Project Gutenberg's Cent-vingt jours de service actif, by Charles R. Daoust

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Title: Cent-vingt jours de service actif

Author: Charles R. Daoust

Release Date: September 30, 2004 [EBook #13557]

Language: French

Character set encoding: ASCII

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CENT-VINGT JOURS DE SERVICE ACTIF ***




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  [Illustration 003.png LE DRAPEAU DU 65eme,
  PRESENTE PAR LES DAMES DE MONTREAL,
  DANS L'EGLISE DU GESU, LE JOUR DE PAQUES 1886.]



  CHARLES R. DAOUST.

  CENT-VINGT JOURS
  DE SERVICE ACTIF
  RECIT HISTORIQUE TRES COMPLET
  DE LA
  CAMPAGNE DU 65eme
  AU
  NORD-QUEST


  AVEC DE NOMBREUSES ILLUSTRATIONS
  MONTREAL-1886



  TABLE DES MATIERES.

  Avis au lecteur.
  Preface.
  Tableau chronologique.

  PREMIERE PARTIE.

  LA MARCHE.

  Chapitre I.--De Montreal a Calgarry.
  Chapitre II.--Sejour a Calgarry.
  Chapitre III.--Le Bataillon Droit.--De Calgarry a Edmonton.
  Chapitre IV.--Le Bataillon Gauche.--De Calgarry a Edmonton.

  DEUXIEME PARTIE.

  LE BATAILLON DROIT.

  Chapitre I.--D'Edmonton a Victoria.
  Chapitre II.--De Victoria a Fort Pitt.
  Chapitre III.--Fort Pitt et la Butte-aux-Francais.
  Chapitre IV.--A la poursuite de Gros-Ours.
  Chapitre V.--Lemay et Marcotte.

  TROISIEME PARTIE.

  LE BATAILLON GAUCHE.

  Chapitre I--Port Ostell.
  Chapitre II.--Fort Edmonton.
  Chapitre III.--Fort Saskatchewan.
  Chapitre IV.--Fort Ethier.
  Chapitre V.--Fort Normandeau.

  QUATRIEME PARTIE.

  LE RETOUR.

  Chapitre I.--De Fort Ostell a Fort Pitt.
  Chapitre II.--De Fort Pitt a Montreal.
  Notes.


AU LECTEUR.

En presentant ce livre au public, l'auteur remplit un devoir. Pendant
quatre longs mois tout un peuple a eu les yeux fixes sur les vastes
territoires du Nord-Ouest, pendant quatre longs mois des centaines de
familles canadiennes ont vecu dans l'anxiete la plus cruelle; pendant
ce temps-la, des centaines de jeunes Canadiens bravaient toutes les
miseres, toutes les fatigues, la mort meme, pour retablir la paix et
supprimer la revolte.

Et personne ne racontera leurs souffrances! personne ne redira leurs
miseres! Laisser passer cette page d'histoire canadienne sans la graver
dans nos annales serait une negligence impardonnable, presqu'un crime.

Voila la mission! voila le devoir!

Quelqu'inexperimente que fut l'auteur, il n'a pas recule devant la
grandeur de la tache imposee. Il confesse son incapacite et prie le
lecteur de prendre en consideration sa jeunesse et sa bonne volonte et
de lui pardonner les mille imperfections de son oeuvre.

Lachine 1886.

CHARLES R. DAOUST.



PREFACE.

Est-il reellement necessaire de faire une preface a cet ouvrage? Telle
est la question que je me suis posee et qu'apres mure reflexion j'ai
resolue dans l'affirmative. Il faut une preface, quand ca ne serait que
pour expliquer au lecteur le plan sur lequel le livre a ete ecrit et en
donner la raison.

Avant d'entrer en matiere, il est de mon devoir de prevenir le public
que ce livre n'a aucun but politique. J'ai voulu m'elever au-dessus de
toute discussion de parti et presenter cet ouvrage qui n'aura d'autre
merite que sa valeur historique. Si, de l'avis de tous ceux qui ont
pris part a la campagne de 1885, j'ai fait un recit fidele de tous les
evenements qui ont accompagne le passage du 65eme dans le Nord-Onest,
mon but aura ete atteint.

Pour rendre le recit plus clair et le mettre a la portee de tous, j'ai
divise l'ouvrage en quatre parties distinctes:

1 deg. La Marche; 2 deg. Le Bataillon droit; 3 deg. Le Bataillon gauche et 4 deg. le
Retour.

La premiere partie est le recit des incidents qui ont marque le depart
du 65eme de Montreal et les details de sa marche jusqu'a Edmonton. Cette
partie est subdivisee en quatre chapitres:

1 deg. De Montreal a Calgarry; 2 deg. Sejour a Calgarry; 3 deg. Le Bataillon droit
de Calgarry a Edmonton et 4 deg. Le Bataillon gauche de Calgarry a Edmonton.

Dans le compte rendu de ces trente-cinq premiers jours de la campagne
ainsi que dans tout le reste de cet ouvrage, je me suis borne a raconter
les faits sans m'attacher beaucoup a la forme de style sous laquelle je
les ai presentes.

La deuxieme partie est divisee en cinq chapitres: 1 deg. D'Edmonton
a Victoria; 2 deg. De Victoria a Fort Pitt; 3 deg. Fort Pitt et la
Butte-aux-Francais; 4 deg. A la poursuite de Gros-Ours et 5 deg. Lemay et
Marcotte.

La troisieme partie, qui est le recit de la vie de garnison des
differentes compagnies du bataillon gauche est naturellement subdivisee
en autant de chapitres qu'il y avait de forts: 1 deg. Fort Ostell; 2 deg. Fort
Edmonton; 8 deg. Fort Saskatchewan; 4 deg. Fort Ethier et 5 deg. Fort Normandeau.

La quatrieme partie est "Le Retour." Elle n'est subdivisee qu'en deux
chapitres: 1 deg. De Fort Ostell a Fort Pitt et 2 deg. De Fort Pitt a Montreal.

Comme on peut le voir le plan est des plus simples et la division de
l'ouvrage est des plus claires.

Ce n'est cependant pas sans beaucoup de travail que j'ai pu arriver a un
resultat aussi satisfaisant. Separe du gros du bataillon et relegue avec
ma compagnie a soixante-dix milles au sud d'Edmonton, je n'ai pu me
procurer le recit complet; de la campagne qu'en compilant les notes des
officiers en charge des autres detachements du bataillon.

Je saisis l'occasion pour remercier chacun des officiers qui m'ont
assiste de leur concours. Leur temoignage, corrobore par les soldats
sous leurs ordres, est de la plus grande valeur au point de vue de la
veracite du recit et son authenticite est au dessus de tout doute.

Il est tres possible que certains faits de peu d'importance aient pu
etre oublies, mais l'histoire generale est complete. Pour rendre le
recit plus interessant, j'ai fait inserer les vignettes des principaux
officiers qui ont pris part a la campagne ainsi que les forts ou le
bataillon a passe. Les photographies ont ete faites avec soin par les
premiers artistes de cette ville, entr'autres M. L. Gr. H. Archambault,
dont la reputation est etablie. Les vignettes sont dues a MM. Cassan et
Babineau et ont ete faites avec autant de soin que possible.

En un mot, je n'ai rien neglige pour faire de cet ouvrage une oeuvre
parfaite sous tous les rapports et le lecteur, prenant en consideration
mon trouble et ma bonne volonte, me pardonnera, je l'espere, les
quelques erreurs de style qui, a cause de mon inexperience, ont pu se
glisser dans ces pages.

Montreal, 1886.

CHARLES R. DAOUST, Sergent, Compagnie No. 1, 65eme Bataillon.



TABLEAU CHRONOLOGIQUE DES EVENEMENTS DE L'EXPEDITION DU 65eme AU
NORD-OUEST

Mars 28.--Appel du 65eme en service actif.
Avril 2.--Depart du bataillon de Montreal.
Avril 3.--Passage a Mattawa.
Avril 4.--Arrivee a Dalton.--Voyage en traineaux.
Avril 5.--Arrivee au Lac-au-Chien.--Nuit en chars a boeufs.
Avril 6.--Marche sur le lac Superieur.--Arrivee a Jackfish Bay.
Avril 7.--Sejour a Jackfish Bay.
Avril 8.--Arrivee a Red Rock.--On remonte a bord de bons chars.
Avril 9.--Passage a Port Arthur.
Avril 10.--A Winnipeg.
Avril 11.--Passage a Regina.
Avril 12.--Arrivee a Calgarry.
Avril 13.--Alerte au camp. Lt. Starnes prend le commandement des
avant-postes.
Avril 14.--Tempete de neige appelee _Chinouck_--On se retire dans les
casernes.
Avril 15 et 16.--Dans les casernes.
Avril 17.--Retour aux tentes.--Arrivee de l'Infanterie Legere a
Calgarry.
Avril 18.--Grande fete au village.
Avril 19.--Premiere messe du bataillon a la mission.
Avril 20.--Depart du bataillon droit pour Edmonton.
Avril 21.--Arrivee a Calgarry d'un canon du Port McLeod,
Avril 23.--Depart du bataillon gauche pour Edmonton.--Le Major Dugas
fait ses adieux au bataillon.
Avril 24.--Passage du bataillon gauche a l'Anse McPherson.
Avril 25.--Arrivee du bataillon droit a la Traverse du Chevreuil Bouge.
Avril 26.--Le bataillon droit traverse la riviere du Chevreuil Bouge.
Avril 27.--Passage du bataillon droit a la riviere de l'Aveugle.
Avril 28.--Arrivee du bataillon gauche a la Traverse du Chevreuil Rouge.
Avril 29.--Passage du bataillon droit a la Ferme du Gouvernement.
Avril 30.--La compagnie No. 8 est laissee a la Traverse du Chevreuil
sous le commandement du Lieut. Normandeau.
Mai l.--Depart du bataillon gauche de la riviere du Chevreuil
Rouge.--Arrivee du bataillon droit a Edmonton.
Mai 2.--Passage du bataillon gauche a la Riviere Bataille.--Depart de
la compagnie No. 7 pour le Fort Saskatchewan sous le commandement du
Capitaine Doherty.
Mai 3.--Le bataillon gauche a la Ferme du Gouvernement.
Mai 4.--La balance du No. 8 et des soldats des compagnies Nos 1, 3 et
4 sont laisses a la ferme du Gouvernement sous le commandement du
Lieutenant Villeneuve.
Mai 5.--Arrivee du bataillon gauche a Edmonton.--Depart des compagnies
Nos 5 et 6 pour Victoria.--Le Capt. Ethier retourne a la Ferme du
Gouvernement.
Mai 6.--L'aile gauche du bataillon droit (les compagnies Nos 5 et 6)
passe au Fort Saskatchewan.
Mai 7.--Depart de l'aile droite du bataillon droit (les compagnies Nos
3, 4 et l'etat major du 65eme) pour Victoria--L'aile gauche traverse
la riviere Eturgeon.--Depart de la compagnie No. 1 pour la Riviere
Bataille.
Mai 8.--L'aile gauche du bataillon droit arrive a la Riviere Vermillon.
Mai 9.--Reunion des deux ailes du bataillon droit.
Mai 10.--Arrivee de la compagnie No. 1 a la Riviere
Bataille--L'Infanterie Legere de Winnipeg arrive a, Edmonton--Le
bataillon droit traverse la Riviere Vermillon.
Mai 11.--Arrivee du bataillon droit a Victoria.
Mai 12.--Passage au Lieutenant-Colonel Ouimet a la Riviere Bataille.
Mai 13.--Sejour du bataillon droit a la riviere Vermillon.
Mai 14.--Passage du Lieutenant-Colonel Ouimet a la Ferme du
Gouvernement.
Mai 16.--Arrivee du General Strange a Victoria, escorte de 190 hommes de
l'Infanterie Legere de Winnipeg.
Mai 20--Depart de la colonne d'Alberta de Victoria.
Mai 21.--L'aile droite du 65eme en bateaux sur la Saskatchewan.
Mai 22.--Nuit passee a St. Paul.--Alerte au camp.
Mai 23.--Traverse de l'Anse de la cote du Renne par la colonne Strange.
Mai 24.--Traverse de l'Anse du Lac aux Grenouilles par le bataillon
droit du 65eme.
Mai 25.--Le 65eme eleve une croix a la memoire des martyrs du Lac aux
Grenouilles.--Arrivee de la colonne Strange a Fort Pitt.
Mai 26.--Enterrement du jeune Cowan.
Mai 27.--Premiere rencontre du 65eme avec Gros-Ours.
Mai 28.--Bataille de la Butte-aux-Francais.
Mai 30.--Depart de la colonne Strange de Port Pitt pour la Riviere a
l'Oignon,--La compagnie No. 6 reste au Fort Pitt.
Mai 31.--Le Major Perry rejoint la colonne Strange.
Juin 1.--Des prisonniers de Gros-Ours arrivent au camp du General.
Juin 2.--Arrivee du General Middleton a bord du vapeur North-West.
Juin 3.--Les commissaires Royaux arrivent a Edmonton.
Juin 4.--Visite de Mgr Grandin a la Riviere Bataille.
Juin 5.--Une compagnie de l'Infanterie Legere de Winnipeg rejoint la
colonne Strange.
Juin 6.--Passage de la colonne au Lac aux Grenouilles.
Juin 8.--Le bataillon droit a Bear's Run.
Juin 9.--Le R. P. Legoff visite le Major Hugues.
Juin 10.--Les RR. PP. Legoff et Prevost sont delegues aupres des
Montagnais.
Juin 11.--Le Capt. Giroux arrive a Bear's Run avec sa compagnie.
Juin 12.--Les Montagnais se soumettent.
Juin 17.--Le Capt. Giroux part pour Montreal.
Juin 23.--Le bataillon droit recoit l'ordre du depart pour Montreal.
Juin 24.--Depart du bataillon droit de Bear's Run.
Juin 28.--Le bataillon gauche recoit l'ordre de se mettre en marche pour
Fort Pitt.
Juin 27.--Depart de la compagnie No. 1 de la Riviere Bataille.--La
compagnie No. 8 quitte la Traverse du Chevreuil et le Fort Ethier.--Le
bataillon droit arrive a Port Pitt a bord du North-West.
Juin 28.--La garnison du Fort Ethier et celle du fort Saskatchewan
arrivent a Edmonton.
Juin 29.--Les detachements du Fort Normandeau et du Fort Ostell arrivant
a Edmonton.
Juin 30.--Depart du bataillon gauche a bord de la "_Baroness_."
Juillet 2.--Le 65eme reuni a Fort Pitt.
Juillet 3.--Mort du Lieutenant-Colonel Williams des Midlands et du.
Sergent Valiquette du 65eme.
Juillet 5.--Arrivee a Battleford.--Funerailles du Lieutenant-Colonel
Williams et du Sergent Valiquette.
Juillet 7.--Passage des bateaux a l'Anse du Telegraphe.
Juillet 8.--A Prince Albert.--Visite a la prison de Gros-Ours.
Juillet 9.--Traversee dea Rapides.
Juillet 10.--Passage au Fort a la Corne.
Juillet 11.--Marche de cinq milles le long des Grands Rapides.
Juillet 12.--A bord de la barge "Red River."--Messe basse a bord.
(C'etait la seconde a laquelle assistait le bataillon depuis son depart
de Montreal.)
Juillet 13.--Depart des bateaux et commencement de la traversee du Lac
Winnipeg.
Juillet 18.--Arrivee a Selkirk.--Le bataillon monte a bord des
chars.--Depart.
Juillet 16.--Passage a Port Arthur.
Juillet 17.--Red Rock.
Juillet 18.--Jackfish Bay.
Juillet 19.--Passage a North Bay et Mattawa.
Juillet 20.--Arrivee du bataillon a Montreal.

[Illustration: LT. COL. OUIMET]





PREMIERE PARTIE.

LA MARCHE.



CHAPITRE I.

DE MONTREAL A CALGARRY.

La neige tombait en gros flocons... le ciel semblait vouloir couvrir
d'un epais linceul bien des douleurs et bien des larmes!

C'etait le jour du depart. Apres avoir parade a travers les rues de la
metropole, le bataillon arriva en bon ordre a la gare du Pacifique. Une
foule innombrable d'amis et de parents remplissait tous les alentours
de la gare. Le moment des adieux etait arrive. Quel spectacle! Ici, un
vieillard, aux cheveux blancs, donne a son fils sa derniere benediction
dans un baiser, et une larme perle a sa paupiere en lui donnant la
derniere poignee de main; la mere, trop faible pour assister a cette
scene etait restee a la maison. La, une femme s'evanouit. C'est une
malheureuse epouse, qui, comptant trop sur son courage, a voulu
accompagner son mari jusqu'au dernier moment. D'autres, plus stoiques,
donnent a leur mari le dernier baiser, et plongees dans un desespoir
muet, regardent immobiles, les yeux secs, leur epoux monter a bord des
chars. Sur les degres d'un waggon, un ami donne une derniere poignee
de main a son compagnon de college en lui souhaitant, de nombreuses
couronnes de lauriers a son retour. Et dans l'arriere-plan, la foule
repandue un peu partout, grimpee sur les toits, massee sur le parapet,
acclame les jeunes soldats et les salue de cris enthousiastes. Enfin
tout le monde est a bord. Apres quelques minutes d'attente, le sifflet
crie et le train se met en marche. Malgre la tristesse de la separation
et l'incertitude de l'avenir, quelques soldats faisant contre mauvaise
fortune bon coeur, se mettent a chanter les gais refrains de chansons
canadiennes. Bientot la gaiete devient, generale. A peine sortis de la
ville, MM. Davis et Portier nous distribuent des cigares, et en quelques
instants, n'eut-ce ete l'uniforme, on aurait pu nous prendre pour des
touristes en voyage. Dans la veillee, le Lt-Col. Ouimet passe de char
en char et presente au bataillon son aumonier le R. P. Provost et son
nouveau chirurgien, le Dr. Pare. Partout ils sont accueillis par des
cris de joie.

Vers deux heures et demie du matin, l'on arriva a Carleton Place. Le
train arreta et tout le bataillon alla reveillonner a l'hotel voisin de
la gare. Le repas fut des mieux servis et tres goute des soldats qui
devoraient les servantes des yeux tout en mangeant a pleine bouche;
le ventre et le coeur s'emplissaient a la fois, celui-la de mets et
celui-ci D'esperances.

[Illustration: REVD. PERE PROVOST, O.M.I.]

Plusieurs profiterent de cet arret pour ecrire des lettres a l'adresse
de leurs parents et de leurs amis. Une demi-heure plus tard le train se
remit en marche. Apres quelques minutes de divertissement, les soldats
se mirent au lit et tout rentra dans le silence.

Vers les neuf heures, le reveil sonna. A dix heures et demie, l'on passa
a Pembrooke. Des soldats du 42e vinrent nous rendre visite et nous
firent plusieurs dons de tabac, etc. En cet endroit le colonel recut une
lettre de Sa Grandeur Mgr Lorrain, vicaire apostolique de Pontiac. Le
saint eveque nous souhaitait beaucoup de succes dans notre entreprise et
terminait par ces paroles: "N. Z. Lorrain, ancien volontaire de l'armee
des hommes maintenant officier dans la paisible armee du Seigneur."

A une heure de l'apres-midi, nous descendions a Mattawa, L'appetit avait
eu tout le temps de se faire ressentir chez les soldats, et ce fut
avec joie qu'on se hata de descendre des chars pour aller diner. Mais
bernique! plusieurs furent desappointes; malgre que ce fut le Vendredi
Saint et qu'il y eut de la viande, le repas fut court; chacun se
contenta de devorer en imagination les mets qu'il s'etait promis de
manger. Ici, l'on se procura des bas, etc., crainte d'en manquer plus
tard; car plus on avancait, plus le froid augmentait. Le train continua
sans arret jusqu'a Scully's Junction, ou l'on devait avoir a souper;
mais par malheur on n'avait pas ete averti a temps et l'on n'avait que
des cigares pour les officiers.

Vers trois heures du matin, samedi, le train arreta. Tout le monde fut
bientot sur pied et le nom harmonieux de Biscotasing sonna comme une
trompette aux oreilles a moitie ouvertes des volontaires affames par
le fameux repas de Mattawa. Si le nom fit une mauvaise impression sur
l'esprit deja prejuge des soldats, l'apparition de grands vaisseaux
remplis de pruneaux confits, de feves roties, etc., leur remit le moral
en ordre.

Apres un bon repas dont chacun se declara satisfait, l'on continua. La
journee parut longue. Quelques-uns passerent le temps a confesse ou
ailleurs, chacun suivant ses gouts. On arreta quelques minutes a
Nemagosenda, puis le train se remit en marche et arriva a Dalton a neuf
heures et demie le soir. L'on s'attendait a descendre des chars en cet
endroit, mais le chemin de fer avait ete continue avec beaucoup de
vitesse depuis deux jours et l'on se rendit jusqu'a Algoma, ou l'on
arriva vers les dix heures.

Ici, un spectacle des plus gais s'offre a nos yeux. Des feux de bois
d'epinette ont ete prepares d'avance et eclairent notre route jusqu'a
une certaine distance. Tous descendent des chars avec joie, car la
monotonie du voyage commencait a ennuyer les esprits des soldats.

Que de fois ne regretta-t-on pas plus tard les bons chars qui nous
avaient portes pendant deux jours et deux nuits a travers un pays
civilise!

En voyant les traineaux en attente les soldats poussent des cris de
joie, on veut changer de transport a tout prix et la nuit parait si
belle que tous ont hate de s'enfoncer dans les profondeurs mysterieuses
des bois que les feux de joie leur font apercevoir dans le lointain.
L'on part en chantant et bientot les echos de la foret, repetent les
gais refrains des chansons canadiennes.

La nouveaute des paysages et le violent contraste des grands bois
silencieux avec le va-et-vient et le vacarme des villes excitent
l'imagination des esprits les moins poetiques. Il etait curieux de voir
les charretiers s'enfoncer sans hesiter a travers ces arbres touffus,
dans des bois ou le chemin etait disparu, enfoui sous la neige, et ou
les moins braves voyaient surgir de temps a autres d'enormes tetes de
Sauvages indomptes.

Vers minuit le silence commence a regner parmi les promeneurs deja
fatigues de la marche et c'est avec une satisfaction prononcee qu'on
arrive a "l'hotel de la Foret" vers une heure du matin. Ici on nous sert
a manger, mais les hommes encore peu habitues a la nourriture qui fut
distribuee, preferent s'en passer et choisissent leurs places autour
d'un feu de camp.

Apres une heure de halte au camp, on remonte en "sleighs" et la marche
se continue a travers les bois. A neuf heures du matin, le jour de
Paques, on atteignit la fin de notre penible voyage en traineaux. Deux
tentes furent levees a la hate en cet endroit appele vulgairement "Lac
aux Chiens."

Ici, un accident des plus deplorables arriva a un des hommes de la
compagnie No. 2, nomme Boucher. Cet individu, fatigue sans doute par la
longueur et les miseres de la route et decourage de la vie militaire,
se jeta sur le chemin de fer au moment ou notre train reculait, mais
perdant tout a coup courage devant la mort cruelle qu'il s'etait
choisie, il essaya au dernier moment de se sauver. Il etait trop tard.
Les roues lui passerent sur le pied et le blesserent douloureusement.
Il fut immediatement transporte sous la grande tente sur l'ordre du
chirurgien Simard en attendant l'arrivee du chirurgien major.

Cet accident, bien qu'il fut l'acte d'un insense, jeta la consternation
parmi le camp. C'etait; le premier accident serieux qui arrivait a un
membre du bataillon, et sa nature etait loin de compenser la peine que
son etat de priorite lui donnait.

Toute la journee se passa a attendre le colonel qui s'etait attarde a
Algoma, et la marche forcee qu'on avait faite pendant la nuit devint
inutile. Enfin, vers quatre heures de l'apres-midi, on nous servit nos
rations, puis on nous fit monter dans de mauvais chars plates-formes
dont quelques-uns meme etaient decouverts. On s'installa du mieux que
l'on put le long des bancs de bois brut en attendant l'heure du coucher.
On nous distribua des couvertes de laine; chaque homme en avait une.
Elles furent bientot etendues sur le plancher du char et les soldats se
placerent comme ils purent sous les bancs. On nous donna en meme temps
des tuques en laine; il etait temps! car notre figure etait des plus
comiques avec nos petits kepis sur le coin, de l'oreille.

Tout alla assez bien pendant une demi-heure mais bientot la fraicheur
des glacons transperce les couvertes et le sommeil devient impossible.
Plusieurs, Pour ne pas dire tous, se levent et passent le reste de la
nuit, colles les uns contre les autres le long des bancs. La nuit etait
des plus froides et le vent qui s'engouffrait par les fentes du char
rendait la situation des soldats intolerable. Avec quelle anxiete
chacun attendait en silence le premier village ou l'on pourrait enfin
descendre!

Enfin a six heures du matin le train arreta a la Baie du Heron, En moins
de cinq minutes tout le bataillon etait descendu en ligne. Pour la
premiere fois une pauvre ration de rhum fut donnee a chaque homme, et
sans rien exagerer, elle avait ete richement gagnee. Bientot apres
on nous servit a dejeuner dans les chantiers du Pacifique. Certains
journaux anglais, entr'autres le News de Toronto, ont rapporte qu'en cet
endroit les soldats avaient devalise les magasins de la compagnie et
bien d'autres histoires toutes aussi mensongeres et infames les unes que
les autres. C'est ici l'endroit de refuter ces sots rapports et de
leur donner un dementi formel. Jamais un regiment dans de pareilles
circonstances ne s'est aussi bien comporte et c'est meme etonnant
qu'aucun des mauvais rapports qui ont ete faits n'ait le moindre
fondement de verite.

Apres un copieux dejeuner, le bataillon remonta a bord et l'on continua
dans les memes chars jusqu'a Port Munroe, ou l'on arriva vers neuf
heures de l'avant midi. Ici, on laissa les chars et la marche a pied
commenca. Chaque soldat portait sur lui, outre sa carabine et ses
munitions, toutes les parties de son accoutrement, havresac et autres.
Apres une aussi mauvaise nuit, la marche le long de la rive nord du Lac
Superieur, vingt-cinq milles, faite en moins de dix heures, tient du
prodige.

Peu d'hommes, meme de vieux militaires auraient pu resister aussi
bravement a une aussi forte etape, et chose plus etonnante encore,
pas un seul homme ne fut malade. Une seule halte fut faite pendant la
marche, a Little Peak, ou l'on fit une distribution de rations,
fromage et "hard tacks." Si la fatigue fut grande, on eut une faible
compensation par le magnifique coup d'oeil presente par le coucher du
soleil sur le lac. L'astre du jour tomba comme un immense globe d'or
dans le rideau, aux couleurs variees, que lui tendait l'Occident et qui
semblait plier sous la masse qui s'y engouffrait; au fur et a mesure que
l'astre disparaissait a l'horizon, chaque nuage se nuancait d'une facon
grandiose. Que de poetes auraient fait deux fois la meme route pour
contempler un pareil spectacle!

Vers huit heures du soir tout le bataillon etait remonte dans: de
nouveaux chars, pires que ceux qu'on venait de laisser. Ceux-ci
n'etaient formes que de plates-formes simples avec une planche chaque
cote pour servir de garde-fou.

Sur ces planches d'autres plus minces etaient posees aussi pres que
possible les unes des autres et servaient de sieges aux soldats
fatigues. L'on marcha ainsi tout le reste de la nuit et il etait une
heure du matin quand on descendit a Jackfish Syndicate.

A peine les soldats etaient-ils descendus des chars que la, pluie
commenca a tomber. Malheureusement il n'y avait aucun abri pour recevoir
tous les soldats et plusieurs compagnies attendirent au-dela d'une
demi-heure exposees a l'intemperie de la saison. Quelques murmures
se firent entendre, mais ca ne dura pas longtemps, car comme en bien
d'autres circonstances semblables plus tard, le bon esprit des soldats
reprit le dessus et bientot des chante joyeux se firent entendre.
Quelques-uns, chanterent a contre-coeur, mais tout le monde chanta.

A deux heures du matin, apres avoir bien mange, les compagnies 2, 3,
4, 5 et 6 se retirerent dans les hangars de la compagnie du Pacifique,
situes aux environs, tandis que les autres, 1, 7 et 8, remonterent en
chars et furent conduites au village de Jackfish, ou un grand hangar
avait ete prepare pour elles. Un bon feu fut entretenu toute la nuit
dans les deux poeles de l'habitation et pour la premiere fois depuis
leur depart de Montreal, les volontaires dormirent bien et se
reposerent.

A dix heures l'on se reveilla et les compagnies qui avaient couche au
village retournerent en chars au Syndical pour y prendre le dejeuner.

La maison ou se servaient les repas etait encore remplie, les autres
compagnies qui avaient couche au Syndicat n'ayant pas encore fini leur
dejeuner. La pluie continuait a tomber de plus belle et les soldats
furent forces de s'entasser les uns sur les autres dans les hangars.

Pendant l'apres-midi, les volontaires se refugierent sous des tentes et
l'on s'amusa a chanter pour passer le temps, car la pluie ne cessait
pas. Quelques-uns se dirigerent vers une vieille masure dont l'enseigne
moins pretentieuse par la forme que par le nom qu'elle portait avait
attire leur attention. On vendait de la boisson dans ce chantier, la
biere s'y debitait, a 15 contins, et ce qu'on etait convenu d'appeler du
"whiskey" a 25 contins le verre.

A quatre heures, le repas du soir fut servi a tout le monde, puis chaque
compagnie rentra dans ses quartiers.

A sept heures, le coucher fut sonne et a huit heures, tout le monde
reposait.

Des quatre heures, le lendemain matin, les trois compagnies qui avaient
passe la nuit au village, se leverent et les chars n'arrivant pas, elles
se mirent en marche et traverserent le lac a pied jusqu'au Syndicat.

Apres une heure de marche, ces soldats n'eurent pour tout dejeuner
qu'une tranche de lard entre deux morceaux de pain.

A huit heures a.m. les premiers traineaux, charges de soldats, se mirent
en marche et les autres ne tarderent pas a les suivre. Ce nouveau trajet
le long du lac Superieur, malgre qu'il se fit en voiture, ne fut guere
plus plaisant que le premier. Le froid etait tres-grand et les soldats
entasses dans les voitures furent souvent obliges de descendre pour ne
pas geler des pieds. Enfin, vers deux heures de l'apres-midi, le premier
traineau entra dans une baie profonde dont on ne put connaitre le nom.
Apres une halte d'une heure et demie en cet endroit, le bataillon
remonta en chars plates-formes et continua jusqu'a McKay Harbour ou il y
avait un hopital. Ici, on laissa notre invalide Boucher, en meme temps
que l'on prenait a bord le sergent Nelson devenu si fameux depuis
l'affaire du "Toronto News." Il fut installe dans notre char, le premier
du train, et ne connaissant l'individu que par ce qu'il voulait bien
nous dire de lui-meme, chacun l'entoura de soins et le traita avec
une hospitalite toute canadienne. Apres que les soldats eussent mange
quelques galettes et de la viande, le train se mit en mouvement et
continua jusqu'a la fin de la ligne du chemin de fer a Michipicoten.
Arrives ici a sept heures et demie, les soldats durent traverser de
nouveau a pied une longueur de onze milles sur la Baie du Tonnerre et
arriverent a Red Rock a onze heures du soir.

Ici des chars a passagers attendaient le regiment, et vers minuit le
train partait.

Cette journee fut une des plus rudes pour les soldats. De quatre heures
du matin a onze heures du soir, on n'avait pas cesse de marcher un seul
moment. Quatorze milles a pied, vingt-deux en traineaux et plus de cent
milles en mauvais chars decouverts, en tout pres de cent cinquante
milles parcourus dans la journee.

Vers six heures, jeudi matin, l'on entra dans Port Arthur. Les soldats
furent bientot eveilles par les cris de la foule qui les attendait a la
gare. Pendant que les compagnies s'eloignaient, chacune de son cote,
pour dejeuner dans les differents hotels de la ville, les officiers se
rendirent a l'hotel Brunswick. sur l'invitation du maire de la localite.
Apres dejeuner, profitant d'un conge de quelques heures, les soldats
visiterent les environs de la ville et s'amuserent beaucoup, etant
royalement recus partout ou ils allaient. Enfin, l'heure du depart
sonna. Les differentes compagnies remonterent chacune dans son char et
le train quitta la gare au milieu des acclamations de la foule. De dix
heures jusqu'a minuit, la route se continua en chars. Chacun se mit u
tuer le temps du mieux qu'il put et n'y reussissait qu'a demi.

De minuit a six heures du matin, la route se continua sans incident
remarquable. A six heures le reveil sonna, et chacun se mit a nettoyer
ses armes et a brosser ses habits pour obeir aux instructions recues.

Enfin, quelques minutes avant sept heures, les premieres maisons de
Winnipeg parurent dans le lointain et furent saluees par des cris de
joie. Bientot le train entra dans la gare. La ville avait revetu sa
toilette de fete; les pavillons flottaient partout, et les jeunes filles
avaient mis leurs robes des dimanches pour recevoir le bataillon. Parmi
la foule qui se pressait dans la gare, on remarqua le juge Dubuc, le
Col. Lamontagne, les Messieurs Royal, fils de l'hon. Royal, M. P., et
M. Pilet. Le dejeuner fut aussitot servi dans la gare meme et fut aussi
vite devore que servi, car tous avaient hate de visiter la reine de
l'Ouest. On nous en avait tant raconte sur les merveilles qui ont
entoure la naissance de cette fille des Plaines et sur les speculations
gigantesques qui s'y etaient faites, que l'empressement des volontaires,
a se repandre dans les rues de la ville ne surprendra personne.

Avant, de partir cependant, chacun signa la liste de paie pour une
semaine. Plusieurs officiers se rendirent a Saint-Boniface et payerent
une visite a Sa Grandeur Mgr. Tache ainsi qu'a quelques amis. A midi, le
diner fut pris a la gare. Dans l'apres-midi, ayant obtenu un conge de
quatre heures, les soldats retournerent a leurs places de predilection,
les uns a l'hotel, d'autres chez leurs amis, pendant que quelques-uns
allaient chez le photographe se procurer un souvenir qu'on se hata
d'expedier a sa famille. A trois heures et demie une patrouille fut
organisee et visita tous les quartiers pour en ramener les malades.
Heureusement il n'y en avait que deux. Avant le depart, du tabac a fumer
fut distribue aux soldats; chacun en recut une livre. Ce don etait du a
la generosite de la maison de Geo. E. Tucker & Son.

A quatre heures le train partit. Vers une heure du matin l'on arriva a
Brandon. Malgre l'heure avancee de la nuit, les dames de la ville nous
attendaient avec des provisions de bouche. Les soldats a peine eveilles
crurent continuer quelque beau reve en voyant ces jolies jeunes filles
et ces bonnes dames leur distribuer a pleines mains des friandises et
des bonbons, sans compter les sourires, et les doux regards servis a
doubles rations. Tous etaient des plus joyeux excepte le quartier-maitre
qui voyait d'un mauvais oeil une concurrence aussi dangereuse.

Apres une heure bien passee, le train se remit en marche, emportant avec
lui les bons souhaits des habitants de Brandon. Quand les soldats se
reveillerent, on arrivait a Broadview. La principale ressource de
cette place est le travail fourni aux habitants par les ateliers de la
compagnie du Pacifique. On ne la vit qu'en passant. Quelques heures plus
tard on arretait a Qu'Appelle, ou etait deja rendue la Batterie B.

Qu'Appelle est situee a quelques milles au sud du fort du meme nom. La
place presente le plus beau coup-d'oeil possible. Les rues, larges et
bien entretenues, se perdent sous les peupliers et s'etendent sur un
parcours de plusieurs milles. C'est d'ici que partent les diligences
pour Prince-Albert et les villages du nord. Les bureaux d'immigration du
gouvernement y sont Situes. Apres quelques minutes de halte, le
train partit de nouveau et l'on passa bientot Regina, la capitale de
l'Assiniboine. Ses rues qui ont plusieurs milles de longueur sont larges
et bien droites. Ici sont les quartiers-generaux de la police a cheval
et des bureaux des Sauvages.

C'est ici que se trouve le plus grand reservoir de l'Ouest; nous n'y
vimes que des Sauvages mal vetus qui nous regarderent passer de loin. On
nous avait promis un bon diner en cet endroit, mais on dut le remplacer
par une ration de pain et de fromage, en attendant mieux.

Une heure plus tard, on arreta a Moosejaw. Deux chefs sauvages vinrent a
notre rencontre et echangerent des signes et des protestations d'amitie
contre des biscuits et du tabac. Aussitot sortis de la gare, on nous
distribua dix rondes de cartouches et l'on nous donna l'ordre de dormir
sous les armes. Malgre tant de preparatifs, la nuit se passa sans
incident.

L'on arriva de bonne heure a Medecine Hat. Le Rev. Pere Lacombe monta a
bord du train et passa de char en char, repandant partout la joie et la
consolation sur son passage. Ici l'on traversa le plus grand pont du
Nord-Ouest, au-dessus de la Saskatchewan. Puis le trajet se continua a
travers les prairies. De temps a autre, l'attention des soldats etait
attiree par des bandes de chevaux sauvages ou des volees d'outardes et
chacun faisait des commentaires a sa facon.

Enfin, vers une heure de l'apres-midi, le 12 Avril, l'on entra dans
Calgarry, le terme de notre long voyage, apres avoir parcouru au-dela de
deux mille cinq cents milles.



CHAPITRE II.

SEJOUR A CALGARRY.

Il etait environ une heure de l'apres-midi, le 12 du mois d'avril, quand
le 65e descendit des chars pour s'installer dans Calgarry. Malgre la
chaleur qu'il faisait, on nous fit parader en uniforme complet comme
pendant la marche sur le lac Superieur. Aussitot le bataillon forme,
les compagnies furent separees les unes des autres et conduites aux
differents hotels de la ville. La, on nous permit de nous deshabiller,
puis apres nous avoir fourni de l'eau, du savon et des peignes, et que
nous nous fumes laves et peignes, on nous introduisit dans la salle a
manger. Le repas fut bon et nous rappela le dejeuner de Port Arthur.
Aussitot le diner pris, le bataillon se rendit par compagnies dans une
prairie au sud des casernes de la police a cheval. Les tentes furent
bientot fixees et la vie de camp commenca a dater de ce jour. Vers les
six heures, on nous ramena au village ou le souper fut servi dans les
memes hotels ou l'on avait pris le diner et vers sept heures, tout le
monde etait de retour au camp. A 9 heures le repos sonna et bientot tout
fut silence dans le camp. Vingt-quatre gardes de nuit furent nommees,
mais rien n'attira leur attention d'une maniere particuliere excepte le
bruit lointain du "pow-wow" des Sauvages. Le mot de passe ce soir-la
etait "Frontenac."

Le lendemain a six heures du matin le lever fut sonne. Vers huit heures
on alla encore dejeuner au village. A peine de retour on fit l'exercice,
puis on commenca les preparatifs pour faire la cuisine au camp. Des feux
furent allumes a l'extremite Est du camp et vers une heure la marmite
etait suspendue. Le diner ne fut pret que vers trois heures. Aussitot le
diner pris, les soldats se retirerent sous leurs tentes et tout etait
tranquille quand tout a coup un courrier apporta la nouvelle que des
Sauvages s'etaient campes a deux milles du camp du 65eme.

Apres la premiere excitation passee, on choisit vingt sentinelles qu'on
envoya sur la montagne voisine sous le commandement du lieutenant
Starnes et la compagnie No. 1 recut l'ordre de se tenir sous les armes
toute la nuit. Le mot de passe cette nuit-la fut "Montreal."

Rien d'extraordinaire pendant la nuit. A six heures, mardi matin, nous
etions debout. Vers onze heures une pluie fine commence a tomber. Dans
l'apres-midi le temps se refroidit et la neige tombe toute la journee et
toute la nuit. Le mot de passe etait "Quebec."

De bonne heure le lendemain, les soldats allerent se laver a la riviere.
On n'eut pas d'exercice ce jour-la. Pendant l'apres-midi, la tempete
de neige, que les indigenes appellent _chinouck_, prit de telles
proportions qu'en peu de temps les tentes furent remplies de neige et
l'on fut force de retraiter dans les casernes, avec les quelques hommes
de la police a cheval qui y restaient; on y passa une bonne nuit etendus
autour d'un bon feu. Le mot de passe fut "Edmonton."

