The Project Gutenberg EBook of La grande ombre, by Arthur Conan Doyle

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: La grande ombre

Author: Arthur Conan Doyle

Release Date: October 13, 2004 [EBook #13735]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GRANDE OMBRE ***




Produced by Ebooks libres et gratuits from images made available by the
Bibliothque Nationale de France at http://gallica.bnf.fr; this text is
also available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.






Arthur Conan Doyle

LA GRANDE OMBRE

(1909)


Table des matires

Prface
I -- LA NUIT DES SIGNAUX
II -- LA COUSINE EDIE DEYEMOUTH
III -- L'OMBRE SUR LES EAUX
IV -- LE CHOIX DE JIM
V -- L'HOMME DOUTRE-MER
VI -- UN AIGLE SANS ASILE
VII -- LA TOUR DE GARDE DE CORRIEMUIR
VIII -- L'ARRIVE DU CUTTER
IX -- CE QUI SE FIT  WEST INCH
X -- LE RETOUR DE LOMBRE
XI -- LE RASSEMBLEMENT DES NATIONS
XII -- LOMBRE SUR LA TERRE
XIII -- LA FIN DE LA TEMPTE
XIV -- LE RGLEMENT DE COMPTE DE LA MORT
XV -- COMMENT TOUT CELA FINIT


Prface

_Les dictionnaires biographiques et les revues anglaises et
amricaines ne fournissent point sur Arthur Conan Doyle ces
abondantes moissons de dtails biographiques dont le lecteur
contemporain est si friand._

_Quand on a lu que l'auteur de la Grande Ombre est n le 22 mai
1859  dimbourg, qu'il fut l'lve de son universit, qu'il y
tudia la mdecine et l'exera huit ans  Southsea (1882-1889),
qu'il voyagea ensuite dans les rgions arctiques et sur les ctes
Occidentales de l'Afrique, force est bien de se contenter de
renseignements aussi succincts._

_Arthur Conan Doyle est pourtant le dernier venu d'une ligne
d'artistes qui ont laiss une trace glorieuse dans la carrire._

_Son grand-pre, John Doyle, lve du paysagiste Gabrielli et du
miniaturiste Comerfort, fut un caricaturiste clbre. Sous la
signature H.B., son crayon s'attaqua  tout ce qu'il y avait
d'illustre dans les gnrations de son temps (1798-1808).
Thackeray, Macaulay, Wordsworth, Rogers, Haydon, Moore ont cent
fois reconnu ses mrites et salu ce qu'ils appelaient presque son
gnie._

_Richard, ou mieux Dick Doyle, lve de son pre, marchant sur ses
brises, dbuta comme caricaturiste  17 ans et, de 1843  1850,
il fit la joie des abonns du _Punch_, mais alors des scrupules
religieux lui interdirent de collaborer  une feuille satirique,
qui bafouait ce qui tait  ses yeux sacr comme le plus cher des
legs des aeux, la foi catholique profondment ancre en son me
d'Irlandais. Il s'loigna du _Punch_, mais ce ne fut point pour
porter  une feuille rivale le concours malicieux de son crayon.
Il le consacra dsormais  l'illustration des chefs-d'oeuvre de
Thackeray et de Ruskin. C'est  lui qu'on dut ces dessins tour 
tour comiques ou pittoresques qui nous disent les aventures de la
famille Newcomes, ou la lgende du Roi de la Rivire d'or._

_Charles Doyle, le cinquime fils de John et le pre d'Arthur,
n'eut point un aussi grand renom. Peintre et graveur, il fut
surtout apprci comme architecte, de mme qu'un autre de ses
frres se confinait dans la direction de la National Gallery
d'Irlande et qu'un troisime renonait  ses pinceaux pour dresser
les plus exactes gnalogies du baronnage d'Angleterre._

_Ainsi apparent, Arthur Conan Doyle ne voulut, semble-t-il,
dbuter en littrature que lorsqu'il fut certain de tenir un
succs et ds son _tude en rouge_, premire srie de son immortel
_Sherlock Holmes_, il ft, en effet, clbre. Ds lors il n'eut
plus qu' persvrer, tuant et ressuscitant ses hros selon les
caprices de sa fantaisie et les voeux de ses innombrables lgions
de lecteurs._

_C'est  un tout autre genre qu'appartient la Grande Ombre. Conan
Doyle a crit beaucoup de romans historiques, le plus souvent
inspirs par l'histoire de France, et ceux qu'il a consacrs  la
peinture de l'poque napolonienne, ne sont pas les moins bien
venus de la srie._

_Un autre Irlandais d'origine, Charles Lever, lui avait trac la
voie, mais avec moins de brio, de vie et de relief.  ce point de
vue il y a une grande distance entre _Tom Bourke_ et _Les exploits
du colonel Grard_, mais le dsir de rendre justice  son grand
adversaire et de juger un soldat en soldat est le mme chez les
deux romanciers. Cependant Conan Doyle est plus voisin peut-tre
d'Erckmann-Chatrian, dont les rcits ont nourri notre enfance et
sans doute la sienne, que de Charles Lever. Le parallle pourrait
tre tabli et poursuivi entre le petit conscrit de 1813 se levant
pour repousser l'invasion et le petit berger de West Inch
s'engageant pour aller chasser l'Ombre qu'il croit sentir peser
sur lEurope._

_Nul ne peint mieux son petit coin de bataille, les conscrits
saluant involontairement les balles, les vieux soldats les
raillant d'un ton goguenard et les officiers les laissant
s'aguerrir avant de les faire coucher. Nul ne dit mieux, au matin
du combat, les revues passes par l'tat-major empanach, les
cavaliers chamarrs d'argent, d'carlate et d'or, circulant au
galop, au milieu des cris d'enthousiasme et des hourras. Puis
aprs plusieurs heures de combat, la chevauche des cuirassiers
chargeant et la monte des bataillons de la Vieille-Garde se ruant
sur les carrs anglais avec une rage dsespre._

ALBERT SAVINE.


I -- LA NUIT DES SIGNAUX

Me voici, moi, Jock Calder, de West Inch, arriv  peine au milieu
du dix-neuvime sicle, et  lge de cinquante-cinq ans.

Ma femme ne me dcouvre gure qu'une fois par semaine derrire
l'oreille un petit poil gris qu'elle tient  m'arracher.

Et pourtant quel trange effet cela me fait que ma vie se soit
coule en une poque o les faons de penser et d'agir des hommes
diffraient autant de celles d'aujourd'hui que s'il se fut agi des
habitants d'une autre plante.

Ainsi, lorsque je me promne par la campagne, si je regarde par
l-bas, du ct de Berwick, je puis apercevoir les petites
tranes de fume blanche, qui me parlent de cette singulire et
nouvelle bte aux cent pieds, qui se nourrit de charbon, dont le
corps recle un millier d'hommes, et qui ne cesse de ramper le
long de la frontire.

Quand le temps est clair, j'aperois sans peine le reflet des
cuivres, lorsqu'elle double la courbe vers Corriemuir.

Puis, si je porte mon regard vers la mer, je revois la mme bte,
ou parfois mme une douzaine d'entre elles, laissant dans l'air
une trace noire, dans l'eau une tache blanche, et marchant contre
le vent avec autant d'aisance qu'un saumon remonte la Tweed.

Un tel spectacle aurait rendu mon bon vieux pre muet de colre
autant que de surprise, car il avait la crainte d'offenser le
Crateur, si profondment enracine dans l'me, qu'il ne voulait
pas entendre parler de contraindre la Nature, et que toute
innovation lui paraissait toucher de bien prs au blasphme.

C'tait Dieu qui avait cr le cheval.

C'tait un mortel de l-bas, vers Birmingham, qui avait fait la
machine.

Aussi mon bon vieux papa s'obstinait-il  se servir de la selle et
des perons.

Mais il aurait prouv une bien autre surprise en voyant le calme
et l'esprit de bienveillance qui rgnent actuellement dans le
coeur des hommes, en lisant dans les journaux et entendant dire
dans les runions qu'il ne faut plus de guerre, except bien
entendu, avec les ngres et leurs pareils.

Quand il mourut, ne nous battions-nous pas, presque sans
interruption -- une trve de deux courtes annes -- depuis bientt
un quart de sicle?

Rflchissez  cela, vous qui menez aujourd'hui une existence si
tranquille, si paisible.

Des enfants, ns pendant la guerre, taient devenus des hommes
barbus, avaient eu  leur tour des enfants, que la guerre durait
encore.

Ceux qui avaient servi et combattu  la fleur de l'ge et dans
leur pleine vigueur, avaient senti leurs membres se raidir, leur
dos se voter, que les flottes et les armes taient encore aux
prises.

Rien d'tonnant, ds lors, qu'on en ft venu  considrer la
guerre comme l'tat normal, et qu'on prouvt une sensation
singulire  se trouver en tat de paix.

Pendant cette longue priode, nous nous battmes avec les Danois,
nous nous battmes avec les Hollandais, nous nous battmes avec
l'Espagne, nous nous battmes avec les Turcs, nous nous battmes
avec les Amricains, nous nous battmes avec les gens de
Montevideo.

On et dit que dans cette mle universelle, aucune race n'tait
trop proche parente, aucune trop distante pour viter d'tre
entrane dans la querelle.

Mais ce fut surtout avec les Franais que nous nous battmes; et
de tous les hommes, celui qui nous inspira le plus d'aversion, et
de crainte et d'admiration, ce fut ce grand capitaine qui les
gouvernait.

C'tait trs crne de le reprsenter en caricature, de le
chansonner, de faire comme si c'tait un charlatan, mais je puis
vous dire que la frayeur qu'inspirait cet homme planait comme une
ombre noire au-dessus de l'Europe entire, et qu'il fut un temps
o la clart d'une flamme apparaissant de nuit sur la cte faisait
tomber  genoux toutes les femmes et mettait les fusils dans les
mains de tous les hommes.

Il avait toujours gagn la partie: voil ce qu'il y avait de
terrible.

On et dit qu'il portait la fortune en croupe.

Et en ces temps-l nous savions qu'il tait post sur la cte
septentrionale avec cent cinquante mille vtrans, avec les
bateaux ncessaires au passage.

Mais c'est une vieille histoire.

Chacun sait comment notre petit homme borgne et manchot anantit
leur flotte.

Il devait rester en Europe une terre o l'on et la libert de
penser, la libert de parler.

Il y avait un grand signal tout prt sur la hauteur prs de
l'embouchure de la Tweed.

C'tait un chafaudage fait en charpente et en barils de goudron.

Je me rappelle fort bien que tous les soirs je m'carquillais les
yeux  regarder s'il flambait.

Je n'avais alors que huit ans, mais  cet ge, on prend dj les
choses  coeur, et il me semblait que le sort de mon pays dpendt
en quelque faon de moi et de ma vigilance.

Un soir, comme je regardais, j'aperus une faible lueur sur la
colline du signal: une petite langue rouge de flamme dans les
tnbres.

Je me rappelle que je me frottai les yeux, je me frappai les
poignets contre le cadre en pierre de la fentre, pour me
convaincre que j'tais veill.

Alors la flamme grandit, et je vis la ligne rouge et mobile se
reflter dans l'eau, et je m'lanai  la cuisine.

Je hurlai  mon pre que les Franais avaient franchi la Manche et
que le signal de l'embouchure de la Tweed flambait.

Il causait tranquillement avec Mr Mitchell, l'tudiant en droit
d'dimbourg.

Je crois encore le voir secouant sa pipe  cot du feu et me
regardant par-dessus ses lunettes  monture de corne.

-- tes-vous sr, Jock, dit-il.

-- Aussi sr que d'tre en vie, rpondis-je d'une voix
entrecoupe.

Il tendit la main pour prendre sur la table la Bible, qu'il
ouvrit sur son genou, comme s'il allait nous en lire un passage,
mais il la referma, et sortit  grands pas.

Nous le suivmes, ltudiant en droit et moi, jusqu' la porte 
claire-voie qui donne sur la grande route.

De l nous voyons bien la lueur rouge du grand signal, et la lueur
d'un autre feu plus petit  Ayton, plus au nord.

Ma mre descendit avec deux plaids pour que nous ne fussions pas
saisis par le froid, et nous restmes l jusqu'au matin, en
changeant de rares paroles, et cela mme  voix basse.

Il y avait sur la route plus de monde qu'il n'en tait pass la
veille au soir, car la plupart des fermiers, qui habitaient en
remontant vers le nord, s'taient enrls dans les rgiments de
volontaires de Berwick, et accouraient de toute la vitesse de
leurs chevaux pour rpondre  l'appel.

Quelques-uns d'entre eux avaient bu le coup de l'trier avant de
partir.

Je nen oublierai jamais un que je vis passer sur un grand cheval
blanc, brandissant au clair de lune un norme sabre rouill.

Ils nous crirent en passant, que le signal de North Berwick Law
tait en feu, et qu'on croyait que l'alarme tait partie du
Chteau d'dimbourg.

Un petit nombre galoprent en sens contraire, des courriers pour
dimbourg, le fils du laird, et Master Playton, le sous-shrif, et
autres de ce genre.

Et, parmi ces autres, se trouvait un bel homme aux formes
robustes, mont sur un cheval rouan. Il poussa jusqu' notre porte
et nous fit quelques questions sur la route.

-- Je suis convaincu que c'est une fausse alerte, dit-il. Peut-
tre aurais-je tout aussi bien fait de rester o j'tais, mais
maintenant que me voil parti, je n'ai rien de mieux  faire que
de djeuner avec le rgiment.

Il piqua des deux et disparut sur la pente de la lande.

-- Je le connais bien, dit notre tudiant en nous le dsignant
d'un signe de tte, c'est un lgiste d'dimbourg, et il s'entend
joliment  enfiler des vers. Il se nomme Wattie Scott.

Aucun de nous n'avait encore entendu parler de lui, mais il ne se
passa gure de temps avant que son nom fut le plus fameux de toute
l'cosse.

Bien des fois nous pensmes alors  cet homme qui nous avait
demand la route dans la nuit terrible.

Mais ds le matin, nous emes l'esprit tranquille.

Il faisait un temps gris et froid.

Ma mre tait retourne  la maison pour nous prparer un pot de
th, quand arriva un char  bancs ramenant le docteur Horscroft,
d'Ayton et son fils Jim.

Le docteur avait relev jusque sur ses oreilles le collet de son
manteau brun, et il avait l'air de fort mchante humeur, car Jim,
qui n'avait que quinze ans, s'tait sauv  Berwick  la premire
alerte, avec le fusil de chasse tout neuf de son pre.

Le papa avait pass toute la nuit  sa recherche, et il le
ramenait prisonnier; le canon de fusil se dressait derrire le
sige.

Jim avait l'air d'aussi mauvaise humeur que son pre, avec ses
mains fourres dans ses poches de ct, ses sourcils joints, et sa
lvre infrieure avance.

-- Tout a, c'est un mensonge, cria le docteur en passant. Il n'y
a pas eu de dbarquement, et tous les sots d'cosse sont alls
arpenter pour rien les routes.

Son fils Jim poussa un grognement indistinct en entendant ces
mots, ce qui lui valut de la part de son pre un coup sur le ct
du crne avec le poing ferm.

 ce coup, le jeune garon laissa tomber sa tte sur sa poitrine
comme s'il avait t tourdi.

Mon pre hocha la tte, car il avait de l'affection pour Jim, et
nous rentrmes tous  la maison, en dodelinant du chef, et les
yeux papillotants, pouvant  peine tenir les yeux ouverts,
maintenant que nous savions tout danger pass.

Mais nous prouvions en mme temps au coeur un frisson de joie
comme je n'en ai ressenti le pareil qu'une ou deux autres fois en
ma vie.

Sans doute, tout cela n'a pas beaucoup de rapport avec ce que j'ai
entrepris de raconter, mais quand on a une bonne mmoire et peu
dhabilet, on n'arrive pas  tirer une pense de son esprit sans
qu'une douzaine d'autres s'y cramponnent pour sortir en mme
temps.

Et pourtant, maintenant que je me suis mis  y songer, cet
incident n'tait pas entirement tranger  mon rcit, car Jim
Horscroft eut une discussion si violente avec son pre, qu'il fut
expdi au collge de Berwick et comme mon pre avait depuis
longtemps form le projet de m'y placer aussi, il profita de
l'occasion que lui offrait le hasard pour m'y envoyer.

Mais avant de dire un mot au sujet de cette cole, il me faut
revenir  l'endroit o j'aurais d commencer, et vous mettre en
tat de savoir qui je suis, car il pourrait se faire que ces pages
crites par moi tombent sous les yeux de gens qui habitent bien
loin au-del du _border_, et n'ont jamais entendu parler des
Calder de West Inch.

Cela vous a un certain air, West Inch, mais ce n'est point un beau
domaine, autour d'une bonne habitation.

C'est simplement une grande terre  pturages de moutons, ou la
bise souffle avec pret et que le vent balaie.

Elle s'tend en formant une bande fragmente le long de la mer.

Un homme frugal, et qui travaille dur, y arrive tout juste 
gagner son loyer et  avoir du beurre le dimanche au lieu de
mlasse.

Au milieu, s'lve une maison d'habitation en pierre, recouverte
en ardoise, avec un appentis derrire.

La date de 1703 est grave grossirement dans le bloc qui forme le
linteau de la porte.

Il y a plus de cent ans que ma famille est tablie l, et malgr
sa pauvret, elle est arrive  tenir un bon rang dans le pays,
car  la campagne le vieux fermier est souvent plus estim que le
nouveau laird.

La maison de West Inch prsentait une particularit singulire.

Il avait t tabli par des ingnieurs et autres personnes
comptentes, que la ligne de dlimitation entre les deux pays
passait exactement par le milieu de la maison, de faon  couper
notre meilleure chambre  coucher en deux moitis, l'une anglaise,
l'autre cossaise.

Or, la couchette que j'occupais tait oriente de telle sorte que
j'avais la tte au nord de la frontire et les pieds au sud.

Mes amis disent que si le hasard avait plac mon lit en sens
contraire, j'aurais eu peut-tre la chevelure d'un blond moins
roux et l'esprit d'une tournure moins solennelle.

Ce que je sais, c'est qu'une fois en ma vie, o ma tte dcossais
ne voyait aucun moyen de me tirer de pril, mes bonnes grosses
jambes d'Anglais vinrent  mon aide et m'en loignrent jusqu'en
lieu sr.

Mais  l'cole, cela me valut des histoires  n'en plus finir: les
uns m'avaient surnomm _Grog  l'eau_; pour d'autres j'tais la
 Grande Bretagne  pour d'autres,  l'Union Jock .

Lorsqu'il y avait une bataille entre les petits cossais et les
petits Anglais, les uns me donnaient des coups de pied dans les
jambes, les autres des coups de poing sur les oreilles.

Puis on s'arrtait des deux cts pour se mettre  rire, comme si
la chose tait bien plaisante.

Dans les commencements, je fus trs malheureux  l'cole de
Berwick.

Birtwhistle tait le premier matre, et Adams le second, et je
n'avais d'affection ni pour l'un ni pour l'autre.

Jtais naturellement timide, trs peu expansif.

Je fus long  me faire un ami soit parmi les matres, soit parmi
mes camarades.

Il y avait neuf milles  vol d'oiseau, et onze milles et demi par
la route, de Berwick  West Inch.

J'avais le coeur gros en pensant  la distance qui me sparait de
ma mre.

Remarquez, en effet, qu'un garon de cet ge, tout en prtendant
se passer des caresses maternelles, souffre cruellement, hlas!
quand on le prend au mot.

 la fin, je n'y tins plus, et je pris la rsolution de menfuir
de l'cole, et de retourner le plus tt possible  la maison.

Mais au dernier moment, j'eus la bonne fortune de m'attirer
l'loge et l'admiration de tous depuis le directeur de lcole,
jusqu'au dernier lve, ce qui rendit ma vie d'colier fort
agrable et fort douce.

Et tout cela, parce que par suite d'un accident, j'tais tomb par
une fentre du second tage.

Voici comment la chose arriva:

Un soir j'avais reu des coups de pieds de Ned Barton, le tyran de
l'cole. Cet affront, s'ajoutant  tous mes autres griefs, fit
dborder ma petite coupe.

Je jurai, ce soir mme, en enfouissant ma figure inonde de larmes
sous les couvertures, que le lendemain matin me trouverait soit 
West Inch, soit bien prs d'y arriver.

Notre dortoir tait au second tage, mais j'avais une rputation
de bon grimpeur, et les hauteurs ne me donnaient pas le vertige.

Je n'prouvais aucune frayeur, tout petit que j'tais, de me
laisser descendre du pignon de West Inch, au bout d'une corde
serre  la cuisse, et cela faisait une hauteur de cinquante-trois
pieds au-dessus du sol.

Ds lors, je ne craignais gure de ne pas pouvoir sortir du
dortoir de Birtwhistle.

J'attendis avec impatience que l'on et fini de tousser et de
remuer.

Puis quand tous les bruits, indiquant qu'il y avait encore des
gens rveills, eurent cess de se faire entendre sur la longue
ligne des couchettes de bois, je me levai tout doucement, je
m'habillai, et mes souliers  la main, je me dirigeai vers la
fentre sur la pointe des pieds.

Je l'ouvris et jetai un coup d'oeil au dehors.

Le jardin s'tendait au-dessous de moi, et tout prs de ma main
s'allongeait une grosse branche de poirier.

Un jeune garon agile ne pouvait souhaiter rien de mieux en guise
d'chelle.

Une fois dans le jardin, je n'aurais plus qu' franchir un mur de
cinq pieds.

Aprs quoi, il n'y aurait plus que la distance entre moi et la
maison.

J'empoignai fortement une branche, je posai un genou sur une autre
branche, et j'allais m'lancer de la fentre, lorsque je devins
tout  coup aussi silencieux, aussi immobile que si j'avais t
chang en pierre.

Il y avait par-dessus la crte du mur une figure tourne vers moi.

Un glacial frisson de crainte me saisit le coeur en voyant cette
figure dans sa pleur et son immobilit.

La lune versait sa lumire sur elle, et les globes oculaires se
mouvaient lentement des deux cts, bien que je fusse cach  sa
vue par le rideau que formait le feuillage du poirier.

Puis par saccades, la figure blanche s'leva de faon  montrer le
cou.

Les paules, la ceinture et les genoux d'un homme apparurent.

Il se mit  cheval sur la crte du mur, puis d'un violent effort,
il attira vers lui un jeune garon  peu prs de ma taille qui
reprenait haleine de temps  autre, comme s'il sanglotait.

L'homme le secoua rudement en lui disant quelques paroles
bourrues.

Puis ils se laissrent aller tous deux par terre dans le jardin.

J'tais encore debout, et en quilibre, avec un pied sur la
branche et l'autre sur l'appui de la fentre, n'osant pas bouger,
de peur d'attirer leur attention, car je les voyais s'avancer 
pas de loup, dans la longue ligne d'ombre de la maison.

Tout  coup exactement au-dessous de mes pieds j'entendis un bruit
sourd de ferraille, et le tintement aigre que fait du verre en
tombant.

-- Voil qui est fait, dit l'homme d'une voix rapide et basse,
vous avez de la place.

-- Mais l'ouverture est toute borde d'clats, fit l'autre avec un
tremblement de frayeur.

L'individu lana un juron qui me donna la chair de poule.

-- Entrez, entrez, maudit roquet, gronda-t-il, ou bien je...

Je ne pus voir ce qu'il fit. Mais il y eut un court haltement de
douleur.

-- J'y vais, j'y vais, s'cria le petit garon.

Mais je n'en entendis pas plus long, car la tte me tourna
brusquement.

Mon talon glissa de la branche.

Je poussai un cri terrible et je tombai de tout le poids de mes
quatre-vingt quinze livres, juste sur le dos courb du
cambrioleur.

Si vous me le demandiez, tout ce que je pourrais vous rpondre,
c'est qu'aujourd'hui mme je ne saurais dire si ce fut un
accident, ou si je le fis exprs.

Il se peut bien que pendant que je songeais  le faire, le hasard
se soit charg de trancher la question pour moi.

L'individu tait courb, la tte en avant, occup  pousser le
gamin  travers une troite fentre quand je m'abattis sur lui 
l'endroit mme o le cou se joint  l'pine dorsale.

Il poussa une sorte de cri sifflant, tomba la face en avant et fit
trois tours sur lui-mme en battant l'herbe de ses talons.

Son petit compagnon s'clipsa au clair de la lune et en un clin
d'oeil il eut franchi la muraille.

Quant  moi, je m'tais assis pour crier  tue-tte et frotter une
de mes jambes o je sentais la mme chose que si elle eut t
prise dans un cercle de mtal rougi au feu.

Vous pensez bien qu'il ne fallut pas longtemps pour que toute la
maison, depuis le directeur de l'cole, jusqu'au valet d'curie
accourussent dans le jardin avec des lampes et des lanternes.

La chose fut bientt claircie.

L'homme fut plac sur un volet et emport.

Quant  moi, on me transporta en triomphe, et solennellement dans
une chambre  coucher spciale, o le chirurgien Purdle, le cadet
des deux qui portent ce nom, me remit en place le pron.

Quant au voleur, on reconnut qu'il avait les jambes paralyses, et
les mdecins ne purent se mettre d'accord sur le point de savoir
s'il en retrouverait ou non l'usage.

Mais la loi ne leur laissa point l'occasion de trancher la
question, car il fut pendu environ six semaines plus tard aux
Assises de Carlyle.

On reconnut en lui le bandit le plus dtermin qu'il y et dans le
nord de l'Angleterre, car il avait commis au moins trois
assassinats, et il y avait assez de preuves  sa charge pour le
faire pendre dix fois.

Vous voyez bien que je ne pouvais parler de mon adolescence sans
vous raconter cet vnement qui en fut l'incident le plus
important.

Mais je ne m'engagerai plus dans aucun sentier de traverse, car
lorsque je songe  tout ce qui va se prsenter, je vois bien que
j'en aurai de reste  dire avant d'tre arriv  la fin.

En effet, quand on n'a  conter que sa petite histoire
particulire, il vous faut souvent tout le temps, mais quand on se
trouve ml  de grands vnements comme ceux dont j'aurai 
parler, alors on prouve une certaine difficult, si l'on n'a pas
fait une sorte d'apprentissage  arranger le tout bien  son gr.

Mais j'ai la mmoire aussi bonne qu'elle ft jamais, Dieu merci,
et je vais tcher de faire mon rcit aussi droit que possible.

Ce fut cette aventure du cambrioleur qui fit natre l'amiti entre
Jim, le fils du mdecin, et moi.

Il fut le coq de l'cole ds le jour de son entre, car moins
d'une heure aprs, il avait jet,  travers le grand tableau noir
de la classe, Barton, qui en avait t le coq jusqu' ce jour-l.

Jim continuait  prendre du muscle et des os. Mme  cette poque,
il tait carr d'paules et de haute taille.

Les propos courts et le bras long, il tait fort sujet  flner,
son large dos contre le mur, et ses mains profondment enfonces
dans les poches de sa culotte.

Je n'ai pas oubli sa faon d'avoir toujours un brin de paille au
coin des lvres,  lendroit mme o il prit l'habitude de mettre
plus tard le tuyau de sa pipe.

Jim fut toujours le mme pour le bien comme pour le mal depuis le
premier jour o je fis connaissance avec lui.

Ciel! comme nous avions de la considration pour lui!

Nous n'tions que de petits sauvages, mais nous prouvions le
respect du sauvage devant la force.

Il y avait l Tom Carndale, d'Appleby, qui savait composer des
vers alcaques aussi bien que des pentamtres et des hexamtres,
et, cependant pas un n'et donn une chiquenaude pour Tom.

Willie Earnshaw savait toutes les dates depuis le meurtre dAbel,
sur le bout du doigt, au point que les matres eux-mmes
s'adressaient  lui s'ils avaient des doutes, mais c'tait un
garon  poitrine troite, beaucoup trop long pour sa largeur, et
 quoi lui servirent ses dates le jour o Jock Simons, de la
petite troisime, le pourchassa jusqu'au bout du corridor  coups
de boucle de ceinture.

Ah! il ne fallait pas se conduire ainsi  l'gard de Jim
Horscroft.

Quelles lgendes nous btissions sur sa force?

N'tait-ce pas lui qui avait enfonc d'un coup de poing un panneau
de chne de la porte qui conduisait  la salle des jeux? N'tait-
ce pas lui qui, je jour o le grand Merridew avait conquis la
balle, saisit  bras-le-corps et Merridew et la balle et atteignit
le but en dpassant tous les adversaires au pas de course?

Il nous paraissait dplorable qu'un gaillard de cette trempe se
casst la tte  propos de spondes et de dactyles, ou se
proccupt de savoir qui avait sign la Grande Charte.

Lorsqu'il dclara en pleine classe que c'tait le roi Alfred, nous
autres, petits garons, nous fmes d'avis qu'il devait en tre
ainsi, et que peut-tre Jim en savait plus long que l'homme qui
avait crit le livre.

Ce fut cette aventure du cambrioleur qui attira son attention sur
moi.

Il me passa la main sur la tte. Il dit que j'tais un enrag
petit diable, ce qui me gonfla d'orgueil pendant toute une
semaine.

Nous fmes amis intimes pendant deux ans, malgr le foss que les
annes creusaient entre nous, et bien que l'emportement ou
l'irrflexion lui aient fait faire plus d'une chose qui
m'ulcrait, je ne l'en aimais pas moins comme un frre, et je
versai assez de larmes pour remplir la bouteille  l'encre, quand
il partit pour dimbourg afin d'y tudier la profession de son
pre.

Je passai cinq ans encore chez Birtwhistle aprs cela, et quand
j'en sortis, j'tais moi-mme devenu le coq de l'cole, car
j'tais aussi sec, aussi nerveux qu'une lame de baleine, quoique
je doive convenir que je n'atteignais pas au poids non plus qu'au
dveloppement musculaire de mon grand prdcesseur.

Ce fut dans l'anne du jubil que je sortis de chez Birtwhistle.

Ensuite je passai trois ans  la maison,  apprendre  soigner les
bestiaux; mais les flottes et les armes taient encore aux
prises, et la grande ombre de Bonaparte planait toujours sur le
pays.

Pouvais-je deviner que moi aussi j'aiderais  carter pour
toujours ce nuage de notre peuple?


II -- LA COUSINE EDIE DEYEMOUTH

Quelques annes auparavant, alors que j'tais un tout jeune
garon, la fille unique du frre de mon pre tait venue nous
faire une visite de cinq semaines.

Willie Calder s'tait tabli  Eyemouth comme fabricant de filets
de pche, et il avait tir meilleur parti du fil  tisser que nous
n'tions sans doute destins  faire des gents et des landes
sablonneuses de West Inch.

Sa fille, Edie Calder, arriva donc en beau corsage rouge, coiffe
d'un chapeau de cinq shillings et accompagne d'une caisse
d'effets, devant laquelle les yeux de ma mre lui sortirent de la
tte comme ceux d'un crabe.

C'tait tonnant de la voir dpenser sans compter, elle qui
n'tait qu'une gamine.

Elle donna au voiturier tout ce qu'il lui demanda, et en plus une
belle pice de deux pence,  laquelle il n'avait aucun droit.

Elle ne faisait pas plus de cas de la bire au gingembre que si
c'et t de l'eau, et il lui fallait du sucre pour son th, du
beurre pour son pain, tout comme si elle avait t une Anglaise.

Je ne faisais pas grand cas des jeunes filles en ce temps-l, car
j'avais peine  comprendre dans quel but elles avaient t cres.

Aucun de nous, chez Birtwhistle, n'avait beaucoup pens  elles,
mais les plus petits semblaient tre les plus raisonnables, car
quand les gamins commenaient  grandir, ils se montraient moins
tranchants sur ce point.

Quant  nous, les tout petits, nous tions tous d'un mme avis:
une crature qui ne peut pas se battre, qui passe son temps 
colporter des histoires, et qui n'arrive mme  lancer une pierre
qu'en agitant le bras en l'air aussi gauchement que si c'tait un
chiffon, n'tait bonne  rien du tout.

Et puis il faut voir les airs qu'elles se donnent: on dirait
qu'elles font le pre et la mre en une seule personne, elles se
mlent sans cesse de nos jeux pour nous dire:  Jimmy, votre doigt
de pied passe  travers votre soulier.  ou bien encore:  Rentrez
chez vous, sale enfant, et allez vous laver  au point que rien
qu' les voir, nous en avions assez.

Aussi quand celle-l vint  la ferme de West Inch, je ne fus pas
enchant de la voir.

Nous tions en vacances.

J'avais alors douze ans.

Elle en avait onze.

C'tait une fillette mince, grande pour son ge, aux yeux noirs et
aux faons les plus bizarres.

Elle tait tout le temps  regarder fixement devant elle, les
lvres entrouvertes, comme si elle voyait quelque chose
d'extraordinaire, mais quand je me postais derrire elle, et que
je regardais dans la mme direction, je n'apercevais que
l'abreuvoir des moutons ou bien le tas de fumier, ou encore les
culottes de papa suspendues avec le reste du linge  scher.

Puis, si elle apercevait une touffe de bruyre ou de fougre, ou
n'importe quel objet tout aussi commun, elle restait en
contemplation.

Elle s'criait:

-- Comme c'est beau! comme c'est parfait!

