The Project Gutenberg EBook of Ida et Carmelita, by Hector Malot

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Title: Ida et Carmelita

Author: Hector Malot

Release Date: October 6, 2004 [EBook #13654]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK IDA ET CARMELITA ***




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OEUVRES COMPLTES D'HECTOR MALOT



[Illustration]




IDA

ET

CARMELITA

PAR

HECTOR MALOT




AVERTISSEMENT

_M. Hector Malot qui a fait paratre, le 20 mai 1859, son premier roman
LES AMANTS, va donner en octobre prochain son soixantime volume
COMPLICES; le moment est donc venu de runir cette oeuvre considrable
en une collection complte, qui par son format, les soins de son tirage,
le choix de son papier, puisse prendre place dans une bibliothque, et
par son prix modique soit accessible  toutes les bourses, mme les
petites._

_Pendant cette priode de plus de trente annes, Hector Malot a touch
 toutes les questions de son temps; sans se limiter  l'avance dans
un certain nombre de sujets ou de tableaux qui l'auraient born, il a
promen le miroir du romancier sur tout ce qui mrite d'tre tudi,
allant des petits aux grands, des heureux aux misrables, de Paris  la
Province, de la France  l'tranger, traversant tous les mondes, celui
_de la politique, du clerg, de l'arme, de la magistrature, de l'art,
de la science, de l'industrie, mritant que le pote Thodore de
Banville crivit de lui que ceux qui voudraient reconstituer l'histoire
intime de notre poque devraient l'tudier dans son oeuvre._

_Il nous a paru utile que cette oeuvre tendue, qui va du plus
dramatique au plus aimable, tantt douce ou tendre, tantt passionne ou
justiciaire, mais toujours forte, toujours sincre, soit explique,
et qu'il lui soit mme ajout une cl quand il en est besoin. C'est
pourquoi nous avons demand  l'auteur d'crire sur chaque roman une
notice que nous placerons  la fin du volume. Quand il ne prendra pas la
parole lui-mme, nous remplacerons cette notice par un article critique
sur le roman publi au moment o il a paru, et qui nous paratra
caractriser le mieux le livre ou l'auteur._

_Jusqu' l'achvement de cette collection, un volume sera mis en vente
tous les mois._

_L'diteur,_

_E.F._



IDA ET CARMELITA

(L'pisode qui prcde _Ida et Carmlita_ a pour titre _La
marquise de Lucillire_.)



I

Tout le monde sait que la Suisse est la patrie des htels, qui poussent
spontanment sur son sol comme les pins et les champignons; pas de
village, pas de hameau, si pauvre qu'il soit, pas de site, pour peu
qu'il offre une curiosit quelconque, qui n'ait son auberge, son htel
ou sa pension.

C'est ainsi qu'au hameau du Glion, au-dessus de Montreux,  une altitude
de six  sept cents mtres,  la pointe d'une sorte de promontoire qui
s'avance vers le lac a t construit l'htel du _Rigi-Vaudois_.

La position, il est vrai, est des plus heureuses,  l'abri des chaleurs
comme des froids, au milieu d'un air vif et salubre, en face d'un
merveilleux panorama.

Si l'on ne veut pas sortir, on a devant soi les sombres rochers de
Meillerie, que couronnent les Alpes neigeuses de la Savoie, et,  droite
et  gauche, la nappe bleue du lac, qui commence  l'embouchure du Rhne
pour s'en aller vers Genve, jusqu' ce que ses rives s'abaissent et se
perdent dans un lointain confus.

Au contraire, si l'on aime la promenade, on n'a qu'un pas  faire
pour se trouver immdiatement sur les pentes herbes ou boises qui
descendent des dents de Naye et de Jaman.

Deux chemins conduisent au Glion: l'un est une bonne route de voiture
qui monte du lac par des lacets tracs sur le flanc de la montagne;
l'autre est un simple sentier qui grimpe  travers les pturages et le
long d'un torrent.

C'tait  cet htel du _Rigi-Vaudois_ que le colonel s'tait arrt en
venant de Paris; et sduit par le calme autant que par la belle vue, il
y avait pris un appartement de trois pices ouvrant leurs fentres sur
le lac: une chambre pour lui, une salle  manger o on le servait seul,
et une chambre pour Horace.

Il sortait le matin de bonne heure, son _alpenstock_ ferr  la main,
un petit sac sur le dos, les pieds chausss de bons souliers  semelles
paisses et garnies de gros clous et il ne rentrait que dans la soire,
quand il rentrait; car il arrivait souvent que ses excursions l'ayant
entran au loin, il couchait dans un chalet de la montagne ou dans une
auberge d'un village loign.

On ne le voyait gure, et le soir quand on entendait de gros souliers
ferrs rsonner dans le corridor, on savait seulement qu'il rentrait; le
matin, en entendant le mme pas, on savait qu'il sortait.

Ceux qui occupaient les chambres situes sous les siennes entendaient
aussi parfois, dans le silence de la nuit, la marche lente et rgulire
de quelqu'un qui se promenait, et l'on savait que cette nuit-l, ne
pouvant rester au lit, il avait arpent son appartement.

Enfin ceux des pensionnaires qui, dans la soire, allaient respirer le
frais sur l'esplanade qui domine le lac, apercevaient souvent, en se
retournant vers l'htel, une grande ombre accoude  une fentre.
C'tait le colonel, qui restait l  regarder la lune brillant au-dessus
des montagnes sombres de la Savoie et frappant les eaux tranquilles du
lac de sa lumire argente.

C'taient l les seuls signes de vie qu'il donnt, et souvent mme on
aurait pu penser qu'il tait parti, si l'on n'avait pas vu son valet de
chambre promener mlancoliquement, dans le jardin de l'htel et dans les
prairies environnantes, son ennui et son impatience.

--Cela durera donc toujours ainsi? se disait Horace.

Mais ce mot, il le prononait tout bas et lorsqu'il tait seul.

Car, bien qu'il s'ennuyt terriblement au Glion et qu'il regrettt Paris
au point d'en perdre l'apptit, il respectait trop son matre pour se
permettre une seule question sur ce sjour.

S'il avait pu seulement crire  Paris, au moins il aurait ainsi
expliqu son absence, qui devait paratre incomprhensible. Que
devait-on penser de lui? Il avait la religion de sa parole, et c'tait
pour lui un vrai chagrin d'y manquer. A vrai dire, mme, c'tait
sa grande inquitude; car de croire qu'on pouvait l'oublier ou le
remplacer, il ne le craignait pas.

Un jour qu'il avait t s'asseoir sur la route qui monte de Montreux au
Glion,  l'entre d'une grotte tapisse de fougres qui se trouve  l'un
des dtours de cette route, il vit venir lentement, au pas, une calche
portant trois personnes: deux dames assises sur le sige de derrire, un
monsieur plac sur le sige de devant.

Et tout en regardant cette calche qui s'avanait cahin-caha, il se dit
que les voyageurs qu'elle apportait allaient tre bien dsappoints
en arrivant, car il n'y avait pas d'appartement libre en ce moment 
l'htel.

Ah! comme il et volontiers cd sa chambre et celles de son matre, 
ces voyageurs,  condition qu'ils lui auraient offert leur calche pour
descendre  la station, o il se serait embarqu pour Paris.

Cependant la voiture avait continu de monter la cte et elle s'tait
rapproche.

Tout  coup il se frotta les yeux comme pour mieux voir. L'une des deux
dames tait vieille, avec des cheveux gris et une figure jaune; l'autre
tait jeune, avec des cheveux noirs et un teint blouissant, qui
renvoyait les rayons de la lumire.

Il semblait que ces deux femmes fussent la comtesse Belmonte et sa
fille, la belle Carmelita.

Il s'tait avanc sur le bord de la route pour mieux regarder au-dessous
de lui. Mais  ce moment la voiture tait arrive  l'un des tournants
du chemin, et brusquement les deux dames, qu'il voyait de face, ne
furent plus visibles pour lui que de dos.

Seulement, par une juste compensation de cette dception, le monsieur
qui lui faisait vis--vis devint visible de face.

C'tait un homme de grande taille, avec une barbe noire, mais cette
barbe tait tout ce qu'on pouvait voir de son visage; car, en regardant
d'en haut, l'oeil tait arrt par les rebords de son chapeau, qui le
couvraient jusqu' la bouche.

A un certain moment, il releva la tte vers le sommet de la montagne, et
Horace le vit alors en face.

Il n'y avait pas d'erreur possible, c'tait le prince Mazzazoli
accompagnant sa soeur et sa nice.

Pendant que la voiture avanait, Horace se demanda quel effet cette
arrive allait produire sur son matre.

Quelle heureuse diversion cependant pourrait jeter dans leur vie la
belle Italienne, si le colonel voulait bien ne pas se sauver au loin
comme un sauvage.

Quel malheur qu'il n'y et pas de chambres libres en ce moment  l'htel
du Rigi-Vaudois!

Pendant qu'il cherchait  arranger les choses pour le mieux,
c'est--dire  trouver un moyen de garder le prince et sa nice, la
calche tait arrive vis--vis la grotte.

--Comment! vous ici, Horace? s'cria le prince en se penchant en avant.

Horace s'tait avanc.

--Est-ce que le colonel est en Suisse? demanda la comtesse Belmonte.

A cette question de la comtesse, Horace se trouva assez embarrass; car
sans savoir si son matre serait ou ne serait pas bien aise de voir des
personnes de connaissance, il n'avait pas oubli la consigne qui lui
avait t donne.

Comme il hsitait, ce fut mademoiselle Belmonte qui l'interrogea.

--Comment se porte le colonel? dit-elle.

Il tait ainsi fait, qu'il ne savait ni rsister, ni rien refuser  une
femme.

--Hlas! pas trop bien, rpondit-il.

--Et o donc tes-vous prsentement? demanda le prince.

Horace en avait trop dit pour refuser maintenant de rpondre.

Il dit donc que son matre et lui taient  l'htel du Rigi-Vaudois.

--A l'htel du Rigi-Vaudois, vraiment? Quelle bizarre concidence!
c'tait l justement qu'ils allaient.

--Le cocher nous disait qu'il n'y avait pas de chambres vacantes en ce
moment, continua la comtesse. Est-ce que cela est vrai? le savez-vous?

Hlas! oui, il le savait et il fut bien oblig d'en convenir.

A l'htel, le _Kellner_ rpta au prince Mazzazoli ce qu'Horace avait
dj dit:

--Il n'y avait pas d'appartement disponible en ce moment. Si Son
Excellence avait pris la peine d'envoyer une dpche, quelques jours 
l'avance, on aurait t heureux de se conformer  ses ordres; mais on
ne pouvait pas dpossder les personnes arrives depuis longtemps, pour
donner leurs appartements  des nouveaux venus, si respectables que
fussent ceux-ci.

Horace voulut intervenir, mais ce fut inutilement.

--La seule chambre libre en ce moment est celle qui sert de salle 
manger  votre matre, et encore n'est-ce pas ce qu'on peut appeler une
chambre libre; elle ne le deviendrait que s'il voulait bien la cder.

A ce mot, le prince, qui avait tout d'abord montr un vif
mcontentement, se radoucit, et, se tournant vers Horace:

--Est-ce que le colonel tient beaucoup  cette chambre? demanda-t-il; en
a-t-il un rel besoin? Si je me permets cette insistance, c'est que nous
nous trouvons placs dans des conditions toutes particulires. Le sjour
de Paris, dans un air mou et vici, a t contraire  la sant de madame
la comtesse Belmonte; on lui a ordonn, comme une question de vie ou
de mort, l'habitation, pendant quelque temps, dans une haute station
atmosphrique, et c'est l ce qui nous a fait choisir le Glion, o, nous
assure-t-on, son anmie et sa maladie nerveuse disparatront comme par
enchantement, par miracle, dans cet air rarfi.

--Nous avons bien en haut, tout en haut, sous les toits, deux chambres
ou plus justement deux cabinets, mais qui ne sont pas habitables pour
des dames; si Son Excellence tient essentiellement  loger au Rigi, il
n'y aurait qu'un moyen, ce serait que M. le colonel cdt la chambre lui
servant de salle  manger, en mme temps ce serait que M. Horace Cooper
voult bien abandonner aussi sa chambre et se contenter d'un cabinet
sous les toits. Alors les deux dames auraient un appartement convenable.
Il est vrai que Son Excellence et M. Horace Cooper seraient horriblement
mal logs. Mais comment faire autrement en attendant le dpart
de quelques pensionnaires, dpart prochain d'ailleurs, et qui ne
dpasserait pas deux ou trois jours?

--Il faudrait voir le colonel, dit le prince, car, malgr l'ennui que
tout cela pourra lui causer, je suis certain qu'il ne nous refusera pas
ce service dans les conditions critiques o nous nous trouvons.

Horace accueillit avec empressement cette ide qui le tirait d'embarras.

Car, malgr son envie de retenir mademoiselle Belmonte, et de la voir
se fixer au Glion, il n'osait prendre sur lui d'accepter l'arrangement
propos par le prince Mazzazoli; il y aurait eu l, en effet, un acte
d'autorit un peu violent.

Et tandis que le prince Mazzazoli faisait venir ses bagages de Montreux,
en homme qui ne doute pas de l'acceptation de ses combinaisons, Horace
quittait l'htel pour aller se poster sur le chemin par lequel il
supposait que le colonel devait revenir de sa promenade.

Les heures s'coulrent sans que le colonel part.

Dj les ombres qui avaient envahi les valles les plus basses
commenaient  monter le long des montagnes et l'air se rafrachissait.

Comme Horace se demandait s'il ne devait pas rentrer  l'htel,
il aperut son matre qui descendait le sentier au bout duquel il
l'attendait.

Le colonel marchait lentement, le bton ferr sur l'paule, la tte
incline en avant, comme un homme proccup qui suit sa pense et ne se
laisse pas distraire par les agrments du chemin qu'il parcourt.

Il vint ainsi sans lever la tte, jusqu' quelques pas d'Horace.

Mais l'ombre que celui-ci projetait sur le chemin l'arrta et le fit
lever les yeux.

--Toi? dit-il.

--C'est M. le prince Mazzazoli qui est arriv  l'htel, ainsi que
madame la comtesse Belmonte et mademoiselle Carmelita.

--Et qui leur a dit que j'habitais cet htel du Rigi.

--Ils ne savaient pas trouver mon colonel. C'est le prince lui-mme qui
me l'a dit.

Et Horace expliqua comment il avait par hasard rencontr la calche qui
amenait le prince  l'htel du Rigi, et comment le prince lui avait
expliqu qu'il venait en Suisse pour la sant de la comtesse. Il fallait
 celle-ci une habitation  une altitude leve: c'tait disaient les
mdecins, une question de vie ou de mort.

--Je croyais qu'il n'y avait pas de chambres disponibles en ce moment 
notre htel, interrompit le colonel.

--Justement il n'y en a pas.

--Eh bien! alors?

Horace entreprit le rcit de ce qui s'tait pass, comment le sommelier
avait t amen par hasard, par force pour ainsi dire,  parler de la
chambre que le colonel transformait en salle  manger, et comment le
prince attendait l'arrive du colonel pour lui demander cette chambre.

A ce mot, le colonel frappa fortement la terre de son _alpenstock_.

--C'est bien, dit-il, je ne rentre pas; le prince se dcidera sans doute
 chercher plus loin; tu diras que tu ne m'as pas rencontr. Je ne
reviendrai que dans quelques jours.

--Ah! mon colonel.

Et Horace qui voyait s'vanouir ainsi le plan qu'il avait form, essaya
de reprsenter  son matre combien cette explication serait peu
vraisemblable.

Pendant quelques secondes le colonel resta hsitant; puis, tout  coup,
comme s'il avait pris son parti:

--C'est bien, dit-il, rentrons  l'htel.

--Puis-je prendre les devants pour annoncer votre arrive?

--Non; je dsire m'expliquer moi-mme avec le prince.

En arrivant  l'htel, il aperut le prince install avec sa soeur et sa
nice dans le jardin o ils prenaient des glaces; vivement le prince
se leva pour accourir au devant de lui: jamais accueil ne fut plus
chaleureux.

Aprs le dpart d'Horace, le prince avait fait monter son bagage dans le
cabinet qui lui tait donn sous les toits, mais il avait voulu que
les malles de sa soeur et de sa nice restassent dans le vestibule de
l'htel.

Avant de s'installer dans la salle  manger du colonel, il fallait
attendre le retour de celui-ci.

Il tait convenable de lui demander cette chambre.

Seulement, en mme temps, il tait bon de le mettre dans l'impossibilit
de la refuser.

O coucheraient la comtesse et Carmelita?

Devant une pareille question, la rponse ne pouvait pas tre douteuse.

C'tait donc en costume de voyage que la comtesse et Carmelita avaient
dn  table d'hte, o leur prsence avait fait sensation.

Pour Carmelita, elle se contenta de tendre la main au colonel et de
poser sur lui ses grands yeux, qui s'taient clairs d'une flamme
rapide.

Mais ce n'tait pas seulement pour avoir le plaisir de serrer la main
de ce cher colonel que le prince Mazzazoli attendait son retour avec
impatience.

Il avait une demande  lui adresser, une prire, la plus importune, la
plus inconvenante, mais qui lui tait impose par la ncessit.

--Je sais par Horace de quoi il s'agit, interrompit le colonel, et je
suis heureux de mettre deux de mes chambres  la disposition de ces
dames. Je regrette seulement que vous n'en ayez pas dj pris possession
en m'attendant, car vous deviez bien penser que je m'empresserais de
vous les offrir.

Comme le prince se confondait en excuses en mme temps qu'en
remercments, le colonel l'interrompit de nouveau.

--Je vous assure que vous ne me devez pas tant de reconnaissance. Au
reste le sacrifice que je vous fais est bien petit, et je regrette mme
que les circonstances le rende si insignifiant.

--Il n'en est pas moins vrai que, pour nous, vous vous privez de vos
chambres, dit Carmelita.

--Pour une nuit....

--Comment! pour une nuit? s'cria le prince.

--Je pars demain soir.

Carmelita attacha sur le colonel un long regards qui fit baisser les
yeux  celui-ci.

Pour chapper  l'embarras que ce regard de Carmelita lui causait, il
se jeta dans des explications sur son dpart, arrt depuis longtemps,
dit-il, et qui ne pouvait tre diffr.

Puis presqu'aussitt, prtextant la fatigue, le prince demanda au
colonel la permission de conduire la comtesse  sa chambre.

Dans son tat, elle avait besoin des plus grands mnagements.

Et tout bas il dit au colonel que la pauvre femme tait bien mal et
qu'un accs de fatigue pouvait la tuer.



II

Ce que le colonel et voulu savoir et ce qu'il se demandait
curieusement, c'tait pourquoi le prince tait venu au Glion.

Il n'avait point oubli, bien entendu, ce que madame de Lucillire
lui avait si souvent rpt  propos des projets du prince et de ses
esprances matrimoniales.

Il se pouvait donc trs bien que ce voyage au Glion n'et pas d'autre
but que l'accomplissement de ces projets et la ralisation de ces
esprances.

Sachant ce qui s'tait pass avec madame de Lucillire, le prince avait
trouv que le moment tait favorable pour mettre Carmelita en avant et
la prsenter comme une consolatrice.

Alors la maladie de la comtesse Belmonte n'tait qu'un prtexte pour
expliquer ce voyage.

Il faut dire que le colonel n'tait nullement dispos  l'infatuation,
et que de lui-mme il n'et trs probablement jamais imagin qu'on
pouvait courir aprs lui pour le marier avec une jolie fille. Mais
madame de Lucillire lui avait si souvent parl de ce projet du prince,
que le souvenir de ces paroles ne pouvait pas ne pas l'inquiter en
prsence d'une arrive si trange.

En tout cas, il n'y avait pour lui qu'une chose  faire.

Quitter le Glion.

Lorsqu'il monta  sa chambre, il ouvrit sa porte avec prcaution et il
marchait doucement en vitant de faire du bruit, de peur de dranger ses
voisines, lorsqu'il entendit frapper quelques petits coups  la cloison.

En mme temps, une voix,--celle de Carmelita,--l'appela.

--Colonel, c'est vous, n'est-ce pas!

On parlait contre la porte qui mettait les deux chambres en
communication intrieure et qui, alors qu'il occupait ces deux chambres,
restait toujours ouverte.

--Oui, c'est moi, dit-il.

--Je vous ai bien reconnu aux prcautions que vous preniez pour ne pas
faire de bruit; ne vous gnez pas, je vous prie. C'est moi qui suis
votre voisine. J'ai le sommeil bon; quand je dors, rien ne me rveille.
Bonsoir.

--Bonsoir.

Comment? il serait expos tous les soirs  des dialogues de ce genre; 
chaque instant dans le jour, il verrait Carmelita! Ah! certes non, et le
lendemain il quitterait le Glion.

Le lendemain matin, comme il sortait de sa chambre, il trouva dans le
vestibule le prince Mazzazoli qui se promenait en long et en large.

--Auriez-vous deux minutes  me donner? demanda-t-il en serrant la main
du colonel.

--Mais tout ce que vous voudrez.

--Connaissez-vous Champry? j'entends, y tes-vous all?

--Non.

--Et les Diablerets?

--Je n'y suis pas all non plus.

--Et le val d'Anniviers?

--Je ne le connais que par les livres.

--Voil qui est fcheux. J'avais compt sur vous pour me tirer
d'embarras: les livres, les guides, c'est parfait, mais dans notre
situation ce n'est pas suffisant.

--Et que vous importe Champry ou le val d'Anniviers?

--Il faut tre franc, n'est-ce pas? D'ailleurs je voudrais ne
pas l'tre, que cela me serait impossible. Je vous demande des
renseignements sur Champry et les Diablerets, parce que mon intention
est d'aller aux Diablerets, ou  Champry, ou au val d'Anniviers, enfin
dans un pays o ma pauvre soeur trouvera les conditions atmosphriques
qui sont ordonnes; et si je choisis ces pays, c'est parce qu'ils ne
sont qu' une courte distance du Glion.

--Mais le Glion lui-mme?

--J'avais choisi le Glion, parce que je le connaissais et que je savais
que c'tait la station par excellence pour ma malheureuse soeur. Mais
nous ne pouvons pas rester au Glion. Vous m'avez demand d'tre franc,
je veux l'tre jusqu'au bout. Avec une bonne grce parfaite, avec un
lan spontan, vous avez voulu nous cder vos chambres; mais il est bien
vident que notre prsence vous gne.

--Comment pouvez-vous penser?

--Je ne pense pas, je suis certain. Pour des raisons que je n'ai pas 
examiner, vous dsirez tre seul; notre voisinage vous incommode et vous
trouble. Alors vous partez. Eh bien, mon cher colonel, cela ne doit
pas tre. Ce n'est pas  vous de partir, c'est  nous de vous cder la
place.

--Permettez....

--Je vous en prie, laissez-moi achever. Nous sommes ici dans des
conditions tout  fait particulires. Si vous n'aviez pas habit cet
htel, nous n'aurions pas pu nous y faire recevoir. Nous ne sommes donc
ici que par vous, par votre complaisance. Eh bien, mon cher colonel,
il serait tout  fait absurde que vous fussiez victime de votre
complaisance. Nous vous gnons; vous dsirez la solitude, que vous ne
pouvez plus trouver, nous ayant pour voisins. Nous nous en allons:
rien n'est plus simple, rien n'est plus juste. Voil pourquoi je vous
demandais des renseignements sur les htels des environs, pensant que
vous les connaissiez et ne voulant pas me lancer  l'aventure avec une
malade.

--Jamais je n'accepterai ce dpart.

--Et moi, jamais je n'accepterai le vtre.

--Mon intention n'tait pas de rester au Glion.

--Elle n'tait pas non plus d'en partir aujourd'hui. De cela, je
suis bien certain; j'ai interrog Horace, qui ne savait rien, et qui
assurment et t prvenu si votre dpart avait t arrt avant notre
arrive.

Le colonel demeura assez embarrass. Il ne lui convenait pas en effet de
reconnatre qu'il quittait l'htel pour fuir la prsence du prince et
de Carmelita: c'tait l une grossiret qui n'tait pas dans ses
habitudes, ou bien c'tait avouer sa faiblesse pour madame de
Lucillire, ce qui le blessait dans sa pudeur d'amant malheureux.

--Devant partir un jour ou l'autre, il est bien naturel cependant que je
vous cde tout de suite une chambre qui vous est indispensable, car vous
ne pouvez pas rester dans le trou o vous avez pass la nuit.

--Un jour ou l'autre, je vous le rpte, je comprends cela; ce que je ne
comprends pas, c'est aujourd'hui. Ainsi, voil qui est bien entendu: si
vous persistez dans votre intention de partir ce soir, c'est nous qui
partons ce matin pour les Diablerets ou pour Champry, peu importe; si
au contraire vous restez pour quelques jours, nous restons, nous aussi,
tout le temps qui sera ncessaire pour la sant de ma soeur.

Dpossd de la chambre dans laquelle il prenait ses repas, le colonel
dut djeuner dans la salle  manger commune.

Au moment o il allait entrer dans cette salle, il se rencontra avec
le prince, et celui-ci lui proposa de prendre place  la table qu'il
s'tait fait rserver, au lieu de s'asseoir  la grande table.

Il se trouva donc plac entre la comtesse et Carmelita, et, au lieu de
lire tout en mangeant, comme il en avait l'habitude lorsqu'il tait
seul, il dut soutenir une conversation suivie.

Il avait une crainte assez poignante, qui tait que la comtesse ou
Carmelita vinssent  parler de madame de Lucillire; mais le nom de la
marquise ne fut mme pas prononc, et, comme s'il y avait eu une entente
pralable pour viter les sujets qui pouvaient le gner, on ne parla pas
de Paris.

La comtesse ne s'occupa que de sa maladie, et Carmelita que du pays dans
lequel elle allait passer une saison.

Elle montra mme tant d'empressement  connatre ce pays, que le colonel
se trouva pour ainsi dire oblig  se mettre  sa disposition pour la
guider aprs le djeuner.

--Nous commanderons une voiture, dit le prince, et et nous emploierons
notre aprs-midi  visiter les villages environnants.

Pendant que la comtesse et sa fille allaient revtir une toilette de
promenade, le prince prit le colonel par le bras et l'emmena  l'cart.

--Est-ce que vous avez reu des lettres de Paris depuis votre dpart?
demanda-t-il.

--Non.

--Alors vous ignorez l'effet que ce dpart a produit?

C'tait l un sujet de conversation qui ne pouvait tre que trs pnible
pour le colonel; il ne rpondit donc pas  cette question.

Mais le prince continua:

--Personne ne s'est mpris sur les causes qui ont provoqu votre brusque
dtermination.

Le colonel leva le bras, comme pour fermer la bouche au prince; mais
celui-ci parut ne pas comprendre ce geste.

--Et tout le monde vous a approuv, dit-il; il n'y a qu'une voix dans
tout Paris.

Disant cela, le prince Mazzazoli tendit sa main au colonel comme pour
joindre sa propre approbation  celle de tout Paris.

La situation tait embarrassante pour le colonel. Que signifiaient ces
paroles? Pourquoi et  propos de quoi l'avait-on approuv? C'tait une
question qu'il ne pouvait pas poser au prince cependant.

--Je vous dirai entre nous, continua celui-ci, que madame de Lucillire
elle-mme n'a pas cach son sentiment.

Ce nom ainsi prononc le fit plir et son coeur se serra, mais la
curiosit l'empcha de s'abandonner  son motion.

--Quel sentiment? demanda-t-il.

--Mais celui qu'elle a prouv en apprenant votre dpart. D'abord, quand
on a commenc  croire que vous aviez vritablement quitt Paris, on a
t fort tonn; tout le monde avait pens qu'il ne s'agissait que d'une
excursion de quelques jours. Mais, en ne vous voyant pas revenir, on a
compris que c'tait au contraire un vrai dpart. Pourquoi ce dpart?
C'est la question que chacun s'est pose, et, chez tout le monde, la
rponse a t la mme.

Sur ce mot, le prince Mazzazoli fit une pause et regarda le colonel en
se rapprochant de lui.

--Trouvant votre responsabilit trop gravement compromise dans votre
association avec le marquis de Lucillire, vous vouliez bien tablir que
vous n'tiez pour rien dans les paris engags sur _Voltigeur_.

Le colonel respira: l'esprit et le coeur remplis d'une seule pense, il
n'avait nullement song  cette explication, et il avait tout rapport,
dans ces paroles  double sens,  madame de Lucillire.

--Un jour que l'on discutait votre dpart mystrieux dans un cercle
compos des fidles ordinaires de la marquise, le duc de Mestosa, le
prince Sratoff, lord Fergusson, madame de Lucillire affirma trs
nettement que vous aviez bien fait de quitter Paris. Le colonel est un
homme violent, dit-elle, un caractre emport; il et pu se lcher en
entendant les sots propos qu'on colporte sur les gains extraordinaires
de _Voltigeur_, et avec lui les choses seraient assurment alles 
l'extrme. Il a voulu se mettre dans l'impossibilit de se laisser
emporter; je trouve qu'il a agi sagement. Vous pensez, mon cher ami, si
ces paroles ont jet un froid parmi nous. Personne n'a rpliqu un mot.
Mais la marquise, s'tant loigne, on s'est expliqu, et tout le monde
est tomb d'accord sur la traduction  faire des paroles de madame
de Lucillire. videmment la femme ne pouvait pas accuser le mari
franchement, ouvertement; mais, d'un autre ct, l'amie ne voulait pas
qu'on pt vous souponner de vous associer aux procds du marquis.
De l ce petit discours assez obscur, en apparence, mais au fond trs
clair. Qu'en pensez-vous?

Ainsi la marquise n'avait pas craint d'expliquer leur rupture en jetant
la suspicion sur son mari. Ce n'est pas avec moi qu'il a rompu,
avait-elle dit; c'est avec M. de Lucillire.

Elle tenait donc bien  mnager la jalousie de ses fidles, qu'elle ne
reculait pas devant une pareille explication.

A ce moment, la comtesse Belmonte et Carmelita descendirent dans le
jardin, prtes pour la promenade, et l'on monta en voiture.

Le prince s'tant plac vis--vis de sa soeur, le colonel se trouva en
face de Carmelita.

Il ne pouvait pas lever les yeux sans rencontrer ceux de la belle
Italienne, poss sur les siens.

La promenade fut longue et ils restrent plusieurs heures ainsi en face
l'un de l'autre.

--Est-ce qu'il y a des chemins de voiture pour aller sur les flancs de
cette montagne? demanda Carmelita en rentrant  l'htel et en montrant
du bout de son ombrelle les pentes boises du mont Cubli.

--Non, rpondit le colonel; il n'y a que des sentiers pour les pitons.

--Ne me demande pas de t'accompagner, dit le prince; tu sais que les
ascensions sont impossibles pour moi.

--Oh! quand je voudrai faire cette promenade, ce ne sera pas  vous que
je m'adresserai, mon cher oncle, dit-elle en riant; ce sera au colonel.



III

Le colonel, le lendemain matin, tait parti en excursion de manire 
n'tre pas expos  refuser Carmelita, ce qui tait presque impossible,
ou  l'accompagner, ce qui n'tait pas pour lui plaire dans les
conditions morales o il se trouvait prsentement.

Il resta absent pendant deux jours, et ne revint qu'assez tard dans la
soire, bien dcid  repartir le lendemain matin. Il n'y avait pas deux
minutes qu'il tait dans sa chambre, lorsqu'il entendit frapper deux ou
trois petits coups  la porte cloison; en mme temps une voix,--celle de
Carmelita--l'appela:

--Vous rentrez?

--A l'instant.

--Vous avez fait bon voyage?

--Trs bon, je vous remercie.

--Est-ce que vous tes mort de fatigue?

--Pas du tout.

--Ah! tant mieux. Est-ce que la porte est condamne de votre ct!

--Elle est ferme  clef.

--Et vous avez la clef?

--Elle est sur la serrure.

--De sorte que, si vous voulez, voue pouvez ouvrir cette porte?

--Mais pas du tout; il y a un verrou de votre ct?

--Je sais bien. Je dis seulement que, si vous voulez tourner la clef en
mme temps que je pousse le verrou, la porte s'ouvre.

--Parfaitement.

--Eh bien! alors, si vous n'tes pas mort de fatigue, vous plat-il de
tourner la clef? moi, je pousse le verrou.

Carmelita apparut, le visage souriant, la main tendue:

--Bonsoir, voisin, dit-elle.

--Bonsoir, voisine.

Et ils restrent en face l'un de l'autre durant quelques secondes.

--Ma mre est endormie, et son premier sommeil est ordinairement
difficile  troubler; cependant, en parlant ainsi  travers les
cloisons, nous aurions pu la rveiller. Voil pourquoi je vous ai
demand d'ouvrir cette porte.

Elle ne montrait nul embarras et paraissait aussi  son aise dans cette
chambre qu'en plein jour, au milieu d'un salon.

--Depuis plus d'une heure je guettais votre retour, dit-elle, et je
croyais dj qu'il en serait aujourd'hui comme il en avait t hier.

--Hier j'ai t surpris par la nuit  une assez grande distance, et je
n'ai pas pu rentrer.

--Et o avez-vous couch?

--Sur un tas de foin dans un chalet de la montagne.

--Mais c'est trs amusant, cela.

--Cela vaut mieux que de coucher  la belle toile, car les nuits sont
fraches dans la montagne; mais il y a quelque chose qui vaut encore
beaucoup mieux qu'un tas de foin, c'est un bon lit.

--Vous aimez ces courses dans la montagne.

--J'aime la vie active, la fatigue; ces courses me dlassent de la vie
sdentaire que j'ai mene en ces derniers temps.

--Ah! vous tes heureux.

Comme il ne rpondait pas, elle continua:

--J'entends que vous tes heureux de faire ce que vous voulez, d'aller
o vous voulez, sans avoir  consulter personne. Savez-vous que depuis
que je ne suis plus une toute petite fille, je n'ai pu faire un pas sans
la permission de mon oncle, et il faut dire que presque toutes les fois
que je lui ai demand d'aller  gauche il m'a permis d'aller  droite.

Elle s'avana dans la chambre, et, prenant une chaise, elle s'assit.

--Je vous donne l'exemple, dit-elle, car je ne veux pas tenir sur ses
jambes un homme qui a march toute la journe.

Il s'assit alors prs d'elle, assez intrigu par la tournure que prenait
cet entretien bizarre.

--Quel but pensez-vous que j'aie eu en vous priant d'ouvrir cette porte?
demanda-t-elle.

--Dame!... je n'en sais rien...  moins que ce ne soit pour causer un
instant.

--Vous n'y tes pas du tout: j'ai une prire  vous adresser.

--A moi?

--Et qui me rendra trs heureuse si vous ne la repoussez point.

--Alors il est entendu d'avance que ce que vous souhaitez sera fait.

--Non, rien  l'avance: coutez-moi d'abord, et puis, selon que ce
que je vous demanderai vous plaira ou ne vous plaira point, vous me
rpondrez. Vous souvenez vous d'un mot que j'ai dit l'autre jour, 
notre retour de notre promenade en voiture?

--A propos de quoi ce mot?

--A propos d'une excursion dans la montagne.

--Parfaitement.

--Eh bien! ce mot m'a valu une vive remontrance de mon oncle, et, quand
je dis remontrance, c'est pour ne pas employer une expression plus
forte. Cependant cela ne m'a pas fait renoncer  mon ide, et plus mon
oncle m'a dit que j'avais commis une sottise et une inconvenance en
manifestant le dsir de vous accompagner dans une de vos excursions,
plus ce dsir a t ardent. Cet aveu va peut-tre vous donner une assez
mauvaise ide de mon caractre, mais au moins il vous prouvera que je
suis franche. Et puis ce dsir n'est-il pas bien justifiable, aprs
tout? Je suis enferme dans cet htel; ma mre est empche de sortir
par sa maladie, mon oncle est retenu par son horreur de la fatigue et
de la marche. Moi, qui ne suis pas malade et qui n'ai pas horreur de
la marche, j'ai envie de voir ce qu'il y a derrire ces rochers qui
se dressent du matin au soir devant mes yeux comme des points
d'interrogation. N'est-ce pas tout naturel? Et voil pourquoi je veux
vous demander de vous accompagner quelquefois. Voil ma prire. Enfin
voil comment j'ai t amene  pousser ce verrou.

--Je vous ai dit que d'avance ce que vous souhaitiez serait fait, je
ne puis que vous le rpter. Maintenant, quand vous plat-il que nous
entreprenions cette promenade?

--Oh! ce n'est pas ainsi que les choses doivent se passer. Le grand
grief de mon oncle, a t que je venais me jeter  travers vos projets
d'une faon importune et gnante. Si demain matin je lui dis que je pars
avec vous pour cette promenade, il comprendra que son discours n'a pas
t trs efficace, et il le recommencera en l'accentuant. Le moyen
d'chapper  ce nouveau discours, c'est que vous demandiez vous-mme 
mon oncle de me faire faire cette promenade; comme cela, il ne pourra
plus parler de mon importunit. Le voulez-vous?

Il fut convenu que, la lendemain matin, le colonel adresserait sa
demande au prince.

Carmelita, ordinairement impassible comme si elle tait insensible 
tout, se montra radieuse.

--Maintenant, dit-elle, je ne veux pas abuser plus longtemps de votre
hospitalit. Bonsoir, voisin;  demain.

Et, aprs lui avoir tendu la main, elle rentra dans sa chambre.

Mais presque aussitt rouvrant la porte:

--Comment! dit-elle, vous n'avez pas tourn la clef?

--Mais....

--Mais il le faut, de mme qu'il faut que je pousse le verrou pour mon
oncle.

Le lendemain matin, il adressa au prince Mazzazoli sa demande ou plutt
la demande de Carmelita.

--C'est cette grande enfant, s'cria le prince, qui j'en suis certain,
vous a tourment pour vous accompagner dans vos excursions?

--Elle a manifest le dsir de parcourir la montagne, et je suis heureux
de me mettre  sa disposition.

--Vous tes heureux d'aller o bon vous semble, librement voil qui est
certain, et c'est bien assez que nous soyons venus vous chasser de votre
appartement, sans encore vous prendre votre libert. Excusez-la, je vous
prie; elle n'a pas pris garde  ce qu'elle vous demandait.

--Refusez-vous de me la confier?

--Je refuse de vous ennuyer.

L'entretien ainsi engag ne pouvait finir que par la dfaite du prince.

Un quart d'heure aprs, Carmelita tait prte  partir: elle avait
revtu un costume bizarre: une robe courte, serre  la taille par un
ceinturon de cuir et modulant sa taille et ses paules; aux pieds, des
souliers pris dans les gutres; sur la tte un petit chapeau de feutre,
sans plumes, mais avec un voile gris flottant au vent;  la main, une
longue canne.

--M'acceptez-vous ainsi? dit-elle en posant sur lui ses grands yeux
clairs. Je vous promets de vous suivre sans demander grce, et de passer
partout o vous passerez; le pied est solide et je ne sais pas ce que
que c'est que le vertige.

Ils partirent sans qu'il penst  se demander comment, en un quart
d'heure, elle avait pu improviser ce charmant costume de montagne, qui
tait un vrai chef-d'oeuvre longuement mdit par l'illustre Faugeroles,
et sans qu'il se dit qu'il tait assez trange, alors qu'elle ne devait
pas faire d'excursion, qu'elle et dans ses bagages des objets aussi peu
appropris  une toilette ordinaire que des gutres et une canne.

--Et o vous plat-il que nous allions? demanda-t-il aprs avoir march
pendant quelques minutes prs d'elle.

--Mais o vous voudrez, dans la montagne, droit devant nous. Quand vous
viendrez, dans l'Apennin, si jamais vous nous faites le plaisir de nous
visiter  Belmonte, je vous guiderai; ici guidez-moi vous-mme, car
je ne connais rien. Tout ce que je dsire, c'est aller le plus loin
possible, le plus haut que nous pourrons monter.

Ils quittrent bientt le chemin pour prendre un sentier qui courait sur
le flanc de la montagne en ctoyant le ravin et en coupant  travers des
pturages et des bois de sapins.

Personne dans ce sentier, personne dans les bois; sur les pentes des
pturages, quelques vaches qui paissaient l'herbe verte ou qui venaient
boire  des auges creuses dans le tronc d'un pin et qui, en marchant
lentement, faisaient sonner leurs clochettes.

Ils avanaient, cte  cte, et quand le sentier devenait trop troit
pour deux, il prenait la tte, se retournant alors de temps en temps
pour voir si elle le suivait.

Elle marchait dans ses pas, sur ses talons, et quand un filet d'eau
rendait les pierres du sentier glissantes, il n'avait qu' tendre le
bras pour lui prendre la main et l'aider  sauter de caillou en caillou,
ce qu'elle faisait d'ailleurs lgrement, srement, sans hsitation, en
riant lorsqu'elle claboussait l'eau du bout de son bton.

La journe tait radieuse, et le soleil, qui s'tait dj lev dans
un beau ciel sans nuage, avait dissip les vapeurs du matin, qui ne
persistaient plus que dans quelques vallons abrits, o elles rampaient
le long des rochers et des arbres comme des fumes lgres.

Devant eux, la montagne se dressait comme une barrire de rochers pour
former l'amphithtre de Jaman et des monts de Vevey; derrire eux, le
lac brillait comme un immense miroir.

En marchant, ils devisaient du spectacle qu'ils avaient sous les yeux,
et Carmelita comparait ces montagnes  celles au milieu desquelles
s'tait coule son enfance.

De l un inpuisable sujet de conversation.

Ils montrent ainsi pendant prs de deux heures sans qu'elle se plaignt
de la fatigue ou demandt  se reposer.

Mais la matine s'avanait et l'heure du djeuner approchait.

Il avait emport dans son sac du pain et de la viande froide, et il
comptait sur une source qu'il connaissait pour leur donner de l'eau.

Bientt ils arrivrent  cette source, et pour la premire fois ils
s'assirent sur l'herbe.

--L'endroit vous dplat-il?

--Bien au contraire, et choisi  souhait non seulement pour djeuner,
mais encore pour causer librement en toute sret. Et prcisment j'ai
 vous parler. C'est mme dans ce but, si vous voulez bien me permettre
cet aveu, que je vous ai propos cette promenade.

Alors elle se mit  sourire.

--Je vous tonne, dit-elle.

--Je l'avoue.

--Vous avez donc cru que je voulais tout simplement faire une excursion
dans ces montagnes?

--J'ai cru ce que vous me disiez.

--Ce que je vous disais tait la vrit, mais ce n'tait pas toute la
vrit: oui, j'avais grande envie de faire cette excursion pour le
plaisir qu'elle pouvait me donner; mais aussi j'avais grand dsir de me
mnager un tte--tte avec vous, dans lequel je pourrai vous adresser
une demande pour moi trs importante.

--Je vous coute.

--Ah? maintenant rien ne presse, car je ne crains pas que notre
tte--tte soit troubl; djeunons donc d'abord, ensuite je vous ferai
mes confidences. N'couterez-vous pas mieux? Pour moi, je parlerai plus
facilement quand j'aurai apais mon apptit, car je meurs de faim.

Ouvrant son sac, il en tira les provisions et les ustensiles de table
qu'il renfermait.

Ces provisions et ces ustensiles taient des plus simples: du pain,
un poulet froid et du sel; deux couteaux, deux verres et deux petites
serviettes; dans une gourde recouverte d'osier, du vin blanc d'Yverne.

Le couvert fut bien vite mis sur un quartier de rocher et ils s'assirent
en face l'un de l'autre.

--Pour le plaisir que je me promettais, dit-elle, je suis servie 
souhait.

Et, tout en mordant du bout des dents un os de poulet elle promena
lentement les yeux autour d'elle.

Assurment il y a en Suisse beaucoup de montagnes plus clbres que ces
pentes des dents de Naye et de Jaman, cependant il en est peu o la vue
puisse embrasser un panorama plus vaste, et surtout plus vari! tout se
trouve runi, arrang, dispos, compos, pour le plaisir des yeux: les
eaux, les bois, les champs, les prairies, les villages et les villes. Au
loin, se confondant dans le ciel, les pics sauvages des Alpes, couverts
de neiges et qui, de quelque ct qu'on se tourne, vous entourent, et
vous blouissent;  ses pieds, au contraire, le spectacle de la vie
civilise: les toits des villages qui rflchissent les rayons du
soleil, les bateaux  vapeur qui tracent des sillons blancs sur les eaux
bleues du lac, et, dans les valles, la fume des locomotives qui court
et s'envole  travers les maisons et les arbres. Les bruits de la plaine
et des valles ne montent point jusqu' ces hauteurs, et dans l'air
tranquille on n'entend que les clochettes des vaches ou le chant des
bergers qui fauchent l'herbe sur les pentes trop rapides pour les pieds
des troupeaux.

--Quel malheur que ces bergers ne nous chantent pas le _Ranz des
vaches_! dit Carmelita en souriant.

Et elle se mit elle-mme  chanter  pleine voix cet air, tel qu'il se
trouve crit dans _Guillaume Tell_.

--Comment trouvez-vous ma voix! demanda-telle.

--Admirable.

--Ce n'est pas un compliment que je vous demande, mais une rponse
sincre; vous comprendrez tout  l'heure l'importance de cette
sincrit.

--Tout  l'heure?

--Oui, quand je vous ferai mes confidences; mais le moment n'est pas
encore venu, car ma faim n'est pas assouvie. J'accepte un nouveau
morceau de poulet, si vous voulez bien me l'offrir.

Il se levait de temps en temps pour aller emplir leurs verres au filet
d'eau qui, par un conduit en bois, tombait dans le tronc d'un pin creus
en forme d'auge.

Bientt il ne resta plus du poulet que les os, et la gourde se trouva
vide.

Alors,  son tour, elle se leva et, s'loignant de quelques pas, elle se
mit  cueillir dans l'herbe des violettes bleues et jaunes, des anmones
printanires, des saxifrages et d'autres fleurs alpines, dont elle forma
une petite botte.

Puis, revenant vers le colonel, qui pendant ce temps avait referm
son sac, elle jeta toutes ces fleurs sur l'herbe et, s'asseyant, elle
commena  les arranger en bouquet.

--Il faut que je commence par vous avouer, dit-elle, que j'ai pour vous
une grande estime et que vous m'inspirez une entire confiance.

--Pourquoi

--Pourquoi? Ce serait bien long  expliquer et difficile aussi. Je vous
demande donc  affirmer seulement cette estime et cette confiance pour
vous faire comprendre comment j'ai t amene  vous prendre pour
confident.

Le colonel et voulu rpondre; mais, ne trouvant qu'une fadaise, il se
contenta d'un signe de main pour dire qu'il coutait.

--Vous savez, continua-t-elle, comment j'ai t leve. Mon oncle a
conu le projet de me faire faire un grand mariage, et il a voulu me
rendre digne des hautes destines qu'il ambitionnait pour moi..., et
aussi un peu pour lui, il faut bien le dire. Ai-je ou n'ai-je pas
profit de ses leons! C'est une question que je n'ai pas  examiner,
et sur laquelle je ne veux pas vous interroger; car vous ne pourriez me
rpondre que poliment, et c'est  votre sincrit que je fais appel.
Quoi qu'il en soit, le grand mariage dsir ne s'est pas fait, et les
rves de mon oncle ne se sont point raliss. Je suis sans fortune, cela
explique tout.

--Ne croyez pas que tous les hommes ne recherchent que la fortune dans
la femme qu'ils pousent.