Le 16 au matin, a dix heures, une grande inspection fut faite par le
major general Strange et un exercice eut lieu. Vers midi, le Lt.-col.
Ouimet part pour Ottawa.

[Illustration: CAPT. BOSSE, DE L'ETAT-MAJOR.]

La tempete continua toute la journee. Vers huit heures, le soir, apres
le souper, le caporal des postes nous apporta des lettres arrivees
de l'Est par la derniere malle. La soiree se passa a la lecture des
lettres. La garde se fit comme d'habitude, le mot de passe etant
"Alberta."

Le lendemain, le lever eut lieu a l'heure habituelle. Le temps etant
devenu beau, on retourna aux tentes. Les soldats se mirent a nettoyer
leurs armes et dans l'apres-midi les compagnies 1 et 2 allerent
s'exercer au tir dans un champ situe a un mille au nord-ouest du camp.
Vers cinq heures, un conge fut donne a plusieurs pour aller porter leurs
lettres au bureau de poste.

Une demi-heure plus tard, le 92e bataillon d'infanterie legere de
Winnipeg, sous le commandement du Lt.-Col. Osborne Smith, arriva a
Calgarry. Ils allerent camper de l'autre cote de la ligne du chemin
de fer, un peu au sud-ouest du 65e. Le mot de passe, cette nuit, fut
"London."

Le 18 au matin, lecture fut faite de l'ordre du General envoyant une
moitie du bataillon a Edmonton. Personne ne savait quelles compagnies
seraient envoyees de l'avant et chacun etait anxieux de savoir si son
ami dans telle autre compagnie serait force de le quitter. Vers quatre
heures de l'apres-midi les waggons pour le transport arriverent et
furent places pres des casernes. Un detachement de la police a cheval
arriva aussi vers les cinq heures et alla se loger dans le fort.
Un conge general fut donne pendant la veillee, et les soldats en
profiterent largement.

La plupart se rendirent au premier restaurant, dont le proprietaire
avait offert aux volontaires une espece de theatre situe au fond de la
batisse..

Un concert impromptu fut donne, chacun des volontaires presents y
prenant part. On y representa la pantomime du _Barbier de Seville_;
plusieurs chansons comiques, des danses et des jeux sur la barre
horizontale remplirent le reste du programme. La soiree se passa de
la maniere la plus gaie et pour plusieurs, la paie recue la veille, y
passa. Pendant la journee le juge Rouleau et le sherif Chapleau vinrent
faire visite aux officiers. Pendant le peu de temps qu'ils passerent aux
casernes, ils discuterent la question du jour, et donnerent plusieurs
conseils aux officiers sur les precautions a prendre pendant le voyage
qu'ils allaient entreprendre. Le mot de passe, cette nuit, etait
"Calgarry."

Dimanche matin, a peine leve, chacun alla a la riviere se donner un bon
lavage, puis proceda a sa toilette, car pour la premiere fois depuis le
depart de Montreal, on devait avoir une basse-messe. A sept heures
et demie tout le monde etait pret et le bataillon se dirigea vers la
mission a environ deux milles du camp. Apres vingt minutes de marche
on vit poindre a une faible distance l'humble croix de bois qui
orne l'entree de la petite chapelle. Cette maison, oeuvre des pieux
missionnaires etablis dans cette partie du pays avant meme que
le premier commercant y eut fixe sa baraque, n'est pas un modele
d'architecture, mais semble plutot avoir conserve le cachet d'humilite
qui caracterisait le premier apotre qui l'a habitee. Le rez-de-chaussee
sert de logis au missionnaire, et le second etage est la maison du
Seigneur. L'impression des volontaires au moment ou ils penetrerent dans
cette modeste chapelle a peine assez grande pour les contenir tous est
difficile a depeindre. Habitues a aller adorer Dieu dans des temples ou
le peintre rivalise de perfection avec l'architecte, ou la civilisation
moderne a fait tailler dans le bronze et le marbre des autels
grandioses, ils se sentaient emus de voir que Dieu habitait ce faible
reduit; quatre murs blanchis, deux prie-Dieu, un petit maitre-autel, ca
et la quelques statues de la Vierge et de St. Joseph et une: centaine de
bancs en bois brut etaient tout l'ameublement de la Mission.

Mais c'est toujours le meme Dieu qui y reside!

Celui qui crea le monde, qui le gouverne, le meme qui siege sur nos
autels a Montreal et qui continue la-bas sa mission de bonte et de
salut. Plus le temple est modeste, plus la grandeur du Tout-Puissant
impressionne le coeur du visiteur.

Pendant le service divin, notre aumonier nous fit une courte adresse.
Chacun se sentait emu au fond du coeur en ecoutant cette voix grave et
solennelle qui nous rappelait avec quelle pompe nos amis de Montreal
recevraient apres la campagne ceux qui auraient le bonheur de retourner
dans leurs foyers, et d'autre part quel triomphe attendait dans le ciel
ceux qui, plus chanceux, succomberaient pendant la campagne.

Immediatement apres la messe eut lieu le retour au camp. L'on dejeuna en
arrivant. Le reste de la journee fut employe a charger de provisions
les waggons qui devaient accompagner l'aile droite du bataillon. A neuf
heures du soir, tous les soldats etaient retournes au camp et a dix
heures chacun sommeillait.

De bonne heure le lendemain matin tout le bataillon etait debout. Les
compagnies 2, 5, 6 et 7, qui devaient partir ce jour-la, jeterent leurs
tentes a terre avant le dejeuner et a huit heures elles etaient pretes
a partir. Cependant tout l'avant-midi s'ecoula sans que le bataillon ne
recut aucun ordre.

Enfin vers deux heures de l'apres-midi l'on se mit en rangs et apres
l'inspection generale des armes et des accoutrements, l'aile droite se
mit en marche. La fanfare du 92e accompagna nos freres jusqu'aux limites
de la ville, et tous les citoyens de Calgarry, les saluaient pendant
qu'ils passaient a travers les rues. Quant a nous (ceux qui restaient)
nos coeurs se serrerent et plusieurs commencerent a murmurer "n
voyant notre bataillon deja divise. Nous retournames sous la tente et
l'apres-midi s'ecoula dans le silence.



CHAPITRE III.

LE BATAILLON DROIT.

De Calgarry a Edmonton.

Le premier detachement qui prit la route d'Edmonton se composait comme
suit:

  Commandant-en-chef: Major-General Strange.
  Major de brigade: Capt. Dale.
  Aide-de-camp: Strange.

Trente hommes de cavalerie sous le major Steele; vingt eclaireurs
commandes par le capt. Oswald, et du 65e bataillon:

  Lt-Col. Hughes.
  Major Prevost.
  Adjudant Lt. Starnes.
  Aumonier: R. P. Provost.
  Chirurgien-major Pare.
  Compagnie No. 2: Capt. des Trois-Maisons.
  Lt. DesGeorges.
  No. 5: Capt. Villeneuve.
  Lt. Lafontaine.
  No. 6: Capt. Giroux.
  Lt. Robert.
  Sous-lieut. Mackay.
  Lt. Labelle.
  Quartier-maitre: Capt. Right.

[Illustration: MAJOR-GENERAL STRANGE.]


JOURNAL.

20 avril.--Le temps est beau, marche de cinq milles a pied. La nuit fut
froide.

21 avril.--Beau temps. La marche est de dix-huit milles. Nuit froide.
Voyage dans la prairie tres ennuyeux.

22 avril.--Rien d'interessant. Vingt-deux milles de marche. Temperature
un peu froide. Toujours dans la prairie. Il neige pendant la nuit.

23 avril.--Marche dans la neige tout l'avant-midi. Temps froid.

24 avril.--Nuit froide. Toujours la prairie!

25 avril.--Temps froid. Arrivee a la riviere du Chevreuil Rouge a trois
heures et campement.

26 avril.--Reveil a quatre heures et demie du matin. Nuit pluvieuse.
Belle journee. Traversee de la riviere pendant l'avant-midi. Camp a
trois milles.

27 avril.--Aussitot le bagage arrive, la route se reprend vers les neuf
heures et se continue jusqu'a la riviere de l'Aveugle. Belle nuit.

28 avril.--Depart a six heures. Vingt-neuf milles a travers un pays
magnifique. Camp leve a la Riviere Bataille. Rencontre du Pere Lacombe.

29 avril.--Lever a quatre heures et demie a.m. Depart a six heures.
Trente-deux milles de marche. Camp fixe a un mille de la Ferme du
Gouvernement.

30 avril.--Lever et depart comme la veille. Temps froid. Chemins
impraticables.

1er mai.--C'est aujourd'hui la douzieme journee de la marche. Arrivee a
Edmonton vers midi.


***

La marche pendant ces deux cent treize milles a ete pour la plupart du
temps assez penible. Jusqu'a la riviere du Chevreuil Rouge, la route
s'etendait a travers la plaine et les chemins etaient assez beaux. Mais
de la riviere du Chevreuil Rouge la route devint plus difficile. En
quelques endroits il fallait traverser des marais, ou les soldats
enfoncaient jusqu'aux genoux dans l'eau et dans la boue. Quelquefois
l'odeur qui se degageait de ces marais etait vraiment insupportable.
Les voitures etaient moins que suffisantes pour le transport, il n'y
en avait que pour la moitie des hommes, de sorte que pendant que deux
compagnies marchaient les deux autres se reposaient et vice versa au
bout de chaque heure. Les cochers se distinguaient par leur insolence et
plusieurs fois, il n'eut fallu qu'un mot de plus, pour que les soldats
furieux ne les assaillissent. La marche se reprenait avec gaiete, chaque
matin, et il semblait y avoir un concours entre les marcheurs ou le prix
devait appartenir a celui qui monterait le moins souvent en waggon.

Les 28 et 29 avril, la marche fut encore plus penible que d'habitude. Il
fallait traverser des marais puants, et aider les chevaux a tirer les
waggons de la boue noire ou ils etaient enfonces; puis lorsque les
chemins etaient beaux, les voitures etaient trainees si vite que les
soldats devaient se mettre au pas de course pour les suivre. Ajoutez
a cela une chaleur atroce et vous aurez quelqu'idee de la fatigue des
soldats et de leurs miseres.

L'avant-derniere journee avant d'arriver a Edmonton, les habitants de
ce dernier endroit se rendirent a la rencontre du bataillon avec des
voitures et la route s'est terminee d'une maniere assez confortable.

Le voyage dans les prairies ou l'immensite est le seul horizon qui
s'offre a la vue ennuyee de la monotonie des tableaux, est long et
fatiguant. Quelques fois, arrives au pied d'un coteau, les soldats
s'elancaient au pas de course pour le gravir esperant trouver quelque
changement dans la mise en scene, mais s'arretaient sur le sommet
desappointes et plus decourages qu'avant a la vue de la plaine qui se
deroulait immense devant leurs pas. Apres la traversee de la riviere
du Chevreuil Rouge, la scene changea quelque peu, et souvent les plus
ennuyes se reposaient la vue par la contemplation de jolis tableaux.
Ici, une belle prairie arrosee par un joli petit lac, au pied de quelque
coteau verdoyant, la un bosquet aux decors gracieux, eleve au milieu
de la plaine par quelque fee antique et entretenu par les nymphes des
prairies pour recevoir leurs fiances ailes. Un peu partout, dans un
desordre charmant, de jolis petits bois parsement la vaste plaine. Les
rivieres le long de la route sont peu profondes, et sont toutes gueables
a l'exception de la Saskatchewan. L'eau de ces rivieres alimentee par
les lacs des montagnes du Nord est froide, souvent troublee et d'une
apparence bourbeuse; cependant elle est generalement potable.

La nourriture pendant tout le voyage se composa de, biscuits durs (hard
tacks), de viandes en boite ou de bacon et de the; avec ces mets les
grands festins etaient rares. Cependant le gibier abondait de toutes
parts, mais la defense de tirer etait des plus severes. Les canards
etaient innombrables, les poules des prairies s'abattaient a quelques
pas des soldats et les lievres leur passaient entre les jambes, mais la
regle du, general etait inflexible; aussi le gibier fut-il laisse en
paix.

Le premier detachement a beaucoup souffert du manque de sel. Il y en
avait deux sacs mais le quartier-maitre ne les trouva que le dernier
jour.

Le service etait assez penible. Tous les soirs, gardes doubles et trois
patrouilles pendant la nuit. Ces dernieres ne sont pas ce qu'il y a de
plus amusant, vu la vigilance qu'elles demandent et la responsabilite
qu'elles imposent.

Cependant, la sante a toujours ete bonne pendant le voyage, malgre la
fatigue, les changements de temperature et les nuits passees pres
de marais pestilentiels. Quelques fois, apres une longue journee de
fatigues, on se couchait sur la terre humide pour se reveiller etendu
dans l'eau. La salubrite du climat ne saurait donc etre trop vantee.
Quelques jours le soleil chauffait avec tant de force que plusieurs
soldats eurent la figure brulee, d'autres changerent de peau une couple
de fois. Il faut dire que les coiffures dont le gouvernement avait
pourvu ses defenseurs en partant de Montreal n'etaient d'aucune utilite
dans la plaine; c'etait le grand chapeau de feutre a larges bords qu'il
aurait fallu. _Tel pays, tel chapeau_.

Le premier detachement, arriva a Edmonton, le 1er mai. Il fut saluee
par une salve d'artillerie et par les acclamations de la population qui
s'etait rendue sur la rive pour le recevoir. On y attendit le second
detachement dont nous allons maintenant nous occuper.



CHAPITRE IV.

LE BATAILLON GAUCHE.

A travers la Plaine.

Le bataillon gauche du 65e se Composait comme suit:

  Major Dugas; adjudant Robert.
  Quartier-Maitre: Capt. LaRocque.
  Chirurgien: Dr. Simard.
  Instructeur: Labranche.
  Compagnie No. 1: Capt. Ostell.
  Lt. Plinguet.
  No. 3: Capt. Bauset.
  Lt. Villeneuve.
  No. 4: Capt. Roy.
  Lt. Ostell.
  No. 8: Capt. Ethier.
  Lt. Normandeau.
  Sous-Lt. Hebert.

De bonne heure, le 21 avril, chacun fut debout et alla se laver a la
riviere. Vers les sept heures on eut une messe basse dans les quartiers
des officiers. Plusieurs soldats communierent a cette messe. Apres la
messe le dejeuner. A dix heures eut lieu la lecture des ordres du jour.


Pendant l'apres-midi, on eut l'exercice au tir Vers les quatre heures,
un canon nous arriva du fort McLeod. Dans la veillee une nouvelle
tempete: de neige s'abattit sur le camp.


[Illustration: DR. SIMARD, ASSISTANT-CHIRURGIEN.]

Le lendemain on se leva a six heures. Apres le lavage ordinaire a la
riviere, on eut une autre messe basse a laquelle il y eut encore plus de
communions que la veille. Immediatement apres le dejeuner, chacun se mit
a nettoyer ses armes pour l'inspection du lendemain.

Rien de particulier ce jour-la. Tous les soldats ecrivirent a leurs
familles, car le depart etait fixe au lendemain.

La nuit se passa sans incident. A quatre Heures, jeudi, le 23 avril,
tout le monde etait sur pied; a neuf heures le camp etait leve et le
bataillon gauche pret a partir. Le lieut.-col. Smith fit l'inspection,
puis l'on se mit en marche.

Tous etaient joyeux; car on nous avait donne a entendre que nous
pourrions peut-etre rejoindre le bataillon droit en faisant des marches
forcees. La bande du 92e nous accompagna comme elle avait accompagne nos
freres trois jours auparavant. A deux milles de la ville, le major Dugas
fit ses adieux au bataillon.

Il parla assez longuement, disant qu'il etait des plus peine de se
separer de ceux que la gloire attendait dans le Nord et souhaitant a
tous un heureux retour a Montreal. L'adjudant Robert le remplaca aupres
de nous, tandis que le Capt. Perry, de la Police a cheval, eleve au
rang de major par le general Strange, etait commandant en chef du
detachement. On campa, vers les cinq heures, dans un endroit appele
Shaganappy Hill.

Le lendemain a quatre heures tous etaient debout et pendant que deux
soldats de chaque compagnie nous faisaient chauffer notre the, les
autres jetaient les tentes a terre et pliaient bagage.

A dix heures eut lieu la premiere halte, a McPherson's Creek,
vingt-trois milles au nord de Calgarry. A deux heures, apres avoir pris
le diner, l'on se remit en marche.

Rien d'extraordinaire le long de la route, excepte la rencontre d'un
transport de sauvages. Un de nos charretiers, un Metis, fit remarquer,
en route, qu'il etait surpris de nous voir marcher si vite et ajouta
qu'il etait anxieux de voir combien de jours nous pourrions resister aux
fatigues de la route.

Il serait bon d'ajouter ici que notre coiffure etait loin de convenir
au pays que nous traversions. Partis de Montreal avec nos kepis, nous
n'avions eu, en route, que des tuques en laine, et plusieurs prefererent
porter la tuque que le kepi pour se proteger contre les ardeurs d'un
soleil brulant. La nuit, pas de difficultes, la tuque etait preferable,
car il etait rare que nous nous reveillions le matin sans avoir au moins
un pouce de neige autour du camp. Cependant, malgre tout, on avancait
toujours courageusement et, vers cinq heures on fixa le camp au bord
d'un lac. Aussitot apres souper, plusieurs soldats se mirent a faire
toutes sortes de jeux, pendant que d'autres chantaient les gais refrains
du pays. On joua et on s'amusa jusque vers les huit heures et demie,
et le major Perry ainsi que la Police a cheval n'etaient pas les moins
surpris de nous voir si enjoues apres une aussi, longue marche. Nous
etions a trente-deux milles de Calgarry.

Le samedi matin, a quatre heures, le lever. En peu de temps le camp fut
leve et aussitot le dejeuner pris, en route! Pour la premiere fois, ce
jour la, nous commencames a souffrir de nos bottes. Chaque soir on
les otait avec l'aide d'un confrere; mais, le matin, on les reprenait
tellement roidies par le froid que ce n'etait qu'avec beaucoup de
douleurs qu'on les mettait. Les premiers milles de la marche semblaient
toujours les plus longs et etaient les plus difficiles a parcourir,
car notre souffrance aux pieds etait atroce. Cependant, apres trois
ou quatre milles, le pied devenait insensible, plutot engourdi par la
douleur, et l'on marchait mieux. Vers deux heures et demie a.m. on
traversa le ruisseau "de la Veuve." L'eau etait tellement haute, qu'on
fut oblige de se servir de deux charrettes pour le transport. On les
vida, puis les mettant l'une devant l'autre dans l'eau on en fit
une espece de pont d'un genre nouveau. Vers quatre heures, on eut a
traverser un second ruisseau; l'eau n'etait pas bien haute, on le passa
a pied. A quatre heures et demie a.m. on campa. Aussitot, apres souper,
il y eut grande fete a l'occasion de l'anniversaire de la naissance du
major Robert. Ou chanta "En roulant ma boule" et beaucoup d'autres. Il
y eut discours par le heros de la fete et le major Perry. Ce dernier
complimenta beaucoup le bataillon sur son bon esprit et son energie. La
fete se termina par ce que les Anglais appellent "_Grand Bounce_." A dix
heures tout le camp etait silencieux. Nous etions a cinquante milles de
Calgarry.

[Illustration: CAPT.-ADJUDANT ROBERT.]

Le dimanche matin, a l'heure habituelle, nous etions debout et prets a
partir. Ce jour-ci, les chemins furent plus mauvais que jamais. A onze
heures quand nous fimes notre premiere halte, nous n'avions parcouru
que huit milles, et chacun etait heureux de pouvoir se reposer. A
cinq heures et demie a.m., quand nous fixames le camp, nous etions a
soixante-sept milles de Calgarry. Pendant cette journee, il arriva un
incident qui fut le commencement de troubles serieux et qui aurait pu
se terminer d'une maniere tragique sans le sang-froid du major Perry.
Jamais les chemins n'avaient ete aussi mauvais; a un certain endroit,
nous eumes a traverser un ruisseau, et comme l'eau etait trop haute pour
passer a pied, le major nous dit de monter dans les waggons. A peine
arrives de l'autre cote, il y avait une cote a monter. Depuis une
journee ou deux, les charretiers ne semblaient plus nous traiter aussi
amicalement, ce n'etait qu'avec peine que Pou reussissait a les faire
consentir a embarquer un soldat epuise par la fatigue de la route. Or
ce matin-ci, le sergent Beaudoin de la Cie No. 1 etait monte avec deux
soldats dans une voiture. A peine arrive au bas de la cote, il sauta a
terre et, voyant sa carabine entre les roues de la voiture, il cria; ail
charretier d'arreter, en meme temps qu'il se baissait pour la prendre.
Loin d'arreter le charretier lui repondit grossierement et frappa le
sergent avec son fouet. En un clin-d'oeil, vingt crosses de carabines
etaient levees sur le charretier et, n'eut-ce ete l'intervention prompte
du major Perry, il aurait ete tue sur place. Par respect pour le
commandant, les soldats se calmerent un peu et, apres quelques
explications, le charretier fut severement reprimande, en attendant une
enquete qui devait avoir lieu le soir meme au camp. Le soir, l'enquete
eut lieu. Le charretier fut renvoye avec sa charge et tout son salaire
fut retenu pour payer la carabine brisee.

Malgre tout cela, il y eut fete au camp ce soir-la, On mangea du bacon,
dont le major Perry nous avait fait present. C'etait bon, car c'etait
nouveau; depuis Calgarry nous n'avions eu que du corn beef et des
hard-tacks.

Lundi, les chemins continuerent a etre mauvais comme la veille. A un
certain endroit surtout ou il fallait traverser un ruisseau sur des
branches, posees dans ce but, trois soldats perdirent pied et tomberent
a l'eau: ils en furent quittes pour un bain froid et quelque peu vaseux.
Une couple d'autres ruisseaux plus profonds furent passes sur des
charrettes. Apres douze milles de marche, nous nous arretames vers les
onze heures. Pendant que les cuisiniers preparaient le repas du midi, le
bataillon fut rassemble et le major Robert nous lut les ordres du jour
entre autres le suivant: 1. Obligation stricte de ne pas se debarrasser
de ses armes ni de ses munitions pendant la marche. A peine retournes a
nos places sous les charrettes, une rumeur commenca a circuler, parmi
les soldats, que Gros-Ours venait a notre rencontre. Ceci joint au fait
que les provisions commencaient a manquer (d'apres les on dit) rendit
les soldats quelque peu taciturnes et chacun se mit a nettoyer son
fusil, et a voir si ses cartouches etaient en bon ordre. Au moment de
partir, le major Robert nous annonca que le lendemain matin dix waggons
vides nous rencontreraient et que les plus fatigues pourraient ainsi
faire le trajet en voiture. Apres plusieurs milles de marche, vers les
quatre heures, quatorze charrettes vides, attelees de _cayuses_, furent
rencontrees. Presque tous monterent, et le voyage se continua au milieu
des gais refrains des soldats heureux d'avoir enfin des transports. Vers
cinq heures et demie a.m., le camp fut fixe et la nuit se passa sans
incident en depit des rumeurs et des faux rapports.

De bonne heure, mardi, on etait pret a partir et tous, satisfaits de ne
plus marcher, se mirent en route joyeusement. Vers les dix heures, l'on
arriva a la Riviere du Chevreuil Rouge, qui est a peu pres a mi-chemin
entre Calgarry et Edmonton. En descendant de voiture la compagnie No.
1 recut ordre de construire un radeau pour traverser le canon; car la
riviere etait trop haute pour la passer a pied. On se mit joyeusement
a l'oeuvre et, en moins d'une heure, un radeau, solide et bien fait,
attendait sa charge. Il fallut alors penser a traverser le cable qu'on
devait attacher sur l'autre rive. Apres que plusieurs eussent tente de
le faire, mais en vain, le caporal Beaudoin et le soldat N. Robert de
la Compagnie No. 1 s'en chargerent et reussirent. Enfin le canon fat
embarque et plusieurs soldats monterent a bord avec le major Perry.

On coupe les amarres et le radeau prend son elan. Il descend
terriblement vite; quand, a peine rendu vers le milieu de la riviere,
le cable se brise. Le courant entraine le radeau et sa charge avec une
vitesse vertigineuse. En vain des soldats essayent de jeter un bout de
cable au major, leurs efforts sont infructueux et le radeau continue sa
course. A cinq milles plus bas est un rapide des plus dangereux. Si l'on
peut sauver la vie de tous ceux qui sont a bord, au moins faudra-t-il
sacrifier le canon et les munitions... Tout a coup le major se precipite
a l'eau et ayant saisi un cable de la main d'un soldat, il remonte a
bord et, en quelques minutes, tous y mettant la main, on obtient une
nouvelle amarre et le radeau est sauve. Il atterrit trois milles plus
bas, a peine a un mille et demi de la chute. Le canon fut debarque a
terre, mais le radeau dut etre abandonne. Des chevaux furent bientot
atteles au canon et, les soldais aidant, on le ramena au trait.
Cependant ce ne fut pas sans accident. Le soldat Alex Martin, un jeune
francais, etait a aider a monter le canon, quand il se fit prendre
la tete entre une des roues et un arbre. La blessure fut des plus
serieuses, mais le jeune brave endura les douleurs les plus vives sans
se plaindre. Il ne devint mieux; qu'une quinzaine de jours plus tard.
L'accident arrive au radeau nous retarda beaucoup, car le seul transport
qui nous restait etait un vieux bac. On travailla nuit et jour, chaque
waggon fut transporte morceau par morceau, les provisions, munitions et
le reste, malgre une pluie battante. On divisa notre bataillon en deux
parties, dont l'une avait la garde de la rive nord et l'autre de la rive
sud.

[Illustration: CAPORAL MARTIN]

Il y avait a peine un nombre suffisant de tentes pour les provisions,
sur la rive nord, et ceux qui etaient traverses durent passer la nuit a
la belle etoile, heureux encore s'ils avaient pu trouver une couverte
pour s'envelopper.

Vers une heure du matin, le 29, l'on fut reveille par des cris d'alarme
et d'appels au secours, jetes par quelques soldats qui etaient tombes a
l'eau en traversant. En peu d'instants, tous ceux qui dormaient etaient
debout et deja rendus sur la scene de l'accident. Tous furent sauves
et en furent quittes pour un bain a l'eau froide. Malheureusement il
y avait a bord une dizaine de _knapsacks_ qui furent perdus grace a
l'excitation des rameurs. La journee se passa a continuer de traverser
les provisions. Le soir, vingt hommes de la compagnie No. 8 recurent
l'ordre de rester en cet endroit, sous le commandement du lieutenant
Normandeau. La nouvelle nous prit un peu par surprise, et la surprise
etait loin d'etre agreable. Divises deja comme nous l'etions et surtout
ayant bon espoir de rejoindre nos freres avant longtemps, cette nouvelle
separation ne fut pas sans soulever des murmures. Mais, enfin, a
la guerre comme a la guerre: l'on dut se soumettre. La veillee fut
silencieuse, la nuit de meme.

Le lever eut lieu a six heures le lendemain. Vers les dix heures, on
lanca a l'eau un nouveau bac, plus grand que celui dont nous nous etions
servis.

Ce bac, qui venait d'etre termine, avait ete construit tres solide,
pour qu'il put durer plus longtemps, et etait mu au moyen d'un certain
appareil d'un genre nouveau, relie a un cable en fer tendu d'une rive
a l'autre. L'apres-midi fut donnee au repos. La seule interruption fut
l'arrivee de transports venant du nord. Un des charretiers rapporta que
l'on s'attendait a une attaque a Edmonton; ce qui ne nous encouragea pas
un peu a partir au plus tot pour rejoindre nos freres et leur aider.
Le soir, il y eut grande fete au camp. L'on imita le pow-wow (danse de
guerre) des Sauvages. Une dizaine de soldats du 65e ainsi que deux ou
trois de la police a cheval se vetirent de couvertes et executerent a
la lettre un programme imaginaire. Apres, l'on eut ce que les Anglais
appellent: "Tug of war," La soiree se termina par des chants canadiens,
puis chacun s'en fut se coucher. La nuit fut tres-froide.

Le 1er de mai au matin le lever eut lieu a cinq heures. On alla se laver
a la riviere, puis avant dejeuner, tous se mirent a genoux pour chanter
"_l'Ave maris Stella_." Apres dejeuner, l'on se hata de traverser ce
qui restait sur l'autre rive et, a midi, nous pliions bagage. A quatre
heures nous nous mimes en route, notre depart ayant ete retarde par la
difficulte qu'on eut a traverser les chevaux. Apres quelques milles de
marche, nous choisimes un bon endroit pour camper, et, a neuf heures,
nous nous reposions sous la lente a cent-quatre milles d'Edmonton. Ce
jour-la, le major Perry nous fit de grands compliments. Il nous dit
qu'il avait deja commande des soldats aussi courageux et obeissants,
mais qu'il n'en avait, jamais commandes d'aussi gais. Le mot de passe
cette nuit fut "Big Bear," mot significatif; ce qui cependant ne troubla
le sommeil d'aucun soldat.

Pendant la nuit, le major Perry recut une depeche du general Strange.
Personne n'en apprit bien long sur le contenu de ce message. La rumeur
circula cependant que l'on avait recu ordre de faire le voyage en quatre
jours, et que l'on etait averti que les Sauvages nous attendaient a
quarante milles. A six heures, le lendemain, nous partions de nouveau.
Le temps etait devenu beau. Vers le midi, cependant, la chaleur devint
insupportable. Chacun cherchait l'ombre, et s'etendait du mieux qu'il
pouvait sous une charrette quelconque. Vers deux heures on repartit. On
traversa bientot le ruisseau de la Tortue, sur lequel l'aile droite du
bataillon avait pose un pont assez solide. Vers les cinq heures, l'on
arriva a la Riviere Bataille que l'on traversa sur des charrettes.
Nous campames a un mille environ au nord de la riviere. Nous etions a
trente-cinq milles au nord de la Riviere du Chevreuil Rouge. Pendant la
veillee, un chef de la tribu des Stonies, Tete Fine, vint nous faire
visite. Il fit mille protestations d'amitie a nos officiers et leur
declara que sa tribu resterait loyale au gouvernement.

Le lendemain, dimanche le 3, le lever eut lieu a quatre heures; depart
a six heures et dix minutes a.m. Le temps se continua beau; mais les
chemins furent mauvais pendant au moins six milles. Vers les neuf
heures, nous passames la reserve des Stonies, ou reside le Rev. Pere
Scullen. Un petit "Union Jack" flottait au-dessus de la tente du chef
Peau d'Hermine. Il etait pres de midi quand nous nous arretames pour la
diner. Peau d'Hermine vint visiter la major, accompagne de sa femme, de
son fils Cayote, et de quelques autres Sauvages. Le chef avait revetu "m
uniforme des grandes fetes, et il nous etait impossible de compter
le nombre de couleurs qui bariolaient sa tunique. Quand a celui qui
semblait lui servir d'intendant, son costume etait des plus simples:
une vieille tunique noire a boutons dores, et des culottes brunes.
Ils passerent environ une heure a converser avec le major, (car Peau
d'Hermine s'exprime assez bien en anglais), a fumer la pipe et a
partager le menu du camp. Ces Sauvages nous ont paru passablement
civilises. Ils sont chretiens et s'adonnent aux travaux des champs.
Cependant ils habitent encore leurs wigwams et construisent de" hangars
pour mettre a l'abri leurs grains et leurs animaux.

A deux heures nous etions de nouveau sur la route, et vers les six
heures nous etions campes a quatre milles au nord de la Ferme du
Gouvernement, aux Montagnes de la Paix, trente-six milles d'Edmonton.

Aussitot apres le lever, le lendemain, on nous apprit qu'un nouveau
detachement de vingt hommes devait etre laisse a la Ferme. Le
commandement de ce detachement fut donne au lieutenant Villeneuve.
Cette separation fut encore plus cruelle que la premiere, et chacun
se demandait ce qu'allait devenir notre pauvre bataillon, si l'on
continuait a nous eparpiller ainsi le long de la route. Aussitot les
adieux faits, l'on se remit en marche. L'on fit une courte halte vert
le midi, puis les chemins devinrent affreux. Tantot dans des marecages
presqu'impraticables et tantot a travers des forets ou un etroit passade
permettait a peine a nos charrettes de traverser. Vers les cinq heures,
on campa. Un courrier nous apporta l'etrange nouvelle que Riel avait,
capture quatre-vingt voitures de munitions et de provisions egarees par
de faux guides. Celle nouvelle fut le sujet de conversation le plus
general pendant la veillee.

De bonne heure, mardi matin, nous etions remontes dans nos charrettes.
La route se continua a travers les bois. Nous passames sur la reserve de
Papesteos. Vers huit heures, chacun commenca a nettoyer ses armes et son
uniforme, car l'on approchait d'Edmonton. A. Ashton Lake, le lieut.-col.
Hughes vint a notre rencontre et fut salue par des cris de joie. A
quelques milles plus loin, les autres officiera du bataillon droit nous
attendaient pour nous souhaiter la bienvenue. Enfin, vers 11 heures,
Edmonton nous apparut dans la distance. On descendit des voitures
et l'on se mit en rangs pour descendre la cote de la rive sud de la
Saskatchewan. Chacun etait heureux a l'idee qu'il allait revoir les amis
dont il avait ete separe depuis quinze jours. A midi, nous etions rendus
et assis autour d'un feu de camp; on se racontait les incidents du
voyage, La compagnie No 7 etait deja rendue, depuis le 3, au Fort
Saskatchewan, a vingt milles a l'est d'Edmonton, sous le commandement
du capitaine Doherty. Lea compagnies 5 et 6, sous le commandement du
capitaine Prevost, eleve au rang de major, se mirent en route le jour de
notre arrivee, pour se rendre a Victoria, soixante milles d'Edmonton. Ce
premier detachement se composait comme suit:

  Major Prevost.
  Adjudant: Sous-lieut. Mackay.
  Compagnie No. 5: Capt. Villeneuve.
  Lieut. Lafontaine.
  No. 6: Capt. Giroux.
  Lieut. Robert.
  Chirurgien-Major Pare.

Les autres compagnies camperent en dehors du Fort en attendant les
ordres du general.


FIN DE LA PREMIERE PARTIE.


[Illustration: MAJOR HUGHES]



DEUXIEME PARTIE.

LE BATAILLON DROIT.



CHAPITRE I

D'EDMONTON A VICTORIA.

Vers les deux heures, le 5 mai apres-midi, les compagnies Nos. 5 et 6
du 65e bataillon, accompagnees d'un detachement de Police a cheval, se
mirent en route pour Victoria, d'ou elles devaient continuer jusqu'a
Fort Pitt quand les renforts promis seraient arrives. C'etait
l'avant-garde. Le commandant de l'expedition est le major Steele. Le
capitaine Oswald commande la force montee. Le 65e bataillon est sous le
commandement du major Prevost; les compagnies 5 et 6 le representent;
la premiere est commandee par le capitaine Villeneuve, assiste du
lieutenant Lafontaine; la seconde par le capitaine Giroux, assiste du
lieutenant Robert. Le sous-lieutenant Mackay agit comme adjudant.

La journee fut tres chaude. Apres environ une heure de marche on dressa
les tentes.

Le lendemain, 6 mai, le lever eut lieu a cinq heures et demie; depart
a sept heures. La journee fut tres froide. Le vent du nord souffla
continuellement. Tout le detachement etait en voitures. Quand on arreta
pour le lunch a une heure de l'apres-midi on avait parcouru seize
milles. Le capitaine Doherty qui commandait la compagnie No. 7
stationnee au Fort Saskatchewan vint au camp faire une visite. Tout le
long du parcours, des terres bonnes et bien cultivees s'offrirent a la
vue des soldats; de temps a autre une modeste habitation variait la
scene. On rencontre messieurs Brunelle et Chamberlain. Ceux-ci disent
que les Metis et les Sauvages ont le droit de leur cote, et qu'il faudra
une armee de vingt mille hommes pour abattre la rebellion. Les Metis
sont trop avances dans leur voie de revolte pour se retirer, leurs tetes
et celles de leurs chefs sont en jeu et ils sont disposes a vendre
cherement, leur vie.

La nuit fut tres froide.

Le lendemain le reveil eut lieu a cinq heures; depart a sept heures
et demie a.m. Le voyage se continue a travers un pays de bois et de
broussailles. On traverse a gue la riviere Eturgeon. A onze heures et
quart a.m., on arrete pour diner. L'endroit choisi pour le camp etait
entoure de tous cotes par des broussailles; l'eau etait a peine potable,
on la prenait dans un etang voisin. La journee fut assez belle mais un
peu froide. L'apres-midi fut agreable. On fit l'exercice vers les trois
heures Une bande de Sauvages Cris passe pres du camp et declare que
Gros-Ours a tout devaste a Victoria et aux environs. Au souper les
soldats eurent de la viande fraiche; les officiers degusterent une soupe
aux canards preparee par le capitaine Giroux. La soiree et la nuit
furent tres froides.

Le reveil eut lieu a sept heures, vendredi matin. De neuf heures et
demie a onze heures, exercice. Matinee belle, mais fraiche. Depart a
midi et demi. Pendant le trajet, on eut a passer a travers une foret de
bois de bouleau tres epaisse. A cinq heures et demie de l'apres-midi on
monta les tentes a trois cents verges de la riviere Vermillon, dans un
endroit magnifique appele "l'Anse Profonde".

Ce jour la meme l'aile droite commandee par le Lt.-Col. Hughes et
composee des compagnies No. 3, capitaine Bauset, lieut. Ostell, et No.
4, capitaine Roy, lieut. Hebert, dont l'etat-major comprenait le
major Robert, l'adjudant Starnes, le quartier-maitre LaRocque,
l'assistant-chirurgien Simard et le Revd Pere Provost, quittait Edmonton
pour rejoindre a marches forcees le detachement qui les precedait sur la
route de Victoria.

Le major-general Strange et le major Perry avec le canon et une escouade
de la police a cheval restaient a Edmonton pour attendre l'arrivee, de
Calgarry, de l'aile droite de l'Infanterie Legere de Winnipeg et aussi
pour surveiller la construction et le chargement des chalands qui
devaient les transporter par voie de la Saskatchewan jusqu'a Victoria,
endroit choisi pour la jonction des differentes parties de la colonne.

A six heures, le 9 mai, le lever. De dix heures a onze heures il y eut
exercice. Il fait un temps superbe et chaud. Dans l'apres-midi on eut
encore de l'exercice de trois heures a cinq heures. Vers les six heures
le Lt.-Col. Hughes arrive avec les compagnies 3 et 4. La reunion des
deux ailes eut lieu au milieu de la joie generale. Les nouveaux venus
camperent sur les bords de la riviere Vermillon. Dans la veillee on
chanta des cantiques a la Sainte-Vierge.

Le lendemain, 10 mai, etant dimanche, on eut la messe en plein air a six
heures du matin. Les officiers et les soldats unirent leurs voix dans
des chants divins. A neuf heures on se remit en route. Le personnel de
cette expedition etait comme suit:

  Commandant: Lt.-Col. Hughes.
  Major de brigade: Prevost.
  Cavalerie, Police a cheval: Major Steele.
  Eclaireur: Capt. Oswald.

  65EME BATAILLON.

  Aile droite,
  Major Robert.
  Compagnie No. 3: Capt. Bauset,
  Lieut. Ostell.
  No. 4: Capt. Roy.
  Lieut. Hebert.

  Aile gauche
  Major Prevost.
  Compagnie No. 5: Capt. Villeneuve.
  Lt. Lafontaine.
  Compagnie No. 6: Capt. Giroux.
  Lieut. Robert.
  Sous-lieut. Mackay.
  Quartier-maitre: Capt. LaRocque.
  Aumonier: Revd. Pere Provost.
  Adjudant: Lieut. Starnes.
  Chirurgien-Major Pare.
  Assistant-chirurgien: Dr. Simard.
  Instructeur: Labranche.

