets,
des paules nues. Et elle s'crie, la vibrante amoureuse: Voil,
au-dessus de moi, le champ o Fantasio ira cueillir ses bluets! Elle
revient longuement, tristement, sur ses souvenirs de Venise, alors que,
spars dj, il lui crivait de Paris des lettres palpitantes de
tendresse. Oh! ces lettres que je n'ai plus, que j'ai tant baises, tant
arroses de larmes, tant colles sur mon coeur nu, quand l'autre ne me
voyait pas! Combien, en effet, il lui est devenu odieux, l'autre, le
Pagello, sur qui elle est prte  reporter la responsabilit de ses fautes
et de ses malheurs! Cet Italien, vous savez, mon Dieu, si son premier mot
ne m'a pas arrach un cri d'horreur. Et pourquoi ai-je cd, pourquoi,
pourquoi? Le sais-je? De ce crime involontaire elle est effroyablement
punie. Voil dix semaines que je meurs jour par jour, et  prsent,
minute par minute! C'est une agonie trop longue. Vraiment, toi, cruel
enfant, pourquoi m'as-tu aime, aprs m'avoir hae? Quel mystre
s'accomplit donc en toi chaque semaine?

Va-t-elle courir vers lui, le supplier encore, se traner  ses pieds?
Elle en a une furieuse envie. Je vais y aller, j'y vais!--Non.--Crier,
hurler, mais il ne faut pas y aller. Sainte-Beuve ne veut pas. Et elle
reprend, comme si elle prononait,  voix haute, sa confession publique:
Enfin, c'est le retour de votre amour  Venise qui a fait mon dsespoir
et mon crime. Pouvais-je parler? Vous n'auriez plus voulu de mes soins,
vous seriez mort de rage en les subissant. Et qu'auriez-vous fait sans moi,
ma pauvre colombe mourante? Ah! Dieu, je n'ai jamais pens un instant 
ce que vous aviez souffert  cause de cette maladie et  cause de moi,
sans que ma poitrine se brist en sanglots. Je vous trompais, et j'tais
l entre ces deux hommes, l'un qui me disait: Reviens  moi, je rparerai
mes torts, je t'aimerai, je mourrai sans toi! et l'autre qui disait tout
bas dans mon autre oreille: Faites attention, vous tes  moi, il n'y a
plus  en revenir. Mentez, Dieu le veut. Dieu vous absoudra.--Ah! pauvre
femme, pauvre femme, c'est alors qu'il fallait mourir.

Peut-tre retournerait-il vers elle, le tendre enfant, le pote que
Lamartine appellera jeune homme au coeur de cire. Mais il redoute le
jugement des salons esthtiques et le blme de M. Tattet, qui dirait d'un
air bte: Dieu! quelle faiblesse! lui qui pleure, quand il est saol,
dans le giron de mademoiselle Djazet. Ah! elle regrette maintenant avec
amertume les folies de Venise. Si elle avait su! Je me serais,
s'crie-t-elle avec frnsie, je me serais coup une main, je te l'aurais
prsente en te disant: Voil une main menteuse et sale. Jetons-la dans
la mer, et que le sang qui en coulera lave l'autre. Prends-la, et mne-moi
au bout du monde. Si tu devais accepter cette main ainsi lave, je le
ferais bien encore. Veux-tu?

Mais  qui, continue-t-elle dans une sorte d'extase, s'adresse tout cela?
Est-ce  vous, murs de ma chambre, chos de sanglots et de cris? Est-ce 
toi, portrait silencieux et grave? A toi, crne effrayant, plein d'un
poison plus sr que tous ceux qui tuent le corps, cercueil o j'ai
enseveli tout espoir? A toi, Christ sourd et muet? J'aurai beau dire, beau
pleurer et me plaindre, il n'y a que vous qui me pardonnerez, mon Dieu!
Que votre misricorde commence donc par donner le repos et l'oubli  ce
coeur dvor de chagrin; car, tant que je souffre, tant que j'aime ainsi,
je vois bien que vous tes en colre. Ah! rendez-moi mon amant, et je
serai dvote et mes genoux useront les pavs des glises.

Essaiera-t-elle, de le rendre jaloux? Dploiera-t-elle des sortilges pour
le ramener, la pauvre Madeleine sans cheveux, mais non pas sans larmes,
sans croix et sans tte de mort? De qui pourrait-il prendre ombrage? Ce
ne serait ni de Buloz, ni de Sainte Beuve. Peut-tre de Liszt? Mais Liszt,
dit-elle, ne pense qu' Dieu et  la Sainte Vierge qui ne me ressemble
pas absolument. Bon et heureux jeune homme! Plus tard, il pensera aussi 
madame d'Agoult. Au demeurant, elle se flatte de rconqurir Musset, en
s'entourant d'hommes trs illustres et trs purs, Delacroix, Berlioz,
Meyerbeer. Que lui demande-t-elle, pour avoir la force de patienter? Son
amiti. Si j'avais, soupire-t-elle, quelques lignes de toi, de temps en
temps, un mot, la permission de t'envoyer de temps en temps une petite
image de quatre sous achete sur les quais, des cigarettes faites par moi,
un oiseau, un joujou! Quelque chose pour tromper ma douleur et mon ennui,
pour me figurer que tu penses un peu  moi en recevant ces niaiseries!

Elle ne souhaite qu'une affection dans l'ombre et le silence, elle ne
sollicite ni actes publics, ni dmarches qui prouvent qu'elle n'est pas
une malheureuse chasse  coups de pied. Ce qu'elle implore est pour son
coeur, non pour son orgueil. Mon Dieu, dit-elle, j'aimerais mieux des
coups que rien. Rien, c'est ce qu'il y a de plus affreux au monde, mais
c'est mon expiation. Et elle ajoute, n'oubliant jamais que la douleur
doit tre un auxiliaire, un adjuvant de la littrature: Alfred, je vais
faire un livre. Tu verras que mon me n'est pas corrompue; car ce livre
sera une terrible accusation contre moi. Saints du ciel, vous avez pch,
vous avez souffert!

Elle veut mourir, elle voit s'entr'ouvrir la tombe de sa jeunesse et de
ses amours. Tout au plus s'accorde-t-elle quatre jours encore, avant que
sonne l'heure fatale. Et que serai-je ensuite? Triste spectre, sur quelle
rive vas-tu errer et gmir? Grves immenses, hivers sans fin! Il faut plus
de courage pour franchir le seuil de la vie des passions et pour entrer
dans le calme du dsespoir que pour avaler la cigu. Oh! mes enfants, vous
ne saurez jamais combien je vous aime. Pourquoi m'avez-vous rveille, 
mon Dieu, quand je m'tendais avec rsignation sur cette couche glace?
Pourquoi avez-vous fait repasser devant moi ce fantme de mes nuits
brlantes, ange de mort, amour funeste,  mon destin, sous la figure d'un
enfant blond et dlicat? Oh! que je t'aime encore, assassin! Que tes
baisers me brlent donc vite, et que je meure consume! Tu jetteras mes
cendres au vent. Elles feront pousser des fleurs qui te rjouiront.

Voici le paroxysme du mal d'aimer; nous touchons aux ultimes confins de la
passion, tout prs des rgions de la folie: O mes yeux bleus, vous ne me
regarderez plus! Belle tte, je ne te verrai plus t'incliner sur moi et te
voiler d'une douce langueur. Mon petit corps souple et chaud, vous ne vous
tendrez plus sur moi, comme Elise sur l'enfant mort, pour me ranimer.
Vous ne me toucherez plus la main, comme Jsus  la fille de Jare, en
disant: Petite fille, lve toi. Adieu, mes cheveux blonds, adieu, mes
blanches paules, adieu, tout ce que j'aimais, tout ce qui tait  moi.
J'embrasserai maintenant, dans mes nuits ardentes, le tronc des sapins et
les rochers dans les forts en criant votre nom, et, quand j'aurai rv le
plaisir, je tomberai vanouie sur la terre humide.

A nuit close, en plein jour, elle est en proie  l'ide fixe, elle voit
sans cesse un profil divin, toujours le mme, qui se dessine entre son
oeil et la muraille. Sur les paules de ses interlocuteurs elle aperoit
une tte qui n'est pas la leur, la tte de l'aim. Cette image la hante,
la possde: Quelle fivre avez-vous fait passer dans la moelle de mes os,
esprits de la vengeance cleste? Quel mal avais-je fait aux anges du ciel
pour qu'ils descendissent sur moi et pour qu'ils missent en moi, pour
chtiment, un amour de lionne? Pourquoi mon sang s'est-il chang en feu et
pourquoi ai-je connu, au moment de mourir, des embrassements plus fougueux
que ceux des hommes? Quelle furie t'anime donc contre moi, toi qui me
pousses du pied dans le cercueil, tandis que ta bouche s'abreuve de mon
corps et de ma chair? Tu veux donc que je me tue? Tu dis que tu me le
dfends, et cependant que deviendrai-je loin de toi, si cette flamme
continue  me ronger? Si je ne puis passer une nuit sans crier aprs toi
et me tordre dans mon lit, que ferai-je quand je t'aurai perdu pour
toujours? Plirai-je comme une religieuse dvore par les dsirs?
Deviendrai-je folle, et rveillerai-je les htes des maisons par mes
hurlements? Oh! tu veux que je me tue!

Est-il rien dans la littrature d'imagination qui soit plus dchirant que
ce _Journal_ vridique et vcu? Phdre, Didon, _la Religieuse portugaise_
ont-elles plus dsesprment gmi ou cri leur amour? Qui la retient
encore, au bord de l'abme, dans ces heures froces o elle voudrait
arracher son coeur et le dvorer? Il ne subsiste, dsormais, de sain dans
son tre que le recoin mystrieux de la tendresse maternelle: O mon fils,
mon fils, je veux que tu lises ceci un jour et que tu saches combien je
t'ai aim. O mes larmes, larmes de mon coeur, signez cette page, et que
les siennes retrouvent un jour vos larmes auprs de son nom!

Ce _Journal_, en effet, que George Sand ne voulut jamais publier, fut
class parmi ses papiers intimes, et n'a t dit ni par son fils ni par
ses hritiers, alors mme que la correspondance fut recueillie en volumes
et qu'ensuite on livra trs lgitimement  la curiosit littraire du
public les lettres adresses  Alfred de Musset. Ces lettres, qui
provoqurent vers 1840 un change de rcriminations et, de rclamations
entre _Lui et Elle_, sont finalement restes aux mains de George Sand.
Elle faillit les donner au libraire aprs la mort de Musset, mais elle en
fut dissuade par Sainte-Beuve. Nous n'y trouvons que de trop rares
indications sur la rconciliation du mois de janvier 1835, lorsque George
Sand crivait victorieusement  Tattet, le 14: Alfred est redevenu mon
amant, de mme que sur la rupture dfinitive du mois suivant. Nous
n'avons gure, pour pntrer le secret, qu'une lettre de la malheureuse 
celui qu'elle ne peut retenir: Eh bien! oui, s-crie-t-elle, tu es jeune,
tu es pote, tu es dans ta beaut et dans ta force... Moi, je vais mourir,
adieu, adieu. Je ne veux pas te quitter, je ne veux pas te reprendre, je
ne veux rien, rien! J'ai les genoux par terre et les reins briss. Qu'on
ne me parle de rien! Je veux embrasser la terre et pleurer. Je ne t'aime
plus, mais je t'adore toujours. Je ne veux plus de toi, mais je ne peux
pas m'en passer. Il n'y aurait qu'un coup de foudre d'en haut qui pourrait
me gurir en m'anantissant. Adieu, reste, pars, seulement ne dis pas que
je ne souffre pas: il n'y a que cela qui puisse me faire souffrir
davantage. Mon seul amour, ma vie, mes entrailles, mon frre, mon sang,
allez-vous-en, mais tuez-moi en partant.

Alfred de Musset, dans un accs de dlire, avait menac de la tuer. Le
lendemain, en annonant son dpart et en sollicitant chez elle une suprme
entrevue de quelques instants, il ajoute: Ne t'effraie pas, je ne suis de
force  tuer personne ce matin. Elle lui avait renvoy ce qu'il avait
laiss quai Malaquais, ce qu'il appelle les oripeaux des anciens jours de
joie. Pour l'apitoyer peut-tre, il l'avertit qu'il a retenu sa place
dans la malle-poste de Strasbourg, mais il lui adresse auparavant l'adieu
de Stnio  Llia: Il ne dort pas sous les roseaux du lac, ton Stnio; il
est  tes cts, il assiste  toutes tes douleurs; ses yeux tremps de
larmes veillent sur tes nuits silencieuses. Et il lui raconte une manire
de rve, une hallucination symbolique: Moi, je me disais: Voil ce que je
ferai; je la prendrai avec moi pour aller dans une prairie, je lui
montrerai les feuilles qui poussent, les fleurs qui s'aiment, le soleil
qui rchauffe tout dans l'horizon plein de vie; je l'asseoirai sur du
jeune chaume, elle coutera et elle comprendra bien ce que disent tous ces
oiseaux, toutes ces rivires, avec les harmonies du monde; elle
reconnatra tous ces milliers de frres, et moi pour l'un d'entre eux.
Elle me pressera sur son coeur, elle deviendra blanche comme un lis, et
elle prendra racine dans la sve du monde tout-puissant.

Un autre jour, il envoie, encore  la veille de partir, ces deux lignes
sans signature: _Senza veder, e senza parlar, toccar la mano d'un pazzo
che parte domani_ (sans se voir, sans se parler, serrer la main d'un fou
qui part demain). Elle lui rpond, et c'est la lettre qui pose la pierre
tombale sur leur amour,  la fin de fvrier: Non, non, c'est assez,
pauvre malheureux, je t'ai aim comme un fils, c'est un amour de mre,
j'en saigne encore. Je te plains, je te pardonne tout, mais il faut nous
quitter. J'y deviendrais mchante. Tu dis que cela vaudrait mieux, et que
je devrais te souffleter quand tu m'outrages. Je ne sais pas lutter. Dieu
m'a faite douce, et cependant fire. Mon orgueil est bris  prsent, et
mon amour n'est plus que de la piti. Je te le dis, il faut en gurir.
Sainte-Beuve a raison. Ta conduite est dplorable, impossible! Mon Dieu, 
quelle vie vais-je te laisser! l'ivresse, le vin! les filles, et encore et
toujours! Mais, puisque je ne peux plus rien pour t'en prserver, faut-il
prolonger cette honte pour moi et ce supplice pour toi-mme? Mes larmes
t'irritent, ta folle jalousie  tout propos, au milieu de tout cela! Plus
tu perds le droit d'tre jaloux, plus tu le deviens! Cela ressemble  une
punition de Dieu sur ta pauvre tte. Mais mes enfants  moi, oh! mes
enfants, mes enfants, adieu, adieu, malheureux que tu es, mes enfants, mes
enfants! Dans cette crise de lassitude amoureuse ou d'angoisse maternelle,
elle excuta la rsolution dont il parlait toujours, sans l'accomplir. Ce
fut elle qui se droba clandestinement, en brisant la chane trop lourde.
Le 6 mars, elle crit  Jules Boucoiran, complice de son vasion: Mon ami,
aidez-moi  partir aujourd'hui. Allez au courrier  midi et retenez moi
une place. Puis venez me voir. Je vous dirai ce qu'il faut faire.
Cependant, si je ne peux pas vous le dire, ce qui est fort possible, car
j'aurai bien de la peine  tromper l'inquitude d'Alfred, je vais vous
l'expliquer en quatre mots. Vous arriverez  cinq heures chez moi et, d'un
air empress et affair, vous me direz que ma mre vient d'arriver, qu'elle
est trs fatigue et assez srieusement malade, que sa servante n'est pas
chez elle, qu'elle a besoin de moi tout de suite et qu'il faut que j'y
aille sans diffrer. Je mettrai mon chapeau, je dirai que je vais revenir
et vous me mettrez en voiture. Venez chercher mon sac de nuit dans la
journe. Il vous sera facile de l'emporter sans qu'on le voie et vous le
porterez au bureau. Adieu, venez tout de suite, si vous pouvez. Mais si
Alfred est  la maison, n'ayez pas l'air d'avoir quelque chose  me dire.
Je sortirai dans la cuisine pour vous parler.

Il en fut comme il tait convenu. Trois jours aprs, le 9 mars, elle crit
 Boucoiran, de Nohant o elle va pour la quatrime fois depuis son retour
de Venise: J'ai fait ce que je devais faire. La seule chose qui me
tourmente, c'est la sant d'Alfred. Donnez-moi de ses nouvelles, et
racontez-moi, sans y rien changer et sans en rien attnuer, l'indiffrence,
la colre ou le chagrin qu'il a pu montrer en recevant la nouvelle de mon
dpart. Et, dans un autre passage de la mme lettre: Je vais me mettre 
travailler pour Buloz. Je suis trs calme. Elle n'tait point aussi calme
qu'elle le veut dire; car elle eut une crise hpatique qui lui couvrit
tout le corps de taches et la mit en danger de mort. Puis le travail la
reprit et l'absorba, tandis que Musset cherchait l'oubli dans ses plaisirs
habituels, le vin et les filles. Le drame intime est termin; la
littrature reconquiert ses droits. George Sand orientera sa vie vers
d'autres penses et d'autres dsirs. Alfred de Musset, en ses jours de
rpit, panchera ses souvenirs et ses rancoeurs dans les strophes
admirables des _Nuits_ et la _Confession d'un enfant du sicle_. _Elle_ et
_Lui_ auront trouv, daus la mutuelle souffrance, un aliment pour leur
gnie. Sur les ruines de cet amour va crotre et s'panouir la luxuriante
floraison des chefs-d'oeuvre.




CHAPITRE XVI

INFLUENCE POLITIQUE: MICHEL (DE BOURGES).


Retire  Nohant, et rsolue  se soustraire  l'affection troublante et
tumultueuse d'Alfred de Musset, George Sand recouvre, aprs une violente
secousse, la srnit de son jugement. Elle ne trane pas derrire soi ce
cortge de rancunes ou de haines qui encombre trop souvent les lendemains
de l'amour, jusqu' transformer en mortels ennemis ceux qui s'taient jur
une tendresse ternelle. Comme Boucoiran, dans une de ses lettres,
s'exprimait sur le compte de Musset avec une amertume ddaigneuse, elle
lui crit tout net, le 15 mars 1835: Mon ami, vous avez tort de me parler
d'Alfred. Ce n'est pas le moment de m'en dire du mal, et si ce que vous en
pensez tait juste, il faudrait me le taire. Mpriser est beaucoup plus
pnible que regretter. Au reste ni l'un ni l'autre ne m'arrivera. Je ne
puis regretter la vie orageuse et misrable que je quitte, je ne puis
mpriser un homme que sous le rapport de l'honneur je connais aussi bien.
J'ai bien assez de raisons de le fuir, sans m'en crer d'imaginaires. Je
vous avais pri seulement de me parler de sa sant et de l'effet que lui
ferait mon dpart. Vous me dites qu'il se porte bien et qu'il n'a montr
aucun chagrin. C'est tout ce que je dsirais savoir, et c'est ce que je
puis apprendre de plus heureux. Tout mon dsir tait de le quitter sans le
faire souffrir. S'il en est ainsi, Dieu soit lou. Ne parlez de lui avec
personne, mais surtout avec Buloz. Buloz juge fort  ct de toutes choses,
et de plus il rpte immdiatement aux gens le mal qu'on dit d'eux et
celui qu'il en dit lui-mme. C'est un excellent homme et un dangereux ami.
Prenez-y garde, il vous ferait une affaire srieuse avec Musset, tout en
vous encourageant  mal parler de lui. Je me trouverais mle  ces
cancans et cela me serait odieux. Ayez une rponse prte  toutes les
questions: Je ne sais pas. C'est bientt dit et ne compromet
personne.

La mme circonspection, que George Sand recommande  Boucoiran, est mise
par elle en pratique dans l'_Histoire de ma Vie_. On s'est tonn qu'elle
y mentionnt  peine le nom d'Alfred de Musset,  qui elle avait adress
les trois premires _Lettres d'un Voyageur_. Pourquoi ce silence obstin
dans l'autobiographie officielle crite par George Sand? Etait-elle, aux
environs de la cinquantime anne, embarrasse de revenir sur un pisode
d'amour, vieux de vingt ans? Alfred de Musset lui semblait-il, dans les
_Nuits_ et la _Confession d'un enfant du sicle_, avoir puis le sujet?
Craignait-elle d'engager une polmique et de susciter des rcriminations?
Voici l'insuffisante explication qu'elle donne,  la fin du chapitre VI de
la cinquime partie de l'_Histoire de ma Vie_: Des personnes dont j'tais
dispose  parler avec toute la convenance que le got exige, avec tout le
respect d  de hautes facults, ou tous les gards auxquels a droit tout
contemporain, quel qu'il soit; des personnes enfin qui eussent d me
connatre assez pour tre sans inquitude, m'ont tmoign, ou fait
exprimer par des tiers, de vives apprhensions sur la part que je comptais
leur faire dans ces mmoires. A ces personnes-l je n'avais qu'une rponse
 faire, qui tait de leur promettre de ne leur assigner aucune part,
bonne ou mauvaise, petite ou grande, dans mes souvenirs. Du moment
qu'elles doutaient de mon discernement et de mon savoir-vivre dans un
ouvrage tel que celui-ci, je ne devais pas songer  leur donner confiance
en mon caractre d'crivain, mais bien  les rassurer d'une manire
spontane et absolue par la promesse de mon impartialit.

Au premier rang de ces _personnes_ qu'elle a connues, mme d'une
manire particulire, et dont elle ne parlera pas, se trouve Alfred de
Musset. En rentrant  Nohant aprs la rupture, elle s'tait promis de
garder le silence sur leur amour dfunt. Elle ne se dpartira de cette
attitude qu'un quart de sicle plus tard, assez malencontreusement
d'ailleurs, pour publier _Elle et Lui_, au lendemain mme de la mort du
pote.

D'autres sympathies, d'autres aspirations vont l'envahir et la possder.
Elles s'incarneront en un personnage nouveau, dont le nom figure la
premire fois dans une lettre qu'elle adresse, le 17 avril 1835,  son
frre Hippolyte Chatiron: J'ai fait connaissance avec Michel, qui me
parat un gaillard solidement tremp pour faire un tribun du peuple. S'il
y a un bouleversement, je pense que cet homme fera beaucoup de bruit. Le
connais-tu? Michel (de Bourges) sera l'inspirateur politique de George
Sand, l'me de ses romans humanitaires, en mme temps que son avocat dans
le procs en sparation de corps contre Casimir Dudevant. Le dissentiment
conjugal, en effet, ne tardera pas  se produire  la barre des tribunaux.
Des vengeances de domestiques congdis, et particulirement d'une
certaine femme de chambre, Julie, qui menait Solange  coups de verges
durant l'absence de la mre, aigrirent la dbonnairet sournoise et lche
de M. Dudevant. Ayant du got pour ce qu'on a appel les amours
ancillaires et ce qu'un raliste nommerait les poches grasses, il
correspondit avec la Julie, aprs qu'elle eut quitt son service. Je ne
prvoyais pas, relate George Sand dans l'_Histoire de ma Vie_, que mes
tranquilles relations avec mon mari dussent aboutir  des orages. Il y en
avait eu rarement entre nous. Il n'y en avait plus, depuis que nous nous
tions faits indpendants l'un de l'autre. Tout le temps que j'avais pass
 Venise, M. Dudevant m'avait crit sur un ton de bonne amiti et de
satisfaction parfaite, me donnant des nouvelles des enfants, et
m'engageant mme  voyager pour mon instruction et ma sant. De vrai, il
aimait mieux, suivant le train de ses vulgaires habitudes, que sa femme
ft au loin qu' Nohant. Il livrait la maison et Solange  la direction
des domestiques, et laissait toute latitude  George Sand, pourvu qu'elle
ne lui demandt pas d'argent et vct du produit de sa plume. Des
difficults d'ordre financier surgirent entre eux, ds le printemps de
1835. A ce sujet, elle crit, le 20 mai,  Alexis Duteil: Ma profession
est la libert, et mon got est de ne recevoir ni grce ni faveur de
personne, mme lorsqu'on me fait la charit avec mon argent. Je ne serais
pas fort aise que mon mari (qui subit,  ce qu'il parat, des influences
contre moi) prit fantaisie de se faire passer pour une victime, surtout
aux yeux de mes enfants, dont l'estime m'importe beaucoup. Je veux pouvoir
me faire rendre ce tmoignage, que je n'ai jamais rien fait de bon ou de
mauvais, qu'il n'ait autoris ou souffert. Casimir Dudevant appartenait 
ce genre trop commun d'hommes suprmement illogiques, dfinis par George
Sand dans une lettre du mois de juin 1835, qui ne veulent plus de femmes
dvotes, qui ne veulent pas encore de femmes claires, et qui veulent
toujours des femmes fidles. Sur ce dernier point, il devait avoir perdu
certaines illusions.

Quel ressort d'nergie morale n'y eut-il pas cependant,  ct de maintes
dfaillances de l'imagination ou des sens, chez celle qui, inspire par la
tendresse maternelle, crivait  son fils Maurice, le 18 juin de la mme
anne, cette admirable lettre, guide de la conscience et rgle du devoir:

Travaille, sois fort, sois fier, sois indpendant, mprise les petites
vexations attribues  ton ge. Rserve ta force de rsistance pour des
actes et contre des faits qui en vaudront la peine. Ces temps viendront.
Si je n'y suis plus, pense  moi qui ai souffert, et travaill gaiement.
Nous nous ressemblons d'me et de visage. Je sais ds aujourd'hui quelle
sera ta vie intellectuelle. Je crains pour toi bien des douleurs profondes,
j'espre pour toi des joies bien pures. Garde en toi le trsor de la
bont. Sache donner sans hsitation, perdre sans regret, acqurir sans
lchet. Sache mettre dans ton coeur le bonheur de ceux que tu aimes  la
place de celui qui te manquera! Garde l'esprance d'une autre vie, c'est
l que les mres retrouvent leurs fils. Aime toutes les cratures de Dieu;
pardonne  celles qui sont disgracies; rsiste  celles qui sont iniques;
dvoue-toi  celles qui sont grandes par la vertu. Aime-moi! je
t'apprendrai bien des choses si nous vivons ensemble. Si nous ne sommes
pas appels  ce bonheur (le plus grand qui puisse m'arriver, le seul qui
me fasse dsirer une longue vie), tu prieras Dieu pour moi, et, du sein de
la mort, s'il reste dans l'univers quelque chose de moi, l'ombre de ta
mre veillera sur toi.

Ton amie.

George.

Avant la fin de la mme anne, et alors que son affection pour ses enfants
semblait l'incliner aux mesures de conciliation et de paix, George Sand
prit la rsolution d'introduire une instance en sparation de corps. Elle
en avertit sa mre, par une lettre crite de Nohant le 25 octobre 1835,
qui dbute ainsi: Ma chre maman, je vous dois,  vous la premire,
l'expos de faits que vous ne devez point apprendre par la voie publique.
J'ai form une demande en sparation contre mon mari. Les raisons en sont
si majeures, que, par gard pour lui, je ne vous les dtaillerai pas.
J'irai  Paris dans quelque temps, et je vous prendrai vous-mme pour juge
de ma conduite. Elle ne dit pas  sa mre, mais il importe de rechercher
quels vnements l'avaient induite  entamer cette lutte, alors qu'elle
sortait  peine de sa liaison tourmente avec Alfred de Musset.

Durant les sjours que George Sand fit  Nohant aprs le voyage de Venise,
elle eut avec son mari, sinon des explications dcisives, du moins des
scnes pnibles devant tmoins. M. Dudevant tait un homme trange, exempt
de dignit morale. Il n'avait cess d'crire  sa femme, et mme en termes
affectueux, tandis qu'elle cohabitait avec Musset, puis avec Pagello; il
avait invit celui-ci  venir passer quelques jours  la campagne. Bref,
il acceptait la situation qui lui tait faite, mais il prenait sa revanche
dans les menues choses de la vie. Sous l'excitation du vin ou de l'alcool,
il temptait  table, brusquait Solange, et, pour une bouteille casse que
George Sand commandait de remplacer, il dfendait aux domestiques, devant
les convives tonns, de recevoir d'autres ordres que les siens. Je suis
le matre, aimait-il  rpter. En tous cas, il avait fort mal gr ses
affaires. Son patrimoine tait dissip, et dj il entamait la fortune de
sa femme. Elle proposa et il accueillit une sparation  l'amiable, qui
rglerait leurs intrts matriels. George Sand aurait Nohant; Casimir
l'htel de Narbonne,  Paris. Solange serait leve par sa mre, les
vacances de Maurice se partageraient entre ses parents. Enfin, comme M.
Dudevant n'avait plus que 1.200 francs de rente, sa femme se chargeait de
lui fournir une pension supplmentaire de 3.800 francs, en mme temps
qu'elle assumait les autres obligations qui incombaient  la communaut.

Cette convention devait tre excute  dater du 11 novembre 1835. Elle
avait reu l'assentiment des deux parties, l'approbation de divers hommes
de loi, notamment de Michel (de Bourges) dont George Sand prenait les
conseils. Deux amis communs, Fleury et Planet, les avaient mis en
relations, et il allait devenir pour elle plus et mieux qu'un avocat.

Voici comment l'_Histoire de ma Vie_ relate leur premire rencontre, en
lui conservant ce pseudonyme transparent d'Everard qui figure dans les
_Lettres d'un Voyageur_: Arrive  l'auberge de Bourges, je commenai par
dner, aprs quoi j'envoyai dire  Everard par Planet que j'tais l, et
il accourut. Il venait de lire _Llia_, et il tait _toqu_ de cet
ouvrage. Je lui racontai tous mes ennuis, toutes mes tristesses, et le
consultai beaucoup moins sur mes affaires que sur mes ides. L'entretien,
commenc  sept heures du soir, se prolongea jusqu' quatre heures du
matin, par une promenade  travers les rues silencieuses et endormies. Ce
ne fut gure qu'un monologue. Michel tait un merveilleux, un intarissable
causeur. Fils d'un rpublicain qui mourut en 1799 sous les coups de la
raction royaliste, il fut lev par sa mre dans le culte et l'amour de
la Rvolution. En 1835, il avait trente-sept ans et comptait dj les plus
brillants succs  la barre. Sur l'me mobile et ardente de George Sand,
il exera d'instinct, encore que plus tard elle ait voulu s'en dfendre,
une relle fascination. Que dit-il donc, et comment, pour que la conqute
ft si rapide? Tout et rien, explique-t-elle. Il s'tait laiss emporter
par nos _dires_, qui ne se plaaient l que pour lui fournir la rplique,
tant nous tions curieux d'abord et puis ensuite avides de l'couter. Il
avait mont d'ide en ide jusqu'aux plus sublimes lans vers la Divinit,
et c'est quand il avait franchi tous ces espaces qu'il tait vritablement
transfigur. Jamais parole plus loquente n'est sortie, je crois, d'une
bouche humaine, et cette parole grandiose tait toujours simple. Du moins
elle s'empressait de redevenir naturelle et familire quand elle
s'arrachait souriante  l'entranement de l'enthousiasme. C'tait comme
une musique pleine d'ides qui vous lve l'me jusqu'aux contemplations
clestes, et qui vous ramne sans effort et sans contraste, par un lien
logique et une douce modulation, aux choses de la terre et aux souffles de
la nature. Chez Michel (de Bourges) la sduction intellectuelle ne devait
rien  la tromperie des agrments physiques. George Sand a trac de
l'orateur et du politique un portrait singulirement logieux, dans le
sixime chapitre des _Lettres d'un Voyageur_, o se trouvent runies les
rponses qu'elle lui adressait au dbut mme de leur liaison; puis, dans
la septime _Lettre_  Liszt, elle l'analyse et le dcrit, suivant les
lois de la physionomonie de Lavater dont elle tait alors frue. Je salue,
s'crie-t-elle,  l'aspect de vos spectres chris,  mes amis!  mes
matres! les trsors de grandeur ou de bont qui sont en vous, et que le
doigt de Dieu a rvls en caractres sacrs sur vos nobles fronts! La
vote immense du crne chauve d'Everard, si belle et si vaste, si parfaite
et si complte dans ses contours qu'on ne sait quelle magnifique facult
domine en lui toutes les autres; ce nez, ce menton et ce sourcil dont
l'nergie ferait trembler si la dlicatesse exquise de l'intelligence ne
rsidait dans la narine, la bont surhumaine dans le regard, et la sagesse
indulgente dans les lvres; cette tte, qui est  la fois celle d'un hros
et celle d'un saint, m'apparat dans mes rves  ct de la face austre
et terrible du grand Lamennais. Moins idalis, plus vridique est le
portrait d'Everard que nous offre l'_Histoire de ma Vie_. George Sand
affirme avoir tout d'abord observ en lui la forme extraordinaire de la
tte. Peut-tre la phrnologie y trouvait-elle son compte, mais non pas
l'esthtique. Il semblait avoir deux crnes souds l'un  l'autre, les
signes des hautes facults de l'me tant aussi prominents  la proue de
ce puissant navire que ceux des gnreux instincts l'taient  la poupe.
Intelligence, vnration, enthousiasme, subtilit et vastitude d'esprit
taient quilibrs par l'amour familial, l'amiti, la tendre domesticit,
le courage physique. Everard tait une organisation admirable. Mais
Everard tait malade, Everard ne devait pas, ne pouvait pas vivre. La
poitrine, l'estomac, le foie taient envahis. Malgr une vie sobre et
austre, il tait us. Et George Sand ajoute: Ce fut prcisment cette
absence de vie physique qui me toucha profondment. Dj chez Alfred de
Musset, elle s'tait intresse  un organisme frle; mais chez Pagello
elle avait t sduite par la bonne sant, l'agrable prestance et la
vigueur musculaire. En Michel (de Bourges) elle distingua, s'il faut l'en
croire, une belle me aux prises avec les causes d'une invitable
destruction. Cette belle me avait une enveloppe caduque. Le premier
aspect d'Everard, lisons-nous dans l'_Histoire de ma Vie_, tait celui
d'un vieillard petit, grle, chauve et vot. Le temps n'tait pas venu o
il voulut se rajeunir, porter une perruque, s'habiller  la mode et aller
dans le monde... Il paraissait donc, au premier coup d'oeil, avoir
soixante ans, et il avait soixante ans en effet; mais, en mme temps, il
n'en avait que quarante quand on regardait mieux sa belle figure ple, ses
dents magnifiques et ses yeux myopes d'une douceur et d'une candeur
admirables  travers ses vilaines lunettes. Il offrait donc cette
particularit de paratre et d'tre rellement jeune et vieux tout
ensemble. Le contraste signal se retrouvait dans l'allure de son
intelligence. George Sand nous le reprsente mourant  toute heure et
cependant dbordant de vie, parfois, dit-elle, avec une intensit
d'expansion fatigante mme pour l'esprit qu'il a le plus merveill et
charm, je veux dire pour mon propre esprit. Ne va-t-elle pas, sinon
jusqu' la caricature, du moins jusqu' cette ironie qui succde parfois
aux passions hyperboliques, lorsqu'elle nous dpeint sa manire d'tre
extrieure? N paysan, il avait conserv le besoin d'aise et de solidit
dans ses vtements. Il portait chez lui et dans la ville une paisse
houppelande informe et de gros sabots. Il avait froid en toute saison et
partout, mais, poli quand mme, il ne consentait pas  garder sa casquette
ou son chapeau dans les appartements. Il demandait seulement la permission
de mettre un _mouchoir_, et il tirait de sa poche trois ou quatre foulards
qu'il nouait au hasard les uns sur les autres, qu'il faisait tomber en
gesticulant, qu'il ramassait et remettait avec distraction, se coiffant
ainsi, sans le savoir, de la manire tantt la plus fantastique et tantt
la plus pittoresque. Il est vrai que ce paysan du Danube avait le got du
beau linge. Sa chemise tait fine, toujours blanche et frache: On blmait,
dans certains cnacles, ce sybaritisme cach et ce soin extrme de sa
personne. George Sand, au contraire, l'en loue comme d'une secrte
exquisit, et elle en profite pour faire l'loge de l'lgance des
manires et de l'agrment de la toilette, qui ne sont nullement
incompatibles avec l'ardeur des convictions dmocratiques. L'amour du
peuple se concilie  merveille avec l'urbanit du langage et le souci de
la beaut. Un dmocrate n'est point oblig d'tre hirsute et malpropre.
George Sand savait gr  Michel (de Bourges) de n'tre nglig qu'en
apparence; le dessous valait mieux que la houppelande. La propret,
dit-elle, est un indice et une preuve de sociabilit et de dfrence pour
nos semblables, et il ne faut pas qu'on proscrive la propret raffine,
car il n'y a pas de demi-propret. Elle ne concde aux savants, aux
artistes ou aux patriotes--que viennent faire ici les patriotes?--ni
l'abandon de soi-mme, ni la mauvaise odeur, ni les dents rpugnantes 
voir, ni les cheveux sales. Elle rpudie ces habitudes malsantes et
dclare, en femme trs proccupe du commerce masculin: Il n'est point de
si belle parole qui ne perde de son prix quand elle sort d'une bouche qui
vous donne des nauses. C'est l un truisme auquel nul ne contredira.

Faut-il voir chez Michel (de Bourges), comme l'a dit George Sand,
_Robespierre en personne_. Maximilien, qu'on a justement surnomm
l'incorruptible, fut  la fois plus lgant, plus doctrinaire et plus
dsintress. Les opinions de Michel varirent, comme l'importance qu'il
attachait, selon les temps, ou n'attachait pas  son costume. Non
seulement il fut tour  tour Montagnard et Girondin--ce qui serait
excusable--mais les volutions de sa pense taient dconcertantes: il
s'prenait successivement ou mme simultanment de Babeuf et de
Montesquieu, d'_Obermann_ et de Platon, de la vie monastique et
d'Aristote. C'taient les soubresauts d'une imagination effervescente,
prompte  s'engouer et  se dprendre. Il tait agit, trpidant,
contradictoire. En cela George Sand le trouvait inquitant. Elle ne
parvenait pas  le suivre et perdait sa trace. J'tais force, dit-elle,
de constater ce que j'avais dj constat ailleurs, c'est que les plus
beaux gnies touchent parfois et comme fatalement  l'alination. Si
Everard n'avait pas t vou  l'eau sucre pour toute boisson, mme
pendant ses repas, maintes fois je l'aurais cru ivre. Quant aux attaques
d'adversaires acharns qui lui reprochaient un amour du gain inn chez le
paysan, voici la rponse indigne de George Sand: O mon frre, on ne peut
pas inventer de plus folle calomnie contre toi que l'accusation de
cupidit. Je voudrais bien que tes ennemis politiques pussent me dire en
quoi l'argent peut tre dsirable pour un homme sans vices, sans
fantaisies, et qui n'a ni matresses, ni cabinet de tableaux, ni
collection de mdailles, ni chevaux anglais, ni luxe, ni mollesse d'aucun
genre? Elle revient sur ce sujet dans l'_Histoire de ma Vie_, alors qu'
distance, le charme rompu, elle essaie de rsumer leurs dissidences et
d'expliquer son refroidissement. A ses enthousiasmes dfunts succde une
impitoyable clairvoyance. Elle serait porte, sinon  brler, tout au
moins  ravaler et  rejeter sans merci ce qu'elle avait ador. Or elle
dfend encore, ou plutt elle excuse Michel (de Bourges). Au milieu,
dit-elle, de ses flottements tumultueux et de ses cataractes d'ides
opposes, Everard nourrissait le ver rongeur de l'ambition. On a dit qu'il
aimait l'argent et l'influence. Je n'ai jamais vu d'troitesse ni de
laideur dans ses instincts. Quand il se tourmentait d'une perte d'argent,
ou quand il se rjouissait d'un succs de ce genre, c'tait avec l'motion
lgitime d'un malade courageux qui craint la cessation de ses forces, de
son travail, de l'accomplissement de ses devoirs. Pauvre et endett, il
avait pous une femme riche. Si ce n'tait pas un tort, c'tait un
malheur. Cette femme avait des enfants, et la pense de les dpouiller
pour ses besoins personnels tait odieuse  Everard. Il avait soif de
faire fortune, non seulement afin de ne jamais tomber  leur charge, mais
encore par un sentiment de tendresse et de fiert trs concevable, afin de
les laisser plus riches qu'il ne les avait trouvs en les adoptant.

La politique qui avait rapproch George Sand et Michel (de Bourges) devait
contribuer  les diviser. Convertie par lui aux doctrines dmocratiques,
elle eut la tristesse de le voir s'attidir. Il avait inculqu  son lve
le culte des Jacobins, de ceux qu'elle appelait mes pres, les fils de
notre aeul Rousseau, et qui sauvrent effectivement la patrie aux jours
de l'invasion et de la Terreur,  l'encontre de l'migration et de la
guerre civile. Mais bientt elle devait dpasser et inquiter son matre.
Ds avant 1848, j'tais devenue socialiste, dit-elle, Everard ne l'tait
plus. Le dissentiment portait et sur l'idal mme et sur la mthode et la
morale de la politique. Michel (de Bourges), que la Rvolution de Fvrier
surprendra, selon l'expression de l'_Histoire de ma Vie_, dans une phase
de modration un peu dictatoriale, serait comme l'anctre de
l'opportunisme. A dfaut du mot, il pratiqua la chose. Ses principes de
justice ne rpugnaient pas  flchir et  supporter des compromissions,
qui rvoltent l'me gnreuse, un peu chimrique, de George Sand. En mme
temps, crit-elle, qu'Everard concevait un monde renouvel par le progrs
moral du genre humain, il acceptait en thorie ce qu'il appelait les
ncessits de la politique pure, les ruses, le charlatanisme, le mensonge
mme, les concessions sans sincrit, les alliances sans foi, les
promesses vaines. Il tait encore de ceux qui disent que qui veut la fin
veut les moyens. Je pense qu'il ne rglait jamais sa conduite personnelle
sur ces dplorables errements de l'esprit de parti, mais j'tais afflige
de les lui voir admettre comme pardonnables, ou seulement invitables.
Michel (de Bourges) avait l'amour de l'autorit, l'humeur tyrannique. Si
nous en croyons George Sand, c'tait le fond, c'tait les entrailles
mmes de son caractre, et cela ne diminuait en rien ses hontes et ses
condescendances paternelles. Il voulait des esclaves, mais pour les rendre
heureux. Singulire contre-faon du bonheur, qui consiste en la
spoliation de la libert! Ce fut le malheur de Michel (de Bourges)
d'aspirer  une sorte de despotisme dmocratique o il et tenu l'emploi
de dictateur. George Sand, apitoye sur les dboires d'une ambition qui
fut strile pour la cause rvolutionnaire, lui ddiera cette oraison
funbre: Il a pass sur la terre comme une me perdue, chasse de
quelque monde suprieur, vainement avide de quelque grande existence
approprie  son grand dsir. Il a ddaign la part de gloire qui lui
tait compte et qui et enivr bien d'autres. L'emploi born d'un talent
immense n'a pas suffi  son vaste rve.

En 1835, la cliente n'entrevoyait point les dfauts de son avocat. Elle
quitta Bourges, subjugue, fascine, et le lendemain elle reut  son
rveil une lettre enflamme du mme souffle de proslytisme qu'il
semblait avoir puis dans la veille dambulatoire  travers les grands
difices blanchis par la lune et sur le pav retentissant de la vieille
cit endormie. Une correspondance s'ensuivit, dont nous retrouvons une
part, due  George Sand, dans les _Lettres d'un Voyageur_. Ils allaient
d'ailleurs se rejoindre  Paris. Michel (de Bourges) plaidait dans le
procs d'avril, le _procs monstre_, qui se droula devant la Chambre
des pairs et qui mettait aux prises la Monarchie et la Rpublique. C'tait
le va-tout du gouvernement de Louis-Philippe.

George Sand, habille en homme, assista  l'audience du 20 mai, o elle
pntra en compagnie d'Emmanuel Arago. Chaque soir, le petit cnacle,
moiti littraire, moiti politique, se runissait dans le logement du
quai Malaquais. Ou bien, aprs un dner frugal dans un modeste restaurant,
on allait se promener, soit en bateau sur la Seine, soit le long des
boulevards. Une de ces promenades exera une influence dcisive sur
l'imagination et la foi de George Sand. C'tait au sortir du
Thtre-Franais. Par une nuit magnifique, elle ramenait Michel (de
Bourges)  son domicile du quai Voltaire. Planet les accompagnait. Entre
eux trois, la question sociale fut srieusement pose. On discuta
l'hypothse du partage des biens, et George Sand, devenue conservatrice ou
du moins modre quand elle crit l'_Histoire de ma Vie_, ajoute ce
commentaire et cette rtractation: J'entendais, moi, le partage des biens
de la terre d'une faon toute mtaphorique; j'entendais rellement par l
la participation au bonheur, due  tous les hommes, et je ne pouvais pas
m'imaginer un dpcement de la proprit qui n'et pu rendre les hommes
heureux qu' la condition de les rendre barbares. C'est alors que Michel
(de Bourges), press par ses deux interlocuteurs, exposa son systme. Ils
taient sur le pont des Saints-Pres, non loin du chteau brillamment
illumin. Il y avait bal  la cour, tandis que sur le quai trois
rformateurs changeaient la face du monde. On voyait, dit George Sand, le
reflet des lumires sur les arbres du jardin des Tuileries. On entendait
le son des instruments qui passait par bouffes dans l'air charg de
parfums printaniers, et que couvrait  chaque instant le roulement des
voitures sur la place du Carrousel. Le quai dsert du bord de l'eau, le
silence et l'immobilit qui rgnaient sur le pont contrastaient avec ces
rumeurs confuses, avec cet invisible mouvement. J'tais tombe dans la
rverie, je n'coutais plus le dialogue entam, je ne me souciais plus de
la question sociale, je jouissais de cette nuit charmante, de ces vagues
mlodies, des doux reflets de la lune mls  ceux de la fte royale.

Cependant, parmi les objections stimulantes de Planet, Michel (de Bourges)
dduisait son plan de rgnration sociale, driv de Babeuf ou emprunt 
Jean-Jacques. Et comme George Sand, tire de sa songerie, allguait les
droits et les devoirs d'une socit civilise, le tribun refit  la
moderne la prosopope de Fabricius. La civilisation, s'cria-t-il
courrouc et frappant de sa canne les balustrades sonores du pont; oui,
voil le grand mot des artistes! La civilisation! Moi, je vous dis que
pour rajeunir et renouveler votre socit corrompue, il faut que ce beau
fleuve soit rouge de sang, que ce palais maudit soit rduit en cendres, et
que cette vaste cit o plongent vos regards, soit une grve nue, o la
famille du pauvre promnera la charrue et dressera sa chaumire!

Tout le discours continua sur ce ton, avec de grands clats de voix et de
larges gestes qui enveloppaient l'espace et foudroyaient la tyrannie.
George Sand rsume ainsi cette harangue d'une austrit lacdemonienne,
qui attestait un usage immodr du _Conciones_ et la lecture assidue de
Plutarque. Ce fut une dclamation horrible et magnifique contre la
perversit des cours, la corruption des grandes villes, l'action
dissolvante et nervante des arts, du luxe, de l'industrie, de la
civilisation en un mot. Ce fut un appel au poignard et  la torche, ce fut
une maldiction sur l'impure Jrusalem et des prdictions apocalyptiques;
puis, aprs ces funbres images, il voqua le monde de l'avenir comme il
le rvait en ce moment-l, l'idal de la vie champtre, les moeurs de
l'ge d'or, le paradis terrestre florissant sur les ruines fumantes du
vieux monde par la vertu de quelque fe.

Deux heures sonnrent  l'horloge du chteau, et George Sand profita d'une
pause de l'orateur pour hasarder, non pas un argument contraire, mais une
approbation un tantinet ironique. Il se rcria. A son tour, elle prit la
parole en faveur de l'art, plaida pour la Rpublique athnienne contre la
Rpublique Spartiate. Le dmagogue ne fut pas convaincu. Il tait hors de
lui, raconte son interlocutrice; il descendit sur le quai en dclamant, il
brisa sa canne sur les murs du vieux Louvre, il poussa des exclamations
tellement _sditieuses_ que je ne comprends pas comment il ne fut ni
remarqu, ni entendu, ni _ramass_ par la police. Il n'y avait que lui au
monde qui pt faire de pareilles excentricits sans paratre fou et sans
tre ridicule.

