Project Gutenberg's Cent-vingt jours de service actif, by Charles R. Daoust

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Title: Cent-vingt jours de service actif

Author: Charles R. Daoust

Release Date: September 30, 2004 [EBook #13557]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CENT-VINGT JOURS DE SERVICE ACTIF ***




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  [Illustration 003.png LE DRAPEAU DU 65me,
  PRSENT PAR LES DAMES DE MONTRAL,
  DANS L'GLISE DU GSU, LE JOUR DE PQUES 1886.]



  CHARLES R. DAOUST.

  CENT-VINGT JOURS
  DE SERVICE ACTIF
  RCIT HISTORIQUE TRS COMPLET
  DE LA
  CAMPAGNE DU 65me
  AU
  NORD-QUEST


  AVEC DE NOMBREUSES ILLUSTRATIONS
  MONTRAL-1886



  TABLE DES MATIRES.

  Avis au lecteur.
  Prface.
  Tableau chronologique.

  PREMIRE PARTIE.

  LA MARCHE.

  Chapitre I.--De Montral  Calgarry.
  Chapitre II.--Sjour  Calgarry.
  Chapitre III.--Le Bataillon Droit.--De Calgarry  Edmonton.
  Chapitre IV.--Le Bataillon Gauche.--De Calgarry  Edmonton.

  DEUXIME PARTIE.

  LE BATAILLON DROIT.

  Chapitre I.--D'Edmonton  Victoria.
  Chapitre II.--De Victoria  Fort Pitt.
  Chapitre III.--Fort Pitt et la Butte-aux-Franais.
  Chapitre IV.--A la poursuite de Gros-Ours.
  Chapitre V.--Lemay et Marcotte.

  TROISIME PARTIE.

  LE BATAILLON GAUCHE.

  Chapitre I--Port Ostell.
  Chapitre II.--Fort Edmonton.
  Chapitre III.--Fort Saskatchewan.
  Chapitre IV.--Fort Ethier.
  Chapitre V.--Fort Normandeau.

  QUATRIME PARTIE.

  LE RETOUR.

  Chapitre I.--De Fort Ostell  Fort Pitt.
  Chapitre II.--De Fort Pitt  Montral.
  Notes.


AU LECTEUR.

En prsentant ce livre au public, l'auteur remplit un devoir. Pendant
quatre longs mois tout un peuple a eu les yeux fixs sur les vastes
territoires du Nord-Ouest, pendant quatre longs mois des centaines de
familles canadiennes ont vcu dans l'anxit la plus cruelle; pendant
ce temps-l, des centaines de jeunes Canadiens bravaient toutes les
misres, toutes les fatigues, la mort mme, pour rtablir la paix et
supprimer la rvolte.

Et personne ne racontera leurs souffrances! personne ne redira leurs
misres! Laisser passer cette page d'histoire canadienne sans la graver
dans nos annales serait une ngligence impardonnable, presqu'un crime.

Voil la mission! voil le devoir!

Quelqu'inexpriment que ft l'auteur, il n'a pas recul devant la
grandeur de la tche impose. Il confesse son incapacit et prie le
lecteur de prendre en considration sa jeunesse et sa bonne volont et
de lui pardonner les mille imperfections de son oeuvre.

Lachine 1886.

CHARLES R. DAOUST.



PRFACE.

Est-il rellement ncessaire de faire une prface  cet ouvrage? Telle
est la question que je me suis pose et qu'aprs mre rflexion j'ai
rsolue dans l'affirmative. Il faut une prface, quand a ne serait que
pour expliquer au lecteur le plan sur lequel le livre a t crit et en
donner la raison.

Avant d'entrer en matire, il est de mon devoir de prvenir le public
que ce livre n'a aucun but politique. J'ai voulu m'lever au-dessus de
toute discussion de parti et prsenter cet ouvrage qui n'aura d'autre
mrite que sa valeur historique. Si, de l'avis de tous ceux qui ont
pris part  la campagne de 1885, j'ai fait un rcit fidle de tous les
vnements qui ont accompagn le passage du 65me dans le Nord-Onest,
mon but aura t atteint.

Pour rendre le rcit plus clair et le mettre  la porte de tous, j'ai
divis l'ouvrage en quatre parties distinctes:

1 La Marche; 2 Le Bataillon droit; 3 Le Bataillon gauche et 4 le
Retour.

La premire partie est le rcit des incidents qui ont marqu le dpart
du 65me de Montral et les dtails de sa marche jusqu' Edmonton. Cette
partie est subdivise en quatre chapitres:

1 De Montral  Calgarry; 2 Sjour  Calgarry; 3 Le Bataillon droit
de Calgarry  Edmonton et 4 Le Bataillon gauche de Calgarry  Edmonton.

Dans le compte rendu de ces trente-cinq premiers jours de la campagne
ainsi que dans tout le reste de cet ouvrage, je me suis born  raconter
les faits sans m'attacher beaucoup  la forme de style sous laquelle je
les ai prsents.

La deuxime partie est divise en cinq chapitres: 1 D'Edmonton
 Victoria; 2 De Victoria  Fort Pitt; 3 Fort Pitt et la
Butte-aux-Franais; 4 A la poursuite de Gros-Ours et 5 Lemay et
Marcotte.

La troisime partie, qui est le rcit de la vie de garnison des
diffrentes compagnies du bataillon gauche est naturellement subdivise
en autant de chapitres qu'il y avait de forts: 1 Fort Ostell; 2 Fort
Edmonton; 8 Fort Saskatchewan; 4 Fort Ethier et 5 Fort Normandeau.

La quatrime partie est "Le Retour." Elle n'est subdivise qu'en deux
chapitres: 1 De Fort Ostell  Fort Pitt et 2 De Fort Pitt  Montral.

Comme on peut le voir le plan est des plus simples et la division de
l'ouvrage est des plus claires.

Ce n'est cependant pas sans beaucoup de travail que j'ai pu arriver  un
rsultat aussi satisfaisant. Spar du gros du bataillon et relgu avec
ma compagnie  soixante-dix milles au sud d'Edmonton, je n'ai pu me
procurer le rcit complet; de la campagne qu'en compilant les notes des
officiers en charge des autres dtachements du bataillon.

Je saisis l'occasion pour remercier chacun des officiers qui m'ont
assist de leur concours. Leur tmoignage, corrobor par les soldats
sous leurs ordres, est de la plus grande valeur au point de vue de la
vracit du rcit et son authenticit est au dessus de tout doute.

Il est trs possible que certains faits de peu d'importance aient pu
tre oublis, mais l'histoire gnrale est complte. Pour rendre le
rcit plus intressant, j'ai fait insrer les vignettes des principaux
officiers qui ont pris part  la campagne ainsi que les forts o le
bataillon a pass. Les photographies ont t faites avec soin par les
premiers artistes de cette ville, entr'autres M. L. Gr. H. Archambault,
dont la rputation est tablie. Les vignettes sont dues  MM. Cassan et
Babineau et ont t faites avec autant de soin que possible.

En un mot, je n'ai rien nglig pour faire de cet ouvrage une oeuvre
parfaite sous tous les rapports et le lecteur, prenant en considration
mon trouble et ma bonne volont, me pardonnera, je l'espre, les
quelques erreurs de style qui,  cause de mon inexprience, ont pu se
glisser dans ces pages.

Montral, 1886.

CHARLES R. DAOUST, Sergent, Compagnie No. 1, 65me Bataillon.



TABLEAU CHRONOLOGIQUE DES VNEMENTS DE L'EXPDITION DU 65me AU
NORD-OUEST

Mars 28.--Appel du 65me en service actif.
Avril 2.--Dpart du bataillon de Montral.
Avril 3.--Passage  Mattawa.
Avril 4.--Arrive  Dalton.--Voyage en traneaux.
Avril 5.--Arrive au Lac-au-Chien.--Nuit en chars  boeufs.
Avril 6.--Marche sur le lac Suprieur.--Arrive  Jackfish Bay.
Avril 7.--Sjour  Jackfish Bay.
Avril 8.--Arrive  Red Rock.--On remonte  bord de bons chars.
Avril 9.--Passage  Port Arthur.
Avril 10.--A Winnipeg.
Avril 11.--Passage  Rgina.
Avril 12.--Arrive  Calgarry.
Avril 13.--Alerte au camp. Lt. Starnes prend le commandement des
avant-postes.
Avril 14.--Tempte de neige appele _Chinouck_--On se retire dans les
casernes.
Avril 15 et 16.--Dans les casernes.
Avril 17.--Retour aux tentes.--Arrive de l'Infanterie Lgre 
Calgarry.
Avril 18.--Grande fte au village.
Avril 19.--Premire messe du bataillon  la mission.
Avril 20.--Dpart du bataillon droit pour Edmonton.
Avril 21.--Arrive  Calgarry d'un canon du Port McLeod,
Avril 23.--Dpart du bataillon gauche pour Edmonton.--Le Major Dugas
fait ses adieux au bataillon.
Avril 24.--Passage du bataillon gauche  l'Anse McPherson.
Avril 25.--Arrive du bataillon droit  la Traverse du Chevreuil Bouge.
Avril 26.--Le bataillon droit traverse la rivire du Chevreuil Bouge.
Avril 27.--Passage du bataillon droit  la rivire de l'Aveugle.
Avril 28.--Arrive du bataillon gauche  la Traverse du Chevreuil Rouge.
Avril 29.--Passage du bataillon droit  la Ferme du Gouvernement.
Avril 30.--La compagnie No. 8 est laisse  la Traverse du Chevreuil
sous le commandement du Lieut. Normandeau.
Mai l.--Dpart du bataillon gauche de la rivire du Chevreuil
Rouge.--Arrive du bataillon droit  Edmonton.
Mai 2.--Passage du bataillon gauche  la Rivire Bataille.--Dpart de
la compagnie No. 7 pour le Fort Saskatchewan sous le commandement du
Capitaine Doherty.
Mai 3.--Le bataillon gauche  la Ferme du Gouvernement.
Mai 4.--La balance du No. 8 et des soldats des compagnies Nos 1, 3 et
4 sont laisss  la ferme du Gouvernement sous le commandement du
Lieutenant Villeneuve.
Mai 5.--Arrive du bataillon gauche  Edmonton.--Dpart des compagnies
Nos 5 et 6 pour Victoria.--Le Capt. Ethier retourne  la Ferme du
Gouvernement.
Mai 6.--L'aile gauche du bataillon droit (les compagnies Nos 5 et 6)
passe au Fort Saskatchewan.
Mai 7.--Dpart de l'aile droite du bataillon droit (les compagnies Nos
3, 4 et l'tat major du 65me) pour Victoria--L'aile gauche traverse
la rivire turgeon.--Dpart de la compagnie No. 1 pour la Rivire
Bataille.
Mai 8.--L'aile gauche du bataillon droit arrive  la Rivire Vermillon.
Mai 9.--Runion des deux ailes du bataillon droit.
Mai 10.--Arrive de la compagnie No. 1  la Rivire
Bataille--L'Infanterie Lgre de Winnipeg arrive , Edmonton--Le
bataillon droit traverse la Rivire Vermillon.
Mai 11.--Arrive du bataillon droit  Victoria.
Mai 12.--Passage au Lieutenant-Colonel Ouimet  la Rivire Bataille.
Mai 13.--Sjour du bataillon droit  la rivire Vermillon.
Mai 14.--Passage du Lieutenant-Colonel Ouimet  la Ferme du
Gouvernement.
Mai 16.--Arrive du Gnral Strange  Victoria, escort de 190 hommes de
l'Infanterie Lgre de Winnipeg.
Mai 20--Dpart de la colonne d'Alberta de Victoria.
Mai 21.--L'aile droite du 65me en bateaux sur la Saskatchewan.
Mai 22.--Nuit passe  St. Paul.--Alerte au camp.
Mai 23.--Traverse de l'Anse de la cte du Renne par la colonne Strange.
Mai 24.--Traverse de l'Anse du Lac aux Grenouilles par le bataillon
droit du 65me.
Mai 25.--Le 65me lve une croix  la mmoire des martyrs du Lac aux
Grenouilles.--Arrive de la colonne Strange  Fort Pitt.
Mai 26.--Enterrement du jeune Cowan.
Mai 27.--Premire rencontre du 65me avec Gros-Ours.
Mai 28.--Bataille de la Butte-aux-Franais.
Mai 30.--Dpart de la colonne Strange de Port Pitt pour la Rivire 
l'Oignon,--La compagnie No. 6 reste au Fort Pitt.
Mai 31.--Le Major Perry rejoint la colonne Strange.
Juin 1.--Des prisonniers de Gros-Ours arrivent au camp du Gnral.
Juin 2.--Arrive du Gnral Middleton  bord du vapeur North-West.
Juin 3.--Les commissaires Royaux arrivent  Edmonton.
Juin 4.--Visite de Mgr Grandin  la Rivire Bataille.
Juin 5.--Une compagnie de l'Infanterie Lgre de Winnipeg rejoint la
colonne Strange.
Juin 6.--Passage de la colonne au Lac aux Grenouilles.
Juin 8.--Le bataillon droit  Bear's Run.
Juin 9.--Le R. P. Legoff visite le Major Hugues.
Juin 10.--Les RR. PP. Legoff et Prvost sont dlgus auprs des
Montagnais.
Juin 11.--Le Capt. Giroux arrive  Bear's Run avec sa compagnie.
Juin 12.--Les Montagnais se soumettent.
Juin 17.--Le Capt. Giroux part pour Montral.
Juin 23.--Le bataillon droit reoit l'ordre du dpart pour Montral.
Juin 24.--Dpart du bataillon droit de Bear's Run.
Juin 28.--Le bataillon gauche reoit l'ordre de se mettre en marche pour
Fort Pitt.
Juin 27.--Dpart de la compagnie No. 1 de la Rivire Bataille.--La
compagnie No. 8 quitte la Traverse du Chevreuil et le Fort Ethier.--Le
bataillon droit arrive  Port Pitt  bord du North-West.
Juin 28.--La garnison du Fort Ethier et celle du fort Saskatchewan
arrivent  Edmonton.
Juin 29.--Les dtachements du Fort Normandeau et du Fort Ostell arrivant
 Edmonton.
Juin 30.--Dpart du bataillon gauche  bord de la "_Baroness_."
Juillet 2.--Le 65me runi  Fort Pitt.
Juillet 3.--Mort du Lieutenant-Colonel Williams des Midlands et du.
Sergent Valiquette du 65me.
Juillet 5.--Arrive  Battleford.--Funrailles du Lieutenant-Colonel
Williams et du Sergent Valiquette.
Juillet 7.--Passage des bateaux  l'Anse du Tlgraphe.
Juillet 8.--A Prince Albert.--Visite  la prison de Gros-Ours.
Juillet 9.--Traverse dea Rapides.
Juillet 10.--Passage au Fort  la Corne.
Juillet 11.--Marche de cinq milles le long des Grands Rapides.
Juillet 12.--A bord de la barge "Red River."--Messe basse  bord.
(C'tait la seconde  laquelle assistait le bataillon depuis son dpart
de Montral.)
Juillet 13.--Dpart des bateaux et commencement de la traverse du Lac
Winnipeg.
Juillet 18.--Arrive  Selkirk.--Le bataillon monte  bord des
chars.--Dpart.
Juillet 16.--Passage  Port Arthur.
Juillet 17.--Red Rock.
Juillet 18.--Jackfish Bay.
Juillet 19.--Passage  North Bay et Mattawa.
Juillet 20.--Arrive du bataillon  Montral.

[Illustration: LT. COL. OUIMET]





PREMIRE PARTIE.

LA MARCHE.



CHAPITRE I.

DE MONTRAL A CALGARRY.

La neige tombait en gros flocons... le ciel semblait vouloir couvrir
d'un pais linceul bien des douleurs et bien des larmes!

C'tait le jour du dpart. Aprs avoir parad  travers les rues de la
mtropole, le bataillon arriva en bon ordre  la gare du Pacifique. Une
foule innombrable d'amis et de parents remplissait tous les alentours
de la gare. Le moment des adieux tait arriv. Quel spectacle! Ici, un
vieillard, aux cheveux blancs, donne  son fils sa dernire bndiction
dans un baiser, et une larme perle  sa paupire en lui donnant la
dernire poigne de main; la mre, trop faible pour assister  cette
scne tait reste  la maison. L, une femme s'vanouit. C'est une
malheureuse pouse, qui, comptant trop sur son courage, a voulu
accompagner son mari jusqu'au dernier moment. D'autres, plus stoques,
donnent  leur mari le dernier baiser, et plonges dans un dsespoir
muet, regardent immobiles, les yeux secs, leur poux monter  bord des
chars. Sur les degrs d'un waggon, un ami donne une dernire poigne
de main  son compagnon de collge en lui souhaitant, de nombreuses
couronnes de lauriers  son retour. Et dans l'arrire-plan, la foule
rpandue un peu partout, grimpe sur les toits, masse sur le parapet,
acclame les jeunes soldats et les salue de cris enthousiastes. Enfin
tout le monde est  bord. Aprs quelques minutes d'attente, le sifflet
crie et le train se met en marche. Malgr la tristesse de la sparation
et l'incertitude de l'avenir, quelques soldats faisant contre mauvaise
fortune bon coeur, se mettent  chanter les gais refrains de chansons
canadiennes. Bientt la gaiet devient, gnrale. A peine sortis de la
ville, MM. Davis et Portier nous distribuent des cigares, et en quelques
instants, n'eut-ce t l'uniforme, on aurait pu nous prendre pour des
touristes en voyage. Dans la veille, le Lt-Col. Ouimet passe de char
en char et prsente au bataillon son aumnier le R. P. Provost et son
nouveau chirurgien, le Dr. Par. Partout ils sont accueillis par des
cris de joie.

Vers deux heures et demie du matin, l'on arriva  Carleton Place. Le
train arrta et tout le bataillon alla rveillonner  l'htel voisin de
la gare. Le repas fut des mieux servis et trs got des soldats qui
dvoraient les servantes des yeux tout en mangeant  pleine bouche;
le ventre et le coeur s'emplissaient  la fois, celui-l de mets et
celui-ci D'esprances.

[Illustration: RVD. PRE PROVOST, O.M.I.]

Plusieurs profitrent de cet arrt pour crire des lettres  l'adresse
de leurs parents et de leurs amis. Une demi-heure plus tard le train se
remit en marche. Aprs quelques minutes de divertissement, les soldats
se mirent au lit et tout rentra dans le silence.

Vers les neuf heures, le rveil sonna. A dix heures et demie, l'on passa
 Pembrooke. Des soldats du 42e vinrent nous rendre visite et nous
firent plusieurs dons de tabac, etc. En cet endroit le colonel reut une
lettre de Sa Grandeur Mgr Lorrain, vicaire apostolique de Pontiac. Le
saint vque nous souhaitait beaucoup de succs dans notre entreprise et
terminait par ces paroles: "N. Z. Lorrain, ancien volontaire de l'arme
des hommes maintenant officier dans la paisible arme du Seigneur."

A une heure de l'aprs-midi, nous descendions  Mattawa, L'apptit avait
eu tout le temps de se faire ressentir chez les soldats, et ce fut
avec joie qu'on se hta de descendre des chars pour aller dner. Mais
bernique! plusieurs furent dsappoints; malgr que ce ft le Vendredi
Saint et qu'il y et de la viande, le repas fut court; chacun se
contenta de dvorer en imagination les mets qu'il s'tait promis de
manger. Ici, l'on se procura des bas, etc., crainte d'en manquer plus
tard; car plus on avanait, plus le froid augmentait. Le train continua
sans arrt jusqu' Scully's Junction, o l'on devait avoir  souper;
mais par malheur on n'avait pas t averti  temps et l'on n'avait que
des cigares pour les officiers.

Vers trois heures du matin, samedi, le train arrta. Tout le monde fut
bientt sur pied et le nom harmonieux de Biscotasing sonna comme une
trompette aux oreilles  moiti ouvertes des volontaires affams par
le fameux repas de Mattawa. Si le nom fit une mauvaise impression sur
l'esprit dj prjug des soldats, l'apparition de grands vaisseaux
remplis de pruneaux confits, de fves rties, etc., leur remit le moral
en ordre.

Aprs un bon repas dont chacun se dclara satisfait, l'on continua. La
journe parut longue. Quelques-uns passrent le temps  confesse ou
ailleurs, chacun suivant ses gots. On arrta quelques minutes 
Nemagosenda, puis le train se remit en marche et arriva  Dalton  neuf
heures et demie le soir. L'on s'attendait  descendre des chars en cet
endroit, mais le chemin de fer avait t continu avec beaucoup de
vitesse depuis deux jours et l'on se rendit jusqu' Algoma, o l'on
arriva vers les dix heures.

Ici, un spectacle des plus gais s'offre  nos yeux. Des feux de bois
d'pinette ont t prpars d'avance et clairent notre route jusqu'
une certaine distance. Tous descendent des chars avec joie, car la
monotonie du voyage commenait  ennuyer les esprits des soldats.

Que de fois ne regretta-t-on pas plus tard les bons chars qui nous
avaient ports pendant deux jours et deux nuits  travers un pays
civilis!

En voyant les traneaux en attente les soldats poussent des cris de
joie, on veut changer de transport  tout prix et la nuit parait si
belle que tous ont hte de s'enfoncer dans les profondeurs mystrieuses
des bois que les feux de joie leur font apercevoir dans le lointain.
L'on part en chantant et bientt les chos de la fort, rptent les
gais refrains des chansons canadiennes.

La nouveaut des paysages et le violent contraste des grands bois
silencieux avec le va-et-vient et le vacarme des villes excitent
l'imagination des esprits les moins potiques. Il tait curieux de voir
les charretiers s'enfoncer sans hsiter  travers ces arbres touffus,
dans des bois o le chemin tait disparu, enfoui sous la neige, et o
les moins braves voyaient surgir de temps  autres d'normes ttes de
Sauvages indompts.

Vers minuit le silence commence  rgner parmi les promeneurs dj
fatigus de la marche et c'est avec une satisfaction prononce qu'on
arrive  "l'htel de la Fort" vers une heure du matin. Ici on nous sert
 manger, mais les hommes encore peu habitus  la nourriture qui fut
distribue, prfrent s'en passer et choisissent leurs places autour
d'un feu de camp.

Aprs une heure de halte au camp, on remonte en "sleighs" et la marche
se continue  travers les bois. A neuf heures du matin, le jour de
Pques, on atteignit la fin de notre pnible voyage en traneaux. Deux
tentes furent leves  la hte en cet endroit appel vulgairement "Lac
aux Chiens."

Ici, un accident des plus dplorables arriva  un des hommes de la
compagnie No. 2, nomm Boucher. Cet individu, fatigu sans doute par la
longueur et les misres de la route et dcourag de la vie militaire,
se jeta sur le chemin de fer au moment o notre train reculait, mais
perdant tout  coup courage devant la mort cruelle qu'il s'tait
choisie, il essaya au dernier moment de se sauver. Il tait trop tard.
Les roues lui passrent sur le pied et le blessrent douloureusement.
Il fut immdiatement transport sous la grande tente sur l'ordre du
chirurgien Simard en attendant l'arrive du chirurgien major.

Cet accident, bien qu'il ft l'acte d'un insens, jeta la consternation
parmi le camp. C'tait; le premier accident srieux qui arrivait  un
membre du bataillon, et sa nature tait loin de compenser la peine que
son tat de priorit lui donnait.

Toute la journe se passa  attendre le colonel qui s'tait attard 
Algoma, et la marche force qu'on avait faite pendant la nuit devint
inutile. Enfin, vers quatre heures de l'aprs-midi, on nous servit nos
rations, puis on nous fit monter dans de mauvais chars plates-formes
dont quelques-uns mme taient dcouverts. On s'installa du mieux que
l'on pt le long des bancs de bois brut en attendant l'heure du coucher.
On nous distribua des couvertes de laine; chaque homme en avait une.
Elles furent bientt tendues sur le plancher du char et les soldats se
placrent comme ils purent sous les bancs. On nous donna en mme temps
des tuques en laine; il tait temps! car notre figure tait des plus
comiques avec nos petits kpis sur le coin, de l'oreille.

Tout alla assez bien pendant une demi-heure mais bientt la fracheur
des glaons transperce les couvertes et le sommeil devient impossible.
Plusieurs, Pour ne pas dire tous, se lvent et passent le reste de la
nuit, colls les uns contre les autres le long des bancs. La nuit tait
des plus froides et le vent qui s'engouffrait par les fentes du char
rendait la situation des soldats intolrable. Avec quelle anxit
chacun attendait en silence le premier village o l'on pourrait enfin
descendre!

Enfin  six heures du matin le train arrta  la Baie du Hron, En moins
de cinq minutes tout le bataillon tait descendu en ligne. Pour la
premire fois une pauvre ration de rhum fut donne  chaque homme, et
sans rien exagrer, elle avait t richement gagne. Bientt aprs
on nous servit  djeuner dans les chantiers du Pacifique. Certains
journaux anglais, entr'autres le News de Toronto, ont rapport qu'en cet
endroit les soldats avaient dvalis les magasins de la compagnie et
bien d'autres histoires toutes aussi mensongres et infmes les unes que
les autres. C'est ici l'endroit de rfuter ces sots rapports et de
leur donner un dmenti formel. Jamais un rgiment dans de pareilles
circonstances ne s'est aussi bien comport et c'est mme tonnant
qu'aucun des mauvais rapports qui ont t faits n'ait le moindre
fondement de vrit.

Aprs un copieux djeuner, le bataillon remonta  bord et l'on continua
dans les mmes chars jusqu' Port Munroe, o l'on arriva vers neuf
heures de l'avant midi. Ici, on laissa les chars et la marche  pied
commena. Chaque soldat portait sur lui, outre sa carabine et ses
munitions, toutes les parties de son accoutrement, havresac et autres.
Aprs une aussi mauvaise nuit, la marche le long de la rive nord du Lac
Suprieur, vingt-cinq milles, faite en moins de dix heures, tient du
prodige.

Peu d'hommes, mme de vieux militaires auraient pu rsister aussi
bravement  une aussi forte tape, et chose plus tonnante encore,
pas un seul homme ne fut malade. Une seule halte fut faite pendant la
marche,  Little Peak, o l'on fit une distribution de rations,
fromage et "hard tacks." Si la fatigue fut grande, on eut une faible
compensation par le magnifique coup d'oeil prsent par le coucher du
soleil sur le lac. L'astre du jour tomba comme un immense globe d'or
dans le rideau, aux couleurs varies, que lui tendait l'Occident et qui
semblait plier sous la masse qui s'y engouffrait; au fur et  mesure que
l'astre disparaissait  l'horizon, chaque nuage se nuanait d'une faon
grandiose. Que de potes auraient fait deux fois la mme route pour
contempler un pareil spectacle!

Vers huit heures du soir tout le bataillon tait remont dans: de
nouveaux chars, pires que ceux qu'on venait de laisser. Ceux-ci
n'taient forms que de plates-formes simples avec une planche chaque
ct pour servir de garde-fou.

Sur ces planches d'autres plus minces taient poses aussi prs que
possible les unes des autres et servaient de siges aux soldats
fatigus. L'on marcha ainsi tout le reste de la nuit et il tait une
heure du matin quand on descendit  Jackfish Syndicate.

A peine les soldats taient-ils descendus des chars que la, pluie
commena  tomber. Malheureusement il n'y avait aucun abri pour recevoir
tous les soldats et plusieurs compagnies attendirent au-del d'une
demi-heure exposes  l'intemprie de la saison. Quelques murmures
se firent entendre, mais a ne dura pas longtemps, car comme en bien
d'autres circonstances semblables plus tard, le bon esprit des soldats
reprit le dessus et bientt des chante joyeux se firent entendre.
Quelques-uns, chantrent  contre-coeur, mais tout le monde chanta.

A deux heures du matin, aprs avoir bien mang, les compagnies 2, 3,
4, 5 et 6 se retirrent dans les hangars de la compagnie du Pacifique,
situs aux environs, tandis que les autres, 1, 7 et 8, remontrent en
chars et furent conduites au village de Jackfish, o un grand hangar
avait t prpar pour elles. Un bon feu fut entretenu toute la nuit
dans les deux poles de l'habitation et pour la premire fois depuis
leur dpart de Montral, les volontaires dormirent bien et se
reposrent.

 dix heures l'on se rveilla et les compagnies qui avaient couch au
village retournrent en chars au Syndical pour y prendre le djeuner.

La maison o se servaient les repas tait encore remplie, les autres
compagnies qui avaient couch au Syndicat n'ayant pas encore fini leur
djeuner. La pluie continuait  tomber de plus belle et les soldats
furent forcs de s'entasser les uns sur les autres dans les hangars.

Pendant l'aprs-midi, les volontaires se rfugirent sous des tentes et
l'on s'amusa  chanter pour passer le temps, car la pluie ne cessait
pas. Quelques-uns se dirigrent vers une vieille masure dont l'enseigne
moins prtentieuse par la forme que par le nom qu'elle portait avait
attir leur attention. On vendait de la boisson dans ce chantier, la
bire s'y dbitait,  15 contins, et ce qu'on tait convenu d'appeler du
"whiskey"  25 contins le verre.

A quatre heures, le repas du soir fut servi  tout le monde, puis chaque
compagnie rentra dans ses quartiers.

A sept heures, le coucher fut sonn et  huit heures, tout le monde
reposait.

Ds quatre heures, le lendemain matin, les trois compagnies qui avaient
pass la nuit au village, se levrent et les chars n'arrivant pas, elles
se mirent en marche et traversrent le lac  pied jusqu'au Syndicat.

Aprs une heure de marche, ces soldats n'eurent pour tout djeuner
qu'une tranche de lard entre deux morceaux de pain.

A huit heures a.m. les premiers traneaux, chargs de soldats, se mirent
en marche et les autres ne tardrent pas  les suivre. Ce nouveau trajet
le long du lac Suprieur, malgr qu'il se ft en voiture, ne fut gure
plus plaisant que le premier. Le froid tait trs-grand et les soldats
entasss dans les voitures furent souvent obligs de descendre pour ne
pas geler des pieds. Enfin, vers deux heures de l'aprs-midi, le premier
traneau entra dans une baie profonde dont on ne put connatre le nom.
Aprs une halte d'une heure et demie en cet endroit, le bataillon
remonta en chars plates-formes et continua jusqu' McKay Harbour o il y
avait un hpital. Ici, on laissa notre invalide Boucher, en mme temps
que l'on prenait  bord le sergent Nelson devenu si fameux depuis
l'affaire du "Toronto News." Il fut install dans notre char, le premier
du train, et ne connaissant l'individu que par ce qu'il voulait bien
nous dire de lui-mme, chacun l'entoura de soins et le traita avec
une hospitalit toute canadienne. Aprs que les soldats eussent mang
quelques galettes et de la viande, le train se mit en mouvement et
continua jusqu' la fin de la ligne du chemin de fer  Michipicoten.
Arrivs ici a sept heures et demie, les soldats durent traverser de
nouveau  pied une longueur de onze milles sur la Baie du Tonnerre et
arrivrent  Red Rock  onze heures du soir.

Ici des chars  passagers attendaient le rgiment, et vers minuit le
train partait.

Cette journe fut une des plus rudes pour les soldats. De quatre heures
du matin  onze heures du soir, on n'avait pas cess de marcher un seul
moment. Quatorze milles  pied, vingt-deux en traneaux et plus de cent
milles en mauvais chars dcouverts, en tout prs de cent cinquante
milles parcourus dans la journe.

Vers six heures, jeudi matin, l'on entra dans Port Arthur. Les soldats
furent bientt veills par les cris de la foule qui les attendait  la
gare. Pendant que les compagnies s'loignaient, chacune de son ct,
pour djeuner dans les diffrents htels de la ville, les officiers se
rendirent  l'htel Brunswick. sur l'invitation du maire de la localit.
Aprs djeuner, profitant d'un cong de quelques heures, les soldats
visitrent les environs de la ville et s'amusrent beaucoup, tant
royalement reus partout o ils allaient. Enfin, l'heure du dpart
sonna. Les diffrentes compagnies remontrent chacune dans son char et
le train quitta la gare au milieu des acclamations de la foule. De dix
heures jusqu' minuit, la route se continua en chars. Chacun se mit 
tuer le temps du mieux qu'il pt et n'y russissait qu' demi.

De minuit  six heures du matin, la route se continua sans incident
remarquable. A six heures le rveil sonna, et chacun se mit  nettoyer
ses armes et  brosser ses habits pour obir aux instructions reues.

Enfin, quelques minutes avant sept heures, les premires maisons de
Winnipeg parurent dans le lointain et furent salues par des cris de
joie. Bientt le train entra dans la gare. La ville avait revtu sa
toilette de fte; les pavillons flottaient partout, et les jeunes filles
avaient mis leurs robes des dimanches pour recevoir le bataillon. Parmi
la foule qui se pressait dans la gare, on remarqua le juge Dubuc, le
Col. Lamontagne, les Messieurs Royal, fils de l'hon. Royal, M. P., et
M. Pilet. Le djeuner fut aussitt servi dans la gare mme et fut aussi
vite dvor que servi, car tous avaient hte de visiter la reine de
l'Ouest. On nous en avait tant racont sur les merveilles qui ont
entour la naissance de cette fille des Plaines et sur les spculations
gigantesques qui s'y taient faites, que l'empressement des volontaires,
 se rpandre dans les rues de la ville ne surprendra personne.

Avant, de partir cependant, chacun signa la liste de paie pour une
semaine. Plusieurs officiers se rendirent  Saint-Boniface et payrent
une visite  Sa Grandeur Mgr. Tach ainsi qu' quelques amis. A midi, le
dner fut pris  la gare. Dans l'aprs-midi, ayant obtenu un cong de
quatre heures, les soldats retournrent  leurs places de prdilection,
les uns  l'htel, d'autres chez leurs amis, pendant que quelques-uns
allaient chez le photographe se procurer un souvenir qu'on se hta
d'expdier  sa famille. A trois heures et demie une patrouille fut
organise et visita tous les quartiers pour en ramener les malades.
Heureusement il n'y en avait que deux. Avant le dpart, du tabac  fumer
fut distribu aux soldats; chacun en reut une livre. Ce don tait d 
la gnrosit de la maison de Geo. E. Tucker & Son.

A quatre heures le train partit. Vers une heure du matin l'on arriva 
Brandon. Malgr l'heure avance de la nuit, les dames de la ville nous
attendaient avec des provisions de bouche. Les soldats  peine veills
crurent continuer quelque beau rve en voyant ces jolies jeunes filles
et ces bonnes dames leur distribuer  pleines mains des friandises et
des bonbons, sans compter les sourires, et les doux regards servis 
doubles rations. Tous taient des plus joyeux except le quartier-matre
qui voyait d'un mauvais oeil une concurrence aussi dangereuse.

Aprs une heure bien passe, le train se remit en marche, emportant avec
lui les bons souhaits des habitants de Brandon. Quand les soldats se
rveillrent, on arrivait  Broadview. La principale ressource de
cette place est le travail fourni aux habitants par les ateliers de la
compagnie du Pacifique. On ne la vit qu'en passant. Quelques heures plus
tard on arrtait  Qu'Appelle, o tait dj rendue la Batterie B.

Qu'Appelle est situe  quelques milles au sud du fort du mme nom. La
place prsente le plus beau coup-d'oeil possible. Les rues, larges et
bien entretenues, se perdent sous les peupliers et s'tendent sur un
parcours de plusieurs milles. C'est d'ici que partent les diligences
pour Prince-Albert et les villages du nord. Les bureaux d'immigration du
gouvernement y sont Situs. Aprs quelques minutes de halte, le
train partit de nouveau et l'on passa bientt Rgina, la capitale de
l'Assiniboine. Ses rues qui ont plusieurs milles de longueur sont larges
et bien droites. Ici sont les quartiers-gnraux de la police  cheval
et des bureaux des Sauvages.

C'est ici que se trouve le plus grand rservoir de l'Ouest; nous n'y
vmes que des Sauvages mal vtus qui nous regardrent passer de loin. On
nous avait promis un bon dner en cet endroit, mais on dt le remplacer
par une ration de pain et de fromage, en attendant mieux.

Une heure plus tard, on arrta  Moosejaw. Deux chefs sauvages vinrent 
notre rencontre et changrent des signes et des protestations d'amiti
contre des biscuits et du tabac. Aussitt sortis de la gare, on nous
distribua dix rondes de cartouches et l'on nous donna l'ordre de dormir
sous les armes. Malgr tant de prparatifs, la nuit se passa sans
incident.

L'on arriva de bonne heure  Mdecine Hat. Le Rv. Pre Lacombe monta 
bord du train et passa de char en char, rpandant partout la joie et la
consolation sur son passage. Ici l'on traversa le plus grand pont du
Nord-Ouest, au-dessus de la Saskatchewan. Puis le trajet se continua 
travers les prairies. De temps  autre, l'attention des soldats tait
attire par des bandes de chevaux sauvages ou des voles d'outardes et
chacun faisait des commentaires  sa faon.

Enfin, vers une heure de l'aprs-midi, le 12 Avril, l'on entra dans
Calgarry, le terme de notre long voyage, aprs avoir parcouru au-del de
deux mille cinq cents milles.



CHAPITRE II.

SJOUR A CALGARRY.

Il tait environ une heure de l'aprs-midi, le 12 du mois d'avril, quand
le 65e descendit des chars pour s'installer dans Calgarry. Malgr la
chaleur qu'il faisait, on nous fit parader en uniforme complet comme
pendant la marche sur le lac Suprieur. Aussitt le bataillon form,
les compagnies furent spares les unes des autres et conduites aux
diffrents htels de la ville. L, on nous permit de nous dshabiller,
puis aprs nous avoir fourni de l'eau, du savon et des peignes, et que
nous nous fmes lavs et peigns, on nous introduisit dans la salle 
manger. Le repas fut bon et nous rappela le djeuner de Port Arthur.
Aussitt le dner pris, le bataillon se rendit par compagnies dans une
prairie au sud des casernes de la police  cheval. Les tentes furent
bientt fixes et la vie de camp commena  dater de ce jour. Vers les
six heures, on nous ramena au village o le souper fut servi dans les
mmes htels o l'on avait pris le dner et vers sept heures, tout le
monde tait de retour au camp. A 9 heures le repos sonna et bientt tout
fut silence dans le camp. Vingt-quatre gardes de nuit furent nommes,
mais rien n'attira leur attention d'une manire particulire except le
bruit lointain du "pow-wow" des Sauvages. Le mot de passe ce soir-l
tait "Frontenac."

Le lendemain  six heures du matin le lever fut sonn. Vers huit heures
on alla encore djeuner au village. A peine de retour on fit l'exercice,
puis on commena les prparatifs pour faire la cuisine au camp. Des feux
furent allums  l'extrmit Est du camp et vers une heure la marmite
tait suspendue. Le dner ne fut prt que vers trois heures. Aussitt le
dner pris, les soldats se retirrent sous leurs tentes et tout tait
tranquille quand tout  coup un courrier apporta la nouvelle que des
Sauvages s'taient camps  deux milles du camp du 65me.

Aprs la premire excitation passe, on choisit vingt sentinelles qu'on
envoya sur la montagne voisine sous le commandement du lieutenant
Starnes et la compagnie No. 1 reut l'ordre de se tenir sous les armes
toute la nuit. Le mot de passe cette nuit-l fut "Montral."

Rien d'extraordinaire pendant la nuit. A six heures, mardi matin, nous
tions debout. Vers onze heures une pluie fine commence  tomber. Dans
l'aprs-midi le temps se refroidit et la neige tombe toute la journe et
toute la nuit. Le mot de passe tait "Qubec."

De bonne heure le lendemain, les soldats allrent se laver  la rivire.
On n'eut pas d'exercice ce jour-l. Pendant l'aprs-midi, la tempte
de neige, que les indignes appellent _chinouck_, prit de telles
proportions qu'en peu de temps les tentes furent remplies de neige et
l'on fut forc de retraiter dans les casernes, avec les quelques hommes
de la police  cheval qui y restaient; on y passa une bonne nuit tendus
autour d'un bon feu. Le mot de passe fut "Edmonton."

Le 16 au matin,  dix heures, une grande inspection fut faite par le
major gnral Strange et un exercice eut lieu. Vers midi, le Lt.-col.
Ouimet part pour Ottawa.

[Illustration: CAPT. BOSS, DE L'TAT-MAJOR.]