--Je ne crois rien; je constate que je ne suis pas marie, et je
l'explique par une raison qui me parat bonne. Cependant j'avoue
volontiers qu'elle n'est pas la seule. Pour que ces grands mariages
russissent, pour qu'une jeune fille qui n'a rien que quelques avantages
personnels se marie, il faut, n'est-ce pas, que cette jeune fille
travaille elle-mme habilement  ce mariage, qu'elle trouve elle-mme
son mari, et qu'avec plus ou moins d'adresse, de diplomatie, de rouerie,
de coquetterie, de persvrance, elle oblige elle-mme ce mari 
l'pouser. C'est au moins ainsi que se sont accomplis les beaux mariages
qui ont servi d'exemples  mon oncle, et lui ont mis en tte l'ide de
me donner pour mari un prince ou un empereur. Il avait eu d'illustres
exemples sous les yeux et il avait cru que je pourrais les suivre.
Par malheur pour le succs de son plan, je n'ai pas voulu, dans cette
comdie du mariage, accepter mon rle tel qu'il me l'avait dessin. Il
tait trs important, ce rle, trs brillant et assurment intressant 
jouer; je l'ai transform en un rle muet.

Elle s'arrta et, le regardant:

--Est-ce vrai? demanda-t-elle.

--Trs vrai.

--Mais ce rle, je n'ai pu l'accepter que par une sorte d'obissance,
sans rflexion pour ainsi dire, sans avoir conscience de ce que je
faisais. Mon oncle me demandait de le remplir, je le remplissais en
l'appropriant  ma nature; j'obissais  son ordre, et par cette
soumission il me semblait que je m'acquittais de la reconnaissance que
je lui devais. Il faut remarquer, si vous ne l'avez dj fait, que je ne
suis prcoce en rien: mon esprit, mon intelligence, ne se sont ouverts
que tardivement, peu  peu, si tant est qu'ils se soient ouverts. Je
suis donc reste assez longtemps sans comprendre ce rle, et surtout
sans voir le rsultat auquel j'arriverais, si je russissais dans son
dnoment: c'est--dire  un mariage peut-tre riche ou puissant, mais 
coup sr malheureux; car,  vos yeux, n'est-ce pas, comme aux miens, un
mariage sans amour ne peut tre que malheureux?

--Assurment.

--Je comptais sur votre rponse. Quand j'ai compris o je marchais,
ou plutt quand je l'ai senti, car je l'ai senti avant de le
comprendre,--disant cela, elle posa la main sur son coeur,--j'ai rsolu
de ne pas aller plus loin et de m'arrter. Jamais position n'a t plus
dlicate que la mienne: je devais beaucoup  mon oncle, et, d'un autre
ct, je me devais  moi-mme de ne pas poursuivre des projets de
mariage qui ne pouvaient faire que mon malheur, ainsi que celui du mari
que j'pouserais. Comment sortir de cette difficult? J'y rflchis
longtemps. Mais, si difficile que soit une position, on trouve toujours
moyen d'en sortir lorsqu'on le veut fermement.

Il coutait, se demandant o allait aboutir cette trange confidence et
surtout pourquoi elle la lui faisait.

Elle continua:

--Vous savez qu'en ces derniers temps, j'ai beaucoup travaill la
musique et que j'ai pris des leons de chant. Si je n'avais pas d tre
une grande dame, j'aurais t une grande artiste, me disait chaque
jour mon professeur. Eh bien! grande dame, je ne la serai point; au
contraire, je serai artiste. Dans quelques jours, je partirai d'ici,
seule, pour l'Italie, et, sous un faux nom, je dbuterai au thtre.

--Vous?

--Oui, moi. Voil pourquoi j'ai voulu vous faire cette confidence. C'est
pour vous prier d'tre, au moment de mon dpart, auprs de mon oncle et
de ma mre, pour leur adoucir le coup que je leur porterai. J'ai cru que
personne mieux que vous ne pouvait remplir cette mission, et c'est le
service que je vous demande. Vous ne me le refuserez point, n'est-ce
pas?

--Comdienne!

--Je vois que je vous surprends, dit-elle en le regardant. Et pourquoi?
Que voulez-vous que je fasse? Quelle position ai-je dans le monde? Je
suis d'une noble famille, cela est vrai; mon oncle est prince, cela est
vrai encore. Mais aprs? Ma famille est ruine, et mon oncle est sans
fortune; voil qui est non moins vrai. Dans cette situation, quelle
esprance m'est permise?

--Mais celle qu'a eue le prince, celle qu'il a toujours, et qui me
parat,--laissez-moi le dire, sans mettre aucune galanterie dans mes
paroles,--tout  fait lgitime et parfaitement fonde.

--Vous voulez dire celle d'un mariage, d'un grand, d'un beau mariage?

--Sans doute, qui plus que vous fut jamais digne de ce mariage?

--Quoi qu'il en soit, dit-elle en continuant le dveloppement de son
ide, ce mariage, ce beau mariage, ne s'est pas ralis jusqu' prsent.

--Pouvez-vous croire qu'il ne se ralisera pas un jour ou l'autre?
est-ce  votre ge qu'il est permis de dsesprer?

--O est-il ce mari? Depuis un an; nous avons vcu dans le mme monde,
l'un prs de l'autre, de la mme vie pour ainsi dire. O l'avez-vous vu
ce mari? Nulle part, n'est-ce pas? Il ne s'est pas prsent.

--De ce qu'il ne s'est pas prsent jusqu' prsent, s'ensuit-il qu'il
ne doive pas se prsenter un jour?

--Assurment, je crois qu'il ne se prsentera pas: mais je vais plus
loin et j'affirme qu'il ne devait pas se prsenter. C'tait  moi de
l'aller chercher. Ce que je n'ai pas fait, alors que je ne me rendais
pas bien compte de ma position, je le ferai encore bien moins
maintenant, que je sais ce qu'elle est et que je raisonne. Je vous l'ai
dit et je vous le rpte, je veux mon indpendance; je veux celle de
la vie; je veux aussi, je veux surtout celle du coeur. Si je me marie
jamais, je veux choisir mon mari, non parce qu'il a un grand nom ou une
grande position, mais parce qu'il m'aime et que je l'aime. Cela, je
l'espre, ne vous parat pas trop romanesque; je vous assure que je ne
suis pas romanesque.

--Mais je n'ai jamais pens qu'on devait s'excuser d'tre romanesque;
trop peu de gens, hlas! mettent le sentiment dans leur existence.

--C'est prcisment cela que je veux: mettre le sentiment au-dessus des
intrts, et non les intrts au-dessus du sentiment. Voil pourquoi je
tiens  tre libre, Je sais que l'on me reprochera mon coup de tte.
Comdienne! quelle bassesse! Appartenir  l'une des premires familles
de l'Italie et se faire chanteuse, quelle folie! Et cependant j'ai une
excuse. Puisque je suis destine  jouer la comdie en ce monde, j'aime
mieux la jouer au thtre que dans la vie. Le rle qu'on veut m'imposer
et que je devrais accepter pour russir me pse et m'humilie, de sorte
que je le joue aussi mal que possible et que je ne russirai jamais;
tandis que celui que je veux prendre n'a rien qui m'effraye.

--Cependant....

--Oui, vous avez raison, ce que je dis l est inexact. Il y a une chose
qui m'effraye et beaucoup, c'est de quitter mon oncle et ma mre.

Elle parut trs mue et s'arrta un moment.

--C'est cette considration qui pendant longtemps m'a arrte, dit-elle
en reprenant. J'ai hsit, j'ai t d'une rsolution  une autre,
dcide un jour  partir, le lendemain  rester prs d'eux et  laisser
les choses aller sans m'en mler: car je sens, croyez-le bien, le
chagrin que je vais leur causer. Pour ma pauvre mre, cette sparation
sera terrible; pour mon oncle, elle ne le sera pas moins, puisqu'elle
sera l'anantissement de projets auxquels depuis sept annes il a tout
sacrifi: son temps, sa peine, sa fortune, ses plaisirs. On ne sait pas,
on ne saura jamais ce qu'ont t les soins de mon oncle; songez que ce
qu'il ne savait pas, il a eu le courage,  son ge, de l'apprendre
pour me l'enseigner. Et quel courage non moins admirable dans cet
enseignement donn  une fille telle que moi! Certes, bien des fois ses
leons m'ont t pnibles et cruelles, mais je sens maintenant qu'elles
n'ont pas pu l'tre moins pour lui que pour moi.

De nouveau elle fit une pause pour se remettre.

--Et voil de quelle rcompense je vais le payer. Ah! cela est affreux.
Qu'il sache au moins que je ne me spare pas de lui, le coeur lger, par
un coup de tte, sans ressentir les angoisses de cette sparation et
sans compatir  son chagrin. Voil le service que je rclame de vous, et
voil pourquoi j'ai tenu si vivement  nous mnager cette promenade, qui
devait me permettre de m'expliquer librement et de bien vous dire tout
ce que je dsire qui soit rpt  mon oncle, ainsi qu' ma mre, je ne
veux pas qu'ils m'accusent injustement et je remets ma cause entre vos
mains: voulez-vous la plaider non seulement pour moi, de faon qu'ils
ne me condamnent pas, mais encore pour eux, de faon  adoucir leur
douleur?

--J'aurais bien des choses  vous opposer, mais les raisons par
lesquelles je vous combattrais, vous vous les tes donnes vous-mme,
j'en suis sr. Je suis  vous.

Elle lui prit la main et la serra en le regardant.

Puis tout  coup, s'arrachant  l'motion qui l'oppressait:

--Vous plat-il que nous nous remettions en route? dit-elle. En avant!
et ne pensons plus qu'au plaisir de la promenade.



IV

Eh quoi! c'tait l Carmelita!

Quelle diffrence entre la ralit et ce qu'il savait ou plutt ce qu'il
croyait savoir d'elle!

Que de fois lui avait-on rpt le mot de la fable: Belle tte, mais
point de cervelle!

Assurment ceux qui parlaient ainsi ne la connaissaient point, ou bien
c'tait la jalousie et l'envie qui les inspiraient.

Non seulement il y avait quelque chose dans cette cervelle, mais encore
il y avait de nobles sentiments dans ce coeur.

Si l'on s'tait tromp sur son intelligence, ne pouvait-on pas aussi
s'tre tromp de mme sur son caractre?

Pour lui, qui venait d'prouver combien cette intelligence tait
diffrente de ce qu'il avait cru tout d'abord et de ce qu'on lui avait
dit, il tait tout port  ne pas admettre un jugement plus que l'autre.

En raisonnant ainsi, il marchait derrire Carmelita, et, depuis qu'ils
avaient quitt la place o ils avaient djeun, il ne lui avait pas
adress d'autres paroles que quelques mots insignifiants pour la guider.

Tout  coup il la rejoignit et lui prenant la main il la posa sur son
bras.

Ce mouvement s'tait fait si vite et d'une faon si brusque, si
imprvue, qu'elle s'arrta et le regarda avec stupfaction.

--Le chemin devient difficile, vous pourriez glisser. Appuyez-vous sur
moi.

Elle fit ce qu'il demandait et doucement elle se serra contre lui, mais
sans bien comprendre  quel sentiment il avait obi.

Bien entendu, il ne lui donna pas d'explications, car il tait assez
difficile de dire que quelques instants auparavant, il tait en dfiance
contre elle, tandis que maintenant il tait rassur.

Artiste, elle ne lui inspirait que de la sympathie.

Jeune fille  marier, elle lui faisait peur.

Dsormais il pouvait, pendant le temps qu'elle passerait au Glion, vivre
librement prs d'elle.

Il n'avait plus besoin d'abrger son sjour en Suisse.

Pendant tout le reste de la journe et tant que dura leur promenade,
c'est--dire jusqu'au soir, Carmelita fut frappe du changement qui
s'tait fait en lui, dans son humeur, dans ses manires, comme dans ses
paroles.

Jamais elle ne l'avait vu si aimable, en prenant ce mot dans le bon
sens.

Il parlait de toutes choses, au hasard, librement, sans viter certains
sujets et sans rticences.

Lorsque leurs regards se croisaient, il ne dtournait point la tte,
mais il restait les yeux levs sur elle.

En tout il la traitait comme une amie, comme une camarade.

Ce fut seulement quand la nuit commena  monter le long des montagnes
qu'ils pensrent  rentrer. Peu  peu ils s'taient rapprochs de
l'htel; mais sans souci de l'heure du dner, ils taient rests assis
dans un bois de sapins, causant, devisant, jouissant  deux du spectacle
du soleil couchant.

Jusque-l il y avait un mot qui s'tait prsent plusieurs fois sur ses
lvres et qu'il avait toujours retenu, mais qu'il se dcida alors 
risquer.

Comme l'ombre avait commenc  brouiller les choses et  rendre le
sentier qu'ils suivaient incertain, il lui avait de nouveau pris la
main, et de nouveau elle avait march prs de lui en s'appuyant sur son
bras.

--Et quand voulez-vous mettre votre projet  excution? demanda-t-il.

--Je ne sais trop. Tout est bien arrt dans mon esprit, la date seule
de mon dpart n'est point fixe; car vous pensez bien que je n'ai pas
d'engagement sign qui me rclame, et puis la saison n'est pas bonne
pour les thtres, qui, la plupart, sont ferms. Enfin il m'en cote
de me dire: Tel jour,  telle heure, je ne verrai plus ma mre ni mon
oncle.

A ce mot, elle s'arrta, la voix trouble par l'motion.

Et il la sentit frmissante contre lui.

Mais bientt elle reprit:

--Je balancerai peut-tre assez longtemps encore ce dpart; en tout cas,
il aura lieu certainement avant celui de mon oncle. Quand je verrai
ma mre rtablie,--car j'espre qu'ici elle va se rtablir
promptement,--quand on parlera de rentrer  Paris, alors je partirai,
et bien entendu, on ne rentrera pas  Paris. C'tait pour moi, pour mon
mariage, que mon oncle et ma mre habitaient Paris; quand ils n'auront
plus le souci de ce mariage, ils retourneront  Belmonte, et j'aurai
la satisfaction de penser que ma fuite a, de ce ct, ce bon rsultat
encore d'assurer la sant de ma mre. Seulement, pour que tout cela
s'arrange dans la ralit, comme je le dispose en imagination, il faut
que vous soyez au Glion vous-mme, au moment o je me sparerai de mes
parents. En me demandant quand je partirai, vous devez donc commencer
par me dire, quand vous comptez partir vous-mme.

--Mais je n'en sais rien.

--Alors je ne sais moi-mme qu'une chose, c'est que mon dpart prcdera
le vtre de quelques jours. Prvenez-moi donc quand vous serez prt.

--Et d'ici l?

--Quoi! d'ici l?

--Je veux dire: ne continuerons-nous pas ces promenades commences
aujourd'hui?

--Oh! avec bonheur; avec bonheur pour moi, je veux dire. Seulement ne
vont-elles pas vous ennuyer? Je vous ai demand dj un assez grand
service pour ne pas abuser de vous. Mon oncle prtend que vous aimez la
solitude; est-ce vrai?

--Cela dpend.

--De quoi?

--Du moment, et surtout de ceux qui rompent cette solitude. Il y a des
heures o j'aime mieux tre avec moi-mme qu'avec certaines personnes,
et il y en a d'autres o j'aime mieux tre avec certaines personnes que
seul avec moi-mme.

--Alors nous sommes dans une de ces heures!

--Vous tes de celles qui....

--Comment! s'cria-t-elle en riant, vous me feriez un compliment, vous?

Ils arrivaient  l'htel.

--Vous plat-il que demain nous fassions l'ascension de la dent de Naye?
dit-il.

--Mais volontiers, puisque je suis une de ces personnes qui... et que
nous sommes dans une de ces heures o....

--Alors  demain.

--C'est entendu, seulement demandez-moi  mon oncle.

Quand le prince Mazzazoli entendit parler de cette nouvelle promenade,
il poussa les hauts cris et s'indigna contre sa nice.

--Mais cette enfant est l'indiscrtion mme; je vous en prie, mon cher
ami, ne cdez pas  ses caprices.

Puis tout  coup s'interrompant:

--Quand quittez-vous le Glion?

--Mais je ne sais trop.

--Alors je refuse mon consentement  cette promenade je ne veux pas que
ma nice vous gte vos derniers jours passs au Glion et arrive ainsi 
abrger votre sjour, ce qu'elle ferait assurment.

La discussion continua; mais, comme la premire fois, le prince
finit par se rendre aux raisons du colonel ou plutt par cder  ses
instances.

La promenade du lendemain eut lieu.

Puis aprs celle-l ils en firent une troisime, aprs cette troisime,
une quatrime, une cinquime, et il devint de rgle que chaque jour ils
sortaient tous deux pour aller faire une excursion dans la montagne
tantt avant le djeuner, tantt aprs.

Il n'y avait plus de discussion  engager, une convention tacite s'tait
tablie  ce sujet entre le prince et le colonel, et s'ils parlaient de
ces promenades, c'tait au retour et non au dpart.

Jamais le prince ne proposa de les accompagner; les ascensions, ainsi
qu'il l'avait dit, taient impossibles pour lui.

Lorsqu'ils rentraient maintenant le soir  l'htel revenant de leur
excursion, ils ne se suivaient point, marchant l'un derrire l'autre,
dans l'troit sentier; elle s'appuyait sur le bras du colonel, et, la
tte lgrement incline vers lui, serre contre lui, elle semblait
couter avec plaisir ou mme avec bonheur ce qu'il lui disait. Elle-mme
parlait peu, mais souvent elle relevait la tte, et, sans avoir souci
des pierres ou des trous de la route, elle restait les yeux fixs sur
lui, comme si elle tait suspendue  ses lvres.

Il avait plaisir  l'emmener avec lui dans ses promenades, elle tait
une distraction; elle l'empchait de retourner par l'esprit  Paris et
de penser  celle qui l'avait tromp. Si malgr tout un souvenir lui
revenait et s'imposait  lui, il n'en tait plus obsd pendant toute la
journe, sans pouvoir le chasser de devant ses yeux et l'arracher de son
coeur; elle lui adressait la parole, elle le regardait, elle lui tendait
la main pour lui demander son appui, et le souvenir s'envolait.

Et c'tait  elle qu'il pensait maintenant plus souvent, non pas que
de parti pris il allt la chercher, mais l'impression immdiate la lui
imposait. A vivre du matin au soir ensemble, une sorte d'accoutumance
matrielle s'tait tablie, et, lorsqu'il s'loignait d'elle un moment,
il la voyait encore, comme si son image tait empreinte dans ses yeux;
de mme qu'il entendait sa voix, comme si quelques-unes de ses paroles
lui taient rptes par un cho intrieur longtemps aprs qu'il les
avait reues.

Combien diffrente tait-elle de ce qu'il l'avait juge tout d'abord!

C'tait le mot qu'il se rptait sans cesse, et qui,  son insu, sans
qu'il en et bien conscience, le ramenait  elle.

L'aimer, l'aimer d'amour? Jamais cette ide n'avait effleur son esprit.
Elle tait pour lui une amie, une camarade, rien de plus; une admirable
crature, une belle statue, voil tout.

Cependant leurs promenades continuaient, longues ou courtes, selon les
hasards de la journe, et Carmelita parlait souvent de son prochain
dpart, mais pourtant sans partir: ce sjour au Glion faisait tant de
bien  sa mre, et, puisque le colonel ne partait pas lui-mme, elle
n'avait pas besoin de se presser.

Un matin, qu'ils s'taient mis en route de bonne heure, ils avaient t
surpris de la transparence et de la puret de l'air, qui taient si
grandes qu'on apercevait des montagnes situes  une distance de dix
ou douze lieues, comme si elles eussent t  quelques kilomtres
seulement.

Comme ils regardaient ce spectacle, un montagnard, passant prs d'eux,
les salua et entrant en conversation avec eux, leur dit que cette puret
de l'air annonait un orage prochain.

--Et pour quel moment cet orage? demanda Carmelita.

--Oh! cela, je ne peux pas le dire; mais srement aussitt que le vent
se sera tabli au sud-ouest.

--Est-ce que vous voulez que nous retournions  l'htel? demanda la
colonel lorsque le paysan se fut loign, marchant devant eux de son
grand pas, lent, mais rgulier.

--Pourquoi retourner?

--Mais de crainte de l'orage.

--J'avoue que j'ai peur de l'orage, mais d'un autre ct j'ai envie
aussi de voir un orage dans ces montagnes, de sorte que quand mme je
serais certaine que le tonnerre dt clater avant une heure, je crois
que je continuerais notre promenade.

--Alors continuons-la quand mme puisque nous ne sommes certains de
rien; nous verrons bien.

--C'est cela, nous verrons bien.

Aprs avoir rencontr le paysan qui leur avait prdit la prochaine
arrive d'un orage, ils avaient continu de gravir lentement le sentier,
qui,  travers des prairies et des bois, courait en des dtours
capricieux sur le Banc de la montagne.

A vrai dire, rien, pour des personnes qui n'taient pas du pays,
n'annonait que cet orage ft prochain.

--Je crois que ce paysan a voulu nous faire peur, dit Carmelita.

--Et pourquoi?

--Pour rien, pour s'amuser, pour le plaisir de nous faire retourner sur
nos pas et de nous voir pris de panique. Cependant il me semble que nous
ne sommes pas dans des conditions atmosphriques ordinaires. Il est vrai
que j'ai des raisons pour respirer difficilement aujourd'hui.

--Mais si vous tes souffrante il faut rentrer.

--Souffrante, je ne le suis point vraiment; je suis oppresse, voil
tout.

Il s'arrta pour la regarder, et il vit qu'en effet elle paraissait sous
le poids d'une motion assez vive ou tout au moins d'un trouble.

--Vous avez envie de me questionner? dit-elle.

--Il est vrai.

--Pourquoi ne le faites-vous pas franchement? Je n'ai rien  vous
cacher, et je puis trs bien vous dire ce qui me cause cette oppression:
ce n'est point une souffrance physique, c'est un tourment moral.
N'tes-vous pas mon confident? Hier j'ai reu une lettre de mon matre
de chant, dans laquelle il me dit qu'il m'a trouv un engagement en
Italie, et que je dois me hter de partir, sinon pour dbuter, au moins
pour me mettre  la disposition de mon directeur. Je n'ai donc plus que
quelques jours  passer ici, et j'avoue qu'au moment de prendre cette
grave dtermination, je suis mue, trs mue. Il m'en cote, il m'en
cote beaucoup de me sparer de ma mre, d'abandonner mon oncle, et, je
dois le dire aussi, pour tre sincre, il m'en cote de renoncer 
cette vie tranquille, heureuse que je menais ici, pour me jeter dans
l'inconnu.

--Et pourquoi renoncez-vous  cette vie tranquille?

--Puis-je faire autrement et pensez-vous que je sois revenue sur ma
rsolution? Elle est aujourd'hui ce qu'elle tait au moment o je vous
l'ai fait connatre; seulement, prte  la mettre  excution, je la
trouve plus cruelle plus pnible que lorsque j'avais quelques jours
devant moi, qui semblaient devoir se prolonger jusqu' une poque
indtermine. Maintenant cette poque est fixe; ce ne sont plus
quelques jours que j'ai devant moi, c'est seulement quelques heures.

--Quelques heures?

--Demain j'aurai quitt le Glion; aprs demain je serai en Italie.

--Vous partez demain?

--Cette promenade est la dernire que nous ferons ensemble... au moins
dans ce pays, dont je garderai un si bon, un si doux souvenir.

Disant cela, elle se retourna et promena lentement ses regards sur la
plaine et sur le lac qui derrire eux s'tendait  leurs pieds.

Une larme semblait rouler dans ses paupires et mouiller ses yeux, qui
brillaient d'un clat extraordinaire.

--Voil la maison o j'ai pass les meilleurs jours de ma vie, dit-elle
en montrant le toit de l'htel, qu'on apercevait tout au loin,
confusment, au milieu de la verdure.

Puis se tournant de nouveau et regardant du ct de la montagne:

--Voil la fontaine o nous avons djeun, dit-elle en levant la main,
et o vous avez si patiemment cout mes plaintes.

Alors, secouant la tte comme pour chasser une pense opportune:

--Vous plat-il que nous djeunions l encore aujourd'hui, dit-elle,
pour la dernire fois?

--Je vous conduisais  cette fontaine.

--C'est cela, allons-y, et vienne l'orage pour que la journe soit
complte.

Ils continurent de gravir le sentier qu'ils suivaient, marchant
lentement tous deux, silencieux et recueillis.

Carmelita paraissait sous le poids d'une vive et pnible motion.

Lui-mme, comme il l'avait dit, se sentait l'esprit moins libre, le
corps moins dispos que de coutume.

A mesure que la matine s'coulait, le temps devenait de plus en plus
lourd.

Pas un souffle de vent, le feuillage des htres immobile, sans un
bruissement; pas d'autre bruit que celui de l'eau des sources qui
s'coulait en clapotant sur les cailloux qui barraient son passage; au
loin, quelques faibles tintements des clochettes des vaches.

Cependant, rien, si ce n'est cette pesanteur de l'air n'annonait qu'un
orage ft prochain; le ciel tait bleu, sans nuages, et le soleil
dardait ses rayons avec une intensit peu ordinaire.

Ils arrivrent enfin  la fontaine, o Carmelita avait appris au colonel
qu'elle tait dcide  abandonner sa mre et son oncle pour entrer au
thtre.

Ils s'assirent sur les pierres o ils s'taient assis le jour de cette
confidence, et, de temps en temps seulement, le colonel se leva pour
aller chercher l'eau qu'ils mlaient  leur vin.

Mais leur entretien fut moins libre, moins facile; il semblait que
Carmelita ft embarrasse de parler, ou tout au moins qu'elle et peur
d'aborder certains sujets, et souvent elle garda le silence, s'enfermant
dans ce mutisme qui autrefois lui tait habituel.

Cependant, lorsqu'elle se taisait ainsi, elle ne dtournait point ses
yeux, au contraire, elle les tenait attachs sur le colonel, et lorsque
celui-ci levait la tte, il la voyait muette, immobile, le regardant
avec cette puissance de fascination nigmatique, si bizarre chez elle,
avec ce sourire trange des lvres et des yeux, si attrayants, si
sduisants, si inquitant.

Pendant leur djeuner, la chaleur tait devenue plus pesante, quelques
nuages se montraient  l dans le ciel, et, de temps en temps,
soufflait un vent chaud qui arrivait du sud.

Puis cette rafale passe, tout rentrait dans le calme et le silence.

En traversant un bois de sapins, ils furent suffoqus par la chaleur;
l'air qu'ils respiraient leur brlait la gorge, leurs lvres se
schaient; les aiguilles tombes sur la terre, qu'elle feutrait d'un
pais tapis, taient glissantes au point que, deux fois, Carmelita
faillit tomber.

Alors il s'approcha d'elle et, lui prenant le bras, il le mit sous le
sien. Elle s'appuya sur lui, et ils marchrent d'un mme pas, sans que
leurs pieds fissent de bruit sur ce tapis moelleux. Lorsqu'ils sortirent
de ce bois de sapins dont les hautes branches, formant un couvert pais
et sombre au-dessus de leurs ttes, leur avaient cach le ciel, ils
virent que de gros nuages noirs arrivaient rapidement du ct du sud.

Presqu'aussitt une rafale s'abattait sur la montagne avec un bruit
sourd; tout ce qui tait immobile et mort s'anima et entra en mouvement;
les feuillas arraches des branches passrent dans l'air, emportes par
le vent.

Au loin on entendit les roulements sourds du tonnerre. Et dans la
montagne,  des distances plus ou moins rapproches de l'endroit o
ils se trouvaient, clatrent des sonneries de cloches se mlant  des
mugissements de vache et des cris de berger.

Regardant autour d'eux, ils aperurent sur les pentes des pturages
inclins de leur ct, des vaches qui couraient  et l, la queue
dresse, la tte basse, galopant sans savoir o elles allaient.

--Enfin voici l'orage, dit Carmelita.

--Et trop tt pour nous, je le crains bien: aurons-nous le temps de
gagner la hutte?

--Pressons le pas.

--Appuyez-vous sur mon bras.

--Ne craignez rien, je vous suivrai; marchez aussi vite que vous
voudrez.

Il allongea le pas et elle l'allongea galement.

Mais,  marcher ainsi cte  cte, dans ce sentier assez, mal trac, il
y avait des difficults; souvent ils taient obligs de s'loigner l'un
de l'autre pour viter les quartiers de roche qui barraient le chemin;
d'autres fois, au contraire, ils devaient se rapprocher, et alors ils
s'arrtaient forcment durant quelques secondes.

--Voulez-vous que j'abandonne votre bras? dit Carmelita, je crois que
nous marcherons plus vite sparment.

--Si vous voulez.

--Vous prenez trop souci de moi.

Il tait vident que s'ils ne voulaient pas tre surpris par l'orage,
dans ce sentier au milieu des prs o il n'y avait pas un abri, pas un
creux de rocher, pas un chalet, pas une hutte, ils devaient se hter.

Les nuages noirs qui venaient du sud avaient envahi tout le ciel, et
cach le soleil quelques instants auparavant si radieux.

Maintenant c'tait des sommets neigeux que venait la lumire, une
lumire blafarde; du ciel, au contraire, tombait l'obscurit que des
clairs dchiraient de temps en temps pour jeter sur la terre des lueurs
fulgurantes.

Lorsque subitement un des ces clairs clatait sur les pentes herbes
de la montagne, on voyait des vaches bondir, affoles, au milieu des
rochers, et le bruit grle de leurs clochettes, succdant aux roulements
du tonnerre, produisait un effet trange et fantastique.

D'autres vaches, au contraire, runies auprs de leur berger et formant
cercle autour de lui, tandis qu'il allait de l'une  l'autre pour les
flatter, restaient immobiles, rassures, montrant ainsi toute leur
confiance dans la protection imaginaire qu'elles trouvaient auprs de
leur matre.

Rpercutes, rptes, renvoyes par les parois des montagnes contre
lesquelles elles venaient clater, les dtonations du tonnerre
produisaient un vacarme assourdissant: ce n'taient pas quelques coups
roulant l'un aprs l'autre, c'taient des clats rpts, qui semblaient
se heurter, pour aller se perdre dans les profondeurs des valles ou
bien pour remonter des valles au ciel, comme s'ils ne trouvaient pas un
espace libre pour se rpandre en vagues sonores.

Alors, dans leur sentier o ils se htaient, ils taient secous par ces
vagues qui les enveloppaient et tourbillonnaient autour d'eux.

Pour lui, il restait assez calme au milieu de ce bouleversement; mais,
 chaque coup de tonnerre, Carmelita baissait la tte et levait les
paules.

--Je suis servie  souhait, dit-elle dans un intervalle de silence, et
peut-tre trop bien servie.

--Vous avez peur?

--Dame... oui.

--Nous approchons de la hutte.

--Combien de temps encore?

--Cinq minutes en marchant vite.

Un clat de tonnerre lui coupa la parole; en mme temps une nappe de feu
les enveloppa et les blouit.

Instinctivement Carmelita s'tait rapproche du colonel. Elle lui tendit
la main.

--Voulez-vous me conduire? Je n'y vois plus.

Il prit cette main dans la sienne, et une sensation brlante courut dans
ses veines, de la tte aux pieds, des pieds  la tte.

Ils se remirent en marche, lui le premier, elle venant ensuite, se
laissant mener docilement comme une enfant. Il fallait se hter, car
les rafales se succdaient presque sans interruption, et la pluie ou la
grle allait fondre sur eux d'une minute  l'autre.

Quand un coup de tonnerre clatait, le colonel sentait la main de
Carmlita serrer la sienne; puis, aprs cette pression, il sentait ses
frmissements.

Sans les clairs qui les blouissaient et qui faisaient danser le
sentier devant leurs yeux, ils auraient pu marcher plus vite; mais il
y avait des moments o ils devaient s'arrter, ne sachant o mettre le
pied, n'ayant plus devant eux que des nappes de feu ou des trous noirs.

Alors les doigts de Carmelita, agits par des contractions lectriques,
se crispaient dans sa main.

Le vent les frappait dans le dos et les poussait en avant. Tout  coup
ils sentirent quelques gouttes tides leur piquer le cou: c'tait la
pluie qui arrivait.

--Heureusement voici la hutte, dit-il.

Son bras tendu en avant, il dsigna une masse sombre, qu'un clair
presque aussitt vint illuminer. Encore une centaine de mtres et ils
trouvaient un abri. Lui serrant la main, il l'entrana rapidement.

La rafale qui avait apport ces quelques gouttes de pluie passa, et il y
eut une sorte d'accalmie.

Cette hutte tait une sorte de construction en pierres sches,
recouverte d'un toit en planches charges de quartiers de rocher pour
les maintenir en place et faire rsistance au vent. Ce n'tait point un
chalet, habit pendant la saison o les vaches frquentent la montagne;
c'tait une simple grange, dans laquelle on abritait le foin que les
vachers allaient couper  la faux sur les pentes trop rapides pour tre
ptures par leurs bestiaux. Point de porte  cette grange, point de
fentre; une seule ouverture, qui n'tait ferme par aucune clture.

Ils n'eurent donc pas l'embarras de chercher comment entrer en arrivant
devant cette grange, l'ouverture donnait sur le sentier; ils se jetrent
 l'abri.

Il tait temps: la pluie commenait  tomber en grosses gouttes larges
et serres, bientt ce fut une vritable cataracte qui fondit sur le
toit de la grange; mais ils n'avaient plus rien  craindre de l'eau, ils
pouvaient respirer.

Il est vrai que ce n'tait pas de la pluie que Carmelita avait peur,
c'tait du feu, c'est--dire du tonnerre; et l'orage prcisment venait
de se dchaner en plein sur eux.

Jusque-l ils n'avaient eu affaire qu' l'avant-garde des nuages,
maintenant c'tait le centre de la tempte qui les enveloppait.

Se heurtant contre la montagne, qui s'opposait  leur libre passage, les
nuages s'taient diviss; tandis que les uns s'envolaient par-dessus les
sommets, les autres s'taient abattus dans les valles. De sorte que,
dans leur hutte, ils taient vritablement au milieu de l'orage; tantt
les dtonations clataient au-dessus de leur tte et semblaient devoir
craser leur toit, tantt au contraire elles clataient au-dessous d'eux
et semblaient soulever les planches qui les abritaient.

Les nappes de feu se succdaient sans interruption, blouissantes,
aveuglantes, comme s'ils avaient t en plein dans les flammes du ciel.

Tout d'abord Carmelita avait voulu rester  l'entre de la grange pour
jouir du spectacle splendide des clairs embrassant les montagnes; mais
bientt elle avait abandonn cette place, plus peureuse que curieuse,
pour aller s'asseoir sur le foin, et se cacher la tte entre ses mains.

Pour le colonel, il s'tait appuy contre le mur, et il regardait
les clairs ne fermant les yeux que lorsque leur clart trop vive
l'blouissait.

Dans un court intervalle de silence, il entendit Carmelita l'appeler.

Il s'approcha d'elle.

--Je suis comme ces pauvres btes que nous regardions tout  l'heure
et que la voix de leur matre rassurait; il me semble que si vous me
parliez, j'aurais moins peur, car, je l'avoue, j'ai trs peur.

Il s'assit prs d'elle sur le foin parfum, et voulut la rassurer par
quelques mots plus ou moins raisonnables.

Mais une dtonation formidable lui coupa la parole la grange, secoue
du haut en bas, semblait prte  s'crouler; des lueurs fulgurantes
couraient partout, comme si les planches et le foin venaient de
s'allumer.

Elle jeta brusquement ses deux bras autour des paules du colonel, et,
frmissante, perdue, elle se serra contre lui.

Il se pencha vers elle.

Mais dans ce mouvement leurs bouches se rencontrrent et leurs lvres
s'unirent dans un baiser.



V

Huit jours s'taient couls depuis l'orage qui avait ravag les bords
du Lman, et le colonel Chamberlain avait disparu, sans que personne st
au Glion ce qu'il tait devenu.

Le soir mme de cet orage, il tait rentr  l'htel avec mademoiselle
Belmonte, et le lendemain matin, au petit jour, un garon, en faisant
les chaussures, l'avait vu sortir.

Contrairement  son habitude, le colonel n'avait pas pris le chemin
de la montagne; mais, tournant  gauche, il avait suivi la route qui
descend  Montreux.

Cette disparition avait provoqu, bien entendu, de nombreux
commentaires.

--Comment! le colonel Chamberlain avait quitt l'htel, et son valet de
chambre lui-mme n'avait pas t averti de ce dpart?

Mais,  ct des commentaires des indiffrents et des curieux, s'tait
manifeste l'inquitude des intresss. Le prince Mazzazoli, Carmelita;
la comtesse Belmonte avaient  tour de rle, interrog Horace en le
pressant de questions.

--O tait le colonel?

--Quand devait-il revenir?

A toutes ces questions Horace tait rest sans rponses, stupfait
lui-mme de ce dpart, que rien ne faisait prvoir.

Et alors il tait entr dans des explications desquelles rsultait la
prsomption, pour ne pas dire la certitude, que le colonel tait, la
veille mme de son dpart, dcid  prolonger son sjour au Glion.

Alors il allait revenir d'un instant  l'autre.

C'tait ce que Carmelita s'tait dit, bien qu'elle ne pt gure
s'expliquer ce brusque dpart, alors qu'elle avait de si puissantes
raisons personnelles, pour croire qu'il allait rester prs d'elle.

C'tait donc une sparation.

C'tait une fuite!

Mais Horace, comment restait-il  l'htel?

Comme sa nice, le prince s'tait demand ce qui avait dtermin ce
brusque dpart.

Mais il avait trop l'exprience des choses de ce monde pour rester court
devant cette question.

Le colonel avait voulu chapper  un mariage avec Carmelita, et en
laissant Horace au Glion, le colonel avait voulu apprendre ce qui se
passerait aprs son dpart, et comment ce dpart serait support.

Et si Horace paraissait stupfait de ce dpart, s'il disait ne rien
savoir, il n'tait pas sincre. En ralit, il savait parfaitement o
son matre tait, ce qui expliquait qu'il et dploy si peu de zle 
le chercher dans les prcipices de la montagne, et chaque jour, sans
doute, il lui crivait.

De sa retraite, le colonel suivait donc l'effet produit par sa fuite.

C'tait un homme logique que le prince Mazzazoli, et qui poussait les
raisonnements jusqu'au bout.

Arriv  cette conclusion, il ne s'arrta donc pas en chemin, et il se
dit que cette prcaution, ce besoin de savoir, indiquait srement une
rsolution indcise aussi bien qu'une conscience trouble.

S'il avait t parfaitement dcid  fuir Carmelita, le colonel ne se
serait point inquit de ce qui arriverait aprs son dpart. Il serait
parti et il aurait emmen son valet de chambre avec lui.

De ce que celui-ci restait au Glion avec mission d'observer ce qui s'y
passait pour en avertir son matre, on devait conclure que le colonel
pouvait revenir.

Ce retour dpendait donc des lettres d'Horace.

En consquence, il fallait que ces lettres fussent telles que le
colonel, branl dans son indcision et atteint dans sa conscience, ft
oblig de revenir, qu'il le voult ou ne le voult pas.

Pour obtenir ce rsultat, deux moyens se prsentaient.

Acheter Horace.

Ou bien le tromper.

Le prince, quoiqu'il n'et qu'un parfait mpris pour la conscience
humaine, n'osa pas proposer d'argent  Horace pour le mettre dans ses
intrts; ce ngre, qui tait un animal primitif, serait capable de
refuser l'argent et d'avertir son matre.

Il aima mieux recourir  l'habilet, ce qui d'ailleurs tait plus
conomique.

Le lendemain, Carmelita garda le lit et l'on annona qu'elle tait
malade; on dut mme aller chercher un mdecin, et, comme le prince tait
sans domestiques, il pria Horace de lui rendre le service d'aller 
Montreux.

Horace ne se serait jamais permis d'interroger le mdecin; mais, lorsque
celui-ci sortit de la chambre de Carmelita, il entendit sans couter une
partie de la conversation qui s'engagea entre le prince et le mdecin
dans le vestibule.

--Eh bien! demanda le prince, comment trouvez-vous notre malade? Elle me
parat bien srieusement prise.

--Ses plaintes dnotent en effet un tat trs douloureux.

--La tte surtout, c'est de la tte qu'elle souffre; la nuit a t des
plus mauvaises.

--Je n'ai rien remarqu de particulier de ce ct; pas de fivre; et
cependant une grande agitation.

Quelques questions et leurs rponses chapprent  Horace, mais bientt
il entendit le prince qui disait:

--Ne craignez-vous pas une fivre crbrale?

La rponse n'arriva pas jusqu' lui, au moins telle qu'elle fut formule
par le mdecin, mais le prince voulut bien la lui faire connatre.

On craignait une fivre crbrale, et le mdecin tait trs inquiet.

Horace se montra mu, et le prince fut certain que cette motion allait
se communiquer au colonel.

Il n'y avait qu' attendre en entretenant cette motion.

Le temps s'coulait, et la maladie de Carmelita prit un caractre de
plus en plus inquitant.

Le prince paraissait accabl, et, toutes les fois qu'il parlait de sa
nice  Horace, c'tait avec des tremblements dans la voix et des
larmes dans les yeux, de plus en plus convaincu que ces larmes et ces
tremblements passeraient dans les lettres du ngre.

--Vous aussi, disait-il, vous avez vos tourments, mon pauvre garon, et
je vous plains sincrement d'tre sans nouvelles de votre matre, que
vous aimez tant.

Il y avait dj dix jours qu'Horace tait sans nouvelles de son
matre, lorsqu'un matin on lui remit une lourde enveloppe portant le
timbre de Paris, et dont l'adresse tait crite de la main du colonel.

Dans cette enveloppe, se trouvaient quatre lettres: une pour lui, dans
laquelle le colonel lui disait de venir le rejoindre  Paris; une pour
le prince Mazzazoli, une pour la comtesse Belmonte, la quatrime enfin
pour mademoiselle Carmelita Belmonte.

Ces lettres reues, il ne perdit pas son temps  se demander quel
pouvait tre leur contenu.

Vivement il monta  la chambre du prince, tenant les trois lettres dans
sa main.

--Je viens de recevoir une lettre de mon matre, dit Horace, dans
laquelle taient incluses trois lettres que voici: une pour M. le
prince, une pour madame la comtesse, une pour mademoiselle Carmelita.

--Donnez, dit le prince en avanant vivement la main.

Mais aussitt, se contenant et ne voulant pas laisser paratre
l'angoisse qui lui serrait les entrailles:

--Quelles nouvelles du colonel? dit-il d'une voix qu'il tcha
d'affermir.

--Bonnes; mon colonel me dit de l'aller rejoindre  Paris, et, comme il
ne me parle pas de sa sant, je pense qu'elle est bonne.

--Je le pense aussi et je m'en rjouis; au reste le colonel aura
peut-tre t plus explicite dans la lettre qu'il m'adresse, et c'est ce
que je vais voir.

Et, prenant les lettres qu'Horace lui tendait, il congdia celui-ci d'un
mouvement de main plein d'amabilit.

Mais, au lieu de prendre la lettre qui portait son nom, le prince ouvrit
celle qui tait adresse  Carmelita, pensant sans doute qu'il verrait
l plus clairement ce qu'il voulait apprendre.

Il fit cela vivement, sans hsitation, comme la chose la plus naturelle
du monde.

Carmelita ne lui appartenait-elle pas? Que serait-elle sans lui? Une
dclasse, une pauvre fille qui n'aurait jamais pu se marier.

N'tait-il pas juste que le premier, il recueillit le fruit de ses
efforts?

Il lut:

Mon brusque dpart a d vous bien surprendre, chre Carmelita, et quand
le lendemain de notre journe passe dans la montagne, on vous a dit que
j'avais quitt le Glion, je ne sais ce que vous avez d penser.

En tous cas, quelles qu'aient t les accusations que vous avez pu
porter contre moi ou contre ma conduite, elles taient fondes, puisque
vous ignoriez  quel mobile j'obissais en partant.

Aujourd'hui, l'heure est venue de vous donner les explications de cette
conduite trange qui, une fois encore, a d justement vous indigner, et
je veux le faire franchement, loyalement, comme il convient  un homme
d'honneur qui croit devoir se justifier.

Pourquoi suis-je parti sans vous avertir?

Tout d'abord c'est  cette question que je veux rpondre, car c'est la
premire, n'est-ce pas, que vous vous tes pose?

En effet, n'tait-il pas tout simple et tout naturel que, voulant
partir, je prisse la peine de vous le dire. Pour cela qu'avais-je 
faire? A frapper deux coups  notre porte de communication, qui se
serait ouverte devant moi et qui m'et donn toute facilit pour
m'expliquer.

Je ne l'ai pas fait, cependant, et je dois vous dire pourquoi, avant
d'aller plus loin.

La facilit matrielle de m'expliquer, je la trouvais par ce moyen;
mais je ne trouvais pas en mme temps la libert morale, et c'tait
cette libert morale que je voulais, que j'ai cherche, que j'ai trouve
dans ce brusque dpart.

Lorsque nous nous sommes spars, en rentrant de notre promenade, je
ne pensais nullement  ce dpart; bien au contraire, je n'avais qu'une
ide, qu'un but rester prs de vous.

Je ne sais ce qu'a t cette nuit pour vous aprs les sensations et les
motions de notre journe.

Pour moi elle a t une nuit de rflexions les plus graves; car c'tait
ma vie que j'allais dcider, c'tait en mme temps la vtre.

Dans des conditions pareilles, direz-vous encore, pourquoi n'avoir pas
frapp  la porte de communication?

Ma rponse sera franche.

Parce j'aurais subi votre influence toute-puissante, irrsistible, et,
au lieu de voir par mes propres yeux, au lieu de sentir par mon propre
coeur, au lieu de raisonner avec ma propre raison, je me serais laiss
entraner, j'aurais vu par vos yeux, j'aurais senti par votre coeur, je
n'aurais pas raisonn.

J'ai voulu m'assurer cette libert d'examen et de dcision.

Voil comment je suis parti, sans vous parler de ce dpart, convaincu 
l'avance que, si je vous disais un seul mot, je ne partirais point.

Or il fallait, il fallait absolument que je partisse, pour avoir toute
ma libert de conscience.

En vous quittant, en vous serrant dans mes bras une dernire fois, je
ne m'imaginais gure que le lendemain matin nous ne nous verrions plus;
mais, dans le calme et le silence de la nuit, la rflexion a remplac
les emportements tumultueux de la journe, et, peu  peu, j'ai t amen
 faire l'examen de ma situation morale dans le prsent aussi bien que
dans le pass.

En commenant cette lettre, je vous ai promis une entire franchise
et une absolue sincrit; je dois donc, quant  cette position morale,
entrer dans des dtails qui, jusqu' un certain point, seront des aveux.

Je sens combien ces aveux sont dlicats entre nous, je sens combien ils
sont difficiles; mais je m'imputerais  crime de ne pas les faire.

En ces derniers temps j'ai prouv, chre Carmelita, une terrible
douleur qui m'a laiss ananti, et j'ai cru que mon coeur tait mort
pour la tendresse, si bien mort que personne ne le ressusciterait
jamais.

Cet aveu vous fera comprendre comment, dans cette vie d'intimit qui
a t la ntre, jamais un mot de tendresse n'est sorti de mes lvres;
jamais un regard passionn, jamais un geste n'est venu troubler la
confiance que vous aviez en moi.

Vous aimai-je?

Je ne me posais pas cette question, et l'ide que je pouvais encore
aimer ne se prsentait mme pas  mon esprit.

La surprise qui nous a mis dans les bras l'un de l'autre a t l'clair
qui a dchir la nuit qui m'enveloppait.

Arriv  ce passage de la lettre qu'il lisait, le prince s'arrta un
moment et haussa doucement les paules avec un sourire de piti; mais il
ne s'attarda pas dans des rflexions oiseuses, et bien vite il reprit sa
lecture au point o il l'avait interrompue.