Comme George Sand, branle et lasse, s'loignait avec Planet, Michel (de
Bourges) s'aperut qu'il plaidait tout seul, devant un auditoire
imaginaire. Il courut, rejoignit les fugitifs, leur fit une scne violente,
s'offrant  les persuader s'ils lui accordaient encore quelques heures
d'audience jusqu' l'aurore, puis les menaant de ne jamais les revoir
s'ils le quittaient avant qu'il et achev sa dmonstration. Et George
Sand observe: On et dit d'une querelle d'amour, et il ne s'agissait
pourtant que de la doctrine de Babeuf. Mais, pour un idaliste, pour un
semeur d'esprance dans les sillons de l'avenir, qu'y a-t-il de plus
sduisant que cette recherche d'un monde meilleur, que la conception d'une
humanit rgnre? George Sand en ira qurir les origines, les premiers
germes dans la Bohme de Jean Huss, de mme que Jean-Jacques en a dessin
les linaments dans son _Contrat social_. Certes les utopies de Michel (de
Bourges) valaient mieux que la vulgarit de nos rsignations gostes ou
serviles. Il plaidait avec conscience toutes les causes qu'il accueillait,
la thse des revendications de la dmocratie intgrale aussi bien que la
ralit, plus contingente, des dolances conjugales de George Sand. Ce
dernier procs tait plus facile  gagner devant la justice humaine que
l'autre  la barre d'un insaisissable tribunal.




CHAPITRE XVII

LA SEPARATION DE CORPS


Dans la neuvime des _Lettres d'un Voyageur_, adresse au Malgache,
c'est--dire  son ami Jules Nraud, George Sand exprime son dgot des
contestations judiciaires, surtout lorsqu'elles touchent aux affections
les plus sacres. Ce procs, crit-elle, d'o dpend mon avenir, mon
honneur, mon repos, l'avenir et le repos de mes enfants, je le croyais
loyalement termin. Tu m'as quitt comme j'tais  la veille de rentrer
dans la maison paternelle. On m'en chasse de nouveau, on rompt les
conventions jures. Il faut combattre sur nouveaux frais, disputer pied 
pied un coin de terre..., coin prcieux, terre sacre, o les os de mes
parents reposent sous les fleurs que ma main sema et que mes pleurs
arrosrent. Plus loin elle se demande comment pote, marque au front
pour n'appartenir  rien et  personne, pour mener une vie errante, elle
s'est lie  la socit et a fait alliance avec la famille humaine. Ce
n'tait pas l mon lot, soupire t-elle. Dieu m'avait donn un orgueil
silencieux et indomptable, une haine profonde pour l'injustice, un
dvouement invincible pour les opprims. J'tais un oiseau des champs, et
je me suis laiss mettre en cage; une liane voyageuse des grandes mers, et
on m'a mis sous une cloche de jardin. Mes sens ne me provoquaient pas 
l'amour, mon coeur ne savait ce que c'tait. Mon esprit n'avait besoin que
de contemplation, d'air natal, de lectures et de mlodies. Pourquoi des
chanes indissolubles  moi?.. Et parce qu'en crivant des contes pour
gagner le pain qu'on me refusait je me suis souvenu d'avoir t malheureux,
parce que j'ai os dire qu'il y avait des tres misrables dans le
mariage,  cause de la faiblesse qu'on ordonne  la femme,  cause de la
brutalit qu'on permet au mari,  cause des turpitudes que la socit
couvre d'un voile et protge du manteau de l'abus, on m'a dclar immoral,
on m'a trait comme si j'tais l'ennemi du genre humain! Doutant de la
justice d'ici-bas, elle tourne ses regards et tend ses mains vers l'autre,
en s'criant: Non! toi seul,  Dieu! peux laver ces taches sanglantes que
l'oppression brutale fait chaque jour  la robe expiatoire de ton Fils et
de ceux qui souffrent en invoquant son nom!... Du moins toi, tu le peux et
tu le veux; car tu permets que je sois heureux, malgr tout,  cette heure,
sans autre richesse que mon encrier, sans autre abri que le ciel, sans
autre dsir que celui de rendre un jour le bien pour le mal, sans autre
plaisir terrestre que celui de scher mes pieds sur cette pierre chauffe
du soleil. O mes ennemis! vous ne connaissez pas Dieu; vous ne savez pas
qu'il n'exauce point les voeux de la haine! Vous aurez beau faire, vous ne
m'terez pas cette matine de printemps.

Entendez-la, cette plaideuse qui lutte pour la libert, pour la possession
de ses enfants, pour le salut de son foyer et la sauvegarde de sa dignit;
coutez comme elle clbre le charme et l'allgresse de la nature en fleur:

Le soleil est en plein sur ma tte; je me suis oubli au bord de la
rivire sur l'arbre renvers qui sert de pont. L'eau courait si limpide
sur son lit de cailloux bleus changeants; il y avait autour des rochers de
la rive tant et de si brillantes petites nageoires de poissons espigles;
les demoiselles s'envolaient par myriades si transparentes et si diapres,
que j'ai laiss courir mon esprit avec les insectes, avec l'onde et ses
habitants. Que cette petite gorge est jolie avec sa bordure troite
d'herbe et de buisson, son torrent rapide et joyeux, avec sa profondeur
mystrieuse et son horizon born par les lignes douces des gurets
aplanis! comme la trane est coquette et sinueuse! comme le merle propre
et lustr y court silencieusement devant moi  mesure que j'avance.

Quand George Sand crivait au Malgache ces pages exquises, en mai 1836,
elle portait depuis prs d'un an le fardeau d'un procs auquel tait
suspendue toute sa tendresse maternelle. Vainement des amis lui avaient
conseill de se rsigner et de se rendre matresse de la situation en
devenant la matresse de son mari. Elle rpugnait  un rapprochement sans
amour. Une femme, dit-elle, qui recherche son mari dans le but de
s'emparer de sa volont, fait quelque chose d'analogue  ce que font les
prostitues pour avoir du pain et les courtisanes pour avoir du luxe. Ds
le milieu de 1835, George Sand tait rsolue  intenter l'instance en
sparation de corps. Ses relations avec Michel (de Bourges), la confiance
qu'il lui inspirait, les soins dont elle l'entoura au cours d'une
bronchite aigu contracte en plaidant devant la Chambre des pairs, ne
firent que l'attacher plus troitement  son dessein. L'ardent avocat
avait t condamn par cette juridiction politique  un mois de prison, en
raison de la lettre qu'il avait rdige au nom des accuss d'avril. Il
regagna Bourges, aussitt rtabli, et George Sand, aprs l'avoir suivi,
alla passer les vacances  Nohant. La vie pour elle y devint impossible.
M. Dudevant tait cribl de dettes, incapable de faire face  ses
engagements. Il demanda une signature  sa femme, qui ne la refusa pas.
C'tait un vague palliatif. Il avait achet, dit-elle, des terres qu'il
ne pouvait payer; il tait inquiet, chagrin. Quand j'eus sign, les choses
n'allrent pas mieux, selon lui. Il n'avait pas rsolu le problme qu'il
m'avait donn  rsoudre quelques annes auparavant; ses dpenses
excdaient nos revenus. La cave seule en emportait une grosse part. Elle
signala certaines friponneries flagrantes des domestiques. Il se fcha,
lui dfendit de se mler de ses affaires, de critiquer sa gestion et de
commander  ses gens. Il la ruinait, et elle devait se taire.

Aussi bien, aprs avoir souscrit, puis rompu le contrat qui rglait leurs
intrts financiers, il ne craignit pas de se livrer aux pires outrages et
mme  des svices envers sa femme. Le 19 octobre 1835, survint une scne
dcisive, irrparable. Voici en quels termes Michel la relate et
l'explique, dans la plaidoirie qu'il pronona pour George Sand devant la
Cour de Bourges et qui fut reproduite par la _Gazette des Tribunaux_, du
30 juillet 1836:

Les femmes seules ne sont pas capricieuses; il y a des hommes qui ont
aussi leurs caprices. Voil que M. Dudevant veut mener la vie de garon.
Il fut question de procder  l'excution du trait de fvrier, et de le
mettre ainsi en position de satisfaire son nouveau caprice. Il y eut une
entrevue entre les poux. Leurs amis communs furent invits. Il y eut un
dner. Aprs le repas, on prenait le caf. L'enfant des deux poux,
Maurice, demanda de la crme. Il n'y en a plus, rpondit le pre; va  la
cuisine; d'ailleurs, sors d'ici. L'enfant, au lieu de sortir, se rfugia
auprs de sa mre; M. Dudevant insista de nouveau pour qu'il sortt, et
madame Dudevant dit elle-mme  son fils: Sors, puisque ton pre le
veut. Il s'leva alors une altercation entre les poux, altercation dans
laquelle l'pouse montra le plus grand calme et le mari la plus grande
violence. Il alla mme jusqu' dire  sa femme: Sors, toi aussi. Il fit
mine de la frapper; il en fut empch par les personnes qui taient
prsentes. Il se retira pour aller prendre son fusil, qu'on parvint  lui
retirer des mains.

Cette version n'a pas t contredite par l'avocat de Casimir Dudevant.
Elle est exacte de tous points et n'aggrave aucunement les faits. Ce fut
chez cet goste, qui sentait qu'une partie de ses revenus allait bientt
lui chapper, une vritable crise de folie furieuse.

Les amis prsents, notamment Duteil, tentrent vainement une
rconciliation. Le lendemain, aprs une nuit d'insomnie et d'angoisse,
George Sand dcida irrvocablement de ne plus vivre avec M. Dudevant et
mme de ne plus le revoir. Elle passa cette journe, la dernire des
vacances, en compagnie de ses enfants, dans le bois de Vavray. Un
endroit charmant, dit-elle, d'o, assis sur la mousse  l'ombre des
vieux chnes, on embrassait de l'oeil les horizons mlancoliques et
profonds de la Valle Noire. Il faisait un temps superbe, Maurice
m'avait aide  dteler le petit cheval qui paissait  ct de nous. Un
doux soleil d'automne faisait resplendir les bruyres. Arms de couteaux
et de paniers, nous faisions une rcolte de mousse et de jungermannes
que le Malgache m'avait demand de prendre l, au hasard, pour sa
collection, n'ayant pas, lui, m'crivait-il, le temps d'aller si loin
pour explorer la localit. Nous prenions donc tout sans choisir, et mes
enfants, l'un qui n'avait pas vu passer la tempte domestique de la
veille, l'autre qui, grce  l'insouciance de son ge, l'avait dj
oublie, couraient, criaient et riaient  travers le taillis. Aprs un
goter sur l'herbe, on rentra  la nuit tombante, et ce furent les
adieux. M. Dudevant, qui avait eu du moins ]a pudeur de quitter Nohant,
attendait Maurice et Solange  La Chtre pour les ramener au collge et
 la pension.

George Sand consulta tout d'abord  Chteauroux son vieil ami, l'avocat
Rollinat, qui lui conseilla une sparation judiciaire; puis ils allrent
ensemble, le jour mme,  Bourges, prendre l'avis de Michel, qui
purgeait sa peine  la prison de ville, antique chteau des ducs de
Bourgogne. Grce  la complaisance d'un gelier, ils s'introduisirent
par une brche, et dans les tnbres suivirent des galeries et des
escaliers fantastiques. Les deux avocats tombrent d'accord et
rsolurent de mener la procdure en toute hte, de manire  dconcerter
M. Dudevant et  profiter de son dsarroi. Le 30 octobre 1835, George
Sand, lisant domicile de droit et de fait  La Chtre chez Duteil, ami
commun du mnage, dposa devant le tribunal de cette ville une plainte
avec demande de sparation de corps, pour injures graves, svices et
mauvais traitements. Le 1er novembre, elle en informe madame d'Agoult,
alors  Genve: Je plaide en sparation contre mon poux, qui a
dguerpi, me laissant matresse du champ de bataille... Je ne reois
personne, je mne une vie monacale. J'attends l'issue de mon procs,
d'o dpend le pain de mes vieux jours; car vous pensez bien que je
n'amasserai jamais un denier pour payer l'hpital o la tendresse d'un
mari me laisserait mourir. Mais voyez! Il a eu l'heureuse ide de
vouloir me tuer un soir qu'il tait ivre. En dpit de cet isolement et
de ses inquitudes, elle ressent une impression de soulagement physique;
elle indique plaisamment  madame d'Agoult pourquoi le jardinier et sa
femme ont refus de demeurer dans la maison: J'ai voulu en savoir le
motif. Enfin le mari, baissant les yeux d'un air modeste, m'a dit:
C'est que madame a une tte si laide, que ma femme, tant enceinte,
pourrait tre malade de peur. Il s'agissait, parat-il, de la tte de
mort que George Sand avait sur sa table.

Les formalits du procs se succdrent assez vite. Dudevant tait cit 
comparatre le 2 novembre devant le tribunal. Il ne se prsenta pas. Elle
crut donc avoir gain de cause et crivit le 9 novembre, de La Chtre, 
Adolphe Guroult, le fervent saint-simonien: Le baron ne plaide pas, il
demande de l'argent et beaucoup. Je lui en donne, on le condamne  me
laisser tranquille, et tout va bien. Quant  ce qu'on en pensera  Paris,
cela m'occupe aussi peu que ce qu'on pense en Chine de Gustave Planche.
S'adressant  un zl dfenseur des droits de la femme, elle allgue sa
dignit blesse, elle rclame l'affranchissement de son sexe et conclut:
L'opinion est une prostitue qu'il faut mener  grands coups de pied
quand on a raison... Nous ne savons pas faire des armes, et on ne nous
permet pas de provoquer nos maris en duel; on a bien raison, ils nous
tueraient, ce qui leur ferait trop de plaisir. Mais nous avons la
ressource de crier bien haut, d'invoquer trois imbciles en robe noire,
qui font semblant de rendre la justice, et qui, en vertu de certaine
_bont_ de lgislation envers les esclaves menaces de mort, daignent nous
dire: On vous permet de ne plus aimer monsieur votre matre, et, si la
maison est  vous, de le mettre dehors.

Cette justice, dont George Sand pensait tant de mal, allait pourtant lui
donner satisfaction. Le 1er dcembre, une dcision du tribunal reconnut
les faits allgus par la plaignante pertinents et admissibles, et lui
permit d'en administrer la preuve. Signification de ce jugement fut faite
au domicile lgal de M. Dudevant le 2 janvier 1836, et l'audition des
tmoins commena le 14 janvier. Le procs-verbal de leurs dpositions,
d'ailleurs probantes, ayant t communiqu  la partie sans qu'il y et de
rponse, le 16 fvrier, sur les conclusions favorables du ministre public,
le tribunal rendit un jugement par dfaut qui dclarait bien fonds et
tablis par l'enqute les griefs de madame Dudevant. La sparation de
corps tait prononce, un notaire commis pour procder au partage de la
communaut et aux reprises. Casimir Dudevant ne comparut pas chez le
notaire. Et le 26 fvrier, George Sand, tout heureuse d'avoir la garde de
son fils et de sa fille, mandait  madame d'Agoult: Grce  Dieu, j'ai
gagn mon procs et j'ai mes deux enfants  moi. Je ne sais si c'est fini.
Mon adversaire peut en appeler et prolonger mes ennuis. M. Dudevant, en
effet, qui ds le dbut de l'instance avait rsign ses fonctions de maire
de Nohant et s'tait install  Paris, changea soudain de tactique.
Stimul par sa belle-mre, la baronne Dudevant, et peut-tre aussi par la
mre d'Aurore, l'trange madame Dupin, il interjeta, le 8 avril,
opposition aux jugements intervenus, en invoquant des vices de procdure
et en rclamant une contre-enqute. On plaida, les 10 et 11 mai, devant le
tribunal de premire instance de La Chtre. Me Michel (de Bourges) tait 
la barre pour madame Dudevant, et Me Vergne pour le mari.

L'avocat de M. Dudevant se borna  traiter le point de droit; il demanda
la nullit de la procdure. Michel (de Bourges), au contraire, abordant le
fond du dbat, montra ce mari ivrogne, brutal, dbauch, qui laissait
toute libert  sa femme,  la seule condition de jouir de l'intgralit
des revenus. Il tait complaisant, parce qu'il tait cupide et rapace.
Puis, prenant la requte du 14 avril,  laquelle son confrre avait 
peine os faire allusion, Michel en signala les imputations ignominieuses,
dont la plus infme rappelait l'accusation dirige contre
Marie-Antoinette. Il voqua et fit sienne la fameuse rponse de la reine:
J'en appelle  toutes les mres. Et il s'indigna que M. Dudevant voult
obliger sa femme  rintgrer le domicile conjugal, aprs l'avoir menace
de mort, mais surtout aprs l'avoir pouvantablement offense et suspecte
des vices les plus ignobles.

Le tribunal de La Chtre donna gain de cause, en droit  M. Dudevant, en
fait  la partie adverse. L'opposition tait admise pour irrgularits de
procdure; mais,  raison des imputations diffamatoires de l'acte du 14
avril--calomnies de servantes congdies--la sparation de corps tait
maintenue et la garde des deux enfants attribue  la mre.

George Sand atteignait-elle au terme de ses angoisses? Non pas. Il lui
fallut encore aller en appel. Tour  tour alarme et confiante, elle
crivait le 5 mai  Franz Liszt, qui avait accompagn la comtesse d'Agoult
 Genve: Mon procs a t gagn; puis l'adversaire, aprs avoir engag
son honneur  ne pas plaider, s'est mis  manquer de parole et  oublier
sa signature et son serment, comme des bagatelles qui ne sont plus de
mode. Si la possession de mes enfants et la scurit de ma vie n'taient
en jeu, vraiment ce ne serait pas la peine de les dfendre au prix de tant
d'ennuis. Je combats par devoir plutt que par ncessit. Le 11 mai,
tandis que son sort se dbattait au tribunal de La Chtre, elle dormait
profondment. On dut la rveiller  une heure de l'aprs-midi, pour lui
apprendre que Michel (de Bourges) avait fait pleurer l'auditoire et que
son procs tait gagn. Provisoirement du moins. M. Dudevant, camp 
Nohant, ne se souciait pas de rendre la dot de sa femme. Il voulut un
nouvel clat  l'audience de la Cour. George Sand, tablie  La Chtre
chez des amis et toujours ardente au travail, tait arme pour la lutte.
S'il ne s'agissait que de ma fortune, crit-elle le 25 mai  madame
d'Agoult, je ne voudrais pas y sacrifier un jour de la vie du coeur; mais
il s'agit de ma progniture, mes seules amours, et  laquelle je
sacrifierais les sept plus belles toiles du firmament, si je les avais.
A aucun prix, elle n'admettait qu'on pt la sparer de ses enfants. Elle
invoquait la justice et la loi, mais elle tait prte  entrer en rvolte,
si la magistrature se montrait dfavorable  ses revendications. De Paris
elle avait ramen Solange, et toutes ses dispositions taient prises pour
enlever Maurice, pensionnaire au collge Henri IV. Elle plaait les droits
maternels au-dessus de tous autres et dniait  la socit la facult de
les annuler ou de les amoindrir. La nature, s'crie-t-elle, n'accepte pas
de tels arrts, et jamais on ne persuadera  une mre que ses enfants ne
sont pas  elle plus qu' leur pre. Les enfants ne s'y trompent pas non
plus. Voil en quel tat d'esprit elle comparut devant la Cour de Bourges,
dont l'opinion, au seuil des dbats, lui tait plutt hostile. Une
lgende, accrdite parmi l'aristocratie et la haute bourgeoisie locales,
la reprsentait comme une crature extravagante et sans vergogne.

Les plaidoiries occuprent les deux audiences des 25 et 26 juillet 1836.
M. Mater, premier prsident, dirigeait les dbats dont nous trouvons un
compte-rendu dans les deux grands journaux judiciaires, la _Gazette des
Tribunaux_ et le _Droit_. La curiosit publique tait violemment
surexcite. Depuis longtemps, dit le chroniqueur de la _Gazette_, on
n'avait vu une foule aussi considrable assiger les portes du Palais de
Justice pour une affaire civile... L'auteur d'_Indiana_, de _Llia_ et de
_Jacques_ tait assise derrire son avocat, Me Michel (de Bourges). Des
Parisiens ne l'auraient peut-tre pas reconnue sous ce costume de son sexe,
accoutums qu'ils sont  voir cette dame, dans les spectacles et autres
lieux publics, avec des habits masculins et une redingote de velours noir,
sur le collet de laquelle retombent en boucles ondoyantes les plus beaux
cheveux blonds (_ils taient bruns_) que l'on puisse voir. Elle est mise
avec beaucoup de simplicit: robe blanche, capote blanche, collerette
tombant sur un chle  fleurs. Est-ce bien l une toilette svre pour
procs en sparation de corps? Et le rdacteur judiciaire ajoute: Cette
dame semble n'tre venue  l'audience que pour y trouver quelques
loquentes inspirations contre l'irrvocabilit des unions mal assorties.
L'avocat de l'appelant, Me Thiot-Varennes, prit d'abord la parole. Voici
les principaux passages de sa plaidoirie: M. Dudevant aimait sa femme, il
s'en croyait aim, et jusqu'en 1825 rien n'avait troubl le bonheur de
cette union. Mais dj l'humeur inquite, le caractre aventureux de
madame Dudevant prsageaient que cette flicit ne serait pas durable.
Elle prouvait un ennui profond, un dgot de toutes choses. Elle croyait
que le bonheur tait l o il n'tait pas; elle demandait ce bonheur 
tout; elle ne le trouvait nulle part; car son me ardente et mobile
n'avait pu comprendre qu'on ne saurait le goter hors de l'accomplissement
de ses devoirs. Un vnement malheureux vint donner carrire aux dsirs
imptueux de cette imagination exalte et jeta l'amertume dans le coeur de
M. Dudevant. Madame Dudevant fit un voyage  Bordeaux. Entrane par des
penchants qu'elle ne voulut point dominer, elle conut une passion, elle y
cda. M. Dudevant apprit bientt qu'il tait trahi par celle qu'il
adorait. Il sut tout et, matris par son amour et par sa tendresse
conjugale, il pardonna tout. Madame Dudevant fut touche de cet excs de
gnrosit et d'indulgence; elle crivit  son mari une lettre o elle
faisait une confession gnrale et l'aveu d'une faute qu'elle se
reprochait.

Me Thiot-Varennes dnature le caractre de cette lettre, en nous laissant
croire que madame Dudevant y faisait amende honorable, prenait posture de
suppliante et rendait justice  la bont,  la gnrosit, aux soins
prvenants, aux gards continuels de son cher Casimir. C'est altrer la
vrit plus qu'il n'est permis, mme  la barre. De vrai, il y avait entre
les poux une diffrence de gots et de penchants, que l'avocat du mari
prsente en ces termes: Madame Dudevant aimait avec passion la posie,
les beaux-arts, les entretiens littraires et philosophiques. M. Dudevant
avait les gots simples de l'homme des champs, plus occup de ses
proprits que de descriptions champtres. Elle tait rveuse,
mlancolique, cherchant parfois la solitude; il avait les habitudes et le
laisser-aller d'un bon bourgeois.

Il tait malais de faire admettre  la Cour que M. Dudevant et obi 
l'amour conjugal en repoussant la sparation, et il convenait d'invoquer
quelque sentiment plus plausible. Me Thiot-Varennes s'y vertua sans grand
succs, en allguant la tendresse paternelle. S'il n'y avait pas
d'enfants, s'cria-t-il, on pourrait croire que l'intrt seul guide M.
Dudevant. Mais ici, s'il rsiste, s'il pardonne, s'il veut rappeler auprs
de lui la mre de ses enfants, c'est parce qu'il songe  leur avenir. Et
qu'on ne dise pas que les plaintes qu'il a leves, les griefs qu'il a
exposs rendent impossible la runion des poux! La loi a prvu le cas o
le mari offens peut poursuivre l'pouse infidle, faire constater sa
honte, sans qu'elle puisse cependant se soustraire au joug marital; il a
recours  la voie correctionnelle, et elle n'est pas autorise pour cela 
demander la sparation; et mme, la sparation prononce, le mari peut la
faire cesser en consentant  reprendre sa femme. Toute cette
argumentation, o intervient Jsus, homme ou Dieu, philosophe ou prophte,
est trs fragile. On sent que M. Dudevant avait un moindre souci de
l'honneur que de l'argent. Et son avocat, pour masquer la vulgarit du
personnage, hasarde la proraison pathtique: Madame, votre mari fut
gnreux en 1825; il l'est encore, car aujourd'hui comme alors il oublie
vos torts et il vous pardonne. Puis, venant  la question des enfants:
Peut-on les arracher  M. Dudevant pour les livrer  une mre qui a donn
au monde le scandale de la vie la plus licencieuse et des prceptes les
plus immoraux?... Vos ouvrages, madame, sont remplis de l'amertume et des
regrets qui dvorent votre coeur; ils annoncent un dgot profond. Les
tourments de l'me vous poursuivent au milieu de votre gloire et
empoisonnent vos triomphes. Vous avez demand le bonheur  tout, vous ne
l'avez trouv nulle part. Eh bien! je veux vous en indiquer la route;
revenez  votre poux, rentrez sous ce toit o vos premires annes
s'coulrent douces et paisibles; redevenez pouse et mre, rentrez dans
le sentier du devoir et de la vertu; soumettez-vous aux lois de la nature.
Hors de l, tout n'est qu'erreur et dception, et l seulement vous
trouverez le bonheur et la paix.

A cette mercuriale bourgeoise Me Michel (de Bourges) rpondit, en
invoquant les immunits du gnie. Son exorde est pompeux,  la manire
antique: Pourquoi cette foule empresse qui nous environne? Pourquoi
cette runion inaccoutume qui se presse dans cette enceinte? Pourquoi ces
femmes pares comme pour un jour de fte? Etes-vous appels  dlibrer
sur une mesure d'o dpend le bonheur de l'Etat? Allez-vous donner votre
sanction  l'un de ces dits de clmence qui font la gloire d'un rgne?
Non. Qu'est-ce donc, messieurs? Une femme veut reconqurir sa libert
outrage, son indpendance foule aux pieds. Elle vient ici demander un
asile pour sa vieillesse, et pour consolation aux calomnies dont on l'a
abreuve, ses enfants, le fruit de ses entrailles! Cette femme est la
gloire de notre poque; c'est le gnie qui vient s'abattre de la hauteur
de son vol dans le sanctuaire de la justice et courber son imposante
majest devant l'autorit sacre des lois! Prenant alors l'offensive,
Michel (de Bourges) reproche  M. Dudevant d'avoir rompu un trait de
sparation librement sign, d'avoir profan le domicile conjugal en y
introduisant la dbauche et la prostitution. Il faut un arrt pour le
purifier. Et brandissant la lettre de vingt pages dont Me Thiot-Varennes
n'avait donn que des extraits, il la lit tout entire,--cette lettre que
M. Dudevant conservait comme l'arche sainte renfermant les moyens qui
devaient nous broyer--il y dcouvre, il y souligne les preuves de
l'innocence de sa cliente. Aux pieds des Pyrnes, dans la valle de
Lourdes, devant une nature grandiose, elle a consomm le sacrifice d'une
inclination chaste.

L'effet de cette lecture fut saisissant, et le rdacteur de la _Gazette
des Tribunaux_ note dans son compte-rendu: Ce passage, crit  vingt ans
avec une magie de style, un coloris brillant, digne des plus belles pages
que l'auteur de _Jacques_ a crites depuis, a produit une impression
impossible  dcrire.

Michel (de Bourges) poursuit victorieusement. Il rappelle les procds
grossiers de M. Dudevant traitant Aurore de folle, radoteuse, bte,
stupide. Cet homme n'avait pas le talent de la divination. Il n'tait que
cupide, faisant  sa femme une modique pension, tandis qu'il jouissait,
dans l'opulence et dans une vie licencieuse, sous le toit qui appartenait
 sa femme, d'une fortune qui tait  elle. N'acceptait-il pas sa
situation maritale, au point de mander  madame Dudevant, en dcembre
1831: J'irai  Paris; je ne descendrai pas chez toi, parce que je ne veux
pas te gner, pas plus que je ne veux que tu me gnes? Et l'avocat dduit
avec force cette conclusion hardie: Le pardon que vous offrez  votre
femme est un outrage; c'est vous qui l'avez offense. Il insiste sur la
requte du 14 avril, _vritable monument de dmence judiciaire_, o sont
articuls des faits atroces, des faits qu'aucune bouche humaine n'a os
rpter dans leur hideuse nudit, dans leur rvoltante difformit. Cette
pouse qu'on a accuse d'tre une Messaline, capable de dpraver son fils,
on lui offre le retour au foyer domestique. On parle de pardonner, alors
qu'on a besoin de pardon. N'est-ce pas vous, dit Michel (de Bourges) dans
un bel lan oratoire, vous qui l'avez force  quitter le domicile
conjugal en l'abreuvant de dgots? Vous n'tes pas seulement l'auteur des
causes de cette absence, vous en tes l'instigateur et le complice.
N'avez-vous pas livr votre femme, jeune et sans exprience,  elle-mme?
Ne l'avez-vous pas abandonne? Vous ne pouvez plus dire aux magistrats:
Remettez dans mes mains les rnes du coursier, quand vous-mme les avez
lches. Pour gouverner une femme, il faut une certaine puissance
d'intelligence; et qu'tes-vous, que prtendez-vous tre,  ct de celle
que vous avez mconnue? Quand une femme est prs de succomber, il faut
tre capable de la relever; quand elle est faible, il faut la soutenir,
tre capable de lui donner le bon exemple; et quel exemple pouvez-vous lui
donner? Pouvez-vous rclamer une femme que vous avez dlaisse pendant
huit ans? Etait-elle coupable, celle qui panchait sa belle me tout
entire dans cette lettre que vous-mme venez de livrer  la publicit des
dbats? Ils taient donc bien faibles ses torts, puisque vous tes rduit
 les chercher dans cette lettre qui la justifie? Depuis, vous avez reu
votre femme, vous lui avez crit, vous avez vcu intimement avec l'ami
honnte et pur qui sut la respecter; vous lui avez serr la main. Pourquoi
donc avez-vous dlaiss, une pouse qui ne mritait aucun reproche?

Aucun reproche? C'est aller un peu loin; mais nous sommes  l'audience, et
c'est un avocat qui parle. Il se lance dans les rminiscences historiques.
Mirabeau, pour un moindre outrage, fut dbout, lorsqu'il redemandait sa
femme au Parlement de Provence, faisant  la face du ciel et des hommes
amende honorable d'une jeunesse dsordonne et plus gare que coupable.
Dans quelles conditions M. Dudevant se prsente-t-il au _sanctuaire de la
justice_? Est-ce le coeur humili et repentant, la tte courbe par la
douleur et couverte d'un voile? Non, c'est l'invective  la bouche. Et
vous osez rclamer votre femme! continue Michel (de Bourges). Et vous osez
appeler une ncessit de la dfense ces diffamations! Vous la demandez, et
vous lui fermez le chemin de la couche nuptiale; vous la demandez, et pour
arc-de-triomphe, dans cette maison toute pleine des souvenirs de vos
fureurs, vous lui prparez un pilori o vous inscrivez son dshonneur en
caractres indlbiles... Vous la rclamez d'une main, et de l'autre vous
lui enfoncez un poignard dans le sein. Mais vous dites que vous la voulez;
non, vous ne la voulez pas! Vous n'oseriez pas dire cela srieusement en
face de la Cour. La voulez-vous avec vous, voulez-vous cohabiter avec elle,
la garder? Dites-le, si vous l'osez!

Michel (de Bourges) couronne sa plaidoirie en rfutant les griefs
d'indignit maternelle imputs  madame Dudevant: Parce qu'une femme cde
aux caprices de sa lyre, aux inspirations d'un esprit crateur, vous la
croiriez incapable d'lever ses enfants? A ce titre, il faudrait
refuser--observe-t-il--les qualits ducatrices  tant d'crivains de
gnie qui commirent quelque oeuvre licencieuse. Ces qualits, madame
Dudevant les possde, comme l'atteste la lettre qu'elle adressa  son fils
au cours du procs et qui se termine par cette adjuration: Mon enfant,
prie Dieu pour ton pre et pour moi.

A l'audience du 26 juillet, il y eut rpliques successives de Me
Thiot-Varennes et de Me Michel (de Bourges). L'avocat de M. Dudevant fit
un aveu qui mrite d'tre retenu: Sans doute mon client ne saurait
promettre  son pouse un grand amour, au moins dans les premiers moments
de la runion. Mais le temps est un grand matre. Plus tard M. Dudevant
rendra  sa femme sa tendresse, quand elle en sera devenue digne. Enfin
l'avocat gnral Corbin donna ses conclusions. Il constata que si les
premiers torts pouvaient, en partie, tre rejets sur madame Dudevant, si
elle avait commis tout au moins un adultre moral et peut-tre quelque
chose de plus, en revanche son mari l'avait gravement et gratuitement
outrage par ses imputations infmes et impies. En consquence, le
ministre public tendait  l'admission de la demande en sparation de
corps et  ce que Maurice ft plac sous la surveillance de son pre,
Solange sous celle de sa mre.

Aprs trois quarts d'heure de dlibr, la Cour rentra en sance et le
premier prsident annona que, les voix tant partages, la cause tait
renvoye au lundi 1er aot, pour tre plaide de nouveau, avec adjonction
de trois conseillers. Dans l'intervalle, une solution amiable prvalut. M.
Dudevant se dsista de son appel, en change d'un sacrifice d'argent
consenti par George Sand. Elle lui concdait une rente annuelle de 5.000
francs. Et il le reconnat implicitement dans une lettre, dite
rectificative, qu'il adressa le 17 aot  la _Gazette des Tribunaux_. En
voici le dernier paragraphe: Les deux parties ont fait une transaction
portant qu'il y aurait partage gal d'enfants et de fortune, d'aprs les
bases du trait du 15 fvrier 1835, avant le commencement du procs qui
m'a t intent. Ainsi je garde mon fils, et madame Dudevant sa fille.

Les dmls pourtant n'taient pas clos. On se querella encore au sujet du
mode d'ducation de Maurice qui, malade, fut remis aux soins de sa mre.
Par contre, M. Dudevant enleva de Nohant Solange, et George Sand eut
grand'peine  la reprendre. Puis ce furent les contestations d'argent. Le
baron ayant hrit de sa belle-mre, madame Dudevant demanda, par l'organe
de Me Chaix-d'Est-Ange, la suppression de la pension qu'elle servait sur
les revenus de l'htel de Narbonne. Le tribunal de la Seine, le 11 juillet
1837, refusa de statuer au fond. Et ce fut encore une transaction qui
intervint. En change de l'htel de Narbonne, M. Dudevant obtint 40.000
francs. Il renonait  Maurice et  Solange, sous condition qu'on les lui
conduist une fois l'an et que leur mre supportt la moiti des frais de
dplacement. C'tait toujours le mme homme qui, dans la liquidation,
rclamait, par ministre d'avou, quinze pots de confitures et un pole en
fer de la valeur de 1 franc 50 centimes, et qui, en 1841, revenait  la
charge pour 125 francs. A son fils, il envoyait pour trennes six pots de
confitures,  partager avec sa soeur. Il devait aimer les confitures.

En 1846, les poux spars se revirent une fois, puis, l'anne suivante,
lors du mariage de Solange, le baron vint  Nohant, et sa prsence durant
quelques heures jeta un froid. Il ne mourut qu'en 1871, aprs avoir
intent un procs  ses enfants. Sa vie s'tait partage entre
l'ivrognerie et la cupidit.




CHAPITRE XVIII

L'POQUE DE _MAUPRAT_


Ni les tourments du coeur ni les tracas de justice n'avaient interrompu la
production littraire de George Sand. Elle travaillait chaque jour, ou
plutt chaque aprs-midi et chaque nuit, avec une rgularit automatique.
Le graveur Manceau, qui vcut longtemps dans son intimit et qui
l'expliquait un peu comme un montreur de phnomnes, si nous en croyons le
_Journal des Goncourt_, donnait d'elle cette dfinition: C'est gal qu'on
la drange. Supposez que vous ayez un robinet ouvert chez vous, on entre,
vous le fermez: c'est madame Sand. Rien ne la pouvait distraire de sa
besogne quotidienne. Bonne ou mdiocre, la copie qu'elle devait fournir
prenait le chemin de l'diteur. Ainsi, en 1836-1837, deux oeuvres fort
ingales: _Simon_ et _Mauprat_. Le roman de _Simon_, dit George Sand dans
la notice, n'est pas, je crois, des mieux conduits, mais j'en avais connu
les types, en plusieurs exemplaires dans la ralit. De vrai, toute cette
intrigue de l'avocat Simon, pousant Fiamma Faliero, fille de la comtesse,
mais non pas du comte de Fougres, sous les auspices de matre Parquet et
de sa fille Bonne, est fort ennuyeuse. Or Simon, fils de la modeste
paysanne Jeanne Fline et neveu d'un abb rpublicain, c'est l'image de
Michel (de Bourges). George Sand, alors en pleine ferveur d'enthousiasme
pour son dfenseur, a peint ce portrait avec sollicitude: Simon portait
au dedans de lui-mme la lpre qui consume les mes actives lorsque leur
destine ne rpond pas  leurs facults. Il tait ambitieux. Il se sentait
 l'troit dans la vie et ne savait vers quelle issue s'envoler. Ce qu'il
avait souhait d'tre ne lui semblait plus, maintenant qu'il avait mis les
deux pieds sur cet chelon, qu'une conqute drisoire hasarde sur le
champ de l'infini. Simple paysan, il avait dsir une profession claire;
avocat, il rvait les succs parlementaires de la politique, sans savoir
encore s'il aurait assez de talent oratoire pour dfendre la proprit
d'une haie ou d'un sillon... Cette maladie de l'me est commune
aujourd'hui  tous les jeunes gens qui abandonnent la position de leur
famille pour en conqurir une plus leve... Il souffrait, mais non pas
comme la plupart de ceux qui se lamentent de leur impuissance; il
subissait en silence le mal des grandes mes. Il sentait se former en lui
un gant, et sa frle jeunesse pliait sous le poids de cet autre lui-mme
qui grondait dans son sein. _Simon_, roman dmocratique, est ddi en ces
termes  la comtesse d'Agoult, aristocrate de naissance, rpublicaine de
sentiment:

Mystrieuse amie, soyez la patronne de ce pauvre petit conte.

Patricienne, excusez les antipathies du conteur rustique.

Madame, ne dites  personne que vous tes sa soeur.

Coeur trois fois noble, descendez jusqu' lui et rendez-le fier.

Comtesse, soyez pardonne.

Etoile cache, reconnaissez-vous  ces litanies.

En regard de _Simon_, et par un effet de contraste, il faut placer la
_Marquise_, piquante nouvelle qui retrace l'aventure d'une coquette sous
le rgne de Louis XV. Voici comment,  quatre-vingts ans, elle rsume sa
liaison, qui dura plus d'un demi-sicle, avec le vicomte de Larrieux
qu'elle avait rencontr et peut-tre aim, toute jeune veuve, trs
consolable, de seize ans et demi:

En trois jours, le vicomte me devint insoutenable. Eh bien! mon cher, je
n'eus jamais l'nergie de me dbarrasser de lui! Pendant soixante ans il a
fait mon tourment et ma satit. Par complaisance, par faiblesse ou par
ennui, je l'ai support. En ralit, la marquise n'a jamais t touche
que d'une affection, platonique au demeurant, pour le comdien Llio. Elle
le guette, elle le suit jusque dans un caf borgne, et alors elle le voit,
tel qu'il est sans maquillage, loin de la rampe et des lustres: Il avait
au moins trente-cinq ans; il tait jaune, fltri, us; il tait mal mis;
il avait l'air commun; il parlait d'une voix rauque et teinte, donnait la
main  des pleutres, avalait de l'eau-de-vie et jurait horriblement. Je ne
retrouvais plus rien en lui des charmes qui m'avaient fascine, pas mme
son regard si noble, si ardent et si triste. Son oeil tait morne, teint,
presque stupide; sa prononciation accentue devenait ignoble en
s'adressant au garon de caf, en parlant de jeu, de cabaret et de filles.
Sa dmarche tait lche, sa tournure sale, ses joues mal essuyes de fard.
Ce n'tait plus Hippolyte, c'tait Llio. Le temple tait vide et pauvre;
l'oracle tait muet; le dieu s'tait fait homme; pas mme homme, comdien.

D'o vient donc l'motion qu'elle ressent, l'espce d'amour qui l'enchane
 Llio, ds qu'elle le voit en scne, jouant Rodrigue ou Bajazet? C'est,
note-t-elle, une passion toute intellectuelle, toute romanesque. Elle aime
en lui les hros qu'il reprsente, les vertus qu'il fait revivre.
L'imagination seule est en jeu.

Si la _Marquise_ ressemble  un joli pastel, _Mauprat_ est un merveilleux
tableau de la vieille France fodale, un chef-d'oeuvre, ou de peu s'en
faut. Les caractres y sont tracs de main de matre. Et pourtant ce roman
avait t conu et commenc parmi les pires angoisses du procs qui
mettait tout en cause pour George Sand, son avenir, sa fortune, le sort de
ses enfants. Quand _Mauprat_ parut dans la _Revue des Deux Mondes_, du 1er
avril au 15 juin 1837, ce fut un cri d'admiration. Les exagrations
sentimentales d'_Indiana_, de _Valentine_ et de _Jacques_, les
dclamations loquentes de _Llia_ cdaient la place  une intrigue
attachante dans un dcor pittoresque. La Roche-Mauprat dressait la
redoutable image du chteau-fort occup par des hobereaux dgnrs,
devenus des brigands. Edme, qui appartient  la branche honorable de la
famille, trouverait dans ce repaire, o elle s'gare au terme d'une partie
de chasse, soit le dshonneur, soit la mort, si elle n'tait sauve par
son petit cousin, Bernard Mauprat. Elle emmne et veut apprivoiser le
louveteau. Autour de ces deux personnages se groupent les figures les plus
varies: les farouches habitants de la Roche-Mauprat, le gnreux pre
d'Edme, et don Marcasse le preneur de taupes, et le vertueux Monsieur
Patience. Longue et mritoire sera la lutte de Bernard pour triompher de
son naturel violent et de la sauvagerie hrditaire. Il ira guerroyer en
Amrique, dans l'arme de La Fayette, et, lors de son retour, il sera
souponn, accus d'un attentat commis contre Edme par le dernier des
Mauprat flons. L'innocent est condamn, aprs des dbats tragiques, mais
un dnouement favorable vient rconforter le lecteur sensible. Bernard
pouse sa cousine. Et George Sand, au sortir de toutes les amertumes d'un
mariage malheureux, tient  affirmer son respect et son culte pour l'union
de deux tres harmonieusement attachs par l'amour. Abdiquant les thories
rvoltes de ses premires oeuvres, elle montra la saintet du lien
conjugal form sous d'heureux auspices.

C'est sa rponse aux outrages et aux calomnies de M. Dudevant. Le
mariage--crit-elle dans la notice de _Mauprat_--dont jusque-l j'avais
combattu les abus, laissant peut-tre croire, faute d'avoir suffisamment
dvelopp ma pense, que j'en mconnaissais l'essence, m'apparaissait
prcisment dans toute la beaut morale de son principe... Tout en faisant
un roman pour m'occuper et me distraire, la pense me vint de peindre un
amour exclusif, ternel, avant, pendant et aprs le mariage. Je fis donc
le hros de mon livre attestant,  quatre-vingts ans, sa fidlit pour la
seule femme qu'il et aime. L'idal de l'amour est certainement la
fidlit ternelle. A ceux qui incriminent George Sand et allguent
l'immoralit de son oeuvre, il n'est point inutile d'opposer la thse de
_Mauprat_, o le mariage est proclam une institution sacre que la
socit a le tort de rabaisser, en l'assimilant  un contrat d'intrts
matriels. Et cette dclaration mrite d'tre retenue: Le sentiment qui
me pntrait se rsume dans ces paroles de Mauprat vers la fin de
l'ouvrage: Elle fut la seule femme que j'aimai dans toute ma vie; jamais
aucune autre n'attira mon regard et ne connut l'treinte de ma main.

On retrouve cette mme doctrine, au terme du chapitre XI de la cinquime
partie de l'_Histoire de ma Vie_, aprs que George Sand a rappel les
pripties de ses procs et tout l'effort de son travail pour subvenir 
l'ducation de ses enfants. D'o je conclus, dit-elle, que le mariage
doit tre rendu aussi indissoluble que possible; car, pour mener une
barque aussi fragile que la scurit d'une famille sur les flots rtifs de
notre socit, ce n'est pas trop d'un homme et d'une femme, un pre et une
mre se partageant la tche, chacun selon sa capacit. Mais
l'indissolubilit du mariage n'est possible qu' la condition d'tre
volontaire, et, pour la rendre volontaire, il faut la rendre possible. Si,
pour sortir de ce cercle vicieux, vous trouvez autre chose que la religion
de l'galit de droits entre l'homme et la femme, vous aurez fait une
belle dcouverte.

A l'anne 1837, se rattachent trois oeuvres secondaires de George Sand,
qui procdent de l'inspiration ou du souvenir de Venise: les _Matres
Mosastes_, la _Dernire Aldini_ et l'_Uscoque_. Elle crivit les _Matres
Mosastes_ pour son fils, qui n'avait encore lu qu'un roman, _Paul et
Virginie_. Cette lecture, dit-elle, tait trop forte pour les nerfs d'un
pauvre enfant. Il avait tant pleur, que je lui avais promis de lui faire
un roman o il n'y aurait pas d'amour et o toutes choses finiraient pour
le mieux. A cette fin, elle composa une nouvelle assez longue relatant la
rivalit professionnelle qui surgit entre deux groupes de mosastes de
Saint-Marc  l'poque du Tintoret, les Zuccatti et les Bianchini. Sous le
couvert de la fiction, c'est une description de Venise, avec quelques
pages mouvantes sur ces effroyables plombs que Silvio Pellico a vous 
notre excration. On sent que George Sand, avec tous les libraux et tous
les dmocrates de son temps, dteste l'occupation autrichienne sous
laquelle gmit la ville des Doges. Et le volume se termine par le
rayonnement d'une aurore qui incite l'un des personnages  cette rflexion
mlancolique: Voil la seule chose que l'tranger ne puisse pas nous
ter. Si un dcret pouvait empcher le soleil de se lever radieux sur nos
coupoles, il y a longtemps que trois sbires eussent t lui signifier de
garder ses sourires et ses regards d'amour pour les murs de Vienne.

Les lettres de George Sand  Luigi Calamatta, l'minent graveur dont la
fille Lina devait en 1863 pouser Maurice Sand, nous apprennent qu'en mai
1837,  Nohant, elle travaillait aux _Matres Mosastes_, un petit conte
qui vous plaira, j'espre, non pas qu'il vaille mieux que le reste, mais
parce qu'il est dans nos ides et dans nos gots,  nous _artistes_. Puis,
le 12 juillet, elle crit au mme Calamatta, qui lui avait envoy des
dessins sur Venise et la Renaissance: Lisez, dans le prochain numro de
la _Revue_, les _Matres Mosastes_. C'est peu de chose, mais j'ai pens 
vous en traant le caractre de Valerio. J'ai pens aussi  votre rivalit
avec Mercuri. Enfin, je crois que cette bluette rveillera en vous
quelques-unes de nos sympathies et de nos saintes illusions de jeunesse.
Il y a, effectivement, dans cette oeuvre dlicate et chaste, une
atmosphre de srnit. On peroit que l'me de l'auteur tait en pleine
quitude: l'accalmie aprs l'orage. Je ne sais pourquoi, dit-elle, j'ai
crit peu de livres avec autant de plaisir que celui-l. C'tait  la
campagne, par un t aussi chaud que le climat de l'Italie, que je venais
de quitter. Jamais je n'ai vu autant de fleurs et d'oiseaux dans mon
jardin. Liszt jouait du piano au rez-de-chausse, et les rossignols,
enivrs de musique et de soleil, s'gosillaient avec rage sur les lilas
environnants.

La _Dernire Aldini_ fut compose  Fontainebleau, o les souvenirs de
l'automne de 1833, en compagnie de Musset, ramenaient l'imagination de
George Sand vers Venise. Elle se plut  raconter l'aventure de Nello,
gondolier chioggiote, qui est aim de la princesse Bianca Aldini. Elle lui
offre de l'pouser, il refuse. Plus tard, devenu le grand chanteur Llio,
il attire l'attention de la petite Alezia, qui l'entend  San Carlo. Or
elle est la fille de la princesse Aldini. Il l'a jadis berce, toute
enfant, de ses chansons de gondolier. Il se drobe  une manire d'inceste
sentimental. Et ce roman, o les deux Aldini font une agrable antithse,
offre  nos mditations un cas de conscience ou plutt une nigme
voluptueuse que George Sand formule ainsi: A quoi connat-on l'amour? au
plaisir qu'on donne ou  celui qu'on prouve? Le champ est ouvert aux
controversistes.

