Project Gutenberg's Portraits littraires, Tome I, by C.-A. Sainte-Beuve

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Title: Portraits littraires, Tome I

Author: C.-A. Sainte-Beuve

Release Date: October 4, 2004 [EBook #13594]

Language: French

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PORTRAITS LITTRAIRES

PAR C.-A. SAINTE-BEUVE
DE L'ACADMIE FRANAISE.

Nouvelle dition
revue et corrige.

1862



I

BOILEAU, PIERRE CORNEILLE, LA FONTAINE, RACINE, JEAN-BAPT. ROUSSEAU, LE
BRUN, MATHURIN REGNIER, ANDR CHNIER, GEORGE FARCY, DIDEROT, L'ABB
PRVOST, M. ANDRIEUX, M. JOUFFROY, M. AMPRE, BAYLE, LA BRUYRE,
MILLEVOYE, CHARLES NODIER.

Chaque publication de ces volumes de critique est une manire pour moi
de liquider en quelque sorte le pass, de mettre ordre  mes affaires
littraires. C'est ce que je disais dans une dernire dition de ces
portraits, et j'ai tch de m'en souvenir ici. Bien que ce ne soit
qu'une dition nouvelle  laquelle un choix svre a prsid, j'ai fait
en sorte qu'elle part  certains gards vritablement augmente. En
parlant ainsi, j'entends bien n'en pas sparer le volume intitul:
_Portraits de Femmes_, qu'on a jug plus commode d'isoler et d'assortir
en une mme suite, mais qui fait partie intgrante de ce que j'appelle
ma prsente liquidation. Les portraits des morts seuls ont trouv place
dans ces volumes; 'a t un moyen de rendre la ressemblance de plus
en plus fidle. J'ai ajout  et l bien des petites notes et corrig
quelques erreurs. C'est  quoi les rimpressions surtout sont bonnes;
les auteurs en devraient mieux profiter qu'ils ne font. L'histoire
littraire prte tant aux inadvertances par les particularits dont elle
abonde! Le docteur Boileau, frre du satirique, a crit en latin un
petit trait sur les bvues des auteurs illustres; et, en les relevant,
on assure qu'il en a commis  son tour. J'ai fait de plus en plus mon
possible pour viter de trop grossir cette liste fatale, o les
grands noms qui y figurent ne peuvent servir d'excuse qu' eux-mmes.
L'histoire littraire est une mer sans rivage, avait coutume de dire
M. Daunou, qui en parlait en vieux nocher; elle a par consquent ses
cueils, ses ennuis. Mais il faut vite ajouter qu'au milieu mme des
soins infinis et minutieux qu'elle suppose, elle porte avec elle sa
douceur et sa rcompense.

Septembre 1843.



BOILEAU[1]

[Note 1: Cet article fut le premier du premier numro de la _Revue
de Paris_ qui naissait (avril 1829); il parut sous la rubrique assez
lgre de _Littrature ancienne_, que le spirituel directeur (M. Vron)
avait pris sur lui d'ajouter. Grand scandale dans un certain camp! Quoi?
ces modles toujours prsents, venir les ranger parmi les _anciens_!
Quinze ans aprs, M. Cousin,  propos de Pascal, posait en principe, au
sein de l'Acadmie, qu'il tait temps de traiter les auteurs du sicle
de Louis XIV comme des _anciens_; et l'Acadmie applaudissait.--Il est
vrai que dans ce second temps et depuis qu'on est entr mthodiquement
dans cette voie, on s'est mis  appliquer aux oeuvres du XVIIe sicle
tous les procds de la critique comme l'entendaient les anciens
grammairiens. On s'est attach  fixer le texte de chaque auteur; on en
a dress des lexiques. Je ne blme pas ces soins; bien loin de l, je
les honore, et j'en profite; le moment en tait venu sans doute; mais
l'opinitret du labeur, chez ceux qui s'y livrent, remplace trop
souvent la vivacit de l'impression littraire, et tient lieu du got.
On creuse, on pioche  fond chaque coin et recoin du XVIIe sicle.
Est-on arriv, pour cela,  le sentir,  le goter avec plus de justesse
ou de dlicatesse qu'auparavant?]

Depuis plus d'un sicle que Boileau est mort, de longues et continuelles
querelles se sont leves  son sujet. Tandis que la postrit
acceptait, avec des acclamations unanimes, la gloire des Corneille,
des Molire, des Racine, des La Fontaine, on discutait sans cesse, on
revisait avec une singulire rigueur les titres de Boileau au gnie
potique; et il n'a gure tenu  Fontenelle,  d'Alembert,  Helvtius,
 Condillac,  Marmontel, et par instants  Voltaire lui-mme, que cette
grande renomme classique ne ft entame. On sait le motif de presque
toutes les hostilits et les antipathies d'alors: c'est que Boileau
n'tait pas _sensible_; on invoquait l-dessus certaine anecdote,
plus que suspecte, insre  _l'Anne littraire_, et reproduite par
Helvtius; et comme au dix-huitime sicle le _sentiment_ se mlait 
tout,  une description de Saint-Lambert,  un conte de Crbillon fils,
ou  l'histoire philosophique des Deux-Indes, les belles dames, les
philosophes et les gomtres avaient pris Boileau en grande aversion[2].
Pourtant, malgr leurs pigrammes et leurs demi-sourires, sa renomme
littraire rsista et se consolida de jour en jour. Le _Pote du bon
sens_, le _lgislateur de notre Parnasse_ garda son rang suprme. Le mot
de Voltaire, _Ne disons pas de mal de Nicolas, cela porte malheur_, fit
fortune et passa en proverbe; les ides positives du XVIIIe sicle et la
philosophie condillacienne, en triomphant, semblrent marquer d'un sceau
plus durable la renomme du plus sens, du plus logique et du plus
correct des potes. Mais ce fut surtout lorsqu'une cole nouvelle
s'leva en littrature, lorsque certains esprits, bien peu nombreux
d'abord, commencrent de mettre en avant des thories inusites et les
appliqurent dans des oeuvres, ce fut alors qu'en haine des innovations
on revint de toutes parts  Boileau comme  un anctre illustre et qu'on
se rallia  son nom dans chaque mle. Les acadmies proposrent 
l'envi son loge: les ditions de ses oeuvres se multiplirent; des
commentateurs distingus, MM. Viollet-le-Duc, Amar, de Saint-Surin,
l'environnrent des assortiments de leur got et de leur rudition; M.
Daunou en particulier, ce vnrable reprsentant de la littrature et
de la philosophie du XVIIIe sicle, rangea autour de Boileau, avec une
sorte de pit, tous les faits, tous les jugements, toutes les apologies
qui se rattachent  cette grande cause littraire et philosophique.
Mais, cette fois, le concert de si dignes efforts n'a pas suffisamment
protg Boileau contre ces ides nouvelles, d'abord obscures et
dcries, mais croissant et grandissant sous les clameurs. Ce ne sont
plus en effet, comme au XVIIIe sicle, de piquantes pigrammes et des
personnalits moqueuses; c'est une forte et srieuse attaque contre les
principes et le fond mme de la potique de Boileau; c'est un examen
tout littraire de ses inventions et de son style, un interrogatoire
svre sur les qualits de pote qui taient ou n'taient pas en lui.
Les pigrammes mme ne sont plus ici de saison; on en a tant fait contre
lui en ces derniers temps, qu'il devient presque de mauvais got de les
rpter. Nous n'aurons pas de peine  nous les interdire dans le petit
nombre de pages que nous allons lui consacrer. Nous ne chercherons pas
non plus  instruire un procs rgulier et  prononcer des conclusions
dfinitives. Ce sera assez pour nous de causer librement de Boileau avec
nos lecteurs, de l'tudier dans son intimit, de l'envisager en dtail
selon notre point de vue et les ides de notre sicle, passant tour 
tour de l'homme  l'auteur, du bourgeois d'Auteuil au pote de Louis le
Grand, n'ludant pas  la rencontre les graves questions d'art et de
style, les claircissant peut-tre quelquefois sans prtendre jamais les
rsoudre. Il est bon,  chaque poque littraire nouvelle, de repasser
en son esprit et de revivifier les ides qui sont reprsentes par
certains noms devenus sacramentels, dt-on n'y rien changer,  peu
prs comme  chaque nouveau rgne on refrappe monnaie et on rajeunit
l'effigie sans altrer le poids.

[Note 2: Rien ne saurait mieux donner ide du degr de dfaveur que
la rputation de Boileau encourait  un certain moment, que de voir dans
l'excellent recueil intitul _l'Esprit des Journaux_ (mars 1785, page
243) le passage suivant d'un article sur l'_ptre en vers_, adress de
Montpellier aux rdacteurs du journal; ce passage,  mon sens, par son
incidence mme et son hasard tout naturel, exprime mieux l'tat de
l'opinion courante que ne le ferait un jugement formel: Boileau, est-il
dit, qui vint ensuite (aprs Regnier), mit dans ce qu'il crivit en ce
genre _la raison en vers harmonieux et pleins d'images_: c'est du plus
clbre pote de ce sicle que nous avons emprunt ce jugement sur les
ptres de Boileau, parce qu'une infinit de personnes dont l'autorit
n'est point  mpriser, affectant aujourd'hui d'en juger plus
dfavorablement, nous avons craint, en nous levant contre leur opinion,
de mettre nos erreurs  la place des leurs. Que de prcautions pour
oser louer!]

De nos jours, une haute et philosophique mthode s'est introduite dans
toutes les branches de l'histoire. Quand il s'agit de juger la vie, les
actions, les crits d'un homme clbre, on commence par bien examiner et
dcrire l'poque qui prcda sa venue, la socit qui le reut dans son
sein, le mouvement gnral imprim aux esprits; on reconnat et l'on
dispose, par avance, la grande scne o le personnage doit jouer son
rle; du moment qu'il intervient, tous les dveloppements de sa force,
tous les obstacles, tous les contrecoups sont prvus, expliqus,
justifis; et de ce spectacle harmonieux il rsulte par degrs,
dans l'me du lecteur, une satisfaction pacifique o se repose
l'intelligence. Cette mthode ne triomphe jamais avec une vidence plus
entire et plus clatante que lorsqu'elle ressuscite les hommes d'tat,
les conqurants, les thologiens, les philosophes; mais quand elle
s'applique aux potes et aux artistes, qui sont souvent des gens de
retraite et de solitude, les exceptions deviennent plus frquentes et
il est besoin de prendre garde. Tandis que dans les ordres d'ides
diffrents, en politique, en religion, en philosophie, chaque homme,
chaque oeuvre tient son rang, et que tout fait bruit et nombre, le
mdiocre  ct du passable, et le passable  ct de l'excellent, dans
l'art il n'y a que l'excellent qui compte; et notez que l'excellent ici
peut toujours tre une exception, un jeu de la nature, un caprice
du ciel, un don de Dieu. Vous aurez fait de beaux et lgitimes
raisonnements sur les races ou les poques prosaques; mais il plaira
 Dieu que Pindare sorte un jour de Botie, ou qu'un autre jour Andr
Chnier naisse et meure au XVIIIe sicle. Sans doute ces aptitudes
singulires, ces facults merveilleuses reues en naissant se
coordonnent toujours tt ou tard avec le sicle dans lequel elles sont
jetes et en subissent ds inflexions durables. Mais pourtant ici
l'initiative humaine est en premire ligne et moins sujette aux causes
gnrales; l'nergie individuelle modifie, et, pour ainsi dire,
s'assimile les choses; et d'ailleurs, ne suffit-il pas  l'artiste,
pour accomplir sa destine, de se crer un asile obscur dans ce grand
mouvement d'alentour, de trouver quelque part un coin oubli, o il
puisse en paix tisser sa toile ou faire son miel? Il me semble donc que
lorsqu'on parle d'un artiste et d'un pote, surtout d'un pote qui ne
reprsente pas toute une poque, il est mieux de ne pas compliquer ds
l'abord son histoire d'un trop vaste appareil philosophique, de s'en
tenir, en commenant, au caractre priv, aux liaisons domestiques, et
de suivre l'individu de prs dans sa destine intrieure, sauf ensuite,
quand on le connatra bien,  le traduire au grand jour, et  le
confronter avec son sicle. C'est ce que nous ferons simplement pour
Boileau.

_Fils d'un pre greffier, n d'aeux avocats_ (1636), comme il le
dit lui-mme dans sa dixime ptre, Boileau passa son enfance et sa
premire jeunesse rue de Harlay (ou peut-tre rue de Jrusalem), dans
une maison du temps d'Henri IV, et eut  loisir sous les yeux le
spectacle de la vie bourgeoise et de la vie de palais. Il perdit sa mre
en bas ge; la famille tait nombreuse et son pre trs-occup; le jeune
enfant se trouva livr  lui-mme, log dans une gurite au grenier. Sa
sant en souffrit, son talent d'observation dut y gagner; il remarquait
tout, maladif et taciturne; et comme il n'avait pas la tournure d'esprit
rveuse et que son jeune ge n'tait pas environn de tendresse, il
s'accoutuma de bonne heure  voir les choses avec sens, svrit et
brusquerie mordante. On le mit bientt au collge, o il achevait sa
quatrime, lorsqu'il fut attaqu de la pierre; il fallut le tailler, et
l'opration faite en apparence avec succs lui laissa cependant pour le
reste de sa vie une trs-grande incommodit. Au collge, Boileau lisait,
outre les auteurs classiques, beaucoup de pomes modernes, de romans,
et, bien qu'il compost lui-mme, selon l'usage des rhtoriciens,
d'assez mauvaises tragdies, son got et son talent pour les vers
taient dj reconnus de ses matres. En sortant de philosophie, il fut
mis au droit; son pre mort, il continua de demeurer chez son frre
Jrme qui avait hrit de la charge de greffier, se fit recevoir
avocat, et bientt, las de la chicane, il s'essaya  la thologie sans
plus de got ni de succs. Il n'y obtint qu'un bnfice de 800 livres
qu'il rsigna aprs quelques annes de jouissance, au profit, dit-on, de
la demoiselle Marie Poncher de Bretouville qu'il avait aime et qui se
faisait religieuse. A part cet attachement, qu'on a mme rvoqu en
doute, il ne semble pas que la jeunesse de Despraux ait t fort
passionne, et lui-mme convient qu'il est _trs-peu voluptueux_. Ce
petit nombre de faits connus sur les vingt-quatre premires annes de
sa vie nous mnent jusqu'en 1660, poque o il dbute dans le monde
littraire par la publication de ses premires satires.

Les circonstances extrieures tant donnes, l'tat politique et social
tant connu, on conoit quelle dut tre sur une nature comme celle
de Boileau l'influence de cette premire ducation, de ces habitudes
domestiques et de tout cet intrieur. Rien de tendre, rien de maternel
autour de cette enfance infirme et strile; rien pour elle de bien
inspirant ni de bien sympathique dans toutes ces conversations de
chicane auprs du fauteuil du vieux greffier, rien qui touche, qui
enlve et fasse qu'on s'crie avec Ducis: Oh! que toutes ces pauvres
maisons bourgeoises rient  mon coeur! Sans doute  une poque
d'analyse et de retour sur soi-mme, une me d'enfant rveur et tir
parti de cette gne et de ce refoulement; mais il n'y fallait pas songer
alors, et d'ailleurs l'me de Boileau n'y et jamais t propre. Il y
avait bien, il est vrai, la ressource de la moquerie et du grotesque;
dj Villon et Regnier avaient fait jaillir une abondante posie de ces
moeurs bourgeoises, de cette vie de cit et de basoche; mais Boileau
avait une retenue dans sa moquerie, une sobrit dans son sourire, qui
lui interdisait les dbauches d'esprit de ses devanciers. Et puis les
moeurs avaient perdu en saillie depuis que la rgularit d'Henri IV
avait pass dessus: Louis XIV allait imposer le dcorum. Quant  l'effet
hautement potique et religieux des monuments d'alentour sur une jeune
vie commence entre Notre-Dame et la Sainte-Chapelle, comment y penser
en ce temps-l? Le sens du moyen-ge tait compltement perdu; l'me
seule d'un Milton pouvait en retrouver quelque chose, et Boileau ne
voyait gure dans une cathdrale que de gras chanoines et un lutrin.
Aussi que sort-il tout  coup, et pour premier essai, de cette verve de
vingt-quatre ans, de cette existence de pote si longtemps misrable et
comprime? Ce n'est ni la pieuse et sublime mlancolie du _Penseroso_
s'garant de nuit, tout en larmes, sous les clotres gothiques et les
arceaux solitaires; ni une charge vigoureuse dans le ton de Regnier sur
les orgies nocturnes, les alles obscures et les escaliers en limaon de
la Cit; ni une douce et onctueuse posie de famille et de coin du feu,
comme en ont su faire La Fontaine et Ducis; c'est _Damon, ce grand
auteur_, qui fait ses adieux  la ville, d'aprs Juvnal; c'est une
autre satire sur les embarras des rues de Paris; c'est encore une
raillerie fine et saine des mauvais rimeurs qui fourmillaient alors et
avaient usurp une grande rputation  la ville et  la cour. Le frre
de Gilles Boileau dbutait, comme son caustique an, par prendre 
partie les Cotin et les Mnage. Pour verve unique, il avait _la haine
des sots livres_.

Nous venons de dire que le sens du moyen-ge tait dj perdu depuis
longtemps; il n'avait pas survcu en France au XVIe sicle; l'invasion
grecque et romaine de la Renaissance l'avait touff. Toutefois, en
attendant que cette grande et longue dcadence du moyen-ge ft mene 
terme, ce qui n'arriva qu' la fin du XVIIIe sicle, en attendant que
l're vritablement moderne comment pour la socit et pour l'art en
particulier, la France,  peine repose des agitations de la Ligue et de
la Fronde, se crait lentement une littrature, une posie, tardive sans
doute et quelque peu artificielle, mais d'un mlange habilement fondu,
originale dans son imitation, et belle encore au dclin de la socit
dont elle dcorait la ruine. Le drame mis  part, on peut considrer
Malherbe et Boileau comme les auteurs officiels et en titre du mouvement
potique qui se produisit durant les deux derniers sicles, aux sommits
et  la surface de la socit franaise. Ils se distinguent tous les
deux par une forte dose d'esprit critique et par une opposition sans
piti contre leurs devanciers immdiats. Malherbe est inexorable pour
Ronsard, Des Portes et leurs disciples, comme Boileau le fut pour
Colletet, Mnage, Chapelain, Benserade, Scudery. Cette rigueur, surtout
celle de Boileau, peut souvent s'appeler du nom d'quit; pourtant,
mme quand ils ont raison, Malherbe et Boileau ne l'ont jamais qu' la
manire un peu vulgaire du bon sens, c'est--dire sans porte, sans
principes, avec des vues incompltes, insuffisantes. Ce sont des
mdecins empiriques; ils s'attaquent  des vices rels, mais extrieurs,
 des symptmes d'une posie dj corrompue au fond; et, pour la
rgnrer, ils ne remontent pas au coeur du mal. Parce que Ronsard et
Des Portes, Scudery et Chapelain leur paraissent dtestables, ils en
concluent qu'il n'y a de vrai got, de posie vritable, que chez les
anciens; ils ngligent, ils ignorent, ils suppriment tout net les
grands rnovateurs de l'art au moyen-ge; ils en jugent  l'aveugle par
quelques pointes de Ptrarque, par quelques concetti du Tasse auxquels
s'taient attachs les beaux esprits du temps d'Henri III et de Louis
XIII. Et lorsque dans leurs ides de rforme, ils ont dcid de revenir
 l'antiquit grecque et romaine, toujours fidles  cette logique
incomplte du bon sens qui n'ose pousser au bout des choses, ils se
tiennent aux Romains de prfrence aux Grecs; et le sicle d'Auguste
leur prsente au premier aspect le type absolu du beau. Au reste, ces
incertitudes et ces inconsquences taient invitables en un sicle
pisodique, sous un rgne en quelque sorte accidentel, et qui ne
plongeait profondment ni dans le pass ni dans l'avenir. Alors les
arts, au lieu de vivre et de cohabiter au sein de la mme sphre et
d'tre ramens sans cesse au centre commun de leurs rayons, se tenaient
isols chacun  son extrmit et n'agissaient qu' la surface. Perrault,
Mansart, Lulli, Le Brun, Boileau, Vauban, bien qu'ils eussent entre eux,
dans la manire et le procd, des traits gnraux de ressemblance, ne
s'entendaient nullement et ne sympathisaient pas, emprisonns
qu'ils taient dans le technique et le mtier. Aux poques vraiment
_palingnsiques_, c'est tout le contraire; Phidias qu'Homre inspire
supplerait Sophocle avec son ciseau; Orcagna commente Ptrarque ou
Dante avec son crayon; Chateaubriand comprend Bonaparte. Revenons 
Boileau. Il et t trop dur d'appliquer  lui seul des observations qui
tombent sur tout son sicle, mais auxquelles il a ncessairement grande
part en qualit de pote critique et de lgislateur littraire.

C'est l en effet le rle et la position que prend Boileau par ses
premiers essais. Ds 1664, c'est--dire  l'ge de vingt-huit ans, nous
le voyons intimement li avec tout ce que la littrature du temps a de
plus illustre, avec La Fontaine et Molire dj clbres, avec Racine
dont il devient le guide et le conseiller. Les dners de la rue du
Vieux-Colombier s'arrangent pour chaque semaine, et Boileau y tient le
d de la critique. Il frquente les meilleures compagnies, celles de M.
de La Rochefoucauld, de mesdames de La Fayette et de Svign, connat
les Lamoignon, les Vivonne, les Pomponne, et partout ses dcisions en
matire de got font loi. Prsent  la cour en 1669, il est nomm
historiographe en 1677;  cette poque, par la publication de presque
toutes ses satires et ses ptres, de son _Art potique_ et des quatre
premiers chants du _Lutrin_, il avait atteint le plus haut degr de sa
rputation.

Boileau avait quarante-un ans, lorsqu'il fut nomm historiographe; on
peut dire que sa carrire littraire se termine  cet ge. En effet,
durant les quinze annes qui suivent, jusqu'en 1693, il ne publia que
les deux derniers chants du _Lutrin_; et jusqu' la fin de sa vie
(1711), c'est--dire pendant dix-huit autres annes, il ne fit plus que
la satire _sur les Femmes, l'Ode  Namur_, les ptres _ ses Vers, 
Antoine, et sur l'Amour de Dieu_, les satires _sur l'Homme_ et _sur
l'quivoque_. Cherchons dans la vie prive de Boileau l'explication de
ces irrgularits, et tirons-en quelques consquences sur la qualit de
son talent.

Pendant le temps de sa renomme croissante, Boileau avait continu de
loger chez son frre le greffier Jrme. Cet intrieur devait tre assez
peu agrable au pote, car la femme de Jrme tait,  ce qu'il parat,
grondeuse et revche. Mais les distractions du monde ne permettaient
gure alors  Boileau de se ressentir des chicanes domestiques qui
troublaient le mnage de son frre. En 1679,  la mort de Jrme, il
logea quelques annes chez son neveu Dongois, aussi greffier; mais
bientt, aprs avoir fait en carrosse les campagnes de Flandre et
d'Alsace, il put acheter avec les libralits du roi une petite maison
 Auteuil, et on l'y trouve install ds 1687. Sa sant d'ailleurs,
toujours si dlicate, s'tait drange de nouveau; il prouvait une
extinction de voix et une surdit qui lui interdisaient le monde et la
cour. C'est en suivant Boileau dans sa solitude d'Auteuil qu'on apprend
 le mieux connatre; c'est en remarquant ce qu'il fit ou ne fit pas
alors, durant prs de trente ans, livr  lui-mme, faible de corps,
mais sain d'esprit, au milieu d'une campagne riante, qu'on peut juger
avec plus de vrit et de certitude ses productions antrieures et
assigner les limites de ses facults. Eh bien! le dirons-nous? chose
trange, inoue! pendant ce long sjour aux champs, en proie aux
infirmits du corps qui, laissant l'me entire, la disposent  la
tristesse et  la rverie, pas un mot de conversation, pas une ligne
de correspondance, pas un vers qui trahisse chez Boileau une motion
tendre, un sentiment naf et vrai de la nature et de la campagne[3].

[Note 3: Afin d'tre juste, il ne faut pourtant pas oublier que
quelques annes auparavant (1677), dans l'ptre  M. de Lamoignon, le
pote avait fait une description charmante de la campagne d'Hautile prs
La Roche-Guyon, o il tait all passer l't chez son neveu Dongois. Il
y peignait, en homme qui en sait jouir, les fraches dlices des champs,
les divers dtails du paysage; c'est l qu'il est question de gaules
_non plants_,

  Et de noyers souvent du passant insults.

Mais ces accidents champtres, et toujours et avant tout ingnieux,
sont rares chez Boileau, et ils le devinrent de plus en plus avec
l'Age.--Puisque nous en sommes  ce dtail, ne laissons pas de remarquer
encore que la fontaine _Polycrcne_, dont il est question dans la
mme ptre et qui arrose la valle de Saint-Chron, prs de Bville,
fontaine chante en latin par tous les doctes et les beaux-esprits du
temps, Rapin, Huet, etc., est reste connue dans le pays sous le nom de
_fontaine de Boileau_. Le beau bouquet d'arbres qui en couronnait le
bassin a t abattu il y a peu d'annes. tait-ce un prsage? (Voir
ci-aprs l'ptre en vers sur ce sujet.)]


Non, il n'est pas indispensable, pour provoquer en nous cette vive et
profonde intelligence des choses naturelles, de s'en aller bien loin, au
del des mers, parcourant les contres aimes du soleil et la patrie des
citronniers, se balanant tout le soir dans une gondole,  Venise ou 
Baa, aux pieds d'une Elvire ou d'une Guiccioli. Non, bien moins suffit:
voyez Horace, comme il s'accommode, pour rver, d'un petit champ, d'une
petite source d'eau vive, et d'un peu de bois au-dessus, _et paulm
sylvae super his foret_; voyez La Fontaine, comme il aime s'asseoir et
s'oublier de longues heures sous un chne; comme il entend  merveille
les bois, les eaux, les prs, les garennes et les lapins broutant le
thym et la rose, les fermes avec leurs fumes, leurs colombiers et
leurs basses-cours. Et le bon Ducis, qui demeura lui-mme  Auteuil,
comme il aime aussi et comme il peint les petits fonds riants et les
revers de coteaux! J'ai fait une lieue ce matin, crit-il  l'un de ses
amis, dans les plaines de bruyres, et quelquefois entre des buissons
qui sont couverts de fleurs et qui chantent. Rien de tout cela chez
Boileau. Que fait-il donc  Auteuil? Il y soigne sa sant, il y traite
ses amis Rapin, Bourdaloue, Bouhonrs; il y joue aux quilles; il y cause,
aprs boire, nouvelles de cour, Acadmie, abb Cotin, Charpentier ou
Perrault, comme Nicole causait thologie sous les admirables ombrages de
Port-Royal; il crit  Racine de vouloir bien le rappeler au souvenir
du roi et de madame de Maintenon; il lui annonce qu'il compose une ode,
qu'il _y hasarde des choses fort neuves, jusqu' parler de la plume
blanche que le roi a sur son chapeau_; les jours de verve, il rve et
rcite aux chos de ses bois cette terrible Ode sur la prise de Namr.
Ce qu'il fait de mieux, c'est assurment une ingnieuse _ptre 
Antoine_: encore ce bon jardinier y est-il transform en _gouverneur_ du
jardin; il ne _plante_ pas, mais _dirige_ l'if et le _chvre-feuil_, et
_exerce_ sur les espaliers _l'art de la Quintinie_; il y avait mme
 Auteuil du Versailles. Cependant Boileau vieillit, ses infirmits
augmentent, ses amis meurent: La Fontaine et Racine lui sont enlevs.
Disons,  la louange de l'homme bon, dont en ce moment nous jugeons le
talent avec une attention svre, disons qu'il fut sensible  l'amiti
plus qu' toute autre affection. Dans une lettre, date de 1695 et
adresse  M. de Maucroix au sujet de la mort de La Fontaine, on lit ce
passage, le seul touchant peut-tre que prsente la correspondance de
Boileau: Il me semble, monsieur, que voil une longue lettre. Mais
quoi? le loisir que je me suis trouv aujourd'hui  Auteuil m'a comme
transport  Reims, o je me suis imagin que je vous entretenois dans
votre jardin, et que je vous revoyois encore comme autrefois, avec tous
ces chers amis que nous avons perdus, et qui ont disparu velut somnium
surgentis. Aux infirmits de l'ge se joignirent encore un procs
dsagrable  soutenir, et le sentiment des malheurs publics. Boileau,
depuis la mort de Racine, ne remit pas les pieds  Versailles; il
jugeait tristement les choses et les hommes; et mme, en matire de
got, la dcadence lui paraissait si rapide, qu'il allait jusqu'
regretter le temps des Bonnecorse et des Pradon. Ce qu'on a peine 
concevoir, c'est qu'il vendit sur ses derniers jours sa maison d'Auteuil
et qu'il vint mourir, en 1711, au clotre Notre-Dame, chez le chanoine
Lenoir, son confesseur. Le principal motif fut la pit sans doute,
comme le dit le Ncrologe de Port-Royal; mais l'conomie y entra aussi
pour quelque chose, car il ne hassait pas l'argent[4]. La vieillesse
du pote historiographe ne fut pas moins triste et morose que celle du
Monarque.

[Note 4: Cizeron-Rival, d'aprs Brossette, _Rcrations
littraires_.]

On doit maintenant, ce nous semble, comprendre notre opinion sur
Boileau. Ce n'est pas du tout un pote, si l'on rserve ce titre aux
tres fortement dous d'imagination et d'me: son _Lutrin_ toutefois
nous rvle un talent capable d'invention, et surtout des beauts
pittoresques de dtail. Boileau, selon nous, est un esprit sens et
fin, poli et mordant, peu fcond; d'une agrable brusquerie; religieux
observateur du vrai got; bon crivain en vers; d'une correction
savante, d'un enjouement ingnieux; l'oracle de la cour et des lettrs
d'alors; tel qu'il fallait pour plaire  la fois  Patru et  M. de
Bussy,  M. Daguesseau et  madame de Svign,  M. Arnauld et  madame
de Maintenon, pour imposer aux jeunes courtisans, pour agrer aux vieux,
pour tre estim de tous honnte homme et d'un mrite solide. C'est le
_pote-auteur_, sachant converser et vivre[5], mais vridique, irascible
 l'ide du faux, prenant feu pour le juste, et arrivant quelquefois par
sentiment d'quit littraire  une sorte d'attendrissement moral et
de rayonnement lumineux, comme dans son ptre  Racine[6]. Celui-ci
reprsente trs-bien le ct tendre et passionn de Louis XIV et de sa
cour; Boileau en reprsente non moins parfaitement la gravit soutenue,
le bon sens probe relev de noblesse, l'ordre dcent. La littrature et
la potique de Boileau sont merveilleusement d'accord avec la religion,
la philosophie, l'conomie politique, la stratgie et tous les arts du
temps: c'est le mme mlange de sens droit et d'insuffisance, de vues
provisoirement justes, mais peu dcisives.

[Note 5: Voir l'agrable conversation entre Despraux, Racine, M.
Daguesseau, l'abb Renaudot, etc., etc., crite par Valincour et
publie par Adry,  la fin de son dition de la _Princesse de Clves_
(1807).--Le fait est que Boileau, de bonne heure en possession du
sceptre, passa la trs-grande moiti de sa vie  converser et  tenir
tte  tout venant: Il est heureux comme un roi (crivait Racine,
1698), dans sa solitude ou plutt son htellerie d'Auteuil. Je l'appelle
ainsi, parce qu'il n'y a point de jour o il n'y ait quelque nouvel
cot, et souvent deux ou trois qui ne se connoissent pas trop les uns
les autres. Il est heureux de s'accommoder ainsi de tout le monde; pour
moi, j'aurois cent fois vendu la maison. Ce qui pourtant explique qu'
la fin Boileau, devenu morose, l'ait vendue.]

[Note 6: La raison, dit Vauvenargues, n'tait pas en Boileau
distincte du sentiment. Mademoiselle de Meulan (depuis madame Guizot)
ajoute: C'tait, en effet, jusqu'au fond du coeur que Boileau se
sentait saisi de la raison et de la vrit. La raison fut son gnie;
c'tait en lui un organe dlicat, prompt, irritable, bless d'un mauvais
sens comme une oreille sensible l'est d'un mauvais son, et se soulevant
comme une partie offense sitt que quelque chose venait  la choquer.
Cette mme raison si sensible, qui lui inspirait, nous dit-il, ds
quinze ans, _la haine_ d'un sot livre, lui faisait _bnir_ son sicle
aprs _Phdre_.]

Il rforma les vers, mais comme Colbert les finances, comme Pussort le
code, avec des ides de dtail. Brossette le comparait  M. Domat qui
restaura la raison dans la jurisprudence. Racine lui crivait du camp
prs de Namur: La vrit est que notre tranche est quelque chose
de prodigieux, embrassant  la fois plusieurs montagnes et plusieurs
valles avec une infinit de tours et de retours, autant presque qu'il y
a de rues  Paris. Boileau rpondait d'Auteuil, en parlant de la Satire
des Femmes qui l'occupait alors: C'est un ouvrage qui me tue par la
multitude des transitions, qui sont,  mon sens, le plus difficile
chef-d'oeuvre de la posie. Boileau faisait le vers  la Vauban; les
transitions valent les circonvallations; la grande guerre n'tait pas
encore invente. Son ptre sur le passage du Rhin est tout  fait un
tableau de Van der Meulen. On a appel Boileau le jansniste de notre
posie; _jansniste_ est un peu fort, _gallican_ serait plus vrai. En
effet, la thorie potique de Boileau ressemble souvent  la thorie
religieuse des vques de 1682; sage en application, peu consquente aux
principes. C'est surtout dans la querelle des anciens et des modernes et
dans la polmique avec Perrault, que se trahit cette infirmit propre
 la logique du sens commun. Perrault avait reproch  Homre une
multitude de mots bas, et _les mots bas_, selon Longin et Boileau, _sont
autant de marques honteuses qui fltrissent l'expression_. Jaloux de
dfendre Homre, Boileau, au lieu d'accueillir bravement la critique
de Perrault et d'en dcorer son pote  titre d'loge, au lieu d'oser
admettre que la cour d'Agamemnon n'tait pas tenue  la mme tiquette
de langage que celle de Louis le Grand, Boileau se rejette sur ce que
Longin, qui reproche des termes bas  plusieurs auteurs et  Hrodote en
particulier, ne parle pas d'Homre: preuve vidente que les oeuvres
de ce pote ne renferment point un seul terme bas, et que toutes ses
expressions sont nobles. Mais voil que, dans un petit trait,
Denis d'Halicarnasse, pour montrer que la beaut du style consiste
principalement dans l'arrangement des mots, a cit l'endroit de
l'Odysse o,  l'arrive de Tlmaque, les chiens d'Eume n'aboient
pas et remuent la queue; sur quoi le rhteur ajoute que c'est bien ici
l'arrangement et non le choix des mots qui fait l'agrment; car, dit-il,
la plupart des mots employs sont _trs-vils_ et _trs-bas_. Racine
lit, un jour, cette observation de Denis d'Halicarnasse, et vite il
la communique  Boileau qui niait les termes prtendus vils et bas,
reprochs par Perrault  Homre: J'ai fait rflexion, lui crit Racine,
qu'au lieu de dire que le mot d'ne est en grec un mot trs-noble, vous
pourriez vous contenter de dire que c'est un mot qui n'a rien de bas, et
qui est comme celui de cerf, de cheval, de brebis, etc. Ce _trs-noble_
me parat un peu trop fort. C'est l qu'en taient ces grands hommes
en fait de thorie et de critique littraire. Un autre jour, il y
eut devant Louis XIV une vive discussion  propos de l'expression
_rebrousser chemin_, que le roi dsapprouvait comme basse, et que
condamnaient  l'envi tous les courtisans, et Racine le premier. Boileau
seul, conseill de son bon sens, osa dfendre l'expression; mais il la
dfendit bien moins comme nette et franche en elle-mme que comme
reue dans le style noble et poli, depuis que Vaugelas et d'Ablancourt
l'avaient employe.

Si de la thorie potique de Boileau nous passons  l'application qu'il
en fait en crivant, il ne nous faudra, pour le juger, que pousser sur
ce point l'ide gnrale tant de fois nonce dans cet article. Le style
de Boileau, en effet, est sens, soutenu, lgant et grave; mais cette
gravit va quelquefois jusqu' la pesanteur, cette lgance jusqu' la
fatigue, ce bon sens jusqu' la vulgarit. Boileau, l'un des premiers et
plus instamment que tout autre, introduisit dans les vers la manie des
priphrases, dont nous avons vu sous Delille le grotesque triomphe; car
quel misrable progrs de versification, comme dit M. mile Deschamps,
qu'un logogriphe en huit alexandrins, dont le mot est _chiendent_ ou
_carotte_? Je me souviens, crit Boileau  M. de Maucroix, que M. de La
Fontaine m'a dit plus d'une fois que les deux vers de mes ouvrages qu'il
estimait davantage, c'taient ceux o je loue le roi d'avoir tabli la
manufacture des points de France  la place des points de Venise. Les
voici: c'est dans la premire ptre  Sa Majest:

  Et nos voisins frustrs de ces tributs serviles
  Que payoit  leur art le luxe de nos villes.

Assurment, La Fontaine tait bien humble de prfrer ces vers
laborieusement lgants de Boileau  tous les autres;  ce prix, les
siens propres, si francs et si nafs d'expression, n'eussent gure rien
valu. Croiriez-vous, dit encore Boileau dans la mme lettre en parlant
de sa dixime ptre, croiriez-vous qu'un des endroits o tous ceux 
qui je l'ai rcite se rcrient le plus, c'est un endroit qui ne dit
autre chose sinon qu'aujourd'hui que j'ai cinquante-sept ans, je ne dois
plus prtendre  l'approbation publique? cela est dit en quatre vers,
que je veux bien vous crire ici, afin que vous me mandiez si vous les
approuvez:

  Mais aujourd'hui qu'enfin la vieillesse venue,
  Sous mes faux cheveux blonds dj toute chenue,
  A jet sur ma tte avec ses doigts pesants
  Onze lustres complets surchargs de deux ans.

Il me semble que la perruque est assez heureusement fronde dans ces
vers. Cela rappelle cette autre hardiesse avec laquelle dans l'Ode
 Namur, Boileau parle _de la plume blanche que le roi a sur son
chapeau_[7]. En gnral, Boileau, en crivant, attachait trop de prix
aux petites choses: sa thorie du style, celle de Racine lui-mme,
n'tait gure suprieure aux ides que professait le bon Rollin. On ne
m'a pas fort accabl d'loges sur le sonnet de ma parente, crit Boileau
 Brossette; cependant, monsieur, oserai-je vous dire que c'est une des
choses de ma faon dont je m'applaudis le plus, et que je ne crois pas
avoir rien dit de plus gracieux que:

  A ses jeux innocents enfant associ,

et

  Rompit de ses beaux jours le fil trop dli,

et

  Fut le premier dmon qui m'inspira des vers.

[Note 7: Il ne s'est jamais vant, comme il est dit dans le
_Boloeana_, d'avoir le premier parl en vers de notre artillerie, et son
dernier commentateur prend une peine fort inutile en rappelant plusieurs
vers d'anciens potes pour prouver le contraire. La gloire d'avoir parl
le premier du fusil et du canon n'est pas grande. Il se vantoit d'en
avoir le premier parl potiquement, et par de nobles priphrases.
(RACINE fils, _Mmoires_ sur la vie de son pre.)]

C'est  vous  en juger. Nous estimons ces vers fort bons sans doute,
mais non pas si merveilleux que Boileau semble le croire. Dans une
lettre  Brossette, on lit encore ce curieux passage: L'autre objection
que vous me faites est sur ce vers de ma Potique:

  De Styx et d'Achron peindre les noirs torrents.

Vous croyez que

  Du Styx, de l'Achron peindre les noirs torrents,

seroit mieux. Permettez-moi de vous dire que vous avez en cela l'oreille
un peu prosaque, et qu'un homme vraiment pote ne me fera jamais cette
difficult, parce que _de Styx et d'Achron_ est beaucoup plus soutenu
que _du Styx, de l'Achron. Sur les bords fameux de Seine et de Loire_
seroit bien plus noble dans un vers, que _sur les bords fameux de la
Seine et de la Loire_. Mais ces agrments sont des mystres qu'Apollon
n'enseigne qu' ceux qui sont vritablement initis dans son art.
La remarque est juste, mais l'expression est bien forte. O en
serions-nous, bon Dieu! si en ces sortes de choses gisait la posie avec
tous ses _mystres_? Chez Boileau, cette timidit du bon sens, dj
signale, fait que la mtaphore est bien souvent douteuse, incohrente,
trop tt arrte et tarie, non pas hardiment logique, tout d'une venue
et comme  pleins bords.

  Le Franois, n malin, forma le vaudeville,
  Agrable indiscret, qui, conduit par le chant,
  Passe de bouche en bouche et s'accrot en marchant.

Qu'est-ce, je le demande, qu'un _indiscret_ qui _passe de bouche en
bouche_ et _s'accrot en marchant_? Ailleurs Boileau dira:

  Inventez des ressorts qui puissent m'attacher,

comme si l'on _attachait_ avec des _ressorts_; des _ressorts poussent,
mettent en jeu_, mais _n'attachent_ pas. Il appellera Alexandre _ce
fougueux l'Angeli_, comme si l'Angeli, fou de roi, tait rellement
un fou priv de raison; il fera _monter la trop courte beaut sur des
patins_, comme si une _beaut_ pouvait tre _longue_ ou _courte_. Encore
un coup, chez Boileau la mtaphore videmment ne surgit presque jamais
une, entire, indivisible et tout arme: il la compose, il l'achve 
plusieurs reprises; il la fabrique avec labeur, et l'on aperoit la
trace des soudures[8]. A cela prs, et nos rserves une fois poses,
personne plus que nous ne rend hommage  cette multitude de traits
fins et solides, de descriptions artistement faites,  cette moquerie
tempre,  ce mordant sans fiel,  cette causerie mle d'agrment et
de srieux, qu'on trouve dans les bonnes pages de Boileau[9]. Il nous
est impossible pourtant de ne pas prfrer le style de Regnier ou de
Molire.

[Note 8: Plus d'une fois, dans la suite de ces volumes, on trouvera
des modifications apportes  cette thorie trop absolue que je donnais
ici de la mtaphore. La mtaphore, je suis venu  le reconnatre, n'a
pas besoin, pour tre lgitime et belle, d'tre si compltement arme de
pied en cap; elle n'a pas besoin d'une rigueur matrielle si soutenue
jusque dans le moindre dtail. S'adressant  l'esprit et faite avant
tout pour lui figurer l'ide, elle peut sur quelques points laisser
l'ide elle-mme apparatre dans les intervalles de l'image. Ce dfaut
de cuirasse, en fait de mtaphore, n'est pas d'un grand inconvnient; il
suffit qu'il n'y ait pas contradiction ni disparate. Quelle que soit
la beaut de l'image employe, l'esprit sait bien que ce n'est qu'une
image, et que c'est  l'ide surtout qu'il a affaire. Il en est de la
perfection mtaphorique un peu comme de l'illusion scnique  laquelle
il ne faut pas trop sacrifier dans le sens matriel, puisque l'esprit
n'en est jamais dupe. Il y a mme de l'lgance vraie et du gallicisme
dans l'incomplet de certaines mtaphores.]

[Note 9: Dans son loge de Despraux (_Hist. de l'Acad. des
Inscript._), M. de Boze a dit trs-judicieusement: Nous croyons qu'il
est inutile de vouloir donner au public une ide plus particulire des
Satires de M. Despraux. Qu'ajouterions-nous  l'ide qu'il en a dj?
Devenues l'appui ou la ressource de la plupart des conversations,
combien de maximes, de proverbes ou de bons mots ont-elles fait natre
dans notre langue! et de la ntre, combien en ont-elles fait passer dans
celle des trangers! Il y a peu de livres qui aient plus agrablement
exerc la mmoire des hommes, et il n'y en a certainement point qu'il
ft aujourd'hui plus ais de restituer, si toutes les copies et toutes
les ditions en toient perdues.]

Que si maintenant on nous oppose qu'il n'tait pas besoin de tant de
dtours pour noncer sur Boileau une opinion si peu neuve et que bien
des gens partagent au fond, nous rappellerons qu'en tout ceci nous
n'avons prtendu rien inventer; que nous avons seulement voulu
rafrachir en notre esprit les ides que le nom de Boileau rveille,
remettre ce clbre personnage en place, dans son sicle, avec ses
mrites et ses imperfections, et revoir sans prjugs, de prs  la fois
et  distance, le correct, l'lgant, l'ingnieux rdacteur d'un code
potique abrog.

Avril 1829.



Comme correctif  cet article critique, on demande la permission
d'insrer ici la pice de vers suivante, qui est postrieure de prs de
quinze ans. A ceux qui l'accuseraient encore d'avoir jet la pierre aux
statues de Racine et de Boileau, l'auteur, pour toute rponse, a droit
maintenant de faire remarquer qu'en crivant _les Larmes de Racine_ et
_la Fontaine de Boileau_, il a tmoign, trs-incompltement sans doute,
de son admiration sincre pour ces deux potes, mais qu'en cela mme il
a donn bien autant de gages peut-tre que ne l'ont fait certains de ses
accusateurs.



LA FONTAINE DE BOILEAU[10]

[Note 10: Il est indispensable, en lisant la pice qui suit, d'avoir
prsente  la mmoire l'ptre VI de Boileau  M. de Lamoignon, dans
laquelle il parle de Bville et de la vie qu'on y mne.]

PTRE

A MADAME LA COMTESSE MOL.

  Dans les jours d'autrefois qui n'a chant Bville?
  Quand septembre apparu dlivrait de la ville
  Le grave Parlement assis depuis dix mois,
  Bville se peuplait des htes de son choix,
  Et, pour mieux animer son illustre retraite,
  Lamoignon conviait et savant et pote.
  Guy Patin accourait, et d'un clat soudain
  Faisait rire l'cho jusqu'au bout du jardin,
  Soit que, du vieux Snat l'me tout occupe,
  Il poignardt Csar en proclamant Pompe,
  Soit que de l'antimoine il contt quelque tour.
  Huet, d'un ton discret et plus fait  la cour,
  Sans zle et passion causait de toute chose,
  Des enfants de Japhet, ou mme d'une rose.
  Dj plein du sujet qu'il allait mditant,
  Rapin[11] vantait le parc et clbrait l'tang.
  Mais voici Despraux, amenant sur ses traces
  L'agrment srieux, l'-propos et les grces.

  O toi dont, un seul jour, j'osai nier la loi,
  Veux-tu bien, Despraux, que je parle de toi,
  Que j'en parle avec got, avec respect suprme,
  Et comme t'ayant vu dans ce cadre qui t'aime!

  Fier de suivre  mon tour des htes dont le nom
  N'a rien qui cde en gloire au nom de Lamoignon,
  J'ai visit les lieux, et la tour, et l'alle
  O des fcheux ta muse piait la vole;
  Le berceau plus couvert qui recueillait tes pas;
  La fontaine surtout, chre au vallon d'en bas,
  La fontaine en tes vers _Polycrne_ panche,
  Que le vieux villageois nomme aussi _la Rache_[12],
  Mais que plus volontiers, pour ennoblir son eau,
  Chacun salue encor _Fontaine de Boileau_.
  Par un des beaux matins des premiers jours d'automne,
  Le long de ces coteaux qu'un bois lger couronne,
  Nous allions, repassant par ton mme chemin
  Et le reconnaissant, ton ptre  la main.
  Moi, comme un converti, plus dvot  ta gloire.
  pris du flot sacr, je me disais d'y boire:
  Mais, hlas! ce jour-l, les simples gens du lieu
  Avaient fait un lavoir de la source du dieu,
  Et de femmes, d'enfants, tout un cercle  la ronde
  Occupaient la naade et m'en altraient l'onde.
  Mes guides cependant, d'une commune voix,
  Regrettaient le bouquet des ormes d'autrefois,
  Hautes cimes longtemps  l'entour respectes,
  Qu'un dernier possesseur  terre avait jetes.
  Malheur  qui, docile au cupide intrt,
  Dshonore le front d'une antique fort,
  Ou dpouille  plaisir la colline prochaine!
  Trois fois malheur, si c'est au bord d'une fontaine!

  tait-ce donc prsage,  noble Despraux,
  Que la hache tombant sur ces arbres si beaux
  Et ravageant l'ombrage o s'gaya ta muse?
  Est-ce que des talents aussi la gloire s'use,
  Et que, reverdissant en plus d'une saison,
  On finit,  son tour, par joncher le gazon,
  Par tomber de vieillesse, ou de chute plus rude,
  Sous les coups des neveux dans leur ingratitude?
  Ceux surtout dont le lot, moins fait pour l'avenir.
  Fut d'enseigner leur sicle et de le maintenir,
  De lui marquer du doigt la limite trace,
  De lui dire o le got modrait la pense,
  O s'arrtait  point l'art dans le naturel,
  Et la dose de sens, d'agrment et de sel,
  Ces talents-l, si vrais, pourtant plus que les autres
  Sont sujets aux rebuts des temps comme les ntres,
  Bruyants, mancips, prompts aux neuves douceurs,
  Grands coliers riant de leurs vieux professeurs.
  Si le mme conseil prside aux beaux ouvrages,
  La forme du talent varie avec les ges,
  Et c'est un nouvel art que dans le got prsent
  D'offrir l'ternel fond antique et renaissant.
  Tu l'aurais su, Boileau! Toi dont la ferme ide
  Fut toujours de justesse et d'-propos guide,
  Qui d'abord puras le beau rgne o tu vins,
  Comment aurais-tu fait dans nos jours incertains?
  J'aime ces questions, cette vue inquite,
  Audace du critique et presque du pote.
  Prudent roi des rimeurs, il t'aurait bien fallu
  Sortir chez nous du cercle o ta raison s'est plu.
  Tout pote aujourd'hui vise au parlementaire;
  Aprs qu'il a chant, nul ne saura se taire:
  Il parlera sur tout, sur vingt sujets au choix;
  Son gosier le chatouille et veut lancer sa voix.
  Il faudrait bien les suivre,  Boileau, pour leur dire
  Qu'ils garent le souffle o leur doux chant s'inspire,
  Et qui diffre tant, mme en plein carrefour,
  Du son rauque et menteur des trompettes du jour.

  Dans l'poque,  la fois magnifique et dcente,
  Qui comprit et qu'aida ta parole puissante,
  Le vrai got dominant, sur quelques points born,
  Chassait du moins le faux autre part confin;
  Celui-ci hors du centre usait ses reprsailles;
  Il n'aurait affront Chantilly ni Versailles,
  Et, s'il l'avait os, son impudent essor
  Se ft bris du coup sur le balustre d'or.
  Pour nous, c'est autrement: par un confus mlange
  Le bien s'allie au faux, et le tribun  l'ange.
  Les Pradons seuls d'alors visaient au Scudery:
  Lequel de nos meilleurs peut s'en croire  l'abri?
  Tous cadres sont rompus; plus d'obstacle qui compte;
  L'esprit descend, dit-on:--la sottise remonte;
  Tel mme qu'on admire en a sa goutte au front,
  Tel autre en a sa douche, et l'autre nage au fond.
  Comment tout dmler, tout dnoncer, tout suivre,
  Aller droit  l'auteur sous le masque du livre,
  Dire la clef secrte, et, sans rien diffamer,
  Piquer pourtant le vice et bien haut le nommer?
  Voil, cher Despraux, voil sur toute chose
  Ce qu'en songeant  toi souvent je me propose,
  Et j'en espre un peu mes doutes claircis
  En m'asseyant moi-mme aux bords o tu t'assis.
  Sous ces noms de Cotins que ta malice fronde,
  J'aime  te voir d'ici parlant de notre monde
  A quelque Lamoignon qui garde encor ta loi:
  Qu'auriez-vous dit de nous, Royer-Collard et toi?

  Mais aujourd'hui laissons tout sujet de satire;
  A Bville aussi bien on t'en et vu sourire,
  Et tu tchais plutt d'en dtourner le cours,
  Avide d'ennoblir tes tranquilles discours,
  De chercher, tu l'as dit, sous quelque frais ombrage,
  Comme en un Tusculum, les entretiens du sage,
  Un concert de vertu, d'loquence et d'honneur,
  Et quel vrai but conduit l'honnte homme au bonheur.

  Ainsi donc, ce jour-l, venant de ta fontaine,
  Nous suivions au retour les coteaux et la plaine,
  Nous foulions lentement ces doux prs arross,
  Nous perdions le sentier dans les endroits boiss,
  Puis sa trace fuyait sous l'herbe paisse et vive:
  Est-ce bien ce ct? n'est-ce pas l'autre rive?
  A trop presser son doute, on se trompe souvent;
  Le plus simple est d'aller. Ce moulin par devant
  Nous barre le chemin; un vieux pont nous invite,
  Et sa planche en ployant nous dit de passer vite:
  On s'effraie et l'on passe, on rit de ses terreurs;
  Ce ruisseau sinueux a d'aimables erreurs.
  Et riant, conversant de rien, de toute chose,
  Retenant la pense au calme qui repose,
  On voyait le soleil vers le couchant rougir,
  Des saules _non plants_ les ombres s'largir,
  Et sous les longs rayons de cette heure plus sre
  S'clairer les vergers en salles de verdure,
  Jusqu' ce que, tournant par un dernier coteau,
  Nous emes retrouv la route du chteau,
  O d'abord, en entrant, la pelouse apparue
  Nous offrit du plus loin une enfant accourue[13],
  Jeune fille demain en sa tendre saison,
  Orgueil et cher appui de l'antique maison,
  Fleur de tout un pass majestueux et grave,
  Rejeton prcieux o plus d'un nom se grave,
  Qui refait l'esprance et les fraches couleurs,
  Qui sait les souvenirs et non pas les douleurs,
  Et dont, chaque matin, l'heureuse et blonde tte,
  Aprs les jours chargs de gloire et de tempte,
  Porte lgrement tout ce poids des aeux,
  Et court sur le gazon, le vent dans ses cheveux.

Au chteau du Marais, ce 22 aot 1843.


[Note 11: Auteur du pome latin des _Jardins_: voir au livre III un
morceau sur Bville, et deux odes latines du mme. Voir aussi Huet,
_Posies_ latines et _Mmoires_.]

[Note 12: Une _rache_: on appelle ainsi les rejetons ns de la
racine aprs qu'on a coup le tronc. Les ormes qui ombrageaient
autrefois la fontaine avaient probablement t coups pour repousser en
_rache_: de l le nom.]

[Note 13: Mademoiselle de Champltreux, depuis duchesse d'Ayen.]

Pour complter enfin la srie de mes _rtractations_ ou _retouches_ sur
Despraux, je me permettrai d'indiquer ce que j'en ai dit au tome VI des
_Causeries du Lundi_ et qui a t reproduit en tte d'une dition mme
de Boileau; et puis encore le chapitre  lui consacr au tome V de
_Port-Royal_. tes-vous content? et pour le coup en est-ce assez?



PIERRE CORNEILLE

En fait de critique et d'histoire littraire, il n'est point, ce me
semble, de lecture plus rcrante, plus dlectable, et  la fois plus
fconde en enseignements de toute espce, que les biographies bien
faites des grands hommes: non pas ces biographies minces et sches, ces
notices exigus et prcieuses, o l'crivain a la pense de briller,
et dont chaque paragraphe est effil en pigramme; mais de larges,
copieuses, et parfois mme diffuses histoires de l'homme et de ses
oeuvres: entrer en son auteur, s'y installer, le produire sous ses
aspects divers; le faire vivre, se mouvoir et parler, comme il a d
faire; le suivre en son intrieur et dans ses moeurs domestiques aussi
avant que l'on peut; le rattacher par tous les cts  cette terre, 
cette existence relle,  ces habitudes de chaque jour, dont les grands
hommes ne dpendent pas moins que nous autres, fond vritable sur lequel
ils ont pied, d'o ils partent pour s'lever quelque temps, et o ils
retombent sans cesse. Les Allemands et les Anglais, avec leur caractre
complexe d'analyse et de posie, s'entendent et se plaisent fort  ces
excellents livres. Walter Scott dclare, pour son compte, qu'il ne sait
point de plus intressant ouvrage en toute la littrature anglaise que
l'histoire du docteur Johnson par Boswell. En France, nous commenons
aussi  estimer et  rclamer ces sortes d'tudes. De nos jours, les
grands hommes dans les lettres, quand bien mme, par leurs mmoires
ou leurs confessions potiques, ils seraient moins empresss d'aller
au-devant des rvlations personnelles, pourraient encore mourir, fort
certains de ne point manquer aprs eux de dmonstrateurs, d'analystes et
de biographes. Il n'en a pas t toujours ainsi; et lorsque nous venons
 nous enqurir de la vie, surtout de l'enfance et des dbuts de nos
grands crivains et potes du dix-septime sicle, c'est  grand'peine
que nous dcouvrons quelques traditions peu authentiques, quelques
anecdotes douteuses, disperses dans les _Ana_. La littrature et la
posie d'alors taient peu personnelles; les auteurs n'entretenaient
gure le public de leurs propres sentiments ni de leurs propres
affaires; les biographes s'taient imagin, je ne sais pourquoi, que
l'histoire d'un crivain tait tout entire dans ses crits, et leur
critique superficielle ne poussait pas jusqu' l'homme au fond du pote.
D'ailleurs, comme en ce temps les rputations taient lentes  se faire,
et qu'on n'arrivait que tard  la clbrit, ce n'tait que bien
plus tard encore, et dans la vieillesse du grand homme, que quelque
admirateur empress de son gnie, un Brossette, un Monchesnay, s'avisait
de penser  sa biographie; ou encore cet historien tait quelque parent
pieux et dvou, mais trop jeune pour avoir bien connu la jeunesse de
son auteur, comme Fontenelle pour Corneille, et Louis Racine pour son
pre. De l, dans l'histoire de Corneille par son neveu, dans celle de
Racine par son fils, mille ignorances, mille inexactitudes qui sautent
aux yeux, et en particulier une lgret courante sur les premires
annes littraires, qui sont pourtant les plus dcisives.

Lorsqu'on ne commence  connatre un grand homme que dans le fort de sa
gloire, on ne s'imagine pas qu'il ait jamais pu s'en passer, et la chose
nous parat si simple, que souvent on ne s'inquite pas le moins du
monde de s'expliquer comment cela est advenu; de mme que, lorsqu'on le
connat ds l'abord et avant son clat, on ne souponne pas d'ordinaire
ce qu'il devra tre un jour: on vit auprs de lui sans songer  le
regarder, et l'on nglige sur son compte ce qu'il importerait le plus
d'en savoir. Les grands hommes eux-mmes contribuent souvent  fortifier
cette double illusion par leur faon d'agir: jeunes, inconnus, obscurs,
ils s'effacent, se taisent, ludent l'attention et n'affectent aucun
rang, parce qu'ils n'en veulent qu'un, et que, pour y mettre la main, le
temps n'est pas mr encore; plus tard, salus de tous et glorieux, ils
rejettent dans l'ombre leurs commencements, d'ordinaire rudes et amers;
ils ne racontent pas volontiers leur propre formation, pas plus que le
Nil n'tale ses sources. Or, cependant, le point essentiel dans une vie
de grand crivain, de grand pote, est celui-ci: saisir, embrasser et
analyser tout l'homme au moment o, par un concours plus ou moins
lent ou facile, son gnie, son ducation et les circonstances se sont
accords de telle sorte, qu'il ait enfant son premier chef-d'oeuvre. Si
vous comprenez le pote  ce moment critique, si vous dnouez ce noeud
auquel tout en lui se liera dsormais, si vous trouvez, pour ainsi dire,
la clef de cet anneau mystrieux, moiti de fer, moiti de diamant, qui
rattache sa seconde existence, radieuse, blouissante et solennelle, 
son existence premire, obscure, refoule, solitaire, et dont plus d'une
fois il voudrait dvorer la mmoire, alors on peut dire de vous que vous
possdez  fond et que vous savez votre pote; vous avez franchi avec
lui les rgions tnbreuses, comme Dante avec Virgile; vous tes dignes
de l'accompagner sans fatigue et comme de plain-pied  travers ses
autres merveilles. De _Ren_ au dernier ouvrage de M. de Chateaubriand,
des premires _Mditations_  tout ce que pourra crer jamais M.
de Lamartine, d'_Andromaque_  _Athalie_, du _Cid_  _Nicomde_,
l'initiation est facile: on tient  la main le fil conducteur, il ne
s'agit plus que de le drouler. C'est un beau moment pour le critique
comme pour le pote que celui o l'un et l'autre peuvent, chacun dans un
juste sens, s'crier avec cet ancien: _Je l'ai trouv!_ Le pote trouve
la rgion o son gnie peut vivre et se dployer dsormais; le critique
trouve l'instinct et la loi de ce gnie. Si le statuaire, qui est aussi
 sa faon un magnifique biographe, et qui fixe en marbre aux yeux
l'ide du pote, pouvait toujours choisir l'instant o le pote se
ressemble le plus  lui-mme, nul doute qu'il ne le saist au jour et 
l'heure o le premier rayon de gloire vient illuminer ce front puissant
et sombre. A cette poque unique dans la vie, le gnie, qui, depuis
quelque temps adulte et viril, habitait avec inquitude, avec tristesse,
en sa conscience, et qui avait peine  s'empcher d'clater, est tout
d'un coup tir de lui-mme au bruit des acclamations, et s'panouit 
l'aurore d'un triomphe. Avec les annes, il deviendra peut-tre
plus calme, plus repos, plus mr; mais aussi il perdra en navet
d'expression, et se fera un voile qu'on devra percer pour arriver  lui:
la fracheur du sentiment intime se sera efface de son front; l'me
prendra garde de s'y trahir: une contenance plus tudie ou du moins
plus machinale aura remplac la premire attitude si libre et si vive.
Or, ce que le statuaire ferait s'il le pouvait, le critique biographe,
qui a sous la main toute la vie et tous les instants de son auteur, doit
 plus forte raison le faire; il doit raliser par son analyse sagace et
pntrante ce que l'artiste figurerait divinement sous forme de symbole.
La statue une fois debout, le type une fois dcouvert et exprim, il
n'aura plus qu' le reproduire avec de lgres modifications dans les
dveloppements successifs de la vie du pote, comme en une srie de
bas-reliefs. Je ne sais si toute cette thorie, mi-partie potique et
mi-partie critique, est fort claire; mais je la crois fort vraie, et
tant que les biographes des grands potes ne l'auront pas prsente 
l'esprit, ils feront des livres utiles, exacts, estimables sans doute,
mais non des oeuvres de haute critique et d'art; ils rassembleront
des anecdotes, dtermineront des dates, exposeront des querelles
littraires: ce sera l'affaire du lecteur d'en faire jaillir le sens et
d'y souffler la vie; ils seront des chroniqueurs, non des statuaires;
ils tiendront les registres du temple, et ne seront pas les prtres du
dieu.

Cela pos, nous nous garderons d'en faire une svre application 
l'ouvrage plein de recherches et de faits que vient de publier M.
Taschereau sur Pierre Corneille[14]. Dans cette histoire, aussi bien que
dans celle de Molire, M. Taschereau a eu pour but de recueillir et
de lier tout ce qui nous est rest de traditions sur la vie de ces
illustres auteurs, de fixer la chronologie de leurs pices, et de
raconter les dbats dont elles furent l'occasion et le sujet. Il renonce
assez volontiers  la prtention littraire de juger les oeuvres,
de caractriser le talent, et s'en tient d'ordinaire l-dessus aux
conclusions que le temps et le got ont consacres. Quand les faits sont
clair-sems ou manquent, ce qui arrive quelquefois, il ne s'efforce
point d'y suppler par les suppositions circonspectes et les inductions
lgitimes d'une critique sagement conjecturale; mais il passe outre,
et s'empresse d'arriver  des faits nouveaux: de l chez lui des
intervalles et des lacunes que l'esprit du lecteur est involontairement
provoqu  combler. Les vies compltes, potiques, pittoresques,
_vivantes_ en un mot, de Corneille et de Molire, restent  faire;
mais  M. Taschereau appartient l'honneur solide d'en avoir, avec une
scrupuleuse rudition, amass, prpar, numrot en quelque sorte, les
matriaux longtemps pars. Pour nous, dans le petit nombre d'ides que
nous essaierons d'avancer sur Corneille, nous confessons devoir beaucoup
au travail de son biographe; c'est bien souvent la lecture de son livre
qui nous les a suggres.

[Note 14: Ce morceau a t crit  l'occasion de l'_Histoire de la
Vie et des Ouvrages de Pierre Corneille_, par M. Jules Taschereau.]

L'tat gnral de la littrature au moment o un nouvel auteur y dbute,
l'ducation particulire qu'a reue cet auteur, et le gnie propre que
lui a dparti la nature, voil trois influences qu'il importe de
dmler dans son premier chef-d'oeuvre pour faire  chacune sa part, et
dterminer nettement ce qui revient de droit au pur gnie. Or, quand
Corneille, n en 1606, parvint  l'ge o la posie et le thtre durent
commencer  l'occuper, vers 1624,  voir les choses en gros, d'un peu
loin, et comme il les vit d'abord du fond de sa province, trois grands
noms de potes, aujourd'hui fort ingalement clbres, lui apparurent
avant tous les autres, savoir: Ronsard, Malherbe et Thophile. Ronsard,
mort depuis longtemps, mais encore en possession d'une renomme immense,
et reprsentant la posie du sicle expir; Malherbe vivant, mais dj
vieux, ouvrant la posie du nouveau sicle, et plac  ct de Ronsard
par ceux qui ne regardaient pas de si prs aux dtails des querelles
littraires; Thophile enfin, jeune, aventureux, ardent, et par l'clat
de ses dbuts semblant promettre d'galer ses devanciers dans un
prochain avenir. Quant au thtre, il tait occup depuis vingt ans par
un seul homme, Alexandre Hardy, auteur de troupe, qui ne signait mme
pas ses pices sur l'affiche, tant il tait notoirement le _pote
dramatique_ par excellence. Sa dictature allait cesser, il est vrai;
Thophile, par sa tragdie de _Pyrame et Thisb_, y avait dj port
coup; Mairet, Rotrou, Scudery, taient prs d'arriver  la scne. Mais
toutes ces rputations  peine naissantes, qui faisaient l'entretien
prcieux des ruelles  la mode, cette foule de beaux esprits de second
et de troisime ordre, qui fourmillaient autour de Malherbe, au-dessous
de Maynard et de Racan, taient perdus pour le jeune Corneille, qui
vivait  Rouen, et de l n'entendait que les grands clats de la rumeur
publique. Ronsard, Malherbe, Thophile et Hardy, composaient donc  peu
prs sa littrature moderne. lev d'ailleurs au collge des jsuites,
il y avait puis une connaissance suffisante de l'antiquit; mais les
tudes du barreau, auquel on le destinait, et qui le menrent jusqu' sa
vingt et unime anne, en 1627, durent retarder le dveloppement de ses
gots potiques. Pourtant il devint amoureux; et, sans admettre ici
l'anecdote invraisemblable raconte par Fontenelle, et surtout sa
conclusion spirituellement ridicule, que c'est  cet amour qu'on doit
le grand Corneille, il est certain, de l'aveu mme de notre auteur, que
cette premire passion lui donna l'veil et lui apprit  rimer. Il ne
nous semble mme pas impossible que quelque circonstance particulire
de son aventure l'ait excit  composer _Mlite_, quoiqu'on ait peine 
voir quel rle il y pourrait jouer. L'objet de sa passion tait,  ce
qu'on rapporte, une demoiselle de Rouen, qui devint madame Du Pont en
pousant un matre des comptes de cette ville. Parfaitement belle et
spirituelle, connue de Corneille depuis l'enfance, il ne parat pas
qu'elle ait jamais rpondu  son amour respectueux autrement que par une
indulgente amiti. Elle recevait ses vers, lui en demandait quelquefois;
mais le gnie croissant du pote se contenait mal dans les madrigaux,
les sonnets et les pices galantes par lesquels il avait commenc. Il
s'y trouvait _en prison_, et sentait que _pour produire il avait besoin
de la clef des champs. Cent vers lui cotaient moins_, disait-il, _que
deux mots de chanson_. Le thtre le tentait; les conseils de sa dame
contriburent sans doute  l'y encourager. Il fit _Mlite_, qu'il envoya
au vieux dramaturge Hardy. Celui-ci la trouva _une assez jolie farce_,
et le jeune avocat de vingt-trois ans partit de Rouen pour Paris, en
1629, pour assister au succs de sa pice.

Le fait principal de ces premires annes de la vie de Corneille est
sans contredit sa passion, et le caractre original de l'homme s'y
rvle dj. Simple, candide, embarrass et timide en paroles; assez
gauche, mais fort sincre et respectueux en amour, Corneille adore
une femme auprs de laquelle il choue, et qui, aprs lui avoir donn
quelque espoir, en pouse un autre. Il nous parle lui-mme d'un malheur
qui a rompu le cours de leurs affections; mais le mauvais succs ne
l'aigrit pas contre sa _belle inhumaine_, comme il l'appelle:

  Je me trouve toujours en tat de l'aimer;
  Je me sens tout mu quand je l'entends nommer;
  . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . .
  Et, toute mon amour en elle consomme,
  Je ne vois rien d'aimable aprs l'avoir aime.
  Aussi n'aim-je rien; et nul objet vainqueur
  N'a possd depuis ma veine ni mon coeur.

Ce n'est que quinze ans aprs, que ce triste et doux souvenir, gardien
de sa jeunesse, s'affaiblit assez chez lui pour lui permettre d'pouser
une autre femme; et alors il commence une vie bourgeoise et de mnage,
dont nul cart ne le distraira au milieu des licences du monde comique
auquel il se trouve forcment ml. Je ne sais si je m'abuse, mais je
crois dj voir en cette nature sensible, rsigne et sobre, une navet
attendrissante qui me rappelle le bon Ducis et ses amours, une vertueuse
gaucherie pleine de droiture et de candeur comme je l'aime dans le
vicaire de Wakefield; et je me plais d'autant plus  y voir ou, si l'on
veut,  y rver tout cela, que j'aperois le gnie l-dessous, et qu'il
s'agit du grand Corneille[15].

[Note 15: On ne s'avise gure d'aller chercher dans les posies
diverses de Corneille les stances suivantes que M. Lebrun, l'auteur de
_Marie Stuart_, sait rciter et faire valoir  merveille. On y surprend
le vieux Corneille, un peu amoureux, mais encore plus glorieux et
grondeur:

  STANCES.

  Marquise, si mon visage
  A quelques traits un peu vieux,
  Souvenez-vous qu' mon ge
  Vous ne vaudrez gure mieux.

  Le temps aux plus belles choses
  Se plat  faire un affront,
  Et saura faner vos roses
  Comme il a rid mon front.

  Le mme cours des plantes
  Rgle nos jours et nos nuits:
  On m'a vu ce que vous tes,
  Vous serez ce que je suis.

  Cependant j'ai quelques charmes
  Qui sont assez clatants
  Pour n'avoir pas trop d'alarmes
  De ces ravages du temps.

  Vous en avez qu'on adore;
  Mais ceux que vous mprisez
  Pourroient bien durer encore
  Quand ceux-l seront uss.

  Ils pourroient sauver la gloire
  Des yeux qui me semblent doux,
  Et dans mille ans faire croire
  Ce qu'il me plaira de vous.

  Chez cette race nouvelle
  O j'aurai quelque crdit
  Vous ne passerez pour belle
  Qu'autant que je l'aurai dit.

  Pensez-y, belle marquise,
  Quoiqu'un grison fasse effroi,
  Il vaut bien qu'on le courtise,
  Quand il est fait comme moi.

Que dites-vous de ce ton? comme il est hroque encore! Malherbe seul
et Corneille peuvent s'en permettre un pareil. Don Digue, s'il avait
affaire  une coquette, ne parlerait pas autrement.]

Depuis 1620, poque o Corneille vint pour la premire fois  Paris,
jusqu'en 1636, o il fit reprsenter _le Cid_, il acheva rellement son
ducation littraire, qui n'avait t qu'bauche en province. Il se mit
en relation avec les beaux esprits et les potes du temps, surtout avec
ceux de son ge, Mairet, Scudery, Rotrou: il apprit ce qu'il avait
ignor jusque-l, que Ronsard tait un peu pass de mode, et que
Malherbe, mort depuis un an, l'avait dtrn dans l'opinion; que
Thophile, mort aussi, ne laissait qu'une mmoire quivoque et avait
du les esprances, que le thtre s'ennoblissait et s'purait par
les soins du cardinal-duc; que Hardy n'en tait plus  beaucoup prs
l'unique soutien, et qu' son grand dplaisir une troupe de jeunes
rivaux le jugeaient assez lestement et se disputaient son hritage.
Corneille apprit surtout qu'il y avait des rgles dont il ne s'tait
pas dout  Rouen, et qui agitaient vivement les cervelles  Paris: de
rester durant les cinq actes au mme lieu ou d'en sortir, d'tre ou
de n'tre pas dans les vingt-quatre heures, etc. Les savants et les
rguliers faisaient  ce sujet la guerre aux drgls et aux ignorants.
Mairet tenait pour; Claveret se dclarait contre: Rotrou s'en souciait
peu; Scudery en discourait emphatiquement. Dans les diverses pices
qu'il composa en cet espace de cinq annes, Corneille s'attacha 
connatre  fond les habitudes du thtre et  consulter le got du
public; nous n'essaierons pas de le suivre dans ces ttonnements. Il
fut vite agr de la ville et de la cour; le cardinal le remarqua et se
l'attacha comme un des cinq auteurs; ses camarades le chrissaient et
l'exaltaient  l'envi. Mais il contracta en particulier avec Rotrou une
de ces amitis si rares dans les lettres, et que nul esprit de rivalit
ne put jamais refroidir. Moins g que Corneille, Rotrou l'avait
pourtant prcd au thtre, et, au dbut, l'avait aid de quelques
conseils. Corneille s'en montra reconnaissant au point de donner 
son jeune ami le nom touchant de _pre_; et certes s'il nous fallait
indiquer, dans cette priode de sa vie, le trait le plus caractristique
de son gnie et de son me, nous dirions que ce fut cette amiti
tendrement filiale pour l'honnte Rotrou, comme, dans la priode
prcdente, 'avait t son pur et respectueux amour pour la femme dont
nous avons parl. Il y avait l-dedans, selon nous, plus de prsage de
grandeur sublime que dans _Mlite, Clitandre, la Veuve, la Galerie du
Palais, la Suivante, la Place Royale, l'Illusion,_ et pour le moins
autant que dans _Mde_.

Cependant Corneille faisait de frquentes excursions  Rouen. Dans
l'un de ces voyages, il visita un M. de Chlons, ancien secrtaire des
commandements de la reine-mre, qui s'y tait retir dans sa vieillesse:
Monsieur, lui dit le vieillard aprs les premires flicitations, le
genre de comique que vous embrassez ne peut vous procurer qu'une gloire
passagre. Vous trouverez dans les Espagnols des sujets qui, traits
dans notre got par des mains comme les vtres, produiraient de grands
effets. Apprenez leur langue, elle est aise; je m'offre de vous montrer
ce que j'en sais, et, jusqu' ce que vous soyez en tat de lire par
vous-mme, de vous traduire quelques endroits de Guillen de Castro. Ce
fut une bonne fortune pour Corneille que cette rencontre; et ds qu'il
eut mis le pied sur cette noble posie d'Espagne, il s'y sentit  l'aise
comme en une patrie. Gnie loyal, plein d'honneur et de moralit,
marchant la tte haute, il devait se prendre d'une affection soudaine
et profonde pour les hros chevaleresques de cette brave nation. Son
imptueuse chaleur de coeur, sa sincrit d'enfant, son dvouement
inviolable en amiti, sa mlancolique rsignation en amour, sa religion
du devoir, son caractre tout en dehors, navement grave et sentencieux,
beau de fiert et de prud'homie, tout le disposait fortement au genre
espagnol; il l'embrassa avec ferveur, l'accommoda, sans trop s'en
rendre compte, au got de sa nation et de son sicle, et s'y cra une
originalit unique au milieu de toutes les imitations banales qu'on en
faisait autour de lui. Ici, plus de ttonnements ni de marche lentement
progressive, comme dans ses prcdentes comdies. Aveugle et rapide en
son instinct, il porte du premier coup la main au sublime, au glorieux,
au pathtique, comme  des choses familires, et les produit en
un langage superbe et simple que tout le monde comprend, et qui
n'appartient qu' lui[16]. Au sortir de la premire reprsentation du
_Cid_, notre thtre est vritablement fond; la France possde tout
entier le grand Corneille; et le pote triomphant, qui,  l'exemple de
ses hros, parle hautement de lui-mme comme il en pense, a droit de
s'crier, sans peur de dmenti, aux applaudissements de ses admirateurs
et au dsespoir de ses envieux:

  Je sais ce que je vaux, et crois ce qu'on m'en dit.
  Pour me faire admirer je ne fais point de ligue;
  J'ai peu de voix pour moi, mais je les ai sans brigue;
  Et mon ambition, pour faire un peu de bruit,
  Ne les va point quter de rduit en rduit.
  Mon travail, sans appui, monte sur le thtre;
  Chacun en libert l'y blme ou l'idoltre.
  L, sans que mes amis prchent leurs sentiments,
  J'arrache quelquefois des applaudissements;
  L, content du succs que le mrite donne,
  Par d'illustres avis je n'blouis personne.
  Je satisfais ensemble et peuple et courtisans,
  Et mes vers en tous lieux sont mes seuls partisans;
  Par leur seule beaut ma plume est estime;
  Je ne dois qu' moi seul toute ma renomme,
  Et pense toutefois n'avoir point de rival
  A qui je fasse tort en le traitant d'gal[17].

[Note 16: J'insiste sur le style; le fond du _Cid_ est tout pris
 l'espagnol. M. Fauriel, dans une leon, comparant les deux _Cids,_
remarquait, comme diffrence, l'abrg frquent, rapide, que Corneille
avait fait des scnes plus dveloppes de l'original: Chez Corneille,
ajoutait-il, on dirait que tous les personnages _travaillent  l'heure_,
tant ils sont presss de faire le plus de choses dans le moins de
temps! Corneille sentait son public franais.]

[Note 17: Il sent bien qu'il va un peu loin et s'en excuse:

  Nous nous aimons un peu, c'est notre faible  tous.
  Le prix que nous valons, qui le sait mieux que nous?

Ceci devient malin; on croirait que c'est du La Fontaine.]


L'clatant succs du _Cid_ et l'orgueil bien lgitime qu'en ressentit et
qu'en tmoigna Corneille soulevrent contre lui tous ses rivaux de
la veille et tous les auteurs de tragdies, depuis Claveret jusqu'
Richelieu. Nous n'insisterons pas ici sur les dtails de cette
querelle, qui est un des endroits les mieux claircis de notre histoire
littraire. L'effet que produisit sur le pote ce dchanement de la
critique fut tel qu'on peut le conclure d'aprs le caractre de son
talent et de son esprit. Corneille, avons-nous dit, tait un gnie pur,
instinctif, aveugle, de propre et libre mouvement, et presque dnu des
qualits moyennes qui accompagnent et secondent si efficacement dans le
pote le don suprieur et divin. Il n'tait ni adroit, ni habile aux
dtails, avait le jugement peu dlicat, le got peu sr, le tact assez
obtus, et se rendait mal compte de ses procds d'artiste; il se piquait
pourtant d'y entendre finesse, et de ne pas tout dire. Entre son gnie
et son bon sens, il n'y avait rien ou  peu prs, et ce bon sens, qui ne
manquait ni de subtilit ni de dialectique, devait faire mille efforts,
surtout s'il y tait provoqu, pour se guinder jusqu' ce gnie, pour
l'embrasser, le comprendre et le rgenter. Si Corneille tait venu plus
tt, avant l'Acadmie et Richelieu,  la place d'Alexandre Hardy par
exemple, sans doute il n'et t exempt ni de chutes, ni d'carts, ni de
mprises; peut-tre mme trouverait-on chez lui bien d'autres normits
que celles dont notre got se rvolte en quelques-uns de ses plus
mauvais passages; mais du moins ses chutes alors eussent t uniquement
selon la nature et la pente de son gnie; et quand il se serait relev,
quand il aurait entrevu le beau, le grand, le sublime, et s'y serait
prcipit comme en sa rgion propre, il n'y et pas tran aprs lui
le bagage des rgles, mille scrupules lourds et purils, mille petits
empchements  un plus large et vaste essor. La querelle du _Cid_, en
l'arrtant ds son premier pas, en le forant de revenir sur lui-mme
et de confronter son oeuvre avec les rgles, lui drangea pour l'avenir
cette croissance prolonge et pleine de hasards, cette sorte de
vgtation sourde et puissante  laquelle la nature semblait l'avoir
destin. Il s'effaroucha, il s'indigna d'abord des chicanes de la
critique; mais il rflchit beaucoup intrieurement aux rgles et
prceptes qu'on lui imposait, et il finit par s'y accommoder et par
y croire. Les dgots qui suivirent pour lui le triomphe du _Cid_ le
ramenrent  Rouen dans sa famille, d'o il ne sortit de nouveau qu'en
1639, _Horace_ et _Cinna_ en main. Quitter l'Espagne ds l'instant qu'il
y avait mis pied, ne pas pousser plus loin cette glorieuse victoire du
_Cid_, et renoncer de gaiet de coeur  tant de hros magnanimes qui
lui tendaient les bras, mais tourner  ct et s'attaquer  une _Rome
castillane_, sur la foi de Lucain et de Snque, ces Espagnols,
bourgeois sous Nron, c'tait pour Corneille ne pas profiter de tous
ses avantages et mal interprter la voix de son gnie au moment o elle
venait de parler si clairement. Mais alors la mode ne portait pas moins
les esprits vers Rome antique que vers l'Espagne. Outre les galanteries
amoureuses et les beaux sentiments de rigueur qu'on prtait  ces vieux
rpublicains, on avait une occasion, en les produisant sur la scne,
d'appliquer les maximes d'tat et tout ce jargon politique et
diplomatique qu'on retrouve dans Balzac; Gabriel Naud, et auquel
Richelieu avait donn cours. Corneille se laissa probablement sduire
 ces raisons du moment; l'essentiel, c'est que de son erreur mme il
sortit des chefs-d'oeuvre. Nous ne le suivrons pas dans les divers
succs qui marqurent sa carrire durant ses quinze plus belles annes.
_Polyeucte, Pompe, le Menteur, Rodogune, Hraclius, Don Sanche_ et
_Nicomde_ en sont les signes durables. Il rentra dans l'imitation
espagnole par _le Menteur_, comdie dont il faut admirer bien moins le
comique (Corneille n'y entendait rien) que l'_imbroglio_, le mouvement
et la fantaisie; il rentra encore dans le gnie castillan par
_Hraclius_, surtout par _Nicomde_ et _Don Sanche_, ces deux admirables
crations, uniques sur notre thtre, et qui, venues en pleine Fronde,
et par leur singulier mlange d'hrosme romanesque et d'ironie
familire, soulevaient mille allusions malignes ou gnreuses, et
arrachaient d'universels applaudissements. Ce fut pourtant peu aprs ces
triomphes, qu'en 1653, afflig du mauvais succs de _Pertharite_, et
touch peut-tre de sentiments et de remords chrtiens, Corneille
rsolut de renoncer au thtre. Il avait quarante-sept ans; il venait
de traduire en vers les premiers chapitres de l'_Imitation de
Jsus-Christ_, et voulait consacrer dsormais son reste de verve  des
sujets pieux.

Corneille s'tait mari ds 1640; et, malgr ses frquents voyages 
Paris, il vivait habituellement  Rouen en famille. Son frre Thomas
et lui avaient pous les deux soeurs, et logeaient dans deux maisons
contigus. Tous deux soignaient leur mre veuve. Pierre avait six
enfants; et comme alors les pices de thtre rapportaient plus aux
comdiens qu'aux auteurs, et que d'ailleurs il n'tait pas sur les lieux
pour surveiller ses intrts, il gagnait  peine de quoi soutenir sa
nombreuse famille. Sa nomination  l'Acadmie franaise n'est que de
1647. Il avait promis, avant d'tre nomm, de s'arranger de manire 
passer  Paris la plus grande partie de l'anne; mais il ne parat pas
qu'il l'ait fait. Il ne vint s'tablir dans la capitale qu'en 1662, et
jusque-l il ne retira gure les avantages que procure aux acadmiciens
l'assiduit aux sances. Les moeurs littraires du temps ne
ressemblaient pas aux ntres: les auteurs ne se faisaient aucun scrupule
d'implorer et de recevoir les libralits des princes et seigneurs.
Corneille, en tte d'_Horace_, dit qu'_il a l'honneur d'tre  Son
minence_; c'est ainsi que M. de Ballesdens de l'Acadmie avait
_l'honneur d'tre  M. le Chancelier_; c'est ainsi qu'Attale dit  la
reine Laodice, en parlant de Nicomde qu'il ne connat pas: _Cet
homme est-il  vous?_ Les gentilshommes alors se vantaient d'tre les
_domestiques_ d'un prince ou d'un seigneur. Tout ceci nous mne 
expliquer et  excuser dans notre illustre pote ces singulires
ddicaces  Richelieu,  Montauron,  Mazarin,  Fouquet, qui ont si
mal  propos scandalis Voltaire, et que M. Taschereau a rduites
fort judicieusement  leur vritable valeur. Vers la mme poque, en
Angleterre, les auteurs n'taient pas en condition meilleure et on
trouve l-dessus de curieux dtails dans les _Vies des potes_ par
Johnson et les Mmoires de Samuel Pepys. Dans la correspondance de
Malherbe avec Peiresc, il n'est presque pas une seule lettre o
le clbre lyrique ne se plaigne de recevoir du roi Henri plus de
compliments que d'cus. Ces moeurs subsistaient encore du temps de
Corneille; et quand mme elles auraient commenc  passer d'usage, sa
pauvret et ses charges de famille l'eussent empch de s'en affranchir.
Sans doute il en souffrait par moments, et il dplore lui-mme quelque
part _ce je ne sais quoi d'abaissement secret_, auquel un noble coeur a
peine  descendre; mais, chez lui, la ncessit tait plus forte que les
dlicatesses. Disons-le encore: Corneille, hors de son sublime et de
son pathtique, avait peu d'adresse et de tact. Il portait dans les
relations de la vie quelque chose de gauche et de provincial; son
discours de rception  l'Acadmie, par exemple, est un chef-d'oeuvre de
mauvais got, de plate louange et d'emphase commune. Eh bien! il faut
juger de la sorte sa ddicace  Montauron, la plus attaque de toutes,
et ridicule mme lorsqu'elle parut. Le bon Corneille y manqua de mesure
et de convenance; il insista lourdement l o il devait glisser; lui,
pareil au fond  ses hros, entier par l'me, mais bris par le sort, il
se baissa trop cette fois pour saluer, et frappa la terre de son noble
front. Qu'y faire? Il y avait en lui, mle  l'inflexible nature du
vieil _Horace_, quelque partie de la nature dbonnaire de _Pertharite_
et de _Prusias_; lui aussi, il se ft cri en certains moments, et sans
songer  la plaisanterie:

  Ah! ne me brouillez pas avec _le Cardinal_!

On peut en sourire, on doit l'en plaindre; ce serait injure que de l'en
blmer.

Corneille s'tait imagin, en 1653, qu'il renonait  la scne. Pure
illusion! Cette retraite, si elle avait t possible, aurait sans doute
mieux valu pour son repos, et peut-tre aussi pour sa gloire; mais il
n'avait pas un de ces tempraments potiques qui s'imposent  volont
une continence de quinze ans, comme fit plus tard Racine. Il suffit donc
d'un encouragement et d'une libralit de Fouquet, pour le rentraner
sur la scne o il demeura vingt annes encore, jusqu'en 1674, dclinant
de jour en jour au milieu de mcomptes sans nombre et de cruelles
amertumes. Avant de dire un mot de sa vieillesse et de sa fin, nous nous
arrterons pour rsumer les principaux traits de son gnie et de son
oeuvre.

La forme dramatique de Corneille n'a point la libert de fantaisie que
se sont donne Lope de Vega et Shakspeare, ni la svrit exactement
rgulire  laquelle Racine s'est assujetti. S'il avait os, s'il tait
venu avant d'Aubignac, Mairet, Chapelain, il se serait, je pense, fort
peu souci de graduer et d'tager ses actes, de lier ses scnes, de
concentrer ses effets sur un mme point de l'espace et de la dure; il
aurait procd au hasard, brouillant et dbrouillant les fils de son
intrigue, changeant de lieu selon sa commodit, s'attardant en chemin,
et poussant devant lui ses personnages ple-mle jusqu'au mariage ou 
la mort. Au milieu de cette confusion se seraient dtaches  et l de
belles scnes, d'admirables groupes; car Corneille entend fort bien
le groupe, et, aux moments essentiels, pose fort dramatiquement ses
personnages. Il les balance l'un par l'autre, les dessine vigoureusement
par une parole mle et brve, les contraste par des reparties tranches,
et prsente  l'oeil du spectateur des masses d'une savante structure.
Mais il n'avait pas le gnie assez artiste pour tendre au drame entier
cette configuration concentrique qu'il a ralise par places; et,
d'autre part, sa fantaisie n'tait pas assez libre et alerte pour se
crer une forme mouvante, diffuse, ondoyante et multiple, mais non moins
relle, non moins belle que l'autre, et comme nous l'admirons dans
quelques pices de Shakspeare, comme les Schlegel l'admirent dans
Calderon. Ajoutez  ces imperfections naturelles l'influence d'une
potique superficielle et mticuleuse, dont Corneille s'inquitait
outre mesure, et vous aurez le secret de tout ce qu'il y a de louche,
d'indcis et d'incompltement calcul dans l'ordonnance de ses
tragdies. Ses _Discours_ et ses _Examens_ nous donnent sur ce sujet
mille dtails, o se rvlent les coins les plus cachs de l'esprit
du grand Corneille. On y voit combien l'impitoyable unit de lieu le
tracasse, combien il lui dirait de grand coeur: _Oh! que vous me gnez!_
et avec quel soin il cherche  la rconcilier avec la _biensance_. Il
n'y parvient pas toujours. _Pauline vient jusque dans une antichambre
pour trouver Svre dont elle devrait attendre la visite dans son
cabinet._ Pompe semble s'carter un peu de la prudence d'un gnral
d'arme, lorsque, sur la foi de Sertorius, il vient confrer avec lui
jusqu'au sein d'une ville o celui-ci est le matre; _mais il tait
impossible de garder l'unit de lieu sans lui faire faire cette
chappe._ Quand il y avait pourtant ncessit absolue que l'action
se passt en deux lieux diffrents, voici l'expdient qu'imaginait
Corneille pour luder la rgle: C'toit que ces deux lieux n'eussent
point besoin de diverses dcorations, et qu'aucun des deux ne ft jamais
nomm, mais seulement le lieu gnral o tous les deux sont compris,
comme Paris, Rome; Lyon, Constantinople, etc. Cela aideroit  tromper
l'auditeur qui, ne voyant rien qui lui marqut la diversit des lieux,
ne s'en apercevroit pas,  moins d'une rflexion malicieuse et critique,
dont il y a peu qui soient capables, la plupart s'attachant avec chaleur
 l'action qu'ils voient reprsenter. Il se flicite presque comme
un enfant de la complexit d'_Hraclius_, et que _ce pome soit si
embarrass qu'il demande une merveilleuse attention._ Ce qu'il nous fait
surtout remarquer dans _Othon_, _c'est qu'on n'a point encore vu de
pice o il se propose tant de mariages pour n'en conclure aucun._

Les personnages de Corneille sont grands, gnreux, vaillants, tout en
dehors, hauts de tte et nobles de coeur. Nourris la plupart dans
une discipline austre, ils ont sans cesse  la bouche des maximes
auxquelles ils rangent leur vie; et comme ils ne s'en cartent jamais,
on n'a pas de peine  les saisir; un coup d'oeil suffit: ce qui est
presque le contraire des personnages de Shakspeare et des caractres
humains en cette vie. La moralit de ses hros est sans tache: comme
pres, comme amants, comme amis ou ennemis, on les admire et on les
honore; aux endroits pathtiques, ils ont des accents sublimes qui
enlvent et font pleurer; mais ses rivaux et ses maris ont quelquefois
une teinte de ridicule: ainsi don Sanche dans _le Cid_, ainsi Prusias et
Pertharite. Ses tyrans et ses martres sont tout d'une pice comme ses
hros, mchants d'un bout  l'autre; et encore,  l'aspect d'une belle
action, il leur arrive quelquefois de faire volte-face, de se retourner
subitement  la vertu: tels Grimoald et Arsino. Les hommes de
Corneille ont l'esprit formaliste et pointilleux: ils se querellent sur
l'tiquette; ils raisonnent longuement et ergotent  haute voix avec
eux-mmes jusque dans leur passion. Il y a du Normand. Auguste, Pompe
et autres ont d tudier la dialectique  Salamanque, et lire Aristote
d'aprs les Arabes. Ses hrones, ses _adorables furies_, se ressemblent
presque toutes: leur amour est subtil, combin, alambiqu, et sort plus
de la tte que du coeur. On sent que Corneille connaissait peu les
femmes. Il a pourtant russi  exprimer dans Chimne et dans Pauline
cette vertueuse puissance de sacrifice, que lui-mme avait pratique en
sa jeunesse. Chose singulire! depuis sa rentre au thtre en 1659,
et dans les pices nombreuses de sa dcadence, _Attila, Brnice,
Pulchrie, Surna_, Corneille eut la manie de mler l'amour  tout,
comme La Fontaine Platon. Il semblait que les succs de Quinault et de
Racine l'entranassent sur ce terrain, et qu'il voult en remontrer 
ces _doucereux_, comme il les appelait. Il avait fini par se figurer
qu'il avait t en son temps bien autrement galant et amoureux que ces
jeunes perruques blondes, et il ne parlait d'autrefois qu'en hochant la
tte comme un vieux berger.

Le style de Corneille est le mrite par o il excelle  mon gr.
Voltaire, dans son commentaire, a montr sur ce point comme sur d'autres
une souveraine injustice et une assez grande ignorance des vraies
origines de notre langue. Il reproche  tout moment  son auteur de
n'avoir ni grce, ni lgance, ni clart: il mesure, plume en main,
la hauteur des mtaphores, et quand elles dpassent, il les trouve
gigantesques. Il retourne et dguise en prose ces phrases altires et
sonores qui vont si bien  l'allure des hros, et il se demande si c'est
l crire et parler _franais_. Il appelle grossirement _solcisme_ ce
qu'il devrait qualifier d'_idiotisme_, et qui manque si compltement 
la langue troite, symtrique, courte, et  _la franaise_, du XVIIIe
sicle. On se souvient des magnifiques vers de l'_ptre  Ariste_, dans
lesquels Corneille se glorifie lui-mme aprs le triomphe du _Cid_:

  Je sais ce que je vaux, et crois ce qu'on m'en dit.

Voltaire a os dire de cette belle ptre: Elle parat crite
entirement dans le style de Rgnier, sans grce, sans finesse, sans
lgance, sans imagination; mais on y voit de la facilit et de la
navet. Prusias, en parlant de son fils Nicomde que les victoires ont
exalt, s'crie:

  Il ne veut plus dpendre, et croit que ses conqutes
  Au-dessus de son bras ne laissent point de ttes.

Voltaire met en note: _Des ttes au-dessus des bras_, il n'tait
plus permis d'crire ainsi en 1657. Il serait certes piquant de lire
quelques pages de Saint-Simon qu'aurait commentes Voltaire. Pour nous,
le style de Corneille nous semble avec ses ngligences une des plus
grandes manires du sicle qui eut Molire et Bossuet. La touche du
pote est rude, svre et vigoureuse. Je le comparerais volontiers 
un statuaire qui, travaillant sur l'argile pour y exprimer d'hroques
portraits, n'emploie d'autre instrument que le pouce, et qui, ptrissant
ainsi son oeuvre, lui donne un suprme caractre de vie avec mille
accidents heurts qui l'accompagnent et l'achvent; mais cela est
incorrect, cela n'est pas lisse ni _propre_, comme on dit. Il y a peu de
peinture et de couleur dans le style de Corneille; il est chaud plutt
qu'clatant; il tourne volontiers  l'abstrait, et l'imagination y
cde  la pense et au raisonnement. Il doit plaire surtout aux hommes
d'tat, aux gomtres, aux militaires,  ceux qui gotent les styles de
Dmosthne, de Pascal et de Csar.

En somme, Corneille, gnie pur, incomplet, avec ses hautes parties et
ses dfauts, me fait l'effet de ces grands arbres, nus, rugueux, tristes
et monotones par le tronc, et garnis de rameaux et de sombre verdure
seulement  leur sommet. Ils sont forts, puissants, gigantesques, peu
touffus; une sve abondante y monte: mais n'en attendez ni abri, ni
ombrage, ni fleurs. Ils feuillissent tard, se dpouillent tt, et vivent
longtemps  demi dpouills. Mme aprs que leur front chauve a livr
ses feuilles au vent d'automne, leur nature vivace jette encore par
endroits des rameaux perdus et de vertes pousses. Quand ils vont
mourir, ils ressemblent par leurs craquements et leurs gmissements  ce
tronc charg d'armures, auquel Lucain a compar le grand Pompe.

Telle fut la vieillesse du grand Corneille, une de ces vieillesses
ruineuses, sillonnes et chenues, qui tombent pice  pice et dont le
coeur est long  mourir. Il avait mis toute sa vie et toute son me
au thtre. Hors de l il valait peu: brusque, lourd, taciturne et
mlancolique, son grand front rid ne s'illuminait, son oeil terne et
voil n'tincelait, sa voix sche et sans grce ne prenait de l'accent,
que lorsqu'il parlait du thtre, et surtout du sien. Il ne savait pas
causer, tenait mal son rang dans le monde, et ne voyait gure MM. de La
Rochefoucauld et de Retz, et madame de Svign que pour leur lire ses
pices. Il devint de plus en plus chagrin et morose avec les ans. Les
succs de ses jeunes rivaux l'importunaient; il s'en montrait afflig
et noblement jaloux, comme un taureau vaincu ou un vieil athlte. Quand
Racine eut parodi par la bouche de l'_Intim_ ce vers du _Cid_:

  Ses rides sur son front ont grav ses exploits,

Corneille, qui n'entendait pas raillerie, s'cria navement: Ne
tient-il donc qu' un jeune homme de venir ainsi tourner en ridicule les
vers des gens? Une fois il s'adresse  Louis XIV qui a fait reprsenter
 Versailles _Sertorius, Oedipe_ et _Rodogune_; il implore la mme
faveur pour _Othon, Pulchrie, Surna_, et croit qu'un seul regard du
matre les tirerait du tombeau; il se compare au vieux Sophocle accus
de dmence et lisant _Oedipe_ pour rponse; puis il ajoute:

  Je n'irai pas si loin, et si mes quinze lustres
  Font encor quelque peine aux modernes illustres,

  S'il en est de fcheux jusqu' s'en chagriner,
  Je n'aurai pas longtemps  les importuner.
  Quoi que je m'en promette, ils n'en ont rien  craindre:
  C'est le dernier clat d'un feu prt  s'teindre;
  Sur le point d'expirer, il tche d'blouir,
  Et ne frappe les yeux que pour s'vanouir.

Une autre fois, il disait  Chevreau: J'ai pris cong du thtre, et ma
posie s'en est alle avec mes dents. Corneille avait perdu deux de ses
enfants, deux fils, et sa pauvret avait peine  produire les autres. Un
retard dans le payement de sa pension le laissa presque en dtresse
 son lit de mort: on sait la noble conduite de Boileau. Le grand
vieillard expira dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre 1684, rue
d'Argenteuil, o il logeait. Charlotte Corday tait arrire-petite-fille
d'une des filles de Pierre Corneille[18].

[Note 18: D'autres font d'elle seulement une arrire-petite-nice du
grand tragique; il y a des doutes et mme il y a eu des procs sur
cette gnalogie. J'ai suivi M. Taschereau.--Voir, comme dveloppement
particulier sur Corneille et sur _Polyeucte_, mon _Port-Royal_, tome I,
liv. I, chap. VI.]



LA FONTAINE

Dans ces rapides essais, par lesquels nous tchons de ramener
l'attention de nos lecteurs et la ntre  des souvenirs pacifiques de
littrature et de posie, nous ne nous sommes nullement impos la loi,
comme certaines gens peu charitables ou mal instruits voudraient le
faire croire, de mettre en avant  toute force des ides soi-disant
nouvelles, de contrarier sans relche les opinions reues, de rformer,
de casser les jugements consacrs, d'exhumer coup sur coup des
rputations et d'en dmolir. En supposant qu'un tel rle convnt jamais
 quelqu'un, qui serions-nous, bon Dieu! pour l'entreprendre? Le ntre
est plus simple: nous avons quelques principes d'art et de critique
littraire, que nous essayons d'appliquer, sans violence toutefois et
 l'amiable, aux auteurs illustres des deux sicles prcdents.
D'ailleurs, l'impression qu'une dernire et plus frache lecture a
laisse en nous, impression pure, franche, aussi prompte et nave que
possible, voil surtout ce qui dcide du ton et de la couleur de notre
causerie; voil ce qui nous a pouss  la svrit contre Jean-Baptiste,
 l'estime pour Boileau,  l'admiration pour madame de Svign,
Mathurin Rgnier et d'autres encore; aujourd'hui, c'est le tour de
La Fontaine[19]. En revenant sur lui aprs tant de pangyristes et de
biographes, aprs les travaux de M. Walckenaer en particulier, nous nous
condamnons  n'en rien dire de bien nouveau pour le fond, et  ne faire
au plus que retraduire  notre guise et motiver un peu diffremment
parfois les mmes conclusions de louanges, les mmes hommages d'une
critique dsarme et pleine d'amour. Mais ces redites pourtant, dt la
forme seule les rajeunir, ne nous ont pas sembl inutiles, ne serait-ce
que pour montrer que nous aussi, le dernier venu et le plus obscur,
nous savons au besoin et par conviction nous ranger  la suite de nos
devanciers dans la carrire.

[Note 19: Dans l'ordre premier o parurent successivement plusieurs
de ces articles en 1829, ceux de _J.-B. Rousseau_ et de _Rgnier_
avaient prcd en date celui de _La Fontaine_. Quant  l'article sur
_madame de Svign_, il appartient de droit  celui de nos volumes qui,
dans la prsente collection, est particulirement consacr aux femmes;
il en fait le dbut.]

Et puis, si La Harpe et Chamfort ont lou La Fontaine avec une
ingnieuse sagacit, ils l'ont beaucoup trop dtach de son sicle, qui
tait bien moins connu d'eux que de nous. Le XVIIIe sicle, en effet,
n'a su naturellement de l'poque de Louis XIV que la partie qui s'est
continue et qui a prvalu sous Louis XV. Il en a ignor ou ddaign
tout un autre ct, par lequel le dernier rgne regardait les
prcdents, ct qui certes n'est pas le moins original, et que
Saint-Simon nous dvoile aujourd'hui. Aussi ces admirables Mmoires, qui
jusqu'ici ont t envisags surtout comme ruinant le prestige glorieux
et la grandeur factice de Louis XIV, nous semblent-ils bien plutt
restituer  cette mmorable poque un caractre de grandeur et de
puissance qu'on ne souponnait pas, et devoir la rhabiliter hautement
dans l'opinion, par les endroits mmes qui dtruisent les prjugs d'une
admiration superficielle. Il en sera, selon nous, des variations de nos
jugements sur le sicle de Louis XIV, comme il en a t de nos diverses
faons de voir touchant les choses de la Grce et du moyen ge. D'abord,
par exemple, on tudiait peu ou du moins on entendait mal le thtre
grec; on l'admirait pour des qualits qu'il n'avait pas; puis, quand,
y jetant un coup d'oeil rapide, on s'est aperu que ces qualits qu'on
estimait indispensables manquaient souvent, on l'a trait assez  la
lgre: tmoin Voltaire et La Harpe. Enfin, en l'tudiant mieux, comme
a fait M. Villemain, on est revenu  l'admirer prcisment pour n'avoir
pas ces qualits de fausse noblesse et de continuelle dignit qu'on
avait cru y voir d'abord, et que plus tard on avait t dsappoint de
n'y pas trouver. C'est aussi la marche qu'ont suivie les opinions sur le
moyen ge, la chevalerie et le gothique. A l'ge d'or de fantaisie et
d'_opra_ rv par La Curne de Sainte-Palaye et Tressan[20], ont succd
des tudes plus svres, qui ont jet quelque trouble dans le premier
arrangement romanesque; puis ces tudes, de plus en plus fortes et
intelligentes, ont rencontr au fond un ge non plus d'or, mais de fer,
et pourtant merveilleux encore: de simples prtres et des moines plus
hauts et plus puissants que les rois, des barons gigantesques dont les
grands ossements et les armures normes nous effraient; un art de granit
et de pierre, savant, dlicat, arien, majestueux et mystique. Ainsi la
monarchie de Louis XIV, d'abord admire pour l'apparente et fastueuse
rgularit qu'y afficha le monarque et que clbra Voltaire, puis trahie
dans son infirmit relle par les Mmoires de Dangeau, de la princesse
Palatine, et rapetisse  dessein par Lemontey, nous reparat chez
Saint-Simon vaste, encombre et flottante, dans une confusion qui n'est
pas sans grandeur et sans beaut, avec tous les rouages de plus en plus
inutiles de l'antique constitution abolie, avec tout ce que l'habitude
conserve de formes et de mouvements, mme aprs que l'esprit et le sens
des choses ont disparu; dj sujette au bon plaisir despotique, mais mal
discipline encore  l'tiquette suprme qui finira par triompher. Or,
ceci bien pos, il est ais de rtablir en leur vraie place et de voir
en leur vrai jour les hommes originaux du temps, qui, dans leur conduite
ou dans leurs oeuvres, ont fait autre chose que remplir le programme
du matre. Sans cette connaissance gnrale, on court risque de les
considrer trop  part, et comme des tres tranges et accidentels.
C'est ce que les critiques du dernier sicle n'ont pas vit en parlant
de La Fontaine: ils l'ont trop isol et charg dans leurs portraits; ils
lui ont suppos une personnalit beaucoup plus entire qu'il n'tait
besoin, eu gard  ses oeuvres, et l'ont imagin _bonhomme_ et _fablier_
outre mesure. Il leur tait bien plus facile de s'expliquer Racine
et Boileau, qui appartiennent  la partie rgulire et apparente de
l'poque, et en sont la plus pure expression Littraire.

[Note 20: Il ne faudrait pourtant pas mettre sur la mme ligne,
pour l'ensemble des travaux, La Curne de Sainte-Palaye, qui en a fait
D'immenses, et Tressan qui n'en a fait que de fort lgers.]

Il y a des hommes qui, tout en suivant le mouvement gnral de leur
sicle, n'en conservent pas moins une individualit profonde et
indlbile: Molire en est le plus clatant exemple. Il en est d'autres
qui, sans aller dans le sens de ce mouvement gnral, et en montrant par
consquent une certaine originalit propre, en ont moins pourtant qu'ils
ne paraissent, bien qu'il puisse leur en rester beaucoup. Il entre dans
la manire qui les distingue de leurs contemporains une grande part
d'imitation de l'ge prcdent; et, dans ce frappant contraste qu'ils
nous offrent avec ce qui les entoure, il faut savoir reconnatre et
rabattre ce qui revient de droit  leurs devanciers. C'est parmi les
hommes de cet ordre que nous rangeons La Fontaine: nous l'avons dj dit
ailleurs[21], il a t, sous Louis XIV, le dernier et le plus grand des
potes du XVIe sicle.

[Note 21: Voir  la fin de ce volume un article du _Globe_, 15
septembre 1827, on cette ide sur La Fontaine est dveloppe. J'en ai
aussi parl en ce sens dans le _Tableau de la Posie franaise au XVIe
sicle_.]

N, en 1621,  Chteau-Thierry en Champagne, il reut une ducation fort
nglige, et donna de bonne heure des preuves de son extrme facilit 
se laisser aller dans la vie et  obir aux impressions du moment. Un
chanoine de Soissons lui ayant prt un jour quelques livres de pit,
le jeune La Fontaine se crut du penchant pour l'tat ecclsiastique,
et entra au sminaire. Il ne tarda pas  en sortir; et son pre, en le
mariant, lui transmit sa charge de matre des eaux et forts. Mais
La Fontaine, avec son caractre naturel d'oubliance et de paresse,
s'accoutuma insensiblement  vivre comme s'il n'avait eu ni charge ni
femme. Il n'tait pourtant pas encore pote, ou du moins il ignorait
qu'il le ft. Le hasard le mit sur la voie. Un officier qui se trouvait
en quartier d'hiver  Chteau-Thierry lut un jour devant lui l'ode de
Malherbe dont le sujet est un des attentats sur la personne de Henri IV:

  Que direz-vous, races futures, etc.,

et La Fontaine, ds ce moment, se crut appel  composer des odes: il en
fit, dit-on, plusieurs, et de mauvaises; mais un de ses parents, nomm
Pintrel, et son camarade de collge, Maucroix, le dtournrent de ce
genre et l'engagrent  tudier les anciens. C'est aussi vers ce temps
qu'il dut se mettre  la lecture de Rabelais, de Marot, et des potes
du XVIe sicle, vritable fonds d'une bibliothque de province  cette
poque. Il publia, en 1654, une traduction en vers de _l'Eunuque_ de
Trence; et l'un des parents de sa femme, Jannart, ami et substitut de
Fouquet, emmena le pote  Paris pour le prsenter au surintendant.

Ce voyage et cette prsentation dcidrent du sort de La Fontaine.
Fouquet le prit en amiti, se l'attacha, et lui fit une pension de mille
francs,  condition qu'il en acquitterait chaque quartier par une pice
de vers, ballade ou madrigal, dizain ou sixain. Ces petites pices, avec
_le Songe de Vaux_, sont les premires productions originales que nous
ayons de La Fontaine: elles se rapportent tout  fait au got d'alors, 
celui de Saint-vremond et de Benserade, au marotisme de Sarasin et de
Voiture, et le _je ne sais quoi_ de mollesse et de rverie voluptueuse
qui n'appartient qu' notre dlicieux auteur, y perce bien dj, mais y
est encore trop charg de fadeurs et de bel esprit. Le pote de Fouquet
fut accueilli, ds son dbut, comme un des ornements les plus dlicats
de cette socit polie et galante de Saint-Mand et de Vaux. Il tait
fort aimable dans le monde, quoi qu'on en ait dit, et particulirement
dans un monde priv; sa conversation, abandonne et nave,
s'assaisonnait au besoin de finesse malicieuse, et ses distractions
savaient fort bien s'arrter  temps pour n'tre qu'un charme de
plus: il tait certainement moins _bonhomme_ en socit que le grand
Corneille. Les femmes, le rien-faire et le sommeil se partageaient tour
 tour ses hommages et ses voeux. Il en convenait agrablement; il s'en
vantait mme parfois, et causait volontiers de lui-mme et de ses gots
avec les autres sans jamais les lasser, et en les faisant seulement
sourire. L'intimit surtout avait mille grces avec lui: il y portait
un tour affectueux et de bon ton familier; il s'y livrait en homme qui
oublie tout le reste, et en prenait au srieux ou en droulait avec
badinage les moindres caprices. Son got dclar pour le beau sexe ne
rendait son commerce dangereux aux femmes que lorsqu'elles le voulaient
bien. La Fontaine, en effet, comme Regnier son prdcesseur, aimait
avant tout _les amours faciles et de peu de dfense_. Tandis qu'il
adressait  genoux, aux _Iris_, aux _Climnes_ et aux desses, de
respectueux soupirs, et qu'il pratiquait de son mieux ce qu'il avait cru
lire dans Platon, il cherchait ailleurs et plus bas des plaisirs moins
mystiques qui l'aidaient  prendre son martyre en patience. Parmi ses
bonnes fortunes  son arrive dans la capitale, on cite la clbre
Claudine, troisime femme de Guillaume Colletet, et d'abord sa servante;
Colletet pousait toujours ses servantes. Notre pote visitait souvent
le bon vieux rimeur en sa maison du faubourg Saint-Marceau, et
courtisait Claudine tout en devisant,  souper, des auteurs du XVIe
sicle avec le mari, qui put lui donner l-dessus d'utiles conseils et
lui rvler des richesses dont il profita. Pendant les six premires
annes de son sjour  Paris, et jusqu' la chute de Fouquet, La
Fontaine produisit peu; il s'abandonna tout entier au bonheur de cette
vie d'enchantement et de fte, aux dlices d'une socit choisie qui
gotait son commerce ingnieux et apprciait ses galantes bagatelles;
mais ce songe s'vanouit par la captivit de l'enchanteur. Sur ces
entrefaites, la duchesse de Bouillon, nice de Mazarin, ayant demand au
pote des contes en vers, il s'empressa de la satisfaire, et le premier
recueil des Contes parut en 1664: La Fontaine avait quarante-trois ans.
On a cherch  expliquer un dbut si tardif dans un gnie si facile, et
certains critiques sont alls jusqu' attribuer ce long silence  des
tudes _secrtes_,  une ducation laborieuse et prolonge. En vrit,
bien que La Fontaine n'ait pas cess d'essayer et de cultiver  ses
moments de loisir son talent, depuis le jour o l'ode de Malherbe le lui
rvla, j'aime beaucoup mieux croire  sa paresse,  son sommeil, 
ses distractions,  tout ce qu'on voudra de naf et d'oublieux en lui,
qu'admettre cet ennuyeux noviciat auquel il se serait condamn. Gnie
instinctif, insouciant, volage et toujours livr au courant des
circonstances, on n'a qu' rapprocher quelques traits de sa vie pour
le connatre et le comprendre. Au sortir du collge, un chanoine de
Soissons lui prte des livres pieux, et le voil au sminaire; un
officier lui lit une ode de Malherbe, et le voil pote; Pintrel et
Maucroix lui conseillent l'antiquit, et le voil qui rve Quintilien et
raffole de Platon en attendant Baruch. Fouquet lui commande dizains et
ballades, il en fait; madame de Bouillon, des contes, et il est conteur;
un autre jour ce seront des fables pour monseigneur le Dauphin, un pome
du _Quinquina_ pour madame de Bouillon encore, un opra de _Daphn_ pour
Lulli, _la Captivit de saint Malc_  la requte de MM. de Port-Royal;
ou bien ce seront des lettres, de longues lettres ngliges et
fleuries, mles de vers et de prose,  sa femme,  M. de Maucroix, 
Saint-vremond, aux Conti, aux Vendme,  tous ceux enfin qui lui en
demanderont. La Fontaine dpensait son gnie, comme son temps, comme sa
fortune, sans savoir comment, et au service de tous. Si jusqu' l'ge
de quarante ans il en parut moins prodigue que plus tard, c'est que les
occasions lui manquaient en province, et que sa paresse avait besoin
d'tre surmonte par une douce violence. Une fois d'ailleurs qu'il eut
rencontr le genre qui lui convenait le mieux, celui du _conte_ et de
la _fable_, il tait tout simple qu'il s'y adonnt avec une sorte
d'effusion, et qu'il y revnt de lui-mme  plusieurs reprises, par
penchant comme par habitude. La Fontaine, il est vrai, se mprenait un
peu sur lui-mme; il se piquait de beaucoup de correction et de labeur,
et sa potique qu'il tenait en gros de Maucroix, et que Boileau et
Racine lui achevrent, s'accordait assez mal avec la tournure de ses
oeuvres. Mais cette lgre inconsquence, qui lui est commune avec
d'autres grands esprits nafs de son temps, n'a pas lieu d'tonner chez
lui, et elle confirme bien plus qu'elle ne contrarie notre opinion sur
la nature facile et accommodante de son gnie. Un clbre pote de nos
jours, qu'on a souvent compar  La Fontaine pour sa bonhomie aiguise
de malice, et qui a, comme lui, la gloire d'tre crateur inimitable
dans un genre qu'on croyait us, le mme pote populaire qui, dans ce
moment d'motion politique, est rendu, aprs une trop longue captivit,
a ses amis et  la France, Branger, n'a commenc aussi que vers
quarante ans  concevoir et  composer ses immortelles chansons. Mais,
pour lui, les causes du retard nous semblent diffrentes, et les jours
du silence ont t tout autrement employs. Jet jeune et sans ducation
rgulire au milieu d'une littrature compasse et d'une posie sans
me, il a d hsiter longtemps, s'essayer en secret, se dcourager
maintes fois et se reprendre, tenter du nouveau dans bien des voies, et,
en un mot, brler bien des vers avant d'entrer en plein dans le genre
unique que les circonstances ouvrirent  son coeur de citoyen. Branger,
comme tous les grands potes de ce temps, mme les plus instinctifs,
a su parfaitement ce qu'il faisait et pourquoi il le faisait: un art
dlicat et savant se cache sous ses rveries les plus picuriennes, sous
ses inspirations les plus ferventes; honneur en soit  lui! mais cela
n'tait ni du temps ni du gnie de La Fontaine.

Ce qu'est La Fontaine dans le _conte_, tout le monde le sait; ce qu'il
est dans la _fable_, on le sait aussi, on le sent; mais il est moins
ais de s'en rendre compte. Des auteurs d'esprit s'y sont tromps; ils
ont mis en action, selon le prcepte, des animaux, des arbres, des
hommes, ont cach un sens fin, une morale saine sous ces petits drames,
et se sont tonns ensuite d'tre jugs si infrieurs  leur illustre
devancier: c'est que La Fontaine entendait autrement la fable. J'excepte
les premiers livres, dans lesquels il montre plus de timidit, se tient
davantage  son petit rcit, et n'est pas encore tout  fait  l'aise
dans cette forme qui s'adaptait moins immdiatement  son esprit que
l'lgie ou le conte. Lorsque le second recueil parut, contenant
cinq livres, depuis le sixime jusqu'au onzime inclusivement, les
contemporains se rcrirent comme ils font toujours, et le mirent fort
au-dessous du premier. C'est pourtant dans ce recueil que se trouve au
complet la fable, telle que l'a invente La Fontaine. Il avait fini
videmment par y voir surtout un cadre commode  penses,  sentiments,
 causerie; le petit drame qui en fait le fond n'y est plus toujours
l'essentiel comme auparavant; la moralit de quatrain y vient au bout
par un reste d'habitude; mais la fable, plus libre en son cours, tourne
et drive, tantt  l'lgie et  l'idylle, tantt  l'ptre et au
conte: c'est une anecdote, une conversation, une lecture, leves  la
posie, un mlange d'aveux charmants, de douce philosophie et de plainte
rveuse. La Fontaine est notre seul grand pote personnel et rveur
avant Andr Chnier. Il se met volontiers dans ses vers, et nous
entretient de lui, de son me, de ses caprices et de ses faiblesses. Son
accent respire d'ordinaire la malice, la gaiet, et le conteur grivois
nous rit du coin de l'oeil, en branlant la tte. Mais souvent aussi il
a des tons qui viennent du coeur et une tendresse mlancolique qui le
rapproche des potes de notre ge. Ceux du XVIe sicle avaient bien
eu dj quelque avant-got de rverie; mais elle manquait chez eux
d'inspiration individuelle, et ressemblait trop  un lieu-commun
uniforme, d'aprs Ptrarque et Bembe. La Fontaine lui rendit un
caractre primitif d'expression vive et discrte; il la dbarrassa de
tout ce qu'elle pouvait avoir contract de banal ou de sensuel; Platon,
par ce ct, lui fut bon  quelque chose comme il l'avait t 
Ptrarque; et quand le pote s'crie dans une de ses fables dlicieuses:

  Ne sentirai-je plus de charme qui m'arrte?
  Ai-je pass le temps d'aimer?

ce mot _charme_, ainsi employ en un sens indfini et tout mtaphysique,
marque en posie franaise un progrs nouveau qu'ont relev et poursuivi
plus tard Andr Chnier et ses successeurs. Ami de la retraite, de la
solitude, et peintre des champs, La Fontaine a encore sur ses devanciers
du XVIe sicle l'avantage d'avoir donn  ses tableaux des couleurs
fidles qui sentent, pour ainsi dire, le pays et le terroir. Ces
plaines immenses de bls o se promne de grand matin le matre, et o
l'allouette cache son nid; ces bruyres et ces buissons o fourmille
tout un petit monde; ces jolies garennes, dont les htes tourdis font
la cour  l'aurore dans la rose et parfument de thym leur banquet,
c'est la Beauce, la Sologne, la Champagne, la Picardie; j'en reconnais
les fermes avec leurs mares, avec les basses-cours et les colombiers;
La Fontaine avait bien observ ces pays, sinon en matre des
eaux-et-forts, du moins en pote; il y tait n, il y avait vcu
longtemps, et, mme aprs qu'il se fut fix dans la capitale, il
retournait chaque anne vers l'automne  Chteau-Thierry, pour y visiter
son bien et le vendre en dtail; car _Jean_, comme on sait, _mangeait le
fonds avec le revenu._

Lorsque tout le bien de La Fontaine fut dissip et que la mort soudaine
de Madame l'eut priv de la charge de gentilhomme qu'il remplissait
auprs d'elle, madame de La Sablire le recueillit dans sa maison et l'y
soigna pendant plus de vingt ans. Abandonn dans ses moeurs, perdu de
fortune, n'ayant plus ni feu, ni lieu, ce fut pour lui et pour son
talent une inestimable ressource que de se trouver maintenu, sous les
auspices d'une femme aimable, au sein d'une socit spirituelle et de
bon got, avec toutes les douceurs de l'aisance. Il sentit vivement le
prix de ce bienfait; et cette inviolable amiti, familire  la fois
et respectueuse, que la mort seule put rompre, est un des sentiments
naturels qu'il russit le mieux  exprimer. Aux pieds de madame de
La Sablire et des autres femmes distingues qu'il clbrait en les
respectant, sa muse, parfois souille, reprenait une sorte de puret
et de fracheur, que ses gots un peu vulgaires, et de moins en moins
scrupuleux avec l'ge, ne tendaient que trop  affaiblir. Sa vie, ainsi
ordonne dans son dsordre, devint double, et il en fit deux parts:
l'une, lgante, anime, spirituelle, au grand jour, berce entre les
jeux de la posie, et les illusions du coeur; l'autre, obscure et
honteuse, il faut le dire, et livre  ces garements prolongs des sens
que la jeunesse embellit du nom de volupt, mais qui sont comme un vice
au front du vieillard. Madame de La Sablire elle-mme, qui reprenait La
Fontaine, n'avait pas t toujours exempte de passions humaines et de
faiblesses selon le monde; mais lorsque l'infidlit du marquis de La
Fare lui eut laiss le coeur libre et vide, elle sentit que nul autre
que Dieu ne pouvait dsormais le remplir, et elle consacra ses dernires
annes aux pratiques les plus actives de la charit chrtienne. Cette
conversion, aussi sincre qu'clatante, eut lieu en 1683. La Fontaine
en fut touch comme d'un exemple  suivre; sa fragilit et d'autres
liaisons qu'il contracta vers cette poque le dtournrent, et ce ne fut
que dix ans aprs, quand la mort de madame de La Sablire lui eut donn
un second et solennel avertissement, que cette bonne pense germa en lui
pour n'en plus sortir. Mais, ds 1684, nous avons de lui un admirable
_Discours en vers_, qu'il lut le jour de sa rception  l'Acadmie
franaise, et dans lequel, s'adressant  sa bienfaitrice, il lui expose
avec candeur l'tat de son me:

  Des solides plaisirs je n'ai suivi que l'ombre,
  J'ai toujours abus du plus cher de nos biens:
  Les pensers amusants, les vagues entretiens,
  Vains enfants du loisir, dlices chimriques,
  Les romans et le jeu, peste des rpubliques,
  Par qui sont dvoys les esprits les plus droits,
  Ridicule fureur qui se moque des lois,
  Cent autres passions des sages condamnes,
  Ont pris comme  l'envi la fleur de mes annes.
  L'usage des vrais biens rparerait ces maux;
  Je le sais, et je cours encore  des biens faux.
  . . . . . . . . . . . .
  Si faut-il qu' la fin de tels pensers nous quittent;
  Je ne vois plus d'instants qui ne m'en sollicitent:
  Je recule, et peut-tre attendrai-je trop tard;
  Car qui sait les moments prescrits  son dpart?
  Quels qu'ils soient, ils sont courts...

C'est, on le voit, une confession grave, ingnue, o l'onction
religieuse et une haute moralit n'empchent pas un reste de coup d'oeil
amoureux vers ces _chimriques dlices_ dont on est mal dtach. Et puis
une simplicit d'exagration s'y mle: les romans et le jeu qui ont
gar le pcheur sont la _peste des rpubliques, une fureur qui se moque
des lois._ Et plus loin:

  Que me servent ces vers avec soin composs?
  N'en attends-je autre fruit que de les voir priss?
  C'est peu que leurs conseils, si je ne sais les suivre,
  Et qu'au moins vers ma fin je ne commence  vivre;
  Car je n'ai pas vcu, j'ai servi deux tyrans:
  Un vain bruit et l'amour ont partag mes ans.
  Qu'est-ce que vivre, Iris? vous pouvez nous l'apprendre;
  Votre rponse est prte, il me semble l'entendre:
  C'est jouir des vrais biens avec tranquillit,
  Faire usage du temps et de l'oisivet,
  S'acquitter des honneurs dus  l'tre suprme,
  Renoncer aux Phyllis en faveur de soi-mme,
  Bannir le fol amour et les voeux impuissants,
  Comme Hydres dans nos coeurs sans cesse renaissants.

Sincre, loquente, sublime posie, d'un tour singulier, o la vertu
trouve moyen de s'accommoder avec l'oisivet, o _les Phyllis_ se
placent  ct de l'tre suprme, et qui fait natre un sourire dans une
larme? Que La Fontaine n'a-t-il connu _le Dieu des bonnes gens_? il lui
en aurait moins cot pour se convertir.

Au premier abord, et  ne juger que par les oeuvres, l'art et le travail
paraissent tenir peu de place chez La Fontaine, et si l'attention de
la critique n'avait t veille sur ce point par quelques mots de ses
prfaces et par quelques tmoignages contemporains, on n'et jamais
song probablement  en faire l'objet d'une question. Mais le pote
_confesse_, en tte de _Psych_, que _la prose lui cote autant que
les vers_. Dans une de ses dernires fables au duc de Bourgogne, il se
plaint de _fabriquer  force de temps_ des vers moins senss que la
prose du jeune prince. Ses manuscrits prsentent beaucoup de ratures et
de changements; les mmes morceaux y sont recopis plusieurs fois, et
souvent avec des corrections heureuses. Par exemple, on a retrouv,
tout entire de sa main, une premire bauche de la fable intitule _le
Renard, les Mouches et le Hrisson_; et, en la comparant  celle qu'il
a fait imprimer, on voit que les deux versions n'ont de commun que deux
vers. Il est mme plaisant de voir quel soin religieux il apporte aux
errata: Il s'est gliss, dit-il en tte de son second recueil, quelques
fautes dans l'impression. J'en ai fait faire un errata; mais ce sont de
lgers remdes pour un dfaut considrable. Si on veut avoir quelque
plaisir de la lecture de cet ouvrage, il faut que chacun fasse corriger
ces fautes  la main dans son exemplaire, ainsi qu'elles sont marques
par chaque errata, aussi bien pour les deux premires parties que pour
les dernires. Que conclure de toutes ces preuves? Que La Fontaine
tait de l'cole de Boileau et de Racine en posie; qu'il suivait les
mmes procds de composition studieuse, et qu'il faisait difficilement
ses vers faciles? pas le moins du monde: La Fontaine me l'affirmerait en
face, que je le renverrais  Baruch, et que je ne le croirais pas. Mais
il avait, comme tout pote, ses secrets, ses finesses, sa correction
relative; il s'en souciait peu ou point dans ses lettres en vers; peu
encore, mais davantage, dans ses contes; il y visait tout  fait dans
ses fables. Sa paresse lui grossissait la peine, et il aimait  s'en
plaindre par manie. La Fontaine lisait beaucoup, non-seulement les
modernes Italiens et Gaulois, mais les anciens, dans les textes ou en
traduction: il s'en glorifie  tout propos:

  Trence est dans mes mains, je m'instruis dans Horace;
  Homre et son rival sont mes dieux du Parnasse;
  Je le dis aux rochers, etc...
  Je chris l'Arioste et j'estime le Tasse;
  Plein de Machiavel, entt de Bocace,
  J'en parle si souvent qu'on en est tourdi;
  J'en lis qui sont du nord et qui sont du midi.

Fera-t-on de lui un savant? Son rudition a pour cela de trop
singulires mprises, et se permet des confusions trop charmantes. Il a
crit dans sa Vie d'sope: Comme Planudes vivoit dans un sicle o la
mmoire des choses arrives  sope ne devoit pas tre encore teinte,
j'ai cru qu'il savoit par tradition ce qu'il a laiss. En crivant
ceci, il oubliait que dix-neuf sicles s'taient couls entre le
Phrygien et celui qu'on lui donne pour biographe, et que le moine grec
ne vivait gure plus de deux sicles avant le rgne de Louis-le-Grand.
Dans une ptre  Huet en faveur des anciens contre les modernes, et
 l'honneur de Quintilien en particulier, il en revient  Platon, son
thme favori, et dclare qu'on ne pourrait trouver entre les sages
modernes un seul approchant de ce grand philosophe, tandis que

  La Grce en fourmillait dans son moindre canton.

Il attribue la dcadence de l'ode en France  une cause qu'on
n'imaginerait jamais:

  ... l'ode, qui baisse un peu,
  Veut de la patience, et nos gens ont du feu.

D'ailleurs, en cette remarquable ptre, il proteste contre l'imitation
servile des anciens, et cherche  exposer de quelle nature est la
sienne. Nous conseillons aux curieux de comparer ce passage avec la fin
de la deuxime ptre d'Andr Chnier; l'ide au fond est la mme, mais
on verra, en comparant l'une et l'autre expression, toute la diffrence
profonde qui spare un pote artiste comme Chnier, d'avec un pote
d'instinct comme La Fontaine.