On et dit que c'tait un tableau en peinture.

Elle n'aimait pas  jouer, mais souvent je la faisais jouer au
chat perch; a manquait d'animation, car j'arrivais toujours 
l'attraper en trois sauts, tandis qu'elle ne m'attrapait jamais,
bien qu'elle fit autant de bruit, autant d'embarras que dix
garons.

Quand je me mettais  lui dire qu'elle n'tait bonne  rien, que
son pre tait bien sot de l'lever comme cela, elle pleurait,
disait que jtais un petit butor, qu'elle retournerait chez elle
ce soir mme, et qu'elle ne me pardonnerait de la vie.

Mais au bout de cinq minutes, elle ne pensait plus  rien de tout
cela.

Ce qu'il y avait d'trange, c'est qu'elle avait plus d'affection
pour moi que je n'en avais pour elle, qu'elle ne me laissait
jamais tranquille.

Elle tait toujours  me guetter,  courir aprs moi, et  dire
alors:  Tiens! vous tes l!  en faisant l'tonne.

Mais bientt je maperus qu'elle avait aussi de bons cts.

Elle me donnait quelquefois des pennies, tellement qu'une fois
j'en eus quatre dans la poche, mais ce qu'il y avait de mieux en
elle, c'taient les histoires qu'elle savait conter.

Elle avait une peur affreuse des grenouilles.

Aussi je ne manquais pas d'en apporter une, et de lui dire que je
la lui mettrais dans le coup  moins qu'elle ne me contt une
histoire.

Cela l'aidait  commencer, mais une fois en train, c'tait
tonnant comme elle allait.

Et  entendre les choses qui lui taient arrives, cela vous
coupait la respiration.

Il y avait un pirate barbaresque qui tait all  Eyemouth.

Il devait revenir dans cinq ans avec un vaisseau charg d'or pour
faire d'elle sa femme.

Et il y avait un chevalier errant qui lui aussi tait all 
Eyemouth et il lui avait donn comme gage un anneau qu'il
reprendrait  son retour, disait-il.

Et elle me montra l'anneau, qui ressemblait  s'y mprendre  ceux
qui soutenaient les rideaux de mon lit, mais elle soutenait que
celui-l tait en or vierge.

Je lui demandai ce que ferait le chevalier s'il rencontrait le
pirate barbaresque.

Elle me rpondit qu'il lui ferait sauter la tte de dessus les
paules.

Qu'est-ce qu'ils pouvaient bien trouver en elle?

Cela dpassait mon intelligence.

Puis elle me dit que pendant son voyage  destination de West
Inch, elle avait t suivie par un prince dguis.

Je lui demandai  quoi elle avait reconnu que c'tait un prince.

Elle me rpondit:

--  son dguisement.

Un autre jour, elle dit que son pre composait une nigme, que
quand elle serait prte, il la mettrait dans les journaux, et
celui qui la devinerait aurait la moiti de sa fortune et la main
de sa fille.

Je lui dis que j'tais fort sur les nigmes, et qu'il faudrait
qu'elle me l'envoyt des qu'elle serait prte.

Elle dit que ce serait dans la _Gazette de Berwick_, et voulut
savoir ce que je ferais d'elle quand je l'aurais gagne.

Je rpondis que je la vendrais aux enchres, pour le prix qu'on
m'offrirait, mais ce soir-l elle ne voulut plus conter
d'histoires, car elle tait trs susceptible dans certains cas.

Jim Horscroft tait absent pendant le temps que la cousine Edie
passa chez nous.

Il revint la semaine mme o elle partit, et je me rappelle
combien je fus surpris qu'il fit la moindre question ou montrt
quelque intrt au sujet d'une simple fillette.

Il me demanda si elle tait jolie, et quand j'eus dit que je n'y
avais pas fait attention, il clata de rire, me qualifia de taupe,
et dit qu'un jour ou l'autre j'ouvrirais les yeux.

Mais il ne tarda pas  s'occuper de tout autre chose, et je n'eus
plus une pense pour Edie, jusqu'au jour o elle prit bel et bien
ma vie entre ses mains et la tordit comme je pourrais tordre cette
plume d'oie.

C'tait en 1813.

J'avais quitt l'cole, et j'avais dj dix-huit ans, au moins
quarante poils sur la lvre suprieure, et lesprance den avoir
bien davantage.

Javais chang depuis mon dpart de lcole.

Je ne madonnais plus aux jeux avec la mme ardeur.

Au lieu de cela il marrivait de rester allong sur la pente de la
lande, du ct ensoleill, les lvres entrouvertes, et regardant
fixement devant moi, tout comme le faisait souvent la cousine
Edie.

Jusqualors je mtais tenu pour satisfait, je trouvais mon
existence remplie, du moment que je pouvais courir plus vite et
sauter plus haut que mon prochain.

Mais maintenant, comme tout cela me paraissait peu de chose!

Je soupirais, je levais les yeux vers la vaste vote du ciel, puis
je les portais sur la surface bleue de la mer.

Je sentais quil me manquait quelque chose, mais je narrivais
point  pouvoir dire ce qutait cette chose.

Et mon caractre prit de la vivacit.

Il me semblait que tous mes nerfs taient agacs.

Si ma mre me demandait de quoi je souffrais, ou que mon pre me
parlt de mettre la main au travail, je me laissais aller 
rpondre en termes si pres, si amers que depuis j'en ai souvent
prouv du chagrin.

Ah! on peut avoir plus d'une femme, et plus d'un enfant, et plus
d'un ami, mais on ne peut avoir qu'une mre.

Aussi doit-on la mnager aussi longtemps, qu'on l'a.

Un jour, comme je rentrais en tte du troupeau, je vis mon pre
assis, une lettre  la main.

C'tait un vnement fort rare chez nous, except quand l'agent
crivait pour le terme.

En m'approchant de lui, je vis qu'il pleurait, et je restai 
ouvrir de grands yeux, car je m'tais toujours figur que c'tait
l une chose impossible  un homme.

Je le voyais fort bien  prsent, car il avait  travers sa joue
plie une ride si profonde, qu'aucune larme ne pouvait la
franchir.

Il fallait qu'elle glisst de ct jusqu' son oreille, d'o elle
tombait sur la feuille de papier.

Ma mre tait assise prs de lui et lui caressait la main, comme
elle caressait le dos du chat pour le calmer.

-- Oui, Jeannie, disait-il, le pauvre Willie est mort. Cette
lettre vient de l'homme de loi. La chose est arrive subitement.
Autrement on nous aurait crit. Un anthrax, dit-il, et un flux de
sang  la tte.

-- Ah! Alors ses peines sont finies, dit ma mre.

Mon pre essuya ses oreilles avec la nappe de la table.

-- Il a laiss toutes ses conomies  sa fille, dit-il, et si elle
n'a pas chang, par Dieu, de ce qu'elle promettait d'tre, elle
n'en aura pas pour longtemps. Vous vous rappelez ce qu'elle
disait, sous ce toit mme, du th trop faible, et cela pour du th
 sept shillings la livre.

Ma mre hocha la tte et considra les pices de lard suspendues
au plafond.

-- Il ne dit pas combien elle aura, reprit-il, mais elle en aura
assez, et de reste. Elle doit venir habiter avec nous, car a t
son dernier dsir.

-- Il faudra qu'elle paie son entretien, s'cria ma mre avec
pret.

Je fus fch de l'entendre parler d'argent dans un tel moment,
mais aprs tout, si elle n'avait pas t aussi pre, nous aurions
t jets dehors au bout de douze mois.

-- Oui, elle paiera. Elle arrive aujourd'hui mme. Jock, mon
garon, vous aurez la bont de partir avec la charrette pour
Ayton, et d'attendre la diligence du soir. Votre cousine Edie y
sera, et vous pourrez l'amener  West Inch.

Je me mis donc en route  cinq heures et quart avec la _Souter
Johnnie_, notre jument de quinze ans aux longs poils, et notre
charrette avec la caisse repeinte  neuf qui ne nous servait que
dans les grands jours.

La diligence apparut au moment mme o j'arrivais, et moi, comme
un niais de jeune campagnard, sans songer aux annes qui s'taient
coules, je cherchais dans la foule aux environs de l'auberge un
bout de fille en jupe courte arrivant  peine aux genoux.

Et comme je m'avanais obliquement, le cou tendu, je me sentis
toucher le coude, et me trouvai en face d'une dame vtue de noirs
debout sur les marches, et j'appris que c'tait ma cousine Edie.

Je le savais, dis-je, et pourtant si elle ne m'avait pas touch,
j'aurais pu passer vingt fois prs d'elle sans la reconnatre.

Ma parole, si Jim Horscroft m'avait alors demand si elle tait
jolie ou non, je n'aurais su que lui rpondre.

Elle tait brune, bien plus brune que ne le sont ordinairement nos
jeunes filles du border, et pourtant  travers ce teint charmant,
s'entrevoyait une nuance de carmin pareille  la teinte plus
chaude qu'on remarque au centre d'une rose soufre.

Ses lvres taient rouges, exprimant la douceur, et la fermet,
mais ds ce moment mme, je vis au premier coup d'oeil flotter au
fond de ses grands yeux une expression de malice narquoise.

Elle s'empara de moi sance tenante, comme si j'avais fait partie
de son hritage. Elle allongea la main et me cueillit.

Elle tait en toilette de deuil, comme je l'ai dit, et dans un
costume qui me fit l'effet d'une mode extraordinaire, et elle
portait un voile noir qu'elle avait cart de devant sa figure.

-- Ah! Jock, me dit-elle en mettant dans son anglais un accent
manir qu'elle avait appris  la pension. Non, non, nous sommes
un peu trop grands pour cela?...

Cela, c'tait parce que, avec ma sotte gaucherie, j'avanais ma
figure brune pour l'embrasser, comme je l'avais fait la dernire
fois que nous nous tions vus...

-- Soyez bon garon et donnez un shilling au conducteur, qui a t
extrmement complaisant pour moi pendant le trajet.

Je rougis jusqu'aux oreilles, car je n'avais en poche qu'une pice
d'argent de quatre pence.

Jamais le manque d'argent ne me parut plus pnible qu' ce moment-
l.

Mais elle me devina d'un simple regard, et aussitt une petite
bourse en moleskine  fermoir d'argent me fut glisse dans la
main.

Je payai l'homme et allais rendre la bourse  Edie, mais elle me
fora de la garder.

-- Vous serez mon intendant, Jock, dit-elle en riant. C'est l
votre voiture, elle  l'air bien drle. Mais o vais je m'asseoir?

-- Sur le sac, dis-je.

-- Et comment faire pour monter?

-- Mettez le pied sur le moyeu, dis-je, je vous aiderai.

Je me hissai d'un saut, et je pris deux petites mains gantes dans
les miennes.

Comme elle passait par-dessus le ct de la carriole, son haleine
passa sur sa figure, une haleine douce et chaude, et aussitt
s'effacrent par lambeaux ces langueurs vagues et inquites de mon
me.

Il me sembla que cet instant m'enlevait  moi-mme et faisait de
moi un des membres de la race des hommes.

Il ne fallut pour cela que le temps qu'il faut  un cheval pour
agiter sa queue, et pourtant un vnement s'tait produit.

Une barrire avait surgi quelque part.

J'entrai dans une vie plus large et plus intelligente.

J'prouvai tout cela sous une brusque averse, et pourtant dans ma
timidit, dans ma rserve, je ne sus faire autre chose que
d'galiser le rembourrage du sac.

Elle suivait des yeux la diligence qui reprenait  grand bruit la
direction de Berwick.

Tout  coup elle se mit  faire voltiger en l'air son mouchoir.

-- Il a t son chapeau, dit-elle, je crois qu'il a d tre
officier. Il avait l'air trs distingu. Peut-tre l'avez-vous
remarqu, un gentleman sur l'impriale, trs beau, avec un
pardessus brun.

Je secouai la tte, et toute la joie qui m'avait envahi fit place
 une sotte mauvaise humeur.

-- Ah! mais je ne le reverrai jamais. Voici toutes les collines
vertes, et la route brune et tortueuse; elles sont bien restes
les mmes qu'autrefois. Vous aussi, Jock, je trouve que vous
n'avez pas beaucoup chang. J'espre que vos manires sont
meilleures que jadis; vous ne chercherez pas  me mettre des
grenouilles dans le cou, n'est-ce pas?

Rien qu' cette ide, je sentis un frisson dans tout le corps.

-- Nous ferons tout notre possible pour vous rendre heureuse 
West Inch, dis-je en jouant avec le fouet.

-- Assurment, c'est bien de la bont de votre part que
d'accueillir une pauvre fille isole, dit-elle.

-- C'est bien de la bont de votre part que de venir, cousine
Edie, balbutiai-je. Vous trouverez la vie bien monotone, je le
crains, dis-je.

-- Elle sera assez calme en effet, Jock, n'est-ce pas? Il n'y a
pas beaucoup d'hommes par l-bas, autant qu'il men souvient.

-- Il y a le Major Elliott,  Corriemuir. Il vient passer la
soire de temps  autre. C'est un brave vieux soldat, qui a reu
une balle dans le genou, pendant qu'il servait sous Wellington.

-- Ah! quand je parle d'hommes, je ne veux pas parler des vieilles
gens qui ont une balle dans le genou, je parle de gens de notre
ge, dont on peut se faire des amis.  propos, ce vieux docteur si
aigre, il avait un fils, n'est ce pas?

-- Oh! oui, c'est Jim Horscroft, mon meilleur ami.

-- Est-il chez lui?

-- Non, il reviendra bientt. Il fait encore ses tudes 
dimbourg.

-- Alors nous nous tiendrons mutuellement compagnie jusqu' son
retour, Jock. Ah! je suis bien lasse, et je voudrais tre arrive
 West Inch.

Je fis arpenter la route  la vieille _Souter Johnnie_, d'une
allure  laquelle elle n'a jamais march ni avant, ni depuis.

Une heure aprs, Edie tait assise devant la table  souper.

Ma mre avait servi non seulement du beurre, mais encore de la
gele de groseilles qui, dans son assiette de verre, scintillait 
la lumire de la chandelle et faisait fort bon effet.

Je n'eus pas de peine  m'apercevoir que mes parents taient tout
aussi surpris que moi, du changement qui s'tait opr en elle,
mais qu'ils l'taient d'une autre faon que moi.

Ma mre tait si impressionne par l'objet en plumes qu'elle lui
vit autour du cou, qu'elle l'appelait Miss Calder au lieu de Edie,
et ma cousine, de son air joli et lger, la menaait du doigt
toutes les fois qu'elle se servait de ce nom.

Aprs le souper, quand elle fut alle se coucher, ils ne purent
parler d'autre chose que de son air et de son ducation.

-- Tout de mme, pour le dire en passant, fit mon pre, elle n'a
pas l'air d'avoir le coeur bris par la mort de mon frre.

Alors, pour la premire fois, je me souvins qu'elle n'avait pas
dit un mot  ce sujet, depuis que nous nous tions revus.


III -- L'OMBRE SUR LES EAUX

Il ne fallut pas longtemps  la cousine Edie pour rgner
souverainement  West Inch et pour faire de nous tous, y compris
mon pre, ses sujets.

Elle avait de l'argent, et tant qu'elle voulait, bien qu'aucun de
nous ne st combien.

Lorsque ma mre lui dit que quatre shillings par semaine
paieraient toutes ses dpenses, elle porta spontanment la somme 
sept shillings six pence.

La chambre du sud, la plus ensoleille, et dont la fentre tait
encadre de chvrefeuille, lui fut assigne, et c'tait merveille
de voir les bibelots qu'elle avait apports de Berwick pour les y
ranger.

Elle faisait le voyage deux fois par semaine, et comme la carriole
ne lui plaisait pas, elle loua le _gig_ d'Angus Whitehead, qui
avait la ferme de l'autre ct de la cte.

Et il tait rare qu'elle revnt sans apporter quelque chose pour
l'un de nous; une pipe de bois pour mon pre, un plaid des
Shetlands pour ma mre, un livre pour moi, un collier de cuivre
pour Rob, notre collie.

Jamais on ne vit femme plus dpensire.

Mais ce qu'elle nous donna de meilleur, ce fut avant tout sa
prsence.

Pour moi, cela changea entirement l'aspect du paysage.

Le soleil tait plus brillant, les collines plus vertes et l'air
plus doux depuis le jour de sa venue.

Nos existences perdirent leur banalit, maintenant que nous les
passions avec une telle crature, et la vieille et morne maison
grise prit un tout autre aspect  mes yeux depuis le jour o elle
avait pos le pied sur le paillasson de la porte.

Cela ne tenait point  sa figure, qui pourtant tait des plus
attrayantes, non plus qu' sa tournure, bien que je n'aie vu
aucune jeune fille qui pt rivaliser en cela avec elle. C'tait
son entrain, ses faons drlement moqueuses, sa manire toute
nouvelle pour nous de causer, le geste fier avec lequel elle
rejetait sa robe ou portait la tte en arrire.

Nous nous sentions aussi bas que la terre sous ses pieds.

C'tait enfin ce vif regard de dfi, et cette bonne parole qui
ramenait chacun de nous  son niveau.

Mais non, pas tout  fait  son niveau.

Pour moi, elle fut toujours une crature lointaine et suprieure.

J'avais beau me monter la tte et me faire des reproches.

Quoi que je fisse, je n'arrivais pas  reconnatre que le mme
sang coulait dans nos veines et qu'elle n'tait qu'une jeune
campagnarde, comme je n'tais qu'un jeune campagnard.

Plus je l'aimais, plus elle m'inspirait de crainte, et elle
s'aperut de ma crainte longtemps avant de savoir que je l'aimais.

Quand j'tais loin d'elle, j'prouvais de l'agitation, et pourtant
lorsque je me trouvais avec elle, j'tais sans cesse  trembler de
crainte que quelque faute commise en parlant ne lui caust de
l'ennui ou ne la fcha.

Si j'en avais su plus long sur le caractre des femmes, je me
serais peut-tre donn moins de mal.

-- Vous tes bien chang de ce que vous tiez autrefois, disait-
elle en me regardant de ct par-dessous ses cils noirs.

-- Vous ne disiez pas cela lorsque nous nous sommes vus pour la
premire fois, dis-je.

-- Ah! je parlais alors de l'air que vous aviez, et je parle de
vos manires d'aujourd'hui. Vous tiez si brutal avec moi et si
imprieux, et vous ne vouliez faire qu' votre tte, comme un
petit homme que vous tiez. Je vous revois encore avec votre
tignasse emmle et vos yeux pleins de malice. Et maintenant vous
tes si douce, si tranquille. Vous avez le langage si prvenant!

-- On apprend  se conduire, dis-je.

-- Oh! mais Jock, je vous aimais bien mieux comme vous tiez.

Eh bien, quand elle dit cela, je la regardai bien en face, car
jaurais cru qu'elle ne m'avait jamais bien pardonn la faon dont
je la traitais d'ordinaire.

Que ces faons l plussent  tout autre qu' une personne vade
d'une maison de fous, voil qui dpassait tout  fait mon
intelligence.

Je me rappelai le temps, o la surprenant sur le seuil en train de
lire, je fixais au bout d'une baguette lastique de coudrier de
petites boules d'argile, que je lui lanais, jusqu' ce qu'elle
fint par pleurer.

Je me rappelai aussi qu'ayant pris une anguille dans le ruisseau
de Corriemuir, je la poursuivis, cette anguille  la main, avec
tant d'acharnement qu'elle finit par se rfugier,  moiti folle
d'pouvante, sous le tablier de ma mre, et que mon pre m'assna
sur le trou de l'oreille un coup de bton  bouillie qui m'envoya
rouler, avec mon anguille, jusque sous le dressoir de la cuisine.

Voil donc ce qu'elle regrettait?

Eh bien, elle se rsignerait  s'en passer, car ma main se
scherait avant que je sois capable de recommencer maintenant.

Mais je compris alors pour la premire fois, tout ce qu'il y a
d'trange dans la nature fminine, et je reconnus que l'homme ne
doit point raisonner  ce propos, mais simplement se tenir sur ses
gardes et tcher de s'instruire.

Nous nous trouvmes enfin au mme niveau, quand elle dit qu'elle
n'avait qu' faire ce qui lui plaisait et comme cela lui plaisait,
et que j'tais aussi entirement  ses ordres que le vieux Rob
tait docile  mon appel.

Vous trouvez que j'tais bien sot de me laisser mettre ainsi la
tte  l'envers.

Je l'tais peut-tre, mais il faut aussi vous rappeler combien
j'avais peu l'habitude des femmes, et que nous nous rencontrions 
chaque instant.

En outre, on ne trouve pas une femme comme celle-l sur un
million, et je puis vous garantir que celui-l aurait eu la tte
solide, qui ne se la serait pas laiss mettre  l'envers par elle.

Tenez, voil le Major Elliott.

C'tait un homme qui avait enterr trois femmes et qui avait
figur dans douze batailles ranges.

Eh bien! Edie aurait pu le rouler autour de son doigt comme un
chiffon mouill, elle qui sortait  peine de pension.

Peu de temps aprs qu'elle fut venue, je le rencontrai, comme il
quittait West Inch, toujours clopinant, mais le rouge aux joues,
et avec une lueur dans l'oeil qui le rajeunissait de dix ans.

Il tordait ses moustaches grises des deux cts, de faon  en
avoir les pointes presque dans les yeux, et il tendait sa bonne
jambe avec autant de fiert qu'un joueur de cornemuse.

Que lui avait-elle dit?

Dieu le sait, mais cela avait fait dans ses veines autant d'effet
que du vin vieux.

-- Je suis mont pour vous voir, mon garon, dit-il, mais il faut
que je rentre  la maison. Toutefois ma visite n'a pas t perdue,
car elle m'a procur l'occasion de voir _la belle cousine_, une
jeune personne des plus charmantes, des plus attrayantes, mon
garon.

Il avait une faon de parler un peu formaliste, un peu raide, et
il se plaisait  intercaler dans ses propos quelques bouts de
phrases franaises qu'il avait ramasss dans la Pninsule.

Il aurait continu  me parler d'Edie, mais je voyais sortir de sa
poche le coin d'un journal.

Je compris alors qu'il tait venu, selon son habitude, pour
m'apporter quelques nouvelles.

Il ne nous en arrivait gure  West Inch.

-- Qu'y a-t-il de nouveau, major? demandai je.

Il tira le journal de sa poche et le brandit.

-- Les Allis ont gagn une grande bataille, mon garon, dit-il.
Je ne crois pas que Nap tienne bien longtemps aprs cela. Les
Saxons l'ont jet par-dessus bord, et il a subi un rude chec 
Leipzig. Wellington a franchi les Pyrnes et les soldats de
Graham seront  Bayonne d'ici  peu de temps.

Je lanai mon chapeau en l'air.

-- Alors la guerre finira par cesser? m'criai je.

-- Oui, et il n'est que temps, dit-il en hochant la tte d'un air
grave. a a fait verser bien du sang. Mais ce n'est gure la
peine, maintenant, de vous dire ce que j'avais dans l'esprit 
votre sujet.

-- De quoi s'agissait-il?

-- Eh bien, mon garon, c'est que vous ne faites rien de bon ici,
et maintenant que mon genou reprend un peu de souplesse, je
pensais pouvoir rentrer dans le service actif. Je me demandais
s'il ne vous plairait pas de voir un peu de la vie de soldat sous
mes ordres.

 cette pense mon coeur bondit.

-- Ah! oui, je le voudrais! m'criai-je.

-- Mais il se passera bien six mois avant que je sois en tat de
me prsenter  l'examen mdical, et il y a bien des chances pour
que Boney soit mis en lieu sr avant ce dlai.

-- Puis il y a ma mre, dis-je. Je doute qu'elle me laisse partir.

-- Ah! Eh bien, on ne le lui demandera pas cette fois.

Et il s'loigna en clopinant.

Je m'assis dans la bruyre, mon menton dans la main, en tournant
et retournant la chose en mon esprit et suivant des yeux le major
en son vieux[1] habit brun, avec un bout de plaid voltigeant par-
dessus son paule, pendant qu'il grimpait la monte de la colline.

C'tait une bien chtive existence, que celle de West Inch, o
j'attendais mon tour de remplacer mon pre, sur la mme lande, au
bord du mme ruisseau, toujours des moutons, et toujours cette
maison grise devant les yeux.

Et de l'autre ct, il y avait la mer bleue.

Ah, en voil une vie pour un homme!

Et le major, un homme qui n'tait plus dans la force de l'ge, il
tait bless, fini, et pourtant il faisait des projets pour se
remettre  la besogne alors que moi,  la fleur de l'ge, je
dprissais parmi ces collines!

Une vague brlante de honte me monta  la figure, et je me levai
soudain, plein d'ardeur de partir, et de jouer dans le monde le
rle d'un homme.

Pendant deux jours, je ne fis que songer  cela.

Le troisime, il survint un vnement qui condensa mes
rsolutions, et aussitt les dissipa, comme un souffle de vent
fait disparatre une fume.

J'tais all faire une promenade dans l'aprs-midi avec la cousina
Edie et Rob.

Nous tions arriv au sommet de la pente qui descend vers la
plage.

L'automne tirait  sa fin.

Les herbes, en se fltrissant, avaient pris des teintes de bronze,
mais le soleil tait encore clair et chaud.

Une brise venait du sud par bouffes courtes et brlantes et
ridait de lignes courbes la vaste surface bleue de la mer.

J'arrachai une brasse de fougre pour qu'Edie pt s'asseoir. Elle
s'installa de son air insouciant, heureuse, contente, car de tous
les gens que j'ai connus, il n'en fut aucun qui aimait autant la
chaleur et la lumire.

Moi, je m'assis sur une touffe d'herbe, avec la tte de Rob sur
mon genou.

Comme nous tions seuls dans le silence de ce dsert, nous vmes,
mme en cet endroit, s'tendre sur les eaux, en face de nous,
l'ombre du grand homme de l bas qui avait crit son nom en
caractres rouges sur toute la carte d'Europe.

Un vaisseau arrivait pouss par le vent.

C'tait un vieux navire de commerce  l'aspect pacifique, qui,
peut-tre avait Leith pour destination.

Il avait les vergues carres et allait toutes voiles dployes.

De l'autre ct, du nord est, venaient deux grands vilains
bateaux, grs en lougres, chacun avec un grand mt et une vaste
voile carre de couleur brune.

Il tait difficile d'avoir sous les yeux un plus joli coup d'oeil
que celui de ces trois navires qui marchaient en se balanant, par
une aussi belle journe.

Mais tout  coup partit d'un des lougres une langue de flamme, et
un tourbillon de fume noire.

Il en jaillit autant du second.

Puis le navire riposta: rap, rap, rap!

En un clin d'oeil l'enfer avait, d'une pousse du coude, cart le
ciel, et sur les eaux se dchanaient la haine, la frocit, la
soif de sang.

Au premier coup de feu, nous nous tions relevs, et Edie, toute
tremblante, avait pos sa main sur mon bras.

-- Ils se battent, Jock, s'cria-t-elle. Qui sont-ils? Qui sont-
ils?

Les battements de mon coeur rpondaient aux coups de canon, et
tout ce que je pus dire, avec ma respiration entrecoupe, ce fut:

-- Ce sont deux corsaires franais, des chasse-mare, comme ils
les appellent l-bas, c'est un de nos navires de commerce, et
aussi sr que nous sommes mortels, ils s'en empareront, car le
major dit qu'ils sont toujours pourvus de grosse artillerie et
qu'ils sont aussi bourrs d'hommes qu'il y a de nourriture dans un
boeuf. Pourquoi cet imbcile ne bat-il pas en retraite vers la
barre  l'embouchure de la Tweed?

Mais il ne diminua pas un pouce de toile.

Il se balanait toujours de son air entt, pendant qu'une petite
boule noire tait hisse  la pointe de son grand mt, et que le
magnifique vieux drapeau apparaissait tout  coup et ondulait 
ses drisses.

Puis se fit entendre de nouveau le rap, rap, rap! de ses petits
canons, suivi du boum! boum! des grosses caronades qui armaient
les baux du lougre.

Un instant plus tard, les trois navires formaient un groupe.

Le navire-marchand oscilla comme un cerf avec deux loups accrochs
 ses hanches.

Tous trois ne formaient plus qu'une confuse masse noire enveloppe
dans la fume, d'o pointaient  et l les vergues. D'en haut et
du centre de ce nuage partaient, comme l'clair, de rouges langues
de flammes.

C'tait un tapage si infernal de gros et de petits canons, de cris
de joie, de hurlements, que pendant bien des semaines mes oreilles
en tintrent encore.

Pendant une heure d'horloge, le nuage pouss par l'enfer se
dplaa lentement sur les flots, et nous restmes l, le coeur
saisi,  regarder le battement du pavillon, nous carquillant les
yeux pour voir s'il tait toujours  sa place.

Puis, tout  coup, le vaisseau, plus fier, plus noir, plus ferme
que jamais, se remit en marche.

Quand la fume se fut un peu dissipe, nous vmes un des lougres
vacillant comme un canard qui tombe  l'eau, avec une aile casse,
tandis que sur l'autre, on se htait d'embarquer l'quipage avant
qu'il ne coult  pic.

Pendant toute cette heure, toute ma vie avait t concentre dans
la bataille.

Le vent avait emport ma casquette, mais je n'y avais pas pris
garde.

Alors, le coeur dbordant, je me tournai vers ma cousine Edie, et
rien qu'en la voyant je me retrouvai en arrire de six ans.

Son regard avait repris sa fixit, ses lvres taient
entrouvertes, comme quand elle tait toute petite, et ses mains
menues taient jointes si fort que la peau luisait aux poignets
comme de l'ivoire.

-- Ah! ce capitaine! dit-elle, en parlant  la bruyre et aux
buissons de gents, quel homme fort, quelle rsolution! Quelle est
la femme qui ne serait pas fire d'un tel mari?

-- Ah! oui, il s'est bien conduit! m'criai-je avec enthousiasme.

Elle me regarda. On et dit qu'elle avait oubli mon existence.

-- Je donnerais un an de ma vie pour rencontrer un pareil homme
dit-elle, mais voil o on en est quand on habite la campagne. On
n'y voit jamais d'autres gens que ceux qui ne sont bons  rien
faire de mieux.

Je ne sais si elle avait l'intention de me faire de la peine, bien
qu'elle ne se fit jamais beaucoup prier pour cela, mais quelle que
ft son intention, ses paroles me donnrent la mme sensation que
si elles avaient travers tout droit un nerf mis  nu.

-- C'est trs bien, cousine Edie, dis-je en m'efforant de parler
avec calme, voil qui achve de me dcider. J'irai ce soir
m'enrler  Berwick.

-- Quoi! Jock, vous voulez vous faire soldat?

-- Oui, si vous croyez que tout homme qui reste  la campagne est
ncessairement un lche.

-- Oh! Jock, comme vous seriez beau en habit rouge, comme vous
avez meilleur air quand vous tes on colre. Je voudrais voir
toujours vos yeux tinceler ainsi. Comme cela vous va bien, comme
cela vous donne l'air d'un homme! Mais j'en suis sre, c'est pour
plaisanter, que vous parlez de vous faire soldat.

-- Je vous ferai voir si je plaisante.

Puis, je traversai la lande en courant, et j'arrivai ainsi  la
cuisine, ou ma mre et mon pre taient assis de chaque ct de la
chemine.

-- Mre, m'criai-je, je pars me faire soldat.

Si je leur avais dit que je partais pour me faire cambrioleur, ils
n'auraient pas t plus atterrs, car en ce temps-l, les
campagnards mfiants et aiss estimaient que le troupeau du
sergent se composait principalement des moutons noirs.

Mais, sur ma parole, ces btes noires ont rendu un fameux service
 leur pays.

Ma mre porta ses mitaines  ses yeux, et mon pre prit un air
aussi sombre qu'un trou  tourbe.

-- Non! Jock, vous tes fou, dit-il.

-- Fou ou non, je pars.

-- Alors vous n'aurez pas ma bndiction.

-- En ce cas je m'en passerai.

 ces mots ma mre jette un cri et me met ses bras autour du cou.

Je vis sa main calleuse, dforme, pleine de noeuds qu'y avait
produits la peine qu'elle s'tait donns pour m'levez, et cela me
parla plus loquemment que n'et pu faire aucune parole.

Je l'aimais tendrement mais j'avais la volont aussi dure que le
tranchant d'un silex.

Je la forai d'un baiser  se rasseoir; puis je courus dans ma
chambre pour prparer mon paquet.

Il faisait dj sombre, et j'avais  parcourir un long trajet 
pied.

Aussi me contentai-je de ramasser quelques effets. Puis je me
htai de partir. Au moment o j'allais mettre le pied dehors par
une porte de ct, quelqu'un me toucha l'paule.

C'tait Edie, debout  la lueur du couchant.

-- Sot enfant, dit-elle, vous n'allez vraiment point partir?

-- Je ne partirai pas? Vous allez le voir.

-- Mais votre pre ne le veut pas, votre mre non plus.

-- Je le sais.

-- Alors pourquoi partir?

-- Vous devez bien le savoir.

-- Pourquoi, enfin.

-- Parce que vous me faites partir.

-- Je ne tiens pas  ce que vous partiez, Jock.