La tempte continua toute la journe. Vers huit heures, le soir, aprs
le souper, le caporal des postes nous apporta des lettres arrives
de l'Est par la dernire malle. La soire se passa  la lecture des
lettres. La garde se fit comme d'habitude, le mot de passe tant
"Alberta."

Le lendemain, le lever eut lieu  l'heure habituelle. Le temps tant
devenu beau, on retourna aux tentes. Les soldats se mirent  nettoyer
leurs armes et dans l'aprs-midi les compagnies 1 et 2 allrent
s'exercer au tir dans un champ situ  un mille au nord-ouest du camp.
Vers cinq heures, un cong fut donn  plusieurs pour aller porter leurs
lettres au bureau de poste.

Une demi-heure plus tard, le 92e bataillon d'infanterie lgre de
Winnipeg, sous le commandement du Lt.-Col. Osborne Smith, arriva 
Calgarry. Ils allrent camper de l'autre ct de la ligne du chemin
de fer, un peu au sud-ouest du 65e. Le mot de passe, cette nuit, fut
"London."

Le 18 au matin, lecture fut faite de l'ordre du Gnral envoyant une
moiti du bataillon  Edmonton. Personne ne savait quelles compagnies
seraient envoyes de l'avant et chacun tait anxieux de savoir si son
ami dans telle autre compagnie serait forc de le quitter. Vers quatre
heures de l'aprs-midi les waggons pour le transport arrivrent et
furent placs prs des casernes. Un dtachement de la police  cheval
arriva aussi vers les cinq heures et alla se loger dans le fort.
Un cong gnral fut donn pendant la veille, et les soldats en
profitrent largement.

La plupart se rendirent au premier restaurant, dont le propritaire
avait offert aux volontaires une espce de thtre situ au fond de la
btisse..

Un concert impromptu fut donn, chacun des volontaires prsents y
prenant part. On y reprsenta la pantomime du _Barbier de Sville_;
plusieurs chansons comiques, des danses et des jeux sur la barre
horizontale remplirent le reste du programme. La soire se passa de
la manire la plus gaie et pour plusieurs, la paie reue la veille, y
passa. Pendant la journe le juge Rouleau et le shrif Chapleau vinrent
faire visite aux officiers. Pendant le peu de temps qu'ils passrent aux
casernes, ils discutrent la question du jour, et donnrent plusieurs
conseils aux officiers sur les prcautions  prendre pendant le voyage
qu'ils allaient entreprendre. Le mot de passe, cette nuit, tait
"Calgarry."

Dimanche matin,  peine lev, chacun alla  la rivire se donner un bon
lavage, puis procda  sa toilette, car pour la premire fois depuis le
dpart de Montral, on devait avoir une basse-messe. A sept heures
et demie tout le monde tait prt et le bataillon se dirigea vers la
mission  environ deux milles du camp. Aprs vingt minutes de marche
on vit poindre  une faible distance l'humble croix de bois qui
orne l'entre de la petite chapelle. Cette maison, oeuvre des pieux
missionnaires tablis dans cette partie du pays avant mme que
le premier commerant y et fix sa baraque, n'est pas un modle
d'architecture, mais semble plutt avoir conserv le cachet d'humilit
qui caractrisait le premier aptre qui l'a habite. Le rez-de-chausse
sert de logis au missionnaire, et le second tage est la maison du
Seigneur. L'impression des volontaires au moment o ils pntrrent dans
cette modeste chapelle  peine assez grande pour les contenir tous est
difficile  dpeindre. Habitus  aller adorer Dieu dans des temples o
le peintre rivalise de perfection avec l'architecte, o la civilisation
moderne a fait tailler dans le bronze et le marbre des autels
grandioses, ils se sentaient mus de voir que Dieu habitait ce faible
rduit; quatre murs blanchis, deux prie-Dieu, un petit matre-autel, a
et l quelques statues de la Vierge et de St. Joseph et une: centaine de
bancs en bois brut taient tout l'ameublement de la Mission.

Mais c'est toujours le mme Dieu qui y rside!

Celui qui cra le monde, qui le gouverne, le mme qui sige sur nos
autels  Montral et qui continue l-bas sa mission de bont et de
salut. Plus le temple est modeste, plus la grandeur du Tout-Puissant
impressionne le coeur du visiteur.

Pendant le service divin, notre aumnier nous fit une courte adresse.
Chacun se sentait mu au fond du coeur en coutant cette voix grave et
solennelle qui nous rappelait avec quelle pompe nos amis de Montral
recevraient aprs la campagne ceux qui auraient le bonheur de retourner
dans leurs foyers, et d'autre part quel triomphe attendait dans le ciel
ceux qui, plus chanceux, succomberaient pendant la campagne.

Immdiatement aprs la messe eut lieu le retour au camp. L'on djeuna en
arrivant. Le reste de la journe fut employ  charger de provisions
les waggons qui devaient accompagner l'aile droite du bataillon. A neuf
heures du soir, tous les soldats taient retourns au camp et  dix
heures chacun sommeillait.

De bonne heure le lendemain matin tout le bataillon tait debout. Les
compagnies 2, 5, 6 et 7, qui devaient partir ce jour-l, jetrent leurs
tentes  terre avant le djeuner et  huit heures elles taient prtes
 partir. Cependant tout l'avant-midi s'coula sans que le bataillon ne
reut aucun ordre.

Enfin vers deux heures de l'aprs-midi l'on se mit en rangs et aprs
l'inspection gnrale des armes et des accoutrements, l'aile droite se
mit en marche. La fanfare du 92e accompagna nos frres jusqu'aux limites
de la ville, et tous les citoyens de Calgarry, les saluaient pendant
qu'ils passaient  travers les rues. Quant  nous (ceux qui restaient)
nos coeurs se serrrent et plusieurs commencrent  murmurer n
voyant notre bataillon dj divis. Nous retournmes sous la tente et
l'aprs-midi s'coula dans le silence.



CHAPITRE III.

LE BATAILLON DROIT.

De Calgarry  Edmonton.

Le premier dtachement qui prit la route d'Edmonton se composait comme
suit:

  Commandant-en-chef: Major-Gnral Strange.
  Major de brigade: Capt. Dale.
  Aide-de-camp: Strange.

Trente hommes de cavalerie sous le major Steele; vingt claireurs
commands par le capt. Oswald, et du 65e bataillon:

  Lt-Col. Hughes.
  Major Prvost.
  Adjudant Lt. Starnes.
  Aumnier: R. P. Provost.
  Chirurgien-major Par.
  Compagnie No. 2: Capt. des Trois-Maisons.
  Lt. DesGeorges.
  No. 5: Capt. Villeneuve.
  Lt. Lafontaine.
  No. 6: Capt. Giroux.
  Lt. Robert.
  Sous-lieut. Mackay.
  Lt. Labelle.
  Quartier-matre: Capt. Right.

[Illustration: MAJOR-GNRAL STRANGE.]


JOURNAL.

20 avril.--Le temps est beau, marche de cinq milles  pied. La nuit fut
froide.

21 avril.--Beau temps. La marche est de dix-huit milles. Nuit froide.
Voyage dans la prairie trs ennuyeux.

22 avril.--Rien d'intressant. Vingt-deux milles de marche. Temprature
un peu froide. Toujours dans la prairie. Il neige pendant la nuit.

23 avril.--Marche dans la neige tout l'avant-midi. Temps froid.

24 avril.--Nuit froide. Toujours la prairie!

25 avril.--Temps froid. Arrive  la rivire du Chevreuil Rouge  trois
heures et campement.

26 avril.--Rveil  quatre heures et demie du matin. Nuit pluvieuse.
Belle journe. Traverse de la rivire pendant l'avant-midi. Camp 
trois milles.

27 avril.--Aussitt le bagage arriv, la route se reprend vers les neuf
heures et se continue jusqu' la rivire de l'Aveugle. Belle nuit.

28 avril.--Dpart  six heures. Vingt-neuf milles  travers un pays
magnifique. Camp lev  la Rivire Bataille. Rencontre du Pre Lacombe.

29 avril.--Lever  quatre heures et demie a.m. Dpart  six heures.
Trente-deux milles de marche. Camp fix  un mille de la Ferme du
Gouvernement.

30 avril.--Lever et dpart comme la veille. Temps froid. Chemins
impraticables.

1er mai.--C'est aujourd'hui la douzime journe de la marche. Arrive 
Edmonton vers midi.


***

La marche pendant ces deux cent treize milles a t pour la plupart du
temps assez pnible. Jusqu' la rivire du Chevreuil Rouge, la route
s'tendait  travers la plaine et les chemins taient assez beaux. Mais
de la rivire du Chevreuil Rouge la route devint plus difficile. En
quelques endroits il fallait traverser des marais, o les soldats
enfonaient jusqu'aux genoux dans l'eau et dans la boue. Quelquefois
l'odeur qui se dgageait de ces marais tait vraiment insupportable.
Les voitures taient moins que suffisantes pour le transport, il n'y
en avait que pour la moiti des hommes, de sorte que pendant que deux
compagnies marchaient les deux autres se reposaient et vice versa au
bout de chaque heure. Les cochers se distinguaient par leur insolence et
plusieurs fois, il n'eut fallu qu'un mot de plus, pour que les soldats
furieux ne les assaillissent. La marche se reprenait avec gaiet, chaque
matin, et il semblait y avoir un concours entre les marcheurs o le prix
devait appartenir  celui qui monterait le moins souvent en waggon.

Les 28 et 29 avril, la marche fut encore plus pnible que d'habitude. Il
fallait traverser des marais puants, et aider les chevaux  tirer les
waggons de la boue noire o ils taient enfoncs; puis lorsque les
chemins taient beaux, les voitures taient tranes si vite que les
soldats devaient se mettre au pas de course pour les suivre. Ajoutez
 cela une chaleur atroce et vous aurez quelqu'ide de la fatigue des
soldats et de leurs misres.

L'avant-dernire journe avant d'arriver  Edmonton, les habitants de
ce dernier endroit se rendirent  la rencontre du bataillon avec des
voitures et la route s'est termine d'une manire assez confortable.

Le voyage dans les prairies o l'immensit est le seul horizon qui
s'offre  la vue ennuye de la monotonie des tableaux, est long et
fatiguant. Quelques fois, arrivs au pied d'un coteau, les soldats
s'lanaient au pas de course pour le gravir esprant trouver quelque
changement dans la mise en scne, mais s'arrtaient sur le sommet
dsappoints et plus dcourags qu'avant  la vue de la plaine qui se
droulait immense devant leurs pas. Aprs la traverse de la rivire
du Chevreuil Rouge, la scne changea quelque peu, et souvent les plus
ennuys se reposaient la vue par la contemplation de jolis tableaux.
Ici, une belle prairie arrose par un joli petit lac, au pied de quelque
coteau verdoyant, l un bosquet aux dcors gracieux, lev au milieu
de la plaine par quelque fe antique et entretenu par les nymphes des
prairies pour recevoir leurs fiancs ails. Un peu partout, dans un
dsordre charmant, de jolis petits bois parsment la vaste plaine. Les
rivires le long de la route sont peu profondes, et sont toutes guables
 l'exception de la Saskatchewan. L'eau de ces rivires alimente par
les lacs des montagnes du Nord est froide, souvent trouble et d'une
apparence bourbeuse; cependant elle est gnralement potable.

La nourriture pendant tout le voyage se composa de, biscuits durs (hard
tacks), de viandes en bote ou de bacon et de th; avec ces mets les
grands festins taient rares. Cependant le gibier abondait de toutes
parts, mais la dfense de tirer tait des plus svres. Les canards
taient innombrables, les poules des prairies s'abattaient  quelques
pas des soldats et les livres leur passaient entre les jambes, mais la
rgle du, gnral tait inflexible; aussi le gibier fut-il laiss en
paix.

Le premier dtachement a beaucoup souffert du manque de sel. Il y en
avait deux sacs mais le quartier-matre ne les trouva que le dernier
jour.

Le service tait assez pnible. Tous les soirs, gardes doubles et trois
patrouilles pendant la nuit. Ces dernires ne sont pas ce qu'il y a de
plus amusant, vu la vigilance qu'elles demandent et la responsabilit
qu'elles imposent.

Cependant, la sant a toujours t bonne pendant le voyage, malgr la
fatigue, les changements de temprature et les nuits passes prs
de marais pestilentiels. Quelques fois, aprs une longue journe de
fatigues, on se couchait sur la terre humide pour se rveiller tendu
dans l'eau. La salubrit du climat ne saurait donc tre trop vante.
Quelques jours le soleil chauffait avec tant de force que plusieurs
soldats eurent la figure brle, d'autres changrent de peau une couple
de fois. Il faut dire que les coiffures dont le gouvernement avait
pourvu ses dfenseurs en partant de Montral n'taient d'aucune utilit
dans la plaine; c'tait le grand chapeau de feutre  larges bords qu'il
aurait fallu. _Tel pays, tel chapeau_.

Le premier dtachement, arriva  Edmonton, le 1er mai. Il fut salue
par une salve d'artillerie et par les acclamations de la population qui
s'tait rendue sur la rive pour le recevoir. On y attendit le second
dtachement dont nous allons maintenant nous occuper.



CHAPITRE IV.

LE BATAILLON GAUCHE.

A travers la Plaine.

Le bataillon gauche du 65e se Composait comme suit:

  Major Dugas; adjudant Robert.
  Quartier-Matre: Capt. LaRocque.
  Chirurgien: Dr. Simard.
  Instructeur: Labranche.
  Compagnie No. 1: Capt. Ostell.
  Lt. Plinguet.
  No. 3: Capt. Bauset.
  Lt. Villeneuve.
  No. 4: Capt. Roy.
  Lt. Ostell.
  No. 8: Capt. Ethier.
  Lt. Normandeau.
  Sous-Lt. Hbert.

De bonne heure, le 21 avril, chacun fut debout et alla se laver  la
rivire. Vers les sept heures on eut une messe basse dans les quartiers
des officiers. Plusieurs soldats communirent  cette messe. Aprs la
messe le djeuner. A dix heures eut lieu la lecture des ordres du jour.


Pendant l'aprs-midi, on eut l'exercice au tir Vers les quatre heures,
un canon nous arriva du fort McLeod. Dans la veille une nouvelle
tempte: de neige s'abattit sur le camp.


[Illustration: DR. SIMARD, ASSISTANT-CHIRURGIEN.]

Le lendemain on se leva  six heures. Aprs le lavage ordinaire  la
rivire, on eut une autre messe basse  laquelle il y eut encore plus de
communions que la veille. Immdiatement aprs le djeuner, chacun se mit
 nettoyer ses armes pour l'inspection du lendemain.

Rien de particulier ce jour-l. Tous les soldats crivirent  leurs
familles, car le dpart tait fix au lendemain.

La nuit se passa sans incident. A quatre Heures, jeudi, le 23 avril,
tout le monde tait sur pied;  neuf heures le camp tait lev et le
bataillon gauche prt  partir. Le lieut.-col. Smith fit l'inspection,
puis l'on se mit en marche.

Tous taient joyeux; car on nous avait donn  entendre que nous
pourrions peut-tre rejoindre le bataillon droit en faisant des marches
forces. La bande du 92e nous accompagna comme elle avait accompagn nos
frres trois jours auparavant. A deux milles de la ville, le major Dugas
fit ses adieux au bataillon.

Il parla assez longuement, disant qu'il tait des plus pein de se
sparer de ceux que la gloire attendait dans le Nord et souhaitant 
tous un heureux retour  Montral. L'adjudant Robert le remplaa auprs
de nous, tandis que le Capt. Perry, de la Police  cheval, lev au
rang de major par le gnral Strange, tait commandant en chef du
dtachement. On campa, vers les cinq heures, dans un endroit appel
Shaganappy Hill.

Le lendemain  quatre heures tous taient debout et pendant que deux
soldats de chaque compagnie nous faisaient chauffer notre th, les
autres jetaient les tentes  terre et pliaient bagage.

A dix heures eut lieu la premire halte,  McPherson's Creek,
vingt-trois milles au nord de Calgarry. A deux heures, aprs avoir pris
le dner, l'on se remit en marche.

Rien d'extraordinaire le long de la route, except la rencontre d'un
transport de sauvages. Un de nos charretiers, un Mtis, fit remarquer,
en route, qu'il tait surpris de nous voir marcher si vite et ajouta
qu'il tait anxieux de voir combien de jours nous pourrions rsister aux
fatigues de la route.

Il serait bon d'ajouter ici que notre coiffure tait loin de convenir
au pays que nous traversions. Partis de Montral avec nos kpis, nous
n'avions eu, en route, que des tuques en laine, et plusieurs prfrrent
porter la tuque que le kpi pour se protger contre les ardeurs d'un
soleil brlant. La nuit, pas de difficults, la tuque tait prfrable,
car il tait rare que nous nous rveillions le matin sans avoir au moins
un pouce de neige autour du camp. Cependant, malgr tout, on avanait
toujours courageusement et, vers cinq heures on fixa le camp au bord
d'un lac. Aussitt aprs souper, plusieurs soldats se mirent  faire
toutes sortes de jeux, pendant que d'autres chantaient les gais refrains
du pays. On joua et on s'amusa jusque vers les huit heures et demie,
et le major Perry ainsi que la Police  cheval n'taient pas les moins
surpris de nous voir si enjous aprs une aussi, longue marche. Nous
tions  trente-deux milles de Calgarry.

Le samedi matin,  quatre heures, le lever. En peu de temps le camp fut
lev et aussitt le djeuner pris, en route! Pour la premire fois, ce
jour l, nous commenmes  souffrir de nos bottes. Chaque soir on
les tait avec l'aide d'un confrre; mais, le matin, on les reprenait
tellement roidies par le froid que ce n'tait qu'avec beaucoup de
douleurs qu'on les mettait. Les premiers milles de la marche semblaient
toujours les plus longs et taient les plus difficiles  parcourir,
car notre souffrance aux pieds tait atroce. Cependant, aprs trois
ou quatre milles, le pied devenait insensible, plutt engourdi par la
douleur, et l'on marchait mieux. Vers deux heures et demie a.m. on
traversa le ruisseau "de la Veuve." L'eau tait tellement haute, qu'on
ft oblig de se servir de deux charrettes pour le transport. On les
vida, puis les mettant l'une devant l'autre dans l'eau on en fit
une espce de pont d'un genre nouveau. Vers quatre heures, on eut 
traverser un second ruisseau; l'eau n'tait pas bien haute, on le passa
 pied. A quatre heures et demie a.m. on campa. Aussitt, aprs souper,
il y eut grande fte  l'occasion de l'anniversaire de la naissance du
major Robert. Ou chanta "En roulant ma boule" et beaucoup d'autres. Il
y eut discours par le hros de la fte et le major Perry. Ce dernier
complimenta beaucoup le bataillon sur son bon esprit et son nergie. La
fte se termina par ce que les Anglais appellent "_Grand Bounce_." A dix
heures tout le camp tait silencieux. Nous tions  cinquante milles de
Calgarry.

[Illustration: CAPT.-ADJUDANT ROBERT.]

Le dimanche matin,  l'heure habituelle, nous tions debout et prts 
partir. Ce jour-ci, les chemins furent plus mauvais que jamais. A onze
heures quand nous fmes notre premire halte, nous n'avions parcouru
que huit milles, et chacun tait heureux de pouvoir se reposer. A
cinq heures et demie a.m., quand nous fixmes le camp, nous tions 
soixante-sept milles de Calgarry. Pendant cette journe, il arriva un
incident qui fut le commencement de troubles srieux et qui aurait pu
se terminer d'une manire tragique sans le sang-froid du major Perry.
Jamais les chemins n'avaient t aussi mauvais;  un certain endroit,
nous emes  traverser un ruisseau, et comme l'eau tait trop haute pour
passer  pied, le major nous dit de monter dans les waggons. A peine
arrivs de l'autre ct, il y avait une cte  monter. Depuis une
journe ou deux, les charretiers ne semblaient plus nous traiter aussi
amicalement, ce n'tait qu'avec peine que Pou russissait  les faire
consentir  embarquer un soldat puis par la fatigue de la route. Or
ce matin-ci, le sergent Beaudoin de la Cie No. 1 tait mont avec deux
soldats dans une voiture. A peine arriv au bas de la cte, il sauta 
terre et, voyant sa carabine entre les roues de la voiture, il cria; ail
charretier d'arrter, en mme temps qu'il se baissait pour la prendre.
Loin d'arrter le charretier lui rpondit grossirement et frappa le
sergent avec son fouet. En un clin-d'oeil, vingt crosses de carabines
taient leves sur le charretier et, n'et-ce t l'intervention prompte
du major Perry, il aurait t tu sur place. Par respect pour le
commandant, les soldats se calmrent un peu et, aprs quelques
explications, le charretier fut svrement rprimand, en attendant une
enqute qui devait avoir lieu le soir mme au camp. Le soir, l'enqute
eut lieu. Le charretier fut renvoy avec sa charge et tout son salaire
fut retenu pour payer la carabine brise.

Malgr tout cela, il y eut fte au camp ce soir-l, On mangea du bacon,
dont le major Perry nous avait fait prsent. C'tait bon, car c'tait
nouveau; depuis Calgarry nous n'avions eu que du corn beef et des
hard-tacks.

Lundi, les chemins continurent  tre mauvais comme la veille. A un
certain endroit surtout o il fallait traverser un ruisseau sur des
branches, poses dans ce but, trois soldats perdirent pied et tombrent
 l'eau: ils en furent quittes pour un bain froid et quelque peu vaseux.
Une couple d'autres ruisseaux plus profonds furent passs sur des
charrettes. Aprs douze milles de marche, nous nous arrtmes vers les
onze heures. Pendant que les cuisiniers prparaient le repas du midi, le
bataillon fut rassembl et le major Robert nous lut les ordres du jour
entre autres le suivant: 1. Obligation stricte de ne pas se dbarrasser
de ses armes ni de ses munitions pendant la marche. A peine retourns 
nos places sous les charrettes, une rumeur commena  circuler, parmi
les soldats, que Gros-Ours venait  notre rencontre. Ceci joint au fait
que les provisions commenaient  manquer (d'aprs les on dit) rendit
les soldats quelque peu taciturnes et chacun se mit  nettoyer son
fusil, et  voir si ses cartouches taient en bon ordre. Au moment de
partir, le major Robert nous annona que le lendemain matin dix waggons
vides nous rencontreraient et que les plus fatigus pourraient ainsi
faire le trajet en voiture. Aprs plusieurs milles de marche, vers les
quatre heures, quatorze charrettes vides, atteles de _cayuses_, furent
rencontres. Presque tous montrent, et le voyage se continua au milieu
des gais refrains des soldats heureux d'avoir enfin des transports. Vers
cinq heures et demie a.m., le camp fut fix et la nuit se passa sans
incident en dpit des rumeurs et des faux rapports.

De bonne heure, mardi, on tait prt  partir et tous, satisfaits de ne
plus marcher, se mirent en route joyeusement. Vers les dix heures, l'on
arriva  la Rivire du Chevreuil Rouge, qui est  peu prs  mi-chemin
entre Calgarry et Edmonton. En descendant de voiture la compagnie No.
1 reut ordre de construire un radeau pour traverser le canon; car la
rivire tait trop haute pour la passer  pied. On se mit joyeusement
 l'oeuvre et, en moins d'une heure, un radeau, solide et bien fait,
attendait sa charge. Il fallut alors penser  traverser le cble qu'on
devait attacher sur l'autre rive. Aprs que plusieurs eussent tent de
le faire, mais en vain, le caporal Beaudoin et le soldat N. Robert de
la Compagnie No. 1 s'en chargrent et russirent. Enfin le canon fat
embarqu et plusieurs soldats montrent  bord avec le major Perry.

On coupe les amarres et le radeau prend son lan. Il descend
terriblement vite; quand,  peine rendu vers le milieu de la rivire,
le cble se brise. Le courant entrane le radeau et sa charge avec une
vitesse vertigineuse. En vain des soldats essayent de jeter un bout de
cble au major, leurs efforts sont infructueux et le radeau continue sa
course. A cinq milles plus bas est un rapide des plus dangereux. Si l'on
peut sauver la vie de tous ceux qui sont  bord, au moins faudra-t-il
sacrifier le canon et les munitions... Tout  coup le major se prcipite
 l'eau et ayant saisi un cble de la main d'un soldat, il remonte 
bord et, en quelques minutes, tous y mettant la main, on obtient une
nouvelle amarre et le radeau est sauv. Il atterrit trois milles plus
bas,  peine  un mille et demi de la chute. Le canon fut dbarqu 
terre, mais le radeau dut tre abandonn. Des chevaux furent bientt
attels au canon et, les soldais aidant, on le ramena au trait.
Cependant ce ne fut pas sans accident. Le soldat Alex Martin, un jeune
franais, tait  aider  monter le canon, quand il se fit prendre
la tte entre une des roues et un arbre. La blessure fut des plus
srieuses, mais le jeune brave endura les douleurs les plus vives sans
se plaindre. Il ne devint mieux; qu'une quinzaine de jours plus tard.
L'accident arriv au radeau nous retarda beaucoup, car le seul transport
qui nous restait tait un vieux bac. On travailla nuit et jour, chaque
waggon fut transport morceau par morceau, les provisions, munitions et
le reste, malgr une pluie battante. On divisa notre bataillon en deux
parties, dont l'une avait la garde de la rive nord et l'autre de la rive
sud.

[Illustration: CAPORAL MARTIN]

Il y avait  peine un nombre suffisant de tentes pour les provisions,
sur la rive nord, et ceux qui taient traverss durent passer la nuit 
la belle toile, heureux encore s'ils avaient pu trouver une couverte
pour s'envelopper.

Vers une heure du matin, le 29, l'on fut rveill par des cris d'alarme
et d'appels au secours, jets par quelques soldats qui taient tombs 
l'eau en traversant. En peu d'instants, tous ceux qui dormaient taient
debout et dj rendus sur la scne de l'accident. Tous furent sauvs
et en furent quittes pour un bain  l'eau froide. Malheureusement il
y avait  bord une dizaine de _knapsacks_ qui furent perdus grce 
l'excitation des rameurs. La journe se passa  continuer de traverser
les provisions. Le soir, vingt hommes de la compagnie No. 8 reurent
l'ordre de rester en cet endroit, sous le commandement du lieutenant
Normandeau. La nouvelle nous prit un peu par surprise, et la surprise
tait loin d'tre agrable. Diviss dj comme nous l'tions et surtout
ayant bon espoir de rejoindre nos frres avant longtemps, cette nouvelle
sparation ne fut pas sans soulever des murmures. Mais, enfin, 
la guerre comme  la guerre: l'on dut se soumettre. La veille fut
silencieuse, la nuit de mme.

Le lever eut lieu  six heures le lendemain. Vers les dix heures, on
lana  l'eau un nouveau bac, plus grand que celui dont nous nous tions
servis.

Ce bac, qui venait d'tre termin, avait t construit trs solide,
pour qu'il pt durer plus longtemps, et tait m au moyen d'un certain
appareil d'un genre nouveau, reli  un cble en fer tendu d'une rive
 l'autre. L'aprs-midi fut donne au repos. La seule interruption fut
l'arrive de transports venant du nord. Un des charretiers rapporta que
l'on s'attendait  une attaque  Edmonton; ce qui ne nous encouragea pas
un peu  partir au plus tt pour rejoindre nos frres et leur aider.
Le soir, il y eut grande fte au camp. L'on imita le pow-wow (danse de
guerre) des Sauvages. Une dizaine de soldats du 65e ainsi que deux ou
trois de la police  cheval se vtirent de couvertes et excutrent 
la lettre un programme imaginaire. Aprs, l'on eut ce que les Anglais
appellent: "Tug of war," La soire se termina par des chants canadiens,
puis chacun s'en fut se coucher. La nuit fut trs-froide.

Le 1er de mai au matin le lever eut lieu  cinq heures. On alla se laver
 la rivire, puis avant djeuner, tous se mirent  genoux pour chanter
"_l'Ave maris Stella_." Aprs djeuner, l'on se hta de traverser ce
qui restait sur l'autre rive et,  midi, nous pliions bagage. A quatre
heures nous nous mmes en route, notre dpart ayant t retard par la
difficult qu'on eut  traverser les chevaux. Aprs quelques milles de
marche, nous choismes un bon endroit pour camper, et,  neuf heures,
nous nous reposions sous la lente  cent-quatre milles d'Edmonton. Ce
jour-l, le major Perry nous fit de grands compliments. Il nous dit
qu'il avait dj command des soldats aussi courageux et obissants,
mais qu'il n'en avait, jamais commands d'aussi gais. Le mot de passe
cette nuit fut "Big Bear," mot significatif; ce qui cependant ne troubla
le sommeil d'aucun soldat.

Pendant la nuit, le major Perry reut une dpche du gnral Strange.
Personne n'en apprit bien long sur le contenu de ce message. La rumeur
circula cependant que l'on avait reu ordre de faire le voyage en quatre
jours, et que l'on tait averti que les Sauvages nous attendaient 
quarante milles. A six heures, le lendemain, nous partions de nouveau.
Le temps tait devenu beau. Vers le midi, cependant, la chaleur devint
insupportable. Chacun cherchait l'ombre, et s'tendait du mieux qu'il
pouvait sous une charrette quelconque. Vers deux heures on repartit. On
traversa bientt le ruisseau de la Tortue, sur lequel l'aile droite du
bataillon avait pos un pont assez solide. Vers les cinq heures, l'on
arriva  la Rivire Bataille que l'on traversa sur des charrettes.
Nous campmes  un mille environ au nord de la rivire. Nous tions 
trente-cinq milles au nord de la Rivire du Chevreuil Rouge. Pendant la
veille, un chef de la tribu des Stonies, Tte Fine, vint nous faire
visite. Il fit mille protestations d'amiti  nos officiers et leur
dclara que sa tribu resterait loyale au gouvernement.

Le lendemain, dimanche le 3, le lever eut lieu  quatre heures; dpart
 six heures et dix minutes a.m. Le temps se continua beau; mais les
chemins furent mauvais pendant au moins six milles. Vers les neuf
heures, nous passmes la rserve des Stonies, o rside le Rev. Pre
Scullen. Un petit "Union Jack" flottait au-dessus de la tente du chef
Peau d'Hermine. Il tait prs de midi quand nous nous arrtmes pour la
dner. Peau d'Hermine vint visiter la major, accompagn de sa femme, de
son fils Cayote, et de quelques autres Sauvages. Le chef avait revtu m
uniforme des grandes ftes, et il nous tait impossible de compter
le nombre de couleurs qui bariolaient sa tunique. Quand  celui qui
semblait lui servir d'intendant, son costume tait des plus simples:
une vieille tunique noire  boutons dors, et des culottes brunes.
Ils passrent environ une heure  converser avec le major, (car Peau
d'Hermine s'exprime assez bien en anglais),  fumer la pipe et 
partager le menu du camp. Ces Sauvages nous ont paru passablement
civiliss. Ils sont chrtiens et s'adonnent aux travaux des champs.
Cependant ils habitent encore leurs wigwams et construisent de hangars
pour mettre  l'abri leurs grains et leurs animaux.

A deux heures nous tions de nouveau sur la route, et vers les six
heures nous tions camps  quatre milles au nord de la Ferme du
Gouvernement, aux Montagnes de la Paix, trente-six milles d'Edmonton.

Aussitt aprs le lever, le lendemain, on nous apprit qu'un nouveau
dtachement de vingt hommes devait tre laiss  la Ferme. Le
commandement de ce dtachement fut donn au lieutenant Villeneuve.
Cette sparation fut encore plus cruelle que la premiere, et chacun
se demandait ce qu'allait devenir notre pauvre bataillon, si l'on
continuait  nous parpiller ainsi le long de la route. Aussitt les
adieux faits, l'on se remit en marche. L'on fit une courte halte vert
le midi, puis les chemins devinrent affreux. Tantt dans des marcages
presqu'impraticables et tantt  travers des forts o un troit passade
permettait  peine  nos charrettes de traverser. Vers les cinq heures,
on campa. Un courrier nous apporta l'trange nouvelle que Riel avait,
captur quatre-vingt voitures de munitions et de provisions gares par
de faux guides. Celle nouvelle fut le sujet de conversation le plus
gnral pendant la veille.

De bonne heure, mardi matin, nous tions remonts dans nos charrettes.
La route se continua  travers les bois. Nous passmes sur la rserve de
Papesteos. Vers huit heures, chacun commena  nettoyer ses armes et son
uniforme, car l'on approchait d'Edmonton. A. Ashton Lake, le lieut.-col.
Hughes vint  notre rencontre et fut salu par des cris de joie. A
quelques milles plus loin, les autres officiera du bataillon droit nous
attendaient pour nous souhaiter la bienvenue. Enfin, vers 11 heures,
Edmonton nous apparut dans la distance. On descendit des voitures
et l'on se mit en rangs pour descendre la cte de la rive sud de la
Saskatchewan. Chacun tait heureux  l'ide qu'il allait revoir les amis
dont il avait t spar depuis quinze jours. A midi, nous tions rendus
et assis autour d'un feu de camp; on se racontait les incidents du
voyage, La compagnie No 7 tait dj rendue, depuis le 3, au Fort
Saskatchewan,  vingt milles  l'est d'Edmonton, sous le commandement
du capitaine Doherty. Lea compagnies 5 et 6, sous le commandement du
capitaine Prvost, lev au rang de major, se mirent en route le jour de
notre arrive, pour se rendre  Victoria, soixante milles d'Edmonton. Ce
premier dtachement se composait comme suit:

  Major Prvost.
  Adjudant: Sous-lieut. Mackay.
  Compagnie No. 5: Capt. Villeneuve.
  Lieut. Lafontaine.
  No. 6: Capt. Giroux.
  Lieut. Robert.
  Chirurgien-Major Par.

Les autres compagnies camprent en dehors du Fort en attendant les
ordres du gnral.


FIN DE LA PREMIRE PARTIE.


[Illustration: MAJOR HUGHES]



DEUXIME PARTIE.

LE BATAILLON DROIT.



CHAPITRE I

D'EDMONTON A VICTORIA.

Vers les deux heures, le 5 mai aprs-midi, les compagnies Nos. 5 et 6
du 65e bataillon, accompagnes d'un dtachement de Police  cheval, se
mirent en route pour Victoria, d'o elles devaient continuer jusqu'
Fort Pitt quand les renforts promis seraient arrivs. C'tait
l'avant-garde. Le commandant de l'expdition est le major Steele. Le
capitaine Oswald commande la force monte. Le 65e bataillon est sous le
commandement du major Prvost; les compagnies 5 et 6 le reprsentent;
la premiere est commande par le capitaine Villeneuve, assist du
lieutenant Lafontaine; la seconde par le capitaine Giroux, assist du
lieutenant Robert. Le sous-lieutenant Mackay agit comme adjudant.

La journe fut trs chaude. Aprs environ une heure de marche on dressa
les tentes.

Le lendemain, 6 mai, le lever eut lieu  cinq heures et demie; dpart
 sept heures. La journe fut trs froide. Le vent du nord souffla
continuellement. Tout le dtachement tait en voitures. Quand on arrta
pour le lunch  une heure de l'aprs-midi on avait parcouru seize
milles. Le capitaine Doherty qui commandait la compagnie No. 7
stationne au Fort Saskatchewan vint au camp faire une visite. Tout le
long du parcours, des terres bonnes et bien cultives s'offrirent  la
vue des soldats; de temps  autre une modeste habitation variait la
scne. On rencontre messieurs Brunelle et Chamberlain. Ceux-ci disent
que les Mtis et les Sauvages ont le droit de leur ct, et qu'il faudra
une arme de vingt mille hommes pour abattre la rbellion. Les Mtis
sont trop avancs dans leur voie de rvolte pour se retirer, leurs ttes
et celles de leurs chefs sont en jeu et ils sont disposs  vendre
chrement, leur vie.

La nuit fut trs froide.

Le lendemain le rveil eut lieu  cinq heures; dpart  sept heures
et demie a.m. Le voyage se continue  travers un pays de bois et de
broussailles. On traverse  gu la rivire turgeon. A onze heures et
quart a.m., on arrte pour dner. L'endroit choisi pour le camp tait
entour de tous cts par des broussailles; l'eau tait  peine potable,
on la prenait dans un tang voisin. La journe fut assez belle mais un
peu froide. L'aprs-midi fut agrable. On fit l'exercice vers les trois
heures Une bande de Sauvages Cris passe prs du camp et dclare que
Gros-Ours a tout dvast  Victoria et aux environs. Au souper les
soldats eurent de la viande frache; les officiers dgustrent une soupe
aux canards prpare par le capitaine Giroux. La soire et la nuit
furent trs froides.

Le rveil eut lieu  sept heures, vendredi matin. De neuf heures et
demie  onze heures, exercice. Matine belle, mais frache. Dpart 
midi et demi. Pendant le trajet, on eut  passer  travers une fort de
bois de bouleau trs paisse. A cinq heures et demie de l'aprs-midi on
monta les tentes  trois cents verges de la rivire Vermillon, dans un
endroit magnifique appel "l'Anse Profonde".

Ce jour l mme l'aile droite commande par le Lt.-Col. Hughes et
compose des compagnies No. 3, capitaine Bauset, lieut. Ostell, et No.
4, capitaine Roy, lieut. Hbert, dont l'tat-major comprenait le
major Robert, l'adjudant Starnes, le quartier-matre LaRocque,
l'assistant-chirurgien Simard et le Rvd Pre Provost, quittait Edmonton
pour rejoindre  marches forces le dtachement qui les prcdait sur la
route de Victoria.

Le major-gnral Strange et le major Perry avec le canon et une escouade
de la police  cheval restaient  Edmonton pour attendre l'arrive, de
Calgarry, de l'aile droite de l'Infanterie Lgre de Winnipeg et aussi
pour surveiller la construction et le chargement des chalands qui
devaient les transporter par voie de la Saskatchewan jusqu' Victoria,
endroit choisi pour la jonction des diffrentes parties de la colonne.

A six heures, le 9 mai, le lever. De dix heures  onze heures il y eut
exercice. Il fait un temps superbe et chaud. Dans l'aprs-midi on eut
encore de l'exercice de trois heures  cinq heures. Vers les six heures
le Lt.-Col. Hughes arrive avec les compagnies 3 et 4. La runion des
deux ailes eut lieu au milieu de la joie gnrale. Les nouveaux venus
camprent sur les bords de la rivire Vermillon. Dans la veille on
chanta des cantiques  la Sainte-Vierge.

Le lendemain, 10 mai, tant dimanche, on eut la messe en plein air  six
heures du matin. Les officiers et les soldats unirent leurs voix dans
des chants divins. A neuf heures on se remit en route. Le personnel de
cette expdition tait comme suit:

  Commandant: Lt.-Col. Hughes.
  Major de brigade: Prvost.
  Cavalerie, Police  cheval: Major Steele.
  claireur: Capt. Oswald.

  65ME BATAILLON.

  Aile droite,
  Major Robert.
  Compagnie No. 3: Capt. Bauset,
  Lieut. Ostell.
  No. 4: Capt. Roy.
  Lieut. Hbert.

  Aile gauche
  Major Prvost.
  Compagnie No. 5: Capt. Villeneuve.
  Lt. Lafontaine.
  Compagnie No. 6: Capt. Giroux.
  Lieut. Robert.
  Sous-lieut. Mackay.
  Quartier-matre: Capt. LaRocque.
  Aumnier: Rvd. Pre Provost.
  Adjudant: Lieut. Starnes.
  Chirurgien-Major Par.
  Assistant-chirurgien: Dr. Simard.
  Instructeur: Labranche.

[Illustration: LIEUTENANT STARNES]

On traversa  gu la rivire Vermillon. Une partie de la route se fit
 travers de grands bois de bouleau, coups a et l par de profonds
ravins. Le temps tait superbe et aurait t chaud s'il n'et t
tempr par une bonne petite brise de l'Est. On arrta vers midi pour
prendre le lunch et on repartit vers les deux heures. En route les
deux ailes du bataillon se runirent. On traversa des sites des plus
pittoresques par des chemins affreux. A six heures et demie a.m., le
camp fut choisi dans un site magnifique, sur un superbe plateau, prs de
la rivire au Mulet. L'endroit formait un tableau digne du pinceau d'un
Vernet. Pos sur une lvation d'un demi mille au-dessus de la rivire,
le plateau est entour de hautes falaises tailles  pic et couvertes de
sapins du plus beau vert et de beaux bouleaux. Le soleil en se couchant
donne  toute la scne un relief indescriptible. Les cimes des arbres se
revtent d'une aurole du plus bel or, tandis que leurs bases refltent
les feux allums par les cuisiniers. Le mlange des ombres des soldats
errant autour du camp donne  la scne un aspect fantastique. Quelques
heures plus tard la lune se lve, et la scne, en changeant d'aspect, ne
perd rien de sa beaut. La reine des nuits promne lentement son char
ferique  travers les ttes fires et hautes des arbres, et semble
laisser un lambeau de sa robe transparente  chaque branche des sapins
d'o se dtachent des lueurs verdtres. Le vent est moins fort et une
faible brise fait seule onduler les cimes des arbustes.