Ce qui est vrai jusqu'ici de presque tous nos potes, except Molire et
peut-tre Corneille, ce qui est vrai de Marot, de Ronsard, de Rgnier,
de Malherbe, de Boileau, de Racine et d'Andr Chnier, l'est aussi de La
Fontaine: lorsqu'on a parcouru ses divers mrites, il faut ajouter
que c'est encore par le style qu'il vaut le mieux. Chez Molire au
contraire, chez Dante, Shakspeare et Milton, le style gale l'invention
sans doute, mais ne la dpasse pas; la manire de dire y rflchit le
fond, sans l'clipser. Quant  la faon de La Fontaine, elle est trop
connue et trop bien analyse ailleurs pour que j'essaye d'y revenir.
Qu'il me suffise de faire remarquer qu'il y entre une proportion assez
grande de fadeurs galantes et de faux got pastoral, que nous blmerions
dans Saint-vremond et Voiture, mais que nous aimons ici. C'est qu'en
effet ces fadeurs et ce faux got n'en sont plus, du moment qu'ils ont
pass sous cette plume enchanteresse, et qu'ils se sont rajeunis de tout
le charme d'alentour. La Fontaine manque un peu de souffle et de suite
dans ses compositions; il a, chemin faisant, des distractions frquentes
qui font fuir son style et dvier sa pense; ses vers dlicieux, en
dcoulant comme un ruisseau, sommeillent parfois, ou s'garent et ne se
tiennent plus; mais cela mme constitue une manire, et il en est de
cette manire comme de toutes celles des hommes de gnie: ce qui autre
part serait indiffrent ou mauvais, y devient un trait de caractre ou
une grce piquante.

La conversion de madame de La Sablire, que La Fontaine n'eut pas le
courage d'imiter, avait laiss notre pote assez dsoeuvr et solitaire.
Il continuait de loger chez cette dame; mais elle ne runissait plus
la mme compagnie qu'autrefois, et elle s'absentait frquemment pour
visiter des pauvres ou des malades. C'est alors surtout qu'il se livra,
pour se dsennuyer,  la socit du prince de Conti et de MM. de Vendme
dont on sait les moeurs, et que, sans rien perdre au fond du ct de
l'esprit, il exposa aux regards de tous une vieillesse cynique et
dissolue, mal dguise sous les roses d'Anacron. Maucroix, Racine et
ses vrais amis s'affligeaient de ces drglements sans excuse; l'austre
Boileau avait cess de le voir. Saint-vremond, qui cherchait 
l'attirer en Angleterre auprs de la duchesse de Mazarin, reut de
la courtisane Ninon une lettre o elle lui disait: J'ai su que vous
souhaitiez La Fontaine en Angleterre; on n'en jouit gure  Paris; sa
tte est bien affoiblie. C'est le destin des potes: le Tasse et
Lucrce l'ont prouv. Je doute qu'il y ait du philtre amoureux pour
La Fontaine, il n'a gure aim de femmes qui en eussent pu faire la
dpense. La tte de La Fontaine ne baissait pas comme le croyait Ninon;
mais ce qu'elle dit du philtre amoureux et des sales amours n'est que
trop vrai: il touchait souvent de l'abb de Chaulieu des gratifications
dont il faisait un singulier et triste usage. Par bonheur, une jeune
femme riche et belle, madame d'Hervart, s'attacha au pote, lui offrit
l'attrait de sa maison, et devint pour lui,  force de soins et de
prvenances, une autre La Sablire. A la mort de cette dame, elle
recueillit le vieillard, et l'environna d'amiti jusqu'au dernier
moment. C'est chez elle que l'auteur de _Joconde_, touch enfin de
repentir, revtit le cilice qui ne le quitta plus. Les dtails de cette
pnitence sont touchants; La Fontaine la consacra publiquement par une
traduction du _Dies irae_, qu'il lut  l'Acadmie, et il avait form
le dessein de paraphraser les Psaumes avant de mourir. Mais,  part le
refroidissement de la maladie et de l'ge, on peut douter que cette
tche, tant de fois essaye par des potes repentants, et t possible
 La Fontaine ou mme  tout autre d'alors. A cette poque de croyances
rgnantes et traditionnelles, c'taient les sens d'ordinaire, et non la
raison, qui garaient; on avait t libertin, on se faisait dvot; on
n'avait point pass par l'orgueil philosophique ni par l'impit sche;
on ne s'tait pas attard longuement dans les rgions du doute; on ne
s'tait pas senti maintes fois dfaillir  la poursuite de la vrit.
Les sens charmaient l'me pour eux-mmes, et non comme une distraction
tourdissante et fougueuse, non par ennui et dsespoir. Puis, quand on
avait puis les dsordres, les erreurs, et qu'on revenait  la vrit
suprme, on trouvait un asile tout prpar, un confessionnal, un
oratoire, un cilice qui matait la chair; et l'on n'tait pas, comme
de nos jours, poursuivi encore, jusqu'au sein d'une foi vaguement
renaissante, par des doutes effrayants, d'ternelles obscurits et un
abme sans cesse ouvert:--je me trompe; il y eut un homme alors qui
prouva tout cela, et il manqua en devenir fou: cet homme, c'tait
Pascal.

Septembre 1829.



J'crivais ceci la mme anne, la mme saison o je composais le recueil
de Posies, _les Consolations_, c'est--dire dans une veine prononce
de sensibilit religieuse. Depuis j'ai encore crit sur La Fontaine
quelques pages qui se trouvent au tome VII des _Causeries du Lundi_, et
j'ai essay d'y rpondre aux ddains que M. de Lamartine avait prodigus
 ce charmant pote. Au reste, si La Fontaine, dans ces dernires
annes, a t bien lgrement trait par un grand pote qui s'est
lui-mme jug par l, il a t tudi, approfondi par de savants
critiques, et si approfondi mme qu'il est sorti d'entre leurs mains
comme transform. J'en reviens volontiers et je m'en tiens sur lui  ce
jugement de La Bruyre dans son Discours de rception  l'Acadmie: Un
autre, plus gal que Marot et plus pote que Voiture, a le jeu, le tour
et la navet de tous les deux; il instruit en badinant, persuade aux
hommes la vertu par l'organe des btes, lve les petits sujets jusqu'au
sublime: homme unique dans son genre d'crire, toujours original, soit
qu'il invente, soit qu'il traduise; qui a t au del de ses modles,
modle lui-mme difficile  imiter.--Voir aussi le joli thme latin de
Fnelon  l'usage du duc de Bourgogne sur la mort de La Fontaine, _in
Fontani mortem_. Tout y est indiqu, mme le _molle atque facetum_, qui
n'est autre que notre chre rverie.



RACINE

I

Les grands potes, les potes de gnie, indpendamment des genres, et
sans faire acception de leur nature lyrique, pique ou dramatique,
peuvent se rapporter  deux familles glorieuses qui, depuis bien des
sicles, s'entremlent et se dtrnent tour  tour, se disputent
la prminence en renomme, et entre lesquelles, selon les temps,
l'admiration des hommes s'est ingalement rpartie. Les potes
primitifs, fondateurs, originaux sans mlange, ns d'eux-mmes et fils
de leurs oeuvres, Homre, Pindare, Eschyle, Dante et Shakspeare, sont
quelquefois sacrifis, prfrs le plus souvent, toujours opposs
aux gnies studieux, polis, dociles, essentiellement ducables et
perfectibles, des poques moyennes. Horace, Virgile, le Tasse, sont les
chefs les plus brillants de cette famille secondaire, rpute, et avec
raison, infrieure  son ane, mais d'ordinaire mieux comprise de tous,
plus accessible et plus chrie. Parmi nous, Corneille et Molire s'en
dtachent par plus d'un ct; Boileau et Racine y appartiennent tout
 fait et la dcorent, surtout Racine, le plus merveilleux, le plus
accompli en ce genre, le plus vnr de nos potes. C'est le propre
des crivains de cet ordre d'avoir pour eux la presque unanimit des
suffrages, tandis que leurs illustres adversaires qui, plus hauts qu'eux
en mrite, les dominent mme en gloire, sont  chaque sicle remis en
question par une certaine classe de critiques. Cette diffrence de
renomme est une consquence ncessaire de celle des talents. Les
uns vritablement prdestins et divins, naissent avec leur lot, ne
s'occupent gure  le grossir grain  grain en cette vie, mais le
dispensent avec profusion et comme  pleines mains en leurs oeuvres; car
leur trsor est inpuisable au dedans. Ils font, sans trop s'inquiter
ni se rendre compte de leurs moyens de faire; ils ne se replient pas 
chaque heure de veille sur eux-mmes; ils ne retournent pas la tte en
arrire  chaque instant pour mesurer la route qu'ils ont parcourue et
calculer celle qui leur reste; mais ils marchent  grandes journes sans
se lasser ni se contenter jamais. Des changement secrets s'accomplissent
en eux, au sein de leur gnie, et quelquefois le transforment; ils
subissent ces changements comme des lois, sans s'y mler, sans y aider
artificiellement, pas plus que l'homme ne hte le temps o ses cheveux
blanchissent, l'oiseau la mue de son plumage, ou l'arbre les changements
de couleur de ses feuilles aux diverses saisons; et, procdant ainsi
d'aprs de grandes lois intrieures et une puissante donne originelle,
ils arrivent  laisser trace de leur force en des oeuvres sublimes,
monumentales, d'un ordre rel et stable sous une irrgularit apparente
comme dans la nature, d'ailleurs entrecoupes d'accidents, hrisses
de cimes, creuses de profondeurs: voil pour les uns. Les autres ont
besoin de natre en des circonstances propices, d'tre cultivs par
l'ducation et de mrir au soleil; ils se dveloppent lentement,
sciemment, se fcondent par l'tude et s'accouchent eux-mmes avec art.
Ils montent par degrs, parcourent les intervalles et ne s'lancent pas
au but du premier bond; leur gnie grandit avec le temps et s'difie
comme un palais auquel on ajouterait chaque anne une assise; ils ont
de longues heures de rflexion et de silence durant lesquelles ils
s'arrtent pour rviser leur plan et dlibrer: aussi l'difice, si
jamais il se termine, est-il d'une conception savante, noble, lucide,
admirable, d'une harmonie qui d'abord saisit l'oeil, et d'une excution
acheve. Pour le comprendre, l'esprit du spectateur dcouvre sans
peine et monte avec une sorte d'orgueil paisible l'chelle d'ides
par laquelle a pass le gnie de l'artiste. Or, suivant une remarque
trs-fine et trs-juste du Pre Tournemire, on n'admire jamais dans un
auteur que les qualits dont on a le germe et la racine en soi. D'o
il suit que, dans les ouvrages des esprits suprieurs, il est un degr
relatif o chaque esprit infrieur s'lve, mais qu'il ne franchit pas,
et d'o il juge l'ensemble comme il peut. C'est presque comme pour les
familles de plantes tages sur les Cordillres, et qui ne dpassent
jamais une certaine hauteur, ou plutt c'est comme pour les familles
d'oiseaux dont l'essor dans l'air est fix  une certaine limite. Que
si maintenant,  la hauteur relative o telle famille d'esprits peut
s'lever dans l'intelligence d'un pome, il ne se rencontre pas une
qualit correspondante qui soit comme une pierre o mettre le pied,
comme une plate-forme d'o l'on contemple tout le paysage, s'il y a l
un roc  pic, un torrent, un abme, qu'adviendra-t-il alors? Les esprits
qui n'auront trouv o poser leur vol s'en reviendront comme la colombe
de l'arche, sans mme rapporter le rameau d'olivier.--Je suis 
Versailles, du ct du jardin, et je monte le grand escalier; l'haleine
me manque au milieu et je m'arrte; mais du moins je vois de l en
face de moi la ligne du chteau, ses ailes, et j'en apprcie dj la
rgularit, tandis que si je gravis sur les bords du Rhin quelque
sentier tournant qui grimpe  un donjon gothique, et que je m'arrte
d'puisement  mi-cte, il pourra se faire qu'un mouvement de terrain,
un arbre, un buisson, me drobe la vue tout entire[22]. C'est l l'image
vraie des deux posies. La posie racinienne est construite de telle
sorte qu' toute hauteur il se rencontre des degrs et des points
d'appui avec perspective pour les infirmes: l'oeuvre de Shakspeare a
l'accs plus rude, et l'oeil ne l'embrasse pas de tout point; nous
savons de fort honntes gens qui ont su pour y aborder, et qui, aprs
s'tre heurt la vue sur quelque butte ou sur quelque bruyre, sont
revenus en jurant de bonne foi qu'il n'y avait rien l-haut; mais, 
peine redescendus en plaine, la maudite tour enchante leur apparaissait
de nouveau dans son lointain, mille fois plus importune aux pauvres gens
que ne l'tait  Boileau celle de Montlhry:

  Ses murs, dont le sommet se drobe  la vue,
  Sur la cime d'un roc s'allongent dans la nue,
  Et, prsentant de loin leur objet ennuyeux,
  Du passant qui les fuit semblent suivre les yeux.

[Note 22: Il faut tout dire. Si les esprits suprieurs, les gnies _
pic_, ne prtent pas pied  divers degrs aux esprits infrieurs, ils en
portent un peu la peine, et ne distinguent pas eux-mmes les diffrences
d'lvation entre ces esprits estimables, qu'ils voient d'en haut tous
confondus dans la plaine au mme niveau de terre.]

Mais nous laisserons pour aujourd'hui la tour de Montlhry et l'oeuvre
de Shakspeare, et nous essaierons de monter, aprs tant d'autres
adorateurs, quelques-uns des degrs, glissants dsormais  force d'tre
uss, qui mnent au temple en marbre de Racine.

Racine, n en 1639,  la Fert-Milon, fut orphelin ds l'ge le plus
tendre. Sa mre, fille d'un procureur du roi des eaux-et-forts 
Villers-Cotterets, et son pre, contrleur du grenier  sel de la
Fert-Milon, moururent  peu d'intervalle de temps l'un de l'autre. g
de quatre ans, il fut confi aux soins de son grand-pre maternel, qui
le mit trs-jeune au Collge  Beauvais; et aprs la mort du vieillard,
il passa  Port-Royal-des-Champs, o sa grand'mre et une de ses
tantes s'taient retires. C'est de l que datent les premiers dtails
intressants qui nous aient t transmis sur l'enfance du pote.
L'illustre solitaire Antoine Le Matre l'avait pris en amiti
singulire, et l'on voit par une lettre qui s'est conserve, et qu'il
lui crivait dans une des perscutions, combien il lui recommande d'tre
docile et de bien soigner, durant son absence, ses onze volumes de saint
Chrysostome. Le _petit_ _Racine_ en vint rapidement  lire tous les
auteurs grecs dans le texte; il en faisait des extraits, les annotait
de sa main, les apprenait par coeur. C'tait tour  tour Plutarque,
_le Banquet_ de Platon, saint Basile, Pindare, ou, aux heures perdues,
_Thagne et Charicle_[23]. Il dcelait dj sa nature discrte,
innocente et rveuse, par de longues promenades, un livre  la main
(et qu'il ne lisait pas toujours), dans ces belles solitudes dont il
ressentait les douceurs jusqu'aux larmes. Son talent naissant s'exerait
ds lors  traduire en vers franais les hymnes touchantes du Brviaire,
qu'il a retravailles depuis; mais il se complaisait surtout  clbrer
Port-Royal, le paysage, l'tang, les jardins et les prairies. Ces
productions de jeunesse que nous possdons attestent un sentiment vrai
sous l'inexprience extrme et la faiblesse de l'expression et de la
couleur; avec un peu d'attention, on y dmle en quelques endroits
comme un cho lointain, comme un prlude confus des choeurs mlodieux
d'_Esther_:

  Je vois ce clotre vnrable,
  Ces beaux lieux du Ciel bien aims,
  Qui de cent temples anims
  Cachent la richesse adorable.
  C'est dans ce chaste paradis
  Que rgne, en un trne de lis,
  La Virginit sainte;
  C'est l que mille anges mortels
  D'une ternelle plainte
  Gmissent au pied des autels.

  Sacrs palais de l'innocence,
  Astres vivants, choeurs glorieux,
  Qui faites voir de nouveaux cieux
  Dans ces demeures du silence,
  Non, ma plume n'entreprend pas
  De tracer ici vos combats,
  Vos jenes et vos veilles;
  Il faut, pour en bien rvrer
  Les augustes merveilles,
  Et les taire et les adorer.

[Note 23: Un Grec rudit de nos amis, M. Piccolos, dans les notes
d'une traduction de _Paul et Virginie_ en grec moderne (Firmin Didot,
1841), a cru pouvoir signaler avec prcision quelques traces, encore
inaperues, du roman de _Thagne et Charicle_, dans l'oeuvre de
Racine. Ainsi, quand Racine a risqu le vers fameux,

  Brl de plus de feux que je n'en allumai,

il ne faisait sans doute que se souvenir de son cher roman et du passage
o Hydaspe, sur le point d'immoler sa fille et de la placer sur le
bcher ou _foyer_, se sent lui-mme au coeur un _foyer_ de chagrin plus
cuisant: je traduis  peu prs; les curieux peuvent chercher le passage:
Racine, enfant, avait retenu ce jeu de mots comme une beaut, et il
n'a eu garde de l'omettre dans _Andromaque_. Hliodore est le premier
coupable; il aurait, au reste, rachet de beaucoup son crime, s'il tait
vrai, comme M. Piccolos le croit (page 343), qu'il et fourni  Racine
le germe d'une des plus belles scnes, dans _Andromaque_ galement. M.
Ampre, dans un article sur Amyot, avait dj cru saisir des analogies
de ce genre. Mais je m'en tiens au _brl de plus de feux_: c'est une
fort jolie trouvaille.]

Il quitta Port-Royal aprs trois ans de sjour, et vint faire sa logique
au collge d'Harcourt  Paris. Les impressions pieuses et svres qu'il
avait reues de ses premiers matres s'affaiblirent par degrs dans le
monde nouveau o il se trouva entran. Ses liaisons avec des jeunes
gens aimables et dissips, avec l'abb Le Vasseur, avec La Fontaine
qu'il connut ds ce temps-l, le mirent plus que jamais en got de
posie, de romans et de thtre. Il faisait des sonnets galants en se
cachant de Port-Royal et des jansnistes, qui lui envoyaient lettres sur
lettres, avec menaces d'anathme. On le voit, ds 1660, en relation avec
les comdiens du Marais au sujet d'une pice que nous ne connaissons
pas. Son ode aux _Nymphes de la Seine_ pour le mariage du roi tait
remise  Chapelain, qui la recevait _avec la plus grande bont du
monde_, et, _tout malade qu'il tait, la retenait trois jours, y faisant
des remarques par crit_: la plus considrable de ces remarques portait
sur les _Tritons_, qui n'ont jamais log dans les fleuves, mais
seulement dans la mer. Cette pice valut  Racine la protection de
Chapelain et une gratification de Colbert. Son cousin Vitart, intendant
du chteau de Chevreuse, l'y envoya une fois pour surveiller en sa place
les ouvriers maons, vitriers, menuisiers. Le pote est dj tellement
habitu au tracas de Paris, qu'il se considre  Chevreuse comme en
exil; il y date ses lettres de _Babylone_; il raconte qu'il va au
cabaret deux ou trois fois le jour, payant  chacun son pourboire, et
qu'une dame l'a pris pour un sergent; puis il ajoute: Je lis des vers,
je tche d'en faire; je lis les aventures de l'Arioste, et je ne suis
pas moi-mme sans aventures. Tous ses amis de Port-Royal, sa tante, ses
matres, le voyant ainsi en pleine voie de perdition, s'entendirent pour
l'en tirer. On lui reprsenta vivement la ncessit d'un tat, et on le
dcida  partir pour Uzs en Languedoc, chez un de ses oncles maternels,
chanoine rgulier de Sainte-Genevive, avec esprance d'un bnfice. Le
voil donc pendant tout l'hiver de 1661, le printemps et l't de 1662,
 Uzs; tout en noir de la tte aux pieds; lisant saint Thomas pour
complaire au bon chanoine, et l'Arioste ou Euripide pour se consoler;
fort caress de tous les matres d'cole et de tous les curs des
environs,  cause de son oncle, et consult par tous les potes et les
amoureux de province sur leurs vers,  cause de sa petite renomme
parisienne et de son ode clbre _sur la Paix_; d'ailleurs sortant
peu, s'ennuyant beaucoup dans une ville dont tous les habitants lui
semblaient durs et intresss comme des _baillis_; se comparant  Ovide
au bord du Pont-Euxin, et ne craignant rien tant que d'altrer et de
corrompre dans le patois du Midi cet excellent et vrai franais,
cette pure fleur de froment dont on se nourrit devers la Fert-Milon,
Chteau-Thierry et Reims. La nature elle-mme ne le sduit que
mdiocrement: Si le pays de soi avoit un peu de dlicatesse, et que les
rochers y fussent un peu moins frquents, on le prendroit pour un vrai
pays de Cythre; mais ces rochers l'importunent; la chaleur l'touffe,
et les cigales lui gtent les rossignols. Il trouve les passions du Midi
violentes et portes  l'excs; pour lui, sensible et tempr, il vit de
rflexion et de silence; il garde la chambre et lit beaucoup, sans mme
prouver le besoin de composer. Ses lettres  l'abb Le Vasseur sont
froides, fines, correctes, fleuries, mythologiques et lgrement
railleuses; le bel-esprit sentimental et tendre qui s'panouira dans
_Brnice_ y perce de toutes parts; ce ne sont que citations italiennes
et qu'allusions galantes; pas une crudit comme il en chappe entre
jeunes gens, pas un dtail ignoble, et l'lgance la plus exquise jusque
dans la plus troite familiarit. Les femmes de ce pays l'avaient bloui
d'abord, et, peu de jours aprs son arrive, il crivait  La Fontaine
ces phrases qui donnent  penser: Toutes les femmes y sont clatantes,
et s'y ajustent d'une faon qui est la plus naturelle du monde; et pour
ce qui est de leur personne,

  Color verus, corpus solidum et succi plenum;

mais comme c'est la premire chose dont on m'a dit de me donner garde,
je ne veux pas en parler davantage; aussi bien ce seroit profaner la
maison d'un bnficier comme celle o je suis, que d'y faire de longs
discours sur cette matire: _Domus mea, domus orationis_. C'est pourquoi
vous devez vous attendre que je ne vous en parlerai plus du tout. On m'a
dit: Soyez aveugle. Si je ne puis l'tre tout--fait, il faut du moins
que je sois muet; car, voyez-vous, il faut tre rgulier avec les
rguliers, comme j'ai t loup avec vous et avec les autres loups
vos compres. Mais ses habitudes naturellement chastes et rserves
prvalurent, quand il ne fut plus entran par des compagnons de
plaisir; et quelques mois aprs, il rpondait fort srieusement  une
insinuation railleuse de l'abb Le Vasseur que, Dieu merci, sa libert
tait sauve encore, et que, s'il quittait le pays, il remporterait son
coeur aussi sain et aussi entier qu'il l'avait apport; et l-dessus il
raconte un danger rcent auquel sa faiblesse a heureusement chapp.
Ce passage est assez peu connu, et jette assez de jour dans l'me de
Racine, pour devoir tre cit tout au long: Il y a ici une demoiselle
fort bien faite et d'une taille fort avantageuse. Je ne l'avois jamais
vue qu' cinq ou six pas, et je l'avois toujours trouve fort belle; son
teint me paroissoit vif et clatant; les yeux, grands et d'un beau noir,
la gorge et le reste de ce qui se dcouvre assez librement dans ce pays,
fort blanc. J'en avois toujours quelque ide assez tendre et assez
approchante d'une inclination; mais je ne la voyois qu' l'glise: car,
comme je vous ai mand, je suis assez solitaire, et plus que mon cousin
ne me l'avoit recommand. Enfin je voulus voir si je n'tois point
tromp dans l'ide que j'avois d'elle, et j'en trouvai une occasion fort
honnte. Je m'approchai d'elle, et lui parlai. Ce que je vous dis l
m'est arriv il n'y a pas un mois, et je n'avois d'autre dessein que de
voir quelle rponse elle me feroit. Je lui parlai donc indiffremment;
mais sitt que j'ouvris la bouche et que je l'envisageai, je pensai
demeurer interdit. Je trouvai sur son visage de certaines bigarrures,
comme si elle et relev de maladie; et cela me fit bien changer mes
ides. Nanmoins je ne demeurai pas, et elle me rpondit d'un air fort
doux et fort obligeant; et, pour vous dire la vrit, il faut que je
l'aie prise dans quelque mauvais jour, car elle passe pour fort belle
dans la ville, et je connois beaucoup de jeunes gens qui soupirent pour
elle du fond de leur coeur. Elle passe mme pour une des plus sages et
des plus enjoues. Enfin je fus bien aise de cette rencontre, qui servit
du moins  me dlivrer de quelque commencement d'inquitude; car je
m'tudie maintenant  vivre un peu plus raisonnablement, et  ne me pas
laisser emporter  toutes sortes d'objets. Je commence mon noviciat...
Racine avait alors vingt-trois ans. La navet d'impressions et
l'enfance de coeur qui clatent dans son rcit marquent le point de
dpart d'o il s'avana graduellement,  force d'exprience et d'tude,
jusqu'aux dernires profondeurs de la mme passion dans _Phdre_.
Cependant son noviciat ne s'acheva pas: il s'ennuya d'attendre un
bnfice qu'on lui promettait toujours; et, laissant l les chanoines et
la province, il revint  Paris, o son ode de _la Renomme aux Muses_
lui valut une nouvelle gratification, son entre  la cour, et d'tre
connu de Despraux et de Molire. _La Thbade_ suivit de prs.
Jusque-l, Racine n'avait trouv sur sa route que des protecteurs et des
amis; son premier succs dramatique veilla l'envie, et, ds ce moment,
sa carrire fut seme d'embarras et de dgots, dont sa sensibilit
irritable faillit plus d'une fois s'aigrir ou se dcourager. La tragdie
d'_Alexandre_ le brouilla avec Molire et avec Corneille; avec Molire,
parce qu'il lui retira l'ouvrage pour le donner  l'Htel de Bourgogne;
avec Corneille, parce que l'illustre vieillard dclara au jeune homme,
aprs avoir entendu sa pice, qu'elle annonait un grand talent pour la
posie en gnral, mais non pour le thtre. Aux reprsentations les
partisans de Corneille tchrent d'entraver le succs. Les uns disaient
que Taxile n'tait point assez honnte homme; les autres, qu'il ne
mritait point sa perte; les uns, qu'Alexandre n'tait point assez
amoureux; les autres, qu'il ne venait sur la scne que pour parler
d'amour. Lorsque parut _Andromaque_, on reprocha  Pyrrhus un reste de
frocit; on l'aurait voulu plus poli, plus galant, plus achev. C'tait
une consquence du systme de Corneille, qui faisait ses hros tout
d'une pice, bons ou mauvais de pied en cap;  quoi Racine rpondait
fort judicieusement: Aristote, bien loign de nous demander des hros
parfaits, veut au contraire que les personnages tragiques, c'est--dire
ceux dont le malheur fait la catastrophe de la tragdie, ne soient ni
tout  fait bons ni tout  fait mchants. Il ne veut pas qu'ils soient
extrmement bons, parce que la punition d'un homme de bien exciteroit
plus l'indignation que la piti du spectateur, ni qu'ils soient mchants
avec excs, parce qu'on n'a point piti d'un sclrat. Il faut donc
qu'ils aient une bont mdiocre, c'est--dire une vertu capable de
faiblesse, et qu'ils tombent dans le malheur par quelque faute qui les
fasse plaindre sans les faire dtester. J'insiste sur ce point, parce
que la grande innovation de Racine et sa plus incontestable originalit
dramatique consistent prcisment dans cette rduction des personnages
hroques  des proportions plus humaines, plus naturelles, et dans
cette analyse dlicate des plus secrtes nuances du sentiment et de la
passion. Ce qui distingue Racine, avant tout, dans la composition du
style comme dans celle du drame, c'est la suite logique, la liaison
ininterrompue des ides et des sentiments; c'est que chez lui tout est
rempli sans vide et motiv sans rplique, et que jamais il n'y a
lieu d'tre surpris de ces changements brusques, de ces retours sans
intermdiaire, de ces _volte-faces_ subites, dont Corneille a fait
souvent abus dans le jeu de ses caractres et dans la marche de ses
drames. Nous sommes pourtant loin de reconnatre que, mme en ceci, tout
l'avantage au thtre soit du ct de Racine; mais, lorsqu'il parut,
toute la nouveaut tait pour lui, et la nouveaut la mieux accommode
au got d'une cour o se mlaient tant de faiblesses, o rien ne
brillait qu'en nuances, et dont, pour tout dire, la chronique amoureuse,
ouverte par une La Vallire, devait se clore par une Maintenon. Il
resterait toujours  savoir si ce procd attentif et curieux, employ 
l'exclusion de tout autre, est dramatique dans le sens absolu du mot; et
pour notre part nous ne le croyons pas: mais il suffisait, convenons-en,
 la socit d'alors, qui, dans son oisivet polie, ne rclamait pas un
drame plus agit, plus orageux, plus _transportant_, pour parler comme
madame de Svign, et qui s'en tenait volontiers  _Brnice_, en
attendant _Phdre_, le chef-d'oeuvre du genre. Cette pice de _Brnice_
fut commande  Racine par Madame, duchesse d'Orlans, qui soutenait
 la cour les nouveaux potes, et qui joua cette fois  Corneille le
mauvais tour de le mettre aux prises, en champ-clos, avec son jeune
rival. D'un autre ct, Boileau, ami fidle et sincre, dfendait
Racine contre la cohue des auteurs, le relevait de ses dcouragements
passagers, et l'excitait,  force de svrit,  des progrs sans
relche. Ce contrle journalier de Boileau et t funeste assurment 
un auteur de libre gnie, de verve imptueuse ou de grce nonchalante,
 Molire,  La Fontaine, par exemple; il ne put tre que profitable
 Racine, qui, avant de connatre Boileau, et sauf quelques pointes
 l'italienne, suivait dj cette voie de correction et d'lgance
continue, o celui-ci le maintint et l'affermit. Je crois donc que
Boileau avait raison lorsqu'il se glorifiait d'avoir appris  Racine _
faire difficilement des vers faciles_; mais il allait un peu loin, si,
comme on l'assure, il lui donnait pour prcepte _de faire ordinairement
le second vers avant le premier_.

Depuis _Andromaque_, qui parut en 1667, jusqu' _Phdre_, dont le
triomphe est de 1677, dix annes s'coulrent; on sait comment Racine
les remplit. Anim par la jeunesse et l'amour de la gloire, aiguillonn
 la fois par ses admirateurs et ses envieux, il se livra tout entier au
dveloppement de son gnie. Il rompit directement avec Port-Royal; et, 
propos d'une attaque de Nicole contre les auteurs de thtre, il lana
une lettre piquante qui fit scandale et lui attira des reprsailles. A
force d'attendre et de solliciter, il avait enfin obtenu un bnfice, et
le privilge de la premire dition d'_Andromaque_ est accord au sieur
Racine, prieur de l'pinai. Un rgulier lui disputa ce prieur; un
procs s'ensuivit, auquel personne n'entendit rien; et Racine ennuy se
dsista, en se vengeant des juges par la comdie des _Plaideurs_ qu'on
dirait crite par Molire, admirable farce dont la manire dcle un
coin inaperu du pote, et fait ressouvenir qu'il lisait Rabelais,
Marot, mme Scarron, et tenait sa place au cabaret entre Chapelle et
La Fontaine. Cette vie si pleine, o, sur un grand fonds d'tude,
s'ajoutaient les tracas littraires, les visites  la cour, l'Acadmie 
partir de 1673, et peut-tre aussi, comme on l'en a souponn, quelques
tendres faiblesses au thtre, cette confusion de dgots, de plaisirs
et de gloire, retint Racine jusqu' l'ge de trente-huit ans,
c'est--dire jusqu'en 1677, poque o il s'en dgagea pour se marier
chrtiennement et se convertir.

Sans doute ses deux dernires pices, _Iphignie_ et _Phdre_, avaient
excit contre l'auteur un redoublement d'orage: tous les auteurs
siffles, les jansnistes pamphltaires, les grands seigneurs suranns
et les dbris des _prcieuses_, Boyer, Leclerc, Coras, Perrin, Pradon,
j'allais dire Fontenelle, Barbier-d'Aucourt, surtout dans le cas prsent
le duc de Nevers, madame Des Houlires et l'Htel de Bouillon, s'taient
ameuts sans pudeur, et les indignes manoeuvres de cette cabale avaient
pu inquiter le pote: mais enfin ses pices avaient triomph; le public
s'y portait et y applaudissait avec larmes; Boileau, qui ne flattait
jamais, mme en amiti, dcernait au vainqueur une magnifique ptre, et
_bnissait_ et proclamait _fortun_ le sicle qui voyait natre, _ces
pompeuses merveilles_. C'tait donc moins que jamais pour Racine le
moment de quitter la scne o retentissait son nom; il y avait lieu pour
lui  l'enivrement, bien plus qu'au dsappointement littraire: aussi
sa rsolution fut-elle tout--fait pure de ces bouderies mesquines
auxquelles on a essay de la rapporter. Depuis quelque temps, et le
premier feu de l'ge, la premire ferveur de l'esprit et des sens tant
dissipe, le souvenir de son enfance, de ses matres, de sa tante
religieuse  Port-Royal, avait ressaisi le coeur de Racine; et la
comparaison involontaire qui s'tablissait en lui entre sa paisible
satisfaction d'autrefois et sa gloire prsente, si amre et si trouble,
ne pouvait que le ramener au regret d'une vie rgulire. Cette pense
secrte qui le travaillait perce dj dans la prface de _Phdre_, et
dut le soutenir, plus qu'on ne croit, dans l'analyse profonde qu'il fit
de cette _douleur vertueuse_ d'une me qui maudit le mal et s'y livre.
Son propre coeur lui expliquait celui de _Phdre_; et si l'on suppose,
comme il est assez vraisemblable, que ce qui le retenait malgr lui
au thtre tait quelque attache amoureuse dont il avait peine  se
dpouiller, la ressemblance devient plus intime et peut aider  faire
comprendre tout ce qu'il a mis en cette circonstance de dchirant,
de rellement senti et de plus particulier qu' l'ordinaire dans les
combats de cette passion. Quoi qu'il en soit, le but moral de _Phdre_
est hors de doute; le grand Arnauld ne put s'empcher lui-mme de le
reconnatre, et ainsi fut presque vrifi le mot de l'auteur qui
esproit, au moyen de cette pice, rconcilier la tragdie avec quantit
de personnes clbres par leur pit et par leur doctrine. Toutefois,
en s'enfonant davantage dans ses rflexions de rforme, Racine jugea
qu'il tait plus prudent et plus consquent de renoncer au thtre, et
il en sortit avec courage, mais sans trop d'efforts. Il se maria, se
rconcilia avec Port-Royal, se prpara, dans la vie domestique,  ses
devoirs de pre; et, comme le roi le nomma  cette poque historiographe
ainsi que Boileau, il ne ngligea pas non plus ses devoirs d'historien:
 cet effet, il commena par faire un espce d'extrait du trait de
Lucien _sur la Manire d'crire l'histoire_, et s'appliqua  la lecture
de Mzerai, de Vittorio Siri et autres.

D'aprs le peu qu'on vient de lire sur le caractre, les moeurs et
les habitudes d'esprit de Racine, il serait dj ais de prsumer les
qualits et les dfauts essentiels de son oeuvre, de prvoir ce qu'il a
pu atteindre, et en mme temps ce qui a d lui manquer. Un grand art de
combinaison, un calcul exact d'agencement, une construction lente et
successive, plutt que cette force de conception, simple et fconde,
qui agit simultanment et comme par voie de cristallisation autour de
plusieurs centres dans les cerveaux naturellement dramatiques; de la
prsence d'esprit dans les moindres dtails; une singulire adresse  ne
dvider qu'un seul fil  la fois; de l'habilet pour laguer plutt que
la puissance pour treindre; une science ingnieuse d'introduire et
d'conduire ses personnages; parfois la situation capitale lude, soit
par un rcit pompeux, soit par l'absence motive du tmoin le plus
embarrassant; et de mme dans les caractres, rien de divergent ni
d'excentrique; les parties accessoires, les antcdents peu commodes
supprims; et pourtant rien de trop nu ni de trop monotone, mais deux
ou trois nuances assorties sur un fond simple;--puis, au milieu de tout
cela, une passion qu'on n'a pas vue natre, dont le flot arrive dj
gonfl, mollement cumeux, et qui vous entrane comme le courant blanchi
d'une belle eau: voil le drame de Racine. Et si l'on descendait  son
style et  l'harmonie de sa versification, on y suivrait des beauts
du mme ordre restreintes aux mmes limites, et des variations de ton
mlodieuses sans doute, mais dans l'chelle d'une seule octave. Quelques
remarques,  propos de _Britannicus_, prciseront notre pense et
la justifieront si, dans ces termes gnraux, elle semblait un peu
tmraire. Il s'agit du premier crime de Nron, de celui par lequel il
chappe d'abord  l'autorit de sa mre et de ses gouverneurs. Dans
Tacite, Britannicus est un jeune homme de quatorze  quinze ans, doux,
spirituel et triste. Un jour, au milieu d'un festin, Nron ivre, pour le
rendre ridicule, le fora de chanter; Britannicus se mit  chanter une
chanson, dans laquelle il tait fait allusion  sa propre destine si
prcaire et  l'hritage paternel dont on l'avait dpouill; et, au
lieu de rire et de se moquer, les convives mus, moins dissimuls qu'
l'ordinaire, parce qu'ils taient ivres, avaient marqu hautement leur
compassion. Pour Nron, tout pur de sang qu'il est encore, son naturel
froce gronde depuis longtemps en son me et n'pie que l'occasion de
se dchaner; il a dj essay d'un poison lent contre Britannicus. La
dbauche l'a saisi: il est souponn d'avoir souill l'adolescence de sa
future victime; il nglige son pouse Octavie pour la courtisane Act.
Snque a prt son ministre  cette honteuse intrigue; Agrippine s'est
rvolte d'abord, puis a fini par embrasser son fils et par lui offrir
sa maison pour les rendez-vous. Agrippine, mre, petite-fille, soeur,
nice et veuve d'empereurs, homicide, incestueuse, prostitue  des
affranchis, n'a d'autre crainte que de voir son fils lui chapper avec
le pouvoir. Telle est la situation d'esprit des trois personnages
principaux au moment o Racine commence sa pice. Qu'a-t-il fait? Il est
all d'abord au plus simple, il a tri ses acteurs; Burrhus l'a
dispens de Snque, et Narcisse de Pallas. Othon et Sncion, _jeunes
voluptueux_ qui perdent le prince, sont  peine nomms dans un endroit.
Il rapporte dans sa prface un mot sanglant de Tacite sur Agrippine:
_Quae, cunctis malae dominationis cupidinibus flagrans, habebat in
partibus Pallantem_, et il ajoute: Je ne dis que ce mot d'Agrippine,
car il y auroit trop de choses  en dire. C'est elle que je me suis
surtout efforc de bien exprimer, et ma tragdie n'est pas moins la
disgrce d'Agrippine que la mort de Britannicus. Et malgr ce
dessein formel de l'auteur, le caractre d'Agrippine n'est exprim
qu'imparfaitement: comme il fallait intresser  sa disgrce, ses plus
odieux vices sont rejets dans l'ombre; elle devient un personnage peu
rel, vague, inexpliqu, une manire de mre tendre et jalouse; il n'est
plus gure question de ses adultres et de ses meurtres qu'en allusion,
 l'usage de ceux qui ont lu l'histoire dans Tacite. Enfin,  la place
d'Act, intervient la romanesque Junie. Nron amoureux n'est plus que
le rival passionn de Britannicus, et les cts hideux du tigre
disparaissent, ou sont touchs dlicatement  la rencontre. Que dire du
dnouement? de Junie rfugie aux Vestales, et place sous la protection
du peuple, comme si le peuple protgeait quelqu'un sous Nron? Mais ce
qu'on a droit surtout de reprocher  Racine, c'est d'avoir soustrait aux
yeux la scne du festin. Britannicus est  table, on lui verse  boire;
quelqu'un de ses domestiques gote le breuvage, comme c'est la coutume,
tant on est en garde contre un crime: mais Nron a tout prvu; le
breuvage s'est trouv trop chaud, il faut y verser de l'eau froide
pour le rafrachir, et c'est cette eau froide qu'on a eu le soin
d'empoisonner. L'effet est soudain; ce poison tue sur l'heure, et
Locuste a t charge de le prparer tel, sous la menace du supplice.
Soit ddain pour ces circonstances, soit difficult de les exprimer en
vers, Racine les a ngliges dans le rcit de Burrhus: il se borne 
rendre l'effet moral de l'empoisonnement sur les spectateurs, et il y
russit; mais on doit avouer que mme sur ce point il a rabattu de la
brivet incisive, de la concision clatante de Tacite. Trop souvent,
lorsqu'il traduit Tacite comme lorsqu'il traduit la Bible, Racine se
fraie une route entre les qualits extrmes des originaux, et garde
prudemment le milieu de la chausse, sans approcher des bords d'o l'on
voit le prcipice. Nous prciserons tout--l'heure le fait pour ce qui
concerne la Bible; nous n'en citerons qu'un exemple relativement 
Tacite. Agrippine, dans sa belle invective contre Nron, s'crie que
d'un ct l'on entendra _la fille de Germanicus_, et de l'autre _le fils
d'Aenobarbus_.

  Appuy de Snque et du tribun Burrhus,
  Qui, tous deux de l'exil rappels par moi-mme,
  Partagent  mes yeux l'autorit suprme.

Or Tacite dit: _Audiretur hinc Germanici filia, inde debilis rursus
Burrhus et exsul Seneca, trunca scilicet manu et professoria lingua,
generis humani regimen expostulantes_. Racine a videmment recul devant
l'nergique insulte de _matre d'cole_ adresse  Snque et celle de
_manchot_ et de _mutil_ adresse  Burrhus, et son Agrippine n'accuse
pas ces pdagogues de vouloir _rgenter_ le monde. En gnral, tous les
dfauts du style de Racine proviennent de cette pudeur de got qu'on a
trop exalte en lui, et qui parfois le laisse en de du bien, en de
du mieux.

_Britannicus, Phdre, Athalie_, tragdie romaine, grecque et biblique,
ce sont l les trois grands titres dramatiques de Racine et sous
lesquels viennent se ranger ses autres chefs-d'oeuvre. Nous nous sommes
dj expliqu sur notre admiration pour _Phdre_; pourtant, on ne peut
se le dissimuler aujourd'hui, cette pice est encore moins dans les
moeurs grecques que _Britannicus_ dans les moeurs romaines. Hippolyte
amoureux ressemble encore moins  l'Hippolyte chasseur, favori de Diane,
que Nron amoureux au Nron de Tacite; Phdre reine mre et rgente pour
son fils,  la mort suppose de son poux, compense amplement Junie
protge par le peuple et mise aux Vestales. Euripide lui-mme laisse
beaucoup sans doute  dsirer pour la vrit; il a dj perdu le sens
suprieur des traditions mythologiques que possdaient si profondment
Eschyle et Sophocle; mais du moins chez lui on embrasse tout un ordre de
choses; le paysage, la religion, les rites, les souvenirs de famille,
constituent un fond de ralit qui fixe et repose l'esprit. Chez Racine
tout ce qui n'est pas Phdre et sa passion chappe et fuit: la triste
Aricie, les Pallantides, les aventures diverses de Thse, laissent 
peine trace dans notre mmoire. A y regarder de prs, ce sont, entre les
traditions contradictoires, des efforts de conciliation ingnieux,
mais peu faits pour clairer: Racine admet d'une part la version de
Plutarque, qui suppose que Thse, au lieu de descendre aux enfers,
avait t simplement retenu prisonnier par un roi d'pire dont il avait
voulu ravir la femme pour son ami Pirithos, et d'autre part il fait
dire  Phdre, sur la foi de la rumeur fabuleuse:

  Je l'aime, non point tel que l'ont vu les Enfers...

Dans Euripide, Vnus apparat en personne et se venge; dans Racine,
_Vnus tout entire  sa proie attache_ n'est qu'une admirable
mtaphore. Racine a quelquefois laiss  Euripide des dtails de couleur
qui eussent t aussi des traits de passion:

  Dieux! que ne suis-je assise  l'ombre des forts!
  Quand pourrai-je, au travers d'une noble poussire,
  Suivre de l'oeil un char fuyant dans la carrire?

dit la Phdre de Racine. Dans Euripide, ce mouvement est beaucoup
plus prolong: Phdre voudrait d'abord se dsaltrer  l'eau pure des
fontaines et s'tendre  l'ombre des peupliers; puis elle s'crie qu'on
la conduise sur la montagne, dans les forts de pins, o les chiens
chassent le cerf, et qu'elle veut lancer le dard thessalien; enfin elle
dsire l'arne sacre de Limna, o s'exercent les coursiers rapides:
et la nourrice qui,  chaque souhait, l'a interrompue, lui dit enfin:
Quelle est donc cette nouvelle fantaisie? Vous tiez tout--l'heure sur
la montagne,  la poursuite des cerfs, et maintenant vous voil prise
du gymnase et des exercices des chevaux! Il faut envoyer consulter
l'oracle... Au troisime acte, au moment o Thse, qu'on croyait mort,
arrive, et quand Phdre, Oenone et Hippolyte sont en prsence, Phdre ne
trouve rien de mieux que de s'enfuir en s'criant:

  Je ne dois dsormais songer qu' me cacher;

c'est imiter l'art ingnieux de Timanthe, qui,  l'instant solennel,
voila la tte d'Agamemnon.

Tout ceci nous conduirait, si nous l'osions,  conclure avec Corneille
que Racine avait un bien plus grand talent pour la posie en gnral que
pour le thtre en particulier, et  souponner que, s'il fut dramatique
en son temps, c'est que son temps n'tait qu' cette mesure de
dramatique; mais que probablement, s'il avait vcu de nos jours, son
gnie se serait de prfrence ouvert une autre voie. La vie de retraite,
de mnage et d'tude, qu'il mena pendant les douze annes de sa maturit
la plus entire, semblerait confirmer notre conjecture. Corneille aussi
essaya pendant quelques annes de renoncer au thtre; mais, quoique
dj sur le dclin, il n'y put tenir, et rentra bientt dans l'arne.
Rien de cette impatience ni de cette difficult  se contenir ne parat
avoir troubl le long silence de Racine. Il crivait l'histoire de
Port-Royal, celle des campagnes du roi, prononait deux ou trois
discours d'acadmie, et s'exerait  traduire quelques hymnes d'glise.
Madame de Maintenon le tira de son inaction vers 1688, en lui demandant
une pice pour Saint-Cyr: de l le rveil en sursaut de Racine,  l'ge
de quarante-huit ans; une nouvelle et immense carrire parcourue en deux
pas: _Esther_ pour son coup d'essai, _Athalie_ pour son coup de matre.
Ces deux ouvrages si soudains, si imprvus, si diffrents des autres,
ne dmentent-ils pas notre opinion sur Racine? n'chappent-ils pas aux
critiques gnrales que nous avons hasardes sur son oeuvre?

Racine, dans les sujets hbreux, est bien autrement  son aise que dans
les sujets grecs et romains. Nourri des livres sacrs, partageant
les croyances du peuple de Dieu, il se tient strictement au rcit de
l'criture, ne se croit pas oblig de mler l'autorit d'Aristote 
l'action, ni surtout de placer au coeur de son drame une intrigue
amoureuse (et l'amour est de toutes les choses humaines celle qui,
s'appuyant sur une base ternelle, varie le plus dans ses formes selon
les temps, et par consquent induit le plus en erreur le pote).
Toutefois, malgr la parent des religions et la communaut de certaines
croyances, il y a dans le judasme un lment  part, intime, primitif,
oriental, qu'il importe de saisir et de mettre en saillie, sous peine
d'tre ple et infidle, mme avec un air d'exactitude: et cet lment
radical, si bien compris de Bossuet dans sa _Politique sacre_, de M. de
Maistre en tous ses crits, et du peintre anglais Martin dans son art,
n'tait gure accessible au pote doux et tendre qui ne voyait l'ancien
Testament qu' travers le nouveau, et n'avait pour guide vers Samuel que
saint Paul. Commenons par l'architecture du temple dans _Athalie_: chez
les Hbreux, tout tait figure, symbole, et l'importance des formes se
rattachait  l'esprit de la loi. Mais d'abord je cherche vainement dans
Racine ce temple merveilleux bti par Salomon, tout en marbre, en cdre,
revtu de lames d'or, reluisant de chrubins et de palmes; je suis dans
le vestibule, et je ne vois pas les deux fameuses colonnes de bronze
de dix-huit coudes de haut, qui se nomment, l'une _Jachin_, l'autre
_Booz_; je ne vois ni la mer d'airain, ni les douze boeufs d'airain, ni
les lions; je ne devine pas dans le tabernacle ces chrubins de bois
d'olivier, hauts de dix coudes, qui enveloppent l'arche de leurs ailes.
La scne se passe sous un pristyle grec un peu nu, et je me sens dj
moins dispos  admettre le _sacrifice de sang_ et l'immolation par
le couteau sacr, que si le pote m'avait transport dans ce temple
colossal o Salomon, le premier jour, gorgea pour hosties pacifiques
vingt-deux mille boeufs et cent vingt mille brebis. Des reproches
analogues peuvent s'adresser aux caractres et aux discours des
personnages. L'idoltrie monstrueuse de Tyr et de Sidon devait tre
oppose au culte de Jhovah dans la personne de Mathan, qui, sans cela,
n'est qu'un mauvais prtre, dbitant d'abstraites maximes; j'aurais
voulu entrevoir, grce  lui, ces temples impurs de Baal,

  . . . . . O sigeaient, sur de riches carreaux,
  Cent idoles de jaspe aux ttes de taureaux;
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  O, sans lever jamais leurs ttes colossales,
  Veillaient, assis en cercle et se regardant tous,
  Des dieux d'airain posant leurs mains sur leurs genoux.

Le grand prtre est beau, noble et terrible; mais on le conoit plus
terrible encore et plus inexorable, pour tre le ministre d'un Dieu de
colre. Quand il arme les lvites, et qu'il leur rappelle que leurs
anctres,  la voix de Mose, ont autrefois massacr leurs frres
(Voici ce que dit le Seigneur, Dieu d'Isral: Que chaque homme place
son glaive sur sa cuisse, et que chacun tue son frre, son ami, et celui
qui lui est le plus proche. Les enfants de Lvi firent ce que Mose
avait ordonn. ), il dlaie ce verset en priphrases vasives:

  Ne descendez-vous pas de ces fameux lvites
  Qui, lorsqu'au dieu du Nil le volage Isral
  Rendit dans le dsert un culte criminel,
  De leurs plus chers parents saintement homicides,
  Consacrrent leurs mains dans le sang des perfides,
  Et par ce noble exploit vous acquirent l'honneur
  D'tre seuls employs aux autels du Seigneur?

En somme, _Athalie_ est une oeuvre imposante d'ensemble, et par beaucoup
d'endroits magnifique, mais non pas si complte ni si dsesprante qu'on
a bien voulu croire. Racine n'y a pas pntr l'essence mme de la
posie hbraque orientale[24]; il y marche sans cesse avec prcaution
entre le naf du sublime et le naf du gracieux, et s'interdit
soigneusement l'un et l'autre. Il ne dit pas comme Lamartine:

  Osias n'tait plus; Dieu m'apparut: je vis
  Adona vtu de gloire et d'pouvante;
  Les bords blouissants de sa robe flottante
  Remplissaient le sacr parvis.

  Des sraphins debout sur des marches d'ivoire
  Se voilaient devant lui de six ailes de feux;
  Volant de l'un  l'autre, ils se disaient entre eux:
  Saint, Saint, Saint, le Seigneur, le Dieu, le roi des dieux!
  Toute la terre est pleine de sa gloire!

[Note 24: De la _posie_, c'est possible; mais de la _religion_,
certes, il en avait pntr l'essence. J'aurais plus d'un point 
modifier aujourd'hui dans mon premier jugement; il a commenc  me
paratre moins juste, quand des continuateurs exagrs me l'ont rendu
comme dans un miroir grossissant. Je reprendrai le Racine chrtien au
complet dans mon ouvrage sur Port-Royal; en attendant, je me borne 
en tirer les remarques que voici: Quelle erreur nous avons soutenue
autrefois! Il nous paraissait qu'_Athalie_ aurait t plus belle, s'il y
avait eu les grandes statues dans le vestibule, le bassin d'airain, etc.
Cela, au contraire, prsent disproportionnment, nous et cach le vrai
sujet, le Dieu un et spirituel, invisible et qui remplit tout.--Peu de
dcors dans Racine; et il a raison au fond: l'unit du Dieu invisible en
ressort mieux. Lorsque Pompe, usant du droit de conqute, entra dans
le Saint des Saints, il observa avec tonnement, dit Tacite, qu'il n'y
avait aucune image et que le sanctuaire tait vide. C'tait un dicton
populaire, en parlant des Juifs, que _Nil praeter nubes et coeli numen
adorant_.]

Il ne dirait pas dans ses choeurs, quand il fait parler l'impie
voluptueux:

  Ainsi qu'on choisit une rose
  Dans les guirlandes de Sarons,
  Choisissez une vierge close
  Parmi les lis de vos vallons:
  Enivrez-vous de son haleine,
  cartez ses tresses d'bne,
  Gotez les fruits de sa beaut.
  Vivez, aimez, c'est la sagesse:
  Hors le plaisir et la tendresse,
  Tout est mensonge et vanit.

Il ne dirait pas davantage:

  O tombeau! vous tes mon pre;
  Et je dis aux vers de la terre:
  Vous tes ma mre et mes soeurs.

L'avouerai-je? _Esther_, avec ses douceurs charmantes et ses aimables
peintures, _Esther_, moins dramatique qu'_Athalie_, et qui vise moins
haut, me semble plus complte en soi, et ne laisser rien  dsirer.
Il est vrai que ce gracieux pisode de la Bible s'encadre entre deux
vnements tranges, dont Racine se garde de dire un seul mot,  savoir
le somptueux festin d'Assurus, qui dura cent quatre-vingts jours, et le
massacre que firent les Juifs de leurs ennemis, et qui dura deux jours
entiers, sur la prire formelle de la Juive Esther. A cela prs, ou
plutt mme  cause de l'omission, ce dlicieux pome, si parfait
d'ensemble, si rempli de pudeur, de soupirs et d'onction pieuse, me
semble le fruit le plus naturel qu'ait port le gnie de Racine. C'est
l'panchement le plus pur, la plainte la plus enchanteresse de cette me
tendre qui ne savait assister  la prise d'habit d'une novice sans se
noyer dans les larmes, et dont madame de Maintenon crivait: Racine,
qui veut pleurer, viendra  la profession de la soeur Lalie. Vers ce
mme temps, il composa pour Saint-Cyr quatre cantiques spirituels qui
sont au nombre de ses plus beaux ouvrages. Il y en a deux d'aprs
saint Paul que Racine traite comme il a dj fait Tacite et la Bible,
c'est--dire en l'enveloppant de suavit et de nombre, mais en
l'affaiblissant quelquefois. Il est  regretter qu'il n'ait pas pouss
plus loin cette espce de composition religieuse, et que, dans les huit
dernires annes qui suivirent _Athalie_, il n'ait pas fini par jeter
avec originalit quelques-uns des sentiments personnels, tendres,
passionns, fervents, que recelait son coeur. Certains passages des
lettres  son fils an, alors attach  l'ambassade de Hollande, font
rver une posie intrieure et pntrante qu'il n'a panche nulle part,
dont il a contenu en lui, durant des annes, les dlices incessamment
prtes  dborder, ou qu'il a seulement rpandue dans la prire, aux
pieds de Dieu, avec les larmes dont il tait plein. La posie alors, qui
faisait partie de la _littrature_, se distinguait tellement de la _vie_
que rien ne ramenait de l'une  l'autre, que l'ide mme ne venait pas
de les joindre, et qu'une fois consacr aux soins domestiques, aux
sentiments de pre, aux devoirs de paroissien, on avait lev une
muraille infranchissable entre les _Muses_ et soi. Au reste, comme nul
sentiment profond n'est strile en nous, il arrivait que cette posie
_rentre_ et sans issue tait dans la vie comme un parfum secret qui se
mlait aux moindres actions, aux moindres paroles, y transpirait par une
voie insensible, et leur communiquait une bonne odeur de mrite et de
vertu: c'est le cas de Racine, c'est l'effet que nous cause aujourd'hui
la lecture de ses lettres  son fils, dj homme et lanc dans le monde,
lettres simples et paternelles, crites au coin du feu,  ct de la
mre, au milieu des six autres enfants, empreintes  chaque ligne d'une
tendresse grave et d'une douceur austre, et o les rprimandes sur le
style, les conseils d'viter les _rptitions de mots_ et les _locutions
de la Gazette de Hollande_, se mlent navement aux prceptes de
conduite et aux avertissements chrtiens: Vous avez eu quelque raison
d'attribuer l'heureux succs de votre voyage, par un si mauvais temps,
aux prires qu'on a faites pour vous. Je compte les miennes pour rien;
mais votre mre et vos petites soeurs prioient tous les jours Dieu
qu'il vous prservt de tout accident, et on faisoit la mme chose 
Port-Royal. Et plus bas: M. de Torcy m'a appris que vous tiez dans la
_Gazette de Hollande_: si je l'avois su, je l'aurois fait acheter pour
la lire  vos petites soeurs, qui vous croiroient devenu un homme de
consquence. On voit que madame Racine songeait toujours  son fils
absent, et que, chaque fois qu'on servait quelque chose d'_un peu bon_
sur la table, elle ne pouvait s'empcher de dire: Racine en auroit
volontiers mang. Un ami qui revenait de Hollande, M. de Bonnac,
apporta  la famille des nouvelles du fils chri; on l'accabla de
questions, et ses rponses furent toutes satisfaisantes: Mais je n'ai
os, crit l'excellent pre, lui demander si vous pensiez un peu au bon
Dieu, et j'ai eu peur que la rponse ne ft pas telle que je l'aurois
souhaite. L'vnement domestique le plus important des dernires
annes de Racine est la profession que fit  Melun sa fille cadette,
ge de dix-huit ans; il parle  son fils de la crmonie, et en raconte
les dtails  sa vieille tante, qui vivait toujours  Port-Royal dont
elle tait abbesse[25]; il n'avait cess de _sangloter_ pendant tout
l'office: ainsi, de ce coeur bris, des trsors d'amour, des effusions
inexprimables s'chappaient par ces sanglots; c'tait comme l'huile
verse du vase de Marie. Fnelon lui crivit exprs pour le consoler.
Avec cette facilit excessive aux motions, et cette sensibilit plus
vive, plus inquite de jour en jour, on explique l'effet mortel que
causa  Racine le mot de Louis XIV, et ce dernier coup qui le tua; mais
il tait auparavant, et depuis longtemps, malade du mal de posie:
seulement, vers la fin, cette prdisposition inconnue avait dgnr en
une sorte d'hydropisie lente qui dissolvait ses humeurs et le livrait
sans ressort au moindre choc. Il mourut en 1699 dans sa soixantime
anne, vnr et pleur de tous, combl de gloire, mais laissant, il
faut le dire, une postrit littraire peu virile, et bien intentionne
plutt que capable: ce furent les Rollin, les d'Olivet en critique, les
Duch et les Campistron au thtre, les Jean-Baptiste et les Racine
fils dans l'ode et dans le pome. Depuis ce temps jusqu'au ntre, et 
travers toutes les variations de got, la renomme de Racine a subsist
sans atteinte et a constamment reu des hommages unanimes, justes
au fond et mrits en tant qu'hommages, bien que parfois trs-peu
intelligents dans les motifs. Des critiques sans porte ont abus
du droit de le citer pour modle, et l'ont trop souvent propos 
l'imitation par ses qualits les plus infrieures; mais, pour qui sait
le comprendre, il a suffisamment, dans son oeuvre et dans sa vie, de
quoi se faire  jamais admirer comme grand pote et chrir comme ami de
coeur.

Dcembre 1829.

[Note 25: Si ce ne fut pas  Port-Royal mme que la fille de Racine
fit profession, c'est que ce monastre perscut ne pouvait plus depuis
longtemps recevoir pensionnaires, novices, ni religieuses. Fontaine,
vieil ami de Port-Royal, sur lequel il a laiss de bien touchants
Mmoires, et rfugi alors  Melun, assista  toutes les crmonies de
vture.]



II

Racine fut dramatique sans doute, mais il le fut dans un genre qui
l'tait peu. En d'autres temps, en des temps comme les ntres, o les
proportions du drame doivent tre si diffrentes de ce qu'elles taient
alors, qu'aurait-il fait? Et-il galement tent le thtre? Son gnie,
naturellement recueilli et paisible, et-il suffi  cette intensit
d'action que rclame notre curiosit blase,  cette vrit relle dans
les moeurs et dans les caractres qui devient indispensable aprs une
poque de grande rvolution,  cette philosophie suprieure qui donne 
tout cela un sens, et fait de l'action autre chose qu'un _imbroglio_, de
la couleur historique autre chose qu'un _badigeonnage_? Et-il t de
force et d'humeur  mener toutes ces parties de front,  les maintenir
en prsence et en harmonie,  les unir,  les enchaner sous une forme
indissoluble et vivante;  les fondre l'une dans l'autre au feu des
passions? N'et-il pas trouv plus simple et plus conforme  sa nature
de retirer tout d'abord la passion du milieu de ces embarras trangers
dans lesquels elle aurait pu se perdre comme dans le sable, en s'y
versant; de la faire rentrer en son lit pour n'en plus sortir, et de
suivre solitaire le cours harmonieux de cette grande et belle
lgie, dont _Esther_ et _Brnice_ sont les plus limpides, les plus
transparents rservoirs? C'est l une dlicate question, sur laquelle on
ne peut exprimer que des conjectures: j'ai hasard la mienne; elle n'a
rien d'irrvrent pour le gnie de Racine. M. tienne, dans son discours
de rception  l'Acadmie, dclare qu'il admire Molire bien plus comme
philosophe que comme pote. Je ne suis pas sur ce point de l'avis de M.
tienne, et dans Molire la qualit de pote ne me parat infrieure 
aucune autre; mais je me garderai bien d'accuser le spirituel auteur
des _Deux Gendres_ de vouloir renverser l'autel du plus grand matre
de notre scne. Or, est-ce davantage vouloir renverser Racine que de
dclarer qu'on prfre chez lui la posie pure au drame, et qu'on est
tent de le rapporter  la famille des gnies lyriques, des chantres
lgiaques et pieux, dont la mission ici-bas est de clbrer l'_amour_
(en prenant _amour_ dans le mme sens que Dante et Platon)?

Indpendamment de l'examen direct des oeuvres, ce qui nous a surtout
confirm dans notre opinion, c'est le silence de Racine et la
disposition d'esprit qu'il marqua durant les longues annes de sa
retraite. Les facults innes qu'on a exerces beaucoup et qu'on arrte
brusquement au milieu de la carrire, aprs les premiers instants donns
au dlassement et au repos, se rveillent et recommencent  dsirer le
genre de mouvement qui leur est propre. D'abord il n'en vient  l'me
qu'une plainte sourde, lointaine, touffe, qui n'indique pas son objet
et nous livre  tout le vague de l'_ennui_. Bientt l'inquitude se
dcide; la facult sans aliment s'_affame_, pour ainsi dire; elle crie
au dedans de nous: c'est comme un coursier gnreux qui hennit dans
l'table et demande l'arne; on n'y peut tenir, et tous les projets
de retraite sont oublis. Qu'on se figure, par exemple,  la place
de Racine, au sein du mme loisir, quelqu'un de ces gnies
incontestablement dramatiques, Shakspeare, Molire, Beaumarchais, Scott.
Oh! les premiers mois d'inaction passs, comme le cerveau du pote va
fermenter et se remplir! comme chaque ide, chaque sentiment va revtir
 ses yeux un masque, un personnage, et marcher  ses cts! que de
gnrations spontanes vont clore de toutes parts et lever la tte sur
cette eau dormante! que d'tres inachevs, flottants, passeront dans ses
rves et lui feront signe de venir! que de voix plaintives lui parleront
comme  Tancrde dans la fort enchante! La reine Mab descendra en char
et se posera sur ce front endormi. Soudain Ariel ou Puck, Scapin ou
Dorine, Chrubin ou Fenella, merveilleux lutins, messagers malicieux et
empresss, s'agiteront autour du matre, le tirailleront de mille cts
pour qu'il prenne garde  leurs tres chris,  leurs amants spars, 
leurs princesses malheureuses; ils les voqueront devant lui, comme dans
l'lyse antique le devin Tirsias, ou plutt le vieil Anchise, voquait
les mes des hros qui n'avaient pas vcu; ils les feront passer par
groupes, ombres fugitives, rieuses ou plores, demandant la vie, et,
dans les limbes inexplicables de la pense, attendant la lumire du
jour. Diana Vernon  cheval, franchissant les barrires et se perdant
dans le taillis; Juliette au balcon tendant les bras  Romo; l'ingnue
Agns  son balcon aussi, et rendant  son amant salut pour salut du
matin au soir; la moqueuse Suzanne et la belle comtesse habillant
le page; que sais-je? toutes ces ravissantes figures, toutes ces
apparitions enchantes souriront au pote et l'appelleront  elles du
sein de leur nuage. Il n'y rsistera pas longtemps, et se relancera,
tte baisse, dans ce monde qui tourbillonne autour de lui. Chacun
reviendra  ses gots et  sa nature. Beaumarchais, comme un joueur
excit par l'abstinence, tentera de nouveau avec fureur les chances et
la folie des intrigues. Scott, plus insouciant peut-tre, et comme un
voyageur simplement curieux qui a dj vu beaucoup de sicles et de
pays, mais qui n'est pas las encore, se remettra en marche au risque
de repasser, chemin faisant, par les mmes aventures. Molire, penseur
profond, triste au dedans, ayant hte de sortir de lui-mme et
d'chapper  ses peines secrtes, sera cette fois d'un comique plus
grave ou plus fou qu' l'ordinaire. Shakspeare redoublera de grce, de
fantaisie ou d'effroi. Le grand Corneille enfin (car il est de cette
famille), Corneille couvert de cicatrices, puis, mais infatigable et
sans relche comme ses hros, pareil  ce valeureux comte de Fuents
dont parle Bossuet, et qui combattit  Rocroi jusqu'au dernier soupir,
Corneille ramnera obstinment au combat ses vieilles bandes espagnoles
et ses drapeaux dchirs.

Voil les potes dramatiques. Dirai-je que Racine ne leur ressembla
jamais dans sa retraite; qu'il ne vit plus rien de ce qu'il avait
quitt; qu'il n'eut point,  ses heures de rverie, des apparitions
charmantes qui remuaient, comme autrefois, son coeur? Ce serait faire
injure  son gnie. Mais ces crations mmes vers lesquelles un doux
penchant dut le rentraner d'abord, ces Monime, ces Phdre, ces Brnice
au long voile, ces nobles amantes solitaires qu'il revoyait,  la nuit
tombante, sous les traits de la Champmesl, et qui s'enfuyaient,
comme Didon, dans les bocages, qu'taient-elles, je le demande? O
voulaient-elles le ramener? Diffraient-elles beaucoup de l'_lgie  la
voix gmissante_;

  Au ris ml de pleurs, aux longs cheveux pars,
  Belle, levant au ciel ses humides regards?

Et quand il se fut tout  fait rfugi dans l'amour divin, ces formes
attrayantes d'un amour profane continurent-elles longtemps  repasser
dans ses songes? Pour moi, je ne le crois point. Il fut prompt  les
dissiper et  les oublier: ses affections bientt allrent toutes
ailleurs; il ne pensait qu' Port-Royal, alors perscut, et se
complaisait dlicieusement dans ses souvenirs d'enfance: En effet,
dit-il, il n'y avoit point de maison religieuse qui ft en meilleure
odeur que Port-Royal. Tout ce qu'on en voyoit au dehors inspiroit de la
pit; on admiroit la manire grave et touchante dont les louanges de
Dieu y toient chantes, la simplicit et en mme temps la propret de
leur glise, la modestie des domestiques, la solitude des parloirs, le
peu d'empressement des religieuses  y soutenir la conversation, leur
peu de curiosit pour savoir les choses du monde et mme les affaires de
leurs proches; en un mot, une entire indiffrence pour tout ce qui
ne regardoit point Dieu. Mais combien les personnes qui connoissoient
l'intrieur de ce monastre y trouvoient-elles de nouveaux sujets
d'dification! Quelle paix! quel silence! quelle charit! quel amour
pour la pauvret et pour la mortification! Un travail sans relche, une
prire continuelle, point d'ambition que pour les emplois les plus
vils et les plus humiliants, aucune impatience dans les soeurs,
nulle bizarrerie dans les mres, l'obissance toujours prompte et le
commandement toujours raisonnable. Et vers le mme temps il crivait 
son fils: M. de Rost m'a appris que la Champmesl toit  l'extrmit,
de quoi il me parot trs-afflig; mais ce qui est le plus affligeant,
c'est de quoi il ne se soucie gure apparemment, je veux dire
l'obstination avec laquelle cette pauvre malheureuse refuse de renoncer
 la comdie, ayant dclar,  ce qu'on m'a dit, qu'elle trouvoit
trs-glorieux pour elle de mourir comdienne. Il faut esprer que, quand
elle verra la mort de plus prs, elle changera de langage comme font
d'ordinaire la plupart de ces gens qui font tant les fiers quand ils
se portent bien. Ce fut madame de Caylus qui m'apprit hier cette
particularit dont elle toit effraye, et qu'elle a sue, comme je
crois, de M. le cur de Saint-Sulpice. Et dans une autre lettre: Le
pauvre M. Boyer est mort fort chrtiennement; sur quoi je vous dirai,
en passant, que je dois rparation  la mmoire de la Champmesl, qui
mourut avec d'assez bons sentiments, aprs avoir renonc  la comdie,
trs-repentante de sa vie passe, mais surtout fort afflige de
mourir: du moins M. Despraux me l'a dit ainsi, l'ayant appris du cur
d'Auteuil, qui l'assista  la mort; car elle est morte  Auteuil, dans
la maison d'un matre  danser, o elle toit venue prendre l'air. On a
besoin de croire, pour excuser ce ton de scheresse, que Racine voulait
faire indirectement la leon  son fils, et condamner ses propres
erreurs dans la personne de celle qui en avait t l'objet. Mais, mme
en tenant compte de l'intention, on peut conclure hardiment, aprs avoir
lu et compar ces passages, que les sentiments du pote ne prenaient
plus la forme dramatique, et que la figure de la Champmesl lui tait
depuis longtemps sortie de la mmoire. Port-Royal avait toute son me;
il y puisait le calme, il y rapportait ses prires; il tait plein des
gmissements de cette maison afflige, quand il fit entendre, pour
l'heureuse maison de Saint-Cyr, la mlodie touchante des choeurs
d'_Esther_[26]. En un mot, c'tait la disposition lyrique qui
prvalait videmment dans le pote, et qui le plus souvent, au dfaut
d'panchement convenable, dbordait dans ces larmes dont nous avons
parl. Un de nos amis les plus chers, qui, pour tre romantique, 
ce qu'on dit, n'en garde pas moins  Racine un respect profond et un
sincre amour, a essay de retracer l'tat intrieur de cette belle me
dans une pice de vers qu'il ne nous est pas permis de louer, mais que
nous insrons ici comme achevant de mettre en lumire notre point de vue
critique.

[Note 26: Racine se trouvait prcisment dans l'glise du monastre
des Champs, quand l'archevque Harlay de Champvallon y vint, le 17 mai
1679,  neuf heures du matin, pour renouveler la perscution qui avait
t interrompue durant dix annes, mais qui,  partir de ce jour-l,
ne cessa plus jusqu' l'entire ruine. Il causa quelque temps avec le
prlat qui, l'ayant aperu, l'avait fait appeler par politesse. Plus
tard, surtout quand sa tante fut abbesse, il devint  Versailles le
charg d'affaires en titre des pauvres perscutes. Toutes les demandes
d'adoucissement prs de l'archevque, les suppliques pour obtenir tel ou
tel confesseur, roulaient sur lui. Il usait son temps et son crdit 
ces dmarches, avec un zle o il entrait quelque pense d'expiation.]


LES LARMES DE RACINE.

Racine, qui veut pleurer, viendra  la profession de la soeur Lalie.

(MADAME DE MAINTENON.)

  Jean Racine, le grand pote,
  Le pote aimant et pieux,
  Aprs que sa lyre muette
  Se fut voile  tous les yeux,
  Renonant  la gloire humaine,
  S'il sentait en son me pleine
  Le flot contenu murmurer,
  Ne savait que fondre en prire,
  Pencher l'urne dans la poussire
  Aux pieds du Seigneur, et pleurer.

  Comme un coeur pur de jeune fille
  Qui coule et dborde en secret,
  A chaque peine de famille,
  Au moindre bonheur, il pleurait;
  A voir pleurer sa fille ane;
  A voir sa table couronne
  D'enfants, et lui-mme au dclin;
  A sentir les inquitudes
  De pre, tout causant d'tudes,
  Les soirs d'hiver, avec Rollin;

  Ou si dans la sainte patrie,
  Berceau de ses rves touchants,
  Il s'garait par la prairie
  Au fond de Port-Royal-des-Champs;
  S'il revoyait du clotre austre
  Les longs murs, l'tang solitaire,
  Il pleurait comme un exil;
  Pour lui, pleurer avait des charmes.
  Le jour que mourait dans les larmes
  Ou La Fontaine ou Champmesl[27].

  Surtout ces pleurs avec dlices
  En ruisseaux d'amour s'coulaient,
  Chaque fois que sous des cilices
  Des fronts de seize ans se voilaient;
  Chaque fois que des jeunes filles,
  Le jour de leurs voeux, sous les grilles
  S'en allaient aux yeux des parents,
  Et foulant leurs bouquets de fte,
  Livrant les cheveux de leur tte,
  panchaient leur me  torrents.

  Lui-mme il dut payer sa dette;
  Au temple il porta son agneau;
  Dieu marquant sa fille cadette,
  La dota du mystique anneau.
  Au pied de l'autel avance,
  La douce et blanche fiance
  Attendait le divin poux;
  Mais, sans voir la crmonie,
  Parmi l'encens et l'harmonie
  Sanglotait le pre  genoux[28].

[Note 27: Il est permis de supposer, malgr ce qu'on a vu plus haut,
que le pote donna secrtement  la Champmesl quelques larmes et
quelques prires.]

[Note 28: Lope de Vega eut aussi une fille, et la plus chrie, qui se
fit religieuse; il composa sur cette prise de voile une pice de vers
fort touchante, o il dcrit avec beaucoup d'exaltation les alternatives
de ses motions de pre et de ses joies comme chrtien (Fauriel; _Vie de
Lope de Vega_). Mais Racine ne put que pleurer.]

  Sanglots, soupirs, pleurs de tendresse,
  Pareils  ceux qu'en sa ferveur
  Madeleine la pcheresse
  Rpandit aux pieds du Sauveur;
  Pareils aux flots de parfum rare
  Qu'en pleurant la soeur de Lazare
  De ses longs cheveux essuya;
  Pleurs abondants comme les vtres,
  O le plus tendre des aptres,
  Avant le jour d'Alleluia!

  Prire confuse et muette,
  Effusion de saints dsirs,
  Quel luth se fera l'interprte
  De ces sanglots, de ces soupirs?
  Qui dmlera le mystre
  De ce coeur qui ne peut se taire,
  Et qui pourtant n'a point de voix?
  Qui dira le sens des murmures
  Qu'veille  travers les ramures
  Le vent d'automne dans les bois?

  C'tait une offrande avec plainte,
  Comme Abraham en sut offrir;
  C'tait une dernire treinte
  Pour l'enfant qu'on a vu nourrir;
  C'tait un retour sur lui-mme,
  Pcheur relev d'anathme,
  Et sur les erreurs du pass;
  Un cri vers le Juge sublime,
  Pour qu'en faveur de la victime
  Tout le reste ft effac.

  C'tait un rve d'innocence,
  Et qui le faisait sangloter,
  De penser que, ds son enfance,
  Il aurait pu ne pas quitter
  Port-Royal et son doux rivage,
  Son vallon calme dans l'orage,
  Refuge propice aux devoirs;
  Ses chtaigniers aux larges ombres,
  Au dedans les corridors sombres,
  La solitude des parloirs.

  Oh! si, les yeux mouills encore,
  Ressaisissant son luth dormant,
  Il n'a pas dit,  voix sonore,
  Ce qu'il sentait en ce moment;
  S'il n'a pas racont, pote,
  Son me pudique et discrte,
  Son holocauste et ses combats,
  Le Matre qui tient la balance
  N'a compris que mieux son silence:
  O mortels, ne le blmez pas!

  Celui qu'invoquent nos prires
  Ne fait pas descendre les pleurs
  Pour tinceler aux paupires,
  Ainsi que la rose aux fleurs;
  Il ne fait pas sous son haleine
  Palpiter la poitrine humaine,
  Pour en tirer d'aimables sons;
  Mais sa rose est fcondante;
  Mais son haleine, immense, ardente,
  Travaille  fondre nos glaons.

  Qu'importent ces chants qu'on exhale,
  Ces harpes autour du saint lieu;
  Que notre voix soit la cymbale
  Marchant devant l'arche de Dieu;
  Si l'me, trop tt console,
  Comme une veuve non voile
  Dissipe ce qu'il faut sentir;
  Si le coupable prend le change,
  Et tout ce qu'il paye en louange,
  S'il le retranche au repentir?

Les derniers sentiments exprims dans cette pice ne furent point
trangers  l'me de Racine. Dans un trs-beau cantique _sur la
Charit_, imit de saint Paul, il dit lui-mme, en des termes assez
semblables, et dont notre ami parat s'tre souvenu:

  En vain je parlerais le langage des Anges,
  En vain, mon Dieu, de tes louanges
  Je remplirois tout l'univers:
  Sans amour ma gloire n'gale
  Que la gloire de la cymbale,
  Qui d'un vain bruit frappe les airs.

Si maintenant l'on m'objecte que cette thorie conjecturale serait
admissible peut-tre si Racine n'avait pas fait _Athalie_, mais
qu'_Athalie_ seule rpond victorieusement  tout et rvle dans le pote
un gnie essentiellement dramatique, je rpliquerai  mon tour qu'en
admirant beaucoup _Athalie_, je ne lui reconnais point tant de porte;
que la quantit d'lvation, d'nergie et de sublime qui s'y trouve ne
me parat pas du tout dpasser ce qu'il en faut pour russir dans le
haut lyrique, dans la grande posie religieuse, dans l'hymne, et qu'
mon gr cette magnifique tragdie atteste seulement chez Racine des
qualits fortes et puissantes qui couronnaient dignement sa tendresse
habituelle.

L'examen un peu approfondi du style de Racine nous ramnera
involontairement aux mmes conclusions sur la nature et la vocation de
son talent. Qu'est-ce, en effet, qu'un style dramatique? C'est quelque
chose de simple, de familier, de vif, d'entrecoup, qui se dploie et se
brise, qui monte et redescend, qui change sans effort en passant d'un
personnage  l'autre, et varie dans le mme personnage selon les moments
de la passion. On se rencontre, on cause, on plaisante; puis l'ironie
s'aiguise, puis la colre se gonfle, et voil que le dialogue ressemble
 la lutte tincelante de deux serpents entrelacs. Les gestes, les
inflexions de voix et les sinuosits du discours sont en parfaite
harmonie; les hasards naturels, les particularits journalires d'une
conversation qui s'anime, se reproduisent en leur lieu. Auguste est
assis avec Cinna dans son cabinet et lui parle longuement; chaque fois
que Cinna veut l'interrompre, l'empereur l'apaise d'autorit, tend la
main, ralentit sa parole, le fait rasseoir et continue. Le jeu de Talma,
c'tait tout le style dramatique mis en dehors et traduit aux yeux.--Les
personnages du drame, vivant de la vie relle comme tout le monde,
doivent en rappeler  chaque instant les dtails et les habitudes.
_Hier, aujourd'hui, demain_, sont des mots trs-significatifs pour eux.
Les plus chers souvenirs dont se nourrit leur passion favorite leur
apparaissent au complet avec une singulire vivacit dans les moindres
circonstances. Il leur chappe souvent de dire: _Tel jour,  telle
heure, en tel endroit_. L'amour dont une me est pleine, et qui cherche
un langage, s'empare de tout ce qui l'entoure, en tire des images, des
comparaisons sans nombre, en fait jaillir des sources imprvues de
tendresse. Juliette, au balcon, croit entendre le chant de l'alouette,
et presse son jeune poux de partir; mais Romo veut que ce soit le
rossignol qu'on entend, afin de rester encore.

La douleur est superstitieuse; l'me, en ses moments extrmes, a de
singuliers retours; elle semble, avant de quitter cette vie, s'y
rattacher  plaisir par les fils les plus dlis et les plus fragiles.
Desdemona, mue du vague pressentiment de sa fin, revient toujours, sans
savoir pourquoi,  _une chanson de Saule_ que lui chantait dans son
enfance une vieille esclave qu'avait sa mre. C'est ainsi que le lyrique
mme, grce aux dtails nafs qui le retiennent et le fixent dans la
ralit, ne fait pas hors-d'oeuvre, et concourt directement  l'effet
dramatique.

Le pittoresque pique, le descriptif pompeux sied mal au style du drame;
mais sans se mettre exprs  dcrire, sans taler sa toile pour peindre,
il est tel mot de pure causerie qui, jet comme au hasard, va nous
donner la couleur des lieux et prciser d'avance le thtre o se
dploiera la passion. Duncan arrive avec sa suite au chteau de Macbeth;
il en trouve le site agrable, et Banco lui fait remarquer qu'il y a des
nids de martinets  chaque frise et  chaque crneau: preuve, dit-il,
que l'air est salubre en cet endroit. Shakspeare abonde en traits
pareils; les tragiques grecs en offriraient galement. Racine n'en a
jamais.

Le style de Racine se prsente, ds l'abord, sous une teinte assez
uniforme d'lgance et de posie; rien ne s'y dtache particulirement.
Le procd en est d'ordinaire analytique et abstrait; chaque personnage
principal, au lieu de rpandre sa passion au dehors en ne faisant qu'un
avec elle, regarde le plus souvent cette passion au dedans de lui-mme,
et la raconte par ses paroles telle qu'il la voit au sein de ce monde
intrieur, au sein de ce _moi_, comme disent les philosophes: de l une
manire gnrale d'exposition et de rcit qui suppose toujours dans
chaque hros ou chaque hrone un certain loisir pour s'examiner
pralablement; de l encore tout un ordre d'images dlicates, et un
tendre coloris de demi-jour, emprunt  une savante mtaphysique du
coeur; mais peu ou point de ralit, et aucun de ces dtails qui nous
ramnent  l'aspect humain de cette vie. La posie de Racine lude les
dtails, les ddaigne, et quand elle voudrait y atteindre, elle semble
impuissante  les saisir. Il y a dans _Bajazet_ un passage, entre
autres, fort admir de Voltaire: Acomat explique  Osmin comment, malgr
les dfenses rigoureuses du srail, Roxane et Bajazet ont pu se voir et
s'aimer:

  Peut-tre il te souvient qu'un rcit peu fidle
  De la more d'Amurat fit courir la nouvelle.
  La sultane,  ce bruit feignant de s'effrayer,
  Par des cris douloureux eut soin de l'appuyer.
  Sur la foi de ses pleurs ses esclaves tremblrent;
  De l'heureux Bajazet les gardes se troublrent:
  Et les dons achevant d'branler leur devoir,
  Leurs captifs dans ce trouble osrent s'entrevoir.

Au lieu d'une explication nette et circonstancie de la rencontre, comme
tout cela est touch avec prcaution! comme le mot propre est habilement
vinc! _les esclaves tremblrent! les gardes se troublrent!_ Que
d'efforts en pure perte! que d'lgances dplaces dans la bouche svre
du grand-vizir!--Monime a voulu s'trangler avec son bandeau, ou, comme
dit Racine, _faire un affreux lien d'un sacr diadme_; elle apostrophe
ce diadme en vers enchanteurs que je me garderai bien de blmer. Je
noterai seulement que, dans la colre et le mpris dont elle accable
ce _fatal tissu_, elle ne l'ose nommer qu'en termes gnraux et avec
d'exquises injures. Il rsulte de cette perptuelle ncessit de
noblesse et d'lgance que s'impose le pote, que lorsqu'il en vient
 quelques-unes de ces parties de transition qu'il est impossible de
relever et d'ennoblir, son vers invitablement droge, et peut alors
sembler prosaque par comparaison avec le ton de l'ensemble. Chamfort
s'est amus  noter dans _Esther_ le petit nombre de vers qu'il croit
entachs de prosasme. Au reste, Racine a tellement pris garde  ce
genre de reproche, qu'au risque de violer les convenances dramatiques,
il a su prter des paroles pompeuses ou fleuries  ses personnages les
plus subalternes comme  ses hros les plus achevs. Il traite ses
confidentes sur le mme pied que ses reines; Arcas s'exprime tout aussi
majestueusement qu'Agamemnon. M. Villemain a dj remarqu que, dans
Euripide, le vieillard qui tient la place d'Arcas n'a qu'un langage
simple, non figur, conforme  sa condition d'esclave: Pourquoi donc
sortir de votre tente,  roi Agamemnon, lorsque autour de nous tout est
assoupi dans un calme profond, lorsqu'on n'a point encore relev la
sentinelle qui veille sur les retranchements? Et c'est Agamemnon qui
dit: Hlas! on n'entend ni le chant des oiseaux, ni le bruit de la mer;
le silence rgne sur l'Euripe. Dans Racine au contraire, Arcas prend
les devants en posie, et il est le premier  s'crier:

  Mais tout dort, et l'arme, et les vents, et Neptune.

Chez Euripide, le vieillard a vu Agamemnon dans tout le dsordre d'une
nuit de douleur; il l'a vu allumer un flambeau, crire une lettre
et l'effacer, y imprimer le cachet et le rompre, jeter  terre ses
tablettes et verser un torrent de larmes. Racine fils avoue avec candeur
qu'on peut regretter dans l'Iphignie franaise cette vive peinture
de l'Agamemnon grec; mais Euripide n'avait pas craint d'entrer dans
l'intrieur de la tente du hros, et de nommer certaines choses de la
vie par leur nom[29].

[Note 29: Euripide d'ailleurs ne s'tait pas fait faute, on le voit,
de quelques anachronismes de moeurs et de moyens. On n'crivait pas de
lettres au sige de Troie; il n'est jamais question d'criture dans
Homre; mais les Grecs songeaient plus aux convenances dramatiques qu'
l'exactitude historique.]

Le procd continu d'analyse dont Racine fait usage, l'lgance
merveilleuse dont il revt ses penses, l'allure un peu solennelle et
arrondie de sa phrase, la mlodie cadence de ses vers, tout contribue
 rendre son style tout  fait distinct de la plupart des styles
franchement et purement dramatiques. Talma, qui, dans ses dernires
annes, en tait venu  donner  ses rles, surtout  ceux que lui
fournissait Corneille, une simplicit d'action, une familiarit
saisissante et sublime, l'aurait vainement essay pour les hros de
Racine; il et mme t coupable de briser la dclamation soutenue de
leur discours, et de ramener  la causerie ce beau vers un peu chant.
Est-ce  dire pourtant que le caractre dramatique manque entirement 
cette manire de faire parler des personnages? Loin de notre pense un
tel blasphme! Le style de Racine convient  ravir au genre de drame
qu'il exprime, et nous offre un compos parfait des mmes qualits
heureuses. Tout s'y tient avec art, rien n'y jure et ne sort du ton;
dans cet idal complet de dlicatesse et de grce, Monime, en vrit,
aurait bien tort de parler autrement. C'est une conversation douce et
choisie, d'un charme croissant, une confidence pntrante et pleine
d'motion, comme on se figure qu'en pouvait suggrer au pote le
commerce paisible de cette socit o une femme crivait _la Princesse
de Clves_; c'est un sentiment intime, unique, expansif, qui se mle 
tout, s'insinue partout, qu'on retrouve dans chaque soupir, dans chaque
larme, et qu'on respire avec l'air. Si l'on passe brusquement des
tableaux de Rubens  ceux de M. Ingres, comme on a l'oeil rempli de
l'clatante varit pittoresque du grand matre flamand, on ne voit
d'abord dans l'artiste franais qu'un ton assez uniforme, une teinte
diffuse de ple et douce lumire. Mais qu'on approche de plus prs et
qu'on observe avec soin: mille nuances fines vont clore sous le regard;
mille intentions savantes vont sortir de ce tissu profond et serr; on
ne peut plus en dtacher ses yeux. C'est le cas de Racine lorsqu'on
vient  lui en quittant Molire ou Shakspeare: il demande alors plus
que jamais  tre regard de trs-prs et longtemps; ainsi seulement
on surprendra les secrets de sa manire: ainsi, dans l'atmosphre du
sentiment principal qui fait le fond de chaque tragdie, on verra
se dessiner et se mouvoir les divers caractres avec leurs traits
personnels; ainsi, les diffrences d'accentuation, fugitives et tnues,
deviendront saisissables, et prteront une sorte de vrit relative au
langage de chacun; on saura avec prcision jusqu' quel point Racine est
dramatique, et dans quel sens il ne l'est pas.

Racine a fait _les Plaideurs_; et, dans cette admirable farce, il a
tellement atteint du premier coup le vrai style de la comdie, qu'on
peut s'tonner qu'il s'en soit tenu  cet essai. Comment n'a-t-il pas
devin, se dit involontairement la critique questionneuse de nos jours,
que l'emploi de ce style sincrement dramatique, qu'il venait de drober
 Molire, n'tait pas limit  la comdie; que la passion la plus
srieuse pouvait s'en servir et l'lever jusqu' elle? Comment ne
s'est-il pas rappel que le style de Corneille, en bien des endroits
pathtiques, ne diffre pas essentiellement de celui de Molire? il ne
s'agissait que d'achever la fusion; l'oeuvre de rforme dramatique qui
se poursuit maintenant sous nos yeux et t ds lors accomplie.--C'est
que, sans doute, dans la tragdie telle qu'il la concevait, Racine
n'avait nullement besoin de ce franc et libre langage; c'est que _les
Plaideurs_ ne furent jamais qu'une dbauche de table, un accident
de cabaret dans sa vie littraire; c'est que d'invincibles prjugs
s'opposent toujours  ces fusions si simples que combine  son aise la
critique aprs deux sicles. Du temps de Racine, Fnelon, son ami, son
admirateur, et qui semble un de ses parents les plus proches par le
gnie, crivait de Molire: En pensant bien, il parle souvent mal. Il
se sert des phrases les plus forces et les moins naturelles. Trence
dit en quatre mots, avec la plus lgante simplicit, ce que celui-ci ne
dit qu'avec une multitude de mtaphores qui approchent du galimatias.
J'aime bien mieux sa prose que ses vers. Par exemple, l'_Avare_ est
moins mal crit que les pices qui sont en vers: il est vrai que la
versification franoise l'a gn; il est vrai mme qu'il a mieux russi
pour les vers dans l'_Amphitryon_, o il a pris la libert de faire des
vers irrguliers. Mais en gnral il me parot, jusque dans sa prose,
ne parler point assez simplement pour exprimer toutes les passions. Il
faut se souvenir que l'auteur de cet trange jugement avait la manire
d'crire la plus antipathique  Molire qui se puisse imaginer. Il tait
doux, fleuri, agrablement subtil, pris des antiques chimres, dou des
signes gracieux de l'avenir; et sa prose, _encor qu'un peu tranante_,
ne ressemblait pas mal  ces beaux vieillards divins dont il nous parle
souvent,  longue barbe plus blanche que la neige, et qui, soutenus d'un
bton d'ivoire, s'acheminaient lentement au milieu des bocages vers un
temple du plus pur marbre de Paros. Quoi qu'il en soit, il nonait 
coup sr, dans cette lettre  l'Acadmie, l'opinion de plus d'un esprit
dlicat, de plus d'un acadmicien de son temps, et Racine lui-mme se
serait probablement entendu avec lui pour critiquer sur beaucoup de
points la diction de Molire.

La sienne est scrupuleuse, irrprochable, et tout l'loge qu'on a
coutume de faire du style de Racine en gnral doit s'appliquer sans
rserve  sa diction. Nul n'a su mieux que lui la valeur des mots, le
pouvoir de leur position et de leurs alliances, l'art des transitions,
_ce chef-d'oeuvre le plus difficile de la posie_, comme lui disait
Boileau; on peut voir l-dessus leur correspondance. En se tenant  un
vocabulaire un peu restreint, Racine a multipli les combinaisons et les
ressources. On remarquera que dans ses tours il conserve par moments des
traces lgres d'une langue antrieure  la sienne, et je trouve pour
mon compte un charme infini  ces idiotismes trop peu nombreux qui
lui ont valu d'tre soulign quelquefois par les critiques du dernier
sicle.

En somme, et ceci soit dit pour dernier mot, il y aurait injustice,
ce me semble,  traiter Racine autrement que tous les vrais potes de
gnie,  lui demander ce qu'il n'a pas,  ne pas le prendre pour ce
qu'il est,  ne pas accepter, en le jugeant, les conditions de sa
nature. Son style est complet en soi, aussi complet que son drame
lui-mme; ce style est le produit d'une organisation rare et flexible,
modifie par une ducation continuelle et par une multitude de
circonstances sociales qui ont pour jamais disparu; il est, autant
qu'aucun autre, et  force de finesse, sinon avec beaucoup de saillie,
marqu au coin d'une individualit distincte, et nous retrace presque
partout le profil noble, tendre et mlancolique de l'homme avec la
date du temps. D'o il rsulte aussi que vouloir riger ce style en
_style-modle_, le professer  tout propos et en toute occurrence, y
rapporter toutes les autres manires comme  un type invariable, c'est
bien peu le comprendre et l'admirer bien superficiellement, c'est le
renfermer tout entier dans ses qualits de grammaire et de diction. Nous
croyons faire preuve d'un respect mieux entendu en dclarant le style de
Racine, comme celui de La Fontaine et de Bossuet, digne sans doute d'une
ternelle tude, mais impossible, mais inutile  imiter, et surtout
d'une forme peu applicable au drame nouveau, prcisment parce qu'il
nous parat si bien appropri  un genre de tragdie qui n'est plus.

Janvier 1830.



SUR LA REPRISE DE BRNICE AU THTRE-FRANAIS.

(Janvier 1844.)

Il y avait quelque hardiesse  revenir de nos jours  _Brnice_, et
cette hardiesse pourtant,  la bien prendre, tait de celles qui doivent
russir. On peut considrer mme que le moment prsent et propice tait
tout trouv. Le got a des flux et des reflux bizarres; ce sont des
courants qu'il faut suivre et qu'il ne faut pas craindre d'puiser.
Aprs Moscow et la retraite de Russie, disait le spirituel M. de
Stendhal, _Iphignie en Aulide_ devait sembler une bien moins bonne
tragdie et un peu tide; il voulait dire qu'aprs les grandes scnes et
les motions terribles de nos rvolutions et de nos guerres, il y
avait urgence d'introduire sur le thtre un peu plus de mouvement et
d'intrt prsent. Mais aujourd'hui, aprs tant de bouleversements qui
ont eu lieu sur la scne, et de telles tentatives aventureuses dont on
parat un peu lass, _Iphignie_ redevient de mise, elle reprend  son
tour toute sa vivacit et son coloris charmant. On en a tant vu, qu'un
peu de langueur mme repose, rafrachit et fait l'effet plutt de
ranimer. Aprs les drames compliqus qui ont mis en oeuvre tant de
machines, l'extrme simplicit retrouve des chances de plaire; aprs _la
Tour de Nesle_ et _les Mystres de Paris_ (je les range parmi les
drames  machines), c'est bien le moins qu'on essaie d'_Ariane_ et de
_Brnice_.

Au milieu de l'ensemble si magnifique et si harmonieux de l'oeuvre
de Racine, _Brnice_ a droit de compter pour beaucoup. Certes, nous
n'irons pas l'lever au nombre de ses chefs-d'oeuvre: on sait l'ordre
et la suite o ceux-ci viennent se ranger. Un homme de talent qui a
particulirement tudi Racine, et qui s'y connat  fond en matire
dramatique, classait ainsi, l'autre jour, devant moi, les tragdies
du grand pote: _Athalie_, _Iphignie_, _Andromaque_, _Phdre_ et
_Britannicus_. Je crois mme qu' titre de pice acheve et accomplie,
de tragdie parfaite offrant le groupe dans toute sa beaut, il mettait
_Iphignie_ au-dessus des autres, et la qualifiait le chef-d'oeuvre
de l'art sur notre thtre. Mais, quoi qu'il en soit, la hauteur
d'_Athalie_ compense et emporte tout. _Brnice_ ne saurait se citer
auprs de ces cinq productions hors de pair; elle ne soutiendrait mme
pas le parallle avec les autres pices relativement secondaires,
telles que _Mithridate_ et _Bajazet_, et pourtant elle a sa grce bien
particulire, son cachet racinien. Je distinguerai dans les ouvrages
de tout grand auteur ceux qu'il a faits selon son got propre et son
faible, et ceux dans lesquels le travail et l'effort l'ont port  un
idal suprieur. _Brnice_, bien que commande par Madame, me semble
tout  fait dans le got secret et selon la pente naturelle de Racine;
c'est du Racine pur, un peu faible si l'on veut, du Racine qui
s'abandonne, qui oublie Boileau, qui pense surtout  la Champmesl,
et compose une musique pour cette douce voix. On raconte que Boileau,
apprenant que Racine s'tait engag  traiter ce sujet sur la demande
de la duchesse d'Orlans, s'cria: Si je m'y tais trouv, je l'aurais
bien empch de donner sa parole. Mais on assure aussi que Racine
aimait mieux cette pice que ses autres tragdies, qu'il avait pour elle
cette prdilection que Corneille portait  son _Attila_. Je n'admets
qu' demi la similitude, mais je crois volontiers  la prdilection.
Cela devait tre. _Brnice_, chez lui, c'est la veine secrte, l veine
du milieu.

On a quelquefois regrett que Racine n'et pas fait d'lgies; mais
qu'est-ce donc dans ses pices que ces rles dlicats, parfois un peu
ples comme Aricie, bien souvent passionns et enchanteurs, Atalide,
Monime, et surtout Brnice?

_Brnice_ peut tre dite une charmante et mlodieuse faiblesse dans
l'oeuvre de Racine, comme la Champmesl le fut dans sa vie.

Il ne faudrait pas que de telles faiblesses, si gracieuses qu'elles
semblent par exception, revinssent trop souvent; elles affecteraient
l'oeuvre entire d'une teinte trop particulire et qui aurait sa
monotonie, sa fadeur. Le talent a ses inclinations qu'il doit consulter,
qu'il doit suivre, qu'il doit diriger et aussi rprimer mainte fois.
Dans l'ordre potique comme dans l'ordre moral, la grandeur est au prix
de l'effort, de la lutte et de la constance; l'idal habite les hauts
sommets. On oublie trop de nos jours ce devoir impos au talent; sous
prtexte de _lyrisme_, chacun s'abandonne  sa pente, et l'on n'atteint
pas  l'oeuvre dernire dont on et t capable. Aux poques tout  fait
saines et excellentes, les choses ne se pratiquent pas ainsi. Ce n'est
pas contrarier son talent et aller contre Minerve que de se resserrer,
de se restreindre sur quelques points, de viser  s'lever et 
s'agrandir sur certains autres. Dans le beau sicle dont nous parlons,
ce devoir rigoureux, cet avertissement attentif et salutaire se
personnifiait dans une figure vivante, et s'appelait Boileau. Il est bon
que la conscience intrieure que chaque talent porte naturellement
en soi prenne ainsi forme au dehors et se reprsente  temps dans la
personne d'un ami, d'un juge assidu qu'on respecte; il n'y a plus moyen
de l'oublier ni de l'luder. Molire, le grand comique, tait sujet 
se rpandre et  se distraire dans les dlicieuses mais surabondantes
bouffonneries des Dandin, des Scapin, des Sganarelle; il aurait pu s'y
attarder trop longtemps et ne pas tenter son plus admirable effort.
Despraux, c'est--dire la conscience littraire, leva la voix, et l'on
eut  son moment _le Misanthrope_. Ainsi de La Fontaine, qu'il fallut
tirer de ses dizains et de ses contes o il se complaisait si aisment,
pour l'appliquer  ses fables et lui faire porter ses plus beaux
fruits. Ainsi de Racine lui-mme qui, au sortir des douceurs premires,
s'levait  Burrhus et aspirait  _Phdre_. Il retomba cette fois, il
fit _Brnice_ sans Boileau, comme il s'tait cach, enfant, de ses
matres pour lire le roman d'Hliodore.

Mais ce n'est l qu'une raison de plus pour nous de surprendre la fibre
 nu et de pntrer en ce point le plus recul du coeur. Une personne,
un talent, ne sont pas bien connus  fond, tant qu'on n'a pas touch ce
point-l. De mme qu'on dit qu'il faut passer tout un t  Naples et
un hiver  Saint-Ptersbourg, de mme, quand on aborde Racine, il faut
aller franchement jusqu' _Brnice_.

La pice se donna pour la premire fois sur le thtre de l'htel
de Bourgogne, le 21 novembre 1670; elle eut d'abord plus de trente
reprsentations, un succs de larmes, des brochures critiques pour et
contre, des parodies bouffonnes au Thtre-Italien, enfin tout ce qui
constitue les honneurs de la vogue. On lit partout l'anecdote de son
origine, l'ordre de Madame, ce duel potique et galant de Racine et
de Corneille, la dfaite de ce dernier. Mais indpendamment des
circonstances particulires qui favorisrent le premier succs, et sur
lesquelles nous reviendrons, il faut reconnatre que Racine a su tirer
d'un sujet si simple une pice d'un intrt durable, puisque toutes
les fois, dit Voltaire, qu'il s'est rencontr un acteur et une actrice
dignes de ces rles de Titus et de Brnice, le public a retrouv les
applaudissements et les larmes. Du moins cela se passa ainsi jusqu'aux
annes de Voltaire. En aot 1724, la reprise de _Brnice_  la
Comdie-Franaise fut extrmement gote. Mademoiselle Le Couvreur,
Quinault l'an et Quinault Du Fresne, jouaient les trois rles
qu'avaient autrefois remplis mademoiselle de Champmesl, Floridor, et le
mari de la Champmesl. Les mmes acteurs redonnrent moins heureusement
la pice en 1728. Mais surtout la tradition a conserv un vif souvenir
du triomphe de mademoiselle Gaussin en novembre 1752: telle fut sa magie
d'expression dans le personnage de cette reine attendrissante, que le
factionnaire mme, plac sur la scne, laissa, dit-on, tomber son arme
et pleura[30]. _Brnice_ reparut encore trois fois en dcembre 1782 et
janvier 1783; ce fut son dernier soupir au XVIIIe sicle[31]. Avant la
reprise actuelle, elle avait t reprsente en dernier lieu le 7 et
le 13 fvrier 1807, c'est--dire il y a trente-sept ans. Mademoiselle
George jouait Brnice, Damas jouait Titus, et Talma Antiochus. La pice
ne fut donne alors que deux fois. Le prestige dont parle Voltaire avait
cess, et Geoffroy, qui a le langage un peu cru, nous dit: Il est
constant que _Brnice_ n'a point fait pleurer  cette reprsentation,
mais qu'elle a fait biller; toutes les dissertations littraires ne
sauraient dtruire un fait aussi notoire. Talma pourtant gotait ce
rle d'Antiochus ou celui de Titus, tel qu'il le concevait, et il en
disait, ainsi que de Nicomde, que c'taient de ces rles  jouer deux
fois par an, donnant  entendre par l que ce ton modr, et assez
loin du haut tragique, dtend et repose[32]. La reprise d'aujourd'hui a
russi; on n'est pas tout  fait revenu aux larmes, mais on accorde de
vrais applaudissements. Jean-Jacques a racont qu'il assista un jour 
une reprsentation de _Brnice_ avec d'Alembert, et que la pice leur
fit  tous deux un plaisir _auquel ils s'attendaient peu_. Il y a eu de
cette agrable surprise pour plus d'un spectateur d'aujourd'hui; 
la lecture, on n'y voit gure qu'une ravissante lgie;  la
reprsentation, quelques-unes des qualits dramatiques se retrouvent, et
l'intrt, sans aller jamais au comble, ne languit pas.

[Note 30: Il y eut cinq reprsentations coup sur coup dans la seconde
quinzaine de novembre, en tout sept. Les chiffres conservs des recettes
ne rpondent pas tout  fait  cette haute renomme de succs. Il faut
croire  ce succs pourtant, d'aprs l'impression qui en est reste;
La Harpe, dans le chapitre de son _Cours de Littrature_ o il juge
l'oeuvre, se plat  rappeler le nom de Gaussin comme insparable de
celui de Brnice.]

[Note 31: _L'Anne littraire_ (1783, tome I, page 137) constate
un certain succs et en parle comme nous le ferions nous-mme, en
l'opposant aux succs plus bruyants du jour. Il put encore y avoir,
quelques annes aprs, un retour de _Brnice_ par mademoiselle
Desgarcins. J'en entends parler, mais sans pouvoir saisir l'instant.]

[Note 32: Il fut question encore d'une reprise en 1812; les rles
taient mme dj distribus entre mademoiselle Duchesnois, Talma et
Lafon. Talma aurait jou Titus; mais les choses en restrent l. On
ne conoit pas, en effet, que la reprsentation et t possible sous
l'Empire aprs le _divorce_; on y aurait vu trop d'allusions.]


rudits comme nous le sommes devenus et occups de la couleur
historique, il y a pour nous, dans la reprsentation actuelle de
_Brnice_, un intrt d'tude et de souvenir. Voil donc une de ces
pices qui charmaient et enlevaient la jeune cour de Louis XIV  son
heure la plus brillante, et l'on s'en demande les raisons, et, tout
en jouissant du charme quelque peu amolli des vers, on se reporte aux
allusions d'autrefois. Elles taient nombreuses dans _Brnice_, elles
s'y croisaient en mille reflets, et il y a plaisir  croire les deviner
encore. Voltaire, avec son tact rapide, a trs-bien indiqu la plus
essentielle et la plus voisine de l'inspiration premire. Henriette
d'Angleterre, belle-soeur de Louis XIV, dit-il, voulut que Racine
et Corneille fissent chacun une tragdie des adieux de Titus et de
Brnice. Elle crut qu'une victoire obtenue sur l'amour le plus vrai et
le plus tendre ennoblissait le sujet, et en cela elle ne se trompait
pas; mais elle avait encore un intrt secret  voir cette victoire
reprsente sur le thtre: elle se ressouvenait des sentiments qu'elle
avait eus longtemps pour Louis XIV et du got vif de ce prince pour
elle. Le danger de cette passion, la crainte de mettre le trouble dans
la famille royale, les noms de beau-frre et de belle-soeur mirent un
frein  leurs dsirs; mais il resta toujours dans leurs coeurs une
inclination secrte, toujours chre  l'un et  l'autre. Ce sont ces
sentiments qu'elle voulut voir dvelopps sur la scne autant pour
sa consolation que pour son amusement. On sait en effet, par
l'intressante histoire qu'a trace d'elle madame de La Fayette, combien
Madame et son royal beau-frre s'taient aims dans cette nuance aimable
qui laisse la limite confuse et qui prte surtout au rve,  la posie.
L'adorable princesse qui put dire  son lit de mort  Monsieur: _Je ne
vous ai jamais manqu_, aimait pourtant  se jouer dans les mille trames
gracieuses qui se compliquaient autour d'elle, et  s'enchanter du rcit
de ce qu'elle inspirait. Racine, un peu plus que Corneille sans doute,
dut pntrer dans ses arrire-penses; il est permis pourtant de croire
que ce que nous savons aujourd'hui assez au net par les rvlations
posthumes tait beaucoup plus recouvert dans le moment mme, et qu'en
acceptant le sujet d'une si belle main, le pote ne sut pas au juste
combien l'intention tenait au coeur. Ses allusions,  lui, paraissent
s'tre plutt reportes au souvenir dj loign de Marie de Mancini,
laquelle, dix annes auparavant, avait pu dire au jeune roi  la veille
de la rupture: _Ah! Sire, vous tes roi; vous pleurez! et je pars!_

  Vous tes empereur, Seigneur, et vous pleurez!
  .............................................
  ...........Vous m'aimez, vous me le soutenez:
  Et cependant je pars! et vous me l'ordonnez!

Il y avait dans le rapport gnral des situations, dans une rupture
galement motive sur les devoirs souverains et sur l'inviolable majest
du rang, assez de points de ressemblance pour captiver  l'antique
histoire une cour si spirituelle, si empresse, et avant tout idoltre
de son roi. Mais d'autres lueurs, d'autres reflets rapides et non pas
les moins touchants, venaient en quelque sorte se jouer  la traverse.
Lorsqu'en effet on reprsenta, en novembre 1670, la pice dsire et
inspire par Madame, cette princesse si chre  tous n'existait plus
depuis quelques mois; _Madame tait morte!_ Or qu'on veuille songer 
tout ce qu'ajoutait son souvenir  l'oeuvre o sa pense tait entre
pour une si grande part. Les sentiments discrets qu'elle avait nourris
circulaient dj plus librement, trahis par la mort; ils s'chappaient
comme en vagues clairs sur cette trame si fine; son me aimable y
respirait; les allusions devenaient, pour ainsi dire,  double fond.
Tendresse, dlicatesse et sacrifice, on n'en perdait rien, on saisissait
tout, on pressentait vite, en ce monde et sous ce rgne de La Vallire.

C'est ainsi qu'il convient de revoir les oeuvres en leur lieu pour les
apprcier. Je relisais l'autre jour la brochure de M. Guillaume de
Schlegel, dans laquelle il compare la _Phdre_ de Racine et celle
d'Euripide; il y exprime admirablement le genre de beaut de celle-ci,
ce caractre chaste et sacr de l'Hippolyte, qu'il assimile avec
grandeur au Mlagre et  l'Apollon antiques. Mais cette intelligence
attentive, cette lvation pntrante qui s'applique si bien 
dmontrer,  reconstituer  nos yeux les chefs-d'oeuvre de la Grce,
l'loquent critique ne daigne pas en faire usage  notre gard, et il
nous en laisse le soin sous prtexte d'incomptence, mais en ralit
comme l'estimant un peu au-dessous de sa sphre. D'autres que lui,
d'minents et ingnieux critiques que chacun sait, ont  leur tour
repris la tche et rpar la brche avec honneur. Sans doute la
tragdie franaise, si l'on excepte _Polyeucte_ et _Athalie_, n'est pas
exactement du mme ordre que l'antique; celle-ci gale la beaut et
l'austrit de la statuaire; elle nous apparat debout aprs des
sicles, et  travers toutes les mutilations, dans une attitude unique,
immortelle. Notre tragdie,  nous, est, si j'ose ainsi dire, d'un
_cran_ plus bas; elle s'attaque particulirement au coeur et  ses
sentiments dlicats et dlis jusqu'au sein de la passion; elle
s'encadre avec la socit, non plus avec le temple; elle vit  l'infini
sur des luttes, sur des scrupules intrieurs ns du christianisme ou de
la chevalerie, et ds longtemps labors par une lite polie et galante.
Mais l aussi se retrouvent la vrit, l'lvation, un genre de beaut;
seulement il s'agit presque d'un art diffrent. Ce n'est plus au groupe
de la statuaire antique et  cette premire grandeur qu'on a affaire; ce
sont plutt des tableaux finis qu'il s'agit, mme  distance, de voir
dans leur cadre et dans leur jour. Un homme qui sent l'antiquit non
moins que M. de Schlegel, et par les parties galement augustes, M.
Quatremre de Quincy, a fait comprendre  merveille que les statues, les
objets d'art de la Grce, rangs et classs dans nos muses, n'avaient
ni tout leur prix ni leur vrai sens; que, vous avant tout  une
destination publique et le plus souvent sacre, c'tait dans cet
encadrement primitif qu'il fallait les replacer en ide et les
concevoir. Pourquoi l'intelligence critique ne consentirait-elle pas au
mme effort quitable pour apprcier convenablement des oeuvres moins
hautes sans doute, plus dlicates souvent, sociales au plus haut degr,
et qu'il suffit de reculer lgrement dans un pass encore peu lointain,
pour y ressaisir toutes les justesses et toutes les grces? Si jamais
pice rclama  bon droit chez le spectateur ce jeu quelque peu
complaisant de l'imagination et du souvenir, c'est  coup sr
_Brnice_; mais cette complaisance n'exige pas un effort bien pnible,
et l'on n'a pas trop  se plaindre, aprs tout, d'tre simplement
oblig, pour subir le charme, de se ressouvenir de Madame, de ces belles
annes d'un grand rgne, des _nuits enflammes_ et des _festons_ o
les chiffres mystrieux s'entrelaaient. Quel moment en effet dans une
socit que celui o des sentiments si nobles, si dlicats, disons
mme si subtils, et qui courraient presque risque de nous chapper
aujourd'hui, taient saisis unanimement par un cercle avide qu'ils
occupaient aussitt et passionnaient! _Brnice_ est de ces oeuvres qui
honorent bien moins un pote qu'une poque.

Mme de La Fayette, qui tait de ce cercle, et au premier rang, a crit
d'_Esther_, cette autre tragdie commande bien plus tard, cette autre
Juive aimable et qui correspond dans l'ordre religieux  sa premire
soeur, que c'tait une _comdie de couvent_. J'accepte le mot sans
dfaveur, et je dirai  mon tour de _Brnice_ que c'est moins une
tragdie qu'une comdie de coeur, une comdie-roman, contemporaine de
_Zayde_, et qui allait donner le ton  _la Princesse de Clves_:

Dans l'exquise prface qu'il a mise  sa pice, Racine rapproche son
hrone de Didon et voit de la ressemblance entre elles, sauf le
poignard et le bcher. Mais Brnice ne me fait pas tout  fait
l'impression de Didon; la nuance est plus douce, on sent ds l'abord, et
malgr toutes les menaces, qu'elle ne se tuera pas; elle languira, elle
plira dans l'absence, elle s'en ira lentement mourir de son ennui.
L'Ariane de Thomas Corneille me rend bien plus le dsespoir de Didon.
Brnice, qui est si peu Juive, est dj chrtienne, c'est--dire
rsigne: elle retournera en sa Palestine, et y rencontrera peut-tre
quelque disciple des aptres qui lui indiquera le chemin de la Croix.

Brnice entre en scne comme aurait fait La Vallire, si elle et os;
elle entre le coeur tout plein de son amour, empresse de se drober 
la foule des courtisans, ne pensant qu' l'objet aim, n'aimant en lui
que lui-mme. Elle a besoin d'en parler  quelqu'un, d'pancher sa
reconnaissance, de rpter en cent faons dans ses discours ce nom ador
de Titus en y mariant le sien. Pourtant, ds qu'Antiochus s'est enhardi
 parler pour son propre compte, elle sait l'arrter d'une parole
vibrante et fire: on sort du ton de l'lgie; la note tragique se fait
sentir.

Je ne sais  quel ton au juste appartiennent, dans l'ordre des genres,
tant de vers faciles, tendres, naturels et amoureux, mais qui sont le
soupir et la plainte de tous les coeurs bien touchs:

  Voyez-moi plus souvent, et ne me donnez rien!

Antiochus est parfait, il l'est trop avec sa facult de soumission et de
silence; on serait tent de sourire  l'entendre tout d'abord s'exhaler:

  ...Je me suis tu cinq ans,
  Madame, et vais encor me taire plus longtemps.

Pourtant il chappe aux inconvnients de sa position par sa noblesse et
sa dlicatesse constante; tout _roi de Comagne_ qu'il est, il ne tombe
jamais dans le ridicule de ce _roi de Naxe_, le pis-aller d'Ariane.
J'entends remarquer qu'il remplit exactement le mme rle que Ralph dans
_Indiana_. Aprs tout, en cette pice qu'on a appele une lgie  trois
personnages, Antiochus tient son rang. Un seul vers, infini de rverie
et de tristesse, suffirait  sa gloire:

  Dans l'Orient dsert quel devint mon ennui!

Mais les allusions perptuelles, au temps de la reprsentation premire,
et tous les genres d'intrt venaient aboutir  ce personnage imprial
de Titus et converger  son front comme les rayons du diadme. C'est par
lui et par sa lutte srieuse que le pote remettait son oeuvre sur
le pied tragique, et prtendait corriger ce que le reste de la pice
pouvait avoir de trop amollissant: Ce n'est point une ncessit,
disait-il en rpondant aux chicanes des critiques d'alors, qu'il y ait
du sang et des morts dans une tragdie: il suffit que l'action en soit
grande, que les acteurs en soient hroques, que les passions y soient
excites, et que tout s'y ressente de cette tristesse majestueuse qui
fait tout le plaisir de la tragdie. Geoffroy, qui cite ce passage dans
son feuilleton sur _Brnice_, s'en fait une arme contre ceux qu'il
appelle les _voltairiens_ en tragdie, et qu'il reprsente comme altrs
de sang et et de carnage dramatique. Hlas! ce sont les voltairiens
aujourd'hui (s'il en tait encore dans ce sens-l) qui se rangeraient du
ct de Geoffroy et que nous aurions peine  en distinguer. Titus donc
exprime en lui le caractre tragique, en ce sens qu'il soutient une
lutte gnreuse, qu'il sort du penchant tout naturel et vulgaire; qu'il
a le haut sentiment de la dignit souveraine et de ce qu'on doit  ce
rang de matre des humains. Au fond il n'a jamais hsit, pas plus qu'un
hros n'hsite en toute question de dlicatesse suprme et d'honneur. On
est dchir, on se dtourne, on pleure, mais on marche toujours. Il
est vrai qu'on peut, au premier abord, opposer que ce Titus, non plus
qu'ne de qui il tient, n'est assez passionnment amoureux; que, s'il
l'tait davantage, il cderait peut-tre. Mais non: Racine, revenant
ici, dans le dernier acte,  l'inspiration suprieure et majestueuse de
la tragdie, a rendu nergiquement cette stabilit hroque de l'me 
travers tous les orages, et n'a voulu laisser aucun doute sur ce qui
demeure impossible:

  En quelque extrmit que vous m'ayez rduit,
  Ma gloire inexorable  toute heure me suit;
  Sans cesse elle prsente  mon me tonne
  L'empire incompatible avec notre hymne,
  Me dit qu'aprs l'clat et les pas que j'ai faits,
  Je dois vous pouser encor moins que jamais.
  Oui, madame, et je dois moins encore vous dire
  Que je suis prt pour vous d'abandonner l'empire,
  De vous suivre et d'aller, trop content de mes fers,
  Soupirer avec vous au bout de l'univers.
  Vous-mme rougiriez de ma lche conduite...

Voil le langage d'une grande me  celle qui peut l'entendre. Ainsi
c'est l'amour mme, dans sa religieuse dlicatesse, qui s'oppose au
bonheur de l'amour. Jean-Jacques n'a pas craint de soutenir que Titus
serait plus intressant s'il sacrifiait l'empire  l'amour, et s'il
allait vivre avec Brnice dans quelque coin du monde, aprs avoir pris
cong des Romains: _une chaumire et son coeur!_ Geoffroy remarque avec
raison que Titus serait siffl, s'il agissait ainsi au thtre, et
Rousseau, ajoute-t-il, mrite de l'tre pour avoir consign cette
opinion dans un livre de philosophie. Tout se tient en morale: c'est
pour n'avoir pas senti cette dlicatesse particulire, cette religion
de dignit et d'honneur qui enchane Titus, que Jean-Jacques a gt
certaines de ses plus belles pages par je ne sais quoi de choquant et
de vulgaire qui se retrouve dans sa vie, et que l'amant de madame
de Warens, le mari de Thrse, n'a pas rsist  nous retracer
complaisamment des situations dignes d'oubli.

Il faut qu'il y ait beaucoup de science dans la contexture de _Brnice_
pour qu'une action aussi simple puisse suffire  cinq actes, et qu'on ne
s'aperoive du peu d'incidents qu' la rflexion. Chaque acte est,  peu
de chose prs, le mme qui recommence; un des amoureux, ds qu'il est
trop en peine, fait chercher l'autre:

  A-t-on vu de ma part le roi de Comagne?

Quand un plus long discours hterait trop l'action, on s'arrte, on sort
sans s'expliquer, dans un trouble involontaire:

  Quoi? me quitter sitt! et ne me dire rien!
  . . . . . . . . . . . .
  Qu'ai-je fait? que veut-il? et que dit ce silence?

Ce qui est d'un art infini, c'est que ces petits ressorts qui font aller
la pice et en tablissent l'conomie concordent parfaitement et se
confondent avec les plus secrets ressorts de l'me dans de pareilles
situations. L'utilit ne se distingue pas de la vrit mme. De loin il
est difficile d'apercevoir dans _Brnice_ cette sorte d'architecture
tragique qui fait que telle scne se dessine hautement et se dtache au
regard. La grande scne voulue au troisime acte ne produit point ici de
priptie proprement dite, car nous savons tout ds le second acte, et
il n'et tenu qu' Brnice de le comprendre comme nous. J'ai vu deux
fois la pice, et,  ne consulter que mon souvenir, sans recourir au
volume, il m'est presque impossible de distinguer nettement un acte de
l'autre par quelque scne bien tranche. S'il fallait exprimer l'ordre
de structure employ ici, je dirais que c'est simplement une longue
galerie en cinq appartements ou compartiments, et le tout revtu de
peintures et de tapisseries si attrayantes au regard, qu'on passe
insensiblement de l'une  l'autre sans trop se rendre compte du chemin.
Cette nature d'intrt, ce me semble, doit suffire; on ne sent jamais
d'intervalle ni de pause. Racine a eu droit de rappeler en sa prface
que la vritable invention consiste  faire quelque chose de rien; ici
ce _rien_, c'est tout simplement le coeur humain, dont il a traduit les
moindres mouvements et dvelopp les alternatives inpuisables. La lutte
du coeur plutt que celle des faits, tel est en gnral le champ de
la tragdie franaise en son beau moment, et voil pourquoi elle fait
surtout l'loge,  mon sens, du got de la socit qui savait s'y
plaire.

L'ide de reprendre _Brnice_ devait venir du moment que mademoiselle
Rachel tait l; et qu' dfaut de rles modernes, elle continuait
 nous rendre tant de ces douces motions d'une scne qui lve et
ennoblit. Si redonner de la nouveaut  Racine tait une conqute, il
ne fallait pas craindre d'aller jusqu'au bout, et, aprs avoir fait son
entre dans ces grands rles qui sont comme les capitales de l'empire,
il y avait  se loger encore plus au coeur: _Brnice_, quand il s'agit
de Racine, c'est comme la maison de plaisance favorite du matre.
Mademoiselle Rachel a compltement russi. Les difficults du rle
taient relles: Brnice est un personnage tendre; le plus racinien
possible, le plus oppos aux hrones et aux _adorables furies_ de
Corneille; c'est une lgie; Mademoiselle Gaussin y avait surtout
triomph  l'aide d'une mlodie perptuelle et de cette musique; de ces
_larmes dans la voix_, dont l'expression a d'abord t trouve pour elle
par La Harpe lui-mme. Aprs _Ariane_, aprs _Phdre_, mademoiselle
Rachel nous avait accoutums  tout attendre, et  ne pas lever
d'avance les objections. Ce qui me frappe en elle, si j'osais me
permettre de la juger d'un mot, ce n'est pas seulement qu'elle soit une
grande actrice, c'est combien elle est une personne distingue. Le monde
tout d'abord ne s'y est pas mpris, et il l'a surtout adopte  ce
titre de distinction d'esprit et d'intelligence. Elle est ne telle. Ce
caractre se retrouve  chaque instant dans ses rles; elle les choisit,
elle les compose, elle les proportionne  son usage,  ses moyens
physiques. Avec tous les dons qu'elle a reus, si sur quelque point il
pouvait y avoir dfaut, l'intelligence suprieure intervient  temps et
achve. Ainsi a-t-elle fait pour Brnice. Un organe pur, encore vibrant
et  la fois attendri, un naturel, une beaut continue de diction, une
dcence tout antique de pose, de gestes, de draperies, ce got suprme
et discret qui ne cesse d'accompagner certains fronts vraiment ns pour
le diadme, ce sont l les traits charmants sous lesquels Brnice nous
est apparue; et lorsqu'au dernier acte, pendant le grand discours de
Titus, elle reste appuye sur le bras du fauteuil, la tte comme abme
de douleur, puis lorsqu' la fin elle se relve lentement, au dbat des
deux princes, et prend, elle aussi, sa rsolution magnanime, la majest
tragique se retrouve alors, se dclare autant qu'il sied et comme l'a
entendu le pote; l'idal de la situation est devant nous.--Beauvallet,
on lui doit cette justice, a fort bien rendu le rle de Titus; de son
organe accentu, trop accentu, on le sait, il a du moins marqu le coin
essentiel du rle, et maintenu le ct toujours prsent de la dignit
impriale. Quant  l'Antiochus, il est suffisant.--Ainsi, pour conclure,
nous devons  mademoiselle Rachel non-seulement le plaisir, mais aussi
l'honneur d'avoir got _Brnice_, et il ne tient qu' nous, grce 
elle, de nous donner pour plus amateurs de la belle et classique posie
en 1844 qu'on ne l'tait en 1807. Nous en demandons bien pardon aux
voltairiens de ce temps-l.

15 janvier 1844.

Pour complter ces jugements sur Racine, on peut chercher ce que j'en ai
dit plus tard dans une tude reprise  fond et dveloppe, au tome V de
_Port-Royal_ (liv. VI, chap. X et XI). Il y a moins de dsaccord qu'on
ne le supposerait, entre les vues de la jeunesse et celles de la
maturit.



JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU

Louis XIV vieillissait au milieu de toutes sortes de disgrces et
survivait  ce qu'on a bien voulu appeler _son sicle_. Les grands
crivains comme les grands gnraux avaient presque tous disparu. On
perdait des batailles en Flandre; on donnait droit de prsance aux
btards lgitims sur les ducs; on applaudissait Campistron. C'est
prcisment alors, si l'on en croit un bruit assez gnralement rpandu
depuis une centaine d'annes, que commena de briller un pote illustre,
_notre grand lyrique_, comme disent encore quelques-uns. N en 1669 ou
70  Paris, d'un pre cordonnier, qu'il renia plus tard, ou qu'au
moins il aurait certainement troqu trs-volontiers contre un autre,
Jean-Baptiste Rousseau se sentit de bonne heure l'envie de sortir d'une
si basse condition. On ne sait trop comment se passrent ses premires
annes; il s'est bien gard d'en parler jamais, et il parat s'tre
expressment interdit, comme une honte, tout souvenir d'enfance; c'tait
mal imiter Horace pour le dbut. Rousseau se destinait pourtant  la
posie lyrique. Il connut Boileau, alors vieux et chagrin, et reut
de lui des conseils et des traditions. Il s'insinua auprs de grands
seigneurs qui le protgrent, le baron de Breteuil, Bonrepeaux,
Chamillart, Tallard, et fut mme attach  ce dernier dans l'ambassade
d'Angleterre. Il avait vu  Londres Saint-vremond;  Paris, il tait
des familiers du _Temple_, des habitus du caf _Laurens_; il s'essayait
au thtre par de froides comdies; il paraphrasait les psaumes que le
marchal de Noailles lui commandait pour la cour, et composait pour la
ville d'obscnes pigrammes, qu'il appelait les _Gloria Patri_ de ses
psaumes. Son existence littraire, comme on voit, ne laissait pas de
devenir considrable: il tait membre de l'Acadmie des Inscriptions;
l'opinion le dsignait pour l'Acadmie franaise, comme hritier
prsomptif de Boileau. En un mot, tout annonait  J.-B. Rousseau qu'il
allait, durant quelques annes, tenir un des premiers rangs, le premier
rang peut-tre!... dans les cercles littraires, entre La Motte,
Crbillon, La Fosse, Duch, La Grange-Chancel, Saurin, de l'Acadmie des
Sciences, et autres. Tout cela se passait vers 1710.

Mais, comme nous l'avons dj indiqu, et comme il le dit lui-mme avec
une lgance parfaite, il s'tait _accoquin  la hantise_ du caf
Laurens; c'tait rue Dauphine, non loin du Thtre-Franais, qui de la
rue Gungaud avait pass dans celle des Fosss-Saint-Germain-des-Prs.
Les tablissements de l'espce des _cafs_ ne dataient gure que de ces
annes-l, et remplaaient avantageusement pour les auteurs et gens de
lettres le cabaret, o s'taient encore enivrs sans vergogne Chapelle
et Boileau. Le caf n'avait pas pass de mode, malgr la prdiction de
madame de Svign; bien au contraire, il devait exercer une assez grande
influence sur le XVIIIe sicle, sur cette poque si vive et si hardie,
nerveuse, irritable, toute de saillies, de conversations, de verve
artificielle, d'enthousiasme aprs quatre heures du soir; j'en prends
 tmoin Voltaire et son amour du Moka. Ce caf de la veuve _Laurens_
tait donc une espce de caf _Procope_ du temps; on y politiquait; on
y jugeait la pice nouvelle; on s'y rcitait  l'oreille l'pigramme de
Gacon sur _l'Athnas_ de La Grange-Chancel, le huitain de La Grange en
rponse aux critiques de M. Le Noble; on y comparait la musique de Lulli
et celle de Campra. Or, Rousseau, aprs quelques essais lyriques
peu gots, avait donn en 1696, au Thtre-Franais, la comdie
du _Flatteur_, qui n'avait eu qu'un demi-succs, et en 1700, _le
Capricieux_, qui russit encore moins. Il s'en prit de sa disgrce aux
habitus du caf et les chansonna dans de grossiers couplets  rimes
riches, ce qui le fit aussitt reconnatre. On peut juger du scandale.
Rousseau se _dsaccoquina_ du caf et dsavoua les couplets dans le
monde; mais on en parlait toujours; de temps  autre de nouveaux
couplets clandestins se retrouvaient sur les tables, sous les portes;
cette petite guerre dura dix ans et ouvrit le sicle. Enfin, en 1710,
quelques derniers couplets, si infmes qu'on doit les croire fabriqus 
dessein par les ennemis de Rousseau, mirent le comble  l'indignation.
Rousseau, non content de s'en laver, les imputa  Saurin; de l
procs en diffamation et en calomnie, arrt du Parlement en 1712, et
bannissement de Rousseau  perptuit hors du royaume.

Jean-Baptiste avait quarante-deux ans; quelque long que ft alors le
noviciat des potes, son ducation lyrique devait tre acheve. Il
avait dj compos quelques odes, et sa haine contre La Motte, qui en
composait aussi, n'avait pas peu contribu, sans doute,  dterminer sa
vocation laborieuse et tardive. Qu'est-ce donc qu'un pote lyrique? Avec
sa nature d'esprit et ses habitudes, Rousseau pouvait-il prtendre 
l'tre? pouvait-il s'en rencontrer un, vers 1710?

