The Project Gutenberg EBook of La maison de Claudine, by Colette

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Title: La maison de Claudine

Author: Colette

Release Date: October 11, 2004 [EBook #13703]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAISON DE CLAUDINE ***




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Colette
LA MAISON DE CLAUDINE
(1922)


Table des matires

O SONT LES ENFANTS?
LE SAUVAGE
AMOUR
LA PETITE
L'ENLVEMENT
LE CUR SUR LE MUR
MA MRE ET LES LIVRES
PROPAGANDE
PAPA ET Mme BRUNEAU
MA MRE ET LES BTES
PITAPHES
LA FILLE DE MON PRE
LA NOCE
MA SOEUR AUX LONGS CHEVEUX
MATERNIT
MODE DE PARIS
LA PETITE BOUILLOUX
L'AMI
YBANEZ EST MORT
MA MRE ET LE CUR
MA MRE ET LA MORALE
LE RIRE
MA MRE ET LA MALADIE
MA MRE ET LE FRUIT DFENDU
LA MERVEILLE
BA-TOU
BELLAUDE
LES DEUX CHATTES
CHATS
LE VEILLEUR


O SONT LES ENFANTS?

La maison tait grande, coiffe d'un grenier haut. La pente raide
de la rue obligeait les curies et les remises, les poulaillers,
la buanderie, la laiterie,  se blottir en contre-bas tout autour
d'une cour ferme.

Accoude au mur du jardin, je pouvais gratter du doigt le toit du
poulailler. Le Jardin-du-Haut commandait un Jardin-du-Bas,
potager resserr et chaud, consacr  l'aubergine et au piment,
o l'odeur du feuillage de la tomate se mlait, en juillet, au
parfum de l'abricot mri sur espaliers. Dans le Jardin-du-Haut,
deux sapins jumeaux, un noyer dont l'ombre intolrante tuait les
fleurs, des roses, des gazons ngligs, une tonnelle disloque...
Une forte grille de clture, au fond, en bordure de la rue des
Vignes, et d dfendre les deux jardins; mais je n'ai jamais
connu cette grille que tordue, arrache au ciment de son mur,
emporte et brandie en l'air par les bras invincibles d'une
glycine centenaire...

La faade principale, sur la rue de l'Hospice, tait une faade 
perron double, noircie,  grandes fentres et sans grces, une
maison bourgeoise de vieux village, mais la roide pente de la rue
bousculait un peu sa gravit, et son perron boitait, six marches
d'un ct, dix de l'autre.

Grande maison grave, revche avec sa porte  clochette
d'orphelinat, son entre cochre  gros verrou de gele ancienne,
maison qui ne souriait que d'un ct. Son revers, invisible au
passant, dor par le soleil, portait manteau de glycine et de
bignonier mls, lourds  l'armature de fer fatigue, creuse en
son milieu comme un hamac, qui ombrageait une petite terrasse
dalle et le seuil du salon... Le reste vaut-il la peine que je
le peigne,  l'aide de pauvres mots? Je n'aiderai personne 
contempler ce qui s'attache de splendeur, dans mon souvenir, aux
cordons rouges d'une vigne d'automne que ruinait son propre
poids, cramponne, au cours de sa chute,  quelques bras de pin.
Ces lilas massifs dont la fleur compacte, bleue dans l'ombre,
pourpre au soleil, pourrissait tt, touffe par sa propre
exubrance, ces lilas morts depuis longtemps ne remonteront pas
grce  moi vers la lumire, ni le terrifiant clair de lune --
argent, plomb gris, mercure, facettes d'amthystes coupantes,
blessants saphirs aigus --, qui dpendait de certaine vitre
bleue, dans le kiosque au fond du jardin.

Maison et jardin vivent encore, je le sais, mais qu'importe si la
magie les a quitts, si le secret est perdu qui ouvrait --
lumire, odeurs, harmonie d'arbres et d'oiseaux, murmure de voix
humaines qu'a dj suspendu la mort -- un monde dont j'ai cess
d'tre digne?...

Il arrivait qu'un livre, ouvert sur le dallage de la terrasse ou
sur l'herbe, une corde  sauter serpentant dans une alle, ou un
minuscule jardin bord de cailloux, plant de ttes de fleurs,
rvlassent autrefois -- dans le temps o cette maison et ce
jardin abritaient une famille -- la prsence des enfants, et
leurs ges diffrents. Mais ces signes ne s'accompagnaient
presque jamais du cri, du rire enfantins, et le logis, chaud et
plein, ressemblait bizarrement  ces maisons qu'une fin de
vacances vide, en un moment, de toute sa joie. Le silence, le
vent contenu du jardin clos, les pages du livre rebrousses sous
le pouce invisible d'un sylphe, tout semblait demander: O sont
les enfants?

C'est alors que paraissait, sous l'arceau de fer ancien que la
glycine versait  gauche, ma mre, ronde et petite en ce temps o
l'ge ne l'avait pas encore dcharne. Elle scrutait la verdure
massive, levait la tte et jetait par les airs son appel: Les
enfants! O sont les enfants?

O? nulle part. L'appel traversait le jardin, heurtait le grand
mur de la remise  foin, et revenait, en cho trs faible et
comme puis:

Hou... enfants...

Nulle part. Ma mre renversait la tte vers les nues, comme si
elle et attendu qu'un vol d'enfants ails s'abattt. Au bout
d'un moment, elle jetait le mme cri, puis se lassait
d'interroger le ciel, cassait de l'ongle le grelot sec d'un
pavot, grattait un rosier emperl de pucerons verts, cachait dans
sa poche les premires noix, hochait le front en songeant aux
enfants disparus, et rentrait. Cependant au-dessus d'elle, parmi
le feuillage du noyer, brillait le visage triangulaire et pench
d'un enfant allong, comme un matou, sur une grosse branche, et
qui se taisait. Une mre moins myope et-elle devin, dans les
rvrences prcipites qu'changeaient les cimes jumelles des
deux sapins, une impulsion trangre  celle des brusques
bourrasques d'octobre... Et dans la lucarne carre, au-dessous de
la poulie  fourrage, n'et-elle pas aperu, en clignant les
yeux, ces deux taches ples dans le foin: le visage d'un jeune
garon et son livre? Mais elle avait renonc  nous dcouvrir, et
dsespr de nous atteindre. Notre turbulence trange ne
s'accompagnait d'aucun cri. Je ne crois pas qu'on ait vu enfants
plus remuants et plus silencieux. C'est maintenant que je m'en
tonne. Personne n'avait requis de nous ce mutisme allgre, ni
cette sociabilit limite. Celui de mes frres qui avait dix-neuf
ans et construisait des appareils d'hydrothrapie en boudins de
toile, fil de fer et chalumeaux de verre n'empchait pas le
cadet,  quatorze ans, de dmonter une montre, ni de rduire au
piano, sans faute, une mlodie, un morceau symphonique entendu au
chef-lieu; ni mme de prendre un plaisir impntrable  mailler
le jardin de petites pierres tombales dcoupes dans du carton,
chacune portant, sous sa croix, les noms, l'pitaphe et la
gnalogie d'un dfunt suppos... Ma soeur aux trop longs
cheveux, pouvait lire sans fin ni repos: les deux garons
passaient, frlant comme sans la voir cette jeune fille assise,
enchante, absente, et ne la troublaient pas. J'avais, petite, le
loisir de suivre, en courant presque, le grand pas des garons,
lancs dans les bois  la poursuite du Grand Sylvain, du Flamb,
du Mars farouche, ou chassant la couleuvre, ou bottelant la haute
digitale de juillet au fond des bois clairsems, rougis de
flaques de bruyres... Mais je suivais silencieuse, et je glanais
la mre, la merise, ou la fleur, je battais les taillis et les
prs gorgs d'eau en chien indpendant qui ne rend pas de
comptes...

O sont les enfants? Elle surgissait, essouffle par sa qute
constante de mre-chienne trop tendre, tte leve et flairant le
vent. Ses bras emmanchs de toile blanche disaient qu'elle venait
de ptrir la pte  galette, ou le pudding sauc d'un brlant
velours de rhum et de confitures. Un grand tablier bleu la
ceignait, si elle avait lav la havanaise, et quelquefois elle
agitait un tendard de papier jaune craquant, le papier de la
boucherie; c'est qu'elle esprait rassembler, en mme temps que
ses enfants gaills, ses chattes vagabondes, affames de viande
crue...

Au cri traditionnel s'ajoutait, sur le mme ton d'urgence et de
supplication, le rappel de l'heure: Quatre heures! ils ne sont
pas venus goter! O sont les enfants?... -- Six heures et
demie! Rentreront-ils dner? O sont les enfants?... La jolie
voix, et comme je pleurerais de plaisir  l'entendre... Notre
seul pch, notre mfait unique tait le silence, et une sorte
d'vanouissement miraculeux. Pour des desseins innocents, pour
une libert qu'on ne nous refusait pas, nous sautions la grille,
quittions les chaussures, empruntant pour le retour une chelle
inutile, le mur bas d'un voisin. Le flair subtil de la mre
inquite dcouvrait sur nous l'ail sauvage d'un ravin lointain ou
la menthe des marais masqus d'herbe. La poche mouille d'un des
garons cachait le caleon qu'il avait emport aux tangs
fivreux, et la petite, fendue au genou, pele au coude,
saignait tranquillement sous des empltres de toiles d'araigne
et de poivre moulu, lis d'herbes rubanes...

-- Demain, je vous enferme! Tous, vous entendez, tous!

Demain... Demain l'an, glissant sur le toit d'ardoises o il
installait un rservoir d'eau, se cassait la clavicule et
demeurait muet, courtois, en demi-syncope, au pied du mur,
attendant qu'on vnt l'y ramasser. Demain, le cadet recevait sans
mot dire, en plein front, une chelle de six mtres, et
rapportait avec modestie un oeuf violac entre les deux yeux...

-- O sont les enfants?

Deux reposent. Les autres, jour par jour, vieillissent. S'il est
un lieu o l'on attend aprs la vie, celle qui nous attendit
tremble encore,  cause des deux vivants. Pour l'ane de nous
tous elle a du moins fini de regarder le noir de la vitre le
soir: Ah! je sens que cette enfant n'est pas heureuse... Ah! je
sens qu'elle souffre...

Pour l'an des garons elle n'coute plus, palpitante, le
roulement d'un cabriolet de mdecin sur la neige, dans la nuit,
ni le pas de la jument grise. Mais je sais que pour les deux qui
restent elle erre et qute encore, invisible, tourmente de
n'tre pas assez tutlaire: O sont, o sont les enfants?...

LE SAUVAGE

Quand il l'enleva, vers 1853,  sa famille, qui comptait
seulement deux frres, journalistes franais maris en Belgique -
-  ses amis, des peintres, des musiciens et des potes, toute
une jeunesse bohme d'artistes franais et belges --, elle avait
dix-huit ans. Une fille blonde, pas trs jolie et charmante, 
grande bouche et  menton fin, les yeux gris et gais, portant sur
la nuque un chignon bas de cheveux glissants, qui coulaient entre
les pingles -- une jeune fille libre, habitue  vivre
honntement avec des garons, frres et camarades. Une jeune
fille sans dot, trousseau ni bijoux, dont le buste mince, au-
dessus de la jupe panouie, pliait gracieusement: une jeune fille
 taille plate et paules rondes, petite et robuste.

Le Sauvage la vit, un jour qu'elle tait venue, de Belgique en
France, passer quelques semaines d't chez sa nourrice paysanne,
et qu'il visitait  cheval ses terres voisines. Accoutum  ses
servantes sitt quittes que conquises, il rva de cette jeune
fille dsinvolte, qui l'avait regard sans baisser les yeux et
sans lui sourire. Le jeune barbe noire du passant, son cheval
rouge comme guigne, sa pleur de vampire distingu ne dplurent
pas  la jeune fille, mais elle l'oubliait au moment o il
s'enquit d'elle. Il apprit son nom et qu'on l'appelait Sido,
pour abrger Sidonie. Formaliste comme beaucoup de sauvages, il
fit mouvoir notaire et parents, et l'on connut, en Belgique, que
ce fils de gentilshommes verriers possdait des fermes, des bois,
une belle maison  perron et jardin, de l'argent comptant...
Effare, muette, Sido coutait, en roulant sur ses doigts ses
anglaises blondes. Mais une jeune fille sans fortune et sans
mtier, qui vit  la charge de ses frres, n'a qu' se taire, 
accepter sa chance et  remercier Dieu.

Elle quitta donc la chaude maison belge, la cuisine-de-cave qui
sentait le gaz, le pain chaud et le caf; elle quitta le piano,
le violon, le grand Salvator Rosa lgu par son pre, le pot 
tabac et les fines pipes de terre long tuyau, les grilles  coke,
les livres ouverts et les journaux froisss, pour entrer, jeune
marie, dans la maison  perron que le dur hiver des pays
forestiers entourait.

Elle y trouva un inattendu salon blanc et or au rez-de-chausse,
mais un premier tage  peine crpi, abandonn comme un grenier.
Deux bons chevaux, deux vaches,  l'curie, se gorgeaient de
fourrage et d'avoine; on barattait le beurre et pressait les
fromages dans les communs, mais les chambres  coucher, glaces,
ne parlaient ni d'amour ni de doux sommeil.

L'argenterie, timbre d'une chvre debout sur ses sabots de
derrire, la cristallerie et le vin abondaient. Des vieilles
femmes tnbreuses filaient  la chandelle dans la cuisine, le
soir, teillaient et dvidaient le chanvre des proprits, pour
fournir les lits et l'office de toile lourde, inusable et froide.
Un pre caquet de cuisinires agressives s'levait et
s'abaissait, selon que le matre approchait ou s'loignait de la
maison; des fes barbues projetaient dans un regard, sur la
nouvelle pouse, le mauvais sort, et quelque belle lavandire
dlaisse du matre pleurait frocement, accote  la fontaine,
en l'absence du Sauvage qui chassait.

Ce Sauvage, homme de bonnes faons le plus souvent, traita bien,
d'abord, sa petite civilise. Mais Sido, qui cherchait des amis,
une sociabilit innocente et gaie, ne rencontra dans sa propre
demeure que des serviteurs, des fermiers cauteleux, des gardes-
chasse poisss de vin et de sang de livre, que suivait une odeur
de loup. Le Sauvage leur parlait peu, de haut. D'une noblesse
oublie, il gardait le ddain, la politesse, la brutalit, le
got des infrieurs; son surnom ne visait que sa manire de
chevaucher seul, de chasser sans chien ni compagnon, de demeurer
muet. Sido aimait la conversation, la moquerie, le mouvement, la
bont despotique et dvoue, la douceur. Elle fleurit la grande
maison, fit blanchir la cuisine sombre, surveilla elle-mme des
plats flamands, ptrit des gteaux aux raisins et espra son
premier enfant. Le Sauvage lui souriait entre deux randonnes et
repartait. Il retournait  ses vignes,  ses bois spongieux,
s'attardait aux auberges de carrefours o tout est noir autour
d'une longue chandelle: les solives, les murs enfums, le pain de
seigle et le vin dans les gobelets de fer...

 bout de recettes gourmandes, de patience et d'encaustique,
Sido, maigrie d'isolement, pleura, et le Sauvage aperut la trace
des larmes qu'elle niait. Il comprit confusment qu'elle
s'ennuyait, qu'une certaine espce de confort et de luxe,
trangre  toute sa mlancolie de Sauvage, manquait. Mais
quoi?...

Il partit un matin  cheval, trotta jusqu'au chef-lieu --
quarante kilomtres --, battit la ville et revint la nuit
d'aprs, rapportant, avec un grand air de gaucherie fastueuse,
deux objets tonnants, dont la convoitise d'une jeune femme pt
se trouver ravie: un petit mortier  piler les amandes et les
ptes, en marbre lumachelle trs rare, et un cachemire de l'Inde.

Dans le mortier dpoli, brch, je pourrais encore piler les
amandes, mles au sucre et au zeste de citron. Mais je me
reproche de dcouper en coussins et en sacs  main, le cachemire
 fond cerise. Car ma mre, qui fut la Sido sans amour et sans
reproche de son premier mari hypocondre, soignait chle et
mortier avec des mains sentimentales.

-- Tu vois, me disait-elle, il me les a apports, ce Sauvage qui
ne savait pas donner. Il me les a pourtant apports 
grand'peine, attachs sur sa jument Mustapha. Il se tenait devant
moi, les bras chargs, aussi fier et aussi maladroit qu'un trs
grand chien qui porte dans sa gueule une petite pantoufle. Et
j'ai bien compris que, pour lui, ses cadeaux n'avaient figure de
mortier ni de chle. C'taient des cadeaux, des objets rares et
coteux qu'il tait all chercher loin; c'tait son premier geste
dsintress -- hlas! et le dernier -- pour divertir et consoler
une jeune femme exile et qui pleurait...

AMOUR

-- Il n'y a rien pour le dner, ce soir... Ce matin, Tricotet
n'avait pas encore tu... Il devait tuer  midi. Je vais moi-mme
 la boucherie, comme je suis. Quel ennui! Ah! pourquoi mange-t-
on? Qu'allons-nous manger ce soir?

Ma mre est debout, dcourage, devant la fentre. Elle porte sa
robe de maison en satinette  pois, sa broche d'argent qui
reprsente deux anges penchs sur un portrait d'enfant, ses
lunettes au bout d'une chane et son lorgnon au bout d'un
cordonnet de soie noire, accroch  toutes les cls de porte,
rompu  toutes les poignes de tiroir et renou vingt fois. Elle
nous regarde, tour  tour, sans espoir. Elle sait qu'aucun de
nous ne lui donnera un avis utile. Consult, papa rpondra:

-- Des tomates crues avec beaucoup de poivre.

-- Des choux rouges au vinaigre, et dit Achille, l'an de mes
frres, que sa thse de doctorat retient  Paris.

-- Un grand bol de chocolat! postulera Lo, le second.

Et je rclamerai, en sautant en l'air parce que j'oublie souvent
que j'ai quinze ans passs:

-- Des pommes de terre frites! Des pommes de terres frites! Et
des noix avec du fromage!

Mais il parat que frites, chocolat, tomates et choux rouges ne
font pas un dner...

-- Pourquoi, maman?

-- Ne pose donc pas de questions stupides...

Elle est toute  son souci. Elle a dj empoign le panier ferm,
en rotin noir, et s'en va, comme elle est. Elle garde son chapeau
de jardin roussi par trois ts,  grands bords,  petit fond
cravat d'une ruche marron, et son tablier de jardinire, dont le
bec busqu du scateur a perc une poche. Des graines sches de
nigelles, dans leur sachet de papier, font, au rythme de son pas,
un bruit de pluie et de soie gratigne au creux de l'autre
poche. Coquette pour elle, je lui crie:

-- Maman! te ton tablier!

Elle tourne en marchant sa figure  bandeaux qui porte, chagrine,
ses cinquante-cinq ans, et trente lorsqu'elle est gaie.

-- Pourquoi donc? Je ne vais que dans la rue de la Roche.

-- Laisse donc ta mre tranquille, gronde mon pre dans sa barbe.
O va-t-elle, au fait?

-- Chez Lonore, pour le dner.

-- Tu ne vas pas avec elle?

-- Non. Je n'ai pas envie aujourd'hui.

Il y a des jours o la boucherie de Lonore, ses couteaux, sa
hachette, ses poumons de boeuf gonfls que le courant d'air irise
et balance, roses comme la pulpe du bgonia, me plaisent  l'gal
d'une confiserie. Lonore y tranche pour moi un ruban de lard
sal qu'elle me tend, transparent, du bout de ses doigts froids.
Dans le jardin de la boucherie, Marie Tricotet, qui est pourtant
ne le mme jour que moi, s'amuse encore  percer d'une pingle
des vessies de porc ou de veau non vides, qu'elle presse sous le
pied pour faire jet d'eau. Le son affreux de la peau qu'on
arrache  la chair frache, la rondeur des rognons, fruits bruns
dans leur capitonnage immacul de panne rose, m'meuvent d'une
rpugnance complique, que je recherche et que je dissimule. Mais
la graisse fine qui demeure au creux du petit sabot fourchu,
lorsque le feu fait clater les pieds du cochon mort, je la mange
comme une friandise saine... N'importe. Aujourd'hui, je n'ai
gure envie de suivre maman.

Mon pre n'insiste pas, se dresse agilement sur sa jambe unique,
empoigne sa bquille et sa canne et monte  la bibliothque.
Avant de monter, il plie mticuleusement le journal _le Temps_,
le cache sous le coussin de sa bergre, enfouit dans une poche de
son long paletot _la Nature_ en robe d'azur. Son petit oeil
cosaque, tincelant sous un sourcil de chanvre gris, rafle sur
les tables toute provende imprime, qui prendra le chemin de la
bibliothque et ne reverra plus la lumire... Mais, bien dresss
 cette chasse, nous ne lui avons rien laiss...

-- Tu n'as pas vu le _Mercure de France_?

-- Non, papa.

-- Ni la _Revue Bleue_?

-- Non, papa.

Il darde sur ses enfants un oeil de tortionnaire.

-- Je voudrais bien savoir qui, dans cette maison...

Il s'panche en sombres et impersonnelles conjectures, mailles
de dmonstratifs venimeux. Sa maison est devenue _cette_ maison,
o rgne _ce_ dsordre, o _ces_ enfants de basse extraction
professent le mpris du papier imprim, encourags d'ailleurs par
_cette_ femme...

--... Au fait, o est cette femme?

-- Mais, papa, elle est chez Lonore!

-- Encore!

-- Elle vient de partir...

Il tire sa montre, la remonte comme s'il allait se coucher,
agrippe, faute de mieux, l'_Office_ _de Publicit_ d'avant-hier,
et monte  la bibliothque. Sa main droite treint fortement le
barreau d'une bquille qui taie l'aisselle droite de mon pre.
L'autre main se sert seulement d'une canne. J'coute s'loigner,
ferme, gal, ce rythme de deux btons et d'un seul pied qui a
berc toute ma jeunesse. Mais voil qu'un malaise neuf me trouble
aujourd'hui, parce que je viens de remarquer, soudain, les veines
saillantes et les rides sur les mains si blanches de mon pre, et
combien cette frange de cheveux drus, sur sa nuque, a perdu sa
couleur depuis peu... C'est donc possible qu'il ait bientt
soixante ans?...

Il fait frais et triste, sur le perron o j'attends le retour de
ma mre. Son petit pas lgant sonne enfin dans la rue de la
Roche et je m'tonne de me sentir si contente... Elle tourne le
coin de la rue, elle descend vers moi. L'Infme-Patasson -- le
chien -- la prcde, et elle se hte.

-- Laisse-moi, chrie, si je ne donne pas l'paule de mouton tout
de suite  Henriette pour la mettre au feu, nous mangerons de la
semelle de bottes... O est ton pre?

Je la suis, vaguement choque, pour la premire fois qu'elle
s'inquite de papa. Puisqu'elle l'a quitt il y a une demi-heure
et qu'il ne sort presque jamais... Elle le sait bien, o est mon
pre... Ce qui pressait davantage, c'tait de me dire, par
exemple: Minet-Chri, tu es plotte... Minet-Chri, qu'est-ce
que tu as?

Sans rpondre, je la regarde jeter loin d'elle son chapeau de
jardin, d'un geste jeune qui dcouvre des cheveux gris et un
visage au frais coloris, mais marqu ici et l de plis
ineffaables. C'est donc possible -- mais oui, je suis la
dernire ne des quatre -- c'est donc possible que ma mre ait
bientt cinquante-quatre ans?... Je n'y pense jamais. Je voudrais
l'oublier.

Le voici, celui qu'elle rclamait. Le voici hriss, la barbe en
bataille. Il a guett le claquement de la porte d'entre, il est
descendu de son aire...

-- Te voil? Tu y as mis le temps.

Elle se retourne, rapide comme une chatte:

-- Le temps? C'est une plaisanterie, je n'ai fait qu'aller et
revenir.

-- Revenir d'o? de chez Lonore?

-- Ah! non, il fallait aussi que je passe chez Corneau pour...

-- Pour sa tte de crtin? et ses considrations sur la
temprature?

-- Tu m'ennuies! J'ai t aussi chercher de la feuille de cassis
chez Cholet.

Le petit oeil cosaque jette un trait aigu:

-- Ah! ah! chez Cholet!

Mon pre rejette la tte en arrire, passe une main dans ses
cheveux pais, presque blancs:

-- Ah! ah! chez Cholet! As-tu remarqu seulement que ses cheveux
tombent,  Cholet, et qu'on lui voit le caillou?

-- Non, je n'ai pas remarqu.

-- Tu n'as pas remarqu! mais non, tu n'as pas remarqu! Tu tais
bien trop occupe  faire la belle pour les godelureaux du
mastroquet d'en face et les deux fils Mabilat!

-- Oh! c'est trop fort! Moi, moi, pour les deux fils Mabilat!
coute, vraiment, je ne conois pas comment tu oses... Je
t'affirme que je n'ai pas mme tourn la tte du ct de chez
Mabilat! Et la preuve c'est que...

Ma mre croise avec feu, sur sa gorge que hausse un corset 
goussets, ses jolies mains, fanes par l'ge et le grand air.
Rougissante entre ses bandeaux qui grisonnent, souleve d'une
indignation qui fait trembler son menton dtendu, elle est
plaisante, cette petite dame ge, quand elle se dfend, sans
rire, contre un jaloux sexagnaire. Il ne rit pas non plus, lui,
qui l'accuse  prsent de courir le guilledou. Mais je ris
encore, moi, de leurs querelles, parce que je n'ai que quinze
ans, et que je n'ai pas encore devin, sous un sourcil de
vieillard, la frocit de l'amour, et sur des joues fltries de
femme la rougeur de l'adolescence.

LA PETITE

Une odeur de gazon cras trane sur la pelouse, non fauche,
paisse, que les jeux, comme une lourde grle, ont verse en tous
sens. Des petits talons furieux ont fouill les alles, rejet le
gravier sur les plates-bandes; une corde  sauter pend au bras de
la pompe; les assiettes d'un mnage de poupe, grandes comme des
marguerites, toilent l'herbe; un long miaulement ennuy annonce
la fin du jour, l'veil des chats, l'approche du dner.

Elles viennent de partir, les compagnes de jeu de la Petite.
Ddaignant la porte, elles ont saut la grille du jardin, jet 
la rue des Vignes, dserte, leurs derniers cris de possdes,
leurs jurons enfantins profrs  tue-tte, avec des gestes
grossiers des paules, des jambes cartes, des grimaces de
crapauds, des strabismes volontaires, des langues tires taches
d'encre violette. Par-dessus le mur, la Petite -- on dit aussi
Minet-Chri -- a vers sur leur fuite ce qui lui restait de gros
rire, de moquerie lourde et de mots patois. Elles avaient le
verbe rauque, des pommettes et des yeux de fillettes qu'on a
saoules. Elles partent harasses, comme avilies par un aprs-
midi entier de jeux. Ni l'oisivet ni l'ennui n'ont ennobli ce
trop long et dgradant plaisir, dont la Petite demeure coeure
et enlaidie.

Les dimanches sont des jours parfois rveurs et vides; le soulier
blanc, la robe empese prservent de certaines frnsies. Mais le
jeudi, chmage encanaill, grve en tablier noir et bottines 
clous, permet tout. Pendant prs de cinq heures, ces enfants ont
got les licences du jeudi. L'une fit la malade, l'autre vendit
du caf  une troisime, maquignonne, qui lui cda ensuite une
vache: Trente pistoles, bont! Cochon qui s'en ddit! Jeanne
emprunta au pre Gruel son me de tripier et de prparateur de
peaux de lapin. Yvonne incarna la fille de Gruel, une maigre
crature torture et dissolue. Scire et sa femme, les voisins de
Gruel, parurent sous les traits de Gabrielle et de Sandrine, et
par six bouches enfantines s'pancha la boue d'une ruelle pauvre.
D'affreux ragots de friponnerie et de basses amours tordirent
mainte lvre, teinte du sang de la cerise, o brillait encore le
miel du goter... Un jeu de cartes sortit d'une poche et les cris
montrent. Trois petites filles sur six ne savaient-elles pas
dj tricher, mouiller le pouce comme au cabaret, assner l'atout
sur la table: Et ratatout! Et t'as bich le cul de la bouteille;
t'as pas marqu un point!