[Illustration: LIEUTENANT STARNES]

On traversa a gue la riviere Vermillon. Une partie de la route se fit
a travers de grands bois de bouleau, coupes ca et la par de profonds
ravins. Le temps etait superbe et aurait ete chaud s'il n'eut ete
tempere par une bonne petite brise de l'Est. On arreta vers midi pour
prendre le lunch et on repartit vers les deux heures. En route les
deux ailes du bataillon se reunirent. On traversa des sites des plus
pittoresques par des chemins affreux. A six heures et demie a.m., le
camp fut choisi dans un site magnifique, sur un superbe plateau, pres de
la riviere au Mulet. L'endroit formait un tableau digne du pinceau d'un
Vernet. Pose sur une elevation d'un demi mille au-dessus de la riviere,
le plateau est entoure de hautes falaises taillees a pic et couvertes de
sapins du plus beau vert et de beaux bouleaux. Le soleil en se couchant
donne a toute la scene un relief indescriptible. Les cimes des arbres se
revetent d'une aureole du plus bel or, tandis que leurs bases refletent
les feux allumes par les cuisiniers. Le melange des ombres des soldats
errant autour du camp donne a la scene un aspect fantastique. Quelques
heures plus tard la lune se leve, et la scene, en changeant d'aspect, ne
perd rien de sa beaute. La reine des nuits promene lentement son char
feerique a travers les tetes fieres et hautes des arbres, et semble
laisser un lambeau de sa robe transparente a chaque branche des sapins
d'ou se detachent des lueurs verdatres. Le vent est moins fort et une
faible brise fait seule onduler les cimes des arbustes.

Le lendemain le reveil eut lieu a quatre heures et demie; depart a six
heures et dix minutes du matin.

Le temps est tres beau et un peu chaud. Traversee de l'anse Wasetna. Les
soldats suivent les guides qui passent par des chemins plus ou moins
praticables, pour descendre a la rive de la riviere Saskatchewan. La
route se poursuit pendant quelque temps le long du rivage. L'aspect de
la Saskatchewan et des paysages qui s'etendent en courbes multiples,
tout le long de son parcours, est des plus jolis. De l'anse Wasetna a
Victoria, les rives sont a une grande elevation et sont couvertes de
forets epaisses. Plusieurs ravins viennent ca et la varier l'uniformite
du tableau. Vers onze heures et quart a.m., on fait la premiere halte
pour le diner. La chaleur devient accablante. Apres le diner la marche
se continue a travers le bois et a quatre heures l'on arrive a Victoria
ou l'on campe. Depuis Edmonton on a parcouru quatre-vingt milles.

Des eclaireurs viennent au camp pendant la veillee et annoncent que
Gros-Ours est a cinquante milles plus loin, dans un endroit appele la
Cote du Renne. Il faut cependant attendre les ordres du major-general
pour continuer.

Le lendemain, il fait beau. Exercice dans l'avant-midi et l'apres-midi.
Quelques officiers vont visiter le Fort Victoria. Il presente l'image de
la desolation la plus complete; il n'a plus d'occupant. A leur retour,
ils prennent un bain dans la Saskatchewan.

Rien d'extraordinaire le 13 mai. Exercice toute la journee. Les soldats
passent leurs moments de loisir a ecrire a leurs parents et a leurs
amis.

Jeudi matin, reveil a cinq heures et demi. Messe basse a sept heures, a
l'occasion de la fete de l'Ascension. Beau temps frais. Les officiers se
construisent une table rustique pour prendre leurs repas. Ce sont des
troncs d'arbres places sur des supports poses sur des pieux enfonces en
terre. Des branches sont placees ca et la pour remplir les interstices
et egaliser la surface de la table, le tout est couvert d'une grosse
toile. Des troncs d'arbres servent de sieges; c'est un luxe d'un genre
nouveau. On s'apercoit au souper que la provision de sucre est epuisee.
La nuit est froide.

Vers quatre heures du matin, le 15, il neige quelque peu; a cinq heures
et demie on se reveille et la neige continue a tomber jusqu'a sept
heures et demie. Il y avait alors deux pouces de neige sur le sol. De
neuf heures et demie a midi on fait encore de l'exercice.

Le lendemain, on se reveille a quatre heures et demie. Depart a neuf
heures. On leve le camp pour aller a un mille et demi plus loin dans la
vallee. Le general accompagne de l'Infanterie Legere de Winnipeg arrive
avec les chalands. Ils campent au Fort Victoria.

Le 17 mai, reveil a cinq heures et demie, messe a sept heures. La
journee est des plus ennuyeuse Il n'y a pas d'exercice. Les officiers
du 65e vont faire visite au camp de l'Infanterie Legere de Winnipeg. La
pluie commence a tomber vers les neuf heures du soir.

Le surlendemain, reveil a quatre heures et demie. Vers les six heures,
on leve le camp et l'on se dirige vers le Fort Victoria. Une petite
pluie legere est tombee vers les dix heures, mais n'a pas dure
longtemps. Il fait un fort vent d'est. Vers onze heures, un orage
violent eclate soudain, mais ne dure que quelques minutes. Durant la
journee le capitaine Bosse et le lieutenant Des Georges arrivent en
voiture d'Edmonton et font signer les listes de paie. Dans l'apres-midi
ils se remettent en route pour rejoindre la compagnie No. 2 restee en
garnison a Edmonton. Pendant la veillee, un courrier apporte au camp la
nouvelle de la defaite des Metis, de la prise de Riel, et de la fuite de
Dumont.



CHAPITRE II

DE VICTORIA A FORT PITT.

C'est aujourd'hui le 20 de mai. On se reveille a quatre heures et vers
les six heures et demie on part en bateau pour l'est. Ce sont des
bateaux plats d'un modele tout a fait primitif. Ils sont au nombre de
quatre. L'un le "Nancy" est occupe par l'etat-major du 65e, le general
Strange ayant pris le chemin de terre accompagne de l'Infanterie Legere
de Winnipeg; un autre le "Bauset" est sous le commandement du capitaine
Bauset; le troisieme le "Roy du Bord" sous les ordres du capitaine Roy;
chaque capitaine a sa compagnie a son bord.

Le plus grand s'appelle "Big Bear." Il mesure pres de soixante pieds
de longueur sur une largeur de vingt pieds. Il est commande par le
capitaine Villeneuve, assiste des lieutenants Lafontaine et Robert. Il y
a a bord trente-sept hommes de la compagnie No. 5, dix de la compagnie
No. 6, deux sergents d'etat major, quatre hommes de l'Infanterie Legere
de Winnipeg et trois bateliers. Outre ceux-ci, il y a un officier
pourvoyeur. Le navire a un pont large de six pieds qui s'etend de chaque
cote. On dort dans le fond de cale sur du foin et le pont est l'unique
ciel de lit ou vont se perdre les reves de gloire des soldats. Cette
premiere journee de voyage par eau a ete belle et la nouveaute du genre
de transport amusait beaucoup les soldats.

La riviere Saskatchewan n'est pas bien large; ses rives sont elevees et
magnifiquement boisees. Il y a plusieurs baies qui fournissent a l'oeil
du voyageur des scenes ravissantes. L'eau est generalement peu profonde
et a une apparence bourbeuse.


[Illustration: CAPITAINE ROY]

Vers une heure et demie a.m., apres avoir fait une dizaine de milles,
les bateaux arretent. Rien de plus simple que le systeme de navigation a
bord des bateaux sur la Saskatchewan. On n'a qu'a suivre le courant qui
est tres fort; de temps a autre, un coup de rame habilement donne suffit
pour changer la direction du bateau et eviter un banc de sable.

Apres le souper, plusieurs montent la cote et assis autour d'un bon feu
repetent les gais refrains du pays. Le temps est serein et du haut du
ciel la lune et les etoiles sourient a l'insouciance des chanteurs et
paraissent repeter dans leurs spheres sublimes les accents emus de
tous ces coeurs canadiens. Quand le clairon sonna le coucher, chacun
descendit en silence au bateau et alla continuer sous le pont un reve
inacheve.

[Illustration: CAPITAINE VILLENEUVE]

Le lendemain reveil a cinq heures et demie. Depart a six heures. Il fait
froid. Rien d'extraordinaire a bord. Chacun s'ennuie de la maniere qui
lui deplait le moins. La pluie tombe pendant la veillee. A la nuit
tombante on arrete a un endroit connu sur la carte sous le nom de St.
Paul, ou existait autrefois une mission florissante desservie par les
Peres Oblats; mais qui a ete detruite il y a onze ans par un feu de
prairie. Ce n'est plus aujourd'hui qu'un coin du desert.

Le 22 de mai, vers une heure du matin, quelques coups de feu
reveillerent les dormeurs en sursaut, et le clairon sonna l'alerte. Dans
l'espace de quelques minutes, les soldats etaient descendus a terre et
attendaient, en bon ordre, les commandements de leurs capitaines, qui
s'elancerent a la tete de leurs hommes et gravirent, au pas de course,
la berge escarpee.

Aussitot arrives au haut de la cote, les soldats recurent ordre de se
deployer en tirailleurs. Une fusillade assez vive se fit entendre a la
gauche du premier detachement et donnait a croire que la ligne etait
engagee. Sur l'ordre du Colonel, le feu cessa, et une patrouille fut
envoyee en avant sous le commandement du major Prevost. Ce dernier fit
deployer ses hommes en tirailleurs et fit tirer une decharge dans la
direction ou l'ennemi semblait s'etre retire. Quelques minutes plus
tard, le major revint et annonca qu'il n'avait rien vu. Jusqu'a deux
heures et demie les troupes resterent sur la cote toutes armees, puis
l'on descendit aux bateaux ou l'on coucha sous les armes.

Il faisait un temps des plus desagreables, froid et pluvieux, et
plusieurs se trouvaient couches sur la paille humide.

Malgre le mauvais resultat de cette sortie, executee pendant les
heures les plus sombres de la nuit, cela eut un bon effet. Les soldats
prouverent qu'ils etaient prets a toute eventualite. Le bon ordre et
l'alacrite qu'ils mirent dans leur reponse a l'appel de leurs chefs ne
sauraient etre trop loues. Loin de trembler ou d'hesiter, ils etaient
tous gais et trouverent moyen de s'amuser de certaines petites scenes
dont ils ne furent pas lents a saisir le cote ridicule. Plusieurs
temoignaient hautement leur desappointement d'etre revenus sans avoir
tue un seul ennemi. Les eclaireurs rapporterent qu'ils avaient vu les
pistes des Sauvages en differents endroits sur le haut de la cote.

[Illustration: LT. BRUNO LAFONTAINE]

Aujourd'hui l'on arreta a un mille de Saint-Paul, ou l'on passa la nuit.

Ce soir, instruit par l'evenement de la veille et craignant la
repetition de l'attaque, le Colonel ordonna de monter les tentes sur un
plateau a cinquante pieds du rivage. Une forte garde fut laissee a bord
des bateaux et le reste du bataillon coucha sous la tente. Il avait plu
toute la journee et le sol etait tres-humide. La pluie continua a tomber
pendant la nuit.

Le 23 de mai, l'on sonna le reveil a quatre heures. Le camp fut aussitot
leve et les tentes transportees a bord. Les ancres furent levees et la
route se continua en bateaux.

Le paysage est des plus beaux. Sur chaque rive, les cotes sont tantot
tres-elevees et coupees a pic, tantot basses et couvertes de forets de
jeunes arbres. Vers une heure de l'apres-midi, on jette l'ancre dans
"l'Anse de la Cote du Renne" (Moose Hill Creek) et, une bonne garde
ayant ete laissee sur les bateaux, on va camper sur le haut de la cote.
L'apres-midi a ete tres-belle. Vers deux heures a.m., deux eclaireurs,
Borrodaile et Scott, partent pour Battleford en canot. Ils avaient
mission de traverser les lignes indiennes, et de dire au gen. Middleton
et au col. Otter la position de l'aile de Strange. Ils remplirent leur
devoir en braves. La distance parcourue depuis Victoria est de cent
vingts milles.

Dimanche matin, il y eut messe basse a bord du bateau. On se remet en
route vers trois heures et demie a.m. On jette l'ancre dans l'anse du
Lac aux Grenouilles. La nuit fut assez belle. Vers une heure et demie du
matin, la garde fit sonner l'alarme mais on n'apercut rien d'insolite
aux alentours.

Le lendemain, reveil a cinq heures. Avant de quitter l'endroit, on eleve
sur une eminence une croix, haute de quarante pieds, a la memoire des
Reverends Peres Oblats qui ont ete massacres au Lac aux Grenouilles a
quelques milles d'ici. Cette croix porte l'inscription suivante:

       ELEVEE
        A LA
  MEMOIRE DES VICTIMES
        DE
     FROG LAKE
 Par le 65e Bataillon.

Un document est redige relatant les faits qui ont motive l'erection de
la croix et tous les officiers y apposent leurs signatures. On enferme
ce document dans une bouteille enveloppee dans du plomb, puis on enterre
la bouteille au pied de la croix. Le Reverend Pere Provost adresse
quelques paroles aux soldais, puis la ceremonie est close en chantant "O
crux Ave, spes unica!" L'endroit ou la croix a ete elevee a ete baptise
Mont-Croix.

Vers huit heures le depart a lieu. On continue a naviguer jusque vers
une heure de l'apres-midi. On fixe le camp; mais a peine les tentes
avaient-elles ete montees qu'on recoit l'ordre de partir pour le Fort
Pitt.

Des eclaireurs qui arrivent du Lac aux Grenouilles rapportent qu'ils ont
trouve les cadavres de sept personnes, dont six hommes et une femme. Ils
etaient affreusement mutiles. Celui de la femme surtout etait horrible
a voir. La tete avait ete detachee du tronc, les jambes et les bras
coupes, les seins arraches, le ventre ouvert et les entrailles sorties.
On remarqua aussi que toutes les jointures avaient ete disloquees. Le
general Strange qui commandait la colonne de terre avait fait inhumer
dans le modeste cimetiere de la mission les restes des victimes,
entr'autres la depouille des RR. PP. Fafard et Marchand, qu'on avait pu
reconnaitre par quelques lambeaux de soutane qui adheraient encore aux
chairs a demi carbonisees de ces martyrs que les Sauvages avaient,
non-seulement, mis a mort et mutiles, mais avaient jetes dans la cave du
presbytere qu'ils avaient ensuite incendie. Cela fait dix-huit cadavres
qu'on trouve en ce meme endroit, tous des victimes de la barbarie
indienne.

On se mit en route pour Fort Pitt vers trois heures et quart a.m., et
il etait onze heures et demie du soir quand on y arriva. La riviere
est plus large en cet endroit et le courant est moins fort. Aussitot
installes, on fit l'inspection du Fort. Partout le spectacle de la
devastation la plus complete! Des cinq maisons que contenait le Fort,
il n'en reste plus que deux. Quelques ruines encore fumantes marquent
seules l'endroit ou etaient les autres.

[Illustration: FORT PITT]



CHAPITRE III.

FORT PITT ET LA BUTTE AUX FRANCAIS.

Quand le jour naissant eclaira la scene, le desastre, cause par le
passage des Sauvages, put etre constate dans toute son etendue. Toute
la campagne etait jonchee de debris. Les Sauvages n'ont rien laisse
d'intact; il n'y a pas jusqu'aux chaises qui n'aient ete brisees.

En parcourant les environs, on decouvrit le cadavre du jeune Cowan, de
la police a cheval, qui a ete tue lors de la reddition du Fort. Il etait
horriblement mutile. On dit que ce sont les squaws qui s'acharnent ainsi
sur les cadavres de leurs ennemis comme des betes fauves; elles ne
laissent jamais un membre intact.

Tout tendait a demontrer que les Sauvages venaient de quitter le fort
depuis quelques jours a peine. C'est ainsi qu'ils faisaient toujours
a l'approche des volontaires. Laissant entre leurs ennemis et eux une
distance respectable, ils semaient la destruction sur leur route. On
trouvait partout des traces de leur passage, ici des ruines fumantes, et
la un cadavre mutile.

C'est La guerre, indienne dans tout ce qu'elle a de plus feroce et de
plus barbare.

Les rapports des eclaireurs ne tendaient pas peu a exciter l'impatience
des soldats de rencontrer enfin l'ennemi. Voici, par exemple, ce
qu'on leur avait rapporte concernant madame Delaney. "Apres l'avoir
cruellement maltraitee, les Sauvages la depouillerent de tous ses
vetements, et, lui ayant attache les pieds, lui disloquerent les
jointures des hanches. Puis toutes ces brutes l'outragerent, chacun leur
tour, jusqu'a ce qu'elle fut morte et continuerent tarit que le cadavre
fut chaud."

[Illustration: CAPITAINE BEAUSET]

Une autre fois on rapporta que le facteur de la compagnie de la Baie
d'Hudson a Fort Pitt, un nomme McLean, qui connaissait quelques-uns des
chefs qui accompagnaient Gros-Ours, et qui croyait pouvoir sans danger
s'approcher d'eux, comptant sur leur amitie passee, s'etait rendu a leur
camp. Gros-Ours le retint prisonnier et l'installa cuisinier en chef de
sa bande. Les deux demoiselles McLean, agees respectivement de seize
et de dix-huit ans, avaient voulu accompagner leur pere; elles furent
donnees pour epouses a deux des sous-chefs de la bande. Qui dit epouse,
dit esclave. C'est au moment ou les esprits des soldats etaient montes
par ces differents recits, qu'on trouva dans la prairie une chemise qui
portait les initiales d'une des demoiselles McLean. Elle etait dechiree
aux epaules et tachee de sang dans le bas. Pour tous, il n'y avait
pas l'ombre d'un doute que la jeune fille n'eut souffert les derniers
outrages.

Vers deux heures de l'apres-midi, on enterra le cadavre du jeune Cowan.
Le service funebre fut fait par un ministre protestant, et ses camarades
tirerent plusieurs coups de fusil en son honneur. Un enterrement dans de
telles circonstances, au milieu de la solitude, surtout lorsque l'ame
est en proie a de noirs pressentiments, fait une penible impression sur
tous ceux qui en sont temoins.

Tous retournerent aux bateaux l'esprit songeur, interrogeant l'avenir
avec crainte pour savoir si leur sort ne serait pas le meme que celui de
ce malheureux jeune homme, mais disposes a faire leur devoir jusqu'au
bout.

Une partie des compagnies Nos. 5 et 6 fut laissee au Fort sous le
commandement du capitaine Giroux et du lieut. Robert, avec ordre de
reparer le fort et d'y tenir garnison. En quatorze heures le travail de
reconstruction du fort etait termine.

[Illustration: CAPITAINE GIROUX.]

Le 27 de mai, le reveil a lieu a six heures. Aussitot leves, l'on recoit
la nouvelle que le major Steele avait trouve les Sauvages et, en meme
temps, l'ordre du general de se tenir prets a partir. Le general part
par terre avec l'Infanterie Legere de Winnipeg et les waggons. Vers onze
heures et demie a.m., l'on partit a bord du _Big-Bear_ au nombre de
quatre-vingt-dix-neuf, officiers, sous-officiers, soldats et bateliers.
Tout le bagage fut laisse en arriere; chaque homme n'apporta que ses
armes, sa capote et une couverte. A deux heures et demie a.m., un
eclaireur vient annoncer que l'avant-garde est engagee.

Par ce courrier, le general fait parvenir au Lt.-Col. Hughes l'ordre de
longer la cote et de debarquer aussitot qu'on deploiera un drapeau blanc
sur la montagne. Tous attendent le signal avec impatience. Enfin, vers
trois heures moins cinq minutes, on descend des bateaux et vers trois
heures et vingt minutes on se met en route pour le champ de bataille.
On peut entendre distinctement la fusillade. Au moment du depart, tous
s'agenouillent et la scene est des plus solennelles. Les yeux tournes
vers le ciel, le Reverend Pere Provost implore la benediction
du Tres-Haut sur la vaillante phalange canadienne et lui donne
l'absolution. Jamais spectacle ne fut plus saisissant de grandeur et de
majeste.

Le tableau, encadre dans l'immensite de la plaine, prenait des
proportions grandioses. Ainsi reconforte, le bataillon se met en marche
et gravit la premiere colline. Tous obeissent aux commandements en
silence et dans un ordre parfait. Le canon fait tonner sa voix d'airain
et repand la plus grande terreur parmi les Sauvages qui se sauvent dans
un bois adjacent. Pendant leur fuite, les soldats tirent trois decharges
de mousqueterie. Immediatement apres l'on recoit l'ordre de bivouaquer.
Les chariots contenant les provisions n'etant pas arrives, l'on se
couche sans souper.

Que la nuit parut longue aux soldats epuises par les fatigues de la
veille et incapables de dormir! On passe la nuit a la belle etoile sans
couverte ni capote. Vers le matin quelques chariots arrivent. A trois
heures on se met en rangs et tous prennent a la hate un dejeuner des
plus modestes. Quelques minutes plus tard la colonne s'est mise en
marche et rencontre l'ennemi dans une position fortement retranchee, sur
une eminence rendue presqu'inapprochable par un ravin profond qui la
separe des volontaires. Le general ordonne au 65e de descendre en
tirailleurs dans ce ravin, pendant que l'on installe le canon sur la
cote, opposee. Plusieurs detonations retentissent a la fois du cote des
Sauvages; mais pas un homme ne bronche, pas une seule balle n'avait
atteint son but. Les volontaires, en ce moment, descendent la cote au
pas de charge et, malgre la terrible solennite du moment, trouvent
encore un bon mot pour egayer les moins philosophes le long de la route.
En effet le spectacle est imposant! Cent jeunes soldats, la fleur de la
jeunesse montrealaise, se precipitant de coeur joie au milieu des balles
ennemies, qu'une main divine peut seule faire devier de leur route;
derriere chaque compagnie, le capitaine devenu serieux, comprenant toute
l'importance de sa charge, toute la responsabilite que lui impose sa
position; un peu plus loin, le reverend aumonier, revetu du surplis
blanc, la sainte etole au cou et pret a administrer les derniers
sacrements de la sainte Eglise. Le reverend Pere attend avec calme
l'heure de remplir son devoir et jette de tous cotes un regard inquiet.
Tout a coup, au milieu de la fumee, il distingue le brave Lemay qui
tombe frappe a la poitrine. En un clin d'oeil il est aupres de lui ainsi
que l'ambulancier Marc Prieur. On releve le malheureux blesse et le
pretre lui donne les saintes huiles. Puis on le transporte dans la
voiture d'ambulance. Le chirurgien-major est deja pres de lui et lui
donne ses soins. On fend la chemise de Lemay et, au premier coup d'oeil,
la blessure parait mortelle. La balle a passe si pres du coeur qu'au
premier abord on a quelques doutes sur la possibilite d'une guerison.
L'hemorragie se produit et bientot toute la figure et les habits de
Lemay sont couverts du sang qui lui sort par la bouche. On a a peine
donne les soins a Lemay, qu'un autre ambulancier, aide du general
Strange en personne, apporte Marcotte et le depose a cote de Lemay dans
le waggon d'ambulance. La plaie n'est pas si dangereuse que celle de
Lemay, la balle ayant frappe Marcotte a l'epaule. Le premier coup de feu
fut tire a ou vers six heures et demie du matin et vers neuf heures et
demie la fusillade avait cesse.

Voyant que l'ennemi etait de beaucoup superieur en nombre et que sa
position etait imprenable, le general ordonna la retraite qui se fit
dans le plus grand ordre. Dans toute cette affaire le 65e n'a pas ete
menage; en se rendant au combat il etait a l'avant-garde et dans la
retraite il formait l'arriere-garde. Vers midi le 65e s'arrete sur une
hauteur, ou il se retranche fortement. Le general part avec le transport
de fourgons et ordonne au 65e de se rendre a bord du Eig Bear. On se
remet donc en route; mais en descendant la colline qui borde la rive on
s'apercoit que le bateau n'y est plus. On fut donc oblige de continuer
par terre et il etait sept heures et demie du soir quand la premiere
compagnie arriva a Fort Pitt. Le lieutenant Mackay y etait arrive
pendant la journee avec ses hommes et une compagnie de l'Infanterie
Legere de Winnipeg.

On ne peut guere se figurer la fatigue des soldats apres les evenements
de cette journee. Pas un n'avait dormi de toute la nuit precedente; on
etait parti pour le champ de bataille sans avoir a peine dejeune; l'on
etait reste trois heures sous le feu, puis il avait fallu revenir a
pied au Fort, une distance de onze milles. Aussi chacun gouta-t-il
avec delices le repas qui fut servi au Fort et la nuit de repos qui le
suivit.

Voici les noms de ceux du 65e qui ont pris part a la bataille de la
Butte aux Francais:

Lt.-col. Hughes, major Prevost, major Robert, adj. Starnes, Dr. Pare,
l'abbe Provost, l'instructeur Labranche. Comp. No. 3: Capt. E. Bauset,
Lt. F. Ostell, sergents N. Gauvreau, J. B. Dussault, A. Beaudin,
caporaux, Browning, L'esperance. Soldats: J. Marcotte. J. Deslauriers,
Eug. Maillet, E. Brais, A. Brais, E. Souliere, Alp. Merino, U. Viau,
Jos. Gaudet, Marc Prieur, ambulancier, Ed. Houle, Jos. Desglandon, Alb.
Sauriol, H. Chartrand, Alex Martin, P. Sarrasin, A. Laviolette, A.
Gagnon, Alf. Boisvert, Alex Riche. Comp. No. 4: Capt. A. Roy, Lt.
Hebert, sergents G. Labelle, Houle, P. Valiquette, caporaux R. Vallee,
Pouliot, E. Barry. Soldats: Ephrem Lemay, Ant. Mousette, G. Tessier, F.
Carli, J. Martineau, B. Rodier, N. Beaulne, A. Fafard, F. X. Pouliot,
D. Traverse, Alp. Dumont, S. Gascon, J. Roy, A. Labelle, X. Lortie, C.
Gravel, Jos. Paquette, P. Dufresne, G. Grenier, ambulancier, clairon
Descastiau. Comp. No. 5: sergents D'Amour, Bennet. Soldats: Valois,
Desroches, Despatie, Jutras, Beauchamp, L. Leduc, Jos. Dagenais,
Tellier, Gauvreau, Jos. Morin, Marceau, W. Rowarty, clairon, T.
Robichaud. Comp. No. 6 a la charge du canon: sergent Lapierre. Soldats:
L. Rose, G. Clairmont, A. Bertrand, O. Bertrand, E. Chalifoux, X. Larin,
Jos. Lavoie, H. Langlois, D. Dansereau, H. O. Rochon, E. Allard, N.
Doucet.

La journee qui suivit fut donnee entierement au repos et chacun flana de
son mieux. Dans l'apres-midi, Borrodaile et Scott, les deux courriers
qui etaient alles a Battleford, arrivent au camp et annoncent la
soumission de Poundmaker, La nuit s'ecoule silencieuse.



CHAPITRE IV.

A LA POURSUITE DE GROS-OURS.

30 de mai.--Vers neuf heures et demie du matin, tous les preparatifs
etant termines, le bataillon recoit ordre de partir immediatement.
Chaque homme a trente livres de bagage, et chaque compagnie n'a que deux
voilures pour son bagage, etc. Tout le monde est donc oblige de marcher.
Il etait midi et quinze minutes quand on arreta pour le diner; on
etait rendu a un endroit tres-pres de celui ou l'on s'etait battu
l'avant-veille. Vers les deux heures on reprit la marche et, apres
environ huit milles, on monta le camp.

31 de mai.--La nuit fut tres-silencieuse. Il plut tout le temps et la
pluie continua toute la journee. Dans le cours de l'apres-midi le major
Perry arriva au camp. Il avait rempli sa mission a Battleford et etait
revenu jusqu'a Fort Pitt a bord de _l'Alberta_.

1er de juin.--Reveil a quatre heures; dejeuner une heure plus tard.
Ayant appris que Gros-Ours s'etait de nouveau mis en route pour le nord,
le General ordonne au 65e de continuer au plus tot sa poursuite. A une
heure et demie a.m., le camp est leve et le bataillon se met en marche.
Il fait mauvais.

En route, l'on traversa le camp fortifie des Sauvages.

[Illustration: INSTRUCTEUR LABRANCHE]

Ils l'avaient laisse en toute hate, abandonnant en arriere une
cinquantaine de caissons, une centaine de charrettes, une quantite
enorme de fourrures et de provisions, en un mot, presque tout le butin
qu'ils avaient pris a Fort Pitt. On retrouva dans ce camp un billet de
McLean, nous indiquant la direction que prenaient les Sauvages dans leur
fuite. On campa cette nuit-ci sur le rivage. Vers les onze heures du
soir, des prisonniers qui s'etaient echappes de Gros-Ours, arriverent
au Camp au nombre de trois. Ces derniers donnerent toutes sortes de
renseignements au general.

2 de juin.--De bonne heure ce matin une des femmes prisonnieres de
Gros-Ours arrive au camp. Elle corrobore le temoignage des prisonniers
recueillis la veille et declare que les prisonniers ont ete
comparativement bien traites, et que les prisonnieres n'ont pas encore
ete violees. Vers les dix heures et demie du matin, le general Middleton
arrive accompagne de son etat-major, de deux cents cavaliers et d'un
fort detachement d'infanterie des Midland, du 90e et des Grenadiers
Royaux. Il fallait attendre les evenements avant de prendre aucun parti,
et toute la journee s'est passee a rien faire. Vers le soir le ciel se
couvre de nuages menacants.

3 de juin.--De bonne heure, le major Robert s'eloigne a bord de
_l'Alberta_, dans la direction de Fort Pitt, d'ou il doit se rendre
jusqu'a l'hopital de Battleford. Les blesses Lemay et Marcotte sont
a bord du meme bateau. Le soldat Isidore Gauthier qui souffrait du
rhumatisme obtint la permission d'accompagner les blesses a Battleford
et les assista tout le temps de leurs souffrances avec une patience
digne, d'eloges. Le caporal Lafreniere qui venait de se blesser a la
jambe avec un petit pistolet qu'il portait sur lui, fut aussi expedie a
Battleford, ou il passa le reste de la campagne. Quelques heures plus
tard, au nombre des ordres du jour, on lut au bataillon celui de son
retour a Fort Pitt, pour attendre en ce dernier endroit l'ordre du
depart pour Montreal. Cependant la joie que causa la lecture de cet
ordre ne fut pas de longue duree. Dans l'apres-midi un contr'ordre fut
lu disant aux troupes de se rendre au Lac a l'Oignon. Le depart eut lieu
vers les trois heures. Il faisait un temps des plus mauvais. On marcha
quelques milles a travers des marais ou les soldats enfoncaient jusqu'a
la ceinture. Il etait cinq heures et demie a.m. quand on s'arreta pour
camper. L'endroit choisi a cette fin etait tres joli. Figurez-vous, une
colline quelque peu elevee au pied de laquelle un lac sans nom roule
placidement ses eaux.

4 de juin,--Reveil a quatre heures et demie a.m. Les soldats se mettent
en rangs d'assez mauvaise humeur, et la marche commence malgre que
personne n'ait, pris une bouchee depuis la veille. Il est une heure de
l'apres-midi quand, apres avoir voyage par des chemins impossibles,
l'on arrete pour le repas du midi qui est aujourd'hui le premier de la
journee. Dans l'apres-midi le voyage se continue a travers les memes
chemins. Le paysage varie peu. Ici un lac, la une riviere, a travers
lesquels la .plaine s'allonge en souveraine. Quand l'on campa, le soir,
on avait fait vingt-cinq milles presque au pas de course. Aussi les
soldats ont-ils souffert enormement. Plusieurs avaient les pieds tout en
sang; cependant personne ne murmura.

5 de juin.--Pendant la nuit, une compagnie d'infanterie legere de
Winnipeg arrive au camp. De deux heures et demie a cinq heures du matin,
il fait un orage epouvantable; tonnerre, eclairs, rien n'y manque. Vers
les sept heures, le depart sonne. Apres trois heures et demie de marche
a travers des chemins impraticables, la premiere colonne arrive au Lac
aux Grenouilles. A peine arrives, quelques soldats, mettant de cote la
fatigue du matin, se dirigent vers la scene des massacres et y trouvent.
quatre cadavres. Le fait ayant ete rapporte au general, une escouade de
la compagnie No. 3 est chargee de les enterrer. Certains indices portent
a croire que ce sont les corps de Quinn et Gouin; de meme que les autres
victimes de la sinistre journee du 3 avril, ils sont a demi carbonises
et n'ont plus de forme humaine. Ce triste devoir ayant ete rempli, le
clairon sonne le depart. Le paysage aux alentours du Lac aux Grenouilles
est magnifique. La marche se continue pendant l'apres-midi. Le temps et
les chemins sont des plus mauvais. Les soldats arrivent au camp epuises
de fatigue et ne sont pas lents a se reposer.

6 de juin.--La nuit a ete belle. A six heures et demie du matin, l'on se
remet en route. Apres quatre heures de marche on fait la halte ordinaire
pour le repas du midi. Le temps se continue beau. Vers les trois heures
de l'apres-midi la marche se reprend et se continue jusqu'a six heures.
Au lieu de faire monter les tentes, les officiers distribuent a chaque
soldat sa ration pour deux jours et, ces derniers l'ayant mis dans leurs
sacs a pain, la route se continue. Il fait assez clair, mais les chemins
sont plus impraticables que jamais. Ce n'est plus qu'une suite de
_swamps_ ou marais profonds et interminables, ou l'on patauge dans l'eau
jusqu'a la ceinture, sur une distance de deux cents verges. Pour comble
de desagrement, l'affut du canon se trouve embourbe, et, les chevaux n'y
pouvant plus rien, tous mettent la main au cable, quelques-uns l'epaule
a la roue et, a force de travail et de misere, on reussit a conserver le
canon que les soldats anglais de Winnipeg etaient disposes a sacrifier
plutot que de faire le travail herculeen dont le 65e s'acquitte avec
bonne humeur. Le devouement du 65e en cette circonstance, pour
sauver, le canon, lui a valu de la part des Anglais le sobriquet de
"crocodiles". Il etait onze heures et demie a.m. quand on se coucha
autour des feux du bivouac et sans abri.

7 de juin.--La nuit parut longue et triste. Apres les fatigues de la
veille on se trouva sans couverte ni capote. Chacun s'etendit du mieux
qu'il put autour d'un bon feu, au risque de se reveiller les cheveux
brules et les pieds geles. Quand l'on se reveilla, presque tous les
habits etaient couverts de frimas. Le dejeuner servit bien a ramener la
gaiete dans les esprits; il se composait de biscuits durs, viande en
boite et d'eau. La marche se continue encore aujourd'hui. Le paysage
est loin d'etre, beau et, en verite, il, faudrait qu'il le fut
extraordinairement pour faire oublier aux soldats leurs souffrances
physiques. Triste procession de la Fete-Dieu! On dirait plutot une
troupe de pieux pelerins, tous se dirigeant a travers un pays inconnu,
vers un lieu plus inconnu encore. Vers midi l'on fait la halte et
les tentes sont montees. Ou croyait trouver ici quantite de fleur et
d'avoine et il n'y a qu'une vingtaine de sacs de farine. On annonca aux
soldats que la fin de la campagne n'etait pas eloignee, il ne fallait
rien moins que cela pour relever le courage des troupes. Tous les coeurs
tressaillent d'allegresse a cette seule nouvelle. Le reste de la journee
est donne au repos. Le meme jour, la garnison du 65e, laissee a Fort
Pitt, quittait cet endroit pour rejoindre leurs freres. Le Lt.-Col.
Williams et une partie des Midland l'accompagnent. Ce detachement campe
au Lac aux Grenouilles et eleve une seconde croix a la memoire des
martyrs, a quelques arpents de la premiere.

[Illustration: LIEUTENANT ROBERT]

8 de juin.--Le beau temps continue. De bonne heure l'on se remet en
route. L'on arrete vers midi a la mission indienne de la Riviere aux
Castors, puis on va camper a quelques milles de la, au milieu d'un bois.
Cet endroit est parfaitement cache de tous cotes, et s'appelle la "Fuite
de l'Ours." Ici doit-on rester Dieu sait combien de temps; c'est l'avant
poste de l'armee. Jamais endroit ne fut plus propre a se derober a la
vue de l'ennemi et, cependant, on n'y avait pas ete une demi-heure,
qu'une bande innombrable d'ennemis inattendus fondit sur les soldats
epuises de fatigue: c'etaient les maringouins! Ils s'etaient rendus par
centaines, infatigables, insatiables, attaquant sans relache. Il n'y a
pas d'autre moyen de s'en defendre que de se renfermer sous les tentes
et de s'y enfumer comme des jambons. Pour sortir, on s'enveloppe la tete
avec de la mousseline et l'on se couvre les mains de gants epais.

9 de juin.--Beau temps. Les maringouins ont cesse les hostilites pendant
l'avant-midi, mais reviennent a la charge avec plus d'ardeur que jamais
dans l'apres-midi. Il fallut s'enfermer de nouveau. Le pere Legoff, qui
est missionnaire parmi les Montagnais depuis dix-huit ans deja, et qui
s'est echappe du camp de Gros-Ours ou il etait prisonnier depuis deux
mois, ayant reussi a persuader ses Sauvages de se separer de Gros Ours,
vient nous voir; il est recu a bras ouverts surtout par le Pere Provost
auquel il remet la croix du Pere Fafard toute maculee du sang de ce
martyr et aussi d'autres reliques. Il se rend aupres du General pour
interceder pour ses ouailles.

10 de juin.--Farniente. Beau temps chaud. Le general envoie le pere
Legoff et le pere Provost aupres des Montagnais avec l'ultimatum
suivant: "Soyez au camp demain a midi ou je brule tous vos
etablissements et je vous chasse." Dans la soiree les maringouins
reviennent avec du renfort, on redevient jambons.

11 de juin.--Rien d'extraordinaire aujourd'hui, a part l'arrivee du
Capt. Giroux avec sa compagnie. Le Lt.-Col. Williams etait retourne au
Lac aux Grenouilles sur l'ordre du General. Encore les moustiques!

12 de juin.--La nuit a ete tres-fraiche. Les Montagnais viennent trouver
le general et se livrent a lui. Moustiques! Moustiques!

13 de juin.--Beau temps frais. Un petit orage vient de temps a autre
varier l'uniformite de la temperature. Le general envoie un detachement
de l'Infanterie Legere de Winnipeg, fort de cent hommes, intercepter la
route de Gros-Ours.

14 de juin.--Meme temperature que la veille. On eut la messe vers les
sept heures. Dans l'apres-midi, quelques officiers vont visiter le camp
des Sauvages. Un triste spectacle s'offrit a leur vue. Denues de tout,
le corps a peine vetu de quelques haillons ramasses un peu partout et
formant un assemblage de costumes les plus bizarres, les malheureux
Montagnais etaient etendus sous leurs tentes usees et dechirees. Jamais
pauvrete plus abjecte n'habita plus miserable abri. Les officiers
revinrent au camp tout pensifs, songeant aux milliers de familles
eparses dans la vaste plaine dont la misere trouvait un tableau dans
celle des pauvres malheureux qu'ils venaient de visiter.

15 de juin.--La nuit fut tres-froide. Quand le reveil sonna le matin,
on fut quelque peu surpris de voir les tentes entourees d'une epaisse
couche de neige; le lac situe pres du camp etait lui-meme couvert d'une
couche de glace d'un quart de pouce d'epaisseur. Le colonel Smith quitta
le camp, accompagne de cent hommes de l'Infanterie Legere de Winnipeg,
pour des regions inconnues. Dans le cours de l'apres-midi le general
Middleton arriva accompagne de son etat-major et en commandement de
renforts considerables. Ils ont avec eux un canon _gatling_.

16 de juin.--Beau temps. Les maringouins se font encore sentir.

17 de juin.--Le beau temps continue, les maringouins ditto. Le capitaine
Giroux part pour Montreal.

18 de juin.--Aucun changement dans la temperature. Plusieurs officiers
et soldats vont se baigner dans la riviere aux Castors.

19 de juin.--Temps frais. On apporte au camp la nouvelle que quelques
Cris des Bois sont au lac des Iles avec la famille McLean qu'ils
se declarent prets a rendre. Le general envoie deux Chippewayens
accompagnes de l'eclaireur Mackay pour aller chercher les prisonniers.

20 de juin.--La nuit a ete tres-froide et peu de soldats ont bien dormi.
Au lever, il y avait une petite gelee blanche de pres de deux
pouces d'epaisseur. Le camp est leve et l'on retourne coucher aux
quartiers-generaux.

21 de juin.--Beau temps. Messe a huit heures. Dans l'apres-midi, il
commence a circuler des rumeurs quant au prochain depart des troupes.

22 de juin.--On doute de l'exactitude des rapports quant au renvoi
prochain des forces militaires du Nord-Ouest. Le temps se continue beau.

23 de juin.--Vers huit heures et demie du soir, l'ordre du depart est lu
aux troupes et la date est fixee au lendemain. Quelques-uns ont peine a
y croire mais ne refusent pas de se meler a la rejouissance generale qui
est immense.