Moindre nous apparat l'intrt de l'_Uscoque_, conte byronien. Orio
Soranzo pouse la belle Giovanna Morosini, en la dtournant de son fianc,
le comte Ezzelin. Officier au service de la rpublique de Venise, Orio se
fait pirate, autrement dit, uscoque. Il tue Ezzelin, sa femme, ses
complices, avec le concours de Naam, jolie fille turque, dguise en homme,
qui l'a dlivr lui-mme en assassinant le pacha de Patras. Arrt, Orio
simule la folie, mais il est condamn  mort et excut. Naam subirait le
mme sort sans l'intervention d'un juge, frapp de sa beaut. Or Naam
tait un homme. Ds lors, le juge fut-il content ou du? Tout cela est
obscur et troublant.

En mme temps qu'elle fournissait ainsi  la _Revue des Deux Mondes_ sa
production romanesque, George Sand s'orientait vers des ides plus graves.
Lamennais et Pierre Leroux allaient la convertir aux conceptions d'une
philosophie dmocratique, galitaire et socialiste. Elle y inclinait
progressivement, comme on le peut voir dans diverses lettres  son fils,
notamment dans celle du 3 janvier 1836. Cette correspondance, adresss 
un collgien de treize ans, traite fort loquemment la question sociale,
souleve par toutes les coles rformatrices d'alors. Quand tu seras plus
grand, crit-elle  Maurice, tu liras l'histoire de cette Rvolution dont
tu as tant entendu parler et qui a fait faire un grand pas  la raison et
 la justice. Mais,  son estime, l'oeuvre rvolutionnaire n'est
qu'bauche, imparfaite. Il faut la parachever, en organisant une socit
meilleure, toute diffrente de cette immense arme de coeurs impitoyables
et d'mes viles qui s'appelle la _Garde Nationale_ Elle ne veut pas que
son fils se range un jour du ct de ces hommes, plus btes que mchants,
qui dfendent la proprit avec des fusils et des baonnettes et qui
regardent comme des brigands et des assassins ceux qui donnent leur vie
pour la cause du peuple. Sur tous ces points elle catchise Maurice, elle
lui communique la ferveur rpublicaine, en lui recommandant de ne montrer
ses lettres  personne,--ce qui visait particulirement M. Dudevant,
modle achev de l'lecteur censitaire et du bourgeois rtrograde.
Dis-moi, demande-t-elle  son fils, si tu trouves juste cette manire de
partager ingalement les produits de la terre, les fruits, les grains, les
troupeaux, les matriaux de toute espce, et l'or (ce mtal qui reprsente
toutes les jouissances, parce qu'un petit fragment se prend en change de
tous les autres biens). Dis-moi, en un mot, si la rpartition des dons de
la cration est bien faite, lorsque celui-ci a une part norme, cet autre
une moindre, un troisime presque rien, un quatrime rien du tout! Il me
semble que la terre appartient  Dieu, qui l'a faite, et qui l'a confie
aux hommes pour qu'elle leur servt d'ternel asile. Mais il ne peut pas
tre dans ses desseins que les uns y crvent d'indigestion et que les
autres y meurent de faim. Tout ce qu'on pourra dire l-dessus ne
m'empchera pas d'tre triste et en colre quand je vois un mendiant
pleurant  la porte d'un riche.

Voil le mal social clairement et justement dnonc. O est le remde?
George Sand le cherchera avec persvrance. Elle le demandera aux divers
systmes socialistes qui sollicitaient la faveur ou la curiosit publique.
De mme que Sainte-Beuve, elle traversa le saint-simonisme, mais sans y
trouver la satisfaction de son esprit et la ralisation de ses rves. En
compagnie d'Alfred de Musset, elle avait assist  l'une des crmonies
rituelles de cette nouvelle religion humanitaire. Elle ne se soucia pas
d'tre la Mre que cherchait le Pre Enfantin, et elle explique ses
rserves dans une lettre du 14 fvrier 1837  Adolphe Guroult. Les
saint-simoniens ont le tort grave,  ses yeux, de dserter la cause de la
justice et de la vrit en France, de transporter leurs efforts en Orient,
de pactiser avec le gouvernement de Louis-Philippe et de ngliger l'idal
rpublicain. Ces compromissions-l, elle ne peut y acquiescer. Ds le 15
fvrier 1836, dans l'ardeur de son premier zle de nophyte, elle crivait
 la famille saint-simonienne de Paris: Fidle  de vieilles affections
d'enfance,  de vieilles haines sociales, je ne puis sparer l'ide de
_rpublique_ de celle de _rgnration_; le salut du monde me semble
reposer sur nous pour dtruire, sur vous pour rebtir. Tandis que les bras
nergiques du rpublicain feront la _ville_, les prdications sacres du
saint-simonien feront la _cit_. Vous tes les prtres, nous sommes les
soldats.

Suit un hymne enflamm o, rpublicaine, elle annonce sa foi combative en
de vagues croyances philanthropiques: Quant  moi, solitaire jet dans la
foule, sorte de rapsode, conservateur dvot des enthousiasmes du vieux
Platon, adorateur silencieux des larmes du vieux Christ, admirateur
indcis et stupfait du grand Spinoza, sorte d'tre souffrant et sans
importance qu'on appelle un pote, incapable de formuler une conviction et
de prouver, autrement que par des rcits et des plaintes, le mal et le
bien des choses humaines, je sens que je ne puis tre ni soldat ni prtre,
ni matre ni disciple, ni prophte ni aptre; je serai pour tous un frre
dbile, mais dvou; je ne sais rien, je ne puis rien enseigner; je n'ai
pas de force, je ne puis rien accomplir. Je puis chanter la guerre sainte
et la sainte paix; car je crois  la ncessit de l'une et de l'autre. Je
rve dans ma tte de pote des combats homriques, que je contemple le
coeur palpitant, du haut d'une montagne, ou bien au milieu desquels je me
prcipite sous les pieds des chevaux, ivre d'enthousiasme et de sainte
vengeance. Je rve aussi, aprs la tempte, un jour nouveau, un lever de
soleil magnifique; des autels pars de fleurs, des lgislateurs couronns
d'olivier, la dignit de l'homme rhabilite, l'homme affranchi de la
tyrannie de l'homme, la femme de celle de la femme, une tutelle d'amour
exerce par le prtre sur l'homme, une tutelle d'amour exerce par l'homme
sur la femme; un gouvernement qui s'appellerait _conseil_ et non pas
_domination, persuasion_ et non pas _puissance_. En attendant, je
chanterai au diapason de ma voix, et mes enseignements seront humbles; car
je suis l'enfant de mon sicle, j'ai subi ses maux, j'ai partag ses
erreurs, j'ai bu  toutes ses sources de vie et de mort, et, si je suis
plus fervent que la masse pour dsirer son salut, je ne suis pas plus
savant qu'elle pour lui enseigner le chemin. Laissez-moi gmir et prier
sur cette Jrusalem qui a perdu ses dieux et qui n'a pas encore salu son
messie. Ma vocation est de har le mal, d'aimer le bien, de m'agenouiller
devant le beau.

Comment vont se traduire ces maximes en actes? Et, d'abord, comment le
rpublicanisme de George Sand va-t-il s'adapter  l'ducation de Maurice?
Elle sait que son fils est, au collge Henri IV, camarade du duc de
Montpensier, qu'il a t invit aux Tuileries, qu'il est all chez la
reine. Elle s'en meut: Tu es encore trop jeune pour que cela tire 
consquence; mais,  mesure que tu grandiras, tu rflchiras aux
consquences des liaisons avec les aristocrates. Je crois bien que tu n'es
pas trs li avec Sa Majest et que tu n'es invit que comme faisant
partie de la classe de Montpensier. Mais, si tu avais dix ans de plus, tes
opinions te dfendraient d'accepter ces invitations.

Elle le met en garde contre les sductions de la cour, contre les
sortilges de la puissance: Les amusements que Montpensier t'offre sont
dj des faveurs. Songes-y! Heureusement elles ne t'engagent  rien; mais,
s'il arrivait qu'on te fit, devant lui, quelque question sur tes opinions,
tu rpondrais, j'espre, comme il convient  un enfant, que tu ne peux pas
en avoir encore; tu ajouterais, j'en suis sre, comme il convient  un
homme, que tu es rpublicain de race et de nature; c'est--dire qu'on t'a
enseign dj  dsirer l'galit, et que ton coeur se sent dispos  ne
croire qu' cette justice-l. La crainte de mcontenter le prince ne
t'arrterait pas, je pense. Si, pour un diner ou un bal, tu tais capable
de le flatter, ou seulement si tu craignais de lui dplaire par ta
franchise, ce serait dj une grande lchet.

Toutefois elle l'incite  s'abstenir d'une arrogance dplace,  ne dire,
devant Montpensier, ni du mal de son pre: ce serait une espce de
crime--ni du bien: ce serait vendre sa conscience. Bref, Maurice devra
viter,  la cour, d'appeler Louis-Philippe _la Poire_, selon l'expression
que George Sand emploie au courant de la plume. Mais qu'il se garde de
toute familiarit, de tout abandon avec les princes! Ce sont nos ennemis
naturels, et, quelque bon que puisse tre l'enfant d'un roi, il est
destin  tre tyran. Nous sommes destins  tre avilis, repousss ou
perscuts par lui. Ne te laisse donc pas trop blouir par les bons dners
et par les ftes. Sois un _vieux Romain_ de bonne heure, c'est--dire,
fier, prudent, sobre, ennemi des plaisirs qui cotent l'honneur et la
sincrit. Et Maurice lui rpond: Montpensier m'a invit  son bal,
malgr mes opinions politiques. Je m'y suis bien amus. Il nous a tous
fait cracher avec lui sur la tte des gardes nationaux. On ne s'ennuyait
pas  un gala du roi-citoyen.

Voil cette correspondance extraordinaire que George Sand recommandait 
son fils de garder secrte, sans la montrer jamais  son pre et mme sans
lui en parler. Tu sais, ajoutait-elle, que ses opinions diffrent des
miennes. Tu dois couter avec respect tout ce qu'il te dira; mais ta
conscience est libre et tu choisiras, entre ses ides et les miennes,
celles qui te paratront meilleures. Je ne te demanderai jamais ce qu'il
te dit; tu ne dois pas non plus lui faire part de ce que je t'cris.
Aussi a-t-elle soin de ne point envoyer ses lettres par la poste ni par
l'intermdiaire du proviseur. Comme s'il s'agissait de billets d'amour,
elle les fait porter par son jeune ami Emmanuel Arago, qui va voir
l'enfant aux heures de rcration et qui, trois ou quatre jours aprs,
reoit les rponses du collgien, pour les transmettre  la mre. De plus,
Maurice doit laisser cette correspondance dans _sa baraque_ au collge et
ne jamais l'emporter les jours de sortie. Que de mystres pour des
effusions politiques!

Au demeurant, George Sand ne pratiquera pas toujours l'intransigeance
rpublicaine qu'elle enseigne et prconise. Sous le second Empire, elle
aura des accointances avec le Palais-Royal, sinon avec les Tuileries. Elle
sera en commerce pistolaire des plus assidus avec le prince Jrme
Napolon, et tmoignera pour les Bonaparte une sympathie qu'elle interdit
 son fils envers les d'Orlans. En 1836, sa raison, son me et son coeur
appartiennent  la Rpublique. Michel (de Bourges) a suscit en elle la
foi dmocratique; le saint-simonisme, ctoy, lui a communiqu une ardeur
de rgnration sociale et de proslytisme galitaire qu'elle pousse
jusqu' dclarer  Adolphe Guroult: Je ne connais et n'ai jamais connu
qu'un principe: celui de l'abolition de la proprit. Sous les auspices
de Lamennais, elle va donner l'essor  son idal humanitaire.




CHAPITRE XIX

INFLUENCE PHILOSOPHIQUE: LAMENNAIS


Quand George Sand rencontra Lamennais, il n'tait plus le prtre
ultramontain dont Rome avait pens faire un cardinal, ni mme le
catholique libral qui fondait le journal l'_Avenir_ avec le comte de
Montalembert, les abbs Lacordaire et Gerbet. Il tait devenu, par une
volution logique, loyale et douloureuse de la pense, le dmocrate
chrtien qui trouvait dans l'Evangile la loi de libert, d'galit et de
fraternit, recueillie par les philosophes et proclame par la Rvolution.
Rpublicain, son amour du peuple lui dicta cette oeuvre de gnie, les
_Paroles d'un Croyant_. Excommuni, il continua  dire la messe dans son
oratoire. Et le parti clrical ne cessa de l'accabler d'outrages, de le
reprsenter comme un apostat prdestin  cette chute, pour ce que, ds
ses dbuts dans le sacerdoce, il avait commis le double mfait de renoncer
 la lecture quotidienne du brviaire et de porter un chapeau de paille.
En dpit des calomnies et de la haine des dvots, il reste l'un des plus
sublimes penseurs et le premier prosateur du sicle coul. Son style a la
concision et la majest bibliques.

C'est Liszt qui, au milieu des pripties du _procs monstre_, en mai 1835,
mit en relations George Sand et Lamennais. Il le fit consentir, dit-elle,
 monter jusqu' mon grenier de pote. Tout aussitt elle reut la
commotion de l'enthousiasme, voire mme de la vnration, et cette fois
l'imagination seule tait en cause. Flicit de Lamennais n'avait aucun
agrment physique et pratiquait la plus stricte chastet[13]. N en 1782 
Saint-Malo, il tait alors g de cinquante-trois ans et paraissait en
avoir plus de soixante. Voici comment George Sand le vit avec les yeux de
l'extase: M. Lamennais, petit, maigre et souffreteux, n'avait qu'un
faible souffle de vie dans la poitrine. Mais quel rayon dans sa tte! Son
nez tait trop prominent pour sa petite taille et pour sa figure troite.
Sans ce nez disproportionn, son visage et t beau. L'oeil clair lanait
des flammes; le front droit et sillonn de grands plis verticaux, indice
d'ardeur dans la volont, la bouche souriante et le masque mobile sous une
apparence de contraction austre, c'tait une tte fortement caractrise
pour la vie de renoncement, de contemplation et de prdication. Toute sa
personne, ses manires simples, ses mouvements brusques, ses attitudes
gauches, sa gaiet franche, ses obstinations emportes, ses soudaines
bonhomies, tout en lui, jusqu' ses gros habits propres, mais pauvres, et
 ses bas bleus, sentait le cloarek breton. Il ne fallait pas longtemps
pour tre saisi de respect et d'affection pour cette me courageuse et
candide. Il se rvlait tout de suite et tout entier, brillant comme l'or
et simple comme la nature.

[Note 13: Il y eut pourtant un voisin de campagne de George Sand assez
ineptement calomniateur pour prtendre qu'il avait aperu Lamennais, sur
la terrasse de Nohant, en robe de chambre orientale, avec des babouches et
une calotte grecque, fumant un narghileh, auprs de l'auteur de _Llia_.]

Lamennais quittait sa Bretagne afin de commencer une vie nouvelle, o le
philosophe stoque allait se doubler d'un lutteur intrpide. Il
s'improvisait avocat, en acceptant de dfendre les accuss d'avril,  la
barre de la Chambre des pairs. C'tait beau et brave, dit George Sand. Il
tait plein de foi, et il disait sa foi avec nettet, avec clart, avec
chaleur; sa parole tait belle, sa dduction vive, ses images rayonnantes,
et chaque fois qu'il se reposait dans un des horizons qu'il a
successivement parcourus, il y tait tout entier, pass, prsent et avenir,
tte et coeur, corps et biens, avec une candeur et une bravoure
admirables. Il se rsumait alors dans l'intimit avec un clat que
temprait un grand fonds d'enjouement naturel. Ceux qui, l'ayant rencontr
perdu dans ses rveries, n'ont vu de lui que son oeil vert, quelquefois
hagard, et son grand nez acr comme un glaive, ont eu peur de lui et ont
dclar son aspect diabolique.

Ce passage de l'_Histoire de ma Vie_, postrieur  la mort de Lamennais,
fait justice des calomnies et des invectives qui s'acharnrent sur le
penseur sublime, sur le merveilleux crivain. George Sand, mme par del
les dissidences de doctrine, ne peut parler de lui qu'avec un infini
respect. Elle rpond  ceux qui le mconnaissent: S'ils l'avaient regard
trois minutes, s'ils avaient chang avec lui trois paroles, ils eussent
compris qu'il fallait chrir cette bont, tout en frissonnant devant cette
puissance, et qu'en lui tout tait vers  grandes doses, la colre et la
douceur, la douleur et la gaiet, l'indignation et la mansutude. Elle
honore en Lamennais le prtre du vrai Dieu, crucifi pendant soixante
ans, qui fut insult jusque sur son lit de mort par les pamphltaires,
conduit  la fosse commune sous l'oeil des sergents de ville, comme si les
larmes du peuple eussent menac de rveiller son cadavre. Elle montre
l'homognit, non pas apparente peut-tre, mais intime, de cette destine
qui nous rvle l'ascension du gnie vers la vrit et la lumire. C'est,
dit-elle, le progrs d'une intelligence close dans les liens des
croyances du pass et condamne par la Providence  les largir et  les
briser,  travers mille angoisses, sous la pression d'une logique plus
puissante que celle des coles, la logique du sentiment. Elle explique,
avec une clairvoyance double de posie, ce mlange de dogmatisme absolu
et de sensibilit imptueuse qui dtermina Lamennais  chercher, d'tape
en tape, un lieu d'asile pour son imagination tourmente et morose.
Maintes fois il crut l'avoir trouv. Il s'en rjouissait et le proclamait.
Mais le duel continuait entre son coeur et sa raison, et celui-l criait 
celle-ci une adjuration que George Sand rsume en ces termes: Eh bien! tu
t'tais donc trompe! car voil que des serpents habitaient avec toi, 
ton insu. Ils s'taient glisss, froids et muets, sous ton autel, et voil
que, rchauffs, ils sifflent et relvent la tte. Fuyons, ce lieu est
maudit et la vrit y serait profane. Emportons nos lares, nos travaux,
nos dcouvertes, nos croyances; mais allons plus loin, montons plus haut,
suivons ces esprits qui s'lvent en brisant leurs fers; suivons-les pour
leur btir un autel nouveau, pour leur conserver un idal divin, tout en
les aidant  se dbarrasser des liens qu'ils tranent aprs eux et  se
gurir du venin qui les a souills dans les horreurs de cette prison.

Alors sur d'autres bases et d'autres plans, en quelque contre qui
avoisine la Rpublique de Salente et la Cit de Dieu, surgit une glise
nouvelle, ouverte toute grande  des foules qui prfreront, hlas!
l'troitesse et la vulgarit de leurs anciens sanctuaires. La foi
dmocratique et chrtienne de Lamennais ne s'adresse qu' une lite
idaliste. De l les dceptions et les surprises qu'il prouve, lorsqu'il
entre en contact avec les ralits coutumires, lorsqu'il redescend des
sommets radieux vers l'humanit misrable. Il se laissait parfois, 
l'estime de George Sand, sduire et duper par des influences passagres et
infrieures. Elle se plaint d'en avoir pti. Ces inconsquences,
crit-elle, ne partaient pas des entrailles de son sentiment. Elles
taient  la surface de son caractre, au degr du thermomtre de sa frle
sant. Nerveux et irascible, il se fchait souvent avant d'avoir rflchi,
et son unique dfaut tait de croire avec prcipitation  des torts qu'il
ne prenait pas le temps de se faire prouver. Il en attribua, parat-il,
quelques-uns  George Sand, dont elle se dfend, sans les prciser. De
vrai, il y avait entre eux une divergence irrductible sur un point
essentiel. Elle revendiquait pour la femme des titres et des droits qu'il
ne voulait, en aucune manire, concder. Ils se heurtrent, et elle n'en
garda ni froissement ni rancune. S'ils ne se brouillrent pas, selon
l'habituelle issue des enthousiasmes de George Sand, c'est qu'elle ne
ressentit pour lui qu'une tendresse intellectuelle, tout immatrielle.
J'avais, dclare-t-elle dans l'_Histoire de ma Vie_, comme une faiblesse
maternelle pour ce vieillard, que je reconnaissais en mme temps pour un
des pres de mon Eglise, pour une des vnrations de mon me. Par le gnie
et la vertu qui rayonnaient en lui, il tait dans mon ciel, sur ma tte.
Par les infirmits de son temprament dbile, par ses dpits, ses
bouderies, ses susceptibilits, il tait  mes yeux comme un enfant
gnreux, mais enfant  qui l'on doit dire de temps en temps: Prenez
garde, vous allez tre injuste. Ouvrez donc les yeux!

La communaut des aspirations rpublicaines les avait rapprochs; mais
l'lve ne tarda pas  alarmer le matre par l'audace de ses tendances
socialistes. Lamennais ne souhaitait que d'instituer le rgne de
l'Evangile dans les consciences. George Sand avait des conceptions plus
hardies et plus hasardeuses. Elle battait en brche l'autorit maritale et
la proprit individuelle. Elle professait dj une sorte de collectivisme
qui ne demandait qu' devenir gouvernemental. Et Lamennais renonait  la
suivre. Aprs m'avoir pousse en avant, dit-elle, il a trouv que je
marchais trop vite. Moi, je trouvais qu'il marchait parfois trop lentement
 mon gr. Nous avions raison tous les deux  notre point de vue: moi,
dans mon petit nuage, comme lui dans son grand soleil, car nous tions
gaux, j'ose le dire, en candeur et en bonne volont. Sur ce terrain-l,
Dieu admet tous les hommes  la mme communion.

Elle avait promis d'crire, et elle n'a pas crit l'histoire de leurs
petites dissidences; elle voulait le montrer sous un des aspects de sa
rudesse apostolique, soudainement tempre par sa suprme quit et sa
bont charmante. Nous savons seulement qu'il exera sur elle l'action
d'un directeur de conscience, et l'initia  une mthode de philosophie
religieuse qui la toucha profondment, en mme temps, ajoute-t-elle, que
ses admirables crits rendirent  mon esprance la flamme prte 
s'teindre.

Durant les six ou sept annes qui suivirent 1835, ce fut chez George Sand
une adhsion sans rserve aux doctrines propages par l'auteur des
_Paroles d'un Croyant_. Dans la septime des _Lettres d'un Voyageur_, elle
clbre la probit inflexible, l'austrit cnobitique, le travail
incessant d'une pense ardente et vaste comme le ciel; mais, poursuit-elle,
le sourire qui vient tout d'un coup humaniser ce visage change ma terreur
en confiance, mon respect en adoration. Elle unit alors dans un mme
culte Lamennais et Michel (de Bourges), l'crivain et l'orateur qui font
vibrer en elle les cordes secrtes. Les voyez-vous, s'crie-t-elle, se
donner la main, ces deux hommes d'une constitution si frle, qui ont paru
cependant comme des gants devant les Parisiens tonns, lorsque la
dfense d'une sainte cause les tira dernirement de leur retraite, et les
leva sur la montagne de Jrusalem pour prier et pour menacer, pour bnir
le peuple, et pour faire trembler les pharisiens et les docteurs de la loi
jusque dans leur synagogue?

Entre tous les jugements littraires ports par George Sand sur le
caractre et le gnie de Lamennais, le plus dcisif est celui qu'elle
formula dans un article de la _Revue Indpendante_ de 1842. Elle y
analysait l'oeuvre trange et vigoureuse qu'il venait de publier sous ce
titre symbolique: _Amschaspands et Darvands_--c'est--dire les bons et les
mauvais gnies. Et George Sand, spirituelle et malicieuse contre son
ordinaire, proposait de traduire ainsi en franais moderne, pour tre
compris du _Journal des Dbats_ et de la presse conservatrice: _Chenapans
et Pdants_. Cet article, aprs une sortie vhmente contre le
gouvernement de Louis-Philippe qui est accus de corruption et de vnalit,
contient une loquente apologie de Lamennais: Ecoutez avec respect la
voix austre de cet aptre. Ce n'est ni pour endormir complaisamment vos
souffrances, ni pour flatter vos rves dors que l'esprit de Dieu l'agite,
le trouble et le force  parler. Lui aussi a souffert, lui aussi a subi le
martyre de la foi. Il a lutt contre l'envie, la calomnie, la haine
aveugle, l'hypocrite intolrance. Il a cru  la sincrit des hommes,  la
puissance de la vrit sur les consciences. Il a rencontr des hommes qui
ne l'ont pas compris, et d'autres hommes qui ne voulaient pas le
comprendre, qui taxaient son mle courage d'ambition, sa candeur de dpit,
sa gnreuse indignation de basse animosit. Il a parl, il a fltri les
turpitudes du sicle, et on l'a jet en prison. Il tait vieux, dbile,
maladif: ils se sont rjouis, pensant qu'ils allaient le tuer, et que de
la gele, o ils l'enfermaient, ils ne verraient bientt sortir qu'une
ombre, un esprit dchu, une voix teinte, une puissance anantie. Et
cependant il parle encore, il parle plus haut que jamais. Ils ont cru
avoir affaire  un enfant timide qu'on brise avec les chtiments, qu'on
abrutit avec la peur. Les pdants! ils se regardent maintenant confus,
pouvants, et se demandent quelle tincelle divine anime ce corps si
frle, cette me si tenace. Au seul Lamennais George Sand attribue le
rveil vanglique qui combat le matrialisme, institue une philosophie
chrtienne et triomphe du voltairianisme, rpandu dans le peuple aussi
bien que dans les hautes classes. Il est, dit-elle, le dernier prtre, le
dernier aptre du christianisme de nos pres, le dernier rformateur de
l'Eglise qui viendra faire entendre  vos oreilles tonnes cette voix de
la prdication, cette parole accentue et magnifique des Augustin et des
Bossuet, qui ne retentit plus, qui ne pourra plus jamais retentir sous les
votes affaisses de l'Eglise.

Que va-t-il cependant devenir, sortant de sa tour d'ivoire, de sa solitude
de La Chesnaie, pour entrer dans la politique militante, dans la mle des
partis? Il se fixe  Paris, il fonde un journal, qui s'appelle le _Monde_.
George Sand l'annonce  madame d'Agoult, dans une lettre envoye de La
Chtre  Genve, le 25 mai 1836. Que sera ce journal? Sera-t-il viable?
Lamennais sera-t-il l'homme de la polmique quotidienne? Et elle se rpond
 elle-mme: Il lui faut une cole, des disciples. En morale et en
politique, il n'en aura pas, s'il ne fait d'normes concessions  notre
poque et  nos lumires. Il y a encore en lui, d'aprs ce qui m'est
rapport par ses intimes amis, beaucoup plus du prtre que je ne croyais.
On esprait l'amener plus avant dans le cercle qu'on n'a pu encore le
faire. Il rsiste. On se querelle et on s'embrasse. On ne conclut rien
encore. Je voudrais bien que l'on s'entendt. Tout l'espoir de
l'_intelligence vertueuse_ est l. Lamennais ne peut marcher seul.

Va-t-elle s'enrgimenter dans la phalange sacre du prophte? Sera-t-elle
une unit dans cette arme? Le plus grand gnral du monde, dit-elle, ne
fait rien sans soldats. Mais il faut des soldats prouvs et croyants.
Elle l'invite  se mfier des gens qui ne disputeront pas avant d'accepter
sa direction. Elle-mme est fort indcise en rflchissant aux
consquences d'un tel engagement, et le confesse: Je m'entendrais
aisment avec lui sur tout ce qui n'est pas le dogme. Mais, l, je
rclamerais une certaine libert de conscience, et il ne me l'accorderait
pas. S'il choue, qu'adviendra-t-il de ceux qui aspirent  la religion de
l'idal? A cette pense, elle prouve une grande consternation de coeur et
d'esprit: Les lments de lumire et d'ducation des peuples s'en iront
encore pars, flottant sur une mer capricieuse, chouant sur tous les
rivages, s'y brisant avec douleur, sans avoir pu rien produire. Le seul
pilote qui et pu les rassembler leur aura retir son appui et les
laissera plus tristes, plus dsunis et plus dcourags que jamais. Elle
adjure madame d'Agoult et Franz Liszt de dterminer Lamennais  bien
connatre et bien apprcier l'tendue du mandat que Dieu lui a confi.
Les hommes comme lui, ajoute-t-elle, font les religions et ne les
acceptent pas. C'est l leur devoir. Ils n'appartiennent point au pass.
Ils ont un pas  faire faire  l'humanit. L'humilit d'esprit, le
scrupule, l'orthodoxie sont des vertus de moine que Dieu dfend aux
rformateurs.

Elle cde toutefois  l'ascendant du matre, au prestige du gnie, et
collabore au _Monde_, en mme temps qu'elle refuse de travailler dans les
_Dbats_. De ce refus elle donne l'explication en une lettre  Jules Janin,
du 15 fvrier 1837: Je ne vous parle pas des opinions, qui sont choses
sacres, mme chez une femme, mais seulement de la manire d'envisager la
question littraire. Songez que je n'ai pas l'ombre d'esprit, que je suis
lourde, prolixe, emphatique, et que je n'ai aucune des conditions du
journalisme. Comme Jules Janin pouvait s'tonner qu'elle prfrt aux
_Dbats_, riches et solides, un journal qui ne payait pas ses rdacteurs,
elle dclare  son correspondant: Je ne travaille pas dans le _Monde_, je
ne suis l'associe de personne. Associe de l'abb de Lamennais est un
titre et un honneur qui ne peuvent m'aller. Je suis son dvou serviteur.
Il est si bon et je l'aime tant que je lui donnerai autant de mon sang et
de mon encre qu'il m'en demandera. Mais il ne m'en demandera gure, car il
n'a pas besoin de moi, Dieu merci! Je n'ai pas l'outrecuidance de croire
que je le sens autrement que pour donner, par mon babil frivole, quelques
abonns de plus  son journal; lequel journal durera ce qu'il voudra et me
paiera ce qu'il pourra. Je ne m'en soucie pas beaucoup. L'abb de
Lamennais sera toujours l'abb de Lamennais, et il n'y a ni conseil ni
association possibles pour faire, de George, autre chose qu'un trs pauvre
garon.

Un journal, tel que le _Monde_, ne pouvait gure insrer un vulgaire
roman. George Sand lui donna une sorte de feuilleton philosophique, les
_Lettres  Marcie_, qu'elle crivait au jour le jour, malgr sa rpugnance
pour ce labeur htif et haletant. Elle se reconnat impropre  la
fabrication rapide, pittoresque et habilement accidente de ces romans
dont l'intrt se soutient malgr les hasards de la publication
quotidienne. Elle ne continua pas les _Lettres  Marcie_, du jour o
Lamennais abandonna la direction du _Monde_. Je n'avais pas de got,
dit-elle, et je manquais de facilit pour ce genre de travail interrompu,
et pour ainsi dire hach. L'oeuvre avait cependant une ide directrice.
George Sand voulait rpondre aux prtendus moralistes qui l'avaient
souvent mise au dfi de dvoiler ses criminelles intentions  l'endroit du
mariage. Elle expose sa doctrine sous le patronage de Lamennais, qui sera
bientt assez gn de couvrir cette marchandise de son pavillon.

L'hrone, Marcie, est une fille de vingt-cinq ans, sans fortune,  qui
sont adresses les six _Lettres_ qui traitent de la condition de la femme
et de l'galit des droits des deux sexes. Nanmoins, l'ami qui correspond
avec elle, n'admet pas les quivoques revendications fminines formules
par les saint-simoniens. La thorie de l'amour libre, nagure prconise
par George Sand, a cd devant l'austre influence de Lamennais. Voici la
dclaration trs explicite de la premire _Lettre_: Quant  ces
dangereuses tentatives qu'ont faites quelques femmes dans le
saint-simonisme pour goter le plaisir dans la libert, pensez-en ce que
vous voudrez, mais ne vous y hasardez pas. Et dans la troisime _Lettre_:
Les femmes crient  l'esclavage. Qu'elles attendent que l'homme soit
libre, car l'esclavage ne peut donner la libert! En revendiquant
certains droits pour la femme, George Sand n'a garde d'identifier ses
facults avec celles de l'homme. L'galit, dit-elle, n'est pas la
similitude. Et elle rpudie telles tendances aventureuses et chimriques:
Des vellits d'ambition se sont trahies chez quelques femmes trop fires
de leur ducation de frache date. Les complaisantes rveries des modernes
philosophes les ont encourages, et ces femmes ont donn d'assez tristes
preuves de l'impuissance de leur raisonnement. Il est  craindre que les
vaines tentatives de ce genre et ces prtentions mal fondes ne fassent
beaucoup de tort  ce qu'on appelle aujourd'hui la cause des femmes. Les
femmes ont des droits, n'en doutons pas, car elles subissent des
injustices. Elles doivent prtendre  un meilleur avenir,  une sage
indpendance,  une plus grande participation aux lumires,  plus de
respect, d'estime et d'intrt de la part des hommes. Mais cet avenir est
entre leurs mains. Les hommes seront un jour  leur gard ce qu'elles les
feront. Aussi bien George Sand s'abstient-elle de postuler pour la femme,
soit la mission sacerdotale, soit l'action politique. Elle ne l'estime pas
propre  tous les emplois. Vous ne pouvez tre qu'artiste, crit-elle, et
cela, rien ne vous en empchera... Loin de moi cette pense que la femme
soit infrieure  l'homme. Elle est son gale devant Dieu, et rien dans
les desseins providentiels ne la destine  l'esclavage. Mais elle n'est
pas semblable  l'homme, et son organisation comme son penchant lui
assignent un autre rle, non moins beau, non moins noble, et dont,  moins
d'une dpravation de l'intelligence, je ne conois gure qu'elle puisse
trouver  se plaindre. Ce sont les fonctions et les joies de la maternit,
ce sont les fatigues et les devoirs du mnage, c'est la tendresse
consolatrice qui assiste et rconforte. George Sand a exprim la mme
pense en d'autres termes, dans ce rcit de la guerre des Hussites,
intitul _Jean Ziska_: Femmes, je n'ai jamais dout que malgr vos vices,
vos travers, votre insigne paresse, votre absurde coquetterie, votre
frivolit purile, il n'y et en vous quelque chose de pur, d'enthousiaste,
de candide, de grand et de gnreux, que les hommes ont perdu ou n'ont
point encore. Vous tes de beaux enfants. Votre tte est faible, votre
ducation misrable, votre prvoyance nulle, votre mmoire vide, vos
facults de raisonnement inertes. La faute n'en est point  vous. Elle
reprenait l et dveloppait une ide favorite de Lamennais, qui compare la
femme  un brillant et foltre papillon. Mais, chez cet tre plus dlicat
que rflchi, quelles ressources de sensibilit! Les larmes prcieuses
des mes mystiques, crit George Sand, fcondent un germe de salut. Et
quelle ardeur vers une foi religieuse qui est l'humaine figuration de
l'idal! La femme a l'instinct ritualiste. Dans les crmonies du culte,
elle cherche les formes plus encore que la substance, elle croit et elle
pratique plutt par les sens que par la raison. Elle veut la splendeur
des rites, les motions du sanctuaire, la richesse ou la grandeur des
temples, ce concours de sympathies explicites, l'autorit du prtre, en un
mot tout ce qui frappe l'imagination. George Sand s'inscrit l contre et
rpudie ce matrialisme religieux. Il faudra, dit-elle, que les femmes
renoncent  faire du culte un spectacle. Elle demande une croyance _plus
mle_, des communications plus directes, plus intimes avec la Divinit.
Elle formule ce qui nous apparat comme la religion pure et sublime.
Dieu, crit-elle, a plac notre vie entre une foi teinte et une foi 
venir... Votre catholicisme, Marcie, est tomb dans les tnbres du doute.
Votre christianisme est  son aurore de foi et de certitude... S'il est
encore des mes croyantes, laissons-les s'endormir, ples fleurs, parmi
l'herbe des ruines. Et voici le mystrieux appel qu'elle adresse  la
vierge en qui se symbolisent le rve et la recherche des vrits futures,
aux clarts radieuses:

Marcie, il est une heure dans la nuit que vous devez connatre, vous qui
avez veill au chevet des malades ou sur votre prie-Dieu,  gmir, 
invoquer l'esprance: c'est l'heure qui prcde le lever du jour; alors,
tout est froid, tout est triste; les songes sont sinistres et les mourants
ferment leurs paupires. Alors, j'ai perdu les plus chers d'entre les
miens, et la mort est venue dans mon sein comme un dsir. Cette heure,
Marcie, vient de sonner pour nous; nous avons veill, nous avons pleur,
nous avons souffert, nous avons dout; mais vous, Marcie, vous tes plus
jeune; levez-vous donc et regardez: le matin descend dj sur vous 
travers les pampres et les girofles de votre fentre. Votre lampe
solitaire lutte et plit; le soleil va se lever, son rayon court et
tremble sur les cimes mouvantes des forts; la terre, sentant ses
entrailles se fconder, s'tonne et s'meut comme une jeune mre, quand,
pour la premire fois, dans son sein, l'enfant a tressailli.

Vers qui se tournera l'esprance de ceux qui cherchent les horizons
nouveaux de la Terre promise? Vers Lamennais, au gr de George Sand. Il
conduira l'humanit par des sentiers inconnus, il abaissera devant elle
les barrires et les obstacles. Ce sera le bon guide de l'heureux voyage,
sous des cieux propices. Les _Lettres  Marcie_ nous entranent sur ses
traces: Quelques lus ont march sans crainte et sans fatigue par des
chemins bnis; ils ont gravi des pentes douces  travers de riantes
valles... Ils ont dpouill sans effort ni terreur le fond de la forme,
l'erreur du mensonge; ils ont tendu la main  ceux qui tremblaient, ils
ont port dans leurs bras les dbiles et les accabls. Dj ils pourraient
sans doute formuler le christianisme futur, si le monde voulait les
couter; et, quant  eux, ils ont plac leur temple sur les hauteurs
au-dessus des orages, au-dessus du souffle des passions humaines. Ceux-l
ne connaissent ni indignation contre la faiblesse, ni colre contre
l'incertitude, ni haine contre la sincrit. Peut-tre l'avenir
n'acceptera-t-il pas tout ce qu'ils ont conserv des formes du pass; mais
ce qu'ils auront sauv d'ternellement durable, c'est l'amour, lan de
l'homme  Dieu; c'est la charit, rapport de l'homme  l'homme. Quant 
nous qui sommes les enfants du sicle, nous chercherons dans notre Eden
ruin quelques palmiers encore debout, pour nous agenouiller  l'ombre et
demander  Dieu de rallumer la lampe de la foi... L o notre conviction
restera impuissante  percer le mystre de la lettre, nous nous
rattacherons  l'esprit de l'Evangile, doctrine cleste de l'idal,
essence de la vie de l'me.

Est-ce  dire que Lamennais acceptt de tous points les thories de sa
collaboratrice? Il devait, au contraire, en tre inquiet et mme pouvant,
si l'on s'en rapporte  la lettre que lui adressait George Sand, le 28
fvrier 1837: Monsieur et excellent ami, crit-elle de Nohant, vous
m'avez entrane, sans le savoir, sur un terrain difficile  tenir. Elle
en est _effraye_, elle voudrait parler de tous les devoirs de la femme,
du mariage, de la maternit, et ce sont matires scabreuses.
Evitera-t-elle les fondrires? Je crains, confesse-t-elle, d'tre
emporte par ma ptulance naturelle, plus loin que vous ne me permettriez
d'aller, si je pouvais vous consulter d'avance. Mais ai-je le temps de
vous demander,  chaque page, de me tracer le chemin? Avez-vous le temps
de suffire  mon ignorance? Non, le journal s'imprime, je suis accable de
mille autres soins, et, quand j'ai une heure le soir pour penser 
_Marcie_, il faut produire et non chercher.

Dans cette lettre qui rsume ses hardiesses, elle proclame la ncessit du
divorce, bien que, pour sa part, elle aimt mieux passer le reste de sa
vie dans un cachot que de se remarier. Elle renonce  la thorie de
l'union libre, mais elle proteste contre l'indissolubilit du mariage.
J'ai beau, dit-elle, chercher le remde aux injustices sanglantes, aux
misres sans fin, aux passions souvent sans remde qui troublent l'union
des sexes, je n'y vois que la libert de rompre et de reformer l'union
conjugale. Je ne serais pas d'avis qu'on dt le faire  la lgre et sans
des raisons moindres que celles dont on appuie la sparation lgale
aujourd'hui en vigueur. Elle estime que Lamennais, chaste et inaccessible
aux faiblesses humaines, ignore certains abmes qu'elle-mme a mesurs.
Vous avez vcu avec les anges; moi, j'ai vcu avec les hommes et les
femmes. Je sais combien on souffre, combien on pche. Mais, si elle
voque les fautes passes, elle dclare que son ge lui permet d'envisager
avec calme les orages qui palpitent et meurent  son horizon. En cela, ou
bien elle s'abuse, ou bien elle induit en erreur celui qu'elle appelle
pre et ami. La pcheresse n'a pas termin son cycle.

Si Lamennais fut effarouch des _Lettres  Marcie_, il dut l'tre bien
davantage du _Pome de Myrza_, o George Sand transpose le procd
littraire des _Paroles d'un Croyant_ sur le mode amoureux. C'est, en un
style alternativement mystique et voluptueux, la rencontre paradisiaque de
l'homme et de la femme. Il la voit, l'admire et reconnat l'oeuvre et la
fille de Dieu. Il marcha devant elle, et elle le suivit jusqu' la porte
de sa demeure, qui tait faite de bois de cdre et recouverte d'corce de
palmier. Il y avait un lit de mousse frache; l'homme cueillit les fleurs
d'un rosier qui tapissait le seuil, et, les effeuillant sur sa couche, il
y fit asseoir la femme en lui disant:--L'Eternel soit bni.--Et,
allumant une torche de mlze, il la regarda, et la trouva si belle qu'il
pleura, et il ne sut quelle rose tombait de ses yeux, car jusque l
l'homme n'avait pas pleur. Et l'homme connut la femme dans les pleurs et
dans la joie.

Au rveil, quand l'toile du matin vint  plir sur la mer, il se
demanda si c'tait un rve, et il attendit avec impatience que le jour
clairt l'obscurit de sa demeure. Mais la femme lui parla, et sa voix
fut plus douce  l'homme que celle de l'alouette qui venait chanter sur sa
fentre au lever de l'aube. Tout aussitt il se mit  verser des pleurs
d'amertume et de dsolation. Pourquoi? C'est qu'avec l'amour il a conu la
prcarit de son destin. Car tu vaux mieux que la vie, dit-il, et
pourtant je te perdrai avec elle. D'un regard, d'un sourire, elle le
console en murmurant ces mots: Si tu dois mourir, je mourrai aussi, et
j'aime mieux un seul jour avec toi que l'ternit sans toi. Il suffit de
cette parole pour endormir la douleur de l'homme. La femme lui a apport
l'esprance. Il courut chercher des fruits et du lait pour la nourrir,
des fleurs pour la parer. Et le _Pome de Myrza_, qui commence par une
cantilne d'hymne, se termine par un appel mystique sur la route qui
mne au dsert de la Thbade. En allant de l'homme  Dieu, Myrza peut
encore dire: Ma foi, c'est l'amour!

Lamennais et George Sand allaient suivre des chemins divers, elle vers le
socialisme sentimental de Pierre Leroux, lui vers l'idalisme d'une
dmocratie chrtienne. En fvrier 1841, quand l'auteur des _Paroles d'un
Croyant_, enferm  Sainte-Plagie, lana une sorte d'anathme contre les
revendications fministes, George Sand lui rpliqua en s'tonnant qu'il
refust estime et confiance  tout ce qui ne porte pas de _barbe au
menton_. Nous vous comptons, dit-elle, parmi nos saints, vous tes le
pre de notre Eglise nouvelle. Mais tous ces loges ne sauraient branler
la rigidit de Lamennais. Le 23 juin 1841, il mande  M. de Vitrolles dans
une de ces lettres qu'a publies en 1883 la _Nouvelle Revue_: Je crois
vraiment que George Sand m'a pardonn mes irrvrences; mais elle ne
pardonne point  saint Paul d'avoir dit: _Femmes, obissez  vos maris_.
C'est un peu dur, en effet. Dans une autre lettre du 25 novembre 1841 au
mme M. de Vitrolles, Lamennais stigmatise les tendances anti-chrtiennes
de la _Revue Indpendante_, et prdit que son directeur Pierre Leroux ne
tardera pas  rester seul avec madame Sand. Celle-ci, ajoute-t-il, fidle
au rvlateur, prche, ds la premire livraison, le communisme, dans un
roman[14] o je crains bien qu'on trouve peu de traces de son ancien
talent. Comment peut-on gter  plaisir des dons naturels aussi rares!

[Note 14: _Horace_.]

Dans la _Correspondance_ de George Sand, on ne rencontre,  partir de
1842, aucune lettre adresse  Lamennais. Mais elle lui ddia, le 4 mai
1848, un article recueilli dans le volume intitul: _Souvenirs de 1848_.
Elle y discute le projet de Constitution labor par Lamennais, et lui
reproche de remettre aux mains d'un seul homme le pouvoir excutif. La
prsidence, dit-elle, serait force de devenir la dictature, et tout
dictateur serait forc de marcher dans le sang. Pour n'tre que d'une
femme, l'argument avait sa valeur. Lamennais et la France en comprirent la
porte au lendemain du 2 Dcembre. George Sand avait t plus clairvoyante
que les hommes politiques et les fabricants de constitutions.




CHAPITRE XX

INFLUENCE MTAPHYSIQUE: PIERRE LEROUX


Lorsque la doctrine idaliste, chrtienne et dmocratique de Lamennais
ne suffit plus  satisfaire la ferveur rformatrice de George Sand, elle
trouva un nouveau guide et un autre Mentor, un peu nbuleux celui-l, en
la personne de Pierre Leroux. Un enthousiasme non moins moindre, plus
humain et sans doute mieux pay de retour, la possda. Durant quatre ou
cinq ans, elle jura sur la foi de ce mtaphysicien socialiste. A propos
de la traduction qu'il fit de _Werther_ et qui tait illustre
d'eaux-fortes de Tony Johannot, elle crivit: C'est une chose
infiniment prcieuse que le livre d'un homme de gnie traduit dans une
autre langue par un autre homme de gnie. Le mot dpasse,  coup sr,
le jugement que la postrit portera sur Pierre Leroux; mais George
Sand, comme on sait, n'tait pas sans outrance dans ses admirations. Le
philosophe,  qui Buloz refusait un jour certain article sur Dieu parce
que ce n'tait point un sujet d'actualit, fut prsent  l'auteur de
_Llia_ par le berrichon Planet, toujours proccup d'lucider et de
rsoudre la question sociale. Ils cherchaient, les uns et les autres, 
ttons, le moyen de complter et de parachever la Rvolution de 1789
qu'ils jugeaient trop exclusivement politique. George Sand explique,
dans l'_Histoire de ma Vie_, comment et pourquoi elle dsira entrer en
relations avec Pierre Leroux: J'ai ou dire  Sainte-Beuve qu'il y
avait deux hommes dont l'intelligence suprieure avait creus et clair
particulirement ce problme dans une tendance qui rpondait  mes
aspirations et qui calmerait mes doutes et mes inquitudes. Ils se
trouvent, par la force des choses et par la loi du temps, plus avancs
que M. Lamennais, parce qu'ils n'ont pas t retards comme lui par les
empchements du catholicisme. Ils sont d'accord sur les points
essentiels de leur croyance, et ils ont autour d'eux une cole de
sympathies qui les entretient dans l'ardeur de leurs travaux. Ces deux
hommes sont Pierre Leroux et Jean Reynaud. Quand Sainte-Beuve me voyait
tourmente des dsesprances de _Llia_, il me disait de chercher vers
eux la lumire, et il m'a propos de m'amener ces savants mdecins de
l'intelligence. Elle hsita longtemps, s'estimant trop ignorante pour
les comprendre, trop borne pour les juger, trop timide pour leur
exposer ses doutes intrieurs. Egale, sinon plus grande, tait la
timidit de Pierre Leroux. Enfin, ce fut la femme qui fit les premirs
pas. Elle lui demanda par lettre, pour un meunier de ses amis, le
catchisme du rpublicain en deux ou trois heures de conversation.
Planet tint l'emploi du meunier, personnage muet.

