The Project Gutenberg EBook of Andre, by George Sand

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Title: Andre

Author: George Sand

Release Date: September 10, 2004 [EBook #13431]

Language: French

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[Illustration]

ANDR



NOTICE

C'est  Venise que j'ai rv et crit ce roman. J'habitais une petite
maison basse, le long d'une troite rue d'eau verte, et pourtant
limpide, tout  ct du petit pont _dei Barcaroli_. Je ne voyais, je ne
connaissais, je ne voulais voir et connatre quasi personne. J'crivais
beaucoup, j'avais de longs et paisibles loisirs, je venais d'crire
_Jacques_ dans cette mme petite maison. J'en tais attriste. J'avais
dessein de fixer ma vie alternativement en France et  Venise. Si mes
enfants eussent t en ge de me suivre  Venise, je crois que j'y eusse
fait un tablissement dfinitif, car, nulle part, je n'avais trouv
une vie aussi calme, aussi studieuse, aussi compltement ignore. Et
cependant, aprs six mois de cette vie, je commenais  ressentir une
sorte de nostalgie dont je ne voulais pas convenir avec moi-mme.

Cette nostalgie se traduisit pour moi par le roman d'_Andr_. J'avais de
temps en temps, pour restaurer mes nippes, une jeune ouvrire, grande,
blonde, lgante, babillarde, qui s'appelait Loredana. Ma gouvernante
tait petite, rondelette, ple, langoureuse, et tout aussi babillarde
que l'autre, quoiqu'elle et le parler plus lent. Je n'tais pas
somptueusement loge, tant s'en faut. Leurs longues causeries dans la
chambre voisine de la mienne me drangrent donc beaucoup: mais je
finissais par les couter machinalement et puis alternativement, pour
m'exercer  comprendre leur dialecte dont mon oreille s'habituait 
saisir les rapides lisions. Peu  peu je les coutais aussi pour
surprendre dans leurs commrages, non pas les secrets des familles
vnitiennes qui m'intressaient fort peu, mais la couleur des moeurs
intimes de cette cit, qui n'est pareille  aucune autre, et o il
semble que tout dans les habitudes, dans les gots et dans les passions,
doive essentiellement diffrer de ce qu'on voit ailleurs. Quelle fut ma
surprise, lorsque mon oreille fut blase sur le premier tonnement des
formes du langage, d'entendre des histoires, des rflexions et des
apprciations identiquement semblables  ce que j'avais entendu dans une
ville de nos provinces franaises. Je me crus  La Chtre! Les dames
du lieu, ces belles et molles patriciennes qui fleurissent comme des
camlias en serre dans l'air tide des lagunes, elles avaient, en
passant par la langue si _bien pendue_ de la Loredana, les mmes
vanits, les mmes grces, les mmes forces, les mmes faiblesses que
les fires et paresseuses bourgeoises de nos petites villes. Chez les
hommes, c'tait mme bonhomie, mme parcimonie, mme finesse, mme
libertinage. Le monde des ouvriers, des artisans, de leurs filles et
de leurs femmes, c'tait encore comme chez nous, et je m'criai du mot
proverbial: _Tutto il mondo  fatto come la nostra famiglia_.

Reporte  mon pays,  ma province,  la petite ville o j'avais vcu,
je me sentis en disposition d'en peindre les types et les moeurs, et
on sait que quand une fantaisie vient  l'artiste, il faut qu'il la
contente. Nulle autre ne peut l'en distraire. C'est donc au sein de la
belle Venise, au bruit des eaux tranquilles que soulve la rame, au
son des guitares errantes, et en face des palais feriques qui partout
projettent leur ombre sur les canaux les plus troits et les moins
frquents, que je me rappelai les rues sales et noires, les maisons
djetes, les pauvres toits moussus, et les aigres concerts de coqs,
d'enfants et de chats de ma petite ville. Je rvai l aussi de nos
belles prairies, de nos foins parfums, de nos petites eaux courantes et
de la botanique aime autrefois, que je ne pouvais plus observer que sur
les mousses limoneuses et les algues flottantes accroches au flanc des
gondoles. Je ne sais dans quels vagues souvenirs de types divers je fis
mouvoir la moins complique et la plus paresseuse des fictions. Ces
types taient tout aussi vnitiens que berrichons. Changez l'habit, la
langue, le ciel, le paysage, l'architecture, la physionomie extrieure
de toutes gens et de toutes choses; au fond de tout cela, l'homme est
toujours  peu prs le mme, et la femme encore plus que l'homme, 
cause de la tnacit de ses instincts.

GEORGE SAND.

Nohant, avril 1851.



I.

Il y a encore au fond de nos provinces de France un peu de vieille
et bonne noblesse qui prend bravement son parti sur les vicissitudes
politiques, l par gnrosit, ici par stocisme, ailleurs par apathie.
Je sais d'anciens seigneurs qui portent des sabots, et boivent leur
piquette sans se faire prier. Ils ne font plus ombrage  personne; et
si le prsent n'est pas brillant pour eux, du moins n'ont-ils rien 
craindre de l'avenir.

Il faut reconnatre que parmi ces gens-l on rencontre parfois des
caractres solidement tremps et vraiment faits pour traverser les temps
d'orages. Plus d'un qui se serait dbattu en vain contre sa nature
paisse, s'il et succd paisiblement  ses anctres, s'est fort bien
trouv de venir au monde avec la force physique et l'insouciance d'un
rustre. Tel tait le marquis de Morand. Il sortait d'une riche et
puissante ligne, et pourtant s'estimait heureux et fier de possder un
petit vieux castel et un domaine d'environ deux cent mille francs.

Sans se creuser la cervelle pour savoir si ses aeux avaient eu une plus
belle vie dans leurs grands fiefs, il tirait tout le parti possible
de son petit hritage; il y vivait comme un vritable laird cossais,
partageant son anne entre les plaisirs de la chasse et les soins de
son exploitation; car, selon l'usage des purs campagnards, il ne s'en
remettait  personne des soucis de la proprit. Il tait  lui-mme son
majordome, son fermier et son mtayer; mme on le voyait quelquefois, au
temps de la moisson ou de la fenaison, impatient de serrer ses denres
menaces par une pluie d'orage, poser sa veste sur un rteau plant en
terre, donner de l'aisance aux courroies lastiques qui soutenaient son
haut-de-chausses sur son ventre de Falstaff, et, s'armant d'une fourche,
passer la gerbe aux ouvriers. Ceux-ci, quoique essouffls et ruisselants
de sueur, se montraient alors empresss, factieux et pleins de bon
vouloir; car ils savaient que le digne seigneur de Morand, en s'essuyant
le front au retour, leur versait le coup d'_embauchage_ pour la semaine
suivante, et ferait en vin de sa cave plus de dpense que l'eau de pluie
n'et caus de dgts sur sa rcolte.

Malgr ces petites inconsquences, le hobereau faisait bon usage de sa
vigueur et de son activit. Il mettait de ct chaque anne un tiers
de son revenu, et, de cinq ans en cinq ans, on le voyait arrondir son
domaine de quelque bonne terre labourable ou de quelque beau carrefour
de htre et de chne noir. Du reste, sa maison tait honorable sinon
lgante, sa cuisine confortable sinon exquise, son vin gnreux, ses
bidets pleins de vigueur, ses chiens bien ouverts et bien vids au
flanc, ses amis nombreux et bons buveurs, ses servantes hautes en
couleur et quelque peu barbues. Dans son jardin fleurissaient les plus
beaux espaliers du pays; dans ses prs paissaient les plus belles
vaches; enfin, quoique les limites du chteau et de la ferme ne fussent
ni bien traces ni bien gardes, quoique les poules et les abeilles
fussent un peu trop accoutumes au salon, que la saine odeur des tables
pntrt fortement dans la salle  manger, il n'est pas moins certain
que la vie pouvait tre douce, active, facile et sage derrire les vieux
murs du chteau de Morand.

Mais Andr de Morand, le fils unique du marquis, n'en jugeait pas ainsi;
il faisait de vains efforts pour se renfermer dans la sphre de cette
existence, qui convenait si bien aux gots et aux facults de ceux qui
l'entouraient. Seul et chagrin parmi tous ces gens occups d'affaires
lucratives et de commodes plaisirs, il s'adressait des questions
dangereuses: A quoi bon ces fatigues, et que sont ces jouissances?
Travailler pour arriver  ce but, est-ce la peine? Quel est le plus
rude, de se condamner  ces amusements ou de se laisser tuer par
l'ennui? Toutes ses ides tournaient dans ce cercle sans issue, tous
ses dsirs se brisaient  des obstacles grossiers, insurmontables. Il
prouvait le besoin de possder ou de sentir tout ce qui tait ignor de
ses proches; mais ceux dont il dpendait ne s'en souciaient point, et
rsistaient  sa fantaisie sans se donner la peine de le contredire.

Lorsque son pre s'tait dcid  lui donner un prcepteur, 'avait t
par des raisons d'amour-propre, et nullement en vue des avantages de
l'ducation. Soit disposition invtre, soit l'effet du dsaccord
tabli par cette ducation entre lui et les hommes qui l'entouraient, le
caractre d'Andr tait devenu de plus en plus insolite et singulier aux
yeux de sa famille. Son enfance avait t maladive et taciturne. Dans
son ge de pubert, il se montra mlancolique, inquiet, bizarre. Il
sentit de grandes ambitions fermenter en lui, monter par bouffes, et
tomber tout  coup sous le poids du dcouragement. Les livres dont on le
nourrissait pour l'apaiser ne lui suffisaient pas ou l'absorbaient trop.
Il et voulu voyager, changer d'atmosphre et d'habitudes, essayer
toutes les choses inconnues, jeter en dehors l'activit qu'il croyait
sentir en lui, contenter enfin cette avidit vague et fbrile qui
exagrait l'avenir  ses yeux.

Mais son pre s'y opposa. Ce joyeux et loyal butor avait sur son fils un
avantage immense, celui de vouloir. Si le savoir et dvelopp et dirig
cette facult chez le marquis de Morand, il ft devenu peut-tre un
caractre minent; mais, n dans les jours de l'anarchie, abandonn ou
cach parmi des paysans, il avait t lev par eux et comme eux.
La bonne et saine logique dont il tait dou lui avait appris  se
contenter de sa destine et  s'y renfermer; la force de sa volont, la
persistance de son nergie, l'avaient conduit  en tirer le meilleur
parti possible. Son courage roide et brutal forait  l'estime sociale
ceux qui, du reste, lui prodiguaient le mpris intellectuel. Son
enttement ferme, et quelquefois revtu d'une certaine dignit
patriarcale, avait rendu les volonts souples autour de lui; et si la
lumire de l'esprit, qui jaillit de la discussion, demeurait touffe
par la pratique de ce despotisme paternel, du moins l'ordre et la bonne
harmonie domestique y trouvaient des garanties de dure.

Andr tenait peut-tre de sa mre, qui tait morte jeune et chtive, une
insurmontable langueur de caractre, une inertie triste et molle, un
grand effroi de ces rcriminations et de ces leons dures dont les
hommes peu cultivs sont prodigues envers leurs enfants. Il possdait
une sensibilit nave, une tendresse de coeur qui le rendaient craintif
et repentant devant les reproches mme injustes. Il avait toute l'ardeur
de la force pour souhaiter et pour essayer la rbellion, mais il tait
inhabile  la rsistance. Sa bont naturelle l'empchait d'aller en
avant. Il s'arrtait pour demander  sa conscience timore s'il avait
le droit d'agir ainsi, et, durant ce combat, les volonts extrieures
brisaient la sienne. En un mot, le plus grand charme de son naturel
tait son plus grand dfaut; la chane d'airain de sa volont devait
toujours se briser  cause d'un anneau d'or qui s'y trouvait.

Rien au monde ne pouvait contrarier et mme offenser le marquis de
Morand comme les inclinations studieuses de son fils. goste et
resserr dans sa logique naturelle, il s'tait dit que les vieux sont
faits pour gouverner les jeunes, et que rien ne nuit plus  la sret
des gouvernements que l'esprit d'examen. S'il avait accord un
instituteur  son fils, ce n'tait pas pour le satisfaire, mais pour
le placer au niveau de ses contemporains. Il avait bien compris que
d'autres auraient sur lui l'avantage d'une certaine morgue scolastique
s'il le laissait dans l'ignorance, et il avait pris ce grand parti pour
prouver qu'il tait un aussi riche et magnifique personnage que tel ou
tel de ses voisins. M. Forez fut donc le seul objet de luxe qu'il admit
dans la maison,  la condition toutefois, bien signifie au survenant,
d'aider de tout son pouvoir  l'autocratie paternelle; et le prcepteur
intimid tint rigoureusement sa promesse.

Il trouva cette tche facile  remplir avec un temprament doux et
maniable comme celui du jeune Andr; et le marquis, n'ayant pas
rencontr de rsistance dans tout le cours de cette dlgation de
pouvoir, ne fut pas trop choqu des progrs de son fils. Mais lorsque
M. Forez se fut retir, le jeune homme devint un peu plus difficile 
contenir, et le marquis, pouvant, se mit  chercher srieusement le
moyen de l'enchaner  son pays natal. Il savait bien que toute sa
puissance serait inutile le jour o Andr quitterait le toit paternel;
car l'esprit de rvolte tait en lui, et s'il tait encore retenu,
grce  sa timidit naturelle, par un froncement de sourcil et par une
inflexion dure dans la voix de son pre, il tait vident que les motifs
d'indpendance ne manqueraient pas du moment o il n'y aurait plus
d'explications orageuses  affronter.

Ce n'est pas que le marquis craignt de le voir tomber dans les
dsordres de son ge. Il savait que son temprament ne l'y portait
pas; et mme il et dsir, en bon vivant et en homme clair qu'il se
piquait d'tre, trouver un peu moins de rigidit dans les principes de
cette jeune conscience. Il rougissait de dpit quand on lui disait que
son fils avait l'air d'une demoiselle. Nous ne voudrions pas affirmer
qu'il n'y et pas aussi au fond de son coeur, malgr la bonne opinion
qu'il avait de lui-mme, un certain sentiment de son infriorit qui
bouleversait toutes ses ides sur la prminence paternelle.

Il ne craignait pas non plus que, par got pour les raffinements de la
civilisation, son fils ne l'entrant  de grandes dpenses au dehors.
Ce got ne pouvait tre clos dans la tte inexprimente d'Andr;
et d'ailleurs le marquis avait pour point d'honneur d'aller, en fait
d'argent, au-devant de toutes les fantaisies de ce fils opprim et
chri. C'est ce qui faisait dire  toute la province qu'il n'tait pas
au monde de jeune homme plus heureux et mieux trait que l'hritier
des Morand; mais qu'il _jouissait_ d'une mauvaise sant et qu'il tait
_dou_ d'un caractre morose. S'il vivait, disait-on, il ne vaudrait
jamais son pre.

M. de Morand craignait qu'entran par les sductions d'un monde plus
brillant, son fils ne secout entirement le joug, et que non-seulement
il ne revnt plus partager sa vie, mais qu'il s'avist encore de vendre
sa maison hrditaire et d'aliner ses rentes seigneuriales. Quoique le
marquis se ft quelque peu entach de libralisme dans la socit des
chasseurs et des buveurs roturiers qu'il appelait  sa table, il tenait
secrtement  ses titres,  sa gentilhommerie, et n'affectait le ddain
de ces vanits que dans l'esprance de leur donner plus de lustre
aux yeux des petits. Lorsqu'il rentrait le soir aprs la chasse, il
entendait, avec un certain orgueil, l'amble serr de sa petite jument
retentir sous la herse dlabre de son chteau; lorsque du sommet d'une
colline boise il comptait sur ses doigts, d'un air recueilli, la valeur
de chacun des arbres d'lite marqus pour la cogne, il jetait un regard
d'amour sur ses tourelles  demi caches dans la cime des bois, et son
front s'claircissait comme au retour d'une douce pense.



II.

Au profond ennui qui rongeait Andr, l'attente d'une femme selon son
coeur venait, depuis quelque temps, mler des souffrances et des
douceurs plus tranges. Il est  croire que rien d'impur n'aurait pu
germer dans cette me neuve, rien de laid se poser dans cette jeune
imagination, et que sa pri enfin tait belle comme le jour. Autrement
se serait-il pris  pleurer si souvent en songeant  elle? l'aurait-il
appele avec tant d'instances et de doux reproches, l'ingrate qui ne
voulait pas descendre du ciel dans ses bras? serait-il rest si tard le
soir  l'attendre dans les prs humides de rose? se serait-il veill
si matin pour voir lever le soleil, comme si un de ses rayons allait
fconder les vapeurs de la terre et en faire sortir un ange d'amour
rserv  ses embrassements?

On le voyait partir pour la chasse, mais revenir sans gibier. Son fusil
lui servait de prtexte et de contenance; grce  ce talisman, le jeune
pote traversait la campagne et bravait les rencontres, sans danger
d'tre pris pour un fou; il cachait son sentiment le plus cher avec un
volume de roman dans la poche de sa blouse; puis, s'asseyant en silence
dans les taillis, gardiens du mystre, il s'entretenait de longues
heures avec Jean-Jacques ou Grandisson, tandis que les livres
trottaient amicalement autour de lui et que les grives babillaient
au-dessus de sa tte, comme de bonnes voisines qui se font part de leurs
affaires.

A mesure que les vagues inquitudes de la jeunesse se dirigeaient vers
un but apprciable  l'esprit sinon  la vue du solitaire Andr, sa
tristesse augmentait; mais l'esprance se dveloppait avec le dsir; et
le jeune homme, jusque-l morose et nonchalant, commenait  sentir la
plnitude de la vie. Son pre tirait bon augure de l'activit des jambes
du chasseur, mais il ne prvoyait pas que cette humeur vagabonde aurait
pu changer Andr en hirondelle si la voix d'une femme l'et appel d'un
bout de la terre  l'autre.

Andr tait donc devenu un marcheur intrpide, sinon un heureux
chasseur. Il ne trouvait pas de solitude assez recule, pas de lande
assez dserte, pas de colline assez perdue dans les verts horizons,
pour fuir le bruit des mtairies et le mouvement des cultivateurs. Afin
d'tre moins troubl dans ses lectures, il faisait chaque jour plusieurs
lieues  travers champs, et la nuit le surprenait souvent avant qu'il
et song  reprendre le chemin du logis.

Il y avait  trois lieues du chteau de Morand une gorge inhabite o
la rivire coulait silencieusement entre deux marges de la plus riche
verdure. Ce lieu, quoique assez voisin de la petite ville de L...,
n'tait gure frquent que par les bergeronnettes et les merles
d'eau; les terres avoisinantes taient svrement gardes contre
les braconniers et les pcheurs; Andr seul, en qualit de chasseur
inoffensif, ne donnait aucun ombrage au garde et pouvait s'enfoncer 
loisir dans cette solitude Charmante.

[Illustration: Son fusil lui servait de prtexte et de contenance.]

C'est l qu'il avait fait ses plus chres lectures et ses plus doux
rves. Il y avait voqu les ombres de ses hrones de roman. Les
chastes crations de Walter Scott, Alice, Rebecca, Diana, Catherine,
taient venues souvent chanter dans les roseaux des choeurs dlicieux
qu'interrompait parfois le gmissement douloureux et colre de la petite
Fenella. Du sein des nuages, les soupirs loigns des vierges hbraques
de Byron rpondaient  ces belles voix de la terre, tandis que la grande
et ple Clarisse, assise sur la mousse, s'entretenait gravement 
l'cart avec Julie, et que Virginie enfant jouait avec les brins d'herbe
du rivage. Quelquefois un choeur de bacchantes traversait l'air et
emportait ironiquement les douces mlodies. Andr, ple et tremblant,
les voyait passer, fantasques, mchantes et belles, crasant sans piti
les fleurs du rivage sous leurs pieds nus, effarouchant les tranquilles
oiseaux endormis dans les saules, et trempant leurs couronnes de pampres
dans les eaux pour les secouer moqueusement  la figure du jeune rveur.
Andr s'veillait de sa vision triste et dcourag. Il se reprochait de
les avoir trouves belles et d'avoir eu envie un instant de suivre
leur trace, seme de fleurs et de dbris. Il voquait alors ses divins
fantmes, ses types chris de sentiment et de puret. Il les voyait
redescendre vers lui dans leurs longues robes blanches et lui montrer au
fond de l'onde une image fugitive qu'il s'efforait en vain d'attirer et
de saisir.

Cette ombre mystrieuse et vague qu'il voyait flotter partout, c'tait
son amante inconnue, c'tait son bonheur futur; mais toutes les ralits
diffraient tellement de sa beaut idale, qu'il dsesprait souvent de
la rencontrer sur la terre, et se mettait  pleurer en murmurant, dans
son angoisse, des paroles incohrentes. Son pre le crut fou bien des
fois, et faillit envoyer chercher le mdecin pour l'avoir entendu crier
au milieu de la nuit:--O es-tu? es-tu ne seulement? ne suis-je pas
venu trop tt ou trop tard pour te rencontrer sur la terre? Et vingt
autres folies que le bonhomme traita de billeveses des qu'il se fut
bien assur que son fils n'avait pas attrap de coup de soleil dans la
journe.

Un soir que le jeune homme s'tait attard dans les Prs-Girault,
c'tait le nom de sa chre retraite, il lui sembla voir passer  quelque
distance une forme relle; autant qu'il put la distinguer, c'tait une
taille dlie avec une robe blanche. Elle semblait voltiger sur la
pointe des joncs, tant elle courait lgrement! Cette vision ne dura
qu'un instant et disparut derrire un massif de trembles. Andr s'tait
arrt stupfait, et son coeur battait si fort qu'il lui et t
impossible de faire un pas pour la suivre. Quand il en eut retrouv la
force, il s'aperut que la rivire, qui coulait  fleur de terre et
formait cent dtours dans la prairie, le sparait du massif. Il lui
fallut faire beaucoup de chemin pour rencontrer un de ces petits ponts
que les gardeurs de troupeaux construisent eux-mmes avec des branches
entrelaces et de la terre; enfin il atteignit le massif et n'y trouva
personne. L'ombre tait devenue si paisse qu'il tait impossible de
voir  dix pas devant soi. Il revint, tout pensif et tout mu, s'asseoir
devant le souper de son pre; mais il dormit moins encore que de
coutume, et retourna aux Prs-Girault le lendemain. Rien n'en troublait
la solitude, et il craignit d'tre devenu assez fou pour qu'une de ses
fictions ordinaires lui ft apparue comme une chose relle.