-- Vous l'avez dit; vous avez dit que les gens de la campagne ne
sont bons qu' y rester. Vous tenez toujours ce langage. Vous ne
faites pas plus cas de moi que de ces pigeons dans leur nid. Vous
trouvez que je ne suis rien du tout. Je vous ferai changer d'ide.

Tous mes griefs partaient en petits jets qui me brlaient les
lvres.

Pendant que je parlais, elle rougit, et me regarda de son air  la
fois railleur et caressant.

-- Ah! je fais si peu cas de vous? dit-elle, et c'est pour cette
raison l que vous partez? Eh bien, Jock, est-ce que vous resterez
si... si je suis bonne pour vous?

Nous tions face  face et fort prs.

En un instant la chose fut faite.

Mes bras l'entourrent.

Je lui donnai baisers sur baisers, sur la bouche, sur les joues,
sur les yeux.

Je la pressai contre mon coeur.

Je lui dis bien bas quelle tait tout pour moi, tout, et que je ne
pouvais pas vivre sans elle.

Edie ne rpondit rien, mais elle fut longtemps avant de tourner la
tte, et quand elle me repoussa en arrire, elle n'y mit pas
beaucoup d'effort.

-- Oh! vous tes bien rude, vieux petit effront, dit-elle en
tenant sa chevelure de ses deux mains. Comme vous m'avez secoue,
Jock, je ne me figurais pas que vous seriez aussi hardi.

Mais j'avais tout  fait cess de la craindre, et un amour, dix
fois plus ardent que jamais, bouillait dans mes veines.

Je la ressaisis et l'embrassai comme si j'en avais eu le droit.

-- Vous tes  moi, bien  moi, m'criai-je. Je n'irai pas 
Berwick, je resterai ici et nous nous marierons.

Mais  ce mot de mariage, elle clata de rire.

-- Petit nigaud! petit nigaud! dit-elle en levant l'index.

Puis, comme j'essayais de mettre de nouveau la main sur elle, Edie
me fit une jolie petite rvrence et rentra  la maison.


IV -- LE CHOIX DE JIM

Et alors se passrent ces six semaines qui furent une sorte de
rve et le sont encore maintenant quand le souvenir m'en revient.

Je vous ennuierais si je me mettais  vous conter ce qui se passa
entre nous.

Et pourtant comme c'tait grave, quelle importance dcisive cela
devait avoir sur notre destine ds ce temps-l!

Ses caprices, son humour sans cesse changeante, tantt vive,
tantt sombre comme une prairie au-dessous de laquelle dfilent
des nuages; ses colres sans causes, ses brusques repentirs, qui
tour  tour faisaient dborder en moi la joie ou le chagrin.

Voil ce qu'tait ma vie: tout le reste n'tait que nant.

Mais il restait toujours dans les dernires profondeurs de mes
sentiments une inquitude vague, la peur d'tre pareil  cet homme
qui tendait la main pour saisir l'arc-en-ciel, et celle que la
vritable Edie Calder, si prs de moi qu'elle part, tait en
ralit bien loin de moi.

Elle tait, en effet, bien malaise  comprendre.

Elle l'tait du moins pour un jeune campagnard  l'esprit peu
pntrant, comme moi.

Car, si j'essayais de l'entretenir de mes vritables projets, de
lui dire qu'en prenant la totalit de Corriemuir, nous pourrions
ajouter  la somme ncessaire pour ce surplus de fermage, un
bnfice de cent bonnes livres, que cela nous permettrait
d'ajouter un salon  West Inch, et d'en faire une belle demeure
pour le jour de notre mariage, alors elle se mettait  bouder, 
baisser les yeux, comme si elle avait juste assez de patience pour
m'couter.

Mais si je la laissais s'abandonner  ses rves sur ce que je
pouvais devenir, sur la trouvaille fortuite d'un document prouvant
que j'tais le vritable hritier du laird, ou bien si, sans
cependant m'engager dans l'arme, chose dont elle ne voulait pas
entendre parler, elle me voyait devenir un grand guerrier, dont le
nom serait dans la bouche de tous, alors elle tait aussi
charmante qu'une journe de mai.

Je me prtais de mon mieux  ce jeu, mais il finissait toujours
par m'chapper un mot malheureux pour prouver que j'tais toujours
Jock Calder de West Inch, tout court, et alors la bouderie de ses
lvres exprimait de nouveau le peu de cas qu'elle faisait de moi.

Nous vivions ainsi, elle dans les nuages, moi terre  terre, et si
la rupture n'tait pas arrive d'une manire, elle le serait d'une
autre.

La Nol tait passe, mais l'hiver avait t doux.

Il avait fait juste assez froid pour qu'on pt marcher sans danger
dans les tourbires.

Edie tait sortie par une belle matine, et elle tait rentre
pour djeuner avec les joues rouges d'animation.

-- Est-ce que votre ami le fils du docteur est revenu, Jock? dit-
elle.

-- J'ai entendu dire qu'on l'attend.

-- Alors c'est sans doute lui que j'ai rencontr sur la lande.

-- Quoi! vous avez rencontr Jim Horscroft?

-- Je suis sre que ce doit tre lui. Un gaillard de tournure
superbe, un hros, avec une chevelure noire et frise, le nez
court et droit, et des yeux gris. Il a des paules comme une
statue, et pour la taille, Jock, je crois bien que votre tte
atteindrait tout juste  son pingle de cravate.

-- Je vais jusqu' son oreille, Edie, m'criai-je avec
indignation. Du moins, si c'tait bien Jim! Est-ce qu'il avait au
coin de la bouche une pipe en bois brun?

-- Oui, il fumait; il tait habill de gris et il avait une belle
voix forte et grave.

-- Ha! Ho! vous lui avez parl, dis-je.

Elle rougit lgrement, comme si elle en avait dit plus long
qu'elle ne voulait.

-- Je me dirigeais vers un endroit o le sol tait un peu mou, et
il m'a avertie.

-- Ah! oui ce doit tre le bon vieux Jim dis-je, voil des annes
qu'il devrait avoir son doctorat, s'il avait eu autant de cervelle
que de biceps. Oui, pardieu, le voil mon homme en chair et en os.

Je l'avais vu par la fentre de la cuisine, et je m'lanai  sa
rencontre, tenant  la main mon beignet entam.

Il courut, lui aussi, au devant de moi, me tendant sa grosse main
et les yeux brillants.

-- Ah! Jock, s'cria-t-il, c'est un vrai plaisir de vous revoir.
Il n'est pas d'amis comme les vieux amis.

Mais soudain il coupa cours  ses propos et regarda par-dessus mon
paule, avec de grands yeux.

Je me retournai.

C'tait Edie, avec un sourire joyeux et moqueur, qui tait debout
sur l seuil.

Comme je fus fier d'elle et de moi aussi, en la regardant!

-- Voici ma cousine, Jim, Miss Edie Calder, dis-je.

-- Vous arrive-t-il souvent de vous promener avant le djeuner, Mr
Horscroft, demanda-t-elle, toujours avec ce sourire fut.

-- Oui, dit-il en la regardant de tous ses yeux.

-- Moi aussi, et presque toujours je vais par l-bas, dit-elle.
Mais, dites-moi, Jock, vous n'tes gure empress  recevoir votre
ami. Si vous ne lui faites pas les honneurs de la maison, il
faudra que je m'en charge  votre place pour en sauver la
rputation.

Au bout de quelques minutes, nous tions avec les vieux, et Jim
s'attablait devant son assiette de potage.

Il disait  peine un mot et restait toujours la cuillre en l'air
 contempler Edie.

Elle ne fit que lui lancer de petites oeillades.

Il me sembla qu'elle se divertissait de le voir aussi timide et
qu'elle faisait de son mieux pour l'encourager par ses propos.

-- Jock me disait que vous faisiez vos tudes pour devenir
docteur, dit-elle, mais comme cela doit tre difficile, et qu'il
doit falloir de temps pour acqurir les connaissances ncessaires!

-- Cela me prend en effet beaucoup de temps, dit piteusement Jim,
mais j'en viendrai  bout tout de mme.

-- Ah! vous tes brave! Vous tes rsolu, vous fixez votre regard
sur un but et vous vous dirigez vers lui. Rien ne peut vous
arrter.

-- Vraiment, je n'ai pas de quoi me vanter, dit-il. Plus d'un qui
a commenc avec moi a dj sa plaque  sa porte, alors que je ne
suis encore qu'un tudiant.

-- C'est que vous tes modeste, monsieur Horscroft. On dit que les
gens les plus braves sont aussi les plus modestes. Mais aussi,
quand vous avez atteint votre but, quelle gracieuse carrire! Vous
portez la gurison partout o vous allez. Vous rendez la force 
ceux qui souffrent. Vous avez pour unique but le bien de
l'humanit.

L'honnte Jim se dmenait sur sa chaise, en entendant ces mots.

-- Je n'ai pas des mobiles aussi levs, je le crains bien, Miss
Calder, dit-il. Je songe  gagner ma vie,  continuer la clientle
de mon pre. Voil ce que je vise, et si j'apporte la gurison
d'une main, je tendrai l'autre pour recevoir une pice d'une
couronne.

-- Comme vous tes franc et sincre! s'cria-t-elle.

Et cela continua ainsi: elle le couvrait de toutes les vertus,
arrangeait adroitement son langage de faon  lencourager 
entrer dans son rle, et s'y prenait de la manire que je
connaissais si bien.

Avant qu'il ft subjugu, je pus voir qu'il avait la tte toute
bourdonnante de l'clat de sa beaut et de ses propos engageants.

Je frissonnais d'orgueil  penser quelle haute ide il aurait de
ma parent.

-- N'est-ce pas qu'elle est belle, Jim? lui dis-je, sans pouvoir
m'en empcher, au moment o nous fmes sur le seuil, et pendant
qu'il allumait sa pipe pour retourner chez lui.

-- Belle! s'cria-t-il. Mais je n'ai jamais vu son gale.

-- Nous devons nous marier, dis-je.

Sa pipe tomba de sa bouche et il me regarda fixement.

Puis il ramassa sa pipe et s'loigna sans mot dire.

Je croyais qu'il reviendrait, mais je me trompais.

Je le suivis des yeux bien loin sur la lande. Il marchait la tte
penche sur la poitrine.

Mais je n'tais pas prs de l'oublier! La cousine Edie eut cent
questions  me faire au sujet de ses annes d'adolescence, de sa
vigueur, des femmes qu'il devait connatre probablement: elle n'en
savait jamais assez.

Puis j'eus de ses nouvelles une seconde fois, dans la journe,
mais d'une faon moins agrable.

Ce fut par mon pre, qui rentra le soir, ne faisant que parler du
pauvre Jim.

Le pauvre Jim avait pass tout ce temps  boire.

Ds midi, tant gris, il tait descendu aux coteaux de Westhouse,
pour se battre avec le champion Gipsy et on n'tait pas certain
que l'homme passt la nuit.

Mon pre avait rencontr Jim sur la grande route, terrible comme
un nuage charg de foudre, et prt  insulter le premier qui
passait.

-- Mon Dieu! dit le vieillard, il se fera une belle clientle,
s'il commence  rompre les os aux gens.

La cousine Edie ne fit que rire de tout cela, et j'en ris pour
faire comme elle, mais je ne trouvais rien de bien plaisant dans
la nouvelle. Le surlendemain, je me rendais  Corriemuir par le
sentier des moutons quand je rencontrai Jim en personne, qui
marchait  grands pas.

Mais ce n'tait plus le gros gaillard plein de bonhomie qui avait
partag notre soupe l'autre matin.

Il n'avait ni col, ni cravate. Son gilet tait dfait, ses cheveux
emmls, sa figue toute brouille, comme celle d'un homme qui a
pass la nuit  boire.

Il tenait un bton de frne, dont il se servait pour cingler les
gents de chaque ct du sentier.

-- Eh bien, Jim, dis-je.

Mais il me jeta un de ces regards que je lui avais vus plus d'une
fois  l'cole, quand il avait le diable au corps, qu'il se savait
dans son tort et mettait toute sa volont  s'en tirer  force
d'effronterie.

Il ne me rpondit pas un mot. Il me dpassa sur le sentier troit
et s'loigna d'un pas incertain, toujours en brandissant son bout
de frne et abattant les broussailles.

Ah! certes, je ne lui en voulais pas.

J'tais fch, trs fch, voil tout.

Certes, je n'tais point aveugle au point de ne point voir ce qui
se passait.

Il tait amoureux d'Edie, et il ne pouvait se faire  l'ide
qu'elle serait  moi.

Pauvre garon, que pouvait-il y faire?

Peut-tre qu' sa place je me serais conduit comme lui.

Il y avait eu un temps o je m'tonnais qu'une jeune fille pt
ainsi mettre  l'envers la tte dun homme plein de force, mais
j'en savais maintenant davantage.

Il se passa quinze jours sans que je visse Jim Horscroft, puis
arriva cette journe, de jeudi qui devait changer le cours de
toute mon existence.

Ce jour-l, je me rveillai de bonne heure, avec ce petit frisson
de joie, si exquis au moment o l'on ouvre les yeux.

La veille, Edie avait t plus charmante que d'ordinaire.

Je m'tais endormi en me disant quaprs tout, je pouvais bien
avoir mis la main sur l'arc-en-ciel, et que sans se faire des
imaginations, sans se monter la tte, elle commenait  prouver
de l'affection pour le simple, le grossier Jock Calder, de West
Inch.

Ctait cette mme pense, qui, reste en mon coeur, tait cause
de ce petit gazouillement matinal de joie.

Puis je me rappelai qu'en me dpchant, je serais prt pour sortir
avec elle, car elle avait lhabitude d'aller se promener ds le
lever du soleil.

Mais j'tais arriv trop tard.

Quand je fus devant sa porte, je trouvai celle-ci entrouverte, et
la chambre vide.

 Bon, me dis-je, du moins je la rencontrerai, peut-tre, et nous
reviendrons ensemble.

Du haut de la cte de Corriemuir, on voit tout le pays d'alentour;
donc, prenant mon bton, je partis dans cette direction.

La journe tait claire, mais froide, et le ressac faisait
entendre son grondement sonore, bien que depuis plusieurs jours il
n'y et point eu de vent dans notre rgion.

Je montai le raide sentier en zigzag, respirant l'air lger et vif
du matin, et je sifflotais en marchant, et je finis par arriver,
un peu essouffl, parmi les gents du sommet.

En jetant les yeux vers la longue ponte de l'autre versant, je vis
la cousine Edie, ainsi que je m'y attendais, et je vis Jim
Horscroft qui marchait cte  cte avec elle.

Ils n'taient pas bien loin, mais ils taient trop occups l'un de
l'autre pour me voir.

Elle allait lentement, la tte penche, de ce petit air espigle
que je connaissais si bien.

Elle dtournait ses yeux de lui, et jetait un mot de temps 
autre.

Il marchait prs d'elle, la contemplant, et baissant la tte, dans
l'ardeur de son langage.

Puis,  quelque propos quil lui tint, elle lui posa une main
caressante sur le bras. Lui, ne se contenant plus, la saisit, la
souleva et l'embrassa  plusieurs reprises.

 cette vue, je me sentis incapable de crier, de faire un
mouvement. Je restai immobile, le coeur lourd comme du plomb,
l'air d'un cadavre, les yeux fixs sur eux.

Je la vis lui mettre la main sur l'paule, et accueillir les
baisers de Jim avec autant de faveur que les miens.

Puis il la remit  terre.

Je reconnus que cette scne avait t celle de leur sparation,
car s'ils avaient fait seulement cent pas de plus, ils se seraient
trouvs  porte d'tre vus des fentres du haut de la maison.

Elle s'loigna  pas lents, et il resta l pour la suivre des
yeux.

J'attendis qu'elle ft  quelque distance. Alors je descendis,
mais mon saisissement tait tel, que j'tais  peine  une
longueur de main de lui quand il passa prs de moi.

Il essaya de sourire, et ses yeux rencontrrent les miens.

-- Ah! Jock! dit-il, dj sur pied.

-- Je vous ai vu, dis-je d'une voix entrecoupe.

Ma gorge tait devenue si sche que je parlais du ton d'un homme
qui a une angine.

-- Ah! vraiment! dit-il.

Puis il sifflota un instant.

-- Eh bien, sur ma vie, je n'en suis pas fch. Je comptais aller
 West Inch aujourd'hui mme, pour mexpliquer avec vous. Mieux
vaut qu'il en soit ainsi peut-tre.

-- Le bel ami que vous faites! dis-je.

-- Allons, voyons, soyez raisonnable, Jock, dit-il en mettant ses
mains dans ses poches et se dandinant. Laissez-moi vous dire o
nous en sommes. Regardez-moi dans les yeux et vous verrez que je
ne vous mens pas. Voici ce qu'il y a. J'ai dj rencontr Edie...
c'est  dire Miss Calder, le matin de mon arrive, et il y avait
certains dtails qui m'ont fait supposer qu'elle tait libre, et
dans cette conviction, j'ai laiss mon esprit se lancer  sa
poursuite. Puis vous avez dit qu'elle n'tait pas libre, qu'elle
tait votre fiance, et ce ft le coup le plus dur que j'aie reu
depuis longtemps. Cela m'a mis compltement hors de moi. J'ai
pass des jours  faire des sottises, et c'est par un hasard
heureux que je ne suis pas dans la prison de Berwick. Puis, le
hasard me l'a fait rencontrer une seconde fois -- sur mon me,
Jock, ce fut pour moi le hasard -- et quand je lui parlai de vous,
cette ide la fit rire. C'taient affaires entre cousin et
cousine, disait-elle, mais quant  n'tre pas libre, et  ce que
vous fussiez pour elle plus qu'un ami, c'taient des btises.
Ainsi vous le voyez, Jock, je n'tais pas tant  blmer que cela,
aprs tout, d'autant plus qu'elle m'a promis de vous faire voir
par sa conduite envers vous, que vous vous tiez mpris en croyant
avoir un droit quelconque sur elle. Vous avez d remarquer qu'elle
vous a  peine dit un mot pendant ces deux dernires semaines.

J'clatai d'un rire amer.

-- Hier soir, pas plus tard, fis-je, elle m'a dit que j'tais le
seul homme au monde qu'elle pouvait jamais prendre le parti
d'aimer.

Jim Horscroft me tendit une main cordiale, me la mit sur l'paule
et avana sa tte pour regarder dans mes yeux.

-- Jock Calder, dit-il, je ne vous ai jamais entendu profrer un
mensonge. Vous n'tes pas en train de jouer double jeu, n'est-ce
pas? Vous tes de bonne foi, maintenant. Entre vous et moi, nous
agissons franchement, d'homme  homme?

-- C'est la vrit de Dieu, dis-je.

Il resta  me considrer, la figure contracte, comme celle d'un
homme en qui se livre un rude combat intrieur.

Deux longues minutes se passrent avant qu'il parlt.

-- Voyons, Jock, dit il, cette femme l se moque de nous deux.
Vous entendez, l'ami, elle se moque de nous deux. Elle vous aime 
West Inch, elle m'aime sur la lande, et dans son coeur de
diablesse, elle se soucie autant de nous deux que d'une fleur
d'ajonc: Serrons-nous la main, mon ami, et envoyons au diable
l'infernale coquine.

Mais c'tait trop me demander.

Au fond du coeur, il m'tait impossible de la maudire, plus
impossible encore de rester impassible  couter un autre mal
parler d'elle. Non, quand mme cet autre et t mon plus vieil
ami.

-- Pas de gros mots, m'criai-je.

-- Ah! vous me donnez mal au coeur avec vos propos bnins. Je
l'appelle du nom qu'elle devrait porter.

-- Ah! vraiment? dis je en tant mon habit. Attention, Jim
Horscroft, si vous dites encore un mot contre elle, je vous le
ferai rentrer dans la gorge, fussiez-vous aussi gros que le
chteau de Berwick.

Il retroussa les manches de son habit jusquau coude. Ce fut pour
les rabattre lentement.

-- Ne faites pas le sot, Jock, dit-il. Soixante quatre livres de
poids et cinq pouces de taille, c'est une diffrence qui ne peut
se compenser pour personne au monde. Deux vieux amis qui se
prennent corps  corps pour une... Non, je ne le dirai pas. Ah!
par le Seigneur, n'a-t-elle pas de l'aplomb pour dix?

Je me retournai.

Elle tait l,  moins de vingt yards de nous, l'air aussi calme,
aussi indiffrent que nous paraissions emports, fivreux.

-- J'tais tout prs de la maison, dit-elle, quand je vous ai vus
parler avec animation. Aussi je suis revenue sur mes pas pour
savoir de quoi il s'agissait.

Horscroft fit quelques pas en courant, et la saisit par le
poignet.

Elle jeta un cri en voyant sa physionomie, mais, il la tira
jusqu' l'endroit o j'tais rest.

-- Eh bien, Jock, voil assez de sottises comme cela, dit-il. La
voici, lui demanderons-nous de dclarer lequel de nous elle
prfre? Elle ne pourra pas nous tricher, maintenant que nous
sommes tous deux ici?

-- J'y consens, rpondis-je.

-- Et moi aussi, si elle se prononce en votre faveur, je vous jure
que je ne tournerai pas seulement un oeil de son ct. En ferez-
vous autant pour moi?

-- Oui, je le ferai.

-- Eh bien alors, faites attention, vous! Nous voici deux honntes
gens et amis, nous ne nous mentons jamais, et maintenant nous
connaissons votre double jeu. Je sais ce que vous avez dit hier
soir. Jock sait ce que vous avez dit aujourd'hui. Vous le voyez;
maintenant parlez carrment, sans dtour. Nous voici devant vous:
prononcez-vous une bonne fois pour toutes. Lequel est-ce de Jock
ou de moi?

Vous croyez peut-tre la demoiselle accable de confusion.

Loin de l, ses yeux brillaient de joie.

Je parierais volontiers que jamais de sa vie elle ne fut plus
fire.

Pendant qu'elle promenait ses yeux de l'un  l'autre de nous, sa
figure claire par le froid soleil du matin, elle avait l'air
plus charmante que jamais.

Jim tait aussi de cet avis, jen suis sr, car il lcha son
poignet, et l'expression de duret de sa physionomie l'adoucit.

-- Allons, Edie, lequel sera-ce?

-- Sots gamins! s'cria-t-elle, se chamailler ainsi! Cousin Jock,
vous savez combien j'ai d'affection pour vous.

-- Eh bien, alors, allez avec lui, dit Horscroft.

-- Mais je n'aime que Jim. Il n'y a personne que j'aime autant que
Jim.

Elle se laissa aller amoureusement vers lui et posa sa joue contre
le coeur de Jim.

-- Vous voyez, Jock, dit-il en regardant par-dessus l'paule
d'Edie.

Je voyais...

Je rentrai  West Inch, transform en un tout autre homme.


V -- L'HOMME DOUTRE-MER

Je n'tais point homme  rester assis et geignant prs d'une
cruche casse.

Quand il n'y a pas moyen de la raccommoder, le rle qui convient 
un homme c'est de n'en plus parler.

Pendant des semaines j'eus le coeur endolori, et j'avoue qu'il
l'est encore un peu, quand j'y pense, aprs tant dannes et un
heureux mariage. Mais je me donnai l'air de prendre bravement la
chose, et avant tout, je tins la promesse que j'avais faite le
jour de la promenade sur la cte.

Je fus pour elle un frre, rien de plus.

Pourtant il m'arriva plus d'une fois de me sentir dans la
ncessit de tirer durement sur le mors.

Mme alors elle tournait autour de moi, avec ses faons clines,
ses histoires que Jim tait bien rude avec elle, et combien elle
avait t heureuse au temps o j'tais bien dispos pour elle.

Il lui fallait parler ainsi: elle avait cela dans le sang, et ne
pouvait agir autrement.

Mais, presque tout le reste du temps, Jim et elle, taient fort
heureux.

Dans tout le pays on disait que le mariage aurait lieu ds qu'il
serait reu docteur.

Alors il viendrait passer quatre nuits par semaine  West Inch
avec nous.

Mes parents en taient contents et je faisais de mon mieux pour
tre content de mon ct.

Il y eut peut-tre un peu de froideur entre lui et moi dans les
commencements.

Ce n'tait plus de lui  moi cette vieille amiti de camarades
d'cole. Mais plus tard, quand la douleur fut passe, il me semble
qu'il avait agi avec franchise, et que je n'avais pas de juste
motif pour me plaindre de lui.

Nous tions donc rests amis, jusqu' un certain point.

Il avait oubli toute sa colre contre elle. Il et bais
l'empreinte laisse par ses souliers dans la boue.

Nous faisions souvent ensemble, lui et moi, de longues promenades.
C'est de l'une de ces courses que je me propose de vous parler.

Nous avions dpass Brampton House et contourn le bouquet de pins
qui abrite contre le vent de mer la maison du Major Elliott.

On tait alors au printemps.

La saison tait en avance, de sorte qu' la fin d'avril les arbres
taient dj bien en feuilles.

Il faisait aussi chaud qu'en un jour dt.

Aussi fmes-nous extrmement surpris de voir un immense brasier
grondant sur la pelouse qui s'tendait devant la porte du Major.

Il y avait l la moiti d'un pin, et les flammes jaillissaient
jusqu la hauteur des fentres de la chambre  coucher.

Jim et moi nous ouvrions de grands yeux, mais nous fmes bien
autrement stupfaits de voir le major sortir, un grand pot d'un
quart  la main, suivi de sa soeur, vieille dame qui dirigeait son
mnage, de deux des bonnes, et toute la troupe gambader autour du
feu.

C'tait un homme trs doux, tranquille, comme on le savait dans
tout le pays, et voil qu'il se prenait le rle du vieux Nick  la
danse du Sabbat, qu'il tournait en clopinant et brandissant sa
pinte au-dessus de sa tte.

Nous arrivmes au pas de course.

Il n'en mit que plus d'entrain  l'agiter, quand il nous vit
approcher.

-- La paix! braillait-il! Hourra! mes enfants, la paix!

 ces mots, nous nous mmes aussi  danser et chanter, car depuis
si longtemps, que nous en avions perdu le souvenir, on ne parlait
que de guerre.

On tait excd; l'ombre avait plan si longtemps au-dessus de
nous, que nous tions tout tonns de sentir qu'elle avait
disparu.

Vraiment c'tait un peu trop fort  croire, mais le major dissipa
nos doutes par son ddain.

-- Mais oui, mais oui, c'est vrai, s'cria-t-il en s'arrtant, et
appuyant la main sur son ct. Les Allis ont occup Paris. Boney
a jet le manche aprs la cogne, et tous ses hommes jurent
fidlit  Louis XVIII.

-- Et l'Empereur? demandai je, est-ce qu'on l'pargnera?

-- Il est question de l'envoyer  l'le d'Elbe, o il sera hors
d'tat de nuire. Mais ses officiers! Il en est qui ne s'en
tireront pas  aussi bon compte. Il a t commis pendant ces
derniers vingt ans des actes qui n'ont point t oublis, et il y
a encore quelques vieux comptes  rgler. Mais c'est la Paix! la
Paix.

Et il se remit  ses gambades, le pot en main, autour de son feu
de joie.

Nous passmes quelques instants avec le major.

Puis nous descendmes, Jim et moi, vers la plage, en causant de
cette grande nouvelle et de ce qui sen suivrait.

Il savait peu de choses.

Moi je ne savais presque rien; mais nous ajustmes tout cela, nous
dmes que les prix de toutes choses baisseraient, que nos braves
gaillards reviendraient au pays, que les navires iraient o ils
voudraient en scurit, que nous dmolirions tous les signaux de
feu tablis sur la cte, car dsormais nul ennemi ntait 
craindre.

Tout en causant, nous nous promenions sur le sable blanc et ferme,
et nous regardions l'antique Mer du Nord.

Et Jim, qui allait  grands pas prs de moi, si plein de sant et
d'ardeur, il ne se doutait gure qu' ce moment mme il avait
atteint le point culminant de son existence, et que dsormais il
ne cesserait de descendre la pente.

Il flottait sur la mer une lgre bue, car les premires heures
de la matine avaient t trs brumeuses et le soleil n'avait pas
tout dissip.

Comme nos regards se portaient vers la mer, nous vmes tout  coup
merger du brouillard la voile d'un petit bateau, qui arrivait du
ct de la terre en se balanant.

Un seul homme tait assis  la manoeuvre, et le bateau louvoyait
comme si l'homme avait de la peine  se dcider pour atterrir sur
la plage ou s'loigner.

 la fin, comme si notre prsence lui et fait prendre son parti,
il piqua droit vers nous, et sa quille se froissa contra les
galets, juste  nos pieds.

Il laissa tomber sa voile, sauta dehors, et trana l'avant sur la
plage.

-- Grande Bretagne, je crois? dit-il en faisant promptement demi-
tour pour s'adresser  nous.

C'tait un homme de taille un peu au-dessus de la moyenne, mais
d'une maigreur excessive.

Il avait les yeux perants, trs rapprochs, entre lesquels se
dressait un nez long et tranchant, au-dessus d'un buisson de
moustache brune aussi raide, aussi dure que celle d'un chat.

Il tait vtu fort convenablement, d'un costume brun  boutons de
cuivre, et chauss de grandes bottes que l'eau de mer avait
durcies et rendues fort rugueuses.

Il avait la figure et les mains d'un teint si fonc qu'on aurait
pu le prendre pour un Espagnol, mais quand il leva son chapeau
pour nous saluer, nous vmes que son front tait trs blanc et que
la nuance si fonce de son teint n'tait que superficielle.

Il nous regarda alternativement et dans ses yeux gris il y avait
un je ne sais quoi que je n'avais jamais vu jusqu'alors. La
question ainsi faite tait facile  comprendre, mais on et dit
qu'il y avait derrire elle une menace, on et dit qu'il comptait
sur la rponse comme sur une obligation et non comme sur une
faveur.

-- Grande Bretagne? demanda-t-il encore, en frappant vivement de
sa botte sur les galets.

-- Oui, dis-je, pendant que Jim clatait de rire.

-- Angleterre? cosse?

-- cosse, mais c'est l'Angleterre de lautre ct de ces arbres,
l-bas.

-- Bon, je sais o je suis, maintenant! Je me suis trouv dans le
brouillard sans boussole pendant prs de trois jours, et je ne
m'attendais plus  revoir la terre.

Il parlait l'anglais trs couramment, mais de temps  autre avec
des tournures tranges de phrases

-- Alors d'o venez-vous? demanda Jim.

-- J'tais dans un navire qui a fait naufrage, dit-il brivement.
Quelle est cette ville, par l-bas?

-- C'est Berwick.

-- Ah! trs bien! Il faut que je reprenne des forces avant d'aller
plus loin.

Il se tourna vers le bateau, mais en faisant ce mouvement, il
vacilla fortement, et il serait tomb s'il n'avait pas saisi la
proue.

Il s'y assit, regarda autour de lui, la figure fort rouge, et les
yeux flambants comme ceux d'une bte sauvage.

-- _Voltigeurs de la garde_! cria-t-il d'une voix qui avait la
sonorit d'un coup de clairon, puis de nouveau... Voltigeurs de la
garde!

Il agita son chapeau au-dessus de sa tte, et brusquement, la tte
en avant, il s'abattit, tout recroquevill, en un tas brun, sur le
sable.

Jim Horscroft et moi, nous restions l stupfaits  nous regarder.

L'arrive de cet homme avait t si trange, ainsi que ses
questions, et ce brusque incident!

Nous le prmes chacun par une paule et ltendmes sur le dos.

Il tait ainsi allong, avec son nez prominent, sa moustache de
chat, mais les lvres exsangues, la respiration si faible, qu'elle
et  peine agit une plume.

-- Il se meurt, Jim, m'criai je.

-- Oui, il meurt de faim et de soif; il n'y a pas une miette de
pain dans le bateau. Peut-tre y a-t-il quelque chose dans le sac?

Il s'lana et rapporta un sac noir en cuir.

Avec un grand manteau bleu, c'tait les seuls objets qui se
trouvassent dans le bateau.

Le sac tait ferm, mais Jim l'ouvra en un instant; il tait 
moiti plein de pices d'or. Ni lui ni moi nous n'en avions jamais
vu autant, non, pas mme la dixime partie.

Il devait y en avoir des centaines; ctaient des souverains
anglais tout brillants, tout neuf.

 vrai dire, cette vue nous avait si fortement intresss que nous
ne songions plus du tout  leur possesseur jusqu'au moment o il
nous rappela prs de lui par une plainte.

Il avait les lvres plus bleues que jamais. Sa mchoire infrieure
retombait, ce qui me permit de voir sa bouche ouverte et ses
ranges de dents blanches comme les dents de loup.

-- Mon dieu! il passe! cria Jim. Par ici, Jock, courez au
ruisseau, et rapportez de l'eau dans votre chapeau. Vite, l'ami,
ou il est perdu. En attendant, je dfais ses vtements.

Je partis en courant, et je revins au bout d'une minute,
rapportant autant d'eau qu'il pouvait en tenir dans mon Glengarry.

Jim avait dboutonn l'habit et la chemise de l'homme.

Nous rpandmes de l'eau sur lui et nous en fmes pntrer
quelques gouttes entre les lvres.

Cela produisit un bon effet, car aprs deux ou trois fortes
inspirations, il se mit sur son sant et se frotta lentement les
yeux, comme un homme qui sort d'un sommeil profond.