Le lendemain le rveil eut lieu  quatre heures et demie; dpart  six
heures et dix minutes du matin.

Le temps est trs beau et un peu chaud. Traverse de l'anse Wasetna. Les
soldats suivent les guides qui passent par des chemins plus ou moins
praticables, pour descendre  la rive de la rivire Saskatchewan. La
route se poursuit pendant quelque temps le long du rivage. L'aspect de
la Saskatchewan et des paysages qui s'tendent en courbes multiples,
tout le long de son parcours, est des plus jolis. De l'anse Wasetna 
Victoria, les rives sont  une grande lvation et sont couvertes de
forts paisses. Plusieurs ravins viennent a et l varier l'uniformit
du tableau. Vers onze heures et quart a.m., on fait la premire halte
pour le dner. La chaleur devient accablante. Aprs le dner la marche
se continue  travers le bois et  quatre heures l'on arrive  Victoria
o l'on campe. Depuis Edmonton on a parcouru quatre-vingt milles.

Des claireurs viennent au camp pendant la veille et annoncent que
Gros-Ours est  cinquante milles plus loin, dans un endroit appel la
Cte du Renne. Il faut cependant attendre les ordres du major-gnral
pour continuer.

Le lendemain, il fait beau. Exercice dans l'avant-midi et l'aprs-midi.
Quelques officiers vont visiter le Fort Victoria. Il prsente l'image de
la dsolation la plus complte; il n'a plus d'occupant. A leur retour,
ils prennent un bain dans la Saskatchewan.

Rien d'extraordinaire le 13 mai. Exercice toute la journe. Les soldats
passent leurs moments de loisir  crire  leurs parents et  leurs
amis.

Jeudi matin, rveil  cinq heures et demi. Messe basse  sept heures, 
l'occasion de la fte de l'Ascension. Beau temps frais. Les officiers se
construisent une table rustique pour prendre leurs repas. Ce sont des
troncs d'arbres placs sur des supports poss sur des pieux enfoncs en
terre. Des branches sont places a et l pour remplir les interstices
et galiser la surface de la table, le tout est couvert d'une grosse
toile. Des troncs d'arbres servent de siges; c'est un luxe d'un genre
nouveau. On s'aperoit au souper que la provision de sucre est puise.
La nuit est froide.

Vers quatre heures du matin, le 15, il neige quelque peu;  cinq heures
et demie on se rveille et la neige continue  tomber jusqu' sept
heures et demie. Il y avait alors deux pouces de neige sur le sol. De
neuf heures et demie  midi on fait encore de l'exercice.

Le lendemain, on se rveille  quatre heures et demie. Dpart  neuf
heures. On lve le camp pour aller  un mille et demi plus loin dans la
valle. Le gnral accompagn de l'Infanterie Lgre de Winnipeg arrive
avec les chalands. Ils campent au Fort Victoria.

Le 17 mai, rveil  cinq heures et demie, messe  sept heures. La
journe est des plus ennuyeuse Il n'y a pas d'exercice. Les officiers
du 65e vont faire visite au camp de l'Infanterie Lgre de Winnipeg. La
pluie commence  tomber vers les neuf heures du soir.

Le surlendemain, rveil  quatre heures et demie. Vers les six heures,
on lve le camp et l'on se dirige vers le Fort Victoria. Une petite
pluie lgre est tombe vers les dix heures, mais n'a pas dur
longtemps. Il fait un fort vent d'est. Vers onze heures, un orage
violent clate soudain, mais ne dure que quelques minutes. Durant la
journe le capitaine Boss et le lieutenant Des Georges arrivent en
voiture d'Edmonton et font signer les listes de paie. Dans l'aprs-midi
ils se remettent en route pour rejoindre la compagnie No. 2 reste en
garnison  Edmonton. Pendant la veille, un courrier apporte au camp la
nouvelle de la dfaite des Mtis, de la prise de Riel, et de la fuite de
Dumont.



CHAPITRE II

DE VICTORIA A FORT PITT.

C'est aujourd'hui le 20 de mai. On se rveille  quatre heures et vers
les six heures et demie on part en bateau pour l'est. Ce sont des
bateaux plats d'un modle tout  fait primitif. Ils sont au nombre de
quatre. L'un le "Nancy" est occup par l'tat-major du 65e, le gnral
Strange ayant pris le chemin de terre accompagn de l'Infanterie Lgre
de Winnipeg; un autre le "Bauset" est sous le commandement du capitaine
Bauset; le troisime le "Roy du Bord" sous les ordres du capitaine Roy;
chaque capitaine a sa compagnie  son bord.

Le plus grand s'appelle "Big Bear." Il mesure prs de soixante pieds
de longueur sur une largeur de vingt pieds. Il est command par le
capitaine Villeneuve, assist des lieutenants Lafontaine et Robert. Il y
a  bord trente-sept hommes de la compagnie No. 5, dix de la compagnie
No. 6, deux sergents d'tat major, quatre hommes de l'Infanterie Lgre
de Winnipeg et trois bateliers. Outre ceux-ci, il y a un officier
pourvoyeur. Le navire a un pont large de six pieds qui s'tend de chaque
ct. On dort dans le fond de cale sur du foin et le pont est l'unique
ciel de lit o vont se perdre les rves de gloire des soldats. Cette
premire journe de voyage par eau a t belle et la nouveaut du genre
de transport amusait beaucoup les soldats.

La rivire Saskatchewan n'est pas bien large; ses rives sont leves et
magnifiquement boises. Il y a plusieurs baies qui fournissent  l'oeil
du voyageur des scnes ravissantes. L'eau est gnralement peu profonde
et a une apparence bourbeuse.


[Illustration: CAPITAINE ROY]

Vers une heure et demie a.m., aprs avoir fait une dizaine de milles,
les bateaux arrtent. Rien de plus simple que le systme de navigation 
bord des bateaux sur la Saskatchewan. On n'a qu' suivre le courant qui
est trs fort; de temps  autre, un coup de rame habilement donn suffit
pour changer la direction du bateau et viter un banc de sable.

Aprs le souper, plusieurs montent la cte et assis autour d'un bon feu
rptent les gais refrains du pays. Le temps est serein et du haut du
ciel la lune et les toiles sourient  l'insouciance des chanteurs et
paraissent rpter dans leurs sphres sublimes les accents mus de
tous ces coeurs canadiens. Quand le clairon sonna le coucher, chacun
descendit en silence au bateau et alla continuer sous le pont un rve
inachev.

[Illustration: CAPITAINE VILLENEUVE]

Le lendemain rveil  cinq heures et demie. Dpart  six heures. Il fait
froid. Rien d'extraordinaire  bord. Chacun s'ennuie de la manire qui
lui dplat le moins. La pluie tombe pendant la veille. A la nuit
tombante on arrte  un endroit connu sur la carte sous le nom de St.
Paul, o existait autrefois une mission florissante desservie par les
Pres Oblats; mais qui a t dtruite il y a onze ans par un feu de
prairie. Ce n'est plus aujourd'hui qu'un coin du dsert.

Le 22 de mai, vers une heure du matin, quelques coups de feu
rveillrent les dormeurs en sursaut, et le clairon sonna l'alerte. Dans
l'espace de quelques minutes, les soldats taient descendus  terre et
attendaient, en bon ordre, les commandements de leurs capitaines, qui
s'lancrent  la tte de leurs hommes et gravirent, au pas de course,
la berge escarpe.

Aussitt arrivs au haut de la cte, les soldats reurent ordre de se
dployer en tirailleurs. Une fusillade assez vive se fit entendre  la
gauche du premier dtachement et donnait  croire que la ligne tait
engage. Sur l'ordre du Colonel, le feu cessa, et une patrouille fut
envoye en avant sous le commandement du major Prvost. Ce dernier fit
dployer ses hommes en tirailleurs et fit tirer une dcharge dans la
direction o l'ennemi semblait s'tre retir. Quelques minutes plus
tard, le major revint et annona qu'il n'avait rien vu. Jusqu' deux
heures et demie les troupes restrent sur la cte toutes armes, puis
l'on descendit aux bateaux o l'on coucha sous les armes.

Il faisait un temps des plus dsagrables, froid et pluvieux, et
plusieurs se trouvaient couchs sur la paille humide.

Malgr le mauvais rsultat de cette sortie, excute pendant les
heures les plus sombres de la nuit, cela eut un bon effet. Les soldats
prouvrent qu'ils taient prts  toute ventualit. Le bon ordre et
l'alacrit qu'ils mirent dans leur rponse  l'appel de leurs chefs ne
sauraient tre trop lous. Loin de trembler ou d'hsiter, ils taient
tous gais et trouvrent moyen de s'amuser de certaines petites scnes
dont ils ne furent pas lents  saisir le ct ridicule. Plusieurs
tmoignaient hautement leur dsappointement d'tre revenus sans avoir
tu un seul ennemi. Les claireurs rapportrent qu'ils avaient vu les
pistes des Sauvages en diffrents endroits sur le haut de la cte.

[Illustration: LT. BRUNO LAFONTAINE]

Aujourd'hui l'on arrta  un mille de Saint-Paul, o l'on passa la nuit.

Ce soir, instruit par l'vnement de la veille et craignant la
rptition de l'attaque, le Colonel ordonna de monter les tentes sur un
plateau  cinquante pieds du rivage. Une forte garde fut laisse  bord
des bateaux et le reste du bataillon coucha sous la tente. Il avait plu
toute la journe et le sol tait trs-humide. La pluie continua  tomber
pendant la nuit.

Le 23 de mai, l'on sonna le rveil  quatre heures. Le camp fut aussitt
lev et les tentes transportes  bord. Les ancres furent leves et la
route se continua en bateaux.

Le paysage est des plus beaux. Sur chaque rive, les ctes sont tantt
trs-leves et coupes  pic, tantt basses et couvertes de forts de
jeunes arbres. Vers une heure de l'aprs-midi, on jette l'ancre dans
"l'Anse de la Cte du Renne" (Moose Hill Creek) et, une bonne garde
ayant t laisse sur les bateaux, on va camper sur le haut de la cte.
L'aprs-midi a t trs-belle. Vers deux heures a.m., deux claireurs,
Borrodaile et Scott, partent pour Battleford en canot. Ils avaient
mission de traverser les lignes indiennes, et de dire au gn. Middleton
et au col. Otter la position de l'aile de Strange. Ils remplirent leur
devoir en braves. La distance parcourue depuis Victoria est de cent
vingts milles.

Dimanche matin, il y eut messe basse  bord du bateau. On se remet en
route vers trois heures et demie a.m. On jette l'ancre dans l'anse du
Lac aux Grenouilles. La nuit fut assez belle. Vers une heure et demie du
matin, la garde fit sonner l'alarme mais on n'aperut rien d'insolite
aux alentours.

Le lendemain, rveil  cinq heures. Avant de quitter l'endroit, on lve
sur une minence une croix, haute de quarante pieds,  la mmoire des
Rvrends Pres Oblats qui ont t massacrs au Lac aux Grenouilles a
quelques milles d'ici. Cette croix porte l'inscription suivante:

       LEVE
        A LA
  MMOIRE DES VICTIMES
        DE
     FROG LAKE
 Par le 65e Bataillon.

Un document est rdig relatant les faits qui ont motiv l'rection de
la croix et tous les officiers y apposent leurs signatures. On enferme
ce document dans une bouteille enveloppe dans du plomb, puis on enterre
la bouteille au pied de la croix. Le Rvrend Pre Provost adresse
quelques paroles aux soldais, puis la crmonie est close en chantant "O
crux Ave, spes unica!" L'endroit o la croix a t leve a t baptis
Mont-Croix.

Vers huit heures le dpart a lieu. On continue  naviguer jusque vers
une heure de l'aprs-midi. On fixe le camp; mais  peine les tentes
avaient-elles t montes qu'on reoit l'ordre de partir pour le Fort
Pitt.

Des claireurs qui arrivent du Lac aux Grenouilles rapportent qu'ils ont
trouv les cadavres de sept personnes, dont six hommes et une femme. Ils
taient affreusement mutils. Celui de la femme surtout tait horrible
 voir. La tte avait t dtache du tronc, les jambes et les bras
coups, les seins arrachs, le ventre ouvert et les entrailles sorties.
On remarqua aussi que toutes les jointures avaient t disloques. Le
gnral Strange qui commandait la colonne de terre avait fait inhumer
dans le modeste cimetire de la mission les restes des victimes,
entr'autres la dpouille des RR. PP. Fafard et Marchand, qu'on avait pu
reconnatre par quelques lambeaux de soutane qui adhraient encore aux
chairs  demi carbonises de ces martyrs que les Sauvages avaient,
non-seulement, mis  mort et mutils, mais avaient jets dans la cave du
presbytre qu'ils avaient ensuite incendi. Cela fait dix-huit cadavres
qu'on trouve en ce mme endroit, tous des victimes de la barbarie
indienne.

On se mit en route pour Fort Pitt vers trois heures et quart a.m., et
il tait onze heures et demie du soir quand on y arriva. La rivire
est plus large en cet endroit et le courant est moins fort. Aussitt
installs, on fit l'inspection du Fort. Partout le spectacle de la
dvastation la plus complte! Des cinq maisons que contenait le Fort,
il n'en reste plus que deux. Quelques ruines encore fumantes marquent
seules l'endroit o taient les autres.

[Illustration: FORT PITT]



CHAPITRE III.

FORT PITT ET LA BUTTE AUX FRANAIS.

Quand le jour naissant claira la scne, le dsastre, caus par le
passage des Sauvages, put tre constat dans toute son tendue. Toute
la campagne tait jonche de dbris. Les Sauvages n'ont rien laiss
d'intact; il n'y a pas jusqu'aux chaises qui n'aient t brises.

En parcourant les environs, on dcouvrit le cadavre du jeune Cowan, de
la police  cheval, qui a t tu lors de la reddition du Fort. Il tait
horriblement mutil. On dit que ce sont les squaws qui s'acharnent ainsi
sur les cadavres de leurs ennemis comme des btes fauves; elles ne
laissent jamais un membre intact.

Tout tendait  dmontrer que les Sauvages venaient de quitter le fort
depuis quelques jours  peine. C'est ainsi qu'ils faisaient toujours
 l'approche des volontaires. Laissant entre leurs ennemis et eux une
distance respectable, ils semaient la destruction sur leur route. On
trouvait partout des traces de leur passage, ici des ruines fumantes, et
l un cadavre mutil.

C'est La guerre, indienne dans tout ce qu'elle a de plus froce et de
plus barbare.

Les rapports des claireurs ne tendaient pas peu  exciter l'impatience
des soldats de rencontrer enfin l'ennemi. Voici, par exemple, ce
qu'on leur avait rapport concernant madame Delaney. "Aprs l'avoir
cruellement maltraite, les Sauvages la dpouillrent de tous ses
vtements, et, lui ayant attach les pieds, lui disloqurent les
jointures des hanches. Puis toutes ces brutes l'outragrent, chacun leur
tour, jusqu' ce qu'elle fut morte et continurent tarit que le cadavre
fut chaud."

[Illustration: CAPITAINE BEAUSET]

Une autre fois on rapporta que le facteur de la compagnie de la Baie
d'Hudson  Fort Pitt, un nomm McLean, qui connaissait quelques-uns des
chefs qui accompagnaient Gros-Ours, et qui croyait pouvoir sans danger
s'approcher d'eux, comptant sur leur amiti passe, s'tait rendu  leur
camp. Gros-Ours le retint prisonnier et l'installa cuisinier en chef de
sa bande. Les deux demoiselles McLean, ges respectivement de seize
et de dix-huit ans, avaient voulu accompagner leur pre; elles furent
donnes pour pouses  deux des sous-chefs de la bande. Qui dit pouse,
dit esclave. C'est au moment o les esprits des soldats taient monts
par ces diffrents rcits, qu'on trouva dans la prairie une chemise qui
portait les initiales d'une des demoiselles McLean. Elle tait dchire
aux paules et tache de sang dans le bas. Pour tous, il n'y avait
pas l'ombre d'un doute que la jeune fille n'et souffert les derniers
outrages.

Vers deux heures de l'aprs-midi, on enterra le cadavre du jeune Cowan.
Le service funbre fut fait par un ministre protestant, et ses camarades
tirrent plusieurs coups de fusil en son honneur. Un enterrement dans de
telles circonstances, au milieu de la solitude, surtout lorsque l'me
est en proie  de noirs pressentiments, fait une pnible impression sur
tous ceux qui en sont tmoins.

Tous retournrent aux bateaux l'esprit songeur, interrogeant l'avenir
avec crainte pour savoir si leur sort ne serait pas le mme que celui de
ce malheureux jeune homme, mais disposs  faire leur devoir jusqu'au
bout.

Une partie des compagnies Nos. 5 et 6 fut laisse au Fort sous le
commandement du capitaine Giroux et du lieut. Robert, avec ordre de
rparer le fort et d'y tenir garnison. En quatorze heures le travail de
reconstruction du fort tait termin.

[Illustration: CAPITAINE GIROUX.]

Le 27 de mai, le rveil a lieu  six heures. Aussitt levs, l'on reoit
la nouvelle que le major Steele avait trouv les Sauvages et, en mme
temps, l'ordre du gnral de se tenir prts  partir. Le gnral part
par terre avec l'Infanterie Lgre de Winnipeg et les waggons. Vers onze
heures et demie a.m., l'on partit  bord du _Big-Bear_ au nombre de
quatre-vingt-dix-neuf, officiers, sous-officiers, soldats et bateliers.
Tout le bagage fut laiss en arrire; chaque homme n'apporta que ses
armes, sa capote et une couverte. A deux heures et demie a.m., un
claireur vient annoncer que l'avant-garde est engage.

Par ce courrier, le gnral fait parvenir au Lt.-Col. Hughes l'ordre de
longer la cte et de dbarquer aussitt qu'on dploiera un drapeau blanc
sur la montagne. Tous attendent le signal avec impatience. Enfin, vers
trois heures moins cinq minutes, on descend des bateaux et vers trois
heures et vingt minutes on se met en route pour le champ de bataille.
On peut entendre distinctement la fusillade. Au moment du dpart, tous
s'agenouillent et la scne est des plus solennelles. Les yeux tourns
vers le ciel, le Rvrend Pre Provost implore la bndiction
du Trs-Haut sur la vaillante phalange canadienne et lui donne
l'absolution. Jamais spectacle ne fut plus saisissant de grandeur et de
majest.

Le tableau, encadr dans l'immensit de la plaine, prenait des
proportions grandioses. Ainsi rconfort, le bataillon se met en marche
et gravit la premire colline. Tous obissent aux commandements en
silence et dans un ordre parfait. Le canon fait tonner sa voix d'airain
et rpand l plus grande terreur parmi les Sauvages qui se sauvent dans
un bois adjacent. Pendant leur fuite, les soldats tirent trois dcharges
de mousqueterie. Immdiatement aprs l'on reoit l'ordre de bivouaquer.
Les chariots contenant les provisions n'tant pas arrivs, l'on se
couche sans souper.

Que la nuit parut longue aux soldats puiss par les fatigues de la
veille et incapables de dormir! On passe la nuit  la belle toile sans
couverte ni capote. Vers le matin quelques chariots arrivent. A trois
heures on se met en rangs et tous prennent  la hte un djeuner des
plus modestes. Quelques minutes plus tard la colonne s'est mise en
marche et rencontre l'ennemi dans une position fortement retranche, sur
une minence rendue presqu'inapprochable par un ravin profond qui la
spare des volontaires. Le gnral ordonne au 65e de descendre en
tirailleurs dans ce ravin, pendant que l'on installe le canon sur la
cte, oppose. Plusieurs dtonations retentissent  la fois du ct des
Sauvages; mais pas un homme ne bronche, pas une seule balle n'avait
atteint son but. Les volontaires, en ce moment, descendent la cte au
pas de charge et, malgr la terrible solennit du moment, trouvent
encore un bon mot pour gayer les moins philosophes le long de la route.
En effet le spectacle est imposant! Cent jeunes soldats, la fleur de la
jeunesse montralaise, se prcipitant de coeur joie au milieu des balles
ennemies, qu'une main divine peut seule faire dvier de leur route;
derrire chaque compagnie, le capitaine devenu srieux, comprenant toute
l'importance de sa charge, toute la responsabilit que lui impose sa
position; un peu plus loin, le rvrend aumnier, revtu du surplis
blanc, la sainte tole au cou et prt  administrer les derniers
sacrements de la sainte Eglise. Le rvrend Pre attend avec calme
l'heure de remplir son devoir et jette de tous cts un regard inquiet.
Tout  coup, au milieu de la fume, il distingue le brave Lemay qui
tombe frapp  la poitrine. En un clin d'oeil il est auprs de lui ainsi
que l'ambulancier Marc Prieur. On relve le malheureux bless et le
prtre lui donne les saintes huiles. Puis on le transporte dans la
voiture d'ambulance. Le chirurgien-major est dj prs de lui et lui
donne ses soins. On fend la chemise de Lemay et, au premier coup d'oeil,
la blessure parait mortelle. La balle a pass si prs du coeur qu'au
premier abord on a quelques doutes sur la possibilit d'une gurison.
L'hmorragie se produit et bientt toute la figure et les habits de
Lemay sont couverts du sang qui lui sort par la bouche. On a  peine
donn les soins  Lemay, qu'un autre ambulancier, aid du gnral
Strange en personne, apporte Marcotte et le dpose  ct de Lemay dans
le waggon d'ambulance. La plaie n'est pas si dangereuse que celle de
Lemay, la balle ayant frapp Marcotte  l'paule. Le premier coup de feu
fut tir  ou vers six heures et demie du matin et vers neuf heures et
demie la fusillade avait cess.

Voyant que l'ennemi tait de beaucoup suprieur en nombre et que sa
position tait imprenable, le gnral ordonna la retraite qui se fit
dans le plus grand ordre. Dans toute cette affaire le 65e n'a pas t
mnag; en se rendant au combat il tait  l'avant-garde et dans la
retraite il formait l'arrire-garde. Vers midi le 65e s'arrte sur une
hauteur, o il se retranche fortement. Le gnral part avec le transport
de fourgons et ordonne au 65e de se rendre  bord du ig Bear. On se
remet donc en route; mais en descendant la colline qui borde la rive on
s'aperoit que le bateau n'y est plus. On fut donc oblig de continuer
par terre et il tait sept heures et demie du soir quand la premire
compagnie arriva  Fort Pitt. Le lieutenant Mackay y tait arriv
pendant la journe avec ses hommes et une compagnie de l'Infanterie
Lgre de Winnipeg.

On ne peut gure se figurer la fatigue des soldats aprs les vnements
de cette journe. Pas un n'avait dormi de toute la nuit prcdente; on
tait parti pour le champ de bataille sans avoir  peine djeun; l'on
tait rest trois heures sous le feu, puis il avait fallu revenir 
pied au Fort, une distance de onze milles. Aussi chacun gota-t-il
avec dlices le repas qui fut servi au Fort et la nuit de repos qui le
suivit.

Voici les noms de ceux du 65e qui ont pris part  la bataille de la
Butte aux Franais:

Lt.-col. Hughes, major Prvost, major Robert, adj. Starnes, Dr. Par,
l'abb Provost, l'instructeur Labranche. Comp. No. 3: Capt. E. Bauset,
Lt. F. Ostell, sergents N. Gauvreau, J. B. Dussault, A. Beaudin,
caporaux, Browning, L'esprance. Soldats: J. Marcotte. J. Deslauriers,
Eug. Maillet, E. Brais, A. Brais, E. Soulire, Alp. Mrino, U. Viau,
Jos. Gaudet, Marc Prieur, ambulancier, Ed. Houle, Jos. Desglandon, Alb.
Sauriol, H. Chartrand, Alex Martin, P. Sarrasin, A. Laviolette, A.
Gagnon, Alf. Boisvert, Alex Rich. Comp. No. 4: Capt. A. Roy, Lt.
Hbert, sergents G. Labelle, Houle, P. Valiquette, caporaux R. Valle,
Pouliot, E. Barry. Soldats: Ephrem Lemay, Ant. Mousette, G. Tessier, F.
Carli, J. Martineau, B. Rodier, N. Beaulne, A. Fafard, F. X. Pouliot,
D. Travers, Alp. Dumont, S. Gascon, J. Roy, A. Labelle, X. Lortie, C.
Gravel, Jos. Paquette, P. Dufresne, G. Grenier, ambulancier, clairon
Descastiau. Comp. No. 5: sergents D'Amour, Bennet. Soldats: Valois,
Desroches, Despatie, Jutras, Beauchamp, L. Leduc, Jos. Dagenais,
Tellier, Gauvreau, Jos. Morin, Marceau, W. Rowarty, clairon, T.
Robichaud. Comp. No. 6  la charge du canon: sergent Lapierre. Soldats:
L. Rose, G. Clairmont, A. Bertrand, O. Bertrand, E. Chalifoux, X. Larin,
Jos. Lavoie, H. Langlois, D. Dansereau, H. O. Rochon, E. Allard, N.
Doucet.

La journe qui suivit fut donne entirement au repos et chacun flna de
son mieux. Dans l'aprs-midi, Borrodaile et Scott, les deux courriers
qui taient alls  Battleford, arrivent au camp et annoncent la
soumission de Poundmaker, La nuit s'coule silencieuse.



CHAPITRE IV.

A LA POURSUITE DE GROS-OURS.

30 de mai.--Vers neuf heures et demie du matin, tous les prparatifs
tant termins, le bataillon reoit ordre de partir immdiatement.
Chaque homme a trente livres de bagage, et chaque compagnie n'a que deux
voilures pour son bagage, etc. Tout le monde est donc oblig de marcher.
Il tait midi et quinze minutes quand on arrta pour le dner; on
tait rendu  un endroit trs-prs de celui o l'on s'tait battu
l'avant-veille. Vers les deux heures on reprit la marche et, aprs
environ huit milles, on monta le camp.

31 de mai.--La nuit fut trs-silencieuse. Il plut tout le temps et la
pluie continua toute la journe. Dans le cours de l'aprs-midi le major
Perry arriva au camp. Il avait rempli sa mission  Battleford et tait
revenu jusqu' Fort Pitt  bord de _l'Alberta_.

1er de juin.--Rveil  quatre heures; djeuner une heure plus tard.
Ayant appris que Gros-Ours s'tait de nouveau mis en route pour le nord,
le Gnral ordonne au 65e de continuer au plus tt sa poursuite. A une
heure et demie a.m., le camp est lev et le bataillon se met en marche.
Il fait mauvais.

En route, l'on traversa le camp fortifi des Sauvages.

[Illustration: INSTRUCTEUR LABRANCHE]

Ils l'avaient laiss en toute hte, abandonnant en arrire une
cinquantaine de caissons, une centaine de charrettes, une quantit
norme de fourrures et de provisions, en un mot, presque tout le butin
qu'ils avaient pris  Fort Pitt. On retrouva dans ce camp un billet de
McLean, nous indiquant la direction que prenaient les Sauvages dans leur
fuite. On campa cette nuit-ci sur le rivage. Vers les onze heures du
soir, des prisonniers qui s'taient chapps de Gros-Ours, arrivrent
au Camp au nombre de trois. Ces derniers donnrent toutes sortes de
renseignements au gnral.

2 de juin.--De bonne heure ce matin une des femmes prisonnires de
Gros-Ours arrive au camp. Elle corrobore le tmoignage des prisonniers
recueillis la veille et dclare que les prisonniers ont t
comparativement bien traits, et que les prisonnires n'ont pas encore
t violes. Vers les dix heures et demie du matin, le gnral Middleton
arrive accompagn de son tat-major, de deux cents cavaliers et d'un
fort dtachement d'infanterie des Midland, du 90e et des Grenadiers
Royaux. Il fallait attendre les vnements avant de prendre aucun parti,
et toute la journe s'est passe  rien faire. Vers le soir le ciel se
couvre de nuages menaants.

3 de juin.--De bonne heure, le major Robert s'loigne  bord de
_l'Alberta_, dans la direction de Fort Pitt, d'o il doit se rendre
jusqu' l'hpital de Battleford. Les blesss Lemay et Marcotte sont
 bord du mme bateau. Le soldat Isidore Gauthier qui souffrait du
rhumatisme obtint la permission d'accompagner les blesss  Battleford
et les assista tout le temps de leurs souffrances avec une patience
digne, d'loges. Le caporal Lafrenire qui venait de se blesser  la
jambe avec un petit pistolet qu'il portait sur lui, fut aussi expdi 
Battleford, o il passa le reste de la campagne. Quelques heures plus
tard, au nombre des ordres du jour, on lut au bataillon celui de son
retour  Fort Pitt, pour attendre en ce dernier endroit l'ordre du
dpart pour Montral. Cependant la joie que causa la lecture de cet
ordre ne fut pas de longue dure. Dans l'aprs-midi un contr'ordre fut
lu disant aux troupes de se rendre au Lac  l'Oignon. Le dpart eut lieu
vers les trois heures. Il faisait un temps des plus mauvais. On marcha
quelques milles  travers des marais o les soldats enfonaient jusqu'
la ceinture. Il tait cinq heures et demie a.m. quand on s'arrta pour
camper. L'endroit choisi  cette fin tait trs joli. Figurez-vous, une
colline quelque peu leve au pied de laquelle un lac sans nom roule
placidement ses eaux.

4 de juin,--Rveil  quatre heures et demie a.m. Les soldats se mettent
en rangs d'assez mauvaise humeur, et la marche commence malgr que
personne n'ait, pris une bouche depuis la veille. Il est une heure de
l'aprs-midi quand, aprs avoir voyag par des chemins impossibles,
l'on arrte pour le repas du midi qui est aujourd'hui le premier de la
journe. Dans l'aprs-midi le voyage se continue  travers les mmes
chemins. Le paysage varie peu. Ici un lac, l une rivire,  travers
lesquels la .plaine s'allonge en souveraine. Quand l'on campa, le soir,
on avait fait vingt-cinq milles presque au pas de course. Aussi les
soldats ont-ils souffert normment. Plusieurs avaient les pieds tout en
sang; cependant personne ne murmura.

5 de juin.--Pendant la nuit, une compagnie d'infanterie lgre de
Winnipeg arrive au camp. De deux heures et demie  cinq heures du matin,
il fait un orage pouvantable; tonnerre, clairs, rien n'y manque. Vers
les sept heures, le dpart sonne. Aprs trois heures et demie de marche
 travers des chemins impraticables, la premire colonne arrive au Lac
aux Grenouilles. A peine arrivs, quelques soldats, mettant de ct la
fatigue du matin, se dirigent vers la scne des massacres et y trouvent.
quatre cadavres. Le fait ayant t rapport au gnral, une escouade de
la compagnie No. 3 est charge de les enterrer. Certains indices portent
 croire que ce sont les corps de Quinn et Gouin; de mme que les autres
victimes de la sinistre journe du 3 avril, ils sont  demi carboniss
et n'ont plus de forme humaine. Ce triste devoir ayant t rempli, le
clairon sonne le dpart. Le paysage aux alentours du Lac aux Grenouilles
est magnifique. La marche se continue pendant l'aprs-midi. Le temps et
les chemins sont des plus mauvais. Les soldats arrivent au camp puiss
de fatigue et ne sont pas lents  se reposer.

6 de juin.--La nuit a t belle. A six heures et demie d matin, l'on se
remet en route. Aprs quatre heures de marche on fait la halte ordinaire
pour le repas du midi. Le temps se continue beau. Vers les trois heures
de l'aprs-midi la marche se reprend et se continue jusqu' six heures.
Au lieu de faire monter les tentes, les officiers distribuent  chaque
soldat sa ration pour deux jours et, ces derniers l'ayant mis dans leurs
sacs  pain, la route se continue. Il fait assez clair, mais les chemins
sont plus impraticables que jamais. Ce n'est plus qu'une suite de
_swamps_ ou marais profonds et interminables, o l'on patauge dans l'eau
jusqu' la ceinture, sur une distance de deux cents verges. Pour comble
de dsagrment, l'afft du canon se trouve embourb, et, les chevaux n'y
pouvant plus rien, tous mettent la main au cble, quelques-uns l'paule
 la roue et,  force de travail et de misre, on russit  conserver le
canon que les soldats anglais de Winnipeg taient disposs  sacrifier
plutt que de faire le travail herculen dont le 65e s'acquitte avec
bonne humeur. Le dvouement du 65e en cette circonstance, pour
sauver, le canon, lui a valu de la part des Anglais le sobriquet de
"crocodiles". Il tait onze heures et demie a.m. quand on se coucha
autour des feux du bivouac et sans abri.

7 de juin.--La nuit parut longue et triste. Aprs les fatigues de la
veille on se trouva sans couverte ni capote. Chacun s'tendit du mieux
qu'il pt autour d'un bon feu, au risque de se rveiller les cheveux
brls et les pieds gels. Quand l'on se rveilla, presque tous les
habits taient couverts de frimas. Le djeuner servit bien  ramener la
gaiet dans les esprits; il se composait de biscuits durs, viande en
bote et d'eau. La marche se continue encore aujourd'hui. Le paysage
est loin d'tre, beau et, en vrit, il, faudrait qu'il le ft
extraordinairement pour faire oublier aux soldats leurs souffrances
physiques. Triste procession de la Fte-Dieu! On dirait plutt une
troupe de pieux plerins, tous se dirigeant  travers un pays inconnu,
vers un lieu plus inconnu encore. Vers midi l'on fait la halte et
les tentes sont montes. Ou croyait trouver ici quantit de fleur et
d'avoine et il n'y a qu'une vingtaine de sacs de farine. On annona aux
soldats que la fin de la campagne n'tait pas loigne, il ne fallait
rien moins que cela pour relever le courage des troupes. Tous les coeurs
tressaillent d'allgresse  cette seule nouvelle. Le reste de la journe
est donn au repos. Le mme jour, la garnison du 65e, laisse  Fort
Pitt, quittait cet endroit pour rejoindre leurs frres. Le Lt.-Col.
Williams et une partie des Midland l'accompagnent. Ce dtachement campe
au Lac aux Grenouilles et lve une seconde croix  la mmoire des
martyrs,  quelques arpents de la premire.

[Illustration: LIEUTENANT ROBERT]

8 de juin.--Le beau temps continue. De bonne heure l'on se remet en
route. L'on arrte vers midi  la mission indienne de la Rivire aux
Castors, puis on va camper  quelques milles de l, au milieu d'un bois.
Cet endroit est parfaitement cach de tous cts, et s'appelle la "Fuite
de l'Ours." Ici doit-on rester Dieu sait combien de temps; c'est l'avant
poste de l'arme. Jamais endroit ne fut plus propre  se drober  la
vue de l'ennemi et, cependant, on n'y avait pas t une demi-heure,
qu'une bande innombrable d'ennemis inattendus fondit sur les soldats
puiss de fatigue: c'taient les maringouins! Ils s'taient rendus par
centaines, infatigables, insatiables, attaquant sans relche. Il n'y a
pas d'autre moyen de s'en dfendre que de se renfermer sous les tentes
et de s'y enfumer comme des jambons. Pour sortir, on s'enveloppe la tte
avec de la mousseline et l'on se couvre les mains de gants pais.

9 de juin.--Beau temps. Les maringouins ont cess les hostilits pendant
l'avant-midi, mais reviennent  la charge avec plus d'ardeur que jamais
dans l'aprs-midi. Il fallut s'enfermer de nouveau. Le pre Legoff, qui
est missionnaire parmi les Montagnais depuis dix-huit ans dj, et qui
s'est chapp du camp de Gros-Ours o il tait prisonnier depuis deux
mois, ayant russi  persuader ses Sauvages de se sparer de Gros Ours,
vient nous voir; il est reu  bras ouverts surtout par le Pre Provost
auquel il remet la croix du Pre Fafard toute macule du sang de ce
martyr et aussi d'autres reliques. Il se rend auprs du Gnral pour
intercder pour ses ouailles.

10 de juin.--Farniente. Beau temps chaud. Le gnral envoie le pre
Legoff et le pre Provost auprs des Montagnais avec l'ultimatum
suivant: "Soyez au camp demain  midi ou je brle tous vos
tablissements et je vous chasse." Dans la soire les maringouins
reviennent avec du renfort, on redevient jambons.

11 de juin.--Rien d'extraordinaire aujourd'hui,  part l'arrive du
Capt. Giroux avec sa compagnie. Le Lt.-Col. Williams tait retourn au
Lac aux Grenouilles sur l'ordre du Gnral. Encore les moustiques!

12 de juin.--La nuit a t trs-frache. Les Montagnais viennent trouver
le gnral et se livrent  lui. Moustiques! Moustiques!

13 de juin.--Beau temps frais. Un petit orage vient de temps  autre
varier l'uniformit de la temprature. Le gnral envoie un dtachement
de l'Infanterie Lgre de Winnipeg, fort de cent hommes, intercepter la
route de Gros-Ours.

14 de juin.--Mme temprature que la veille. On eut la messe vers les
sept heures. Dans l'aprs-midi, quelques officiers vont visiter le camp
des Sauvages. Un triste spectacle s'offrit  leur vue. Dnus de tout,
le corps  peine vtu de quelques haillons ramasss un peu partout et
formant un assemblage de costumes les plus bizarres, les malheureux
Montagnais taient tendus sous leurs tentes uses et dchires. Jamais
pauvret plus abjecte n'habita plus misrable abri. Les officiers
revinrent au camp tout pensifs, songeant aux milliers de familles
parses dans la vaste plaine dont la misre trouvait un tableau dans
celle des pauvres malheureux qu'ils venaient de visiter.

15 de juin.--La nuit fut trs-froide. Quand le rveil sonna le matin,
on fut quelque peu surpris de voir les tentes entoures d'une paisse
couche de neige; le lac situ prs du camp tait lui-mme couvert d'une
couche de glace d'un quart de pouce d'paisseur. Le colonel Smith quitta
le camp, accompagn de cent hommes de l'Infanterie Lgre de Winnipeg,
pour des rgions inconnues. Dans le cours de l'aprs-midi le gnral
Middleton arriva accompagn de son tat-major et en commandement de
renforts considrables. Ils ont avec eux un canon _gatling_.

16 de juin.--Beau temps. Les maringouins se font encore sentir.

17 de juin.--Le beau temps continue, les maringouins ditto. Le capitaine
Giroux part pour Montral.

18 de juin.--Aucun changement dans la temprature. Plusieurs officiers
et soldats vont se baigner dans la rivire aux Castors.

19 de juin.--Temps frais. On apporte au camp la nouvelle que quelques
Cris des Bois sont au lac des Iles avec la famille McLean qu'ils
se dclarent prts  rendre. Le gnral envoie deux Chippewayens
accompagns de l'claireur Mackay pour aller chercher les prisonniers.

20 de juin.--La nuit a t trs-froide et peu de soldats ont bien dormi.
Au lever, il y avait une petite gele blanche de prs de deux
pouces d'paisseur. Le camp est lev et l'on retourne coucher aux
quartiers-gnraux.

21 de juin.--Beau temps. Messe  huit heures. Dans l'aprs-midi, il
commence  circuler des rumeurs quant au prochain dpart des troupes.

22 de juin.--On doute de l'exactitude des rapports quant au renvoi
prochain des forces militaires du Nord-Ouest. Le temps se continue beau.

23 de juin.--Vers huit heures et demie du soir, l'ordre du dpart est lu
aux troupes et la date est fixe au lendemain. Quelques-uns ont peine 
y croire mais ne refusent pas de se mler  la rjouissance gnrale qui
est immense.