Tout ce qui trane dans les rues d'un village, elles l'ont cri,
mim avec passion. Ce jeudi fut un de ceux que fuit la mre de
Minet-Chri, retire dans la maison et craintive comme devant
l'envahisseur.

 prsent, tout est silence au jardin. Un chat, deux chats
s'tirent, billent, ttent le gravier sans confiance: ainsi
font-ils aprs l'orage. Ils vont vers la maison, et la Petite,
qui marchait  leur suite, s'arrte; elle ne s'en sent pas digne.
Elle attendra que se lve lentement, sur son visage chauff, noir
d'excitation, cette pleur, cette aube intrieure qui fte le
dpart des bas dmons. Elle ouvre, pour un dernier cri, une
grande bouche aux incisives neuves. Elle carquille les yeux,
remonte la peau de son front, souffle pouh! de fatigue et
s'essuie le nez d'un revers de main.

Un tablier d'cole l'ensache du col aux genoux, et elle est
coiffe en enfant de pauvre, de deux nattes cordes derrire les
oreilles. Que seront les mains, o la ronce et le chat marqurent
leurs griffes, les pieds, lacs dans du veau jaune corch? Il y
a des jours o on dit que la Petite sera jolie. Aujourd'hui, elle
est laide, et sent sur son visage, la laideur provisoire que lui
composent sa sueur, des traces terreuses de doigts sur une joue,
et surtout des ressemblances successives, mimtiques, qui
l'apparentent  Jeanne,  Sandrine,  Aline la couturire en
journes,  la dame du pharmacien et  la demoiselle de la poste.
Car elles ont jou longuement, pour finir, les petites, au jeu de
qu'est-ce-qu'on-sera.

-- Moi, quante je serai grande...

Habiles  singer, elles manquent d'imagination. Une sorte de
sagesse rsigne, une terreur villageoise de l'aventure et de
l'tranger retiennent d'avance la petite horlogre, la fille de
l'picier, du boucher et de la repasseuse, captives dans la
boutique maternelle. Il y a bien Jeanne qui a dclar:

-- Moi, je serai cocotte!

Mais a, pense ddaigneusement Minet-Chri, c'est de
l'enfantillage...

 court de souhait, elle leur a jet, son tour venu, sur un ton
de mpris:

-- Moi, je serai marin! Parce qu'elle rve parfois d'tre garon
et de porter culotte et bret bleus. La mer qu'ignore Minet-
Chri, le vaisseau debout sur une crte de vague, l'le d'or et
les fruits lumineux, tout cela n'a surgi, aprs, que pour servir
de fond au blouson bleu, au bret  pompon.

-- Moi, je serai marin, et dans mes voyages...

Assise dans l'herbe, elle se repose et pense peu. Le voyage?
L'aventure?... Pour une enfant qui franchit deux fois l'an les
limites de son canton, au moment des grandes provisions d'hiver
et de printemps, et gagne le chef-lieu en victoria, ces mots-l
sont sans force et sans vertu. Ils n'voquent que des pages
imprimes, des images en couleur. La Petite, fatigue, se rpte
machinalement: Quand je ferai le tour du monde... comme elle
dirait: Quand j'irai gauler des chtaignes...

Un point rouge s'allume dans la maison, derrire les vitres du
salon, et la Petite tressaille. Tout ce qui, l'instant d'avant,
tait verdure, devient bleu, autour de cette rouge flamme
immobile. La main de l'enfant, tranante, peroit dans l'herbe
l'humidit du soir. C'est l'heure des lampes. Un clapotis d'eau
courante mle les feuilles, la porte du fenil se met  battre le
mur comme en hiver par la bourrasque. Le jardin, tout  coup
ennemi, rebrousse, autour d'une petite fille dgrise, ses
feuilles froides de laurier, dresse ses sabres de yucca et ses
chenilles d'araucaria barbeles. Une grande voix marine gmit du
ct de Moutiers o le vent, sans obstacle, court en rises sur
la houle des bois. La Petite, dans l'herbe, tient ses yeux fixs
sur la lampe, qu'une brve clipse vient de voiler: une main a
pass devant la flamme, une main qu'un d brillant coiffait.
C'est cette main dont le geste suffit pour que la Petite, 
prsent, soit debout, plie, adoucie, un peu tremblante comme
l'est une enfant qui cesse, pour la premire fois, d'tre le gai
petit vampire qui puise, inconscient, le coeur maternel; un peu
tremblante de ressentir et d'avouer que cette main et cette
flamme, et la tte penche, soucieuse, auprs de la lampe, sont
le centre et le secret d'o naissent et se propagent en zones de
moins en moins sensibles, en cercles qu'atteint de moins en moins
la lumire et la vibration essentielles, le salon tide, sa flore
de branches coupes et sa faune d'animaux paisibles; la maison
sonore, sche, craquante comme un pain chaud; le jardin, le
village... Au-del, tout est danger, tout est solitude...

Le marin,  petits pas, prouve la terre ferme, et gagne la
maison en se dtournant d'une lune jaune, norme, qui monte.
L'aventure? Le voyage? L'orgueil qui fait les migrants?... Les
yeux attachs au d brillant,  la main qui passe et repasse
devant la lampe, Minet-Chri gote la contrition dlicieuse
d'tre -- pareille  la petite horlogre,  la fillette de la
lingre et du boulanger -- une enfant de son village, hostile au
colon comme au barbare, une de celles qui limitent leur univers 
la borne d'un champ, au portillon d'une boutique, au cirque de
clart panoui sous une lampe et que traverse, tirant un fil, une
main bien-aime, coiffe d'un d d'argent.

L'ENLVEMENT

-- Je ne peux plus vivre comme a, me dit ma mre. J'ai encore
rv qu'on t'enlevait cette nuit. Trois fois je suis monte
jusqu' ta porte. Et je n'ai pas dormi.

Je la regardai avec commisration, car elle avait l'air fatigu
et inquiet. Et je me tus, car je ne connaissais pas de remde 
son souci.

-- C'est tout ce que a te fait, petite monstresse?

-- Dame, maman... Qu'est-ce que tu veux que je dise? Tu as l'air
de m'en vouloir que ce ne soit qu'un rve.

Elle leva les bras au ciel, courut vers la porte, accrocha en
passant le cordon de son pince-nez  une clef de tiroir, puis le
jaseron de son face--main au loquet de la porte, entrana dans
les mailles de son fichu le dossier pointu et gothique d'une
chaise second Empire, retint la moiti d'une imprcation et
disparut aprs un regard indign, en murmurant:

-- Neuf ans!... Et me rpondre de cette faon quand je parle de
choses graves!

Le mariage de ma demi-soeur venait de me livrer sa chambre, la
chambre du premier tage, toile de bleuets sur un fond blanc
gris.

Quittant ma tanire enfantine -- une ancienne logette de portier
 grosses poutres, carrele, suspendue au-dessus de l'entre
cochre et commande par la chambre  coucher de ma mre -- je
dormais, depuis un mois, dans ce lit que je n'avais os
convoiter, ce lit dont les rosaces de fonte argente retenaient
dans leur chute des rideaux de guipure blanche, doubls d'un bleu
impitoyable. Ce placard-cabinet de toilette m'appartenait, et
j'accoudais  l'une ou l'autre fentre une mlancolie, un ddain
tous deux feints,  l'heure o les petites Blancvillain et les
Trinitet passaient, mordant leur tartine de quatre heures,
paissie de haricots rouges figs dans une sauce au vin. Je
disais,  tout propos:

-- Je monte  ma chambre... Cline a laiss les persiennes de ma
chambre ouvertes...

Bonheur menac: ma mre, inquite, rdait. Depuis le mariage de
ma soeur, elle n'avait plus son compte d'enfants. Et puis, je ne
sais quelle histoire de jeune fille enleve, squestre,
illustrait la premire page des journaux. Un chemineau, conduit
 la nuit tombante par notre cuisinire, refusait de s'loigner,
glissait son gourdin entre les battants de la porte d'entre,
jusqu' l'arrive de mon pre... Enfin des romanichels,
rencontrs sur la route, m'avaient offert, avec d'tincelants
sourires et des regards de haine, de m'acheter mes cheveux, et
M. Demange, ce vieux monsieur qui ne parlait  personne, s'tais
permis de m'offrir des bonbons dans sa tabatire.

-- Tout a n'est pas bien grave, assurait mon pre.

-- Oh! toi... Pourvu qu'on ne trouble pas ta cigarette d'aprs-
djeuner et ta partie de dominos... Tu ne songes mme pas qu'
prsent la petite couche en haut, et qu'un tage, la salle 
manger, le corridor, le salon, la sparent de ma chambre. J'en ai
assez de trembler tout le temps pour mes filles. Dj l'ane qui
est partie avec ce monsieur...

-- Comment, partie?

-- Oui, enfin, marie. Marie ou pas marie, elle est tout de
mme partie avec un monsieur qu'elle connat  peine.

Elle regardait mon pre avec une suspicion tendre.

-- Car, enfin, toi, qu'est-ce que tu es pour moi? Tu n'es mme
pas mon parent...

Je me dlectais, aux repas, de rcits  mots couverts, de ce
langage, employ par les parents, o le vocable hermtique
remplace le terme vulgaire, o la moue significative et le hum
thtral appellent et soutiennent l'attention des enfants.

--  Gand, dans ma jeunesse, racontait ma mre, une de nos amies,
qui n'avait que seize ans, a t enleve... Mais parfaitement! Et
dans une voiture  deux chevaux encore. Le lendemain... hum!...
Naturellement, il ne pouvait plus tre question de la rendre  sa
famille. Il y a des... comment dirai-je? des effractions  que...
Enfin ils se sont maris. Il fallait bien en venir l.

Il fallait bien en venir l!

Imprudente parole... Une petite gravure ancienne, dans l'ombre du
corridor, m'intressa soudain. Elle reprsentait une chaise de
poste, attele de deux chevaux tranges  cous de chimres.
Devant la portire bante, un jeune homme habill de taffetas
portait d'un seul bras, avec la plus grande facilit, une jeune
fille renverse dont la petite bouche ouverte en O, les jupes en
corolle chiffonne autour de deux jambes aimables, s'efforaient
d'exprimer l'pouvante. _L'Enlvement!_ Ma songerie, innocente,
caressa le mot et l'image...

Une nuit de vent, pendant que battaient les portillons mal
attachs de la basse-cour, que ronflait au-dessus de moi le
grenier, balay d'ouest en est par les rafales qui, courant sous
les bords des ardoises mal jointes, jouaient des airs cristallins
d'harmonica, je dormais, bien rompue par un jeudi pass aux
champs  gauler les chtaignes et fter le cidre nouveau. Rvai-
je que ma porte grinait? Tant de gonds, tant de girouettes
gmissaient alentour... Deux bras, singulirement experts 
soulever un corps endormi, ceignirent ici mes reins, ici ma
nuque, pressant en mme temps autour de moi la couverture et le
drap. Ma joue perut l'air plus froid de l'escalier; un pas
assourdi, lourd, descendit lentement, et chaque pas me berait
d'une secousse molle. M'veillai-je tout  fait? J'en doute. Le
songe seul peut, emportant d'un coup d'aile une petite fille par
del son enfance, la dposer, ni surprise, ni rvolte, en pleine
adolescence hypocrite et aventureuse. Le songe seul panouit dans
une enfant tendre l'ingrate qu'elle sera demain, la fourbe
complice du passant, l'oublieuse qui quittera la maison
maternelle sans tourner la tte... Telle je partais, pour le pays
o la chaise de poste, sonnante de grelots de bronze, arrte
devant l'glise un jeune homme de taffetas et une jeune fille
pareille, dans le dsordre de ses jupes,  une rose au pillage...
Je ne criai pas. Les deux bras m'taient si doux, soucieux de
m'treindre assez, de garer, au passage des portes, mes pieds
ballants... Un rythme familier, vraiment, m'endormait entre ces
bras ravisseurs...

Au jour lev, je ne reconnus pas ma soupente ancienne, encombre
maintenant d'chelles et de meubles boiteux, o ma mre en peine
m'avait porte, nuitamment, comme une mre chatte qui dplace en
secret le gte de son petit. Fatigue, elle dormait, et ne
s'veilla que quand je jetai, aux murs de ma logette oublie, mon
cri perant:

-- Mamaan! viens vite! Je suis enleve!

LE CUR SUR LE MUR

--  quoi penses-tu, Bel-Gazou?

--  rien, maman.

C'est bien rpondu. Je ne rpondais pas autrement quand j'avais
son ge, et que je m'appelais comme s'appelle ma fille dans
l'intimit, Bel-Gazou. D'o vient ce nom, et pourquoi mon pre me
le donna-t-il? Il est sans doute patois et provenal -- beau
gazouillis, beau langage -- mais il ne dparerait pas le hros ou
l'hrone d'un conte persan...

 rien, maman. Il n'est pas mauvais que les enfants remettent
de temps en temps, avec politesse, les parents  leur place. Tout
temple est sacr. Comme je dois lui paratre indiscrte et
lourde,  ma Bel-Gazou d' prsent! Ma question tombe comme un
caillou et fle le miroir magique qui reflte, entoure de ses
fantmes favoris, une image d'enfant que je ne connatrai jamais.
Je sais que pour son pre, ma fille est une sorte de petit
paladin femelle qui rgne sur sa terre, brandit une lance de
noisetier, pourfend les meubles de paille et pousse devant elle
le troupeau comme si elle le menait en croisade. Je sais qu'un
sourire d'elle l'enchante, et que lorsqu'il dit tout bas: Elle
est ravissante en ce moment, c'est que ce moment-l pose, sur un
tendre visage de petite fille, le double saisissant d'un visage
d'homme...

Je sais que pour sa nurse fidle, ma Bel-Gazou est tour  tour le
centre du monde, un chef-d'oeuvre accompli, le monstre possd
d'o il faut  chaque heure extirper le dmon, une championne 
la course, un vertigineux abme de perversit, une _dear little
one_, et un petit lapin... Mais qui me dira ce qu'est ma fille
devant elle-mme?

 son ge -- pas tout  fait huit ans -- j'tais cur sur un mur.
Le mur, pais et haut, qui sparait le jardin de la basse-cour,
et dont le fate, large comme un trottoir, dall  plat, me
servait de piste et de terrasse, inaccessible au commun des
mortels. Eh oui, cur sur un mur. Qu'y a-t-il d'incroyable?
J'tais cur sans obligation liturgique ni prche, sans
travestissement irrvrencieux, mais,  l'insu de tous curs.
Cur comme vous tes chauve, monsieur, ou vous, madame,
arthritique.

Le mot presbytre venait de tomber, cette anne-l, dans mon
oreille sensible, et d'y faire des ravages.

C'est certainement le presbytre le plus gai que je
connaisse... avait dit quelqu'un.

Loin de moi l'ide de demander  l'un de mes parents: Qu'est-ce
que c'est, un presbytre? J'avais recueilli en moi le mot
mystrieux, comme brod d'un relief rche en son commencement,
achev en une longue et rveuse syllabe... Enrichie d'un secret
et d'un doute, je dormais avec le _mot_ et je l'emportais sur mon
mur. Presbytre! Je le jetais, par-dessus le toit du poulailler
et le jardin de Miton, vers l'horizon toujours brumeux de
Moutiers. Du haut de mon mur, le mot sonnait en anathme: Allez!
vous tes tous des presbytres! criais-je  des bannis
invisibles.

Un peu plus tard, le mot perdit de son venin, et je m'avisai que
presbytre pouvait bien tre le nom scientifique du petit
escargot ray jaune et noir... Une imprudence perdit tout,
pendant une de ces minutes o une enfant, si grave, si chimrique
qu'elle soit, ressemble passagrement  l'ide que s'en font les
grandes personnes...

-- Maman! regarde le joli petit presbytre que j'ai trouv!

-- Le joli petit... quoi?

-- Le joli petit presb...

Je me tus, trop tard. Il me fallut apprendre -- Je me demande si
cette enfant a tout son bon sens... -- ce que je tenais tant 
ignorer, et appeler les choses par leur nom...

-- Un presbytre, voyons, c'est la maison du cur.

-- La maison du cur... Alors, M. le cur Millot habite dans un
presbytre?

-- Naturellement... Ferme ta bouche, respire par le nez...
Naturellement, voyons...

J'essayai encore de ragir... Je luttai contre l'effraction, je
serrai contre moi les lambeaux de mon extravagance, je voulus
obliger M. Millot  habiter, le temps qu'il me plairait, dans la
coquille vide du petit escargot nomm presbytre ...

-- Veux-tu prendre l'habitude de fermer la bouche quand tu ne
parles pas?  quoi penses-tu?

--  rien, maman...

... Et puis je cdai. Je fus lche, et je composai avec ma
dception. Rejetant les dbris du petit escargot cras, je
ramassai le beau mot, je remontai jusqu' mon troite terrasse
ombrage de vieux lilas, dcore de cailloux polis et de
verroteries comme le nid d'une pie voleuse, je la baptisai
Presbytre, et je me fis cur sur le mur.

MA MRE ET LES LIVRES

La lampe, par l'ouverture suprieure de l'abat-jour, clairait
une paroi cannele de dos de livres, relis. Le mur oppos tait
jaune, du jaune sale des dos de livres brochs, lus, relus,
haillonneux. Quelques traduits de l'anglais -- un franc vingt-
cinq -- rehaussaient de rouge le rayon du bas.

 mi-hauteur, Musset, Voltaire, et les Quatre vangiles
brillaient sous la basane feuille-morte. Littr, Larousse et
Becquerel bombaient des dos de tortues noires. D'Orbigny,
dchiquet par le culte irrvrencieux de quatre enfants,
effeuillait ses pages blasonnes de dahlias, de perroquets, de
mduses  chevelures roses et d'ornithorynques.

Camille Flammarion, bleu, toil d'or, contenait les plantes
jaunes, les cratres froids et crayeux de la lune, Saturne qui
roule, perle irise, libre dans son anneau...

Deux solides volets couleur de glbe reliaient lise Reclus.
Musset, Voltaire, jasps, Balzac noir et Shakespeare olive...

Je n'ai qu' fermer les yeux pour revoir, aprs tant d'annes,
cette pice maonne de livres. Autrefois, je les distinguais
aussi dans le noir. Je ne prenais pas de lampe pour choisir l'un
d'eux, le soir, il me suffisait de pianoter le long des rayons.
Dtruits, perdus et vols, je les dnombre encore. Presque tous
m'avaient vue natre.

Il y eut un temps o, avant de savoir lire, je me logeais en
boule entre deux tomes du Larousse comme un chien dans sa niche.
Labiche et Daudet se sont insinus, tt, dans mon enfance
heureuse, matres condescendants qui jouent avec un lve
familier. Mrime vint en mme temps, sduisant et dur, et qui
blouit parfois mes huit ans d'une lumire inintelligible._ Les
Misrables_ aussi, oui, les _Misrables_ -- malgr Gavroche; mais
je parle l d'une passion raisonneuse qui connut des froideurs et
de longs dtachements. Point d'amour entre Dumas et moi, sauf que
le _Collier de la Reine_ rutila, quelques nuits, dans mes songes,
au col condamn de Jeanne de la Motte. Ni l'enthousiasme
fraternel, ni l'tonnement dsapprobateurs de mes parents
n'obtinrent que je prisse de l'intrt aux Mousquetaires...

De livres enfantins, il n'en fut jamais question. Amoureuse de la
Princesse en son char, rveuse sous un si long croissant de lune,
et de la Belle qui dormait au bois, entre ses pages prostre;
prise du Seigneur Chat bott d'entonnoirs, j'essayai de
retrouver dans le texte de Perrault les noirs de velours,
l'clair d'argent, les ruines, les cavaliers, les chevaux aux
petits pieds de Gustave Dor; au bout de deux pages je
retournais, due,  Dor. Je n'ai lu l'aventure de la Biche, de
la Belle, que dans les fraches images de Walter Crane. Les gros
caractres du texte couraient de l'un  l'autre tableau comme le
rseau de tulle uni qui porte les mdaillons espacs d'une
dentelle. Pas un mot n'a franchi le seuil que je lui barrais. O
s'en vont, plus tard, cette volont norme d'ignorer, cette force
tranquille employe  bannir et  s'carter?...

Des livres, des livres, des livres... Ce n'est pas que je lusse
beaucoup. Je lisais et relisais les mmes. Mais tous m'taient
ncessaires. Leur prsence, leur odeur, les lettres de leurs
titres et le grain de leur cuir... Les plus hermtiques ne
m'taient-ils pas les plus chers? Voil longtemps que j'ai oubli
l'auteur d'une Encyclopdie habille de rouge, mais les
rfrences alphabtiques indiques sur chaque tome composent
indlbilement un mot magique: Aphbiccladiggalhy-
maroidphorebstevanzy. Que j'aimai ce Guizot, de vert et d'or
par, jamais dclos! Et ce _Voyage d'Anarcharsis_ inviol! Si
l'_Histoire_ _du Consulat et de l'Empire_ choua un jour sur les
quais, je gage qu'une pancarte mentionne firement son tat de
neuf...

Les dix-huit volumes de Saint-Simon se relayaient au chevet de ma
mre, la nuit; elle y trouvait des plaisirs renaissants, et
s'tonnait qu' huit ans je ne les partageasse pas tous.

-- Pourquoi ne lis-tu pas Saint-Simon? me demandait-elle. C'est
curieux de voir le temps qu'il faut  des enfants pour adopter
des livres intressants!

Beaux livres que je lisais, beaux livres que je ne lisais pas,
chaud revtement des murs du logis natal, tapisserie dont mes
yeux initis flattaient la bigarrure cache... J'y connus, bien
avant l'ge de l'amour, que l'amour est compliqu et tyrannique
et mme encombrant, puisque ma mre lui chicanait sa place.

-- C'est beaucoup d'embarras, tant d'amour, dans ces livres,
disait-elle. Mon pauvre Minet-Chri, les gens ont d'autres chats
 fouetter, dans la vie. Tous ces amoureux que tu vois dans les
livres, ils n'ont donc jamais ni enfants  lever, ni jardin 
soigner? Minet-Chri, je te fais juge: est-ce que vous m'avez
jamais, toi et tes frres, entendue rabcher autour de l'amour
comme ces gens font dans les livres? Et pourtant je pourrais
rclamer voix au chapitre, je pense; j'ai eu deux maris et quatre
enfants!

Les tentants abmes de la peur, ouverts dans maint roman,
grouillaient suffisamment, si je m'y penchais, de fantmes
classiquement blancs, de sorciers, d'ombres, d'animaux
malfiques, mais cet au-del ne s'agrippait pas, pour monter
jusqu' moi,  mes tresses pendantes, contenus qu'ils taient par
quelques mots conjurateurs...

-- Tu as lu cette histoire de fantme, Minet-Chri? Comme c'est
joli, n'est-ce pas? Y a-t-il quelque chose de plus joli que cette
page o le fantme se promne  minuit, sous la lune, dans le
cimetire? Quand l'auteur dit, tu sais, que la lumire de la lune
passait au travers du fantme et qu'il ne faisait pas d'ombre sur
l'herbe... Ce doit tre ravissant, un fantme. Je voudrais bien
en voir un, je t'appellerais. Malheureusement ils n'existent pas.
Si je pouvais me faire fantme aprs ma vie, je n'y manquerais
pas, pour ton plaisir et pour le mien. Tu as lu aussi cette
stupide histoire d'une morte qui se venge? Se venger, je vous
demande un peu! Ce ne serait pas la peine de mourir, si on ne
devenait pas plus raisonnable aprs qu'avant. Les morts, va,
c'est un bien tranquille voisinage. Je n'ai pas de tracas avec
mes voisins vivants, je me charge de n'en avoir jamais avec mes
voisins morts!

Je ne sais quelle froideur littraire, saine  tout prendre, me
garda du dlire romanesque, et me porta un peu plus tard, quand
j'affrontai tels livres dont le pouvoir prouv semblait
infaillible --  raisonner quand je n'aurais d tre qu'une
victime enivre. Imitais-je encore en cela ma mre, qu'une
candeur particulire inclinait  nier le mal, ce pendant que sa
curiosit le cherchait et le contemplait, ple-mle avec le bien,
d'un oeil merveill?

-- Celui-ci? Celui-ci n'est pas un mauvais livre, Minet-Chri, me
disait-elle. Oui, je sais bien, il y a cette scne, ce
chapitre... Mais c'est du roman. Ils sont  court d'inventions,
tu comprends, les crivains, depuis le temps. Tu aurais pu
attendre un an ou deux, avant de le lire... Que veux-tu!
dbrouille-toi l-dedans, Minet-Chri. Tu es assez intelligente
pour garder pour toi ce que tu comprendras trop... Et peut-tre
n'y a-t-il pas de mauvais livres...

Il y avait pourtant ceux que mon pre enfermait dans son
secrtaire en bois de thuya. Mais il enfermait surtout le nom de
l'auteur.

-- Je ne vois pas d'utilit  ce que ces enfants lisent Zola!

Zola l'ennuyait, et plutt que d'y chercher une raison de nous le
permettre ou de nous le dfendre, il mettait  l'index un Zola
intgral, massif, accru priodiquement d'alluvions jaunes.

-- Maman, pourquoi est-ce que je ne peux pas lire Zola?

Les yeux gris, si malhabiles  mentir, me montraient leur
perplexit:

-- J'aime mieux, videmment, que tu ne lises pas certains Zola...

-- Alors, donne-moi ceux qui ne sont pas certains?

Elle me donna _La Faute de l'Abb Mouret_ et le _Docteur Pascal_,
et _Germinal_. Mais je voulus, blesse qu'on verrouillt, en
dfiance de moi, un coin de cette maison o les portes battaient,
o les chats entraient la nuit, o la cave et le pot  beurre se
vidaient mystrieusement -- je voulus les autres. Je les eus. Si
elle en garde, aprs, de la honte, une fille de quatorze ans n'a
ni peine ni mrite  tromper des parents au coeur pur. Je m'en
allai au jardin, avec mon premier livre drob. Une assez
doucetre histoire d'hrdit l'emplissait, mon Dieu, comme
plusieurs autres Zola. La cousine robuste et bonne cdait son
cousin aim  une malingre amie, et tout se ft pass comme sous
Ohnet, ma foi, si la chtive pouse n'avait connu la joie de
mettre un enfant au monde. Elle lui donnait le jour soudain, avec
un luxe brusque et cru de dtails, une minutie anatomique, une
complaisance dans la couleur, l'odeur, l'attitude, le cri, o je
ne reconnus rien de ma tranquille comptence de jeune fille des
champs. Je me sentis crdule, effare, menace dans mon destin de
petite femelle... Amours des btes paissantes, chats coiffant les
chattes comme des fauves leur proie, prcision paysanne, presque
austre, des fermires parlant de leur taure vierge ou de leur
fille en mal d'enfant, je vous appelai  mon aide. Mais j'appelai
surtout la voix conjuratrice:

-- Quand je t'ai mise au monde, toi la dernire, Minet-Chri,
j'ai souffert trois jours et deux nuits. Pendant que je te
portais, j'tais grosse comme une tour. Trois jours, a parat
long... Les btes nous font honte,  nous autres femmes qui ne
savons plus enfanter joyeusement. Mais je n'ai jamais regrett ma
peine: on dit que les enfants, ports comme soi si haut, et lents
 descendre vers la lumire, sont toujours des enfants trs
chris, parce qu'ils ont voulu se loger tout prs du coeur de
leur mre, et ne la quitter qu' regret...

En vain je voulais que les doux mots de l'exorcisme, rassembls 
la hte, chantassent  mes oreilles: un bourdonnement argentin
m'assourdissait. D'autres mots, sous mes yeux, peignaient la
chair cartele, l'excrment, le sang souill... Je russis 
lever la tte, et vis qu'un jardin bleutre, des murs couleur de
fume vacillaient trangement sous un ciel devenu jaune... Le
gazon me reut, tendue et molle comme un de ces petits livres
que les braconniers apportaient, frais tus, dans la cuisine.

Quand je repris conscience, le ciel avait recouvr son azur, et
je respirais, le nez frott d'eau de Cologne, aux pieds de ma
mre.

-- Tu vas mieux, Minet-Chri?

-- Oui... je ne sais pas ce que j'ai eu...

Les yeux gris, par degrs rassurs, s'attachaient aux miens.

-- Je le sais, moi... Un bon petit coup de doigt-de-Dieu sur la
tte, bien appliqu...