Les clairs, vous avez vu, dans cette journe d'orage, les effets
qu'ils produisent, ils blouissent, et, lorsqu'ils s'teignent,
l'obscurit qu'ils ont pour une seconde dchire et illumine reprend
plus sombre et plus noire.

Il en est des choses morales comme des choses matrielles.

L'clair qui m'avait bloui s'tait teint, je restai aveugl.

Sans doute il m'tait facile de faire jaillir de nouveau les lueurs qui
avaient projet leur lumire dans mon me. Pour cela, je n'avais qu'
venir prs de vous: du choc de nos regards natraient de nouveaux
clairs.

Mais l'effet ne serait-il pas toujours le mme, et l'aveuglement ne
succderait-il pas encore  l'blouissement?

Ce n'tait point ainsi que je devais tenter l'examen que je voulais; ce
n'tait point prs de vous, sous votre influence, sous votre charme.

C'tait dans la solitude, dans le calme, seul en face de moi-mme, que
je devais m'interroger franchement, et franchement me rpondre.

Voil pourquoi je suis parti.

Ce que je voulais savoir, ce n'tait point si j'tais capable d'tre
heureux prs de vous.

Cela je le savais, je le sentais, et m'loignant le matin de l'htel o
vous dormiez, regardant les fentres de votre chambre, pensant 
notre journe de la veille, je retrouvais encore dans mes veines des
frissonnements de bonheur.

Mais tais-je capable de vous rendre heureuse? Pouvais-je vous aimer
comme vous devez tre aime? Cela, je ne le savais pas d'une manire
certaine et je voulais le chercher.

Cet examen, je l'ai fait en toute franchise, en toute conscience.

Depuis que je me suis loign du Glion, il ne s'est point coul une
heure, une minute, qui ne vous ait t consacre, et aujourd'hui je
viens vous dire que j'cris  votre oncle, et  votre mre, pour leur
demander votre main.

Voulez-vous de moi pour votre mari, chre Carmelita?

Vous prierez votre oncle de me faire connatre votre rponse.

Le prince s'arrta de nouveau et, posant la lettre sur la table qui
tait devant lui, se renversant dans son fauteuil, il se mit  rire
silencieusement.

Quelqu'un qui l'et observ se ft assurment demand s'il devenait fou:
sans une parole, sans un clat de voix, il riait toujours, la bouche
largement ouverte, la mchoire infrieure tremblante, les yeux remplis
de larmes.

Tout  coup il s'arrta et haussant les paules:

--Le remords des honntes gens, dit-il  mi-voix. Huit jours... lutt...
rparation oblige... enfin!

Puis, son accs de joie s'tant un peu calm, il reprit et acheva sa
lecture:

Soyez assure que vous trouverez en moi un mari qui vous aimera
loyalement, et qui tiendra fidlement un engagement qu'il n'a voulu
prendre qu'en connaissance de cause.

Venaient ensuite quelques phrases de tendresse qui n'taient que le
dveloppement de cette ide, mais le prince ne les lut que d'un oeil
distrait puis il passa  la lettre qui lui tait adresse: en gros, il
savait ou tout au moins il croyait savoir comment le colonel avait t
amen  cette demande en mariage, et pour le moment cela suffisait.

Maintenant il tait curieux de voir comment sa lettre tait rdige.

Elle l'tait de la faon la plus simple et en termes aussi brefs que
possible.

    Mon cher prince,

    Je n'ai pu vivre dans l'intimit de votre charmante nice, sans me
    prendre pour elle d'un sentiment de tendresse qui peu  peu est
    devenu de l'amour.

    J'ai l'honneur de vous demander sa main et je vous prie d'tre
    mon interprte auprs de madame la comtesse Belmonte,  laquelle
    d'ailleurs j'cris directement, pour appuyer ma demande.

    Je ne veux aujourd'hui prsenter que la question de sentiment; quant
     ce qui est affaire, nous nous en occuperons, si vous le voulez
    bien, de vive voix, lorsque nous aurons le plaisir d'tre runis.

    Croyez, mon cher prince,  mes meilleurs sentiments.

    DOUARD CHAMBERLAIN.

Autant le prince avait t satisfait de la lettre crite  Carmelita,
autant il fut mcontent de celle-l.

Vraiment ce marchand de ptrole le prenait de haut et d'un ton dgag
avec le dernier reprsentant des Mazzazoli.

Il prit la lettre adresse  la comtesse et l'ouvrit.

Elle tait  peu prs la rptition de celle qu'il venait de lire, avec
plus de politesse seulement et moins de sans-gne.

Alors, runissant ces trois lettres, il passa dans la chambre de
Carmelita, o se trouvait la comtesse.

--Je viens de recevoir une lettre du colonel Chamberlain, dit-il.

--Ah! s'cria la comtesse.

Carmelita ne dit rien; mais, se soulevant sur le fauteuil o elle tait
tendue, elle regarda son oncle fixement.

--Voici deux lettres qui vous sont adresses, continua le prince.

Et il remit ces lettres, l'une  sa soeur, l'autre  sa nice.

--Ne me faites pas mourir d'impatience, s'cria la comtesse, les mains
tremblantes, parlez donc.

--Lisez, dit-il.

Carmelita n'avait point attendu ce conseil, prenant la lettre des mains
de son oncle, elle en avait commenc vivement la lecture, sans faire
d'observation  propos du cachet bris.

Mais la comtesse tremblait tellement qu'elle ne pouvait lire; alors,
le prince, s'approchant d'elle, lui reprit la lettre et la lui lut 
mi-voix.

--Ah! le bon garon, s'cria la comtesse.

Et elle joignit les mains en marmottant quelques mots inintelligibles.

Cependant Carmelita avait achev la lecture de sa lettre, beaucoup plus
longue que celle de sa mre.

Le prince, qui l'observait, n'avait pas vu son visage plir ou rougir.

Mais, lorsqu'elle fut arrive  la dernire ligne, elle se leva vivement
et lanant  son oncle un regard triomphant:

--Eh bien! dit-elle, suis-je une oie?

Le prince flchit un genou devant elle, et lui prenant la main avec un
geste d'humble adoration:

--Un ange! dit-il.

Respectueusement il lui baisa la main.

A son tour la comtesse vint devant sa fille, et lui prenant la main,
comme l'avait fait le prince, elle la baisa aussi avec une gnuflexion.

Ainsi sa mre et son oncle se prosternaient devant elle.

L'lan de fiert qu'elle avait eu en lisant la lettre de son mari ne
tint pas contre cette humilit; elle prit sa mre dans ses bras et
l'embrassa tendrement, de mme elle embrassa son oncle.



VI

Bien que le prince Mazzazoli et pleine confiance dans le colonel et le
juget incapable de ne pas tenir un engagement pris, il et dsir que
le mariage de Carmelita ne se ft point  Paris.

Sans doute, au point o les choses taient arrives, il n'y avait gure
 craindre que ce mariage manqut.

Cependant il tait dans la nature du prince de craindre toujours et de
rester quand mme sur ses gardes.

Dans les circonstances prsentes, il lui semblait que, si un danger
devait surgir, c'tait du ct de Paris qu'il fallait l'attendre.

Il paraissait peu probable que le colonel retombt sous l'influence
de madame de Lucillire, au moins avant le mariage. Aprs, cela tait
possible, et le prince, qui avait l'exprience de la passion, admettait
ce retour jusqu' un certain point; mais ce qui arriverait aprs le
mariage, il n'avait pas prsentement  en prendre souci.

Le baron Lazarus ne voudrait-il pas se venger de la duperie dont il
avait t victime? Cela tait  prsumer. Mais que pouvait-il? Ni lui ni
Ida n'taient maintenant bien redoutables.

Enfin pouvait-on tre pleinement rassur du ct de cette jeune cousine
du colonel, cette petite Thrse Chamberlain, qu'il avait eu un moment
l'intention de prendre pour femme?

Quel que ft le plus ou moins de gravit de ces trois dangers, et  vrai
dire le plus grand de tous paraissait bien peu srieux, il y avait une
chose certaine, qui tait que le simple sjour  Paris du colonel et
de Carmelita donnait tout de suite  ces craintes un caractre plus
imminent.

Que le colonel ne rentrt pas en France et trs probablement aucun de
ces dangers n'clatait.

Au contraire, que le mariage se ft  Paris, prcd et accompagn de
toute la publicit qui fatalement devait se manifester d'une faon
bruyante, et aussitt ils pouvaient devenir menaants.

Qui pouvait savoir  l'avance les fantaisies qui passeraient par la tte
de la marquise de Lucillire, lorsqu'elle apprendrait que son ancien
amant allait se marier? En voyant  qui avait profit la rupture, qu'on
avait eu l'habilet d'amener entre elle et cet amant ne devinerait-elle
pas quel avait t l'auteur de cette rupture?

Que ne devait-on pas craindre d'un homme tel que le baron Lazarus, du
dans ses esprances les plus chres, et de plus battu avec les armes
mmes qu'il avait eu la simplicit de donner?

Enfin qui pouvait prvoir ce que ferait cette Thrse Chamberlain, alors
surtout qu'on ne la connaissait pas, et qu'on ne savait rien de ce qui
s'tait pass entre elle et son cousin le colonel? Ce que M. Le Mhaut,
le juge d'instruction, avait racont du frre de cette jeune fille, lors
de la tentative d'assassinat commise sur le colonel, devait donner 
rflchir. Il tait vident qu'on avait la main hardie, dans cette
famille, et un Italien, si brave qu'il soit, compte toujours dans la vie
avec les mains hardies qui savent manier un couteau ou un poignard. Or,
si le rcit du juge d'instruction tait exact, on ne se faisait pas
scrupule, dans la famille Chamberlain, de mettre en mouvement les
couteaux et les poignards; la poitrine du colonel tait l pour le
prouver.

Il valait donc mieux,  tous les points de vue et aussi au point de vue
des intrts personnels du prince, que le mariage ne se ft pas  Paris.

--Mais o le clbrer?

--Ah! si on avait commenc les rparations indispensables dans le
chteau de Belmonte! Si on s'tait occup activement de meubler quelques
pices! Si....

Le prince avait hauss les paules, ce n'tait pas en quelques semaines
ou en quelques mois qu'on pouvait restaurer Belmonte.

Comment clbrer un mariage entre les quatre murailles croulantes d'un
chteau chancelant, sans un toit sur la tte des invits, sans vitres
aux fentres, au milieu des oiseaux de nuit effrays et des btes
immondes qui cherchent leur abri dans les dcombres?

La vue seule de cette misre ne ferait-elle pas fuir le colonel, peu
sensible sans doute  la posie des ruines?

Il fallait donc renoncer  Belmonte, et le prince y renona, mais non
pourtant sans tenter d'carter Paris.

Il proposa Venise, Florence, Naples, trois villes charmantes pour une
lune de miel.

Mais le colonel n'accueillit point cette proposition.

Le prince Mazzazoli avait-il une habitation  Venise? En avait-il une 
Florence? une  Naples? Non, n'est-ce pas? Alors pourquoi aller  Venise
ou  Naples? et pourquoi plutt ne pas aller  Paris, o il possdait,
lui, un htel prt  le recevoir?

Paris tait aussi une ville charmante pour une lune de miel.

Le prince rsista, mais le colonel tint bon et de telle sorte que,
finalement, le prince cda.

Quelles raisons valables lui opposer pour refuser Paris? Aucune en
ralit; et un refus persistant pourrait le surprendre et l'inquiter,
peut-tre mme donner de mauvaises penses.

Le temps n'tait pas encore venu o l'on pourrait impunment ne pas le
mnager.

Il fut donc convenu qu'on rentrerait  Paris, et que ce serait  Paris
que se ferait le mariage.

D'ailleurs, en veillant attentivement, on pourrait carter les dangers,
s'ils se prsentaient.

Et le colonel tait dans des dispositions qui ne permettaient pas
de croire que ces dangers, quels qu'ils fussent pussent tre bien
redoutables.

On pourrait risquer des efforts pour empcher ce mariage, mais  coup
sr ils n'auraient aucun rsultat.

Cependant, malgr cette confiance dans le succs, le prince aurait voulu
tenir le mariage de sa nice autant que possible cach, ayant pour cela
de puissantes raisons qui lui taient inclusivement personnelles.

Mais cela ne fut pas possible.

Le colonel se serait demand ce que signifiait cet trange mystre.

Et d'un autre ct lui-mme revenant  Paris, aprs une assez longue
absence, tait oblig de donner des explications  ses cranciers pour
les faire patienter.

Quelle meilleure assurance pour eux d'tre srement pays que l'annonce
du prochain mariage de Carmelita avec le colonel Chamberlain?

Cette fois, il ne s'agissait plus d'un mariage plus ou moins probable;
c'tait un mariage arrt, dcid, et le plus tonnant, le plus
merveilleux, le plus miraculeux, le plus tourdissant, le plus
triomphant, le plus beau, le plus grand, le plus riche, le plus
extraordinaire, le plus brillant, le plus blouissant, le plus digne
d'envie qu'on pt rver. Le mari, on pouvait le nommer: c'tait... pour
tout dire d'un seul mot, c'tait l'homme le plus riche, le plus en vue,
le plus  la mode de Paris, c'tait le colonel Chamberlain.

Et le prince l'avait nomm tout bas, en cachette, avec prire de ne pas
bruiter cette nouvelle.

Non seulement il l'avait nomm, mais avec quelques cranciers qui
avaient pay cher le droit d'tre incrdules, il avait fait plus; il
avait montr la lettre crite par le colonel pour lui demander la main
de Carmelita.

Le premier crancier  qui le prince avait montr la lettre du colonel
tait son bijoutier, qu'il avait intrt  mnager. Le bijoutier avait
promis le secret, mais, en rentrant chez lui, il avait joyeusement
annonc  sa femme que la crance du prince Mazzazoli serait paye,
attendu que mademoiselle de Belmonte pousait le colonel Chamberlain.
A ce moment tait entre une des principales clientes de la maison,
la charmante comtesse d'Ardisson, amie et rivale de la marquise de
Lucillire.

Naturellement, on lui avait cont cette grande nouvelle, qui, en
consquence de ses relations avec madame de Lucillire, devait avoir un
certain intrt pour elle.

C'tait un secret, un grand secret, que personne ne connaissait encore
 Paris; car le prince et sa famille venant de Suisse avec le colonel
Chamberlain, taient arrivs le matin mme.

Une fois en possession de ce secret, la comtesse d'Ardisson n'eut qu'un
dsir, l'apprendre elle-mme  madame de Lucillire, pour voir comment
celle-ci recevrait cette nouvelle.

Prcisment c'tait jour d'Opra de la marquise de Lucillire,
l'occasion tait vraiment heureuse.

A huit heures, la comtesse d'Ardisson s'tait installe dans sa loge,
qui faisait face  celle de madame de Lucillire.

La marquise n'tait point encore arrive et sa loge tait reste vide
jusqu' la fin du premier acte de Robert, qu'on donnait ce soir-l.

La toile tait  peine tombe, que la comtesse d'Ardisson entrait dans
la loge de madame de Lucillire pour lui faire une visite d'amiti.

La marquise tait gaie, souriante, de belle humeur comme  l'ordinaire,
et prenait plaisir pour le moment  plaisanter le prince Seratoff, qui
l'avait accompagne.

Elle accueillit la comtesse d'Ardisson avec des dmonstrations de joie
affectueuse, comme une amie dont on a t trop longtemps spare.

Aprs quelques minutes, le prince Seratoff sortit de la loge, les
laissant en tte  tte.

--Vous savez la nouvelle? demanda aussitt la comtesse.

--Quelle nouvelle

--La grande, l'incroyable, la merveilleuse nouvelle: le colonel
Chamberlain, qui avait disparu si brusquement, il y a quelques mois est
retrouv.

--tait-il donc perdu? demanda la marquise de Lucillire en plissant
lgrement.

--Je ne sais s'il l'tait pour vous,--la comtesse appuya sur le
mot.--mais il l'tait pour le monde parisien; heureusement le voici
revenu, et je crois que son retour va faire un joli tapage.

Elle attendit un moment pour que madame de Lucillire lui demandt 
propos de quoi allait clater ce tapage; mais celle-ci, tout d'abord
surprise en entendant prononcer le nom du colonel, s'tait bien vite
remise et maintenant elle se tenait sur ses gardes.

videmment ce n'tait pas pour avoir le plaisir de lui faire une simple
visite que sa chre amie, madame d'Ardisson, tait venue dans sa loge.
Madame de Lucillire avait trop l'habitude de ces sortes d'attaques pour
se livrer maladroitement; il fallait attendre et laisser venir.

--Il y a longtemps que vous n'avez eu de nouvelles du prince Mazzazoli
et de mademoiselle Belmonte? demanda la comtesse d'Ardisson.

--Trs longtemps.

--Ils taient en Suisse; ils sont revenus aussi.

--La comtesse est rtablie?

--Est-ce que vous croyez vraiment qu'elle a t malade?

--Je crois toujours ce qu'on me dit, quand je n'ai pas de motifs pour me
dfier de ceux qui parlent.

--Et vous n'avez pas de motifs pour vous dfier de la comtesse ou du
prince?

--Pas le moindre. Ne sont-ils pas mes amis? Je ne me dfie jamais de mes
amis.

--Eh bien! dans cette circonstance, vous avez t dupe de votre
confiance.

--Vraiment?

--Ce n'tait pas pour cause de maladie que la comtesse allait en
Suisse. En ralit, ce n'tait pas elle qui faisait ce voyage; c'tait
Carmelita. Devinez-vous?

--Pas du tout; vous parlez, chre amie, comme le sphinx.

--Je voulais vous mnager cette nouvelle pour qu'elle ne vous... surprit
pas trop brusquement. Carmelita allait en Suisse pour rejoindre le
colonel Chamberlain, qui s'tait retir sur les bords du lac de Genve
en quittant Paris; ils ont pass tout le temps de cette absence
ensemble, et de ce long tte--tte il est rsult ce qui fatalement
devait se produire: le colonel Chamberlain pouse mademoiselle Carmelita
Belmonte.

Bien que madame de Lucillire et pu se prparer pendant les savantes
lenteurs de cette attaque, elle tressaillit, et sa main, qui jouait
nerveusement avec son ventail se crispa.

Madame d'Ardisson, qui l'observait, remarqua trs bien l'effet qu'elle
avait produit.

--Vous ne me croyez pas? dit-elle.

--Pourquoi ne vous croirais-je pas?

--Je n'en sais vraiment rien, car rien n'est plus explicable que ce
mariage entre deux tres qui semblent faits l'un pour l'autre: le
colonel est un homme charmant malgr l'excentricit de sa tenue, et
Carmelita est la belle des belles. Ils devaient s'aimer, cela tait
crit et cela s'est ralis: il parat qu'ils s'adorent. En tous cas, le
certain est qu'ils s'pousent.

Il fallait bien dire quelque chose.

--Et pour quand ce mariage? demanda madame de Lucillire d'une voix
qu'elle tcha d'affermir.

--Ah! cela je n'en sais rien, car ce n'est ni le colonel ni le prince
Mazzazoli qui m'ont donn cette nouvelle; je la tiens d'une personne
tierce, en qui j'ai toute confiance et qui a vu, de ses yeux vu, ce qui
s'appelle vu, la lettre par laquelle le colonel Chamberlain demande au
prince Mazzazoli la main de sa nice, mademoiselle Carmelita Belmonte.
Le mariage n'est donc plus douteux, seulement j'ignore la date; il est
mme probable que cette date vous la connatrez avant moi. Vous avez
avec le colonel Chamberlain des relations beaucoup plus intimes que
personne  Paris, et sa premire visite sera assurment pour vous.
Mais, grce  mon indiscrtion, vous ne serez pas surprise. Vous ne me
remerciez pas?

--Au contraire; mais j'attendais que vous eussiez fini, afin de vous
remercier une bonne fois pour toutes.

Puis, aprs quelques paroles insignifiantes, madame d'Ardisson regagna
vivement sa loge, et, se plaant dans l'ombre de manire  se cacher
autant que possible, elle braqua sa lorgnette sur madame de Lucillire.

Elle s'tait observe pendant cet entretien, dont toutes les paroles
portaient; maintenant, sans doute qu'elle se croyait libre elle allait
se livrer....

Et de fait, elle se tenait la tte appuye sur sa main, immobile, le
visage contract, les sourcils rapprochs, les lvres serres, les
narines dilates.

Elle aimait donc toujours le colonel?

Et complaisamment, en souriant, madame d'Ardisson prit plaisir 
rappeler les coups qu'elle venait de porter: Carmelita allait en Suisse
pour rejoindre le colonel; ils s'adorent, ils se marient. Et cette
allusion aux relations intimes qui existaient entre le colonel et la
marquise?... Vraiment tout cela avait t bien fil.

A ce moment, la porte de la loge de la marquise s'ouvrit de nouveau, et
le prince Seratoff parut; mais la marquise ne le laissa pas s'asseoir.

Elle lui fit un signe, et il se pencha vers elle; puis, aprs avoir
dirig ses regards vers les fauteuils d'orchestre du ct gauche, il
sortit.

Abandonnant la loge de la marquise, madame d'Ardisson braqua sa
lorgnette vers la porte de l'orchestre, o bientt se montra le prince
Seratoff.

Au quatrime fauteuil, tait assis le baron Lazarus, qui venait
d'arriver.

Le prince se dirigea vers lui, et aprs quelques paroles l'emmena avec
lui.

Deux minutes aprs, ils entrrent dans la loge de la marquise de
Lucillire, et le prince en sortit aussitt, laissant le baron seul avec
la marquise.



VI

Madame de Lucillire avait indiqu de la main au baron Lazarus un
fauteuil dans le fond de la loge, et elle-mme, reculant autant que
possible celui qu'elle occupait, avait tourn le dos  la scne.

--Vous avez dsir me voir? demanda le baron, qui paraissait assez mal 
l'aise.

--Oui, monsieur, et j'ai cru remarquer que vous n'accueilliez pas trs
favorablement la demande de mon ambassadeur.

--Mais, madame....

--Oh! je comprends trs bien que vous ayez eu une certaine rpugnance 
revenir dans cette loge qui doit vous rappeler de mauvais souvenirs.

Le baron prit l'air d'un homme qui cherche vainement  comprendre ou 
se rappeler ce dont on lui parle.

Bons ou mauvais, il tait vident que les souvenirs auxquels on faisait
allusion taient sortis de sa mmoire.

--Cette loge? dit-il enfin (car il ne pouvait pas rester bouche ouverte
sans rien dire), cette loge?

--N'est-ce pas dans cette loge,  cette place mme, peut-tre sur ce
fauteuil, continua la marquise, que vous avez eu avec M. de Lucillire
un entretien dont je faisais le sujet.

--Un entretien, avec M. le marquis, dont vous faisiez le sujet? Mon
Dieu! c'est possible, cependant je ne me rappelle pas du tout de quoi il
tait question.

--D'une certaine lettre anonyme.

--Une lettre anonyme?

Et le baron Lazarus parut faire un appel dsespr  sa mmoire.

Mais ce fut en vain, il ne trouva rien  propos de cette lettre anonyme.

--Ne cherchez pas, dit madame de Lucillire avec ddain; je vois que
vous ne trouveriez pas; je vais vous aider. Cette lettre anonyme parlait
d'une petite porte de la rue de Valois.

--Comment? vous savez....

--Le marquis m'a tout dit; il est inutile de paratre ignorer ce que
vous savez parfaitement. De mon ct, je trouve inutile de vous laisser
croire plus longtemps que le prtexte mis en avant pour rompre nos
relations tait fond; la vraie raison de cette rupture tait cette
lettre anonyme. Cela ne doit pas vous surprendre, et je prsume que vous
le saviez dj; cependant j'ai tenu  vous le dire.

--Avez-vous pu supposer que je connaissais l'auteur de cette infamie?

--J'ai cru et je crois que l'auteur de cette infamie, comme vous dites,
tait vous.

--Madame!

--Oh! pas d'indignation; vous devez sentir que je ne m'y laisserais
pas prendre. Mnagez-vous, rservez vos forces, ne prodiguez pas votre
loquence en pure perte; vous en aurez besoin bientt, et vous trouverez
 les employer plus utilement qu'avec moi.

Elle parlait avec une vhmence que le baron ne lui avait jamais vue,
en contenant sa voix cependant de manire  n'tre pas entendue
distinctement par les personnes qui se trouvaient dans les loges
voisines; mais la violence mme qu'elle se faisait pour se contenir
rendait son motion plus vidente.

Dcidment le baron avait eu tort de se rendre  l'invitation du prince
Seratoff, et il aurait t beaucoup plus sage  lui d'couter son
inspiration premire, qui lui conseillait de rester tranquillement dans
son fauteuil. Comment n'avait-il pas devin, aprs la rupture qui avait
eu lieu entre lui et madame de Lucillire, qu'une invitation de celle-ci
ne pouvait tre que dangereuse!

Maintenant qu'il avait commis la sottise de se rendre  cette invitation
et de venir dans cette loge, quand et comment en sortir?

Comme il se posait cette question, la porte de la loge s'ouvrit, et le
duc de Mestosa s'avana vivement vers la marquise, en homme heureux de
voir la femme qu'il adore.

Cette visite redoubla l'embarras du baron, car il connaissait madame
de Lucillire et ses habitudes: c'tait toujours publiquement qu'elle
s'expliquait avec les gens dont elle croyait avoir  se plaindre, et
elle le faisait avec un esprit diabolique qui lanait des allusions et
les mots acrs d'une faon cruelle. Qu'elle et tort ou raison elle
arrivait toujours  mettre les rieurs de son ct, et l'on ne sortait de
ses jolies griffes roses que dchir aux endroits les plus sensibles,
avec des blessures ridicules. Que de fois n'avait-il pas ri lui mme de
ses pauvres victimes!

Maintenant c'tait son tour de recevoir ces blessures sans pouvoir les
rendre. Il se leva pour cder la place au duc.

Mais de la main elle le retint.

--J'ai  peine commenc la confidence que j'ai  vous faire, dit-elle.

Puis s'adressant au duc de Mestosa, qui restait indcis:

--J'ai une affaire importante  traiter avec le baron, dit-elle;
voulez-vous nous donner quelques minutes encore?

Au moins l'explication n'aurait pas de tmoin.

Ce fut ce que le baron se dit avec satisfaction.

--Sachant la vrit au sujet de cette lettre anonyme, continua madame de
Lucillire, vous devez vous demander comment l'ide m'est venue d'avoir
une entrevue avec vous. J'avoue qu'en arrivant ce soir  l'Opra, je ne
me doutais gure que je vous ferais appeler dans ma loge, et je croyais
bien que toutes relations entre nous taient rompues. A vrai dire et
pour ne pas m'en cacher, je vous considrais comme mon ennemi, et pour
vous je n'avais d'autre sentiment que ceux d'une ennemie. Vous voyez que
je suis franche.

--Je vois que vous ressentez comme une sorte de joie  affirmer cette
hostilit.

--Parfaitement observ; mais ce n'est pas seulement la joie qui me fait
affirmer cette hostilit; j'obis encore, en agissant ainsi,  d'autres
considrations plus importantes. Je veux, en effet que cette hostilit
soit bien constate, bien reconnue par vous, afin que vous ne vous
trompiez pas sur le trait d'alliance que je vais vous proposer.

Cette hostilit d'une part et cette alliance d'une autre, paraissaient
tellement contradictoires que le baron laissa paratre un mouvement de
surprise.

--Quand je me serais explique, continua madame de Lucillire,
votre tonnement cessera, et ce qui vous parat obscur en ce moment
s'claircira. coutez donc cette explication, qui vous intresse plus
que vous ne pouvez le supposer, et revenons  la lettre,  votre lettre
anonyme. Vous devez penser qu'il ne m'a pas fallu de grands efforts
d'esprit pour deviner le mobile qui vous a pouss  faire usage de cette
lettre: vous avez voulu amener une rupture entre nous et le colonel
Chamberlain.

--Laissez-moi vous dire, interrompit-il, que vous vous trompez.

--Je ne me trompe nullement. Vous dsiriez cette rupture parce que,
interprtant notre intimit selon vos craintes, vous vous figuriez
que, cette intimit rompue, le colonel Chamberlain deviendrait un mari
possible pour votre fille.

L'occasion tait trop bonne pour que le baron ne la mit pas  profit: on
attaquait sa fille, il ddaignait de rpondre et quittait la place. Il
se leva pour sortir.

Mais la marquise semblait avoir prvu ce mouvement; car, avant qu'il et
pu faire un pas en arrire, elle lui jeta vivement quelques mots qui
l'arrtrent.

--Ce mari impossible alors est possible aujourd'hui, si vous voulez
couter ce que j'ai  vous dire.

Le baron hsita un moment.

--Si injustes que soient vos accusations, dit-il enfin, notre ancienne
amiti me fait une loi de les couter jusqu'au bout, pour m'en dfendre
et vous montrer combien elles sont fausses.

C'tait l une trange rponse, mais la marquise ne s'en proccupa pas
autrement. Ce qu'elle voulait, c'tait que le baron demeurt, et il
demeurait; le reste lui importait peu.

Elle continua:

--L'histoire de cette lettre anonyme prouve que vous tes dou de
qualits... est-ce bien qualits qu'il faut dire? enfin peu importe.
Vous tes donc dou de qualits, puisque qualits il y a, que je ne
possde pas; de plus vous avez, dans le choix des moyens auxquels vous
recourez, une hardiesse d'esprit et une indpendance de... coeur qui,
j'en conviens, peuvent rendre de trs utiles services. En un mot, vous
tes un homme pratique, et voulant le succs, vous ne vous laissez point
emptrer dans toutes sortes de considrations sentimentales ou morales,
qui sont un fardeau pour quiconque ne sait pas s'en dbarrasser. Vous
voyez que je vous rends justice.

Le baron fit la grimace.

--C'est cette... j'allais dire estime, poursuivit madame de Lucillire,
c'est ce cas que je fais de vos qualits pratiques qui m'a donn l'ide
de revenir sur notre rupture et de vous proposer une alliance dans un
but commun, certaine  l'avance que personne n'tait capable comme vous
d'atteindre un rsultat que je dsire et que vous dsirerez peut-tre
encore plus vivement que moi, quand vous le connatrez. Bien entendu,
l'alliance dont je vous parle n'est point une alliance cordiale; c'est
une alliance utile, voil tout. Vous pouvez me servir, je m'adresse 
vous; je puis vous aider, vous venez  moi. Les sentiments n'ont rien 
voir dans ce pacte, ils restent ce qu'il sont.

--Mais je vous assure....

--Je vous en prie, ne revenons point sur cette question: nos sentiments
personnels n'ont rien  voir ni  faire dans l'oeuvre commune que je
veux vous proposer, ou plutt c'est parce qu'ils sont ce qu'ils sont que
prcisment je vous la propose.

--J'avoue encore une fois, madame, que je ne comprends rien  ces
paroles; aussi avant de savoir si je puis vous prter mon concours,
je vous prie de me dire ce que vous attendez de moi et quel but vous
poursuivez.

--Le but, empcher le colonel Chamberlain de devenir le mari de
mademoiselle Belmonte; le concours, chercher les moyens, les trouver, de
rompre ce mariage, qui est  la veille de se faire. Vous voyez que rien
n'est plus simple.

--Ce mariage est  la veille de se faire! s'cria le baron.

--A la veille est une faon de parler pour dire prochainement: l'poque
 laquelle il doit avoir lieu, je ne la connais pas. Tout ce que je
sais, c'est que le prince Mazzazoli, accompagn de sa nice, a t
rejoindre le colonel en Suisse, o celui-ci s'tait retir en quittant
Paris; que l Carmelita ou le prince, je ne sais lequel des deux, tous
deux peut-tre, ont trouv moyen d'obtenir une promesse de mariage du
colonel, et qu'ils sont revenus tous ensemble  Paris. Existe-il des
moyens pour rompre ce mariage, je n'en sais rien; mais, comme j'ai de
bonnes raisons pour tre convaincue que vous dsirez cette rupture non
moins vivement que moi, je m'adresse  vous pour que vous les cherchiez
de votre ct, tandis que je les chercherai du mien. Sans doute j'aurais
pu agir seule, mais je vous ai expliqu tout  l'heure que je vous
reconnaissais des qualits que je n'ai pas, de sorte que je n'ai pas
hsit  vous demander votre concours, en mme temps que je vous
proposais le mien. Il est certain que nous n'agirons pas de la mme
manire; voil pourquoi,  deux, nous serons beaucoup plus forts.
Acceptez-vous.

Le baron hsita assez longtemps avant de rpondre.

--Il est vident, dit-il enfin, qu'il serait tout  fait regrettable de
voir un homme tel que le colonel pouser mademoiselle Belmonte.

--N'est-ce pas? J'tais sre que ce serait l votre cri.

--J'ai pour ce cher colonel la plus vive amiti; je l'aime comme un
fils, et il me semble que c'est un devoir d'empcher, si cela est
possible, un mariage qui certainement le rendrait malheureux. Ce brave
colonel vient de loin, de trs loin; il ne connat pas les dessous de la
vie parisienne.

--Il faudrait les lui montrer.

--Tout en reconnaissant le mrite du colonel, on peut dire qu'il y a en
lui une certaine navet qui l'expose  tre dupe quelquefois de ceux
qui l'entourent. J'ai t tmoin de sa confiance et de sa foi.

Ce fut  la marquise de faire un mouvement qui prouva que le coup du
baron avait port.

--Il se laisse facilement tromper par son coeur: c'est une qualit sans
doute, mais qui nous expose souvent  de fcheuses dceptions. Je crois
donc que dans les circonstances qui nous occupent, il aura t victime
de sa confiance et de son coeur. Mademoiselle Belmonte n'est pas du tout
la femme qui lui convient, lui si droit, si franc, si tendre, car il est
trs tendre.

--Mille raisons rendent ce mariage impossible.

--Ce n'est pas avec des raisons qu'on ouvre les yeux d'un homme aveugl
par la passion, et sans doute le colonel aime passionnment la belle
Carmelita. Savez-vous s'il l'aime passionnment?

Le baron posa cette question avec sa bonhomie ordinaire, en regardant la
marquise.

--Je ne sais pas.

--Vous ne savez pas? Moi non plus; mais je trouve cette passion
probable. Carmelita est assez belle pour l'avoir inspire; pour moi, je
ne connais pas de femme plus belle, et vous?

--Peu importe.

--Il me semble qu'il importe beaucoup; car c'est trs probablement cette
beaut qui fait sa toute-puissance. Sur cette beaut, nous ne pouvons
rien, ni vous ni moi.

--Ce n'est pas avec sa beaut qu'une femme retient un homme.

--Je n'ai aucune exprience dans les choses de la passion, et je
m'en remets pleinement  vous; je veux dire seulement qu'il est bien
difficile de dtruire l'influence que Carmelita doit  sa beaut,
surtout avec un homme tel que le colonel, qui est fidle dans ses
attachements. Croyez-vous qu'il soit fidle?

--Je ne sais pas.

--Moi, je crois, et il me semble qu'il n'y aurait qu'une arme qui
pourrait agir efficacement sur lui.

--Laquelle?

--Celle qui sert toujours dans ces sortes de situations si pris que
soit un amant, il s'loigne de celle qu'il aime lorsqu'on lui donne la
preuve qu'il est tromp. Quelque chose vous fait-il supposer que le
colonel serait homme  s'obstiner dans sa passion, malgr une preuve de
ce genre?

Dcidment le baron prenait se revanche, et la marquise sentit que, par
le fait seul de l'association qu'elle venait de lui proposer, elle lui
avait permis de redresser la tte: il tait utile, il profitait de sa
position.

--Avant de savoir si le colonel s'obstinerait ou ne s'obstinerait
pas dans sa passion, sittelle aprs un court moment de rflexion, il
faudrait savoir si cette preuve dont vous parlez peut tre fournie, et
pour moi je l'ignore.

--Je l'ignore aussi.

--C'est donc ce qu'il faudrait chercher tout d'abord, il me semble.

--Et comment le dcouvrir? Une jeune fille qui aurait un amant ne
conduirait pas ses amours comme certaines femmes qui se font un
pidestal de leurs fautes. Car il y a de ces femmes, n'est-ce pas, dans
le monde parisien, mme dans le meilleur?

--Je n'ai jamais dit que mademoiselle Belmonte pouvait se trouver dans
ce cas, bien au contraire.

--Et moi non plus, je vous prie de le bien constater.

--J'ai dit qu'il pouvait exister certaines raisons de nature  rompre
son mariage; j'ai dit qu'on pouvait, en cherchant habilement, trouver
peut-tre des moyens pour arriver  ce rsultat, et c'est ce que je
rpte, sans vouloir entrer dans le dtail de ces raisons ou de ces
moyens. Si vous en trouvez qui vous conviennent, je crois que vous en
userez, sans qu'il soit besoin de nous entendre; si de mon ct j'en
trouve qui ne soient pas en dsaccord avec mes sentiments ou mes
habitudes, j'en userai aussi. Cependant, puisque nous formons une
association en vue de ce rsultat, il peut tre bon que nous nous
concertions quelquefois; ma porte vous sera ouverte quand vous vous
prsenterez.

Le baron se leva:

--J'aurai donc l'honneur de vous revoir, madame la marquise.

--Au revoir, monsieur le baron.

Il sortit de la loge.

Le duc de Mestosa attendait sans doute ce dpart dans le corridor, car
la porte n'tait pas ferme qu'elle se rouvrit devant lui.

--Une nouvelle, dit-il en se penchant vers la marquise, que tout le
monde rpte.

Madame de Lucillire leva les yeux sur lui, il paraissait radieux.

--Et vous voulez la rpter aussi? dit-elle; malheureusement pour vous,
je la connais, votre nouvelle. Le colonel Chamberlain pouse Carmelita,
n'est-ce pas? C'est cela que vous voulez m'apprendre?

--Il est vrai.

--Et c'est pour cela que vous paraissez si joyeux Eh bien! mon cher,
cette joie est une injure pour moi; cachez-la donc, je vous prie, et
tchez de prendre un air indiffrent.

--Ce mariage vous peine donc bien vivement?

--Ce que vous dites-l est une nouvelle injure, et de plus c'est une
niaiserie. Ce mariage ne me peine ni me rjouit. Ce qui me fche, c'est
de vous voir montrer une joie qui prouve que vous n'avez jamais ajout
foi  mes paroles, que vous avez toujours et malgr tout persist
dans vos soupons ridicules; si bien qu'aujourd'hui vous clatez de
satisfaction  l'annonce de ce mariage. Ce que je vous ai dit n'a servi
 rien; il vous fallait une preuve, ce mariage vous la donne. Eh bien!
mon cher, cela me blesse et me fche. Faites-moi donc le plaisir d'aller
porter ailleurs votre joie triomphante, ou plutt cachez-la aux yeux des
gens qui se moqueraient de vous.

--Mais....

--Je dsire tre seule. Cette nuit, vous rflchirez, et demain matin
sans doute vous aurez compris; s'il vous faut plusieurs jours, ne vous
gnez pas, prenez-les.

Et le duc sortit la tte basse, beaucoup moins fier qu'il n'tait entr.

Mais madame de Lucillire ne resta pas seule, comme elle le dsirait.

Aprs le duc de Mestosa, ce fut le prince Seratoff qui vint lui faire
visite; puis, aprs le prince, ce fut lord Fergusson. Tous entrrent
avec l'air triomphant qu'avait eu le duc de Mestosa.

Tous sortirent, la tte basse, comme le duc tait sorti.

Car  tous elle fit la mme rponse qu'au duc.

Seulement elle la fit plus pre et plus mordante; car la rptition de
la mme nouvelle, qu'on venait lui communiquer avec des attitudes de
vainqueur, l'avait exaspre.

Mais elle n'eut pas  subir ces seules visites: ce qui cependant, dans
l'tat nerveux o elle se trouvait, tait bien suffisant.

Dans l'entr'acte, sa loge ne dsemplit pas: ce fut un dfil, une
procession; tout ce qu'elle avait d'amis et surtout d'amies dans la
salle voulut se donner la joie de venir lui annoncer la grande nouvelle.

--Eh bien! le colonel Chamberlain se marie donc?

--Avec la belle Carmelita! Qui s'en serait jamais dout?

--Savez-vous la date prcise de ce fameux mariage?

A ces visiteurs, elle ne pouvait pas rpondre comme elle l'avait fait
avec le duc de Mestosa ou avec lord Fergusson.

Il fallait sourire, bavarder, parler pour ne rien dire.

De mme, il fallait encore qu'elle gardt continuellement ce sourire
et ne s'abandonnt pas aux sentiments qui la troublaient; car, dans la
salle, tous les yeux taient dirigs sur elle.

Et, quand un nouvel arrivant apprenait la grande nouvelle du mariage du
colonel Chamberlain, son premier mouvement tait de chercher avec sa
lorgnette la loge de madame de Lucillire.



VII

Mais il ne lui convenait pas de paratre fuir.

Elle resta jusqu'au quatrime acte, et ce fut alors seulement qu'elle se
retira.

--Je suis attendue chez ma mre.

La voiture qui l'attendait tait le coup noir tran par les chevaux et
conduit par le cocher anglais que le colonel lui avait donns.

--A l'htel, dit-elle en baissant la glace pour parler  son cocher.

En quelques minutes, ils arrivrent rue de Courcelles.

--Ne dtelez pas, dit la marquise en descendant, je vais ressortir.

En effet, elle ne resta que fort peu de temps chez elle, et sa femme de
chambre, aprs l'avoir aide  remplacer sa toilette de thtre par une
toilette de ville, la vit chercher dans un meuble, o elle prit une
petite clef qu'elle plaa dans sa poche.

Cela fait, elle remonta en voiture.

--Il ne fallut que quelques secondes pour arriver devant la petite porte
o si souvent le cocher avait dpos et repris sa matresse.

La marquise, enveloppe dans un grand vtement sombre et la tte
couverte d'une paisse voilette, descendit de voiture.

Mais, au lieu de renvoyer son cocher en lui indiquant comme 
l'ordinaire l'heure  laquelle il devait venir la reprendre, elle lui
dit d'attendre.

Puis, traversant le trottoir, elle introduisit la clef dans la petite
porte. Mais, bien que la clef tournt librement dans la serrure en
faisant jouer le pne, la porte ne s'ouvrit point: elle tait ferme 
l'intrieur par un verrou.

Madame de Lucillire resta un moment embarrasse devant cette porte
qu'elle poussait et qui refusait de s'ouvrir.

Mais son hsitation ne fut pas longue; comme toujours et en toutes
circonstances, elle prit vivement sa rsolution.

--Rentrez, dit-elle au cocher.

Longeant le mur du jardin de la rue de Valois, la marquise, sans
s'inquiter de l'heure avance et de la solitude de ce quartier dsert,
se dirigea vers l'entre principale de l'htel Chamberlain.

A son coup de marteau, la porte s'ouvrit et le concierge parut sur le
seuil de sa porte.

--M. Horace Cooper, demanda la marquise d'une voix faible.

Le concierge, sans lui rpondre, se retourna vers l'intrieur de sa
loge, et madame de Lucillire entendit des clats de rire  demi
touffe.

--Une dame demande M. Horace, dit le concierge; est-il chez lui?

--Dj! rpliqua une voix.

--A l'htel! dit une autre; c'est trop fort.

--Si madame veut monter  la chambre de M. Horace, dit le concierge,
elle le trouvera en train de s'habiller.

Madame de Lucillire, rassure par son voile, ne se laissa pas
dconcerter.

--Faites prvenir M. Horace qu'une dame l'attend au parloir, dit-elle.

En femme qui sait o elle va, elle traversa la cour pour entrer 
l'htel.

--Est-ce que celle-l est dj venue? demanda une voix.

--Je ne la reconnais pas, mais elle n'a pas perdu de temps pour venir:
le ngre est arriv ce matin, et dj j'ai reu trois billets pour lui,
l'un avec un bouquet. Si a ne fait pas hausser les paules?

--Mais qu'est-ce qu'il a donc pour lui, ce moricaud? demanda une voix de
femme.

--Je vous le demande, mademoiselle Isabelle; a va recommencer comme
avant son dpart, et on va le revoir dormir tout debout.

Cependant madame de Lucillire avait mont le perron de l'htel, et
la porte vitre, tire par un valet de pied en grande livre, s'tait
ouverte devant elle.

Malgr l'heure avance, l'htel tait encore clair du haut en bas et
les domestiques taient  leur poste.

Cela inspira une certaine crainte  la marquise; peut-tre le colonel
tait-il chez lui, alors il pouvait la rencontrer; de mme quelques
personnes de son monde pouvaient, en traversant le vestibule,
l'apercevoir et la reconnatre.

Par un mouvement de crainte instinctive, elle serra son manteau autour
d'elle; puis tout de suite, rflchissant que c'tait le meilleur moyen
pour se faire reconnatre, elle laissa retomber.

--M. le colonel n'est pas rentr, dit le domestique.

--C'est  M. Horace que j'ai affaire, dit-elle, avec un accent anglais
trs prononc.

Elle attendit pendant prs de dix minutes; puis enfin la porte s'ouvrit
devant Horace, qui venait de s'habiller pour sortir, et portait sur sa
personne, dans ses vtements comme dans son linge, tous les parfums  la
mode.

Elle avait rejet son voile en arrire.

Il fut un moment sans parler, tant sa surprise tait violente.

--Madame la marquise! s'cria-t-il.

--Quand votre matre doit-il rentrer?

--D'un moment  l'autre, je pense; je l'attendais pour sortir. Il est
chez....

Horace s'arrta.

--Chez mademoiselle Belmonte, acheva la marquise.

--Madame la marquise sait?...

--Le mariage prochain du colonel avec mademoiselle Belmonte!
Parfaitement, et voil pourquoi il faut que je lui parle ce soir.

--Mais, madame la marquise....

--Mon bon Horace, il le faut et je compte sur vous.

Horace tait rest, pour madame de Lucillire, dans ses sentiments
d'admiration et d'adoration d'autrefois; pour lui, elle tait toujours
la plus sduisante de toutes les femmes, et, sans savoir au juste
quelles causes avaient amen une rupture entre elle et son matre, il
regrettait vivement cette rupture. Bien souvent il se disait que la
colonel avait peut-tre t trop prompt  se fcher; quand on a le
bonheur d'tre aim par une femme telle que madame de Lucillire, il ne
faut pas tre trop rigoureux et l'on doit lui passer bien des choses.
C'tait d'ailleurs son propre systme, faible avec les femmes en
proportion de leur beaut; tout est permis  une belle femme, rien ne
l'est  une laide. Assurment Carmelita aussi tait belle, trs belle:
mais il prfrait le genre de beaut de madame de Lucillire, qui, 
ses yeux, tait le charme en personne, la sduction, et puis Carmelita
voulait se faire pouser, et il n'tait pas pour le mariage, au moins
 l'ge qu'avait prsentement le colonel; plus tard il serait temps.
Comment consentir  n'avoir qu'une femme, quand on pouvait les avoir
toutes?

C'tait non seulement au point de vue de son matre qu'il se plaait
pour condamner le mariage, mais encore au sien propre: une femme dans
la maison drangerait toutes ses habitudes et toutes ses ides, elle le
gnerait aussi bien dans les choses matrielles que dans ses sentiments.
Il ne pourrait jamais obir  une femme qui parlerait au nom d'un droit
et en vertu du principe d'autorit. Qu'une femme lui demandt n'importe
quoi comme un service, il se jetterait  travers le feu ou l'eau pour le
faire; mais qu'elle lui demandt la mme chose sans qu'il pt recevoir
d'elle un remercment ou un sourire, il ne le ferait pas.

Dans ces conditions, madame de Lucillire l'appelant: Mon bon Horace,
en lui disant: Je compte sur vous, devait produire sur lui une vive
motion.