Mais,  ce moment-l, ce n'tait point sa figure que Jim et moi
nous considrions; c'tait sa poitrine dcouverte.

On y voyait deux enfoncements profonds et rouges, l'un juste au-
dessous de la clavicule et l'autre  peu prs au milieu du ct
droit.

La peau de son corps tait extrmement blanche jusqu' la ligne
brune du cou. Aussi les trous froncs et rouges n'en
apparaissaient-ils que plus nettement sur la teinte gnrale.

D'en haut je pus voir qu'il y avait une dpression correspondante
dans la dos  un endroit, mais qu'il n'y en avait point pour
l'autre.

Si dpourvu d'exprience que je fusse, je pouvais dire ce que cela
signifiait.

Deux balles avaient pntr dans sa poitrine. L'une delles
l'avait traverse; l'autre y tait reste.

Mais il se mit debout brusquement, tout en chancelant, et rabattit
sa chemise d'un air souponneux.

-- Qu'est-ce que j'ai fait? dit-il. Ai-je perdu la tte? Ne faites
pas attention  ce que j'ai pu dire. Est-ce que j'ai cri?

-- Vous avez cri au moment mme o vous tes tomb.

-- Qu'est-ce que j'ai cri?

Je le lui rptai, quoique ce fussent des mots  peu prs
dpourvus de toute signification pour moi.

Il nous regarda fixement l'un aprs l'autre, puis haussa les
paules:

-- a fait partie d'une chanson, dit-il. Bon! Je me pose cette
question: que vais-je faire  prsent? Je ne me serais pas cru si
faible. O tes-vous alls prendre cette eau?

Je lui montrai le ruisseau, vers lequel il se dirigea d'un pas
incertain.

L il s'tendit sur le ventre et se mit  boire, si longtemps que
je crus qu'il n'en finirait pas.

Son long cou pliss se tendait comme celui d'un cheval, et il
faisait  chaque gorge un fort bruit de lapement avec ses lvres.

Enfin, il se leva en poussant un grand soupir, et essuya sa
moustache avec sa manche.

-- Cela va mieux, dit-il. Avez-vous quelque chose  manger?

J'avais mis dans ma poche, avant de partir, deux morceaux de
galette. Il se les fourra dans la bouche et il les avala.

Puis, il sortit les paules, fit bomber sa poitrine, et se caressa
les ctes de la paume de sa main.

-- Je suis sr que je vous dois beaucoup, dit-il. Vous avez t
trs bons pour un inconnu. Mais je vois que vous avez eu
l'occasion d'ouvrir ma sacoche.

-- Nous comptions y trouver du vin ou de l'eau-de-vie, quand vous
avez perdu connaissance.

-- Ah! je n'ai pas grand-chose l dedans, tout au plus... comment
dites-vous cela?... quelques conomies. Ce n'est pas une grosse
somme, mais il faudra que j'en vive tranquillement jusqu' ce que
je trouve quelque chose  faire. D'ailleurs il me semble qu'on
pourrait vivre ici assez tranquillement. Il m'aurait t
impossible de tomber sur un pays plus paisible, o il n'y a peut-
tre pas l'ombre d'un _gendarme_  cette distance de la ville.

-- Vous ne nous avez pas encore dit qui vous tes, d'o vous
venez, ni ce que vous avez t, dit Jim d'un ton rbarbatif.

L'tranger le toisa des pieds  la tte, d'un air connaisseur.

-- Ma parole, dit-il, mais vous feriez un grenadier pour une
compagnie de flanc. Quant aux questions que vous me faites,
j'aurais le droit de m'en fcher, s'il s'agissait de tout autre
que vous, mais vous avez le droit d'tre renseign, aprs m'avoir
trait avec tant de courtoises. Je me nomme Bonaventure de Lapp.
Je suis soldat et voyageur de profession, et je viens de
Dunkerque; ainsi que vous pouvez le voir en grosses lettres sur le
bateau.

-- Je croyais que vous aviez fait naufrage, dis-je.

Mais il me lana ce regard direct qui dcle l'honnte homme.

-- C'est vrai, mais le navire tait de Dunkerque, et ce bateau est
une de ses chaloupes. L'quipage est parti sur le grand canot, et
le navire a coul si rapidement que je n'ai eu le temps de rien
embarquer. C'tait lundi.

-- Et nous voici au jeudi! Vous tes rest trois jours sans
aliments ni boissons?

-- C'est trop long, dit-il. Dj je me suis trouv en pareille
situation, mais jamais si longtemps que cela. Eh bien, je vais
laisser mon bateau ici et aller voir si je peux trouver un
logement dans quelqu'une de ces maisonnettes grises, sur la pente
de la cte. Qu'est-ce que ce grand feu qui flambe par l-bas?

-- C'est chez un de nos voisins qui a servi contre les Franais:
Il se rjouit parce que la paix a t conclue.

-- Ah! vous avez un voisin qui a servi! J'en suis content, car de
mon ct j'ai fait un peu la guerre ici et l.

Il n'avait point l'air content, car il avait fronc ses sourcils
trs bas sur ses yeux perants.

-- Vous tes Franais, n'est-ce pas? demandai-je pendant que nous
descendions ensemble.

Il tenait  la main sa sacoche noire et avait jet sur son paule
son grand manteau bleu.

-- Ah! je suis Alsacien, dit-il, et vous savez que les Alsaciens
sont plus Allemands que Franais. Pour moi, j'ai t dans tant de
pays que je me trouve chez moi n'importe o. J'ai t grand
voyageur. Et o pensez-vous que je pourrais trouver un logement?

Il me serait bien difficile de dire, maintenant, en jetant les
yeux par-dessus ce grand intervalle de trente-cinq ans qui s'est
coul depuis lors, quelle impression avait faite sur moi ce
singulier personnage.

Il m'avait inspir, je crois, de la dfiance, et pourtant il
exerait sur moi de la fascination.

Il y avait, en effet, dans son port, dans son air, dans toutes ses
faons de s'exprimer, je ne sais quoi qui diffrait entirement de
tout ce que j'avais vu jusqu'alors.

Jim Horscroft tait un bel homme, et le Major Elliott un homme
brave, mais il manquait  tous deux quelque chose que possdait
cet inconnu: c'tait ce coup d'oeil alerte et vif, cet clat des
yeux, cette distinction indfinissable  dcrire.

Puis, nous l'avions sauv alors qu'il gisait, respirant  peine,
sur les galets, et on a toujours le coeur tendre envers un homme 
qui lon a rendu service.

-- Si vous voulez venir avec moi, dis-je, je suis  peu prs sr
de vous trouver un lit pour une nuit ou deux. Pendant ce temps-l,
vous serez mieux en mesure de faire vos arrangements.

Il ta son chapeau et s'inclina avec toute la grce imaginable.
Mais Jim Horscroft me tira par la manche, et m'entrana  l'cart.

-- Vous tes fou, Jock, me dit-il tout bas. Cet individu n'est
qu'un aventurier ordinaire. Qu'est-ce qui vous prend de vouloir
vous mler de ses affaires?

Mais j'tais l'tre le plus obstin qu'ait jamais chauss une
paire de bottes, et la plus sre faon de me faire aller en avant,
c'tait de me tirer en arrire.

-- C'est un tranger, dis-je, et notre devoir est de veiller sur
lui, dis-je.

-- Vous en serez fch, dit-il.

-- Cela se peut.

-- Si cela ne vous fait rien, au moins vous pourriez penser 
votre cousine Edie.

-- Edie est parfaitement capable de se garder elle-mme.

-- Eh bien alors, que le diable vous emporte, et faites comme il
vous plaira! s'cria-t-il en un de ses brusques accs de colre.

Et sans ajouter un mot, pour prendre cong de l'un ou de l'autre
de nous, il fit demi-tour, et partit par le sentier qui montait du
ct de la maison de son pre.

Bonaventure de Lapp me regarda en souriant, pendant que nous
descendions ensemble.

-- Je crois bien que je ne lui ai gure plu, dit-il. Je vois trs
bien qu'il vous a cherch querelle parce que vous m'emmenez chez
vous. Qu'est-ce qu'il pense de moi? Est-ce qu'il se figure par
hasard que j'ai vol l'or que j'ai dans ma sacoche, ou bien,
qu'est-ce qu'il craint?

-- Peuh! dis-je, je n'en sais rien et cela m'est gal. Pas un
tranger ne passera notre porte sans avoir du pain et un lit.


VI -- UN AIGLE SANS ASILE

Mon pre me parut tre presque de l'avis de Jim Horscroft, car il
ne montra pas un empressement extrme  l'gard de ce nouvel hte;
il le toisa du haut en bas d'un air trs interrogateur.

Il lui servit cependant une assiette de harengs au vinaigre, et je
remarquai qu'il lui jeta un regard encore plus de travers en
voyant mon compagnon en manger neuf. Notre ration se rduisait
toujours  deux. Lorsque Bonaventure de Lapp eut fini, ses yeux se
fermrent d'eux-mmes, car je crois bien que pendant ces trois
jours, il n'avait pas plus dormi qu'il n'avait mang.

C'tait une bien pauvre chambre que celle o je le conduisis, mais
il se jeta sur le lit, s'enveloppa de son grand manteau et
s'endormit aussitt.

Il avait un ronflement puissant et sonore, et comme ma chambre
tait contigu  la sienne, j'eus lieu de me rappeler que nous
avions un hte sous notre toit.

Le lendemain matin, quand je descendis, je m'aperus qu'il m'avait
devanc, car il tait assis en face de mon pre  la table de
l'embrasure de la fentre, dans la cuisine, leurs ttes se
touchant presque, et il y avait entre eux un petit rouleau de
pices d'or.

 mon entre, mon pre leva sur moi des yeux o je vis un clair
d'avidit que je n'y avais jamais remarqu jusqu'alors.

Il empoigna l'argent d'un mouvement d'avare, et l'empocha
aussitt.

-- Trs bien, monsieur, la chambre est  vous, et vous paierez
toujours d'avance le trois du mois.

-- Ah! voici mon premier ami, s'cria de Lapp en me tendant la
main et m'adressant un sourire assez bienveillant, sans doute,
mais o il y avait cette nuance d'air protecteur qu'on a quand on
sourit  son chien.

 Me voil tout  fait remis  prsent, grce  mon excellent
souper et au repos d'une bonne nuit, reprit-il. Ah! c'est la faim
qui te  l'homme toute nergie. Cela d'abord, le froid ensuite.

-- Oui, c'est vrai, dit mon pre, je me suis trouv sur la lande
dans une tempte de neige pendant trente-six heures, et je sais ce
que c'est.

-- J'ai vu jadis mourir de faim trois mille hommes, dit de Lapp en
approchant ses mains du feu. De jour en jour ils maigrissaient et
devenaient plus semblables  des singes, et ils venaient presque
sur les bords des pontons o nous les gardions; ils hurlaient de
rage et de douleur.

 Les premiers jours, leurs hurlements s'entendaient dans toute la
ville, mais au bout d'une semaine, nos sentinelles de la rive les
entendaient  peine, tant ils s'taient affaiblis.

-- Et ils moururent? m'criai-je.

-- Ils rsistrent pendant trs longtemps. C'taient des
grenadiers autrichiens du corps de Starowitz, de grands beaux
hommes, aussi gros que votre ami d'hier. Mais quand la ville se
rendit, il n'en restait plus que quatre cent, et un homme pouvait
en soulever trois  la fois, comme si c'taient de petits singes.
Cela faisait piti. Ah! mon ami, voudrez-vous me prsenter 
Madame et  Mademoiselle?

Ctaient ma mre et Edie, qui venaient d'entrer dans la cuisine.

Il ne les avait pas vues la veille, mais cette fois-ci, j'eus
toutes les peines du monde  garder mon srieux, car au lieu de
leur faire, en guise de salut, un simple signe de tte  la mode
cossaise, il courba son dos comme une truite qui va sauter, il
avana le pied par une glissade et mit la main sur son coeur de
l'air le plus drle.

Ma mre ouvrait de grands yeux, croyant qu'il se moquait d'elle,
mais Edie se montra aussitt enchante.

On et dit que c'tait un jeu pour elle, et elle se mit  faire
une rvrence, mais une rvrence si profonde, que je la crus un
instant sur le point de tomber et de s'asseoir bel et bien au
milieu de la cuisine.

Mais non, elle se redressa aussi lgrement qu'un rembourrage qui
fait ressort.

Nous approchmes tous nos chaises et l'on fit honneur aux galettes
servies avec le lait et la bouillie.

Il avait une merveilleuse manire de se conduire avec les femmes,
ce gaillard-l.

Si moi, ou bien Jim Horscroft, nous avions fait comme lui, nous
aurions eu l'air de faire les imbciles, et les filles nous
auraient clat de rire au nez, mais pour lui, cela allait si bien
avec son genre de physionomie et de langage quon en venait enfin
 trouver cela tout naturel.

En effet, quand il s'adressait  ma mre, ou  la cousine Edie --
et pour cela il ne se faisait jamais prier -- il ne le faisait
jamais sans s'tre inclin, sans prendre un air  faire croire
qu'elles lui faisaient grand honneur rien qu'en coutant ce qu'il
avait  dire; et lorsqu'elles rpondaient, on et cru,  voir sa
physionomie, que leurs paroles taient prcieuses et dignes d'tre
conserves  tout jamais.

Et pourtant, mme quand il sabaissait devant les femmes, il
gardait toujours au fond des yeux je ne sais quoi de fier comme
pour donner  entendre que c'tait pour elles seules qu'il se
faisait aussi doux, mais qu' l'occasion, il savait faire preuve
dassez de raideur.

Pour ma mre, c'tait merveille de voir combien elle s'adoucit 
son gard. En une demi-heure, elle le mit au fait de toutes nos
affaires, lui parla de son oncle  elle, qui tait chirurgien 
Carlisle, et le plus grand personnage de la famille, de son ct.

Elle lui raconta la mort de mon frre Rob, vnement que je ne
l'avais jamais entendu dire  me qui vive -- et alors on et cru
que de Lapp allait verser des larmes  cette occasion -- lui qui
venait justement de nous dire, qu'il avait vu trois mille hommes
mourir de faim.

Quant  Edie, elle ne causait pas beaucoup, mais elle lanait
incessamment de petits coups d'oeil  notre hte, et une fois ou
deux, il la regarda trs fixement.

Aprs le djeuner, quand il fut rentr dans sa chambre, mon pre
tira de sa poche huit pices d'or d'une guine et les tala sur l
table.

-- Qu'est-ce que vous dites de cela, Marthe? fit-il.

-- Eh bien, c'est que vous aurez vendu deux bliers noirs, voil
tout.

-- Non, c'est un mois de paiement pour la nourriture et le
logement de l'ami de Jock, et il en rentrera autant toutes les
quatre semaines.

Mais, en entendant cela, ma mre hocha la tte.

-- Deux livres par semaine, c'est beaucoup trop, dit-elle, et ce
n'est pas alors que le pauvre gentleman est dans le malheur que
nous devons lui faire payer ce prix pour un peu de nourriture.

-- Ta! ta! s'cria mon pre, il peut trs bien le faire sans se
gner. Il a une sacoche pleine d'or. En outre, c'est le prix qu'il
a offert lui-mme.

-- Cet argent-l ne portera pas bonheur, dit-elle.

-- Eh! Eh! ma femme, vous aurait-il mis la tte  l'envers avec
ses faons dtranger?

-- Oui, il serait bon que les maris cossais eussent quelque peu
de ses manires prvenantes, dit-elle.

C'tait la premire fois de ma vie que je l'entendis riposter 
mon pre.

De Lapp ne tarda pas  descendre et me demanda si je voulais
sortir avec lui.

Lorsque nous fmes au soleil, il tira de sa poche une petite croix
faite en pierres rouges, la chose la plus charmante que j'eusse
encore vue.

-- Ce sont des rubis, dit-il, et j'ai eu cela  Tolde, en
Espagne. Il y en avait deux mais j'ai donn l'autre  une jeune
fille de Lithuanie. Je vous prie d'accepter celle-ci en souvenir
de la grande bont que vous avez eue hier pour moi. Vous en ferez
faire une pingle de cravate.

Je ne pus faire autrement que de le remercier de ce prsent, qui
valait plus que tout ce que j'avais possd en ma vie.

-- Je pars pour aller compter les agneaux sur le pturage d'en
haut, lui dis-je. Peut-tre vous plairait-il de venir avec moi et
de voir un peu le pays.

Il eut un instant d'hsitation, puis il secoua la tte.

-- J'ai, dit-il, quelques lettres  crire le plus tt possible.
Je compte passer la matine chez moi pour m'acquitter de cette
tche.

Pendant toute la matine, j'allai et je vins sur les hauteurs; et,
comme vous le croirez sans peine, je n'eus l'esprit occup que de
cet tranger que le hasard avait jet  notre porte.

O avait-il appris ces manires, cet air de commandement, cet
clat hautain et menaant du regard?

Et ces aventures, auxquelles il faisait allusion d'un air si
dtach, quelle tonnante existence que celle o elles avaient
trouv place?

Il avait t bon pour nous, il avait us d'un langage plein
d'amabilits et malgr tout je n'arrivais pas  chasser
entirement la dfiance que j'avais prouve  son gard.

Peut-tre, aprs tout, Jim Horscroft avait-il raison, peut-tre
avais je eu tort de l'introduire  West Inch.

Quand je rentrai, il avait l'air d'tre n et d'avoir vcu dans la
ferme.

Il tait assis dans ce vaste fauteuil aux bras de bois qui occupe
le coin de la chemine, et il avait le chat noir sur ses genoux.

Il tenait les bras tendus, et dune main  l'autre allait un
cheveau de laine  tricoter dont ma mre faisait un peloton.

La cousine Edie tait assise tout prs et, en voyant ses yeux, je
m'aperus qu'elle avait pleur.

-- Eh bien, Edie, lui dis-je, qu'est-ce qui vous chagrine?

-- Ah! Mademoiselle a le coeur tendre, comme toutes les vraies et
honntes femmes, dit-il. Je n'aurais pas cru que la chose pt
l'mouvoir  ce point. Autrement, je n'en aurais point parl. Je
contais les souffrances de quelques troupes qui avaient 
traverser pendant l'hiver les montagnes de la Guadarama, et dont
je sais quelque chose. Il est bien trange de voir le vent
emporter des hommes par-dessus le bord des prcipices, mais le sol
tait bien glissant, et il n'y avait rien  quoi ils pussent se
retenir. Les compagnies entrecroisrent leurs bras, et cela alla
mieux de cette faon, mais la main d'un artilleur resta dans la
mienne, comme je la prenais. Elle tait gangrene par le froid
depuis trois jours.

Je restais  couter bouche bante.

 Et les vieux grenadiers, eux aussi, comme ils n'avaient plus
leur ardeur d'autrefois, ils avaient peine  rsister. Et
pourtant, s'ils restaient en arrire, les paysans les prenaient,
les clouaient  la porte de leurs granges, les pieds en haut, et
allumaient du feu sous leur tte. C'tait piti de voir ainsi
prir ces braves vieux soldats. Aussi quand ils ne pouvaient plus
avancer, c'tait intressant de voir comment ils s'y prenaient:
ils s'arrtaient, faisaient leur prire, assis sur une vieille
selle, ou sur leur havresac, taient leurs bottes et leurs bas et
appuyaient leur menton sur le bout de leur fusil. Puis ils
mettaient leur gros orteil sur la dtente, et _pouf_! c'tait
fini: plus de marches pour ces beaux vieux grenadiers. Oh! l'on 
eu une rude besogne par l-bas sur ces montagnes de Guadarama.

-- Et quelle arme, tait-ce? demandai-je.

-- Oh! j'ai t dans tant d'armes que je m'y embrouille
quelquefois. Oui, j'ai beaucoup vu la guerre.  propos, j'ai vu
vos cossais se battre, et ils font de rudes fantassins, mais je
croyais d'aprs cela que tout le monde ici portait des ... comment
appelez-vous cela... des jupons?

-- Ce sont des Kilts et cela ne se porte que dans les Highlands.

-- Ah! dans les montagnes. Mais voici l-bas, dehors, un homme.
Peut-tre est-ce celui qui se chargerait de porter mes lettres 
la poste,  ce qu'a dit votre pre.

-- Oui, c'est le garon du fermier Whitehead. Voulez-vous que je
les lui donne?

-- Oui, il en prendrait plus de soin s'il les recevait de votre
main.

Il les tira de sa poche et me les remit.

Je sortis aussitt avec ces lettres et chemin faisant mes regards
tombrent sur l'adresse que portait lune d'elles.

Il y avait en trs grosse et trs belle criture:

  sa Majest

 Le roi de Sude

 Stockholm 

Je ne savais pas beaucoup de franais, assez toutefois pour
comprendre cela.

Quel tait donc cette sorte d'aigle qui tait venu se poser dans
notre humble petit nid?


VII -- LA TOUR DE GARDE DE CORRIEMUIR

Ce serait un ennui pour moi, et aussi, j'en suis trs certain, un
ennui pour vous, si j'entreprenais de vous raconter le menu de
notre existence depuis le jour o cet homme vint sous notre toit,
ou de quelle faon il en vint  gagner peu  peu notre affection 
tous.

Avec les femmes, ce ne fut pas une tche bien longue, mais il ne
tarda pas  dgeler mon pre lui-mme, chose qui n'tait pas des
plus aises.

Il avait mme fait la conqute de Jim Horscroft aussi bien que la
mienne.

 vrai dire, nous n'tions gure,  ct de lui, que deux grands
enfants, car il tait all partout, il avait tout vu, et quand il
avait pass une soire  jaser, en son anglais boiteux, il nous
avait emports bien loin de notre simple cuisine, de notre
maisonnette rustique pour nous jeter au milieu des cours, des
camps, des champs de bataille, de toutes les merveilles du monde.

Horscroft avait d'abord t assez maussade avec lui, mais de Lapp,
par son tact, par l'aisance de ses manires, l'avait bientt
sduit, avait entirement conquis son coeur, si bien que voil Jim
assis, tenant dans sa main, la main de la cousine Edie, et tous
deux perdus dans l'intrt qu'ils prenaient  couter tous les
rcits qu'il nous faisait.

Je ne vais pas vous conter tout cela, mais aujourd'hui encore,
aprs un si long intervalle, je pourrais vous dire comment, d'une
semaine, d'un mois  l'autre, par telle ou telle parole, telle ou
telle action, il arriva  nous rendre tels quil voulait.

Un de ses premiers actes fut de donner  mon pre le canot dans
lequel il tait venu, en ne se rservant que le droit de le
reprendre s'il venait  en avoir besoin.

Les harengs vinrent fort prs de la cte cette anne-l, et avant
sa mort mon oncle nous avait donn un bel assortiment de filets,
de sorte que ce prsent nous rapporta bon nombre de livres.

Quelquefois, de Lapp s'y embarquait seul, et je l'ai vu pendant
tout un t ramant lentement, s'arrtant tous les cinq ou six
coups de rame, pour jeter une pierre attache au bout d'une corde.

Je ne compris rien  sa conduite jusqu'au jour o il me l'expliqua
de son propre gr.

-- J'aime  tudier tout ce qui a du rapport aux choses de la
guerre, dit-il, et je n'en laisse jamais chapper une occasion. Je
me demandais s'il serait difficile  un commandant de corps
d'arme d'oprer un dbarquement ici.

-- Si le vent ne venait pas de l'Est, dis-je.

-- Oui, s'est bien cela, si le vent ne venait pas de l'Est. Avez-
vous pris des sondages ici?

-- Non.

-- Votre ligne de vaisseaux de guerre serait force de se tenir au
large, mais il y a ici assez d'eau pour qu'une frgate de quarante
canons puisse approcher jusqu' porte de fusil. Bondez vos canots
de tirailleurs, dployez-les derrire ces dunes de sable, puis
soutenez-les en en lanant encore d'autres, lancez des frgates
une pluie de mitraille par-dessus leurs ttes. Cela pourrait se
faire! Cela pourrait se faire.

Ses moustaches raides comme celles d'un chat se hrissrent plus
que jamais, et je pus voir  l'clat de son regard qu'il tait
emport par ses rves.

-- Vous oubliez que nos soldats seraient sur la plage, dis-je avec
indignation.

-- Ta! Ta! Ta! s'cria-t-il, naturellement pour une bataille, il
faut tre deux. Voyons maintenant, raisonnons la chose. Combien
d'hommes pouvez-vous mettre en ligne? Dirons-nous vingt mille,
trente mille? Quelques rgiments de bonnes troupes, le reste!
Peuh! Des conscrits, des bourgeois arms. Comment appelez-vous a?
Des volontaires?

-- Des gens courageux, criai je.

-- Oh oui, trs braves, mais des imbciles. Ah! mon Dieu! on ne
saurait dire  quel point ils seraient imbciles. Non pas eux
seulement, mais toutes les jeunes troupes. Elles ont tellement
peur d'avoir peur, qu'elles ne prendraient aucune prcaution. Ah!
j'ai vu cela. En Espagne, j'ai vu un bataillon de conscrits
attaquer une batterie de dix pices: il fallait voir comme ils
avanaient bravement, si bien que de l'endroit, o je me trouvais,
la monte avait l'air... comment appelez-vous cela en anglais?...
avait l'air d'une tarte aux framboises. Et notre beau bataillon de
conscrits, qu'tait-il devenu? Puis un autre bataillon de jeunes
troupes tenta l'assaut. Ils partirent au pas de course, criant,
hurlant, tous ensemble, mais que peuvent faire des cris contre une
dcharge de mitraille? Aussi voil votre second bataillon tendu
sur la pente. Alors ce sont les chasseurs  pied de la garde, de
vieux soldats,  qui lon dit de prendre la batterie:  les voir
marcher, ce ntait gure captivant, pas de colonne, pas de cris,
personne de tu. Tout juste une ligne de tirailleurs dissmins,
avec des pelotons de soutien, mais au bout de dix minutes, les
batteries tait rduites au silence; et les artilleurs espagnols
taills en pices: La guerre, mon jeune ami, c'est une chose qui
s'apprend, tout comme l'levage des moutons.

-- Peuh! dis-je, pour ne pas me taire devant un tranger; si nous
avions trente mille hommes sur la crte de cette hauteur l-bas,
vous en viendriez  tre fort heureux d'avoir vos bateaux derrire
vous.

-- Sur la crte de la hauteur? dit-il en promenant rapidement ses
regards sur la crte. Oui, si votre homme connaissait son affaire;
il aurait sa gauche appuye  votre maison, son centre 
Corriemuir, et sa droite par l, vers la maison du docteur, avec
une forte ligne de tirailleurs en avant. Naturellement sa
cavalerie manoeuvrerait pour nous couper ds que nous serions
dploys sur la plage. Mais qu'il nous laisse seulement nous
former, et nous saurons bientt ce que nous avons  faire. Voil
le point faible, c'est le dfil ici: je le balaierais avec mes
canons. J'y engagerais ma cavalerie. Je pousserais l'infanterie en
avant en fortes colonnes, et cette aile-ci se trouverait en l'air:
Eh Jock, vos volontaires, o seraient-ils?

-- Sur les talons de votre dernier homme, dis-je.

Et nous partmes tous deux de cet clat de rire cordial par lequel
finissaient d'ordinaire ces sortes de discussions.

Parfois, lorsqu'il parlait ainsi, je croyais qu'il plaisantait. En
d'autres moments, il n'tait pas aussi facile de l'admettre.

Je me souviens trs bien qu'un soir de cet t-l, comme nous
tions assis  la cuisine, lui, mon pre, Jim, et moi, et que les
femmes taient alles se coucher, il se mit  parler de l'cosse
et de ses rapports avec l'Angleterre.

-- Jadis vous aviez votre roi  vous, et vos lois se faisaient 
dimbourg, dit-il. Ne vous sentez-vous pas pleins de rage, et de
dsespoir,  la pense que tout cela vient de Londres.

Jim ta sa pipe de sa bouche.

-- C'est nous qui avons impos notre roi  l'Angleterre, et si
quelqu'un devait enrager, ce seraient ceux de l-bas.

videmment l'tranger ignorait ce dtail. Cela lui imposa silence
un instant.

-- Oui, mais vos lois sont faites l-bas, dit-il enfin, et
assurment ce n'est pas avantageux.

-- Non. Il serait bon qu'on remit un Parlement  dimbourg, dit
mon pre, mais les moutons me donnent tant d'occupation que je
n'ai gure le loisir de penser  ces choses-l.

-- C'est aux beaux jeunes gens comme vous que revient le devoir
d'y penser, dit de Lapp. Quand un pays est opprim, ce sont ses
jeunes gens qui doivent le venger.

-- Oui, les Anglais en veulent trop pour eux, quelquefois, dit
Jim.

-- Eh bien, s'il y a beaucoup de gens qui partagent cette manire
de voir, pourquoi n'en formerions-nous pas des bataillons, afin de
marcher sur Londres s'cria de Lapp.

-- Cela ferait une belle partie de campagne, dis-je en riant, mais
qui nous conduirait?

Il se redressa, fit la rvrence, en posant la main sur son coeur,
de sa bizarre faon.

-- Si vous vouliez bien me faire cet honneur, s'cria-t-il.

Puis nous voyant tous rire, il se mit a rire aussi, mais je suis
convaincu qu'il n'avait pas voulu plaisanter le moins du monde.

Je n'arrivai jamais  me faire quelque ide de son ge, et Jim
Horscroft n'y russit pas mieux.

Parfois nous le prenions pour un vieux qui avait l'air jeune,
parfois au contraire pour un jeune qui avait l'air vieillot.

Sa chevelure brune, raide, coupe court, n'avait nul besoin d'tre
coupe ras au sommet de la tte, o elle se rarfiait pour finir
en une courbe polie.

Sa peau tait sillonne de mille rides trs fines, qui
s'entrelaaient, formaient un rseau; elle tait, comme je l'ai
dit, toute recuite par le soleil. Mais il tait agile comme un
adolescent, souple et dur comme de la baleine, passait tout un
jour  parcourir la montagne ou  ramer sur la mer sans mouiller
un cheveu.

Tout bien considr, nous jugemes qu'il devait avoir quarante ou
quarante-cinq ans, bien qu'il ft malais de comprendre comment il
avait pu voir tant de choses  une telle priode de la vie.

Mais un jour on se mit  parler dge, et alors il nous fit une
surprise.

Je venais de dire que j'avais juste vingt ans et Jim qu'il en
avait vingt-sept.

-- Alors je suis le plus g de nous trois, dit de Lapp.

Nous partmes d'un clat de rire, car,  notre compte, il aurait
parfaitement pu tre notre pre.

-- Mais pas de beaucoup, dit-il en relevant le sourcil, j'ai eu
vingt-neuf ans en dcembre.

Cette assertion, plus encore que ses propos, nous fit comprendre
quelle existence extraordinaire avait t la sienne.

Il vit notre tonnement et s'en amusa.

-- Jai vcu! j'ai vcu! s'cria-t-il. J'ai employ mes jours et
mes nuits; je n'avais que quatorze ans, que je commandais une
compagnie dans une bataille o cinq nations prenaient part. J'ai
fait plir un roi aux mots que je lui ai chuchots  l'oreille,
alors que j'avais vingt ans. J'ai contribu  refaire un royaume
et  mettre un nouveau roi sur un grand trne l'anne mme o je
suis devenu majeur. Mon Dieu, j'ai vcu ma vie.

Ce fut l ce que j'appris de plus prcis, d'aprs ses dires, sur
son pass.

Lorsque nous voulions en savoir plus long de lui, il se bornait 
hocher la tte ou  rire.

Dans de certains moments, nous pensions quil n'tait qu'un adroit
imposteur, car pourquoi un homme qui avait tant d'influence et de
talents serait-il venu perdre son temps dans le comt de Berwick?

Mais un jour, survint un incident bien fait pour nous prouver que
sa vie avait en effet un pass trs rempli.

Comme vous vous en souvenez sans doute, nous avions pour trs
proche voisin un vieil officier de la guerre d'Espagne, le mme
qui avait dans autour du feu de joie avec sa soeur et les deux
bonnes.

Il s'tait rendu  Londres pour quelque affaire relative  sa
pension et  son indemnit de blessure, et avec quelque espoir
qu'on lui trouverait un emploi, de sorte quil ne revint que vers
la fin de lautomne.

Ds les premiers jours de son retour, il descendit pour nous
rendre visite, et alors ses yeux se portrent pour la premire
fois sur de Lapp.

Jamais de ma vie je ne vis physionomie exprimer pareille
stupfaction.

Il regarda fixement notre hte pendant une longue minute sans dire
seulement un mot.

De Lapp lui rendit ce regard avec la mme persistance, mais sans
que rien indiqut qu'il le reconnaissait.

-- Je ne sais qui vous tes, monsieur, dit-il enfin, mais vous me
regardez comme si vous m'aviez dj vu.

-- En effet je vous ai vu, dit le major.

-- Jamais, que je sache.

-- Mais je le jure.

-- O donc, alors?

-- Au village d'Astorga, en 18...

De Lapp sursauta, regarda encore notre voisin.

-- Mon Dieu, s'cria-t-il, quel hasard, et vous tes le
parlementaire anglais. Je me souviens fort bien de vous, monsieur.
Permettez-moi de vous dire un mot  l'oreille.