Un dner rassembla les trois convives dans la mansarde de George Sand.
Pierre Leroux fut d'abord gn, dit-elle; il tait trop fin pour n'avoir
pas devin le pige innocent que je lui avais tendu, et il balbutia
quelque temps avant de s'exprimer. La bonhomie de Planet, la sollicitude
attentive de l'htesse, le mirent  l'aise. Et voici l'impression que
laissa chez son auditrice cette premire entrevue: Quand il eut un peu
tourn autour de la question, comme il fait souvent quand il parle, il
arriva  cette grande clart,  ces vifs aperus et  cette vritable
loquence qui jaillissent de lui comme de grands clairs d'un nuage
imposant. Nulle instruction n'est plus prcieuse que la sienne, quand on
ne le tourmente pas trop pour formuler ce qu'il ne croit pas avoir
suffisamment dgag pour lui-mme. Il a la figure belle et douce, l'oeil
pntrant et pur, le sourire affectueux, la voix sympathique, et ce
langage de l'accent et de la physionomie, cet ensemble de chastet et de
bont vraies qui s'emparent de la persuasion autant que la force des
raisonnements. Il tait ds lors le plus grand critique possible dans la
philosophie de l'histoire, et, s'il ne vous faisait pas bien nettement
entrevoir le but de sa philosophie personnelle, du moins il faisait
apparatre le pass dans une si vive lumire, et il en promenait une si
belle sur tous les chemins de l'avenir, qu'on se sentait arracher le
bandeau des yeux comme avec la main.

George Sand confesse qu'elle ne l'entendit qu' moiti, quand il dveloppa
le systme de la _proprit des instruments de travail_. Elle essaie de
croire ou de faire croire que c'tait le fait des arcanes de la langue
philosophique, inaccessible  la mdiocrit de sa culture intellectuelle.
En vrit, elle est trop modeste, et le Pierre Leroux n'est pas trs
clair. Nanmoins, elle discerna des lueurs et le proclame avec joie: La
logique de la Providence m'apparut dans ses discours, et c'tait dj
beaucoup: c'tait une assise jete dans le champ de mes rflexions. Je me
promis d'tudier l'histoire des hommes, mais je ne le fis pas, et ce ne
fut que plus tard que, grce  ce grand et noble esprit, je pus saisir
enfin quelques certitudes.

Ces certitudes, que nous tcherons de dmler, resteront assez vagues, la
philosophie de Pierre Leroux tant si thre, si loin des ralits
mesquines ou grossires, qu'elle risque parfois de disparatre dans les
nuages ou de planer aux rgions lointaines et imprcises de l'empyre.

Ds ce temps-l, la mtaphysique nourrissait mal son prtre. Pierre Leroux,
en dpit d'un travail norme, avait grand'peine  suffire aux besoins
d'une famille nombreuse. Aussi, lorsqu'il alla passer quelques jours 
Nohant en octobre 1837, George Sand conut le projet de lui lever ses
enfants et de le tirer de la misre  son insu. C'est plus difficile que
nous ne pensions, crit-elle  madame d'Agoult. Il a une fiert d'autant
plus invincible qu'il ne l'avoue pas et donne  ses rsistances toute
sorte de prtextes. Je ne sais pas si nous viendrons  bout de lui. Il est
toujours le meilleur des hommes et l'un des plus grands. Il est trs drle
quand il raconte son apparition dans votre salon de la rue Laffitte. Il
dit:

--J'tais tout crott, tout honteux. Je me cachais dans un coin. _Cette
dame_ est venue  moi et m'a parl avec une bont incroyable. Elle tait
bien belle!

Alors je lui demande comment vous tiez vtue, si vous tes blonde ou
brune, grande ou petite, etc. Il rpond:

--Je n'en sais rien, je suis trs timide; je ne l'ai pas vue.

--Mais comment savez-vous si elle est belle?

--Je ne sais pas; elle avait un beau bouquet, et j'en ai conclu qu'elle
devait tre belle et aimable.

Voil bien une raison _philosophique!_ qu'en dites-vous?

Entre temps, Pierre Leroux reprenait auprs de George Sand la place
laisse vide par Sainte-Beuve, lui servait de directeur de conscience. Il
avait fort  faire. Elle le chargeait notamment de sermonner Flicien
Mallefille, qui, occupant  Nohant le poste de prcepteur auquel Eugne
Pelletan fut trouv impropre, ajouta  ses fonctions officielles un autre
emploi que l'on prsume. Six mois durant, il eut l'honneur d'tre un
secrtaire trs intime, et il ne voulait pas abdiquer; mais l'affection de
George Sand suivit l'volution coutumire. Au dbut, pendant l'hiver de
1837-38, elle atteste que Mallefille est une nature sublime, qu'elle
l'aime de toute son me et donnerait pour lui la moiti de son sang.
Or, il advint que le sentimental et envahissant prcepteur s'avisa de
vouloir supplanter ou doubler Liszt, et adressa  la comtesse d'Agoult une
lettre enflamme et irrespectueuse. George Sand, que cette liaison
domestique commenait  lasser, saisit l'occasion propice pour le rendre 
ses stricts devoirs de pdagogue. Il rsista, fit des scnes, faillit se
battre en duel avec un ami de la maison. Afin de calmer cet effervescent,
elle le dpcha auprs de Pierre Leroux, en le munissant d'une petite
image colorie qui reprsentait saint Pierre au moment o le Christ le
prserve d'tre englouti par les flots. Elle avait joint cette ddicace:
Soyez le sauveur de celui qui se noie. Et elle fournissait des
explications complmentaires, dans une lettre en date du 26 septembre
1838: Quand viendra entre vous la question des femmes, dites-lui bien
qu'elles n'appartiennent pas  l'homme par droit de force brutale, et
qu'on ne raccommode rien en se coupant la gorge. Pierre Leroux administra
la mercuriale demande, dbarrassa George Sand, _sauva_ Mallefille et fut
son remplaant.

A Nohant, l'existence tait celle de la libert absolue, en mme temps que
du travail opinitre. De mme  Paris, lorsque George Sand y faisait de
rapides sjours. Elle se sentit dlivre de ses dernires entraves morales,
lorsqu'elle perdit sa mre,  la fin d'aot 1837. Tout aussitt, elle
crit de Fontainebleau  son ami Gustave Papet: Elle a eu la mort la plus
douce et la plus calme; sans aucune agonie, sans aucun sentiment de sa fin,
et croyant s'endormir pour se rveiller un instant aprs. Tu sais qu'elle
tait proprette et coquette. Sa dernire parole a t: Arrangez-moi mes
cheveux. Pauvre petite femme! fine, intelligente, artiste, gnreuse;
colre dans les petites choses, et bonne dans les grandes. Elle m'avait
fait bien souffrir, et mes plus grands maux me sont venus d'elle. Mais
elle les avait bien rpars dans ces derniers temps, et j'ai eu la
satisfaction de voir qu'elle comprenait enfin mon caractre et qu'elle me
rendait une complte justice. J'ai la conscience d'avoir fait pour elle
tout ce que je devais. Je puis bien dire que je n'ai plus de famille. Le
ciel m'en a ddommage en me donnant des amis tels que personne peut-tre
n'a eu le bonheur d'en avoir.

Dans le nombre, Pierre Leroux occupe une situation avantageuse et comme
privilgie. Il n'tait ni assez jeune ni assez sduisant pour obtenir
l'affection exalte qu'eurent en partage Jules Sandeau, Alfred de Musset
et le docteur Pagello. Du moins il n'encourut pas la mme disgrce que
Michel (de Bourges), Flicien Mallefille et plusieurs autres. En ce qui le
concerne, la brouille retentissante ne succda pas au violent
enthousiasme. Ce fut une bonne liaison trs littraire, plus
intellectuelle que tendre. George Sand y recueillit la substance
mtaphysique de Pierre Leroux, qui reut en change des romans
humanitaires pour la _Revue Indpendante_. Elle subit cependant  tel
point l'ascendant du philosophe qu'elle voulut duquer ses enfants dans
les principes de cette religion sociale. D'autres furent ses amants,
Pierre Leroux fut son grand-prtre laque. Dites-lui, mande-t-elle le 22
fvrier 1839 de Majorque o elle cohabite avec Chopin, que j'lve Maurice
dans son _Evangile_. Il faudra qu'il le perfectionne lui-mme, quand le
disciple sera sorti de page. En attendant, c'est un grand bonheur pour moi,
je vous jure, que de pouvoir lui formuler mes sentiments et mes ides.
C'est  Leroux que je dois cette formule, outre que je lui dois aussi
quelques sentiments et beaucoup d'ides de plus[15].

[Note 15: Il convient, d'ailleurs, d'observer qu'elle crira plus tard, en
dcembre 1847: C'est un gnie admirable dans la vie idale, mais qui
patauge toujours dans la vie relle.]

O trouver cette _formule_? Sera-ce dans les deux oeuvres de George Sand
que Pierre Leroux a marques de son empreinte la plus profonde,
_Spiridion_ et les _Sept Cordes de la Lyre_? L'lment de haute et
abstraite psychologie y domine et presque y touffe l'intrigue romanesque.
Buloz n'avait aucune sympathie pour ce genre de littrature et ne
l'accueillait dans la _Revue des Deux Mondes_ qu'en maugrant et en
rclamant pour ses lecteurs une pture plus lgre, plus facilement
assimilable. George Sand, le 22 avril 1839, s'en explique dans une lettre
 madame Marliani: Dites  Buloz de se consoler! Je lui fais une espce
de roman _dans son got_. Mais il faudra qu'il paye comptant, et qu'avant
tout il fasse paratre _la Lyre_. Au reste, ne vous effrayez pas du roman
_au got_ de Buloz, j'y mettrai plus de philosophie qu'il n'en pourra
comprendre. Il n'y verra que du feu, la forme lui fera avaler le fond. De
quel roman s'agit-il l? Ce ne peut tre d'_ Engelwald_, un long rcit
dont l'intrigue, se droulant au Tyrol, refltait les doctrines
rpublicaines de Michel (de Bourges), et dont le manuscrit fut retir et
dtruit. Il est sans doute question, non pas d'_Horace_ qui sera refus
par la _Revue_ en raison de ses tendances socialistes, mais de _Gabriel_,
roman devenu un drame, qui obtint les loges les plus chaleureux de Balzac
et repose sur l'ambigut de sexe d'une jeune fille, dguise en garon
pour recueillir un majorat. _Gabriel_ fut crit  Marseille, au retour du
voyage aux les Balares, et l'on peut supposer que l'crivain y mit le
reflet de son caractre et de sa pense.

_Spiridion_, commenc  Nohant et termin  Majorque, dans la chartreuse
de Valdemosa, en janvier 1839, est ddi en ces termes  Pierre Leroux:
Ami et frre par les annes, pre et matre par la vertu et la science,
agrez l'envoi d'un de mes contes, non comme un travail digne de vous tre
offert, mais comme un tmoignage d'amiti et de vnration. Ils taient
alors, elle et lui, en parfaite communion d'aspirations philosophiques, en
pleine lune de miel littraire. J'ai la certitude, crira-t-elle encore
le 27 septembre 1841  Charles Duvernet, qu'un jour on lira Leroux comme
on lit le _Contrat social_. C'est le mot de M. de Lamartine... Au temps de
mon scepticisme, quand j'crivais _Llia_, la tte perdue de douleurs et de
doutes sur toute chose, j'adorais la bont, la simplicit, la science, la
profondeur de Leroux; mais je n'tais pas convaincue. Je le regardais
comme un homme dupe de sa vertu. J'en ai bien rappel; car, si j'ai une
goutte de vertu dans les veines, c'est  lui que je la dois, depuis cinq
ans que je l'tudie, lui et ses oeuvres. Cette tude inspira  George
Sand la thse de _Spiridion_, ainsi qu'elle l'indique dans la _prface
gnrale_ crite en 1842 et recueillie dans le volume, _Questions d'art et
de littrature_: Je demandai  mon sicle quelle tait sa religion. On
m'observa que cette proccupation de mon cerveau _manquait d'actualit_.
Les critiques qui m'avaient tant reproch de n'avoir ni foi ni loi, de
n'tre qu'un _artiste_, c'est--dire, dans leurs ides d'alors, un
brouillon et un athe, m'adressrent de doctes et paternels reproches sur
ma prtention  une croyance, et m'accusrent de vouloir me donner des
airs de philosophe. Restez artiste! me disait-on alors de toutes parts,
comme Voltaire disait  son perruquier: Fais des perruques.

Dans _Spiridion_ apparat la trilogie ou la trinit mystique, chre 
Pierre Leroux, et que George Sand rsumait en une lettre  mademoiselle
Leroyer de Chantepie, le 28 aot 1842: Je crois  la vie ternelle, 
l'humanit ternelle, au progrs ternel. Cette religion de bienfaisance
et d'amour ouvre  nos regards des perspectives infinies de beaut, de
bonheur et d'espoir. Le matre a vu clair dans ces espaces, et le nophyte,
qui a la foi, redit ce que le matre a vu. Il s'en fait gloire et le
proclame dans une lettre  M. Guillon, du 14 fvrier 1844: George Sand
n'est qu'un ple reflet de Pierre Leroux, un disciple fanatique du mme
idal, mais un disciple muet et ravi devant sa parole, toujours prt 
jeter au feu toutes ses oeuvres, pour crire, parler, penser, prier et
agir sous son inspiration. Je ne suis que le vulgarisateur  la plume
diligente et au coeur impressionnable, qui cherche  traduire dans des
romans la philosophie du matre. Otez-vous donc de l'esprit que je suis un
grand talent. Je ne suis rien du tout, qu'un croyant docile et pntr.
Suit une dclaration, que nous n'accepterons pas sans rserve, sur le
genre d'amour, essentiellement platonique,--psychique dirait le Bellac
du _Monde o l'on s'ennuie_,--qui a fait ce miracle. L'amour de l'me,
dit-elle, je le veux bien, car, de la crinire du philosophe, je n'ai
jamais song  toucher un cheveu et n'ai jamais eu plus de rapports avec
elle qu'avec la barbe du Grand Turc. Je dis cela pour que vous sentiez
bien que c'est un acte de foi srieux, le plus srieux de ma vie, et non
l'engouement quivoque d'une petite dame pour son mdecin ou son
confesseur. Il y a encore de la religion et de la foi en ce monde.

Cette foi, cette religion, qui voquent la mmoire du Vicaire Savoyard,
vont prendre corps dans un couvent de Bndictins o doit clore et
rayonner la lumire du renouveau. Hbronius, c'est--dire Spiridion, moine
parvenu aux extrmes confins d'un spiritualisme pur qui, derrire le
mythe et le symbole, entrevoit la ralit divine, a dpouill, au
sanctuaire de sa conscience, toutes les superstitions rituelles. George
Sand nous dpeint ainsi l'tat douloureux de cette me: Il renona sans
retour au christianisme; mais, comme il n'avait plus de religion nouvelle
 embrasser  la place, et que, devenu plus prudent et plus calme, il ne
voulait pas se faire inutilement accuser encore d'inconstance et
d'apostasie, il garda toutes les pratiques extrieures de ce culte qu'il
avait intrieurement abjur. Mais ce n'tait pas assez d'avoir quitt
l'erreur; il aurait encore fallu trouver la vrit. Spiridion l'a
cherche, et aprs lui son disciple Fulgence, et ensuite Alexis, disciple
de Fulgence, et enfin Angel, disciple d'Alexis. A quel rsultat sont-ils
parvenus? Ils n'ont tabli que ce qu'on pourrait appeler des constatations
ngatives. Leur doctrine, trs nette en sa partie critique, demeurera
vague en ses conclusions positives. Le P. Alexis a t conu fort
exactement: il expose  Angel les vices et les calculs des moines, leurs
voisins de cellules. C'est un tableau, svre mais vridique, de la vie
conventuelle et de l'me monacale: Ils ont pressenti en toi un homme de
coeur, sensible  l'outrage, compatissant  la souffrance, ennemi des
froces et lches passions. Ils se sont dit que dans un tel homme ils ne
trouveraient pas un complice, mais un juge; et ils veulent faire de toi ce
qu'ils font de tous ceux dont la vertu les effraie et dont la candeur les
gne. Ils veulent t'abrutir, effacer en toi par la perscution toute
notion du juste et de l'injuste, mousser par d'inutiles souffrances toute
gnreuse nergie. Ils veulent, par de mystrieux et vils complots, par
des nigmes sans mot et des chtiments sans objet, t'habituer  vivre
brutalement dans l'amour et l'estime de toi seul,  te passer de sympathie,
 perdre toute confiance,  mpriser toute amiti. Ils veulent te faire
dsesprer de la bont du matre, te dgoter de la prire, te forcer 
mentir ou  trahir tes frres dans la confession, te rendre envieux,
sournois, calomniateur, dlateur. Ils veulent te rendre pervers, stupide
et infme. Ils veulent t'enseigner que le premier des biens c'est
l'intemprance et l'oisivet, que pour s'y livrer en paix il faut tout
avilir, tout sacrifier, dpouiller tout souvenir de grandeur, tuer tout
noble instinct. Ils veulent t'enseigner la haine hypocrite, la vengeance
patiente, la couardise et la frocit. Ils veulent que ton me meure pour
avoir t nourrie de miel, pour avoir aim la douceur et l'innocence. Ils
veulent, en un mot, faire de toi un moine. Et, comme Angel se rcrie
devant cette peinture d'un monastre avili, peupl de prvaricateurs,
Alexis rsume ce qui, dans sa bouche, n'est pas une philippique ou une
dclamation sous forme de rquisitoire, mais une thse taye par des
faits: Tu chercherais en vain un couvent moins souill et des moines
meilleurs; tous sont ainsi. La foi est perdue sur la terre, et le vice est
impuni.

Comment rveiller la foi et exterminer le vice? Il faut d'abord, 
l'estime du P. Alexis, cho de Spiridion, c'est--dire de Pierre Leroux,
remonter  l'origine de l'Etre et se donner  soi-mme une explication
plus normale que la simple pr-existence d'un Dieu pur esprit, qui tire de
sa seule substance la matire et peut la faire rentrer en lui par un
anantissement pareil  sa cration. Voici de la Cause des causes, dont
nous sommes les effets, l'interprtation mtaphysique que le vertueux
Alexis ne saurait admettre: Organis comme il l'est, l'homme, qui ne doit
pourtant juger et croire que d'aprs ses perceptions, peut-il concevoir
qu'on fasse de rien quelque chose, et de quelque chose rien? Et sur cette
base, quel difice se trouve bti? Que vient faire l'homme sur ce monde
matriel que le pur esprit a tir de lui-mme? Il a t tir et form de
la matire, puis plac dessus par le Dieu qui connat l'avenir, pour tre
soumis  des preuves que ce Dieu dispose  son gr et dont il sait
d'avance l'issue, pour lutter, en un mot, contre un danger auquel il doit
ncessairement succomber, et expier ensuite une faute qu'il n'a pu
s'empcher de commettre.

A cette conception des antiques thologies, que l'on retrouve encore dans
le christianisme, Spiridion opposait une croyance d'ternel devenir et de
perptuel recommencement, qu'il dduisait au cours de ses entretiens avec
Fulgence: Que peut signifier ce mot, _pass?_ et quelle action veut
marquer ce verbe, _n'tre plus?_ Ne sont-ce pas l des ides cres par
l'erreur de nos sens et l'impuissance de notre raison? Ce qui a t
peut-il cesser d'tre? Et ce qui est peut-il n'avoir pas t de tout
temps? Puis, comme Fulgence l'interroge  la manire dont les aptres
interrogeaient le Christ, et lui demande s'il ne mourra point ou si on le
verra encore aprs qu'il ne sera plus, Spiridion insiste et cherche 
prciser. C'est ici qu'en dpit de ses efforts la doctrine devient fluide:
Je ne serai plus et je serai encore, rpondit le matre. Si tu ne cesses
pas de m'aimer, tu me verras, tu me sentiras, tu m'entendras partout. Ma
forme sera devant tes yeux, parce qu'elle restera grave dans ton esprit;
ma voix vibrera  ton oreille, parce qu'elle restera dans la mmoire de
ton coeur; mon esprit se rvlera encore  ton esprit, parce que ton me
me comprend et me possde. Par suite, la mort n'est plus qu'une apparence,
c'est en ralit une transformation de la substance et une migration.
Spiridion,  son lit d'agonie, lgue cette promesse et cette certitude 
Fulgence: Je ne m'en vais pas... Tous les lments de mon tre retournent
 Dieu, et une partie de moi passe en toi. Ainsi le spiritualisme
transcendant de Pierre Leroux rejoint l'enseignement du Christ. A dfaut
du Jardin des Olives et du Golgotha, nous gardons une Cne symbolique et
une Pentecte qui veut rpandre  travers le monde d'autres vanglistes.
Il n'y a pas rsurrection de l'tre, mais prennit de l'esprit. A telles
enseignes que, lorsque Spiridion apparat  ses disciples, on peut se
demander si c'est par la prsence relle ou par la permanence secrte et
la survivance suprasensible. Ni Alexis ni Angel, ni George Sand ni Pierre
Leroux, ne se chargent de traduire le mythe, d'lucider le mystre.

Voici l'une de ces apparitions,  peine entrevue, bientt enfuie comme un
mirage, alors qu'Alexis, hant par la curiosit de l'inconnu, pntre dans
la bibliothque close, rserve aux livres hrtiques: Il 'tait assis
dans l'embrasure d'une longue croise gothique, et le soleil enveloppait
d'un chaud rayon sa lumineuse chevelure blonde; il semblait lire
attentivement. Je le contemplai, immobile, pendant environ une demi-minute,
puis je fis un mouvement pour m'lancer  ses pieds; mais je me trouvai 
genoux devant un fauteuil vide: la vision s'tait vanouie dans le rayon
solaire. Au sortir de ces hallucinations ou de ces extases, Alexis, ne
pouvant dchiffrer l'nigme de l'au del, essaie au moins d'arracher 
l'histoire des religions le secret de leurs vicissitudes. Il tudie tour 
tour Ablard, Arnauld de Brescia, Pierre Valdo, tous les htrodoxes du
moyen ge, Wiclef, Jean Huss, Luther, ainsi que les philosophes de
l'antiquit paenne. C'est la voie qui conduira George Sand, sur les
traces de Pierre Leroux, vers les prodigieux hros de la guerre des
Hussites, un Jean Ziska, un Procope le Grand, pour aboutir  la fiction de
_Consuelo_ et de la _Comtesse de Rudolstadt_. De cette prgrination, et
le P. Alexis et George Sand ont rapport une sainte et lgitime horreur
contre cette fausse orthodoxie et cette prtendue infaillibilit qui
dictent la maxime abominable: Hors de l'Eglise, point de salut. Et
l'auteur de _Spiridion_, se substituant  son personnage, aboutit  une
conclusion aussi lamentable que patente: Il n'y a pas de milieu pour le
catholique: il faut qu'il reste catholique ou qu'il devienne incrdule. Il
faut que sa religion soit la seule vraie, ou que toutes les religions
soient fausses.

Sur ces ruines et avec les matriaux qui jonchent le sol, est-il possible
d'oprer une reconstruction, d'difier la Jrusalem nouvelle? Dans
_Spiridion_, George Sand a consomm la besogne de dmolition. Dans les
_Sept Cordes de la Lyre_, se dessinera en 1839 le concept de la Cit
future, o l'humanit, au lieu de vgter, devra prosprer et s'panouir
en une atmosphre de lumire et de beaut. Cette ide se formule sous les
espces d'un drame philosophique, analogue  ceux que s'est complu 
concevoir Renan sur son dclin: l'_Abbesse de Jouarre, Caliban_, l'_Eau de
Jouvence_, le _Prtre de Nmi_. Ici, l'oeuvre se divise en cinq actes, qui
ont pour dnominations: _la Lyre_, les _Cordes d'or_, les _Cordes
d'argent_, les _Cordes d'acier_, la _Corde d'airain_. Matre Albertus,
docteur s mtaphysique, a hrit cette lyre de son vieil ami, le luthier
Meinbaker, qui lui a lgu le soin d'lever sa fille Hlne. Elle grandit
parmi les disciples du philosophe, encline  cultiver la posie et la
musique qui lui sont interdites. Matre Albertus est un ducateur austre,
incorruptible. A tous les acheteurs successifs il refusera de vendre la
lyre merveilleuse; il la protgera contre le perfide Mphistophls, qui
tchera de la drober ou de la dtruire. Il honore en elle la majest d'un
symbole. L'me, dit-il, est une lyre dont il faut faire vibrer toutes les
cordes, tantt ensemble, tantt une  une, suivant les rgles de
l'harmonie et de la mlodie; mais, si on laisse rouiller ou dtendre ces
cordes  la fois dlicates et puissantes, en vain l'on conservera avec
soin la beaut extrieure de l'instrument, en vain l'or et l'ivoire de la
lyre resteront purs et brillants; la voix du ciel ne l'habite plus, et ce
corps sans me n'est plus qu'un meuble inutile. C'est la mme doctrine
que professe Hanz, disciple favori du matre, et qui parat tre un double
de Pierre Leroux. Il rcite fort congrment sa leon de mtaphysique:
L'humanit est un vaste instrument dont toutes les cordes vibrent sous un
souffle providentiel, et, malgr la diffrence des tons, elles produisent
la sublime harmonie. Beaucoup de cordes sont brises, beaucoup sont
fausses; mais la loi de l'harmonie est telle que l'hymne ternel de la
civilisation s'lve incessamment de toutes parts, et que tout tend 
rtablir l'accord souvent dtruit par l'orage qui passe.

Le drame entier des _Sept Cordes de la Lyre_ est sur ce ton mtaphorique,
un peu sibyllin. Tantt, ce sont des apostrophes: Principe ternel, me
de l'univers,  grand esprit,  Dieu! toi qui resplendis dans ce firmament
sublime, et qui vis dans l'infini de ces soleils et de ces mondes
tincelants... Tantt, des sentences synthtiques: Je dfinis la
mtaphysique l'_ide de Dieu_, et la posie, le _sentiment de Dieu_. Ou
encore: Vous autres artistes, vous tes des colombes, et nous, logiciens,
des btes de somme. Parfois, mais rarement, il y a un trait d'ironie: A
quoi sert la critique? A tracer des pitaphes. Et ce passage, assez amer,
semble viser Victor Cousin, chef de l'clectisme, irrductible adversaire
de Pierre Leroux: Au nom de la philosophie, tel ambitieux occupe les
premires charges de l'Etat, tandis que, martyr de son gnie, tel artiste
vit dans la misre, entre le dsespoir et la vulgarit.

De ci, de l, le dialogue s'maille de morceaux d'loquence, de maximes
d'un style noble, un peu tendu. Hlne s'crie, en soutenant la lyre d'une
main, en levant l'autre vers le ciel: La vie est courte, mais elle est
pleine! L'homme n'a qu'un jour, mais ce jour est l'aurore de l'ternit!
Et la lyre rsonne magnifiquement, et Hanz s'crie  son tour, comme
l'antistrophe succdant  la strophe: Oui, l'me est immortelle, et,
aprs cette vie, l'infini s'ouvrira devant nous. Puis, rsonne  notre
oreille, tandis que nous gravissons les pentes du Parnasse, du Pinde ou de
l'Hlicon, le Choeur des esprits clestes: Chaque grain de poussire d'or
qui se balance dans le rayon solaire chante la gloire et la beaut de
l'Eternel; chaque goutte de rose qui brille sur chaque brin d'herbe
chante la gloire et la beaut de l'Eternel; chaque flot du rivage, chaque
rocher, chaque brin de mousse, chaque insecte chante la gloire et la
beaut de l'Eternel! Et le soleil de la terre, et la lune ple, et les
vastes plantes, et tous les soleils de l'infini avec les mondes
innombrables qu'ils clairent, et les splendeurs de l'ther tincelant, et
les abmes incommensurables de l'empyre, entendent la voix du grain de
sable qui roule sur la pente de la montagne, la voix que l'insecte produit
en dpliant son aile diapre, la voix de la fleur qui sche et clate en
laissant tomber sa graine, la voix de la mousse qui fleurit, la voix de la
feuille qui se dilate en buvant la goutte de rose; et l'Eternel entend
toutes les voix de la lyre universelle.

Pourquoi matre Albertus brise-t-il successivement les deux cordes d'or,
les deux cordes d'argent, qui reprsentent, celles-l la foi et l'infini,
celles-ci l'esprance et la beaut? Ce n'est pas pour complaire 
Mphistophls, qu'il traite avec une rudesse antismite: Votre maladie,
dites-vous, tait mortelle, mais les juifs ont la vie si dure!... Quand un
juif se plaint, c'est signe qu'il est content. Albertus, quoique ce drame
ne soit ni localis ni dat, est un idaliste que le machinisme moderne
doit dconcerter. Mais l'Esprit de la lyre lui annonce--comme la Sibylle 
Ene les glorieux destins rservs aux chemins de fer. Cette prophtie ne
sera point sans intrt, formule qu'elle est en 1839: Sur ces chemins
troits, rays de fer, qui tantt s'lvent sur les collines et tantt
s'enfoncent et se perdent dans le sein des la terre, vois rouler, avec la
rapidit de la foudre, ces lourds chariots enchans  la file, qui
portent des populations entires d'une frontire  l'autre dans l'espace
d'un jour, et qui n'ont pour moteur qu'une colonne de noire fume! Ne
dirait-on pas du char de Vulcain roul par la main formidable des
invisibles cyclopes? On pourrait ajouter que la description de George
Sand ressemble au dveloppement d'une matire de vers latins ou  une
paraphrase en prose de l'abb Delille.

Aprs les cordes d'acier brises, qui taient les cordes humaines, il ne
reste plus que la seule corde d'airain, la corde d'amour. Et l'Esprit de
la lyre murmure  Hlne, mystiquement prise d'Albertus: O Hlne,
aime-moi comme je t'aime! L'amour est puissant, l'amour est immense,
l'amour est tout; c'est l'amour qui est dieu; car l'amour est la seule
chose qui puisse tre infinie dans le coeur de l'homme. En un paroxysme
d'extase, la jeune fille saisit la lyre, touche avec imptuosit la corde
d'airain et la brise. Elle tombe morte, Albertus vanoui. Quand il se
rveille, il dit  ses disciples ces simples paroles: Mes enfants,
l'orage a clat, mais le temps est serein; mes pleurs ont coul, mais mon
front est calme; la lyre est brise, mais l'harmonie a pass dans mon me.
Allons travailler! Et ce dernier mot est prcisment celui que Claude
Ruper, qui a pri comme Albertus, adresse  son disciple Antonin, quand le
rideau du dernier acte tombe sur la _Femme de Claude_.

Voil les penses sublimes d'ternit et de pardon que nous retrouverons
au terme de la _Comtesse de Rudolstadt!_ Elles rappellent la maxime
admirable du sage: Il faut travailler comme si l'on devait vivre toujours,
et tre prt comme si l'on devait partir demain. Cet idal de perfection,
de bont et d'amour, hantait l'me gnreuse de George Sand, alors que la
calomnie stupide l'accusait d'aller le dimanche  la barrire et d'en
revenir ivre avec Pierre Leroux.




CHAPITRE XXI

INFLUENCE ARTISTIQUE: LISZT ET CHOPIN


C'est  Franz Liszt qu'est adresse la septime des _Lettres d'un
Voyageur_, sur Lavater et la maison dserte. A ce grand musicien,
l'enfant sublime, de quoi George Sand pouvait-elle parler, sinon de
musique? Heureux amis! s'crie-t-elle, que l'art auquel vous vous tes
adonns est une noble et douce vocation, et que le mien est aride et
fcheux auprs du vtre! Il me faut travailler dans le silence et la
solitude, tandis que le musicien vit d'accord, de sympathie et d'union
avec ses lves et ses excutants. La musique s'enseigne, se rvle, se
rpand, se communique. L'harmonie des sons n'exige-t-elle pas celle des
volonts et des sentiments? Quelle superbe rpublique ralisent cent
instrumentistes runis par un mme esprit d'ordre et d'amour pour excuter
la symphonie d'un grand matre! Oui, la musique, c'est la prire, c'est la
foi, c'est l'amiti, c'est l'association par excellence. En mme temps
qu' Franz Liszt, cette dfinition enthousiaste tait destine  celle qui
partageait sa vie et qui, pour lui, avait sacrifi les sductions du monde
et l'orgueil d'une origine aristocratique, la brillante Marie de Flavigny,
comtesse d'Agoult, en littrature Daniel Stern.

George Sand avait rencontr Liszt, en 1834, au temps de son intimit avec
Alfred de Musset. Elle le tint d'abord  distance, pour complaire sans
doute  son ombrageux amant. Plus tard, quand l'illustre pianiste eut
contract une liaison rendue publique, tous obstacles disparurent. Au mois
de mai 1835, George Sand crivait  madame d'Agoult, qui avait suivi Liszt
 Genve: Ma belle comtesse aux beaux cheveux blonds, je ne vous connais
pas personnellement, mais j'ai entendu Franz parler de vous et je vous ai
vue. Je crois que, d'aprs cela, je puis sans folie vous dire que je vous
aime, que vous me semblez la seule chose belle, estimable et vraiment
noble que j'aie vue briller dans la sphre patricienne. Il faut que vous
soyez en effet bien puissante pour que j'aie oubli que vous tes
comtesse. Mais,  prsent, vous tes pour moi le vritable type de la
princesse fantastique, artiste, aimante et noble de manires, de langage
et d'ajustements, comme les filles des rois aux temps potiques. Et la
lettre se termine par ces simples mots, exquisement dlicats: Adieu,
chre Marie. _Ave, Maria, gratia plena!_

Si plus tard une brouille ou un refroidissement se produisit entre ces
deux femmes de lettres, ce ne fut point  l'occasion de Liszt. Il ne plut
jamais, amoureusement s'entend,  George Sand qui ne lui plut pas
davantage. Leurs atomes crochus refusrent de se joindre. Et pourtant
Liszt tait un sducteur irrsistible, qui tranait les coeurs sur son
passage et cueillait ses fantaisies, comme des fleurs dans un parterre.
Don Juan mystique, tour  tour vou  la passion et  la religiosit, il
n'enrichit pas la galerie de George Sand. Peut-tre et-elle souhait
d'esquisser vaguement avec lui un marivaudage, pour rveiller par la
jalousie la tendresse languissante de Musset. Mais aimer Liszt, dit-elle
familirement, m'et t aussi impossible que d'aimer les pinards. Il y
avait de rares plats qui n'taient pas  son got. Au demeurant, elle
avait bon apptit.

Franz Liszt offre, au regard des aspirations intellectuelles, le mme
contraste que dans l'ordre moral et religieux. Son esprit fut aussi
contradictoire que son coeur. N en 1811 d'une famille trs modeste de
Hongrie--son pre tait attach aux domaines du prince Esterhazy--il eut
la fortune et les succs prcoces d'un petit prodige, dou d'une
merveilleuse virtuosit. La socit la plus aristocratique de toute
l'Europe lui octroya ses flatteries et ses caresses. Il se glissa pourtant
quelques dboires  travers tant de cajoleries fminines. Franz Liszt ne
put pouser la jeune fille qu'il aimait, une de ses lves, mademoiselle
Caroline de Saint-Criq. Cette dception, le tour naturel de son esprit
idaliste et humanitaire, le milieu ambiant, satur d'effluves socialistes,
l'amenrent  professer des doctrines dmocratiques qui s'harmonisaient
avec les revendications de George Sand. Pour complter une instruction
demeure fort incomplte en dehors de la musique, le pianiste hongrois
s'adressait  tout venant, il cherchait, de ci, de l, cette lumire de
l'me que, plus tard, il pensera trouver dans le catholicisme. A l'avocat
Crmieux, futur garde des sceaux et ds lors intime ami, voire mme
secrtaire de la tragdienne Rachel, il demandait un jour, 
brle-pourpoint: Monsieur Crmieux, apprenez-moi toute la littrature
franaise.

Aprs une priode saint-simonienne, analogue  celle que traversa
Sainte-Beuve et qu'effleura George Sand, il vcut dans l'intimit de
Lamennais dont il accepta avec enthousiasme la philosophie chrtienne, la
foi largie et le dogmatisme pur. La religion du Christ devenait la
religion d'une humanit suprieure, la communion des mes en des croyances
comprhensives et symboliques. Ce fut une des haltes de la pense mobile
de George Sand, qui aimait  fuir vers de nouveaux horizons. Franz Liszt
lui servit d'intermdiaire auprs de Lamennais, dont l'me foncirement
aimante, mais inquite, revtait des apparences de sauvagerie. Chez lui,
l'humanitaire ctoyait le misanthrope. Le musicien servit de trait d'union
entre l'aptre et la nophyte. Alfred de Musset ne risquait plus de
projeter sur cette relation tout amicale l'ombre de sa jalousie. George
Sand conut pour Lamennais de la vnration, pour Franz Liszt, partant
pour madame d'Agoult, une sympathie qui s'pancha, de part et d'autre, en
une correspondance chaleureuse.

On a publi bon nombre de lettres adresses par George Sand, non seulement
 Liszt, mais encore  son amie. Or madame d'Agoult, abandonnant mari et
enfant dans un de ces coups de tte familiers  une nature qui se plaisait
au tapage et  la publicit, s'tait rfugie  Genve. Liszt l'y avait
rejointe. C'tait la, au vrai, le thme de l'un de ces romans o George
Sand plaidait les droits de l'amour libre contre les entraves conjugales.
Tout aussitt, entre les deux femmes galement sollicites par la
littrature, par la vie indpendante et par un besoin d'mancipation
sociale, se noua ce que M. Rocheblave a dnomm une Amiti
romanesque.[16] George Sand, aussi spontane et simple que la comtesse
d'Agoult tait calcule et hautaine, livra son coeur et sa pense avec sa
prodigalit coutumire. De Nohant elle envoya  Genve des lettres
charmantes. Dans celle du 1er novembre 1835, elle donne d'elle-mme une
dfinition prcieuse  retenir: Imaginez-vous, ma chre amie, que mon
plus grand supplice, c'est la timidit. Vous ne vous en douteriez gure,
n'est-ce pas? Tout le monde me croit l'esprit et le caractre fort
audacieux. On se trompe. J'ai l'esprit indiffrent et le caractre
quinteux.

[Note 16: _Revue de Paris_, du 15 dcembre 1894.]

Elle explique que l'espce humaine est son ennemie, qu'elle a eu, comme
Alceste, des haines vigoureuses. Mais elles se sont calmes. Toute furie a
disparu. Cependant, dit-elle, il y a un froid de mort pour tout ce que je
ne connais pas. J'ai bien peur que ce ne soit l ce qu'on appelle
l'gosme de la vieillesse. Elle se calomnie, car elle aime ses amis avec
tendresse, avec engouement, avec aveuglement, et elle aspire  se gurir
de ses moments de raideur. Pour cette cure morale, elle compte sur
l'assistance bienveillante de madame d'Agoult et se remet entre ses mains.
Si nous nous lions davantage, comme je le veux, il faudra que vous
preniez de l'empire sur moi; autrement, je serai toujours dsagrable. Si
vous me traitez comme un enfant, je deviendrai bonne, parce que je serai 
l'aise, parce que je ne craindrai pas de tirer  consquence, parce que je
pourrai dire tout ce qu'il y a de plus bte, de plus fou, de plus dplac,
sans avoir honte. Je saurai que vous m'avez _accepte_... Il faut vous
arranger bien vite pour que je vous aime. Ce sera bien facile. D'abord,
j'aime Franz. Il m'a dit de vous aimer. Il m'a rpondu de vous comme de
lui. Puis voici, ce qui est assez rare sous la plume de George Sand, un
mlange de coquetterie et de subtilit un peu mivre, avec un impatient
dsir de plaire: La premire fois que je vous ai vue, je vous ai trouve
jolie; mais vous tiez froide. La seconde fois, je vous ai dit que je
dtestais la noblesse. Je ne savais pas que vous en tiez. Au lieu de me
donner un soufflet, comme je le mritais, vous m'avez parl de votre me,
comme si vous me connaissiez depuis dix ans. C'tait bien, et j'ai eu tout
de suite envie de vous aimer; mais je ne vous aime pas encore. Ce n'est
pas parce que je ne vous connais pas assez. Je vous connais autant que je
vous connatrai dans vingt ans. C'est vous qui ne me connaissez pas assez.
Ne sachant si vous pourrez m'aimer, telle que je suis en ralit, je ne
veux pas vous aimer encore. Et elle se compare trs modestement  un
porc-pic que frle une main douce et blanche. Elle apprhende de rebuter
les caresses ou simplement la sollicitude. Ainsi, voyez si vous pouvez
accorder votre coeur  un porc-pic. Je suis capable de tout. Je vous
ferai mille sottises. Je vous marcherai sur les pieds. Je vous rpondrai
une grossiret  propos de rien. Je vous reprocherai un dfaut que vous
n'avez pas. Je vous supposerai une intention que vous n'aurez jamais eue.
Je vous tournerai le dos. En un mot, je serai insupportable jusqu' ce que
je sois bien sre que je ne peux pas vous fcher et vous dgoter de moi.
Oh! alors, je vous porterai sur mon dos. Je vous ferai la cuisine. Je
laverai vos assiettes. Tout ce que vous me direz me semblera divin. Si
vous marchez dans quelque chose de sale, je trouverai que cela sent bon.

Au porc-pic, comment va rpondre celle que George Sand dfinissait la
blonde pri  la robe d'azur? Elle se compare  une tortue qu'elle a
reue pour ses trennes, ironique symbole de la _rapidit_ et de la
_mobilit_ de ses ides. Eh bien, ajoute-t-elle, ne vous laissez pas
rebuter par les cailles de la tortue, qui ne s'effraie nullement des
piquants du porc-pic. Sous ces cailles, il y a encore de la vie. Est-ce
une fable, imite de La Fontaine, la Tortue et le Porc-pic, qui va nous
dduire quelque moralit? Elle commence  merveille. George couvre Marie
de louanges, s'extasie devant son _incommensurable supriorit_, lui
conseille, la supplie d'crire et de manifester son talent. Faites-en
profiter le monde: vous le devez. La fume de cet encens tait suave 
l'orgueilleuse sensualit de la comtesse d'Agoult. En cette lune de miel
de l'amiti, George Sand dverse les effluves de sa tendresse. On se donne
de petits noms caressants. _Piffol_, de Nohant, adore les _Fellows_, de
Genve. Elle aspire  les rejoindre. Ce projet, entrav par l'instance
contre M. Dudevant, se ralise, non pas en septembre 1835, comme l'indique
par erreur M. Rocheblave, mais seulement en septembre 1836. Ce sont douze
mois d'attente impatiente. George Sand maudit les lenteurs de Thmis. Le 5
mai 1836, en pleine bataille judiciaire, elle crit  Franz Liszt: Je
serais depuis longtemps prs de vous, sans tous ces dboires. C'est mon
rve, c'est l'Eldorado que je me fais, quand je puis avoir, entre le
procs et le travail, un quart d'heure de rvasserie. Pourrai-je entrer
dans ce beau chteau en Espagne? Serai-je quelque jour assise aux pieds de
la belle et bonne Marie, sous le piano de Votre Excellence? Et deux mois
plus tard, le 10 juillet, elle emploie presque les mmes termes, dans une
lettre  madame d'Agoult: Je rve mon oasis prs de vous et de Franz.
Aprs tant de sables traverss, aprs avoir affront tant d'orages, j'ai
besoin de la source pure et de l'ombrage des deux beaux palmiers du
dsert. Au pralable, ce sont des changes d'impressions littraires.
Lamartine subit de rudes assauts. Il m'est impossible, crit Liszt,
d'accepter comme une grande oeuvre l'ensemble de _Jocelyn_. Et George
Sand lui rpond, non moins svre: _Jocelyn_ est, en somme, un mauvais
ouvrage. Penses communes, sentiment faux, style lch, vers plats et
diffus, sujet rebattu, personnages tranant partout, affectation jointe 
la ngligence; mais, au milieu de tout cela, il y a des pages et des
chapitres qui n'existent dans aucune langue et que j'ai relus jusqu' sept
fois de suite en pleurant comme un ne. La postrit ne retiendra que la
seconde partie de ce jugement. Ane ou non, celui qui a pleur est dsarm
et conquis.

A noter aussi cette apprciation d'un Italien que madame d'Agoult
interrogeait sur les clbrits littraires: _Conoscete i libri di George
Sand?--Si, Signora_ (ici une moue indfinissable voulant dire  peu prs:
ce n'est pas le Prou) _mi piace di pi..._, je crus entendre Victor Hugo;
pourtant, pour plus de sret, et comme par un pressentiment de la joie
qu'il allait me donner, je lui fis rpter le nom: _Mi piace molto di pi,
Paul de Kock_. Et madame d'Agoult a beau s'crier: O soleil, voile ta
face! O lune, rougis de honte, on se demande si elle n'a pas prouv
quelque contentement  informer George Sand qu'on lui prfre Paul de
Kock. N'est-ce pas bien d'une femme,  tout le moins d'une femme de
lettres?

A Paris, le bruit courait que Liszt tait  Genve, non pas avec madame
d'Agoult, mais avec George Sand. Celle-ci, fort occupe  plaider, trouve
plaisir  leur communiquer ce racontar extravagant, qui circule  travers
la petite ville cancanire de La Chtre. Elle envie leur sort d'tres
librs des servitudes mondaines, tandis qu'elle supporte l'inquisition
des curiosits provinciales, et, travailleuse nocturne, elle termine ainsi
sa lettre: Bonjour! il est six heures du matin. Le rossignol chante, et
l'odeur d'un lilas arrive jusqu' moi par une mauvaise petite rue
tortueuse, noire et sale. Ce bonjour, elle le leur apporte en personne,
ds qu'elle peut sortir de l'antre de la chicane et disposer de trois
cents cus. Elle part de Nohant, le 28 aot 1836, avec Maurice et Solange,
et passe en Suisse tout le mois de septembre. Son arrive  Genve est
plaisante. En descendant de la diligence, elle demande au postillon le
domicile de M. Liszt, en disant que c'est un artiste: l'un veut la
conduire chez un vtrinaire, un autre chez un marchand de violons, un
troisime chez un musicien du thtre.

Ce mois de sjour fut charmant. _Piffols_ et _Fellows_ s'taient rejoints
 Chamonix. La troupe joyeuse et folle s'gayait de tout, mais d'abord des
effarements d'Ursule, la servante berrichonne, qui,  Martigny, croyait
tre  la Martinique et tremblait de traverser la mer pour revenir au
pays. La famille _Piffols_--surnom tir du long nez de George Sand et de
son fils--s'inscrivait ainsi sur un registre d'htel: _Domicile_, la
nature; _d'o ils viennent_, de Dieu; _o ils vont_, au ciel; _lieu de
naissance_, Europe; _qualits_, flneurs.

Au mois d'octobre, George Sand rentre  Paris, aprs avoir touch barre 
Nohant. Elle s'installe  l'Htel de France, rue Laffitte, o viennent
galement habiter Liszt et madame d'Agoult. Les deux femmes ont un salon
commun. Au bout de deux mois de cette cohabitation de phalanstre, George
Sand, fidle  ses prfrences pour la campagne, regagne son Berry: elle y
travaille plus  l'aise. Elle tait blouie, fatigue du mouvement
intellectuel et mondain o se complaisait sa tumultueuse amie et o
tournoyaient toutes les clbrits littraires de l'poque: Lamennais,
Henri Heine, Lamartine, Berryer, Pierre Leroux, Eugne Sue, Mickiewicz,
Ballanche, Louis de Ronchaud. C'tait un kalidoscope, une lanterne
magique.

L'intimit cependant subsistait. A la fin de janvier 1837, madame
d'Agoult--autrement dit, la Princesse ou Mirabelle--se rendit 
Nohant. Elle y passa plusieurs semaines, amenant derrire elle Franz Liszt
et plusieurs amis, tels que Charles Didier, Alexandre Rey et l'acteur
Bocage. Frdric Chopin, l'mule de Liszt, avait t invit. Il ne vint
pas.

L'illustre compositeur polonais, alors g de vingt-huit ans--de six ans
plus jeune que George Sand--tait rcemment entr en relations avec elle.
Dans quelles conditions? On a peine  le prciser. Il a racont, et ses
biographes rptent, que ce fut  une soire chez la comtesse Marliani. Le
comte Wodzinski, dans son livre, _les Trois Romans de Chopin_, a
singulirement dramatis l'aventure: Toute la journe, il crut entendre
de ces appels mystrieux qui jadis, aux temps de son adolescence, le
faisaient souvent se retourner, au milieu de ses promenades ou de ses
rveries, et qu'il disait tre ses esprits avertisseurs... Le soir, arriv
 la porte de l'htel Marliani, un tremblement nerveux le secoua; un
instant, il eut l'ide de retourner sur ses pas; puis il dpassa le seuil
des salons. Le sort en dcidait ainsi. Il ne tarda pas  s'asseoir devant
le piano et  improviser. Quand il s'arrta, il se trouva en face de
George Sand qui le flicitait.