--Que puis-je pour madame la marquise? dit-il en saluant.

--Me conduire dans l'appartement du colonel, o j'attendrai son retour.

Horace avait la certitude que son matre ne serait pas satisfait
de trouver, en rentrant, madame de Lucillire installe dans son
appartement et l'attendant.

Aussi cette demande lui causa-t-elle un vritable embarras: comme il
demeurait hsitant, elle insista:

--Vous devez comprendre que cette entrevue aurait lieu en tous les cas,
alors mme que vous refuseriez ce que je vous demande; seulement il
est prfrable pour tous qu'elle soit secrte, et voil pourquoi je
m'adresse, je veux dire, pourquoi je me confie  vous.

Assurment on ne mettrait pas la marquise  la porte, et puisqu'elle
tait entre dans l'htel, il importait peu en ralit que l'entretien
qu'elle voulait, et lieu dans ce parloir ou dans l'appartement du
colonel.

Et puis elle se confiait  lui, elle, la marquise de Lucillire.

--Si madame la marquise veut me suivre, dit-il en se dirigeant vers la
porte.

Mais, avant de le suivre, madame de Lucillire ramena son voile sur son
visage et arrangea les plis de son manteau.

Deux autres domestiques taient venus rejoindre le valet de pied dans
le vestibule; en voyant cette femme voile, monter derrire Horace
l'escalier d'honneur, au lieu de prendre l'escalier de service, ils se
regardrent tous les trois avec des mines tonnes.

L'un d'eux tait matre d'htel.

--Voil qui explique la puissance de ce ngre, dit-il, il fait un joli
mtier.

Cependant madame de Lucillire, suivant Horace, tait entre dans la
bibliothque.

--J'attendrai ici, dit-elle.

Elle s'assit sur un fauteuil, tandis qu'Horace arrangeait les lampes.

--Il y a une question que je n'ai pas encore pu vous faire, dit-elle:
comment se porte le colonel?

--Bien, madame la marquise.

--Il n'a pas t souffrant,  son arrive en Suisse?

--Souffrant, non pas prcisment, cependant il n'tait pas  son aise.

--Se plaignait-il?

--On pourrait mettre mon colonel sur un gril, avec un bon feu sous lui,
le tourner et le retourner comme on a fait pour saint Laurent, il ne se
plaindrait pas. Du reste, madame la marquise l'a vu  Chalenon, elle
l'a soign, et elle sait mieux que personne si ce beau coup de couteau
qui lui avait fendu la poitrine lui a jamais arrach une plainte.

--Alors  quoi avez-vous vu qu'il n'tait pas dans son tat ordinaire?
Vous avez pu vous tromper.

--J'aime mon colonel comme s'il tait mon enfant: je ne me suis pas
tromp. Il ne mangeait pas, il ne dormait pas, et toujours il restait
absorb comme s'il suivait la mme pense; toujours, c'est--dire tant
que je le voyais, car il passait ses journes entires  faire des
courses dans les montagnes et souvent mme il ne rentrait pas, couchant
dans une grange ou un chalet.

--L'arrive du prince Mazzazoli et de mademoiselle Belmonte a du gayer
cette sombre humeur?

--C'est avec plaisir que je les ai vus arriver; aussi j'ai tout fait
pour les installer au Glion, ce qui n'a pas t facile.

--Le colonel ne leur avait pas retenu un appartement?

--Mais mon colonel ne savait pas qu'ils devaient venir en Suisse, et
mme, s'il l'avait su, il aurait quitt le Glion; c'est ce qu'il a voulu
faire, quand il a appris leur arrive.

--Et peu  peu il s'habitua  la prsence de Carmelita?

--Cette prsence lui fit du bien. Malgr lui il fut oblig de parler, de
se distraire; il mangeait  la mme table que le prince.

--Et que Carmelita?

--Mademoiselle Belmonte l'accompagnait souvent dans ses excursions. Elle
marche trs bien, mademoiselle Belmonte, et les ascensions ne lui font
pas peur; elle n'est pas comme son oncle, qui, j'en suis sr, n'a pas
fait cent mtres au del du jardin de l'htel.

--C'tait en tte  tte que le colonel et Carmelita faisaient ces
excursions; cela a dur longtemps, c'est--dire ce sjour s'est
prolong?

--Oui, assez longtemps. Mais tout  coup, sans que rien le fasse
prvoir, mon colonel a quitt le Glion. La veille, par une journe
d'orage terrible, le colonel et mademoiselle Carmelita avaient fait une
longue course dans la montagne, et ils n'taient rentrs  l'htel que
le soir tard. Le lendemain matin, au petit jour, mon colonel partait,
sans prvenir personne, sans mme me laisser un mot. Nous voil tous
bien inquiets. Le prince voulait qu'on ft des recherches dans la
montagne, craignant un accident; moi, j'en ai fait au chemin de fer,
et j'ai appris que mon colonel tait parti pour Genve. Les jours
s'coulrent, il ne revint pas; il n'crivait pas, ni au prince, ni 
moi.

--O tait-il?

--J'ai su plus tard qu'il avait t en Italie, aux environs de Florence
et de Rome; puis, de l'Italie, il tait revenu  Paris. Ce fut de Paris
qu'il m'crivit et m'envoya trois lettres: une pour le prince, une pour
madame la comtesse Belmonte; une pour mademoiselle Carmelita. Dans ses
lettres, il parat qu'il demandait mademoiselle Carmelita en mariage.
Est-ce assez bizarre?

Mais la marquise ne trouvait pas cette conduite bizarre; au contraire,
elle s'expliquait comme les choses s'taient passes, depuis l'arrive
de Carmelita au Glion jusqu'au dpart du colonel, et son exprience
fminine supplait aux lacunes qui se trouvaient dans le rcit d'Horace.

La chance lui avait t favorable en ne lui permettant pas d'entrer par
la petite porte.

A ce moment, une voiture roula sur le sable de la cour et s'arrta
devant le perron.

--Mon colonel, dit Horace en voulant descendre.

Mais la marquise le retint.



VIII

Tout  coup une porte claqua dans la chambre, le colonel tait rentr.

Sans parler, madame de Lucillire fit un signe  Horace, et celui-ci
sortit aussitt, ouvrant et refermant la porte avec prcaution.

Madame de Lucillire ramena son voile sur son visage et, s'tant
enveloppe dans son manteau, elle attendit debout, les yeux fixs sur la
porte de la chambre.

Mais les minutes s'coulrent, sans que le colonel part et mme sans
qu'on entendit aucun bruit.

Doucement et marchant sur la pointe des pieds elle s'avana vers la
porte de la chambre. Un des battants tait ouvert, mais une tapisserie
fermait le passage et empchait de voir ce qui se passait dans la
chambre.

Assis dans un fauteuil, le colonel se tenait la tte appuye dans sa
main gauche, comme un homme qui rflchit.

Elle carta la portire et entra.

Le bruit de l'toffe et le bruissement de la robe de la marquise
frapprent le colonel, qui releva lentement la tte et regarda
machinalement du ct d'o venaient ces bruits.

A la vue de cette femme voile qui s'avanait vers lui, il tressaillit.

--Qui est l? dit-il.

Elle ne rpondit pas, mais d'un geste brusque elle releva son voile; en
mme temps, elle jeta loin d'elle le manteau qui l'enveloppait.

Dans tous ses mouvements, il y avait quelque chose de thtral, et son
entre ressemblait jusqu' un certain point,  celle d'un premier rle.

Le voile relev d'une main, le manteau jet d'une autre, avaient une
couleur d'opra-comique qui amusait la marquise.

--Henriette! s'cria-t-il en se levant de son fauteuil.

--Non, pas Henriette! mais la marquise de Lucillire.

--N'avez-vous pas reu l'envoi que je vous ai fait avant mon dpart?
dit-il.

--Je l'ai reu.

--Et vous n'avez pas compris pourquoi je quittais Paris?

--Longtemps je suis reste sans comprendre, mais enfin ma raison a pu
admettre la possibilit de l'erreur dont vous tiez victime.

--Une erreur!

Elle inclina la tte par un geste qui en disait plus que toutes les
paroles et qui signifiait clairement que cette erreur tait si grande
qu'on ne pouvait trouver de mots pour la qualifier?

--Votre buvard....

--Oui, c'est ce buvard, mais non mon buvard, comme vous dites, qui m'a
fait comprendre comment vous aviez pu tre tromp.

Il la regarda en face longuement, profondment; elle ne dtourna pas les
yeux.

--Je pourrais, dit-elle, vous montrer, vous prouver combien grossire
a t votre erreur; mais ce n'est pas pour cela que je suis venue, et,
comme mes moments sont compts, je n'ai pas de temps  perdre dans une
dmonstration maintenant superflue. C'est de vous que je veux vous
entretenir, c'est pour vous que je suis ici, pour vous seul, non pour
moi, pour votre bonheur, et aussi pour le bonheur des autres.

Disant cela, elle attira une chaise et s'assit en face de lui.

Permettez-moi de vous dire que je ne comprends pas le but d'une visite
qui doit vous tre pnible et qui pour moi est horriblement douloureuse.

--Tout  l'heure vous saurez ce qui m'a inspir cette dmarche, qui ne
peut pas tre aussi cruelle pour vous qu'elle l'est pour moi; car enfin
je rentre dans une maison d'o j'ai t chasse et je parais devant un
homme qui m'a inflig l'injure la plus atroce qui puisse atteindre une
femme. Je ne me suis point cependant laisse arrter par le souvenir de
cette injure, et je suis venue. Que vous vous mariiez, je vous rpte,
c'est bien. Je ne serais pas sincre si je vous disais qu'en apprenant
cette nouvelle de la bouche de gens qui me la jetaient pour m'en
accabler, je n'ai pas souffert: ma surprise a t profonde, mon
saisissement a t terrible. J'ai prouv un moment de dfaillance, et
je crois que j'ai perdu un peu la tte; mais cela est sans importance,
il ne doit pas tre question de moi, et, si je vous parle de ce
saisissement et de ce trouble, c'est pour que vous voyiez comment j'ai
t entrane dans cette dmarche. Si, aprs m'avoir appris votre
mariage, on m'avait dit que vous preniez pour femme votre jeune cousine,
j'aurais continu de penser qu'il n'y avait dans ce mariage rien que de
naturel. En effet, cette jeune fille est charmante, elle est doue de
toutes les qualits qui peuvent rendre un homme tel que vous pleinement
heureux, et de plus elle vous aime. J'ai vu cette jeune fille, je l'ai
entretenue, je l'ai fait parler, je l'ai observe prs de vous, j'ai vu
les regards qu'elle attachait sur vous, j'ai entendu sa voix lorsqu'elle
vous parlait, j'ai fait exprs l'exprience de la jalousie que je
pouvais lui inspirer, et je vous rpte, je vous affirme qu'elle vous
aime. Soyez certain que lorsqu'une femme aime un homme d'un amour tel
que celui que j'ai prouv pour vous, elle ne se trompe pas sur la
nature des sentiments des autres femmes qui aiment sincrement cet homme
ou qui veulent s'en faire aimer: on sent une rivale et l'on ne se trompe
pas. Thrse tait ma rivale, elle vous aimait, elle vous aime, et,
telle que je la connais, elle vous aimera toujours. J'ai donc cru que
vous l'pousiez et que vous ralisiez ainsi le voeu de votre pre
mourant. Mais je me trompais. Ce n'est point la jeune fille qui vous
aime que vous prenez pour femme, ce n'est point Thrse Chamberlain, la
douce, l'honnte, la pure, la charmante petite Thrse, qui offrirait sa
vie pour vous donner une journe de bonheur; c'est Carmelita, c'est la
nice du prince Mazzazoli. Ce nom, quand je l'ai appris, m'a dit ce que
je devais faire.

--Ce mariage est arrt, et rien, absolument rien, ne changera ma
rsolution; je ne suis jamais revenu sur ma parole donne.

--Je n'ai jamais eu la prtention de changer votre rsolution; je veux
l'clairer, voil tout. Je veux accomplir ce que je crois un devoir, et
je l'accomplirai.

Il se leva.

En mme temps, elle se leva aussitt et se plaa devant lui.

Puis, s'approchant au point qu'il sentit son souffle:

--Emploierez-vous la violence pour me forcer  quitter cette maison?
Vous me connaissez, et vous savez si l'on peut me faire abandonner une
rsolution quand je l'ai arrte. Moi aussi, je veux ce que je veux;
je veux vous parler, et je vous parlerai ici ou ailleurs, peu importe.
Aussi ce mariage ne se fera-t-il pas avant que vous ayez entendu ce que
j'ai  vous dire.

Durant quelques secondes, ils se regardrent les yeux dans les yeux.

Puis il se rassit, ayant compris que, quoi qu'il voult tenter, il
n'chapperait pas  cet entretien; aprs tout, le mieux tait de le
subir et d'en finir.

Elle reprit:

--Vingt fois, cent fois, je vous ai dit que le prince Mazzazoli voulait
vous faire pouser sa nice et qu'il ne reculerait devant rien pour
obtenir ce rsultat. J'avoue cependant que je ne le croyais pas capable
de recourir au moyens qu'il a employs.

Le colonel ne broncha pas; il s'tait appuy la tte sur sa main, et il
restait dans l'attitude d'un homme qui coute par convenance ce qu'on
lui dit, mais qui ne l'entend pas.

--J'aurais voulu, continua madame de Lucillire, ne pas revenir sur
ces feuilles de buvard qui ont amen notre rupture, cependant je suis
oblige de le faire.

--Je vous en prie....

--Soyez assur que mon but n'est pas de me disculper. Au moment o ces
feuilles de papier sont venues entre vos mains, j'aurais pu vouloir, si
vous me les aviez communiques, vous prouver que je n'avais pas crit
ces lettres, cette preuve, je vous l'aurais donne pour assurer notre
amour; mais, maintenant que cet amour est mort, qu'importe que je fasse
cette preuve? au moins qu'importe pour moi? Ai-je cherch  la faire
jusqu' ce jour? Vous ai-je crit en Suisse? Ai-je t vous trouver
pour vous montrer que vous tiez victime d'une infme machination? Non,
n'est-ce pas? Vous avez pu me souponner, vous avez pu admettre que
j'avais crit ces lettres? vous avez cru vos yeux au lieu de croire
votre coeur. Vous ne m'aimiez plus, je n'avais qu' m'enfermer dans le
silence, ce que j'ai fait. Mais,  cette heure, il ne s'agit plus de
moi, il s'agit de vous, et je parle.

Le bras du colonel tait appuy sur une table portant une papeterie et
un encrier.

Vivement la marquise prit une feuille de papier, et, ayant tremp la
plume dans l'encrier, elle traa quelques lignes.

Puis elle les tendit au colonel.

Il lut:

    Dites-vous bien que je vous aime.

    HENRIETTE.

    A vendredi, votre vendredi.

    HENRIETTE.

    Je ne veux pas croire que vous douterez un moment de la tendresse,
    faut-il dire de l'amour de votre

    HENRIETTE.

--Vous rappelez-vous avoir dj lu ces lignes? demanda madame de
Lucillire. Oui, n'est-ce pas? et je comprends, hlas! que vous ne les
ayez pas oublies, ayant eu la faiblesse de croire qu'elles taient de
moi. Ces lignes taient celles qui se lisaient sur le buvard que vous
m'avez envoy. Voulez-vous vous rappeler maintenant l'criture de ces
lignes imprimes sur ce buvard et les comparer  celles que je viens de
tracer sur ce papier? Comparez, regardez.

Mais au lieu de regarder le papier qu'elle lui plaait devant les yeux,
il la regarda elle-mme.

--O je veux en arriver, n'est-ce pas, dit-elle, c'est l ce que vos
yeux demandent? A ceci; nous avons t l'un et l'autre victimes de gens
qui voulaient rompre notre liaison, et vous, vous avez t leur dupe.
Comment avez-vous pu vous laisser tromper de cette faon grossire?
Comment avez-vous pu croire vos yeux au lieu de croire votre amour?
C'est ce que je me demande, et la seule rponse, hlas! qui se prsente,
c'est que cet amour tait bien peu puissant, puisqu'il n'a pas lev la
voix dans votre coeur pour crier: Ces feuilles mentent. Non, Henriette
n'est pas capable d'avoir crit ces lettres. tant  votre place et
recevant moi-mme ces lettres qu'on m'aurait dit crites par vous, c'est
assurment le cri qui me serait chapp; jamais je n'aurais admis que
l'homme que j'aimais avait pu crire ces lettres. Tout en moi aurait
protest contre ses accusations: mon amour, ma foi en lui, le souvenir
de ses caresses. J'aurais cherch qui avait intrt  lancer ces
accusations, j'aurais voulu voir sur quoi elles s'appuyaient. J'aurais
examin cette criture, j'aurais interrog la vraisemblance et les
probabilits. Quelle ide vous faites-vous donc, je ne dis pas de moi,
mais des femmes en gnral, pour admettre comme possible et comme
vraisemblable une pareille accusation? Mais on l'et porte contre une
inconnue, cette accusation monstrueuse, que vous auriez protest, j'en
suis certaine, et, parce qu'elle s'adressait  moi, vous l'avez crue!
Avais-je tort de dire tout  l'heure que cet amour tait bien peu
puissant. Ah! douard!

Elle cacha son visage entre ses mains, touffe par l'motion; mais
entre ses doigts, qui n'taient pas troitement serrs les uns contre
les autres, elle regarda d'un rapide coup d'oeil le visage du colonel:
il tait boulevers.

De mme qu'elle l'avait laiss tout d'abord  son irrsolution, elle le
laissa maintenant  son trouble.

Puis, aprs un moment de silence assez long, elle reprit:

--Je vous demande pardon d'avoir cd  cet entranement; en venant
ici, je ne voulais pas vous parler de moi, et je ne l'ai fait que pour
appeler votre attention sur cette manoeuvre et vous montrer d'o elle
venait et o elle tendait. La passion, les souvenirs, la douleur,
l'indignation, ont t plus forts que ma volont; j'ai parl de moi, de
vous, de nous, de notre amour. Oubliez ce que j'ai dit, et revenons 
l'auteur de cette accusation. Quel est-il? Le prince Mazzazoli.

Il leva la main.

--Vous avez admis les accusations les plus infmes contre moi,
s'cria-t-elle; vous couterez celles que je porte moi-mme maintenant.
Ce n'est pas  la lettre anonyme que j'ai recours, ce n'est pas 
l'insinuation; je viens  vous franchement,  visage dcouvert, et
je vous dis qui j'accuse. Si vous trouvez des raisons valables pour
repousser mon accusation, vous me les donnerez, et je les couterai. Que
n'avez-vous fait ainsi, lorsqu'il s'agissait de moi? Que n'tes-vous
venu, ce buvard  la main! Je vous aurais rpondu, vous m'auriez
coute, et aujourd'hui... Mais ne cherchons pas  voir ce qui serait
rsult de cette explication, puisque l'irrparable, hlas! est
accompli. Je reviens encore  l'auteur de cette accusation et pour ne
plus le quitter. Je vous affirme, je vous jure, vous entendez bien? je
vous jure que la main qui a crit la lettre anonyme accompagnant les
feuilles de buvard est la main du prince Mazzazoli. Vous n'avez pas plus
cherch  savoir, n'est-ce pas, de qui tait l'criture de cette lettre
que vous n'avez cherch  savoir de qui tait l'criture qui avait
laiss ses empreintes sur le buvard? Moi, j'ai fait cette recherche et
j'ai trouv la main du Mazzazoli. Cela, encore une fois, je vous le
jure! Regardez-moi et voyez si je vous trompe.

Elle tait devant lui, le bras tendu; il baissa les yeux. Elle reprit:

--Que vous n'ayez pas, au moment o vous receviez cette lettre, port
vos soupons sur le prince, je le comprends jusqu' un certain point; il
y avait tant d'infamie dans cette lche dnonciation, que votre coeur
s'est refus  croire qu'un homme que vous connaissiez et dont vous
serriez la main pouvait en tre coupable. Malgr les charges qui, dans
votre esprit, devaient s'lever contre le prince, vous avez pu, je le
reconnais, conserver quelques faibles doutes; mais depuis, est-ce que
ces doutes n'ont pas disparu sous la clart de l'vidence! Vous partez,
vous vous cachez; personne ne sait o vous tes. Le prince le dcouvre,
lui. Il arrive au Glion, il s'installe prs de vous; il installe sa
nice dans la chambre voisine de la vtre, porte  porte. Quand vous
voulez partir, il s'arrange pour rendre votre dpart impossible; il vous
force  manger  la mme table que lui, prs de Carmelita. Puis arrivent
les promenades dans la montagne, les longs tte--tte, les confidences,
les panchements de cette belle fille. Que s'est-il dit dans ces
tte--tte, quelles leons Carmelita vous a-t-elle rptes? Bien
entendu, je l'ignore et n'ai point la prtention de chercher 
l'apprendre. Que m'importe? Il me suffit que vous vous rappeliez, vous,
ce qui s'est dit alors pour que vous trouviez vous-mme l'influence et
les leons du prince dans les paroles, comme dans les actions de son
lve. Dans cette journe d'orage, que s'est il pass encore? On ne me
l'a pas dit, vous devez bien le penser; mais je le sais comme si j'en
avais t tmoin: Carmelita a eu peur, n'est-ce pas? et le lendemain
vous tes parti, ayant peur  votre tour. Puis, comme vous tes un
honnte homme, vous tes revenu et vous avez voulu prendre Carmelita
pour votre femme. Maintenant pouvez-vous me dire que ce n'est pas le
prince Mazzazoli qui est l'auteur de notre sparation, et ne voyez-vous
pas, depuis ce jour jusqu' ce moment, le rle qu'il a jou? C'tait ce
rle que je voulais vous faire toucher du doigt. Maintenant j'ai fini et
je vous prie de me conduire conduire  la petite porte par laquelle je
sortais autrefois.

Elle s'tait leve.

Il hsita un moment; puis,  son tour, il se leva, et, prenant une
lampe, il la prcda dans le petit escalier qui descendait  la galerie
aboutissant  la rue de Valois.

Ils marchrent sans changer un seul mot.

Arriv  la porte, le colonel tira le verrou et l'ouvrit.

--O est Tom? dit-il.

--Tom ne m'attend pas.

--Je vais vous conduire alors.

Pendant que ces quelques mots s'changeaient, elle tait sortie sur le
trottoir.

Non, dit-elle.

Poussant elle-mme la porte, elle la lui ferma sur le nez.



IX

Malgr les lettres crites sous les yeux du prince Mazzazoli, madame
de Lucillire avait prouv pour le colonel Chamberlain une vritable
tendresse et elle l'avait aim, au moins comme elle savait, comme elle
pouvait aimer.

Si difficile que la conciliation de ces lettres et de cet amour puisse
tre aux yeux de certaines personnes, il n'en est pas moins vrai qu'elle
s'tait faite pour madame de Lucillire, qui crivait ces lettres sans
aucun scrupule, et qui cependant aimait sincrement son Huron.

Seulement elle ne l'aimait point exclusivement, encore moins
l'aimait-elle fidlement.

L'amour ainsi compris peut paratre bizarre, invraisemblable,
incomprhensible, cependant madame de Lucillire tait ainsi.

Bien qu'elle et aim le colonel, bien qu'elle l'aimt encore, elle ne
voulait point carter Carmelita ou Ida pour prendre leur place.

Le lien qui les attachait l'un  l'autre tait bris et rien ne pourrait
le rattacher: jamais sa fiert n'et support les soupons d'un amant
qui pouvait  juste droit se montrer jaloux.

Ce n'tait donc point pour elle qu'elle voulait arracher le colonel 
Carmelita et  Ida.

C'tait pour Thrse. Le mariage lui plaisait. D'abord il avait quelque
chose d'extraordinaire, qui amusait son esprit.... Une fille du faubourg
Saint-Antoine femme du riche colonel Chamberlain, cela tait drle,
original et romanesque. Et puis cette jeune fille ne serait pas, aux
yeux du monde, une rivale comme Carmelita ou comme Ida. On ne dirait
pas: Le colonel Chamberlain a quitt madame de Lucillire pour pouser
la belle Carmelita; on dirait Le colonel Chamberlain, quitt par
madame de Lucillire, a pous une petite cousine pauvre, que son pre
mourant lui avait demand de prendre pour femme.

Enfin  ces considrations s'en joignait une dernire, prise  une
meilleure source: Thrse lui avait plu, elle avait prouv pour cette
petite fille une relle sympathie, et elle voulait faire son bonheur.
videmment cette petite aimait son cousin, et, toute question de fortune
 part, elle devait rver ce mariage, sans oser l'esprer.

Il est toujours agrable de jouer le rle d'une bonne fe, et madame de
Lucillire voulait se donner cette satisfaction.

D'un ct, elle ferait le bien; de l'autre elle ferait le mal. Pour
elle, ce serait un bonheur complet, si elle russissait.

Mais russirait-elle?

Et le baron Lazarus remplirait-il bien dans cette pice le rle qu'elle
lui avait confi!

Les moyens  employer pour rompre ce mariage qu'on lui annonait comme
arrt, le baron Lazarus ne les voyait pas en sortant de la loge de
madame de Lucillire.

Mais il ne s'en inquita pas autrement, esprant bien trouver quelque
chose avec la rflexion.

En effet, il n'tait pas l'homme de l'improvisation, et il ne se lanait
jamais dans une affaire avant d'en avoir examin le fort et le faible.

Il redescendit donc  sa place, et ceux qui le virent, assis dans son
fauteuil, couter la musique de _Robert_, ne se doutrent pas des ides
qui roulaient dans sa tte.

Un mlomane ravi dans une douce batitude, rien de plus.

--Voyez donc le baron Lazarus!...

--Je croyais qu'il esprait faire pouser la blonde Ida par le colonel
Chamberlain?

--S'il en tait ainsi, il faut convenir que ce projet ne lui tait pas
bien cher, car il parat tout  fait indiffrent  l'annonce du mariage
du colonel et de la belle Carmelita.

--videmment il ne pense qu' la musique.

A ce moment, le baron, comme s'il et voulu confirmer ces paroles, se
pencha contre son voisin.

Robert perdu, venait de langer son cri dsespr:

--Si je pouvais prier!

--_Tief eingreifende musik!_ dit le baron.

--Profonde en effet, rpliqua le voisin, admirable.

Et le baron sortit l'un des derniers, souriant  tous et donnant de
cordiales poignes de mains  ses amis.

Il s'en alla  pied, le long des boulevards, les mains derrire le dos,
donnant un coup de tte affectueux  ceux qui le saluaient.

Le lendemain de bonne heure le baron se prsenta  l'htel Chamberlain,
et, comme on ne voulait pas le recevoir, il fora la porte pour arriver
jusqu' son ami, son cher ami, le colonel Chamberlain, qu'il tenait 
fliciter,  l'occasion de son prochain mariage avec la belle Carmelita.

--Enchant, positivement enchant. Vous tes, vous et elle, chacun de
votre ct, deux puissances, deux forces de la nature: vous par la
fortune, elle par la beaut. Vous deviez donc vous allier un jour,
c'tait crit, et laissez-moi vous dire, cher ami, que vous accomplissez
un devoir social.

Puis il dveloppa longuement ce compliment philosophique avec des
considrations un peu obscures peut-tre, mais en tout cas trs
profondes.

--Quelle femme tait plus digne de la fortune que Carmelita! Il n'en
voyait pas. On pouvait dire qu'elle tait ne pour les diamants et les
pierreries, et c'tait un bonheur, un vrai bonheur, une harmonie de la
nature, que son mariage les lui donnt. Car, dans un autre mariage,
cette loi d'harmonie et t viole: il se ft trouv des contre-sens
entre la femme et la position. C'tait pour briller, pour blouir, que
la Providence l'avait cre, et, s'il elle n'avait point t sur un
pidestal, elle et t dclasse. De l une vie malheureuse pour elle
aussi bien que pour son mari, car elle n'et pas pu donner  celui-ci
les joies de la famille, du mnage, du pot-au-feu.

Le colonel coutait ces flicitations avec ennui; car, aprs la nuit
qu'il venait de passer, il n'tait pas dispos  la patience. Mais le
baron tait un homme qui ne se laissait pas dmonter, quand il avait
enfourch un dada.

Il tenait  prouver que Carmelita n'tait qu'une belle statue, bonne 
parer de bijoux et de pierreries, qui donnerait  son mari toutes les
satisfactions de la vanit mondaine, sans rien autre chose, et il
poursuivait sa dmonstration assez habilement, sans rien dire de
blessant, au moins d'une faon directe.

Mais il n'tait pas venu seulement pour fliciter le colonel  propos de
son mariage, il voulait encore le prier  dner pour le lundi suivant:
il s'agissait de fter son propre anniversaire, et la fte ne serait
pas russie, si le colonel, si ce brave colonel, si ce cher ami,
ne l'honorait pas de sa prsence. Il tait venu pour la fille, ne
viendrait-il pas pour le pre? Et puis, au moment de ce mariage, il
fallait resserrer leurs relations, afin qu'elles se continuassent aprs
d'une faon suivie et intime, il ne serait pas mauvais pour Carmelita de
voir souvent Ida, qui serait quelquefois de bon conseil et qui en tout
cas, par sa simplicit, serait de bon exemple.

Si le baron tait un homme qu'il fallait couter quand mme, c'tait
aussi un homme qu'on ne pouvait pas refuser.

Le colonel dut, de guerre lasse, accepter cette invitation  dner.

Et le baron s'en alla, satisfait, continuer ses flicitations auprs du
prince Mazzazoli.

En agissant ainsi, il n'avait pas de but dtermin et ne savait pas trop
ce qu'il cherchait; mais il cherchait, ce qui tait quelque chose.

Il cherchait, il guettait.

En regardant, en coutant, en apostant des gens habiles dans l'art de
regarder et d'couter, il devait bien, pendant ces trois semaines,
dcouvrir un indice sur lequel il pourrait btir son plan d'attaque. Si
le prince possdait une grande finesse, Carmelita tait assez nave, la
comtesse n'tait pas trs-forte, et le colonel tait assez ouvert pour
ne rien cacher.

La premire chose  faire, c'tait d'tre prs d'eux, prt  profiter
des occasions qui se prsenteraient ou qu'on provoquerait, si elles
tardaient trop  natre spontanment.

Bientt le baron arriva aux Champs-lyses; mais avant de monter 
l'appartement du prince, il voulut demander quelques renseignements au
concierge, on apprend beaucoup en causant avec les uns et les autres,
les petits aussi bien que les grands.

Malheureusement le concierge n'tait pas dispos  la conversation:
c'tait un personnage digne, qui ne se familiarisait pas avec le premier
venu. Le baron n'en put rien tirer, si ce n'est que le prince tait
sorti avec la comtesse, que la vieille Marietta tait dehors, et que
mademoiselle Belmonte tait seule.

Cela n'tait pas pour contrarier le baron; Carmelita seule, il la ferait
plus facilement parler et peut-tre pourrait-il tirer quelque chose de
sa navet.

En arrivant  la porte de l'appartement; le baron la trouva
entre-bille.

Surpris, il s'arrta un moment, se demandant ce que cela signifiait.

Comme il se posait cette question, il entendit un bruit de voix dans
l'intrieur de l'appartement, arrivant jusqu'au palier par les portes
restes ouvertes.

Une de ces voix tait celle de Carmelita, qu'il reconnut facilement;
l'autre tait une voix d'homme qu'il ne se souvenait pas d'avoir
entendue.

On parlait sur le ton de la colre et de la dispute.

--Je vous dis que j'empcherai ce mariage, criait la voix d'homme avec
fureur.

--Vous ne ferez pas cela, rpliqua Carmelita avec moins d'emportement.

--Je le ferai si vous ne le faites pas vous-mme, je vous en donne ma
parole; rflchissez  ce que je vous dis, vous tes prvenue. Adieu.

Pour ne pas tre surpris devant cette porte, coutant, le baron monta
rapidement quelques marches de l'escalier, comme s'il se rendait  un
tage suprieur.

Presque aussitt un homme tira la porte de l'appartement du prince et la
referma derrire lui avec fracas.

Le baron s'tait  demi retourn, mais il ne connaissait pas celui qui
venait de tirer cette porte: c'tait un homme de quarante-cinq ans
environ,  barbe noire trs-paisse lui couvrant le visage ne laissant
voir qu'un nez prominent et deux yeux ardents; il tait vtu
simplement, mais convenablement.

Le baron descendit derrire lui, pour demander au concierge quel tait
cet homme.

Mais en chemin la rflexion lui vint que le concierge ne connaissait
peut-tre pas cet homme, ou que le connaissant il ne voudrait peut-tre
pas plus parler maintenant qu'il ne l'avait voulu quelques instants
auparavant.

Il renona donc  l'interroger et se mit  suivre cet inconnu.

Marchant derrire lui, il l'tudiait et il tait  peu prs certain de
ne pas le perdre dans la foule: il avait vu sa tte; il le voyait de
dos; il notait sa dmarche, il le reconnatrait sans confusion possible.

Marchant tout d'abord avec cette rapidit fivreuse qui rsulte de la
colre, il avait peu  peu ralenti le pas, et, par les Champs-lyses,
il se dirigeait vers l'intrieur de Paris, sans se retourner et sans se
douter assurment qu'il tait suivi.

Il prit la rue Royale, le boulevard de la Madeleine, la rue
Neuve-Saint-Augustin, sans que le baron le perdt de vue.

Arriv devant une maison de cette rue, dont la porte et l'entre taient
couvertes d'cussons et d'enseignes de commerants, il entra dans cette
maison.

Le baron arriva une minute aprs lui, et, ayant regard les cussons, se
dirigea vers la loge du concierge.

--Est-ce que ce n'est pas M. Durand que je viens de voir rentrer? dit-il
poliment en tant son chapeau.

Il venait de prendre ce nom de Durand sur un cusson.

--Non, monsieur, rpondit le concierge; c'est M. Lorenzo Beio.

Sans en attendre davantage, sans demander si M. Durand tait ou n'tait
pas chez lui, le baron se retira.

Ainsi l'homme qui pouvait empcher le mariage du colonel tait Lorenzo
Beio, le matre de chant de Carmelita, dont il avait souvent entendu
parler.

Cela suffisait pour ce jour-l, plus tard, on verrait comment tirer
parti de ce renseignement.

Et aussi comment utiliser ce nouvel alli.



X

En revenant  Paris, le colonel s'tait dit que la premire visite qu'il
ferait, serait pour son oncle et sa petite cousine.

Ils taient sa famille, toute sa famille; il leur annonait son mariage
et les invitait  y assister.

Mais les paroles de madame de Lucillire modifirent ce projet.

S'il tait vrai que Thrse l'aimt, est-ce que ce ne serait pas cruaut
d'aller annoncer  cette pauvre petite un mariage qui la dsolerait?

Sans doute elle connatrait ce mariage, car il tait impossible de le
lui cacher; mais ce n'est pas du tout la mme chose d'apprendre une
pareille nouvelle par hasard, ou directement de la bouche mme de celui
qui se marie.

Dcidment il valait mieux ne pas aller les voir; il crirait.

Et, le coup port par une lettre,--s'il tait vrai que son mariage dt
porter un coup  Thrse,--il irait faire sa visite.

Un matin, qu'il rflchissait  cette lettre,--car il ne l'oubliait pas,
et comme toutes les lettres retardes qu'on doit crire et qu'on n'crit
pas, celle-l s'imposait souvent  son esprit pour le relancer et le
tourmenter,--un domestique vint lui annoncer que M. Antoine Chamberlain
demandait  le voir.

Il descendit vivement au premier tage et courut  son oncle, les mains
tendues.

--Heureux de vous voir, mon cher oncle, dit le colonel.

--C'est pour cela que je me suis dpch de venir vous demander 
djeuner, si je ne vous drange pas.

--Jamais, vous le savez bien. Nous djeunons donc ensemble.

--En tte--tte, n'est-ce pas? comme la dernire fois.

--Vous avez  me parler?

--Oui, et vous, de votre ct, n'avez-vous rien  me dire?

Ces paroles d'Antoine causrent une vive surprise au colonel. Pourquoi
son oncle se doutait-il qu'il voulait l'aller voir? et pourquoi aussi
avait-il tenu  prvenir cette visite?

Le colonel sonna pour donner des ordres; puis, revenant  son oncle:

--Ma petite cousine va bien, j'espre?

--Pas trop, mais ce ne sera rien: un peu de fivre.

Thrse souffrante: qui causait cette fivre?

Il y avait une autre question que le colonel avait sur les lvres et
qu'il retenait, ne sachant trop comment la poser; cependant il se
risqua, sachant combien vivement le sujet auquel elle se rapportait
proccupait et tourmentait son oncle.

--Avez-vous eu des nouvelles de l'affaire de... mon cousin? dit-il
enfin, se servant du mot mon cousin pour attnuer ce qu'il pouvait y
avoir de pnible pour son oncle dans cette interrogation.

--Oui, et de bonnes; au moins sont-elles bonnes pour mon gosme de
pre. On renonce  poursuivra l'affaire; les prsomptions du juge
d'instruction ne reposant sur rien de prcis. On ne trouve pas de
preuves, votre assassin a emport le nom de ses complices dans sa tombe,
et, comme la police n'a pu mettre la main sur le Fourrier, dcidment
introuvable, il n'y a pas de charges contre celui que vous appelez votre
cousin; il peut rentrer en France.

A ce moment, on vint prvenir le colonel que le djeuner tait prt; ils
passrent dans la salle  manger, o le couvert tait mis comme le jour
o il avait t question entre eux du mariage de Thrse avec Michel,
c'est--dire que la table tait servie de telle sorte qu'ils n'auraient
pas besoin de domestiques autour d'eux, et qu'ils pourraient causer
librement, en tte--tte, comme l'avait demand Antoine.

Celui-ci s'assit  sa place et, ayant dpli sa serviette, il commena
par se verser un plein verre de vin; puis, emplissant aussi le verre de
son neveu, il regarda un moment le colonel en souriant:

--Avant tout, dit-il, en levant son verre, je veux boire  votre
mariage, mon cher douard.

--Vous savez?...

--Eh oui! je sais. A votre sant, mon neveu, et  la sant de ma nice,
que je ne connais pas, mais qui, j'en suis certain, doit tre digne de
vous, et qui vous donnera le bonheur que vous mritez.

--Ah! c'est par les journaux que vous avez appris mon mariage?

C'est--dire que ce n'est pas moi qui l'ai appris, c'est Thrse.

--Qu'a-t-elle dit en lisant cette nouvelle, un peu bien surprenante,
n'est-ce pas?

--Elle n'a rien dit, et il est probable que nous ne la connatrions pas
encore, si elle avait t seule  l'apprendre. tait-ce cette annonce
qui avait donn la fivre  Thrse? Il tait impossible de poser des
questions directes  ce sujet, et en ralit le plus court, tait de
procder avec ordre, surtout avec patience.

--Hier soir, avant le souper, Michel tait sorti; en rentrant, il
rapporta un journal, et, comme le souper n'tait pas tout  fait prt,
en attendant il se mit  lire ce journal. Tout  coup il pousse une
exclamation qui nous fait lever la tte  tous: Thrse, Denizot,
Sorieul et moi. Nous le regardons, et Sorieul demande ce qu'il y a de si
extraordinaire dans le journal. Thrse et moi, nous ne demandions rien:
Thrse, vous saurez pourquoi tout  l'heure; moi, parce que chaque fois
que je lis les journaux, j'ai peur d'y trouver le nom de quelqu'un que
vous connaissez. Sorieul voulut mme prendre le journal, mais Michel
ne le laissa pas faire. C'est une nouvelle qui concerne votre neveu
douard.

Pourquoi ne dites-vous pas tout de suite que mon cousin douard se
marie? interrompit Thrse. Vous pensez si  ce mot il y eut des
exclamations; on voulut voir le journal, moi avant les autres. C'tait
vrai: je vis que vous pousiez mademoiselle Carmelita Belmonte, nice du
prince Mazzazoli. L-dessus Sorieul nous dit que les princes Mazzazoli
avaient jou un rle dans l'histoire des rpubliques d'Italie, et il en
eut pour un moment  nous citer les livres qui parlaient des anctres
de votre future. Pendant qu'il faisait son rcit, une rflexion me
traversait l'esprit: comment Thrse avait-elle appris votre mariage
avant tout le monde? Je lui posai ma question, et elle me rpondit
qu'elle avait lu le matin mme cette nouvelle dans le Sport. Tu l'as
lue ce matin, et tu ne nous l'as pas communique? s'cria Sorieul; voil
qui est un peu fort. Il se fcha contre elle. Moi, je ne me fchai
point, mais je lui demandai pourquoi elle nous avait tu cette nouvelle,
qui pour nous tous tait cependant intressante. J'ai pens que mon
cousin viendrait nous l'annoncer lui-mme et qu'il serait fch de voir
qu'il avait t prvenu.--Pendant le souper, il ne fut question que de
votre mariage; chacun dit son mot, except Thrse, qui ne dit rien du
tout. Mais Sorieul ne la laissa pas tranquille; il se mit  la gronder,
parce qu'elle lisait le _Sport_, disant qu'une fille dans sa position
ne devait pas s'intresser aux courses de chevaux, et l-dessus il
prtendit que c'tait vous qui l'aviez corrompue en la conduisant aux
courses du bois de Boulogne.

--Vous ne croyez pas cela; je l'espre, mon oncle?

--Assurment non, c'est une ide comme il en pousse dans la tte de
Sorieul, qui s'amuse  chercher la raison des choses et qui la trouve
plus ou moins bien. Enfin Thrse ne rpondit rien, et la discussion
finit. Aprs le souper, chacun sortit et je restai seul avec Thrse;
j'avais un travail press  crire et je voulus m'y mettre, tandis que
Thrse s'installait comme  l'ordinaire auprs de ma table. Mais je
n'tais pas en train, les ides ne me venaient pas, et je ne pouvais
mme pas trouver mes mots. Vous devez bien vous douter de ce qui me
tourmentait: c'tait le mariage de Thrse. Depuis que vous aviez bien
voulu venir avec nous au _Moulin flottant_ pour entretenir Thrse de
mon projet, j'ai t condamn  un mois de prison? Le gouvernement,
aprs avoir provoqu le mouvement ouvrier dans l'esprance de le diriger
et de s'en servir pour faire peur  la bourgeoisie, a t pris de peur
lui-mme quand il a vu qu'il n'y aurait jamais rien de commun entre
nous et lui. Vous me direz qu'il a t bien longtemps  faire cette
dcouverte: cela est vrai, mais enfin il l'a faite, et, du jour o il a
t clair  ce sujet, il a commenc  nous poursuivre; on m'a envoy
en police correctionnelle, et j'en ai eu pour un mois. Ce que le
gouvernement favorisait la veille tait devenu, du jour au lendemain,
coupable. Il y a comme cela des coups de lumire qui blouissent
subitement tout le monde: le chef de l'tat, les ministres, les juges.
Par une chance remarquable, le jour mme o je sortais de prison,
Sorieul y entrait  son tour, s'tant fait condamner  trois mois.

--Sorieul!

--Pas pour la mme chose. Vous devez vous rappeler que Sorieul disait
toujours qu'il crirait les grandes ides qu'il roulait dans sa tte
quand le moment serait venu. Il s'est enfin dcid, il a crit une
brochure portant pour titre: _Les Csars par un Csar_. C'tait une
critique de la Vie de Csar, par Napolon III, et si vive, si pleine
d'allusions, que Sorieul a attrap trois mois de prison. Un peu plus,
Thrse restait seule  la maison: ce que j'avais toujours redout, vous
devez vous en souvenir. Voil pourquoi je dis que a t une chance que
Sorieul entrt en prison, le jour mme o j'en sortais. Mais ce qui
avait failli arriver pouvait se raliser une autre fois; car la prison,
j'entends la prison politique, n'a jamais guri personne. Ce n'tait
pas parce que les tribunaux m'avaient condamn qu'ils m'avaient fait
renoncer  la lutte: j'ai continu ma tche, nous avons continu notre
organisation en l'tendant, et en ce moment je suis sous le coup de
nouvelles poursuites. Il est donc probable que prochainement je vais
de nouveau quitter la maison pour entrer en prison, et ce sera ainsi
jusqu' la fin de l'Empire ou jusqu' ma fin: au plus vivant des deux.
Vous me direz qu'il est bien malade, je l'espre; mais il n'est pas
mort, et il peut durer encore s'il ne lui arrive pas un accident.
J'tais donc expos  voir se raliser mes craintes: Thrse seule, car
Sorieul est exaspr et lui aussi ne tardera pas  se faire condamner de
nouveau. La nouvelle de votre mariage m'avait inspir l'ide de faire
une nouvelle tentative auprs de Thrse: cela me donnait une ouverture.
Je lui expliquai notre situation et mes craintes, en la priant, en la
suppliant de se dcider enfin  me rassurer sur son avenir. Pendant
longtemps elle refusa, et je dois mme dire qu'elle le fit avec une
violence que je ne lui avais jamais vue; mais je ne me dcourageai pas,
j'insistai, et toute la soire se passa dans cette lutte. Enfin elle
cda.

--Ah! elle a consenti!

--Elle a consenti, seulement elle veut attendre encore; mais enfin elle
a fix une date: le 31 dcembre 1870. Voil pourquoi vous m'avez vu
arriver la figure joyeuse. On peut m'envoyer en prison; j'espre bien
que Thrse ne m'y laissera pas entrer sans prendre Michel pour mari, et
qu'alors elle ne s'en tiendra pas  sa date. J'ai bu  votre mariage; ne
boirez-vous pas  celui de ma fille, mon neveu?

Il devait pouser Carmelita.

Thrse consentait  devenir la femme de Michel.

Les choses ainsi arranges taient pour le mieux,--puisqu'il n'y avait
pas moyen qu'elles fussent autrement.

--Au mariage de Thrse, dit-il,  son bonheur et au vtre, mon oncle!

Le djeuner s'acheva plus joyeusement qu'il n'avait commenc, au moins
pour le colonel, tranquillis dans sa conscience.

--Voulez-vous annoncer ma visite  ma petite cousine pour tantt, dit le
colonel  son oncle lorsque celui-ci se leva pour se retirer; je tiens
 lui prouver qu'elle avait devin juste en pensant que je voulais
moi-mme vous faire part de mon mariage.

--Et qu'appelez-vous tantt?

--L'heure de votre souper, et si vous le voulez bien, je vous demanderai
de partager ce souper avec vous.

Maintenant que Thrse se mariait, le colonel n'avait plus la mme
gne  aller rue de Charonne; et puis elle connaissait son mariage, il
n'aurait donc pas  le lui annoncer.

Il arriv un peu avant l'heure du souper et ce ne fut pas sans une
certaine motion qu'il monta l'escalier de son oncle.

Du palier, il n'entendit aucun bruit dans l'atelier, il poussa la porte
et entra.

L'atelier tait dsert et sombre, il se dirigea vers la cuisine.

Mais dans l'obscurit, il accrocha un morceau de bois qui tomba et fit
du bruit.

--Qui est l? demanda une voix, celle de Thrse.

Il allait rpondre quand la porte s'ouvrit et Thrse parut tenant une
lampe  la main.

--Ah! mon cousin, c'est vous! dit-elle.

C'tait l le mot dont elle le saluait autrefois, mais il lui sembla
qu'elle ne le jetait pas avec le mme clat joyeux.

Ils restrent durant quelques secondes en face l'un de l'autre sans se
parler.

Enfin il s'avana et lui tendit la main; elle lui donna la sienne.

Son aspect tait en accord avec son accent: trs ple, avec les yeux
ardents.

Le colonel crut remarquer qu'elle tremblait; mais, comme elle avait
pos sur la table la lampe, dont l'abat-jour tait pos trs bas, il la
voyait mal et seulement dans l'ombre.