Un pote lyrique, c'est une me  nu qui passe et chante au milieu du
monde; et selon les temps, et les souffles divers, et les divers tons o
elle est monte, cette me peut rendre bien des espces de sons. Tantt,
flottant entre un pass gigantesque et un blouissant avenir, gare
comme une harpe sous la main de Dieu, l'me du prophte exhalera les
gmissements d'une poque qui finit, d'une loi qui s'teint, et saluera
avec amour la venue triomphale d'une loi meilleure et le char vivant
d'Emmanuel; tantt,  des poques moins hautes, mais belles encore et
plus purement humaines, quand les rois sont hros ou fils de hros,
quand les demi-dieux ne sont morts que d'hier, quand la force et la
vertu ne sont toujours qu'une mme chose, et que le plus adroit  la
lutte, le plus rapide  la course, est aussi le plus pieux, le plus
sage et le plus vaillant, le chantre lyrique, vritable prtre comme le
statuaire, dcernera au milieu d'une solennelle harmonie les louanges
des vainqueurs; il dira les noms des coursiers et s'ils sont de race
gnreuse; il parlera des aeux et des fondateurs de villes, et
rclamera les couronnes, les coupes ciseles et les trpieds d'or. Il
sera lyrique aussi, bien qu'avec moins de grandeur et de gloire, celui
qui, vivant dans les loisirs de l'abondance et  la cour des tyrans,
chantera les dlices gracieuses de la vie et les penses tristes qui
viendront parfois l'effleurer dans les plaisirs. Et  toutes les
poques de trouble et de renouvellement, quiconque, tmoin des orages
politiques, en saisira par quelque ct le sens profond, la loi sublime,
et rpondra  chaque accident aveugle par un cho intelligent et
sonore; ou quiconque, en ces jours de rvolution et d'branlement, se
recueillera en lui-mme et s'y fera un monde  part, un monde potique
de sentiments et d'ides, d'ailleurs anarchique ou harmonieux, funeste
ou serein, de consolation ou de dsespoir, ciel, chaos ou enfer; ceux-l
encore seront lyriques, et prendront place entre le petit nombre dont se
souvient l'humanit et dont elle adore les noms. Nous voil bien loin de
Jean-Baptiste; il n'a rien t de tout cela. Fils honteux de son pre,
sans enfance, vain, malicieux, clandestin, obscne en propos, de vie
quivoque, ballott des cafs aux antichambres, il et t bon peut-tre
 donner quelques jolies chansons au _Temple_, s'il avait eu plus de
sensibilit, de naturel et de mollesse. On lui a fait honneur, et
Chaulieu l'a flicit agrablement, d'avoir refus une place dans les
Fermes, que lui offrait le ministre Chamillart; mais ce refus nous
semble moins tenir  des principes d'honorable indpendance, qu'au got
qu'avait Rousseau pour la vie de Paris et les tripots littraires. Sans
dire positivement qu'il ft un malhonnte homme, sans trancher ici la
question reste indcise des derniers couplets, on peut affirmer que
ce fut un coeur bas, un caractre louche, tracassier, n pour la
domesticit des grands seigneurs; avec cela, nul gnie, peu d'esprit,
tout en mtier. Quand il eut quitt la France en 1712, et durant les
trente annes _dignes de piti_ qui succdrent aux trente annes
_dignes d'envie_, Rousseau, successivement protg du comte du Luc,
du prince Eugne, du duc d'Aremberg, dut travailler sur lui-mme pour
mriter ces faveurs dont il vivait et rtablir sa rputation compromise.
Dans l'insignifiante correspondance qu'il entretenait avec d'Olivet,
Brossette, Des Fontaines et M. Boutet, on remarque un grand talage
de principes religieux, moraux, et un caractre anti-philosophique
trs-prononc. En supposant cette conversion sincre, on s'tonne que
Rousseau n'ait pas plus tir parti pour sa posie de cette nature de
sentiments; c'tait peut-tre en effet la seule corde lyrique qui ft
capable de vibrer en ces temps-l. Les vnements extrieurs dgotaient
par leur petitesse et leur pauvret; la guerre se faisait misrablement
et mme sans l'clat des dsastres; les querelles religieuses taient
sottes, criardes, sans loquence, quoique perscutrices; les moeurs,
infmes et platement hideuses: c'tait une socit et un trne
sourdement en proie aux vers et  la pourriture. Ce qu'il y avait de
plus clair, c'est que l'ordre ancien dprissait, que la religion tait
en pril, et qu'on se prcipitait dans un avenir mauvais et fatal. Voil
ce que sentaient et disaient du moins les partisans et les dbris du
dernier rgne, M. Daguesseau et Racine fils par exemple. Or, sans faire
d'hypothse gratuite, sans demander aux hommes plus que leur sicle ne
comporte, on conoit, ce me semble, dans cette atmosphre de souvenirs
et d'affections, une me tendre, chaste, austre, effraye de la
contagion croissante et du dbordement philosophique, fidle au culte de
la monarchie de Louis XIV, assez claire pour dgager la religion du
jansnisme, et cette me, alarme, avant l'orage, de pressentiments
douloureux, et gmissant avec une douceur triste; quelque chose en un
mot comme Louis Racine, d'aussi honnte, et de plus fort en talent et en
lumires. Rousseau manqua  cette mission, dont il n'tait pas digne. Il
avait reu comme une lettre morte les traditions du rgne qui finissait;
il s'y attacha obstinment; ses antipathies littraires et sa jalousie
contre les talents rivaux l'y repoussrent chaque jour de plus en plus;
il tint pour le dernier sicle, parce que le _petit Arouet_ tait du
nouveau. Dans les posies  la mode, il tait bien plus choqu des
mauvaises rimes que du mauvais got et des mauvais principes. De la
sorte, chez lui, nul sentiment vrai du pass non plus que du prsent;
son esprit tait le plus terne des miroirs; rien ne s'y peignait, il
ne rflchit rien; sans originalit, sans vue intime ou mme finement
superficielle, sans vivacit de souvenirs, aussi loin des choeurs
d'_Esther_ que des vers dats de Philisbourg, tenant tout juste au
sicle de Louis XIV par l'_Ode sur Namur_, ce fut le moins lyrique de
tous les hommes  la moins lyrique de toutes les poques.

Avec un auteur aussi peu naf que Jean-Baptiste, chez qui tout vient de
labeur et rien d'inspiration, il n'est pas inutile de rechercher, avant
l'examen des oeuvres, quelles furent les ides d'aprs lesquelles il
se dirigea, et de constater sa critique et sa potique. Deux mots
suffiront. Le bon Brossette, ce personnage excellent mais banal, un des
dvots empresss de feu Despraux, espce de courtier littraire, qui
caressait les illustres pour recevoir des exemplaires de leur part et
faire collection de leurs lettres, s'tait lourdement avis, en crivant
 Rousseau, de lui signaler, comme une dcouverte, dans l'_Ode  la
Fortune_, un passage qui semblait imit de Lucrce. L-dessus Rousseau
lui rpondit: Il est vrai, monsieur, et vous l'avez bien remarqu, que
j'ai eu en vue le passage de Lucrce, _qu magis in dubiis_, etc., dans
la strophe que vous me citez de mon _Ode  la Fortune_; et je vous
avoue, puisque vous approuvez la manire dont je me suis appropri la
pense de cet ancien, que je m'en sais meilleur gr que si j'en tois
l'auteur, par la raison que c'est l'expression seule qui fait le pote,
et non la pense, qui appartient au philosophe et  l'orateur, comme 
lui. L'aveu est formel; on conoit maintenant que Saurin ait dit qu'il
ne regardait Rousseau que comme _le premier entre les plagiaires_. Les
jugements et les lectures de Rousseau rpondaient  une aussi forte
potique; c'est de finesse surtout qu'il manque. Il aime et admire
Regnier, mais il le range aprs Malherbe, et trouve qu'_il ne lui a
manqu que le bonheur de natre sous le rgne de Louis le Grand_. Il
appelle Gresset un _gnie suprieur_, et ne le chicane que sur ses
rimes: Des Fontaines se croit oblig de l'avertir que c'est aller un peu
trop loin. Il ne voit rien _de plus lev ni de plus rempli de fureur et
de sublime_ que les vers de Duch, ce qui ne l'empche pas d'crire 
propos de M. de Monchesnay: Je ne connois que lui (_M. de Monchesnay!_)
prsentement (1716), qui sache faire des vers marqus au bon coin. Au
mme moment, il traite l'auteur du _Diable boiteux_ comme un faquin
du plus bas tage: L'auteur, crit-il, ne pouvoit mieux faire que
s'associer avec des danseurs de corde: son gnie est dans sa vritable
sphre. Rfugi  Bruxelles en 1724, il prie son ami l'abb d'Olivet de
lui envoyer un paquet de tragdies; en voici la liste: elle serait plus
complte et plus piquante, si Rotrou ne s'y trouvait pas:

  _Venceslas_, de Rotrou;
  _Cloptre_, de La Chapelle;
  _Gta_, de Pchantr;
  _Andronic_, _Tiridate_, de Campistron;
  _Polyxne_, _Manlius_, _Thse_, de La Fosse;
  _Absalon_, de Duch.

Je me suis tromp en disant que Rousseau ne s'inquitait jamais de
l'ide; il a fait une ode _sur les Divinits potiques_, dans laquelle
est expos en style barbare un systme d'allgorisation qui ne va  rien
moins qu' mettre Bellone pour la guerre, Tisiphone pour la peur. Le
plus plaisant, c'est que pour cette dmonstration _esthtique_, comme on
dirait aujourd'hui, il s'est imagin de recourir  l'ombre d'Alce:

  Je la vois; c'est l'Ombre d'Alce
  Qui me la dcouvre  l'instant,
  Et qui dj, d'un oeil content,
  Dvoile  ma vue empresse
  Ces dits d'adoption,
  Synonymes de la pense,
  Symboles de l'abstraction.

Alce se met donc  chanter en ces termes:

  Des socits temporelles
  Le premier lien est la voix,
  Qu'en divers sons l'homme,  son choix,
  Modifie et flchit pour elles;
  Signes communs et naturels,
  O les mes incorporelles
  Se tracent aux sens corporels.

Rousseau avait probablement attrap ces lambeaux de mtaphysique, sinon
dans le commerce d'Alce, du moins dans les livres ou les conversations
de son ami M. de Crousaz. Il y tenait au reste beaucoup plus qu'on
ne croirait. Ses odes en sont chamarres; et ses _allgories_, qu'il
estimait autant et plus que ses odes, nous offrent comme la mise en
oeuvre et le rsultat direct du systme.

Attaquons-nous maintenant, sans plus tarder, aux oeuvres de
Jean-Baptiste: nous laisserons de ct son thtre, et puisque nous
avons nomm ses _allgories_, nous les frapperons tout d'abord. Le
fantastique au XVIIIe sicle, en France, avait dgnr dans tous les
arts. De brillant, de gracieux, de grotesque ou de terrible qu'il tait
au Moyen-Age et  la Renaissance, il tait devenu froid, lourd et
superficiel; on le tourmentait comme une nigme, parce qu'on ne
l'entendait plus  demi-mot. Le fantastique en effet n'est autre
chose qu'une folle rminiscence, une charmante tourderie, un caprice
tincelant, quelquefois un effroyable clair sur un front serein; c'est
un jeu  la surface dont l'invisible ressort gt au plus profond de
l'me de la Muse. Que les faciles et soudains mouvements de cette me se
ralentissent et se perdent; que ce jeu de physionomie devienne calcul
et de pure convenance; qu'on sourie, qu'on clate, qu'on grimace, qu'on
fasse la folle  tout propos, et voil la Muse devenue une femme  la
mode, sotte, minaudire, insupportable; c'est  peu prs ce qui arriva
de l'art au XVIIIe sicle. Le fantastique surtout, cette portion la plus
dlicate et la plus insaisissable, y fut mconnu et dfigur. On eut
les Amours de Boucher; on eut des _oves_ et des _volutes_, au lieu
d'acanthes et d'arabesques de toutes formes: on eut _les Bijoux
indiscrets_, les mtamorphoses de _la Pucelle_, _l'cumoir_, _le Sopha_,
et ces contes de Voisenon o des hommes et des femmes sont changs en
anneaux ou en baignoires. Cazotte seul, par son esprit, rappela un peu
la grce frivole d'Hamilton; mais on n'tait pas moins loign alors de
l'Arioste, de Rabelais et de Jean Goujon, que de Michel-Ange. On peut
rendre encore cette justice  J.-B. Rousseau, qu' la moins fantastique
de toutes les poques, il a t le moins fantastique de tous les hommes.
Ses allgories sont juges tout d'une voix: baroques, mtaphysiques,
sophistiques, sches, inextricables, nul dfaut n'y manque. Nous
renvoyons  _Torticolis_,  _la Grotte de Merlin_, au _Masque de
Laverne_,  _Morosophie_; lise et comprenne qui pourra! Le style est
d'un langage marotique hriss de grec, et qu'on croirait forg 
l'enclume de Chapelain; on ne sait pas o les prendre, et j'en dirais
volontiers, comme Saint-Simon de M. Pussort, que c'est un _fagot
d'pines_.

Mais les odes, mais les cantates, voil les vrais titres, les titres
immortels de Rousseau  la gloire! Patience, nous y arrivons.--Les odes
sont, ou sacres, ou politiques, ou personnelles. Quand on a lu la
Bible, quand on a compar au texte des prophtes les paraphrases de
Jean-Baptiste, on s'tonne peu qu'en taillant dans ce sublime ternel,
il en ait quelquefois dtach en lambeaux du grave et du noble; et l'on
admire bien plutt qu'il ait si souvent affaibli, mconnu, remplac les
beauts suprmes qu'il avait sous la main. A prendre en effet la plus
renomme de ses imitations, celle du Cantique d'zchias, qu'y voit-on?
Ici, la critique de dtail est indispensable, et j'en demande pardon au
lecteur. Rousseau dit:

  J'ai vu mes tristes journes
  Dcliner vers leur penchant;
  Au midi de mes annes
  Je touchois  mon couchant.
  La Mort dployant ses ailes
  Couvroit d'ombres ternelles
  La clart dont je jouis,
  Et dans cette nuit funeste
  Je cherchois en vain le reste
  De mes jours vanouis.

  Grand Dieu, votre main rclame
  Les dons que j'en ai reus;
  Elle vient couper la trame
  Des jours qu'elle m'a tissus:
  Mon dernier soleil se lve,
  Et votre souffle m'enlve
  De la terre des vivants,
  Comme la feuille sche,
  Qui, de sa tige arrache,
  Devient le jouet des vents.

Les quatre premiers vers de la premire strophe sont bien, et les six
derniers passables grce  l'harmonie, quoiqu'un peu vides et chargs
de mots; mais il fallait tenir compte du verset si touchant d'Isae:
Hlas! ai-je dit, je ne verrai donc plus le Seigneur, le Seigneur dans
le sjour des vivants! Je ne verrai plus les mortels qui habitent avec
moi la terre! Ne plus voir les autres hommes, ses frres en douleurs,
voil ce qui afflige surtout le mourant. La seconde strophe est faible
et commune, except les trois vers du milieu;  la place de cette
_trame_ use qu'on voit partout, il y a dans le texte: Le tissu de
ma vie a t tranch comme la trame du tisserand. Qu'est devenu ce
tisserand auquel est compar le Seigneur? Au lieu de la _feuille
sche_, le texte donne: Mon plerinage est fini; il a t emport
comme la tente du pasteur. Qu'est devenue cette tente du dsert,
disparue du soir au matin, et si pareille  la vie? Et plus loin:

  Comme un lion plein de rage
  Le mal a bris mes os;
  Le tombeau m'ouvre un passage
  Dans ses lugubres cachots.
  Victime foible et tremblante,
  A cette image sanglante
  Je soupire nuit et jour,
  Et, dans ma crainte mortelle,
  Je suis comme l'hirondelle
  Sous la griffe du vautour.

Les deux derniers vers ne seraient pas mauvais, si on ne lisait dans
le texte: Je criais vers vous comme les petits de l'hirondelle, et je
gmissais comme la colombe. On voit que Rousseau a prcisment laiss
de ct ce qu'il y a de plus neuf et de plus marqu dans l'original. Et
pourtant il aurait d, ce semble, comprendre la force de ce cantique
si rempli d'une pieuse tristesse, l'homme malheureux, et peut-tre
coupable, que Dieu avait frapp  son midi, et qui avait besoin de
retrouver le reste de ses jours pour se repentir et pleurer. De notre
temps, auprs de nous, un grand pote s'est inspir aussi du Cantique
d'zchias; lui aussi il a demand grce sous la verge de Dieu, et s'est
cri en gmissant:

  Tous les jours sont  toi: que t'importe leur nombre?
  Tu dis: le temps se hte, ou revient sur ses pas.
  Eh! n'es-tu pas Celui qui fis reculer l'ombre
  Sur le cadran rempli d'un roi que tu sauvas?

Voil comment on gale les prophtes sans les paraphraser; qu'on relise
la quatorzime des _secondes Mditations_; qu'on relise en mme temps
dans les _premires_ le dithyrambe intitul _Posie sacre_, et qu'on le
compare avec l'_pode_ du premier livre de Jean-Baptiste.

L'ode politique n'a aucun caractre dans Rousseau: il en partage la
faute avec les vnements et les hommes qu'il clbre. La naissance
du duc de Bretagne, la mort du prince de Conti, la guerre civile des
Suisses en 1712, l'armement des Turcs contre Venise en 1715[33], la
bataille mme de Pterwaradin, tout cela eut dans le temps plus ou moins
d'importance, mais n'en a presque aucune aux yeux de la postrit. Le
pote a beau se dmener, se commander l'enthousiasme, se provoquer au
dlire, il en est pour ses frais, et l'on rit de l'entendre,  la mort
du prince de Conti, s'crier dans le pindarisme de ses regrets:

  Peuples, dont la douleur aux larmes obstine,
  De ce prince chri dplore le trpas,
  Approchez, et voyez quelle est la destine
  Des grandeurs d'ici-bas.

[Note 33: Il est juste pourtant de noter, dans l'ode aux princes
chrtiens au sujet de cet armement, un cho retentissant et harmonieux
des Croisades:

  .....................................
  Et des vents du midi la dvorante haleine
  N'a consum qu' peine
  Leurs ossements blanchis dans les champs d'Ascalon.

]


De nos jours, si fconds en grands vnements et en grands hommes, il en
est advenu tout autrement. De simples naissances, de simples morts
de princes et de rois ont t d'clatantes leons, de merveilleux
complments de fortune, des chutes ou des rsurrections d'antiques
dynasties, de magnifiques symboles des destines sociales. De telles
choses ont suscit le pote qui les devait clbrer; l'ode politique a
t vritablement fonde en France; _les Funrailles de Louis XVIII_ en
sont le chef-d'oeuvre.

Rousseau ne s'est pas content de mettre du pindarisme extrieur et
de l'enthousiasme  froid dans ses odes politiques, pour tcher d'en
rchauffer les sujets: il a port ces habitudes d'colier jusque
dans les pices les plus personnelles et, pour ainsi dire, les plus
domestiques. Le comte du Luc, son patron, tombe malade; Rousseau en est
touch; il veut le lui dire et lui souhaiter une prompte convalescence,
rien de mieux; c'tait matire  des vers sentis et touchants; mais
Rousseau aime bien mieux dterrer dans Pindare une ode  Hiron, roi de
Syracuse, qui, vainqueur aux jeux Pythiques par son coursier Phrnicus,
n'a pu recevoir le prix en personne pour cause de maladie. L les
digressions mythologiques sur Chiron, Esculape, sont longues, naturelles
et  leur place. Rousseau calque le dessein de la pice et tche d'en
reproduire le mouvement. Ds le dbut, il voudrait nous faire croire
qu'il est en lutte avec le gnie comme avec Prote; mais tout cet
attirail convenu de _regard furieux_, de _ministre terrible_, de
_souffle invincible_, de _tte chevele_, de _sainte manie_, d'_assaut
victorieux_, de _joug imprieux_, ne trompe pas le lecteur, et le
soi-disant inspir ressemble trop  ces faux braves qui, aprs s'tre
frott le visage et bouriff la perruque, se prtendent chapps avec
honneur d'une rencontre prilleuse. Puis vient la comparaison avec
Orphe et la prire aux trois soeurs filandires pour le comte du
Luc; on y trouve quelques strophes assez touchantes, que La Harpe,
d'ordinaire peu favorable  Jean-Baptiste, mais attendri cette fois
comme Pluton, a juges tout  fait _dignes d'Orphe_. Par malheur, ce
qui glace aussitt, c'est que le moderne Orphe nous raconte que

  ... jamais sous les yeux de l'auguste Cyble
  La terre ne fit natre un plus parfait modle
  Entre les dieux mortels

que le comte du Luc. Une jolie comparaison du pote avec l'abeille,
vers la fin de la pice, est emprunte et affaiblie d'Horace. Quant 
l'harmonie tant vante de ce simulacre d'ode, elle n'est que celle du
mtre que Rousseau emploie, qu'il n'a pas invent, et dont il ne tire
jamais tout le parti possible. Rousseau n'invente rien: il s'en tient
aux strophes de Malherbe; il n'a pas le gnie de construction rythmique.
S'il rime avec soin, c'est presque toujours aux dpens du sens et de
la prcision; la rime ne lui donne jamais l'image, comme il arrive
aux vrais potes; mais elle l'induit en dpense d'pithtes et de
priphrases. Flicitons-le pourtant d'avoir, avec Piron, La Faye, et
quelques autres, protest contre les dplorables violations de forme
prches par La Motte et autorises par Voltaire[34].

[Note 34: La plus belle ode que l'on doive  J.-B. Rousseau est
peut-tre encore celle de Le Franc sur sa mort; la meilleure pice
lyrique du genre en est l'pitaphe. Nul mieux que lui ne semble propre 
vrifier ce propos du malin: _Faute d'ide, il allait faire une ode!_]

Les cantates de Rousseau jouissent encore d'une certaine rputation;
celle de _Circ_, en particulier, passe pour un beau morceau de
posie musicale. Elle nous parat,  nous, exactement comparable pour
l'harmonie  un choeur mdiocre de _libretto_. Nul rhythme, nulle
science mme dans ces petits vers si clbres, et o fourmillent les
banalits de _redoutable_, _formidable_, _effroyable_, de _terreur_,
_fureur_ et _horreur_. Le caractre de la magicienne est aussi celui
d'une _Circ_ ou d'une _Mde_ d'opra; elle ne ressemble pas mme 
Calypso, et ne sort pas des fadaises et des frnsies dont Quinault a
donn recette. Jean-Baptiste avait probablement oubli de relire le
dixime livre de l'_Odysse_, ou mme, s'il l'avait relu, il y aurait
saisi peu de chose; car il manquait du sentiment des poques et des
posies, et s'il mlait sans scrupule Orphe et Prote avec le comte de
Luc, Flore et Crs avec le comte de Zinzindorf, il n'hsitait pas non
plus  madrigaliser l'antiquit, et  marier Danchet et Homre. Depuis
qu'on a _le Mendiant_ et _l'Aveugle_ d'Andr Chnier, on comprend ce que
pourrait tre une _Circ_, et il n'est plus permis de citer celle de
Jean-Baptiste que comme un essai sans valeur.

Pour crire avec gnie, il faut penser avec gnie; pour bien crire, il
suffit d'une certaine dose de sens, d'imagination et de got. Boileau
en est la preuve: il imite, il traduit, il arrange  chaque instant les
ides et les expressions des anciens; mais tous ces larcins divers sont
artistement reus et disposs sur un fond commun qui lui est propre: son
style a une couleur, une texture; Boileau est bon crivain en vers. Le
style de Rousseau, au contraire, ne se tient nullement et ne forme pas
une seule et mme trame. Cette strophe commence avec clat, puis finit
en dtonnant; cette mtaphore qui promettait avorte; cette image est
brillante, mais jure au milieu de son entourage terne, comme de l'argent
plaqu sur de l'tain. C'est que ce brillant et ce beau appartiennent
tantt  Platon, tantt  Pindare, tantt mme  Boileau et  Racine:
Rousseau s'en est empar comme un rhtoricien fait d'une bonne
expression qu'il place  toute force dans le prochain discours. Ce qui
est bien de lui, c'est le prosaque, le commun, la dclamation  vide,
ou encore le mauvais got, comme les _livres de Vertumne_ et les
_haleines qui fondent l'corce des eaux_. A vrai dire, le style de
Rousseau n'existe pas.

Notre opinion sur Jean-Baptiste est dure, mais sincre; nous la
prciserons davantage encore. Si, en juin 1829, un jeune homme de vingt
ans, inconnu, nous arrivait un matin d'Auxerre ou de Rouen avec un
manuscrit contenant le _Cantique d'zchias_, l'_Ode au comte du Luc_ et
la _Cantate de Circ_, ou l'quivalent, aprs avoir jet un coup d'oeil
sur les trois chefs-d'oeuvre, on lui dirait, ce me semble, ou du moins
on penserait  part soi: Ce jeune homme n'est pas dnu d'habitude pour
les vers; il a dj d en brler beaucoup; il sent assez bien l'harmonie
de dtail, mais sa strophe est pesante et son vers symtrique. Son
style a de la gravit, quelque noblesse, mais peu d'images, peu de
consistance, nulle originalit; il y a de beaux traits, mais ils sont
pris. Le pire, c'est que l'auteur manque d'ides et qu'il se trane pour
en ramasser de toutes parts. Il a besoin de travailler beaucoup, car,
le gnie n'y tant pas, il ne fera passablement qu' force d'tude.
Et l-dessus, tout haut on l'encouragerait fort, et tout bas on n'en
esprerait rien.

Que restera-t-il donc de J.-B. Rousseau? Il a aiguis une trentaine
d'pigrammes en style marotique, assez obscnes et laborieusement
naves; c'est  peu prs ce qui reste aussi de Mellin de
Saint-Gelais[35].

[Note 35: ... Mellin de Saint-Gelais dont les posies sont
fastidieuses  la mort,  dix ou douze pigrammes prs, qui sont
vritablement excellentes. (Lettre de Rousseau  Brossette, du 25
janvier 1718). Mais Rousseau fait le bon aptre quand il dit (29 janvier
1716): Il y a des choses dont les libertins mme un peu raisonnables
ne sauroient rire, et la libert de l'pigramme doit avoir des bornes.
Marot et Saint-Gelais ne les ont point passes... S'ils ont badin aux
dpens des religieux, ils n'ont point ri aux dpens de la religion.
(Voir, si l'on veut s'difier l-dessus, mon _Tableau de la Posie
franaise au XVIe sicle_, 1843, page 37.)]

Ml toute sa vie aux querelles littraires, salu, comme Crbillon,
du nom de _grand_ par Des Fontaines, Le Franc et la faction
anti-voltairienne, Rousseau avait perdu sa rputation  mesure que la
gloire de son rival s'tait affermie et que les principes philosophiques
avaient triomph; il avait t mme assez svrement apprci par la
Harpe et Le Brun. Mais, depuis qu'au commencement de ce sicle d'ardents
et gnreux athltes ont rouvert l'arne lyrique et l'ont remplie de
luttes encore inoues, cet instinct bas et envieux, qui est de toutes
les poques, a ramen Rousseau en avant sur la scne littraire, comme
adversaire de nos jeunes contemporains: on a redor sa vieille gloire et
recousu son drapeau. Gacon, de nos jours, se ft rconcili avec lui,
et l'et appel _notre grand lyrique_. C'est cette tactique peu digne,
quoique ternelle, qui a provoqu dans cet article notre svrit
franche et sans rserve. Si nous avions trouv le nom de Jean-Baptiste
sommeillant dans un demi-jour paisible, nous nous serions gard d'y
porter si rudement la main; ses malheurs seuls nous eussent dsarm tout
d'abord, et nous l'eussions laiss sans trouble  son rang, non loin de
Piron, de Gresset et de tant d'autres, qui certes le valaient bien.

Juin 1829.



Cet article, dont le ton n'est pas celui des prcdents ni des suivants,
et dont l'auteur aujourd'hui dsavoue entirement l'amertume blessante,
a t reproduit ici comme pamphlet propre  donner ide du paroxysme
littraire de 1829. Ajoutons seulement que, sans trop modifier le fond
de notre jugement sur les odes, qui n'est gure aprs tout que celui
qu'a port Vauvenargues (_Je ne sais si Rousseau a surpass Horace et
Pindare dans ses odes: s'il les a surpasss, j'en conclus que l'ode est
un mauvais genre, etc., etc._), il nous semble injuste et dur, en y
rflchissant, de ne pas prendre en considration ces trente dernires
annes de sa vie, o Rousseau montra jusqu'au bout de la constance et
une honorable fermet  ne pas vouloir rentrer dans sa patrie par grce,
sans jugement et rhabilitation. Quels qu'aient t sa conduite secrte,
ses nouveaux tracas  l'tranger, sa brouille avec le prince Eugne,
etc., etc., il demeura digne  l'article du bannissement. Sa
correspondance durant ce temps d'exil avec Rollin, Racine fils,
Brossette, M. de Chauvelin et le baron de Breteuil, a des parties
qui recommandent son got et qui tendent  relever son caractre.
Quelques-uns de ses vers religieux (en les supposant crits depuis cette
date fatale) semblent mme s'inspirer du sentiment nergique qu'il a de
sa propre innocence: _Mais de ces langues diffamantes Dieu saura venger
l'innocent_, etc., et plusieurs semblables endroits. Il est fcheux
que, non content de protester pour lui, il ait persist  incriminer les
autres, comme Rollin le lui fit sentir un jour (voir l'_loge de Rollin_
par de Boze). A le juger impartialement, on conoit que l'abb d'Olivet
et d'autres contemporains de mrite, sous l'influence et l'illusion de
l'amiti, aient pu dire, en parlant de lui, _l'illustre malheureux_. On
doit dsirer (sans toutefois en tre bien certain) qu'ils aient
plus raison que Lenglet-Dufresnoy dans ses _Pices curieuses sur
Rousseau_.--Contradiction des jugements humains, mme chez les plus
comptents! la premire fois que j'eus l'honneur d'tre prsent  M. de
Chateaubriand, il me reprit tout d'abord sur cet article; la premire
fois que j'eus l'honneur de voir M. Royer-Collard, tout d'abord il m'en
flicita.



LE BRUN

Vers l'poque o J.-B. Rousseau banni adressait  ses protecteurs
des odes composes au jour le jour, sans unit d'inspiration, et que
n'animait ni l'esprit du sicle nouveau ni celui du sicle pass, en
1729,  l'htel de Conti, naissait d'un des serviteurs du prince un
pote qui devait bientt consacrer aux ides d'avenir,  la philosophie,
 la libert,  la nature, une lyre incomplte, mais neuve et sonore, et
que le temps ne brisera pas. C'est une remarque  faire qu'aux approches
des grandes crises politiques et au milieu des socits en dissolution,
sont souvent jetes d'avance, et comme par une bauche anticipe,
quelques mes doues vivement des trois ou quatre ides qui ne tarderont
pas  se dgager et qui prvaudront dans l'ordre nouveau. Mais en mme
temps, chez ces individus de nature fortement originale, ces ides
prcoces restent fixes, abstraites, isoles, dclamatoires. Si c'est
dans l'art qu'elles se produisent et s'expriment, la forme en sera nue,
sche et aride, comme tout ce qui vient avant la saison. Ces hommes
auront grand mpris de leur sicle, de sa mesquinerie, de sa corruption,
de son mauvais got. Ils aspireront  quelque chose de mieux, au simple,
au grand, au vrai, et se desscheront et s'aigriront  l'attendre; ils
voudront le tirer d'eux-mmes; ils le demanderont  l'avenir, au pass,
et se feront antiques pour se rajeunir; puis les choses iront toujours,
les temps s'accompliront, la socit mrira, et lorsque clatera la
crise, elle les trouvera dj vieux, uss, presque en cendres; elle
en tirera des tincelles, et achvera de les dvorer. Ils auront t
malheureux, cres, moroses, peut-tre violents et coupables. Il faudra
les plaindre, et tenir compte, en les jugeant, de la nature des temps et
de la leur. Ce sont des espces de victimes publiques, des Promthes
dont le foie est rong par une fatalit intestine; tout l'enfantement de
la socit retentit en eux, et les dchire; ils souffrent et meurent
du mal dont l'humanit, qui ne meurt pas, gurit, et dont elle sort
rgnre. Tels furent, ce me semble, au dernier sicle, Alfieri en
Italie, et Le Brun en France.

N dans un rang infrieur, sans fortune et  la charge d'un grand
seigneur, Le Brun dut se plier jeune aux ncessits de sa condition. Il
mrita vite la faveur du prince de Conti par des loges entremls
de conseils et de maximes philosophiques. A la fois secrtaire des
commandements et pote lyrique, il releva le mieux qu'il put la
dpendance de sa vie par l'audace de sa pense, et il s'habitua de bonne
heure  garder pour l'ode, ou mme pour l'pigramme, cette verdeur
franche et souvent acerbe qui ne pouvait se faire jour ailleurs. Aussi,
plus tard, bien qu'il conservt au fond l'indpendance intrieure qu'il
avait annonce ds ses premires annes, on le voit toujours au service
de quelqu'un. Ses habitudes de domesticit trouvent moyen de se
concilier avec sa nature nergique. Au prince de Conti succdent le
comte de Vaudreuil et M. de Calonne, puis Robespierre, puis Bonaparte;
et pourtant, au milieu de ces servitudes diverses, Le Brun demeure ce
qu'il a t tout d'abord, mprisant les bassesses du temps, vivant
d'avenir, _effrn de gloire_, plein de sa mission de pote, croyant en
son gnie, rachetant une action plate par une belle ode, ou se vengeant
d'une ode contre son coeur par une pigramme sanglante. Sa vie
littraire prsente aussi la mme continuit de principes, avec beaucoup
de taches et de mauvais endroits. lve de Louis Racine, qui lui avait
lgu le culte du grand sicle et celui de l'antiquit, nourri dans
l'admiration de Pindare et, pour ainsi dire, dans la religion lyrique,
il tait simple que Le Brun s'accommodt peu des moeurs et des gots
frivoles qui l'environnaient; qu'il se spart de la cohue moqueuse et
raisonneuse des beaux-esprits  la mode; qu'il enveloppt dans une gale
aversion Saint-Lambert et d'Alembert, Linguet et La Harpe, Rulhire et
Dorat, Lemierre et Colardeau, et que, forc de vivre des bienfaits d'un
prince, il se passt du moins d'un patron littraire. Certes il y avait,
pour un pote comme Le Brun, un beau rle  remplir au XVIIIe sicle.
Lui-mme en a compris toute la noblesse; il y a constamment vis, et en
a plus d'une fois dessin les principaux traits. C'et t d'abord de
vivre  part, loin des coteries et des salons patents, dans le silence
du cabinet ou des champs; de travailler l, peu soucieux des succs
du jour, pour soi, pour quelques amis de coeur et pour une postrit
indfinie; c'et t d'ignorer les tracasseries et les petites guerres
jalouses qui fourmillaient aux pieds de trois ou quatre grands hommes,
d'admirer sincrement, et  leur prix, Montesquieu, Buffon, Jean-Jacques
et Voltaire, sans pouser leurs arrire-penses ni les antipathies de
leurs sectateurs; et puis, d'accepter le bien, de quelque part qu'il
vnt, de garder ses amis, dans quelques rangs qu'ils fussent, et
s'appelassent-ils Clment, Marmontel ou Palissot. Voil ce que concevait
Le Brun, et ce qu'il se proposait en certains moments; mais il fut loin
d'y atteindre. Caustique et irascible, il se montra souvent injuste par
vengeance ou mauvaise humeur. Au lieu de ngliger simplement les salons
littraires et philosophiques, pour vaquer avec plus de libert  son
gnie et  sa gloire, il les attaqua en toute occasion, sans mesure et
en masse. Il se dlectait  la satire, et dcochait ses traits  Gilbert
ou  Beaumarchais aussi volontiers qu' La Harpe lui-mme. Une fois,
par sa _Wasprie_, il compromit trangement sa chastet lyrique, en se
prenant au collet avec Frron. Reconnaissons pourtant que sa conduite
ne fut souvent ni sans dignit ni sans courage. La noble faon dont il
adressa mademoiselle Corneille  Voltaire, la respectueuse indpendance
qu'il maintint en face de ce monarque du sicle, le soin qu'il mit
toujours  se distinguer de ses plats courtisans, l'amiti pour Buffon,
qu'il professait devant lui, ce sont l des traits qui honorent une vie
d'homme de lettres. Le Brun aimait les grandes existences  part:
celle de Buffon dut le sduire, et c'tait encore un idal qu'il et
probablement aim  raliser pour lui-mme. Peut-tre, si la fortune lui
et permis d'y arriver, s'il et pu se fonder ainsi, loin d'un monde o
il se sentait dplac, une vie grande, simple, auguste; s'il avait eu sa
tour solitaire au milieu de son parc, ses vastes et majestueuses alles,
pour y dclamer en paix et y raturer  loisir son pome de _la Nature_;
si rien autour de lui n'avait froiss son me hautaine et irritable,
peut-tre toutes ces boutades de conduite, toutes ces sorties colriques
d'amour-propre eussent-elles compltement disparu: l'on n'et pu lui
reprocher, comme  Buffon, que beaucoup de morgue et une excessive
plnitude de lui-mme. Mais Le Brun fut longtemps aux prises avec la
gne et les chagrins domestiques. Son procs avec sa femme que le prince
de Conti lui avait sduite[36], la banqueroute du prince de Gumen, puis
la Rvolution, tout s'opposa  ce qu'il consolidt jamais son existence.
Je me trompe: vieux, presque aveugle, au-dessus du besoin grce aux
bienfaits du Gouvernement[37], il s'tait log dans les combles du
Palais-Royal, pour y trouver le calme ncessaire  la correction de ses
odes; c'tait l sa tour de Montbar. Une servante mgre, qu'il avait
pouse, lui en faisait souvent une prison. A une telle me, dans une
pareille vie, on doit pardonner un peu d'injustice et d'aigreur.

[Note 36: On alla jusqu' dire qu'il l'avait vendue au prince,
et, chose fcheuse pour le caractre de Le Brun, plusieurs ont pu le
croire.--Voir son lgie infamante  _Nmsis_, o il trouve moyen de
fltrir d'un seul coup sa _mre_, sa _soeur_ et sa _femme_! Une telle
lgie est unique dans son genre.]

[Foonote 37: Le Brun dut ses bienfaits  son talent sans doute,  sa
renomme lyrique, mais par malheur aussi  sa mchancet satirique
que le pouvoir achetait de sa servilit. On cite une pigramme contre
Carnot, lors du vote de Carnot contre l'Empire; elle fut commande  Le
Brun et paye d'une pension.]

Le talent lyrique de Le Brun est grand, quelquefois immense, presque
partout incomplet. Quelques hautes penses, qui n'ont jamais quitt le
pote depuis son enfance jusqu' sa mort, dominent toutes ses belles
odes, s'y reproduisent sans cesse, et,  travers la diversit des
circonstances o il les composa, leur impriment un caractre marquant
d'unit. Patriotisme, adoration de la nature, libert rpublicaine,
royaut du gnie, telles sont les sources fcondes et retentissantes
auxquelles Le Brun d'ordinaire s'abreuve. De bonne heure, et comme par
un instinct de sa mission future, il s'est pntr du rle de Tyrte, et
il gourmande dj nos dfaites sous Contades, Soubise et Clermont, comme
plus tard il clbrera le _naufrage victorieux_ du _Vengeur_ et Marengo.
Au sortir des boudoirs, des toilettes et de tous ces bosquets de Cythre
et d'Amathonte, dont il s'est tant moqu, mais dont il aurait d se
garder davantage, il se rfugie au sein de la nature, comme en un temple
majestueux o il respire et se dploie plus  l'aise; il la voit peu et
sait peu la retracer sous les couleurs aimables et fraches dont elle
se peint autour de lui; il prfre la contempler face  face dans ses
soleils, ses volcans, ses tremblements de terre, ses comtes cheveles,
et plonge avec Buffon  travers les dserts des temps. Quant  la
libert, elle eut toujours ses voeux, soit que dans les salons de
l'htel de Conti, sous Louis XV, il s'crie avec une douleur de citoyen:

  Les Antnors vendent l'empire,
  Thas l'achte d'un sourire;
  L'or paie, absout les attentats.
  Partout,  la cour,  l'arme,
  Rgne un ddain de renomme
  Qui fait la chute des tats;

soit qu'il prlude  ses hymnes rpublicains dans les soires du
ministre Calonne; soit mme qu'en des temps horribles, auxquels ses
chants furent trop mls[38], et dont il n'eut pas le courage de se
sparer hautement, il exhale dans le silence cette ode touchante, dont
le dbut, imit d'un psaume, ressemble  quelque chanson de Branger:

  Prends les ailes de la colombe,
  Prends, disais-je  mon me, et fuis dans les dserts[39].

[Foonote 38: Il y a de vilains vers de lui sur Marie-Antoinette; on ne
les a pas compris dans ses oeuvres. Ils parurent en brochure vers l'an
III; on y lit:

  Oh! que Vienne aux Franais fit un prsent funeste!
  Toi qui de la Discorde allumas le flambeau,
  Reine que nous donna la colre cleste,
  Que la foudre n'a-t-elle embras ton berceau!

Les suivants, pires encore, sont trop atroces pour que je les
transcrive. Le jour o le roi lui avait accord une pension, il avait
pourtant fait un quatrain de remercment qui finissait ainsi:

  Larmes, que n'avait pu m'arracher le malheur,
  Coulez pour la reconnaissance!

Une strophe de lui prluda  la violation des tombes de Saint-Denis et
sembla directement la provoquer.

  Purgeons le sol des patriotes,
  Par les rois encore infect:
  La terre de la libert
  Rejette les os des despotes.
  De ces monstres diviniss
  _Que tous les cercueils soient briss!_
  Que leur mmoire soit fltrie!
  Et qu'avec leurs mnes errants
  Sortent du sein de la patrie
  _Les cadavres de ces tyrans!_

Tandis que Le Brun crivait ces horreurs en 93, David ne craignait pas
de peindre Marat. Ces _Rois de la lyre et du savant pinceau_, qu'avait
chants Andr Chnier, taient tous deux apostats de cette amiti
sainte.]

[Note 39: De religion  proprement parler, et de rien qui y
ressemble, Le Brun en avait mme moins qu'il ne convenait  son temps.
Il tait l-dessus aussi sec et net que Volney. On lit en marge d'une
dition de La Fontaine annote par lui,  propos du pome de la
_Captivit de saint Malc_: Ce petit pome, _quoique le sujet en soit
pieux_, est rempli d'intrt, de vers heureux et de beauts neuves.]

Enfin, toutes les fois qu'il veut dcrire l'enthousiasme lyrique et
marquer les traits du vrai gnie, Le Brun abonde en images blouissantes
et sublimes. Si Corneille en personne se ft adress  Voltaire, il
n'et pas, certes, plus dignement parl que Le Brun ne l'a fait en son
nom. Il faut voir encore comme en toute occasion le pote a conscience
de lui-mme, comme il a foi en sa gloire, et avec quelle scurit
sincre, du milieu de la tourbe qui l'importune, il se fonde sur la
justice des ges:

  Ceux dont le prsent est l'idole
  Ne laissent point de souvenir;
  Dans un succs vain et frivole
  Ils ont us leur avenir.
  Amants des roses passagres,
  Ils ont les grces mensongres
  Et le sort des rapides fleurs.
  Leur plus long rgne est d'une aurore;
  Mais le temps rajeunit encore
  L'antique laurier des neuf Soeurs.

Aprs cet hommage rendu au talent de Le Brun, il nous sera permis
d'insister sur ses dfauts. Le principal, le plus grave selon nous,
celui qui gte jusqu' ses plus belles pages, est un dfaut tout
systmatique et calcul. Il avait beaucoup mdit sur la langue
potique, et pensait qu'elle devait tre radicalement distincte de
la prose. En cela, il avait fort raison, et le procd si vant de
Voltaire, d'crire les vers sous forme de prose pour juger s'ils sont
bons, ne mne qu' faire des vers prosaques, comme le sont, au reste,
trop souvent ceux de Voltaire. Mais,  force de mditer sur les
prrogatives de la posie, Le Brun en tait venu  envisager les
_hardiesses_ comme une qualit  part, indpendante du mouvement des
ides et de la marche du style, une sorte de beaut mystique touchant
 l'essence mme de l'ode; de l, chez lui, un souci perptuel des
_hardiesses_, un accouplement forc des termes les plus disparates, un
placage extrieur de mtaphores; de l, surtout vers la fin, un abus
intolrable de la Majuscule, une minutieuse personnification de tous
les substantifs, qui reporte involontairement le lecteur au culte de la
desse Raison et  ces temps d'apothose pour toutes les vertus et
pour tous les vices. C'est ce qui a fait dire  un pote de nos jours
singulirement spirituel, que Le Brun tait

  Fougueux comme Pindare... et plus mythologique[40].

[Note 40: En fait de mythologie, rien n'gale chez Le Brun la strophe
suivante, tire de l'ode sur _le triomphe de nos Paysages_, et que
Charles Nodier aime  citer avec sourire:

  La colline qui vers le ple
  Borne nos fertiles marais,
  Occupe les enfants d'ole
  A broyer les dons de Crs.
  Vanvres que chrit Galate
  Sait du lait d'Io, d'Amalthe
  paissir les flots cumeux;
  Et Svres, d'une pure argile,
  Compose l'albtre fragile
  O Moka nous verse ses feux.

Tout cela pour dire: Au nord de Paris, Montmartre et ses _moulins 
vent_; de l'autre ct, Vanvres, son _beurre_ et _ses fromages_; et la
_porcelaine_ de Svres! Je ne crois pas, crivait Ginguen au rdacteur
du journal _le Modrateur_ (22 janvier 1790), que nous ayons beaucoup de
vers  mettre au-dessus de cette strophe. Et Andrieux, l'Aristarque,
n'en disconvenait pas; il avouait que si tout avait t aussi beau, il
aurait fallu rendre les armes. Aujourd'hui il n'est pas un colier qui
n'en rie. On rencontre dans le got, aux diverses poques, de ces veines
bizarres.]

A part ce dfaut, qui chez Le Brun avait dgnr en une espce de tic,
son style, son procd et sa manire le rapprochent beaucoup d'Alfieri
et du peintre David, auxquels il ne nous parat nullement infrieur.
C'est galement quelque chose de fort, de noble, de nu, de roide, de sec
et de dcharn, de grec et d'acadmique, un retour laborieux vers le
simple et le vrai. D'un ct comme de l'autre, c'est avant tout une
protestation contre le mauvais got rgnant, une gageure d'chapper aux
fades pastorales et aux opras langoureux, aux Amours de Boucher et aux
abbs de Watteau, aux descriptions de Saint-Lambert et aux vers musqus
de Bernis. L'accent dclamatoire perce  tout moment dans le talent de
Le Brun, lors mme que ce talent s'abandonne le plus  sa pente. Ses
odes rpublicaines, except celle du _Vengeur_, semblent  bon droit
communes, sches et glapissantes; elles ne lui furent peut-tre pas pour
cela moins nergiquement inspires par les circonstances. C'est qu'avec
beaucoup d'imagination il est naturellement peu coloriste, et qu'il a
besoin, pour arriver  une expression vivante, d'voquer, comme par un
soubresaut galvanique, les tres de l'ancienne mythologie. Son pinceau
maigre, quoique tincelant, joue d'ordinaire sur un fond abstrait; il ne
prend gure de splendeur large que lorsque le pote songe  Buffon et
retrace d'aprs lui la nature. Mais un mauvais exemple que Buffon donna
 Le Brun, ce fut cette habitude de retoucher et de corriger  satit,
que l'illustre auteur des _poques_ possdait  un haut degr, en vertu
de cette patience qu'il appelait gnie. On rapporte qu'il recopia ses
_poques_ jusqu' dix-huit fois. Le Brun faisait ainsi de ses odes. Il
passa une moiti de sa vie  les remanier la plume en main,  en trier
les brouillons,  les remettre au net et  en prparer une dition qui
ne vint pas. Une note, place en tte de la premire publication du
_Vengeur_, nous avertit, comme motif d'excuse ou cas singulier, que le
pote a compos cette ode, de soixante-dix vers environ, en trs-peu de
jours et _presque d'un seul jet_. Si Le Brun avait eu plus de temps, il
aurait peut-tre trouv moyen de la gter.

En se dclarant contre le mauvais got du temps par ses pigrammes et
par ses oeuvres, Le Brun ne sut pas assez en rester pur lui-mme. Sans
aucune sensibilit, sans aucune disposition rveuse et tendre, il aimait
ardemment les femmes, probablement  la manire de Buffon, quoiqu'en
seigneur moins suzerain et avec plus de galanterie. De l mille billets
en vers  propos de rien, et, ple-mle avec ses odes, une prodigieuse
quantit d'_Egls_, de _Zirphs_, de _Delphires_, de _Cphises_, de
_Zlis_, et de _Zelmis_. Tantt c'est un _persiflage doux et honnte 
une jeune coquette trs-aimable et trs-vaine qui m'appelait son berger
dans ses lettres, et qui prtendait  tous les talents et  tous les
coeurs_; tantt ce sont des vers fugitifs _sur ce que M. de Voltaire,
bienfaiteur de mesdemoiselles Corneille et de Varicour, les a maries
toutes deux, aprs les avoir clbres dans ses vers_. Enfin, vers le
temps d'Arcole et de Rivoli, il soutint, comme personne ne l'ignore, sa
fameuse querelle avec Legouv, sur la question de savoir _si l'encre
sied ou ne sied pas aux doigts de rose_.

Nous dirons un mot des lgies de Le Brun, parce que c'est pour nous
une occasion de parler d'Andr Chnier, dont le nom est sur nos lvres
depuis le commencement de cet article, et auquel nous aspirons, comme 
une source vive et frache dans la brlante aridit du dsert. En 1763,
Le Brun, g de trente-quatre ans, adressait  l'Acadmie de La Rochelle
un discours sur Tibulle, o on lit ce passage: Peut-tre qu'au moment
o j'cris, tel auteur, vraiment anim du dsir de la gloire et
ddaignant de se prter  des succs frivoles, compose dans le silence
de son cabinet un de ces ouvrages qui deviennent immortels, parce qu'ils
ne sont pas assez ridiculement jolis pour faire le charme des toilettes
et des alcves, et dont tout l'avenir parlera, parce que les grands du
jour n'en diront rien  leurs petits soupers. Andr Chnier fut cet
homme; il tait n en 1762, un an prcisment avant la prdiction de Le
Brun. Vingt ans plus tard, on trouve les deux potes unis entre eux
par l'amiti et mme par les gots, malgr la diffrence des ges. Les
dtails de cette socit charmante, o vivaient ensemble, vers 1782,
Lebrun, Chnier, le marquis de Brazais, le chevalier de Pange, MM.
de Trudaine, cette vie de campagne, aux environs de Paris, avec des
excursions frquentes d'o l'on rapportait matire aux lgies du matin
et aux confidences du soir, tout cela est rest couvert d'un voile
mystrieux, grce  l'insouciance et  la discrtion des diteurs. On
devine pourtant et l'on rve  plaisir ce petit monde heureux, d'aprs
quelques ptres rciproques et quelques vers pars:

  Abel, mon jeune Abel, et Trudaine et son frre,
  Ces vieilles amitis de l'enfance premire,
  Quand tous quatre muets, sous un matre inhumain,
  Jadis au chtiment nous prsentions la main;
  Et mon frre, et Le Brun, les Muses elles-mmes;
  De Pange fugitif de ces neuf Soeurs qu'il aime:
  Voil le cercle entier qui, le soir quelquefois,
  A des vers, non sans peine obtenus de ma voix,
  Prte une oreille amie et cependant svre.

Le Brun dut aimer ds l'abord, chez le jeune Andr, un sentiment exquis
et profond de l'antique, une me modeste, candide, indpendante, faite
pour l'tude et la retraite; il n'avait vu en Gilbert que le _corbeau du
Pinde_, il en vit dans Chnier le cygne. Un got vif des plaisirs les
unissait encore. Les amours de Le Brun avec la femme qu'il a clbre
sous le nom d'Adlade se rapportent prcisment au temps dont nous
parlons. Chnier, dans une dlicieuse ptre, dit  sa Muse qu'il envoie
au logis de son ami:

  ... L, ta course fidle
  Le trouvera peut-tre aux genoux d'une belle;
  S'il est ainsi, respecte un moment prcieux;
  Sinon, tu peux entrer...

Et il ajoute sur lui-mme:

  Les ruisseaux et les bois, et Vnus, et l'tude,
  Adoucissent un peu ma triste solitude.

Tous deux ont chant leurs plaisirs et leurs peines d'amour en des
lgies qui sont,  coup sr, les plus remarquables du temps[41]. Mais la
victoire reste tout entire du ct d'Andr Chnier. L'lgie de Le Brun
est sche, nerveuse, vengeresse, dj sur le retour, savante dans le
got de Properce et de Callimaque; l'imitation de l'antique n'en exclut
pas toujours le fade et le commun moderne. L'lgie d'Andr Chnier est
molle, frache, blonde, gracieusement plore, voluptueuse avec une
teinte de tristesse, et chaste mme dans sa sensualit. La nature de
France, les bords de la Seine, les les de la Marne, tout ce paysage
riant et vari d'alentour se mire en sa posie comme en un beau fleuve;
on sent qu'il vient de Grce, qu'il y est n, qu'il en est plein: mais
ses souvenirs d'un autre ciel se lient harmonieusement avec son motion
prsente, et ne font que l'clairer, pour ainsi dire, d'un plus doux
rayon. Cette charmante mythologie que le XVIIe sicle avait dfigure en
l'adoptant, et dont le jargon courait les ruelles, il la recompose, il
la rajeunit avec un art admirable; il la fond merveilleusement dans la
couleur de ses tableaux, dans ses analyses de coeur, et autant qu'il le
faut seulement pour lever les moeurs d'alors  la posie et  l'idal.
Mais, par malheur, cette vie de loisir et de jeunesse dura peu. La
Rvolution, qui brisa tant de liens, dispersa tout d'abord la petite
socit choisie que nous aurions voulu peindre, et Le Brun, qui
partageait les opinions ardentes de Marie-Joseph, se trouva emport bien
loin du sage Andr. On souffre  penser quel refroidissement, sans doute
mme quelle aigreur, dut succder  l'amiti fraternelle des premiers
temps. Ici tout renseignement nous manque. Mais Le Brun, qui survcut
treize annes  son jeune ami, n'en a parl depuis en aucun endroit; il
n'a pas daign consacrer un seul vers  sa mmoire, tandis que chaque
jour,  chaque heure, il aurait d s'crier avec larmes: J'ai connu un
pote, et il est mort, et vous l'avez laiss tuer, et vous l'oubliez!
Il est  craindre pour Le Brun que les dissentiments politiques n'aient
aigri son coeur, et que l'chafaud d'Andr ne soit venu ayant la
rconciliation. Pour moi, j'ai peine  croire qu'il ne ft pas au nombre
de ceux dont l'infortun pote a dit avec un reproche ml de tendresse:

  Que pouvaient mes amis? Oui, de leur voix chrie
  Un mot  travers ces barreaux
  Et vers quelque baume en mon me fltrie;
  De l'or peut-tre  mes bourreaux...
  Mais tout est prcipice. Ils ont eu droit de vivre.
  Vivez, amis; vivez contents.
  En dpit de Bavus soyez lents  me suivre.
  Peut-tre en de plus heureux temps
  J'ai moi-mme,  l'aspect des pleurs de l'infortune,
  Dtourn mes regards distraits;
  A mon tour aujourd'hui mon malheur importune:
  Vivez, amis, vivez en paix[42].

[Note 41: Au livre second des odes de Le Brun, la quinzime _A un
jeune Ami_ s'adresse videmment  Andr:

  Souviens-toi des moeurs de Byzance;
  Digne de ton berceau, matrise la beaut!...

Et les derniers vers de l'ode indiquent qu'elle fut compose au moment
d'une rupture ou menace de rupture entre les Turcs et les Russes (1787
probablement).]

[Note 42: Il serait dur, mais pas trop invraisemblable, de
conjecturer qu'en crivant les vers suivants (voir l'dition d'Eugne
Renduel), Chnier a pu songer au jour o il se sentit du et bless
dans son admiration premire pour Le Brun:

  Ah! j'atteste les Cieux que j'ai voulu le croire,
  J'ai voulu dmentir et mes yeux et l'histoire;
  Mais non: il n'est pas vrai que les coeurs excellents
  Soient les seuls en effet o germent les talents.
  Un mortel peut toucher une lyre sublime,
  Et n'avoir qu'un coeur faible, troit, pusillanime,
  Inhabile aux vertus qu'il sait si bien chanter,
  Ne les imiter point et les faire imiter, etc., etc.

Quoi qu'il en soit, la gloire de Le Brun, dans l'avenir, ne sera
pas spare de celle d'Andr Chnier. On se souviendra qu'il l'aima
longtemps, qu'il le prdit, qu'il le gota en un sicle de peu de
posie, et qu'il sentit du premier coup que ce jeune homme faisait ce
que lui-mme aurait voulu faire. On lui tiendra compte de ses efforts,
de ses veilles, de sa poursuite infatigable de la gloire, de la
tradition lyrique qu'il soutint avec clat, de cette flamme intrieure
enfin, qui ne lui chappait que par accs, et qui minait sa vie. On
verra en lui un de ces hommes d'essai que la nature lance un peu au
hasard, un des prcurseurs aventureux du sicle dont a dj resplendi
l'aurore.

Juillet 1829.

(Voir encore sur Le Brun un article essentiel dans le tome V des
_Causeries du Lundi_)




MATHURIN REGNIER ET ANDR CHNIER

Htons-nous de le dire, ce n'est pas ici un rapprochement  antithses,
un parallle acadmique que nous prtendons faire. En accouplant deux
hommes si loigns par le temps o ils ont vcu, si diffrents par le
genre et la nature de leurs oeuvres, nous ne nous soucions pas de
tirer quelques tincelles plus ou moins vives, de faire jouer  l'oeil
quelques reflets de surface plus ou moins capricieux. C'est une vue
essentiellement logique qui nous mne  joindre ces noms, et parce que,
des deux ides potiques dont ils sont les types admirables, l'une,
sitt qu'on l'approfondit, appelle l'autre et en est le complment. Une
voix pure, mlodieuse et savante, un front noble et triste, le gnie
rayonnant de jeunesse, et, parfois, l'oeil voil de pleurs; la volupt
dans toute sa fracheur et sa dcence; la nature dans ses fontaines et
ses ombrages; une flte de buis, un archet d'or, une lyre d'ivoire; le
beau pur, en un mot, voil Andr Chnier. Une conversation brusque,
franche et  saillies; nulle proccupation d'art, nul _quant--soi_; une
bouche de satyre aimant encore mieux rire que mordre; de la rondeur,
du bon sens; une malice exquise, par instants une amre loquence; des
rcits enfums de cuisine, de taverne et de mauvais lieux; aux mains, en
guise de lyre, quelque instrument bouffon, mais non criard; en un mot,
du laid et du grotesque  foison, c'est ainsi qu'on peut se figurer en
gros Mathurin Regnier. Plac  l'entre de nos deux principaux sicles
littraires, il leur tourne le dos et regarde le seizime; il y tend
la main aux aeux gaulois,  Montaigne,  Ronsard,  Rabelais, de mme
qu'Andr Chnier, jet  l'issue de ces deux mmes sicles classiques,
tend dj les bras au ntre, et semble le frre an des potes
nouveaux. Depuis 1613, anne o Regnier mourut, jusqu'en 1782, anne
ou commencrent les premiers chants d'Andr Chnier, je ne vois, en
exceptant les dramatiques, de pote parent de ces deux grands hommes que
La Fontaine, qui en est comme un mlange agrablement tempr. Rien donc
de plus piquant et de plus instructif que d'tudier dans leurs rapports
ces deux figures originales,  physionomie presque contraire, qui
se tiennent debout en sens inverse, chacune  un isthme de notre
littrature centrale, et, comblant l'espace et la dure qui les
sparent, de les adosser l'une  l'autre, de les joindre ensemble par
la pense, comme le Janus de notre posie. Ce n'est pas d'ailleurs en
diffrences et en contrastes que se passera toute cette comparaison:
Regnier et Chnier ont cela de commun qu'ils sont un peu en dehors de
leurs poques chronologiques, le premier plus en arrire, le second plus
en avant, et qu'ils chappent par indpendance aux rgles artificielles
qu'on subit autour d'eux. Le caractre de leur style et l'allure de
leurs vers sont les mmes, et abondent en qualits pareilles; Chnier a
retrouv par instinct et tude ce que Regnier faisait de tradition
et sans dessein; ils sont uniques en ce mrite, et notre jeune cole
chercherait vainement deux matres plus consomms dans l'art d'crire en
vers.

Mathurin tait n  Chartres, en Beauce, Andr,  Byzance, en Grce;
tous deux se montrrent potes ds l'enfance. Tonsur de bonne heure,
lev dans le jeu de paume et le tripot de son pre qui aimait la table
et le plaisir, Regnier dut au clbre abb de Tiron, son oncle, les
premiers prceptes de versification, et, ds qu'il fut en ge, quelques
bnfices qui ne l'enrichirent pas. Puis il fut attach en qualit de
chapelain  l'ambassade de Rome, ne s'y amusa que mdiocrement; mais,
comme Rabelais avait fait, il y attaqua de prfrence les choses par
le ct de la raillerie. A son retour, il reprit, plus que jamais, son
train de vie qu'il n'avait gure interrompu en terre papale, et mourut
de dbauche avant quarante ans. N d'un savant ingnieux et d'une
Grecque brillante, Andr quitta trs-jeune Byzance, sa patrie; mais il y
rva souvent dans les dlicieuses valles du Languedoc, o il fut lev;
et lorsque plus tard, entr au collge de Navarre, il apprit la plus
belle des langues, il semblait, comme a dit M. Villemain, se souvenir
des jeux de son enfance et des chants de sa mre. Sous-lieutenant dans
Angoumois, puis attach  l'ambassade de Londres, il regretta amrement
sa chre indpendance, et n'eut pas de repos qu'il ne l'et reconquise.
Aprs plusieurs voyages, retir aux environs de Paris, il commenait une
vie heureuse dans laquelle l'tude et l'amiti empitaient de plus en
plus sur les plaisirs, quand la Rvolution clata. Il s'y lana avec
candeur, s'y arrta  propos, y fit la part quitable au peuple et au
prince, et mourut sur l'chafaud en citoyen, se frappant le front en
pote. L'excellent Regnier, n et grandi pendant les guerres civiles,
s'tait endormi en bon bourgeois et en joyeux compagnon au sein de
l'ordre rtabli par Henri IV.

Prenant successivement les quatre ou cinq grandes ides auxquelles
d'ordinaire puisent les potes, Dieu, la nature, le gnie, l'art,
l'amour, la vie proprement dite, nous verrons comme elles se sont
rvles aux deux hommes que nous tudions en ce moment, et sous quelle
face ils ont tent de les reproduire. Et d'abord,  commencer par
Dieu, _ab Jove principium_, nous trouvons, et avec regret, que cette
magnifique et fconde ide est trop absente de leur posie, et qu'elle
la laisse dserte du ct du ciel. Chez eux, elle n'apparat mme pas
pour tre conteste; ils n'y pensent jamais, et s'en passent, voil
tout. Ils n'ont assez longtemps vcu, ni l'un ni l'autre, pour arriver,
au sortir des plaisirs,  cette philosophie suprieure qui relve et
console. La corde de Lamartine ne vibrait pas en eux. picuriens et
sensuels, ils me font l'effet, Regnier, d'un abb romain, Chnier, d'un
Grec d'autrefois. Chnier tait un paen aimable, croyant  Pals, 
Vnus, aux Muses[43]; un Alcibiade candide et modeste, nourri de posie,
d'amiti et d'amour. Sa sensibilit est vive et tendre; mais, tout en
s'attristant  l'aspect de la mort, il ne s'lve pas au-dessus des
croyances de Tibulle et d'Horace:

  Aujourd'hui qu'au tombeau je suis prt  descendre,
  Mes amis, dans vos mains je dpose ma cendre.
  Je ne veux point, couvert d'un funbre _linceuil_,
  Que les pontifes saints autour de mon cercueil,
  Appels aux accents de l'airain lent et sombre,
  De leur chant lamentable accompagnent mon ombre,
  Et sous des murs sacrs aillent ensevelir
  Ma vie et ma dpouille, et tout mon souvenir.

[Note 43: Je lis dans les notes d'un voyage d'Italie: Vers le mme
temps o se retrouvaient  Pompi toute une ville antique et tout l'art
grec et romain qui en sortait graduellement, piquante concidence! Andr
Chnier, un pote grec vivant, se retrouvait aussi. En parcourant cet
admirable muse de statuaire antique  Naples, je songeais  lui; la
place de sa posie est entre toutes ces Vnus, ces Ganymdes et
ces Bacchus; c'est l son monde. Sa jeune _Tarentine_ y appartient
exactement, et je ne cessais de l'y voir en figure.--La posie d'Andr
Chnier est l'accompagnement sur la flte et sur la lyre de tout cet art
de marbre retrouv.]

Il aime la nature, il l'adore, et non-seulement dans ses varits
riantes, dans ses sentiers et ses buissons, mais dans sa majest
ternelle et sublime, aux Alpes, au Rhne, aux grves de l'Ocan.
Pourtant l'motion religieuse que ces grands spectacles excitent en son
me ne la fait jamais se fondre en prire _sous le poids de l'infini_.
C'est une motion religieuse et philosophique  la fois, comme Lucrce
et Buffon pouvaient en avoir, comme son ami Le Brun tait capable
d'en ressentir. Ce qu'il admire le plus au ciel, c'est tout ce qu'une
physique savante lui en a dvoil; ce sont _les mondes roulant dans
les fleuves d'ther, les astres et leurs poids, leurs formes, leurs
distances_:

  Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses;
  Comme eux, astre, soudain je m'entoure de feux.
  Dans l'ternel concert je me place avec eux;
  En moi leurs doubles lois agissent et respirent;
  Je sens tendre vers eux mon globe qu'ils attirent:
  Sur moi qui les attire ils psent  leur tour.

On dirait, chose singulire! que l'esprit du pote se condense et se
matrialise  mesure qu'il s'agrandit et s'lve. Il ne lui arrive
jamais, aux heures de rverie, de voir, dans les toiles, des _fleurs
divines qui jonchent les parvis du saint lieu_, des mes heureuses
qui respirent un air plus pur, et qui parlent, durant les nuits, un
mystrieux langage aux mes humaines. Je lis,  ce propos, dans un
ouvrage indit, le passage suivant, qui revient  ma pense et la
complte:

Lamartine, assure-t-on, aime peu et n'estime gure Andr Chnier: cela
se conoit. Andr Chnier, s'il vivait, devrait comprendre bien mieux
Lamartine qu'il n'est compris de lui. La posie d'Andr Chnier n'a
point de religion ni de mysticisme; c'est, en quelque sorte, le paysage
dont Lamartine a fait le ciel, paysage d'une infinie varit et d'une
immortelle jeunesse, avec ses forts verdoyantes, ses bls, ses vignes,
ses monts, ses prairies et ses fleuves; mais le ciel est au-dessus, avec
son azur qui change  chaque heure du jour, avec ses horizons indcis,
ses _ondoyantes lueurs du matin et du soir_, et la nuit, avec ses fleurs
d'or, _dont le lis est jaloux_. Il est vrai que du milieu du paysage,
tout en s'y promenant ou couch  la renverse sur le gazon, on jouit du
ciel et de ses merveilleuses beauts, tandis que l'oeil humain, du haut
des nuages, l'oeil d'lie sur son char, ne verrait en bas la terre
que comme une masse un peu confuse. Il est vrai encore que le paysage
rflchit le ciel dans ses eaux, dans la goutte de rose, aussi bien que
dans le lac immense, tandis que le dme du ciel ne rflchit pas les
images projetes de la terre. Mais, aprs tout, le ciel est toujours le
ciel, et rien n'en peut abaisser la hauteur. Ajoutez, pour tre juste,
que le ciel qu'on voit du milieu du paysage d'Andr Chnier, ou qui s'y
rflchit, est un ciel pur, serein, toil, mais physique, et que la
terre aperue par le pote sacr, de dessus son char de feu, toute
confuse qu'elle parat, est dj une terre plus que terrestre pour ainsi
dire, harmonieuse, ondoyante, baigne de vapeurs, et idalise par la
distance.

Au premier abord, Regnier semble encore moins religieux que Chnier. Sa
profession ecclsiastique donne aux carts de sa conduite un caractre
plus srieux, et en apparence plus significatif. On peut se demander si
son libertinage ne s'appuyait pas d'une impit systmatique, et s'il
n'avait pas appris de quelque abb romain l'athisme, assez en vogue en
Italie vers ce temps-l. De plus, Regnier, qui avait vu dans ses voyages
de grands spectacles naturels, ne parat gure s'en tre mu. La
campagne, le silence, la solitude et tout ce qui ramne plus aisment
l'me  elle-mme et  Dieu, font place, en ses vers, au fracas des rues
de Paris,  l'odeur des tavernes et des cuisines, aux alles infectes
des plus misrables taudis. Pourtant Regnier, tout picurien et dbauch
qu'on le connat, est revenu, vers la fin et par accs,  des sentiments
pieux et  des repentirs pleins de larmes. Quelques sonnets, un fragment
de pome sacr et des stances en font tmoignage. Il est vrai que c'est
par ses douleurs physiques et par les aiguillons de ses maux qu'il
semble surtout amen  la contrition morale. Regnier, dans le cours de
sa vie, n'eut qu'une grande et seule affaire: ce fut d'aimer les femmes,
toutes et sans choix. Ses aveux l-dessus ne laissent rien  dsirer:

  Or moy qui suis tout flame et de nuict et de jour,
  Qui n'haleine que feu, ne respire qu'amour,
  Je me laisse emporter  mes flames communes,
  Et cours souz divers vents de diverses fortunes.
  Ravy de tous objects, j'ayme si vivement
  Que je n'ay pour l'amour ny choix ny jugement.
  De toute eslection mon ame est despourveue,
  Et nul object certain ne limite ma veue.
  Toute femme m'agre...

Ennemi dclar de ce qu'il appelle _l'honneur_, c'est--dire de la
dlicatesse, prfrant comme d'Aubign l'_estre_ au _parestre_, il se
contente _d'un amour facile et de peu de dfense_:

  Aymer en trop haut lieu une dame hautaine,
  C'est aymer en souci le travail et la peine,
  C'est nourrir son amour de respect et de soin.

La Fontaine tait du mme avis quand il prfrait ingnument les
_Jeannetons_ aux _Climnes_. Regnier pense que le mme feu qui anime le
grand pote chauffe aussi l'ardeur amoureuse, et il ne serait nullement
fch que, chez lui, la posie laisst tout  l'amour. On dirait qu'il
ne fait des vers qu' son corps dfendant; sa verve l'importune, et il
ne cde au gnie qu' la dernire extrmit. Si c'tait en hiver du
moins, en dcembre, au coin du feu, que ce maudit gnie vnt le lutiner!
on n'a rien de mieux  faire alors que de lui donner audience:

  Mais aux jours les plus beaux de la saison nouvelle,
  Que Zphire en ses rets surprend Flore la belle,
  Que dans l'air les oiseaux, les poissons en la mer,
  Se plaignent doucement du mal qui vient d'aymer,
  Ou bien lorsque Crs de fourment se couronne,
  Ou que Bacchus soupire amoureux de Pomone,
  Ou lorsque le safran, la dernire des fleurs,
  Dore le Scorpion de ses belles couleurs;
  C'est alors que la verve insolemment m'outrage,
  Que la raison force obit  la rage.
  Et que, sans nul respect des hommes ou du lieu,
  Il faut que j'obisse aux fureurs de ce dieu.

Oh! qu'il aimerait bien mieux, en honnte compagnon qu'il est,

  S'gayer au repos que la campagne donne,
  Et, sans parler cur, doyen, chantre ou Sorbonne,
  D'un bon mot fait rire, en si belle saison,
  Vous, vos chiens et vos chats, et toute la maison!

On le voit, l'art,  le prendre isolment, tenait peu de place dans les
ides de Regnier; il le pratiquait pourtant, et si quelque grammairien
chicaneur le poussait sur ce terrain, il savait s'y dfendre en matre,
tmoin sa belle satire neuvime contre Malherbe et les puristes. Il y
fltrit avec une colre tincelante de posie ces rformateurs mesquins,
ces _regratteurs de mots_, qui prisent un style plutt pour ce qui lui
manque que pour ce qu'il a, et, leur opposant le portrait d'un gnie
vritable qui ne doit ses grces qu' la nature, il se peint tout entier
dans ce vers d'inspiration:

  Les nonchalances sont ses plus grands artifices.

Dj il avait dit:

  La verve quelquefois s'gaye en la licence.

Mais l o Regnier surtout excelle, c'est dans la connaissance de la
vie, dans l'expression des moeurs et des personnages, dans la peinture
des intrieurs; ses satires sont une galerie d'admirables portraits
flamands. Son pote, son pdant, son fat, son docteur, ont trop de
saillie pour s'oublier jamais, une fois connus. Sa fameuse _Macette_,
qui est la petite-fille de _Patelin_ et l'aeule de _Tartufe_, montre
jusqu'o le gnie de Regnier et pu atteindre sans sa fin prmature.
Dans ce chef-d'oeuvre, une ironie amre, une vertueuse indignation,
les plus hautes qualits de posie, ressortent du cadre troit et des
circonstances les plus minutieusement dcrites de la vie relle. Et
comme si l'aspect de l'hypocrisie libertine avait rendu Regnier  de
plus chastes dlicatesses d'amour, il nous y parle, en vers dignes de
Chnier, de

  ... la belle en qui j'ai la pense
  D'un doux imaginer si doucement blesse,
  Qu'aymants et bien ayms, en nos doux passe-temps,
  Nous rendons en amour jaloux les plus contents.

Regnier avait le coeur honnte et bien plac;  part ce que Chnier
appelle _les douces faiblesses_, il ne composait pas avec les vices.
Indpendant de caractre et de parler franc, il vcut  la cour et avec
les grands seigneurs, sans ramper ni flatter.

Andr de Chnier aima les femmes non moins vivement que Regnier, et d'un
amour non moins sensuel, mais avec des diffrences qui tiennent  son
sicle et  sa nature. Ce sont des Phryns sans doute, du moins pour la
plupart, mais galantes et de haut ton; non plus des _Alizons_ ou des
_Jeannes_ vulgaires en de ftides rduits. Il nous introduit au boudoir
de Glycre; et la belle Amlie, et Rose  la danse nonchalante, et Julie
au rire tincelant, arrivent  la fte; l'orgie est complte et durera
jusqu'au matin. O Dieu! si Camille le savait! Qu'est-ce donc que cette
Camille si svre? Mais, dans l'une des nuits prcdentes, son amant ne
l'a-t-il pas surprise elle-mme aux bras d'un rival? Telles sont les
femmes d'Andr Chnier, des Ioniennes de Milet, de belles courtisanes
grecques, et rien de plus. Il le sentait bien, et ne se livrait  elles
que par instants, pour revenir ensuite avec plus d'ardeur  l'tude,
 la posie,  l'amiti. Choqu, dit-il quelque part dans une prose
nergique trop peu connue[44], choqu de voir les lettres si prosternes
et le genre humain ne pas songer  relever sa tte, je me livrai souvent
aux distractions et aux garements d'une jeunesse forte et fougueuse:
mais, toujours domin par l'amour de la posie, des lettres et de
l'tude, souvent chagrin et dcourag par la fortune ou par moi-mme,
toujours soutenu par mes amis, je sentis que mes vers et ma prose,
gots ou non, seraient mis au rang du petit nombre d'ouvrages qu'aucune
bassesse n'a fltris. Ainsi, mme dans les chaleurs de l'ge et des
passions, et mme dans les instants o la dure ncessit a interrompu
mon indpendance, toujours occup de ces ides favorites, et chez moi,
en voyage, le long des rues dans les promenades, mditant toujours sur
l'espoir, peut-tre insens, de voir renatre les bonnes disciplines, et
cherchant  la fois dans les histoires et dans la nature des choses _les
causes et les effets de la perfection et de la dcadence des lettres_,
j'ai cru qu'il serait bien de resserrer en un livre simple et persuasif
ce que nombre d'annes m'ont fait mrir de rflexions sur ces matires.
Andr Chnier nous a dit le secret de son me: sa vie ne fut pas une vie
de plaisir, mais d'art, et tendait  se purifier de plus en plus. Il
avait bien pu, dans un moment d'amoureuse ivresse et de dcouragement
moral, crire  de Pange:

  Sans les dons de Vnus quelle serait la vie?
  Ds l'instant o Vnus me doit tre ravie,
  Que je meure! Sans elle ici-bas rien n'est doux[45].

[Note 44: Premier chapitre d'un ouvrage sur les causes et les
effets de la perfection et de la dcadence des lettres. (_dit._ de M.
Robert.)]

[Note 45: Ces vers et toute la fin de l'lgie XXXIII sont une
imitation et une traduction des fragments divers qui nous restent de
l'lgiaque Mimnerme: Chnier les a enchsss dans une sorte de trame.]

Mais bientt il pensait srieusement au temps prochain o fuiraient loin
de lui _les jours couronns de rose_; il rvait, aux bords de la Marne,
quelque retraite indpendante et pure, quelque _saint loisir_, o les
beaux-arts, la posie, la peinture (car il peignait volontiers), le
consoleraient des volupts perdues, et o l'entoureraient un petit
nombre d'amis de son choix. Andr Chnier avait beaucoup rflchi sur
l'amiti et y portait des ides sages, des principes srs, applicables
en tous les temps de dissidences littraires: J'ai vit, dit-il, de me
lier avec quantit de gens de bien et de mrite, dont il est honorable
d'tre l'ami et utile d'tre l'auditeur, mais que d'autres circonstances
ou d'autres ides ont fait agir et penser autrement que moi. L'amiti et
la conversation familire exigent au moins une conformit de principes:
sans cela, les disputes interminables dgnrent en querelles, et
produisent l'aigreur et l'antipathie. De plus, prvoir que mes amis
auraient lu avec dplaisir ce que j'ai toujours eu dessein d'crire
m'et t amer...

Suivant Andr Chnier, _l'art ne fait que des vers, le coeur seul est
pote_; mais cette pense si vraie ne le dtournait pas, aux heures de
calme et de paresse, d'amasser par des tudes exquises _l'or et la soie_
qui devaient _passer en ses vers_. Lui-mme nous a dvoil tous les
ingnieux secrets de sa manire dans son pome de _l'Invention_, et dans
la seconde de ses ptres, qui est,  la bien prendre, une admirable
satire. L'analyse la plus fine, les prceptes de composition les plus
intimes, s'y transforment sous ses doigts, s'y couronnent de grce,
y reluisent d'images, et s'y modulent comme un chant. Sur ce terrain
critique et didactique, il laisse bien loin derrire lui Boileau et le
prosasme ordinaire de ses axiomes. Nous n'insisterons ici que sur un
point. Chnier se rattache de prfrence aux Grecs, de mme que Regnier
aux Latins et aux satiriques italiens modernes. Or chez les Grecs, on
le sait, la division des genres existait, bien qu'avec moins de rigueur
qu'on ne l'a voulu tablir depuis:

  La nature dicta vingt genres opposs,
  D'un fil lger entre eux, chez les Grecs, diviss.
  Nul genre, s'chappant de ses bornes prescrites,
  N'aurait os d'un autre envahir les limites;
  Et Pindare  sa lyre, en un couplet bouffon,
  N'aurait point de Marot associ le ton.

Chnier tenait donc pour la division des genres et pour l'intgrit de
leurs limites; il trouvait dans Shakspeare de belles scnes, non pas une
belle pice. Il ne croyait point, par exemple, qu'on pt, dans une mme
lgie, dbuter dans le ton de Regnier, monter par degrs, passer par
nuances  l'accent de la douleur plaintive ou de la mditation amre,
pour se reprendre ensuite  la vie relle et aux choses d'alentour. Son
talent, il est vrai, ne rclamait pas d'ordinaire, dans la dure d'une
mme rverie, plus d'une corde et plus d'un ton. Ses motions rapides,
qui toutes sont diverses, et toutes furent vraies un moment, rident tour
 tour la surface de son me, mais sans la bouleverser, sans lancer les
vagues au ciel et montrer  nu le sable du fond. Il compare sa muse
jeune et lgre  l'harmonieuse cigale, _amante des buissons, qui,_

  De rameaux en rameaux tour  tour repose,
  D'un peu de fleur nourrie et d'un peu de rose,
  S'gaie...

et s'il est triste, _si sa main imprudente a tari son trsor_, si sa
matresse lui a ferm, ce soir-l, le _seuil inexorable_, une visite
d'ami, un sourire de _blanche voisine_, un livre entr'ouvert, un rien le
distrait, l'arrache  sa peine, et, comme il l'a dit avec une lgret
ngligente:

  On pleure; mais bientt la tristesse s'envole.

Oh! quand viendront les jours de massacre, d'ingratitude et de
dlaissement, qu'il n'en sera plus ainsi! Comme la douleur alors percera
avant dans son me et en armera toutes les puissances! Comme son ambe
vengeur nous montrera d'un vers  l'autre _les enfants, les vierges
aux belles couleurs_ qui venaient de parer et de baiser l'agneau, _le
mangeant s'il est tendre_, et passera des fleurs et des rubans de la
fte aux _crocs sanglants du charnier populaire!_ Comme alors surtout
il aurait besoin de lie et de fange pour y _ptrir_ tous ces _bourreaux
barbouilleurs de lois!_ Mais, avant cette formidable poque[46], Chnier
ne sentit gure tout le parti qu'on peut tirer du laid dans l'art, ou du
moins il rpugnait  s'en salir. Nous citerons un remarquable exemple o
videmment ce scrupule nuisit  son gnie, et o la touche de Regnier
lui fit faute. Notre pote, cdant  des considrations de fortune et de
famille, s'tait laiss attacher  l'ambassade de Londres, et il passa
dans cette ville l'hiver de 1782. Mille ennuis, mille dgots l'y
assaillirent; seul,  vingt ans, sans amis, perdu au milieu d'une
socit aristocratique, il regrettait la France et les coeurs qu'il y
avait laisss, et sa pauvret honnte et indpendante[47]. C'est alors
qu'un soir, aprs avoir assez mal dn  _Covent-Garden_, dans _Hood's
tavern_, comme il tait de trop bonne heure pour se prsenter en aucune
socit, il se mit, au milieu du fracas,  crire, dans une prose forte
et simple, tout ce qui se passait en son me: qu'il s'ennuyait, qu'il
souffrait, et d'une souffrance pleine d'amertume et d'humiliation; que
la solitude, si chre aux malheureux, est pour eux un grand mal encore
plus qu'un grand plaisir; car ils s'y exasprent, _ils y ruminent leur
fiel_, ou, s'ils finissent par se rsigner, c'est dcouragement et
faiblesse, c'est impuissance d'en appeler _des injustes institutions
humaines  la sainte nature primitive_; c'est, en un mot,  la faon
_des morts qui s'accoutument  porter la pierre de leur tombe, parce
qu'ils ne peuvent la soulever_;--que cette fatale rsignation rend dur,
farouche, sourd aux consolations des amis, et qu'il prie le Ciel de l'en
prserver. Puis il en vient aux ridicules et aux _politesses hautaines_
de la noble socit qui daigne l'admettre,  la duret de ces grands
pour leurs infrieurs,  leur excessif attendrissement pour leurs
pareils; il raille en eux cette _sensibilit distinctive_ que Gilbert
avait dj fltrie, et il termine en ces mots cette confidence de
lui-mme  lui-mme: Allons, voil une heure et demie de tue; je m'en
vais. Je ne sais plus ce que j'ai crit, mais je ne l'ai crit que pour
moi. Il n'y a ni apprt ni lgance. Cela ne sera vu que de moi, et je
suis sr que j'aurai un jour quelque plaisir  relire ce morceau de ma
triste et pensive jeunesse. Oui, certes, Chnier relut plus d'une fois
ces pages touchantes, et lui _qui refeuilletait sans cesse et son me et
sa vie_, il dut,  des heures plus heureuses, se reporter avec larmes
aux ennuis passs de son exil. Or j'ai soigneusement recherch dans ses
oeuvres les traces de ces premires et profondes souffrances; je n'y ai
trouv d'abord que dix vers dats galement de Londres, et du mme temps
que le morceau de prose; puis, en regardant de plus prs, l'idylle
intitule _Libert_ m'est revenue  la pense, et j'ai compris que ce
berger aux noirs cheveux pars,  l'oeil farouche sous d'pais sourcils,
qui trane aprs lui, dans les pres sentiers et aux bords des torrents
pierreux, ses brebis maigres et affames; qui brise sa flte, abhorre
les chants, les danses et les sacrifices; qui repousse la plainte du
blond chevrier et maudit toute consolation, parce qu'il est esclave;
j'ai compris que ce berger-l n'tait autre que la potique et idale
personnification du souvenir de Londres, et de l'espce de servitude
qu'y avait subie Andr; et je me suis demand alors, tout en admirant du
profond de mon coeur cette idylle nergique et sublime, s'il n'et pas
encore mieux valu que le pote se ft mis franchement en scne; qu'il
et os en vers ce qui ne l'avait pas effray dans sa prose nave; qu'il
se ft montr  nous dans cette taverne enfume, entour de mangeurs et
d'indiffrents, accoud sur sa table, et rvant,--rvant  la patrie
absente, aux parents, aux amis, aux amantes,  ce qu'il y a de plus
jeune et de plus frais dans les sentiments humains; rvant aux maux de
la solitude,  l'aigreur qu'elle engendre,  l'abattement o elle nous
prosterne,  toute cette haute mtaphysique de la souffrance;--pourquoi
non?--puis, revenu  terre et rentr dans la vie relle, qu'il et
burin en traits d'une empreinte ineffaable ces grands qui l'crasaient
et croyaient l'honorer de leurs insolentes faveurs; et, cela fait,
l'heure de sortir arrive, qu'il et fini par son coup d'oeil d'espoir
vers l'avenir, et son _forsan et hoec olim_? Ou, s'il lui dplaisait de
remanier en vers ce qui tait jet en prose, il avait en son souvenir
dix autres journes plus ou moins pareilles  celle-l, dix autres
scnes du mme genre qu'il pouvait choisir et retracer[48].

[Note 46: Pour juger Andr Chnier comme homme politique, il faut
parcourir le _Journal de Paris_ de 90 et 91; sa signature s'y retrouve
frquemment, et d'ailleurs sa marque est assez sensible.--Relire aussi
comme tmoignage de ses penses intimes et combattues, vers le mme
temps, l'admirable ode: _O Versailles,  bois,  portiques!_ etc., etc.]

[Note 47: La fiert dlicate d'Andr Chnier tait telle que, durant
ce sjour  Londres, comme les fonctions d'_attach_ n'avaient rien
de bien actif et que le premier secrtaire faisait tout, il s'abstint
d'abord de toucher ses appointements, et qu'il fallut qu'un jour M. de
La Luzerne trouvt cela mauvais et le dt un peu haut pour l'y dcider.]

[Note 48: Dans tout ce qui prcde, j'avais suppos, d'aprs la
Notice et l'dition de M. de Latouche, qu'Andr Chnier devait tre
 Londres en dcembre 1782, et que les vers et la prose o il en
maudissait le sjour taient du mme temps et de sa premire jeunesse.
J'avais suppos aussi (page 161) qu'il n'tait plus attach 
l'ambassade d'Angleterre aux approches de la Rvolution et ds 1788.
Mais les indications donnes par M. de Latouche,  cet gard, paraissent
peu exactes: une Biographie d'Andr Chnier reste  faire (1852).]

Les styles d'Andr Chnier et de Regnier, avons-nous dj dit, sont un
parfait modle de ce que notre langue permet au gnie s'exprimant en
vers, et ici nous n'avons plus besoin de sparer nos loges. Chez l'un
comme chez l'autre, mme procd chaud, vigoureux et libre; mme luxe
et mme aisance de pense, qui pousse en tous sens et se dveloppe
en pleine vgtation, avec tous ses embranchements de relatifs et
d'incidences entre-croises ou pendantes; mme profusion d'irrgularits
heureuses et familires, d'idiotismes qui sentent leur fruit, grces et
ornements inexplicables qu'ont sottement monds les grammairiens, les
rhteurs et les analystes; mme promptitude et sagacit de coup d'oeil 
suivre l'ide courante sous la transparence des images, et  ne pas la
laisser fuir, dans son court trajet de telle figure  telle autre; mme
art prodigieux enfin  mener  extrmit une mtaphore,  la pousser de
tranche en tranche, et  la forcer de rendre, sans capitulation, tout
ce qu'elle contient;  la prendre  l'tat de filet d'eau,  l'pandre,
 la chasser devant soi,  la grossir de toutes les affluences
d'alentour, jusqu' ce qu'elle s'enfle et roule comme un grand fleuve.
Quant  la forme,  l'allure du vers dans Regnier et dans Chnier, elle
nous semble,  peu de chose prs, la meilleure possible,  savoir,
curieuse sans recherche et facile sans relchement, tour  tour
oublieuse et attentive, et temprant les agrments svres par les
grces ngligeantes. Sur ce point, ils sont l'un et l'autre bien
suprieurs  La Fontaine, chez qui la forme rythmique manque presque
entirement et qui n'a pour charme, de ce ct-l, que sa ngligence.

Que si l'on nous demande maintenant ce que nous prtendons conclure de
ce long parallle que nous aurions pu prolonger encore; lequel d'Andr
Chnier ou de Regnier nous prfrons, lequel mrite la palme,  notre
gr; nous laisserons au lecteur le soin de dcider ces questions et
autres pareilles, si bon lui semble. Voici seulement une rflexion
pratique qui dcoule naturellement de ce qui prcde, et que nous lui
soumettons: Regnier clt une poque; Chnier en ouvre une autre. Regnier
rsume en lui bon nombre de nos trouvres, Villon, Marot, Rabelais; il
y a dans son gnie toute une partie d'paisse gaiet et de bouffonnerie
joviale, qui tient aux moeurs de ces temps, et qui ne saurait tre
reproduite de nos jours. Chnier est le rvlateur d'une posie
d'avenir, et il apporte au monde une lyre nouvelle; mais il y a chez lui
des cordes qui manquent encore, et que ses successeurs ont ajoutes
ou ajouteront. Tous deux, complets en eux-mmes et en leur lieu, nous
laissent aujourd'hui quelque chose  dsirer. Or il arrive que chacun
d'eux possde prcisment une des principales qualits qu'on regrette
chez l'autre: celui-ci, la tournure d'esprit rveuse et les _extases
choisies_; celui-l, le sentiment profond et l'expression vivante de la
ralit: compars avec intelligence, rapprochs avec art, ils tendent
ainsi  se complter rciproquement. Sans doute, s'il fallait se dcider
entre leurs deux points de vue pris  part, et opter pour l'un 
l'exclusion de l'autre, le type d'Andr Chnier pur se concevrait encore
mieux maintenant que le type pur de Regnier; il est mme tel esprit
noble et dlicat auquel tout accommodement, ft-il le mieux mnag,
entre les deux genres, rpugnerait comme une msalliance, et qui aurait
difficilement bonne grce  le tenter. Pourtant, et sans vouloir riger
notre opinion en prcepte, il nous semble que comme en ce bas monde,
mme pour les rveries les plus idales, les plus fraches et les plus
dores, toujours le point de dpart est sur terre, comme, quoi qu'on
fasse et o qu'on aille, la vie relle est toujours l, avec ses
entraves et ses misres, qui nous enveloppe, nous importune, nous excite
 mieux, nous ramne  elle, ou nous refoule ailleurs, il est bon de ne
pas l'omettre tout  fait, et de lui donner quelque trace en nos oeuvres
comme elle a trace en nos mes. Il nous semble, en un mot, et pour
revenir  l'objet de cet article, que la touche de Regnier, par exemple,
ne serait point, en beaucoup de cas, inutile pour accompagner, encadrer
et faire saillir certaines analyses de coeurs ou certains pomes de
sentiment,  la manire d'Andr Chnier.

Aot 1829.

Dans le morceau suivant et en mainte autre occasion j'ai t ramen 
m'occuper de Chnier: j'avais dj parl de Regnier dans le _Tableau
de la Posie franaise au XVIe sicle_; j'en ai reparl, non sans
complaisance et aprs une nouvelle lecture, dans l'_Introduction_ au
recueil des _Potes franais_ (Gide, 1861), tome 1, page XXXI.



QUELQUES DOCUMENTS INDITS SUR ANDR CHNIER[49]

[Note 49: Cet article, postrieur de dix annes au prcdent, achve
et complte notre vue sur le pote; l'tude approfondie n'a fait que
vrifier notre premier idal.]

Voil tout  l'heure vingt ans que la premire dition d'Andr Chnier
a paru; depuis ce temps, il semble que tout a t dit sur lui; sa
rputation est faite; ses oeuvres, lues et relues, n'ont pas seulement
charm, elles ont servi de base  des thories plus ou moins ingnieuses
ou subtiles, qui elles-mmes ont dj subi leur preuve, qui
ont triomph par un ct vrai et ont t rabattues aux endroits
contestables. En fait de raisonnement et d'_esthtique_, nous ne
recommencerions donc pas  parler de lui,  ajouter  ce que nous avons
dit ailleurs,  ce que d'autres ont dit mieux que nous. Mais il se
trouve qu'une circonstance favorable nous met  mme d'introduire sur
son compte la seule nouveaut possible, c'est--dire quelque chose de
positif.

L'obligeante complaisance et la confiance de son neveu, M. Gabriel de
Chnier, nous ont permis de rechercher et de transcrire ce qui nous a
paru convenable dans le prcieux rsidu de manuscrits qu'il possde;
c'est  lui donc que nous devons d'avoir pntr  fond dans le cabinet
de travail d'Andr, d'tre entr dans cet _atelier du fondeur_ dont il
nous parle, d'avoir explor les bauches du peintre, et d'en pouvoir
sauver quelques pages de plus, moins inacheves qu'il n'avait sembl
jusqu'ici; heureux d'apporter  notre tour aujourd'hui un nouveau petit
affluent  cette pure gloire!

Et d'abord rendons, rservons au premier diteur l'honneur et la
reconnaissance qui lui sont dus. M. de Latouche, dans son dition de
1819, a fait des manuscrits tout l'usage qui tait possible et dsirable
alors; en choisissant, en laguant avec got, en tant sobre surtout de
fragments et d'bauches, il a agi dans l'intrt du pote et comme dans
son intention, il a servi sa gloire. Depuis lors, dans l'dition de
1833, il a t jug possible d'introduire de nouvelles petites pices,
de simples restes qui avaient t ngligs d'abord: c'est ce genre de
travail que nous venons poursuivre, sans croire encore l'puiser. Il en
est un peu avec les manuscrits d'Andr Chnier comme avec le panier de
cerises de madame de Svign: on prend d'abord les plus belles, puis les
meilleures restantes, puis les meilleures encore, puis toutes.

La partie la plus riche et la plus originale des manuscrits porte sur
les pomes inachevs: _Suzanne_, _Herms_, _l'Amrique_. On a publi
dans l'dition de 1833 les morceaux en vers et les canevas en prose
du pome de _Suzanne_. Je m'attacherai ici particulirement au pome
d'_Herms_, le plus philosophique de ceux que mditait Andr, et celui
par lequel il se rattache le plus directement  l'ide de son sicle.

Andr, par l'ensemble de ses posies connues, nous apparat, avant 89,
comme le pote surtout de l'art pur et des plaisirs, comme l'homme de
la Grce antique et de l'lgie. Il semblerait qu'avant ce moment
d'explosion publique et de danger o il se jeta si gnreusement  la
lutte, il vct un peu en dehors des ides, des prdications favorites
de son temps, et que, tout en les partageant peut-tre pour les
rsultats et les habitudes, il ne s'en occupt point avec ardeur et
prmditation. Ce serait pourtant se tromper beaucoup que de le juger un
artiste si dsintress; et l'_Herms_ nous le montre aussi pleinement
et aussi chaudement de son sicle,  sa manire, que pouvaient l'tre
Haynal ou Diderot.

La doctrine du XVIIIe sicle tait, au fond, le matrialisme, ou le
panthisme, ou encore le naturalisme, comme on voudra l'appeler; elle a
eu ses philosophes, et mme ses potes en prose, Boulanger, Buffon; elle
devait provoquer son Lucrce. Cela est si vrai, et c'tait tellement le
mouvement et la pente d'alors de solliciter un tel pote, que, vers 1780
et dans les annes qui suivent, nous trouvons trois talents occups du
mme sujet et visant chacun  la gloire difficile d'un pome sur la
nature des choses. Le Brun tentait l'oeuvre d'aprs Buffon; Fontanes,
dans sa premire jeunesse, s'y essayait srieusement, comme l'attestent
deux fragments, dont l'un surtout (tome I de ses Oeuvres, p. 381) est
d'une relle beaut. Andr Chnier s'y poussa plus avant qu'aucun, et,
par la vigueur des ides comme par celle du pinceau, il tait bien digne
de produire un vrai pome didactique dans le grand sens.

Mais la Rvolution vint; dix annes, fin de l'poque, s'coulrent
brusquement avec ce qu'elles promettaient, et abmrent les projets ou
les hommes; les trois _Herms_ manqurent: la posie du XVIIIe sicle
n'eut pas son Buffon. Delille ne fit que rimer gentiment les _trois
Rgnes_.

Toutes les notes et tous les papiers d'Andr Chnier, relatifs  son
_Herms_, sont marqus en marge d'un delta; un chiffre, ou l'une des
trois premires lettres de l'alphabet grec, indique celui des trois
chants auquel se rapporte la note ou le fragment. Le pome devait avoir
trois chants,  ce qu'il semble: le premier sur l'origine de la
terre, la formation des animaux, de l'homme; le second sur l'homme
en particulier, le mcanisme de ses sens et de son intelligence, ses
erreurs depuis l'tat sauvage jusqu' la naissance des socits,
l'origine des religions; le troisime sur la socit politique, la
constitution de la morale et l'invention des sciences. Le tout devait
se clore par un expos du systme du monde selon la science la plus
avance.

Voici quelques notes qui se rapportent au projet du premier chant et le
caractrisent:

Il faut magnifiquement reprsenter la terre sous l'emblme mtaphorique
d'un grand animal qui vit, se meut et est sujet  des changements, des
rvolutions, des fivres, des drangements dans la circulation de son
sang.

Il faut finir le chant Ier par une magnifique description de toutes
les espces animales et vgtales naissant; et, au printemps, la terre
_proegnans_; et, dans les chaleurs de l't, toutes les espces animales
et vgtales se livrant aux feux de l'amour et transmettant  leur
postrit les semences de vie confies  leurs entrailles.

Ce magnifique et fcond printemps, alors, dit-il,

  Que la terre est nubile et brle d'tre mre,

devait tre imit de celui de Virgile au livre II des _Gorgiques_: _Tum
Pater omnipotens_, etc., etc., quand Jupiter

  De sa puissante pouse emplit les vastes flancs.

Ces notes d'Andr sont toutes semes ainsi de beaux vers tout faits, qui
attendent leur place.

C'est l, sans doute, qu'il se proposait de peindre toutes les espces
 qui la nature ou les plaisirs (_per Veneris res_) ont ouvert les
portes de la vie.

Traduire quelque part, se dit-il, le _magnum crescendi immissis
certamen habenis_.

Il revient, en plus d'un endroit, sur ce systme naturel des atomes, ou,
comme il les appelle, des _organes secrets vivants_, dont l'infinit
constitue

  L'Ocan ternel o bouillonne la vie.

Ces atomes de vie, ces semences premires, sont toujours en gale
quantit sur la terre et toujours en mouvement. Ils passent de corps
en corps, s'alambiquent, s'laborent, se travaillent, fermentent, se
subtilisent dans leur rapport avec le vase o ils sont actuellement
contenus. Ils entrent dans un vgtal: ils en sont la sve, la force,
les sucs nourriciers. Ce vgtal est mang par quelque animal; alors
ils se transforment en sang et en cette substance qui produira un autre
animal et qui fait vivre les espces... Ou, dans un chne, ce qu'il y a
de plus subtil se rassemble dans le gland.

Quand la terre forma les espces animales, plusieurs prirent par
plusieurs causes  dvelopper. Alors d'autres corps organiss (car les
_organes vivants secrets_ meuvent les vgtaux, _minraux_[50] et tout)
hritrent de la quantit d'atomes de vie qui taient entrs dans la
composition de celles qui s'taient dtruites, et se formrent de leurs
dbris.

Qu'une lgie  Camille ou l'ode _ la Jeune Captive_ soient plus
flatteuses que ces plans de posie physique, je le crois bien; mais
il ne faut pas moins en reconnatre et en constater la profondeur, la
porte potique aussi. En retournant  Empdocle, Andr est de plus ici
le contemporain et comme le disciple de Lamarck et de Cabanis[51].

[Note 50: C'est peut-tre _animaux_ qu'il a voulu dire; mais je
copie.]

[Note 51: Qu'on ne s'tonne pas trop de voir le nom d'Andr ainsi
ml  des ides physiologiques. Parmi les physiologistes, il en est
un qui, par le brillant de son gnie et la rapidit de son destin,
fut comme l'Andr Chnier de la science; et, dans la liste des
jeunes illustres diversement ravis avant l'ge, je dis volontiers:
Vauvenargues, Barnave, Andr, Hoche et Bichat.]

Il ne l'est pas moins de Boulanger et de tout son sicle par
l'explication qu'il tente de l'origine des religions, au second chant.
Il n'en distingue pas mme le nom de celui de la superstition pure,
et ce qui se rapporte  cette partie du pome, dans ses papiers, est
volontiers marqu en marge du mot fltrissant ([Greek: deisidaimonia]).
Ici l'on a peu  regretter qu'Andr n'ait pas men plus loin ses
projets; il n'aurait en rien chapp, malgr toute sa nouveaut de
style, au lieu commun d'alentour, et il aurait reproduit, sans trop de
variante, le fond de d'Holbach ou de l'_Essai sur les Prjugs_:

Tout accident naturel dont la cause tait inconnue, un ouragan, une
inondation, une ruption de volcan, taient regards comme une vengeance
cleste...

L'homme gar de la voie, effray de quelques phnomnes terribles,
se jeta dans toutes les superstitions, le feu, les dmons... Ainsi le
voyageur, dans les terreurs de la nuit, regarde et voit dans les
nuages des centaures, des lions, des dragons, et mille autres formes
fantastiques. Les superstitions prirent la teinture de l'esprit des
peuples, c'est--dire des climats. Rapide multitude d'exemples. Mais
l'imitation et l'autorit changent le caractre. De l souvent un peuple
qui aime  rire ne voit que diable et qu'enfer.

Il se rservait pourtant de grands et sombres tableaux  retracer:
Lorsqu'il sera question des sacrifices humains, ne pas oublier ce
que partout on a appel les jugements de Dieu, les fers rouges, l'eau
bouillante, les combats particuliers. Que d'hommes dans tous les pays
ont t immols pour un clat de tonnerre ou telle autre cause!...

  Partout sur des autels j'entends mugir Apis,
  Bler le dieu d'Ammon, aboyer Anubis.

Mais voici le gnie d'expression qui se retrouve: Des opinions
puissantes, un vaste chafaudage politique ou religieux, ont souvent t
produits par une ide sans fondement, une rverie, un vain fantme,

  Comme on feint qu'au printemps, d'amoureux aiguillons
  La cavale agite erre dans les vallons,
  Et, n'ayant d'autre poux que l'air qu'elle respire,
  Devient pouse et mre au souffle du Zphire.

J'abrge les indications sur cette portion de son sujet qu'il aurait
aim  tendre plus qu'il ne convient  nos directions d'ides et  nos
dsirs d'aujourd'hui; on a peine pourtant, du moment qu'on le peut,  ne
pas vouloir pntrer familirement dans sa secrte pense:

La plupart des fables furent sans doute des emblmes et des apologues
des sages (expliquer cela comme Lucrce au livre III). C'est ainsi
que l'on fit tels et tels dogmes, tels et tels dieux... mystres...
initiations. Le peuple prit au propre ce qui tait dit au figur. C'est
ici qu'il faut traduire une belle comparaison du pote Lucile, conserve
par Lactance (Inst. div., liv. I, ch. xxii):

  Ut pueri infantes credunt signa omnia ahena
  Vivere et esse homines, sic istic (_pour_ isti) omnia ficta
  Vera putant[52]...

Sur quoi le bon Lactance, qui ne pensait pas se faire son procs 
lui-mme, ajoute avec beaucoup de sens, que les enfants sont plus
excusables que les hommes faits: _Illi enim simulacra homines putant
esse, hi Deos_[53].

[Note 52: Comme les enfants prennent les statues d'airain au srieux
et croient que ce sont des hommes vivants, ainsi les superstitieux
prennent pour vrits toutes les chimres.]

[Note 53: Car ils ne prennent ces images que pour des hommes, et les
autres les prennent pour des Dieux.--L'opposition entre ces penses
d'Andr et celles que nous ont laisses Vauvenargues ou Pascal, s'offre
naturellement  l'esprit; lui-mme il n'est pas sans y avoir song, et
sans s'tre pos l'objection. Je trouve cette note encore: Mais quoi?
tant de grands hommes ont cru tout cela... Avez-vous plus d'esprit, de
sens, de savoir?... Non; mais voici une source d'erreur bien ordinaire:
beaucoup d'hommes, invinciblement attachs aux prjugs de leur enfance,
mettent leur gloire, leur pit,  prouver aux autres un systme avant
de se le prouver  eux-mmes. Ils disent: Ce systme, je ne veux point
l'examiner pour moi. Il est vrai, il est incontestable, et, de manire
ou d'autre, il faut que je le dmontre.--Alors, plus ils ont d'esprit,
de pntration, de savoir, plus ils sont habiles  se faire illusion, 
inventer,  unir,  colorer les sophismes,  tordre et dfigurer tous
les faits pour en tayer leur chafaudage... Et pour ne citer qu'un
exemple et un grand exemple, il est bien clair que, dans tout ce qui
regarde la mtaphysique et la religion, Pascal n'a jamais suivi une
autre mthode. Cela est beaucoup moins clair pour nous aujourd'hui que
pour Andr, qui ne voyait Pascal que dans l'atmosphre d'alors, et,
pour ainsi dire,  travers Condorcet.--Dans les fragments de mmoires
manuscrits de Chnedoll, qui avait beaucoup vcu avec des amis de notre
pote, je trouve cette note isole et sans autre explication: Andr
Chnier tait athe avec dlices.]

Ce second chant devait renfermer, du ton lugubre d'un Pline l'Ancien,
le tableau des premires misres, des garements et des anarchies de
l'humanit commenante. Les dluges, qu'il s'tait d'abord propos de
mettre dans le premier chant, auraient sans doute mieux trouv leur
cadre dans celui-ci:

Peindre les diffrents dluges qui dtruisirent tout... La
mer Caspienne, lac Aral et mer Noire runis... l'ruption par
l'Hellespont... Les hommes se sauvrent au sommet des montagnes:

  Et velus inventa est in montibus anchora summis.
  (_Ovide_, Mt., liv. XV.)

La ville d'_Ancyre_ fut fonde sur une montagne o l'on trouva une
ancre. Il voulait peindre les autels de pierre, alors poss au bord
de la mer, et qui se trouvent aujourd'hui au-dessus de son niveau, les
membres des grands animaux primitifs errant au gr des ondes, et leurs
os, dposs en amas immenses sur les ctes des continents. Il ne voyait
dans les pagodes souterraines, d'aprs le voyageur Sonnerat, que les
habitacles des Septentrionaux qui arrivaient dans le midi et fuyaient,
sous terre, les fureurs du soleil. Il et expliqu, par quelque chose
d'analogue peut-tre, la base impie de la religion des thiopiens et le
voeu prsum de son fondateur:

  Il croit (aveugle erreur!) que de l'ingratitude
  Un peuple tout entier peut se faire une tude,
  L'tablir pour son culte, et de Dieux bienfaisants
  Blasphmer de concert les augustes prsents.

A ces poques de ttonnements et de dlires, avant la vraie civilisation
trouve, que de vies humaines en pure perte dpenses! Que de
gnrations, l'une sur l'autre entasses, dont l'amas

  Sur les temps couls invisible et flottant
  A trac dans celle onde un sillon d'un instant!

Mais le pote veut sortir de ces tnbres, il en veut tirer l'humanit.
Et ici se serait place probablement son tude de l'homme, l'analyse des
sens et des passions, la connaissance approfondie de notre tre, tout le
parti enfin qu'en pourront tirer bientt les habiles et les sages. Dans
l'explication du mcanisme de l'esprit humain, gt l'esprit des lois.

Andr, pour l'analyse des sens, rivalisant avec le livre IV de Lucrce,
et t le disciple exact de Locke, de Condillac et de Bonnet: ses
notes,  cet gard, ne laissent aucun doute. Il et insist sur les
langues, sur les mots: rapides Protes, dit-il, ils revtent la
teinture de tous nos sentiments. Ils dissquent et talent toutes les
moindres de nos penses, comme un prisme fait les couleurs.

Mais les beauts d'ides ici se multiplient; le moraliste profond se
dclare et se termine souvent en pote:

Les mmes passions gnrales forment la constitution gnrale des
hommes. Mais les passions, modifies par la constitution particulire
des individus, et prenant le cours que leur indique une ducation
vicieuse ou autre, produisent le crime ou la vertu, la lumire ou la
nuit. Ce sont mmes plantes qui nourrissent l'abeille ou la vipre;
dans l'une elles font du miel, dans l'autre du poison. Un vase corrompu
aigrit la plus douce liqueur.

L'tude du coeur de l'homme est notre plus digne tude:

  Assis au centre obscur de cette fort sombre
  Qui fuit et se partage en des routes sans nombre,
  Chacune autour de nous s'ouvre: et de toute part
  Nous y pouvons au loin plonger un long regard.

Belle image que celle du philosophe ainsi dans l'ombre, au carrefour du
labyrinthe, comprenant tout, immobile! Mais le pote n'est pas immobile
longtemps:

En poursuivant dans toutes les actions humaines les causes que j'y ai
assignes, souvent je perds le fil, mais je le retrouve:

  Ainsi dans les sentiers d'une fort naissante,
  A grands cris lance, une meute pressante,
  Aux vestiges connus dans les zphyrs errants,
  D'un agile chevreuil suit les pas odorants.
  L'animal, pour tromper leur course suspendue,
  Bondit, s'carte, fuit, et la trace est perdue.
  Furieux, de ses pas cachs dans ces dserts
  Leur narine inquite interroge les airs,
  Par qui bientt frapps de sa trace nouvelle,
  Ils volent  grands cris sur sa route fidle.

La pense suivante, pour le ton, fait songer  Pascal; la brusquerie du
dbut nous reprsente assez bien Andr en personne, causant:

L'homme juge toujours les choses par les rapports qu'elles ont avec
lui. C'est bte. Le jeune homme se perd dans un tas de projets comme
s'il devait vivre mille ans. Le vieillard qui a us la vie est inquiet
et triste. Son importune envie ne voudrait pas que la jeunesse l'ust 
son tour. Il crie: Tout est vanit!--Oui, tout est vain sans doute, et
cette manie, cette inquitude, cette fausse philosophie, venue malgr
toi lorsque tu ne peux plus remuer, est plus vaine encore que tout le
reste.

La terre est ternellement en mouvement. Chaque chose nat, meurt et
se dissout. Cette particule de terre a t du fumier, elle devient un
trne, et, qui plus est, un roi. Le monde est une branloire perptuelle,
dit Montaigne ( cette occasion, les conqurants, les bouleversements
successifs des invasions, des conqutes, d'ici, de l...). Les hommes ne
font attention  ce roulis perptuel que quand ils en sont les victimes:
il est pourtant toujours. L'homme ne juge les choses que dans le rapport
qu'elles ont avec lui. Affect d'une telle manire, il appelle un
accident un bien; affect de telle autre manire, il l'appellera un mal.
La chose est pourtant la mme, et rien n'a chang que lui.

  Et si le bien existe, il doit seul exister!

Je livre ces penses hardies  la mditation et  la sentence de chacun,
sans commentaire. Andr Chnier rentrerait ici dans le systme de
l'optimisme de Pope, s'il faisait intervenir Dieu; mais comme il s'en
abstient absolument, il faut convenir que cette morale va plutt 
l'thique de Spinosa, de mme que sa physiologie corpusculaire allait 
la philosophie zoologique de Lamarck.

Le pote se proposait de clore le morceau des sens par le dveloppement
de cette ide: Si quelques individus, quelques gnrations, quelques
peuples, donnent dans un vice ou dans une erreur, cela n'empche que
l'me et le jugement du genre humain tout entier ne soient ports  la
vertu et  la vrit, comme le bois d'un arc, quoique courb et pli un
moment, n'en a pas moins un dsir invincible d'tre droit et ne s'en
redresse pas moins ds qu'il le peut. Pourtant, quand une longue
habitude l'a tenu courb, il ne se redresse plus; cela fournit un autre
emblme:

  . . . . Trahitur pars longa catenae (_Perse_)[54].
  . . . . . . . .Et trane
  Encore aprs ses pas la moiti de sa chane.

[Note 54: Satire V: l'image, dans Perse, est celle du chien qui,
aprs de violents efforts, arrache sa chane, mais en tire un long bout
aprs lui.]

Le troisime chant devait embrasser la politique et la religion utile
qui en dpend, la constitution des socits, la civilisation enfin, sous
l'influence des illustres sages, des Orphe, des Numa, auxquels le
pote assimilait Mose. Les fragments, dj imprims, de l'_Herms_, se
rapportent plus particulirement  ce chant final: aussi je n'ai que peu
 en dire.

Chaque individu dans l'tat sauvage, crit Chnier, est un tout
indpendant; dans l'tat de socit, il est partie du tout; il vit de
la vie commune. Ainsi, dans le chaos des potes chaque germe, chaque
lment est seul et n'obit qu' son poids; mais quand tout cela est
arrang, chacun est un tout  part, et en mme temps une partie du grand
tout. Chaque monde roule sur lui-mme et roule aussi autour du centre.
Tous ont leurs lois  part, et toutes ces lois diverses tendent  une
loi commune et forment l'univers...

  Mais ces soleils assis dans leur centre brlant,
  Et chacun roi d'un monde autour de lui roulant,
  Ne gardent point eux-mme une immobile place:
  Chacun avec son monde emport dans l'espace,
  Ils cheminent eux-mme: un invincible poids
  Les courbe sous le joug d'infatigables lois,
  Dont le pouvoir sacr, ncessaire, inflexible,
  Leur fait poursuivre  tous un centre irrsistible.

C'tait une bien grande ide  Andr que de consacrer ainsi ce troisime
chant  la description de l'ordre dans la socit d'abord, puis 
l'expos de l'ordre dans le systme du monde, qui devenait l'idal
rflchissant et suprme.

Il tablit volontiers ses comparaisons d'un ordre  l'autre: On peut
comparer, se dit-il, les ges instruits et savants, qui clairent ceux
qui viennent aprs,  la queue tincelante des comtes.

Il se promettait encore de comparer les premiers hommes civiliss, qui
vont civiliser leurs frres sauvages, aux lphants privs qu'on envoie
apprivoiser les farouches; et par quels moyens ces derniers.--Hasard
charmant! l'auteur du _Gnie du Christianisme_, celui mme  qui l'on
a d de connatre d'abord l'toile potique d'Andr et _la Jeune
Captive_[55], a rempli comme  plaisir la comparaison dsire, lorsqu'il
nous a montr les missionnaires du Paraguay remontant les fleuves en
pirogues, avec les nouveaux catchumnes qui chantaient de saints
cantiques: Les nophytes rptaient les airs, dit-il, comme des oiseaux
privs chantent pour attirer dans les rets de l'oiseleur les oiseaux
sauvages.

[Note 55: M. de Chateaubriand tenait cette pice de madame de
Beaumont, soeur de M. de La Luzerne, sous qui Andr avait t attach
 l'ambassade d'Angleterre: elle-mme avait directement connu le
pote.--La pice de _la Jeune Captive_ avait t dj publie dans _la
Dcade_ le 20 nivse an III, moins de six mois aprs la mort du pote;
mais elle y tait reste comme enfouie.]

Le pote, pour complter ses tableaux, aurait parl prophtiquement de
la dcouverte du Nouveau-Monde: O Destins, htez-vous d'amener ce grand
jour qui... qui...; mais non, Destins, loignez ce jour funeste, et,
s'il se peut, qu'il n'arrive jamais! Et il aurait fltri les horreurs
qui suivirent la conqute. Il n'aurait pas moins prsag Gama et
triomph avec lui des prils amoncels que lui opposa en vain

  Des derniers Africains le Cap noir des Temptes!

On a l'pilogue de l'_Herms_ presque achev: toute la pense
philosophique d'Andr s'y rsume et s'y exhale avec ferveur:

  O mon fils, mon _Herms_, ma plus belle esprance;
  O fruit des longs travaux de ma persvrance,
  Toi, l'objet le plus cher des veilles de dix ans,
  Qui m'as cot des soins et si doux et si lents;
  Confident de ma joie et remde  mes peines;
  Sur les lointaines mers, sur les terres lointaines,
  Compagnon bien-aim de mes pas incertains,
  O mon fils, aujourd'hui quels seront tes destins?
  Une mre longtemps se cache ses alarmes;
  Elle-mme  son fils veut attacher ses armes:
  Mais quand il faut partir, ses bras, ses faibles bras
  Ne peuvent sans terreur l'envoyer aux combats.
  Dans la France, pour toi, que faut-il que j'espre?
  Jadis, enfant chri, dans la maison d'un pre
  Qui te regardait natre et grandir sous ses yeux,
  Tu pouvais sans pril, disciple curieux,
  Sur tout ce qui frappait ton enfance attentive
  Donner un libre essor  ta langue nave.
  Plus de pre aujourd'hui! Le mensonge est puissant,
  Il rgne: dans ses mains luit un fer menaant.
  De la vrit sainte il dteste l'approche;
  Il craint que son regard ne lui fasse un reproche,
  Que ses traits, sa candeur, sa voix, son souvenir,
  Tout mensonge qu'il est, ne le fasse plir.
  Mais la vrit seule est une, est ternelle;
  Le mensonge varie, et l'homme trop fidle
  Change avec lui: pour lui les humains sont constants,
  Et roulent de mensonge en mensonge flottants...

Ici, il y a lacune; le canevas en prose y supple: Mais quand le temps
aura prcipit dans l'abme ce qui est aujourd'hui sur le fate, et que
plusieurs sicles se seront couls l'un sur l'autre dans l'oubli, avec
tout l'attirail des prjugs qui appartiennent  chacun d'eux, pour
faire place  des sicles nouveaux et  des erreurs nouvelles...

  Le franais ne sera dans ce monde nouveau
  Qu'une criture antique et non plus un langage;
  Oh! si tu vis encore, alors peut-tre un sage,
  Prs d'une lampe assis, dans l'tude plong,
  Te retrouvant poudreux, obscur, demi rong,
  Voudra creuser le sens de tes lignes pensantes:
  Il verra si du moins tes feuilles innocentes
  Mritaient ces rumeurs, ces temptes, ces cris
  Qui vont sur toi, sans doute, clater dans Paris;...

alors, peut-tre... on verra si... et si, en crivant, j'ai connu
d'autre passion

  Que l'amour des humains et de la vrit!

Ce vers final, qui est toute la devise, un peu fastueuse, de la
philosophie du XVIIIe sicle, exprime aussi l'entire inspiration de
l'_Herms_. En somme, on y dcouvre Andr sous un jour assez nouveau,
ce me semble, et  un degr de passion philosophique et de proslytisme
srieux auquel rien n'avait d faire croire, de sa part, jusqu'ici. Mais
j'ai hte d'en revenir  de plus riantes bauches, et de m'battre avec
lui, avec le lecteur, comme par le pass, dans sa renomme gracieuse.

Les petits dossiers restants, qui comprennent des plans et des esquisses
d'idylles ou d'lgies, pourraient fournir matire  un triage complet;
j'y ai glan rapidement, mais non sans fruit. Ce qu'on y gagne surtout,
c'est de ne conserver aucun doute sur la manire de travailler d'Andr;
c'est d'assister  la suite de ses projets, de ses lectures, et de
saisir les moindres fils de la riche trame qu'en tous sens il prparait.
Il voulait introduire le gnie antique, le gnie grec, dans la posie
franaise, sur des ides ou des sentiments modernes: tel fut son voeu
constant, son but rflchi; tout l'atteste. _Je veux qu'on imite les
anciens_, a-t-il crit en tte d'un petit fragment du pome d'Oppien sur
_la Chasse_[56]; il ne fait pas autre chose; il se reprend aux anciens de
plus haut qu'on n'avait fait sous Racine et Boileau; il y revient comme
un jet d'eau  sa source, et par del le Louis XIV: sans trop s'en
douter, et avec plus de got, il tente de nouveau l'oeuvre de
Ronsard[57]. Les _Analecta_ de Brunck, qui avaient paru en 1776, et qui
contiennent toute la fleur grecque en ce qu'elle a d'exquis, de simple,
mme de mignard ou de sauvage, devinrent la lecture la plus habituelle
d'Andr; c'tait son livre de chevet et son brviaire. C'est de l qu'il
a tir sa jolie pigramme traduite d'venus de Paros:

  Fille de Pandion,  jeune Athnienne, etc.[58];

et cette autre pigramme d'Anyt:

  O Sauterelle,  toi, rossignol des fougres, etc.[59],

qu'il imite en mme temps d'Argentarius. La petite pitaphe qui commence
par ce vers:

  Bergers, vous dont ici la chvre vagabonde, etc.[60],

est traduite (ce qu'on n'a pas dit) de Lonidas de Tarente. En comparant
et en suivant de prs ce qu'il rend avec fidlit, ce qu'il lude, ce
qu'il rachte, on voit combien il tait pntr de ces grces. Ses
papiers sont couverts de projets d'imitations semblables. En lisant une
pigramme de Platon sur Pan qui joue de la flte, il en remarque
le dernier vers o il est question des _Nymphes hydriades_; je ne
connaissais pas encore ces nymphes, se dit-il; et on sent qu'il se
propose de ne pas s'en tenir l avec elles. Il copie de sa main une
pigramme de Myro la Byzantine qu'il trouve charmante, adresse aux
_Nymphes hamadryades_ par un certain Clonyme qui leur ddie des statues
dans un lieu plant de pins. Ainsi il va qutant partout son butin
choisi. Tantt, ce sont deux vers d'une petite idylle de Mlagre sur le
printemps:

  L'alcyon sur les mers, prs des toits l'hirondelle,
  Le cygne au bord du lac, sous le bois Philomle;

tantt, c'est un seul vers de Bion (pithalame d'Achille et de
Didamie):

  Et les baisers secrets et les lits clandestins;

il les traduit exactement et se promet bien de les enchsser quelque
part un jour[61]. Il guettait de l'oeil, comme une tendre proie, les
excellents vers de Denys le gographe, o celui-ci peint les femmes de
Lydie dans leurs danses en l'honneur de Bacchus, et les jeunes filles
qui sautent et bondissent _comme des faons nouvellement allaits_,

  ... Lacte mero mentes perculsa novellas;

_et les vents, frmissant autour d'elles, agitent sur leurs poitrines
leurs tuniques lgantes_. Il voulait imiter l'idylle de Thocrite dans
laquelle la courtisane Eunica se raille des hommages d'un ptre; chez
Andr, c'et t une contre-partie probablement; on aurait vu une fille
des champs raillant un _beau_ de la ville, et lui disant: Allez, vous
prfrez

  Aux belles de nos champs vos belles citadines.

La troisime lgie du livre IV de Tibulle, dans laquelle le pote
suppose Sulpice plore, s'adressant  son amant Crinthe et le
rappelant de la chasse, tentait aussi Andr et il en devait mettre une
imitation dans la bouche d'une femme. Mais voici quelques projets plus
esquisss sur lesquels nous l'entendrons lui-mme:

Il ne sera pas impossible de parler quelque part de ces mendiants
charlatans qui demandaient pour la Mre des Dieux, et aussi de ceux qui,
 Rhodes, mendiaient pour la corneille et pour l'hirondelle; et traduire
les deux jolies chansons qu'ils disaient en demandant cette aumne et
qu'Athne a conserves.

[Note 56: dition de 1833, tome II, page 319.]

[Note 57: M. Patin, dans sa leon d'ouverture publie le 16 dcembre
1838 (_Revue de Paris_), a rapproch exactement la tentative de Chnier
de l'oeuvre d'Horace chez les Latins.]

[Note 58: dition de 1833, tome II, page 344.]

[Note 59: _Ibid._, page 344.]

[Note 60: _Ibid._, page 327.]

[Note 61: A mesure qu'il en augmente son trsor, il n'est pas
toujours sr de ne pas les avoir employs dj: Je crois, dit-il en
un endroit, avoir dj mis ce vers quelque part, mais je ne puis me
souvenir o.]

Il tait si en qute de ces gracieuses chansons, de ces _nols_ de
l'antiquit, qu'il en allait chercher d'analogues jusque dans la posie
chinoise,  peine connue de son temps; il regrette qu'un missionnaire
habile n'ait pas traduit en entier le _Chi-King_, le livre des vers, ou
du moins ce qui en reste. Deux pices, cites dans le treizime volume
de la grande Histoire de la Chine qui venait de paratre, l'avaient
surtout charm. Dans une ode sur l'amiti fraternelle, il relve
les paroles suivantes: Un frre pleure son frre avec des larmes
vritables. Son cadavre ft-il suspendu sur un abme  la pointe d'un
rocher ou enfonc dans l'eau infecte d'un gouffre, il lui procurera un
tombeau.

Voici, ajoute-t-il, une chanson crite sous le rgne d'Yao, 2,350 ans
avant Jsus-Christ. C'est une de ces petites chansons que les Grecs
appellent _scholies_: Quand le soleil commence sa course, je me mets au
travail; et quand il descend sous l'horizon, je me laisse tomber dans
les bras du sommeil. Je bois l'eau de mon puits, je me nourris des
fruits de mon champ. Qu'ai-je  gagner ou  perdre  la puissance de
l'Empereur?

Et il se promet bien de la traduire dans ses _Bucoliques_. Ainsi tout
lui servait  ses fins ingnieuses; il extrayait de partout la Grce.

Est-ce un emprunt, est-ce une ide originale que ces lignes riantes que
je trouve parmi les autres et sans plus d'indication? O ver luisant
lumineux,... petite toile terrestre,... ne te retire point encore....
prte-moi la clart de ta lampe pour aller trouver ma mie qui m'attend
dans le bois!

Pindare, cit par Plutarque au _Trait de l'Adresse et de l'Instinct des
Animaux_, s'est compar aux dauphins qui sont sensibles  la musique;
Andr voulait encadrer l'image ainsi: On peut faire un petit _quadro_
d'un jeune enfant assis sur le bord de la mer, sous un joli paysage. Il
jouera sur deux fltes:

  Deux fltes sur sa bouche, aux antres, aux Naades,
  Aux Faunes, aux Sylvains, aux belles Orades,
  Rptent des amours. . . . . . . . . . . . .

Et les dauphins accourent vers lui. En attendant, il avait traduit, ou
plutt dvelopp, les vers de Pindare:

  Comme, aux jours de l't, quand d'un ciel calme et pur
  Sur la vague aplanie tincelle l'azur,
  Le dauphin sur les flots sort et bondit et nage,
  S'empressant d'accourir vers l'aimable rivage
  O, sous des doigts lgers, une flte aux doux sons
  Vient gayer les mers de ses vives chansons;
  Ainsi. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Andr, dans ses notes, emploie,  diverses reprises, cette expression:
_j'en pourrai faire un_ QUADRO; cela parat vouloir dire un petit
tableau peint; car il tait peintre aussi, comme il nous l'a appris dans
une lgie:

  Tantt de mon pinceau les timides essais
  Avec d'autres couleurs cherchent d'autres succs.

Et quel plus charmant motif de tableau que cet enfant nu, sous
l'ombrage, au bord d'une mer tincelante, et les dauphins arrivant aux
sons de sa double flte divine! En l'indiquant, j'y vois comme un dfi
que quelqu'un de nos jeunes peintres relvera[62].

[Note 62: Peut-tre aussi le pote n'emploie-t-il, en certains cas,
cette expression de _Quadro_ que mtaphoriquement et par allusion  son
petit cadre potique.]

Ailleurs, ce n'est plus le gracieux enfant, c'est Andromde expose au
bord des flots, qui appelle la muse d'Andr: il cite et transcrit les
admirables vers de Manilius  ce sujet, au Ve livre des _Astronomiques_;
ce supplice d'o la grce et la pudeur n'ont pas disparu, ce charmant
visage confus, allant chercher une blanche paule qui le drobe:

  Supplicia ipsa decent; nivea cervice reclinis
  Molliter ipsa suae custos est sola figurae.
  Defluxere sinus humeris, fugitque lacertos
  Vestis, et effusi scopulis lusere capilli.
  Te circum alcyones pennis planxere volantes, etc.

Andr remarque que c'est en racontant l'histoire d'Andromde  la
troisime personne que le pote lui adresse brusquement ces vers:
_Te circum_, etc., sans la nommer en aucune faon. C'est tout cela,
ajoute-t-il, qu'il faut imiter. Le traducteur met les alcyons volants
autour de _vous, infortune Princesse_. Cela te de la grce. Je ne
crois pas abuser du lecteur en l'initiant ainsi  la rhtorique secrte
d'Andr[63].

[Note 63: Il disait encore dans ce mme exquis sentiment de la
diction potique: La huitime pigramme de Thocrite est belle
(pitaphe de Clonice); elle finit ainsi: Malheureux Clonice, sous le
propre coucher des Pliades, _cum Pleiadibus, occidisti_. Il faut la
traduire et rendre l'opposition de paroles... la mer t'a reu avec elles
(les Pliades).]

_Nina, ou la Folle par amour_, ce touchant drame de Marsollier, fut
reprsente, pour la premire fois, en 1786; Andr Chnier put y
assister; il dut tre mu aux tendres sons de la romance de Dalayrac:

  Quand le bien-aim reviendra
  Prs de sa languissante amie, etc.

Ceci n'est qu'une conjecture, mais que semble confirmer et justifier
le canevas suivant qui n'est autre que le sujet de Nina, transport en
Grce, et o se retrouve jusqu' l'cho des rimes de la romance:

La jeune fille qu'on appelait _la Belle de Scio_... Son amant mourut...
elle devint folle... Elle courait les montagnes (la peindre d'une
manire antique).--(J'en pourrai, un jour, faire un tableau, un
_quadro_)... et, longtemps aprs elle, on chantait cette chanson faite
par elle dans sa folie:

  Ne reviendra-t-il pas? Il reviendra sans doute.
  Non, il est sous la tombe: il attend, il coute.
  Va, Belle de Scio, meurs! il te tend les bras;
  Va trouver ton amant: il ne reviendra pas!