24 de juin.--Reveil a quatre heures. Le general adresse aux troupes des
paroles de felicitation et l'on prend la route du retour a six heures
et demie du matin. Il fait une chaleur accablante. La premiere halte se
fait a dix heures et demie de l'avant-midi apres dix milles de marche.
Dans l'apres-midi on parcourt quinze autres milles. Aussitot apres
souper on reprend la marche et l'on ne campe qu'a onze heures et demie
du soir. On a fait dans cette journee trente-cinq milles.

25 de juin.--Le depart a lieu a neuf heures. L'on marche toute la
journee. A sept heures du soir on arrive au rivage ou le "North West"
attend les troupes; on avait parcouru vingt-cinq milles. Les soldats
sont epuises de fatigue. Les officiers vont coucher a bord, et les
soldats restent sous la tente.

26 de juin.--Les soldats montent a bord du bateau vers les huit heures
de l'avant-midi. Quelque temps apres le general arrive en personne
accompagne de son etat-major. Il est salue par des hourrahs
significatifs. Le reste de la journee est consacre a la flanerie.

27 de juin.--Il est dix heures de l'avant-midi quand le bateau arrive a
Fort Pitt. On monte les tentes sur la rive. Rejouissances generales.

28 de juin.--Il fait tres-beau. Basse messe eu plein air. On donne un
permis general de sortir du camp, et tous vont visiter leurs freres
d'armes des autres bataillons.

29 de juin.--Le depart des troupes commence aujourd'hui. Il fait une
chaleur accablante.

30 de juin.--Le temps chaud continue.

1er de juillet.--Toute la brigade d'Alberta parade, a sept heures
du matin, devant le general Middleton. Ce dernier, apres avoir fait
l'inspection des differents bataillons, complimente de nouveau les
troupes.

2 de juillet.--Il fait beau. Le colonel Ouimet arrive avec le reste du
65e bataillon. Joie indescriptible On recoit l'ordre de s'embarquer
demain a bord de la "Baronness."



CHAPITRE V.

LEMAY ET MARCOTTE.

Arrive a ce point du recit, l'auteur a cru interesser specialement les
lecteurs en pariant de la vie que menerent les deux vaillants blesses du
65e pendant le reste de la campagne.

Le recit de leurs souffrances et de leurs miseres commence naturellement
du jour ou ils sont tombes sur le champ de bataille.

Comme on a pu le voir plus haut, Lemay tomba le premier. Lorsque la
balle meurtriere le frappa, il etait quelque peu en avant de ses
compagnons d'armes. Ceux-ci s'arreterent subitement en le voyant tomber
et semblerent hesiter un moment. Le caporal Grave! fut le premier
aupres de lui, et le soldat Marc Prieur, qui etait attache au corps
d'ambulance, arriva quelques instants plus tard. En les voyant aupres
de leur frere blesse, les soldats continuerent leur marche. Le
chirurgien-major Pare et le reverend aumonier furent bientot sur les
lieux. Pendant que le chirurgien examinait la plaie et palissait a la
vue de la gravite de la blessure, le digne chapelain administrait les
derniers sacrements au Blesse.

[Illustration: SOLDAT EPHREM LEMAY.]

Ce ne fut qu'une demi-heure plus tard que l'on apporta une civiere pour
transporter le pauvre Lemay en dehors du terrain des hostilites. On l'y
avait a peine transporte qu'un soldat accourut a la hate demander un
second brancard pour apporter Marcotte qui venait de succomber. Quelques
instants plus tard, le soldat Prieur, aide du gen. Strange lui-meme,
apportait Marcotte et le placait a cote de Lemay. Le chirurgien ordonna
aussitot qu'on mit les deux blesses dans un caisson, n'ayant pas d'autre
moyen de transport.

On ne peut guere se figurer les souffrances atroces des malheureux Lemay
et Marcotte dans ces voitures d'ambulance improvisees. Etendus au fond
des waggons, sans autre matelas que la mince toile du brancard, ils
etaient bouscules de tous cotes, malgre la bonne volonte et les soins
des charretiers. Et c'est ainsi qu'ils parcoururent les douze milles
qui les separaient de Fort Pitt. Lemay surtout ressentait des douleurs
indescriptibles que le genre de transport devait inevitablement causer.
Incapable de remuer un seul membre, il gisait au fond du fourgon et
poussait un cri de douleur a chaque cahot de la route. De temps a autre,
il pouvait, entendre la voix inquiete du pere Provost qui demandait au
chirurgien: "Est-il mort?" Ajoutez a ce tourment celui de la soif la
plus ardente causee par la fievre qui le devorait. Rien, pas une goutte
d'eau, et Lemay repetait toujours: "De l'eau! de l'eau!" Enfin l'on
arrive a Fort Pitt. Les deux blesses sont deposes dans une des vieilles
constructions en ruines que renfermait encore la palissade du fort. Ici,
ils furent bien traites par le soldat Brown de la Cie. No. 1, et la
conduite de ce dernier merite les plus grands eloges. Ils resterent en
cet endroit jusqu'au trois juin, quand le major Robert vint les chercher
a bord de _l'Alberta_, pour les mener a Battleford. On les transporta
a bord sur des brancards et ils furent installes dans la chambre
de l'ingenieur. L'appartement etait assez confortable, mais,
malheureusement, un accident arriva au navire et bientot l'eau inonda le
plancher de leur infirmerie. Leur infirmier, le soldat Isidore Gauthier,
se montra des plus devoues a leur egard. Il passait toute la journee et
une grande partie de ses nuits aupres d'eux. Tantot il balayait l'eau
qui s'etendait sous leurs lits, tantot il leur portait un verre d'eau et
toujours il etait exact a leur administrer les remedes prescrits par le
chirurgien et a changer les bandages qui couvraient leurs plaies. Il
remplit son devoir a toute heure du jour ou de la nuit. La nuit, il
etait oblige de s'accroupir dans un coin de l'appartement sur sa
couverte pliee en six pour empecher l'eau de l'imbiber completement.
Enfin le bateau arriva a Battleford apres deux jours et deux nuits
de marche. Il faisait un temps sombre et les corps etaient a peine
installes dans un express-waggon, qui avait ete envoye de l'hopital au
bateau pour les aider, que la pluie se mit a tomber. Quelques couvertes
furent jetees a la hate sur les pauvres blesses, et en route! Apres un
quart d'heure de marche, l'on s'arreta vis-a-vis la porte d'entree d'une
marquise. De petites croix rouges, posees ici et la, annoncaient au
passant que les blesses seuls etaient entres sous cette tente. On placa
immediatement les nouveaux arrivants dans un endroit reste libre, a
gauche de la porte d'entree. Ils eurent leur lit l'un pres de l'autre.
Pendant qu'avec mille precautions l'on descendait les malheureux Lemay
et Marcotte de la voiture, le caporal Lafreniere sautait a terre et
se choisissait une bonne place sous la tente ambulanciere. Il prit le
premier lit a gauche. Le second fut donne a l'homme de police McKay qui
avait ete, comme Lemay et Marcotte, blesse a la Butte aux Francais et
qui souffrait beaucoup de la jambe gauche ou la balle l'avait frappe.
La troisieme place etait occupee par le brancard de Lemay qu'on avait
decore du nom de lit a cause des quelques couvertes qui pouvaient
proteger le blesse contre les intemperies du climat. Marcotte etait le
quatrieme et occupait un lit semblable a celui de Lemay. Il y avait en
tout vingt-quatre lits dans la tente, en deux rangees, serres les uns
pres des autres, ne laissant qu'un etroit passage entre eux. Les autres
lits etaient tous occupes par des blesses de l'Anse au Poisson et de
l'Anse du Coup de Couteau qui etaient, a l'arrivee de nos freres en etat
de convalescence. Pendant la premiere semaine ils furent relativement
bien traites; pendant que Lafreniere profitait du beau temps pour aller
a la peche, le chirurgien-major Strange donnait ses soins a Marcotte.
Enfin, au bout d'une dizaine de jours, la balle etait extraite sans trop
de douleur, et Marcotte pouvait esperer un retablissement rapide. Lemay
ne souffrait guere que de la fievre, mais etait trop faible pour remuer
sur son lit. Ils purent alors apprecier la valeur des services de leur
confrere du 65e, le soldat Gauthier, qui etait leur infirmier. Toujours
patient, toujours devoue, il se rendait de bonne grace aux prieres des
blesses et en avait soin comme un frere de charite.

[Illustration: SOLDAT MARCOTTE.]

Aussi quelle difference quand, pour une raison quelconque, il
s'absentait de la tente. Aussitot les soldats anglais qui pouvaient se
promener s'approchaient des pauvres Lemay et Marcotte, leur riaient
au nez et venaient s'etablir au pied de leurs lits pour manger des
confitures ou des gelees dont ils se gardaient bien de leur offrir la
plus petite partie. Il est bon de remarquer ici que ces douceurs etaient
celles envoyees par les dames de Montreal, et dont l'etiquette etait
enlevee pour etre remplacee par une autre a l'adresse d'autres
bataillons. Alors les soldats anglais se racontaient d'une maniere
cynique le voyage du 65eme suivant les rapports qu'ils en avaient lus
dans le "News," et parlaient assez haut pour que l'un des blesses du
65eme put les entendre. Mais l'on serait porte a croire que la jalousie
seule ou l'orgueil faisait ainsi agir les heros de l'Anse aux Poissons,
et que dans certaine circonstance leur coeur parlerait plus haut que
leurs prejuges. Qu'on se detrompe! L'on ne peut guere se figurer
jusqu'ou le fanatisme et la jalousie peuvent mener. Une circonstance
entre cent le demontrera.

C'etait le 14 juin, au matin, le soldat Gauthier venait de quitter ses
blesses pour voir a leur nourriture. Lemay souffrait horriblement. La
nuit precedente le vent avait enleve la tente et pendant plusieurs
minutes il etait reste expose au froid. Incapable de se remuer d'un cote
ou de l'autre, il demande a un grand Anglais qui fumait tranquillement
sa pipe s'il serait assez bon de le changer de cote. L'Anglais se leva
brusquement sans dire un mot et, saisissant Lemay par un bras, le
renversa brutalement du cote oppose. Immediatement sa plaie se rouvrit
et son bandage tomba. Trop affaibli pour dire un seul mot, il gemit de
son impuissance et de la force de la douleur. Quelques instants plus
tard, Lemay demanda tranquillement au jeune Anglais qui l'avait si
brutalement servi pourquoi il le maltraitait ainsi. "Tu te plains comme
une femme, s... cochon de Francais," lui repondit-il. (You moan like a
woman, g... d... pig of a Frenchman.) Non content de ces paroles, il
lui rappela une a une toutes les attaques du "News" contre le 65eme, et
pendant une demi-heure ne cessa de l'accabler d'injures. Lemay gisait
tout le temps immobile sur son lit, incapable de prononcer un mot,
impuissant a faire un geste. O lache! triple lache! qui profites ainsi
de la faiblesse de ton rival pour l'insulter et lui jeter ta venimeuse
calomnie a la face. Tu montrais la toute la grandeur de ton courage.
Va! tu n'as rien a craindre d'aucun membre du 65e, personne ne te
touchera... de peur de se salir,... tu n'auras qu'a proteger ta face
contre les crachats!

Par bonheur, l'arrivee de l'infirmier Gauthier coupait court aux
discours du soldat anglais, et Lemay et Marcotte reposaient tranquilles
le reste de la journee.

Pendant les cinq semaines que nos deux blesses passerent a l'hopital,
le vent emporta quatre fois la tente qui etait leur seul abri. En une
circonstance surtout, l'accident aurait pu avoir des consequences
funestes. C'etait vers le commencement de juillet. Lemay qui avait
repris des forces et qui pouvait maintenant marcher sans appui, avait
commence a s'habiller quand, au milieu d'une pluie battante, la tente
culbute et est entrainee parle vent. Marcotte ne sachant ou se mettre
fut bientot mouille jusqu'aux os. Alors il se jeta a bas du lit et, se
cachant dessous la toile du brancard, reussit a s'en faire un abri. Il
resta dans cette position environ un quart-d'heure. Ce ne fut qu'apres
l'orage et qu'on eut replace la tente qu'il fut remis dans son lit par
deux infirmiers.

Enfin le 5 juillet arriva. On avait annonce partout a Battleford
l'arrivee du 65eme. Vers les huit heures du soir les vapeurs "_Marquis_"
et "_North West_" arriverent et Lemay, sachant que le 65e faisait partie
de cette expedition a bord de la "_Baroness_," s'etait rendu au rivage,
impatient de revoir ses freres d'armes. Mais il attendit en vain. Il
etait dix heures et le vapeur n'arrivait pas, alors il retourna a son
lit decourage. Le lendemain matin cependant, apres deux longues
heures d'attente, il vit poindre a l'horizon le pavillon rouge de
la "_Baroness._" Comme son coeur battait fort, comme ses yeux
s'emplissaient de larmes de reconnaissance et de joie a l'idee qu'il
allait bientot revoir ses bons amis dont il avait ete depuis si
longtemps separe et dont il avait tant de fois regrette l'absence.

Le pauvre Marcotte, incapable de sortir, ecoutait avec avidite tous
les bruits du dehors et quand on lui annonca le "65eme!" un sourire
inexprimable se dessina sur ses levres bleuatres et une larme perla a sa
paupiere.

Le meme jour, Lemay monta a bord du bateau et continua avec son
bataillon jusqu'a Montreal, ou le peuple enthousiasme lui fit une
ovation magnifique. Les bouquets pleuvaient dans son carrosse, et chacun
se pressait a venir lui serrer la main et lui souhaiter la bienvenue.

Marcotte se mettait en route le 7 juillet avec d'autres blesses et
prenait le train de Swift-Current, d'ou un train direct le menait a
Montreal. Quelques jours apres son arrivee, ses amis lui donnerent
plusieurs banquets et lui presenterent une jolie medaille en argent.

Les deux noms de Lemay et de Marcotte, resteront graves sur le cadre
d'honneur du 65eme et auront une place glorieuse dans les annales de
notre histoire.

FIN DE LA DEUXIEME PARTIE.


[Illustration: FORT OSTELL.]

1. Entree. 2. Guerite. 3. Mat et drapeau. 4. Tente des soldats 5. Tente
de garde. 6. Cuisine et dortoir. 7. Appartement des officiers. 8.
Four. 9. Tente du boulanger. 10. Tente du capitaine. ll. Ecuries. 12.
Tranchee. 13. Canaux. 14. Ponts mobiles. 15. Fosse. 16. Abattis. 17.
Revetement.



TROISIEME PARTIE.



LE BATAILLON GAUCHE

En Garnison.



CHAPITRE I.

FORT OSTELL.

Apres avoir donne le recit complet des aventures de l'aile droite du 65e
bataillon dans sa marche a travers la plaine, l'histoire de la campagne
de l'aile gauche s'impose a l'auteur comme un devoir imperieux. Le but
de cet ouvrage serait manque et le lecteur serait prive de la partie
sinon la plus interessante du moins bien importante de l'histoire de la
campagne du 65e. Pendant que sous le Lt.-Col. Hughes le bataillon
droit ajoutait a force de fatigues, de miseres et de courage une
page glorieuse a son histoire, le bataillon gauche, divise en cinq
detachements et disperse sur une etendue de cent-cinquante milles,
menait a bonne fin sa mission de pacification. Partout ou le 65e a
passe, il a laisse des traces glorieuses de son sejour et c'est surtout
dans l'extreme ouest que l'aile gauche, apres une vie sedentaire de
six semaines, a su meriter son titre de soldat missionnaire. Prechant
d'exemple, il a pu par sa bonne tenue, sa conduite reguliere, ses
moeurs douees et tranquilles, en imposer a l'esprit impressionnable des
nombreuses tribus sauvages au milieu desquelles il a vecu. Partout,
Sauvages comme Metis avaient surnomme les volontaires de Montreal les
"bons petits habits noirs" et obeissaient a leurs officiers avec plus de
respect que de crainte.

Comme il a ete mentionne plus haut, il y avait cinq detachements dont
voici les noms par ordre de distances de Calgarry: vingt hommes de
la compagnie No. 8, sous le commandement du lieut. Normandeau, a la
Traverse du Chevreuil Rouge, a cent milles au nord de Calgarry; la
compagnie No. 1 (vingt-cinq hommes et deux officiers) sous les ordres
du capt. Ostell, a la Riviere Bataille, trente-huit milles au nord du
premier detachement; vingt hommes choisis des compagnies 1, 3, 4 et 8,
sous le capt. Ethier, aux Buttes de la Paix, trente-cinq milles plus
haut; la compagnie No. 2, avec le capt. des Trois-Maisons comme chef,
a Edmonton, quarante milles au nord des Buttes de la Paix, soit deux
cent-treize milles de Calgarry, et finalement la compagnie No. 7, sous
le lieut. Doherty au Fort Saskatchewan, vingt milles a l'est d'Edmonton.
Des le l4 mai toutes ces differentes garnisons furent mises sous
les ordres du lieut-col. Ouimet qui tenait ses quartiers-generaux a
Edmonton. La mission de ce bataillon ainsi disperse etait d'abord de
proteger les lignes de communication pour permettre le passage libre des
transports de provisions de Calgarry jusqu'au front; mission importante,
comme on peut le voir, car de sa vigilance et de sa fidelite a remplir
son devoir dependait la vie du bataillon droit. Le second but que ce
bataillon devait atteindre etait la pacification des nombreuses tribus
sauvages au milieu desquelles il sejournait. Chaque detachement etait
entoure de quinze cents a deux mille Sauvages, qui, au commencement
de la campagne, etaient dans une excitation extraordinaire, et que
l'arrivee des troupes ne fit qu'augmenter plutot que diminuer. Chacun
des postes etait dans la position la plus precaire, car, a part le
soulevement des tribus environnantes, on craignait a juste raison les
Pieds Noirs qui murmuraient contre le gouvernement et etaient pousses a
la revolte par Gros-Ours lui-meme. Si, un bon matin, il avait plu a
ces messieurs de s'insurger, leur marche naturelle etait de Calgarry a
Edmonton et, l'emportant de beaucoup par le nombre, ils s'emparaient
un a un des forts situes le long de leur route et pas un volontaire de
l'aile gauche n'aurait vecu pour raconter les massacres commis.

Pour ne pas trop embrouiller le lecteur, la vie de garnison de la
compagnie No. 1 fera le recit du premier chapitre. La position occupee
par les differents detachements etant connue du lecteur, il lui sera
plus facile de comprendre la campagne en procedant par ordre de
compagnies.

Le 5 mai, vers midi, la compagnie No. 1 arrivait a Edmonton avec le
reste de l'aile gauche, moins trois hommes qu'on avait du laisser pour
completer la garnison du Fort aux Buttes de la Paix. Elle alla camper
avec le reste du bataillon a l'est du Fort. La compagnie No. 7 etait
deja rendue au Fort Saskatchewan. Les Nos. 5 et 6 quitterent Edmonton
le meme jour pour se diriger sur Fort Pitt. Le lendemain, les ordres de
brigade commandaient aux capts. Ostell et Bauset de se tenir prets a
partir, avec leurs compagnies, dans les vingt-quatre heures. Il faut
dire ici que les capts. Beauset et Ostell avaient ete mentionnes
specialement par le major Perry au major-general Strange pour leur
conduite a la Traverse du Chevreuil Rouge, et ces deux capitaines sont
les seuls officiers de compagnie dont il ait ete fait une mention
speciale.

[Illustration: CAPITAINE OSTELL.]

Cependant deux heures plus tard un contre-ordre, faisant remplacer la
compagnie No. 1 par le No. 4, fut transmise au bataillon. Le capt.
Ostell devait rester a Edmonton ou il serait commandant en chef, ayant
sous lui sa compagnie et la compagnie No. 2, a Edmonton, le detachement
du Fort Saskatchewan, et les volontaires anglais d'Edmonton. On etait
occupe a faire les preparatifs pour entrer dans le Fort quand vers midi,
le 7 mai, le capt. Ostell recut un nouvel ordre du general Strange.
Cette fois-ci, il fallait partir, a une heure d'avis, et retourner sur
ses pas jusqu'a la Riviere Bataille, soixante et dix milles au sud. Le
meme soir, tous les hommes de la compagnie No. 1 etaient en marche et,
trois jours plus tard, apres un voyage des plus rudes, ils arrivaient
au lieu de leur destination, un vieux chantier isole au milieu de la
plaine, a un mille et demi au nord de la Riviere, Bataille. Pour bien
comprendre la mission de ce detachement, voici le texte meme des
instructions qu'il avait recues avant son depart d'Edmonton:

Edmonton, 7 mai 1885.

Instructions a l'officier commandant le detachement du 65e bataillon a
la Riviere Bataille.

Vous avez ete choisi a cause de la reputation militaire que vous vous
etes acquise par votre habilete et votre energie. La protection de notre
ligne de communication avec la base de nos depots de provisions est
d'une importance essentielle. Le pays a l'est de votre Fort est bien
difficile et deviendra tres-certainement une ligne d'operations, le long
de laquelle des maraudeurs indiens essaieront par petites bandes de
s'emparer de nos transports de provisions. Vous occuperez le vieux
chantier de la Baie d'Hudson pres de chez le R. P. Scullen.

Vous le mettrez dans un etat de defense aussi complet que possible,
construisant une defense de flanc de maniere a empecher l'ennemi de
s'approcher assez pour incendier la maison.

Vous embrasserez probablement la maison du R. P. Scullen dans votre
ligne de defense. Vous marquerez la portee de vos carabines du Fort a
tous les objets dans les alentours, et habituerez vos hommes a mesurer
au pas ces differentes distances de maniere a ce qu'ils se les
rappellent, ce qui rendra votre feu plus effectif en cas d'attaque.
Apres que vous aurez complete la defense de votre fort, vous emploierez
vos hommes a reparer, a temps perdu, les chemins dans le voisinage de
votre poste, mais, en aucun temps, vous ne laisserez votre fort sans
protection; au contraire, vous exercerez la plus grande surveillance,
jour et nuit.

Il est probable qu'une troupe de carabiniers a cheval aura aussi ses
quartiers-generaux a votre poste Ils feront une patrouille reguliere
entre la Riviere du Chevreuil Rouge et Edmonton.

Toutes les provisions tant pour les rations des Sauvages que pour les
votres vous seront confiees. Le Pere Scullen, j'en suis sur, vous aidera
de son mieux par ses connaissances et son influence.

Par ordre,

  C. H. DALE, Capitaine,
  Major de Brigade.

Malgre l'apparente precision de ces instructions, elles ne peurent etre
executees a la lettre, car contrairement aux informations, il n'y avait
aucune maison habitable sur la reserve du Pere Scullen. Le capitaine
Ostell continua plus loin, et a dix milles au sud, trouva un chantier
qu'apres une semaine de travail on put mettre en etat de defense. Le
Lt.-Col. Ouimet approuva plus tard l'action du capitaine Ostell.
Malgre toute la bonne volonte possible les travaux de fortification
n'avancaient pas vite, car, vu le petit nombre de soldats qui
composaient le detachement, chacun avait beaucoup a faire. Il y avait,
comme on le sait, vingt-cinq hommes. Pendant le jour, quatre d'entre
eux, un sous-officier et trois soldats, montaient la garde; et la nuit,
cette garde etait doublee. A part ces derniers, il faut aussi deduire un
boulanger, un cuisinier, le servant des officiers et deux soldats qui
travaillaient aux corvees d'eau et de bois de chauffage. Il restait
donc a peine dix hommes pour travailler aux tranchees et autres
fortifications. Cependant au bout de quelques semaines, l'ouvrage etait
presque termine.

Une tranchee de deux pieds et demi de profondeur, faite en forme de
carreau, a ete creusee tout autour du terrain sur une longueur de deux
cents verges; elle communique au moyen de quatre canaux avec un fosse de
cinq pieds de profondeur qui entoure la maison. Un abattis de branches
la protege contre toute attaque immediate. Des ponts mobiles ont ete
poses sur les canaux pour donner plus de facilites de transport aux
voitures de charge qui stationnaient au fort. De fortes barricades ont
ete construites pour proteger les portes et les fenetres. Un mur en
tourbe de six pieds de haut a ete eleve tout autour de la maison,
au-dessus du fosse. Vingt-huit meurtrieres percees dans les murs
completent la defense du Fort.

Pendant les premiers jours, c'est-a-dire, jusqu'a la fin du mois de mai,
toute la garnison et surtout le capitaine etaient sur des epines. Les
travaux de fortification se poursuivaient de sept heures du matin a six
heures du soir et quelquefois meme la nuit. Les Sauvages des alentours
etaient dans un malaise perceptible et, malgre les remontrances des
missionnaires qui leur apprenaient a nous considerer comme des freres,
ils attendaient avec anxiete les resultats des batailles qui se
livraient dans l'est. Enfin la prise de Batoche delivra les garnisons de
leur fausse position. Plusieurs tribus qui avaient quitte leurs reserves
a l'arrivee des troupes, revinrent s'y etablir a la fin de mai et tout
rentra dans L'ordre.

[Illustration: LIEUTENANT PLINGUET]

Voici la liste des hommes qui passerent le temps de la campagne au Fort
Ostell: J. B. Ostell, capitaine commandant; A. C. Plinguet, lieutenant;
H. Beaudoin, sergent de couleur; Anatole E. Robichaud, second sergent;
G. Aumond, caporal. Les soldats T. Belanger, J. Bourgeois, A. Cadieux,
K. Caples, A. Chartrand, L. Chalifoux, G. R. Daoust [l], O. Drolet,
Louis Goulet, Emile Baudin, Jacques Labelle, Arthur Lanthier, E.
Latulippe (2), Ludger Longpre, A. Marsan, A. Michaud, A. Narbonne, A.
Ouimet, J. Parent, A. Pepin, H. Picard et Louis Weichold.

[Note 1: Nomme caporal le 23 juin; eleve au grade de sergent le 6
juillet.]

[Note 2: Nomme caporal le 6 juillet.]

Les incidents qui marquerent le passage de la compagnie No. 1 au Fort
Ostell sont peu nombreux, l'auteur se borne dans ce recit a n'en
raconter que les principaux.

Le 12 mai, vers les six heures du soir, un courrier apporta une depeche
au capitaine de la part du Lieut.-Col. Ouimet, lui ordonnant de se
rendre le soir meme chez le Pere Scullen pour avoir une entrevue
particuliere. Le capitaine fait immediatement seller son cheval et
laisse le Lieut. Plinguet en charge du Fort. Il ne revint que le
lendemain matin avec d'assez bonnes nouvelles. Les Pieds-Noirs dont on
redoutait un soulevement etaient rentres dans l'ordre.

Quelques jours plus tard, le 16 mai, le Dr. Powell, un jeune gradue de
l'universite McGill, arrivait au Fort. Il etait officiellement attache
en qualite de chirurgien aux trois garnisons du 65eme situees au sud
d'Edmonton, devant tenir ses quartiers generaux au Fort Ostell. Le
nouveau medecin etait a peine entre en fonction que tous l'estimaient et
l'aimaient comme un des leurs. En effet, depuis cette date jusqu'a la
fin de la campagne, le docteur Powell remplit sa tache avec une fidelite
et un devouement exemplaires. Il lui fallait faire a cheval une moyenne
de cent cinquante milles par semaine pour visiter les differents postes
ou son devoir l'appelait. Il voyageait toujours seul, et ne craignait
pas de traverser les reserves des Sauvages qui se trouvaient sur sa
route et ou un jour ou l'autre il pouvait etre attaque et massacre.
Les officiers de chacune des trois garnisons n'ont pas manque de le
mentionner specialement dans leurs rapports au commandant en chef a
Edmonton. Le 19 mai, le courrier, qui faisait le service entre le Fort
Ethier et le Fort Ostell, arriva malade au camp. Il etait tombe a bas de
son cheval. Le capitaine fit alors appeler le sergent G. R. Daoust (qui
n'etait que soldat a cette date) et lui confia la mission de remplacer
le courrier malade. Deux jours plus tard, il revenait au Fort apres
avoir rempli sa mission a la satisfaction de ses chefs.

Le 23 mai, vers onze heures du soir, le corps de garde sort a la hate
pour repondre a l'appel du soldat Belanger qui monte l'arriere garde.
La nuit est tres-sombre et c'est a peine si l'on peut distinguer a six
pieds devant soi. Belanger jure ses grands dieux qu'il a vu un cavalier
arriver assez pres du parapet et, qu'a sa vois, il a change de direction
et est parti au galop; il ne doute pas que ce ne soit un espion. On fait
alors une patrouille a travers le bois et les marais aux alentours du
Fort. Tous reviennent mouilles et de mauvaise humeur.

L'un est tombe de tout son long dans un marais que l'obscurite lui
cachait, un autre s'est frappe la tete sur une branche d'arbre, un
troisieme s'est massacre la figure sur une talle d'herbes seches, et
personne n'a pris ni vu un Sauvage; ce n'est donc pas etonnant qu'on
soit de mauvaise humeur. Le reste de la nuit se passa bien tranquille.

Le jour de la fete de la Reine se passa sans autre incident que la
reception d'une liasse de "Patries." C'etaient les premieres nouvelles
imprimees que l'on recevait. Six jours plus tard, les commissaires
Royaux, charges de faire une enquete sur les griefs des Metis, passaient
au Fort. Ils etaient trois: Messieurs Forget, Street et Goulet. Le
capitaine Palliser etait avec eux. Il allait se joindre a l'etat-major
du gen. Strange pour y occuper la place de major de brigade. Le meme
soir, le R. P. Scullen vient coucher au Fort, et un grand nombre de
soldats en profitent pour remplir leurs devoirs religieux. Le lendemain
matin, le bon missionnaire celebre la basse messe dans le grenier du
Fort. Tous les soldats y sont presents ainsi que les commissaires.

C'est le premier service religieux auquel les soldats assistent depuis
leur depart de Calgarry, le vingt-trois avril dernier.

Le quatre juin, vers les onze heures de l'avant-midi, les soldats
sortent a la hate et presentent les armes a Sa Grandeur Mgr. Grandin qui
arrete au Fort en passant. Il dine avec le capitaine, et, apres diner,
les soldats vont le visiter sous la tente. Il leur adresse quelques
bonnes paroles de consolation, puis distribue a tous des medailles,
scapulaires, etc. Avant son depart, Sa Grandeur benit le Fort qu'on
baptise Fort Ostell, puis part en promettant que la premiere mission
qui s'etablirait sur la riviere Bataille, en cet endroit, se nommerait
Saint-Jean d'Ostell. Quelques jours plus tard, vers le neuf juin, le
capitaine, ayant recu une depeche speciale, se met, en route pour la
riviere du Chevreuil Rouge. Il se fait accompagner d'un detachement de
carabiniers a cheval sous les ordres du Lt. Dunn. Le but de sa mission
est d'aider un train tres-considerable de transports a traverser le
pays et arriver en surete a Edmonton. Ce train etait protege par une
quarantaine de volontaire du 9e de Quebec, sous les ordres du Lt.
Dupuy. Il y avait deja huit jours qu'il etait retarde a la Traverse du
Chevreuil Rouge par la crue de la riviere. Le capitaine Ostell, mettant
a profit sa connaissance de la riviere par le fait d'y avoir travaille
vers la fin du mois d'avril, lors du passage du bataillon gauche,
reussit a faire traverser tout le train apres dix-huit heures de
travail. Le douze au soir, le capitaine revenait a son Fort, et le
lendemain les officiers du 9e arretaient en passant.

Le quatorze juin, le capt. Ostell partait pour les Buttes de la Paix
ou il allait voir l'agent des Sauvages, un nomme Lucas, a propos de
malentendus survenus entre les Sauvages et lui. Depuis l'arrivee des
troupes dans ces territoires, il existait une anomalie etrange dans les
rapports des officiers de compagnie avec les Sauvages. Comme le lecteur
a pu le voir plus haut dans l'ordre du gen. Strange, le capitaine Ostell
avait ete instruit de voir aux rations des Sauvages, mais aucun ordre
n'avait ete donne a l'agent Lucas. Ainsi quand le capitaine demandait a
l'agent de donner telle ou telle ration, ce dernier lui repondait qu'il
n'avait aucun ordre a recevoir de lui, vu qu'il dependait du departement
des Sauvages et n'avait rien a voir dans les affaires du ministere de la
Milice. Heureusement cette entrevue du capitaine avec l'agent mit fin,
pour quelque temps, a un etat de choses embarrassant.

Le seize juin, on hisse un magnifique drapeau, present du Lt.-Col. Amyot
du 9e au capt. Ostell.

Dans l'apres-midi, on nous apporte des provisions en masse. Tout le bas
du fort etait rempli de sacs de fleur, de sel, de boites de corn beef,
de hard tacks et le reste. Quelques-uns des soldats se decouragent, car
il y a de quoi nous faire subsister jusqu'au printemps prochain.

Le vingt juin cessa le systeme organise des courriers. Depuis l'arrivee
des troupes, on avait etabli six postes de courriers entre Calgarry et
Edmonton. Le premier poste etait de Calgarry a Scarlet, une distance de
quarante milles; le deuxieme de Scarlet a Millar, quarante-cinq milles;
le troisieme de Millar a la Traverse du Chevreuil Bouge, quinze milles;
le quatrieme de la Traverse du Chevreuil Rouge a la Riviere Bataille,
trente-cinq milles; le cinquieme de la Riviere Bataille aux Buttes de
la Paix, trente-huit milles, et le dernier des Buttes de la Paix a
Edmonton, quarante milles. A chaque poste, excepte au troisieme, il y
avait deux courriers. Par ce systeme les depeches se transmettaient
regulierement toutes les vingt-quatre heures entre Calgarry et Edmonton,
sur une distance de deux cent treize milles. Le vingt-cinq juin, ca
commence enfin a avoir l'air du depart. Le lieutenant peut a peine
contenir sa joie, chacun lit sur sa figure la bonne nouvelle. Vers les
six heures, le capitaine reunit ses hommes pour leur distribuer des
chemises et des calecons, puis il leur communique la depeche Suivante:

Fort Edmonton, 24 juin 1885.

Au Capt. OSTELL, Commandant,

Riviere Bataille.

Monsieur,

J'ai ordre du Lt.-Col. Ouimet de vous avertir de faire des preparatifs
immediats pour conduire votre compagnie au Fort Edmonton ou vous devrez
vous rapporter pas plus tard que lundi prochain, le vingt-neuf courant.

On vous envoie des waggons pour le transport. Vous emporterez avec
vous tout le bagage, armes, habits et equipement de campagne de votre
detachement.

Vous ordonnerez aux deux hommes des Carabiniers a cheval du Lt. Dunn,
qui sont chez vous, de prendre la charge de votre poste, et vous
prendrez d'eux les recus de tous les effets et provisions que vous
laisserez a la Riviere Bataille.

J'ai l'honneur d'etre,

Monsieur,

Votre obeissant serviteur,

  Capt. G. BOSSE,
  Major de Brigade.

Il est impossible de depeindre la scene qui suivit la lecture de cette
lettre. Il faut avoir endure toutes les souffrances de cette campagne,
avoir souffert de tous les ennuis de ces solitudes pour comprendre ce
qu'est l'ordre du retour. Le lendemain, chacun prepare son bagage et ce
ne fut pas long. Dans l'apres-midi, Bobtail, chef des Cris, vint visiter
le Fort avec sa femme; il est accompagne de jeunes Sauvages parmi
lesquels Pic de Bois. Bobtail est un homme qui parait arriver a la
soixantaine. Il a une figure tres-intelligente, mais son regard n'est
pas franc et, quand il parle, on dirait qu'il n'exprime que la moitie de
ce qu'il pense. Il etait monte sur un magnifique mustang gris fer. Il
portait sur sa poitrine une medaille "Victoria" en argent. De longues
plumes ornaient sa coiffure de peau de loutre.

Pendant qu'il essaie de se faire comprendre du capitaine, un autre
Sauvage, de costume encore plus etrange, entre en scene. C'est Alexis,
surnomme le Pretre des Montagnes. De loin, il ressemble etrangement
au fameux vicaire de Wakefield. Grimpe sur une haridelle aux allures
douteuses, une grande croix rouge flanquee au milieu du dos, un vieux
chapeau enfonce sur le crane, il avait un air de Sancho Panca impossible
a depeindre. Cependant cet homme au costume original est devant Dieu
un des plus grands hommes de l'Ouest. Quand il descendit de cheval,
sa figure ascetique et son apparence religieuse impressionnerent les
soldats. On put alors voir son costume au complet. Il porte une grande
jaquette bleue, un chale blanc avec une grande croix en flanelle rouge
sur les epaules, sa tunique est rouge comme sa croix. Il a en outre un
crucifix a sa ceinture. Il parla en francais et servit d'interprete a
Bobtail. Alexis obtint un permis du capitaine sur la parole de Bobtail,
qui en faisait de grandes louanges. Cette nuit personne ne put dormir.
Il etait deux heures du matin quand on cessa de parler du prochain
voyage.

Le lendemain, vingt-sept juin, vers les quatre heures et demie de
l'apres-midi, la compagnie No. 1 quitta le Fort Ostell et se mit
joyeusement en route pour Edmonton.



CHAPITRE II.

FORT EDMONTON.

Dans le but de proceder systematiquement au recit des evenements qui se
rattachent au sejour de l'aile gauche du 65e bataillon dans les forts
qu'il a eu pour mission de defendre, Edmonton suit immediatement Ostell.
Apres la compagnie No. 1, passons a No. 2. L'auteur a hesite quelque
temps a placer le recit de la defense d'Edmonton a la seconde place,
car son importance lui donne droit a la premiere. A Edmonton en effet
etaient les quartiers generaux du commandant en chef de toute la ligne
de defense de Calgarry a Fort Pitt. Ce n'est qu'apres mure reflexion et
pour rendre plus claire dans l'esprit du lecteur la position de chaque
compagnie du bataillon, que l'auteur s'est decide a faire le recit en se
basant sur l'ordre des compagnies dans le bataillon.

Edmonton n'est rien autre chose qn'un gros bourg que les citoyens de
l'endroit ont qualifie du titre pompeux de (town) ville. Cette ville
(puisqu'on l'appelle ainsi) est situee a un mille de la Saskatchewan et
est, en general, bien batie. Toutes les constructions sont en bois, il
n'y a que deux maisons en brique. Les habitants de la ville sont pour la
plus grande partie des Anglais, les Canadiens resident aux environs sur
les terres qu'ils ont defrichees.

[Illustration: FORT EDMONTON--(Vue interieur.)]

Sur les bords de la Saskatchewan s'eleve le fort de la Baie a'Hudson. Ce
fort, dont les murs consistent en pieux enfonces en terre et fortement
lies les uns aux autres, renferme le magasin de la Baie d'Hudson, les
quartiers des employes et des dependances considerables. Comme il
est muni d'un bon puits qui peut fournir de l'eau _ad libitum_ a une
garnison assez considerable, il pourrait soutenir un assez long siege
contre des troupes qui ne seraient pas munies d'artillerie. Sans etre
d'une liberalite excessive ni d'une politesse extraordinaire, les
employes de la compagnie de la Baie d'Hudson nous ont cependant temoigne
assez de sympathie. Les marchands nous ont bien vendu leurs marchandises
au plus haut prix, et l'on sait ce que c'est que le plus haut prix dans
l'Ouest; mais c'etait pour eux une occasion unique de voir de leurs yeux
de l'argent. Car il faut dire que cette expedition du Nord-Ouest a ete
un bonanza pour cette region. Lorsque nous y sommes arrives, l'argent y
etait des plus rares, le cultivateur, le producteur echangeaient leurs
produits contre de la marchandise et la plupart du temps l'argent
n'entrait pour rien dans toutes ces transactions. Notre arrivee a ete
comme un: torrent d'argent qui a envahi le pays. Les semences etaient
presque terminees et les cultivateurs attendaient la moisson les bras
croises; tout-a-coup, grace a la revolte, les voila qui louent leurs
chevaux au gouvernement a raison de $8.00 par jour pour deux chevaux et
de $12.00 pour quatre. Ils vendent leurs animaux cent pour cent plus
qu'ils ne valent et ainsi de suite pour leurs autres produits. La
compagnie de la Baie d'Hudson avait une quantite de provisions en
magasin, le gouvernement a tout achete au maximum. Si on pouvait en
ce cas-ci appliquer, pour trouver la cause de la rebellion, le vieux
proverbe "le vrai coupable est celui a qui le crime profite," on
n'aurait pas besoin de se demander si certains fournisseurs ne sont pas
au fond de cette affaire, car plusieurs y ont fait fortune. D'un autre
cote, les missionnaires ont perdu toute leur influence sur les Metis et
les Sauvages en revolte. Les chefs de ces rebelles leur ont represente
les pretres comme des traitres vendus au gouvernement. La preuve, c'est
que les Sauvages ont massacre deux missionnaires, ce que n'avaient
jamais fait auparavant meme les Sauvages idolatres.