24 de juin.--Rveil  quatre heures. Le gnral adresse aux troupes des
paroles de flicitation et l'on prend la route du retour  six heures
et demie du matin. Il fait une chaleur accablante. La premire halte se
fait  dix heures et demie de l'avant-midi aprs dix milles de marche.
Dans l'aprs-midi on parcourt quinze autres milles. Aussitt aprs
souper on reprend la marche et l'on ne campe qu' onze heures et demie
du soir. On a fait dans cette journe trente-cinq milles.

25 de juin.--Le dpart a lieu  neuf heures. L'on marche toute la
journe. A sept heures du soir on arrive au rivage o le "North West"
attend les troupes; on avait parcouru vingt-cinq milles. Les soldats
sont puiss de fatigue. Les officiers vont coucher  bord, et les
soldats restent sous la tente.

26 de juin.--Les soldats montent  bord du bateau vers les huit heures
de l'avant-midi. Quelque temps aprs le gnral arrive en personne
accompagn de son tat-major. Il est salu par des hourrahs
significatifs. Le reste de la journe est consacr  la flnerie.

27 de juin.--Il est dix heures de l'avant-midi quand le bateau arrive 
Fort Pitt. On monte les tentes sur la rive. Rjouissances gnrales.

28 de juin.--Il fait trs-beau. Basse messe eu plein air. On donne un
permis gnral de sortir du camp, et tous vont visiter leurs frres
d'armes des autres bataillons.

29 de juin.--Le dpart des troupes commence aujourd'hui. Il fait une
chaleur accablante.

30 de juin.--Le temps chaud continue.

1er de juillet.--Toute la brigade d'Alberta parade,  sept heures
du matin, devant le gnral Middleton. Ce dernier, aprs avoir fait
l'inspection des diffrents bataillons, complimente de nouveau les
troupes.

2 de juillet.--Il fait beau. Le colonel Ouimet arrive avec le reste du
65e bataillon. Joie indescriptible On reoit l'ordre de s'embarquer
demain  bord de la "Baronness."



CHAPITRE V.

LEMAY ET MARCOTTE.

Arriv  ce point du rcit, l'auteur a cru intresser spcialement les
lecteurs en pariant de la vie que menrent les deux vaillants blesss du
65e pendant le reste de la campagne.

Le rcit de leurs souffrances et de leurs misres commence naturellement
du jour o ils sont tombs sur le champ de bataille.

Comme on a pu le voir plus haut, Lemay tomba le premier. Lorsque la
balle meurtrire le frappa, il tait quelque peu en avant de ses
compagnons d'armes. Ceux-ci s'arrtrent subitement en le voyant tomber
et semblrent hsiter un moment. Le caporal Grave! fut le premier
auprs de lui, et le soldat Marc Prieur, qui tait attach au corps
d'ambulance, arriva quelques instants plus tard. En les voyant auprs
de leur frre bless, les soldats continurent leur marche. Le
chirurgien-major Par et le rvrend aumnier furent bientt sur les
lieux. Pendant que le chirurgien examinait la plaie et plissait  la
vue de la gravit de la blessure, le digne chapelain administrait les
derniers sacrements au Bless.

[Illustration: SOLDAT EPHREM LEMAY.]

Ce ne fut qu'une demi-heure plus tard que l'on apporta une civire pour
transporter le pauvre Lemay en dehors du terrain des hostilits. On l'y
avait  peine transport qu'un soldat accourut  la hte demander un
second brancard pour apporter Marcotte qui venait de succomber. Quelques
instants plus tard, le soldat Prieur, aid du gn. Strange lui-mme,
apportait Marcotte et le plaait  ct de Lemay. Le chirurgien ordonna
aussitt qu'on mit les deux blesss dans un caisson, n'ayant pas d'autre
moyen de transport.

On ne peut gure se figurer les souffrances atroces des malheureux Lemay
et Marcotte dans ces voitures d'ambulance improvises. tendus au fond
des waggons, sans autre matelas que la mince toile du brancard, ils
taient bousculs de tous cts, malgr la bonne volont et les soins
des charretiers. Et c'est ainsi qu'ils parcoururent les douze milles
qui les sparaient de Fort Pitt. Lemay surtout ressentait des douleurs
indescriptibles que le genre de transport devait invitablement causer.
Incapable de remuer un seul membre, il gisait au fond du fourgon et
poussait un cri de douleur  chaque cahot de la route. De temps  autre,
il pouvait, entendre la voix inquite du pre Provost qui demandait au
chirurgien: "Est-il mort?" Ajoutez  ce tourment celui de la soif la
plus ardente cause par la fivre qui le dvorait. Rien, pas une goutte
d'eau, et Lemay rptait toujours: "De l'eau! de l'eau!" Enfin l'on
arrive  Fort Pitt. Les deux blesss sont dposs dans une des vieilles
constructions en ruines que renfermait encore la palissade du fort. Ici,
ils furent bien traits par le soldat Brown de la Cie. No. 1, et la
conduite de ce dernier mrite les plus grands loges. Ils restrent en
cet endroit jusqu'au trois juin, quand le major Robert vnt les chercher
 bord de _l'Alberta_, pour les mener  Battleford. On les transporta
 bord sur des brancards et ils furent installs dans la chambre
de l'ingnieur. L'appartement tait assez confortable, mais,
malheureusement, un accident arriva au navire et bientt l'eau inonda le
plancher de leur infirmerie. Leur infirmier, le soldat Isidore Gauthier,
se montra des plus dvous  leur gard. Il passait toute la journe et
une grande partie de ses nuits auprs d'eux. Tantt il balayait l'eau
qui s'tendait sous leurs lits, tantt il leur portait un verre d'eau et
toujours il tait exact  leur administrer les remdes prescrits par le
chirurgien et  changer les bandages qui couvraient leurs plaies. Il
remplit son devoir  toute heure du jour ou de la nuit. La nuit, il
tait oblig de s'accroupir dans un coin de l'appartement sur sa
couverte plie en six pour empcher l'eau de l'imbiber compltement.
Enfin le bateau arriva  Battleford aprs deux jours et deux nuits
de marche. Il faisait un temps sombre et les corps taient  peine
installs dans un express-waggon, qui avait t envoy de l'hpital au
bateau pour les aider, que la pluie se mit  tomber. Quelques couvertes
furent jetes  la hte sur les pauvres blesss, et en route! Aprs un
quart d'heure de marche, l'on s'arrta vis--vis la porte d'entre d'une
marquise. De petites croix rouges, poses ici et l, annonaient au
passant que les blesss seuls taient entrs sous cette tente. On plaa
immdiatement les nouveaux arrivants dans un endroit rest libre, 
gauche de la porte d'entre. Ils eurent leur lit l'un prs de l'autre.
Pendant qu'avec mille prcautions l'on descendait les malheureux Lemay
et Marcotte de la voiture, le caporal Lafrenire sautait  terre et
se choisissait une bonne place sous la tente ambulancire. Il prit le
premier lit  gauche. Le second fut donn  l'homme de police McKay qui
avait t, comme Lemay et Marcotte, bless  la Butte aux Franais et
qui souffrait beaucoup de la jambe gauche o la balle l'avait frapp.
La troisime place tait occupe par le brancard de Lemay qu'on avait
dcor du nom de lit  cause des quelques couvertes qui pouvaient
protger le bless contre les intempries du climat. Marcotte tait le
quatrime et occupait un lit semblable  celui de Lemay. Il y avait en
tout vingt-quatre lits dans la tente, en deux ranges, serrs les uns
prs des autres, ne laissant qu'un troit passage entre eux. Les autres
lits taient tous occups par des blesss de l'Anse au Poisson et de
l'Anse du Coup de Couteau qui taient,  l'arrive de nos frres en tat
de convalescence. Pendant la premire semaine ils furent relativement
bien traits; pendant que Lafrenire profitait du beau temps pour aller
 la pche, le chirurgien-major Strange donnait ses soins  Marcotte.
Enfin, au bout d'une dizaine de jours, la balle tait extraite sans trop
de douleur, et Marcotte pouvait esprer un rtablissement rapide. Lemay
ne souffrait gure que de la fivre, mais tait trop faible pour remuer
sur son lit. Ils purent alors apprcier la valeur des services de leur
confrre du 65e, le soldat Gauthier, qui tait leur infirmier. Toujours
patient, toujours dvou, il se rendait de bonne grce aux prires des
blesss et en avait soin comme un frre de charit.

[Illustration: SOLDAT MARCOTTE.]

Aussi quelle diffrence quand, pour une raison quelconque, il
s'absentait de la tente. Aussitt les soldats anglais qui pouvaient se
promener s'approchaient des pauvres Lemay et Marcotte, leur riaient
au nez et venaient s'tablir au pied de leurs lits pour manger des
confitures ou des geles dont ils se gardaient bien de leur offrir la
plus petite partie. Il est bon de remarquer ici que ces douceurs taient
celles envoyes par les dames de Montral, et dont l'tiquette tait
enleve pour tre remplace par une autre  l'adresse d'autres
bataillons. Alors les soldats anglais se racontaient d'une manire
cynique le voyage du 65me suivant les rapports qu'ils en avaient lus
dans le "News," et parlaient assez haut pour que l'un des blesss du
65me put les entendre. Mais l'on serait port  croire que la jalousie
seule ou l'orgueil faisait ainsi agir les hros de l'Anse aux Poissons,
et que dans certaine circonstance leur coeur parlerait plus haut que
leurs prjugs. Qu'on se dtrompe! L'on ne peut gure se figurer
jusqu'o le fanatisme et la jalousie peuvent mener. Une circonstance
entre cent le dmontrera.

C'tait le 14 juin, au matin, le soldat Gauthier venait de quitter ses
blesss pour voir  leur nourriture. Lemay souffrait horriblement. La
nuit prcdente le vent avait enlev la tente et pendant plusieurs
minutes il tait rest expos au froid. Incapable de se remuer d'un ct
ou de l'autre, il demande  un grand Anglais qui fumait tranquillement
sa pipe s'il serait assez bon de le changer de ct. L'Anglais se leva
brusquement sans dire un mot et, saisissant Lemay par un bras, le
renversa brutalement du ct oppos. Immdiatement sa plaie se rouvrit
et son bandage tomba. Trop affaibli pour dire un seul mot, il gmit de
son impuissance et de la force de la douleur. Quelques instants plus
tard, Lemay demanda tranquillement au jeune Anglais qui l'avait si
brutalement servi pourquoi il le maltraitait ainsi. "Tu te plains comme
une femme, s... cochon de Franais," lui rpondit-il. (You moan like a
woman, g... d... pig of a Frenchman.) Non content de ces paroles, il
lui rappela une  une toutes les attaques du "News" contre le 65me, et
pendant une demi-heure ne cessa de l'accabler d'injures. Lemay gisait
tout le temps immobile sur son lit, incapable de prononcer un mot,
impuissant  faire un geste. O lche! triple lche! qui profites ainsi
de la faiblesse de ton rival pour l'insulter et lui jeter ta venimeuse
calomnie  la face. Tu montrais l toute la grandeur de ton courage.
Va! tu n'as rien  craindre d'aucun membre du 65e, personne ne te
touchera... de peur de se salir,... tu n'auras qu' protger ta face
contre les crachats!

Par bonheur, l'arrive de l'infirmier Gauthier coupait court aux
discours du soldat anglais, et Lemay et Marcotte reposaient tranquilles
le reste de la journe.

Pendant les cinq semaines que nos deux blesss passrent  l'hpital,
le vent emporta quatre fois la tente qui tait leur seul abri. En une
circonstance surtout, l'accident aurait pu avoir des consquences
funestes. C'tait vers le commencement de juillet. Lemay qui avait
repris des forces et qui pouvait maintenant marcher sans appui, avait
commenc  s'habiller quand, au milieu d'une pluie battante, la tente
culbute et est entrane parle vent. Marcotte ne sachant o se mettre
fut bientt mouill jusqu'aux os. Alors il se jeta  bas du lit et, se
cachant dessous la toile du brancard, russit  s'en faire un abri. Il
resta dans cette position environ un quart-d'heure. Ce ne fut qu'aprs
l'orage et qu'on et replac la tente qu'il ft remis dans son lit par
deux infirmiers.

Enfin le 5 juillet arriva. On avait annonc partout  Battleford
l'arrive du 65me. Vers les huit heures du soir les vapeurs "_Marquis_"
et "_North West_" arrivrent et Lemay, sachant que le 65e faisait partie
de cette expdition  bord de la "_Baroness_," s'tait rendu au rivage,
impatient de revoir ses frres d'armes. Mais il attendit en vain. Il
tait dix heures et le vapeur n'arrivait pas, alors il retourna  son
lit dcourag. Le lendemain matin cependant, aprs deux longues
heures d'attente, il vit poindre  l'horizon le pavillon rouge de
la "_Baroness._" Comme son coeur battait fort, comme ses yeux
s'emplissaient de larmes de reconnaissance et de joie  l'ide qu'il
allait bientt revoir ses bons amis dont il avait t depuis si
longtemps spar et dont il avait tant de fois regrett l'absence.

Le pauvre Marcotte, incapable de sortir, coutait avec avidit tous
les bruits du dehors et quand on lui annona le "65me!" un sourire
inexprimable se dessina sur ses lvres bleutres et une larme perla  sa
paupire.

Le mme jour, Lemay monta  bord du bateau et continua avec son
bataillon jusqu' Montral, o le peuple enthousiasm lui fit une
ovation magnifique. Les bouquets pleuvaient dans son carrosse, et chacun
se pressait  venir lui serrer la main et lui souhaiter la bienvenue.

Marcotte se mettait en route le 7 juillet avec d'autres blesss et
prenait le train de Swift-Current, d'o un train direct le menait 
Montral. Quelques jours aprs son arrive, ses amis lui donnrent
plusieurs banquets et lui prsentrent une jolie mdaille en argent.

Les deux noms de Lemay et de Marcotte, resteront gravs sur le cadre
d'honneur du 65me et auront une place glorieuse dans les annales de
notre histoire.

FIN DE LA DEUXIME PARTIE.


[Illustration: FORT OSTELL.]

1. Entre. 2. Gurite. 3. Mt et drapeau. 4. Tente des soldats 5. Tente
de garde. 6. Cuisine et dortoir. 7. Appartement des officiers. 8.
Four. 9. Tente du boulanger. 10. Tente du capitaine. ll. curies. 12.
Tranche. 13. Canaux. 14. Ponts mobiles. 15. Foss. 16. Abattis. 17.
Revtement.



TROISIME PARTIE.



LE BATAILLON GAUCHE

En Garnison.



CHAPITRE I.

FORT OSTELL.

Aprs avoir donn le rcit complet des aventures de l'aile droite du 65e
bataillon dans sa marche  travers la plaine, l'histoire de la campagne
de l'aile gauche s'impose  l'auteur comme un devoir imprieux. Le but
de cet ouvrage serait manqu et le lecteur serait priv de la partie
sinon la plus intressante du moins bien importante de l'histoire de la
campagne du 65e. Pendant que sous le Lt.-Col. Hughes le bataillon
droit ajoutait  force de fatigues, de misres et de courage une
page glorieuse  son histoire, le bataillon gauche, divis en cinq
dtachements et dispers sur une tendue de cent-cinquante milles,
menait  bonne fin sa mission de pacification. Partout o le 65e a
pass, il a laiss des traces glorieuses de son sjour et c'est surtout
dans l'extrme ouest que l'aile gauche, aprs une vie sdentaire de
six semaines, a su mriter son titre de soldat missionnaire. Prchant
d'exemple, il a pu par sa bonne tenue, sa conduite rgulire, ses
moeurs doues et tranquilles, en imposer  l'esprit impressionnable des
nombreuses tribus sauvages au milieu desquelles il a vcu. Partout,
Sauvages comme Mtis avaient surnomm les volontaires de Montral les
"bons petits habits noirs" et obissaient  leurs officiers avec plus de
respect que de crainte.

Comme il a t mentionn plus haut, il y avait cinq dtachements dont
voici les noms par ordre de distances de Calgarry: vingt hommes de
la compagnie No. 8, sous le commandement du lieut. Normandeau,  la
Traverse du Chevreuil Rouge,  cent milles au nord de Calgarry; la
compagnie No. 1 (vingt-cinq hommes et deux officiers) sous les ordres
du capt. Ostell,  la Rivire Bataille, trente-huit milles au nord du
premier dtachement; vingt hommes choisis des compagnies 1, 3, 4 et 8,
sous le capt. Ethier, aux Buttes de la Paix, trente-cinq milles plus
haut; la compagnie No. 2, avec le capt. des Trois-Maisons comme chef,
 Edmonton, quarante milles au nord des Buttes de la Paix, soit deux
cent-treize milles de Calgarry, et finalement la compagnie No. 7, sous
le lieut. Doherty au Fort Saskatchewan, vingt milles  l'est d'Edmonton.
Ds le l4 mai toutes ces diffrentes garnisons furent mises sous
les ordres du lieut-col. Ouimet qui tenait ses quartiers-gnraux 
Edmonton. La mission de ce bataillon ainsi dispers tait d'abord de
protger les lignes de communication pour permettre le passage libre des
transports de provisions de Calgarry jusqu'au front; mission importante,
comme on peut le voir, car de sa vigilance et de sa fidlit  remplir
son devoir dpendait la vie du bataillon droit. Le second but que ce
bataillon devait atteindre tait la pacification des nombreuses tribus
sauvages au milieu desquelles il sjournait. Chaque dtachement tait
entour de quinze cents  deux mille Sauvages, qui, au commencement
de la campagne, taient dans une excitation extraordinaire, et que
l'arrive des troupes ne fit qu'augmenter plutt que diminuer. Chacun
des postes tait dans la position la plus prcaire, car,  part le
soulvement des tribus environnantes, on craignait  juste raison les
Pieds Noirs qui murmuraient contre le gouvernement et taient pousss 
la rvolte par Gros-Ours lui-mme. Si, un bon matin, il avait plu 
ces messieurs de s'insurger, leur marche naturelle tait de Calgarry 
Edmonton et, l'emportant de beaucoup par le nombre, ils s'emparaient
un  un des forts situs le long de leur route et pas un volontaire de
l'aile gauche n'aurait vcu pour raconter les massacres commis.

Pour ne pas trop embrouiller le lecteur, la vie de garnison de la
compagnie No. 1 fera le rcit du premier chapitre. La position occupe
par les diffrents dtachements tant connue du lecteur, il lui sera
plus facile de comprendre la campagne en procdant par ordre de
compagnies.

Le 5 mai, vers midi, la compagnie No. 1 arrivait  Edmonton avec le
reste de l'aile gauche, moins trois hommes qu'on avait d laisser pour
complter la garnison du Fort aux Buttes de la Paix. Elle alla camper
avec le reste du bataillon  l'est du Fort. La compagnie No. 7 tait
dj rendue au Fort Saskatchewan. Les Nos. 5 et 6 quittrent Edmonton
le mme jour pour se diriger sur Fort Pitt. Le lendemain, les ordres de
brigade commandaient aux capts. Ostell et Bauset de se tenir prts 
partir, avec leurs compagnies, dans les vingt-quatre heures. Il faut
dire ici que les capts. Beauset et Ostell avaient t mentionns
spcialement par le major Perry au major-gnral Strange pour leur
conduite  la Traverse du Chevreuil Rouge, et ces deux capitaines sont
les seuls officiers de compagnie dont il ait t fait une mention
spciale.

[Illustration: CAPITAINE OSTELL.]

Cependant deux heures plus tard un contre-ordre, faisant remplacer la
compagnie No. 1 par le No. 4, fut transmise au bataillon. Le capt.
Ostell devait rester  Edmonton o il serait commandant en chef, ayant
sous lui sa compagnie et la compagnie No. 2,  Edmonton, le dtachement
du Fort Saskatchewan, et les volontaires anglais d'Edmonton. On tait
occup  faire les prparatifs pour entrer dans le Fort quand vers midi,
le 7 mai, le capt. Ostell reut un nouvel ordre du gnral Strange.
Cette fois-ci, il fallait partir,  une heure d'avis, et retourner sur
ses pas jusqu' la Rivire Bataille, soixante et dix milles au sud. Le
mme soir, tous les hommes de la compagnie No. 1 taient en marche et,
trois jours plus tard, aprs un voyage des plus rudes, ils arrivaient
au lieu de leur destination, un vieux chantier isol au milieu de la
plaine,  un mille et demi au nord de la Rivire, Bataille. Pour bien
comprendre la mission de ce dtachement, voici le texte mme des
instructions qu'il avait reues avant son dpart d'Edmonton:

Edmonton, 7 mai 1885.

Instructions  l'officier commandant le dtachement du 65e bataillon 
la Rivire Bataille.

Vous avez t choisi  cause de la rputation militaire que vous vous
tes acquise par votre habilet et votre nergie. La protection de notre
ligne de communication avec la base de nos dpts de provisions est
d'une importance essentielle. Le pays  l'est de votre Fort est bien
difficile et deviendra trs-certainement une ligne d'oprations, le long
de laquelle des maraudeurs indiens essaieront par petites bandes de
s'emparer de nos transports de provisions. Vous occuperez le vieux
chantier de la Baie d'Hudson prs de chez le R. P. Scullen.

Vous le mettrez dans un tat de dfense aussi complet que possible,
construisant une dfense de flanc de manire  empcher l'ennemi de
s'approcher assez pour incendier la maison.

Vous embrasserez probablement la maison du R. P. Scullen dans votre
ligne de dfense. Vous marquerez la porte de vos carabines du Fort 
tous les objets dans les alentours, et habituerez vos hommes  mesurer
au pas ces diffrentes distances de manire  ce qu'ils se les
rappellent, ce qui rendra votre feu plus effectif en cas d'attaque.
Aprs que vous aurez complt la dfense de votre fort, vous emploierez
vos hommes  rparer,  temps perdu, les chemins dans le voisinage de
votre poste, mais, en aucun temps, vous ne laisserez votre fort sans
protection; au contraire, vous exercerez la plus grande surveillance,
jour et nuit.

Il est probable qu'une troupe de carabiniers  cheval aura aussi ses
quartiers-gnraux  votre poste Ils feront une patrouille rgulire
entre la Rivire du Chevreuil Rouge et Edmonton.

Toutes les provisions tant pour les rations des Sauvages que pour les
vtres vous seront confies. Le Pre Scullen, j'en suis sur, vous aidera
de son mieux par ses connaissances et son influence.

Par ordre,

  C. H. DALE, Capitaine,
  Major de Brigade.

Malgr l'apparente prcision de ces instructions, elles ne peurent tre
excutes  la lettre, car contrairement aux informations, il n'y avait
aucune maison habitable sur la rserve du Pre Scullen. Le capitaine
Ostell continua plus loin, et  dix milles au sud, trouva un chantier
qu'aprs une semaine de travail on put mettre en tat de dfense. Le
Lt.-Col. Ouimet approuva plus tard l'action du capitaine Ostell.
Malgr toute la bonne volont possible les travaux de fortification
n'avanaient pas vite, car, vu le petit nombre de soldats qui
composaient le dtachement, chacun avait beaucoup  faire. Il y avait,
comme on le sait, vingt-cinq hommes. Pendant le jour, quatre d'entre
eux, un sous-officier et trois soldats, montaient la garde; et la nuit,
cette garde tait double. A part ces derniers, il faut aussi dduire un
boulanger, un cuisinier, le servant des officiers et deux soldats qui
travaillaient aux corves d'eau et de bois de chauffage. Il restait
donc  peine dix hommes pour travailler aux tranches et autres
fortifications. Cependant au bout de quelques semaines, l'ouvrage tait
presque termin.

Une tranche de deux pieds et demi de profondeur, faite en forme de
carreau, a t creuse tout autour du terrain sur une longueur de deux
cents verges; elle communique au moyen de quatre canaux avec un foss de
cinq pieds de profondeur qui entoure la maison. Un abattis de branches
la protge contre toute attaque immdiate. Des ponts mobiles ont t
poss sur les canaux pour donner plus de facilits de transport aux
voitures de charge qui stationnaient au fort. De fortes barricades ont
t construites pour protger les portes et les fentres. Un mur en
tourbe de six pieds de haut a t lev tout autour de la maison,
au-dessus du foss. Vingt-huit meurtrires perces dans les murs
compltent la dfense du Fort.

Pendant les premiers jours, c'est--dire, jusqu' la fin du mois de mai,
toute la garnison et surtout le capitaine taient sur des pines. Les
travaux de fortification se poursuivaient de sept heures du matin  six
heures du soir et quelquefois mme la nuit. Les Sauvages des alentours
taient dans un malaise perceptible et, malgr les remontrances des
missionnaires qui leur apprenaient  nous considrer comme des frres,
ils attendaient avec anxit les rsultats des batailles qui se
livraient dans l'est. Enfin la prise de Batoche dlivra les garnisons de
leur fausse position. Plusieurs tribus qui avaient quitt leurs rserves
 l'arrive des troupes, revinrent s'y tablir  la fin de mai et tout
rentra dans L'ordre.

[Illustration: LIEUTENANT PLINGUET]

Voici la liste des hommes qui passrent le temps de la campagne au Fort
Ostell: J. B. Ostell, capitaine commandant; A. C. Plinguet, lieutenant;
H. Beaudoin, sergent de couleur; Anatole E. Robichaud, second sergent;
G. Aumond, caporal. Les soldats T. Blanger, J. Bourgeois, A. Cadieux,
K. Caples, A. Chartrand, L. Chalifoux, G. R. Daoust [l], O. Drolet,
Louis Goulet, Emile Baudin, Jacques Labelle, Arthur Lanthier, E.
Latulippe (2), Ludger Longpr, A. Marsan, A. Michaud, A. Narbonne, A.
Ouimet, J. Parent, A. Ppin, H. Picard et Louis Weichold.

[Note 1: Nomm caporal le 23 juin; lev au grade de sergent le 6
juillet.]

[Note 2: Nomm caporal le 6 juillet.]

Les incidents qui marqurent le passage de la compagnie No. 1 au Fort
Ostell sont peu nombreux, l'auteur se borne dans ce rcit  n'en
raconter que les principaux.

Le 12 mai, vers les six heures du soir, un courrier apporta une dpche
au capitaine de la part du Lieut.-Col. Ouimet, lui ordonnant de se
rendre le soir mme chez le Pre Scullen pour avoir une entrevue
particulire. Le capitaine fait immdiatement seller son cheval et
laisse le Lieut. Plinguet en charge du Fort. Il ne revint que le
lendemain matin avec d'assez bonnes nouvelles. Les Pieds-Noirs dont on
redoutait un soulvement taient rentrs dans l'ordre.

Quelques jours plus tard, le 16 mai, le Dr. Powell, un jeune gradu de
l'universit McGill, arrivait au Fort. Il tait officiellement attach
en qualit de chirurgien aux trois garnisons du 65me situes au sud
d'Edmonton, devant tenir ses quartiers gnraux au Fort Ostell. Le
nouveau mdecin tait  peine entr en fonction que tous l'estimaient et
l'aimaient comme un des leurs. En effet, depuis cette date jusqu' la
fin de la campagne, le docteur Powell remplit sa tche avec une fidlit
et un dvouement exemplaires. Il lui fallait faire  cheval une moyenne
de cent cinquante milles par semaine pour visiter les diffrents postes
o son devoir l'appelait. Il voyageait toujours seul, et ne craignait
pas de traverser les rserves des Sauvages qui se trouvaient sur sa
route et o un jour ou l'autre il pouvait tre attaqu et massacr.
Les officiers de chacune des trois garnisons n'ont pas manqu de le
mentionner spcialement dans leurs rapports au commandant en chef 
Edmonton. Le 19 mai, le courrier, qui faisait le service entre le Fort
Ethier et le Fort Ostell, arriva malade au camp. Il tait tomb  bas de
son cheval. Le capitaine fit alors appeler le sergent G. R. Daoust (qui
n'tait que soldat  cette date) et lui confia la mission de remplacer
le courrier malade. Deux jours plus tard, il revenait au Fort aprs
avoir rempli sa mission  la satisfaction de ses chefs.

Le 23 mai, vers onze heures du soir, le corps de garde sort  la hte
pour rpondre  l'appel du soldat Blanger qui monte l'arrire garde.
La nuit est trs-sombre et c'est  peine si l'on peut distinguer  six
pieds devant soi. Blanger jure ses grands dieux qu'il a vu un cavalier
arriver assez prs du parapet et, qu' sa vois, il a chang de direction
et est parti au galop; il ne doute pas que ce ne soit un espion. On fait
alors une patrouille  travers le bois et les marais aux alentours du
Fort. Tous reviennent mouills et de mauvaise humeur.

L'un est tomb de tout son long dans un marais que l'obscurit lui
cachait, un autre s'est frapp la tte sur une branche d'arbre, un
troisime s'est massacr la figure sur une talle d'herbes sches, et
personne n'a pris ni vu un Sauvage; ce n'est donc pas tonnant qu'on
soit de mauvaise humeur. Le reste de la nuit se passa bien tranquille.

Le jour de la fte de la Reine se passa sans autre incident que la
rception d'une liasse de "Patries." C'taient les premires nouvelles
imprimes que l'on recevait. Six jours plus tard, les commissaires
Royaux, chargs de faire une enqute sur les griefs des Mtis, passaient
au Fort. Ils taient trois: Messieurs Forget, Street et Goulet. Le
capitaine Palliser tait avec eux. Il allait se joindre  l'tat-major
du gn. Strange pour y occuper la place de major de brigade. Le mme
soir, le R. P. Scullen vient coucher au Fort, et un grand nombre de
soldats en profitent pour remplir leurs devoirs religieux. Le lendemain
matin, le bon missionnaire clbre la basse messe dans le grenier du
Fort. Tous les soldats y sont prsents ainsi que les commissaires.

C'est le premier service religieux auquel les soldats assistent depuis
leur dpart de Calgarry, le vingt-trois avril dernier.

Le quatre juin, vers les onze heures de l'avant-midi, les soldats
sortent  la hte et prsentent les armes  Sa Grandeur Mgr. Grandin qui
arrte au Fort en passant. Il dne avec le capitaine, et, aprs dner,
les soldats vont le visiter sous la tente. Il leur adresse quelques
bonnes paroles de consolation, puis distribue  tous des mdailles,
scapulaires, etc. Avant son dpart, Sa Grandeur bnit le Fort qu'on
baptise Fort Ostell, puis part en promettant que la premire mission
qui s'tablirait sur la rivire Bataille, en cet endroit, se nommerait
Saint-Jean d'Ostell. Quelques jours plus tard, vers le neuf juin, le
capitaine, ayant reu une dpche spciale, se met, en route pour la
rivire du Chevreuil Rouge. Il se fait accompagner d'un dtachement de
carabiniers  cheval sous les ordres du Lt. Dunn. Le but de sa mission
est d'aider un train trs-considrable de transports  traverser le
pays et arriver en sret  Edmonton. Ce train tait protg par une
quarantaine de volontaire du 9e de Qubec, sous les ordres du Lt.
Dupuy. Il y avait dj huit jours qu'il tait retard  la Traverse du
Chevreuil Rouge par la crue de la rivire. Le capitaine Ostell, mettant
 profit sa connaissance de la rivire par le fait d'y avoir travaill
vers la fin du mois d'avril, lors du passage du bataillon gauche,
russit  faire traverser tout le train aprs dix-huit heures de
travail. Le douze au soir, le capitaine revenait  son Fort, et le
lendemain les officiers du 9e arrtaient en passant.

Le quatorze juin, le capt. Ostell partait pour les Buttes de la Paix
o il allait voir l'agent des Sauvages, un nomm Lucas,  propos de
malentendus survenus entre les Sauvages et lui. Depuis l'arrive des
troupes dans ces territoires, il existait une anomalie trange dans les
rapports des officiers de compagnie avec les Sauvages. Comme le lecteur
a pu le voir plus haut dans l'ordre du gn. Strange, le capitaine Ostell
avait t instruit de voir aux rations des Sauvages, mais aucun ordre
n'avait t donn  l'agent Lucas. Ainsi quand le capitaine demandait 
l'agent de donner telle ou telle ration, ce dernier lui rpondait qu'il
n'avait aucun ordre  recevoir de lui, vu qu'il dpendait du dpartement
des Sauvages et n'avait rien  voir dans les affaires du ministre de la
Milice. Heureusement cette entrevue du capitaine avec l'agent mit fin,
pour quelque temps,  un tat de choses embarrassant.

Le seize juin, on hisse un magnifique drapeau, prsent du Lt.-Col. Amyot
du 9e au capt. Ostell.

Dans l'aprs-midi, on nous apporte des provisions en masse. Tout le bas
du fort tait rempli de sacs de fleur, de sel, de botes de corn beef,
de hard tacks et le reste. Quelques-uns des soldats se dcouragent, car
il y a de quoi nous faire subsister jusqu'au printemps prochain.

Le vingt juin cessa le systme organis des courriers. Depuis l'arrive
des troupes, on avait tabli six postes de courriers entre Calgarry et
Edmonton. Le premier poste tait de Calgarry  Scarlet, une distance de
quarante milles; le deuxime de Scarlet  Millar, quarante-cinq milles;
le troisime de Millar  la Traverse du Chevreuil Bouge, quinze milles;
le quatrime de la Traverse du Chevreuil Rouge  la Rivire Bataille,
trente-cinq milles; le cinquime de la Rivire Bataille aux Buttes de
la Paix, trente-huit milles, et le dernier des Buttes de la Paix 
Edmonton, quarante milles. A chaque poste, except au troisime, il y
avait deux courriers. Par ce systme les dpches se transmettaient
rgulirement toutes les vingt-quatre heures entre Calgarry et Edmonton,
sur une distance de deux cent treize milles. Le vingt-cinq juin, a
commence enfin  avoir l'air du dpart. Le lieutenant peut  peine
contenir sa joie, chacun lit sur sa figure la bonne nouvelle. Vers les
six heures, le capitaine runit ses hommes pour leur distribuer des
chemises et des caleons, puis il leur communique la dpche Suivante:

Fort Edmonton, 24 juin 1885.

Au Capt. OSTELL, Commandant,

Rivire Bataille.

Monsieur,

J'ai ordre du Lt.-Col. Ouimet de vous avertir de faire des prparatifs
immdiats pour conduire votre compagnie au Fort Edmonton o vous devrez
vous rapporter pas plus tard que lundi prochain, le vingt-neuf courant.

On vous envoie des waggons pour le transport. Vous emporterez avec
vous tout le bagage, armes, habits et quipement de campagne de votre
dtachement.

Vous ordonnerez aux deux hommes des Carabiniers  cheval du Lt. Dunn,
qui sont chez vous, de prendre la charge de votre poste, et vous
prendrez d'eux les reus de tous les effets et provisions que vous
laisserez  la Rivire Bataille.

J'ai l'honneur d'tre,

Monsieur,

Votre obissant serviteur,

  Capt. G. BOSS,
  Major de Brigade.

Il est impossible de dpeindre la scne qui suivit la lecture de cette
lettre. Il faut avoir endur toutes les souffrances de cette campagne,
avoir souffert de tous les ennuis de ces solitudes pour comprendre ce
qu'est l'ordre du retour. Le lendemain, chacun prpare son bagage et ce
ne fut pas long. Dans l'aprs-midi, Bobtail, chef des Cris, vint visiter
le Fort avec sa femme; il est accompagn de jeunes Sauvages parmi
lesquels Pic de Bois. Bobtail est un homme qui parat arriver  la
soixantaine. Il a une figure trs-intelligente, mais son regard n'est
pas franc et, quand il parle, on dirait qu'il n'exprime que la moiti de
ce qu'il pense. Il tait mont sur un magnifique mustang gris fer. Il
portait sur sa poitrine une mdaille "Victoria" en argent. De longues
plumes ornaient sa coiffure de peau de loutre.

Pendant qu'il essaie de se faire comprendre du capitaine, un autre
Sauvage, de costume encore plus trange, entre en scne. C'est Alexis,
surnomm le Prtre des Montagnes. De loin, il ressemble trangement
au fameux vicaire de Wakefield. Grimp sur une haridelle aux allures
douteuses, une grande croix rouge flanque au milieu du dos, un vieux
chapeau enfonc sur le crne, il avait un air de Sancho Pana impossible
 dpeindre. Cependant cet homme au costume original est devant Dieu
un des plus grands hommes de l'Ouest. Quand il descendit de cheval,
sa figure asctique et son apparence religieuse impressionnrent les
soldats. On put alors voir son costume au complet. Il porte une grande
jaquette bleue, un chle blanc avec une grande croix en flanelle rouge
sur les paules, sa tunique est rouge comme sa croix. Il a en outre un
crucifix  sa ceinture. Il parla en franais et servit d'interprte 
Bobtail. Alexis obtint un permis du capitaine sur la parole de Bobtail,
qui en faisait de grandes louanges. Cette nuit personne ne put dormir.
Il tait deux heures du matin quand on cessa de parler du prochain
voyage.

Le lendemain, vingt-sept juin, vers les quatre heures et demie de
l'aprs-midi, la compagnie No. 1 quitta le Fort Ostell et se mit
joyeusement en route pour Edmonton.



CHAPITRE II.

FORT EDMONTON.

Dans le but de procder systmatiquement au rcit des vnements qui se
rattachent au sjour de l'aile gauche du 65e bataillon dans les forts
qu'il a eu pour mission de dfendre, Edmonton suit immdiatement Ostell.
Aprs la compagnie No. 1, passons  No. 2. L'auteur a hsit quelque
temps  placer le rcit de la dfense d'Edmonton  la seconde place,
car son importance lui donne droit  la premire. A Edmonton en effet
taient les quartiers gnraux du commandant en chef de toute la ligne
de dfense de Calgarry  Fort Pitt. Ce n'est qu'aprs mre rflexion et
pour rendre plus claire dans l'esprit du lecteur la position de chaque
compagnie du bataillon, que l'auteur s'est dcid  faire le rcit en se
basant sur l'ordre des compagnies dans le bataillon.

Edmonton n'est rien autre chose qn'un gros bourg que les citoyens de
l'endroit ont qualifi du titre pompeux de (town) ville. Cette ville
(puisqu'on l'appelle ainsi) est situe  un mille de la Saskatchewan et
est, en gnral, bien btie. Toutes les constructions sont en bois, il
n'y a que deux maisons en brique. Les habitants de la ville sont pour la
plus grande partie des Anglais, les Canadiens rsident aux environs sur
les terres qu'ils ont dfriches.

[Illustration: FORT EDMONTON--(Vue intrieur.)]

Sur les bords de la Saskatchewan s'lve le fort de la Baie 'Hudson. Ce
fort, dont les murs consistent en pieux enfoncs en terre et fortement
lis les uns aux autres, renferme le magasin de la Baie d'Hudson, les
quartiers des employs et des dpendances considrables. Comme il
est muni d'un bon puits qui peut fournir de l'eau _ad libitum_  une
garnison assez considrable, il pourrait soutenir un assez long sige
contre des troupes qui ne seraient pas munies d'artillerie. Sans tre
d'une libralit excessive ni d'une politesse extraordinaire, les
employs de la compagnie de la Baie d'Hudson nous ont cependant tmoign
assez de sympathie. Les marchands nous ont bien vendu leurs marchandises
au plus haut prix, et l'on sait ce que c'est que le plus haut prix dans
l'Ouest; mais c'tait pour eux une occasion unique de voir de leurs yeux
de l'argent. Car il faut dire que cette expdition du Nord-Ouest a t
un bonanza pour cette rgion. Lorsque nous y sommes arrivs, l'argent y
tait des plus rares, le cultivateur, le producteur changeaient leurs
produits contre de la marchandise et la plupart du temps l'argent
n'entrait pour rien dans toutes ces transactions. Notre arrive a t
comme un: torrent d'argent qui a envahi le pays. Les semences taient
presque termines et les cultivateurs attendaient la moisson les bras
croiss; tout--coup, grce  la rvolte, les voil qui louent leurs
chevaux au gouvernement  raison de $8.00 par jour pour deux chevaux et
de $12.00 pour quatre. Ils vendent leurs animaux cent pour cent plus
qu'ils ne valent et ainsi de suite pour leurs autres produits. La
compagnie de la Baie d'Hudson avait une quantit de provisions en
magasin, le gouvernement a tout achet au maximum. Si on pouvait en
ce cas-ci appliquer, pour trouver la cause de la rbellion, le vieux
proverbe "le vrai coupable est celui  qui le crime profite," on
n'aurait pas besoin de se demander si certains fournisseurs ne sont pas
au fond de cette affaire, car plusieurs y ont fait fortune. D'un autre
ct, les missionnaires ont perdu toute leur influence sur les Mtis et
les Sauvages en rvolte. Les chefs de ces rebelles leur ont reprsent
les prtres comme des tratres vendus au gouvernement. La preuve, c'est
que les Sauvages ont massacr deux missionnaires, ce que n'avaient
jamais fait auparavant mme les Sauvages idoltres.