[Illustration: La matresse ouvrire, place sur une chaise plus leve
que les autres....]

Le jour suivant,  force d'explorer les bords de la rivire, il trouva
un petit gant de fil blanc trs fin, tricot  l'aiguille avec des
points  jour trs artistement travaills, et qui semblait avoir servi 
arracher des herbes, car il tait tach de vert.

Andr le prit, le baisa mille fois comme un fou, l'emporta sur son coeur
et en devint amoureux, sans songer que le prince _Charmant_, pris d'une
pantoufle, n'tait pas un rveur beaucoup plus ridicule que lui.

Huit jours s'taient passs sans qu'il trouvt aucune autre trace de
cette apparition. Un matin il arriva lentement, comme un homme qui
n'espre plus, et, s'appuyant contre un arbre, il se mit  lire un
sonnet de Ptrarque.

Tout  coup une petite voix frache sortit des roseaux et chanta deux
vers d'une vieille romance:

  Puis, tout aprs, je vis dame d'amour
  Qui marchait doux et venait sur la rive.

Andr tressaillit, et, se penchant, il vit  vingt pas de lui une jeune
fille habille de blanc, avec un petit chle couleur arbre de Jude et
un mince chapeau de paille. Elle tait debout et semblait absorbe dans
la contemplation d'un bouquet de fleurs des champs qu'elle avait  la
main. Andr eut l'ide de s'lancer vers elle pour la mieux voir; mais
elle vint de son ct, et il se sentit tellement intimid qu'il se cacha
dans les buissons. Elle arriva tout auprs de lui sans s'apercevoir
de sa prsence, et se mit  chercher d'autres fleurs. Elle erra
ainsi pendant prs d'un quart d'heure, tantt s'loignant, tantt
se rapprochant, explorant tous les brins d'herbe de la prairie et
s'emparant des moindres fleurettes. Chaque fois qu'elle en avait rempli
sa main, elle descendait sur une petite plage que baignait la rivire,
et plantait son bouquet dans le sable humide pour l'empcher de se
faner. Quand elle en eut fait une botte assez grosse, elle la noua avec
des joncs, plongea les tiges  plusieurs reprises dans le courant
de l'eau pour en ter le sable, les enveloppa de larges feuilles de
_nymphoea_ pour en conserver la fracheur, et, aprs avoir rattach son
petit chapeau, elle se mit  courir, emportant ses fleurs, comme une
biche poursuivie. Andr n'osa pas la suivre; il craignit d'avoir t
aperu et de l'avoir mise en fuite. Il espra qu'elle reviendrait, mais
elle ne revint plus. Il retourna inutilement aux Prs-Girault pendant
toute la belle saison. L'hiver vint, et,  chaque fleur que le froid
moissonna, Andr perdit l'esprance de voir revenir sa belle chercheuse
de bleuets.

Mais cette matine romanesque avait suffi pour le rendre amoureux. Il en
devint maigre  faire trembler, et son pre, qui jusque-l avait craint
de lui voir chercher ses distractions dans les villes environnantes, fut
assez inquiet de sa mlancolie pour l'engager  courir un peu les bals
et les divertissements de la province.

Andr prouvait dsormais une grande rpugnance pour tout ce qui ne
se renfermait pas dans le cercle de ses rveries et de ses promenades
solitaires; nanmoins il chercha son inconnue dans les ftes et dans les
runions d'alentour. Ce fut en vain: toutes les femmes qu'il vit lui
semblrent si infrieures  son inconnue, que, sans le gant qu'il avait
trouv, il aurait pris toute cette aventure pour un rve.

Ce fut sans doute un malheur pour lui de se retrancher dans sa fantaisie
comme dans un fort inexpugnable, et de fermer les yeux et les oreilles
 toutes les sductions de l'oubli. Il aurait pu trouver une femme plus
belle que son idale, mais elle l'avait fascin. C'tait la premire, et
par consquent la seule dans son imagination. Il s'obstina  croire que
sa destine tait d'aimer celle-l, que Dieu la lui avait montre pour
qu'il en gardt l'empreinte dans son me et lui restt fidle jusqu'au
jour o elle lui serait rendue. C'est ainsi que nous nous faisons
nous-mmes les ministres de la fatalit.

Ce fut surtout vers la petite ville de L..... qu'il dirigea ses
recherches. Mais en vain il vit pendant plusieurs dimanches, l'lite de
_la socit_ se rassembler dans un salon de bourgeoises prcieuses et
beaux-esprits, il n'y trouva pas celle qu'il cherchait. Ce qui rendait
cette dcouverte bien plus difficile, c'est que, par suite d'un
sentiment apprciable seulement pour ceux qui ont nourri leurs premires
amours de rveries romanesques, Andr ne put jamais se dcider  parler
 qui que ce ft de la rencontre qu'il avait faite et de l'impression
qu'il en avait garde. Il aurait cru trahir une rvlation divine, s'il
et confi son bonheur et son angoisse  des oreilles profanes. Or, il
est bien certain qu'il n'avait aucun ami qui lui ressemblt, et que
tous ses jeunes compatriotes se fussent moqus de sa passion, sans en
excepter Joseph Marteau, celui qu'il estimait le plus.

Joseph Marteau tait fils d'un brave notaire de village. Dans son
enfance il avait t le camarade d'Andr, autant qu'on pouvait tre le
camarade de cet enfant dbile et taciturne. Joseph tait prcisment
tout l'oppos: grand, robuste, jovial, insouciant, il ne sympathisait
avec lui que par une certaine lvation de caractre et une grande
loyaut naturelle. Ces bons cts taient d'autant plus sensibles que
l'ducation n'avait gure rien fait pour les dvelopper. Le manque
d'instruction solide perait dans la rudesse de ses gots. tranger 
toutes les dlicatesses d'ides qui caractrisaient le jeune marquis, il
y supplait par une conversation enjoue. Sa bonne et franche gaiet lui
inspirait de l'esprit, ou au moins lui en tenait lieu, et il tait la
seule personne au monde qui pt faire rire le mlancolique Andr.

Depuis deux ou trois ans il tait tabli dans la ville de L.... avec
sa famille, et frquentait peu le chteau de Morand; mais le marquis,
effray de la langueur de son fils, alla le trouver, et le pria de venir
de temps en temps le distraire par son amiti et sa bonne humeur. Joseph
aimait Andr comme un colier vigoureux aime l'enfant souffreteux et
craintif qu'il protge contre ses camarades. Il ne comprenait rien  ses
ennuis; mais il avait assez de dlicatesse pour ne pas les froisser par
des railleries trop dures. Il le regardait comme un enfant gt, ne
discutait pas avec lui, ne cherchait pas  le consoler, parce qu'il ne
le croyait pas rellement  plaindre, et ne s'occupait qu' l'amuser,
tout en s'amusant pour son propre compte. Sans doute Andr ne pouvait
pas avoir d'ami plus utile. Il le retrouva donc avec plaisir, et, confi
par son pre  ce gouverneur de nouvelle espce, il se laissa conduire
partout o le caprice de Joseph voulut le promener.

Celui-ci commena par dcrter que, vivant seul, Andr ne pouvait tre
amoureux. Andr garda le silence. Joseph reprit en dcidant qu'il
fallait qu'Andr devnt amoureux. Andr sourit d'un air mlancolique.
Joseph conclut en affirmant que parmi les demoiselles de la ville il
n'y en avait pas une qui et le sens commun; que ces prcieuses taient
propres  donner le spleen plutt qu' l'ter; qu'il n'y avait au monde
qu'une espce de femmes aimables,  savoir, les grisettes, et qu'il
fallait que son ami apprit  les connatre et  les apprcier, ce  quoi
Andr se rsigna machinalement.



III.

Les romanciers allemands parlent d'une petite ville de leur patrie o
la beaut semble s'tre exclusivement loge dans la classe des jeunes
ouvrires. Quiconque a pass vingt-quatre heures dans la petite ville de
L...., en France, peut attester la rare gentillesse et la coquetterie
sans pareille de ses grisettes. Jamais nid de fauvettes babillardes ne
mit au jour de plus riches couves d'oisillons espigles et jaseurs;
jamais souffle du printemps ne joua dans les prs avec plus de
fleurettes brillantes et lgres. La ville de L.... s'enorgueillit  bon
droit de l'clat de ses filles, et de plus de vingt lieues  la ronde
les galants de tous les tages viennent risquer leur esprit et leurs
prtentions dans ces bals d'artisans o, chaque dimanche, plus de deux
cents petites commres talent sous les quinquets leurs robes blanches,
leurs tabliers de soie noire et leur visage couleur de rose.

Comment la toilette des dames de la ville suffit  faire travailler et
vivre toutes ces fillettes, c'est ce qu'on ne saurait gure expliquer
sans avouer que ces dames aiment beaucoup la toilette, et qu'elles ont
bien raison.

Quoi qu'il en soit, les mchants et les mchantes vont s'tonnant du
grand nombre d'_artisanes_ (c'est un mot du pays que je demande la
permission d'employer) qui russissent  vivre dans une aussi petite
ville; mais les gens de bien ne s'en tonnent pas: ils comprennent
que cette ville privilgie est pour la grisette un thtre de gloire
qu'elle doit prfrer  tout autre sjour; ils savent en outre que la
jeunesse et la sant s'alimentent sobrement et peuvent briller sous les
plus modestes atours.

Ce qu'il y a de certain, c'est que nulle part peut-tre en France la
beaut n'a plus de droits et de franchises que dans ce petit royaume,
et que nulle part ses privilges ne dgnrent moins en abus.
L'indpendance et la sincrit dominent comme une loi gnrale dans les
divers caractres de ces jeunes filles. Fires de leur beaut, elles
exercent une puissance relle dans leur Yvetot, et cette espce de ligue
contre l'influence fminine des autres classes tablit entre elles un
esprit de corps assez estimable et fertile en bons procds.

Par exemple, si le secret de leurs fautes n'est pas toujours assez bien
gard pour ne pas faire le tour de la ville en une heure, du moins y
a-t-il une barrire que ce secret ne franchit pas aisment. L o cesse
l'apostolat de l'artisanerie cesse le droit d'avoir part au petit
plaisir du scandale. Ainsi l'aventure d'une grisette peut gayer ou
attendrir longtemps la foule de ses pareilles avant d'tre livre au
ddaigneux sourire des bas-bleus de l'endroit ou aux graveleux quolibets
des villageoises d'alentour.

Ces aventures ne sont pas rares dans une ville o une seule classe de
femmes mrite assez d'hommages pour accaparer ceux de toutes les classes
d'hommes: aussi voit-on rarement une belle artisane tre farouche au
point de manquer de cavalier servant. Tant de svrit serait presque
ridicule dans un pays o la galanterie n'a pas encore mis  la porte
toute navet de sentiment, et o l'on voit plus d'une amourette
s'lever jusqu' la passion. Ainsi une jeune fille y peut, sans se
compromettre, agrer les soins d'un homme libre et ne pas dsesprer de
l'amener au mariage; si elle manque son but, ce qui arrive souvent, elle
peut esprer de mieux russir avec un second adorateur, et mme avec
un troisime, si sa beaut ne s'est pas trop fltrie dans l'attente
illimite du noeud conjugal.

A part donc les vertus austres qui se rencontrent l comme partout en
petit nombre, les jeunes ouvrires de L... sont gnralement pourvues
chacune d'un favori choisi entre dix, et fort envi de ses concurrents.
On peut comparer cette espce de mariage expectatif au sigisbisme
italien. Tout s'y passe loyalement, et le public n'a pas le droit
de gloser tant qu'un des deux amants ne s'est pas rendu coupable
d'infidlit ou entach de ridicule.

Il faut dire  la louange de ces grisettes qu'aucune ne fait fortune par
l'intrigue, et qu'elles semblent ignorer l'ignoble trafic que les femmes
font ailleurs de leur beaut; leur orgueil quivaut  une vertu; jamais
la cupidit ne les jette dans les bras des vieillards; elles aiment trop
l'indpendance pour souffrir aucun partage, pour s'astreindre  aucune
prcaution. Aussi les hommes maris ne russissent jamais auprs
d'elles. Il y a quelque chose de vraiment magnifique dans l'exercice
insolent de leur despotisme fminin. Elles sont aimantes et colres,
romanesques on ne peut plus, coquettes et ddaigneuses, avides de
louanges, folles de plaisir, bavardes, gourmandes, impertinentes; mais
dsintresses, gnreuses et franches. Leur extrieur rpond assez  ce
caractre: elles sont gnralement grandes, robustes et alertes; elles
ont de grandes bouches qui rient  tout propos pour montrer des dents
superbes; elles sont vermeilles et blanches, avec des cheveux bruns ou
noirs. Leurs pieds sont trs-provinciaux et leurs mains rarement belles;
leur voix est un peu virile, et l'accent du pays n'est pas mlodieux.
Mais leurs yeux ont une beaut particulire et une expression de
hardiesse et de bont qui ne trompe pas.

Tel tait le monde o Joseph Marteau essaya de lancer le timide Andr,
en lui dclarant que le bonheur suprme tait l et non ailleurs, et
qu'il ne pouvait pas manquer de sortir enivr du premier bal o il
mettrait les pieds. Andr se laissa donc conduire et se conduisit
lui-mme assez bien durant toute la soire. Il dansa trs-assidment, ne
fit manquer aucune figure, dpensa au moins cinq francs en oranges et en
pralines _offertes aux dames_; mme il se montra homme de talent et de
_bonne socit_ (comme disent les gens de mauvaise compagnie) en prenant
la place du premier violon, qui tait ivre, et en jouant trs-proprement
un quadrille de contredanse tires de la _Muette de Portici_.

Malgr ces excellentes actions, Andr ne prit pas beaucoup dans la
socit artisane. On le trouva _fier_, c'est--dire silencieux et froid;
lui-mme ne s'amusa gure et ne fut pas aussi enchant qu'on le lui
avait prdit. La beaut de ces grisettes n'tait nullement celle qui
plaisait  son imagination. Il tait difficile, mais ce n'tait pas sa
faute; il avait dans la tte l'ineffaable souvenir d'un teint ple, de
deux grands yeux mlancoliques, d'une voix douce, et voulait  toute
force trouver de la posie, sinon dans le langage, du moins dans le
silence d'une femme. Tout ce petit caquetage d'enfants gts lui dplut.
D'ailleurs il n'tait pas ais d'en approcher; la moins belle tait
surveille par plus d'un aspirant jaloux, et Andr ne se sentait pas la
moindre vocation pour le rle de Lovelace campagnard. Trop modeste pour
esprer de supplanter qui que ce ft, il tait trop nonchalant pour
engager la lutte avec un concurrent. Il se retira donc de bonne heure,
laissant Joseph dans une grande exaltation entre une belle ravaudeuse
aux yeux noirs et un norme bol de vin chaud.

--Comment, dit-il  Andr le lendemain, tu es parti avant la fin! Tu n'y
entends rien, mon cher; tu ne sais pas que c'est le meilleur moment. On
se place adroitement  la sortie, on jette son dvolu sur une fille mal
garde, on lui offre le bras, elle accepte. Vous la reconduisez jusque
chez elle, vous avez pour elle mille petits soins durant le trajet: vous
lui offrez, votre manteau, elle en accepte la moiti; vous la soulevez
dans vos bras pour traverser le ruisseau. Si un chien passe auprs
d'elle dans l'obscurit, elle se presse contre vous d'un petit air
effray, sous prtexte qu'elle a grand'peur des chiens enrags; vous la
rassurez, et vous brandissez votre canne en levant la voix de manire
 rveiller toute la rue. Si le chien a l'air de n'tre pas belliqueux,
vous pouvez mme aller jusqu' l'assommer d'un grand coup de pied en
passant; cela fait bien et donne l'air crne. Surtout vitez de jurer;
la grisette hait tout ce qui sent le paysan. Ne gardez pas votre pipe 
la bouche en lui donnant le bras; elle est exigeante et veut du respect.
Glissez-lui un compliment agrable de temps en temps, en procdant
toujours par comparaison; par exemple, dites: Mademoiselle une telle est
bien jolie, c'est dommage qu'elle soit si ple; ce n'est pas une rose du
mois de mai comme vous. Si votre belle est ple, parlez d'une personne
un peu trop enlumine, et dites que les grosses couleurs donnent l'air
d'une servante. Mais surtout choisissez dans la premire socit les
beauts que vous voulez dnigrer; votre compliment sera deux fois mieux
accueilli. Enfin, au moment de quitter votre infante, prenez un air
respectueux, et demandez-lui la permission de l'embrasser. Ds qu'elle
aura consenti, redoublez de civilit et embrassez-la le chapeau  la
main; aussitt aprs saluez jusqu' terre. Gardez-vous bien de baiser la
main, on se moquerait de vous. Replacez-lui son chle sur les paules;
louez sa taille, mais n'y touchez pas. Faites ce mtier-l cinq ou six
jours de suite; aprs quoi vous pouvez tout esprer.

--Et cela suffit pour tre prfr  un amant en titre?

--Bah! quand on n'a peur de rien, quand on ne doute de rien, on arrive 
tout. D'ailleurs je ne te dis pas d'aller te mettre en concurrence avec
un de ces gros corroyeurs qui sont accoutums  charger des boeufs sur
leurs paules, ni avec un de ces fils de fermier qui ont toujours  la
main un bton de cormier ou un brin de houx de la taille d'un mt de
vaisseau. Non, il y a assez de freluquets auxquels on peut s'attaquer,
de petits clercs d'avou qui ont la voix flte et le menton lisse comme
la main, ou bien des flandrins de la haute bourgeoisie qui n'ont pas
envie de dchirer leurs habits de drap fin. Ceux-l, vois-tu, on leur
souffle leur dulcine en quinze jours quand on sait s'y prendre. La
grisette aime assez ces marjolets qui font des phrases et qui portent
des jabots; mais elle aime par-dessus tout un brave tapageur qui ne sait
pas nouer sa cravate, qui a le chapeau sur l'oreille, et qui pour elle
ne craint pas de se faire enfoncer un oeil ou casser une dent.

Andr secoua la tte.

--Je ne ferais pas fortune ici, dit-il, et je ne chercherai pas.

--Comme tu voudras, reprit Joseph; mais viens toujours dner avec nous
aujourd'hui, tu nous l'as promis.

Andr se rendit donc  cinq heures chez les parents de son ami Marteau.

--Parbleu! dit Joseph, si tu fuis les grisettes, les grisettes te
poursuivent. Ma mre fait faire le trousseau de ma soeur qui se marie,
et nous avons quatre ouvrires dans la maison. Quatre! et des plus
jolies, ma foi! Moi, je ne fais que dvider le fil et de ramasser les
ciseaux de ces Omphales. Je tourne  l'entour en sournois, comme le
renard autour d'un perchoir  poules, jusqu' ce que la moins prudente
se laisse prendre par le vertige et tombe au pouvoir du larron. Le soir,
quand elles ont fini leur tche, je les fais danser dans la cour au son
de la flte, sur six pieds carrs de sable,  l'ombre de deux acacias.
C'est une scne champtre digne d'arracher de tes yeux des larmes
bucoliques. Ah! tu me verras ce soir transform en Tityre, assis sur le
bord du puits; et je veux te faire voltiger toi-mme au milieu de mes
nymphes. Ah ! tu sais l'usage du pays? Les ouvrires en journe
mangent  la mme table que nous. Ne va pas faire le ddaigneux; songe
que cela se fait dans tout le dpartement, dans les grands chteaux tout
comme chez les bourgeois.

--Oui, oui, je le sais, rpondit Andr; c'est un usage du vieux temps
que les artisans ne cherchent pas  dtruire.

--Moi, j'aime beaucoup cet usage-l, parce que les filles sont jolies.
Si jamais je me marie, et si ma femme (comme font beaucoup de jalouses)
n'admet au logis que des ouvrires de quatre-vingts ans, je saurai fort
bien les envoyer manger  l'office, ou bien je leur ferai servir des
nougats de pierre  fusil qui les dgoteront de mon ordinaire. Mais ici
c'est diffrent: les bouches sont fraches et les dents blanches. Que la
beaut soit la reine du monde, rien de mieux.



IV.

L'intrieur de la famille Marteau tait patriarcal. La grand'mre,
matrone pleine de vertus et d'obsit, tait assise prs de la chemine
et tricotait un bas gris. C'tait une excellente femme, un peu sourde,
mais encore gaie, qui de temps en temps plaait son mot dans la
conversation, tout en ricanant sous les lunettes sans branches qui lui
pinaient le nez. La mre tait une mnagre sche et discrte, active,
silencieuse, absolue, sujette  la migraine, et partant chagrine.
Elle tait debout devant une grande table couverte d'un tapis vert et
taillait elle-mme la besogne aux ouvrires: mais, malgr son caractre
absolu, la dame ne leur parlait qu'avec une extrme politesse, et
souffrait, non sans une secrte mortification, que tous ses coups de
ciseaux fussent soumis  de longues discussions de leur part.