Frdric Chopin n'avait pas la beaut radieuse, la grce florentine de
Franz Liszt; mais celui-ci tait le talent, celui-l le gnie. George Sand
fut vite prise, encore que les choses se fussent plus simplement passes
que ne l'indiquent les biographies romanesques. Elle avait un vif dsir de
connatre Chopin, lequel n'prouvait aucune sympathie pour les bas-bleus.
Liszt et madame d'Agoult les rapprochrent et ne tardrent pas  le
regretter. Le 28 mars 1837, de Nohant George Sand crit  Franz: Dites 
Chopin que je le prie de vous accompagner; que Marie ne peut pas vivre
sans lui, et que, moi, je l'adore. Et, le 5 avril,  madame d'Agoult
elle-mme: Dites  Chopin que je l'idoltre. La belle Princesse fut
aussitt jalouse, mordante et acerbe. Elle envoya ce malicieux bulletin de
sant: Chopin tousse avec une grce infinie. C'est l'homme irrsolu; il
n'y a chez lui que la toux de permanente. Est-ce pour dtourner ses
soupons que George Sand rplique, le 10 avril 1837: Je veux les
_Fellows_, je les veux le plus tt et le plus longtemps possible. Je les
veux _ mort_. Je veux aussi le Chopin et tous les Mickiewicz et Grzymala
du monde. Je veux mme Sue, si vous le voulez... Tout, except un amant.
Or, cet amant, elle allait l'avoir en Chopin, pour prs de dix annes.
Madame d'Agoult ne le pardonna, ni  elle, ni  lui. Les relations se
refroidirent, les lettres s'espacrent. Et Lamennais, qui jugeait toutes
ces incartades de femmes avec sa svrit asctique, rsumera ainsi la
brouille, dans une lettre adresse de Sainte-Plagie, le 20 mai 1841,  M.
de Vitrolles: Elles s'aiment comme ces deux diables de Le Sage, l'un
desquels disait: On nous rconcilia, nous nous embrassmes; depuis ce
temps-l, nous sommes ennemis mortels.

Inquite de la sant de son fils qu'elle avait d retirer du collge Henri
IV et soigner  Nohant de mme que Solange, tous deux gravement atteints
de la variole, George Sand rsolut de passer dans le midi l'hiver de
1838-39. Tandis que Liszt et sa compagne s'taient rendus en Italie afin
de drober  la socit parisienne quelque vnement extra-conjugal,
l'auteur de _Llia_ partit pour les les Balares. Outre ses enfants, elle
emmenait Chopin. Entre temps, elle avait fourni  Balzac les matriaux
d'un roman qu'elle lui conseillait d'intituler les _Galriens_, et o
Liszt et madame d'Agoult devaient occuper le premier plan. Il modifia
lgrement le sujet, largit le cadre, et dans _Batrix_ ajouta le
portrait de George Sand, d'ailleurs idalise en Camille Maupin.

L'_Histoire de ma Vie_, d'o les proccupations apologtiques ne sont
jamais absentes, laisse croire que Chopin s'imposa comme compagnon de
voyage et que George Sand l'emmena par pure affection maternelle. Elle lui
portait alors,  dire vrai, des sentiments plus tendres, qu'elle drobait
officiellement en l'appelant _son cher enfant, son malade ordinaire_. Et
nous ne devons pas tre dupes, lorsqu'elle prtend, quinze ans aprs, que
ses amis et ceux de Chopin lui forcrent la main. J'eus tort, dit-elle,
par le fait, de cder  leur esprance et  ma propre sollicitude. C'tait
bien assez de m'en aller seule  l'tranger avec deux enfants, l'un dj
malade, l'autre exubrant de sant et de turbulence, sans prendre encore
un tourment de coeur et une responsabilit de mdecin. M. Rocheblave a
dit excellemment, pour qualifier cette fugue et ce coup de tte
sentimental: Le voyage de Majorque fut, comme folie, le pendant du voyage
de Venise. Mais, lorsque George Sand tait namoure, elle ne raisonnait
point et cdait  des lans impulsifs, qu'elle dsavouait plus tard.

Chopin rejoignit  Perpignan ses compagnons de route, qui taient venus 
petites journes par la valle du Rhne. La traverse fut favorable. Le 14
novembre 1838, George Sand crivait, de Palma de Mallorca,  madame
Marliani: J'ai une jolie maison meuble, avec jardin et site magnifique,
pour cinquante francs _par mois_. De plus, j'ai,  deux lieues de l, une
cellule, c'est--dire trois pices et un jardin plein d'oranges et de
citrons, pour trente-cinq francs _par an_, dans la grande chartreuse de
Valdemosa. Les dsillusions furent presque immdiates. Elles apparaissent
dans la _Correspondance_, elles pullulent dans le volume intitul _Un
Hiver  Majorque_. Notre voyage, avoue-t-elle, est un _fiasco_
pouvantable. A Palma, il n'y avait pas d'htel. Ils durent se contenter
de deux petites chambres garnies, ou plutt dgarnies, dans une espce de
mauvais lieu, o les trangers sont bien heureux d'avoir chacun un lit de
sangle avec un matelas douillet et rebondi comme une ardoise, une chaise
de paille, et, en fait d'aliments, du poivre et de l'ail  discrtion. On
trouve de la vermine dans les paillasses, des scorpions dans la soupe.
Pour se procurer les objets de premire ncessit, diurne ou nocturne, il
faut crire  Barcelone. Deux mois sont le moindre dlai pour
confectionner une paire de pincettes. Le piano de Chopin est soumis  700
francs de droits d'entre, chiffre qui s'abaisse  400, en faisant sortir
l'instrument par une autre porte de la ville. Enfin, dit George Sand, le
naturel du pays est le type de la mfiance, de l'inhospitalit, de la
mauvaise grce et de l'gosme. De plus, ils sont menteurs, voleurs,
dvots comme au moyen ge. Ils font bnir leurs btes, tout comme si
c'taient des chrtiens. Ils ont la fte des mulets, des chevaux, des nes,
des chvres et des cochons. Ce sont de vrais animaux eux-mmes, puants,
grossiers et poltrons; avec cela, superbes, trs bien costums, jouant de
la guitare et dansant le fandango. D'o proviennent tous ces vices, toute
cette misre intellectuelle et morale? Du joug clrical sous lequel
Majorque est courbe. Ce ne sont que couvents. L'Inquisition a trouv l
sa terre d'lection. Tous les domestiques, tous les gueux du pays sont
fils de moines.

L'alimentation tait dtestable pour la sant prcaire de Chopin. Il y
avait cinq sortes de viandes: du cochon, du porc, du lard, du jambon, du
sal. Pour dessert, la tourte de cochon  l'ail. Le climat, propice 
Maurice et  Solange, avait une humidit tide, trs nuisible  Chopin.
Les Majorquains, le croyant phtisique au dernier degr et le voyant
cohabiter avec une famille qui n'allait pas  la messe, les mirent tous 
l'index. Trois mdecins, les meilleurs de l'le, furent appels en
consultation. L'un, raconte Chopin, prtendait que j'allais finir; le
second, que je me mourais; le troisime, que j'tais mort. Pour George
Sand, ce fut une torture. Le pauvre grand artiste, dit-elle, tait un
malade dtestable. Doux, enjou, charmant dans le monde, il tait
dsesprant dans l'intimit exclusive... Son esprit tait corch vif; le
pli d'une feuille de rose, l'ombre d'une mouche le faisaient saigner.

Toute la colonie ne demandait qu' repartir. Petits et grands geignaient,
moiti riant, moiti pleurant: J'veux m'en aller _cheux_ nous, dans
_noute_ pays de La Chtre, l'_ous' qu'y a_ pas de tout a. Au
commencement de mars, Chopin eut un crachement de sang qui pouvanta
George Sand. Le lendemain, ils s'embarqurent, en compagnie de cent
pourceaux, sur l'unique vapeur de l'le. Pendant la traverse, le malade
vomissait le sang  pleine cuvette. A Barcelone, l'htelier voulait faire
payer le lit o il avait couch, sous prtexte que la police ordonnait de
le brler.

Le 8 mars, ils taient  Marseille, puis ils firent une excursion  Gnes.
Qu'allait devenir Chopin? Il demanda  George Sand de la suivre  Nohant.
Elle acquiesa, mais, dans l'_Histoire de ma Vie_, revenue  d'autres
sentiments, elle fournit des explications peu vraisemblables. La
perspective, dit-elle, de cette sorte d'alliance de famille avec un ami
nouveau me donna  rflchir. Je fus effraye de la tche que j'allais
accepter et que j'avais crue devoir se borner au voyage en Espagne. A ce
prix, elle obissait, non pas  la passion, mais  une sorte d'adoration
maternelle trs vive, trs vraie, qu'elle dclare d'ailleurs moins
profonde en elle que l'amour des entrailles, le seul sentiment chaste qui
puisse tre passionn. Enfin, elle se persuade ou veut nous persuader
qu'elle accueillit Chopin, pour se dfendre contre l'ventualit d'autres
amours qui auraient risqu de la distraire de ses enfants. Elle y vit,
citons le mot, un _prservatif_ contre des motions qu'elle ne voulait
plus connatre. Et elle s'crie, longtemps aprs, en un lan de
phrasologie mystique: Un devoir de plus dans ma vie, dj si remplie et
si accable de fatigue, me parut une chance de plus pour l'austrit vers
laquelle je me sentais attire avec une sorte d'enthousiasme religieux.
Bref, elle rsume ainsi sa vocation sentimentale: J'avais de la tendresse
et le besoin imprieux d'exercer cet instinct-l. Il me fallait chrir ou
mourir. Elle a beaucoup chri, et elle est morte plus que septuagnaire.

Huit annes durant, Chopin fut un compagnon absorbant et tyrannique.
Ilvoulait chaque anne retourner  Nohant, et chaque anne il y
languissait. Mondain, il s'ennuyait  la campagne. Aristocrate et raffin,
il tait froiss et choqu dans un milieu sans apprt, o Hippolyte
Chatiron, le btard n heureux, frre naturel de George Sand, lui
prodiguait ses effusions d'aprs boire. Catholique exalt, il ne pouvait
communier en la religion humanitaire de Lamennais ou de Pierre Leroux. Il
demeurait pourtant, attach par l'admiration, l'adulation, les caresses
enveloppantes qui l'ensorcelaient. Ne se donnant qu' demi, il voulait
qu'on lui appartnt tout  fait. L'_Histoire de ma Vie_ observe avec une
nettet un peu cruelle: Il n'tait pas n exclusif dans ses affections;
il ne l'tait que par rapport  celles qu'il exigeait. Il aimait
passionnment trois femmes dans la mme soire de fte, et s'en allait
tout seul, ne songeant  aucune d'elles, les laissant toutes trois
convaincues de l'avoir exclusivement charm. Sa vanit maladive et son
gosme allaient  ce point qu'il rompit avec une jeune fille qu'il allait
demander en mariage, parce que, recevant sa visite avec celle d'un autre
musicien, elle avait offert une chaise  ce dernier avant de faire asseoir
Chopin.

A Paris galement, d'abord rue Pigalle, puis square d'Orlans, le pianiste
poitrinaire vcut auprs de George Sand, qui remplit avec un zle
infatigable l'office de garde-malade. Un refroidissement advint, lorsqu'il
crut qu'elle l'avait peint dans _Lucrezia Floriani_, sous les traits du
prince Karol, un rveur dsquilibr. Et Lucrezia n'tait-ce pas elle-mme,
cette trange femme qui a des passions de huit jours ou d'une heure
toujours sincres, mre de quatre enfants issus de trois pres diffrents?
Ainsi se rsume son signalement pathologique: Une pauvre vieille fille de
thtre comme moi, veuve de... plusieurs amants (je n'ai jamais eu la
pense d'en revoir le compte). Chopin avait lu _Lucrezia Floriani_, jour
aprs jour, sur la table de George Sand. Il ne s'alarma et ne se crut vis
que lorsque l'oeuvre parut en feuilleton dans la _Presse_: c'tait au
commencement de 1847. Le roman se termine par la victoire que l'amour des
enfants remporte sur l'amour des amants. Il en fut de mme dans la vie
relle. A la suite d'une querelle avec Maurice qui parla de quitter la
partie--cela, dit George Sand, ne pouvait pas et ne devait pas
tre.--Chopin abandonna, en juillet 1847, la maison du square d'Orlans.
Elle murmure avec mlancolie: Il ne supporta pas mon intervention
lgitime et ncessaire. Il baissa la tte et pronona que je ne l'aimais
plus. Quel blasphme, aprs ces huit annes de dvouement maternel! Mais
le pauvre coeur froiss n'avait pas conscience de son dlire. Et elle
crit  Charles Poncy, l'ouvrier-pote: J'ai t paye d'ingratitude, et
le mal l'a emport dans une me dont j'aurais voulu faire le sanctuaire et
le foyer du beau et du bien... Que Dieu m'assiste! je crois en lui et
j'espre.

Avant la mort de Chopin survenue le 17 octobre 1849, ils se rencontrrent
une seule fois dans un salon ami. George Sand s'approcha avec angoisse; en
balbutiant: Frdric. Il rencontra son regard suppliant, plit, se leva
sans rpondre et s'loigna. Quels taient ses mystrieux griefs? C'est le
mutuel secret que tous deux ont emport dans la tombe. Au terme de
l'_Histoire de ma Vie_, George Sand se contente de quelques loquentes
apostrophes  ceux qu'elle a aims et qui ont cess d'tre. Chopin, qui
avait eu le plus long bail, doit en prendre sa part: Saintes promesses
des cieux, s'crie-t-elle, o l'on se retrouve et o l'on se reconnat,
vous n'tes pas un vain rve!... O heures de suprme joie et d'ineffables
motions, quand la mre retrouvera son enfant, et les amis les dignes
objets de leur amour! Puis, faisant un retour sur soi-mme, voici qu'elle
prononce cette lugubre parole: Mon coeur est un cimetire. Sans doute
elle y voit dfiler les cortges et s'accumuler les tombes des affections
dfuntes. Ds 1833, Jules Sandeau, vinc et jetant la flche du Parthe,
la comparait  une ncropole. Plus habile, il avait vit d'tre livr au
fossoyeur.




CHAPITRE XXII

_CONSUELO_ ET LES ROMANS SOCIALISTES


A son retour de Majorque, dans une lettre adresse  madame Marliani le 3
juin 1839, George Sand se jugeait elle-mme en ces termes: Je l'avoue 
ma honte, je n'ai gure t jusqu'ici qu'un artiste, et je suis encore 
bien des gards et malgr moi un grand enfant. Au cours des annes
suivantes, sous les influences contraires de Chopin et de Pierre Leroux,
la lutte va s'engager entre les proccupations de l'art et les
sollicitations de la politique. De l, dans les romans de George Sand, un
double filon qu'il nous faut suivre: d'un ct, _Consuelo_ et la _Comtesse
de Rudolstadt_, de l'autre, _Horace_, le _Compagnon du Tour de France_, le
_Meunier d'Angibault_ et le _Pch de Monsieur Antoine_. C'est le
paralllisme des conceptions esthtiques et des rves humanitaires.

_Consuelo_ fut compos sous l'inspiration immdiate et dans le commerce
quotidien de Chopin. L'oeuvre vaut, non seulement par l'intrt de la
fable, mais encore et surtout par la dlicatesse et l'agrment de
l'excution. Trs touchante est l'aventure de cette cantatrice, fille
d'une bohmienne. George Sand en a succinctement rsum les pripties, 
la page 176 du troisime et dernier volume. Ce sont: les fianailles de
Consuelo au chevet de sa mre avec Anzoleto, l'infidlit de celui-ci, la
haine de la Corilla, les outrageants desseins de Zustiniani, les conseils
du Porpora, le dpart de Venise, l'attachement qu'Albert avait pris pour
elle, les offres de la famille de Rudolstadt, ses propres hsitations et
ses scrupules, sa fuite du chteau des Gants, sa rencontre avec Joseph
Haydn, son voyage, son effroi et sa compassion au lit de douleur de la
Corilla, sa reconnaissance pour la protection accorde par le chanoine 
l'enfant d'Anzoleto, enfin son retour  Vienne et son entrevue avec
Marie-Thrse.

Le dbut du roman est un pur chef-d'oeuvre, avec de curieux dtails sur la
vie intime de Venise et cette attachante figure du Porpora, le professeur
de chant de Consuelo qui ne tarda pas  tre surnomme la Porporina. Puis
c'est le dbut triomphal de la cantatrice au thtre San Samuel, o elle
devient l'objet des poursuites du directeur, le comte Zustiniani. Il y a
l sur la vie des coulisses et des planches un brillant dveloppement qui
rappelle certaines tirades de _Kean_. Le sujet qu'Alexandre Dumas pre
avait trait avec loquence, George Sand s'en empare et le renouvelle
ingnieusement. Un comdien, dit-elle, n'est pas un homme; c'est une
femme. Il ne vit que de vanit maladive; il ne songe qu' satisfaire sa
vanit; il ne travaille que pour s'enivrer de vanit. La beaut d'une
femme lui fait du tort. Le talent d'une femme efface ou conteste le sien.
Une femme est son rival, ou plutt il est la rivale d'une femme; il a
toutes les petitesses, tous les caprices, toutes les exigences, tous les
ridicules d'une coquette. Consuelo en fait l'exprience auprs d'Anzoleto,
jusqu' ce qu'elle s'loigne, sur les conseils du Porpora, et se rfugie
en Bohme, dans la famille de Rudolstadt. L'hritier de cette noble race,
le comte Albert, a l'me d'un vrai Hussite. Il descend du roi George
Podiebrad et de Jean Ziska du Calice, chef des Taborites. Les doctrines
d'autrefois hantent son imagination extatique: Il hassait les papes, ces
aptres de Jsus-Christ qui se liguent avec les rois contre le repos et la
dignit des peuples. Il blmait le luxe des vques et l'esprit mondain
des abbs, et l'ambition de tous les hommes d'glise. Cette question du
hussitisme, les dbats et les luttes qui se sont engags autour de la
coupe de bois par opposition aux vases d'or des Romains, ont intress et
passionn George Sand. En dehors du roman de _Consuelo_, elle a crit sur
ce sujet deux remarquables tudes historiques. _Jean Ziska_ est un
mouvant rcit de la guerre des Hussites; on y rencontre l'exacte
dfinition des points de dsaccord avec Rome. Dans _Procope le Grand_
apparat la doctrine de ces gnreux rvolts, telle que la formule le
pape Martin V dans sa lettre au roi de Pologne, Wladislas IV: Ils disent
qu'il ne faut point obir aux rois, que tous les biens doivent tre
communs, et que tous les hommes sont gaux. Bref,  l'estime de George
Sand, ce sont les prcurseurs de la Rvolution franaise, dont ils
ralisent par anticipation la devise. Leur cri: La coupe au peuple! a la
valeur d'un imprissable symbole. Ils prchent la communion universelle de
l'humanit et protestent contre la corruption et la dbauche de l'Eglise
ultramontaine. Derrire le dogme utraquiste qui revendique la Cne sous
les deux espces, l'hroque Bohme rclame la libert du culte, la
libert de conscience, la libert politique, la libert civile. George
Sand synthtise en ces termes l'enseignement qui dcoule du martyre de
Jean Huss et de Jrme de Prague: L'Eglise est tombe au dernier rang
dans l'esprit des peuples, parce qu'elle a vers le sang. L'Eglise n'est
plus reprsente que par des processions et des cathdrales, comme la
royaut n'est plus reprsente que par des citadelles et par des soldats.
Mais l'Evangile, la doctrine de l'Egalit et de la Fraternit, est
toujours et plus que jamais vivant dans l'me du peuple. Et voyez le
crucifi, il est toujours debout au sommet de nos difices, il est
toujours le drapeau de l'Eglise! Il est l sur son gibet, ce Galilen, cet
esclave, ce lpreux, ce paria, cette misre, cette pauvret, cette
faiblesse, cette protestation incarnes!... Sa prophtie s'est accomplie:
il est remont dans le Ciel, parce qu'il est rentr dans l'Idal. Et de
l'Idal il redescendra pour se manifester sur la terre, pour apparatre
dans le rel. Et voil pourquoi, depuis dix-huit sicles, il plane ador
sur nos ttes. Puis George Sand, confrontant les bchers de Constance et
de Rouen, aboutit  cette conclusion, toute conforme  sa thse: Qui ne
sent dans son coeur que si Jeanne d'Arc et vu le jour en Bohme, elle
aurait t une de ces intrpides femmes du Tabor qui mouraient pour leur
foi en Dieu et en l'Humanit?

Dans _Consuelo_, le hussitisme n'est qu'un pisode. La partie vraiment
attrayante de l'oeuvre, ce sont les incidents romanesques o le gnie de
George Sand se donne carrire: le voyage souterrain de la Porporina pour
rejoindre Albert de Rudolstadt, l'arrive d'Anzoleto au chteau des Gants,
l'odysse d'Haydn, les embches tendues par le recruteur Mayer. Ce sont
aussi telles pages prestigieuses, comme le discours de Satan qui se dit le
frre du Christ, et maints paysages qui voquent devant nos yeux le charme
et la diversit de la nature. Quel pote se flatterait d'galer cette
prose harmonieuse et rythme? Voici, par exemple, un passage qui traduit
beaucoup mieux que le _Chemineau_, de M. Jean Richepin, la vision d'une
route se droulant  travers champs, parmi les sapins et les bruyres:
Qu'y-t-il de plus beau qu'un chemin? pensait Consuelo; c'est le symbole
et l'image d'une vie active et varie. Que d'ides riantes s'attachent
pour moi aux capricieux dtours de celui-ci! Je ne me souviens pas des
lieux qu'il traverse, et que pourtant j'ai traverss jadis. Mais qu'ils
doivent tre beaux, au prix de cette noire forteresse qui dort l
ternellement sur ses immobiles rochers! Comme ces graviers aux ples
nuances d'or mat qui le rayent mollement, et ces gents d'or brlant qui
le coupent de leurs ombres, sont plus doux  la vue que les alles droites
et les raides charmilles de ce parc orgueilleux et froid! Rien qu'
regarder les grandes lignes sches d'un jardin, la lassitude me prend:
pourquoi mes pieds chercheraient-ils  atteindre ce que mes yeux et ma
pense embrassent tout d'abord? Au lieu que le libre chemin qui s'enfuit
et se cache  demi dans les bois m'invite et m'appelle  suivre ses
dtours et  pntrer ses mystres. Et puis ce chemin, c'est le passage de
l'humanit, c'est la route de l'univers. Il n'appartient pas  un matre
qui puisse le fermer et l'ouvrir,  son gr. Ce n'est pas seulement le
puissant et le riche qui ont le droit de fouler ses marges fleuries et de
respirer ses sauvages parfums. Tout oiseau peut suspendre son nid  ses
branches, tout vagabond peut reposer sa tte sur ses pierres. Devant lui,
un mur ou une palissade ne ferme point l'horizon. Le ciel ne finit pas
devant lui; et, tant que la vue peut s'tendre, le chemin est une terre de
libert. A droite,  gauche, les champs, les bois appartiennent  des
matres; le chemin appartient  celui qui ne possde pas autre chose;
aussi comme il l'aime! Le plus grossier mendiant a pour lui un amour
invincible. Qu'on lui btisse des hpitaux aussi riches que des palais, ce
seront toujours des prisons; sa posie, son rve, sa passion, ce sera
toujours le grand chemin.

Aprs un sjour  la cour de Marie-Thrse, o l'lve prfre du Porpora,
la compagne d'Haydn, redevient cantatrice, voici le retour au chteau des
Gants. Elle y arrive pour pouser Albert et pour assister  sa mort. Mais
cette mort--comme nous le verrons dans les deux volumes suivants de la
_Comtesse de Rudolstadt_--n'tait qu'une crise de catalepsie. Consuelo,
veuve aussitt que marie, et ddaigneuse de la richesse, a quitt Vienne
pour se rfugier  Berlin. Elle y courra d'autres dangers. Frdric la
poursuivra de ses assiduits, puis de sa rancune. Alors se succdent la
silhouette de Voltaire et celle de la soeur du roi, Amlie, abbesse de
Quedlimbourg. Elle a une prilleuse aventure d'amour. Consuelo, qui s'y
trouve mle par dvouement, est arrte, incarcre  Spandau, sous la
surveillance des poux Schwartz. Or c'est  leur fils, le mystique et
sentimental Gottlieb, qu'elle devra la libert. a et l, apparaissent de
dlicieux pisodes, ainsi celui du rouge-gorge et les adieux de Consuelo 
sa prison.

Elle est libre, sauve, entrane dans une voiture par un individu masqu.
Quel est-il? Elle ressent un trouble profond et ne songe pas  se drober.
Tandis que les chevaux galopent, elle s'endort auprs de ce singulier
compagnon, qui a serr les deux bras autour de sa taille. Au rveil, elle
essaie de se dgager, mais sans trop insister. Un vague attrait la domine.
L'inconnu rapprocha Consuelo de sa poitrine, dont la chaleur embrasa
magntiquement la sienne, et lui ta la force et le dsir de s'loigner.
Cependant il n'y avait rien de violent ni de brutal dans l'treinte douce
et brlante de cet homme. La chastet ne se sentait ni effraye ni
souille par ses caresses; et Consuelo, comme si un charme et t jet
sur elle, oubliant la retenue, on pourrait mme dire la froideur virginale
dont elle n'avait jamais t tente de se dpartir, mme dans les bras du
fougueux Anzoleto, rendit  l'inconnu le baiser enthousiaste et pntrant
qu'il cherchait sur ses lvres. Comme tout tait bizarre et insolite chez
cet tre mystrieux, le transport involontaire de Consuelo ne parut ni le
surprendre, ni l'enhardir, ni l'enivrer. Il la pressa encore lentement
contre son coeur; et quoique ce fut avec une force extraordinaire, elle ne
ressentit pas la douleur qu'une violente pression cause toujours  un tre
dlicat. Elle n'prouva pas non plus l'effroi et la honte qu'un si notable
oubli de sa pudeur accoutume et d lui apporter aprs un instant de
rflexion. Aucune pense ne vint troubler la scurit ineffable de cet
instant d'amour senti et partag comme par miracle. C'tait le premier de
sa vie. Elle en avait l'instinct ou plutt la rvlation; et le charme en
tait si complet, si profond, si divin, que rien ne semblait pouvoir
jamais l'altrer. L'inconnu lui paraissait un tre  part, quelque chose
d'anglique dont l'amour la sanctifiait. Il passa lgrement le bout de
ses doigts, plus doux que le tissu d'une fleur, sur les paupires de
Consuelo, et  l'instant elle se rendormit comme par enchantement. Il
resta veill cette fois, mais calme en apparence, comme s'il et t
invincible, comme si les traits de la tentation n'eussent pu pntrer son
armure. Il veillait en entranant Consuelo vers des rgions inconnues, tel
qu'un archange emportant sous son aile un jeune sraphin ananti et
consum par le rayonnement de la Divinit.

Le lecteur a devin, mais Consuelo ignore que l'inconnu c'est Albert de
Rudolstadt, sorti de lthargie. Elle est lgitimement enleve par son
poux. Avec lui, et sous la sympathique protection de cet homme masqu,
elle s'initiera  la doctrine des Invisibles, confrrie franc-maonnique.
Ils lui rvleront la trilogie dmocratique: Libert, Egalit, Fraternit,
et ils dmontreront qu'elle procde de l'Evangile. Leur foi est le disme
chrtien. Ecoutez les questions et les rponses de cette initiation:
Qu'est-ce que le Christ?--C'est la pense divine, rvle 
l'humanit.--Cette pense est-elle tout entire dans la lettre de
l'Evangile?--Je ne le crois pas; mais je crois qu'elle est tout entire
dans son esprit. L'interrogatoire de Consuelo satisfait les Invisibles,
qui la flicitent de son courage, de ses talents et des vertus. Elle
recevra, en dpit de son sexe, les degrs de tous les rites. On le lui
dclare solennellement: L''pouse et l'lve d'Albert de Rudolstadt est
notre fille, notre soeur et notre gale. Comme Albert, nous professons le
prcepte de l'galit divine de l'homme et de la femme. Avec Consuelo ils
communieront en une sorte de christianisme suprieur et pur. Aussi bien
tait-ce alors l'intime religion de George Sand. Elle charge son hrone
d'en esquisser les principaux linaments: Le Christ est un homme divin
que nous rvrons comme le plus grand philosophe et le plus grand saint
des temps antiques. Nous l'adorons autant qu'il est permis d'adorer le
meilleur et le plus grand des matres et des martyrs... Mais nous adorons
Dieu en lui, et nous ne commettons pas le crime d'idoltrie. Nous
distinguons la divinit de la rvlation de celle du rvlateur.

De mme que pour composer _Consuelo_, qui parut en 1843, George Sand avait
tudi les annales religieuses de la Bohme, elle consacra plusieurs mois
 s'assimiler les doctrines des socits secrtes, qui forment la
substance de la _Comtesse de Rudolstadt_. Elle crit, le 6 juin 1843, 
son fils: Je suis dans la franc-maonnerie jusqu'aux oreilles; je ne sors
pas du _Kadosh_, du _Rose-Croix_ et du _Sublime Ecossais_. Il va en
rsulter un roman des plus mystrieux. Je t'attends pour retrouver les
origines de tout cela dans l'histoire d'Henri Martin, les templiers, etc.
Et la semaine suivante,  madame Marliani: Dites  Pierre Leroux qu'il
m'a jete l dans un abme de folies et d'incertitudes, mais que j'y
barbote avec courage, sauf  n'en tirer que des btises. Dites-lui, enfin,
que je l'aime toujours, comme les dvotes aiment leur _doux Jsus_. Le 28
novembre 1843, elle avertit Maurice que la _Comtesse de Rudolstadt_, en
cours de publication dans la _Revue Indpendante_, risque d'tre
interrompue. Il lui sera impossible de fournir du manuscrit pour le numro
du 10 dcembre, tellement elle est envahie par la politique et proccupe
par la fondation d'un journal, l'_Eclaireur de l'Indre_.

En dpit de parties attachantes, la _Comtesse de Rudolstadt_ n'gale pas
_Consuelo_. Le dnouement tourne au symbole, alors que l'hroque lve du
Porpora devient rellement l'pouse d'Albert et se voue  rester
cantatrice, pour offrir le spectacle de la vertu sur les planches. Ils
accomplissent  travers l'Europe un infatigable plerinage: elle,
s'adonnant  son art, lui, annonant la rpublique prochaine, plus de
matres ni d'esclaves, les sacrements  tout le monde, la coupe  tous. Et
Consuelo la Zingara, et Albert le mystique, vont de province en province,
comme des bohmiens, accompagns de leurs enfants. Ils prophtisent la
renaissance du Beau et l'avnement du Vrai. Ils vont au triomphe ou au
martyre, zlateurs de l'Idal, prcurseurs de la Rvolution.

La curiosit artistique, qui anime _Consuelo_ et la _Comtesse de
Rudolstadt_, ne pouvait dtacher George Sand des visions de renouveau
social dont sa pense tait obsde. Son rve d'un monde rgnr et
galitaire s'panche dans ses oeuvres, dans _Horace_ qui, en 1841, la
brouilla avec la _Revue des Deux Mondes_, mais surtout dans le _Compagnon
du Tour de France_. Ce premier roman vraiment socialiste fut inspir par
la lecture d'un ouvrage qu'avait compos un simple ouvrier, Agricol
Perdiguier, menuisier au faubourg Saint-Antoine, et plus tard reprsentant
du peuple. Son _Livre du Compagnonnage_, publi sous le pseudonyme
d'_Avignonnais-la-Vertu_, relatait la gnalogie et les affiliations de
ces associations ouvrires, vritables socits secrtes, non avoues par
les lois, mais tolres par la police, qui prirent le titre de _Devoirs_.
On trouve l le lien qui rattache les syndicats ouvriers d' prsent aux
anciennes corporations. Aussi bien les rites de ces Devoirs remontent-ils,
les uns au moyen ge, les autres  la plus lointaine antiquit. Ils sont
domins, de mme que l'institution de la franc-maonnerie, par le symbole
du Temple de Salomon.

Entre les diffrents Devoirs, il s'en fallait de beaucoup que rgnt un
accord parfait. De rite  rite, le compagnonnage avait ses querelles et
ses batailles, qui enfantaient toute une littrature en prose et en vers,
sorte de chansons de geste du proltariat  travers les ges. Ce fut
l'honneur d'Agricol Perdiguier de vouloir oprer une rconciliation
durable parmi les associations ouvrires profondment divises. Son petit
volume, dont les journaux dmocratiques de l'poque, notamment le
_National_, reproduisirent de nombreux extraits, prchait aux travailleurs
manuels l'union et la concorde qui devaient amliorer leur condition
morale et matrielle. Agricol Perdiguier ne se contenta pas d'enseigner 
ses frres, les compagnons du _Tour de France_, la sublimit de l'idal
clos et panoui dans son coeur. Il effectua lui-mme un voyage social et
humanitaire  travers les dpartements. Tous les Devoirs entendirent cette
bonne parole, anime d'un souffle vanglique. Presque tous en
profitrent. La devise d'_Avignonnais-la-Vertu_ n'tait autre que celle de
l'aptre Jean: Aimez-vous les uns les autres. Si la cause tait gagne
auprs des compagnons, qui renoncrent  leurs vieilles haines
corporatives et ouvrirent leurs mes au sentiment de la solidarit, il
restait  faire pntrer les ides nouvelles dans le public bourgeois,
fort ignorant des questions ouvrires. La monarchie de Juillet avait
institu le _pays lgal_, qui affectait de ne point connatre et de
ddaigner le pays vritable. Pour cette tche de vulgarisation et de
propagande au del des frontires professionnelles, Agricol Perdiguier eut
la plus retentissante et la plus efficace des collaborations. Il obtint le
concours littraire de George Sand.

L'auteur d'_Indiana_, de _Valentine_ et de _Mauprat_ ne pouvait demeurer
insensible  aucune des manifestations du renouveau qui pntrait dans les
classes intellectuelles. Elle s'indignait de cet gosme ploutocratique,
personnifi en Louis-Philippe. Elle aspirait  un rveil de l'esprit
rvolutionnaire qui, un demi-sicle plus tt, s'tait affirm avec tant
d'clat. Selon l'expression qu'elle emploiera dans le _Pch de Monsieur
Antoine_, elle voulait rgnrer l'antique bourgeoisie, cette race
intelligente, vindicative et ttue, qui a eu de si grands jours dans
l'histoire, et qui serait encore si noble, si elle avait tendu la main au
peuple au lieu de le repousser du pied. Et elle ajoutait, pour calmer les
inquitudes des libraux et des rpublicains doctrinaires: Ceux qui
accusent les crits socialistes d'incendier les esprits devraient se
rappeler qu'ils ont oubli d'apprendre  lire aux paysans.

Entre les diverses coles rformatrices, George Sand cherchait sa voie.
Elle tait hante, comme toutes les mes fires, par le rve d'une
humanit meilleure, d'une socit plus juste, qui aidt  rparer les
ingalits de la naissance. Fourier et Victor Considrant proposaient le
phalanstre, Pierre Leroux un vague communisme sentimental, Cabet une
Icarie qui tenait de la rpublique de Platon et de la cit d'Utopie.
Lamennais, au lendemain de son hroque rupture avec l'Eglise
ultramontaine, ouvrait  la dmocratie les avenues de l'idalisme chrtien
et de la fraternit vanglique. Il concevait un majestueux difice, fond
sur les assises du devoir et habit par un peuple de sages.--Toutes ces
doctrines, sduisantes  des degrs divers, George Sand les avait
pressenties et prouves; elle en avait extrait le suc et la substance.
Elle hassait le gouvernement infme de Louis-Philippe, elle
stigmatisait le cancan des prostitues et de la bourgeoisie, elle
entendait avec joie les craquements de l'difice. Son coeur et sa raison
la conduisaient de Jean-Jacques  Robespierre, et l'incitaient  se
pencher avec sollicitude vers le peuple. De l ses sympathies pour Agricol
Perdiguier, et l'enthousiasme qu'elle apporta, durant toute l'anne 1840,
 crire le _Compagnon du Tour de France_. Cette oeuvre, qui suscita
l'admiration parmi le monde de la pense, rpandit la terreur dans la
socit ignorante et cossue, pour qui toute nouveaut est une perturbation
sditieuse. George Sand fut maudite par les gens du bel air, les classes
dirigeantes et le clerg. Elle n'eut garde de s'en mouvoir. Voil,
dit-elle simplement dans la prface du roman, comment un certain monde et
une certaine religion accueillent les tentatives de moralisation, et
comment un livre dont l'ide vanglique tait le but bien dclar, fut
reu par les conservateurs de la morale et les ministres de l'Evangile.
Le crime, en effet, de George Sand tait double: dans la thse et dans la
fable. Pour exposer les doctrines du compagnonnage telles que les
formulait Agricol Perdiguier, elle avait eu recours  une intrigue qui
place le peuple au-dessus de la noblesse, exalte le travail aux dpens de
l'oisivet et clbre les vertus plbiennes. On estima, en haut lieu, que
de pareilles maximes taient subversives et antisociales.

Le hros du _Compagnon du Tour de France_, Pierre Huguenin, surnomm
l'_Ami-du-Trait_, simple ouvrier menuisier, ne s'avise-t-il pas de se
faire platoniquement aimer de la belle Yseult de Villepreux, et ne
s'loigne-t-il pas avec fiert, plutt que de lui infliger ce que le monde
appelle une msalliance? Et son camarade Amaury, dit _le Corinthien_, ne
pntre-t-il pas assez intimement dans les bonnes grces de la marquise
Josphine, pour que certaine calche, durant la nuit, leur rende le mme
office hospitalier que le fiacre de _Madame Bovary_? Cela tait
impardonnable, au gr des lecteurs bien pensants. George Sand avait
l'audace de montrer le travailleur qui s'lve, et des filles ou des
femmes nobles qui tombent dans des bras plbiens. Son Pierre Huguenin
tait bon, loyal et brave; il savait plaire. Et Yseult voulait pouser un
homme du peuple, afin de devenir peuple elle-mme!

Le type de cet ouvrier pouvait-il paratre embelli, potis, aux gens du
monde qui n'avaient pas de rapports directs avec l'atelier? George Sand se
dfend de ce reproche: Agricol Perdiguier, crit-elle, tait au moins
aussi intelligent, aussi instruit que Pierre Huguenin. Un autre ouvrier,
le premier venu, pouvait tre jeune et beau, personne ne le niera. Une
femme _bien ne_, comme on dit, peut aimer la beaut dans un homme sans
naissance, cela s'est vu! Le romancier souhaite que l'aventure se
gnralise, que l'amour ne connaisse d'autres affinits que celles du
coeur et de l'esprit. Un ouvrier, s'crie-t elle, est un homme tout
pareil  un autre homme, un _monsieur_ tout pareil  un autre _monsieur_,
et je m'tonne beaucoup que cela tonne encore quelqu'un. On s'tonna,
effectivement, et mme on se rvolta, parmi les censitaires de 1840.
George Sand, non contente de heurter les prjugs nobiliaires ou bourgeois,
appelait un autre tat social, fond sur cette maxime: A chacun selon
ses besoins! Elle estimait que le morcellement de la proprit gte la
beaut de la nature. Elle honorait le peuple qui peine avec rsignation:
Effacez ses souillures, disait-elle, remdiez  ses maux, et vous verrez
bien que ce vil troupeau est sorti des entrailles de Dieu tout aussi bien
que vous. C'est en vain que vous voulez faire des distinctions et des
catgories; il n'y a pas deux peuples, il n'y en a qu'un. Et l'me
idaliste de George Sand se rencontrait avec l'esprit pratique d'Agricol
Perdiguier pour enseigner aux humbles l'ascension vers le mieux. Dans le
compagnonnage, elle dcouvrait un germe bienfaisant, la loi mutuelle
d'assistance et d'amour.

De la mme inspiration procde le _Meunier d'Angibault_, qui parut en
1845. Marcelle, comtesse de Blanchemont, veuve et  demi ruine, aime
l'ouvrier mcanicien Henri Lmor, qui ne voulait pas l'pouser, la croyant
riche. Elle se rfugie au fin fond du Berry; il la suit. L surgit, en
parallle, un autre couple amoureux. Rose, fille de matre Bricolin,
l'avide rgisseur de Blanchemont, aime le meunier Grand-Louis, qui est
sans fortune. Les parents de Rose, surtout sa mre, s'opposent au mariage.
Ils ont pourtant une fille ane qui est devenue folle d'une amour
contrarie et qui erre  travers la campagne. Cette possde incendie la
ferme de Blanchemont. Alors les thories socialistes resplendissent de
leur plus pur clat. Marcelle, pauvre et radieuse, pouse Henri Lmor. Et
Rose se marie avec le Grand-Louis, le farinier d'Angibault.

Plus accentues encore sont les doctrines du roman qui suivit, le _Pch
de Monsieur Antoine_. Compos en 1845  la campagne, dans une phase de
calme extrieur et intrieur, nous dit George Sand, comme il s'en
rencontre peu dans la vie des individus, cet ouvrage hardiment socialiste
fut publi en feuilleton par un journal ultra-conservateur, l'_Epoque_,
vers le mme temps o les romans d'Eugne Sue paraissaient dans les
_Dbats_ et le _Constitutionnel_, feuilles gouvernementales. En effet, les
organes rpublicains, tels que le _National_, se refusaient  accueillir
les oeuvres de George Sand qu'ils estimaient subversives et
rvolutionnaires.

Ce socialisme, purement intellectuel, n'et pas t dsavou par Fnelon
en sa rpublique de Salente. Il n'est aucunement responsable du dcevant
rsultat des ateliers nationaux, non plus que de la sinistre aventure des
journes de Juin. A sa base on trouve un communisme virtuel, la communaut
par association, embryon de proprit collective. Mais l'ide demeura
incomprise et rejete par les masses. Elle est, dclare George Sand,
antipathique dans la campagne et n'y sera ralisable que par l'initiative
d'un gouvernement fort, ou par une rnovation philosophique, religieuse et
chrtienne, ouvrage des sicles peut-tre.

A sa thse gnreuse l'crivain avait adapt une intrigue assez
invraisemblable, mais attachante. Emile Cardonnet, tudiant enthousiaste,
est appel auprs de son pre, industriel positif, esprit sec et prcis,
superlativement bourgeois. Dans le pays, aux environs de Gargilesse, sur
les confins de la Marche, habitent en leurs manoirs respectifs deux
anciens amis devenus ennemis mortels, le comte Antoine de Chateaubrun et
le marquis de Boisguilbault. A Chateaubrun, tout est dvast, et le comte
ruin s'est transform en une manire de paysan qui s'appelle M. Antoine.
Il a une fille de dix-huit ans, Gilberte, blanche et blonde, belle comme
la plus belle fleur inculte de ces gracieuses solitudes. A Boisguilbault,
autre original, hant par l'hypocondrie, un misanthrope de soixante-dix
ans. Encore droit, mais trs maigre, ses vtements semblaient couvrir un
homme de bois. Et, de fait, il n'avait pas chang la coupe de son costume
depuis un demi-sicle: Un habit vert trs court, des pantalons de nankin,
un jabot trs roide, des bottes  coeur, et, pour rester fidle  ses
habitudes, une petite perruque blonde, de la nuance de ses anciens cheveux
et ramasse en touffe sur le milieu du front. Des cols empess montant
trs haut, et relevant jusqu'aux yeux ses longs favoris blancs comme la
neige, donnaient  sa longue figure la forme d'un triangle. Habill en
petit matre de l'Empire, M. de Boisguilbault tait communiste.

D'o provenait la brouille entre le comte et le marquis? Quel tait le
pch de M. Antoine? Quel tait le grief du septuagnaire? C'est--nous
l'apprendrons au dnouement--qu'Antoine de Chteaubrun, en sa fringante
jeunesse, avait t l'amant de madame de Boisguilbault. Au demeurant,
Emile Cardonnet, qui aime la fille du comte et les thories du marquis,
entre en rbellion contre son pre, prompt  pourfendre le socialisme.
Voil, s'crie l'industriel avec indignation, voil les utopies du frre
Emile, frre morave, quaker, no-chrtien, no-platonicien, que sais-je?
C'est superbe, mais c'est absurde. Sans cesse ils sont aux prises, l'un
prenant pour formule: A chacun suivant sa capacit, l'autre ayant pour
axiome: A chacun suivant ses besoins. Emile, rudoy par l'infaillibilit
paternelle, se console auprs du marquis, qui lui enseigne que l'galit
des droits implique l'galit des jouissances, que la vrit communiste
est tout aussi respectable que la vrit vanglique. C'est, en effet,
l'Evangile qui, par les voies essniennes, les conduit  une conclusion
d'galit niveleuse. Le Dieu qu'ils adorent est la justice sans alliage,
la misricorde sans dfaillance. Dieu est dans tout, et la nature est son
temple. Mais la raison pure peut-elle suffire  la vingtime anne? Si
l'esprit d'Emile est plus souvent  Boisguilbault, son coeur est presque
toujours  Chateaubrun. Aprs des chapitres interminables de dissertations
socialistes, la jeunesse et l'amour recouvrent leurs droits. Le fils
altruiste de l'goste industriel pouse la fille de M. Antoine. On peut
esprer que les deux poux n'examineront pas seulement les beauts du
communisme. Vainement le marquis, qui se plaignait d'avoir jadis partag
sa femme, professe que tout doit tre mis en commun: Emile n'y mettra pas
Gilberte. Et les thories de George Sand viennent se briser sur le roc de
l'amour, qui est un irrductible individualiste.




CHAPITRE XXIII

EN 1848


Ds 1830, George Sand tait rpublicaine. Durant les dix-huit annes du
rgne de Louis-Philippe, elle ne cessa d'appeler de ses voeux une
rvolution qui renverst la monarchie et le rgime censitaire. Elle avait
donn son me  la dmocratie, elle tait en communion parfaite avec les
accuss d'avril. Les ennemis du gouvernement de Juillet pouvaient compter
sur sa coopration intellectuelle: les romans qu'elle publiait sapaient
les assises de la royaut bourgeoise. Toutefois, elle refusa d'approuver
l'chauffoure du 12 mai 1839, tente par la _Socit des Saisons_, et
dont elle apprit  Gnes l'infructueuse issue. Elle se contenta de
plaindre et d'admirer les vaincus. A Dieu ne plaise, crit-elle dans son
autobiographie, que j'accuse Barbs, Martin Bernard et les autres gnreux
martyrs de cette srie, d'avoir aveuglment sacrifi  leur audace
naturelle,  leur mpris de la vie,  un goste besoin de gloire! Non!
c'taient des esprits rflchis, studieux, modestes; mais ils taient
jeunes, ils taient exalts par la religion du devoir, ils espraient que
leur mort serait fconde. Ils croyaient trop  l'excellence soutenue de la
nature humaine; ils la jugeaient d'aprs eux-mmes. Ah! mes amis, que
votre vie est belle, puisque, pour y trouver une faute, il faut faire, au
nom de la froide raison, le procs aux plus nobles sentiments dont l'me
de l'homme soit capable! La vritable grandeur de Barbs se manifesta dans
son attitude devant ses juges et se complta dans le long martyre de la
prison. C'est l que son me s'leva jusqu' la saintet. C'est du silence
de cette me profondment humble et pieusement rsigne qu'est sorti le
plus loquent et le plus pur enseignement  la vertu qu'il ait t donn 
ce sicle de comprendre. Les lettres de Barbs  ses amis sont dignes des
plus beaux temps de la foi.

A ce chevalier,  ce paladin hroque de la dmocratie, aboutissait le
cycle des enthousiasmes de George Sand. Elle avait tour  tour demand la
certitude philosophique et la vrit sociale aux sources les plus diverses;
elle avait interrog le pass et le prsent, elle s'tait efforce
d'arracher  l'avenir son redoutable secret. Et elle s'crie, au terme de
l'_Histoire de ma Vie_: _Terre_ de Pierre Leroux, _Ciel_ de Jean Reynaud,
_Univers_ de Leibnitz, _Charit_ de Lamennais, vous montez ensemble vers
le Dieu de Jsus... Quand, avec la jeunesse de mon temps, je secouais la
vote de plomb des mystres, Lamennais vint  propos tayer les parties
sacres du temple. Quand, indigns aprs les lois de septembre, nous
tions prts encore  renverser le sanctuaire rserv, Leroux vint,
loquent, ingnieux, sublime, nous promettre le rgne du ciel sur cette
mme terre que nous maudissions. Et de nos jours, comme nous dsesprions
encore, Reynaud, dj grand, s'est lev plus grand encore pour nous ouvrir,
 au nom de la science et de la foi, au nom de Leibnitz et de Jsus,
l'infini des mondes comme une patrie qui nous rclame.