--Mon pre n'est pas encore rentr, dit-elle; mais il m'a envoy un mot
pour m'avertir que vous veniez souper avec nous, ce qui est bien aimable
 vous. Alors, apprenant cela, Denizot a voulu vous servir un souper
digne de vous, a-t-il dit, et il est sorti pour cela. Mon oncle Sorieul
n'est pas non plus rentr, de sorte que je suis seule.

Le colonel remarqua qu'elle avait vit de nommer Michel; cependant,
en regardant sur la table qui tait mise, il vit six couverts, ce qui
indiquait que Michel devait souper avec eux.

--Mon oncle m'a dit que vous attendiez ma visite; je vous remercie de
n'avoir pas dout de moi.

--Comment aurais-je dout de vous, mon cousin! vous nous avez toujours
tmoign une grande amiti.

--Si je ne suis pas venu plus tt, c'est que je ne suis  Paris que
depuis deux jours, et je ne sais comment cette indiscrtion  propos
de... (il entassait les mots avant que d'arriver  celui qui tait
dcisif),  propos de ce mariage, a pu tre commise.

Elle ne rpondit pas, et, comme il la regardait, elle leva la tte vers
le plafond, de sorte qu'il ne put pas voir l'effet que ce mot avait
produit sur elle.

Alors il reprit, dcid  en finir tout de suite:

--En mme temps, mon oncle m'a communiqu une nouvelle qui le rend bien
heureux, celle de votre mariage.

--Il est vrai, dit-elle d'une voix presque ferme, je me marie, je me
suis rendue aux dsirs de mon pre. Vous a-t-il dit quelles taient ses
craintes et dans quelle position il se trouvait?

--Il me l'a dit.

--J'ai voulu qu'il n'et pas au moins d'inquitude  mon gard, et,
puisque mon mariage doit le rassurer, je me marie.

--Vous tes un brave coeur, ma chre cousine, une bonne et tendre fille.

--Je ne suis pas la fille que vous croyez; car si je l'tais, je
n'aurais pas attendu jusqu' ce jour pour contenter mon pre, qui
souhaitait si ardemment de me voir marie.

De nouveau il s'tablit un silence, et il l'entendait respirer
difficilement; il et voulu parler et il ne savait que dire, il n'osait
mme pas la regarder.

Ce fut elle, cette fois, qui reprit la parole la premire.

--Vous souvenez-vous, dit-elle, du rve que vous m'avez fait vous
raconter, quand vous m'avez demand de vous expliquer quel mari je
prendrais: je voulais qu'il m'aimt comme je voulais l'aimer, et je
disais, n'est-ce pas, que je ne me marierais jamais, si je ne sentais
pas en moi ce grand amour. Comme on fait des projets quand on est petite
fille! comme on btit des chteaux qui sont peu solides!

--Oui, je me souviens, dit-il.

--Mais ce grand amour, c'est le rve, n'est-ce pas, c'est la posie,
ce n'est pas la ralit. Dans la vie, on se marie parce qu'on doit se
marier, et l'on peut tre une honnte femme, je pense, une bonne mre,
sans ces sentiments extraordinaires. Le pensez-vous aussi?

Sans rpondre directement, il fit un signe affirmatif, car la gne qu'il
prouvait dj en montant l'escalier lui devenait plus pnible, et sa
conscience tait moins ferme.

--Je vous ai dit, reprit-elle, toute l'amiti que j'prouvais pour...
Michel; il a toujours t pour moi un camarade, un ami, un frre, et il
sera dsormais un mari. Je ne pouvais pas en esprer un plus honnte, un
plus digne, et je crois comme mon pre que notre vie sera heureuse. Je
voulais des ailes  l'existence que je rvais; mais c'est peut tre sur
la terre, terre  terre, qu'est le bonheur possible en ce monde. Il
croit que je pourrai le rendre heureux, je m'y appliquerai de tout mon
coeur.

La porte en s'ouvrant le tira de l'angoisse qui le serrait  la gorge et
l'touffait.

C'tait Denizot qui rentrait, charg d'un immense panier.

--Ah! colonel, dit-il en posant, son panier, a ne se fait pas, ces
choses-l; les grands cuisiniers veulent tre prvenus au moins
vingt-quatre heures  l'avance, vous n'allez pas trouver un souper digne
de vous.

--Q'importe, mon bon Denizot?

--Comment, qu'importe! et ma gloire?

Puis, donnant une poigne de main au colonel:

--Comme homme, je suis joliment content de vous voir; mais comme
cuisinier, vous savez, je suis vex. Avez-vous faim?

--Pas trop.

--Comme homme, j'en suis fch; mais, comme cuisinier, j'en suis bien
aise.

Et clopin-clopant, il s'occupa de tirer toutes les victuailles qui
taient entasses dans son panier.

Pendant ce temps, Antoine rentra, puis Michel.

Contrairement  ce qu'il tait d'ordinaire, le jeune ouvrier montra une
physionomie ouverte et souriante; ses yeux semblaient moins enfoncs et
moins sombres.

Il vint au colonel et s'informa poliment, presque affectueusement, de sa
sant.

Chose bizarre, ce fut celui-ci qui eut l'attitude roide et contrainte
que Michel avait autrefois avec lui. Il dut se faire violence pour
rpondre convenablement quelques mots aux questions qui lui taient
adresses.

Le souper tait servi sur la table.

Antoine invita son neveu  s'asseoir.

--Prenez la place de votre pre, mon neveu.

A ce moment, Sorieul fit son entre.

Sorti depuis le matin, il ignorait que le colonel dt souper avec eux;
en l'apercevant, il poussa des exclamations joyeuses.

Et aprs avoir dpos son chapeau sur le pupitre d'Antoine et vid les
poches de son habit pleines de livres, de papiers, de journaux, de
brochures, il accapara la conversation.

--Il y avait vraiment des concidences dans la vie; ainsi, sans se
douter le moins du monde qu'il verrait le colonel le soir mme, il
s'tait occup de lui pendant toute la journe.

--De moi?

--De vous incidemment, c'est--dire de votre nouvelle famille, de celle
dans laquelle vous allez entrer, des princes Mazzazoli et du rle qu'ils
ont jou dans l'histoire. Je me rappelais trs bien avoir vu leur nom
dans Sismondi, mais je ne me rappelais pas au juste qu'elle avait t
leur rle.

Alors il se mit  parler de l'hritage de la comtesse Mathilde, de la
guerre du sacerdoce et de l'empire, des Guelfes, des Gibelins, de la
maison d'Este et de celle des Mdicis, en citant Sismondi, Guicciardini.
Pignotti, Quinet.

Il tait ferr et prt  coller le contradicteur qui aurait voulu
l'arrter.

La soire ne se prolongea pas trs avant, et, quand le colonel se
retira, Michel voulut l'accompagner pour l'clairer.

Mais, arriv au bas de l'escalier, il posa sa petite lampe sur une
marche; puis, tendant la main au colonel:

--Monsieur douard, dit-il, voulez-vous me permettre de vous demander
votre amiti? Vous ne m'avez peut-tre pas trouv toujours trs poli
avec vous, et j'ai  me reprocher d'avoir mal accueilli vos bons
procds; je vous en fais mes excuses. J'avais alors du chagrin, et puis
je ne vous connaissais pas. Aujourd'hui je vais devenir votre parent,
puisque je serai le mari d'une femme  qui vous avez tmoign toujours
une grande amiti. Je vous jure que je la rendrai heureuse.

Et il s'en revint  pied, le long des boulevards, rflchissant.

--La pauvre petite! Elle n'aimait pas le mari qu'elle acceptait, et
cependant elle l'pousait. Quelle vie aurait-elle?

Puis, abandonnant Thrse, il fit un retour sur lui-mme.

--Aimait-il Carmelita? cependant il l'pousait. Quelle vie serait la
sienne?



XI

Le baron Lazarus n'tait pas homme  employer  l'tourdie l'arme que le
hasard avait mise entre ses mains.

Avant de se servir de Lorenzo Beio et de le lancer  travers le mariage
de Carmelita, il tait sage de voir dans quelle mesure on pouvait user
de son concours; et le mieux semblait-il tait de se concerter avec la
marquise.

Il l'alla donc trouver.

Lorsqu'on annona  madame de Lucillire que M. le baron Lazarus
demandait  la voir, le marquis tait avec elle.

--Vous recevez cet homme? dit-il.

--J'ai besoin de lui.

--Ah! c'est une raison.

--Vous avez pu constater quelles heureuses dispositions il a pour les
recherches policires; je dsire l'employer conformment  son talent.

--Ds l que vous avez besoin de lui, c'est une raison suffisante;
pour moi, qui n'ai rien  dmler avec lui, Dieu merci! je me prive
volontiers de sa visite. Au revoir.

Le marquis sortit par une porte, tandis que le baron entrait par une
autre.

--Vous n'avez pas perdu de temps, dit madame de Lucillire en indiquant
un sige au baron  une assez grande distance de celui qu'elle occupait.

--En avons-nous beaucoup devant nous?

--Beaucoup, non; cependant nous en avons assez pour ne rien risquer dans
trop de hte.

--Je n'ai rien risqu et c'est pour avoir votre avis avant de rien
entreprendre, que je viens vous soumettre quelques petits renseignements
que j'ai eu la bonne fortune d'obtenir.

Alors il raconta simplement, modestement, comme il convient  un homme
qui a le sentiment de sa valeur, la conversation qu'il avait eu la
chance de surprendre entre Carmelita et un inconnu.

--Mais c'est le nom de cet inconnu qu'il nous faut, sans quoi cette
conversation ne peut pas nous tre d'une grande utilit.

--Prcisment j'ai eu la bonne chance de l'obtenir: Lorenzo Beio.

--Le matre de chant de Carmelita!

--Lui-mme.

--Mais alors?...

--Alors vous devinez quelles raisons il peut avoir pour empcher ce
mariage? Ce sont ces raisons que je viens justement vous demander.

--Il semble qu'il est matre d'un secret qui peut perdre Carmelita dans
l'esprit du colonel. Il ne veut pas que Carmelita pouse le colonel
Chamberlain; nous, de notre ct, nous ne voulons pas que le colonel
Chamberlain pouse Carmelita. Il est possible que Lorenzo Beio, agissant
seul, empche ce mariage; il est possible aussi que nous, sans son
secours, nous l'empchions par un moyen diffrent du sien. Mais il
est bien certain que si, au lieu d'agir sparment, nous agissions
collectivement, nous aurions beaucoup plus de chances de russir. Il
faut donc avant tout chercher comment on peut obtenir ce secret de
Lorenzo Beio.

--On pourrait peut-tre le lui acheter.

--La ngociation serait aventureuse, tous les gens ne sont pas  vendre,
et, en tout cas, elle serait pour celui qui s'en chargerait bien
compromettante, surtout s'il y tait rpondu par un refus.

--En parlant ainsi, je pensais que ce Beio devait avoir aux mains
quelque lettre significative qui, mise sous les yeux du colonel,
pourrait l'clairer.

--Dcidment vous tes pour les lettres, monsieur; sans doute, c'est une
arme, mais elle n'est pas toujours sre, vous devez en savoir quelque
chose. Dans le cas prsent, on peut aller  Beio franchement et lui
dire: Vous voulez empcher le mariage de mademoiselle Belmonte avec le
colonel Chamberlain; moi, je veux aussi empcher ce mariage. Vous avez
un moyen pour cela, je le sais; unissons-nous, aidez-moi, je vous
aiderai. Comment accueillerait-il cette ouverture? Nous ne pouvons pas
 l'avance le prvoir. Un refus est possible, une acceptation l'est
aussi. S'il accepte, c'est bien, tout est fini; vous n'avez qu' marcher
d'accord. Mais, s'il refuse, car enfin il peut avoir des raisons pour
refuser, supposons que ce soit la vengeance qui le pousse  rompre ce
mariage,--souvent la vengeance est jalouse, elle veut agir seule, sans
secours tranger; elle veut faire le mal, mais elle veut tre seule  le
faire; si elle voit celui qu'elle poursuit entour de plusieurs ennemis,
elle lui vient souvent en aide contre ces ennemis, pour ne se retourner
contre celui qu'elle a secouru que lorsqu'elle peut l'attaquer seule.
Tel peut-tre le cas de Beio: il n'est pas impossible qu'il tienne 
vider sa querelle avec Carmelita en tte  tte.

--Peut-tre aime-t-il surtout le tte--tte, dit le baron en riant d'un
gros rire.

Mais la marquise ne partagea pas cette hilarit, elle continua:

--Si Beio vous repousse, vous ne pourrez pas revenir  la charge prs
de lui, et nous aurons le dsagrment de voir un moyen qui pouvait nous
tre utile nous chapper. Ce n'est pas ainsi que nous devons procder.
Vous intressez-vous toujours  la petite Flavie, du thtre des
Bouffes?

--Je ne vois pas en quoi cette question touche notre affaire.

--Vous allez le voir, si vous voulez bien me rpondre; soyez certain que
je ne vous adresse pas cette demande pour savoir vos secrets, ni ceux de
mademoiselle Flavie.

--Il n'y a pas de secrets entre la petite Flavie et moi. Cette enfant
tait la fille de mon caissier, elle restait orpheline sans fortune et
sans mtier; on disait qu'elle tait jolie. Je me suis occup d'elle
pour ne pas la laisser expose aux tentations de la misre.

--Et, pour cela, vous l'avez fait dbuter aux Bouffes?

--C'est bien naturel.

--Oh! assurment, rien n'est plus naturel, cela se voit tous les jours,
et je savais ce que vous venez de me raconter; seulement ce que je ne
sais pas et ce que je vous demande, c'est si vous avez continu  vous
occuper de cette jeune fille depuis, qu'ayant un mtier, elle n'est
plus, comme vous dites, expose aux tentations de la misre. Car elle
n'y est plus expose, n'est-ce pas? Je l'ai vue hier au Bois dans un
petit coup, qui ne sent pas du tout la misre.

--Je la vois quelquefois.

--Et vous pouvez lui demander ce que vous dsirez?

--J'espre qu'elle a pour moi des sentiments de reconnaissance.

--Il faut l'esprer ou bien alors ce serait  prendre en mpris
l'humanit. Donc vous pouvez faire appel  ces sentiments de
reconnaissance et vous serez cout?

--Je le pense.

--Eh bien! ce que vous aurez  lui demander devra accrotre encore cette
reconnaissance dj si grande.

--J'avoue que je ne comprends pas du tout o vous voulez arriver.

--Cela ne vous blesse pas, n'est-ce pas? que je dise que cette petite
Flavie n'a aucun talent; je l'ai vue deux ou trois fois, et c'est ce que
ces messieurs appellent une grue. Elle chante comme M. Jourdain faisait
de la prose, sans s'en douter; elle chante avec ses yeux qui minaudent,
son nez qui se retrousse, sa poitrine qu'elle montre tant qu'elle peut,
sa taille qui se tortille, enfin elle chante avec tout ce que la nature
lui a donn,--une seule chose excepte, la voix;--il est vrai que de
ce ct la nature lui a t assez avare. Eh bien! il faut que vous lui
donniez ce qui lui manque.

--La voix? moi!

--Pas la voix, mais le talent. Pas vous, car, malgr tous vos mrites,
vous n'avez peut-tre pas ceux d'un matre de chant; mais Lorenzo Beio,
qui les possde, lui, ces mrites.

Le baron joignit les mains dans un mouvement d'admiration, car bien
qu'il professt le plus profond mpris pour madame de Lucillire, il
ne pouvait pas ne pas admirer une combinaison si bien trouve, alors
surtout que cette combinaison devait lui profiter.

--Je comprends, s'cria-t-il, je comprends.

--Vous comprenez, n'est-ce pas, que vous donnez Lorenzo Beio pour
professeur  Flavie? Sans doute vous pourriez tout aussi bien le donner
 Ida?

--Oh! ma fille!

--Justement, je sens ce cri d'un pre qui ne veut pas mler une fille
comme mademoiselle Ida....

--_Sie ist eine engel._

--_Ja, ja_, c'est un ange, et puis ce serait s'engager bien  fond que
d'intervenir d'une faon si directe et si personnelle; tandis que, par
l'entremise de Flavie, les choses se font sans que vous y mettiez la
main. C'est Flavie qui demande des leons  Beio, et rien n'est plus
naturel. Beio a chant sur les grands thtres du monde, et c'est quand
sa voix a t perdue qu'il s'est fait professeur; les leons qu'il donne
ont pour but de former des chanteurs et des chanteuses de thtre.
Flavie qui est une chanteuse de thtre,--au moins elle peut
le croire,--ne veut pas rester aux Bouffes, elle veut passer 
l'Opra-Comique ou  l'Opra,--on a vu des exemples de cette ambition
chez de simples grues;--elle s'adresse  Beio pour lui demander des
leons. Vous allez la voir quelquefois chez elle, n'est-ce pas?

--Quelquefois.

--Plusieurs fois par semaine?

--Oui, souvent.

--Tous les jours?

--Je la vois souvent, mais pas rgulirement.

-Je comprends cela; enfin vous la verrez plus souvent, tous les jours.
Oh! bien entendu, devant Beio. Vous assisterez aux leons. Rien n'est
plus lgitime. Vous vous intressez  cette petite fille de votre
caissier, vous dsirez qu'elle cultive son talent pour n'tre pas
expose aux tentations de la misre, et vous surveillez vous-mme ses
leons pour constater ses progrs. C'est d'un pre, cette conduite; elle
vous fera honneur.

--Il est certain qu'il n'y aura rien  dire.

--En assistant aux leons, vous parlerez de temps en temps du colonel
Chamberlain et de son prochain mariage. Cela encore est tout naturel
puisque vous tes l'ami du mari et de la marie. Je crois que tout
d'abord il sera bon que vous ne manifestiez pas votre sentiment sur ce
mariage, afin de ne pas veiller les soupons de cet Italien. Ce sera
peu  peu que vous les manifesterez, ces sentiments, en insistant
principalement sur la certitude o vous tes que rien ne peut
l'empcher. Sans doute, tout mariage qui n'est pas conclu peut se
rompre; mais, pour que cette rupture s'accomplisse, il ne faut pas qu'il
soit ardemment dsir des deux cts, et c'est prcisment ce qui se
rencontre dans celui-l: par intrt, mademoiselle Belmonte le veut; par
amour, le colonel le dsire non moins vivement.

--Parfaitement.

--Vous voyez le thme, je n'ai donc pas besoin d'insister. Il arrive un
moment,--ah! nous n'avons pas besoin de nous presser; la veille il sera
temps encore;--il arrive un moment o Beio doute de l'efficacit du
moyen dont il dispose; il a peur, il croit que ce mariage se fera quand
mme. Il a compris que vous dsiriez qu'il ne se fasse pas et que vous
pouvez l'empcher; il pense qu'en runissant vos deux actions, la vtre
et la sienne, vous serez plus puissants: il vous livre son moyen.
Naturellement vous ne livrez pas le vtre, qui ne vaut pas le sien; on
agit, et la rupture est accomplie, sans que nulle part votre main soit
visible: ce que vous devez dsirer... en vue de l'avenir.

Le baron se retira en pensant que la marquise n'tait vraiment pas
sotte.

Mais quelle femme corrompue, bon Dieu!

Il n'y avait qu'une Franaise au monde capable d'inventer une pareille
combinaison, et encore sans paratre y toucher.

Quelle Babylone que ce Paris!



XII

Mademoiselle Flavie Schwerdtmann, connue au thtre sous le nom de
Flavie Engel, plus facile  prononcer pour une bouche franaise, ou plus
simplement sous celui de Flavie tout court, beaucoup plus facile encore,
tait ce qu'on appelait alors dans un certain monde une jeune grue, et
elle n'tait que cela.

Dix-neuf ans, une beaut assez ple, pas le moindre talent, et cependant
elle avait une certaine rputation.

Elle la devait, cette rputation,  l'tranget et  la bizarrerie qui
se montraient en elle.

C'tait une Allemande de la Pomranie, ne d'un pre et d'une mre qui
l'un et l'autre taient deux types de pure race; cette puret de
race, ils l'avaient transmise  leur fille, et celle-ci, au milieu de
comdiennes franaises, frappait le spectateur le moins attentif par
ses yeux bleus, ses cheveux d'un blond ple, et tous les caractres
constitutifs de la Germaine. C'est dj une raison de succs de ne pas
ressembler aux autres. A Berlin ou  Stettin, on ne l'et pas regarde;
 Paris, on la remarquait.

Mais  cette attraction, en ralit assez lgre, elle en joignait une
autre, plus puissante: Allemande de naissance, elle avait cess de
l'tre par son ducation. De l en elle un curieux mlange de qualits
et de dfauts disparates, jurant de se trouver ensemble, et qui,
prcisment par cela seul, la rendaient sduisante pour certains esprits
blass, amoureux de ce qui sort du naturel.

Elle tait enfant  son arrive  Paris et orpheline de mre; son pre,
qui tait un excellent employ, comme le sont souvent les Allemands,
laborieux, exact, zl, l'avait livre aux soins d'une domestique par
malheur richement doue de tous les vices; de sorte que l'ducation que
la petite Flavie avait reue tait celle de la rue, et mme, pour tout
dire, celle du ruisseau.

Dans son roman des _Liaisons dangereuses_, Laclos a peint une jeune
fille sage et innocente, que son amant prend plaisir  corrompre en
apprenant  son colire nave une espce de catchisme de dbauche.
Sans savoir ce qu'elle dit, cette petite rpte les monstruosits les
plus tonnantes, et, dans la lettre o il raconte cette histoire, cet
homme, qui ne se plat plus qu'aux choses bizarres, dit que rien n'est
plus drle que l'ingnuit avec laquelle sa matresse se sert de la
langue qu'il vient de lui apprendre, n'imaginant pas qu'on puisse parler
autrement: le contraste de la candeur nave qui est en elle avec son
langage plein d'effronterie est tout  fait sduisant.

C'tait une ducation de ce genre que Flavie s'tait donne, mais bien
entendu en sachant trs bien qu'on pouvait parler autrement, et, comme
avec cela elle tait reste enfant pour le visage, gardant des yeux
innocents, un sourire naf, une bouche mignonne et chaste, elle
produisait justement un effet de sduction provoquante, qui rsultait du
contraste de son apparence nave avec son langage plein d'effronterie.

Pour certaines gens, elle tait irrsistible par la faon candide dont
elle rcitait son catchisme de dbauche.

Tous ceux qui la connaissaient disaient d'elle:

--Est-elle drle, cette Flavie!

Et ce mot tait gnralement accept.

Les jeunes beaux des avant-scnes et de l'orchestre taient assez
indiffrents pour elle; mais, parmi les hommes qui avaient pass la
soixantaine, elle avait de zls partisans. Il est vrai qu'ils ne la
dfendaient pas ouvertement quand on l'attaquait, mais,  ces attaques,
ils rpondaient par des haussements d'paules ou des sourires discrets
qui en disaient long pour qui savait comprendre.

Le baron Lazarus tait un de ces fidles, et de tous, celui qui lui
tmoignait publiquement le plus d'intrt.

--Elle tait la fille de son caissier, cet intrt n'tait-il pas tout
naturel?

Si cette explication tait accueillie par des sourires, il ne se fchait
pas et riait lui-mme.

--Je voudrais bien, disait-il.

En sortant de chez madame de Lucillire, il se rendit directement chez
Flavie, et, avec de longues circonlocutions, il lui expliqua ce qu'il
dsirait, c'est--dire qu'elle prt des leons de Lorenzo Beio.

A ce mot, Flavie se jeta  la renverse sur un canap en riant aux
clats.

--Des leons, dit-elle; moi  mon ge, ah! zut!

--Mais, ma chre petite....

Et le baron se mit  dvelopper tous les avantages qu'il y avait pour
elle  prendre de leons de Beio. Cette ide lui tait venue la veille
en l'entendant chanter. videmment, si elle voulait, elle pouvait
devenir une grande artiste; elle avait tout ce qu'il fallait pour cela.
Est-ce que madame Ugalde, madame Cabel, madame Sass, n'avaient pas
dbut dans des cafs-concerts?

Et comme Flavie continuait  rire en secouant la tte:

--C'est au nom de ton pre que je te parle, dit-il.

Elle se leva vivement, et, se campant devant le baron, les bras croiss:

--Vous savez, dit-elle, ce n'est pas  moi qu'il faut la faire,
celle-l; bonne pour la galerie, la balanoire de la paternit. Et puis
l, franchement, est-ce que si mon pauvre bonhomme de pre tait encore
de ce monde, il ne vous casserait pas les reins, ! monsieur la baron?
J'ose esprer que oui; car enfin qu'avez-vous fait de la fille de mon
pre? Soyez franc pendant cinq minutes, si vous pouvez.

--Je veux en faire une grande artiste.

--Il fallait commencer par l, c'tait peut-tre possible; maintenant il
est trop tard; et  qui la faute?

--Il n'est jamais trop tard.

--Ne faites donc pas le naf avec moi, vous savez que je ne m'y laisse
plus prendre. Pourquoi avez-vous eu l'ide de me faire donner des leons
par Beio? Dites-moi la raison vraie.

--Pour que tu me donnes les nobles jouissances de l'art.

Elle se jeta de nouveau sur son canap en riant de plus belle.

--Non, non! criait-elle; impayable!

Le baron vint s'asseoir prs d'elle:

--Tu sais bien que je t'adore, dit-il, et je n'ai qu'un dsir, qui est
de t'aimer plus encore, si cela est possible. Une seule chose peut faire
ce miracle: le talent.

--Ah! a! je n'ai donc pas de talent?

--Si, si, tu en as beaucoup, et c'est justement pour que tu en aies
davantage. Cela te sera facile avec Beio; tu iras  l'Opra-Comique, 
l'Opra. Vois-tu l'affiche: _Dbuts de mademoiselle Flavie Engel._ Cela
ne te dit rien.

--Aprs tout, pourquoi pas?

--Un peu de travail, et tu arrives; Beio est un excellent professeur,
qui a fait des prodiges en ce genre. Jusqu' prsent tu as eu les succs
d'une petite fille, mais tu vas devenir une femme; avec l'ge, il te
faut d'autres succs, plus grands, plus beaux et, si tu le veux, tu les
auras.

Elle parut rflchir un moment; puis, s'appuyant sur son coude et
regardant le baron dans les yeux:

--Vous y tenez donc bien  ces leons?

--Beaucoup, je t'assure.

--Alors, qu'est-ce que vous me les payez l'heure?

--Comment! ce que je te les paye?

--Qu'est-ce qui aura  s'ennuyer,  travailler,  s'exterminer?

--Mais il me semble....

--Pour qui aurais-je tout ce mal?

--Pour toi.

--Pour vous donner les nobles jouissances de l'art, comme vous dites.

--Sans doute, mais....

--Combien estimez-vous que a vaut, ce genre de jouissance? Cher,
n'est-ce pas? Alors, payez.

Il fallut que le baron cdt; mais il se consola des exigences de Flavie
en se disant que Beio ne serait probablement pas long  parler, et que
par consquent il n'y aurait pas trop de leons  payer.

Ils tombrent d'accord  cent francs.

Seulement, comme le baron n'aimait pas  jeter son argent par les
fentres, il voulut rattraper quelque chose sur ces cent francs.

--Il est bien entendu, dit-il, que tu payeras Beio.

Mais, si le baron savait compter, Flavie, de son ct, avait le sens du
calcul trs dvelopp, et un crniologiste et remarqu chez elle une
forte saillie  l'angle externe de l'orbite, autrement dit l'organe des
nombres.

Une nouvelle discussion s'engagea.

--Tu comprends, dit le baron en tchant de la prendre par la persuasion,
que si je demande moi-mme  Beio de te donner des leons, il me les
fera payer trs cher, sous le prtexte que je suis un financier; tandis
que toi, tu es une artiste, il te fera un prix de faveur.

--Eh bien! je traiterai moi-mme avec Beio comme si je payais de mon
propre argent; mais vous me rembourserez ce que j'aurai avanc.

Cette combinaison, permettant au baron de ne pas trop s'avancer
vis--vis de Beio, le dcida  accder  la demande de Flavie.

--Je fais tout ce que tu veux, dit-il.

--Ainsi vous payerez Beio?

--Tous les jours; seulement, comme tu es une espigle capable de me
compter des leons que tu ne prendrais pas, j'assisterai  ces leons,
et je jugerai par moi-mme de tes progrs.

Les choses tant ainsi convenues entre le baron et Flavie, celle-ci
traita elle-mme avec Lorenzo Beio; mais, au premier mot, le matre de
chant l'arrta.

Son temps tait pris.

En ralit, l'ide de donner des leons  mademoiselle Engel, du thtre
des Bouffes, n'avait rien d'attrayant pour lui. Que ferait-il d'une
pareille lve? Il choisissait ses leons et n'acceptait pas toutes
celles qu'on lui demandait, et puis, d'un autre ct, s'il n'tait pas
en disposition de s'occuper de ses lves anciens, ce n'tait pas pour
en prendre une nouvelle.

Mais, quand Flavie voulait une chose, elle la voulait bien, et les cent
francs promis par le baron lui avaient inspir une ferme volont: elle
fit si bien qu'elle parvint  dcider Beio.

Bien entendu, le baron se trouva chez Flavie lorsque Beio y arriva pour
donner sa leon.

Flavie avait t prvenue, et elle savait ce qu'elle avait  faire.

Le baron tait install sur un canap, dans le salon.

--A mon grand regret, dit-elle, il faut que je vous fausse compagnie.

--Et pourquoi donc, petite fille?

Petite fille tait un mot paternel dont il se servait en public.

--Parce que je vais prendre une leon avec monsieur.

Alors, continuant son rle, elle avait fait la prsentation de Beio au
baron, du baron  Beio.

--Comment! s'cria le baron, vous tes monsieur Lorenzo Beio? Mais j'ai
l'honneur de vous connatre; j'entends souvent parler de vous par la
meilleure amie de ma fille, mademoiselle Carmelita Belmonte, dont vous
tes le professeur.

Beio, sans rpondre, s'inclina.

--Mes compliments, cher monsieur, continua le baron; vous avez dans
Carmelita une lve qui vous fait le plus grand honneur. Quel malheur,
n'est-ce pas, qu'une organisation si splendide soit perdue pour l'art!
Combien de fois en la faisant travailler, avez-vous d vous dire que sa
place tait sur la scne? Elle y et t admirable, j'en suis certain:
avec sa beaut, avec son talent, elle aurait obtenu des succs
prodigieux. C'est, il me semble, un vif chagrin pour un professeur de
se dire qu'un pareil talent est ignor; car qu'est-ce que la gloire des
salons! Et puis, quand elle sera marie, chantera-t-elle? Le monde, la
famille, lui en laisseront-ils la possibilit?

Lorenzo Beio se tourna vers Flavie et lui demanda si elle n'tait pas
prte  commencer.

--Commencez, dit le baron; ne vous troublez pas pour moi. J'ai bien
souvent assist aux leons de cette petite fille; elle est habitue 
moi.

Dans un moment de repos, le baron revint au sujet qui le proccupait.

--Connaissez-vous le colonel Chamberlain, qui pouse mademoiselle
Belmonte? C'est aussi un de mes bons amis, charmant garon.

Beio rpondit qu'il ne connaissait pas le colonel.

--Fcheux, trs fcheux. Je suis sr que quand vous aurez fait sa
connaissance, vous regretterez moins de perdre votre lve. Il me semble
que ce soit l'homme destin par la Providence  devenir la mari de
Carmelita, comme s'ils taient faits l'un pour l'autre.

L'Italien coutait ces paroles avec une figure sombre, en lanant de
temps en temps des regards furieux au baron, que celui-ci paraissait ne
pas voir, mais qu'il remarquait trs bien.

--Cependant seront-ils heureux? continua le baron, ne craignant pas de
mettre une certaine incohrence dans son discours; c'est ce que je me
demande. L'apparence est pour le bonheur. Mais, en regardant au fond des
choses, on aperoit des causes de trouble.

Comme Beio,  ce mot, avait fait un mouvement, le baron insista.

--Parfaitement, des causes de trouble, on peut mme dire de division.
Cela est sensible pour qui connat la vie. Aussi ce mariage
m'inquite-t-il jusqu' un certain point. J'aurais su qu'il devait se
faire, que j'aurais assurment prsent mes doutes et mes observations,
avant qu'il ft dcid, au prince Mazzazoli aussi bien qu'au colonel.
Mais  quoi bon des observations qui ne doivent servir  rien? Ce
mariage est arrt; ce ne sont pas des observations qui maintenant
pourront l'empcher, d'autant mieux qu'il est vivement dsir des deux
cts.

Beio s'tait rapproch du baron, montrant pour la premire fois qu'il
s'intressait  ce qu'il entendait; mais ces derniers mots le firent se
retourner vers Flavie, qui, elle, coutait attentivement le baron, se
demandant ce que signifiaient ces paroles et  quel but elles tendaient,
car ce n'tait assurment pas un simple bavardage.

--Je dis que ce mariage est vivement dsir des deux cts, poursuivit
le baron, et c'est l ce qui me ferme la bouche. Le colonel aime
passionnment Carmelita, et cette passion s'explique: Carmelita est si
belle! D'autre part, le prince Mazzazoli est bloui par la fortune du
colonel, et cet blouissement se comprend, le colonel est si riche! Le
prince voulait un roi pour sa nice: il a trouv mieux, car le royaume
du colonel Chamberlain n'a rien  craindre des rvolutions.

Le baron s'arrte, et s'adressant  Flavie:

--Excusez-moi, chre petite fille; je vous fais perdre votre temps, je
bavarde, et j'oublie que ce temps est prcieux. Travaillez, mon enfant,
je vous prie; si je vous interromps encore, mettez-moi  la porte.

Et le baron n'interrompit plus, en effet, que par quelques paroles qui
se rapportaient  la leon mme.

--Trs bien, cela ira, n'est-ce pas votre avis, monsieur Beio! Je n'en
dirais pas autant pour une Franaise; mais cette petite fille est
Allemande, et, grce  Dieu, les Allemands sont autrement organiss pour
la musique que les Franais.

Cette observation arriva  propos pour rendre un peu d'esprance au
professeur, qui se disait dj qu'il n'avait rien  faire avec une
pareille lve. Le baron avait peut-tre raison, c'tait une Allemande,
et, comme il partageait pleinement l'avis du baron sur le sentiment
musical des Franais, il se raccrocha  cette branche: il fallait voir,
et ne pas renoncer ds la premire leon.

Quand Beio se disposa  partir, le baron se leva en mme temps que lui
et l'accompagna jusque dans la rue.

Prcisment sa voiture tait  la porte, l'attendant.

-De quel ct allait M. Beio?

Justement le baron avait besoin dans ce mme quartier, et il fora le
professeur  prendre place dans sa voiture. En chemin, il ne parlt que
musique, et il en parla bien, en homme qui sait et qui sent. Ce fut
seulement quelques instants avant d'arriver, qu'il glissa quelques mots
personnels dans cet entretien.

--Si vous voyez le prince Mazzazoli, dit-il, je vous demande de ne pas
lui dire que j'assiste aux leons de Flavie; le monde est si mchant et
si facile  tout mal interprter! Le prince ferait des plaisanteries sur
mon assiduit, il pourrait en parler devant ma fille, et je ne veux pas
qu'un soupon, si lger qu'il soit, puisse effleurer l'esprit de ma
fille, une ange, monsieur, une ange.

Beio rpondit qu'il n'avait pas l'habitude de parler de ses leons au
prince Mazzazoli.

Les leons se continurent, et chaque fois le baron Lazarus y assista,
trouvant toujours moyen de parler de son cher ami le prince Mazzazoli
et de son autre ami, non moins cher, non moins excellent, le colonel
Chamberlain.

Ses discours n'taient gure que des rptitions, de celui qu'il avait
tenu au matre de chant, la premire fois qu'il l'avait rencontr;
seulement il mettait un peu plus de prcision dans ses paroles, surtout
en ce qui touchait la rupture de ce mariage.

--Ah! si on pouvait l'empcher. Bien certainement ce serait pour le
bonheur de l'un comme de l'autre. Mais comment?

Et alors, se conformant aux instructions de madame de Lucillire,
il insistait sur les impossibilits qu'il y avait  cette rupture:
l'intrt du prince, l'amour du colonel.

Personne ne les connaissait mieux que lui, ces impossibilits, voyant
chaque jour, comme il le voyait, l'empressement que de part et d'autre
on mettait  accomplir ce mariage.

Et, en parlant ainsi, il n'avait pas besoin de se livrer  de grands
efforts d'imagination; il lui suffisait de rapporter ce qu'il remarquait
et chez le prince et chez le colonel.

Car jamais il n'avait t plus assidu dans l'une et dans l'autre maison.

Ida voyait Carmelita tous les jours, souvent mme plusieurs fois par
jour.

Et le baron voyait lui-mme le colonel tout aussi souvent.

C'tait ainsi qu'il savait par le dtail les cadeaux que le colonel
prparait pour sa fiance, avec une gnrosit qui rappelait la
prodigalit orientale.

C'tait ainsi qu'il savait aussi que la date primitivement fixe pour le
mariage serait forcment retarde pour l'accomplissement de certaines
formalits. Le pre de Carmelita, le comte Belmonte, tait mort en
Syrie, o il avait eu l'ide d'aller chercher fortune, et o il n'avait
trouv que le cholra; son acte de dcs n'tait pas rgulier, et il
fallait le faire rgulariser, ce qui,  cause de la distance, demandait
des dlais, et, d'un autre ct, par suite du bon ordre qui rgne dans
les pays administrs par les Turcs, prsentait des difficults.

En mme temps qu'il frquentait le prince et le colonel, le baron, ne
s'en tenant pas au seul Lorenzo Beio, poursuivait, auprs des uns et des
autres, les recherches qui pouvaient lui fournir des armes nouvelles.

Il n'avait plus qu'un seul sujet de conversation: le mariage de
mademoiselle Belmonte et du colonel Chamberlain.

Par malheur pour lui, il ne trouvait rien.

Tous les cranciers du prince, et ils taient nombreux, taient remplis
de joie par ce mariage, et, bien entendu, ils n'auraient rien fait, rien
dit pour l'empcher.

Quant aux quelques amis que le colonel avait en France, ils blmaient
bien ce mariage, ils en riaient bien, mais c'tait tout.

Encore, tous ne lui taient pas hostiles, et plusieurs trouvaient que
Carmelita tait assez belle pour qu'on ft la folie de l'pouser.

Parmi ceux qui raisonnaient ainsi sa trouvait Gaston de Pompran.

Comme le baron s'tonnait un jour de le voir appuyer ce mariage:

--C'est que j'aime mieux Carmelita que Thrse, rpondit Gaston; au
moins Carmelita est du monde. Je vous avoue que j'ai eu une belle
peur quand le colonel a rompu avec la marquise; j'ai cru qu'il allait
retourner  sa petite cousine, ce qui tait indiqu, et la prendre
pour femme. C'est un miracle qu'il ne l'ait pas fait, et je suis
reconnaissant  Carmelita de l'avoir empch. Voyez-vous le colonel
Chamberlain mari  une ouvrire du faubourg Saint-Antoine!

Non, vraiment; non, le baron Lazarus ne voyait pas cela.



XIII

Cependant ces paroles de Gaston de Pompran lui donnrent  rflchir.

Si le colonel Chamberlain avait d, au dire de son ami, revenir 
sa petite cousine aprs sa rupture avec madame de Lucillire, n'y
reviendrait-il pas aprs sa rupture avec Carmelita?

Il devait donc prendre des prcautions contre cette faubourienne, mais
quelles prcautions?

Il se mit  tudier cette question et  chercher un moyen de la
rsoudre, qui, tout en tant sr, ne le compromt pas; car il ne fallait
pas s'avancer  l'tourdie en cette affaire, ni s'exposer  blesser le
colonel en agissant d'une faon brutale et surtout directe contre un
membre de sa famille.

Le premier point  obtenir, c'tait de savoir ce qu'tait cette petite
Thrse, et de runir sur elle autant de renseignements qu'il tait
possible, afin de chercher dans ces renseignements un moyen d'action.

Mais c'tait l une tche peu commode, au moins pour le baron, qui ne
pouvait pas aller entreprendre une enqute de ce genre en plein faubourg
Saint-Antoine.

Heureusement cette enqute pouvait tre faite par des tiers, et le baron
n'avait pas besoin de la poursuivre lui-mme; restant soigneusement dans
la coulisse, sans mme laisser voir son ombre, il devait se contenter de
faire jouer cette pice par des marionnettes qu'il ferait agir et dont
il tiendrait les fils dans sa main; il n'avait qu' reprendre et 
rpter la tactique qui lui avait si bien russi, lorsqu'il avait voulu
savoir comment la marquise de Lucillire s'introduisait la nuit chez le
colonel.

Seulement cette fois ce n'tait pas d'une balayeuse qu'il devait se
servir.

Ce n'tait pas ce que Thrse faisait dans la rue qui l'inquitait,
c'tait ce qui se passait chez elle.

C'tait donc quelqu'un qui pntrt journellement dans l'intrieur
d'Antoine Chamberlain, et qui ft en relations suivies avec celui-ci,
qu'il devait employer.

Pour tout autre que le baron, un agent runissant ces conditions, et de
plus tant assez intelligent pour s'acquitter de sa mission, assez fin
pour tout voir, assez discret pour ne rien dire, et t difficile 
trouver, les financiers, en effet, n'entretenant pas ordinairement des
rapports intimes avec les menuisiers ou les bnistes.

Mais ce qui et t  peu prs impraticable pour un financier franais,
anglais ou russe, ne l'tait pas pour un financier allemand, ayant,
comme le baron Lazarus, des relations avec la colonie allemande tablie
 Paris, dans celle qui habite les htels de la Chausse-d'Autin, aussi
bien que dans celle qui grouille dans les bouges de la colline,
ce quartier central des balayeurs Hessois, ou dans ceux du quartier
Saint-Marcel.

Ce n'tait pas seulement sur les riches trangers que Paris,  cette
poque, exerait une toute-puissante attraction; de tous les coins du
monde, l'ancien comme le nouveau, on accourait  Paris. Mais ce n'tait
pas uniquement pour y mener la vie de plaisir; on y venait encore pour
mener la dure vie du travail, pour s'enrichir ou pour gagner le morceau
de pain qu'on ne trouvait pas dans son pays, trop pauvre. A tous riches
ou misrables, Paris ouvrait ses portes.

--Soyez les bienvenus, amusez-vous, travaillez; vous tes chez vous,
nous n'avons de dfiance ou de jalousie contre personne. C'est 
l'entre de Paris que devait tre accroche cette enseigne, qu'on ne
trouve plus que dans les villages perdus: _Au soleil d'or, il luit pour
tout le monde_; cela vaudra bien le _Fluctuat nec mergitur_.

De tous les trangers, ceux qui avaient le plus largement profit de
cette hospitalit taient les Allemands. Combien y avait-il d'Allemands
 Paris. On ne le savait pas. Les uns disaient quarante mille; les
autres, plus de deux cent mille, Et ce qui rendait la statistique  peu
prs impossible, c'tait que les Allemands, contrairement  ce qui se
produit gnralement, cachaient souvent leur nationalit. A ce moment,
ils n'taient pas encore fiers de la grande patrie allemande, et
bien souvent, quand on demandait quel tait leur pays  des gens qui
prononaient d'une trange faon les _p_, les _b_ et les _v_, ils vous
faisaient des histoires invraisemblables. Si l'on avait inscrit au
compte de l'Alsace tous ceux qui se disaient Alsaciens, on aurait trouv
qu'il y avait plus d'Alsaciens  Paris que dans le Haut-Rhin et dans le
Bas-Rhin.

Quoi qu'il en ft du chiffre exact, il y avait un fait certain, qui
tait que ce chiffre tait considrable: partout des Allemands. Dans la
finance, des Allemands: dans le commerce d'exportation et de commission,
des Allemands; chez les tailleurs, des Allemands; chez les bottiers, des
Allemands; dans les htels, comme _kellner_ et comme _oberkellner_, des
Allemands; pour balayer nos rues, des Allemands; dans le charronnage,
la carrosserie, l'bnisterie, des Allemands. Il y avait dans Paris des
quartiers exclusivement occups par des Allemands la colline  la
Villette; d'autres sans nom particulier, aux Batignolles,  la barrire
de Fontainebleau, au boulevard Richard-Lenoir, et dans ces quartiers de
grandes cours allemandes _(deutsche hoefe)._

Nulle part, si ce n'est dans les villes du nord des tats-Unis on
n'aurait trouv une pareille agglomration d'Allemands.

Le baron Lazarus, bien qu'il n'occupt  Paris aucune position
officielle et qu'il ne ft ni consul ni charg d'affaires d'aucun petit
prince allemand, tait en relations avec le plus grand nombre de ses
compatriotes: avec les uns, ceux qui formaient la tte de la colonie
allemande, par les affaires; avec les autres, ceux qui se trouvaient
au bas de l'chelle, par des oeuvres de bienfaisance ou de propagande
religieuse; les financiers de la Chausse-d'Antin lui serraient la
main; les carriers de la barrire de Fontainebleau, les balayeurs de la
Villette, les ouvriers du quartier Saint-Antoine, le connaissaient.

Plusieurs de ces derniers venaient mme quelquefois rue du Colise, et
lorsqu'ils taient enferms dans son cabinet, o il les recevait seuls,
son secrtaire veillait sur sa porte pour la dfendre. Lorsqu'ils
parlaient de lui, ils le faisaient d'une faon mystrieuse, et lorsqu'on
les interrogeait sur leurs relations assez tranges avec un homme
occupant une haute position sociale comme le baron, ils rpondaient
contradictoirement. Pour les uns, le baron tait simplement un banquier
qui voulait bien faire passer, gnreusement et sans frais,  leur
famille, l'argent qu'ils lui remettaient; pour les autres, un peu
plus francs, c'tait le correspondant d'associations tablies dans la
mre-patrie.

Avec ces relations parmi les ouvriers parisiens, le baron pouvait
organiser les recherches qu'il dsirait, car plusieurs de ces ouvriers
taient les camarades et les amis d'Antoine.

Il n'eut qu'un mot  dire pour qu'on lui indiqut  qui il devait
s'adresser:

--Hermann est l'ami d'Antoine Chamberlain, il le connat bien; ils se
voient tous les jours.

Hermann tait prcisment un de ces ouvriers que le baron recevait
mystrieusement ou tout au moins avec lesquels il s'enfermait.

Mand par un mot pressant, il arriva le soir mme rue du Colise. Et, en
moins d'une heure, le baron connut Antoine Chamberlain, comme s'il avait
t en relations avec lui depuis plusieurs annes; il comprit quel tait
le rle qu'il avait jou, et il sentit quelle tait son influence.

Mais Thrse?

Les rponses d'Hermann ne pouvaient tre que plus vagues sur cette
petite fille, qu'il avait bien souvent vue, mais sans jamais la
regarder, et qui pour lui tait sans importance. Tout ce qu'il savait,
c'est qu'il tait question d'un mariage entre cette jeune fille et
l'associ d'Antoine, un jeune sculpteur sur bois, nomm Michel, un brave
garon aussi, et qui, comme homme, valait Antoine.

Le baron respira: si Thrse pousait ce jeune sculpteur, cet associ de
son pre, elle n'tait pas  craindre, et l'on pouvait ne pas s'occuper
d'elle davantage.

--Quand doit se faire ce mariage? Il faut savoir cela, mon brave
Hermann, et discrtement.

Et le brave Hermann, qui, lui aussi, avait reu du ciel d'heureuses
dispositions pour faire des recherches et des enqutes, s'occupa
d'apprendre quand Thrse devait pouser Michel.