Les blancs ont aussi  se plaindre du gouvernement, Il y a ici
d'honntes colons canadiens et anglais qui sont tablis sur des terres
qu'ils possdent depuis plusieurs annes et qui, cependant, n'ont encore
pu obtenir de lettres patentes.

Si les choses continuent ainsi, avant longtemps, nous aurons une seconde
rbellion  abattre et cette fois ce ne serait plus une rvolte de Mtis
mais de colons canadiens et anglais. L'on se plaint aussi beaucoup du
monopole exerc par la compagnie de la Baie d'Hudson et de la conduite
des agents des Sauvages. L'on tient ces derniers responsables en grande
partie des troubles qui ont clat dans certaines tribus. On leur
reproche leur incapacit, leur malhonntet dans certains cas et souvent
leur ignorance complte des moeurs et coutumes des gens sur les intrts
desquels ils ont la charge de veiller.

[Illustration: LIEUTENANT CHAUREST]

Ce sont toutes des nominations politiques; tant qu'il en sera ainsi, les
choses ne changeront pas.

Les notes qui prcdent ont t cueillies a et l, elles ont t
fournies  l'auteur par les colons canadiens des environs, si elles
ne sont pas exactes, elles reprsentent du moins l'tat d'esprit dans
lequel se trouvaient nos compatriotes de l'Ouest quand nous sommes
passs  Edmonton.

[Illustration: CAPT. DE TROIS MAISONS.]

Le bataillon droit du 65e arriva  Edmonton le 1er mai; quatre jours
plus tard le bataillon gauche entrait aussi au Fort. Aprs que la
division du bataillon et t dcide, le gnral Strange confia  la
compagnie No. 2 la garde de cette place importante. Le capitaine des
Trois-Maisons, assist des Lts. DesGeorges et Charest, tait l'officier
en charge du dtachement du 65e, mais le gnral Strange qui y tenait
encore ses quartiers gnraux, en tait le commandant. Le 14 mai, le
Lieut-Col. Ouimet arriva de Calgarry  Edmonton, accompagn du Major
Brisebois, ancien officier de la Police  cheval et fondateur du Fort
Brisebois connu aujourd'hui sous le nom de Calgarry. Le voyage de
Calgarry  Edmonton, deux cent quinze milles, avait t fait en quatre
jours. L'arrive du colonel fut salue par des cris de joie de la part
de tous les soldats du bataillon. A peine descendu de voiture, le
colonel alla se rapporter au Major-Gnral Strange qui le flicita sur
son heureux retour. Il le remercia des services qu'il avait rendus  la
division d'Alberta par la manire habile dont il s'tait acquitt de
sa mission  Ottawa, ajoutant qu'il regrettait que pour des raisons
politiques il s'tait rpandu tant de fausses rumeurs au sujet de ce
voyage.

La mme aprs-midi, le gnral Strange quittait Edmonton en bateau,
accompagn du 92me d'Infanterie Lgre de Winnipeg, en route pour
Victoria o l'attendait le bataillon droit du 65me. Un ordre de
brigade, lu avant le dpart du Major-Gnral, enjoignait au Lieut-Col.
Ouimet de rester  Edmonton comme commandant militaire du District avec
le contrle des dtachements du 65me en garnison dans les diffrents
postes, la surveillance des Sauvages des rserves environnantes.
Il reut aussi instruction spciale de veiller  maintenir les
communications de la colonne expditionnaire du Gnral Strange, et
d'assurer son approvisionnement dont la base tait Calgarry. A part
les officiers dj nomms, le Capt. Boss, capitaine paie-matre du
bataillon, resta  Edmonton. Le Major Brisebois qui avait offert ses
services fut accept comme officier d'tat-major et ses services ainsi
que son exprience furent d'un grand prix.

[Illustration: FORT EDMONTON (Vue extrieur.)]

Ds le lendemain du dpart du Gnral Strange, une dputation des
Canadiens et des Mtis de St-Albert, compose de cinq reprsentants des
deux nationalits, se rendit auprs du Colonel Ouimet avec une lettre
de Mgr Grandin. Ils reprsentrent qu'une _Danse de la Soif_ avait t
convoque par des missaires de Gros-Ours sur la rserve de la Rivire
_Qui But_,  dix milles en arrire de St-Albert. Le but de cette
assemble tait de dclarer la guerre aux blancs, et les Sauvages s'y
rendaient de tous cts. Il y avait mme une date fixe, le 24 mai, pour
le pillage et le massacre des habitants de St-Albert et d'Edmonton. Sur
la suggestion du Colonel, le lendemain, une grande assemble de tous
les Canadiens et les Mtis de St-Albert eut lieu, et soixante et quinze
Mtis aprs avoir prt le serment d'allgeance, reurent des armes
et se mirent en tat de dfense. M. Samuel Cunningham [3] tait
leur capitaine; il tait assist de MM. Bellerose et Maloney comme
lieutenants. Le mme soir vingt-cinq des nouveaux volontaires taient
mis en service actif et placs en claireurs tout prs de la rserve
pour surveiller les Sauvages et pour se renseigner sur leurs desseins.
Ils firent, si bien leur devoir que les Sauvages, au bout de quelques
jours, abandonnrent leur projet de danse et retournrent sur leurs
rserves Respectives.

[Note 3: M. Cunningham a t lu l'automne dernier membre du Conseil
du Nord-Ouest.]

Un vnement important qui marqua le passage du bataillon en cet endroit
fut la procession de la FTE-DIEU. Environ cinquante hommes de la
compagnie No. 2  Edmonton et de la compagnie No 7 au Fort Saskatchewan
y prirent part et servirent d'escorte au Saint-Sacrement, l'arme au
bras, avec leurs officiers. N'eut-ce t l'absence de la musique du
rgiment on se serait cru  Montral. Le zle que dployrent en cette
circonstance les habitants de St-Albert pourrait tmoigner  lui seul
de l'estime qu'ils avaient pour le bataillon. Chacun avait envoy sa
voiture pour transporter les volontaires et le voyage fut des plus gais.
Aprs la messe, un dner splendide, prpar par les soeurs grises de la
Mission, fut servi aux soldats dans une des grandes salles de l'vch.
Il serait  propos de mentionner ici l'oeuvre immense que font les
religieuses de cet ordre en cette localit. tablies dans le pays
depuis plusieurs annes, elles y ont fond un orphelinat sous la haute
protection de l'vque. Recueillant, un peu partout, de pauvres petits
enfants indiens, elles les lvent dans la voie de la vertu la plus
svre et, tout en prparant leurs mes  la grce, dissipent les
tnbres de l'ignorance o sont plongs leurs jeunes esprits. Aussi
quelle agrable surprise pour les volontaires que d'entendre ces jeunes
pupilles chanter "Les Souvenirs du Jeune Age" en bon franais, prononc
avec un accent mtis inimitable, et le "Home sweet home" en bon anglais.
A part cette instruction intellectuelle, les bonnes religieuses
habituent leurs lves aux travaux manuels de toute sorte et les
disposent  mieux goter tous les bienfaits de la civilisation.

Quelques jours aprs cette fte, les employs suprieurs de la Compagnie
de la Baie d'Hudson lancrent un dfi aux officiers pour un concours de
tir. L'enjeu tait un dner chez M. Pagerie. Et ce n'tait pas peu de
chose. M. Pagerie tait un clbre cuisinier franais qui s'tait fix
 Edmonton depuis quelques annes et y perdait peu  peu, faute de
pratique, la mmoire des fameux plats qu'il servait jadis  ses clients.
La palme resta au 65me. Le Col. Ouimet, le Capt. Baby et le Lieut.
DesGeorges furent les vainqueurs par dix-sept points.

Jusqu'au 22 mai, rien de bien extraordinaire ne vint troubler la
monotonie de la vie de garnison. Ce jour-ci cependant la nouvelle de la
victoire de Batoche ramena la joie dans tous les esprits et il y eut de
grandes rjouissances au camp. Deux jours plus tard, on clbrait
avec pompe l'anniversaire du jour de la naissance de Notre Gracieuse
Souveraine. Il y eut fusillade et le canon tonna. Le reste du mois
s'coula sans incident remarquable.

Le 9 juin, la compagnie des volontaires Mtis de St-Albert fut envoye
en expdition au Lac la Biche pour rassurer les esprits et intercepter
Gros-Ours qui, suivant les rapports de certains Mtis, se sauvait dans
la direction du Lac Froid. Le Lieut. DesGeorges reut le commandement de
cette expdition.

[Illustration: LIEUTENANT DES GEORGES.]

Quelques jours plus tard, la troupe revenait avec la bonne nouvelle que
sa mission avait t remplie avec succs. Enfin arriva le 24 juin, fte
nationale de tous les Canadiens. Tous les volontaires du 65me, tant du
Fort Saskatchewan que d'Edmonton, se dirigrent sur St-Albert o une
messe solennelle fut chante par Sa Grandeur Mgr. Grandin. Tous les
soldats y assistrent en armes. Aprs le service divin, il y eut grand
dner  la Mission. Dans l'aprs-midi, aprs un joli concert fourni par
les lves de l'orphelinat, eut lieu la grande assemble des Mtis de
St-Albert. Des discours patriotiques furent prononcs par le R. P.
Lestang, le Col. Ouimet, M. A. Forget, Ecr., Joseph Gauvreau, agent
des terres, les Capts. Ethier, Doherty, et autres. C'tait la
premire assemble publique donne sous les auspices de la Socit Si
Jean-Baptiste de St-Albert, fonde le matin mme.

A peine revenus de cette fte, le Colonel reut du Gnral Middleton
une dpche spciale lui ordonnant de rassembler au plus tt les divers
dtachements du 65me et de descendre  Fort Pitt par bateau. Le 29
juin au soir tous taient runis auprs du Fort. Avant leur dpart, les
citoyens de St-Albert crurent devoir offrir aux officiers un grand dner
d'adieux. Les choses furent conduites  merveille. Le menu y tait
excellent et ne fut surpass que par les discours patriotiques des
orateurs.

Le lendemain aprs-midi, le vapeur "_Baronness_" arrivait au Fort et
le mme soir le 65me disait adieu  Edmonton, en promettant de ne
l'oublier jamais, mais esprant sincrement n'tre jamais forcs d'y
revenir sous les mmes circonstances.



CHAPITRE III

FORT SASKATCHEWAN.

Vendredi, le 1er mai, le bataillon droit tait rendu  Edmonton. La
veille, le major-gnral Strange avait inform le Lt.-Col. Hughes qu'il
serait ncessaire d'envoyer un dtachement du 65e  Fort Saskatchewan,
un poste de la Police  cheval,  une vingtaine e milles  l'est
d'Edmonton, sur la branche nord de la Saskatchewan. En conformit avec
les instructions reues, le Lt.-Col. Hughes dut prendre une compagnie de
l'aile droite. Son choix tomba sur la compagnie Mo. 7 commande dans
ce moment par le Lt. C. J. Doherty qui remplissait _pro tempore_ les
fonctions de capitaine; le lieut. A. E. Labelle devait aider au Capt.
Doherty  remplir ces fonctions importantes. En obissance aux ordres
reus, la compagnie laissa Fort Edmonton  sept heures du matin, le
lendemain, 2 mai. Elle tait compose comme suit:

Capitaine C. J. Doherty, commandant; Lieut. A. E. Labelle; Sergent-Major
G. E. A. Patterson; Sergent de couleur Arthur Laframboise; Sergents
Edouard Terrous et E. Desnoyers; Caporaux Joseph Moquin, Charles Cox et
Philippe J. Mount; Soldats Joseph Audette, Narcisse Breux, Fred. Bury,
F. Brousseau, D. Caron, D. Clifford, A. E. Clendenning, N. Fafard, L.
Fournier, James Kelly, Thos. Kennedy, Adolphe Laberge, Emile Lefebvre,
E. Lafontaine, Ulric Lamontagne, J. Victor Marien, A. E. Marien, Jos. E.
Monette, Alfred Marsouin, Albert Perreault, John Polan, Michael Roach,
Georges Smith, Pierre Schinck, Lucien Sauriol, J. E. Thriault, Chs.
Thuot, L. P. Wilson; trompette, Octave Giroux; tambour, A. Rmillard.

[Illustration: CAPT. DOHERTY]

La route d'Edmonton  Fort Saskatchewan est passablement bonne, mais les
chevaux tant fatigus par la dernire marche de Calgarry  Edmonton,
on n'arriva au Fort que quelques heures plus tard. A mi-chemin le
dtachement fit une halte, et alla luncher  une espce d'htel tenu par
un ancien Montralais, qui, il y a quelques annes passes, tait chef
de cuisine au St. Lawrence Hall. Ce premier repas plut tellement aux
voyageurs que plus tard jamais aucun officier ou homme de la garnison,
qui quittait le Fort Saskatchewan en route pour n'importe quel antre
endroit, ne manquait d'arrter chez "Pagerie" en passant; on se sentait
un apptit extraordinaire  la vue du vieux chantier transform en
restaurant. Soit dit entre parenthses que des malins faisaient circuler
des rumeurs allant  dire qu'une certaine demoiselle aux yeux bleus,
fille de l'htelier, tait un aimant plus puissant que l'hospitalit de
Pagerie lui-mme. Quoiqu'il en soit, lors de cette premire visite, le
devoir fora les officiers et les hommes  quitter l'endroit, et,  deux
heures de l'aprs-midi, la compagnie No. 7 gravissait le monticule sur
lequel le Fort tait situ. On avait d traverser en bac hommes, chevaux
et quipage.

Ce moyen de transport est m par la force du courant de la Saskatchewan,
qui comme celui de toutes les rivires qui prennent leur source dans les
Montagnes Rocheuses, est trs-rapide. Le systme qui fait fonctionner le
bac est des plus simples et cependant il causa une certaine surprise aux
volontaires qui ne l'avaient encore vu en opration. Une corde en fil de
mtal est tendue d'une rive  l'autre, fixe  deux poteaux trs-levs
sur l'une et l'autre rives. Deux petites roues courent tout le long de
cette corde. A chacune de ces roues est attach un cble qui est fix
autour d'une troisime roue  bord du bac mme, vers le milieu. En
faisant fonctionner cette dernire roue d'un ct ou de l'autre, la
corde, pose dans la direction o l'on veut aller, se raccourcit, attire
le bac du ct indiqu et, le mettant dans le courant, l'entrane sur la
rive oppose.

Au moment o la compagnie grimpait la cte du Fort, quatre de front, la
garnison, sous les ordres du Sergent-Major Parker de la Police  cheval
(le commandant, Major Griesbach, tant absent), sortit sous les armes
et, aprs avoir salu les arrivants par une fusillade, prsenta les
armes. Le compliment fut aussitt rendu et, quelques minutes plus tard,
la compagnie entrait dans ses nouveaux quartiers. On fixa immdiatement
les tentes dans le carr des casernes puis tous prirent un repos bien
mrit, aprs une marche d'au-del de 220 milles.

Le fort est plac dans un endroit trs-pittoresque. Situ sur la cime
d'un monticule, il domine la rivire dont les eaux bourbeuses s'lancent
avec tant de force que l'on dirait qu'elles vont, d'un moment  l'autre,
emporter avec elles la cte de sable elle-mme. Le fort, comme on tait
convenu de l'appeler, est entour de tous cts par des broussailles,
ce qui ne peut que favoriser l'espionnage d'ennemis comme on en redoute
dans ces territoires. Les fortifications consistent en une clture basse
faite de pieux plants dans le sol; une seconde range de pieux, dix
pieds de haut, est plante derrire la premire. Cette clture entoure
un terrain quadrangulaire d'environ deux cents verges de front sur une
profondeur de cent cinquante. Sur ce terrain il y a six btiments; les
quartiers de l'officier-commandant, une maison plus petite, situe tout
auprs, servant de logement aux officiers de la compagnie, une caserne,
et une salle de garde. Cinq bastions, garnis de meurtrires, font
saillie dans la palissade et donnent un abri sr, derrire lequel on
peut combattre avec succs toute attaque contre le Fort.

A l'arrive du dtachement du 65e, ce fort tait dfendu par dix-sept
hommes de la Police  cheval, sous les ordres de l'inspecteur Griesbach.
Plus tard le nombre des hommes de police fut rduit  sept ou huit. Ds
le lundi suivant, le 4 mai, le capitaine donna des ordres qui fixaient
la discipline quotidienne. Le lever devait avoir lieu  six heures. Il y
aurait cinq heures d'exercices; une avant djeuner, deux avant dner et
deux autres pendant l'aprs-midi; le coucher avait lieu  dix heures.

Ce mme jour, l'inspecteur Griesbach, lev au rang de major par le gn.
Strange, fit l'inspection de la compagnie. Il dit qu'il tait charm de
l'apparence et des qualits militaires des hommes, mais ajouta
qu'il regrettait que leurs habits et accoutrements ne fussent plus
convenables.

A partir de cette date jusqu' la fin de la campagne, tous
s'appliqurent  leurs devoirs respectifs, et les recrues, qui n'taient
pas peu nombreuses, acquirent une connaissance suffisante des mouvements
militaires pour parer  toute ventualit.

Dimanche, le 10 mai, la compagnie se rendit  la petite chapelle
catholique situe dans le village, ou plutt, comme disent les gens de
l'Ouest, dans la cit de la Saskatchewan. Le Rv. Pre Blais, O. M. I.,
qui est cur de cette paroisse, y dit la sainte messe.

Ce prtre dvou est natif des Trois-Rivires, et est le frre du Rev.
Pre Blais, suprieur du Collge de Nicolet.

Quoiqu'encore jeune, cet aptre a la charge de trois paroisses, ce qui
veut dire une centaine de milles dans ce pays de distances magnifiques.
Par son zle et son esprit de sacrifice dans l'accomplissement de ses
devoirs sacrs, il s'est fait aimer de tous ceux au milieu desquels la
Providence l'a plac. Sa bont exceptionnelle  l'gard des membres de
la compagnie No. 7 ne sera jamais oublie par ceux-ci, et les officiers
comme les hommes sauront, chaque fois que leur pense retournera
aux jours passs sur les rives de la Saskatchewan, se rappeler avec
reconnaissance le saint aptre et ami qu'ils avaient l-bas; ils
espreront sans cesse pouvoir un jour lui souhaiter la bienvenue dans
sa province natale. La messe fut servie par le sergent de couleur
Laframboise, (fils de feu l'hon. juge Laframboise) et par le sergent
Eugne Desnoyers, (fils de Son Honneur le juge Desnoyers). Un choeur
improvis, dirig par le Lt. A. E. Labelle, fit rsonner les votes de
la mission de tons inconnus jusqu' ce jour.

Les membres de la compagnie professant la religion protestante eurent un
service dans les casernes; le R. P. Biais y officiait.

On n'avait pas jusqu' ce jour, malgr les rumeurs qui circulaient
gnralement, vu aucun Sauvage hostile dans les environs, et la galante
compagnie No. 7 commenait  craindre qu'elle n'et que peu de chances
de moissonner aucun laurier dans la campagne. Lundi, le 11, on reut au
Fort la nouvelle que les Sauvages et les Mtis de la Rivire Bataille
devaient se soulever, intercepter et s'emparer d'un convoi de provisions
qui marchait de Calgarry  Edmonton. Le major Griesbach reut des ordres
lui commandant de se rendre  la rivire Bataille, avec toute la police
 cheval du Fort, pour arrter les chefs de ce mouvement. Il quitta le
Fort  une heure avance de la veille, laissant la garnison sous le
commandement du Capt. Doherty.

La journe du mardi se passa sans incident; mais vers minuit et demi, le
mercredi matin, la sentinelle, en devoir dans le bastion du Nord-Est de
la palissade, crut devoir appeler le sergent de garde. Le sergent de
couleur Laframboise, en devoir ce soir l, se rendit au bastion. Aprs
quelques minutes d'attente, il put voir les broussailles s'agiter et
entendre des sifflements sourds presque immdiatement suivis de cris
imitant ceux du coyote ou louveteau des prairies. Le sergent alla
immdiatement rveiller le capitaine qui, sans perdre de temps fut sur
les lieux, accompagn du Lt. Labelle. Deux claireurs mtis qui taient
au Fort dclarrent, aprs avoir entendu les cris des broussailles, que
ce ne pouvaient tre ceux d'aucun animal, mais plutt, ceux dont se
servent ordinairement les Sauvages quand ils sont dans le sentier de
la guerre. Toute la compagnie fut bientt sur pied. En un instant, les
bastions taient occups par diffrentes divisions et chacun tait  son
poste. videmment les rdeurs durent s'apercevoir que la garnison tait
prpare  les recevoir chaudement et que prendre un Fort dfendu par
une milice canadienne est chose plus difficile que l'on pense, car ils
se retirrent peu  peu, et au petit jour les signaux de ralliement se
rptaient dans la distance.

Le capitaine crut alors devoir envoyer deux claireurs, de longue
exprience comme trappeurs, pour examiner les bois environnants et
faire rapport an commandant. Aprs une patrouille faite avec soin, ils
revinrent au fort et dclarrent qu'ils taient srs qu'une bande de
Sauvages avait rd aux alentours de la place. Plus tard on apprit que
les Sauvages avaient eu connaissance du dpart du major et d'une partie
de la garnison, et avaient probablement cru l'occasion favorable pour
saccager le fort. Cependant, comme on a pu le voir, la surveillance des
braves de Montral gta la sauce.

Pendant le sjour de ce dtachement dans le fort, plusieurs officiers
vinrent y faire visite; entr'autres le Gen. Strange, les capitaines
Giroux et Boss et les lieutenants Ostell, Hbert et DesGeorges. Les uns
comme les autres ne purent que faire des loges de la bonne tenue des
hommes.

Dans la nuit du 24 de mai, le soldat Laberge, qui tait de garde dans
le bastion, aperut deux cavaliers qui s'approchaient du fort avec
des allures suspectes. Ne recevant aucune rponse  son qui vive! il
dchargea sa carabine et les vit prendre au galop un chemin oppos. La
sentinelle du bastion plus loin fit aussi feu sur les fuyards et les vit
prendre,  la course, la direction des ctes du Castor.

Le lendemain, on clbra l'anniversaire de la naissance de la reine
Victoria. Dans l'avant-midi, il y eut une partie de _base ball_ entre
neuf membres du 65e et neuf de la Police  cheval et des claireurs; la
victoire resta  ces derniers.

Dans l'aprs-midi un programme trs-bien rempli de jeux de toutes sortes
fut excut  la lettre.

Pendant la veille, il y eut un grand bal dans les casernes. Parmi les
personnes prsentes, il y avait Mesdames major Griesbach; major Butler,
A, Lang et Delles Mary Undine Wragge, fille de feu le col. Wragge,
J. Inglis, soeur de Made Lang et aujourd'hui pouse du Dr. Tofield,
chirurgien-gnral de la division d'Alberta, et MM. major Griesbach, Dr.
Tofield, capitaines des Trois-Maisons et Doherty, et Lt. Labelle.

Il tait une heure du matin quand la danse cessa. Des rafrachissements
furent distribus par le sergent-major Patterson, prsident du comit
des jeux.

Le 3 de juin, sur la permission du Lt.-Col. Ouimet, huit hommes de la
garnison sous les ordres du Lt. Labelle, se rendirent  St. Albert pour
prendre part  la procession de la Fte-Dieu.

Quelques jours plus tard, le Lt.-Col. Ouimet visita le fort. Il se
dclara satisfait au plus haut degr et flicita les officiers et les
hommes sur leur conduite.

L'vnement le plus important qui suivit fut la clbration de la fte
St. Jean-Baptiste. Quinze hommes se rendirent  St. Albert sous le
commandement du Capt. Doherty pour prendre part  la fte. Ce fut l que
le Lt.-Col. Ouimet annona qu'on avait reu des ordres de retourner 
Montral aussitt qu'un bateau, envoy de Fort Pitt, serait arriv 
Edmonton. La nouvelle fut reue avec beaucoup d'enthousiasme: la vie
de garnison devenait monotone et, malgr tous les charmes de la vie
militaire, tous commenaient  raliser que rien ne peut remplacer le
foyer absent.

Ds leur retour au fort, les soldats ne furent pas lents  rpandre la
bonne nouvelle parmi ceux qui avaient fait la garde en leur absence; et
les prparatifs du dpart furent commencs.

Le dimanche au soir, le capitaine Doherty alla souper chez M.
Fitzpatrick sur l'invitation de ce dernier. M. Fitzpatrick est le frre
du savant avocat qui a dfendu le malheureux Riel; c'est un cultivateur
trs-riche; entr'autres proprits, il est possesseur d'un vaste terrain
situ sur la rive nord de la Saskatchewan, vis--vis le Fort. Le R.
P. Blais et M. Reid, qui est aussi un cultivateur fortun, taient au
nombre des invits.

Le lendemain matin, le camp tait lev et chacun se mettait en route, le
coeur gai, pour Edmonton o l'on arriva vers les dix heures. Il n'y eut
qu'un seul endroit en route o les soldats prouvrent quelque peine.
Ce fut lorsqu'on passa devant le petit htel de Pagerie; pas un qui ne
jett un regard de regret et d'envie vers l'unique fentre de la maison
d'o "l'ange de la Fort" envoyait  chacun le baiser d'adieu.

Avant de clore ce chapitre, un mot sur la conduite et les amusements de
cette garnison.

La discipline et la subordination des hommes a toujours t exemplaire.
La satisfaction du commandant de la compagnie a t telle, qu'il a cru
devoir donner les galons de lieutenant aux trois sergents de cette
compagnie avant d'arriver  Montral.

Les quelques semaines de sjour au Fort n'ont pas t sans amusement.
Les hommes donnaient leur temps perdu au jeu de balle, tandis que le
Lt. Labelle,  la recherche d'un moyen quelconque de tuer le temps,
dcouvrait un jeu de paume qui fut immdiatement plac dans la cour du
fort. Que de fois la lune clairait la fin de quelque partie chaudement
conteste,  laquelle les dames du Fort ne refusaient pas de prendre
part. D'autres fois lorsque les ombres de la nuit foraient les joueurs
 cesser la partie, l'on se dirigeait bras dessus bras dessous vers
le bas de la colline et, pour le galant lieutenant, ce n'tait pas la
partie la moins intressante du programme.

Pendant ce temps, le capitaine plus srieux, comme le requraient, son
ge et sa position, fumait paisiblement une pipe de tabac en compagnie
du major Griesbach et gotait, avec dlices, l'hospitalit de la dame du
Major dont l'excellence des tartes au flan n'tait surpasse que par la
cordiale politesse avec laquelle elles taient offertes.

Pour tout rsumer, la compagnie No. 7 n'a pas de souvenirs fcheux de
son sjour au Fort Saskatchewan. S'il y avait des jours ennuyeux et
des nuits d'alarme il y avait d'autre ct des heures de plaisir et
d'amusement; et lorsqu'officiers comme soldats ramnent leurs penses 
ces jours de vie militaire, tous s'accordent  rpter le vieil axiome:
"s'il y a dans la vie de mauvais quarts d'heure, il y a aussi de belles
journes."


[Illustration: FORT ETHIER. A.-Casernes. B.--Bastion. C.--Maison de
l'interprte. D.--curies E.--Maison de l'agent.]




CHAPITRE IV.

FORT ETHIER.

Le lecteur se rappelle que, lors de la marche du bataillon gauche de
Calgarry  Edmonton, vingt hommes avaient t laisss aux Buttes de
la Paix, sous les ordres du Lieut. Villeneuve, en conformit avec
les ordres du gnral Strange. Cette garnison, qui devait plus tard
s'illustrer par la construction d'un fort superbe, qu'elle a laiss
comme souvenir de son passage sur la rive sud de la Petite Rivire au
Calumet, mieux connue sous le nom de rivire de la Paix, se composait
comme suit: Lieut. Villeneuve; de la 8e compagnie, Sergent L. Favreau,
aussi de la 8e; caporal Eusbe Beaudoin de la 1re compagnie; et des
soldats Napolon Robert, et Ferdinand Robert du No 1; J. Savard, J.
Connolly, E. Tailor, et Joseph Chapleau, No 3; N. Bourdeau, A. Gravel,
F. Dpatie, et A. Hbert, No 4; J. Sanschagrin, X. Quvillon, D. Mnard,
Edouard Gervais, L. Favreau, F. X. de la Durentaye, J. Lamarche et M.
Deslauriers, No 8.

Ds le lundi, 4 de mai, au matin, ce dtachement prit possession d'un
chantier situ sur la ferme du Gouvernement, et se mit immdiatement
 l'oeuvre pour le rendre habitable. Pendant que le plus grand nombre
travaillaient  cette besogne, d'autres peraient des meurtrires.

[Illustration: LIEUTENANT MACKAY]

Le 6 de mai, le capitaine Ethier, qui s'tait rendu jusqu' Edmonton
avec le reste du bataillon gauche, dont il tait adjudant, reut ordre
du gnral Strange de retourner tout de suite  la ferme du Gouvernement
pour prendre le commandement des garnisons de la Traverse de l'lan
Rouge et des Buttes de la Paix, devant tenir ses quartiers gnraux en
ce dernier endroit. Le mme soir, le capitaine Ethier entrait dans ses
quartiers,  la grande satisfaction de tous les hommes qui l'estimaient
et comme chef et comme ami. Il y eut donc rjouissances gnrales au
camp pendant la veille; cependant  9.30 heures les prparatifs pour le
sommeil se commenaient et,  dix heures, le camp tait rentr dans le
silence le plus profond. Tout--coup, vers une heure du matin, le cri
d'alarme d'une sentinelle veilla le capitaine et en quelques instants
toute la garnison tait sur pied. En un clin d'oeil, chacun tait  son
poste, et les ordres clairs, brefs du capt. Ethier taient excuts dans
le silence le plus parfait. Il faut ici dire,  la louange des soldats
de cette garnison, que dans cette circonstance ainsi que plusieurs fois
plus tard, ils firent preuve d'un grand sang-froid et d'un courage
calme. Attentif au mot d'ordre, chacun obissait, en silence, se mettait
au poste qu'on lui assignait et ne disait un mot que lorsque le danger
tait pass et qu'il tait revenu  sa couverte. Cette nuit-l la
consigne fut rigoureuse. Toute la garnison passa la nuit debout sur un
qui-vive continuel. Plusieurs patrouilles furent organises, conduites
par le capitaine et le lieutenant  tour de rle. Un mtis cossais du
nom de Philip, qui tait attach au camp en qualit d'interprte et
un nomm Joseph Kildall (Big Joe), sous-agent des Sauvages Stonies
accompagnrent les soldats dans leur patrouille. La nuit tant
trs-obscure on ne dcouvrit rien. Cependant de bonne heure, le matin,
Big Joe dcouvrit les traces d'une bande de Sauvages  un mille du Fort.
En suivant les pistes, on calcula qu'ils taient venus en assez grand
nombre. Dix loges avaient t leves et, croyant sans doute la force
de la garnison plus nombreuse qu'elle ne l'tait en ralit, l'ennemi
s'tait enfui au lever du soleil.

Le rsultat de cette alerte fut la dcision immdiate d'un plan de
fortifications. Le conseil de guerre, compos du capitaine et du
lieutenant, s'assembla le mme jour et dcida,  l'unanimit, de
commencer immdiatement les travaux de fortification. Embarrass par
son inexprience, le conseil dcida de choisir, comme modle de
fortifications, celles du bastion  meurtrires de l'Ile Sainte-Hlne.
Le mme soir le capitaine posa le premier bois du bastion  deux tages
qu'on devait construire sur le mme plan que celui de l'Ile Ste-Hlne,
et le lieutenant jeta la premire pellete de terre du futur mur de
revtement. On se mit tout de suite  l'oeuvre et, au bout de dix
jours, le fort tait en assez bon tat de dfense; la garnison pouvait
maintenant rsister  des forces vingt fois suprieures.

Le fort consiste en nne grande maison de bois quarri, garni d'une
double range de meurtrires; au rez-de-chausse sont installes la
salle de garde et la cuisine;  ct de la cuisine, la chambre des
officiers; le dortoir est situ partie en haut partie en bas.

Le poste est protg par la Rivire de la Paix et les collines qui
l'avoisinent; un bastion de dix pieds carrs,  deux tages, domine la
colline et la rivire; partant du bastion, une palissade en bois et en
terre de sept pieds de hauteur et de quatre pieds d'paisseur, toute
garnie de meurtrires; en avant le grand chemin allant de Calgarry 
Edmonton avec poste de sentinelle, gurite etc.; de l'autre ct, un
large foss, et deux postes de sentinelles.

Ds l'arrive du capitaine dans ses quartiers, on dressa les rglements
de la garnison. La vie est d'une uniformit rigoureuse. A 5 heures,
lever et lavage  la rivire;  6 heures, nettoyage de la maison et des
effets;  6.30 heures a.m., djeuner;  7 heures travail manuel, corves
etc.;  9 heures patrouille, exercices militaires et continuation du
travail;  1 heure, dner;  2 heures, travail;  7 heures, souper,
rcration, patrouille; 9.30 heures, tatou;  10 heures, extinction des
feux, silence.. Garde, nuit et jour. Ce rglement tenait bon tous les
jours. Le dimanche il n'y avait pas de travail, et la monotonie de
l'existence des soldats tait brise. Aussitt aprs djeuner, le
capitaine menait tous les soldats dans une jolie plaine situe auprs
du fort. On s'y rendait en deux files. Aprs une heure d'exercices
militaires, les soldats dposaient les armes et allaient en rangs
chercher leurs couvertes, capotes etc., puis revenaient  leur places
respectives.

Alors on faisait une volution inconnue dans les _Queen's Regulations_,
mais qui pour tre originale n'en tait pas moins pratique. Le capitaine
les faisait dployer en tirailleurs, puis quand ce premier mouvement
tait excut, le rang de devant faisait volte-face et les deux
vis--vis procdaient pendant un quart d'heure au secouement des
couvertes etc. Aprs cet exercice, le capitaine en nommait deux
qui allaient nettoyer et balayer le fort pendant que les autres se
reposaient. Quand les deux balayeurs revenaient de leur mission, ils
criaient: _all's well!_ Alors on reformait les rangs, on reportait les
couvertes au fort puis la crmonie tait close. Vers les dix heures et
demie on disait le chapelet en commun. Les agents, interprte et tout
tranger qui se trouvait dans les alentours se rendaient au fort et
prenaient part au seul service du dimanche qui s'y pratiquait, la
rcitation du rosaire. Le reste de la journe tait employ a la
rcration pour ceux qui n'taient pas de garde ou de corve.

[Illustration: LIEUTENANT VILLENEUVE.]

Quant aux officiers leur besogne tait multiple. Le capitaine se
chargeait de toute la correspondance officielle et ce n'tait pas peu
de chose, surtout aprs l'tablissement de la ligne tlgraphique
d'Edmonton; il tait aussi quartier-matre et paie-matre. Le lieutenant
surveillait les travaux, distribuait les rations aux soldats et faisait
les retours. Pendant les quinze premiers jours, ils ne dormirent gure
qu'une heure ou deux par nuit, tant sur un qui-vive continuel. La
position en effet tait loin d'tre de nature  les rassurer. Sans
autres voisins que les garnisons d'Edmonton et de Fort Ostell, l'une
situe  40 et l'autre  35 milles de distance, entours de plusieurs
tribus sauvages dont les loges se nombraient par plusieurs centaines,
sans fortifications sres et fortes, la responsabilit de leurs charges
leur paraissait dans toute son importance. Et les travaux ne pouvaient
se poursuivre avec toute la vitesse voulue. Il n'y avait presque jamais
plus que neuf hommes disponibles pour la corve. Car il faut dduire
les deux cuisiniers, le boulanger, ceux qu'on avait relevs de garde le
matin et la garde du jour. Cependant, malgr le petit nombre d'ouvriers,
les fortifications taient presque compltes aprs quinze jours de
fatigue.

Le 9 mai, deux vnements remarquables vinrent troubler la monotonie de
l'existence solitaire de la garnison.

De bonne heure dans l'ayant midi, le Lt. Col. Osborne Smith passa
au Fort,  la tte de son bataillon, le 91e d'Infanterie Lgre de
Winnipeg. Il distribua aux officiers des armes et de la munition.

Le capitaine Boss, paie-matre du 65e, les accompagnait et paya aux
soldats un mois de solde.

Dans l'aprs-midi, le capitaine Ostell passa avec sa compagnie en route
d'Edmonton  la rivire Bataille.

Quelques jours plus tard, le Rev. P. Leduc, missionnaire attach 
l'vch de St. Albert, passa au Fort. Sur le conseil du capitaine, tous
les soldats allrent  confesse. Une tente avait t monte prs du Fort
et servait de confessionnal. Le bon missionnaire y confessa jusqu'
minuit. Le lendemain matin tous communirent. Plusieurs raisons
poussaient les soldats  s'empresser de profiter de la visite de ce
missionnaire pour remplir leurs devoirs religieux. D'abord, c'tait la
premire occasion qui s'offrait et personne ne pouvait dire combien de
temps ils seraient sans en trouver une pareille. Ensuite, pendant les
premiers jours de leur vie de garnison ils avaient t attaqus  quatre
reprises diffrentes. La premire a t rappele pins haut. La seconde
eut lieu pendant la nuit du 10 de mai; la troisime le 13 et la dernire
vers le 18. L'attaque du 13 fut la plus srieuse. La nuit tait
trs-sombre. Le soldat Savard montait son quart lorsque tout--coup une
balle lui siffla  l'oreille; il donna aussitt l'alarme et pendant que
la garnison se mettait en tat, de dfense une seconde balle, venant
d'une autre direction, traversa la palissade et siffla  l'oreille du
soldat Deslauriers qui faisait sa ronde dans un autre poste; comme dans
les attaques prcdentes, les soldats firent preuve de beaucoup de
sang-froid. Les soldats passrent le reste de la nuit sous les armes.
Plusieurs patrouilles furent faites, mais sans rsultat  cause de
la grande obscurit. Le lendemain matin on dcouvrit les traces des
assaillants et le point d'attaque. Quant au nombre il tait difficile de
s'en assurer. Ils avaient camp au bord d'un petit lac  environ deux
milles du Fort, et deux des leurs s'taient avancs jusqu' un foss,
qui avait t creus depuis plusieurs mois pour goutter les terres, 
une soixantaine de verges seulement du camp et avaient fait feu sur la
garde. Lors de la dernire attaque les Sauvages volrent quatre chevaux
qui paissaient dans un champ voisin du fort. Le lendemain, le capitaine
envoya une bande d'claireurs sous le commandement du Lieut. Dunn de la
police  cheval d'Alberta et, le mme soir, ils ramenrent au camp les
chevaux vols plus deux autres qu'on avait trouvs  une douzaine de
milles au sud. Quant aux voleurs, ils taient disparus. L'interprte
sauvage  qui appartenaient les chevaux vols hrita des deux autres,
car leur propritaire ne vint jamais les rclamer.

Quelques jours plus tard, la ligne tlgraphique d'Edmonton tait
termine. La construction de cette ligne avait t ordonne par le
Major-Gnral Strange avant son dpart d'Edmonton. Les travaux en
avaient t pousss avec activit. Le chef de l'expdition tait un M.
Parker. Il tait oprateur employ spcialement par le dpartement de la
milice. C'tait un de ces rares Anglais qui ont su s'attirer l'estime
des volontaires. Il tait fils d'un ministre protestant de Londres. Il
tait venu s'installer  Battleford: quelques annes passes, et avait
au moment de l'insurrection au del de $4.000 de marchandises dans son
tablissement. Son _stock_ consistait en pelleteries et en collections
recueillies depuis plusieurs annes et qu'il se proposait d'envoyer
au muse Royal de Londres. Les insurgs dvalisrent son magasin et
dtruisirent tout. Les soldats aidrent  la construction de la ligne.
Le 23 de mai tout tait termin et la ligne fonctionnait. M. Parker
s'tablit dans la maison de l'interprte et y resta jusqu'au 23 de juin
quand il remonta  Edmonton avec le Capt. Ethier.