Je restais ple et chagrine, et ma mre se trompa:

-- Laisse donc, laisse donc... Ce n'est pas si terrible, va,
c'est loin d'tre si terrible, l'arrive d'un enfant. Et c'est
beaucoup plus beau dans la ralit. La peine qu'on y prend
s'oublie si vite, tu verras!... La preuve que toutes les femmes
l'oublient, c'est qu'il n'y a jamais que les hommes -- est-ce que
a le regardait, voyons, ce Zola? -- qui en font des histoires...

PROPAGANDE

Quand j'eus huit, neuf, dix ans, mon pre songea  la politique.
N pour plaire et pour combattre, improvisateur et conteur
d'anecdotes, j'ai pens plus tard qu'il et pu russir et sduire
une Chambre, comme il charmait une femme. Mais, de mme que sa
gnrosit sans borne nous ruina tous, sa confiance enfantine
l'aveugla. Il crut  la sincrit de ses partisans,  la loyaut
de son adversaire, en l'espce M. Merlou. C'est M. Pierre Merlou,
ministre phmre, plus tard, qui vina mon pre du conseil
gnral et d'une candidature  la dputation; grces soient
rendues  Sa dfunte Excellence!

Une petite perception de l'Yonne ne pouvait suffire  maintenir,
dans le repos et la sagesse, un capitaine de zouaves amput de la
jambe, vif comme la poudre et afflig de philanthropie. Ds que
le mot politique obsda son oreille d'un pernicieux cliquetis
il songea:

Je conquerrai le peuple en l'instruisant; j'vangliserai la
jeunesse et l'enfance aux noms sacrs de l'histoire naturelle, de
la physique et de la chimie lmentaire, je m'en irai brandissant
la lanterne  projections et microscope, et distribuant dans les
coles des villages les instructifs et divertissants tableaux
coloris o le charanon, grossi vingt fois, humilie le vautour
rduit  la taille d'une abeille... Je ferai des confrences
populaires contre l'alcoolisme d'o le Poyaudin et le Forterrat,
 leur habitude buveurs endurcis, sortiront convertis et lavs
dans leurs larmes!...

Il le fit comme il le disait. La victoria dfrachie et la jument
noire ge chargrent, les temps venus, lanterne  projections,
cartes peintes, prouvettes, tubes couds, le futur candidat, ses
bquilles, et moi: un automne froid et calme plissait le ciel
sans nuages, la jument prenait le pas  chaque cte et je sautais
 terre, pour cueillir aux haies la prunelle bleue, le bonnet-
carr couleur de corail, et ramasser le champignon blanc, ros
dans sa conque comme un coquillage. Des bois amaigris que nous
longions sortait un parfum de truffe frache et de feuille
macre.

Une belle vie commenait pour moi. Dans les villages, la salle
d'cole, vide l'heure d'avant, offrait aux auditeurs ses bancs
uss; j'y reconnaissais le tableau noir, les poids et mesures, et
la triste odeur d'enfants sales. Une lampe  ptrole, oscillant
au bout de sa chane, clairait les visages de ceux qui y
venaient, dfiants et sans sourire, recueillir la bonne parole.
L'effort d'couter plissait des fronts, entr'ouvrait des bouches
de martyrs. Mais distante, occupe sur l'estrade  de graves
fonctions, je savourais l'orgueil qui gonfle le comparse enfant
charg de prsenter au jongleur les oeufs de pltre, le foulard
de soie et les poignards  lame bleue.

Une torpeur consterne, puis des applaudissements timides,
saluaient la fin de la causerie instructive. Un maire chauss
de sabots flicitait mon pre comme s'il venait d'chapper  une
condamnation infamante. Au seuil de la salle vide, des enfants
attendaient le passage du monsieur qui n'a qu'une jambe. L'air
froid et nocturne se plaquait  mon visage chauff, comme un
mouchoir humide imbib d'une forte odeur de labour fumant,
d'table et d'corce de chne. La jument attele, noire dans le
noir, hennissait vers nous, et dans le halo d'une des lanternes
tournait l'ombre cornue de sa tte... Mais mon pre, magnifique,
ne quittait pas ses mornes vangliss sans offrir  boire, tout
au moins, au conseil municipal. Au dbit de boisson le plus
proche, le vin chaud bouillait sur un feu de braise, soulevant
sur sa houle empourpre des boues de citron et des paves de
cannelle. La capiteuse vapeur, quand j'y pense, mouille encore
mes narines... Mon pre n'acceptait, en bon Mridional, que de la
gazeuse, tandis que sa fille...

-- Cette petite demoiselle va se rchauffer avec un doigt de vin
chaud!

Un doigt? Le verre tendu, si le cafetier relevait trop tt le
pichet  bec, je savais commander: Bord  bord! et ajouter: 
la vtre!, trinquer et lever le coude, et taper sur la table le
fond de mon verre vide, et torcher d'un revers de main mes
moustaches de petit bourgogne sucr, et dire, en poussant mon
verre du ct du pichet: a fait du bien par o a passe! Je
connaissais les bonnes manires.

Ma courtoisie rurale dridait les buveurs, qui entrevoyaient
soudain en mon pre un homme pareil  eux -- sauf la jambe coupe
-- et bien causant, peut-tre un peu timbr... La pnible
sance finissait en rires, en tapes sur l'paule, en histoires
normes, hurles par des voix comme en ont les chiens de berger
qui couchent dehors toute l'anne... Je m'endormais, parfaitement
ivre, la tte sur la table, berce par un tumulte bienveillant.
De durs bras de laboureurs, enfin, m'enlevaient et me dposaient
au fond de la voiture, tendrement, bien roule dans le chle
tartan rouge qui sentait l'iris et maman...

Dix kilomtres, parfois quinze, un vrai voyage sous les toiles
haletantes du ciel d'hiver, au trot de la jument bourre
d'avoine... Y a-t-il des gens qui restent froids, au lieu d'avoir
dans la gorge le noeud d'un sanglot enfantin, quand ils
entendent, sur une route sche de gel, le trot d'un cheval, le
glapissement d'un renard qui chasse, le rire d'une chouette
blesse au passage par le feu des lanternes?...

Les premires fois, au retour, ma prostration bate tonna ma
mre, qui me coucha vite, en reprochant  mon pre ma fatigue.
Puis elle dcouvrit un soir dans mon regard une gaiet un peu
bien bourguignonne, et dans mon haleine le secret de cette
goguenardise, hlas!...

La victoria repartit sans moi le lendemain, revint le soir et ne
repartit plus.

-- Tu as renonc  tes confrences? demanda, quelque jours aprs,
ma mre  mon pre.

Il glissa vers moi un coup d'oeil mlancolique et flatteur, leva
l'paule:

-- Parbleu! Tu m'as enlev mon meilleur agent lectoral...

PAPA ET Mme BRUNEAU

Neuf heures, l't, un jardin que le soir agrandit, le repos
avant le sommeil. Des pas presss crasent le gravier, entre la
terrasse et la pompe, entre la pompe et la cuisine. Assise prs
de terre sur un petit banc de pied meurtrissant, j'appuie ma
tte, comme tous les soirs, contre les genoux de ma mre, et je
devine, les yeux ferms: C'est le gros pas de Morin qui revient
d'arroser les tomates... C'est le pas de Mlie qui va vider les
pluchures... Un petit pas  talons: voil Mme Bruneau qui vient
causer avec maman... Une jolie voix tombe de haut, sur moi:

-- Minet-Chri, si tu disais bonsoir gentiment  Mme Bruneau?

-- Elle dort  moiti, laissez-la, cette petite...

-- Minet-Chri, si tu dors, il faut aller te coucher.

-- Encore un peu, maman, encore un peu? Je n'ai pas sommeil...

Une main fine, dont je chris les trois petits durillons qu'elle
doit au rteau, au scateur et au plantoir, lisse mes cheveux,
pince mon oreille:

-- Je sais, je sais que les enfants de huit ans n'ont jamais
sommeil.

Je reste, dans le noir, contre les genoux de maman. Je ferme,
sans dormir, mes yeux inutiles. La robe de toile que je presse de
ma joue sent le gros savon, la cire dont on lustre les fers 
repasser, et la violette. Si je m'carte un peu de cette frache
robe de jardinire, ma tte plonge tout de suite dans une zone de
parfum qui nous baigne comme une onde sans plis: le tabac blanc
ouvre  la nuit ses tubes troits de parfum et ses corolles en
toile. Un rayon, en touchant le noyer, l'veille: il clapote,
remu jusqu'aux basses branches par une mince rame de lune. Le
vent superpose,  l'odeur du tabac blanc, l'odeur amre et froide
des petites noix vreuses qui choient sur le gazon.

Le rayon de lune descend jusqu' la terrasse dalle, y suscite
une voix veloute de baryton, celle de mon pre. Elle chante
_Page, cuyer, capitaine_. Elle chantera sans doute aprs:

_Je pense  toi, je te vois, je t'adore_
_ tout instant,  toute heure, en tous lieux..._

 moins qu'elle n'entonne, puisque Mme Bruneau aime la musique
triste:

_Las de combattre, ainsi chantait un jour,_
_Aux bords glacs du fatal Borysthne..._

Mais, ce soir, elle est nuance, et agile, et basse  faire
frmir, pour regretter le temps

_...Ou la belle reine oubliait_
_Son front couronn pour son page,_
_Qu'elle adorait!_

-- Le capitaine a vraiment une voix pour le thtre, soupire
Mme Bruneau.

-- S'il avait voulu... dit maman, orgueilleuse. Il est dou pour
tout.

Le rayon de la lune qui monte atteint une raide silhouette
d'homme debout sur la terrasse, une main, verte  force d'tre
blanche, qui treint un barreau de la grille. La bquille et la
canne ddaignes s'accotent au mur. Mon pre se repose comme un
hron, sur sa jambe unique, et chante.

-- Ah! soupire encore Mme Bruneau, chaque fois que j'coute
chanter le capitaine, je deviens triste. Vous ne vous rendez pas
compte de ce que c'est qu'une vie comme la mienne... Vieillir
prs d'un mari comme mon pauvre mari... Me dire que je n'aurai
pas connu l'amour...

-- Madame Bruneau, interrompt la voix mouvante, vous savez que
je maintiens ma proposition?

J'entends dans l'ombre le sursaut de Mme Bruneau, et son
pitinement sur le gravier:

-- Le vilain homme! Le vilain homme! Capitaine, vous me ferez
fuir!

-- Quarante sous et un paquet de tabac, dit la belle voix
imperturbable, parce que c'est vous. Quarante sous et un paquet
de tabac pour vous faire connatre l'amour, vous trouvez que
c'est trop cher? Madame Bruneau, pas de lsinerie. Quand j'aurai
augment mes prix, vous regretterez mes conditions actuelles:
quarante sous et un paquet de tabac...

J'entends les cris pudiques de Mme Bruneau, sa fuite de petite
femme boulotte et molle, aux tempes dj grises, j'entends le
blme indulgent de ma mre, qui nomme toujours mon pre par notre
nom de famille:

-- Oh! Colette... Colette...

La voix de mon pre lance encore vers la lune un couplet de
romance; et je cesse peu  peu de l'entendre, et j'oublie,
endormie contre des genoux soigneux de mon repos, Mme Bruneau, et
les gauloises taquineries qu'elle vient ici chercher, les soirs
de beau temps...

Mais le lendemain, mais tous les jours qui suivent, notre
voisine, Mme Bruneau, a beau guetter, tendre la tte et
s'lancer, pour traverser la rue, comme sous une averse, elle
n'chappe pas  son ennemi,  son idole.

Debout et fier sur une patte, ou assis et roulant d'une seule
main sa cigarette, ou bastionn tratreusement par le journal _Le
Temps_, dploy, il est l. Qu'elle coure, tenant des deux mains
sa jupe comme  la contredanse, qu'elle rase sans bruit les
maisons, abrite sous son en-cas violet, il lui criera, engageant
et lger:

-- Quarante sous et un paquet de tabac!

Il y a des mes capables de cacher longtemps leur blessure, et
leur tremblante complaisance pour l'ide du pch. C'est ce que
fit Mme Bruneau. Elle supporta, tant qu'elle le put, avec l'air
d'en rire, l'offre scandaleuse et la cynique oeillade. Puis un
jour, laissant l sa petite maison, emportant ses meubles et son
mari drisoire, elle dmnagea et s'en fut habiter trs loin de
nous, tout l-haut,  Bel-Air.

MA MRE ET LES BTES

Une srie de bruits brutaux, le train, les fiacres, les omnibus,
c'est tout ce que relate ma mmoire, d'un bref passage  Paris
quand j'avais six ans. Cinq ans plus tard, je ne retrouve d'une
semaine parisienne qu'un souvenir de chaleur sche, de soif
haletante, de fivreuse fatigue, et de puces dans une chambre
d'htel, rue Saint-Roch. Je me souviens aussi que je levais
constamment la tte, vaguement opprime par la hauteur des
maisons, et qu'un photographe me conquit en me nommant, comme il
nommait, je pense, tous les enfants, merveille. Cinq annes
provinciales s'coulent encore, et je ne pense gure  Paris.

Mais  seize ans, revenant en Puisaye aprs une quinzaine de
thtres, de muses, de magasins, je rapporte, parmi des
souvenirs de coquetterie, de gourmandise, ml  des regrets, 
des espoirs,  des mpris aussi fougueux, aussi candides et
dgingands que moi-mme, l'tonnement, l'aversion mlancolique
de ce que je nommais les maisons sans btes. Ces cubes sans
jardins, ces logis sans fleurs o nul chat ne miaule derrire la
porte de la salle  manger, o l'on n'crase pas, devant la
chemine, un coin du chien tranant comme un tapis, ces
appartements privs d'esprits familiers, o la main, en qute de
cordiale caresse, se heurte au marbre, au bois, au velours
inanims, je les quittai avec des sens affams, le besoin
vhment de toucher, vivantes, des toisons ou des feuilles, des
plumes tides, l'mouvante humidit des fleurs...

Comme si je les dcouvrais ensemble, je saluai, insparables, ma
mre, le jardin et la ronde des btes. L'heure de mon retour
tait justement celle de l'arrosage, et je chris encore cette
sixime heure du soir, l'arrosoir vert qui mouillait la robe de
satinette bleue, la vigoureuse odeur de l'humus, la lumire
dclinante qui s'attachait, rose,  la page blanche d'un livre
oubli, aux blanches corolles du tabac blanc, aux taches blanches
de la chatte dans une corbeille.

Nonoche aux trois couleurs avait enfant l'avant-veille, Bijou,
sa fille, la nuit d'aprs; quant  Musette, la havanaise,
intarissable en btards...

-- Va voir, Minet-Chri, le nourrisson de Musette!

Je m'en fus  la cuisine o Musette nourrissait, en effet, un
monstre  robe cendre, encore presque aveugle, presque aussi
gros qu'elle, un fils de chien de chasse qui tirait comme un veau
sur les ttines dlicates, d'un rose de fraise dans le poil
d'argent, et foulait rythmiquement, de ses pattes ongles, un
ventre soyeux qu'il et dchir, si... si sa mre n'et taill et
cousu pour lui, dans une ancienne paire de gants blancs, des
mitaines de daim qui lui montaient jusqu'au coude. Je n'ai jamais
vu un chiot de dix jours ressembler autant  un gendarme.

Que de trsors clos en mon absence! Je courus  la grande
corbeille dbordante de chats indistincts. Cette oreille orange
tait de Nonoche. Mais  qui ce panache de queue noire, angora? 
la seule Bijou, sa fille, intolrante comme une jolie femme. Une
longue patte sche et fine, comme une patte de lapin noir,
menaait le ciel; un tout petit chat tavel comme une genette et
qui dormait, repu, le ventre en l'air sur ce dsordre, semblait
assassin... Je dmlais, heureuse, ces nourrices et ces
nourrissons bien lchs, qui fleuraient le foin et le fait frais,
la fourrure soigne, et je dcouvrais que Bijou, en trois ans
quatre fois mre, qui portait  ses mamelles un chapelet de
nouveau-ns, suait elle-mme, avec un bruit maladroit de sa
langue trop large et un ronron de feu de chemine, le lait de la
vieille Nonoche inerte d'aise, une patte sur les yeux.

L'oreille penche, j'coutais, celui-ci grave, celui-l argentin,
le double ronron, mystrieux privilge du flin, rumeur d'usine
lointaine, bourdonnement de coloptre prisonnier, moulin dlicat
dont le sommeil profond arrte la meule. Je n'tais pas surprise
de cette chane de chattes s'allaitant l'une  l'autre.  qui vit
aux champs et se sert de ses yeux, tout devient miraculeux et
simple. Il y a beau temps que nous trouvions naturel qu'une lice
nourrt un jeune chat, qu'une chatte choist, pour dormir, le
dessus de la cage o chantaient des serins verts confiants et
qui, parfois, tiraient du bec, au profit de leur nid, quelques
poils soyeux de la dormeuse.

Une anne de mon enfance se dvoua  capturer, dans la cuisine ou
dans l'curie  la vache, les rares mouches d'hiver, pour la
pture de deux hirondelles, couve d'octobre jete bas par le
vent. Ne fallait-il pas sauver ces insatiables au bec large, qui
ddaignaient toute proie morte? C'est grce  elles que je sais
combien l'hirondelle apprivoise passe, en sociabilit insolente,
le chien le plus gt. Les deux ntres vivaient perches sur
l'paule, sur la tte, niches dans la corbeille  ouvrage,
courant sous la table comme des poules et piquant du bec le chien
interloqu, piaillant au nez du chat qui perdait contenance...
Elles venaient  l'cole au fond de ma poche, et retournaient 
la maison par les airs. Quand la faux luisante de leurs ailes
grandit et s'affta, elles disparurent  toute heure dans le haut
du ciel printanier, mais un seul appel aigu: Pet---tes! les
rabattait fendant le vent comme deux flches, et elles
atterrissaient dans mes cheveux, cramponnes de toutes leurs
serres courbes, couleur d'acier noir.

Que tout tait ferique et simple, parmi cette faune de la maison
natale... Vous ne pensiez pas qu'un chat manget des fraises?
Mais je sais bien, pour l'avoir vu tant de fois, que ce Satan
noir, Babou, interminable et sinueux comme une anguille,
choisissait en gourmet, dans le potager de Mme Pomi, les plus
mres des caprons blancs et des belles-de-juin. C'est le mme
qui respirait, potique, absorb, des violettes panouies. On
vous a cont que l'araigne de Pellisson fut mlomane? Ce n'est
pas moi qui m'en bahirai. Mais je verserai ma mince contribution
au trsor des connaissances humaines, en mentionnant l'araigne
que ma mre avait -- comme disait papa -- dans son plafond, cette
mme anne qui fta mon seizime printemps. Une belle araigne
des jardins, ma foi, le ventre en gousse d'ail, barr d'une croix
historie. Elle dormait ou chassait, le jour, sur sa toile tendue
au plafond de la chambre  coucher. La nuit, vers trois heures,
au moment o l'insomnie quotidienne rallumait la lampe, rouvrait
le livre au chevet de ma mre, la grosse araigne s'veillait
aussi, prenait ses mesures d'arpenteur et quittait le plafond au
bout d'un fil, droit au-dessus de la veilleuse  huile o
tidissait, toute la nuit, un bol de chocolat. Elle descendait,
lente, balance mollement comme une grosse perle, empoignait de
ses huit pattes le bord de la tasse, se penchait tte premire,
et buvait jusqu' satit. Puis, elle remontait, lourde de
chocolat crmeux, avec les haltes, les mditations qu'imposent un
ventre trop charg, et reprenait sa place au centre de son
grement de soie...

Couverte encore d'un manteau de voyage, je rvais, lasse,
enchante, reconquise, au milieu de mon royaume.

-- O est ton araigne, maman?

Les yeux gris de ma mre, agrandis par les lunettes,
s'attristrent:

-- Tu reviens de Paris pour me demander des nouvelles de
l'araigne, ingrate fille?

Je baissai le nez, maladroite  aimer, honteuse de ce que j'avais
de plus pur:

-- Je pensais quelquefois, la nuit,  l'heure de l'araigne,
quand je ne dormais pas...

-- Minet-Chri, tu ne dormais pas? on t'avait donc mal
couche?... L'araigne est dans sa toile, je suppose. Mais viens
voir si ma chenille est endormie. Je crois bien qu'elle va
devenir chrysalide, je lui ai mis une petite caisse de sable sec.
Une chenille de paon-de-nuit, qu'un oiseau avait d blesser au
ventre, mais elle est gurie...

La chenille dormait peut-tre, moule selon la courbe dune
branche de lyciet. Son ravage, autour d'elle, attestait sa force.
Il n'y avait que lambeaux de feuilles, pdoncules rongs,
surgeons dnuds. Dodue, grosse comme un pouce, longue de plus
d'un dcimtre, elle gonflait ses bourrelets d'un vert de chou,
clouts de turquoises saillantes et poilues. Je la dtachai
doucement et elle se tordit, colreuse, montrant son ventre plus
clair et toutes ses petites griffes, qui se collrent comme des
ventouses  la branche o je la reposai.

-- Maman, elle a tout dvor!

Les yeux gris, derrire les lunettes, allaient du lyciet tondu 
la chenille, de la chenille  moi, perplexes:

-- Eh, qu'est-ce que j'y peux faire? D'ailleurs, le lyciet
qu'elle mange, tu sais, c'est lui qui touffe le chvrefeuille...

-- Mais la chenille mangera aussi le chvrefeuille...

-- Je ne sais pas... Mais que veux-tu que j'y fasse? Je ne peux
pourtant pas la tuer, cette bte...

Tout est encore devant mes yeux, le jardin aux murs chauds, les
dernires cerises sombres pendues  l'arbre, le ciel palm de
longues nues roses -- tout est sous mes doigts: rvolte
vigoureuse de la chenille, cuir pais et mouill des feuilles
d'hortensia -- et la petite main durcie de ma mre. Le vent, si
je le souhaite, froisse le raide papier du faux-bambou et chante,
en mille ruisseaux d'air diviss par les peignes de l'if, pour
accompagner dignement la voix qui a dit ce jour-l, et tous les
autres jours jusqu'au silence de la fin, des paroles qui se
ressemblaient:

-- Il faut soigner cet enfant...Ne peut-on sauver cette femme?
Est-ce que ces gens ont  manger chez eux? Je ne peux pourtant
pas tuer cette bte...

PITAPHES

-- Qu'est-ce qu'il tait, quand il tait vivant, Astoniphronque
Bonscop?

Mon frre renversa la tte, noua ses mains autour de son genou,
et cligna des yeux pour dtailler, dans un lointain inaccessible
 la grossire vue humaine, les traits oublis d'Astoniphronque
Bonscop.

-- Il tait tambour de ville. Mais, dans sa maison, il
rempaillait les chaises. C'tait un gros type... peuh... pas bien
intressant. Il buvait et il battait sa femme.

-- Alors, pourquoi lui as-tu mis bon pre, bon poux sur ton
pitaphe?

-- Parce que a se met quand les gens sont maris.

-- Qui est-ce qui est encore mort depuis hier?

-- Mme Egrmimy Pulitien.

-- Qui c'tait, Mme Egrlimu?...

-- Egrmimy, avec un y  la fin. Une dame, comme a, toujours en
noir. Elle portait des gants de fil...

Et mon frre se tut, en sifflant entres ses dents agaces par
l'ide des gants de fil frottant sur le bout des ongles.

Il avait treize ans, et moi sept. Il ressemblait, les cheveux
noirs taills  la malcontent et les yeux d'un bleu ple,  un
jeune modle italien. Il tait d'une douceur extrme, et
totalement irrductible.

--  propos, reprit-il, tiens-toi prte demain,  dix heures. Il
y a un service.

-- Quel service?

-- Un service pour le repos de l'me de Lugustu Trutrumque.

-- Le pre ou le fils?

-- Le pre.

--  dix heures, je ne peux pas, je suis  l'cole.

-- Tant pis pour toi, tu ne verras pas le service. Laisse-moi
seul, il faut que je pense  l'pitaphe de Mme Egrmimy Pulitien.

Malgr cet avertissement qui sonnait comme un ordre, je suivis
mon frre au grenier. Sur un trteau, il coupait et collait des
feuilles de carton blanc en forme de dalles plates, de stles
arrondies par le haut, de mausoles rectangulaires somms d'une
croix. Puis, en capitales ornes, il y peignait  l'encre de
Chine des pitaphes, brves ou longues, qui perptuaient, en pur
style marbrier, les regrets des vivants et les vertus d'un
gisant suppos.

_Ici repose Astoniphronque Bonscop, dcd le 22 juin 1874, 
l'ge de cinquante-sept ans. Bon pre, bon poux, le ciel
l'attendait, la terre le regrette. Passant, priez pour lui!_

Ces quelques lignes barraient de noir une jolie petite pierre
tombale en forme de porte romane, avec saillies simules 
l'aquarelle. Un tai, pareil  celui qui assure l'quilibre des
cadres-chevalet, l'inclinait gracieusement en arrire.

-- C'est un peu sec, dit mon frre. Mais, un tambour de ville...
Je me rattraperai sur Mme Egrmimy.

Il consentit  me lire une esquisse:

_-- ! toi le modle des pouses chrtiennes! Tu meurs  dix-
huit ans, quatre fois mre! Ils ne t'ont pas retenue, les
gmissements de tes enfants en pleurs! Ton commerce priclite,
ton mari cherche en vain l'oubli... _J'en suis l_._

-- a commence bien. Elle avait quatre enfants,  dix-huit ans?

-- Puisque je te le dis.

-- Et son commerce priclique? Qu'est-ce que c'est, un commerce
priclique?

Mon frre haussa les paules.

-- Tu ne peux pas comprendre, tu n'as que sept ans. Mets la colle
forte au bain-marie. Et prpare-moi deux petites couronnes de
perles bleues, pour la tombe des jumeaux Aziourne, qui sont ns
et morts le mme jour.

-- Oh!... Ils taient gentils?

-- Trs gentils, dit mon frre. Deux garons, blonds, tout
pareils. Je leur fais un truc nouveau, deux colonnes tronques en
rouleaux de carton, j'imite le marbre dessus, et j'y enfile les
couronnes de perles. Ah! ma vieille...

Il siffla d'admiration et travailla sans parler. Autour de lui,
le grenier se fleurissait de petites tombes blanches, un
cimetire pour grandes poupes. Sa manie ne comportait aucune
parodie irrvrencieuse, aucun faste macabre. Il n'avait jamais
nou sous son menton les cordons d'un tablier de cuisine, pour
simuler la chasuble, en chantant _Dies irae_. Mais il aimait les
champs de repos comme d'autres chrissent les jardins  la
franaise, les pices d'eau ou les potagers. Il partait de son
pas lger, et visitait,  quinze kilomtres  la ronde, tous les
cimetires villageois, qu'il me racontait en explorateur.

--  Escamps, ma vieille, c'est chic, il y a un notaire, enterr
dans une chapelle grande comme la cabane du jardinier, avec une
porte vitre, par o on voit un autel, des fleurs, un coussin par
terre et une chaise en tapisserie.

-- Une chaise! Pour qui?

-- Pour le mort, je pense, quand il revient la nuit.

Il avait conserv, de la trs petite enfance, cette aberration
douce, cette paisible sauvagerie qui garde l'enfant tout jeune
contre la peur de la mort et du sang.  treize ans, il ne faisait
pas beaucoup de diffrence entre un vivant et un mort. Pendant
que mes jeux suscitaient devant moi, transparents et visibles,
des personnages imagins que je saluais,  qui je demandais des
nouvelles de leurs proches, mon frre, inventant des morts, les
traitait en toute cordialit et les parait de son mieux, l'un
coiff d'une croix  branches de rayons, l'autre couch sous une
ogive gothique, et celui-l couvert de la seule pitaphe qui
louait sa vie terrestre.

Un jour vint o le plancher rpeux du grenier ne suffit plus. Mon
frre voulut, pour honorer ses blanches tombes, la terre molle et
odorante, le gazon vridique, le lierre, le cyprs... Dans le
fond du jardin, derrire le bosquet de thuyas, il emmnagea ses
dfunts aux noms sonores, dont la foule dbordait la pelouse,
seme de ttes de soucis et de petites couronnes de perles. Le
diligent fossoyeur clignait son oeil d'artiste.

-- Comme a fait bien!

Au bout d'une semaine, ma mre passa par l, s'arrta, saisie,
regarda de tous ses yeux -- un binocle, un face--main, des
lunettes pour le lointain -- et cria d'horreur, en violant du
pied toutes les spultures...

-- Cet enfant finira dans un cabanon! C'est du dlire, c'est du
sadisme, c'est du vampirisme, c'est du sacrilge, c'est... je ne
sais mme pas ce que c'est!...