La Rpublique, en effet, qu'elle attend, qu'elle appelle, c'est l'Evangile
en acte, c'est la ralisation de cette doctrine toute d'idal et de
sentiment sublime qui fut apporte aux hommes par le Nazaren. Du haut de
ses rves, elle devait choir dans la ralit. La dsillusion sera cruelle.

Doue d'une intelligence religieuse et d'une raison anticlricale, elle
tait dlibrment hostile  la thologie et aux pratiques du
catholicisme. L'Eglise romaine lui apparaissait inconciliable avec
l'esprit de libert. Le 13 novembre 1844, elle rpondait  un desservant
qui, par circulaire, venait la solliciter pour une oeuvre pie: Depuis
qu'il n'y a plus, dans la foi catholique, ni discussions, ni conciles, ni
progrs, ni lumires, je la regarde comme une lettre morte, qui s'est
place comme un frein politique au-dessous des trnes et au-dessus des
peuples. C'est  mes yeux un voile mensonger sur la parole du Christ, une
fausse interprtation des sublimes Evangiles, et un obstacle insurmontable
 la sainte galit que Dieu promet, que Dieu accordera aux hommes sur la
terre comme au ciel. Plus tard, en fvrier 1848,  la veille de la
Rvolution, George Sand communique au _Constitutionnel_ une lettre
adresse  Pie IX par Joseph Mazzini, et elle y ajoute un commentaire qui
se termine par cette adjuration: Courage, Saint-Pre! Soyez chrtien!

C'est avec le mme instinct de gnrosit confiante et un peu crdule
qu'elle se tourne vers le prince Louis-Napolon Bonaparte, prisonnier au
fort de Ham, pour le fliciter de son remarquable travail, l'_Extinction
du Pauprisme_. Cette correspondance est du mois de dcembre 1844. George
Sand tait alors vaguement communiste, tout au moins dans le _Compagnon du
Tour de France_, le _Meunier d'Angibault_ et le _Pch de Monsieur
Antoine_. Elle compte, pour assurer le triomphe de la libert, sur
l'imprial rveur, chez qui se drobe un sinistre ambitieux. En lui elle
ne veut voir qu'un guerrier captif, un hros dsarm, un grand citoyen.
Elle demande impatiemment  l'_homme d'lite_ de tirer la France des mains
d'un _homme vulgaire, pour ne rien dire de pis_. Par l elle a dsign
Louis-Philippe. Comme la plupart des contemporains, elle subit la
fascination de la lgende napolonienne. Ce n'est pas, dit-elle, le nom
terrible et magnifique que vous portez qui nous et sduit. Nous avons 
la fois diminu et grandi depuis les jours d'ivresse sublime qu'IL nous a
donns: son rgne illustre n'est plus de ce monde, et l'hritier de son
nom se proccupe du sort des proltaires!... Quant  moi personnellement,
je ne connais pas le soupon, et, s'il dpendait de moi, aprs vous avoir
lu, j'aurais foi en vos promesses et j'ouvrirais la prison pour vous faire
sortir, la main pour vous recevoir... Parlez-nous donc encore de libert,
noble captif! Le peuple est comme vous dans les fers. Le Napolon
d'aujourd'hui est celui qui personnifie la douleur du peuple comme l'autre
personnifiait sa gloire. A clbrer ainsi le renouveau des souvenirs
d'antan, George Sand ne pressent pas qu'elle est sur le chemin de
l'lection prsidentielle, du coup d'Etat et de l'Empire.

Ds 1844, elle estimait, comme elle le proclamera en 1848 dans sa lettre
_Aux Riches_, que le communisme, c'est le vrai christianisme, et elle
ajoutera: Hlas! non, le peuple n'est pas communiste, et cependant la
France est appele  l'tre avant un sicle. Sous le ministre Guizot,
elle recueille des signatures en faveur de la _Ptition pour
l'organisation du travail_, qui contient en germe la doctrine socialiste
de Louis Blanc et les ateliers nationaux. Elle va de l'avant, mais sans
discerner trs nettement ceux qu'elle suit, non plus que ceux qu'elle
entrane. Le 18 fvrier 1848, elle ne croit aucunement  la rvolution qui
clatera six jours plus tard. Je n'y vois pas, crit-elle  son fils, de
prtexte raisonnable dans l'affaire des banquets. C'est une intrigue entre
ministres qui tombent et ministres qui veulent monter. Si l'on fait du
bruit autour de leur table, il n'en rsultera que des horions, des
assassinats commis par les mouchards sur des badauds inoffensifs, et je ne
crois pas que le peuple prenne parti pour la querelle de M. Thiers contre
M. Guizot. Thiers vaut mieux,  coup sr; mais il ne donnera pas plus de
pain aux pauvres que les autres. Elle dclare que se faire assommer pour
Odilon Barrot et compagnie, _ce serait trop bte_, et elle exhorte Maurice
 observer les vnements de loin, sans se fourrer dans une bagarre que du
reste elle ne prvoit pas. Et voici sa conclusion: Nous sommes gouverns
par de la canaille.

Le 24 fvrier, le peuple de Paris est debout. George Sand accourt de
Nohant,  la premire nouvelle de la Rvolution. Elle vient mettre sa
plume  la disposition du Gouvernement provisoire: on l'utilisera. Le 6
mars, elle crit  son ami Girerd, commissaire de la Rpublique  Nevers:
Tout va bien. Les chagrins personnels disparaissent quand la vie publique
nous appelle et nous absorbe. La Rpublique est la meilleure des familles,
le peuple est le meilleur des amis. Elle lui envoie--car elle est
l'auteur de sa nomination--les instructions suivantes, au nom du citoyen
Ledru-Rollin, ministre de l'Intrieur: Agis avec vigueur, mon cher frre.
Dans une situation comme celle o nous sommes, il ne faut pas seulement du
dvouement et de la loyaut, il faut du fanatisme au besoin. Il faut
s'lever au-dessus de soi-mme, abjurer toute faiblesse, briser ses
propres affections si elles contrarient la marche d'un pouvoir lu par le
peuple et rellement, foncirement rvolutionnaire. Elle lui en offre une
preuve en sacrifiant un ami que, d'ailleurs, elle a cess d'aimer--ce qui
amoindrit son mrite d'hrone  la Corneille: Ne t'apitoie pas sur le
sort de Michel (de Bourges); Michel est riche, il est ce qu'il a souhait,
ce qu'il a choisi d'tre. Il nous a trahis, abandonns, dans les mauvais
jours. A prsent, son orgueil, son esprit de domination se rveillent. Il
faudra qu'il donne  la Rpublique des gages certains de son dvouement
s'il veut qu'elle lui donne sa confiance. Elle n'admet aucune transaction,
aucun accommodement; on doit balayer tout ce qui a l'esprit bourgeois.
C'est avec encore plus d'allgresse qu'elle mande, le 9 mars,  Charles
Poncy, l'ouvrier-pote de Toulon: Vive la Rpublique! Quel rve, quel
enthousiasme, et, en mme temps, quelle tenue, quel ordre  Paris! J'ai vu
s'ouvrir les dernires barricades sous mes pieds. J'ai vu le peuple grand,
sublime, naf, gnreux, le peuple franais, runi au coeur de la France,
au coeur du monde; le plus admirable peuple de l'univers! J'ai pass bien
des nuits sans dormir, bien des jours sans m'asseoir. On est fou, on est
ivre, on est heureux de s'tre endormi dans la fange et de se rveiller
dans les cieux... J'ai le coeur plein et la tte en feu. Tous mes maux
physiques, toutes mes douleurs personnelles sont oublis. Je vis, je suis
forte, je suis active, je n'ai plus que vingt ans. Cet hosannah, nous le
retrouvons dans tous les crits de George Sand, en ces deux mois de mars
et d'avril, notamment dans les _Lettres de Blaise Bonnin_, qui figurent au
volume intitul _Souvenirs de 1848_ et qui sont d'excellente propagande
dmocratique  l'usage des paysans. De mme, sous le titre gnrique:
_Questions politiques et sociales_, voici les _Lettres au peuple_, celle
par exemple du 7 mars, o George Sand dploie une loquence qu'elle n'a
jamais surpasse: Venez, tous, morts illustres, matres et martyrs
vnrs, venez voir ce qui se passe maintenant sur la terre; viens le
premier,  Christ, roi des victimes, et,  ta suite, le long et sanglant
cortge de ceux qui ont vcu d'un souffle de ton esprit, et qui ont pri
dans les supplices pour avoir aim ton peuple! Venez, venez en foule, et
que votre esprit soit parmi nous! Puis, le 19 mars, s'adressant encore au
peuple dans un lan mystique, elle s'crie: La Rpublique est un baptme,
et, pour le recevoir dignement, il faut tre en tat de grce. L'tat de
grce, c'est un tat de l'me o,  force de har le mal, on n'y croit
pas.

Ces envoles dans l'empyre ne lui font point ngliger les ralits de la
politique courante et des intrts lectoraux. Elle recommande  Maurice,
qui est maire de Nohant, de travailler  prcher,  rpublicaniser les
bons paroissiens, et elle n'oublie pas l'irrsistible argument: Nous ne
manquons pas de vin cette anne, tu peux faire rafrachir ta garde
nationale arme, modrment, _dans la cuisine_, et, l, pendant une heure,
tu peux causer avec eux et les clairer beaucoup. Elle lui adresse, pour
tre lues aux populations, les circulaires officielles qu'elle-mme a
rdiges comme secrtaire bnvole de Ledru-Rollin, et elle hasarde un
calembour--ce qui est assez rare sous sa plume-- propos du _maire_ qui
recevra les instructions de sa _mre_. De vrai, elle est occupe, absorbe
comme un homme d'Etat. Le romancier a cd la place au publiciste
politique, qui alimente de sa prose le _Bulletin de la Rpublique_. Elle
en est fire, mais cette collaboration ne doit pas tre crie sur les
toits. Elle ne signe pas.

George Sand serait-elle antismite? En 1861, dans son roman de _Valvdre_,
elle crera l'trange figure de l'Isralite Moserwald, et l'un des
personnages formulera cette dclaration de principes: Le juif a
instinctivement besoin de manger un morceau de notre coeur, lui qui a tant
de motifs pour nous har, et qui n'a pas acquis avec le baptme la sublime
notion du pardon. Dj, le 24 mars 1848, elle crivait  son fils:
Rothschild fait aujourd'hui de beaux sentiments sur la Rpublique. Il est
gard  vue par le Gouvernement provisoire, qui ne veut pas qu'il se sauve
avec son argent et qui lui mettrait de la mobile  ses trousses. Encore
_motus_ l-dessus. Elle professe, en effet, la rpugnance des
rpublicains si probes et si dsintresss d'alors,  l'endroit des hommes
d'affaires, des spculateurs et des agioteurs. Dans une admirable lettre 
Lamartine, au commencement d'avril, elle le plaint de s'asseoir et de
manger  la table des centeniers. Elle en profite pour exposer ce qu'on
pourrait appeler la conception idaliste de la dmocratie: Eh quoi!
dit-elle, en peu d'annes, vous vous tes lev dans les plus hautes
rgions de la pense humaine, et, vous faisant jour au sein des tnbres
du catholicisme, vous avez t emport par l'esprit de Dieu, assez haut
pour crier cet oracle que je rpte du matin au soir: Plus il fait clair,
mieux on voit Dieu! Alors elle l'interroge, elle l'adjure, elle le
presse: Pourquoi tes-vous avec ceux que Dieu ne veut pas clairer, et
non avec ceux qu'il claire? pourquoi vous placez-vous entre la
bourgeoisie et le proltariat?... Vous avez de la conscience, vous tes
pur, incorruptible, sincre, honnte dans toute l'acception du mot en
politique, je le sais maintenant; mais qu'il vous faudrait de force,
d'enthousiasme, d'abngation et de pieux fanatisme pour tre en prose le
mme homme que vous tes en vers!... Mais non, vous n'tes pas fanatique,
et cependant vous devriez l'tre, vous  qui Dieu parle sur le Sina. Vous
devez porter les feux dont vous avez t embras dans votre rencontre avec
le Seigneur, au milieu des glaces o les mauvais coeurs languissent et se
paralysent. Vous tes un homme d'intelligence et un homme de bien. Il vous
reste  tre un homme vertueux. Faites,  source de lumire et d'amour,
que le zle de votre maison dvore le coeur de cette crature d'lite!

Lamartine, sur ses sommets, n'entendit pas l'appel de George Sand, et ce
fut pour elle un prmier dboire. Elle en prouva un second, encore plus
amer, en cette journe du 17 avril o deux cent mille bouches profrrent
les cris: _Mort aux communistes! Mort  Cabet!_ Le soir mme, elle crit
 Maurice une lettre dsespre: J'ai bien dans l'ide que la Rpublique
a t tue dans son principe et dans son avenir, du moins dans son
prochain avenir. Elle s'apitoie sur ceux qui seront les vaincus, les
victimes, les proscrits, et plus particulirement sur Barbs, en qui elle
voit--trange rapprochement!--la vertu de Jeanne d'Arc et la puret de
Robespierre l'incorruptible. Il lui semble que son rle,  elle, son rle
civique est fini, qu'il est temps de regagner Nohant. Elle a rdig un
_Bulletin_ qu'elle dclare un peu raide et qui a dchan toutes les
fureurs de la bourgeoisie. Un moment, elle reprend courage, le 20 avril,
devant la fte de la Fraternit, la plus belle journe de l'histoire, o
un million d'mes communient dans la religion d'amour: Du haut de l'Arc
de l'Etoile, le ciel, la ville, les horizons, la campagne verte, les dmes
des grands difices dans la pluie et dans le soleil, quel cadre pour la
plus gigantesque scne humaine qui se soit jamais produite! De la Bastille,
de l'Observatoire  l'Arc de triomphe, et au del et en de hors de
Paris, sur un espace de cinq lieues, quatre cent mille fusils presss
comme un mur qui marche, l'artillerie, toutes les armes de la ligne, de la
mobile, de la banlieue, de la garde nationale, tous les costumes, toutes
les pompes de l'arme, toutes les guenilles de la _sainte canaille_, et
toute la population de tout ge et de tout sexe pour tmoin, chantant,
criant, applaudissant, se mlant au cortge. C'tait vraiment sublime.
Trois semaines s'coulent. Le 15 mai, l'Assemble Constituante,  peine
runie, est envahie sous prtexte d'une manifestation en faveur de la
Pologne. George Sand, qui avait l'me polonaise--en ce temps-l on
excrait la Russie--s'est mle  la foule des ptitionnaires, sans peut
tre conniver  leur dessein de violer la reprsentation nationale. Elle
est dnonce, compromise, et se retire  Nohant, d'o elle envoie des
articles au journal ultra dmocratique du citoyen Thophile Thor, la
_Vraie Rpublique_. Par ainsi elle se spare de Ledru-Rollin, qui devient
suspect de modrantisme et que, dans certains dpartements, on appelait
_le duc Rollin_. Dans le Berry, une raction forcene domine. Les
bourgeois racontent, et les paysans croient, que George Sand est l'ardent
disciple du _pre Communisme_, un gaillard trs mchant qui brouille tout
 Paris et qui veut que l'on mette  mort les enfants au-dessous de trois
ans et les vieillards au-dessus de soixante. Comment rfuter de telles
inepties, propages par le fanatisme, accueillies par l'ignorance et la
sottise? George Sand panche sa tristesse dans des lettres indignes,
adresses soit  Barbs, dtenu au donjon de Vincennes, soit  Joseph
Mazzini, qui caressait  Milan son beau rve de l'unit italienne, avec la
glorieuse devise: _Dio e Popolo_. Dieu, o est-il? On croirait qu'il se
dsintresse du train des choses humaines. La solitaire de Nohant gmit de
ce spectacle. Si Jsus reparaissait parmi nous, s'crie-t-elle, il serait
empoign par la garde nationale comme factieux et anarchiste.

Sa mlancolie va redoubler devant les journes de Juin. Elle est atteinte
dans les oeuvres vives de sa foi. O peut aller, sinon au suicide, une
Rpublique qui, suivant sa vigoureuse expression, commence par tuer ses
proltaires? De vrai, George Sand, en proie  l'exaltation de gnreuses
utopies, ne s'aperoit pas qu'on a pouvant les classes moyennes en
discutant leurs croyances les plus chres, en branlant et sapant la
proprit individuelle, pour lui substituer on ne sait quelle proprit
sociale qui, un demi-sicle plus tard, ne sera pas encore clairement
dfinie. Il va falloir que la docile lve de Pierre Leroux dpouille, une
 une, toutes ses illusions. Ce sera une mue lente et douloureuse. Nous
retrouvons les angoisses de son coeur et de sa pense,  travers la
_Correspondance_. Le 30 septembre 1848, elle crit  Joseph Mazzini: La
majorit du peuple franais est aveugle, crdule, ignorante, ingrate,
mchante et bte; elle est bourgeoise enfin! Il y a une minorit sublime
dans les villes industrielles. Elle dit vrai; c'est cette minorit qui,
par la bouche d'un ouvrier parisien, prononait l'hroque parole: _Nous
avons encore trois mois de misre au service de la Rpublique_. Mais que
peuvent des dvouements pars et indisciplins, en face de la veulerie
gnrale? George Sand a rsum en une formule synthtique la rsistance
des uns, l'impuissance des autres: Les riches ne veulent pas, et les
pauvres ne savent pas.

Durant l'anne 1849, le dcouragement s'accentue. A distance, elle
s'vertue  porter sur les vnements et sur les hommes un jugement
impartial. De Ledru-Rollin elle esquisse un portrait o subsiste  peine
quelque vague trace de son engouement d'autrefois: Je commence par vous
dire, mande-t-elle  Mazzini le 5 juillet 1849, que j'ai de la sympathie,
de l'amiti mme pour cet homme-l. Il est aimable, expansif, confiant,
brave de sa personne, sensible, chaleureux, dsintress en fait d'argent.
Mais je crois ne pas me tromper, je crois tre bien sre de mon fait quand
je vous dclare, aprs cela, que ce n'est point un homme d'action; que
l'amour-propre politique est excessif en lui; qu'il est vain; qu'il aime
le pouvoir et la popularit autant que Lamartine; qu'il est _femme_ dans
la mauvaise acception du mot, c'est--dire plein de personnalit, de
dpits amoureux et de coquetteries politiques; qu'il est faible, qu'il
n'est pas brave au moral comme au physique; qu'il a un entourage misrable
et qu'il subit des influences mauvaises; qu'il aime la flatterie; qu'il
est d'une lgret impardonnable; enfin, qu'en dpit de ses prcieuses
qualits, cet homme, entran par ses incurables dfauts, trahira la
vritable cause populaire. Et l'apprciation se rsume ainsi: C'est
l'homme capable de tout, et pourtant c'est un trs honnte homme, mais
c'est un pauvre caractre.

Les prfrences de George Sand vont  Louis Blanc, dont le socialisme
rudit lui parat plus substantiel que le jacobinisme  la fois
dclamatoire et bourgeois de Ledru-Rollin. Ds 1845, elle avait consacr 
l'_Histoire de Dix ans_ un article enthousiaste, qui figure dans le volume
_Questions politiques et sociales_. Pareil loge, en novembre 1847, pour
les deux premiers tomes de l'_Histoire de la Rvolution franaise_. Ils
avaient, elle et lui, le mme culte de Robespierre, le mme respect de la
Montagne, le mme amour religieux de cette Convention nationale qui a
fond la Rpublique une et indivisible. Et les vers, prosaques mais
excellemment intentionns de Ponsard, dans le _Lion amoureux_, remontent 
la mmoire:

  La Convention peut, comme l'ancien Romain,
  Sur l'autel attest posant sa forte main,
  Rpondre firement, alors qu'on l'injurie:
  Je jure que tel jour j'ai sauv la patrie!

George Sand n'tait pas Girondine. A telles enseignes qu'elle se droba 
l'universelle admiration souleve par l'_Histoire des Girondins_. Elle ne
gotait ni la prose potique ni la forme oratoire, lgamment verbeuse, de
Lamartine. Mme elle le juge avec quelque cruaut dans une lettre du 4
aot 1850, adresse  Mazzini: Croyez-moi, ceux qui sont toujours en
_voix_ et qui chantent d'eux-mmes, sont des gostes qui ne vivent que de
leur propre vie. Triste vie que celle qui n'est pas une manation de la
vie collective. C'est ainsi que bavarde, radote et divague ce pauvre
Lamartine, toujours abondant en phrases, toujours ingnieux en
apprciations contradictoires, toujours riche en paroles et pauvre d'ides
et de principes; il s'enterre sous ses phrases et ensevelit sa gloire, son
honneur peut-tre, sous la facilit prostitue de son loquence. Est-elle
plus favorable  Victor Hugo? Il s'chauffait pour la Rpublique 
l'poque mme o, tout au contraire, elle commenait  se refroidir. On ne
trouve dans la _Correspondance_ aucune apprciation sur les discours,
gonfls d'emphase et d'antithses, qu'il prononait  la Lgislative, mais
bien ce passage un peu rude qui vise les _Contemplations_: Je n'ai jamais
compris les potes faisant des vers sur la tombe de leur mre et de leurs
enfants. Je ne saurais faire de l'loquence sur la tombe de la patrie!
Elle n'en fera mme pas sur les ruines de la libert. Au fond de l'me,
elle tait, sinon imprialiste et napolonienne, du moins teinte de
bonapartisme. Un rgime consulaire devait lui agrer. De l ses sympathies,
avant et pendant l'Empire, pour Jrme Napolon, le prince qui se disait
rpublicain. Au 10 dcembre 1848, quand le suffrage universel alla jusqu'
prfrer le neveu de l'Empereur au gnral Cavaignac, George Sand voulut
voir dans ce rsultat un triomphe, non pas de l'esprit rtrograde, mais du
socialisme et mme du communisme dont alors elle tait frue. Cette
opinion paradoxale inspire l'article intitul: _A propos de l'lection de
Louis Bonaparte  la prsidence de la Rpublique_. Trois ans plus tard, on
souhaiterait que la dmocrate exalte de 1848 s'indignt devant le 2
Dcembre, devant la victoire de la force brutale, le triomphe du parjure
et la violation du droit. Or, elle crit simplement de Nohant, le 6
dcembre 1851,  son amie madame Augustine de Bertholdi: Chre enfant,
rassure-toi. Je suis partie de Paris, le 4 au soir,  travers la fusillade,
et je suis ici avec Solange, sa fille, Maurice, Lambert et
Manceau.--Lambert tait un peintre, ami de Maurice; Manceau, un graveur,
mi-artisan, mi-artiste, qu'elle avait attach  sa personne et qui demeura
quinze ans en fonctions, lentement phtisique. Il eut le chant du
cygne.--Elle poursuit: Le pays est aussi tranquille qu'il peut l'tre, au
milieu d'vnements si imprvus. Cela tue mes affaires qui taient en bon
train. Voil le cri de l'gosme ou de la lassitude! Puis elle reprend:
N'importe! tant d'autres souffrent en ce monde, qu'on n'a pas le droit de
s'occuper de soi-mme. Et ce vague correctif est la seule protestation
que lui arrache le coup d'Etat, l'assassinat de cette Rpublique qu'elle a
tant aime. Elle garde le silence, alors que partent en exil Victor Hugo,
Charras, Edgar Quinet, Barni, Emile Deschanel, et tant d'autres, les
meilleurs citoyens, demeurs les serviteurs de la libert. Elle dsarme et
capitule.

Sans doute elle profite de ses relations amicales avec le prince Jrme
pour le prier d'intercder auprs de son cousin et solliciter quelques
grces en faveur de rpublicains livrs aux commissions mixtes, et
condamns  la prison,  la dportation ou au bannissement. Elle demande
qu'on relaxe Fleury, Prigois, Aucante. Mais, s'il faut reconnatre la
gnrosit de l'intention, le ton des lettres est parfois dconcertant.
Ds le 3 janvier 1852, elle s'adresse  Son Altesse le Prince Jrme
Napolon, et les rponses indites de son imprial correspondant
mriteraient d'tre publies. Il crit le 14 janvier: On m'a _promis_,
mais toujours avec des restrictions, on n'obtient pas, on arrache! Le 18
fvrier, il la flicite de drober le plus de victimes possible  la
raction. Et le 27 mai: Voici, dit-il, une occasion pour moi d'tre utile
 de malheureux rpublicains dont je partage les opinions. Langage de
prince, qui se dclare dmocrate, mais qui a accept une grosse dotation
et, l'Empire rtabli, habitera au Palais-Royal!

C'est au Prsident lui mme que George Sand demande une audience, le 26
janvier 1852, en une longue lettre dont il faut retenir les passages
essentiels: Je ne suis pas madame de Stal. Je n'ai ni son gnie ni
l'orgueil qu'elle mit  lutter contre la double force du gnie et de la
puissance... Prince, je vous ai toujours regard comme un gnie socialiste,
et, le 2 Dcembre, aprs la stupeur d'un instant, en prsence de ce
dernier lambeau de socit rpublicaine foul aux pieds de la conqute,
mon premier cri a t: O Barbs, voil la souverainet du but! Je ne
l'acceptais pas mme dans ta bouche austre: mais voil que Dieu te donne
raison et qu'il l'impose  la France, comme sa dernire chance de salut,
au milieu de la corruption des esprits et de la confusion des ides...
Vous qui, pour accomplir de tels vnements, avez eu devant les yeux une
apparition idale de justice et de vrit, il importe bien que vous
sachiez ceci: c'est que je n'ai pas t seule dans ma religion  accepter
votre avnement avec la soumission qu'on doit  la logique de la
Providence. Enfin, la lettre se termine par ces mots: Amnistie, amnistie
bientt, mon Prince! A travers l'appel  la piti, c'est l'acquiescement
au rgime issu du coup d'Etat. Tandis qu'elle adresse encore  Jules
Hetzel, le 20 fvrier 1832, une profession de foi rpublicaine o elle
atteste que toute la sve tait dans quelques hommes aujourd'hui
prisonniers, morts ou bannis, George Sand crit, le 1er du mme mois, au
chef de cabinet du ministre de l'Intrieur: Le peuple accepte, nous
devons accepter. Et le mme jour, hlas! qu'elle renouvelait  Hetzel
l'assurance de son rpublicanisme, elle disait humblement au
Prince-Prsident: Prenez la couronne de la clmence; celle-l, on ne la
perd jamais. Puis le mois suivant: Prince, prince, coutez la femme qui
a des cheveux blancs et qui vous prie  genoux; la femme cent fois
calomnie, qui est toujours sortie pure, devant Dieu et devant les tmoins
de sa conduite, de toutes les preuves de la vie, la femme qui n'abjure
aucune de ses croyances et qui ne croit pas se parjurer en croyant en
vous. Son opinion laissera peut-tre une trace dans l'avenir.

Dans le camp rpublicain, parmi les proscrits et les vaincus, on la
dsavoue, on lui crie: Vous vous compromettez, vous vous perdez, vous
vous dshonorez, vous tes bonapartiste. Elle s'en dfend, mais elle
dclare au Prince qu'elle est le seul esprit socialiste qui lui soit rest
personnellement attach, malgr tous les coups frapps sur son Eglise.
Elle confesse  son brave ami Fleury que s'il fallait tomber dans un
pouvoir oligarchique et militaire, _elle aime autant celui-ci_. Lorsque
l'Empire est proclam, elle s'incline devant le fait accompli. Que dis-je?
elle a dj rpudi ses anciens compagnons d'armes, dans une ample lettre
 Mazzini, du 23 mai 1852, qui contient ce triste passage: La grande
vrit, c'est que le parti rpublicain, en France, compos de tous les
lments possibles, est un parti indigne de son principe et incapable,
pour toute une gnration, de le faire triompher. Est-ce bien l ce
qu'elle pense du parti qui comptait dans ses rangs Lamartine, Louis Blanc,
Ledru-Rollin, Michelet, Edgar Quinet, Barbs, Victor Hugo? Ceux-l n'ont
pas chant la palinodie. Et Mazzini, que de tels aveux devaient navrer,
mais qui restait courtois devant la faiblesse d'une femme, prononce le mot
de _rsignation_. Elle est plus que rsigne  l'Empire, elle est rallie,
ou peu s'en faut. Qu'elle retourne  la littrature! De nouveaux
chefs-d'oeuvre vont pallier les dfaillances et les virevoltes de sa
politique.




CHAPITRE XXIV

LES ROMANS CHAMPTRES


La rude commotion de 1848 eut l'effet inattendu de renouveler le talent de
George Sand, en la soustrayant aux proccupations politiques et sociales
qui risquaient d'accaparer sa pense et de restreindre son horizon
littraire. Issue de la ligne intellectuelle de Jean-Jacques, elle tait,
comme son glorieux anctre, tour  tour sollicite par les problmes du
_Contrat social_ et par la contemplation de la nature. C'est celle-ci qui
va dfinitivement triompher. La sociologie--pour user du nologisme cr
par Auguste Comte--devra s'avouer vaincue, aprs avoir ajout au bagage de
George Sand le _Compagnon du Tour de France_, le _Meunier d'Angibault_ et
le _Pch de Monsieur Antoine_. Jamais,  dire vrai, l'auteur de _Mauprat_
et de _Consuelo_ n'avait dsert ce filon purement romanesque qui tait la
vraie richesse de son domaine et sera la meilleure part de son hritage.
En 1840, elle retraait dans _Pauline_ les aventures d'une fille de
province, devenue actrice, qui rentre dans sa ville natale, revoit une
amie, l'emmne  Paris, et ne russit qu' troubler une placide existence.
Le manuscrit, commenc en 1832, au temps de _Valentine_, fut gar, puis
retrouv huit ans aprs, et termin; on sent que cette nouvelle n'est pas
d'une seule venue et que deux procds diffrents s'y rencontrent, sans se
fondre et s'amalgamer.--Il y a lieu pareillement de faire des rserves sur
_Isidora_, mdiocre roman en trois parties, publi en 1845. Le jeune
Jacques Laurent a le coeur partag entre la courtisane Isidora, marie _in
extremis_ au comte Flix, et sa belle-soeur la chaste Alice. C'est une
srie de dissertations o se rencontre cette dfinition alambique:
L'amour est un change d'abandon et de dlices; c'est quelque chose de si
surnaturel et de si divin, qu'il faut une rciprocit complte, une fusion
intime des deux mes; c'est une trinit entre Dieu, l'homme et la femme.
Que Dieu en soit absent, il ne reste plus que deux mortels aveugles et
misrables qui luttent en vain pour entretenir le feu sacr, et qui
l'teignent en se le disputant. Plus loin, un parallle entre la jeunesse,
compare  un admirable paysage des Alpes, et la vieillesse, qui
ressemble  un vaste et beau jardin, bien plant, bien uni, bien noble, 
l'ancienne mode.

_Teverino_ est de la mme anne 1845. Il n'y faut voir qu'une fantaisie
sans plan, sans but,  la suite d'un jeune aventurier dguis en homme du
monde. Emule de Figaro, tour  tour modle, batelier, jockey, enfant de
choeur, figurant de thtre, chanteur des rues, marchand de coquillages,
garon de caf, cicrone, Teverino est un de ces enfants de l'Italie qui
ont le sens de la beaut, le got de la paresse et l'immoralit
native.--De provenance analogue le roman de _Lucrezia Floriani_, paru en
1847. Fille du pcheur Menapace, la Floriani est enleve par le jeune
Memmo Ranieri, remporte de grands succs au thtre, et se retire au bord
du lac d'Iseo, o elle conquiert le coeur du prince Karol de Roswald. Et
l'on prtendit que leur trange et vraisemblable liaison tait prcisment
celle de George Sand et de Chopin.--A la mme poque et  la mme
inspiration se rattache une petite nouvelle, _Lavinia_, qui met en scne
une hrone coupant ses cheveux pour en faire un sacrifice  l'amour. A
cela prs, cette restitution de lettres, aprs dix ans de rupture, n'offre,
en dpit du cadre pyrnen de Saint-Sauveur, qu'un mdiocre agrment.

Entre toutes les oeuvres contemporaines des romans socialistes, il en est
une qui mrite d'tre retenue et attentivement examine. C'est _Jeanne_,
publie en 1844 par le _Constitutionnel_, alors que George Sand avait
rompu avec la _Revue des Deux Mondes_. Pour la premire fois elle se
hasardait dans le feuilleton d'un journal quotidien. Ce mode, dit-elle,
exige un art particulier que je n'ai pas essay d'acqurir, ne m'y sentant
pas propre. Alexandre Dumas et Eugne Sue possdaient ds lors, au plus
haut point, l'art de finir un chapitre sur une priptie intressante, qui
devait tenir sans cesse le lecteur en haleine, dans l'attente de la
curiosit ou de l'inquitude. Tel n'tait pas le talent de Balzac, tel est
encore moins le mien. Mais surtout George Sand abordait un genre nouveau,
celui o elle obtiendra ses plus clatants et plus durables succs. Elle
le dclare dans la notice de 1852: _Jeanne_ est une premire tentative
qui m'a conduit  faire plus tard la _Mare au Diable_, le _Champi_ et la
_Petite Fadette_. La vierge d'Holbein m'avait toujours frapp comme un
type mystrieux o je ne pouvais voir qu'une fille des champs rveuse,
svre et simple: la candeur infinie de l'me, par consquent un sentiment
profond dans une mlancolie vague, o les ides ne se formulent point.
Cette femme primitive, cette vierge de l'ge d'or, o la trouver dans la
socit moderne? George Sand a voulu que son hrone ft une paysanne
gauloise, sorte de Jeanne d'Arc ignore, qui ne st ni lire ni crire, et
vct, non pas mme aux champs, mais au dsert, sur une lande inculte,
sur une terre primitive qui porte les stigmates mystrieux de notre plus
antique civilisation. Malheureusement, le romancier fut entrav ou par la
hte de son travail, ou par la nouveaut de son dessein, ou par l'idiome
semi-campagnard prt aux personnages. La notice plaide,  ce sujet, les
circonstances attnuantes: Je n'osai point alors faire ce que j'ai os
plus tard, peindre mon type dans son vrai milieu, et l'encadrer
exclusivement de figures rustiques en harmonie avec la mesure, assez
limite en litterature, de ses ides et de ses sentiments. _Jeanne_ est
un ouvrage composite, o des sensations et des penses contradictoires ne
procurent pas cette impression d'unit qui est la rgle suprieure de
l'art. Ici, les contrastes du fond se retrouvent dans la forme, et
l'auteur en a trs nettement conscience: Je me sentis drang de l'oasis
austre o j'aurais voulu oublier et faire oublier  mon lecteur le monde
moderne et la vie prsente. Mon propre style, ma phrase me gnait. Cette
langue nouvelle ne peignait ni les lieux, ni les figures que j'avais vues
avec mes yeux et comprises avec ma rverie. Il me semblait que je
barbouillais d'huile et de bitume les peintures sches, brillantes, naves
et plates des matres primitifs, que je cherchais  faire du relief sur
une figure trusque, que je traduisais Homre en rbus, enfin que je
profanais le nu antique avec des draperies modernes. Or, ce sont
prcisment ces imperfections qu'il est prcieux de saisir et d'analyser.
On y discerne les ttonnements de George Sand, avant que son gnie pt
dcouvrir et suivre la large voie du roman champtre.

La ddicace de _Jeanne_ est adresse  une humble paysanne, Franoise
Maillant, en des termes d'une touchante dlicatesse: Tu ne sais pas lire,
ma paisible amie, mais ta fille et la mienne ont t  l'cole. Quelque
jour,  la veille d'hiver, pendant que tu fileras ta quenouille, elles te
raconteront cette histoire qui deviendra beaucoup plus jolie en passant
par leurs bouches. Les principales scnes du rcit se droulent 
Toull-Sainte-Croix, sur la frontire de la Marche. Nous assistons 
l'agonie de Tula, mre de Jeanne, et c'est un mouvant spectacle que la
veille funbre, sur la pierre d'Ep-Nell. La silhouette de la jeune fille
se dtache, immobile et tragique, au-dessus du cadavre: Peut-tre
s'tait-elle endormie dans l'attitude de la prire. Sa mante grise, dont
le capuchon tait rabattu sur son visage en signe de deuil, lui donnait,
au clair de la lune, l'aspect d'une ombre. Le cur, tout vtu de noir, et
la morte roule dans son linceul blanc, formaient avec elle un tableau
lugubre. De temps en temps, le feu, contenu sous les amas de dbris,
faisait, en petit, l'effet d'une ruption volcanique. Il s'chappait avec
une lgre dtonation, lanait au loin la paille noircie qui l'avait couv,
et montait en jets de flamme pour s'teindre au bout de peu d'instants.
Ces lueurs fugitives faisaient alors vaciller tous les objets. La morte
semblait s'agiter sur sa pierre, et Jeanne avait l'air de suivre ses
mouvements, comme pour la bercer dans son dernier sommeil. On entendait au
loin le hennissement de quelques cavales au pturage et les aboiements des
chiens dans les mtairies. La reine verte des marcages coassait d'une
faon monotone, et ce qu'il y avait de plus trange dans ces voix,
insouciantes des douleurs et des agitations humaines, c'tait le chant des
grillons de chemine, ces htes incombustibles du foyer domestique, qui,
rjouis par la chaleur des pierres, couraient sur les ruines de leur asile
en s'appelant et en se rpondant avec force dans la nuit silencieuse et
sonore.

Voil les prmices du genre littraire o George Sand excellera, et voil
aussi l'apothose de la beaut en son panouissement juvnile. Jeanne la
paysanne--c'est encore la thse galitaire--a un charme et une grce qui
ne redoutent aucune comparaison avec les femmes les plus lgantes de la
bourgeoisie ou de la noblesse. Le cur lui-mme la regarde avec une
discrte complaisance. La remarque en est faite, sans irrvrence ni
malice: Comme il n'avait pas plus de trente ans, qu'il avait des yeux, du
got et de la sensibilit, il tait bien un peu agit auprs d'elle. Non
moins mu, et plus libre en ses desseins, sera l'Anglais millionnaire,
Arthur Harley, qui veut pouser Jeanne, domestique chez madame de Boussac.
Et ce roman, qui dbute par une mort, se termine par une agonie mystique.
La pastoure expire, ayant  son chevet sir Arthur, et les dernires
paroles qui viennent  ses lvres sont les vers d'une chanson de terroir:

  En traversant les nuages,
  J'entends chanter ma mort.
  Sur le bord du rivage
  On me regrette encore.

Dans l'avant-propos de _Franois le Champi_, George Sand imagine un
dialogue,  nuit close, avec un ami qui censure la forme mixte dont elle
s'est servie pour instituer un genre o la littrature se mle  la
paysannerie. L'homme des champs,  ce prix, ne parle ni son vritable
langage--il serait besoin d'une traduction pour l'entendre--ni la langue
de la socit polie--ce serait aussi invraisemblable que l'_Astre_.
George Sand s'est arrte  un procd intermdiaire, conventionnel et
aimable, qui est une manire de transposition ou d'adaptation artistique.
Et l'ami anonyme rpond: Tu peins une fille des champs, tu l'appelles
_Jeanne_, et tu mets dans sa bouche des paroles qu' la rigueur elle peut
dire. Mais toi, romancier, qui veux faire partager  tes lecteurs
l'attrait que tu prouves  peindre ce type, tu la compares  une
druidesse,  Jeanne d'Arc, que sais-je? Ton sentiment et ton langage font
avec les siens un effet disparate comme la rencontre de tons criards dans
un tableau; et ce n'est pas ainsi que je peux entrer tout  fait dans la
nature, mme en l'idalisant. Il veut qu'elle raconte une de ces
histoires qu'on a entendues  la veille, comme si elle avait un Parisien
 sa droite, un paysan  sa gauche, et qu'il fallt parler clairement pour
le premier, navement pour le second. C'est sur ce patron qu'elle a
excellemment trac l'aventure de _Franois le Champi_, l'enfant trouv, le
btard, abandonn dans les champs, qui, recueilli par Madeleine Blanchet,
s'prend pour sa mre adoptive d'une mystrieuse et grandissante tendresse.

Ce sentiment quivoque, o l'affection filiale se mue en inclination
amoureuse, tait dlicat  analyser. George Sand s'y complat et devait y
russir. Elle connaissait les dviations troublantes des sollicitudes et
des caresses qui se croient ou se disent maternelles. Dans Madeleine,
veuve de Cadet Blanchet, elle a mis quelque chose d'elle-mme, un peu de
cette passion ambigu qu'elle prouva pour Alfred de Musset et Chopin.
Avec le prestige d'un cadre de nature, l'lment de vague inceste se
dissipe, et s'vanouit. Nous connivons au secret dsir de deux tres, trop
ingaux d'ge, mais apparis par le coeur, qui se recherchent et s'adorent
sans oser murmurer l'aveu.

En regard, le roman comporte le personnage inhrent et indispensable 
tout bon mlodrame, celui du tratre. Ici, c'est une tratresse, la Svre,
faraude commre, qui a dj domin, ruin fou Blanchet, et qui maintenant
porte sa convoitise sur les dix-sept ans du Champi. C'est la sirne, la
Circ de village, dont le chanvreur  la verve conteuse esquisse ainsi le
portrait: Cette femme-l s'appelait Svre, et son nom n'tait pas bien
ajust sur elle, car elle n'avait rien de pareil dans son ide. Elle en
savait long pour endormir les gens dont elle voulait voir reluire les cus
au soleil. On ne peut pas dire qu'elle ft mchante, car elle tait
d'humeur rjouissante et sans souci, mais elle rapportait tout  elle, et
ne se mettait gure en peine du dommage des autres, pourvu qu'elle ft
brave et fte. Elle avait t  la mode dans le pays, et, disait-on, elle
avait trouv trop de gens  son got. Elle tait encore trs belle femme
et trs avenante, vive quoique corpulente, et frache comme une guigne.
Comment en vint-elle  s'amouracher du Champi? D'abord, ce fut un jeu, un
badinage: Si elle le rencontrait dans son grenier ou dans sa cour, elle
lui disait quelque fadaise pour se moquer de lui, mais sans mauvais
vouloir, et pour l'amusement de le voir rougir; car il rougissait comme
une fille quand cette femme lui parlait, et il se sentait mal  son aise.
Puis elle le considra avec plus d'attention et de contentement; elle le
trouva _diablement beau garon_. Or il l'tait. Il ne ressemblait pas aux
autres enfants de campagne, qui sont trapus et comme tasss  cet ge-l,
et qui ne font mine de se dnouer et de devenir quelque chose que deux ou
trois ans plus tard. Lui, il tait dj grand, bien bti; il avait la peau
blanche, mme en temps de moisson, et des cheveux tout friss qui taient
comme brunets  la racine et finissaient en couleur d'or.

_Franois le Champi_ paraissait en feuilleton dans le _Journal des Dbats_,
lorsque clata la rvolution de fvrier 1848. Il fallut interrompre la
publication: la politique relguait  l'arrire-plan la littrature
romanesque. Quatre mois rvolus, George Sand, dsabuse, reprenait sa
plume rustique et composait la _Petite Fadette_. Elle explique, dans la
notice de l'ouvrage, que l'horreur profonde du sang vers de part et
d'autre et une sorte de dsespoir  la vue de cette haine, de ces injures,
de ces menaces, de ces calomnies qui montent vers le ciel comme un impur
holocauste,  la suite des convulsions sociales, s'emparrent de son
esprit, au lendemain des journes de Juin. Elle alla demander au contact
de la nature et  la contemplation de la vie rurale, sinon le bonheur, du
moins la foi. Tout comme un politique vinc, elle retournait  ses chres
tudes. Les lettres ont une vertu mystrieusement apaisante, que George
Sand prconise. L'artiste, dit-elle, qui n'est que le reflet et l'cho
d'une gnration assez semblable  lui, prouve le besoin imprieux de
dtourner la vue et de distraire l'imagination, en se reportant vers un
idal de calme, d'innocence et de rverie. Sa mission est de clbrer la
douceur, la confiance, l'amiti, et de rappeler ainsi aux hommes endurcis
ou dcourags, que les moeurs pures, les sentiments tendres et l'quit
primitive sont ou peuvent tre encore de ce monde. Les allusions directes
aux malheurs prsents, l'appel aux passions qui fermentent, ce n'est point
l le chemin du salut; mieux vaut une douce chanson, un son de pipeau
rustique, un conte pour endormir les petits enfants sans frayeur et sans
souffrance, que le spectacle des maux rels renforcs et rembrunis encore
par les couleurs de la fiction.

Dans la _Petite Fadette_, George Sand remplit son dessein. C'est une nave
et touchante histoire que celle des deux bessons, Landry et Sylvinet. Et
Fadette, le pauvre grelet, est une trange crature, qui se rend  la
danse, plaisamment habille: Elle avait une coiffe toute jaunie par le
renferm, qui, au lieu d'tre petite et bien retrousse par le derrire,
selon la nouvelle mode du pays, montrait de chaque ct de sa tte deux
grands oreillons bien larges et bien plats; et, sur le derrire de sa tte,
la cayenne retombait jusque sur son cou, ce qui lui donnait l'air de sa
grand'mre et lui faisait une tte large comme un boisseau sur un petit
cou mince comme un bton. Son cotillon de droguet tait trop court de deux
mains; et, comme elle avait grandi beaucoup dans l'anne, ses bras maigres,
tout mordus par le soleil, sortaient de ses manches comme deux pattes
d'aranelle. Elle avait cependant un tablier d'incarnat dont elle tait
bien fire, mais qui lui venait de sa mre, et dont elle n'avait point
song  retirer la bavousette, que, depuis plus de dix ans, les jeunesses
ne portent plus.

Landry prcisment, le bel adolescent, fait grief  Fanchon Fadet de ne
point tre coquette comme le sont les autres danseuses. C'est, dit-il,
que tu n'as rien d'une fille et tout d'un garon, dans ton air et dans tes
manires; c'est que tu ne prends pas soin de ta personne. Pour commencer,
tu n'as point l'air propre et soigneux, et tu te fais paratre laide par
ton habillement et ton langage. En effet, elle galope sur une jument sans
bride ni selle, elle grimpe aux arbres comme un _chat-curieux_, et les
enfants du pays l'appellent le _grelet_ ou mme le _mlot_.

De tous ces reproches Fadette est fort marrie, car elle a du penchant pour
Landry, le joli gars. Mais  quoi bon y songer et se troubler la cervelle?
Je sais, dit-elle, ce qu'il est, et je sais ce que je suis. Il est beau,
riche et considr; je suis laide, pauvre et mprise. N'importe, elle
est touche, et l'amour exerce sur elle son influence coutumire. Elle en
sera embellie, mtamorphose. Et voyez comme elle apparat un dimanche 
la messe: C'tait bien toujours son pauvre dressage, son jupon de droguet,
son devanteau rouge et sa coiffe de linge sans dentelle; mais elle avait
reblanchi, recoup et recousu tout cela dans le courant de la semaine. Sa
robe tait plus longue et tombait plus convenablement sur ses bas, qui
taient bien blancs, ainsi que sa coiffe, laquelle avait pris la forme
nouvelle et s'attachait gentillement sur ses cheveux noirs bien lisss;
son fichu tait neuf et d'une jolie couleur jaune doux qui faisait valoir
sa peau brune. Elle avait aussi rallong son corsage, et, au lieu d'avoir
l'air d'une pice de bois habille, elle avait la taille fine et ployante
comme le corps d'une belle mouche  miel. De plus, je ne sais pas avec
quelle mixture de fleurs ou d'herbes elle avait lav pendant huit jours
son visage et ses mains, mais sa figure ple et ses mains mignonnes
avaient l'air aussi net et aussi doux que la blanche pine du printemps.
Landry, la voyant si change, laissa tomber son livre d'heures, et, au
bruit qu'il fit, la petite Fadette se retourna tout  fait et le regarda,
tout en mme temps qu'il la regardait. Et elle devint un peu rouge, pas
plus que la petite rose des buissons; mais cela fa fit paratre quasi
belle, d'autant plus que ses yeux noirs, auxquels jamais personne n'avait
pu trouver  redire, laissrent chapper un feu si clair qu'elle en parut
transfigure. Et Landry pensa encore: Elle est sorcire; elle a voulu
devenir belle de laide qu'elle tait, et la voil belle par miracle. Il en
fut comme transi de peur, et sa peur ne l'empchait pourtant point d'avoir
une telle envie de s'approcher d'elle et de lui parler, que, jusqu' la
fin de la messe, le coeur lui en sauta d'impatience.