Le lendemain de la compltion de la ligne, anniversaire du jour de la
naissance de la reine, il y eut grande parade. Dans l'aprs-midi, le
capitaine reut, par dpche secrte, la nouvelle d'une rencontre du
bataillon droit du 65e o ce dernier avait perdu cinquante hommes. On ne
donnait la nouvelle que comme rumeur. Heureusement que, plus tard, les
vnements la dmentirent. Le 25 de mai, le capitaine recevait ordre de
faire rparer le pont de la rivire du Calumet situ  trois milles au
nord. Il se rendit sur les lieux et, voyant que ses hommes n'taient pas
en nombre suffisant pour faire ce travail, il fit venir d'Edmonton une
bande d'ouvriers qui excutrent  la lettre le but de leur mission.

Vers ce temps-l, le commandant  Edmonton autorisa le capitaine 
engager quatre Sauvages de la rserve de la Cte de l'Ours pour servir
d'claireurs. Il choisit quatre hommes srs, recommands par le chef
Peau d'Hermine, et pendant dix jours ils remplirent leur devoir  la
lettre et furent bien remercis par les autorits.

Le 31 de mai le capitaine Ethier reut ordre du colonel de se rendre
 l'tablissement mtis de Laboucane, (autrement, dit St. Thomas de
Duhamel, au nom de Mgr Duhamel,) avec mission d'apaiser les esprits
excits de la population de cet tablissement mtis et d'essayer de
ramener les vingt familles qui taient alles rejoindre les rebelles.

Le lendemain, le capitaine Cunningham et le lieutenant Bellerose du
bataillon des volontaires mtis de St. Albert arrivrent au Fort Ethier.
Ils avaient mission d'accompagner le Capt. Ethier jusqu' Laboucane. Les
trois officiers se mirent immdiatement en route. Ils arrivrent au
but, de leur voyage vers minuit, le mme soir. Ils se rendirent tout de
suite,  la maison d'Elzar Laboucane, chef de cet tablissement.

Elzar Laboucane est un vrai mtis. Il y a quelques annes, lui et ses
frres passaient pour des chefs valeureux dans les expditions pour
la chasse aux buffles. Quand ce mtier cessa de payer, vers 1879, il
rsolut de s'tablir sur les rives de la rivire Bataille et dcida
presque tous ses compagnons  fonder un village ou _settlement_ en cet,
endroit. Bientt d'autres chasseurs aussi malheureux vinrent augmenter
la population de la colonie. On s'adonna alors  la culture de la
terre. Aujourd'hui la colonie comprend soixante familles tablies sur
les deux rives de la rivire Bataille. La famille Laboucane, la premire
arrive et fondatrice de ce village qui porte encore son nom, est sans
contredit la plus riche des familles mtisses du district. La fortune
d'Elzar est value  prs de $30,000. Il est peut-tre le seul qui ait
os faire concurrence au commerce de la compagnie de la Baie d'Hudson,
lors des runions annuelles des tribus de ce district, aux Buttes de la
Paix, pour recevoir le trait du gouvernement, et il en retire de grands
bnfices. Quand le capitaine Ethier descendit chez lui, il tait
absent, tant occup  conduire un train de transports qu'il avait mis
au service du gouvernement et qui lui rapportait une couple de cent
piastres par jour. Son pouse et ses deux filles, demoiselles bien
leves et d'un esprit peu commun, firent aux visiteurs les honneurs
de la maison et les reurent avec une hospitalit toute franaise. Le
lendemain matin, la nouvelle de l'arrive des militaires tait rpandue
par toute la colonie, et, cependant, les principaux habitants, au nombre
de seize, se runissaient chez Laboucane.

C'taient le R. P. Beilleverre, missionnaire, MM. Pierre St. Germain
pre, Pierre Descheneau, Joseph Gouin, Chs. St. Germain fils, Laurent
Salois, Jos. Paquet, Louison Nepissingue, Roger Nepissingue fils,
Flix Blangnon, Jos. St. Germain fils, Jrme Laboucane, Edouard Par,
Augustin Hamelin, J.-Bte Tourangeau et Alex. Piscimwop.

Le capitaine Ethier leur expliqua le but de sa mission, et leur parla
longuement en franais et en Anglais; le Capt. Cunningham traduisait
en cris les paroles du Capt. Ethier. Ce dernier leur assura qu'ils ne
couraient aucun danger  rester sur leurs terres, et que les troupes du
Gouvernement, loin de les venir dranger, les dfendraient mme contre
les insurgs, si ceux-ci voulaient les forcer de se joindre  eux.
Tous les mtis parurent satisfaits de ces explications. On envoya des
courriers ramener les fugitifs, et, le lendemain, les trois officiers
partaient, accompagns de plusieurs colons et du R, P. missionnaire.

[Illustration: CAPITAINE ETHIER]

En traversant la colonie, le capitaine Ethier remarqua l'originalit des
masures qui servaient d'habitation  ces pauvres Mtis. Toutes sont  un
seul tage, mais trs-proprement blanchies. L'ameublement y est des plus
primitifs. Chose digne de remarque, une tente est fixe  ct de chaque
maison. Le missionnaire en donna la raison. Tous ces Mtis levs 
vivre sous la tente, aprs avoir pass la meilleure partie de leur vie
 courir la plaine, ne peuvent s'habituer  vivre entirement dans une
maison; il leur faut toujours une tente o ils vont se reposer de leurs
fatigues, en se rappelant avec regret les souvenirs des jours passs. En
route les Mtis conversrent avec le capitaine et lui firent de grands
loges des petits soldats noirs (le 65me), Ils arrivrent aux Buttes de
la Paix le 4 de juin vers midi.

Quelques instants plus tard, Mgr Grandin, vque d'Alberta, entrait au
Port. Les soldats saisirent leurs carabines  la hte et, sans prendre
le temps de faire aucune toilette, se mirent en rangs et prsentrent
les armes. Puis mettant un genou en terre ils reurent la bndiction du
prlat.

Pendant le court sjour de l'voque  ce fort, il se passa une scne qui
ne devait pas s'effacer de sitt de l'esprit de tous ceux qui en ont t
tmoins. Un train de transports passait au Fort et, debout sur le perron
pour les bnir, l'vque leur souhaitait  chacun un heureux voyage.
Tout  coup un cri de surprise s'chappe de ses lvres et, avant
qu'il pt prononcer un seul mot, l'un des charretiers, un jeune homme
d'environ dix-neuf ans, tait  ses genoux et lui baisait les mains avec
tendresse. "Jean! mon Jean!" taient les seuls mots qui sortaient des
lvres du prlat, tandis que des larmes brillaient dans ses yeux. Quand
il fut quelque peu revenu de son motion, il raconta aux soldats tonns
le sujet de son trouble. Il y avait environ dix-huit  dix-neuf ans, une
pauvre sauvagesse mourait au milieu d'une tribu de Pieds-Noirs. Elle
laissait aprs elle un tout jeune enfant, g de six mois  peine. Les
sauvages, embarrasss de cet trange hritage, crurent ne pouvoir faire
mieux que d'enterrer le fils  ct de la mre. Ils jetrent donc
l'orphelin dans la fosse de sa malheureuse mre et couvrirent de terre
les deux corps. Un missionnaire, passant au camp le mme jour, apprit
la nouvelle de l'enterrement et courut  la tombe pour s'assurer si
l'enfant, tait encore en vie. Quelle ne fut pas sa surprise, aprs
avoir dcouvert les corps, de voir que le petit tre respirait encore!
Il le remporta avec lui et alla le placer  l'Orphelinat de St. Albert.
Monseigneur l'a toujours protg d'une manire spciale et, aprs lui
avoir fait donner une ducation suffisante, le laissa libre de se
choisir un tat quelconque. Un jour donc, l'orphelin partit, bien qu'
regret, de l'asile o il avait t si bien trait et s'aventura dans les
bois et les prairies. Il y avait dj longtemps que l'orphelin tait
parti, et son protecteur le revoyait sain et sauf. Aussitt le rcit
de cette trange aventure termin, tous les soldats et les mtis
s'associrent,  la joie du prlat. Le lendemain Sa Grandeur partait,
emportant avec lui les meilleurs souhaits des coeurs qu'il avait su
consoler.

Il ne reste plus  raconter qu'un seul incident remarquable. Vers la fin
de mai, le capitaine fut inform qu'un vol de chevaux avait t commis,
sur la rserve de Papesteos, par une bande de Sauvages, sous les ordres
d'un nomm Tacoots. L'affaire tait d'autant plus srieuse que Tacoots
tait plus redout, et que l'on croyait qu'il ne bornerait pas l ses
dprdations, Tacoots tait le seul Sauvage de ce district qui parlait
l'anglais et qui savait lire. Il volait souvent les documents officiels
du Gouvernement et allait en discuter le contenu avec ses co-nationaux.
Il avait entrevu juste assez de la civilisation pour en deviner les
mauvais cts, et ses commentaires sur les affaires de l'tat taient
loin d'tre favorables  ce dernier. Il tait venu de 300 milles au
nord-est et s'tait tabli sur la rserve de Papesteos.

Grce  son intelligence suprieure et  son ducation et sa force
herculenne, il exerait un pouvoir extraordinaire sur la tribu et
surtout sur le chef. Il tait rellement le commandeur sur la rserve,
Quelques jours aprs le vol, il se rendit  Edmonton et expliqua au
Colonel les motifs de sa conduite. Le Colonel l'couta avec bont et lui
pardonna, vu son repentir et les bonnes raisons qui expliquaient son
crime et le mettaient sous un jour plus favorable. Aussi jamais Sauvage
ne fut plus attach  son chef que ce Sauvage ne le devint  l'gard du
Colonel.

Voil maintenant le rcit de la garnison du Fort Ethier termin. Il ne
reste plus qu' ajouter quelques notes gnrales qui sont d'un certain
intrt.

Pendant toute la campagne, il n'y eut pas un seul cas de maladie
srieuse. Le soldat Lamoureux eut une attaque de scorbut, cause par la
mauvaise qualit des viandes. Quelques autres en souffrirent aussi, mais
le caractre de leur maladie tait moins dangereux. Le Dr. Powell,
qui tait attach  ce Fort, mrite les plus grands loges. Toujours
rgulier dans ses visites, il remplissait son devoir avec une bonne
volont et un zle infatigable. En une circonstance mme, il n'hsita
pas  faire 80 milles  cheval, d'une seule course, pour donner ses
soins  un malade. Aussi le capitaine Ethier jugea-t-il  propos de
faire un rapport spcial au commandant,  Edmonton, de la bonne conduite
et du zle du jeune mdecin.

Vers le milieu de juin, on lut un ordre du gnral Middleton demandant
les noms de ceux qui voudraient rester en garnison aprs la campagne
finie. Plusieurs signrent, aprs avoir pos comme condition _sine
qua non_ qu'un officier du 65e resterait en commandement. Le lieut.
Villeneuve dclara qu'il accepterait avec plaisir une place d'officier
dans ce nouveau bataillon. Mais l'ordre du retour arriva le premier, et
lieutenant et soldats n'hsitrent pas  obir.

Le 22 juin, le capitaine reut ordre de monter  Edmonton immdiatement.
Le lendemain soir, il arrivait au Fort et faisait son rapport. Le
24 juin, aprs tre all clbrer, avec le Col. Ouimet et d'autres
officiers, la fte nationale  St. Albert, il reut la mission de
transmettre aux diffrentes garnisons l'ordre du dpart qui venait
d'arriver. Cet ordre parvenait au Fort Ethier le 25 au soir; le 27, les
soldats taient en route, et, le 28 au midi, ils entraient dans Edmonton
au milieu des cris de joie de leurs frres d'armes.


[Illustration: FORT NORMANDEAU 1.--Casernes. 2.--Tours De garde
3.--Portes. 4.--Pont-Levis. 5.--La plaine. 6.--Palissade. 7.--Bastion.
8.--Foss.]



CHAPITRE V.

FORT NORMANDEAU.

Si le lecteur se le rappelle bien, lorsque le bataillon gauche, en route
pour Edmonton, passa  la Rivire du Chevreuil Rouge, il laissa en ce
dernier endroit vingt hommes de la compagnie No 8 sous le commandement
du Lieutenant J. E. Bdard Normandeau. C'tait le premier dtachement
que l'on sparait du corps du bataillon, et la douleur de cette
sparation tait d'autant plus cruelle qu'elle faisait prsager aux
autres compagnies leur sort futur. Ce fut ce jour l mme que les hommes
comprirent la tche qui serait impose au bataillon, et qui causerait
son dmembrement pendant toute la dure de la campagne.

La douleur fut d'autant plus forte qu'elle tait imprvue. Les adieux se
firent en silence et, le 1er de mai, au moment o le bataillon gauche
continuait sa marche vers le nord, la nouvelle garnison entra dans ses
quartiers.

La traverse du Chevreuil Rouge tait un poste trs-important. Il y avait
en cet endroit plusieurs habitations, entr'autres deux magasins et un
bureau de poste.

La btisse qui devait servir de fort  la garnison tait situe 
environ deux cents verges de la rivire sur la rive sud, sur une
minence qui permettait d'examiner les environs dans un rayon de
plusieurs milles et qui, par sa position, rendait toute surprise
impossible. Voici les noms de ceux qui composaient cette garnison: Lt.
J. E. Bdard Normandeau, commandant, sergents G. Duchesnay, A. Demers
et A. Riendeau; caporaux Jos. Gingre, J. Rivet, Jules Rupert et A.
Lvesque; soldats, E. Leclerc, A. Leblanc, N. Lamarche, C. Wilson, D.
Francoeur, N. Sicard, A. Rousseau, N. Desmarteau, J. Viger, J. Trainer,
M. Carrigan, et N. Gervais.

Pendant tout le sjour de la compagnie No 8  ce fort, il n'y eut qu'un
incident remarquable. Quelques chevaux avaient t vols par une bande
de maraudeurs. Le Lt. Normandeau envoya immdiatement une dizaine
d'hommes faire la patrouille dans les alentours, et ils ramenrent,
le mme soir, les animaux au fort, aprs avoir fait une marche de dix
milles dans la plaine.

[Illustration: LIEUTENANT NORMANDEAU.]

Tout le reste du temps fut employ  la construction d'un fort qui peut
 bon droit tre mis au mme rang que ceux d'Edmonton ou de Battleford.
Pendant six longues semaines, les hommes y travaillrent et, vu
leur petit nombre, l'ouvrage tait plus rude. A part le servant du
commandant, le boulanger et le cuisinier, il faut aussi compter les
hommes de garde qui, au nombre de huit, montaient leur quart jour
et nuit dans deux postes assez loigns l'un de l'autre. A cause de
l'trange position du Fort, et du danger que prsentait la rive nord
comme point d'attaque de la part de l'ennemi, une tente de garde avait
t leve sur cette rive et un corps spcial y faisait sentinelle
continuellement. L'autre poste tait dans le Fort lui-mme. Il y avait
si peu d'hommes, que ceux qui taient relevs de garde le matin taient
forcs  tre de corve l'aprs-midi. Ce surcrot de peine causa souvent
des dsagrments entre les soldats et leur commandant, mais, ici comme
ailleurs, et peut tre plus qu'ailleurs, les soldats remplirent leur
devoir.

Vers la fin de juin, les travaux taient termins. Le btiment principal
avait t mis dans un tat complet de dfense. Meurtrires, barricades
etc., rien n'y manquait. Deux bastions avaient t construits sur la
faade mme, et une tourelle avait t leve  une cinquantaine de
verges derrire le corps principal,  gale distance des deux bastions.

Une clture de pieux  triple rang entourait tout le terrain et reliait
entr'eux les bastions et la tourelle. Un foss de huit pieds de
profondeur et de dix pieds de largeur sparait le fort de la plaine et,
comme ce foss tait presque continuellement rempli d'eau, il rendait
une attaque immdiate impossible de ce ct. Vis--vis la porte
d'entre du fort lui-mme, un pont-levis se dtachait de la clture et
s'abaissait pour recevoir les amis; une fois lev il coupait tout accs.

L'ordre du retour parvint  cette garnison le 26 juin et, le
surlendemain, chacun pliait bagage et disait adieu  la forteresse qu'il
avait aid  construire et qui restera pendant de nombreuses annes 
venir pour redire aux voyageurs, tonns du contraste de la richesse et
de la grandeur de cette construction avec la solitude environnante: Le
65me a pass l!

FIN DE LA TROISIME PARTIE.


[Illustration: MAJOR DUGAS]



QUATRIME PARTIE.

LE RETOUR



CHAPITRE I

DE FORT OSTELL A FORT PITT

La campagne tire  sa fin. Une reste plus  l'auteur qu' raconter les
incidents du retour du bataillon dans ses foyers. crire le rcit du
voyage de chacune des compagnies qui ont pass le temps de la campagne
en garnison, de son dpart du fort qu'elle avait rig et dfendu
jusqu' ce qu'elle se soit runie au reste du bataillon, serait rpter
sous diffrentes formes la mme histoire. En mettant donc sous les yeux
du lecteur les incidents survenus  la compagnie dont il faisait partie,
l'auteur croit atteindre le but qu'il s'est propos et faire par l,
comprendre  tous, comment le bataillon s'est runi  Fort Pitt. Le
lecteur se rappelle que le bataillon droit, c'est--dire les compagnies
3, 4, 5 et 6, est rendu  Fort Pitt depuis le 27 de juin. Le mme
jour, les compagnies 1, 7 et 8 quittaient leurs forts respectifs et
se dirigeaient sur Edmonton o les attendait la compagnie No. 2. La
compagnie No. 7, partie du Fort Saskatchewan le matin, arriva le mme
jour au but de son voyage. Le dtachement du Fort Ethier y arriva le
lendemain. Quant  ceux, qui avaient construit et protg le Fort
Normandeau, ils n'arrivrent que le lundi suivant, le 29 de juin.

La compagnie No. 1 se met en route vers les quatre heures de
l'aprs-midi.

Il fait une chaleur atroce. On part  pied, suivant, en chantant, les
lourds wagons qui transportent notre bagage. Arrivs au haut de la
colline situe au sud-est du Fort, nous jetons un dernier regard au
vieux chantier qui nous avait abrits pendant huit longues semaines et
chacun lui fait dans son coeur un adieu qui pour tre silencieux n'en
est pas moins touchant.

Chacun peut lire dans les yeux de son voisin la joie du retour et la
peine du dpart, joie et peine qu'il ressent lui-mme. Sans doute qu'il
ne peut y avoir d'hsitation  choisir entre ce petit Fort isol et la
maison paternelle, et cependant plusieurs disent  leur compagnon de
route: "il a une bonne mine notre Fort" et une larme silencieuse coule
sur leur joue brle par le soleil.

Car, tous et chacun nous l'aimions bien notre petit fort et c'tait
naturel. C'tait l'ouvrage de six longues semaines; chacun y avait mis
la main et se considrait seul propritaire de telle ou telle partie du
parapet, de telle ou telle barricade, des meurtrires, selon l'ouvrage
qu'il avait fait. Peu  peu les wagons descendent lentement la colline,
nous suivons sans rien dire, et, petit  petit, le fort disparat 
l'horizon. Enfin, on ne peut plus le voir, mais chacun en conserve une
copie grave au fond de son coeur.

Nous marchons pendant deux heures et, vers 6.30 p.m., nous montons
le camp. Nous avions  peine mont nos tentes qu'un de nous voit des
voitures venir sur la route. Bientt le mot se passe d'une bouche 
l'autre et toute la compagnie va rencontrer les nouveaux arrivants, qui
ne sont autres que nos frres de la rivire du Chevreuil Rouge. Nous
leur serrons les mains avec tout le plaisir qu'on a  se revoir aprs
une si longue absence. A regarder leurs figures brles,  voir leurs
vtements en haillons chacun se dit: "Ils ont souffert comme nous." Nous
leur aidons  monter leurs tentes, non loin de notre camp, et, jusqu'
neuf heures et demie, l'on se raconte les diffrents pisodes des
semaines passes, et les amis font mille projets pour l'avenir qui leur
sourit du haut de Mont-Royal. Vers les neuf heures, le lieut. Dunn, des
carabiniers  cheval, qui avait pass une quinzaine de jours au Fort
Ostell, vint faire une visite d'adieux au capitaine et aux soldats.
Peut-tre avait-il un dernier espoir de pouvoir dcider quelques-uns de
nous d'entrer dans sa compagnie, plusieurs le disaient, mais j'aimais
mieux le croire plus dsintress, car si c'eut t le cas je n'aurais
pu que plaindre sa mauvaise fortune: personne ne lui donna son nom.

28 juin--A quatre heures tout le monde tait sur pied du cuisinier 
l'orderly et  six heures on tait prt  partir. Pendant le djeuner,
il avait t dcid entre le capitaine et le matre charretier que
chaque wagon recevrait trois soldats: en voil donc quinze de monts. Il
en reste encore dix  placer. Ceux-ci attendent avec le capitaine les
charretiers de l'autre dtachement. Notre capitaine espre disposer
de nous convenablement, car ils ne sont que vingt hommes et ont sept
wagons. Enfin ils arrivent  nous.

Ici se passa une comdie qui pour tre improvise n'en tait pas moins
risible. Quand notre capitaine en eut plac quatre assez facilement, il
s'occupa de trouver une place pour les autres. Il passa donc de voiture
en voiture pour voir qui avait la charge la moins lourde. Alors chaque
charretier faisait valoir de son mieux la charge qu'il avait et
dprciait autant que possible la valeur de ses chevaux, qu'en toute,
autre circonstance il aurait vants de son mieux. Aprs une demi-heure
de pourparlers, tout le monde tait plac. Un des charretiers qui
prtendait avoir deux mille livres pesant dans son wagon et un cheval
qui boitait (lorsqu'il tait fatigu!) fut oblig d'en recevoir deux
de nous sous peine de s'en retourner sans paie. Mais, aprs tout, nous
tions embarqus sous "condition" et les charretiers en profitrent
de leur mieux. Le capitaine leur avait dit que nous tions tous
condescendants et que, lorsque les chemins seraient trop mauvais, il
suffirait d'un mot de leur part pour allger leurs voitures.

Aussi avant de passer le moindre ruisseau, ils nous rappelaient poliment
la promesse du capitaine: immdiatement, pour faire honneur  la parole
de notre commandant nous descendions et traversions  pied les marais.

Aprs un mille ou deux de marche, pendant lesquels nous avions descendu,
remont et redescendu de nos voitures, Dieu sait combien de fois, nous
arrivmes  un creek ou ruisseau assez large.

Les charretiers nous demandent de descendre; le ruisseau a au moins
vingt pieds de largeur, et il est vident que personne ne peut le
franchir sans se mouiller les pieds, les jambes... et le reste.

Nous refusons donc d'abord, mais aprs quelque discussion il nous fallut
obir, toujours pour faire honneur  la parole du capitaine, ce qui
tait l'argument le plus fort des discours des charretiers, argument
contre lequel venaient se briser nos thories de bottes remplies d'eau.

Nous descendons tous les six et nous passons le ruisseau  pied--on
pourrait avec autant d'exactitude dire " la nage."--Par bonheur que cet
tat de choses dura peu de temps. Trois milles plus loin, un wagon vide,
envoy par le capitaine Ostell pour accommoder ses hommes, attendait le
reste des transports.

Nous montmes immdiatement et bientt nous tions en route  la
poursuite de notre compagnie qui avait au moins cinq milles d'avance sur
nous.

En route, nous passmes  travers la rserve du Pre Scullen. Ce bon
pre vint nous donner la main et nous bnit en nous souhaitant un bon
voyage. Huit milles plus loin, nous traversions la Cte de l'Ours,
saluant en passant l'agent Aylwin. Il tait deux heures de l'aprs-midi
quand nous arrivmes enfin  l'endroit o notre compagnie nous
attendait; nous avions fait vingt milles depuis le matin. Les chevaux
taient fatigus pour ne pas dire plus, et, si l'on n'tait venu nous
chercher  point, certain charretier du train de la Rivire au Chevreuil
Rouge aurait eu un cheval boiteux avant le soir. A 3 Heures, les chevaux
taient attels de nouveau et prenaient d'un pas dcid, mais lent, la
route de Fort Ethier.

Il tait cinq heures quand nous passmes devant le Fort. La plupart qui
le voyait pour la premire fois, et d'autres qui l'avaient vu avant la
terminaison des travaux exprimrent leur opinion; ceux-ci et ceux-l en
firent des loges et on cria trois hourras! pour le capitaine Ethier, et
trois autres pour sa garnison.

Aprs avoir laiss notre munition en cet endroit nous nous remmes en
route. A un demi mille du ct oppos de la rivire qui coule prs du
Fort, nous rencontrmes un attelage superbe. Il y avait au moins trente
wagons trs-lourds attachs trois par trois et trans par cent-vingt
boeufs. Ces derniers attels douze par lot de wagons marchaient d'un pas
lent mais rgulier. De chaque ct de la route, en avant et en arrire,
d'autres boeufs marchaient libres de tout frein et semblaient servir
d'escorte au transport; ils taient de rserve. On nous dit que tout
cela appartenait  un M, Baker de Calgarry, qui, soit dit en passant,
est un des plus riches colons du Nord-Ouest. Rien de plus curieux que ce
moyen de transport. Les wagons sont trs-lourds, pesant en moyenne 3,000
livres chaque et leur charge est quelquefois de 100,000 livres et plus;
dix paires de boeufs tranent ce poids sans difficult. Il tait sept
heures quand nous arrivmes sur la rive nord de la rivire de la "Petite
Roche au Brochet" o nous campmes. Plusieurs allrent se baigner
immdiatement avant de souper, les autres se reposaient des fatigues
de la route en s'employant  toutes sortes de jeux. A huit heures tous
taient couchs,  neuf heures tous dormaient. Nous avions fait 35
milles depuis le matin.

29 juin--A deux heures du matin, tous taient sur pied et les tentes
taient plies et embarques. On but le th chaud, chacun prit un
hard-tack et l'on partit  trois heures. Les chemins taient des plus
mauvais, et l'on s'expliqua la cause de notre dpart matinal quand les
charretiers nous dirent que les chevaux n'auraient jamais pu faire une
telle route  une heure plus avance du jour et qu'avant le midi ils
auraient t compltement puiss.

Aprs huit milles de marche, on dtela les chevaux et chacun s'tendit
de son mieux  l'ombre des charrettes. On se reposa deux heures de
temps. A neuf heures on se remit en route. Le chemin tait long et
difficile, plusieurs chevaux paraissaient puiss, et souvent l'on tait
forc de faire le trajet  pied pour soulager les animaux. Il tait une
heure de l'aprs-midi quand nous traversmes le ruisseau de "La Boue
Noire." Nous nous y arrtmes. Nous tions  14 milles d'Edmonton et
avions dj fait 23 milles depuis le matin. Un des charretiers nous
ayant grandement vant ce ruisseau comme eau de bain, plusieurs se
baignrent avant le dner. L'eau en effet tait dlicieuse, le fond
trs-mou, sans tre vaseux, sans pierre, sans herbage incommode, et
le courant seulement assez fort pour qu'il y et du plaisir  nager 
l'amont.

A deux heures et demie l'on se remt en route. Une pluie fine commena
 tomber. Le chemin tait mchant sur une longueur de quatre 
cinq milles, il y en eut une dizaine qui le firent  pied A peine
arrivions-nous au terme de notre marche que trois express venaient
 notre rencontre. Ils nous taient envoys d'Edmonton o l'on nous
attendait le soir mme.

En quelques minutes, nous tions prts  repartir; nous tions  peine
deux ou trois par voiture. C'est dire que nous n'aillions plus au pas.
Nous passmes sur la rserve de Papesteos qui s'tend sur une longueur
d'une dizaine de milles.

A peine arrivs  trois milles d'Edmonton, et comme il se faisait tard,
les charretiers mirent leurs chevaux au trot, et le chemin se fit 
travers des flots de poussire. Aprs une demi-heure de course, nous
arrivons en vue d'Edmonton, qui fut salu par des cris de joie.

A six heures nous avions travers la Saskatchewan et montions la cte
au milieu des saluts bruyamment manifests de nos frres des autres
compagnies. La compagnie No.2 tait encore dans le Fort et les
compagnies 7 et 8 taient campes, depuis leur arrive, sur le ct sud
du Fort. A peine arrivs, nous montons les tentes.

Nous fmes tmoins ce soir-ci d'un spectacle magnifique. L'astre du jour
empruntant sans doute quelque peu de sa vlocit  la forme et  la
nature de l'endroit, ressemblait  ces chasseurs sauvages qui profitent
de tous les accidents du terrain pour se cacher puis s'lancer tout 
coup sur la proie mdite; l'immense globe d'or courait  travers les
montagnes, s'arrtant de temps  autre sur quelque cime escarpe, puis
bondissait derrire un pic plus lev, pour reparatre plus loin 
travers quelque crnelure gante et finalement s'engouffrait subitement
et comme renvers par un tre plus fort dans quelque abme secret
derrire la montagne; comme le disent les naturels du pays dans leur
langage potique: "l'astre cleste va se fondre dans les bras glacs des
Montagnes Rocheuses." A dix heures le silence rgnait dans le camp.

30 juin.--Comme tout le monde tait plus ou moins fatigu du voyage,
termin la veille, et que de plus il n'y avait rien  faire, on nous
laissa lever  l'heure qu'il nous plt. La parade devait avoir lieu 
10 heures et plusieurs se levrent  9.45 heures. On nous distribua des
pantalons et des chapeaux de toile. Tous les chapeaux se ressemblent,
tous ayant la mme patente, mais les pantalons taient de toutes
couleurs et de toutes qualits. A deux heures de l'aprs-midi on eut une
inspection gnrale par le Lt.-Col. Ouimet, et la lecture des ordres du
jour. A trois heures, les tentes taient  terre:  cinq; elles taient
plies et embarques avec le reste du bagage. Aprs s'tre fait attendre
depuis deux jours le bateau promis arriva enfin vers six heures et demie
et l'on se mit en route.

C'tait un bateau assez grand et construit expressment pour naviguer
sur la Saskatchewan; son nom est "_la Baronne_". A 7.30 hrs. a.m. le
sifflet crie, les amarres sont tires et l'on part. D'aucuns disent que
nous en avons pour quinze jours  bord, d'autres que nous serons rendus
au terme du voyage dans quatre jours au plus; tous ont hte d'en
descendre avant mme de monter  bord. Comme nous partons les soldats de
l'Infanterie Lgre de Winnipeg et les volontaires d'Edmonton auxquels
se mle une foule gaie et reconnaissante nous saluent par des cris
rpts et nous envoient de terre mille souhaits d'heureux voyage.

Nous voguons jusque vers les dix heures et demie quand nous jetons
l'ancr au bord d'un bois touffu; les maringoins nous dvorent toute la
nuit.

JUILLET

1er Juillet--Il est  peine deux heures du matin que nous reprenons
notre course. Le temps est assez beau et le vent est favorable. Vers les
cinq heures du matin, nous passons devant le Fort Saskatchewan; le major
Griesbach est sur la rive et nous salue en passant. Nous arrtons vers
les onze heures  trois milles  l'ouest de Victoria, pour prendre une
charge de bois; pendant deux heures nous travaillons avec les matelots.
Vers deux heures de l'aprs-midi nous passons devant Victoria. Le fort
est situ sur la rive nord de la rivire. Une foule de sauvagesses
accourent sur le rivage pour nous regarder passer. Nous continuons
jusqu' 10 heures du soir quand l'ancr est jete.

2 juillet.--Dpart du bateau  deux heures du matin. Nous allons bien
lentement  cause d'un brouillard pais qui cache les cueils. A sept
hrs. le lever et le frottage des accoutrements. Vers neuf heures le
bateau passe devant le monument lev par les autres compagnies du 65me
aux martyrs du Lac aux Grenouilles. Tous se dcouvrent respectueusement.
Un peu plus bas nous passons devant d'immenses radeaux qui descendent
jusqu' Battleford. Enfin vers les trois heures de l'aprs-midi nous
arrivons  Fort Pitt. La rive est couverte de nos frres d'armes parmi
lesquels se distinguent le major Perry, le lieutenant-colonel Hughes et
le Dr. Par. Le gnral Middleton et le major-gnral Strange sont 
bord du "_North West_" et nous saluent au moment o nous jetons l'ancre.
A peine le bateau touche-t-il le rivage qu'il est envahi par nos amis.

On se donne de bonnes poignes de mains, on se raconte les incidents les
plus marquants de la campagne et la meilleure entente rgne partout.
Presqu'immdiatement nous obtenons un cong de quatre heures et tous
descendent  terre. Le soir nous couchons de nouveau  bord du vaisseau,
et un bon sommeil vient enfin fermer nos paupires. Tous sont heureux,
tous sont joyeux de se retrouver enfin ensemble aprs 72 jours de
sparation. La nuit est frache et nous sommes dlivrs des moustiques.



CHAPITRE II.

DE FORT PITT A MONTRAL

Le bataillon est maintenant runi. Toute la journe du trois juillet fut
employe  charger les vaisseaux de provisions. Les courts intervalles
pendant lesquels il nous tait permis de nous reposer se passaient en
silence, car il faut le dire, aussitt que la joie bien naturelle des
soldats de se retrouver aprs une assez longue sparation fut passe, un
sentiment de malaise et d'ennui s'empara de tous et influena mme les
officiers. Notre coeur saignait  la vue de la nudit de l'endroit. Pas
une seule, maison, pas un seul hangar, dans un rayon de dix milles,
rien! rien que la plaine immense  laquelle l'herbe brle et jaunie
formait une robe de crpe dernier vestige de la dvastation. Seul
au milieu de cette scne apitoyable, le vieux chantier dlabr, qui
conservait encore le nom de Fort, se dressait au milieu de la plaine
comme un soldat invalide, qui attend, comme une faveur, la balle qui le
dlivrera des misres d'ici-bas. Ce n'tait plus un fort: deux btiments
de 15 pieds par 12, en bois brut, entours, pour la forme, d'une
ceinture de pieux qui portait encore la trace des ravages de la dernire
guerre voil ce qui frappait l'oeil du visiteur.

Si ce dernier, poursuivant plus loin ses recherches, allait 
l'intrieur, un spectacle non moins triste s'offrait  sa vue.

Dans la cour qui spare les deux btiments, un homme passerait sa
journe  ramasser et classifier ce qui trane. Ici, un couteau rouill,
plus loin, une carabine brise, partout dbris sales et puants qui
infectent l'atmosphre des environs. Un des btiments, celui du nord,
sert de magasin de provisions, l'autre de pharmacie.

Cependant presque tous les soldats allrent voir ce qui restait du
Fort, et leur dmarche ne fut pas vaine, car il tait superbe dans son
dlabrement.

Mme la ftidit qui s'chappait de la cour lui donnait un air de je ne
sais quoi qui vous prenait au coeur et vous faisait monter, malgr vous,
 la paupire, une larme de regret et de piti.

Aprs avoir visit le fort, on alla examiner la tombe du jeune constable
Cowan. On s'agenouilla auprs du tertre dont la verdure changeait de
nuance petit  petit et sur lequel quelques fleurs, plantes par des
mains amies, pliaient tristement la tte et semblaient frmir au contact
de leur racines avec le cadavre froid du jeune martyr. Oui, du jeune
martyr, car c'en fut un.

Quand on trouva, son corps, il avait un bras et une jambe coups, la
poitrine ouverte et quant  son coeur, quelque Sauvage le lui avait
arrach et l'avait emport  son wigwam. Aussi les soldats du 65e qui
ramassrent ce pauvre cadavre mutil, mus jusqu'aux larmes  la vue de
son tat, lui creusrent-ils une tombe aune centaine de verges du fort.

On y planta des rosiers sauvages et quelques fleurs des bois. Dieu
prserve ces pauvres fleurs! que chaque printemps elles lvent plus
haut leurs corolles nuances et rpandent autour de cette tombe un
parfum divin! Qu'elles y restent comme souvenir de notre bataillon! et,
lorsque l'ombre du jeune soldat errera dans la plaine, puissent leur
varit de couleurs et leur douce senteur la faire sourire de joie et
d'orgueil, en lui soufflant tout bas notre nom.

Ds six heures et demie du matin, nous tions dans la plaine et nous
faisions l'exercice militaire, commands par l'instructeur Labranche. A
sept heures et demie, l'exercice tait fini, la lecture des ordres
du jour eut lieu. La fin de la campagne nous tait annonce, et nous
recevions l'ordre de retourner dans nos foyers. Une seule chose
nous intriguait, tout le bataillon avait reu ordre de descendre la
Saskatchewan et d'aller jusqu'aux Grands Rapides sur la "_Baroness_" et
c'est  peine si l'aile gauche du bataillon avait pu s'y placer d'une
manire convenable. Aussi, malgr le plaisir de voyager ensemble, chacun
trouvait un mot  dire contre ceux qui semblaient avoir pris le parti de
nous ramener chez nous comme des sardines en boite.

A trois heures de l'aprs-midi, les colonels Ouimet et Hughes
inspectrent le bataillon. On passa la nuit  bord du vaisseau et aprs
tout nous n'tions pas trop mal.

Samedi, 4--Ds deux heures et demie du matin, les trois vaisseaux se
mettent en route. On nous apprend que le lieutenant colonel Williams
des Midlands, et le sergent Valiquette de notre bataillon sont dcds
pendant la nuit. Tous les pavillons sont baisss  mi-mt en leur
honneur. Une atmosphre de tristesse semble peser sur le bateau et
l'avant-midi est longue et ennuyante. On n'entend que le cri monotone
d'un matelot qui sonde la rivire et dit au capitaine le nombre de pieds
d'eau o passe le vaisseau.

Le fond et le cours de la Saskatchewan sont des plus curieux: souvent
on passait dans deux pieds d'eau pour tomber aussitt dans une quantit
d'eau dont on ne pouvait sonder la profondeur, mais plus, souvent
encore, aprs avoir navigu quelques secondes dans deux pieds d'eau,
le bateau s'chouait sur un banc de sable quelconque. On dchouait
gnralement le bateau sans trop de trouble et la perte de temps n'tait
pas bien grande.

Dans le cours de l'aprs-midi nous essuyons une tempte de pluie et de
grle. La plupart des couvertes tendues sur le bord du vaisseau furent
mouilles en peu d'instants, et malgr qu'on les enlevt, et que la
pluie et cess, ceux dont les places taient encore humides passrent
une mauvaise nuit et se plaignirent de crampes et de rhumatismes le
lendemain.

Vers les cinq heures de l'aprs-midi, on passe devant un camp sauvage;
les sauvagesses nous saluent de la main tandis que leurs compagnons nous
regardent passer en silence.

Vers le soir, les bancs de sable devinrent plus nombreux; aprs quelques
heures de marche on aurait jur qu'il n'y avait que des bancs de sable
sur notre route. Des deux cts s'tendent  perte de vue d'immenses
les de sable et leur couleur gristre, vue au clair de la lune, avait
un effet des plus trange aux yeux de tous. A mesure que le bataillon
avance on les voit se traner comme des couleuvres autour de nous, et,
de temps  autre comme enlacs dans leurs replis; nous nous chouons sur
quelque monticule de sable cach tratreusement sous la nappe de couleur
vert-ple de l rivire. Fatigu de ces obstacles devenus plus frquents
 mesure que l'heure avance, le capitaine ordonne de jeter l'ancr et
l'on passe une nuit tranquille  une trentaine de milles  l'ouest de
Battleford.

Dimanche, 5--A trois heures du matin, nous levons l'ancre et le bateau
poursuit sa course accidente. Rien de particulier  bord, except
l'impatience des soldats d'arriver  Battleford. Enfin, vers huit
heures et demie, nous voyions le "_Marquis_" et le "_North-West_"  un
demi-mille en avant de nous, arrts sur les bords d'une assez jolie
baie.. Le mot "Battleford" est sur les lvres de tous. En effet, nous
sommes rendus.

Chacun jette un regard de curiosit sur la rive et n'est pas peu surpris
de voir le brave Lemay en habit d'officier qui nous attend sur le
rivage. Sans commandement, mus par le mme sentiment d'amiti et
d'admiration, tous le saluent et des centaines de mains se dirigent vers
lui. Il est encore ple mais parat marcher sans trop de difficult.
A peine a-t-il mis le pied  bord du bateau qu'une vritable ovation
commence et si nous n'avions su qu'il tait encore souffrant, de sa
blessure, je crois qu'on l'aurait promen sur nos paules. Chacun
l'interroge avec intrt sur sa condition, quelques-uns lui posent des
questions des plus naves, tous sont heureux et Lemay comme les autres.