Il le prit  part, causa en franais avec lui, d'un air trs
srieux, pendant un quart d'heure, gesticulant des mains, donnant
des explications, pendant que le major hochait de temps  autre sa
vieille tte grisonnante.

 la fin, ils parurent s'tre mis d'accord pour quelque
convention, et j'entendis le major dire  plusieurs reprises:
_Parole d'honneur_, et ensuite _Fortune de la guerre_, mots que je
compris fort bien, car chez Birtwhistle on nous poussait fort
loin.

Mais depuis je remarquai constamment que le major ne se laissait
jamais aller  la mme familiarit de langage, dont nous usions
avec notre locataire, qu'il s'inclinait en lui adressant la
parole, et qu'il lui prodiguait les marques de respect.

Plus d'une fois je demandai au major ce qu'il savait  ce sujet,
Mais il se droba toujours, et je ne pus rien tirer de lui.

Jim Horscroft passa tout cet t  la maison, mais vers la fin de
l'automne, il retourna  dimbourg, pour les cours d'hiver, car il
se proposait de travailler assidment et d'obtenir son diplme au
printemps prochain, sil pouvait, et il reviendrait passer la
Nol.

Il y eut donc une grande scne dadieu entre lui la cousine Edie.

Il devait faire poser sa plaque et se marier ds qu'il aurait le
droit d'exercer.

Je n'ai jamais vu un homme aimer une femme avec une telle
tendresse, et elle avait de son ct, quelque affection pour lui,
 sa manire, et en effet, elle et cherch en vain dans toute
l'cosse un plus bel homme que lui.

Cependant quand il tait question de mariage, elle faisait une
lgre grimace en songeant que tous ses rves mirifiques
aboutiraient  n'tre que la femme d'un mdecin de campagne. Mais
tout bien considr, elle n'avait de choix qu'entre Jim et moi, et
elle se dcida pour le meilleur des deux.

Naturellement il y avait bien aussi de Lapp, mais nous le sentions
d'une classe tout  fait diffrente de la ntre: donc il ne
comptait pas.

En ce temps-l, je ne fus jamais bien fix sur ce point: Edie se
proccupait-elle ou non de lui?

Quand Jim tait  la maison, ils ne faisaient gure attention lun
et lautre.

Aprs son dpart, ils se rencontrrent plus souvent, ce qui tait
assez naturel, car Jim avait pris une grande partie du temps
d'Edie.

Une fois ou deux fois, elle me parla de Lapp comme si elle ne le
trouvait pas  son gr, et pourtant elle n'tait pas  son aise
lorsqu'il n'tait pas l le soir.

Edie, plus qu'aucun de nous, se plaisait  causer avec lui,  lui
faire mille questions.

Elle se faisait dcrire par lui les costumes des reines, dire sur
quelle sorte de tapis elles marchaient, si elles avaient des
pingles  cheveux dans leur coiffure, combien de plumes elles
portaient  leurs chapeaux, et je finissais par m'tonner qu'il
trouvt rponse  tout cela.

Et pourtant il avait toujours une rponse. Il jouait de la langue
avec tant de dextrit, de vivacit. Il montrait tant
d'empressement  l'amuser, que je me demandais comment il se
faisait qu'elle n'et pas plus d'affection pour lui.

Bref, l't, l'automne et la plus grande partie de l'hiver se
passrent, nous tions encore tous trs heureux ensemble.

Lanne 1815 tait dj fortement entame.

Le grand Empereur vivait toujours  l'le d'Elbe, se rongeant le
coeur; tous les ambassadeurs, runis  Vienne, continuaient  se
chamailler sur la faon de se partager la peau du lion, maintenant
qu'ils l'avaient rduit aux abois pour tout de bon.

Quant  nous, dans notre petit coin de l'Europe, nous tions tout
absorbs par nos menues et pacifiques occupations, le soin des
moutons, les voyages au march de bestiaux de Berwick, et les
causeries du soir devant le grand feu de tourbe.

Nous ne nous figurions gure que les actes de ces hauts et
puissants personnages pussent avoir une influence quelconque sur
nous.

Quant  la guerre, eh bien, n'tait-on pas tous d'accord pour
admettre que la grande ombre avait disparu pour toujours de dessus
nos ttes, et que si les Allis ne se prenaient pas de querelle
entre eux, il se passerait cinquante autres annes avant qu'il se
tirt en Europe un seul coup de fusil.

Il y eut pourtant un incident qui se dresse en contour trs net
dans ma mmoire. Il survint, je crois, vers la fin de fvrier de
cette anne-l, et je vous le conterai avant d'aller plus loin.

Vous savez, j'en suis sr, comment sont faites les tours d'alarme
de la frontire.

Ce sont des masses carres, dissmines de distance en distance le
long de la ligne de partage et construites de faon  donner asile
et protection aux gens du pays contre les maraudeurs et les
bandits.

Lorsque Percy et ses hommes taient partis pour les Marches, on
amenait une partie de leur btail dans la cour de la tour, on
fermait la grosse porte, et on allumait du feu dans les brasiers
placs au sommet.

C'tait un signal auquel devaient rpondre de mme les autres
tours d'alarme.

Les lueurs clignotantes franchissaient ainsi les hauteurs de
Lammermuir et portaient les nouvelles jusqu'au Pentland, puis 
dimbourg. Mais maintenant, comme on le pense bien, tous ces
antiques donjons taient gondols, croulants, et offraient aux
oiseaux sauvages des emplacements superbes pour leurs nids.

J'ai rcolt un bon nombre de beaux oeufs pour ma collection, dans
la tour d'alarme de Corriemuir.

Un jour, j'avais fait une longue marche pour aller porter un
message aux Armstrongs de Laidlaw, qui demeurent  deux milles en
de d'Ayton.

Vers cinq heures, au moment mme o le soleil allait se coucher,
je me trouvais sur le sentier de la lande, de faon  voir
exactement devant moi le pignon de West Inch, tandis que la
vieille tour d'alarme tait un peu  ma gauche.

Je considrais  loisir le donjon, qui faisait un effet fort
pittoresque pour le flot de lumire rouge qui dversait sur lui
les rayons horizontaux du soleil, et la mer s'tendant au loin en
arrire.

Et comme je regardais avec attention, j'aperus soudain la figure
d'un homme qui se mouvait dans un des trous du mur.

Naturellement je m'arrtai, tonn de cela, car que pouvait faire
un individu quelconque dans cet endroit, et  ce moment-l, car
l'poque de la nidification n'tait pas encore venue.

C'tait si singulier que je me dterminai  tirer l'affaire au
clair.

Donc, malgr ma fatigue, je tournai le dos  la maison et me
dirigeai d'un pas rapide vers la tour.

L'herbe monte jusqu'au bas mme du mur, et mes pieds ne firent que
peu de bruit jusqu'au moment o j'arrivai  l'arc coulant o se
trouvait jadis l'entre.

Je jetai un coup d'oeil furtif dans l'intrieur.

C'tait Bonaventure de Lapp qui tait l, debout dans l'enceinte,
et qui regardait par ce mme trou o j'avais vu sa figure.

Il tait tourn de profil par rapport  moi.

videmment il ne m'avait pas vu du tout, car il regardait de tous
ses yeux dans la direction de West Inch.

Je fis un pas en avant. Mes pieds firent craquer les dcombres de
l'entre. Il sursauta, fit demi tour et se trouva tourn vers moi.

Il n'tait pas de ceux  qui on peut faire perdre contenance, et
sa figure ne changea pas plus que s'il tait l depuis un an 
m'attendre. Mais il y avait dans l'expression de ses yeux quelque
chose qui me disait qu'il aurait pay une somme assez ronde pour
me revoir prendre le sentier.

-- Hello! dis-je, quest-ce que vous faites ici?

-- Je pourrais vous faire la mme question, dit-il.

-- Je suis venu parce que j'ai vu votre figure  la fentre.

-- Et moi, parce que, comme vous avez pu fort bien vous en
apercevoir, je m'intresse trs vraiment  tout ce qui a un
rapport quelconque avec la guerre, et naturellement les chteaux
sont de ce nombre. Vous m'excuserez un moment, mon cher Jock.

Puis s'avanant, il s'lana soudain par l'ouverture du mur, de
manire  n'tre plus sous mes yeux.

Mais ma curiosit tait beaucoup trop excite pour l'excuser aussi
facilement.

Je me htai de changer de place afin de voir ce qu'il faisait.

Il tait debout au dehors, et agitait la main avec une ardeur
fbrile, comme pour faire un signal.

-- Qu'est-ce que vous faites? criai-je.

Et aussitt je sortis en courant, pour me placer prs de lui, et
chercher du regard sur la lande,  qui il faisait ce signal.

-- Vous allez trop loin, monsieur, dit-il d'un ton irrit, je ne
croyais pas que vous iriez aussi loin. Un gentleman est libre
d'agir comme il l'entend, sans que vous veniez l'espionner. Si
nous devons rester amis, vous ne devez pas vous mler de mes
affaires.

-- Je n'aime pas ces faons mystrieuses, dis-je, et mon pre ne
les aimerait pas davantage.

-- Votre pre peut s'en expliquer lui-mme, et il n'y a l rien de
secret, dit-il d'un ton sec. Cest vous qui faites tout le secret
avec vos imaginations. Ta! Ta! Ta! ces sottises m'impatientent.

Et sans me faire seulement un signe de tte, il me tourna le dos
et d'un pas rapide se mit en route vers West Inch.

Je le suivis, et d'aussi mauvaise humeur que possible, car j'avais
le pressentiment de quelque mfait qui se tramait, et cependant,
je n'avais pas la moindre ide du monde de ce que cela pouvait
tre.

Et j'en revins s'en m'en apercevoir,  songer  tous les incidents
mystrieux de l'arrive de est homme, et de son long sjour au
milieu de nous.

Mais qui donc pouvait-il attendre  la Tour d'alarme?

Ce personnage tait-il un espion, qui avait un collgue en
espionnage qui venait en cet endroit pour lui parler?

Mais cela tait absurde.

Que pouvait bien venir espionner dans le Comt de Berwick?

Et d'ailleurs le Major Elliott savait parfaitement  quoi s'en
tenir sur lui et ne lui et pas tmoign autant de respect, s'il y
avait eu quelque chose de suspect.

J'en tais arriv  ce point-l, au cours de mes rflexions quand
je m'entendis saluer par une voix joyeuse. C'tait le major en
personne, qui descendait la cte venant de chez lui, tenant en
laisse son gros bulldog Bounder.

Ce chien tait un animal des plus dangereux, et il avait caus
maint accident aux environs, mais le major l'aimait beaucoup, et
ne sortait jamais sans lui, tout en le tenant  l'attache au moyen
d'une bonne et forte courroie.

Or, comme je regardais venir le major, et que j'attendais son
arrive, il buta de sa jambe blesse par-dessus une branche de
gent; en reprenant son quilibre, il lcha la courroie et
aussitt voil ce maudit animal parti  fond de train de mon ct,
au bas de la cte.

Cela ne me plaisait gure, je vous en rponds, car je navais  ma
porte ni un bton, ni une pierre, et je savais cette bte
dangereuse.

Le major l'appelait de l-haut par des cris perant, mais je crois
que l'animal prenait ce rappel pour une excitation; car il n'en
courait que plus furieusement. Mais je connaissais son nom, et
j'esprais que cela me vaudrait peut-tre les gards dus  une
vieille connaissance.

Aussi quand il fut presque sur moi, son poil hriss, son nez
enfonc entre deux yeux rouges, je criai de toute la force de mes
poumons:

-- Bounder! Bounder!

Cela produisit son effet, car l'animal me dpassa en grondant, et
partit par le sentier sur les traces de Bonaventure de Lapp.

Celui-ci se retourna  tout ce bruit et parut comprendre au
premier coup d'oeil de quoi il s'agissait; mais il continua 
marcher sans plus se presser.

J'tais terrifi pour lui, car le chien ne l'avait jamais vu.

Je courus de toute la vitesse de mes jambes pour carter de lui
l'animal. Mais je ne sais comment, quand il bondit et qu'il
aperut le jeu de doigts que faisait de Lapp derrire son dos avec
le pouce et l'index, sa furie tomba tout  coup, et nous le vmes
agitant son tronon de queue, et lui caressant le genou avec sa
patte.

-- C'est donc votre chien, major, dit-il  son matre, qui
arrivait en boitant. Ah! c'est une belle bte, une belle, une
jolie crature.

Le major tait tout essouffl, car il avait fait le trajet presque
aussi vite que moi.

-- J'avais peur qu'il ne vous fit du mal, dit-il, tout haletant.

-- Ta! Ta! Ta! s'cria de Lapp, c'est un joli animal, bien doux.
J'ai toujours aim les chiens. Mais je suis content de vous avoir
rencontr, major, car voici ce jeune gentleman, auquel je suis
redevable de beaucoup, et qui commenait  me prendre pour un
espion. N'est-ce pas vrai, Jock?

Je fus si abasourdi par ce langage que je ne trouvai pas un mot 
rpondre. Je me contentai de rougir et de dtourner les yeux, de
l'air gauche d'un campagnard que j'tais.

-- Vous me connaissez, major, dit de Lapp, et vous allez lui dire,
j'en suis sr, que c'est chose absolument impossible.

-- Non, non, Jock. Certainement non! certainement non, s'cria le
major.

-- Merci, dit de Lapp, vous me connaissez et vous me rendez
justice. Et vous-mme? J'espre que votre genou va mieux, et quon
vous redonnera bientt votre rgiment.

-- Je me porte assez bien, rpondit le major, mais on ne me
donnera jamais d'emploi  moins qu'il n'y ait une guerre, et il
n'y aura plus de guerre de mon vivant.

-- Oh! vous croyez cela! dit de Lapp, avec un sourire. Eh bien,
nous verrons, nous verrons, mon ami.

Il ta son chapeau, puis faisant vivement demi-tour, il se dirigea
d'un bon pas du ct de West Inch.

Le major resta  le suivre des yeux, l'air pensif.

Puis, il me demanda ce qui m'avait fait croire qu'il tait un
espion.

Quand je le lui eus dit, il ne rpondit rien, hocha seulement la
tte, et il avait alors l'air d'un homme qui n'a pas l'esprit bien
tranquille.


VIII -- L'ARRIVE DU CUTTER

Depuis le petit incident de la Tour d'alarme, mes sentiments 
l'gard de notre locataire n'taient plus les mmes.

J'avais toujours l'ide qu'il me cachait un secret, o plutt
qu'il tait  lui seul un secret, attendu qu'il tenait toujours le
voile tendu sur son pass.

Et lorsqu'un hasard cartait pour un instant un coin de ce voile,
c'tait toujours pour nous faire entrevoir, de l'autre ct,
quelque scne sanglante, violente, terrible.

L'aspect seul de son corps faisait peur.

Un jour que je me baignais avec lui, pendant l't, je vis qu'il
tait tout zbr de blessures. Sans compter sept ou huit
cicatrices ou estafilades, il avait les ctes, d'un ct, toutes
djetes, toutes dformes. Un de ses mollets avait t en partie
arrach.

Il rit de son air le plus gai en voyant mon tonnement.

-- Cosaques! Cosaques! dit il en promenant sa main sur ses
cicatrices. Les ctes ont t brises par un caisson d'artillerie.
C'est chose fort mauvaise quand des canons vous passent sur le
corps. Ah! quand c'est de la cavalerie, ce n'est rien. Un cheval,
si rapide que soit son allure, regarde toujours o il pose le
pied. Il m'est pass sur le corps quinze cents cuirassiers et les
hussards russes de Grodno sans avoir eu grand mal. Mais les
canons, c'est trs mauvais.

-- Et le mollet? demandai-je.

-- Pouf! C'est seulement une morsure de loup, dit-il. Vous ne
croiriez jamais comment j'ai attrap cela. Vous saurez que mon
cheval et moi, nous avions t atteints, lui tu, et moi les ctes
brises par le caisson. Or il faisait un froid... un froid si
pre, si pre! Le sol dur comme du fer, et personne pour s'occuper
des blesss, de sorte qu'en gelant ils prenaient des attitudes qui
vous auraient fait rire. Moi aussi, je sentais, le gel m'envahir.
Aussi, que fis-je? Je pris mon sabre, et je fendis le ventre  mon
cheval mort. Je fis comme je pus. Je m'y taillai assez de place
pour y entrer, en laissant une petite ouverture pour respirer.
Sapristi, il faisait bien chaud l-dedans. Mais je n'avais pas
assez d'espace pour y tenir tout entier. Mes pieds et une partie
de mes jambes dpassaient. Alors la nuit, pendant que je dormais,
des loups vinrent pour dvorer le cheval, et ils m'entamrent
aussi quelque peu, comme vous pouvez le voir; mais aprs cela je
veillai, pistolets en main, et ils n'en eurent pas davantage de
moi. C'est l que j'ai pass trs commodment dix jours.

-- Dix jours! m'criai je, et que mangiez -- vous?

-- Eh bien, je mangeais le cheval. Il fut pour moi ce que vous
appelez la table et le logement. Mais naturellement jeus le bon
sens de manger les jambes et de ne pas toucher au corps. Il y
avait autour de moi un grand nombre de morts qui tous avaient leur
gourde  eau, de sorte que j'avais tout ce que je pouvais
souhaiter. Et le onzime jour arriva une patrouille de cavalerie
lgre. Alors tout alla bien.

Ce fut ainsi, par des causeries, engages accidentellement, et qui
ne valent gure la peine d'tre rapportes sparment, que la
lumire se fit sur sa personne et son pass. Mais le jour devait
venir, o nous saurions tout, et je vais essayer de vous raconter
comment cela se fit.

L'hiver avait t fort triste, mais ds le mois de mars se
montrrent les premiers indices du printemps, et pendant une
semaine de la fin de ce mois, nous emes du soleil et des vents du
Sud.

Le 7, Jim Horscroft allait revenir d'dimbourg, car bien que la
session se termint le 1er, son examen devait lui prendre une
semaine.

Edie et moi, nous nous promenions sur la plage, le 6, et je ne
pouvais causer d'autre chose que de mon vieil ami, car, en somme,
il tait le seul ami de mon ge que j'eusse en ce temps-l.

Edie tait trs peu porte  causer, ce qui tait chez elle chose
fort rare, mais elle coutait en souriant tout ce que je lui
disais.

-- Pauvre vieux Jim, fit-elle une ou deux fois  demi-voix, pauvre
vieux Jim!

-- Et s'il a t reu, dis-je, eh bien, naturellement il fera
apposer sa plaque, et il aura son logis particulier, et nous
perdrons notre Edie.

Je faisais de mon mieux pour tourner la chose en plaisanterie et
la prendre  la lgre, mais les mots me restaient encore dans la
gorge.

-- Pauvre vieux Jim! dit-elle encore.

Et en prononant ces mots, elle avait des larmes dans les yeux.

-- Ah! pauvre vieux Jock, ajouta-t-elle en glissant sa main dans
la mienne pendant que nous marchions, vous aussi vous teniez un
peu  moi autrefois, n'est-ce pas, Jock... Oh! voici, l-bas, un
bien joli petit vaisseau.

C'tait un charmant petit cutter d'une trentaine de tonneaux, trs
marcheur  en juger par ses mts lancs et la coupe de son avant.

Il arrivait du sud, sous ses voiles de foc, de misaine et de grand
mt, mais au moment mme o nous le regardions, toute sa voilure
se replia soudain, comme une mouette ferme ses ailes, et nous
vmes l'eau rejaillir sous la chute de son ancre descendant du
beaupr.

Il tait probablement  moins d'un quart de mille du rivage, si
prs mme que je pus apercevoir un homme de haute taille, coiff
d'un bonnet pointu, qui se tenait debout  l'arrire et la lunette
 l'oeil examinait la cte dans toutes les deux directions.

-- Qu'est-ce qu'ils peuvent bien chercher par ici? demanda Edie.

-- Ce sont de riches Anglais venus de Londres, rpondis-je.

Ctait de cette faon-l que nous interprtions tout ce qui, dans
les comts de la frontire, chappait  notre comprhension.

Nous passmes presque une heure entire  examinez le joli
vaisseau, puis, comme le soleil allait s'abaisser derrire une
bande de nuages, et que l'air du soir tait assez piquant, nous
fmes demi-tour pour regagner West Inch.

Quand on arrive  la ferme par la faade, on traverse un jardin
qui n'est pas des mieux garnis, et qui s'ouvre sur la route par
une porte  claire-voie, au moyen d'un loquet.

Ctait  cette mme porte que nous nous tenions, la nuit o les
signaux furent allums, la nuit o nous vmes passer Walter Scott
quand il revenait d'dimbourg.

 droite de cette entre, du ct du jardin, se trouvait un bout
de rocaille qui, parat-il, avait t construit par la mre de mon
pre, il y avait bien longtemps.

Elle avait faonn cela avec des galets uss par l'eau, avec des
coquillages de mer, en mettant des mousses et des fougres dans
les interstices.

Or, quand nous emes franchi la porte, nos yeux tombrent sur
cette rocaille; au sommet tait plant un bton dans la fente
duquel se trouvait une lettre.

Je m'avanai pour voir ce que c'tait, mais Edie me devana,
enleva la lettre et la mit dans sa poche.

-- C'est pour moi, dit-elle en riant.

Mais je restai  la regarder d'un air qui teignit le rire sur sa
figure.

-- De qui est elle, Edie? demandai-je.

Elle fit la moue, mais elle ne rpondit pas.

-- De qui est-elle, mademoiselle? mcriai-je. Se pourrait-il que
vous ayez tromp Jim comme vous m'ayez tromp moi-mme?

-- Quel brutal vous tes, Jock! dit-elle vivement. Je voudrais
bien que vous vous mliez de ce qui vous regarde.

-- Elle ne peut tre que d'une seule personne, m'criai-je, et
cette personne ce n'est autre que ce de Lapp.

-- Eh bien, supposez que vous avez raison, Jock?

Le sang-froid de cette crature me stupfia et me rendit furieux.

-- Vous l'avouez! m'criai-je. Est-ce qu'il ne vous reste plus
aucune pudeur?

-- Pourquoi ne recevrais-je pas des lettres de ce gentleman?

-- Parce que c'est infme.

-- Et pourquoi?

-- Parce que c'est un tranger.

-- Il s'en faut bien, dit-elle. C'est mon mari.


IX -- CE QUI SE FIT  WEST INCH

Je me rappelle fort bien cet instant-l.

J'ai entendu des gens dire qu'un coup violent et soudain avait
mouss leur sensibilit. Il n'en fut pas ainsi pour moi.

Au contraire, ma vue, mon oue et ma pense se redoublrent de
clart.

Je me souviens que mes yeux se portrent sur une petite boule de
marbre de la largeur de ma main, qui tait incruste dans une des
pierres grises de la rocaille, et que je trouvai le temps d'en
admirer les veines dlicates.

Et cependant je devais avoir une trange expression de
physionomie, car la cousine Edie jeta un grand cri et se sauva
vers la maison en courant.

Je la suivis, je tapai  la fentre de sa chambre, car je voyais
bien qu'elle y tait.

-- Allez-vous en, Jock, allez-vous en, cria-t-elle. Vous voulez me
gronder. Je ne veux pas tre gronde. Je n'ouvrirai pas la
fentre. Allez-vous en.

Mais je persistai  frapper.

-- Il faut que je vous dise un mot.

-- Qu'est-ce alors? dit-elle en entrouvrant de trois pouces. Ds
que vous commencerez  gronder, je la refermerai.

-- tes-vous vraiment marie, Edie?

-- Oui, je suis marie.

-- Qui vous a maris?

-- Le Pre Brenman,  la chapelle catholique romaine de Berwick.

-- Vous, une presbytrienne?

-- Il tenait  ce que le mariage se ft dans une glise
catholique.

-- Quand cela s'est-il fait?

-- Il y aura une semaine mercredi.

Je me souvins que ce jour-l elle tait alle en voiture 
Berwick, et que de Lapp, de son ct, s'tait absent pour faire,
 ce qu'il disait, une longue promenade dans la montagne.

-- Mais... Et Jim? demandai-je.

-- Oh! Jim me pardonnera.

-- Vous briserez son coeur, et vous ruinerez son avenir.

-- Non, non, il me pardonnera.

-- Il tuera de Lapp. Oh! Edie, comment avez-vous pu nous apporter
tant de dshonneur et de souffrance!

-- Ah! voil que vous grondez! s'cria-t-elle.

Et la fentre se ferma brusquement.

J'attendis un peu et je frappai de nouveau, car j'avais encore
bien des questions  lui faire, mais elle ne voulut pas rpondre,
et je crus l'entendre sangloter.

Enfin j'y renonai, et j'tais sur le point de rentrer dans la
maison car il faisait presque nuit, quand j'entendis le pne de la
porte du jardin se soulever.

C'tait de Lapp en personne.

Mais comme il suivait l'alle, il me fit l'effet dtre ou fou ou
ivre.

Il marchait d'un pas de danse. Il faisait craquer ses doigts en
l'air, et ses yeux luisaient comme deux feux follets.

-- _Voltigeurs_! cria-t-il, _Voltigeurs de la garde_!

C'est ainsi qu'il avait fait le jour o il avait eu le dlire.

Puis soudain:

-- _En avant_! _en avant_!

Et il arriva en faisant tournoyer sa canne au-dessus de sa tte.

Il s'arrta court lorsqu'il vit que j'tais l, le regardant, et
je puis dire qu'il fut un peu dcontenanc.

-- Hol! Jock, s'cria-t-il, je ne pensais pas qu'il y et
quelqu'un ici. Ce soir je suis dans cet tat d'esprit que vous
appelez de l'entrain.

-- On le dirait, rpondis-je avec ma brusquerie ordinaire, vous ne
vous sentirez pas si gai demain quand mon ami Jim Horscroft
reviendra ici.

-- Ah! il revient demain, alors? Et pourquoi me sentirai-je moins
gai?

-- Parce que, si je connais bien mon homme, il vous tuera.

-- Ta! Ta! Ta! s'cria de Lapp. Je vois que vous tes au courant
de notre mariage. Edie vous a parl. Jim pourra faire ce qu'il
voudra.

-- Vous nous avez joliment rcompenss de vous avoir accueillis.

-- Mon brave garon, dit-il, je vous ai, comme vous le dites, fort
joliment rcompenss. J'ai dlivr Edie d'une existence qui est
indigne d'elle, et je l'ai fait entrer par le mariage dans une
noble famille. D'ailleurs, j'ai plusieurs lettres  crire ce
soir. Quant au reste, nous pourrons en causer demain, quand votre
ami Jim sera revenu pour vous aider.

Il fit un pas vers la porte.

-- Et c'tait pour cela que vous attendiez  la Tour d'alarme,
m'criai-je, soudainement clair.

-- H! Jock, voil que vous devenez perspicace, dit-il, d'un ton
moqueur.

Un instant aprs, j'entendis la porte de sa chambre se fermer et
la clef tourner dans la serrure.

Je m'attendais  ne plus le revoir de la soire, mais quelques
minutes plus tard, il descendit  la cuisine, o je tenais
compagnie aux vieux parents.

-- Madame, dit-il en s'inclinant, la main sur son coeur, de la
faon si bizarre qui lui tait propre, j'ai t l'objet de toute
votre bont et j'en garderai toujours le souvenir. Je n'aurais
jamais cru tre si heureux que je l'ai t grce  vous dans ce
tranquille pays. Vous accepterez ce petit souvenir. Et vous aussi,
monsieur, vous agrerez ce petit cadeau que j'ai l'honneur de vous
faire.

Il mit devant eux sur la table deux petits paquets envelopps dans
du papier, puis faisant  ma mre trois autres rvrences, il
sortit de la chambre.

Son prsent, c'tait une broche au centre de laquelle tait sertie
une grosse pierre verte, entoure d'une demi-douzaine d'autres
pierres blanches, scintillantes.

Jusqu'alors nous n'avions jamais rien vu de ce genre, et je ne
savais pas mme quel nom leur donner, mais on nous dit, par la
suite,  Berwick, que la grosse pierre tait une meraude, et les
autres des diamants, et que le tout avait une valeur bien
suprieure  celle que tous les agneaux qui nous taient ns ce
printemps-l.

Ma bonne vieille mre est dfunte depuis bien des annes, mais
cette superbe broche scintille encore au cou de ma fille ane
quand elle va dans le monde, et je n'y jette jamais un regard sans
revoir ces yeux perants et ce nez long et mince, et ces
moustaches de chat qu'avait notre locataire de West Inch.

Pour mon pre, il avait une belle montre en or  double botier,
et il fallait voir de quel air fier il la tenait sur le creux de
sa main, en se penchant pour en percevoir le tic-tac.

Je ne sais lequel des deux vieillards fut le plus charm, et ils
ne voulaient parler que des prsents que leur avait faits de Lapp.

-- Il vous a donn autre chose encore, dis-je enfin.

-- Quoi donc, Jock? demanda pre.

-- Un mari pour la cousine Edie, rpondis-je.

Lorsque j'eus dit cela, ils crurent que je rvais, mais lorsqu'ils
eurent enfin compris que c'tait bien la vrit, ils se montrrent
aussi fiers et aussi contents que si je leur avais annonc qu'Edie
avait pous le laird.

 dire vrai, le pauvre Jim, avec ses habitudes de grand buveur, de
batailleur, n'avait pas une excellente rputation dans le pays, et
ma mre avait dit maintes fois que ce mariage ne tournerait pas
bien.

D'autre part, de Lapp, autant que nous pouvions le savoir, tait
un homme rang, tranquille et dans l'aisance.

Il y avait bien le secret, mais en ce temps-l, les mariages
secrets taient chose fort commune en cosse; car comme quelques
paroles suffisaient pour faire d'un homme et d'une femme un
couple, personne n'y trouvait beaucoup  redire.

Les vieux furent aussi enchants que si leur fermage avait t
diminu, mais j'avais toujours le coeur endolori, car il me
semblait que mon ami avait t trait avec la plus cruelle
lgret; et je savais bien qu'il n'tait pas homme  en prendre
aisment son parti.


X -- LE RETOUR DE LOMBRE

Le lendemain matin, je me levai le coeur gros, car j'tais certain
que Jim ne tarderait pas  paratre, et que ce jour-l serait un
jour de grands chagrins.

Mais quelle somme de tristesses ce jour-l devait-il apporter,
jusqu' quel point modifierait-il le destin de chacun de nous?
C'tait plus que je n'aurais os en imaginer dans mes moments les
plus sombres.

Permettez-moi, cependant, de vous conter tout cela dans l'ordre
mme des vnements.

Ce matin-l, je m'tais lev de bonne heure, car on allait entrer
en pleine priode de la mise bas des agneaux.

Mon pre et moi, nous partions pour le pturage ds le petit jour.

Lorsque j'entrai dans le corridor, un souffle frla ma figure: la
porte de la maison tait entirement ouverte, et la lumire grise
de l'aube dessinait une autre porte sur le mur du fond.

Je regardai.

Je trouvai galement ouvertes la porte de la chambre d'Edie et
celle de Lapp.

Je compris alors, comme  la lueur d'un clair, ce que
signifiaient ces cadeaux offerts la veille: c'tait des prsents
d'adieu.

Tous deux taient partis.

J'eus de l'amertume au coeur contre la cousine Edie, en entrant et
m'arrtant dans sa chambre.

Penser que pour un nouveau venu, elle nous avait laiss l, tous,
sans un mot de bont, sans mme un serrement de main!

Et lui aussi!

J'avais t pouvant de ce qui arriverait quand il se
rencontrerait avec Jim. Mais en ce moment, on et dit qu'il avait
vit cette rencontre, et cela avait quelque apparence de lchet.

J'tais plein de colre, humili, souffrant.

Je sortis au grand air sans dire un mot  mon pre et je montai
aux pturages pour rafrachir ma tte chauffe.

Lorsque je fus arriv l-haut  Corriemuir, je pus jeter un
dernier coup doeil sur la cousine Edie.

Le petit cutter tait rest  l'endroit o il avait jet l'ancre,
mais un canot s'en tait dtach pour aller la prendre  terre.

 l'avant je vis voltiger quelque chose de rouge. Je savais
qu'elle faisait ce signal au moyen de son chle.

Je vis ce canot atteindre le navire et ses passagers monter sur le
pont.

Puis, l'ancre se releva et le navire fila droit vers le large.

Je vis encore la petite tache rouge sur le pont, et de Lapp debout
prs d'elle.

Ils pouvaient me voir aussi, car je me dessinais en plein sur le
ciel.

Tous deux agitrent longtemps les mains, mais ils y renoncrent
enfin, car ils n'obtinrent aucune rponse de moi.

Je restai l, debout, les bras croiss, plus grognon que je ne
l'avais jamais t en ma vie, jusqu' ce que leur cutter ne ft
plus qu'une lgre tache blanche de forme carre, se perdant parmi
la brume matinale.

Il tait l'heure du djeuner, et la bouillie tait sur la table
quand je rentrai, mais je n'avais aucun apptit.

Les vieux avaient pris la chose avec assez de froideur, bien que
ma mre ne trouvt aucune expression trop dure pour Edie.

Elles n'avaient jamais eu beaucoup d'affection mutuelle, en ces
derniers temps surtout.

-- Voici une lettre de lui, dit mon pre, en me montrant sur la
table un papier pli: Elle tait dans sa chambre. Voulez-vous nous
la lire?