Et, comme _post-scriptum_, il indique en anglais la chanson du quatrime
acte d'_Hamlet_ que chante Ophlia dans sa folie: avide et pure abeille,
il se rserve de ptrir tout cela ensemble[64]!

[Note 64: Andr tait comme La Fontaine, qui disait:

  J'en lis qui sont du Nord et qui sont du Midi.

Il lisait tout. M. Piscatori pre, qui l'a connu avant la Rvolution,
m'a racont qu'un jour, particulirement, il l'avait entendu causer avec
feu et se dvelopper sur Rabelais. Ce qu'il en disait a laiss dans
l'esprit de M. Piscatori une impression singulire de nouveaut et
d'loquence. Cette tude qu'il avait faite de Rabelais me justifierait,
s'il en tait besoin, de l'avoir autrefois rapproch longuement de
Regnier.]

Fidle  l'antique, il ne l'tait pas moins  la nature; si, en imitant
les anciens, il a l'air souvent d'avoir senti avant eux, souvent,
lorsqu'il n'a l'air que de les imiter, il a rellement observ lui-mme.
On sait le joli fragment:

  Fille du vieux pasteur, qui, d'une main agile,
  Le soir remplis de lait trente vases d'argile.
  Crains la gnisse pourpre, au farouche regard...

Eh bien! au bas de ces huit vers bucoliques, on lit sur le manuscrit:
vu _et fait  Catillon prs Forges le 4 aot 1792 et crit  Gournay le
lendemain_. Ainsi le pote se rafrachissait aux images de la nature, 
la veille du 10 aot[65].

[Note 65: On se plat  ces moindres dtails sur les grands potes
aims. A la fin de l'idylle intitule _la Libert_, entre le chevrier et
le berger, on lit sur le manuscrit: _Commence le vendredi au soir 10,
et finie le dimanche au soir 12 mars 1787_. La pice a un peu plus de
cent cinquante vers. On a l une juste mesure de la verve d'excution
d'Andr: elle tient le milieu, pour la rapidit, entre la lenteur un peu
avare des potes sous Louis XIV et le train de Mazeppa d'aujourd'hui.]

Deux fragments d'idylles, publis dans l'dition de 1833, se peuvent
complter heureusement,  l'aide de quelques lignes de prose qu'on avait
ngliges; je les rtablis ici dans leur ensemble.



LES COLOMBES.

Deux belles s'taient baises.... Le pote berger, tmoin jaloux de
leurs caresses, chante ainsi:

  Que les deux beaux oiseaux, les colombes fidles,
  Se baisent. Pour s'aimer les Dieux les firent belles.
  Sous leur tte mobile, un cou blanc, dlicat,
  Se plie, et de la neige effacerait l'clat.
  Leur voix est pure et tendre, et leur me innocente,
  Leurs yeux doux et sereins, leur bouche caressante.
  L'une a dit  sa soeur:--Ma soeur...

(Ma soeur, en un tel lieu croissent l'orge et le millet...)

  L'autour et l'oiseleur, ennemis de nos jours,
  De ce rduit peut-tre ignorent les dtours;
  Viens...

(Je te choisirai moi-mme les graines que tu aimes, et mon bec
s'entrelacera dans le tien.)

  ...
  L'autre a dit  sa soeur: Ma soeur, une fontaine
  Coule dans ce bosquet...

(L'oie ni le canard n'en ont jamais souill les eaux, ni leurs cris...
Viens, nous y trouverons une boisson pure, et nous y baignerons notre
tte et nos ailes, et mon bec ira polir ton plumage.--Elles vont, elles
se promnent en roucoulant au bord de l'eau; elles boivent, se baignent,
mangent; puis, sur un rameau, leurs becs s'entrelacent: elles se
polissent leur plumage l'une  l'autre).

  Le voyageur, passant en ces fraches campagnes,
  Dit[66]: O les beaux oiseaux!  les belles compagnes!
  Il s'arrta longtemps  contempler leurs jeux;
  Puis, reprenant sa route et les suivant des yeux,
  Dit: Baisez, baisez-vous, colombes innocentes,
  Vos coeurs sont doux et purs, et vos voix caressantes;
  Sous votre aimable tte, un cou blanc, dlicat,
  Se plie, et de la neige effacerait l'clat.

[Note 66: Ce voyageur est-il le mme que le berger du commencement?
ou entre-t-il comme personnage dans la chanson du berger? Je le croirais
plutt, mais ce n'est pas bien clair.]

L'dition de 1833 (tome II, page 339) donne galement cette pitaphe
d'un amant ou d'un poux, que je reproduis, en y ajoutant les lignes de
prose qui clairent le dessein du pote:

  Mes mnes  Clytie.--Adieu, Clytie, adieu.
  Est-ce toi dont les pas ont visit ce lieu?
  Parle, est-ce toi, Clytie, ou dois-je attendre encore?
  Ah! si tu ne viens pas seule ici, chaque aurore,
  Rver au peu de jours o j'ai vcu pour toi,
  Voir cette ombre qui t'aime et parler avec moi,
  D'lyse  mon coeur la paix devient amre,
  Et la terre  mes os ne sera plus lgre.
  Chaque fois qu'en ces lieux un air frais du matin
  Vient caresser ta bouche et voler sur ton sein,
  Pleure, pleure, c'est moi; pleure, fille adore;
  C'est mon me qui fuit sa demeure sacre,
  Et sur ta bouche encore aime  se reposer.
  Pleure, ouvre-lui tes bras et rends-lui son baiser.

Entre autres manires dont cela peut tre plac, crit Chnier, en voici
une: Un voyageur, en passant sur un chemin, entend des pleurs et des
gmissements. Il s'avance, il voit au bord d'un ruisseau une jeune femme
chevele, tout en pleurs, assise sur un tombeau, une main appuye sur
la pierre, l'autre sur ses yeux. Elle s'enfuit  l'approche du voyageur
qui lit sur la tombe cette pitaphe. Alors il prend des fleurs et
de jeunes rameaux, et les rpand sur cette tombe en disant: O jeune
infortune... (quelque chose de tendre et d'antique); puis il remonte 
cheval, et s'en va la tte penche et mlancoliquement, il s'en va

  Pensant  son pouse et craignant de mourir.

Ce pourrait tre le voyageur qui conte lui-mme  sa famille ce qu'il a
vu le matin.)

Mais c'est assez de fragments: donnons une pice indite entire,
une perle retrouve, _la jeune Locrienne_, vrai pendant de _la jeune
Tarentine_. A son brusque dbut, on l'a pu prendre pour un fragment,
et c'est ce qui l'aura fait ngliger; mais Andr aime ces entres en
matire imprvues, dramatiques; c'est la jeune Locrienne qui achve de
chanter:

  Fuis, ne me livre point. Pars avant son retour;
  Lve-toi; pars, adieu; qu'il n'entre, et que ta vue
  Ne cause un grand malheur, et je serais perdue!
  Tiens, regarde, adieu, pars: ne vois-tu pas le jour?

  Nous aimions sa nave et riante folie.
  Quand soudain, se levant, un sage d'Italie,
  Maigre, ple, pensif, qui n'avait point parl,
  Pieds nus, la barbe noire, un sectateur zl
  Du muet de Samos qu'admire Mtaponte,
  Dit: Locriens perdus, n'avez-vous pas de honte?
  Des moeurs saintes jadis furent votre trsor.
  Vos vierges, aujourd'hui riches de pourpre et d'or,
  Ouvrent leur jeune bouche  des chants adultres.
  Hlas! qu'avez-vous fait des maximes austres
  De ce berger sacr que Minerve autrefois
  Daignait former en songe  vous donner des lois?
  Disant ces mots, il sort... Elle tait interdite;
  Son oeil noir s'est mouill d'une larme subite;
  Nous l'avons console, et ses ris ingnus,
  Ses chansons, sa gaiet, sont bientt revenus.
  Un jeune Thurien[67], aussi beau qu'elle est belle
  (Son nom m'est inconnu), sortit presque avec elle:
  Je crois qu'il la suivit et lui fit oublier
  Le grave Pythagore et son grave colier.

[Note 67: _Thurii_, colonie grecque fonde aux environs de Sybaris,
dans le golfe de Tarente, par les Athniens.]

Parmi les ambes indits, j'en trouve un dont le dbut rappelle, pour la
forme, celui de la gracieuse lgie; c'est un brusque reproche que le
pote se suppose adress par la bouche de ses adversaires, et auquel il
rpond soudain en l'interrompant:

  Sa langue est un fer chaud; dans ses veines brles
  Serpentent des fleuves de fiel.
  J'ai douze ans, en secret, dans les doctes valles,
  Cueilli le potique miel:

  Je veux un jour ouvrir ma ruche tout entire;
  Dans tous mes vers on pourra voir
  Si ma muse naquit haineuse et meurtrire.
  Frustr d'un amoureux espoir,

  Archiloque aux fureurs du belliqueux ambe
  Immole un beau-pre menteur;
  Moi, ce n'est point au col d'un perfide Lycambe
  Que j'apprte un lacet vengeur.

  Ma foudre n'a jamais tonn pour mes injures.
  La patrie allume ma voix;
  La paix seule aguerrit mes pieuses morsures,
  Et mes fureurs servent les lois.

  Contre les noirs Pythons et les Hydres fangeuses,
  Le feu, le fer, arment mes mains;
  Extirper sans piti ces btes vnneuses,
  C'est donner la vie aux humains.

Sur un petit feuillet,  travers une quantit d'abrviations et de mots
grecs substitus aux mots franais correspondants, mais que la rime rend
possibles  retrouver, on arrive  lire cet autre ambe crit pendant
les ftes thtrales de la Rvolution aprs le 10 aot; l'excs des
prcautions indique dj l'approche de la Terreur:

  Un vulgaire assassin va chercher les tnbres,
  Il nie, il jure sur l'autel;
  Mais, nous, grands, libres, fiers,  nos exploits funbres,
  A nos turpitudes clbres,
  Nous voulons attacher un clat immortel.

  De l'oubli taciturne et de son onde noire
  Nous savons dtourner le cours.
  Nous appelons sur nous l'ternelle mmoire;
  Nos forfaits, notre unique histoire,
  Parent de nos cits les brillants carrefours.

  O gardes de Louis, sous les votes royales
  Par nos mnades dchirs,
  Vos ttes sur un fer ont, pour nos bacchanales,
  Orn nos portes triomphales,
  Et ces bronzes hideux, nos monuments sacrs.

  Tout ce peuple hbt que nul remords ne touche,
  Cruel mme dans son repos,
  Vient sourire aux succs de sa rage farouche,
  Et, la soif encore  la bouche,
  Ruminer tout le sang dont il a bu les flots.

  Arts dignes de nos yeux! pompe et magnificence
  Dignes de notre libert,
  Dignes des vils tyrans qui dvorent la France,
  Dignes de l'atroce dmence
  Du stupide David qu'autrefois j'ai chant!

Depuis l'aimable enfant au bord des mers, qui joue de la double flte
aux dauphins accourus, nous avons touch tous les tons. C'est peut-tre
au lendemain mme de ce dernier ambe rutilant, que le pote, en quelque
secret voyage  Versailles, adressait cette ode heureuse  Fanny:

  Mai de moins de roses, l'automne
  De moins de pampres se couronne,
  Moins d'pis flottent en moissons,
  Que sur mes lvres, sur ma lyre,
  Fanny, tes regards, ton sourire,
  Ne font clore de chansons.

  Les secrets pensers de mon me
  Sortent en paroles de flamme,
  A ton nom doucement mus:
  Ainsi la nacre industrieuse
  Jette sa perle prcieuse,
  Honneur des sultanes d'Ormuz.

  Ainsi, sur son mrier fertile,
  Le ver du Cathay mle et file
  Sa trame tincelante d'or.
  Viens, mes Muses pour ta parure
  De leur soie immortelle et pure
  Versent un plus riche trsor.

  Les perles de la posie
  Forment, sous leurs doigts d'ambroisie,
  D'un collier le brillant contour.
  Viens, Fanny: que ma main suspende
  Sur ton sein cette noble offrande...

La pice reste ici interrompue; pourtant je m'imagine qu'il n'y manque
qu'un seul vers, et possible  deviner; je me figure qu' cet appel
flatteur et tendre, au son de cette voix qui lui dit _Viens_, Fanny
s'est approche en effet, que la main du pote va poser sur son sein nu
le collier de posie, mais que tout d'un coup les regards se troublent,
se confondent, que la posie s'oublie, et que le pote combl s'crie,
ou plutt murmure en finissant:

  Tes bras sont le collier d'amour[68]!

[Note 68: Ou peut-tre plus simplement:

  Ton sein est le trne d'amour!

]

Il rsulte, pour moi, de cette quantit d'indications et de glanures que
je suis bien loin d'puiser, il doit rsulter pour tous, ce me semble,
que, maintenant que la gloire de Chnier est tablie et permet, sur son
compte, d'oser tout dsirer, il y a lieu vritablement  une dition
plus complte et dfinitive de ses oeuvres, o l'on profiterait des
travaux antrieurs en y ajoutant beaucoup. J'ai souvent pens  cet
_idal_ d'dition pour ce charmant pote, qu'on appellera, si l'on veut,
le classique de la dcadence, mais qui est, certes, notre plus grand
classique en vers depuis Racine et Boileau. Puisque je suis aujourd'hui
dans les esquisses et les projets d'idylle et d'lgie, je veux
esquisser aussi ce projet d'dition qui est parfois mon idylle. En tte
donc se verrait, pour la premire fois, le portrait d'Andr d'aprs le
prcieux tableau que possde M. de Cailleux, et qu'il vient, dit-on, de
faire graver, pour en assurer l'image unique aux amis du pote. Puis on
recueillerait les divers morceaux et les tmoignages intressants sur
Andr,  commencer par les courtes, mais consacrantes paroles, dans
lesquelles l'auteur du _Gnie du Christianisme_ l'a tout d'abord rvl
 la France, comme dans l'aurole de l'chafaud. Viendrait alors la
notice que M. de Latouche a mise dans l'dition de 1819, et d'autres
morceaux crits depuis, dans lesquels ce serait une gloire pour nous que
d'entrer pour une part, mais o surtout il ne faudrait pas omettre
quelques pages de M. Brizeux, insres autrefois au _Globe_ sur le
portrait, une lettre de M. de Latour sur une dition de Malherbe annote
en marge par Andr (_Revue de Paris_ 1834), le jugement port ici mme
(_Revue des Deux Mondes_) par M. Planche, et enfin quelques pages, s'il
se peut, dtaches du potique pisode de _Stello_ par M. de Vigny. On
traiterait, en un mot, Andr comme un _ancien_, sur lequel on ne sait
que peu, et aux oeuvres de qui on rattache pieusement et curieusement
tous les jugements, les indices et tmoignages. Il y aurait  complter
peut-tre, sur plusieurs points, les renseignements biographiques;
quelques personnes qui ont connu Andr vivent encore; son neveu, M.
Gabriel de Chnier,  qui dj nous devons tant pour ce travail, a
conserv des traditions de famille bien prcises. Une note qu'il me
communique m'apprend quelques particularits de plus sur la mre des
Chnier, cette spirituelle et belle Grecque, qui marqua  jamais aux
mers de Byzance l'toile d'Andr. Elle s'appelait Santi-L'homaka; elle
tait propre soeur (chose piquante!) de la grand'mre de M. Thiers. Il
se trouve ainsi qu'Andr Chnier est oncle,  la mode de Bretagne, de M.
Thiers par les femmes, et on y verra, si l'on veut, aprs coup, un
pronostic. Andr a pris de la Grce le ct potique, idal, rveur, le
culte chaste de la muse au sein des doctes valles: mais n'y aurait-il
rien, dans celui que nous connaissons, de la vivacit, des hardiesses
et des ressources quelque peu versatiles d'un de ces hommes d'tat qui
parurent vers la fin de la guerre du Ploponse, et, pour tout dire en
bon langage, n'est-ce donc pas quelqu'un des plus spirituels princes de
la parole athnienne?

Mais je reviens  mon idylle,  mon dition oisive. Il serait bon
d'y joindre un petit prcis contenant, en deux pages, l'histoire des
manuscrits. C'est un point  fixer (prenez-y garde), et qui devient
presque douteux  l'gard d'Andr, comme s'il tait vritablement un
ancien. Il s'est accrdit, parmi quelques admirateurs du pote, un
bruit, que l'dition de 1833 semble avoir consacr; on a parl de trois
portefeuilles, dans lesquels il aurait class ses diverses oeuvres par
ordre de progrs et d'achvement: les deux premiers de ces portefeuilles
se seraient perdus, et nous ne possderions que le dernier, le plus
misrable, duquel pourtant on aurait tir toutes ces belles choses. J'ai
toujours eu peine  me figurer cela. L'examen des manuscrits restants
m'a rendu cette supposition de plus en plus difficile  concevoir. Je
trouve, en effet, sans sortir du rsidu que nous possdons, les diverses
manires des trois prtendus portefeuilles: par exemple, l'idylle
intitule _la Libert_ s'y trouve d'abord dans un simple canevas de
prose, puis en vers, avec la date prcise du jour et de l'heure o elle
fut commence et acheve. La prface que le pote aurait esquisse pour
le portefeuille perdu, et qui a t introduite pour la premire fois
dans l'dition de 1833 (tome I, page 23), prouverait au plus un projet
de choix et de copie au net, comme en mditent tous les auteurs. Bref,
je me borne  dire, sur _les trois portefeuilles_, que je ne les ai
jamais bien conus; qu'aujourd'hui que j'ai vu l'unique, c'est moins que
jamais mon impression de croire aux autres, et que j'ai en cela
pour garant l'opinion formelle de M. G. de Chnier, dpositaire des
traditions de famille, et tmoin des premiers dpouillements. Je tiens
de lui une note dtaille sur ce point; mais je ne pose que l'essentiel,
trs-peu jaloux de contredire. Andr Chnier voulait ressusciter la
Grce; pourtant il ne faudrait pas autour de lui, comme autour d'un
manuscrit grec retrouv au XVIe sicle, venir allumer, entre amis, des
guerres de commentateurs: ce serait pousser trop loin la Renaissance[69].

[Note 69: Pour certaines variantes du premier texte, on m'a parl
d'un curieux exemplaire de M. Jules Lefebvre qui serait  consulter,
ainsi que le docte possesseur. Je crois nanmoins qu'il ne faudrait pas,
en fait de variantes, remettre en question ce qui a t un parti pris
avec got. Toute dition d'crits posthumes et inachevs est une espce
de toilette qui a demand quelques pingles: prenez garde de venir
piloguer aprs coup l-dessus.]

Voil pour les prliminaires; mais le principal, ce qui devrait
former le corps mme de l'dition dsire, ce qui, par la difficult
d'excution, la fera, je le crains, longtemps attendre, je veux dire le
commentaire courant qui y serait ncessaire, l'indication complte des
diverses et multiples imitations, qui donc l'excutera? L'rudition, le
got d'un Boissonade, n'y seraient pas de trop, et de plus il y aurait
besoin, pour animer et dorer la scholie, de tout ce jeune amour moderne
que nous avons port  Andr. On ne se figure pas jusqu'o Andr a
pouss l'imitation, l'a complique, l'a condense; il a dit dans une
belle ptre:

  Un juge sourcilleux, piant mes ouvrages,
  Tout  coup,  grands cris, dnonce vingt passages
  Traduits de tel auteur qu'il nomme; et, les trouvant,
  Il s'admire et se plat de se voir si savant.
  Que ne vient-il vers moi? Je lui ferai connatre
  Mille de mes larcins qu'il ignore peut-tre.
  Mon doigt sur mon manteau lui dvoile  l'instant
  La couture invisible et qui va serpentant,
  Pour joindre  mon toffe une pourpre trangre...

Eh bien! en consultant les manuscrits, nous avons t _vers lui_, et
lui-mme nous a tonn par la quantit de ces industrieuses coutures
qu'il nous a rvles  et l: _junctura callidus acri_. Quand il n'a
l'air que de traduire un morceau d'Euripide sur Mde:

  Au sang de ses enfants, de vengeance gare,
  Une mre plongea sa main dnature, etc.,

il se souvient d'Ennius, de Phdre, qui ont imit ce morceau; il se
souvient des vers de Virgile (glogue VIII), qu'il a, dit-il, autrefois
traduits tant au collge. A tout moment, chez lui, on rencontre ainsi
de ces rminiscences  triple fond, de ces imitations  triple _suture_.
Son Bacchus, _Viens,  divin Bacchus,  jeune Thyone!_ est un compos
du Bacchus des _Mtamorphoses_, de celui des _Noces de Thtis et de
Ple_; le Silne de Virgile s'y ajoute  la fin[70]. Quand on relit
un auteur ancien, quel qu'il soit, et qu'on sait Andr par coeur, les
imitations sortent  chaque pas. Dans ce fragment d'lgie:

  Mais si Plutus revient, de sa source dore,
  Conduire dans mes mains quelque veine gare,
  A mes signes, du fond de son appartement,
  Si ma blanche voisine a souri mollement...,

je croyais n'avoir affaire qu' Horace:

  Nunc et latentis proditor intimo
  Gratus puellae risus ab angulo;

et c'est  Perse qu'on est plus directement redevable:

  ... Visa est si forte pecunia, sive

[Note 70: Je trouve ces quatre beaux vers indits sur Bacchus:

  C'est le Dieu de Nisa, c'est le vainqueur du Gange,
  Au visage de vierge, au front ceint de vendange,
  Qui dompte et fait courber sous son char gmissant
  Du Lynx aux cent couleurs le front obissant...

J'en joindrai quelques autres sans suite, et dans le gracieux hasard de
l'atelier qu'ils encombrent et qu'ils dcorent:

  Bacchus, Hymen, ces dieux toujours adolescents...
  Vous, du blond Anio Naade au pied fluide;
  Vous, filles du Zphire et de la Nuit humide,
  Fleurs...
  Syrinx parle et respire aux lvres du berger...
  Et le dormir suave au bord d'une fontaine...
  Et la blanche brebis de laine appesantie...,

et celui-ci, tout d'un coup satirique, aiguis d'Horace,  l'adresse
prochaine de quelque sot,

  Grand rimeur aux dpens de ses ongles rongs.

]

  Candida vicini subrisit molle puella,
  Cor tibi rite salit. . . . . . . . . . .

On a quelquefois trouv bien hardi ce vers du _Mendiant_:

  Le toit s'gaie et rit de mille odeurs divines;

il est traduit des _Noces de Thtis et de Ple_:

  Queis permulsa domus jucundo risit odore.

On est tent de croire qu'Andr avait devant lui, sur sa table, ce pome
entr'ouvert de Catulle, quand il renouvelait dans la mme forme le pome
mythologique. Puis, deux vers plus loin  peine, ce n'est plus Catulle;
on est en plein Lucrce:

  Sur leurs bases d'argent, des formes animes
  lvent dans leurs mains des torches enflammes...
  Si non aurea sunt juvenum simulacra per aedes
  Lampedas igniferas manibus retinentia dextris.

Mais ce Lucrce n'est lui-mme ici qu'un cho, un reflet magnifique
d'Homre (_Odysse_, liv. VII, vers 100). Andr les avait tous prsents
 la fois.--Jusque dans les endroits o l'imitation semble le mieux
couverte, on arrive  souponner le larcin de Promthe. L'humble Phdre
a dit:

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . .Decipit
  Fons prima multos: rara mens intelligit
  Quod _interiore_ condidit cura _angulo_;

et Chnier:

  . . . . . . L'inventeur est celui...
  Qui, _fouillant_ des objets les plus _sombres retraites_,
  tale et fait briller leurs richesses secrtes.

N'est-ce l qu'une rencontre? N'est-ce pas une heureuse traduction du
prosaque _interior angulus_, et _fouillant_ pour _intelligit_?--On a un
chantillon de ce qu'il faudrait faire sur tous les points.

Au sein de cette future dition difficile, mais possible, d'Andr
Chnier, on trouverait moyen de retoucher avec nouveaut les profils un
peu vanouis de tant de potes antiques; on ferait passer devant soi
toutes les fines questions de la potique franaise; on les agiterait 
loisir. Il y aurait l, peut-tre, une gloire de commentateur  saisir
encore; on ferait son oeuvre et son nom,  bord d'un autre,  bord
d'un charmant navire d'ivoire. J'indique, je sens cela, et je passe.
Apercevoir, deviner une fleur ou un fruit derrire la haie qu'on ne
franchira pas, c'est l le train de la vie.

Ai-je trop prsum pourtant, en un moment de grandes querelles
politiques et de formidables assauts,  ce qu'on assure[71], de croire
intresser le monde avec ces dbris de mlodie, de pense et d'tude,
uniquement propres  faire mieux connatre un pote, un homme, lequel,
aprs tout, vaillant et gnreux entre les gnreux, a su, au jour
voulu,  l'heure du danger, sortir de ses doctes valles, combattre sur
la brche sociale, et mourir?

1er Fvrier 1839.

[Note 71: C'tait le moment de ce qu'on a appel la _Coalition_, dans
laquelle les gagnants de Juillet, sous prtexte qu'on n'avait pas le
vrai gouvernement parlementaire, s'taient mis  assiger le ministre
et  le vouloir renverser cote que cote, comme si la dynastie tait
assez fonde et de force  rsister au contre-coup.]



GEORGE FARCY[72]

[Note 72: Ce morceau a fait partie du recueil de vers et opuscules de
Farcy, publi chez M. Hachette (1831).]

La Rvolution de Juillet a mis en lumire peu d'hommes nouveaux, elle
a dvor peu d'hommes anciens; elle a t si prompte, si spontane, si
confuse, si populaire, elle a t si exclusivement l'oeuvre des masses,
l'exploit de la jeunesse, qu'elle n'a gure donn aux personnages dj
connus le temps d'y assister et d'y cooprer, sinon vers les dernires
heures, et qu'elle ne s'est pas donn  elle-mme le temps de produire
ses propres personnages. Tout ce qui avait dj un nom s'y est ralli un
peu tard; tout ce qui n'avait pas encore de nom a d s'en retirer trop
tt. Consultez les listes des hroques victimes; pas une illustration,
ni dans la science, ni dans les lettres, ni dans les armes, pas une
gloire antrieure; c'tait bien du pur et vrai peuple, c'taient bien de
vrais jeunes hommes; tous ces nobles martyrs sont et resteront obscurs.
Le nom de Farcy est peut-tre le seul qui frappe et arrte, et encore
combien ce nom sonnait peu haut dans la renomme! comme il disparaissait
timidement dans le bruit et l'clat de tant de noms contemporains! comme
il avait besoin de travaux et d'annes pour signifier aux yeux du public
ce que l'amiti y lisait dj avec confiance! Mais la mort, et une
telle mort, a plus fait pour l'honneur de Farcy qu'une vie plus longue
n'aurait pu faire, et elle n'a interrompu la destine de notre ami que
pour la couronner.

Nous publions les vers de Farcy, et pourtant, nous le croyons, sa
vocation tait ailleurs: son got, ses tudes, son talent original,
les conseils de ses amis les plus influents, le portaient vers la
philosophie; il semblait n pour soutenir et continuer avec indpendance
le mouvement spiritualiste man de l'cole normale. Il n'avait travers
la posie qu'en courant, dans ses voyages, par aventure de jeunesse, et
comme on traverse certains pays et certaines passions. Au moment o
les forces de son esprit plus rassis et plus mr se rassemblaient sur
l'objet auquel il tait minemment propre et qui allait devenir l'tude
de sa vie, la Providence nous l'enleva. Ces vers donc, ces rves
inachevs, ces soupirs exhals  et l dans la solitude, le long des
grandes routes, au sein des les d'Italie, au milieu des nuits de
l'Atlantique; ces vagues plaintes de premire jeunesse, qui, s'il avait
vcu, auraient  jamais sommeill dans son portefeuille avec quelque
fleur sche, quelque billet dont l'encre a jauni, quelques-uns de ces
mystres qu'on n'oublie pas et qu'on ne dit pas; ces essais un peu ples
et indcis o sont pourtant pars tous les traits de son me, nous les
publions comme ce qui reste d'un homme jeune, mort au dbut, frapp  la
poitrine eu un moment immortel, et qui, cher de tout temps  tous ceux
qui l'ont connu, ne saurait dsormais demeurer indiffrent  la patrie.

Jean-George Farcy naquit  Paris le 20 novembre 1800, d'une extraction
honnte, mais fort obscure. Enfant unique, il avait quinze mois
lorsqu'il perdit son pre et sa mre; sa grand'mre le recueillit et le
fit lever. On le mit de bonne heure en pension chez M. Gandon, dans le
faubourg Saint-Jacques; il y commena ses tudes, et lorsqu'il fut
assez avanc, il les poursuivit au collge de Louis-le-Grand, dont
l'institution de M. Gandon frquentait les cours. En 1819, ses tudes
termines, il entra  l'cole normale, et il en sortait lorsque
l'ordonnance du ministre Corbire brisa l'institution en 1822.

Durant ces vingt-deux annes, comment s'tait passe la vie de
l'orphelin Farcy? La portion extrieure en est fort claire et fort
simple; il tudia beaucoup, se distingua dans ses classes, se concilia
l'amiti de ses condisciples et de ses matres; il allait deux fois le
jour au collge; il sortait probablement tous les dimanches ou toutes
les quinzaines pour passer la journe chez sa grand'mre. Voil ce qu'il
fit rgulirement durant toutes ces belles et fcondes annes; mais
ce qu'il sentait l-dessous, ce qu'il souffrait, ce qu'il dsirait
secrtement; mais l'aspect sous lequel il entrevoyait le monde, la
nature, la socit; mais ces tourbillons de sentiments que la pubert
excite et comprime veille avec elle; mais son jeune espoir, ses
vastes penses de voyages, d'ambition, d'amour; mais son voeu le plus
intime, son point sensible et cach, son ct pudique; mais son roman,
mais son coeur, qui nous le dira?

Une grande timidit, beaucoup de rserve, une sorte de sauvagerie; une
douceur habituelle qu'interrompait parfois quelque chose de nerveux,
de ptulant, de fugitif; le commerce trs-agrable et assez prompt,
l'intimit trs-difficile et jamais absolue; une rpugnance marque
 vous entretenir de lui-mme, de sa propre vie, de ses propres
sensations,  remonter en causant et  se complaire familirement dans
ses souvenirs, comme si, lui, il n'avait pas de souvenirs, comme s'il
n'avait jamais t apprivois au sein de la famille, comme s'il n'y
avait rien eu d'aim et de choy, de dor et de fleuri dans son enfance;
une ardeur inquite, dj fatigue, se manifestant par du mouvement
plutt que par des rayons; l'instinct voyageur  un haut degr; l'humeur
libre, franche, indpendante, lance, un peu fauve, comme qui dirait
d'un chamois ou d'un oiseau [73]; mais avec cela un coeur d'homme ouvert
 l'attendrissement et capable au besoin de stocisme: un front
pudique comme celui d'une jeune fille, et d'abord rougissant aisment;
l'adoration du beau, de l'honnte; l'indignation gnreuse contre le
mal; sa narine s'enflant alors et sa lvre se relevant, pleine de
ddain; puis un coup d'oeil rapide et sr, une parole droite et concise,
un nerf philosophique trs-perfectionn: tel nous apparat Farcy au
sortir de l'cole normale; il avait donc, du sein de sa vie monotone,
beaucoup senti dj et beaucoup vu; il s'tait donn  lui-mme,  ct
de l'ducation classique qu'il avait reue, une ducation morale plus
intrieure et toute solitaire.

[Note 73: A sa taille mince,  des favoris d'un blond vif, on
l'et pris pour un cossais, a dit de lui M. de Latouche
(_Valle-aux-Loups_). Ce trait est saisi d'aprs nature, il peint tout
Farcy au physique et rsume les plus minutieuses descriptions qu'on
pourrait faire de lui: cossais de physionomie et aussi de philosophie,
c'est juste cela.]

L'cole normale dissoute, Farcy se logea dans la rue d'Enfer, prs de
son matre et de son ami M. Victor Cousin, et se disposa  poursuivre
les tudes philosophiques vers lesquelles il se sentait appel. Mais le
rgime dplorable qui asservissait l'instruction publique ne laissait
aux jeunes hommes libraux et indpendants aucun espoir prochain
de trouver place, mme aux rangs les plus modestes. Une ducation
particulire chez une noble dame russe se prsenta, avec tous les
avantages apparents qui peuvent dorer ces sortes de chanes; Farcy
accepta. Il avait beaucoup dsir connatre le monde, le voir de prs
dans son clat, dans les sductions de son opulence, respirer les
parfums des robes de femmes, our les musiques des concerts, s'battre
sous l'ombrage des parcs; il vit, il eut tout cela, mais non en
spectateur libre et oisif, non sur ce pied complet d'galit
qu'il aurait voulu, et il en souffrait amrement. C'tait l une
arrire-pense poignante que toute l'amabilit dlicate et ingnieuse de
la mre[74] ne put assoupir dans l'me du jeune prcepteur. Il se contint
durant prs de trois ans. Puis enfin, trouvant son pcule assez grossi
et sa chane par trop pesante, il la secoua. Je trouve, dans des
notes qu'il crivait alors, l'expression exagre, mais bien vive, du
sentiment de fiert qui l'ulcrait: Que me parlez-vous de joie? Oh!
voyez, voyez mon me encore marque des fltrissantes empreintes de
l'esclavage, voyez ces blessures honteuses que le temps et mes larmes
n'ont pu fermer encore... Laissez-moi, je veux tre libre... Ah! j'ai
ddaign de plus douces chanes; je veux tre libre. J'aime mieux
vivre avec dignit et tristesse que de trouver des joies factices dans
l'esclavage et le mpris de moi-mme.

[Note 74: La belle madame de Narischkin.]

Ce fut un an environ avant de quitter ses fonctions de prcepteur (1825)
qu'il publia une traduction du troisime volume des _lments de la
Philosophie de l'Esprit humain_, par Dugald Stewart. Ce travail,
entrepris d'aprs les conseils de M. Cousin, tait prcd d'une
introduction dans laquelle Farcy claircissait avec sagacit et exposait
avec prcision divers points dlicats de psychologie. Il donna aussi
quelques articles littraires au _Globe_ dans les premiers temps de sa
fondation.

Enfin, vers septembre 1826, voil Farcy libre, matre de lui-mme; il a
de quoi se suffire durant quelques annes, il part; tout froiss encore
du contact de la socit, c'est la nature qu'il cherche, c'est la terre
que tout pote, que tout savant, que tout chrtien, que tout amant
dsire: c'est l'Italie. Il part seul; lui, il n'a d'autre but que de
voir et de sentir, de s'inonder de lumire, de se repatre de la couleur
des lieux, de l'aspect gnral des villes et des campagnes, de se
pntrer de ce ciel si calme et si profond, de contempler avec une me
harmonieuse tout ce qui vit, nature et hommes. Hors de l, peu de choses
l'intressent; l'antiquit ne l'occupe gure, la socit moderne ne
l'attire pas. Il se laisse et il se sent vivre. A Rome, son impression
fut particulire. Ce qu'il en aima seulement, ce fut ce sublime silence
de mort quand on en approche; ce furent ces vastes plaines dsoles o
plus rien ne se laboure ni ne se moissonne jamais, ces vieux murs de
brique, ces ruines au dedans et au dehors; ce soleil d'aplomb sur des
routes poudreuses, ces villas svres et mlancoliques dans la noirceur
de leurs pins et de leurs cyprs. La Rome moderne ne remplit pas son
attente; son got simple et pur repoussait les colifichets: Dcidment,
crivait-il, je ne suis pas fort merveill de Saint-Pierre, ni du pape,
ni des cardinaux, ni des crmonies de la Semaine sainte, celle de la
bndiction de Pques excepte. De plus, il ne trouvait pas l assez
d'agrable ml  l'imposant antique pour qu'on en pt faire un sjour
de prdilection. Mais Naples, Naples,  la bonne heure! Non pas la ville
mme, trop souvent les chaleurs y accablent, et les gens y rvoltent:
Quel peuple abandonn dans ses allures, dans ses paroles, dans ses
moeurs! Il y a l une atmosphre de volupt grossire qui relcherait
les coeurs les plus forts. Ceux qui viennent en Italie pour refaire leur
sant doivent porter leurs projets de sagesse ailleurs[75]. Mais le
golfe, la mer, les les, c'tait bien l pour lui le pays enchant
o l'on demeure et o l'on oublie. Combien de fois, sur ce rivage
admirable, appuy contre une colonne, et la vague se brisant
amoureusement  ses pieds, il dut ressentir, durant des heures entires,
ce charme indicible, cet attidissement voluptueux, cette transformation
thre de tout son tre, si divinement dcrite par Chateaubriand au
cinquime livre des _Martyrs_! Ischia, qu'a chante Lamartine, fut
encore le lieu qu'il prfra entre tous ces lieux. Il s'y tablit, et y
passa la saison des chaleurs. La solitude, la posie, l'amiti, un peu
d'amour sans doute, y remplirent ses loisirs. M. Colin, jeune peintre
franais, d'un caractre aimable et facile, d'un talent bien vif et
bien franc, se trouvait  Ischia en mme temps que Farcy; tous deux
se convinrent et s'aimrent. Chaque matin, l'un allait  ses croquis,
l'autre  ses rves, et ils se retrouvaient le soir. Farcy restait une
bonne partie du jour dans un bois d'orangers, relisant Ptrarque, Andr
Chnier, Byron; songeant  la beaut de quelque jeune fille qu'il avait
vue chez son htesse; se redisant, dans une position assez semblable,
quelqu'une de ces strophes chries, qui ralisent  la fois l'idal
comme posie mlodieuse et comme souvenir de bonheur:

  Combien de fois, prs du rivage
  O Nisida dort sur les mers,
  La beaut crdule ou volage
  Accourut  nos doux concerts!
  Combien de fois la barque errante
  Bera sur l'onde transparente
  Deux couples par l'amour conduits,
  Tandis qu'une desse amie
  Jetait sur la vague endormie
  Le voile parfum des nuits!

[Note 75:

  Quam Romanus honos el Graeca licentia miscet,

a dit Stace de Naples: la dernire partie du vers se vrifie  Naples,
mais il n'y a plus trace de ce qu'indique la premire. Le _miscet_
rgne; c'est l'_honos_ qui n'est pas rest.]

En passant  Florence, Farcy avait vu Lamartine; n'ayant pas de lettre
d'introduction auprs de son illustre compatriote, il composa des vers
et les lui adressa; il eut soin d'y joindre un petit billet _qu'il fit
le plus cavalier possible_, comme il l'crivit depuis  M. Viguier, de
peur que le grand pote ne crt voir arriver un rimeur bien pdant, bien
humble et bien vain. L'accueil de Lamartine et son jugement favorable
encouragrent Farcy  continuer ses essais potiques. Il composa donc
plusieurs pices de vers durant son sjour  Ischia; il les envoyait
en France  son excellent ami M. Viguier, qu'il avait eu pour matre 
l'cole normale, rclamant de lui un avis sincre, de bonnes et franches
critiques, et, comme il disait, _des critiques antiques avec le mot
propre sans priphrase_. Pour exprimer toute notre pense, ces vers de
Farcy nous semblent une haute preuve de talent, comme tant le produit
d'une puissante et riche facult trs-fatigue, et en quelque sorte
puise avant la production: on y trouve peu d'clat et de fracheur;
son harmonie ne s'exhale pas, son style ne rayonne pas; mais le
sentiment qui l'inspire est profond, continu, lev; la facult
philosophique s'y manifeste avec largeur et mouvement. L'impression qui
rsulte de ces vers, quand on les a lus ou entendus, est celle d'un
stocisme triste et rsign qui traverse noblement la vie en contenant
une larme. Nous signalons surtout au lecteur la pice adresse  un ami
victime de l'amour; elle est sublime de gravit tendre et d'accent  la
fois viril et mu. Dans la pice  madame O'R...., alors enceinte, on
remarquera une strophe qui ferait honneur  Lamartine lui-mme: c'est
celle o le pote, s'adressant  l'enfant qui ne vit encore que pour sa
mre, s'crie:

  Tu seras beau; les Dieux, dans leur magnificence,
  N'ont pas en vain sur toi, ds avant ta naissance,
  puis les faveurs d'un climat enchant;
  Comme au sein de l'artiste une sublime image,
  N'es-tu pas n parmi les oeuvres du vieil ge?
  N'es-tu pas fils de la beaut?

Ce que nous disons avec impartialit des vers de Farcy, il le sentit
lui-mme de bonne heure et mieux que personne; il aimait vivement
la posie, mais il savait surtout qu'on doit ou y exceller ou s'en
abstenir: Je ne voudrais pas, crivait-il  M. Viguier, que mes vers
fussent de ceux dont on dit: _Mais cela n'est pas mal en vrit!_ et
qu'on laisse l pour passer  autre chose. Sans donc renoncer, ds le
dbut,  cette chre et consolante posie, il ne s'empressa aucunement
de s'y livrer tout entier. D'autres ides le prirent  cette poque: il
avait d aller en Grce avec son ami Colin; mais ce dernier ayant t
oblig par des raisons prives de retourner en France, Farcy ajourna
son projet. Ses conomies d'ailleurs tiraient  leur fin. L'ambition de
faire fortune, pour contenter ensuite ses gots de voyage, le proccupa
au point de l'engager dans une entreprise fort incertaine et fort
coteuse avec un homme qui le leurra de promesses et finalement
l'abusa[76]. Plein de son ide, Farcy quitta Naples  la fin de l'anne
1827, revint  Paris, o il ne passa que huit jours, et ne vit qu'
peine ses amis, pour viter leurs conseils et remontrances, puis partit
en Angleterre, d'o il s'embarqua pour le Brsil. Nous le retrouvons 
Paris en avril 1829. Tout ce que ses amis surent alors, c'est que cette
anne d'absence s'tait passe pour lui dans les ennuis, les mcomptes,
et que sa candeur avait t joue. Il ne s'expliquait jamais l-dessus
qu'avec une extrme rserve; il avait ceci pour constante maxime: Si tu
veux que ton secret reste cach, ne le dis  personne; car pourquoi
un autre serait-il plus discret que toi-mme dans tes affaires? Ta
confidence est dj pour lui un mauvais exemple et une excuse. Et
encore: Ne nous plaignons jamais de notre destine: qui se fait
plaindre se fait mpriser. Mais nous avons trouv, dans un journal
qu'il crivait  son usage, quelques dtails prcieux sur cette anne de
solitude et d'preuves:

J'ai quitt Londres le lundi 2 juin 1828; le navire _George et Mary_,
sur lequel j'avais arrt mon passage, tait parti le dimanche matin;
il m'a fallu le joindre  Gravesend: c'est de l que j'ai adress mes
derniers adieux  mes amis de France. J'ai encore prouv une fois
combien les motions, dans ce qu'on appelle les occasions solennelles,
sont rares pour moi;  moins que ce ne soient pas l mes occasions
solennelles. J'ai quitt l'Angleterre pour l'Amrique, avec autant
d'indiffrence que si je faisais mon premier pas pour une promenade d'un
mille: il en a t de mme de la France, mais il n'en a pas t de
mme de l'Italie: c'est l que j'ai joui pour la premire fois de
mon indpendance, c'est l que j'ai t le plus puissant de corps et
d'esprit. Et cependant que j'y ai mal employ de temps et de forces!
Ai-je mrit ma libert?--Quand je pense que je n'avais dj plus alors
que des rminiscences d'enthousiasme, que je regrettais la vivacit et
la fracheur de mes sensations et de mes penses d'autrefois! tait-ce
seulement que les enfants s'amusent de tout, et que j'tais devenu plus
svre avec moi-mme?--Mais la puret d'me, mais les croyances encore
naves, mais les rves qui embrassent tout, parce qu'ils ne reposent sur
rien, c'en tait dj fait pour moi. Je ne voyais qu'un prsent dont
il fallait jouir, et jouir seul, parce que je n'avais ni richesses, ni
bonheur  faire partager  personne, parce que l'avenir ne m'offrait que
des jouissances dj uses avec des moyens plus restreints; et ne pas
crotre dans la vie, c'est dchoir.--Et cependant, du moins, tout ce que
je voyais alors agissait sur moi pour me ranimer; tout me faisait fte
dans la nature; c'tait vraiment un concert de la terre, des cieux, de
la mer, des forts et des hommes; c'tait une harmonie ineffable, qui
me pntrait, que je mditais et que je respirais  loisir; et quand je
croyais y avoir dignement ml ma voix  mon tour, par un travail et
par un succs gal  mes forces et au ton du choeur qui m'environnait,
j'tais heureux;--oui, j'tais heureux, quoique seul; heureux par la
nature et avec Dieu. Et j'ai pu tre assez faible pour livrer plus de la
moiti de ce temps aux autres, pour ne pas m'tablir dfinitivement dans
cette flicit. La peur de quelque dpense m'a retenu, et la vanit, et
pis encore, m'ont emport plus d'argent qu'il n'en et fallu pour jouir
en roi de ce que j'avais sous les yeux.--La socit?...--moi qui ne vaux
rien que seul et inconnu, moi qui n'aime et n'aimerai peut-tre
plus jamais rien que la solitude et _le sombre plaisir d'un coeur
mlancolique_.--Mais il faudrait des vnements et des sentiments pour
appuyer cela; il faudrait au moins des tudes srieuses pour me rendre
tmoignage  moi-mme. Un got vague ne se suffit pas  lui seul, et
c'est pourquoi il est si ais au premier venu de me faire abandonner ce
qui tout a l'heure me semblait ma vie. J'en demeure bien marqu assez
profondment au fond de mon me, et il me reste toujours une part qu'on
ne peut ni corrompre ni m'enlever. Est-ce par l que j'chapperai, ou ce
secret parfum lui-mme s'vaporera-t-il?

[Note 76: M. Jacques Coste, qui vendit au ministre les _Tablettes
universelles_ en 1823 et qui fonda ensuite le journal _le Temps_.]

Cette longue traverse, le manque absolu de livres et de conversation,
son ignorance de l'astronomie qui lui fermait l'tude du ciel, tout
contribuait  dvelopper dmesurment chez lui son habitude de rverie
sans objet et sans rsultat.

29 _juillet_.--Encore dix jours au plus, j'espre, et nous serons 
Rio. Je me promets beaucoup de plaisir et de vraies jouissances au
milieu de cette nature grande et nouvelle. De jour en jour je me
fortifie dans l'habitude de la contemplation solitaire. Je puis
maintenant passer la moiti d'une belle nuit, seul,  rver en me
promenant, sans songer que la nuit est le temps du retour  la chambre
et du repos, sans me sentir appesanti par l'exemple de tout ce qui
m'entoure. C'est l un progrs dont je me flicite. Je crois que l'ge,
en m'tant de plus en plus le besoin de sommeil, augmentera cette
disposition. Il me semble que c'est une des plus favorables  qui veut
occuper son esprit. La pense arrive alors, non plus seulement comme
vrit, mais comme sentiment. Il y a un calme, une douceur, une
tristesse dans tout ce qui vous environne, qui pntre par tous les
sens; et cette douceur, cette tristesse tombent vraiment goutte  goutte
sur le coeur, comme la fracheur du soir. Je ne connais rien qui doive
tre plus doux que de se promener  cette heure-l avec une femme
aime. Pauvre Farcy! voil que tout  la fin, sans y songer, il donne
un dmenti  son projet contemplatif, et qu'avec un seul tre de plus,
avec une compagne telle qu'il s'en glisse invitablement dans les plus
doux voeux du coeur, il peuple tout d'un coup sa solitude. C'est qu'en
effet il ne lui a manqu d'abord qu'une femme aime, pour entrer en
pleine possession de la vie et pour s'apprivoiser parmi les hommes.

29 _novembre, Rio-Janeiro_.--Que n'ai-je cout ma rpugnance 
m'engager avec une personne dont je connaissais les fautes antrieures,
et qui, du ct du caractre, me semblait plus habile qu'estimable! Mais
l'amour de m'enrichir m'a sduit. En voyant ses relations rtablies
sur le pied de l'amiti et de la confiance avec les gens les plus
distingus, j'ai cru qu'il y aurait de ma part du pdantisme et de la
pruderie  tre plus difficile que tout le monde. J'ai craint que ce ne
ft que l'ennui de me dranger qui me dconseillt cette dmarche. Je me
suis dit qu'il fallait s'habituer  vivre avec tous les caractres et
tous les principes; qu'il serait fort utile pour moi de voir agir un
homme d'affaires raisonnant sa conduite et marchant adroitement au
succs. J'ai rsist  mes penchants, qui me portaient  la vie
solitaire et contemplative. J'ai ploy mon caractre impatient jusqu'
condescendre aux dsirs souvent capricieux d'un homme que j'estimais
au-dessous de moi en tout, except dans un talent quivoque de faire
fortune. Si je m'tais dcid  quelque dpense, j'avais la Grce
sous les yeux, o je vivais avec Molire (_le philhellne_), avec qui
j'aimerais mieux une mauvaise tente qu'un palais avec l'autre. Eh bien!
cet argent que je me suis refus d'une part, je l'ai dpens de l'autre
inutilement, ennuyeusement,  voyager et  attendre. J'ai sacrifi tous
mes gots, l'espoir assez voisin de quelque rputation par mes vers, et,
par l encore, d'un bon accueil  mon retour en France. En ce faisant,
j'ai cru accomplir un grand acte de sagesse, me prparer de grands
loges de la part de la prudence humaine, et, l'vnement arriv, il se
trouve que je n'ai fait qu'une grosse sottise... Enfin me voil  deux
mille lieues de mon pays, sans ressources, sans occupation, forc de
recourir  la piti des autres, en leur prsentant pour titre 
leur confiance une histoire qui ressemble  un roman
trs-invraisemblable;--et, pour terminer peut-tre ma peine et cette
plate comdie, un duel qui m'arrive pour demain avec un mauvais sujet,
reconnu tel de tout le monde, qui m'a insult grossirement en public,
sans que je lui en eusse donn le moindre motif;--convaincu que le
duel, et surtout avec un tel tre, est une absurdit, et ne pouvant m'y
soustraire;--ne sachant, si je suis bless, o trouver mille reis pour
me faire traiter, ayant ainsi en perspective la misre extrme, et
peut-tre la mort ou l'hpital;--et cependant, _content et aim des
Dieux_.--Je dois avouer pourtant que je ne sais comment ils (_les
Dieux_) prendront cette dernire folie. _Je ne sais_, oui, c'est le seul
mot que je puisse dire; et, en vrit, je l'ai souvent cherch de bonne
foi et de sang-froid; d'o je conclus qu'il n'y a pas au fond tant de
mal dans cette dmarche que beaucoup le disent, puisqu'il n'est pas
clair comme le jour qu'elle est criminelle, comme de tuer par trahison,
de voler, de calomnier, et mme d'tre adultre (quoique la chose soit
aussi quelque peu difficile  dbrouiller en certains cas). Je conclus
donc que, pour un coeur droit qui se prsentera devant eux avec cette
ignorance pour excuse, ils se serviront de l'axiome de nos juges de la
justice humaine: _Dans le doute, il faut incliner vers le parti le plus
doux_; transportant ici le doute, comme il convient  des Dieux, de
l'esprit des juges  celui de l'accus.

L'affaire du duel termine (et elle le fut  l'honneur de Farcy),
l'embarras d'argent restait toujours; il parvint  en sortir, grce 
l'obligeance cordiale de MM. Polydore de La Rochefoucauld et Pontois,
qui allrent au-devant de sa pudeur. Farcy leur en garda  tous deux une
profonde reconnaissance que nous sommes heureux de consigner ici.

De retour en France, Farcy tait dsormais un homme achev: il avait
l'exprience du monde, il avait connu la misre, il avait visit et
senti la nature; les illusions ne le tentaient plus; son caractre tait
mr par tous les points; et la conscience qu'il eut d'abord de cette
dernire mtamorphose de son tre lui donnait une sorte d'aisance au
dehors dont il tait fier en secret: Voici l'ge, se disait-il, o tout
devient srieux, o ma personne ne s'efface plus devant les autres, o
mes paroles sont coutes, o l'on compte avec moi en toutes manires,
o mes penses et mes sentiments ne sont plus seulement des rves de
jeune homme auxquels on s'intresse si on en a le temps, et qu'on
nglige sans faon ds que la vie srieuse recommence. Et pour moi mme,
tout prend dans mes rapports avec les autres un caractre plus positif;
sans entrer dans les affaires, je ne me dfie plus de mes ides ou de
mes sentiments, je ne les renferme plus en moi; je dis aux uns que
je les dsapprouve, aux autres que je les aime; toutes mes questions
demandent une rponse; mes actions, au lieu de se perdre dans le vague,
ont un but; je veux influer sur les autres, etc.

En mme temps que cette dfiance excessive de lui-mme faisait place
 une noble aisance, l'pret tranchante dans les jugements et les
opinions, qui s'accorde si bien avec l'isolement et la timidit,
cdait chez lui  une vue des choses plus calme, plus tendue et plus
bienveillante. Les lans gnreux ne lui manquaient jamais; il tait
toujours capable de vertueuses colres; mais sa sagesse dsesprait
moins promptement des hommes; elle entendait davantage les tempraments
et entrait plus avant dans les raisons. Souvent, quand M. Viguier,
ce sage optimiste par excellence, cherchait, dans ses causeries
abandonnes,  lui pancher quelque chose de son impartialit
intelligente, il lui arrivait de rencontrer  l'improviste dans l'me de
Farcy je ne sais quel endroit sensible, ptulant, rcalcitrant, par o
cette nature, douce et sauvage tout ensemble, lui chappait; c'tait
comme un coup de jarret qui emportait le cerf dans les bois. Cette
facilit  s'emporter et  s'effaroucher disparaissait de jour en jour
chez Farcy. Il en tait venu  tout considrer et  tout comprendre. Je
le comparerais, pour la sagesse prmature,  Vauvenargues, et plusieurs
de ses penses morales semblent crites en prose par Andr Chnier:

Le jeune homme est enthousiaste dans ses ides, pre dans ses
jugements, passionn dans ses sentiments, audacieux et timide dans ses
actions.

Il n'a pas encore de position ni d'engagements dans le monde; ses
actions et ses paroles sont sans consquence.

Il n'a pas encore d'ides arrtes; il cherche  connatre et vit avec
les livres plus qu'avec les hommes; il ramne tout, par dsir d'unit,
par lan de pense, par ignorance, au point de vue le plus simple et
le plus abstrait; il raisonne au lieu d'observer, il est logicien
intraitable; le droit non-seulement domine, mais opprime le fait.

Plus tard on apprend que toute doctrine a sa raison, tout intrt son
droit, toute action son explication et presque son excuse.

On s'tablit dans la vie; on est las de ce qu'il y a de roide et de
contemplatif dans les premires annes de la jeunesse; on est un peu
plus avant dans le secret des Dieux; on sent qu'on a  vivre pour soi,
pour son bien-tre, son plaisir, pour le dveloppement de toutes ses
facults, et non-seulement pour raliser un type abstrait et simple; on
vit de tout son corps et de toute son me, avec des hommes, et non
seul avec des ides. Le sentiment de la vie, de l'effort contraire, de
l'action et de la raction, remplace la conception de l'ide abstraite
et subtile, et morte pour ainsi dire, puisqu'elle n'est pas incarne
dans le monde... On va, on sent avec la foule; on a failli parce qu'on a
vcu, et l'on se prend d'indulgence pour les fautes des autres. Toutes
nos erreurs nous sont connues; l'pret de nos jugements d'autrefois
nous revient  l'esprit avec honte; on laisse dsormais pour le monde
le temps faire ce qu'il a fait pour nous, c'est--dire clairer les
esprits, modrer les passions.

Il n'tait pas temps encore pour Farcy de rentrer dans l'Universit; le
ministre de M. de Vatimesnil ne lui avait donn qu'un court espoir. Il
accepta donc un enseignement de philosophie dans l'institution de M.
Morin,  Fontenay-aux-Roses; il s'y rendait deux fois par semaine, et le
reste du temps il vivait  Paris, jouissant de ses anciens amis et des
nouveaux qu'il s'tait faits. Le monde politique et littraire tait
alors divis en partis, en coles, en salons, en coteries. Farcy regarda
tout et n'pousa rien inconsidrment. Dans les arts et la posie, il
recherchait le beau, le passionn, le sincre, et faisait la plus grande
part  ce qui venait de l'me et  ce qui allait  l'me. En politique,
il adoptait les ides gnreuses, propices  la cause des peuples, et
embrassait avec foi les consquences du dogme de la perfectibilit
humaine. Quant aux individus clbres, reprsentants des opinions qu'il
partageait, auteurs des crits dont il se nourrissait dans la solitude,
il les aimait, il les rvrait sans doute, mais il ne relevait d'aucun,
et, homme comme eux, il savait se conserver en leur prsence une libert
digne et ingnue, aussi loigne de la rvolte que de la flatterie.
Parmi le petit nombre d'articles qu'il insra vers cette poque au
_Globe_, le morceau sur Benjamin Constant est bien propre  faire
apprcier l'tendue de ses ides politiques et la mesure de son
indpendance personnelle.

Il n'y avait plus qu'un point secret sur lequel Farcy se sentait
inexpriment encore, et faible, et presque enfant, c'tait l'amour;
cet amour que, durant les tides nuits toiles du tropique, il avait
souponn devoir tre si doux; cet amour dont il n'avait gure eu en
Italie que les dlices sensuelles, et dont son me, qui avait tout
anticip, regrettait amrement la puissance tarie et les jeunes trsors.
Il crivait dans une note:

Je rends grces  Dieu;

De ce qu'il m'a fait homme et non point femme;

De ce qu'il m'a fait Franais;

De ce qu'il m'a fait plutt spirituel et spiritualiste que le
contraire, plutt bon que mchant, plutt fort que faible de caractre.

Je me plains du sort,

Qui ne m'a donn ni gnie, ni richesse, ni naissance.

Je me plains de moi-mme,

Qui ai dissip mon temps, affaibli mes forces, rejet ma pudeur
naturelle, tu en moi la foi et l'amour.

Non, Farcy, ton regret mme l'atteste, non, tu n'avais pas rejet ta
pudeur naturelle; non, tu n'avais pas tu l'amour dans ton me! Mais
chez toi la pudeur de l'adolescence, qui avait trop aisment cd par le
ct sensuel, s'tait comme infiltre et dveloppe outre mesure dans
l'esprit, et, au lieu de la mle assurance virile qui charme et qui
subjugue, au lieu de ces rapides tincelles du regard,

  Qui d'un dsir craintif font rougir la beaut[77],

elle s'tait change avec l'ge en dfiance de toi-mme, en rpugnance 
oser, en promptitude  se dcourager et  se troubler devant la beaut
superbe. Non, tu n'avais pas tu l'amour dans ton coeur; tu en tais
plutt rest au premier, au timide et novice amour; mais sans la
fracheur nave, sans l'ignorance adorable, sans les torrents, sans le
mystre; avec la disproportion de tes autres facults qui avaient mri
ou vieilli; de ta raison qui te disait que rien ne dure; de ta sagacit
judicieuse qui te reprsentait les inconvnients, les difficults et les
suites; de tes sens fatigus qui n'environnaient plus, comme  dix-neuf
ans, l'tre unique de la vapeur d'une manation lumineuse et odorante;
ce n'tait pas l'amour, c'tait l'harmonie de tes facults et de leur
dveloppement que tu avais brise dans ton tre! Ton malheur est celui
de bien des hommes de notre ge.

[Note 77: Lamartine.]

Farcy se disait pourtant que cette disproportion entre ce qu'il savait
en ides et ce qu'il avait prouv en sentiments devait cesser dans son
me, et qu'il tait temps enfin d'avoir une passion, un amour. La tte,
chez lui, sollicitait le coeur; et il se portait en secret un dfi, il
se faisait une gageure d'aimer. Il vit beaucoup,  cette poque, une
femme connue par ses ouvrages, par l'agrment de son commerce et sa
beaut[78], s'imaginant qu'il en tait pris, et tchant,  force de
soins, de le lui faire comprendre. Mais, soit qu'il s'exprimt trop
obscurment, soit que la proccupation de cette femme distingue ft
ailleurs, elle ne crut jamais recevoir dans Farcy un amant malheureux.
Pourtant il l'tait, quoique moins profondment qu'il n'et fallu
pour que cela ft une passion. Voici quelques vers commencs que nous
trouvons dans ses papiers:

  Thrse, que les Dieux firent en vain si belle,
  Vous que vos seuls ddains ont su trouver fidle,
  Dont l'esprit s'blouit  ses seules lueurs,
  Qui des combats du coeur n'aimez que la victoire,
  Et qui rvez d'amour comme on rve de gloire,
  L'oeil fier et non voil de pleurs;

  Vous qu'en secret jamais un nom ne vient distraire,
  Qui n'aimez qu' compter, comme une reine altire,
  La foule des vassaux s'empressant sur vos pas;
  Vous  qui leurs cent voix sont douces  comprendre,
  Mais qui n'etes jamais une me pour entendre
  Des voeux qu'on murmure plus bas;

  Thrse, pour longtemps adieu!.....

[Note 78: Le respect nous empche de la nommer; mais Branger l'a
chante, et tous ses amis la reconnatront ici sous le nom d'Hortense.]

La suite manque, mais l'ide de la pice avait d'abord t crayonne
en prose. Les vers y auraient peu ajout, je pense, pour l'clat et
le mouvement; ils auraient retranch peut-tre  la fermet et  la
concision.

Thrse, que la nature fit belle en vain, plus ravie de dominer que
d'aimer; pour qui la beaut n'est qu'une puissance, comme le courage et
le gnie;

Thrse, qui vous amusez aux lueurs de votre esprit; qui rvez d'amour
comme un autre de combats et de gloire, l'oeil fier et jamais humide;

Thrse, dont le regard, dans le cercle qui vous entoure de ses
hommages, ne cherche personne; que nul penser secret ne vient distraire,
que nul espoir n'excite, que nul regret n'abat;

Thrse, pour longtemps adieu! car j'esprerais en vain auprs de vous
de ce que votre coeur ne saurait me donner, et je ne veux pas de ce
qu'il m'offre;

Car, o mon amour est ddaign, mon orgueil n'accepte pas d'autre
place; je ne veux pas flatter votre orgueil par mes ardeurs comme par
mes respects.

Mon ge n'est point fait  ces empressements paisibles,  ce partage si
nombreux; je sais mal, auprs de la beaut, sparer l'amiti de l'amour;
j'irai chercher ailleurs ce que je chercherais vainement auprs de vous.

Une me plus faible ou plus tendre accueillera peut-tre celui que
d'autres ont ddaign; d'autres discours rempliront mes souvenirs; une
autre image charmera mes tristesses rveuses, et je ne verrai plus vos
lvres ddaigneuses et vos yeux qui ne regardent pas.

Adieu jusqu'en des temps et des pays lointains; jusqu'aux lieux o la
nature accueillera l'automne de ma vie, jusqu'aux temps o mon coeur
sera paisible, o mes yeux seront distraits auprs de vous! Adieu
jusques  nos vieux jours!

Il sourirait  notre fantaisie de croire que la scne suivante se
rapporte  quelque circonstance fugitive de la liaison dont elle aurait
marqu le plus vif et le plus aimable moment. Quoi qu'il en soit,
le tableau que Farcy a trac de souvenir est un chef-d'oeuvre de
dlicatesse, d'attendrissement gracieux, de naturel choisi, d'art simple
et vraiment attique: Platon ou Bernardin de Saint-Pierre n'auraient pas
cont autrement.

19 _juin_.--Hlne se tut, mais ses joues se couvrirent de rougeur;
elle lana sur Ghrard un regard plein de ddain, tandis que ses lvres
se contractaient, agites par la colre. Elle retomba sur le divan, 
demi assise,  demi couche, appuyant sa tte sur une main, tandis que
l'autre tait fort occupe  ramener les plis de sa robe.--Ghrard jeta
les yeux sur elle;  l'instant toute sa colre se changea en confusion.
Il vint  quelques pas d'elle, s'appuyant sur la chemine, mu et
inquiet. Aprs un moment de silence: Hlne, lui dit-il d'une voix
trouble, je vous ai afflige, et pourtant je vous jure...--Moi,
monsieur? non, vous ne m'avez point afflige; vos offenses n'ont pas ce
pouvoir sur moi.--Hlne, eh bien! oui, j'ai eu tort de parler ainsi,
je l'avoue; mais pardonnez-moi...--Vous pardonner!... Je n'ai pour
vous ni ressentiment ni pardon, et j'ai dj oubli vos paroles.

Ghrard s'approcha vivement d'elle:--Hlne, lui dit-il en cherchant 
s'emparer de sa main: pour un mot dont je me repens...--Laissez-moi,
lui dit-elle en retirant sa main: faudra-t-il que je m'enfuie, et ne
vous suffit-il pas d'une injure?

Ghrard s'en revint tristement  la chemine, cachant son front dans
ses mains, puis tout  coup se retourna, les yeux humides de larmes; il
se jeta  ses pieds, et ses mains s'avanaient vers elle, de sorte qu'il
la serrait presque dans ses bras.

Oui, s'cria-t-il, je vous ai offense, je le sais bien; oui, je suis
rude, grossier; mais je vous aime, Hlne; oh! cela, je vous dfie d'en
douter. Et si vous n'avez pas piti de moi, vous qui tes si bonne,
Hlne, qui rconciliez ceux qui se hassent... Et voyant qu'elle se
dfendait faiblement: Dites que vous me pardonnez! Faites-moi des
reproches, punissez-moi, chtiez-moi, j'ai tout mrit. Oui, vous devez
me chtier comme un enfant grossier. Hlne, dit-il en osant poser son
visage sur ses genoux, si vous me frappez, alors je croirai qu'aprs
m'avoir puni, vous me pardonnez.

Ghrard tait beau; une de ses joues s'appuyait sur les genoux
d'Hlne, tandis que l'autre s'offrait ainsi  la peine. Il tait l,
tomb  ses pieds avec grce, et elle ne se sentit pas la force de
l'obliger  s'loigner. Elle leva la main et l'abaissa vers son visage;
puis sa tte s'abaissa elle-mme avec sa main: elle sourit doucement en
le voyant ainsi pench sans tre vue de lui. Et sans le vouloir, et en
se laissant aller  son coeur et  sa pense, qui achevaient le tableau
commenc devant ses yeux, sur le visage de Ghrard, au lieu de sa main,
elle posa ses lvres.

Elle se leva au mme instant, effraye de ce qu'elle avait fait, et
cherchant  se dgager des bras de Ghrard qui l'avaient enlace. Le
coeur de Ghrard nageait dans la joie, et ses yeux rayonnants allaient
chercher les yeux d'Hlne sous leurs paupires abaisses. Oh! ma belle
amie, lui dit-il en la retenant, comme un bon chrtien, j'aurais
bais la main qui m'et frapp; voudriez-vous m'empcher d'achever ma
pnitence? Et plus hardi  mesure qu'elle tait plus confuse, il la
serra dans ses bras, et il rendit  ses lvres qui fuyaient les siennes,
le baiser qu'il en avait reu.

Elle alla s'asseoir  quelques pas de lui, et l'heureux Ghrard, pour
dissiper le trouble qu'il avait caus, commena  l'entretenir de ses
projets pour le lendemain, auxquels il voulait l'associer.--Ghrard,
lui dit-elle aprs un long silence, ces folies d'aujourd'hui,
oubliez-les, je vous en prie, et n'abusez pas d'un moment...--Ah! dit
Ghrard, que le Ciel me punisse si jamais je l'oublie! Mais vous, oh!
promettez-moi que cet instant pass, vous ne vous en souviendrez pas
pour me faire expier  force de froideur et de rserve un bonheur si
grand. Et moi, ma belle amie, vous m'avez mis  une cole trop svre
pour que je ne tremble pas de paratre fier d'une faveur.

Eh bien! je vous le promets, dit-elle en souriant; soyez donc sage. Et
Ghrard le lui jura, en baisant sa main qu'il pressa sur son coeur.

Durant les deux derniers mois de sa vie, Farcy avait lou une petite
maison dans le charmant vallon d'Aulnay, prs de Fontenay-aux-Roses o
l'appelaient ses occupations. Cette convenance, la douceur du lieu, le
voisinage des bois, l'amiti de quelques habitants du vallon, peut-tre
aussi le souvenir des noms clbres qui ont pass l, les parfums
potiques que les camlias de Chateaubriand ont laisss alentour, tout
lui faisait d'Aulnay un sjour de bonne, de simple et dlicieuse vie. Il
ralisait pour son compte le voeu qu'un pote de ses amis avait laiss
chapper autrefois en parcourant ce joli paysage:

  Que ce vallon est frais, et que j'y voudrais vivre!
  Le matin, loin du bruit, quel bonheur d'y poursuivre
  Mon doux penser d'hier qui, de mes doigts tress,
  Tiendrait mon lendemain  la veille enlac!
  L, mille fleurs sans nom, dlices de l'abeille;
  L, des prs tout remplis de fraise et de groseille;
  Des bouquets de cerise aux bras des cerisiers;
  Des gazons pour tapis, pour buissons des rosiers;
  Des chtaigniers en rond sous le coteau des aulnes;
  Les sentiers du coteau mlant leurs sables jaunes
  Au vert doux et touffu des endroits non frays,
  Et grimpant au sommet le long des flancs rays;
  Aux plaines d'alentour, dans des foins, de vieux saules
  Plus qu' demi noys, et cachant leurs paules
  Dans leurs cheveux pendants, comme on voit des nageurs;
  De petits horizons nuancs de rougeurs;
  De petits fonds riants, deux ou trois blancs villages
  Entrevus d'assez loin  travers des feuillages;
  Oh! que j'y voudrais vivre, au moins vivre un printemps,
  Loin de Paris, du bruit des propos inconstants,
  Vivre sans souvenir!.........

Dans cette retraite heureuse et varie, l'me de Farcy s'ennoblissait de
jour en jour; son esprit s'levait, loin des fumes des sens, aux plus
hautes et aux plus sereines penses. La politique active et quotidienne
ne l'occupait que mdiocrement, et sans doute, la veille des
Ordonnances, il en tait encore  ses mditations mtaphysiques et
morales, ou  quelque lecture, comme celle des _Harmonies_, dans
laquelle il se plongeait avec enivrement. Nous extrayons religieusement
ici les dernires penses crites sur son journal; elles sont empreintes
d'un instinct inexplicable et d'un pressentiment sublime:

Chacun de nous est un artiste qui a t charg de sculpter lui-mme sa
statue pour son tombeau, et chacun de nos actes est un des traits dont
se forme notre image. C'est  la nature  dcider si ce sera la statue
d'un adolescent, d'un homme mr ou d'un vieillard. Pour nous, tchons
seulement qu'elle soit belle et digne d'arrter les regards. Du reste,
pourvu que les formes en soient nobles et pures, il importe peu que ce
soit Apollon ou Hercule, la Diane chasseresse ou la Vnus de Praxitle.

Voyageur, annonce  Sparte que nous sommes morts ici pour obir  ses
saints commandements.

Ils moururent irrprochables dans la guerre comme dans l'amiti[79].

[Note 79: Cette pitaphe et la prcdente se trouvent cites par
Jean-Jacques au livre IV de l'_mile_.]

Ici reposent les cendres de don Juan Diaz Porlier, gnral des armes
espagnoles, qui a t heureux dans ce qu'il a entrepris contre les
ennemis de son pays, mais qui est mort victime des dissensions civiles.

Peut-tre, aprs tout, ces nobles pitaphes de hros ne lui
revinrent-elles  l'esprit que le mardi, dans l'intervalle des
Ordonnances  l'insurrection, et comme un cho naturel des hroques
battements de son coeur. Le mercredi, vers les deux heures aprs midi,
 la nouvelle du combat, il arrivait  Paris, rue d'Enfer, chez son ami
Colin, qui se trouvait alors en Angleterre. Il alla droit  une panoplie
d'armes rares suspendue dans le cabinet de son ami, et il se munit d'un
sabre, d'un fusil et de pistolets. Madame Colin essayait de le retenir
et lui recommandait la prudence: Eh! qui se dvouera, madame, lui
rpondit-il, si nous, qui n'avons ni femme ni enfants, nous ne bougeons
pas? Et il sortit pour parcourir la ville. L'aspect du mouvement lui
parut d'abord plus incertain qu'il n'aurait souhait; il vit quelques
amis: les conjectures taient contradictoires. Il courut au bureau du
_Globe_, et de l  la maison de sant de M. Pinel,  Chaillot, o M.
Dubois, rdacteur en chef du journal, tait dtenu. Les troupes royales
occupaient les Champs-lyses, et il lui fallut passer la nuit dans
l'appartement de M. Dubois. Son ide fixe, sa crainte tait le manque de
direction; il cherchait les chefs du mouvement, des noms signals, et il
n'en trouvait pas. Il revint le jeudi de grand matin  la ville, par le
faubourg et la rue Saint-Honor, de compagnie avec M. Magnin; chemin
faisant, la vue de quelques cadavres lui remit la colre au coeur et
aussi l'espoir. Arriv  la rue Dauphine, il se spara de M. Magnin en
disant: Pour moi, je vais reprendre mon fusil que j'ai laiss ici prs,
et me battre. Il revit pourtant dans la matine M. Cousin, qui voulut
le retenir  la mairie du onzime arrondissement, et M. Gruzez, auquel
il dit cette parole d'une magnanime quit: Voici des vnements dont,
plus que personne, nous profiterons; c'est donc  nous d'y prendre part
et d'y aider[80]. Il se porta avec les attaquants vers le Louvre, du
ct du Carrousel; les soldats royaux faisaient un feu nourri dans la
rue de Rohan, du haut d'un balcon qui est  l'angle de cette rue et de
la rue Saint-Honor; Farcy, qui dbouchait au coin de la rue de Rohan et
de celle de Montpensier, tomba l'un des premiers, atteint de haut en bas
d'une balle dans la poitrine. C'est l, et non, comme on l'a fait,  la
porte de l'htel de Nantes, que devrait tre place la pierre funraire
consacre  sa mmoire. Farcy survcut prs de deux heures  sa
blessure. M. Littr, son ami, qui combattait au mme rang et aux pieds
duquel il tomba, le fit transporter  la distance de quelques pas, dans
la maison du marchand de vin, et le hasard lui amena prcisment M.
Loyson, jeune chirurgien de sa connaissance. Mais l'art n'y pouvait
rien: Farcy parla peu, bien qu'il et toute sa prsence d'esprit. M.
Loyson lui demanda s'il dsirait faire appeler quelque parent, quelque
ami; Farcy dit qu'il ne dsirait personne; et comme M. Loyson insistait,
le mourant nomma un ami qu'on ne trouva pas chez lui, et qui ne fut pas
inform  temps pour venir. Une fois seulement,  un bruit plus violent
qui se faisait dans la rue, il parut craindre que le peuple n'et le
dessous et ne ft refoul; on le rassura; ce furent ses dernires
paroles; il mourut calme et grave, recueilli en lui-mme, sans ivresse
comme sans regret. (29 juillet 1830.)

[Note 80: C'est tout  fait le mme raisonnement gnreux qui anime,
dans Homre, Sarpdon s'adressant  Glaucus au moment de l'assaut du
camp (_Iliade_, XII): O Glaucus, pourquoi sommes-nous entre tous
honors en Lycie et par le sige, et par les mets et les coupes
d'honneur? pourquoi tous nous considrent-ils comme des dieux, et  quel
titre, aux rives du Xanthe, possdons-nous notre grand domaine, riche en
vergers et en terres fcondes? C'est pour cela qu'aujourd'hui il nous
faut faire tte au premier rang des Lyciens, et nous lancer au feu de la
mle, afin qu'au moins chacun des ntres dise, etc., etc... Pour Farcy
les avantages  conqurir avaient certes moins de splendeur, et le grand
_domaine_, c'et t une chaire. Mais plus le prix reste bourgeois, et
plus est noble l'hrosme, ou, pour l'appeler par son vrai nom, plus est
pur le sentiment du devoir.]

Le corps fut transport et inhum au Pre-Lachaise, dans la partie du
cimetire o reposent les morts de Juillet. Plusieurs personnes, et
entre autres M. Guigniaut, prononcrent de touchants adieux.

Les amis de Farcy n'ont pas t infidles au culte de la noble victime;
ils lui ont lev un monument funraire qui devra tre replac au
vritable endroit de sa chute. M. Colin a vivement reproduit ses traits
sur la toile. M. Cousin lui a ddi sa traduction des _Lois_ de Platon,
se souvenant que Farcy tait mort en combattant pour les _lois_. Et
nous, nous publions ses vers, comme on expose de pieuses reliques[81].

[Note 81: Deux potes gnreux et dlicats, dont l'un avait connu
Farcy et dont l'autre l'avait vu seulement, MM. Antony Deschamps et
Brizeux, ont consacr  sa mmoire des vers que nous n'avons garde
d'omettre dans cette liste d'hommages funbres. Voici ceux de M.
Deschamps:

  Que ne suis-je couch dans un tombeau profond,
  Perc comme Farcy d'une balle de plomb,
  Lui dont l'me tait pure, et si pure la vie,
  Sans troubles ni remords galement suivie!
  Lui qui, lorsque j'tais dans l'_le Procida_,
  Sur le bord de la mer un matin m'aborda,
  Me parla de Paris, de nos amis de France,
  De Rome qu'il quittait, puis de quelque souffrance...
  Et s'asseyant au seuil d'une blanche maison,
  Lut dans Andr Chnier: _O Sminthe Apollon!_
  Et quand il eut fini cette belle lecture,
  mu par le climat et la douce nature,
  Se leva brusquement, et me tendant la main,
  Grimpa, comme un chevreau, sur le coteau voisin.

M. Brizeux a dit:

A LA MMOIRE DE GEORGE FARCY.

  Il adorait
  La France, la Posie et la Philosophie.
  Que la patrie conserve son nom!
  (Victor Cousin.)

  Oui! toujours j'enviai, Farcy, de te connatre,
  Toi que si jeune encore on citait comme un matre.
  Pauvre coeur qui d'un souffle, hlas! t'intimidais,
  Attentif  cacher l'or pur que tu gardais!
  Un soir, en nous parlant de Naple et de ses grves,
  Beaux pays enchants o se plaisaient tes rves,
  Ta bouche eut un instant la douceur de Platon;
  Tes amis souriaient,... lorsque, changeant de ton,
  Tu devins brusque et sombre, et te mordis la lvre,
  Fantasque, impatient, rtif comme la chvre!
  Ainsi tu te plaisais  secouer la main
  Qui venait sur ton front essuyer ton chagrin.
  Que dire? le linceul aujourd'hui te recouvre,
  Et, j'en ai peur, c'est lui que tu cherchais au Louvre.
  Paix  toi, noble coeur! ici tu fus pleur
  Par un ami bien vrai, de toi-mme ignor;
  L-haut, rjouis-toi! Platon parmi les Ombres
  Te dit le Verbe pur, Pythagore les Nombres.
]

Mais s'il nous est permis de parler un moment en notre propre nom,
disons-le avec sincrit, le sentiment que nous inspire la mmoire de
Farcy n'est pas celui d'un regret vulgaire; en songeant  la mort
de notre ami, nous serions tent plutt de l'envier. Que ferait-il
aujourd'hui, s'il vivait? que penserait-il? que sentirait-il? Ah!
certes, il serait encore le mme, loyal, solitaire, indpendant, ne
jurant par aucun parti, s'engouant peu pour tel ou tel personnage; au
lieu de professer la philosophie chez M. Morin, il la professerait dans
un Collge royal; rien d'ailleurs ne serait chang  sa vie modeste,
ni  ses penses; il n'aurait que quelques illusions de moins, et ce
dsappointement pnible que le rgime hritier de la Rvolution
de Juillet fait prouver  toutes les mes amoureuses d'ides et
d'honneur[82]. Il aurait foi moins que jamais aux hommes; et, sans
dsesprer des progrs d'avenir, il serait triste et dgot dans le
prsent. Son stocisme se serait rfugi encore plus avant dans la
contemplation silencieuse des choses; la ralit pratique, indigne de le
passionner, ne lui apparatrait de jour en jour davantage que sous le
ct mdiocre des intrts et du bien-tre; il s'y accommoderait en
sage, avec modration; mais cela seul est dj trop: la tideur s'ensuit
 la longue; fatigu d'enthousiasme, une sorte d'ironie involontaire,
comme chez beaucoup d'esprits suprieurs, l'aurait peut-tre gagn avec
l'ge: il a mieux fait de bien mourir!--Disons seulement, en usant d'un
mot du choeur antique: Ah! si les belles et bonnes mes comme la sienne
pouvaient avoir deux jeunesses[83]!

[Note 82: Ce mot est dur pour la monarchie de Juillet; je ne l'aurais
pas crit plus tard; et pourtant il exprime un sentiment que bien des
hommes de ma gnration partagrent. Et cette monarchie, malgr ses
mrites raisonns, ne put jamais s'absoudre de cette tche originelle
qui la fit sembler peureuse et circonspecte  l'excs en naissant. On
est coupable en France, quelque intrt qu'on allgue, si l'on manque,
faute d'lan, certains moments de grandeur et de gloire qui ne se
retrouvent plus. Il n'est qu'un temps pour la jeunesse: nous avions
lieu, en 1830, d'esprer pour la ntre un rgime plus actif et plus
gnreux que celui de la parole. Nous fmes refouls et nous souffrmes.
La littrature me consola.]

[Note 83: Euripide, _Hercules furens_ (dit. de Boissonade, v. 648).]

Juin 1831.

NOTE.--Bien des annes aprs avoir crit cette Notice, j'ai reu de M.
Gruzez, hritier des papiers de Farcy, la communication d'une note qui
me concernait moi-mme, et qui m'a montr que Farcy avait bien voulu
s'occuper de mes essais potiques d'alors: il y juge _Joseph Delorme_ et
_les Consolation_, d'une manire psychologique et morale qui est  lui.
Ce jugement est assez favorable pour que je m'en honore, et il est  la
fois assez svre pour que j'ose le reproduire ici:

Dans le premier ouvrage (dans _Joseph Delorme_), dit-il, c'tait une
me fltrie par des tudes trop positives et par les habitudes des sens
qui emportent un jeune homme timide, pauvre, et en mme temps dlicat et
instruit; car ces hommes ne pouvant se plaire  une liaison continue o
on ne leur rapporte en change qu'un esprit vulgaire et une me faonne
 l'image de cet esprit, ennuys et ennuyeux auprs de telles femmes,
et d'ailleurs ne pouvant plaire plus haut ni par leur audace ni par des
talents encore cachs, cherchent le plaisir d'une heure qui amne le
dgot de soi-mme. Ils ressemblent  ces femmes bien leves et sans
richesses, qui ne peuvent souffrir un poux vulgaire, et  qui une union
mieux assortie est interdite par la fortune.

Il y a une audace et un abandon dans la confidence des mouvements d'un
pareil coeur, bien rares en notre pays et qui annoncent le pote.

Aujourd'hui (dans _les Consolations_) il sort de sa dbauche et de son
ennui; son talent mieux connu, une vie littraire qui ressemble  un
combat, lui ont donn de l'importance et l'ont sauv de l'affaissement.
Son me honnte et pure a ressenti cette renaissance avec tendresse,
avec reconnaissance. Il s'est tourn vers Dieu d'o vient la paix et la
joie.

Il n'est pas sorti de son abattement par une violente secousse: c'est
un esprit trop analytique, trop rflchi, trop habitu  user ses
impressions en les commentant,  se ddaigner lui-mme en s'examinant
beaucoup; il n'a rien en lui pour tre pris perdument et pousser sa
passion avec emportement et audace; plus tard peut-tre: aujourd'hui il
cherche, il attend et se dfie.

Mais son coeur lui chappe et s'attache  une fausse image de l'amour.
L'tude, la mditation religieuse, l'amiti l'occupent si elles ne
le remplissent pas, et dtournent ses affections. La pense de l'art
noblement conu le soutient et donne  ses travaux une dignit que
n'avaient pas ses premiers essais, simples panchements de son me et de
sa vie habituelle.--Il comprend tout, aspire  tout, et n'est matre
de rien ni de lui-mme. Sa posie a une ingnuit de sentiments et
d'motions qui s'attachent  des objets pour lesquels le grand nombre
n'a gure de sympathie, et o il y a plutt travers d'esprit ou
habitudes bizarres de jeune homme pauvre et souffreteux, qu'attachement
naturel et potique. La misre domestique vient gmir dans ses vers 
ct des lans d'une noble me et causer ce contraste pnible qu'on
retrouve dans certaines scnes de Shakspeare (_Lear_, etc), qui excite
notre piti, mais non pas une motion plus sublime.

Ces gots changeront; cette sincrit s'altrera; le pote se rvlera
avec plus de pudeur, il nous montrera les blessures de son me, les
pleurs de ses yeux, mais non plus les fltrissures livides de ses
membres, les garements obscurs de ses sens, les haillons de son
indigence morale. Le libertinage est potique quand c'est un emportement
du principe passionn en nous, quand c'est philosophie audacieuse, mais
non quand il n'est qu'un garement furtif, une confession honteuse. Cet
tat convient mieux au pcheur qui va se rgnrer; il va plus mal au
pote qui doit toujours marcher simple et le front lev;  qui il faut
l'enthousiasme ou les amertumes profondes de la passion.

L'auteur prend encore tous ses plaisirs dans la vie solitaire, mais
il y est ramen par l'ennui de ce qui l'entoure, et aussi effray par
l'immensit o il se plonge en sortant de lui-mme. En rentrant dans
sa maison, il se sent plus  l'aise, il sent plus vivement par le
contraste; il chrit son troit horizon o il est  l'abri de ce qui
le gne, o son esprit n'est pas vaguement gar par une trop vaste
perspective. Mais si la foule lui est insupportable, le vaste espace
l'accable encore, ce qui est moins potique. Il n'a pas pris assez de
fiert et d'tendue pour dominer toute cette nature, pour l'couter, la
comprendre, la traduire dans ses grands spectacles. Sa posie par l est
troite, chtive, touffe: on n'y voit pas un miroir large et pur de
la nature dans sa grandeur, la force et la plnitude de sa vie: ses
tableaux manquent d'air et de lointains fuyants.

Il s'efforce d'aimer et de croire, parce que c'est l-dedans qu'est le
pote: mais sa marche vers ce sentiment est critique et logique, si
je puis ainsi dire. Il va de l'amiti  l'amour comme il a t de
l'incrdulit  l'lan vers Dieu.

Cette amiti n'est ni morale ni potique...

Ici s'arrte la note inacheve. Si jamais le troisime Recueil qui fait
suite immdiatement aux _Consolations_ et  _Joseph Delorme_, et qui
n'est que le dveloppement critique et potique des mmes sentiments
dans une application plus prcise, vient  paratre (ce qui ne saurait
avoir lieu de longtemps), il me semble, autant qu'on peut prononcer
sur soi-mme, que le jugement de Farcy se trouvera en bien des points
confirm.



DIDEROT

J'ai toujours aim les correspondances, les conversations, les penses,
tous les dtails du caractre, des moeurs, de la biographie, en un mot,
des grands crivains; surtout quand cette biographie compare n'existe
pas dj rdige par un autre, et qu'on a pour son propre compte  la
construire,  la composer. On s'enferme pendant une quinzaine de jours
avec les crits d'un mort clbre, pote ou philosophe; on l'tudie, on
le retourne, on l'interroge  loisir; on le fait poser devant soi; c'est
presque comme si l'on passait quinze jours  la campagne  faire le
portrait ou le buste de Byron, de Scott, de Goethe; seulement on est
plus  l'aise avec son modle, et le tte--tte, en mme temps qu'il
exige un peu plus d'attention, comporte beaucoup plus de familiarit.
Chaque trait s'ajoute  son tour, et prend place de lui-mme dans cette
physionomie qu'on essaye de reproduire; c'est comme chaque toile qui
apparat successivement sous le regard et vient luire  son point dans
la trame d'une belle nuit. Au type vague, abstrait, gnral, qu'une
premire vue avait embrass, se mle et s'incorpore par degrs une
ralit individuelle, prcise, de plus en plus accentue et vivement
scintillante; on sent natre, on voit venir la ressemblance; et le jour,
le moment o l'on a saisi le tic familier, le sourire rvlateur, la
gerure indfinissable, la ride intime et douloureuse qui se cache en
vain sous les cheveux dj clair-sems,-- ce moment l'analyse disparat
dans la cration, le portrait parle et vit, on a trouv l'homme. Il y
a plaisir en tout temps  ces sortes d'tudes secrtes, et il y aura
toujours place pour les productions qu'un sentiment vif et pur en
saura tirer. Toujours, nous le croyons, le got et l'art donneront de
l'-propos et quelque dure aux oeuvres les plus courtes, et les plus
individuelles, si, en exprimant une portion mme restreinte de la nature
et de la vie, elles sont marques de ce sceau unique de diamant, dont
l'empreinte se reconnat tout d'abord, qui se transmet inaltrable et
imperfectible  travers les sicles, et qu'on essayerait vainement
d'expliquer ou de contrefaire. Les rvolutions passent sur les peuples,
et font tomber les rois comme des ttes de pavots; les sciences
s'agrandissent et accumulent; les philosophies s'puisent; et cependant
la moindre perle, autrefois close du cerveau de l'homme, si le temps
et les barbares ne l'ont pas perdue en chemin, brille encore aussi pure
aujourd'hui qu' l'heure de sa naissance. On peut dcouvrir demain toute
l'gypte et toute l'Inde, lire au coeur des religions antiques, en
tenter de nouvelles, l'ode d'Horace  Lycoris n'en sera, ni plus
ni moins, une de ces perles dont nous parlons. La science, les
philosophies, les religions sont l,  ct, avec leurs profondeurs et
leurs gouffres souvent insondables; qu'importe? elle, la perle limpide
et une fois ne, se voit fixe au haut de son rocher, sur le rivage,
dominant cet ocan qui remue et varie sans cesse; plus humide, plus
cristalline, plus radieuse au soleil aprs chaque tempte. Ceci ne veut
pas dire au moins que la perle et l'ocan d'o elle est sortie un jour
ne soient pas lis par beaucoup de rapports profonds et mystrieux,
ou, en d'autres termes, que l'art soit du tout indpendant de la
philosophie, de la science et des rvolutions d'alentour. Oh! pour cela,
non; chaque ocan donne ses perles, chaque climat les mrit diversement
et les colore; les coquillages du golfe Persique ne sont pas ceux de
l'Islande. Seulement l'art, dans la force de gnration qui lui est
propre, a quelque chose de fixe, d'accompli, de dfinitif, qui cre  un
moment donn et dont le produit ne meurt plus; qui ne varie pas avec les
niveaux; qui n'expire ni ne grossit avec les vagues; qui ne se mesure ni
au poids ni  la brasse, et qui, au sein des courants les plus mobiles,
organise une certaine quantit de touts, grands et petits, dont les plus
choisis et les mieux venus, une fois extraits de la masse flottante,
n'y peuvent jamais rentrer. C'est ce qui doit consoler et soutenir les
artistes jets en des jours d'orages. Partout il y a moyen pour eux de
produire quelque chose; peu ou beaucoup, l'essentiel est que ce _quelque
chose_ soit le mieux, et porte en soi, prcieusement grave  l'un des
coins, la marque ternelle. Voil ce que nous avions besoin de nous dire
avant de nous remettre, nous, critique littraire,  l'tude curieuse de
l'art, et  l'examen attentif des grands individus du pass; il nous a
sembl que, malgr ce qui a clat dans le monde et ce qui s'y remue
encore, un portrait de Regnier, de Boileau, de La Fontaine, d'Andr
Chnier, de l'un de ces hommes dont les pareils restent de tout temps
fort rares, ne serait pas plus une purilit aujourd'hui qu'il y a un
an; et en nous prenant cette fois  Diderot philosophe et artiste, en
le suivant de prs dans son intimit attrayante, en le voyant dire, en
l'coutant penser aux heures les plus familires, nous y avons gagn du
moins, outre la connaissance d'un grand homme de plus, d'oublier pendant
quelques jours l'affligeant spectacle de la socit environnante, tant
de misre et de turbulence dans les masses, un si vague effroi, un si
dvorant gosme dans les classes leves, les gouvernements sans ides
ni grandeur, des nations hroques qu'on immole, le sentiment de patrie
qui se perd et que rien de plus large ne remplace, la religion retombe
dans l'arne d'o elle a le monde  reconqurir, et l'avenir de plus en
plus nbuleux, reclant un rivage qui n'apparat pas encore.

Il n'en tait pas tout  fait ainsi du temps de Diderot. L'oeuvre
de destruction commenait alors  s'entamer au vif dans la thorie
philosophique et politique; la tche, malgr les difficults du moment,
semblait fort simple; les obstacles taient bien tranchs, et l'on se
portait  l'assaut avec un concert admirable et des esprances  la fois
prochaines et infinies. Diderot, si diversement jug, est de tous
les hommes du XVIIIe sicle celui dont la personne rsume le plus
compltement l'insurrection philosophique avec ses caractres les plus
larges et les plus contrasts. Il s'occupa peu de politique, et la
laissa  Montesquieu,  Jean-Jacques et  Raynal; mais en philosophie
il fut en quelque sorte l'me et l'organe du sicle, le thoricien
dirigeant par excellence. Jean-Jacques tait spiritualiste, et par
moments une espce de calviniste socinien: il niait les arts, les
sciences, l'industrie, la perfectibilit, et par toutes ces faces
heurtait son sicle plutt qu'il ne le rflchissait. Il faisait, 
plusieurs gards, exception dans cette socit libertine, matrialiste
et blouie de ses propres lumires. D'Alembert tait prudent,
circonspect, sobre et frugal de doctrine, faible et timide de caractre,
sceptique en tout ce qui sortait de la gomtrie; ayant deux paroles,
une pour le public, l'autre dans le priv, philosophe de l'cole de
Fontenelle; et le XVIIIe sicle avait l'audace au front, l'indiscrtion
sur les lvres, la foi dans l'incrdulit, le dbordement des discours,
et lchait la vrit et l'erreur  pleines mains. Buffon ne manquait pas
de foi en lui-mme et en ses ides, mais il ne les prodiguait pas; il
les laborait  part, et ne les mettait que par intervalles, sous
une forme pompeuse dont la magnificence tait  ses yeux le mrite
triomphant. Or, le XVIIIe sicle passe avec raison pour avoir t
prodigue d'ides, familier et prompt, tout  tous, ne hassant pas le
dshabill; et quand il s'tait trop chauff en causant de verve, en
dissertant dans le salon pour ou contre Dieu, ma foi! il ne se faisait
pas faute alors, le bon sicle, d'ter sa perruque, comme l'abb
Galiani, et de la suspendre au dos d'un fauteuil. Condillac, si vant
depuis sa mort pour ses subtiles et ingnieuses analyses, ne vcut pas
au coeur de son poque, et n'en reprsente aucunement la plnitude, le
mouvement et l'ardeur. Il tait cit avec considration par quelques
hommes clbres; d'autres l'estimaient d'assez mince toffe. En somme,
on s'occupait peu de lui; il n'avait gure d'influence. Il mourut dans
l'isolement, atteint d'une sorte de marasme caus par l'oubli. Juger
la philosophie du XVIIIe sicle d'aprs Condillac, c'est se dcider
d'avance  la voir tout entire dans une psychologie pauvre et trique.
Quelque tat qu'on en fasse, elle tait plus forte que cela. Cabanis et
M. de Tracy, qui ont beaucoup insist, comme par prcaution oratoire,
sur leur filiation avec Condillac, se rattachent bien plus directement,
pour les solutions mtaphysiques d'origine et de fin, de substance et
de cause, pour les solutions physiologiques d'organisation et de
sensibilit,  Condorcet,  d'Holbach,  Diderot; et Condillac est
prcisment muet sur ces nigmes, autour desquelles la curiosit de son
sicle se consuma. Quant  Voltaire, meneur infatigable, d'une aptitude
d'action si merveilleuse, et philosophe pratique en ce sens, il
s'inquita peu de construire ou mme d'embrasser toute la thorie
mtaphysique d'alors; il se tenait au plus clair, il courait au plus
press, il visait au plus droit, ne perdant aucun de ses coups,
harcelant de loin les hommes et les dieux, comme un Parthe, sous ses
flches sifflantes. Dans son impitoyable verve de bon sens, il alla mme
jusqu' railler  la lgre les travaux de son poque  l'aide desquels
la chimie et la physiologie cherchaient  clairer les mystres de
l'organisation. Aprs la Thodice de Leibnitz, les anguilles de Needham
lui paraissaient une des plus drles imaginations qu'on pt avoir. La
facult philosophique du sicle avait donc besoin, pour s'individualiser
en un gnie, d'une tte  conception plus patiente et plus srieuse que
Voltaire, d'un cerveau moins troit et moins effil que Condillac; il
lui fallait plus d'abondance, de source vive et d'lvation solide que
dans Buffon, plus d'ampleur et de dcision fervente que chez d'Alembert,
une sympathie enthousiaste pour les sciences, l'industrie et les arts,
que Rousseau n'avait pas. Diderot fut cet homme; Diderot, riche et
fertile nature, ouverte  tous les germes, et les fcondant en son sein,
les transformant presque au hasard par une force spontane et confuse;
moule vaste et bouillonnant o tout se fond, o tout se broie, o tout
fermente; capacit la plus encyclopdique qui ft alors, mais capacit
active, dvorante  la fois et vivifiante, animant, embrasant tout ce
qui y tombe, et le renvoyant au dehors dans des torrents de flamme et
aussi de fume; Diderot, passant d'une machine  bas qu'il dmonte et
dcrit, aux creusets de d'Holbach et de Rouelle, aux considrations de
Bordeu; dissquant, s'il le veut, l'homme et ses sens aussi dextrement
que Condillac, ddoublant le fil de cheveu le plus tnu sans qu'il se
brise, puis tout d'un coup rentrant au sein de l'tre, de l'espace, de
la nature, et taillant en plein dans la grande gomtrie mtaphysique
quelques larges lambeaux, quelques pages sublimes et lumineuses que
Malebranche ou Leibnitz auraient pu signer avec orgueil s'ils n'eussent
t chrtiens[84]; esprit d'intelligence, de hardiesse et de conjecture,
alternant du fait  la rverie, flottant de la majest au cynisme, bon
jusque dans son dsordre, un peu mystique dans son incrdulit, et
auquel il n'a manqu, comme  son sicle, pour avoir l'harmonie, qu'un
rayon divin, un _fiat lux_, une ide rgulatrice, un Dieu[85].

[Note 84: _Chrtiens?_ cela est plus vrai de Malebranche que de
Leibnitz.]

[Note 85: Grimm avait dj compar la tte de Diderot  la nature
telle que celui-ci la concevait, riche, fertile, douce et sauvage,
simple et majestueuse, bonne et sublime, _mais sans aucun principe
dominant, sans matre et sans Dieu_.]

Tel devait tre, au XVIIIe sicle, l'homme fait pour prsider 
l'atelier philosophique, le chef du camp indisciplin des penseurs,
celui qui avait puissance pour les organiser en volontaires, les rallier
librement, les exalter, par son entrain chaleureux, dans la conspiration
contre l'ordre encore subsistant. Entre Voltaire, Buffon, Rousseau
et d'Holbach, entre les chimistes et les beaux-esprits, entre les
gomtres, les mcaniciens et les littrateurs, entre ces derniers et
les artistes, sculpteurs ou peintres, entre les dfenseurs du got
ancien et les novateurs comme Sedaine, Diderot fut un lien. C'tait lui
qui les comprenait le mieux tous ensemble et chacun isolment, qui les
apprciait de meilleure grce, et les portait le plus complaisamment
dans son coeur; qui, avec le moins de personnalit et de _quant--soi_,
se transportait le plus volontiers de l'un  l'autre. Il tait donc bien
propre  tre le centre mobile, le pivot du tourbillon;  mener la ligue
 l'attaque avec concert, inspiration et quelque chose de tumultueux et
de grandiose dans l'allure. La tte haute et un peu chauve, le front
vaste, les tempes dcouvertes, l'oeil en feu ou humide d'une grosse
larme, le cou nu et, comme il l'a dit, _dbraill, le dos bon et rond_,
les bras tendus vers l'avenir; mlange de grandeur et de trivialit,
d'emphase et de naturel, d'emportement fougueux et d'humaine sympathie;
tel qu'il tait, et non tel que l'avaient gt Falconet et Vanloo, je me
le figure dans le mouvement thorique du sicle, prcdant dignement
ces hommes d'action qui ont avec lui un air de famille, ces chefs d'un
ascendant sans morgue, d'un hrosme souill d'impur, glorieux malgr
leurs vices, gigantesques dans la mle, au fond meilleurs que leur vie:
Mirabeau, Danton, Klber.

Denis Diderot tait n  Langres, en octobre 1713, d'un pre coutelier.
Depuis deux cents ans cette profession se transmettait par hritage dans
la famille avec les humbles vertus, la pit, le sens et l'honneur des
vieux temps. Le jeune Denis, l'an des enfants, fut d'abord destin 
l'tat ecclsiastique, pour succder  un oncle chanoine. On le mit de
bonne heure aux Jsuites de la ville, et il y fit de rapides progrs.
Ces premires annes, cette vie de famille et d'enfance, qu'il aimait 
se rappeler et qu'il a consacre en plusieurs endroits de ses crits,
laissrent dans sa sensibilit de profondes empreintes. En 1760, au
Grandval, chez le baron d'Holbach, partag entre la socit la plus
sduisante et les travaux de philosophie ancienne qu'il rdigeait pour
l'Encyclopdie, ces circonstances d'autrefois lui revenaient  l'esprit
avec larmes; il remontait par la rverie le cours de sa _triste et
tortueuse compatriote_, la Marne, qu'il retrouvait l, sous ses yeux, au
pied des coteaux de Chenevires et de Champigny; son coeur nageait dans
les souvenirs, et il crivait  son amie, mademoiselle Voland: Un des
moments les plus doux de ma vie, ce fut, il y a plus de trente ans,
et je m'en souviens comme d'hier, lorsque mon pre me vit arriver du
collge, les bras chargs des prix que j'avais remports, et les paules
charges des couronnes qu'on m'avait dcernes, et qui, trop larges pour
mon front, avaient laiss passer ma tte. Du plus loin qu'il m'aperut,
il laissa son ouvrage, il s'avana sur sa porte et se mit  pleurer.
C'est une belle chose qu'un homme de bien et svre, qui pleure! Madame
de Vandeul, fille unique et si chrie de Diderot, nous a laiss quelques
anecdotes sur l'enfance de son pre, que nous ne rpterons pas, et
qui toutes attestent la vivacit d'impressions, la ptulance, la bont
facile de cette jeune et prcoce nature. Diderot a cela de particulier
entre les grands hommes du XVIIIe sicle, d'avoir eu une _famille_, une
famille tout  fait bourgeoise, de l'avoir aime tendrement, de s'y tre
rattach toujours avec effusion, cordialit et bonheur. Philosophe  la
mode et personnage clbre, il eut toujours son bon pre _le forgeron_,
comme il disait, son frre l'abb, sa soeur la mnagre, sa chre
petite fille Anglique; il parlait d'eux tous dlicieusement; il ne fut
satisfait que lorsqu'il eut envoy  Langres son ami Grimm embrasser son
vieux pre. Je n'ai gure vu trace de rien de pareil chez Jean-Jacques,
d'Alembert (et pour cause), le comte de Buffon, ou ce mme M. de Grimm,
ou M. Arouet de Voltaire.

Les jsuites cherchrent  s'attacher Diderot; il eut une veine
d'ardente dvotion; on le tonsura vers douze ans, et on essaya mme un
jour de l'enlever de Langres pour disposer de lui plus  l'aise. Ce
petit vnement dcida son pre  l'amener  Paris, o il le plaa au
collge d'Harcourt. Le jeune Diderot s'y montra bon colier et surtout
excellent camarade. On rapporte que l'abb de Bernis et lui dnrent
plus d'une fois alors au cabaret  six sous par tte[86]. Ses tudes
finies, il entra chez un procureur, M. Clment de Ris, son compatriote,
pour y tudier le droit et les lois, ce qui l'ennuya bien vite. Ce
dgot de la chicane le brouilla avec son pre, qui sentait le besoin
de brider, de mater par l'tude un naturel aussi passionn, et qui le
pressait de faire choix d'un tat quelconque ou de rentrer sous le toit
paternel. Mais le jeune Diderot sentait dj ses forces, et une vocation
irrsistible l'entranait hors des voies communes. Il osa dsobir  ce
bon pre qu'il vnrait, et seul, sans appui, brouill avec sa famille
(quoique sa mre le secourt sous main et par intervalles), log dans un
taudis, dnant toujours  six sous, le voil qui tente de se fonder
une existence d'indpendance et d'tude; la gomtrie et le grec le
passionnent, et il rve la gloire du thtre. En attendant, tous les
genres de travaux qui s'offraient lui taient bien venus; le mtier de
journaliste, comme nous l'entendons, n'existait pas alors, sans quoi
c'et t le sien. Un jour, un missionnaire lui commanda six sermons
pour les colonies portugaises, et il les fabriqua. Il essaya de se faire
le prcepteur particulier des fils d'un riche financier, mais cette vie
d'assujettissement lui devint insupportable au bout de trois mois. Sa
plus sre ressource tait de donner des leons de mathmatiques: il
apprenait lui-mme tout en montrant aux autres. C'est plaisir de
retrouver, dans _le Neveu de Hameau, la redingote de peluche grise_
avec laquelle il se promenait _au Luxembourg en t, dans l'alle des
Soupirs_, et de le voir trottant, au sortir de l, sur le pav de Paris,
_en manchettes dchires et en bas de laine noire recousus par derrire
avec du fil blanc_. Lui qui regretta plus tard si loquemment _sa
vieille robe de chambre_, combien davantage ne dut-il pas regretter
cette redingote de peluche qui lui et retrac toute sa vie de jeunesse,
de misre et d'preuves! Comme il l'aurait firement suspendue dans son
cabinet dcor d'un luxe rcent! Comme il se serait cri  plus juste
titre, en voyant cette relique, telle qu'il les aimait: Elle me
rappelle mon premier tat, et l'orgueil s'arrte  l'entre de mon
coeur. Non, mon ami, non, je ne suis point corrompu. Ma porte s'ouvre
toujours au besoin qui s'adresse  moi, il me trouve la mme affabilit;
je l'coute, je le conseille, je le plains. Mon me ne s'est point
endurcie, ma tte ne s'est point releve; mon dos est bon et rond comme
ci-devant. C'est le mme ton de franchise, c'est la mme sensibilit;
mon luxe est de frache date, et le poison n'a point encore Agi. Et que
n'et-il pas ajout, si l'ternelle redingote de peluche s'tait trouve
prcisment la mme qu'il portait ce jour de mardi gras o, tomb au
plus bas de la dtresse, puis de marche, dfaillant d'inanition,
secouru par la piti d'une femme d'auberge, il jura, tant qu'il aurait
un sou vaillant, de ne jamais refuser un pauvre, et de tout donner
plutt que d'exposer son semblable  une journe de pareilles tortures?

[Note 86: Diderot, dans l'avertissement qui prcde l'_Addition  la
Lettre sur les Sourds et Muets_, dclare qu'_il n'a jamais eu l'honneur
de voir M. l'abb de Bernis_; mais ceci n'est qu'une feinte. Diderot
n'tait pas cens auteur de la lettre; et nous devons dire, en biographe
scrupuleux, que l'anecdote des joyeux dners  six sous par tte entre
le philosophe adolescent et le futur cardinal ne nous semble pas pour
cela moins authentique.]

Ses moeurs, au milieu de cette vie incertaine, n'taient pas ce qu'on
pourrait imaginer; on voit, par un aveu qu'il fait  mademoiselle Voland
(t. II, p. 108), l'aversion qu'il conut de bonne heure pour les faciles
et dangereux plaisirs. Ce jeune homme, abandonn, ncessiteux, ardent,
dont la plume acquit par la suite un renom d'impuret; qui, selon son
propre tmoignage, possdait assez bien son Ptrone, et des petits
madrigaux infmes de Catulle pouvait rciter les trois quarts sans
honte; ce jeune homme chappa  la corruption du vice, et, dans l'ge le
plus furieux, parvint  sauver les trsors de ses sens et les illusions
de son coeur. Il dut ce bienfait  l'amour. La jeune fille qu'il aima
tait une demoiselle dchue, une ouvrire pauvre, vivant honntement
avec sa mre du travail de ses mains. Diderot la connut comme voisine,
la dsira perdument, se fit agrer d'elle, et l'pousa malgr les
remontrances conomiques de la mre; seulement il contracta ce mariage
en secret, pour viter l'opposition de sa propre famille, que trompaient
sur son compte de faux rapports. Jean-Jacques, dans ses _Confessions_, a
jug fort ddaigneusement l'Annette de Diderot,  laquelle il prfre
de beaucoup sa Thrse. Sans nous prononcer entre ces deux compagnes
de grands hommes, il parat en effet que, bonne femme au fond, madame
Diderot tait d'un caractre tracassier, d'un esprit commun, d'une
ducation vulgaire, incapable de comprendre son mari et de suffire 
ses affections. Tous ces fcheux inconvnients, que le temps dveloppa,
disparurent alors dans l'clat de sa beaut. Diderot eut d'elle jusqu'
quatre enfants, dont un seul, une fille, survcut. Aprs une de ses
premires couches, il expdia la mre et sans doute aussi le nourrisson
 Langres, prs de sa famille, pour forcer la rconciliation. Ce moyen
pathtique russit, et toutes les prventions qui avaient dur des
annes s'vanouirent en vingt-quatre heures. Cependant, accabl de
nouvelles charges, livr  des travaux pnibles, traduisant, aux gages
des libraires, quelques ouvrages anglais, une _Histoire de la Grce_, un
_Dictionnaire de Mdecine_, et mditant dj l'Encyclopdie, Diderot se
dsenchanta bien promptement de cette femme, pour laquelle il avait si
pesamment grev son avenir. Madame de Puisieux (autre erreur) durant dix
annes, mademoiselle Voland, la seule digne de son choix, durant toute
la seconde moiti de sa vie, quelques femmes telles que madame de
Prunevaux plus passagrement, l'engagrent dans des liaisons troites
qui devinrent comme le tissu mme de son existence intrieure. Madame de
Puisieux fut la premire: coquette et aux expdients, elle ajouta aux
embarras de Diderot, et c'est pour elle qu'il traduisit l'_Essai sur
le Mrite et la Vertu_, qu'il fit les _Penses philosophiques_,
l'_Interprtation de la Nature_, la _Lettre sur les Aveugles_, et les
_Bijoux indiscrets_, offrande mieux assortie et moins svre. Madame
Diderot, nglige par son mari, se resserra dans ses gots peu levs;
elle eut son petit monde, ses petits entours, et Diderot ne se rattacha
plus tard  son domestique que par l'ducation de sa fille. On
comprendra, d'aprs de telles circonstances, comment celui des
philosophes du sicle qui sentit et pratiqua le mieux la moralit de la
famille, qui cultiva le plus pieusement les relations de pre, de fils,
de frre, eut en mme temps une si fragile ide de la saintet du
mariage, qui est pourtant le noeud de tout le reste; on saisira aisment
sous quelle inspiration personnelle il fit dire  l'O-tatien dans le
_Supplment au Voyage de Bougainville_: Rien te parat-il plus insens
qu'un prcepte qui proscrit le changement qui est en nous, qui commande
une constance qui n'y peut tre, et qui viole la libert du mle et de
la femelle en les enchanant pour jamais l'un  l'autre; qu'une fidlit
qui borne la plus capricieuse des jouissances  un mme individu; qu'un
serment d'immutabilit de deux tres de chair  la face d'un ciel qui
n'est pas un instant le mme, sous des antres qui menacent ruine, au bas
d'une roche qui tombe en poudre, au pied d'un arbre qui se gerce, sur
une pierre qui s'branle? Ce fut une singulire destine de Diderot,
et bien explicable d'ailleurs par son exaltation nave et
contagieuse, d'avoir prouv ou inspir dans sa vie des sentiments si
disproportionns avec le mrite vritable des personnes. Son premier,
son plus violent amour, l'enchana pour jamais  une femme qui n'avait
aucune convenance relle avec lui. Sa plus violente amiti, qui fut
aussi passionne qu'un amour, eut pour objet Grimm, bel esprit fin,
piquant, agrable, mais coeur goste et sec[87]. Enfin la plus violente
admiration qu'il fit natre lui vint de Naigeon, Naigeon adorateur
ftichiste de son philosophe, comme Brossette l'tait de son pote,
espce de disciple badaud, de bedeau fanatique de l'athisme. Femme,
ami, disciple, Diderot se mprit donc dans ses choix; La Fontaine n'et
pas t plus malencontreux que lui; au reste,  part le chapitre de sa
femme, il ne semble gure que lui-mme il se soit jamais avis de ses
mprises.

[Note 87: Ceci est trop svre pour Grimm; je suis revenu, depuis, 
de meilleures ides sur son compte, en l'tudiant de prs.]

Tout homme dou de grandes facults, et venu en des temps o elles
peuvent se faire jour, est comptable, par-devant son sicle et
l'humanit, d'une oeuvre en rapport avec les besoins gnraux de
l'poque et qui aide  la marche du progrs. Quels que soient ses gots
particuliers, ses caprices, son humeur de paresse ou ses fantaisies de
hors-d'oeuvre, il doit  la socit un monument public, sous peine
de rejeter sa mission et de gaspiller sa destine. Montesquieu par
l'_Esprit des Lois_, Rousseau par l'_mile_ et la _Contrat social_,
Buffon par l'_Histoire naturelle_, Voltaire par tout l'ensemble de ses
travaux, ont rendu tmoignage  cette loi sainte du gnie, en vertu de
laquelle il se consacre  l'avancement des hommes; Diderot, quoi qu'on
en ait dit lgrement, n'y a pas non plus manqu[88]. On lui accorde
de reste les fantaisies humoristes, les boutades d'une saillie
incomparable, les chaudes esquisses, les riches prts  fonds perdu dans
les ouvrages et sous le nom de ses amis, le don des romans, des lettres,
des causeries, des contes, les _petits-papiers_, comme il les appelait,
c'est--dire les petits chefs-d'oeuvre, le morceau sur les femmes, _la
Religieuse_, madame de La Pommeraie, mademoiselle La Chaux, madame de La
Carlire, les hritiers du cur de Thivet;--ce que nous tenons ici  lui
maintenir, c'est son titre social, sa pice monumentale, l'Encyclopdie!
Ce ne devait tre  l'origine qu'une traduction revue et augmente du
Dictionnaire anglais de Chalmers, une spculation de librairie. Diderot
fconda l'ide premire et conut hardiment un rpertoire universel
de la connaissance humaine  son poque. Il mit vingt-cinq ans 
l'excuter. Il fut  l'intrieur la pierre angulaire et vivante de
cette construction collective, et aussi le point de mire de toutes les
perscutions, de toutes les menaces du dehors. D'Alembert, qui s'y tait
attach surtout par convenance d'intrt, et dont la Prface ingnieuse
a beaucoup trop assum, pour ceux qui ne lisent que les prfaces, la
gloire minente de l'ensemble, dserta au beau milieu de l'entreprise,
laissant Diderot se dbattre contre l'acharnement des dvots, la
pusillanimit des libraires, et sous un norme surcrot de rdaction.
Grce  sa prodigieuse verve de travail,  l'universalit de ses
connaissances,  cette facilit multiple acquise de bonne heure dans
la dtresse, grce surtout  ce talent moral de rallier autour de
lui, d'inspirer et d'exciter ses travailleurs, il termina cet difice
audacieux, d'une masse  la fois menaante et rgulire: si l'on cherche
le nom de l'architecte, c'est le sien qu'il faut y lire. Diderot savait
mieux que personne les dfauts de son oeuvre; il se les exagrait mme,
eut gard au temps, et se croyant n pour les arts, pour la gomtrie,
pour le thtre, il dplorait mainte fois sa vie engage et perdue dans
une affaire d'un profit si mince et d'une gloire si mle. Qu'il ft
admirablement organis pour la gomtrie et les arts, je ne le nie pas;
mais certes, les choses tant ce qu'elles taient alors, une grande
rvolution, comme il l'a lui-mme remarqu[89], s'accomplissant dans les
sciences, qui descendaient de la haute gomtrie et de la contemplation
mtaphysique pour s'tendre  la morale; aux belles-lettres, 
l'histoire de la nature,  la physique exprimentale et  l'industrie;
de plus, les arts au XVIIIe sicle tant faussement dtourns de leur
but suprieur et rabaisss  servir de porte-voix philosophique ou
d'arme pour le combat; au milieu de telles conditions gnrales, il
tait difficile  Diderot de faire un plus utile, un plus digne
et mmorable emploi de sa facult puissante qu'en la vouant 
l'Encyclopdie. Il servit et prcipita, par cette oeuvre civilisatrice,
la rvolution qu'il avait signale dans les sciences. Je sais d'ailleurs
quels reproches svres et rversibles sur tout le sicle doivent
temprer ces loges, et j'y souscris entirement; mais l'esprit
antireligieux qui prsida  l'Encyclopdie et  toute la philosophie
d'alors ne saurait tre exclusivement jug de notre point de vue
d'aujourd'hui, sans presque autant d'injustice qu'on a droit de lui en
reprocher. Le mot d'ordre, le cri de guerre, _crasons l'infme!_ tout
dcisif et inexorable qu'il semble, demande lui-mme  tre analys et
interprt. Avant de reprocher  la philosophie de n'avoir pas
compris le vrai et durable christianisme, l'intime et relle doctrine
catholique, il convient de se souvenir que le dpt en tait alors
confi, d'une part aux jsuites intrigants et mondains, de l'autre aux
jansnistes farouches et sombres; que ceux-ci, retranchs dans les
parlements, pratiquaient ds ici-bas leur fatale et lugubre doctrine sur
la grce, moyennant leurs bourreaux, leur question, leurs tortures, et
qu'ils ralisaient pour les hrtiques, dans les culs de basse-fosse des
cachots, l'abme effrayant de Pascal. C'tait l l'_infme_ qui, tous
les jours, calomniait auprs des philosophes le christianisme dont elle
usurpait le nom; l'_infme_ en vrit, que la philosophie est parvenue 
_craser_ dans la lutte, en s'abmant sous une ruine commune. Diderot,
ds ses premires _Penses philosophiques_, parat surtout choqu de
cet aspect tyrannique et capricieusement farouche, que la doctrine de
Nicole, d'Arnauld et de Pascal prte au Dieu chrtien; et c'est au nom
de l'humanit mconnue et d'une sainte commisration pour ses semblables
qu'il aborde la critique audacieuse o sa fougue ne lui permit plus de
s'arrter. Ainsi de la plupart des novateurs incrdules: au point de
dpart, une mme protestation gnreuse les unit. L'Encyclopdie ne fut
donc pas un monument pacifique, une tour silencieuse de clotre avec des
savants et des penseurs de toute espce distribus  chaque tage. Elle
ne fut pas une pyramide de granit  base immobile; elle n'eut rien de
ces harmonieuses et pures constructions de l'art, qui montent avec
lenteur  travers des sicles fervents vers un Dieu ador et bni. On
l'a compare  l'impie Babel; j'y verrais plutt une de ces tours
de guerre, de ces machines de sige, mais normes, gigantesques,
merveilleuses, comme en dcrit Polybe, comme en imagine le Tasse.
L'arbre pacifique de Bacon y est faonn en catapulte menaante. Il y
a des parties ruineuses, ingales, beaucoup de pltras, des fragments
ciments et indestructibles. Les fondations ne plongent pas en terre:
l'difice roule, il est mouvant, il tombera; mais qu'importe? pour
appliquer ici un mot loquent de Diderot lui-mme, la statue de
l'architecte restera debout au milieu des ruines, et la pierre qui se
dtachera de la montagne ne la brisera point, parce que les pieds n'en
sont pas d'argile.

[Note 88: C'est une rtractation partielle, une rectification de
ce que j'avais crit prcdemment dans un article du _Globe_, dont je
reproduis ici le dbut:

Il y a dans _Werther_ un passage qui m'a toujours frapp par son
admirable justesse: Werther compare l'homme de gnie qui passe au milieu
de son sicle,  un fleuve abondant, rapide, aux crues ingales,
aux ondes parfois dbordes; sur chaque rive se trouvent d'honntes
propritaires, gens de prudence et de bon sens, qui, soigneux de leurs
jardins potagers ou de leurs plates-bandes de tulipes, craignent
toujours que le fleuve ne dborde au temps des grandes eaux et ne
dtruise leur petit bien-tre; ils s'entendent donc pour lui pratiquer
des saignes  droite et  gauche, pour lui creuser des fosss, des
rigoles; et les plus habiles profitent mme de ces eaux dtournes pour
arroser leur hritage, et s'en font des viviers et des tangs  leur
fantaisie. Cette sorte de conjuration instinctive et intresse de tous
les hommes de bon sens et d'esprit contre l'homme d'un gnie suprieur
n'apparat peut-tre dans aucun cas particulier avec plus d'vidence que
dans les relations de Diderot avec ses contemporains. On tait dans un
sicle d'analyse et de destruction, on s'inquitait bien moins d'opposer
aux ides en dcadence des systmes complets, rflchis, dsintresss,
dans lesquels les ides nouvelles de philosophie, de religion, de morale
et de politique s'difiassent selon l'ordre le plus gnral et le plus
vrai, que de combattre et de renverser ce dont on ne voulait plus, ce 
quoi on ne croyait plus, et ce qui pourtant subsistait toujours. En vain
les grands esprits de l'poque, Montesquieu, Buffon, Rousseau, tentrent
de s'lever  de hautes thories morales ou scientifiques; ou bien
ils s'garaient dans de pleines chimres, dans des utopies de rveurs
sublimes; ou bien, infidles  leur dessein, ils retombaient malgr eux,
 tout moment, sous l'empire du fait, et le discutaient, le battaient en
brche, au lieu de rien construire. Voltaire seul comprit ce qui tait
et ce qui convenait, voulut tout ce qu'il fit et fit tout ce qu'il
voulut. Il n'en fut pas ainsi de Diderot, qui, n'ayant pas cette
tournure d'esprit critique, et ne pouvant prendre sur lui de s'isoler
comme Buffon et Rousseau, demeura presque toute sa vie dans une position
fausse, dans une distraction permanente, et dispersa ses immenses
facults sous toutes les formes et par tous les pores. Assez semblable
au fleuve dont parle Werther, le courant principal, si profond, si
abondant en lui-mme, disparut presque au milieu de toutes les saignes
et de tous les canaux par lesquels on le dtourna. La gne et le besoin,
une singulire facilit de caractre, une excessive prodigalit de vie
et de conversation, la camaraderie encyclopdique et philosophique, tout
cela soutira continuellement le plus mtaphysicien et le plus artiste
des gnies de cette poque. Grimm, dans sa _Correspondance littraire_,
d'Holbach dans ses prdications d'athisme, Raynal dans son _Histoire
des deux Indes_, dtournrent  leur profit plus d'une fconde artre de
ce grand fleuve dont ils taient riverains. Diderot, bon qu'il tait
par nature, prodigue parce qu'il se sentait opulent, tout  tous, se
laissait aller  cette faon de vivre; content de produire des ides, et
se souciant peu de leur usage, il se livrait  son penchant intellectuel
et ne tarissait pas. Sa vie se passa de la sorte,  penser d'abord, 
penser surtout et toujours, puis  parler de ses penses,  les crire
 ses amis,  ses matresses;  les jeter dans des articles de journal,
dans des articles d'encyclopdie, dans des romans imparfaits, dans des
notes, dans des mmoires sur des points spciaux; lui, le gnie le plus
synthtique de son sicle, il ne laissa pas de monument.

Ou plutt ce monument existe, mais par fragments; et, comme un esprit
unique et substantiel est empreint en tous ces fragments pars, le
lecteur attentif, qui lit Diderot comme il convient, avec sympathie,
amour et admiration, recompose aisment ce qui est jet dans un dsordre
apparent, reconstruit ce qui est inachev, et finit par embrasser d'un
coup d'oeil l'oeuvre du grand homme, par saisir tous les traits de cette
figure forte, bienveillante et hardie, colore par le sourire, abstraite
par le front, aux vastes tempes, au coeur chaud, la plus allemande de
toutes nos ttes, et dans laquelle il entre du Goethe, du Kant et du
Schiller tout ensemble.]

[Note 89: _Interprtation de la Nature_.]

L'athisme de Diderot, bien qu'il l'afficht par moments avec une
dplorable jactance, et que ses adversaires l'aient trop cruellement
pris au mot, se rduit le plus souvent  la ngation d'un Dieu mchant
et vengeur, d'un Dieu fait  l'image des bourreaux de Calas et de La
Barre. Diderot est revenu frquemment sur cette ide, et l'a prsente
sous les formes bienveillantes du scepticisme le moins arrogant. Tantt,
comme dans l'entretien avec la marchale de Broglie, c'est un jeune
Mexicain qui, las de son travail, se promne un jour au bord du grand
Ocan; il voit une planche qui d'un bout trempe dans l'eau et de l'autre
pose sur le rivage; il s'y couche, et, berc par la vague, rasant du
regard l'espace infini, les contes de sa vieille grand'mre sur je ne
sais quelle contre situe au del et peuple d'habitants merveilleux
lui repassent en ide comme de folles chimres; il n'y peut croire, et
cependant le sommeil vient avec le balancement et la rverie, la planche
se dtache du rivage, le vent s'accrot, et voil le jeune raisonneur
embarqu. Il ne se rveille qu'en pleine eau. Un doute s'lve alors
dans son esprit: s'il s'tait tromp en ne croyant pas! si sa grand'mre
avait eu raison! Eh bien! ajoute Diderot, elle a eu raison; il vogue, il
touche  la plage inconnue. Le vieillard, matre du pays, est l qui le
reoit  l'arrive. Un petit soufflet sur la joue, une oreille un peu
pince avec sourire, sera-ce toute la peine de l'incrdule? ou bien
ce vieillard ira-t-il prendre le jeune insens par les cheveux et se
complaire  le traner durant une ternit sur le rivage[90]?--Tantt,
comme dans une lettre  mademoiselle Voland, c'est un moine, galant
homme et point du tout enfroqu, avec qui son ami Damilaville l'a fait
dner. On parla de l'amour paternel. Diderot dit que c'tait une des
plus puissantes affections de l'homme: Un coeur paternel, repris-je;
non, il n'y a que ceux qui ont t pres qui sachent ce que c'est; c'est
un secret heureusement ignor, mme des enfants. Puis continuant,
j'ajoutai: Les premires annes que je passai  Paris avaient t fort
peu rgles; ma conduite suffisait de reste pour irriter mon pre, sans
qu'il ft besoin de la lui exagrer. Cependant la calomnie n'y avait
pas manqu. On lui avait dit... Que ne lui avait-on pas dit? L'occasion
d'aller le voir se prsenta. Je ne balanai point. Je partis plein
de confiance dans sa bont. Je pensais qu'il me verrait, que je me
jetterais entre ses bras, que nous pleurerions tous les deux, et que
tout serait oubli. Je pensai juste. L, je m'arrtai et je demandai 
mon religieux s'il savait combien il y avait d'ici chez moi: Soixante
lieues, mon pre; et s'il y en avait cent, croyez-vous que j'aurais
trouv mon pre moins indulgent et moins tendre?--Au contraire.--Et s'il
y en avait eu mille?--Ah! Comment maltraiter un enfant qui revient de si
loin?--Et s'il avait t dans la lune, dans Jupiter, dans Saturne?...
En disant ces derniers mots, j'avais les yeux tourns au ciel; et mon
religieux, les yeux baisss, mditait sur mon apologue.

[Note 90: On lit au tome second des _Essais_ de Nicole: ... En
considrant avec effroi ces dmarches tmraires et vagabondes de la
plupart des hommes, qui les mnent  la mort ternelle, je m'imagine de
voir une le pouvantable, entoure de prcipices escarps qu'un nuage
pais empche de voir, et environne d'un torrent de feu qui reoit tous
ceux qui tombent du haut de ces prcipices. Tous les chemins et tous les
sentiers se terminent  ces prcipices,  l'exception d'un seul, mais
trs-troit et trs-difficile  reconnotre, qui aboutit  un pont par
lequel on vite le torrent de feu et l'on arrive  un lieu de sret et
de lumire... Il y a dans cette le un nombre infini d'hommes  qui l'on
commande de marcher incessamment. Un vent imptueux les presse et ne
leur permet pas de retarder. On les avertit seulement que tous les
chemins n'ont pour fin que le prcipice; qu'il n'y en a qu'un seul o
ils se puissent sauver, et que cet unique chemin est trs-difficile 
remarquer. Mais, nonobstant ces avertissements, ces misrables, sans
songer  chercher le sentier heureux, sans s'en informer, et comme s'ils
le connoissoient parfaitement, se mettent hardiment en chemin. Ils ne
s'occupent que du soin de leur quipage, du dsir de commander aux
compagnons de ce malheureux voyage, et de la recherche de quelque
divertissement qu'ils peuvent prendre en passant. Ainsi ils arrivent
insensiblement vers le bord du prcipice, d'o ils sont emports dans
ce torrent de feu qui les engloutit pour jamais. Il y en a seulement un
trs-petit nombre de sages qui cherchent avec soin ce sentier, et qui,
l'ayant dcouvert, y marchent avec grande circonspection, et, trouvant
ainsi le moyen de passer le torrent, arrivent enfin  un lieu de sret
et de repos. L'image de Nicole n'est pas consolante; au chapitre V du
trait _de la Crainte de Dieu_, on peut chercher une autre scne de
_carnage spirituel_, dans laquelle n'clate pas moins ce qu'on a droit
d'appeler le _terrorisme de la Grce_: on conoit que Diderot ait trouv
ces doctrines funestes  l'humanit, et qu'il ait voulu faire  son
tour, sous image d'le et d'ocan, une contre-partie au tableau de
Nicole.--Il y a aussi dans Pascal une comparaison du monde avec une le
dserte, et les hommes y sont galement de _misrables gars_.]