Elle contemplait le coupable, par-dessus l'abme qui spare une
grande personne d'un enfant. Elle cueillit, d'un rteau irrit,
dalles, couronnes et colonnes tronques. Mon frre souffrit sans
protester qu'on trant son oeuvre aux gmonies, et, devant la
pelouse nue, devant la haie de thuyas qui versait son ombre  la
terre frachement remue, il me prit  tmoin, avec une
mlancolie de pote:

-- Crois-tu que c'est triste, un jardin sans tombeaux?

LA FILLE DE MON PRE

Quand j'eus quatorze, quinze ans -- des bras longs, le dos plat,
le menton trop petit, des yeux pers que le sourire rendait
obliques -- ma mre se mit  me considrer, comme on dit, d'un
drle d'air. Elle laissait parfois tomber sur ses genoux son
livre ou son aiguille, et m'envoyait par-dessus ses lunettes un
regard gris-bleu tonn, quasi souponneux.

-- Qu'est-ce que j'ai encore fait, maman?

-- Eh... tu ressembles  la fille de mon pre.

Puis elle fronait les sourcils et reprenait l'aiguille ou le
livre. Un jour, elle ajouta,  cette rponse devenue
traditionnelle:

-- Tu sais qui est la fille de mon pre?

-- Mais c'est toi, naturellement!

-- Non, mademoiselle, ce n'est pas moi.

-- Oh!... Tu n'es pas la fille de ton pre?

Elle rit, point scandalise d'une libert de langage qu'elle
encourageait:

-- Mon Dieu si! Moi comme les autres, va. Il en a eu... qui sait
combien? Moi-mme je n'en ai pas connu la moiti. Irma, Eugne et
Paul, et moi, tout a venait de la mme mre, que j'ai si peu
connue. Mais toi, tu ressembles  la fille de mon pre, cette
fille qu'il nous apporta un jour  la maison, nouvelle-ne, sans
seulement prendre la peine de nous dire d'o elle venait, ma foi.
Ah! ce Gorille... Tu vois comme il tait laid, Minet-Chri? Eh
bien, les femmes se pendaient toutes  lui...

Elle leva son d vers le daguerrotype accroch au mur, le
daguerrotype que j'enferme maintenant dans un tiroir, et qui
recle, sous son tain d'argent, le portrait en buste d'un homme
de couleur -- quarteron, je crois -- haut cravat de blanc,
l'oeil ple et mprisant, le nez long au-dessus de la lippe ngre
qui lui valut son surnom.

-- Laid, mais bien fait, poursuivit ma mre. Et sduisant, je
t'en rponds, malgr ses ongles violets. Je lui en veux seulement
de m'avoir donn sa vilaine bouche.

Une grande bouche, c'est vrai, mais bonne et vermeille. Je
protestai:

-- Oh! non. Tu es jolie, toi.

-- Je sais ce que je dis. Du moins elle s'arrte  moi, cette
lippe... La fille de mon pre nous vint quand j'avais huit ans.
Le Gorille me dit: levez-la. C'est votre soeur. Il nous disait
_vous_.  huit ans, je ne me trouvai pas embarrasse, car je ne
connaissais rien aux enfants. Une nourrice heureusement
accompagnait la fille de mon pre. Mais j'eu le temps, comme je
la tenais sur mes bras, de constater que ses doigts ne semblaient
pas assez fusels. Mon pre aimait tant les belles mains... Et je
modelai sance tenante, avec la cruaut des enfants, ces petits
doigts mous qui fondaient entre les miens... La fille de mon pre
dbuta dans la vie par dix petits abcs en boule, cinq  chaque
main, au bord de ses jolis ongles bien cisels. Oui... tu vois
comme ta mre est mchante... Une si belle nouvelle-ne... Elle
criait. Le mdecin disait: Je ne comprends rien  cette
inflammation digitale... J'coutais, pouvante, ce mot
digitale et je tremblais. Mais je n'ai rien avou. Le mensonge
est tellement fort chez les enfants... Cela passe gnralement,
plus tard... Deviens-tu un peu moins menteuse, toi qui grandis,
Minet-Chri?

C'tait la premire fois que ma mre m'accusait de mensonge
chronique. Tout ce qu'une adolescente porte en elle de
dissimulation perverse ou dlicate chancela brusquement sous un
profond regard gris, divinateur, dsabus... Mais dj la main
pose sur mon front se retirait, lgre, et le regard gris,
divinateur, dsabus... Mais dj la main pose sur mon front se
retirait, lgre, et le regard gris, retrouvant sa douceur, son
scrupule, quittait gnreusement le mien:

-- Je l'ai bien soigne aprs, tu sais, la fille de mon pre...
J'ai appris. Elle est devenue jolie, grande, plus blonde que toi,
et tu lui ressembles, tu lui ressembles... Je crois qu'elle s'est
marie trs jeune... Ce n'est pas sr. Je ne sais rien de plus,
parce que mon pre l'a emmene, plus tard, comme il l'avait
apporte, sans daigner nous rien dire. Elle a seulement vcu ses
premires annes avec nous, Eugne, Paul, Irma et moi, et avec
Jean le grand singe, dans la maison o mon pre fabriquait du
chocolat. Le chocolat, dans ce temps-l, a se faisait avec du
cacao, du sucre et de la vanille. En haut de la maison, les
briques de chocolat schaient, poses toutes molles sur la
terrasse. Et, chaque matin, des plaques de chocolat rvlaient,
imprim en fleurs creuses  cinq ptales, le passage nocturne des
chats... Je l'ai regrette, la fille de mon pre, et figure-toi,
Minet-Chri...

La suite de cet entretien manque  ma mmoire. La coupure est
aussi brutale que si je fusse,  ce moment, devenue sourde. C'est
qu'indiffrente  la fille-de-mon-pre, je laissai ma mre tirer
de l'oubli les morts qu'elle aimait, et je restai rveusement
suspendue  un parfum,  une image suscits: l'odeur du chocolat
en briques molles, la fleur creuse close sous les pattes du chat
errant.

LA NOCE

Henriette Boisson ne se mariera pas, je n'ai pas  compter sur
elle. Elle pousse devant elle un rond petit ventre de sept mois,
qui ne l'empche ni de laver le carrelage de sa cuisine, ni
d'tendre la lessive sur les cordes et sur la haie de fusains. Ce
n'est pas avec un ventre comme celui-l qu'on se marie dans mon
pays. Mme Pomi et Mme Lger ont dit vingt fois  ma mre: Je ne
comprends pas que vous gardiez, auprs d'une grande fille comme
la vtre, une domestique qui... une domestique que...

Mais ma mre a rpondu vertement qu'elle se ferait plutt
montrer au doigt que de mettre sur le pav une mre et son
petit.

Donc Henriette Boisson ne se mariera pas. Mais Adrienne
Septmance, qui tient chez nous l'emploi de femme de chambre, est
jolie, vive, et elle chante beaucoup depuis un mois. Elle chante
en cousant, pingle  son cou un noeud o le satin s'enlace  la
dentelle, autour d'un motif de plomb qui imite la marcassite.
Elle plante un peigne  bord de perles dans ses cheveux noirs, et
tire, sur son busc inflexible, les plis de sa blouse en vichy,
chaque fois qu'elle passe devant un miroir. Ces symptmes ne
trompent pas mon exprience. J'ai treize ans et demi et je sais
ce que c'est qu'une femme de chambre qui a un amoureux. Adrienne
Septmance se mariera-t-elle? L est la question.

Chez les Septmance, elles sont quatre filles, trois garons, des
cousins, le tout abrit sous un chaume ancien et fleuri, au bord
d'une route.

La jolie noce que j'aurai l! Ma mre s'en lamentera huit jours,
parlera de mes frquentations, de mes mauvaises manires,
menacera de m'accompagner, y renoncera par fatigue et par
sauvagerie naturelle...

J'pie Adrienne Septmance. Elle chante, bouscule son travail,
court dans la rue, rit haut, sur un ton factice.

Je respire autour d'elle ce parfum commun, qu'on achte ici chez
Maumond, le coupeur des cheveux, ce parfum qu'on respire, semble-
t-il, avec les amygdales et qui fait penser  l'urine sucre des
chevaux, schant sur les routes...

-- Adrienne, vous sentez le patchouli! dcrte ma mre, qui n'a
jamais su ce qu'tait le patchouli...

Enfin je rencontre, dans la cuisine, un jeune gars noir sous son
chapeau de paille blanche, assis contre le mur et silencieux
comme un garon qui est l pour le bon motif. J'exulte, et ma
mre s'assombrit.

-- Qui aurons-nous aprs celle-l? demanda-t-elle en dnant  mon
pre.

Mais mon pre s'est-il aperu seulement qu'Adrienne Septmance
succdait  Marie Bardin?

-- Ils nous ont invits, ajoute ma mre. Naturellement, je n'irai
pas. Adrienne m'a demand la petite comme demoiselle d'honneur...
C'est bien gnant

La petite est debout et dgoise sa tirade prpare:

-- Maman, j'irai avec Julie David et toutes les Follet. Tu
comprends bien qu'avec toutes les Follet tu n'as pas besoin de te
tourmenter, c'est comme si j'tais avec toi, et c'est la
charrette de Mme Follet qui nous emmne et qui nous ramne et
elle a dit que ses filles ne danseraient pas plus tard que dix
heures et...

Je rougis et je m'arrte, car ma mre, au lieu de se lamenter, me
couvre d'un mpris extrmement narquois:

-- J'ai eu treize ans et demi, dit-elle. Tu n'as pas besoin de te
fatiguer davantage. Dis donc simplement: J'adore les noces de
domestiques.

Ma robe blanche  ceinture pourpre, mes cheveux libres qui me
tiennent chaud, mes souliers mordors -- trop courts, trop courts
-- et mes bas blancs, tout tait prt depuis la veille, car mes
cheveux eux-mmes, tresss pour l'ondulation, m'ont tir les
tempes pendant quarante-huit heures.

Il fait beau, il fait torride, un temps de noce aux champs; la
messe n'a pas t trop longue. Le fils Follet m'a donn le bras
au cortge, mais aprs le cortge, que voulez-vous qu'il fasse
d'une cavalire de treize ans?... Mme Follet conduit la charrette
qui dborde de nous, de nos rires, de ses quatre filles pareilles
en bleu, de Julie David en mohair changeant mauve et rose. Les
charrettes dansent sur la route et voici proche l'instant que
j'aime le mieux...

D'o me vient ce got violent du repas des noces campagnardes?
Quel anctre me lgua,  travers des parents si frugaux, cette
sorte de religion du lapin saut, du gigot  l'ail, de l'oeuf
mollet au vin rouge, le tout servi entre des murs de grange
napps de draps crus o la rose rouge de juin, pingle,
resplendit? Je n'ai que treize ans, et le menu familier de ces
repas de quatre heures ne m'effraye pas. Des compotiers de verre,
emplis de sucre en morceaux, jalonnent la table: chacun sait
qu'ils sont l pour qu'on suce, entre les plats, le sucre tremp
dans du vin, qui dlie la langue et renouvelle l'apptit.
Bouilloux et Labb, curiosits gargantuesques, font assaut de
gueule, chez les Septmance comme partout o l'on se marie. Labb
boit le vin blanc dans un seau  traire les vaches, Bouilloux se
voit apporter un gigot entier dont il ne cde rien  personne,
que l'os dpouill.

Chansons, mangeaille, beuverie, la noce d'Adrienne est une bien
jolie noce. Cinq plats de viande, trois entremets et le nougat
mont o tremble une rose en pltre. Depuis quatre heures, le
portail bant de la grange encadre la mare verte, son abri
d'ormes, un pan de ciel o monte lentement le rose du soir.
Adrienne Septmance, noire et change dans son nuage de tulle,
accable de sa langueur l'paule de son mari et essuie son visage
o la sueur brille. Un long paysan osseux beugle des couplets
patriotiques: Sauvons Paris! sauvons Paris! et on le regarde
avec crainte, car sa voix est grande et triste, et lui-mme vient
de loin: Pensez! un homme qui est de Dampierre-sous-Bouhy! au
moins trente kilomtres d'ici! Les hirondelles chassent et
crient au-dessus du btail qui boit. La mre de la marie pleure
inexplicablement. Julie David a tach sa robe; les quatre Follet,
en bleu, dans l'ombre grandissante, sont d'un bleu de phosphore.
On n'allumera les chandelles que pour le bal... Un bonheur en
dehors de mon ge, un bonheur subtil de gourmand repu me tient
l, douce, emplie de sauce de lapin, de poulet au blanc et de vin
sucr...

L'aigre violon de Rouillard pique aux jarrets, soudain, toutes
les Follet, et Julie, et la marie, et les jeunes fermires 
bonnet tuyaut. En place pour le quadrille! On trane dehors,
avec les trteaux et les bancs, Labb et Bouilloux dsormais
inutiles. Le long crpuscule de juin exalte le fumet de l'table
 porcs et du clapier proches. Je suis sans dsirs, lourde pour
danser, dgote et suprieure comme quelqu'un qui a mang plus
que son saoul. Je crois bien que la bombance -- la mienne -- est
finie...

-- Viens nous promener, me dit Julie David.

C'est dans le potager de la ferme qu'elle m'entrane. L'oseille
froisse, la sauge, le vert poireau encensent nos pas, et ma
compagne jase. Elle a perdu sa frisure de mouton, prpare par
tant d'pingles doubles, et sa peau de fillette blonde miroite
sur les joues comme une pomme frotte.

-- Le fils Caillon m'a embrasse... J'ai entendu tout ce que le
jeune mari vient de dire  sa jeune marie... Il lui a dit:
Encore une scottish et on leur brle la politesse... Armandine
Follet a tout rendu devant le monde...

J'ai chaud. Un bras moite de fillette colle au mien, que je
dgage. Je n'aime pas la peau des autres. Une fentre, au revers
de la maison de ferme, est ouverte, claire: la ronde des
moustiques et des sphinx tournoie autour d'une lampe Pigeon qui
file.

-- C'est la chambre des jeunes maris! souffle Julie.

La chambre des jeunes maris... Une armoire de poirier noir,
norme, opprime cette chambre basse aux murs blancs, crase entre
elle et le lit une chaise de paille. Deux trs gros bouquets de
roses et de camomilles, cords comme des fagots, se fanent sur la
chemine, dans les vases de verre bleu, et jusqu'au jardin,
dilatent le parfum fort et fltri qui suit les enterrements...
Sous les rideaux d'andrinople, le lit troit et haut, le lit
bourr de plume, bouffi d'oreillers en duvet d'oie, le lit o
aboutit cette journe toute fumante de sueur, d'encens, d'haleine
de btail, de vapeur de sauces...

L'aile d'un phalne grsille sur la flamme de la lampe et
l'teint presque. Accoude  la fentre basse, je respire l'odeur
humaine, aggrave de fleur morte et de ptrole, qui offense le
jardin. Tout  l'heure, les jeunes maris vont venir ici. Je n'y
avais pas pens. Ils plongeront dans cette plume profonde. On
fermera sur eux les contrevents massifs, la porte, toutes les
issues de ce petit tombeau touffant. Il y aura entre eux cette
lutte obscure sur laquelle la candeur hardie de ma mre et la vie
des btes m'ont appris trop et trop peu... Et puis?... J'ai peur
de cette chambre, de ce lit auquel je n'avais pas pens. Ma
compagne rit et bavarde...

-- Dis, tu as vu que le fils Follet a mis  sa boutonnire la
rose que je lui ai donne? Dis, tu as vu que Nana Bouilloux a un
chignon?  treize ans, vrai!... Moi, quand je me marierai, je ne
me gnerai pas pour dire  maman... Mais o tu vas? o tu vas?

Je cours, foulant les salades et les tumulus de la fosse
d'asperges.

-- Mais attends-moi! Mais qu'est-ce que tu as?

Julie ne me rejoint qu' la barrire du potager, sous le halo
rouge de poussire qui baigne les lampes du bal, prs de la
grange ronflante de trombone, de rires et de roulements de pieds,
la grange rassurante o son impatience reoit enfin la plus
inattendue des rponses, ble parmi des larmes de petite fille
gare:

-- Je veux aller voir maman...

MA SOEUR AUX LONGS CHEVEUX

J'avais douze ans, le langage et les manires d'un garon
intelligent, un peu bourru, mais la dgaine n'tait point
garonnire,  cause d'un corps dj faonn fmininement, et
surtout de deux longues tresses, sifflantes comme des fouets
autour de moi. Elles me servaient de cordes  passer dans l'anse
du panier  goter, de pinceaux  tremper dans l'encre ou la
couleur, de lanires  corriger le chien, de ruban  faire jouer
le chat. Ma mre gmissait de me voir massacrer ces trivires
d'or chtain, qui me valaient, chaque matin, de me lever une
demi-heure plus tt que mes camarades d'cole. Les noirs matins
d'hiver,  sept heures, je me rendormais assise, devant le feu de
bois, sous la lumire de la lampe, pendant que ma mre brossait
et peignait ma tte ballante. C'est par ces matins-l que m'est
venue, tenace, l'aversion des longs cheveux... On trouvait de
longs cheveux pris aux basses branches des arbres dans le jardin,
de longs cheveux accrochs au portique o pendaient le trapze et
la balanoire. Un poussin de la basse-cour passa pour estropi de
naissance, jusqu' ce que nous eussions dcouvert qu'un long
cheveu, recouvert de chair bourgeonnante, ligotait troitement
l'une de ses pattes et l'atrophiait...

Cheveux longs, barbare parure, toison o se rfugie l'odeur de la
bte, vous qu'on choie en secret et pour le secret, vous qu'on
montre tordus et rouls, mais que l'on cache pars, qui se
baignent  votre flot, dploys jusqu'aux reins? Une femme
surprise  sa coiffure fuit comme si elle tait nue. L'amour et
l'alcve ne vous voient gure plus que le passant. Libres, vous
peuplez le lit de rets dont s'accommode mal l'piderme irritable,
d'herbes o se dbat la main errante. Il y a bien un instant, le
soir, quand les pingles tombent et que le vissage brille,
sauvage, entre des ondes mles -- il y a un autre instant
pareil, le matin... Et  cause de ces deux instants-l, ce que je
viens d'crire contre vous, longs cheveux, ne signifie plus rien.

***

Natte  l'alsacienne, deux petits rubans voletant au bout de mes
deux tresses, la raie au milieu de la tte, bien enlaidie avec
mes tempes dcouvertes et mes oreilles trop loin du nez, je
montais parfois chez ma soeur aux longs cheveux.  midi, elle
lisait dj, le grand djeuner finissant  onze heures. Le matin,
couche, elle lisait encore. Elle dtournait  peine, au bruit de
la porte, ses yeux noirs mongols, distraits, voils de roman
tendre ou de sanglante aventure. Une bougie consume tmoignait
de sa longue veille. Le papier de la chambre, gris de perle 
bleuets, portait les traces, prs du lit, des allumettes qu'y
frottait la nuit, avec une brutalit insouciante, ma soeur aux
longs cheveux. Sa chemise de nuit chaste, manches longues et
petit col rabattu, ne laissait voir qu'une tte singulire, d'une
laideur attrayante,  pommettes hautes,  bouche sarcastique de
jolie Kalmoucke. Les pais sourcils mobiles remuaient comme deux
chenilles soyeuses, et le front rduit, la nuque, les oreilles,
tout ce qui tait chair blanche, un peu anmique, semblait
condamn d'avance  l'envahissement des cheveux.

Ils taient si anormaux en longueur, en force et en nombre, les
cheveux de Juliette, que je ne les ai jamais vus inspirer, comme
ils le mritaient pourtant, l'admiration ni la jalousie. Ma mre
parlait d'eux comme d'un mal ingurissable. Ah! mon Dieu, il
faut que j'aille peigner Juliette, soupirait-elle. Les jours de
cong,  dix heures, je voyais ma mre descendre, fatigue, du
premier tage, jeter l l'attirail des peignes et des brosses:
Je n'en peux plus... J'ai mal  ma jambe gauche... Je viens de
peigner Juliette.

Noirs, mls de fils roux, mollement onds, les cheveux de
Juliette, dfaits, la couvraient exactement tout entire. Un
rideau noir,  mesure que ma mre dfaisait les tresses, cachait
le dos; les paules, le visage et la jupe disparaissaient  leur
tour, et l'on n'avait plus sous les yeux qu'une trange tente
conique, faite d'une soie sombre  grandes ondes parallles,
fendue un moment sur un visage asiatique, remue par deux petites
mains qui maniaient  ttons l'toffe de la tente.

L'abri se repliait en quatre tresses, quatre cbles aussi pais
qu'un poignet robuste, brillants comme des couleuvres d'eau. Deux
naissaient  la hauteur des tempes, deux autres au-dessus de la
nuque, de part et d'autre d'un sillon de peau bleute. Une sorte
de diadme ridicule couronnait ensuite le jeune front, un autre
gteau de tresses chargeait plus bas la nuque humilie. Les
portraits jaunis de Juliette en font foi: il n'y eut jamais de
jeune fille plus mal coiffe.

-- La petite malheureuse! disait Mme Pomi en joignant les mains.

-- Tu ne peux donc pas mettre ton chapeau droit? demandait 
Juliette Mme Donnot, en sortant de la messe. C'est vrai qu'avec
tes cheveux... Ah! on peut dire que ce n'est pas une vie, des
cheveux comme les tiens...

Le jeudi matin, vers dix heures, il n'tait donc pas rare que je
trouvasse, encore couche et lisant, ma soeur aux longs cheveux.
Toujours ple, absorbe, elle lisait avec un air dur,  ct
d'une tasse de chocolat refroidi.  mon entre, elle ne
dtournait gure plus la tte qu'aux appels: Juliette, lve-
toi! montant du rez-de-chausse. Elle lisait, enroulant
machinalement  son poignet l'un de ses serpents de cheveux, et
laissait parfois errer vers moi, sans me voir, le regard des
monomanes, ce regard qui n'a ni ge ni sexe, charg d'une
dfiance obscure et d'une ironie que nous ne pntrons pas.

Je gotais dans cette chambre de jeune fille un ennui distingu
dont j'tais fire. Le secrtaire en bois de rose regorgeait de
merveilles inaccessibles; ma soeur aux longs cheveux ne badinait
pas avec la bote de pastels, l'tui  compas et certaine demi-
lune en corne blanche transparente, grave de centimtres et de
millimtres, dont le souvenir mouille parfois mon palais comme un
citron coup. Le papier  dcalquer les broderies, gras, d'un
bleu nocturne, le poinon  percer les roues dans la broderie
anglaise, les navettes  frivolit, les navettes d'ivoire, d'un
blanc d'amande, et les bobines de soie couleur de paon, et
l'oiseau chinois, peint sur riz, que ma soeur copiait au pass
sur un panneau de velours... Et les tablettes de bal  feuillets
de nacre, attaches  l'inutile ventail d'une jeune fille qui ne
va jamais au bal...

Ma convoitise dompte, je m'ennuyais. Pourtant, par la fentre,
je plongeais dans le jardin d'En-Face, o notre chatte Zo
rossait quelque matou. Pourtant chez Mme Saint-Alban, dans le
jardin contigu, la rare clmatite -- celle qui montrait sous la
pulpe blanche de sa fleur, comme un sang faible courant sous une
peau fine, des veinules mauves -- ouvrait une cascade lumineuse
d'toiles  six pointes...

Pourtant,  gauche, au coin de l'troite rue des Soeurs, Tatave,
le fou qu l'on disait inoffensif, poussait une clameur horrible
sans qu'un trait de sa figure bouget... N'importe, je
m'ennuyais.

-- Qu'est-ce que tu lis, Juliette?... Dis, Juliette, qu'est-ce
que tu lis?... Juliette!...

La rponse tardait, tardait  venir, comme si des lieues d'espace
et de silence nous eussent spares.

-- _Fromont jeune et Risler an_.

Ou bien:

-- _La Chartreuse de Parme_.

_La Chartreuse de Parme, le Vicomte de Bragelonne, Monsieur de
Camors, le Vicaire de Wakefield, la Chronique de Charles IX, la
Terre, Lorenzaccio, les Monstres parisiens, Grande Maguet, les
Misrables..._ Des vers aussi, moins souvent. Des feuilletons du
_Temps_, coups et cousus; la collection de la _Revue des Deux
Mondes_, celle de la _Revue_ _Bleue_, celle du _Journal des Dames
et des Demoiselles_, Voltaire et Ponson du Terrail... Des romans
bourraient les coussins, enflaient la corbeille  ouvrage,
fondaient au jardin, oublis sous la pluie. Ma soeur aux longs
cheveux ne parlait plus, mangeait  peine, nous rencontrait avec
surprise dans la maison, s'veillait en sursaut si l'on
sonnait...

Ma mre se fcha, veilla la nuit pour teindre la lampe et
confisquer les bougies: ma soeur aux longs cheveux, enrhume,
rclama dans sa chambre une veilleuse pour la tisane chaude, et
lut  la flamme de la veilleuse. Aprs la veilleuse, il y eut les
botes d'allumettes et le clair de lune. Aprs le clair de
lune... Aprs le clair de lune, ma soeur aux longs cheveux,
puise de romanesque insomnie, eut la fivre, et la fivre ne
cda ni aux compresses, ni  l'eau purgative.

-- C'est une typhode, dit un matin le docteur Pomi.

-- Une typhode? oh! voyons, docteur... Pourquoi? Ce n'est pas
votre dernier mot?

Ma mre s'tonnait, vaguement scandalise, pas encore inquite.
Je me souviens qu'elle se tenait sur le perron, agitant gaiement,
comme un mouchoir, l'ordonnance du docteur Pomi.

-- Au revoir, docteur!...  bientt!... Oui, oui, c'est a,
revenez demain!

Son embonpoint agile occupait tout le perron, et elle grondait le
chien qui ne voulait pas rentrer. L'ordonnance aux doigts, elle
alla, avec une moue de doute, retrouver ma soeur, que nous avions
laisse endormie et murmurante dans la fivre. Juliette ne
dormait plus; les yeux mongols, les quatre tresses luisaient,
noirs, sur le lit blanc.

-- Tu ne te lveras pas aujourd'hui, ma chrie, dit ma mre. Le
docteur Pomi a bien recommand... Veux-tu boire de la citronnade
frache? Veux-tu que je refasse un peu ton lit?

Ma soeur aux longs cheveux ne rpondit pas tout de suite.
Pourtant, ses yeux obliques nous couvraient d'un regard actif, o
errait un sourire nouveau, un sourire apprt pour plaire. Au
bout d'un court moment:

-- C'est vous, Catulle? demanda-t-elle d'une voix lgre.

Ma mre tressaillit, avana d'un pas.

-- Catulle? Qui, Catulle?

-- Mais Catulle Mends, rpliqua la voix lgre. C'est vous? Vous
voyez, je suis venue. J'ai mis vos cheveux blonds dans le
mdaillon ovale. Octave Feuillet est venu ce matin, mais quelle
diffrence!... Rien que d'aprs sa photographie, j'avais jug...
J'ai horreur des favoris. D'ailleurs, je n'aime que les blonds.
Est-ce que je vous ai dit que j'avais mis un peu de pastel rouge
sur votre photographie,  l'endroit de la bouche? C'est  cause
de vos vers... Ce doit tre ce petit point rouge qui me fait mal
dans la tte, depuis... Non, nous ne rencontrerons personne... Je
ne connais d'ailleurs personne dans ce pays. C'est  cause de ce
petit point rouge... et du baiser... Catulle... Je ne connais
personne ici. Devant tous, je le dclare bien haut, c'est vous
seul, Catulle...

Ma soeur cessa de parler, se plaignit d'une manire aigre et
intolrante, se tourna vers le mur et continua de se plaindre
beaucoup plus bas, comme de trs loin. Une de ses tresses barrait
son visage, brillante, ronde, gorge de vie. Ma mre, immobile,
avait pench la tte pour mieux entendre et regardait, avec une
sorte d'horreur, cette trangre qui n'appelait  elle, dans son
dlire, que des inconnus. Puis elle regarda autour d'elle,
m'aperut, m'ordonna prcipitamment:

--Va t'en en bas...

Et, comme saisie de honte, elle cacha son visage dans ses deux
mains.