Auprs de la fentre ouverte, les quatre ouvrires et les trois filles
de la maison, presses comme une compagnie de perdrix, travaillaient
au trousseau; la fiance elle-mme brodait le coin d'un mouchoir. La
matresse ouvrire, place sur une chaise plus leve que les autres,
dirigeait les travaux, et de temps en temps donnait un coup d'oeil aux
ourlets confis aux petites filles. Les grisettes en sous-ordre ne
comptaient pas cinquante ans  elles trois; elles taient fraches,
rieuses et dgourdies  l'avenant. Les ttes blondes des enfants de la
maison, penches d'un petit air boudeur sur leur ouvrage et ne prenant
aucun intrt  la conversation, se mlaient aux visages anims des
grisettes,  leurs bonnets blancs poss sur des bandeaux de cheveux
noirs. Ce cercle de jeunes filles formait un groupe naf tout  fait
digne des pinceaux de l'cole flamande. Mais, comme Calypso parmi
ses nymphes, Henriette, la couturire en chef, surpassait toutes ses
ouvrires en caquet et en beaut. Du haut de sa chaise  escabeau, comme
du haut d'un trne, elle les animait et les contenait tour  tour de la
voix et du regard. Il y avait bien dix ans qu'Henriette tait compte
parmi les plus belles, mais elle ne semblait pas vouloir renoncer de si
tt  son empire. Elle proclamait avec orgueil ses vingt-cinq ans et
promenait sur les hommes le regard brillant et serein d'une gloire 
son apoge. Aucune robe d'alpine ne dessinait avec une nettet plus
orgueilleuse l'troit corsage et les riches contours d'une taille
impriale; aucun bonnet de tulle n'talait ses coquilles dmesures et
ses extravagantes rosettes de rubans diaphanes sur un chafaudage plus
splendide de cheveux crps.

A l'arrive des deux jeunes gens, le babil cessa tout  coup comme
le son de l'orgue lorsque le plain-chant de l'officiant courte sans
crmonie les dernires modulations d'une ritournelle o l'organiste
s'oublie. Mais aprs quelques instants de silence pendant lesquels Andr
salua timidement et supporta le moins gauchement qu'il put le regard
oblique de l'aropage fminin, une voix flte se hasarda  placer son
mot, puis une autre, puis deux  la fois, puis toutes, et jamais volire
ne salua le soleil levant d'un plus gai ramage. Joseph se mla  la
conversation, et voyant Andr mal  l'aise entre les deux matrones, il
l'attira auprs du jeune groupe.

--Mademoiselle Henriette, dit-il d'un ton moiti familier, moiti humble
(note qu'il tait important de toucher juste avec la belle couturire,
et dont Joseph avait trs-bien tudi l'intonation), voulez-vous me
permettre de vous prsenter un de mes meilleurs amis, M. Andr de
Morand, gentilhomme, comme vous savez, et gentil garon, comme vous
voyez? Il n'ose pas vous dire sa peine; mais le fait est qu'il a tourn
autour de vous cette nuit pendant une heure pour vous faire danser, et
qu'il n'a pas pu vous approcher; vous tes inabordable au bal, et quand
on n'a pas obtenu votre promesse un mois d'avance, on peut y renoncer.

Ce compliment plut beaucoup  mademoiselle Henriette, car une rougeur
nave lui monta au visage. Tandis qu'elle engageait avec Joseph un
change d'oeillades et de factieux propos, Andr remarqua que la petite
Sophie, la plus jeune des quatre, parlait de lui avec sa voisine; car
elle le regardait maladroitement,  la drobe, en chuchotant d'un petit
air moqueur. Il se sentit plus hardi avec ces fillettes de quinze ans
qu'avec la dgage Henriette, et les somma en riant d'avouer le mal
qu'elles disaient de lui. Aprs avoir beaucoup rougi, beaucoup refus,
beaucoup hsit, Sophie avoua qu'elle avait dit a Louisa:

--Ce monsieur Andr m'a fait danser deux fois hier soir; cela n'empche
pas qu'il ne soit fier _comme tout_, il ne m'a pas dit trois mots.

--Ah! mon cher Andr, s'cria Joseph, ceci est une agacerie, prends-en
note.

--Cela est bien vrai, interrompit Henriette, qui craignait que la petite
Sophie n'accapart l'attention des jeunes gens; tout le monde l'a
remarqu: Andr a bien l'air d'un noble; il ne rit que du bout des dents
et ne danse que du bout des pieds; je disais en le regardant: Pourquoi
est-ce qu'il vient au bal, ce pauvre monsieur? a ne l'amuse pas du
tout.

Andr, choqu de cette hardiesse indiscrte, fut bien prs de rpondre:
En vrit, mademoiselle, vous avez raison, cela ne m'amusait pas du
tout; mais Joseph lui coupa la parole en disant:

--Ah! ah! de mieux en mieux, Andr; mademoiselle Henriette t'a regard;
que dis-je? elle t'a contempl, elle s'est beaucoup occupe de toi.
Sais-tu que tu as fait sensation? Ma foi! je suis jaloux d'un pareil
dbut. Mais voyez-vous, mes chres petites; pardon! je voulais dire mes
belles demoiselles, vous faites  mon ami un reproche qu'il ne mrite
pas; vous l'accusez d'tre fier lorsqu'il n'est que triste, et il faudra
bien que vous lui pardonniez sa tristesse quand vous saurez qu'il est
amoureux.

--Ah!!!... s'crirent  la fois toutes les jeunes filles.

--Oh! mais, amoureux! reprit Joseph avec emphase, amoureux frntique!

--Frntique! dit la petite Louisa en ouvrant de grands yeux.

--Oui! rpondit Joseph, cela veut dire trs-amoureux, amoureux comme
le greffier du juge de paix est amoureux de vous, mademoiselle Louisa;
comme le nouveau commis  pied des droits runis est amoureux de vous,
mademoiselle Juliette; comme....

--Voulez-vous vous taire! voulez-vous vous taire! s'crirent-elles
toutes en carillon.

Madame Marteau frona le sourcil en voyant que l'ouvrage languissait, la
grand'mre sourit, et Henriette rtablit le calme d'un signe majestueux.

--Si vous n'aviez pas fait tant de tapage, mesdemoiselles, dit-elle  ses
ouvrires, M. Joseph allait nous dire de qui M. Andr est amoureux.

--Et je vais vous le dire en grande confidence, rpondit Joseph; chut!
coutez bien, vous ne le direz pas?...

--Non, non, non, s'crirent-elles.

--Eh bien! reprit Joseph, il est amoureux de vous quatre. Il en perd
l'esprit et l'apptit; et si vous ne tirez pas au sort laquelle de
vous...

--Oh! le mchant moqueur! dirent-elles en l'interrompant.

--Monsieur Joseph, nous ne sommes pas des enfants, dit Henriette en
affectant un air digne, nous savons bien que monsieur est noble et que
nous sommes trop peu de chose pour qu'il fasse attention  nous. Quand
une ouvrire va raccommoder le linge du chteau de Morand, le pre et
le fils s'arrangent toujours pour ne pas manger  la maison, afin
certainement de ne pas manger avec elle. On la fait dner toute seule!
ce n'est pas amusant: aussi il n'y a pas beaucoup d'artisanes qui
veuillent y aller. On n'y a aucun agrment, personne  qui parler; et
quels chemins pour y arriver! aller en croupe derrire un mtayer! ce n
est pas un si beau voyage  faire, et ce n'est pas comme M. de... C'est
un noble pourtant, celui-l! eh bien! il vient chercher lui-mme ses
ouvrires  la ville, et il les emmne dans sa voiture.

--Et il a soin de choisir la plus jolie, dit Joseph: c'est toujours
vous, mademoiselle Henriette.

--Pourquoi pas? dit-elle en se rengorgeant; avec des gens aussi comme il
faut!...

--C'est--dire que mon ami Andr, reprit Joseph en la regardant d'un air
moqueur, n'est pas un homme comme il faut, selon vos ides.

--Je ne dis pas cela; ces messieurs sont fiers; ils ont raison, si cela
leur convient; chacun est matre chez soi: libre  eux de nous tourner
le dos quand nous sommes chez eux; libre  nous de rester chez nous
quand ils nous font demander.

--Je ne savais pas que nous eussions d'aussi grands torts, dit Andr
en riant; cela m'explique pourquoi nous avons toujours d'aussi laides
ouvrires; mais c'est leur faute si nous ne nous corrigeons pas; essayez
de nous rendre sociables, mademoiselle Henriette, et vous verrez!

Henriette parut goter assez cette fadeur; mais, fidle  son rle de
princesse, elle s'en dfendit.

--Oh! nous ne mordons pas dans ces douceurs-l, reprit-elle; nous sommes
trop mal leves pour plaire  des gens comme vous; il vous faudrait
quelqu'un comme Genevive pour causer avec vous; mais c'est celle-l qui
ne souffre pas les grands airs!

--Oh! pardieu! dit vivement Joseph, cela lui sied bien,  cette
prcieuse-l! Je ne connais personne qui se donne de plus grands airs
mal  propos.

--Mal  propos? dit Henriette, il ne faut pas dire cela; Genevive n'est
pas une fille du commun; vous le savez bien, et tout le monde le sait
bien aussi.

--Ah! je ne peux pas la souffrir votre Genevive, reprit Joseph; une
bgueule qu'on ne voit jamais et qui voudrait se mettre sous verre comme
ses marchandises?

--Qu'est-ce donc que mademoiselle Genevive, demanda Andr; je ne la
connais pas...

--C'est la marchande de fleurs artificielles, rpondit Joseph, et la
plus grande _chipie_...

En ce moment la servante annona, avec la formule d'usage dans le pays,
_Voil madame une telle,_ une des dames les plus lgantes de la ville.

Oh! je m'en vais, dit tout bas Joseph; voici la quintessence de
bgueulisme.

Cette visite interrompit la conversation des grisettes, et l'activit
de leur aiguille fut ralentie par la curiosit avec laquelle elles
examinrent  la drobe la toilette de la dame, depuis les plumes
de son chapeau jusqu'aux rubans de ses souliers. De son ct, madame
Privat, c'tait le nom de la merveilleuse, qui regardait les chiffons du
trousseau avec beaucoup d'intrt, s'avisa de faire, sur la coupe d'une
manche, une objection de la plus haute importance. Le rouge monta au
visage d'Henriette en se voyant attaque d'une manire aussi flagrante
dans l'exercice de sa profession. La dame avait prononc des mots
inous: elle avait os dire que la manchette tait de mauvais got,
et que les doubles ganses du bracelet n'taient pas d'un bon genre.
Henriette rougissait et plissait tour  tour; elle s'apprtait  une
rponse foudroyante, lorsque madame Privat, tournant lgrement sur
le talon, parla d'autre chose. L'aisance avec laquelle on avait os
critiquer l'oeuvre d'Henriette et le peu d'attention, qu'on faisait 
son dpit augmentrent son ressentiment, et elle se promit d'avoir sa
revanche.

Aprs que la dame eut parl assez longtemps avec madame Marteau sans
rien dire, elle demanda si le bouquet de noces tait achet.

--Il est command, dit madame Marteau, Genevive y met tous ses soins;
elle aime beaucoup ma fille, et elle lui a promis de lui faire les plus
jolies fleurs qu'elle ait encore faites.

--Savez-vous que cette petite Genevive a du talent dans son genre?
reprit madame Privat.

--Oh! dit la grand'mre, c'est une chose digne d'admiration! moi, je ne
comprends pas qu'on fasse des fleurs aussi semblables  la nature. Quand
je vais chez elle et que je la trouve au milieu de ses ouvrages et de
ses modles, il m'est impossible de distinguer les uns des autres.

--En effet, dit la dame avec indiffrence, on prtend qu'elle regarde
les fleurs naturelles et qu'elle les imite avec soin; cela prouve de
l'intelligence et du got.

--Je crois bien! murmura Henriette, furieuse d'entendre parler
lgrement du talent de Genevive.

--Oh! du got! du got! reprit la vieille, c'est ravissant le got
qu'elle a, cette enfant! Si vous voyiez le bouquet de noces qu'elle a
fait  Justine, ce sont des jasmins qu'on vient de cueillir, absolument!

--Oh! maman, dit Justine, et ces muguets!

--Tu aimes les muguets, toi? dit  sa soeur Joseph, qui venait de
rentrer.

--Il y a aussi des lilas blancs pour la robe de bal, dit madame Marteau;
nous en avons pour cinquante francs seulement pour la toilette de la
marie, sans compter les fleurs de fantaisie pour les chapeaux; tout
cela cote bien cher et se fane bien vite.

--Mais combien de temps met-elle  faire ces bouquets? dit Joseph; un
mois peut-tre? travailler tout un mois pour cinquante francs, ce n'est
pas le moyen de s'enrichir.

--Oh! monsieur Joseph, vous avez bien raison! dit Henriette d'une voix
aigre, ce n'est certainement pas trop pay; il n'y a gure de profit,
allez, pour les pauvres grisettes, et par-dessus le march on leur fait
avaler tant d'insolences! On n'a pas toujours le bonheur d'aller en
journe chez du _monde honnte_ comme votre famille, monsieur Joseph; il
y a des personnes qui parlent bien haut chez les autres, et qui, au coin
de leur feu, lsinent misrablement.

--Eh bien! eh bien! dit la grand'mre, qui, place assez loin
d'Henriette, n'entendait que vaguement ses paroles, qu'a-t-elle donc
 regarder de travers par ici, comme si elle voulait nous manger?
Henriette, Henriette, est-ce que tu dis du mal de nous, mon enfant?

--Eh non! eh non! ma mre, rpondit Joseph; tout au contraire,
mademoiselle Henriette nous aime de tout son coeur; car j'en suis aussi,
n'est-ce pas, mademoiselle Henriette?

Pour faire comprendre au lecteur la crainte de la grand'mre, il est bon
de dire que le caquet des grisettes est la terreur de tous les mnages
de L.... Inities durant des semaines entires  tous les petits secrets
des maisons o elles travaillent, elles n'ont gure d'autre occupation,
aprs le bal et les fleurettes des garons, que de colporter de famille
en famille les observations malignes qu'elles ont faites dans chacune,
et mme les scandales domestiques qu'elles y ont surpris. Elles trouvent
dans toutes des auditeurs avides de commrage qui ne rougissent pas de
les questionner sur ce qui se passe chez leur voisin, sans songer que
demain  leur tour leur intrieur fera les frais de la chronique dans
une troisime maison. La mdisance est une arme terrible dont les
grisettes se servent pour appuyer le pouvoir de leurs charmes et imposer
aux femmes qui les hassent le plus toutes sortes de mnagements et
d'gards.

Madame Privat sentit l'imprudence qu'elle avait commise, et, sachant
bien qu'il n'tait pas de moyen humain, d'empcher une grisette de
parler, elle prit le parti d'viter au moins les injures directes, et
battit en retraite.

Lorsqu'elle fut partie, un feu roulant de brocards soulagea le coeur
d'Henriette, et ses ouvrires firent en choeur un bruit dont les
oreilles de la dame durent tinter, si le proverbe ne ment pas.

Au nombre des anecdotes ridicules qui furent dbites sur son compte,
Henriette en conta une qui ramena le nom de Genevive dans la
conversation: madame Privat lui avait honteusement marchand une
couronne de roses qu'elle s'tait ensuite donn les gants d'avoir fait
venir de Paris et paye fort cher.

Joseph, qui n'aimait pas Genevive, dclara que c'tait bien fait, et
il prit plaisir  lutiner Henriette en rabaissant le talent de la jeune
fleuriste.

--Oh! pour le coup, s'cria Henriette avec colre, ne dites pas de mal
de celle-l; de nous autres, tant que vous voudrez, nous nous moquons
bien de vous; mais personne n'a le droit de _donner du ridicule_ 
Genevive: une fille qui vit toute seule enferme chez elle, travaillant
ou lisant le jour et la nuit, n'allant jamais au bal, n'ayant peut-tre
pas donn le bras  un homme une seule fois dans sa vie...

--Ah! ah! dit Joseph, vous verrez qu'elle s'y mettra un beau jour et
qu'elle fera pis que les autres; je me mfie de l'eau dormante et des
filles qui lisent tant de romans.

--Des romans! appelez-vous des romans ces gros livres qu'elle feuillette
toute la journe, et qui sont tout pleins de mots latins o je ne
comprends rien, et o vous ne comprendriez peut-tre rien vous-mme?

--Comment! dit Andr, mademoiselle Genevive lit des livres latins?

--Elle tudie des traits de botanique, rpondit Joseph. Parbleu! c'est
tout simple, c'est pour son tat.

--C'est donc une personne tout  fait distingue? reprit Andr.

--Oui-da, je crois bien! repartit Henriette; je vous le disais tout 
l'heure, c'est une grisette comme celle-l qu'il faudrait pour dner
avec monsieur! Mais tout marquis que vous tes, monsieur Andr, vous
feriez bien de ne pas oublier vos manchettes pour lui parler; on parle
de fiert: c'est elle qui sait ce que c'est!

--Mais qu'est-elle donc elle-mme? interrompit Joseph; de quel droit
s'lve-t-elle au-dessus de vous?

--Ne croyez pas cela, monsieur; avec nous elle est aussi bonne camarade
que la premire venue.

--Pourquoi donc ne va-t-elle pas au bal et  la promenade avec vous?

--C'est son caractre; elle aime mieux tudier dans ses livres. Mais
elle nous invite chez elle le soir, quand elle a gagn une petite somme.
Elle nous donne des gteaux et du th; et puis elle chante pour nous
faire danser, et elle chante mieux avec son gosier que vous avec votre
flte. Il faut voir comme elle nous reoit bien! quelle propret chez
elle! c'est un petit palais! On ne dira pas qu'elle est aide par ses
amants, celle-l!

--Ah! oui, des jolis bals! dit Joseph, des bals sans hommes! Je suis sr
que vous vous ennuyez.

--Voyez-vous cet orgueil! ces messieurs se figurent qu'on ne pense qu'
eux!

--A quoi tout cela la mnera-t-il? reprit Joseph; trouvera-t-elle un
mari sous les feuillets de ses vieux livres ou dans les boutons de ses
fleurs?

--Bah! bah! un mari! quel est donc l'artisan qui pourrait pouser
une femme comme elle? Un beau mari pour elle qu'un serrurier ou un
cordonnier, avec ses mains sales et son tablier de cuir! Et quant 
vous, mes beaux messieurs, vous n'pousez gure, et Genevive est trop
fire pour tre votre _bonne amie_ autrement.

--Dites qu'elle est trop froide. Je ne peux pas souffrir les femmes qui
n'aiment rien.

Vous la connaissez bien, en vrit! dit Henriette, en haussant les
paules; c'est le coeur le plus sensible: elle aime ses amies comme des
soeurs, elle aime ses fleurs, comme quoi dirai-je?... comme des enfants.
Il faut la voir se promener dans les prs et trouver une fleur qui lui
plat! c'est une joie, c'est un amour! Pour une petite marguerite dont
je ne donnerais pas deux sous, elle pleure de plaisir; quelquefois elle
sort avec le jour, pour aller dans les champs cueillir ses fleurs, avant
que vous ne soyez sortis du nid, vous autres, oiseaux sans plumes.

--En vrit! s'cria Andr vivement; en ce cas c'est elle que j'ai
rencontre un jour.... Il se tut tout  coup, et sortit un instant
aprs, pour cacher l'motion et la joie qu'il prouvait de retrouver la
trace de sa belle rveuse de la prairie.

--Voyez-vous ce garon-l? dit Joseph aux ouvrires, lorsque Andr eut
quitt la chambre: il est fou.

--Il est _tout trange_, en effet, rpondit Henriette.

--Il faut que je vous dise son vritable mal, reprit Joseph; il s'ennuie
faute d'tre amoureux, et il faut, mesdemoiselles, que vous m'aidiez 
le gurir de cet ennui-l.

--Oh! nous ne nous en mlons pas! s'crirent-elles toutes, non sans
jeter un regard attentif sur Andr, qui passait  la fentre.

--Je parle srieusement, chre Henriette, dit Joseph, qui rencontra
la belle couturire un instant avant le dner dans le corridor de la
maison; il faut que vous m'aidiez  consoler mon ami Andr.

--Plaisantez-vous? rpondit-elle d'un air ddaigneux; adressez-vous  un
mdecin si _ce monsieur_ est fou.

--Non, il n'est pas fou, belle Henriette; il est trop sage au contraire.
Il n'ose pas seulement trouver une femme jolie. Fiez-vous  ces
amoureux-l; ds qu'ils ont secou leur mauvaise honte, ce sont les plus
tendres amants du monde. Mais ne croyez pas que je parle de vous, non,
mille dieux! Si vous voulez avoir piti de quelqu'un ici, j'aime autant
que ce soit de moi que de lui. Je veux dire, en deux mots, qu'Andr
deviendrait amoureux s'il voyait Genevive; c'est tout  fait la beaut
qu'il aimera.

--Eh bien! monsieur, qu'il aille  la messe de sept heures, et il la
verra dimanche prochain. En quoi cela me regarde-t-il?

--Oh! il faut qu'il la voie ds aujourd'hui; vous le pouvez; allez la
chercher aprs dner; dites-lui qu'elle vienne danser dans la cour avec
vous, et vous verrez que mon Andr commencera tout de suite  soupirer.

--Ah ! est-ce que vous tes fou, monsieur Marteau? quelle proposition
me faites-vous?

--Aucune! comment? que supposez-vous? auriez-vous de mauvaises ides?
Ah! mademoiselle Henriette, je croyais que vous n'aviez jamais entendu
parler de choses semblables!....

Henriette devint rouge comme son foulard.

--Mais qu'est-ce que vous me demandez donc? d'amener Genevive pour que
ce monsieur lui fasse la cour, apparemment? Est-ce une conduite honnte?

--Eh! pourquoi pas? si vous avez l'me pure comme moi, trouvez-vous
malhonnte que mon ami Andr fasse la cour  votre amie Genevive? Je
rponds de lui; est-ce que vous ne rpondriez pas d'elle?

--Oh! _ce n'est pas l'embarras!_ j'en rponds comme de moi.

Joseph fit la grimace d'un homme qui avale une noix; puis il reprit d'un
air trs-srieux:

--En ce cas, je ne vois pas de quoi vous vous effarouchez. Quand mme
Andr, qui est le plus vertueux des hommes, deviendrait un sclrat
d'ici  une heure, la vertu de mademoiselle Genevive serait-elle
compromise par ses tentatives? Qu'elle vienne, croyez-moi, belle
Henriette; ce sera une danseuse de plus pour notre bal de ce soir, et
nous nous amuserons du petit air niais d'Andr et du grand air froid de
Genevive. Ne voil-t-il pas une intrigue qui les mnera loin?