Au reste, cela ne lui donna pas beaucoup de peine, et aprs avoir
interrog adroitement Antoine, qui se livra peu, Michel, qui se livra
moins encore, et enfin Denizot, qui parla tant qu'on voulut l'couter et
emplir son verre, il apprit que la date de ce mariage tait fixe  la
fin de l'anne 1870.

--Et pourquoi cette date loigne? demanda la baron lorsqu'Hermann, tout
fier de sa dcouverte, lui reporta cette nouvelle.

--Une ide de la jeune fille; son pre voudrait avancer le mariage.

--C'est un brave homme.

--Il est expos  tre renvoy un de ces jours en prison, et il voudrait
marier sa fille avant; mais la petite ne veut pas.

--Pourquoi ne veut-elle pas?

--On ne sait pas: ide de jeune fille, sans doute, elle ne donne pas ses
raisons.

Cela n'tait pas pour rassurer le baron; avant la fin de 1870, il
pouvait se passer tant de choses! En tout cas, ce qui se passerait
certainement ce serait la rupture du mariage du colonel et de Carmelita.
Or,  ce moment, Thrse n'tant pas la femme de l'ouvrier Michel, le
colonel pouvait trs bien revenir  elle et l'pouser lui-mme.

Il fallait donc que Thrse quittt Paris et c'tait  ce dpart
qu'il devait employer les ressources de son esprit, son nergie, ses
relations.

Sans perdre de temps il appela Hermann  son aide.

--Ce que vous m'avez dit d'Antoine Chamberlain est malheureusement
vrai, j'ai appris confidentiellement qu'il allait tre arrt sous
l'inculpation de socit secrte. Prvenez-le qu'il ne se laisse pas
prendre, mais ne lui dites pas de qui vous tenez ce renseignement.

--Antoine ne voudra pas se sauver.

--Il aura tort, et je ne saurais trop vous engager  user de tous les
moyens pour l'y dcider. Si votre association est d'avis qu'Antoine
Chamberlain peut vous mieux servir en restant libre qu'en se laissant
mettre en prison, il me semble qu'il n'aura qu' obir. Et cela est
facile  dmontrer, c'est votre affaire, mon brave Hermann. Antoine a de
mauvais antcdents judiciaires; la justice le condamnera svrement, il
aura au moins trois ans de prison et peut-tre plus. Croyez-vous qu'il
ne vous manquera pas pendant ces trois ans? Assez d'autres seront pris,
qui affirmeront hautement vos droits. Antoine a trop de valeur pour tre
rduit  ce rle de martyr.

--Il ne voudra jamais partir.

--Il le voudra, s'il ne peut pas refuser et surtout s'il voit qu'il peut
tre utile. C'est prcisment ce qui aura lieu. Vous rappelez-vous ce
qui s'est pass en 1867, au moment o l'on a pu craindre une guerre
entre la France et la Prusse?

--Les ouvriers ont crit et sign des adresses fraternelles qui se sont
changes entre Allemands et Franais.

--Eh bien, nous sommes peut-tre  la veille d'vnements plus menaants
qu'en 1867; la guerre est dans l'air, tout le monde la sent. C'est le
moment plus que jamais de revenir  ces adresses fraternelles. Antoine
Chamberlain est connu des chefs de votre association en Allemagne; il
pourra exercer une utile influence et entraner une vigoureuse pression
sur l'opinion publique, et quoi qu'on dise, on compte toujours avec
l'opinion publique. Je vous marque cela en deux mots, et laisse votre
intelligence tirer les consquences de cette indication, Antoine
Chamberlain n'a aucun rle utile  remplir  Paris, il en a un d'une
importance capitale  prendre en Allemagne. Il me semble que vous devez
le dcider  partir. Commencez par mettre vos archives en sret, et
vous-mmes, mettez-vous-y aussi; au moins ceux qui le peuvent et qui le
doivent.



XIV

C'tait un systme dont le baron s'tait toujours bien trouv de donner,
dans des circonstances graves, ses instructions d'une faon assez vague.

Il s'en rapportait  l'intelligence de ceux qu'il employait.

Si l'affaire russissait, il en avait tout le mrite, puisqu'il l'avait
inspire;

Si elle chouait, son agent avait toute la responsabilit de cet chec:
c'tait sa faute, il avait mal compris ce qui lui avait t expliqu. On
ne lui avait pas not le dtail.

Mais qu'importe le dtail pour qui est intelligent?

En tous cas le baron trouvait  ce systme l'avantage de ne s'engager
qu'autant qu'il lui convenait.

Avec Hermann, qu'il avait plus d'une fois employ, il tait pleinement
tranquille, et il savait que les quelques indications qu'il n'avait
pas voulu prciser seraient intelligemment dveloppes: si Antoine
Chamberlain pouvait tre pouss  quitter Paris et la France, il le
serait srement par Hermann, qui s'emploierait avec zle et dvouement 
cette tche.

Depuis longtemps le baron savait par exprience que ce sont les gens de
bonne foi, qui peuvent rendre les plus grands services.

Hermann avait la foi, il tait de plus attach  Antoine; il agirait
sans qu'il ft besoin de le relancer.

Et de fait il aurait agi, mais Antoine avait refus de quitter Paris.

--On devait l'arrter? eh bien! on l'arrterait; il ne lui convenait pas
de fuir comme un coupable.

On lui avait montr qu'il ne s'agissait pas en cette question de ce qui
lui convenait ou ne lui convenait pas; il fallait avoir souci de ce qui
pouvait tre utile  la cause et  l'association, rien de plus.

L'avis unanime avait t qu'il ne devait pas se laisser arrter.

Antoine aven cd, mais sur un point il avait t inbranlable: il
attendrait qu'on et lanc contre lui un ordre d'arrestation.

Huit jours aprs que le baron Lazarus avait annonc  Hermann qu'Antoine
Chamberlain devait tre prochainement arrt, un commissaire de
police, accompagn de trois agents en petite tenue et de six agents en
bourgeois, la canne  la main, se prsenta rue de Charonne  cinq heures
du matin: la grande porte tait ferme.

Elle ne s'ouvrit pas aussitt que la sonnette eut t tire, et
cependant le concierge s'tait rveill: un agent, qui avait coll son
oreille contre la porte, entendit un bruit qui ressemblait  des pas
lgers courant sur le pav de la cour.

Enfin le concierge, sans ouvrir la porte, demanda qui tait l.

--Au nom de la loi, ouvrez!

--C'est bon, dit-il sans s'mouvoir, on va vous ouvrir.

Instantanment cinq agents se jetrent dans la cour; mais elle tait
sombre et de plus encombre, comme  l'ordinaire, de ferraille et de
pices de bois, il y eut une chute et des jurons.

Un agent avait une lanterne sourde, il en ouvrit les volets et la
lumire se fit.

Sans rien demander au concierge, cet agent, suivi du commissaire de
police, se dirigea vers l'escalier qui conduisait au logement d'Antoine.

Un agent intima au concierge l'ordre de rentrer dans sa loge et se
plaa devant la porte; d'autres agents suivirent leur chef, marchant en
vitant autant que possible de faire du bruit.

Ils arrivrent au quatrime tage, devant une porte sur laquelle se
lisait, grav dans le bois, _Chamberlain._

Le commissaire frappa, on ne rpondit pas; il frappa de nouveau plus
fort, un agent frappa  son tour avec sa canne.

Enfin, au bout de plusieurs minutes, on entendit un bruit de pas 
l'intrieur.

--Qui est l? demanda une voix d'homme.

--Au nom de la loi, ouvrez!

--Qui me dit que vous n'tes pas des voleurs! rpondit une voix
goguenarde, a s'est vu.

Gravement le commissaire dclara qu'il avait un mandat de justice 
faire excuter.

--La justice, on ne lui demande rien, rpondit la mme voix goguenarde.

--C'est elle qui va te demander quelque chose, mauvais gredin, dit un
agent.

--Des injures! c'est la police, dit la voix, et presque aussitt la
porte s'ouvrit, tire par Denizot, qui montra son visage narquois.

Derrire lui, se tenait Sorieul, calme et digne.

--De quel droit troublez-vous notre repos? demanda Sorieul.

--J'ai un mandat d'amener contre Antoine Chamberlain, dit le
commissaire, ouvrant son paletot et montrant son charpe.

--Faites voir, je vous prie, dit Sorieul.

Pendant ces quelques paroles qui s'taient changes assez rapidement,
les agents avaient envahi l'atelier et la cuisine.

--Antoine Chamberlain n'est pas ici, dit Sorieul.

--Allons donc! on a tabli une surveillance; depuis trois jours, il
n'est pas sorti.

--Dites qu'il n'est pas rentr.

--C'est bien, nous allons voir.

--Faut-il donner du feu  ces messieurs? demanda Denizot, ils auront
besoin de voir clair.

Comme un agent voulait ouvrir la porte de la chambre de Thrse, Sorieul
se plaa devant lui.

--C'est la chambre de ma nice, dit-il, et vous n'entrez pas dans la
chambre d'une jeune fille, sans doute?

--En v'l des manires! dit l'agent, et il carta Sorieul. Mais, comme
il mettait la main sur la clef, la porte s'ouvrit, tire du dedans, et
Thrse parut, vtue d'une robe, passe  la hte.

A ce moment, un agent qui avait disparu, revint et s'adressant au
commissaire de police:

--L'oiseau a dnich, dit-il; je viens de tter son lit, il est chaud
encore.

--Que personne ne bouge, dit le commissaire et qu'on fouille toutes les
armoires.

Puis, aprs avoir plac deux agents en faction devant la porte, il
commena ses recherches.

Mais elles n'aboutirent  aucun rsultat; on regarda sous les lits, on
dplaa les panneaux de bois qui taient entasss dans l'atelier, on
fouilla les commodes et les armoires en jetant les habits au milieu de
la chambre; on ne trouva pas celui qu'on venait arrter.

--Vous n'y voyez peut-tre pas assez clair, disait Denizot; si ces
messieurs veulent une autre lampe?

Les agents le regardaient de travers, mais il conservait sa figure
narquoise et il tournait autour d'eux en clopinant.

Dans sa chambre, cach derrire son lit, se trouvait un grand placard
pos contre la muraille, la clef n'tait pas sur la porte.

--La clef? dit un agent en tirant le lit.

Denizot prit une figure navre et leva son bras au ciel avec un geste
dsol, en homme dsespr qu'on et dcouvert cette cachette.

--La clef..., balbutia-t-il, la clef; je l'ai perdue... Je ne sais pas
o elle est... mais il n'y a rien, je vous assure, ma parole!

--Voyons, la clef, rpta l'agent, et plus vite que a.

Denizot se fouilla, chercha dans une poche, dans une autre.

--Enfoncez la porte, dit un agent.

En voyant qu'on allait enfoncer cette porte, Denizot se dcida  prendre
la clef  un clou o elle tait accroche, mais il parut n'avoir pas la
force d'ouvrir la porte lui-mme.

La porte fut vivement ouverte, et Denizot partit d'un formidable clat
de rire.

Ce placard, qui tait coll contre la muraille, n'avait pas dix
centimtres de profondeur! il ne renfermait que de vieux habits
accrochs  des clous.

C'tait une nouvelle farce que Denizot s'tait amus  jouer aux agents.

--Antoine n'est pas bien gros, dit-il, mais, c'est gal, il aurait t
aplati. Pourquoi n'avez-vous pas voulu me croire? Je vous avais donn ma
parole qu'il n'y avait rien l-dedans.

Il tait vident que, si ce boiteux plaisantait si tranquillement, cela
tenait  ce qu'il savait celui qu'on recherchait en sret.

Cette jeune fille aussi tait trop calme pour craindre quelque chose.

L'arrestation avait t mal combine; pendant tout le temps qu'on avait
perdu  se faire ouvrir les portes, celle de la rue comme celle du
logement de l'ouvrier, celui-ci avait pu se sauver.

On ouvrit les fentres, on regarda dans le chneau, on chercha sur le
toit. On ne le trouva pas, mais un agent remarqua qu'il avait pu par ce
toit gagner facilement la maison voisine.

Ne pouvant saisir l'homme lui-mme, on n'eut pas la consolation de
saisir ses papiers; son pupitre tait vide et ne contenait que du papier
blanc: pas le moindre registre, pas la moindre lettre.

Pendant qu'on procdait aux dernires recherches, Denizot avait t se
placer  la porte et l il attendait au port d'armes, fredonnant entre
ses dents une chanson dont les paroles arrivaient aux oreilles des
agents:

  Zut au prfet,
  Mes respects aux mouchards;
  Oui, voil, oui, voil Balochard.

Quand un agent passait devant lui pour sortir, il le saluait avec la
dmonstration de la joie la plus respectueuse.

--Au revoir, disait-il, au plaisir de vous revoir; l'escalier est
mauvais, faites attention  la soixante-treizime marche.

Enfin, le dernier agent sorti, Denizot put refermer la porte, et alors
il se mit  danser dans l'atelier.

--Enfonce la police!

Et les copeaux, mls  la sciure de bois, soulevs par ses pieds,
voltigeaient autour de lui.

Mais Sorieul l'arrta, dclarant cette joie intempestive.

--Attends qu'Antoine soit sorti de France; s'ils n'ont pas pu le prendre
ici, ils vont le chercher ailleurs. Tu n'aurais pas d les exasprer par
tes plaisanteries.

--Je les attendrirai par mes larmes quand ils viendront vous arrter,
rpondit Denizot; car on arrtera tout le monde bientt.

--Quand aurons-nous des nouvelles de mon pre? demanda Thrse.

--Il faut attendre, rpondit Sorieul; le colonel trouvera moyen de nous
faire savoir indirectement ce qui se sera pass.

--Pourvu que mon cousin soit chez lui!

Une heure environ aprs que les gens de police eurent quitt la rue de
Charonne, un commissionnaire sonna  la porte de l'htel Chamberlain.
Malgr l'heure matinale le concierge voulut bien ouvrir. Mais, quand
il apprit qu'il s'agissait de porter une lettre  M. Horace et qu'on
attendait la rponse, il poussa les hauts cris.

--Ce n'est plus seulement le soir, c'est encore le matin maintenant;
rentr  minuit, on le relance ds le petit jour, on le tuera.

Cependant il consentit  faire remettre la lettre, et dix minutes aprs
Horace descendit pour dire au commissionnaire qu'il allait porter
lui-mme la rponse demande.

En effet, il se dirigea vers un petit caf de la rue du
Faubourg-Saint-Honor; l il trouva Antoine Chamberlain attabl dans un
coin et tournant le dos  la lumire.

Comme il allait pousser une exclamation, Antoine mit un doigt sur les
lvres. Alors Horace s'avana discrtement et s'assit en face d'Antoine.

--Le colonel est-il chez lui? demanda celui-ci.

--Oui.

--Eh bien! je vous prie de l'veiller et de lui dire de venir me trouver
ici. On a voulu m'arrter pour affaires politiques, et j'ai besoin de le
voir. Ne l'accompagnez pas, donnez-lui le numro de ce caf, et qu'il ne
vienne qu'aprs avoir fait un dtour, de peur d'tre suivi.

Une demi-heure aprs, le colonel entra  son tour dans le caf et vint
s'asseoir  la table de son oncle.

Ils se serrrent la main affectueusement; puis, s'accoudant l'un et
l'autre sur la table qui les sparait, ils se mirent  parler  voix
basse, de telle sorte que le garon qui allait  et l, tournant autour
de ces deux consommateurs mystrieux, ne pouvait entendre ce qu'ils
disaient.

--Eh bien! mon oncle?

--Eh bien! ce que je vous avais annonc s'est ralis, on est venu ce
matin pour m'arrter. Mais j'attendais cette descente de police et
j'avais pris mes prcautions en consquence, dcid  ne pas me laisser
arrter. On faisait bonne garde autour de moi, le concierge et des amis.
Quand la police a frapp  la porte de la cour, on a attendu avant
d'ouvrir et pendant ce temps on est venu me prvenir; je ne me suis pas
amus  faire ma barbe. Ce n'tait pas la premire fois que les agents
venaient dans l'atelier des Chamberlain, et je n'tais pas le premier
de la famille qu'on tentait d'arrter. Nous avons une route par le toit
qui, pour ainsi dire, nous appartient: notre pre l'a suivie, votre pre
l'a prise en 1831; moi, je l'ai employe plusieurs fois. Je suis sorti
par la fentre.

--A votre ge, mon oncle!

--A mon ge, j'ai le pied sr encore, surtout quand je sais que les
agents montent l'escalier. Et puis Michel avait voulu m'accompagner; il
m'a tendu la main, et le voyage, qui n'est pas long d'ailleurs, s'est
heureusement accompli. Pendant qu'on m'attendait rue de Charonne, je
suis tranquillement sorti par la rue de la Roquette; j'ai dit adieu 
Michel, et me voil.

--Pourquoi n'tes-vous pas venu directement chez moi?

--Par prudence; d'ailleurs ce n'est pas l'hospitalit que je vous
demande, c'est plus que cela; mon intention n'est pas de rester  Paris
o je n'aurais rien  faire prsentement; je veux quitter la France
et passer en Allemagne, o j'ai besoin, et je viens vous demander de
m'aider  franchir la frontire.

--Je suis  votre disposition, mon oncle.

--J'tais sr de votre rponse, mon neveu, et voil pourquoi je suis
venu  vous. A Paris, je ne suis pas trop maladroit pour manoeuvrer;
mais au del des fortifications, je suis certain que je me ferais
prendre tout de suite. Le gendarme me rend timide et bte.

--Et o voulez-vous aller?

--En Allemagne, o Thrse me rejoindra, mais la route m'est
indiffrente, je prendrai celle que vous me conseillerez.

Le colonel rflchit un moment.

--Ici, dit-il, nous sommes mal pour combiner notre plan, nous n'avons
pas d'indicateur; nous allons sortir. Moi, je vais rentrer  l'htel
par la grande porte; vous, vous allez prendre la rue de Valois,  cette
heure dserte. En longeant le mur de mon jardin, vous apercevrez une
petite porte: elle sera ouverte. Vous la pousserez, et vous serez chez
moi, o nous pourrons dlibrer en paix.

Les choses s'accomplirent ainsi, et le rsultat de cette dlibration,
tenue tranquillement dans l'appartement du colonel, fut qu'Antoine
partirait le soir pour Ble; seulement, au lieu de prendre le train 
Paris, o une surveillance pouvait tre organise, il le prendrait 
Nogent. Le colonel l'accompagnerait jusqu' Ble.

Laissant son oncle dans son appartement, o Horace seul le servit,
le colonel, pour carter tous les soupons, sortit comme il en avait
l'habitude.

A onze heures du soir, ils montrent ensemble en voiture, rue de Valois,
et se firent conduire  l'entre de Nogent, o ils renvoyrent leur
voiture. Ils traversrent  pied le village et arrivrent  la gare en
temps pour prendre le train d'une heure. Mais le colonel ne demanda
pas des billets directs pour Mulhouse ou pour Ble; il les prit pour
Longueville;  Longueville, il en prit d'autres pour Troyes;  Troyes,
d'autres pour Vesoul;  Vesoul, d'autres pour Mulhouse;  Mulhouse
enfin, d'autres pour Ble.

Si on les suivait, il serait bien difficile de se reconnatre dans cette
confusion.

Ils passrent la frontire sans difficult. A Saint-Louis, Antoine crut,
il est vrai, qu'on l'examinait avec attention, mais ce fut une fausse
alerte.

A Ble, le colonel embrassa son oncle et le quitta, ayant hte de
revenir  Paris pour rassurer Thrse.

Il et voulu faire pour elle ce qu'il avait fait pour Antoine, et
l'accompagner jusqu' Ble pour la remettre aux mains propres de son
pre qui l'attendait; mais il n'osa pas se proposer pour ce voyage, par
respect pour Michel, et ce fut Sorieul qui dut la conduire.

Il se trouva seulement  la gare de l'Est, pour lui faire ses adieux
avant qu'elle montt en wagon.

Michel tait l aussi.

Ces adieux furent tristes: elle partait pour l'exil. Quand se
reverraient-ils? Quelle existence allait-elle mener? Antoine, il est
vrai, lui avait dit et rpt qu'il ne resterait pas longtemps en
Allemagne, et qu'il rentrerait quand l'Empire serait renvers, ce qui
devait arriver trs prochainement. Mais c'taient l les paroles d'un
fanatique qui croyait navement ce qu'il esprait.

Comme il tmoignait ses craintes  Sorieul, tandis que Michel
entretenait Thrse:

--Soyez sr que l'Empire n'en a pas pour longtemps, dit Sorieul; avec ma
brochure je lui ai port un rude coup dont il ne se relvera pas.



XV

Exactement et rgulirement renseign, le baron Lazarus fut inform jour
par jour de ce qui se passait chez Antoine Chamberlain.

Par Hermann, il apprit la descente de police rue de Charonne, la fuite
d'Antoine par les toits, le sjour chez le colonel, la conduite faite
par celui-ci  son oncle jusqu' Ble, enfin le dpart prochain de
Thrse pour aller rejoindre son pre.

Il voulut mme assister  ce dpart, pour voir comment le colonel se
sparait de sa petite cousine, et il se rendit  la gare de l'Est.

Trois quarts d'heure avant le dpart du train, il vit arriver le
colonel, qui se promena en long et en large dans la salle des
pas-perdus, insensible  ce qui l'entourait, n'ayant d'attention que
pour les voitures qui apportaient des voyageurs.

Il tait visible que ce dpart le troublait; il marchait vite, il
s'arrtait tout  coup, et ses lvres s'agitaient comme si elles
prononaient tout bas des paroles qui de temps en temps taient
accompagnes d'un geste nergique de la main.

Assis sur un banc dans l'ombre, et de plus cachant son visage derrire
un numro de l'_Allgemeine Zeitung,_ qu'il ne pouvait pas lire, le
baron ne perdit pas le colonel de vue, sans que celui-ci et l'ide de
regarder ce lecteur dont les yeux le suivaient.

Une voiture s'arrta devant le perron et il en descendit deux hommes, un
vieux et un jeune, puis une jeune fille.

Le colonel se dirigea vers eux et tendit tout d'abord la main  la
jeune fille. Le baron l'tudia: elle lui parut jolie avec quelque
chose d'attrayant, de charmant dans toute sa personne qui la rendait
vritablement dangereuse.

Il tait heureux qu'elle quittt Paris; car,  la regarder, on
comprenait trs bien que le colonel prouvt pour elle de tendres
sentiments.

Pour le moment, il lui parlait avec un embarras qui se trahissait
manifestement, et elle-mme en lui rpondant paraissait assez
contrainte.

Chez tous deux, il y avait de l'motion.

Le baron et voulu entendre ce qu'ils disaient, mais il n'osa les
approcher.

--De mme, il n'osa pas non plus les suivre dans le vestibule de la
salle d'attente, lorsqu'ils eurent pris leurs billets: il y aurait trop
 craindre que le colonel le reconnt.

Il attendit qu'on fermt les portes, et, quand le colonel revint avec
Michel dans la salle des pas-perdus, il l'aperut par hasard.

--Vous ici, colonel? quelle heureuse rencontre! J'tais venu accompagner
un ami qui repart pour l'Allemagne.

Le colonel ne paraissait pas dispos aux longues conversations, mais il
fallut, bon gr, mal gr, qu'il acceptt la compagnie du baron.

Mais en chemin le baron n'en put rien tirer: c'tait  peine si le
colonel rpondait par un _oui_ ou par un _non_ aux questions qui lui
taient poses.

Il ne dit pas un mot des personnes qu'il venait de quitter, et le baron
ne laissa pas comprendre qu'il connaissait ces personnes.

Le but qu'il s'tait propos en venant  la gare tait atteint: il avait
vu partir cette petite cousine qu'il redoutait tant, et l'effet produit
par ce dpart sur le colonel lui avait montr le bien fond de ses
craintes.

Maintenant il pouvait agir plus librement, et tourner toutes ses forces
du ct de Beio.

Il tait inutile de laisser les choses traner en longueur mieux valait
frapper le coup aussitt que possible.

Ce jour-l il tait arriv  la leon avec un retard assez long,
et, pendant que Flavie travaillait, il avait donn des marques de
proccupation assez fortes pour que Beio dt les remarquer. Comme 
l'ordinaire, la leon finie, ils sortirent ensemble. Le baron paraissait
si mal  l'aise, que Beio s'informa de sa sant.

--Ce n'est pas la sant qui va mal, c'est l'esprit. Je suis sous
l'impression d'une grave contrarit et je crains bien d'avoir fait une
double sottise.

Le matre de chant n'tait pas questionneur, mais le baron n'avait pas
besoin d'tre interrog pour parler.

--J'ai risqu un grand coup aujourd'hui; je me suis franchement expliqu
avec le prince Mazzazoli d'une part, et d'autre part, avec le colonel
Chamberlain,  propos de ce mariage qui me tourmente de plus en plus.
En face, je leur ai dit ce que j'en pensais; tout ce que j'en pensais,
c'est--dire tout ce que je vous ai souvent racont.

--Et le prince s'est fch? demanda Beio, qui arrivait toujours  lcher
une question quand le baron avait fouett sa curiosit.

--Fch, n'est pas le mot, mais il est vivement contrari, et il m'a
donn  comprendre que je me mlais de ce qui ne me regardait pas. Nous
avons chang quelques paroles malsonnantes. Avec le colonel, la scne
a t moins vive, mais elle n'a pas produit un meilleur rsultat! D'un
ct comme de l'autre, il y a parti pris, et le mariage se fera. Pour
moi, je ne m'en mlerai plus. C'est leur affaire aprs tout, ce n'est
pas la mienne. Je ne vais pas, par simple bont d'me, me jeter ainsi
entre eux. Qu'ils s'arrangent! S'ils sont malheureux et ils le seront,
ils ne diront pas qu'ils n'ont pas t prvenus. D'ailleurs il n'y a
plus rien  faire. Il parat que les formalits sont accomplies, et l'on
va pouvoir fixer la date prcise du mariage. J'avais toujours
espr qu'au dernier moment, le bienheureux hasard me fournirait un
empchement, et je vous donne ma parole que je ne l'aurais pas laiss
passer sans m'en servir; mais je vois qu'il faut renoncer  cette
esprance et j'y renonce.

Beio hsita un moment, le baron crut qu'il allait enfin parler, bien
certainement un combat se livrait en lui. Mais, aprs quelques secondes,
le matre de chant salua le baron et s'loigna.

--Quel imbcile! se dit le baron; il est capable de me traner ainsi et
de me faire dpenser mon argent. J'en ai assez de ses leons!

Deux jours aprs, il revint  la charge, mais cette fois en employant
une autre tactique.

--Puisque les allusions et les insinuations ne russissent pas, se
dit-il, essayons d'un moyen plus direct.

Et il mit ce moyen en oeuvre en sortant de chez Flavie. Au lieu de
monter en voiture, il prit le professeur par le bras, comme il l'aurait
fait avec un intime.

--Vous voyez en moi, dit-il de sa voix la plus insinuante, un homme qui
a pris une grande rsolution: c'est celle de vous faire violence.

Comme Beio le regardait avec surprise, le baron se mit  rire d'un air
bon enfant, plein de franche cordialit.

--Rassurez-vous, n'ayez aucune peur; je ne veux pas vous faire de mal,
au contraire. Quels sentiments croyez-vous que je ressens pour vous,
monsieur Beio? demanda-t-il en regardant le matre de chant en face.

--Mais, monsieur le baron, je ne sais en vrit que vous rpondre.

--Comment, vous ne savez pas que j'prouve pour vous une vive, une trs
vive sympathie? Je suis donc bien dissimul, ou bien vous, vous tes
donc aveugle? Il faut que je vous dise en plein visage que j'ai pour
vous, nonseulement pour votre talent, que j'admire, mais encore pour
votre personne, une grande estime? Elle est si vive qu'elle m'a inspir
une ide qui a germ dans mon esprit en pensant  ce maudit mariage.
Savez-vous ce que je me suis dit souvent en vous regardant pendant que
vous faisiez travailler Flavie? Je vais vous le rpter, parce que j'ai
pour habitude de ne rien cacher; tout ce qui me passe par l'esprit, tout
ce que je pense des gens, je le dis. Voil comme je suis fait. Est-ce
bien? est-ce mal? ce n'est pas la question. Je suis ainsi. Eh bien! ce
que je me suis dit souvent, c'est que le mari qui convenait  Carmelita,
c'tait....

Le baron fit une pause, en s'arrtant et en forant Beio  s'arrter
aussi et  le regarder en face.

--Je me suis dit que c'tait... vous.

--Moi?

--Oui, vous, vous-mme, et je vais vous expliquer comment cette ide
m'est venue et sur quoi elle repose. Cela ne vous ennuie point, n'est-ce
pas?

Les yeux, les lvres, les mains tremblantes de Beio, son attitude, toute
sa personne, rpondirent pour lui.

--Qu'est-ce en ralit que Carmelita? continua le baron. Une crature
place par la Providence dans une classe  part et au-dessus des autres;
en un mot et pour tout dire, une artiste, cre, ne artiste, Qu'tes
vous vous-mme? Aussi un artiste, et des plus remarquables; mais bien
diffrent de Carmelita, qui a reu tous les dons dont elle est si riche,
de la nature, tandis que vous devez beaucoup au travail et  l'art. Mais
cela importe peu, et le point de dpart est l'essentiel. Ce point vous
est donc commun et vous rapproche l'un de l'autre, sympathiquement il
vous unit. Vous me direz que d'un autre ct des choses vous sparent.
C'est juste et je n'en disconviens pas. Cependant il ne faut pas
s'exagrer leur importance, au contraire, il faut reconnatre ce
qu'elles ont de factice.

Ainsi ne pensez pas que pour moi j'aie t dupe des raisons mises
ostensiblement en avant par le prince pour expliquer le travail de
Carmelita; j'ai vu clair sous ces raisons. Le prince, dsesprant de
raliser le beau mariage qu'il poursuivait depuis longtemps pour sa
nice, pensait  la faire dbuter au thtre. Est-ce vrai?

Beio ne rpondit rien  cette interrogation directe.

--Vous ne voulez pas livrer un secret qui vous a t confi, j'approuve
cette discrtion; mais, que cous confirmiez ou ne confirmiez pas ce que
je vous dis l, il n'en est pas moins certain que c'est la vrit.
Alors rien d'tonnant  penser, n'est-ce pas? que Carmelita, entrant au
thtre, vous prenait pour guide et pour soutien. Toutes les raisons
de famille et de noblesse, cartes de fait pour le thtre, l'taient
naturellement pour le mariage. Vous avez vu, vous voyez en ce moment que
mon besoin de tout dire m'entrane parfois  d'tranges confidences.
Cette ide de mariage entre vous et Carmelita ayant pouss dans ma tte,
je n'ai pu m'empcher d'en parler  Carmelita en cherchant  dcouvrir
son sentiment  ce sujet.

--Et....

--Vous connaissez Carmelita mieux que moi, vous savez comme elle est
rserve, mme mystrieuse: c'est un sphinx. Elle ne m'a pas rpondu
franchement que j'avais raison, et je dois mme, pour tre sincre, vous
avouer qu'elle n'est nullement dsespre de ce beau mariage.

--Elle aime la fortune.

--Sans doute. Cependant, aprs avoir reconnu le mauvais, je dois
constater aussi le bon; c'est que ce n'est pas seulement la fortune
qu'elle aime; elle n'est pas uniquement une femme d'argent. Il y a en
elle d'autres sentiments, plus nobles, plus dsintresss. Sans doute
cette immense fortune du colonel Chamberlain l'blouit, et, place dans
le milieu o elle est, avec son entourage, son oncle, sa mre, le monde
qui, tous, s'occupent  faire miroiter cette fortune, il n'est pas
tonnant qu'elle subisse cette influence. Mais il n'en est pas moins
vrai qu'au fond, malgr cet blouissement qui la trouble, elle jette des
regards en arrire. Me croyez-vous sincre?

Assurment Beio ainsi interrog, croyait le baron Lazarus sincre.

--Eh bien, je suis convaincu que si on avait fait une tentative
srieuse, ce mariage aurait t rompu, et il l'aurait t par Carmelita.
Quand je dis on vous comprenez de qui je parle; c'est de vous,
monsieur Beio. Moi, je l'ai faite, cette tentative, mais d'une faon
indirects, indcise, qui ne pouvait aboutir, puisque je parlais en l'air
sans pouvoir donner une conclusion  mes paroles; et cependant l'effet
que j'ai produit a t si grand que j'ai eu la conviction que le
succs tait encore possible. Et voil pourquoi j'ai eu avec vous cet
entretien, qui a d vous surprendre mais dont vous voyez maintenant le
but. J'aime le colonel Chamberlain, j'aime tendrement Carmelita; je
crois qu'ils seront malheureux s'ils se marient. D'un autre ct, j'ai
pour vous une haute estime, une vive sympathie, je crois que vous tes
le mari qui peut donner le bonheur  Carmelita, je me mets  votre
disposition pour rompre le premier mariage et conclure le second.

Arriv  cette conclusion, le baron s'arrta de nouveau, et abandonnant
le bras du chanteur, il lui tendit la main.

Beio mit sa main dans celle du baron.

--Monsieur le baron, dit-il, j'aurai l'honneur de vous revoir.

--Est-ce qu'il est fou? se demanda le baron.

Mais non, il n'tait pas fou; troubl, boulevers, affol par ce qu'il
venait d'entendre.

Dcidment le baron avait bien fait de risquer cette tentative hardie,
et qui pouvait mme paratre au premier abord dsespre. Il ne s'tait
pas tromp dans ses observations. Beio aimait Carmelita et il avait
entretenu l'esprance de l'obtenir pour femme.

Et le baron, rentrant chez lui satisfait de sa journe, alla embrasser
tendrement sa fille.

--Cette chre enfant, c'tait pour elle qu'il travaillait, et
l'esprance de la voir heureuse lui donnait des ides. Elle aurait la
fortune du Colonel Chamberlain et il administrerait cette fortune.
S'appuyant, se haussant sur elle, o ne parviendrait-il pas? Et le
prince Mazzazoli, qui se flattait d'avoir cette fortune! Qu'en aurait-il
fait, le pauvre homme! Et puis franchement, est-ce que ce brave colonel
Chamberlain mritait d'avoir pour femme une Carmelita, une chanteuse!
Allons donc! C'tait venir en aide  la Providence que d'empcher ce
mariage. Avec Ida le colonel serait l'homme le plus heureux du monde:
c'tait pour le bonheur de tous qu'il agissait, au moins de ceux qui
mritent le bonheur.

Il pria sa fille de se mettre au piano:

--Joue-moi du Mozart, dit-il; j'ai besoin d'entendre une musique simple
et pure.

Et, pendant une heure, il resta  couter cette musique qui accompagnait
dlicieusement sa rverie.

Le lendemain matin,  son lever, on lui annona qu'un monsieur, dont on
lui remit la carte, l'attendait depuis longtemps dj.

Ce monsieur, c'tait Lorenzo Beio.

Le baron n'avait pas l'habitude de se livrer  des mouvements de joie
intempestifs, cependant il ne put pas s'empcher de se frotter les
mains.

Il avait russi. Beio, de qui il avait si longtemps attendu une parole,
tait l prt  parler.

--A mon tour maintenant, se dit le baron, de le voir venir.



XVI

Malgr le dsir qu'il avait d'entendre ce que Lorenzo venait lui dire,
il ne le reut pas aussitt.

Il y avait toutes sortes d'avantages  lui donner la fivre par
l'impatience de l'attente; il parlerait avec moins de retenue et se
livrerait plus facilement.

Il se mit  dcacheter son courrier, mais sans le lire, classant
seulement les lettres devant lui.

Lorsqu'il eut form des liasses assez grosses pour bien montrer qu'il
avait t absorb par le travail, il sonna.

On introduisit Beio, grave et solennel.

Se levant vivement, le baron alla au-devant de lui, et s'excusa de
l'avoir fait si longtemps attendre:

Des affaires qui ne souffraient aucun retard et qu'il m'a fallu expdier
tout de suite, mais au moins j'ai gagn ainsi la libert d'tre tout 
vous.

--Monsieur le baron, dit Beio, j'ai tout d'abord des excuses  vous
faire pour la faon inconvenante dont j'ai reu hier la proposition que
vous avez bien voulu m'adresser.

--Ne parlons pas de cela, je vous prie.

--J'tais en proie  une profonde motion,  un trouble qui m'avait
boulevers; je ne me sentais pas matre de moi, et, dans une affaire
aussi grave, je ne voulais pas cder  un entranement.

--Trs-bien! s'cria le baron en frappant plusieurs fois son bureau du
plat de sa main; vous tes un homme de raison, monsieur Beio, et j'aime
la raison par-dessus tout. O va-t-on avec l'entranement?

Beio resta un moment sans prendre la parole, cherchant videmment par o
commencer cet entretien.

Enfin, il se dcida; mais ses premiers mots furent prononcs d'une voix
si basse, que ce fut  peine si le baron les entendit.

--Hier vous m'avez fait part de certaines observations et de certaines
suppositions s'appliquant  mademoiselle Belmonte et  moi. Pour
rpondre  l'appel  la franchise que vous venez de m'adresser, je dois
dclarer que ces observations et ces suppositions sont fondes... au
moins jusqu' un certain point. Je veux dire qu'en supposant que j'avais
pu m'prendre d'un tendre sentiment pour mademoiselle Belmonte, vous ne
vous tes pas tromp. J'ai aim, j'aime en effet mademoiselle Belmonte
d'une passion profonde, absolue, folle.

Il n'avait pas besoin d'entasser ces qualificatifs les uns sur les
autres;  la faon dont il avait dit: J'ai aim, j'aime mademoiselle
Belmonte, on sentait combien grand tait cet amour. Jamais le baron
n'avait entendu prononcer ces mots avec un accent si passionn.

--Bien, se dit-il, si malgr tout le mariage s'accomplit, le colonel ne
tardera pas  tre veuf; les Italiens ont du bon.

Beio continua:

--Ce qui doit vous faire comprendre comment cet amour s'est dvelopp,
c'est cette autre remarque de votre part, qui, elle aussi, est juste,
que mademoiselle Belmonte se destinait au thtre. Il est certain que
l'amour nat souvent sans raison; mais enfin ce n'est point une jeune
fille destine  prendre une haute position dans le monde que j'ai
aime, c'est une camarade. Ceci expliquera pour vous comment j'ai pu
penser que mademoiselle Belmonte serait ma femme un jour, et aussi
comment, sous l'influence de cette esprance, mon amour s'est dvelopp.
N'avait-il pas un but lgitime? Sans doute mademoiselle Belmonte pouvait
arriver sans moi au thtre, mais combien je lui rendais la route plus
facile, combien je lui ouvrais de portes! En ralit, elle tait mon
lve; pour tout dire, elle est mon ouvrage. Vous connaissez trop les
choses du thtre....

--Oh! bien peu.

--Enfin, vous les connaissez assez pour savoir qu'on n'obtient pas de
grands succs seulement avec la beaut et des dons heureux; il faut
plus, beaucoup plus. Ce plus, je le donnais  Carmelita; je la soutenais
et elle devenait une grande artiste. Cela valait bien un beau mariage,
peut-tre. En tout cas, Carmelita le comprit ainsi, et je pus croire
qu'elle serait ma femme.

--Pardon, mon cher monsieur, mais je vous ai demand de prciser autant
que possible; je ne veux pas vous obliger  entrer dans des dtails, un
mot seul me suffira: y eut-il engagement formel de la part de Carmelita
envers vous?

Beio hsita un moment, puis il se dcida:

--Il y eut un engagement formel entre nous, dit-il d'une voix ferme.
Vous devez comprendre alors quelle fut ma stupfaction en entendant
parler de ce mariage. Je ne crus pas  cette nouvelle. Cependant je
courus chez mademoiselle Belmonte pour avoir une explication avec elle;
je la trouvai seule, et cette explication fut terrible. A mes reproches,
elle ne rpondit que par un mot: elle tait oblige d'obir  son oncle.
Tout ce que peut inspirer la passion et la fureur, je le lui dis. Elle
s'enferma dans cette rponse; pendant une heure, il me fut impossible
d'obtenir d'elle autre chose. Je la quittai fou de colre. Mais, prt
 sortir, je rentrai et lui dis que puisqu'elle tait insensible 
la passion, je n'avais aucun mnagement  garder envers elle et que,
n'importe comment, j'empcherais ce mariage, si elle ne le rompait pas
elle-mme. Puis, je la quittai, et depuis ce jour je ne l'ai pas revue.
Toutes mes tentatives pour arriver prs d'elle ont t inutiles; on
faisait bonne garde. Je lui ai crit, mais j'ai la certitude que mes
lettres ne lui sont pas parvenues.

--Alors, vous avez renonc  demander l'accomplissement de l'engagement
pris par Carmelita?

--Non, certes; mais, avant d'en venir  l'excution des moyens
dsesprs dont je l'ai menace, j'ai voulu attendre encore et faire une
dernire tentative: c'est dans ce but que je viens vous demander votre
concours.

--Que faut-il faire? Je suis  vous.

Beio tira lentement une lettre de sa poche, et il la tint un moment avec
embarras dans sa main, avant de pouvoir se dcider  rpondre.

--Je n'ose vraiment, dit-il enfin.

--Vous n'osez me demander de remettre cette lettre  Carmelita? dit le
baron.

Beio inclina la tte et avana la main qui tenait la lettre.

Le baron eut un frisson de joie, cependant il ne prit pas la lettre.

--Vous me refusez? dit Beio.

--Non, certes, et c'est me faire injure de croire que je puis reprendre
ma parole. Je vous ai promis mon concours, je suis  vous. Si vous me
voyez hsitant, c'est que je me demande si cette lettre produira l'effet
que vous attendez, si elle rompra ce mariage et vous rendra Carmelita.
crire est bien, mais parler est mieux.

--Et comment voulez-vous que je parle? o le voulez-vous?

-O? ici. Que diriez-vous, si je vous mnageais une entrevue avec
Carmelita?

--Vous feriez cela?

--Oui, je le ferai. Ce n'est pas une lettre qui vous rendra celle que
vous aimez et qui vous aime: il faut que vous lui parliez; il faut
qu'elle vous voie, qu'elle vous entende. Que ne peut obtenir la voix de
celui qu'on aime? Vous lui parlerez donc ici mme. Comment? je n'en sais
rien encore; mais je trouverai un moyen, soyez-en certain. Quand je
l'aurai trouv, le vous prviendrai. Jusque-l, tout ce que je vous
demande, c'est de vous tenir en paix et de rester  ma disposition.

--Ah! monsieur le baron, s'cria Beio tremblant d'motion; comment
reconnatrai-je jamais ce que vous faites pour moi?

Le baron lui prit les deux mains, et les lui serrant affectueusement:

--Mon Dieu, mon ami, qu'est-ce que je veux? Le bonheur de tous: le
vtre, celui de Carmelita et aussi celui de mon brave et cher colonel.
Que je vous voie heureux, et je serai pay de ma peine. A bientt!



XVII

Beio parti, le baron se demanda s'il avait eu raison de ne pas prendre
la lettre que celui-ci voulait lui confier. Assurment il y avait des
avantages  la tenir entre ses mains; car, sans savoir ce qu'elle
contenait, il tait bien certain que ce n'tait point une lettre
innocente. Beio parlait de son amour et de l'engagement pris par
Carmelita; assur que Carmelita serait seule  lire cette lettre, il
s'exprimait en toute franchise, entran par la passion. Remise au
colonel, elle serait plus que suffisante pour l'clairer.

Et cependant il ne l'avait pas prise.

Pour chercher le mieux, n'avait-il pas laiss chapper l'occasion qui se
prsentait si belle?

Mais cette dtermination, prise  l'improviste et sans avoir pu la
peser, sans l'examiner lentement, comme il avait coutume de faire dans
les circonstances graves, n'tait pas sans le jeter dans le doute et
l'inquitude.

Si le plan qu'il avait adopt si vite, sans l'avoir tudi, allait ne
pas russir?

Il tait bien hardi, ce plan, et bien aventureux. Car il ne s'agissait
de rien moins que de rendre le colonel tmoin de l'entrevue qui aurait
lieu entre Carmelita et Beio.

A coup sr, cela tait audacieux. Mais aussi quel rsultat dcisif et
triomphant!

Bien que Beio n'et point expliqu de quelle faon il avait obtenu
l'engagement de Carmelita, le baron tait fix  ce sujet. Carmelita
tait une fille passionne, cela se lisait dans ses yeux noirs, dans sa
bouche charnue, dans ses lvres sensuelles; elle avait la chaleur du
Midi dans le sang; elle tait de race latine, et qui plus est encore,
de race italienne. Les principes ethnographiques, auxquels il croyait
fermement, indiquaient qu'elle n'avait pas d aimer Beio d'un amour
idal; c'tait sur un fait matriel que cet engagement reposait. Il
tait donc bien certain que dans une explication comme celle qui
s'engagerait entre Beio et Carmelita se croyant seuls, il se dirait des
choses suffisantes pour clairer le colonel sur le pass de sa fiance.

Mais pour cela il fallait runir chez lui, en mme temps, Carmelita,
Beio et le colonel.

Puis il fallait que Beio et Carmelita se crussent assurs contre toute
surprise, de telle sorte qu'ils se laissassent entraner  parler en
toute franchise,  agir en toute libert.

Enfin il fallait placer le colonel dans des conditions o ce serait le
hasard seul qui lui ferait surprendre cet entretien. Il y avait l un
ensemble qui prsentait de srieuses difficults, car rien ne devait
manquer: au mme moment, ces trois acteurs devaient se trouver
ncessairement en face les uns des autres.

Mais le baron n'tait pas homme  s'embarrasser des difficults.

Une serre occupait le milieu du jardin et s'appuyait sur l'htel,
communiquant avec le grand salon par deux larges baies qu'on tenait
ouvertes ou fermes  volont avec des portes-fentres ou avec des
stores.

Ce fut cette serre que le baron choisit pour le lieu de la scne entre
Beio et Carmelita, et ce salon pour y aposter le colonel; quant  Beio,
il se tiendrait dans le jardin, cach n'importe o.

On ferait tout d'abord entrer le colonel dans le salon, dont les
fentres en communication avec la serre seraient fermes par les stores.

Ensuite on introduirait Carmelita dans la serre, o on la laisserait
seule, et o Beio viendrait aussitt la rejoindre.

Du salon, le colonel entendrait tout ce qui se dirait dans la serre, et
il arriverait certes un moment o, si peu curieux qu'il ft, il voudrait
voir ce qui s'y passerait.

Mais, pour mener  bien ce plan ainsi dispos, le baron avait besoin
d'un aide. Il prit sa fille. Seulement il ne jugea pas utile de lui
expliquer  quoi il l'employait.

--Ma chre enfant, lui dit-il quand tout fut prt, nous avons une
surprise  faire  Carmelita; quand je dis nous, il faut entendre le
colonel Chamberlain, qui a besoin de lui parler en particulier et qui ne
veut pas lui demander cet entretien. Il faudra donc qu'un de ces jours
tu amnes Carmelita avec toi, ici; tu la feras entrer dans la serre, et,
sous un prtexte quelconque, tu la laisseras seule. Le colonel, qui sera
dans le salon, ira la surprendre. C'est un service qu'il m'a demand et
que je puis d'autant moins lui refuser, que je crois qu'il s'agit
de choses srieuses. J'ai comme un pressentiment que le mariage de
Carmelita avec le colonel n'est pas encore fait.

--Oh! papa.

--Chut!

Et le baron, mettant un doigt sur ses lvres, se retira discrtement: il
en avait dit assez.

Cela fait, il se retourna vers Beio et l'alla trouver chez lui; car,
en pareille affaire, il ne lui convenait pas d'crire: les lettres se
gardent.