MATERNIT

Sitt marie, ma soeur aux longs cheveux cda aux suggestions de
son mari, de sa belle-famille, et cessa de nous voir, tandis que
s'branlait l'appareil redoutable des notaires et des avous.
J'avais onze, douze ans, et ne comprenais rien  des mots comme
tutelle imprvoyante, prodigalit inexcusable, qui visaient mon
pre. Une rupture suivit entre le jeune mnage et mes parents.
Pour mes frres et moi, elle ne fit pas grand changement. Que ma
demi-soeur -- cette fille gracieuse et bien faite, kalmoucke de
visage, accable de cheveux, charge de ses tresses comme
d'autant de chanes -- s'enfermt dans sa chambre tout le jour ou
s'exilt avec un mari dans une maison voisine, nous n'y voyions
ni diffrence ni inconvnient. D'ailleurs, mes frres, loigns,
ressentirent seulement les secousses affaiblies d'un drame qui
tenait attentif tout notre village. Une tragdie familiale, dans
une grande ville, volue discrtement, et ses hros peuvent sans
bruit se meurtrir. Mais le village qui vit toute l'anne dans
l'inanition et la paix, qui trompe sa faim avec de maigres ragots
de braconnage et de galanterie, le village n'a pas de piti et
personne n'y dtourne la tte, par dlicatesse charitable, sur le
passage d'une femme que des plaies d'argent ont, en moins d'un
jour, appauvrie d'une enfant.

On ne parla que de nous. On fit queue le matin  la boucherie de
Lonore pour y rencontrer ma mre et la contraindre  livrer un
peu d'elle-mme. Des cratures qui, la veille, n'taient pourtant
pas sanguinaires, se partageaient quelques-uns de ses prcieux
pleurs, quelques plaintes arraches  son indignation maternelle.
Elle revenait puise, avec le souffle prcipit d'une bte
poursuivie. Elle reprenait courage dans sa maison, entre mon pre
et moi, taillait le pain pour les poules, arrosait le rti
embroch, clouait, de toute la force de ses petites mains
emmanches de beaux bras, une caisse pour la chatte prs de
mettre bas, lavait mes cheveux au jaune d'oeuf et au rhum. Elle
mettait,  dompter son chagrin, une sorte d'art cruel, et parfois
je l'entendis chanter. Mais, le soir, elle montait fermer elle-
mme les persiennes du premier tage, pour regarder -- spars de
notre jardin d'En-Face par un mur mitoyen -- le jardin, la maison
qu'habitait ma soeur. Elle voyait des planches de fraisiers, des
pommiers en cordons et des touffes de phlox, trois marches qui
menaient  un perron-terrasse meubl d'orangers en caisses et de
siges d'osier. Un soir -- j'tais derrire elle -- nous
reconnmes sur l'un des siges un chle violet et or, qui datait
de la dernire convalescence de ma soeur aux longs cheveux. Je
m'criai: Ah! tu vois, le chle de Juliette? et ne reus pas de
rponse. Un bruit saccad et bizarre, comme un rire qu'on
touffe, dcrut avec les pas de ma mre dans le corridor, quand
elle eut ferm toutes les persiennes.

Des mois passrent, et rien ne changea. La fille ingrate
demeurait sous son toit, passait raide devant notre seuil, mais
il lui arriva, apercevant ma mre  l'improviste, de fuir comme
une fillette qui craint la gifle. Je la rencontrais sans moi,
tonne devant cette trangre qui portait des chapeaux inconnus
et des robes nouvelles.

Le bruit courut, un jour, qu'elle allait mettre un enfant au
monde. Mais je ne pensais plus gure  elle, et je ne fis pas
attention que, dans ce moment-l, justement, ma mre souffrit de
demi-syncopes nerveuses, de vertiges d'estomac, de palpitations.
Je me souviens seulement que l'aspect de ma soeur dforme,
alourdie, me remplit de confusion et de scandale...

Des semaines encore passrent... Ma mre, toujours vive, active,
employa son activit d'une manire un peu incohrente. Elle sucra
un jour la tarte aux fraises avec du sel, et au lieu de s'en
dsoler, elle accueillit les reproches de mon pre avec un visage
ferm et ironique qui me bouleversa.

Un soir d't, comme nous finissions de dner tous les trois, une
voisine entra tte nue, nous souhaita le bonsoir d'un air
apprt, glissa dans l'oreille de ma mre deux mots mystrieux,
et repartit aussitt. Ma mre soupira: Ah! mon Dieu... et resta
debout, les mains appuyes sur la table.

-- Qu'est-ce qu'il y a? demanda mon pre.

Elle cessa avec effort de contempler fixement la flamme de la
lampe et rpondit:

-- C'est commenc... l-bas...

Je compris vaguement et je gagnai, plus tt que d'habitude, ma
chambre, l'une des trois chambres qui donnaient sur le jardin
d'En-Face. Ayant teint ma lampe, j'ouvris ma fentre pour
guetter, au bout d'un jardin violac de lune, la maison
mystrieuse qui tenait clos tous ses volets. J'coutai,
comprimant mon coeur battant contre l'appui de la fentre. La
nuit villageoise imposait son silence et je n'entendis que
l'aboiement d'un chien, les griffes d'un chat qui lacraient
l'corce d'un arbre. Puis une ombre en peignoir blanc -- ma mre
-- traversa la rue, entra dans le jardin d'En-Face. Je la vis
lever la tte, mesurer du regard le mur mitoyen comme si elle
esprait le franchir. Puis elle alla et vint dans la courte alle
du milieu, cassa machinalement un petit rameau de laurier odorant
qu'elle froissa. Sous la lumire froide de la pleine lune, aucun
de ses gestes ne m'chappait. Immobile, la face vers le ciel,
elle coutait, elle attendait. Un cri long, arien, affaibli par
la distance et les cltures, lui parvint en mme temps qu' moi,
et elle jeta avec violence ses mains croises sur sa poitrine. Un
second cri, soutenu sur la mme note comme le dbut d'une
mlodie, flotta dans l'air, et un troisime... Alors je vis ma
mre serrer  pleines mains ses propres flancs, et tourner sur
elle-mme, et battre la terre de ses pieds, et elle commena
d'aider, de doubler, par un gmissement bas, par l'oscillation de
son corps tourment et l'treinte de ses bras inutiles, par toute
sa douleur et sa force maternelles, la douleur et la force de la
fille ingrate qui, si loin d'elle, enfantait.

MODE DE PARIS

Vingt sous les premires, dix sous les secondes, cinq sous les
enfants et les personnes debout. Tel tait autrefois le tarif de
nos divertissements artistiques quand une troupe de comdiens
ambulants s'arrtait, pour un soir, dans mon village natal.
L'appariteur, charg d'avertir les treize cents mes du chef-lieu
de canton, annonait l'vnement le matin, vers dix heures, au
son du tambour. La ville prenait feu sur son passage. Des
enfants, comme moi, sautaient sur place avec des cris aigus. Des
jeunes filles, encornes de bigoudis, se tenaient immobiles un
moment et frappes de stupeur heureuse, puis couraient comme sous
la grle. Et ma mre se plaignait, non sans mauvaise foi: Grands
dieux! Minet-Chri, tu ne vas pas me traner au _Supplice d'une
femme_? C'est si ennuyeux! La femme au supplice, ce sera moi...
Cependant elle prparait les cisailles et les madeleines pour
gaufrer elle-mme son plus joli devant de lingerie fine...

Lampes fumeuses  rflecteurs de fer-blanc, banquettes plus dures
que les bancs de l'cole, dcor de toile peinte caille, acteurs
aussi mornes que des animaux captifs, de quelle tristesse vous
ennoblissiez mon plaisir d'un soir... Car les drames
m'imprgnaient d'une horreur froide, et je n'ai jamais pu
m'gayer, toute petite,  des vaudevilles en loques, ni faire
cho  des rires de comique souffreteux.

Quel hasard amena un jour chez nous, pourvue de dcors, de
costumes, une vraie troupe de comdiens nomades, tous gens vtus
proprement, point trop maigres, gouverns par une sorte d'cuyer
bott,  plastron de piqu blanc? Nous n'hsitmes pas  verser
trois francs par personne pour entendre la _Tour de Nesle_, mon
pre, ma mre et moi. Mais le nouveau tarif pouvanta notre
village parcimonieux, et, ds le lendemain, la troupe nous
quittait pour planter ses tentes  X..., petite ville voisine,
aristocratique et coquette, tapie au pied de son chteau,
prosterne devant ses chtelains titrs. La _Tour de Nesle_ y fit
salle comble, et la chtelaine flicita publiquement, aprs le
spectacle, M. Marcel d'Avricourt, grand premier rle, un long
jeune homme agrable, qui maniait l'pe comme une badine et
voilait, sous des cils touffus, de beaux yeux d'antilope. Il n'en
fallait pas tant pour qu'on s'toufft, le lendemain soir, 
_Denise_. Le surlendemain, un dimanche, M. d'Avricourt assistait,
en jaquette,  la messe d'onze heures, offrait l'eau bnite 
deux jeunes filles rougissantes, et s'loignait sans lever les
yeux sur leur moi -- discrtion que le Tout-X... louait encore,
quelques heures plus tard,  la matine d'_Hernani_, o l'on
refusa du monde.

La femme du jeune notaire d'X... n'avait pas froid aux yeux. Elle
se permettait les dcisions brusques et gamines d'une femme qui
copiait les robes de ces dames du chteau, chantait en
s'accompagnant elle-mme et portait les cheveux  la chien. Le
jour d'aprs, au petit matin, elle s'en alla commander un vol-au-
vent  l'htel de la Poste, o logeait M. d'Avricourt, et couta
le bavardage de la patronne:

-- Pour huit personnes, madame? Samedi sept heures, sans faute!
Je verse le lait chaud de M. d'Avricourt et j'inscris la
commande... Oui, madame, il loge ici... Ah! madame, on ne dirait
jamais un comdien! Une voix comme une jeune fille... Et sitt sa
promenade faite aprs le djeuner, il rentre dans sa chambre et
il prend son ouvrage.

-- Son ouvrage?

-- Il brode, madame! Une vraie fe! Il finit un dessus de piano
au pass, on l'exposerait! Ma fille a relev le dessin...

La femme du jeune notaire guetta le jour mme M. d'Avricourt,
rveur sous les tilleuls, l'aborda, et s'enquit d'un certain
dessus de piano dont le dessin et l'excution... M. d'Avricourt
rougit, voila d'une main ses yeux de gazelle, fit deux ou trois
petits cris bizarres et jeta quelques mots embarrasss:

-- Enfantillages!... Enfantillages que la mode de Paris
encourage...

Un geste de chasse-mouches, d'une affterie gracieuse, termina la
phrase.  quoi la notairesse rpliqua par une invitation 
prendre le th.

-- Oh! un petit th intime o chacun peut apporter son ouvrage...

Dans la semaine, le _Gendre de M. Poirier_ allait aux nues, en
compagnie d'_Hernani_, du _Bossu_ et des _Deux Timides_, ports
par l'enthousiasme d'un public jamais las. Chez la receveuse de
l'enregistrement, chez la pharmacienne et la perceptrice,
M. d'Avricourt imposait la couleur de ses cravates, sa manire de
marcher, de saluer, de pousser, parmi les clats cristallins de
son rire, de petits gloussements aigus, d'appuyer une main sur sa
hanche comme sur une garde d'pe -- et de broder. L'cuyer
bott, gouverneur de la troupe connaissait de douces heures,
envoyait des mandats au Crdit Lyonnais et s'attablait l'aprs-
midi au caf de la Perle, en compagnie du pre noble, du comique
au grand nez et de la coquette un peu camuse.

Ce fut le moment que choisit le chtelain, absent depuis une
quinzaine, pour revenir de Paris et qurir les bons avis du
notaire de X... Il trouva la notairesse qui servait le th. Prs
d'elle, le premier clerc de l'tude, un gant osseux et
ambitieux, comptait ses points sur l'tamine bien tendue d'un
tambour. Le fils du pharmacien, petit noceur  figure de cocher,
entrelaait des initiales sur un napperon, et le gros Glaume,
veuf  marier, remplissait de laine alternativement magenta et
vieil or les quadrillages d'une pantoufle. Jusqu'au vieux
M. Demange, tout tremblotant, qui s'essayait sur un gros
canevas... Debout, M. d'Avricourt rcitait des vers, encens par
les soupirs des femmes oisives, et son regard oriental ne
s'abaissait point sur elles.

Je n'ai jamais su au juste par quelles brves paroles, ou par
quel silence plus svre, le chtelain fltrit la dernire mode
de Paris et claira l'aveuglement trange de ces braves gens qui
le regardaient, l'aiguille en l'air. Mais j'entendis maintes fois
raconter que le lendemain matin la troupe levait le camp, et qu'
l'htel de la Poste il ne restait rien de Lagardre, d'Hernani,
du gendre impertinent de M. Poirier -- rien, qu'un cheveau de
soie et un d oublis.

LA PETITE BOUILLOUX

Cette petite Bouilloux tait si jolie que nous nous en
apercevions. Il n'est pas ordinaire que des fillettes
reconnaissent en l'une d'elles la beaut et lui rendent hommage.
Mais l'inconteste petite Bouilloux nous dsarmait. Quand ma mre
la rencontrait dans la rue, elle arrtait la petite Bouilloux et
se penchait sur elle, comme elle faisait pour sa rose safrane,
pour son cactus  fleur pourpre, pour son papillon du pin,
endormi et confiant sur l'corce cailleuse. Elle touchait les
cheveux friss, dors comme la chtaigne mi-mre, la joue
transparente et rose de la petite Bouilloux, regardait battre les
cils dmesurs sur l'humide et vaste prunelle sombre, les dents
briller sous une lvre sans pareille, et laissait partir
l'enfant, qu'elle suivait des yeux, en soupirant:

-- C'est prodigieux!...

Quelques annes passrent, ajoutant des grces  la petite
Bouilloux. Il y eut des dates que notre admiration commmorait:
une distribution de prix o la petite Bouilloux, timide et
rcitant tout bas une fable inintelligible, resplendit sous ses
larmes comme une pche sous l'averse... La premire communion de
la petite Bouilloux fit scandale: elle alla boire chopine aprs
les vpres, avec son pre, le scieur de long, au caf du
Commerce, et dansa le soir, fminine dj et coquette, balance
sur ses souliers blancs, au bal public.

D'un air orgueilleux, auquel elle nous avait habitues, elle nous
avertit aprs,  l'cole, qu'elle entrait en apprentissage.

-- Ah!... Chez qui?

-- Chez Mme Adolphe.

-- Ah!... Tu vas gagner tout de suite?

-- Non, je n'ai que treize ans, je gagnerai l'an prochain.

Elle nous quitta sans effusion et nous la laissmes froidement
aller. Dj sa beaut l'isolait, et elle ne comptait point
d'amies dans l'cole, o elle apprenait peu. Ses dimanches et ses
jeudis, au lieu de la rapprocher de nous, appartenaient  une
famille mal vue,  des cousines de dix-huit ans, effrontes sur
le pas de la porte,  des frres, apprentis charrons, qui
portaient cravate,  quatorze ans et fumaient, leur soeur au
bras, entre le Tir parisien de la foire et le gai Dbit que
la veuve  Pimolle achalandait si bien.

Ds le lendemain, je vis la petite Bouilloux, car elle montait
vers son atelier de couture, et je descendais vers l'cole. De
stupeur, d'admiration jalouse, je restai plante, du ct de la
rue des Soeurs, regardant Nana Bouilloux qui s'loignait. Elle
avait troqu son sarrau noir, sa courte robe de petite fille
contre une jupe longue, contre un corsage de satinette rose 
plis plats. Un tablier de mohair noir parait le devant de sa
jupe, et ses bondissants cheveux, disciplins, tordus en huit,
casquaient troitement la forme charmante et nouvelle d'une tte
ronde, imprieuse, qui n'avait plus d'enfantin que sa fracheur
et son impudence, pas encore mesure, de petite dvergonde
villageoise.

Le cours suprieur bourdonna, ce matin-l.

-- J'ai vu Nana Bouilloux! En long, ma chre, en long qu'elle
est habille! Et en chignon! Et des talons hauts, et une paire
de...

-- Mange, Minet-Chri, mange, ta ctelette sera froide.

-- Et un tablier, maman, oh! un si joli tablier en mohair, comme
de la soie!... Est-ce que je ne pourrais pas...

-- Non, Minet-Chri, tu ne pourrais pas.

-- Mais puisque Nana Bouilloux peut bien...

-- Oui, elle peut, et mme elle doit,  treize ans, porter
chignon, tablier court, jupe longue -- c'est l'uniforme de toutes
les petites Bouilloux du monde,  treize ans -- malheureusement.

-- Mais...

-- Oui, tu voudrais un uniforme complet de petite Bouilloux. a
se compose de tout ce que tu as vu, plus: une lettre bien cache
dans la poche du tablier, un amoureux qui sent le vin et le
cigare  un sou; deux amoureux, trois amoureux... et un peu plus
tard... beaucoup de larmes... un enfant malingre et cach que le
busc du corset a cras pendant des mois... C'est a, Minet-
Chri, l'uniforme complet des petites Bouilloux. Tu le veux?

-- Mais non, maman... Je voulais essayer si le chignon...

Ma mre secouait la tte avec une malice grave.

-- Ah! non. Tu ne peux pas avoir le chignon sans le tablier, le
tablier sans la lettre, la lettre sans les souliers  talons, ni
les souliers sans... le reste! C'est  choisir!

Ma convoitise se lassa vite. La radieuse petite Bouilloux ne fut
plus qu'une passante quotidienne, que je regardais  peine. Tte
nue l'hiver et l't, elle changeait chaque semaine la couleur
vive de ses blouses. Par grand froid, elle serrait sur ses minces
paules lgantes un petit fichu inutile. Droite, clatante comme
une rose pineuse, les cils abattus sur la joue ou dvoilant
l'oeil humide et sombre, elle mritait, chaque jour davantage, de
rgner sur des foules, d'tre contemple, pare, charge de
joyaux. La crpelure dompte de ses cheveux chtains se rvlait,
quand mme, en petites ondes qui accrochaient la lumire, en
vapeur dore sur la nuque et prs des oreilles. Elle avait un air
toujours vaguement offens, des narines courtes et veloutes qui
faisaient penser  une biche.

Elle eut quinze ans, seize ans -- moi aussi. Sauf qu'elle riait
beaucoup le dimanche, au bras de ses cousines et de ses frres,
pour montrer ses dents, Nana Bouilloux se tenait assez bien.

-- Pour une petite Bouilloux, ma foi, il n'y a rien  dire!
reconnaissait la voix publique.

Elle eut dix-sept ans, dix-huit ans, un teint comme un fruit
abrit du vent, des yeux qui faisaient baisser les regards, une
dmarche apprise on ne sait o. Elle se mit  frquenter les
parquets aux foires et aux ftes,  danser furieusement,  se
promener trs tard, dans le chemin de ronde, un bras d'homme
autour de la taille. Toujours mchante, mais rieuse, et poussant
 la hardiesse ceux qui se seraient contents de l'aimer.

Un soir de Saint-Jean, elle dansait au parquet install place du
Grand-Jeu, sous la triste lumire et l'odeur des lampes 
ptrole. Les souliers  clous levaient la poussire de la place,
entre les planches du parquet. Tous les garons gardaient en
dansant le chapeau sur la tte, comme il se doit. Des filles
blondes devenaient lie-de-vin dans leurs corsages colls, des
brunes, venues des champs et brles, semblaient noires. Mais
dans une bande d'ouvrires ddaigneuses, Nana Bouilloux, en robe
d't  petites fleurs, buvait de la limonade au vin rouge quand
les Parisiens entrrent dans le bal.

Deux Parisiens comme on en voit l't  la campagne, des amis
d'un chtelain voisin, qui s'ennuyaient; des Parisiens en serge
blanche et en tussor qui venaient se moquer, un moment, d'une
Saint-Jean de village... Ils cessrent de rire en apercevant Nana
Bouilloux et s'assirent  la buvette pour la voir de plus prs.
Ils changrent,  mi-voix, des paroles qu'elle feignait de ne
pas entendre. Car sa fiert de belle crature lui dfendait de
tourner les yeux vers eux, et de pouffer comme ses compagnes.
Elle entendit: Cygne parmi les oies... Un Greuze!... crime de
laisser s'enterrer ici une merveille... Quand le Parisien en
serge blanche invita la petite Bouilloux  valser, elle se leva
sans tonnement, et dansa muette, srieuse; ses cils, plus beaux
qu'un regard, touchaient, parfois, le pinceau d'une moustache
blonde.

Aprs la valse, les Parisiens s'en allrent, et Nana Bouilloux
s'assit  la buvette en s'ventant. Le fils Leriche l'y vint
chercher, et Houette, et mme Honce, le pharmacien, et mme
Possy, l'bniste, grisonnant, mais fin danseur.  tous, elle
rpondit: Merci bien, je suis fatigue, et elle quitta le bal 
dix heures et demie.

Et puis, il n'arriva plus rien  la petite Bouilloux. Les
Parisiens ne revinrent pas, ni ceux-l, ni d'autres. Houette,
Honce, le fils Leriche, les commis voyageurs au ventre barr
d'or, les soldats permissionnaires et les clercs d'huissier
gravirent en vain notre rue escarpe, aux heures o descendait
l'ouvrire bien coiffe, qui passait raide avec un signe de tte.
Ils l'esprrent aux bals, o elle but de la limonade d'un air
distingu et rpondit  tous: Merci bien, je ne danse pas, je
suis fatigue. Blesss, ils ricanaient, aprs quelques jours:
Elle a attrap une fatigue de trente-six semaines, oui! et ils
pirent sa taille... Mais rien n'arriva  la petite Bouilloux,
ni cela ni autre chose. Elle attendait, simplement. Elle
attendait, touche d'une foi orgueilleuse, consciente de ce que
lui devait un hasard qui l'avait trop bien arme. Elle
attendait... ce Parisien de serge blanche? Non. L'tranger, le
ravisseur. L'attente orgueilleuse la fit pure, silencieuse; elle
ddaigna, avec un petit sourire tonn, Honce, qui voulut
l'lever au rang de pharmacienne lgitime, et le premier clerc de
l'huissier. Sans plus dchoir, et reprenant en une fois ce
qu'elle avait jet -- rires, regards, duvet lumineux de sa joue,
courte lvre enfantine et rouge, gorge qu'une ombre bleue divise
 peine --  des amants, elle attendit son rgne, et le prince
qui n'avait pas de nom.

Je n'ai pas revu, en passant une fois dans mon pays natal,
l'ombre de celle qui me refusa si tendrement ce qu'elle appelait
l'uniforme des petites Bouilloux. Mais comme l'automobile qui
m'emmenait montait lentement -- pas assez lentement, jamais assez
lentement -- une rue o je n'ai plus de raison de m'arrter, une
passante se rangea pour viter la roue. Une femme mince, bien
coiffe, les cheveux en casque  la mode d'autrefois, des ciseaux
de couturire pendus  une chtelaine d'acier, sur son tablier
noir. De grands yeux vindicatifs, une bouche serre qui devait se
taire longuement, la joue et la tempe jaunies de celles qui
travaillent  la lampe; une femme de quarante-cinq ... Mais non,
mais non; une femme de trente-huit ans, une femme de mon ge,
exactement de mon ge, je n'en pouvais pas douter... Ds que la
voiture lui laissa le passage, la petite Bouilloux descendit la
rue, droite, indiffrente, aprs qu'un coup d'oeil, pre et
anxieux, lui eut rvl que la voiture s'en allait, vide du
ravisseur attendu.

L'AMI

Le jour o l'Opra-Comique brla, mon frre an, accompagn d'un
autre tudiant, son ami prfr, voulut louer deux places. Mais
d'autres mlomanes pauvres, habitus des places  trois francs,
n'avaient rien laiss. Les deux tudiants dus dnrent  la
terrasse d'un petit restaurant du quartier: une heure plus tard,
 deux cents mtres d'eux, l'Opra-Comique brlait. Avant de
courir l'un au tlgraphe pour rassurer ma mre, l'autre  sa
famille parisienne, ils se serrrent la main et se regardrent,
avec cet embarras, cette mauvaise grce sous laquelle les trs
jeunes hommes dguisent leurs motions pures. Aucun d'eux ne
parla de hasard providentiel, ni de la protection mystrieuse
tendue sur leurs deux ttes. Mais quand vinrent les grandes
vacances, pour la premire fois Maurice -- admettez qu'il
s'appelait Maurice -- accompagna mon frre et vint passer deux
mois chez nous.

J'tais alors une petite fille assez grande, treize ans environ.

Il vint donc ce Maurice que j'admirais en aveugle, sur la foi de
l'amiti que lui portait mon frre. En deux ans, j'avais appris
que Maurice faisait son droit -- pour moi, c'tait un peu comme
si on m'et dit qu'il faisait le beau debout sur ses pattes de
derrire -- qu'il adorait, autant que mon frre, la musique,
qu'il ressemblait au baryton Taskin avec des moustaches et une
trs petite barbe en pointe, que ses riches parents vendaient en
gros des produits chimiques et ne gagnaient pas moins de
cinquante mille francs par an -- on voit que je parle d'un temps
lointain.

Il vint, et ma mre s'cria tout de suite qu'il tait de cent
mille pics suprieur  ses photographies, et mme  tout ce que
mon frre vantait de lui depuis deux ans: fin, l'oeil velout, la
main belle, la moustache comme roussie au feu, et l'aisance
caressante d'un fils qui a peu quitt sa mre. Moi, je ne dis
rien, justement parce que je partageais l'enthousiasme maternel.

Il arrivait vtu de bleu, coiff d'un panama  ruban ray,
m'apportant des bonbons, des singes en chenille de soie grenat,
vieil-or, vert-paon, qu'une mode agaante accrochait partout --
les rintintins de l'poque -- un petit porte-monnaie en peluche
turquoise. Mais que valaient les cadeaux aux prix des larcins? Je
leur drobai,  lui et  mon frre, tout ce qui tomba sous ma
petite serre de pie sentimentale: des journaux illustrs
libertins, des cigarettes d'Orient, des pastilles contre la toux,
un crayon dont l'extrmit portait des traces de dents -- et
surtout les botes d'allumettes vides, les nouvelles botes
blasonnes de photographies d'actrices que je ne fus pas longue 
connatre toutes, et  nommer sans faute: Tho, Sybil Sanderson,
Van Zandt... Elles appartenaient  une race inconnue, admirable,
que la nature avait dote invariablement d'yeux trs grands, de
cils trs noirs, de cheveux friss en ponge sur le front, et
d'un l de tulle sur une seule paule, l'autre demeurant nue... 
les entendre nommer ngligemment par Maurice, je les runis en un
harem sur lequel il tendait une royaut indolente, et
j'essayais, le soir, en me couchant, l'effet d'une voilette de
maman sur mon paule. Je fus, huit jours durant, revche,
jalouse, ple, rougissante -- en un mot amoureuse.

Et puis, comme j'tais en somme une fort raisonnable petite
fille, cette priode d'exaltation passa et je gotai pleinement
l'amiti, l'humeur gaie de Maurice, les causeries libres des deux
amis. Une coquetterie plus intelligente rgit tous mes gestes, et
je fus, avec une apparence parfaite de simplicit, telle que je
devais tre pour plaire: une longue enfant aux longues tresses,
la taille bien serre dans un ruban  boucle, blottie sous son
grand chapeau de paille comme un chat guetteur. On me revit  la
cuisine et les mains dans la pte  galettes, au jardin le pied
sur la bche, et je courus en promenade, autour des deux amis
bras sur bras, ainsi qu'une gardienne gracieuse et fidle.
Quelles chaudes vacances, si mues et si pures...

C'est en coutant causer les deux jeunes gens que j'appris le
mariage, encore assez lointain, de Maurice. Un jour que nous
tions seuls au jardin, je m'enhardis jusqu' lui demander le
portrait de sa fiance. Il me le tendit: un jeune fille
souriante, jolie, extrmement coiffe, enguirlande de mille
ruches de dentelle.

-- Oh! dis-je maladroitement, la belle robe!

Il rit si franchement que je ne m'excusai pas.

-- Et qu'allez-vous faire, quand vous serez mari?

Il cessa de rire et me regarda.

-- Comment, ce que je vais faire? Mais je suis dj presque
avocat, tu sais!

-- Je sais. Et elle, votre fiance, que fera-t-elle pendant que
vous serez avocat?

-- Que tu es drle! Elle sera ma femme, voyons.

-- Elle mettra d'autres robes avec beaucoup de petites ruches?

-- Elle s'occupera de notre maison, elle recevra... Tu te moques
de moi? Tu sais trs bien comment on vit quand on est mari.