--Au fait, c'est vrai, dit Henriette, ce petit monsieur sera drle avec
ses rvrences; et quant  Genevive, elle n'a pas  craindre qu'on dise
du mal d'elle tant qu'elle ira quelque part avec moi.

Joseph fit la contorsion d'un homme qui avalerait une pomme.

--J'aurai bien de la peine  la dcider, ajouta Henriette; elle ne va
jamais chez les bourgeois; et elle a raison, monsieur Joseph! les
bourgeois ne sont pas des maris pour nous; aussi nous n'coutons gure
leurs fleurettes; tenez-vous cela pour dit.

--Pour le coup, dit Joseph, j'avale une citrouille qui m'touffera!
Pardon, mademoiselle, ce sont des spasmes d'estomac. Voici le dner qui
sonne; permettez-moi de vous offrir mon bras. C'est convenu, n'est-ce
pas?

--Quoi donc, monsieur, s'il vous plat?

--Que vous irez chercher Genevive aprs dner?

--J'essaierai.



V.

Henriette essaya en effet, pour complaire  Joseph Marteau, dont elle
aurait t bien aise de rendre srieuses les protestations d'amour. Du
reste, elle feignait d'admirer beaucoup la vertu de Genevive, et, par
esprit de corps, elle ne cessait de vanter la supriorit de cette
grisette, en sagesse et en esprit, sur toutes les dames de la ville;
mais intrieurement elle n'approuvait pas trop la rigidit excessive de
sa conduite. Elle croyait que le bonheur n'est pas dans la solitude du
coeur, et son amiti pour elle la portait  lui conseiller sans cesse
d'couter quelque galant.

Elle fut force de dissimuler avec Genevive pour la dcider  venir
chez madame Marteau. La jeune fleuriste ne se rendit qu'en recevant
l'assurance de n'y rencontrer que les filles de la maison et les
ouvrires d'Henriette.

Pour aider  ce mensonge, Joseph, sans rien dire  Andr, le mena faire
un tour de promenade dans la ville, et ne rentra que lorsqu'il jugea
Genevive et Henriette arrives.

Ils les rejoignirent dans le petit jardin qui tait situ derrire la
maison. Genevive donnait le bras  la grand'mre, qui s'appuyait sur
elle d'un air affectueux en lui disant:

Viens ici, mon enfant, je veux te montrer mes hmrocales, tu n'as
jamais rien vu de plus beau. Quand tu les auras regardes, tu voudras en
faire pour le bouquet de Justine; c'est une fleur du plus beau blanc:
tiens, vois!

Genevive ne s'apercevait pas de la prsence des deux jeunes gens; ils
marchaient doucement derrire elle, Joseph faisant signe aux autres
jeunes filles de ne pas les faire remarquer. Genevive s'arrta et
regarda les fleurs sans rien dire; elle semblait rflchir tristement.

--Eh bien, dit la vieille, est-ce que tu n'aimes pas ces fleurs-l?

--Je les aime trop, rpondit Genevive d'un petit ton prcieux rempli de
charmes. C'est pour cela que je ne veux pas les copier. Ah! voyez-vous,
madame, je ne pourrais jamais; comment oserais-je esprer de rendre
cette blancheur-l et le brillant de ce tissu? du satin serait trop
luisant, la mousseline serait trop transparente; oh! jamais, jamais! Et
ce parfum! qu'est-ce que c'est que ce parfum-l? qui l'a mis dans cette
fleur? o en trouverais-je un pareil pour celles que je fais? Le bon
Dieu est plus habile que moi, ma chre dame!

En parlant ainsi, Genevive, s'appuyant sur le vase de fleurs, pencha
sur les hmrocalles son front aussi blanc que leur calice, et resta
comme absorbe par la dlicieuse odeur qui s'en exhalait.

C'est alors seulement qu'Andr put voir son visage, et il reconnut sa
dame d'amour, comme il l'appelait dans ses penses, en souvenir des deux
vers de la romance.

Genevive ne ressemblait en rien  ses compagnes: elle tait petite
et plutt jolie que belle; elle avait une taille trs-mince et
trs-gracieuse, quoiqu'elle se tnt droite  ne pas perdre une ligne de
sa petite stature. Elle tait trs-blanche, peu colore, mais d'un ton
plus fin et plus pur que la plus exquise rose musque qui ft sortie de
son atelier. Ses traits taient dlicats et rguliers; et quoique
son nez et sa bouche ne fussent pas d'une forme trs-distingue,
l'expression de ses yeux, et la forme de son front lui donnaient l'air
fier et intelligent. Sa toilette n'tait pas non plus l mme que celle
des grisettes de son pays; elle se rapprochait des modes parisiennes,
car elle avait tudi son art  Paris. Aussi ses compagnes tolraient
beaucoup d'innovations de sa part. Seule dans toute la ville elle se
permettait d'avoir un tablier de satin noir, et mme de porter dans sa
chambre un tablier de foulard; ce qui, malgr toute la bienveillance
possible, faisait bien un peu jaser. Elle avait hasard de rduire les
immenses dimensions du bonnet distinctif des artisanes de L...;
elle convenait bien que sur le corps d'une grande femme cette
_fanfrelucherie_ de rubans et de dentelles ne manquait pas d'une grce
extravagante; mais elle objectait que sa petite personne et t crase
par une semblable aurole, et elle avait adopt le petit bonnet parisien
 ruche courte et serre, dont la blancheur semblait avoir t mise au
dfi par celle du visage qu'elle entourait. Elle avait en outre une
recherche de chaussure tout  fait ignore dans le pays; elle tricotait
elle-mme avec du fil extrmement fin ses gants et ses bas  jour. Andr
reconnut  ses mains des gants pareils  celui qu'il possdait; il
admira la petitesse de ses mains et celle des pieds que chaussaient
d'troits souliers de prunelle  cothurnes rigidement serrs; la robe,
au lieu d'tre collante comme celle de ses compagnes, tait ample et
flottante; mais elle dessinait une ceinture dont une fille de dix ans
et t jalouse, et  travers la percale fine et blanche on devinait des
paules et des bras couleur de rose.

Lorsqu'elle aperut Joseph, qui lui adressa le premier la parole, elle
le salua avec une politesse froide; mais Joseph avait le moyen de
l'adoucir.

--Oh! mademoiselle Genevive, lui dit-il, j'ai bien pens  vous hier 
la chasse; imaginez qu'il y a auprs de l'tang du _Chteau-Fondu_ des
fleurs comme je n'en ai jamais vu; si j'avais pu trouver le moyen de les
apporter sans les faner, j'en aurais mis pour vous dans ma gibecire.

--Vous ne savez pas ce que c'est?

--Non, en vrit! mais cela a deux pieds de haut; les feuilles sont
comme taches de sang; les fleurs sont d'un rose clair, avec de grandes
taches de lie de vin; on dirait de grandes gupes avec un dard, ou de
petites vilaines figures qui vous tirent la langue; j'en ai ri tout seul
 m'en tenir les ctes en les regardant.

--Voil une plante fort singulire, dit Genevive en souriant.

--Je crois, dit timidement Andr, autant que mon peu de savoir en
botanique me permet de l'affirmer, que ce sont des plantes ophrydes
appeles par nos bergers _herbe aux serpents_[1].

[Note 1: C'est le satyrion-bouquin.]

--Ah! pourquoi ce nom-l? dit Genevive; qu'est-ce que ces pauvres
fleurs ont de commun avec ces vilaines btes?

--Ce sont des plantes vnneuses, rpondit Andr, et qui ont quelque
chose d'affreux en elles malgr leur beaut; ces taches de sang d'abord,
et puis une odeur repoussante. Si vous les aviez vues, vous auriez
trouv quelque chose de mchant dans leur mine; car les plantes ont une
physionomie comme les hommes et les animaux.

--C'est drle ce que tu dis l, reprit Joseph; mais c'est parbleu vrai!
Quand je le dis que ces fleurs m'ont fait l'effet de me rire au nez, et
que je n'ai pas pu m'empcher d'en faire autant!

--D'autant plus que pour les cueillir dans cet endroit, rpondit Andr,
il faut courir un certain danger: l'tang de Chteau-Fondu a des bords
assez perfides.

--O prenez-vous ce Chteau-Fondu? demanda Henriette.

--Auprs du chteau de Morand, rpondit Joseph. Oh! c'est un endroit
singulier et assez dangereux en effet. Figurez-vous un petit lac au
milieu d'une prairie: l'eau est presque toute cache par les roseaux et
les joncs; cela est plein de sarcelles et de canards sauvages: c'est
pourquoi j'y vais chasser souvent.

--Quand tu dis chasser, tu veux dire braconner, interrompit Andr.

[Illustration: En parlant ainsi, Genevive, s'appuyant sur le vase de
fleurs...]

--Soit. Je vous disais donc qu'on ne voit presque pas o l'eau commence,
tant cela est plein d'herbes. Sur les bords il y a une espce de gazon
mou o vous croyez pouvoir marcher; pas du tout: c'est une vase verte
o vous enfoncez au moins jusqu'aux genoux, et trs-souvent jusque
par-dessus la tte.

--La tradition du pays, reprit Andr, est qu'autrefois il y avait un
chteau  la place de cet tang. Une belle nuit le diable, qui avait
fait signer un pacte au chtelain, voulut emporter sa proie et planta
sa fourche sous les fondations. Le lendemain on chercha le chteau dans
tout le pays; il avait disparu. Seulement on vit  la place une mare
verte dont personne ne pouvait approcher sans enfoncer dans la vase, et
qui a gard le nom de Chteau-Fondu.

--Voil un conte comme je les aime, dit Genevive.

--Ce qui accrdite celui-l reprit Andr, c'est que dans les chaleurs,
lorsque les eaux sont basses, on voit percer  et l des amas de terres
ou de pierres verdtres que l'on prend pour des crneaux de tourelles.

--Je ne sais ce qui en est, dit Joseph; mais il est certain que mon
chien, qui n'est pas poltron, qui nage comme un canard, et qui est
habitu  barboter dans les marais pour courir aprs les bcassines, a
une peur effroyable du Chteau-Fondu; il semble qu'il y ait l je ne
sais quoi de surnaturel qui le repousse; je le tuerais plutt que de l'y
faire entrer.

--C'est un endroit tout  fait merveilleux, dit Genevive. Est-ce bien
loin d'ici?

--Oh! mon Dieu, non, dit Andr, qui mourait d'envie de rencontrer encore
Genevive dans les prs.

--Pas bien loin, pas bien loin! dit Joseph; il y a encore trois bonnes
lieues de pays. Mais voulez-vous y aller, mademoiselle Genevive?

--Non, monsieur; c'est trop loin.

--Il y aurait un moyen: je mettrais mon gros cheval  la patache, et...

--Oh! oui, oui! s'crirent Henriette et ses ouvrires! menez-nous au
Chteau-Fondu, monsieur Joseph!

--Et nous aussi! s'crirent les petites soeurs de Joseph; nous aussi,
Joseph! En patache, ah! quel plaisir!

--J'y consens si vous tes sages. Voyons, quel jour!

--Pardine! c'est demain dimanche, dit Henriette.

[Illustration: Joseph Marteau.]

--C'est juste. A demain donc. Vous y viendrez avec nous, mademoiselle
Genevive?

--Oh! je ne sais, dit-elle avec un peu d'embarras. Je crois que je ne
pourrai pas. Je ne vous suis pas moins reconnaissante, monsieur.

--Allons! allons! voil tes scrupules, Genevive, dit Henriette. C'est
ridicule, ma chre. Comment, tu ne peux pas venir avec nous quand les
demoiselles Marteau y viennent?

--Ces demoiselles, lui dit tout bas Genevive, sont sous la garde de
leur frre.

--Eh! mon Dieu! dit tout haut Henriette, tu seras sous la mienne. Ne
suis-je pas une fille majeure, tablie, matresse de ses actions? Y
a-t-il, _n'importe o, n'importe qui_, assez malappris pour me regarder
de travers? Est-ce qu'on ne se garde pas-soi-mme d'ailleurs? Tu es
ennuyeuse, Genevive, toi qui pourrais tre si gentille! Allons, tu
viendras, ma petite! Mesdemoiselles, venez donc la dcider.

--Oh! oui! oui! Genevive, tu viendras, dirent toutes les petites
filles; nous n'irons pas sans toi.

Justine, l'ane des filles de la maison, passa son bras sous celui de
Genevive en lui disant:

--Je vous en prie, ma chre, venez-y. Et elle ajouta, en se penchant 
son oreille: Vous savez que je ne puis causer qu'avec vous.

--Eh bien! j'irai, dit Genevive toute confuse, puisque vous le voulez
absolument.

--Comme vous tes aimable! dit Justine.

--Oh! ne vous y fiez pas! s'cria Henriette; voil comme elle fait
toujours. Elle promet pour se dbarrasser des gens, et au moment de
partir elle trouve mille prtextes pour rester. C'est une menteuse:
faites-lui donner sa parole d'honneur.

--Allez-y, mon enfant, dit madame Marteau  Genevive. Je ne puis y
aller; sans cela je vous accompagnerais. Mais, si vous tes obligeante,
vous me remplacerez auprs de mes petites. Joseph est un grand fou,
ces demoiselles-l sont un peu tourdies: elles s'amuseront, elles
danseront, et elles feront bien; mais pendant ce temps les petites
filles pourraient bien se jeter dans ce vilain Chteau-Fondu. Vous,
Genevive, qui tes sage et srieuse comme une petite maman, vous les
surveillerez, et je vous en saurai tout le gr possible.

--Cela me dcide tout  fait, rpondit Genevive. J'irai, ma chre dame;
mesdemoiselles, je vous en donne ma parole d'honneur.

--Oh! quel bonheur! s'crirent les petites Marteau; tu joueras avec
nous, Genevive; tu nous feras des couronnes de marguerites et des
paniers de jonc, n'est-ce pas?

--Un instant, un instant, dit Joseph; combien serons-nous? Neuf femmes,
Andr et moi. Je ne peux mettre tout ce monde-l dans ma patache: il
faut nous mettre en qute d'une seconde voiture.

--Mon pre a un char  bancs, qu'il nous prtera volontiers, dit Andr.

--A la bonne heure, voil qui est convenu, reprit Joseph. Tu iras
coucher ce soir chez toi, et tu seras revenu ici de grand matin avec ton
quipage. Trs-bien. Maintenant prparons-nous  nous amuser demain en
nous amusant aujourd'hui. Voulez-vous danser? voulez-vous jouer aux
barres,  cache-cache, aux petits paquets?

--Dansons, dansons! crirent les jeunes filles.

Joseph tira sa flte de sa poche, grimpa sur des gradins de pierre
couverts d'hortensias, et se mit  jouer, tandis que ses soeurs et les
grisettes prirent place sous les lilas. Andr mourait d'envie d'inviter
Genevive: c'est pourquoi il ne l'osa pas et s'adressa  Henriette, qui
fut assez fire d'avoir accapar le seul danseur de la socit.

Nanmoins, guide par un regard de Joseph, elle entrana son cavalier
vis--vis de Genevive, qui avait pris pour danseuse la plus petite des
demoiselles Marteau.

Genevive rougit beaucoup quand il fut question de toucher la main
d'Andr: c tait la premire fois de sa vie que pareille chose lui
arrivait; mais elle prit courageusement son parti et montra une gaiet
douce qu'elle n'aurait pas espre d'elle-mme si elle et prvu une
heure auparavant qu'elle dt sortir  ce point de ses habitudes.

Eh bien! savez-vous une chose? s'cria Joseph  la fin de la
contredanse; c'est que mademoiselle Genevive passe pour ne pas savoir
danser. Oui, mesdemoiselles, il y a dans la ville vingt mauvaises
langues qui disent qu'elle a ses raisons pour ne pas aller au bal. Eh
bien! moi, je vous le dis, je n'ai jamais vu si bien danser de ma vie;
et cependant, mademoiselle Henriette, il n'y a pas beaucoup de prvts
qui pussent vous en remontrer.

Genevive devint rouge comme une fraise, et Henriette, s'approchant de
Joseph, lui dit:

Taisez-vous, vous allez la mettre en fuite. C'est un mauvais moyen pour
l'apprivoiser que de faire attention  elle.

--Allons donc! allons donc! dit Joseph  voix basse en ricanant; un
petit compliment ne fait jamais de peine  une fille. Quand je vous dis,
par exemple, que vous voil jolie comme un ange, vous ne pouvez pas vous
en fcher, car vous savez bien que je le pense.

--Vous tes un _diseur de riens!_ rpondit Henriette, gonfle d'orgueil
et de contentement.

Cette fois Andr osa inviter Genevive, mais il la fit danser sans
pouvoir lui dire un mot;  chaque instant la parole expirait sur ses
lvres. Il craignait de manquer d'esprit, son coeur battait, il perdait
la tte. Lorsqu'il avait  faire un avant-deux, il ne s'en apercevait
pas et laissait son vis--vis aller tout seul; puis tout  coup
il s'lanait pour rparer sa faute, dansait une autre figure et
embrouillait toute la contredanse, aux grands clats de rire des jeunes
filles. Genevive seule ne se moquait pas de lui; elle tait silencieuse
et rserve. Cependant elle regardait Andr avec assez de bienveillance;
car il avait bien parl sur la botanique, et cela devait abrger de
beaucoup les timides prliminaires de leur connaissance. Mais si Andr
avait os se mler  la conversation et s'adresser  elle d'une manire
gnrale, il n'en tait plus de mme lorsqu'il s'agissait de lui dire
quelques mots directement. Cette excessive timidit diminuait d'autant
celle de Genevive; car elle tait fire et non prude. Elle craignait
les grosses fadeurs qu'elle entendait adresser  ses compagnes; mais en
bonne compagnie elle se ft sentie  l'aise comme dans son lment.

Il y a des natures choisies qui se dveloppent d'elles-mmes, et dans
toutes ces positions o il plat au hasard de les faire natre. La
noblesse du coeur est, comme la vivacit d'esprit, une flamme que
rien ne peut touffer, et qui tend sans cesse  s'lever, comme pour
rejoindre le foyer de grandeur et de bont ternelle dont elle mane.
Quels que soient les lments contraires qui combattent ces destines
lues, elles se font jour, elles arrivent sans effort  prendre leur
place, elles s'en font une au milieu de tous les obstacles. Il y a sur
leur front comme un sceau divin, comme un diadme invisible qui les
appelle  dominer naturellement les essences infrieures; on ne souffre
pas de leur supriorit, parce qu'elle s'ignore elle-mme; on l'accepte
parce qu'elle se fait aimer. Telle tait Genevive, crature plus
frache et plus pure que les fleurs au milieu desquelles s'coulait sa
vie.

On dit que la posie se meurt: la posie ne peut pas mourir. N'et-elle
pour asile que le cerveau d'un seul homme, elle aurait encore des
sicles de vie, car elle en sortirait comme la lave du Vsuve, et se
fraierait un chemin parmi les plus prosaques ralits. En dpit de ses
temples renverss et des faux dieux adors sur leurs ruines, elle est
immortelle comme le parfum des fleurs et la splendeur des cieux. Exile
des hauteurs sociales, rpudie par la richesse, bannie des thtres,
des glises et des acadmies, elle se rfugiera dans la vie bourgeoise,
elle se mlera aux plus nafs dtails de l'existence. Lasse de chanter
une langue que les grands ne comprennent pas, elle ira murmurer 
l'oreille des petits des paroles d'amour et de sympathie. Et dj
n'est-elle pas descendue sous les ventes des tavernes allemandes? ne
s'est-elle pas assise au rouet des femmes? ne berce-t-elle pas dans
ses bras les enfants du pauvre? Compte-t-on pour rien toutes ces mes
aimantes qui la possdent et qui souffrent, qui se taisent devant les
hommes et qui pleurent devant Dieu? Voix isoles qui enveloppent le
monde d'un choeur universel et se rejoignent dans les cieux; tincelles
divines qui retournent  je ne sais quel astre mystrieux, peut-tre
 l'antique Phbus, pour en redescendre sans cesse sur la terre et
l'alimenter d'un feu toujours divin! Si elle ne produit plus de grands
hommes, n'en peut-elle pas produire de bons? Qui sait si elle ne sera
pas la divinit douce et bienfaisante d'une autre gnration, et si elle
ne succdera pas au doute et au dsespoir dont notre sicle est atteint?
Qui sait si dans un nouveau code de morale, dans un nouveau catchisme
religieux, le dgot et la tristesse ne seront pas fltris comme des
vices, tandis que l'amour, l'espoir et l'admiration seront rcompenss
comme des vertus?

La posie, rvle  toutes les intelligences, serait un sens de plus
que tous les hommes peut-tre sont plus ou moins capables d'acqurir, et
qui rendrait toutes les existences plus tendues, plus nobles et plus
heureuses. Les moeurs de certaines tribus montagnardes le prouvent avec
une vidence clatante; la nature, il est vrai, prodigue de grands
spectacles dans de telles rgions, s'est charge de l'ducation de ces
hommes; mais les chants des bardes sont descendus dans les valles, et
les ides potiques peuvent s'ajuster  la taille de tous les hommes.
L'un porte sa posie sur son front, un autre dans son coeur; celui-ci
la cherche dans une promenade lente et silencieuse au sein des plaines,
celui-l la poursuit au galop de son cheval  travers les ravins; un
troisime l'arrose sur sa fentre dans un pot de tulipes. Au lieu de
demander o elle est, ne devrait-on pas demander o elle n'est pas?
Si ce n'tait qu'une langue, elle pourrait se perdre; mais c'est une
essence qui nait de deux choses: la beaut rpandue dans la nature
extrieure, et le sentiment dparti  toute intelligence ordinaire. Pour
condamner  mort la posie et la porter au cercueil, il nous faudra
donc arracher du sol jusqu' la dernire des fleurettes dont Genevive
faisait ses bouquets.

Car elle aussi tait pote; et croyez bien qu'il y a au fond des plus
sombres masures, au sein des plus mdiocres conditions, beaucoup
d'existences qui s'achvent sans avoir produit un sonnet, mais qui
pourtant sont de magnifiques pomes.