Les blancs ont aussi a se plaindre du gouvernement, Il y a ici
d'honnetes colons canadiens et anglais qui sont etablis sur des terres
qu'ils possedent depuis plusieurs annees et qui, cependant, n'ont encore
pu obtenir de lettres patentes.

Si les choses continuent ainsi, avant longtemps, nous aurons une seconde
rebellion a abattre et cette fois ce ne serait plus une revolte de Metis
mais de colons canadiens et anglais. L'on se plaint aussi beaucoup du
monopole exerce par la compagnie de la Baie d'Hudson et de la conduite
des agents des Sauvages. L'on tient ces derniers responsables en grande
partie des troubles qui ont eclate dans certaines tribus. On leur
reproche leur incapacite, leur malhonnetete dans certains cas et souvent
leur ignorance complete des moeurs et coutumes des gens sur les interets
desquels ils ont la charge de veiller.

[Illustration: LIEUTENANT CHAUREST]

Ce sont toutes des nominations politiques; tant qu'il en sera ainsi, les
choses ne changeront pas.

Les notes qui precedent ont ete cueillies ca et la, elles ont ete
fournies a l'auteur par les colons canadiens des environs, si elles
ne sont pas exactes, elles representent du moins l'etat d'esprit dans
lequel se trouvaient nos compatriotes de l'Ouest quand nous sommes
passes a Edmonton.

[Illustration: CAPT. DE TROIS MAISONS.]

Le bataillon droit du 65e arriva a Edmonton le 1er mai; quatre jours
plus tard le bataillon gauche entrait aussi au Fort. Apres que la
division du bataillon eut ete decidee, le general Strange confia a la
compagnie No. 2 la garde de cette place importante. Le capitaine des
Trois-Maisons, assiste des Lts. DesGeorges et Charest, etait l'officier
en charge du detachement du 65e, mais le general Strange qui y tenait
encore ses quartiers generaux, en etait le commandant. Le 14 mai, le
Lieut-Col. Ouimet arriva de Calgarry a Edmonton, accompagne du Major
Brisebois, ancien officier de la Police a cheval et fondateur du Fort
Brisebois connu aujourd'hui sous le nom de Calgarry. Le voyage de
Calgarry a Edmonton, deux cent quinze milles, avait ete fait en quatre
jours. L'arrivee du colonel fut saluee par des cris de joie de la part
de tous les soldats du bataillon. A peine descendu de voiture, le
colonel alla se rapporter au Major-General Strange qui le felicita sur
son heureux retour. Il le remercia des services qu'il avait rendus a la
division d'Alberta par la maniere habile dont il s'etait acquitte de
sa mission a Ottawa, ajoutant qu'il regrettait que pour des raisons
politiques il s'etait repandu tant de fausses rumeurs au sujet de ce
voyage.

La meme apres-midi, le general Strange quittait Edmonton en bateau,
accompagne du 92eme d'Infanterie Legere de Winnipeg, en route pour
Victoria ou l'attendait le bataillon droit du 65eme. Un ordre de
brigade, lu avant le depart du Major-General, enjoignait au Lieut-Col.
Ouimet de rester a Edmonton comme commandant militaire du District avec
le controle des detachements du 65eme en garnison dans les differents
postes, la surveillance des Sauvages des reserves environnantes.
Il recut aussi instruction speciale de veiller a maintenir les
communications de la colonne expeditionnaire du General Strange, et
d'assurer son approvisionnement dont la base etait Calgarry. A part
les officiers deja nommes, le Capt. Bosse, capitaine paie-maitre du
bataillon, resta a Edmonton. Le Major Brisebois qui avait offert ses
services fut accepte comme officier d'etat-major et ses services ainsi
que son experience furent d'un grand prix.

[Illustration: FORT EDMONTON (Vue exterieur.)]

Des le lendemain du depart du General Strange, une deputation des
Canadiens et des Metis de St-Albert, composee de cinq representants des
deux nationalites, se rendit aupres du Colonel Ouimet avec une lettre
de Mgr Grandin. Ils representerent qu'une _Danse de la Soif_ avait ete
convoquee par des emissaires de Gros-Ours sur la reserve de la Riviere
_Qui But_, a dix milles en arriere de St-Albert. Le but de cette
assemblee etait de declarer la guerre aux blancs, et les Sauvages s'y
rendaient de tous cotes. Il y avait meme une date fixee, le 24 mai, pour
le pillage et le massacre des habitants de St-Albert et d'Edmonton. Sur
la suggestion du Colonel, le lendemain, une grande assemblee de tous
les Canadiens et les Metis de St-Albert eut lieu, et soixante et quinze
Metis apres avoir prete le serment d'allegeance, recurent des armes
et se mirent en etat de defense. M. Samuel Cunningham [3] etait
leur capitaine; il etait assiste de MM. Bellerose et Maloney comme
lieutenants. Le meme soir vingt-cinq des nouveaux volontaires etaient
mis en service actif et places en eclaireurs tout pres de la reserve
pour surveiller les Sauvages et pour se renseigner sur leurs desseins.
Ils firent, si bien leur devoir que les Sauvages, au bout de quelques
jours, abandonnerent leur projet de danse et retournerent sur leurs
reserves Respectives.

[Note 3: M. Cunningham a ete elu l'automne dernier membre du Conseil
du Nord-Ouest.]

Un evenement important qui marqua le passage du bataillon en cet endroit
fut la procession de la FETE-DIEU. Environ cinquante hommes de la
compagnie No. 2 a Edmonton et de la compagnie No 7 au Fort Saskatchewan
y prirent part et servirent d'escorte au Saint-Sacrement, l'arme au
bras, avec leurs officiers. N'eut-ce ete l'absence de la musique du
regiment on se serait cru a Montreal. Le zele que deployerent en cette
circonstance les habitants de St-Albert pourrait temoigner a lui seul
de l'estime qu'ils avaient pour le bataillon. Chacun avait envoye sa
voiture pour transporter les volontaires et le voyage fut des plus gais.
Apres la messe, un diner splendide, prepare par les soeurs grises de la
Mission, fut servi aux soldats dans une des grandes salles de l'Eveche.
Il serait a propos de mentionner ici l'oeuvre immense que font les
religieuses de cet ordre en cette localite. Etablies dans le pays
depuis plusieurs annees, elles y ont fonde un orphelinat sous la haute
protection de l'Eveque. Recueillant, un peu partout, de pauvres petits
enfants indiens, elles les elevent dans la voie de la vertu la plus
severe et, tout en preparant leurs ames a la grace, dissipent les
tenebres de l'ignorance ou sont plonges leurs jeunes esprits. Aussi
quelle agreable surprise pour les volontaires que d'entendre ces jeunes
pupilles chanter "Les Souvenirs du Jeune Age" en bon francais, prononce
avec un accent metis inimitable, et le "Home sweet home" en bon anglais.
A part cette instruction intellectuelle, les bonnes religieuses
habituent leurs eleves aux travaux manuels de toute sorte et les
disposent a mieux gouter tous les bienfaits de la civilisation.

Quelques jours apres cette fete, les employes superieurs de la Compagnie
de la Baie d'Hudson lancerent un defi aux officiers pour un concours de
tir. L'enjeu etait un diner chez M. Pagerie. Et ce n'etait pas peu de
chose. M. Pagerie etait un celebre cuisinier francais qui s'etait fixe
a Edmonton depuis quelques annees et y perdait peu a peu, faute de
pratique, la memoire des fameux plats qu'il servait jadis a ses clients.
La palme resta au 65eme. Le Col. Ouimet, le Capt. Baby et le Lieut.
DesGeorges furent les vainqueurs par dix-sept points.

Jusqu'au 22 mai, rien de bien extraordinaire ne vint troubler la
monotonie de la vie de garnison. Ce jour-ci cependant la nouvelle de la
victoire de Batoche ramena la joie dans tous les esprits et il y eut de
grandes rejouissances au camp. Deux jours plus tard, on celebrait
avec pompe l'anniversaire du jour de la naissance de Notre Gracieuse
Souveraine. Il y eut fusillade et le canon tonna. Le reste du mois
s'ecoula sans incident remarquable.

Le 9 juin, la compagnie des volontaires Metis de St-Albert fut envoyee
en expedition au Lac la Biche pour rassurer les esprits et intercepter
Gros-Ours qui, suivant les rapports de certains Metis, se sauvait dans
la direction du Lac Froid. Le Lieut. DesGeorges recut le commandement de
cette expedition.

[Illustration: LIEUTENANT DES GEORGES.]

Quelques jours plus tard, la troupe revenait avec la bonne nouvelle que
sa mission avait ete remplie avec succes. Enfin arriva le 24 juin, fete
nationale de tous les Canadiens. Tous les volontaires du 65eme, tant du
Fort Saskatchewan que d'Edmonton, se dirigerent sur St-Albert ou une
messe solennelle fut chantee par Sa Grandeur Mgr. Grandin. Tous les
soldats y assisterent en armes. Apres le service divin, il y eut grand
diner a la Mission. Dans l'apres-midi, apres un joli concert fourni par
les eleves de l'orphelinat, eut lieu la grande assemblee des Metis de
St-Albert. Des discours patriotiques furent prononces par le R. P.
Lestang, le Col. Ouimet, M. A. Forget, Ecr., Joseph Gauvreau, agent
des terres, les Capts. Ethier, Doherty, et autres. C'etait la
premiere assemblee publique donnee sous les auspices de la Societe Si
Jean-Baptiste de St-Albert, fondee le matin meme.

A peine revenus de cette fete, le Colonel recut du General Middleton
une depeche speciale lui ordonnant de rassembler au plus tot les divers
detachements du 65eme et de descendre a Fort Pitt par bateau. Le 29
juin au soir tous etaient reunis aupres du Fort. Avant leur depart, les
citoyens de St-Albert crurent devoir offrir aux officiers un grand diner
d'adieux. Les choses furent conduites a merveille. Le menu y etait
excellent et ne fut surpasse que par les discours patriotiques des
orateurs.

Le lendemain apres-midi, le vapeur "_Baronness_" arrivait au Fort et
le meme soir le 65eme disait adieu a Edmonton, en promettant de ne
l'oublier jamais, mais esperant sincerement n'etre jamais forces d'y
revenir sous les memes circonstances.



CHAPITRE III

FORT SASKATCHEWAN.

Vendredi, le 1er mai, le bataillon droit etait rendu a Edmonton. La
veille, le major-general Strange avait informe le Lt.-Col. Hughes qu'il
serait necessaire d'envoyer un detachement du 65e a Fort Saskatchewan,
un poste de la Police a cheval, a une vingtaine ae milles a l'est
d'Edmonton, sur la branche nord de la Saskatchewan. En conformite avec
les instructions recues, le Lt.-Col. Hughes dut prendre une compagnie de
l'aile droite. Son choix tomba sur la compagnie Mo. 7 commandee dans
ce moment par le Lt. C. J. Doherty qui remplissait _pro tempore_ les
fonctions de capitaine; le lieut. A. E. Labelle devait aider au Capt.
Doherty a remplir ces fonctions importantes. En obeissance aux ordres
recus, la compagnie laissa Fort Edmonton a sept heures du matin, le
lendemain, 2 mai. Elle etait composee comme suit:

Capitaine C. J. Doherty, commandant; Lieut. A. E. Labelle; Sergent-Major
G. E. A. Patterson; Sergent de couleur Arthur Laframboise; Sergents
Edouard Terrous et E. Desnoyers; Caporaux Joseph Moquin, Charles Cox et
Philippe J. Mount; Soldats Joseph Audette, Narcisse Breux, Fred. Bury,
F. Brousseau, D. Caron, D. Clifford, A. E. Clendenning, N. Fafard, L.
Fournier, James Kelly, Thos. Kennedy, Adolphe Laberge, Emile Lefebvre,
E. Lafontaine, Ulric Lamontagne, J. Victor Marien, A. E. Marien, Jos. E.
Monette, Alfred Marsouin, Albert Perreault, John Polan, Michael Roach,
Georges Smith, Pierre Schinck, Lucien Sauriol, J. E. Theriault, Chs.
Thuot, L. P. Wilson; trompette, Octave Giroux; tambour, A. Remillard.

[Illustration: CAPT. DOHERTY]

La route d'Edmonton a Fort Saskatchewan est passablement bonne, mais les
chevaux etant fatigues par la derniere marche de Calgarry a Edmonton,
on n'arriva au Fort que quelques heures plus tard. A mi-chemin le
detachement fit une halte, et alla luncher a une espece d'hotel tenu par
un ancien Montrealais, qui, il y a quelques annees passees, etait chef
de cuisine au St. Lawrence Hall. Ce premier repas plut tellement aux
voyageurs que plus tard jamais aucun officier ou homme de la garnison,
qui quittait le Fort Saskatchewan en route pour n'importe quel antre
endroit, ne manquait d'arreter chez "Pagerie" en passant; on se sentait
un appetit extraordinaire a la vue du vieux chantier transforme en
restaurant. Soit dit entre parentheses que des malins faisaient circuler
des rumeurs allant a dire qu'une certaine demoiselle aux yeux bleus,
fille de l'hotelier, etait un aimant plus puissant que l'hospitalite de
Pagerie lui-meme. Quoiqu'il en soit, lors de cette premiere visite, le
devoir forca les officiers et les hommes a quitter l'endroit, et, a deux
heures de l'apres-midi, la compagnie No. 7 gravissait le monticule sur
lequel le Fort etait situe. On avait du traverser en bac hommes, chevaux
et equipage.

Ce moyen de transport est mu par la force du courant de la Saskatchewan,
qui comme celui de toutes les rivieres qui prennent leur source dans les
Montagnes Rocheuses, est tres-rapide. Le systeme qui fait fonctionner le
bac est des plus simples et cependant il causa une certaine surprise aux
volontaires qui ne l'avaient encore vu en operation. Une corde en fil de
metal est tendue d'une rive a l'autre, fixee a deux poteaux tres-eleves
sur l'une et l'autre rives. Deux petites roues courent tout le long de
cette corde. A chacune de ces roues est attache un cable qui est fixe
autour d'une troisieme roue a bord du bac meme, vers le milieu. En
faisant fonctionner cette derniere roue d'un cote ou de l'autre, la
corde, posee dans la direction ou l'on veut aller, se raccourcit, attire
le bac du cote indique et, le mettant dans le courant, l'entraine sur la
rive opposee.

Au moment ou la compagnie grimpait la cote du Fort, quatre de front, la
garnison, sous les ordres du Sergent-Major Parker de la Police a cheval
(le commandant, Major Griesbach, etant absent), sortit sous les armes
et, apres avoir salue les arrivants par une fusillade, presenta les
armes. Le compliment fut aussitot rendu et, quelques minutes plus tard,
la compagnie entrait dans ses nouveaux quartiers. On fixa immediatement
les tentes dans le carre des casernes puis tous prirent un repos bien
merite, apres une marche d'au-dela de 220 milles.

Le fort est place dans un endroit tres-pittoresque. Situe sur la cime
d'un monticule, il domine la riviere dont les eaux bourbeuses s'elancent
avec tant de force que l'on dirait qu'elles vont, d'un moment a l'autre,
emporter avec elles la cote de sable elle-meme. Le fort, comme on etait
convenu de l'appeler, est entoure de tous cotes par des broussailles,
ce qui ne peut que favoriser l'espionnage d'ennemis comme on en redoute
dans ces territoires. Les fortifications consistent en une cloture basse
faite de pieux plantes dans le sol; une seconde rangee de pieux, dix
pieds de haut, est plantee derriere la premiere. Cette cloture entoure
un terrain quadrangulaire d'environ deux cents verges de front sur une
profondeur de cent cinquante. Sur ce terrain il y a six batiments; les
quartiers de l'officier-commandant, une maison plus petite, situee tout
aupres, servant de logement aux officiers de la compagnie, une caserne,
et une salle de garde. Cinq bastions, garnis de meurtrieres, font
saillie dans la palissade et donnent un abri sur, derriere lequel on
peut combattre avec succes toute attaque contre le Fort.

A l'arrivee du detachement du 65e, ce fort etait defendu par dix-sept
hommes de la Police a cheval, sous les ordres de l'inspecteur Griesbach.
Plus tard le nombre des hommes de police fut reduit a sept ou huit. Des
le lundi suivant, le 4 mai, le capitaine donna des ordres qui fixaient
la discipline quotidienne. Le lever devait avoir lieu a six heures. Il y
aurait cinq heures d'exercices; une avant dejeuner, deux avant diner et
deux autres pendant l'apres-midi; le coucher avait lieu a dix heures.

Ce meme jour, l'inspecteur Griesbach, eleve au rang de major par le gen.
Strange, fit l'inspection de la compagnie. Il dit qu'il etait charme de
l'apparence et des qualites militaires des hommes, mais ajouta
qu'il regrettait que leurs habits et accoutrements ne fussent plus
convenables.

A partir de cette date jusqu'a la fin de la campagne, tous
s'appliquerent a leurs devoirs respectifs, et les recrues, qui n'etaient
pas peu nombreuses, acquirent une connaissance suffisante des mouvements
militaires pour parer a toute eventualite.

Dimanche, le 10 mai, la compagnie se rendit a la petite chapelle
catholique situee dans le village, ou plutot, comme disent les gens de
l'Ouest, dans la cite de la Saskatchewan. Le Rev. Pere Blais, O. M. I.,
qui est cure de cette paroisse, y dit la sainte messe.

Ce pretre devoue est natif des Trois-Rivieres, et est le frere du Rev.
Pere Blais, superieur du College de Nicolet.

Quoiqu'encore jeune, cet apotre a la charge de trois paroisses, ce qui
veut dire une centaine de milles dans ce pays de distances magnifiques.
Par son zele et son esprit de sacrifice dans l'accomplissement de ses
devoirs sacres, il s'est fait aimer de tous ceux au milieu desquels la
Providence l'a place. Sa bonte exceptionnelle a l'egard des membres de
la compagnie No. 7 ne sera jamais oubliee par ceux-ci, et les officiers
comme les hommes sauront, chaque fois que leur pensee retournera
aux jours passes sur les rives de la Saskatchewan, se rappeler avec
reconnaissance le saint apotre et ami qu'ils avaient la-bas; ils
espereront sans cesse pouvoir un jour lui souhaiter la bienvenue dans
sa province natale. La messe fut servie par le sergent de couleur
Laframboise, (fils de feu l'hon. juge Laframboise) et par le sergent
Eugene Desnoyers, (fils de Son Honneur le juge Desnoyers). Un choeur
improvise, dirige par le Lt. A. E. Labelle, fit resonner les voutes de
la mission de tons inconnus jusqu'a ce jour.

Les membres de la compagnie professant la religion protestante eurent un
service dans les casernes; le R. P. Biais y officiait.

On n'avait pas jusqu'a ce jour, malgre les rumeurs qui circulaient
generalement, vu aucun Sauvage hostile dans les environs, et la galante
compagnie No. 7 commencait a craindre qu'elle n'eut que peu de chances
de moissonner aucun laurier dans la campagne. Lundi, le 11, on recut au
Fort la nouvelle que les Sauvages et les Metis de la Riviere Bataille
devaient se soulever, intercepter et s'emparer d'un convoi de provisions
qui marchait de Calgarry a Edmonton. Le major Griesbach recut des ordres
lui commandant de se rendre a la riviere Bataille, avec toute la police
a cheval du Fort, pour arreter les chefs de ce mouvement. Il quitta le
Fort a une heure avancee de la veillee, laissant la garnison sous le
commandement du Capt. Doherty.

La journee du mardi se passa sans incident; mais vers minuit et demi, le
mercredi matin, la sentinelle, en devoir dans le bastion du Nord-Est de
la palissade, crut devoir appeler le sergent de garde. Le sergent de
couleur Laframboise, en devoir ce soir la, se rendit au bastion. Apres
quelques minutes d'attente, il put voir les broussailles s'agiter et
entendre des sifflements sourds presque immediatement suivis de cris
imitant ceux du coyote ou louveteau des prairies. Le sergent alla
immediatement reveiller le capitaine qui, sans perdre de temps fut sur
les lieux, accompagne du Lt. Labelle. Deux eclaireurs metis qui etaient
au Fort declarerent, apres avoir entendu les cris des broussailles, que
ce ne pouvaient etre ceux d'aucun animal, mais plutot, ceux dont se
servent ordinairement les Sauvages quand ils sont dans le sentier de
la guerre. Toute la compagnie fut bientot sur pied. En un instant, les
bastions etaient occupes par differentes divisions et chacun etait a son
poste. Evidemment les rodeurs durent s'apercevoir que la garnison etait
preparee a les recevoir chaudement et que prendre un Fort defendu par
une milice canadienne est chose plus difficile que l'on pense, car ils
se retirerent peu a peu, et au petit jour les signaux de ralliement se
repetaient dans la distance.

Le capitaine crut alors devoir envoyer deux eclaireurs, de longue
experience comme trappeurs, pour examiner les bois environnants et
faire rapport an commandant. Apres une patrouille faite avec soin, ils
revinrent au fort et declarerent qu'ils etaient surs qu'une bande de
Sauvages avait rode aux alentours de la place. Plus tard on apprit que
les Sauvages avaient eu connaissance du depart du major et d'une partie
de la garnison, et avaient probablement cru l'occasion favorable pour
saccager le fort. Cependant, comme on a pu le voir, la surveillance des
braves de Montreal gata la sauce.

Pendant le sejour de ce detachement dans le fort, plusieurs officiers
vinrent y faire visite; entr'autres le Gen. Strange, les capitaines
Giroux et Bosse et les lieutenants Ostell, Hebert et DesGeorges. Les uns
comme les autres ne purent que faire des eloges de la bonne tenue des
hommes.

Dans la nuit du 24 de mai, le soldat Laberge, qui etait de garde dans
le bastion, apercut deux cavaliers qui s'approchaient du fort avec
des allures suspectes. Ne recevant aucune reponse a son qui vive! il
dechargea sa carabine et les vit prendre au galop un chemin oppose. La
sentinelle du bastion plus loin fit aussi feu sur les fuyards et les vit
prendre, a la course, la direction des cotes du Castor.

Le lendemain, on celebra l'anniversaire de la naissance de la reine
Victoria. Dans l'avant-midi, il y eut une partie de _base ball_ entre
neuf membres du 65e et neuf de la Police a cheval et des Eclaireurs; la
victoire resta a ces derniers.

Dans l'apres-midi un programme tres-bien rempli de jeux de toutes sortes
fut execute a la lettre.

Pendant la veillee, il y eut un grand bal dans les casernes. Parmi les
personnes presentes, il y avait Mesdames major Griesbach; major Butler,
A, Lang et Delles Mary Undine Wragge, fille de feu le col. Wragge,
J. Inglis, soeur de Made Lang et aujourd'hui epouse du Dr. Tofield,
chirurgien-general de la division d'Alberta, et MM. major Griesbach, Dr.
Tofield, capitaines des Trois-Maisons et Doherty, et Lt. Labelle.

Il etait une heure du matin quand la danse cessa. Des rafraichissements
furent distribues par le sergent-major Patterson, president du comite
des jeux.

Le 3 de juin, sur la permission du Lt.-Col. Ouimet, huit hommes de la
garnison sous les ordres du Lt. Labelle, se rendirent a St. Albert pour
prendre part a la procession de la Fete-Dieu.

Quelques jours plus tard, le Lt.-Col. Ouimet visita le fort. Il se
declara satisfait au plus haut degre et felicita les officiers et les
hommes sur leur conduite.

L'evenement le plus important qui suivit fut la celebration de la fete
St. Jean-Baptiste. Quinze hommes se rendirent a St. Albert sous le
commandement du Capt. Doherty pour prendre part a la fete. Ce fut la que
le Lt.-Col. Ouimet annonca qu'on avait recu des ordres de retourner a
Montreal aussitot qu'un bateau, envoye de Fort Pitt, serait arrive a
Edmonton. La nouvelle fut recue avec beaucoup d'enthousiasme: la vie
de garnison devenait monotone et, malgre tous les charmes de la vie
militaire, tous commencaient a realiser que rien ne peut remplacer le
foyer absent.

Des leur retour au fort, les soldats ne furent pas lents a repandre la
bonne nouvelle parmi ceux qui avaient fait la garde en leur absence; et
les preparatifs du depart furent commences.

Le dimanche au soir, le capitaine Doherty alla souper chez M.
Fitzpatrick sur l'invitation de ce dernier. M. Fitzpatrick est le frere
du savant avocat qui a defendu le malheureux Riel; c'est un cultivateur
tres-riche; entr'autres proprietes, il est possesseur d'un vaste terrain
situe sur la rive nord de la Saskatchewan, vis-a-vis le Fort. Le R.
P. Blais et M. Reid, qui est aussi un cultivateur fortune, etaient au
nombre des invites.

Le lendemain matin, le camp etait leve et chacun se mettait en route, le
coeur gai, pour Edmonton ou l'on arriva vers les dix heures. Il n'y eut
qu'un seul endroit en route ou les soldats eprouverent quelque peine.
Ce fut lorsqu'on passa devant le petit hotel de Pagerie; pas un qui ne
jetat un regard de regret et d'envie vers l'unique fenetre de la maison
d'ou "l'ange de la Foret" envoyait a chacun le baiser d'adieu.

Avant de clore ce chapitre, un mot sur la conduite et les amusements de
cette garnison.

La discipline et la subordination des hommes a toujours ete exemplaire.
La satisfaction du commandant de la compagnie a ete telle, qu'il a cru
devoir donner les galons de lieutenant aux trois sergents de cette
compagnie avant d'arriver a Montreal.

Les quelques semaines de sejour au Fort n'ont pas ete sans amusement.
Les hommes donnaient leur temps perdu au jeu de balle, tandis que le
Lt. Labelle, a la recherche d'un moyen quelconque de tuer le temps,
decouvrait un jeu de paume qui fut immediatement place dans la cour du
fort. Que de fois la lune eclairait la fin de quelque partie chaudement
contestee, a laquelle les dames du Fort ne refusaient pas de prendre
part. D'autres fois lorsque les ombres de la nuit forcaient les joueurs
a cesser la partie, l'on se dirigeait bras dessus bras dessous vers
le bas de la colline et, pour le galant lieutenant, ce n'etait pas la
partie la moins interessante du programme.

Pendant ce temps, le capitaine plus serieux, comme le requeraient, son
age et sa position, fumait paisiblement une pipe de tabac en compagnie
du major Griesbach et goutait, avec delices, l'hospitalite de la dame du
Major dont l'excellence des tartes au flan n'etait surpassee que par la
cordiale politesse avec laquelle elles etaient offertes.

Pour tout resumer, la compagnie No. 7 n'a pas de souvenirs facheux de
son sejour au Fort Saskatchewan. S'il y avait des jours ennuyeux et
des nuits d'alarme il y avait d'autre cote des heures de plaisir et
d'amusement; et lorsqu'officiers comme soldats ramenent leurs pensees a
ces jours de vie militaire, tous s'accordent a repeter le vieil axiome:
"s'il y a dans la vie de mauvais quarts d'heure, il y a aussi de belles
journees."


[Illustration: FORT ETHIER. A.-Casernes. B.--Bastion. C.--Maison de
l'interprete. D.--Ecuries E.--Maison de l'agent.]




CHAPITRE IV.

FORT ETHIER.

Le lecteur se rappelle que, lors de la marche du bataillon gauche de
Calgarry a Edmonton, vingt hommes avaient ete laisses aux Buttes de
la Paix, sous les ordres du Lieut. Villeneuve, en conformite avec
les ordres du general Strange. Cette garnison, qui devait plus tard
s'illustrer par la construction d'un fort superbe, qu'elle a laisse
comme souvenir de son passage sur la rive sud de la Petite Riviere au
Calumet, mieux connue sous le nom de riviere de la Paix, se composait
comme suit: Lieut. Villeneuve; de la 8e compagnie, Sergent L. Favreau,
aussi de la 8e; caporal Eusebe Beaudoin de la 1ere compagnie; et des
soldats Napoleon Robert, et Ferdinand Robert du No 1; J. Savard, J.
Connolly, E. Tailor, et Joseph Chapleau, No 3; N. Bourdeau, A. Gravel,
F. Depatie, et A. Hebert, No 4; J. Sanschagrin, X. Quevillon, D. Menard,
Edouard Gervais, L. Favreau, F. X. de la Durentaye, J. Lamarche et M.
Deslauriers, No 8.

Des le lundi, 4 de mai, au matin, ce detachement prit possession d'un
chantier situe sur la ferme du Gouvernement, et se mit immediatement
a l'oeuvre pour le rendre habitable. Pendant que le plus grand nombre
travaillaient a cette besogne, d'autres percaient des meurtrieres.

[Illustration: LIEUTENANT MACKAY]

Le 6 de mai, le capitaine Ethier, qui s'etait rendu jusqu'a Edmonton
avec le reste du bataillon gauche, dont il etait adjudant, recut ordre
du general Strange de retourner tout de suite a la ferme du Gouvernement
pour prendre le commandement des garnisons de la Traverse de l'Elan
Rouge et des Buttes de la Paix, devant tenir ses quartiers generaux en
ce dernier endroit. Le meme soir, le capitaine Ethier entrait dans ses
quartiers, a la grande satisfaction de tous les hommes qui l'estimaient
et comme chef et comme ami. Il y eut donc rejouissances generales au
camp pendant la veillee; cependant a 9.30 heures les preparatifs pour le
sommeil se commencaient et, a dix heures, le camp etait rentre dans le
silence le plus profond. Tout-a-coup, vers une heure du matin, le cri
d'alarme d'une sentinelle eveilla le capitaine et en quelques instants
toute la garnison etait sur pied. En un clin d'oeil, chacun etait a son
poste, et les ordres clairs, brefs du capt. Ethier etaient executes dans
le silence le plus parfait. Il faut ici dire, a la louange des soldats
de cette garnison, que dans cette circonstance ainsi que plusieurs fois
plus tard, ils firent preuve d'un grand sang-froid et d'un courage
calme. Attentif au mot d'ordre, chacun obeissait, en silence, se mettait
au poste qu'on lui assignait et ne disait un mot que lorsque le danger
etait passe et qu'il etait revenu a sa couverte. Cette nuit-la la
consigne fut rigoureuse. Toute la garnison passa la nuit debout sur un
qui-vive continuel. Plusieurs patrouilles furent organisees, conduites
par le capitaine et le lieutenant a tour de role. Un metis Ecossais du
nom de Philip, qui etait attache au camp en qualite d'interprete et
un nomme Joseph Kildall (Big Joe), sous-agent des Sauvages Stonies
accompagnerent les soldats dans leur patrouille. La nuit etant
tres-obscure on ne decouvrit rien. Cependant de bonne heure, le matin,
Big Joe decouvrit les traces d'une bande de Sauvages a un mille du Fort.
En suivant les pistes, on calcula qu'ils etaient venus en assez grand
nombre. Dix loges avaient ete levees et, croyant sans doute la force
de la garnison plus nombreuse qu'elle ne l'etait en realite, l'ennemi
s'etait enfui au lever du soleil.

Le resultat de cette alerte fut la decision immediate d'un plan de
fortifications. Le conseil de guerre, compose du capitaine et du
lieutenant, s'assembla le meme jour et decida, a l'unanimite, de
commencer immediatement les travaux de fortification. Embarrasse par
son inexperience, le conseil decida de choisir, comme modele de
fortifications, celles du bastion a meurtrieres de l'Ile Sainte-Helene.
Le meme soir le capitaine posa le premier bois du bastion a deux etages
qu'on devait construire sur le meme plan que celui de l'Ile Ste-Helene,
et le lieutenant jeta la premiere pelletee de terre du futur mur de
revetement. On se mit tout de suite a l'oeuvre et, au bout de dix
jours, le fort etait en assez bon etat de defense; la garnison pouvait
maintenant resister a des forces vingt fois superieures.

Le fort consiste en nne grande maison de bois equarri, garni d'une
double rangee de meurtrieres; au rez-de-chaussee sont installees la
salle de garde et la cuisine; a cote de la cuisine, la chambre des
officiers; le dortoir est situe partie en haut partie en bas.

Le poste est protege par la Riviere de la Paix et les collines qui
l'avoisinent; un bastion de dix pieds carres, a deux etages, domine la
colline et la riviere; partant du bastion, une palissade en bois et en
terre de sept pieds de hauteur et de quatre pieds d'epaisseur, toute
garnie de meurtrieres; en avant le grand chemin allant de Calgarry a
Edmonton avec poste de sentinelle, guerite etc.; de l'autre cote, un
large fosse, et deux postes de sentinelles.

Des l'arrivee du capitaine dans ses quartiers, on dressa les reglements
de la garnison. La vie est d'une uniformite rigoureuse. A 5 heures,
lever et lavage a la riviere; a 6 heures, nettoyage de la maison et des
effets; a 6.30 heures a.m., dejeuner; a 7 heures travail manuel, corvees
etc.; a 9 heures patrouille, exercices militaires et continuation du
travail; a 1 heure, diner; a 2 heures, travail; a 7 heures, souper,
recreation, patrouille; 9.30 heures, tatou; a 10 heures, extinction des
feux, silence.. Garde, nuit et jour. Ce reglement tenait bon tous les
jours. Le dimanche il n'y avait pas de travail, et la monotonie de
l'existence des soldats etait brisee. Aussitot apres dejeuner, le
capitaine menait tous les soldats dans une jolie plaine situee aupres
du fort. On s'y rendait en deux files. Apres une heure d'exercices
militaires, les soldats deposaient les armes et allaient en rangs
chercher leurs couvertes, capotes etc., puis revenaient a leur places
respectives.

Alors on faisait une evolution inconnue dans les _Queen's Regulations_,
mais qui pour etre originale n'en etait pas moins pratique. Le capitaine
les faisait deployer en tirailleurs, puis quand ce premier mouvement
etait execute, le rang de devant faisait volte-face et les deux
vis-a-vis procedaient pendant un quart d'heure au secouement des
couvertes etc. Apres cet exercice, le capitaine en nommait deux
qui allaient nettoyer et balayer le fort pendant que les autres se
reposaient. Quand les deux balayeurs revenaient de leur mission, ils
criaient: _all's well!_ Alors on reformait les rangs, on reportait les
couvertes au fort puis la ceremonie etait close. Vers les dix heures et
demie on disait le chapelet en commun. Les agents, interprete et tout
etranger qui se trouvait dans les alentours se rendaient au fort et
prenaient part au seul service du dimanche qui s'y pratiquait, la
recitation du rosaire. Le reste de la journee etait employe a la
recreation pour ceux qui n'etaient pas de garde ou de corvee.

[Illustration: LIEUTENANT VILLENEUVE.]

Quant aux officiers leur besogne etait multiple. Le capitaine se
chargeait de toute la correspondance officielle et ce n'etait pas peu
de chose, surtout apres l'etablissement de la ligne telegraphique
d'Edmonton; il etait aussi quartier-maitre et paie-maitre. Le lieutenant
surveillait les travaux, distribuait les rations aux soldats et faisait
les retours. Pendant les quinze premiers jours, ils ne dormirent guere
qu'une heure ou deux par nuit, etant sur un qui-vive continuel. La
position en effet etait loin d'etre de nature a les rassurer. Sans
autres voisins que les garnisons d'Edmonton et de Fort Ostell, l'une
situee a 40 et l'autre a 35 milles de distance, entoures de plusieurs
tribus sauvages dont les loges se nombraient par plusieurs centaines,
sans fortifications sures et fortes, la responsabilite de leurs charges
leur paraissait dans toute son importance. Et les travaux ne pouvaient
se poursuivre avec toute la vitesse voulue. Il n'y avait presque jamais
plus que neuf hommes disponibles pour la corvee. Car il faut deduire
les deux cuisiniers, le boulanger, ceux qu'on avait releves de garde le
matin et la garde du jour. Cependant, malgre le petit nombre d'ouvriers,
les fortifications etaient presque completes apres quinze jours de
fatigue.

Le 9 mai, deux evenements remarquables vinrent troubler la monotonie de
l'existence solitaire de la garnison.

De bonne heure dans l'ayant midi, le Lt. Col. Osborne Smith passa
au Fort, a la tete de son bataillon, le 91e d'Infanterie Legere de
Winnipeg. Il distribua aux officiers des armes et de la munition.

Le capitaine Bosse, paie-maitre du 65e, les accompagnait et paya aux
soldats un mois de solde.

Dans l'apres-midi, le capitaine Ostell passa avec sa compagnie en route
d'Edmonton a la riviere Bataille.

Quelques jours plus tard, le Rev. P. Leduc, missionnaire attache a
l'eveche de St. Albert, passa au Fort. Sur le conseil du capitaine, tous
les soldats allerent a confesse. Une tente avait ete montee pres du Fort
et servait de confessionnal. Le bon missionnaire y confessa jusqu'a
minuit. Le lendemain matin tous communierent. Plusieurs raisons
poussaient les soldats a s'empresser de profiter de la visite de ce
missionnaire pour remplir leurs devoirs religieux. D'abord, c'etait la
premiere occasion qui s'offrait et personne ne pouvait dire combien de
temps ils seraient sans en trouver une pareille. Ensuite, pendant les
premiers jours de leur vie de garnison ils avaient ete attaques a quatre
reprises differentes. La premiere a ete rappelee pins haut. La seconde
eut lieu pendant la nuit du 10 de mai; la troisieme le 13 et la derniere
vers le 18. L'attaque du 13 fut la plus serieuse. La nuit etait
tres-sombre. Le soldat Savard montait son quart lorsque tout-a-coup une
balle lui siffla a l'oreille; il donna aussitot l'alarme et pendant que
la garnison se mettait en etat, de defense une seconde balle, venant
d'une autre direction, traversa la palissade et siffla a l'oreille du
soldat Deslauriers qui faisait sa ronde dans un autre poste; comme dans
les attaques precedentes, les soldats firent preuve de beaucoup de
sang-froid. Les soldats passerent le reste de la nuit sous les armes.
Plusieurs patrouilles furent faites, mais sans resultat a cause de
la grande obscurite. Le lendemain matin on decouvrit les traces des
assaillants et le point d'attaque. Quant au nombre il etait difficile de
s'en assurer. Ils avaient campe au bord d'un petit lac a environ deux
milles du Fort, et deux des leurs s'etaient avances jusqu'a un fosse,
qui avait ete creuse depuis plusieurs mois pour egoutter les terres, a
une soixantaine de verges seulement du camp et avaient fait feu sur la
garde. Lors de la derniere attaque les Sauvages volerent quatre chevaux
qui paissaient dans un champ voisin du fort. Le lendemain, le capitaine
envoya une bande d'eclaireurs sous le commandement du Lieut. Dunn de la
police a cheval d'Alberta et, le meme soir, ils ramenerent au camp les
chevaux voles plus deux autres qu'on avait trouves a une douzaine de
milles au sud. Quant aux voleurs, ils etaient disparus. L'interprete
sauvage a qui appartenaient les chevaux voles herita des deux autres,
car leur proprietaire ne vint jamais les reclamer.

Quelques jours plus tard, la ligne telegraphique d'Edmonton etait
terminee. La construction de cette ligne avait ete ordonnee par le
Major-General Strange avant son depart d'Edmonton. Les travaux en
avaient ete pousses avec activite. Le chef de l'expedition etait un M.
Parker. Il etait operateur employe specialement par le departement de la
milice. C'etait un de ces rares Anglais qui ont su s'attirer l'estime
des volontaires. Il etait fils d'un ministre protestant de Londres. Il
etait venu s'installer a Battleford: quelques annees passees, et avait
au moment de l'insurrection au dela de $4.000 de marchandises dans son
etablissement. Son _stock_ consistait en pelleteries et en collections
recueillies depuis plusieurs annees et qu'il se proposait d'envoyer
au musee Royal de Londres. Les insurges devaliserent son magasin et
detruisirent tout. Les soldats aiderent a la construction de la ligne.
Le 23 de mai tout etait termine et la ligne fonctionnait. M. Parker
s'etablit dans la maison de l'interprete et y resta jusqu'au 23 de juin
quand il remonta a Edmonton avec le Capt. Ethier.