Pauvre jeune homme! tu n'as pas de pre qui t'attende  Montral pour te
serrer avec orgueil sur son coeur, pas de mre non plus qui gmisse en
s'impatientant de la longueur de la campagne; qui sait? Dieu arrange
si bien les choses, mieux vaut peut-tre qu'elle soit au ciel depuis
longtemps, car la nouvelle de ton accident lui aurait bris le coeur; un
frre seul l-bas souhaite ton retour; mais regarde autour de toi toutes
ces figures rjouies de te voir circuler au milieu d'elles, vois ces
cent mains amies qui t'offrent; la plus gnreuse amiti et si tu
pouvais lire dans les coeurs, tu ne te trouverais pas tant  plaindre,
car au lieu d'un seul frre tu en as cent et plus, de vrais frres,
ceux-l, des frres d'armes, dont l'amiti est franche et dvoue.

Tous se rappelleront longtemps ta conduite hroque  la Butte aux
Franais et tant que le 65me existera, tu y trouveras toute une
famille.

Si, plus tard, quand tous ceux qui ont fait partie de la dernire
expdition auront quitt ce monde pour un meilleur, tu restais seul 
penser  l'anne 1885, nos enfants respecteront tes cheveux gris et
chacun saluera en toi le hros de la Butte aux Franais.

Vers les dix heures, on fit les honneurs militaires au dfunt Col.
Williams. Tous les bataillons suivaient la dpouille mortelle en
silence. Les Midlands, les Grenadiers, le 65me Carabiniers Mont-Royaux,
le 90me Infanterie Lgre de Winnipeg, puis les Queen's Own montent
l'un aprs l'autre la colline, et traversent le village. A la porte du
Fort, le 65me fait volte-face et quelques officier, seulement entrent
pendant que le bataillon revient sur ses pas.

Arrivs au rivage, huit sergents prennent le cercueil du sergent
Valiquette et le dposent dans le wagon funraire. La compagnie No. 4
suit le corps puis viennent les autres compagnies.

[Illustration: SERGENT VALIQUETTE.]

Aprs un quart d'heure de marche, on arrive  la porte de la chapelle de
la Mission. Tous prennent part aux chants sacrs que l'glise ordonne
en pareille circonstance, puis le Rvd pre Provost nous adresse des
paroles appropries, comme toujours, au triste vnement. Sa voix est
touchante, ses accents sont ceux d'un coeur paternel; le Colonel Ouimet
essuie une larme qui vient mouiller sa paupire; le Capt. Roy pleure
comme un frre an aux funrailles du plus jeune de la famille, et tous
sont plus mus qu'ils ne voudraient le paratre. La crmonie finie
chacun retourne au bateau en silence.

Ayant obtenu la permission de visiter le village, plusieurs se dirigent
 la hte vers le premier magasin, pour utiliser les quelques sous qui
psent dans leur gousset.

Il y avait encore une centaine de maisons parpilles de distance en
distance. Les dames sont  leurs portes et nous saluent sur notre
passage. Toutes sont contentes et nous font mille souhaits d'heureux
retour. Les plus hardis qui se rendent jusqu' elles leur demander un
verre d'eau sont traits comme des frres ou des fils et sont reus
comme un parent dont on attend depuis longtemps la visite et qu'on voit
partir  regret.

Quelques-uns se rendent jusqu'aux limites du village et jouissent d'un
spectacle inconnu dans leur ville natale. A leur gauche, le vieux fort
s'lve fier dans son armure d'corce, montrant avec orgueil ses flancs
percs de balles et ses murs  moiti dtruits que des ouvriers sont 
rparer avec des prcautions remarquables, comme s'ils craignaient de
renverser cette relique prcieuse.

A travers les fentes de la clture, on peut voir quelques canons, la
gueule encore noircie par la poudre, les oreilles pendantes comme un
chien fatigu attendant l'ordre de son matre pour aboyer de nouveau.

A droite, le village avec ses jolies petites maisons blanches 
contrevents verts on jaunes, la petite chapelle qui lve humblement vers
le ciel sa croix de bois blanc, le tout dcor frachement par la nature
qui fait pousser partout une herbe d'une verdure aux nuances varies.

Et devant eux,  perte de vue, des plaines immenses, traverses a et l
par de frais ruisseaux  l'eau limpide, accidentes par des tertres et
des mamelons disperss par-ci par-l dans le plus agrable dsordre.

Vers les six heures, nous tions revenus  bord du vaisseau. Des
retardataires nous apprennent la mort du soldat Millen de la batterie B.

Il avait t tu accidentellement par une balle de sa propre carabine en
escortant un Sauvage au Fort.

Lundi, 6--A 4 1/2 h. du matin, l'on coupe les amarres et bientt
Battleford disparat au moment o nous tournons la premire pointe. Le
vent s'tait lev et le bateau marchait trs-vite.

Il tait vraiment curieux de voir comme les cueils taient passs et
comme les bancs de sable disparaissaient vite  droite et  gauche. Tout
 coup, vers les neuf heures, le bateau arrte.

Le vent tait devenu si violent que la "_Baroness_" tait aussi bien
choue que jamais bateau ne l'a t. Voyant tous leurs efforts aboutir
 rien, les matelots devinrent de mauvaise humeur, le capitaine se fit
de la bile et nous dmes passer le reste de la journe au milieu de la
rivire, exposs au vent, avec la consolation, cependant, de n'tre pas
troubls dans notre sommeil par les maringouins qui n'oseraient pas
entreprendre la prilleuse traverse de la rive au navire pour le faible
plaisir de nous exciter le temprament.

Mardi, 7--Le lever a lieu  six heures, Le vent continue toujours, mais
on travaille avec ardeur  dchouer le vaisseau. On met une chaloupe 
l'eau et quelques matelots vont  terre, attacher un bout de cble  un
arbre pour aider  la manoeuvre.

Aprs plusieurs essais infructueux, l'on russit enfin  mettre le
vaisseau  flot. Il est huit heure et demie. Pour passer le temps ou
pour toute autre raison inconnue  celui qui crit ces lignes, on eut
deux heures d'exercice  bord du vaisseau. Comme l'espace manquait
un peu, on procdait par demi-bataillon; les compagnies 1, 2, 3 et 4
commencent, puis aprs avoir fait tous les mouvements de l'exercice
manuel sous les ordres de l'instructeur Labranche, elles se retirent sur
le devant du navire pour faire place aux autres compagnies. Quand ces
dernires ont fini chacun regagne sa place et s'tend sur sa couverte.
On n'avait pas d'autre endroit pour se reposer. Notre couverte formait
notre chambre de solitaire, les murs taient invisibles; jamais aucun
importun ne venait nous y relancer, on n'avait pas de place pour le
recevoir. Quelques fois deux amis voisins transformaient leurs deux
chambres en une seule et habitaient sur le mme palier. L'ameublement
tait modeste. Un _knapsack_ couch sur le ct servait de sige le jour
et d'oreiller la nuit; notre capote qui, le jour, servait de bourrure 
notre unique fauteuil, la nuit, remplaait le matelas absent; quant aux
cadres, presque toutes les chambres en taient encombres; quelques uns
les changeaient tous les jours, c'taient nos rves encadrs dans la
frle boisure de nos esprances et suspendus au fil invisible de nos
illusions. Vers une heure et trois quarts, l'adjudant Starnes inspecta
les sergents.

 deux heures et demie le bateau arrte et tous descendent  terre.
Pendant que les hommes de fatigue entrent des provisions, le reste du
bataillon fait l'exercice militaire.

Cette place s'appelle l'Anse du Tlgraphe. A peine revenus  bord, on
nous demande a signer la liste de paie ce que chacun fait avec plaisir
tout en trouvant que l'on signe plus souvent qu'on ne voit la couleur de
l'argent du gouvernement. Pourtant ces murmures taient bien inutiles,
car  quoi nous aurait servi notre argent dans un pays o les magasins
taient aussi rares que les chteaux? La nuit fut trs-froide.

Mercredi 8--Le lever se fait de bonne heure.

L'avant-midi est trs-froide et presque tous mettent leur capote grise.
Enfin vers midi on arrive en vue de Prince Albert. C'est un des plus
beaux coups d'oeil que l'on puisse imaginer.

Situ au fond d'une baie sur la rive sud de la Saskatchewan, le joli
village de Prince Albert s'tend sur une longueur de plusieurs milles.
Ce sont de jolies maisons blanches, espaces par de grands vergers ou de
gais jardins de fleurs multiples, ici et l une maison en briques rouges
varie d'une manire agrable la beaut du tableau. On distingue entre
tous le frais couvent des Soeurs de Ste. Anne; plusieurs religieux
et religieuses nous saluent de la main et agitent joyeusement leurs
mouchoirs. Enfin l'ancre est jete et nous obtenons un cong de deux
heures pour visiter la place.

Quelques-uns se dirigent vers le couvent srs d'y recevoir un
bienveillant accueil. La marche fut assez longue, mais leur trouble fut
plus que rcompens par la manire dont ils furent reus. Une religieuse
leur fit visiter la classe, o une jeune mtisse enseignait l'A. B. C, 
de toutes petites fillettes qui regardaient les visiteurs avec de grands
yeux noirs tout pleins de je ne sais quoi qui voua les faisait aimer et
prendre en piti; aprs la classe, la bonne religieuse unit ses prires
 celles des soldats pour demander  Dieu un heureux retour, prires
qu'elle avait souvent rptes pendant la guerre; aprs cette visite ils
retournrent au bateau, o ils apprirent que Gros-Ours tait prisonnier
au Fort. Ils se dirigrent vers l'endroit dsign. Dj une foule de
volontaires du 65me se pressent aux fentres grilles d'une petite
cabane de bois. C'est l que Gros-Ours est renferm. Cependant la porte
reste ferme et malgr nos supplications les hommes de la police 
cheval qui font la garde  l'intrieur s'obstinent  nous refuser
l'entre. Enfin, un officier qui passe nous demande ce que nous
attendons; on le lui dit. "On ne peut vous refuser de voir celui que
vous avez combattu avec autant de courage," dit-il, "ouvrez la porte."
L'ordre est aussitt excut et c'est  qui entrera le premier. La
petite prison est bientt remplie et il en reste encore autant  la
porte qui brlent d'impatience et envient le sort de ceux qui ont eu la
bonne fortune d'tre les premiers. Enfin chacun eut son tour et tous
purent contempler de prs celui qu'il y a un mois  peine ils auraient
avec plaisir pass au fil de la baonnette.

Le clbre chef Cris est tendu au fond d'un cachot tout neuf; de temps
 autre il se cache sous sa couverte jaune, et semble jouir de notre
dsappointement. Son fils, g de douze ans  peine, nous regardait avec
de grands yeux noirs, honteux lui-mme d'tre expos aux regards des
curieux qui venaient le voir comme une ble rare ou un hros froce.

Enfin Gros-Ours, touffant sans doute sous sa couverte, nous montre sa
face vieillie. Nous avions devant nos yeux celui qui s'est rendu fameux
par le martyre des RR. PP. Oblats au lac aux Grenouilles et par sa
rsistance opinitre aux troupes du Gn. Middleton. Tout rapetiss sur
lui-mme, il se sent humili de sa dfaite et de sa triste position.
Avait-il donc tant combattu pour n'avoir aprs tout que l'avantage
d'tre examin comme un animal rare d'une mnagerie quelconque? Nous
pouvons lire sur ses traits changeants et dans ses yeux mobiles encore
beaucoup plus que nous pourrions le dire. Un officier donne l'ordre du
dpart et aprs l'avoir considr une dernire fois, tous reprennent le
chemin du bateau en mditant sur son sort et en discutant entre eux le
rsultat probable de son procs.[4]

[Note 4: Il a t jug par la juge Rouleau  Battleford,--le 25
septembre il fut condamn  3 annes de pnitencier.--le 28 du mne
mois il passait  Winnipeg et le lendemain il a t enferm dans le
pnitencier de la montagne _Stony_.]

 quatre heures, tout le monde tant revenu  bord, le bateau continua
sa route. Au moment du dpart, le maire de la localit, qui avait t
colonel du 43e nous adresse la parole. Il parle une dizaine de minutes
et, se faisant l'interprte de la population de Prince Albert, nous
flicite du succs de nos armes, de notre courage etc, et termine en
nous souhaitant un bon voyage. A peine partis, nous recevions des
cigares dus  la gnrosit du maire de Prince Albert.

Une heure plus tard, nous descendions  terre pour monter  bord une
vingtaine de cordes de bois de chauffage. Tous y mettant la main, en
moins d'une heure, nous tions prts  partir.

Cependant le capitaine du vaisseau ayant dclar la route dangereuse, et
comme il se faisait tard, l'on passa la nuit en cet endroit.

Jeudi 9--A deux heures nous tions en route. Le paysage devient de plus
en plus pittoresque. Les courbes de la rivire sont plus frquentes et
la scne change d'aspect  chaque nouveau dtour. On saute ce qu'on
tait convenu d'appeler des rapides. Dans un autre bateau, ce n'eut
t rien, mais le ntre tait si drlement construit qu'on pouvait
s'imaginer le trajet dangereux; en effet, un pole de cuisine qui se
trouve au bord du vaisseau, est renvers et tombe dans le courant,  la
grande stupfaction du cuisinier qui tait  se faire une crpe d'autant
plus prcieuse qu'il n'en avait pas mange depuis plusieurs mois et
qu'il avait dpens toute sa ration de lard de la journe pour la
faire cuire. Mais le courant emporte tout, except l'apptit et le
dsappointement du cuisinier. Aprs une longue journe de marche, l'on
jette l'ancr entre deux les vers les dix heures du soir. Pendant la
nuit personne ne peut dormir; chacun fume de son mieux pour chasser les
maringouins devenus plus entreprenants et n'y russit qu' demi.

Vendredi 10--Vers trois heures du matin, le bateau se mit en mouvement,
les maringouins nous font un dernier adieu et chacun essaie de dormir.
Vers les six heures un coup de canon nous rveille, Nous passions au
Fort  la Corne et M. Blanger nous saluait en faisant tonner l'unique
canon du Fort. Un second coup suit de prs le premier et tous  bord
rpondent par des cris de joie.

Aprs cela, la journe fut ennuyeuse. On traversait un lac assez grand.
Bientt on ne put voir que le ciel et l'eau. Cela dura une heure. Le
soir on jette de nouveau l'ancre au fond d'une baie. Notre sommeil n'est
pas meilleur que la nuit prcdente, ayant  supporter malgr nous la
compagnie peu plaisante de gens que nous n'avions nullement invits, les
maringouins!!!

Samedi 11.--Partis de bonne heure nous continuons notre route  travers
des les. La journe se passe  faire les prparatifs du dbarquement
car on s'attend  descendre  terre dans le cours de la journe. Jamais
journe ne parut aussi longue! Enfin vers les trois heures le bateau
touche  terre, nous sommes rendus. Chacun prouve un soulagement
intrieur de se voir descendu de ce bateau que plusieurs commenaient
dj  considrer comme leur dernire demeure. Pendant onze longs jours
on n'avait quitt ce vaisseau que pour quelques instants de temps 
autre. On se met en rangs par compagnies, puis les hommes de fatigue
aident au dbarquement.

De lourds chariots attels d'un seul cheval (qui suffit,  la charge,
car la voie est ferre) servent de transports. On les laisse prendre le
devant, puis l'on se met en marche. Une pluie fine commence  tomber et
refroidit l'ardeur de quelques-uns. Malgr tout on n'a que quatre
ou cinq milles  marcher et quoique le chemin ne soit pas des plus
plaisants sur cette voie neuve, chacun s'y met avec un entrain joyeux.
On chante presque tout le long de la route. Arrivs au pied des Grands
Rapides, chacun prend son bagage et l'on monte  bord d'une barge
appele "_Rivire Rouge_." L'on trouva moyen de placer, tant  fond
de cale que sur le pont, tout le 65e et deux compagnies des Midlands.
Malgr qu'on presse les prparatifs, le retard du vapeur "_North West_"
nous force  attendre au lendemain pour partir. Pendant l'aprs-midi, on
allume des feux le long de la rive et, une distribution de fleur ayant
t faite, plusieurs en profitent pour se faire rtir des galettes. On
pouvait se procurer du beurre  50c la livre et du sucre blanc  25c. La
nuit venue chacun s'tend, du mieux qu'il peut au fond de la barge; ceux
qui avaient la bonne fortune de se trouver vers le milieu taient les
mieux, les autres, que leur mauvaise toile avait mens en avant dans la
coque, dorment debout, adosss aux cts du btiment.

Dimanche 12.--On se lve de mauvaise humeur, pour tous la nuit avait
t mauvaise. Deux soldats s'taient couchs sur un amas de bois de
chauffage dans l'avant du vaisseau. Cette nuit c'tait plutt pour
essayer le nouveau lit qu'avec la certitude de se reposer. Un peu
aprs minuit, en se remuant, un bout de bois plus court que les autres
dgringole et frappe, en pleine poitrine, un soldat qui couchait au pied
du lit. Ce dernier rveill en sursaut et croyant que tout le pont tait
dfonc, crie comme un perdu. Cela cause un moi gnral. Un second
morceau de bois culbutant d'un autre ct, crase les pieds d'un dormeur
un peu plus loin et ses cris de douleur mettent le comble au tumulte.
Chacun se rveille en sursaut et quelques-uns, mauvais juges de la
direction des souffrants, courent sur le pont, rveillant ceux qui
y dorment pour savoir quel malheur est arriv. Aprs beaucoup
d'excitation, naturellement augmente par l'obscurit de la nuit, on
s'expliqua la cause du trouble et, une demi-heure aprs, tout tait
silencieux. Le matin, au rveil, il pleut  verse et le temps ne
contribue pas peu  augmenter le malaise gnral. Vers huit heures le
Rvd Pre Provost nous dit une messe basse  fond de cale. Chacun prie
en silence, peu peuvent se mettre  genoux car il avait plu toute la
matine et le plancher tait tout humide. L'avant-midi, les prparatifs
se poursuivent avec une ardeur nouvelle. Tous y mettent la main et se
construisent des espces de lits  trois tages dans le fond de cale de
manire  accommoder 300 hommes sans trop d'encombrement. Le soir arriva
et nous tions encore  travailler.

Lundi 13.--De bonne heure l'on se met en route. L'eau est calme et le
trajet s'annonce favorable. Petit  petit la terre disparat et se mle
avec le bleu azur du firmament o elle ne parait bientt plus que comme
une bande gristre. Quelques heures plus tard on ne voit plus rien que
le ciel et l'eau. Cela dure deux jours et deux nuits. On s'ennuie  la
mort au fond de cette barge o la seule distraction possible est de
manger un hard-tack beurr et Sucr.

[Illustration: SERGENT C. FAILLE.]

Qui pourrait dpeindre la vie de chacun de nous pendant ces deux
mortelles journes? Il faudrait d'abord bien connatre l'embarcation o
nous tions et son trange ameublement. A l'extrieur rien n'attirait
l'attention d'une manire spciale. Sa robe de peinture blanche n'tait
pas frache et tait parseme d'accrocs nombreux sous lesquels on voyait
son corps humide. A l'avant on lisait _Red River_ peint en lettres
rouges. Sur le pont un assemblage des plus divers de barils de sucre,
de botes de hard-tacks, de sacs  fleur, etc., dans un dsordre
indescriptible. Trois grandes ouvertures donnaient entre  la cale
o s'tait rfugie la plus grande partie du bataillon; le pont tait
occup, par ceux qui n'avaient pu trouver place dans la cale et par les
officiers qui avaient dress une tente sur le devant. Ils taient 22
 bord, le capt. Ethier avait le commandement. Des chelles de
construction primitive menaient du pont  la cale. Au pied de la
premire chelle un pole  fourneaux servait aux besoins culinaires des
compagnies. En pntrant  fond de cale, l'on pouvait se croire dans une
obscurit complte et n'eut-ce t l'humidit on se serait cru dans les
rgions infernales (car chacun sait qu'il fait chaud dans cet endroit).
Cependant l'oeil s'habituait peu  peu aux tnbres et un spectacle
trange s'offrait  la vue. De longues galeries  plusieurs tages
bordaient de chaque ct l'troit couloir qui menait le _touriste_ 
l'avant ou  l'arrire du vaisseau. Jamais bazar persan ni foire St.
Cloud ne prsenta  ses visiteurs spectacle plus burlesque. Tous les
types s'y rencontraient, il y avait une trange agglomration de
caractres et de costumes. Dans un coin quatre ou cinq bons _zigues_
jouent au _bluff_ et interrompent la partie par des jeux de mots
affreux; un peu plus loin, un solitaire ronfle sur sa couchette de
planches; ici, deux joueurs plus paisibles passent le temps  faire
la partie de dames, l deux amis fument la pipe avec une indiffrence
platonique en se communiquant leurs impressions de voyage: partout on
rencontre les caractres les plus opposs, et, en certains endroits, les
gais clats de rire et les chants de joie forment un contraste frappant
avec la tristesse mlancolique de la mise en scne. Ajoutez  tous ces
lments disparates les figures enlumines et les bras noircis des
cuisiniers, et vous aurez quelqu'ide du tableau que prsentait la vie
du 65e  bord de la barge "_Red River_."

Mercredi 15.--Enfin nous entrons dans la Rivire Rouge. Nous passons
devant Victoria et, vers midi, nous arrtons  West Selkirk. De grandes
tables ont t disposes sous les arbres.

L'on s'y rendit en rangs. Un sandwich au jambon accompagn de quatre ou
cinq gteaux de diffrentes formes nous attendait. Au bout de chaque
table un baril de _Lager beer_ tait  la disposition des plus altrs,
et tout le monde l'tait; aussi chacun fit-il honneur  tout.

Pendant le repas, des circulaires imprimes, nous forent distribues;
c'tait une lettre de bienvenue signe par le maire de Selkirk. A peine
avions-nous vid notre baril de bire que le Lieutenant des Georges fit
son apparition; il fut reu avec force hourras! et aux applaudissements
de tous. Aprs dner l'on retourna aux bateaux. Aprs une heure
d'attente, on nous mena de l'autre cte de la rivire  East Selkirk.

Le transport du bagage se fit avec une promptitude inaccoutume; chacun
y mettait la main, sachant que c'tait la dernire fois qu'on aurait
 s'occuper de ce dtail. Quand tout fut dbarqu, on fit bouillir la
marmite et chacun but avec satisfaction un pot de th chaud.

Aprs le th on s'amusa de son mieux pour dissiper l'impatience de
l'attente.

Enfin, vers huit heures, un train spcial arrive et est salu par mille
cris de joie. On ne prit pas grand temps  mettre le bagage a bord, et 
neuf heures nous tions en route. Tous taient heureux  l'ide qu'ils
ne descendraient de ces chars que rendus  Montral. On chanta jusque
vers les onze heures, puis chacun s'arrangea de son mieux pour dormir.

Jeudi, 16.--Le matin, la pluie commence  tomber: On nous servit du caf
chaud, du bon pain blanc, du homard en boite et pour dessert des pches
en boite. C'tait tout nouveau et a sentait le Montral. Vers midi,
l'on arrta  Ignace pour dner. Il y avait trois mois que nous n'avions
pas eu autre chose que des hard-tacks, du corn-beef ou du, boeuf sal.
Aussi chacun fait-il honneur au repas. Aprs une heure de dlai, le
train se remet en route et l'on se rend sans arrt jusqu' Port Arthur
o l'on arrive vers les dix heures.

La fanfare de la ville tait  la gare et joua  notre arrive. Au-del
de 4,000 personnes nous attendaient. On nous mena souper par compagnies,
aux diffrents htels de la ville. Aprs souper il y eut cong gnral
et plusieurs en profitrent largement.

Vendredi, 17.--Il tait une heure du matin quand nous fmes prts 
partir dans de nouveaux chars, Vers huit heures du matin nous tions
rendus  Red Rock. Ici l'on spara le train en deux  cause du mauvais
tat de la nouvelle ligne qu'on allait avoir  parcourir. Malgr les
dangers de la route, le trajet se fait avec plaisir. Le chemin est des
plus gais. Longeant continuellement les rives du lac Suprieur et en
suivant toutes les courbes, contournant les baies, partout le paysage
est magnifique. L'on passa  McKercher Harbour o nous tions arrts en
montant, et ce fut avec plaisir qu'on se rappela nos souvenirs du mois
d'avril. Le soir, vers 8 heures, le train arrta. L'ingnieur n'osait
continuer pendant la nuit  cause du mauvais tat de la route, on passa
la nuit en cet endroit.

Samedi, 18.--De bonne heure l'on se remet en marche. La journe fut des
plus ennuyeuses. De temps  autre seulement l'attention des soldats
tait attire par quelqu'affreux prcipice qu'on traversait sur un pont
de bois qui pliait sous le poids du char, ou par quelque tunnel qui
rptait avec force les gais refrains des soldats. L'on traversa
Jackfish Bay o l'on avait pass un jour et une nuit au mois d'avril
dernier. Comme tout tait chang! Comme tout paraissait plus gai! Cette
nuit-ci l'on coucha encore en route!

Dimanche, 19.--Plus l'on approchait de Montral, plus la gaiet
augmentait. Vers midi, l'on arriva  North Bay. Il faisait une chaleur
crasante. L'on se mit en rangs et l'on s'achemina vers le lac
Nipissing. Ici chacun reut ordre de se dshabiller et de se laver.
Pour plusieurs, l'ordre tait superflu, mais pour quelques-uns c'tait
ncessaire. En quelques minutes, tout le bataillon tait  l'eau et
bientt tous se dbattaient au milieu des cris les plus joyeux. Aprs un
bain d'une demi heure, l'on se rhabilla et l'on retourna aux chars en
rangs. Un quart d'heure plus, tard nous tions encore en route, mais
cette fois-ci, tous ensemble dans le mme train. Vers huit heures du
soir l'on descendit  Mattawa. Ici encore, une foule nombreuse nous
attendait. Aprs un bon rveillon, l'on remonte  bord des chars et,
vers onze heures, nous continuons notre route.

Lundi, 20.--La nuit se passa en amusements. On s'attendait  arriver 
Montral dans le cours de l'avant-midi, c'tait assez pour empcher
de dormir mme les plus indiffrents. Vers deux heures l'on passa 
Pembrooke.

Une grande foule nous salua au passage. Ceux qui furent assez chanceux
de descendre des chars taient traits comme des enfants gts mme
par les jeunes filles qui n'osaient rsister  des vainqueurs si bien
levs. Un peu plus tard nous passions Carleton Place et, vers les six
heures, nous tions  Ottawa. Avec quel plaisir nous serrions les mains
des quelques Montralais qui taient venus  notre rencontre! Cette
dernire partie de la route parut la plus longue.

Enfin, l'on passe Ste-Scholastique, St. Augustin, St. Martin et arrivons
 Ste. Rose. Ici une vritable ovation fut faite au Col. Ouimet.

Cependant on ne pouvait attendre longtemps. Bientt nous arrivons au
Mile-End, puis  Hochelaga. De cette dernire place  Montral ce fut le
commencement de l'ovation. Enfin le train arrte. Une foule compacte se
tient aux alentours de la gare. Nous serrons avec bonheur la main  plus
d'un ami. Aprs quelque difficult nous nous mettons en rangs, et la
marche commence. Ce que, nous ressentions en voyant ces figures joyeuses
qui nous saluaient de milliers de cris de joie et de bienvenue, en
passant  travers ces masses de concitoyens, est impossible  dcrire.

Tous ont d le sentir comme moi, mais je ne crois pas qu'un seul puisse
le dpeindre. Enfin nous arrivons  l'glise Notre-Dame. Chacun est mu
au plus profond du coeur et sent des larmes de reconnaissance lui monter
aux yeux. Notre compagnie marcha en avant jusqu'auprs de la chaire.
Tout  coup, parmi cette foule immense, mes yeux ont distingu une
figure de femme. En un instant je la considrai de la tte aux pieds.
Elle avait les yeux remplis de larmes et tait monte sur un banc pour
voir. En m'apercevant, elle se prit  trembler de tous ses membres et
tomba  genoux. Je me jetai  son cou et je ne sais trop si je ne fus
pas oblig d'essuyer une larme en sentant ses lvres froides sur mon
front brlant. C'tait ma mre. Elle tait bien change. Quelques mches
grises se mlaient  ses cheveux autrefois d'un si beau noir, et pour la
premire fois je vis quelques rides sillonner sa figure. Je ne sais trop
ce qui se passa en moi alors; mais  genoux tous deux, nous remercimes
Dieu de notre runion, ayant dj oubli les dangers de la route et les
ennuis de l'absence.

Aprs le _Te Deum_, nous allmes  la Salle d'Exercice, puis au march
Bonsecours o nous fumes congdis. La campagne tait finie.

FIN DE LA DERNIRE PARTIE.



NOTES

L'auteur a cru devoir ajouter  la fin de cet ouvrage quelques notes
qui, croit-il, intresseront le lecteur. S'il y a ml quelques
souvenirs personnels, le lecteur voudra bien ne pas y voir aucun orgueil
de sa part, maie croire qu'il ne l'a fait que pour complter le rcit
historique de la campagne.

AVANT LE DPART.

On venait de recevoir  Montral la nouvelle que Riel avait de nouveau
soulev les mtis du Nord-Ouest et plusieurs tribus indiennes, et
l'excitation publique en vint  son comble le 28 mars, quand le 65me
reut l'ordre de se tenir prt  partir dans l'espace de 48 heures. La
dpche qui transmettait cet ordre avait t adresse au Col. Harwood,
mais ce dernier tant en ce moment absent de la ville, ce ne fut que
tard dans la nuit que le Lieut.-Col. Hughes russit  pouvoir s'en
emparer et en apprendre le contenu. Malgr l'heure avance, une runion
des officiers du bataillon fut immdiatement convoque et les mesures
ncessaires pour excuter l'ordre du ministre de la milice prises le
jour mme.

En dpit des vaines bravades des bataillons de nationalit diffrente
qui se trouvaient  Montral, le nombre des recrues augmentait de jour
en jour et, le 1er avril, le bataillon tait prt  partir, avec un
contingent de 325 hommes.

Depuis plusieurs jours je me rendais tous les matins et tous les midis 
la salle du march Bonsecours o les soldats faisaient l'exercice. Ds
la premire journe, un sentiment, que je ne pus d'abord m'expliquer 
moi-mme, s'empara de moi et je me surprenais souvent le soir dans ma
tranquille demeure  penser avec envie aux grandes plaines de l'Ouest
que je me figurais empestes de hordes ennemies. Chaque jour ce dsir
d'aller au Nord-Ouest augmentait. Je voyais mille obstacles sur ma
route, d'abord la cruelle sparation qu'il faudrait faire subir  ma
vieille mre qui n'avait d'autre consolation que moi, puis ma carrire
professionnelle peut-tre brise par un trop long sjour sur le terrain
des hostilits, et beaucoup d'autres dont je ne me rappelle pas beaucoup
aujourd'hui mais qui alors me paraissaient insurmontables.

En dpit de tous ces obstacles et peut-tre mme  cause d'eux,
mercredi, le 1er avril, comme on m'annonait que le bataillon devait
partir avant 24 heures, je pris mon parti tout  coup et, sans plus
hsiter, entrai dans la chambre de recrutement et demandai qu'on
m'enrlt. On accueillit ma demande et  10 heures a.m. j'tais enrl
membre de la compagnie No. 1. Je me fis immdiatement donner une tunique
et tout l'accoutrement qu'il me fallait. Il me semblait ne pouvoir tre
soldat sans cela.

L'aprs-midi se passa  la salle du march, chaque compagnie faisant
l'exercice militaire sous les ordres de l'instructeur Labranche.

Enfin le soir arriva. L'motion qui s'empara de moi en arrivant  la
maison peut tre mieux imagine que dcrite. Ma bonne mre qui avait
tant souffert lors de notre premire sparation, qu'allait-elle dire en
apprenant que son fils venait de s'enrler comme soldat?

Je cachai de mon mieux mon uniforme sons mon pardessus et mettant mon
kpi sous mon bras, je remis mon casque d'hiver sur ma tte. Enfin
j'entrai et appris  ma mre la vrit.

Quelques heures plus tard, j'allai faire mes adieux M. le cur et  mes
autres amis.

J'allai  confesse et vers les neuf heures revins  la maison. Ma mre
scha bientt ses larmes, et l'on procda aux prparatifs de mon dpart.
Que la nuit me parut longue! Je ne pus fermer l'oeil, car j'entendais de
ma chambre les sanglots de ma pauvre mre! Que de fois l'ide me vint
de me lever et d'aller la consoler: mais aussitt je pensais que mieux
valait faire semblant de ne pas m'en apercevoir; puisqu'elle s'tait
retenue devant moi, pour pleurer seule maintenant, c'est qu'elle voulait
me cacher sa douleur. Je m'assoupis en priant Dieu pour elle.

Ds 6.30 heures, le lendemain, j'tais debout. Ma mre vint  l'glise
avec moi. Nous communimes tous les deux. Oh! comme j'aurais ml mes
larmes aux siennes, si l'amour-propre ne m'avait retenu. Mais la foule
tait l qui nous regardait.

La messe termine, ma mre et moi retournmes & la maison. Le djeuner
ne fut pas bien gai. Ma mre ne mangea rien du tout et sa douleur
me rendit triste. Enfin le moment des adieux arriva. Mon beau-pre
paraissait plus mu qu'il ne l'aurait voulu, et pleura quand je
l'embrassai et ma mre ne voulut pas me laisser partir seul mais vint me
reconduire jusqu' la gare.

Le long de la route, elle me fit toutes les recommandations qu'elle crut
ncessaires et quand elle eut fini, nous marchmes en silence. Sans
doute, nos ides taient les mmes, tous deux nous souffrions de la
mme douleur et cependant chacun semblait prfrer savourer sa peine en
silence. Plusieurs minutes s'coulrent ainsi, puis le sifflet aigu du
train qui approchait nous ramena  la cruelle ralit. Je me levai et
allai les larmes aux yeux lui donner le baiser d'adieu. Elle, pauvre
femme! elle sanglotait! Je m'arrachai de ses bras en lui murmurant 
l'oreille: courage et espoir!... Le train arriva  Montral vers
7.30 heures;  8.15 heures j'tais au march. L'avant-midi s'coula
lentement. Chaque compagnie allait une  une chercher sa tenue de
campagne. On distribua des bas, des bottes, des _knapsacks_, havresacs,
chaudires  manger, couteaux, fourchettes, etc. Le mardi, on prit le
dner au Richelieu. Aprs dner, le trousseau de chacun fut complt,
puis le bataillon sortit parader dans les rues. Partout la foule nous
acclama! on ne pensait plus  la famille que l'on quittait, aux amis de
qui l'on s'loignait, on ne voyait plus devant nous que la patrie qui
nous appelait  sa dfense tandis que ses enfants nous encourageaient
par leurs cris et leurs acclamations.

Aprs la parade, on retourna aux casernes pour la dernire fois, puis
l'on se dirigea vers la gare du G. P.E.



LE RETOUR A MONTRAL.

L'auteur ne croit pas pouvoir mieux raconter le rcit du retour du 65me
 Montral que de reproduire ce que contenait un des premiers journaux
franais de cette ville, le lendemain de l'arrive du bataillon:

Grande journe que celle d'hier. Rarement, peut-tre jamais encore,
except lors de la visite du prince de Galles, Montral n'a vu pareil
enthousiasme. La ville tait en bullition, les affaires tant
suspendues, lo port vide, les chars urbains arrts, les commis partis
des magasins; les ouvriers avaient dsert l'atelier, les typographes
ont suivi le mouvement, les rues regorgeaient de monde, les drapeaux
flottaient sur tous les difices, les maisons taient pavoises, la joie
partout, les poitrines se gonflaient et poussaient  chaque instant un
formidable: VIVE LE 65ME! qui se rptait cent fois, mille fois, sur
tout le parcours des braves volontaires.

Mais il faut essayer de mettre un peu d'ordre dans notre compte-rendu.

Le voyage, bien que long et pnible, a eu quelques bons moments. Sur
la route, quand le train triomphal s'arrtait, on voyait arriver des
dputations qui, venaient saluer les braves qui viennent enfin goter au
foyer de leur famille, un repos bien gagn.

A MATTAWA.

C'est ainsi qu' Mattawa, les citoyens de Sudbury leur ont prsent
l'adresse suivante:

Au lieutenant-colonel J. A. Ouimet, aux officiers et sous-officiers du
65me bataillon.

Messieurs,

A l'occasion de votre retour du Nord-Ouest, permettez  vos amis de
Sudbury de vous fliciter de l'heureux apaisement des troubles, qui vous
permet de rentrer dans vos foyers, d'aller vous reposer au milieu de vos
familles, des fatigues de toutes sortes que vous avez endures pendant
cette campagne lointaine,  laquelle vous avez pris une si glorieuse
part.

Croyez, messieurs, que nous vous avons suivis, par la pense, dans
les marches que vous avez faites dans les prairies, par des chemins
impraticables, dans les prils incessants qui vous environnaient de tous
cts, dans vos engagements avec l'ennemi, que vous avez su combattre et
vaincre, nous vous avons suivis dans toutes ces circonstances avec le
plus grand intrt.

Nous avons constat avec une joie indicible, qu'au plus fort du danger,
vous avez noblement rempli votre devoir, que les balles meurtrires des
Indiens n'ont point fait flchir votre courage un seul instant.

Nous dsirerions beaucoup assister , la grande dmonstration que vos
amis de Montral prparent pour votre arrive, ce sera simplement
splendide, comme il s'en est rarement vu; mais s'il nous est impossible
d'y assister, du moins, nous pouvons nous joindre  eux pour vous dire
de tout notre coeur. Honneur!  vous tous, messieurs, du 65me.

Le Canada est content de vous! il a le droit d'tre fier de possder de
tels soldats pour le dfendre en tous temps et  quelque place que ce
soit!

Honneur! encore  vos chers camarades blesss! Ah! puissiez-vous vivre
assez longtemps pour montrer  vos enfants et petits enfants les
cicatrices des blessures que vous avez reues au service de votre pays,
et enflammer leur jeune coeur du feu de votre amour, patriotique!

Stephen Fournier, J. H. Dickson, Thomas Morton, F. A. Ouellet, Frs.
Thompson, Jos. Anctil, J. L. Michaud, J. B. Francoeur, A. Simard, A.
Lemieux.

Le colonel Ouimet remercie ces excellents amis en quelques mots. Les
instants sont prcieux. On doit arriver  Montral , heure fixe, la
cloche sonne, le train part. Adieu! Hourra! Hourra!

A OTTAWA.

L'heure matinale de l'arrive du 65me--il tait cinq heures et demie--a
empch une dmonstration populaire; cependant, le maire, les chevins,
les membres du parlement, des employs du gouvernement et nombre de
militaires se sont rendus  la gare, o Son Honneur le maire McDougall a
souhait la bienvenue au 65me en ces termes:

Aux officiers, sous-officiers et aux volontaires du 65me Bataillon,
soldats de l'anne du Canada.

Au nom des citoyens du Canada je vous offre la bienvenue la plus
cordiale et la plus chaleureuse  votre retour de la campagne du
Nord-Ouest.

Les citoyens d'Ottawa, avec le peuple du Canada, en gnral, ont vu
avec admiration et orgueil la manire noble et l'lan avec lequel les
volontaires du Canada ont rpondu  l'appel de leur pays de prendre les
armes. L'histoire peut montrer quelque chose d'analogue, mais les pages
de l'histoire ne montrent pas d'exemple d'un patriotisme plus grand.

Les membres du 65me bataillon ont droit de se fliciter qu'en temps de
service actif ils ont acquis pour leur pays un prestige qui lui donne
une place honorable parmi les peuples qui ont compt sur eux-mmes et
leur hrosme pour la dfense de leurs droits.

Je vous fait maintenant mes adieux et vous souhaite un heureux retour
dans vos familles. J'espre que de sitt vous ne serez pas appels 
marcher dans les sentiers de la guerre.

Ottawa, juillet 20, 1885.

MM. P. LETT, Greffier de la cit.

F. McDougall, Maire.

La musique du 65me, qui est alle au devant du bataillon, est l et
jette au vent ses joyeux accords.

Mais le morceau ne peut finir, on se reconnat, on s'appelle, on se
serre la main, on demande des nouvelles de l-bas. Les musiciens montent
dans le train et on se prpare  continuer la route.