Il faut bien peu de chose pour veiller ces esprits endormis dans
l'paisse atmosphre de l'ignorance; et pour les entourer  jamais d'une
lumineuse aurole qui ne les quitte plus. Un livre tomb sous la main,
un chant ou quelques paroles recueillies d'un passant, une tude
entreprise dans un dessein prosaque ou par ncessit, le moindre hasard
providentiel, suffit  une me lue pour dcouvrir un monde d'ides et
de sentiments. C'est ce qui tait arriv  Genevive. L'art frivole
d'imiter les fleurs l'avait conduite  examiner ses modles,  les
aimer,  chercher dans l'tude de la nature un moyen de perfectionner
son intelligence; peu  peu elle s'tait identifie avec elle, et chaque
jour, dans le secret de son coeur, elle dvorait avidement le livre
immense ouvert devant ses yeux. Elle ne songeait pas  approfondir
d'autre science que celle  laquelle tous ses instants taient forcment
consacrs; mais elle avait surpris le secret de l'universelle harmonie.
Ce monde inanim qu'autrefois elle regardait sans le voir, elle le
comprenait dsormais; elle le peuplait d'esprits invisibles, et son me
s'y lanait pour y embrasser sans cesse l'amour infini qui plane sur
la cration. Emporte par les ailes de son imagination toute-puissante,
elle apercevait, au del des toits enfums de sa petite ville, une
nature enchante qui se rsumait sur sa table dans un bouton d'aubpine.
Un chardonneret familier, qui voltigeait dans sa chambre, lui apportait
du dehors toutes les mlodies des bois et des prairies; et lorsque sa
petite glace lui renvoyait sa propre image, elle y voyait une ombre
divine si accomplie qu'elle tait mue sans savoir pourquoi, et versait
des pleurs dlicieux comme  l'aspect d'une soeur jumelle.

Elle s'tait donc habitue  vivre en dehors de tout ce qui l'entourait.
Ce n'tait pas, comme on le prtendait, une vertu sauvage et sombre;
elle tait trop calme dans son innocence pour avoir jamais cherch sa
force dans les maximes farouches. Elle n'avait pas besoin de vertu pour
garder sa sainte pudeur, et le noble orgueil d'elle-mme suffisait  la
prserver des hommages grossiers que recherchaient ses compagnes; elle
les fuyait, non par haine, mais par ddain; elle ne craignait pas d'y
succomber, mais d'en subir le dgot et l'ennui. Heureuse avec sa
libert et ses occupations, orpheline, riche par son travail au del de
ses besoins, elle tait affable et bonne avec ses amies d'enfance: elle
et craint de leur paratre vaine de son petit savoir, et se laissait
gayer par elles; mais elle supportait cette gaiet plutt qu'elle ne la
provoquait, et si jamais elle ne leur donnait le moindre signe de mpris
et d'ennui, du moins son plus grand bonheur tait de se retrouver seule
dans sa petite chambre et de faire sa prire en regardant la lune et en
respirant les jasmins de sa fentre.



VI.

Andr avait un peu trop compt sur ses forces en se chargeant de
demander le char  bancs et le cheval de son pre. Il fit cette pnible
rflexion en quittant, vers neuf heures, la famille Marteau, et
son anxit prit un caractre de plus en plus grave  mesure qu'il
approchait du toit paternel; mais ce fut une bien autre consternation
lorsqu'il trouva son pre dans un de ses accs de mauvaise humeur des
plus prononcs. Le plus beau de ses boeufs de travail tait tomb malade
en rentrant du pturage, et le marquis, se promenant d'un air sombre
dans la salle basse de son manoir, rptait d'une voix entrecoupe, en
jetant des regards effars sur son fils: Des tranches! des tranches
pouvantables!

--Hlas! mon pre, tes-vous malade? s'cria Andr, qui ne comprenait
rien  son angoisse.

Le marquis haussa les paules, et, lui tournant le dos, continua 
marcher  grands pas.

Andr, n'osant renouveler sa question, resta fort troubl  sa place,
suivant d'un oeil timide tous les mouvements de son pre, qu'il croyait
atteint de vives souffrances.

Enfin le marquis, s'arrtant tout  coup, lui dit d'une voix brusque:

Quel a t l'effet de la thriaque?

Andr, rassur, et comprenant  demi, courut vers la porte en disant
qu'il allait le demander.

Non, non, j'irai bien moi-mme, reprit vivement le marquis; restez ici,
vous n'tes bon  rien, vous.

Andr attendit pendant une heure le retour de son pre, esprant trouver
un moment plus favorable pour lui prsenter sa demande; mais il attendit
vainement. Le marquis passa la moiti de la nuit dans l'table avec
ses laboureurs, frictionnant le triste _Vermeil_ (c'tait le nom de
l'animal) et lui administrant toute sorte de potions. Andr se hasarda
plusieurs fois de s'informer de la sant du malade, et, partant, de
l'humeur de son pre; mais lorsque le malade commena  se trouver
mieux, le marquis accabl de fatigue et gardant sur ses traits
l'empreinte des soucis de la journe, ne songea plus qu' se reposer.
Il rencontra Andr sous le pristyle de la maison, et lui dit avec la
rudesse accoutume de son affection:

Pourquoi n'tes-vous pas couch, _gringalet_? est-ce qu'on a besoin de
vous ici? Allons vite, que tout le monde dorme; je tombe de sommeil.

C'tait peut-tre la meilleure occasion possible pour obtenir le cheval
et le char  bancs; mais Andr avait l'enfantillage de souffrir des mots
grossiers ou communs que lui adressait souvent son pre, et il prenait
alors une sorte d'humeur qui le rduisait au silence. Il alla se coucher
en proie aux plus vives agitations. Le lendemain devait tre  ses yeux
le jour le plus important de sa vie, et pourtant sans le cheval et le
char  bancs tout tait manqu, perdu sans retour. Il ne put dormir.
Il fallait partir le lendemain avant le jour; comment oserait-il aller
trouver son pre au milieu de son sommeil, affronter ce rveil en
sursaut, si fcheux chez les hommes replets, s'exposer peut-tre 
un refus? Cette dernire pense fit frmir Andr. Ah! plutt mourir
victime de sa colre, s'cria-t-il, que de manquer  ma parole et perdre
le bonheur de passer un jour auprs de Genevive!

Ds que trois heures sonnrent il se rhabilla, et, prenant sa
dsobissance furtive pour un acte de courage, il attela lui-mme le
gros cheval au char  bancs et partit sans bruit, grce au fumier dont
la basse-cour tait garnie. Mais le plus difficile n'tait pas fait;
il fallait tourner autour du chteau et passer sous les fentres du
marquis. Impossible d'viter ce terrible dfil; le chemin tait sec et
le mur du chteau sonore; le char  bancs, rarement graiss, criait 
chaque tour de roue d'une manire dplorable, et les larges sabots du
gros cheval allaient avec maladresse sonner contre toutes les pierres du
chemin. Andr tait tremblant comme les feuilles du peuplier qu'agitait
le vent du matin. Heureusement il faisait encore sombre; si son pre, en
proie  une de ces insomnies auxquelles sont sujets les propritaires,
tait par hasard  sa fentre, il pourrait bien ne pas reconnatre
son char  bancs; mais il avait l'oreille si fine, si exerce! il
connaissait si bien l'allure de son cheval et le son de ses roues! Andr
prit le parti de payer d'audace; il fouetta le cheval si vigoureusement
qu'il le fora de galoper. C'tait une allure inoue pour le paisible
animal, et M. Morand l'entendit passer sans rien souponner et sans
quitter la douce chaleur de son lit.

Lorsque Andr fut  cinq cents pas du manoir, il osa se retourner, et,
voyant derrire lui la route qui commenait  blanchir et qui tait nue
comme la main, il prouva un bien-tre inexprimable, et permit  son
coursier de modrer son allure.

A sept heures du matin, le cheval avait eu le temps de se rafrachir, et
le char  bancs, avec Andr le fouet en main, tait  la porte de madame
Marteau; Joseph attelait sa carriole, et les voyageuses arrivaient une 
une dans leur plus belle toilette des dimanches, mais les yeux encore un
peu gros de sommeil. On perdit bien une heure en prparatifs inutiles.
Enfin, Joseph rgla l'ordre de la marche; il prtendit que la volont de
sa mre tait de confier les demoiselles Marteau  Andr et  Genevive,
comme aux plus graves de la socit. Quant  lui, il se chargeait
d'Henriette et de ses ouvrires, et, pour prouver qu'on avait raison de
le regarder comme un cervel, il descendit au triple galop l'horrible
pav de la ville. Ses compagnes firent des cris perants; tous les
habitants mirent la tte  la fentre, et envirent le plaisir de cette
joyeuse partie.

Andr descendit la rue plus prudemment et savoura le petit orgueil
d'exciter une grande surprise. Quoi! Genevive! disaient tous les
regards tonns.--Oui, Genevive, avec M. Morand! Ah! mon Dieu! et
pourquoi donc? et comment? savez-vous depuis quand? Juste ciel! comment
cela finira-t-il?

Genevive, sous son voile de gaze blanche, s'aperut aussi de tous ces
commentaires; elle tait trop fire pour s'en affliger; elle prit le
parti de les ddaigner et de sourire.

Peu  peu Andr s'enhardit jusqu' parler. Mademoiselle Marteau l'ane
tait une bonne personne, assez laide, mais assez bien leve, avec
laquelle il aimait  causer. Peu  peu aussi Genevive se mla  la
conversation, et ils taient presque tous  l'aise en arrivant au
Chteau-Fondu. Heureusement pour lui, Andr avait tudi avec assez de
fruit les sciences naturelles, et il pouvait apprendre bien des choses
 Genevive. Elle l'coutait avec avidit; c'tait la premire fois
qu'elle rencontrait un jeune homme aussi distingu dans ses manires et
riche d'une aussi bonne ducation. Elle ne songea donc pas un instant
 s'loigner de lui et  s'armer de cette rserve qu'elle conservait
toujours avec Joseph. Il lui tait bien facile de voir qu'elle n'en
avait pas besoin avec Andr, et qu'il ne s'carterait pas un instant du
respect le plus profond.

La matine fut charmante: on cueillit des fleurs, on dansa au bord de
l'eau, on mangea de la galette chaude dans une mtairie; tout le monde
fut gai, et mademoiselle Henriette fut enchante de voir Genevive aussi
_bonne enfant_. Cependant, lorsque l'aprs-midi s'avana, Joseph fit
observer que le besoin d'un repas plus-solide se faisait sentir, qu'on
avait assez admir le Chteau-Fondu et qu'il tait convenable de
chercher un dner et une autre promenade dans les environs. Andr
tremblait en songeant au voisinage du chteau de son pre et  l'orage
qui l'y attendait, lorsque Joseph mit le comble  son angoisse en
s'criant: Eh! parbleu! le chteau de notre ami Andr est  deux pas
d'ici; le pre Morand est le meilleur des hommes; c'est mon ami intime,
il nous recevra  merveille. Allons lui demander un dindon rti et du
vin de sa cave. Andr, montre-nous le chemin, et passe devant nous pour
nous faire les honneurs.

Andr se crut perdu; mais comme tous les gens faibles, qui n'osent
jamais s'arrter et s'embarquent toujours dans de nouvelles difficults,
il se rsigna  braver toutes les consquences de sa destine, et
remonta en voiture avec Genevive et ses compagnes.

Cependant,  mesure qu'il approchait des tourelles hrditaires, une
sueur froide se rpandait sur tous ses membres. Dans quelle colre il
allait trouver le marquis! car l'enlvement du cheval et du char 
bancs devait depuis plusieurs heures causer dans la maison un scandale
pouvantable, et le marquis tait incapable, pour quelque raison humaine
que ce ft, de sacrifier aux convenances le besoin d'exhaler sa colre.
Quel accueil pour Genevive, qu'il et voulu recevoir  genoux dans sa
demeure! et quelle mortification pour lui d'tre trait devant elle
comme un colier pris en fraude! Il arrta son cheval  deux portes
de fusil de la maison et descendit; il s'approcha de la patache, pria
Joseph de descendre aussi, et, l'emmenant  quelque distance, il lui
confia son embarras. Ouais! dit Joseph, ce vieux renard est-il sournois
 ce point-l? lui qui fait semblant d'tre si bon homme! Mais ne crains
rien; personne, ft-ce le diable, n'osera jamais regarder de travers
celui qui s'appelle Joseph Marteau. Monte dans ma voiture et donne-moi
le fouet du char  bancs; je passe le premier et je prends tout sur
moi.

En effet, Joseph fouetta d'une main arrogante les flancs respectables
du cheval du marquis, et il fit une entre triomphale dans la cour du
chteau. Le marquis tait prcisment  la porte de l'curie. Depuis que
l'vnement terrible tait dcouvert, le marquis n'avait pas quitt la
place, il attendait son fils pour le recevoir  sa manire. De minute en
minute sa fureur augmentait, et il se formait en lui un trsor d'injures
qui devait mettre plus d'un jour  s'puiser. Lorsque, au lieu de la
timide figure d'Andr sur le sige de sa voiture, il vit la mine fire
et dcide de Joseph, il recula de trois pas, et, avant qu'il et
articul une parole, Joseph, lui sautant au cou, l'embrassa si fort
qu'il faillit l'touffer. Vive Dieu! s'cria le gai campagnard, que je
suis heureux de revoir mon cher marquis! il y a plus de six semaines
que j'ai le projet de vous amener ma famille; mais les femmes sont si
longues  se dcider pour la moindre chose! Enfin je n'ai pas voulu
marier ma grande soeur sans vous la prsenter: la voil, cher marquis.
Ah! il y a longtemps qu'elle entend parler de vous et de votre beau
chteau, et de votre grand jardin, et de vos tables, les mieux tenues
du pays. Ma soeur est une bonne campagnarde qui s'entend  toutes
ces choses-l; et puis voil les petites, une, deux, trois: allons,
mesdemoiselles, faites la rvrence. Marie, essuie les pruneaux que tu
as sur la joue et va embrasser monsieur le marquis. Ah! c'est que c'est
un fier papa que le marquis. Demande-lui des drages, il en a toujours
plein ses poches. Ah! , cher voisin, vous voyez que j'avais une fire
envie de venir vous voir; ds trois heures du matin j'tais dans la
chambre d'Andr. C'tait une partie arrange depuis hier avec ces
demoiselles. Elles en grillaient d'envie. Moi, qui sais que vous tes le
plus galant homme et l'homme le plus galant de France, je voulais vous
les amener toutes; car en voil encore cinq ou six qui ne sont pas mes
soeurs, mais qui n'en valent pas moins, et qui voulaient  toute force
voir votre proprit. C'est une si belle chose! il n'est question que
de a dans le pays. Or, je suis venu ce matin pour vous demander votre
voiture, votre cheval et votre fils. Andr m'a rpondu que vous dormiez
encore, que vous tiez fatigu de la veille. Je n'ai jamais voulu
souffrir qu'on vous veillt pour si peu de chose; je n'ai mme voulu
dranger personne; j'ai attel moi-mme le cheval et j'ai emmen votre
fils malgr lui, car c'est un paresseux!... Et,  propos, comment se
porte le boeuf malade? Mieux? Ah! j'en suis charm. Voil donc comment
j'ai enfin russi  vous amener  dner toutes ces petites alouettes.
J'tais bien sr que vous m'en remercieriez. Ce marquis est l'homme
le plus aimable du dpartement! Allons, mesdemoiselles, n'ayez pas de
honte, dites  monsieur le marquis comme vous aviez envie de venir le
voir.

Le marquis, tout tourdi d'un pareil discours et de l'apparition de
toutes ces jeunes et jolies figures qui semblaient se multiplier par
enchantement  chaque priode de Joseph, ne put trouver de prtexte 
son ressentiment. La demande inopine d'un dner ne le contraria pas
trop. Il tait honorable, et en effet il avait des prtentions  la
galanterie. Il prit le parti d'offrir un bras  mademoiselle Marteau, et
l'autre  Genevive, qu' sa jolie tournure il prit pour une personne de
la meilleure socit; et, priant poliment les autres de le suivre, il
les conduisit  la salle  manger, o, en attendant le repas
qu'il ordonna sur-le-champ, il leur fit servir des fruits et des
rafrachissements.

Andr, charm de voir les choses s'arranger aussi bien, prit courage et
fit lui-mme les honneurs de la maison avec beaucoup de grce. Son pre
le laissa faire, quoiqu'il jett sur lui de temps en temps un regard de
travers. Le hobereau n'tait point avare et voulait bien offrir tout
ce qu'il possdait; mais il voulait le faire lui-mme et ne pouvait
souffrir qu'un autre, ft-ce son propre fils, toucht une fleur sans sa
permission.

Andr conduisit Genevive  un petit jardin botanique qu'il cultivait
dans un coin du grand verger de son pre. Genevive prit tant d'intrt
 ces fleurs et aux explications d'Andr, qu'elle oublia tout le reste
et s'aperut en rougissant, lorsque la cloche du dner sonna, qu'elle
tait seule avec lui, que le reste de la socit tait bien loin dans le
fond du verger.

L'affabilit du marquis se soutint assez bien pendant tout le temps du
dner: mme au dessert il s'gaya jusqu' adresser quelques lourdes
fadeurs aux beaux yeux d'Henriette et aux jolies petites mains blanches
de Genevive. Joseph tait un convive excellent, un vigoureux buveur,
capable de tenir tte  toute une noce depuis midi jusqu' trois heures
du matin, et jamais maussade aprs boire, point querelleur, point
casseur d'cuelles, incapable de mconnatre ses amis dans l'ivresse. Il
se conduisit si bien cette fois, et sans cesser d'tre aux petits soins
pour _les dames_, il fit si bien fte au petit vin de la cte Morand,
que le marquis sortit de table la joue enlumine, l'oeil brillant et
la mchoire lourde. Joseph croyait avoir triomph de sa colre et
s'applaudissait intrieurement de son habilet; mais Andr, qui
connaissait mieux son pre, augurait moins bien de cet tat
d'excitation. Il savait que jamais le marquis n'avait une clairvoyance
plus implacable que dans ces moments-l. Il l'observait donc avec
inquitude et s'observait lui-mme scrupuleusement, dans la crainte de
dire un mot ou de faire un geste qui rveillt les souvenirs confus du
cheval et du char  bancs enlevs.

Le marquis jusque-l ne comprenait pas trop clairement en quelle socit
Joseph et ses soeurs taient venus le voir. La vrit est qu'il n'avait
aucun prjug, qu'il tait poli et hospitalier envers tout le monde;
mais il avait une aversion invincible pour les grisettes. Il fallait
que ce sentiment et acquis chez lui une grande violence; car il tait
combattu par une habitude de courtoisie envers le beau sexe et la
prtention de n'tre pas absolument tranger  l'art de plaire. Mais
autant il aimait  accueillir gracieusement les personnes des deux sexes
qui reconnaissaient humblement l'infriorit de leur rang, autant il
hassait dans le secret de son coeur celles qui traitaient de pair 
compagnon avec lui sans daigner lui tenir compte de son affabilit et de
ses manires librales. Il consentait  tre le meilleur bourgeois du
monde, pourvu qu'on n'oublit point qu'il tait marquis et qu'il ne
voulait pas le paratre.

Les artisanes de L..., avec leur jactance, leurs privilges et leur
affectation de familiarit, taient donc ncessairement des natures
antipathiques  la sienne, et il est trs-vrai qu'il les souffrait
difficilement dans sa maison. Il ne pouvait supporter qu'elles
s'arrogeassent le droit de s'asseoir  sa table sans son aveu, et il
ne manquait pas, lorsque sa salle  manger tait envahie par ces
usurpateurs fminins, de leur cder la place et d'aller aux champs.
Ce procd lui avait alin la considration des grisettes les plus
huppes, d'autant plus qu'elles voyaient fort bien l'adjoint de la
commune, personnage revtu d'une blouse et d'une paire de sabots,
et mme le garde champtre, dignitaire plus modeste, encore admis 
l'honneur de boire un verre de vin et de s'asseoir sur un escabeau
lorsqu'ils apportaient des nouvelles  l'heure o le marquis finissait
son souper. Cette prfrence envers des paysans leur paraissait l'indice
d'un caractre insolent et bas, tandis qu'elle tait au contraire le
rsultat d'un orgueil trs-bien raisonn.

Quoique Henriette et ses ouvrires eussent t fort bien traites
cette fois, il leur restait un vieux levain de ressentiment contre les
manires habituelles du marquis envers leurs pareilles. La prsence de
mademoiselle Marteau, les manires douces d'Andr, le maintien grave et
poli de Genevive leur avaient un peu impos pendant le dner. Aussi en
sortant de table, leur nature bruyante et indiscipline reprenant le
dessus, elles se rpandirent dans le verger en caracolant comme des
cavales dbrides, et, sautant sur les plates-bandes, crasant sans
piti les marguerites et les tomates, elles remplirent l'air de chants
plus gais que mlodieux, et de rires qui sonnrent mal  l'oreille du
marquis. Celui-ci laissa Andr auprs de Genevive et de mesdemoiselles
Marteau, et, tandis que Joseph prenait sa course de son ct pour aller
embrasser mademoiselle Henriette  la faveur d'un jour consacr 
la folie, il longea furtivement le mur o ses plus beaux espaliers
tendaient leurs grands bras chargs de fruits sur un treillage
vert-pomme, et monta la garde autour de ses pches et de ses raisins.
Henriette s'en aperut, et, dcide  dployer ce grand caractre
d'audace et de fiert dont elle tirait gloire, elle coupa le potager
en droite ligne et vint  trente pas du marquis remplir lestement
son tablier des plus beaux fruits de l'espalier. A son exemple, les
grisettes s'lancrent  la maraude et firent main-basse sur le reste.
Ce qui acheva d'enflammer le marquis d'une juste colre, c'est qu'au
lieu de dtacher de l'arbre le fruit qu'elles voulaient emporter, elles
tiraient obstinment la branche jusqu' ce qu'elle cdt et leur restt
 la main, toute charge de fruits verts qu'elles jetaient avec ddain
au milieu des alles aprs y avoir enfonc les dents. Moyennant ce
procd aristocratique, au lieu d'une douzaine de pches et d'autant de
grappes de raisin qu'elles eussent pu enlever, elles trouvrent moyen de
mutiler tous les arbres fruitiers et de mettre en lambeaux ces belles
treilles si bien suspendues, que le marquis lui-mme avait courbes en
berceaux et qui faisaient l'admiration de tous les connaisseurs.