-- Non, pas trs bien. Mais je sais comment nous vivons depuis un
mois et demi.

-- Qui donc, nous?

-- Vous, mon frre et moi. Vous tes bien, ici? tiez-vous
heureux? Vous nous aimez?

Il leva ses yeux noirs vers le toit d'ardoises brod de jaune,
vers la glycine en sa seconde floraison, les arrta un moment sur
moi et rpondit comme  lui-mme:

-- Mais oui...

-- Aprs, quand vous serez mari, vous ne pourrez plus, sans
doute, revenir ici, passer les vacances? Vous ne pourrez plus
jamais vous promener  ct de mon frre, en tenant mes deux
nattes par le bout, comme des rnes?

Je tremblais de tout mon corps, mais je ne le quittais pas des
yeux. Quelque chose changea dans son visage. Il regarda tout
autour de lui, puis il parut mesurer, de la tte aux pieds, la
fillette qui s'appuyait  un arbre et qui levait la tte en lui
parlant, parce qu'elle n'avait pas encore assez grandi. Je me
souviens qu'il baucha une sorte de sourire contraint, puis il
haussa les paules, rpondit assez sottement:

-- Dame, non, a va de soi...

Il s'loigna vers la maison sans ajouter un mot et je mlai pour
la premire fois, au regret enfantin que j'avais de perdre
bientt Maurice, un petit chagrin victorieux de femme.

YBANEZ EST MORT

J'ai oubli son nom. Pourquoi sa triste figure merge-t-elle
encore, quelquefois, des songes qui me ramnent, la nuit, au
temps et au pays o je fus une enfant? Sa triste figure erre-t-
elle au lieu o sont les morts sans amis, aprs qu'il eut err,
sans amis, parmi les vivants?

Il s'appelait  peu prs Goussard, Voussard, ou peut-tre
Gaumeau. Il entra, comme expditionnaire, chez Me Defert, notaire,
et il y resta des annes, des annes... Mais mon village, qui
n'avait pas vu natre Voussard -- ou Gaumeau -- ne voulut pas
l'adopter. Mme  l'anciennet, Voussard ne gagna point son grade
d'enfant du pays. Grand, gris, sec, troit, il ne quta nulle
sympathie et le coeur mme de Rouillard, ce coeur expansif de
cafetier-violoniste, attendri  force de mener en musique les
cortges de noces au long des routes, ne s'ouvrit jamais pour
lui.

Voussard mangeait chez Patasson. Manger chez un tel, cela
signifie, chez nous, qu'on y loge aussi. Soixante francs par mois
pour la pension complte: Voussard ne risquait pas d'y gter sa
taille, qu'il garda maigre, sangle d'une jaquette vernisse et
d'un gilet jaune, recousu de gros fil noir. Oui, recousu de gros
fil... au-dessus de la pochette  montre... je le vois... Si je
peignais, je pourrais faire de Voussard, vingt-cinq ans aprs
qu'il a disparu, un portrait incomprhensiblement ressemblant.
Pourquoi? Je ne sais. Ce gilet, la couture de fil noir, le col en
papier-carton blanc, la cravate, une loque  dessin cachemire.
Au-dessus, la figure, grise le matin comme une vitre sale, parce
que Voussard partait  jeun, marbre d'un rouge pauvre aprs le
repas de midi. La figure, longue, toujours sans barbe, mais
toujours mal rase. Une grande bouche, noue serr, laide. Un nez
long, un nez avide, plus gras que tout le visage, et des yeux...
Je ne les ai vus qu'une fois, car ils regardaient d'habitude la
terre et s'abritaient en outre sous un canotier de paille noire,
trop petit pour le crne de Voussard et pos en avant sur son
front comme les chapeaux que portaient les femmes sous le second
Empire, pendant la mode du chignon Benoiton.

 l'heure du pousse-caf et de la cigarette, Voussard, qui se
passait de tabac et de caf, prenait l'air  deux pas de son
tude, sur un des deux bancs de pierre qui doivent flanquer
encore la maison de Mme Lachassagne. Il y revenait vers quatre
heures,  l'heure o le reste du village gotait. Le banc de
gauche usait les culottes des deux clercs de Me Defert. Le banc de
droite branlait, par beau temps, aux mmes heures, sous une
brochette de petites filles dj grandes, serres et remuantes
comme des passereaux sur la tuile d'une chemine chaude: Odile,
Yvonne, Marie, Colette... Nous avions treize, quatorze ans, l'ge
du chignon prmatur, de la ceinture de cuir boucle au dernier
cran, du soulier qui blesse, des cheveux  la chien qu'on a
coups -- tant pis! maman dira ce qu'elle voudra! --  l'cole,
pendant la leon de couture, d'un coup de ciseaux  broder. Nous
tions minces, hles, manires et brutales, maladroites comme
des garons, impudentes, empourpres de timidit au son seul de
notre voix, aigres, pleines de grce, insupportables...

Pendant quelques minutes, sur le banc, avant la classe, nous
faisions les belles pour tout ce qui descendait, sur deux pieds,
du haut de Bel-Air; mais nous ne regardions jamais Voussard,
pench sur un journal pli en huit. Nos mres le craignaient
vaguement:

-- Tu n'as pas encore t t'asseoir sur ce banc, si prs de cet
individu!

-- Quel individu, maman?

-- Cet individu de chez Defert... Ah! je n'aime pas cela!

-- Pourquoi, maman?

-- Je me comprends...

Elles avaient de lui l'horreur qu'on a pour le satyre, ou le fou
silencieux tout  coup assassin. Mais Voussard semblait ignorer
notre prsence et nous n'avions gure l'ide qu'il ft vivant.

Il mchait une petite branche de tilleul en guise de dessert,
croisait l'un sur l'autre, avec une dsinvolture de squelette
frivole, ses tibias sans chair, et il lisait, sous son auvent de
paille noire poussireuse.  midi et demi, le petit Mntreau,
galopin d'cole l'an dernier, promu rcemment saute-ruisseau chez
Defert, s'asseyait  ct de Voussard, et finissait son pain du
djeuner  grands coups de dents, comme un fox qui dchire une
pantoufle. Le mur fleuri de Mme Lachassagne grenait sur eux et
sur nous des glycines, des cytises, le parfum du tilleul, une
corolle plate et tournoyante de clmatite, des fruits rouges
d'if... Odile feignait le fou rire pour frapper d'admiration un
commis voyageur qui passait; Yvonne attendait que le nouvel
instituteur-adjoint part  la fentre du cours suprieur; je
projetais de dsaccorder mon piano pour que l'accordeur du chef-
lieu, celui qui portait lorgnon d'or... Voussard, comme inanim,
lisait.

Un jour vint que le petit Mntreau s'assit le premier sur le
banc de gauche, mordant son reste de pain et gobant des cerises.
Voussard arriva en retard, au coup de cloche de l'cole. Il
marchait vite et gauchement, comme quelqu'un qui se hte dans
l'obscurit. Un journal ouvert qu'il tenait  la main balayait la
rue. Il posa une main sur l'paule du petit Mntreau, se pencha
et lui dit d'une voix profonde et prcipite:

-- Ybanez est mort. Ils l'ont assassin.

Le petit Mntreau ouvrit la bouche pleine de pain mch et
bgaya:

-- C'est pas vrai?

-- Si. Les soldats du roi. Regarde.

Et il dploya tragiquement, sous le nez du saute-ruisseau, le
feuilleton du journal qui tremblait entre ses doigts.

-- Eh ben!... soupira le petit Mntreau... Qu'est-ce qui va
arriver?

-- Ah!... Est-ce que je sais!...

Les grands bras de Voussard se levrent, retombrent:

-- C'est un coup du cardinal de Richelieu, ajouta-t-il avec un
rire amer.

Puis il ta son chapeau pour s'essuyer le front et demeura un
moment immobile, laissant errer sur la valle ses yeux que nous
ne connaissions pas, les yeux jaunes d'un conqurant d'les, les
yeux cruels et sans bornes d'un pirate aux aguets sous son
pavillon noir, les yeux dsesprs du loyal compagnon d'Ybanez,
assassin lchement par les soldats du Roy.

MA MRE ET LE CUR

Ma mre, mcrante, permit cependant que je suivisse le
catchisme, quand j'eus onze ou douze ans. Elle n'y mit jamais
d'autre obstacle que des rflexions dsobligeantes, exprimes
vertement chaque fois qu'un humble petit livre, cartonn de bleu,
lui tombait sous la main. Elle ouvrait mon catchisme au hasard
et se fchait tout de suite:

-- Ah! que je n'aime pas cette manire de poser des questions!
Qu'est-ce que Dieu? qu'est-ce que ceci? qu'est-ce que cela? Ces
points d'interrogation, cette manie de l'enqute et de
l'inquisition, je trouve a incroyablement indiscret! Et ces
commandements, je vous demande un peu! Qui a traduit les
commandements en un pareil charabia? Ah! je n'aime pas voir ce
livre dans les mains d'un enfant, il est rempli de choses si
audacieuses et si compliques...

-- Enlve-le des mains de ta fille, disait mon pre, c'est bien
simple.

-- Non, ce n'est pas bien simple. S'il n'y avait encore que le
catchisme! Mais il y a la confession. a, vraiment... a, c'est
le comble! Je ne peux pas en parler sans que le rouge de
l'indignation... Regarde comme je suis rouge!

-- N'en parle pas.

-- Oh! toi... C'est ta morale qui est bien simple. Les choses
ennuyeuses, on n'en parle pas, et alors elles cessent d'exister,
hein?

-- Je ne dirais pas mieux.

-- Plaisanter n'est pas rpondre. Je ne peux pas m'habituer aux
questions qu'on pose  cette enfant.

--!!!

-- Quand tu lveras les bras au ciel! Rvler, avouer, et encore
avouer, et exhiber tout ce qu'on fait de mal!... Le taire, s'en
punir au fond de soi, voil qui est mieux. Voil ce qu'on devrait
enseigner. Mais la confession rend l'enfant enclin  un flux de
paroles,  un pluchage intime, o il entre bientt plus de
plaisir vaniteux que d'humilit... Je t'assure! Je suis trs
mcontente. Et je m'en vais de ce pas en parler au cur!

Elle jetait sur ses paules sa visite en cachemire noir brode
de jais, coiffait sa petite capote  grappes de lilas foncs, et
s'en allait, de ce pas en effet, ce pas inimitable et dansant --
la pointe du pied en dehors, le talon effleurant  peine la terre
-- sonner  la porte de M. le cur Millot,  cent mtres de l.
J'entendais, de chez nous, la sonnette triste et cristalline, et
j'imaginais, trouble, un entretien dramatique, des menaces, des
invectives, entre ma mre et le cur-doyen... Au claquement de la
porte d'entre, mon coeur romanesque d'enfant rpondait par un
bond pnible. Ma mre reparaissait rayonnante, et mon pre
abaissait devant son visage, barbu comme un paysage forestier, le
journal le _Temps_:

-- Eh bien?

-- a y est! s'criait ma mre. Je l'ai!

-- Le Cur?

-- Non, voyons! La bouture du plargonium qu'il gardait si
jalousement, tu sais, celui dont les fleurs ont deux ptales
pourpre fonc et trois ptales roses? La voil, je cours
l'empoter...

-- Tu lui as bien savonn la tte au sujet de la petite?

Ma mre tournait vivement, sur le seuil de la terrasse, un
charmant visage, tonn, color:

-- Oh! non, quelle ide! Tu n'as aucun tact! Un homme qui non
seulement m'a donn la bouture de son plargonium, mais qui
encore m'a promis son chvrefeuille d'Espagne,  petites feuilles
panaches de blanc, celui dont on sent d'ici l'odeur, tu sais,
quand le vent vient d'ouest...

Elle tait dj hors de vue, mais sa voix nous arrivait encore,
un soprano nuanc, vacillant pour la moindre motion, agile, sa
voix qui propageait jusqu' nous et plus loin que nous les
nouvelles des plantes soignes, des greffes, de la pluie, des
closions, comme la voix d'un oiseau invisible qui prdit le
temps...

Le dimanche, elle manquait rarement la messe. L'hiver, elle y
menait sa chaufferette, l't son ombrelle; en toutes saisons un
gros paroissien noir et son chien Domino, qui fut tour  tour un
btard de loulou et de fox, noir et blanc, puis un barbet jaune.

Le vieux cur Millot, quasi subjugu par la voix, la bont
imprieuse, la scandaleuse sincrit de ma mre, lui remonta
pourtant que la messe ne se disait pas pour les chiens.

Elle se hrissa comme une poule batailleuse:

-- Mon chien! Mettre mon chien  la porte de l'glise! Qu'est-ce
que vous craignez donc qu'il y apprenne?

-- Il n'est pas question de...

-- Un chien qui est un modle de tenue! Un chien qui se lve et
s'assied en mme temps que tous vos fidles!

-- Ma chre madame, tout cela est vrai. N'empche que dimanche
dernier il a grond pendant l'lvation!

-- Mais certainement, il a grond pendant l'lvation! Je
voudrais bien voir qu'il n'ait pas grond pendant l'lvation! Un
chien que j'ai dress moi-mme pour la garde et qui doit aboyer
ds qu'il entend une sonnette!

La grande affaire du chien  l'glise, coupe de trves,
traverse de crises aigus, dura longtemps, mais la victoire
revint  ma mre. Flanque de son chien, d'ailleurs trs sage,
elle s'enfermait  onze heures dans le banc familial, juste au-
dessous de la chaire, avec la gravit un peu force et purile
qu'elle revtait comme une parure dominicale. L'eau bnite, le
signe de croix, elle n'oubliait rien, pas mme les gnuflexions
rituelles...

-- Qu'en savez-vous, monsieur le cur, si je prie ou non? Je ne
sais pas le _Pater_, c'est vrai. Ce n'est pas long  apprendre?
Ni  oublier, j'aurais bientt fait... Mais j'ai  la messe,
quand vous nous obligez  nous mettre  genoux, deux ou trois
moments bien tranquilles, pour songer  mes affaires... Je me dis
que la petite n'a pas bonne mine, que je lui ferai monter une
bouteille de Chteau Larose pour qu'elle ne prenne pas les ples
couleurs... Que chez les malheureux Pluvier un enfant va encore
venir au monde sans langes, ni brassires, si je ne m'en mle
pas... Que demain c'est la lessive  la maison et que je dois me
lever  quatre heures...

Il l'arrtait en tendant sa main tanne de jardinier:

-- a me suffit bien, a me suffit bien... Je vous compte le tout
pour une oraison.

Pendant la messe, elle lisait dans un livre de cuir noir, frapp
d'une croix sur les deux plats; elle s'y absorbait mme avec une
pit qui semblait trange aux amis de ma trs chre mcrante;
ils ne pouvaient pas deviner que le livre  figure de paroissien
enfermait, en texte serr, le thtre de Corneille...

Mais le moment du sermon faisait de ma mre une diablesse. Les
cuirs, les velours, les navets chrtiennes d'un vieux cur
paysan, rien ne la dsarmait. Les billements nerveux sortaient
d'elle comme des flammes; et elle me confiait  voix basse les
mille maux soudains qui l'assaillaient:

-- J'ai des vertiges d'estomac... a y est, je sens venir une
crise de palpitations... Je suis rouge, n'est-ce pas? Je crois
que je vais me trouver mal... Il faudra que je dfende 
M. Millot de prcher plus de dix minutes...

Elle lui communiqua son dernier ukase, et il l'envoya, cette
fois, promener. Mais le dimanche d'aprs, elle inventa pendant le
prne, les dix minutes coules, de toussoter, de laisser tomber
son livre, de balancer sa montre ostensiblement au bout de sa
chane...

M. le cur lutta d'abord, puis perdit la tte avec le fil de son
discours. Bgayant, il jeta un _Amen_ qui ne rimait  rien et
descendit, bnissant d'un geste gar ses ouailles, toutes ses
ouailles, sans excepter celle dont le vissage,  ses pieds,
riait, et brillait de l'insolence des rprouvs.

MA MRE ET LA MORALE

Vers l'ge de treize ou quatorze ans, je n'avais pas l'humeur
mondaine. Mon demi-frre an, tudiant en mdecine,
m'enseignait, quand il venait en vacances, sa sauvagerie
mthodique, tranquille, qui ne connaissait pas plus de trves que
la vigilance des btes farouches. Un coup de sonnette  la porte
du perron le projetait, d'un saut silencieux, dans le jardin, et
la vaste maison, par mauvais temps, offrait maint refuge aux
dlices de sa solitude. Imitation ou instinct, je savais franchir
la fentre de la cuisine, passer les pointes de la grille sur la
rue des Vignes, fondre dans l'ombre des greniers, ds que
j'entendais, aprs le coup de sonnette, d'aimables voix
fminines, chantant selon l'accent de notre province. Pourtant,
j'aimais les visites de Mme Saint-Alban, une femme encore belle,
crpue de frisures naturelles qu'elle coiffait en bandeaux, tt
bouriffs. Elle ressemblait  George Sand, et portait en tous
ses mouvements une majest romanichelle. Ses chaleureux yeux
jaunes miraient le soleil et les plantes vertes, et j'avais
got, nourrissone, au lait de sa gorge abondante et bistre, un
jour que par jeu ma mre tendait son sein blanc  un petit Saint-
Alban de mon ge.

Mme Saint-Alban quittait, pour venir voir ma mre, sa maison du
coin de la rue, son troit jardin o les clmatites plissaient
dans l'ombre des thuyas. Ou bien elle entrait en revenant de
promenade, riche de chvrefeuille sylvestre, de bruyres rouges,
de menthe des marcages et de roseaux fleuris, velouteux, bruns
et rudes comme des dos d'oursons. Sa broche ovale lui servait
souvent  agrafer, l'un sur l'autre, les bords d'un accroc dans
sa robe de taffetas noir, et son petit doigt s'ornait d'un coeur
de cornaline rose, o flambaient les mots _ie brusle, ie
brusle_, -- une bague ancienne trouve en plein champ.

Je crois que j'aimais surtout, en Mme Saint-Alban, tout ce qui
l'opposait  ma mre, et je respirais, avec une sensualit
rflchie, le mlange de leurs parfums. Mme Saint-Alban dplaait
une nue lourde d'odeur brune, l'encens de ses cheveux crpus et
de ses bras dors. Ma mre fleurait la cretonne lave, le fer 
repasser chauff sur la braise de peuplier, la feuille de
verveine citronnelle qu'elle roulait dans ses mains ou froissait
dans sa poche. Au soir tombant, je croyais qu'elle exhalait la
senteur des laitues arroses, car la frache senteur se levait
sur ses pas, au bruit perl de la pluie d'arrosage, dans une
gloire de poudre d'eau et de poussire arable.

J'aimais aussi entendre la chronique communale rapporte par
Mme Saint-Alban. Ses rcits suspendaient,  chaque nom familier,
une sorte d'cusson dsastreux, un feuillet mtorologique o
s'annonaient l'adultre de demain, la ruine de la semaine
prochaine, la maladie inexorable... Un feu gnreux allumait
alors ses yeux jaunes, une malignit enthousiaste et sans objet
la soulevait, et je me retenais de crier: Encore! encore!

Elle baissait parfois la voix en ma prsence. Plus beau de n'tre
qu' demi compris, le potin mystrieux durait plusieurs jours,
attis savamment, puis touff d'un coup. Je me souviens
particulirement de l'histoire Bonnarjaud...

Barons de fantaisie ou noblesse campagnarde, M. et
Mme de Bonnarjaud habitaient pauvrement un petit chteau autour
duquel les terres domaniales, vendues lopin  lopin, se
rduisaient au parc, clos de murs. Pas de fortune et trois filles
 marier. Ces demoiselles de Bonnarjaud montraient  la messe
des robes rvlatrices. Marierait-on jamais ces demoiselles de
Bonnarjaud?...

-- Sido? devine ce qui arrive! s'cria un jour Mme Saint-Alban.
La seconde Bonnarjaud se marie!

Elle revenait des fermes parpilles autour du petit chteau,
rapportant son butin de nouvelles et des javelles d'avoine verte,
des coquelicots et des nielles, les premires digitales des
ravins pierreux. Une chenille filandire, couleur de jade,
transparente, pendait  un fil soyeux, sous l'oreille de
Mme Saint-Alban; le duvet des peupliers collait une barbe
d'argent  son menton cuivr, moite de sueur.

-- Assieds-toi, Adrienne. Tu vas boire un verre de mon sirop de
groseilles. Tu vois, j'attache mes capucines. La seconde des
Bonnarjaud? Celle qui a une jambe un peu faible? Je flaire encore
l-dessous une manigance pas bien belle... Mais la vie de ces
trois filles est d'une tristesse et d'un vide qui frappent le
coeur. L'ennui, c'est une telle dpravation! Quelle morale tient
contre l'ennui?

-- Oh! toi, si tu te mets  parler morale, o nous emmneras-tu?
D'ailleurs il ne s'agit pas d'un mariage ridicule. Elle pouse...
je te donne en cent!... Gaillard du Gougier!

-- Gaillard du Gougier! Vraiment! Joli parti, parlons-en!

-- Le plus beau garon de la rgion! Toutes les filles  marier
sont folles de lui.

-- Pourquoi de lui? Tu n'avais qu' dire: Toutes les filles 
marier sont folles. Enfin... c'est pour quand?

-- Ah! voil!...

-- Je pensais bien qu'il y avait un Ah! voil!...

-- Les Bonnarjaud attendent  mourir une grand'tante dont toute
la fortune va aux jeunes filles. Si la tante meurt, ils viseront
plus haut que le Gougier, tu conois! Les choses en sont l...

La semaine suivante, nous smes que les Gougier et les Bonnarjaud
se battaient froid Un mois aprs, la grand'tante morte, le
baron de Bonnarjaud jetait le Gougier  la porte comme un
laquais. Enfin, au dclin de l't, Mme Saint-Alban, pareille 
quelque Pomone de Bohme, tranant des guirlandes de vigne rouge
et des bouquets de colchiques, s'en vint, agite, et versa dans
l'oreille de ma mre quelques mots que je n'entendis pas.

-- Non? se rcria ma mre.

Puis elle rougit d'indignation.

-- Que vont-ils faire? demanda-t-elle aprs un silence.

Mme Saint-Alban haussa ses belles paules o la viorne courait en
bandoulire.

-- Comment, ce qu'ils vont faire? Les marier en cinq secs,
naturellement! Que feraient-ils d'autre, ces braves Bonnarjaud?
La chose daterait dj de trois mois, dit-on. Il parat que
Gaillard du Gougier retrouvait la petite le soir, tout contre la
maison, dans le pavillon qui...

-- Et Mme de Bonnarjaud lui donne sa fille?

Mme Saint-Alban rit comme une bacchante:

-- Dame! voyons! Et encore bien contente, je suppose! Qu'est-ce
que tu ferais donc,  sa place?

Les yeux gris de ma mre me cherchrent, me couvrent prement:

-- Ce que je ferais? Je dirais  ma fille: Emporte ton faix, ma
fille, non pas loin de moi, mais loin de cet homme, et ne le
revois plus! Ou bien, si la vilaine envie t'en tient encore,
retrouve-le la nuit, dans le pavillon. Cache-le, ton plaisir
honteux. Mais ne laisse pas cet homme, au grand jour, passer le
seuil de la maison, car il a t capable de te prendre dans
l'ombre, sous les fentres de tes parents endormis. Pcher et
t'en mordre les doigts, pcher, puis chasser l'indigne, ce n'est
pas la honte irrparable. Ton malheur commence au moment o tu
acceptes d'tre la femme d'un malhonnte homme, ta faute est
d'esprer qu'il peut te rendre un foyer, l'homme qui ta dtourne
du tien.

LE RIRE

Elle riait volontiers, d'un rire jeune et aigu qui mouillait ses
yeux de larmes, et qu'elle se reprochait aprs comme un
manquement  la dignit d'une mre charge de quatre enfants et
de soucis d'argent. Elle matrisait les cascades de son rire, se
gourmandait svrement: Allons! voyons!... puis cdait  une
rechute de rire qui faisait trembler son pince-nez.

Nous nous montrions jaloux de dchaner son rire, surtout quand
nous prmes assez d'ge pour voir grandir d'anne en anne, sur
son visage, le souci du lendemain, une sorte de dtresse qui
l'assombrissait, lorsqu'elle songeait  notre destin d'enfants
sans fortune,  sa sant menace,  la vieillesse qui
ralentissait les pas -- une seule jambe et deux bquilles -- de
son compagnon chri. Muette, ma mre ressemblait  toutes les
mres pouvantes devant la pauvret et la mort. Mais la parole
rallumait sur son visage une jeunesse invincible. Elle put
maigrir de chagrin et ne parla jamais tristement. Elle chappait,
comme d'un bond,  une rverie tragique, en s'criant, l'aiguille
 tricot darde vers son mari:

-- Oui? Eh bien, essaye de mourir avant moi, et tu verras!

-- Je l'essaierai, ma chre me, rpondait-il.

Elle le regardait aussi frocement que s'il et, par distraction,
cras une bouture de plargonium ou cass la petite thire
chinoise nielle d'or:

-- Je te reconnais bien l! Tout l'gosme des Funel et des
Colette est en toi! Ah! pourquoi t'ai-je pous?

-- Ma chre me, parce que je t'ai menace, si tu t'y refusais,
d'une balle dans la tte.

-- C'est vrai. Dj  cette poque-l, tu vois? tu ne pensais
qu' toi. Et maintenant, tu ne parles de rien moins que de mourir
avant moi. Va, va, essaye seulement!...

Il essaya, et russit du premier coup. Il mourut dans sa
soixante-quatorzime anne, tenant les mains de sa bien-aime et
rivant  des yeux en pleurs un regard qui perdait sa couleur,
devenait d'un bleu vague et laiteux, plissait comme un ciel
envahi par la brume. Il eut les plus belles funrailles dans un
cimetire villageois, un cercueil de bois jaune, nu sous une
vieille tunique perce de blessures -- sa tunique de capitaine au
1er zouaves --, et ma mre l'accompagna sans chanceler au bord de
la tombe, toute petite et rsolue sous ses voiles, et murmurant
tout bas, pour lui seul, des paroles d'amour.

Nous la ramenmes  la maison, o elle s'emporta contre son deuil
neuf, son crpe encombrant qu'elle accrochait  toutes les clefs
de tiroirs et de portes, sa robe de cachemire qui l'touffait.
Elle se reposa dans le salon, prs du grand fauteuil vert o mon
pre ne s'assoirait plus et que le chien dj envahissait avec
dlices. Elle tait fivreuse, rouge de teint, et disait, sans
pleurs:

-- Ah! quelle chaleur! Dieu, que ce noir tient chaud! Tu ne crois
pas que maintenant je puis remettre ma robe de satinette bleue?

-- Mais...

-- Quoi? c'est  cause de mon deuil? J'ai horreur de ce noir!
D'abord c'est triste. Pourquoi veux-tu que j'offre  ceux que je
rencontre un spectacle triste et dplaisant? Quel rapport y a-t-
il entre ce cachemire et ce crpe et mes propres sentiments? Que
je te voie jamais porter mon deuil! Tu sais trs bien que je
n'aime pour toi que le rose, et certains bleus...

Elle se leva brusquement, fit quelques pas vers une chambre vide
et s'arrta:

-- Ah!... c'est vrai...

Elle revint s'asseoir, avouant, d'un geste humble et simple,
qu'elle venait, pour la premire fois de la journe, d'oublier
qu'_il _tait mort.

-- Veux-tu que je te donne  boire, maman? Tu ne voudrais pas te
coucher?

-- Eh non! Pourquoi? Je ne suis pas malade!

Elle se rassit, et commena d'apprendre la patience, en regardant
sur le parquet, de la porte du salon  la porte de la chambre
vide, un chemin poudreux marqu par de gros souliers pesants.

Un petit chat entra, circonspect et naf, un ordinaire et
irrsistible chaton de quatre  cinq mois. Il se jouait  lui-
mme une comdie majestueuse, mesurait son pas et portait la
queue en cierge,  l'imitation des seigneurs matous. Mais un saut
prilleux en avant, que rien n'annonait, le jeta sant par-
dessus tte  nos pieds, o il prit peur de sa propre
extravagance, se roula en turban, se mit debout sur ses pattes de
derrire, dansa de biais, enfla le dos, se changea en toupie...

-- Regarde-le, regarde-le, Minet-Chri! Mon Dieu, qu'il est
drle!