Le lendemain de la completion de la ligne, anniversaire du jour de la
naissance de la reine, il y eut grande parade. Dans l'apres-midi, le
capitaine recut, par depeche secrete, la nouvelle d'une rencontre du
bataillon droit du 65e ou ce dernier avait perdu cinquante hommes. On ne
donnait la nouvelle que comme rumeur. Heureusement que, plus tard, les
evenements la dementirent. Le 25 de mai, le capitaine recevait ordre de
faire reparer le pont de la riviere du Calumet situe a trois milles au
nord. Il se rendit sur les lieux et, voyant que ses hommes n'etaient pas
en nombre suffisant pour faire ce travail, il fit venir d'Edmonton une
bande d'ouvriers qui executerent a la lettre le but de leur mission.

Vers ce temps-la, le commandant a Edmonton autorisa le capitaine a
engager quatre Sauvages de la reserve de la Cote de l'Ours pour servir
d'eclaireurs. Il choisit quatre hommes surs, recommandes par le chef
Peau d'Hermine, et pendant dix jours ils remplirent leur devoir a la
lettre et furent bien remercies par les autorites.

Le 31 de mai le capitaine Ethier recut ordre du colonel de se rendre
a l'etablissement metis de Laboucane, (autrement, dit St. Thomas de
Duhamel, au nom de Mgr Duhamel,) avec mission d'apaiser les esprits
excites de la population de cet etablissement metis et d'essayer de
ramener les vingt familles qui etaient allees rejoindre les rebelles.

Le lendemain, le capitaine Cunningham et le lieutenant Bellerose du
bataillon des volontaires metis de St. Albert arriverent au Fort Ethier.
Ils avaient mission d'accompagner le Capt. Ethier jusqu'a Laboucane. Les
trois officiers se mirent immediatement en route. Ils arriverent au
but, de leur voyage vers minuit, le meme soir. Ils se rendirent tout de
suite, a la maison d'Elzear Laboucane, chef de cet etablissement.

Elzear Laboucane est un vrai metis. Il y a quelques annees, lui et ses
freres passaient pour des chefs valeureux dans les expeditions pour
la chasse aux buffles. Quand ce metier cessa de payer, vers 1879, il
resolut de s'etablir sur les rives de la riviere Bataille et decida
presque tous ses compagnons a fonder un village ou _settlement_ en cet,
endroit. Bientot d'autres chasseurs aussi malheureux vinrent augmenter
la population de la colonie. On s'adonna alors a la culture de la
terre. Aujourd'hui la colonie comprend soixante familles etablies sur
les deux rives de la riviere Bataille. La famille Laboucane, la premiere
arrivee et fondatrice de ce village qui porte encore son nom, est sans
contredit la plus riche des familles metisses du district. La fortune
d'Elzear est evaluee a pres de $30,000. Il est peut-etre le seul qui ait
ose faire concurrence au commerce de la compagnie de la Baie d'Hudson,
lors des reunions annuelles des tribus de ce district, aux Buttes de la
Paix, pour recevoir le traite du gouvernement, et il en retire de grands
benefices. Quand le capitaine Ethier descendit chez lui, il etait
absent, etant occupe a conduire un train de transports qu'il avait mis
au service du gouvernement et qui lui rapportait une couple de cent
piastres par jour. Son epouse et ses deux filles, demoiselles bien
elevees et d'un esprit peu commun, firent aux visiteurs les honneurs
de la maison et les recurent avec une hospitalite toute francaise. Le
lendemain matin, la nouvelle de l'arrivee des militaires etait repandue
par toute la colonie, et, cependant, les principaux habitants, au nombre
de seize, se reunissaient chez Laboucane.

C'etaient le R. P. Beilleverre, missionnaire, MM. Pierre St. Germain
pere, Pierre Descheneau, Joseph Gouin, Chs. St. Germain fils, Laurent
Salois, Jos. Paquet, Louison Nepissingue, Roger Nepissingue fils,
Felix Blangnon, Jos. St. Germain fils, Jerome Laboucane, Edouard Pare,
Augustin Hamelin, J.-Bte Tourangeau et Alex. Piscimwop.

Le capitaine Ethier leur expliqua le but de sa mission, et leur parla
longuement en francais et en Anglais; le Capt. Cunningham traduisait
en cris les paroles du Capt. Ethier. Ce dernier leur assura qu'ils ne
couraient aucun danger a rester sur leurs terres, et que les troupes du
Gouvernement, loin de les venir deranger, les defendraient meme contre
les insurges, si ceux-ci voulaient les forcer de se joindre a eux.
Tous les metis parurent satisfaits de ces explications. On envoya des
courriers ramener les fugitifs, et, le lendemain, les trois officiers
partaient, accompagnes de plusieurs colons et du R, P. missionnaire.

[Illustration: CAPITAINE ETHIER]

En traversant la colonie, le capitaine Ethier remarqua l'originalite des
masures qui servaient d'habitation a ces pauvres Metis. Toutes sont a un
seul etage, mais tres-proprement blanchies. L'ameublement y est des plus
primitifs. Chose digne de remarque, une tente est fixee a cote de chaque
maison. Le missionnaire en donna la raison. Tous ces Metis eleves a
vivre sous la tente, apres avoir passe la meilleure partie de leur vie
a courir la plaine, ne peuvent s'habituer a vivre entierement dans une
maison; il leur faut toujours une tente ou ils vont se reposer de leurs
fatigues, en se rappelant avec regret les souvenirs des jours passes. En
route les Metis converserent avec le capitaine et lui firent de grands
eloges des petits soldats noirs (le 65eme), Ils arriverent aux Buttes de
la Paix le 4 de juin vers midi.

Quelques instants plus tard, Mgr Grandin, eveque d'Alberta, entrait au
Port. Les soldats saisirent leurs carabines a la hate et, sans prendre
le temps de faire aucune toilette, se mirent en rangs et presenterent
les armes. Puis mettant un genou en terre ils recurent la benediction du
prelat.

Pendant le court sejour de l'evoque a ce fort, il se passa une scene qui
ne devait pas s'effacer de sitot de l'esprit de tous ceux qui en ont ete
temoins. Un train de transports passait au Fort et, debout sur le perron
pour les benir, l'eveque leur souhaitait a chacun un heureux voyage.
Tout a coup un cri de surprise s'echappe de ses levres et, avant
qu'il put prononcer un seul mot, l'un des charretiers, un jeune homme
d'environ dix-neuf ans, etait a ses genoux et lui baisait les mains avec
tendresse. "Jean! mon Jean!" etaient les seuls mots qui sortaient des
levres du prelat, tandis que des larmes brillaient dans ses yeux. Quand
il fut quelque peu revenu de son emotion, il raconta aux soldats etonnes
le sujet de son trouble. Il y avait environ dix-huit a dix-neuf ans, une
pauvre sauvagesse mourait au milieu d'une tribu de Pieds-Noirs. Elle
laissait apres elle un tout jeune enfant, age de six mois a peine. Les
sauvages, embarrasses de cet etrange heritage, crurent ne pouvoir faire
mieux que d'enterrer le fils a cote de la mere. Ils jeterent donc
l'orphelin dans la fosse de sa malheureuse mere et couvrirent de terre
les deux corps. Un missionnaire, passant au camp le meme jour, apprit
la nouvelle de l'enterrement et courut a la tombe pour s'assurer si
l'enfant, etait encore en vie. Quelle ne fut pas sa surprise, apres
avoir decouvert les corps, de voir que le petit etre respirait encore!
Il le remporta avec lui et alla le placer a l'Orphelinat de St. Albert.
Monseigneur l'a toujours protege d'une maniere speciale et, apres lui
avoir fait donner une education suffisante, le laissa libre de se
choisir un etat quelconque. Un jour donc, l'orphelin partit, bien qu'a
regret, de l'asile ou il avait ete si bien traite et s'aventura dans les
bois et les prairies. Il y avait deja longtemps que l'orphelin etait
parti, et son protecteur le revoyait sain et sauf. Aussitot le recit
de cette etrange aventure termine, tous les soldats et les metis
s'associerent, a la joie du prelat. Le lendemain Sa Grandeur partait,
emportant avec lui les meilleurs souhaits des coeurs qu'il avait su
consoler.

Il ne reste plus a raconter qu'un seul incident remarquable. Vers la fin
de mai, le capitaine fut informe qu'un vol de chevaux avait ete commis,
sur la reserve de Papesteos, par une bande de Sauvages, sous les ordres
d'un nomme Tacoots. L'affaire etait d'autant plus serieuse que Tacoots
etait plus redoute, et que l'on croyait qu'il ne bornerait pas la ses
depredations, Tacoots etait le seul Sauvage de ce district qui parlait
l'anglais et qui savait lire. Il volait souvent les documents officiels
du Gouvernement et allait en discuter le contenu avec ses co-nationaux.
Il avait entrevu juste assez de la civilisation pour en deviner les
mauvais cotes, et ses commentaires sur les affaires de l'etat etaient
loin d'etre favorables a ce dernier. Il etait venu de 300 milles au
nord-est et s'etait etabli sur la reserve de Papesteos.

Grace a son intelligence superieure et a son education et sa force
herculeenne, il exercait un pouvoir extraordinaire sur la tribu et
surtout sur le chef. Il etait reellement le commandeur sur la reserve,
Quelques jours apres le vol, il se rendit a Edmonton et expliqua au
Colonel les motifs de sa conduite. Le Colonel l'ecouta avec bonte et lui
pardonna, vu son repentir et les bonnes raisons qui expliquaient son
crime et le mettaient sous un jour plus favorable. Aussi jamais Sauvage
ne fut plus attache a son chef que ce Sauvage ne le devint a l'egard du
Colonel.

Voila maintenant le recit de la garnison du Fort Ethier termine. Il ne
reste plus qu'a ajouter quelques notes generales qui sont d'un certain
interet.

Pendant toute la campagne, il n'y eut pas un seul cas de maladie
serieuse. Le soldat Lamoureux eut une attaque de scorbut, causee par la
mauvaise qualite des viandes. Quelques autres en souffrirent aussi, mais
le caractere de leur maladie etait moins dangereux. Le Dr. Powell,
qui etait attache a ce Fort, merite les plus grands eloges. Toujours
regulier dans ses visites, il remplissait son devoir avec une bonne
volonte et un zele infatigable. En une circonstance meme, il n'hesita
pas a faire 80 milles a cheval, d'une seule course, pour donner ses
soins a un malade. Aussi le capitaine Ethier jugea-t-il a propos de
faire un rapport special au commandant, a Edmonton, de la bonne conduite
et du zele du jeune medecin.

Vers le milieu de juin, on lut un ordre du general Middleton demandant
les noms de ceux qui voudraient rester en garnison apres la campagne
finie. Plusieurs signerent, apres avoir pose comme condition _sine
qua non_ qu'un officier du 65e resterait en commandement. Le lieut.
Villeneuve declara qu'il accepterait avec plaisir une place d'officier
dans ce nouveau bataillon. Mais l'ordre du retour arriva le premier, et
lieutenant et soldats n'hesiterent pas a obeir.

Le 22 juin, le capitaine recut ordre de monter a Edmonton immediatement.
Le lendemain soir, il arrivait au Fort et faisait son rapport. Le
24 juin, apres etre alle celebrer, avec le Col. Ouimet et d'autres
officiers, la fete nationale a St. Albert, il recut la mission de
transmettre aux differentes garnisons l'ordre du depart qui venait
d'arriver. Cet ordre parvenait au Fort Ethier le 25 au soir; le 27, les
soldats etaient en route, et, le 28 au midi, ils entraient dans Edmonton
au milieu des cris de joie de leurs freres d'armes.


[Illustration: FORT NORMANDEAU 1.--Casernes. 2.--Tours De garde
3.--Portes. 4.--Pont-Levis. 5.--La plaine. 6.--Palissade. 7.--Bastion.
8.--Fosse.]



CHAPITRE V.

FORT NORMANDEAU.

Si le lecteur se le rappelle bien, lorsque le bataillon gauche, en route
pour Edmonton, passa a la Riviere du Chevreuil Rouge, il laissa en ce
dernier endroit vingt hommes de la compagnie No 8 sous le commandement
du Lieutenant J. E. Bedard Normandeau. C'etait le premier detachement
que l'on separait du corps du bataillon, et la douleur de cette
separation etait d'autant plus cruelle qu'elle faisait presager aux
autres compagnies leur sort futur. Ce fut ce jour la meme que les hommes
comprirent la tache qui serait imposee au bataillon, et qui causerait
son demembrement pendant toute la duree de la campagne.

La douleur fut d'autant plus forte qu'elle etait imprevue. Les adieux se
firent en silence et, le 1er de mai, au moment ou le bataillon gauche
continuait sa marche vers le nord, la nouvelle garnison entra dans ses
quartiers.

La traverse du Chevreuil Rouge etait un poste tres-important. Il y avait
en cet endroit plusieurs habitations, entr'autres deux magasins et un
bureau de poste.

La batisse qui devait servir de fort a la garnison etait situee a
environ deux cents verges de la riviere sur la rive sud, sur une
eminence qui permettait d'examiner les environs dans un rayon de
plusieurs milles et qui, par sa position, rendait toute surprise
impossible. Voici les noms de ceux qui composaient cette garnison: Lt.
J. E. Bedard Normandeau, commandant, sergents G. Duchesnay, A. Demers
et A. Riendeau; caporaux Jos. Gingre, J. Rivet, Jules Rupert et A.
Levesque; soldats, E. Leclerc, A. Leblanc, N. Lamarche, C. Wilson, D.
Francoeur, N. Sicard, A. Rousseau, N. Desmarteau, J. Viger, J. Trainer,
M. Carrigan, et N. Gervais.

Pendant tout le sejour de la compagnie No 8 a ce fort, il n'y eut qu'un
incident remarquable. Quelques chevaux avaient ete voles par une bande
de maraudeurs. Le Lt. Normandeau envoya immediatement une dizaine
d'hommes faire la patrouille dans les alentours, et ils ramenerent,
le meme soir, les animaux au fort, apres avoir fait une marche de dix
milles dans la plaine.

[Illustration: LIEUTENANT NORMANDEAU.]

Tout le reste du temps fut employe a la construction d'un fort qui peut
a bon droit etre mis au meme rang que ceux d'Edmonton ou de Battleford.
Pendant six longues semaines, les hommes y travaillerent et, vu
leur petit nombre, l'ouvrage etait plus rude. A part le servant du
commandant, le boulanger et le cuisinier, il faut aussi compter les
hommes de garde qui, au nombre de huit, montaient leur quart jour
et nuit dans deux postes assez eloignes l'un de l'autre. A cause de
l'etrange position du Fort, et du danger que presentait la rive nord
comme point d'attaque de la part de l'ennemi, une tente de garde avait
ete levee sur cette rive et un corps special y faisait sentinelle
continuellement. L'autre poste etait dans le Fort lui-meme. Il y avait
si peu d'hommes, que ceux qui etaient releves de garde le matin etaient
forces a etre de corvee l'apres-midi. Ce surcroit de peine causa souvent
des desagrements entre les soldats et leur commandant, mais, ici comme
ailleurs, et peut etre plus qu'ailleurs, les soldats remplirent leur
devoir.

Vers la fin de juin, les travaux etaient termines. Le batiment principal
avait ete mis dans un etat complet de defense. Meurtrieres, barricades
etc., rien n'y manquait. Deux bastions avaient ete construits sur la
facade meme, et une tourelle avait ete elevee a une cinquantaine de
verges derriere le corps principal, a egale distance des deux bastions.

Une cloture de pieux a triple rang entourait tout le terrain et reliait
entr'eux les bastions et la tourelle. Un fosse de huit pieds de
profondeur et de dix pieds de largeur separait le fort de la plaine et,
comme ce fosse etait presque continuellement rempli d'eau, il rendait
une attaque immediate impossible de ce cote. Vis-a-vis la porte
d'entree du fort lui-meme, un pont-levis se detachait de la cloture et
s'abaissait pour recevoir les amis; une fois leve il coupait tout acces.

L'ordre du retour parvint a cette garnison le 26 juin et, le
surlendemain, chacun pliait bagage et disait adieu a la forteresse qu'il
avait aide a construire et qui restera pendant de nombreuses annees a
venir pour redire aux voyageurs, etonnes du contraste de la richesse et
de la grandeur de cette construction avec la solitude environnante: Le
65eme a passe la!

FIN DE LA TROISIEME PARTIE.


[Illustration: MAJOR DUGAS]



QUATRIEME PARTIE.

LE RETOUR



CHAPITRE I

DE FORT OSTELL A FORT PITT

La campagne tire a sa fin. Une reste plus a l'auteur qu'a raconter les
incidents du retour du bataillon dans ses foyers. Ecrire le recit du
voyage de chacune des compagnies qui ont passe le temps de la campagne
en garnison, de son depart du fort qu'elle avait erige et defendu
jusqu'a ce qu'elle se soit reunie au reste du bataillon, serait repeter
sous differentes formes la meme histoire. En mettant donc sous les yeux
du lecteur les incidents survenus a la compagnie dont il faisait partie,
l'auteur croit atteindre le but qu'il s'est propose et faire par la,
comprendre a tous, comment le bataillon s'est reuni a Fort Pitt. Le
lecteur se rappelle que le bataillon droit, c'est-a-dire les compagnies
3, 4, 5 et 6, est rendu a Fort Pitt depuis le 27 de juin. Le meme
jour, les compagnies 1, 7 et 8 quittaient leurs forts respectifs et
se dirigeaient sur Edmonton ou les attendait la compagnie No. 2. La
compagnie No. 7, partie du Fort Saskatchewan le matin, arriva le meme
jour au but de son voyage. Le detachement du Fort Ethier y arriva le
lendemain. Quant a ceux, qui avaient construit et protege le Fort
Normandeau, ils n'arriverent que le lundi suivant, le 29 de juin.

La compagnie No. 1 se met en route vers les quatre heures de
l'apres-midi.

Il fait une chaleur atroce. On part a pied, suivant, en chantant, les
lourds wagons qui transportent notre bagage. Arrives au haut de la
colline situee au sud-est du Fort, nous jetons un dernier regard au
vieux chantier qui nous avait abrites pendant huit longues semaines et
chacun lui fait dans son coeur un adieu qui pour etre silencieux n'en
est pas moins touchant.

Chacun peut lire dans les yeux de son voisin la joie du retour et la
peine du depart, joie et peine qu'il ressent lui-meme. Sans doute qu'il
ne peut y avoir d'hesitation a choisir entre ce petit Fort isole et la
maison paternelle, et cependant plusieurs disent a leur compagnon de
route: "il a une bonne mine notre Fort" et une larme silencieuse coule
sur leur joue brulee par le soleil.

Car, tous et chacun nous l'aimions bien notre petit fort et c'etait
naturel. C'etait l'ouvrage de six longues semaines; chacun y avait mis
la main et se considerait seul proprietaire de telle ou telle partie du
parapet, de telle ou telle barricade, des meurtrieres, selon l'ouvrage
qu'il avait fait. Peu a peu les wagons descendent lentement la colline,
nous suivons sans rien dire, et, petit a petit, le fort disparait a
l'horizon. Enfin, on ne peut plus le voir, mais chacun en conserve une
copie gravee au fond de son coeur.

Nous marchons pendant deux heures et, vers 6.30 p.m., nous montons
le camp. Nous avions a peine monte nos tentes qu'un de nous voit des
voitures venir sur la route. Bientot le mot se passe d'une bouche a
l'autre et toute la compagnie va rencontrer les nouveaux arrivants, qui
ne sont autres que nos freres de la riviere du Chevreuil Rouge. Nous
leur serrons les mains avec tout le plaisir qu'on a a se revoir apres
une si longue absence. A regarder leurs figures brulees, a voir leurs
vetements en haillons chacun se dit: "Ils ont souffert comme nous." Nous
leur aidons a monter leurs tentes, non loin de notre camp, et, jusqu'a
neuf heures et demie, l'on se raconte les differents episodes des
semaines passees, et les amis font mille projets pour l'avenir qui leur
sourit du haut de Mont-Royal. Vers les neuf heures, le lieut. Dunn, des
carabiniers a cheval, qui avait passe une quinzaine de jours au Fort
Ostell, vint faire une visite d'adieux au capitaine et aux soldats.
Peut-etre avait-il un dernier espoir de pouvoir decider quelques-uns de
nous d'entrer dans sa compagnie, plusieurs le disaient, mais j'aimais
mieux le croire plus desinteresse, car si c'eut ete le cas je n'aurais
pu que plaindre sa mauvaise fortune: personne ne lui donna son nom.

28 juin--A quatre heures tout le monde etait sur pied du cuisinier a
l'orderly et a six heures on etait pret a partir. Pendant le dejeuner,
il avait ete decide entre le capitaine et le maitre charretier que
chaque wagon recevrait trois soldats: en voila donc quinze de montes. Il
en reste encore dix a placer. Ceux-ci attendent avec le capitaine les
charretiers de l'autre detachement. Notre capitaine espere disposer
de nous convenablement, car ils ne sont que vingt hommes et ont sept
wagons. Enfin ils arrivent a nous.

Ici se passa une comedie qui pour etre improvisee n'en etait pas moins
risible. Quand notre capitaine en eut place quatre assez facilement, il
s'occupa de trouver une place pour les autres. Il passa donc de voiture
en voiture pour voir qui avait la charge la moins lourde. Alors chaque
charretier faisait valoir de son mieux la charge qu'il avait et
depreciait autant que possible la valeur de ses chevaux, qu'en toute,
autre circonstance il aurait vantes de son mieux. Apres une demi-heure
de pourparlers, tout le monde etait place. Un des charretiers qui
pretendait avoir deux mille livres pesant dans son wagon et un cheval
qui boitait (lorsqu'il etait fatigue!) fut oblige d'en recevoir deux
de nous sous peine de s'en retourner sans paie. Mais, apres tout, nous
etions embarques sous "condition" et les charretiers en profiterent
de leur mieux. Le capitaine leur avait dit que nous etions tous
condescendants et que, lorsque les chemins seraient trop mauvais, il
suffirait d'un mot de leur part pour alleger leurs voitures.

Aussi avant de passer le moindre ruisseau, ils nous rappelaient poliment
la promesse du capitaine: immediatement, pour faire honneur a la parole
de notre commandant nous descendions et traversions a pied les marais.

Apres un mille ou deux de marche, pendant lesquels nous avions descendu,
remonte et redescendu de nos voitures, Dieu sait combien de fois, nous
arrivames a un creek ou ruisseau assez large.

Les charretiers nous demandent de descendre; le ruisseau a au moins
vingt pieds de largeur, et il est evident que personne ne peut le
franchir sans se mouiller les pieds, les jambes... et le reste.

Nous refusons donc d'abord, mais apres quelque discussion il nous fallut
obeir, toujours pour faire honneur a la parole du capitaine, ce qui
etait l'argument le plus fort des discours des charretiers, argument
contre lequel venaient se briser nos theories de bottes remplies d'eau.

Nous descendons tous les six et nous passons le ruisseau a pied--on
pourrait avec autant d'exactitude dire "a la nage."--Par bonheur que cet
etat de choses dura peu de temps. Trois milles plus loin, un wagon vide,
envoye par le capitaine Ostell pour accommoder ses hommes, attendait le
reste des transports.

Nous montames immediatement et bientot nous etions en route a la
poursuite de notre compagnie qui avait au moins cinq milles d'avance sur
nous.

En route, nous passames a travers la reserve du Pere Scullen. Ce bon
pere vint nous donner la main et nous benit en nous souhaitant un bon
voyage. Huit milles plus loin, nous traversions la Cote de l'Ours,
saluant en passant l'agent Aylwin. Il etait deux heures de l'apres-midi
quand nous arrivames enfin a l'endroit ou notre compagnie nous
attendait; nous avions fait vingt milles depuis le matin. Les chevaux
etaient fatigues pour ne pas dire plus, et, si l'on n'etait venu nous
chercher a point, certain charretier du train de la Riviere au Chevreuil
Rouge aurait eu un cheval boiteux avant le soir. A 3 Heures, les chevaux
etaient atteles de nouveau et prenaient d'un pas decide, mais lent, la
route de Fort Ethier.

Il etait cinq heures quand nous passames devant le Fort. La plupart qui
le voyait pour la premiere fois, et d'autres qui l'avaient vu avant la
terminaison des travaux exprimerent leur opinion; ceux-ci et ceux-la en
firent des eloges et on cria trois hourras! pour le capitaine Ethier, et
trois autres pour sa garnison.

Apres avoir laisse notre munition en cet endroit nous nous remimes en
route. A un demi mille du cote oppose de la riviere qui coule pres du
Fort, nous rencontrames un attelage superbe. Il y avait au moins trente
wagons tres-lourds attaches trois par trois et traines par cent-vingt
boeufs. Ces derniers atteles douze par lot de wagons marchaient d'un pas
lent mais regulier. De chaque cote de la route, en avant et en arriere,
d'autres boeufs marchaient libres de tout frein et semblaient servir
d'escorte au transport; ils etaient de reserve. On nous dit que tout
cela appartenait a un M, Baker de Calgarry, qui, soit dit en passant,
est un des plus riches colons du Nord-Ouest. Rien de plus curieux que ce
moyen de transport. Les wagons sont tres-lourds, pesant en moyenne 3,000
livres chaque et leur charge est quelquefois de 100,000 livres et plus;
dix paires de boeufs trainent ce poids sans difficulte. Il etait sept
heures quand nous arrivames sur la rive nord de la riviere de la "Petite
Roche au Brochet" ou nous campames. Plusieurs allerent se baigner
immediatement avant de souper, les autres se reposaient des fatigues
de la route en s'employant a toutes sortes de jeux. A huit heures tous
etaient couches, a neuf heures tous dormaient. Nous avions fait 35
milles depuis le matin.

29 juin--A deux heures du matin, tous etaient sur pied et les tentes
etaient pliees et embarquees. On but le the chaud, chacun prit un
hard-tack et l'on partit a trois heures. Les chemins etaient des plus
mauvais, et l'on s'expliqua la cause de notre depart matinal quand les
charretiers nous dirent que les chevaux n'auraient jamais pu faire une
telle route a une heure plus avancee du jour et qu'avant le midi ils
auraient ete completement epuises.

Apres huit milles de marche, on detela les chevaux et chacun s'etendit
de son mieux a l'ombre des charrettes. On se reposa deux heures de
temps. A neuf heures on se remit en route. Le chemin etait long et
difficile, plusieurs chevaux paraissaient epuises, et souvent l'on etait
force de faire le trajet a pied pour soulager les animaux. Il etait une
heure de l'apres-midi quand nous traversames le ruisseau de "La Boue
Noire." Nous nous y arretames. Nous etions a 14 milles d'Edmonton et
avions deja fait 23 milles depuis le matin. Un des charretiers nous
ayant grandement vante ce ruisseau comme eau de bain, plusieurs se
baignerent avant le diner. L'eau en effet etait delicieuse, le fond
tres-mou, sans etre vaseux, sans pierre, sans herbage incommode, et
le courant seulement assez fort pour qu'il y eut du plaisir a nager a
l'amont.

A deux heures et demie l'on se remit en route. Une pluie fine commenca
a tomber. Le chemin etait mechant sur une longueur de quatre a
cinq milles, il y en eut une dizaine qui le firent a pied A peine
arrivions-nous au terme de notre marche que trois express venaient
a notre rencontre. Ils nous etaient envoyes d'Edmonton ou l'on nous
attendait le soir meme.

En quelques minutes, nous etions prets a repartir; nous etions a peine
deux ou trois par voiture. C'est dire que nous n'aillions plus au pas.
Nous passames sur la reserve de Papesteos qui s'etend sur une longueur
d'une dizaine de milles.

A peine arrives a trois milles d'Edmonton, et comme il se faisait tard,
les charretiers mirent leurs chevaux au trot, et le chemin se fit a
travers des flots de poussiere. Apres une demi-heure de course, nous
arrivons en vue d'Edmonton, qui fut salue par des cris de joie.

A six heures nous avions traverse la Saskatchewan et montions la cote
au milieu des saluts bruyamment manifestes de nos freres des autres
compagnies. La compagnie No.2 etait encore dans le Fort et les
compagnies 7 et 8 etaient campees, depuis leur arrivee, sur le cote sud
du Fort. A peine arrives, nous montons les tentes.

Nous fumes temoins ce soir-ci d'un spectacle magnifique. L'astre du jour
empruntant sans doute quelque peu de sa velocite a la forme et a la
nature de l'endroit, ressemblait a ces chasseurs sauvages qui profitent
de tous les accidents du terrain pour se cacher puis s'elancer tout a
coup sur la proie meditee; l'immense globe d'or courait a travers les
montagnes, s'arretant de temps a autre sur quelque cime escarpee, puis
bondissait derriere un pic plus eleve, pour reparaitre plus loin a
travers quelque crenelure geante et finalement s'engouffrait subitement
et comme renverse par un Etre plus fort dans quelque abime secret
derriere la montagne; comme le disent les naturels du pays dans leur
langage poetique: "l'astre celeste va se fondre dans les bras glaces des
Montagnes Rocheuses." A dix heures le silence regnait dans le camp.

30 juin.--Comme tout le monde etait plus ou moins fatigue du voyage,
termine la veille, et que de plus il n'y avait rien a faire, on nous
laissa lever a l'heure qu'il nous plut. La parade devait avoir lieu a
10 heures et plusieurs se leverent a 9.45 heures. On nous distribua des
pantalons et des chapeaux de toile. Tous les chapeaux se ressemblent,
tous ayant la meme patente, mais les pantalons etaient de toutes
couleurs et de toutes qualites. A deux heures de l'apres-midi on eut une
inspection generale par le Lt.-Col. Ouimet, et la lecture des ordres du
jour. A trois heures, les tentes etaient a terre: a cinq; elles etaient
pliees et embarquees avec le reste du bagage. Apres s'etre fait attendre
depuis deux jours le bateau promis arriva enfin vers six heures et demie
et l'on se mit en route.

C'etait un bateau assez grand et construit expressement pour naviguer
sur la Saskatchewan; son nom est "_la Baronne_". A 7.30 hrs. a.m. le
sifflet crie, les amarres sont tirees et l'on part. D'aucuns disent que
nous en avons pour quinze jours a bord, d'autres que nous serons rendus
au terme du voyage dans quatre jours au plus; tous ont hate d'en
descendre avant meme de monter a bord. Comme nous partons les soldats de
l'Infanterie Legere de Winnipeg et les volontaires d'Edmonton auxquels
se mele une foule gaie et reconnaissante nous saluent par des cris
repetes et nous envoient de terre mille souhaits d'heureux voyage.

Nous voguons jusque vers les dix heures et demie quand nous jetons
l'ancre au bord d'un bois touffu; les maringoins nous devorent toute la
nuit.

JUILLET

1er Juillet--Il est a peine deux heures du matin que nous reprenons
notre course. Le temps est assez beau et le vent est favorable. Vers les
cinq heures du matin, nous passons devant le Fort Saskatchewan; le major
Griesbach est sur la rive et nous salue en passant. Nous arretons vers
les onze heures a trois milles a l'ouest de Victoria, pour prendre une
charge de bois; pendant deux heures nous travaillons avec les matelots.
Vers deux heures de l'apres-midi nous passons devant Victoria. Le fort
est situe sur la rive nord de la riviere. Une foule de sauvagesses
accourent sur le rivage pour nous regarder passer. Nous continuons
jusqu'a 10 heures du soir quand l'ancre est jetee.

2 juillet.--Depart du bateau a deux heures du matin. Nous allons bien
lentement a cause d'un brouillard epais qui cache les ecueils. A sept
hrs. le lever et le frottage des accoutrements. Vers neuf heures le
bateau passe devant le monument eleve par les autres compagnies du 65eme
aux martyrs du Lac aux Grenouilles. Tous se decouvrent respectueusement.
Un peu plus bas nous passons devant d'immenses radeaux qui descendent
jusqu'a Battleford. Enfin vers les trois heures de l'apres-midi nous
arrivons a Fort Pitt. La rive est couverte de nos freres d'armes parmi
lesquels se distinguent le major Perry, le lieutenant-colonel Hughes et
le Dr. Pare. Le general Middleton et le major-general Strange sont a
bord du "_North West_" et nous saluent au moment ou nous jetons l'ancre.
A peine le bateau touche-t-il le rivage qu'il est envahi par nos amis.

On se donne de bonnes poignees de mains, on se raconte les incidents les
plus marquants de la campagne et la meilleure entente regne partout.
Presqu'immediatement nous obtenons un conge de quatre heures et tous
descendent a terre. Le soir nous couchons de nouveau a bord du vaisseau,
et un bon sommeil vient enfin fermer nos paupieres. Tous sont heureux,
tous sont joyeux de se retrouver enfin ensemble apres 72 jours de
separation. La nuit est fraiche et nous sommes delivres des moustiques.



CHAPITRE II.

DE FORT PITT A MONTREAL

Le bataillon est maintenant reuni. Toute la journee du trois juillet fut
employee a charger les vaisseaux de provisions. Les courts intervalles
pendant lesquels il nous etait permis de nous reposer se passaient en
silence, car il faut le dire, aussitot que la joie bien naturelle des
soldats de se retrouver apres une assez longue separation fut passee, un
sentiment de malaise et d'ennui s'empara de tous et influenca meme les
officiers. Notre coeur saignait a la vue de la nudite de l'endroit. Pas
une seule, maison, pas un seul hangar, dans un rayon de dix milles,
rien! rien que la plaine immense a laquelle l'herbe brulee et jaunie
formait une robe de crepe dernier vestige de la devastation. Seul
au milieu de cette scene apitoyable, le vieux chantier delabre, qui
conservait encore le nom de Fort, se dressait au milieu de la plaine
comme un soldat invalide, qui attend, comme une faveur, la balle qui le
delivrera des miseres d'ici-bas. Ce n'etait plus un fort: deux batiments
de 15 pieds par 12, en bois brut, entoures, pour la forme, d'une
ceinture de pieux qui portait encore la trace des ravages de la derniere
guerre voila ce qui frappait l'oeil du visiteur.

Si ce dernier, poursuivant plus loin ses recherches, allait a
l'interieur, un spectacle non moins triste s'offrait a sa vue.

Dans la cour qui separe les deux batiments, un homme passerait sa
journee a ramasser et classifier ce qui traine. Ici, un couteau rouille,
plus loin, une carabine brisee, partout debris sales et puants qui
infectent l'atmosphere des environs. Un des batiments, celui du nord,
sert de magasin de provisions, l'autre de pharmacie.

Cependant presque tous les soldats allerent voir ce qui restait du
Fort, et leur demarche ne fut pas vaine, car il etait superbe dans son
delabrement.

Meme la fetidite qui s'echappait de la cour lui donnait un air de je ne
sais quoi qui vous prenait au coeur et vous faisait monter, malgre vous,
a la paupiere, une larme de regret et de pitie.

Apres avoir visite le fort, on alla examiner la tombe du jeune constable
Cowan. On s'agenouilla aupres du tertre dont la verdure changeait de
nuance petit a petit et sur lequel quelques fleurs, plantees par des
mains amies, pliaient tristement la tete et semblaient fremir au contact
de leur racines avec le cadavre froid du jeune martyr. Oui, du jeune
martyr, car c'en fut un.

Quand on trouva, son corps, il avait un bras et une jambe coupes, la
poitrine ouverte et quant a son coeur, quelque Sauvage le lui avait
arrache et l'avait emporte a son wigwam. Aussi les soldats du 65e qui
ramasserent ce pauvre cadavre mutile, emus jusqu'aux larmes a la vue de
son etat, lui creuserent-ils une tombe aune centaine de verges du fort.

On y planta des rosiers sauvages et quelques fleurs des bois. Dieu
preserve ces pauvres fleurs! que chaque printemps elles elevent plus
haut leurs corolles nuancees et repandent autour de cette tombe un
parfum divin! Qu'elles y restent comme souvenir de notre bataillon! et,
lorsque l'ombre du jeune soldat errera dans la plaine, puissent leur
variete de couleurs et leur douce senteur la faire sourire de joie et
d'orgueil, en lui soufflant tout bas notre nom.

Des six heures et demie du matin, nous etions dans la plaine et nous
faisions l'exercice militaire, commandes par l'instructeur Labranche. A
sept heures et demie, l'exercice etait fini, la lecture des ordres
du jour eut lieu. La fin de la campagne nous etait annoncee, et nous
recevions l'ordre de retourner dans nos foyers. Une seule chose
nous intriguait, tout le bataillon avait recu ordre de descendre la
Saskatchewan et d'aller jusqu'aux Grands Rapides sur la "_Baroness_" et
c'est a peine si l'aile gauche du bataillon avait pu s'y placer d'une
maniere convenable. Aussi, malgre le plaisir de voyager ensemble, chacun
trouvait un mot a dire contre ceux qui semblaient avoir pris le parti de
nous ramener chez nous comme des sardines en boite.

A trois heures de l'apres-midi, les colonels Ouimet et Hughes
inspecterent le bataillon. On passa la nuit a bord du vaisseau et apres
tout nous n'etions pas trop mal.

Samedi, 4--Des deux heures et demie du matin, les trois vaisseaux se
mettent en route. On nous apprend que le lieutenant colonel Williams
des Midlands, et le sergent Valiquette de notre bataillon sont decedes
pendant la nuit. Tous les pavillons sont baisses a mi-mat en leur
honneur. Une atmosphere de tristesse semble peser sur le bateau et
l'avant-midi est longue et ennuyante. On n'entend que le cri monotone
d'un matelot qui sonde la riviere et dit au capitaine le nombre de pieds
d'eau ou passe le vaisseau.

Le fond et le cours de la Saskatchewan sont des plus curieux: souvent
on passait dans deux pieds d'eau pour tomber aussitot dans une quantite
d'eau dont on ne pouvait sonder la profondeur, mais plus, souvent
encore, apres avoir navigue quelques secondes dans deux pieds d'eau,
le bateau s'echouait sur un banc de sable quelconque. On dechouait
generalement le bateau sans trop de trouble et la perte de temps n'etait
pas bien grande.

Dans le cours de l'apres-midi nous essuyons une tempete de pluie et de
grele. La plupart des couvertes etendues sur le bord du vaisseau furent
mouillees en peu d'instants, et malgre qu'on les enlevat, et que la
pluie eut cesse, ceux dont les places etaient encore humides passerent
une mauvaise nuit et se plaignirent de crampes et de rhumatismes le
lendemain.

Vers les cinq heures de l'apres-midi, on passe devant un camp sauvage;
les sauvagesses nous saluent de la main tandis que leurs compagnons nous
regardent passer en silence.

Vers le soir, les bancs de sable devinrent plus nombreux; apres quelques
heures de marche on aurait jure qu'il n'y avait que des bancs de sable
sur notre route. Des deux cotes s'etendent a perte de vue d'immenses
iles de sable et leur couleur grisatre, vue au clair de la lune, avait
un effet des plus etrange aux yeux de tous. A mesure que le bataillon
avance on les voit se trainer comme des couleuvres autour de nous, et,
de temps a autre comme enlaces dans leurs replis; nous nous echouons sur
quelque monticule de sable cache traitreusement sous la nappe de couleur
vert-pale de la riviere. Fatigue de ces obstacles devenus plus frequents
a mesure que l'heure avance, le capitaine ordonne de jeter l'ancre et
l'on passe une nuit tranquille a une trentaine de milles a l'ouest de
Battleford.

Dimanche, 5--A trois heures du matin, nous levons l'ancre et le bateau
poursuit sa course accidentee. Rien de particulier a bord, excepte
l'impatience des soldats d'arriver a Battleford. Enfin, vers huit
heures et demie, nous voyions le "_Marquis_" et le "_North-West_" a un
demi-mille en avant de nous, arretes sur les bords d'une assez jolie
baie.. Le mot "Battleford" est sur les levres de tous. En effet, nous
sommes rendus.

Chacun jette un regard de curiosite sur la rive et n'est pas peu surpris
de voir le brave Lemay en habit d'officier qui nous attend sur le
rivage. Sans commandement, mus par le meme sentiment d'amitie et
d'admiration, tous le saluent et des centaines de mains se dirigent vers
lui. Il est encore pale mais parait marcher sans trop de difficulte.
A peine a-t-il mis le pied a bord du bateau qu'une veritable ovation
commence et si nous n'avions su qu'il etait encore souffrant, de sa
blessure, je crois qu'on l'aurait promene sur nos epaules. Chacun
l'interroge avec interet sur sa condition, quelques-uns lui posent des
questions des plus naives, tous sont heureux et Lemay comme les autres.