Le marquis eut envie de prendre une des branches casses dont elles
jonchaient le sable, et de leur _courir sus_ en les poursuivant comme
des chvres malfaisantes; mais il vit la grande taille de Joseph se
dessiner auprs d'Henriette, et, quoique brave, il ne se soucia point
d'engager avec lui une discussion qui pouvait devenir orageuse.
D'ailleurs il aimait Joseph et voyait bien qu'il n'approuvait pas
ce dgt. Il prit un parti plus sage et plus cruel: il alla droit 
l'curie, fit sortir son cheval, atteler le char  bancs et conduire
l'un et l'autre  trois cents pas de la maison dans une grange dont il
prit la clef dans sa poche; puis il revint d'un air calme et rentra dans
le salon. Il n'y trouva personne; mais la Vengeance, qui le protgeait,
lui fit apercevoir du premier coup d'oeil quatre ou cinq grands bonnets
de tulle et deux ou trois chles de Barges tals avec soin sur le
canap. Ces demoiselles avaient dpos l leurs atours pour courir
plus  l'aise dans le jardin. Le marquis n'en fit ni une ni deux; il
s'tendit tout de son long sur les rubans et sur les dentelles, et ne
manqua pas d'allonger ses grosses gutres crottes sur le fichu de
crpe rose de mademoiselle Henriette. Il attendit ainsi, dans un repos
dlicieux, que ces demoiselles eussent fini de dvaster son verger.

Quand elles rentrrent, elles trouvrent en effet le malicieux
campagnard qui feignait de dormir en crasant les prcieux chiffons;
elles le maudirent mille fois et prononcrent, assez haut pour qu'il
l'entendt, les mots de vieil ivrogne.

--Fort bien! disait Henriette d'un ton aigre, il faut de la dentelle  M.
le marquis pour dormir en cuvant son vin!

--Ma foi! disait Joseph en se pinant le nez pour ne pas clater de
rire, je trouve la chose singulire et si drle qu'il m'est impossible
de m'en affliger. Vraiment! c'est dommage de rveiller ce bon marquis
quand il dort si bien, l'aimable homme!

En parlant ainsi, Joseph secouait doucement la main du marquis. Celui-ci
feignit longtemps de ne pouvoir se rveiller. Enfin il se dcida 
quitter le canap et  laisser les grisettes ramasser les dbris de leur
toilette; dans quel tat, hlas!... Henriette cumait de rage. M. de
Morand feignit de ne s'apercevoir de rien. Il prit le bras de Joseph
et sortit sous prtexte de le mener a son pressoir. Mais sa vritable
vengeance ne tarda pas  clater. Le soleil tait couch, on parla de
retourner  la ville; la patache de Joseph se trouva prte devant la
porte aussitt qu'il l'eut demande. Prends mes soeurs et Genevive,
dit Joseph  Andr, et monte dans ma patache; je me charge des grisettes
et du char  bancs. Va, pars tout de suite; car si tu restes l et que
ton pre ait de l'humeur, cela tombera sur toi, tandis qu'il n'osera pas
me faire de difficults. Va-t'en vite.

Andr ne se le fit pas rpter; il offrit la main  ses compagnes de
voyage, prit les rnes et disparut. Il tait  cinq cents pas, que
Joseph attendait encore le char  bancs sur le seuil de la maison. Il
avait gliss quelque monnaie dans la main du garon d'curie en lui
disant d'amener son quipage; mais l'quipage n'arrivait pas, le garon
d'curie ne se montrait plus, et le marquis avait subitement disparu.
Au bout d'un quart d'heure d'attente, Joseph prit le parti d'aller 
l'curie: elle tait vide; il chercha le char  bancs sous le hangar: le
hangar tait dsert; il appelle, personne ne lui rpond. Il parcourt
la ferme, et trouve enfin le garon d'curie qui semble accourir tout
essouffl et qui lui rpond avec toute la sincrit apparente d'un
paysan astucieux: Hlas! mon bon monsieur, il n'y a ni char  bancs
ni cheval; le mtayer est parti avec pour la foire de Saint-Denis qui
commence demain matin; il ne savait pas qu'on en aurait besoin au
chteau. M. le marquis lui avait dit hier de les prendre s'il en avait
besoin... Qu'est-ce qui savait? qu'est-ce qui pouvait prvoir...?

--Mille diables! s'cria Joseph, il est parti! et depuis quand? est-il
bien loin?

--Oh! monsieur, dit le garon en souriant d'un air piteux, il y a plus
de deux heures! il doit tre  prsent auprs de L... s'il ne l'a point
dpass.

Eh bien! dit Joseph, c'est une histoire  mourir de rire! Et il alla
rejoindre les grisettes sans s'affliger autrement d'un vnement qui
devait les transporter de colre. Henriette jeta les hauts cris; elle
refusa de croire au dpart du mtayer; elle maudit mille fois la malice
du marquis; elle le chercha dans toute la maison pour lui faire des
reproches, pour lui demander s'il n'avait pas un autre cheval et une
autre voiture; le marquis fut introuvable. Le garon d'curie se lamenta
d'un air dsesprant sur ce fcheux contre-temps. Enfin il fallut
prendre un parti; le jour baissait de plus en plus, il fallut partir
 pied et entreprendre,  l'entre de la nuit, une promenade de trois
lieues, par des chemins assez rudes et avec des bonnets et des fichus en
marmelade. Les grisettes pleuraient, et Henriette en fureur faisait de
durs reproches  Joseph sur son insouciance. Celui-ci se rsignait de
bonne grce  lui offrir son bras jusqu' la ville; elle le refusa
d'abord avec dpit, et l'accepta ensuite par lassitude. Elles s'en
allrent ainsi clopin-clopant, se heurtant les pieds contre les cailloux
et dtestant dans leur me l'abominable marquis, auteur de leur
dsastre, tandis que celui-ci, enferm dans sa chambre et plong dans le
duvet, fredonnait en s'endormant un vieil air,  la mode peut-tre dans
sa jeunesse: _Allez-vous-en, gens de la noce,_ etc.



VII.

De leur cot, Andr et Genevive et mesdemoiselles Marteau continuaient
paisiblement leur route sans entendre les cris de dtresse dont Joseph,
 tout hasard, faisait retentir la plaine. Enfin une des petites filles
ayant laiss tomber son sac, Andr arrta le cheval et descendit pour
chercher dans l'obscurit l'objet perdu. Pendant ce temps il lui sembla
entendre mugir au loin une voix de stentor qui prononait son nom. Il
consulta ses compagnons, et Genevive dcida qu'il fallait retourner en
arrire, parce qu'un accident tait probablement arriv aux voyageurs du
char  bancs. Andr obit, et, au bout de dix minutes, il rencontra les
tristes pitons qui gagnaient le haut de la colline. Henriette voulut
raconter la malheureuse aventure; mais, suffoque par sa colre, elle
s'arrta pour respirer, et Joseph, profitant de l'occasion, se mit
 raconter  sa manire. Il dclara que c'tait un plaisant tour du
marquis, et que ces demoiselles l'avaient bien mrit pour la manire
dont elles s'taient comportes dans le verger.

--C'est une infamie! s'cria Henriette; votre marquis est un vieil avare,
un sournois et un ivrogne.

--Allons, allons, interrompit Joseph impatient, vous oubliez que vous
parlez devant son fils et qu'il est trop poli pour vous donner un
dmenti; mais, si vous tiez un homme, jarni Dieu!...

--Et c'est parce que M. Andr ne peut pas imposer silence  une femme,
dit Genevive assez vivement, que l'on ne doit pas abuser de sa
politesse et lui faire entendre un langage qu'il ne peut supporter sans
souffrir. Allons, Henriette, calme-toi, prends ma place dans la voiture;
tchez de vous y arranger toutes, et de prendre seulement la petite
Marie sur vos genoux. Pour nous, qui avons fait la moiti de la route
en voiture, nous ferons bien le reste  pied, n'est-ce pas, ma chre
Justine?

La chose fut bientt convenue. Joseph voulut un instant faire les
honneurs de sa voiture  Andr et achever la route  pied; mais il
comprit bien vite qu'Andr aimait beaucoup mieux accompagner Genevive,
et il prit sa place dans la patache, qui continua le voyage au pas.
Andr offrit son bras  Justine Marteau, afin d'avoir l'occasion
d'offrir l'autre  Genevive au bout de quelques minutes; mais  peine
l'eut-elle accept qu'Andr, qui se croyait fort en train de dire les
choses les plus senses du monde, ne trouva plus mme  placer un mot
insignifiant pour diminuer le malaise d'un silence qui dura prs d'un
quart d'heure sans aucune cause apprciable.

Ce fut mademoiselle Marteau qui le rompit la premire, ds qu'elle eut
fini de penser  autre chose; car elle tait proccupe, soit de
la pense de son trousseau, soit de celle de son fianc. Eh bien!
dit-elle, qu'avons-nous donc tous les trois  regarder les toiles?

--Je vous assure, rpondit Andr, que je ne pensais pas aux toiles, et
que je les regardais encore moins. Et vous, mademoiselle Genevive?

--Moi, je les regardais sans penser  rien, rpondit-elle.

--Permettez-moi de ne pas vous croire, reprit Andr; je suis sr, au
contraire, que vous rflchissez beaucoup et  propos de tout.

--Oh! oui, je rflchis, rpondit-elle; mais je n'en pense pas plus pour
cela, car je ne sais rien, et quand j'ai bien rv, je n'en suis pas
plus avance.

--Cela est impossible. Quand vous regardez les toiles, vous pensez 
quelque chose.

--Je pense quelquefois  Dieu, qui a mis toutes ces lumires l-haut;
mais comme on ne peut pas toujours penser  Dieu, il arrive que je
continue  les regarder sans savoir pourquoi; et pourtant je reste des
heures entires  ma fentre sans pouvoir m'en arracher. D'o cela
vient-il? Sans doute les toiles font cet effet-l  tout le monde:
n'est-ce pas Justine?

--Je crois, dit Justine, que ton amie Henriette ne les regarde jamais.
Pour moi, je suis comme toi, je ne peux pas en dtacher les yeux; mais
c'est que cela me fait penser  des milliers de choses.

--Oh! c'est que vous tes savante, vous, Justine; vous tes bien
heureuse! Mais dites-moi donc  quoi les toiles vous font penser:
j'aurai peut-tre eu les mmes ides sans pouvoir m'en rendre compte.

--Mais, dit Justine,  quoi ne pense-t-on pas en regardant ces milliards
de mondes, auprs desquels le ntre n'est qu'une tache lumineuse de plus
dans l'espace?

Genevive s'arrta tout tonne et regarda Justine, attendant avec
impatience qu'elle s'expliqut davantage.

Andr s'tait imagin, en voyant le beau front de Genevive plein
d'intelligence, et en coutant son langage toujours si raisonnable et
si pur, qu'elle devait savoir toutes choses, et l'ide de sa propre
infriorit l'avait rendu jusque-l timide et tremblant devant elle.
Il fut donc surpris  son tour, et chercha dans les grands yeux de
Genevive la cause de cet tonnement naf.

--Est-ce que tu ne sais pas, dit Justine, qui n'tait pas fche de
dployer son petit savoir, que toutes ces lumires, comme tu les
appelles, sont autant de soleils et de mondes?

--Oh! j'ai entendu parler de cela  Paris par une de mes compagnes qui
avait un livre... mais je prenais tout cela pour des rves... et je
ne peux pas croire encore... Dites-nous donc ce que vous en pensez,
monsieur Andr.

Cette interpellation fit sur Andr un effet singulier. Il venait d'tre
presque choqu de l'ignorance de Genevive; il se sentit tout  coup
comme attendri. Jusque-l son amour avait t dans sa tte; il lui
sembla qu'il descendait dans son coeur. Il regarda Genevive  la faible
clart du ciel toil: il distinguait  peine ses traits; mais une
blancheur incomparable faisait ressortir sa figure ovale sous ses
cheveux noirs, et une srnit anglique semblait rsider sur ce visage
dlicat et ple. Andr fut si mu qu'il resta quelques instants sans
pouvoir rpondre. Enfin il lui dit d'une voix altre: Oui, je crois
que notre monde n'est qu'un lieu de passage et d'preuve, et qu'il y a
parmi tous ceux que vous voyez au ciel quelque monde meilleur o les
mes qui s'entendent peuvent se runir et s'appartenir mutuellement.

Genevive s'arrta encore et le regarda  son tour comme elle avait
regard Justine. Tout ce qu'on lui disait lui semblait obscur; elle en
attendait l'explication.

--Croyez-vous donc, lui dit Andr, que tout s'achve ici-bas?

--Oh! non, dit-elle, je crois en Dieu et en une autre vie.

--Eh bien! ne pensez-vous pas que le paradis puisse tre dans quelqu'une
de ces belles toiles?

--Mais je n'en sais rien. Vous-mme, qu'en savez-vous?

--Oh! rien. Je ne sais pas o Dieu a cach le bonheur qu'il fait esprer
aux hommes. Croyez-vous, mesdemoiselles, qu'on puisse obtenir tout ce
qu'on dsire en cette vie?

--Mais non! dit Justine; on peut dsirer l'impossible. Le bonheur et la
raison consistent  rgler nos besoins et nos souhaits.

--Cela est trs-bien dit, rpondit Andr; mais pensez-vous qu'il existe
trois personnes au monde qui puissent atteindre  la sagesse? Nous voici
trois: rpondez-vous de nous trois?

--Oh! c'est tout au plus si je rponds de moi-mme, dit Justine en
riant; comment rpondrais-je de vous? Cependant je rpondrais de
Genevive, je crois qu'elle sera toujours calme et heureuse.

--Et vous, mademoiselle, dit Andr, en rpondez-vous?

--Pourquoi pas? dit-elle avec une tranquillit nave. Mais parlez-moi
donc des toiles, cela m'inquite davantage. Pourquoi Justine dit-elle
que ce sont des mondes et des soleils?

Andr, heureux et fier, pour la premire fois de sa vie, d'avoir quelque
chose  enseigner, se mit  lui expliquer le systme de l'univers, en
ayant soin de simplifier toutes les dmonstrations et de les rendre
abordables  l'intelligence de son lve. Malgr la soumission attentive
et la curiosit confiante de Genevive, Andr fut frapp du bon sens et
de la nettet de ses ides. Elle comprenait rapidement; il y avait des
instants o Andr, transport, lui croyait des facults extraordinaires,
et d'autres o il croyait parler  un enfant. Quand ils furent arrivs
aux premires maisons de la ville, Henriette descendit de voiture et dit
qu'elle se chargeait de reconduire Genevive chez elle. Andr n'osa pas
aller plus loin; il prit cong d'elle, et, se drobant aux instances de
Joseph, qui voulait l'emmener boire du punch, il reprit lgrement le
chemin de son castel. Tout ce qu'il dsirait dsormais, c'tait de
se trouver seul et de n'tre pas distrait de ses penses. Elles se
pressaient tellement dans son cerveau, qu'il s'assit bientt sur le bord
du chemin, et posant son front dans ses mains, il resta ainsi jusqu' ce
que le froid de la nuit le saisit et l'avertit de reprendre sa marche.



VIII.

Le lendemain, lorsque Andr se retrouva seul dans son grand verger, il
s'tait pass bien des choses dans sa tte; mais il avait trouv une
solution  sa plus grande incertitude, et il prouvait une joie et une
impatience tumultueuses. Il s'tait demand bien des fois depuis douze
heures si Genevive tait un ange du ciel exil sur une terre ingrate et
pauvre, ou si elle tait simplement une grisette plus dcente et plus
jolie que les autres. Cependant il n'avait pu rprimer une motion
tendre et presque paternelle lorsqu'elle lui avait navement demand de
l'instruire. Cet aveu paisible de son ignorance, ce dsir d'apprendre,
cette facilit de comprhension, devaient lui gagner le coeur d'un homme
simple et bon comme elle. Il y avait sous cette inculte vgtation
une terre riche et fertile, o la parole divine pourrait germer et
fructifier. Une me sympathique, une voix amie pouvait dvelopper cette
noble nature et la rvler  elle-mme.

Telle fut la conclusion que tira Andr de toutes ces rveries, et il se
sentit transport d'enthousiasme  l'ide de devenir le Promthe de
cette prcieuse argile. Il bnit le ciel qui lui avait accord les
moyens de s'instruire. Il remercia dans son coeur son bon matre, M.
Forez, qui lui avait ouvert le trsor de ses connaissances; et, dans son
exaltation, peu s'en fallut qu'il n'allt aussi remercier son pre, qui
avait consenti  faire de lui autre chose qu'un paysan. Dans ses jours
de spleen, il lui tait arriv souvent de maudire l'ducation, qui, en
lui crant des besoins nouveaux, lui rendait sa condition relle plus
triste encore. Maintenant il demandait pardon  Dieu d'un tel blasphme.
Il reconnaissait tous les avantages de l'tude, et se sentait matre du
feu sacr qui devait embraser l'me de Genevive.

Mais toutes ces fumes de bonheur et de gloire se dissiprent lorsqu'il
songea  la difficult de revoir prochainement Genevive et  la
possibilit effrayante de ne la revoir jamais. Il avait fait avec sa
libert de la veille mille romans dlicieux en parcourant  pas lents
les alles humides de la rose du matin; mais,  force de se crer un
bonheur imaginaire, le besoin de raliser ses rves devint un malaise et
un tourment. Son coeur battait violemment et  chaque instant semblait
s'lancer hors de son sein pour rejoindre l'objet aim. Il s'tonna de
ces agitations. Il n'avait pas prvu qu'arriv  ce point l'amour devait
devenir une souffrance de toutes les heures. Il avait cru au contraire
que, du moment o il aurait retrouv l'objet d'une si longue attente,
sa vie s'coulerait calme, pleine et dlicieuse; qu'un jour de bonheur
suffirait  ses rveries et  ses souvenirs pendant un mois, et qu'il
aurait autant de douceur  savourer le pass qu' jouir du prsent.
Maintenant la veille lui semblait s'tre envole trop rapidement; il se
reprochait de n'en avoir pas profit; il se rappelait cent circonstances
o il aurait pu dire  propos un mot qui lui et obtenu la bienveillance
de Genevive, et il prouvait un regret mortel de sa timidit. Il
brlait de trouver l'occasion de la rparer; mais quand viendrait
cette occasion? dans huit jours? dans quatre? un seul lui paraissait
ternellement long, et l'ennui dvorait dj sa vie.

La crainte de se montrer trop empress et d'effaroucher l'austrit de
Genevive lui faisait seule renoncer aux mille projets romanesques qu'il
enfantait presque malgr lui. Mais bientt il tait forc de s'avouer
que vivre sans la voir tait impossible, et qu'il fallait sortir de son
inaction ou devenir fou.

Il alla vers le soir  la ville. Il s'assit  l'cart sur un des bancs
de la promenade, esprant qu'elle passerait peut-tre; mais il vit
dfiler par groupes toutes les filles de la ville sans apercevoir le
petit pied de Genevive. Il se rappela qu'elle ne sortait jamais  ces
heures-l. Il rda autour de la maison Marteau sans oser y entrer; car
il prouvait une rpugnance infinie  laisser deviner ce qui se passait
en lui. A l'entre de la nuit il vit sortir Henriette et ses ouvrires.
Genevive n'tait point avec elles. S'il avait su o elle demeurait, il
se serait gliss sous sa fentre: il l'et peut-tre aperue; mais il ne
le savait pas, et pour rien au monde il ne l'et demand  qui que ce
ft.

[Illustration: Il faut de la dentelle  monsieur le marquis pour dormir
en cuvant son vin!]

Le lendemain il revint dans la journe; et, tchant de prendre l'air
le plus indiffrent, il alla voir Joseph. Joseph ne fut pas dupe de ce
maintien grave. Voyons, lui dit-il, pourquoi ne parles-tu pas de la
seule chose qui t'intresse maintenant? Tu voudrais bien voir Genevive,
n'est-ce pas? Ce n'est pas ais. J'y pensais ce matin; je cherchais un
expdient pour avoir accs dans sa maison, et je n'en ai pas trouv. Il
faudra bien pourtant que nous en venions  bout. Henriette nous aidera.

L'obligeance indiscrte de Joseph choqua cruellement son ami. Il se mit
 rire d'un air sec et forc en lui dclarant qu'il ne comprenait rien 
cette plaisanterie et qu'il le priait de ne pas l'y mler davantage.

Ah! tu fais le fier! tu te mfies de moi! dit Joseph un peu piqu. Eh
bien! comme tu voudras, mon cher; tire-toi d'affaire tout seul, puisque
tu n'as pas besoin d'aide.

Andr s'affligea d'avoir offens un ami si dvou; mais il lui fut
impossible de revenir sur son refus et sur son dsaveu. Il se retira
assez triste. Le bon Joseph s'en aperut; et, pour lui prouver qu'il
n'avait pas de rancune, il le reconduisit jusqu'au bout de l'avenue
de peupliers qui termine la ville. Ayant de sortir d'une petite rue
tortueuse et dserte, il lui montra une vieille maison de briques, dont
tous les pans taient encadrs de bois grossirement sculpt. Un toit
en auvent s'tendait  l'entour et ombrageait les troites fentres.
Tiens, dit Joseph en lui montrant deux de ces fentres, claires par
le soleil couchant et couvertes de pots de fleurs, c'est l que _Rose
respire_. Monter l'escalier, ce n'est pas le plus difficile; mais
franchir le palier et passer la porte, c'est pire que d'entrer dans le
jardin des Hesprids.

Andr, troubl, s'effora de prendre un air dgag et de sourire.

--Aurais-je dit quelque sottise? dit Joseph. Cela est possible. J'aime
trop la mythologie. Je ne suis pas toujours heureux dans mes citations.