--J'ai arrang les choses, dit-il, ou plutt je les ai prpares. Voici
ce que j'ai imagin (cela n'est peut-tre pas trs habile, car je
reconnais que je n'entends rien  l'intrigue, mais il me semble que ce
que j'ai en vue peut nanmoins russir): je fais venir Carmelita chez
moi, et on l'introduit dans la serre, o on la laisse seule; aussitt
vous, qui vous promeniez dans le jardin en prenant la prcaution de ne
pas vous laisser voir, vous vous glissez derrire elle, et, la porte de
la serre referme par vous au verrou, vous vous expliquez, sans craindre
d'tre entendu ou drang par personne. Vous trouverez dans cette serre
un coin o vous serez cachs comme dans un bois: c'est auprs de la
grotte, dans le fond, contre le mur de la maison. Amenez-la dans ce coin
et ne craignez rien, vous y serez chez vous.

Beio trouva cet arrangement trs heureux, cependant il proposa au baron
une lgre modification:

--Si, au lieu d'attendre l'arrive de Carmelita dans le jardin, il
l'attendait dans la serre mme, cach dans la grotte ou derrire un
arbuste?

Mais le baron n'adopta pas cette combinaison, qui pouvait faire chouer
son plan: en effet, Beio s'introduisant le premier dans la serre,
pouvait appeler l'attention du colonel, tandis que c'tait la voix de
Carmelita qui devait frapper cette attention.

--Non, dit-il, j'aime mieux le jardin; dans la serre il y aurait
prmditation de votre part et complicit de la mienne. Il vaut mieux
que cette rencontre arrive par hasard; vous voyez Carmelita entrer dans
la serre, vous la suivez: rien de plus naturel.

Enfin le baron s'adressa au colonel pour un service  lui demander, un
renseignement sur l'Amrique, qui ne pouvait tre prcis qu'en ayant
sous les yeux une masse de lettres.

Le colonel promit de se rendre le lendemain  l'htel de la rue du
Colise.

Mais ce n'tait pas assez, il fallait prciser l'heure.

Le colonel indiqua trois heures de l'aprs-midi.

Aussitt le baron prvient Beio de se tenir prt pour le lendemain,
et en mme temps il envoya Ida chez Carmelita pour l'avertir que le
lendemain, vers deux heures et demie, elle viendrait la chercher pour
sortir en voiture.

Tout tait prt.



XVIII

Alors il s'endormit avec le calme qui n'appartient qu'aux grands
capitaines.

Il avait fait pour le succs ce qui tait humainement possible, le reste
tait aux mains de la Providence.

Aussi, avant de se laisser aller au sommeil, l'invoqua-t-il dans une
dvote prire, pour qu'elle lui donnt une victoire qu'il croyait avoir
bien mrite.

C'tait pour sa fille chrie qu'il se donnait tant de peine; Dieu ne
bnirait-il pas ses efforts?

Le lendemain, avant que la bataille s'engaget, il voulut veiller
lui-mme aux dernires dispositions  prendre et ne rien laisser au
hasard.

Tout d'abord il alla dans la serre voir si le verrou n'tait pas tirer
intrieurement, puis il disposa les chaises devant la grotte et tira le
tte--tte de manire  le bien placer vis--vis les baies du salon.

Cela fait, il arrangea lui-mme les stores du salon et les tira jusqu'en
bas.

Enfin il donna des ordres pour qu'en son absence, personne ne pntrt
dans le salon ou dans la serre, afin que tout restt bien tel qu'il
l'avait dispos.

A deux heures, il envoya Ida en voiture aux Champs-lyses, en lui
recommandant de rester avec Carmelita jusqu' deux heures cinquante-cinq
minutes, de manire  ne revenir avec elle, rue du Colise, qu' trois
heures prcises.

Pouss par l'impatience et la fivre, Beio arriva un peu avant l'heure
qui lui avait t fixe; mais cela ne drangeait en rien le plan du
baron, mieux valait cette avance qu'un retard.

Par quelques paroles adroites, le baron exaspra cette impatience
du matre de chant, en mme temps qu'il s'effora d'enflammer son
esprance.

--Il tait certain que Carmelita serait vaincue; c'tait une affaire
d'entranement, de passion. Non, jamais il ne croirait, lui, baron
Lazarus, que cette charmante fille serait sourde  la voix de son coeur
et n'couterait que le tintement de l'argent. Son oncle et sa mre
avaient pu la dominer; mais, dans les bras de celui qu'elle avait aim,
qu'elle aimait, elle redeviendrait elle-mme. Que fallait-il pour cela?
Assurment il n'avait pas la prtention, lui vieux bonhomme, n'ayant
jamais t entran par la passion, de l'indiquer. Mais, dans son coeur,
M. Beio trouverait certainement des lans irrsistibles. Personne 
craindre, libert absolue.

A son grand regret, le baron dut quitter M. Beio. Un rendez-vous d'une
importance considrable l'appelait au dehors.

--Allons, mon cher monsieur, bon courage et bon espoir!

Avant de partir, le baron voulut indiquer  Beio l'endroit o il
pourrait attendre dans le jardin l'arrive de Carmelita, sans craindre
d'tre aperu par celle-ci.

--A trois heures! Prenez patience, et, aussitt qu'elle sera entre dans
la serre, glissez-vous derrire elle, franchement, et ne craignez rien.

L'affaire qui appelait le baron dehors tait en effet pour lui d'une
importance considrable: il ne s'agissait de rien moins que d'aller
chercher le colonel.

Il ne fallait pas que celui-ci ft en retard.

Le succs tenait uniquement  une concordance parfaite dans les heures.

Au moment o le baron arriva chez le colonel, celui-ci allait sortir
pour se rendre rue du Colise.

--Passant devant votre htel, j'ai voulu voir si vous tiez encore chez
vous, dit le baron.

Quelques minutes aprs, ils arrivaient rue du Colise. Il tait deux
heures cinquante minutes.

Le colonel en entrant se dirigea vers le cabinet du baron, mais celui-ci
l'arrta par le bras:

--J'ai install deux comptables dans mon cabinet pour une vrification
importante, dit-il; nous ne pourrions pas parler librement devant eux.
Entrons dans le salon, je vous prie; je donnerai des ordres pour que
nous ne soyons pas drangs. Au reste,  ce moment de la journe, je ne
suis visible pour personne, et Ida est sortie.

Ils entrrent dans le salon, o, sur une table devant la chemine, entre
les deux baies communiquant avec la serre, taient disposes des liasses
de lettres.

C'taient quelques-unes de ces lettres que le baron voulait soumettre
au colonel, pour avoir son sentiment sur la solvabilit et surtout la
valeur morale de ceux qui les avaient crites.

En plus de la parfaite concordance dans l'heure, il y avait encore
un point dcisif dans le plan du baron: il fallait qu'au moment o
Carmelita entrerait dans la serre, le colonel et lui gardassent le
silence dans le salon; car, si Carmelita entendait la voix du colonel,
il tait bien certain que, malgr la surprise que lui causerait la
brusque arrive de Beio, elle ne parlerait pas.

Quand on se poste pour surprendre les gens, il est facile de garder
le silence; mais ce n'tait point l le cas du colonel, et il tait
impossible de lui dire franchement: Taisez-vous.

Le baron avait prvu cette difficult et il avait trouv un moyen pour
la tourner.

Tout d'abord, aprs avoir fait asseoir le colonel devant la table
charge de lettres et de manire  faire face  la serre, il prit ces
lettres et d'une voix forte il adressa ses questions au colonel en lui
nommant les personnes sur lesquelles il dsirait tre renseign.

Il suivait l'aiguille sur le cadran de la pendule, il avait encore six
minutes pour tre bruyant.

Ce qui devait arriver se ralisa: le colonel rpondit que parmi les noms
qu'on lui citait, il y en avait plusieurs qu'il ne connaissait pas.

Le baron se montra vivement contrari.

--Je suis un bien mauvais ngociant, dit le colonel en riant, et puis
ces personnes habitent Cincinnati, et mes relations avec cette ville
n'ont jamais t bien frquentes.

--Cependant vous connaissez M. Wright, le pre de cette dlicieuse jeune
fille avec laquelle j'ai dn chez vous.

--Sans doute, mais....

--Est-ce que M. Wright ne pourrait pas vous renseigner  ce sujet?
interrompit le baron, press par l'heure.

--Ah! assurment, et je lui demanderai volontiers ce que vous dsirez
savoir.

--Si vous vouliez....

--Quoi donc?

--Me donner une lettre d'introduction auprs de M. Wright, je lui
demanderais moi-mme ces renseignements.

--Vous n'avez pas besoin d'une lettre d'introduction, il me semble.

--Si, je prfre une lettre non-seulement d'introduction, mais encore de
recommandation; cette affaire est pour moi capitale, ma fortune est en
jeu.

--Alors je vous ferai cette lettre.

--Voulez-vous la faire tout de suite? dit le baron, tendant une plume
pleine d'encre.

--Volontiers.

Il tait deux heures cinquante-huit minutes.

Le baron tenait ses yeux attachs sur la pendule, et, malgr son flegme
ordinaire, il tait agit par des mouvements impatients.

Trois heures sonnrent, le colonel crivait toujours.

A ce moment, le baron entendit un bruit de pas sur le gravier de la
serre, puis presqu'aussitt une porte se referma dans un chssis en fer
et un verrou glissa dans une gche.

Beio tait entr derrire Carmelita.

Instantanment un cri retentit:

--Lorenzo!

Le colonel leva brusquement la tte, la voix qui avait cri tait celle
de Carmelita.

--Oui, moi, rpondit une voix que le baron reconnut pour celle de Beio.

--Ici!

--Vous n'avez pas voulu me recevoir chez vous, vous n'avez pas rpondu 
mes lettres; je vous ai suivie, et me voil. Maintenant nous allons nous
expliquer.

--Et quelle explication voulez-vous?

--Une seule: que vous me disiez pourquoi vous ne voulez pas pour votre
mari celui que vous avez bien voulu pour votre amant.

Le colonel s'tait lev et il se dirigeait vers la serre.

Le baron le retint par le bras:

--coutez, dit-il.

Mais le colonel se dgagea.

--Je vous ai dit que j'empcherais ce mariage, continuait la voix de
Beio, et je l'empcherai, duss-je aller dire au colonel Chamberlain que
vous tes ma matresse?

Le colonel tait arriv contre le store; d'un brusque mouvement, il le
remonta.

Devant lui, se tenaient Beio et Carmelita en face l'un de l'autre.

A la vue du colonel, ils reculrent tous deux de quelques pas, et
Carmelita se cacha le visage entre ses mains.

Le colonel, l'ayant regarde durant quelques secondes, se tourna vers
Beio.

--Le colonel Chamberlain vous a entendu, dit-il; vous n'aurez pas besoin
d'aller  lui pour accomplir votre lche menace.

Puis, revenant  Carmelita:

--Vous donnerez  votre oncle, dit-il, les raisons que vous voudrez pour
expliquer que vous refusez d'tre ma femme.

Sans un mot de plus, sans un regard pour Carmelita, il rentra dans le
salon.

Alors, s'adressant au baron.

--Nous reprendrons cet entretien plus tard, dit-il.

Le baron courut  lui, les deux bras tendus; mais dj le colonel avait
ouvert la porte.



XVIII

Carmelita et Beio taient rests en face l'un de l'autre, sans bouger,
sans parler, comme s'ils avaient t ptrifis par cette apparition du
colonel, ses paroles et son dpart.

Le baron s'avana vers Carmelita; elle le regarda venir en attachant sur
lui des yeux qui jetaient des flammes.

--Vous plat-il que je vous reconduise chez vous? dit-il.

Sans lui rpondre, Carmelita resta les yeux poss sur lui avec une
fixit si grande que malgr son assurance, il se sentit troubl.

--Quel guet-apens infme! dit-elle enfin en tendant son bras vers le
baron par un geste tragique.

Puis, dtournant la tte avec dgot:

--Lorenzo! dit-elle.

A cet appel, le matre de chant eut un frisson, car la faon dont elle
avait prononc ce nom lui rappelait sans doute d'heureux souvenirs.

Cette fois elle mit encore plus de douceur dans son intonation.

Il s'avana d'un pas vers elle.

--Voulez-vous me reconduire chez ma mre? dit-elle.

Et elle passa devant le baron en dtournant la tte et le corps tout
entier, avec un mouvement d'paules qui manifestait le ddain et le
mpris le plus profonds.

Lorsqu'elle fut sortie de la serre, elle prit le bras de Beio, et le
baron les vit s'loigner, marchant d'un mme pas.

--Eh bien! elle n'a pas t longue  prendre son parti, se dit-il; le
prince prendra-t-il le sien aussi facilement?

Mais cette pense ne l'occupa pas longtemps, il avait un devoir 
remplir envers sa fille et il n'oubliait jamais ses devoirs.

Ne lui avait-il pas promis de l'avertir de ce qui se serait pass dans
cette entrevue?

Il entra chez elle.

Ida se tenait, le front appuy contre une fentre de son appartement qui
donnait sur le jardin.

--Le colonel parti seul! s'cria-t-elle; Carmelita partie avec M. Beio!
Qu'est-ce que cela signifie? Le colonel a-t-il vu Carmelita? l'a-t-il
entretenue comme il le dsirait? sommes-nous arrivs trop tard!

--N'anticipons pas, dit le baron en riant, et avant tout, chre fille,
parle-moi franchement? Que penses-tu du colonel?

--C'est la troisime fois que tu me poses cette question: la premire
fois, tu me l'as adresse lors de l'arrive du colonel  Paris; la
seconde, un peu avant le dpart du colonel pour la Suisse; enfin voici
maintenant que tu veux que je te rpte ce que je t'ai dj dit. A quoi
bon?

--Dis toujours. Si le colonel me demande ta main un de ces jours,
dois-je rpondre oui ou non? Il faut que je sois fix.

--Que s'est-il donc pass?

--Il s'est pass que le colonel vient de rompre avec mademoiselle
Belmonte.

--Rompre! en si peu de temps!

--Quelques paroles ont suffi.

--Le colonel avait donc bien peu d'affection pour Carmelita?

--Je crois, en effet, qu'il ne l'a jamais aime, et qu'il avait t
amen malgr lui  ce mariage par les intrigues de Mazzazoli. Voil
pourquoi je dsire savoir ce que je dois rpondre au colonel, si un jour
ou l'autre il me demande ta main; car j'ai de bonnes raisons pour croire
qu'il m'adressera cette demande.

--Quelles raisons, cher papa?

--Nous parlerons de cela plus tard, le moment n'est pas venu. Sache
seulement que si le colonel n'avait pas pens  toi, il n'aurait pas
rompu avec Carmelita.

--Ah! papa!

--J'ai vcu en ces derniers temps, assez intimement avec le colonel
pour connatre l'tat de son coeur; ne doute pas de ce que je dis et
rponds-moi franchement.

--La rponse d'aujourd'hui sera celle que je t'ai dj faite deux fois;
je n'ai pas chang.

Le baron prit sa fille dans ses bras et l'embrassa tendrement.

Puis, ayant essuy ses yeux mouills de larmes, il la quitta; car il
n'avait pas le loisir, hlas! de se donner tout entier aux douces joies
de la tendresse paternelle.

Il lui fallait voir le colonel.

A ses questions, le concierge rpondit que le colonel venait de rentrer.

Alors, sans en demander davantage et sans parler  aucun domestique, le
baron, en habitu, en ami de la maison, se dirigea vers l'appartement
du colonel et, aprs avoir frapp deux petits coups, il entra dans la
bibliothque.

Le colonel tait assis devant son bureau, la tte appuye dans ses deux
mains.

Ce fut seulement lorsque le baron fut  quelques pas de lui, qu'il
abaissa ses mains et releva la tte.

--J'ai cru, dit le baron, que vous seriez curieux de savoir ce qui s'est
pass aprs votre dpart.

Le colonel le regarda un moment, comme s'il ne comprenait pas; puis
levant la main:

--Avant tout une question, je vous prie, monsieur.

--Dites, mon ami, dites.

--Vous avez voulu me faire assister , l'entretien de mademoiselle
Belmonte et de cet homme?

--Je pourrais, dit-il d'une voix que l'motion rendait tremblante, je
pourrais vous rpondre catgoriquement; mais j'aime mieux que cette
rponse vous vous la fassiez vous-mme. Vous savez quelle est ma
tendresse pour ma fille, n'est-ce pas? Vous savez dans quels sentiments
d'honntet et de puret je l'lve? Pensez-vous que si j'avais su que
mademoiselle Belmonte tait... mon Dieu! il faut bien appeler les choses
par leur nom, si vilain que soit ce nom; pensez-vous que si j'avais su
que mademoiselle Belmonte tait la matresse de son professeur de chant,
j'aurais tolr qu'elle fut la compagne, l'amie de me fille? Dites, le
pensez-vous? Non, n'est-ce pas? Alors, si je ne savais pas cela, comment
voulez-vous que j'aie eu l'ide de vous faire assister  l'entretien
de mademoiselle Belmonte avec ce professeur de chant? Dans quel but
aurais-je agi ainsi?

Le colonel ne rpondit pas.

--Voici comment cet entretien a t amen, continua le baron,--au
moins ce que je vous dis l rsulte de ce que j'ai entendu aprs votre
dpart:--ce professeur de chant, nomm Lorenzo Beio, un ancien chanteur,
un comdien, ce Beio tait dsespr du mariage de celle qu'il avait cru
pouser; il la poursuivait partout, mais le prince faisait bonne garde
et l'empchait d'arriver jusqu' Carmelita. Tantt il l'a vue sortir
avec Ida, et l'a suivie, et, quand Carmelita est entre dans la serre,
tandis que ma fille allait changer de toilette dans son appartement, il
est entr avec elle: de l cette surprise chez Carmelita; mais, pour
tre complet, je dois dire que cette surprise s'est bien vite
calme. Aprs votre dpart, je suis all dans la serre pour offrir
 mademoiselle Belmonte de la reconduire chez elle. Elle ne m'a pas
rpondu; mais dtournant la tte, elle a pris le bras de ce... comdien
et elle est partie avec lui: la paix tait faite. Soyez donc rassur sur
celle que vous vouliez lever jusqu' vous. Voil ce que j'ai voulu
vous apprendre, afin de n'avoir plus  revenir sur ce triste sujet.
Maintenant un mot encore, un seul; si vous avez quelque affaire 
traiter avec le prince Mazzazoli, je me mets  votre disposition et vous
demande d'user de moi; c'est un droit que mon amiti rclame, et puis,
pour cette pauvre fille, il vaut mieux que personne autre que moi ne
sache la vrit. Pour le monde, nous verrons  arranger les choses de
manire  la mnager autant que possible.



XIX

Malgr les mnagements que le baron avait promis d'apporter dans
l'arrangement des choses, la rupture du mariage arrt entre le colonel
Chamberlain et mademoiselle Carmelita Belmonte produisit une vritable
explosion dans Paris, lorsque la nouvelle s'en rpandit.

Il est vrai que le premier qui la divulgua fut le baron Lazarus, et il
le fit de telle faon qu'une sorte de curiosit de scandale se joignit 
l'intrt que cette nouvelle portait en elle-mme.

Quand on lui demanda pourquoi cette rupture avait lieu, il refusa de
rpondre, et persista dans son refus avec fermet; mais cependant de
manire  laisser entendre que, s'il ne parlait pas, ce n'tait point
par ignorance, mais que c'tait par discrtion.

--Vous savez, moi, je n'aime pas les propos du monde, et d'ailleurs je
n'admets que ce que j'ai vu. J'ai vu le colonel rompre avec mademoiselle
Belmonte et j'affirme cette rupture; mais les causes de cette rupture,
c'est une autre affaire.

De guerre lasse, il s'tait dcid non  expliquer ces causes clairement
et franchement, mais  les laisser adroitement entendre.

Le colonel avait fait d'tranges dcouvertes sur le compte de sa
fiance. Il y avait dans cette affaire un matre de chant, Beio,
l'ancien chanteur, dont le rle n'tait pas beau; il est vrai qu'il ne
fallait pas oublier que Carmelita tait Italienne, ce qui diminuait le
rle jou par Beio. Enfin le colonel avait cru devoir rompre, et, pour
qui le connaissait, parfait gentleman comme il tait, incapable de se
dcider  la lgre, cette rupture tait grave, alors surtout qu'il
s'agissait d'un mariage aussi avanc; encore quelques jours, et il tait
conclu.

Le baron n'avait pas pu se retenir d'aller  l'Opra le soir mme de
la rupture, pour l'annoncer  madame de Lucillire qu'il esprait
rencontrer.

En effet, la marquise tait dans sa loge, et, en voyant le baron entrer,
elle avait devin,  son air diplomatique, qu'il avait quelque chose
d'intressant  lui apprendre; malgr la gravit de sa tenue, le
triomphe clatait dans toute sa personne.

Ce qu'il y avait de remarquable dans le pouvoir que madame de Lucillire
exerait sur ceux qui taient de sa cour, c'est qu'elle se faisait obir
instantanment, sans la plus lgre marque d'hsitation ou de rvolte.

Lors de l'entre du baron elle tait en compagnie de lord Fergusson et
du duc de Mestosa; elle leur fit un signe imperceptible, aussitt ils
sortirent.

--Vous avez quelque chose  m'apprendre? dit-elle vivement.

--Je viens vous dire que vos habiles combinaisons ont russi.

--Russi?

--C'est un devoir que j'accomplis pour la forme, car cette nouvelle est
insignifiante; vous m'aviez si bien trac mon plan, que vous deviez
attendre le succs pour un jour ou l'autre, sans avoir le moindre doute
 son sujet; peut-tre mme trouvez-vous qu'il a beaucoup tard.
Sans doute c'est ma faute, mais je suis si maladroit en ces sortes
d'affaires.

--Ne soyez pas trop modeste.

--Ce n'est pas modestie, c'est simple franchise; il y aurait
outrecuidance de ma part  prendre pour moi un succs qui n'appartient
qu' vous: je n'ai t qu'un instrument, vous avez t la main; encore
l'instrument a-t-il t bien insuffisant.

La marquise ne pouvait pas tre dupe de cette humilit dans le triomphe.

--Vous avez donc bien peur d'tre responsable de ce succs devant le
colonel? dit-elle en riant. Il faut vous rassurer, monsieur, et ne pas
trembler ainsi; je ne trahis pas mes allis. Vous tes tellement troubl
que vous ne pensez pas  me dire ce qui s'est pass.

--Mon Dieu! rien que de simple et de naturel: il parat que mademoiselle
Belmonte avait pris l'engagement de devenir la femme de son matre de
chant.

--Ah! vraiment?

--Mon Dieu! oui.

--Et comment cela?

--C'est justement ce que je vous demande, car pour moi je ne comprends
pas qu'une jeune fille dans sa position se soit laisse ainsi entraner.
Mais je connais si peu les femmes, et puis Paris est si corrupteur!

--Il me semble que mademoiselle Belmonte n'est pas Parisienne; elle est
Italienne, comme mademoiselle Lazarus est Allemande.

--Enfin ce Beio, qui n'est qu'un grossier personnage, a fait une scne
violente  mademoiselle Belmonte, en lui reprochant de ne pas vouloir
prendre pour mari l'homme qu'elle avait bien voulu prendre pour...
amant. Il a dit le mot, et prcisment, par un malheureux hasard,--en
disant malheureux, je pense au prince Mazzazoli,--le colonel l'a
entendu.

Le colonel assistait  cette scne?

--C'est--dire qu'il n'y assistait pas; seulement ce Beio, se croyant
encore au thtre sans doute, dans une de ses scnes  effet des opras
italiens, criait de telle sorte que sa voix est arrive jusqu'aux
oreilles du colonel.

--Ces oreilles n'taient pas bien loin, je suppose, de l'endroit o se
passait cette scne.

--C'est--dire que le colonel tait avec moi dans mon salon, et Beio,
qui, depuis plusieurs jours, poursuivait mademoiselle Belmonte, avait
rejoint celle-ci dans ma serre, o elle s'tait rfugie.

--Je comprends: le colonel dans le salon; Carmelita dans la serre, et
les stores baisss sans que les fentres fussent fermes, n'est-ce pas?
Mais cela tait adroitement combin.

--Le hasard seul a ces adresses, et c'est  lui qu'il faut faire nos
compliments. Quoi qu'il en soit, le colonel a entendu les paroles de
Beio; je crois mme qu'il en aurait entendu bien d'autres, et de trs
instructives, s'il avait cout quelques minutes encore; car ce comdien
tait lanc. Mais vous connaissez le colonel mieux que moi; vous savez
comme il est dlicat, chevaleresque mme. Il n'a pas voulu surprendre
les secrets de M. Beio et de mademoiselle Belmonte, alors mme que ces
secrets le touchaient si profondment; il a brusquement remont le
store...

--Et qu'a dit mademoiselle Belmonte?

--Ce n'est point elle qui a parl, c'est le colonel; il n'a dit que ces
simples mots, les adressant  mademoiselle Belmonte: Vous donnerez 
votre oncle les raisons que vous voudrez pour expliquer que vous refusez
d'tre ma femme.

--Et il est sorti simplement, dignement.

--Et qu'a dit mademoiselle Belmonte?

--Mon Dieu! vous savez que mademoiselle Belmonte parle peu, elle agit.
Comme je lui proposais de la reconduire chez elle, elle ne m'a pas
rpondu; mais, prenant le bras de son... Beio, elle est sortie avec lui.

--Voil qui est assez crne.

--Crne! je ne comprends pas bien; vous voulez dire, n'est-ce pas, que
cela est scandaleux? C'est aussi mon sentiment.

--Si mademoiselle Belmonte parle peu, son oncle parle, lui, et il agit.
Qu'a-t-il fait? qu'a-t-il dit?

--Ce qu'il a dit lorsque sa nice est rentre, je n'en sais rien, et
j'avoue mme que je le regrette, car cela a d tre original; mais ce
qu'il a fait est beaucoup plus original encore.

--Voyons.

--C'est  trois heures aujourd'hui que cette scne s'est passe entre le
colonel, Beio et mademoiselle Belmonte. Vers six heures, le hasard
m'a conduit aux Champs-yses, et qu'est-ce que j'ai vu? Le prince
Mazzazoli, la comtesse Belmonte, Carmelita et leur vieille servante,
montant dans un omnibus du chemin de fer de Lyon, charg de bagages.

--Ils partent?

--Leur position et t assez embarrassante  Paris; il et fallu
rpondre  bien des questions; et puis d'un autre ct, le prince et
t oblig  rgler des affaires pnibles avec le colonel, car vous
savez que celui-ci avait envoy la corbeille  sa fiance: diamants,
bijoux, cadeaux de toutes sortes. Alors le prince a prfr ne pas
restituer lui-mme ces cadeaux; il les renverra d'Italie; c'est plus
simple.

La marquise voulut ritrer ses compliments au baron, mais celui-ci les
refusa obstinment; il n'avait rien fait,  elle toute la gloire du
succs; et il la quitta avec la mme physionomie discrte.

Insinue par le baron dans l'oreille de quelques intimes, rpte
franchement par la marquise, la nouvelle de la rupture du mariage du
colonel eut bientt fait le tour de la salle.

tait-ce possible?

--Surtout tait-il possible que le prince et ainsi quitt Paris?

--Parbleu! avec les diamants du colonel.

--Et en laissant ses cranciers derrire lui.

Sans doute, cette rupture causait une grande joie  la marquise; mais
tout n'tait pas dit pour elle.

Pendant que le baron travaillait  cette rupture, la marquise avait eu
la pense d'aller voir Thrse; mais, emporte dans son tourbillon, elle
avait toujours retard l'excution de ce projet, qui d'ailleurs tait
assez aventureux. Elle avait attendu aussi en esprant qu'une bonne ide
lui viendrait. Mais, la rupture accomplie, il n'y avait plus  attendre.

Le lendemain de la communication du baron, elle se rendit rue de
Charonne, bien qu'elle ne sut pas l'adresse prcise d'Antoine
Chamberlain.

En passant sur le boulevard Beaumarchais, elle fit demander cette
adresse par son valet de pied chez un fabricant de meubles, et bientt
elle arriva devant la porte sur laquelle tait crit le nom de
Chamberlain.

Ce fut Denizot qui la reut dans l'atelier dsert, et il est vrai de
dire que tout d'abord il la reut assez mal; mais quand elle se fut
nomme, il lui donna toutes les explications qu'elle pouvait dsirer.

Malheureusement ces explications venaient ruiner tout son plan: Thrse
tait en Allemagne avec son pre, et depuis son dpart elle n'avait pas
crit.

La marquise se retira dconcerte.

N'avait-elle aid  dtruire Carmelita que pour assurer le triomphe
d'Ida?



XX

Le colonel, qui avait longtemps hsit avant d'aller annoncer son
mariage  Thrse, se dcida tout de suite  lui apprendre que ce
mariage tait rompu.

Et, comme Antoine ne lui avait point crit depuis le retour de Sorieul,
et que par consquent il ignorait o Thrse pouvait se trouver en ce
moment, il se rendit rue de Charonne pour avoir l'adresse de son oncle.

Pendant deux jours,  la suite de la scne de la rue du Colise, il
tait rest enferm chez lui, ayant donn l'ordre de ne recevoir
personne,  l'exception du prince Mazzazoli, qu'il attendait, mais qui
n'tait pas venu.

Il avait besoin de sortir, de marcher, de se secouer, pour chapper aux
penses qui, plus noires les unes que les autres, troublaient son esprit
et son coeur.

Cette maison, o les ouvriers travaillaient  tout prparer pour ce
mariage qui ne se ferait pas, lui pesait sur la poitrine, leurs coups de
marteau l'exaspraient.

Quand parfois il traversait les pices o ils achevaient leur besogne,
il lui semblait qu'ils cessaient de chanter pour le regarder d'une faon
trange: les uns comme s'ils le plaignaient, les autres comme s'ils se
moquaient de lui.

Il tait parti de chez lui  pied, et, par le boulevard Haussmann et les
boulevards, il s'tait mis en route pour le faubourg Saint-Antoine.

C'tait l'heure o le _tout Paris_ qui respecte les exigences de la
tradition et les observe religieusement comme article de foi, se dirige
vers le bois de Boulogne. Le colonel n'avait pas fait cinq cents pas,
qu'il avait crois vingt voitures dans lesquelles se trouvaient des
personnes qui l'avaient salu; car il faisait lui-mme partie de ce
_tout Paris_, dont il tait une des individualits les plus connues, et
les gens du monde qui n'avaient pas eu de relations intimes avec lui,
savaient au moins qui il tait.

Tout d'abord il avait rendu ces saluts, sans y apporter grande
attention; mais bien vite il avait remarqu qu'on le regardait avec une
curiosit peu ordinaire; les yeux s'attachaient sur lui avec fixit; on
se penchait vers son voisin pour l'entretenir  l'oreille, les femmes
souriaient.

En arrivant  la place de la Madeleine, un personnage pour lequel il
avait fort peu de sympathie, malgr les protestations d'amiti
dont celui-ci l'accablait en toute circonstances, le vicomte de
Sainte-Austreberthe, lui barra le passage et l'aborda presque de force.

--Eh bien! mon cher colonel!

--Eh bien! monsieur le vicomte? rpondit froidement le colonel.

--Voyons ce n'est pas indiscret, n'est-ce pas?

--Qui est indiscret?

--De vous adresser une flicitation?

--Et  propos de quoi, je vous prie?

--A propos de votre mariage... qui ne se fait pas.

Le colonel se redressa et regarda Sainte-Austreberthe de telle sorte que
tout autre,  la place de celui-ci, et t dconcert et peut-tre mme
jusqu' un certain point inquit.

Mais le vicomte ne s'tait jamais laiss dconcerter par rien ni par
personne, et de plus il n'avait jamais pens qu'on pouvait avoir l'ide
de l'intimider: l'herbe n'avait pas encore pouss sur la tombe du
dernier adversaire, M. de Mriolle qu'il avait tu dans un duel clbre,
et le moment et t mal choisi pour le faire reculer.

Il se mit  rire, et prenant les deux mains du colonel en lui faisant
presque violence:

--Soyez convaincu, dit-il, que je ne parle pas  l'tourdie, pour le
plaisir de bavarder. C'est sincrement que je vous flicite, sinon en me
plaant  votre point de vue, au moins en restant au mien. Faut-il vous
dire que votre mariage avec mademoiselle Belmonte me dsolait.

--Et pourquoi cela, monsieur?

--Parce que vous ne devez pouser qu'une Franaise.

--Mais qui a dit que je voulais me marier, je vous prie.

--Personne; seulement on a dit que si vous vous dcidez maintenant, vous
deviez prendre une Franaise; voil tout. Vous tes une puissance en
ce monde, mon cher colonel; on doit compter avec vous. Eh bien! il est
d'une bonne politique de vous attirer et de vous gagner; je vous assure
qu'on est dispos  faire beaucoup pour cela. Ne rsistez pas. Ce n'est
pas officiellement que je parle c'est officieusement; mais cependant
soyez assur que mes paroles sont srieuses on a pour vous de hautes
vises. Puis-je dire que je vous ai sond  ce sujet et que je n'ai pas
trouv vos oreilles fermes? Je sais de source certaine qu'on dsire
vous adresser une invitation. tes-vous prsentement en disposition de
l'accepter? Vous voyez que je parle net et sans dtour. Que dois-je
rpondre?

--Que vous avez trouv un homme trs touch de la sollicitude qu'on lui
tmoigne et trs reconnaissant qu'on pense  lui, mais en mme temps
vous avez trouv aussi un homme incertain sur ce qu'il va faire, et qui
ne sait pas en ce moment si demain il ne sera pas en Allemagne, o une
affaire importante l'appelle; dans ces conditions la rponse que vous
demandez est impossible  formuler, aussi vous a-t-il pri d'attendre
son retour.

Et sur ce mot le colonel, ayant vivement dgag son bras, salua
Sainte-Austreberthe et le quitta.

Quelle jeune fille plus ou moins compromise voulait-on lui faire prendre
pour femme? Quelles influences voulait-on servir avec sa fortune?

A cette pense, il voulut retourner sur ses pas pour retrouver
Sainte-Austreberthe et  son tour l'interroger. Le march devait tre
curieux  connatre. Il apportait sa fortune; que lui apportait-on en
change?

Ah! chre petite Thrse, quelle diffrence entre toi et tous ces gens!

Depuis trois ans qu'il tait en France, elle tait vraiment la seule qui
n'et point vis cette fortune que tant d'autres avaient poursuivie ou
qu'ils poursuivaient encore par de honteux moyens.

Et prcisment parce qu'il avait bien conscience que maintenant elle
tait  jamais perdue pour lui, il osa pour la premire fois s'avouer
en toute franchise le sentiment qu'elle lui avait inspir, et le
reconnatre pour ce qu'il tait.

Rflchissant ainsi, et passant d'autant plus rapidement d'une ide 
une autre, que celle qu'il abordait ne lui tait pas moins pnible que
celle qu'il venait de rejeter, il arriva rue de Charonne.

En traversant la cour, il revit Thrse marchant lgrement,
joyeusement, prs de lui, le jour o il tait venu la prendre en voiture
pour la conduire aux courses. Comme elle tait charmante alors!

En arrivant devant la porte de son oncle, il entendit le bruit d'une
voix qui paraissait lire dans l'atelier.

Il poussa la porte.

Denizot, perch sur l'tabli d'Antoine et portant son pierrot sur
sa tte, faisait  hante voix la lecture d'un livre  Michel qui
travaillait.

--Ah! Monsieur douard, s'cria Denizot en dgringolant si vivement de
son tabli, que l'oiseau, effray, s'envola; en voil une surprise, et
une bonne!

Michel, non moins vivement, quitta son travail pour venir tendre la main
au colonel; la surprise paraissait tre tout aussi heureuse pour lui que
pour Denizot.

--Ma foi! dit Denizot, il tait crit que nous devions nous voir
aujourd'hui, car je devais aller chez vous ce soir; j'y serais mme all
dans la journe, si je n'tais pas rest pour faire la lecture  Michel
pendant qu'il travaille. Voyez-vous, le temps nous est long maintenant,
et les livres nous aident  le passer moins tristement. Nous avons des
nouvelles d'Antoine.

--C'tait prcisment pour vous demander des nouvelles de mon oncle
et... (il s'arrta) que je venais vous voir.

--Voici la lettre, dit Michel.

    Mon cher Michel,

    Je voulais t'crire par une occasion sre, ce qui m'aurait permis de
    causer avec vous en toute libert; mais, cette occasion tardant 
    partir, je ne veux pas te laisser plus longtemps sans nouvelles;
    car, depuis que tu sais que nous avons quitt Ble, sans savoir
    aussi ce que nous sommes devenus, tu dois te tourmenter d'autant
    plus que la patience n'a jamais t ta premire vertu.

    J'use donc tout simplement de la poste, comme tout le monde;
    seulement, n'ayant en elle qu'une faible confiance et croyant qu'il
    est trs possible, trs probable mme que les lettres qui arrivent
    rue de Charonne, adresses  ton nom, sont soumises  une
    surveillance destine  fournir  la police des renseignements,
    qui heureusement lui manquent, je suis oblig de garder certaines
    prcautions assez gnantes, mais que je crois ncessaires
    prsentement. Au reste, je pourrai, je l'espre, t'crire bientt
    sans crainte que ma lettre passe sous des yeux indiscrets, et je
    te donnerai alors tous les dtails que je suis oblig de taire
    aujourd'hui.

    Nous sommes rests  Ble le temps ncessaire pour recevoir les
    rponses aux lettres que j'avais crites; ces rponses ont t
    telles qu'on devait les attendre des braves coeurs auxquels je
    m'tais adress. Alors nous sommes partis pour notre voyage, pour
    notre exil en Allemagne.

    Maintenant, nous voil installs aussi bien que nous pouvons l'tre,
    et nous avons trouv ici un accueil qui t'aurait fait revenir des
    prventions que tu nourris contre les Allemands, si tu avais pu en
    tre tmoin.

    Il ne faut pas juger les Allemands  Paris, vois-tu, par ce qu'on
    dit d'eux, ou par ce qu'on peut remarquer en tudiant ceux qu'on
    rencontre: c'est en Allemagne, c'est chez eux qu'il faut les
    connatre.

    Par nos rencontres dans nos congrs avec nos frres allemands,
    j'tais arriv  me dbarrasser de certains prjugs franais, mais
    j'tais loin de souponner la vrit.

    Particulirement en ce qui nous touche le plus vivement, les
    Allemands sont plus avancs dans nos ides que nous ne le sommes en
    France; ici, ce ne sont pas seulement les ouvriers des villes qui
    pensent  une rorganisation sociale, les paysans (au moins dans le
    pays o je suis) sont leurs allis, au lieu d'tre leurs ennemis.

    De cette communaut de croyance, il est certain qu'il natra un
    jour un grand mouvement, qui sera irrsistible et qui provoquera en
    Allemagne une rvolution plus terrible et plus complte que ne l'a
    t la rvolution franaise.

    Quand clatera ce mouvement? Bien entendu, je n'ai pas la sotte
    prtention de vouloir le prdire, je ne connais pas assez le pays
    pour cela, et d'ailleurs il faudrait entrer dans des considrations
    trop longues pour cette lettre crite  la hte, car il est bien
    entendu que les choses n'iront pas toutes seules; il y aura des
    rsistances. Dj elles s'affirment, et il est  craindre que ceux
    qui dirigent ne jettent leur pays dans des aventures et dans des
    guerres, pour tcher d'enrayer ou de dtourner ce mouvement; mais,
    quoi qu'on fasse, il reprendra son cours et sa marche, car l'avenir
    lui appartient.

    Pour ma part, je vais employer le temps de mon exil  pousser  la
    roue dans la mesure de mes moyens, car notre cause est au-dessus des
    nationalits, et nous devons travailler  son succs aussi bien en
    France qu'en Allemagne, aussi bien en Allemagne qu'en Angleterre.

    Nous avons ici un journal, _le Volkstaat_, ce qui veut dire _le
    gouvernement du peuple_, dans lequel on me demande des articles
    qu'on traduira; je vais les crire. En mme temps je fournirai des
    notes  son rdacteur en chef, un de nos frres, qui crit
    une _Histoire de la Rvolution Franaise_, car partout notre
    _Rvolution_ doit tre un enseignement pour les peuples qui veulent
    s'affranchir.

    Voil pour un ct de notre vie. Quant  l'existence matrielle,
    n'en sois pas inquiet: je travaille ici dans l'atelier d'un tourneur
    qui est un des chefs du mouvement social en Allemagne.

    Je voudrais que tu le connusses: c'est le meilleur homme du monde,
    le plus doux et le plus ferme. Nous demeurons porte  porte, et
    Thrse passe une partie de la journe  apprendre le franais  ses
    deux petites filles.

    Si nous tions en France et runis, nous pourrions dire que nous
    sommes pleinement heureux.

    En attendant une plus longue lettre, sois donc rassur sur nous.
    Cette lettre te dira comment m'crire et sous quel nom. Ne sois pas
    inquiet pour me tenir au courant de mon procs, je lis les journaux
    franais.

    Je te serre les mains, ainsi que celles de Sorieul et de Denizot.
    Thrse embrasse son oncle et vous envoie ses amitis.

    ANTOINE.

Antoine tait tout entier dans cette lettre, avec ses aspirations et son
enthousiasme, mais aussi avec sa ngligence des choses pratiques.

--Mais cela ne m'apprend pas o se trouve mon oncle, dit le colonel en
rendant cette lettre  Michel, et c'tait l justement ce que je voulais
savoir.

--Vous voyez, il m'annonce une nouvelle lettre; aussitt que je l'aurai
reue, je vous la communiquerai.

--Quand vous l'aurez, dit Denizot, voudrez-vous la communiquer aussi 
une dame de vos amies qui est venue pour voir Thrse?

--Une dame de mes amies? Et qui donc!

--Madame la marquise de Lucillire, qui est venue ici hier pour voir
Thrse, m'a-t-elle dit. Que lui voulait-elle? Naturellement je ne le
lui ai pas demand. Je lui ai dit ce que nous savions, que Thrse tait
en Allemagne, voil tout.

Le colonel quitta la rue de Charonne, intrigu par cette nouvelle.



XXI

Parmi les questions qu'on se pose dans un examen de conscience, il n'en
est pas de plus grave, que celle qui tient dans ces trois mots:

--Que faire maintenant?

Ce fut cette question que le colonel se posa en revenant chez lui, mais
sans trouver une rponse, c'est--dire un but.

Comment prendre la vie?

Par le ct srieux ou par le ct plaisant?

Sans doute il aurait pu voyager, mais o aller, puisque prcisment
l'Allemagne lui tait interdite et que c'tait en Allemagne seulement
qu'il dsirait aller?

Voyager pour changer de place et dvorer l'espace ne lui disait
absolument rien; par l il n'tait pas Amricain et il ne ressentait pas
cette fivre de locomotion qui pousse tant de ses compatriotes en avant,
sans leur donner le temps de rien voir; il ne comprenait le voyage
qu'avec l'tude des pays qu'on visite, avec l'histoire, les monuments,
les tableaux, les objets d'art, et il se trouvait dans des dispositions
o il lui tait impossible d'ouvrir un livre. Alors que ferait-il en
voyage? La mlancolie des soires dans les pays inconnus l'effrayait.

Autant rester  Paris.

La plupart de ceux avec qui il tait en relations se trouvaient dans des
conditions qui, jusqu' un certain point, ressemblaient aux siennes:
combien n'avaient pas plus de volont, plus d'initiative que lui, et
cependant ils acceptaient la vie, se laissant porter par elle.

Il ferait comme eux:  ct de ceux qui jouent un rle actif dans la
comdie humaine, il y a les simples spectateurs; il serait de ceux-l.

Et justement les pices qu'on jouait en ce moment sur le thtre du
monde ne manquaient pas d'un certain intrt; peut-tre n'taient-elles
pas d'un genre trs lev et se rapprochaient-elles trop de la ferie et
de l'oprette; mais, telles quelles taient, elles pouvaient amuser les
yeux.

Jamais Paris n'avait t plus brillant, plus bruyant; il ressemblait 
ces apothoses qui terminent les pices  spectacle, avec flammes de
Bengale, lumire lectrique et galop final. Qui pensait au lendemain?
On se ruait au plaisir, on jouissait de l'heure prsente comme si l'on
avait le pressentiment que demain n'existerait pas.

Il est vrai que, de temps en temps, clatait dans cette musique dansante
une note triste: on entendait un roulement sur des tambours draps de
noir.

On parlait de grves d'ouvriers qui s'taient termines par des coups de
fusil; il y avait de nombreuses arrestations politiques, des procs, des
condamnations; on rapportait des paroles rvolutionnaires prononces
dans des runions publiques. Aprs dix-neuf annes de sommeil, il y
avait des gens qui se rveillaient et qui essayaient de construire des
barricades; on prononait de nouveau avec un certain effarement les noms
des faubourgs du Temple et de Belleville. En s'entretenant avec leurs
riches clients, les armuriers disaient qu'ils n'osaient pas avoir de
grandes provisions d'armes chez eux, de peur d'tre pills.

Mais il n'y avait pas l de quoi s'inquiter srieusement: la France
tait tranquille, le gouvernement tait fort.

Au contraire, la note grave se mlant quelquefois  la note joyeuse,
mais sans touffer celle-ci, cela avait du piquant.

Quoi de plus curieux que d'assister, pendant la journe,  l'enterrement
de Victor Noir, la plus grande manifestation populaire des vingt
dernires annes, et le soir  la reprsentation du _Plus heureux
des trois_, la comdie la plus gaie du rpertoire du Palais-Royal?
Profondment saisissante, la face ple et convulse de Rochefort; mais,
d'un autre ct, bien drle, la physionomie de Geoffroy, la mari tromp,
caress et content.

On se plaisait aux contrastes, et les ftes dans lesquelles les femmes
du plus grand monde n'taient reues que dguises en grisettes
obtenaient le plus vif succs. C'tait admirable! On s'extasiait, sans
se demander si les ftes dans lesquelles les grisettes n'auraient t
reues que dguises en femmes du monde n'auraient pas t presque aussi
russies.

Le colonel accepta cette vie et se laissa engourdir dans sa monotonie,
prenant les jours comme ils venaient et s'en remettant au hasard pour le
distraire ou l'ennuyer.

Il prit la tte du tout Paris, fut de toutes les ftes, de toutes les
runions; on le vit partout, et les journaux  informations parlrent de
lui si souvent qu'on aurait pu, dans leurs imprimeries, garder son nom
tout compos; on citait ses mots, et, lorsqu'on avait besoin d'un nom
retentissant pour lui faire endosser une histoire, on prenait le sien,
comme trente ans plus tt on avait pris celui de lord Seymour.

Cependant, si cette vie usait son temps, elle n'occupait ni son coeur ni
son esprit. Il en tait de lui comme de ces rois de ferie qui, aprs la
phrase traditionnelle: Et maintenant que la fte commence! assistent
 cette fte avec un visage d'enterrement. Partout il portait une
indiffrence que le jeu lui-mme, avec ses alternatives de perte et de
gain, ne parvenait pas  secouer, et c'tait avec le mme calme qu'il
gagnait ou qu'il perdait des sommes considrables.

--Quel estomac! disait-on.

On se pressait autour de lui pour le voir jouer; mais ce qui faisait
l'admiration de la galerie faisait son dsespoir.

Ne prendrait-il donc plus jamais intrt  rien?

Un seul mot, un seul nom plutt avait le pouvoir d'acclrer les
battements de son coeur: celui de Thrse.

Aprs sa premire visite  Michel, ne recevant de nouvelles ni
d'Antoine, ni de Sorieul, ni de Michel, ni de Denizot, il tait retourn
rue de Charonne.

Mais il avait trouv la porte close, et, en mettant son oreille  la
serrure, il n'avait entendu aucun bruit dans cet atelier o autrefois
les chants se mlaient aux coups de marteau.