Pauvre jeune homme! tu n'as pas de pere qui t'attende a Montreal pour te
serrer avec orgueil sur son coeur, pas de mere non plus qui gemisse en
s'impatientant de la longueur de la campagne; qui sait? Dieu arrange
si bien les choses, mieux vaut peut-etre qu'elle soit au ciel depuis
longtemps, car la nouvelle de ton accident lui aurait brise le coeur; un
frere seul la-bas souhaite ton retour; mais regarde autour de toi toutes
ces figures rejouies de te voir circuler au milieu d'elles, vois ces
cent mains amies qui t'offrent; la plus genereuse amitie et si tu
pouvais lire dans les coeurs, tu ne te trouverais pas tant a plaindre,
car au lieu d'un seul frere tu en as cent et plus, de vrais freres,
ceux-la, des freres d'armes, dont l'amitie est franche et devouee.

Tous se rappelleront longtemps ta conduite heroique a la Butte aux
Francais et tant que le 65eme existera, tu y trouveras toute une
famille.

Si, plus tard, quand tous ceux qui ont fait partie de la derniere
expedition auront quitte ce monde pour un meilleur, tu restais seul a
penser a l'annee 1885, nos enfants respecteront tes cheveux gris et
chacun saluera en toi le heros de la Butte aux Francais.

Vers les dix heures, on fit les honneurs militaires au defunt Col.
Williams. Tous les bataillons suivaient la depouille mortelle en
silence. Les Midlands, les Grenadiers, le 65eme Carabiniers Mont-Royaux,
le 90eme Infanterie Legere de Winnipeg, puis les Queen's Own montent
l'un apres l'autre la colline, et traversent le village. A la porte du
Fort, le 65eme fait volte-face et quelques officier, seulement entrent
pendant que le bataillon revient sur ses pas.

Arrives au rivage, huit sergents prennent le cercueil du sergent
Valiquette et le deposent dans le wagon funeraire. La compagnie No. 4
suit le corps puis viennent les autres compagnies.

[Illustration: SERGENT VALIQUETTE.]

Apres un quart d'heure de marche, on arrive a la porte de la chapelle de
la Mission. Tous prennent part aux chants sacres que l'eglise ordonne
en pareille circonstance, puis le Revd pere Provost nous adresse des
paroles appropriees, comme toujours, au triste evenement. Sa voix est
touchante, ses accents sont ceux d'un coeur paternel; le Colonel Ouimet
essuie une larme qui vient mouiller sa paupiere; le Capt. Roy pleure
comme un frere aine aux funerailles du plus jeune de la famille, et tous
sont plus emus qu'ils ne voudraient le paraitre. La ceremonie finie
chacun retourne au bateau en silence.

Ayant obtenu la permission de visiter le village, plusieurs se dirigent
a la hate vers le premier magasin, pour utiliser les quelques sous qui
pesent dans leur gousset.

Il y avait encore une centaine de maisons eparpillees de distance en
distance. Les dames sont a leurs portes et nous saluent sur notre
passage. Toutes sont contentes et nous font mille souhaits d'heureux
retour. Les plus hardis qui se rendent jusqu'a elles leur demander un
verre d'eau sont traites comme des freres ou des fils et sont recus
comme un parent dont on attend depuis longtemps la visite et qu'on voit
partir a regret.

Quelques-uns se rendent jusqu'aux limites du village et jouissent d'un
spectacle inconnu dans leur ville natale. A leur gauche, le vieux fort
s'eleve fier dans son armure d'ecorce, montrant avec orgueil ses flancs
perces de balles et ses murs a moitie detruits que des ouvriers sont a
reparer avec des precautions remarquables, comme s'ils craignaient de
renverser cette relique precieuse.

A travers les fentes de la cloture, on peut voir quelques canons, la
gueule encore noircie par la poudre, les oreilles pendantes comme un
chien fatigue attendant l'ordre de son maitre pour aboyer de nouveau.

A droite, le village avec ses jolies petites maisons blanches a
contrevents verts on jaunes, la petite chapelle qui leve humblement vers
le ciel sa croix de bois blanc, le tout decore fraichement par la nature
qui fait pousser partout une herbe d'une verdure aux nuances variees.

Et devant eux, a perte de vue, des plaines immenses, traversees ca et la
par de frais ruisseaux a l'eau limpide, accidentees par des tertres et
des mamelons disperses par-ci par-la dans le plus agreable desordre.

Vers les six heures, nous etions revenus a bord du vaisseau. Des
retardataires nous apprennent la mort du soldat Millen de la batterie B.

Il avait ete tue accidentellement par une balle de sa propre carabine en
escortant un Sauvage au Fort.

Lundi, 6--A 4 1/2 h. du matin, l'on coupe les amarres et bientot
Battleford disparait au moment ou nous tournons la premiere pointe. Le
vent s'etait eleve et le bateau marchait tres-vite.

Il etait vraiment curieux de voir comme les ecueils etaient passes et
comme les bancs de sable disparaissaient vite a droite et a gauche. Tout
a coup, vers les neuf heures, le bateau arrete.

Le vent etait devenu si violent que la "_Baroness_" etait aussi bien
echouee que jamais bateau ne l'a ete. Voyant tous leurs efforts aboutir
a rien, les matelots devinrent de mauvaise humeur, le capitaine se fit
de la bile et nous dumes passer le reste de la journee au milieu de la
riviere, exposes au vent, avec la consolation, cependant, de n'etre pas
troubles dans notre sommeil par les maringouins qui n'oseraient pas
entreprendre la perilleuse traversee de la rive au navire pour le faible
plaisir de nous exciter le temperament.

Mardi, 7--Le lever a lieu a six heures, Le vent continue toujours, mais
on travaille avec ardeur a dechouer le vaisseau. On met une chaloupe a
l'eau et quelques matelots vont a terre, attacher un bout de cable a un
arbre pour aider a la manoeuvre.

Apres plusieurs essais infructueux, l'on reussit enfin a mettre le
vaisseau a flot. Il est huit heure" et demie. Pour passer le temps ou
pour toute autre raison inconnue a celui qui ecrit ces lignes, on eut
deux heures d'exercice a bord du vaisseau. Comme l'espace manquait
un peu, on procedait par demi-bataillon; les compagnies 1, 2, 3 et 4
commencent, puis apres avoir fait tous les mouvements de l'exercice
manuel sous les ordres de l'instructeur Labranche, elles se retirent sur
le devant du navire pour faire place aux autres compagnies. Quand ces
dernieres ont fini chacun regagne sa place et s'etend sur sa couverte.
On n'avait pas d'autre endroit pour se reposer. Notre couverte formait
notre chambre de solitaire, les murs etaient invisibles; jamais aucun
importun ne venait nous y relancer, on n'avait pas de place pour le
recevoir. Quelques fois deux amis voisins transformaient leurs deux
chambres en une seule et habitaient sur le meme palier. L'ameublement
etait modeste. Un _knapsack_ couche sur le cote servait de siege le jour
et d'oreiller la nuit; notre capote qui, le jour, servait de bourrure a
notre unique fauteuil, la nuit, remplacait le matelas absent; quant aux
cadres, presque toutes les chambres en etaient encombrees; quelques uns
les changeaient tous les jours, c'etaient nos reves encadres dans la
frele boisure de nos esperances et suspendus au fil invisible de nos
illusions. Vers une heure et trois quarts, l'adjudant Starnes inspecta
les sergents.

A deux heures et demie le bateau arrete et tous descendent a terre.
Pendant que les hommes de fatigue entrent des provisions, le reste du
bataillon fait l'exercice militaire.

Cette place s'appelle l'Anse du Telegraphe. A peine revenus a bord, on
nous demande a signer la liste de paie ce que chacun fait avec plaisir
tout en trouvant que l'on signe plus souvent qu'on ne voit la couleur de
l'argent du gouvernement. Pourtant ces murmures etaient bien inutiles,
car a quoi nous aurait servi notre argent dans un pays ou les magasins
etaient aussi rares que les chateaux? La nuit fut tres-froide.

Mercredi 8--Le lever se fait de bonne heure.

L'avant-midi est tres-froide et presque tous mettent leur capote grise.
Enfin vers midi on arrive en vue de Prince Albert. C'est un des plus
beaux coups d'oeil que l'on puisse imaginer.

Situe au fond d'une baie sur la rive sud de la Saskatchewan, le joli
village de Prince Albert s'etend sur une longueur de plusieurs milles.
Ce sont de jolies maisons blanches, espacees par de grands vergers ou de
gais jardins de fleurs multiples, ici et la une maison en briques rouges
varie d'une maniere agreable la beaute du tableau. On distingue entre
tous le frais couvent des Soeurs de Ste. Anne; plusieurs religieux
et religieuses nous saluent de la main et agitent joyeusement leurs
mouchoirs. Enfin l'ancre est jetee et nous obtenons un conge de deux
heures pour visiter la place.

Quelques-uns se dirigent vers le couvent surs d'y recevoir un
bienveillant accueil. La marche fut assez longue, mais leur trouble fut
plus que recompense par la maniere dont ils furent recus. Une religieuse
leur fit visiter la classe, ou une jeune metisse enseignait l'A. B. C, a
de toutes petites fillettes qui regardaient les visiteurs avec de grands
yeux noirs tout pleins de je ne sais quoi qui voua les faisait aimer et
prendre en pitie; apres la classe, la bonne religieuse unit ses prieres
a celles des soldats pour demander a Dieu un heureux retour, prieres
qu'elle avait souvent repetees pendant la guerre; apres cette visite ils
retournerent au bateau, ou ils apprirent que Gros-Ours etait prisonnier
au Fort. Ils se dirigerent vers l'endroit designe. Deja une foule de
volontaires du 65eme se pressent aux fenetres grillees d'une petite
cabane de bois. C'est la que Gros-Ours est renferme. Cependant la porte
reste fermee et malgre nos supplications les hommes de la police a
cheval qui font la garde a l'interieur s'obstinent a nous refuser
l'entree. Enfin, un officier qui passe nous demande ce que nous
attendons; on le lui dit. "On ne peut vous refuser de voir celui que
vous avez combattu avec autant de courage," dit-il, "ouvrez la porte."
L'ordre est aussitot execute et c'est a qui entrera le premier. La
petite prison est bientot remplie et il en reste encore autant a la
porte qui brulent d'impatience et envient le sort de ceux qui ont eu la
bonne fortune d'etre les premiers. Enfin chacun eut son tour et tous
purent contempler de pres celui qu'il y a un mois a peine ils auraient
avec plaisir passe au fil de la baionnette.

Le celebre chef Cris est etendu au fond d'un cachot tout neuf; de temps
a autre il se cache sous sa couverte jaune, et semble jouir de notre
desappointement. Son fils, age de douze ans a peine, nous regardait avec
de grands yeux noirs, honteux lui-meme d'etre expose aux regards des
curieux qui venaient le voir comme une bele rare ou un heros feroce.

Enfin Gros-Ours, etouffant sans doute sous sa couverte, nous montre sa
face vieillie. Nous avions devant nos yeux celui qui s'est rendu fameux
par le martyre des RR. PP. Oblats au lac aux Grenouilles et par sa
resistance opiniatre aux troupes du Gen. Middleton. Tout rapetisse sur
lui-meme, il se sent humilie de sa defaite et de sa triste position.
Avait-il donc tant combattu pour n'avoir apres tout que l'avantage
d'etre examine comme un animal rare d'une menagerie quelconque? Nous
pouvons lire sur ses traits changeants et dans ses yeux mobiles encore
beaucoup plus que nous pourrions le dire. Un officier donne l'ordre du
depart et apres l'avoir considere une derniere fois, tous reprennent le
chemin du bateau en meditant sur son sort et en discutant entre eux le
resultat probable de son proces.[4]

[Note 4: Il a ete juge par la juge Rouleau a Battleford,--le 25
septembre il fut condamne a 3 annees de penitencier.--le 28 du mene
mois il passait a Winnipeg et le lendemain il a ete enferme dans le
penitencier de la montagne _Stony_.]

A quatre heures, tout le monde etant revenu a bord, le bateau continua
sa route. Au moment du depart, le maire de la localite, qui avait ete
colonel du 43e nous adresse la parole. Il parle une dizaine de minutes
et, se faisant l'interprete de la population de Prince Albert, nous
felicite du succes de nos armes, de notre courage etc, et termine en
nous souhaitant un bon voyage. A peine partis, nous recevions des
cigares dus a la generosite du maire de Prince Albert.

Une heure plus tard, nous descendions a terre pour monter a bord une
vingtaine de cordes de bois de chauffage. Tous y mettant la main, en
moins d'une heure, nous etions prets a partir.

Cependant le capitaine du vaisseau ayant declare la route dangereuse, et
comme il se faisait tard, l'on passa la nuit en cet endroit.

Jeudi 9--A deux heures nous etions en route. Le paysage devient de plus
en plus pittoresque. Les courbes de la riviere sont plus frequentes et
la scene change d'aspect a chaque nouveau detour. On saute ce qu'on
etait convenu d'appeler des rapides. Dans un autre bateau, ce n'eut
ete rien, mais le notre etait si drolement construit qu'on pouvait
s'imaginer le trajet dangereux; en effet, un poele de cuisine qui se
trouve au bord du vaisseau, est renverse et tombe dans le courant, a la
grande stupefaction du cuisinier qui etait a se faire une crepe d'autant
plus precieuse qu'il n'en avait pas mangee depuis plusieurs mois et
qu'il avait depense toute sa ration de lard de la journee pour la
faire cuire. Mais le courant emporte tout, excepte l'appetit et le
desappointement du cuisinier. Apres une longue journee de marche, l'on
jette l'ancre entre deux iles vers les dix heures du soir. Pendant la
nuit personne ne peut dormir; chacun fume de son mieux pour chasser les
maringouins devenus plus entreprenants et n'y reussit qu'a demi.

Vendredi 10--Vers trois heures du matin, le bateau se mit en mouvement,
les maringouins nous font un dernier adieu et chacun essaie de dormir.
Vers les six heures un coup de canon nous reveille, Nous passions au
Fort a la Corne et M. Belanger nous saluait en faisant tonner l'unique
canon du Fort. Un second coup suit de pres le premier et tous a bord
repondent par des cris de joie.

Apres cela, la journee fut ennuyeuse. On traversait un lac assez grand.
Bientot on ne put voir que le ciel et l'eau. Cela dura une heure. Le
soir on jette de nouveau l'ancre au fond d'une baie. Notre sommeil n'est
pas meilleur que la nuit precedente, ayant a supporter malgre nous la
compagnie peu plaisante de gens que nous n'avions nullement invites, les
maringouins!!!

Samedi 11.--Partis de bonne heure nous continuons notre route a travers
des iles. La journee se passe a faire les preparatifs du debarquement
car on s'attend a descendre a terre dans le cours de la journee. Jamais
journee ne parut aussi longue! Enfin vers les trois heures le bateau
touche a terre, nous sommes rendus. Chacun eprouve un soulagement
interieur de se voir descendu de ce bateau que plusieurs commencaient
deja a considerer comme leur derniere demeure. Pendant onze longs jours
on n'avait quitte ce vaisseau que pour quelques instants de temps a
autre. On se met en rangs par compagnies, puis les hommes de fatigue
aident au debarquement.

De lourds chariots atteles d'un seul cheval (qui suffit, a la charge,
car la voie est ferree) servent de transports. On les laisse prendre le
devant, puis l'on se met en marche. Une pluie fine commence a tomber et
refroidit l'ardeur de quelques-uns. Malgre tout on n'a que quatre
ou cinq milles a marcher et quoique le chemin ne soit pas des plus
plaisants sur cette voie neuve, chacun s'y met avec un entrain joyeux.
On chante presque tout le long de la route. Arrives au pied des Grands
Rapides, chacun prend son bagage et l'on monte a bord d'une barge
appelee "_Riviere Rouge_." L'on trouva moyen de placer, tant a fond
de cale que sur le pont, tout le 65e et deux compagnies des Midlands.
Malgre qu'on presse les preparatifs, le retard du vapeur "_North West_"
nous force a attendre au lendemain pour partir. Pendant l'apres-midi, on
allume des feux le long de la rive et, une distribution de fleur ayant
ete faite, plusieurs en profitent pour se faire rotir des galettes. On
pouvait se procurer du beurre a 50c la livre et du sucre blanc a 25c. La
nuit venue chacun s'etend, du mieux qu'il peut au fond de la barge; ceux
qui avaient la bonne fortune de se trouver vers le milieu etaient les
mieux, les autres, que leur mauvaise etoile avait menes en avant dans la
coque, dorment debout, adosses aux cotes du batiment.

Dimanche 12.--On se leve de mauvaise humeur, pour tous la nuit avait
ete mauvaise. Deux soldats s'etaient couches sur un amas de bois de
chauffage dans l'avant du vaisseau. Cette nuit c'etait plutot pour
essayer le nouveau lit qu'avec la certitude de se reposer. Un peu
apres minuit, en se remuant, un bout de bois plus court que les autres
degringole et frappe, en pleine poitrine, un soldat qui couchait au pied
du lit. Ce dernier reveille en sursaut et croyant que tout le pont etait
defonce, crie comme un perdu. Cela cause un emoi general. Un second
morceau de bois culbutant d'un autre cote, ecrase les pieds d'un dormeur
un peu plus loin et ses cris de douleur mettent le comble au tumulte.
Chacun se reveille en sursaut et quelques-uns, mauvais juges de la
direction des souffrants, courent sur le pont, reveillant ceux qui
y dorment pour savoir quel malheur est arrive. Apres beaucoup
d'excitation, naturellement augmentee par l'obscurite de la nuit, on
s'expliqua la cause du trouble et, une demi-heure apres, tout etait
silencieux. Le matin, au reveil, il pleut a verse et le temps ne
contribue pas peu a augmenter le malaise general. Vers huit heures le
Revd Pere Provost nous dit une messe basse a fond de cale. Chacun prie
en silence, peu peuvent se mettre a genoux car il avait plu toute la
matinee et le plancher etait tout humide. L'avant-midi, les preparatifs
se poursuivent avec une ardeur nouvelle. Tous y mettent la main et se
construisent des especes de lits a trois etages dans le fond de cale de
maniere a accommoder 300 hommes sans trop d'encombrement. Le soir arriva
et nous etions encore a travailler.

Lundi 13.--De bonne heure l'on se met en route. L'eau est calme et le
trajet s'annonce favorable. Petit a petit la terre disparait et se mele
avec le bleu azure du firmament ou elle ne parait bientot plus que comme
une bande grisatre. Quelques heures plus tard on ne voit plus rien que
le ciel et l'eau. Cela dure deux jours et deux nuits. On s'ennuie a la
mort au fond de cette barge ou la seule distraction possible est de
manger un hard-tack beurre et Sucre.

[Illustration: SERGENT C. FAILLE.]

Qui pourrait depeindre la vie de chacun de nous pendant ces deux
mortelles journees? Il faudrait d'abord bien connaitre l'embarcation ou
nous etions et son etrange ameublement. A l'exterieur rien n'attirait
l'attention d'une maniere speciale. Sa robe de peinture blanche n'etait
pas fraiche et etait parsemee d'accrocs nombreux sous lesquels on voyait
son corps humide. A l'avant on lisait _Red River_ peint en lettres
rouges. Sur le pont un assemblage des plus divers de barils de sucre,
de boites de hard-tacks, de sacs a fleur, etc., dans un desordre
indescriptible. Trois grandes ouvertures donnaient entree a la cale
ou s'etait refugiee la plus grande partie du bataillon; le pont etait
occupe, par ceux qui n'avaient pu trouver place dans la cale et par les
officiers qui avaient dresse une tente sur le devant. Ils etaient 22
a bord, le capt. Ethier avait le commandement. Des echelles de
construction primitive menaient du pont a la cale. Au pied de la
premiere echelle un poele a fourneaux servait aux besoins culinaires des
compagnies. En penetrant a fond de cale, l'on pouvait se croire dans une
obscurite complete et n'eut-ce ete l'humidite on se serait cru dans les
regions infernales (car chacun sait qu'il fait chaud dans cet endroit).
Cependant l'oeil s'habituait peu a peu aux tenebres et un spectacle
etrange s'offrait a la vue. De longues galeries a plusieurs etages
bordaient de chaque cote l'etroit couloir qui menait le _touriste_ a
l'avant ou a l'arriere du vaisseau. Jamais bazar persan ni foire St.
Cloud ne presenta a ses visiteurs spectacle plus burlesque. Tous les
types s'y rencontraient, il y avait une etrange agglomeration de
caracteres et de costumes. Dans un coin quatre ou cinq bons _zigues_
jouent au _bluff_ et interrompent la partie par des jeux de mots
affreux; un peu plus loin, un solitaire ronfle sur sa couchette de
planches; ici, deux joueurs plus paisibles passent le temps a faire
la partie de dames, la deux amis fument la pipe avec une indifference
platonique en se communiquant leurs impressions de voyage: partout on
rencontre les caracteres les plus opposes, et, en certains endroits, les
gais eclats de rire et les chants de joie forment un contraste frappant
avec la tristesse melancolique de la mise en scene. Ajoutez a tous ces
elements disparates les figures enluminees et les bras noircis des
cuisiniers, et vous aurez quelqu'idee du tableau que presentait la vie
du 65e a bord de la barge "_Red River_."

Mercredi 15.--Enfin nous entrons dans la Riviere Rouge. Nous passons
devant Victoria et, vers midi, nous arretons a West Selkirk. De grandes
tables ont ete disposees sous les arbres.

L'on s'y rendit en rangs. Un sandwich au jambon accompagne de quatre ou
cinq gateaux de differentes formes nous attendait. Au bout de chaque
table un baril de _Lager beer_ etait a la disposition des plus alteres,
et tout le monde l'etait; aussi chacun fit-il honneur a tout.

Pendant le repas, des circulaires imprimees, nous forent distribuees;
c'etait une lettre de bienvenue signee par le maire de Selkirk. A peine
avions-nous vide notre baril de biere que le Lieutenant des Georges fit
son apparition; il fut recu avec force hourras! et aux applaudissements
de tous. Apres diner l'on retourna aux bateaux. Apres une heure
d'attente, on nous mena de l'autre cote de la riviere a East Selkirk.

Le transport du bagage se fit avec une promptitude inaccoutumee; chacun
y mettait la main, sachant que c'etait la derniere fois qu'on aurait
a s'occuper de ce detail. Quand tout fut debarque, on fit bouillir la
marmite et chacun but avec satisfaction un pot de the chaud.

Apres le the on s'amusa de son mieux pour dissiper l'impatience de
l'attente.

Enfin, vers huit heures, un train special arrive et est salue par mille
cris de joie. On ne prit pas grand temps a mettre le bagage a bord, et a
neuf heures nous etions en route. Tous etaient heureux a l'idee qu'ils
ne descendraient de ces chars que rendus a Montreal. On chanta jusque
vers les onze heures, puis chacun s'arrangea de son mieux pour dormir.

Jeudi, 16.--Le matin, la pluie commence a tomber: On nous servit du cafe
chaud, du bon pain blanc, du homard en boite et pour dessert des peches
en boite. C'etait tout nouveau et ca sentait le Montreal. Vers midi,
l'on arreta a Ignace pour diner. Il y avait trois mois que nous n'avions
pas eu autre chose que des hard-tacks, du corn-beef ou du, boeuf sale.
Aussi chacun fait-il honneur au repas. Apres une heure de delai, le
train se remet en route et l'on se rend sans arret jusqu'a Port Arthur
ou l'on arrive vers les dix heures.

La fanfare de la ville etait a la gare et joua a notre arrivee. Au-dela
de 4,000 personnes nous attendaient. On nous mena souper par compagnies,
aux differents hotels de la ville. Apres souper il y eut conge general
et plusieurs en profiterent largement.

Vendredi, 17.--Il etait une heure du matin quand nous fumes prets a
partir dans de nouveaux chars, Vers huit heures du matin nous etions
rendus a Red Rock. Ici l'on separa le train en deux a cause du mauvais
etat de la nouvelle ligne qu'on allait avoir a parcourir. Malgre les
dangers de la route, le trajet se fait avec plaisir. Le chemin est des
plus gais. Longeant continuellement les rives du lac Superieur et en
suivant toutes les courbes, contournant les baies, partout le paysage
est magnifique. L'on passa a McKercher Harbour ou nous etions arretes en
montant, et ce fut avec plaisir qu'on se rappela nos souvenirs du mois
d'avril. Le soir, vers 8 heures, le train arreta. L'ingenieur n'osait
continuer pendant la nuit a cause du mauvais etat de la route, on passa
la nuit en cet endroit.

Samedi, 18.--De bonne heure l'on se remet en marche. La journee fut des
plus ennuyeuses. De temps a autre seulement l'attention des soldats
etait attiree par quelqu'affreux precipice qu'on traversait sur un pont
de bois qui pliait sous le poids du char, ou par quelque tunnel qui
repetait avec force les gais refrains des soldats. L'on traversa
Jackfish Bay ou l'on avait passe un jour et une nuit au mois d'avril
dernier. Comme tout etait change! Comme tout paraissait plus gai! Cette
nuit-ci l'on coucha encore en route!

Dimanche, 19.--Plus l'on approchait de Montreal, plus la gaiete
augmentait. Vers midi, l'on arriva a North Bay. Il faisait une chaleur
ecrasante. L'on se mit en rangs et l'on s'achemina vers le lac
Nipissing. Ici chacun recut ordre de se deshabiller et de se laver.
Pour plusieurs, l'ordre etait superflu, mais pour quelques-uns c'etait
necessaire. En quelques minutes, tout le bataillon etait a l'eau et
bientot tous se debattaient au milieu des cris les plus joyeux. Apres un
bain d'une demi heure, l'on se rhabilla et l'on retourna aux chars en
rangs. Un quart d'heure plus, tard nous etions encore en route, mais
cette fois-ci, tous ensemble dans le meme train. Vers huit heures du
soir l'on descendit a Mattawa. Ici encore, une foule nombreuse nous
attendait. Apres un bon reveillon, l'on remonte a bord des chars et,
vers onze heures, nous continuons notre route.

Lundi, 20.--La nuit se passa en amusements. On s'attendait a arriver a
Montreal dans le cours de l'avant-midi, c'etait assez pour empecher
de dormir meme les plus indifferents. Vers deux heures l'on passa a
Pembrooke.

Une grande foule nous salua au passage. Ceux qui furent assez chanceux
de descendre des chars etaient traites comme des enfants gates meme
par les jeunes filles qui n'osaient resister a des vainqueurs si bien
eleves. Un peu plus tard nous passions Carleton Place et, vers les six
heures, nous etions a Ottawa. Avec quel plaisir nous serrions les mains
des quelques Montrealais qui etaient venus a notre rencontre! Cette
derniere partie de la route parut la plus longue.

Enfin, l'on passe Ste-Scholastique, St. Augustin, St. Martin et arrivons
a Ste. Rose. Ici une veritable ovation fut faite au Col. Ouimet.

Cependant on ne pouvait attendre longtemps. Bientot nous arrivons au
Mile-End, puis a Hochelaga. De cette derniere place a Montreal ce fut le
commencement de l'ovation. Enfin le train arrete. Une foule compacte se
tient aux alentours de la gare. Nous serrons avec bonheur la main a plus
d'un ami. Apres quelque difficulte nous nous mettons en rangs, et la
marche commence. Ce que, nous ressentions en voyant ces figures joyeuses
qui nous saluaient de milliers de cris de joie et de bienvenue, en
passant a travers ces masses de concitoyens, est impossible a decrire.

Tous ont du le sentir comme moi, mais je ne crois pas qu'un seul puisse
le depeindre. Enfin nous arrivons a l'eglise Notre-Dame. Chacun est emu
au plus profond du coeur et sent des larmes de reconnaissance lui monter
aux yeux. Notre compagnie marcha en avant jusqu'aupres de la chaire.
Tout a coup, parmi cette foule immense, mes yeux ont distingue une
figure de femme. En un instant je la considerai de la tete aux pieds.
Elle avait les yeux remplis de larmes et etait montee sur un banc pour
voir. En m'apercevant, elle se prit a trembler de tous ses membres et
tomba a genoux. Je me jetai a son cou et je ne sais trop si je ne fus
pas oblige d'essuyer une larme en sentant ses levres froides sur mon
front brulant. C'etait ma mere. Elle etait bien changee. Quelques meches
grises se melaient a ses cheveux autrefois d'un si beau noir, et pour la
premiere fois je vis quelques rides sillonner sa figure. Je ne sais trop
ce qui se passa en moi alors; mais a genoux tous deux, nous remerciames
Dieu de notre reunion, ayant deja oublie les dangers de la route et les
ennuis de l'absence.

Apres le _Te Deum_, nous allames a la Salle d'Exercice, puis au marche
Bonsecours ou nous fumes congedies. La campagne etait finie.

FIN DE LA DERNIERE PARTIE.



NOTES

L'auteur a cru devoir ajouter a la fin de cet ouvrage quelques notes
qui, croit-il, interesseront le lecteur. S'il y a mele quelques
souvenirs personnels, le lecteur voudra bien ne pas y voir aucun orgueil
de sa part, maie croire qu'il ne l'a fait que pour completer le recit
historique de la campagne.

AVANT LE DEPART.

On venait de recevoir a Montreal la nouvelle que Riel avait de nouveau
souleve les metis du Nord-Ouest et plusieurs tribus indiennes, et
l'excitation publique en vint a son comble le 28 mars, quand le 65eme
recut l'ordre de se tenir pret a partir dans l'espace de 48 heures. La
depeche qui transmettait cet ordre avait ete adressee au Col. Harwood,
mais ce dernier etant en ce moment absent de la ville, ce ne fut que
tard dans la nuit que le Lieut.-Col. Hughes reussit a pouvoir s'en
emparer et en apprendre le contenu. Malgre l'heure avancee, une reunion
des officiers du bataillon fut immediatement convoquee et les mesures
necessaires pour executer l'ordre du ministre de la milice prises le
jour meme.

En depit des vaines bravades des bataillons de nationalite differente
qui se trouvaient a Montreal, le nombre des recrues augmentait de jour
en jour et, le 1er avril, le bataillon etait pret a partir, avec un
contingent de 325 hommes.

Depuis plusieurs jours je me rendais tous les matins et tous les midis a
la salle du marche Bonsecours ou les soldats faisaient l'exercice. Des
la premiere journee, un sentiment, que je ne pus d'abord m'expliquer a
moi-meme, s'empara de moi et je me surprenais souvent le soir dans ma
tranquille demeure a penser avec envie aux grandes plaines de l'Ouest
que je me figurais empestees de hordes ennemies. Chaque jour ce desir
d'aller au Nord-Ouest augmentait. Je voyais mille obstacles sur ma
route, d'abord la cruelle separation qu'il faudrait faire subir a ma
vieille mere qui n'avait d'autre consolation que moi, puis ma carriere
professionnelle peut-etre brisee par un trop long sejour sur le terrain
des hostilites, et beaucoup d'autres dont je ne me rappelle pas beaucoup
aujourd'hui mais qui alors me paraissaient insurmontables.

En depit de tous ces obstacles et peut-etre meme a cause d'eux,
mercredi, le 1er avril, comme on m'annoncait que le bataillon devait
partir avant 24 heures, je pris mon parti tout a coup et, sans plus
hesiter, entrai dans la chambre de recrutement et demandai qu'on
m'enrolat. On accueillit ma demande et a 10 heures a.m. j'etais enrole
membre de la compagnie No. 1. Je me fis immediatement donner une tunique
et tout l'accoutrement qu'il me fallait. Il me semblait ne pouvoir etre
soldat sans cela.

L'apres-midi se passa a la salle du marche, chaque compagnie faisant
l'exercice militaire sous les ordres de l'instructeur Labranche.

Enfin le soir arriva. L'emotion qui s'empara de moi en arrivant a la
maison peut etre mieux imaginee que decrite. Ma bonne mere qui avait
tant souffert lors de notre premiere separation, qu'allait-elle dire en
apprenant que son fils venait de s'enroler comme soldat?

Je cachai de mon mieux mon uniforme sons mon pardessus et mettant mon
kepi sous mon bras, je remis mon casque d'hiver sur ma tete. Enfin
j'entrai et appris a ma mere la verite.

Quelques heures plus tard, j'allai faire mes adieux M. le cure et a mes
autres amis.

J'allai a confesse et vers les neuf heures revins a la maison. Ma mere
secha bientot ses larmes, et l'on proceda aux preparatifs de mon depart.
Que la nuit me parut longue! Je ne pus fermer l'oeil, car j'entendais de
ma chambre les sanglots de ma pauvre mere! Que de fois l'idee me vint
de me lever et d'aller la consoler: mais aussitot je pensais que mieux
valait faire semblant de ne pas m'en apercevoir; puisqu'elle s'etait
retenue devant moi, pour pleurer seule maintenant, c'est qu'elle voulait
me cacher sa douleur. Je m'assoupis en priant Dieu pour elle.

Des 6.30 heures, le lendemain, j'etais debout. Ma mere vint a l'eglise
avec moi. Nous communiames tous les deux. Oh! comme j'aurais mele mes
larmes aux siennes, si l'amour-propre ne m'avait retenu. Mais la foule
etait la qui nous regardait.

La messe terminee, ma mere et moi retournames & la maison. Le dejeuner
ne fut pas bien gai. Ma mere ne mangea rien du tout et sa douleur
me rendit triste. Enfin le moment des adieux arriva. Mon beau-pere
paraissait plus emu qu'il ne l'aurait voulu, et pleura quand je
l'embrassai et ma mere ne voulut pas me laisser partir seul mais vint me
reconduire jusqu'a la gare.

Le long de la route, elle me fit toutes les recommandations qu'elle crut
necessaires et quand elle eut fini, nous marchames en silence. Sans
doute, nos idees etaient les memes, tous deux nous souffrions de la
meme douleur et cependant chacun semblait preferer savourer sa peine en
silence. Plusieurs minutes s'ecoulerent ainsi, puis le sifflet aigu du
train qui approchait nous ramena a la cruelle realite. Je me levai et
allai les larmes aux yeux lui donner le baiser d'adieu. Elle, pauvre
femme! elle sanglotait! Je m'arrachai de ses bras en lui murmurant a
l'oreille: courage et espoir!... Le train arriva a Montreal vers
7.30 heures; a 8.15 heures j'etais au marche. L'avant-midi s'ecoula
lentement. Chaque compagnie allait une a une chercher sa tenue de
campagne. On distribua des bas, des bottes, des _knapsacks_, havresacs,
chaudieres a manger, couteaux, fourchettes, etc. Le mardi, on prit le
diner au Richelieu. Apres diner, le trousseau de chacun fut complete,
puis le bataillon sortit parader dans les rues. Partout la foule nous
acclama! on ne pensait plus a la famille que l'on quittait, aux amis de
qui l'on s'eloignait, on ne voyait plus devant nous que la patrie qui
nous appelait a sa defense tandis que ses enfants nous encourageaient
par leurs cris et leurs acclamations.

Apres la parade, on retourna aux casernes pour la derniere fois, puis
l'on se dirigea vers la gare du G. P.E.



LE RETOUR A MONTREAL.

L'auteur ne croit pas pouvoir mieux raconter le recit du retour du 65eme
a Montreal que de reproduire ce que contenait un des premiers journaux
francais de cette ville, le lendemain de l'arrivee du bataillon:

Grande journee que celle d'hier. Rarement, peut-etre jamais encore,
excepte lors de la visite du prince de Galles, Montreal n'a vu pareil
enthousiasme. La ville etait en ebullition, les affaires etant
suspendues, lo port vide, les chars urbains arretes, les commis partis
des magasins; les ouvriers avaient deserte l'atelier, les typographes
ont suivi le mouvement, les rues regorgeaient de monde, les drapeaux
flottaient sur tous les edifices, les maisons etaient pavoisees, la joie
partout, les poitrines se gonflaient et poussaient a chaque instant un
formidable: VIVE LE 65EME! qui se repetait cent fois, mille fois, sur
tout le parcours des braves volontaires.

Mais il faut essayer de mettre un peu d'ordre dans notre compte-rendu.

Le voyage, bien que long et penible, a eu quelques bons moments. Sur
la route, quand le train triomphal s'arretait, on voyait arriver des
deputations qui, venaient saluer les braves qui viennent enfin gouter au
foyer de leur famille, un repos bien gagne.

A MATTAWA.

C'est ainsi qu'a Mattawa, les citoyens de Sudbury leur ont presente
l'adresse suivante:

Au lieutenant-colonel J. A. Ouimet, aux officiers et sous-officiers du
65eme bataillon.

Messieurs,

A l'occasion de votre retour du Nord-Ouest, permettez a vos amis de
Sudbury de vous feliciter de l'heureux apaisement des troubles, qui vous
permet de rentrer dans vos foyers, d'aller vous reposer au milieu de vos
familles, des fatigues de toutes sortes que vous avez endurees pendant
cette campagne lointaine, a laquelle vous avez pris une si glorieuse
part.

Croyez, messieurs, que nous vous avons suivis, par la pensee, dans
les marches que vous avez faites dans les prairies, par des chemins
impraticables, dans les perils incessants qui vous environnaient de tous
cotes, dans vos engagements avec l'ennemi, que vous avez su combattre et
vaincre, nous vous avons suivis dans toutes ces circonstances avec le
plus grand interet.

Nous avons constate avec une joie indicible, qu'au plus fort du danger,
vous avez noblement rempli votre devoir, que les balles meurtrieres des
Indiens n'ont point fait flechir votre courage un seul instant.

Nous desirerions beaucoup assister a, la grande demonstration que vos
amis de Montreal preparent pour votre arrivee, ce sera simplement
splendide, comme il s'en est rarement vu; mais s'il nous est impossible
d'y assister, du moins, nous pouvons nous joindre a eux pour vous dire
de tout notre coeur. Honneur! a vous tous, messieurs, du 65eme.

Le Canada est content de vous! il a le droit d'etre fier de posseder de
tels soldats pour le defendre en tous temps et a quelque place que ce
soit!

Honneur! encore a vos chers camarades blesses! Ah! puissiez-vous vivre
assez longtemps pour montrer a vos enfants et petits enfants les
cicatrices des blessures que vous avez recues au service de votre pays,
et enflammer leur jeune coeur du feu de votre amour, patriotique!

Stephen Fournier, J. H. Dickson, Thomas Morton, F. A. Ouellet, Frs.
Thompson, Jos. Anctil, J. L. Michaud, J. B. Francoeur, A. Simard, A.
Lemieux.

Le colonel Ouimet remercie ces excellents amis en quelques mots. Les
instants sont precieux. On doit arriver a Montreal a, heure fixe, la
cloche sonne, le train part. Adieu! Hourra! Hourra!

A OTTAWA.

L'heure matinale de l'arrivee du 65eme--il etait cinq heures et demie--a
empeche une demonstration populaire; cependant, le maire, les echevins,
les membres du parlement, des employes du gouvernement et nombre de
militaires se sont rendus a la gare, ou Son Honneur le maire McDougall a
souhaite la bienvenue au 65eme en ces termes:

Aux officiers, sous-officiers et aux volontaires du 65eme Bataillon,
soldats de l'annee du Canada.

Au nom des citoyens du Canada je vous offre la bienvenue la plus
cordiale et la plus chaleureuse a votre retour de la campagne du
Nord-Ouest.

Les citoyens d'Ottawa, avec le peuple du Canada, en general, ont vu
avec admiration et orgueil la maniere noble et l'elan avec lequel les
volontaires du Canada ont repondu a l'appel de leur pays de prendre les
armes. L'histoire peut montrer quelque chose d'analogue, mais les pages
de l'histoire ne montrent pas d'exemple d'un patriotisme plus grand.

Les membres du 65eme bataillon ont droit de se feliciter qu'en temps de
service actif ils ont acquis pour leur pays un prestige qui lui donne
une place honorable parmi les peuples qui ont compte sur eux-memes et
leur heroisme pour la defense de leurs droits.

Je vous fait maintenant mes adieux et vous souhaite un heureux retour
dans vos familles. J'espere que de sitot vous ne serez pas appeles a
marcher dans les sentiers de la guerre.

Ottawa, juillet 20, 1885.

MM. P. LETT, Greffier de la cite.

F. McDougall, Maire.

La musique du 65eme, qui est allee au devant du bataillon, est la et
jette au vent ses joyeux accords.

Mais le morceau ne peut finir, on se reconnait, on s'appelle, on se
serre la main, on demande des nouvelles de la-bas. Les musiciens montent
dans le train et on se prepare a continuer la route.