--Celle-l est fort bonne, au contraire, rpondit Andr; j'en ris parce
qu'elle est plaisante, et que, je ne me sens point le courage d'Alcide
et de Jason.

[Illustration: Le marquis de Morand.]

Quoi qu'il en soit, Andr tait le lendemain sur l'escalier de la
vieille maison rouge. O allait-il? il le savait  peine. Serait-il
reu? il ne l'esprait pas. Il avait  la main un norme bouquet
des plus belles fleurs qu'il avait pu runir: c'tait toute sa
recommandation. Il tait tour  tour ple comme ses narcisses et vermeil
comme ses adonis. Il se soutenait  peine, et  la dernire marche
il fut forc de s'asseoir. C'tait dj beaucoup d'avoir pu arriver
jusque-l sans attrouper toute la maison et sans causer un scandale qui
et indispos Genevive contre lui. Il avait pass adroitement le long
de l'arrire-boutique du chapelier, qui occupait le rez-de-chausse,
sans tre aperu d'aucun des apprentis; au premier tage, il avait vit
un atelier de lingres dont la porte tait ouverte et d'o partait le
refrain de plusieurs romances trs-aimes des grisettes de tous les
pays, telles que:

  Bocage que l'aurore
  Embellit de ses feux, etc.

Ou bien:

  Il ne vient pas, o peut-il tre, etc.

Ou bien encore:

  Fleuve du Tage, etc., etc.

Andr cacha son bouquet dans son chapeau, et, tournant le dos  la porte
entr'ouverte, il franchit cet tage comme un clair et ne s'arrta qu'au
troisime. L, tout palpitant, se recommandait  Dieu, il s'approcha
de la porte  trois reprises diffrentes et s'en loigna aussitt,
incertain s'il ne laisserait pas son bouquet et ne s'enfuirait pas 
toutes jambes. Enfin une quatrime rsolution l'emporta. Il frappa bien
doucement, et, prs de s'vanouir, s'appuya contre le mur.

Cinq minutes d'un profond silence lui donnrent le temps de se
reconnatre. Il pensa que Genevive tait sortie, et il se rjouit
presque d'chapper  la terrible motion qu'il avait rsolu de braver.
Cependant le dsir de la voir fut plus fort que sa poltronnerie, et il
allait frapper de nouveau, lorsque ses yeux, accoutums  l'obscurit de
l'escalier, distingurent un petit carr de papier coll sur la porte.
Il l'examina quelques instants et russit  lire:

  GENEVIVE, FLEURISTE;

et un peu plus bas, en plus petits caractres: _Tournez le bouton, s'il
vous plat_.

Andr, transport d'une joie tourdie, ouvrit la porte et entra dans une
vieille salle proprement tenue, meuble de quatre chaises de paille,
d'une petite provision de raisins suspendus au plafond, et d'une toile
noire et use, o l'on retrouvait quelques vestiges d'une figure de
Vierge tenant un enfant Jsus dans ses bras. Une petite porte, sur
laquelle tait encore crit le nom de Genevive, tait place au bout de
cette salle. Cette fois Andr sentit toutes ses terreurs se rveiller;
mais, aprs tout ce qu'il avait dj os, il n'tait plus temps de
renoncer lchement  son entreprise: il frappa donc  cette dernire
porte, qui s'ouvrit aussitt, et Genevive parut.

Elle devint toute rouge et le salua avec un embarras o Andr crut
distinguer un peu de mcontentement. Il balbutia quelques mots; mais il
perdit tout  fait contenance en s'apercevant que Genevive n'tait pas
seule. Madame Privat tait debout auprs d'un carton de fleurs et se
composait un bouquet de bal. Elle jeta sur Andr un regard de surprise
et d'ironie: c'et t une si bonne fortune pour elle de pouvoir
publier une jolie mdisance bien cruelle sur le compte de la vertueuse
Genevive! Genevive sentit le danger de sa position, et prenant
aussitt une assurance pleine de fiert; Entrez, dit-elle, monsieur le
marquis, ayez la bont de vous asseoir et d'attendre un instant. Vous
voudrez bien me faire votre commande aprs que j'aurai servi madame.

Et, se rapprochant de madame Privat, elle ouvrit tous ses cartons avec
une dignit calme qui imposa un instant  la merveilleuse provinciale.
Mais l'occasion tait trop bonne pour y renoncer aisment. Aprs avoir
choisi quelques boutons de rose mousseuse, madame Privat se retourna
vers Andr, qu'elle dconcerta tout  fait avec son regard curieux
et impertinent. Vraiment, dit-elle en s'efforant de prendre un
ton enjou, c'est la premire fois que je vois un jeune homme venir
commander des fleurs artificielles. Vous ne recevez pas souvent la
visite de ces messieurs, n'est-ce pas, mademoiselle Genevive?

--Pardonnez-moi, madame, rpondit froidement Genevive, je reois
trs-souvent des commandes de bouquets pour les mariages et pour les
prsents de noces, et ces messieurs m'apportent quelquefois les fleurs
naturelles qu'ils veulent me faire imiter.

--Ah! M. de Morand se marie? dit vivement madame Privat en fixant sur
lui un regard scrutateur.

Son impertinence tonna tellement Andr, qu'il hsita un instant 
rpondre; mais l'indignation l'emportant sur sa timidit naturelle, il
rpondit effrontment: Non, madame, je m'occupe de botanique, et je
dsire avoir une collection de certaines fleurs que mademoiselle a le
talent d'imiter parfaitement. C'est un herbier de nouvelle espce auquel
M. Forez, mon ancien prcepteur, s'intresse beaucoup. Quant au mariage,
les pauvres maris sont tellement ridicules pour le moment dans ce
pays-ci, que j'attendrai un temps plus favorable.

Madame Privat se mordit la lvre et sortit brusquement. La rponse
d'Andr faisait allusion  une aventure rcente de son mnage; et,
quoique Andr ne ft pas mchant, il n'avait pu rsister au dsir de
lui fermer la bouche. Quand elle fut sortie, il regarda Genevive en
souriant, esprant que cet incident allait faire oublier l'audace de
sa visite; mais il trouva Genevive froide et svre. Puis-je savoir,
monsieur, lui dit-elle, ce qui me procure l'honneur de votre prsence?

Andr se troubla. Je mrite que vous me receviez mal, rpondit-il. J'ai
t tourdi, imprudent, mademoiselle, en m'imaginant que c'tait une
chose toute simple que de venir vous offrir ces fleurs. L'impertinente
personne qui sort d'ici m'a fait sentir mon tort; me le
pardonnerez-vous!

--Oui, monsieur, rpondit Genevive, s'il est vrai que vous n'en ayez
pas prvu les suites, et si vous me promettez de ne pas m'y exposer une
seconde fois.

--J'aimerais mieux renoncer au bonheur de vous revoir jamais que de vous
causer une contrarit, rpondit Andr; et, laissant son bouquet sur la
table, il se leva tristement pour se retirer; mais une larme vint au
bord de sa paupire, et Genevive, qui s'en aperut, se troubla  son
tour.

--Au moins, lui dit-elle avec douceur, je ne vous chasse pas; et puisque
vous n'avez eu que de bonnes intentions aujourd'hui, je vous remercie de
votre bouquet.

En mme temps elle le prit et l'examina. Andr s'arrta et resta debout
et incertain.

--Il est bien joli, dit Genevive. Comment appelez vous ces fleurs roses
si rondes et si petites?

--Ce sont des hpatiques, rpondit-il en se rapprochant; voici des
belles de nuit  odeur de vanille, de la girofle-mahon blanche, et des
mauves couleur de rose.

--Oh! celles-l se fanent bien vite, dit Genevive. Je vais les mettre
dans l'eau.

Elle dlia le bouquet et le mit dans un vase plein d'eau frache, en
arrangeant chaque fleur avec soin. Pendant ce temps, Andr examinait les
cartons ouverts et admirait la perfection des ouvrages de Genevive.
Cependant il lui chappa une exclamation de blme qui faillit faire
tomber le vase des mains de la jeune fille.

--Qu'est-ce donc? s'cria-t-elle.

--O ciel! rpondit Andr, des fuxias  calice vert! Cela n'existe pas,
c'est une invention gratuite.

--Hlas! vous avez raison, dit Genevive en rougissant, ce n'est pas ma
faute. Une demoiselle de la ville, pour qui j'ai fait cette branche de
fuxia, l'a voulue ainsi. En vain je lui ai montr l'original; elle s'est
obstine  trouver ce bouquet trop rouge.--Feuilles, tiges, fleurs,
tout, disait-elle, tait de la mme teinte. Elle m'a force d'ajouter
ces feuilles, qui sont d'un ton faux, et de doubles calices...

--Qui sont d'une monstruosit pouvantable! dit Andr avec chaleur.
Quoi! mutiler une si jolie plante, si gracieuse, si dlicate!

--Il y a des gens de si mauvais got! reprit Genevive; tous les jours
on me demande des choses extravagantes. J'avais fait des millepertuis de
Chine assez jolis; aussitt toutes ces dames en ont demand; mais l'une
les voulait bleus, l'autre rouges, selon la couleur de leurs rubans
et de leurs robes. Que voulez-vous que devienne la vrit devant de
pareilles considrations? Je suis bien force, pour gagner ma vie, de
cder  tous ces caprices: aussi je ne fais que pour moi des fleurs dont
je sois contente. Celles-l, je ne les vends pas: ce sont mes tudes et
mes vrais plaisirs. Je vous les ferais voir si...

--Oh! voyons-les, je vous en supplie, dit Andr; montrez-moi ces
trsors.

Genevive alla ouvrir une armoire rserve, et montra  son jeune pdant
une collection de fleurs admirablement faites. Voici du vritable
fuxia, dit-elle en lui dsignant avec orgueil une branche de cette jolie
plante.

--Ceci est un chef-d'oeuvre, dit Andr en la prenant avec prcaution.
Vous ne savez pas quelles immenses ressources vous offre votre talent.
Un amateur paierait cette fleur un prix exorbitant. Cependant on
pourrait y faire encore une lgre critique: les fleurs sont trop
rgulirement parfaites; la nature est plus capricieuse, plus sans
faon. Ainsi le calice du fuxia a souvent cinq ptales, et souvent
trois, au lieu de quatre qu'il doit avoir. Les caryophylles sont
sujettes  ces erreurs continuelles et n'en sont que plus belles. Voyez
ce violier jaune qui est sur votre fentre.

--Vous avez peut-tre raison, dit Genevive. Moi j'vitais cela dans la
crainte de mal faire. Aimez-vous ces pois de senteur?

--Il n'y manque que le parfum; cependant voici un petit dfaut: toutes
les lgumineuses ont dix tamines, mais neuf seulement sont runies dans
une sorte de gaine; la dixime est indpendante des autres, et vous
n'avez pas observ cette particularit.

--tes-vous sr de cela?

--Il y a du gent d'Espagne dans mon bouquet: dchirez-en une fleur.

--En vrit, vous avez raison; mais vous tes bien svre. Tant mieux
pourtant; il y a beaucoup  profiter avec vous. Continuez donc 
m'instruire, je vous en prie.

Andr examina tous les cartons et trouva peu  critiquer, beaucoup 
louer; mais il ne ngligea aucune occasion de relever les fautes lgres
de l'artiste, car il sentit que c'tait le moyen de captiver l'attention
et de rendre sa prsence dsirable.

--Puisqu'il en est ainsi, dit Genevive quand il eut fini, je n'oserai
plus achever une fleur nouvelle sans vous consulter; car vous en savez
plus que moi.

--Vous en sauriez bien vite autant si vous vouliez faire de votre art
une tude un peu mthodique. Certainement,  force de recherches et
d'observations, vous savez une infinit de choses que je ne saurai
jamais; mais l'ordre qu'on m'a fait mettre dans cette tude m'a appris
des choses trs-simples que vous ignorez. M. Forez avait pour cela une
mthode admirable et d'une clart parfaite.

--Et comment faire pour savoir? dit Genevive.

--Laissez-moi vous apporter mes cahiers et mon herbier; avec une heure
d'application par jour, vous en saurez dans un mois plus que M. Forez
lui-mme.

--Oh! que je le voudrais! dit Genevive; mais cela est impossible.
Orpheline et seule comme je suis, je ne puis recevoir vos visites sans
m'exposer aux plus mchants propos.

--N'tes-vous pas au-dessus de ces puriles attaques? dit Andr. A quoi
vous a servi toute une vie de retraite et de prudence, si vous tes
aussi vulnrable que la plus tourdie de vos compagnes, et si, au
premier acte d'indpendance que votre raison voudra tenter, l'opinion ne
vous tient aucun compte d'une sagesse que vous avez si bien prouve?

--L'opinion! l'opinion! dit Genevive en rougissant. Ce n'est pas que je
la respecte, je sais ce qu'elle vaut, dans ce pays du moins; mais je la
crains. Je n'ai pas de famille, personne pour me protger; la mchancet
peut me prendre  partie, comme elle a fait tant de fois pour de pauvres
filles qui avaient bien peu de torts  se reprocher. Elle peut me rendre
bien malheureuse...

--Oui, si vous manquez de caractre; mais si vous avez le juste orgueil
de la vertu, si vous tes pntre de votre propre dignit...

--Ne dites pas cela, on me reproche dj d'tre trop fire.

--Si j'avais le droit de vous faire un reproche, ce ne serait pas
celui-l...

--Et lequel donc? dit Genevive vivement; puis elle s'arrta tout 
coup, et Andr lut sur son visage qu'elle tait fche d'avoir laiss
chapper cette question, et qu'elle craignait une rponse trop
significative.

--Je n'ai pas ce droit, rpondit-il tristement, et je ne me flatte pas
de l'avoir jamais. Vous craignez le blme; quelle raison assez forte
auriez-vous pour le braver? Ne faites pas attention  ce que je vous ai
dit. Je draisonne souvent.

--Cet aveu n'est pas rassurant, dit Genevive en s'efforant de sourire,
pour quelqu'un qui comptait vous demander souvent des conseils.

--Sur la botanique? reprit Andr. Je vous enverrai mes cahiers. Si
quelque passage vous embarrasse, veuillez faire un signe sur la marge et
me le renvoyer; je demanderai une explication dtaille  M. Forez et
le prierai de la rdiger lui-mme. Je vous la ferai parvenir par
mademoiselle Marteau, ou par mademoiselle Henriette, ou par telle autre
personne que vous me dsignerez. De cette manire, il me sera impossible
de vous compromettre, et je ne serai pour personne un sujet de trouble
et de scandale.

Genevive fut afflige de l'entendre s'exprimer d'un ton froid et
bless. Sa douceur et sa sensibilit naturelles parlrent plus vite que
sa raison.

J'aimerais mieux, dit-elle, recevoir ces explications de vous
directement: je comprendrais plus vite et je pourrais vous remercier
moi-mme de votre complaisance. Je ne sais pas comment il me deviendra
possible de recevoir vos avis; mais j'en chercherai le moyen... S'il me
faut y renoncer, croyez que j'en aurai du regret, et que je conserverai
de la reconnaissance pour vous.

Elle s'arrta toute trouble, et Andr se sentit si mu qu'il craignit
de se mettre  pleurer devant elle. C'est pourquoi il se retira
prcipitamment, en faisant de profonds saluts et en attachant sur elle
des regards pleins de douleur et de tendresse.

Quand il fut sorti, Genevive se laissa tomber sur une chaise, mit les
deux mains sur son coeur et le sentit battre avec violence. Alors,
pouvante de ce qu'elle prouvait et n'osant s'interroger elle-mme,
elle se jeta  genoux, et demanda au ciel de lui laisser le calme dont
elle avait joui jusqu'alors.

Elle fut presque malade le reste de la journe, et ne toucha point au
frugal dner qu'elle avait prpar elle-mme comme  l'ordinaire.
Vers le soir, elle s'enveloppa de son petit chle et alla se promener
derrire la ville, dans un lieu solitaire o elle tait sre de pouvoir
rver en libert. Quand la nuit vint, elle s'assit sur une minence
plante de nfliers, et elle contempla le lever de ces astres dont Andr
lui avait expliqu la marche. Peu  peu ses ides prirent un cours
extraordinaire, et les connaissances nouvelles que la conversation
d'Andr lui avait rvles portrent son esprit vers des penses plus
vagues, mais plus leves. Lorsqu'elle revint sur elle-mme, elle
s'tonna de trouver  ses agitations de la journe moins d'importance
qu'elle ne l'avait craint d'abord. Elle ressentait dj l'effet de
ces contemplations o l'me semble sortir de sa prison terrestre et
s'envoler vers des rgions plus pures; mais elle ne se rendait raison
d'aucune de ces impressions nouvelles, et marchait dans ce pays inconnu
avec la surprise et le doute d'un enfant qui lit pour la premire fois
un conte de fes.

Genevive n'tait point romanesque; elle n'avait jamais dsir d'aimer
ou d'tre aime. Elle ne pensait aux passions qu'avec crainte, et
s'tait promis de s'y soustraire  la faveur d'une vie solitaire et
laborieuse. Naturellement aimante et bonne, elle commenait  pressentir
l'amour d'Andr pour elle. Elle n'et pas os se l'expliquer 
elle-mme; mais elle avait compris instinctivement ses tourments, ses
craintes et son chagrin de la matine. Elle en avait t mue sans
savoir pourquoi, et elle lui avait parl avec une bienveillance qui ne
cachait pas un sentiment plus vif. Genevive n'avait pas d'amour, et
quand elle chercha consciencieusement la cause de son trouble, elle
reconnut en elle-mme le regret d'avoir commis une imprudence.
Qu'avais-je donc ce matin, en effet? se demanda-t-elle, et pourquoi
me suis-je laiss mouvoir si vite par les ides et les discours de ce
jeune homme? pourquoi l'ai-je tant remerci? Qu'a-t-il fait pour moi? Il
ma expliqu des choses bien intressantes, il est vrai; mais il l'a fait
pour soutenir la conversation ou pour le plaisir de voir mon tonnement.
Et puis il m'a apport un bouquet que j'aurais pu cueillir moi-mme dans
les prs, et fait une visite dont, grce  madame Privat, toute la ville
jase dj. Pourquoi m'a-t-il fait cette visite? si c'tait par amiti,
il aurait d prvoir  quels dangers il m'exposait. Et moi qui l'ai si
bien senti tout de suite, d'o vient que, sur deux ou trois grandes
paroles qu'il m'a dites, j'ai presque promis de braver, pour le voir,
les railleries des mchants et des sots? Ah! je suis une folle.
Je dsire m'lever au-dessus de ma fortune et de mon tat: qu'y
gagnerai-je? Quand j'aurai appris tout ce que mes compagnes ignorent;
en serai-je plus heureuse?.... Hlas! il me semble que oui; mais c'est
peut-tre un conseil de l'orgueil. Dj j'tais prte  sacrifier ma
rputation au plaisir d'apprendre la botanique et de causer avec un
jeune homme savant. Mon Dieu, mon Dieu, dfendez-moi de ces ides-l, et
apprenez-moi  me contenter de ce que vous m'avez donn.

Genevive rentra plus calme et rsolue  ne plus revoir Andr. Elle se
tint parole; car elle reut les cahiers et les herbiers par Henriette,
et ne les ouvrit pas, dans la crainte d'y trouver trop de tentations.
Elle s'habitua en peu de jours  penser  lui sans trouble et sans
motion. Une quinzaine s'coula sans qu'elle sortit de sa retraite et
sans qu'elle entendit parler du dsol jeune homme, qui passait une
partie des nuits  pleurer sous ses fentres.



IX.

Mais la Providence voulait consoler Andr, et le hasard peut-tre
voulait faire chouer les rsolutions de Genevive. Un matin elle se
laissa tenter par le lever du soleil et par le chant des alouettes,
et alla chercher des iris dans les Prs-Girault; elle ne savait pas
qu'Andr l'y avait vue un certain jour qui avait marqu dans sa vie
comme une solennit et qui avait dcid de tout son avenir. Elle se
flattait d'avoir trouv l un refuge contre tous les regards, un asile
contre toutes les poursuites. Elle y arriva joyeuse et s'assit au bord
de l'eau en chantant. Mais aussitt des pas firent crier le sable
derrire elle. Elle se retourna et vit Andr.

Un cri lui chappa, un cri imprudent qui l'et perdue si Andr et t
un homme plus habile. Mais le bon et crdule enfant n'y vit rien que
de dsobligeant, et lui dit d'un air abattu: Ne craignez rien,
mademoiselle; si ma prsence vous importune, je me retire. Croyez que
le hasard seul m'a conduit ici; je n'avais pas l'espoir de vous y
rencontrer, et je n'aurai pas l'audace de dranger votre promenade.

La pleur d'Andr, son air triste et doux, son regard plein de reproche
et pourtant de rsignation, produisirent un effet magntique sur
Genevive, Non, monsieur, lui dit-elle, vous ne me drangez pas, et je
suis bien aise de trouver l'occasion de vous remercier de vos cahiers...
Ils m'intressent beaucoup, et tous les jours... Genevive se troubla
et ne put achever, car elle mentait et s'en faisait un grave reproche.
Andr, un peu rassur, lui fit quelques questions sur ses lectures.
Elle les luda en lui demandant le nom d'une jolie fleurette bleue qui
croissait comme un tapis tendu sur l'eau. C'est, rpondit Andr, le
bcabunga, qu'il faut se garder de confondre avec le cresson, quoiqu'il
croisse ple-mle avec lui. En parlant ainsi, il se mit dans l'eau
jusqu' mi-jambes pour cueillir la fleur que Genevive avait regarde;
il s'y ft mis jusqu'au cou si elle avait eu envie de la feuille sche
qu'emportait le courant un peu plus loin. Il parlait si bien sur la
botanique qu'elle ne put y rsister. Au bout d'un quart d'heure ils
taient assis tous deux sur le gazon. Andr jonchait le tablier de
Genevive de fleurs effeuilles dont il lui dmontrait l'organisation.
Elle l'coutait en fixant sur lui ses grands yeux attentifs et
mlancoliques. Andr tait parfois comme fascin et perdait tout  fait
le fil de son discours. Alors il se sauvait par une digression sur
quelque autre partie des sciences naturelles, et Genevive, toujours
avide de s'lancer dans les rgions inconnues, le questionnait avec
vivacit. Andr voulut, pour lui rendre ses dissertations plus claires,
remonter au principe des choses, lui expliquer la forme de la terre, la
diffrence des climats, l'influence de l'atmosphre sur la vgtation,
les diverses rgions o les vgtaux peuvent vivre, depuis le pin des
sommets glacs du Nord jusqu'au bananier des Indes brlantes. Mais ce
cours de gographie botanique effrayait l'imagination de Genevive.