Enfin les aveux s'changent, le jour o Fadette doit s'loigner, et les
paroles qu'elle prononce sont d'une chastet parfaite et d'une suavit
pntrante, Landry en est tout troubl. Il rit, il pleure, comme un fou.
Et il embrassait Fanchon sur ses mains, sur sa robe; et il l'et
embrasse sur ses pieds, si elle avait voulu le souffrir; mais elle le
releva et lui donna un vrai baiser d'amour dont il faillit mourir; car
c'tait le premier qu'il et jamais reu d'elle, ni d'aucune autre, et, du
temps qu'il en tombait comme pm sur le bord du chemin, elle ramassa son
paquet, toute rouge et confuse qu'elle tait, et se sauva en lui dfendant
de la suivre et en lui jurant qu'elle reviendrait. Elle revient en effet,
et ils s'pousent. Heureuse et riche, elle se comporte en bonne
villageoise  l'me socialiste, tout comme la chtelaine de Nohant. Dans
sa demeure elle recueille, quatre heures chaque jour, les enfants
ncessiteux de la commune, les instruit, les assiste, leur enseigne la
vraie religion, sans doute le christianisme intgral. Mais il y a une
ombre  ce patriarcal tableau. Landry, hlas! n'tait pas seul  aimer
Fanchon Fadette. Le besson Sylvinet nourrissait les mmes sentiments. Il
lui serait trop cruel d'tre le tmoin d'un bonheur dont il se trouve
frustr. Alors il s'engage dans la Grande Arme, devient capitaine,
obtient la croix, et peut-tre ira-t-il finir ses jours au village, quand
la blessure de son coeur sera dfinitivement cicatrise.

Pour complter la trilogie des romans champtres, voici le plus court,
mais le plus exquis, la _Mare au Diable_, qui fut compos avant _Franois
le Champi_ et la _Petite Fadette_. Ce triptyque, dans la pense de
l'auteur, ne correspondait  aucun systme,  aucune prtention
rvolutionnaire en littrature. George Sand se bornait  traduire
d'instinct les douces motions rurales qui lui taient familires. Si
l'on me demande, crit-elle dans la notice de la _Mare au Diable_, ce
que j'ai voulu faire, je rpondrai que j'ai voulu faire une chose trs
touchante et trs simple, et que je n'ai pas russi  mon gr. J'ai bien
vu, j'ai bien senti le beau dans le simple, mais voir et peindre sont
deux! Tout ce que l'artiste peut esprer de mieux, c'est d'engager ceux
qui ont des yeux  regarder aussi. Voyez donc la simplicit, vous autres,
voyez le ciel et les champs, et les arbres, et les paysans surtout dans ce
qu'ils ont de bon et de vrai: vous les verrez un peu dans mon livre, vous
les verrez beaucoup dans la nature.

Par quel trange caprice du romancier cette oeuvre, essentiellement
descriptive et reposante, met-elle  son frontispice le mlancolique
spectacle d'une composition d'Holbein, presque macabre? Un laboureur, qui
pousse son maigre attelage, est talonn par un personnage fantastique,
squelette arm d'un fouet. Ce valet de charrue, c'est la Mort. Et George
Sand, dans le chapitre prliminaire intitul: L'auteur au lecteur,
proteste contre cette philosophie du dsespoir, rsume dans le vieux
quatrain:

  A la sueur de ton visaige
  Tu gagnerois ta pauvre vie.
  Aprs long travail et usaige,
  Voicy la _mort_ qui te convie.

L'optimisme, non pas inn, mais acquis et voulu, qui inspire les romans
champtres, ne saurait souscrire  une conception aussi dsenchante. Une
voix s'lve, la voix bienfaisante de l'idalisme: Non, nous n'avons plus
affaire  la mort, mais  la vie. Nous ne croyons plus ni au nant de la
tombe, ni au salut achet par un renoncement forc; nous voulons que la
vie soit bonne, parce que nous voulons qu'elle soit fconde. Il faut que
Lazare quitte son fumier, afin que le pauvre ne se rjouisse plus de la
mort du riche. Il faut que tous soient heureux, afin que le bonheur de
quelques-uns ne soit pas criminel et maudit de Dieu. Il faut que le
laboureur, en semant son bl, sache qu'il travaille  l'oeuvre de vie, et
non qu'il se rjouisse de ce que la mort marche  ses cts. Il faut enfin
que la mort ne soit plus ni le chtiment de la prosprit, ni la
consolation de la dtresse. Dieu ne l'a destine ni  punir, ni 
ddommager de la vie: car il a bni la vie, et la tombe ne doit pas tre
un refuge o il soit permis d'envoyer ceux qu'on ne veut pas rendre
heureux.

Telle est, chez George Sand, la transition du roman socialiste au roman
champtre. Elle formule d'abord la thorie idaliste, qui se flatte
d'_embellir un peu_ le domaine de l'imagination: L'art, dit-elle, n'est
pas une tude de la ralit positive; c'est une recherche de la vrit
idale; puis elle se retourne, comme dans un adieu, vers la thorie
socialiste qui lui fut si chre: Ces richesses qui couvrent le sol, ces
moissons, ces fruits, ces bestiaux orgueilleux qui s'engraissent dans les
longues herbes, sont la proprit de quelques-uns et les instruments de la
fatigue et de l'esclavage du plus grand nombre. Elle ne se rsigne pas,
mais elle cesse de s'indigner, et demeure triste et perplexe devant les
dplorables ingalits.

La _Mare au Diable_ n'est gure qu'une promenade nocturne, mais pntre
d'une harmonie suave et d'une sensibilit toute virgilienne. Germain, le
fin laboureur, est veuf et doit se dcider  reprendre femme, afin
d'lever ses trois enfants. Son beau-pre lui parle de la Lonard, veuve
d'un Gurin. Il ira docilement la voir au domaine de la Fourche, et, comme
il est homme d'honntet, on le charge de conduire Marie, fille de la
Guillette, qui se rend en condition, tout auprs, pour faire l'office de
bergre. Germain n'a que vingt-huit ans, et quoique, selon les ides de
son pays, il passt pour vieux au point de vue du mariage, il tait encore
le plus bel homme de l'endroit. Le teint frais, l'oeil vif et bleu comme
le ciel de mai, la bouche rose, des dents superbes, le corps lgant et
souple comme celui d'un jeune cheval qui n'a pas encore quitt le pr,
--voil prestement dessin le veuf auquel est confie la mission de
mener aux Ormeaux la petite pastoure de seize ans. Marie monte en croupe
sur la Grise, et Petit-Pierre, l'enfant de Germain, les rejoint  un
dtour du sentier. Ce sera comme leur ange gardien. Ils s'garent 
travers bois. La nuit est glace. Il faut allumer un feu de brindilles et
de feuilles  demi-sches. Petit-Pierre murmure sa prire et s'endort sur
les genoux de la jeune fille, aprs avoir balbuti ces touchantes et
simples paroles: Mon petit pre, si tu veux me donner une autre mre, je
veux que ce soit la petite Marie. L'appel candide de l'enfant sera exauc,
et sur la navet charmante du rcit s'pand une atmosphre de srnit.
Le gnie de George Sand s'est pur, rajeuni, apais, au sein de la nature,
radieuse et consolatrice.




CHAPITRE XXV

SOUS LE SECOND EMPIRE


La politique n'est qu'une aventure, les romans champtres ne sont qu'une
tape, peut-tre une oasis, dans la destine laborieuse et fconde de
George Sand. Ds le lendemain des journes de Juin, elle avait repris sa
plume, et, lorsque le coup d'Etat du 2 Dcembre trangle la Rpublique et
envoie les meilleurs citoyens en exil ou  Lambessa, elle continue
paisiblement  produire, vaille que vaille, ses deux volumes par anne.
Elle appartient  son mtier et accomplit ainsi une fonction naturelle.
C'est la poule, exacte et diligente, qui pond son oeuf au fond de la
basse-cour, sans s'inquiter si l'on se querelle  la maison. Certains
amis de George Sand s'meuvent de cette quitude, devant la dtresse du
parti et des hommes qui lui taient chers. Elle veut s'expliquer et se
disculper dans une lettre du 15 dcembre 1853,  Joseph Mazzini: Vous
vous tonnez que je puisse faire de la littrature; moi, je remercie Dieu
de m'en conserver la facult, parce qu'une conscience honnte, et pure
comme la mienne, trouve encore, en dehors de toute discussion, une oeuvre
de moralisation  poursuivre. Que ferais-je donc si j'abandonnais mon
humble tche? Des conspirations? Ce n'est pas ma vocation, je n'y
entendrais rien. Des pamphlets? Je n'ai ni fiel ni esprit pour cela. Des
thories? Nous en avons trop fait et nous sommes tombs dans la dispute,
qui est le tombeau de toute vrit, de toute puissance. Je suis, j'ai
toujours t artiste avant tout; je sais que les hommes purement
politiques, ont un grand mpris pour l'artiste, parce qu'ils le jugent sur
quelques types de saltimbanques qui dshonorent l'art. Mais vous, mon ami,
vous savez bien qu'un vritable artiste est aussi utile que le _prtre_ et
le _guerrier_; et que, quand il respecte le vrai et le bon, il est dans
une voie o Dieu le bnit toujours. L'art est de tous les temps et de tous
les pays; son bienfait particulier est prcisment de vivre encore quand
tout semble mourir.

George Sand va-t-elle traduire en actes cette fire profession de foi?
Trouvera-t-elle les mmes inspirations loquentes et pathtiques, alors
que l'exaltation enthousiaste de ses premires oeuvres fera place  des
sentiments plus pondrs et plus bourgeois? Il semble qu'elle ait voulu
dresser son bilan en composant l'_Histoire de ma Vie_, qu'elle termine
ou plutt qu'elle arrte  la veille des vnements de 1848. Son oeuvre, 
partir de cette poque, cesse d'tre oriente, soit vers la thse
conjugale, soit vers la formule socialiste, soit vers les horizons
rustiques, et tente un peu au hasard des sentiers nouveaux.

Le _Chteau des Dsertes_ est la suite de _Lucrezia Floriani_: dans cette
demeure des Boccaferri on joue la comdie de salon sur une petite estrade,
comme  Nohant.--Les _Mississipiens_ sont une pice crite  la hte sur
l'affaire de Law, et qui met aux prises la noblesse et la roture.--Dans
les _Matres Sonneurs_, publis en 1853, rsonne un cho, mlancoliquement
affaibli, des romans champtres. La ddicace est adresse  cet Eugne
Lambert, l'hte familier de Nohant, sorte d'enfant adoptif, qui disait un
jour  George Sand: A propos, je suis venu ici, il y a bientt dix ans,
pour y passer un mois. Il faut pourtant que je songe  m'en aller. Dans
la prface des _Matres Sonneurs_, elle lui rpond: Je t'ai laiss partir,
mais  la condition que tu reviendrais passer ici tous les ts. Je
t'envoie ce roman comme un son lointain de nos cornemuses, pour te
rappeler que les feuilles poussent, que les rossignols sont arrivs, et
que la grande fte printanire de la nature va commencer aux champs. Sur
les faits et gestes des muletiers matres sonneurs du Bourbonnais, et
notamment du Grand Bcheur dont le fils Huriel aime la gracieuse Brulette,
se dtachent quelques jolis dessins de la vie campagnarde, un brin
potise. Voici des propos tenus entre deux danses,  une assemble
villageoise: Je suis sotte et rvasseuse, dit la fille, enfin je
m'imagine d'tre aussi mal place en une compagnie que le serait un loup
ou un renard que l'on inviterait  danser. Et le gars rplique: Vous
n'avez pourtant mine de loup ni d'aucune bte chafouine, et vous dansez
d'une aussi belle grce que les branches des saules quand un air doux les
caresse. Trs sduisante aussi cette antithse, qui voque le souvenir de
Cendrillon et de telle de ses soeurs: Je venais de voir Brulette, aussi
brillante qu'un soleil d't, dans la joie de son amour et le vol de sa
danse; Thrence tait l, seule et contente, aussi blanche que la lune
dans la nuit claire du printemps. On entendait au loin la musique des
noceux; mais cela ne disait rien  l'oreille de la fille des bois, et je
pense qu'elle coutait le rossignol qui lui chantait un plus beau cantique
dans le buisson voisin.--Des champs nous passons sur les planches, avec
_Adriani_. C'est, en quelque chteau du Vivarais, l'histoire d'un chanteur,
d'abord amateur, qui s'prend de Laure de Larnac, veuve d'Octave de
Monteluz. Elle n'a gure plus de vingt ans et passe pour folle. Il la
console. Ils s'aiment, et elle l'pouse, malgr les anathmes de son
entourage aristocratique. L'ide matresse du roman est l'apologie des
musiciens, des acteurs, de tous les gens de thtre. Et Laure dclare, au
dnouement: Je hassais l'tat de comdien. Tu t'es fait comdien. J'ai
reconnu que c'tait le plus bel tat du monde.--Mme thse, ou peu s'en
faut, dans _Narcisse_: la vertueuse mademoiselle d'Estorade aime le
chanteur Albany. Elle rsiste  sa passion et se retire au couvent. Plus
tard, quand elle pouse le brave, mais vulgaire Narcisse Pardoux, elle
succombe  un mal de langueur. Elle a silencieusement ador Albany.

Le _Piccinino_, qui sort de la manire habituelle de l'auteur, est un
roman d'aventures ayant pour cadre la Sicile et se droulant dans une
atmosphre de conspirations. George Sand dcrivait l une contre qu'elle
n'avait pas visite: c'est le procd dont usa Mry, puis Victor Hugo
lui-mme, dans les _Orientales_ et _Han d'Islande_. Or, le _Piccinino_
contient des paysages, par exemple ceux de Catane, qu'un voyageur bien
inform peut attester scrupuleusement exacts.--C'est, au contraire, aprs
un sjour  Rome que George Sand crivit la _Daniella_ (1857), o
s'amalgament une intrigue romanesque et le guide du touriste dans la
ville ternelle de Satan. De Guernesey Victor Hugo lui envoya de
chaleureuses flicitations, en cette forme hyperbolique qui caractrise
ses jugements littraires: La _Daniella_ est un grand et beau livre. Je
ne vous parle pas du ct politique de l'ouvrage, car les seules choses
que je pourrais crire  propos de l'Italie seraient impossibles  lire en
France et empcheraient ma lettre de vous parvenir. Quant aux grandes
aspirations de libert et de progrs, elles font invinciblement partie de
votre nature, et une posie comme la vtre souffle toujours du ct de
l'avenir. La Rvolution, c'est de la lumire, et qu'tes-vous, sinon un
flambeau? La Rome, clbre par tant d'crivains et classiques et
romantiques et modernes, voire mme par les frres de Goncourt dans
_Madame Gervaisais_, avait caus  George Sand une dception profonde, qui
se traduit dans une lettre du 20 janvier 1861  Ernest Prigois: Vous
avez envie de voir les splendeurs de la papaut? Vous verrez trois
comparses mal costums et une bande d'affreux Allemands prtendus Suisses,
dont le dguisement tombe en loques et dont les pieds infectent
Saint-Pierre de Rome. Pouah! Je ne donnerais pas deux sous pour revoir la
pauvre mascarade. Dans la _Daniella_, George Sand nous montre un trange
artiste qui, ayant  choisir entre deux amours, prfre  l'lgante miss
Mdora sa camriste, bientt devenue _stiratrice_, c'est--dire
blanchisseuse. Deux fois par jour, il change quelques regards avec cette
Daniella qui, dans une salle basse des communs, travaille  une formidable
lessive. Mais cet homme, suprmement dlicat avec les lavandires, a grand
soin d'ajouter: J'ai tant de respect pour elle qu'afin de ne pas
l'exposer aux plaisanteries des gens de la maison, je fais semblant de ne
pas la connatre. O pudeur des tendresses subalternes,  posie des
amours ancillaires, sous le ciel o Lamartine a rencontr Graziella!

Vers la mme poque (1855), George Sand, sollicite par les rveries
palingnsiques de Ballanche et par l'idalisme cosmique de Jean Reynaud,
imaginait de reconstituer, hors des frontires du christianisme, un mythe
analogue  celui d'Adam et d'Eve. L'aventure sentimentale d'venor et de
Leucippe s'intitula dfinitivement les _Amours de l'ge d'or_. La
thorie darwinienne y est rfute, plutt par des impressions morales que
par des arguments scientifiques. coutez, dit George Sand, les grands
esprits; ils vous diront que l'homme est vraiment le fils de Dieu, tandis
que toutes les cratures infrieures ne sont que son ouvrage. Et elle
cite,  l'appui de sa foi spiritualiste, ces vers d'un pote alors trs
jeune, Henri Brissac, dans le _Banquet_:

  Je cherche vainement le sein
  D'o dcoule notre origine.
  Je vois l'arbre;--mais la racine?
  Mais la souche du genre humain?

  Le singe fut-il notre anctre?
  Rude coup frapp sur l'orgueil!
  Soit! mais je trouve cet cueil:
  Homme ou singe, qui le fit natre?

Cette doctrine, gnreuse et rconfortante, d'un au del o rgnera
l'absolue justice avec ses rparations providentielles, George Sand l'a
synthtise dans une lettre du 25 mai 1866  M. Desplanches: Croyons
quand mme et disons: _Je crois!_ ce n'est pas dire: J'affirme;
disons: _J'espre!_ ce n'est pas dire: Je sais. Unissons-nous dans
cette notion, dans ce voeu, dans ce rve, qui est celui des bonnes mes.
Nous sentons qu'il est ncessaire; que, pour avoir la charit, il faut
avoir l'esprance et la foi; de mme que, pour avoir la libert et
l'galit, il faut avoir la fraternit.

En l'anne 1855, une grande douleur frappa George Sand. Elle perdit sa
petite-fille Jeanne, issue du mariage, hlas! si orageux, de Solange et du
sculpteur Clsinger. Ce deuil, cruel  la grand'mre, ne fit qu'aviver et
renforcer l'idalisme de l'crivain. Je vois, mande-t-elle le 14 fvrier
1855  Edouard Charton, disciple de Jean Reynaud, je vois la vie future et
ternelle devant moi comme une certitude, comme une lumire dans l'clat
de laquelle les objets sont insaisissables; mais la lumire y est, c'est
tout ce qu'il me faut. Je sais bien que ma Jeanne n'est pas morte, je sais
bien que je la retrouverai et qu'elle me reconnatra, quand mme elle ne
se souviendrait pas, ni moi non plus. Elle tait une partie de moi-mme,
et cela ne peut tre chang. Quinze mois rvolus, le ler mai 1856, elle
crit encore  madame Arnould-Plessy, la dlicieuse artiste: Ce que j'ai
retrouv  Nohant, c'est la prsence de cette enfant qui, ici, ne me
semble jamais possible  oublier. Dans cette maison, dans ce jardin, je ne
peux pas me persuader qu'elle ne va pas revenir un de ces jours. Je la
vois partout, et cette illusion-l ramne des dchirements continuels.
Dieu est bon quand mme: il l'a reprise pour son bonheur,  elle, et nous
nous reverrons tous, un peu plus tt, un peu plus tard. Elle a mis de
ct les poupes de l'enfant, ses joujoux, ses livres, sa brouette, son
arrosoir, son bonnet, ses petits ouvrages, et elle contemple, aeule
mlancolique, tous ces objets qui attendent vainement le retour de
l'absente.

Il faut pourtant que la vie de labeur suive son cours, il faut travailler,
peiner, produire; car le budget de Nohant est lourd. Pour que la maison
maintienne sa large hospitalit et que les siens aient le superflu, George
Sand se prive souvent du ncessaire. Le 8 janvier 1858, elle avoue 
Charles Edmond qu'elle n'a pas pu s'acheter un manteau et une robe
d'hiver. Depuis vingt-cinq ans, elle gagne au jour le jour l'argent vite
dpens. Les circonstances ou sa nature lui ont interdit l'pargne. Et
elle entasse les volumes, sacrifiant peut-tre la qualit  la
quantit.--En 1855, c'est _Mont-Revche_ o se manifeste la thse
proclame dans la prface: Le roman n'a rien  prouver. Il ne s'agit que
d'intresser. Ici, Duterte, grand propritaire et dput, mari en
secondes noces  une jeune et jolie femme, Olympe, fait la cruelle
exprience des misres qu'entrane la disproportion d'ge. Olympe succombe
 une maladie de langueur. Les caractres dissemblables des trois filles
de Dutertre, Nathalie, Eveline et Caroline, sont agrablement dessins.
_Mont-Revche_ est d'une littrature fluide et facile.--La mme anne,
George Sand termine le _Diable aux Champs_, commenc avant le Deux
Dcembre et ddi  son intime commensal, le graveur Manceau. Le livre
parut, expurg de toutes les thories politiques et sociales que l'Empire
et pu trouver subversives, et ce sont, sous forme de dialogue, des
dissertations longuettes sur la nature du diable, sur les chtiments aprs
la mort, tranges propos tenus par des personnages au nombre desquels
figurent des hros de George Sand, tels que Jacques, le mari qui se
suicide pour librer sa femme, et Ralph, d'_Indiana_.

La mort d'Alfred de Musset, ravivant des souvenirs vieux d'un quart de
sicle, provoquait en 1858 la dplorable polmique, rciproquement
diffamatoire, o George Sand publiait _Elle et Lui_, et Paul de Musset
_Lui et Elle_. Si ce fut une faute grave, une manire de sacrilge
sentimental sous forme posthume, George Sand en a t trop rudement
chtie. Elle avait expliqu une crise, comment une rupture. Paul de
Musset lana contre une femme des imputations ignominieuses. Elle
produisit, peu aprs, une justification mue et loquente, dans la prface
de _Jean de la Roche_, o,  propos de _Narcisse_, elle affirme le droit
pour l'artiste de puiser dans sa vie et d'analyser les sentiments de son
coeur. Venant alors au cas de Paul de Musset, elle le rsout par
prtrition: Sans nous occuper, dit-elle, d'une tentative dshonorante
pour ceux qui l'ont faite, pour ceux qui l'ont conseille en secret et
pour ceux qui l'ont approuve publiquement, sans vouloir en appeler  la
justice des hommes pour rprimer un dlit bien conditionn d'outrage et de
calomnie, rpression qui nous serait trop facile, et qui aurait
l'inconvnient d'atteindre, dans la personne des vivants, le nom port par
un mort illustre... On peut, ajoute-t-elle, tre _femme_ et ne pas se
sentir atteint par les divagations de l'ivresse ou les hallucinations de
la fivre, encore moins par les accusations de perversit qui viennent 
l'esprit de certaines gens habitus  trop vivre avec eux-mmes. Elle
atteste qu'_Elle et Lui_ est un livre sincre--mais tait-ce un livre
utile?--elle le dclare vrai sans amertume et sans vengeance; enfin,
elle lance cette apostrophe o l'indignation imprime au style un
incomparable clat: Quant aux malheureux esprits qui viennent d'essayer
un genre nouveau dans la littrature et dans la critique en publiant un
triste pamphlet, en annonant  grand renfort de rclames et de
dclamations imprimes que l'horrible hrone de leur lucabration tait
une personne vivante dont il leur tait permis d'crire le nom en toutes
lettres, et qui lui ont prt leur style en affirmant qu'ils tenaient
leurs preuves et leurs dtails de la main d'un mourant, le public a dj
prononc que c'tait l une tentative monstrueuse dont l'art rougit et que
la vraie critique renie, en mme temps que c'tait une souillure jete sur
une tombe. Et nous disons, nous, que le mort illustre renferm dans cette
tombe se relvera indign quand le moment sera venu. Il revendiquera sa
vritable pense, ses propres sentiments, le droit de faire lui-mme la
fire confession de ses souffrances et de jeter encore une fois vers le
ciel les grands cris de justice et de vrit qui rsument la meilleure
partie de son me et la plus vivante phase de sa vie. Ceci ne sera ni un
roman, ni un pamphlet, ni une dlation. Ce sera un monument crit de ses
propres mains et consacr  sa mmoire par des mains toujours amies. Ce
monument sera lev quand les insulteurs se seront assez compromis. Les
laisser dans leur voie est la seule punition qu'on veuille leur infliger.
Laissons-les donc blasphmer, divaguer et passer. D'un dernier trait
ddaigneux, l'auteur de la prface signale qu'occup en Auvergne  suivre
les traces d'un roman nouveau  travers les sentiers embaums, au milieu
des plus belles scnes du printemps, il avait bien emport le pamphlet
pour le lire, mais il ne le lut pas. Il avait oubli son herbier, et les
pages du livre infme furent purifies par le contact des fleurs du
Puy-de-Dme et du Sancy.

Il y a, dans _Jean de la Roche_, mieux qu'une prface vibrante, le rcit
dlicat d'un amour contrari, avec la perspective des paysages d'Auvergne
o se dresse la pittoresque silhouette du chteau de Murols. Jean, lev
par une mre pieuse dans un petit manoir du Velay, aime Love, la fille un
peu capricieuse de M. Butler. En elle la grce et les parfums couvraient
un coeur de pierre inaccessible. Ecart d'abord par la maladive jalousie
du jeune Hope, frre de Love, il part pour un voyage de cinq ans autour du
monde. Quand il revient, il trouve Hope apais, et les accordailles se
concluent sur les pentes du Sancy, alors que Jean de la Roche, dguis en
guide, aide  porter la chaise de Love qui s'est foul le pied  la
Roche-Vendeix.

Un peu auparavant, George Sand avait publi, en 1859, les _Dames Vertes_,
bizarre aventure du jeune avocat Nivires, qui, charg de plaider en 1788
pour la famille d'Ionis contre la famille d'Aillane, couche au chteau
d'Ionis dans la chambre o apparaissent les dames vertes: l'apparition,
c'est mademoiselle d'Aillane qu'il pousera;--la _Filleule_, non moins
baroque odysse de la gitanilla Morenita, recueillie  Fontainebleau par
le romanesque Stephen, et qui s'prend de son protecteur:--_Laura_, avec
le sous-titre: _Voyage dans le cristal_, rverie fantasmagorique de
prgrination au ple arctique;--_Flavie_, analyse d'une jeune fille 
l'me de papillon, qui hsite entre deux prtendants Malcolm et Emile de
Voreppe, honnte rcit o il n'y a lieu de retenir que cet aphorisme o se
reflte George Sand: Je n'aime pas l'argent, mais j'adore la dpense;
--_Constance Verrier_, dont la prface est consacre  rfuter la thorie
de Jean-Jacques contre la pernicieuse influence des romans, et dont la
fable est un peu bien singulire. Trois femmes sont intimement lies et
dissertent sur l'amour: la duchesse Sibylle d'Evereux, veuve galante qui
sauve les apparences, la cantatrice Solia Mozzelli, et Constance Verrier,
jeune fille bourgeoise de vingt-cinq ans, qui attend son fianc, absent
depuis quatre longues annes. Or, ce Raoul Mahoult a t, en voyage,
l'amant de la duchesse d'Evereux et de la Mozzelli. Etrange concidence!
Quand Constance l'apprend, elle tombe vanouie; on la soigne, on la sauve.
Elle pardonne ou plutt efface, et finit par pouser Raoul: ils seront
peut-tre heureux. _Constance Verrier_ aurait d s'intituler Trois femmes
pour un mari. Il s'y trouve quelques jolis dveloppements sur l'amour et
aussi ce portrait, qui semble celui de George Sand dessin par elle-mme:
Elle ne se piquait, comme feu Ninon, que d'unir le plaisir  l'amiti;
elle bannissait les grands mots de son vocabulaire; mais elle tait bonne,
serviable, dvoue, indulgente, courageuse dans ses opinions, gnreuse
dans ses triomphes... Tout ce qu'elle dployait de finesse, de
persvrance, d'habilet, d'empire sur elle-mme pour se satisfaire sans
blesser personne et sans porter atteinte  la dignit de sa position, est
inimaginable. De vrai, pour George Sand, nombre d'hommes, en un long
cortge depuis Jules Sandeau jusqu' Manceau, pourraient en tmoigner.

En 1859, parut un vritable chef-d'oeuvre en trois volumes, l'_Homme de
neige_. C'est, dans un paysage de Dalcarlie, au manoir gothique de
Stollborg, la srie des preuves traverses par Christiano, montreur de
marionnettes, qui recouvre son noble nom de Waldemora et pouse la
gracieuse comtesse Marguerite Elveda, aprs avoir t ouvrier mineur.
Voici la double morale, sociale et mtaphysique, de l'ouvrage: Dans toute
misre (ce doit tre George Sand qui parle), il y a moiti de la faute des
gouvernants et moiti de celle des gouverns. C'est encore elle qui
formule, par la bouche de Christiano, sa profession de foi diste: Nous
vivons dans un temps o personne ne croit  grand'chose, si ce n'est  la
ncessit et au devoir de la tolrance; mais, moi, je crois vaguement 
l'me du monde, qu'on l'appelle comme on voudra,  une grande me, toute
d'amour et de bont, qui reoit nos pleurs et nos aspirations. Les
philosophes d'aujourd'hui disent que c'est une platitude de s'imaginer que
l'Etre des tres daignera s'occuper de vermisseaux de notre espce. Moi,
je dis qu'il n'y a rien de petit et rien de grand devant celui qui est
tout, et que, dans un ocan d'amour, il y aura toujours de la place pour
recueillir avec bont une pauvre petite larme humaine.

De mme aloi et de non moindre mrite est le _Marquis de Villemer_, qui a
conquis au thtre une clatante notorit, grce  la prcieuse
collaboration d'Alexandre Dumas fils. Le roman, moins alerte, mais plus
dlicat, met agrablement en lumire le caractre hautain de la marquise
et la rivalit de ses deux fils, le duc Gatan d'Alria et le marquis
Urbain de Villemer, qui ont distingu, celui-l pour le mauvais, celui-ci
pour le bon motif, la trop attrayante lectrice Caroline de Saint-Geneix.
Toute la partie descriptive qui disparat  la scne, les paysages du
Velay, la poursuite d'Urbain enseveli sous la neige au pied du Mezenc et
sauv par Caroline, tous ces dtails purement romanesques ont un charme
pntrant; puis le dnouement est de nature  satisfaire les mes
sensibles. Comme il convient, Urbain pouse Caroline au gr de son coeur,
et Gatan la jeune Diane de Xaintrailles, plusieurs fois millionnaire.
Eternelle antithse de l'honneur et de l'argent.

Voici des oeuvres de second plan:--_Valvdre_, o le trs entreprenant
Francis Valigny sduit et enlve madame Alida de Valvdre, pouse d'un
savant adonn  la botanique et  la mtorologie; mais la science reprend
ses droits, alors que l'expiation arrive et qu'Alida, mine par le chagrin,
rapprochant  son lit de mort mari et amant, leur tient ce mirifique
discours: Je voudrais mourir entre vous deux, lui qui a tout fait pour
sauver ma vie, vous qui tes venu sauver mon me. Et la rconciliation
finale a lieu, au bord de l'alcve, dans cette molle atmosphre de Palerme
embaume par les orangers.--C'est _Tamaris_, o la peinture d'une plage
mditerranenne qu'habita George Sand encadre les amours du lieutenant de
vaisseau la Florade, lequel courtise  la fois mademoiselle Roque, une
demi-mahomtane, la Zinovse, femme d'un brigadier, et la marquise
d'Elmeval. Or, la Zinovse s'empoisonne, la marquise pouse un mdecin, et
la Florade mademoiselle Roque.--_Antonia_ est le nom d'un lis merveilleux,
cr par les soins d'un septuagnaire aussi riche qu'goste, Antoine
Thierry, dont le neveu Julien, peintre trs pauvre et trs sentimental,
aime la comtesse Julie d'Estrelle. Et leur amour finit par attendrir le
vieillard.--La _Famille de Germandre_, c'est le _Testament de Csar
Girodot_ transport dans un milieu de noblesse, vers 1808. L'hritage du
marquis de Germandre appartient  celui de ses collatraux qui dcouvre le
secret pour ouvrir une bote qu'il a minutieusement fabrique.--La
_Ville-Noire_, retour indirect vers les proccupations sociales, atteste
la supriorit de l'ouvrier sur le patronat.

Une incursion dans le roman d'aventures produit cette oeuvre charmante,
les _Beaux Messieurs de Bois-Dor_ (1862). Cladon de Bois-Dor, aimable
paladin attard, demande, en sa soixante-dixime anne, la main de
Lauriane de Beuvre, petite veuve de dix-huit ans. Trs spirituelle, elle
feint d'tre mue et l'ajourne  sept annes d'intervalle. On rflchira,
au pralable. Aprs des faits et gestes divers, batailles, siges,
assassinats, le marquis Cladon retrouve, pour sa plus grande joie, et
adopte son neveu Mario, qui pousera Lauriane. L'oncle galant renonce au
bnfice de l'chance promise.

Trs long, trs lent est le roman intitul la _Confession d'une jeune
fille_, odysse d'une enfant vole  sa nourrice.--Dans _Monsieur
Sylvestre_ et dans le volume qui lui fait suite, le _Dernier Amour_, il y
a des parties descriptives qui ne sont point sans agrment. C'est le rcit
des recherches et des dboires d'un isol, Monsieur Sylvestre, qui aspire
 la vrit, en poursuivant la dfinition du bonheur. Voici celle qu'il
propose: Le bonheur n'est pas un mot, mais c'est une le lointaine. La
mer est immense, et les navires manquent. A soixante ans--c'est un peu
tard--Monsieur Sylvestre est aim par la mystrieuse Flicie, qui atteint
la trentaine et qui cache une faute de la seizime anne. Elle a une
rechute et s'empoisonne. Ne jouez pas avec l'amour! murmure le
sexagnaire,  qui le dernier amour n'a pas plus russi que le premier.

_Pierre qui roule_ et le _Beau Laurence_ sont l'histoire, en deux tomes,
d'un comdien qui voit apparatre une inconnue exquisement belle dans une
maison de Blois. Il mne la vie errante de sa profession, va au Montngro,
revient, fait un hritage, retrouve en madame de Valdre sa dlicieuse
apparition et l'pouse.--Dans _Mademoiselle Merquem_ (1868), George Sand,
reprenant un sentier parallle  Balzac, dpeint, non pas la femme, mais
la fille de trente ans, lve d'un Bellac qui n'tait pas professeur pour
dames, mais pour simples ruraux. Clie Merquem servira de modle et de
consolation aux clibataires attardes du sexe fminin: Peut-tre,
observe l'auteur, ne sait-on pas  quel degr de charme et de mrite
pourrait s'lever la femme bien doue, si on la laissait mrir, et si
elle-mme avait la patience d'attendre son dveloppement complet pour
entrer dans la vie complte. On les marie trop jeunes, elles sont mres
avant d'avoir cess d'tre des enfants.

Entre tous les romans crits par George Sand sous le Second Empire, celui
o elle a mis assurment le plus d'elle-mme, l'ardeur intense de sa foi,
c'est _Mademoiselle La Quintinie_, consacre  rfuter _Sibylle_, d'Octave
Feuillet. A l'apologie de l'ducation catholique et de la direction
clricale elle oppose la libre-pense spiritualiste. C'est le contraste du
fanatisme et de la philosophie. Emile Lemontier aime Lucie, fille du
gnral La Quintinie, mais elle lui est dispute et manque de lui tre
ravie par le confesseur Moreali, qui jadis a domin la femme du gnral.
La fille aprs la mre! Contre les directeurs de conscience, contre la
confession, il y a des pages enflammes. George Sand voque le fameux
passage de Paul-Louis Courier qui commence ainsi: On leur dfend l'amour,
et le mariage surtout; on leur livre les femmes. Ils n'en peuvent avoir
une, mais ils vivent avec toutes familirement, et qui se termine en ces
termes: Seuls et n'ayant pour tmoins que ces votes, que ces murs, ils
causent! De quoi? Hlas! de tout ce qui n'est pas innocent. Ils parlent,
ou plutt ils murmurent  voix basse, et leurs bouches s'approchent, et
leur souffle se confond. Cela dure une heure, et se renouvelle souvent.
_Mademoiselle La Quintinie_ est l'loquente et mouvante paraphrase de
cette profession de foi anticlricale. George Sand montre la religion qui
se matrialise, en mme temps que se spiritualise la philosophie. Elle
rpudie les illusions ou les esprances catholiques de certains
rpublicains de 1848, et elle prte  Moreali lui-mme cet aveu: J'ai vu
Rome, et j'ai failli perdre la foi. Le grand-pre voltairien de Lucie, M.
de Turdy, lance l'anathme traditionnel  l'infme: Maudite et trois fois
maudite soit l'intervention du prtre dans les familles! En la place de
cette devise de l'Eglise: que tout chemin mne  Rome, George Sand
demande que tout chemin mne Rome  Dieu. Et,  ct de Moreali, jsuite
mondain de robe courte, elle place le moine grossier Onorio, vtu de bure
et souill de poussire, exhalant une odeur de terre et d'humidit. Contre
l'intrusion de l'un et de l'autre elle rige la maxime vraiment
vanglique: La parole de Jsus est l'hritage de tous. En doctrine et
en discipline, elle conclut au mariage des prtres ou  l'abolition de la
confession, dans quelques pages d'une rvolte sublime: Ah! vous vous y
entendez, s'crie-t elle, aptres persistants du quitisme. Vous prlevez
la fleur des mes, vous respirez le parfum du matin, et vous nous laissez
l'enveloppe puise de ses purs aromes. Vous appelez cela le divin amour
pour vous autres! Au dnouement, comme il sied, Emile pouse Lucie. Il a
vaincu Moreali. L'amour a triomph du fanatisme.

Dans la _Correspondance_ de George Sand, mais surtout de 1860  1870, nous
retrouvons les mmes croyances qui s'panouissent en _Mademoiselle La
Quintinie_. Ce sont de fougueuses dclarations contre le clricalisme,
contre les parfums de la sacristie, particulirement dans ses lettres au
prince Jrme. Monseigneur, lui crit-elle, ne laissez pas lever votre
fils par les prtres. Elle prche d'exemple dans sa famille. Maurice a
pous civilement mademoiselle Lina Calamatta, et plus tard c'est  un
pasteur protestant qu'ils s'adressent pour bnir leur mariage et baptiser
leurs enfants. Pas de prtres, s'crie George Sand le 11 mai 1862, nous
ne croyons pas, nous autres,  l'Eglise catholique, nous serions
hypocrites d'y aller. Dans sa pense, le protestantisme est une
affirmation pure et simple de disme chrtien. De l ce qu'elle appelle
les baptmes spiritualistes de ses petites-filles. Elle voit, avec une
sorte de prescience, l'expansion menaante des Jsuites, le rveil du
parti prtre, comme on disait sous la Restauration. Elle montre la France
envahie par les couvents et les sales ignorantins s'emparant de
l'ducation, abrutissant les enfants. Dans le naufrage de sa foi
politique, il n'a surnag que l'horreur de l'intolrance et de la
superstition.




CHAPITRE XXVI

LE THEATRE


George Sand avait-elle le temprament dramatique? On en peut douter,
encore qu'elle ait remport au thtre quelques succs authentiques et
durables. Ses comdies taient moins favorablement accueillies par les
directeurs que ses romans par les revues et les journaux. Elle se
plaignait qu'on voult en gnral, et Montigny en particulier, l'obliger 
remanier ses pices. Il y a pourtant, crivait-elle  Maurice le 24
fvrier 1855, une observation  faire, c'est que toutes les pices qu'on
ne m'a pas fait changer: le _Champi, Claudie, Victorine_, le _Dmon du
Foyer_, le _Pressoir_, ont eu un vrai succs, tandis que les autres sont
tombes ou ont eu un court succs. Je n'ai jamais vu que les ides des
autres m'aient amen le public, tandis que mes hardiesses ont pass malgr
tout. Et quelles hardiesses! Trop d'idal, voil mon grand vice devant les
directeurs de thtre. Elle regimbe contre les projets d'_amlioration_
qu'on lui suggre ou qu'on lui impose. Les exigences de la forme scnique
l'impatientent, et elle s'crie: Je suis ce que je suis. Ma manire et
mon sentiment sont  moi. Si le public des thtres n'en veut pas, soit,
il est le matre; mais je suis le matre aussi de mes propres tendances,
et de les publier sous la forme qu'il sera forc d'avaler au coin de son
feu. Dans une lettre  Jules Janin, du 1er octobre 1855, elle panche sa
colre, en lui reprochant de trouver mauvaises toutes ses productions
dramatiques, et elle plaide avec quelque amertume pour chacune des pices
qu'elle a fait reprsenter. Plus sagace et plus concluante est la prface
qui se trouve en tte des quatre volumes du _Thtre complet_. George Sand
y dveloppe la thse idaliste. Elle se flatte d'avoir contribu 
dlivrer les planches du matrialisme qui les envahissait. De mme dans la
ddicace de _Matre Favilla_, adresse  M. Rouvire: Une seule critique,
dit-elle, m'a afflige dans ma vie d'artiste: c'est celle qui me
reprochait de rver des personnages trop aimants, trop dvous, _trop
vertueux_, c'tait le mot qui frappait mes oreilles consternes. Et, quand
je l'avais entendu, je revenais, me demandant si j'tais le bon et
l'absurde don Quichotte, incapable de voir la vie relle, et condamn 
caresser tout seul des illusions trop douces pour tre vraies. C'est
encore la doctrine qu'elle expose, dans la profession de foi qu'elle a
mise en prambule de sa traduction d'une comdie de Shakespeare, _Comme il
vous plaira_, sous la forme d'une lettre  M. Rgnier. Le temps, dit-elle,
n'est gure  la posie, et le lyrisme ne nous transporte plus par
lui-mme au-dessus de ces rgions de la ralit dont nous voulons que les
arts soient dsormais la peinture. Si,  cette heure (1856), la Ristori
rveille notre enthousiasme, c'est qu'elle est miraculeusement belle,
puissante et inspire. Il ne fallait pas moins que l'apparition d'une muse
descendue de l'Hymette pour nous arracher  nos gots matrialistes. Elle
nous fascine et nous emporte avec elle dans son rve sacr; mais, quant 
l'hymne qu'elle nous chante, nous l'coutons fort mal, et nous nous
soucions aussi peu d'Alfieri que de Corneille; c'est--dire que nous ne
nous en soucions pas du tout, puisque, notre muse Rachel absente, la
tragdie franaise est morte jusqu' nouvel ordre.

Le programme de George Sand tait noble et vaste; mais elle n'a pu en
raliser toute l'ampleur. De l une nuance de mlancolie, quand elle parle
de ceux qui cherchent et dcouvrent la _fibre du succs d'argent_. Elle
n'est pas envieuse--un tel sentiment lui fut toujours tranger--mais elle
estime que le public manque de justice distributive. L'auteur, dit-elle,
qui n'obtient pas le _succs d'argent_, ne trouve plus que des portes
fermes dans les directions de thtre. A elle, on lui fait grief de
prsenter de trop grands caractres, des personnages trop honntes,
partant invraisemblables, de ne pas chercher les effets. En dpit des
aristarques, elle persiste  affirmer, sinon  atteindre, la supriorit
d'une forme dramatique, uniquement soucieuse de flatter le beau ct de
la nature humaine, les instincts levs qui, tt ou tard, reprennent le
dessus. Si la critique lui a t parfois svre, amre et mme
_irrflchie_, elle garde l'espoir d'un retour favorable. Nous
l'attendons, crit-elle,  des jours plus rassis et  des jugements moins
prcipits. Ce qu'elle nous accordera un jour, ce sera de n'avoir pas
manqu de conscience et de dignit dans nos tudes de la vie humaine; ce
sera d'avoir fait de patients efforts pour introduire la pense du
spectateur dans un monde plus pur et mieux inspir que le triste et dur
courant de la vie terre  terre. Nous avons cru que c'tait l le but du
thtre, et que ce dlassement, qui tient tant de place dans la vie
civilise, devait tre une aspiration aux choses leves, un mirage
potique dans le dsert de la ralit. En effet, l'oeuvre dramatique de
George Sand est aux antipodes du ralisme. Elle n'offre pas, comme on
disait alors, un daguerrotype des misres et des plaies humaines, mais un
tableau riant, embelli, un peu idyllique. Son souci tait de ragir contre
le laid, le bas et le faux, et de potiser la vie. Il en est parfois
besoin. Et faut-il nous tonner si un romancier produisit un thtre
romanesque?

La premire pice de George Sand fut _Cosima ou la Haine dans l'amour_,
drame en cinq actes et un prologue, reprsent  la Comdie-Franaise le
29 avril 1840. La prface constate que _Cosima_ fut fort mal accueillie,
et elle ajoute: L'auteur ne s'est fait illusion ni la veille ni le
lendemain sur l'issue de cette premire soire. Il attend fort
paisiblement un auditoire plus calme et plus indulgent. Il a droit  cette
indulgence, il y compte. Moins solennelle et encore plus sincre est
l'impression formule dans une lettre du 1er mai au graveur Calamatta:
J'ai t hue et siffle comme je m'y attendais. Chaque mot approuv et
aim de toi et de mes amis a soulev des clats de rire et des temptes
d'indignation. On criait sur tous les bancs que la pice tait immorale,
et il n'est pas sr que le gouvernement ne la dfende pas. Les acteurs,
dconcerts par ce mauvais accueil, avaient perdu la boule et jouaient
tout de travers. Enfin, la pice a t jusqu'au bout, trs attaque et
trs dfendue, trs applaudie et trs siffle. Je suis contente du
rsultat et je ne changerai pas un mot aux reprsentations suivantes.
J'tais l, fort tranquille et mme fort gaie; car on a beau dire et beau
croire que l'_auteur_ doit tre accabl, tremblant et agit; je n'ai rien
prouv de tout cela, et l'incident me parat burlesque.

_Cosima_ avait pour interprtes les meilleurs artistes de la
Comdie-Franaise: Menjaud, Geffroy, Maillard, Beauvallet, madame Dorval,
alors dans toute la splendeur de son talent, et intimement lie avec
George Sand. Mais le sujet tait invraisemblable et maladroitement expos.
Cosima, pouse d'Alvice Petruccio, bourgeois et ngociant de Florence, se
trouve en butte aux assiduits d'un riche Vnitien, Ordonio Elisei. Il la
poursuit  l'glise--o se passe le premier acte--puis  la promenade; il
monte la garde sous ses fentres. Une telle obsession d'amour voudrait le
dploiement des grandes tirades romantiques d'_Antony_, d'_Henri III et sa
Cour_, ou de _Chatterton_. Il parat que l'auteur de _Jacques_ et
d'_Indiana_ se piquait de mettre en scne l'intrieur d'un mnage. Son
dessein a t mdiocrement rempli; car il n'avait  sa disposition ni les
ressources d'une psychologie dlicate ni l'blouissement du dialogue. Au
dnouement, Cosima s'empoisonne. Pourquoi? Ce n'est cependant pas une
Lucrce. George Sand allgue des raisons qui sont insuffisantes et mal
adaptes: Non, dit-elle, tous les hommes d'aujourd'hui ne sont pas livrs
 des penses de despotisme et de cruaut. Non, la vengeance n'est pas le
seul sentiment, le seul devoir de l'homme froiss dans son bonheur
domestique et bris dans les affections de son coeur. Non, la patience, le
pardon et la bont ne sont pas ridicules aux yeux de tous; et, si la femme
est encore faible, impressionnable et sujette  faiblir, dans le temps o
nous vivons, l'homme qui se pose auprs d'elle en protecteur, en ami et en
mdecin de l'me, n'est ni lche ni coupable: c'est l l'immoralit que
j'ai voulu proclamer. Il se peut que l'auteur ait pens mettre tout cela
dans _Cosima_ et l'y ait mis en effet; mais nous avons peine  l'y
dcouvrir.