Ils ne l'avaient pas mme ouverte, car, pour dire la vrit, mes
bonnes gens n'taient jamais arrivs  lire couramment l'criture,
quoiqu'ils se tirassent assez bien de l'impression en grands et
beaux caractres.

L'adresse crite en grosses lettres tait ainsi conue:

 Aux bonnes gens de West Inch .

Quant au billet, que j'ai encore sous les yeux, tout tach et
jauni, le voici:

 Chers amis,

 Je ne comptais pas vous quitter aussi brusquement, mais la chose
dpendait d'une autre volont que la mienne.

 Le devoir et l'honneur m'ont rappel auprs de mes anciens
compagnons.

 C'est une chose que vous comprendrez certainement avant que peu
de jours soient couls.

 J'emmne notre Edie avec moi comme ma femme, et il pourrait bien
se faire qu'en des jours plus paisibles, vous nous revoyiez  West
Inch.

 En attendant, agrez l'assurance de mon affection, et croyez que
je noublierai jamais les mois tranquilles que j'ai passs chez
vous, en un temps o je n'aurais eu tout au moins qu'une semaine 
vivre, si j'avais t fait prisonnier par les Allis. Mais vous
saurez peut-tre aussi quelque jour par la raison de cela.

 Votre bien dvou,

 BONAVENTURE DE LISSAC,

 Colonel des Voltigeurs de la garde et Aide de Camp de sa Majest
Impriale lEmpereur Napolon .

Ma voix devint sifflante quand j'en fus aux mots dont il avait
fait suivre son nom.

Sans doute j'en tais venu  la conviction que notre hte ne
pouvait tre qu'un de ces admirables soldats dont nous avions tant
entendu parler et qui s'taient fray passage jusque dans toutes
les capitales de l'Europe,  une seule exception, la ntre.
Pourtant je n'eus gure cru que nous eussions sous notre toit
l'aide de camp de l'Empereur et un colonel de sa garde.

-- Ainsi donc, dis-je, il se nomme de Lissac et non de Lapp. Eh
bien, colonel ou non, il est heureux pour lui qu'il se trouve loin
d'ici, avant que Jim ait mis la main sur lui... Et il n'tait que
temps, ajoutai-je en jetant un regard en dehors par la fentre de
la cuisine, car voici notre homme qui arrive par le jardin.

Je courus vers la porte, au-devant de lui.

Je sentais que j'aurais pay bien cher pour le voir repartir 
dimbourg.

Il arrivait  grands pas, agitant un papier au-dessus de sa tte.

Je m'imaginai que c'tait peut-tre un billet d'Edie, et que ds
lors il savait tout. Mais quand il fut plus prs, je vis que
c'tait une grande feuille raide et jaune, qui craquait quand on
l'agitait, et qu'il avait les yeux ptillants de joie.

-- Hourra! Jock, cria-t-il. O est Edie? O est Edie?

-- Qu'est-ce qu'il y a, l'ami? demandai-je.

-- O est Edie?

-- Qu'est-ce que vous avez-l?

-- C'est mon diplme, Jock, je puis exercer quand je voudrai. Tout
va bien; je veux le montrer  Edie.

-- Le mieux que vous puissiez faire, c'est de ne plus songer 
Edie, rpondis-je.

Jamais je n'ai vu la figure d'un homme s'altrer comme la sienne
quand j'eus dit ces mots.

-- Quoi? Qu'est-ce que vous voulez dire, Jock Calder? balbutia-t-
il.

En parlant ainsi, il avait lch le prcieux diplme, que le vent
emporta par-dessus la haie,  travers la lande, jusqu' une touffe
d'ajoncs, o il s'arrta en voltigeant, mais Jim n'y fit aucune
attention.

Ses yeux taient fixs sur moi, et dans leur profondeur, je voyais
une lueur diabolique.

-- Elle n'est pas digne de vous, dis-je.

Il m'empoigna par l'paule.

-- Qu'avez-vous fait? dit-il  voix basse. Ce doit tre quelque
tour de votre faon. O est-elle?

-- Elle est partie avec ce Franais qui logeait ici.

J'avais longuement rflchi sur la meilleure faon de lui faire
passer la chose en douceur, mais j'ai toujours t fort maladroit
dans mes discours, et je ne pus rien trouver de mieux que cela.

-- Oh! fit-il, en hochant la tte et me regardant.

Pourtant j'tais certain qu'il tait hors d'tat de me voir, de
voir la ferme, de voir quoi que ce ft.

Il resta ainsi une ou deux minutes, les mains troitement jointes,
et toujours balanant la tte.

Puis il fit le geste d'avaler pniblement, et parla d'une voix
singulire, sche, rauque.

-- Quand est-ce arriv?

-- Ce matin.

-- Ils taient maris?

-- Oui.

Il posa la main sur un des montants de la porte pour se raffermir.

-- Un message pour moi?

-- Elle a dit que vous lui pardonneriez.

-- Que Dieu damne mon me si jamais je le fais. O sont-ils alls?

-- Ils ont d aller en France,  ce que je crois.

-- Il se nommait de Lapp, ce me semble?

-- Son vrai nom c'est de Lissac, et il n'est rien moins que
colonel dans la garde de Boney.

-- Alors, selon toute probabilit, il est  Paris. C'est bien!
c'est bien!

-- Tenez bon, criai-je. Pre, pre, apportez le brandy.

Ses genoux avaient ploy un instant, mais il redevint lui-mme
avant que le vieillard ft accouru avec la bouteille.

-- Remportez-l, dit Jim.

-- Prenez une gorge, monsieur Horscroft, s'cria mon pre en
insistant, cela vous remontera le coeur.

Jim saisit la bouteille et la lana par-dessus la haie du jardin.

-- C'est excellent pour ceux qui tiennent  oublier, dit-il, mais
moi je tiens  me souvenir.

-- Que Dieu vous pardonne ce gaspillage coupable, s'cria mon pre
d'une voix forte.

-- Et aussi d'avoir failli casser la tte  un officier de
l'infanterie de Sa Majest, dit le vieux major Elliott en se
montrant au-dessus de la haie. Je me serais content d'une lampe
aprs une promenade matinale, mais une bouteille qui vous frise
l'oreille en sifflant! Mais qu'est il donc arriv que vous restez
tous l aussi immobiles que des gens rangs autour d'une fosse, 
un enterrement?

Je lui expliquai en quelques mots nos chagrins, pendant que Jim,
la figure d'une pleur cendre, les sourcils froncs trs bas,
restait adoss au montant de la porte.

Le major, quand j'eus fini, se montra aussi furieux que nous, car
il avait de l'affection pour Jim et pour Edie.

-- Peuh! dit-il, je redoutais constamment quelque vnement de ce
genre depuis cette histoire de la Tour d'alarme. Cette conduite
est bien d'un Franais. Ils ne peuvent pas laisser les femmes
tranquilles. Du moins, de Lissac l'a pouse, et c'est l une
consolation. Mais il n'est gure temps, maintenant, de songer 
nos petits tracas, car toute l'Europe est en rvolution, et selon
toute probabilit, nous voici avec vingt autres annes de guerre
sur les bras.

-- Que voulez-vous dire? demandai-je.

-- Eh! mon ami, Napolon est dbarqu de l'le d'Elbe. Ses troupes
sont accourues autour de lui, et le roi Louis s'est sauv  toutes
jambes. La nouvelle en est arrive  Berwick ce matin.

-- Grands Dieux! s'cria mon pre. Alors, voici cette terrible
besogne entirement  recommencer?

-- Oui, nous nous tions figurs que l'Ombre n'tait plus l, et
elle y est encore. Wellington a reu l'ordre de quitter Vienne
pour se rendre dans les Pays-Bas, et l'on croit que l'Empereur
fera une sortie d'abord dans cette direction. Eh! c'est un mauvais
vent, un vent qui ne prsage rien de bon. Je viens justement de
recevoir la nouvelle que je dois rejoindre le 71me rgiment comme
premier major.

 ces mots je serrai la main  notre bon voisin, car je savais
combien il tait humili de se voir traiter en invalide, qui
n'avait plus de rle  jouer en ce monde.

-- Il faut que je rejoigne mon rgiment le plus tt possible, et
nous serons l-bas, de l'autre ct de l'eau, dans un mois, peut-
tre mme  Paris dans un autre mois.

-- Alors, par le Seigneur! major, s'cria Jim Horscroft, je pars
avec vous. Je ne suis pas trop fier pour refuser de porter le
fusil, si vous voulez me mettre en face de ce Franais.

-- Mon garon, dit le major, je serai fier de vous avoir sous mes
ordres. Quant  de Lissac, o sera l'Empereur, il sera aussi.

-- Vous savez son nom? dis-je. Qu'est-ce que vous pouvez nous
apprendre de lui?

-- Il n'y a pas de meilleur officier dans l'arme franaise, et
pourtant c'est beaucoup dire. Il parait qu'il serait devenu
marchal, mais qu'il a prfr, rester auprs de l'Empereur. Je
l'ai rencontr deux jours avant l'affaire de la Corogne, lorsque
je fus envoy en parlementaire pour ngocier au sujet de nos
blesss. Il tait alors avec Soult. Je l'ai reconnu en le voyant.

-- Et je le reconnatrai aussi en le voyant, dit Horscroft avec ce
dur et mauvais regard qu'il avait jadis.

Et  cet instant mme, en cet endroit mme, je me rendis
soudainement compte combien mon existence serait piteuse et
inutile pendant que notre ami l'invalide et le compagnon de mon
enfance seraient au loin, exposs en premire ligne aux fureurs de
la tempte.

Ma rsolution fut forme avec la promptitude de l'clair.

-- Je partirai aussi avec vous, major, m'criai-je.

-- Jock! Jock! dit mon pre, en se tordant les mains.

Jim ne dit rien, mais il passa son bras autour de moi et me serra
la taille.

Le major avait les yeux brillants, et brandissait sa canne en
l'air.

-- Ma parole! dit-il, voici deux belles recrues que j'aurai
derrire moi. Eh bien, il n'y a pas un moment  perdre. Il faut
donc que vous vous teniez prts tous les deux pour la diligence du
soir.

Voil ce que produisit une seule journe, et pourtant il peut
arriver que des annes s'coulent sans amener un changement.

Songez donc aux vnements qui s'taient accomplis dans ces vingt-
quatre heures?

De Lissac parti! Edie partie! Napolon vad! La guerre clate.
Jim Horscroft a tout perdu: lui et moi nous faisons nos
prparatifs pour nous battre contre les Franais.

Tout cela eut l'air d'un rve, jusqu'au moment o je me dirigeai
vers la diligence du soir et me retournai pour jeter un regard sur
la maison grise et deux petites silhouettes noires.

C'tait ma mre, qui enfouissait son visage dans les plis de son
chle des Shetland, et mon pre qui agitait son bton de meneur de
btail pour m'encourager dans mon voyage.


XI -- LE RASSEMBLEMENT DES NATIONS

J'arrive maintenant  un point de mon histoire, dont le rcit me
coupe tout net la respiration, et me fait regretter d'avoir
entrepris cette tche de narrateur. Car quand jcris, j'aime que
cela aille lentement, en bon ordre, chaque chose  son tour, comme
les moutons quand ils sortent d'un parc.

Cela pouvait tre ainsi  West Inch. Mais maintenant que nous
voil lancs dans une existence plus vaste, comme menus brins de
paille qui drivent lentement dans quelque foss paresseux
jusqu'au moment o ils se trouvent pris  l'improviste dans le
cours et les remous rapides d'un grand fleuve, alors il mest bien
difficile, avec mon simple langage, de suivre tout cela pas  pas.
Mais vous pourrez trouver dans les livres d'histoire les causes et
les raisons de tout.

Je laisserai donc tout cela de ct, pour vous parler de ce que
j'ai vu de mes propres yeux, entendu de mes propres oreilles.

Le rgiment auquel avait t nomm notre ami tait le 71me
d'infanterie lgre de Highlanders, qui portait l'habit rouge et
les culottes de tartan  carreaux. Il avait son dpt dans la
ville de Glasgow.

Nous nous y rendmes tous les trois par la diligence.

Le major tait plein d'entrain et contait mille anecdotes sur le
Duc, sur la Pninsule, pendant que Jim restait assis dans le coin,
les lvres pinces, les bras croiss, et je suis sr qu'au fond du
coeur, il tuait de Lissac trois fois par heure.

J'aurais pu le deviner au soudain clat de ses yeux et  la
contraction de sa main.

Quant  moi, je ne savais pas trop si je devais tre content ou
fch, car le foyer, c'est le foyer, et l'on a beau avoir fait
tout ce qu'on peut pour s'endurcir, c'est nanmoins chose pnible
que de songer que vous avez la moiti de l'cosse entre vous et
votre mre.

Nous arrivions  Glasgow le lendemain.

Le major nous conduisit au dpt, o un soldat qui avait trois
chevrons sur le bras et un flot de rubans  son bonnet, montra
tout ce qu'il avait de dents aux mchoires,  la vue de Jim, et
fit trois fois le tour de sa personne pour le considrer  son
aise, comme s'il s'tait agi du chteau de Carlisle.

Puis il s'approcha de moi, me donna des bourrades dans les ctes,
tta mes muscles, et fut presque aussi content de moi que de Jim.

-- Voil ce qu'il nous faut, major, voil ce qu'il nous faut,
rptait-il sans cesse. Avec un million de nos gaillards, nous
pouvons tenir tte  ce que Boney a de mieux.

-- Comment cela marche-t-il? demanda le major.

-- Ils font un effet piteux,  la vue, dit-il, mais  force de les
lcher, ils prendront quelque forme. Les hommes d'lite ont t
transports en Amrique, et nous sommes encombrs de miliciens et
de recrues.

-- Ah! dit le major, nous aurons en face de nous de vieux, de bons
soldats. Vous deux, si vous avez besoin de quelque aide, venez me
trouver.

Il nous fit un signe de tte et nous quitta.

Nous commenmes  comprendre qu'un major, qui est votre officier,
est un personnage fort diffrent d'un major qui se trouve tre
votre voisin de campagne.

Soit, mais  quoi bon vous ennuyer de toutes ces choses?

J'userais une quantit de bonnes plumes d'oie rien qu' vous
raconter ce que nous fmes, Jim et moi, au dpt de Glasgow,
comment nous arrivmes  connatre nos officiers et nos camarades,
et comment ils firent notre connaissance.

Bientt arriva la nouvelle que les gens de Vienne, occups
jusqu'alors  dcouper lEurope en tranches comme s'il s'agissait
d'un gigot de mouton, taient rentrs  tire d'aile dans leurs
pays respectifs, que tout ce qui s'y trouvait, hommes et chevaux,
tait en marche vers la France.

Nous entendmes parler aussi de grands rassemblements, de grandes
revues de troupes, qui avaient lieu  Paris.

Puis on nous dit que Wellington tait dans les Pays-Bas, et que ce
serait  nous et aux Prussiens  subir le premier choc.

Le gouvernement embarquait des hommes et des hommes, aussi vite
qu'il pouvait.

Tous les ports de la cte Est taient bonds de canons, de
chevaux, de munitions.

Le trois juin, nous remes  notre tour notre ordre de mise en
marche.

Le soir mme, nous nous embarqumes  Leith, et nous arrivmes 
Ostende le lendemain au soir.

C'tait le premier pays tranger que je voyais.

Il en tait d'ailleurs de mme pour la plupart de mes camarades,
car il y avait surtout des jeunes soldats dans les rangs.

Je crois revoir encore les eaux bleues, les lignes courbes des
vagues du ressac, la longue plage jaune, et les bizarres moulins
qui pivotent en battant des ailes, chose quon chercherait
vainement d'un bout  lautre de lcosse.

C'tait une ville propre, bien tenue, mais la taille y tait au-
dessous de la moyenne, et on n'y trouvait  acheter ni ale ni
galettes de farine d'avoine.

De l nous nous rendmes dans un endroit nomm Bruges, puis de l
 Gand o nous fmes runis avec le 52me et le 95me, deux
rgiments qui, avec le ntre, formaient une brigade.

C'est une ville tonnante, Gand, pour les clochers et les
constructions en pierre.

D'ailleurs, parmi toutes les villes que nous traversmes, il n'en
tait gure qui net une glise plus belle qu'aucune de celles de
Glasgow.

De l nous marchmes sur Ath, petit village situ sur une rivire
ou plutt sur un filet d'eau qui se nomme le Dender.

Nous y fmes logs surtout dans des tentes, car il faisait un beau
temps ensoleill, et toute la brigade fut occupe du matin au soir
 faire l'exercice.

Nous tions commands par la gnral Adams, nous avions pour
colonel Reynell, mais ce qui nous donnait le plus de courage,
c'tait de songer que nous avions pour commandant en chef le Duc,
dont le nom tait comme une sonnerie de clairon.

Il tait  Bruxelles avec le gros de l'arme, mais nous savions
que nous le verrions bientt s'il en tait besoin.

Je n'avais jamais vu autant d'Anglais runis, et je dois dire que
j'prouvais quelque ddain  leur gard, comme cela se voit
toujours chez les gens qui habitent aux environs d'une frontire.
Mais les deux rgiments qui taient avec nous taient dans d'aussi
bons rapports de camaraderie qu'on pouvait le souhaiter.

Le 52me avait un effectif d'un millier d'hommes, et comptait
beaucoup de vieux soldats de la Pninsule.

Le 95me rgiment se composait de carabiniers, et ils avaient un
habit vert au lieu du rouge.

C'tait chose trange que de les voir charger, car ils entouraient
la balle d'un chiffon graiss, et la faisaient entrer avec un
maillet, mais aussi ils tiraient plus loin et plus juste que nous.

Toute cette partie de la Belgique tait alors couverte de troupes
anglaises, car la Garde y tait aussi, aux environs dEnghien, et
il y avait des rgiments de cavalerie, de notre ct,  quelque
distance.

Comme vous le voyez, Wellington tait oblig de dployer toutes
ses forces, car Boney tait derrire son rideau de forteresses, et
naturellement nous n'avions aucun moyen de savoir par quel ct il
dboucherait.

Toutefois on pouvait tre certain qu'il arriverait par o on
l'attendrait le moins.

D'un ct, il pouvait s'avancer entre nous et la mer, et nous
couper ainsi de l'Angleterre; d'un autre ct, il tait libre de
se glisser entre les Prussiens et nous. Mais le Duc tait aussi
malin que lui, car il avait autour de lui toute sa cavalerie et
ses troupes lgres dployes comme une vaste toile d'araigne, de
telle sorte que ds qu'un Franais aurait mis le pied par-dessus
la frontire, le Duc tait en mesure de concentrer toutes ses
troupes  l'endroit convenable.

Pour moi, j'tais fort heureux  Ath, o les gens taient pleins
de bont et de simplicit.

Un fermier nomm Bois, dans les champs duquel nous tions camps,
fut un excellent ami pour la plupart de nous.

 nos moments perdus, nous lui btmes une grange de bois, et plus
d'une fois, moi et Job Seaton, mon serre-file, nous avons mis son
linge  scher sur des cordes: on eut dit que l'odeur du linge
humide avait plus que tout autre chose le don de nous reporter
tout droit  la pense du foyer domestique.

Je me suis souvent demand si ce brave homme et sa femme vivent
encore. Ce n'est gure probable, car bien que vigoureux, ils
avaient dpass le milieu de la vie  cette poque-l.

Jim venait aussi quelque fois avec nous, et restait  fumer dans
la vaste cuisine flamande, mais c'tait maintenant un Jim tout
diffrent de celui d'autrefois.

Il avait toujours eu un fond de duret, mais on et dit que son
malheur l'avait entirement ptrifi. Jamais je ne vis de sourire
sur ses lvres.

Il tait bien rare qu'il parlt. Tout son esprit se concentrait
sur l'ide de se venger de de Lissac, qui lui avait ravi Edie.

Il passait des heures assis, le menton appuy sur ses deux mains,
le regard fixe, le sourcil fronc, tout absorb par une seule
pense.

Cela avait fait d'abord de lui, jusqu' un certain point, la cible
des plaisanteries de certains, mais quand ils le connurent mieux,
ils s'aperurent qu'il ne faisait pas bon rire de lui, et ils le
laissrent tranquille.

 cette poque, nous nous levions de fort bonne heure, et
gnralement la brigade entire tait sous les armes ds la
premire lueur du jour.

Un matin, c'tait le seize juin, nous venions de nous former, le
gnral Adams tait all  cheval donner un ordre au colonel
Reynell,  environ une porte de fusil de l'endroit o je me
trouvais, quand tout  coup tous deux fixrent avec persistance
leur regard sur la route de Bruxelles.

Aucun de nous n'osa remuer la tte, mais tous les hommes du
rgiment tournrent les yeux de ce ct, et l nous vmes un
officier, portant la cocarde d'aide de camp du gnral, arriver
sur la route  grand fracas, de toute la vitesse qu'il pouvait
donner  son grand cheval gris pommel.

Il penchait la tte sur la crinire, et lui cinglait le cou avec
le reste des rnes. On et dit que sa vie dpendait de sa
rapidit.

-- Hol, Reynell, dit le gnral, voil qui commence  avoir l'air
srieux. Qu'est-ce que vous dites de cela?

Tous deux mirent leur cheval au trot pour s'avancer, et Adams
ouvrit vivement la dpche que lui tendit le messager.

L'enveloppe n'tait pas encore  terre qu'il fit demi-tour, et
agita la lettre au-dessus. De sa tte, comme il l'et fait de son
sabre.

-- Rompez les rangs! cria-t-il. Revue gnrale et mise en marche
dans une demi-heure.

Alors pendant un instant, il y eut grand bruit, grande agitation,
et les nouvelles volrent de bouche en bouche.

Napolon avait franchi la frontire la veille, pouss les
Prussiens devant lui, et s'tait dj fort avanc dans lintrieur
du pays,  l'est par rapport  nous, avec cent cinquante mille
hommes.

Nous courmes de tous cts rassembler nos effets, et djeuner.

Moins d'une heure aprs, nous tions en marche, laissant derrire
nous pour toujours Ath et le Dender.

Il n'y avait pas un moment  perdre, car les Prussiens n'avaient
donn  Wellington aucunes nouvelles de ce qui se passait, et bien
qu'il se ft lanc de Bruxelles aux premires rumeurs de
l'vnement, comme un bon chien de garde sort de son chenil,
c'tait difficile de supposer qu'il pourrait arriver assez  temps
pour porter secours aux Prussiens.

C'tait une belle et chaude matine, et pendant que la brigade
marchait sur la large chausse belge, la poussire s'en levait
comme eut fait la fume d'une batterie.

Je puis vous dire que nous bnmes celui qui avait plant les
peupliers sur les bords, car leur ombre valait mieux pour nous que
de la boisson.

 travers champs,  gauche comme droite, il y avait d'autres
routes, l'une tout prs de la ntre, l'autre  un mille ou plus.

Une colonne d'infanterie suivait la plus rapproche.

C'tait une belle rivalit qui nous animait, car des deux cts on
mettait toute son nergie  jouer des jambes.

Il flottait autour deux une si large guirlande de poussire, que
nous distinguions seulement les canons de fusils et les bonnets de
peau d'ours pointant  et l, ou la tte et les paules d'un
officier mont, dominant le nuage, et le drapeau qui flottait au
vent.

Ctait une brigade de la Garde, mais nous ne savions pas
laquelle, car il y en avait deux qui faisaient la campagne avec
nous.

Dans le lointain, on voyait aussi sur la route un pais nuage de
poussire, mais qui s'entrouvrant de temps  autre, laissait
apercevoir un long chapelet de grains scintillants d'un clat
d'argent.

La brise apportait un tel bruit de musique grondante, sonore,
clatante, que jamais je n'entendis rien de pareil.

Si j'avais t laiss  moi-mme, j'aurais t longtemps  savoir
ce que c'tait, mais nos caporaux et nos sergents taient tous
d'anciens soldats, et il y en avait un qui marchait  ct de moi,
hallebarde en main, et qui tait intarissable en conseils et
renseignements.

-- C'est la grosse cavalerie, dit-il. Vous voyez ce double reflet.
Cela signifie qu'ils ont le casque aussi bien que la cuirasse. Ce
sont les Royaux ou les Enniskillens, ou la Maison du Roi. Vous
pouvez entendre leurs cymbales et leurs timbales. La grosse
cavalerie franaise est trop forte pour nous. Ils sont dans la
proportion de dix contre un, et de bons soldats aussi. Il faut
viser  leur figure ou  leur cheval. Rappelez-vous cela, quand
ils arriveront sur nous. Sans quoi, vous recevrez quatre pieds de
lame  travers le foie pour vous apprendre  vivre. coutez,
coutez, coutez! Voici la vieille musique qui reprend!

Il parlait encore que se fit entendre le grondement sourd d'une
canonnade quelque part au loin,  l'est de nous.

C'tait grave et rauque.

On et dit un rugissement de quelque bte froce, toute
barbouille de sang, qui ne prospre qu'aux dpens des existences
humaines.

Au mme instant on cria derrire nous  Eh! Eh! Eh!  et quelqu'un
commanda d'une voix forte:  Laissez passer les canons! 

Je tournai la tte et je vis les compagnies d'arrire-garde ouvrir
soudain les rangs et se jeter de chaque ct de la route, pendant
que six chevaux couleur crme, attels par paires, galopant ventre
 terre, arrivaient  grand fracas dans l'espace libre, tranant
un beau canon de douze qui tournait et craquait derrire eux.

Puis, il en vint un second, un troisime, vingt quatre en tout,
ils passrent prs de nous avec grand bruit, grand vacarme, les
hommes en uniformes bleus, se tenant bien cramponns aux canons et
aux caissons, les conducteurs jurant, faisant claquer leurs
fouets, les crinires flottant au vent, les couvillons et les
seaux s'agitant avec un bruit de ferraille.

L'air tait tout remu de cette agitation fbrile, du tintement
sonore des chanes.

Un grandement sourd monta des fosses.

Les artilleurs y rpondirent par des cris, et nous vmes rouler
devant nous un nuage gris, et quantit de bonnets  poils firent
par moments tache dans l'obscurit.

Puis les compagnies se refermrent, pendant que le grondement qui
s'entendait en avant de nous devenait plus fort et plus grave que
jamais.

-- Il y a l trois batteries, dit le sergent. Ce sont des _Bull_
et des _Webber Smith_. Ces derniers sont neufs. Il y en a
davantage en avant de nous, car je vois ici la trace laisse par
un canon de neuf, et tous les autres sont de douze. Si vous tenez
 tre atteint, donnez la prfrence  un canon de douze, car un
de neuf vous crabouille, tandis que celui de douze vous coupe en
deux comme une carotte.

Et il continua, en me donnant des dtails sur les horribles
blessures qu'il avait vues, ce qui glaait mon sang dans mes
veines.

Vous auriez frott toutes nos figures avec du blanc d'Espagne, que
vous ne les auriez pas rendues plus blanches.

-- Ah! Ah! Vous aurez l'air encore plus malades, quand vous aurez
un paquet de mitraille dans les tripes! dit-il.

 ce moment, voyant rire plusieurs vieux soldats, je commenai 
comprendre que cet homme essayait de nous faire peur.

Je me mis aussi  rire, et les autres en firent autant, mais on ne
riait pas de trs bon coeur.

Le soleil tait presque au-dessus de nos ttes quand on fit halte,
dans une petite localit nomme Hal.

Il y a l une vieille pompe que je fis marcher pour remplir mon
shako. Jamais une cruche d'ale d'cosse ne me parut aussi bonne
que cette eau-l.

Des canons passrent encore devant nous, puis les Hussards de
Vivian: il y en avait trois rgiments, fort coquets sur leurs
beaux chevaux bai-brun.

C'tait un rgal pour l'oeil.

Les canons faisaient plus de bruit que jamais, et cela faisait
vibrer mes nerfs, tout comme jadis, lorsque Edie  ct de moi,
quelques annes auparavant, j'avais assist  la lutte du navire
de commerce contre les corsaires.

Ce bruit tait maintenant si fort qu'il me semblait que l'on
devait se battre de l'autre ct du bois le plus proche, mais mon
ami le sergent en savait plus long.

-- Cest  douze ou quinze milles d'ici, dit-il. Vous pouvez en
tre certain, le gnral sait qu'on n'a pas besoin de nous, sans
quoi nous ne serions pas  nous reposer  Hal.

Il disait vrai, comme on le vit bien, car une minute aprs, le
colonel arriva pour nous donner l'ordre de former des faisceaux et
de bivouaquer sur place.

Nous y passmes toute la journe, pendant laquelle nous vmes
dfiler de la cavalerie, de l'infanterie, de l'artillerie,
Anglais, Hollandais, Hanovriens.

La musique endiable dura jusqu'au soir, s'enflant parfois en un
rugissement, retombant parfois en un grondement indistinct.

Vers huit heures du soir, elle cessa compltement.

Nous nous rongions d'impatience, comme vous pensez bien,
d'apprendre ce qui se passait, mais nous savions que ce que ferait
le Duc, serait bien fait, ce qui finit par nous inspirer un peu de
patience.

Le lendemain, la brigade resta  Hal, tout le matin, mais vers
midi, un ordonnance arriva de la part du Duc, et nous avanmes
jusqu' un petit village appel Braine le... je ne sais plus quoi.

Il n'tait que temps, car un orage terrible fondit tout  coup sur
nous, dversant des torrents d'eau qui changrent tous les champs
et tous les chemins en marais et bourbiers.

Dans ce village, les granges nous offrirent un abri, et nous y
trouvmes deux tranards, l'un faisait partie d'un rgiment 
jupon, l'autre tait un homme de la lgion allemande, et ils
avaient  nous apprendre des nouvelles qui taient aussi sombres
que le temps.

Boney avait ross les Prussiens la veille, et nos hommes avaient
eu bien de la peine  tenir bon contre Ney: ils avaient pourtant
fini par le battre.

Cela vous fait aujourd'hui l'effet d'une vieille histoire toute
dfrachie, mais vous ne pouvez pas vous figurer notre
empressement  nous entasser autour des deux hommes dans la
grange.

On se battait, on se bousculait, rien que pour attraper un mot de
ce qu'ils disaient, et ceux qui avaient entendu taient  leur
tour assaillis par la foule de ceux qui ne savaient rien.

On rit, on applaudit, on gmit tour  tour, en entendant raconter
que la 44me avait reu la cavalerie en ligne, que les Hollando-
Belges avaient pris la fuite, que la Garde Noire avait laisse
pntrer les Lanciers dans son carr, et les y avait tus 
loisir. Mais les Lanciers mirent les rieurs de leur ct en
rduisant le 69me  sa plus simple expression et emportant un des
drapeaux.

Et pour conclure, le Duc battait en retraite afin de conserver le
contact avec les Prussiens.

Le bruit courait qu'il choisirait son terrain et livrerait une
grande bataille  l'endroit mme o nous avions fait halte.

Et nous vmes bientt que ce bruit tait fond, car le temps
s'claircit vers le soir, et tout le monde monta sur la crte pour
voir ce qui pouvait se voir.

C'tait une belle campagne de terres  bl et de prairies.

Les rcoltes commenaient  jaunir, et les seigles, qui taient
superbes, atteignaient l'paule d'un homme.

Il tait impossible de concevoir un tableau plus paisible.

De quelque ct qu'on portt les yeux, on ne voyait que collines
aux courbes onduleuses toutes couvertes de bl, et par-dessus
elles, les petits clochers de village dressant leurs pointes parmi
les peupliers. Mais  travers tout ce joli tableau, apparaissait
comme la marque d'un coup de fouet, une longue ligne d'hommes en
marche, habills les uns de rouge, les autres de vert, d'autres de
bleu, de noir, se dirigeant en zigzag par la plaine, encombrant
les routes; lune des extrmits si rapproche, qu'elle pouvait
entendre nos appels, quand les hommes mirent leurs fusils en
faisceaux, sur la crte  notre gauche, tandis que l'autre
extrmit se perdait dans les bois, aussi loin que nous pouvions
voir. Puis, sur d'autres routes, nous apercevions les attelages de
chevaux tirant  grand-peine, l'clat sombre des canons, les
hommes qui se courbaient, s'arc-boutaient pour pousser aux roues
et les dgager de la vase paisse, profonde.

Pendant que nous tions l, rgiment par rgiment, brigade par
brigade, vinrent prendre position sur la crte, et avant le
coucher du soleil, nous tions forme en une ligne de plus de
soixante mille hommes, fermant  Napolon la routa de Bruxelles.

Mais la pluie avait recommenc avec force. Nous autres, du 77me,
nous nous prcipitmes de nouveau dans notre grange. Nous tions
bien mieux abrits que le plus grand nombre de nos camarades, qui
durent rester tendus dans la boue, sous les rafales de l'orage,
et attendre ainsi jusqu' la premire lueur du jour.


XII -- LOMBRE SUR LA TERRE

Il faisait encore une pluie fine le matin; des nuages bruns se
mouvaient sous un vent humide et glacial.

J'prouvai une impression trange en ouvrant les yeux, quand je
songeai que je prendrais part, ce jour-l,  une bataille, bien
qu'aucun de nous ne s'attendit  une bataille telle que celle qui
se livra.

Toutefois, nous tions debout, et tout prts ds la premire
clart, et quand nous ouvrmes les portes de notre grange, nous
entendmes la plus divine musique que j'aie jamais coute, et qui
jouait quelque part, dans le lointain.