C'est la derniere grande etape; le sifflet de la locomotive se fait
entendre.

Trois hourrahs, suivis de trois et six autres, acclamerent encore nos
braves jeunes gens.

Enfin, ils vont arriver; ils vont revoir les parental, la bonne mere,
les soeurs, les freres, les amis qui les attendent.

A SAINT-MARTIN.

A peine le train entre-t-il en gare que plusieurs citoyens, de Montreal,
parmi lesquels nous avons remarque M, Arthur Dansereau, l'honorable E.
Thibaudeau, M. C. A. Corneiller, l'echevin Mount et autres, montent
dans le train et viennent serrer la main aux officiers et aux amis du
bataillon.

L'honorable E. Thibaudeau et M. A. Dansereau presentent au colonel
Ouimet un magnifique bouquet de roses et de lys.

Le maire de Saint-Martin s'avance a son tour et lit cette adresse au
colonel:

Presentee au 65eme bataillon a son passage a la Jonction de
Saint-Martin, au retour de son expedition au Nord-Ouest.

Vaillant colonel et braves soldats,

Si jamais, nous, citoyens de Saint-Martin, avons ete fiers et joyeux
de recevoir des amis c'est bien aujourd'hui. Aussi, est-ce de toute
l'effusion de nos coeurs que nous vous disons: soyez les bienvenus;
soyez les bienvenus, parce que a l'aide de votre bravoure, de votre
courage, et surtout de votre sagesse que vous avez deploye dans
cette expedition, vous nous avez convaincus que notre pays et notre
nationalite continueront de se fortifier et de se developper comme
par le passe. Vous nous avez convaincus que vous etiez les vaillants
descendants de Salaberry, et des heros des Plaines d'Abraham et de
Carillon.

Vaillant colonel et braves soldats, pendant que vous etiez la-bas
exposes aux miseres des camps et a des dangers imminents, nous etions
dans l'anxiete et nous anticipions les evenements tant nous avions a
coeur votre retour au milieu de nous. Enfin, vous voila revenus sains
et saufs pour le plus grand nombre, ne laissant que quelques pertes
precieuses a deplorer. Et ce qui, nous fait plaisir c'est que le
bataillon, emporte avec lui les sympathies et l'estime de ceux que,
la-bas, vous avez contribue a faire rentrer dans le devoir.

Et voua, vaillant colonel en particulier, votre esprit de justice noua a
concilie l'estime des habitants du Nord-Ouest en adoptant des procedes
que tout homme juste doit approuver. Nous avons admire votre conduite
quand vous avez etabli a Edmonton une garde composee de Metis.

Comme vous nous pensons que ces hommes peuvent remplir dans leur pays
des charges, tout aussi bien que tout etranger qui nous arrive de
l'autre cote de l'ocean. Peut-etre que si ces procedes avaient ete
suivis plus tot par d'autres fonctionnaires publics, nous n'aurions pas
aujourd'hui tant de desastres a deplorer.

Dans les temps difficiles que nous traversons nous sommes heureux de
rencontrer des hommes forts et courageux pour sauver la barque fragile
de notre nationalite. Ainsi recevez donc nos eloges les plus sinceres,
ils partent de coeurs vraiment genereux. Ce que nous, citoyens de
Saint-Martin, vous disons, tout le pays vous le dit. Vous avez merite
beaucoup de la patrie et nous ne cesserons de vous feliciter.

LES CITOYENS DE SAINT-MARTIN.

On passa le pont, on entrevoit au loin les contours de la montagne,
a gauche le joli village du Sault; a droite les cloches de l'eglise
Saint-Laurent, on reconnait les maisons, les champs, etc.

La locomotive file toujours.

De temps a autre, un hourra se fait entendre, c'est un brave homme, une
bonne femme, un enfant, qui, le chapeau ou le mouchoir a la main, nous
envoie la bienvenue.

On passa Hochelaga, on est a Montreal, on approche du but. Les vivats,
les cris de joie, les acclamations deviennent plus nourris, on voit des
groupes aux fenetres, sur les portes, sur la rive, cela prend du corps,
les groupes deviennent foule et nos braves soldats penches aux fenetres
des wagons, etonnes, emus de ces manifestations se regardent et se
demandent ce qui les attend encore.

En passant pres du parc Mount, des acclamations enthousiastes saluent
le train au passage, maintenant chaque eminence, chaque fenetre est
occupee.

La musique du 65eme entonne la marche triomphale composee specialement
pour cette occasion.

Au loin un murmure qui se change bientot en grondement se fait entendre
et quand enfin on depasse le signal qui se trouve pres du fleuve et que
le train entre en gare, c'est une explosion, un eclat de tonnerre qui se
fait entendre.

A MONTREAL

Il est dix heures precises.

Vingt mille voix jettent un cri formidable:

--Hourra! Hourra!

--Vive le 65eme!

Le canon tonne, au loin les cris redoublent, augmentent et se succedent
pour se decupler encore.

Le train s'arrete, la foule serree; comprimee, ecrasee se rue en avant
et escalade les chars.

Les mouchoirs s'agitent, toutes les tetes se decouvrent.

--Salut aux braves!

Un detachement de trente hommes de police est impuissant a reprimer le
mouvement.

De l'ordre? Ah, bien oui, on s'occupe bien de cela, on veut les voir,
les toucher, leur serrer la main.

Les braves colonels des bataillons de Montreal sont entraines, pousses,
bouscules.

"Tant pis! excusez mon colonel!" on donne un coup d'epaule, il faut
avancer quand meme.

Le maire Beaugrand, toutes decorations dehors, le collier au cou, essaie
de se frayer un passage et parvient enfin jusqu'au colonel Ouimet, qui
serre de tous cotes et escorte des majors Hughes et Dugas, ne peut
avancer ni reculer.

Le maire leur serre la main, leur souhaite la bienvenue et va pour
parler quand le capitaine Des Rivieres qui est arrive lui aussi jusque
la, Dieu sait par quel miracle, se jette dans les bras du colonel et du
major et leur etreint les mains a les briser.

Chaque officier qui descend est tire par les bras, par les epaules, par
les pans de son dolman.

"Bonjour, salut, comment ca va; bravo, hourra vive le 65eme!"

On ne s'entend plus, on ne se voit plus; tout le monde parle, chante,
crie. C'est splendide!

Les poussees continuent, les soldats ne peuvent sortir des chars, on les
tire par les bras, on voudrait les faire sortir par les fenetres.

Et les crie recommencent et les acclamations deviennent de plus en plus
vigoureuses.

Pendant que le maire, les echevins, les colonels et les officiers
viennent serrer la main a leurs collegues, on a fait un peu de place sur
les quais de debarquement, les wagons se vident, voila les soldats!

Bronzes, noirs, fatigues, deguenilles, la figure abimee, les yeux
rouges, les cheveux negliges, la barbe inculte, pantalons dechires,
tuniques en lambeaux, coiffes qui d'un chapeau, qui d'une casquette, les
chaussures rapiecees, gibernes cousues avec des ficelles................
.........natures magnifiques, en un mot de beaux soldats aux traits
males, durs, energiques, vigoureux.

Voila les soldats du 65eme apres une campagne de, trois mois et demi,
apres avoir marche dans la neige, dans la boue, dans l'eau, dans le
sable, dans la poussiere, sous la pluie, la neige et le soleil!

Voila nos braves volontaires apres avoir fait des marches forcees de
trente, trente-cinq et trente-huit milles en une journee!

Voila nos amis apres avoir souffert du froid, de la faim et de la
chaleur.

Voila nos Canadiens-Francais apres avoir vu le feu, tels qu'ils etaient
avant le soir de la bataille et qu'on croit voir noirs de poudre et de
poussiere.

Chapeau bas! Salut aux braves!

LES ANCIENS MEMBRES DU 65e BATAILLON.

Le capitaine DesRivieres haussant la voix autant qu'il le peut pour se
faire entendre au-dessus des grondements de la foule, lit enfin les
lignes qui suivent:

Au lieutenant-colonel J. A, Ouimet, commandant le 65e bataillon, C. M.
R., aux officiers et soldats du 65e bataillon, C. M. R.

Messieurs,

Les soussigne, anciens officiers, sons-officiers et soldats du 65e
bataillon, C. M. R., mus par un sentiment de joie de vous voir revenir
dans vos foyers, apres une campagne rude et penible, viennent vous
souhaiter la bienvenue, et vous exprimer en meme temps leur admiration
pour le courage, l'energie et les qualites essentiellement militaires
dont vous avez donne tant de preuves dans la guerre du Nord-Ouest.

Tous avez merite la reconnaissance du pays entier, en contribuant dans
une large part & faire respecter la loi et a retablir l'ordre trouble.

Mous n'ignorons pas que ce n'a ete qu'au prix de grands sacrifices
personnels, de privations de toutes sortes, de marches longues et
penibles, et meme au pris de votre sang que vous avez assure la
tranquillite du pays.

Vous avez montre sur le champ de bataille le sang-froid, la valeur qui
distinguent de vieux soldats aguerris.

Vous etes bien les descendants des heros de la Monongahela, de Carillon
et de Chateaugay!

Les annales conserveront le souvenir des travaux accomplis et des succes
remportes par le 65e bataillon Carabiniers Mont-Royaux.

Vous avez attache un tel prestige au bataillon que l'honneur d'y
appartenir rejaillit sur ceux qui y ont appartenu, et nous, vos amis,
vos anciens compagnons d'armes, pouvons dire avec orgueil: "Nous avons
ete au 65eme."

Vous avez fait honneur a votre race! vous etes les bienvenus.

Puissiez-vous trouver dans le sein de vos familles le repos que vous
avez si bien merite. Salut, honneur, reconnaissance au 65eme.

Montreal, juillet, 1885.

(Signatures)

E. DesRivieres, Armand Beaudry, L. E. N. Pratte, Horace Pepin, A.
Renaud, P. J. Bedard, A. Bryer, L. N. Pare, A. Simard, E. Globensky, G.
Faille, J. H. Salameau, A. Lussier, Joseph Pelletier, H. Viger, E. D.
Collerette, J. A. Dorval, C. A. Bourgeois, M.E. Dymbumer, Henri Morin,
Flavien J, Granger, J. Arthur Tessier, Albert Beliveau, A. Sumbler,
Adolphe Grenier, Napoleon Leduc, Pierre E. Drouin. George N. Watie, G.
L. A. Beaudet, J. B. Emond; E. G. Phaneuf, Frs Corbeille, C. A.
Giroux, G. S. Malepart, Philippe Gareau, Romeo LaFontaine, J. Edouard
LaFontaine, Wilfrid Lortie, Ephrem Chalifoux, Auguste Lavoie, Napoleon
Lefebvre, Aime Grothe, Ernest Neveu, J. A. Daze, Arthur Nay, Philippe
LeBel, D. Payette, Pierre Villeneuve, Camille Nourrie, J. E. Marois,
Joseph Pelletier, Joseph Pouliot, Charles Boy, Elie Duchesne, Adolphe
Lecault, Charles Brunelle, Joseph Lagace, Alexis Gauthier, Seraphin
Laroche, Eug. Beaudry, J. A. Boudrias, J. W. Bacon, Emile A. Lorimier,
Edmond Daller, E. Trestler, N. Millette, E. Dansereau, D. Maypenholder,
Louis Houle, Alfred Bertrand, Georges Cadieux, Georges Giroux,
Jean-Baptiste Dubois, Omer Fontaine, Napoleon Leclerc, Leon Gagnon,
Louis Gauthier, Charles Deslauriers, Charles Berger, Alfred Bernier,
Frederic Guillette, O. Boyer, J. N. A. Beaudry, P. A. Beaudry, Charles
Blanchard, Ernest Gadbois, Gustave A. Leblanc Alfred Labbe, George
Lesage, Adolphe Lefebvre, O. Corriveau, A. N. Brodeur, J. B. L.
Precourt, Albert Leduc, Edouard Villeneuve, J. E. A. Dubord, Alex Scott,
P. A. Boivin, Joseph Hurtubise, Arthur Quevillon, Chs Alex Merrill,
Israel Marion, Moise Raymond, A. B. Brault, J. Z. Resther, E, N.
Lanthier, Arthur Labelle, J. Bte. Metivier, W. Maynard, Horace
Normandin, E. Hebert, J. R. Saint-Michel, J. E, Decelles, Aug. S.
Mackay, J. B. Labelle, H. A. Cholette, L. P. Trudel, J. C. Moquin, J.
C. Dupuis I. J. R. Hubert, Adolphe Lupien, R. Resther, Joseph Ross,
Napoleon Melancon, Alfred Desnoyers, C. E. Stanton.

Tous les veterans du 65e, portant le _helmet_ blanc et le ruban a
la boutonniere, sont ranges en bataille sur le quai, capitaines,
lieutenants, sergents et caporaux a leur rang, comme au temps ou ils
portaient l'uniforme.

Ces veterans avec leur teint frais et rose et leurs joues pleines
semblent des jeunes gens a cote des volontaires qui reviennent du
Nord-Ouest.

Le colonel Ouimet repond brievement et conseille aux veterans de former
un double bataillon, comme cela se fait a Toronto pour les Queen's Own.

"J'accepte vos compliments, mes amis, dit-il, en ma qualite de colonel
du 65e. Les eloges que vous adressez a mes soldats sont merites, et il
suffit, pour s'en convaincre, de lire les rapports du general Strange."

Ces paroles sont recues par des hourras et des "vive le 65e!"

LE DEFILE

Les commandements se font entendre et enfin on se met en marche, les
veterans en avant, la musique du 65e, le colonel Ouimet escorte des
officiers delegues de tous les autres regiments, et enfin le bataillon.

En haut de la rue des Casernes, attend la tete de la colonne qui se
compose ainsi:

Une section d'artillerie, deux pieces de canon, trente hommes et quatre
officiers, le 85eme bataillon, les officiers et sergents du Prince
of Wales, un detachement du 6eme Fusiliers, un detachement des Royal
Scotts, les veterans du 65e, les membres fondateurs du bataillon,
la musique de la Cite, les officiers de la brigade militaire et le
bataillon.

Le passage etait litteralement bloque, l'enthousiasme ne se ralentissait
pas et les bravos etaient ininterrompus: "Il y avait peut-etre un plus
grand deploiement de richesse a Paris, lors du retour des soldats de
Crimee," nous disait un Francais, "mais certainement que la reception
n'etait pas plus cordiale, ni l'enthousiasme plus grand."

Lemay et Lafreniere, les deux blesses, avaient pris place dans une
superbe voiture. Inutile de dire qu'ils ont ete l'objet d'une ovation.
Les dames leur lancerent tellement de bouquets, que la voiture en
etaient remplie.

L'aumonier du bataillon, l'excellent Pere Prevost, toujours fidele au
poste, accompagnait les bons enfants.

Ce digne pretre pleurait de joie en voyant l'accueil fait a ses jeunes
amis et en remerciait Dieu tout bas.

L'entree triomphale dans la cite de Montreal commenca et on parcourut la
rue Notre-Dame jusqu'a l'Hotel-de-Ville.

Partout des banderoles et des drapeaux tricolores decoraient les
maisons.

A L'HOTEL DE VILLE

A l'Hotel-de-Ville, le maire demanda au colonel du bataillon de vouloir
bien arreter un instant et monta au haut du perron. Pres de lui vinrent
se ranger en haie les officiers superieurs, les capitaines et les
lieutenants du bataillon.

La foule etait enorme et une epingle n'aurait pu tomber a terre.

Quand le silence se fut un peu retabli, le maire lut l'adresse suivante:

Col. Ouimet, officiers, sous-officiers et soldats du 65e bataillon.

Montreal par ma voix vous acclame et vous souhaite la plus cordiale et
la plus chaleureuse des bienvenues.

Montreal vous remercie pour vos sacrifices et pour votre ardent
patriotisme!

Vous avez repondu a l'appel de la patrie au moment du danger, et nous
vous avons suivis des yeux dans votre courte mais glorieuse carriere
militaire.

Vous vous etes conduits la-bas comme des hommes de coeur et comme de
vieux soldats. C'est votre general qui se plait a le constater et je
suis heureux de pouvoir vous le dire au nom de tous les citoyens de
Montreal, sans distinction d'origine ou de croyance.

Soyez les bienvenus dans cette ville que vous aimez tant et qui,
aujourd'hui, est si fiere de vous!

Soyez les bienvenus dans vos familles qui ont pleure votre depart et qui
se rejouissent de votre retour.

Soyez les bienvenus parmi vos amis et parmi vos camarades de tous les
jours.

Au nom du conseil municipal, je vous offre officiellement les
remerciements de la ville de Montreal et je suis certain de me faire
l'echo de tous mes concitoyens, lorsque je declare que le 65e bataillon
a bien merite de la patrie.

Merci, colonel, merci, MM. les officiers! merci braves soldats qui etes
alles offrir vos vies sur l'autel du patriotisme et du devoir.

Tous avez recu le bapteme de sang sans broncher et vos glorieux blesses
sont la pour prouver au monde que vous etes les dignes fils des premiers
colons du Canada.

Le brave Valiquette a perdu la vie dans l'accomplissement d'un devoir
sacre.

--Honneur a sa memoire!

Maintenant, mes amis, je comprends le legitime desir que vous avez
d'aller embrasser vos familles en passant par l'eglise ou vous allez
remercier Dieu de vous avoir proteges tout specialement.

Encore une fois, merci! Encore une fois, soyez les bienvenus parmi nous!

Permettez-moi, colonel. Ouimet, de vous presser la main, comme tous les
citoyens de Montreal voudraient pouvoir la presser, en ce moment, a tous
les hommes de votre bataillon!

***

Madame Beaugrand presente au colonel Ouimet un magnifique bouquet avec
attaches tricolores. Des bouquets sont aussi presentes aux majors Hughes
et Dugas, ainsi qu'aux officiers.

Puis on continue la marche; toujours la meme foule, toujours le
meme enthousiasme, et toujours les memes acclamations. Partout des
banderoles, des drapeaux, des festons, des saluts et des armes, et
a maints endroits des larmes de joie, d'orgueil et de triomphe. Nos
concitoyens anglais ont fait beaucoup pour ajouter a l'eclat de la
reception de nos troupes. Les bureaux du Pacifique, la Banque de
Montreal, le Bureau des Postes, le Saint Lawrence Hall, les Compagnies
d'Assurance, les banques, le Mechanics' Hall, la rue McGill, toute
belle, la partie de la rue Notre-Dame entre la rue McGill et la
paroisse, ravissante; il faudrait tout un volume pour decrire toutes ces
belles choses et pour dire avec quelle bonne volonte, avec quel coeur on
a fait tout ca.

L'ENTREE A L'EGLISE.

Le 85ieme, la garde d'honneur, entra d'abord, precede de son corps de
musique, penetra par l'allee du centre et defila par une allee laterale;
ensuite entra la musique de la Cite suivie des fondateurs du 65ieme
bataillon, puis les heros de la fete.

Messieurs de Saint-Sulpice, ayant a leur tete le devoue, patriotique
et bon cure Sentenne, avaient fait tout pour recevoir les braves a
Notre-Dame. Partout des drapeaux, des inscriptions et des festons et
surtout une foule considerable qui remerciait Dieu du retour si heureux
de nos troupes.

Le 65eme arrive, tel qu'il est, sale, dechire, mal coiffe, noir, mais
l'oeil vif et la jambe alerte, il suit sa musique, le sourire aux levres
et vient prendre la place qu'on lui avait designee.

On entonne _Magnificat_; vingt mille voix se melent au choeur et tous
dans un meme elan religieux et patriotique, chantent a Marie son
principal cantique de louanges.

SERMON.

Apres le chant, M. l'abbe Emard monte en chaire et prononce l'eloquente
allocution que nous ne pouvons ici que resumer:

L'orateur rappelle, en des termes eloquents, le beau fait d'armes
accompli lors des luttes de nos peres par Dollard Desormeaux et ses
compagnons, partis eux aussi de l'eglise Notre-Dame, ou nous revient
aujourd'hui le 65e bataillon, Dollard et ses compagnons sont tombes sous
les fleches de l'ennemi; vous, vous nous revenez charges des trophees de
la victoire.

Nous admirons l'idee qui vous conduit aujourd'hui au pied des autels
pour entonner un chant d'action de graces; car vous prouvez que vous
avez combattu non seulement en patriotes, mais en chretiens; vous avez
invoque le Dieu des combats, et vous venez le remercier.

La Religion et la Patrie sont fieres de leurs enfants et defenseurs.
Vous avez porte fierement le drapeau de votre foi. Vous vous etes
montres dignes de votre devise: "_Nunquam retrorsum_" La Patrie vous
remercie des sacrifices que vous vous etes imposes pour sa defense.

Ah! quels sacrifices! Vous avez abandonne vos situations, vous vous etes
arraches des bras de vos meres, de vos familles et de vos enfants, et
vous avez vole a l'ennemi.

Vous avez donne a l'Europe un exemple de votre valeur militaire, vous
vous etes montres dignes de vos ancetres.

Nous avons contemple votre courage, quand a sonne l'heure du depart;
vous n'avez pas decu nos esperances.

Nous avons appris avec orgueil votre conduite valeureuse. Soldats, vous
etes des braves! Nous sommes fiers de vous; soyez-le, comme nous le
sommes.

Pendant cette brillante campagne, il s'est eleve une note discordante,
mais votre noble conduite, vos exploits ont su faire taire la voix de
l'envie et du fanatisme. Vous qui n'aviez vu que le cote brillant de
l'art militaire, vous avez vu la mort en face, et vous l'avez envisagee
l'ame calme, le coeur ferme et l'oeil serein Honneur a vous!

Vous avez pris sur vos epaulea la croix veritable et vous etes alles
la transporter au champ des martyrs Fafard et Marchand. Soyez fiers de
votre campagne mais restez toujours dignes; apres avoir remporte les
triomphes de la terre, soyez dignes de la couronne des cieux...Ainsi
soit-il.

Suivit le chant du _Te Deum_; encore cette fois toutes les voix se
reunirent pour remercier Dieu du retour de nos hommes et l'heureux
resultat de cette campagne memorable.

Un joli incident et qui a ete fort goute de tous ceux qui en ont ete
temoins: Avant de quitter l'eglise le lieutenant-colonel Ouimet deposa
au pied de la statue de la Sainte Vierge le superbe bouquet qu'il avait
recu a l'hotel-de-ville.

On laisse Notre-Dame, toujours le 85eme en tete avec son magnifique
corps de musique; suivent les anciens membres du 65eme bataillon, le
65eme, les fondateurs du bataillon et la foule. On reprend la rue
Notre-Dame, on descend la Cote Saint Lambert, la rue Craig et on entre
au "Drill Hall."

Le 85e forme encore la garde d'honneur, suivent les representants des
autres corps militaires de Montreal, puis apparait le 65e qui fait son
entree toujours triomphale, toujours aux acclamations de la foule. Il
defile au son de la musique et se forme en colonne.

SALLE DU BANQUET.

On avait orne les tables avec des fleurs et des plantes empruntees a la
serre et aux plates-bandes du jardin Viger.

En arriere de la table d'honneur, sur une longue banderole on lisait les
mots: "Les anciens du 65e aux braves du Nord-Ouest."

Le menu etait quelque chose de substantiel, tel qu'il convient a des
estomacs fatigues par des privations de trois mois et plus: jambon,
corn-beef, roast-beef, et autres pieces de resistance froides. Le vin,
la biere et le claret punch coulaient a flots.

Au-dessus etait placee une cartouche avec la devise de notre populaire
bataillon: _Nunquam retrorsum_ "Jamais en arriere."

On remarquait parmi les drapeaux, qui composaient le faisceau place en
arriere du siege du president, un drapeau francais en soie frangee d'or
avec le chiffre "65," presente au colonel Ouimet par les citoyens de la
partie Est.

En avant de la table d'honneur etaient deux petites bannieres portant
les mots: "A nos braves!"

Le service de ces agapes militaires a ete irreprochable; pour en
convaincre nos lecteurs il nous suffira de dire qu'il etait sous la
direction de MM. Michel Beauchamp et William Gill, deux maitres d'hotel
bien connus, le premier au Richelieu, et l'autre au St. Lawrence Hall.

En entrant dans la salle du banquet, les volontaires du Nord-Ouest
se formerent en colonne a quart de distance de conversion et se
debarrasserent de leurs sacs et de leurs armes.

Chacun admira la precision, l'ensemble et l'habilete avec lesquels ils
mirent leurs armes en faisceaux. On ont dit de vieux grognards de la
garde de Napoleon.

Les volontaires se mirent a table et firent honneur au repas tout en
fraternisant avec leurs compagnons d'armes de Montreal.

Le banquet etait preside par le lieutenant-colonel Harwood, D. A. G.,
qui avait a sa droite le lieutenant-colonel Ouimet, commandant du 65e et
a sa gauche, Son Honneur le maire.

A la meme table, etaient les lieutenants-colonels Fletcher, Gardner,
Crawford, Hughes, Brosseau, du 85e, Stevenson, de la batterie de
campagne, d'Orsonnens, Caverhill, Rodier, du 76e, de Chateaugay, J. M.
Prud'homme, du 64e, de Beauharnois, Sheppard, du 83e, de Joliette; le
major Denis, du 84e de Saint-Hyacinthe, M. le cure Sentenne, le. Dr
Lachapelle l'honorable M. Thibaudeau, MM. les echevins Mount Fairbairn,
Robert, Grenier, Laurent, Mathieu, Jeannotte, Armand, MM. Larocque, A.
Desjardins M. P., J. J. Curran, M. P.

Parmi les dames presentes, on remarquait Mme Ald. Ouimet, Mme L. S.
Olivier, Delles Martin, E. Perrault Mmes Mount, Berry, A. A. Wilson,
Mathieu, L. A. Jette, Joseph Aussem, J. Leclaire, A. Larocque, Rouer
Roy, E. Starnes, Lady Lafontaine, F. D. Monk, Delles Corinne Roy,
Quigley, Amelie Roy, Alice Roy, Pelletier, Wilson.

Il a ete impossible de preparer une liste complete de toutes les
notabilites presentes dans la salle d'exercice a cause du mouvement
de la foule autour des tables du festin et des groupes formes par les
parents et les amis qui venaient presser la main des volontaires du
Nord-Ouest.

LES DISCOURS

Voici le resume du discours prononce par le colonel de Lotbiniere
Harwood D. A. G., commandant le district militaire No 6, au banquet du
Drill Shed:

Messieurs,

S'il y a une classe d'hommes, au sein de la Confederation Canadienne
qui, depuis de nombreuses annees, ont eu a souffrir de l'apathie, de
l'indifference des habitants de ce pays, en retour des sacrifices
immenses qu'ils se sont imposes pour prouver a leurs concitoyens leur
devouement a la chose publique et a la patrie, c'est indubitablement la
classe des volontaires.

Que chacun rappelle ses souvenirs, il verra combien de fois les
volontaires ont ete, depuis quelques annees, traites d'exaltes, d'hommes
bons a jouer aux soldats. On s'est meme oublie jusqu'a les traiter de
"vils traineurs de sabre"; des patrons de boutiques, de grands magasins,
de grandes usines allaient jusqu'a dire: Nous ne voulons pas de
volontaires a notre service, comme employes.

S'il s'agissait de donner des prix aux meilleurs tireurs a la carabine,
je connais le nom de gens haut places dans le commerce et ailleurs qui
refusaient de donner leur obole, en disant: "Pourquoi tout ce tapage?
Pourquoi la Milice? A quoi sert tout cela? Nous n'avons pas besoin
de donner notre argent pour faire jouer au soldat, etc., etc." Et la
consequence etait que nos braves militaires, non contents de donner leur
temps et leurs peines, etaient obliges de souscrire de leurs bourses,
afin de fournir des prix aux concours! Que de sacrifices les officiers
de fout rang ont ete obliges de faire en maintes circonstances pour
maintenir leurs corps de volontaires en etat effectif en face de toute
cette apathie! Puis encore, lorsque les differents ministres de la
milice voulaient de l'aide des chambres pour la Milice, soit pour les
camps, soit pour avoir des armes, des accoutrements, des uniformes
convenables, vous voyiez tout de suite un certain nombre de membres
se recrier, criant au gaspillage, disant que le pays allait a la
banqueroute, a la ruine, que la Milice etait inutile... que nos braves
volontaires n'etaient bons qu'a jouer au soldat, et que dirai-je encore.

Tout ce temps, nos volontaires, toujours animes du plus noble
patriotisme, se disaient: Patience! patience! un moment viendra, et le
pays, dans sa detresse, nous demandera a grands cris. Alors, nous, comme
toujours, nous repondrons: _Presents!_

Oui, messieurs, a la fin de mars dernier, ce moment est malheureusement
venu.... et qu'est-il arrive? Il est arrive, messieurs, qu'a ce moment
supreme chaque volontaire, d'un bout du pays a l'autre, depuis
les colonels jusqu'au dernier des soldats, s'est ecrie avec joie:
_Presents!_

A la fin de mars dernier, au milieu de nos troubles le Bon Genie, qui
preside aux destinees du pays, s'etait charge de nous donner l'homme
qu'ils nous fallait--le brave et habile general Middleton, le general
modele doux, humain, et _fortiter in re_. Oui, le general Middleton, ce
soldat "sans peur et sans reproche," qui, par son tact, sa prudence, ses
sages mesures, ses calculs habiles, "sans verser de sang inutilement,"
a su conduire nos troupes & la victoire, et etouffer un soulevement qui
menacait d'etre general, un de ces soulevements qui, peu de chose au
commencement, pouvait en grandissant prendre des proportions colossales,
faire promener la torche incendiaire d'un bout a l'autre du Nord-Ouest,
et faire couler des flots de sang a travers ces vastes regions. (Vifs
applaudissements.) Mais, grace a Dieu, un homme presque providentiel
se trouvait a la tete des forces, et avec son aide et celle de nos
vaillants volontaires, la douce paix, "cette fille aimee du ciel,"
est rentree au sein de notre belle confederation. (Bruyants
applaudissements.)

Nunquam retrorsum! Non! non, jamais en arriere, officiers et soldats
du 65e bataillon! Fideles a la noble devise qui distingue votre beau
bataillon, vous vous etes leves, comme un seul homme, a la fin de mars
dernier, pour aller defendre le drapeau national, laissant sans la
moindre hesitation, parents, amis, situation, position, affaires
privees, pour obeir au cri du devoir et a la voix de i'honneur qui vous
appelaient. (Vifs appl.)

65e bataillon, sur vous est tombe le premier choix d'entre tous les
bataillons de la province de Quebec! La patrie comptait sur vous et ses
esperances n'ont pas ete decues!

Le pays vous a constamment suivi des yeux. Votre souvenir a toujours ete
present a l'esprit de vos amis, a travers vos longues marches, tantot;
en butte a un froid siberien, tantot sous les rayons d'un soleil
d'Afrique.

Vos souffrances morales et physiques de toutes sortes (mal couches,
souvent mal nourris, a peine vetus, sans pain, sans souliers, couchant
sur la dure), vous avez tout souffert, tout brave! Que de marches, de
contremarches, que de milles parcourus en tous sens, et la nuit, et le
jour, mais grace a Dieu, vous nous revenez couverts de gloire.........
Vous nous revenez, la joie, l'orgueil et l'honneur de Montreal.
(Applaudissements frenetiques.)

Oui, soldats du 65e bataillon, vous nous revenez couverts de
gloire......... et c'est avec un legitime orgueil que nous contemplons
vos figures basanees, les nobles debris d'uniformes qui vous couvrent
a peine, mais qui font votre gloire........ vos visages bronzes, vos
visages de veterans! ah! mais c'est que vous n'avez pas joue au soldat
(hourras frenetiques!)

Oui! vous nous revenez glorieux et vainqueurs.

Tous avez recu le bapteme du feu... Vous avez recu le bapteme du sang...
Vous avez recu le bapteme des privations et des souffrances de toutes
sortes. Vous avez meme recu le bapteme de la medisance et de la calomnie
la plus atroce... Attaques dans votre honneur de gentilshommes, de
Canadiens, de soldats, par cette sale et degoutante feuille de choux,
cultivee, fumee, arrosee par ce grand Pretre de la calomnie, le fameux
Sheppard de Toronto; vous nous revenez vainqueurs et vous avez prouve a
tout le pays que comme patriotes, gentilshommes et soldats, vous n'aviez
ni superieurs, ni maitres dans toute la milice du Canada. (longs
applaudissements.)

Aussi avec quelle joie lisions-nous le recit de vos hauts faits dans le
Nord-Ouest, avec quel orgueil lisions-nous les belles paroles que
votre commandant, le general Strange, nous adressait apres vos actions
d'eclat. Nous avons tous lu avec joie ce que le general Strange ecrivait
de vous a un de ses amis intimes, il n'y a que quelques jours.

Nos coeurs ont battu a briser nos poitrines en lisant des pages comme
celle-ci: "Quand le canon, cette voix de fer, ce dernier argument de la
civilisation armee, eut fait repercuter pour la premiere fois les echos
endormis de la solitude des, sombres regions du Nord-Ouest, nos braves
soldats du 65e bataillon se sont elances sur l'ennemi--les marais, les
sombres forets, les broussailles presqu'impenetrables, n'arretaient
pas leur impetuosite--et comme les chevaux qui trainaient le canon se
trouvaient souvent embourbes, envases jusqu'aux oreilles, _my plucky
French Canadians_ s'attelant au canon font sortir de cette impasse
chevaux, canon et tout ce qui s'en suit, le tout avec cette agilite, cet
elan francais qui distingue nos Canadiens-Francais." (Applaudissements.)

Puis encore les paragraphes suivants:

"Le veritable esprit militaire des anciens coureurs des bois, la milice
de Montcalm, des voltigeurs de Salaberry semble aussi vivace que jamais
dans le coeur de nos Canadiens-Francais. Nous avons bivouaque sous nos
armes... nous etions sans feu... le 65e bataillon etait pour le moment
sans capotes (en parlant de la poursuite contre Gros Ours). Les soldats
du 65e bataillion n'avaient pas pris de vivres avec eux lorsque le matin
ils debarquaient de leurs bateaux pour s'elancer au pas redouble la ou
le devoir les appelait. Nous partageames nos rations avec eux."

Puis plus loin.

"Un autre jour, ils arrivent (le 65e) a un certain endroit; apres avoir
marche toute une nuit l'enorme distance de onze lieues; a travers
des marais presqu'impassables... le coeur joyeux... la gaie chanson
canadienne a la bouche... bravant tous les obstacles, plusieurs d'entre
eux allaient pieds nus et ensanglantes, leurs uniformes etaient en
lambeaux et cependant ils etaient prets a tout."

"Sur eux tombaient les postes les plus exposes chaque fois que nous
pouvions rejoindre l'ennemi, et c'etait toujours avec peine que je
pouvais contenir l'ardeur belliqueuse de _my plucky French Canadians_,"

Ainsi vous voyez que rien de ce qu'on disait de vous n'etait perdu pour
nous, pour moi surtout qui ai le plaisir de compter votre beau bataillon
parmi les bataillons du District que j'ai l'honneur de commander. Aussi
soyez les bienvenus au milieu de nous. Vous avez bien merite de la
patrie. Tous ceux qui vous sont chers, qui vous aiment si tendrement,
brulent d'envie de vous serrer la main, de vous presser sur leur coeur,
et de vous dire combien ils sont contents de voua, fiers de vous, comme
nous le sommes tous ici, comme l'est tout le pays en general et la ville
de Montreal, en particulier. (Tonnerre d'applaudissements.) Aussi,
messieurs, en terminant, permettez-moi de proposer la sante du brave
general Middleton, le soldat "sans peur et sans reproche" et celle
du 65e bataillon nos _plucky French Canadians_. (Applaudissements
prolonges.)

Le maire Beaugrand, appele a prendre la parole, complimenta en termes
appropries et d'une facon tres eloquente le 65e bataillon.

A l'instar du colonel Harwood, il parla des accusations portees contre
le bataillon, et sut les refuter.

M. Beaugrand termina en proposant la sante du general Strange qui
dirigea nos troupes, du colonel. Ouimet, commandant du 65e, des braves
officiers, et sous-officiers. Il fit allusion au sergent Valiquette,
mort au champ d'honneur, aux morts et aux blessee de cette insurrection
qui sera l'evenement memorable de 1885.

Le colonel Ouimet repondit brievement, mais avec eloquence. Il remercia
chaleureusement le public canadien, le maire de Montreal, les dames,
des secours donnes aux familles des volontaires, et pour la brillante
reception du jour. A peine etait-il assis que trois, hourras retentirent
en son honneur sous l'immense voute de la salle d'exercices.

M. le maire Beaugrand proposa en anglais la sante de la Montreal
Garrison Artillery et des autres bataillons qui, sans avoir participe a
la campagne, avaient ete prets a repondre a l'appel.

Le colonel Stevenson, appele a repondre, dit qu'il s'associait de tout
coeur a la demonstration du jour. Il etait heureux de serrer encore une
fois la main aux braves du 65e, de les voir revenir gais et en bonne
sante.

M. C. A. Corneiller parla en dernier lieu. Ce fut le discours de la
cloture du diner. En faisant l'eloge des braves volontaires, l'orateur
paya un noble tribut d'hommages au zele et au devouement du R. P;
Prevost, l'aumonier du 65e bataillon. Il a suffi a, M. Cornellier de
rappeler ce nom si cher aux soldats dont on fetait l'arrivee pour
soulever les applaudissements les plus enthousiastes.

Durant le diner, la musique de la Cite et l'Harmonie font entendre les
morceaux les plus choisis de leur repertoire.

APRES LE DINER

A doux heures, le diner etant termine, les volontaires se mirent en
marche pour se rendre a la salle Bonsecours, en suivant les rues Craig,
Gosford et Claude. Ils etaient suivis par une foule immense et sur leur
passage ils furent l'objet de nouvelles acclamations. La musique de la
Cite on tete suivie des anciens membres du 65e.

A la salle on deposa les armes et les sacs et on se dispersa pour aller
passer le reste de la journee dans les joies intimes de la famille.
Les anciens membres du 65e, accompagnes de la Musique de la Cite,
escorterent le lieutenant-colonel Ouimet jusqu'a sa residence rue
Dorchester.

Le brave colonel saisit de nouveau l'occasion pour feliciter les anciens
membres du 65e de leur bonne tenue et termina en les remerciant de
s'etre montres dignes de leurs freres d'armes dans la brillante
reception dont ils ont ete l'objet.

Apres avoir presse encore une fois la main a leur colonel, les anciens
membres retournerent a la salle d'exercices ou ils eurent un lunch
particulier. Des discours de circonstance furent prononces par le
capitaine DesRivieres, president du comite de reception, et plusieurs
autres. Dans son discours, le capitaine DesRivieres felicita le
capitaine Pratte et le sergent Pepin du zele dont ils avaient fait
preuve pendant tout le temps que le comite s'etait occupe de se preparer
a recevoir les volontaires du 65e. M. Beaudry, vice-president du comite
fit aussi quelques remarques parfaitement appropriees.

Ce diner de braves fut accompagne chant et de musique. En se separant,
il fat convenu qu'on se reunirait tous, ce soir, a la salle Bonsecours,
pour deposer les coiffures et recevoir des instructions, s'il etait
necessaire.

LE FEU D'ARTIFICE

Les rejouissances commencees le matin se sont continuees dans la soiree.
A neuf heures, il y eut feu d'artifice sur le Champ de Mars.

Des huit heures, une foule immense avait envahi les gradins qui longent
la place et quand fut lancee la premiere piece pyrotechnique on pouvait
evaluer a vingt mille le nombre des spectateurs.

Ce feu d'artifice a obtenu tout le succes qu'on pouvait en attendre.
Chaque piece lancee s'elevait a des hauteurs prodigieuses et decrivant
sur le fond du firmament seme d'etoiles, des arcs de feu et l'effet le
plus merveilleux.

L'emporte-piece de tout ceci, fut un cadre de grandeur considerable,
couvert de produit chimiques au milieu duquel on avait inscrit le
chiffre du "65e", en matiere inflammable. Cette piece d'un genre
particulier, mise en feu, arracha a la foule des cris et des
applaudissements.

Le feu d'artifice se termina a 9.30 heures.



L'auteur a tenu a publier ce rapport tel qu'il a ete fait dans le temps,
afin de l'enregistrer dans l'histoire de la campagne elle-meme, et
surtout pour que plus tard, personne ne puisse le taxer de partialite.


FIN





End of the Project Gutenberg EBook of Cent-vingt jours de service actif
by Charles R. Daoust

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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