En 1848, pour le Thtre de la Rpublique, c'est--dire pour la
Comdie-Franaise, George Sand composa un prologue intitul le _Roi
attend_. On y voyait Molire et les acteurs et actrices de sa troupe,
ainsi que les ombres de Sophocle, Eschyle, Euripide, Shakespeare, Voltaire
et Beaumarchais. La reprsentation eut lieu le 9 avril. Les rles taient
tenus par Samson, Ligier, Maubant, Maillard, Geffroy, Provost, Rgnier,
Delaunay, Mirecour, Leroux, mesdames Rachel et Augustine Brohan. Dans
cette pice de circonstance, destine  glorifier la Rvolution rcente,
il n'y a lieu de retenir qu'une tirade o Molire, dchirant les voiles de
l'avenir, pressent et annonce l'avnement de la dmocratie. Et voici son
dithyrambe: Je vois bien un roi, mais il ne s'appelle plus Louis XIV; il
s'appelle le peuple! le peuple souverain! C'est un mot que je ne
connaissais point, un mot grand comme l'ternit! Ce souverain-l est
grand aussi, plus grand que tous les rois, parce qu'il est bon, parce
qu'il n'a pas d'intrt  tromper, parce qu'au lieu de courtisans il a des
frres... Ah! oui, je le reconnais maintenant, car j'en suis aussi, moi,
de cette forte race, o le gnie et le coeur vont de compagnie. Quoi! pas
un seul marquis, point de prcieuse ridicule, point de gras financier,
point de Tartufe, point de fcheux, point de Pourceaugnac? George Sand,
on le sent de reste, ne recule pas devant l'anachronisme, et cette
apologie de la Rpublique, dans la bouche de Molire, a la valeur d'un feu
d'artifice pour fte officielle.

_Molire_, tel est le titre d'un drame en cinq actes que madame Sand fit
reprsenter, le 10 mai 1851,  la Gat. Le sujet, c'est la mort du grand
et mlancolique crivain, qui tant aura fait rire les contemporains et la
postrit, et qui fut un mari malheureux, jaloux de son lve Baron. De ci,
de l, quelques sentences galitaires, celle-ci par exemple: Les grands
ne sont grands que parce que nous les portons sur nos paules; nous
n'avons qu' les secouer pour en joncher la terre. Si l'oeuvre est
mdiocre, la prface, ddie  Alexandre Dumas, ne manque pas d'intrt.
George Sand y relate que l'absence d'incidents et d'action est un peu
volontaire. Elle oppose le thtre psychologique au thtre dramatique, et
prconise une forme nouvelle, destine tout ensemble  distraire, 
duquer et  moraliser le peuple. Un de ses personnages, reprenant un
thme dvelopp dans _Kean_ et qu'elle-mme a utilis dans plusieurs de
ses romans, analyse ainsi le caractre de Molire: Qui croirait que ce
misanthrope est, sur les planches, le plus beau rieur de la troupe? Le
public ne se doute gure de l'humeur vritable du joyeux Gros-Ren! le
public ne sait point que le masque qui rit et grimace est souvent coll au
visage du comdien par ses pleurs!

Il y a, dans le bagage thtral de George Sand, trois pices champtres,
de valeur ingale: _Franois le Champi, Claudie_ et le _Pressoir_.
_Franois le Champi_ est la plus rpute. Non qu'elle vaille le roman d'o
elle a t extraite, et l'on peut  ce propos se demander, selon la
formule employe dans la prface de _Mauprat_, s'il est favorable au
dveloppement de l'art littraire de faire deux coupes de la mme ide.
Le cadre romanesque ne suffisait plus aux curiosits rurales de George
Sand. Elle voulait porter  la scne les moeurs campagnardes avec la bonne
odeur des gurets et le parfum des tranes berrichonnes. Elle y fut
vivement incite par son ami, l'acteur rpublicain Bocage, devenu
directeur de l'Odon. C'est  lui que sont ddies les deux prfaces de
_Franois le Champi_ et de _Claudie_. La premire de ces oeuvres fut
reprsente le 25 novembre 1849  l'Odon, la seconde le 11 janvier 1851 
la Porte-Saint-Martin. Elles ont d'troites affinits.

Si la prface de _Claudie_, est un simple remerciement  Bocage qui avait
cr le rle du pre Rmy, celle de _Franois le Champi_ a l'allure d'un
manifeste dramatique. Sans affecter la solennit de Victor Hugo dans la
profession de foi qui accompagna _Cromwell_, George Sand apporte une
conception renouvele du thtre. Elle introduit le paysan sur les
planches, en la place du berger et de la pastorale. Son paysan ne
ressemble en aucune manire  celui que M. Emile Zola devait prsenter
quarante ans plus tard dans le milieu naturaliste de la _Terre. Il a ses
origines chez Jean Jacques, il procde des _Confessions_, des _Rveries
d'un promeneur solitaire_ et des _Lettres de la Montagne_. On lui trouve
un air de parent avec Saint-Preux et Julie; il est d'une branche rustique
de la mme ligne. Aussi bien George Sand, alors que ses personnages
revtent des costumes et tiennent des propos champtres, demeure telle
dlibrment attache  l'cole idaliste. Elle s'en explique sous une
forme un peu sinueuse: L'art cherchait la ralit, et ce n'est pas un mal,
il l'avait trop longtemps vite ou sacrifie. Il a peut-tre t un peu
trop loin. L'art doit vouloir une vrit relative plutt qu'une ralit
absolue. En fait de bergerie, Sedaine, dans quelques scnes adorables,
avait peut-tre touch juste et marqu la limite. Je n'ai pas prtendu
faire une tentative nouvelle; j'ai subi comme nos bons aeux, et pour
parler comme eux, la douce _ivresse_ de la vie rustique. Se rattachant au
_Comme il vous plaira_ de Shakespeare et  la _Symphonie pastorale_ de
Beethoven, George Sand dclare avec sa modestie coutumire: J'ai cherch
 jouer de ce vieux luth et de ces vieux pipeaux, chauds encore des mains
de tant de grands matres, et je n'y ai touch qu'en tremblant, car je
savais bien qu'il y avait l des notes sublimes que je ne trouverais pas.
Elle aspire  nous montrer, sous des vtements et avec des sentiments
modernes, Nausicaa tordant le linge  la fontaine et Calypso trayant les
vaches. Toutefois elle se dfend de faire acte de raction littraire et
de s'associer au mouvement no-classique de l'cole du bon sens, qui se
manifestait avec _Lucrce_ et _Agns de Mranie_, de Ponsard, avec la
_Cigu_ et _Gabrielle_, d'Emile Augier. Elle dfinit _Franois le Champi_
une pastorale romantique.

Par la doctrine non moins que par le style, le thtre champtre de George
Sand rappelle l'enseignement moral et social de Jean-Jacques, le grand
anctre. Elle invoque et mme elle prend  deux mains ce pauvre coeur que
Dieu a fait tendre et faible, que les discordes civiles rendent amer et
dfiant. N'entendez-vous pas l'cho de l'_Emile_, quand un de ces
paysans s'crie avec la navet berrichonne: Mon Dieu, je suis pourtant
bon; d'o vient donc que je suis mchant?

Le socialisme humanitaire de 1840 a touch l'auteur et ses personnages. Il
est question des vertus du peuple, de l'ducation du coeur, du bon grain
qui germe dans la bonne terre. George Sand ajoute avec attendrissement:
Il n'y a pas de mauvaise terre, les agriculteurs vous le disent; il y a
des ronces et des pierres: tez-les; il y a des oiseaux qui dvorent la
semence, prservez la semence. Veillez  l'closion du germe, et croyez
bien que Dieu n'a rien fait qui soit condamn  nuire et  prir. Telle
est la potique qui inspire les deux pices champtres de George Sand. Il
s'y rencontre des maximes sociales, celle-ci notamment: Vous m'avez fait
apprendre  lire, ce qui est la clef de tout pour un paysan. Et c'est
aussi la rhabilitation des naissances illgitimes, thse qu'Alexandre
Dumas fils reprendra dans le _Fils naturel_. Franois le Champi, l'enfant
de l'hospice, trouv dans les champs, abandonn de pre et de mre, sera
le parfait exemplaire du dvouement et du sacrifice, encore que bien
tranges nous apparaissent,  la scne et surtout dans le roman, ses
sentiments pour Madeleine Blanchet qui l'a recueilli et lev. Mais il est
issu de l'imagination, semi-maternelle, semi-passionne, de George Sand.
C'est un petit cousin rural de l'Alfred de Musset que nous avons entrevu 
Venise dans une atmosphre de sollicitude et de duperie,  travers les
dissertations pathtiques et les paysages chaudement colors des _Lettres
d'un Voyageur_.

Plus dramatique et moins exceptionnelle que _Franois le Champi_ est
l'intrigue de _Claudie_. Cette jeune fille de vingt et un ans, qui
travaille comme un moissonneur de profession, aux cts de son grand-pre
octognaire, a une noblesse et une vrit que Lopold Robert ne sut pas
imprimer aux personnages de son tableau fameux, solennellement romantique.
Et la physionomie de l'aeul revt un caractre de majest qui domine la
pice et meut le spectateur. Nos sympathies conspirent avec celles de
George Sand, pour que Claudie n'expie pas trop svrement l'erreur de ses
quinze ans abuss et pour qu'aprs la tromperie de Denis Ronciat elle
trouve chez Sylvain Fauveau les joies du foyer domestique. C'est, dans un
milieu paysan, un sujet analogue  celui qu'Alexandre Dumas fils, avec les
_Ides de Madame Aubray_, placera en bonne bourgeoisie. L'infortune de
Claudie sera celle de _Denise_.

Pour fter la gerbaude, George Sand a mis dans la bouche du pre Rmy un
couplet de superbe prose, lgante et rythme: Gerbe! gerbe de bl, si tu
pouvais parler! si tu pouvais dire combien il t'a fallu de gouttes de
notre sueur pour t'arroser, pour te lier l'an pass, pour sparer ton
grain de ta paille avec le flau, pour te prserver tout l'hiver, pour te
remettre en terre au printemps, pour te faire un lit au tranchant de
l'arrau, pour te recouvrir, te fumer, te herser, t'hserber, et enfin pour
te moissonner et te lier encore, et pour te rapporter ici, o de nouvelles
peines vont recommencer pour ceux qui travaillent... Gerbe de bl! tu fais
blanchir et tomber les cheveux, tu courbes les reins, tu uses les genoux.
Le pauvre monde travaille quatre-vingts ans pour obtenir  titre de
rcompense une gerbe qui lui servira peut-tre d'oreiller pour mourir et
rendre  Dieu sa pauvre me fatigue.

Tout ce morceau, o s'panouit la gloire de la terre restituant au
laboureur le fruit de ses peines opinitres, voque le souvenir de
l'antique Cyble, l'oeuvre mystrieuse de Crs. On dirait d'un pisode
des _Gorgiques_, illustr par le romantisme et transform en symbole.

C'est un sujet analogue que George Sand traite dans le _Pressoir_ (1853),
o elle met en scne, non plus des paysans, mais des villageois. Les
villageois, dit-elle, sont plus instruits. Ils ont des coles, des
industries qui tendent leurs relations. Ils ont des rapports et des
causeries journalires avec le cur, le magistrat local, le mdecin, le
marchand, le militaire en retraite, que sais-je? tout un petit monde qui a
vu un peu plus loin que l'horizon natal. L'intrigue du _Pressoir_ est des
plus simples, mais non sans agrment. La petite Reine, filleule de Matre
Bienvenu, menuisier, aime le gars Valentin, fils de Matre Valentin,
charpentier, et ne veut pas l'avouer; car elle est sans dot. D'autre part,
le fils Valentin a de l'amiti pour Pierre Bienvenu et craint de le
supplanter. On surmonte les obstacles, et Valentin pouse Reine. Pour
donner un spcimen du parler villageois, il suffit de citer cette
dclaration d'un coureur de cotillons: Savez-vous, Reine, que vous tes
tous les matins plus jolie que la veille, et que a crve un peu le coeur
 un jeune homme sur le point de se marier, de voir que tant de belles
roses fleurissent quand mme dans le jardin des
amours?

A propos de _Claudie_, Gustave Planche avait surnomm George Sand le
_disciple de Sedaine_. Elle voulut mriter cette flatteuse dnomination et
composa le _Mariage de Victorine_, qui fut reprsent le 26 novembre 1851
au Gymnase-Dramatique. C'tait, en trois actes, la suite attrayante du
_Philosophe sans le savoir_. Victorine, fille du brave caissier Antoine,
aime le fils Vanderke, et l, comme dans le _Pressoir_, l'amour triomphe
des difficults. Le thtre de George Sand se complat aux dnouements
optimistes.

Que dire des Vacances de _Pandolphe_ (1852), sinon que c'est une trs
mdiocre restitution de la comdie italienne?--Dans le _Dmon du Foyer_,
il y a trois soeurs qui avec des mrites ingaux sont cantatrices. Camille
Corsari a le talent, Flora la beaut--c'est le dmon du foyer--et Nina
tient l'emploi de Cendrillon. Le prince qui enlve Flora n'est pas sans
ressemblance avec Carnioli de _Dalila_, mais le mlomane d'Octave Feuillet
prodigue une verve et un brio qui manquent  son mule.--_Flaminio_ (1854)
est un proche parent de Teverino, le type de l'aventurier effront et
pourtant sympathique. Champi italien, il a t trouv sous un berceau de
pampres, au bord de l'Adriatique, au pied d'une belle et souriante madone.
De pauvres pcheurs l'ont recueilli, nourri, battu, puis dlaiss, le jour
o il fut assez fort pour devenir contrebandier. Voici son portrait peint
par lui-mme: Je suis artiste, monsieur; je chante, j'ai une voix
magnifique. Je ne suis pas musicien prcisment, mais je joue de tous les
instruments, depuis l'orgue d'glise jusqu'au triangle. Je suis n
sculpteur et je dessine... mieux que vous, sans vous offenser. J'improvise
en vers dans plusieurs langues. Je suis bon comdien dans tous les
emplois. Je suis adroit de mes mains, j'ai une superbe criture, je sais
un peu de mcanique, un peu de latin et le franais comme vous voyez. Je
ne monte pas mal les bijoux; je suis savant en cramique et en
numismatique. Je danse la tarentelle, je tire les cartes, je magntise.
Attendez! j'oublie quelque chose. Je suis bon nageur, bon rameur, homme de
belles manires, hardi conteur, orateur entranant!... enfin j'imite dans
la perfection le cri des divers animaux. Tel est l'homme qui, sous son
dguisement mondain, a touch la trop sensible Sarah Melvil et russit 
l'pouser.--_Matre Favilla_ (1855) est un musicien hallucin qui croit
avoir hrit du chteau de Muhldorf; on flatte sa manie.--Dans _Lucie_,
Andr revient au gte et s'prend de celle qu'il croit tre sa soeur
naturelle. Il n'en est rien. Ils peuvent se marier.--_Franoise_,
reprsente au Gymnase en 1856 avec le concours prcieux de Rose-Chri,
retrace l'aventure sentimentale de la fille du docteur Laurent. George
Sand y rfute l'gosme d'une bourgeoise qui formule ainsi sa conception
de la vie: L'amour, a passe; le rang, a reste.--_Marguerite de
Sainte-Gemme_,  ce mme thtre du Gymnase, et en dpit de la mme
interprte, n'eut qu'une mdiocre fortune en 1859.--George Sand devait
tre plus heureuse avec deux pices tires de ses romans: d'abord avec
_Mauprat_, quoique la distribution des actes et des tableaux soit
imparfaitement agence, mais surtout avec le _Marquis de Villemer_, o
elle eut la prestigieuse collaboration d'Alexandre Dumas fils saupoudrant
d'esprit le dialogue et donnant  l'oeuvre une allure entranante. Le
succs fut clatant  l'Odon, le 29 fvrier 1864, et se prolongea durant
plusieurs mois. Aussi bien George Sand rendait-elle justice  son prcieux
auxiliaire. Elle savait qu'il avait imprim  l'ouvrage le tour vraiment
dramatique. La veille de la premire reprsentation, elle crit  Maurice:
Le thtre, depuis le directeur jusqu'aux ouvreuses, dont l'une m'appelle
_notre trsor_, les musiciens, les machinistes, la troupe, les allumeurs
de quinquets, les pompiers, pleurent  la rptition comme un tas de veaux
et dans l'ivresse d'un succs qui va dpasser celui du _Champi_. Le
lendemain, elle raconte  son fils les ovations frntiques, et que les
tudiants l'ont escorte aux cris de Vive George Sand! Vive _Mademoiselle
La Quintinie!_ A bas les clricaux! Puis cinq ou six mille personnes sont
alles manifester devant le club catholique et la maison des Jsuites, en
chantant: _Esprit saint, descendez en nous!_ La police les a disperses
avec quelque rudesse, peut-tre parce qu'on saluait l'impratrice par les
couplets du _Sire de Framboisy_. Dans la salle, c'tait un enthousiasme
confinant au dlire. L'empereur applaudissait et pleurait. De mme Gustave
Flaubert. Le prince Jrme faisait l'office de chef de claque, en criant 
tue-tte. George Sand tait radieuse.

Elle retrouvera un succs presque gal avec une pice  thse, l'_Autre_,
reprsente  l'Odon, le 25 fvrier 1870. Il s'y pose un assez curieux
cas de conscience: Une jeune fille doit-elle pardonner  celui qui est son
vritable pre, hors du mariage, et absoudre ainsi la faute de sa mre?
Les divers personnages piloguent. La morale du pardon est indique par la
vieille grand'mre, et l'_autre_, qui s'appelle Maxwell, rige ainsi sa
protestation, pareille  celle du marquis de Neste, dans l'_Enigme_ de M.
Paul Hervieu: J'en appelle  la justice de l'avenir. Il faudra bien que
la piti entre dans les jugements humains et qu'on choisisse entre
protger ou pardonner! Mais le monde ne comprend pas encore.

De moindre valeur, _Cadio_, qui fut primitivement un roman dialogu en
onze parties, puis un drame sur la guerre de Vende, o l'on voit
l'ascension du peuple, et le paysan Cadio, devenu capitaine rpublicain,
rhabiliter la fille au sang bleu, dshonore par le vil patricien
Saint-Gueltas;--ensuite, les _Beaux Messieurs de Bois-Dor_, extraits du
roman par M. Paul Meurice, et o Bocage trouva le dernier rle, les
suprmes applaudissements d'une glorieuse carrire, assombrie vers le
dclin par la double clipse de la Rpublique et du romantisme.

Faut-il ranger dans le bagage dramatique de George Sand les essais et les
fantaisies qu'elle rassembla sous le titre de _Thtre de Nohant_? La
moins ngligeable de ces petites oeuvres est le _Drac_, rverie en trois
actes, ddie  Alexandre Dumas fils, et dont le titre voque un lutin des
bords de la Mditerrane. Ces dialogues, improviss pour la scne
familiale de Nohant, pouvaient tre la distraction de quelques soires
consacres  rpter et  jouer la pice. Les runir en volume ne devait
rien ajouter au renom de George Sand. Les lire est un peu fastidieux. Ce
sont les amusettes enfantines d'un talent qui vieillit.

La grand'mre, en effet, apparat chez George Sand, au lendemain du deuil
qui frappe son coeur encore sensible de sexagnaire. En septembre 1865, 
Palaiseau, elle perd Alexandre Manceau, le graveur, qui fut moins un
compagnon qu'un factotum. Me voil, crit-elle  Gustave Flaubert, toute
seule dans ma maisonnette... Cette solitude absolue, qui a toujours t
pour moi vacance et rcration, est partage maintenant par un mort qui a
fini l, comme une lampe qui s'teint, et qui est toujours l. Je ne le
tiens pas pour malheureux, dans la rgion qu'il habite; mais cette image
qu'il a laisse autour de moi, qui n'est plus qu'un reflet, semble se
plaindre de ne pouvoir plus me parler. Nous tenons ainsi le dernier
chanon, nous avons gren tout le chapelet d'amour qui d'Aurlien de Sze,
l'aristocrate raffin,  Manceau, l'artisan dgrossi, occupa quarante
annes d'une existence partage entre le travail rgulier et la curiosit
vagabonde.




CHAPITRE XXVII

LES DERNIRES ANNES.


Attele  sa besogne quotidienne, George Sand, pour qui le thtre avait
t un dlassement, composait le roman priodique,  peu prs bi-annuel,
qu'elle s'tait engage  fournir  Buloz pour la _Revue des Deux Mondes_.
Alors mme que le mrite littraire flchissait, elle avait conserv une
clientle indfectible, et, parmi l'abondance de sa production automnale,
de temps  autre apparaissait encore une oeuvre o l'on retrouvait le
charme de ses dbuts et l'clat de sa maturit. Ce fut le cas de
_Malgrtout_, paru en mars 1870, et qui obtint un gros succs d'allusion
malicieuse. Le rcit des amours de Miss Sarah Owen pour le violoniste Abel,
virtuose de l'archet, reprenait un thme maintes fois trait par George
Sand; mais la rivale de la jeune fille tait une certaine Carmen d'Ortosa,
en qui l'on voulut voir le portrait de l'impratrice Eugnie, au temps o
avec sa mre, madame de Montijo, elle frquentait les villes d'eaux et les
plages  la mode, en qute de quelque pouseur. L'auteur de _Malgrtout_
se dfendit nergiquement d'avoir eu une telle pense et de spculer sur
le scandale. Le 19 mars 1870, elle crivit  Gustave Flaubert: Je sais,
mon ami, que tu lui es trs dvou. Je sais qu'_Elle_ est trs bonne pour
les malheureux qu'on lui recommande; voil tout ce que je sais de sa vie
prive. Je n'ai jamais eu ni rvlation ni document sur son compte, _pas
un mot, pas un fait_, qui m'et autorise  la peindre. Je n'ai donc trac
qu'une figure de fantaisie, je le jure, et ceux qui prtendraient la
reconnatre dans une satire quelconque seraient, en tous cas, de mauvais
serviteurs et de mauvais amis. Moi, je ne fais pas de satires; j'ignore
mme ce que c'est. Je ne fais pas non plus de _portraits_: ce n'est pas
mon tat. J'invente. Le public, qui ne sait pas en quoi consiste
l'invention, veut voir partout des modles. Il se trompe et rabaisse
l'art. Voil ma rponse sincre! Cette lettre fut communique par les
soins de Flaubert  madame Cornu, filleule de la reine Hortense et soeur
de lait de Napolon III. George Sand revient sur ce sujet, eu s'adressant,
le 3 juillet, d'abord  Emile de Girardin, puis au docteur Henri Favre.
Elle atteste qu'on lui fait injure, dans certaine presse, en assimilant la
tche de l'artiste  celle du pamphltaire honteux. Si j'avais voulu,
dit-elle, peindre une figure historique, je l'aurais nomme. Ne la nommant
pas, je n'ai pas voulu la dsigner; ne la connaissant pas, je n'aurais pu
la peindre. S'il y a ressemblance fortuite, je l'ignore, mais je ne le
crois pas. Quelle tait donc cette Carmen d'Ortosa, personnage pisodique
de _Malgrtout_, qui soulevait une ardente controverse? Voici le portrait
de l'aventurire, trac par elle-mme: Je suis la fille d'une trs grande
dame. Le comte d'Ortosa, poux de ma mre, tait vieux et dlabr; il lui
avait procur des fils rachitiques qui n'ont pas vcu. Ma mre, en
traversant certaines montagnes, fut enleve par un chef de brigands fort
clbre chez nous. Il tait jeune, beau, bien n et plein de courtoisie.
Il lui rendit sa libert sans conditions, en lui donnant un sauf-conduit
pour qu'elle pt circuler  l'avenir dans toutes les provinces o il avait
des partisans, car c'tait une manire d'homme politique  la faon de
chez nous. Voil ce que racontait ma mre. Je vins au monde  une date qui
correspond  cette aventure. Ma ressemblance avec le brigand est une autre
circonstance bizarre que personne n'a prtendu expliquer. Le comte
d'Ortosa prtendit bien que je ne pouvais pas appartenir  sa famille;
mais il mourut subitement, et je vcus riche d'un beau sang dont je
remercie celui qui me l'a donn. Je fus leve  Madrid,  Paris, 
Londres,  Naples,  Vienne, c'est--dire pas leve du tout. Ma mre,
belle et charmante, ne m'a jamais appris que l'art de bien porter la
mantille et le jeu non moins important de l'ventail. Mes filles de
chambre m'ont enseign la _jota aragonese_ et nos autres danses nationales,
qui ont t pour moi de grands lments de sant  domicile et de
prcoces succs dans le monde... Je vis les amours de ma mre; elle ne
s'en cachait pas beaucoup, et j'tais curieuse. J'en parle parce qu'ils
sont  sa louange, comme vous devez l'entendre. Elle tait plus tendre
qu'ambitieuse, plus spontane que prvoyante. Sa jeunesse se passa dans
des ivresses toujours suivies de larmes. Elle tait bonne et pleurait
devant moi en me disant: Embrasse-moi, console ta pauvre mre, qui a du
chagrin! Pouvait-elle s'imaginer que j'en ignorais la cause?

Cependant, il est un passage o les analogies se prcisent et semblent
devenir de formelles allusions. Carmen d'Ortosa indique ce qu'elle rve,
ce qu'elle veut tre, ce qu'elle sera. Ce but normal et logique pour moi,
ce n'est pas l'argent, ce n'est pas l'amour, ce n'est pas le plaisir;
c'est le temple o ces biens sont des accessoires ncessaires, mais
secondaires: c'est un tat libre, brillant, splendide, suprme. Cela se
rsume pour moi dans un mot qui me plat: _l'clat!_ Je veux pouser un
homme riche, beau, jeune, perdument pris de moi,  jamais soumis  moi,
et portant avec clat dans le monde un nom trs illustre. Je veux aussi
qu'il ait la puissance, je veux qu'il soit roi, empereur, tout au moins
hritier prsomptif ou prince rgnant. Tous mes soins s'appliqueront
dsormais  le rechercher, et, quand je l'aurai trouv, je suis sre de
m'emparer de lui, mon ducation est faite.

_Malgrtout_ tait publi quelques mois ou plutt quelques semaines avant
la guerre de 1870, et certes, si George Sand avait eu d'aventure la pense
de prendre la souveraine pour modle, elle et t vite dsole d'avoir
atteint celle qui devait tomber du trne, parmi la plus lamentable des
catastrophes nationales. La dynastie allait sombrer, en manquant
d'entraner la patrie dans sa ruine. Ici, la _Correspondance_ de George
Sand nous sert de fil conducteur, pour suivre les sinuosits de sa pense.
Le 14 juillet, elle est oppose  la guerre, o elle ne voit qu'une
question d'amour-propre,  savoir qui aura le meilleur fusil. C'est un
jeu de princes. Elle proteste contre cette _Marseillaise_ autorise que
l'on chante sur les boulevards et qui lui parat sacrilge. Le 18 aot,
elle crit  Jrme Napolon, au camp de Chlons: Quel que soit le sort
de nos armes, et j'espre qu'elles triompheront, l'Empire est fini, 
moins de se maintenir par la violence, s'il le peut... Sachez bien que la
Rpublique va renatre et que rien ne pourra l'empcher. Viable ou non,
elle est dans tous les esprits, mme quand elle devrait s'appeler d'un nom
nouveau, j'ignore lequel. Moi, je voudrais qu'une fois vos devoirs de
famille remplis, vous puissiez vous rserver, je ne dis pas _comme
prtendant_,--vous ne le voulez pas plus que moi, vous avez la fibre
rpublicaine,--mais comme citoyen vritable d'un tat social qui aura
besoin de lumire, d'loquence, de probit. En mme temps, et par une
tonnante contradiction--est-ce un regain de ses opinions de 1848?--elle
dclare  son ami Boutet: Je suis, moi, de la sociale la plus rouge,
aujourd'hui comme jadis. A l'en croire, elle avait toujours prvu un
dnouement sinistre  l'ivresse aveugle de l'Empire; mais le 31 aot, dans
une lettre  Edmond Plauchut, elle se prononce pour les moyens de lgalit
constitutionnelle: Faire une rvolution maintenant serait coupable; elle
tait possible  la nouvelle de nos premiers revers, quand les fautes du
pouvoir taient flagrantes;  prsent, il cherche  les rparer. Il faut
l'aider. La France comptera avec lui aprs. Elle proclame que
dsorganiser et rorganiser le gouvernement en face de l'ennemi, ce serait
le comble de la dmence. Cinq jours plus tard, avec une mobilit bien
fminine, elle salue de ses voeux enthousiastes la Rpublique nouvelle.
Quelle grande chose, crit-elle  Plauchut le 5 septembre, quelle belle
journe au milieu de tant de dsastres! Je n'esprais pas cette victoire
de la libert sans rsistance. Voil pourquoi je disais: N'ensanglantons
pas le sol que nous voulons dfendre. Mais, devant les grandes et vraies
manifestations, tout s'efface. Paris s'est enfin lev comme un seul homme!
Voil ce qu'il et d faire, il y a quinze jours. Nous n'eussions pas
perdu tant de braves. Mais c'est fait: vive Paris! Je t'embrasse de toute
mon me. Nous sommes un peu ivres. Cette ivresse sera de courte dure.
Sans doute elle charge Andr Boutet, le 15 septembre, de porter mille
francs, de son mois prochain, au gouvernement pour les blesss ou pour la
dfense; mais les proccupations de famille l'assigent et dominent le
zle rpublicain. Une pidmie de petite vrole charbonneuse svit 
Nohant et la dtermine  se retirer, avec tous les siens, dans la
direction de Boussac; puis elle se rend  La Chtre et ne regagne son
logis que vers la mi-novembre. Sur les hommes et les choses de la Dfense
nationale ses premires impressions sont flottantes et confuses. Elle
s'vertue  justifier la sincrit des contradictions o elle se dbat.
Ne suis-je pas, crit-elle au prince Jrme, rpublicaine en principe
depuis que j'existe? La rpublique n'est-elle pas un idal qu'il faut
raliser un jour ou l'autre dans le monde entier? Mais, si l'on analyse
sa _Correspondance_ et surtout le _Journal d'un Voyageur pendant la
guerre_, on voit crotre l'aigreur des rcriminations. Le 11 octobre,
quand elle apprend que deux ballons, nomms _Armand Barbs_ et _George
Sand_, sont sortis de Paris, emportant entre autres personnes M. Gambetta,
elle le dfinit un remarquable orateur, homme d'action, de volont, de
persvrance. Trois semaines aprs, il a une manire vague et violente
de dire les choses qui ne porte pas la persuasion dans les esprits
quitables. Il est verbeux et obscur, son enthousiasme a l'expression
vulgaire, c'est la rengaine emphatique dans toute sa platitude. Cette
opinion s'accentue ultrieurement et atteint une extrme virulence de
vocabulaire. Arrire la politique! crit-elle le 29 janvier 1871  M.
Henry Harrisse, arrire cet hrosme froce du parti de Bordeaux qui veut
nous rduire au dsespoir et qui cache son incapacit sous un lyrisme
fanatique et creux, vide d'entrailles! Elle aspire impatiemment  la paix
et maudit une dictature d'colier. Sa colre l'entrane jusqu' mander
au prince Jrme: Vous avez raison, cet homme est fou. Elle ne retrouve
le calme de sa pense et l'impartialit de son jugement que lorsque la
guerre trangre et la guerre civile ont fait place  un gouvernement
rgulier. Non qu'elle et beaucoup de got pour Thiers et qu'elle
apprcit judicieusement ses mrites. Elle avait contre lui des
prventions, ainsi qu'il rsulte de sa _Correspondance_ et de
conversations que relate M. Henri Amic: La carrire politique de cet
homme, disait-elle, finit mieux qu'elle n'a commenc. Il a toujours eu
plus d'habilet que d'honntet. De vrai, ils taient en froid, depuis
certaine scne d'antichambre qui montre Thiers sous un jour plus lger et
George Sand sous un aspect plus farouche qu'on ne serait induit 
l'imaginer. C'tait  un dner de crmonie, avant la rvolution de 1848.
George Sand s'apprtait  se retirer et avait envoy Emmanuel Arago
chercher son manteau. J'tais, raconte-t-elle, tranquillement dans le
vestibule, lorsque survint le petit Thiers. Il se mit aussitt  me parler
avec quelque empressement, je lui rpondis de mon mieux; mais tout d'un
coup, je n'ai jamais su pourquoi, voici qu'assez brusquement la fantaisie
lui vint de m'embrasser. Je refusai, bien entendu; il en fut trs
profondment tonn, il me regardait tout bahi, avec des yeux bien
drles. Lorsque Emmanuel Arago revint, je me mis  rire de bon coeur. Le
petit bonhomme Thiers ne riait pas, par exemple, il semblait trs furieux
et tout dconcert. Monsieur Thiers Don Juan, voil comme le temps change
les hommes. Peu  peu cependant, devant l'oeuvre accomplie par celui qui
devait tre le librateur du territoire, George Sand attnue sa
svrit.M. Thiers n'est pas l'idal, crit-elle  Edmond Plauchut le 26
mars 1871, il ne fallait pas lui demander de l'tre. Il fallait l'accepter
comme un pont jet entre Paris et la France, entre la Rpublique et la
raction. Et, le 6 juillet de la mme anne, dans une lettre  M. Henry
Harrisse: Je crois  la sincrit,  l'honneur,  la grande intelligence
de M. Thiers et du _noyau modr_ qui joint ses efforts aux
siens.

La politique, au demeurant, la laisse assez indiffrente. Elle vit de plus
en plus retire  Nohant, en famille, avec d'intimes amis, recevant les
visites espaces de quelques grands hommes de lettres. Voici comment
Thophile Gautier racontait la sienne, si nous en croyons le _Journal des
Goncourt_: A propos, lui demandait-on au dner Magny, vous revenez de
Nohant, est-ce amusant?--Comme un Couvent des frres moraves... Il y avait
Marchal le peintre, Alexandre Dumas fils... On djeune  dix heures...
Madame Sand arrive avec un air de somnambule et reste endormie tout le
djeuner... Aprs le djeuner, on va dans le jardin. On joue au cochonnet;
a la ranime... A trois heures, madame Sand remonte faire de la copie
jusqu' six heures... Aprs dner, elle fait des patiences sans dire un
mot, jusqu' minuit... Par exemple, le second jour, j'ai commenc  dire
que si on ne parlait pas littrature je m'en allais... Ah! littrature,
ils semblaient revenir tous de l'autre monde... Il faut vous dire que pour
le moment il n'y a qu'une chose dont on s'occupe l-bas: la minralogie.
Chacun a son marteau, on ne sort pas sans... Tout de mme Manceau lui
avait joliment machin ce Nohant pour la copie. Elle ne peut s'asseoir
dans une pice sans qu'il surgisse des plumes, de l'encre bleue, du papier
 cigarettes, du tabac turc et du papier  lettre ray. Et elle en use...
La copie est une fonction chez madame Sand. Au reste, on est trs bien
chez elle. Par exemple, c'est un service silencieux. Il y a dans le
corridor une bote qui a deux compartiments: l'un est destin aux lettres
pour la poste, l'autre aux lettres pour la maison. J'ai eu besoin d'un
peigne, j'ai crit: M. Gautier telle chambre, et ma demande. Le
lendemain,  six heures, j'avais trente peignes  choisir. Si l'abondante
chevelure de Thophile Gautier rclamait un dmloir, Charles Edmond avait
d'autres exigences. George Sand l'avertit, le 20 dcembre 1873, qu' son
prochain voyage il recevra satisfaction: On a achet pour vous une norme
cuvette, Solange nous ayant dit que vous trouviez la vtre trop petite.
Alors, Lina s'est _mue_, et elle a fait venir de tous les environs une
quantit de cuvettes. Les Berrichons, qui s'en servent fort peu, ouvraient
la bouche de surprise, et demandaient si c'tait pour _couler la
lessive_. George Sand relate tous ces menus dtails avec sa placidit
coutumire, et, quand Thophile Gautier toujours effervescent s'tonne et
s'impatiente d'un mutisme opinitre, elle rpond  Alexandre Dumas fils
qui s'tait fait l'cho des dolances du pote: Vous ne lui avez donc pas
dit que j'tais bte?

Nohant est une usine ou plutt un comptoir, o l'on dbite de la copie. Il
faut suivre cette production ininterrompue.--En 1870, c'est _Csarine
Dietrich_, analyse d'un caractre de jeune fille trs riche, trs belle et
trs fantasque, qui ne russit pas  se faire aimer du seul homme qui lui
plaise, Paul Gilbert. Il prfre pouser sa matresse, une fille du peuple
qu'il relve et qu'il instruit. Csarine, par dpit de s'tre offerte et
d'avoir t repousse, devient marquise de Rivonnire et courra les
aventures.--_Francia_, qui date de 1871, est un pisode de l'entre des
Cosaques  Paris. Le prince Mourzakine retrouve cette petite Francia qu'il
a sauve durant la retraite de Russie. Grisette sensible, elle l'aime.
Franaise, elle en rougit et le tue, dans un accs d'exaltation
chauvine.--_Nanon_ (1871) nous reporte aux vnements de la Rvolution que
George Sand envisage, non plus avec l'ardeur de 1848, mais avec une
modration snile. La jacobine est passe au parti de la Gironde. Couthon
et Saint-Just, crit-elle, rvent-ils encore la paix fraternelle aprs ces
sacrifices humains? En cela, ils se trompent; on ne purifie pas l'autel
avec des mains souilles, et leur cole sera maudite, car ceux qui les
auront admirs sans rserve garderont leur frocit sans comprendre leur
patriotisme.--Dans _Ma soeur Jeanne_, Laurent Bielsa, fils d'un
contrebandier, a termin ses tudes de mdecine et sent grandir en lui une
tendresse inquitante pour Jeanne. Par bonheur Jeanne n'est pas sa soeur.
Il pourra la chrir sans trouble et l'pouser.--_Flamarande_ et les _Deux
Frres_, qui lui font suite, sont les mmoires d'un valet de chambre qui
retrace les infortunes de la famille de Flamarande. Il y a l une tude
assez tenace de la jalousie et des perscutions diriges par un mari
contre sa femme qu'il croit adultre. Elle passe vingt ans  gmir et 
rclamer l'enfant qui lui a t ravi.--_Marianne_ est un retour vers les
moeurs simples de la campagne, avec une nuance d'idylle, et la _Tour de
Percemont_ met en scne une belle-mre qui tyrannise une jeune fille pour
lui extorquer son hritage.--Reste un roman, _Albine_, qui demeura
interrompu, et dont les premiers chapitres furent publis par la _Nouvelle
Revue_.

Les autres volumes de George Sand sont ou des contes pour les enfants,
comme le _Chne parlant_, le _Chteau de Pictordu_, la _Coupe_, les
_Lgendes rustiques_, recueils de glanures, ou des ouvrages de critique
gnralement indulgente et consacre  louanger des amis, sous les
rubriques diverses de _Questions d'art et de littrature, Autour de la
Table, Impressions et Souvenirs, Dernires Pages_. Il y a plus d'agrment
dans les _Promenades autour d'un village_, o elle a rassembl des
paysages du bas Berry, d'aimables descriptions des rives de la Creuse et
des sous-bois de la Valle Noire, ou dans les _Nouvelles Lettres d'un
Voyageur_, qui nous conduisent  Marseille, en Italie, et sur les vagues
confins d'une botanique imprgne de mysticisme, au pays des anmones.
La visite des Catacombes romaines a suggr  George Sand d'admirables
pages, d'une loquence pathtique, sur la mort: Homme d'un jour,
s'crie-t-elle, pourquoi tant d'effroi  l'approche du soir? Si tu n'es
que poussire, vois comme la poussire est paisible, vois comme la cendre
humaine aspire  se mler  la cendre rgnratrice du monde! Pleures-tu
sur le vieux chne abattu dans l'orage, sur le feuillage dessch du jeune
palmier que le vent embras du sud a touch de son aile? Non, car tu vois
la souche antique reverdir au premier souffle du printemps et le pollen du
jeune palmier, port par le mme vent de mort qui frappa la tige, donner
la semence de vie au calice de l'arbre voisin!

Voici l'oeuvre de George Sand qui touche  son terme, toujours avec la
mme ferveur de spiritualisme, la mme continuit de labeur, la mme
amplitude d'horizons! A soixante-sept ans, en juillet 1871, au cours d'une
brouille provoque par le refus de Buloz d'insrer la trs belle _Lettre
de Junius_ d'Alexandre Dumas fils, elle projette de crer une concurrence
 la _Revue des Deux Mondes_. Dites-moi donc, crit-elle  l'auteur de la
_Dame aux Camlias_, pourquoi nous ne ferions pas une _Revue_, vous, moi,
About, Cherbuliez et nombre d'autres galement mcontents du droit que
s'arroge la _Revue_, de refuser, de changer, de couper ceci et cela, de
faire passer tous les esprits sous le mme gaufrier? Ce vague dessein
n'eut pas de suite. La curiosit de George Sand tait surtout porte vers
le thtre. Elle ne venait gure  Paris que pour s'aboucher avec les
directeurs, ngocier la reprise de ses pices, apporter quelque manuscrit.
A la fin de 1872, elle voulut faire jouer un drame tir de _Mademoiselle
La Quintinie_. L'ouvrage fut mme mis en rptition  l'Odon; mais l'tat
de sige opposa son veto. Le 29 novembre 1872, George Sand crit  Gustave
Flaubert: Les censeurs ont dclar que c'tait un chef-d'oeuvre de la
plus haute et de la plus saine moralit, mais qu'ils ne pouvaient pas
prendre sur eux d'en autoriser la reprsentation. Il faut que cela aille
plus haut, c'est--dire au ministre qui renverra au gnral Ladmirault;
c'est  mourir de rire. Et  Charles Edmond elle ajoute: Ne laissez pas
_La Quintinie_ tomber dans la main des gnraux! Parmi les thtres,
l'Odon est sa maison de prdilection. Elle y est adore des artistes, des
ouvreuses. Pour tous et toutes elle a un mot gracieux et familier. Une
restriction vient cependant sous sa plume. Sarah, dit-elle, n'est gure
consolante,  moins qu'elle n'ait beaucoup chang. C'est une excellente
fille, mais qui ne travaille pas et ne songe qu' s'amuser; quand elle
joue son rle, elle l'improvise; a fait son effet, mais ce n'est pas
toujours juste. En revanche, George Sand prouve une tendresse et une
estime profondes pour mademoiselle Baretta, qui allait migrer de l'Odon
 la Comdie-Franaise et jouer avec un tact si exquis le _Mariage de
Victorine_. Cette reprise eut lieu la premire semaine de mars 1876, sans
que l'auteur pt y assister. Elle tait retenue  Nohant par le mdiocre
tat de sa sant, mais elle gardait cette humeur sereine qui s'panouit
surtout dans les lettres  Flaubert. Faut pas tre malade, lui
crivait-elle, faut pas tre grognon, mon vieux troubadour. Il faut
tousser, moucher, gurir, dire que la France est folle, l'humanit bte,
et que nous sommes des animaux mal finis; il faut s'aimer quand mme, soi,
son espce, ses amis surtout. J'ai des heures bien tristes. Je regarde
_mes fleurs_, ces deux petites qui sourient toujours, leur mre charmante
et mon sage piocheur de fils que la fin du monde trouverait chassant,
cataloguant, faisant chaque jour sa tche, et gai quand mme comme
_Polichinelle_ aux heures rares o il se repose. Il me disait ce matin:
Dis  Flaubert de venir, je me mettrai en rcration tout de suite, je
lui jouerai les marionnettes, je le forcerai  rire. Et, dans une autre
lettre au mme Flaubert, George Sand finit par cette formule de
salutation: J'embrasse les deux gros diamants qui t'ornent la trompette.
Elle le blmait un peu d'tre inapais et inquiet, impatient de perfection
et d'immortalit. Je n'ai pas mont aussi haut que toi, dit-elle, dans
mon ambition. Tu veux crire pour les temps. Moi, je crois que dans
cinquante ans je serai parfaitement oublie et peut-tre mconnue. C'est
la loi des choses qui ne sont pas de premier ordre, et je ne me suis
jamais crue de premier ordre. Mon ide a t plutt d'agir sur mes
contemporains, ne ft-ce que sur quelques-uns, et de leur faire partager
mon idal de douceur et de posie. Elle se tient trs consciencieusement
au courant du mouvement littraire. Le mois qui prcde sa mort, elle lit
des volumes de Renan, d'Alphonse Daudet; elle projette d'crire un
feuilleton sur les romans de M. Emile Zola, et il et t fort digne
d'intrt d'avoir le jugement de cette idaliste impnitente sur le
propagateur du naturalisme. En voici l'esquisse dans une lettre  Flaubert,
du 25 mars 1876: La chose dont je ne me ddirai pas, tout en faisant la
critique _philosophique_ du procd, c'est que _Rougon_ est un livre de
grande valeur, un livre _fort_, comme tu dis, et digne d'tre plac au
premier rang.

Le 28 mai 1876, George Sand adressa au docteur Henri Favre,  Paris, la
dernire lettre qu'on ait recueillie. Elle lui promettait de suivre toutes
ses prescriptions, et ajoutait: L'tat gnral n'est pas dtrior, et,
malgr l'ge (soixante et douze ans bientt), je ne sens pas les atteintes
de la snilit. Les jambes sont bonnes, la vue est meilleure qu'elle n'a
t depuis vingt ans, le sommeil est calme, les mains sont aussi sres et
aussi adroites que dans la jeunesse... Mais, une partie des fonctions de
la vie tant presque absolument supprimes, je me demande o je vais, et
s'il ne faut pas m'attendre  un dpart subit, un de ces matins. Deux
jours plus tard, George Sand s'alitait pour ne plus se relever. Elle
souffrait, depuis plusieurs annes, d'une maladie chronique de l'intestin,
dont l'volution avait t lente. Son temprament robuste lui permit de
rsister longtemps. A soixante-huit ans, elle se plongeait tous les jours
dans l'Indre, sous sa cascade glace. Elle avait d'ailleurs des moments de
cruelle douleur, des crampes d'estomac  en devenir bleue qui
l'obligeaient  s'tendre sur son lit,  interrompre tout travail, toute
lecture. Mais, crivait-elle  Flaubert au sortir d'une de ces crises, le
25 mars 1876, je pense toujours  ce que me disait mon vieux cur quand il
avait la goutte: _a passera ou je passerai_. Et l-dessus il riait,
content de son mot. En huit jours, du 30 mai au 8 juin, la paralysie de
l'intestin accomplit son oeuvre, en dpit ou  la suite d'une opration
faite par le docteur Pan. George Sand mourut, entoure de tous les siens.
Elle eut les funrailles qui convenaient  sa gloire et  sa simplicit,
le concours de l'lite intellectuelle, Alexandre Dumas fils, Ernest Renan,
Gustave Flaubert, Paul Meurice, le prince Napolon, et l'affluence de tous
les villages environnants. Victor Hugo envoya par le tlgraphe un suprme
adieu qui dbutait ainsi: Je pleure une morte et je salue une immortelle,
et qui se terminait par cette affirmation spiritualiste: Est-ce que nous
l'avons perdue? Non. Ces hautes figures disparaissent, mais ne
s'vanouissent pas. Loin de l, on pourrait presque dire qu'elles se
ralisent. En devenant invisibles sous une forme, elles deviennent
visibles sous l'autre, transfiguration sublime! Alexandre Dumas fils,
tout en larmes, n'eut pas la force de prononcer le discours qu'il avait
compos durant la nuit. Devant cette tombe, les lettres franaises taient
en deuil: un gnie lumineux venait de nous tre ravi. Mais surtout les
paysans sanglotaient: ils avaient perdu leur bienfaitrice, leur amie, la
bonne dame de Nohant. Cet hommage des humbles, plus encore que les
louanges officielles, honorait la mmoire et pouvait toucher l'me tendre,
sentimentale et fraternelle de George Sand.

FIN

       *       *       *       *       *

TABLE

CHAPITRE Ier. Les origines      1

II. Les annes d'enfance      19

III. Au couvent      48

IV. Le mariage      64

V. La crise conjugale      80

VI. Les dbuts littraires      99

VII. Le roman fministe: _Indiana_ et _Valentine_      117

VIII. _Llia_      133

IX. Alfred de Musset et le voyage de Venise      152

X. Le docteur Pagello      191

XI. Les romans de Venise      210

XII. Les _Lettres d'un Voyageur_      230

XIII. Entre Venise et Paris      251

XIV. Retour  Alfred de Musset      270

XV. La rupture dfinitive      289

XVI. Influence politique: Michel (de Bourges)      309

XVII. La sparation de corps      329

XVIII. L'poque de _Mauprat_      349

XIX. Influence philosophique: Lamennais      364

XX. Influence mtaphysique: Pierre Leroux      384

XXI. Influence artistique: Liszt et Chopin      404

XXII. _Consuelo_ et les romans socialistes      423

XXIII. En 1848      441

XXIV. Les romans champtres      460

XXV. Sous le second Empire      476

XXVI. Le thtre      495

XXVII. Les dernires annes      512

       *       *       *       *       *

FIN






End of the Project Gutenberg EBook of George Sand et ses amis, by Abert Le Roy

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GEORGE SAND ET SES AMIS ***

***** This file should be named 13737-8.txt or 13737-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/3/7/3/13737/

Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and  Distributed
Proofreaders Europe. This file was produced from images generously
made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)
at http://gallica.bnf.fr.


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