Et elle riait, ma mre en deuil, elle riait de son rire aigu de
jeune fille, et frappait dans ses mains devant le petit chat...
Le souvenir fulgurant tarit cette cascade brillante, scha dans
les yeux de ma mre les larmes du rire. Pourtant, elle ne
s'excusa pas d'avoir ri, ni ce jour-l, ni ceux qui suivirent,
car elle nous fit cette grce, ayant perdu celui qu'elle aimait
d'amour, de demeurer parmi nous toute pareille  elle-mme,
acceptant sa douleur ainsi qu'elle et accept l'avnement d'une
saison lugubre et longue, mais recevant de toutes parts la
bndiction passagre de la joie, -- elle vcut balaye d'ombre
et de lumire, courbe sous des tourmentes, rsigne, changeante
et gnreuse, pare d'enfants, de fleurs et d'animaux comme un
domaine nourricier.

MA MRE ET LA MALADIE

-- Quelle heure est-il? Dj onze heures! Tu vois! Il va venir.
Donne-moi l'eau de Cologne, et la serviette-ponge. Donne-moi
aussi le petit flacon de violette. Et quand je dis de violette...
Il n'y a plus de vraie odeur de violette. Ils la font avec de
l'iris. Et encore, la font-ils avec de l'iris? Mais tu t'en
moques, toi, Minet-Chri, tu n'aimes pas l'essence de violette.
Qu'ont donc nos filles,  ne plus aimer l'essence de violette?

Autrefois, une femme vraiment distingue ne se parfumait qu' la
violette. Ce parfum dont tu t'inondes n'est pas une odeur
convenable. Il te sert  donner le change. Oui, oui,  donner le
change! Tes cheveux courts, le bleu que tu mets  tes yeux, ces
excentricits que tu te permets sur la scne, tout a, c'est
comme ton parfum, pour donner le change; mais oui, pour que les
gens croient que tu es une personne originale et affranchie de
tous les prjugs... Pauvre Minet-Chri! Moi, je ne donne pas
dans le panneau... Dfais mes deux misrables petites nattes, je
les ai bien serres hier soir pour tre ondule ce matin. Sais-tu
 quoi je ressemble?  un pote sans talent, g et dans le
besoin. On a bien du mal  conserver les caractristiques d'un
sexe, pass un certain ge. Deux choses me dsolent, dans ma
dchance: ne plus pouvoir laver moi-mme ma petite casserole
bleue  bouillir le lait, et regarder ma main sur le drap. Tu
comprendras plus tard que jusqu' la tombe on oublie,  tout
instant, la vieillesse.

La maladie mme ne vous contraint pas  cette mmoire-l. Je me
dis,  chaque heure: J'ai mal dans le dos. J'ai mal affreusement
 la nuque. Je n'ai pas faim. La digitale m'enivre et me donne la
nause! Je vais mourir, ce soir, demain, n'importe... Mais je ne
pense pas toujours au changement que m'a apport l'ge. Et c'est
en regardant ma main que je mesure ce changement. Je suis tout
tonne de ne pas trouver, sous mes yeux, ma petite main de vingt
ans... Chut! Tais-toi un peu que j'coute, on chante... Ah! c'est
l'enterrement de la vieille madame Loeuvrier. Quelle chance, on
l'enterre enfin! Mais non, je ne suis pas froce! Je dis quelle
chance! parce qu'elle n'embtera plus sa pauvre idiote de fille,
qui a cinquante-cinq ans et qui n'a jamais os se marier par peur
de sa mre. Ah! les parents! Je dis quelle chance! quelle
chance qu'il y ait une vieille dame de moins dur la terre...

Non, dcidment, je ne m'habitue pas  la vieillesse, pas plus 
la mienne qu' celle des autres. Et comme j'ai soixante et onze
ans, il vaut mieux que j'y renonce, je ne m'y habituerai jamais.
Sois gentille, Minet-Chri, pousse mon lit prs de la fentre,
que je voie passer la vieille Mme Loeuvrier. J'adore voir passer
les enterrements, on y apprend toujours quelque chose. Que de
monde! C'est  cause du beau temps. a leur fait une jolie
promenade. S'il pleuvait, elle aurait eu trois chats pour
l'accompagner, et M. Miroux ne mouillerait pas cette belle chape
noir et argent. Et tant de fleurs! ah! les vandales! tout le
rosier soufre du jardin Loeuvrier y a pri. Pour une si vieille
dame, ce massacre de jeunes fleurs...

Et regarde, regarde la grande idiote de fille, j'en tais sre,
elle pleure toutes les larmes de son corps. Mais oui, c'est
logique: elle a perdu son bourreau, son tourment, le toxique
quotidien dont la privation va peut-tre la tuer. Derrire elle,
c'est ce que j'appelle les gueules d'hritiers. Oh! ces figures!
Il y a des jours o je me flicite de ne pas vous laisser un sou.
L'ide que je pourrais tre suivie jusqu' ma demeure dernire
par un gars roux comme celui-l, le neveu, tu vois, celui qui ne
va plus penser qu' la mort de la fille... brrr!...

Vous autres, au moins, je vous connais, vous me regretterez. 
qui criras-tu deux fois par semaine, mon pauvre Minet-Chri? Et
toi, ce n'est rien encore, tu t'es vade, tu as fait ton nid
loin de moi. Mais ton frre an, quand il sera forc de passer
raide devant ma petite maison en rentrant de ses tournes, qu'il
n'y trouvera plus son verre de sirop de groseille et la rose
qu'il emporte entre ses dents? Oui, oui, tu m'aimes, mais tu es
une fille, une bte femelle, ma pareille et ma rivale. Lui, j'ai
toujours t sans rivale dans son coeur. Suis-je bien coiffe?
Non, pas de bonnet, rien que ma pointe de dentelle espagnole, il
va venir. Toute cette foule noire a lev la poussire, je respire
mal.

Il est prs de midi, n'est-ce pas? Si on ne l'a pas dtourn en
route, ton frre doit tre  moins d'une lieue d'ici. Ouvre  la
chatte, elle sait aussi que midi approche. Tous les jours, elle a
peur, aprs sa promenade matinale, de me retrouver gurie. Dormir
sur mon lit, la nuit et le jour, quelle vie de Cocagne pour
elle!... Ton frre devait aller ce matin  Arnedon, 
Coulefeuilles, et revenir par Saint-Andr. Je n'oublie jamais ses
itinraires. Je le suis, tu comprends.  Arnedon, il soigne le
petit de la belle Arthmise. Ces enfants de filles, ils souffrent
du corset de leurs mres, qui cachent et crasent leur petit sous
un busc. Hlas, ce n'est pourtant pas un si outrageant spectacle,
qu'une belle fille impnitente avec son ventre tout charg...

coute, coute... C'est la voiture en haut de la cte! Minet-
Chri, ne dis pas  ton frre que j'ai eu trois crises cette
nuit. D'abord, je te le dfends. Et si tu ne le lui dis pas, je
te donnerai le bracelet avec les trois turquoises... Tu
m'ennuies, avec tes raisons. Il s'agit bien d'honntet! D'abord,
je sais mieux que toi ce que c'est que l'honntet. Mais,  mon
ge, il n'y a plus qu'une vertu: ne pas faire de peine. Vite, le
second oreiller dans mon dos, que je me tienne droite  son
entre. Les deux roses, l, dans le verre... a ne sent pas la
vieille femme enferme, ici? Je suis rouge? Il va me trouver
moins bien qu'hier, je n'aurais pas d parler si longtemps, c'est
vrai... Tire un peu la persienne, et puis coute, Minet-Chri,
prte-moi ta houppe  poudre...

MA MRE ET LE FRUIT DFENDU

Vint un temps o ses forces l'abandonnrent. Elle en tait dans
un tonnement sans bornes, et n'y voulait pas croire. Quand je
venais de Paris la voir, elle avait toujours, quand nous
demeurions seules l'aprs-midi dans sa petite maison, quelque
pch  m'avouer. Une fois, elle retroussa le bord de sa robe,
baissa son bas sur son tibia, montrant une meurtrissure violette,
la peau presque fendue.

-- Regarde-moi a!

-- Qu'est-ce que tu t'es encore fait, maman?

Elle ouvrait de grands yeux, pleins d'innocence et de confusion.

-- Tu ne le croirais pas: je suis tombe dans l'escalier!

-- Comment, tombe?

-- Mais justement, comme rien! Je descendais l'escalier et je
suis tombe. C'est inexplicable.

-- Tu descendais trop vite?...

-- Trop vite? qu'appelles-tu trop vite? Je descendais vite. Ai-je
le temps de descendre un escalier  l'allure du Roi-Soleil? Et si
c'tait tout... Mais regarde!

Sur son joli bras, si frais encore auprs de la main fane, une
brlure enflait sa cloque d'eau.

-- Oh! qu'est-ce que c'est encore?

-- Ma bouillotte chaude.

-- La vieille bouilloire en cuivre rouge? Celle qui tient cinq
litres?

-- Elle-mme.  qui se fier? Elle qui me connat depuis quarante
ans! Je ne sais pas ce qui lui a pris, elle bouillait  gros
bouillons, j'ai voulu la retirer du feu, crac, quelque chose m'a
tourn dans le poignet... Encore heureux que je n'aie que cette
cloque... Mais quelle histoire! Aussi j'ai laiss l'armoire
tranquille...

Elle rougit vivement et n'acheva pas.

-- Quelle armoire? demandai-je d'un ton svre.

Ma mre se dbattit, secouant la tte comme si je voulais la
mettre en laisse.

-- Rien! aucune armoire!

-- Maman! Je vais me fcher!

-- Puisque je dis: J'ai laiss l'armoire tranquille, fais-en
autant pour moi. Elle n'a pas boug de sa place, l'armoire,
n'est-ce pas? Fichez-moi tous la paix, donc!

L'armoire... un difice de vieux noyer, presque aussi large que
haut, sans autre ciselure que la trace toute ronde d'une balle
prussienne, entre par le battant de droite et sortie par le
panneau du fond... Hum!...

-- Tu voudrais qu'on la mt ailleurs que sur le palier, maman?

Elle eut un regard de jeune chatte, faux et brillant dans sa
figure ride:

-- Moi? je la trouve bien l: qu'elle y reste!

Nous convnmes quand mme, mon frre, le mdecin, et moi, qu'il
fallait se mfier. Il voyait ma mre, chaque jour, puisqu'elle
l'avait suivi et habitait le mme village, il la soignait avec
une passion dissimule. Elle luttait contre tous ces maux avec
une lasticit surprenante, les oubliait, les djouait,
remportait sur eux des victoires passagres et clatantes,
rappelait  elle, pour des jours entiers, ses forces vanouies,
et le bruit de ses combats, quand je passais quelques jours chez
elle, s'entendait dans toute la petite maison, o je songeais
alors au fox rduisant le rat...

 cinq heures du matin, en face de ma chambre, le son de cloche
du seau plein pos sur l'vier de la cuisine m'veillait...

-- Que fais-tu avec le seau, maman? Tu ne peux pas attendre que
Josphine arrive?

Et j'accourais. Mais le feu flambait dj nourri de fagot sec. Le
lait bouillait, sur le fourneau  braise pav de faence bleue.
D'autre part fondait, dans un doigt d'eau, une tablette de
chocolat, pour mon djeuner. Carre dans son fauteuil de paille,
ma mre moulait le caf embaum, qu'elle torrfiait elle-mme.
Les heures du matin lui furent toujours clmentes; elle portait
sur ses joues leurs couleurs vermeilles. Farde d'un bref regain
de sant, face au soleil levant, elle se rjouissait, tandis que
tintait  l'glise la premire messe, d'avoir dj got, pendant
que nous dormions,  tant de fruits dfendus.

Les fruits dfendus, c'taient le seau trop lourd tir du puits,
le fagot dbit  la serpette sur une bille de chne, la bche,
la pioche, et surtout l'chelle double, accote  la lucarne du
bcher. C'taient la treille grimpante dont elle rattachait les
sarments  la lucarne du grenier, les hampes fleuries du lilas
trop haut, la chatte prise de vertige et qu'il fallait cueillir
sur le fate du toit... Tous les complices de sa vie de petite
femme rondelette et vigoureuse, toutes les rustiques divinits
subalternes qui lui obissaient et la rendaient si glorieuse de
se passer de serviteurs prenaient maintenant figure et position
d'adversaires. Mais ils comptaient sans le plaisir de lutter, qui
ne devait quitter ma mre qu'avec la vie.  soixante et onze ans,
l'aube la vit encore triomphante, non sans dommages. Brle au
feu, coupe  la serpette, trempe de neige fondue ou d'eau
renverse, elle trouvait le moyen d'avoir dj vcu son meilleur
temps d'indpendance avant que les plus matineux aient pouss
leurs persiennes, et pouvait nous conter l'veil des chats, le
travail des nids, les nouvelles que lui laissaient, avec la
mesure de lait et le rouleau de pain chaud, la laitire et la
porteuse de pain, la chronique enfin de la naissance du jour.

C'est seulement une fois que je vis, un matin, la cuisine froide,
la casserole d'mail bleu pendue au mur, que je sentis proche la
fin de ma mre. Son mal connut maintes rmissions, pendant
lesquelles la flamme  nouveau jaillit de l'tre, et l'odeur de
pain frais et de chocolat fondu passa sous la porte avec la patte
impatiente de la chatte. Ces rmissions furent le temps d'alertes
inattendues. On trouva ma mre et la grosse armoire de noyer
chues toutes deux en bas de l'escalier, celle-l ayant prtendu
transfrer celle-ci, en secret, de l'unique tage au rez-de-
chausse. Sur quoi mon frre an exigea que ma mre se tnt en
repos et qu'une vieille domestique coucht dans la petite maison.
Mais que pouvait une vieille servante contre une force de vie
jeune et malicieuse, telle qu'elle parvenait  sduire et
entraner un corps dj  demi enchan par la mort? Mon frre,
revenant avant le soleil d'assister un malade dans la campagne,
surprit un jour ma mre en flagrant dlit de la pire perversit.
Vtue pour la nuit, mais chausse de gros sabots de jardinier, sa
petite natte grise de septuagnaire retrousse en queue de
scorpion sur sa nuque, un pied sur l'X de htre, le dos bomb
dans l'attitude du tcheron exerc, rajeunie par un air de
dlectation et de culpabilit indicibles, ma mre, au mpris de
tous ses serments et de l'aiguail glac, sciait des bches dans
sa cour.

LA MERVEILLE

-- C'est une merveille! U-ne mer-veille!

-- Je le sais bien. Elle s'arrange pour a. Elle le fait exprs!

Cette rplique me vaut de la dame-que-je-connais-un-peu un regard
indign. Elle caresse encore une fois, avant de s'loigner, la
tte ronde de Pati-Pati, et soupire: Amour, va! sur l'air de
pauvre martyr incompris.... Ma brabanonne lui ddie, en adieu,
un coup d'oeil sentimental et oblique -- beaucoup de blanc, trs
peu de marron -- et s'occupe immdiatement, pour faire rire un
inconnu qui l'admire, d'imiter l'aboiement du chien. Pour imiter
l'aboiement du chien, Pati-Pati gonfle ses joues de poisson-lune,
pousse ses yeux hors des orbites, largit son poitrail en
bouclier, et profre  demi-voix quelque chose comme:

-- Gou-gou-gou...

Puis elle rengorge son cou de lutteur, sourit, attend les
applaudissements, et ajoute, modeste:

-- Oa.

Si l'auditoire pme, Pati-Pati, ddaignant le _bis_, le comble en
modulant une srie de sons o chacun peut reconnatre le coryza
du phoque, la grenouille roucoulant sous l'averse d't, parfois
le claxon, mais jamais l'aboiement du chien.

 prsent, elle change, avec un dneur inconnu, une mimique de
Climne:

-- Viens, dit l'inconnu, sans paroles.

-- Pour qui me prenez-vous? rplique Pati-Pati. Causons, si vous
voulez. Je n'irai pas plus loin.

-- J'ai du sucre dans ma soucoupe.

-- Croyez-vous que je ne l'aie pas vu? Le sucre est une chose, la
fidlit en est une autre. Contentez-vous que je fasse miroiter,
pour vous, cet oeil droit, tout dor, prt  tomber, et cet oeil
gauche, pareil  une bille d'aventurine... Voyez mon oeil
droit... Et mon oeil gauche... Et encore mon oeil droit...

J'interromps svrement le dialogue muet:

-- Pati-Pati, c'est fini, ce dvergondage?

Elle s'lance, corps et me, vers moi:

-- Certes, c'est fini! Ds que tu le dsires, c'est fini! Cet
inconnu a de bonnes faons... Mais tu as parl: c'est fini! Que
veux-tu?

-- Nous partons. Descends, Pati-Pati.

Adroite et vhmente, elle saute sur le tapis. Debout, elle est
pareille -- large du rein, bien pourvue en fesse, le poitrail en
portique --  un minuscule cob bai. Le masque noir rit, le
tronon de queue propage jusqu' la nuque son frtillement, et
les oreilles conjurent, tendues en cornes vers le ciel, une
ventuelle jettatura. Telle s'offre,  l'enthousiasme populaire,
ma brabanonne  poil ras, que les leveurs estiment un sujet
bien typ, les dames sensibles merveille, qui s'appelle
officiellement Pati-Pati, plus connue dans mon entourage sous le
nom de dmon familier.

Elle a deux ans, la gaiet d'un ngrillon, l'endurance d'un
champion pdestre. Au bois, Pati-Pati devance la bicyclette; elle
se range,  la campagne, dans l'ombre de la charrette, tout le
long d'un bon nombre de kilomtres.

Au retour, elle traque encore le lzard sur la dalle chaude...

-- Mais tu n'es donc jamais fatigue, Pati-Pati?

Elle rit comme une tabatire:

-- Jamais! Mais quand je dors, c'est pour une nuit entire,
couche sur le mme flanc. Je n'ai jamais t malade, je n'ai
jamais sali un tapis, je n'ai jamais vomi, je suis lgre, libre
de tout pch, nette comme un lys...

C'est vrai. Elle meurt de faim ponctuellement  l'heure des
repas. Elle dlire d'enthousiasme  l'heure de la promenade. Elle
ne se trompe pas de chaise  table, chrit le poisson, prise la
viande, se contente d'une crote de pain, gobe en connaisseuse la
fraise et la mandarine. Si je la laisse  la maison, le mot non
lui suffit; elle s'assoit sur le palier d'un air sage et cache un
pleur. En mtro, elle fond sous ma cape, en chemin de fer elle
fait son lit elle-mme, brassant une couverture et la moulant en
gros plis. Ds la tombe du jour, elle surveille la grille du
jardin et aboie contre tout suspect.

-- Tais-toi, Pati-Pati.

-- Je me tais, rpond diligemment Pati-Pati. Mais je fais le
fauve,  la lisire des six mtres de jardin. Je passe ma tte
entre les barreaux, je terrorise le mauvais passant, et le chat
qui attend la nuit pour herser les bgonias, le chien qui lve la
patte contre le granium-lierre...

-- Assez de vigilance, rentrons, Pati-Pati.

-- Rentrons! s'crie-t-elle de tout son corps. Non sans que
j'aie, ici, mdit une minute, dans l'attitude de la grenouille
du jeu de tonneau, et l, un peu plus longtemps, contracte, le
dos bomb en colimaon... Voil qui est fait. Rentrons! Tu as
bien ferm la porte? Attention! Tu oublies une des chattes qui se
cache sous le rideau et prtend passer la nuit dans la salle 
manger... Je te l'houspille et je te la dloge et je te l'envoie
dans son panier. Hop! a y est.  notre tour. Qu'est-ce que
j'entends du ct de la cave? Non, rien. Ma corbeille... mon pan
de molleton sur la tte... et, plus urgente, ta caresse... Merci.
Je t'aime.  demain.

Demain, si elle s'veille avant huit heures, elle attendra en
silence, les pattes au bord du panier, les yeux fixs sur le lit.
La promenade d'onze heures la trouvera prte, et toujours
impeccable. Si c'est jour de bicyclette, Pati-Pati arque son dos
pour que je la saisisse par la peau et que je l'installe en avant
du guidon, toute ronde dans un panier  fraises. Dans les alles
dsertes du Bois, elle saute  terre:  droite, Pati-Pati, 
droite! En deux jours, elle a distingu sa droite -- pardon, ma
droite -- de sa gauche. Elle comprend cents mots de notre langue,
sait l'heure sans montre, nous connat pas nos noms, attend
l'ascenseur au lieu de monter l'escalier, offre d'elle-mme,
aprs le bain, son ventre et son dos au schoir lectrique.

Si j'tale, au moment du travail, les cahiers de papier teint
sur le bureau, elle se couche, soigne ses ongles sans bruit et
rve, dfrente, immobile. Le jour qu'un clat de verre la
blessa, elle tendit d'elle-mme sa patte, dtourna la tte
pendant le pansement, de sorte que je ne savais plus si je
soignais une bte, ou bien un enfant courageux... Quand la
prendrai-je en faute? Quel accident mit, sous un crne rond de
chien minuscule, tant de complicit humaine? On la nomme
merveille. Je cherche ce que je pourrais bien lui reprocher...

Ainsi crut, en vertu comme en beaut, Pati-Pati, fleur du
Brabant. Dans le XVIe arrondissement, son renom se rpandit
tellement que je consentis, pour elle,  un mariage. Son fianc,
quand il l'approcha, ressemblait  un hanneton furieux, dont il
avait la couleur, le dos robuste, et ses petites pattes de
conqurant piaffaient et griffaient le dallage. Pati-Pati
l'aperut  peine, et la brve entrevue o elle se montra si
distraite n'eut point de lendemain.

Cependant, tout le long de soixante-cinq jours, Pati-Pati enfla,
prit la forme d'un lzard des sables, ventru latralement, puis
celle d'un melon un peu cras, puis...

Deux Pati-Pati d'un ge tendre et d'un modle extrmement rduit
vaguent maintenant dans une corbeille. Prservs de toute
mutilation traditionnelle, ils portent la queue en trompe de
chasse et les oreilles en feuilles de salade.

Ils ttent un lait abondant, mais qu'il leur faut acheter par des
acrobaties au-dessus de leur ge. Pati-Pati n'a rien de ces lices
vautres, tout en ventre et en ttines, qui s'absorbent, bates,
en leur tche auguste. Elle allaite assise, contraignant ses
chiots  l'attitude du mcanicien aplati sous le tacot en panne.
Elle allaite couche en sphinx et le nez sur les pattes -- Tant
pis! qu'ils s'arrangent! -- et s'en va, si le tlphone sonne,
du ct de l'appareil, remorquant deux nourrissons ventouss 
ses mamelles. Ils testent, oublis, vivaces, ils testent au petit
bonheur, et prosprent malgr leur mre et son humain souci --
trop humain -- de toutes choses humaines.

-- Qui a tlphon? J'entends la voiture... O est mon collier?
Ton sac et tes gants sont sur la table, nous allons sortir,
n'est-ce pas? On a sonn! Tu m'emmnes au _Matin_? Je sens qu'il
est l'heure... Qu'est-ce qui trane sous moi? encore ce petit
chien! je le rencontre partout... Et cet autre, donc... On ne
voit que lui dans la maison. Ils sont gentils? Peuh!... oui,
gentils. Partons, partons, dpche-toi... Je ne te perds pas de
l'oeil, si tu allais sortir sans moi...

Pati-Pati, mes amis vous nommeront toujours, sans que je
proteste, merveille des merveilles et perfection. Mais je
sais maintenant ce qui vous manque: vous n'aimez pas les animaux.

BA-TOU

Je l'avais capture au quai d'Orsay, dans un grand bureau dont
elle tait, avec une broderie chinoise, le plus magnifique
ornement. Lorsque son matre phmre, embarrass d'un aussi beau
don, m'appela par le tlphone, je la trouvai assise sur une
table ancienne, le derrire sur des documents diplomatiques, et
affaire  sa toilette intime. Elle rapprocha ses sourcils  ma
vue, sauta  terre et commena sa promenade de fauve, de la porte
 la fentre, de la fentre  la porte, avec cette manire de
tourner et de changer de pied, contre l'obstacle, qui appartient
 elle et  tous ses frres. Mais son matre lui jeta une boule
de papier froiss et elle se mit  rire, avec un bond dmesur
une dpense de sa force inemploye, qui la montrrent dans toute
sa splendeur. Elle tait grande comme un chien pagneul, les
cuisses longues et muscles attaches  un rein large, l'avant-
train plus troit, la tte assez petite, coiffe d'oreilles
fourres de blanc, peintes, au dehors, de dessins noirs et gris
rappelant ceux qui dcorent les ailes des papillons
crpusculaires. Une mchoire petite et ddaigneuse, des
moustaches raides comme l'herbe sche des dunes, et des yeux
d'ambre enchsss de noir, des yeux au regard aussi pur que leur
couleur, des yeux qui ne faiblissaient jamais devant le regard
humain, des yeux qui n'ont jamais menti... Un jour, j'ai voulu
compter les taches noires qui brodaient sa robe, couleur de bl
sur le dos et la tte, blanc d'ivoire sur le ventre; je n'ai pas
pu.

-- Elle vient du Tchad, me dit son matre. Elle pourrait venir
aussi de l'Asie. C'est une once, sans doute. Elle s'appelle B-
Tou, ce qui veut dire le chat, et elle a vingt mois.

Je l'emportai; cependant elle mordait sa caisse de voyage et
glissait, entre les lattes de la prise d'air, une patte tantt
panouie et tantt referme, comme une sensible fleur marine.

Je n'avais jamais possd, dans ma maison, une crature aussi
naturelle. La vie quotidienne me la rvla intacte, prserve
encore de toute atteinte civilisatrice. Le chien gt calcule et
ment, le chat dissimule et simule. B-Tou ne cachait rien. Toute
saine et fleurant bon, l'haleine frache, je pourrais crire
qu'elle se comportait en enfant candide, s'il y avait des enfants
candides. La premire fois qu'elle se mit  jouer avec moi, elle
me saisit fortement la jambe pour me renverser. Je l'interpellai
avec rudesse, elle me lcha, attendit, et recommena. Je m'assis
par terre et lui envoyai mon poing sur son beau nez velout.
Surprise, elle m'interrogea du regard, je lui souris et lui
grattai la tte. Elle s'effondra sur le flanc, sonore d'un ronron
sourd et m'offrit son ventre sans dfense. Une pelote de laine,
qu'elle reut en rcompense, l'affola: de combien d'agneaux,
enlevs aux maigres ptures africaines, reconnaissait-elle,
lointaine et refroidie, l'odeur?...

Elle coucha dans un panier, se confia au bassin de sciure comme
un chat bien appris, et quand je m'tendis dans l'eau tide, sa
tte rieuse et terrible parut, avec deux pattes, au rebord de la
baignoire...

Elle aimait l'eau. Je lui donnai souvent, le matin, une cuvette
d'eau, qu'elle vidait  grands jeux de pattes. Toute mouille,
heureuse, elle ronronnait. Elle se promenait, grave, une
pantoufle vole entre les dents. Elle prcipitait et remontait
vingt fois sa boule de bois dans le petit escalier. Elle
accourait  son nom: B-Tou avec un cri charmant et doux, et
demeurait rvant, les yeux ouverts, nonchalante, aux pieds de la
femme de chambre qui cousait. Elle mangeait sans hte et
cueillait dlicatement la viande au bout des doigts. Tous les
matins, je pus lui donner ma tte, qu'elle treignait des quatre
pattes et dont elle rpait, d'une langue bien arme, les cheveux
coups. Un matin, elle treignit trop fort mon bras nu, et je la
chtiai. Offense, elle sauta sur moi, et j'eus sur les paules
le poids dconcertant d'un fauve, ses dents, ses griffes...
J'employai toutes mes forces et jetai B-Tou contre un mur. Elle
clata en miaulements terribles, en rugissements, elle fit
entendre son langage de bataille, et sauta de nouveau. J'usai de
son collier pour la rejeter contre le mur, et la frappai au
centre du visage.  ce moment, elle pouvait, certes, me blesser
gravement. Elle n'en fit rien, se contint, me regarda en face et
rflchit... Je jure bien que ce n'est pas la crainte que je lus
dans ses yeux. Elle _choisit_,  ce moment dcisif, elle opta
pour la paix, l'amiti, la loyale entente; elle se coucha, et
lcha son nez chaud...