Diderot a expos ses ides sur la substance, la cause et l'origine des
choses dans l'_Interprtation de la Nature_, sous le couvert de
Baumann, qui n'est autre que Maupertuis, et plus nettement encore dans
l'_Entretien avec d'Alembert_ et le _Rve_ singulier qu'il prte  ce
philosophe. Il nous suffira de dire que son matrialisme n'est pas un
mcanisme gomtrique et aride, mais un vitalisme confus, fcond et
puissant, une fermentation spontane, incessante, volutive, o, jusque
dans le moindre atome, la sensibilit latente ou dgage subsiste
toujours prsente. C'tait l'opinion de Bordeu et des physiologistes,
la mme que Cabanis a depuis si loquemment exprime. A la manire
dont Diderot sentait la nature extrieure, la nature pour ainsi dire
_naturelle_, celle que les expriences des savants n'ont pas encore
torture et falsifie, les bois, les eaux, la douceur des champs,
l'harmonie du ciel et les impressions qui en arrivent au coeur, il
devait tre profondment religieux par organisation, car nul n'tait
plus sympathique et plus ouvert  la vie universelle. Seulement, cette
vie de la nature et des tres, il la laissait volontiers obscure,
flottante et en quelque sorte diffuse hors de lui, recele au sein des
germes, circulant dans les courants de l'air, ondoyant sur les cimes des
forts, s'exhalant avec les bouffes des brises; il ne la rassemblait
pas vers un centre, il ne l'idalisait pas dans l'exemplaire radieux
d'une Providence ordonnatrice et vigilante. Pourtant, dans un ouvrage
qu'il composa durant sa vieillesse et peu d'annes avant de mourir,
l'_Essai sur la Vie de Snque_, il s'est plu  traduire le passage
suivant d'une lettre  Lucilius, qui le transporte d'admiration: S'il
s'offre  vos regards une vaste fort, peuple d'arbres antiques, dont
les cimes montent aux nues et dont les rameaux entrelacs vous drobent
l'aspect du ciel, cette hauteur dmesure, ce silence profond, ces
masses d'ombre que la distance paissit et rend continues, tant de
signes ne vous _intiment_-ils pas la prsence d'un Dieu? C'est Diderot
qui souligne le mot _intimer_. Je suis heureux de trouver dans le mme
ouvrage un jugement sur La Mettrie, qui marque chez Diderot un peu
d'oubli peut-tre de ses propres excs cyniques et philosophiques, mais
aussi un dgot amer, un dsaveu formel du matrialisme immoral et
corrupteur. J'aime qu'il reproche  La Mettrie de n'avoir pas _les
premires ides des vrais fondements de la morale_, de cet arbre
immense dont la tte touche aux cieux, et dont les racines pntrent
jusqu'aux enfers, o tout est li, o la pudeur, la dcence, la
politesse, les vertus les plus lgres, s'il en est de telles,
sont attaches comme la feuille au rameau, qu'on dshonore en l'en
dpouillant. Ceci me rappelle une querelle qu'il eut un jour sur la
vertu avec Helvtius et Saurin; il en fait  mademoiselle Voland un
rcit charmant, qui est un miroir en raccourci de l'inconsquence du
sicle. Ces messieurs niaient le sens moral inn, le motif essentiel et
dsintress de la vertu, pour lequel plaidait Diderot. Le plaisant,
ajoute-t-il, c'est que, la dispute  peine termine, ces honntes gens
se mirent, sans s'en apercevoir,  dire les choses les plus fortes en
faveur du sentiment qu'ils venaient de combattre, et  faire eux-mmes
la rfutation de leur opinion. Mais Socrate,  ma place, la leur aurait
arrache. Il dit en un endroit au sujet de Grimm: La svrit des
principes de notre ami se perd; il distingue deux morales, une  l'usage
des souverains. Toutes ces ides excellentes sur la vertu, la morale
et la nature, lui revinrent sans doute plus fortes que jamais dans le
recueillement et l'espce de solitude qu'il tcha de se procurer durant
les annes souffrantes de sa vieillesse. Plusieurs de ses amis taient
morts, les autres disperss; mademoiselle Voland et Grimm lui manquaient
souvent. Aux conversations dsormais fatigantes, il prfrait la robe de
chambre et sa bibliothque du cinquime sous les tuiles, au coin de la
rue Taranne et de celle de Saint-Benot; il lisait toujours, mditait
beaucoup et soignait avec dlices l'ducation de sa fille. Sa vie
bienfaisante, pleine de bons conseils et de bonnes oeuvres, dut lui tre
d'un grand apaisement intrieur; et toutefois peut-tre,  de certains
moments, il lui arrivait de se redire cette parole de son vieux pre:
Mon fils, mon fils, c'est un bon oreiller que celui de la raison; mais
je trouve que ma tte repose plus doucement encore sur celui de la
religion et des lois.--Il mourut en juillet 1784[91].

[Note 91: Trois ou quatre ans avant la mort de Diderot, Garat, alors
 ses dbuts, publia dans quelque almanach littraire le rcit d'une
_visite_ qu'il avait faite au philosophe, rcit piquant, un peu
burlesque, o les qualits naves de l'original sont prises en
caricature. Diderot s'en montra trs-mcontent. Garat prsageait par ce
trait son talent de plume, mais aussi sa lgret morale. Cette _visite
chez Diderot_, qu'on peut lire recueillie par M. Auguis dans ses
_Rvlations indiscrtes du XVIIIe sicle_, est peut-tre le premier
exemple en notre littrature du style _ la Janin_; dans ce genre de
charge fine, l'chantillon de Garat reste charmant.]

Comme artiste et critique, Diderot fut minent. Sans doute sa thorie du
drame n'a gure de valeur que comme dmenti donn au convenu, au faux
got,  l'ternelle mythologie de l'poque, comme rappel  la vrit des
moeurs,  la ralit des sentiments,  l'observation de la nature;
il choua ds qu'il voulut pratiquer. Sans doute l'ide de morale le
proccupa outre mesure; il y subordonna le reste, et en gnral, dans
toute son esthtique, il mconnut les limites, les ressources propres
et la circonscription des beaux-arts; il concevait trop le drame
en moraliste, la statuaire et la peinture en littrateur; le style
essentiel, l'excution mystrieuse, la touche sacre, ce je ne sais quoi
d'accompli, d'achev, qui est  la fois l'indispensable, ce _sine qua
non_ de confection dans chaque oeuvre d'art pour qu'elle parvienne 
l'adresse de la postrit,--sans doute ce coin prcieux lui a chapp
souvent; il a ttonn alentour, et n'y a pas toujours pos le doigt
avec justesse; Falconnet et Sedaine lui ont caus de ces blouissements
d'enthousiasme que nous ne pouvons lui passer que pour Trence, pour
Richardson et pour Greuze: voil les dfauts. Mais aussi que de verve,
que de raison dans les dtails! quelle chaude poursuite du vrai, du bon,
de ce qui sort du coeur! quel exemplaire sentiment de l'antique dans
ce sicle irrvrent! quelle critique pntrante, honnte, amoureuse,
jusqu'alors inconnue! comme elle pouse son auteur ds qu'elle y prend
got! comme elle le suit, l'enveloppe, le dveloppe, le choie
et l'adore! Et, tout optimiste qu'elle est et un peu sujette 
l'engouement, ne la croyez pas dupe toujours. Demandez plutt  l'auteur
des _Saisons_,  M. de Saint-Lambert, _qui, entre les gens de lettres,
est une des peaux les plus sensibles_ (nous dirions aujourd'hui _un des
pidermes_);  M. de La Harpe, qui a _du nombre, de l'loquence, du
style, de la raison, de la sagesse, mais rien qui lui batte au-dessous
de la mamelle gauche_,

  _... Quod laeva in parte mamillae
  Nil salit Arcadico juveni..._

JUV.

Demandez  l'abb Raynal, _qui serait sur la ligne de M. de La Harpe,
s'il avait un peu moins d'abondance et un peu plus de got_; au digne,
au sage et honnte Thomas enfin, qui,  l'oppos du mme M. de La Harpe,
_met tout en montagnes, comme l'autre met tout en plaines_, et qui, en
crivant _sur les femmes_, a trouv moyen de composer _un si bon, un si
estimable livre, mais un livre qui n'a pas de sexe_.

En prononant le nom de femmes, nous avons touch la source la plus
abondante et la plus vive du talent de Diderot comme artiste. Ses
meilleurs morceaux, les plus dlicieux d'entre ses _petits papiers_,
sont certainement ceux o il les met en scne, o il raconte les
abandons, les perfidies, les ruses dont elles sont complices ou
victimes, leur puissance d'amour, de vengeance, de sacrifice; o il
peint quelque coin du monde, quelque intrieur auquel elles ont t
mles. Les moindres rcits courent alors sous sa plume, rapides,
entranants, simples, loin d'aucun systme, empreints, sans affectation,
des circonstances les plus familires, et comme venant d'un homme qui a
de bonne heure vcu de la vie de tous les jours, et qui a senti l'me et
la posie dessous. De telles scnes, de tels portraits ne s'analysent
pas. Omettant les choses plus connues, je recommande  ceux qui ne l'ont
pas lue encore la Correspondance de Diderot avec mademoiselle Jodin,
jeune actrice dont il connaissait la famille, et dont il essaya de
diriger la conduite et le talent par des conseils aussi attentifs que
dsintresss. C'est un admirable petit cours de morale pratique, sense
et indulgente; c'est de la raison, de la dcence, de l'honntet, je
dirais presque de la vertu,  la porte d'une jolie actrice, bonne et
franche personne, mais mobile, turbulente, amoureuse. A la place de
Diderot, Horace (je le suppose assez goutteux dj pour tre sage),
Horace lui-mme n'aurait pas donn d'autres prceptes, des conseils
mieux pris dans le rel, dans le possible, dans l'humanit; et certes il
ne les et pas assaisonns de maximes plus saines, d'indications plus
fines sur l'art du comdien. Ces Lettres  mademoiselle Jodin, publies
pour la premire fois en 1821, prsageaient dignement celles 
mademoiselle Voland, que nous possdons enfin aujourd'hui. Ici Diderot
se rvle et s'panche tout entier. Ses gots, ses moeurs, la tournure
secrte de ses ides et de ses dsirs; ce qu'il tait dans la maturit
de l'ge et de la pense; sa sensibilit intarissable au sein des plus
arides occupations et sous les paquets d'preuves de l'_Encyclopdie_;
ses affectueux retours vers les temps d'autrefois, son amour de la ville
natale, de la maison paternelle et des _vordes_ sauvages o s'battait
son enfance; son voeu de retraite solitaire, de campagne avec peu
d'amis, d'oisivet entremle d'motions et de lectures; et puis, au
milieu de cette socit charmante,  laquelle il se laisse aller tout
en la jugeant, les figures sans nombre, gracieuses ou grimaantes, les
pisodes tendres ou bouffons qui ressortent et se croisent dans ses
rcits; madame d'pinay, les boucles de cheveux pendantes, un cordon
bleu au front, langoureuse en face de Grimm; madame d'Aine en camisole,
aux prises avec M. Le Roy; le baron d'Holbach, au ton moqueur et
discordant, prs de sa moiti au fin sourire; l'abb Galiani, _trsor
dans les jours pluvieux_, meuble si indispensable que _tout le
monde voudrait en avoir un  la campagne, si on en faisait chez les
tabletiers_; l'incomparable portrait d'_Uranie_, de cette belle et
auguste madame Legendre, la plus vertueuse des coquettes, la plus
dsesprante des femmes qui disent: Je vous aime;--un franc parler sur
les personnages clbres; Voltaire, _ce mchant et extraordinaire enfant
des Dlices_, qui a beau critiquer, railler, se dmener, et qui _verra
toujours au-dessus de lui une douzaine d'hommes de la nation, qui, sans
s'lever sur la pointe du pied, le passeront de la tte, car il n'est
que le second dans tous les genres_; Rousseau, cet tre incohrent,
_excessif, tournant perptuellement autour d'une capucinire o il se
fourrera un beau matin, et sans cesse ballott de l'athisme au baptme
des cloches_;--c'en est assez, je crois, pour indiquer que Diderot,
homme, moraliste, peintre et critique, se montre  nu dans cette
Correspondance, si heureusement conserve, si  propos offerte 
l'admiration empresse de nos contemporains. Plus efficacement que nos
paroles, elle ravivera, elle achvera dans leur mmoire une image
dj vieillie, mais toujours prsente. Nous y renvoyons bien vite les
lecteurs qui trouveraient que nous n'en avons pas dit assez ou que
nous en avons trop dit[92]. Nous leur rappellerons en mme temps,
comme ddommagement et comme excuse, un article sur la prose du grand
crivain, insr autrefois dans ce recueil par un des hommes[93] qui ont
le mieux soutenu et perptu de nos jours la tradition de Diderot, pour
la verve chaude et fconde, le gnie facile, abondant, passionn, le
charme sans fin des causeries et la bont prodigue du caractre.

Juin 1831.

[Note 92: On peut voir aussi deux articles dtaills sur cette
Correspondance dans _le Globe_, 20 septembre et 5 octobre 1830.]

[Note 93: M. Ch. Nodier (_Revue de Paris_).]


J'ai refait plus tard une esquisse de Diderot qui se trouve au tome VII
des _Causeries du Lundi_.




L'ABB PRVOST

On a compar souvent l'impression mlancolique que produisent sur nous
les bibliothques, o sont entasss les travaux de tant de gnrations
dfuntes,  l'effet d'un cimetire peupl de tombes. Cela ne nous a
jamais sembl plus vrai que lorsqu'on y entre, non avec une curiosit
vague ou un labeur trop empress, mais guid par une intention
particulire d'honorer quelque nom choisi, et par un acte de pit
studieuse  accomplir envers une mmoire. Si pourtant l'objet de notre
tude ce jour-l, et en quelque sorte de notre dvotion, est un de ces
morts fameux et si rares dont la parole remplit les temps, l'effet
ne saurait tre ce que nous disons; l'autel alors nous apparat trop
lumineux; il s'en chappe incessamment un puissant clat qui chasse bien
loin la langueur des regrets et ne rappelle que des ides de dure et de
vie. La mdiocrit, non plus, n'est gure propre  faire natre en nous
un sentiment d'espce si dlicate; l'impression qu'elle cause n'a rien
que de strile, et ressemble  de la fatigue ou  de la piti. Mais ce
qui nous donne  songer plus particulirement et ce qui suggre  notre
esprit mille penses d'une morale pntrante, c'est quand il s'agit d'un
de ces hommes en partie clbres et en partie oublis, dans la mmoire
desquels, pour ainsi dire, la lumire et l'ombre se joignent; dont
quelque production toujours debout reoit encore un vif rayon qui semble
mieux clairer la poussire et l'obscurit de tout le reste; c'est
quand nous touchons  l'une de ces renommes recommandables et jadis
brillantes, comme il s'en est vu beaucoup sur la terre, belles
aujourd'hui, dans leur silence, de la beaut d'un clotre qui tombe, et
 demi couches, dsertes et en ruine. Or,  part un trs-petit nombre
de noms grandioses et fortuns qui, par l'-propos de leur venue,
l'toile constante de leurs destins, et aussi l'immensit des choses
humaines et divines qu'ils ont les premiers reproduites glorieusement,
conservent ce privilge ternel de ne pas vieillir, ce sort un peu
sombre, mais fatal, est commun  tout ce qui porte dans l'ordre des
lettres le titre de talent et mme celui de gnie. Les admirations
contemporaines les plus unanimes et les mieux mrites ne peuvent
rien contre; la rsignation la plus humble, comme la plus opinitre
rsistance, ne hte ni ne retarde ce moment invitable, o le grand
pote, le grand crivain, entre dans la postrit, c'est--dire o les
gnrations dont il fut le charme et l'me, cdant la scne  d'autres,
lui-mme il passe de la bouche ardente et confuse des hommes 
l'indiffrence, non pas ingrate, mais respectueuse, qui, le plus
souvent, est la dernire conscration des monuments accomplis. Sans
doute quelques plerins du gnie, comme Byron les appelle, viennent
encore et jusqu' la fin se succderont alentour; mais la socit en
masse s'est porte ailleurs et frquente d'autres lieux. Une bien forte
part de la gloire de Walter Scott et de Chateaubriand plonge dj dans
l'ombre. Ce sentiment qui, ainsi que nous le disons, n'est pas sans
tristesse, soit qu'on l'prouve pour soi-mme, soit qu'on l'applique 
d'autres, nous devons tcher du moins qu'il nous laisse sans amertume.
Il n'a rien,  le bien prendre, qui soit capable d'irriter ou de
dcourager; c'est un des mille cts de la loi universelle. Ne nous
y appesantissons jamais que pour combattre en nous l'amour du bruit,
l'exagration de notre importance, l'enivrement de nos oeuvres. Prmunis
par l contre bien des agitations insenses, sachons nous tenir  un
calme grave,  une habitude rflchie et naturelle, qui nous fasse tout
goter selon la mesure, nous permette une justice clairvoyante, dgage
des proccupations superbes, et, en sauvant nos productions sincres des
changeantes saillies du jour et des jargons bigarrs qui passent, nous
tablisse dans la situation intime la meilleure pour y pancher le
plus de ces vrits relles, de ces beauts simples, de ces sentiments
humains bien mnags, dont, sous des formes plus ou moins neuves
et durables, les ges futurs verront se confirmer  chaque preuve
l'ternelle jeunesse.

Cette rflexion nous a t inspire au sujet de l'abb Prvost, et nous
croyons que c'est une de celles qui, de nos jours, lui viendraient le
plus naturellement  lui-mme, s'il pouvait se contempler dans le pass.
Non pas que, durant le cours de sa longue et laborieuse carrire, il ait
jamais positivement obtenu ce quelque chose qui,  un moment dtermin,
clate de la plnitude d'un disque blouissant, et qu'on appelle la
gloire; plutt que la gloire, il eut de la clbrit diffuse, et possda
les honneurs du talent, sans monter jusqu'au gnie. Ce fut pourtant, si
l'on parle un instant avec lui la langue vaguement complaisante de Louis
XIV, ce fut,  tout prendre, un heureux et facile gnie, d'un savoir
tendu et lucide, d'une vaste mmoire, inpuisable en oeuvres, galement
propre aux histoires srieuses et aux amusantes, renomm pour les grces
du style et la vivacit des peintures, et dont les productions,  peine
closes, faisaient, disait-on alors, _les dlices des coeurs sensibles
et des belles imaginations_. Ses romans, en effet, avaient un cours
prodigieux; on les contrefaisait de toutes parts; quelquefois on les
continuait sous son nom, ce qui est arriv pour le _Clveland_; les
libraires demandaient _du l'abb Prvost_, comme prcdemment du
Saint-vremond; lui-mme, il ne les laissait gure en souffrance, et
ses oeuvres, y compris _le Pour et Contre_ et l'_Histoire gnrale des
Voyages_, vont beaucoup au del de cent volumes. De tous ces estimables
travaux, parmi lesquels on compte une bonne part de crations, que
reste-t-il dont on se souvienne et qu'on relise? Si dans notre jeunesse
nous nous sommes trouvs  porte de quelque ancienne bibliothque de
famille, nous avons pu lire _Clveland_, _le Doyen de Killerine_, les
_Mmoires d'un Homme de qualit_, que nous recommandaient nos oncles
ou nos pres; mais,  part une occasion de ce genre, on les estime sur
parole, on ne les lit pas. Que si par hasard on les ouvre, on ne va
presque jamais jusqu' la fin, pas plus que pour l'_Astre_ ou pour
_Cllie_; la manire en est dj trop loin de notre got, et rebute par
son dveloppement, au lieu de prendre; il n'y a que _Manon Lescaut_ qui
russisse toujours dans son accorte ngligence, et dont la fracheur
sans fard soit immortelle. Ce petit chef-d'oeuvre chapp en un jour
de bonheur  l'abb Prvost, et sans plus de peine assurment que les
innombrables pisodes,  demi rels,  demi invents, dont il a sem ses
crits, soutient  jamais son nom au-dessus du flux des annes, et le
classe de pair, en lieu sr,  ct de l'lite des crivains et des
inventeurs. Heureux ceux qui, comme lui, ont eu un jour, une semaine, un
mois dans leur vie, o  la fois leur coeur s'est trouv plus abondant,
leur timbre plus pur, leur regard dou de plus de transparence et de
clart, leur gnie plus familier et plus prsent; o un fruit rapide
leur est n et a mri sous cette harmonieuse conjonction de tous
les astres intrieurs; o, en un mot, par une oeuvre de dimension
quelconque, mais complte, ils se sont levs d'un jet  l'idal
d'eux-mmes! Bernardin de Saint-Pierre dans _Paul et Virginie_, Benjamin
Constant par son _Adolphe_, ont eu cette bonne fortune, qu'on mrite
toujours si on l'obtient, de s'offrir, sous une enveloppe de rsum
admirable, au regard sommaire de l'avenir. On commence  croire que,
sans cette tour solitaire de Ren, qui s'en dtache et monte dans la
nue, l'difice entier de Chateaubriand se discernerait confusment 
distance[94]. L'abb Prvost, sous cet aspect, n'a rien  envier  tous
ces hommes. Avec infiniment moins d'ambition qu'aucun, il a son point
sur lequel il est autant hors de ligne: Manon Lescaut subsiste  jamais,
et, en dpit des rvolutions du got et des modes sans nombre qui en
clipsent le vrai rgne, elle peut garder au fond sur son propre
sort cette indiffrence foltre et languissante qu'on lui connat.
Quelques-uns, tout bas, la trouvent un peu faible peut-tre et par
trop simple de mtaphysique et de nuances; mais quand l'assaisonnement
moderne se sera vapor, quand l'enluminure fatigante aura pli, cette
fille incomprhensible se retrouvera la mme, plus frache seulement par
le contraste. L'crivain qui nous l'a peinte restera apprci dans le
calme, comme tant arriv  la profondeur la plus inoue de la passion
par le simple naturel d'un rcit, et pour avoir fait de sa plume, en
cette circonstance, un emploi cher  certains coeurs dans tous les
temps. Il est donc de ceux que l'oubli ne submergera pas, ou qu'il
n'atteindra du moins que quand, le got des choses saines tant puis,
il n'y aura plus de regret  mourir.

[Note 94: J'crivais cela en 1831. Ceux qui m'accusent, comme ce
lger M. de Lomnie (qui n'est qu'un cho de son monde), d'avoir attendu
la mort de M. de Chateaubriand pour laisser voir ma pense  son sujet,
ne m'ont pas bien lu. Branger, au contraire, avait fort remarqu ce
passage, et il s'amusait quelquefois  taquiner M. de Chateaubriand sur
ce que ses petits neveux les romantiques pensaient de lui.]

Mais si la postrit s'en tient, dans l'essor de son coup d'oeil, 
cette brve comprhension d'un homme,  ce relev rapide d'une oeuvre,
il y a, jusque dans son sein, des curiosits plus scrupuleuses et plus
patientes qui prouvent le besoin d'insister davantage, de revenir 
la connaissance des portions disparues, et de retrouver pars dans
l'ensemble, plus mlangs sans doute mais aussi plus tals, la plupart
des mrites dont la pice principale se compose. On veut suivre dans la
continuit de son tissu, on veut toucher de la main, en quelque sorte,
l'toffe et la qualit de ce gnie dont on a dj vu le plus brillant
chantillon, mais un chantillon, aprs tout, qui tient troitement au
reste, et n'en est d'ordinaire qu'un accident mieux venu. C'est ce que
nous tchons de faire aujourd'hui pour l'abb Prvost. Un attrait tout
particulier, ds qu'on l'a entrevu, invite  s'informer de lui et 
dsirer de l'approfondir. Sa physionomie ouverte et bonne, la politesse
dcente de son langage, laissent transpirer  son insu une sensibilit
intrieure profondment tendre, et, sous la gnralit de sa morale
et la multiplicit de ses rcits, il est ais de saisir les traces
personnelles d'une exprience bien douloureuse. Sa vie, en effet, fut
pour lui le premier de ses romans et comme la matire de tous les
autres. Il naquit, sur la fin du XVIIe sicle, en avril 1697,  Hesdin
dans l'Artois, d'une honnte famille et mme noble; son pre tait
procureur du roi au bailliage. Le jeune Prvost fit ses premires tudes
chez les jsuites de sa ville natale, et plus tard alla doubler sa
rhtorique au collge d'Harcourt,  Paris. On le soigna fort  cause des
rares talents qu'il produisit de bonne heure, et les jsuites l'avaient
dj entran au noviciat lorsqu'un jour (il avait seize ans), les ides
de monde l'ayant assailli, il quitta tout pour s'engager en qualit de
simple volontaire. La dernire guerre de Louis XIV tirait  sa fin; les
emplois  l'arme taient devenus trs-rares; mais il avait l'esprance,
commune  une infinit de jeunes gens, d'tre avanc aux premires
occasions; et, comme lui-mme il l'a dit par la suite en rponse  ceux
qui calomniaient cette partie de sa vie, il n'toit pas si disgraci
du ct de la naissance et de la fortune qu'il ne pt esprer de
faire heureusement son chemin. Las pourtant d'attendre, et la guerre
d'ailleurs finissant, il retourna  La Flche chez les pres jsuites,
qui le reurent avec toutes sortes de caresses; il en fut sduit au
point de s'engager presque dfinitivement dans l'Ordre; il composa, en
l'honneur de saint Franois Xavier, une ode qui ne s'est pas conserve.
Mais une nouvelle inconstance le saisit, et, sortant encore une fois de
la retraite, il reprit le mtier des armes _avec plus du distinction_,
dit-il, _et d'agrment_, avec quelque grade par consquent, lieutenance
ou autre. Les dtails manquent sur cette poque critique de sa vie[95].
On n'a qu'une phrase de lui qui donne suffisamment  penser et qui
rvle la teinte  la direction de ses sentiments durant les orages de
sa premire jeunesse: Quelques annes se passrent, dit-il ( ce mtier
des armes); vif et sensible au plaisir, j'avouerai, dans les termes
de M. de Cambrai, que la sagesse demandoit bien des prcautions qui
m'chapprent. Je laisse  juger quels devoient tre, depuis l'ge de
vingt  vingt-cinq ans, le coeur et les sentiments d'un homme qui a
compos le _Clveland_ trente-cinq ou trente-six. La malheureuse fin
d'un engagement trop tendre me conduisit enfin au _tombeau_: c'est le
nom que je donne  l'Ordre respectable o j'allai m'ensevelir, et o
je demeurai quelque temps si bien mort, que mes parents et mes amis
ignorrent ce que j'tois devenu. Cet Ordre respectable dont il parle,
et dans lequel il entra  l'ge de vingt-quatre ans environ, est celui
des Bndictins de la congrgation de Saint-Maur; il y resta cinq ou six
ans dans les pratiques religieuses et dans l'assiduit de l'tude; nous
le verrons plus tard en sortir. Ainsi cette me passionne, et par trop
maniable aux impressions successives, ne pouvait se fixer  rien; elle
tait du nombre de ces natures dlies qu'on traverse et qu'on branle
aisment sans les tenir; elle avait puis dans l'ingnuit de son propre
fonds et avait dvelopp en elle, par l'excellente ducation qu'elle
avait reue, mille sentiments honntes, dlicats et pieux, capables, ce
semble,  volont, de l'honorer parmi les hommes ou de la sanctifier
dans la retraite, et elle ne savait se rsoudre ni  l'un ni  l'autre
de ces partis; elle en essayait continuellement tour  tour; la
fragilit se perptuait sous les remords; le monde, ses plaisirs,
la varit de ses vnements, de ses peintures, la tendresse de ses
liaisons, devenaient, au bout de quelques mois d'absence, des tentations
irrsistibles pour ce coeur trop tt sevr, et, d'une autre part, aucun
de ces biens ne parvenait  le remplir au moment de la jouissance. Le
repentir alors et une sorte d'irritation croissante contre un ennemi
toujours victorieux le rejetaient au premier choc dans des partis
extrmes dont l'austrit ne tardait pas  mollir; et, aprs une lutte
nouvelle, en un sens contraire au prcdent, il retombait encore de
la cellule dans les aventures. On a conserv de lui le fragment d'une
lettre crite  l'un de ses frres au commencement de son entre chez
les bndictins; elle se rapporte au temps de son sjour  Saint-Ouen,
vers 1721. Il y touche cet tat moral de son me en traits ingnus
et suaves qui marquent assez qu'il n'est pas guri: Je connois la
foiblesse de mon coeur, et je sens de quelle importance il est pour
son repos de ne point m'appliquer  des sciences striles qui le
laisseraient dans la scheresse et dans la langueur; il faut, si je
veux tre heureux dans la religion, que je conserve dans toute sa force
l'impression de grce qui m'y a amen; il faut que je veille sans cesse
 loigner tout ce qui pourroit l'affoiblir. Je n'aperois que trop tous
les jours de quoi je redeviendrois capable, si je perdois un moment
de vue la grande rgle, ou mme si je regardois avec la moindre
complaisance certaines images qui ne se prsentent que trop souvent 
mon esprit, et qui n'auroient encore que trop de force pour me sduire,
quoiqu'elles soient  demi effaces. Qu'on a de peine, mon cher frre,
 reprendre un peu de vigueur quand on s'est fait une habitude de sa
foiblesse; et qu'il en cote  combattre pour la victoire, quand on a
trouv longtemps de la douceur  se laisser vaincre!

[Note 95: Le biographe de l'dition de 1810, qui est le mme que
celui de l'dition de 1783, a copi sur ce point le biographe qui a
publi les _Penses de l'abb Prvost_ en 1764, et qui lui-mme s'en
tait tenu aux explications insres dans le nombre 47 du _Pour et
Contre_.--On a imprim dans je ne sais quel livre _d'Ana_, que Prvost
tant tomb amoureux d'une dame,  Hesdin probablement, son pre, qui
voyait cette intrigue de mauvais oeil, alla un soir  la porte de la
dame pour morigner son fils au passage, et que celui-ci, dans la
rapidit du mouvement qu'il fit pour s'chapper, heurta si violemment
son pre que le vieillard mourut des suites du coup. Si ce n'est pas
l une calomnie atroce, c'est un conte, et Prvost a bien assez
de catastrophes dans sa vie sans celle-l. (Voir dans la _Dcade
philosophique_ du 20 thermidor an XI une lettre de M. L. Prvost
d'Exiles, qui dment et rfute premptoirement cette anecdote sur son
grand-oncle).]

L'idal de l'abb Prvost, son rve ds sa jeunesse, le modle de
flicit vertueuse qu'il se proposait et qu'ajournrent longtemps pour
lui des erreurs trop vives, c'tait un mlange d'tude et de monde, de
religion et d'honnte plaisir, dont il s'est plu en beaucoup d'occasions
 flatter le tableau. Une fois engag dans des liens indissolubles, il
tcha que toute image trop mouvante et trop propice aux dsirs ft
soigneusement bannie de ce plan un peu chimrique, o le devoir tait la
mesure de la volupt. On aime  s'tendre avec lui, en plus d'un
endroit des _Mmoires d'un Homme de qualit_ et de _Clveland_, sur ces
promenades mditatives, ces saintes lectures dans la solitude, au milieu
des bois et des fontaines, une abbaye toujours dans le fond; sur ces
conversations morales entre amis, _qu'Horace et Boileau ont marques_,
nous dit-il, _comme un des plus beaux traits dont ils composent la
vie heureuse_. Son christianisme est doux et tempr, on le voit;
accommodant, mais pur; c'est un christianisme formel qui _ordonne  la
fois la pratique de la morale et la croyance des mystres_, d'ailleurs
nullement farouche, fond sur la Grce et sur l'amour, fleuri
d'atticisme, ayant pass par le noviciat des jsuites et s'en tant
dgag avec candeur, bien qu'avec un souvenir toujours reconnaissant.
Gresset, dans plusieurs morceaux de ses ptres, nous en donnerait
quelque ide que Prvost certainement ne dsavouerait pas:

  _Blandus honos, hilarisque tamen cum pondre virtus._

Boileau, plus svre et aussi humain, Boileau, que je me reproche de
n'avoir pas assez lou autrefois sur ce point non plus que sur quelques
autres, a t inspir de cet esprit de pit solide dans son ptre 
l'abb Renaudot. L'admirable caractre de Tiberge, dans _Manon Lescaut_,
en offre en action toutes les lumires et toutes les vertus runies. Du
milieu des bouleversements de sa jeunesse et des ncessits matrielles
qui en furent la suite, Prvost tendit d'un effort constant  cette
sagesse pleine d'humilit, et il mrita d'en cueillir les fruits ds
l'ge mr. Il conserva toute sa vie un tendre penchant pour ses premiers
matres, et les impressions qu'il avait reues d'eux ne le quitteront
jamais. Il est possible,  la rigueur, que la philosophie, alors
commenante, l'ait sduit un moment dans l'intervalle de sa sortie de
La Flche  son entre chez les bndictins, et que le personnage de
Clveland reprsente quelques souvenirs personnels de cette poque. Mais
au fond c'tait une nature soumise, non raisonneuse, altre des sources
suprieures, encline  la spiritualit, largement crdule  l'invisible;
une intelligence de la famille de Malebranche en mtaphysique; une de
ces mes qui, ainsi qu'il l'a dit de sa Ccile, _se portent d'une ardeur
tonnante de sentiments vers un objet qui leur est incertain pour
elles-mmes; qui aspirent au bonheur d'aimer sans bornes et sans
mesure_, et s'en croient empches par les _tnbres des sens_ et le
poids de la chair. Il obit  un lan de cette voix mystique en entrant
chez les bndictins: seulement il compta trop sur ses forces, ou
peut-tre, parce qu'il s'en dfiait beaucoup, il se hta de s'interdire
solennellement toute rcidive de dfaillance. Le sacrifice une fois
consomm, la conscience lucide lui revint: Je reconnus, dit-il, que ce
coeur si vif toit encore brlant sous la cendre. La perte de ma
libert m'affligea jusqu'aux larmes. Il toit trop tard. Je cherchai ma
consolation durant cinq ou six ans, dans les charmes de l'tude; mes
livres toient mes amis fidles, _mais ils toient morts comme moi!_

L'tude en effet, qui, suivant sa propre expression, a des douceurs,
mais mlancoliques et toujours uniformes; ce genre d'tude surtout,
hritage dmembr des Mabillon, austre, interminable, monotone comme
une pnitence, sans mlange d'invention et de grces, pouvait suffire
uniquement  la vie d'un dom Martenne, non  celle de dom Prvost. Il y
tait propre toutefois, mais il l'tait aussi  trop d'autres matires
plus attrayantes. On l'occupa successivement dans les diverses maisons
de l'Ordre  Saint-Ouen de Rouen, o il eut une polmique  son
avantage avec un jsuite appel Le Brun;  l'abbaye du Bec, o, tout en
approfondissant la thologie, il fit connaissance d'un grand seigneur
retir de la cour qui lui donna peut-tre la pense de son premier
roman;  Saint-Germer, o il professa les humanits;  vreux et aux
Blancs-Manteaux de Paris, o il prcha avec une vogue merveilleuse;
enfin  Saint-Germain-des-Prs, espce de capitale de l'Ordre, o on
l'appliqua en dernier lieu au _Gallia Christiana_, dont un volume
presque entier, dit-on, est de lui. Il commena ds lors, selon toute
apparence,  rdiger les _Mmoires d'un Homme de qualit_, et en mme
temps, par la multitude d'histoires intressantes qu'il contait  ravir,
il faisait le charme des veilles du clotre. Un lger mcontentement,
qui n'tait qu'un prtexte, mais en ralit ses ides, dont le cours le
dtournait plus que jamais ailleurs, l'engagrent  solliciter de Rome
sa translation dans une branche moins rigide de l'Ordre; ce fut pour
Cluny qu'il s'arrta. Il obtint sa demande; le bref devait tre fulmin
par l'vque d'Amiens  un jour marqu; Prvost y comptait, et de grand
matin il s'chappa du couvent, en laissant pour les suprieurs des
lettres o il exposait ses motifs. Par l'effet d'une intrigue qu'il
avait ignore jusqu'au dernier moment, le bref ne fut pas fulmin, et
sa position de dserteur devint tellement fausse qu'il n'y vit d'autre
issue qu'une fuite en Hollande. Le gnral de la congrgation tenta bien
une dmarche amicale pour lui rouvrir les portes; mais Prvost, dj
parti, n'en fut pas inform. Ce grand pas une fois fait, il dut en
accepter toutes les consquences. Riche de savoir, rompu  l'tude,
propre aux langues, regorgeant, en quelque sorte, de souvenirs et
d'aventures prouves ou recueillies qui s'taient amasses en lui
dans le silence, il saisit sa plume facile et courante pour ne la plus
abandonner; et par ses romans, ses compilations, ses traductions, ses
journaux, ses histoires, il s'ouvrit rapidement une large place dans le
monde littraire. Sa fuite est de 1727 ou 1728 environ; il avait trente
et un ans, et demeura ainsi hors de France au moins six annes, tant
en Hollande qu'en Angleterre. Ds les premiers temps de son exil, nous
voyons paratre de lui les _Mmoires d'un Homme de qualit_, un volume
traduit de l'_Histoire universelle_ du prsident de Thou, une _Histoire
mtallique du royaume des Pays-Bas_, galement traduite. _Clveland_
vint ensuite, puis _Manon_, et _le Pour et Contre_, dont la publication
commence en 1733 ne finit qu'en 1740. Prvost tait dj rentr en
France lorsqu'il publia _le Doyen de Killerine_, en 1735. Comme ceci
n'est pas un inventaire exact, ni mme un jugement gnral des nombreux
crits de notre auteur, nous ne nous arrterons qu' ceux qui nous
aideront  le peindre.

Les _Mmoires d'un Homme de qualit_ nous semblent sans contredit, et
_Manon_  part, _Manon_ qui n'en est du reste qu'un charmant pisode par
post-scriptum,--nous semblent le plus naturel, le plus franc, le mieux
conserv des romans de l'abb Prvost, celui o, ne s'tant pas encore
blas sur le romanesque et l'imaginaire, il se tient davantage  ce
qu'il a senti en lui ou observ alentour. Tandis que, dans ses romans
postrieurs, il se perd en des espaces de lieu considrables et se prend
 des personnages d'outre-mer, qu'il affuble de caractres hybrides et
dont la vraisemblance, contestable ds lors, ne supporte pas un coup
d'oeil aujourd'hui, dans ces Mmoires au contraire il nous retrace en
perfection, et sans y songer, les manires et les sentiments de la bonne
socit vers la fin du rgne de Louis XIV. Le ct satirique que prfre
Le Sage manque ici tout  fait; la grossiret et la licence, qui se
faisaient jour  tout instant sous ces beaux dehors, n'y ont aucune
place. J'omets toujours _Manon_ et son Paris du temps du _Systme_, son
Paris de vice et de boue, o toutes les ordures sont entasses, quoique
d'occasion seulement, remarquez-le bien, quoique jetes l sans dessein
de les faire ressortir, et d'un bout  l'autre claires d'un mme
reflet sentimental. Mais le monde habituel de Prvost, c'est le monde
honnte et poli, vu d'un peu loin par un homme qui, aprs l'avoir
certainement pratiqu, l'a regrett beaucoup du fond de la province et
des clotres; c'est le monde dlicat, galant et plein d'honneur, tel que
Louis XIV aurait voulu le fixer, comme Boileau et Racine nous en ont
dcor l'idal, qui est  porte de la cour, mais qui s'en abstient
souvent; o Montausier a pass, o la Rgence n'est point parvenue.
Prvost tourne en plein ses rcits au noble, au srieux, au pathtique,
et s'enchante aisment. Son roman,--oui, son roman, nonobstant la fille
de joie et l'escroc que vous en connaissez, procde en ligne assez
directe de l'_Astre_, de la _Cllie_ et de ceux de madame de La
Fayette. De composition et d'art dans le cours de son premier ouvrage,
non plus que dans les suivants, il n'y en a pas l'ombre; le marquis
raconte ce qui lui est arriv,  lui, et ce que d'autres lui ont racont
d'eux-mmes; tout cela se mle et se continue  l'aventure; nulle
proportion de plans; une lumire volontiers gale; un style dlicieux,
rapide, distribu au hasard, quoique avec un instinct de got inaperu;
enjambant les routes, les intervalles, les prambules, tout ce que nous
dcririons aujourd'hui; voyageant par les paysages en carrosse bien
roulant et les glaces leves; sautant, si l'on est  bord d'un vaisseau,
sur _une infinit de cordages et d'instruments de mer_, sans dsirer
ni savoir en nommer un seul, et, dans son ignorance extraordinaire,
s'panouissant mille fois sur quelques scnes de coeur, renouveles
 profusion, et dont les plus touchantes ne sont pas mme encadres.
L'ouvrage se partage nettement en deux parts: l'auteur, voyant que la
premire avait russi, y rattacha l'autre. Dans cette premire, qui est
la plus courte, aprs avoir moralis au dbut sur les grandes passions,
les avoir distingues de la pure concupiscence, et s'tre efforc d'y
saisir un dessein particulier de la Providence pour des fins inconnues,
le marquis raconte les malheurs de son pre, les siens propres, ses
voyages en Angleterre, en Allemagne, sa captivit en Turquie[96], la mort
de sa chre Slima, qu'il y avait pouse et avec laquelle il tait venu
 Rome. C'est l'inconsolable douleur de cette perte qui lui fait
dire avec un accent de conviction nave bien aussi pntrant que nos
obscurits fastueuses: Si les pleurs et les soupirs ne peuvent porter
le nom de plaisir, il est vrai nanmoins qu'ils ont une douceur infinie
pour une personne mortellement afflige[97]. Jet par ce dsespoir au
sein de la religion, dans l'abbaye de...., o il sjourne trois ans, le
marquis en est tir,  force de violences obligeantes, par M. le duc
de..., qui le conjure de servir de guide  son fils dans divers voyages.
Ils partent donc pour l'Espagne d'abord, puis visitent le Portugal et
l'Angleterre, le vieux marquis sous le nom de M. de Renoncour, le jeune
sous le titre de marquis de Rosemont. Les conseils du Mentor  son
lve, son souci continuel et respectueux pour _la gloire de cet
aimable marquis_; ce qu'il lui recommande et lui permet de lecture, le
_Tlmaque_, _la Princesse de Clves_; pourquoi il lui dfend la langue
espagnole; son soin que chez un homme de cette qualit, destin aux
grandes affaires du monde, l'tude ne devienne pas une _passion comme
chez un suppt d'universit_; les claircissements qu'il lui donne sur
les inclinations des sexes et les bizarreries du coeur, tous ces dtails
ont dans le roman une saveur inexprimable qui, pour le sentiment des
moeurs et du ton d'alors, fait plus, et  moins de frais, que ne
pourraient nos flots de couleur locale. L'amour du marquis pour dona
Diana, l'assassinat de cette beaut et surtout le mariage au lit de
mort, sont d'un intrt qui, dans l'ordre romanesque, rpond assez
 celui de _Brnice_ en tragdie. Aprs le voyage d'Espagne et de
Portugal, et durant la traverse pour la Hollande, M. de Renoncour
rencontre inopinment dans le vaisseau ses deux neveux, les fils
d'Amulem, frre de Slima; et cette gracieuse _turquerie_, jete au
travers de nos gentilshommes franais, ne cause qu'autant de surprise
qu'il convient. Arriv  terre, le digne gouverneur rejoint son
beau-frre lui-mme, et les voil se racontant leurs destines mutuelles
depuis la sparation. Il y est parl, entre autres particularits,
d'une certaine Oscine,  qui Amulem a offert, sans qu'elle ait accept,
d'tre, en l'pousant, _une des plus heureuses personnes de l'Asie_[98].
Quant  ces fils d'Amulem,  ces neveux de M. de Renoncour, il se trouve
que le plus charmant des deux est une nice qu'on avait dguise de la
sorte pour la sret du voyage; mais le marquis, si triste de la mort de
sa Diana, n'a pas pris garde  ce pige innocent, et,  force d'aimer
son jeune ami Mmiscs, il devient, sans le savoir, infidle  la
mmoire de ce qu'il a tant pleur. En gnral, ces personnages sont
oublieux, mobiles, adonns  leurs impressions et d'un laisser-aller qui
par instants fait sourire; l'amour leur nat subitement d'un clin
d'oeil comme chez des oisifs et des mes inoccupes; ils ont des
songes merveilleux; ils donnent ou reoivent des coups d'pe avec une
incroyable promptitude; ils gurissent par des poudres et des huiles
secrtes; ils s'vanouissent et renaissent rapidement  chaque accs de
douleur ou de joie. C'est l'espce du gentilhomme poli de ce temps-l
que le romancier nous a quelque peu arrange  sa manire. Le jeune
Rosemont dans le plus haut rang, le chevalier des Grieux jusque dans la
dernire abjection, conservent les caractres essentiels de ce type et
le ralisent galement sous ses revers les plus opposs. Le premier,
malgr ses emportements de passion et deux ou trois meurtres bien
involontaires, prlude dj  tous les honneurs de la vertu d'un
Grandisson; le chevalier, aprs quelques escroqueries et un assassinat
de peu de consquence, demeure sans contredit le plus prvenant par sa
bonne mine et le plus honnte des infortuns. La dmarcation entre les
deux marquis, entre le marquis simple homme de qualit et le marquis
fils de duc, est tranche fidlement; la prrogative ducale reluit dans
toute la splendeur du prjug. L'embarras du bon M. de Renoncour quand
son lve veut pouser sa nice, les reprsentations qu'il adresse  la
pauvre enfant, en lui disant du jeune homme: _Avez-vous oubli ce qu'il
est n?_ son recours en dsespoir de cause au pre du marquis, au
noble duc, qui reoit l'affaire comme si elle lui semblait par trop
impossible, et l'effleure avec une lgret de grand ton qui serait 
nos yeux le suprme de l'impertinence; ces traits-l, que l'ge a rendus
piquants, ne cotaient rien  l'abb Prvost, et n'empruntaient aucune
intention de malice sous sa plume indulgente. Il en faut dire autant de
l'inclination du vieux marquis pour la belle milady R... Prvost n'a
voulu que rendre son hros perplexe et intressant: le comique s'y est
gliss  son insu, mais un comique dlicat  saisir, tempr d'amnit,
que le respect domine, que l'attendrissement fait taire, et comme il
s'en mle dans Goldsmith au personnage excellent de Primerose.

[Note 96: Pendant qu'il est captif en Turquie, son matre Salem veut
le convertir au Coran; et comme le marquis, en bon chrtien, s'lve
contre l'impuret sensuelle sanctionne par Mahomet, Salem lui fait
le raisonnement que voici: Dieu, n'ayant pas voulu tout d'un coup se
communiquer aux hommes, ne s'est d'abord fait connotre  eux que par
des figures. La premire loi, qui fut celle des Juifs, en est remplie.
Il ne leur proposoit, pour motif et pour rcompense de la vertu, que des
plaisirs charnels et des flicits grossires. La loi des chrtiens, qui
a suivi celle des Juifs, toit beaucoup plus parfaite, parce qu'elle
donnoit tout  l'esprit, qui est sans contredit au-dessus du corps...
C'est un second tat par lequel ce Dieu bon a voulu faire passer les
hommes... Et maintenant enfin ce ne sont plus les seuls biens du corps,
comme dans la loi des Juifs, ni les seuls biens spirituels, comme dans
l'vangile des chrtiens, c'est la flicit du corps et de l'esprit que
l'Alcoran promet tout  la fois aux vritables croyants. Il est curieux
que Salem, c'est--dire notre abb Prvost, ait conu une manire
d'union des lois juive et chrtienne au sein de la loi musulmane, par un
raisonnement tout pareil  celui qui vient d'tre si hardiment dvelopp
de nos jours dans le saint-simonisme.]

[Note 97: Je trouve dans les lettres de mademoiselle Ass (1728):
Il y a ici un nouveau livre intitul _Mmoires d'un Homme de qualit
retir du monde_. Il ne vaut pas grand'chose; cependant on en lit 190
pages en fondant en larmes. Ce n'est que de la premire partie des
_Mmoires d'un Homme de qualit_ que peut parler mademoiselle Ass; 190
pages qu'on lit en fondant en larmes, n'est-ce donc rien?]

[Note 98: Il est question dans la _Cloptre_ de La Calprende d'une
grande dame que Tiridate sauve  la nage, au moment o elle se noyait
prs du rivage d'Alexandrie, et qui se trouve tre _une des plus
importantes personnes de la terre_.]

J'aime beaucoup moins le _Clveland_ que les _Mmoires d'un Homme de
qualit_: dans le temps on avait peut-tre un autre avis; aujourd'hui
les invraisemblances et les chimres en rendent la lecture presque aussi
fade que celle d'_Amadis_. Nous ne pouvons revenir  cette gographie
fabuleuse,  cette nature de _Pyrame et Thisb_, vaguement remplie de
rochers, de grottes et de sauvages. Ce qui reste beau, ce sont les
raisonnements philosophiques d'une haute mlancolie que se font en
plusieurs endroits Clveland et le comte de Clarendon. L'examen 
peu prs psychologique, auquel s'applique le hros au dbut du livre
sixime, nous montre la droiture lumineuse, l'lvation sereine des
ides, compatibles avec les consquences pratiques les plus arides et
les plus amres. L'impuissance de la philosophie solitaire en face des
maux rels y est vivement mise  nu, et la tentative de suicide par o
finit Clveland exprime pour nous et conclut visiblement cette moralit
plus profonde, j'ose l'assurer, qu'elle n'a d alors le sembler  son
auteur. Quant au _Doyen de Killerine_, le dernier en date des trois
grands romans de Prvost, c'est une lecture qui, bien qu'elle languisse
parfois et se prolonge sans discrtion, reste en somme infiniment
agrable, si l'on y met un peu de complaisance. Ce bon doyen de
Killerine, passablement ridicule  la manire d'Abraham Adams, avec ses
deux bosses, ses jambes crochues et sa verrue au front, tuteur cordial
et embarrass de ses frres et de sa jolie soeur, me fait l'effet d'une
poule qui, par mgarde, a couv de petits canards; il est sans cesse
occup d'aller de Dublin  Paris pour ramener l'un ou l'autre qui
s'carte et se lance sur le grand tang du monde. Ce genre de vie,
auquel il est si peu propre, l'engage au milieu des situations les plus
amusantes pour nous, sinon pour lui, comme dans cette scne de boudoir
o la coquette essaye de le sduire, ou bien lorsque, remplissant un
rle de femme dans un rendez-vous de nuit, il reoit,  son corps
dfendant, les baisers passionns de l'amant qui n'y voit goutte. L'abb
Desfontaines, dans ses _Observations sur les crits modernes_, parmi de
justes critiques du plan et des invraisemblances de cet ouvrage, s'est
montr de trop svre humeur contre l'excellent doyen, en le traitant
de personnage plat et d'homme aussi insupportable au lecteur qu'
sa famille. Pour sa famille, je ne rpondrais pas qu'il l'amust
constamment; mais nous qui ne sommes pas amoureux, le moyen de lui en
vouloir quand il nous dit: Je lui prouvai par un raisonnement sans
rplique que ce qu'il nommoit amour invincible, constance inviolable,
fidlit ncessaire, toient autant de chimres que la religion et
l'ordre mme de la nature ne connoissoient pas dans un sens si badin?
Malgr les dmonstrations du doyen, les passions de tous ces jolis
couples allaient toujours et se compliquaient follement; l'aimable Rose,
dans sa logique de coeur, ne soutenait pas moins  son frre Patrice
qu'en dpit du sort qui le sparait de son amante, ils taient, lui et
elle, dignes d'envie, _et que des peines causes par la fidlit et la
tendresse mritaient le nom du plus charmant bonheur_. Au reste, _le
Doyen de Killerine_ est peut-tre de tous les romans de Prvost celui o
se dcle le mieux sa manire de faire un livre. Il ne compose pas avec
une ide ni suivant un but; il se laisse porter  des vnements
qui s'entremlent selon l'occurrence, et aux divers sentiments qui,
l-dessus, serpentent comme les rivires aux contours des valles.
Chez lui, le plan des surfaces dcide tout; un flot pousse l'autre;
le phnomne domine; rien n'est conu par masse, rien n'est assis ni
organis.

_Le Pour et Contre_, ouvrage priodique d'un got nouveau, dans lequel
on s'explique librement sur ce qui peut intresser la curiosit du
public en matire de sciences, d'arts, de livres, etc., etc.,
sans prendre aucun parti et sans offenser personne, demeura
consciencieusement fidle  son titre. Il ressemble pour la forme aux
journaux anglais d'Addison, de Steele, de Johnson, avec moins de fini et
de soign, mais bien du sens, de l'instruction solide et de la candeur.
Quelques numros du plagiaire Desfontaines et de Lefebvre-de-Saint-Marc,
continuateur de Prvost, ne doivent pas tre mis sur son compte. La
littrature anglaise y est juge fort au long dans la personne des plus
clbres crivains; on y lit des notices dtailles sur Roscommon,
Rochester, Dennys, Wicherley, Savage; des analyses intelligentes et
copieuses de Shakspeare; une traduction du _Marc-Antoine_ de Dryden, et
d'une comdie de Steele. Prvost avait tudi sur les lieux, et admirait
sans rserve l'Angleterre, ses moeurs, sa politique, ses femmes et son
thtre. Les ouvrages, alors rcents, de Le Sage, de madame de Tencin,
de Crbillon fils, de Marivaux, sont critiqus par leur rival,  mesure
qu'ils paraissent, avec une sret de got qui repose toujours sur un
fonds de bienveillance; on sent quelle prfrence secrte il accordait
aux anciens,  D'Urf, mme  mademoiselle de Scudry, et quel regret il
nourrissait de _ces romans tendus, de ces composs enchanteurs_; mais
il n'y a trace nulle part de susceptibilit littraire ni de jalousie
de mtier. Il ne craint pas mme  l'occasion (gnrosit que l'on aura
peine  croire) de citer avantageusement, par leur nom, les journaux
ses confrres, _le Mercure de France_ et _le Verdun_. En retour, quand
Prvost a eu  parler de lui-mme et de ses propres livres, il l'a fait
de bonne grce, et ne s'est pas chican sur les loges. Je trouve,
dans le nombre 36, tome III, un compte rendu de _Manon Lescaut_ qui se
termine ainsi: .... Quel art n'a-t-il pas fallu pour intresser le
lecteur et lui inspirer de la compassion par rapport aux funestes
disgrces qui arrivent  cette fille corrompue!... Au reste, le
caractre de Tiberge, ami du chevalier, est admirable... Je ne dis
rien du style de cet ouvrage; il n'y a ni jargon, ni affectation, ni
rflexions sophistiques; c'est la nature mme qui crit. Qu'un auteur
empes et fard parot fade en comparaison! Celui-ci ne court point
aprs l'esprit ou plutt aprs ce qu'on appelle ainsi. Ce n'est point un
style laconiquement constip, mais un style coulant, plein et expressif.
Ce n'est partout que peintures et sentiments, mais des peintures vraies
et des sentiments naturels[99]. Une ou deux fois Prvost fut appel sur
le terrain de la dfense personnelle, et il s'en tira toujours avec
dignit et mesure. Attaqu par un jsuite du _Journal de Trvoux_ au
sujet d'un article sur Ramsay, il rpliqua si dcemment que les jsuites
sentirent leur tort et dsavourent cette premire sortie. Il releva
avec plus de verdeur les calomnies de l'abb Lenglet-Dufresnoy; mais sa
justification morale l'exigeait, et on doit  cette ncessit heureuse
quelques-unes des explications dont nous avons fait usage sur les
vnements de sa vie. Ce que nous n'avons pas mentionn encore et ce qui
rsulte, quoique plus vaguement, du mme passage, c'est que, depuis son
sjour en Hollande, Prvost n'avait pas t guri de cette inclination
 la tendresse d'o tant de souffrances lui taient venues. Sa figure,
dit-on, et ses agrments avaient touch une demoiselle protestante d'une
haute naissance, qui voulait l'pouser. _Pour se soustraire  cette
passion indiscrte_, ajoute son biographe de 1764, Prvost passa en
Angleterre; mais comme il emmena avec lui la demoiselle amoureuse, on
a droit de conjecturer qu'il ne se dfendait qu' demi contre une si
furieuse passion. Lenglet l'avait brutalement accus de s'tre laiss
enlever par une belle: Prvost rpondit que de tels enlvements
n'allaient qu'aux _Mdor_ et aux _Renaud_, et il exposa en manire de
rfutation le portrait suivant, trac de lui par lui-mme: Ce _Mdor_,
si chri des belles, est un homme de trente-sept  trente-huit ans,
qui porte sur son visage et dans son humeur les traces de ses anciens
chagrins; qui passe quelquefois des semaines entires dans son cabinet,
et qui emploie tous les jours sept ou huit heures  l'tude; qui cherche
rarement les occasions de se rjouir; qui rsiste mme  celles qui lui
sont offertes, et qui prfre une heure d'entretien avec un ami de
bon sens  tout ce qu'on appelle _plaisirs du monde_ et passe-temps
agrables: civil d'ailleurs, par l'effet d'une excellente ducation,
mais peu galant; d'une humeur douce, mais mlancolique; sobre enfin et
rgl dans sa conduite. Je me suis peint fidlement, sans examiner si ce
portrait flatte mon amour-propre ou s'il le blesse.

[Note 99: On remarque, il est vrai, dans ce _nombre_ une circonstance
qui semblerait indiquer une autre plume que la sienne. C'est qu'on y
parle, deux pages plus loin, de la _Bibliothque des Romans_ de Gordon
de Percel (Lenglet-Dufresnoy), en des termes qui ne s'accordent pas tout
 fait avec ceux du nombre 47. Or le nombre 47, consacr  une dfense
personnelle, est bien expressment de Prvost. Mais on doit croire
que Prvost, alors en Angleterre, ne parla la premire fois de la
_Bibliothque des Romans_ que d'aprs quelques renseignements et sans
l'avoir lue. D'ailleurs, outre la physionomie de l'loge, qui ne dment
pas la paternit prsume, ce numro o il est question de _Manon
Lescaut_ fait partie d'une srie dont Prvost s'est avou le rdacteur.
Walter Scott, de nos jours, n'a-t-il pas crit ainsi, sans plus de
faon, des articles d'loges sur ses propres romans?]

_Le Pour et Contre_ nous offre aussi une foule d'anecdotes du jour, de
faits singuliers, vritables bauches et matriaux de romans; l'histoire
de dona Maria et la vie du duc de Riperda sont les plus remarquables. Un
savant Anglais, M. Hooker, s'tait plu, dans un journal de son pays,
 dvelopper une comparaison ingnieuse de l'antique retraite de
Cassiodore avec l'_Arcadie_ de Philippe Sydney et le pays de Forez au
temps de Cladon. Cassiodore dj vieux, comme on sait, et dgot de la
cour par la disgrce de Boce, se retira au monastre de Viviers, qu'il
avait bti dans une de ses terres, et s'y livra avec ses religieux 
l'tude des anciens manuscrits, surtout  celle des saintes Lettres, 
la culture de la terre et  l'exercice de la pit. Prvost s'tend avec
complaisance sur les douceurs de cette vie commune et diverse; c'est
videmment son idal qu'il retrouve dans ce monastre de Cassiodore;
c'est son Saint-Germain-des-Prs, son La Flche, mais avec bien
autrement de soleil, d'aisance et d'agrments. Et quant  la
ressemblance avec l'_Arcadie_ et le pays de Cladon, que l'crivain
anglais signale avec quelque malice, lui, il ne s'en effarouche
aucunement, car il est persuad, dit-il, que dans l'_Arcadie_ et dans
le pays de Forez, avec des principes de justice et de charit, tels que
la fiction les y reprsente, et des moeurs aussi pures qu'on les suppose
aux habitants, il ne leur manquoit que les ides de religion plus justes
pour en faire des gens trs-agrables au Ciel[100].

[Note 100: On peut lire  ce sujet une gracieuse lettre de
Mademoiselle, cousine de Louis XIV,  madame de Motteville, o elle
trace  son tour un plan de solitude divertissante qui se ressent
galement de l'_Astre_, et qui d'ailleurs fait un parfait pendant 
l'idal de Prvost d'aprs Cassiodore, par un couvent de carmlites
qu'elle exige dans le voisinage.]

Aprs six annes d'exil environ, Prvost eut la permission de rentrer en
France sous l'habit ecclsiastique sculier. Le cardinal de Bissy qui
l'avait connu  Saint-Germain, et le prince de Conti, le protgrent
efficacement; ce dernier le nomma son aumnier. Ainsi rtabli dans la
vie paisible, et dsormais au-dessus du besoin, Prvost, jeune encore,
partagea son temps entre la composition de nombreux ouvrages et les
soins de la socit brillante o il se dlassait. Le travail d'crire
lui tait devenu si familier que ce n'en tait plus un pour lui: il
pouvait  la fois laisser courir sa plume et suivre une conversation.
Nous devons dire que les crits volumineux dont est remplie la dernire
moiti de sa carrire se ressentent de cette facilit extrme dgnre
en habitude. Que ce soit une compilation, un roman, une traduction de
Richardson, de Hume ou de Cicron qu'il entreprenne; que ce soit une
_Histoire de Guillaume-le-Conqurant_ ou une _Histoire des Voyages_,
c'est le mme style agrable, mais fluidement monotone, qui court
toujours et trop vite pour se teindre de la varit des sujets. Toute
diffrence s'efface, toute ingalit se nivelle, tout relief se polit
et se fond dans cette veine rapide d'une invariable lgance. Nous
ne signalerons, entre les productions dernires de sa prolixit, que
l'_Histoire d'une Grecque moderne_, joli roman dont l'ide est aussi
dlicate qu'indtermine. Une jeune Grecque d'abord voue au srail,
puis rachete par un seigneur franais qui en voulait faire sa
matresse, rsistant  l'amour de son librateur, et n'tant peut-tre
pas aussi insensible pour d'autres que pour lui; ce _peut-tre_ surtout,
adroitement mnag, que rien ne tranche, que la dmonstration environne,
effleure  tout moment et ne parvient jamais  saisir; il y avait l
matire  une oeuvre charmante et subtile dans le got de Crbillon
fils: celle de Prvost, quoique gracieuse, est un peu trop excute au
hasard[101]. Prvost vivait ainsi, heureux d'une tude facile, d'un monde
choisi et du calme des sens, quand un lger service de correction de
feuilles rendu  un chroniqueur satirique le compromit sans qu'il y et
song, et l'envoya encore faire un tour  Bruxelles. Cette disgrce
inattendue fut de courte dure et ne lui valut que de nouveaux
protecteurs. A son retour, il reprit sa place chez le prince de Conti,
qui l'occupa aux matriaux de l'histoire de sa maison; et le chancelier
Daguesseau, de son ct, le chargea de rdiger l'_Histoire gnrale des
Voyages_[102]. Son dsintressement au milieu de ces sources de faveur et
mme de richesse ne se dmentit pas; il se refusait aux combinaisons qui
lui eussent t le plus fructueuses; il abandonnait les profits  son
libraire, avec qui on a remarqu (je le crois bien) qu'il vcut toujours
en trs-bonne intelligence. Je crains mme que, comme quelques gens de
lettres trop faciles et abandonns, il ne se soit mis  la merci du
spculateur. Pour lui, disait-il, un jardin, une vache et deux
poules lui suffisaient[103]. Une petite maison qu'il avait achete 
Saint-Firmin, prs de Chantilly, tait sa perspective d'avenir ici-bas,
l'horizon born et riant auquel il mditait de confiner sa vieillesse.
Il s'y rendait un jour seul par la fort (23 novembre 1763), quand une
soudaine attaque d'apoplexie l'tendit  terre sans connaissance. Des
paysans survinrent; on le porta au prochain village, et, le croyant
mort, un chirurgien ignorant procda sur l'heure  l'ouverture. Prvost,
rveill par le scalpel, ne recouvra le sentiment que pour expirer dans
d'affreuses douleurs. On trouva chez lui un petit papier, crit de sa
main, qui contenait ces mots:

Trois ouvrages qui m'occuperont le reste de mes jours dans ma retraite:

1 L'un de raisonnement:--la Religion prouve par ce qu'il y a de
plus certain dans les connaissances humaines; mthode historique et
philosophique qui entrane la ruine des objections;

2 L'autre historique:--histoire de la conduite de Dieu pour le soutien
de la foi depuis l'origine du Christianisme;

3 Le troisime de morale:--l'esprit de la Religion dans l'ordre de la
socit.

Ainsi se termina, par une catastrophe digne du _Clveland_, cette vie
romanesque et agite. Prvost appartient en littrature  la gnration
plissante, mais noble encore, qui suivit immdiatement et acheva
l'poque de Louis XIV. C'est un crivain du XVIIe sicle dans le XVIIIe,
un _l'abb Fleury_ dans le roman; c'est le contemporain de Le Sage, de
Racine fils, de madame de Lambert, du chancelier Daguesseau; celui de
Desfontaines et de Lenglet-Dufresnoy en critique. De peintres et de
sculpteurs, cette gnration n'en compte gure et ne s'en inquite pas;
pour tout musicien, elle a le mlodieux Rameau. Du fond de ce dclin
paisible, Prvost se dtache plus vivement qu'aucun autre. Antrieur
par sa manire au rgne de l'analyse et de la philosophie, il ne
copie pourtant pas, en l'affaiblissant, quelque genre illustr par un
formidable prdcesseur; son genre est une invention aussi originale que
naturelle, et dans cet entre-deux des groupes imposants de l'un et de
l'autre sicle, la gloire qu'il se dveloppe ne rappelle que lui.
Il ressuscite avec ampleur, aprs Louis XIV, aprs cette prcieuse
laboration de got et de sentiments, ce que d'Urf et mademoiselle de
Scudery avaient prmaturment dploy; et bien que chez lui il se mle
encore trop de convention, de fadeur et de chimre, il atteint souvent
et fait pntrer aux routes secrtes de la vraie nature humaine; il
tient dans la srie des peintres du coeur et des moralistes aimables une
place d'o il ne pourrait disparatre sans qu'on apert un grand vide.

Septembre 1831.

[Note 101: On lit dans les lettres de l'aimable madame de Staal (De
Launay)  M. d'Hricourt: J'ai commenc la Grecque  cause de ce que
vous m'en dites: on croit en effet que mademoiselle Ass en a donn
l'ide; mais cela est bien brod, car elle n'avait que trois ou quatre
ans quand on l'amena en France. Mademoiselle Ass, mademoiselle De
Launay, l'abb Prvost, trois modles contemporains des sentiments les
plus naturels dans la plus agrable diction!]

[Note 102: Chamfort rapporte que le chancelier Daguesseau n'avait
prcdemment donn  l'abb Prvost la permission d'imprimer les
premiers volumes de _Clveland_ que sous la condition expresse que
Clveland se ferait catholique au dernier volume.]

[Note 103: Jean-Jacques, dont c'tait aussi le voeu, mais qui ne s'y
tenait pas, eut occasion,  ses dbuts, de rencontrer souvent l'abb
Prvost chez leur ami commun Mussard,  Passy; il en parle dans ses
_Confessions_ (partie II, livre VIII), et avec un sentiment de regret
pour les moments heureux passs dans une socit choisie. numrant les
amis distingus que s'tait faits l'excellent Mussard: A leur tte,
dit-il, je mets l'abb Prvost, homme trs-aimable et trs-simple, dont
le coeur vivifiait ses crits dignes de l'immortalit, et qui n'avait
rien dans la socit du coloris qu'il donnait  ses ouvrages. Il est
permis de croire que l'abb Prvost avait eu autrefois ce _coloris_ de
conversation, mais qu'il l'avait un peu perdu en vieillissant.]


Pour complter cet article, il faut y joindre celui qui a pour titre:
_L'Abb Prvost et les Bndictins_, dans les _Derniers Portraits_; et,
dans le tome IX des _Causeries du Lundi_, celle qui a pour titre: _Le
Buste de l'abb Prvost_.



M. ANDRIEUX

M. Andrieux vient de mourir, l'un des derniers et des plus dignes
d'une gnration littraire qui eut bien son prix et sa gloire. N 
Strasbourg en 1759, il fut toujours aussi pur et aussi attique de
langue que s'il tait n  Reims,  Chteau-Thierry ou  deux pas de la
Sainte-Chapelle. Ayant achev ses tudes et son droit  Paris avant la
Rvolution, il s'essaya, durant ses instants de loisir,  composer pour
le thtre. Ami de Collin-d'Harleville et de Picard, avec moins de
sensibilit coulante et facile que le premier, avec bien moins de
saillie et de jet naturel que le second, mais plus sagace, _emunctae
naris_, plus nourri de l'antiquit, avec plus de critique enfin et de
got que tous deux, il prluda par _Anaximandre_, bluette grecque, de ce
grec un peu _dix-huitime sicle_, qu'_Anacharsis_ avait mis  la mode;
en 1787, il prit tout  fait rang par les _tourdis_, le plus aimable et
le plus vif de ses ouvrages dramatiques[104]. Mais le vritable rle de
M. Andrieux, sa vritable spcialit, au milieu de cette gaie et douce
amiti qui l'unissait  Ducis, Collin et Picard, c'tait d'tre leur
juge, leur conseiller intime, leur Despraux familier et charmant,
l'arbitre des grces et des lgances dans cette petite runion,
hritire des traditions du grand sicle et des souvenirs du souper
d'Auteuil. Lorsque Andrieux avait ray de l'ongle un mot, une pense,
une faute de grammaire ou de vraisemblance, il n'y avait rien  redire;
Collin obissait; le vieux Ducis regrettait que Thomas et manqu d'un
si indispensable censeur, et il l'invoquait pour lui-mme en vers
grondants et mles qui rappellent assez la veine de Corneille:

  J'ai besoin du censeur implacable, endurci,
  Qui tourmentait Collin et me tourmente aussi;
  C'est  toi de rgler ma fougue imptueuse,
  De contenir mes bonds sous une bride heureuse,
  Et de voir sans pril, asservi sous ta loi,
  Mon gnie, encor vert, galoper devant toi.
  Non, non, tu n'iras point, craintif et trop rigide,
  Imposer  ma muse une marche timide.
  Tu veux que ton ami, grand, mais sans se hausser,
  Sachant marcher son pas, sache aussi s'lancer.
  Loin de nous le mesquin, l'troit et le servile!
  Ainsi, comme  Collin, tu pourras m'tre utile.

[Note 104: Un jour il disait  propos de Suard: Sa prface de La
Bruyre, c'est son Cid. On peut retourner cet agrable mot. Le Cid
d'Andrieux, ce sont ses _tourdis_; il y laissa presque tout son
aiguillon.]

C'tait en gnral  la diction que se bornait cette surveillance
de l'aimable et fin aristarque; on n'abordait pas dans ce temps les
questions plus leves et plus fondamentales de l'_art_, comme on dit;
quelques maximes gnrales, quelques prceptes de tradition suffisaient;
mais on savait alors en diction, en fait de vrai et lgitime langage,
mille particularits et nuances qui vont se perdant et s'oubliant
chaque jour dans une confusion, invitable peut-tre, mais certainement
fcheuse. M. Andrieux tait matre consomm pour l'apprciation de
ces nuances, pour le discernement et la pratique de cette synonymie
franaise la plus exquise. C'est ce qui fait que, bien que trs-court et
trs-mince de fond, son joli conte du _Meunier de Sans-Souci_ demeure un
chef-d'oeuvre, un pendant au _Roi d'Yvetot_ de Branger, un brin de thym
 ct du brin de serpolet. On voit dans une pice fugitive  son ami
Deschamps, auteur de _la Revanche force_, quelle diffrence essentielle
l'habile connaisseur tablit entre Grcourt et Chaulieu, et mme entre
Bernis et Grcourt. Si ces distinctions, que nous sentons  peine
aujourd'hui, nous faisaient sourire, comme microscopiques et
insignifiantes, ne nous en vantons pas trop! Les _-peu-prs_, dont on
ne se rend plus compte, sont un symptme invariable de dcadence en
littrature. Je crois bien qu'on s'occupe d'ides plus larges, de
thories plus radicales et plus absolues; mais il en est peut-tre  ce
sujet des littratures qui se dcomposent, comme des corps organiques en
dissolution, lesquels donnent alors accs en eux par tous les pores aux
lments gnraux, l'air, la lumire, la chaleur: ces corps humains et
vivants taient mieux portants,  coup sr, quand ils avaient assez
de loisir et de discernement pour songer surtout  la dcence de la
dmarche, aux parfums des cheveux, aux nuances du teint et  la beaut
des ongles.

Dans les changements proposs pour _Polyeucte_ et _Nicomde_, et o il
ne s'agit que de quelques retouches de vers et de mots, M. Andrieux se
montre comme aux pieds du grand Corneille et lui demandant la permission
d'ter, en soufflant, quelques grains de poussire  son beau cothurne.
Cette image piquante nous offre le critique respectueux et minutieux
dans ses proportions vraies, et le doux air d'espiglerie qui s'y mle
n'y messied pas.

M. Andrieux avait donc reu en naissant un grain de notre sel attique,
une goutte de miel de notre Hymette, et il les a mis sobrement  profit,
il les a sagement mnags jusqu'au bout. Il tait rudit, studieux avec
friandise, intimement vers dans Horace, dont il donnait d'agrables et
familires traductions, sachant tant soit peu le grec, et par consquent
beaucoup mieux que les gens de lettres ne le savaient de son temps:
car de son temps les gens de lettres ne le savaient pas du tout, et,
quelques annes plus tard, la gnration littraire suivante, dite
_littrature de l'Empire_, et dont tait M. de Jouy, sut  peine le
latin. M. Andrieux, qui n'eut jamais rien de commun avec l'Allemagne que
d'tre n dans la capitale alsacienne, et qui faisait fi de tout ce
qui tait germanique, avait moins de rpugnance pour la littrature
anglaise, et il la possda, comme avait fait Suard, par le ct
d'Addison, de Pope, de Goldsmith, et des moralistes ou potes du sicle
de la reine Anne.

 partir de 1814, M. Andrieux professa au Collge de France, comme,
depuis plusieurs annes dj, il professait  l'intrieur de l'cole
Polytechnique, et ses cours publics, fort suivis et fort aims de la
jeunesse, devinrent son occupation favorite, son bonheur et toute
sa vie. Nous serions peu  mme d'en parler au long, les ayant trop
ingalement entendus, et rien d'ailleurs n'en ayant t imprim
jusqu'ici. Mais ce qu'on peut dire sans crainte d'erreur, c'est que M.
Andrieux y dploya dans un cadre plus gnral les qualits prcieuses
de critique, de finesse dlicate, de malice inoffensive et ingnieuse,
qu'attestaient ses oeuvres trop rares, et dont ses amis particuliers
avaient joui. Sincrement bonhomme, quoiqu'il affectt un peu cette
ressemblance avec La Fontaine, fertile en anecdotes choisies et bien
dites, causeur toujours cout [105], moralisant beaucoup, et rajeunissant
par le ton ou l'-propos les vrits et les conseils qui, sur ses
lvres, n'taient jamais vulgaires, M. Andrieux a fait, avec un talent
qui pouvait sembler de mdiocre haleine, ce que bien des talents plus
forts ont trouv trop long et trop lourd; il a fourni une carrire non
interrompue de dix-huit annes de professorat; et, comme il le disait
lui-mme  sa dernire leon, il est mort presque sur la brche.

[Note 105: On sait le joli mot de M. Villemain  propos de cette voix
faible de M. Andrieux, qui n'tait qu'un filet et qu'un souffle: Il se
fait entendre  force de se faire couter.]

Dans le professeur on retrouvait encore le conteur, l'auteur comique; il
avait du bon comdien; il lisait en perfection, avec un art infini, il
jouait et dialoguait ses lectures. Avec son filet de voix, avec une
mimique qui n'tait qu' lui, il tenait son auditoire en suspens, il
excellait  mettre en scne et comme en action de petits prceptes, de
jolis riens qui ne s'imprimeraient pas.

Dans les querelles littraires qui s'taient leves durant les
dernires annes, l'opinion de M. Andrieux ne pouvait tre douteuse;
cette opinion lui tait dicte par ses antcdents, ses souvenirs, la
nature de son got, les qualits qu'il avait, et aussi par l'absence de
celles qu'il n'avait pas; mais sa bienveillance naturelle ne s'altrait
jamais, mme en s'aiguisant de malice; il embrassait peu les
innovations, il raillait de sa vois fine les novateurs, mais comme il
aurait raill M. Poinsinet, en homme de grce et d'urbanit; point de
gros mot ni de tonnerre.

M. Andrieux est rest fidle, toute sa vie, aux doctrines philosophiques
et politiques de sa jeunesse. Il mlait volontiers  son enseignement
des prceptes vangliques qui rappelaient la manire morale de
Bernardin de Saint-Pierre: il prchait l'amour des hommes et
l'indulgence, comme il convenait  l'ami de Collin l'optimiste, du bon
Ducis, et au peintre d'Helvtius. Politiquement, M. Andrieux a fait
preuve d'une constante fermet qui ne s'est jamais dmentie, soit au
fort de la Rvolution o il se maintint par d'excs, soit au sein du
Tribunal o il lutta contre l'usurpation despotique et mrita d'tre
limin, soit enfin durant le cours entier de la Restauration; sa
dlicatesse un peu frle et son amnit extrme furent toujours exemptes
de transactions et de faiblesse sur ce chapitre du patriotisme et des
principes de 89 [106]. En somme, ce fut un honorable caractre, et plus
fort peut-tre que son talent; mais ce talent lui-mme tait rare. M.
Andrieux avait reu un don peu abondant, mais distingu et prcieux;
il en a fait un sobre, un juste et long usage. Son nom restera dans la
littrature franaise, tant qu'un sens net s'attachera au mot de _got_.

17 mai 1833.

[Note 106: Il crivait  M. Parent-Ral, son ancien collgue
au Tribunal, le 20 novembre 1831: Nous avons vu quarante ans de
rvolutions: pensez-vous que nous soyons  la fin? Nous avons vu aussi
tous les gouvernements qui se sont succd l'un aprs l'autre, tre
aveugles, gostes, dilapidateurs et insolents; aussi tous sont-ils
tombs.... _interea patitar justus_: la pauvre nation, victime
innocente, est livre, comme Promthe, au bec ternel des vautours.
Ces phrases contrarient en un point ce qu'a dit M. Thiers dans le
discours, si judicieux d'ailleurs, qu'il pronona  l'Acadmie
franaise, en venant y succder  l'aimable auteur des _tourdis_: M.
Andrieux est mort, content de laisser ses deux filles unies  deux
hommes d'esprit et de bien, content de sa mdiocre fortune, de sa grande
considration, content de son sicle, content de voir la Rvolution
franaise triomphante sans dsordres et sans excs. M. Andrieux,  tort
ou  raison, tait moins optimiste que son spirituel pangyriste ne l'a
cru.]




M. JOUFFROY

Il y a une gnration qui, ne tout  la fin du dernier sicle, encore
enfant ou trop jeune sous l'Empire, s'est mancipe et a pris la robe
virile au milieu des orages de 1814 et 1815. Cette gnration dont l'ge
actuel est environ quarante ans, et dont la presque totalit lutta, sous
la Restauration, contre l'ancien rgime politique et religieux, occupe
aujourd'hui les affaires, les Chambres, les Acadmies, les sommits
du pouvoir ou de la science. La Rvolution de 1830,  laquelle cette
gnration avait tant pouss par sa lutte des quinze annes, s'est faite
en grande partie pour elle, et a t le signal de son avnement. Le gros
de la gnration dont il s'agit constituait, par un mlange d'ides
voltairiennes, bonapartistes et semi-rpublicaines, ce qu'on appelait le
libralisme. Mais il y avait une lite qui, sortant de ce niveau de bon
sens, de prjugs et de passions, s'inquitait du fond des choses et du
terme, aspirait  fonder,  achever avec quelque lment nouveau ce
que nos pres n'avaient pu qu'entreprendre avec l'inexprience des
commencements. Dans l'apprciation philosophique de l'homme, dans la vue
des temps et de l'histoire, cette jeune lite claire se croyait, non
sans apparence de raison, suprieure  ses adversaires d'abord, et aussi
 ses pres qui avaient dfailli ou s'taient rtrcis et aigris  la
tche. Le plus philosophe et le plus rflchi de tous, dans une de ces
pages merveilleuses qui s'chappent brillamment du sein prophtique
de la jeunesse et qui sont comme un programme idal qu'on ne remplit
jamais,--le plus calme, le plus lumineux esprit de cette lite crivait
en 1823[107]: Une gnration nouvelle s'lve qui a pris naissance au
sein du scepticisme dans le temps o les deux partis avaient la parole.
Elle a cout et elle a compris... Et dj ces enfants ont dpass leurs
pres et senti le vide de leurs doctrines. Une foi nouvelle s'est fait
pressentir  eux: ils s'attachent  cette perspective ravissante avec
enthousiasme, avec conviction, avec rsolution... Suprieurs  tout
ce qui les entoure, ils ne sauraient tre domins ni par le fanatisme
renaissant, ni par l'gosme sans croyance qui couvre la socit... Ils
ont le sentiment de leur mission et l'intelligence de leur poque; ils
comprennent ce que leurs pres n'ont point compris, ce que leurs tyrans
corrompus n'entendent pas; ils savent ce que c'est qu'une rvolution, et
ils le savent parce qu'ils sont venus  propos.

[Note 107: L'article, crit en 1823, n'a t publi qu'en 1825, dans
_le Globe_.]

Dans le morceau (_Comment les Dogmes finissent_) dont nous pourrions
citer bien d'autres passages, dans ce manifeste le plus explicite et le
plus gnral assurment qui ait formul les esprances de la jeune lite
perscute, M. Jouffroy envisageait le dogme religieux, ce semble,
encore plus que le dogme politique; il annonait en termes expressifs la
religion philosophique prochaine, et avec une ferveur d'accent qui
ne s'est plus retrouve que dans la tentative no-chrtienne du
saint-simonisme. Vers ce mme temps de 1823, de mmorables travaux
historiques, appliqus soit au Moyen-Age par M. Thierry, soit  l'poque
moderne par M. Thiers, marquaient et justifiaient en plusieurs points
ces prtentions de la gnration nouvelle, qui visait  expliquer et 
dominer le pass, et qui comptait faire l'avenir. _Le Globe_, fond en
1824, vint oprer une sorte de rvolution dans la critique, et, par
son vif et chaleureux clectisme, ralisa une certaine unit entre des
travaux et des hommes qui ne se seraient pas rapprochs sans cela. Sur
la masse constitutionnelle et librale, fonds estimable mais assez peu
clair de l'Opposition, il s'organisa donc une lite nombreuse et
varie, une brillante cole  plusieurs nuances; philosophie, histoire,
critique, essai d'art nouveau, chaque partie de l'tude et de la pense
avait ses hommes. Je n'indique qu' peine l'art, parce que, bien que
sorti d'un mouvement parallle, il appartient  une gnration un peu
plus rcente, et,  d'autres gards, trop diffrente de celle que
nous voulons ici caractriser. Quoi qu'il en soit, vers la fin de la
Restauration, et grce aux travaux et aux luttes enhardies de cette
jeunesse dj en pleine virilit, le spectacle de la socit franaise
tait mouvant et beau: les esprances accrues s'taient  la fois
prcises davantage; elles avaient perdu peut-tre quelque chose de ce
premier mysticisme plus grandiose et plus sombre qu'elles devaient,
en 1823,  l'exaltation solitaire et aux perscutions; mais l'avenir
restait bien assez menaant et charg d'augures pour qu'il y et place
encore  de vastes projets,  d'hroques pressentiments. On allait 
une rvolution, on se le disait; on gravissait une colline ingale, sans
voir au juste o tait le sommet, mais il ne pouvait tre loin. Du haut
de ce sommet, et tout obstacle franchi, que dcouvrirait-on? C'tait l
l'inquitude et aussi l'encouragement de la plupart; car,  coup sr, ce
qu'on verrait alors, mme au prix des prils, serait grand et consolant.
On accomplirait la dernire moiti de la tche, on appliquerait la
vrit et la justice, on rajeunirait le monde. Les pres avaient d
mourir dans le dsert, on serait la gnration qui touche au but et
qui arrive. Tandis qu'on se flattait de la sorte tout en cheminant, le
dernier sommet, qu'on n'attendait pourtant pas de sitt, a surgi
au dtour d'un sentier; l'ennemi l'occupait en armes, il fallut
l'escalader, ce qu'on fit au pas de course et avant toute rflexion.
Or, ce rideau de terrain n'tant plus l pour borner la vue, lorsque
l'tonnement et le tumulte de la victoire furent calms, quand la
poussire tomba peu  peu et que le soleil qu'on avait d'abord devant
soi eut cess de remplir les regards, qu'aperut-on enfin? Une espce de
plaine, une plaine qui recommenait, plus longue qu'avant la dernire
colline, et dj fangeuse. La masse librale s'y rua pesamment comme
dans une Lombardie fconde; l'lite fut dborde, dconcerte, parse.
Plusieurs qu'on rputait des meilleurs firent comme la masse, et
prtendirent qu'elle faisait bien. Il devint clair,  ceux qui avaient
espr mieux, que ce ne serait pas cette gnration si pleine de
promesses et tant flatte par elle-mme, qui arriverait.

Et non-seulement elle n'arrivera pas  ce grand but social qu'elle
prsageait et qu'elle parut longtemps mriter d'atteindre; mais on
reconnat mme que la plupart, dtourns ou dcourags depuis lors, ne
donneront pas tout ce qu'ils pourraient du moins d'oeuvres individuelles
et de monuments de leur esprit. On les voit ingnieux, distingus,
remarquables; mais aucun jusqu'ici qui semble devoir sortir de ligne
et grandir  distance, comme certains de nos pres, auteurs du premier
mouvement: aucun dont le nom menace d'absorber les autres et puisse
devenir le signe reprsentatif, par excellence, de sa gnration: soit
que, dans ces partages des grandes renommes aux dpens des moyennes, il
se glisse toujours trop de mensonge et d'oubli de la ralit pour que
les contemporains trs-rapprochs s'y prtent; soit qu'en effet parmi
ces natures si diversement doues il n'y ait pas,  proprement parler,
un gnie suprieur; soit qu'il y ait dans les circonstances et dans
l'atmosphre de cette priode du sicle quelque chose qui intercepte et
attnue ce qui, en d'autres temps, et t du vrai gnie.

Cependant, si de plus prs, et sans se borner aux rsultats extrieurs
qui ne reproduisent souvent l'individu qu'infidlement, on examine et
l'on tudie en eux-mmes les esprits distingus[108] dont nous parlons,
que de talents heureux, originaux! quelle promptitude, quelle ouverture
de pense! quelles ressources de bien dire! Comme ils paraissent alors
suprieurs  leur oeuvre,  leur action! On se demande ce qui les
arrte, pourquoi ils ne sont ni plus fconds, eux si faciles, ni plus
certains, eux autrefois si ardents; on se pose, comme une nigme, ces
belles intelligences en partie infructueuses. Mais parmi celles qui
mritent le plus l'tude et qui appellent longtemps le regard par
l'tendue, la srnit et une sorte de froideur, au premier aspect,
immobile, apparat surtout M. Jouffroy, celui-l mme dont nous avons
signal le premier manifeste loquent. Dans une gnration o chacun
presque possde  un haut degr la facilit de saisir et de comprendre
ce qui s'offre, son caractre distinctif,  lui par-dessus tous, est
encore la comprhension, l'intelligence. S'il est exact, comme il le dit
quelque part, que l'air que nous respirons sache douer au berceau les
esprits distingus de notre sicle, de celle de toutes les qualits
qui est la plus difficile et la moins commune, de _l'tendue_, il faut
croire que, sur la montagne du Jura o il est n, un air plus vif, un
ciel plus vaste et plus clair, ont de bonne heure recul l'horizon et
fait un spectacle spacieux dans son me comme dans sa Prunelle.

[Note 108: Le mot _distingu_, qui revient frquemment dans cet
article et qui s'applique si bien  la gnration qu'on y reprsente, a
commenc d'tre pris dans le sens o on l'emploie aujourd'hui,  partir
de la fin du XVIIe sicle. On lit dans une lettre de Ninon vieillie au
vieux Saint-vremond: S'il (_votre recommand_) est amoureux du mrite
qu'on appelle ici _distingu_, peut-tre que votre souhait sera rempli;
car tous les jours on me veut consoler de mes pertes par ce beau mot.
Il parat toutefois que ce mot _distingu_ pris absolument, et sans tre
dtermin par rien, ne fit alors qu'une courte fortune, et il n'tait
pas encore pleinement autoris  la fin du XVIIIe sicle. Je trouve
dans l'_Esprit des Journaux_, mars 1788, page 232 et suiv., une lettre
l-dessus, tire du _Journal de Paris: Lettre d'un Gentilhomme flamand
 mademoiselle milie d'Ursel, ge de cinq ans_. Dans des observations
qui suivent, on rpond fort bien  ce _gentilhomme flamand_, un peu
puriste, que, s'il est bon de bannir de la conversation et des crits
ces mots _aventuriers_ dont parle La Bruyre, qui font fortune quelque
temps, il ne faut pas exclure les expressions que le besoin introduit;
et  propos de _distingu_ tout court qui choquait alors beaucoup de
gens et que beaucoup d'autres se permettaient, on le justifie par
d'assez bonnes raisons: On parle d'un peintre et on dit que c'est un
homme _distingu_: on sait bien que ce doit tre par ses tableaux;
pourquoi sera-t-on oblig de l'ajouter? Si je dis que M. l'abb Delille
est un homme de lettres _distingu_, est-il quelque Franais qui s'avise
de me demander par quoi?

Pourquoi ne dirait-on pas un homme _distingu_, absolument, comme on
dit un homme _suprieur_? car ce dernier indique une relation mme plus
immdiate. Dans toutes les langues, et surtout dans les plus belles, les
mots qui n'ont t employs d'abord qu'avec des rgimes s'en sparent
ensuite et conservent un sens trs-prcis, trs-clair, mme en restant
tout seuls.--Nous recommandons humblement cette note au Dictionnaire de
l'Acadmie franaise.]

L'intelligence  un degr excellent, l'intelligence en ce qu'elle a de
large, de profond et de recueilli, de parfaitement net et clarifi,
voil donc l'attribut le plus apparent de M. Jouffroy, et qui se dclare
 la premire observation, soit qu'on juge le philosophe sur ses pages
lentes et pleines, soit qu'on assiste au dveloppement continu et
rgulier de sa parole. Je comparerais cette intelligence  un miroir
presque plan, trs-lgrement concave, qui a la facult de s'galer aux
objets devant lesquels il est plac, et mme de les dpasser en tous
sens, mais sans en fausser les rapports. Ce n'est pas de ces miroirs 
facettes qui tournent et brillent volontiers, ne reprsentant en saillie
qu'une troite portion de l'objet  la fois; ce n'est pas de ces miroirs
ardents, trop concentriques, d'o nat bientt la flamme. Car il y a
aussi des intelligences trop vives, trop impatientes en prsence de
l'objet. Elles ne se tiennent pas aisment  le rflchir, elles
l'absorbent ou vont au-devant, elles font irruption au travers et y
laissent d'clatants sillons. M. Cousin, quand il n'y prend pas garde,
est sujet  cette manire. Chez lui, l'_acies_, le _celeritas ingenii_
l'emporte; il pressent, il devine, il recompose. Il y a plus de
longanimit dans le seul emploi de l'intelligence; il ne faut nul ennui
des prliminaires et d'un appareil qui, quelquefois aussi, semble bien
lent.

A l'gard des objets de l'intelligence, on peut se comporter de deux
manires. Tout esprit est plus ou moins arm, en prsence des ides,
du bouclier ou miroir de la rflexion, et du glaive de l'invention, de
l'action pntrante et remuante: rflchir et oser. Le gnie consiste
dans l'alliance proportionne des deux moyens, avec la prdominance
d'oser. M. Jouffroy, disons-nous, a surtout le miroir; dans sa premire
priode, il se servait aussi du glaive qui simplifie, dbarrasse et
ouvre des combinaisons nouvelles; il s'en servait avec mille clairs,
quand il tranchait cette prilleuse question, _Comment les Dogmes
finissent_. Mais depuis lors, et par une loi naturelle aux esprits,
laquelle a reu chez lui une application plus prompte, c'est dans le
miroir, dans l'intelligence et l'exposition des choses, qu'il s'est par
degrs repli et qu'il se dploie aujourd'hui de prfrence. Le miroir
en son sein est devenu plus large, plus net et plus repos que jamais,
d'une srnit admirable, bien qu'un peu glace, un beau lac de Nantua
dans ses montagnes.

Mais tout lac, en refltant les objets, les dcolore et leur imprime
une sorte d'humide frisson conforme  son onde, au lieu de la chaleur
naturelle et de la vie. Il y a ainsi  dire que l'intelligence
exclusivement tale dcolore le monde, en refroidit le tableau et est
trop sujette  le rflchir par les aspects analogues  elle-mme, par
les pures abstractions et ides qui s'en dtachent comme des ombres.

Il y a  dire que l'intelligence, si fidle qu'elle soit, ne donne pas
tout, que son miroir le plus tendu ne reprsente pas suffisamment
certains points de la ralit, mme dans la sphre de l'esprit. Le
tranchant, par exemple, et la pointe de ce glaive de volont et de
pense pntrante dont nous avons parl, se rflchissent assez peu et
tiennent dans l'intelligence contemplative moins de place qu'ils n'ont
rellement de valeur et d'effet dans le progrs commun. Il faut avoir
agi beaucoup par les ides et continuer d'agir et de pousser le glaive
devant soi, pour sentir combien ce qui tient si peu de place  distance
a pourtant de poids et d'effet dans la mle, Or, M. Jouffroy, dans ses
lucides et placides reprsentations d'intelligence, en est venu souvent
 ne pas tenir compte de l'action, de l'impulsion communique aux hommes
par les hommes,  ne croire que mdiocrement  l'efficacit d'un gnie
individuel vivement employ. L'nergie des forces initiales l'atteint
peu. Il est trop question avec lui, au point de vue o il se place, de
se croiser les bras et de regarder,--avec lui qui,  l'heure la plus
ardente de sa jeunesse, peignant la noble lite dont il faisait partie,
crivait: L'esprance des nouveaux jours est en eux; ils en sont les
aptres prdestins, et c'est dans leurs mains qu'est le salut du
monde... Ils ont foi  la vrit et  la vertu, ou plutt, par une
providence conservatrice qu'on appelle aussi la force des choses, ces
deux images imprissables de la Divinit, sans lesquelles le monde ne
saurait aller longtemps, se sont empares de leurs coeurs pour revivre
par eux et pour rajeunir l'humanit.

Et c'est ici, peut-tre, que s'explique un coin de l'nigme que nous
nous posions plus haut, au sujet de ces intelligences si suprieures
 leur action et  leur oeuvre. Quand nous avons dit qu'il y a dans
l'atmosphre de cette priode du sicle quelque chose qui coupe et
attnue des talents, capables en d'autres poques de monter au gnie, et
quand M. Jouffroy a dit qu'il y a dans l'air qu'on respire quelque chose
qui procure aux esprits l'tendue, ce n'est, je le crains, qu'un
mme fait diversement exprim; car cette tendue si prcoce, cette
intelligence ouverte et traverse, qui se laisse, faire et accueille
tour  tour ou  la fois toutes choses, est l'inverse de la
concentration ncessaire au gnie, qui, si largi qu'il soit, tient
toujours de l'allure du glaive.

Mais voil que nous sommes dj en plein  peindre l'homme, et nous
n'avons pas encore donn l'ide de sa philosophie, de son rle dans la
science, de la mthode qu'il y apporte, et des rsultats dont il peut
l'avoir enrichie. C'est que nous ne toucherons qu' peine ces endroits
rguliers sur lesquels notre incomptence est grande; d'autres les
traiteront ou les ont assez traits. M. Leroux, dans un bien remarquable
article[109], a entam, avec le philosophe et le psychologiste, une
discussion capitale qu'il continuera. M. Jules Le Chevalier[110] a fait
galement. Et puis, nous l'avouerons, comme science, la philosophie nous
affecte de moins en moins: qu'il nous suffise d'y voir toujours un noble
et ncessaire exercice, une gymnastique de la pense que doit pratiquer
pendant un temps toute vigoureuse jeunesse. La philosophie est
perptuellement  recommencer pour chaque gnration depuis trois mille
ans, et elle est bonne en cela; c'est une exploration vers les hauts
lieux, loin des objets voisins qui offusquent; elle replace sur nos
ttes  leur vrai point les questions ternelles, mais elle ne les
rsout et ne les rapproche jamais. Il est, avec elle, nombre de vrits
de dtail, de racines salutaires que le pied rencontre en chemin; mais
dans la prtention principale qui la constitue, et qui s'adresse 
l'abme infini du ciel, la philosophie n'aboutit pas. Aussi je lui dirai
 peu prs comme Paul-Louis Courier disait de l'histoire: Pourvu que ce
soit exprim  merveille, et qu'il y ait bien des vrits, de saines et
prcieuses observations de dtail, il m'est gal  bord de quel systme
et  la suite de quelle mthode tout cela est embarqu. Ce n'est donc
pas le philosophe clectique, le rgulateur de la mthode des faits de
conscience, le continuateur de Stewart et de Reid, celui qui, avec son
modeste ami M. Damiron, s'est install  demeure dans la psychologie
d'abord conquise, sillonne, et bientt laisse derrire par M. Cousin,
et qui y rgne aujourd'hui  peu prs seul comme un vice-roi mancip,
ce n'est pas ce reprsentant de la science que nous discuterons en
M. Jouffroy[111]; c'est l'homme seulement que nous voulons de lui,
l'crivain, le penseur, une des figures intressantes et assez
mystrieuses qui nous reviennent invitablement dans le cercle de notre
poque, un personnage qui a beaucoup occup notre jeune inquitude
contemplative, une parole qui pntre, et un front qui fait rver.

[Note 109: _Revue encyclopdique_.]

[Note 110: _Revue du Progrs social_.]

[Note 111: Ce que j'ai avanc de la philosophie me semble surtout vrai
de la psychologie. La psychologie en elle-mme (si je l'ose dire), 
part un certain nombre de vrits de dtail et de remarques fines qu'on
en peut tirer, ne sert gure qu'au sentiment solitaire du contemplateur
et ne se transmet pas. Comme science, elle est perptuellement 
recommencer pour chacun. Le psychologiste pur me fait l'effet du pcheur
 la ligne, immobile durant des heures dans un endroit calme, au bord
d'une rivire doucement courante. Il se regarde, il se distingue dans
l'eau, et aperoit mille nuances particulires  son visage. Son
illusion est de croire pouvoir aller au del de ce sentiment
d'observation contemplative; car, s'il veut tirer le poisson hors de
l'eau, s'il agite sa ligne, comme, en cette sorte de pche, le poisson,
c'est sa propre image, c'est soi-mme, au moindre effort et au moindre
branlement, tout se trouble, la proie s'vanouit, le phnomne  saisir
n'est dj plus.]

M. Thodore Jouffroy est n en 1796, au hameau des Pontets prs de
Mouthe, sur les hauteurs du Jura, d'une famille ancienne et patriarcale
de cultivateurs. Son grand-pre, qui vcut tard, et dont la jeunesse
s'tait passe en quelque charge de l'ancien rgime, avait conserv
beaucoup de solennit, une grandeur polie et presque seigneuriale dans
les manires. La famille tait si unie, que les biens de l'oncle et du
pre de M. Jouffroy restrent _indivis_, malgr l'absence de l'oncle qui
tait commerant, jusqu' la mort du pre. Il fit ses premires tudes 
Lons-le-Saulnier, sous un autre vieil oncle prtre; de l il partit pour
Dijon, o il suivit le collge sans y tre renferm, lisant beaucoup 
part des cours, et se formant avec indpendance. Il avait un got marqu
pour les comdies, et essaya mme d'en composer. Reu lve de l'cole
Normale par l'inspecteur-gnral, M. Roger, qui fut frapp de son
savoir; il vint  Paris en 1813. Sa haute taille, ses manires simples
et franches, une sorte de rudesse pre qu'il n'avait pas dpouille,
tout en lui accusait ce type vierge d'un enfant des montagnes, et qui
tait fier d'en tre; ses camarades lui donnrent le sobriquet de
_Sicambre_. Ses premiers essais  l'cole attestaient une lecture
immense, et particulirement des tudes historiques trs-nourries. Un
grand mouvement d'mulation animait alors l'intrieur de l'cole; les
lves provinciaux, entrs l'anne prcdente, MM. Dubois, Albrand an,
Cayx, etc., s'taient mis en devoir de lutter avec les lves parisiens,
jusque-l en possession des premiers rangs. MM. Jouffroy, Damiron,
Bautain, Albrand jeune, qui survinrent en 1813, achevrent de constituer
en bon pied les provinciaux. Cette premire anne se passa pour eux 
des exercices historiques et littraires; il fallait la rvolution de
1814 pour qu'une spcialit philosophique pt tre cre au sein de
l'cole par M. Cousin. MM. La Romiguire et Boyer-Collard n'avaient
profess qu' la Facult des Lettres, mais aucun enseignement
philosophique appropri ne s'adressait aux lves; M. Cousin eut, en
1814, l'honneur de le fonder, et MM. Jouffroy, Damiron et Bautain furent
ses premiers disciples.

Je me suis demand souvent si M. Jouffroy avait bien rencontr sa
vocation la plus satisfaisante en s'adonnant  la philosophie; je me
le suis demand toutes les fois que j'ai lu des pages historiques ou
descriptives o sa plume excelle, toutes les fois que je l'ai entendu
traiter de l'Art et du Beau avec une dlicatesse si sentie et une
expansion qui semble augmente par l'absence, _ripae ulterioris amore_,
ou enfin lorsqu'en certains jours tristes, au milieu des matires qu'il
dduit avec une lucidit constante, j'ai cru saisir l'ennui de l'me
sous cette logique, et un regret profond dans son regard d'exil. Mais
non; si M. Jouffroy ne trouve pas dans la seule philosophie l'emploi
de toutes ses facults caches, si quelques portions pittoresques ou
passionnes restent chez lui en souffrance, il n'est pas moins fait
videmment pour cette rflexion vaste et claircie. Son tort, si nous
osons percer au dedans, est, selon nous, d'avoir trop combattu le
gnie actif qui s'y mlait  l'origine, d'avoir effac l'imagination
platonique qui prtait sa couleur aux objets et baignait  son gr les
horizons. Un rude sacrifice s'est accompli en lui; il a fait pour le
bien, il a pris sa science au srieux et a voulu que rien de tmraire
et de hasard n'y restt. La rserve a empit de jour en jour sur
l'audace. En proie durant quinze annes  cet inquitant problme de
la destine humaine, il a voulu mettre ordre  ses doutes,  ses
conjectures, et au petit nombre des certitudes; il s'y est calm, mais
il s'y est refroidi. Sa raison est demeure victorieuse, mais quelque
chose en lui a regrett la flamme, et son regard parat souffrant. Nous
disons qu'il a eu tort pour sa gloire, mais c'est un rare mrite
moral que de faire ainsi; toute sagesse ici-bas est plus ou moins une
contrition.

Le retour de l'le d'Elbe jeta M. Jouffroy et ses amis dans les rangs
des volontaires royaux  la suite de M. Cousin, ce qui signifie tout
simplement que ces jeunes philosophes n'taient pas bonapartistes, et
qu'ils acceptaient la Restauration comme plus favorable  la pense
que l'Empire. Dans un article de M. Jouffroy sur les Lettres de Jacopo
Ortis, insr au _Courrier Franais_ en 1819, je trouve exprim  nu, et
avec une fermet de style  la Salluste, ce sentiment d'opposition aux
conqutes et  la force militaire: Un peuple ne doit tirer l'pe que
pour dfendre ou conqurir son indpendance. S'il attaque ses voisins
pour les soumettre  son pouvoir, il se dshonore; s'il envahit leur
territoire sous le prtexte d'y fonder la libert, on le trompe ou il se
trompe lui-mme. Violer tous les droits d'une nation pour les rtablir,
est  la fois l'inconsquence la plus trange et l'action la plus
injuste.

L'amour de la libert commena la Rvolution franaise; l'Europe,
dsavouant la politique de ses rois, nous accordait son estime et son
admiration. Mais bientt les applaudissements cessrent. La justice
avait t foule aux pieds par les factions; la libert devait prir
avec elle: aussi ne la revit-on plus. Le nom seul subsista quelques
annes, pour accrditer auprs du peuple des chefs ambitieux et servir
d'instrument  l'tablissement du despotisme.

Le mal passa dans les camps. La fin de la guerre fut corrompue, et
l'hrosme de nos soldats prostitu. L'pe franaise devait tre
plante sur la frontire dlivre, pour avertir l'Europe de notre
justice. On la promena en Allemagne, en Hollande, en Suisse, en Italie.
Elle fit partout de funestes miracles: on vit bien qu'elle pouvait tout,
mais on ne vit pas ce qu'elle saurait respecter.

Ce que M. Jouffroy exprimait si nergiquement en 1819, il ne le sentait
pas moins vivement en 1815, sous le coup d'une premire invasion et  la
menace d'une seconde. Ses craintes ralises, et dans toute l'amertume
du rle de vaincu, il reprit avec ses amis les tudes philosophiques; un
sentiment exalt de justice et de devoir dominait ce jeune groupe; ils
taient dans leur priode stoque, dans cette priode de Fichte, par
o passent d'abord toutes les mes vertueuses. M. Jouffroy gagna le
doctorat avec deux thses remarquables, l'une sur _le Beau et le
Sublime_, et l'autre sur _la Causalit_. A partir de 1816, il devint
matre de confrences  l'cole, et fut en mme temps attach au collge
Bourbon jusqu'en 1822, poque o M. Corbire, qui avait bris l'cole,
le destitua aussi de ses fonctions au collge. M. Jouffroy, au sortir de
l'cole, entretenait une correspondance active d'ides et d'panchements
avec ses amis disperss en province, avec MM. Damiron et Dubois
particulirement, qu'on avait envoys  Falaise, et ensuite avec ce
dernier,  Limoges. C'taient souvent des saillies d'imagination
philosophique, non pas sur un tel point spcial et born, mais sur
l'ensemble des choses et leur harmonie, sur la destine future, le rle
des plantes dans l'ascension des mes, et l'esprance de rejoindre
en ces lyses suprieurs les devanciers illustres qu'on aura le plus
aims, Platon ou Montaigne. On surprend l tout  nu l'homme qui plus
tard, et dj tempr par la mthode, n'a pu s'empcher de lancer
ses ingnieux et hardis paradoxes sur _le Sommeil_, et qui consacre
plusieurs leons de son cours  la question de _la vie antrieure_.
C'taient encore, dans cette correspondance, des retours de dsir vers
le pays natal, vers la montagne d'o il tirait sa source, et le besoin
de peindre  ses amis qui les ignoraient, ces grands tableaux naturels
dont il tait sevr: Qui vous dira la fracheur de nos fontaines,
la modeste rougeur de nos fraises? qui vous dira les murmures et les
balancements de nos sapins, le vtement de brouillard que chaque matin
ils prennent, et la funbre obscurit de leurs ombres? et l'hiver, dans
la tempte, les tourbillons de neige soulevs, les chemins disparus sous
de nouvelles montagnes, l'aigle et le corbeau qui planent au plus haut
de l'air, les loups sans asile, hurlant de faim et de froid, tandis que
les familles s'assemblent au bruit des toits branls, et prient Dieu
pour le voyageur? O mon pays que je regrette, quand vous reverrai-je?

En 1820, ayant perdu son pre, il revit ce Jura tant dsir, et toute
sa chre Helvtie. Il fit ce voyage avec M. Dubois, qui, plac alors
 Besanon, et lui-mme atteint de cruelles douleurs et pertes
domestiques, y cherchait un allgement dans l'entretien de l'amiti et
dans les impressions pacifiantes d'une majestueuse nature. M. Dubois a
crit et a bien voulu nous lire un rcit de cette poque de sa vie o
son me et celle de M. Jouffroy se confondirent si troitement. Un tel
morceau, puissant de chaleur et minutieux de souvenirs, o revivent
 ct des circonstances individuelles les motions religieuses et
politiques d'alors, serait la rvlation biographique la plus directe,
tant sur les deux amis que sur toute la gnration d'lite  laquelle
ils appartiennent. Mais il faut se borner  une ple ide. Aprs avoir
reconnu et salu le toit patriarcal, le bois de sapins en face, 
gauche, qui projette en montant ses _funbres ombres_, avoir foul la
mousse paisse, les humides lisires o sont les fraises, et s'tre
assis derrire le rucher d'abeilles, dont le miel avait enduit ds le
berceau une lvre loquente, il s'agissait pour les deux amis de se
donner le spectacle des Alpes; pour M. Jouffroy, de les revoir et de les
montrer; pour M. Dubois, de les dcouvrir;--car c'tait tout au plus si
ce dernier les avait, en venant, aperues de loin  l'horizon dans la
brume, et comme un ruban d'argent. M. Jouffroy conduisit donc son ami
un matin, ds avant le lever du soleil,  travers les valles et les
prairies, jusqu' la pente de la Dle qu'ils gravirent. La Dle est le
point culminant du Jura, et o le Doubs prend sa source. En montant par
un certain versant et par des sentiers bien choisis, on arrive au plus
haut sans rien dcouvrir, et, au dernier pas exactement qui vous porte
au plateau du sommet, tout se dclare. C'est ce qui eut lieu pour M.
Dubois,  qui son guide habile mnageait la surprise: Toutes les Alpes,
comme il le dit, jaillirent devant lui d'un seul jet! L'amphithtre
glorieux encadrant le pays de Vaud, le miroir du Lman, dans un coin la
Savoie rabaisse au pied du Mont-Blanc sublime; cet ensemble solennel
que la plume, quand l'oeil n'a pas vu, n'a pas le droit de dcrire; la
vapeur et les rayons du matin s'y jouant et luttant en mille manires,
voil ce qui l'assaillit d'abord et le stupfia. M. Jouffroy, plus
familier  l'admiration de ces lieux, en jouissait tout en jouissant de
l'immobile extase de l'ami qu'il avait guid; il reportait son regard
avec sourire tantt sur le spectacle clatant, et tantt sur le
visage bloui; il tait comme satisfait de sa lente dmonstration si
magnifiquement couronne, il tait satisfait de sa montagne. A quelques
pas en avant, un ptre debout, les bras croiss et appuy sur son bton,
semblait aussi absorb dans la grandeur des choses; le philosophe en fut
vivement frapp, et dit: Il y a en cette me que voil toutes les mmes
impressions que dans les ntres.--Les images nombreuses et si belles
dans la bouche de M. Jouffroy, o le ptre intervient souvent, datent de
cette rencontre; c'est ce qui lui a fait dire dans son mouvant discours
sur _la Destine humaine_: Le ptre rve comme nous  cette infinie
cration dont il n'est qu'un fragment; il se sent comme nous perdu dans
cette chane d'tres dont les extrmits lui chappent; entre lui et les
animaux qu'il garde, il lui arrive aussi de chercher le rapport; il lui
arrive de se demander si, de mme qu'il est suprieur  eux, il n'y
aurait pas d'autres tres suprieurs  lui..., et de son propre droit,
de l'autorit de son intelligence qu'on qualifie d'infirme et de borne,
il a l'audace de poser au Crateur cette haute et mlancolique question:
Pourquoi m'as-tu fait? et que signifie le rle que je joue ici-bas?
Dans ses leons sur _le Beau_, qui par malheur n'ont t nulle part
recueillies, M. Jouffroy disait frquemment d'une voix pntre: Tout
parle, tout vit dans la nature; la pierre elle-mme, le minral le plus
informe vit d'une vie sourde, et nous parle un langage mystrieux; et ce
langage, le ptre, dans sa solitude, l'entend, l'coute, le sait autant
et plus que le savant et le philosophe, autant que le pote!

Lorsque les amis voulurent redescendre du sommet, M. Jouffroy s'tant
adress au ptre pour le choix d'un certain sentier, le ptre, sans
sortir de son silence, fit signe du bton et rentra dans son immobilit.
Avant de savoir que M. Jouffroy avait eu cette matine culminante sur
la Dle, qu'il avait remarqu ce ptre sur ce plateau, et que sa
contemplation avait trouv  une heure dtermine de sa jeunesse une
forme de tableau si en rapport et si harmonieuse, je me l'tais souvent
figur, en effet, sur un plateau lev des montagnes, avec moins de
soleil, il est vrai, avec un horizon moins meubl de ralits et
d'images, bien qu'avec autant d'air dans les cieux. A propos de son
cours sur _la Destine humaine_, o il semblait n'indiquer qu' peine
aux jeunes mes inquites un sentier religieux qu'on aurait voulu alors
lui entendre nommer, on disait dans un article du _Globe_ de dcembre
1830: Comme un pasteur solitaire, mlancoliquement amoureux du dsert
et de la nuit, il demeure immobile et debout sur son tertre sans
verdure; mais du geste et de la voix il pousse le troupeau qui se presse
 ses pieds et qui a besoin d'abri, il le pousse  tout hasard au
bercail, du seul ct o il peut y en avoir un.

Le propre de M. Jouffroy, c'est bien de tout voir de la montagne; s'il
envisage l'histoire, s'il dcrit gographiquement les lieux, c'est par
masses et formes gnrales, sans scrupule des dtails, et avec une sorte
de vrit ou d'illusion toujours majestueuse. Les vnements, a-t-il
dit quelque part, sont si absolument dtermins par les ides, et les
ides se succdent et s'enchanent d'une manire si fatale, que la seule
chose dont le philosophe puisse tre tent, c'est de se croiser les bras
et de regarder s'accomplir des rvolutions auxquelles les hommes peuvent
si peu. Voil tout entier dans cet aveu notre philosophe-pasteur: voir,
regarder, assister, comprendre, expliquer. Aussi cette promenade sur la
Dle est-elle une merveilleuse figure de la destine de M. Jouffroy.
Chacun, en se souvenant bien, chacun a eu de la sorte son Sina dans sa
jeunesse, sa mystrieuse montagne o la destine s'est comme offerte aux
yeux, mieux claire seulement qu'elle ne le sera jamais depuis. Nul
ne le sait que nous; et ce que le monde admire ensuite de nos oeuvres,
n'est gure que le reflet affaibli et l'ombre d'un sublime moment
envol.

Dans cette ascension de la Dle, j'ai oubli, pour complter la scne,
de dire qu'outre les deux amis et le ptre, il y avait l un vieux
capitaine de leur connaissance, redevenu campagnard, rvolutionnaire de
vieille souche et grand lecteur de Voltaire. Comme il redescendait le
premier dans le sentier indiqu, et qu'il voyait les deux amis avoir
peine  se dtacher du sommet et se retourner encore, il les gourmandait
de leur lenteur, en criant: Quand on a vu, on a vu! Ce capitaine
voltairien, prs du ptre, dut paratre au philosophe le bon sens
goguenard et prosaque,  ct du bon sens naf et profond.

Quelquefois,  travers leurs courses de la journe, il arrivait aux deux
amis de passer  diverses reprises la frontire; ils se sentaient plus
libres alors, soulags du poids que le rgime de ce temps imposait aux
nobles mes, et ils entonnaient de concert _la Marseillaise_, comme un
dfi et une esprance. Le soir, quand ils trouvaient des feux presque
teints, qu'avaient allums les bergers, ils s'asseyaient auprs, et M.
Jouffroy, en y apportant des branches pour les ranimer, se rappelait les
irruptions des Barbares, lesquels, comme des brasses de bois vert,
la Providence avait jets de temps  autre dans le foyer expirant des
civilisations. Nul, s'il l'avait voulu, n'aurait eu plus que lui, au
service de sa pense, de ces grandes images agrestes et naturelles.

En 1821, de retour  Paris, MM. Jouffroy et Dubois exercrent l'un
sur l'autre une influence continue fort vive: M. Jouffroy initiait
philosophiquement son ami qui n'avait pas, jusque-l, secou tout  fait
l'autorit en matire religieuse; M. Dubois entrecoupait par ses lans
politiques ce qu'aurait eu de trop mtaphysique et spculatif le cours
d'ides du philosophe. Leur sant  tous deux s'tait fort altre.
M. Jouffroy acquit ds lors cette constitution plus nerveuse et cette
dlicatesse fine de complexion, si d'accord avec son me, mais que
quelque chose de plus robuste avait dissimule. M. Cousin s'tait engag
dans le carbonarisme et y poussait avec proslytisme; aprs quelque
hsitation, les deux amis y entrrent, mais par M. Augustin Thierry,
dans une vente dont faisaient partie MM. Scheffer, Bertrand, Roulin,
Leroux, Guinard, etc.; ils ne manqurent  aucune des dmonstrations
civiques qui eurent lieu au convoi de Lallemand et  celui de Camille
Jordan. En 1822, M. Jouffroy fut destitu; M. Dubois l'tait dj. En
1823, notre philosophe crivait dans la solitude cet article, _Comment
les Dogmes finissent_, o clatent la vertu et la foi frmissantes sous
la perscution, o retentit dans le langage de la philosophie comme un
cho sacr des catacombes. M. Jouffroy ne s'est jamais lev  une plus
grande hauteur d'audace que dans cette inspiration refoule; depuis il
s'est panch, tendu, largi, en descendant  la manire des fleuves,
dont le flot peut s'accrotre, mais ne regagne plus le niveau de la
source.--En septembre 1824, _le Globe_ fut fond.

Il semble aujourd'hui,  our certaines gens, que _le Globe_ n'et pour
but que de faire arriver plus commodment au pouvoir messieurs les
doctrinaires grands et petits, aprs avoir pass six longues annes 
s'encenser les uns les autres. Peu de mots remettront  leur place ces
ignorances et ces injures. M. Dubois, destitu, traduisait la Chronique
de Flodoard pour la collection de M. Guizot, crivait quelques articles
aux _Tablettes universelles_, qui trop tt manqurent, se dvorait enfin
dans l'intimit d'hommes fervents, touffs comme lui, et dans
les conversations brlantes de chaque jour. M. Leroux, qui, aprs
d'excellentes tudes faites  Rennes au mme collge que M. Dubois,
et avant de prendre rang comme une des natures de penseur les plus
puissantes et les plus ubreuses d'aujourd'hui, tait simplement ouvrier
typographe, M. Leroux avait imagin, avec M. Lachevardire, imprimeur,
d'entreprendre un journal utile, compos d'extraits de littrature
trangre, d'analyses des principaux voyages et de faits curieux et
instructifs rassembls avec choix. Il communiqua son cadre d'essai  M.
Dubois, qui jugea que, dans cette simple ide de magasin  l'anglaise,
il n'y avait pas assez de chance d'action; qu'il fallait y implanter une
portion de doctrine, y introduire les questions de libert littraire,
se poser contre la littrature impriale, et, sans songer  la politique
puisqu'on tait en pleine Censure, fonder du moins une critique nouvelle
et philosophique. Des deux ides combines de MM. Leroux et Dubois,
naquit _le Globe_; mais celle de M. Dubois, bien que venue  l'occasion
de l'autre, tait videmment l'ide active, saillante et ncessaire;
aussi imprima-t-il au _Globe_ le caractre de sa propre physionomie.
M. Leroux y maintint toutefois sur le second plan l'excution de son
projet; et toute cette matire de voyages, de faits trangers, de
particularits scientifiques, qui occupa longtemps les premires pages
du _Globe_ avant l'invasion de la politique quotidienne, tait mnage
par lui. Sous le rapport des doctrines et de l'influence morale, M.
Leroux ne se fit d'ailleurs au _Globe_, jusqu'en 1830, qu'une position
bien infrieure  ses rares mrites et  sa porte d'esprit; par
modestie, par fiert, cachant des convictions entires sous une bonhomie
qu'on aurait d forcer, il s'effaa trop; quatre ou cinq morceaux de
fonds qu'il se dcida  y crire frapprent beaucoup, mais ne l'y
assirent pas au rang qu'il aurait fallu. Il dirigeait le matriel du
journal, mais en fait d'ides il y passa toujours plus ou moins pour un
rveur. Ses opinions, afin de prvaloir, avaient besoin d'arriver par M.
Dubois[112].

[Note 112: Nous laissons subsister cette page qui fut exacte, nous la
maintenons, bien que nos sentiments et nos jugements  l'gard de M.
Leroux aient chang  mesure qu'il changeait lui-mme. Ce n'est plus de
sa modestie qu'il semblerait  propos de venir parler aujourd'hui. Lui
aussi il est entr  pleines voiles, comme tant d'autres, dans cet Ocan
Pacifique de l'orgueil, et il a franchi son dtroit de Magellan. Nous
l'avions connu et aim homme _distingu_, nous l'abandonnons rvlateur
et prophte. Mais nous irions jusqu' regretter de l'avoir connu et
lou, quand nous le voyons provoquer l'outrage,  propos de Jouffroy
mort, contre les amis les plus chers et les plus consciencieux de
cet homme excellent, quand nous le voyons dverser l'amertume sur
l'irrprochable et intgre M. Damiron; et tout cela parce que M. Leroux
veut faire de Jouffroy son _prcurseur_ comme il a fait de M. Cousin son
_Antechrist_.--Qu'il nous suffise de rpter ici que, nonobstant toutes
les variations subsquentes, cet historique du _Globe_ reste d'une
parfaite exactitude.]

M. Dubois s'tait donc mis  l'oeuvre en septembre 1824, second de M.
Leroux, et moyennant les avances financires de M. Lachevardire. MM.
Jouffroy et Damiron, ses amis intimes, ne pouvaient lui manquer. M.
Trognon travailla aussi ds les premiers numros. Comme il y avait
exposition de peinture au dbut, M. Thiers se chargea d'en rendre
compte; sauf ce coup de main du commencement, il ne donna rien depuis au
journal. M. Mrime donna quelque chose d'abord, mais ne continua pas sa
collaboration. Quelques jeunes gens, lves distingus de MM. Jouffroy
et Damiron, entrrent de bonne heure, parmi lesquels MM. Vitet et
Duchtel, qui n'taient pas plus des doctrinaires alors que M. Thiers.
Ils connaissaient les doctrinaires sans doute, ils taient lis, ainsi
que leurs matres, avec M. Guizot, avec M. de Broglie, peut-tre de loin
avec M. Royer-Collard; personne dans cette runion commenante
n'en tait aux prjugs brutaux et aux dclamations ineptes du
_Constitutionnel_; mais par M. Dubois, me du journal, un vif sentiment
rvolutionnaire et girondin se tenait en garde; et, ds que la Censure
fut leve, cette pointe gnreuse pera en toute occasion. M. de
Rmusat, le plus doctrinaire assurment des rdacteurs du _Globe_ par la
subtilit de son esprit, par ses habitudes et ses liens de socit, ne
toucha longtemps que des sujets de pure littrature et de posie; ce
qu'il faisait avec une souplesse bien lgante. M. Duvergier de Hauranne
n'avait pas  un moindre degr la proccupation littraire, et son zle
spirituel s'attaquait, dans l'intervalle de ses voyages d'Italie et
d'Irlande,  des points dlicats de la controverse romantique. Ce n'est
gure  M. Magnin toujours net et progressif, ou  M. Ampre survenu
plus tard et adonn aux excursions studieuses, qu'on imputera un rle
dans la prtendue ligue. _Le Globe_ n'a pas t fond et n'a pas grandi
sous le patronage des doctrinaires, c'est--dire des trois ou quatre
hommes minents  qui s'adressait alors ce nom. La bourse de M.
Lachevardire, l'ide de M. Leroux, l'impulsion de M. Dubois, voil les
donnes primitives; des jeunes gens pauvres, des talents encore obscurs,
des proscrits de l'Universit, ce furent les vrais fondateurs; la
gnration des salons qui s'y joignit ensuite n'touffa jamais l'autre.

Le public, qui aime  faire le moins de frais possible en renomme, et
qui est dur  accepter des noms nouveaux, voyant _le Globe_ surgir,
tenta d'en expliquer le succs, et presque le talent, par l'influence
invisible et suprme de quelques personnages souvent cits. Ces
personnages taient sans doute bienveillants au _Globe_, mais cette
bienveillance, tempre de blme frquent ou mme d'pigrammes lgres,
ne justifiait pas l'honneur qu'on leur en faisait. Financirement,
lorsqu'en 1828, _le Globe_ devenant tout  fait politique, M.
Lachevardire retira ses capitaux, M. Guizot, seul parmi les
doctrinaires d'alors, prit une action. M. de Broglie aida au
cautionnement; mais c'tait un simple placement de fonds sans enjeu.
Du reste, occups de leurs propres travaux, ces messieurs n'ont jamais
contribu de leur plume  l'illustration du journal; une seule fois,
s'il m'en souvient, M. Guizot crivit une colonne officieuse sur un
tableau de M. Grard; peut-tre a-t-il rcidiv pour quelque autre cas
analogue, mais c'est tout. M. de Barante n'a fait qu'un seul article; M.
de Broglie n'y a jamais crit. Les prtendus patrons hantaient si peu ce
lieu-l, qu'il a t possible  l'un des rdacteurs assidus de n'avoir
pas, une seule fois durant les six ans, l'honneur d'y rencontrer leur
visage. La verdeur de certains articles allait, de temps  autre,
veiller leur svrit et raviver les nuances. M. Royer-Collard rprouva
hautement l'article pour lequel M. Dubois fut mis en cause et condamn,
quelques mois avant juillet 1830. M. Cousin lui-mme, bien que plus
rapproch du journal par son ge et par ses amis, s'en sparait crment
dans la conversation; il ne rpondait pas de ses disciples, il censurait
leur marche, et savait marquer plus d'un dfaut avec quelque trait de
cette verve incomparable qu'on lui pardonne toujours, et que _le Globe_
ne lui paya jamais qu'en respects.

Si l'on examine enfin l'allure et le langage du _Globe_ depuis qu'il
devint expressment politique, c'est--dire sous les ministres
Martignac et Polignac, on y trouve une hardiesse, une fermet de ton
qu'aucun organe de l'opposition d'alors n'a surpasses. Le ministre
Martignac y fut attaqu de bonne heure avec une exigence dont MM. de
Rmusat, Duchtel et Duvergier de Hauranne ont quelque droit aujourd'hui
de s'tonner. La question des Jsuites et de la libert absolue
d'enseignement prta jusqu'au bout, sous la plume de M. Dubois,  une
controverse, excentrique si l'on veut, et par trop chevaleresque pour le
moment, mais du moins aussi peu doctrinaire que possible. M. de Rmusat,
qui traita presque seul la politique des derniers mois avant Juillet,
durant la prison de M. Dubois, ne dtourna pas un seul instant le
journal de la ligne extrme o il tait lanc; vers cette fin de la
lutte, toutes les penses n'en faisaient qu'une pour la dlivrance, il
semblait mme qu'il y et dans cette rdaction du _Globe_ des vues et
des ressources d'avenir plus vastes qu'ailleurs. Quand M. Thiers, au
dbut du _National_, dveloppait sa thorie constitutionnelle, et venait
professer Delorme comme rsum de son Histoire de la Rvolution, ces
articles ingnieux taient regards comme de purs jeux de forme et
des fictions un peu vaines au prix de la grande question populaire
et sociale; et ce n'tait pas M. Dubois seulement qui jugeait ainsi,
c'tait M. Duchtel ou tout autre. S'il y avait alors dissidence
marque, division au _Globe_ en quelque matire, cette dissidence
portait, le dirai-je? sur la question dite romantique. L'cole
romantique des potes ne put jamais faire irruption au _Globe_, et
le gagner comme organe  elle; mais elle y avait des allis et des
intelligences. M. Leroux, M. Magnin, et celui qui crit ces lignes,
penchaient plus ou moins du ct novateur en posie; MM. Dubois,
Duvergier, de Rmusat, et l'ensemble de la rdaction, taient en
mfiance, quoique gnralement bienveillants. Tous ces petits mouvements
intrieurs se dessinrent avec feu  l'occasion du drame de _Hernani_,
qui eut pour rsultat d'augmenter la bienveillance. Mais, hlas!
rapprochement littraire, union politique, tout cela manqua bientt.

Au _Globe_, M. Jouffroy tint une grande place; il tait le philosophe
gnralisateur, le dogmatique par excellence, de mme que M. Damiron
tait le psychologue analyste et sagace, de mme que M. Dubois tait
le politique mu et acr, le critique chaleureux. Indpendamment des
articles recueillis dans le volume des _Mlanges_, M. Jouffroy en a
crit plusieurs sur des sujets d'histoire ou de gographie, et y a port
sa large manire. Il cherchait  tirer des antcdents historiques, des
conditions gographiques et de l'esprit religieux des peuples, la loi de
leur mouvement et de leur destine. Les rsultats les plus gnraux de
ses mditations  ce sujet sont consigns dans deux leons d'un cours
particulier profess par lui en 1826 (_de l'tat actuel de l'Humanit_).
Il ne s'y interdisait pas, comme il l'a trop fait depuis, l'impulsion
active et stimulante, l'appel  l'nergie morale d'un chacun; il n'y
imposait pas, comme dans ses articles sur mistress Trolloppe, le calme
et le quitisme brahmanique aux assistants clairs, sous peine
de dchance aveugle et de fatuit. Au contraire, il y marquait
l'initiative  la civilisation chrtienne, et le devoir d'agir  chacun
de ses membres; il y disait avec plainte: Comment aurions-nous des
hommes politiques, des hommes d'tat, quand les questions dont la
solution rflchie peut seule les former ne sont pas mme poses, pas
mme souponnes de ceux qui sont assis au gouvernail; quand, au lieu
de regarder  l'horizon, ils regardent  leurs pieds; quand, au lieu
d'tudier l'avenir du monde, et dans cet avenir celui de l'Europe, et
dans celui de l'Europe la mission de leur pays, ils ne s'inquitent, ils
ne s'occupent que des dtails du mnage national?... Nous ne concevons
pas que tant de gens de conscience se jettent dans les affaires
politiques, et poussent le char de notre fortune dans un sens ou clans
un autre, avant d'avoir song  se poser ces grandes questions.... Je
sais que la marche de l'humanit est trace, et que Dieu n'a pas laiss
son avenir aux chances des faiblesses et des caprices de quelques
hommes: mais ce que nous ne pouvons empcher ni faire, nous pouvons du
moins le retarder ou le prcipiter par notre mauvaise ou bonne conduite.
Dans les larges cadres de la destine que la Providence a faite au
monde, il y a place pour la vertu et la folie des hommes, pour le
dvouement des hros et l'gosme des lches.