C'est la dernire grande tape; le sifflet de la locomotive se fait
entendre.

Trois hourrahs, suivis de trois et six autres, acclamrent encore nos
braves jeunes gens.

Enfin, ils vont arriver; ils vont revoir les parental, la bonne mre,
les soeurs, les frres, les amis qui les attendent.

A SAINT-MARTIN.

A peine le train entre-t-il en gare que plusieurs citoyens, de Montral,
parmi lesquels nous avons remarqu M, Arthur Dansereau, l'honorable E.
Thibaudeau, M. C. A. Corneiller, l'chevin Mount et autres, montent
dans le train et viennent serrer la main aux officiers et aux amis du
bataillon.

L'honorable E. Thibaudeau et M. A. Dansereau prsentent au colonel
Ouimet un magnifique bouquet de ross et de lys.

Le maire de Saint-Martin s'avance  son tour et lit cette adresse au
colonel:

Prsente au 65me bataillon  son passage  la Jonction de
Saint-Martin, au retour de son expdition au Nord-Ouest.

Vaillant colonel et braves soldats,

Si jamais, nous, citoyens de Saint-Martin, avons t fiers et joyeux
de recevoir des amis c'est bien aujourd'hui. Aussi, est-ce de toute
l'effusion de nos coeurs que nous vous disons: soyez les bienvenus;
soyez les bienvenus, parce que  l'aide de votre bravoure, de votre
courage, et surtout de votre sagesse que vous avez dploy dans
cette expdition, vous nous avez convaincus que notre pays et notre
nationalit continueront de se fortifier et de se dvelopper comme
par le pass. Vous nous avez convaincus que vous tiez les vaillants
descendants de Salaberry, et des hros des Plaines d'Abraham et de
Carillon.

Vaillant colonel et braves soldats, pendant que vous tiez l-bas
exposs aux misres des camps et  des dangers imminents, nous tions
dans l'anxit et nous anticipions les vnements tant nous avions 
coeur votre retour au milieu de nous. Enfin, vous voil revenus sains
et saufs pour le plus grand nombre, ne laissant que quelques pertes
prcieuses  dplorer. Et ce qui, nous fait plaisir c'est que le
bataillon, emporte avec lui les sympathies et l'estime de ceux que,
l-bas, vous avez contribu  faire rentrer dans le devoir.

Et voua, vaillant colonel en particulier, votre esprit de justice noua a
concili l'estime des habitants du Nord-Ouest en adoptant des procds
que tout homme juste doit approuver. Nous avons admir votre conduite
quand vous avez tabli  Edmonton une garde compose de Mtis.

Comme vous nous pensons que ces hommes peuvent remplir dans leur pays
des charges, tout aussi bien que tout tranger qui nous arrive de
l'autre ct de l'ocan. Peut-tre que si ces procds avaient t
suivis plus tt par d'autres fonctionnaires publics, nous n'aurions pas
aujourd'hui tant de dsastres  dplorer.

Dans les temps difficiles que nous traversons nous sommes heureux de
rencontrer des hommes forts et courageux pour sauver la barque fragile
de notre nationalit. Ainsi recevez donc nos loges les plus sincres,
ils partent de coeurs vraiment gnreux. Ce que nous, citoyens de
Saint-Martin, vous disons, tout le pays vous le dit. Vous avez mrit
beaucoup de la patrie et nous ne cesserons de vous fliciter.

LES CITOYENS DE SAINT-MARTIN.

On passa le pont, on entrevoit au loin les contours de la montagne,
 gauche le joli village du Sault;  droite les cloches de l'glise
Saint-Laurent, on reconnat les maisons, les champs, etc.

La locomotive file toujours.

De temps  autre, un hourra se fait entendre, c'est un brave homme, une
bonne femme, un enfant, qui, le chapeau ou le mouchoir  la main, nous
envoie la bienvenue.

On passa Hochelaga, on est  Montral, on approche du but. Les vivats,
les cris de joie, les acclamations deviennent plus nourris, on voit des
groupes aux fentres, sur les portes, sur la rive, cela prend du corps,
les groupes deviennent foule et nos braves soldats penchs aux fentres
des wagons, tonns, mus de ces manifestations se regardent et se
demandent ce qui les attend encore.

En passant prs du parc Mount, des acclamations enthousiastes saluent
le train au passage, maintenant chaque minence, chaque fentre est
occupe.

La musique du 65me entonne la marche triomphale compose spcialement
pour cette occasion.

Au loin un murmure qui se change bientt en grondement se fait entendre
et quand enfin on dpasse le signal qui se trouve prs du fleuve et que
le train entre en gare, c'est une explosion, un clat de tonnerre qui se
fait entendre.

A MONTREAL

Il est dix heures prcises.

Vingt mille voix jettent un cri formidable:

--Hourra! Hourra!

--Vive le 65me!

Le canon tonne, au loin les cris redoublent, augmentent et se succdent
pour se dcupler encore.

Le train s'arrte, la foule serre; comprime, crase se rue en avant
et escalade les chars.

Les mouchoirs s'agitent, toutes les ttes se dcouvrent.

--Salut aux braves!

Un dtachement de trente hommes de police est impuissant  rprimer le
mouvement.

De l'ordre? Ah, bien oui, on s'occupe bien de cela, on veut les voir,
les toucher, leur serrer la main.

Les braves colonels des bataillons de Montral sont entrans, pousss,
bousculs.

"Tant pis! excusez mon colonel!" on donne un coup d'paule, il faut
avancer quand mme.

Le maire Beaugrand, toutes dcorations dehors, le collier au cou, essaie
de se frayer un passage et parvient enfin jusqu'au colonel Ouimet, qui
serr de tous cts et escort des majors Hughes et Dugas, ne peut
avancer ni reculer.

Le maire leur serre la main, leur souhaite la bienvenue et va pour
parler quand le capitaine Des Rivires qui est arriv lui aussi jusque
l, Dieu sait par quel miracle, se jette dans les bras du colonel et du
major et leur treint les mains  les briser.

Chaque officier qui descend est tir par les bras, par les paules, par
les pans de son dolman.

"Bonjour, salut, comment a va; bravo, hourra vive le 65me!"

On ne s'entend plus, on ne se voit plus; tout le monde parle, chante,
crie. C'est splendide!

Les pousses continuent, les soldats ne peuvent sortir des chars, on les
tire par les bras, on voudrait les faire sortir par les fentres.

Et les crie recommencent et les acclamations deviennent de plus en plus
vigoureuses.

Pendant que le maire, les chevins, les colonels et les officiers
viennent serrer la main  leurs collgues, on a fait un peu de place sur
les quais de dbarquement, les wagons se vident, voil les soldats!

Bronzs, noirs, fatigus, dguenills, la figure abme, les yeux
rouges, les cheveux ngligs, la barbe inculte, pantalons dchirs,
tuniques en lambeaux, coiffs qui d'un chapeau, qui d'une casquette, les
chaussures rapices, gibernes cousues avec des ficelles................
.........natures magnifiques, en un mot de beaux soldats aux traits
mles, durs, nergiques, vigoureux.

Voil les soldats du 65me aprs une campagne de, trois mois et demi,
aprs avoir march dans la neige, dans la boue, dans l'eau, dans le
sable, dans la poussire, sous la pluie, la neige et le soleil!

Voil nos braves volontaires aprs avoir fait des marches forces de
trente, trente-cinq et trente-huit milles en une journe!

Voil nos amis aprs avoir souffert du froid, de la faim et de la
chaleur.

Voil nos Canadiens-Franais aprs avoir vu le feu, tels qu'ils taient
avant le soir de la bataille et qu'on croit voir noirs de poudre et de
poussire.

Chapeau bas! Salut aux braves!

LES ANCIENS MEMBRES DU 65e BATAILLON.

Le capitaine DesRivires haussant la voix autant qu'il le peut pour se
faire entendre au-dessus des grondements de la foule, lit enfin les
lignes qui suivent:

Au lieutenant-colonel J. A, Ouimet, commandant le 65e bataillon, C. M.
R., aux officiers et soldats du 65e bataillon, C. M. R.

Messieurs,

Les soussign, anciens officiers, sons-officiers et soldats du 65e
bataillon, C. M. R., mus par un sentiment de joie de vous voir revenir
dans vos foyers, aprs une campagne rude et pnible, viennent vous
souhaiter la bienvenue, et vous exprimer en mme temps leur admiration
pour le courage, l'nergie et les qualits essentiellement militaires
dont vous avez donn tant de preuves dans la guerre du Nord-Ouest.

Tous avez mrit la reconnaissance du pays entier, en contribuant dans
une large part & faire respecter la loi et  rtablir l'ordre troubl.

Mous n'ignorons pas que ce n'a t qu'au prix de grands sacrifices
personnels, de privations de toutes sortes, de marches longues et
pnibles, et mme au pris de votre sang que vous avez assur la
tranquillit du pays.

Vous avez montr sur le champ de bataille le sang-froid, la valeur qui
distinguent de vieux soldats aguerris.

Vous tes bien les descendants des hros de la Monongahla, de Carillon
et de Chteaugay!

Les annales conserveront le souvenir des travaux accomplis et des succs
remports par le 65e bataillon Carabiniers Mont-Royaux.

Vous avez attach un tel prestige au bataillon que l'honneur d'y
appartenir rejaillit sur ceux qui y ont appartenu, et nous, vos amis,
vos anciens compagnons d'armes, pouvons dire avec orgueil: "Nous avons
t au 65me."

Vous avez fait honneur  votre race! vous tes les bienvenus.

Puissiez-vous trouver dans le sein de vos familles le repos que vous
avez si bien mrit. Salut, honneur, reconnaissance au 65me.

Montral, juillet, 1885.

(Signatures)

E. DesRivires, Armand Beaudry, L. E. N. Pratte, Horace Ppin, A.
Renaud, P. J. Bdard, A. Bryer, L. N. Par, A. Simard, E. Globensky, G.
Faille, J. H. Salameau, A. Lussier, Joseph Pelletier, H. Viger, E. D.
Collerette, J. A. Dorval, C. A. Bourgeois, M.E. Dymbumer, Henri Morin,
Flavien J, Granger, J. Arthur Tessier, Albert Bliveau, A. Sumbler,
Adolphe Grenier, Napolon Leduc, Pierre E. Drouin. George N. Watie, G.
L. A. Beaudet, J. B. Emond; E. G. Phaneuf, Frs Corbeille, C. A.
Giroux, G. S. Malepart, Philippe Gareau, Romo LaFontaine, J. Edouard
LaFontaine, Wilfrid Lortie, Ephrem Chalifoux, Auguste Lavoie, Napolon
Lefebvre, Aim Groth, Ernest Neveu, J. A. Daz, Arthur Nay, Philippe
LeBel, D. Payette, Pierre Villeneuve, Camille Nourrie, J. E. Marois,
Joseph Pelletier, Joseph Pouliot, Charles Boy, Elie Duchesne, Adolphe
Lecault, Charles Brunelle, Joseph Lagac, Alexis Gauthier, Sraphin
Laroche, Eug. Beaudry, J. A. Boudrias, J. W. Bacon, Emile A. Lorimier,
Edmond Daller, E. Trestler, N. Millette, E. Dansereau, D. Maypenholder,
Louis Houle, Alfred Bertrand, Georges Cadieux, Georges Giroux,
Jean-Baptiste Dubois, Omer Fontaine, Napolon Leclerc, Lon Gagnon,
Louis Gauthier, Charles Deslauriers, Charles Berger, Alfred Bernier,
Frdric Guillette, O. Boyer, J. N. A. Beaudry, P. A. Beaudry, Charles
Blanchard, Ernest Gadbois, Gustave A. Leblanc Alfred Labb, George
Lesage, Adolphe Lefebvre, O. Corriveau, A. N. Brodeur, J. B. L.
Prcourt, Albert Leduc, Edouard Villeneuve, J. E. A. Dubord, Alex Scott,
P. A. Boivin, Joseph Hurtubise, Arthur Quevillon, Chs Alex Merrill,
Isral Marion, Mose Raymond, A. B. Brault, J. Z. Resther, E, N.
Lanthier, Arthur Labelle, J. Bte. Mtivier, W. Maynard, Horace
Normandin, E. Hbert, J. R. Saint-Michel, J. E, Decelles, Aug. S.
Mackay, J. B. Labelle, H. A. Cholette, L. P. Trudel, J. C. Moquin, J.
C. Dupuis . J. R. Hubert, Adolphe Lupien, R. Resther, Joseph Ross,
Napolon Melanon, Alfred Desnoyers, C. E. Stanton.

Tous les vtrans du 65e, portant le _helmet_ blanc et le ruban 
la boutonnire, sont rangs en bataille sur le quai, capitaines,
lieutenants, sergents et caporaux  leur rang, comme au temps o ils
portaient l'uniforme.

Ces vtrans avec leur teint frais et ros et leurs joues pleines
semblent des jeunes gens  ct des volontaires qui reviennent du
Nord-Ouest.

Le colonel Ouimet rpond brivement et conseille aux vtrans de former
un double bataillon, comme cela se fait  Toronto pour les Queen's Own.

"J'accepte vos compliments, mes amis, dit-il, en ma qualit de colonel
du 65e. Les loges que vous adressez  mes soldats sont mrits, et il
suffit, pour s'en convaincre, de lire les rapports du gnral Strange."

Ces paroles sont reues par des hourras et des "vive le 65e!"

LE DFIL

Les commandements se font entendre et enfin on se met en marche, les
vtrans en avant, la musique du 65e, le colonel Ouimet escort des
officiers dlgus de tous les autres rgiments, et enfin le bataillon.

En haut de la rue des Casernes, attend la tte de la colonne qui se
compose ainsi:

Une section d'artillerie, deux pices de canon, trente hommes et quatre
officiers, le 85me bataillon, les officiers et sergents du Prince
of Wales, un dtachement du 6me Fusiliers, un dtachement des Royal
Scotts, les vtrans du 65e, les membres fondateurs du bataillon,
la musique de la Cit, les officiers de la brigade militaire et le
bataillon.

Le passage tait littralement bloqu, l'enthousiasme ne se ralentissait
pas et les bravos taient ininterrompus: "Il y avait peut-tre un plus
grand dploiement de richesse  Paris, lors du retour des soldats de
Crime," nous disait un Franais, "mais certainement que la rception
n'tait pas plus cordiale, ni l'enthousiasme plus grand."

Lemay et Lafrenire, les deux blesss, avaient pris place dans une
superbe voiture. Inutile de dire qu'ils ont t l'objet d'une ovation.
Les dames leur lancrent tellement de bouquets, que la voiture en
taient remplie.

L'aumnier du bataillon, l'excellent Pre Prvost, toujours fidle au
poste, accompagnait les bons enfants.

Ce digne prtre pleurait de joie en voyant l'accueil fait  ses jeunes
amis et en remerciait Dieu tout bas.

L'entre triomphale dans la cit de Montral commena et on parcourut la
rue Notre-Dame jusqu' l'Htel-de-Ville.

Partout des banderoles et des drapeaux tricolores dcoraient les
maisons.

A L'HTEL DE VILLE

A l'Htel-de-Ville, le maire demanda au colonel du bataillon de vouloir
bien arrter un instant et monta au haut du perron. Prs de lui vinrent
se ranger en haie les officiers suprieurs, les capitaines et les
lieutenants du bataillon.

La foule tait norme et une pingle n'aurait pu tomber  terre.

Quand le silence se fut un peu rtabli, le maire lut l'adresse suivante:

Col. Ouimet, officiers, sous-officiers et soldats du 65e bataillon.

Montral par ma voix vous acclame et vous souhaite la plus cordiale et
la plus chaleureuse des bienvenues.

Montral vous remercie pour vos sacrifices et pour votre ardent
patriotisme!

Vous avez rpondu  l'appel de la patrie au moment du danger, et nous
vous avons suivis des yeux dans votre courte mais glorieuse carrire
militaire.

Vous vous tes conduits l-bas comme des hommes de coeur et comme de
vieux soldats. C'est votre gnral qui se plait  le constater et je
suis heureux de pouvoir vous le dire au nom de tous les citoyens de
Montral, sans distinction d'origine ou de croyance.

Soyez les bienvenus dans cette ville que vous aimez tant et qui,
aujourd'hui, est si fire de vous!

Soyez les bienvenus dans vos familles qui ont pleur votre dpart et qui
se rjouissent de votre retour.

Soyez les bienvenus parmi vos amis et parmi vos camarades de tous les
jours.

Au nom du conseil municipal, je vous offre officiellement les
remerciements de la ville de Montral et je suis certain de me faire
l'cho de tous mes concitoyens, lorsque je dclare que le 65e bataillon
a bien mrit de la patrie.

Merci, colonel, merci, MM. les officiers! merci braves soldats qui tes
alls offrir vos vies sur l'autel du patriotisme et du devoir.

Tous avez reu le baptme de sang sans broncher et vos glorieux blesss
sont l pour prouver au monde que vous tes les dignes fils des premiers
colons du Canada.

Le brave Valiquette a perdu la vie dans l'accomplissement d'un devoir
sacr.

--Honneur  sa mmoire!

Maintenant, mes amis, je comprends le lgitime dsir que vous avez
d'aller embrasser vos familles en passant par l'glise o vous allez
remercier Dieu de vous avoir protgs tout spcialement.

Encore une fois, merci! Encore une fois, soyez les bienvenus parmi nous!

Permettez-moi, colonel. Ouimet, de vous presser la main, comme tous les
citoyens de Montral voudraient pouvoir la presser, en ce moment,  tous
les hommes de votre bataillon!

***

Madame Beaugrand prsente au colonel Ouimet un magnifique bouquet avec
attaches tricolores. Des bouquets sont aussi prsents aux majors Hughes
et Dugas, ainsi qu'aux officiers.

Puis on continue la marche; toujours la mme foule, toujours le
mme enthousiasme, et toujours les mmes acclamations. Partout des
banderoles, des drapeaux, des festons, des saluts et des armes, et
 maints endroits des larmes de joie, d'orgueil et de triomphe. Nos
concitoyens anglais ont fait beaucoup pour ajouter  l'clat de la
rception de nos troupes. Les bureaux du Pacifique, la Banque de
Montral, le Bureau des Postes, le Saint Lawrence Hall, les Compagnies
d'Assurance, les banques, le Mechanics' Hall, la rue McGill, toute
belle, la partie de la rue Notre-Dame entre la rue McGill et la
paroisse, ravissante; il faudrait tout un volume pour dcrire toutes ces
belles choses et pour dire avec quelle bonne volont, avec quel coeur on
a fait tout a.

L'ENTRE A L'GLISE.

Le 85ime, la garde d'honneur, entra d'abord, prcd de son corps de
musique, pntra par l'alle du centre et dfila par une alle latrale;
ensuite entra la musique de la Cit suivie des fondateurs du 65ime
bataillon, puis les hros de la fte.

Messieurs de Saint-Sulpice, ayant  leur tte le dvou, patriotique
et bon cur Sentenne, avaient fait tout pour recevoir les braves 
Notre-Dame. Partout des drapeaux, des inscriptions et des festons et
surtout une foule considrable qui remerciait Dieu du retour si heureux
de nos troupes.

Le 65me arrive, tel qu'il est, sale, dchir, mal coiff, noir, mais
l'oeil vif et la jambe alerte, il suit sa musique, le sourire aux lvres
et vient prendre la place qu'on lui avait dsigne.

On entonne _Magnificat_; vingt mille voix se mlent au choeur et tous
dans un mme lan religieux et patriotique, chantent  Marie son
principal cantique de louanges.

SERMON.

Aprs le chant, M. l'abb Emard monte en chaire et prononce l'loquente
allocution que nous ne pouvons ici que rsumer:

L'orateur rappelle, en des termes loquents, le beau fait d'armes
accompli lors des luttes de nos pres par Dollard Desormeaux et ses
compagnons, partis eux aussi de l'glise Notre-Dame, o nous revient
aujourd'hui le 65e bataillon, Dollard et ses compagnons sont tombs sous
les flches de l'ennemi; vous, vous nous revenez chargs des trophes de
la victoire.

Nous admirons l'ide qui vous conduit aujourd'hui au pied des autels
pour entonner un chant d'action de grces; car vous prouvez que vous
avez combattu non seulement en patriotes, mais en chrtiens; vous avez
invoqu le Dieu des combats, et vous venez le remercier.

La Religion et la Patrie sont fires de leurs enfants et dfenseurs.
Vous avez port firement le drapeau de votre foi. Vous vous tes
montrs dignes de votre devise: "_Nunquam retrorsum_" La Patrie vous
remercie des sacrifices que vous vous tes imposs pour sa dfense.

Ah! quels sacrifices! Vous avez abandonn vos situations, vous vous tes
arrachs des bras de vos mres, de vos familles et de vos enfants, et
vous avez vol  l'ennemi.

Vous avez donn  l'Europe un exemple de votre valeur militaire, vous
vous tes montrs dignes de vos anctres.

Nous avons contempl votre courage, quand a sonn l'heure du dpart;
vous n'avez pas du nos esprances.

Nous avons appris avec orgueil votre conduite valeureuse. Soldats, vous
tes des braves! Nous sommes fiers de vous; soyez-le, comme nous le
sommes.

Pendant cette brillante campagne, il s'est lev une note discordante,
mais votre noble conduite, vos exploits ont su faire taire la voix de
l'envie et du fanatisme. Vous qui n'aviez vu que le ct brillant de
l'art militaire, vous avez vu la mort en face, et vous l'avez envisage
l'me calme, le coeur ferme et l'oeil serein Honneur  vous!

Vous avez pris sur vos paulea la croix vritable et vous tes alls
la transporter au champ des martyrs Fafard et Marchand. Soyez fiers de
votre campagne mais restez toujours dignes; aprs avoir remport les
triomphes de la terre, soyez dignes de la couronne des cieux...Ainsi
soit-il.

Suivit le chant du _Te Deum_; encore cette fois toutes les voix se
runirent pour remercier Dieu du retour de nos hommes et l'heureux
rsultat de cette campagne mmorable.

Un joli incident et qui a t fort got de tous ceux qui en ont t
tmoins: Avant de quitter l'glise le lieutenant-colonel Ouimet dposa
au pied de la statue de la Sainte Vierge le superbe bouquet qu'il avait
recu  l'htel-de-ville.

On laisse Notre-Dame, toujours le 85me en tte avec son magnifique
corps de musique; suivent les anciens membres du 65me bataillon, le
65me, les fondateurs du bataillon et la foule. On reprend la rue
Notre-Dame, on descend la Cte Saint Lambert, la rue Craig et on entre
au "Drill Hall."

Le 85e forme encore la garde d'honneur, suivent les reprsentants des
autres corps militaires de Montral, puis apparat le 65e qui fait son
entre toujours triomphale, toujours aux acclamations de la foule. Il
dfile au son de la musique et se forme en colonne.

SALLE DU BANQUET.

On avait orn les tables avec des fleurs et des plantes empruntes  la
serre et aux plates-bandes du jardin Viger.

En arrire de la table d'honneur, sur une longue banderole on lisait les
mots: "Les anciens du 65e aux braves du Nord-Ouest."

Le menu tait quelque chose de substantiel, tel qu'il convient  des
estomacs fatigus par des privations de trois mois et plus: jambon,
corn-beef, roast-beef, et autres pices de rsistance froides. Le vin,
la bire et le claret punch coulaient  flots.

Au-dessus tait place une cartouche avec la devise de notre populaire
bataillon: _Nunquam retrorsum_ "Jamais en arrire."

On remarquait parmi les drapeaux, qui composaient le faisceau plac en
arrire du sige du prsident, un drapeau franais en soie frange d'or
avec le chiffre "65," prsent au colonel Ouimet par les citoyens de la
partie Est.

En avant de la table d'honneur taient deux petites bannires portant
les mots: "A nos braves!"

Le service de ces agapes militaires a t irrprochable; pour en
convaincre nos lecteurs il nous suffira de dire qu'il tait sous la
direction de MM. Michel Beauchamp et William Gill, deux matres d'htel
bien connus, le premier au Richelieu, et l'autre au St. Lawrence Hall.

En entrant dans la salle du banquet, les volontaires du Nord-Ouest
se formrent en colonne  quart de distance de conversion et se
dbarrassrent de leurs sacs et de leurs armes.

Chacun admira la prcision, l'ensemble et l'habilet avec lesquels ils
mirent leurs armes en faisceaux. On ont dit de vieux grognards de la
garde de Napolon.

Les volontaires se mirent  table et firent honneur au repas tout en
fraternisant avec leurs compagnons d'armes de Montral.

Le banquet tait prsid par le lieutenant-colonel Harwood, D. A. G.,
qui avait  sa droite le lieutenant-colonel Ouimet, commandant du 65e et
 sa gauche, Son Honneur le maire.

A la mme table, taient les lieutenants-colonels Fletcher, Gardner,
Crawford, Hughes, Brosseau, du 85e, Stevenson, de la batterie de
campagne, d'Orsonnens, Caverhill, Rodier, du 76e, de Chteaugay, J. M.
Prud'homme, du 64e, de Beauharnois, Sheppard, du 83e, de Joliette; le
major Denis, du 84e de Saint-Hyacinthe, M. le cur Sentenne, le. Dr
Lachapelle l'honorable M. Thibaudeau, MM. les chevins Mount Fairbairn,
Robert, Grenier, Laurent, Mathieu, Jeannotte, Armand, MM. Larocque, A.
Desjardins M. P., J. J. Curran, M. P.

Parmi les dames prsentes, on remarquait Mme Ald. Ouimet, Mme L. S.
Olivier, Delles Martin, E. Perrault Mmes Mount, Berry, A. A. Wilson,
Mathieu, L. A. Jett, Joseph Aussem, J. Leclaire, A. Larocque, Rouer
Roy, E. Starnes, Lady Lafontaine, F. D. Monk, Delles Corinne Roy,
Quigley, Amlie Roy, Alice Roy, Pelletier, Wilson.

Il a t impossible de prparer une liste complte de toutes les
notabilits prsentes dans la salle d'exercice  cause du mouvement
de la foule autour des tables du festin et des groupes forms par les
parents et les amis qui venaient presser la main des volontaires du
Nord-Ouest.

LES DISCOURS

Voici le rsum du discours prononc par le colonel de Lotbinire
Harwood D. A. G., commandant le district militaire No 6, au banquet du
Drill Shed:

Messieurs,

S'il y a une classe d'hommes, au sein de la Confdration Canadienne
qui, depuis de nombreuses annes, ont eu  souffrir de l'apathie, de
l'indiffrence des habitants de ce pays, en retour des sacrifices
immenses qu'ils se sont imposs pour prouver  leurs concitoyens leur
dvouement  la chose publique et  la patrie, c'est indubitablement la
classe des volontaires.

Que chacun rappelle ses souvenirs, il verra combien de fois les
volontaires ont t, depuis quelques annes, traits d'exalts, d'hommes
bons  jouer aux soldats. On s'est mme oubli jusqu' les traiter de
"vils traneurs de sabre"; des patrons de boutiques, de grands magasins,
de grandes usines allaient jusqu' dire: Nous ne voulons pas de
volontaires  notre service, comme employs.

S'il s'agissait de donner des prix aux meilleurs tireurs  la carabine,
je connais le nom de gens haut placs dans le commerce et ailleurs qui
refusaient de donner leur obole, en disant: "Pourquoi tout ce tapage?
Pourquoi la Milice? A quoi sert tout cela? Nous n'avons pas besoin
de donner notre argent pour faire jouer au soldat, etc., etc." Et la
consquence tait que nos braves militaires, non contents de donner leur
temps et leurs peines, taient obligs de souscrire de leurs bourses,
afin de fournir des prix aux concours! Que de sacrifices les officiers
de fout rang ont t obligs de faire en maintes circonstances pour
maintenir leurs corps de volontaires en tat effectif en face de toute
cette apathie! Puis encore, lorsque les diffrents ministres de la
milice voulaient de l'aide des chambres pour la Milice, soit pour les
camps, soit pour avoir des armes, des accoutrements, des uniformes
convenables, vous voyiez tout de suite un certain nombre de membres
se rcrier, criant au gaspillage, disant que le pays allait  la
banqueroute,  la ruine, que la Milice tait inutile... que nos braves
volontaires n'taient bons qu' jouer au soldat, et que dirai-je encore.

Tout ce temps, nos volontaires, toujours anims du plus noble
patriotisme, se disaient: Patience! patience! un moment viendra, et le
pays, dans sa dtresse, nous demandera  grands cris. Alors, nous, comme
toujours, nous rpondrons: _Prsents!_

Oui, messieurs,  la fin de mars dernier, ce moment est malheureusement
venu.... et qu'est-il arriv? Il est arriv, messieurs, qu' ce moment
suprme chaque volontaire, d'un bout du pays  l'autre, depuis
les colonels jusqu'au dernier des soldats, s'est cri avec joie:
_Prsents!_

A la fin de mars dernier, au milieu de nos troubles le Bon Gnie, qui
prside aux destines du pays, s'tait charg de nous donner l'homme
qu'ils nous fallait--le brave et habile gnral Middleton, le gnral
modle doux, humain, et _fortiter in re_. Oui, le gnral Middleton, ce
soldat "sans peur et sans reproche," qui, par son tact, sa prudence, ses
sages mesures, ses calculs habiles, "sans verser de sang inutilement,"
a su conduire nos troupes & la victoire, et touffer un soulvement qui
menaait d'tre gnral, un de ces soulvements qui, peu de chose au
commencement, pouvait en grandissant prendre des proportions colossales,
faire promener la torche incendiaire d'un bout  l'autre du Nord-Ouest,
et faire couler des flots de sang  travers ces vastes rgions. (Vifs
applaudissements.) Mais, grce  Dieu, un homme presque providentiel
se trouvait  la tte des forces, et avec son aide et celle de nos
vaillants volontaires, la douce paix, "cette fille aime du ciel,"
est rentre au sein de notre belle confdration. (Bruyants
applaudissements.)

Nunquam retrorsum! Non! non, jamais en arrire, officiers et soldats
du 65e bataillon! Fidles  la noble devise qui distingue votre beau
bataillon, vous vous tes levs, comme un seul homme,  la fin de mars
dernier, pour aller dfendre le drapeau national, laissant sans la
moindre hsitation, parents, amis, situation, position, affaires
prives, pour obir au cri du devoir et  la voix de 'honneur qui vous
appelaient. (Vifs appl.)

65e bataillon, sur vous est tomb le premier choix d'entre tous les
bataillons de la province de Qubec! La patrie comptait sur vous et ses
esprances n'ont pas t dues!

Le pays vous a constamment suivi des yeux. Votre souvenir a toujours t
prsent  l'esprit de vos amis,  travers vos longues marches, tantt;
en butte  un froid sibrien, tantt sous les rayons d'un soleil
d'Afrique.

Vos souffrances morales et physiques de toutes sortes (mal couchs,
souvent mal nourris,  peine vtus, sans pain, sans souliers, couchant
sur la dure), vous avez tout souffert, tout brav! Que de marches, de
contremarches, que de milles parcourus en tous sens, et la nuit, et le
jour, mais grce  Dieu, vous nous revenez couverts de gloire.........
Vous nous revenez, la joie, l'orgueil et l'honneur de Montral.
(Applaudissements frntiques.)

Oui, soldats du 65e bataillon, vous nous revenez couverts de
gloire......... et c'est avec un lgitime orgueil que nous contemplons
vos figures basanes, les nobles dbris d'uniformes qui vous couvrent
 peine, mais qui font votre gloire........ vos visages bronzs, vos
visages de vtrans! ah! mais c'est que vous n'avez pas jou au soldat
(hourras frntiques!)

Oui! vous nous revenez glorieux et vainqueurs.

Tous avez reu le baptme du feu... Vous avez reu le baptme du sang...
Vous avez reu le baptme des privations et des souffrances de toutes
sortes. Vous avez mme reu le baptme de la mdisance et de la calomnie
la plus atroce... Attaqus dans votre honneur de gentilshommes, de
Canadiens, de soldats, par cette sale et dgotante feuille de choux,
cultive, fume, arrose par ce grand Prtre de la calomnie, le fameux
Sheppard de Toronto; vous nous revenez vainqueurs et vous avez prouv 
tout le pays que comme patriotes, gentilshommes et soldats, vous n'aviez
ni suprieurs, ni matres dans toute la milice du Canada. (longs
applaudissements.)

Aussi avec quelle joie lisions-nous le rcit de vos hauts faits dans le
Nord-Ouest, avec quel orgueil lisions-nous les belles paroles que
votre commandant, le gnral Strange, nous adressait aprs vos actions
d'clat. Nous avons tous lu avec joie ce que le gnral Strange crivait
de vous  un de ses amis intimes, il n'y a que quelques jours.

Nos coeurs ont battu  briser nos poitrines en lisant des pages comme
celle-ci: "Quand le canon, cette voix de fer, ce dernier argument de la
civilisation arme, eut fait rpercuter pour la premire fois les chos
endormis de la solitude des, sombres rgions du Nord-Ouest, nos braves
soldats du 65e bataillon se sont lancs sur l'ennemi--les marais, les
sombres forts, les broussailles presqu'impntrables, n'arrtaient
pas leur imptuosit--et comme les chevaux qui tranaient le canon se
trouvaient souvent embourbs, envass jusqu'aux oreilles, _my plucky
French Canadians_ s'attelant au canon font sortir de cette impasse
chevaux, canon et tout ce qui s'en suit, le tout avec cette agilit, cet
lan franais qui distingue nos Canadiens-Franais." (Applaudissements.)

Puis encore les paragraphes suivants:

"Le vritable esprit militaire des anciens coureurs des bois, la milice
de Montcalm, des voltigeurs de Salaberry semble aussi vivace que jamais
dans le coeur de nos Canadiens-Franais. Nous avons bivouaqu sous nos
armes... nous tions sans feu... le 65e bataillon tait pour le moment
sans capotes (en parlant de la poursuite contre Gros Ours). Les soldats
du 65e bataillion n'avaient pas pris de vivres avec eux lorsque le matin
ils dbarquaient de leurs bateaux pour s'lancer au pas redoubl l o
le devoir les appelait. Nous partagemes nos rations avec eux."

Puis plus loin.

"Un autre jour, ils arrivent (le 65e)  un certain endroit; aprs avoir
march toute une nuit l'norme distance de onze lieues;  travers
des marais presqu'impassables... le coeur joyeux... la gaie chanson
canadienne  la bouche... bravant tous les obstacles, plusieurs d'entre
eux allaient pieds nus et ensanglants, leurs uniformes taient en
lambeaux et cependant ils taient prts  tout."

"Sur eux tombaient les postes les plus exposs chaque fois que nous
pouvions rejoindre l'ennemi, et c'tait toujours avec peine que je
pouvais contenir l'ardeur belliqueuse de _my plucky French Canadians_,"

Ainsi vous voyez que rien de ce qu'on disait de vous n'tait perdu pour
nous, pour moi surtout qui ai le plaisir de compter votre beau bataillon
parmi les bataillons du District que j'ai l'honneur de commander. Aussi
soyez les bienvenus au milieu de nous. Vous avez bien mrit de la
patrie. Tous ceux qui vous sont chers, qui vous aiment si tendrement,
brlent d'envie de vous serrer la main, de vous presser sur leur coeur,
et de vous dire combien ils sont contents de voua, fiers de vous, comme
nous le sommes tous ici, comme l'est tout le pays en gnral et la ville
de Montral, en particulier. (Tonnerre d'applaudissements.) Aussi,
messieurs, en terminant, permettez-moi de proposer la sant du brave
gnral Middleton, le soldat "sans peur et sans reproche" et celle
du 65e bataillon nos _plucky French Canadians_. (Applaudissements
prolongs.)

Le maire Beaugrand, appel  prendre la parole, complimenta en termes
appropris et d'une faon trs loquente le 65e bataillon.

A l'instar du colonel Harwood, il parla des accusations portes contre
le bataillon, et sut les rfuter.

M. Beaugrand termina en proposant la sant du gnral Strange qui
dirigea nos troupes, du colonel. Ouimet, commandant du 65e, des braves
officiers, et sous-officiers. Il fit allusion au sergent Valiquette,
mort au champ d'honneur, aux morts et aux blesse de cette insurrection
qui sera l'vnement mmorable de 1885.

Le colonel Ouimet rpondit brivement, mais avec loquence. Il remercia
chaleureusement le public canadien, le maire de Montral, les dames,
des secours donns aux familles des volontaires, et pour la brillante
rception du jour. A peine tait-il assis que trois, hourras retentirent
en son honneur sous l'immense vote de la salle d'exercices.

M. le maire Beaugrand proposa en anglais la sant de la Montreal
Garrison Artillery et des autres bataillons qui, sans avoir particip 
la campagne, avaient t prts  rpondre  l'appel.

Le colonel Stevenson, appel  rpondre, dit qu'il s'associait de tout
coeur  la dmonstration du jour. Il tait heureux de serrer encore une
fois la main aux braves du 65e, de les voir revenir gais et en bonne
sant.

M. C. A. Corneiller parla en dernier lieu. Ce fut le discours de la
clture du dner. En faisant l'loge des braves volontaires, l'orateur
paya un noble tribut d'hommages au zle et au dvouement du R. P;
Prvost, l'aumnier du 65e bataillon. Il a suffi , M. Cornellier de
rappeler ce nom si cher aux soldats dont on ftait l'arrive pour
soulever les applaudissements les plus enthousiastes.

Durant le dner, la musique de la Cit et l'Harmonie font entendre les
morceaux les plus choisis de leur rpertoire.

APRS LE DINER

A doux heures, le dner tant termine, les volontaires se mirent en
marche pour se rendre  la salle Bonsecours, en suivant les rues Craig,
Gosford et Claude. Ils taient suivis par une foule immense et sur leur
passage ils furent l'objet de nouvelles acclamations. La musique de la
Cit on tte suivie des anciens membres du 65e.

A la salle on dposa les armes et les sacs et on se dispersa pour aller
passer le reste de la journe dans les joies intimes de la famille.
Les anciens membres du 65e, accompagns de la Musique de la Cit,
escortrent le lieutenant-colonel Ouimet jusqu' sa rsidence rue
Dorchester.

Le brave colonel saisit de nouveau l'occasion pour fliciter les anciens
membres du 65e de leur bonne tenue et termina en les remerciant de
s'tre montrs dignes de leurs frres d'armes dans la brillante
rception dont ils ont t l'objet.

Aprs avoir press encore une fois la main  leur colonel, les anciens
membres retournrent  la salle d'exercices o ils eurent un lunch
particulier. Des discours de circonstance furent prononcs par le
capitaine DesRivires, prsident du comit de rception, et plusieurs
autres. Dans son discours, le capitaine DesRivires flicita le
capitaine Pratte et le sergent Ppin du zle dont ils avaient fait
preuve pendant tout le temps que le comit s'tait occup de se prparer
 recevoir les volontaires du 65e. M. Beaudry, vice-prsident du comit
fit aussi quelques remarques parfaitement appropries.

Ce dner de braves fut accompagn chant et de musique. En se sparant,
il fat convenu qu'on se runirait tous, ce soir,  la salle Bonsecours,
pour dposer les coiffures et recevoir des instructions, s'il tait
ncessaire.

LE FEU D'ARTIFICE

Les rjouissances commences le matin se sont continues dans la soire.
A neuf heures, il y eut feu d'artifice sur le Champ de Mars.

Ds huit heures, une foule immense avait envahi les gradins qui longent
la place et quand fut lance la premire pice pyrotechnique on pouvait
valuer  vingt mille le nombre des spectateurs.

Ce feu d'artifice a obtenu tout le succs qu'on pouvait en attendre.
Chaque pice lance s'levait  des hauteurs prodigieuses et dcrivant
sur le fond du firmament sem d'toiles, des arcs de feu et l'effet le
plus merveilleux.

L'emporte-pice de tout ceci, fut un cadre de grandeur considrable,
couvert de produit chimiques au milieu duquel on avait inscrit le
chiffre du "65e", en matire inflammable. Cette pice d'un genre
particulier, mise en feu, arracha  la foule des cris et des
applaudissements.

Le feu d'artifice se termina  9.30 heures.



L'auteur a tenu  publier ce rapport tel qu'il a t fait dans le temps,
afin de l'enregistrer dans l'histoire de la campagne elle-mme, et
surtout pour que plus tard, personne ne puisse le taxer de partialit.


FIN





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by Charles R. Daoust

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- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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