Le concierge qu'il avait interrog en redescendant, lui avait donn
les raisons de ce silence. Denizot s'tait fait prendre derrire la
barricade du faubourg du Temple, et Michel avait t arrt le lendemain
 l'atelier; quant  Sorieul, il n'avait plus reparu et l'on ignorait
ce qu'il tait devenu. Il n'tait point arriv de lettres, portant le
timbre d'un pays tranger,  l'adresse de Michel ou de Sorieul, et le
concierge commenait  tre inquiet pour le payement de son terme.

En apprenant cette double arrestation, le colonel avait voulu savoir
s'il ne pouvait pas tre utile  Denizot et  Michel, mais on lui avait
rpondu qu'ils taient au secret  Mazas, et que, pour communiquer avec
eux, il fallait attendre que l'instruction ft termine.

A qui s'adresser pour avoir des nouvelles de Thrse?

Comment Antoine ne lui crivait-il point? Que se passait-il donc de
mystrieux?

Il pensa  interroger le baron Lazarus; car, dans la lettre qu'il avait
lue, il y avait un nom qui pouvait servir d'indice pour dcouvrir la
ville o Antoine s'tait rfugi c'tait le titre du journal dans lequel
Antoine crivait.

Il alla trouver le baron, rue du Colise,--ce qu'il n'avait pas voulu
faire depuis la scne dont il avait t tmoin, rsistant quand mme 
toutes les instances dont il avait t accabl: invitations  dner,
demandes de services, et autres prtextes plus ou moins habilement mis
en avant.

Lorsqu'on l'annona au baron, celui-ci ne put retenir un soupir de
soulagement:

--Enfin, tout n'est pas perdu!

Vivement il se leva de sa chaise pour courir au devant de lui, les deux
mains ouvertes.

--Ce cher ami! Savez-vous que je dsesprais presque de vous revoir ici?
Vous aviez refus mes invitations avec une telle persvrance, que
je vous croyais fch; mais vous venez; soyez le bienvenu, soyez le
bienvenu.

Devant un pareil accueil, le colonel n'osa pas avouer tout de suite la
raison vraie qui l'amenait rue du Colise.

Il causa de choses insignifiantes, et, quand le baron lui demanda s'il
ne voulait pas, avant de se retirer, faire une visite de quelques
minutes  sa chre Ida, il ne put pas refuser.

Il fit donc cette visite, qui ne fut pas de quelques minutes, comme
l'avait propos le baron, mais de prs d'une heure; car, chaque fois
qu'il voulut se lever, le baron ou Ida abordrent un nouveau sujet qui
l'obligeait  rester.

Ce fut seulement quand le baron le reconduisit  la porte de sortie,
qu'il put aborder le sujet qu'il l'avait amen.

--A propos, connaissez-vous un journal allemand portant pour titre le
_Volkstaat_?

Le baron ouvrit la bouche pour rpondre; mais, se ravisant, il la
referma aussitt et parut chercher.

--Le _Volkstaat_, le _Volkstaat_, dit-il.

--C'est, je crois, un journal ouvrier, fait par les ouvriers pour les
ouvriers.

--Eh bien! il y a un moyen trs simple pour que vous ayez votre
renseignement, c'est que j'crive  mes correspondants de Dresde et
de Leipzig. C'est aujourd'hui lundi: j'cris ce soir, je reois les
rponses vendredi, et vous venez dner avec nous samedi.

Comme le colonel rpondait par un refus aussi poli que possible:

--Me suis-je tromp? dit le baron, tes-vous rellement fch contre
moi?

--Mais, comment pouvez-vous penser?...

--Non, vous n'tes pas fch. Alors, vous venez dner, c'est chose
convenue, ou bien, si vous refusez, je n'cris pas. Faut-il crire?

--crivez, je vous prie.

--Alors,  samedi, en tout petit comit, deux amis seulement et nous.

Ceux que le baron appelait ses amis, taient  proprement parler des
compres dont le rle consistait  rendre le dner attrayant: l'un,
homme d'esprit et du meilleur; l'autre, gourmet clbre. Tous deux
allant en ville et jouant chaque soir leur rle, sans jamais un moment
de lassitude: celui-ci mettant les convives en belle humeur, et celui-l
les mettant en apptit; avec cela, depuis longtemps insensibles aux
sductions fminines, et par l incapables de provoquer la jalousie.

Ds que le colonel arriva, le baron le prit dans un coin pour lui
communiquer les renseignements qu'il venait de recevoir.

Le _Volkstaat_ paraissait  Leipzig. C'tait un journal socialiste,
qui, fond depuis peu de temps, exerait une grande influence dans les
classes laborieuses, sur les ouvriers des villes aussi bien que sur ceux
des campagnes. En quelques mois, il avait fait le plus grand mal; mais
le gouvernement avertit s'tait dcid  le poursuivre  outrance;
son rdacteur en chef venait d'tre emprisonn, et des trangers qui
collaboraient  sa rdaction taient en fuite: on les recherchait pour
les arrter. On tait dcid  en finir avec ces misrables socialistes,
qui menaaient de corrompre tout le pays.

La colonel se dclara satisfait par ces renseignements, mais, en
ralit, il l'tait aussi peu que possible, dsol au contraire et
tourment.

Condamn en France, par dfaut,  cinq annes d'emprisonnement,
poursuivi en Allemagne, dans quel pays Antoine allait-il se retirer?
comment trouverait-il  travailler? N'tait-ce pas une vie de misre qui
commenait pour lui et pour Thrse? Pas d'asile, pas de pain peut-tre,
et avec cela impossibilit de les chercher, sous peine d'aider la police
 les trouver.

Ces proccupations nuisirent au dner du baron.

Et le colonel ne fut pas aussi sensible qu'il l'aurait t dans d'autres
circonstances  l'esprit de l'homme d'esprit et la gourmandise du
gourmet.

Cependant, le baron l'ayant interrog plusieurs fois sur sa sant et Ida
lui ayant demand en souriant dans quel pays il voyageait prsentement,
il voulut ragir contre sa maussaderie; puisqu'il avait accept ce
dner, il devait y apporter une figure et des manires convenables.
videmment sa tenue tait grossire et ridicule, il rflchirait plus
tard.

Plac prs d'Ida, il se tourna vers elle et tcha de la convaincre qu'il
ne voyageait pas pour le moment dans des pays chimriques, mais qu'il
savait o et prs de qui il tait.

De l s'ensuivit une conversation anime, qui chassa les proccupations
srieuses et tristes que le baron avait fait natre.



XXII

Ces dners de toute intimit comme les qualifiait et baron Lazarus, se
renouvelrent souvent, et insensiblement ils devinrent de plus en plus
frquents.

Chaque fois, le baron avait d'excellentes raisons pour appuyer son
invitation, et chaque fois le colonel, de son ct, n'en avait que de
mauvaises pour la refuser.

D'ailleurs dans le vide qui remplissait son existence, ces dners
n'avaient rien pour lui dplaire, bien loin de l.

En effet, quand il ne prenait point part  un dner de gala ou quand
il n'en donnait point un lui-mme, il mangeait le plus souvent  son
restaurant ou  son cercle, et le brouhaha des grandes runions lui
tait tout aussi dsagrable que le silence et la solitude.

Chez le baron, il trouvait ce qu'il ne rencontrait pas ailleurs.

Il y a longtemps qu'on a dit que le plaisir de la table est une
sensation qui nat de l'heureuse runion de diverses circonstances, de
choses et de personnes.

Cette runion de choses et de personnes se rencontrait  la table du
baron, o la chre, prpare par un cuisinier parisien et non allemand,
tait exquise, et o les convives taient habilement choisis pour se
faire valoir les uns les autres.

Il a t un temps o les dners de ce genre ont t en honneur  Paris;
malheureusement ils ont peu  peu disparu,  mesure que tout le monde a
voulu faire grand, et ils ne se sont conservs que dans de trop rares
maisons.

Celle du baron tait de ce nombre, et pour le colonel c'tait une
dtente, un repos et un charme, que ces dners intimes. On y causait
librement, spirituellement, on y mangeait dlicatement, et, en mme
temps que le cerveau s'y rafrachissait, l'esprit s'y allumait: on en
sortait dans un tat de bien tre gnral tout  fait agrable.

Il semblait que le baron et apport dans le monde les qualits innes
qu'ont ses compatriotes pour la profession d'hte, ou plus justement
de matre d'htel, profession pour laquelle les Allemands ont
incontestablement, comme le savent tous ceux qui ont voyag, des
aptitudes remarquables.

A ct des dners vinrent les soires, car le colonel ne pouvait dner
chaque semaine, rue du Colise, sans faire une visite au baron et  Ida.

Bien entendu, pour ces visites, il avait choisi le jour de rception du
baron; mais il n'en tait pas de ces rceptions comme des dners, elles
n'avaient aucun caractre d'intimit. S'y montraient tous ceux qui
taient en relations d'amiti ou d'affaires avec le baron Lazarus, des
Allemands, beaucoup d'Allemands, presque exclusivement des Allemands.

Alors bien souvent la conversation prenait une tournure qui gnait le
colonel, tant on disait du mal de la France. C'tait  croire que tous
ces gens, qui pour la plupart habitaient Paris, taient des ennemis
implacables du pays auquel ils avaient demand l'hospitalit, le
travail ou la fortune: on ne parlait que de la corruption de la grande
Babylone, de ses ridicules, de son immoralit, de ses vices, de sa
pourriture. Pourquoi se serait-on gn devant le colonel Chamberlain?
N'tait-il pas citoyens des tats-Unis?

Mais ce citoyen des tats-Unis se laissa aller un jour  rpliquer  ces
litanies:

--Si la France est le pays d'abomination que vous prtendez, dit-il,
pourquoi y venez-vous ou plutt pourquoi y restez-vous?

On se mit  rire de ce rire bruyant et formidable qui n'appartient qu'
la race germanique.

Alors le correspondant d'un journal de Berlin, qui ne manquait jamais
d'annoncer, dans ses revues du monde parisien, que mademoiselle Ida
Lazarus avait t la reine de la soire, prit la parole.

--Personne ne conteste les qualits de la France, dit-il avec un flegme
imperturbable, et tous nous reconnaissons qu'elle est le premier pays
du monde pour les couturires, pour les coiffeurs, pour les cuisiniers,
pour les modistes, pour les jolies petites dames, pas bgueules du tout.

Les rires recommencrent de plus belle.

--Et les soldats? dit le colonel agac.

Les rires s'arrtrent, mais on se regarda avec des sourires discrets.

Le baron, qui n'avait rien dit, voyant le colonel piqu, leva la main,
et tout le monde garda le silence.

--Cela, dit-il, c'est une plaisanterie, soyez sr que nous rendons
justice aux Franais, et il serait  souhaiter que les Franais fussent
aussi quitables pour nous que nous le sommes pour eux. Nous les
traitons en frres et eux nous regardent comme des ennemis qu'ils
dvoreront un jour ou l'autre; quand nous nous plaignons de la France,
c'est que nous avons peur d'elle.

Mais, ne s'en tenant pas  ces paroles d'apaisement, il voulut prendre
ses prcautions pour l'avenir et ne pas exposer le colonel  entendre
des propos qui pouvaient le fcher. Quand celui-ci se leva pour se
retirer, il l'accompagna.

--Pourquoi donc venez-vous nous voir le mardi? dit-il; c'est mon jour de
rception, et vous vous rencontrez avec une socit mlange, que mes
affaires m'obligent  recevoir, Le jeudi et le samedi, au contraire, je
reste en tte--tte avec ma fille; c'est la soire de la famille.

Quand vous serez libre et que vous voudrez bien nous faire l'amiti
d'une visite, venez un de ces jours-l, nous serons tout  fait entre
nous. Il y a des heures o il me semble qu'on doit avoir besoin de calme
sans solitude.

Abandonnant le mardi, il vint donc rue du Colise le jeudi ou le samedi
quelquefois mme le jeudi et le samedi.

Peu  peu, il s'tait pris d'amiti pour Ida, et il avait pour elle les
attentions et les prvenances qu'un grand frre a pour une soeur plus
jeune.

Il se livrait d'autant plus librement  ce sentiment, qu'il tait
bien certain que ce n'tait et que ce ne pouvait tre qu'une amiti
fraternelle.

Mort pour le prsent et l'avenir, aussi bien que pour le pass.

Plusieurs fois, la femme qu'il avait passionnment aime, madame de
Lucillire, sa chre marquise, sa chre Henriette, avait paru vouloir
rappeler ce pass  la vie; mais il avait ferm les yeux et les oreilles
aux avances franches et prcises qu'elle lui avait faites. Elle avait
insist. Dans une maison o ils se rencontraient, elle tait venue 
lui, la main tendue; il s'tait inclin, et, sans prendre cette main,
il avait recul. Un autre soir, elle avait manoeuvr de manire  le
trouver seul dans un boudoir, et vivement, en quelques mots, elle lui
avait dit qu'elle avait  lui parler. Aussi poliment que possible, mais
avec une froideur glaciale, sans motion et sans trouble, il avait
rpondu qu'il n'avait rien  entendre d'elle, et il s'tait retir,
dgageant avec fermet son bras, qu'elle avait pris.

Non, il n'aimerait plus, et il n'y avait pas  craindre que le sentiment
amical qu'il prouvait pour Ida, se changet jamais en une tendresse
passionne.

Les semaines, les mois s'coulrent, et l'on gagna l't sans que les
dners ni les soires s'interrompissent.

Un soir de juillet, qu'il se rendait  pied rue du Colise pour faire sa
visite du samedi, marchant doucement, il croisa, en arrivant devant la
porte du baron Luzerne, son ami Gaston de Pompran, et naturellement
tous deux s'arrtrent en mme temps pour se serrer la main.

Aprs quelques mots insignifiants, Gaston se mit  sourire en montrant
du doigt les arbres du jardin du baron.

--Vous allez l? dit-il.

--Oui, je vais faire une visite au baron.

--Et  sa fille?

--Et  sa fille.

--Alors c'est vrai?

--Qui est vrai?

-Est-il vrai que vous pousez mademoiselle Lazarus?

A ce nom, le colonel fit deux pas en arrire et frappa le pav du pied.

--Vous voyez bien, mon cher douard, que ma question tait indiscrte et
que j'avais raison d'hsiter  vous l'adresser.

--C'est qu'aussi ces questions  propos de mariage sont vraiment
irritantes. Certes, je ne dis pas cela pour vous, mon cher Gaston, et,
si quelqu'un a le droit de m'interroger  ce sujet, c'est vous, vous
seul. Que cela soit bien entendu, et ne concluez pas de mon mouvement
d'impatience que je suis fch contre vous.

Disant cela, le colonel tendit la main  Gaston.

--On a remarqu que vous dniez chaque semaine chez le baron, et que
de plus vous passiez chez lui, en sa compagnie et en celle d'Ida, une
partie de vos soires. De l,  conclure  un mariage, il n'y a qu'un
pas.

--Eh bien! on s'est tromp. Il n'a jamais t question de mariage entre
Ida et moi, je n'en ai mme jamais eu la pense; cela est prcis,
n'est-ce pas?

Tout en causant, le colonel avait accompagn Gaston. Il le quitta et
revint sur ses pas, marchant rapidement sous le coup de l'exaspration;
car, s'il n'tait pas fch contre Gaston, il l'tait contre les
autres.

Cette question de mariage le poursuivait donc toujours et sans relche?
Il fallait en finir.

Et revenant sur ses pas, il franchit la grande porte et sonna  la
grille de l'htel Lazarus, dcid  provoquer une explication ce soir
mme.



XXIII

Ce n'tait pas chez lui que le baron avait coutume de recevoir le
colonel, c'tait chez sa fille.

En effet, c'tait pour sa fille qu'il restait  la maison; il tait donc
tout naturel que ce ft chez sa fille qu'il passt la soire, dans cette
pice o le colonel avait t reu ds le second jour de son arrive
 Paris, et qui, par sa disposition comme par son ameublement, son
aquarium, sa volire, sa bibliothque de littrature et de musique, son
piano, son orgue, ses chevalets, ses tableaux, ses objets de mnage,
prsentait une si trange runion de choses qui juraient entre elles.

Chaque fois qu'il arrivait, le colonel trouvait le baron assi dans un
large fauteuil, devant une table sur laquelle. tait servi un plateau
avec un cruchon plein de bire et deux verres; installe devant le
piano ou devant l'orgue, Ida faisait de la musique pour son pre, qui,
renvers dans son fauteuil, les jambes poses sur un tabouret, suivait
en l'air les dessins capricieux de la fume de sa pipe.

Il tait impossible de voir  Paris un tableau de la vie de famille plus
patriarcal. videmment cette bonne fille serait un jour la meilleure
femme qu'un mari pt souhaiter; en elle, tout se trouvait runi:
les talents les plus varis, et avec cela l'ordre, la complaisance,
l'indulgence, la simplicit, heureuse d'un rien, heureuse surtout du
bonheur qu'elle donnait.

Quand elle disait _Lieber papa_, sa voix tait une suave musique.

Et il tait impossible d'tre plus gracieuse qu'elle quand, penche
devant son pre, elle lui tendait un papier roul pour qu'il allumt sa
pipe.

O aurait-on trouv  Paris une jeune fille qui aurait permis que son
pre fumt chez elle, et la pipe encore?

Pour elle, au contraire, cela tait tout simple; elle ne pensait qu'aux
plaisirs des autres, et, pour son odorat, la fume de la pipe paternelle
ne pouvait que sentir bon.

Quand le colonel entra chez Ida, celle-ci tait au piano en train de
jouer une romance de Mendelssohn, et le baron, sa pipe allume, tait
assis dans son fauteuil.

Au bruit que fit la porte en s'ouvrant, Ida tourna la tte; mais le
colonel lui fit signe de ne pas s'interrompre. Quant au baron, il ne
bougea pas; on pouvait croire qu'il tait absorb dans une sorte de
ravissement. Renvers dans son fauteuil, les yeux perdus dans le vague,
il n'tait plus assurment aux choses de la terre: tait ce la musique,
tait-ce le tabac qui produisait cette extase? les deux peut-tre.

Le colonel, sans faire de bruit, s'assit sur le premier sige qu'il
trouva  sa porte et attendit que la romance ft finie.

Le dernier accord plaqu, Ida quitta vivement son tabouret et vint  lui
en courant.

--Vous tes en retard, dit-elle; voil pourquoi j'ai jou cette romance
 papa. Voulez-vous que je la recommence pour vous?

Le baron tait enfin sorti de son tat extatique.

--Oui, dit-il, recommence, je te prie; le colonel sera heureux de
t'entendre, tu as jou comme un ange.

Mais le colonel n'tait pas en disposition d'couter la musique avec
recueillement, mme quand c'tait un ange qui tait au piano.

Il resta immobile sur son sige, n'coutant gure et suivant sa pense
intrieure d'autant plus librement qu'il ne se croyait pas observ.

Mais Ida, qui jouait de mmoire, jetait de temps en temps un regard
de ct sur une glace, dans laquelle elle suivait les mouvements de
physionomie du colonel et voyait sa proccupation.

Quant au baron par suite d'une heureuse disposition particulire dont
l'avait dou la nature et qu'il avait singulirement dveloppe par
l'usage, il pouvait voir ce qui se passait autour de lui, sans paratre
le regarder: si bien qu'il remarqua aussi,  l'air sombre et recueilli
du colonel, qu'il devait tre arriv quelque chose d'extraordinaire.

Cela troubla sa jouissance musicale, et, au lieu d'couter
religieusement la romance de Mendelssohn, il se demanda curieusement ce
qu'avait le colonel.

Plusieurs fois, dans le cours de la soire, qui se passa assez
tristement, Ida fit un signe furtif  son pre pour lui montrer le
colonel; mais le baron rpondit toujours en mettant un doigt sur ses
lvres.

Ce fut le colonel lui-mme qui prit les devants.

--Voulez-vous me donner monsieur votre pre pendant quelques instants?
dit-il en s'adressant  Ida. J'ai  l'entretenir d'une affaire
pressante, pour moi trs-importante, et je ne voudrais pas vous imposer
l'ennui de l'entendre.

Tous deux sortirent pour passer dans le cabinet du baron. Lorsqu'ils
furent entrs, le colonel se retourna pour s'assurer que la porte tait
ferme.

--Alors c'est trs grave? demanda le baron en souriant.

--Trs-grave pour moi, et mme jusqu' un certain point pour vous. Je
pense, que mon assiduit dans votre maison vous a prouv tout le plaisir
que j'prouvais  vous voir, ainsi que mademoiselle Lazarus.

--Plaisir partag, mon cher ami, dit le baron en mettant la main sur son
coeur, soyez-en convaincu; nos runions ont t un vrai bonheur pour
moi, aussi bien que pour ma fille.

--Isol  Paris, continua le colonel, n'ayant que quelques amis dont les
plaisirs taient quelquefois pour moi une fatigue, j'tais heureux de
trouver une maison calme...

--Avec la vie de famille, acheva le baron; dites-le franchement, mon
ami. C'est l en effet ce que nous pouvions vous offrir.

--Et ce que vous m'avez offert avec une cordialit que je n'oublierai
jamais.

Le baron suivait ce discours avec anxit, se demandant o il devait
aboutir, et pressentant, au ton dont il tait prononc,  l'embarras qui
se montrait dans le choix des mots, enfin  mille petits faits rsultant
de l'attitude et des regards du colonel, que sa conclusion ne pouvait
tre que mauvaise.

Ces paroles furent pour lui un trait de lumire qui illumina tout ce qui
avait t dit d'obscur jusqu' ce moment par le colonel et en mme temps
le but encore loign auquel celui-ci tendait.

C'tait un adieu que le colonel lui adressait.

Instantanment son plan fut trac avec une sret de coup d'oeil qui lui
rendit sa prsence d'esprit, un moment trouble.

Le colonel avait fait une pause, comme s'il s'attendait  tre aid par
le baron; mais, celui-ci tant rest silencieux, les yeux fixs sur lui,
il continua:

--Ceci dit, et il fallait le dire pour qu'il n'y et pas de malentendu
entre nous, j'arrive  la partie difficile de la demande que j'ai  vous
adresser, et pour laquelle, vous le voyez, je cherche mes mots sans les
trouver.

Le baron se mit  rire de son gros rire bon enfant.

--Comment! mon cher ami, vous cherchez vos paroles avec moi et pour
une demande telle que celle que vous avez  m'adresser? Allons donc!
Pourquoi ne pas parler tout simplement, franchement, sans dtours et
sans ambages?

Assurment vous avez raison, dit le colonel, surpris de cette gaiet;
mais...

--Mais, quoi! croyez-vous que je ne sache pas ce qu'il y a dans votre
demande?

--Vous savez?

--Parbleu! Et vraiment, dans les termes o nous sommes, cela n'est pas
bien difficile  deviner. Je ne suis pas un grand sorcier ni un grand
diplomate; je suis un bon pre, voil tout; un homme qui aime sa fille
et auquel l'amour paternel donne une certaine clairvoyance.

Il se tut pour regarder le colonel avec une bonhomie pleine d'motion.

--Voyons, dit-il en poursuivant, si je ne m'tais pas aperu depuis
longtemps de ce dont il s'agit, je ne serais pas le pre que vous
connaissez.

Contrairement  ce qu'avait fait le colonel, le baron parlait d'une voix
forte et rapide, de telle sorte qu'il tait  peu prs impossible de
l'interrompre.

--Savez-vous ce que j'ai fait, lorsqu'il y a quelques mois j'ai commenc
 me douter de quelque chose? Non, n'est-ce pas? Eh bien! je vais vous
le dire pour que vous compreniez ce que je suis et pour que vous me
jugiez tout entier. Je me suis adress  ma fille, l tout franchement,
directement. Je vois que a vous tonne. Eh bien! cependant, je crois
que je n'ai pas eu tort. Au reste, j'aurais voulu agir autrement que
je n'aurais pas pu. Quand on est franc, si l'on veut biaiser avec sa
franchise, on ne fait que des maladresses, maladresses de paroles et, ce
qui est plus grave, maladresses de conduite. Vous me direz que j'aurais
pu m'adresser d'abord  vous. Cela est vrai, mais avec ma fille j'avais
une libert que je n'aurais pas eue avec vous. Je me suis donc adress
 elle et je lui ai dit: Ma chre fille, je ne suis pas souponneux
et n'ai aucune des qualits d'un juge d'instruction ou d'un limier de
police, cependant je vois autour de moi des choses qui me touchent au
coeur, je vois ce qui se passe, mais je ne sais pas quels sont tes
sentiments, et je viens  toi franchement pour que tu me les dises. Je
dois vous confesser qu'elle a t mue et trouble en m'entendant parler
ainsi. Alors j'ai continu: Je ne dsapprouve rien, et avant tout je
dois te dclarer, ce que tu sais dj, mais enfin il est bon que cela
soit nettement exprim, je dois te dclarer que j'ai pour le colonel
Chamberlain la plus haute estime et la plus chaude sympathie; en un mot,
c'est l'homme selon mon coeur. Je vous demande pardon de vous dire cela
en face, mon cher ami, mais, puisque telles ont t mes paroles, je dois
les rpter sans les altrer.

Le colonel, qui tout d'abord, et aux premiers mots significatifs de ce
discours, avait voulu l'interrompre, coutait maintenant, bouche close,
se demandant avec stupfaction ce que tout cela signifiait.

Le baron poursuivit:

--Maintenant que tu connais mes sentiments  l'gard du colonel,
dis-je  ma fille, je te prie de me faire connatre les tiens en toute
sincrit, en toute franchise. Vous pouvez vous imaginez quel trouble
cette question directe lui causa. Je voulus alors venir  son aide. Ce
n'est point une confession que j'espre de toi, c'est un mot, un seul
mot, mais net et prcis: si le colonel Chamberlain me demande ta main,
que dois-je lui rpondre?

A ce mot, le colonel se leva ou plus justement sauta de dessus le
fauteuil qu'il occupait.

Mais de la main, le baron, par un geste paternel et avec un bon sourire,
lui imposa silence:

--Je vois que cela vous tonne, dit-il, mais je suis ainsi fait; quand
je veux savoir une chose, je ne trouve pas de meilleur moyen que de la
demander tout navement. Si ma question vous surprend maintenant, elle
ne surprit pas moins ma chre Ida. En parlant, je la regardais; je vis
son front rougir, puis son cou; ses yeux s'emplirent de larmes; ses
lvres frmirent, sans former des mots, et elle dtourna la tte; mais
presque aussitt, relevant les yeux sur moi et me lanant un coup d'oeil
qui me troubla moi-mme profondment, tant il trahissait de joie et de
bonheur, elle se jeta dans mes bras et cacha sa tte sur ma poitrine. Je
n'insistai pas, vous le comprenez bien; ce que je venais de voir tait
la rponse la plus prcise que je pusse dsirer. Vous voyez, mon ami,
que vous pouvez m'adresser votre demande sans crainte; je l'attendais et
je suis prt  y rpondre: Oui, cent fois, mille fois, oui.

Et, comme le colonel se tenait devant lui, dans l'attitude de la
stupfaction:

--Ce n'est pas quand je sais qu'elle vous aime que je peux dire non,
n'est-il pas vrai? alors que le oui m'est si doux  prononcer.

Le colonel restait toujours immobile, sous le regard souriant du baron.

Alors celui-ci parut remarquer cette immobilit et cette stupfaction;
son sourire s'effaa, et peu  peu, mais rapidement cependant, son
visage prit l'expression de la surprise.

--Eh quoi! dit-il, que se passe-t-il donc en vous? qu'avez-vous?
pourquoi ce regard troubl? qui cause cette motion? Vous vous taisez?
Ah! mon Dieu!

Et le baron,  son tour, se leva vivement.

--Voyons, mon ami, dit-il, mon cher ami, vous m'avez bien dit, n'est-ce
pas, que vous aviez une demande  m'adresser?

--Oui.

--Eh bien! alors c'est  cette demande que j'ai rpondu. Que
trouvez-vous dans cette rponse qui ne vous satisfasse pas? Elle est 
vous, je vous rpte que je vous la donne.

Le colonel, gardant le silence, baissa la tte.

Le baron parut le regarder avec une surprise qui croissait de seconde en
seconde; tout  coup il se frappa la tte, et prenant le colonel par la
main:

--Cette demande, dit-il,--sur votre honneur, rpondez franchement,
colonel;--cette demande ne s'appliquait donc pas  ma fille? Sans piti,
sans mnagement, sans circuit, un oui ou un non: rpondez, colonel,
rpondez.

--Je venais vous dire qu'on prsence de certains propos qui couraient
dans le monde et que mon assiduit chez vous paraissait justifier, je
vous demandais  suspendre nos relations.

Le baron tomba affaiss sur son fauteuil, comme s'il venait de recevoir
un coup de massue qui l'avait assomm.

--Ah! mon Dieu! dit-il, ma pauvre enfant!

A plusieurs reprises, il rpta ces trois mots avec un accent dchirant:
il tait accabl.

Bientt il redressa la tte, et,  plusieurs reprises, il passa ses
deux larges mains sur son visage en les appuyant fortement comme pour
comprimer son front; puis, se levant et croisant ses bras, il vint se
placer en face du colonel,  deux pas.

--Et vous m'avez laiss parler? dit-il.

Ce n'tait pas de la colre qu'il y avait dans ces paroles: c'tait une
profonde douleur, un morne dsespoir.

--Moi, dit-il, j'ai mis  nu devant vous le coeur de ma fille.

Un temps assez long se passa, sans qu'ils prissent ni l'un ni l'autre la
parole.

Le colonel ne savait que dire, et le baron attendait qu'il comment.

Enfin le baron se dcida.

--Ne me rpondez pas, dit-il; nous ne sommes point en tat de nous
expliquer en ce moment. Vous rflchirez de votre ct; moi, je
rflchirai du mien, et tous deux, en hommes d'honneur, nous chercherons
un moyen pour sortir de cette terrible situation. En attendant, je vous
prie de ne pas interrompre vos visites et je vous demande d'tre pour ma
fille ce que vous avez t. Il ne faut pas qu'elle apprenne la
vrit par un coup brutal: elle en mourrait, ne l'oubliez pas. Je la
prparerai; nous chercherons, nous verrons. Je compte donc sur vous pour
notre dner de mardi.. Vous viendrez?

--Je viendrai.

Quand le colonel se fut retir, le baron rentra chez sa fille, se
frottant les mains  se les brler.

--Eh bien! papa? dit Ida.

--Eh bien! mon enfant, le colonel cherche en ce moment une bonne formule
pour me demander ta main; viens que je t'embrasse.



XXIV

Mais ce plan du baron ne se ralisa pas tel qu'il avait t conu, il
lui manqua la condition sur laquelle le baron comptait le plus: le
temps, et le hasard, que le baron n'avait pas admis dans ses calculs,
vint bouleverser ses savantes combinaisons.

On sait quel mouvement de surprise et de stupfaction s'empara de tout
le monde, lorsqu'au mois de juillet 1870 on comprit tout  coup que la
guerre entre la France et la Prusse pouvait faire explosion d'un moment
 l'autre.

En disant que tout le monde fut surpris, le mot n'est peut-tre pas tout
 fait juste.

Il y avait en effet, en France, des gens que la marche du gouvernement
pouvantait, et qui se disaient que ce gouvernement aux abois, aprs
avoir essay de tous les expdients et tent toutes les aventures, se
jetterait, un jour o l'autre, dans une nouvelle guerre pour retrouver
l quelques mois de force et de puissance qui lui permissent de rsister
 la libert.

D'autres, qui connaissaient la Prusse et qui savaient quel formidable
engin de guerre elle avait entre les mains, se disaient que srement
elle voudrait s'en servir avant qu'il se ft rouill, et tablir ainsi
sa domination dans toute l'Allemagne sur la dfaite de la France.

De l des points noirs, comme on disait alors, c'est--dire des nuages
chargs d'orages qui, se rencontrant et se choquant, devaient fatalement
allumer la foudre.

Mais ces nuages, qui, en ces dernires annes, avaient souvent menac de
se rencontrer, paraissaient pour le moment loigns l'un de l'autre; le
ciel tait serein, le baromtre tait au beau, et les esprits timides
avaient fini par se rassurer. Ce ne serait pas pour cette anne Le baron
Lazarus lui-mme, qui savait bien des choses et qui, par ses relations
multiples aussi bien en France qu'en Allemagne, tait en mesure d'tre
bien inform, rptait comme beaucoup d'autres: ce ne sera pas cette
anne.

Si, pour certaines raisons, cette croyance le satisfaisait, pour
d'autres non moins srieuses elle le dsesprait; car, depuis longtemps
averti et convaincu de l'imminence de la guerre, il tait  la baisse
dans toutes ses spculations. Au lieu du trouble qui devait rtablir ses
affaires, il voyait de nouveau se raffermir une tranquillit qui les
ruinait; encore quelques mois de paix et il tait perdu. C'tait mme
cette expectative terrible qui, en ces derniers temps, lui avait fait si
ardemment dsirer de marier sa fille au colonel: la guerre ou la fortune
du colonel. Si les deux lui manquaient, c'en tait fait de lui.

Tout  coup cette guerre, qu'il croyait carte pour l'anne prsente,
se montra menaante, et en quelques jours les chances de paix semblrent
disparatre compltement, tant des deux cts on tait dispos  saisir
les occasions de lutte qui se prsentaient ou qu'on pouvait faire
natre.

Les vnements se prcipitrent, la rente, qui tait  72 60 le 5
juillet, tait  67 40 le 14.

C'tait la fortune pour le financier, mais d'un autre ct c'tait la
ruine des esprances du pre.

En effet, si la guerre clatait, il ne pouvait pas rester  Paris, et
alors que devenait son plan, qui devait si habilement amener le colonel
 prendre Ida pour femme?

Il fallait donc, s'il tait oblig de quitter Paris, que le colonel le
quittt en mme temps.

Aussitt que les bruits de guerre s'levrent, et ce fut justement le
lendemain du jour o eut lieu leur entretien et o le coeur d'Ida avait
t mis  nu, le baron s'occupa de prparer le colonel  ce dpart.

Au dner qui suivit cet entretien, le colonel eut pour voisin de table
un mdecin qui, disait-on, connaissait admirablement les eaux minrales
de toute l'Europe. Plusieurs fois il sembla au colonel que ce mdecin le
regardait avec attention, comme s'il voulait l'tudier.

Aprs le dner, ce voisin peu agrable ne le lcha pas et, se
cramponnant  lui de force, l'attira dans un coin.

Il mit la conversation sur les maladies de foie, et cita des cures
merveilleuses obtenues par les eaux minrales.

Puis, tout  coup, quittant les tats gnraux pour en prendre
un particulier, il se mit  interroger le colonel comme dans une
consultation.

Vous devez souffrir d'obstruction du ct du foie; j'en suis aussi
certain que si vous m'aviez longuement racont ce que vous prouvez.

Et, se tenant  des indications assez vagues, il dcrivit les diffrents
tats par lesquels le colonel passait dans la digestion.

--Est-ce exact?

--Trs exact.

--Eh bien! mon cher monsieur, si j'tais  votre place, je n'hsiterais
pas une minute; je partirais pour Carlsbad, Marienbad, Kissingen ou
Hombourg, dont les eaux vous dbarrasseraient rapidement. Sans doute
votre tat n'est pas grave; cependant je suis convaincu qu'une
mdication fondante et rsolutive vous serait salutaire. Il ne faut pas
garder cela, voyez-vous; pris en temps, ce n'est rien, tandis que quand
on a attendu, il est souvent trop tard lorsqu'on veut agir. Les eaux
allemandes, c'est non-seulement un conseil d'ami, c'est encore un ordre
de mdecin, si vous me permettez de parler ainsi.

Quelques instants aprs que le mdecin se fut loign, le baron se
rapprocha du colonel.

--Eh bien! dit-il, que me raconte donc le docteur Pfoefoers? Il vous
ordonne les eaux dans notre pays. Si je puis vous tre utile, je me mets
 votre disposition.

--Je vous remercie, je ne puis pas quitter Paris en ce moment.

--Mme quand la science l'ordonne!

Je ne puis pas obir  la science.

--Mais c'est une horrible imprudence.

--Plus tard, je verrai.

Il fut impossible de le dcider ou de l'branler; il avait trop souvent
vu la mort pour avoir peur des mdecins, et leurs arrts le laissaient
parfaitement calme quand il n'en riait pas.

Il fallut se tourner d'un autre ct, et ce fut Ida qui dut essayer de
dcider le colonel  faire un voyage en Allemagne.

Mais pour cela il aurait fallu du temps, et prcisment le temps
manquait.

De jour en jour, d'heure en heure, la guerre devenait plus menaante,
et, par ce qui se passait  Paris, au moins par ce qu'on voyait, il
tait vident que le gouvernement franais cherchait  provoquer les
sentiments guerriers du pays, comme pour lui faire prendre une part de
responsabilit dans la dclaration de la guerre.

Paris prsentait une physionomie trange, o les motions thtrales se
mlaient aux sentiments les plus sincres.

On a la fivre; on sort pour savoir, pour respirer. Sans se connatre,
on s'aborde, on s'interroge, on discute; les boulevards sont une cohue,
et, tandis que les pitons s'entassent sur les trottoirs, les voitures
sur la chausse s'enchevtrent si bien, qu'elles ne peuvent plus
circuler. De cette foule partent des vocifrations; on crie: Vive la la
guerre! A bas la Prusse! tandis qu' ct on rpond Vive la paix! On
chante la _Marseillaise_, les _Girondins_, le _Chant du dpart_, et,
pour la premire fois depuis vingt ans, Paris entend: Aux armes,
citoyens! sans que la police lve ses casse-tte; elle permet qu'il y
ait des citoyens.

L'heure s'avance, la foule s'claircit, l'encombrement des voitures
diminue; alors sur la chausse on voit s'avancer des gens en blouses
blanches, qui forment des sortes d'escouades, ayant  leur tte un chef
qui porte une torche allume.

--A Berlin!  Berlin! Vive la guerre!

Dans la foule, tandis que quelques enthousiastes faciles  enflammer
rptent: A Berlin! on se regarde en voyant passer ces comparses, on
sourit ou bien on hausse les paules, et quelques voix crient: A bas
les mouchards!

Un soir que le colonel regardait ces curieuses manifestations, il
aperut, dans une calche dcouverte qui suivait ces blouses blanches,
un homme que depuis longtemps il n'avait pas vu: le comte Roqueblave. De
temps en temps le comte se penchait en dehors de la calche, qui allait
au pas, et, le visage souriant,--s'il est permis de donner le nom
de sourire  la grimace qui largissait cette face paisse,--il
applaudissait des deux mains en criant: Bravo, mes amis, bravo! Assise
prs de lui, se trouvait une personne d'apparence jeune, qui, la tte
tourne du ct oppos  celui o se trouvait le colonel, criait 
pleine voix: A Berlin! Vive l'empereur! Tout  coup ce jeune homme,
dont la voix dominait le tumulte, se redressa pour se pencher vers le
comte Roqueblave, et le colonel recula d'un pas, stupfait.

C'tait Anatole!

Anatole frais, lgant, bien peign, bien cravat, bien gant; Anatole
assis auprs du comte Roqueblave, dans la voiture d'un snateur: Anatole
en France.

Instinctivement le colonel regarda autour de lui pour voir s'il ne
devait point parer quelque coup de couteau; mais il n'aperut que de
bons bourgeois qui applaudissaient ou qui huaient cette manifestation
courtisanesque d'un personnage dont le nom circulait dans les groupes.

Comme le comte, pench en dehors de la calche, rptait: A Berlin!
un gamin, qui se trouvait au premier rang des curieux sur le trottoir,
descendit sur la chausse, et, s'avanant de deux ou trois pas vers la
voiture, il se mit  crier, avec cette voix grasse et tranante qui
n'appartient qu'au voyou parisien:

A Chaillot, le pre noble! Oh! la la!

Et la calche s'loigna au milieu des rires, des hues et des
applaudissements confondus, sans qu'Anatole et aperu et reconnu son
cousin, le colonel Chamberlain, perdu dans la foule.

Pendant quelques jours, ces manifestations continurent plus ardentes
ou plus tranquilles, selon que les chances de paix ou de guerre
s'accentuaient.

Un jour, les canons taient chargs; le lendemain, la paix n'avait
jamais t srieusement menace; hier les Prussiens taient nos amis,
aujourd'hui ils taient nos ennemis, demain ils redeviendraient nos
amis, et, dans le gouvernement, deux ou trois comdiens, aux reins
souples et au coeur lger, faisaient des passes et des poses avec
le drapeau de la France; ils le dpliaient, ils le repliaient, ils
l'agitaient furieusement, ils le remettaient dans leur poche en
souriant. C'tait blouissant.

Cependant les vnements avaient march, et, comme de chaque ct on les
avait arrangs et exploits en vue de certains intrts particuliers,
ils taient fatalement arrivs  la guerre: l'ambassadeur de Prusse
avait quitt Paris.

Le soir de ce dpart, comme le colonel allait sortir de chez lui, on lui
annona M. le baron Lazarus.

Bien que la Bourse et de nouveau baiss et que la rente ft  65 fr.
50, ce qui faisait gagner des sommes considrables au baron, celui-ci
entra avec une figure grave et sombre; car si le financier tait plein
de joie, le pre, par contre, tait plein d'inquitude.

Qu'allait-il advenir de son plan et comment maintenant dcider le
mariage de sa fille? Le colonel qui, pendant cette quinzaine, tait
venu plusieurs fois rue du Colise, ne s'tait pas prononc, et mme il
n'avait fait aucune allusion  leur entretien.

--Je viens vous apprendre, dit le baron en s'asseyant, que M. le baron
de Werther est parti ce soir, avec tout le personnel de l'ambassade, par
le train de cinq heures. Alors tout est fini?

--C'est--dire que tout commence. La France a voulu la guerre, elle l'a.
Maintenant, c'est la question de la prpondrance de la France ou de
l'Allemagne en Europe qui est engage: la Providence seule sait quand et
comment elle se rsoudra. Mais les intrts gnraux ne doivent pas nous
faire oublier les intrts particuliers; je viens donc vous demander 
quoi vous vous tes arrt.

Le colonel regarda le baron comme pour le prier de prciser sa question.

Celui-ci s'inclina et continua:

--Il est  craindre, dit-il, que nous ne soyons nous-mmes obligs de
quitter Paris, car la guerre va prendre un caractre implacable; si cela
se ralise, je dsire savoir quelles sont vos intentions.

--Mais je n'ai pas de raisons pour quitter Paris, au contraire.

--Pas de raisons pour quitter Paris? Pas de raisons pour venir en
Allemagne?

--Oubliez-vous que je suis Franais d'origine? Ne savez-vous pas que je
suis Franais de coeur. Je ne peux pas, pendant la guerre, aller chez
les ennemis de mon pays.

--Je vois que vous avez oubli notre entretien.

--Ah! certes, non, et je vous jure que vous ne devez douter ni de me
sympathie ni de mon amiti pour mademoiselle Lazarus: mais....

Il hsita.

--Mais?... demanda le baron.

--Mais la sympathie et l'amiti, si vives qu'elles soient, ne suffisent
pas pour faire un mariage.

Le baron se leva avec dignit.

D'un geste rapide, le colonel le pria de ne pas se retirer; car, bien
qu'il n'et rien  dire, il et voulu dire quelque chose.

--Il me semble que ces vnements, dit-il enfin, ont au moins cela de
bon, qu'ils couperont court aux propos du monde.

--Je vois que vous savez tirer parti des vnements, dit le baron en se
dirigeant vers la porte.

Mais, prt  sortir, il se prit la tte dans les deux mains et murmura:

--Oh! ma pauvre enfant!

Le colonel, qui le suivait de prs, fut mu par ces paroles.

Le baron s'tait arrt tout  coup. Il releva la tte:

--Colonel, dit-il, j'ai une demande  vous adresser, et, bien qu'elle
me cote cruellement, je ne dois penser qu' ma fille. Aprs avoir
longuement et douloureusement rflchi, mon intention n'est pas de lui
avouer la vrit, au moins prsentement; je dsire lui laisser croire
que vous restez  Paris par patriotisme, et que cette raison est la
seule qui vous empche de nous accompagner en Allemagne. Plus tard,
lorsque le temps aura apport un certain apaisement  son chagrin, je la
prparerai peu  peu  la vrit; mais, pour que ce plan russisse,
il me faut votre concours. Je compte quitter Paris dans deux ou trois
jours: voulez-vous m'accompagner  la gare et m'aider  tromper cette
pauvre enfant? Sans doute, il vous faudra feindre des sentiments que
vous n'prouvez pas, mais la piti vous inspirera.

Le baron essuya sa joue du bout de son doigt; il pleurait, ce pauvre
pre!

Bien entendu, le colonel promit ce qui lui tait demand; pouvait-il
refuser?

Il voulut mme faire davantage, et, le lendemain soir, il se rendit rue
du Colise.

La maison tait bouleverse. Une escouade d'ouvriers emballeurs
entassait, dans les caisses en bois, tous les objets de valeur qui
garnissaient les appartements: les tableaux, les bronzes, les livres,
les porcelaines et les meubles assez lgers pour tre emports.

--Savons-nous quand nous reviendrons et ce que nous retrouverons? dit le
baron.

Ida, prenant le colonel par la main, le conduisit devant la volire et
l'aquarium.

--J'ai compt sur vous, dit-elle tristement; je ne puis emporter ni mes
oiseaux ni mes poissons, et j'ai peur qu'on ne les laisse mourir ici.
Voulez-vous que je les fasse porter chez vous demain matin? En les
regardant, vous penserez quelquefois  l'exile.

Puis; le baron les ayant laisss seuls, elle lui prit la main, et la lui
serrant fortement:

--C'est bien, dit-elle, en restant  Paris, vous faites votre devoir. La
France n'est-elle pas votre patrie?

Elle paraissait mue, mais en mme temps cependant soutenue par une
volont virile.

Leur dpart tait fix au mercredi. Ce jour-l, le colonel, comme il
l'avait promis, arriva rue du Colise pour monter en voiture avec eux et
les accompagner  la gare.

Il n'avait pas besoin de feindre des sentiments qu'il n'prouvait pas,
selon le conseil du baron; il tait rellement sous une impression
pnible.

La gare tait encombre d'Allemands qui quittaient la France: c'tait
un entassement, une cohue; mais, devant M. le baron Lazarus, les portes
secrtes s'ouvrirent, et le colonel accompagna Ida iusqu'au wagon retenu
pour elle.

Pendant que le baron s'installait dans son compartiment avec l'aide de
son secrtaire, Ida prit le bras du Colonel, et l'emmenant quelques pas
plus loin:

--Vous souviendrez-vous? dit-elle.

Et elle lui tendit une petite branche de _vergise mein nicht_, qu'elle
tira de son corsage.

Avant que la colonel et rpondu, le baron appela sa fille.

Ils revinrent vers le wagon, et elle monta en voiture.

La baron tendit la main au colonel:

--Au revoir!

On sonna le dpart, la machine siffla, le train s'branla lourdement, et
dans la fume, le colonel rest sur le quai, aperut un mouchoir blanc
qui voltigeait,--celui d'Ida.

Il sortit de la gare tant bien que mal, au milieu des pauvres gens qui,
moins puissants que le baron, n'avaient pas pu partir.

Si les Allemands quittaient la France pour retourner dans leur pays, les
Franais qui taient en Allemagne n'allaient-ils pas revenir en France,
mme les proscrits et les condamns politiques?

Et Thrse?



FIN DE IDA ET CARMELITA

(L'pisode qui suit Ida et Carmelita a pour titre Thrse.)








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*** START: FULL LICENSE ***

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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
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where we have not received written confirmation of compliance.  To
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particular state visit https://pglaf.org

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Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
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with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
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