C'tait dans sa chambre de la rue du Four-Saint-Honor,  l'ouverture
d'un des cours particuliers auxquels le confinait l'interdiction
universitaire, que M. Jouffroy s'exprimait ainsi. Ces cours privs
taient fort recherchs; quelques esprits dj mrs, des camarades du
matre, des mdecins depuis clbres, une lite studieuse des salons,
plusieurs reprsentants de la jeune et future pairie, composaient
l'auditoire ordinaire, peu nombreux d'ailleurs, car l'appartement tait
petit, et une runion plus apparente serait aisment devenue suspecte
avant 1828. On se rendait, une fois par semaine seulement,  ces
prdications de la philosophie; on y arrivait comme avec ferveur et
discrtion; il semblait qu'on y vnt puiser  une science nouvelle et
dfendue, qu'on y anticipt quelque chose de la foi pure de l'avenir.
Quand les quinze ou vingt auditeurs s'taient rassembls lentement, que
la clef avait t retire de la porte extrieure, et que les derniers
coups de sonnette avaient cess, le professeur, debout, appuy  la
chemine, commenait presque  voix basse, et aprs un long silence. La
figure, la personne mme de M. Jouffroy est une de celles qui frappent
le plus au premier aspect, par je ne sais quoi de mlancolique, de
rserv, qui fait natre l'ide involontaire d'un mystrieux et noble
inconnu. Il commenait donc  parler; il parlait du Beau, ou du Bien
moral, ou de l'immortalit de l'me; ces jours-l, son teint plus
affaibli, sa joue lgrement creuse, le bleu plus profond de son
regard, ajoutaient dans les esprits aux rminiscences idales du
_Phdon_. Son accent, aprs la premire moiti assez monotone, s'levait
et s'animait; l'espace entre ses paroles diminuait ou se remplissait
de rayons. Son loquence dploye prolongeait l'heure et ne pouvait se
rsoudre  finir. Le jour qui baissait agrandissait la scne; on ne
sortait que croyant et pntr, et en se flicitant des germes reus.
Depuis qu'il professe en public, M. Jouffroy a justifi ce qu'on
attendait de lui; mais pour ceux qui l'ont entendu dans l'enseignement
priv, rien n'a rendu ni ne rendra le charme et l'ascendant d'alors[113].

[Note 113: Voir, si l'on veut, dans les posies de Joseph Delorme deux
pices adresses  M. Jouffroy, qui n'y est pas nomm, l'une  M***: _O
vous qui lorsque seul_, etc., etc.; et l'autre qui a pour titre: _Le
Soir de la Jeunesse_. Nous ne croyons pas nous tromper en disant que
cette dernire pice a t galement inspire par lui.--Dans une
dernire dition de _Joseph Delorme_ (1861), on peut lire (page 299) une
lettre de Jouffroy adresse  l'auteur; il s'tait en partie reconnu.]

M. Jouffroy en tait, en ces annes-l,  cette priode heureuse o luit
l'toile de la jeunesse,  la priode de nouveaut et d'invention; il se
sentait,  l'gard de chaque vrit successive, dans la fracheur d'un
premier amour; depuis, il se rpte, il se souvient, il dveloppe. Le
malheur a voulu qu'avec sa facilit de parler et son indolence d'crire,
il ait improvis ses leons les plus neuves, et qu'elles n'aient nulle
part t fixes dans leur verve dlicate et leur vivacit naissante. M.
Jouffroy se dtermine malaisment  crire, bien qu'une fois  l'oeuvre
sa plume jouisse de tant d'abondance. Il n'a publi d'original que la
prface en tte des _Esquisses morales_ de Stewart, et ses articles,
la plupart recueillis dans les _Mlanges_: l'introduction promise des
Oeuvres de Reid n'a pas paru. Philosophe et dmonstrateur loquent
encore plus qu'crivain, la forme, qui a tant d'attrait pour l'artiste,
convie peu M. Jouffroy; il souffre videmment et retarde le plus
possible de s'y emprisonner; il la dborde toujours. La lutte troite,
la joute de la pense et du style ne lui va pas. Il ne s'applique point
 la fermet de Pascal; sa forme,  lui, quand il lui en faut une, est
belle et ample, mais lche, comme on dit.

Saint Jrme appelle quelque part saint Hilaire, vque de Poitiers, _le
Rhne de l'loquence gauloise_. M. Jouffroy serait bien plutt une Loire
panouie qu'un Rhne imptueux, comme elle lent, large, ingalement
profond, noyant dmesurment ses rives.

M. Jouffroy, entr  la Chambre depuis deux ans, a montr peu
d'inclination pour la politique, et s'est  peine efforc d'y russir.
On le conoit; dans ses habitudes de pense et de parole, il a besoin
d'espace et de temps pour se drouler, et de silence en face de lui.
Il avait contre son dbut, dans cette assemble assez vulgaire, d'tre
suspect de mtaphysique ds le moindre prambule. Et pourtant la parole,
hardiment prise en deux ou trois occasions, et vaincu ce prjug; M.
Jouffroy aurait eu beau jeu  entamer la question europenne selon ses
ides de tout temps,  tracer le rle oblig de la France, et  fltrir
pour le coup la politique _de mnage_  laquelle on l'assujettit: il
n'en a rien fait, soit que l'humeur contemplative ait prdomin et
l'ait dcourag de l'effort individuel, soit que, voyant une Chambre si
ouverte  entendre, il ait souri sur son banc avec ddain[114].

[Note 114: M. Jouffroy, depuis, s'est dcid  parler, et il l'a
fait avec le succs que nous prsagions, bien que dans un sens un peu
diffrent de celui qui nous semblait probable  cette date de dcembre
1833, et que nous eussions prfr.]

Car, malgr tout le progrs de la disposition contemplative, il y a en
M. Jouffroy le ct ddaigneux, ironique, l'ancien ct actif refoul,
qui se fait sentir amrement par retours, et qui tranche, comme un
clair, sur un grand fonds de calme et d'ennui. Il y a le vieil homme,
qui fut svre au pass, hostile aux rvlations, l'adversaire railleur
du baron d'Eckstein, le philosophe qui ignore et supprime ce qui le
gne, comme Malebranche supprimait l'histoire. Il y a l'aristocratie
du penseur et du montagnard, froideur et hauteur, le premier mouvement
susceptible et chatouilleux, la lvre qui s'amincit et se pince, une
rougeur rapide  une joue qui soudain plit.

Mais il y a tout aussitt et trs-habituellement le ct bon,
plbien, condescendant, explicatif et affectueux, qui s'accommode aux
intelligences, qui, au sortir d'un paradoxe presque outrageux, vous
dmontre au long des clarts et sait y dmler de nouvelles finesses;
une disposition humaine et morale, une bienveillance qui prend intrt,
qui ne se dgote ni ne s'mousse plus. L'ide de devoir prside 
cette noble partie de l'me que nous peignons; si le premier mouvement
s'chappe quelquefois, la seconde pense rpare toujours.

Outre les travaux et crits ultrieurs qu'on a droit d'esprer de M.
Jouffroy, il est une oeuvre qu'avant de finir nous ne pouvons nous
empcher de lui demander, parce qu'il nous y semble admirablement
propre, bien que ce soit hors de sa ligne apparente. On a reproch 
quelques endroits de sa psychologie de tenir du roman; nous sommes
persuad qu'un roman de lui, un vrai roman, serait un trsor de
psychologie profonde. Qu'il s'y dispose de longue main, qu'il termine
par l un jour! il s'y fondera  ct de la science une gloire plus
durable; Ptrarque doit la sienne  ses vers vulgaires, qui seuls ont
vcu. Un roman de M. Jouffroy (et nous savons qu'il en a dj projet),
ce serait un lieu sr pour toute sa psychologie relle, qui consiste,
selon nous, en observations dtaches plutt qu'en systme; ce serait
un refuge brillant pour toutes les facults potiques de sa nature qui
n'ont pas donn. Je la vois d'ici d'avance, cette histoire du coeur, ce
_Woldemar_ non subtil, bien suprieur  l'autre de Jacobi. L'exposition
serait lente, spacieuse, are, comme celles de l'Amricain dont
l'auteur a tant aim la prairie et les mers[115]. Il y aurait ds l'abord
des pturages inclins et de ces tableaux de moeurs antiques que savent
les hommes des hautes terres. Les personnages surviendraient dans cette
rgion avec harmonie et beaut. Le hros, l'amant, flotterait de
la passion  la philosophie, et on le suivrait pas  pas dans ses
dfaillances touchantes et dans ses reprises gnreuses. Comme l'amiti,
comme l'amour naissant qui s'y cache, se revtiraient d'un coloris sans
fard, et nous livreraient quelques-uns de leurs mystres par des aspects
aplanis! Comme les ples et arides intervalles s'tendraient avec
tristesse jusqu'au sein des vertes annes! Que la lutte serait longue,
marque de sacrifice, et que le triomphe du devoir coterait de pleurs
silencieux! Allez, osez,  Vous dont le drame est dj consomm au
dedans; remontez un jour en ide cette Dle avec votre ami vieilli; et
l, non plus par le soleil du matin, mais  l'heure plus solennelle du
couchant, reposez devant nous le mlancolique problme des destines;
au terme de vos rcits abondants et sous une forme qui se grave,
montrez-nous le sommet de la vie, la dernire vue de l'exprience, la
masse au loin qui gagne et se dploie, l'individu qui souffre comme
toujours, et le divin, l'inconsol dsir ici-bas du pote, de l'amant et
du sage!

Dcembre 1833.

[Note 115: Fenimore Cooper.]


M. Jouffroy, que nous tchions ainsi de peindre avec un soin et des
couleurs o se mlait l'affection, est mort le 1er mars 1842, laissant
 tous d'amers regrets. Son ami M. Damiron publia de lui, peu aprs,
un volume posthume de _Nouveaux Mlanges philosophiques_; la haine et
l'esprit de parti s'en emparrent. Les funrailles de l'honnte homme
et du sage furent clbres par des querelles furieuses; l'infamie des
insultes particulires aux gazettes ecclsiastiques n'y manqua pas. Un
penseur mlancolique a dit: Tenons-nous bien, ne mourons pas; car,
sitt morts, notre cercueil, pour peu qu'il en vaille la peine, servira
de marchepied  quelqu'un pour se faire voir et prorer. Trop heureux
si, derrire notre pierre, le lche et le mchant ne s'abritent pas pour
lancer leurs flches, comme Pris cach derrire le tombeau d'Ilus!




M. AMPRE

Le vrai savant, l'_inventeur_, dans les lois de l'univers et dans les
choses naturelles, en venant au monde est dou d'une organisation
particulire comme le pote, le musicien. Sa qualit dominante, en
apparence moins spciale, parce qu'elle appartient plus ou moins 
tous les hommes et surtout  un certain ge de la vie o le besoin
d'apprendre et de dcouvrir nous possde, lui est propre par le degr
d'intensit, de sagacit, d'tendue. Chercher la cause et la raison des
choses, trouver leurs lois, le tente, et l o d'autres passent avec
indiffrence ou se laissent bercer dans la contemplation par le
sentiment, il est pouss  voir au del et il pntre. Noble facult
qui,  ce degr de dveloppement, appelle et subordonne  elle toutes
les passions de l'tre et ses autres puissances! On en a eu,  la fin
du XVIIIe sicle et au commencement du ntre, de grands et sublimes
exemples; Lagrange, Laplace, Cuvier et tant d'autres  des rangs
voisins, ont excell dans cette facult de trouver les rapports levs
et difficiles des choses caches, de les poursuivre profondment, de les
coordonner, de les rendre. Ils ont  l'envi recul les bornes du connu
et repouss la limite humaine. Je m'imagine pourtant que nulle part
peut-tre cette facult de l'intelligence avide, cet apptit du savoir
et de la dcouverte, et tout ce qu'il entrane, n'a t plus en saillie,
plus  nu et dans un exemple mieux dmontrable que chez M. Ampre qu'il
est permis de nommer tout  ct d'eux, tant pour la porte de toutes
les ides que pour la grandeur particulire d'un rsultat. Chez ces
autres hommes minents que j'ai cits, une volont froide et suprieure
dirigeait la recherche, l'arrtait  temps, l'appesantissait sur des
points mdits, et, comme il arrivait trop souvent, la suspendait pour
se dtourner  des emplois moindres. Chez M. Ampre, l'ide mme tait
matresse. Sa brusque invasion, son accroissement irrsistible, le
besoin de la saisir, de la presser dans tous ses enchanements, de
l'approfondir en tous ses points, entranaient ce cerveau puissant
auquel la volont ne mettait plus aucun frein. Son exemple, c'est
le triomphe, le surcrot, si l'on veut, et l'indiscrtion de l'ide
savante; et tout se confisque alors en elle et s'y coordonne ou s'y
confond. L'imagination, l'art ingnieux et compliqu, la ruse des
moyens, l'ardeur mme de coeur, y passent et l'augmentent. Quand une
ide possde cet esprit inventeur, il n'entend plus  rien autre chose,
et il va au bout dans tous les sens de cette ide comme aprs une proie,
ou plutt elle va au bout en lui, se conduisant elle-mme, et c'est lui
qui est la proie. Si M. Ampre avait eu plus de cette volont suivie,
de ce caractre rgulier, et, on peut le dire, plus ou moins ironique,
positif et sec, dont taient munis les hommes que nous avons nomms, il
ne nous donnerait pas un tel spectacle, et, en lui reconnaissant plus de
conduite d'esprit et d'ordonnance, nous ne verrions pas en lui le savant
en qute, le chercheur de causes aussi  nu.

Il est rsult aussi de cela qu' ct de sa pense si grande et de sa
science irrassasiable, il y a, grce  cette vocation impose,  cette
direction imprieuse qu'il subit et ne se donne pas, il y a tous les
instincts primitifs et les passions de coeur conserves, la sensibilit
que s'tait de bonne heure trop retranche la froideur des autres,
reste chez lui entire, les croyances morales toujours mues, la
navet, et de plus en plus jusqu'au bout,  travers les fortes
spculations, une inexprience craintive, une enfance, qui ne semblent
point de notre temps, et toutes sortes de contrastes.

Les contrastes qui frappent chez Laplace, Lagrange, Monge et Cuvier, ce
sont, par exemple, leurs prtentions ou leurs qualits d'hommes d'tat,
d'hommes politiques influents, ce sont les titres et les dignits dont
ils recouvrent et quelquefois affublent leur vrai gnie. Voil, si je ne
me trompe, des _distractions_ aussi et des _absences_ de ce gnie, et,
qui pis est, volontaires. Chez M. Ampre, les contrastes sont sans doute
d'un autre ordre; mais ce qu'il suffit d'abord de dire, c'est qu'ici la
vanit du moins n'a aucune part, et que si des faiblesses galement y
paraissent, elles restent plus naves et comme touchantes, laissant
subsister l'entire vnration dans le sourire.

Deux parts sont  faire dans l'histoire des savants: le ct svre,
proprement historique, qui comprend leurs dcouvertes positives et ce
qu'ils ont ajout d'essentiel au monument de la connaissance humaine, et
puis leur esprit en lui-mme et l'anecdote de leur vie. La solide part
de la vie scientifique de M. Ampre tant retrace ci-aprs par un juge
bien comptent, M. Littr[116], nous avons donc  faire connatre, s'il
se peut, l'homme mme,  tcher de le suivre dans son origine, dans
sa formation active, son tendue, ses digressions et ses mlanges, 
drouler ses phases diverses, ses vicissitudes d'esprit, ses richesses
d'me, et  fixer les principaux traits de sa physionomie dans cette
lite de la famille humaine dont il est un des fils glorieux.

[Note 116: L'article de M. Littr suivait immdiatement le ntre dans
la _Revue des Deux Mondes_.]

Andr-Marie Ampre naquit  Lyon le 20 janvier 1775. Son pre,
ngociant retir, homme assez instruit, l'leva lui-mme au village
de Polmieux[117], o se passrent de nombreuses annes. Dans ce pays
sauvage, montueux, spar des routes, l'enfant grandissait, libre sous
son pre, et apprenait tout presque de lui-mme. Les combinaisons
mathmatiques l'occuprent de bonne heure; et, dans la convalescence
d'une maladie, on le surprit faisant des calculs avec les morceaux d'un
biscuit qu'on lui avait donn. Son pre avait commenc de lui enseigner
le latin; mais lorsqu'il vit cette disposition singulire pour les
mathmatiques, il la favorisa, procurant  l'enfant les livres
ncessaires, et ajournant l'tude approfondie du latin  un ge plus
avanc. Le jeune Ampre connaissait dj toute la partie lmentaire des
mathmatiques et l'application de l'algbre  la gomtrie, lorsque le
besoin de pousser au del le fit aller un jour  Lyon avec son pre. M.
l'abb Daburon (depuis inspecteur gnral des tudes) vit entrer alors
dans la bibliothque du collge M. Ampre, menant son fils de onze 
douze ans, trs-petit pour son ge. M. Ampre demanda pour son fils
les ouvrages d'Euler et de Bernouilli. M. Daburon fit observer qu'ils
taient en latin: sur quoi l'enfant parut constern de ne pas savoir le
latin; et le pre dit: Je les expliquerai  mon fils; et M. Daburon
ajouta: Mais c'est le calcul diffrentiel qu'on y emploie, le
savez-vous? Autre consternation de l'enfant; et M. Daburon lui offrit
de lui donner quelques leons, et cela se fit.

[Note 117: Un document prcis, qui nous est fourni depuis, le fait
natre  ce village de Polmieux; M. Ampre s'tait dit toujours n 
Lyon.]

Vers ce temps,  dfaut de l'emploi des infiniment petits, l'enfant
avait de lui-mme cherch, m'a-t-on dit, une solution du problme des
tangentes par une mthode qui se rapprochait de celle qu'on appelle
mthode des limites. Je renvoie le propos, dans ses termes mmes, aux
gomtres.

Les soins de M. Daburon tirrent le jeune mule de Pascal de son
embarras, et l'introduisirent dans la haute analyse. En mme temps un
ami de M. Daburon, qui s'occupait avec succs de botanique, lui en
inspirait le got, et le guidait pour les premires connaissances. Le
monde naturel, visible, si vivant et si riche en ces belles contres,
s'ouvrait  lui dans ses secrets, comme le monde de l'espace et
des nombres. Il lisait aussi beaucoup toutes sortes de livres,
particulirement l'Encyclopdie, d'un bout  l'autre. Rien n'chappait
 sa curiosit d'intelligence; et une fois qu'il avait conu, rien ne
sortait plus de sa mmoire. Il savait donc et il sut toujours, entre
autres choses, tout ce que l'Encyclopdie contenait, y compris le
blason. Ainsi son jeune esprit prludait  cette universalit de
connaissances qu'il embrassa jusqu' la fin. S'il dbuta par savoir au
complet l'Encyclopdie du XVIIIe sicle, il resta encyclopdique toute
sa vie. Nous le verrons, en 1804, combiner une refonte gnrale
des connaissances humaines; et ses derniers travaux sont un plan
d'encyclopdie nouvelle.

Il apprit tout de lui-mme, avons-nous dit, et sa pense y gagna en
vigueur et en originalit; il apprit tout  son heure et  sa fantaisie,
et il n'y prit aucune habitude de discipline.

Fit-il des vers ds ce temps-l, ou n'est-ce qu'un peu plus tard? Quoi
qu'il en soit, les mathmatiques, jusqu'en 93, l'occuprent surtout. A
dix-huit ans, il tudiait la _Mcanique analytique_ de Lagrange, dont
il avait refait presque tous les calculs; et il a rpt souvent qu'il
savait alors autant de mathmatiques qu'il en a jamais su.

La Rvolution de 89, en clatant, avait retenti jusqu' l'me du
studieux mais imptueux jeune homme, et il en avait accept l'augure
avec transport. Il y avait, se plaisait-il  dire quelquefois, trois
vnements qui avaient eu un grand empire, un empire dcisif sur sa vie:
l'un tait la lecture de l'loge de Descartes par Thomas, lecture
 laquelle il devait son premier sentiment d'enthousiasme pour les
sciences physiques et philosophiques. Le second vnement tait sa
premire communion qui dtermina en lui le sentiment religieux et
catholique, parfois obscurci depuis, mais ineffaable. Enfin il comptait
pour le troisime de ces vnements dcisifs la prise de la Bastille,
qui avait dvelopp et exalt d'abord son sentiment libral. Ce
sentiment, bien modifi ensuite, et par son premier mariage dans une
famille royaliste et dvote, et plus tard par ses retours sincres  la
soumission religieuse et ses mnagements forcs sous la Restauration,
s'est pourtant maintenu chez lui, on peut l'affirmer, dans son principe
et dans son essence. M. Ampre, par sa foi et son espoir constant en la
pense humaine, en la science et en ses conqutes, est rest vraiment
de 89. Si son caractre intimid se dconcertait et faisait faute, son
intelligence gardait son audace. Il eut foi, toujours et de plus en
plus, et avec coeur,  la civilisation,  ses bienfaits,  la science
infatigable en marche vers _les dernires limites, s'il en est, des
progrs de l'esprit humain_[118]. Il disait donc vrai en comptant pour
beaucoup chez lui le sentiment _libral_ que le premier clat de
tonnerre de 89 avait Enflamm.

[Note 118: Prface de l'_Essai sur la Philosophie des Sciences_.]

D'illustres savants, que j'ai nomms dj, et dont on a relev
frquemment les scheresses morales, conservrent aussi jusqu'au bout,
et malgr beaucoup d'autres cts moins libraux, le got, l'amour
des sciences et de leurs progrs; mais, notons-le, c'tait celui des
sciences purement mathmatiques, physiques et naturelles. M. Ampre,
diffrent d'eux et plus libral en ceci, n'omettait jamais, dans son
zle de savant, la pense morale et civilisatrice, et, en ayant espoir
aux rsultats, il croyait surtout et toujours  l'me de la science.

En mme temps que, dj jeune homme, les livres, les ides et les
vnements l'occupaient ainsi, les affections morales ne cessaient pas
d'tre toutes-puissantes sur son coeur. Toute sa vie il sentit le
besoin de l'amiti, d'une communication expansive, active, et de chaque
instant: il lui fallait verser sa pense et en trouver l'cho autour
de lui. De ses deux soeurs, il perdit l'ane, qui avait eu beaucoup
d'action sur son enfance; il parle d'elle avec sensibilit dans des vers
composs longtemps aprs. Ce fut une grande douleur. Mais la calamit de
novembre 93 surpassa tout. Son pre tait juge de paix  Lyon avant le
sige, et pendant le sige il avait continu de l'tre, tandis que la
femme et les enfants taient rests  la campagne. Aprs la prise de
la ville, on lui fit un crime d'avoir conserv ses fonctions; on le
traduisit au tribunal rvolutionnaire et on le guillotina. J'ai sous
les yeux la lettre touchante, et vraiment sublime de simplicit, dans
laquelle il fait ses derniers adieux  sa femme. Ce serait une pice de
plus  ajouter  toutes celles qui attestent la sensibilit courageuse
et l'lvation pure de l'me humaine en ces extrmits. Je cite quelques
passages religieusement, et sans y altrer un mot:

    J'ai reu, mon cher ange, ton billet consolateur; il a vers un
    baume vivifiant sur les plaies morales que fait  mon me le regret
    d'tre mconnu par mes concitoyens, qui m'interdisent, par la plus
    cruelle sparation, une patrie que j'ai tant chrie et dont j'ai
    tant  coeur la prosprit. Je dsire que ma mort soit le sceau
    d'une rconciliation gnrale entre tous nos frres. Je la pardonne
     ceux qui s'en rjouissent,  ceux qui l'ont provoque, et  ceux
    qui l'ont ordonne. J'ai lieu de croire que la vengeance nationale,
    dont je suis une des plus innocentes victimes, ne s'tendra pas sur
    le peu de biens qui nous suffisait, grce  la sage conomie et 
    notre frugalit, qui fut ta vertu favorite.... Aprs ma confiance en
    l'ternel, dans le sein duquel j'espre que ce qui restera de moi
    sera port, ma plus douce consolation est que tu chriras ma mmoire
    autant que tu m'as t chre. Ce retour m'est d. Si du sjour de
    l'ternit, o notre chre fille m'a prcd, il m'tait donn
    de m'occuper des choses d'ici-bas, tu seras, ainsi que mes chers
    enfants, l'objet de mes soins et de ma complaisance. Puissent-ils
    jouir d'un meilleur sort que leur pre et avoir toujours devant les
    yeux la crainte de Dieu, cette crainte salutaire qui opre en nos
    coeurs l'innocence et la justice, malgr la fragilit de notre
    nature!... Ne parle pas  ma Josphine du malheur de son pre, fais
    en sorte qu'elle l'ignore; _quant  mon fils, il n'y a rien que
    je n'attende de lui_. Tant que tu les possderas et qu'ils te
    possderont, embrassez-vous en mmoire de moi: je vous laisse  tous
    mon coeur.

Suivent quelques soins d'conomie domestique, quelques avis de
restitutions de dettes, minutieux scrupules d'antique probit; le tout
sign en ces mots: _J.-J. Ampre, poux, pre, ami, et citoyen toujours
fidle_. Ainsi mourut, avec rsignation, avec grandeur, et s'exprimant
presque comme Jean-Jacques et pu faire, cet homme simple, ce ngociant
retir, ce juge de paix de Lyon. Il mourut comme tant de Constituants
illustres, comme tant de Girondins, fils de 89 et de 91, enfants de
la Rvolution, dvors par elle, mais pieux jusqu'au bout, et ne la
maudissant pas!

Parmi ses notes dernires et ses instructions d'conomie  sa femme, je
trouve encore ces lignes expressives, qui se rapportent  ce fils de
qui il attendait tout: Il s'en faut beaucoup, ma chre amie, que je te
laisse riche, et mme une aisance ordinaire; tu ne peux l'imputer  ma
mauvaise conduite ni  aucune dissipation. Ma plus grande dpense a t
l'achat des livres et des instruments de gomtrie dont notre fils ne
pouvait se passer pour son instruction; mais cette dpense mme tait
une sage conomie, puisqu'il n'a jamais eu d'autre matre que lui-mme.

Cette mort fut un coup affreux pour le jeune homme, et sa douleur ou
plutt sa stupeur suspendit et opprima pendant quelque temps toutes ses
facults. Il tait tomb dans une espce d'idiotisme, et passait sa
journe  faire de petits tas de sable, sans que plus rien de savant
s'y trat. Il ne sortit de son tat morne que par la botanique, cette
science innocente dont le charme le reprit. Les Lettres de Jean-Jacques
sur ce sujet lui tombrent un jour sous la main, et le remirent sur
la trace d'un got dj ancien. Ce fut bientt un enthousiasme, un
entranement sans bornes; car rien ne s'branlait  demi dans cet esprit
aux pentes rapides. Vers ce mme temps, par une concidence heureuse, un
_Corpus poetarum latinorum_, ouvert au hasard, lui offrit quelques vers
d'Horace dont l'harmonie, dans sa douleur, le transporta, et lui rvla
la muse latine. C'tait l'ode  Licinius et cette strophe:

  Saepius ventis agitatur ingens
  Pinus, et celsae graviore casu
  Decidunt turres, feriuntque summos
  Fulmina montes.

Il se remit ds lors au latin, qu'il savait peu; il se prit aux potes
les plus difficiles, qu'il embrassa vivement. Ce got, cette science des
potes se mla passionnment  sa botanique, et devint comme un chant
perptuel avec lequel il accompagnait ses courses vagabondes. Il errait
tout le jour par les bois et les campagnes, herborisant, rcitant
aux vents des vers latins dont il s'enchantait, vritable magie qui
endormait ses douleurs. Au retour, le savant reparaissait, et il
rangeait les plantes cueillies avec leurs racines, il les replantait
dans un petit jardin, observant l'ordre des familles naturelles. Ces
annes de 94  97 furent toutes potiques, comme celles qui avaient
prcd avaient t principalement adonnes  la gomtrie et aux
mathmatiques. Nous le verrons bientt revenir  ces dernires sciences,
y joignant physique et chimie; puis passer presque exclusivement, pour
de longues annes,  l'idologie,  la mtaphysique, jusqu' ce que la
physique, en 1820, le ressaisisse tout d'un coup et pour sa gloire:
singulire alternance de facults et de produits dans cette intelligence
fconde, qui s'enrichit et se bouleverse, se retrouve et s'accrot
incessamment.

Celui qui,  dix-huit ans, avait lu la _Mcanique analytique_ de
Lagrange, rcitait donc  vingt ans les potes, se berait du rhythme
latin, y mlait l'idiome toscan, et s'essayait mme  composer des
vers dans cette dernire langue. Il entamait aussi le grec. Il y a une
description clbre du cheval chez Homre, Virgile et le Tasse[119]: il
aimait  la rciter successivement dans les trois langues.

[Note 119: Homre, Iliade, VI; Virgile, nide, XI; et le Tasse,
probablement Jrusalem dlivre, chant IX, lorsque Argilan, libre enfin
de sa prison, est compar au coursier belliqueux qui rompt ses liens.]

Le sentiment de la nature vivante et champtre lui crait en ces moments
toute une nouvelle existence dont il s'enivrait. Circonstance piquante
et qui est bien de lui! cette nature qu'il aimait et qu'il parcourait en
tous sens alors avec ravissement, comme un jardin de sa jeunesse, il
ne la voyait pourtant et ne l'admirait que sous un voile qui fut lev
seulement plus tard. Il tait myope, et il vint jusqu' un certain ge
sans porter de lunettes ni se douter de la diffrence. C'est un jour,
dans l'le Barbe, que, M. Ballanche lui ayant mis des lunettes sans trop
de dessein, un cri d'admiration lui chappa comme  une seconde vue tout
d'un coup rvle: il contemplait pour la premire fois la nature
dans ses couleurs distinctes et ses horizons, comme il est donn  la
prunelle humaine.

Cette poque de sentiment et de posie fut complte pour le jeune
Ampre. Nous en avons sous les yeux des preuves sans nombre dans les
papiers de tous genres amasss devant nous et qui nous sont confis,
trsor d'un fils. Il crivit beaucoup de vers franais et baucha une
multitude de pomes, tragdies, comdies, sans compter les chansons,
madrigaux, charades, etc. Je trouve des scnes crites d'une tragdie
d'_Agis_, des fragments, des projets d'une tragdie de _Conradin_, d'une
_Iphignie en Tauride_..., d'une autre pice o paraissaient Carbon et
Sylla, d'une autre o figuraient Vespasien et Titus; un morceau d'un
pome moral sur la vie; des vers qui clbrent l'Assemble constituante;
une bauche de pome sur les sciences naturelles; un commencement assez
long d'une grande pope intitule _l'Amricide_, dont le hros tait
Christophe Colomb. Chacun de ces commencements, d'ordinaire, forme deux
ou trois feuillets de sa grosse criture d'colier, de cette criture
qui avait comme peur sans cesse de ne pas tre assez lisible; et la
tirade s'arrte brusquement, coupe le plus souvent par des _x_ et _y_,
par la _formule gnrale pour former immdiatement toutes les puissances
d'un polynme quelconque_: je ne fais que copier. Vers ce temps, il
construisait aussi une espce de langue philosophique dans laquelle il
fit des vers; mais on a l-dessus trop peu de donnes pour en parler. Ce
qu'il faut seulement conclure de cet amas de vers et de prose o manque,
non pas la facilit, mais l'art, ce que prouve cette littrature
potique, blasonne d'algbre, c'est l'tonnante varit, l'exubrance
et inquitude en tous sens de ce cerveau de vingt et un ans, dont la
direction dfinitive n'tait pas trouve. Le soulvement s'essayait
sur tous les points et ne se faisait jour sur aucun. Mais un sentiment
suprieur, le sentiment le plus cher et le plus universel de la
jeunesse, manquait encore, et le coeur allait clater.

Je trouve sur une feuille, ds longtemps jaunie, ces lignes traces. En
les transcrivant, je ne me permets point d'en altrer un seul mot, non
plus que pour toutes les citations qui suivront. Le jeune homme disait:

    Parvenu  l'ge o les lois me rendaient matre de moi-mme, mon
    coeur soupirait tout bas de l'tre encore. Libre et insensible
    jusqu' cet ge, il s'ennuyait de son oisivet. lev dans une
    solitude presque entire, l'tude et la lecture, qui avaient fait
    si longtemps mes plus chres dlices, me laissaient tomber dans une
    apathie que je n'avais jamais ressentie, et le cri de la nature
    rpandait dans mon me une inquitude vague et insupportable. Un
    jour que je me promenais aprs le coucher du soleil, le long d'un
    ruisseau solitaire...

Le fragment s'arrte brusquement ici. Que vit-il le long de ce ruisseau?
Un autre cahier complet de souvenirs ne nous laisse point en doute, et
sous le titre: _Amorum_, contient, jour par jour, toute une histoire
nave de ses sentiments, de son amour, de son mariage, et va jusqu' la
mort de l'objet aim. Qui le croirait? ou plutt, en y rflchissant,
pourquoi n'en serait-il pas ainsi? ce savant que nous avons vu charg de
penses et de rides, et qui semblait n'avoir d vivre que dans le monde
des nombres, il a t un nergique adolescent: la jeunesse aussi l'a
touch, en passant, de son aurole; il a aim, il a pu plaire; et tout
cela, avec les ans, s'tait recouvert, s'tait oubli; il se serait
peut-tre tonn comme nous, s'il avait retrouv, en cherchant quelque
mmoire de gomtrie, ce journal de son coeur, ce cahier d'_Amorum_
enseveli.

Jeunesse des hommes simples et purs, jeunesse du vicaire Primerose et
du pasteur Walter, revenez  notre mmoire pour faire accompagnement
naturel et pour sourire avec nous  cette autre jeunesse! Si Euler ou
Haller ont aim, s'ils avaient crit dans un registre leurs journes
d'alors, n'auraient-ils pas souvent dit ainsi?

    Dimanche, 10 avril (96).--Je l'ai vue pour la premire fois.

    Samedi, 20 aot.--Je suis all chez elle, et on m'y a prt les
    _Novelle morali_ de Soave.

    ... Samedi, 3 septembre.--M. Couppier tant parti la veille, je suis
    all rendre les _Novelle morali_; on m'a donn  choisir dans la
    bibliothque; j'ai pris madame Des Houlires, je suis rest un
    moment seul avec elle.

    Dimanche, 4.--J'ai accompagn les deux soeurs aprs la messe, et
    j'ai rapport le premier tome de Bernardin; elle me dit qu'elle
    serait seule, sa mre et sa soeur partant le mercredi.

    ... Vendredi, 16.--Je fus rendre le second volume de Bernardin. Je
    fis la conversation avec elle et Gnie. Je promis des comdies pour
    le lendemain.

    Samedi, 17.--Je les portai, et je commenai  ouvrir mon coeur.

    Dimanche, 18.--Je la vis jouer aux dames aprs la messe.

    Lundi, 19.--J'achevai de m'expliquer, j'en rapportai de faibles
    esprances et la dfense d'y retourner avant le retour de sa mre.

    Samedi, 24.--Je fus rendre le troisime volume de Bernardin avec
    madame Des Houlires; je rapportai le quatrime et _la Dunciade_, et
    le parapluie.

    Lundi, 26.--Je fus rendre _la Dunciade_ et le parapluie; je la
    trouvai dans le jardin sans oser lui parler.

    Vendredi, 30.--Je portai la quatrime volume de Bernardin et Racine;
    je m'ouvris  la mre, que je trouvai dans la salle  mesurer de la
    toile.

Remarquez, voil le mot dit  la mre, treize jours aprs le premier
aveu  la fille: marche rgulire des amours antiques et vertueuses!

Je continue en choisissant:

    Samedi, 12 novembre.--Madame Carron (_la mre_) tant sortie, je
    parlai un peu  Julie qui me rembourra bien et sortit. lise (_la
    soeur_) me dit de passer l'hiver sans plus parler.

    Mercredi, 16.--La mre me dit qu'il y avait longtemps qu'on ne
    m'avait vu. Elle sortit un moment avec Julie, et je remerciai lise
    qui me parla froidement. Avant de sortir, Julie m'apporta avec grce
    les _Lettres provinciales_.

    ... Vendredi, 9 dcembre  dix heures du matin.--Elle m'ouvrit la
    porte en bonnet de nuit et me parla un moment tte  tte dans la
    cuisine; j'entrai ensuite chez madame Carron, on parla de Richelieu.
    Je revins  Polmieux l'aprs-dner.

Je ne multiplierai pas ces citations: tout le journal est ainsi. Madame
Des Houlires et madame de Svign, et _Richelieu_, on vient de le voir,
s'y mlent agrablement; les chansons galantes vont leur train: la
trigonomtrie n'est pas oublie. On s'amuse  mesurer la hauteur du
clocher de Saint-Germain (du Mont-d'Or), lieu de rsidence de l'amie.
Une clipse a lieu en ce temps-l, on l'observe. Au retour, l'astronome
amoureux lira une lgie _trs-passionne_ de Saint-Lambert (_Je ne
sentais auprs des belles_, etc., etc.), ou bien il traduira en vers un
choeur de l'_Aminte_. Une autre fois, il prte son tui de mathmatiques
au cousin de sa fiance, et il rapporte _la Princesse de Clves_. Ses
plus grandes joies, c'est de s'asseoir prs de Julie sous prtexte d'une
partie de domino ou de solitaire, c'est de manger une cerise qu'elle a
laisse tomber, de baiser une rose qu'elle a touche, de lui donner la
main  la promenade pour franchir un hausse-pied, de la voir au jardin
composer un bouquet de jasmin, de trone, d'aurone et de campanule
double dont elle lui accorde une fleur qu'il place dans un petit
tableau: ce que plus tard, pendant les ennuis de l'absence, il appellera
_le talisman_. Ce souvenir du bouquet, que nous trouvons consign
dans son journal, lui inspirait de plus des vers, les seuls dont nous
citerons quelques-uns,  cause du mouvement qui les anime et de la grce
du dernier:

  Que j'aime  m'garer dans ces routes fleuries
  O je t'ai vue errer sous un dais de lilas!
  Que j'aime  rpter aux Nymphes attendries,
  Sur l'herbe o tu t'assis, les vers que tu chantas!
  Au bord de ce ruisseau dont les ondes chries
  Ont  mes yeux sduits rflchi tes appas.
  Sur les dbris des fleurs que les mains ont cueillies,
  Que j'aime  respirer l'air que tu respiras!
  Les voil ces jasmins dont je t'avais pare;
  Ce bouquet de trone a touch les cheveux...

Ainsi, celui que nous avons vu distrait bien souvent comme La Fontaine
s'essayait alors, jeune et non sans posie,  des rimes galantes et
tendres: _mistis carminibus non sine fistula_.--Mais le plus beau jour
de ces saisons amoureuses nous est assez dsign par une inscription
plus grosse sur le cahier: LUNDI, 3 juillet (1797). Voici l'idylle
complte, telle qu'on la pourrait croire traduite d'_Hermann et
Dorothe_, ou extraite d'une page oublie des _Confessions_:

Elles vinrent enfin nous voir (_ Polmieux_)  trois heures trois
quarts. Nous fmes dans l'alle, o je montai sur le grand cerisier,
d'o je jetai des cerises  Julie, lise et ma soeur; tout le monde
vint. Ensuite je cdai ma place  Franois, qui nous baissa des branches
o nous cueillions nous-mmes, ce qui amusa beaucoup Julie. On apporta
le goter; elle s'assit sur une planche  terre avec ma soeur et lise,
et je me mis sur l'herbe  ct d'elle. Je mangeai des cerises qui
avaient t sur ses genoux. Nous fmes tous les quatre au grand jardin
o elle accepta un lis de ma main. Nous allmes ensuite voir le
ruisseau; je lui donnai la main pour sauter le petit mur, et les deux
mains pour le remonter. Je m'tais assis  ct d'elle au bord du
ruisseau, loin d'lise et de ma soeur; nous les accompagnmes le
soir jusqu'au moulin  vent, o je m'assis encore  ct d'elle pour
observer, nous quatre, le coucher du soleil qui dorait ses habits d'une
lumire charmante. Elle emporta un second lis que je lui donnai, en
passant pour s'en aller, dans le grand jardin.

Pourtant il fallait penser  l'avenir. Le jeune Ampre tait sans
fortune, et le mariage allait lui imposer des charges. On dcida, qu'il
irait  Lyon; on agita mme un moment s'il n'entrerait pas dans le
commerce; mais la science l'emporta. Il donna des leons particulires
de mathmatiques. Log grande rue Mercire, chez MM. Prisse, libraires,
cousins de sa fiance, son temps se partageait entre ses tudes et ses
courses  Saint-Germain, o il s'chappait frquemment. Cependant,
par le fait de ses nouvelles occupations, le cours naturel des ides
mathmatiques reprenait le dessus dans son esprit; il y joignait les
tudes physiques. La _Chimie_ de Lavoisier, publie depuis quelques
annes, mais de doctrine si rcente, saisissait vivement tous les jeunes
esprits savants; et pendant que Davy, comme son frre nous le raconte,
la lisait en Angleterre avec grande mulation et ardent dsir d'y
ajouter, M. Ampre la lisait  Lyon dans un esprit semblable. De
grand matin, de quatre  six heures, mme avant les mois d't, il se
runissait en confrence avec quelques amis,  un cinquime tage, place
des Cordeliers, chez son ami Lenoir. Des noms bien connus des Lyonnais,
Journel, Bonjour et Barret (depuis prtre et jsuite), tous caractres
originaux et de bon aloi, en faisaient partie. J'allais y joindre, pour
avoir occasion de les nommer  ct de leur ami, MM. Bredin et Beuchot;
mais on m'assure qu'ils n'taient pas de la petite runion mme. On y
lisait  haute voix le trait de Lavoisier, et M. Ampre, qui ne le
connaissait pas jusqu'alors, ne cessait de se rcrier  cette exposition
si lucide de dcouvertes si imprvues. Au sortir de la sance matinale,
et comme difi par la science, on s'en allait diligemment chacun  ses
travaux du jour.

Admirable jeunesse, ge audacieux, saison fconde, o tout s'exalte et
coexiste  la fois, qui aime et qui mdite, qui scrute et dcouvre, et
qui chante, qui suffit  tout; qui ne laisse rien d'inexplor de ce qui
la tente, et qui est tente de tout ce qui est vrai ou beau! Jeunesse 
jamais regrette, qui,  l'entre de la carrire, sous le ciel qui lui
verse les rayons,  demi penche hors du char, livre des deux mains
toutes ses rpes et pousse de front tous ses coursiers!

Le mariage de M. Ampre et de Mademoiselle Julie Carron eut lieu,
religieusement et secrtement encore, le 15 thermidor an VII (aot
1799), et civilement quelques semaines aprs. M. Ballanche, par un
pithalame en prose, clbra, dans le mode antique, la flicit de son
ami et les chastes rayons de l'toile nuptiale du soir se levant _sur
les montagnes de Polmieux_. Pour le nouvel poux, les deux premires
annes se passrent dans le mme bonheur, dans les mmes tudes. Il
continuait ses leons de mathmatiques  Lyon, et y demeurait avec sa
femme, qui d'ailleurs tait souvent  Saint-Germain. Elle lui donna un
fils, celui qui honore aujourd'hui et confirme son nom. Mais bientt
la sant de la mre dclina, et quand M. Ampre fut nomm, en dcembre
1801, professeur de physique et de chimie  l'cole centrale de l'Ain,
il dut aller s'tablir seul  Bourg, laissant  Lyon sa femme souffrante
avec son enfant. Les correspondances surabondantes que nous avons sous
les yeux, et qui comprennent les deux annes qui suivirent, jusqu' la
mort de sa femme, reprsentent pour nous, avec un intrt aussi intime
et dans une rvlation aussi nave, le journal qui prcda le mariage
et qui ne reprend qu'aux approches de la mort. Toute la srie de ses
travaux, de ses projets, de ses sentiments, s'y fait suivre sans
interruption. A peine arriv  Bourg, il mit en tat le cabinet de
physique, le laboratoire de chimie, et commena du mieux qu'il put, avec
des instruments incomplets, ses expriences. La chimie lui plaisait
surtout: elle tait, de toutes les parties de la physique, celle qui
l'invitait le plus naturellement, comme plus voisine des causes. Il s'en
exprime avec charme: Ma chimie, crit-il, a commenc aujourd'hui: de
superbes expriences ont inspir une espce d'enthousiasme. De douze
auditeurs, il en est rest quatre aprs la leon, je leur ai assign
des emplois, etc. Parmi les professeurs de Bourg, un seul fut bientt
particulirement li avec lui; M. Clerc, professeur de mathmatiques,
qui s'tait mis tard  cette science, et qui n'avait qu'entam les
parties transcendantes, mais homme de candeur et de mrite, devint le
collaborateur de M. Ampre dans un ouvrage qui devait avoir pour titre:
_Leons lmentaires sur les sries et autres formules indfinies_. Cet
ouvrage, qui avait t men presque  fin, n'a jamais paru. C'est vers
ce temps que M. Ampre lut dans le _Moniteur_ le programme du prix de
60,000 francs propos par Bonaparte, en ces termes: Je dsire donner
en encouragement une somme de 60,000 francs  celui qui, par ses
expriences et ses dcouvertes, fera faire  l'lectricit et au
galvanisme un pas comparable  celui qu'ont fait faire  ces sciences
Franklin et Volta,... mon but spcial tant d'encourager et de fixer
l'attention des physiciens sur cette partie de la physique, qui est, 
mon sens, le chemin des grandes dcouvertes. M. Ampre, aussitt cet
exemplaire du _Moniteur_ reu de Lyon, crivait  sa femme: Mille
remercments  ton cousin de ce qu'il m'a envoy, c'est un prix de
60,000 francs que je tcherai de gagner quand j'en aurai le temps. C'est
prcisment le sujet que je traitais dans l'ouvrage sur la physique que
j'ai commenc d'imprimer; mais il faut le perfectionner, et confirmer ma
thorie par de nouvelles expriences. Cet ouvrage, interrompu comme le
prcdent, n'a jamais t achev. Il s'crie encore avec cette bonhomie
si belle quand elle a le gnie derrire pour appuyer sa confiance: Oh!
mon amie, ma bonne amie! si M. de Lalande me fait nommer au Lyce de
Lyon et que je gagne le prix de 60,000 francs, je serai bien content,
car tu ne manqueras plus de rien... Ce fut Davy qui gagna le prix par
sa dcouverte des rapports de l'attraction chimique et de l'attraction
lectrique, et par sa dcomposition des terres. Si M. Ampre avait fait
quinze ans plus tt ses dcouvertes lectro-magntiques, nul doute qu'il
n'et au moins balanc le prix. Certes, il a rpondu aussi directement
que l'illustre Anglais  l'appel du premier Consul, dans _ce chemin des
grandes dcouvertes_: il a rempli en 1820 sa belle part du programme de
Napolon.

Mais une autre ide, une ide purement mathmatique, vint alors  la
traverse dans son esprit. Laissons-le raconter lui-mme:

    Il y a sept ans, ma bonne amie, que je m'tais propos un problme
    de mon invention, que je n'avais point pu rsoudre directement, mais
    dont j'avais trouv par hasard une solution dont je connaissais la
    justesse sans pouvoir la dmontrer. Cela me revenait souvent dans
    l'esprit, et j'ai cherch vingt fois  trouver directement cette
    solution. Depuis quelques jours cette ide me suivait partout.
    Enfin, je ne sais comment, je viens de la trouver avec une foule
    de considrations curieuses et nouvelles sur la thorie des
    probabilits. Comme je crois qu'il y a peu de mathmaticiens en
    France qui puissent rsoudre ce problme en moins de temps, je ne
    doute pas que sa publication dans une brochure d'une vingtaine
    de pages ne me ft un bon moyen de parvenir  une chaire de
    mathmatiques dans un lyce. Ce petit ouvrage d'algbre pure, et o
    l'on n'a besoin d'aucune figure, sera rdig aprs-demain; je le
    relirai et le corrigerai jusqu' la semaine prochaine, que je te
    l'enverrai...

Et plus loin:

    J'ai travaill fortement hier  mon petit ouvrage. Ce problme est
    peu de chose en lui-mme, mais la manire dont je l'ai rsolu et les
    difficults qu'il prsentait lui donnent du prix. Rien n'est plus
    propre d'ailleurs  faire juger de ce que je puis faire en ce
    genre...

Et encore:

    J'ai fait hier une importante dcouverte sur la thorie du jeu en
    parvenant  rsoudre un nouveau problme plus difficile encore que
    le prcdent, et que je travaille  insrer dans le mme ouvrage,
    ce qui ne le grossira pas beaucoup, parce que j'ai fait un nouveau
    commencement plus court que l'ancien.... Je suis sr qu'il me
    vaudra, pourvu qu'il soit imprim  temps, une place de lyce; car,
    dans l'tat o il est  prsent, il n'y a gure de mathmaticiens
    en France capables d'en faire un pareil: je te dis cela comme je le
    pense, pour que tu ne le dises  personne.

Le mmoire, qui fut intitul _Essai sur la thorie mathmatique du jeu_,
et qui devait tre termin en une huitaine, subit, selon l'habitude
de cette pense ardente et inquite, un grand nombre de refontes, de
remaniements, et la correspondance est remplie de l'annonce de l'envoi
toujours retard. Rien ne nous a mis plus  mme de juger combien ce qui
dominait chez M. Ampre, ds le temps de sa jeunesse, tait l'abondance
d'ides, l'opulence de moyens, plutt que le parti pris et le choix. Il
voyait tour  tour et sans relche toutes les faces d'une ide, d'une
invention; il en parcourait irrsistiblement tous les points de vue; il
ne s'arrtait pas.

Je m'imagine (que les mathmaticiens me pardonnent si je m'gare), je
m'imagine qu'il y a dans cet ordre de vrits, comme dans celles de
la pense plus usuelle et plus accessible, une expression unique, la
meilleure entre plusieurs, la plus droite, la plus simple, la plus
ncessaire. Le grand Arnauld, par exemple, est tout aussi grand logicien
que La Bruyre; il trouve des vrits aussi difficiles, aussi rares,
je le crois; mais La Bruyre exprime d'un mot ce que l'autre tend. En
analyse mathmatique, il en doit tre ainsi: le style y est quelque
chose. Or, tout style (la vrit de l'ide tant donne) est un choix
entre plusieurs expressions; c'est une dcision prompte et nette, un
coup d'tat dans l'excution. Je m'imagine encore qu'Euler, Lagrange,
avaient cette expression prompte, nette, lgante, cette conomie
continue du dveloppement, qui s'alliait  leur fcondit intrieure et
la servait  merveille. Autant que je puis me le figurer par l'extrieur
du procd dont le fond m'chappe, M. Ampre tait plutt en analyse un
inventeur fcond, gal  tous en combinaisons difficiles, mais retard
par l'embarras de choisir; il tait moins dcidment _crivain_.

Une grande inquitude de M. Ampre allait  savoir si toutes les
formules de son mmoire taient bien nouvelles, si d'autres,  son insu,
ne l'avaient pas devanc. Mais  qui s'adresser pour cette question
dlicate? Il y avait  l'cole centrale de Lyon un professeur de
mathmatiques, M. Roux, galement secrtaire de l'Athne. C'est de lui
que M. Ampre attendit quelque temps cette rponse avec anxit, comme
un vritable oracle. Mais il finit par dcouvrir que les connaissances
du bon M. Roux en mathmatiques n'allaient pas l. Enfin, M. de Lalande
tant venu  Bourg vers ce temps, M. Ampre lui prsenta son travail, ou
plutt le travail, lu  une sance de la Socit d'mulation de l'Ain, 
laquelle M. de Lalande assistait, fut remis  l'examen d'une commission
dont ce dernier faisait partie. M. de Lalande, aprs de grands loges
fort sincres, finit par demander  l'auteur des exemples en nombre de
ses formules algbriques, ajoutant que c'tait pour mettre dans son
rapport les rsultats  la porte de tout le monde: J'ai conclu de tout
cela, crit M. Ampre, qu'il n'avait pas voulu se donner la peine de
suivre mes calculs, qui exigent, en effet, de profondes connaissances
en mathmatiques. Je lui ferai des exemples; mais je persiste  faire
imprimer mon ouvrage tel qu'il est. Ces exemples lui donneraient l'air
d'un ouvrage d'colier. A la fin de 1802, MM. Delambre et Villar,
chargs d'organiser les lyces dans cette partie de la France, vinrent 
Bourg, et M. Ampre trouva dans M. Delambre le juge qu'il dsirait et un
appui efficace. Le mmoire sur la _Thorie mathmatique du jeu_, alors
imprim, donna au savant examinateur une premire ide assez haute du
jeune mathmaticien. Un autre mmoire sur l'_Application  la mcanique
des formules du calcul des variations_, compos en trs-peu de jours
 son intention, et qu'il entendit dans une sance de la Socit
d'mulation, ajouta  cette ide. Le nouveau mmoire que nous venons de
mentionner, et qui eut aussi toutes ses vicissitudes (particulirement
une certaine aventure de charrette sur le grand chemin de Bourg  Lyon,
et dans laquelle il faillit tre perdu), copi enfin au net, fut port 
Paris par M. de Jussieu, et remis aux mains de M. Delambre, revenu de
sa tourne. Celui-ci le prsenta  l'Institut, et le fit lire  M. de
Laplace. Cependant M. Ampre, nomm professeur de mathmatiques et
d'astronomie, avait pass, selon son dsir, au Lyce de Lyon.

Mais d'autres vnements non moins importants, et bien contraires,
s'taient accomplis dans cet intervalle. Au milieu de ses travaux
continus  Bourg, de ses leons  l'cole centrale, et des leons
particulires qu'il y ajoutait, on se figurerait difficilement  quel
point allait la proccupation morale, la sollicitude passionne qui
remplissait ses lettres de chaque jour. Il crit rgulirement par
chaque voyage du messager, la poste tant trop coteuse. Ces dtails
d'conomie, de tendresse, l'avarice o il est de son temps, l'effusion
de ses souvenirs et de ses inquitudes, l'espoir, dans lequel il vit,
d'aller  Lyon  quelque courte vacance de Pques, tout cela se mle,
d'une bien piquante et touchante faon,  son mmoire de mathmatiques,
au rcit de ses expriences chimiques, aux petites maladresses qui
parfois y clatent, aux petites supercheries, dit-il,  l'aide
desquelles il les rpare. Mais il faut citer la promenade entire d'un
de ses grands jours de cong: dans le commencement de la lettre, il
vient de s'crier comme un colier: _Quand viendront les vacances!_

    ... J'en tais  cette exclamation quand j'ai pris tout  coup
    une rsolution qui te paratra peut-tre singulire. J'ai voulu
    retourner avec le paquet de tes lettres dans le pr, derrire
    l'hpital, o j'avais t les lire avant mes voyages de Lyon, avec
    tant de plaisir. J'y voulais retrouver de doux souvenirs dont
    j'avais, ce jour-l, fait provision, et j'en ai recueilli au
    contraire de bien plus doux pour une autre fois. Que tes lettres
    sont douces  lire! il faut avoir ton me pour crire des choses qui
    vont si bien au coeur, sans le vouloir,  ce qu'il semble. Je suis
    rest jusqu' deux heures assis sous un arbre, un joli pr a droite,
    la rivire, o flottaient d'aimables canards,  gauche et devant
    moi. Derrire tait le btiment de l'hpital. Tu conois que j'avais
    pris la prcaution de dire chez madame Beauregard, en quittant ma
    lettre pour aller  midi faire cette partie, que je n'irais pas
    dner aujourd'hui chez elle. Elle croit que je dne en ville; mais,
    comme j'avais bien djeun, je m'en suis mieux trouv de ne dner
    que d'amour. A deux heures, je me sentais si calme et l'esprit si
     mon aise, au lieu de l'ennui qui m'oppressait ce matin, que j'ai
    voulu me promener et herboriser. J'ai remont la Ressouse dans les
    prs, et, en continuant toujours d'en ctoyer le bord, je suis
    arriv  vingt pas d'un bois charmant, que je voyais dans le
    lointain  une demi-lieue de la ville et que j'avais bien envie de
    parcourir. Arriv l, la rivire, par un dtour subit, m'a t toute
    esprance d'y parvenir, en se montrant entre lui et moi. Il a donc
    fallu y renoncer, et je suis venu par la route du Bourg au village
    de Ceyzriat, plante de peupliers d'Italie qui en font une superbe
    avenue;... j'avais  la main un paquet de plantes.

La jolie glise de Brou n'est pas oublie ailleurs dans ses rcits.
Voil bien des promenades tout au long, comme les aimaient La Fontaine
et Ducis.--Je voudrais que les jeunes professeurs exils en province, et
souffrant de ces belles annes contenues, si bien employes du reste et
si dcisives, pussent lire, comme je l'ai fait, toutes ces lettres d'un
homme de gnie pauvre, obscur alors, et s'efforant comme eux; ils
apprendraient  redoubler de foi dans l'tude, dans les affections
svres: ils s'enhardiraient pour l'avenir.

Les ides religieuses avaient t vives chez le jeune Ampre  l'poque
de sa premire communion; nous ne voyons pas qu'elles aient cess
compltement dans les annes qui suivirent; mais elles s'taient
certainement affaiblies. L'absence, la douleur et l'exaltation chaste
les rveillrent avec puissance. On sait, et l'on a dit souvent, que
M. Ampre tait religieux, qu'il tait croyant au christianisme, comme
d'autres illustres savants du premier ordre, les Newton, les Leibniz,
les Haller, les Euler, les Jussieu. On croit, en gnral, que ces
savants restrent constamment fermes et calmes dans la navet et la
profondeur de leur foi, et je le crois pour plusieurs, pour les Jussieu,
pour Euler, par exemple. Quant au grand Haller, il est ncessaire de
lire le journal de sa vie pour dcouvrir sa lutte perptuelle et ses
combats sous cette apparence calme qu'on lui connaissait: il s'est
presque autant tourment que Pascal. M. Ampre tait de ceux-ci, de
ceux que l'preuve tourmente, et, quoique sa foi ft relle et qu'en
dfinitive elle triompht, elle ne resta ni sans clipses ni sans
vicissitudes. Je lis dans une lettre de ce temps:

    ... J'ai t chercher dans la petite chambre au-dessus du
    laboratoire, o est toujours mon bureau, le portefeuille en soie,
    J'en veux faire la revue ce soir, aprs avoir rpondu  tous les
    articles de ta dernire lettre, et t'avoir prie, d'aprs une suite
    d'ides qui se sont depuis une heure succd dans ma tte, de
    m'envoyer les deux livres que je te demanderai tout  l'heure.
    L'tat de mon esprit est singulier: il est comme un homme qui
    se noierait dans son crachat... Les ides de Dieu, d'ternit,
    dominaient parmi celles qui flottaient dans mon imagination, et,
    aprs bien des penses et des rflexions singulires dont le dtail
    serait trop long, je me suis dtermin  te demander le _Psautier
    franais_ de La Harpe, qui doit tre  la maison, broch, je crois,
    en papier vert, et un livre d'_Heures_  ton choix.

Il faudrait le verbe de Pascal ou de Bossuet pour triompher pertinemment
de cet homme de gnie qui se noie, nous dit-il, en sa pense comme _en
son crachat_. Je trouve encore quelques endroits qui dnotent un retour
pratique: Je finis cette lettre, parce que j'entends sonner une messe
o je veux aller demander la gurison de ma Julie. Et encore: Je
veux aller demain m'acquitter de ce que tu sais, et prier pour vous
deux.--Ainsi, vivant en attente, aspirant toujours  la runion avec sa
femme, il n'en voyait le moyen que dans sa nomination au futur Lyce de
Lyon, et s'criait: Ah! Lyce, Lyce, quand viendras-tu  mon secours?

Le Lyce vint, mais sa femme, au terme de sa maladie, se mourait. Les
dernires lignes du journal parleront pour moi, et mieux que moi:

    17 avril (1803), dimanche de Quasimodo.--Je revins de Bourg pour ne
    plus quitter ma Julie.

    ... 15 mai, dimanche.--Je fus  l'glise de Polmieux, pour la
    premire fois depuis la mort de ma soeur.

    ... 7 juin, mardi, saint Robert.--Ce jour a dcid du reste de ma
    vie.

    14, mardi.--On me fit attendre le petit-lait  l'hpital. J'entrai
    dans l'glise d'o sortait un mort. Communion spirituelle.

    ... 13 juillet, mercredi, _ neuf heures du matin!_


(Suivent les deux versets:)

  Multa flagella peccatoris, sperantem autem in Domino misericordia
  circumdabit.
  Firmabo super te oculos meos et instruam te in via hac qua gradieris.
  Amen.

C'est sous le coup menaant de cette douleur, et  l'extrmit de toute
esprance, que dut tre crite la prire suivante, o l'un des versets
prcdents se retrouve:

Mon Dieu, je vous remercie de m'avoir cr, rachet, et clair de
votre divine lumire en me faisant natre dans le sein de l'glise
catholique. Je vous remercie de m'avoir rappel  vous aprs mes
garements; je vous remercie de me les avoir pardonns. Je sens que vous
voulez que je ne vive que pour vous, que tous mes moments vous soient
consacrs. M'terez-vous tout bonheur sur cette terre? Vous en tes le
matre,  mon Dieu! mes crimes m'ont mrit ce chtiment. Mais peut-tre
couterez-vous encore la voix de vos misricordes: _Multa flagella
peccatoris, sperantem autem_, etc. J'espre en vous,  mon Dieu! mais je
serai soumis  votre arrt, quel qu'il soit. J'eusse prfr la mort;
mais je ne mritais pas le ciel, et vous n'avez pas voulu me plonger
dans l'enfer. Daignez me secourir pour qu'une vie passe dans la douleur
me mrite une bonne mort dont je me suis rendu indigne. O Seigneur, Dieu
de misricorde, daignez me runir dans le ciel  ce que vous m'aviez
permis d'aimer sur la terre!

Ce serait mentir  la mmoire de M. Ampre que d'omettre de telles
pices quand on les a sous les yeux, de mme que c'et t mentir  la
mmoire de Pascal que de supprimer son petit parchemin. M. de Condorcet
lui-mme ne l'oserait pas.

Sur la recommandation de M. Delambre, M. Lacue de Cessac, prsident de
la section de la guerre, nomma en vendmiaire an XIII (1804) M. Ampre
rptiteur d'analyse  l'cole polytechnique. Celui-ci quitta Lyon qui
ne lui offrait plus que des souvenirs dchirants, et arriva dans la
capitale, o pour lui une nouvelle vie commence.

De mme qu'en 93, aprs la mort de son pre, il n'tait parvenu  sortir
de la stupeur o il tait tomb que par une tude toute frache, la
botanique et la posie latine, dont le double attrait l'avait ranim,
de mme, aprs la mort de sa femme, il ne put chapper  l'abattement
extrme et s'en relever que par une nouvelle tude survenante, qui ft,
en quelque sorte, rvulsion sur son intelligence. En tte d'un des
nombreux projets d'ouvrages de mtaphysique qu'il a bauchs, je trouve
cette phrase qui ne laisse aucun doute: C'est en 1803 que je commenai
 m'occuper presque exclusivement de recherches sur les phnomnes aussi
varis qu'intressants que l'intelligence humaine offre  l'observateur
qui sait se soustraire  l'influence des habitudes. C'tait s'y prendre
d'une faon scabreuse pour tenir fidlement cette promesse de soumission
religieuse et de foi qu'il avait scelle sur la tombe d'une pouse.
N'admirez-vous pas ici la contradiction inhrente  l'esprit humain,
dans toute sa navet? La Religion, la Science, double besoin immortel!
A peine l'une est-elle satisfaite dans un esprit puissant, et se
croit-elle sre de son objet et apaise, que voil l'autre qui se relve
et qui demande pture  son tour. Et si l'on n'y prend garde, c'est
celle qui se croyait sre qui va tre branle ou dvore.

M. Ampre l'prouva: en moins de deux ou trois annes, il se trouva
lanc bien loin de l'ordre d'ides o il croyait s'tre rfugi pour
toujours. L'idologie alors tait au plus haut point de faveur et
d'clat dans le monde savant: la perscution mme l'avait rehausse.
La socit d'Auteuil florissait encore. L'Institut ou, aprs lui,
les Acadmies trangres proposaient de graves sujets d'analyse
intellectuelle aux lves, aux mules, s'il s'en trouvait, des Cabanis
et des Tracy. M. Ampre put aisment tre prsent aux principaux de ce
monde philosophique par son compatriote et ami, M. Degrando. Mais celui
qui eut ds lors le plus de rapports avec lui et le plus d'action sur
sa pense, fut M. Maine de Biran, lequel, dj connu par son Mmoire de
_l'Habitude_, travaillait  se dtacher arec originalit du point de vue
de ses premiers matres.

_Se savoir soi-mme_, pour une me avide de savoir, c'est le plus
attrayant des abmes: M. Ampre n'y rsista pas. Ds floral an XIII
(1805), un ami bien fidle, M. Ballanche, lui adressait de Lyon ces
avertissements, o se peignent les craintes de l'amiti redoubles par
une imagination tendre:

    ... Ce que vous me dites au sujet de vos succs en mtaphysique me
    dsole. Je vois avec peine qu' trente ans vous entriez dans une
    nouvelle carrire. On ne va pas loin quand on change tous les jours
    de route. Songez bien qu'il n'y a que de trs-grands succs qui
    puissent justifier votre abandon des mathmatiques, o ceux que vous
    avez dj eus prsagent ceux que vous devez attendre. Mais je sais
    que vous ne pouvez mettre de frein  votre cerveau.

    Cette idologie ne fera-t-elle point quelque tort  vos sentiments
    religieux? Prenez bien garde, mon cher et trs-cher ami, vous tes
    sur la pointe d'un prcipice: pour peu que la tte vous tourne, je
    ne sais pas ce qui va arriver. Je ne puis m'empcher d'tre inquiet.
    Votre imagination est une bien cruelle puissance qui vous subjugue
    et vous tyrannise. Quelle diffrence il y a entre nous et Nol!
    J'ai retrouv ici les jeunes gens qui appartiennent comme moi  la
    socit que vous savez. Combien ils sont heureux! Combien je
    dsirerais leur ressembler!...

Mais une autre lettre un peu postrieure (mars 1806) achve de nous
rvler l'intrieur de ces nobles mes troubles et de les clairer du
dedans par un rayon trop direct, trop prolong et trop admirable de
nuance, pour que nous le drobions. Nulle part l'auteur d'_Orphe_ n'a
t plus lgiaque et plus harmonieux, en mme temps que la ralit s'y
ajoute et que la souffrance y est prsente:

    J'ai reu, mon cher ami, votre norme lettre; elle m'a horriblement
    fatigu. Le pis de cela, c'est que je n'ai absolument rien  vous
    dire, aucun conseil  vous donner. Nous sommes deux misrables
    cratures  qui les inconsquences ne cotent rien. Un brasier est
    dans votre coeur, le nant s'est log dans le mien. Vous tenez
    beaucoup trop  la vie, et j'y tiens trop peu. Vous tes trop
    passionn, et j'ai trop d'indiffrence. Mon pauvre ami, nous sommes
    tous les deux bien  plaindre. Vous avez t ces jours-ci l'objet de
    toutes mes penses, et voil ce que je crois  votre sujet. Il faut
    que vous quittiez Paris, que vous renonciez aux projets que vous
    aviez forms en y allant, parce que vous ne pourrez jamais trouver,
    je ne dis pas le bonheur, mais au moins le repos, dans cette
    solitude de tout ce qui tient  vos affections. L'air natal vous
    vaudra encore mieux, il sera peut-tre un baume pour votre mal.
    Camille Jordan part pour Paris. Il a le projet de former  Lyon un
    Salon des Arts, qui serait organis  peu prs comme les Athnes de
    Paris. Il y aurait diffrents cours. Camille m'a consult sur les
    professeurs dont on pourrait faire choix. Je lui ai parl de vous,
    je lui ai dit que vous aviez le plan d'une espce de cours qui
    serait bien fait pour russir: ce serait d'embrasser toutes les
    sciences et d'en enseigner ce qui serait suffisant pour ne pas y
    tre tranger, d'en saisir les faits gnraux, d'en faire apercevoir
    les points de contact, et de donner ce qu'on pourrait appeler la
    philosophie ou la gnration de toutes les connaissances humaines
    (_toujours l'universalit, on le voit_). Je m'explique sans doute
    mal, mais vous savez ce que je veux dire... Il est sr qu'outre ce
    cours du Salon des Arts, vous pourriez avoir, comme autrefois, des
    cours particuliers, ou travailler  quelque ouvrage. Vous seriez ici
    avec vos amis, vous viteriez les abmes de la solitude, vous vous
    retrouveriez peut-tre. Si une fois vous pouviez compter sur une
    existence agrable et honorable, vous pourriez vous associer une
    femme de votre choix, et qui parviendrait peut-tre  combler
    le vide qu'a laiss dans votre coeur la perte de vos anciennes
    affections. Je sais, mon pauvre et cher ami, tout ce que vous pouvez
    me rpondre; je sais qu'un second mariage dans cette ville vous
    rpugnerait; mais, de bonne foi, cette rpugnance n'est-elle pas un
    enfantillage? Eh! mon Dieu! dans le monde, o tous les sentiments
    s'affaiblissent, o toutes les douleurs morales finissent, on
    trouvera trs-naturel votre second mariage; on croira qu'il est le
    fruit de l'inconstance de nos affections et de l'instabilit de nos
    sentiments, mme les plus vils et les plus profonds. Mais ceux qui
    connaissent mieux le coeur humain, ceux qui auront tudi un peu le
    vtre, ceux enfin dont l'opinion et l'amiti peuvent tre quelque
    chose pour vous, sauront bien que votre me expansive a besoin d'une
    me qui rponde  chaque instant  la vtre. Ainsi, dans tous les
    cas, vous serez justifi: les indiffrents, comme vos connaissances
    et vos amis, trouveront cela trs-naturel. Voyez, mon cher ami, 
    quoi vous tes expos. La solitude ne vous vaut rien, non plus
    qu' moi. Revenez au milieu de vos amis, et mariez-vous dans votre
    patrie....

    ... Au risque de vous fcher, je dois vous dire ici la vrit. Vous
    ne savez pas encore ce que c'est que de rsister  vos penchants, et
    c'est ainsi que vous vous exposez  les faire devenir de vritables
    passions. Croyez-vous donc que tout aille dans le monde au gr de
    chacun? Comptez-vous donc pour rien cette grande vassalit qui nous
    soumet et nous entrane  chaque instant? tudiez votre coeur,
    descendez dans votre me, et lorsque vous apercevrez un sentiment
    nouveau, cherchez  savoir s'il est raisonnable. N'attendez pas pour
    teindre un feu de chemine que ce soit devenu un grand incendie.
    Il y a des malheurs sans remde, il faut nous consoler. Il y a des
    malheurs que notre faute a occasionns ou empirs, il faut nous
    corriger. Les petites choses vous agitent, que doit-ce tre des
    grandes?... Modrez-vous sur les choses indiffrentes de la vie, et
    vous parviendrez  tre modr sur les choses importantes...

Et pour conclusion finale:

    Ceux qui nous connatraient bien comprendraient la raison des
    inconsquences de Jean-Jacques Rousseau.

M. Ampre ne retourna pas  Lyon: il resta  Paris, plus actif d'ides
et de sentiments que jamais. Il se remaria au mois de juillet mme de
cette anne: ce second mariage lui donna une fille. Cette lettre de M.
Ballanche, au reste, sera la dernire pice confidentielle que nous
nous permettrons: elle termine pour nous la jeunesse de M. Ampre. En
avanant dans le rcit d'une vie, ces sortes de confidences, moins
essentielles, moins gracieuses, nous semblent aussi moins permises. La
pudeur de l'homme mr a quelque chose de plus inviolable, et c'est le
travail surtout qui marque le milieu de la journe. Dans le rcit d'une
vie comme dans la vie mme, les sentiments mus, cette brise du matin,
ne reparaissent convenablement qu'au soir.

Quoi qu'il en ait dit dans la note cite plus haut, M. Ampre, si
fortement occup de mtaphysique, ne s'y livrait pas exclusivement. Les
mathmatiques et les sciences physiques ne cessaient de partager son
zle. Six mmoires sur diffrents sujets de mathmatiques insrs tant
dans le _Journal de l'cole polytechnique_ que dans le Recueil de
l'Institut (des savants trangers), dterminrent le choix que fit de
lui, en 1814, l'Acadmie des Sciences pour remplacer M. Bossut. Nomm
secrtaire du Bureau consultatif des Arts et Manufactures (mars 1806),
il suivait assidment les travaux de ce comit, et ne devint secrtaire
honoraire que lorsqu'il et donn sa dmission en faveur de M. Thnard,
dont la position alors tait moins tablie que la sienne. Il fut de
plus successivement nomm inspecteur gnral de l'Universit (1808), et
professeur d'analyse et de mcanique  l'cole polytechnique (1809),
o il n'avait t jusque-l qu' titre de rptiteur, professant par
intrim. En un mot, sa vie de savant s'tendait sur toutes les bases.

Dans l'histoire des sciences physico-mathmatiques, comme va le faire
connatre M. Littr, la mmoire de M. Ampre est  jamais sauve de
l'oubli,  cause de sa grande dcouverte sur l'lectro-magntisme en
1820. Dans l'histoire de la philosophie, pourquoi faut-il que ce grand
esprit, qui s'est occup de mtaphysique pendant plus de trente ans, ne
doive vraisemblablement laisser qu'une vague trace? M. Maine de Biran
lui-mme, le mtaphysicien profond prs de qui il se place, n'a laiss
qu'un tmoignage imparfait de sa pense dans son ancien trait de
_l'Habitude_ et dans le rcent volume publi par M. Cousin[120]. Aprs M.
de Tracy,  ct de M. de Biran, M. Ampre venait pourtant  merveille
pour rparer une lacune. M. Cousin a remarqu que ce qui manque 
la philosophie de M. de Biran, o la _volont_ rhabilite joue le
principal rle, c'est l'admission de l'_intelligence_, de la _raison_,
distincte comme facult, avec tout son cortge d'ides gnrales, de
conceptions. Nul plus que M. Ampre n'tait propre  introduire dans le
point de vue, qu'il admettait, de M. de Biran, cette partie essentielle
qui l'agrandissait. Lui en effet, si l'on considre sa tournure
mtaphysique, il n'tait pas, comme M. de Biran, la _volont_ mme, dans
sa persistance et son unit progressive; il tait surtout l'_ide_. Sans
nier la sensation, trop grand physicien pour cela, sans la mconnatre
dans toutes ses varits et ses nuances, combien il tait propre,
ce semble, entre M. de Tracy et M. de Biran  intervenir avec
l'_intelligence_[121], et  remeubler ainsi l'me de ses concepts les plus
divers et les plus grands! il l'aurait fait, j'ose le dire, avec plus de
richesse et de ralit que les philosophes clectiques qui ont suivi,
lesquels, n'tant ni physiciens, ni naturalistes, ni mathmaticiens,
ni autre chose que psychologues, sont toujours rests par rapport aux
classes des _ides_ dans une abstraction et dans un vague qui dpeuple
l'me et en mortifie,  mon gr, l'tude. Par malheur, si M. de Biran
se tient trop troitement  cette volont retrouve,  cette causalit
interne ressaisie, comme  un axe sr et  un sommet, d'o mane tout
mouvement, M. Ampre, moins retenu et plus ouvert dans sa mtaphysique,
alla et driva au flot de l'ide. A travers ce domaine infini de
l'intelligence, dans la sphre de la raison et de la rflexion, comme
dans une demeure  lui bien connue, il alla changeant, remuant,
dplaant sans cesse les objets; les classifications psychologiques se
succdaient  son regard et se renversaient l'une par l'autre; et il est
mort sans nous avoir suffisamment expliqu la dernire, nous laissant
sur le fond de sa pense dans une confusion qui n'tait pas en lui.

[Note 120: M. Naville, de Genve, dpositaire des manuscrits de Maine
de Biran, en a publi, depuis, des portions considrables.]

[Note 121: Nous pourrions citer, d'aprs les plus anciens papiers et
projets d'ouvrages que nous avons sous les yeux, des preuves frappantes
de cette large part faite  l'_intelligence_, qui corrigeait tout 
fait le point de vue profond, mais restreint, de M. de Biran, et
l'environnait d'une extrme tendue. Ainsi ce dbut qu'on trouve  un
_Plan d'une histoire de l'intelligence humaine_: L'homme, sous le point
de vue intellectuel, a la facult d'acqurir et celle de conserver. La
facult d'acqurir se subdivise en trois principales: il acquiert
par ses sens, par le dploiement de l'activit motrice qui nous fait
dcouvrir les causes, par la rflexion qu'on peut dfinir la facult
d'apercevoir des relations, qui s'applique galement aux produits de la
sensibilit et  ceux de l'activit. On aperoit des relations entre les
premiers par la comparaison, entre les seconds par l'observation
des effets que produisent les causes. On doit donc diviser tous les
phnomnes que prsente l'intelligence en quatre systmes: le systme
sensitif, le systme actif, le systme comparatif et le systme
tiologique. Dans un rsum des ides psychologiques de M. Ampre,
rdig en 1811 par son ami M. Bredin, de Lyon, je trouve: On peut
rapporter tous les phnomnes psychologiques  trois systmes: sensitif,
cognitif, intellectuel. Ce systme cognitif et ce systme intellectuel,
qui semblent un double emploi, sont diffrents pour lui, en ce qu'il
attribue seulement au systme cognitif la distinction du _moi_ et du
_non-moi_, qui se tire de l'activit propre de l'tre d'aprs M.
de Biran: il rservait au systme intellectuel, proprement dit, la
perception de tous les autres rapports. Quoique cela manque un peu de
rigueur, la lacune signale par M. Cousin chez M. de Biran tait au
moins sentie et comble, plutt deux fois qu'une.]

En attendant que la seconde partie de sa classification, qui embrasse
les sciences _noologiques_, soit publie, et dans l'esprance surtout
qu'un fils, seul capable de dbrouiller ces prcieux papiers, s'y
appliquera un jour, nous ne dirons ici que trs-peu, occup surtout 
ne pas tre infidle. M. Ampre, dans une note o nous puisons, nous
indique lui-mme la premire marche de son esprit. Il voulait appliquer
 la psychologie la mthode qui a si bien russi aux sciences physiques
depuis deux sicles: c'est ce que beaucoup ont voulu depuis Locke. Mais
en quoi consistait l'appropriation du moyen  la science nouvelle?
Ici M. Ampre parle d'_une difficult premire qui lui semblait
insurmontable, et dont M. le chevalier de Biran lui fournit la
solution_. Cette difficult tenait sans doute  la connaissance
originelle de l'ide de cause et  la distinction du _moi_ d'avec le
monde extrieur. Il nous apprend aussi que, dans sa recherche sur le
fondement de nos connaissances, il a commenc par rejeter l'existence
_objective_ et qu'il a t disciple de Kant: Mais repouss bientt,
dit-il, par ce nouvel idalisme comme Reid l'avait t par celui
de Hume, je l'ai vu disparatre devant l'examen de la nature des
connaissances objectives gnralement admises. Tout ceci, on le voit,
n'est qu'indiqu par lui, et laisse  dsirer bien des explications.
Quoi qu'il en soit, en s'efforant constamment de classer les faits
de l'intelligence selon l'ordre naturel, M. Ampre en vint aux quatre
points de vue et aux deux poques principales qui les embrassent, tels
qu'il les a exposs dans la prface de son _Essai sur la Philosophie des
Sciences_. Ceux qui ont frquent l'cole des psychologues distingus
de notre ge, et qui ont aussi entendu les leons dans lesquelles M.
Ampre, au Collge de France, aborda la psychologie, peuvent seuls dire
combien, dans sa description et son dnombrement des divers groupes de
faits, l'intelligence humaine leur semblait tout autrement riche et
peuple que dans les distinctions de facults, justes sans doute, mais
nues et un peu striles, de nos autres matres. Ds l'abord, dans la
psychologie de ceux-ci, on distingue _sensibilit_, _raison_, _activit
libre_, et on suit chacune sparment, toujours occup, en quelque
sorte, de prserver l'une de ces facults du contact des autres, de peur
qu'on ne les croie mles en nature et qu'on ne les confonde. M. Ampre
y allait plus librement et par une mthode plus vraiment naturelle. Si
Bernard de Jussieu, dans ses promenades  travers la campagne, avait dit
constamment en coupant la tige des plantes: Prenons bien garde, ceci
est du tissu cellulaire, ceci est de la fibre ligneuse; l'un n'est pas
l'autre; ne confondons pas; le bois n'est pas la sve; il aurait fait
une anatomie, sans doute utile et qu'il faut faire, mais qui n'est pas
tout, et les trois quarts des divers caractres qui prsident  la
formation de ses groupes naturels lui auraient chapp dans leur vivant
ensemble.--L'anatomie radicale psychologique, ce que M. Ampre appelle
l'_idognie_, serait venue, dans sa mthode, plus tard  fond; mais
elle ne serait venue qu'aprs le dnombrement et le classement complet,
mais surtout la proccupation des facults distinctes ne scindait pas,
ds l'abord, les groupes analogues, et ne les empchait pas de se
multiplier  ses regards dans leur diversit.

La quantit de remarques neuves et ingnieuses, de points profonds
et piquants d'observation, qui remplissaient une leon de M. Ampre,
distrayaient aisment l'auditeur de l'ensemble du plan, que le matre
oubliait aussi quelquefois, mais qu'il retrouvait tt ou tard  travers
ces dtours. On se sentait bien avec lui en pleine intelligence humaine,
en pleine et haute philosophie antrieure au XVIIIe sicle; on se serait
cru,  cette ampleur de discussion, avec un contemporain des Leibniz,
des Malebranche, des Arnauld; il les citait  propos, familirement,
mme les secondaires et les plus oublis de ce temps-l, M. de La
Chambre, par exemple; et puis on se retrouvait tout aussitt avec le
contemporain trs-prsent de M. de Tracy et de M. de Laplace. On aurait
fait un intressant chapitre, indpendamment de tout systme et de tout
lien, des cas psychologiques singuliers et des vritables dcouvertes
de dtail dont il semait ses leons. J'indique en ce genre le phnomne
qu'il appelait de _concrtion_, sur lequel on peut lire l'analyse de
M. Roulin insre dans l'_Essai de classification des Sciences_.
Je regrette que M. Roulin n'ait pas fait alors ce chapitre de
_miscellanes_ psychologiques, comme il en a fait un sur des
singularits d'histoire naturelle.

A partir de 1816, la petite socit philosophique qui se runissait chez
M., de Biran avait pris plus de suite, et l'mulation s'en mlait. On y
remarquait M. Stapfer, le docteur Bertrand, Loyson, M. Cousin. Anim par
les discussions frquentes, M. Ampre tait prs, vers 1820, de produire
une exposition de son systme de philosophie, lorsque l'annonce de la
dcouverte physique de M. Oersted le vint ravir irrsistiblement dans un
autre train de penses, d'o est sortie sa gloire. En 1829, malade et
rparant sa sant  Orange,  Hires, aux tideurs du Midi, il revint,
dans les conversations avec son fils,  ses ides interrompues; mais
ce ne fut plus la mtaphysique seulement, ce fut l'ensemble des
connaissances humaines et son ancien projet d'universalit qu'il se
remit  embrasser avec ardeur. L'ptre en vers que lui a adresse son
fils  ce sujet, et le volume de l'_Essai de classification_ qui a paru,
sont du moins ici de publics et permanents tmoignages. M. Ampre, en
mme temps qu'il sentait la vie lui revenir encore, dut avoir, en cette
saison, de pures jouissances. S'il lui fut jamais donn de ressentir un
certain calme, ce dut tre alors. En reportant son regard, du haut de la
montagne de la vie, vers ces sciences qu'il comprenait toutes, et dont
il avait agrandi l'une des plus belles, il put atteindre un moment au
bonheur serein du sage et reconnatre en souriant ses domaines. Il n'est
pas jusqu'aux vers latins, adresss  son fils en tte du tableau, qui
n'aient d lui retracer un peu ses souvenirs potiques de 95, un temps
plein de charme. Les anciens doutes et les combats religieux avaient
cess en lui: ses inquitudes, du moins, taient plus bas. Depuis
des annes, les chagrins intrieurs, les instincts infinis, une
correspondance active avec son ancien ami le Pre Barret, le souffle
mme de la Restauration, l'avaient ramen  cette foi et  cette
soumission qu'il avait si bien exprime en 1803, et dont il relut sans
doute de nouveau la formule touchante. Jusqu' la fin, et pendant les
annes qui suivirent, nous l'avons toujours vu allier et concilier sans
plus d'effort, et de manire  frapper d'tonnement et de respect, la
foi et la science, la croyance et l'espoir en la pense humaine et
l'adoration envers la parole rvle.

Outre cette vue suprieure par laquelle il saisissait le fond et le lien
des sciences, M. Ampre n'a cess,  aucun moment, de suivre en dtail,
et souvent de devancer et d'clairer, dans ses aperus, plusieurs de
celles dont il aimait particulirement le progrs. Ds 1809, au sortir
de la sance de l'Institut du lundi 27 fvrier (j'ai sous les yeux sa
note crite et dveloppe), il n'hsitait pas, d'aprs les expriences
rapportes par MM. Gay-Lussac et Thnard, et plus hardiment qu'eux, 
considrer le chlore (alors appel acide muriatique oxygn) comme un
corps simple. Mais ce n'tait l qu'un point. En 1816, il publiait dans
les _Annales de Chimie et de Physique_ sa classification naturelle des
corps simples, y donnant le premier essai de l'application  la
chimie des mthodes qui ont tant profit aux sciences naturelles.
Il tablissait entre les proprits des corps une multitude de
rapprochements qu'on n'avait point faits; il expliquait des phnomnes
encore sans lien, et la plupart de ces rapprochements et de ces
explications ont t vrifis depuis par les expriences. La
classification elle-mme a t admise par M. Chevreul dans le
_Dictionnaire des Sciences naturelles_, et elle a servi de base  celle
qu'a adopte M. Beudant dans son _Trait de Minralogie_. Toujours
clair par la thorie, il lisait  l'Acadmie des Sciences, peu aprs
sa rception, un mmoire sur la double rfraction, o il donnait la
loi qu'elle suit dans les cristaux, avant que l'exprience et fait
connatre qu'il en existe de tels[122]. En 1824, le travail de M. Geoffroy
Saint-Hilaire sur la prsence et la transformation de la vertbre dans
les insectes attira la sagacit, toujours prte, de M. Ampre, et lui
fit ajouter  ce sujet une foule de raisons et d'analogies curieuses,
qui se trouvent consignes au tome second des _Annales des Sciences
naturelles_[123]. Lorsque M. Ampre reproduisit cette vue en 1832,  son
cours du Collge de France, M. Cuvier, contraire en gnral  cette
manire _raisonneuse_ d'envisager l'organisation, combattit au mme
Collge, dans sa chaire voisine, le collgue qui faisait incursion
au coeur de son domaine; il le combattit avec ce ton excellent de
discussion, que M. Ampre, en rpondant, gardait de mme, et auquel il
ajoutait de plus une expression de respect, comme s'il et t quelqu'un
de moindre: noble contradiction de vues, ou plutt noble change, auquel
nous avons assist, entre deux grandes lumires trop tt disparues! Si
une observation de M. Geoffroy Saint-Hilaire avait suggr  M. Ampre
ses vues sur l'organisation des insectes, la dcouverte de M. Gay-Lussac
sur les proportions simples que l'on observe entre les volumes d'un gaz
compos et ceux des gaz composants, lui devenait un moyen de concevoir,
sur la structure atomique et molculaire des corps inorganiques, une
thorie qui remplace celle de Wollaston[124]. De mme, une ide de
Herschel, se combinant en lui avec les rsultats chimiques de Davy,
lui suggrait une thorie nouvelle de la formation de la terre. Cette
thorie a t lucidement expose dans cette _Revue_ mme _des Deux
Mondes_, en juillet 1833. On y peut prendre une ide de la manire de ce
vaste et libre esprit: l'hypothse antique retrouve dans sa grandeur,
l'hypothse  la faon presque des Thals et des Dmocrite, mais portant
sur des faits qui ont la rigueur moderne.

[Note 122: Nous noterons encore, pour complter ces indications de
travaux, un Mmoire sur la loi de Mariotte, imprim en 1814; un Mmoire
sur des proprits nouvelles des axes de rotation des corps, imprim
dans le Recueil de l'Acadmie des Sciences; un autre sur les quations
gnrales du mouvement, dans le Journal de Mathmatiques de M. Liouville
(juin 1836).]

[Note 123: _Annales des Sciences naturelles_, t. II, page 295. M. N...
n'est autre que M. Ampre.]

[Note 124: On la trouve dans la _Bibliothque universelle_, t. XLIX,
et en analyse dans un rapport de M. Becquerel (_Revue encyclopdique_,
Novembre 1832).]

Aprs avoir tant fait, tant pens, sans parler des inquitudes
perptuelles du dedans qu'il se suscitait, on conoit qu' soixante et
un ans M. Ampre, dans toute la force et le zle de l'intelligence, et
us un corps trop faible. Parti pour sa tourne d'inspecteur gnral, il
se trouva malade ds Roanne; sa poitrine, sept ans auparavant, apaise
par l'air du Midi, s'irritait cette fois davantage: il voulut continuer.
Arriv  Marseille, et ne pouvant plus aller absolument, il fut soign
dans le collge, et on esprait prolonger une amlioration lgre,
lorsqu'une fivre subite au cerveau l'emporta le 10 juin 1836,  cinq
heures du matin, entour et soign par tous avec un respect filial, mais
en ralit loin des siens, loin d'un fils.

Il resterait peut-tre  varier,  gayer dcemment ce portrait, de
quelques-unes de ces navets nombreuses et bien connues qui composent,
autour du nom de l'illustre savant, une sorte de lgende courante, comme
les bons mots malicieux autour du nom de M. de Talleyrand: M. Ampre,
avec des diffrences d'originalit, irait naturellement s'asseoir entre
La Condamine et La Fontaine. De peur de demeurer trop incomplet sur ce
point, nous ne le risquerons pas. M. Ampre savait mieux les choses de
la nature et de l'univers que celles des hommes et de la socit. Il
manquait essentiellement de calme, et n'avait pas la mesure et la
proportion dans les rapports de la vie. Son coup d'oeil, si vaste et
si pntrant au del, ne savait pas rduire les objets habituels. Son
esprit immense tait le plus souvent comme une mer agite; la premire
vague soudaine y faisait montagne; le lige flottant ou le grain de
sable y tait aisment lanc jusqu'aux cieux.

Malgr le prjug vulgaire sur les savants, ils ne sont pas toujours
ainsi. Chez les esprits de cet ordre et pour les cerveaux de haut gnie,
la nature a, dans plus d'un cas, combin et proportionn l'organisation.
Quelques-uns, arms au complet, outre la pense puissante intrieure,
ont l'enveloppe extrieure endurcie, l'oeil vigilant et imprieux, la
parole prompte, qui impose, et toutes les dfenses. Qui a vu Dupuytren
et Cuvier comprendra ce que je veux rendre. Chez d'autres, une sorte
d'ironie douce, calme, insouciante et goste, comme chez Lagrange,
compose un autre genre de dfense. Ici, chez M, Ampre, toute la
richesse de la pense et de l'organisation est laisse, pour ainsi dire,
plus  la merci des choses, et le bouillonnement intrieur reste 
dcouvert. Il n'y a ni l'enveloppe sche qui isole et garantit, ni le
reste de l'organisation arme qui applique et fait valoir. C'est le pur
savant au sein duquel on plonge.

Les hommes ont besoin qu'on leur impose. S'ils se sentent pntrs et
jugs par l'esprit suprieur auquel ils ne peuvent refuser une espce de
gnie, les voil maintenus, et volontiers ils lui accordent tout, mme
ce qu'il n'a pas. Autrement, s'ils s'aperoivent qu'il hsite et croit
dpendre, ils se sentent suprieurs  leur tour  lui par un point
commode, et ils prennent vite leur revanche et leurs licences. M. Ampre
aimait ou parfois craignait les hommes, il s'abandonnait  eux, il
s'inquitait d'eux; il ne les jugeait pas. Les hommes (et je ne parte
pas du simple vulgaire) ont un faible pour ceux qui les savent mener,
qui les savent contenir, quand ceux-ci mme les blessent ou les
exploitent. Le caractre, estimable ou non, mais dou de conduite et de
persistance mme intresse, quand il se joint  un gnie incontestable,
les frappe et a gain de cause en dfinitive dans leur apprciation. Je
ne dis pas qu'ils aient tout  fait tort, le caractre tel quel, la
volont froide et prsente, tant dj beaucoup. Mais je cherche 
m'expliquer comment la perte de M. Ampre,  un ge encore peu avanc,
n'a pas fait  l'instant aux yeux du monde, mme savant, tout le vide
qu'y laisse en effet son gnie.

Et pourtant (et c'est ce qu'il faut redire encore en finissant) qui fut
jamais meilleur,  la fois plus dvou sans rserve  la science, et
plus sincrement croyant aux bons effets de la science pour les hommes?
Combien il tait vif sur la civilisation, sur les coles, sur les
lumires! Il y avait certains rsultats rputs positifs, ceux de
Malthus, par exemple, qui le mettaient en colre: il tait tout
_sentimental_  cet gard; sa philanthropie de coeur se rvoltait de
ce qui violait, selon lui, la moralit ncessaire, l'efficacit
bienfaisante de la science. D'autres savants illustres ont donn avec
mesure et prudence ce qu'ils savaient; lui, il ne pensait pas qu'on dt
en mnager rien. Jamais esprit de cet ordre ne songea moins  ce qu'il
y a de personnel dans la gloire. Pour ceux qui l'abordaient, c'tait un
puits ouvert. A toute heure, il disait tout. tant un soir avec ses amis
Camille Jordan et Degrando, il se mit  leur exposer le systme du
monde; il parla treize heures avec une lucidit continue; et comme le
monde est infini, et que tout s'y enchane, et qu'il le savait de cercle
en cercle en tous les sens, il ne cessait pas, et si la fatigue ne
l'avait arrt, il parlerait, je crois, encore. O Science! voil bien 
dcouvert ta pure source sacre, bouillonnante!--Ceux qui l'ont entendu,
 ses leons, dans les dernires annes au Collge de France, se
promenant le long de sa longue table comme il et fait dans l'alle
de Polmieux, et discourant durant des heures, comprendront cette
perptuit de la veine savante. Ainsi en tout lieu, en toute rencontre,
il tait coutumier de faire, avec une attache  l'ide, avec un oubli de
lui-mme qui devenait merveille. Au sortir d'une charade ou de quelque
longue et minutieuse bagatelle, il entrait dans les sphres. Virgile,
en une sublime glogue, a peint le demi-dieu barbouill de lie, que les
bergers enchanent: il ne fallait pas l'enchaner, lui, le distrait et
le simple, pour qu'il comment:

  Namque canebat, uti magnum per inane coacta
  Semina terrarumque animaeque marisque fuissent,
  Et liquidi simul ignis; ut his exordia primis
  Omnia, etc., etc.

  Il enchanait de tout les semences fcondes,
  Les principes du feu, les eaux, la terre et l'air,
  Les fleuves descendus du sein de Jupiter...

Et celui qui, tout  l'heure, tait comme le plus petit, parlait
incontinent comme les antiques aveugles,--comme ils auraient parl,
venus depuis Newton. C'est ainsi qu'il est rest et qu'il vit dans notre
mmoire, dans notre coeur.

15 fvrier 1837.

(On a fait  cette Notice l'honneur de la joindre  une publication
posthume de M. Ampre; mais comme il ne nous a pas t donn de la
revoir nous-mme, c'est ici qu'on est plus assur d'en lire le texte
dans toute son exactitude.)



DU GNIE CRITIQUE ET DE BAYLE

La critique s'appliquant  tout, il y en a de diverses sortes selon
les objets qu'elle embrasse et qu'elle poursuit; il y a la critique
historique, littraire, grammaticale et philologique, etc. Mais en la
considrant moins dans la diversit des sujets que dans le procd
qu'elle y emploie, dans la disposition et l'allure qu'elle y apporte,
on peut distinguer en gros deux espces de critique, l'une repose,
concentre, plus spciale et plus lente, claircissant et quelquefois
ranimant le pass, en dterrant et en discutant les dbris, distribuant
et classant toute une srie d'auteurs ou de connaissances; les Casaubon,
les Fabricius, les Mabillon, les Frret, sont les matres en ce
genre svre et profond. Nous y rangerons aussi ceux des critiques
littraires,  proprement parler, qui,  tte repose, s'exercent sur
des sujets dj fixs et tablis, recherchent les caractres et les
beauts particulires aux anciens auteurs, et construisent des Arts
potiques ou des Rhtoriques,  l'exemple d'Aristote et de Quintilien.
Dans l'autre genre de critique, que le mot de _journaliste_ exprime
assez bien, je mets cette facult plus diverse, mobile, empresse,
pratique, qui ne s'est gure dveloppe que depuis trois sicles, qui,
des correspondances des savants o elle se trouvait  la gne, a pass
vite dans les journaux, les a multiplis sans relche, et est devenue,
grce  l'imprimerie dont elle est une consquence, l'un des plus actifs
instruments modernes. Il est arriv qu'il y a eu, pour les ouvrages de
l'esprit, une critique alerte, quotidienne, publique, toujours prsente,
une clinique chaque matin au lit du malade, si l'on ose ainsi parler;
tout ce qu'on peut dire pour ou contre l'utilit de la mdecine se peut
dire,  plus forte raison, pour ou contre l'utilit de cette critique
pratique  laquelle les bien portants mme, en littrature, n'chappent
pas. Quoi qu'il en soit, le gnie critique, dans tout ce qu'il a de
mobile, de libre et de divers, y a grandi et s'est rvl. Il s'est
mis en campagne pour son compte, comme un audacieux partisan; tous les
hasards et les ingalits du mtier lui ont souri, les bigarrures et
les fatigues du chemin l'ont flatt. Toujours en haleine, aux coutes,
faisant de fausses pointes et revenant sur sa trace, sans systme autre
que son instinct et l'exprience, il a fait la guerre au jour le jour,
selon le pays, _la guerre  l'oeil_, ainsi que s'exprime Bayle lui-mme,
qui est le gnie personnifi de cette critique.

Bayle, oblig de sortir de France comme calviniste relaps, rfugi 
Rotterdam, o ses crits de tolrance alinrent bientt de lui le
violent Jurieu, perscut alors et tracass par les thologiens de sa
communion, Bayle mort la plume  la main en les rfutant, a rempli un
grand rle philosophique dont le XVIIIe sicle interprta le sens en le
forant un peu, et que M. Leroux a bien cherch  rtablir et  prciser
dans un excellent article de son _Encyclopdie_. Ce n'est pas ce qui
nous occupera chez Bayle; nous ne saisirons et ne relverons en lui que
les traits essentiels du gnie critique qu'il reprsente  un degr
merveilleux dans sa puret et son plein, dans son empressement
discursif, dans sa curiosit affame, dans sa sagacit pntrante, dans
sa versatilit perptuelle et son appropriation  chaque chose: ce
gnie, selon nous, domine mme son rle philosophique et cette mission
morale qu'il a remplie; il peut servir du moins  en expliquer le plus
naturellement les phases et les incertitudes.

Bayle, n au Carlat, dans le comt de Foix, en 1647, d'une famille
patriarcale de ministres calvinistes, fut mis de bonne heure aux tudes,
au latin, au grec, d'abord dans la maison paternelle, puis  l'acadmie
de Puy-Laurens. A dix-neuf ans, il fit une maladie cause par ses
lectures excessives; il lisait tout ce qui lui tombait sous la main,
mais relisait Plutarque et Montaigne de prfrence. tant pass 
vingt-deux ans  l'acadmie de Toulouse, il se laissa gagner 
quelques livres de controverse et  des raisonnements qui lui parurent
convaincants, et, ayant abjur sa religion, il crivit  son frre
an une lettre trs-ardente de proslytisme pour l'engager  venir 
Toulouse se faire instruire de la vrit. Quelques mois plus tard, ce
zle du jeune Bayle s'tait refroidi; les doutes le travaillaient, et,
dix-sept mois aprs sa conversion, sortant secrtement de Toulouse, il
revint  sa famille et au calvinisme. Mais il y revint bien autre qu'il
n'y tait d'abord: Un savant homme, a-t-il dit quelque part, qui essuie
la censure d'un ennemi redoutable, ne tire jamais si bien son pingle du
jeu qu'il n'y laisse quelque chose. Bayle laissa dans cette premire
cole qu'il fit tout son feu de croyance, tout son aiguillon de
proslytisme;  partir de ce moment, il ne lui en resta plus. Chacun
apporte ainsi dans sa jeunesse sa dose de foi, d'amour, de passion,
d'enthousiasme; chez quelques-uns, cette dose se renouvelle sans cesse;
je ne parle que de la portion de foi, d'amour, d'enthousiasme, qui ne
rside pas essentiellement dans l'me, dans la pense, et qui a son
auxiliaire dans l'humeur et dans le sang; chez quelques-uns donc cette
dose de chaleur de sang rsiste au premier chec, au premier coup de
tte, et se perptue jusqu' un ge plus ou moins avanc. Quand cela va
trop loin et dure obstinment, c'est presque une infirmit de l'esprit
sous l'apparence de la force, c'est une vritable incapacit de mrir.
Il y a des natures potiques ou philosophiques qui restent jusqu'au
bout, et  travers leurs diverses transformations, toujours opinitres,
incandescentes,  la merci du temprament. Bayle, autrement favoris
et ptri selon un plus doux mlange, se trouva, ds sa premire flamme
jete, une nature tout aussitt rduite et consomme, et  partir de l
il ne perdit plus jamais son quilibre. Premire disposition admirable
pour exceller au gnie critique, qui ne souffre pas qu'on soit fanatique
ou mme trop convaincu, ou pris d'une autre passion quelconque.

Bayle alla continuer ses tudes  Genve en 1670, et il y devint
prcepteur, d'abord chez M. de Normandie, syndic de la rpublique,
et ensuite chez le comte de Dhona, seigneur de Coppet. Il commence 
connatre le monde, les savants, M. Minutoli, M. Fabri, M. Pictet, M.
Tronchin, M. Burlamaqui, M. Constant, toutes ces figures protestantes
srieuses et appliques. On tablit des confrences de jeunes gens, pour
lesquelles il s'essaie  dployer ses ressources de bel esprit, ses
premiers lieux communs d'rudition, et o M. Basnage, autre illustre
jeune homme, ne brille pas moins. Il assiste  des sermons,  des
expriences de philosophie naturelle, et,  propos des expriences de
M. Chouet sur le venin des vipres et sur la pesanteur de l'air, il
remarque que c'est l le gnie du sicle et des philosophes modernes.
A l'occasion des controverses et querelles entre les thologiens de sa
religion, il nonce dj sa maxime de garder toujours _une oreille pour
l'accus_. A vingt-quatre ans, sa tolrance est fonde autant qu'elle le
sera jamais. La philosophie pripatticienne, qu'il avait apprise
chez les jsuites de Toulouse, ne le retient pas le moins du monde en
prsence du systme de Descartes auquel il s'applique; mais ne croyez
pas qu'il s'y livre. Quand plus tard il s'agira pour lui d'aller
s'tablir en Hollande, il laissera chapper son secret: Le
cartsianisme, dit-il, ne sera pas une affaire (_un obstacle_); je le
regarde simplement comme une hypothse ingnieuse qui peut servir 
expliquer certains effets naturels... Plus j'tudie la philosophie,
plus j'y trouve d'incertitude. La diffrence entre les sectes ne va
qu' quelque probabilit de plus ou de moins. Il n'y en a point encore
qui ait frapp au but, et jamais on n'y frappera apparemment, tant sont
grandes les profondeurs de Dieu dans les oeuvres de la nature, aussi
bien que dans celles de la grce. Ainsi vous pouvez dire  M. Gaillard
(_qui s'entremettait pour lui_) que je suis un philosophe sans
enttement, et qui regarde Aristote, picure, Descartes, comme des
inventeurs de conjectures que l'on suit ou que l'on quitte, selon que
l'on veut chercher plutt un tel qu'un tel amusement d'esprit. C'est
ainsi qu'on le voit engager ses cousins  prendre le plus qu'ils
pourront de philosophie pripatticienne, sauf  s'en dfaire ensuite
quand ils auront got la nouvelle: Ils garderont de celle-l la
mthode de pousser vivement et subtilement une objection et de rpondre
nettement et prcisment aux difficults. Ce mot que Bayle a lch, de
prendre telle ou telle philosophie selon l'_amusement_ d'esprit qu'on
cherche pour le moment, est significatif et trahit une disposition chez
lui instinctive, le fort, ou, si l'on veut, le faible de son gnie. Ce
mot lui revient souvent; le ct de l'amusement de l'esprit le frappe,
le sduit en toute chose. Il prend plaisir  voir _les petites Furies_
qui se logent dans les crits des thologiens, dans les attaques de M.
Spanheim et les rponses de M. Amyrault; il ajoute, il est vrai, par
correctif: _s'il n'y a pas plus sujet de pleurer que de se divertir, en
voyant les faiblesses de l'homme_. Mais l'amusement du curieux, on le
sent, est chose essentielle pour lui. Il se met  la fentre et
regarde passer chaque chose; les nouvelles mmes l'_amusent_. Il est
_nouvelliste  toute outrance_; sa curiosit est _affame_ par les
victoires de Louis XIV. Il _amuse_ son frre par le rcit de la mort du
comte de Saint-Pol. Plus loin, il exprime son grand plaisir de lire
_le Comte de Gabalis_, quoique, au reste, plusieurs endroits profanes
fassent beaucoup de peine aux consciences tendres. Ces consciences
tendres ont-elles tort ou raison? N'est-ce pas bien, en certaines
matires, d'avoir la conscience tendre? Bayle ne dit ni oui ni non;
mais il note leur scrupule, de mme qu'il exprime son plaisir. Cette
indiffrence du fond, il faut bien le dire, cette tolrance prompte,
facile, aiguise de plaisir, est une des conditions essentielles du
gnie critique, dont le propre, quand il est complet, consiste  courir
au premier signe sur le terrain d'un chacun,  s'y trouver  l'aise, 
s'y jouer en matre et  connatre de toutes choses. Il avertit en un
endroit son frre cadet qu'il lui parle des livres sans aucun gard  la
bont ou  l'utilit qu'on en peut tirer: Et ce qui me dtermine  vous
en faire mention est uniquement qu'ils sont nouveaux, ou que je les ai
lus, ou que j'en ai ou parler.

Bayle ne peut s'empcher de faire ainsi; il s'en plaint, il s'en blme,
et retombe toujours: Le dernier livre que je vois, crit-il de Genve
 son frre, est celui que je prfre  tous les autres. Langues,
philosophie, histoire, antiquit, gographie, livres galants, il se
jette  tout, selon que ces diverses matires lui sont offertes: D'o
que cela procde, il est certain que jamais amant volage n'a plus
souvent chang de matresse, que moi de livres. Il attribue ces
chappes de son esprit  quelque manque de discipline dans son
ducation: Je ne songe jamais  la manire dont j'ai t conduit dans
mes tudes, que les larmes ne m'en viennent aux yeux. C'est dans l'ge
au-dessous de vingt ans que les meilleurs coups se ruent: c'est alors
qu'il faut faire son emplette. Il regrette le temps qu'il a perdu jeune
 chasser les cailles et  hter les vignerons (ce dut tre pourtant un
pauvre chasseur toujours et un compagnon peu rustique que Bayle, et
il ne put gure jouir des champs que pendant la saison qu'il passa,
affaibli de sant, aux bords de l'Arige); il regrette mme le temps
qu'il a employ  tudier six ou sept heures par jour, parce
qu'il n'observait aucun ordre, et qu'il tudiait sans cesse par
_anticipation_. Le journal, suivant lui, n'est, pour ainsi dire, qu'_un_
_dessert d'esprit_; il faut faire provision de pain et de viande solide
avant de se disperser aux friandises. Je vous l'ai dj dit, crit-il
encore  son frre, la dmangeaison de savoir en gros et en gnral
diverses choses est une maladie flatteuse (_amabilis insania_), qui ne
laisse pas de faire beaucoup de mal. J'ai t autrefois touch de cette
mme avidit, et je puis dire qu'elle m'a t fort prjudiciable. Mais
voil, au moment mme du reproche, qu'il l'encourt de plus belle; il
voudrait tout savoir, mme les dtails rustiques, lui qui tout  l'heure
regrettait le temps perdu  la chasse; il demande mainte observation 
son frre sur les verreries de Gabre, sur le pastel du Lauraguais. Il le
presse de questions sur les nobles de sa province, sur les tenants et
aboutissants de chaque famille: Je sais bien que la gnalogie ne fait
pas votre tude, comme elle aurait t ma marotte si j'eusse t d'une
fortune  tudier selon ma fantaisie. Il complimente son frre et se
rjouit de le voir touch de la mme passion que lui, _de connotre
jusqu'aux moindres particularits des grands hommes_. A propos de ses
migraines frquentes, ce n'est pas l'tude qui en est cause, suivant
lui, parce qu'il ne s'applique pas beaucoup  ce qu'il lit: Je ne sais
jamais, quand je commence une composition, ce que je dirai dans la
seconde priode. Ainsi, je ne me fatigue pas excessivement l'esprit....
Aussi pressens-je que, quand mme je pourrois rencontrer dans la suite
quelque emploi  grand loisir, je ne deviendrais jamais profond. Je
lirois beaucoup, je retiendrois diverses choses _vago more_, et puis
c'est tout. Ces passages et bien d'autres encore tmoignent  quel
degr Bayle possdait l'instinct, la vocation critique dans le sens o
nous la dfinissons.

Ce gnie, dans son idal complet (et Bayle ralise cet idal plus
qu'aucun autre crivain), est au revers du gnie crateur et potique,
du gnie philosophique avec systme; il prend tout en considration,
fait tout valoir, et se laisse d'abord aller, sauf  revenir bientt.
Tout esprit qui a en soi une part d'art ou de systme n'admet volontiers
que ce qui est analogue  son point de vue,  sa prdilection. Le gnie
critique n'a rien de trop digne, ni de prude, ni de proccup, aucun
_quant  soi_. Il ne reste pas dans son centre ou  peu de distance;
il ne se retranche pas dans sa cour, ni dans sa citadelle, ni dans son
acadmie; il ne craint pas de se msallier; il va partout, le long des
rues, s'informant, accostant; la curiosit l'allche, et il ne s'pargne
pas les rgals qui se prsentent. Il est, jusqu' un certain point, tout
 tous, comme l'Aptre, et en ce sens il y a toujours de l'optimisme
dans le critique vritablement dou. Mais gare aux retours! que Jurieu
se mfie[125]! l'infidlit est un trait de ces esprits divers et
intelligents; ils reviennent sur leurs pas, ils prennent tous les cts
d'une question, ils ne se font pas faute de se rfuter eux-mmes et de
retourner la tablature. Combien de fois Bayle n'a-t-il pas chang
de rle, se dguisant tantt en nouveau converti, tantt en vieux
catholique romain, heureux de cacher son nom et de voir sa pense faire
route nouvelle en croisant l'ancienne! Un seul personnage ne pouvait
suffire  la clrit et aux revirements toujours justes de son esprit
mobile, empress, accueillant. Quelque vastes que soient les espaces et
le champ dfini, il ne peut promettre de s'y renfermer, ni s'empcher,
comme il le dit admirablement, de _faire des courses sur toutes sortes
d'auteurs_. Le voil peint d'un mot.

Bayle s'ennuya beaucoup durant son sjour  Coppet, o il tait
prcepteur des fils du comte de Dhona. Le prcurseur de Voltaire
pressentait-il, dans ce chteau depuis si clbre, l'influence contraire
du gnie futur du lieu? Le fait est que Bayle aimait peu les champs,
qu'il n'avait aucun tour rveur dans l'esprit, rien qui le consolt dans
le commerce avec la nature. Plus mlancolique que gai de temprament,
mais parce qu'il tait _de petite complexion_, avec de l'agrment et
du badinage dans l'esprit, il n'aimait que les livres, l'tude, la
conversation des lettrs et philosophes. Son dsir de Paris et de tout
ce qui l'en pourrait rapprocher tait grand. Il a maintes fois exprim
le regret de n'tre pas n dans une ville capitale, et il confesse dans
sa _Rponse aux Questions d'un Provincial_ qu'il a t clair sur les
ressources de Paris pour avoir senti le prjudice de la privation. Il
quitta donc Coppet pour Rouen dans cette ide de se rapprocher  tout
prix du centre des belles-lettres et de la politesse, et du foyer des
bibliothques: J'ai fait comme toutes les grandes armes qui sont sur
pied, pour ou contre la France, elles dcampent de partout o elles
ne trouvent point de fourrages ni de vivres. Prcepteur  Rouen et
mcontent encore, prcepteur  Paris enfin, mais sans libert, sans
loisir, introduit aux confrences qui se tenaient chez M. Mnage, et
connaissant M. Conrart et quelques autres, mais avec le regret de ses
liens, Bayle accepta, en 1675, une chaire de philosophie  Sedan, et dut
se remettre aux exercices dialectiques qu'il avait un peu ngligs pour
les lettres. Pendant toutes ces annes, sa facult critique ne se
fait jour que par sa correspondance, qui est abondante. Il ne devint
vritablement auteur que par sa _Lettre sur les Comtes_ (1682). Un an
auparavant, sa chaire de philosophie  Sedan avait t supprime, et
aprs quelque sjour  Paris il s'tait dcid  accepter une chaire
de philosophie et d'histoire qu'on fondait pour lui  Rotterdam. Sa
_Critique gnrale de l'Histoire du Calvinisme du Pre Maimbourg_ parut
cette mme anne 1682, et jusqu'en dcembre 1706, poque de sa mort, sa
carrire,  l'ombre de la statue d'rasme, ne fut plus marque que par
des crits, des controverses littraires ou philosophiques; aprs ses
disputes de plume avec Jurieu, Le Clerc, Bernard et Jaquelot, aprs son
petit dml avec le domestique chatouilleux de la reine Christine, les
plus graves vnements pour lui furent ses dmnagements (en 1688 et en
1692), qui lui brouillaient ses livres et ses papiers. La perte de sa
chaire, en 1693, lui fut moins fcheuse  supporter qu'il n'aurait
sembl, et, dans la modration de ses gots, il y vit surtout l'occasion
de loisir et d'tude libre qui lui en revenait; il se flicite presque
d'chapper aux conflits, cabales et _entremangeries professorales_ qui
rgnent dans toutes les acadmies.

[Note 125: Bayle a-t-il t l'amant de madame Jurieu, comme l'ont dit
les malins, et comme on le peut lire page 334, t. 1er des _Nouveaux
Mmoires d'Histoire, de Critique et de Littrature_, par l'abb
d'Arligny? Grande question sur laquelle les avis sont partags. (Voir
les mmes _Mmoires_, t. VII, page 47.)]

En tte d'une des lettres de sa _Critique gnrale_, Bayle nous dit
avoir remarqu, ds ses jeunes ans, _une chose qui lui parut bien
jolie et bien imitable_, dans l'_Histoire de l'Acadmie franaise_ de
Pelisson: c'est que celui-ci avait toujours plus cherch, en lisant
un livre, l'esprit et le gnie de l'auteur que le sujet mme qu'on y
traitait. Bayle applique cette mthode au Pre Maimbourg; et nous, au
milieu de tous ces ouvrages si _bigarrs de penses_, de ces ouvrages
pareils  des _rivires qui serpentent_, nous appliquerons la mthode
 Bayle lui-mme, nous occupant de sa personne plus que des objets
nombreux o il se disperse[126].

[Note 126: Sur le caractre de Bayle, on peut lire quelques pages
agrables de D'Israeli _Curiosities of Literature_, t. III.]

Bayle, d'aprs ce qu'on vient de voir, a toujours trs-peu rsid 
Paris, malgr son vif dsir. Il y passa quelques mois comme prcepteur,
en 1675; il y vint quelquefois pendant ses vacances de Sedan; il y resta
dans l'intervalle de son retour de Sedan  son dpart pour Rotterdam:
mais on peut dire qu'il ne connut pas le monde de Paris, la belle
socit de ces annes brillantes; son langage et ses habitudes s'en
ressentent d'abord. Cette absence de Paris est sans doute cause que
Bayle parat  la fois en avance et en retard sur son sicle, en retard
d'au moins cinquante ans par son langage, sa faon de parler, sinon
provinciale, du moins gauloise, par plus d'une phrase longue,
interminable,  la latine,  la manire du XVIe sicle,  peu prs
impossible  bien ponctuer[127]; en avance par son dgagement d'esprit et
son peu de proccupation pour les formes rgulires et les doctrines que
le XVIIe sicle remit en honneur aprs la grande anarchie du XVIe.
De Toulouse  Genve, de Genve  Sedan, de Sedan  Rotterdam, Bayle
contourne, en quelque sorte, la France du pur XVIIe sicle sans y
entrer. Il y a de ces existences pareilles  des arches de pont qui,
sans entrer dans le plein de la rivire, l'embrassent et unissent, les
deux rives. Si Bayle et vcu au centre de la socit lettre de son
ge, de cette socit polie que M. Roederer vient d'tudier avec une
minutie qui n'est pas sans agrment, et avec une prdilection qui ne
nuit pas  l'exactitude; si Bayle, qui entra dans le monde vers 1675,
c'est--dire au moment de la culture la plus chtie de la littrature
de Louis XIV, avait pass ses heures de loisir dans quelques-uns des
salons d'alors, chez madame de La Sablire, chez le prsident Lamoignon,
ou seulement chez Boileau  Auteuil, il se ft fait malgr lui une
grande rvolution en son style. Et-ce t un bien? y aurait-il gagn?
Je ne le crois pas. Il se serait dfait sans doute de ses vieux termes
_ruer, bailler,_ de ses proverbes un peu rustiques. Il n'aurait pas dit
qu'il voudrait bien aller de temps en temps  Paris _se ravictuailler
en esprit et en connoissances;_ il n'aurait pas parl de madame de
La Sablire comme d'une femme de grand esprit _qui a toujours  ses
trousses La Fontaine, Racine_ (ce qui est inexact pour ce dernier), _et
les philosophes du plus grand nom;_ il aurait redoubl de scrupules pour
viter dans son style _les quivoques, les vers, et l'emploi dans la
mme priode d'un_ on _pour_ il, etc., toutes choses auxquelles, dans
la prface de son _Dictionnaire critique_, il assure bien gratuitement
qu'il fait beaucoup d'attention; en un mot, il n'aurait plus tant os
crire _ toute bride_ (madame de Svign disait _ bride abattue_) ce
qui lui venait dans l'esprit. Mais, pour mon compte, je serais fch
de cette perte; je l'aime mieux avec ses images franches, imprvues,
pittoresques, malgr leur mlange. Il me rappelle le vieux Pasquier
avec un tour plus dgag, ou Montaigne avec moins de soin  aiguiser
l'expression. coutez-le disant  son frre cadet qui le consulte: Ce
qui est propre  l'un ne l'est pas  l'autre; il faut donc faire la
guerre  l'oeil et se gouverner selon la porte de chaque gnie... il
faut exercer contre son esprit le personnage d'un questionneur fcheux,
se faire expliquer sans rmission tout ce qu'il plat de demander.
Comme cela est joli et mouvant! Le mot vif, qui chez Bayle ne se fait
jamais longtemps attendre, rachte de reste cette _phrase longue_ que
Voltaire reprochait aux jansnistes, qu'avait en effet le grand Arnauld,
mais que le Pre Maimbourg n'avait pas moins. Bayle lui-mme remarque,
 ce sujet des priodes du Pre Maimbourg, que ceux qui s'inquitent si
fort des rgles de grammaire, dont on admire l'observance chez l'abb
Flchier ou le Pre Bouhours, se dpouillent de tant de grces vives et
animes, qu'ils perdent plus d'un ct qu'ils ne gagnent de l'autre.
Montesquieu, qui conseillait plaisamment aux asthmatiques les _priodes_
du Pre Maimbourg, n'a pas chapp  son tour au dfaut de trop courter
la phrase; ou plutt Montesquieu fait bien ce qu'il fait; mais ne
regrettons pas de retrouver chez Bayle la phrase au hasard et tendue,
cette libert de faon  la Montaigne, qui est, il l'avoue ingnument,
_de savoir quelquefois ce qu'il dit, mais non jamais ce qu'il va dire_.
Bayle garda son tour intact dans sa vie de province et de cabinet, il
ne l'et pas fait  Paris; il et pris garde davantage, il et voulu se
polir; cela et brid et ralenti sa critique.

[Note 127: J'ai surtout en vue certaines phrases de Bayle  son point
de dpart. On en peut prendre un chantillon dans une de ses lettres
(Oeuvres diverses, t. 1, page 9, au bas de la seconde colonne. C'est
 tort qu'il y a un point avant les mots: _par cette lecture,_ il n'y
fallait qu'une virgule). Bayle partit donc en style de la faon du XVIe
sicle, ou du moins de celle du XVIIe libre et non acadmique; il ne
s'en dfit jamais. En avanant pourtant et  force d'crire, sa phrase,
si riche d'ailleurs de gallicismes, ne laissa pas de se former; elle
s'pura, s'allgea beaucoup, et souvent mme se troussa fort lestement.]

Une des conditions du gnie critique dans la plnitude o Bayle nous le
reprsente, c'est de n'avoir pas d'_art_  soi, de _style_: htons-nous
d'expliquer notre pense. Quand on a un style  soi, comme Montaigne,
par exemple, qui certes est un grand esprit critique, on est plus
soucieux de la pense qu'on exprime et de la manire aiguise dont on
l'exprime, que de la pense de l'auteur qu'on explique, qu'on dveloppe,
qu'on critique; on a une proccupation bien lgitime de sa propre
oeuvre, qui se fait  travers l'oeuvre de l'autre, et quelquefois  ses
dpens. Cette distraction limite le gnie critique. Si Bayle l'avait
eue, il aurait fait durant toute sa vie un ou deux ouvrages dans le got
des _Essais_, et n'et pas crit ses _Nouvelles de la Rpublique des
Lettres_, et toute sa critique usuelle, pratique, incessante. De plus,
quand on a un _art_  soi, une posie, comme Voltaire, par exemple, qui
certes est aussi un grand esprit critique, le plus grand,  coup sr,
depuis Bayle, on a un got dcid, qui, quelque souple qu'il soit,
atteint vite ses restrictions. On a son oeuvre propre derrire soi
 l'horizon; on ne perd jamais de vue ce clocher-l. On en fait
involontairement le centre de ses mesures. Voltaire avait de plus son
fanatisme philosophique, sa passion, qui faussait sa critique. Le bon
Bayle n'avait rien de semblable. De passion aucune: l'quilibre mme;
une parfaite ide de la profonde bizarrerie du coeur et de l'esprit
humain, et que tout est possible, et que rien n'est sr. De style, il
en avait sans s'en douter, sans y viser, sans se tourmenter  la
lutte comme Courier, La Bruyre ou Montaigne lui-mme; il en avait
suffisamment, malgr ses longueurs et ses parenthses, grce  ses
expressions charmantes et de source. Il n'avait besoin de se relire que
pour la clart et la nettet du sens: heureux critique! Enfin il n'avait
pas d'_art_, de _posie_, par-devers lui. L'excellent Bayle n'a, je
crois, jamais fait un vers franais en sa jeunesse, de mme qu'il n'a
jamais rv aux champs, ce qui n'tait gure de son temps encore, ou
qu'il n'a jamais t amoureux, passionnment amoureux d'une femme, ce
qui est davantage de tous les temps. Tout son art est critique, et
consiste, pour les ouvrages o il se dguise,  dispenser mille petites
circonstances,  assortir mille petites adresses afin de mieux divertir
le lecteur et de lui colorer la fiction: il prvient lui-mme son frre
de ces artifices ingnieux,  propos de la _Lettre des Comtes_.

Je veux numrer encore d'autres manques de talents, ou de passions, ou
de dons suprieurs, qui ont fait de Bayle le plus accompli critique qui
se soit rencontr dans son genre, rien n'tant venu  la traverse pour
limiter ou troubler le rare dveloppement de sa facult principale, de
sa passion unique. Quant  la religion d'abord, il faut bien avouer
qu'il est difficile, pour ne pas dire impossible, d'tre religieux
avec ferveur et zle en cultivant chez soi cette facult critique et
discursive, relche et accommodante. Le mtier de critique est comme un
voyage perptuel avec toutes sortes de personnes et en toutes sortes de
pays, par curiosit. Or, comme on sait,

  Rarement  courir le monde
  On devient plus homme de bien;

rarement du moins, on devient plus croyant, plus occup du but
invisible. Il faut dans la pit un grand jene d'esprit, un
retranchement frquent, mme  l'gard des commerces innocents et
purement agrables, le contraire enfin de se rpandre. La faon dont
Bayle tait religieux (et nous croyons qu'il l'tait  un certain degr)
cadrait  merveille avec le gnie critique qu'il avait en partage. Bayle
tait religieux, disons-nous, et nous tirons cette conclusion moins de
ce qu'il communiait quatre fois l'an, de ce qu'il assistait aux prires
publiques et aux sermons, que de plusieurs sentiments de rsignation
et de confiance en Dieu, qu'il manifeste dans ses lettres. Quoiqu'il
avertisse quelque part[128] de ne pas trop se fier aux lettres d'un auteur
comme  de bons tmoins de ses penses, plusieurs de celles o il parle
de la perte de sa place respirent un ton de modration qui ne semble pas
tenir seulement  une humeur calme,  une philosophie modeste, mais bien
 une soumission mieux fonde et  un vritable esprit de christianisme.
En d'autres endroits voisins des prcdents, nous le savons,
l'expression est toute philosophique; mais avec Bayle, pour rester dans
le vrai, il ne convient pas de presser les choses; il faut laisser
coexister  son heure et  son lieu ce qui pour lui ne s'entre-choquait
pas [129]. Nous aimons donc  trouver que le mot de _bon Dieu_ revient
souvent dans ses lettres d'un accent de navet sincre. Aprs cela, la
religion inquite mdiocrement Bayle; il ne se retranche par scrupule
aucun raisonnement qui lui semble juste, aucune lecture qui lui parat
divertissante. Dans une lettre, tout  ct d'une belle phrase
sincre sur la Providence, il mentionnera _Hexameron rustique_ de
La Mothe-Le-Vayer avec ses obscnits: _Sed omnia sana sanis_.
ajoute-t-il tout aussitt, et le voil satisfait. Si, par impossible,
quelque bel esprit jansniste avait entretenu une correspondance
littraire, y rencontrerait-on jamais des lignes comme celles qui
suivent? M. Hermant, docteur de Sorbonne, qui a compos en franois
les Vies de quatre Pres de l'glise grecque, vient de publier celle de
saint Ambroise, l'un des Pres de l'glise latine. M. Ferrier, bon pote
franois, vient de faire imprimer les _Prceptes galants_: c'est une
espce de trait semblable  l'_Art d'aimer_ d'Ovide. Et quelques
lignes plus bas: On fait beaucoup de cas de _la Princesse de Clves_.
Vous avez ou parler sans doute de deux dcrets du pape, etc. Plus
ou moins de religion qu'il n'en avait aurait altr la candeur et
l'expansion critique de Bayle.

[Note 128: _Nouvelles de la Rpublique des Lettres_, avril 1684.]

[Note 129: Voir une lettre intressante (_Oeuv. div._, I, 184) o il
explique pourquoi il n'tait pas en bonne odeur de religion.--L'illustre
Joseph de Maistre, si acharn aux athes, ne s'est pas montr trop
rigoureux  l'endroit de Bayle: Bayle mme, le pre de l'incrdulit
moderne, ne ressemble point  ses successeurs. Dans ses carts les plus
condamnables on ne lui trouve point une grande envie de persuader,
encore moins le ton de l'irritation ou de l'esprit de parti; il nie
moins qu'il ne doute; il dit le pour et le contre; souvent mme il
est plus disert pour la bonne cause que pour la mauvaise (comme dans
l'article _Leucippe_ de son _Dictionnaire_). _Principe gnrateur des
Constitutions politiques_, LXII.--Rappelons encore ce mot sur Bayle, qui
a son application en divers sens: Tout est dans Bayle, mais il faut
l'en tirer. (Ce mot n'est pas de M. de Maistre, comme M. Sayous l'a
cru.)]

Si nous osions nous gayer tant soit peu  quelqu'un de ces badinages
chez lui si frquents, nous pourrions soutenir que la facult critique
de Bayle a t merveilleusement servie par son manque de dsir amoureux
et de passion galante[130]. Il est fcheux sans doute qu'il se soit laiss
aller  quelque licence de propos et de citations. L'obscnit de
Bayle (on l'a dit avec raison) n'est que celle mme des savants qui
s'mancipent sans bien savoir, et ne gardent pas de nuances. Certains
dvots n'en gardent pas non plus dans l'expression, ds qu'il s'agit de
ces choses, et l'on a remarqu qu'ils aiment  salir la volupt, pour en
dgoter sans doute. Bayle n'a pas d'intention si profonde. Il n'aime
gure la femme; il ne songe pas  se marier: Je ne sais si un certain
fonds de paresse et un trop grand amour du repos et d'une vie exempte
de soins, un got excessif pour l'tude et une humeur un peu porte au
chagrin, ne me feront toujours prfrer l'tat de garon  celui d'homme
mari. Il n'prouve pas mme au sujet de la femme et contre elle cette
espce d'motion d'un savant une fois tromp, de l'_antiquaire_ dans
Scott, contre le _genre-femme_. Un jour  Coppet, en 1672, c'est--dire
 vingt-cinq ans, dans son moment de plus grande galanterie, il prta 
une demoiselle le roman de _Zayde_; mais celle-ci ne le lui rendait pas:
Fch de voir lire si lentement _un livre_, je lui ai dit cent fois le
_tardigrada, domiporta_ et ce qui s'ensuit, avec quoi on se moque de
la tortue. Certes, voil bien des gens propres  dvorer les
bibliothques! Dans un autre moment de galanterie, en 1675, il crit 
mademoiselle Minutoli; et,  cet effet, il se pavoise de bel esprit, se
raille de son incapacit  dchiffrer les modes, lui cite, pour tre
lger, deux vers de Ronsard sur les cornes du blier, et les applique 
un mari: Au reste, mademoiselle, dit-il  un endroit, le coup de dent
que vous baillez  celui qui vous a loue, etc. L'tat naturel et
convenable de Bayle  l'gard du sexe est un tat d'indiffrence et
de quitisme. Il ne faut pas qu'il en sorte; il ne faut pas qu'il se
ressouvienne de Ronsard ou de Brantme pour tcher de se faire un ton 
la mode. S'il a perdu  ce manque d'motions tendres quelque dlicatesse
et finesse de jugement, il y a gagn du temps pour l'tude [131], une plus
grande capacit pour ces impressions moyennes qui sont l'ordinaire du
critique, et l'ignorance de ces dgots qui ont fait dire  La Fontaine:
_Les dlicats sont malheureux_. Si Bayle en demeura exempt, l'abb
Prvost, critique comme lui, mais de plus romancier et amoureux, ne fut
pas sans en souffrir.

[Note 130: Ce qu'on a dit sur les amours de Bayle et de madame Jurieu
n'est pas une objection  ce qu'on remarque ici. En supposant (ce qui me
parat fort possible) que l'abb d'Olivet ait t bien inform, et que
son rcit, consign dans les _Mmoires_ de D'Artigny, mrite quelque
attention, il en rsulterait que Bayle, g de vingt-huit ans alors,
drogea un moment, auprs de la femme avenante du ministre, aux
habitudes de son humeur et au rgime de toute sa vie. L'occasion aidant,
il n'tait pas besoin de grande passion pour cela.]