Nous nous tions forms en petits groupes pour y prter l'oreille.
Comme, c'tait doux, innocent, mlancolique. Mais notre sergent
clata de rire en voyant combien nous tions charms.

-- Ce sont les musiques franaises, dit-il, et si vous montez
jusque par ici, vous verrez ce que bon nombre d'entre vous
pourront bien ne plus revoir.

Nous montmes.

La belle musique arrivait encore  nos oreilles. Nous nous
arrtmes sur une hauteur qui se trouvait  quelques pas de la
grange.

L-bas, au pied de la pente,  une demi-porte de fusil de nous,
s'levait une coquette maison de ferme couverte de tuiles,
entoure d'une haie avec un bout de verger.

Tout autour taient rangs en ligne des hommes en habits rouges et
hauts bonnets de fourrure, qui travaillaient avec une activit
dabeilles,  percer des trous dans les murailles et  barrer les
portes.

-- Ceux-l, ce sont les compagnies lgres de la Garde, dit le
sergent. Ils tiendront bon dans cette ferme, tant qu'un seul sera
capable de remuer le doigt. Mais regardez par-dessus. Vous verrez
les feux de bivouac des Franais.

Nous regardmes de l'autre ct de la valle, vers la crte basse,
et nous vmes un millier de petites pointes jaunes de flamme,
surmontes d'un panache de fume noire qui montait lentement dans
l'air alourdi.

Il y avait une autre ferme sur la pente oppose de la valle, et
pendant que nous regardions, apparut soudain sur un tertre voisin,
un petit groupe de cavaliers qui nous examinrent attentivement.

Il y avait, en arrire, une douzaine de hussards, et en avant,
cinq hommes, dont trois coiffs de casques, un autre avec un long
plumet rouge et droit  son chapeau. Le dernier avait une coiffure
basse.

-- Par Dieu! s'cria le sergent. C'est lui, c'est Boney, celui qui
monte le cheval gris. Oui, j'en parierais un mois de solde.

J'carquillai les yeux pour le voir, cet homme qui avait tendu
au-dessus de toute l'Europe cette grande ombre, qui avait plong
les Nations dans les tnbres pendant vingt-cinq ans, cette ombre
qui tait mme alle s'tendre jusqu'au-dessus de notre ferme
lointaine, et nous avait violemment arrachs, moi, Edie et Jim, 
l'existence que nos familles avaient menes avant nous.

Autant que je pus en juger  cette distante, c'tait un homme
trapu, aux paules carres.

Il tenait applique  ses yeux sa lorgnette, en cartant fortement
les coudes de chaque ct.

J'tais encore occup  le regarder, quand j'entendis  ct de
moi un fort souffle de respiration.

C'tait Jim, dont les yeux luisaient comme des charbons ardents.

Il avanait la figure jusque sur mon paule.

-- C'est lui, Jock, dit-il  voix basse.

-- Oui, c'est Boney, rpondis-je.

-- Non, non, c'est lui; c'est de Lapp, ou de Lissac,  moins que
ce dmon n'ait encore quelque autre nom. C'est lui.

Alors je le reconnus immdiatement.

C'tait le cavalier dont le chapeau tait orn d'un grand plumet
rouge.

Mme  cette distance, jaurais jur que c'tait lui, en voyant
ses paules tombantes, et sa faon de porter la tte.

Je fermai les mains sur le bras de Jim, car je voyais bien qu'il
avait le sang en bullition  la vue de cet homme, et qu'il tait
capable de n'importe quelle folie.

Mais  ce moment il sembla que Bonaparte se penchait et disait 
de Lissac quelques mots.

Le groupe fit demi-tour et disparut pendant que rsonnait un coup
de canon, et que d'une batterie place sur la crte partait un
nuage de fume blanche.

Au mme instant, on sonna, dans notre village, au rassemblement.

Nous courmes  nos armes et on se forma.

Il y eut une srie de coups de feu tirs tout le long de la ligne,
et nous crmes que la bataille avait commenc, mais en ralit
cela venait de ce que nos canonniers nettoyaient leurs pices.

Il tait en effet  craindre que les amorces n'aient t mouilles
par l'humidit de la nuit.

De l'endroit o nous tions, nous avions sous les yeux un
spectacle qui mritait qu'on passt la mer pour le voir.

Sur notre crte s'tendaient les carrs, alternativement rouges et
bleus, qui allaient jusqu' un village, situ  plus de deux miles
de nous.

On se disait nanmoins tout bas, de rang en rang, qu'il y avait
trop de bleu et pas assez de rouge, car les Belges avaient montr
la veille qu'ils n'avaient pas le coeur assez ferme pour la
besogne, et nous avions vingt mille de des hommes-l comme
camarades.

En outre, nos troupes anglaises elles mmes taient composes de
miliciens et de recrues, car l'lite de nos vieux rgiments de la
Pninsule taient encore sur des transports, en train de passer
l'Ocan, au retour de quelque stupide querelle avec nos parents
d'Amrique.

Nous avions toutefois, avec nous, les peaux d'ours de la Garde,
formant deux fortes brigades, les bonnets des Highlanders, les
bleus de la Lgion allemande, les lignes rouges de la brigade
Pack, de la brigade de Kempt, le petit pointill vert des
carabiniers, disposs  l'avant.

Nous savions que, quoiqu'il arrivt, c'taient des gens  tenir
bon partout o on les placerait, et qu'ils avaient  leur tte un
homme capable de les placer dans les postes o ils pourraient
tenir bon.

Du ct des Franais, nous n'apercevions gure que le clignotement
de leurs feux de bivouac, et quelques cavaliers disperss sur les
courbes de la crte. Mais comme nous tions l  attendre, tout 
coup retentit la bruyante fanfare de leurs musiques.

Leur arme entire monta et dborda, par-dessus la faible hauteur
qui les avait cachs; les brigades succdant aux brigades, les
divisions aux divisions, jusqu' ce qu'enfin toute la pente,
jusqu'en bas, et pris la couleur bleue de leurs uniformes, et
scintilla de l'clat de leurs armes.

On et dit qu'ils n'en finiraient pas, car il en venait, il en
venait, sans interruption, pendant que nos hommes, appuys sur
leurs fusils, fumant leur pipe, regardaient l-bas ce vaste
rassemblement, et coutaient ce que savaient les vieux soldats qui
avaient dj combattu contre les Franais.

Puis, lorsque l'infanterie se fut forme en masses longues et
profondes, leurs canons arrivrent en bondissant et tournant le
long de la pente.

Rien de plus joli  voir que la prestesse avec laquelle ils les
mirent en batterie, tout prts  entrer en action.

Ensuite,  un trot imposant, se prsenta la cavalerie, trente
rgiments au moins, avec la cuirasse, le plumet au casque, arms
du sabre tincelant ou de la lance  pennon.

Ils se formrent sur les flancs et en arrire en longues lignes
mobiles et brillantes.

-- Voil nos gaillards, s'cria notre vieux sergent. Ce sont des
goinfres  la bataille. Oh pour cela! oui. Et vous voyez ces
rgiments au milieu, ceux qui ont de grands shakos, un peu en
arrire de la ferme. C'est la Garde. Ils sont vingt mille, mes
enfants, tous des hommes d'lite, des diables  tte grise, qui
n'ont fait autre chose que de se battre depuis le temps o ils
n'taient pas plus haut que mes gutres. Ils sont trois contre
deux, ils ont deux canons contre un, et par Dieu! vous autres
recrues, ils vous feront dsirer d'tre revenus  Argyle street,
avant d'en avoir fini avec vous.

Il n'tait gure encourageant, notre sergent, mais il faut dire
qu'il avait t  toutes les batailles depuis la Corogne, et qu'il
avait sur la poitrine une mdaille avec sept barrettes, de sorte
qu'il avait le droit de parler comme il lui plaisait.

Quand les franais se furent rangs entirement, un peu hors de la
porte des canons, nous vmes un petit groupe de cavaliers tout
chamarrs d'argent, d'carlate et d'or, circuler rapidement entre
les divisions, et sur leur passage clatrent, des deux cts, des
cris d'enthousiasme, et nous pmes voir des bras s'allonger, des
mains s'agiter vers eux.

Un instant aprs, le bruit cassa.

Les deux armes restrent face  face dans un silence absolu,
terrible.

C'est un spectacle qui revient souvent dans mes rves.

Puis, tout  coup, il se produisit un mouvement dsordonn parmi
les hommes qui se trouvaient juste devant nous.

Une mince colonne se dtacha de la grosse masse bleue, et s'avana
d'un pas vif vers la ferme situe en bas de notre position.

Elle n'avait pas fait cinquante pas qu'un coup de canon partit
d'une batterie anglaise  notre gauche.

La batailla de Waterloo venait de commencer.

Il ne m'appartient pas de chercher  vous raconter l'histoire de
cette bataille, et d'ailleurs je n'aurais pas demand mieux que de
me tenir en dehors d'un pareil vnement, s'il n'tait pas arriv
que notre destin, celui de trois modestes tres qui taient venus
l de la frontire, avait t de nous y mler au mme point que
s'il s'tait agi de n'importe lequel de tous les rois ou
empereurs.

 dire honntement la vrit, j'en ai appris sur cette bataille,
plus par ce que j'ai lu que par ce que j'ai vu.

En effet, qu'est-ce que je pouvais voir, avec un camarade de
chaque ct, et une grosse masse de fume blanche au bout de mon
fusil.

Ce fut par les lvres et par les conversations d'autres personnes
que j'appris comment la grosse cavalerie avait fait des charges,
comment elle avait enfonc les fameux cuirassiers, comment elle
fut hache en morceaux avant d'avoir pu revenir.

C'est aussi par l que j'appris tout ce qui concerne les attaques
successives, la fuite des Belges, la fermet qu'avaient montre
Pack et Kempt.

Mais je puis, d'aprs ce que je sais par moi mme, parler de ce
que nous vmes nous mmes par les intervalles de la fume et les
moment d'accalmie de la fusillade, et cest prcisment cela que
je vous raconterai.

Nous tions  la gauche de la ligne, et en rserve, car le duc
craignait que Boney ne chercht  nous tourner de ce ct, pour
nous prendre par derrire, de sorte que nos trois rgiments, ainsi
qu'une autre brigade anglaise et les Hanovriens, avaient t
posts l pour tre prts  tout hasard.

Il y avait aussi deux brigades de cavalerie lgre, mais l'attaque
des Franais se faisait entirement de front, si bien que la
journe tait dj assez avance avant qu'on et rellement besoin
de nous.

La batterie anglaise, qui avait tir le premier coup de canon,
continuait  faire feu bien loin vers notre gauche.

Une batterie allemande travaillait ferme  notre droite.

Aussi tions-nous compltement envelopps de fume, mais nous
n'tions pas cachs au point de rester invisibles pour une ligne
d'artillerie franaise, poste en face de nous, car une vingtaine
de boulets traversrent l'air avec un sifflement aigu, et vinrent
s'abattre juste au milieu de nous.

Comme j'entendis le bruit de l'un d'eux qui passa prs de mon
oreille, je baissai la tte comme un homme qui va plonger, mais
notre sergent me donna une bourrade dans les ctes avec le bout de
sa hallebarde.

-- Ne vous montrez pas si poli que a, dit-il. Ce sera assez tt
pour le faire une fois pour toutes quand vous serez touch.

Il y eut un de ces boulets qui rduisit en une bouillie sanglante
cinq hommes  la fois, et je vis ce boulet immobile par terre.

On et dit un ballon rouge de football.

Un autre traversa le cheval de l'adjudant avec un bruit sourd
comme celui d'une pierre lance dans de la boue. Il lui brisa les
reins et le laissa l gisant, comme une groseille clate.

Trois autres boulets tombrent plus loin vers la droite. Les
mouvements dsordonns et les cris nous apprirent qu'ils avaient
port.

-- Ah! James, vous avez perdu une bonne monture, dit le major
Reed, qui se trouvait juste devant moi, en regardant l'adjudant
dont les bottes et les culottes ruisselaient de sang.

-- Je l'avais pay cinquante belles livres  Glasgow, dit l'autre.
N'tes-vous pas d'avis, major, que les hommes feraient mieux de se
tenir couchs, maintenant que les canons ont prcis leur tir sur
nous?

-- Pfut! dit l'autre, ils sont jaunes, James. Cela leur fera du
bien.

-- Ils en apprendront assez, avant que la journe soit finie,
rpondit l'adjudant.

Mais  ce moment, le colonel Reynell vit que les carabiniers et le
52me taient couchs  droite et  gauche de nous, de sorte qu'il
nous commanda de nous tendre aussi  terre. Nous fmes rudement
contents, lorsque nous pmes entendre les projectiles passer, en
hurlant comme des chiens affams, par-dessus notre dos  quelques
pieds de hauteur.

Mme alors un bruit sourd, un claboussement presque  chaque
minute, puis un cri de douleur, un trpignement de bottes sur le
sol, nous apprenaient que nous subissions de grosses pertes.

Il tombait une pluie fine.

L'air humide maintenait la fume prs de terre: aussi nous ne
pouvions voir que par intervalles ce qui se passait juste devant
nous, bien que le grondement des canons nous montra que la
bataille tait engage sur toute la ligne.

Quatre cents pices tournaient alors ensemble, et faisaient assez
de bruit pour nous briser le tympan.

En effet, il n'y eut pas un de nous  qui il ne resta un
sifflement dans la tte pendant bien des jours qui suivirent.

Juste en face de nous, sur la pente de la hauteur, il y avait un
canon franais et nous distinguions parfaitement les servants de
cette pice.

C'tait de petits hommes agiles, avec des culottes trs collantes,
de grands chapeaux, avec de grands plumets raides et droits, mais
ils travaillaient comme des tondeurs de moutons, ne faisant que
bourrer, passer l'couvillon, et tirer.

Ils taient quatorze quand je les vis pour la premire fois.

La dernire, ils n'taient plus que quatre, mais ils travaillaient
plus activement que jamais.

La ferme qu'on appelle Hougoumont tait en bas, en face de nous.

Pendant toute la matine, nous pmes voir qu'il s'y livrait une
lutte terrible, car les murs, les fentres, les haies du verger
n'taient que flammes et fume et il en sortait des cris et des
hurlements tels que je n'avais jamais rien entendu de pareil
jusqu'alors.

Elle tait  moiti brle, tout ventre par les boulets.

Dix mille hommes martelaient ses portes, mais quatre cents soldats
de la garde s'y maintinrent pendant la matine, deux cents pendant
la soire, et pas un Franais n'en dpassa le seuil.

Mais comme ils se battaient, ces Franais!

Ils ne faisaient pas plus de cas de leur vie que de la boue dans
laquelle ils marchaient.

Un d'eux -- je crois le voir encore -- un homme au teint hl,
assez repus, et qui marchait avec une canne, s'avana en boitant,
tout seul, pendant une accalmie de la fusillade, vers la porte
latrale de Hougoumont, o il se mit  frapper, en criant  ses
hommes de les suivre.

Il resta l cinq minutes, allant et venant devant les canons de
fusil qui l'pargnaient, jusqu' ce qu'enfin un tirailleur de
Brunswick, post dans le verger, lui cassa la tte d'un coup de
feu.

Et il y en eut bien d'autres comme lui, car pendant toute la
journe, quand ils n'arrivaient pas en masses, ils venaient par
deux, par trois, l'air aussi rsolu que s'ils avaient toute
l'arme sur leurs talons.

Nous restmes ainsi tout le matin,  contempler la bataille qui se
livrait l-bas  Hougoumont; mais bientt le Duc reconnut qu'il
n'avait rien  craindre sur sa droite, et il se mit  nous
employer d'une autre manire.

Les franais avaient pouss leurs tirailleurs jusqu'au del de la
ferme.

Ils taient couchs dans le bl encore vert en face de nous.

De l, ils visaient les canonniers, si bien que sur notre gauche
trois pices sur six taient muettes, avec leurs servants pars
sur le sol autour d'elles.

Mais le Duc avait l'oeil  tout.

 ce moment, il arriva au galop.

C'tait un homme maigre, brun, tout en nerfs, avec un regard trs
vif, un nez crochu, et une grande cocarde  son chapeau.

Il avait derrire lui une douzaine d'officiers, aussi fringants
que s'ils participaient  une chasse au renard, mais de cette
douzaine il n'en restait pas un seul le soir.

-- Chaude affaire, Adams! dit-il en passant.

-- Trs chaude, votre Grce, dit notre gnral.

-- Mais nous pouvons les arrter, je crois. Tut! Tut! nous ne
saurions permettre  des tirailleurs de rduire une batterie au
silence. Allez me dbusquer ces gens-l, Adams.

Alors j'prouvai pour la premire fois ce frisson diabolique qui
vous court dans le corps, quand on vous donne votre rle  remplir
dans le combat.

Jusqu' prsent, nous n'avions pas fait autre chose que de rester
couchs et d'tre tus, ce qui est la chose la plus maussade du
monde.

 prsent notre tour tait venu, et sur ma parole, nous tions
prts.

Nous nous levmes, toute la brigade, en formant une ligne de
quatre hommes d'paisseur.

Alors _ils_ se sauvrent comme des vanneaux, en baissant la tte,
arrondissant le dos, et tranant leurs fusils par terre.

La moiti d'entre eux chapprent, mais nous nous emparmes des
autres, et tout d'abord de leur officier, car c'tait un trs gros
homme, qui ne pouvait courir bien vite.

Je reus comme un coup en voyant Rob Stewart, qui tait  ma
droite, planter sa baonnette en plein dans le large dos de cet
homme, que j'entendis jeter un hurlement de damn.

On ne fit aucun quartier dans ce champ; on s'escrima contre eux de
la pointe ou de la crosse.

Les hommes avaient maintenant le sang en feu, et cela n'avait rien
d'tonnant, car pendant toute la matine, ces gupes n'avaient
cess de nous piquer, tout en restant presque invisibles pour
nous.

Et alors, aprs avoir franchi l'autre bord du champ de bl, comme
nous tions sortis de la zone de fume, nous vmes devant nous
l'arme franaise tout entire, dont nous n'tions spars que par
deux prs et un petit sentier.

Nous jetmes un grand cri en les voyant, et nous nous serions
lancs  l'attaque, si l'on nous avait laisss faire, car les
jeunes soldats ne se figurent pas que cela puisse mal tourner poux
eux jusqu'au moment o ils sont compltement engags.

Mais le Duc tait venu au trot tout prs de nous pendant que nous
avancions.

Les officiers passaient  cheval devant nous en agitant leurs
pes pour nous arrter.

Des sonneries de clairons se firent entendre.

Il y eut des pousses, des manoeuvres, les sergents jurant et nous
bourrant de coups de hallebarde.

En moins de temps qu'il ne m'en faut pour l'crire, la brigade
tait dispose en trois petits carrs bien dessins, tout hrisss
de baonnettes, et disposs en chelon, comme on dit, ce qui
permettait  chacun deux de tirer en travers de l'une des faces
de l'autre.

Ce fut l notre salut, comme je pus le voir, tout jeune soldat que
j'tais, et il n'tait mme que temps.

Il y avait sur notre flanc droit une colline basse et onduleuse.

De derrire cette colline montait un bruit auquel rien au monde ne
ressemble autant que celui des vagues sur la cte de Berwick quand
le vent vient de l'est.

La terre tait tout branle de ce grondement sourd: l'air en
tait plein.

-- Ferme, soixante-onzime, au nom de Dieu, tenez ferme! cria
derrire nous la voix de notre colonel, mais nous n'avions devant
nous que la pente douce et verte de la colline, toute piquete de
marguerites et de pissenlits.

Puis tout  coup par-dessus la cime nous vmes surgir huit cents
casques de cuivre, cela subitement.

Chacun de ces casques faisait flotter une longue crinire, et sous
ses casques apparurent huit cents figures farouches, hles, qui
s'avanaient, se penchaient jusque sur les oreilles d'un mme
nombre de chevaux.

Pendant un instant, on vit briller des cuirasses, brandir des
sabres, des crinires s'agiter, des naseaux rouges s'ouvrir, se
fermer avec fureur. Des sabots battirent l'air devant nous.

Alors la ligne des fusils s'abaissa. Nos balles se heurtrent
contre leurs cuirasses avec le crpitement de la grle contre une
fentre.

Je fis feu comme les autres et me htai de recharger, en regardant
devant moi,  travers la fume, o je vis un objet long et mince
qui allait flottant lentement en avant et en arrire.

Un coup de clairon nous avertit de cesser le feu.

Une bouffe de vent emporta le voile qui s'tendait devant nous et
alors nous pmes voir ce qui s'tait pass.

Je m'tais attendu  voir la moiti de ce rgiment de cavalerie
couch  terre, mais soit que leurs cuirasses les eussent
protgs, soit que par suite de notre jeunesse et de l'agitation
que nous avait cause leur approche, nous eussions tir haut,
notre feu ne leur avait pas caus grand dommage.

Environ trente chevaux gisaient par terre, trois ensemble  moins
de dix yards de moi, celui du milieu tait compltement sur le
dos, les quatre pattes en l'air, et c'tait l'une de ces pattes
que j'avais vue s'agiter  travers la fume.

Il y avait huit ou dix morts et autant de blesss, qui restaient
assis sur l'herbe, la plupart tout tourdis, mais l'un d'eux
criant  tue-tte:

-- Vive l'Empereur!

Un autre, qui avait reu une balle dans la cuisse, un grand diable
 moustache noire, tait assis le dos contre le cadavre de son
cheval.

Ramassant sa carabine, il fit feu avec autant de sang-froid que
s'il avait concouru pour le tir  la cible, et il atteignit en
plein front Angus Myres qui n'tait spar de moi que par deux
hommes.

Il allongeait la main pour prendre une autre carabine qui se
trouvait tout prs, mais avant qu'il et le temps de la saisir, le
gros Hodgson, qui formait le pivot de la compagnie de Grenadiers,
accourut et lui planta sa baonnette dans la gorge. Grand dommage,
car ctait un fort bel homme!

Tout d'abord je m'imaginai que les cuirassiers s'taient enfuis 
la faveur de la fume, mais ils ntaient pas gens  le faire
aussi facilement.

Leurs chevaux avaient dvi sous notre feu.

Ils avaient continu leur course au del de notre carr et reu le
feu des deux carrs placs plus loin.

Alors ils franchirent une haie, rencontrrent un rgiment de
Hanovriens form en ligne et les traitrent comme ils nous
auraient traits si nous n'avions pas t aussi prompts.

Ils le taillrent en pices en un instant.

C'tait terrible de voir les gros Allemands courir en criant
pendant que les cuirassiers, se dressant sur leurs perons pour
donner plus d'lan  leurs sabres longs et lourds, les abattaient
d'estoc et de taille sans merci.

Je ne crois pas qu'il soit rest cent hommes en vie de ce
rgiment.

Les Franais revinrent, passant devant nous, criant et brandissant
leurs armes qui taient rouges jusqu' la garde.

Ils agissaient ainsi pour nous faire tirer, mais notre colonel
tait un vieux soldat.

 cette distance nous ne pouvions leur faire beaucoup de mal, et
ils auraient fondu sur nous avant que nous eussions recharg.

Trois cavaliers passrent encore un peu derrire la crte  notre
droite.

Nous savions fort bien, que si nous ouvrions notre carr, ils
seraient sur nous en un clin d'oeil.

Dautre part, il tait bien dur d'attendre l ou nous tions, car
ils avaient donn le mot  une batterie de douze canons, qui se
forma  mi-cte,  quelque centaines de yards mais nous ne
pouvions l'apercevoir.

Elle nous envoyait par-dessus la crte des boulets qui arrivaient
juste au milieu de nous; c'est ce qu'on appelle un tir plongeant,
et un de leurs artilleurs courut au haut de la pente pour planter,
dans la terre humide, un pieu qui devait leur servir de guide. Il
le fit sous les fusils mmes de toute la brigade.

Aucun de nous ne tira sur lui, car chacun comptait pour cela sur
son voisin.

L'enseigne Samson, le plus jeune des sous-officiers du rgiment
sortit du carr en courant, et alla arracher l'pieu, mais aussi
prompt qu'un brochet  la poursuite d'uns truite, un lancier
apparut sur la crte, et lui porta un coup si violent par
derrire, que non seulement la pointe, mais encore le pennon de sa
lance sortirent par devant, entre le second et le troisime bouton
de la tunique du petit.

-- Hlne! Hlne! cria-t-il avant de tomber mort la face en
avant, pendant que le lancier, cribl de balles, s'abattait prs
de lui, sans lcher son arme, de sorte qu'ils gisaient ensemble,
joints par ce terrible trait d'union.

Mais quand la batterie eut ouvert son feu, nous n'emes gure le
temps de songer  autre chose.

Un carr est un excellent moyen de recevoir la cavalerie, mais il
n'en est point de pire quand il s'agit de recevoir des boulets
comme nous nous en apermes, quand ils commencrent  tailler des
coupures rouges  travers nos rangs, au point que nos oreilles
taient lasses d'entendre le bruit sourd d'claboussement, que
faisait la masse de fer en heurtant de la chair et du sang.

Au bout de dix minutes de cette manoeuvre, notre carr se dplaa
d'une centaine de pas vers la droite, mais nous laissions derrire
nous un autre carr, car cent vingt hommes et sept officiers
marquaient la place que nous avions occupe.

Mais les canons nous retrouvrent.

On essaya de la formation en ligne, mais aussitt la cavalerie --
c'taient cette fois des lanciers -- fondit sur nous par-dessus la
hauteur.

Je dois vous dire que nous fmes contents d'entendre le bruit des
sabots de chevaux, car nous savions que l'artillerie suspendait
son feu un instant, et nous laisserait une chance de rendre coup
pour coup.

Et c'est ce que nous fmes fort bien, car avec notre sang-froid,
nous avions pris de la malice et de la cruaut.

Pour mon compte, il me semblait que je me souciais aussi peu des
cavaliers que s'il se fut agi d'autant de moutons de Corriemuir.

Il arrive un moment o l'on cesse de songer  sa peau, et il vous
semble que vous cherchez seulement quelqu'un  qui faire payer
tout ce que vous avez souffert.

Cette fois nous prmes notre revanche sur les lanciers, car ils
n'avaient pas de cuirasses pour les protger, et d'une seule
salve, nous en jetmes  bas soixante-dix.

Peut-tre que si nous avions vu soixante dix mres pleurant sur
les corps de leurs garons, nous n'aurions pas t aussi contents,
mais les hommes, quand ils livrent bataille, ne sont plus que des
btes; et ils ont juste autant de raison que deux taurillons quand
ils ont russi  se prendre par la gorge.

 ce moment, le colonel eut une ide excellente.

Aprs avoir calcul qu'aprs cette charge, la cavalerie serait
loigne pendant cinq minutes, il nous reforma en ligne et nous
fit reculer jusqu' un creux plus profond, o nous devions tre 
l'abri de l'artillerie, avant qu'elle pt recommencer son tir.

Cela nous donna le temps de respirer, et nous en avions grand
besoin, car le rgiment fondait comme un glaon au soleil. Mais si
mauvais que cela ft pour nous, ce fut bien pire pour d'autres.

Tous les Hollando-Belges s'taient sauvs  toutes jambes  ce
moment-l, au nombre de quinze mille, et il en rsultait de grands
vides dans notre ligne,  travers lesquels la cavalerie franaise
allait et venait comme elle voulait.

Puis, les canons franais avaient t bien suprieurs aux ntres
par le tir et le nombre; notre grosse cavalerie avait t hache
mme, si bien que les affaires ne prenaient pas une tournure fort
gaie pour nous.

Dautre part, Hougoumont, qui n'tait plus qu'une ruine trempe de
sang, tait rest entre nos mains. Tous les rgiments anglais
tenaient bon.

Pourtant,  dire la vrit vraie, comme on doit le faire quand on
est un homme, il y avait parmi les habits bleus qui partirent vers
l'arrire, une pince d'habits rouges. Mais c'taient de tous
jeunes gens, ceux-l, des tranards, des coeurs lches comme il
s'en trouve partout.

Je le rpte, pas un rgiment ne flchit.

Ce que nous pouvions distinguer de la bataille tait fort peu de
chose, mais il et fallu tre aveugle pour ne point voir que,
derrire nous, la campagne tait couverte de fuyards.

Cependant alors, bien que nous autres, de l'aile droite, nous n'en
sussions rien, les Prussiens avaient commenc leur mouvement.

Napolon avait dtach vingt mille hommes pour les arrter, et
c'tait une compensation pour ceux d'entre nous qui s'taient
sauvs.

Les forces en prsence taient  peu prs les mmes qu'au dbut.

Tout cela, pourtant, tait fort obscur pour nous.

 un certain moment, la cavalerie franaise avait dbord en tel
nombre entre nous et le reste de l'arme, que nous crmes quelque
temps tre la seule brigade reste debout.

Alors, serrant les dents, nous prmes la rsolution de vendre
notre vie le plus cher possible.

Il tait entre quatre et cinq heures de l'aprs-midi, et nous
n'avions rien  manger, pour la plupart, depuis la veille au soir.

Par-dessus le march, nous tions tremps par la pluie. Elle nous
avait arross pendant tout le jour, mais pendant les dernires
heures, nous n'avions pas eu un moment pour songer au temps ou 
notre faim.

Alors nous nous mmes  regarder autour de nous et  raccourcir
nos ceinturons,  nous demander qui avait t atteint, qui avait
t pargn.

Je fus content de revoir Jim, la figure toute noire de poudre,
debout  ma droite et appuy sur son fusil.

Il vit que je le regardais et me demanda, en criant, si j'tais
bless.

-- Tout va bien, Jim, rpondis-je.

-- Je crains bien d'tre venu ici chasser un gibier imaginaire,
dit-il, d'un air sombre. Mais ce n'est pas encore fini, par Dieu!
jaurai sa peau, ou il aura la mienne.

Il avait si longtemps couv son tourment, le pauvre Jim, que je
crois vraiment que cela lui avait tourn la tte.

En effet, il avait dans les yeux, en parlant, une expression qui
n'avait presque rien dhumain.

Il avait toujours t de ceux qui prennent  coeur, mme de
petites choses, et depuis qu'Edie l'avait abandonn, je crois
qu'il n'avait jamais t matre de lui-mme.

Ce fut  ce moment de la bataille que nous assistmes  deux
combats singuliers, chose assez commune,  ce qu'on me dit, dans
les batailles d'autrefois, avant que les hommes fussent exercs a
se battre par masses.

Comme nous tions couchs dans le foss, deux cavaliers arrivrent
 fond de train, sur la crte, en face de nous.

Le premier tait un dragon anglais. Il avait la figure presque
dans la crinire de son cheval.

Derrire lui, arrivait  grand bruit, sur une grosse jument noire,
un cuirassier franais, vieux gaillard  la tte grise.

Les ntres se mirent  les huer au passage, car il leur paraissait
honteux qu'un Anglais court ainsi, mais au moment o ils
passrent devant nous, on vit de quoi il s'agissait.

Le dragon avait laiss choir son arme, il tait dsarm, et
l'autre le serrait d'aussi prs pour lempcher d'en trouver une
autre.

 la fin, piqu sans doute par nos hues, lAnglais prit son parti
d'affronter le combat.

Ses yeux tombrent sur une lance qui se trouvait prs du cadavre
d'un Franais.

Il fit obliquer un peu son cheval, pour laisser passer l'autre, et
alors, sautant  bas avec adresse, il s'en saisit.

Mais l'autre tait un vieux routier, et il fondit sur lui comme un
boulet.

Le dragon para le coup avec sa lance, mais l'autre la dtourna et
lui planta son sabre  travers l'omoplate.

Cela se passa en un instant.

Puis le Franais mit son cheval au trot, en nous jetant un
ricanement par-dessus son paule, comme un chien hargneux.

La premire partie tait gagne pour eux, mais nous emes bientt
 marquer un point.

L'ennemi avait pouss en avant une ligne de tirailleurs, qui
dirigeaient leur feu sur nos batteries de droite, plutt que sur
nous, mais nous envoymes deux compagnies du 95me, pour les tenir
en chec.

Cela produisait un effet singulier, ces bruits secs et aigres, car
des deux cts on se servait de la carabine.

Parmi les tirailleurs franais se tenait debout un officier, un
homme de haute taille, maigre, avec un manteau sur ses paules.

Quand les ntres arrivrent, il s'avana jusqu mi-chemin entre
les deux troupes et s'arrta bien droit, dans l'attitude d'un
escrimeur, la tte rejete en arrire.

Je le vois encore aujourd'hui, les paupires abaisses, une sorte
de sourire narquois sur la physionomie.

 cette vue, le sous-officier des carabiniers, un grand beau jeune
homme, courut en avant, fonant sur lui avec ce singulier sabre
courb que portent les carabiniers.

Ils se heurtrent comme deux bliers, car ils couraient  la
rencontre l'un de l'autre.

Ils tombrent par l'effet de ce choc, mais le Franais tait
dessous.

Notre homme brisa son arme prs de la poigne, et reut larme de
l'autre  travers le bras gauche, mais il fut le plus fort, et
trouva le moyen d'ter la vie  son ennemi avec le tronon brch
de son arme.

Je croyais bien que les tirailleurs franais allaient labattre,
mais pas une dtente ne partit, et il revint  sa compagnie avec
une lame de sabre dans un bras, et une moiti de sabre  la main.