Quand je vous regrette, B-Tou, j'ajoute  mon regret la
mortification d'avoir chass de chez moi une amie, une amie qui
n'avait Dieu merci, rien d'humain. C'est en vous voyant debout
sur le mur du jardin -- un mur de quatre mtres, sur le fate
duquel vous vous posiez, d'un bond -- occupe  maudire quelques
chats pouvants, que j'ai commenc  trembler. Et puis, une
autre fois, vous vous tes approche de la petite chienne que je
tenais sur mes genoux, vous avez mesur, sous son oreille, la
place exacte d'une fontaine mystrieuse que vous avez lche,
lche, lche, avant de la tter des dents, lente et les yeux
ferms... J'ai compris: Oh! B-Tou!... et vous avez tressailli
tout entire, de honte de d'avidit refrnes.

Hlas! B-Tou, que la vie simple, que la fauve tendresse sont
difficiles, sous notre climat... Le ciel romain vous abrite 
prsent; un foss, trop large pour votre lan, vous spare de
ceux qui vont, au jardin zoologique, narguer les flins; et
j'espre que vous m'avez oublie, moi qui, vous sachant innocente
de tout, sauf de votre race, souffris qu'on ft de vous une bte
captive.

BELLAUDE

-- Madame, Bellaude s'est sauve.

-- Depuis quand?

-- De ce matin, ds que j'ai ouvert? Il y avait un blanc et noir
qui l'attendait  la porte.

-- Ah! mon Dieu! Esprons qu'elle va rentrer ce soir...

La voil donc partie. Sauf que ce mois est marqu pour les amours
canines, rien ne faisait prvoir sa fuite; elle nous suivait sans
faute et sans distraction, belle dans sa robe noire et feu de
bas-rouge, son amble nonchalant agitant  ses pattes de derrire,
comme des pendeloques, ses doubles ergots. Elle flairait l'herbe,
broutait, vitait avec mpris la frnsie circulaire des
brabanonnes. Et puis, un jour, elle tomba en arrt, pointa
joyeusement les oreilles, visa un point lointain, sourit, et tout
son corps s'cria, en clair langage de chienne:

-- Ah! le voil!

Le temps de lui demander: Quoi donc? elle tait  deux cents
mtres, car elle l'avait vu, lui, _Lui_ -- quelque trs petit
roquet jaune...

Elle recherche -- elle, longue et lgre comme une biche, elle,
haute et d'encolure orgueilleuse -- les nains, les btards de fox
et de basset, les faux terriers, les loulous trpidants et
minuscules. Elle aime entre tous un caniche blanc, enfoui depuis
des hivers sous une neige terreuse que ne fond nul t. Il
entoure ma bas-rouge d'une assiduit rsigne de vieux lettr. Il
la contemple d'en bas, comme par-dessus des lunettes,  travers
sa chevelure blanche mal soigne. Il l'escorte, sans plus, et va
derrire elle d'un petit trot traquenardeur qui secoue tous ses
cheveaux de poils blanc sale.

La voil partie. O? Pour combien de temps? Je ne crains pas
qu'on l'crase ni qu'on la vole; elle a, quand une main trangre
se tend vers elle, une manire serpentine de dtourner le col, de
montrer la dent qui dconcerte les plus rsolus. Mais il y a le
lasso, la fourrire...

Un jour passe.

-- Madame, Bellaude n'est pas rentre.

Il a plu cette nuit, une pluie douce dj printanire. O erre la
dvergonde? Elle jene; mais elle peut boire: les ruisseaux
coulent, le bois miroite de flaques.

Un petit chien mouill monte la garde devant ma porte,  la
grille du jardinet. Lui aussi, il attend Bellaude... Au Bois, je
demande  mon ami le garde s'il n'a pas vu la grande chienne
noire qui a du feu aux pattes, aux sourcils et aux joues... Il
secoue la tte:

-- Je n'ai rien vu de pareil. Qu'est-ce que j'ai donc vu,
aujourd'hui? Pas grand'chose. Moins que rien. Une dame qui
n'tait pas d'accord avec son mari, et un monsieur en souliers
vernis qui m'a demand si je ne connatrais pas deux pices 
louer dans une des maisons de gardes, vu qu'il tait sans
domicile... Vous voyez, rien d'extraordinaire.

Un jour passe encore.

-- Bellaude n'est toujours pas rentre, madame...

Je pars pour la promenade d'onze heures et demie, rsolue 
battre les futaies d'Auteuil. Un printemps cach y frmit jusque
dans le vent, aigre s'il acclre, mol et doux quand il
s'attarde. Point de chienne noire et feu, mais voici les cornes
des futures jacinthes et la feuille dj large de l'arum pied-de-
veau. Voici l'abeille gare, affame, qui titube sur la mousse
humide et qu'on peut rchauffer dans la main sans risque de
piqre. Sur les sureaux fuse,  chaque aisselle de branche, une
houppe neuve de verdure tendre. Et six annes m'ont appris 
reconnatre, dans le trille rauque, dans la courte gamme
chromatique descendante que jette, ds fvrier, un gosier
d'oiseau, la voix du grand chanteur, un rossignol d'Auteuil
fidle  son bosquet, un rossignol dont la voix, au printemps,
illumine les nuits. Au-dessus de ma tte, il tudie ce matin le
chant qu'il oublie tous les ans. Il recommence et recommence sa
gamme chromatique imparfaite, l'interrompt par une sorte de rire
enrou, mais dj dans quelques notes tinte le cristal d'une nuit
de mai, et, si je ferme les yeux, j'appelle malgr moi, sous ce
chant, le parfum qui descend lourdement des acacias en fleur...

Mais o est ma chienne? Je longe une palissade en lattes de
chtaignier, je franchis des fils de fer tendus  ras de terre,
puis je bute contre une clture de chtaignier, au bout de
laquelle m'attend un fil de fer tendu  ras de terre. Quelle
sollicitude perverse multiplie, pour dcourager l'amateur de
paysage et rompre les os du promeneur, palissades et fils, les
uns et les autres nuisibles? Je rebrousse chemin, lasse de
longer, aprs des fortifications, une palissade de chtaignier
qui dfend, je le jure, une seconde palissade, servant elle-mme
de rempart, un peu plus loin,  un grillage de bois peint en
vert... Et l'on ose accuser la Ville de ngliger le Bois!

Quelque chose remue derrire une de ces vaines cltures...
Quelque chose de noir... de feu... de blanc... de jaune... Ma
chienne! c'est ma chienne!

dilit bnie! Tutlaires barricades! Enclos providentiels! C'est
non seulement ma chienne,  l'abri des voitures, c'est, en outre
-- un, deux, trois, quatre, cinq -- cinq chiens autour d'elle,
boueux, quelques-uns saignants de batailles, tous haletants,
fourbus, le plus grand n'atteint pas trente centimtres au
garrot...

-- Bellaude!

Elle ne m'avait pas entendue venir, elle jouait Climne.
Vertueuse malgr elle, inaccessible par hasard, elle perd
contenance  mon cri et d'un coup se prosterne, rappele  la
servilit...

-- Oh! Bellaude!...

Elle rampe, elle m'implore. Mais je ne veux pas pardonner encore
et je lui dsigne seulement, d'un geste thtral, par-dessus les
fortifications abolies, le chemin du devoir, le gte... Elle
n'hsite pas, elle saute la palissade et distance aisment, en
quelques foules, la meute des pygmes qui suit, langues
flottantes...

Qu'ai-je fait l? Si Bellaude allait rencontrer, sur la route, un
sducteur de belle stature...

-- Madame, Bellaude est rentre.

-- Avec cinq petits chiens?

-- Non, madame, avec un grand.

-- Ah! mon Dieu! O est-il?

-- L, madame, sur le talus.

Oui, il est l, et je me souviens, avec un soupir de soulagement,
que la chanson dit: Il faut des poux assortis... Celui qui
attend Bellaude est un dogue d'Ulm, au regard obtus, passif sous
son collier et sa muselire de cuir vert, et aussi lourd, aussi
large, aussi haut -- le hasard soit lou! -- qu'un veau.

LES DEUX CHATTES

Il n'est qu'un jeune chat, fruit des amours -- et de la
msalliance -- de Moune, chatte persane bleue, avec n'importe
quel ray anonyme. Dieu sait si le ray abonde, dans les jardins
d'Auteuil! Par les jours de printemps prcoce, aux heures du jour
o la terre, dgele, fume sous le soleil et embaume, certains
massifs, certaines plates-bandes ameublies qui attendent les
semis et les repiquages, semblent jonchs de couleuvres: les
seigneurs rays, ivres d'encens vgtal, tordent leurs reins,
rampent sur le ventre, fouettent de la queue et rpent
dlicatement sur le sol leur joue droite, leur joue gauche, pour
l'imprgner de l'odeur prometteuse de printemps -- ainsi une
femme touche, de son doigt mouill de parfum, ce coin secret,
sous l'oreille...

Il n'est qu'un jeune chat, fils d'un de ces rays. Il porte sur
son pelage les raies de la race, les vieilles marques de
l'anctre sauvage. Mais le sang de sa mre a jet, sur ces
rayures, un voile floconneux et bleutre de poils longs,
impalpables comme une transparente gaze de Perse. Il sera donc
beau, il est dj ravissant, et nous essayons de le nommer
Kamaralzaman -- en vain, car la cuisinire et la femme de
chambre, qui sont des personnes raisonnables, traduisent
Kamaralzaman par Moumou.

Il est un jeune chat, gracieux  toute heure. La boule de papier
l'intresse, l'odeur de la viande le change en dragon rugissant
et minuscule, les passereaux volent trop vite pour qu'il puisse
les suivre de l'oeil, mais il devient cataleptique, derrire la
vitre, quand ils picorent sur la fentre. Il fait beaucoup de
bruit en ttant, parce que ses dents poussent... C'est un petit
chat, innocent au milieu d'un drame.

La tragdie commena, un jour que Noire du Voisin -- dirait-on
pas un nom de noblesse paysanne? -- pleurait, sur le mur mitoyen,
la perte de ses enfants, noys le matin. Elle pleurait  la
manire terrible de toutes les mres prives de leur fruit, sans
arrt, sur le mme ton, respirant  peine entre chaque cri,
exhalant une plainte aprs l'autre plainte pareille. Le tout
petit chat Kamaralzaman, en bas, la regardait. Il levait sa
figure bleutre, ses yeux couleur d'eau savonneuse aveugls de
lumire, et n'osait plus jouer  cause de ce grand cri... Noire
du Voisin le vit et descendit comme une folle. Elle le flaira,
connut l'odeur trangre, rla khhh... de dgot, gifla le
petit chat, le flaira encore, lui lcha le front, recula
d'horreur, revint, lui dit: Rrrrou... tendrement -- enfin
manifesta de toutes manires son garement. Le temps lui manqua
pour prendre un parti. Pareille  un lambeau de nue, Moune,
aussi bleue qu'un orage, et plus rapide, arrivait... Rappele 
sa douleur et au respect des territoires, Noire du Voisin
disparut, et son appel, plus lointain, endeuilla toute cette
journe...

Elle revint le lendemain, prudente, calculatrice comme une bte
de la jungle. Plus de cris: une hardiesse et une patience
muettes. Elle attendit l'instant o, Moune repue, Kamaralzaman
vad chancelait, pattes molles, sur les graviers ronds du
jardin. Elle vint avec un ventre lourd de lait, des ttines
tendues qui crevaient sa toison noire, des roucoulements
assourdis, des invites mystrieuses de nourrice... Et pendant que
le petit chat, en ttant, la foulait  temps gaux, je la voyais
fermer les yeux et palpiter des narines comme un tre humain qui
se retient de pleurer.

C'est alors que la vraie mre parut, le poil tout droit sur le
dos. Elle ne s'lana pas tout de suite, mais dit quelque chose
d'une voix rauque. Noire du Voisin, veille en sursaut de son
illusion maternelle, debout, ne rpondit que par un long
grondement bas, en soufflant, par intervalles, d'une gueule
empourpre. Une injure imprieuse, dchirante de Moune,
l'interrompit, et elle recula d'un pas; mais elle jeta, elle
aussi, une parole menaante. Le petit chat effar gisait entre
elles, hriss, bleutre, pareil  la houppe du chardon.
J'admirais qu'il pt y avoir, au lieu du pugilat immdiat, de la
mle fline o les flocons de poils volent, une explication, une
revendication presque intelligible pour moi. Mais soudain, sur
une insinuation aigu de Noire du Voisin, Moune eut un bond, un
cri, un Ah! je ne peux pas supporter cela! qui la jeta sur sa
rivale. Noire rompit, atteignit le tilleul, s'y suspendit et
franchit le mur -- et la mre lava son petit, souill par
l'trangre.

Quelques jours passrent, pendant lesquels je n'observai rien
d'insolite. Moune, inquite, veillait trop et mangeait mal.
Chaude de fivre, elle avait le nez sec, se couchait sur une
console de marbre, et son lait diminuait. Pourtant Kamaralzaman,
dodu, roulait sur les tapis, aussi large que long. Un matin que
je djeunais auprs de Moune, et que je la tentais avec du lait
sucr et de la mie de croissant, elle tressaillit, coucha les
oreilles, sauta  terre et me demanda la porte d'une manire si
urgente que je la suivis. Elle ne se trompait pas: l'impudente
Noire et Kamaralzaman, l'un ttant l'autre, mls, heureux,
gisaient sur la premire marche, dans l'ombre, au bas de
l'escalier o se prcipita Moune -- et o je la reus dans mes
bras, molle, prive de sentiment, vanouie comme une femme...

C'est ainsi que Moune, chatte de Perse, perdit son lait, rsigna
ses droits de mre et de nourrice, et contracta sa mlancolie
errante, son indiffrence aux intempries et sa haine des chattes
noires. Elle a maudit tout ce qui porte toison tnbreuse, mouche
blanche au poitrail, et rien ne parat plus de sa douleur sur son
visage. Seulement, lorsque Kamaralzaman vient jouer trop prs
d'elle, elle replie ses pattes sous ses mamelles taries, feint le
sommeil et ferme les yeux.

CHATS

Ils sont cinq autour d'elle, tous les cinq issus de la mme
souche et rays  l'image de leur anctre, le chat sauvage. L'un
porte ses rayures noires sur un fond ros comme le plumage de la
tourterelle, l'autre n'est, des oreilles  la queue, que zbrures
pain brl sur champ marron trs clair, comme une fleur de
girofle. Un troisime parat jaune,  ct du quatrime qui
n'est que ceintures de velours noir, colliers, bracelets, sur un
dessous gris argent d'une grande lgance. Mais le cinquime,
norme, resplendit dans sa fourrure fauve  mille bandes. Il a
les yeux verts de menthe, et la large joue velue qu'on voit au
tigre.

Elle, mon Dieu, c'est la Noire. Une Noire pareille  cent autres
Noires, mince, bien vernisse, la mouche blanche au poitrail et
la prunelle en or pur. Nous l'avons nomme la Noire parce qu'elle
est noire, de mme la chatte grise s'appelle Chatte-Grise et la
plus jeune des bleues de Perse Jeune-Bleue. Nous n'avons pas
risqu la mningite.

Janvier, mois des amours flines, pare les chats d'Auteuil de
leur plus belle robe et racole, pour nos trois chattes, une
trentaine de matous. Le jardin s'emplit de leurs palabres
interminables, de leurs batailles, et de leur odeur de buis vert.
La Noire seule marque qu'ils l'intressent. C'est trop tt pour
Jeune-Bleue et Chatte-Grise, qui contemplent de haut la dmence
des mles. La Noire, pour l'heure, se tient mal, et ne va pas
plus loin. Elle choisit longuement dans le jardin une branche
taille en biseau, lague de l'an dernier, pour s'en servir en
guise de brosse  dents d'abord, puis de gratte-oreilles, enfin
de gratte-flancs. Elle s'y rpe, elle s'y corche, en donnant
tous les signes de la satisfaction. Une danse horizontale suit,
au cours de laquelle elle imite l'anguille hors de l'eau. Elle se
roule, chemine sur le dos et le ventre, souille sa robe, et les
cinq matous avec elle avancent, reculent comme un seul matou.
Souvent le doyen magnifique, n'y tenant plus, s'lance, et porte
sur la tentatrice une patte pesante... Tout aussitt la
chorgraphe voluptueuse se redresse, gifle l'imprudent et
s'accroupit, pattes rentres sous le ventre, avec un aigre et
revche visage de vieille dvote. En vain le puissant chat ray,
pour montrer sa soumission et rendre hommage  la Noire, feint-il
de choir les quatre pattes en l'air, dfaillant et soumis. Elle
le relgue parmi le quintette anonyme, et gifle quitablement
n'importe quel ray, s'il manque  l'tiquette et la salue de
trop prs.

Ce ballet de chats dure depuis ce matin, sous mes fentres. Aucun
cri, sauf le rrrr... dur et harmonieux qui roule par moments
dans la gorge des matous. La Noire, muette et lascive, provoque,
puis chtie, et savoure sa toute-puissance phmre. Dans huit
jours le mme mle qui tremble devant elle, qui patiente et perd
le boire et le manger, la tiendra solidement par la nuque...
Jusque-l, il plie.

Un sixime ray vient d'apparatre. Mais aucun des matous n'a
daign le toiser en rival. Gras, velout, candide, il a perdu ds
son jeune ge tout souci des jeux de l'amour, et les nuits
tragiques de janvier, les clairs de lune de juin ont cess pour
lui,  jamais, d'tre fatidiques. Ce matin, il se sent las de
manger, fatigu de dormir. Il promne, sous le petit soleil
d'argent, sa robe lustre, et la fatuit sans malice qui lui
valut son nom de Beaugaron. Il sourit au temps clair, aux
passereaux confiants. Il sourit  la Noire,  sa frmissante
escorte. Il taquine d'une patte molle un vieil oignon de tulipe
qu'il dlaisse pour un gravier rond. La queue de la Noire fouette
et se tord comme un serpent coup: il s'lance, la capture, la
mordille, et reoit une demi-douzaine de mornifles, sches et
griffues,  le dfigurer... Mais Beaugaron, dchu du rang de
mle, ignore tout du protocole amoureux, et redescend  l'quit
pure. Injustement battu, il ne prend que le temps de gonfler ses
poumons et de reculer d'un pas, avant d'administrer  la Noire
une correction telle qu'elle en suffoque, rle de rage et saute
le mur pour cacher sa honte dans le jardin voisin.

Et comme j'allais courir, craignant la fureur des matous, au
secours de Beaugaron, je vis qu'il faisait retraite avec
lenteur, majest et inconscience, parmi les rays immobiles,
silencieux, et pour la premire fois dfrents devant l'eunuque
qui avait os battre la reine.

LE VEILLEUR

DIMANCHE. -- Les enfants ont, ce matin, une drle de figure. Je
leur ai dj vu cette figure-l, au moment o ils organisaient,
dans le grenier, une reprsentation, avec costumes, masques,
linceuls et chanes tranantes, de leur drame, _le Revenant de la
Commanderie_, lucubration  laquelle ils ont d une semaine de
fivres, peurs nocturnes et langue crayeuse, intoxiqus qu'ils
taient de leurs propres fantmes. Mais c'est une vieille
histoire. Bertrand a maintenant dix-huit ans, et projette de
rformer, comme il sied  son ge, le rgime financier de
l'Europe; Renaud, qui passe quatorze ans, ne songe qu' monter et
dmonter des moteurs, et Bel-Gazou me pose cette anne des
questions d'une banalit dsolante: Est-ce qu' Paris je pourrai
bientt porter des bas? Est-ce qu' Paris je pourrai avoir un
chapeau? Est-ce qu' Paris tu me feras friser le dimanche?

N'importe, je les trouve tous trois singuliers et disposs 
parler bas dans les coins.

LUNDI. -- Les enfants n'ont pas bonne mine le matin.

-- Qu'est-ce que vous avez donc, les enfants?

-- Rien du tout, tante Colette! s'crient mes beaux-fils.

-- Rien du tout, maman! s'crie Bel-Gazou.

Quel bel ensemble! Voil un mensonge bien agenc. a devient
srieux. D'autant plus srieux que j'ai surpris,  la brume, ce
bout de dialogue entre les deux garons, derrire le tennis:

-- Mon vieux, il n'a pas arrt de minuit  trois heures.

--  qui le dis-tu, mon petit! De minuit  quatre heures, oui! Je
n'ai pas ferm l'oeil. Il faisait: pom...pom...pom comme a,
lentement... Comme avec des pieds nus, mais lourds, lourds...

Ils m'aperurent et fondirent sur moi comme deux tiercelets, avec
des rires, des balles blanches et rouges, une tourderie apprte
et bavarde... Je ne saurai rien aujourd'hui.

MERCREDI. -- Quand j'ai travers, hier soir, vers 11 heures, la
chambre de Bel-Gazou pour gagner la mienne, elle ne dormait pas
encore. Elle gisait sur le dos, les bras au long d'elle, et ses
prunelles sombres bougeaient sous la frange des cheveux. Une lune
chaude d'aot, grandissante, balanait mollement l'ombre du
magnolia sur le parquet et le lit blanc rpandit une lumire
bleue.

-- Tu ne dors pas?

-- Non, maman.

--  quoi penses-tu, toute seule, comme a?

-- J'coute.

-- Et quoi donc?

-- Rien, maman.

Au mme instant j'entendis, distinctement, le bruit d'un pas
lourd et non chauss  l'tage suprieur. L'tage suprieur,
c'est un long grenier o personne ne couche, o personne, la nuit
tombe, n'a l'occasion de passer, et qui conduit aux combles de
la plus ancienne tour. La main de ma fille, que je serrais, se
contracta dans la mienne. Deux souris passrent dans le mur en
jouant et en poussant des cris d'oiseau.

-- Tu as peur des souris, maintenant?

-- Non, maman.

Au-dessus de nous, le pas reprit, et je demandai malgr moi:

-- Mais qui donc marche l-haut?

Bel-Gazou ne rpondit pas, et ce mutisme me fut dsagrable.

-- Tu n'entends pas?

-- Si, maman.

-- Si, maman! c'est tout ce que tu trouves  rpondre?

La petite pleura brusquement et s'assit sur son lit.

-- Ce n'est pas ma faute, maman. _Il_ marche comme a toutes les
nuits...

-- Qui?

-- Le pas.

-- Le pas de qui?

-- De personne.

-- Mon Dieu, que ces enfants sont btes! Vous voil encore dans
ces histoires, toi et tes frres? Ce sont ces sottises que vous
ruminez dans les coins? Je monte, tiens. Oui, je vais t'en
donner, moi, des pas au plafond!

Au dernier palier, des grappes de mouches, agglutines aux
poutres, ronflrent comme un feu de chemine sur le passage de ma
lampe que l'appel d'air teignit ds que j'ouvris la porte du
grenier. Mais il n'tait pas besoin de lampe dans ces combles aux
lucarnes larges, o la lune entrait par nappes de lait. La
campagne de minuit brillait  perte de vue, bossele d'argent,
vallonne de cendre mauve, mouille, au plus bas des prs, d'une
rivire de brouillard tincelant qui mirait la lune... Une petite
chevche imita le chat dans un arbre, et le chat lui rpondit...
Mais rien ne marchait dans le grenier, sous la futaie des poutres
croises. J'attendis un long moment, je humai la brve fracheur
nocturne, l'odeur de bl battu qui s'attache au grenier, et je
redescendis. Bal-Gazou, fatigue dormait.

SAMEDI. -- J'ai cout toutes les nuits, depuis mercredi. On
marche l-haut, tantt  minuit, tantt vers trois heures. Cette
nuit, j'ai gravi et descendu quatre fois l'tage, inutilement. Au
grand djeuner, je force la confiance des enfants, qui sont
d'ailleurs  bout de dissimulation.

-- Mes chris, il va falloir que vous m'aidiez  claircir
quelque chose. On va certainement s'amuser normment -- mme
Bertrand qui est revenu de tout. Figurez-vous que j'entends
marcher, au-dessus de la chambre de Bel-Gazou, toutes les...

Ils explosent tous  la fois:

-- Je sais, je sais! crie Renaud. C'est le Commandeur en armure,
qui revenait dj du temps de grand'pre, Page m'a tout racont,
et...

-- Quelle blague! laisse tomber Bertrand, dtach. La vrit
c'est que des phnomnes d'hallucination isole ou collective se
manifestent ici depuis que la Vierge, en ceinture bleue et
trane par quatre chevaux blancs, a surgi devant Guitras et lui
a dit...

-- Elle lui a rien dit! piaille Bel-Gazou. Elle lui a crit!

-- Par la poste? raille Renaud. C'est enfantin.

-- Et ton Commandeur, ce n'est pas enfantin? dit Bertrand.

-- Pardon! rtorque Renaud tout rouge. Le Commandeur c'est une
tradition de famille. Ta Vierge, c'est une fable de village comme
il en trane partout...

-- Dites donc, les enfants, vous avez fini? Je peux placer un
mot? Je ne sais qu'une chose, c'est qu'il y a dans le grenier des
bruits de pas inexplicables. Je vais guetter la nuit prochaine.
Bte ou homme, nous saurons qui marche. Que ceux qui veulent
guetter avec moi... Bon. Adopt  mains leves!

DIMANCHE. -- Nuit blanche. Pleine lune. Rien  signaler, que le
bruit de pas entendu derrire la porte entr'ouverte du grenier,
mais interrompu par Renaud qui, harnach d'une cuirasse Henri II
et d'un foulard rouge de cow-boy, s'est lanc romanesquement en
criant: Arrire! arrire!... On le conspue, on l'accuse d'avoir
tout gt.

-- Il est curieux, remarque Bertrand avec une ironie crasante et
rveuse, de constater combien le fantastique peut exalter
l'esprit d'un adolescent, pourtant grandi dans les collges
anglais...

-- Eh! mon povre, ajoute ma limousine de fille, on ne dit pas
arrire, arrire! on dit: Je te vas foutre un bon coup!...

MARDI. -- Nous avons guett cette nuit, les deux garons et moi,
laissant Bel-Gazou endormie. La lune en son plein blanchissait
d'un bout  l'autre une longue piste de lumire o les rats
avaient laiss quelques pis de mas rongs. Nous nous tnmes
dans l'obscurit derrire la porte  demi ouverte, et nous nous
ennuymes pendant une bonne demi-heure en regardant le chemin de
lune bouger, devenir oblique, lcher le bas des charpentes entre-
croises... Renaud me serra le bras: on marchait au bout du
grenier. Un rat dtala et grimpa le long d'une poutre, suivi de
sa queue de serpent. Le pas, solennel, approchait, et je serrai
de mes bras le cou des deux garons.

_Il_ approchait, lent, avec un son sourd, bien martel, rpercut
par les planchers anciens. Il entra, au bout d'un temps qui nous
parut interminable, dans le chemin clair. Il tait presque
blanc, gigantesque: les plus grand nocturne que j'aie vu, un
grand-duc plus haut qu'un chien de chasse. Il marchait
emphatiquement, en soulevant ses pieds noys de plume, ses pieds
durs d'oiseau qui rendaient le son d'un pas humain. Le haut de
ses ailes lui dessinait des paules d'homme, et deux petites
cornes de plumes, qu'il couchait ou relevait, tremblaient comme
des gramines au souffle d'air de la lucarne. Il s'arrta, se
rengorgea tte en arrire, et toute la plume de son visage
magnifique enfla autour d'un bec fin et de deux lacs d'or o se
baigna la lune. Il fit volte-face, montra son dos tavel de blanc
et de jaune trs clair. Il devait tre g, solitaire et
puissant. Il reprit sa marche de parade et l'interrompit pour une
sorte de danse guerrire, des coups de tte  droite,  gauche,
des demi-voltes froces qui menaaient sans doute le rat vad.
Il crut un moment sentir sa proie, et bouscula un squelette de
fauteuil comme il et fait d'une brindille morte. Il sauta de
fureur, retomba, rpa le plancher de sa queue tale. Il avait
des manires de matre, une majest d'enchanteur...

Il devina sans doute notre prsence, car il se tourna vers nous
d'un air outrag. Sans hte, il gagna la lucarne, ouvrit  demi
des ailes d'ange, fit entendre une sorte de roucoulement trs
bas, une courte incantation magique, s'appuya sur l'air et fondit
dans la nuit, dont il prit la couleur de neige et d'argent.

JEUDI. -- Le cadet des garons,  son pupitre, crit une longue
relation de voyage. Titre:_ Mes chasses au grand-duc dans
l'Afrique australe_. L'an a oubli sur ma table de travail un
dbut de Stances:

_Battement de la nuit, pesante vision,_
_De l'ombre en la clart, grise apparition..._

Tout est normal.





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If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
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terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

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electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
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Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
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request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
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License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