[Note 131: Dans une note de son article _rasme_ du _Dictionnaire
critique_, parlant des transgressions avec les personnes qui sont
obliges de sauver les apparences, il dit de ce ton de navet un peu
narquoise qui lui va si bien: Elles exigent des prliminaires, elles se
font assiger dans toutes les formes. Se sont-elles rendues, c'est un
bnfice qui demande rsidence... Il est rare qu'on ne tombe qu'une
fois dans cette espce d'engagement; on ne s'en retire qu'avec un
morceau de chane qui forme bientt une nouvelle captivit. Aussi on
m'avouera qu'un homme qui a presque toujours la plume et les livres  la
main ne sauroit trouver assez de temps pour toutes _ces choses_.]

On lit dans la prface du _Dictionnaire critique_: Divertissements,
parties de plaisir, jeux, collations, voyages  la campagne, visites et
telles autres rcrations ncessaires  quantit de gens d'tude,  ce
qu'ils disent, ne sont pas mon fait; je n'y perds point de temps. Il
tait donc utile  Bayle de ne point aimer la campagne; il lui tait
utile mme d'avoir cette sant frle, ennemie de la bonne chre, ne
sollicitant jamais aux distractions. Ses migraines, il nous l'apprend,
l'obligeaient souvent  des jenes de trente et quarante heures
continues. Son srieux habituel, plus voisin de la mlancolie que de
la gaiet, n'avait rien de songeur, et n'allait pas au chagrin ni  la
bizarrerie. Une conversation gaie lui revenait fort par moments, et
on aurait t prs alors de le loger dans la classe des rieurs. Il se
sentit toujours peu port aux mathmatiques; ce fut la seule science
qu'il n'aborda pas et ne dsira pas possder. Elle absorbe en effet,
dtourne un esprit critique, chercheur et  la piste des particularits;
elle dispense des livres, ce qui n'tait pas du tout le fait de Bayle.
La dialectique, qu'il pratiqua d'abord  demi par got et  demi par
mtier (tant professeur de philosophie), finit par le passionner et par
empiter un peu sur sa facult littraire. Il a dit de Nicole et l'on
peut dire de lui que sa coutume de pousser les raisonnements jusqu'aux
derniers recoins de la dialectique le rendoit mal propre  composer des
pices d'loquence. Ce dsintressement o il tait pour son propre
compte dans l'loquence et la posie le rendait d'autre part plus
complet, plus fidle dans son office de rapporteur de la rpublique
des lettres. Il est curieux surtout  entendre parler des potes et
pousseurs de beaux sentiments, qu'il considre assez volontiers comme
une espce  part, sans en faire une classe suprieure. Pour nous qui en
introduisant l'art, comme on dit, dans la critique, en avons retranch
tant d'autres qualits, non moins essentielles, qu'on n'a plus, nous ne
pouvons nous empcher de sourire des mlanges et associations bizarres
que fait Bayle, bizarres pour nous  cause de la perspective, mais
prompts et nafs reflets de son impression contemporaine: le ballet de
_Psych_ au niveau des _Femmes_ _savantes_; l'_Hippolyte_ de M. Racine
et celui de M. Pradon, _qui sont deux tragdies trs-acheves_; Bossuet
cte  cte avec_ le Comte de Gabalis_, l'_Iphignie_ et sa prface
qu'il aime presque autant que la pice,  ct de _Circ_, opra 
machines. En rendant compte de la rception de Boileau  l'Acadmie,
il trouve que M. Boileau est d'un mrite si distingu qu'il et t
difficile  messieurs de l'Acadmie de remplir aussi avantageusement
qu'ils ont fait la place de M. de Bezons. On le voit, Bayle est
un vritable rpublicain en littrature. Cet idal de tolrance
universelle, d'anarchie paisible et en quelque sorte harmonieuse, dans
un tat divis en dix religions comme dans une cit partage en diverses
classes d'artisans, cette belle page de son _Commentaire philosophique_,
il la ralise dans sa rpublique des livres, et, quoiqu'il soit plus
ais de faire s'_entre-supporter_ mutuellement les livres que les
hommes, c'est une belle gloire pour lui, comme critique, d'en avoir su
tant concilier et tant goter.

Un des cueils de ce got si vif pour les livres et t l'engouement et
une certaine ide exagre de la supriorit des auteurs, quelque chose
de ce que n'vitent pas les subalternes et caudataires en ce genre,
comme Brossette. Bayle, sous quelque dehors de navet, n'a rien de
cela. On lui reprochait d'abord d'tre trop prodigue de louanges; mais
il s'en corrigea, et d'ailleurs ses louanges et ses respects dans
l'expression envers les auteurs ne lui drobrent jamais le fond. Son
bon sens le sauva, tout jeune, de la superstition littraire pour les
illustres: J'ai assez de vanit, crit-il  son frre, pour souhaiter
qu'on ne connoisse pas de moi ce que j'en connois, et pour tre bien
aise qu' la faveur d'un livre qui fait souvent le plus beau ct d'un
auteur, on me croie un grand personnage..... Quand vous aurez connu
personnellement plus de personnes clbres par leurs crits, vous verrez
que ce n'est pas si grand'chose que de composer un bon livre... C'est
dans une lettre suivante  ce mme frre cadet qui se mlait de le
vouloir pousser  je ne sais quelle cour, qu'on lit ce propos charmant:
Si vous me demandez pourquoi j'aime l'obscurit et un tat mdiocre et
tranquille, je vous assure que je n'en sais rien.... Je n'ai jamais pu
souffrir le miel, mais pour le sucre je l'ai toujours trouv agrable:
voil deux choses douces que bien des gens aiment. Toute la
dlicatesse, toute la sagacit de Bayle, se peuvent apprcier dans ce
trait et dans le prcdent.

L'quilibre et la prudence que nous avons nots en lui, cette humeur
de tranquillit et de paresse dont il fait souvent profession, ne
l'induisirent jamais  aucun de ces mnagements pour lui-mme,  rien de
cet gosme discret dont son contemporain Fontenelle offre, pour ainsi
dire, le chef-d'oeuvre. La parcimonie, le mticuleux propre  certaines
natures analytiques et sceptiques, est chose trangre  sa veine.
Cet esprit infatigable produit sans cesse, et, qualit grandement
distinctive, il se montre abondant, prodigue et gnreux, comme tous les
gnies.

Le moment le plus actif et le plus fcond de cette vie si gale fut vers
l'anne 1686. Bayle, g de trente-neuf ans, poursuivait ses _Nouvelles
de la Rpublique des Lettres_, publiait sa _France toute catholique_,
contre les perscutions de Louis XIV, prparait son _Commentaire
philosophique_, et en mme temps, dans une note qu'il rdigeait _Nouv.
de la Rp. des Lett._, mars 1686, sur son crit anonyme de _la France
toute catholique_, note plus modre et plus avouable assurment que
celle que l'abb Prvost insrait dans son _Pour et Contre_ sur
son chevalier des Grieux, dans cette note parfaitement mesure et
spirituelle, Bayle faisait pressentir que l'auteur, aprs avoir tanc
les catholiques sur l'article des violences, pourrait bientt _toucher
cette corde des violences_ avec les protestants eux-mmes qui n'en
taient pas exempts, et qu'alors il y aurait lieu  des _reprsailles_.
La _Rponse d'un nouveau Converti_ et le fameux _Avis aux Protestants_,
toute cette contre-partie de la question, qui remplit la seconde moiti
de la carrire de Bayle, tait ainsi prsage. La maladie qui lui
survint l'anne suivante (1687), par excs de travail, le fora de
se ddoubler, en quelque sorte, dans ce rle  la fois littraire et
philosophique; il dut interrompre ses _Nouvelles de la Rpublique des
Lettres_. Peu auparavant, il crivait  l'un de ses amis, en rponse 
certains bruits qui avaient couru, qu'il n'avait nul dessein de quitter
sa fonction de journaliste, qu'il n'en tait point las du tout, qu'il
n'y avait pas d'apparence qu'il le ft de longtemps, et que c'tait
l'occupation qui convenait le mieux  son humeur. Il disait cela aprs
trois annes de pratique, au contraire de la plupart des journalistes
qui se dgotent si vite du mtier. C'tait chez lui force de vocation.
Au temps qu'il tait encore professeur de philosophie, il prouvait un
grand ennui  l'arrive de tous les livres de la foire de Francfort,
si peu choisis qu'ils fussent, et se plaignait que ses fonctions lui
tassent le loisir de cette pture. Il s'tait pris d'admiration et
d'mulation pour la belle invention des journaux par M. de Sallo, pour
ceux que continuait de donner  Paris M. l'abb de La Roque, pour les
_Actes des rudits_ de Leipsick. Lorsqu'il entreprit de les imiter, il
se plaa tout d'abord au premier rang par sa critique savante, nourrie,
modre, pntrante, par ses analyses exactes, ingnieuses, et mme par
les petites notes qui, bien faites, ont du prix, et dont la tradition et
la manire seraient perdues depuis longtemps, si on n'en retrouvait des
traces encore  la fin du _Journal_ actuel _des Savants_[132]; petites
notes o chaque mot est pes dans la balance de l'ancienne et
scrupuleuse critique, comme dans celle d'un honnte joaillier
d'Amsterdam. Cette critique modeste de Bayle, qui est rpublicaine de
Hollande, qui va  pied, qui s'excuse de ses dfauts auprs du public
sur ce qu'elle a peine  se procurer les livres, qui prie les auteurs
de s'empresser un peu de faire venir les exemplaires, ou du moins les
curieux de les prter pour quelques jours, cette critique n'est-elle pas
en effet (si surtout on la compare  la ntre et  son clat que je
ne veux pas lui contester) comme ces millionnaires solides, rivaux et
vainqueurs du grand roi, et si simples au port et dans leur comptoir?
D'elle  nous, c'est toute la diffrence de l'ancien au nouveau notaire,
si bien marque l'autre jour par M. de Balzac dans sa _Fleur des
Pois_[133].

[Note 132: Dirig par M. Daunou.]

[Note 133: _La Fleur des Pois_, un de ces romans  la Balzac, qui
promettent et qui ne tiennent pas.]

Aprs qu'il eut renonc  ses _Nouvelles de la Rpublique des Lettres_,
la facult critique de Bayle se rejeta sur son _Dictionnaire_, dont la
confection et la rvision l'occuprent durant dix annes, depuis 1694
jusqu'en 1704. Il publia encore par dlassement (1704) la _Rponse aux
Questions d'un Provincial_, dont le commencement n'est autre chose qu'un
assemblage d'amnits littraires. Mais ses disputes avec Le Clerc,
Bernard et Jaquelot, envahirent toute la suite de l'ouvrage. Bien que
ces disputes de dialectique fussent encore pour Bayle une manire
d'amusement, elles achevrent d'user sa sant si frle et sa _petite
complexion_. La poitrine, qu'il avait toujours eue dlicate, se prit; il
tomba dans l'indiffrence et le dgot de la vie  cinquante-neuf ans.
Un symptme grave, c'est ce qu'il crivait  un ami en novembre 1706,
un mois environ avant sa mort: Quand mme ma sant me permettroit de
travailler  un supplment du Dictionnaire, je n'y travaillerois
pas; je me suis dgot de tout ce qui n'est point matire de
raisonnement... Bayle dgot de son Dictionnaire, de sa critique, de
son amour des faits et des particularits de personnes, est tout  fait
comme Chaulieu sans amabilit, tel que mademoiselle De Launay nous dit
l'avoir vu aux approches de sa fin. Nous ne rappellerons pas plus de
dtails sur ce grand esprit: sa vie par Desimaizeaux et ses oeuvres
diverses sont l pour qui le voudra bien connatre. Comme qualit
qui tient encore  l'essence de son gnie critique, il faut noter sa
parfaite indpendance, indpendance par rapport  l'or et par rapport
aux honneurs. Il est touchant de voir quelles prcautions et quelles
ruses il fallut  milord Shaftsbury pour lui faire accepter une montre:
Un tel meuble, dit Bayle, me paroissoit alors trs-inutile; mais
prsentement il m'est devenu si ncessaire, que je ne saurois plus m'en
passer... Reconnaissant d'un tel cadeau, il resta sourd  toute autre
insinuation du grand seigneur son ami. On n'tait pourtant pas loin du
temps o certains grands offraient au spirituel railleur Guy Patin un
louis d'or sous son assiette, chaque fois qu'il voudrait venir dner
chez eux; On se serait arrach Bayle s'il avait voulu, car il tait
devenu, du fond de son cabinet, une espce de roi des beaux esprits. Le
plus triste endroit de la vie de Bayle est l'affaire assez tortueuse
de l'_Avis aux Protestants_, soit qu'il l'ait rellement compos, soit
qu'il l'ait simplement revu et fait imprimer. Il y poussa l'anonyme
jusqu' avoir besoin d'tre clandestin. Sa sincrit dut souffrir d'tre
si  la gne et rduite  tant de faux-fuyants.

Bayle restera-t-il? est-il rest? demandera quelqu'un; relit-on Bayle?
Oui,  la gloire du gnie critique, Bayle est rest et restera autant
et plus que les trois quarts des potes et orateurs, except les
trs-grands. Il dure, sinon par telle ou telle composition particulire,
du moins par l'ensemble de ses travaux. Les neuf volumes in-folio que
cela forme en tout, les quatre volumes principalement de ses _oeuvres
diverses_, prfrables au Dictionnaire[134], bien que moins connues, sont
une des lectures les plus agrables et commodes. Quand on veut se dire
que rien n'est bien nouveau sous le soleil, que chaque gnration
s'vertue  dcouvrir ou  refaire ce que ses pres ont souvent mieux
vu, qu'il est presque aussi ais en effet de dcouvrir de nouveau les
choses que de les dterrer de dessous les monceaux croissants de livres
et de souvenirs; quand on veut rflchir sans fatigue sur bien des
suites de penses vieillies ou qui seraient neuves encore, oh! qu'on
prenne alors un des volumes de Bayle et qu'on se laisse aller. Le bon et
savant Dugas-Montbel, dans les derniers mois de sa vie, avouait ne plus
supporter que cette lecture d'rudition digre et facile. La lecture de
Bayle, pour parler un moment son style, est comme la collation lgre
des _aprs-disnes_ reposes et dclinantes, la nourriture ou plutt le
_dessert_ de ces heures mdiocrement animes que l'tude dsintresse
colore, et qui, si l'on mesurait le bonheur moins par l'intensit et
l'clat que par la dure, l'innocence et la sret des sensations,
pourraient se dire les meilleures de la vie[135].

Dcembre 1835.

[Note 134: Dans une note du _Journal des Savants_ (juin 1836), M.
Daunou, en jugeant avec une indulgence qui nous honore cet article sur
Bayle, a trouv que son Dictionnaire, principal titre de sa renomme,
n'avait pas obtenu ici l'attention qu'il mritait. Ce n'est pas en effet
en lisant ce Dictionnaire qu'on apprend  l'apprcier, c'est en s'en
servant. Un homme d'esprit a compar drlement le Dictionnaire de Bayle,
o le texte disparat sous les notes,  ces petites boutiques
ambulantes lentement tranes par un petit ne qui disparat sous la
multitude de jouets et de marchandises de toutes sortes tales sur
chaque point aux regards des passants: ce petit ne, c'est le texte.]

[Note 135: On ne sera pas fch de lire ici l'opinion de La Fontaine
sur Bayle; elle est digne de tous deux. On la trouve  la fin d'une
lettre  M. Simon de Troyes, dans laquelle il dcrit  cet ami un dner
et la conversation qu'on y tint (fvrier 1686):

  Aux journaux de Hollande il nous fallut passer;
  Je ne sais plus sur quoi; mais on fit leur critique.
  Bayle est, dit-on, fort vif; et, s'il peut embrasser
  L'occasion d'un trait piquant et satirique,
  Il la saisit, Dieu sait, en homme adroit et fin:
  Il trancheroit sur tout, comme enfant de Calvin,
  S'il osoit; car il a le got avec l'tude.
  Le Clerc pour la satire a bien moins d'habitude;
  Il parot circonspect; mais attendons la fin.
  Tout faiseur de journaux doit tribut au malin.
  Le Clerc prtend du sien tirer d'autres usages;
  Il est savant, exact, il voit clair aux ouvrages;]

Bayle aussi. Je fais cas de l'une et l'autre main: Tous deux ont un bon
style et le langage sain. Le jugement en gros sur ces deux personnages,

  Et ce fut de moi qu'il partit,
  C'est que l'un cherche  plaire aux sages,
  L'autre veut plaire aux gens d'esprit.

Il leur plat. Vous aurez peut-tre peine  croire Qu'on ait dans un
repas de tels discours tenus:

  On tint ces discours; on fit plus,
  On fut au sermon aprs boire...

Et cet autre jugement aussi, de Voltaire, n'est pas indiffrent 
rappeler; Voltaire a trs-bien parl de Bayle en maint endroit, mais
jamais mieux qu' la fin d'une lettre au Pre Tournemine (1735): M.
Newton, dit-il, a t aussi vertueux qu'il a t grand philosophe:
tels sont pour la plupart ceux qui sont bien pntrs de l'amour des
sciences, qui n'en font point un indigne mtier, et qui ne les font
point servir aux misrables fureurs de l'esprit de parti. Tel a t le
docteur Clarke; tel tait le fameux archevque Tillotson; tel tait
le grand Galile; tel notre Descartes; tel a t Bayle, cet esprit si
tendu, si sage et si pntrant, dont les livres, tout diffus qu'ils
peuvent tre, seront  jamais la bibliothque des nations. Ses moeurs
n'taient pas moins respectables que son gnie. Le dsintressement et
l'amour de la paix comme de la vrit taient son caractre; _c'tait
une me divine._



LA BRUYRE

Vers 1687, anne o parut le livre des _Caractres_, le sicle de Louis
XIV arrivait  ce qu'on peut appeler sa troisime priode; les grandes
oeuvres qui avaient illustr son dbut et sa plus brillante moiti
taient accomplies; les grands auteurs vivaient encore la plupart, mais
se reposaient. On peut distinguer, en effet, comme trois parts dans
cette littrature glorieuse. La premire,  laquelle Louis XIV ne fit
que donner son nom et que prter plus ou moins sa faveur, lui vint toute
forme de l'poque prcdente; j'y range les potes et les crivains ns
de 1620  1626, ou mme avant 1620, La Rochefoucauld, Pascal, Molire,
La Fontaine, madame de Svign. La maturit de ces crivains rpond
ou au commencement ou aux plus belles annes du rgne auquel on les
rapporte, mais elle se produisait en vertu d'une force et d'une
nourriture antrieures. Une seconde gnration trs-distincte et propre
au rgne mme de Louis XIV, est celle en tte de laquelle on voit
Boileau et Racine, et qui peut nommer encore Flchier, Bourdaloue, etc.,
etc., tous crivains ou potes, ns  dater de 1632, et qui dbutrent
dans le monde au plus tt vers le temps du mariage du jeune roi. Boileau
et Racine avaient  peu prs termin leur oeuvre  cette date de
1687; ils taient tout occups de leurs fonctions d'historiographes.
Heureusement, Racine allait tre tir de son silence de dix annes par
madame de Maintenon. Bossuet rgnait pleinement par son gnie en ce
milieu du grand rgne, et sa vieillesse commenante en devait longtemps
encore soutenir et rehausser la majest. C'tait donc un admirable
moment que cette fin d't radieuse, pour une production nouvelle de
mrs et brillants esprits. La Bruyre et Fnelon parurent et achevrent,
par des grces imprvues, la beaut d'un tableau qui se calmait
sensiblement et auquel il devenait d'autant plus difficile de rien
ajouter. L'air qui circulait dans les esprits, si l'on peut ainsi dire,
tait alors d'une merveilleuse srnit. La chaleur modre de tant de
nobles oeuvres, l'puration continue qui s'en tait suivie, la constance
enfin des astres et de la saison, avaient amen l'atmosphre des esprits
 un tat tellement limpide et lumineux, que du prochain beau livre qui
saurait natre, pas un mot immanquablement ne serait perdu, pas une
pense ne resterait dans l'ombre, et que tout natrait dans son vrai
jour. Conjoncture unique! claircissement favorable en mme temps que
redoutable  toute pense! car combien il faudra de nettet et de
justesse dans la nouveaut et la profondeur! La Bruyre en triompha.
Vers les mmes annes, ce qui devait nourrir  sa naissance et composer
l'aimable gnie de Fnelon tait galement dispos et comme ptri de
toutes parts; mais la fortune et le caractre de La Bruyre ont quelque
chose de plus singulier.

On ne sait rien ou presque rien de la vie de La Bruyre, et cette
obscurit ajoute, comme on l'a remarqu,  l'effet de son oeuvre, et, on
peut dire, au bonheur piquant de sa destine. S'il n'y a pas une
seule ligne de son livre unique qui, depuis le premier instant de la
publication, ne soit venue et reste en lumire, il n'y a pas, en
revanche, un dtail particulier de l'auteur qui soit bien connu. Tout le
rayon du sicle est tomb juste sur chaque page du livre, et le visage
de l'homme qui le tenait ouvert  la main s'est drob.

Jean de La Bruyre tait n dans un village proche Dourdan, en 1639,
disent les uns; en 1644, disent les autres et D'Olivet le premier, qui
le fait mourir  cinquante-deux ans (1696). En adoptant cette date de
1644[136], La Bruyre aurait eu vingt ans quand parut _Andromaque;_ ainsi
tous les fruits successifs de ces riches annes mrirent pour lui et
furent le mets de sa jeunesse; il essuyait, sans se hter, la chaleur
fconde de ces soleils. Nul tourment, nulle envie. Que d'annes d'tude
ou de loisir durant lesquelles il dut se borner  lire avec douceur et
rflexion, allant au fond des choses et attendant! Il rsulte d'une note
crite vers 1720 par le Pre Bougerel ou par le Pre Le Long, dans des
mmoires particuliers qui se trouvaient  la bibliothque de l'Oratoire,
que La Bruyre a t de cette congrgation[137]. Cela veut-il dire qu'il
y fut simplement lev ou qu'il y fut engag quelque temps? Sa premire
relation avec Bossuet se rattache peut-tre  cette circonstance. Quoi
qu'il en soit, il venait d'acheter une charge de trsorier de France 
Caen lorsque Bossuet, qu'il connaissait on ne sait d'o, l'appela prs
de M. le Duc pour lui enseigner l'histoire. La Bruyre passa le reste de
ses jours  l'htel de Cond  Versailles, attach au prince en qualit
d'homme de lettres avec mille cus de Pension.

[Note 136: On sait enfin maintenant, aprs bien des ttonnements, et
d'une manire positive, que La Bruyre est n  Paris et y a t
baptis le 17 aot 1645. Le registre des naissances de la paroisse
Saint-Christophe-en-Cit eu fait foi.]

[Note 137: Histoire manuscrite de l'Oratoire, par Adry, aux Archives
du Royaume.]

D'Olivet, qui est malheureusement trop bref sur le clbre auteur, mais
dont la parole a de l'autorit, nous dit en des termes excellents:
On me l'a dpeint comme un philosophe, qui ne songeoit qu' vivre
tranquille avec des amis et des livres, faisant un bon choix des uns et
des autres; ne cherchant ni ne fuyant le plaisir; toujours dispos
 une joie modeste, et ingnieux  la faire natre; poli dans ses
manires et sage dans ses discours; craignant toute sorte d'ambition,
mme celle de montrer de l'esprit[138]. Le tmoignage de l'acadmicien se
trouve confirm d'une manire frappante par celui de Saint-Simon,
qui insiste, avec l'autorit d'un tmoin non suspect d'indulgence,
prcisment sur ces mmes qualits de bon got et de sagesse: Le
public, dit-il, perdit bientt aprs (1696) un homme illustre par son
esprit, par son style et par la connoissance des hommes; mes; je veux
dire La Bruyre, qui mourut d'apoplexie  Versailles, aprs avoir
surpass Thophraste en travaillant d'aprs lui et avoir peint les
hommes de notre temps dans ses nouveaux _Caractres_ d'une manire
inimitable. C'toit d'ailleurs un fort honnte homme, de trs-bonne
compagnie, simple, sans rien de pdant et fort dsintress. Je
l'avois assez connu pour le regretter et les ouvrages que son ge et
sa sant pouvoient faire esprer de lui. Boileau se montrait un peu
plus difficile en fait de ton et de manires que le duc de Saint-Simon,
quand il crivait  Racine, 19 mai 1687: Maximilien (_pourquoi ce
sobriquet de Maximilien?_) m'est venu voir  Auteuil et m'a lu quelque
chose de son _Thophraste_. C'est un fort honnte homme  qui il ne
manquerait rien, si la nature l'avoit fait aussi agrable qu'il a
envie de l'tre. Du reste, il a de l'esprit, du savoir et du mrite.
Nous reviendrons sur ce jugement de Boileau. La Bruyre tait dj, un
peu  ses yeux un homme des gnrations nouvelles, un de ceux en qui
volontiers l'on trouve que l'envie d'avoir de l'esprit aprs nous, et
autrement que nous, est plus grande qu'il ne faudrait.

[Note 138: J'hsite presque  glisser cette parole de Mnage, moins
bon juge: elle concorde pourtant: Il n'y a pas longtemps que M. de La
Bruyre m'a fait l'honneur de me venir voir, mais je ne l'ai pas vu
assez de temps pour le bien connotre. Il m'a paru que ce _n'toit pas
un grand parleur. (_Menagiana_, tome III.)--On a oppos depuis  cette
ide qu'on se faisait jusqu'ici de La Bruyre quelques mots tirs de
lettres et billets de M. de Pontchartrain. et desquels il rsulterait
que La Bruyre tait sujet  des accs de joie extravagante; c'est peu
probable. Dans la disette des documents, on tire les moindres mots
par les cheveux. Mais enfin il parat bien qu'il tait trs-gai par
moments.]

Ce mme Saint-Simon, qui regrettait La Bruyre et qui avait plus d'une
fois caus avec lui[139], nous peint la maison de Cond et M. le Duc en
particulier, l'lve du philosophe, en des traits qui rflchissent sur
l'existence intrieure de celui-ci. A propos de la mort de M. le Duc
(1710), il nous dit avec ce feu qui mle tout, et qui fait tout voir 
la fois: Il toit d'un jaune livide, l'air presque toujours furieux,
mais en tout temps si fier, si audacieux, qu'on avoit peine 
s'accoutumer  lui. Il avoit de l'esprit, de la lecture, des restes
d'une excellente ducation (_je le crois bien_), de la politesse et
des grces mme quand il vouloit, mais il vouloit trs-rarement...
Sa frocit toit extrme, et se montroit en tout. C'toit une meule
toujours en l'air, qui faisoit fuir devant elle, et dont ses amis
n'toient jamais en sret, tantt par des insultes extrmes, tantt par
des plaisanteries cruelles en face, etc. A l'anne 1697, il raconte
comment, tenant les tats de Bourgogne  Dijon  la place de M. le
Prince son pre, M. le Duc y donna un grand exemple de l'amiti des
princes et une bonne leon  ceux qui la recherchent. Ayant un soir, en
effet, pouss Santeul de vin de Champagne, il trouva plaisant de verser
sa tabatire de tabac d'Espagne dans un grand verre de vin et le lui
offrit  boire; le pauvre _Thodas_ si naf, si ingnu, si bon
convive et plein de verve et de bons mots, mourut dans d'affreux
vomissements[140]. Tel tait le petit-fils du grand Cond et l'lve de La
Bruyre. Dj le pote Sarasin tait mort autrefois sous le bton d'un
Conti dont il tait secrtaire. A la manire nergique dont Saint-Simon
nous parle de cette race des Conds, on voit comment par degrs en elle
le hros en viendra  n'tre plus que quelque chose tenant du chasseur
ou du sanglier. Du temps de La Bruyre, l'esprit y conservait une grande
part; car, comme dit encore Saint-Simon de Santeul, M. le Prince
l'avoit presque toujours  Chantilly quand il y alloit; M. le Duc le
mettoit de toutes ses parties, c'toit de toute la maison de Cond  qui
l'aimoit le mieux, et des assauts continuels avec lui de pices d'esprit
en prose et en vers, et de toutes sortes d'amusements, de badinages et
de plaisanteries. La Bruyre dut tirer un fruit inapprciable, comme
observateur, d'tre initi de prs  cette famille si remarquable alors
par ce mlange d'heureux dons, d'urbanit brillante, de frocit et de
dbauche[141]. Toutes ses remarques sur les _hros_ et les _enfants des
Dieux_ naissent de l: il y a toujours dissimul l'amertume: Les
enfants des Dieux, pour ainsi dire, se tirent des rgles de la nature et
en sont comme l'exception. Ils n'attendent presque rien du temps et des
annes. Le mrite chez eus devance l'ge. Ils naissent instruits, et ils
sont plus tt des hommes parfaits que le commun des hommes ne sort de
l'enfance. Au chapitre des _Grands_, il s'est chapp  dire ce qu'il
avait d penser si souvent: L'avantage des Grands sur les autres hommes
est immense par un endroit: je leur cde leur bonne chre, leurs riches
ameublements, leurs chiens, leurs chevaux, leurs singes, leurs nains,
leurs fous et leurs flatteurs; mais je leur envie le bonheur d'avoir 
leur service des gens qui les galent par le coeur et par l'esprit,
et qui les passent quelquefois. Les rflexions invitables que le
scandale, des moeurs princires lui inspirait n'taient pas perdues, on
peut le croire, et ressortaient moyennant dtour: Il y a des misres
sur la terre qui saisissent le coeur: il manque  quelques-uns jusqu'aux
aliments; ils redoutent l'hiver; ils apprhendent de vivre. L'on mange
ailleurs des fruits prcoces: l'on force la terre et les saisons pour
fournir  sa dlicatesse. De simples bourgeois, seulement  cause
qu'ils taient riches, ont eu l'audace d'avaler en un seul morceau la
nourriture de cent familles. Tienne qui voudra contre de si grandes
extrmits, je me jette et me rfugie dans la mdiocrit. Les _simples
bourgeois_ viennent l bien  propos pour endosser le reproche, mais je
ne rpondrais pas que la pense ne ft crite un soir en rentrant d'un
de ces soupers de demi-dieux, o M. le Duc _poussait de Champagne_
Santeul[142].

[Note 139: Une pense invitable nat, de ce rapprochement: Quand La
Bruyre et le duc de Saint-Simon causaient ensemble  Versailles dans
l'embrasure d'une croise, lequel des deux tait le peintre de son
sicle? Ils l'taient, certes, tous les deux; mais l'un, le peintre
alors avou, et dont les portraits aujourd'hui sont devenus un peu
voils et mystrieux; l'autre, le peintre inconnu alors et clandestin,
et dont les portraits aujourd'hui manifestes trahissent leurs originaux
 nu.]

[Note 140: Au tome second des _Oeuvres choisies_ de La Monnoye (page
296), on lit un rcit dtaill de cette mort de Santeul par La Monnoye;
tmoin presque oculaire; rien n'y vient ouvertement  l'appui du dire de
Saint-Simon: Santeul s'tait lev le 4 aot, encore gai et bien portant;
il ne fut pris de ses atroces douleurs d'entrailles que sur les onze
heures du matin; il expira dans la nuit, vers une heure et demie.
La Monnoye, qui devait dner avec lui ce jour-l, le vint voir dans
l'aprs-midi et le trouva moribond; il causa mme du malade avec M. le
Duc, qui tmoigna s'y intresser beaucoup. Aprs cela, les symptmes
extraordinaires rapports par La Monnoye, et les rponses peu nettes des
mdecins, aussi bien que le traitement employ, s'accorderaient assez
avec le rcit de Saint-Simon; on conoit que la chose ait t touffe
le plus possible. On se demande seulement si les effets de la tabatire
avale au souper de la veille ont bien pu retarder jusqu'au lendemain
onze heures du matin; c'est un cas de mdecine lgale que je laisse aux
experts.]

[Note 141: La Bruyre descendait d'un ancien ligueur, trs-fameux
dans les Mmoires du temps, et qui joua  Paris un des grands rles
municipaux dans cette faction anti-bourbonienne; il est piquant que le
petit-fils, prcepteur d'un Bourbon, ait pu tudier de si prs la race.
Notre moraliste dut songer, en souriant,  cet aeul qu'il ne nomme pas,
un peu plus souvent qu'au Geoffroy de La Bruyre des Croisades dont il
plaisante. Voir dans la _Satyre Mnippe_ de Le Duchat les nombreux
passages o il est question de ces La Bruyre, pre et fils (car ils
taient deux), notamment au tome second, pages 67 et 339. Je me trompe
fort, ou de tels souvenirs domestiques furent un fait capital dans
l'exprience secrte et la maturit du penseur.]

[Note 142: Bien des passages de Mme de Stal (De Launay) viennent 
l'appui de ce qu'a d sentir La Bruyre; ainsi dans une lettre  Mme
Du Deffand (17 septembre 1747): Les Grands,  force de s'tendre,
deviennent si minces qu'on voit le jour au travers: c'est une belle
tude de les contempler, je ne sais rien qui ramne plus  la
philosophie. Et dans le portrait de cette duchesse du Maine qui
contenait en elle tout l'esprit et le caprice de cette race des Conds:
Elle, a fait dire  une personne de beaucoup d'esprit que _les Princes
toient en morale ce que les monstres sont dans la physique: on voit en
eux  dcouvert la plupart des vices qui sont imperceptibles dans les
autres hommes._]

La Bruyre, qui aimait la lecture des anciens, eut un jour l'ide de
traduire Thophraste, et il pensa  glisser  la suite et  la faveur
de sa traduction quelques-unes de ses propres rflexions sur les moeurs
modernes. Cette traduction de Thophraste n'tait-elle pour lui qu'un
prtexte, ou fut-elle vraiment l'occasion dterminante et le premier
dessein principal? On pencherait plutt pour cette supposition moindre,
en voyant la forme de l'dition dans laquelle parurent d'abord les
_Caractres_, et combien Thophraste y occupe une grande place. La
Bruyre tait trs-pntr de cette ide, par laquelle il ouvre son
premier chapitre, que _tout est dit, et_ que _l'on vient trop tard
aprs plus de sept mille ans qu'il y a des hommes, et qui pensent_. Il
se dclare de l'avis que nous avons vu de nos jours partag par Courier,
lire et relire sans cesse les anciens, les traduire si l'on peut, et les
imiter quelquefois: On ne sauroit en crivant rencontrer le parfait,
et, s'il se peut, surpasser les anciens, que par leur imitation. Aux
anciens, La Bruyre ajoute _les habiles d'entre les modernes_ comme
ayant enlev  leurs successeurs tardifs le meilleur et le plus beau.
C'est dans cette disposition qu'il commence  _glaner_, et chaque pi,
chaque grain qu'il croit digne, il le range devant nous. La pense du
difficile, du mr et du parfait l'occupe visiblement, et atteste avec
gravit, dans chacune de ses paroles, l'heure solennelle du sicle o il
crit. Ce n'tait plus l'heure des coups d'essai. Presque tous ceux qui
avaient port les grands coups vivaient. Molire tait mort; longtemps
aprs Pascal, La Rochefoucauld avait disparu; mais tous les autres
restaient l rangs. Quels noms! quel auditoire auguste, consomm,
dj un peu sombre de front, et un peu silencieux! Dans son discours 
l'Acadmie, La Bruyre lui-mme les a numrs en face; il les avait
passs en revue dans ses veilles bien des fois auparavant. Et ces
Grands, rapides connaisseurs de l'esprit! et Chantilly, _cueil des
mauvais ouvrages!_ et ce Roi _retir dans son balustre_, qui les domine
tous! quels juges pour qui, sur la fin du grand tournoi, s'en vient
aussi demander la gloire! La Bruyre a tout prvu, et il ose. Il sait la
mesure qu'il faut tenir et le point o il faut frapper. Modeste et sr,
il s'avance; pas un effort en vain, pas un mot de perdu! du premier
coup, sa place qui ne le cde  aucune autre est gagne. Ceux qui, par
une certaine disposition trop rare de l'esprit et du coeur, _sont en
tat_, comme il dit, _de se livrer au plaisir que donne la perfection
d'un ouvrage_, ceux-l prouvent une motion, d'eux seuls concevable, en
ouvrant la petite dition in-12, d'un seul volume, anne 1688, de trois
cent soixante pages, en fort gros caractres, desquelles Thophraste,
avec le discours prliminaire, occupe cent quarante-neuf, et en songeant
que, sauf les perfectionnements rels et nombreux que reurent les
ditions suivantes, tout La Bruyre est dj l.

Plus tard,  partir de la troisime dition, La Bruyre ajouta
successivement et beaucoup  chacun de ses seize chapitres. Des
penses qu'il avait peut-tre gardes en portefeuille dans sa premire
circonspection, des ridicules que son livre mme fit lever devant lui,
des originaux qui d'eux-mmes se livrrent, enrichirent et accomplirent
de mille faons le chef-d'oeuvre. La premire dition renferme surtout
incomparablement moins de portraits que les suivantes. L'excitation
et l'irritation de la publicit les firent natre sous la plume de
l'auteur, qui avait principalement song d'abord  des rflexions et
remarques morales, s'appuyant mme  ce sujet du titre de _Proverbes_
donn au livre de Salomon. Les _Caractres_ ont singulirement gagn aux
additions; mais on voit mieux quel fut le dessein naturel, l'origine
simple du livre et, si j'ose dire, son accident heureux, dans cette
premire et plus courte forme [143].

En le faisant natre en 1644, La Bruyre avait quarante-trois ans en 87.
Ses habitudes taient prises, sa vie rgle; il n'y changea rien. La
gloire soudaine qui lui vint ne l'blouit pas; il y avait song de
longue main, l'avait retourne en tous sens, et savait fort bien qu'il
aurait pu ne point l'avoir et ne pas valoir moins pour cela. Il avait
dit ds sa premire dition: Combien d'hommes admirables et qui avoient
de trs-beaux gnies sont morts sans qu'on en ait parl! Combien vivent
encore dont on ne parle point et dont on ne parlera jamais! Lou,
attaqu, recherch, il se trouva seulement peut-tre un peu moins
heureux aprs qu'avant son succs, et regretta sans doute  certains
jours d'avoir livr au public une si grande part de son secret. Les
imitateurs qui lui survinrent de tous cts, les abbs de Villiers, les
abbs de Bellegarde, en attendant les Brillon, Allaume et autres, qu'il
ne connut pas et que les Hollandais ne surent jamais bien distinguer de
lui[144], ces auteurs _ns copistes_ qui s'attachent  tout succs comme
les mouches aux mets dlicats, ces _Trublets_ d'alors, durent par
moments lui causer de l'impatience: on a cru que son conseil  un auteur
_n copiste_ (chap. _des Ouvrages de l'Esprit_), qui ne se trouvait pas
dans les premires ditions, s'adressait  cet honnte abb de Villiers.
Reu  l'Acadmie le 15 juin 1693, poque o il y avait dj eu en
France sept ditions des Caractres, La Bruyre mourut subitement
d'apoplexie en 1696 et disparut ainsi en pleine gloire, avant que les
biographes et commentateurs eussent avis encore  l'approcher,  le
saisir dans sa condition modeste et  noter ses rponses[145]. On lit dans
la note manuscrite de la bibliothque de l'Oratoire, cite par Adry,
que madame la marquise de Belleforire, de qui il tait fort l'ami,
pourroit donner quelques mmoires sur sa vie et son caractre.
Cette madame de Belleforire n'a rien dit et n'a probablement pas t
interroge. Vieille en 1720, date de la note manuscrite, tait-elle une
de ces personnes dont La Bruyre, au chapitre _du Coeur_, devait avoir
l'ide prsente quand il disait: Il y a quelquefois dans le cours de
la vie de si chers plaisirs et de si tendres engagements que l'on nous
dfend, qu'il est naturel de dsirer du moins qu'ils fussent permis: de
si grands charmes ne peuvent tre surpasss que par celui de savoir y
renoncer par vertu. tait-elle celle-l mme qui lui faisait penser ce
mot d'une dlicatesse qui va  la grandeur? L'on peut tre touch de
certaines beauts si parfaites et d'un mrite si clatant, que l'on se
borne  les voir et  leur parler[146].

[Note 143: M. Walckenaer, dans son _tude sur La Bruyre_, a rappel
une agrable anecdote tire des Mmoires de l'Acadmie de Berlin et qui
s'tait conserve par tradition: M. de La Bruyre, a dit Formey, qui
le tenait de Maupertuis, venait presque journellement s'asseoir chez un
libraire nomm Michallet, o il feuilletait les nouveauts, et s'amusait
avec un enfant fort gentil, fille du libraire, qu'il avait pris en
amiti. Un jour il tire un manuscrit de sa poche, et dit  Michallet:
Voulez-vous imprimer ceci (c'tait _les Caractres_)? Je ne sais si
vous y trouverez votre compte; mais, en cas de succs, le produit sera
pour ma petite amie. Le libraire, plus incertain de la russite que
l'auteur, entreprit l'dition; mais  peine l'eut-il expose en vente
qu'elle fut enleve, et qu'il fut oblig de rimprimer plusieurs fois ce
livre, qui lui valut deux ou trois cent mille francs. Telle fut la
dot imprvue de sa fille, qui fit dans la suite le mariage le plus
avantageux et que M. de Maupertuis avait connue. On sait le nom du
mari; M. douard Fournier, dans ses recherches sur La Bruyre, l'a
retrouv. Elle pousa Juli ou Juilly, un honnte homme de la finance,
qui devint fermier gnral et qui garda une rputation sans tache. Il
eut de la petite Michallet, en se mariant, plus de cent mille
livres argent comptant. Ce livre, d'une exprience amre et presque
misanthropique, devenu la dot d'une jeune fille: singulier contraste!]

[Note 144: On lit dans les _Mmoires de Trvoux_ (mars et avril 1701),
 propos des _Sentiments critiques sur les Caractres de M. de La
Bruyre_ (1701):Depuis que les Caractres de M. de La Bruyre ont t
donns au public, outre les traductions en diverses langues et les
dix ditions qu'on en a faites en douze ans, il a paru plus de trente
volumes  peu prs dans ce style: _Ouvrage dans le got des Caractres;
Thophraste moderne, ou nouveaux Caractres des Moeurs; suite des
Caractres de Thophraste ut des Moeurs de ce sicle; les diffrents
Caractres des Femmes du sicle; Caractres tirs de l'criture sainte,
et appliqus aux Moeurs du sicle; Caractres naturels des hommes,
en forme de dialogue; Portraits srieux et critiques; Caractres des
Vertus et des Vices_. Enfin tout le pays des Lettres a t inond de
Caractres...]

[Note 145: Il parat qu'une premire fois, en 1691, et sans le
solliciter, La Bruyre avait obtenu sept voix pour l'Acadmie par le bon
office de Bussy, dont ainsi la chatouilleuse prudence (il est permis de
le croire) prenait les devants et se mettait en mesure avec l'auteur
des _Caractres_. On a le mot de remercment que lui adressa La Bruyre
(_Nouvelles Lettres_ de Bussy-Rabutin, t. VIII). C'est mme la seule
lettre qu'on ait de lui, avec un autre petit billet agrablement
grondeur  Santeul, imprim sans aucun soin dans le _Santoliana_.]

[Note 146: Cette dame a pu tre Marie-Rene de Belleforire, fille
du Grand-Veneur de France, ou encore Justine-Hlne de Hnin, fille du
seigneur de Querevain, marie  Jean-Maximilien-Ferdinand, seigneur de
Belleforire (Voir Morri). J'inclinerais pour la premire.]

Il y a moyen, avec un peu de complaisance, de reconstruire et de rver
plus d'une sorte de vie cache pour La Bruyre, d'aprs quelques-unes de
ses penses qui reclent toute une destine, et, comme il semble, tout
un roman enseveli. A la manire dont il parle de l'amiti, de ce _got_
qu'elle a et _auquel ne peuvent atteindre ceux qui sont ns mdiocres_,
on croirait qu'il a renonc pour elle  l'amour; et,  la faon dont
il pose certaines questions ravissantes, on jurerait qu'il a eu assez
l'exprience d'un grand amour pour devoir ngliger l'amiti. Cette
diversit de penses accomplies, desquelles on pourrait tirer tour 
tour plusieurs manires d'existences charmantes ou profondes, et
qu'une seule personne n'a pu directement former de sa seule et propre
exprience, s'explique d'un mot: Molire, sans tre Alceste, ni
Philinte, ni Orgon, ni Argan, est successivement tout cela; La
Bruyre, dans le cercle du moraliste, a ce don assez pareil, d'tre
successivement chaque coeur; il est du petit nombre de ces hommes qui
ont tout su.

Molire,  l'tudier de prs, ne fait pas ce qu'il prche. Il reprsente
les inconvnients, les passions, les ridicules, et dans sa vie il y
tombe; La Bruyre jamais. Les petites inconsquences du _Tartufe_, il
les a saisies, et son _Onuphre_ est irrprochable[147]: de mme pour
sa conduite, il pense  tout et se conforme  ses maximes,  son
exprience. Molire est pote, entran, irrgulier, mlange de navet
et de feu, et plus grand, plus aimable peut-tre par ses contradictions
mmes: La Bruyre est sage. Il ne se maria jamais: Un homme libre,
avait-il observ, et qui n'a point de femme, s'il a quelque esprit, peut
s'lever au-dessus de sa fortune, se mler dans le monde et aller de
pair avec les plus honntes gens. Cela est moins facile  celui qui est
engag; il semble que le mariage met tout le monde dans son ordre. Ceux
 qui ce calcul de clibat dplairait pour La Bruyre, peuvent supposer
qu'il aima en lieu impossible et qu'il resta fidle  un souvenir dans
le renoncement.

[Note 147: La Motte a dit: Dans son tableau de _l'Hypocrite_, La
Bruyre commence toujours par effacer un trait du _Tartufe_, et ensuite
il en _recouche_ un tout contraire.]

On a remarqu souvent combien la beaut humaine de son coeur se dclare
nergiquement  travers la science inexorable de son esprit: Il faut
des saisies de terre, des enlvements de meubles, des prisons et des
supplices, je l'avoue; mais, justice, lois et besoins  part, ce m'est
une chose toujours nouvelle de contempler avec quelle frocit les
hommes traitent les autres hommes. Que de rformes, poursuivies depuis
lors et non encore menes  fin, contient cette parole! le coeur d'un
Fnelon y palpite sous un accent plus contenu. La Bruyre s'tonne,
comme d'une chose _toujours nouvelle_, de ce que madame de Svign
trouvait tout simple, ou seulement un peu drle: le XVIIIe sicle, qui
s'tonnera de tant de choses, s'avance. Je ne fais que rappeler la page
sublime sur les paysans: Certains animaux farouches, etc. (chap. _de
l'Homme_). On s'est accord  reconnatre La Bruyre dans le portrait
du philosophe qui, assis dans son cabinet et toujours accessible malgr
ses tudes profondes, vous dit d'entrer, et que vous lui apportez
quelque chose de plus prcieux que l'or et l'argent, _si c'est une
occasion de vous obliger_.

Il tait religieux, et d'un spiritualisme fermement raisonn, comme en
fait foi son chapitre des _Esprits forts_; qui, venu le dernier, rpond
tout ensemble  une beaut secrte de composition,  une prcaution
mnage d'avance contre des attaques qui n'ont pas manqu, et  une
conviction profonde. La dialectique de ce chapitre est forte et sincre;
mais l'auteur en avait besoin pour racheter plus d'un mot qui dnote le
philosophe aisment dgag du temps o il vit, pour appuyer surtout
et couvrir ses attaques contre la fausse dvotion alors rgnante.
La Bruyre n'a pas dsert sur ce point l'hritage de Molire: il a
continu cette guerre courageuse sur une scne bien plus resserre
(l'autre scne, d'ailleurs, n'et plus t permise), mais avec des
armes non moins vengeresses. Il a fait plus que de montrer au doigt le
courtisan, _qui autrefois portait ses cheveux_, en perruque dsormais,
l'habit serr et le bas uni, parce qu'il est dvot; il a fait plus que
de dnoncer  l'avance les reprsailles impies de la Rgence, par le
trait ineffaable: _Un dvot est celui qui sous un roi athe serait
athe_; il a adress  Louis XIV mme ce conseil direct,  peine voil
en loge: C'est une chose dlicate  un prince religieux de rformer la
cour et de la rendre pieuse; instruit jusques o le courtisan veut lui
plaire et aux dpens de quoi il feroit sa fortune, il le mnage avec
prudence; il tolre, il dissimule, de peur de le jeter dans l'hypocrisie
ou le sacrilge; il attend plus de Dieu et du temps que de son zle et
de son industrie.

Malgr ses dialogues sur le quitisme, malgr quelques mots qu'on
regrette de lire sur la rvocation de l'dit de Nantes, et quelque
endroit favorable  la magie, je serais tent plutt de souponner La
Bruyre de libert d'esprit que du contraire. _N chrtien et Franais_,
il se trouva plus d'une fois, comme il dit, _contraint dans la satire_;
car, s'il songeait surtout  Boileau en parlant ainsi, il devait par
contre-coup songer un peu  lui-mme, et  ces _grands sujets_ qui lui
taient _dfendus_. Il les sonde d'un mot, mais il faut qu'aussitt il
s'en retire. Il est de ces esprits qui auraient eu peu  faire (s'ils ne
l'ont pas fait) pour sortir sans effort et sans tonnement de toutes les
circonstances accidentelles qui restreignent la vue. C'est bien moins
d'aprs tel ou tel mot dtach, que d'aprs l'habitude entire de son
jugement, qu'il se laisse voir ainsi. En beaucoup d'opinions comme en
style, il se rejoint assez aisment  Montaigne.

On doit lire sur La Bruyre trois morceaux essentiels, dont ce que je
dis ici n'a nullement la prtention de dispenser. Le premier morceau en
date est celui de l'abb D'Olivet dans son _Histoire de l'Acadmie_. On
y voit trace d'une manire de juger littralement l'illustre auteur, qui
devait tre partage de plus d'un esprit _classique_  la fin du XVIIe
et au commencement du XVIIIe sicle: c'est le dveloppement et, selon
moi, l'claircissement du mot un peu obscur de Boileau  Racine.
D'Olivet trouve  La Bruyre trop d'_art_, trop d'_esprit_, quelque abus
de _mtaphores_: Quant au style prcisment, M. de La Bruyre ne doit
pas tre lu sans dfiance, parce qu'il a donn, mais pourtant avec une
modration qui, de nos jours, tiendroit lieu de mrite, dans ce style
affect, guind, entortill, etc. Nicole, dont La Bruyre a paru dire
en un endroit _qu'il ne pensoit pas assez_ [148], devait trouver, en
revanche, que le nouveau moraliste pensait trop, et se piquait trop
vivement de raffiner la tche. Nous reviendrons sur cela tout  l'heure.
On regrette qu' ct de ces jugements, qui, partant d'un homme de
got et d'autorit, ont leur prix, D'Olivet n'ait pas procur plus
de dtails, au moins acadmiques, sur La Bruyre. La rception de La
Bruyre  l'Acadmie donna lieu  des querelles, dont lui-mme nous a
entretenus dans la prface de son Discours et qui laissent  dsirer
quelques explications[149]. Si heureux d'emble qu'et t La Bruyre, il
lui fallut, on le voit, soutenir sa lutte  son tour comme Corneille,
comme Molire en leur temps, comme tous les vrais grands. Il est oblig
d'allguer son chapitre des _Esprits forts_ et de supposer  l'ordre de
ses matires un dessein religieux un peu subtil, pour mettre  couvert
sa foi. Il est oblig de nier la ralit de ses portraits, de rejeter
au visage des fabricateurs _ces insolentes clefs_ comme il les appelle:
Martial avait dj dit excellemment: _Improbe facit qui in alieno libro
ingeniosus est._ En vrit, je ne doute point, s'crie La Bruyre avec
un accent d'orgueil auquel l'outrage a forc sa modestie, que le
public ne soit enfin tourdi et fatigu d'entendre depuis quelques
annes de vieux corbeaux croasser autour de ceux qui, d'un vol libre et
d'une plume lgre, se sont levs  quelque gloire par leurs crits.
Quel est ce corbeau qui croassa, ce _Thobalde_ qui billa si fort et si
haut  la harangue de La Bruyre, et qui, avec quelques acadmiciens,
faux confrres, ameuta les coteries et _le Mercure Galant_, lequel se
vengeait (c'est tout simple) d'avoir t mis _immdiatement au-dessous
de rien_[150]? Benserade,  qui le signalement de _Thobalde_ sied assez,
tait mort; tait-ce Boursault qui, sans appartenir  l'Acadmie, avait
pu se coaliser avec quelques-uns du dedans? tait-ce le vieux Boyer
[151] ou quelque autre de mme force? D'Olivet montre trop de discrtion
l-dessus. Les deux autres morceaux essentiels  lire sur La Bruyre
sont une Notice exquise de Suard, crite en 1782, et un _loge_
approfondi par Victorin Fabre (1810). On apprend d'un morceau qui se
trouve dans _l'Esprit des Journaux_ (fvr. 1782), et o l'auteur anonyme
apprcie fort dlicatement lui-mme la Notice de Suard, que La Bruyre,
dj moins lu et moins recherch au dire de D'Olivet, n'avait pas t
compltement mis  sa place par le XVIIIe sicle; Voltaire en avait
parl lgrement dans le _Sicle de Louis XIV_: Le marquis de
Vauvenargues, dit l'auteur anonyme (qui serait digne d'tre Fontanes ou
Garat), est presque le seul, de tous ceux qui ont parl de La Bruyre,
qui ait bien senti ce talent vraiment grand et original. Mais
Vauvenargues lui-mme n'a pas l'estime et l'autorit qui devraient
appartenir  un crivain qui participe  la fois de la sage tendue
d'esprit de Locke, de la pense originale de Montesquieu, de la verve de
style de Pascal, mle au got de la prose de Voltaire; il n'a pu faire
ni la rputation de La Bruyre ni la sienne. Cinquante ans de plus, en
achevant de consacrer La Bruyre comme gnie, ont donn  Vauvenargues
lui-mme le vernis des matres. La Bruyre, que le XVIIIe sicle
tait ainsi lent  apprcier, avait avec ce sicle plus d'un point de
ressemblance qu'il faut suivre de plus prs encore.

[Note 148: Toutes les anciennes _clefs_ nomment en effet Nicole comme
tant celui que dsigne ce trait _(Des Ouvrages de l'Esprit: Deux
crivains dans leurs ouvrages_, etc., etc.; mais il faut convenir qu'il
se rapporterait beaucoup mieux  Balzac.--J'ai discut ce point ailleurs
(_Port-Royal,_ tome II, p. 390).]

[Note 149: Il fut reu le mme jour que l'abb Bignon et par M.
Charpentier, qui, en sa qualit de partisan des anciens, le mit
lourdement au-dessous de Thophraste; la phrase, dite en face, est assez
peu aimable: Vos portraits ressemblent  de certaines personnes, et
souvent on les devine; les siens ne ressemblent qu' l'homme. Cela est
cause que ses portraits ressembleront toujours; mais il est  craindre
que les vtres ne perdent quelque chose de ce vif et de ce brillant
qu'on y remarque, quand on ne pourra plus les comparer _avec ceux sur
qui vous les avez tirs._ On voit que si La Bruyre _tirait_
ses portraits, M. Charpentier _tirait_ ses phrases, mais un peu
diffremment.]

[Note 150: Voici un chantillon des amnits que _le Mercure_
prodiguait  La Bruyre (juin 1693): M. de La Bruyre a fait une
traduction des Caractres de Thophraste, et il y a joint un recueil de
Portraits satyriques, dont la plupart sont faux et les autres tellement
ou trs, etc., etc. Ceux qui s'attachent a ce genre d'crire devroient
tre persuads que la satyre fait souffrir la pit du Roi, et faire
rflexion que l'on n'a jamais ou ce Monarque rien dire de dsobligeant
 personne. (_Tout ceci et ce qui suit sent quelque peu la
dnonciation._) La satyre n'toit pas du got de Madame la Dauphine, et
j'avois commenc une rponse aux Caractres du vivant de cette princesse
qu'elle avoit fort approuve et qu'elle devoit prendre sous sa
protection, parce qu'elle repoussoit la mdisance. L'ouvrage de M. de La
Bruyre ne peut tre appel livre que parce qu'il a une couverture et
qu'il est reli comme les autres livres. Ce n'est qu'un amas de pices
dtaches... Rien n'est plus ais que de faire trois ou quatre pages
d'un portrait qui ne demande point d'ordre... Il n'y a pas lieu de
croire qu'un pareil recueil qui choque les bonnes moeurs ait fait
obtenir  M. de La Bruyre la place qu'il a dans l'Acadmie. Il a peint
les autres dans son amas d'invectives, et dans le discours qu'il a
prononc il s'est peint lui-mme... Fier de _sept_ ditions que ses
Portraits satyriques ont fait faire de son merveilleux ouvrage, il
exagre son mrite... Et _le Mercure_ conclut, en remuant sottement
sa propre injure, que tout le monde a jug du discours _qu'il tait
directement au-dessous de rien_. Certes, l'exemple de telles injustices
appliques aux plus dlicats et aux plus fins modles serait capable
de consoler ceux qui ont du moins le culte du pass, de toutes les
grossirets qu'eux-mmes ils ont souvent  essuyer dans le prsent.]

[Note 151: Ce serait plutt Boursault que Boyer; car je me rappelle
que Segrais a dit  propos des pigrammes de Boileau contre Boyer: Le
pauvre M. Boyer n'a jamais offens personne.--Je m'tais mis, comme on
voit, fort en frais de conjectures, lorsque Trublet, dans ses _Mmoires
sur Fontenelle_, page 225, m'est venu donner la clef de l'nigme et
le nom des masques. Il parat bien qu'il s'agit en effet de Thomas
Corneille et de Fontenelle, ligus avec De Vis: Fontenelle tait de
l'Acadmie  cette date; lui et son oncle Thomas faisaient volontiers au
dehors de la littrature de feuilletons et crivaient, comme on dirait,
dans les _petits journaux_. On sait le mot de Boileau  propos de
la Motte: C'est dommage qu'il ait t _s'encanailler_ de ce petit
Fontenelle.]

Dans ces diverses tudes charmantes ou fortes sur La Bruyre, comme
celles de Suard et de Fabre, au milieu de mille sortes d'ingnieux
loges, un mot est lch qui tonne, appliqu  un aussi grand crivain
du XVIIe sicle. Suard dit en propres termes que La Bruyre avait _plus
d'imagination que de got_. Fabre, aprs une analyse complte de ses
mrites, conclut  le placer dans le si petit nombre des parfaits
modles de l'art d'crire, _s'il montrait toujours autant de got qu'il
prodigue d'esprit et de talent_[152]. C'est la premire fois qu' propos
d'un des matres du grand sicle on entend toucher cette corde dlicate,
et ceci tient  ce que La Bruyre, venu tard et innovant vritablement
dans le style, penche dj vers l'ge suivant. Il nous a trac une
courte histoire de la prose franaise en ces termes: L'on crit
rgulirement depuis vingt annes; l'on est esclave de la construction;
l'on a enrichi la langue de nouveaux tours, secou le joug du latinisme,
et rduit le style  la phrase purement franoise; l'on a presque
retrouv le nombre que Malherbe et Balzac avoient les premiers
rencontr, et que tant d'auteurs depuis eux ont laiss perdre; l'on a
mis enfin dans le discours tout l'ordre et toute la nettet dont il
est capable: cela conduit insensiblement  y mettre de l'esprit. Cet
esprit, que La Bruyre ne trouvait pas assez avant lui dans le style,
dont Bussy, Pellisson, Flchier, Bouhours, lui offraient bien
des exemples, mais sans assez de continuit, de consistance ou
d'originalit, il l'y voulut donc introduire. Aprs Pascal et La
Rochefoucauld, il s'agissait pour lui d'avoir une grande, une dlicate
manire, et de ne pas leur ressembler. Boileau, comme moraliste et comme
critique, avait exprim bien des vrits en vers avec une certaine
perfection. La Bruyre voulut faire dans la prose quelque chose
d'analogue, et, comme il se le disait peut-tre tout bas, quelque chose
de mieux et de plus fin. Il y a nombre de penses droites, justes,
proverbiales, mais trop aisment communes, dans Boileau, que La Bruyre
n'crirait jamais et n'admettrait pas dans son lite. Il devait trouver
au fond de son me que c'tait un peu trop de pur bon sens, et, sauf le
vers qui relve, aussi peu rare que bien des lignes de Nicole. Chez lui
tout devient plus dtourn et plus neuf; c'est un repli de plus qu'il
pntre. Par exemple, au lieu de ce genre de sentences familires 
l'auteur de l'_Art potique_:

  Ce que l'on conoit bien s'nonce clairement, etc.,

il nous dit, dans cet admirable chapitre _des Ouvrages de l'Esprit_,
qui est son _Art potique_  lui et sa _Rhtorique_: Entre toutes les
diffrentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos penses, il
n'y en a qu'une qui soit la bonne: on ne la rencontre pas toujours en
parlant ou en crivant; il est vrai nanmoins qu'elle existe, que tout
ce qui ne l'est point est foible et ne satisfait point un homme d'esprit
qui veut se faire entendre. On sent combien la sagacit si vraie, si
judicieuse encore, du second critique, enchrit pourtant sur la raison
saine du premier. A l'appui de cette opinion, qui n'est pas rcente,
sur le caractre de novateur entrevu chez La Bruyre, je pourrais faire
usage du jugement de Vigneul-Marville et de la querelle qu'il soutint
avec Coste et Brillon  ce sujet: mais, le sentiment de ces hommes
en matire de style ne signifiant rien, je m'en tiens  la phrase
prcdemment cite de D'Olivet. Le got changeait donc, et La Bruyre y
aidait _insensiblement_. Il tait bientt temps que le sicle fint: la
pense de dire autrement, de varier et de rajeunir la forme, a pu natre
dans un grand esprit; elle deviendra bientt chez d'autres un tourment
plein de saillies et d'tincelles. Les _Lettres Persanes_, si bien
annonces et prpares par La Bruyre, ne tarderont pas  marquer la
seconde poque. La Bruyre n'a nul tourment encore et n'clate pas, mais
il est dj en qute d'un agrment neuf et du trait. Sur ce point il
confine au XVIIIe sicle plus qu'aucun grand crivain de son ge;
Vauvenargues,  quelques gards, est plus du XVIIe sicle que lui. Mais
non...; La Bruyre en est encore pleinement, de son sicle incomparable,
en ce qu'au milieu de tout ce travail contenu de nouveaut et de
rajeunissement, il ne manque jamais, au fond, d'un certain got Simple.

[Note 152: Et. M. de Feletz, bon juge et vif interprte des traditions
pures, a crit: La Bruyre qui possde si bien sa langue, qui la
matrise, qui l'orne, qui l'enrichit, l'altre aussi quelquefois et en
viole les rgles. (_Jugements historiques et littraires sur quelques
crivains..._ 1840, page 250.)]

Quoique ce soit l'homme et la socit qu'il exprime surtout, le
pittoresque, chez La Bruyre, s'applique dj aux choses de la nature
plus qu'il n'tait ordinaire de son temps. Comme il nous dessine dans un
jour favorable la petite ville qui lui parat _peinte sur le penchant de
la colline!_ Comme il nous montre gracieusement, dans sa comparaison du
prince et du pasteur, le troupeau, rpandu par la prairie, qui broute
l'herbe _menue et tendre!_ Mais il n'appartient qu' lui d'avoir eu
l'ide d'insrer au chapitre du Coeur les deux penses que voici: Il y
a des lieux que l'on admire; il y en a d'autres qui touchent et o
l'on aimerait  vivre.--Il me semble que l'on dpend des lieux pour
l'esprit, l'humeur, la passion, le got et les sentiments. Jean-Jacques
et Bernardin de Saint-Pierre, avec leur amour des lieux, se chargeront
de dvelopper un jour toutes les nuances, closes et sommeillantes, pour
ainsi dire, dans ce propos discret et charmant. Lamartine ne fera que
traduire potiquement le mot de La Bruyre, quand il s'criera:

  Objets inanims, avez-vous donc une me
  Qui s'attache  notre me et la force d'aimer?

La Bruyre est plein de ces germes brillants.

Il a dj l'art (bien suprieur  celui des _transitions_ qu'exigeait
trop directement Boileau) de composer un livre, sans en avoir l'air,
par une sorte de lien cach, mais qui reparat, d'endroits en endroits,
inattendu. On croit au premier coup d'oeil n'avoir affaire qu' des
fragments rangs les uns aprs les autres, et l'on marche dans un savant
ddale o le fil ne cesse pas. Chaque pense se corrige, se dveloppe,
s'claire, par les environnantes. Puis l'imprvu s'en mle  tout
moment, et, dans ce jeu continuel d'entres en matire et de sorties,
on est plus d'une fois enlev  de soudaines hauteurs que le discours
continu ne permettrait pas: _Ni les troubles, Znobie, qui agitent votre
empire_, etc. Un fragment de lettre ou de conversation; imagin ou
simplement encadr au chapitre _des Jugements: Il disoit que l'esprit
dans cette belle personne troit un diamant bien mis en oeuvre_, etc.,
est lui-mme un adorable joyau que tout le got d'un Andr Chnier
n'aurait pas _mis en oeuvre_ et en valeur plus artistement. Je dis Andr
Chnier  dessein, malgr la disparate des genres et des noms; et,
chaque fois que j'en viens  ce passage de La Bruyre, le motif aimable

  Elle a vcu, Myrto, la jeune Tarentine, etc.,

me revient en mmoire et se met  chanter en moi[153].

[Note 153: M. de Barante, dans quelques pages leves o il juge
l'loge de La Bruyre par Fabre (_Mlanges littraires_, tome II), a
contest cet artifice extrme du moraliste crivain, que Fabro aussi
avait prsent un peu fortement. Pour moi, en relisant les _Caractres_,
la rhtorique m'chappe, si l'on veut, mais j'y sons dplus en plus la
science de la Muse.]

Si l'on s'tonne maintenant que, touchant et inclinant par tant de
points au XVIIe sicle, La Bruyre n'y ait pas t plus invoqu et
clbr, il y a une premire rponse: C'est qu'il tait trop sage, trop
dsintress et repos pour cela; c'est qu'il s'tait trop appliqu 
l'homme pris en gnral ou dans ses varits de toute espce, et il
parut un alli peu actif, peu spcial,  ce sicle d'hostilit et de
passion. Et puis le piquant de certains portraits tout personnels avait
disparu. La mode s'tait mle dans la gloire du livre, et les modes
passent. Fontenelle (_Cyclias_) ouvrit le XVIIIe sicle, en tant
discret  bon droit sur La Bruyre qui l'avait bless; Fontenelle, en
demeurant dans le salon cinquante ans de plus que les autres, eut ainsi
un long dernier mot sur bien des ennemis de sa jeunesse. Voltaire, 
Sceaux, aurait pu questionner sur La Bruyre Malezieu, un des familiers
de la maison de Cond, un peu le collgue de notre philosophe dans
l'ducation de la duchesse du Maine et de ses frres, et qui avait lu le
manuscrit des _Caractres_ avant la publication; mais Voltaire ne parat
pas s'en tre souci. Il convenait  un esprit calme et fin comme
l'tait Suard, de rparer cette ngligence injuste, avant qu'elle
s'autorist[154]. Aujourd'hui, La Bruyre n'est plus  remettre  son
rang. On se rvolte, il est vrai, de temps  autre, contre ces belles
rputations simples et hautes, conquises  si peu de frais, ce semble;
on en veut secouer le joug; mais,  chaque effort contre elles, de prs,
on retrouve cette multitude de penses admirables, concises, ternelles,
comme autant de chanons indestructibles: on y est repris de toutes
parts comme dans les divines mailles des filets de Vulcain.

[Note 154: On peut voir au tome II des Mmoires de Gart sur Suard, p.
268 et suiv., avec quel -propos celui-ci cita et commenta un jour le
chapitre des _Grands_ dans le salon de M. De Vaines.]

La Bruyre fournirait  des choix piquants de mois et de penses qui se
rapprocheraient avec agrment de penses presque pareilles de nos
jours. Il en a sur le coeur et les passions surtout qui rencontrent 
l'improviste les analyses intrieures de nos contemporains. J'avais not
un endroit o il parle des jeunes gens, lesquels,  cause des passions
_qui les amusent_, dit-il, supportent mieux la solitude que les vieil
lards, et je rapprochais sa remarque d'un mot de _Llia_ sur les
promenades solitaires de Stnio. J'avais not aussi sa plainte sur
l'infirmit du coeur humain trop tt consol, qui manque _de sources
inpuisables de douleur pour certaines pertes_, et je la rapprochais
d'une plainte pareille dans _Atala_. La rverie, enfin,  ct des
personnes qu'on aime, apparat dans tout son charme chez La Bruyre.
Mais, bien que, d'aprs la remarque de Fabre, La Bruyre ait dit que_ le
choix des penses est invention_, il faut convenir que cette invention
est trop facile et trop sduisante avec lui pour qu'on s'y livre sans
rserve.--En politique, il a de simples traits qui percent les poques
et nous arrivent comme des flches: Ne penser qu' soi et au prsent,
source d'erreur en politique.

Il est principalement un point sur lequel les crivains de notre temps
ne sauraient trop mditer La Bruyre, et sinon l'imiter, du moins
l'honorer et l'envier. Il a joui d'un grand bonheur et a fait preuve
d'une grande sagesse: avec un talent immense, il n'a crit que pour dire
ce qu'il pensait; le mieux dans le moins, c'est sa devise. En parlant
une fois de madame Guizot, nous avons indiqu de combien de penses
mmorables elle avait parsem ses nombreux et obscurs articles, d'o
il avait fallu qu'une main pieuse, un oeil ami, les allt discerner
et dtacher. La Bruyre, n pour la perfection dans un sicle qui la
favorisait, n'a pas t oblig de semer ainsi ses penses dans des
ouvrages de toutes les sortes et de tous les instants; mais plutt il
les a mises chacune  part, en saillie, sous la face apparente, et comme
on piquerait sur une belle feuille blanche de riches papillons tendus.
L'homme du meilleur esprit, dit-il, est ingal...; il entre en verve,
mais il en sort: alors, s'il est sage, il parle peu, il n'crit
point... Chante-t-on avec un rhume? Ne faut-il pas attendre que la voix
revienne? C'est de cette habitude, de cette ncessit de _chanter_ avec
toute espce de voix, d'avoir de la verve  toute heure, que sont ns
la plupart des dfauts littraires de notre temps. Sous tant de formes
gentilles, smillantes ou solennelles, allez au fond: la ncessit de
remplir des feuilles d'impression, de pousser  la colonne ou au volume
sans faire semblant, est l. Il s'ensuit un dveloppement dmesur du
dtail qu'on saisit, qu'on brode, qu'on amplifie et qu'on effile au
passage, ne sachant si pareille occasion se retrouvera. Je ne saurais
dire combien il en rsulte,  mon sens, jusqu'au sein des plus grands
talents, dans les plus beaux pomes, dans les plus belles pages en
prose,--oh! beaucoup de savoir-faire, de facilit, de dextrit, de
main-d'oeuvre savante, si l'on veut, mais aussi ce je ne sais quoi que
le commun des lecteurs ne distingue pas du reste, que l'homme de got
lui-mme peut laisser passer dans la quantit s'il ne prend garde, le
simulacre et le faux semblant du talent, ce qu'on appelle _chique_ en
peinture et qui est l'affaire d'un pouce encore habile mme alors que
l'esprit demeure absent. Ce qu'il y a de _chique_ dans les plus belles
productions du jour est effrayant, et je ne l'ose dire ici que parce
que, parlant au gnral, l'application ne saurait tomber sur aucun
illustre en particulier. Il y a des endroits o, en marchant dans
l'oeuvre, dans le pome, dans le roman, l'homme qui a le pied fait
s'aperoit qu'il est sur le creux: ce creux ne rend pas l'cho le moins
sonore pour le vulgaire. Mais qu'ai-je dit? C'est presque l un
secret de procd qu'il faudrait se garder entre artistes pour ne pas
dcrditer le mtier. L'heureux et sage La Bruyre n'tait point tel en
son temps; il traduisait  son loisir Thophraste et produisait chaque
pense essentielle  son heure. Il est vrai que ses mille cus de
pension comme homme de lettres de M. le Duc et le logement  l'htel de
Cond lui procuraient une condition  l'aise qui n'a point d'analogue
aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, et sans faire injure  nos mrites
laborieux, son premier petit in-12 devrait tre  demeure sur notre
table,  nous tous crivains modernes, si abondants et si assujettis,
pour nous rappeler un peu  l'amour de la sobrit,  la proportion de
la pense au langage. Ce serait beaucoup dj que d'avoir regret de ne
pouvoir faire ainsi.

Aujourd'hui que l'_Art potique_ de Boileau est vritablement abrog
et n'a plus d'usage, la lecture du chapitre des _Ouvrages de l'Esprit_
serait encore chaque matin, pour les esprits critiques, ce que la
lecture d'un chapitre de _l'Imitation_ est pour les mes tendres.

La Bruyre, aprs cela, a bien d'autres applications possibles par cette
foule de penses ingnieusement profondes sur l'homme et sur la vie.
A qui voudrait se rformer et se prmunir contre les erreurs, les
exagrations, les faux entranements, il faudrait, comme au premier jour
de 1688, conseiller le moraliste immortel. Par malheur on arrive  le
goter et on ne le dcouvre, pour ainsi dire, que lorsqu'on est dj
soi-mme au retour, plus capable de voir le mal que de faire le bien,
et ayant dj puis  faux bien des ardeurs et des entreprises. C'est
beaucoup nanmoins que de savoir se consoler ou mme se chagriner avec
lui.

1er Juillet 1836.




MILLEVOYE

Quand on cherche, dans la posie de la fin du XVIIIe sicle et dans
celle de l'Empire, des talents qui annoncent  quelque degr ceux de
notre temps et qui y prparent, on trouve Le Brun et Andr Chnier,
comme visant dj, l'un  l'lvation et au grandiose lyrique, l'autre
 l'exquis de l'art; on trouve aussi (pour ne parler que des potes en
vers), dans les tons, encore timides, de l'lgie mlancolique et de la
mditation rveuse, Fontanes et Millevoye. Le pote du _Jour des Morts_
et celui de la _Chute des Feuilles_ sont des prcurseurs de Lamartine
comme Le Brun l'est pour Victor Hugo dans l'ode, comme l'est Andr
Chnier pour tout un ct de l'cole de l'art. Ce rle de prcurseur, en
relevant par la prcocit ce que le talent peut avoir eu de hasardeux ou
d'incomplet, offre toujours, dans l'histoire littraire, quelque chose
qui attache. S'il se rencontre surtout dans une nature aimable, facile,
qui n'a en rien l'ambition de ce rle et qui ignore absolument qu'elle
le remplit; s'il se produit en oeuvres lgres, courtes, inacheves,
mais sorties et senties du coeur; s'il se termine en une brve jeunesse,
il devient tout  fait intressant. C'est l le sort de Millevoye; c'est
la pense que son nom harmonieux suggre. Entre Delille qui finit et
Lamartine qui prlude, entre ces deux grands rgnes de potes, dans
l'intervalle, une ple et douce toile un moment a brill; c'est lui.

Le Brun qui avait (il n'est pas besoin de le dire) bien autrement de
force et de nerf que Millevoye, mais qui tait,  quelques gards aussi,
simple prcurseur d'un art clatant, Le Brun tente des voies ardues,
heurte  toutes les portes de l'Olympe lyrique, et, aprs plus de bruit
que de gloire, meurt, corrigeant et recorrigeant des odes qui n'ont
 aucun temps triomph. Il y a dans cette destine quelque chose de
toujours _ ct_, pour ainsi dire, et qui ne satisfait pas. Fontanes,
connu par des dbuts potiques purs et touchants, s'en retire bientt,
s'endort dans la paresse, et s'clipse dans les dignits: c'est l une
fin non potique, assez discordante, et que l'imagination n'admet pas.
Andr Chnier, lui, nature gracieuse et studieuse, mais nergique
pourtant et passionne, vaincu violemment et intercept avant l'heure,
a son harmonie  la fois dlicate et grande. Millevoye, en son moindre
geste, a la sienne galement. Chez lui, l'accord est parfait entre le
moment de la venue, le talent et la vie. Il chante, il s'gaye, il
soupire, et, dans son gmissement s'en va, un soir, au vent d'automne,
comme une de ces feuilles dont la chute est l'objet de sa plus douce
plainte; il incline la tte, comme fait la marguerite coupe par la
charrue, ou le pavot surcharg par la pluie. De tous les jeunes potes
qui ne meurent ni de dsespoir, ni de fivre chaude, ni par le couteau,
mais doucement et par un simple effet de lassitude naturelle, comme des
fleurs dont c'tait le terme marqu, Millevoye nous semble le plus aim,
le plus en vue, et celui qui restera.

Il y a mieux. En nous tous, pour peu que nous soyons potes, et si nous
ne le sommes pourtant pas dcidment, il existe ou il a exist une
certaine fleur de sentiments, de dsirs, une certaine rverie premire,
qui bientt s'en va dans les travaux prosaques, et qui expire dans
l'occupation de la vie. Il se trouve, en un mot, dans les trois quarts
des hommes, comme un pote qui meurt jeune, tandis que l'homme survit.
Millevoye est au dehors comme le type personnifi de ce pote jeune qui
ne devait pas vivre, et qui meurt,  trente ans plus ou moins, en chacun
de nous[155].

[Note 155: M. Alfred de Musset m'a adress,  l'occasion de ce
passage, de trs-aimables vers auxquels j'ai rpondu. (Voir dans les
_Penses d'Aot_.)]

Sa vie, aussi simple que courte, n'offre qu'un petit nombre de traits
sur lesquels nous courrons. Charles-Hubert Millevoye est n  Abbeville
le 24 dcembre 1782, et par consquent, s'il vivait aujourd'hui, il
aurait  peu prs le mme ge (un peu moins) que Branger. Il reut
tous les soins affectueux et l'ducation de famille; son pre tait
ngociant; un oncle, frre de son pre, qui logeait sous le mme toit,
donna  l'enfant les premires notions de latin, et on l'envoya bientt
suivre les classes au collge. Il en profita jusqu'en 94, o ce collge
fut supprim. Deux de ses matres, qui s'taient fort attachs  lui,
bons humanistes et hellnistes, lui continurent leurs soins. L'enfant
avait annonc sa vocation prcoce par de petites fables en vers
franais, et les dignes professeurs, merveills, favorisrent cette
disposition plutt que de la combattre. Le jeune Millevoye perdit son
pre  l'ge de treize ans; dix ans aprs, il clbrait cette douleur,
encore sensible, dans l'lgie qui a pour titre _l'Anniversaire_. Il
reporta sur sa mre une plus vive tendresse. Des sentiments de famille
naturels et purs, une facilit de talent non combattue, bientt
l'motion rapide, mobile, du plaisir et de la rverie, c'est l le fonds
entier de sa jeunesse, ce sont les caractres qui, en simples et lgers
dlinaments, pour ainsi dire, vont passer de l'me de Millevoye dans sa
posie.

Il vint  Paris g de quinze ou seize ans, et suivit en 1795 le cours
de belles-lettres profess  l'cole centrale des Quatre-Nations par M.
Dumas. Il trouva en ce nouveau matre, qui succdait cette anne-l  M.
de Fontanes, un lve affaibli, mais encore suffisant, de la mme cole
littraire, un homme instruit et doux, qui s'attacha  lui et l'entoura
de conseils, sinon bien vifs et bien neufs, du moins graves et sains.
M. Dumas, dans une notice qu'il a crite sur Millevoye, nous apprend
lui-mme qu'il eut  le ramener d'une admiration un peu excessive
pour Florian  des modles plus srieux et plus solides. Ses tudes
termines, le jeune homme songea  prendre un tat; il essaya du barreau
et entra quelque temps dans une tude de procureur. Il sortit de l
pour tre commis libraire dans la maison Treuttel et Wrtz, esprant
concilier son got d'tude avec ce commerce des livres. Le pastoral
Gessner avait su faire ainsi. Mais, un jour que le jeune Millevoye
tait, au fond du magasin, absorb dans une lecture, le chef passa et
lui dit: Jeune homme, vous lisez! vous ne serez jamais libraire.
Aprs deux ans de cette tentative infructueuse, Millevoye, en effet, y
renona. Il avait d'ailleurs amass en portefeuille un certain nombre de
pices lgres; il avait compos son _Passage du mont Saint-Bernard_,
une _Satire sur les Romans nouveaux_, couronne par l'Acadmie de Lyon,
et sa pice des _Plaisirs du Pote_. Il publia ces essais de 1801 
1804[156], et ne vcut plus que de la vie littraire, et aussi de la vie
du monde, tout entier au moment et au Caprice.

[Note 156: Dans _la Dcade_ de l'an XII (4e trimestre, page 561, n
du 30 fructidor), on lit sur _les Plaisirs du Pote et autres
premiers opuscules de Millevoye un article de M. Auger, judicieux et
bienveillant, quoique sec; la mesure du jeune pote y est bien prise.]

Parmi les nombreux essais que Millevoye a faits en presque tous les
genres de posie, il en est beaucoup que nous n'examinerons pas; ce sera
assez les juger. On y trouverait de la facilit toujours, mais trop
d'indcision et de pleur. Talent naturel et vrai, mais trop docile, il
ne s'est pas assez connu lui-mme, et a sans cesse accord aux conseils
une grande part dans ses choix. Ayant commenc trs-jeune  produire et
 publier, dans un temps o le peu de concurrence des talents et un got
vif des Lettres renaissantes mettaient l'encouragement  la mode, il
a subi l'inconvnient d'achever et de _doubler_, en quelque sorte, sa
rhtorique, en public, dans les concours d'acadmie. Il y a nombre de
ces prix ou de ces _accessits_ sur lesquels la critique de nos jours,
qui n'a plus le sentiment de ces fautes et de ces demi-fautes, est tout
 fait incomptente  prononcer. On a pu trouver ingnieux, dans le
temps, cet endroit de son pome d'_Austerlitz_, o il parle noblement de
la baonnette en vers:

  L, menaant de loin, le bronze clate et tonne;
  Ici frappe de prs le poignard de Bayonne.

Tel passage du _Voyageur_, cit par M. Dumas, a pu exciter
l'enthousiasme de Victorin Fabre, gnreux mule, qui y voyait l'un des
beaux morceaux de la langue. Il nous est impossible  nous autres, ns
d'autre part et nourris, si l'on veut, d'autres dfauts, d'avoir pour
ces endroits, je ne dirai pas un pareil enthousiasme, mais mme la
moindre prfrence. La faible couleur est si passe, que le discernement
n'y prend plus. Les _Discours en vers_ de Millevoye, ses _Dialogues_
rims d'aprs Lucien, ses tragdies, ses traductions de l'_Iliade_ ou
des _glogues_ selon la manire de l'abb Delille, nous semblent, chez
lui, des thmes plus ou moins trangers, que la circonstance acadmique
ou le got du temps lui imposa, et dont il s'occupait sans ennui, se
laissant dire peut-tre que la gloire srieuse tait de ce ct. Nous
nous en tiendrons  sa gloire aimable,  ce que sa seule sensibilit
lui inspira,  ce qui fait de lui le pote de nos mlancolies et de nos
romances.

Les potes particulirement (notons ceci) sont trs-sujets  rencontrer
d'honntes personnes, d'ailleurs instruites et senses, mais qui ne
semblent occupes que de les dtourner de leur vrai talent. Les trois
quarts des prtendus juges, ne se formant ide de la valeur des oeuvres
que d'aprs les genres, conseilleront toujours au pote aimable, lger,
sensible, quelque chose de grand, de srieux, d'important; et ils
seront trs-disposs  attacher plus de considration  ce qui les aura
convenablement ennuys. La postrit n'est pas du tout ainsi; il lui
est parfaitement indiffrent,  elle, qu'on ait cultiv d'une manire
estimable, et dans de justes dimensions, les genres en honneur. Elle
vous prend et vous classe sans faon pour votre part originale et
neuve, si petite que vous l'ayez apporte[157]. Que Millevoye, tent
par l'immense succs des _Gorgiques_ de Delille et par l'esprance
d'arriver, avec un grand ouvrage,  l'Acadmie, ait termin un chant de
plus ou de moins de sa traduction de l'_Iliade_, elle s'en soucie peu;
et c'est de quoi sans doute, autour de lui, on se souciait beaucoup.
Sans croire faire injure au tendre pote, nous sommes dj ici de la
postrit dans nos indiffrences, dans nos prfrences.

[Note 157: Il y a une piquante pigramme de Martial o ce qu'il dit de
ses pigrammes mmes peut s'appliquer aux lgies,  toute cette posie
vivante et vraie: Tu crois, dit-il  un de ces estimables conseillers,
que mes pigrammes n'ont rien de srieux; mais c'est le contraire;
celui-l vritablement n'est pas srieux qui nous vient chanter pour la
centime fois avec emphase le festin de Tre ou de Thyeste... C'est
pourtant l ce qu'on loue, ce qu'on estime, me diras-tu, ce qu'on honore
sur parole.--Oui, on le loue, mais moi, on me lit.

  Nescis, crede mihi, quid sint epigrammata, Flacce, etc.]

Son premier recueil d'lgies est de 1812; il en avait compos la
plupart dans les annes qui avaient prcd, et sa _Chute des Feuilles_,
par o le recueil commence, avait, un peu auparavant, obtenu le prix aux
Jeux Floraux. Dans un fort bon discours sur l'lgie, qu'il a ajout
en tte, Millevoye, qui se plat  suivre l'histoire de cette veine de
posie en notre littrature, marque assez sa prdilection et la trace o
il a essay de se placer. Chez Marot, chez La Fontaine, chez Racine,
il cite les passages de sensibilit et de plainte qu'il rapporte 
l'lgie; et, quels que soient les loges sans rserve qu'il donne
 Parny, le matre rcent du genre, on prvoit qu'il pourra faire
entendre,  son tour, quelque nouvel et mol accent. L'lgie chez
Millevoye n'est pas comme chez Parny l'histoire d'une passion sensuelle,
unique pourtant, nergique et intressante, conduite dans ses incidents
divers avec un art auquel il aurait fallu peu de chose de plus du ct
de l'excution et du style pour garder sa beaut. C'est une varit
d'motions et de sujets lgiaques, selon le sens grec du genre, une
demeure abandonne, un bois dtruit, une feuille qui tombe, tout ce qui
peut prter  un petit chant aussi triste qu'une larme de Simonide[158].

[Note 158: Puisque j'ai eu occasion de nommer Parny et que
probablement j'y reviendrai peu, qu'on me permette d'ajouter une note
crite sur lui en toute sincrit dans un livret de _Penses_: Le grand
tort, le malheur de Parny est d'avoir fait son pome de _la Guerre des
Dieux_: il subit par l le sort de Piron  cause de son ode, de Laclos
pour son roman, de Louvet jusque dans sa renomme politique pour son
_Faublas_, le sort auquel Voltaire n'chappe, pour sa _Pucelle_, qu'
la faveur de ses cent autres volumes o elle se noie, le sort qu'un
immortel chansonnier encourrait pour sa part, s'il avait multipli le
nombre de certains couplets sans aveu. On vite de s'occuper de Parny
comme de Laclos. La mode ayant chang en posie, les nouveaux venus le
mprisent, les moraux le conspuent, personne ne le dfend. Ceux qui ont
assez de got encore pour l'apprcier, ont aussi le bon got de ne pas
le dire. Cela d'ailleurs n'en vaut pas la peine, et l'injustice se
consacrera. Et quelle vigueur pourtant par clairs! quel plus beau
mouvement, quel plus dsol dlire que dans l'tincelante lgie:

  J'ai cherch dans l'absence un remde  mes maux!....

Il a de la passion; Millevoye n'en a pas.]

La perle du recueil, la pice dont tous se souviennent, comme on se
souvenait d'abord du _Passereau de Lesbie_ dans le recueil de Catulle,
est la premire, la _Chute des Feuilles_. Millevoye l'a corrige, on ne
sait pourquoi,  diverses reprises, et en a donn jusqu' deux variantes
conscutives. Je me hte de dire que la seule version que j'admette et
que j'admire, c'est la premire, celle qui a obtenu le prix aux Jeux
Floraux, et qui est d'ordinaire relgue parmi les notes. Cette pice
que chacun sait par coeur, et qui est l'expression dlicieuse d'une
mlancolie toujours sentie, suffit  sauver le nom potique de
Millevoye, comme la pice de Fontenay suffit  Chaulieu, comme celle du
_Cimetire_ suffit  Gray.

  Anacron n'a laiss qu'une page
  Qui flotte encor sur l'abme des temps,

a dit M. Delavigne d'aprs Horace. Millevoye a laiss au courant du flot
sa feuille qui surnage; son nom se lit dessus, c'en est assez pour ne
plus mourir. On m'apprenait dernirement que cette _Chute des Feuilles_,
traduite par un pote russe, avait t de l retraduite en anglais par
le docteur Bowring, et de nouveau cite en franais, comme preuve, je
crois, du gnie rveur et mlancolique des potes du Nord. La pauvre
feuille avait bien voyag, et le nom de Millevoye s'tait perdu en
chemin. Une pareille inadvertance n'est fcheuse que pour le critique
qui y tombe. Le nom de Millevoye, si loin que sa feuille voyage, ne
peut vritablement s'en sparer. Ce bonheur qu'ont certains potes
d'atteindre, un matin, sans y viser,  quelque chose de bien venu, qui
prend aussitt place dans toutes les mmoires, mrite qu'on l'envie,
et faisait dire dernirement devant moi  l'un de nos chercheurs moins
heureux: Oh! rien qu'un petit roman, qu'un petit pome, s'criait-il;
quelque chose d'art, si petit que ce ft de dimension, mais que la
perfection ait couronn, et dont  jamais on se souvnt; voil ce que
je tente, ce  quoi j'aspire, et vainement! Oh! rien qu'un denier d'or
marqu  mon nom, et qui s'ajouterait  cette richesse des ges,  ce
trsor accumul qui dj comble la mesure!... Et mon inquiet pote
ajoutait: Oh! rien que _le Cimetire_ de Gray, _la Jeune Captive_ de
Chnier, la _Chute des Feuilles_ de Millevoye!

Millevoye a surtout mrit ce bonheur, j'imagine, parce qu'il ne le
cherchait pas avec intention et calcul. Il n'attachait point  ses
lgies le mme prix, je l'ai dit dj, qu' ses autres ouvrages
acadmiques, et ce n'est que vers la fin qu'il parut comprendre que
c'tait l son principal talent. Facile, insouciant, tendre, vif,
spirituel et non malicieux, il menait une vie de monde, de dissipation,
ou d'tude par accs et de brusque retraite. Il s'abandonnait  ses
amis; il ne s'irritait jamais des critiques du dehors; il cdait outre
mesure aux conseils du dedans; ds qu'on lui disait de corriger, il le
faisait. D'une physionomie aimable, d'une taille leve, assez blond, il
avait, sauf les lunettes qu'il portait sans cesse, toute l'lgance du
jeune homme. Un rayon de soleil l'appelait, et il partait soudain pour
une promenade de cheval; il crivait ses vers au retour de l, ou en
rentrant de quelque djeuner foltre. Aucune des histoires romanesques,
que quelques biographes lui ont attribues, n'est exacte; mais il dut
en avoir rellement beaucoup qu'on n'a pas connues. La jolie pice du
_Djeuner_ nous raconte bien des matines de ses printemps. Il essayait
du luxe et de la simplicit tour  tour, et passait d'un entresol
somptueux  quelque riante chambrette d'un village d'auprs de Paris.
Il aimait beaucoup les chevaux, et les plus fringants[159]. Aprs chaque
livre ou chaque prix, il achetait de jolis cabriolets, avec lesquels il
courait de Paris  Abbeville, pour y voir sa mre, sa famille, ses
vieux professeurs; il se remettait au grec prs de ceux-ci. Il aimait
tendrement sa mre; quand elle venait  Paris, elle l'avait tout entier.
Un jour, l'Archi-Chancelier Cambacrs, chez qui il allait souvent,
lui dit: Vous viendrez dner chez moi demain.--Je ne puis pas,
Monseigneur, rpondit-il, je suis invit.--Chez l'Empereur donc?
rpliqua le second personnage de l'Empire.--Chez ma mre, repartit le
pote. Ce petit trait rappelle de loin la belle carpe que Racine, en
rponse  une invitation de M. le Duc, montrait  l'cuyer du prince, et
qu'il tenait absolument  manger en famille avec ses _pauvres enfants_,
le grand Racine qu'il tait.

[Note 159: On peut lire  ce propos une histoire de cheval assez
agrablement conte par Arnault, _Souvenirs d'un Sexagnaire_, t. IV, p.
217 et suiv.]

Il reste plaisant toujours que le personnage qu'tait l-bas M. le Duc,
se trouve ici devenu le _citoyen_ Cambacrs.

Millevoye, sans ambition, sans un ennemi, trs-rpandu, trs-vif au
plaisir, trs-amoureux des vers, vivait ainsi. Il n'tait pas encore
malade et au lait d'nesse, et certaines historiettes que des personnes,
qui d'ailleurs l'ont connu, se sont plu  broder sur son compte, ne
sont, je le rpte, que des jeux d'imagination, et comme une sorte de
lgende romanesque qu'on a essay de rattacher au nom de l'auteur de _la
Chute des Feuilles_ et du _Pote mourant_. Il ne devint malade de la
poitrine qu'un an avant sa mort; jusque-l il tait seulement dlicat
et volontiers mlancolique, bien qu'enclin aussi  se dissiper. On doit
croire qu'en avanant dans la jeunesse, et plus prs du moment o sa
sant allait s'altrer, sa mlancolie augmenta, et par consquent son
penchant  l'lgie. Le premier livre des posies ranges sous ce titre
porte l'empreinte de cette disposition croissante et de ces prsages.
C'est alors que les beauts attrayantes, volages, passaient et
repassaient plus souvent devant ses yeux:

  Elles me disaient: Compose
  De plus gracieux crits,
  Dont le baiser, dont la rose,
  Soient le sujet et le prix.
  A cette voix adore
  Je ne pus me refuser,
  Et de ma lyre effleure
  Le chant n'eut que la dure
  De la rose ou du baiser.

Dans _le Pote mourant_, admirable soupir, qui est toute son histoire,
les pressentiments vont  la certitude et l'on dirait qu'il a crit
cette pice d'adieux,  la veille suprme, comme Gilbert et Andr
Chnier:

  Compagnons disperss de mon triste voyage,
  O mes amis,  vous qui me ftes si chers!
  De mes chants imparfaits recueillez l'hritage,
  Et sauvez de l'oubli quelques-uns de mes vers.
  Et vous par qui je meurs, vous  qui je pardonne.
  Femmes! etc., etc....

Le pote de Millevoye meurt pour avoir trop got de cet arbre o le
plaisir habite avec la mort; l'extrme langueur s'exhale dans cette voix
parfaitement distincte, mais affaiblie [160]; il n'a pas su dire  temps
comme un lgiaque plus rcent, qui s'crie sous une inspiration
semblable:

  tez, tez bien loin toute grce mouvante,
  Tous regards o le coeur se reprend et s'enchante;
  tez l'objet funeste au guerrier trop meurtri!
  Ces rencontres, toujours ma joie et mon alarme,
  Ces airs, ces tours de tte,  femmes, votre charme;
  Doux charme par o j'ai pri!

[Note 160: Un critique ingnieux l'a exprim plus nergiquement que
nous: Millevoye a fait de charmantes choses, mais la force lui manque;
c'est Narcisse qui s'coule en eau par amour.]

Le service qu'il rclamait de ses amis, pour ses vers  sauver du
naufrage, Millevoye le rendait alors mme, autant qu'il tait en lui,
 ceux d'Andr Chnier. Le premier, il cita des fragments du pome de
l'Aveugle dans les notes de son second livre d'lgies, de mme que M.
de Chateaubriand avait cit la Jeune Captive. Millevoye ignorait que ce
morceau, par lui signal, d'un pote inconnu, et les autres reliques
qui allaient suivre, effaceraient bientt toutes ses propres tentatives
d'lgie grecque, et, s'il l'avait su, il n'aurait pas moins cit dans
sa candeur: toute jalousie, mme celle de l'art, tait loin de lui. Ce
second livre des lgies de Millevoye reste bien infrieur au premier,
quoique l'intention en soit plus grande. Mais, chez Millevoye, l'art en
lui-mme est faible, et ce pote charmant, mlodieux, correct, a besoin
de la sensibilit toujours prsente. Comme il a manqu, par exemple,
ce beau sujet d'Eschyle dsertant Athnes qui lui prfre un rival! Je
cherche, j'attends quelque cho de ce grand vers rsonnant d'Eschyle,
et je ne trouve que notre alexandrin clair et flt. Millevoye n'a pas
l'invention du style, l'illumination, l'image perptuelle et renouvele;
il a de l'oreille et de l'me, et, quand il dit en pote amoureux ce
qu'il sent, il touche. Hors de l, il manque sa veine.

Nous avons compar plus d'une fois la muse d'Andr Chnier au portrait
qu'il fait lui-mme d'une de ses idylles,  cette jeune fille, chre 
Pals, qui sait se parer avec un art souverain dans ses grces naves:

  De Pange, c'est vers toi qu' l'heure du rveil
  Court cette jeune fille au teint frais et vermeil:
  Va trouver mon ami, va, ma fille nouvelle,
  Lui disais-je. Aussitt, pour te paratre belle,
  L'eau pure a ranim son front, ses yeux brillants:
  D'une troite ceinture elle a press ses flancs,
  Et des fleurs sur son sein, et des fleurs sur sa tte,
  Et sa flte  la main.........

La muse de Millevoye est bergre aussi, mais sans cet art inn qui
se met  tout, et par lequel la fille de Chnier, sous sa corbeille,
s'gale aisment aux reines ou aux desses. Elle, sensible bergre, pour
emprunter  son pote mme des traits qui la peignent, elle est assez
belle aux yeux de l'amant si, au sortir de la grotte bocagre o se sont
oublies les heures, elle rapporte

  Un doux souvenir dans son me,
  Dans ses yeux une douce flamme,
  Une feuille dans ses cheveux.

Le troisime livre d'lgies de Millevoye se compose d'espces de
romances, auxquelles on en peut joindre quelques autres encadres dans
ses pomes. J'avais lu la plupart de ces petits chants, j'avais lu ce
_Charlemagne_, cet _Alfred_, o il en a insr; je trouvais l'ensemble
lgant, monotone et pli, et, n'y sentant que peu, je passais, quand un
contemporain de la jeunesse de Millevoye et de la ntre encore, qui
me voyait indiffrent, se mit  me chanter d'une voix mue, et l'oeil
humide, quelques-uns de ces refrains auxquels il rendit une vie
d'enchantement; et j'appris combien, un moment du moins, pour les
sensibles et les amants d'alors, tout cela avait vcu, combien pour de
jeunes coeurs, aujourd'hui teints ou refroidis, cette lgre posie
avait t une fois la musique de l'me, et comment on avait us de ces
chants aussi pour charmer et pour aimer. C'tait le temps de la mode
d'Ossian et d'un Charlemagne enjoliv, le temps de la fausse Gaule
potique bien avant Thierry, des Scandinaves bien avant les cours
d'Ampre, de la ballade avant Victor Hugo; c'tait le style de 1813 ou
de la reine Hortense, _le beau Dunois_ de M. Alexandre de Laborde, le
_Vous me quittez pour aller  la gloire_ de M. de Sgur. Millevoye paya
tribut  ce genre, il en fut le pote le plus orn, le plus mlodieux.
Son fabliau d'_Emma_ et d'_ginhard_ offre toute une allusion
chevaleresque aux moeurs de 1812, sur ce ton. Il nous y montre la vierge
au dpart du chevalier,

  Priant tout haut qu'il revienne vainqueur,
  Priant tout bas qu'il revienne fidle[161].

[Note 161: Tibulle avait dit, lgie premire, livre II:

  Vos celebrem cantate Deum, pecorique vocate
  Voce, palam pecori, clam sibi quisque vocet.

Le premier et le plus grand exemple de ce genre d'arrire-pense, de
cette duplicit de sentiments, non plus seulement gracieuse, mais
pathtique et touchante, se rencontre dans Homre au chant XIX de
_l'Iliade_, quand les captives conduites par Brisis se lamentent autour
du corps de Patrocle, tout haut sur Patrocle, mais au fond chacune sur
soi-mme et sur son propre malheur.]

Il y a loin de l  _la Neige_, qui est le mme sujet trait par M. de
Vigny dans un tout autre style, dans un got rare et, je crois, plus
durable, mais qui a aussi sa teinte particulire de 1824, c'est--dire
le prcieux.

Parmi les romances de Millevoye, les amateurs distinguent, pour la
tendresse du coloris et de l'expression, celle de _Morgane_ (dans le
pome de _Charlemagne_); la fe y rappelle au chevalier la bonheur du
premier soir:

  L'anneau d'azur du serment fut le gage:
  Le jour tomba; l'astre mystrieux
  Vint argenter les ombres du bocage,
  Et l'univers disparut  nos yeux.

Je recommanderai encore, d'aprs mon ami qui la chantait  ravir, la
romance intitule _le Tombeau du Pote persan_, et ce dernier couplet o
la fille du pote expire sous le cyprs paternel:

  Sa voix mourante a son luth solitaire
  Confie encore un chant dlicieux,
  Mais ce doux chant, commenc sur la terre,
  Devait, hlas! s'achever dans les cieux.

Il y a certes dans ces accents comme un cho avant-coureur des premiers
chants de Lamartine, qui devait dire  son tour en son _Invocation_:

  Aprs m'avoir aim quelques jours sur la terre,
  Souviens-loi de moi dans les cieux.

En gnral, beaucoup de ces romances de Millevoye, de ces lgies de son
premier livre o il est tout entier, et j'oserai dire sa jolie pice du
_Djeuner_ mme, me font l'effet de ce que pouvaient tre plusieurs des
premiers vers de Lamartine, de ces vers lgers qu' une certaine poque
il a brls, dit-on. Mais Lamartine, en introduisant le sentiment
chrtien dans l'lgie, remonta  des hauteurs inconnues depuis
Ptrarque. Millevoye n'tait qu'un picurien pote, qui avait eu Parny
pour matre, quoique dj plus rveur.

Si l'on pouvait apporter de la prcision dans de semblables aperus, je
m'exprimerais ainsi: Pour les sentiments naturels, pour la rverie, pour
l'amour filial, pour la mlodie, pour les instincts du got, l'me, le
talent de Millevoye est comme la lgre esquisse, encore picurienne,
dont le gnie de Lamartine est l'exemplaire platonique et chrtien.

En refaisant le _Pote mourant_ dans de grandes proportions lyriques
et avec le souffle religieux de l'hymne, l'auteur des secondes
_Mditations_ semble avoir pris soin lui-mme de manifester toute notre
ide et de consommer la comparaison. Si glorieuse qu'elle soit pour lui,
disons seulement que l'un n'y teint pas entirement l'autre. Le _Pote
mourant_ de Millevoye,  distance du chantre merveilleux, garde son
accent, garde son timide et plus terrestre parfum; glantier de nos
climats, venu avant l'oranger d'Italie[162].

[Note 162: Nous retrouvons ce rapport de Millevoye a Lamartine
dlicatement exprim dans une page du roman de _Madame de Mably_, par M.
Saint-Valry (1. I, 315). Il a de plus, par certaines de ses ballades ou
romances, par sa dernire surtout, celle du _Beffroi_, donn le ton et
la _note_ aux premires de madame Desbordes-Valmore.]

Millevoye a jet, sous le titre de _Dizains_ et de _Huitains_, une
certaine quantit d'pigrammes d'un tour heureux, d'une pense fine ou
tendre. Le huitain du _Phnix_ et de la _Colombe_ est pour le sentiment
une petite lgie. Il a fait quelques pigrammes proprement dites, sans
fiel; de ce nombre une _pitaphe_ qui pourrait bien avoir trait  Suard.
C'aurait t, au reste, sa seule inimiti littraire, et elle ne parait
pas avoir t bien vive, pas plus vive que son objet.

Si Millevoye n'avait pas de passions littraires, il en eut encore moins
de politiques. Le bon M. Dumas, son biographe sous la Restauration, a
essay de faire de lui un pieux Franais dvou au trne lgitime. Un
autre biographe, aprs 1830 il est vrai, M. de Pongerville, a voulu nous
le montrer comme un fidle de l'Empire. Millevoye avait chant l'un, et
commenait  fter l'autre. Il aimait la France, mais il n'avait, de
bonne heure, ravi aucune des flammes de nos orages; le Dieu pour lui,
comme dans l'glogue, tait le Dieu qui faisait des loisirs: en tout, un
pote lgiaque.

Millevoye s'tait mari dans son pays vers 1813; poux et pre, sa vie
semblait devoir se poser. Un jour qu'il avait  dner quelques amis 
pagnette, prs d'Abbeville, une discussion s'engagea pour savoir si le
clocher qu'on apercevait dans le lointain tait celui du Pont-Rmi ou
de Long, deux prochains villages. Obissant  l'une de ces promptes
saillies comme il en avait, le pote se leva de table  l'instant, et
dit de seller son cheval pour faire lui-mme cette reconnaissance, cette
espce de course au clocher. Mais  peine tait-il en route, que le
cheval, qu'il n'avait pas mont depuis longtemps, le renversa. Il eut
le col du fmur cass, et le traitement, la fatigue qui s'ensuivit,
dterminrent la maladie de poitrine dont il mourut, le 12 aot 1816. Il
avait pass les six dernires semaines  Neuilly, et ne revint  Paris
que tout  la fin; la veille de sa mort, il avait demand et lu des
pages de Fnelon.

Son souvenir est rest intressant et cher; ce qui a suivi de brillant
ne l'a pas effac. Toutes les fois qu'on a  parler des derniers clats
harmonieux d'une voix puissante qui s'teint, on rappelle le chant du
cygne, a dit Buffon. Toutes les fois qu'on aura  parler des premiers
accords doucement expirants, signal d'un chant plus mlodieux, et
comme de la fauvette des bois ou du rouge-gorge au printemps avant le
rossignol, le nom de Millevoye se prsentera. Il est venu, il a fleuri
aux premires brises; mais l'hiver recommenant l'a interrompu. Il a sa
place assure pourtant dans l'histoire de la posie franaise, et sa
_Chute des Feuilles_ en marque un moment.

1er Juin 1837.




DES SOIRES LITTRAIRES
ou
LES POTES ENTRE EUX.

Les soires littraires, dans lesquelles les potes se runissent pour
se lire leurs vers et se faire part mutuellement de leurs plus fraches
prmices, ne sont pas du tout une singularit de notre temps. Cela s'est
dj pass de la sorte aux autres poques de civilisation raffine;
et du moment que la posie, cessant d'tre la voix nave des races
errantes, l'oracle de la jeunesse des peuples, a form un art ingnieux
et difficile, dont un got particulier, un tour dlicat et senti,
une inspiration mle d'tude, ont fait quelque chose d'entirement
distinct, il a t bien naturel et presque invitable que les hommes
vous  ce rare et prcieux mtier se recherchassent, voulussent
s'essayer entre eux et se ddommager d'avance d'une popularit
lointaine, dsormais fort douteuse  obtenir, par une apprciation
rciproque, attentive et complaisante. En Grce, en cette patrie
longtemps sacre des Homrides, lorsque l'ge des vrais grands hommes et
de la beaut svre dans l'art se fut par degrs vanoui, et qu'on
en vint aux mille caprices de la grce et d'une originalit combine
d'imitation, les potes se rassemblrent  l'envi. Fuyant ces brutales
rvolutions militaires qui bouleversaient la Grce aprs Alexandre,
on les vit se blottir, en quelque sorte, sous l'aile pacifique des
Ptolmes; et l ils fleurirent, ils brillrent aux yeux les uns des
autres; ils se composrent en pliade. Et qu'on ne dise pas qu'il n'en
sortit rien que de manir et de faux; le charmant Thocrite en tait.
A Rome, sous Auguste et ses successeurs, ce fut de mme. Ovide avait 
regretter, du fond de sa Scythie, bien des succs littraires dont il
tait si vain, et auxquels il avait sacrifi peut-tre les confidences
indiscrtes d'o la disgrce lui tait venue. Stace, Silius, et ces
_mille et un_[163] auteurs et potes de Rome dont on peut demander les
noms  Juvnal, se nourrissaient de lectures, de runions, et les tides
atmosphres des soires d'alors, qui soutenaient quelques talents
timides en danger de mourir, en faisaient pulluler un bon nombre de
mdiocres qui n'aurait pas d natre. Au Moyen-Age, les troubadours nous
offrent tous les avantages et les inconvnients de ces petites
socits directement organises pour la posie: clat prcoce, facile
efflorescence, ivresse gracieuse, et puis dbilit, monotonie et fadeur.
En Italie, ds le XIVe sicle, sous Ptrarque et Boccace, et, plus tard,
au XVe au XVIe, les potes se runirent encore dans des cercles  demi
potiques,  demi galants, et l'usage du sonnet, cet instrument si
compliqu  la fois et si portatif, y devint habituel. Remarquons
toutefois qu'au XIVe sicle, du temps de Ptrarque et de Boccace, 
cette poque de grande et srieuse renaissance, lorsqu'il s'agissait
tout ensemble de retrouver l'antiquit et de fonder le moderne avenir
littraire, le but des rapprochements tait haut, vari, le moyen
indispensable, et le rsultat heureux, tandis qu'au XVIe sicle il
n'tait plus question que d'une flatteuse rcration du coeur et de
l'esprit, propice sans doute encore au dveloppement de certaines
imaginations tendres et malades, comme celle du Tasse, mais touchant
dj de bien prs aux abus des acadmies pdantes,  la corruption des
_Guarini_ et des _Marini_. Ce qui avait eu lieu en Italie se reflta par
une imitation rapide dans toutes les autres littratures, en Espagne, en
Angleterre, en France; partout des groupes de potes se formrent,
des coles artificielles naquirent, et on complota entre soi pour des
innovations charges d'emprunts. En France, Ronsard, Du Bellay, Baf,
furent les chefs de cette ligue potique, qui, bien qu'elle ait chou
dans son objet principal, a eu tant d'influence sur l'tablissement de
notre littrature classique. Les traditions de ce culte mutuel, de cet
engouement idoltre, de ces largesses d'admiration puises dans un fonds
d'enthousiasme et de candeur, se perpturent jusqu' mademoiselle de
Scudery, et s'teignirent  l'htel de Rambouillet. Le bon sens qui
succda, et qui, grce aux potes de gnie du XVIIe sicle, devint un
des traits marquants et populaires de notre littrature, fit justice
d'une mode si fatale au got, ou du moins ne la laissa subsister que
dans les rangs subalternes des rimeurs inconnus. Au XVIIIe sicle,
la philosophie, en imprimant son cachet  tout, mit bon ordre  ces
rcidives de tendresse auxquelles les potes sont sujets si on les
abandonne  eux-mmes; elle confisqua d'ailleurs pour son propre compte
toutes les activits, toutes les effervescences, et ne sut pas elle-mme
en sparer toutes les manies. En fait de ridicule, le pendant de l'htel
de Rambouillet ou des potes  la suite de la Pliade, ce serait au
XVIIIe sicle La Mettrie, d'Argens et Naigeon, _le petit ouragan
Naigeon_, comme Diderot l'appelle, dans une dbauche d'athisme entre
eux.

[Note 163: Cet article avait d'abord t crit pour _le Livre des Cent
et Un_. On y rpondait indirectement et sans amertume  un article _de
la Camaraderie littraire_ qui fit du bruit dans le temps, et que le
trs-spirituel auteur (M. de Latouche) me permettra de qualifier de
partial et d'exagr.]

Pour tre juste toutefois, n'oublions pas que cette poque fut le rgne
de ce qu'on appelait _posie lgre_, et que, depuis le quatrain du
marquis de Sainte-Aulaire jusqu' _la Confession de Zulm_, il naquit
une multitude de fadaises prodigieusement spirituelles, qui, avec les
in-folio de l'_Encyclopdie_, faisaient l'ordinaire des toilettes et des
soupers. Mais on ne vit rien alors de pareil  une posie distincte ni 
une secte isole de potes. Ce genre lger tait plutt le rendez-vous
commun de tous les gens d'esprit, du monde, de lettres, ou de cour, des
mousquetaires, des philosophes, des gomtres et des abbs. Les lectures
d'ouvrages en vers n'avaient pas lieu  petit bruit _entre soi_. Un
auteur de tragdie ou comdie, Chabanon, Desmahis, Colardeau, je
suppose, obtenait un salon  la mode, ouvert  tout ce qu'il y avait de
mieux; c'tait un sr moyen, pour peu qu'on et bonne mine et quelque
dbit, de se faire connatre; les femmes disaient du bien de la pice;
on en parlait  l'acteur influent, au gentilhomme de la Chambre, et
le jeune auteur, ainsi pouss, arrivait s'il en tait digne. Mais il
fallait surtout assez d'intrpidit et ne pas sortir des formes reues.
Une fois, chez madame Necker, Bernardin de Saint-Pierre, alors inconnu,
essaya de lire _Paul et Virginie_: l'histoire tait simple et la voix
du lecteur tremblait; tout le monde billa, et, au bout d'un demi-quart
d'heure, M. de Buffon, qui avait le verbe haut, cria au laquais: _Qu'on
mette les chevaux  ma voiture_!

De nos jours, la posie, en reparaissant parmi nous, aprs une absence
incontestable, sous des formes quelque peu tranges, avec un sentiment
profond et nouveau, avait  vaincre bien des prils,  traverser bien
des moqueries. On se rappelle encore comment fut accueilli le glorieux
prcurseur de cette posie  la fois clatante et intime, et ce qu'il
lui fallut de gnie opinitre pour croire en lui-mme et persister. Mais
lui, du moins, solitaire il a ouvert sa voie, solitaire il l'achve: il
n'y a que les vigoureuses et invincibles natures qui soient dans ce cas.
De plus faibles, de plus jeunes, de plus expansifs, aprs lui, ont
senti le besoin de se rallier; de s'entendre  l'avance, et de prluder
quelque temps  l'abri de cette socit orageuse qui grondait alentour.
Ces sortes d'intimits, on l'a vu, ne sont pas sans profit pour l'art
aux poques de renaissance ou de dissolution. Elles consolent, elles
soutiennent dans les commencements, et  une certaine saison de la vie
des potes, contre l'indiffrence du dehors; elles permettent  quelques
parties du talent, craintives et tendres, de s'panouir, avant que le
souffle aride les ait sches. Mais ds qu'elles se prolongent et se
rgularisent en cercles arrangs, leur inconvnient est de rapetisser,
d'endormir le gnie, de le soustraire aux chances humaines et  ces
temptes qui enracinent, de le payer d'adulations minutieuses qu'il se
croit oblig de rendre avec une prodigalit de roi. Il suit de l que
le sentiment du vrai et du rel s'altre, qu'on adopte un monde de
convention et qu'on ne s'adresse qu' lui. On est insensiblement pouss
 la forme,  l'apparence; de si prs et entre gens si experts, nulle
intention n'chappe, nul procd technique ne passe inaperu; on
applaudit  tout: chaque mot qui scintille, chaque accident de la
composition, chaque clair d'image est remarqu, salu, accueilli. Les
endroits qu'un ami quitable noterait d'un triple crayon, les faux
brillants de verre que la srieuse critique rayerait d'un trait de son
diamant, ne font pas matire d'un doute en ces indulgentes crmonies.
Il suffit qu'il y ait prise sur un point du tissu, sur un dtail
hasard, pour qu'il soit saisi, et toujours en bien; le silence
semblerait une condamnation; on prend les devants par la louange. _C'est
tonnant_ devient synonyme de _C'est beau_; quand on dit _Oh!_ il est
bien entendu qu'on a dit _Ah!_ tout comme dans le vocabulaire de M. de
Talleyrand[164]. Au milieu de cette admiration haletante et morcele,
l'ide de l'ensemble, le mouvement du fond, l'effet gnral de l'oeuvre,
ne saurait trouver place; rien de largement naf ni de plein ne
se rflchit dans ce miroir grossissant, taill  mille facettes.
L'artiste, sur ces runions, ne fait donc aucunement l'preuve du
public, mme de ce public choisi, bienveillant  l'art, accessible aux
vraies beauts, et dont il faut en dfinitive remporter le suffrage.
Quant au gnie pourtant, je ne saurais concevoir sur son compte de bien
graves inquitudes. Le jour o un sentiment profond et passionn le
prend au coeur, o une douleur sublime l'aiguillonne, il se dfait
aisment de ces coquetteries frivoles, et brise, en se relevant, tous
les fils de soie dans lesquels jouaient ses doigts nerveux. Le danger
est plutt pour ces timides et mlancoliques talents, comme il s'en
trouve, qui se dfient d'eux-mmes, qui s'ouvrent amoureusement aux
influences, qui s'imprgnent des odeurs qu'on leur infuse, et vivent de
confiance crdule, d'illusions et de caresses. Pour ceux-l, ils peuvent
avec le temps, et sous le coup des infatigables loges, s'garer en des
voies fantastiques qui les loignent de leur simplicit naturelle. Il
leur importe donc beaucoup de ne se livrer que discrtement  la faveur,
d'avoir toujours en eux, dans le silence et la solitude, une portion
rserve o ils entendent leur propre conseil, et de se redresser aussi
par le commerce d'amis clairs qui ne soient pas potes.

[Note 164: Ceci fait allusion  une anecdote souvent rpte de la
Prsentation de l'abb de Prigord  Versailles.]

Quand les soires littraires entre potes ont pris une tournure
rgulire, qu'on les renouvelle frquemment, qu'on les dispose avec
artifice, et qu'il n'est bruit de tous cts que de ces intrieurs
dlicieux, beaucoup veulent en tre; les visiteurs assidus, les
auditeurs littraires se glissent; les rimeurs qu'on tolre, parce
qu'ils imitent et qu'ils admirent, rcitent  leur tour et applaudissent
d'autant plus. Et dans les salons, au milieu d'une assemble non
officiellement potique, si deux ou trois potes se rencontrent par
hasard, oh! la bonne fortune! vite un chantillon de ces fameuses
soires! le proverbe ne viendra que plus tard, la contredanse est
suspendue, c'est la matresse de la maison qui vous prie, et dj
tout un cercle de femmes lgantes vous coute; le moyen de s'y
refuser?--Allons, pote, excutez-vous de bonne grce! Si vous ne
savez pas d'aventure quelque monologue de tragdie, fouillez dans vos
souvenirs personnels; entre vos confidences d'amour, prenez la plus
pudique; entre vos dsespoirs, choisissez le plus profond; talez-leur
tout cela! et le lendemain, au rveil, demandez-vous ce que vous avez
fait de votre chastet d'motion et de vos plus doux mystres.

Andr Chnier, que les potes de nos jours ont si justement apprci, ne
l'entendait pas ainsi. Il savait chapper aux ovations striles et  ces
curieux de socit qui _se sont toujours fait gloire d'honorer les neuf
Soeurs_. Il rpondait aux importunits d'usage, qu'_il n'avait rien_, et
que _d'ailleurs il ne lisait gure_. Ses soires,  lui, se composaient
de son _jeune Abel_, des frres Trudaine, de Le Brun, de Marie-Joseph:

  C'est l le cercle entier qui, le soir, quelquefois,
  A des vers, non sans peine obtenus de ma voix,
  Prte une oreille amie et cependant svre.

Cette svrit, hors de mise en plus nombreuse compagnie, et qui a tant
de prix quand elle se trouve mle  une sympathie affectueuse, ne doit
jamais tourner trop exclusivement  la critique littraire. Boileau,
dans le cours de la touchante et grave amiti qu'il entretint avec
Racine, eut sans doute le tort d'effaroucher souvent ce tendre gnie.
S'il avait exerc le mme empire et la mme direction sur La Fontaine,
qu'on songe  ce qu'il lui aurait retranch! L'ami du pote, le
_confident de ses jeunes mystres_, comme a dit encore Chnier, a besoin
d'entrer dans les mnagements d'une sensibilit qui ne se dcouvre  lui
qu'avec pudeur et parce qu'elle espre au fond un complice. C'est un
faible en ce monde que la posie; c'est souvent une plaie secrte qui
demande une main lgre: le got, on le sent, consiste quelquefois  se
taire sur l'expression et  laisser passer. Pourtant, mme dans ces
cas d'une posie tout intime et mouille de larmes, il ne faudrait pas
manquer  la franchise par fausse indulgence. Qu'on ne s'y trompe pas:
les douleurs clbres avec harmonie sont dj des blessures  peu prs
cicatrises, et la part de l'art s'tend bien avant jusque dans les plus
relles effusions d'un coeur qui chante. Et puis les vers, une fois
faits, tendent d'eux-mmes  se produire; ce sont des oiseaux longtemps
couvs qui prennent des ailes et qui s'envoleront par le monde un matin.
Lors donc qu'on les expose encore naissants au regard d'un ami, il doit
tre toujours sous-entendu qu'on le consulte, et qu'aprs votre premire
motion passe et votre rougeur, il y a lieu pour lui  un jugement.

Quelques amitis solides et varies, un petit nombre d'intimits au sein
des tres plus rapprochs de nous par le hasard ou la nature, intimits
dont l'accord moral est la suprme convenance; des liaisons avec les
matres de l'art, troites s'il se peut, discrtes cependant, qui ne
soient pas des chanes, qu'on cultive  distance et qui honorent;
beaucoup de retraite, de libert dans la vie, de comparaison rassise et
d'lan solitaire, c'est certainement, en une socit dissoute ou factice
comme la ntre, pour le pote qui n'est pas en proie  trop de gloire ni
adonn au tumulte du drame, la meilleure condition d'existence heureuse,
d'inspiration soutenue et d'originalit sans mlange. Je me figure que
Manzoni en sa Lombardie, Wordsworth rest fidle  ses lacs, tous deux
profonds et purs gnies intrieurs, ralisent  leur manire l'idal de
cette vie dont quelque image est assez belle pour de moindres qu'eux.
Rver plus, vouloir au del, imaginer une runion complte de ceux qu'on
admire, souhaiter les embrasser d'un seul regard et les entendre sans
cesse et  la fois, voil ce que chaque pote adolescent a d croire
possible; mais, du moment que ce n'est l qu'une scne d'Arcadie, un
pisode futur des Champs-Elyses, les parodies imparfaites que la
socit relle offre en change ne sont pas dignes qu'on s'y arrte
et qu'on sacrifie  leur vanit. Lors mme que, fascin par les plus
gracieuses lueurs, on se flatte d'avoir rencontr autour de soi une
portion de son rve et qu'on s'abandonne  en jouir, les mcomptes
ne tardent pas; le ct des amours-propres se fait bientt jour, et
corrompt les douceurs les mieux apprtes; de toutes ces affections
subtiles qui s'entrelacent les unes aux autres, il sort invitablement
quelque chose d'amer.

Un autre voeu moins chimrique, un dsir moins vaste et bien lgitime
que forme l'me en s'ouvrant  l posie, c'est d'obtenir accs jusqu'
l'illustre pote contemporain qu'elle prfre, dont les rayons l'ont
d'abord touche, et de gagner une secrte place dans son coeur. Ah! sans
doute, s'il vit de nos jours et parmi nous, celui qui nous a engendr 
la mlodie, dont les panchements et les sources murmurantes ont veill
les ntres comme le bruit des eaux qui s'appellent, celui  qui nous
pouvons dire, de vivant  vivant, et dans un aveu troubl, (_con
vergognosa fronte_), ce que Dante adressait  l'ombre du doux Virgile:

  Or se' lu quel Virgilio, e quella fonte
  Che spande di parlar si largo tiume?
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Vagliami 'l lungo studio e 'l grande amore
  Che m' lian fatto cercar lo tuo volume;
  Tu se' lo mio maestro, e 'l mio autore...,

sans doute il nous est trop charmant de le lui dire, et il ne doit pas
lui tre indiffrent de l'entendre. Schiller et Gothe, de nos jours,
prsentent le plus haut type de ces incomparables hymnes de gnies, de
ces adoptions sacres et fcondes. Ici tout est simple, tout est vrai,
tout lve. Heureuses de telles amitis, quand la fatalit humaine, qui
se glisse partout, les respecte jusqu'au terme; quand la mort seule les
dlie, et, consumant la plus jeune, la plus dvoue, la plus tendre au
sein de la plus antique, l'y ensevelit dans son plus cher tombeau! A
dfaut de ces choix resserrs et ternels, il peut exister de pote 
pote une mle familiarit,  laquelle il est beau d'tre admis, et
dont l'impression franche ddommage sans peine des petits attroupements
concerts. On se visite aprs l'absence, on se retrouve en des lieux
divers, on se serre la main dans la vie; cela procure des jours rares,
des heures de fte, qui ornent par intervalles les souvenirs. Le grand
Byron en usait volontiers de la sorte dans ses liaisons si noblement
menes; et c'est sur ce pied de cordialit libre que Moore, Rogers,
Shelley, pratiquaient l'amiti avec lui. En gnral, moins les
rencontres entre potes qui s'aiment ont de but littraire, plus elles
donnent de vrai bonheur et laissent d'agrables penses. Il y a bien des
annes dj, Charles Nodier et Victor Hugo en voyage pour la Suisse,
et Lamartine qui les avait reus au passage dans son chteau de
Saint-Point, gravissaient, tous les trois ensemble, par un beau soir
d't, une cte verdoyante d'o la vue planait sur cette riche contre
de Bourgogne; et, au milieu de l'exubrante nature et du spectacle
immense que recueillait en lui-mme le plus jeune, le plus ardent de
ces trois grands potes, Lamartine et Nodier, par un retour facile, se
racontaient un coin de leur vie dans un ge ignor, leurs piquantes
disgrces, leurs molles erreurs, de ces choses oublies qui revivent une
dernire fois sous un certain reflet du jour mourant, et qui, l'clair
vanoui, retombent  jamais dans l'abme du pass. Voil sans doute une
rencontre harmonieuse, et comme il en faut peu pour remplir  souhait
et dcorer la mmoire; mais il y a loin de ces hasards-l  une soire
prie  Paris, mme quand nos trois potes y assisteraient.

Aprs tout, l'essentiel et durable entretien des potes, celui qui ne
leur manque ni ne leur pse jamais, qui ne perd rien, en se renouvelant,
de sa srnit idale ni de sa suave autorit, ils ne doivent pas le
chercher trop au dehors; il leur appartient  eux-mmes de se le donner.
Milton, vieux, aveugle et sans gloire, se faisant lire Homre ou la
Bible par la douce voix de ses filles, ne se croyait pas seul, et
conversait de longues heures avec les antiques gnies. Machiavel nous a
racont, dans une lettre mmorable, comment aprs sa journe passe aux
champs,  l'auberge, aux propos vulgaires, le soir tombant, il revenait
 son cabinet, et, dpouillant  la porte son habit villageois couvert
d'ordure et de boue, il s'apprtait  entrer dignement dans les cours
augustes des hommes de l'antiquit. Ce que le svre historien a si
hautement compris, le pote surtout le doit faire; c'est dans
ce recueillement des nuits, dans ce commerce salutaire avec les
imprissables matres, qu'il peut retrouver tout ce que les frottements
et la poussire du jour ont enlev  sa foi native,  sa blancheur
privilgie. L il rencontre, comme Dante au vestibule de son Enfer, les
cinq ou six potes souverains dont il est pris; il les interroge, il
les entend; il convoque leur noble et incorruptible cole (_la bella
scuola_), dont toutes les rponses le raffermissent contre les disputes
ambigus des coles phmres; il claircit,  leur flamme cleste, son
observation des hommes et des choses; il y pure la ralit sentie dans
laquelle il puise, la sparant avec soin de sa portion pesante, ingale
et grossire; et,  force de s'envelopper de _leurs saintes reliques_,
suivant l'expression de Chnier,  force d'tre attentif et fidle  la
propre voix de son coeur, il arrive  crer comme eux selon sa mesure,
et  mriter peut-tre que d'autres conversent avec lui un jour.

1831.



CHARLES NODIER[165]

[Note 165: Au moment o cette rimpression (1844) s'achve, la mort,
qui se hte, nous permet d'y faire entrer ces pages, qui ne sont plus
consacres  un vivant: _inter Divos habitus_.--(Seulement, pour viter
la disproportion entre les volumes, on a mis  la fin du tome premier ce
que l'ordre naturel et fait placer  la fin du second.)]

Le titre de _littrateur_ a quelque chose de vague, et c'est le seul
pourtant qui dfinisse avec exactitude certains esprits, certains
crivains. On peut tre littrateur, sans tre du tout historien, sans
tre dcidment pote, sans tre romancier par excellence. L'historien
est comme un fonctionnaire officiel et grave, qui suit ou fraye les
grandes routes et tient le centre du pays. Le pote recherche les
sentiers de traverse le plus souvent; le romancier s'oublie au cercle du
foyer, ou sur le banc du seuil devant, lequel il raconte. Les livres et
les _belles-lettres_ peuvent n'tre que fort secondaires pour eux, et
l'historien lui-mme, qui s'en passe moins aisment, y voit surtout
l'usage positif et svre. On peut tre littrateur aussi, sans devenir
un rudit critique  proprement parler; le mtier et le talent d'rudit
offrent quelque chose de distinct, de prcis, de conscutif et de
rigoureux. Un littrateur, dans le sens vague et flottant o je le
laisse, serait au besoin et  plaisir un peu de tout cela, un peu ou
beaucoup, mais par instants et sans rien d'exclusif et d'unique. Le pur
littrateur aime les livres, il aime la posie, il s'essaye aux romans,
il s'gaye au pastiche, il effleure parfois l'histoire, il grapille
sans cesse  l'rudition; il abonde surtout aux particularits, aux
circonstances des auteurs et de leurs ouvrages; une note  la faon de
Bayle est son triomphe. Il peut vivre au milieu de ces diversits, de
ces trente rayons d'une petite bibliothque choisie, sans faire un choix
lui-mme et en touchant  tout: voil ses dlices. Il y a plus: pote,
romancier, prfacier, commentateur, biographe, le littrateur est
volontiers  la fois amateur et ncessiteux, libre et command; il
obira maintes fois au libraire, sans cesser d'tre aux ordres de sa
propre fantaisie. Cette ncessit qu'il maudit, il l'aime plus qu'il ne
se l'avoue: dans son imprvu, souvent elle lui demande ce qu'il n'et
pas donn d'une autre manire; elle supple par accs et fait mulation
en quelque sorte  son imagination mme. Sa vie intellectuelle ainsi,
dans sa varit et son recommencement de tous les jours, est le
contraire d'une spcialit, d'une voie droite, d'une chausse rgulire.
Oh! combien je comprends que les parents sages d'autrefois ne
voulussent pas de littrateurs parmi leurs enfants! Les historiens, les
philosophes, les rudits, les linguistes, les _spciaux_, tous tant
qu'ils sont, encaisss dans leur rainure (en laquelle une fois entrs,
notez-le bien, ils arrivent le plus souvent  l'autre bout par la force
des choses, comme sur un chemin de fer les wagons), tous ces esprits
justement tablis sont d'abord assez de l'avis des parents, et
professent eux-mmes une sorte de ddain pour le littrateur, tel que je
le laisse flotter, et pour ce peu de carrire rgulirement trace, pour
cette cole buissonnire prolonge  travers toutes sortes de sujets et
de livres; jusqu' ce qu'enfin ce littrateur errant, par la multitude
de ces excursions, l'amas de ses notions accessoires, la flexibilit de
sa plume, la richesse et la fertilit de ses miscellanes, se fasse un
nom, une position, je ne dis pas plus utile, mais plus considrable que
celle des trois quarts des spciaux; et alors il est une puissance  son
tour, il a cours et crdit devant tous, il est reconnu.