XIII -- LA FIN DE LA TEMPTE

Parmi tant de choses qui paraissant tranges dans une bataille,
maintenant que j'y songe, il n'en est pas de plus singulire que
la faon dont elle agit sur mes camarades.

Pour quelques-uns, on et dit qu'ils se livraient  leur repas
journalier, sans qu'ils eussent fait de question, remarqu de
changement.

D'autres marmottrent des prires depuis le premier coup de canon
jusqu' la fin; d'autres sacraient, lchaient des jurons  vous
faire dresser les cheveux sur la tte.

Il y en avait un, l'homme  ma gauche, Mike Threadingham, qui ne
cessa de me parler de sa tante Sarah, une vieille fille, qui avait
lgu une maison pour les enfants des marins noys, tout l'argent
qu'elle lui avait promis.

Il me dit cette histoire et la recommena.

Puis, la bataille finie, il jura ses grands dieux qu'il n'avait
pas ouvert la bouche de tout le jour.

Quant  moi, je ne saurais dire si je parlai ou non, mais je sais
que j'avais l'intelligence et la mmoire plus claires que je ne
les ai jamais eues, que je pensai tout le temps aux vieux parents
laisss  la maison,  la cousine Edie,  ses yeux fripons et
mobiles,  de Lissac et ses moustaches de chat,  toutes les
aventures de West Inch, qui avaient fini par nous conduire dans
les plaines de Belgique, servir de cible  deux cent cinquante
canons.

Pendant tout ce temps, le grondement de ces canons avait t
terrible  entendre, mais ils se turent soudain.

Ce n'tait cependant que le calme momentan au cours d'une
tempte.

Alors, on devine que presque immdiatement, il va tre suivi d'un
pire dchanement de lorage.

Il y avait encore un bruit trs fort vers l'aile la plus loigne,
o les Prussiens se frayaient passage en avant, mais c'tait 
deux milles de l.

Les autres batteries, tant franaises qu'anglaises, se turent.

La fume s'claircit de faon que les deux armes purent[2] se
voir un peu.

Notre crte offrait un spectacle terrible. On et dit qu'il
restait  peine quelques parcelles de rouge et des lignes vertes 
l'endroit o avait t la lgion allemande, tandis que les masses
franaises semblaient aussi denses qu'avant.

Nous savions pourtant qu'ils avaient d perdre plusieurs milliers
dhommes dans ces attaques.

Nous entendmes de grands cris de joie partir de leur cot; puis,
tout  coup, leurs batteries rouvrirent le feu avec un vacarme tel
que celui qui venait de finir n'tait rien en comparaison.

Il devait tre deux fois aussi fort, car chaque batterie tait
deux fois plus rapproche.

Elles avaient t dplaces de faon  tirer presque  bout
portant, d'normes masses de cavalerie, disposes dans leurs
intervalles, pour les dfendre contre toute attaque.

Quand ce tapage infernal arriva  nos oreilles, il n'y et pas un
homme, jusqu'au petit tambour, qui ne comprt ce que cela
signifiait.

C'tait le dernier et suprme effort que faisait Napolon pour
nous craser.

Il ne restait plus que deux heures de jour, et si nous pouvions
tenir ce temps-l, tout irait bien.

puiss par la faim, la fatigue, accabls, nous faisions des
prires pour obtenir la force de charger nos armes, de sabrer, de
tirer, tant qu'un de nous resterait debout.

Maintenant, la canonnade ne pouvait plus nous faire grand mal, car
nous tions couchs  plat ventre, et nous pouvions en un instant
nous dresser en une masse hrisse de baonnettes, si la cavalerie
fondait de nouveau sur nous.

Mais, derrire le tonnerre des canons, s'entendait un bruit plus
clair, plus aigre, un bruit de froissement, de frottement, le plus
farouche, le plus saccad, le plus entranant des bruits.

-- C'est _le pas de charge_, cria un officier. Cette fois ils
veulent en finir.

Et, comme il parlait encore, nous vmes une chose trange.

Un Franais, portant l'uniforme d'officier de hussards, s'avana
au galop vers nous sur un petit cheval bai.

Il criait  tue-tte:  Vive le Roi! Vive le Roi!  Autant dire
que c'tait un dserteur, puisque nous tions du ct du Roi, et
qu'eux soutenaient l'Empereur.

En passant prs de nous, il nous cria en anglais:

-- La Garde arrive! la Garde arrive!

Puis il disparut vers l'arrire, comme une feuille emporte par
l'orage.

Au mme moment, un aide de camp accourut, avec la figure la plus
rouge que j'aie jamais vu sur le corps d'un homme.

-- Il faut que vous les arrtiez, ou bien nous sommes battus,
cria-t-il au gnral Adams si fort, que toute notre compagnie put
l'entendre.

-- Comment cela marche-t-il? demanda le gnral.

-- Deux petits escadrons, c'est tout ce qui reste de six rgiments
de grosse cavalerie, dit-il.

Et il se mit  rire, de l'air d'un homme dont les nerfs ont t
trop tendus.

-- Peut-tre voudrez-vous vous joindre  notre marche en avant! Je
vous en prie, regardez-vous comme un des ntres, dit le gnral en
s'inclinant, et souriant, comme s'il lui offrait une tasse de th.

-- Ce sera avec le plus grand plaisir; dit lautre en tant son
chapeau.

Un moment aprs, nos trois rgiments se resserrrent. La brigade
avana sur quatre lignes, franchit le creux o nous tions rests
couchs en formant les carrs, et alla au-del du point d'o nous
avions vu l'arme franaise.

Il n'tait pas possible de voir beaucoup de choses  ce moment.

On ne distinguait gure que la flamme rouge, jaillissant de la
gueule des canons,  travers le nuage de fume, et les silhouettes
noires se baissant, tirant, couvillonnant, chargeant, actives
comme des diables, et toutes  leur oeuvre diabolique.

Mais  travers ce tapage et ce bourdonnement montait, de plus en
plus fort, le bruit de milliers de pieds en marche, ml  de
grandes clameurs.

Puis on entrevit,  travers le brouillard, une vague mais large
ligne noire, qui prt une teinte plus fonce, un dessin plus net,
si bien qu'enfin, nous vmes que c'tait une colonne, sur cent
hommes de front, qui se dirigeaient rapidement sur nous; coiffs
de hauts bonnets  poil, avec un clat de plaques de cuivre au-
dessus du front.

Et derrire ces cent hommes, il y en avait cent autres, et ainsi
de suite, cela se droulait, se tordait, sortait de la fume des
canons.

On et dit un serpent monstrueux, et cette immense colonne
paraissait interminable.

En avant venaient,  et l, des tirailleurs, derrire ceux-ci,
les tambours, tout cela s'avanait d'un pas lastique, les
officiers formant des groupes serrs sur les flancs, l'pe  la
main et criant des encouragements.

Il y avait aussi, en tte, une douzaine de cavaliers, qui criaient
tous ensemble, l'un d'eux portait son shako au bout de son pe,
qu'il tenait droite.

Je le dis encore, jamais mortels ne combattirent aussi vaillamment
que le firent les Franais ce jour-l.

C'tait merveilleux de les voir, car  mesure qu'ils s'avanaient,
ils se trouvrent en avant de leurs propres canons, de sorte
qu'ils n'eurent plus  compter sur cette aide, quoiqu'ils
allassent tout droit  deux batteries que nous avions eues  nos
cts pendant tout le jour.

Chaque canon avait rgl son tir  un pied prs, et nous vmes de
longues lignes rouges se dessiner dans la noire colonne,  mesure
qu'elle progressait.

Les Franais taient si prs de nous et si serrs les uns contre
les autres, que chaque coup en emportait des dizaines; mais ils se
serraient davantage, et marchaient avec un lan, un entrain qui
taient des plus beaux  voir.

Leur tte tait tourne tout droit vers nous, tandis que le 93me
dbordait d'un ct, et le 52me de l'autre ct.

Je croirai toujours que si nous tions rests  l'attendre, la
Garde nous aurait enfoncs, car comment arrter une telle colonne
avec une ligne de quatre hommes dpaisseur?

Mais  ce moment-l, Colburne, le colonel du 52me, reploya son
flanc gauche de manire  le placer paralllement  la colonne, ce
qui contraignit les Franais  s'arrter.

Leur ligne de front tait  une quarantaine de pas de nous, et
nous pmes les voir  notre aise.

Il m'a toujours paru plaisant de me rappeler que je m'tais
toujours figur les Franais comme des hommes de petite taille.

Or, il n'y en avait pas un seul, dans cette premire compagnie,
qui ne ft capable de me ramasser comme si j'tais un gamin, et
leurs hauts bonnets  poil les faisait paratre plus grands
encore.

Ctaient des gaillards endurcis, tanns, nerveux, aux yeux
farouches et brids, aux moustaches hrisses, ces vieux soldats
qui n'avaient jamais pass une semaine sans se battre, et pendant
bien des annes.

Et alors, comme je me tenais prt, le doigt sur la dtente,
attendant le commandement de feu, mon regard tomba en plein sur
lofficier mont qui portait son chapeau au bout de son pe.

Je le reconnus: c'tait Bonaventure de Lissac.

Je le vis. Jim le vit aussi.

J'entendis un grand cri, et je vis Jim courir comme un fou sur la
colonne franaise.

Aussi prompte que la pense, la brigade entire suivit cette
impulsion, les officiers comme les soldats, et se jeta sur le
front de la Garde, pendant que nos camarades l'assaillaient par
les flancs.

Nous avions attendu l'ordre, mais tout le monde crut qu'il avait
t donn: cependant, vous pouvez me croire sur parole, ce fut en
ralit Jim Horscroft qui mena cette charge, faite par la brigade
sur la vieille Garde.

Dieu sait ce qui se passa pendant ces cinq premires minutes de
rage.

Je me rappelle que je mis mon fusil sur un uniforme bleu, que
j'appuyai sur la dtente, et que l'homme ne tomba pas, parce quil
tait port par la foule, mais je vis, sur ltoffe, une tache
horrible, et un lger tourbillon de fume, comme si elle avait
pris feu. Puis, je me trouvai rejet contre deux gros Franais, et
si serr entre eux, qu'il nous tait impossible de mouvoir une
arme.

L'un d'eux, un gaillard  grand nez, me saisit  la gorge, et je
me sentis comme un poulet dans sa poigne.

-- _Rendez-vous, coquin_, dit-il.

Mais, tout  coup, il se ploya en deux en jetant un cri, car
quelqu'un venait de lui plonger une baonnette dans le ventre.

On tira trs peu de coups de feu aprs le premier abordage. On
n'entendait plus que le choc des crosses contre les canons, les
cris brefs des hommes atteints, et les commandements des
officiers.

Alors, tout  coup, les Franais commencrent  cder le terrain,
lentement, de mauvaise grce, pas  pas, mais enfin ils
reculaient.

Ah! il valait bien tout ce que nous avions souffert jusque l, le
frisson qui nous parcourut le corps quand nous comprmes qu'ils
allaient plier.

J'avais devant moi un Franais, un homme aux traits tranchants,
aux yeux noirs, qui chargeait, qui tirait, comme s'il avait t 
l'exercice.

Il visait avec soin, et regardait d'abord autour de lui pour
choisir et abattre un officier.

Je me rappelle qu'il me vint  l'esprit que ce serait faire un bel
exploit que de tuer un homme qui montrait un tel sang-froid.

Je me prcipitai vers lui et lui passai ma baonnette au travers
du corps.

En recevant ce coup, il fit demi-tour et me lcha un coup de fusil
en pleine figure.

La balle me fit,  travers la joue, une marque qui me restera
jusqu' mon dernier jour.

Quand il tomba, je trbuchai par-dessus son corps. Deux autres
hommes tombrent  leur tour sur moi, et je faillis tre touff
sous cet entassement.

Lorsqu'enfin je me fus dgag, aprs m'tre frott les yeux, qui
taient pleins de poudre, je vis que la colonne tait
dfinitivement rompue, qu'elle se disloquait en groupes, les uns
fuyant  toutes jambes, les autres continuant  combattre, dos 
dos, dans un vain effort pour arrter la brigade, qui balayait
tout devant elle.

Il me semblait qu'un fer rouge tait appliqu sur ma figure, mais
j'avais l'usage de mes membres.

Aussi, j'enjambai d'un bond un amas de cadavres ou d'hommes
mutils, je courus aprs mon rgiment, et allai prendre ma place
au flanc droit.

Le vieux major Elliott tait l, boitant un peu, car son cheval
avait t tu, mais lui, il ne s'en trouvait pas plus mal.

Il me vit venir et me fit un signe de tte, mais on avait trop de
besogne pour avoir le temps de causer.

La brigade avanait toujours, mais le gnral passa  cheval
devant moi, baissant la tte, et regardant les positions
anglaises:

-- Il n'y a pas de terrain gagn, dit-il, mais je ne recule pas.

-- Le duc de Wellington a remport une grande victoire, proclama
l'aide de camp d'une voix solennelle.

Et alors, cdant soudain  ses sentiments, il ajouta:

-- Si ce maudit animal voulait seulement se lancer en avant.

Ce qui fit rire tous les hommes de la compagnie de flanc.

Mais  ce moment-l, le premier venu pouvait se rendre compte que
l'arme franaise se disloquait.

Les colonnes et les escadrons, qui avaient tenu bon si carrment
pendant tout le jour, offraient maintenant des vides sur les
bords.

Au lieu d'avoir, en avant, une forte ligne de tirailleurs, elles
avaient,  l'arrire, un parpillement de tranards.

La Garde s'claircissait, devant nous,  mesure que nous poussions
en avant, et nous nous trouvmes face  face avec douze canons,
mais, au bout d'un moment, ils furent  nous, et je vis notre plus
jeune sous-officier, aprs celui qui avait t tu par le lancier,
griffonner  la craie sur l'un d'eux, en gros chiffres, le numro
72, en vrai colier qu'il tait.

Ce fut alors que nous entendmes, derrire nous, un hourra
d'encouragement, et que nous vmes l'arme anglaise tout entire
dborder par-dessus la crte des hauteurs et se rpandre dans la
valle pour fondre sur ce qui restait de l'ennemi.

Les canons arrivrent aussi en bondissant,  grand bruit, et notre
cavalerie lgre, le peu qui en restait, rivalisa sur la droite
avec notre brigade.

Aprs cela, il n'y avait plus de bataille.

L'on marcha en avant sans rencontrer de rsistance, et notre arme
finit de se former en ligne sur le terrain mme que les Franais
occupaient le matin.

Leurs canons taient  nous; leur infanterie rduite  une cohue
qui s'parpillait par tout le pays; leur brave cavalerie se montra
seule capable de conserver un peu d'ordre, et de quitter le champ
de bataille sans se rompre.

Enfin, au moment mme o la nuit venait, nos hommes, puiss et
affams, purent remettre la besogne aux Prussiens, et former les
faisceaux sur le terrain qu'ils avaient conquis.

Voil tout ce que je vis et tout ce que je puis dire sur la
bataille de Waterloo.

J'ajouterai seulement que j'avalai, le soir, une galette d'avoine
de deux livres, pour mon souper, et une bonne cruche de vin rouge.

Il me fallut donc percer un autre trou  mon ceinturon, qui me
serra alors comme un cercle autour d'un baril.

Aprs cela, je me couchai dans la paille, o se vautrait le reste
de la compagnie.

Moins d'une minute aprs, je m'endormais d'un sommeil de plomb.


XIV -- LE RGLEMENT DE COMPTE DE LA MORT

Le jour pointait, et les premires lueurs grises venaient de se
montrer furtivement  travers les longues et minces fentes des
murs de notre grange, lorsqu'on me secoua forcement par l'paule.

Je me levai d'un bond.

Dans mon cerveau, hbt par le sommeil, je m'tais figur que les
cuirassiers arrivaient sur nous, et j'empoignai une hallebarde
pose contre le mur, mais en voyant les longues files de dormeurs,
je me rappelai o j'tais.

Mais je puis vous dire que je fus bien tonn en m'apercevant que
c'tait le major Elliott lui-mme, qui m'avait rveill.

Il avait l'air trs grave et, derrire lui, venaient deux
sergents, tenant de longues bandes de papier et un crayon.

-- Rveillez-vous, mon garon, dit le major, retrouvant sa
bonhomie comme si nous tions de nouveau  Corriemuir.

-- Oui, major, balbutiai-je.

-- Je vous prie de venir avec moi. Je sens que je vous dois
quelque chose  tous deux, car c'est moi qui vous ai fait quitter
vos foyers. Jim Horscroft est manquant.

Je sursautai  ces mots, car avec cette attaque furieuse, et la
faim, et la fatigue, j'avais compltement oubli mon ami depuis
qu'il s'tait lanc contre la Garde franaise, en entranant tout
le rgiment.

-- Je suis en train de faire le relev de nos pertes, dit le
major, et si vous vouliez bien venir avec moi, vous me feriez
grand plaisir.

Nous voil donc en route, le major, les deux sergents et moi.

Oh! certes, c'tait un terrible spectacle, si terrible, que malgr
le nombre d'annes qui se sont coules, je prfre en parler le
moins possible.

C'tait bien horrible  voir dans la chaleur du combat, mais
maintenant, dans l'air froid du matin, alors qu'on n'a pas le
tambour ni le clairon pour vous exciter, tout ce qu'il y a de
glorieux a disparu, il ne reste plus qu'une vaste boutique de
boucher, o de pauvres diables ont t ventrs, crass, mis en
bouillie, o l'on dirait que l'homme a voulu tourner en drision
l'oeuvre de Dieu.

L'on pouvait lire sur le sol chaque phase du combat de la veille:
les fantassins morts, formant encore des carrs, la ligne confuse
de cavaliers qui les avaient chargs, et en haut, sur la pente,
les artilleurs gisant autour de leur pice brise.

La colonne de la Garde avait laiss une bande de morts  travers
la campagne.

On et dit la trace laisse par une limace. En tte, se dressait
un amas de morts en uniforme bleu, entasss sur les habits rouges,
 l'endroit o avait eu lieu cette treinte furieuse, lorsqu'ils
avaient fait le premier pas en arrire.

Et ce que je vis tout d'abord, en arrivant  cet endroit, ce fut
Jim, lui-mme.

Il gisait, de tout son long, tendu sur le dos, la figure tourne
vers le ciel.

On eut dit que toute passion, toute souffrance s'taient
vapores.

Il ressemblait tout  fait  ce Jim d'autrefois, que j'avais vu
cent fois dans sa couchette, quand nous tions camarades d'cole.

J'avais jet un cri de douleur en le voyant, mais quand j'en vins
 considrer son visage, et que je lui trouvai l'air bien plus
heureux, dans la mort, que je n'avais jamais espr de le voir
pendant sa vie, je cessai de me dsoler sur lui.

Deux baonnettes franaises lui avaient travers la poitrine.

Il tait mort sur le champ, sans souffrir,  en croire le sourire
qu'il avait sur les lvres.

Le major et moi, nous lui soulevions la tte, esprant qu'il
restait peut-tre un souffle de vie, quand j'entendis prs de moi
une voix bien connue.

C'tait de Lissac, dress sur son coude, au milieu d'un tas de
cadavres de soldats de la Garde.

Il avait un grand manteau bleu autour du corps. Son chapeau 
grand plumet rouge, gisait  terre, prs de lui.

Il tait bien ple. Il avait de grands cercles bistrs sous les
yeux, mais,  cela prs, il tait rest tel qu'il tait jadis,
avec son grand nez tranchant d'oiseau de proie affam, sa
moustache raide, sa chevelure coupe ras et clairseme jusqu' la
calvitie, au haut de la tte.

Il avait toujours eu les paupires tombantes, mais maintenant il
tait presque impossible de retrouver, par-dessous, le
scintillement de l'oeil.

-- hol, Jock! s'cria-t-il, je ne m'attendais gure  vous voir
ici, et pourtant j'aurais pu m'en douter, quand j'ai vu l'ami Jim.

-- C'est vous qui nous avez apport tous ces ennuis, dis-je.

-- Ta! Ta! Ta! s'cria-t-il, avec son impatience de jadis. Tout
est arrang pour nous  l'avance. Quand j'tais en Espagne, j'ai
appris  croire au Destin. C'est le Destin qui vous a envoy ici,
ce matin.

-- C'est sur vous que retombera le sang de cet homme, dis-je, en
posant la main sur l'paule du pauvre Jim.

-- Et mon sang sur lui! dit-il. Ainsi, nous sommes quittes.

Il ouvrit alors son manteau et j'aperus, avec horreur, un gros
caillot noir de sang, qui sortait de son flanc.

-- C'est ma treizime blessure, et ma dernire, dit-il, avec un
sourire. On dit que le nombre treize porte malheur. Pourriez-vous
me donner  boire, si vous disposez de quelques gouttes?

Le major avait du brandy tendu d'eau.

De Lissac en but avidement.

Ses yeux se ranimrent, et une petite tache rouge reparut  ses
joues livides.

-- C'est Jim qui a fait cela, dit-il. J'ai entendu quelqu'un
m'appeler par mon nom, et aussitt son fusil s'est pos sur ma
tunique. Deux de mes hommes l'ont charp au moment mme o il a
fait feu. Bon, bon! Edie valait bien cela. Vous serez  Paris dans
moins d'un mois, Jock, et vous la verrez. Vous la trouverez au
numro 11 de la rue de Miromesnil, qui est prs de la Madeleine.
Annoncez-lui la nouvelle avec mnagement, Jock, car vous ne pouvez
pas vous figurer  quel point elle m'aimait. Dites-lui que tout ce
que je possde se trouve dans les deux malles noires et qu'Antoine
en a les clefs. Vous n'oublierez pas?

-- Je me souviendrai.

-- Et Madame votre mre? J'espre que vous l'avez laisse en bonne
sant? Ah! Et Monsieur votre pre aussi. Prsentez-lui mes plus
grands respects.

 ce moment mme, o il allait mourir, il fit la rvrence
d'autrefois et son geste de la main, en adressant ses salutations
 ma mre.

-- Assurment, dis-je, votre blessure pourrait tre moins grave
que vous ne le croyez. Je pourrais vous amener le chirurgien de
notre rgiment.

-- Mon cher Jock, je n'ai pas pass ces quinze ans  faire et
recevoir des blessures, sans savoir reconnatre celle qui compte.
Mais il vaut mieux qu'il en soit ainsi, car je sais que tout est
fini pour mon petit homme, et j'aime mieux m'en aller avec mes
Voltigeurs, que de rester pour vivre en exil et en mendiant. En
outre, il est absolument certain que les Allis m'auraient
fusill. Ainsi, je me suis pargn une humiliation.

-- Les Allis, monsieur, dit le major avec une certaine chaleur,
ne se rendraient jamais coupables d'un acte aussi barbare.

-- Vous n'en savez rien, major, dit-il. Supposez vous donc que
j'aurais fui en cosse et chang de nom, si je n'avais eu rien de
plus  craindre que mes camarades rests  Paris? Je tenais  la
vie, car je savais que mon petit homme reviendrait. Maintenant, je
n'ai plus qu' mourir, car il ne se trouvera plus jamais  la tte
d'une arme. Mais j'ai fait des choses qui ne peuvent pas se
pardonner. C'est moi qui commandais le dtachement qui a fusill
le duc d'Enghien; c'est moi qui... Ah! Mon Dieu! Edie! Edie, ma
chrie!

Il leva les deux mains, dont les doigts s'agitrent, et
tremblrent comme s'il ttonnait.

Puis il les laissa retomber lourdement devant lui, et sa tte se
pencha sur sa poitrine.

Un de nos sergents le recoucha doucement. Lautre tendit sur lui
le grand manteau bleu. Nous laissmes ainsi l ces deux hommes,
que le Destin avait si trangement mis en rapport.

L'cossais et le Franais gisaient silencieux, paisibles, si
rapprochs que la main de l'un et pu toucher celle de l'autre,
sur cette pente imbibe de sang, dans le voisinage de Hougoumont.


XV -- COMMENT TOUT CELA FINIT

Maintenant, me voici bien prs de la fin de tout cela, et je suis
fort content d'y tre arriv, car j'ai commenc ce rcit
d'autrefois, le coeur lger, en me disant que cela me donnerait
quelque occupation pendant les longs soirs d't. Mais, chemin
faisant, j'ai rveill mille peines qui dormaient, mille chagrins
 demi oublis, si bien que j'ai  prsent l'me  vif, comme la
peau d'un mouton mal tondu.

Si je m'en tire  bon port, je jure bien de ne jamais reprendre la
plume; car, en commenant, cela va tout seul, comme quand on
descend dans un ruisseau dont la rive est en pente douce. Puis,
avant que vous puissiez vous en apercevoir, vous mettez le pied
dans un trou et vous y restez, et c'est  vous de vous en tirer 
force de vous dbattre.

Nous enterrmes Jim et de Lissac, avec quatre cent trente et un
soldats de la Garde impriale et de notre Infanterie lgre,
rangs dans la mme tranche.

Ah! Si on pouvait semer un homme brave, comme on sme une graine,
quelle belle rcolte de hros on ferait un jour!

Alors, nous laissmes pour toujours, derrire nous, ce champ de
carnage et nous prmes, avec notre brigade, la route de la
frontire pour marcher sur Paris.

Pendant toutes ces annes-l, on m'avait toujours habitu 
regarder les Franais comme de trs mchantes gens, et comme nous
n'entendions parler d'eux qu' l'occasion de batailles, de
massacres sur terre et sur mer, il tait assez naturel pour moi de
les croire vicieux par essence et de compagnie dangereuse.

Aprs tout, n'avaient-ils pas entendu dire de nous la mme chose,
ce qui devait certainement nous faire juger par eux de la mme
manire.

Mais quand nous emes  traverser leur pays, quand nous vmes
leurs charmantes petites fermes, et les bonnes gens si
tranquillement occups au travail des champs et les femmes
tricotant au bord de la route, la vieille grand-maman, en vaste
coiffe blanche, grondant le bb pour lui apprendre la politesse,
tout nous parut si empreint de simplicit domestique, que j'en
vins  ne pouvoir comprendre pourquoi nous avions si longtemps ha
et redout ces bonnes gens.

Je suppose que, dans le fond, l'objet rel de notre haine, c'tait
l'homme qui les gouvernait, et maintenant qu'il tait parti et que
sa grande ombre avait disparu du pays, tout allait reprendre sa
beaut.

Nous fmes assez joyeusement le trajet, en parcourant le pays le
plus charmant que j'eusse jamais vu, et nous arrivmes ainsi  la
grande cit.

Nous nous attendions  y livrer bataille, car elle est si peuple,
qu'en prenant seulement un homme sur vingt, on formerait une belle
arme. Mais, cette fois, on avait reconnu combien c'est dommage
d'abmer tout un pays  cause d'un seul homme.

On lui avait donc donn avis qu'il et  se tirer d'affaire, seul,
dsormais.

D'aprs les dernires nouvelles qui nous arrivrent sur lui, il
s'tait rendu aux Anglais.

Les portes de Paris nous taient ouvertes; c'taient des nouvelles
excellentes pour moi, car j'aimais autant m'en tenir  la seule
bataille o je me fusse trouv.

Mais il y avait alors  Paris, une foule de gens attachs  Boney.

C'tait tout naturel, quand on songe  la gloire qu'il leur avait
acquise, et qu'on se rappelle qu'il n'avait jamais demand  son
arme d'aller dans un endroit o il n'allt pas lui-mme.

Ils nous firent assez mauvaise mine  notre entr, je puis vous le
dire.

Nous autres, de la brigade d'Adams, nous fmes les premiers qui
mirent le pied dans la ville.

Nous passmes sur un pont qui s'appelle Neuilly, mot plus facile 
crire qu' prononcer; de l, on traversa un beau parc, le Bois de
Boulogne, puis on alla aux Champs-lyses, o lon bivouaqua.

Bientt il y et, dans les rues, tant de Prussiens et d'Anglais,
qu'on se serait cru dans un camp plutt que dans une ville.

La premire fois que je pus sortir, je partis avec Rob Stewart, de
ma compagnie, car on ne nous permettait de circuler que par
couples, et je me rendis dans la rue de Miromesnil.

Rob attendit dans le vestibule et, ds que je mis le pied sur le
paillasson, je me trouvai en prsence de ma cousine Edie, qui
tait toujours reste la mme, et qui se mit  me contempler de ce
regard sauvage qu'elle a.

Pendant un moment, elle ne me reconnut pas, mais quand elle le
fit, elle s'avana de trois pas, courut  moi et me sauta au cou.

-- Oh! mon cher vieux Jock, s'cria-t-elle, comme vous tes beau,
sous l'habit rouge!

-- Oui,  prsent, je suis soldat, Edie, rpondis-je d'un ton fort
raide, car en voyant sa jolie figure, je crus apercevoir, par
derrire elle, l'autre figure qui tait tourns vers le ciel, sur
le champ de bataille de Belgique.

-- Qui l'aurait cru? s'cria-t-elle. Qu'tes vous alors, Jock?
Gnral? Capitaine?

-- Non, je suis simple soldat.

-- Comment, vous ntes pas, je l'espre, de ces gens du commun
qui portant le fusil?

-- Si, je porte le fusil.

-- Oh! ce n'est pas,  beaucoup prs, aussi intressant, dit-elle
en retournant s'asseoir sur le canap qu'elle avait quitt.

C'tait une chambre superbe, toute tendue de soie et de velours,
pleine d'objets brillants, et j'tais sur le point de repartir
pour donner  mes bottes un nouveau coup de brosse.

Quand Edie s'assit, je vis qu'elle tait en grand deuil; cela me
prouva qu'elle connaissait la mort de de Lissac.

-- Je suis content de voir que vous savez tout, dis-je, car je
suis trs maladroit pour annoncer avec mnagement les nouvelles.
Il a dit que vous pouviez garder tout ce qu'il y avait dans les
malles, et qu'Antoine avait les clefs.

-- Merci, Jock, merci, dit-elle, vous avez t bien bon de faire
cette commission. J'ai appris l'vnement il y a environ huit
jours. J'en ai t folle quelque temps, tout  fait folle. Je
porterai le deuil toute ma vie, quoique cela fasse de moi un
vritable pouvantail, comme vous le voyez. Ah! je ne m'en
remettrai jamais. Je prendrai le voile et je mourrai au couvent.

-- Pardon, Madame, dit une domestique en avanant la tte, le
comte de Beton dsire vous voir.

-- Mon cher Jock, dit Edie en se levant brusquement, voil qui est
trs important. Je suis bien fche d'abrger notre entretien,
mais vous reviendrez me voir, j'en sais sre, n'est-ce pas? Je
suis si dsole? Ah! est-ce qu'il vous serait gal de sortir par
la porte de service et non par la grande porte? Je vous remercie,
mon cher vieux Jock, vous avez toujours t si bon garon, et vous
faisiez exactement ce qu'on vous disait de faire.

C'tait la dernire fois que je devais voir la cousine Edie.

Elle se montrait  la lumire du soleil avec son regard
provocateur, de jadis, avec ses dents clatantes.

Aussi je me la rappellerai toujours, brillante et mobile comme une
goutte de mercure.

Lorsque je rejoignis mon camarade en bas dans la rue, je vis  la
porte une belle voiture  deux chevaux; je devinai alors qu'elle
m'avait pri de m'esquiver furtivement, pour que ses nouveaux amis
du grand monde ne vissent jamais les gens du commun avec lesquels
elle avait vcu dans son enfance.

Elle n'avait fait aucune question sur Jim, ni sur mon pre et ma
mre, qui avaient eu tant de bont pour elle.

Bah! elle tait ainsi faite, elle ne pouvait pas plus s'en
dispenser qu'un lapin ne peut s'empcher d'agiter son bout de
queue; et pourtant, cette pense me fit grand-peine.

Neuf mois aprs, j'appris qu'elle avait pous ce mme comte de
Beton, et elle mourut en couches un an ou deux plus tard.

Quant  nous, notre tche tait accomplie.

La grande ombre avait t chasse de dessus l'Europe; elle ne
viendrait plus s'allonger d'un bout  l'autre du pays, planant sur
les fermes paisibles, les humbles villages, faisant les tnbres
dans des existences qui auraient t si heureuses.

Aprs avoir achet ma libration, je revins  Corriemuir, o,
aprs la mort de mon pre, je pris la ferme.

J'pousai Lucie Deane, de Berwick, et j'levai sept enfants, qui
tous sont plus grands que leur pre, et n'omettent rien pour le
lui rappeler.

Mais, dans les jours tranquilles et paisibles qui s'coulent
dsormais et qui se ressemblent comme autant de bliers cossais,
j'ai peine  convaincre mes jeunes gens que, mme ici, nous avons
eu notre roman, au temps o Jim et moi nous fmes notre cour, et
o l'homme aux moustaches de chat arriva de l'autre ct de l'eau.

Notes :

[1]  vieil habit  aurait t plus lgant... (Note de lditeur)
[2] Il aurait t prfrable dcrire  puissent  ou  pussent .
(Note de lditeur)





End of the Project Gutenberg EBook of La grande ombre, by Arthur Conan Doyle

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GRANDE OMBRE ***

***** This file should be named 13735-8.txt or 13735-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/3/7/3/13735/

Produced by Ebooks libres et gratuits from images made available by the
Bibliothque Nationale de France at http://gallica.bnf.fr; this text is
also available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