Nul crivain de nos jours ne saurait mieux prter  nous dfinir d'une
manire vivante le littrateur indfini, comme je l'entends, que ce
riche, aimable et presque insaisissable polygraphe,--Charles Nodier.

Ce qui caractrise prcisment son personnage littraire, c'est de
n'avoir eu aucun parti spcial, de s'tre essay dans tout, de faon
 montrer qu'il aurait pu russir  tout, de s'tre port sur maints
points  certains moments avec une vivacit extrme, avec une
surexcitation passionne, et d'avoir t vu presque aussitt ailleurs,
philologue ici, romanesque l, bibliographe et werthrien, acadmique
cet autre jour avec effusion et solennit, et le lendemain ou la veille
le plus excentrique ou le plus malicieux des novateurs: un mlange anim
de Gabriel Naud et de Cazotte, lgrement cadet de Ren et d'Oberman,
reprsentant tout  fait en France un essai d'organisation dpayse de
Byron, de Lewis, d'Hoffmann, Franais  travers tout, Comtois d'accent
et de saveur de langage, comme La Monnoye tait Bourguignon, mariant le
_Mnagiana_  _Lara_, curieux  tudier surtout en ce que seul il
semble lier au prsent des arrire-fonds et des lointains fuyants de
littrature, donnant la main de Bonneville  M. de Balzac, et de Diderot
 M. Hugo. Bref, son talent, ses oeuvres, sa vie littraire, c'est
une riche, brillante et innombrable arme, o l'on trouve toutes
les bannires, toutes les belles couleurs, toutes les hardiesses
d'avant-garde et toutes les formes d'aventures;... tout, hormis le
quartier-gnral.

C'est le quartier-gnral, en effet, la discipline seule qui de bonne
heure a manqu  ces recrues gnreuses et faciles,  ces ardentes
leves de bande qui eurent leur coup de collier chacune, mais qui, trop
vite, la plupart, ont pli. Je me figure une arme en bataille d'avant
Louvois; chaque compagnie s'est dploye sous son chef  sa guise;
chaque capitaine, chaque colonel a tal son charpe et sa casaque de
fantaisie. En tout, Nodier a t un peu ainsi; s'il tudie la botanique
ou les insectes,--ces brillants coloptres  qui sa plume droba leurs
couleurs,--dans le pli de science o il se joue, c'est  un point de
vue particulier toujours et sans tant s'inquiter des classifications
gnrales et des grands systmes naturels: Jean-Jacques de mme en tait
 la botanique d'avant Jussieu. Nodier, dans les genres divers qu'il
cultive, s'en tient volontiers  la chimie d'avant Lavoisier, comme il
reviendrait  l'alchimie ou aux vertus occultes d'avant Bacon; aprs
l'_Encyclopdie_, il croit aux songes; en linguistique, il semble un
contemporain de Court de Gbelin, non pas des Grimm ou des Humboldt.
C'est toujours ce corps d'arme d'avant le grand ordonnateur Louvois.

On dirait que dans sa destine prodigue, dans cette vocation mobile
qui aime  s'pandre hors du centre, il se reflte quelque chose de
la destine de sa province elle-mme, si tard runie. Il y a en lui,
littrairement parlant, du Comtois d'avant la runion, du fdraliste
girondin.

A qui la faute? et est-ce une faute en ces temps de rvolution et de
coupures si frquentes? Qu'on songe  la date de sa naissance. Nous
aurons  rappeler tout  l'heure les impressions de son enfance prcoce,
les orages de son adolescence mancipe, cette vie de frontire aux
lisires des monts, aux annes d'migration et d'anarchie, entre le
Directoire expirant et l'Empire qui n'tait pas n; car c'est bien alors
que son imagination a pris son pli ineffaable, et que l'idal en lui 
grands traits hasardeux, s'est form. L'honneur de Nodier dans l'avenir
consistera, quoi qu'il en soit,  reprsenter  merveille cette poque
convulsive o il fut jet, cette gnration littraire, adolescente
au Consulat, coupe par l'Empire, assez jeune encore au dbut de
la Restauration, mais qui eut toujours pour devise une sorte de
contre-temps historique: ou _trop tt ou trop tard!_

_Trop tt_; car si elle et tard jusqu' la Restauration, si elle et
dbut frachement  l'origine, elle aurait eu quinze annes de pleine
libert et d'ouverte carrire  courir tout d'une haleine.--_Trop tard_;
car si elle se ft produite aussi bien vers 1780, si elle ft entre en
scne le lendemain de Jean-Jacques, elle aurait eu chance de se faire
virile en ces dix annes, de prendre rang et consistance avant les
orages de 89.

Mais, dans l'un ou dans l'autre cas, elle n'aurait plus t elle-mme,
c'est--dire une gnration potique jete de ct et intercepte par un
char de guerre, une gnration voue  des instincts qu'exaltrent et
rprimrent  l'instant les choses, et dont les rares individus parurent
d'abord marqus au front d'un ple clair gar. _Hlas! nous aurions
pu tre!_ a dit l'aimable miss Landon dans un refrain mlancolique,
rcemment cit par M. Chasles. C'est la devise de presque toutes les
existences. Seulement ici, de ces existences littraires d'alors qui ont
manqu et qui _auraient pu tre_, il en est une qui a surgi, qui,
malgr tout, a brill, qui, sans y songer, a hrit  la longue de ces
infortunes des autres et des siennes propres, qui les rsume en soi avec
clat et charme, qui en est aujourd'hui en un mot le type visible et
subsistant. Cela fait aussi une gloire.

J'insiste encore, car, pour le littrateur, c'est tout si on le peut
rattacher  un vrai moment social, si on peut sceller  jamais son nom 
un anneau quelconque de cette grande chane de l'histoire. Quelle fut,
 les prendre dans leur ensemble, la direction principale et historique
des gnrations qui arrivaient  la virilit en 89, et de celles qui
y atteignaient vers 1803? Pour les unes, la politique, la libert, la
tribune; pour les autres, l'administration ou la guerre. De sorte
qu'on peut dire, en abrgeant, que les gnrations politiques et
rvolutionnaires de 89 eurent pour mot d'ordre _le droit_, et que les
gnrations obissantes et militaires de l'Empire eurent pour mot
d'ordre _le devoir_. Or, nos gnrations,  nous, romanesques et
potiques, n'ont gure eu pour mot d'ordre que _la fantaisie_.

Mais que devinrent les claireurs avancs, les enfants perdus de nos
gnrations encore lointaines, lorsque, s'battant aux dernires soires
du Directoire, essayant leur premier essor aux jeunes soleils du
Consulat, et croyant dj  la plnitude de leur printemps, ils furent
pris par l'Empire, spars par lui de leur avenir espr, et enferms
de toutes parts un matin en un horizon de fer comme dans le cercle de
Popilius? Ce fut un vrai cri de rage[166].

[Note 166: On peut lire dans _les Mditations du Clotre_, qui font
suite au _Peintre de Saltzbourg_, le paragraphe qui commence ainsi:
Voil une gnration tout entire, etc., etc.]

Deux seuls grands esprits souvent cits rsistrent  cet Empire et lui
tinrent tte, M. de Chateaubriand et madame de Stal. Mais remarquez
bien qu'ils taient trs au complet, et comme en armes, quand il
survint. M. de Chateaubriand se faisait dj homme en 89; dix ans
d'exil, d'migration et de solitude achevrent de le tremper. Madame de
Stal, de mme, ne put tre supprime par l'Empire, auquel elle tait
antrieure de position prise et de renomme fonde. Ns dix ou quinze
ans plus tard, et s'ils n'avaient eu que dix-sept ans en 1800, ces deux
chefs de la pense eussent-ils fait tte aussi fermement  l'assaut? Du
moins, on l'avouera, les difficults pour eux eussent t tout autres.

Il faut en tenir compte au brillant, aimable et intermdiaire gnie dont
nous parlons. Charles-Emmanuel Nodier doit tre n  Besanon le 29
avril 1780, si tant est qu'il s'en souvienne rigoureusement lui-mme;
le contrariant Qurard le fait natre en 1783 seulement; Weiss, son ami
d'enfance, le suppose n en 1781. Ce point initial n'est donc pas encore
parfaitement clairci, et je le livre aux lucubrations des Mathanasius
futurs. Son pre, avocat distingu, avait t de l'Oratoire et avait
profess la rhtorique  Lyon. Il fut le premier et longtemps l'unique
matre de ce fils ador (fils naturel, je le crois), dont l'ducation
ainsi resta presque entirement prive et qui ne parut au collge que
dans les classes suprieures. Le jeune Nodier suivit pourtant  Besanon
les cours de l'cole centrale et fut lve de M. Ordinaire, de M. Droz.
Ses relations avec le moine Schneider, telles qu'il s'est plu  nous
les peindre, ne sont-elles pas une rflexion fort largie, une pure
rfraction du souvenir  distance au sein d'une vaste et mobile
imagination? Nous nous garderions bien, quand nous le pourrions, de
chercher  suivre le rel biographique dans ce qui est surtout vrai
comme impression et comme peinture, et d'y dcolorer  plaisir ce que le
charmant auteur a si richement fondu et dploy. Ce que nous demandons
 l'enfance et  la jeunesse de Nodier, c'est moins une suite de faits
positifs et d'incidents sans importance que ses motions mmes et ses
songes; or, de sa part, les souvenirs lgrement _romancs_ nous les
rendent d'autant mieux.

Les premiers sentiments du jeune Nodier le poussrent tout  fait dans
le sens de la Rvolution. Son pre fut le second maire constitutionnel
de Besanon; M. Ordinaire avait t le premier. L'enfant, ds onze ou
douze ans, prononait des discours au club. Une dputation de ce club de
Besanon alla rendre visite au gnral Pichegru qui avait repouss les
Autrichiens, du ct de Strasbourg: l'enfant fut de la partie; deux
commissaires le demandrent  son pre: Donnez-nous-le, nous le ferons
voyager! Pichegru lui fit accueil et l'assit mme sur ses genoux, car
l'enfant, trs-jeune, tait de plus trs-mince et petit, il n'a grandi
que tard. Il passa ainsi trois ou quatre jours au quartier-gnral et
partagea le lit d'un aide de camp. Cette excursion fut fconde pour sa
jeune me; mille tableaux s'y gravrent, mille couleurs la remplirent.
Il put dire avec orgueil: Pichegru m'a aim. Mais lorsqu'ensuite, dans
son culte enthousiaste, il s'obstina jusqu'au bout  parler de Pichegru
comme d'une pure victime, comme d'un bon Franais et d'un loyal
dfenseur du sol, il fut moins fidle  l'information de l'histoire qu'
la reconnaissance et au pieux dsir.

Pendant la Terreur probablement, un M. Girod de Chantrans, ancien
officier du gnie, forc de quitter Besanon par suite du dcret qui
interdisait aux ci-devant nobles le sjour dans les places de guerre,
alla habiter Novilars, chteau  deux lieues de l; il emmena le jeune
Nodier avec lui. C'tait un savant, un sage, une espce de Linn
bisontin. Il donna  l'enfant des leons de mathmatiques et d'histoire
naturelle, mais l'lve ne mordit qu' cette dernire. C'est l qu'il
commena ses tudes entomologiques, ses collections, s'attachant aux
coloptres particulirement: il y acquit des connaissances relles,
dcouvrit l'organe de l'oue chez les insectes: une dissertation publie
 Besanon en l'an VI (1798) en fait foi. M. Dumril confirma depuis
cette opinion, ou mme, selon son jeune et jaloux devancier, s'en
empara: il y eut rclamation dans les journaux[167]. Ds ce temps, Nodier
avait commenc un pome sur les charmants objets de ses tudes; on
en citait de jolis vers que quelques mmoires, en le voulant bien,
retrouveraient peut-tre encore. Je n'ai pu saisir que les deux
premiers:

  Htes lgers des bois, compagnons des beaux jours,
  Je dirai vos travaux, vos plaisirs, vos amours...

[Note 167: On peut voir dans la _Dcade_, 3e trimestre de l'an XII, p.
377, une lettre de Charles Nodier, de laquelle il rsulte cependant que
M. Dumril, loin de s'emparer de l'observation de son devancier, l'avait
nglige et n'en avait pas tenu compte. L'exactitude est bien difficile
 obtenir, en tout ce qui concerne Charles Nodier,--surtout si l'on a
caus avec lui.]

Mais qu'est-il besoin de pome? ne l'avons-nous pas dans _Sraphine_,
aussi vif, aussi frais, aussi matinal et diapr que les ailes de ces
papillons sans nombre que l'auteur dcrit amoureusement et qu'il tale?
Quand on est pote, quand la lumire se joue dans l'atmosphre sereine
de l'esprit ou en colore  son gr les transparentes vapeurs, il n'est
que mieux d'attendre pour peindre, de laisser la distance se faire, les
rayons et les ombres s'incliner, les horizons se dorer et s'amollir.
Tous ces _Souvenirs_ enchanteurs de Nodier, qui commencent par
_Sraphine_, ont pour muse et pour fe, non pas le _Souvenir_ mme,
beaucoup trop prcis et trop distinct, mais l'adorable _Rminiscence_.
C'est bien important,  propos de Nodier, de poser ds l'abord en quoi
la rminiscence diffre du souvenir. Un amant disait  sa matresse
qui brlait chaque fois les lettres reues, et qui pourtant s'en
ressouvenait mieux:

  Au lieu d'un froid tiroir o dort le souvenir,
  J'aime bien mieux ce coeur qui veut tout retenir,
  Qui dans sa vigilance  lui seul se confie,
  Recueille, en me lisant, des mots qu'il vivifie,
  Les mle  son dsir, les plie en mille tours,
  Incessamment les change et s'en souvient toujours.
  Abus dlicieux! confusion charmante!
  Pass qui s'embellit de lui-mme et s'augmente!
  Fort dont le mystre invite et fait songer,
  O la Rminiscence, ainsi qu'un faon lger,
  T'attire sur sa trace au milieu d'avenues
  Nouvelles a tes yeux et non pas inconnues!

C'est ce faon lger des lointains mystrieux, ce daim  demi fuyant de
l'grie secrte, que dans ses inspirations les plus heureuses Nodier
vieillissant a suivi.

Au retour de Novilars, il frquenta  Besanon les cours de l'cole
centrale; ds 1797, il tait adjoint au bibliothcaire de la ville,
avec de petits appointements qui lui permirent quelque indpendance.
Jusqu'alors il avait t plutt timide et d'une allure toute potique;
il commena de s'manciper, et ces vives annes de son adolescence
purent paratre trs-dissipes et trs-oisives. Son pre l'aurait voulu
avocat; il suivit le droit  Besanon, mais inexactement et sans fruit.
A cette poque il en tait dj aux romans, soit  les pratiquer, soit 
les crire. L'influence de _Werther_ fut trs-grande sur lui et l'exalta
singulirement. La mode y poussait; le plus flatteur triomphe d'un
jeune-France en ce temps-l consistait  obtenir des parents de porter
l'habit bleu de ciel et la culotte jaune de Werther. Dans ces premiers
accs d'enthousiasme germanique, Nodier ne savait que fort peu
l'allemand; il lisait plus directement Shakspeare; mais il avait
pour ainsi dire le don des langues; il les dchiffrait trs-vite et
d'instinct, et en gnral il sait tout comme par rminiscence. Rien
d'tonnant que, comme toutes les rminiscences, ses connaissances,
d'autant plus ingnieuses, soient parfois un peu hasardes.

Il se trouva impliqu en 1799 (an vu) dans quelque petite chauffoure
politique. Il s'agissait d'_un complot contre la sret de l'tat_.
Condamn d'abord par contumace, il fut ensuite acquitt  la majorit
d'une voix, le 10 fructidor an VII. Il avait perdu sa place de
bibliothcaire-adjoint; son pre l'envoya  Paris (vers 1800) pour y
continuer ses tudes interrompues; il y porta des romans dj faits, et
y contracta de nouvelles liaisons politiques. Aprs un premier sjour
 Paris, il fut rappel  Besanon; c'tait l'poque o les migrs
commenaient  rentrer; il se lia avec ceux d'entre eux qui taient
encore jeunes, et tourna au royalisme en combinant ses nouvelles
affections avec les anciennes. Revenu  Paris  l'poque o Bonaparte
consul visait de prs  l'empire, il y fit _la Napolone_ (1802), encore
plus rpublicaine que royaliste: le dernier vers y salue _l'chafaud de
Sidney_. Il publia presque en mme temps le petit roman des _Proscrits_,
et, dans un genre fort diffrent, une _Bibliographie entomologique_;
il avait crit des articles dans un journal d'opposition intitul _le
Citoyen franais_, qui paraissait pendant la premire anne du Consulat.
Il avait dj fait imprimer  Besanon, en 1801, et tirer  vingt-cinq
exemplaires _Quelques Penses de Shakspeare_, avec cette pigraphe de
Bonneville:

  Gnie agreste et pur qu'ils traitent de barbare.

En quittant chaque fois Besanon, Nodier y laissait un ami qu'il
revoyait toujours ensuite avec bonheur, qu'il merveillait de ses
nouveaux rcits, au coeur de qui il gravait comme sur l'corce du htre
les chiffres du moment, et que quarante annes coules depuis lors
n'ont pas arrach du mme lieu. Weiss, cet ami d'enfance, bibliographe
comme Nodier, et, qui plus est, homme d'imagination comme lui, l'un des
derniers de cette franche et docte race provinciale  la faon du XVIe
sicle, hritier direct des Grosley et des Boisot, l'excellent Weiss est
rest dans sa ville natale comme un exemplaire dpos de la vie premire
et de l'me de son ami, un exemplaire sans les arabesques et les
dorures, mais avec les corrections  la main, avec les marges entires
prcieuses, et ce qu'on appelle en bibliographie les _tmoins_. Qui donc
n'a pas ainsi quelqu'un de ces amis purs et fidles qui est rest
au toit quand nous l'avons dsert, le pigeon casanier qui garde la
tourelle? mais l'autre souvent ne revient pas. C'est le tome premier de
nous-mme, et celui presque toujours qui nous reprsente le mieux. Pour
savoir le Nodier d'alors, c'est bien moins le Nodier d'aujourd'hui, trop
lass de s'entendre, qu'il et fallu interroger, que le tmoin mmoratif
et glorieux d'un tel ami, lorsque dans la belle promenade de Chamars, si
pleine de souvenirs (avant que le Gnie militaire et gt Chamars), il
s'panchait en abondants et nafs rcits, et faisait revivre sous les
grands feuillages d'automne les confidences des printemps d'autrefois,
dsespoirs ardents, philtres mortels, consolations promptes, complots,
terreurs crdules, fuites errantes, une fentre escalade, les annes
lgres.

Je me reprsente Nodier  ces heures de jeunesse, lorsque, superbe et
puissant d'esprance, ou, ce qui revient au mme, prodigue de dsespoir,
il partit pour Paris du pied de sa montagne comme pour une conqute. Il
n'tait pas tel que nous le voyons aujourd'hui lorsqu' pas lents, un
peu vot et comme affaiss, il s'achemine tous les jours rgulirement
par les quais jusque chez Crozet et Techener, ou devers l'Acadmie les
jours de sance, _afin que cela l'amuse_, comme dirait La Fontaine.
Vous l'avez rencontr cent fois, vous l'avez coudoy, dit un spirituel
critique, qui en cette occasion est peintre[168], et sans savoir pourquoi
vous avez remarqu sa figure anguleuse et grave, son pas incertain et
aventureux, _son oeil vif et las_, sa dmarche fantasque et pensive.
Prenez garde pourtant, attendez: il y a de la vigueur encore
sommeillante sous cette immense lassitude, il survient de singuliers
rveils dans cette langueur. Un jour que je le rencontrais ainsi
dans une de ces cours de l'Institut que les profanes traversent
irrvrencieusement pour raccourcir leur chemin, comme on traverse
une glise,--un jour que je le rencontrais donc, et qu'arriv tout
frachement moi-mme de sa Franche-Comt et de son Jura, je lui en
rappelais avec feu quelques grands sites, il m'coutait en souriant;
mais j'avais cherch vainement le nom de _Cerdon_ pour le rattacher 
cette haute et austre entre dans la montagne aprs Pont-d'Ain: ce nom
de _Cerdon_, que je ne retrouvais pas et que je balbutiais inexactement,
avait drout  lui-mme sa mmoire, et nous avions tourn autour,
sachant au juste de quel lieu il s'agissait, mais sans le bien dnommer.
Il m'avait quitt, il tait loin, lorsque du fond de la seconde cour,
et du seuil mme de l'illustre _portique_, un cri, un accent net et
vibrant, le mot de _Cerdon_, qui lui tait revenu, et qu'il me lanait
avec une joie fire en se retournant, m'arriva comme un rappel sonore
du ptre matinal aux chos de la montagne: le Nodier jeune et puissant
tait retrouv!

[Note 168: _Portraits littraires_, par M. Planche.]

Les soirs mme de dimanche, en cet _Arsenal_ toujours gracieux et
embelli, s'il s'oublie quelquefois, comme par mgarde,  causer et 
rajeunir, si, debout  la chemine, il s'engage en un attachant rcit
qui ne va plus cesser,  mesure que sa parole lgante et flexible se
droule, coutez, assistez! Voyez-vous cette organisation puissante qui
a faibli, comme elle se rehausse aux souvenirs! l'oeil s'claire, la
voix monte, le geste lui-mme,  peine sorti de sa longue indolence, est
loquent. Je me figure un Vergniaud qui cause.

Dans le Nodier d'aujourd'hui,  travers la fatigue, il y a encore, par
accs, du montagnard lanc  haute et large poitrine, de mme que dans
celui d'autrefois et jusqu'en sa pleine force, on dut entrevoir toujours
quelque chose de ce qui a promptement flchi. Les Francs-Comtois
transplants ne sont-ils pas volontiers comme cela[169]?

[Note 169: Jouffroy, par exemple.]

Quoi qu'il en soit, lui, il tait tel lorsque ses premiers sjours 
Paris agrandirent sous ses pas bondissants le cercle des aventures.
J'ajourne pour un instant les chappes politiques: littrairement on le
possde ds ce moment-l, d'une manire complte et circonstancie, dans
quelques petits ouvrages de lui qui furent conus sous ces coups de
soleil ardents, sous ces premires lunes sanglantes et bizarres.

_Le Peintre de Saltzbourg_, journal des motions d'un coeur souffrant,
suivi des _Mditations du Clotre_, 1803.

_Le dernier Chapitre de mon Roman_, 1803.

_Essais d'un jeune Barde_, 1804.

_Les Tristes_, ou _Mlanges tirs des tablettes d'un Suicide_, 1806.
J'y ajouterais le roman intitul _les Proscrits_, si on pouvait se le
procurer[170]; mais j'y joins celui d'_Adle_, qui, publi beaucoup plus
tard, remonte pour la premire ide et l'bauche de la composition  ces
annes de prlude. En relisant ces divers crits, en tchant, s'il se
peut, pour les _Essais d'un jeune Barde_ et pour _les Tristes_, de
ressaisir l'dition originale (car dans les volumes des _oeuvres
compltes_ la physionomie particulire de ces petits recueils s'est
perdue et comme fondue), on surprend  merveille les affinits
sentimentales et potiques de Nodier dans leurs origines.

[Note 170: On le peut assez aisment, car il a t rimprim en 1820
(_Stella_ ou _les Proscrits_). L'auteur l'a rejet depuis avec raison,
comme trop juvnile et peu digne de ses _Oeuvres compltes_. Les autres
ouvrages dont je parle en dispensent.]

Il est d'avant _Ren_, bien qu'il n'clate qu'un peu aprs et  ct. Il
n'a pas non plus besoin d'_Oberman_ pour natre, bien qu'il le lise de
bonne heure et qu'il l'admire aussitt; mais si Oberman et Ren sont
pour lui des frres ans et plus mris, ce ne sont pas ses parents
directs, ses pres. Nodier, au dbut, se rattache plus directement 
Saint-Preux, mais  Saint-Preux germanis, vaporis, werthris. Il a lu
aussi _les dernires Aventures du jeune d'Olban_, publies en 1777, et
il s'en ressent d'une manire sensible. Mais qu'est-ce, me dira-t-on,
que _les Aventures du jeune d'Olban_? Avant 89, il y avait en France un
trs-rel commencement de romantisme, une veine assez grossissante dont
on est tout surpris  l'examiner de prs: les drames de Diderot, de
Mercier, les traductions et les prfaces de Le Tourneur, celles de
Bonneville. Tout un jeune public, contre lequel tonnait La Harpe, y
rpondait: on a vu ailleurs que M. Joubert, l'ami de Fontanes, en tait.
Or Ramond, depuis membre grave des assembles politiques, de l'Acadmie
des Sciences, et historien si minent des Pyrnes, Ramond jeune,
nourri dans Strasbourg, sa patrie, des premiers sucs de la littrature
allemande mrissante, en fut lgrement enivr. Sjournant en Suisse et
dans une sorte d'exil command,  ce qu'il semble, par quelque passion
malheureuse, il publia  Verdun, en 1777, _les Aventures du jeune
d'Olban_ qui finissent  la Werther par un coup de pistolet, et l'anne
suivante il publia encore, dans la mme ville, un volume d'lgies
alsaciennes de plus de sentiment et d'exaltation que d'harmonie et de
facture; on y lit cette rustique approbation signe du bailli du lieu:
_Permis d'imprimer les lgies ci-devant_. Nodier,  la veille du
_Peintre de Saltzbourg_, se ressouvenait du roman de Ramond [171], il
ajouta mme  son _Peintre_, par manire d'pilogue, une pice intitule
_le Suicide et les Plerins_, qui n'est qu'une mise en vers du dernier
chapitre en prose de _d'Olban_. Comme talent d'crire (bien que Ramond
en ait montr dans ses autres ouvrages), il n'y a pas de comparaison 
faire entre _le Peintre de Saltzbourg_ et le roman alsacien; mais c'est
le mme fonds de sentimentalit.

[Note 171: Il a pouss la complaisance et la longanimit du souvenir
jusqu' donner une dition des _Aventures de d'Olban_, avec notice,
1829, chez Techener.]

Les _Essais d'un jeune Barde_ sont ddis par Nodier  Nicolas
Bonneville; c'est  lui surtout,  ses _pres et sauvages, mais fires
et vigoureuses_ traductions, comme il les appelle, qu'il avait d d'tre
initi au thtre allemand. Bonneville avait dbut jeune par des
posies originales o l'on remarque de la verve; ensuite il s'tait
livr au travail de traducteur. Vers 1786, en tte d'un _Choix de petits
romans imits de l'allemand_, il avait mis pour son compte une prface
o il pousse le cri famlique et orgueilleux des gnies mconnus. Il n'y
manque pas l'exemple de Chatterton, qu'il raconte et tale avec vigueur.
Il est l'un des premiers qui aient commenc d'entonner cette lugubre
et emphatique complainte qui n'a fait que grossir depuis, et dont
l'opinitre refrain revient  redire: _Admire-moi, ou je me tue!_ La
Rvolution le dispersa violemment hors de la littrature[172]. Voil bien
quelques-uns des prcurseurs parmi cette gnration werthrienne d'avant
89, dont fut encore Granville, aussi dcousu, plus malheureux que
Bonneville, et qui semble lui disputer un pan de ce manteau superbe et
quelque peu trou qui se dchira tout  fait entre ses mains. Granville,
auteur du _Dernier Homme_, pome en prose dont Nodier s'est fait depuis
l'diteur, et que M. Creus de Lesser a rim, Granville, atteint comme
Gilbert d'une fivre chaude, se noya le 1er fvrier 1805  Amiens, dans
le canal de la Somme, qui coulait au pied de son jardin.

[Note 172: Voir sur Bonneville le portrait qu'en trace Nodier dans
_les Prisons de Paris sous le Consulat_, chap. I, et la note VIII du
_Dernier Banquet des Girondins_.]

Je demande pardon de remuer de si tristes frnsies; mais il le faut,
puisque c'est de la gnalogie littraire. Remarquez que le secret
du malheur de ces crivains tourments est en grande partie dans la
disproportion de l'effort avec le talent. Car de _talent_,  proprement
parler, c'est--dire de pouvoir crateur, de facult expressive, de mise
en oeuvre heureuse, ils n'en avaient que peu; ils n'ont laiss que des
lambeaux aussi dchirs que leur vie, des canevas informes que les
imaginations enthousiastes ont eu besoin de revtir de couleurs
complaisantes, de leurs propres couleurs  elles, pour les admirer.

Ce fut sans doute un malheur de Nodier au dbut, que de Se prendre de
ce ct, et de se trouver engag par je ne sais quelle fascination
irrsistible vers ces faux et troublants modles. Je conois et j'admets
qu' l'entre de la vie, les premires affections, mme littraires, ne
soient pas dans chacun celles de tous. Dans sa jolie nouvelle de _la
Neuvaine de la Chandeleur_, Nodier en commenant explique trs-bien
comme quoi il n'y a de vritable enfance qu'au village, ou du moins en
province, dans des coins  part, bien loin des rendez-vous des capitales
et de la rue Saint-Honor. De mme en littrature, en posie, les
premires impressions, et souvent les plus vraies et les plus tendres,
s'attachent  des oeuvres de peu de renom et de contestable valeur, mais
qui nous ont touch un matin par quelque coin pntrant, comme le son
d'une certaine cloche, comme un nid imprvu au rebord d'un buisson,
_comme le jeu d'un rayon de soleil sur la ferblanterie d'un petit toit
solitaire_. Ainsi l'_Estelle_ de Florian ou la _Lina_ de Droz, les
_Fragments_ de Ballanche ou les _Nuits lysennes_ de Gleizes, peuvent
toucher un coeur adolescent autant et bien plus qu'une Iliade. Mme
plus tard, on pourrait, comme faible secret, et en ne l'avouant jamais,
prfrer _Valrie_  Sophocle; on peut, et en l'avouant, prfrer le
_Lac_ des _Mditations_  _Phdre_ elle-mme. Dans l'enfance donc et
dans l'adolescence encore, rien de mieux littrairement, potiquement,
que de se plaire, durant les rcrations du coeur,  quelques sentiers
favoris, hors des grands chemins, auxquels il faut bien pourtant, tt ou
tard, se rallier et aboutir. Mais ces grands chemins, c'est--dire les
admirations lgitimes et consacres,  mesure qu'on avance, on ne les
vite pas impunment; tout ce qui compte y a pass, et l'on y doit
passer  son tour: ce sont les voies sacres qui mnent  la Ville
ternelle, au rendez-vous universel de la gloire et de l'estime humaine.
Nodier, si fait pour pratiquer ces voies et pour les suivre, et qui,
jeune, en savait mieux que les noms, ne les hanta, pour ainsi parler,
qu' la traverse, et ne s'y enfona  aucun moment en droiture. Je ne
sais quelle fatalit de destine ou quel tourbillon romanesque, du
_Peintre de Saltzbourg_  _Jean Sbogar_, le jeta toujours par les
prcipices ou sur les lisires,  droite ou  gauche de ces grandes
lignes o convergent en dfinitive les seules et vraies figures du pome
humain comme de l'histoire. Par un gnreux mais dcevant instinct, il
s'en alla accoster d'emble, en littrature comme en politique, ceux
surtout qui taient dehors et qui lui parurent immols, Bonneville ou
Granville, comme Oudet et Pichegru.

Et plus tard, tout  fait mr et le plus ingnieux des sceptiques, ne
voudra-t-il pas rhabiliter Cyrano? il appellera Perrault un autre
Homre.

Jeune, deux choses entre autres le sauvrent et permirent qu' la fin,
arriv  son tour, repos ou du moins assis, et comptant devant lui les
dbris amasss, il se ft une richesse. Et d'abord, si sincre qu'il se
montrt dans le transport d'expression de ses douleurs juvniles, il
tait trop pote pour que son imagination,  certains moments, ne les
lui exagrt point beaucoup, et,  d'autres moments aussi, ne les
vint pas distraire et presque gurir. Sa sensibilit, tempre par la
fantaisie, ne prenait pas le malheur dans un srieux aussi continu que
de loin on pourrait le croire. Et par exemple, en ce temps mme du
_Peintre de Saltzbourg_, il crivait _le dernier Chapitre de mon Roman_,
rminiscence trs-gaye d'une gnration lgre qui avait eu, comme il
l'a trs-bien dit, _Faublas_ pour _Tlmaque_. J'aime peu  tous gards
ce _dernier Chapitre_, si spirituel qu'il soit; il rappelle trop son
modle par des cts non-seulement scabreux, mais un peu vulgaires. Je
ne sais en ce genre-l de vraiment dlicat que le petit conte: _Point
de Lendemain_, de Denon, qu'on peut citer sans danger, puisqu'on ne
trouvera nulle part  le lire[173]. Mais dans ce _dernier Chapitre_, la
mlancolie tait raille, et il y tait fait justice des Werthers  la
mode, de faon  rassurer contre les autres crits de l'auteur lui-mme.
Il ne manque souvent  l'ardeur fivreuse de la jeunesse et  ces
fumeuses exaltations de tte, qu'une soupape de sret qui empche
l'explosion et rtablisse de temps en temps l'quilibre: _le dernier
Chapitre de mon Roman_ prouverait qu'ici, ds l'origine, cette espce de
garantie tait trouve.

[Note 173: Paris, 1812, Didot l'an: tir  trs peu d'exemplaires.]

Mais ce qui sauva surtout Nodier et le lira hors de pair d'entre tous
ces faux modles secondaires auxquels il faisait trop d'honneur en s'y
attachant, et qui ne devaient bientt plus vivre que par lui, c'est tout
simplement le talent, le don, le jeu d'crire, la facult et le bonheur
d'exprimer et de peindre, une plume riche, facile, gracieuse et vraiment
charmante, et le plaisir qu'il y a, quand on en est matre,  laisser
courir tout cela.

On peut se donner l'agrment, et j'y invite, de lire dans _Trilby_, ds
la troisime ou quatrime page, une certaine phrase infinie qui commence
par ces mots: Quand Jeannie, de retour du lac... Jamais ruban
soyeux fut-il plus flexueusement dvid, jamais soupir de lutin
plus amoureusement fil, jamais fil blanc de _bonne Vierge_ plus
incroyablement affin et allong sous les doigts d'une reine Mab? Eh
bien! quand on est destin  crire cette phrase-l, ou celles encore de
la magique danse des castagnettes dans _Ins de las Sierras_, on prouve
trop de ddommagement secret  dcrire mme ses erreurs, mme ses
dsespoirs, pour ne pas devoir leur chapper bientt et leur survivre.

Nodier crivain, s'il faut le dfinir, c'est proprement un _Arioste_ de
la phrase. Or, si Werther qu'on semble au dbut, quand je ne sais quel
Arioste est dessous, j'ai bon espoir, on en revient.

Ces fines qualits de style se prsageaient dj vivement dans _le
Peintre de Saltzbourg_, qui n'a plus gure conserv d'intrt que par
l. A travers le chimrique de l'action, le vague et l'exalt des
caractres, on y peut relever quelques tableaux de nature qui
rappelaient alors les touches encore rcentes de Bernardin de
Saint-Pierre, et qui supposaient le voisinage prochain de Chateaubriand
et d'Oberman. Nodier, grand _styliste_ prdestin, a de bonne heure
excell  revtir les formes et les teintes d'alentour: une de ses
images favorites est celle de la _pierre de Bologne_, qui garde, dit-on,
quelque temps les rayons dont elle a t pntre. _Le Peintre de
Saltzbourg_ avait de plus, sur quelques points de sa palette, ses rayons
 lui. On distinguera cette belle page sur l'hiver, date du 10 octobre:
Oui, je le rpte, l'hiver dans toute son indigence, l'hiver avec
ses astres ples et ses phnomnes dsastreux, me promet plus de
ravissements que l'orgueilleuse profusion des beaux jours... Si cette
page se ft trouve aussi bien dans l'_mile_ ou dans le _Gnie du
Christianisme_, elle aurait t mainte fois cite. Je note encore une
admirable description du matin (14 septembre), qui se termine par ces
traits de matre: ... Chaque heure qui s'approche amne d'autres
scnes. Quelquefois, un seul coup de vent suffit pour tout changer.
Toutes les forts s'inclinent, tous les saules blanchissent, tous les
ruisseaux se rident, et tous les chos soupirent.

De plus en plus, en avanant, le style de Nodier, avec une grce et
une souplesse qui ne seront qu' lui et qui composeront son caractre,
atteindra  peindre de la sorte les mouvements prompts, les reflets
soudains, les chatoiements infinis de la verdure et des eaux, moins sans
doute, dans toute scne, les grands traits saillants et simples
qu'une multitude de surfaces nuances et d'intervalles qui semblaient
indfinissables et qu'il exprime. Ainsi, dans _Jean Sbogar_, sa plume
saisira le vol des golands qui s'lvent  perte de vue et redescendent
_en roulant sur eux-mmes, comme le fuseau d'une bergre chapp  sa
main_[174]. Ainsi,  un autre endroit, il prolongera dans le sable fin et
mobile de la plage les ondulations vagues qui bercent la voiture et le
rve d'Antonia[175]. Son mouvement de style, aux places heureuses, est
tout  fait tel, parfois rapide et plus souvent berc.

[Note 174: Chap. IV.]

[Note 175: Chap. V.]

Le roman d'_Adle_, que je rapporte  cette premire poque de Nodier,
s'ouvre avec intrt et vie: il y a du soleil. Le monde rentrant des
migrs en province y est assez fidlement rendu. Les dclamations mme
sur la noblesse, sur les ingalits sociales, sur les sciences, ces
traces prsentes de Jean-Jacques, deviennent des traits assez vrais du
moment. Bien des pages y sont dlicieuses de simplicit et de fracheur:
celle, par exemple,  la date du 17 avril, sur les fleurs prfres et
les souvenirs qui s'y rattachent, On y voit dj ce choix de l'_ancolie_
qui en fait la fleur de Nodier, comme la _pervenche_ est celle de
Rousseau[176]. A la date du 8 juin, je note un doux projet d'den, un
rve adolescent de chaumire; et puis (8 mai) l'ascension  la Dle, le
_Chalet des Faucilles_, ce joli nid  romans qu'on appelle pays de Vaud,
et l'blouissante splendeur des monts d'au del, de laquelle on peut
rapprocher encore, dans la nouvelle d'_Amlie_, la plus flottante
description de brume automnale et matinale au bord du lac de Neuchtel;
car c'est le triomphe de cette plume amuse d'avoir  drouler ainsi des
rseaux tour  tour scintillants ou Vaporeux.

[Note 176: Aim De Loy, pote franc-comtois des plus errants et des
plus naufrags, mais dont l'amiti vient de recueillir les dbris sous
le titre de _Feuilles aux Vents_, a dit quelque part, en clbrant une
de ses riantes stations passagres:

  J'y cultive, au pied d'un coteau,
  La fleur de Nodier, l'ancolie,
  Si chre  la mlancolie,
  Et la pervenche de Rousseau.]

Aprs cela, malgr les grces courantes, les longs rubans flexibles et
les mandres de mots, les caractres, dans ce petit roman d'_Adle_,
laissent fortement  dsirer. Adle n'est pas une vraie femme de
chambre, ce qu'il faudrait pour que la donne et toute sa hardiesse
originale; elle n'est qu'une demoiselle dclasse et mconnue. Maugis ne
diffre en rien du pur tratre des vieux romans de chevalerie ou de ceux
de l'ternel mlodrame. La conduite de Gaston et des autres manque tout
 fait d'une certaine facult de justesse et de raisonnement qui n'est
jamais tellement absente dans la vie. Ce ne sont que personnages qui
croient, se dtrompent, s'exaltent encore, ne vrifient rien, et se
jettent par une fentre ou se cassent d'autre faon la tte, un peu
comme dans les romans de l'abb Prvost, mais d'un abb Prvost piqu de
Werther. Chez l'abb Prvost ils s'vanouissaient simplement, ici ils se
tuent.

_Les Tristes_, crits dans des quarts d'heure de vie errante, ne sont
qu'un recueil de diffrentes petites pices (prose ou vers), originales
ou imites de l'allemand, de l'anglais, et qui sentent le lecteur
familier d'Ossian et d'Young, le mlancolique glaneur dans tous les
champs de la tombe. Toujours mmes couleurs parses, mmes complaintes
gares, mme affreuse catastrophe, _L'inconnu_, auteur suppos des
_Tristes_, se tue d'un coup de lime au coeur, comme Charles Munster
(le peintre de Saltzbourg) se noyait dans le Danube, comme Gaston
dans _Adle_ se fait, je crois, sauter la tte. Ce qui a manqu  ces
personnages infortuns de Nodier, si souvent reproduits par lui, 'a t
de se rsumer  temps en un type unique, distinct, et qui prit rang 
son tour, du droit de l'art, entre ces hautes figures de Werther, de
Ren et de Manfred, illustre postrit d'Hamlet. Au lieu de cela, il n'a
fait que fournir les plus intressants et, sans comparaison, les plus
regrettables dans cette suite de cadets trop plissants, qui ont tant
fait couler de pleurs d'un jour, de _d'Olban_  _Antony_.

Plus tard, pour les figures de femmes, surtout de jeunes filles, il a
mieux atteint  l'idal voulu, et, dans le charme de les peindre, son
pinceau gracieux et amolli n'a pas eu besoin de plus d'effort. Remarquez
pourtant comme le premier pli se garde toujours, comme le trait marquant
qui s'est prononc  nu dans la jeunesse se transforme, se dguise,
s'arrange, mais se reproduit invitable au fond et ne se corrige jamais.
Mme dans les plus expansives et sereines rminiscences des soirs
d'automne de la maturit, mme quand il semble le plus loin de Charles
Munster et de Gaston de Germanc, quand il n'est plus que _Maxime Odin_,
le doux railleur lgrement attendri, quand prs de sa Sraphine,
en d'aimables gronderies, il est assis sur le banc de l'alle des
marronniers, le lendemain de sa nocturne enjambe au _bassin des
Salamandres_; quand se multiplient et se diversifient  ravir sous son
rcit les plus rougissantes scnes adolescentes et (idal du premier
dsir!) ce bouquet de cerises malicieusement promen sur les lvres
de celui qu'on croit endormi; lorsque vritablement il parat ne plus
vouloir emprunter de ses prcdents romans trop ensanglants que les
souriantes prmices ou les douleurs embellies, comme taient dans
_Thrse Aubert_ les adieux  la _Butte des Rosiers_ et ce baiser 
travers les feuilles d'une rose; quand donc on se croit assur qu'il
en est l, tout d'un coup... qu'est-ce? mfiez-vous, attendez!... le
procd final n'a pas chang; l'adorable idylle, la pastorale enchante,
tout amoureusement tresse qu'elle semble, va se trancher net encore 
la Werther ou  la _Werthrie_, sinon par un coup de pistolet, au moins
par une petite vrole qui tue, par un anvrisme qui rompt, par une
convulsion dlirante; Sraphine, Thrse, Clmentine, Amlie, Ccile,
Adle, toutes ces amantes qu'il a touches au front, elles en sont l;
il a comme rsum leur destin en un seul dans ces Stances mlodieuses,
o du moins le rhythme et l'image ont tout revtu et adouci:

  Elle tait bien jolie, au matin, sans atours,
  De son jardin naissant visitant les merveilles,
  Dans leur nid d'ambroisie piant les abeilles,
  Et du parterre en fleurs suivant les longs dtours.

  Elle tait bien jolie, au bal de la soire,
  Quand l'clat des flambeaux illuminait son front,
  Et que, de bleus saphirs ou de roses pare,
  De la danse foltre elle menait le rond.

  Elle tait bien jolie,  l'abri de son voile
  Qu'elle livrait flottant au souffle de la nuit,
  Quand pour la voir, de loin, nous tions l, sans bruit,
  Heureux de la connatre au reflet d'une toile.

  Elle tait bien jolie; et de pensers touchants,
  D'un espoir vague et doux chaque jour embellie,
  L'amour lui manquait seul pour tre plus jolie!...
  Paix! voil son convoi qui passe dans les champs!...

Idylle et catastrophe, une vive et brillante promesse intercepte, son
imagination avait pris de bonne heure ce tour dans le sentiment de sa
propre destine et dans l'exprience des malheurs particuliers, rels,
auxquels il est temps de venir.

Nous serons bref dans un dtail que lui-mme nous a orn de couleurs si
vivantes en mainte page de ses _Souvenirs_. Il suffira de nous rabattre
 quelques points prcis et moins illustrs. En 1802, _la Napolone_,
dont les copies se multiplirent  l'infini, et une foule de petits
crits sditieux qui s'imprimaient clandestinement chez le rpublicain
Dabin et se distribuaient sous le manteau, attirrent les recherches
de la police. Dabin fut arrt. On m'assure que Nodier, dans un moment
d'exaltation gnreuse, crivit  Fouch et se dnona lui-mme comme
auteur de _la Napolone_[177]. Quoi qu'il en soit, Fouch avait pour
bibliothcaire le Pre Oudet, ancien ami du pre de Nodier dans
l'Oratoire. Cette circonstance ne laissa pas de temprer les premires
svrits politiques contre l'imprudent jeune homme. Il fut renvoy 
son pre  Besanon; mais d'actives liaisons avec les migrs rentrants
et avec les ennemis du Gouvernement en gnral le compromirent de
nouveau. Accus d'avoir pris part  l'vasion de Bourmont, il s'vada
lui-mme de la ville, et n'y revint qu'aprs qu'un jugement rendu l'eut
mis  l'abri. Il dut fuir encore, comme plus ou moins envelopp dans
la grande machination dnonce par Mhe sous le nom d'_alliance des
jacobins et des royalistes_: il tait en danger de passer pour un
_trait-d'union_ des deux partis. Prvenu  temps, il gagna la campagne
et resta errant jusque vers le commencement de 1806, soit dans le Jura
franais, soit en Suisse[178]. C'est dans cet intervalle qu'il produisit
_les Tristes_, et mme le _Dictionnaire des Onomatopes_, singulire
inspiration chez un proscrit romanesque, et bien notable indice d'un
instinct philologique qui grandira.

[Note 177: Depuis que cette notice est crite, je suis arriv 
recueillir des informations tout  fait exactes et singulires sur ce
point de la vie de Nodier. Ce fut lui qui se dnona en effet par une
lettre, dont voici le texte dans toute son excentricit, et qui sent son
Werther au premier chef:

Parvenu au comble de l'infortune et du dsespoir; abandonn de tout
ce que j'aimais; veuf de toutes mes affections;  vingt-cinq ans j'ai
survcu  tout amour et  toute amiti.

Un ouvrage intitul _la Napolone_ et dirig contre le Premier Consul a
paru il y a deux ans. La police en a recherch l'auteur. C'est moi.

Il me reste du moins le bonheur d'tre coupable, et de pouvoir vous
demander la prison, l'exil ou l'chafaud.

Sans attendre des hommes et de vous ni gards ni piti, je vous apporte
ma libert. Demain l'usage en serait peut-tre terrible. Quiconque a pu
beaucoup aimer, peut har avec excs, et mon temps est venu.

Je m'appelle Charles Nodier.

Je loge htel Berlin, rue des Frondeurs.

L'adresse, digne de la lettre, est: Au Premier Consul, et, en son
lieu,  l'un des prfets du Palais. La date est du 25 frimaire an XII
(dcembre 1803); ce qui fait remonter la date de _la Napolone_  1801.

On conoit que, sur le vu de cette lettre, il ait t donn un ordre du
Grand-Juge de faire rechercher l'auteur qui prend le nom de Nodier,
de l'interroger sur ses motifs pour crire et sur les projets qu'il
pourrait avoir.

Je reviendrai peut-tre un jour sur ce fol pisode, si j'en viens 
traiter le Nodier rel et  le suivre de plus prs.]

[Note 178: M. Mrime, successeur de Nodier  l'Acadmie, et qui,
ayant  prononcer son loge, s'en est acquitt un peu ironiquement, a
dit en parlant de cette poque de sa vie o il tait peut-tre moins
perscut qu'il ne se l'imaginait: Il croyait fuir les gendarmes et
poursuivait les papillons.]

En 1806, son mandat d'arrt fut lev et converti en un permis de sjour
 Dle, sous la surveillance du sous-prfet, M. de Roujoux, homme
aimable, instruit, qui prparait ds lors son estimable essai des
_Rvolutions des Arts et des Sciences_. Nodier y connut beaucoup
Benjamin Constant, qui avait  Dle une partie de sa famille: leurs
esprits souples et brillants, leurs sensibilits promptes et  demi
brises devaient du premier coup s'enlacer et se convenir. Il ouvrit un
cours de littrature qui fut trs-suivi, et s'il avait laiss le
temps aux prventions politiques de s'effacer, l'Universit aurait
probablement fini par l'accueillir. Le prfet Jean de Bry lui portait
intrt; le ministre Fouch associait son nom  des souvenirs
oratoriens. Ces annes ne furent donc pas absolument malheureuses,
les sentiments consolants de la jeunesse les embellissaient, et de
frquentes tournes au village de Quintigny, qui reclait pour son coeur
une esprance charmante, lui dcoraient l'avenir. Il rvait de faire
une _Flore_ du Jura; il rvait mieux, une vie heureuse, domestique,
studieuse, sous l'humble toit verdoyant. Il a exprim lui-mme ces
potiques douceurs d'alors  quelques annes de l, lorsque dans son
exil d'Illyrie il se reportait avec une plainte mlodieuse vers les
saisons dj regrettables:

  Qui me rendra l'aspect des plantes familires,
  Mes antiques forts aux coupoles altires,
  Des bouquets du printemps mon parterre paissi,
  Le houx aux lances meurtrires,
  L'ancolie au front obscurci
  Qui se penche sur les bruyres,
  Le jonc qui des tangs protge les lisires,
  Et la ple anmone et l'clatant souci?
  Les arbres que j'aimais ne croissent point ici.

  O riant Quintigny, vallon rempli de grces,
  Temple de mes amours, trne de mon printemps,
  Sjour que l'esprance offrait  mes vieux ans,
  Tes sentiers mal frays ont-ils gard mes traces?
  Le hasard a-t-il respect
  Ce bocage si frais que mes mains ont plant,
  Mon tapis de pervenche, et la sombre avenue
  O je plaignais Werther que j'aurais imit?...

Rien n'est doux et brillant comme de regarder  distance nos jeunes
annes malheureuses  travers ce prisme qu'on appelle une larme.

Le pote, chez Nodier, est dj bien avanc, bien en train de mrir:
une circonstance particulire vint dvelopper en lui le philologue, le
lexicographe, et lui permit ds lors de pousser de front ce got vif
 ct de ses autres prdilections un peu contrastantes. Le chevalier
Herbert Croft, baronnet anglais, prisonnier de guerre  Amiens, o il
s'occupait de travaux importants sur les classiques grecs, latins et
franais, eut besoin d'un secrtaire et d'un collaborateur: Nodier lui
fut indiqu et fut agr; il obtint l'autorisation d'aller prs de lui.
Il nous a peint plus tard son vieil ami sous le nom lgrement adouci
de sir Robert Grove, dans son attachante nouvelle d'_Amlie_. Il
tait impossible de toucher un tel portrait  la Sterne avec une plus
gracieuse et, pour ainsi dire, affectueuse ironie: Ce qui faisait
sourire l'esprit, conclut-il, dans les innocentes manies du chevalier,
faisait en mme temps pleurer l'me. On se disait: Voil pourtant ce
que nous sommes, quand nous sommes tout ce qu'il nous est permis d'tre
au-dessus de notre espce!

Sans plus recourir au portrait un peu flatt du vieux savant dans
_Amlie_ et en m'en tenant aux notices critiques de Nodier mme, du
vivant ou peu aprs la mort du chevalier[179], il en rsulte que sir
Herbert Croft, ancien lve de l'vque Lowth qui a crit l'_Essai sur
la Posie des Hbreux_, l'lve aussi et le collaborateur du docteur
Johnson soit pour la _Vie d'Young_, soit pour les travaux du
Dictionnaire, avait de plus en plus creus et raffin dans les
recherches littraires et dans l'tude singulire des mots. Dou par la
nature de l'organe le plus exquis des commentateurs, il l'avait encore
arm d'une loupe grossissante qui ne se fixait plus dcidment que
sur les _infiniment petits_ de la grammaire. M. le chevalier Croft,
crivait de lui Nodier mancip dans un article un peu railleur, peut se
dire hautement l'picure de la syntaxe et le Leibnitz du rudiment; il a
trouv l'atome, la monade grammaticale.... Quand il s'appliquait  un
classique, sous prtexte de l'claircir, il y piquait de tous points
ses vrilles imperceptibles et petit  petit destructives, presque comme
celles des insectes rongeurs particuliers aux bibliothques. Son analyse
pointilleuse prtendait mettre  nu, par exemple, dans telle priode
de Massillon (car sir Herbert travaillait beaucoup sur nos auteurs
franais), une quantit dtermine de _consonnances_ et d'_assonnances_
qu'une loquence harmonieuse sait trouver d'elle-mme, mais qu'elle
drobe  la critique et qu' ce degr de rigueur elle ne calcule jamais.
Ce fut durant la participation de Nodier, comme secrtaire, aux travaux
du chevalier, que celui-ci fit paratre son _Horace clairci par la
ponctuation_, ouvrage curieux et subtil, dont le titre seul promet,
parmi les hasards de la conjecture, bien des aperus piquants. A ses
profondes proccupations rudites, sir Herbert joignait par accident
certaines vues libres, romantiques, comme des ressouvenirs du biographe
d'Young. Il fut le premier  tirer d'un entier oubli _le dernier Homme_
de Granville, _cette admirable bauche d'pope_, s'criait Nodier,
_et qui fera la gloire d'un plagiaire heureux_. On voit par combien de
points vifs devaient se toucher d'abord le jeune secrtaire et le vieux
matre.

[Note 179: Au tome Ier, page 205, et au tome II, page 429, des
_Mlanges de Littrature et de Critique_ de Charles Nodier, recueillis
par Barginet (de Grenoble), 1820.]

L'association ne dura pas aussi longtemps qu'on aurait pu croire. Aprs
une anne environ, l'amour de l'indpendance et la passion de l'histoire
naturelle ramenrent Nodier dans son village de Quintigny. Il s'tait
mari, il allait tre pre: de nouveaux projets commenaient. Pourtant
les relations avec le chevalier portrent leur fruit; cette veine
d'tudes philologiques aboutit en 1811 au livre ingnieux des _Questions
de Littrature lgale_. Il faut tout dire: le bon chevalier Croft, qui
n'tait pas tout  fait sir Grove, se montra un peu jaloux de son lve
et du succs de cette _brochure populaire_, comme il la qualifia non
sans quelque intention de ddain: sur deux ou trois points de textes
compars, il revendiqua mme,  mots couverts, la priorit de la note.
Nodier, en rendant compte dans les _Dbats_ de l'ouvrage o perait
cette petite aigreur, la releva avec une vivacit spirituelle et polie,
mais assez aiguise  son tour. A la mort du chevalier, il ne se
ressouvint plus que de ses mrites dans un article ncrologique dtaill
et touchant. J'ai souri toutefois en saisissant l'instant mme o
l'lve philologue s'est mancip: comme dans toute mancipation, il y a
eu un brin de rvolte.

Ce livre des _Questions de Littrature lgale_, fort augment depuis
l'dition de 1812, et qui, sous son titre  la Bartole, contient une
quantit de particularits et d'amnits littraires des plus curieuses
relativement au plagiat,  l'imitation, aux pastiches, etc., etc., est
d'une lecture fort agrable, fort diverse, et reprsente  merveille le
genre de mrite et de piquant qui recommande tout ce ct considrable
des travaux de Nodier. Dans ses _Onomatopes_, dans sa _Linguistique_,
dans ses _Mlanges tirs d'une petite Bibliothque_, dans cette foule
de petites dissertations fines, annexes comme des cachets prcieux au
_Bulletin du Bibliophile_[180], on le retrouve le mme de manire et
de mthode, si mthode il y a, d'rudition courante, rompue, varie,
excursive. Ne lui demandez pas une discussion suivie et rigoureuse,
arme de prcautions, appuye aux lignes tablies de l'histoire, aux
grands rsultats acquis et aux jugements gnraux de la littrature. Il
s'chappe  tout moment _par la tangente_, il ne vise qu' des points
spciaux,  des trouvailles imprvues,  des rarets d'exception o il
se porte tout entier et o son scepticisme dguis agite l'hyperbole. Sa
critique, c'est bien souvent une vraie guerre de gurillas, une Fronde
qui fait chec aux grands corps rguliers de la littrature et de
l'histoire. Ou encore, sans but aucun, c'est un assaisonnement
perptuel, le _hors-d'oeuvre_  la fin d'un grand banquet, aprs une
littrature finie. Athne, en son temps, n'a gure fait autre chose.
Bayle parle quelque part de ces lectures mlanges qui sont comme le
_dessert_ de l'esprit. Nodier accommode par got l'rudition pour les
estomacs rassasis et ddaigneux. Son livre des _Questions lgales_, par
exemple, c'est proprement un _quatre-mendiants_ de la littrature; on
passe des heures musardes  y grappiller sans besoin,  y ronger avec
dlices. Il a pouss en ce sens le Bayle et le Montaigne  leurs
extrmes consquences; ce ne sont plus que miettes friandes.

[Note 180: Chez Techener.]

Les esprits fermes,  rgime sain, qui n'ont jamais eu de dgot
indolent ni de caprice, les esprits applicables, d'apptit judicieux,
empresss de mordre d'abord  quelque pice de bonne digestion, pourront
se demander souvent  quoi bon ces raffinements de coup d'oeil sur des
riens, ces jeux de l'ongle sur des corces, ces dgustations exquises
sur le plus rare des _Ana_;  quoi bon de savoir si la _sphre_ au
frontispice est un insigne tout spcial des Elzevirs, et si leur large
guirlande de _roses trmires_ ne leur a pas t en maint cas drobe.
Les esprits mme les plus en dlicatesse de littrature pourront
dsirer quelquefois plus de circonspection et de svrit dans certains
jugements qui atteignent des noms connus: ainsi, M. de La Rochefoucauld
n'est pas formellement accus,  l'article IV des _Questions_, d'tre
un plagiaire de Corbinelli; mais cette singulire accusation, une fois
souleve, n'est pas non plus rfute et rduite  nant, comme il
l'aurait fallu. Pascal,  l'article V, demeure hautement accus d'avoir
pill Montaigne; son plagiat est mme proclam le plus vident et le
plus _manifestement intentionnel_ que l'on connaisse, et l'on oublie
que Pascal, mort depuis plusieurs annes lorsqu'on recueillit et qu'on
publia ses _Penses_, ne peut rpondre des petits papiers qu'on y insra
et qui, pour lui, n'taient que des notes dont il se rservait l'usage.
Ses pieux amis, les diteurs, plus verss dans saint Augustin que dans
Montaigne, ne s'aperurent pas qu'ils avaient affaire par endroits  des
extraits de ce dernier, et ngligrent naturellement d'en avertir. On
aurait  multiplier les remarques de ce genre  propos de la critique
de notre ingnieux et potique rudit. Un jour, dans un article sur le
cardinal de Retz, il lui appliquera je ne sais quel mot de celui qu'il
appelle tout  coup _le sage et vertueux Balzac_, oubliant trop que cet
estimable crivain n'tait pas le moins du monde un philosophe ni un
sage, mais bien un utile pdant dou de nombre, sous qui notre prose a
fait et doubl une excellente rhtorique: voil tout.

Dans le plus suivi et le plus philosophique de ses jeux rudits, dans
ses _lments de Linguistique_, Nodier a dvelopp un systme entier
de formation des langues, l'histoire image du mot depuis sa premire
closion sur les lvres de l'homme jusqu' l'invention de l'criture
et  l'achvement des idiomes. Ces sortes de questions dpassent de
beaucoup le cercle des conjectures sur lesquelles nous nous permettons
d'exprimer et mme d'avoir un avis. Un savant article du baron
d'Eckstein[181] vint protester au nom des rsultats et des procds
de l'cole historique: il fut svre. En revanche, de consolants et
affectueux articles de M. Vinet[182] exprimrent l'admiration sans rserve
et bien flatteuse d'un lecteur srieux, compltement sduit.

[Note 181: _Journal de L'Institut historique_, 2e livraison.]

[Note 182: _Essais de Philosophie morale_.

A des endroits un peu moins antdiluviens, et o nous nous sentirions
plus  mme de prendre parti, il nous semble que Nodier, rudit, ne
triomphe jamais plus srement, ne s'bat jamais avec une plus heureuse
licence qu'en plein XVIe sicle, en cette poque de libert, de
fantaisie aussi et de vaste bigarrure, et de style franais dj
excellent. Il est de son mieux quand il disserte  fond sur le _Cymbalum
mundi_, et la rhabilitation de Bonaventure des Periers peut en ce genre
passer pour son chef-d'oeuvre,  moins qu'on ne le prfre discourant,
aprs Naud, sur les Mazarinades, et puisant la thorie des deux
ditions du _Mascurat_.

Pour revenir, est-ce aller trop loin que de croire de Nodier
bibliographe, lexicographe et philologue, qu'aprs tout, l'lve du
chevalier Croft garda toujours quelque chose de lui, et que mme pour
les doctes excentricits qu'il jugeait en souriant et que depuis il nous
a peintes, il s'en inocula ds lors quelques-unes avec originalit? En
attendant, il est curieux de voir comme, ds 1812, son butin se grossit,
comme sa pacotille encyclopdique se bigarre et s'amasse. Encore un
moment, encore le voyage d'Illyrie, et nous possderons Nodier au
complet, avec tous ses piquants romantismes et dilettantismes.

Comptons un peu et rcapitulons, comme par le trou du kalidoscope,
quelques points au hasard dans l'tincelant ple-mle d'idal qui
survivra. Il aime, il caresse d'imagination les proscrits, les brigands
hroques, les grands destins avorts, les lutins invisibles, les livres
anonymes qui ont besoin d'une clef, les auteurs illustres cachs
sous l'anagramme, les patois persistants  l'encontre des langues
souveraines, tous les recoins poudreux ou sanglants de rarets et de
mystres, bien des rogatons de prix, bien des paradoxes ingnieux et qui
sont des chancrures de vrits, la libert de la presse d'avant Louis
XIV, la publicit littraire d'avant l'imprimerie, l'orthographe surtout
d'avant Voltaire: il fera une guerre  mort aux _a_ des imparfaits.

Vers 1811, l'ennui de ses facults mobiles, bientt  l'troit dans le
riant Quintigny, et l'esprance de trouver des ressources  l'tranger,
le poussrent en Italie, et de l en Carniole: il fut nomm
bibliothcaire  Laybach. Son caractre aimable et la douceur de ses
moeurs lui ayant procur, comme partout, des protecteurs et des amis,
il fut charg de la direction de la librairie et devint,  ce titre,
propritaire et rdacteur en chef d'un journal intitul _le Tlgraphe_,
qu'il publia d'abord en trois langues, franais, allemand et italien,
puis en quatre, en y ajoutant le slave vindique. Il y insra, sur la
langue et la littrature du pays, de nombreux articles dont on peut
prendre ide par ceux qu'il mit plus tard dans le _Journal des Dbats_
[183]. _Jean Sbogar_ et _Smarra_, et _Mademoiselle de Marsan_, furent, ds
cette poque, ses secrtes et potiques Conqutes.

[Note 183: Recueillis au tome II, pages 353 et suiv. de ses _Mlanges
de Littrature et de Critique_, 1820.

L'arrive de Fouch comme gouverneur semblait devoir donner  sa fortune
une face nouvelle; la place de secrtaire-gnral de l'intendance
d'Illyrie lui fut propose; il ngligea ces avantages, et l'occasion
rapide ne revint pas. L'abandon des provinces illyriennes le ramena en
France,  Paris, ce centre final d'o jusque-l il avait toujours t
repouss. Il entra dans la rdaction des _Dbats_, alors _Journal de
l'Empire_, et que dirigeait encore M. tienne. On assure que quand
Geoffroy sur les derniers temps fut malade, Nodier le suppla dans les
feuilletons en conservant l'ancienne signature et en imitant sa manire;
si bien que le recueil qu'on fit ensuite de Geoffroy contient plusieurs
morceaux de lui. On court risque, avec Nodier, comme avec Diderot, de
le retrouver ainsi souvent dans ce que des voisins ont sign; il faut
prendre garde, en retour, de lui trop rapporter bien des crits plus
apparents on ne le retrouve pas.

Nodier, revenu en France, avait trente ans passs; il doit tre mr;
le voil au centre; une nouvelle vie mieux assise et plus en vue de
l'avenir pourrait-elle commencer? Par malheur, l'atmosphre est bien
fivreuse, et les temps plus que jamais sont dissipants. Je n'essayerai
pas de le deviner et de le suivre  travers ces enthousiastes chaleurs
de la premire et de la seconde Restauration. Les Cent-Jours le
rejetrent  douze annes en arrire, aux fougues politiques du
Consulat: le 18 mars, il crivit dans le _Journal des Dbats_ une autre
_Napolone_, une philippique  l'envi de celle que Benjamin Constant y
lanait vers le mme moment. Il rsista mieux  l'preuve du lendemain.
Non pas tout  fait Napolon, il est vrai, mais Fouch le fit venir, et
lui demanda ce qu'il voulait.--Eh bien! donnez-moi cinq cents francs...
pour aller  Gand. Il est l'auteur de la pice intitule _Bonaparte au
4 mai_, qui parut dans _le Nain jaune_ et dans _le Moniteur de Gand_;
il est l'auteur du vote attribu  divers royalistes, et qui circula au
_Champ-de-Mai_: Puisqu'on veut absolument pour la France un souverain
qui monte  cheval, je vote pour Franconi. Au reste, il se droba de
Paris durant la plus grande partie des Cent-Jours, et les passa  la
campagne dans un chteau ami.

Les annes qui suivent, et o se rassemble avec redoublement son reste
de jeunesse, suffisent  peine, ce semble,  tant d'emplois divers d'une
verve continuelle et en tous sens exhale: journaliste, romancier,
bibliophile toujours, dramaturge quelque peu et trs-assidu au thtre,
tmoin aux cartels, tout aux amis dans tous les camps, improvisateur ds
le matin comme le neveu de Rameau. Avec cela des retours par accs vers
les champs, des reprises de tendresse pour l'histoire naturelle et
l'entomologie: un jour, ou plutt une nuit, qu'il errait au bois de
Boulogne pour sa docte recherche, une lanterne  la main, il se vit
arrt comme malfaiteur.

Il demeura jusqu'en 1820 dans la rdaction des _Dbats_, et ne passa
qu'alors  celle de la _Quotidienne_, sans prjudice des journaux de
rencontre. Il publia _Jean Sbogar_ en 1818, _Thrse Aubert_ en 1819,
_Adle_ en 1820, _Smarra_ en 1821, _Trilby_ en 1822: je ne touche qu'aux
productions bien visibles. Chacun de ces rapides crits tait comme
un cho franais, et bien  nous, qui rpondait aux enthousiasmes
qui commenaient  nous venir de Walter Scott et de Byron. La valeur
dfinitive de chaque ouvrage se peut plus ou moins discuter; mais leur
ensemble, leur multiplicit dnonait un talent bien fertile, une
incontestable richesse, et il reste  citer de tous de ravissantes pages
d'crivain. A dater de 1820, la position littraire de Nodier prit
manifestement de la consistance.

Pour mettre un peu d'ordre  notre sujet et viter (ce qui en est
l'cueil) la dispersion des points de vue, nous ne tenterons ni
l'analyse des principaux ouvrages en particulier, ni encore moins le
dnombrement, impossible peut-tre  l'auteur lui-mme, de tous les
crits qui lui sont chapps. Deux questions, qui dominent l'tendue
de son talent, nous semblent  poser: 1 la nature et surtout le degr
d'influence des grands modles trangers sur Nodier, qui, au premier
aspect, les rflchit; 2 sa propre influence sur l'cole moderne qu'il
devana, qu'il prsageait ds 1802, qu'il vit surgir et qu'il applaudit
le premier en 1820.

L'influence des modles trangers sur Nodier (on peut dj le conclure
de notre tude suivie) est encore plus apparente que relle. On a vu 
ses dbuts sa vocation marque, on a saisi ses inclinations  l'origine.
Il procde de _Werther_ sans doute; mais on ne se compromet pas en
affirmant que si _Werther_ n'et pas exist, il l'aurait invent. Il ne
connut longtemps de la littrature allemande que ce qui nous en arrivait
par madame de Stal aprs Bonneville; mais l'esprit lui en arrivait
surtout: la ballade de _Lnore_, _le Roi des Aulnes_, _la Fiance de
Corinthe_, _le Songe_ de Jean-Paul, faisaient le plus vibrer ses fibres
secrtes de fantaisie et de terreur. _Jean Sbogar_, conu en 1812 sur
les lieux mmes de la scne, tait autre chose certainement que le
_Charles Moor_ de Schiller, et n'avait pas besoin de _Rob-Roy_. Ces
neuves et vivantes descriptions du paysage, la scne dramatique
d'Antonia au piano devant cette glace qui lui rflchit brusquement,
au-dessus des plis de son cachemire rouge, la tte ple et immobile de
l'amant inconnu, ce sont l des marques aussi de franche possession et
d'indpendante investiture. _Trilby_, le frais lutin, put natre sans
l'_Ondine_ de La Motte-Fouqu; _Smarra_ se rclamait surtout d'Apule.
Il serait chimrique de prtendre ressaisir et dsigner, au sein d'un
talent aussi complexe et aussi mobile, le reflet et le croisement de
tous les rayons trangers qui y rencontraient, y veillaient une lumire
vive et mille jets naturels. La venue d'Hoffmann et son heureuse
naturalisation en France durent imprimer  l'imagination de Nodier un
nouvel branlement, une toute rcente mulation de fantaisie; la lecture
du _Majorat_ le provoqua peut-tre ou ne nuisit pas du moins  _Ins_ ou
 _Lydie_; _le Songe d'or_, ou _la Fe aux Miettes_, purent galement se
ressentir de contes plus ou moins analogues; mais n'avait-il pas, sans
tant de provocations du dehors, cette autre ligne bien directe au coin
du feu, cette facile descendance du bon Perrault et de M. Galand? En
somme, il m'est vident que Nodier se trouve originellement en France de
cette famille potique d'Hoffmann et des autres, et que s'il rpond si
vite sur ce ton au moindre appel, c'est qu'il a l'accent en lui. Ce
qu'ils traduisent en chants ou en rcits, il se ressouvient tout
aussitt de l'avoir pens, de l'avoir rv. Nodier peut tre dit un
frre cadet (bien Franais d'ailleurs) des grands potes romantiques
trangers, et il le faut maintenir en mme temps original: il tait en
grand train d'baucher de son ct ce qui clatait du leur.

A l'gard de l'cole franaise moderne, ce fut un frre an des plus
empresss et des plus influents. On l'a vu, vingt ans auparavant, le
plus matinal au tmraire assaut et spar tout d'un coup de ceux-l, 
jamais inconnus, qui probablement eussent aid et succd. Nulle aigreur
ne suivit en lui ces mcomptes du talent et de la gloire. Les jeunes
essais, qui dsormais rejoignent ses esprances brises, le retrouvent
souriant, et il bat des mains avec transport aux premiers triomphes. Il
avait connu et aim Millevoye faiblissant; il enhardissait De Latouche,
diteur d'Andr Chnier; il n'eut qu'un cri d'admiration et de tendresse
pour le chant inou de Lamartine. Il connut Victor Hugo de bonne heure,
 la suite d'un article qui n'tait pas sans rserve, si je ne me
trompe, sur _Han d'Islande_; il dcouvrit vite, au langage vibrant du
jeune lyrique, les dons les plus royaux du rhythme et de la couleur. Un
voyage en Suisse qu'ils firent tous deux ensemble et en famille,
vers 1825, acheva et fleurit le lien. Dans le mme temps, par ses
publications avec son ami M. Taylor, par les descriptions de provinces
auxquelles il prit une part effective au moins au dbut, il poussait
 l'intelligence du gothique, au respect des monuments de la vieille
France. Ses prfaces spirituelles, qu'en toute circonstance il ne
hassait pas de redoubler, harcelaient les classiques, et, en vrai pre
de Trilby, il sut piquer plus d'un de ses vieux amis sans amertume. Les
savantes expriences de sa prose cadence, les artifices de droulement
de sa plume en de certaines pages merveilleuses eussent t plus
apprcis encore et eussent mieux servi la cause de l'art, si on ne les
avait pu confondre par endroits avec les alanguissements invitables dus
 la fatigue d'crire beaucoup,  la ncessit d'crire toujours. Nombre
de ses images, qui expriment des nuances, des clairs, des mouvements
presque inexprimables (comme celle du goland qui tombe, cite plus
haut), taient faites pour illustrer et couronner l'audace; et, dans une
Potique de l'cole moderne, si on avait pris soin de la dresser, nul
peut-tre n'aurait apport un plus riche contingent d'exemples. Le petit
volume de Posies qu'il publia en 1827 vint montrer tout ce qu'il aurait
pu, s'il avait concentr ses facults de grce et d'harmonie en un seul
genre, et combien cette admiration fraternelle qu'il prodiguait autour
de lui tait ngligente d'elle-mme et de ses propres trsors par trop
dissips. Deux ou trois tendres lgies, quelques chansonnettes
nes d'une larme, surtout des contes dlicieux dats d'poques dj
anciennes, firent comprendre avec regret que, si elle y avait plus tt
song, il y aurait eu l en vers une nouvelle muse. Mais, avant tout, un
dgot bien vrai de la gloire, un pur amour du rve y respiraient:

  Lou soit Dieu! puisque dans ma misre,
  De tous les biens qu'il voulut m'enlever,
  Il m'a laiss le bien que je prfre:
  O mes amis, quel plaisir de rver,
  De se livrer au cours de ses penses,
  Par le hasard l'une  l'autre enlaces,
  Non par dessein: le dessein y nuirait!
  L'heureux loisir qui dlasse ma vie
  Perd de son charme en perdant son secret;
  Il est volage, irrgulier, distrait;
  Le nonchaloir ajoute  son attrait,
  Et sa douceur est dans sa fantaisie.
  On se nglige, il semble qu'on s'oublie,
  Et cependant on se possde mieux.
  On doit alors  la bont des Dieux
  Deux attributs de leur grandeur suprme;
  Car on existe, on est tout par soi-mme,
  Et l'on embrasse et les temps et les lieux.
  En fait de biens chacun a son systme,
  Desquels le moindre a du prix  mon gr:
  Si l'un pourtant doit tre prfr,
  Jouir est bon, mais c'est rver que j'aime[184].

[Note 184: _Le Fou du Pire_, conte._

La clart facile et la grce mlodieuse distinguent ce petit nombre de
vers de Nodier; et il s'tend mme assez souvent avec complaisance sur
ce chapitre des qualits naturelles, pour qu'on y puisse voir sans
malice une leon insinuante  ses jeunes amis. En homme revenu et sage,
il se faisait toutes les objections; en ami chaud, il ne les disait pas.
Voici une pice de lui peu connue, et qui n'a pas t insre dans son
volume de vers: c'est une petite Potique, telle, ce me semble, qu'
deux ou trois mots prs l'aurait pu signer La Fontaine.


DU STYLE.


  Tout bon habitant du Marais
  Fait des vers qui ne cotent gure,
  Moi c'est ainsi que je les fais,
  Et, si je voulois les mieux faire,
  Je les ferois bien plus mauvais.

  C'est ainsi que parlait Chapelle,
  Et moi je pense comme lui.
  Le vers qui vient sans qu'on l'appelle,
  Voil le vers qu'on se rappelle.
  Rimer autrement, c'est ennui.

  Peu m'importe que la pense
  Qui s'gare en objets divers,
  Dans une phrase cadence
  Soumette sa marche presse
  Aux rgles faciles des vers;

  Ou que la prose journalire,
  Avec moins d'tude et d'apprts,
  L'enlace, vive et familire,
  Comme les bras d'un jeune lierre
  Un orme gant des forts;

  Si la manire en est bannie
  Et qu'un sens toujours de saison
  S'y dploie avec harmonie,
  Sans prter les droits du gnie
  Aux dbauches de la raison.

  La parole est la voix de l'me,
  Elle vit par le sentiment;
  Elle est comme une pure flamme
  Que la nuit du nant rclame [185]
  Quand elle manque d'aliment.

  Elle part prompte et fugitive,
  Comme la flche qui fend l'air,
  Et son trait vif, rapide et clair,
  Va frapper la foule attentive
  D'un jour plus brillant que l'clair.

  Si quelque gne l'emprisonne,
  Dliez-vous de son lien.
  Tout effort est contraire au bien,
  Et la parole en vain foisonne,
  Sitt que le coeur ne dit rien.

  Le simple, c'est le beau que j'aime,
  Qui, sans frais, sans tours clatants,
  Fait le charme de tous les temps.
  Je donnerais un long pome
  Pour un cri du coeur que j'entends.

  En vain une muse farde
  S'enlumine d'or et d'azur,
  Le naturel est bien plus sr.
  Le mot doit mrir sur l'ide,
  Et puis tomber comme un fruit mr.

[Note 185: Je n'aime pas cette _nuit du nant_ qui _rclame_ une
_flamme_; c'est la rime qui a donn cela.]

Cette coulante doctrine de la facilit naturelle, cet picurisme de la
diction, si bon  opposer en temps et lieu au stocisme guind de l'art,
a pourtant ses limites; et quand l'auteur dit qu'en style _tout effort
est contraire au bien_, il n'entend parler que de l'effort qui se
trahit, il oublie celui qui se drobe.

Un an avant la publication de ses propres Posies, Nodier donnait, de
concert avec son ami M. de Roujoux, un second volume de Clotilde de
Surville[186], qui est en grande partie de sa faon. Il s'tait prononc
dans ses _Questions de Littrature lgale_ contre l'authenticit des
premires Posies de Clotilde, et s'tait mme appuy alors de l'opinion
exprime par M. de Roujoux[187]. Mais ce dernier possdait un manuscrit de
M. de Surville avec des bauches indites de pastiches nouveaux, et les
deux amis, malgr leur jugement antrieur, ne purent rsister au plaisir
de rentrer, en la prolongeant, dans la supercherie innocente.

[Note 186: _Posies indites_ de Clotilde de Surville, chez Nepveu,
1826.]

[Note 187: Au tome II, page 89, des _Rvolutions des Sciences et des
Beaux-Arts_.]

Comme, aprs tout, la prtendue Clotilde est un pote de l'cole
potique moderne, un bouton d'glantine clos en serre  la veille de la
renaissance de 1800, il convenait  Nodier, ce prcurseur universel, d'y
toucher du doigt. Il se trouve ml, plus on y regarde,  toutes les
brillantes formes d'essai,  tous les dguisements du romantisme.

En rsum, Nodier, par rapport  la nouvelle cole qu'il aurait pu
songer  se rattacher et  conduire, et qu'il ne voulut qu'aider et
aimer, Nodier sans prtention, sans morgue, sans regret, ne fut aux
potes survenants que le frre an, comme je l'ai dit, et le premier
camarade, un camarade bon, charmant, enthousiaste, encourageant,
dsintress, redevenu bien souvent le plus jeune de tous par le coeur
et le plus sensible. Si on l'et cout, volontiers il ne leur et t
qu'un hraut d'armes.

Sur ces entrefaites, son existence s'tait assise enfin et fixe. Il
avait tch de renoncer, ds 1820,  la politique si effervescente; son
insouciance pour sa fortune personnelle n'avait pas chang. En 1824, M.
Corbire, ministre de l'intrieur et bibliophile trs-clair, le
nomma, sur sa rputation et sans qu'il l'et demand, bibliothcaire de
l'Arsenal en remplacement de l'abb Grosier qui venait de mourir.
Un nouveau cercle d'habitudes se forma. La jeunesse, quand elle se
prolonge, est toujours embarrassante  finir; rien n'est pnible 
dmler comme les confins des ges (_Lucanus an Appulus, anceps_); il
faut souvent que quelque chose vienne du dehors et coupe court. Dans
sa retraite une fois trouve, au soleil, au milieu des livres dont
une lite sous sa main lui sourit, la vie de Nodier s'ordonna: des
aprs-midi flneuses, des matines studieuses, liseuses, et de plus en
plus productives de pages toujours plus gotes. Je me figure que bien
des journes de Le Sage, de l'abb Prvost vieillissant, se passaient
ainsi. Les travaux mme non voulus, les heures assujetties dont on
se plaint, gardent au fond plus d'un correctif aimable, bien des
enchantements secrets. A en juger par les fruits plus savoureux en
avanant, il faut croire que la fatigue intrieure et trop relle se
trompe, s'lude, dans la production, par de certains charmes. Je ne sais
quel penseur misanthropique a dit, en faon de recette et de conseil:
Un peu d'amertume dans les talents sur l'ge est comme quelque chose
d'astringent qui donne du ton. Assez d'crivains minents en ont eu de
reste: ils n'ont pas mnag cette dose d'astringent; Nodier, lui, en
manque tout  fait, et pourtant sa veine de talent a plutt gagn, elle
s'est comme chauffe d'une douce chaleur, en dployant au couchant
la diversit de ses teintes. Si de tout temps il y eut en sa manire
quelque chose qui est le contraire de la condensation, ces qualits
largies n'ont pas dpass la mesure en se continuant, et elles ont
rencontr, pour y jouer, des cadres de mieux en mieux assortis. Toutes
les fois qu'il reproduit des souvenirs ou des songes de sa jeunesse,
Nodier crivain reprend une sve plus montante et plus colore.
_Sraphine_, _Amlie_, la fleur de ces rcits heureux, l'ont assez
prouv: qu'on y ajoute la premire partie d'_Ins_, on aura le plus
parfait et le dernier mot de sa manire. Qu'on ne ddaigne pas non plus,
comme chantillon final, deux ou trois dissertations de bibliophile, o,
sous prtexte de bouquins poudreux, il butine le joli et le fin: il y a
tel petit extrait sur la _reliure_ moderne, qui commence,  la lettre,
par un hymne au rossignol[188].

[Note 188: Depuis sa mort, on a fait un tout petit volume d'une
dernire nouvelle de lui, intitule _Franciscus Columna_, o il se
retrouve tout entier sous sa double forme; c'est un coin de roman log
dans un cadre de bibliographie, une fleur toute frache conserve entre
les feuillets d'un vieux livre.]

En 1832, ses oeuvres compltes, et pourtant choisies encore, parurent
pour la premire fois, et vinrent dployer, en une srie imposante,
les titres jusqu'alors pars d'une renomme qui ds longtemps ne se
contestait plus. En 1834, l'Acadmie franaise, rparant de trop longs
dlais, le choisit  l'unanimit en remplacement de M. Laya. Nodier, qui
s'tait pris tant de fois de raillerie au clbre corps, fut saisi d'une
joie toute nave et attendrie en y entrant. Aucun autre discours de
rcipiendaire ne respire peut-tre,  l'gal du sien, l'expansion sentie
de la reconnaissance. Il la prouva surtout par un dvouement sans
rserve  ses devoirs d'acadmicien: le Dictionnaire futur n'a pas de
fondateur plus absorb ni plus amus que lui. Et qui donc serait plus
capable, en effet, de suivre en buissonnant l'histoire et les aventures
de chaque mot  travers la langue? Odysse pour Odysse, celle-l,  ses
yeux, en vaut bien une autre. Revenu de tout, il s'anime d'autant plus,
il se passionne, en sceptique qu'on croirait crdule,  ces menues
questions de vocabulaire, d'tymologie, d'orthographe; prenez garde!
elles ne sont, dans la bouche du Lucien au fin sourire, qu'une faon
dtourne et bienveillante d'ironie universelle. Ainsi souvent il se
dlasse de l'ennui de trop penser. Il s'en dlasse  moins de frais,
avec une plus vraie douceur, en famille, les soirs, en cet Arsenal
rajeunissant, o tous ceux qui y reviennent aprs des annes retrouvent
un pass encore prsent, un frais sentiment d'eux-mmes, et des
souvenirs qui semblent  peine des regrets, dans une atmosphre de
posie, de grce et d'indulgence.

1er Mai 1840.



CHARLES NODIER
APRS LES FUNRAILLES[189].

[Note 189: Nodier est mort le 27 janvier 1844. Les pages suivantes
parurent quelques jours aprs, dans la _Revue des Deux Mondes_.]

La mort est  l'oeuvre et frappe coup sur coup. Hier la tombe se fermait
sur Casimir Delavigne, elle s'ouvre aujourd'hui pour Charles Nodier. La
littrature contemporaine, qu'on dit si parse et sans drapeau, ne se
donne plus rendez-vous qu' de funbres convois. La mort de Charles
Nodier n'a pas sembl moins prmature que celle de Casimir Delavigne;
et quoiqu'il et pass le terme de soixante ans, ce qui est toujours un
long ge pour une vie si remplie de penses et d'motions, on ne peut,
quand on l'a connu, c'est--dire aim, s'ter de l'ide qu'il est
mort jeune. C'est que Nodier l'tait en effet; une certaine jeunesse
d'imagination et de posie a revtu jusqu'au bout chacune de ses
paroles, chaque ligne chappe de lui; le souffle lger ne l'a pas
quitt un instant. Quand il n'tait point bris par la fatigue et
succombant  la dfaillance, il se relevait aussitt et redevenait le
Nodier de vingt ans par la verve, par le jeu de la physionomie et le
geste, mme par l'attitude. Il y a de ces organisations lances et
gracieuses qui ressemblent  un peuplier: on a dit de cet arbre qu'il a
toujours l'air jeune, mme quand il est vieux. Dans des vers charmants
que les lecteurs de cette _Revue_ n'ont certes pas oublis, Alfred de
Musset, rpondant  des vers non moins aimables du vieux matre[190], lui
disait,  propos de cette fracheur et presque de cette renaissance du
talent:

  Si jamais ta tte qui penche
  Devient blanche,
  Ce sera comme l'amandier,
  Cher Nodier.

  Ce qui le blanchit n'est pas l'ge,
  Ni l'orage;
  C'est la frache rose en pleurs
  Dans les fleurs.

[Note 190: _Revue des Deux Mondes_ du 1er juillet et du 15 aot 1843.]

Nous-mme, nous n'avions pas attendu le jour fatal pour essayer de
caractriser cette veine si abondante et si vive, cet esprit si souple
et si color, ce merveilleux talent de nature et de fantaisie[191]. On ne
trouvera pas que ce soit trop d'en rassembler encore une fois les traits
si regrettables et plus que jamais prsents  tous, en ce moment
de mystre et de deuil o le moule se brise, o la forme visible
s'vanouit.

[Note 191: _Revue_ du 1er mai 1840; il s'agit de l'article prcdent.]

Charles Nodier tait n  Besanon, en avril 1780; il fit ses tudes
dans sa ville natale, et, sauf quelques chappes  Paris, il passa sa
premire jeunesse dans sa province bien-aime. Aussi peut-on dire qu'il
resta Comtois toute sa vie; au milieu de sa diction si pure et de sa
limpide loquence, il avait gard de certains accents du pays qui
marquaient par endroits, donnaient  l'originalit plus de saveur, et
l'imprgnaient  la fois de bonhomie et de finesse. Sa jeunesse fut
errante, potique, et, on peut le dire, presque fabuleuse. L-dessus les
souvenirs des contemporains ne tarissent pas; quand une fois le nom de
Nodier est prononc devant le bon Weiss (aujourd'hui inconsolable),
devant quelqu'un de ces amis et de ces tmoins d'autrefois, tout
un pass s'branle et se rveille, les histoires, les aventures
s'enchanent et se multiplient, l'Odysse commence. Combien elle
abondait surtout aux lvres de Nodier lui-mme, dans ces soires de
dimanche o debout, appuy  la chemine, un peu pench, il renonait 
sa veine de whist, dcidment trop contraire ce soir-l, et consentait 
se ressouvenir! Bien que dans ses _Souvenirs de Jeunesse_, et dans cette
foule d'anecdotes et de nouvelles publies, il n'ait cess de puiser 
la source secrte et d'y introduire le lecteur, on peut assurer que, si
on ne l'a pas entendu causer, on ne le connat, on ne l'apprcie comme
conteur qu' demi. Sa jeunesse donc essaya de tout, et risqua toutes
les aventures, politique et sentimentale tour  tour, passant de la
conspiration  l'idylle, de l'tude innocente et austre au dlire
romanesque, mais arrtant, coupant le tout assez  temps pour n'en
recueillir que l'motion et n'en possder que le rve. Nul plus que lui
n'vita ce que les autres prudents recherchent et recommandent si fort,
la grande route, la route battue; mais il connut, il dcouvrit tous les
sentiers. Que de miel, que de rose  travers les ronces! En ne songeant
qu' pousser au hasard les heures et  tromper perdument les ennuis, il
amassait le butin pour les annes apaises, pour la saison tardive du
sage. Nous en avons joui  le lire,  l'couter; lui-mme en a joui  y
revenir.

De toutes ses vicissitudes, de tous ses travaux, de tous ses essais, de
toutes ses erreurs mme, il tait rsult  la longue, chez cette nature
la mieux doue, un fonds unique, riche, fin, mobile, propre aux plus
dlicates fleurs, aux fruits les plus savoureux. De toutes ces aimables
soeurs de notre jeunesse qui nous quittent une  une en chemin, et qu'il
nous faut ensevelir, il lui en tait rest deux, jusqu'au dernier jour
fidles, deux muses se jouant  ses cts, et qui n'ont dsert qu'
l'heure toute suprme le chevet du mourant, la Fantaisie et la Grce.

Aucun crivain n'tait plus fait que Nodier pour reprsenter et
pour exprimer par une dfinition vivante ce que c'est qu'un homme
_littraire_, en donnant  ce mot son acception la plus prcise et la
plus exquise. Nos hommes distingus, nos personnages minents dans les
grandes carrires traces, ne se rendent pas toujours bien compte de ce
genre de mrite compliqu, fugitif, et sont tents de le mconnatre.
L'exemple de Nodier est l qui les rfute aujourd'hui et de la seule
manire convenable en telle matire, c'est--dire qui les rfute avec
charme. tre un esprit _littraire_, ce n'est pas, comme on peut le
croire, venir jeune  Paris avec toute sorte de facilit et d'aptitude,
y observer, y deviner promptement le got du jour, la vogue dominante,
juger avec une sorte d'indiffrence et s'appliquer vite  ce qui promet
le succs, mettre sa plume et son talent au service de quelque beau
sujet propre  intresser les contemporains et  pousser haut l'auteur.
Non, il peut y avoir dans le rle que je viens de tracer beaucoup de
talent _littraire_ sans doute, mais l'esprit mme, l'inspiration qui
caractrisent cette nature particulire n'y est pas. Tout homme n
littraire aime avant tout les lettres pour elles-mmes; il les aime
pour lui, selon la veine de son caprice, selon l'attrait de sa chimre:
_Quem tu Melpomene semel_. Il laisse la foule, si elle lui dplat, et
s'en va garer ses belles annes dans les sentiers. Les sujets qu'il
choisit, et sur lesquels sa verve le plus souvent s'exerce, ne lui
arrivent point par le bruit du dehors et comme un cho de l'opinion
populaire; ils tiennent plutt  quelque fibre de son coeur, ou il ne
les demande qu' l'cho des bois. Ce sont parfois des poursuites, des
entranements singuliers dont les hommes positifs, les esprits judicieux
et qui ne songent qu' arriver ne se rendent pas bien compte, et
auxquels ils sourient non sans quelque piti. Patience! tout cela un
jour s'achve et se compose. Cet intrt qui manquait d'abord au sujet,
le talent le lui imprime, et il le cre pour ceux qui viennent aprs
lui. Ce qui n'existait pas auparavant va dater de ce jour-l, et l'lite
des gnrations humaines saura le goter. Qui donc plus que Nodier a
prodigu en littrature, mme en critique, ces crations piquantes,
imprvues, non point si passagres qu'on pourrait le croire? elles
s'ajouteront au dpt des pices curieuses et dlicates, dont les
connaisseurs futurs, les Nodier de l'avenir s'occuperont.

Nous disons que Nodier fut toujours le mme jusqu' la fin, toujours le
Nodier des jeunes annes; nous devons faire remarquer pourtant que sa
vie littraire se peut diviser en deux parts sensiblement diffrentes.
Il ne vint s'tablir  Paris qu'au commencement de la Restauration, et,
pendant ces annes politiques ardentes, il n'aurait point fallu demander
 cette imagination si vive le calme souriant o nous l'avons vu depuis.
En usant alors  la hte ce surplus des passions dont le milieu de
la vie se trouve souvent comme embarrass, il se prparait  cette
indiffrence du sage,  cette bienveillance finale, inaltrable,  peine
aiguise d'une lgre ironie. Fix  l'Arsenal depuis 1824, il put, pour
la premire fois, y asseoir un peu son existence, si longtemps battue
par l'orage; sa maturit d'crivain date de l. Il tait de ces natures
excellentes qui, comme les vins gnreux, s'amliorent et se bonifient
encore en avanant. Plus sa destine continua depuis ce premier moment
de s'tablir et de se consolider, plus aussi son talent gagna en
vigueur, en louable et libre emploi. Nomm il y a dix ans  l'Acadmie
franaise, il y trouva une carrire toute prpare et enfin rgulire
pour ses facults srieuses, pour ses tudes les plus chries. Ce qu'il
avait entrepris et dj excut de travaux et d'articles pour le nouveau
Dictionnaire historique de la langue franaise ne saurait tre apprci
en ce moment que de ceux qui en ont entendu la lecture; ce qui est bien
certain, c'est qu'il gardait, jusque dans des sujets en apparence
vous au technique et  une sorte de scheresse, toute la grce et la
fertilit de ses dveloppements; il n'avait pas seulement la science de
la philologie, il en avait surtout la muse[192].

[Note 192: On a racont une anecdote assez piquante: Nodier lisait
dans une sance particulire de l'Acadmie l'article _Abolition_ du
Dictionnaire: Abolition, substantif fminin, etc., etc...; prononcez
_abolicion._--Votre dernire remarque me parat inutile, dit un
acadmicien prsent, car on sait bien que devant l'_i_ le _t_ a toujours
le son du _c_.--Mon cher confrre, ayez _pici_ de mon ignorance,
rpond Nodier en appuyant sur chaque mot, et faites-moi l'_amici_ de me
rpter la _moici_ de ce que vous venez de me dire. On juge de
l'clat de rire universel qui saisit la docte assemble; on ajoute que
l'acadmicien rfut (M. de Feletz) en prit gaiement sa part.]

Pour nous qui ne le jugions que par le dehors, il ne nous a jamais paru
plus fcond d'ides, plus inpuisable d'aperus, plus sr de sa plume
toujours si flexible et si lgre, qu'en ces dernires annes et dans
les morceaux mmes dont il enrichissait nos recueils, fiers  bon droit
de son nom. Il avait acquis avec l'ge assez d'autorit, ou, si ce mot
est trop grave pour lui, assez de faveur universelle pour se permettre
franchement l'attaque contre quelques-uns de nos travers, ou peut-tre
de nos progrs les plus vants. Le docteur _Nophobus_ ne s'y pargnait
pas, et ceux mme qui se trouvaient atteints en passant ne lui
gardaient pas rancune. Le propre de Nodier, son vrai don, tait d'tre
invitablement aim. Il faut lui savoir gr pourtant, un gr srieux,
d'avoir, en plus d'une circonstance, oppos aux abus littraires cette
expression franche, cette contradiction indpendante qui, dans une
nature de conciliation et d'indulgence comme la sienne, avait tout son
prix.

Le dernier morceau qu'il ait donn  cette _Revue_, le dernier acte de
prsence de Nodier, 'a t ses agrables stances  M. Alfred de Musset:

  J'ai lu ta vive Odysse
  Cadence,
  J'ai lu tes sonnets aussi,
  Dieu merci!...

On peut dire de cette jolie pice mlodieuse, touchante, et dont le
rhythme gracieux, mais exprs tombant et un peu affaibli, exprime 
ravir un sourire dj las, qu'elle a t le chant de cygne de Nodier:

  Mais reviens  la vespre
  Peu pare,
  Bercer encor ton ami
  Endormi.

Nodier, depuis bien des annes, et mme sans qu'aucune maladie positive
se dclart, ressentait souvent des fatigues extrmes qui le faisaient
se mettre au lit avant le soir, chercher le sommeil avant l'heure. Il
aimait le sommeil, comme La Fontaine, et il l'a chant en des vers
dlicieux, peu connus et que nous demandons  citer, comme exemple du
jeu facile et habituel de cette fantaisie sensible:

LE SOMMEIL.

  Depuis que je vieillis, et qu'une femme, un ange,
  Souffre sans s'mouvoir que je baise son front;
  Depuis que ces doux mots que l'amour seul change
  Ne sont qu'un jeu pour elle et pour moi qu'un affront;

  Depuis qu'avec langueur j'assiste  la veille
  Qu'enchantent son langage et son rire vermeil,
  Et la rose de mai sur sa joue effeuille,
  Je n'aime plus la vie et j'aime le Sommeil;

  Le Sommeil, ce menteur au consolant mystre,
  Qui djoue  son gr les vains succs du Temps,
  Et sur les cheveux blancs du vieillard solitaire
  pand l'or du jeune ge et les fleurs du printemps.

  Il vient; et, bondissant, la Jeunesse anime
  Reprend ses jeux badins, son essor tourdi;
  Et je puise l'amour  sa coupe embaume
  O roule en serpentant le myrte reverdi.

  Comme un enchantement d'esprance et de joie,
  Il vient avec sa cour et ses choeurs gracieux,
  O, sous des rseaux d'or et des voiles de soie,
  S'enchanent des Esprits inconnus dans les cieux;

  Soit que, dans un soleil o le jour n'a point d'ombre,
  Il me promne errant sur un firmament bleu,
  Soit qu'il marche, suivi de Sylphides sans nombre
  Qui jettent dans la nuit leurs aigrettes de feu:

  L'une tombe en riant et danse dans la plaine,
  Et l'autre dans l'azur parcourt un blanc sillon;
  L'une au zphyr du soir emprunte son haleine,
  A l'astre du berger l'autre vole un rayon.

  C'est pour moi qu'elles vont; c'est moi seul qui les charme,
  C'est moi qui les instruis  ne rien refuser.
  Je n'ai jamais pay leurs rigueurs d'une larme,
  Et leur lvre jamais ne dnie un baiser.

  Ah! s'il versait longtemps, le prisme heureux des songes,
  Sur mes yeux blouis ses clairs dcevants!
  S'il ne s'teignait pas, ce bonheur des mensonges,
  Dans le nant des jours o souffrent les vivants!

  Ou si la mort tait ce que mon coeur envie,
  Quelque sommeil bien long, d'un long rve charm,
  La nuit des jours passs, le songe de la vie!
  Quel bonheur de mourir pour tre encore aim!...

Ainsi pensait-il depuis que s'taient enfuies les belles annes dans
lesquelles le pote s'accoutume trop  enfermer tout son destin. Le
souvenir, la rminiscence, le songe, venaient donc  son aide, et lui
obissaient au moindre signe, comme des esprits familiers et consolants.
Plus d'une fois, nous l'avons vu, le matin,  quelque runion d'amis
 laquelle il tait convi et dont il tait l'me: il arrivait
au rendez-vous, fatigu, pli, se tranant  peine; aux bonjours
affectueux, aux questions empresses, il ne rpondait d'abord que par
une plainte, par une pense de mort qu'on avait hte d'touffer. La
runion tait complte, on s'asseyait: c'est alors qu'il s'animait par
degrs, que sa parole facile, lgante, retrouvait ses accents vibrants
et doux, que le souvenir voquait en lui les Ombres de ce pass charmant
qu'il redemandait tout  l'heure au sommeil; le conteur-pote tait
devant nous; nous possdions Nodier encore une fois tout entier. Depuis
des annes, il avait si souvent parl de la mort, et nous l'avions en
toute rencontre retrouv si vivant par l'esprit qu'on ne pouvait se
figurer qu'il ne s'exagrt pas un peu ses maux, et  lui aussi on
pourrait appliquer ce qu'on disait de M. Michaud, que la dure mme
de nos craintes refaisait  la longue nos esprances. On tait tent
surtout de rpter avec M. Alfred de Musset:

  Ami, toi qu'a piqu l'abeille,
  Ton coeur veille,
  Et tu n'en saurais ni gurir,
  Ni mourir.

Mais non, il y avait plus que la piqre de l'abeille; l'aiguillon fatal
tait l. C'est trop longtemps insister et nous complaire  de gracieux
retours que la gravit de la fin dernire vient couvrir et dominer.
Nodier est mort en homme des esprances immortelles, en homme religieux
et en chrtien. Ces ides, ces croyances du berceau et de la tombe,
taient de tout temps demeures prsentes  son imagination,  son
coeur. Entour de la famille la plus aimable et la plus aime, d'une
famille que l'adoption ds longtemps n'avait pas craint de faire plus
nombreuse, de ses quatre petits-enfants qui Jouaient la veille encore,
ne pouvant rien comprendre  ces approches funbres, de sa charmante
fille, sa plus fidle image, son oeuvre gracieuse la plus accomplie,
Nodier a travers les heures solennelles au milieu de tout ce qui peut
les soutenir et les relever; si une pense de prvoyance humaine est
venue par moments tomber sur les siens, elle a t comprise, devine et
rassure par la parole d'un ministre, son confrre, l'ami naturel des
lettres[193]. Les tmoignages d'intrt et d'affection, durant toute sa
maladie, ont t unanimes, universels; il y tait sensible; il croyait
trop  l'amiti qu'il inspirait pour s'en tonner. Il exprimait
pourtant, parfois, et de son plus fin sourire, du ton d'un Sterne
attendri, combien tout cela lui paraissait presque disproportionn avec
une vie qui lui semblait,  lui, avoir toujours t si incomplte et si
prcaire. Ainsi l'auraient pens d'eux-mmes Le Sage ou l'abb Prvost
mourants[194];

Nodier allait tre dj un mort illustre. C'est un honneur de ce pays-ci
et de cette France, on l'a remarqu, que l'esprit,  lui seul, y tienne
tant de place, que, ds qu'il y a eu sur un talent ce rayon du ciel, la
grce et le charme, il soit finalement compris, apprci, aim, et qu'on
sente si vite ce qu'on va perdre en le perdant. Comme le disait devant
moi une femme de got[195], ce serait un grand seigneur ou un simple
crivain, le duc de Nivernais ou Nodier, on ne ferait pas autrement: en
France,  une certaine heure, il n'y a que l'esprit qui compte. Oui,
l'esprit charmant, l'esprit aid et servi du coeur. L'intrt public,
celui du monde proprement dit celui du peuple mme; on l'a vu aux
funrailles de Nodier cet intrt d'autant plus touchant ici qu'il est
plus dsintress, clate de toutes parts; le nom de celui qui n'a rien
t, qui n'a rien pu, qui n'a exerc d'autre pouvoir que le don de
plaire et de charmer, ce nom-l est en un moment dans toutes les
bouches, et tous le pleurent.

1er Fvrier 1844.

[Note 193: M. Villemain, ministre de l'Instruction publique.]

[Note 194: Je glisse au bas de la page ce mot humble, ce mot touchant,
que je prfre  d'autres mots plus glorieux, parce qu'il sent l'homme
cette heure de vrit, ce mot toutefois qu'il faudrait tre lui pour
prononcer comme il convient, avec sensibilit et ironie, avec un sourire
dans une larme; il s'agissait de ces marques d'affection et d'honneur
qui lui arrivaient en foule et ne cessrent plus, ds qu'on le sut en
danger: Qui est-ce qui dirait,  voir tout cela, que je n'ai toujours
t qu'un pauvre diable?--Comme Cherubini dans le tableau d'Ingre il ne
voyait pas la Muse immortelle qui debout tait derrire.]

[Note 195: La comtesse de Castellane, celle qui fut l'amie de M.
Mol.]



APPENDICE


LA FONTAINE, PAGE 54.

    (L'article suivant, crit dans _le Globe_ (15 septembre 1827), 
    propos des Fables de La Fontaine rapproches de celles des autres
    auteurs par M. Robert, ajoute quelques dtails et quelques
    dveloppements au morceau que contient ce volume.)

La littrature du sicle de Louis XIV repose sur la littrature
franaise du XVIe et de la premire moiti du XVIIe sicle; elle y a
pris naissance, y a germ et en est sortie; c'est l qu'il faut se
reporter si l'on veut approfondir sa nature, saisir sa continuit, et
se faire une ide complte et naturelle de ses dveloppements. Pour
apprcier, en toute connaissance de cause, Racine et son systme
tragique, il n'est certes pas inutile d'avoir vu ce systme, encore
mconnaissable chez Jodelle et Garnier, recevoir grossirement, sous la
plume de Hardy, la forme qu'il ne perdra plus dsormais, et n'arriver
 l'auteur des _Frres ennemis_ qu'aprs les laborations de Mairet et
avec la sanction du grand Corneille. On ne porterait de Molire qu'un
jugement imparfait et hasard si on l'isolait des vieux crivains
franais auxquels il reprenait son bien sans faon, depuis Rabelais et
Larivey jusqu' Tabarin et Cyrano de Bergerac. Boileau lui-mme, ce
strict rformateur, qui,  force d'purer et de chtier la langue, lui
laissa trop peu de sa libert premire et de ses heureuses nonchalances,
Boileau ne fait autre chose que continuer et accomplir l'oeuvre de
Malherbe; et, pour se rendre compte des tentatives de Malherbe, on est
forc de remonter  Ronsard,  Des Portes,  Regnier, en un mot  toute
cette cole que le prcurseur de Despraux eut  combattre. Mais si ces
tudes prliminaires trouvent quelque part leur application, n'est-ce
pas surtout lorsqu'il s'agit de La Fontaine et de ses ouvrages?
Contemporain et ami de Boileau et de Racine, le bonhomme, au premier
abord, n'a presque rien de commun avec eux que d'avoir aussi du gnie;
et ce serait plutt  Molire qu'il ressemblerait, si l'on voulait qu'il
ressemblt  quelqu'un parmi les grands potes de son ge. Rien qu'
lire une de ses fables ou l'un de ses contes aprs l'_ptre au Roi_ ou
l'_Iphignie_, on sent qu'il a son idiome propre, ses modles  part et
ses prdilections secrtes. Il est fort facile et fort vrai de dire que
La Fontaine se pntra du style de Marot, de Rabelais, et le reproduisit
avec originalit; mais de Marot et de Rabelais  La Fontaine il n'y a
pas moins de cent ans d'intervalle; et, quelque vive sympathie de
talent et de got qu'on suppose entre eux et lui, une si parfaite et
si naturelle analogie de manire,  cette longue distance, a besoin
d'explication, bien loin d'en pouvoir servir. Sans doute il a d
trouver en des temps plus voisins quelque descendant de ces vieux et
respectables matres, qui l'aura introduit dans leur familiarit: car
l'ide ne lui serait jamais venue de _restituer_ immdiatement leur
_faire_ et leur _dire_, ainsi que l'a tent de nos jours le savant
et ingnieux Courier. Ce n'tait pas  beaucoup prs un travailleur
opinitre ni un rudit que La Fontaine, ni encore moins un investigateur
de manuscrits, comme on l'a rcemment avanc[196], et il employait ses
nuits  tout autre chose qu' feuilleter de poudreux auteurs, ou  plir
sur Platon et Plutarque, que d'ailleurs il aimait fort  lire durant
le jour. Aussi, en publiant ses savantes recherches sur nos anciennes
fables, M. Robert a grand soin d'avertir qu'il ne prtend nullement
indiquer les sources o notre immortel fabuliste a puis: Je suis bien
persuad, dit-il, que la plupart lui ont t totalement inconnues. Un
tel aveu dans la bouche d'un commentateur est la preuve d'un excellent
esprit. Avant de parler du travail important de M. Robert, nous
essaierons, en profitant largement de sa science aussi bien que de celle
de M. Walckenaer, d'exposer avec prcision quelles furent, selon nous,
l'ducation et les tudes de La Fontaine, quelles sortes de traditions
littraires lui vinrent de ses devanciers, et passrent encore 
plusieurs potes de l'ge suivant.

[Note 196: C'est surtout Victorin Fabre qui soutenait cette thse: il
avait intrt  voir en toutes choses le laborieux.]

Et, d'abord, on a droit de regarder comme non avenus, par rapport  La
Fontaine et  son poque, les anciens pomes franais antrieurs  la
dcouverte de l'imprimerie, si l'on excepte le _Roman de la Rose,_ dont
le souvenir s'tait conserv, grce  Marot, durant le XVIe sicle, et
qu'on lisait quelquefois ou que l'on citait du moins. L'imprimerie, en
effet, fut employe dans l'origine  fixer et  rpandre les textes des
crivains grecs et latins, bien plus qu' exhumer les oeuvres de nos
vieux rimeurs. Personnne parmi les doctes ne songeait  eux; il arriva
seulement que leurs successeurs profitrent, depuis lors, du bnfice
gnral, et participrent aux honneurs de l'impression. Marot, le
premier, en disciple reconnaissant et respectueux, voulut sauver de
l'oubli quelques-uns de ceux qu'il appelait ses matres: il restaura
 grand'peine et publia Villon; il donna une dition du _Roman de la
Rose,_ dont il rajeunit, comme il put, le style. Mais son rudition
n'tait pas profonde, mme en pareille matire, et trs-probablement il
dchiffrait cette langue suranne avec moins de sagacit et de certitude
que ne le font aujourd'hui nos habiles, M. Mon ou M. Robert par
exemple. Ronsard et ses disciples vinrent alors, qui abjurrent le culte
des antiquits nationales et les laissrent en partage aux rudits, aux
Pasquier, aux La Croix du Maine, aux Du Verdier, aux Fauchet, dont
les travaux, tout estimables qu'ils sont pour le temps, fourmillent
d'erreurs et attestent une extrme inexprience. L'cole de Malherbe,
par son ddain absolu pour le pass, n'tait gure propre  rveiller le
got des curiosits gauloises, et on ne le retrouve un peu vif que chez
Guillaume Colletet, Mnage, du Cange, Chapelain, La Monnoye, tous doctes
de profession. Ce fut seulement au XVIIIe sicle que les fabliaux et
les romans-manuscrits devinrent l'objet d'investigations et d'tudes
srieuses. Irons-nous donc,  l'exemple de certains critiques, ranger La
Fontaine parmi ces deux ou trois antiquaires de son temps, et mettre le
bonhomme tout juste entre Mnage et La Monnoye, lesquels, comme on sait,
tournaient si galamment les vers grecs et les offraient aux dames en
guise de madrigaux? Il y a dans un recueil manuscrit du XIVe sicle une
fable du _Renard_ et du _Corbeau,_ et dans cette fable on lit ce vers:

  Tenait en son bec un fourmage,

qui se retrouve tout entier chez La Fontaine. En faut-il conclure,
avec plusieurs personnes de mrite consultes par M. Robert, que notre
fabuliste a videmment drob son vers  l'obscur Ysopet, et que, pour
s'en donner l'honneur, il s'est bien gard d'venter le larcin? Ainsi,
le comte de Caylus, ds qu'il eut mis le nez dans les fabliaux, saisi
d'un bel enthousiasme, crut y dcouvrir tout La Fontaine et tout
Molire, et se plaignit amrement du silence obstin que ces illustres
plagiaires avaient gard sur leurs victimes. Un critique clair du
_Journal des Dbats,_ sduit par quelques traits de vague ressemblance,
et cdant aussi  cette influence secrte qu'exerce le paradoxe sur
les meilleurs esprits, estime que La Fontaine doit beaucoup et  nos
contes, et  nos pomes, et  nos _proverbes_, depuis le _Roman
de Renart_, dont on ne me persuadera jamais qu'il n'ait pas eu
connaissance, jusqu'aux farces de ce Tabarin qu'il cite si plaisamment
dans une de ses fables. Quant aux farces de Tabarin, quant  nos
contes,  nos pomes _imprims,_ je pourrais tomber d'accord avec le
savant critique; mais le _Roman de Renart_, alors manuscrit et inconnu,
o le bonhomme l'et-il t dterrer? et quand on le lui aurait mis
entre les mains, de quelle faon s'y ft-il pris pour le dchiffrer,
mme _ grand renfort de besicles_, comme disent Rabelais et Paul-Louis?
On voit dans le _Mnagiana_ que Mnage (ou peut-tre La Monnoye; je
ne sais trop si l'endroit ne se rapporte pas  l'diteur) eut
communication, pendant deux jours, d'un vieux roman-manuscrit in-folio,
intitul _le Renart contrefait_, espce de parodie du _Roman de Renart._
A propos d'un passage du pome, il remarque que Mr de La Fontaine aurait
pu en tirer parti pour une fable, et sa manire de dire fait entendre
assez clairement que M. de La Fontaine ne le connaissait pas. Nous
persisterons donc  croire, jusqu' dmonstration positive du contraire,
qu'en matire de pomes et de romans d'une pareille date, l'aimable
conteur tait d'une ignorance prcisment gale  celle de Marot, de
Rabelais, de Passerat, de Regnier et de Voiture; on pourra mme trouver
que ces derniers le dispensaient assez naturellement des autres.

L'esprit lger, moqueur, grivois, qui de tout temps avait anim nos
auteurs de fabliaux, de contes, de farces et d'pigrammes, ne s'tait
pas teint vers le milieu du XVIe sicle, avec l'cole de Marot, en la
personne de Saint-Gelais. Malgr Du Bellay, Ronsard, Jodelle, et leurs
prtentions tragiques, piques et pindariques, cet esprit, immortel en
France, avait survcu, s'tait insinu jusque parmi leur auguste troupe,
et tel qu'un malicieux lutin, au lieu d'une ode ampoule, leur avait
dict bien souvent une chanson gracieuse et lgre. D'Aubign et
Regnier, grands admirateurs et dfenseurs de Ronsard, appartenaient par
leur talent  l'ancienne posie, et lui rendaient son accent d'nergie
familire et, si j'ose ainsi dire, son effronterie nave; Passerat et
Gilles Durant lui conservaient son badinage ingnieux et ses piquantes
finesses. La venue de Malherbe n'interrompit point brusquement ces
habitudes nationales, et son disciple Maynard fut plus d'une fois, dans
l'pigramme, celui de Saint-Gelais. D'Urf, Colletet, mademoiselle de
Gournay, mademoiselle de Scudery et beaucoup d'autres illustres de cet
ge, aimaient notre ancienne littrature, tout en lui prfrant la leur.
Il y avait quatre-vingts ans environ que le sonnet italien avait dtrn
le rondeau gaulois, les ballades et les chants royaux: Voiture, Sarasin,
Benserade, y revinrent, et cherchrent de plus  reproduire le style des
matres du genre. Mais dj, depuis 1621, La Fontaine tait n, vers le
mme temps que Molire, quinze ans avant Boileau, dix-huit ans avant
Racine.

Les premiers contes pourtant ne parurent qu'en 1662 (d'autres disent
1664). Ils avaient t prcds, et non pas annoncs, en 1654, par la
faible comdie de _l'Eunuque_. La Fontaine avait donc quarante et un
ans lorsqu'il commenait au grand jour sa carrire potique. Quelle
explication donner de ce dbut tardif? Son gnie avait-il jusque-l
sommeill dans l'oubli de la gloire et l'ignorance de lui-mme? Ou bien
s'tait-il prpar, par une longue et laborieuse ducation,  cette
facilit merveilleuse qu'il garda jusqu'aux derniers jours de sa
vieillesse, et doit-on admettre ainsi que les fables et les contes du
bonhomme ne cotrent pas moins  enfanter que les odes de Malherbe?
J'avoue qu'_a priori_ cette dernire opinion me rpugne; et, sans tre
de ceux qui croient  la suffisance absolue de l'instinct en posie, je
crois bien moins encore  l'efficacit de vingt annes de veilles, quand
il s'agit d'une fable ou d'un conte, dt la fable tre celle de la
_Laitire_ et du _Pot au lait_, et le conte celui de _la Courtisane
amoureuse_. Que La Fontaine ait travaill et soign ses ouvrages, ce ne
peut tre aujourd'hui l'objet d'un doute. Il _confesse_, dans la
prface de _Psych_, que la prose lui cote autant que les vers.
Ses manuscrits, etc., etc..... (Voir page 63 de ce volume les mmes
dtails.) Ce soin extrme n'a pas lieu de nous surprendre dans l'ami de
Boileau et de Racine, quoique probablement il y regardt de moins prs
pour cette foule de vers galants et badins dont il semait ngligemment
sa correspondance. Mais mme en poussant aussi loin qu'on voudra cette
exigence scrupuleuse de La Fontaine, et en estimant, d'aprs un prcepte
de rhtorique assez faux  mon gr, que chez lui la composition tait
d'autant moins facile que les rsultats le paraissent davantage, on
n'en viendra pas pour cela  comprendre par quel enchanement d'tudes
secrtes, et, pour ainsi dire, par quelle srie d'preuves et
d'initiations, le pauvre La Fontaine prit ses grades au Parnasse et
mrita, le jour prcis qu'il eut quarante et un ans, de recevoir des
neuf vierges le _chapeau de laurier,_ attribut de matre en posie,
 peu prs comme on reoit un bonnet de docteur. En vrit, autant
vaudrait dire qu'amoureux de dormir, comme il tait, il dormit d'un long
somme jusqu' cet ge, et se trouva pote au rveil. Mais le mot
de l'nigme est plus simple. Livr, aprs une premire ducation
trs-incomplte,  toutes les dissipations de la jeunesse et des sens,
La Fontaine entendit un jour, de la bouche d'un officier qui passait par
Chteau-Thierry, l'ode de Malherbe: _Que direz-vous, races futures,_
etc. Il avait alors vingt-deux ans, dit-on, et son gnie prit feu
aussitt comme celui de Malebranche  la lecture du livre de _l'Homme._
Ds lors le jeune Champenois fit des vers, d'abord lyriques et dans le
genre de Malherbe, mais il s'en dgota vite; puis galants et dans le
got de Voiture, et il y russit mieux. Malheureusement, rien ne nous
a t transmis de ces premiers essais. Sur le conseil de son parent
Pintrel et de son ami Maucroix, il se remit srieusement  l'tude de
l'antiquit: il lut et relut avec dlices Trence, Horace, Virgile, dans
les textes; Homre, Anacron, Platon et Plutarque, dans les traductions.
Quant aux auteurs franais, il avait ceux du temps, passablement
nombreux, et la littrature du dernier sicle, qui tait encore fort
en vogue, surtout hors de la capitale. En somme, Jean de La Fontaine,
matre des eaux et forts  Chteau-Thierry, devait passer pour un
trs-agrable pote de province, quand un oncle de sa femme, le
conseiller Jannart, s'avisa de le prsenter au surintendant Fouquet,
vers 1654. Ainsi introduit  la cour et dans le grand monde littraire,
il y paya sa bienvenue en sonnets, ballades, rondeaux, madrigaux,
sixains, dizains, pomes allgoriques, et put bientt paratre le
successeur immdiat de Voiture et de Sarasin, le rival de Saint-vremond
et de Benserade; c'tait le mme ton, la mme couleur d'adulation et de
galanterie, quoique d'ordinaire avec plus de simplicit et de sentiment.
A cette poque, La Fontaine frquentait avec assiduit la maison de
Guillaume Colletet, pre du rimeur crott et famlique, depuis fustig
par Boileau. Ce Guillaume Colletet, singulirement enclin, selon
l'expression de Mnage, aux amours _ancillaires_, avait pous, l'une
aprs l'autre, trois de ses servantes, et en tait, pour le moment, 
sa troisime et dernire, appele Claudine, dont la beaut, jointe  la
rputation d'esprit que lui faisait son mari dbonnaire, attirait chez
elle une foule d'adorateurs. Comme on y causait beaucoup littrature, et
que Colletet avait une connaissance particulire et un amour ardent de
nos vieux potes[197], La Fontaine ne dut pas moins retirer d'instruction
auprs de l'poux que d'agrment auprs de la dame. Je suis sr que plus
tard il lui arriva de regretter la table du bon Colletet, o, avec
bien d'autres licences, il avait celle d'admirer  son aise Crtin,
Coquillart, Guillaume Alexis, Martial d'Auvergne, Saint-Gelais, d'Urf,
voire mme Ronsard[198], sans craindre les bourrasques de Boileau. Et
Racine, le doux et tendre Racine, qui avait plus d'un faible de commun
avec La Fontaine, n'tait-il pas oblig aussi de se cacher de Boileau,
pour oser rire des facties de Scarron?

[Note 197: Colletet avait t l'un des cinq auteurs qui formaient le
conseil littraire de Richelieu; et, grce aux largesses du cardinal, il
avait pu acheter dans le faubourg Saint-Marceau, tout  ct de l'ancien
logement de Baf, une maison que Ronsard avait autrefois habite;
circonstances glorieuses qu'il ne se lassait pas de remmorer. Il y
eut un moment o les deux Colletet pre et fils, et la belle-mre de
celui-ci, la _belle-maman_, comme il disait, se faisaient  qui mieux
mieux en madrigaux les honneurs du Parnasse: ce qui devait prter assez
matire aux rieurs du temps (_Mmoires de Critique et de Littrature_,
par d'Artigny, tome VI).]

[Note 198: Il faut avouer pourtant que le nom de Ronsard, pour le peu
qu'il se trouve chez La Fontaine, n'y figure gure autrement ni mieux
que chez les autres contemporains; dans une lettre de lui  Racine
(1686), on lit: _Ronsard est dur, sans got, sans choix_, etc.; et
il lui oppose Racan, si lgant et agrable malgr son ignorance. La
Fontaine, qui se laissait dire beaucoup de choses aisment, avait
pour lors adopt sur Ronsard l'opinion courante, et un peu oubli ce
qu'autrefois le vieux Colletet lui avait d en raconter.]

Nous n'avons pas l'intention de suivre plus longtemps la vie de notre
pote. Qu'il nous suffise d'avoir rappel que, durant les vingt ans
couls depuis l'aventure de l'ode jusqu' la publication de _Joconde_
(1662), il ne cessa de cultiver son art; qu'il composa, dans le genre et
sur le ton  la mode, un grand nombre de vers dont trs-peu nous sont
rests, et que s'il y porta depuis 1664, c'est--dire depuis les dbuts
de Boileau et de Racine, plus de got, de correction, de maturit, et
parut adopter comme une seconde manire, il garda toujours assez de la
premire pour qu'on reconnt en lui le commensal du vieux Colletet, le
disciple de Voiture, et l'ami de Saint-vremond. Ce n'est pas seulement
 la physionomie de son style qu'on s'en aperoit: le choix peu
scrupuleux de ses sujets, et, encore plus, le drglement absolu de sa
vie, se ressentaient des habitudes de la _bonne_ Rgence; le favori de
Fouquet avait longtemps vcu au milieu des scandales de Saint-Mand; il
les avait clbrs, partags, et tait rest fidle aux moeurs autant
qu' la mmoire d'_Oronte_. Louis XIV du moins, mme avant sa rforme,
voulait qu'on mt dans le dsordre plus de mesure et de _dcorum_. Ces
circonstances runies nous semblent propres  expliquer la dfaveur de
La Fontaine  la cour, et l'injustice dont on accuse l'auteur de l'_Art
potique_ de s'tre rendu coupable envers lui.

A ne les considrer que sous le ct littraire, il est permis de
souponner que Boileau et La Fontaine n'avaient peut-tre pas tout
ce qu'il fallait pour s'apprcier compltement l'un l'autre; ils
reprsentaient, en quelque sorte, deux systmes diffrents, sinon
opposs, de langue et de posie. Un long parallle entre eux serait
superflu. On connat assez les principes et les prceptes de notre
lgislateur littraire. Son ami, trop humble pour se croire son rival,
en continuant de cheminer dans les voies traces, se contentait d'tre
le dernier et le plus parfait de nos vieux potes. C'tait, il est vrai,
un vieux pote unique en son genre, et par mille endroits ne ressemblant
 nul autre, ni  _matre Vincent_, ni  _matre Clment_, ni  _matre
Franois_; un vieux pote, adorateur de Platon, _fou de Machiavel_,
_entt de Boccace_, qui chrissait Homre et l'Arioste, oubliait de
dner pour Tite-Live, gotait Trence en profitant de Tabarin, qu'une
ode de Malherbe transportait presque  l'gal de _Peau d'Ane_, et dont
l'admiration vive et mobile, comme celle d'un enfant, embrassait
toutes les beauts, s'ouvrait  toutes les impressions, en recevait
indiffremment du _nord_ ou du _midi_, et trouvait place mme pour
le prophte Baruch, quand Baruch il y avait[199]. De tant de richesses
amasses au jour le jour, sans efforts et sans dessein, dposes et
fondues ensemble dans le naturel le plus heureux du monde, s'tait form
avec l'ge cet inimitable style,  la fois trop complexe et trop simple
pour tre dfini, et qu'on caractrise en l'appelant celui de La
Fontaine. Que Boileau n'ait pas rougi d'avancer (comme Monchesnay et
Louis Racine l'assurent) que ce style n'appartient pas en propre  La
Fontaine, et n'est qu'un emprunt de Marot et de Rabelais, nous rpugnons
 le croire; ou, s'il l'a dit en un instant d'humeur, il ne le pensait
pas. Sa dissertation sur _Joconde_, et vingt passages formels o il rend
 son confrre un clatant hommage, l'attesteraient au besoin. Il est
pourtant vraisemblable que le censeur austre qui se repentait d'avoir
lou Voiture, qui sentait peu Quinault, et appelait Saint-vremond un
_charlatan de ruelles_, ne coulait pas toujours avec assez d'indulgence
sur la fadeur galante, la morale _lubrique_, les restes de faux got et
les ngligences nombreuses du charmant pote[200]. Mais ce ne serait
pas assez pour motiver l'omission du nom de La Fontaine dans _l'Art
potique_, si l'on ne songeait que, par son attachement pour Fouquet,
et principalement par la publication de ses contes, le bonhomme avait
provoqu le mcontentement du monarque, si svre en fait de convenance,
et qu'il eut sa part de cette rancune glaciale et durable dont les
Saint-vremond et les Bussy, beaux-esprits espigles et libertins,
furent galement victimes. Boileau sans doute eut tort de sacrifier,
je ne dis pas l'amiti, mais l'quit,  la peur de dplaire; du moins
aucune pense de jalousie n'entra dans sa faiblesse. S'il parut se
glisser ensuite entre les deux grands crivains un refroidissement qui
augmenta avec les annes, la faute n'en fut pas  lui tout entire.
Lui-mme il dplorait sincrement, dans l'homme illustre et bon, les
penchants, dsormais sans excuse, qui l'arrachaient de plus en plus
au commerce des honntes gens de son ge. Ainsi s'taient tristement
vanouies ces brillantes et douces runions de la rue du Vieux-Colombier
et de la maison d'Auteuil. Molire et Racine avaient de bonne heure
cess de se voir; Chapelle, adonn  des gots crapuleux, tait perdu
pour ses amis, et La Fontaine aussi les affligeait par de longs
dsordres qui souillrent  la fois son gnie et sa vieillesse.

[Note 199: La Fontaine ayant appris que le savant Huet dsirait voir
la traduction italienne des _Institutions_ de Quintilien par Toscanella,
qu'il possdait, s'empressa de la lui offrir en y joignant cette pitre
nave en l'honneur des anciens et de Quintilien: ce qui prouvait, dit
Huet, la candeur du pote, lequel, en se dclarant pour les anciens
contre les modernes dont il tait l'un des plus agrables auteurs,
plaidait contre sa propre cause. On lit cela dans le _Commentaire_ latin
de Huet sur lui-mme, qui renferme de curieux jugements peu connus sur
Boileau, Corneille et autres: on s'en tient d'ordinaire au _Huetiana_,
qui n'est pas la mme chose.]

[Note 200: Dans une lettre  Charles Perrault (1701), Boileau, voulant
montrer qu'on n'a point envi la gloire aux potes modernes dans ce
sicle, dit: Avec quels battements de mains n'y a-t-on point reu les
ouvrages de Voiture, de Sarasin et de La Fontaine! etc. On le voit,
pour lui La Fontaine tait de cette famille un peu antrieure au pur et
grand got de Louis XIV.]

Comme pote, il fut, avons-nous dit, le dernier de son cole, et n'eut,
 proprement parler, ni disciples, ni imitateurs. N'oublions point,
toutefois, que bien des rapports d'inclinations et mme de talent le
liaient  Chapelle et  Chaulieu; que, jusqu'au temps de sa conversion,
il venait frquemment deviser et boire sous les marronniers du Temple, 
la mme table o s'assirent plus tard Jean-Baptiste Rousseau et le jeune
Voltaire; et que ce dernier surtout, vif, brillant, frivole, puisa au
sein de cette socit joyeuse, o circulait l'esprit des deux Rgences,
certaines habitudes gauloises de licence, de malice et de gaiet, qui
firent de lui, selon le mot de Chaulieu, un successeur de Villon,
quoiqu' dire vrai Voltaire n'et peut-tre jamais lu Villon, et que,
pour un convive du Temple, il parlt trop lestement de La Fontaine...

FIN DU TOME PREMIER.



  TABLE DES MATIRES
  DU PREMIER VOLUME.



  Prface.
  Boileau.
  La Fontaine de Boileau, ptre.
  Pierre Corneille.
  La Fontaine,
  Racine.
  La reprise de _Brnice_.
  Jean-Baptiste Rousseau.
  Le Brun.
  Mathurin Regnier et Andr Chnier.
  Documents indits sur Andr Chnier.
  George Farcy.
  Diderot.
  L'abb Prvost.
  M. Andrieux.
  M. Jouffroy.
  M. Ampre.
  Du Gnie critique et de Bayle.
  La Bruyre.
  Millevoye.
  Des Soires littraires.
  Charles Nodier.
  Charles Nodier aprs les funrailles.
  Appendice sur La Fontaine.

  FIN DE LA TABLE.





End of the Project Gutenberg EBook of Portraits littraires, Tome I
by C.-A. Sainte-Beuve

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PORTRAITS LITTRAIRES, TOME I ***

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