--Oh! mon Dieu! s'cria-t-elle  plusieurs reprises, la terre est donc
bien grande?

--Voulez-vous en prendre une ide? lui dit Andr; je vous apporterai
demain un atlas; vous apprendrez la gographie et la botanique en mme
temps.

--Oui, oui, je le veux! dit vivement Genevive; et puis elle songea 
ses rsolutions, hsita, voulut se rtracter et cda encore, moiti au
chagrin d'Andr, moiti  l'envie de voir s'entr'ouvrir les feuillets
mystrieux du livre de la science.

Elle revint donc le lendemain, non sans avoir livr un rude combat  sa
conscience; mais cette fois la leon fut si intressante! Le dessin de
ces mers qui enveloppent la terre, le cours de ces fleuves immenses, la
hauteur de ces plateaux d'o les eaux s'panchent dans les plaines,
la configuration de ces terres chancres, entasses, disjointes,
rattaches par des isthmes, spares par des dtroits; ces grands lacs,
ces forts incultes, ces terres nouvelles aperues par des voyageurs,
perdues pendant des sicles et soudainement retrouves, toute cette
magie de l'immensit jeta Genevive dans une autre existence. Elle
revint aux Prs-Girault tous les jours suivants, et souvent le soleil
commenait  baisser quand elle songeait  s'arracher  l'attrait de
l'tude. Andr gotait un bonheur ineffable  raliser son rve et 
verser dans cette me intelligente les trsors que la sienne avait
recels jusque-l sans en connatre le prix. Son amour croissait de
jour en jour avec les facults de Genevive. Il tait fier de l'lever
jusqu' lui et d'tre  la fois le crateur et l'amant de son Eve.

Leurs matines taient dlicieuses. Libres et seuls dans une prairie
charmante, tantt ils causaient, assis sous les saules de la rivire;
tantt ils se promenaient le long des sentiers bords d'aubpines. Tout
en devisant sur les mondes inconnus, ils regardaient de temps en temps
autour d'eux, et, se regardant aussi l'un l'autre, ils s'veillaient des
magnifiques voyages de leur imagination pour se retrouver dans une oasis
paisible, au milieu des fleurs, et le bras enlac l'un  l'autre. Quand
la matine tait un peu avance, Andr tirait de sa gibecire un pain
blanc et des fruits, ou bien il allait acheter une jatte de crme
dans quelque chaumire des environs, et il djeunait sur l'herbe avec
Genevive. Cette vie pastorale tablit promptement entre eux une
intimit fraternelle, et leurs plus beaux jours s'coulrent sans que le
mot d'amour ft prononc entre eux et sans que Genevive songet que ce
sentiment pouvait entrer dans son coeur avec l'amiti.

Mais les pluies du mois de mai, toujours abondantes dans ce pays-l,
vinrent suspendre leurs rendez-vous innocents.

Une semaine s'coula sans que Genevive pt hasarder sa mince chaussure
dans les prs humides. Andr n'y put tenir. Il arriva un matin chez elle
avec ses livres. Elle voulut le renvoyer. Il pleura; et, refermant
son atlas, il allait sortir. Genevive l'arrta, et, heureuse de le
consoler, heureuse en mme temps de ne pas voir enlever ce cher atlas de
sa chambre, elle lui donna une chaise auprs d'elle et reprit les leons
du Pr-Girault. Le jeune professeur,  mesure qu'il se voyait compris,
se livrait  son exaltation naturelle et devenait loquent.

Pendant deux mois il vint tous les jours passer plusieurs heures avec
son colire. Elle travaillait tandis qu'il parlait, et de temps en
temps elle laissait tomber sur la table une tulipe ou une renoncule
 demi faite pour suivre de l'oeil les dmonstrations que son matre
traait sur le papier; elle l'interrompait aussi de temps en temps pour
lui demander son avis sur la dcoupure d'une feuille ou sur l'attitude
d'une tige. Mais l'intrt qu'elle mettait  couter les autres leons
l'emportant de beaucoup sur celui-l, elle ngligea un peu son art,
contenta moins ses pratiques par son exactitude, et vit le nombre des
acheteuses diminuer autour de ses cartons. Elle tait lance sur une mer
enchante et ne s'apercevait pas des dangers de la route. Chaque jour
elle trouvait, dans le dveloppement de son esprit, une jouissance
enthousiaste qui transformait entirement son caractre et devant
laquelle sa prudence timide s'tait envole, comme les terreurs de
l'enfance devant la lumire de la raison. Cependant elle devait tre
bientt force de voir les cueils au milieu desquels elle s'tait
engage.

Mademoiselle Marteau se maria, et le surlendemain de ses noces, lorsque
les voisins et les parents furent rentrs chez eux satisfaits et
malades, elle invita ses amies d'enfance  venir dner sur l'herbe, 
une mtairie qui lui avait servi de dot, et qui tait situe auprs de
la ville. Ces jeunes personnes faisaient toutes partie de la meilleure
bourgeoisie de la province; nanmoins Genevive y fut invite. Ce
n'tait pas la premire fois que ses manires distingues et sa conduite
irrprochable lui valaient cette prfrence. Dj plusieurs familles
honorables l'avaient appele  leurs runions intimes, non pas, comme
ses compagnes,  titre d'ouvrire en journe, mais en raison de l'estime
et de l'affection qu'elle inspirait. Toute la svre tiquette derrire
laquelle se retranche la socit bourgeoise aux jours de gala, pour se
venger des mesquineries forces de sa vie ordinaire, s'tait depuis
longtemps efface devant le mrite incontest de la jeune fleuriste:
elle n'tait regarde prcisment ni comme une demoiselle ni comme une
ouvrire, le nom intact et pur de Genevive rpondait  toute objection
 cet gard. Genevive n'appartenait  aucune classe et avait accs dans
toutes.

Mais cette gloire acquise au prix de toute une vie de vertu, cette
position brillante o jamais aucune fille de condition n'avait os
aspirer, Genevive l'avait perdue  son insu; elle tait devenue
savante, mais elle ignorait encore  quel prix.

Justine Marteau, aimable et bonne fille, trangre aux caquets de la
ville, lui fit le mme accueil qu' l'ordinaire; mais les autres jeunes
personnes, au lieu de l'entourer, comme elles faisaient toujours, pour
l'accabler de questions sur la mode nouvelle et de demandes pour
leur toilette, laissrent un grand espace entre elles et la place o
Genevive s'tait assise. Elle ne s'en aperut pas d'abord; mais le soin
que prit Justine de venir se placer auprs d'elle lui fit remarquer
l'abandon des autres et l'espce de mpris qu'elles affectaient de
lui tmoigner. Genevive tait d'une nature si peu violente qu'elle
n'prouva d'abord que de l'tonnement; aucun sentiment d'indignation ni
mme de douleur ne s'veilla en elle. Mais lorsque le repas fut fini,
plusieurs demoiselles, qui semblaient n'attendre que le moment de fuir
une si mauvaise compagnie, demandrent leurs bonnes et se retirrent;
les autres se divisrent par groupes et se dispersrent dans le jardin,
en vitant avec soin d'approcher de la rprouve. En vain Justine
s'effora d'en rallier quelques-unes: elles s'enfuirent ou se tinrent un
instant prs d'elle dans une attitude si altire et avec un silence si
glacial que Genevive comprit son arrt. Pour viter d'affliger la bonne
Justine, elle feignit de ne pas s'en affecter elle-mme et se retira
sous prtexte d'un travail qu'elle avait  terminer. A peine tait-elle
seule et commenait-elle  rflchir  sa situation, qu'elle entendit
frapper  sa porte, et qu'elle vit entrer Henriette avec un visage
compos et une espce de toilette qui annonait une intention
crmonieuse et solennelle dans sa visite. Genevive tait fort ple, et
mme l'motion qu'elle venait d'prouver lui causait des suffocations:
elle fut trs-contrarie de ne pouvoir tre seule, et, de son ct, elle
se composa un visage aussi calme que possible; mais Henriette tait
rsolue  ne tenir aucun compte de ses efforts, et, aprs l'avoir
embrasse avec une affectation de tendresse inusite, elle la regarda en
face d'un air triste, en lui disant:

--Eh bien?

--Eh bien, quoi? dit Genevive,  qui la fiert donna la force de
sourire.

--Te voil revenue? reprit Henriette du mme ton de condolance.

--Revenue de quoi? que veux-tu dire?

--On dit qu'elles se sont conduites indignement... Ah! c'est une
horreur! Mais, va, sois tranquille, nous te vengerons; nous savons aussi
bien des choses que nous dirons, et les plus bgueules auront leur
paquet.

--Doucement! doucement! dit Genevive; je ne te demande vengeance contre
personne et je ne me crois pas offense.

--Ah! dit Henriette avec un mouvement de satisfaction mchante que son
amiti pour Genevive ne put lui faire rprimer, il est bien inutile
de m'en faire un secret; je sais tout ce qui s'est pass; il y a assez
longtemps que j'entends comploter l'affront qui t'a t fait. Ces belles
demoiselles ne cherchaient qu'une occasion, et tu as t au-devant
de leur mchancet avec bien de la complaisance. Voil ce que c'est,
Genevive, de vouloir sortir de son tat! Si tu n'avais jamais frquent
que tes pareilles, cela ne te serait pas arriv. Non, non, ce n'est pas
parmi nous que tu aurais t insulte; car nous savons toutes ce que
c'est que d'avoir une faiblesse, et nous sommes indulgentes les unes
pour les autres. Le grand crime en effet que d'avoir un amant! Et toutes
ces princesses-l en ont bien deux ou trois! Nous leur dirons leur fait.
Laisse-les faire, nous aurons notre tour.

Genevive se sentit si offense de ces consolations, qu'elle faillit
se trouver mal. Elle s'assit toute tremblante, et ses lvres devinrent
aussi ples que ses joues.

--Il ne faut pas te dsoler, ma pauvre enfant, lui dit Henriette avec
toute la sincrit de son indiscrte amiti; le mal n'est pas sans
remde; le mariage arrange tout, et tu vaux bien ce petit marquis.
Seulement, ma chre, il faudrait de la prudence; tu en avais tant
autrefois! Comment as-tu fait pour la perdre si vite?

--Laissez-moi, Henriette, dit Genevive en lui serrant la main. Je crois
que vous avez de bonnes intentions; mais vous me faites beaucoup de mal.
Nous reparlerons de tout ceci; mais pour le moment je serais bien aise
de me mettre au lit. Je suis un peu malade.

--Eh bien! eh bien! je vais t'aider. Comment! je te quitterais dans un
pareil moment! Non pas, certes! Va, Genevive, tu apprendras  connatre
tes vraies amies; tu as trop compt sur les demoiselles  grande
ducation. Les livres ne rendent pas meilleur, sois-en sre. On
n'apprend pas  avoir bon coeur, cela vient tout seul; et il n y a pas
besoin d'avoir tudi pour valoir quelque chose. Veux-tu que je bassine
ton lit? quelle tisane veux-tu boire?

--Rien, rien, Henriette; tu es une bonne fille, mais je ne veux rien.

--Il faut cependant te soigner! Veux-tu te laisser _surmonter_ par le
chagrin? Pauvre Genevive! elles ont donc t bien insolentes, ces
bgueules? Qu'est-ce qu'on t'a dit? Raconte-moi tout; cela te soulagera.

--Je n'ai vraiment rien  raconter; on ne m'a rien dit de dsobligeant,
et je ne me plains de personne.

--En ce cas, tu es bien bonne, Genevive, ou tu ne te doutes gure du
mal qu'on te fait. Si tu savais comme on te dchire! quelle haine on a
pour toi!

--De la haine! de la haine contre moi? Et pourquoi, au nom du ciel?

-Parce qu'on est enchant de trouver l'occasion de te rabaisser. Tu
excitais tant de jalousie dans le temps o on disait: _Genevive
premire et dernire. Genevive sans reproche. Genevive sans pareille!_
Ah! que d'ennemies tu avais dj! mais elles n'osaient rien dire:
qu'auraient-elles dit? Aujourd'hui elles ont leur revanche: Genevive
par-ci, Genevive par-l! Il n'y a pas de filles perdues qu'on n'excuse
pour avoir le plaisir de te mettre au-dessous d'elles. Ah! cela devait
arriver: tu tais monte si haut! A prsent on ne te laisse pas
descendre  moiti; on te roule en bas sous les pieds. Et pourquoi?
tu es peut-tre aussi sage que par le pass; mais on ne veut plus
le croire; on est si content d'avoir une raison  donner! C'est une
infamie, la manire dont on te traite. Les hommes sont peut-tre
encore plus dchans contre toi que les femmes. C'est incroyable!
Ordinairement les hommes nous dfendent un peu pourtant; eh bien! ils
sont tous tes ennemis; ils disent que ce n'tait pas la peine de faire
tant la ddaigneuse pour couter ce petit monsieur parce qu'il est noble
et qu'il parle latin. J'ai beau leur dire qu'il te fait la cour dans de
bonnes intentions, qu'il t'pousera. Ah! bah! ils secouent la tte en
disant que les marquis n'pousent pas les grisettes.--Car, aprs tout,
disent-ils, Genevive la savante est une grisette comme les autres. Son
pre tait mntrier, et sa mre faisait des gants; sa tante allait chez
les bourgeois raccommoder les vieilles dentelles, et sa belle-soeur est
encore repasseuse de fin  la journe.

--Tout cela n'est pas bien mchant, dit Genevive; je ne vois pas en
quoi j'en puis tre blesse. Aprs tout, qu'importe  ces messieurs que
je me marie avec un marquis ou que je reste Genevive la fleuriste? Si
les visites de M. de Morand me font du tort, qui donc a le droit de s'en
plaindre? Quel motif de ressentiment peut-on avoir contre moi? A qui
ai-je jamais fait du mal?

--Ah! ma pauvre Genevive! c'est bien  cause de cela: c'est qu'on sait
que tu es bonne et qu'on ne te craint pas. On n'oserait pas m'insulter
comme on t'a insulte aujourd'hui; on sait bien que j'ai bec et ongles
pour me dfendre, et on ne se risquerait pas  jeter de trop grosses
pierres dans mon jardin, tandis qu'on en jette dans tes fentres et
qu'un de ces jours on te lapidera dans les rues. Pauvre agneau sans
mre, toi qui vis toute seule dans un petit coin sans menacer et sans
supplier personne, on aura beau jeu avec toi!

--Ma chre amie, je vois que vous vous affectez du mal qu'on essaie de
me faire. Vous tes bien bonne pour moi; mais vous l'auriez t
encore davantage si vous ne m'aviez pas appris toutes ces mauvaises
nouvelles... Je ne les aurais peut-tre jamais sues...

--Tu te serais donc bouch les oreilles? car tu n'aurais pas pu
traverser la rue sans entendre dire du mal de toi; et quand mme tu
aurais t sourde, cela ne t'aurait servi  rien; il aurait fallu
tre aveugle aussi pour ne pas voir un rire malhonnte sur toutes les
figures. Ah! Genevive! tu ne sais pas ce que c'est que la calomnie.
Je l'ai appris plusieurs fois  mes dpens!... et je te plains, ma
petite!... Mais j'ai su prendre le dessus et forcer les mauvaises
langues  se taire.

--En parlant plus haut qu'elles, n'est-ce pas? dit Genevive en
souriant.

--Oui, oui, en parlant tout haut et en jouant jeu sur table, rpondit
Henriette un peu pique. Tu aurais t plus sage si tu avais fait comme
moi, ma chre.

--Et qu'appelles-tu jouer jeu sur table?

--Agir hardiment et sans mystre, se servir de sa libert et narguer
ceux qui le trouvent mauvais, avoir des sentiments pour quelqu'un et
n'en pas rougir; car, aprs tout, n'avons-nous pas le droit d'accepter
un galant en attendant un mari?

--Eh bien, ma chre, dit Genevive un peu schement, en supposant que
je me sois servi de ce droit rserv aux grisettes et que j'aie les
_sentiments_ qu'on m'attribue, pourquoi donc ma conduite cause-t-elle
tant de scandale?

--Ah! c'est que tu n'y as pas mis de franchise; tu as eu peur, tu t'es
cache, et l'on fait sur ton compte des suppositions qu'on ne fait pas
sur le ntre.

--Et pourquoi? s'cria Genevive, irrite enfin; de quoi me suis-je
cache? de qui pense-t-on que j'aie peur?

--Ah! voil, voil ton orgueil! c'est cela qui te perdra, Genevive. Tu
veux trop te distinguer. Pourquoi n'as-tu pas fait comme les autres?
pourquoi, du moment que tu as accept les hommages de ce jeune homme,
ne t'es-tu pas montre avec lui au bal et  la promenade? pourquoi ne
t'a-t-il pas donn le bras dans les rues? pourquoi n'as-tu pas confi 
tes amies,  moi, par exemple, qu'il te faisait la cour? Nous aurions su
 quoi nous en tenir; et, quand on serait venu nous dire: Genevive
a donc un amoureux? nous aurions rpondu: Certainement! pourquoi
Genevive n'aurait-elle pas un amoureux? Croyez-vous qu'elle ait fait
un voeu? tes-vous son hritier? Qu'avez-vous  dire? Et l'on n'aurait
rien dit, parce que, aprs tout, cela aurait t tout simple. Au lieu
de cela, tu as agi sournoisement, tu as voulu conserver ta grande
rputation de vertu et en mme temps couter les douceurs d'un homme, tu
as gard ton petit secret firement, tu as accord des rendez-vous aux
Prs-Girault. Tu as beau rougir, pardine! tout le monde le sait, va! Ce
grand flandrin de bourrelier qui demeure en face, et qui ne fait pas
d'autre mtier que de boire et de bavarder, t'a suivie un beau matin. Il
a vu M. Andr de Morand qui t'attendait au bord de la rivire et qui est
venu t'offrir son bras, que tu as accept tout de suite. Le lendemain
et tous les jours de la semaine le bourrelier t'a vue sortir  la mme
heure et rentrer tard dans le jour. Il n'tait pas bien difficile de
deviner o tu allais; toute la ville l'a su au bout de deux jours. Alors
on a dit: Voyez-vous cette petite effronte qui veut se faire passer
pour une sainte, qui fait semblant de ne pas oser regarder un homme en
face, et qui court les champs avec un marjolet! C'est une hypocrite, une
prude: il faut la dmasquer. Et puis on a vu M. Andr se glisser par
les petites rues et venir de ce ct-ci. Il est vrai que, pour n'tre
pas trop remarqu, il sautait le foss du potager de madame Gaudon et
arrivait  ta porte par le derrire de la ville. Mais vraiment cela
tait bien malin! Je l'ai vu plus de dix fois sauter ce foss, et je
savais bien qu'il n'allait pas faire la cour  madame Gaudon, qui
a quatre-vingt-dix ans. Cela me fendait le coeur. Je disais  ces
demoiselles: Genevive ne ferait-elle pas mieux de venir avec nous au
bal et de danser toute une nuit avec M. Andr que de le faire entrer
chez elle par-dessus les fosss?

--Je vous remercie de cette remarque, Henriette; mais n'auriez-vous pas
pu la garder pour vous seule ou me l'adresser  moi-mme, au lieu d'en
faire part  quatre petites filles?

--Crois-tu que j'eusse quelque chose  leur apprendre sur ton compte?
Allons donc! quand il n'est question que de toi dans tout le dpartement
depuis deux mois! Mais je vois que tout cela te fche, nous en
reparlerons une autre fois. Tu es malade, mets-toi au lit.

--Non, dit Genevive; je me sens mieux, et je vais me mettre 
travailler. Je te remercie de ton zle, Henriette Je crois que tu as
fait pour moi ce que tu as pu. Dornavant ne t'en inquite plus. Je ne
m'exposerai plus  tre insulte; et, en vivant libre et tranquille chez
moi, il me sera fort indiffrent qu'on s'occupe au dehors de ce qui s'y
passe.

--Tu as tort, Genevive, tu as tort, je t'assure, de prendre la chose
comme tu fais. Je t'en prie, coute un bon conseil...

--Oui, ma chre, un autre jour, dit Genevive en l'embrassant d'un air
un peu imprieux, pour lui faire comprendre qu'elle et  se retirer.
Henriette le comprit en effet et se retira assez pique. Elle avait
trop bon coeur pour renoncer  dfendre ardemment Genevive en toute
rencontre; mais elle tait femme et grisette. Elle avait t souvent,
comme elle le disait elle-mme, _victime de la calomnie_, et elle ne se
mfiait pas assez d'un certain plaisir involontaire en voyant Genevive,
dont la gloire l'avait si longtemps clipse, tomber dans la mme
disgrce aux yeux du public.

Genevive, reste seule, s'aperut que la franchise d'Henriette lui
avait fait du bien. En largissant la blessure de son orgueil, les
reproches et les consolations de la couturire lui avaient inspir un
profond ddain pour les basses attaques dont elle tait l'objet. Deux
mois auparavant, Genevive, heureuse surtout d'tre ignore et oublie,
n'et pas aussi courageusement mpris la sotte colre de ces oisifs.
Mais depuis qu'une rapide ducation avait retremp son esprit, elle
sentait de jour en jour grandir sa force et sa fiert. Peut-tre se
glissait-il secrtement un peu de vanit dans la comparaison qu'elle
faisait entre elle et toutes ces mesquines jalousies de province, o les
plus importants taient les plus sots, et o elle ne trouvait  aucun
tage un esprit  la hauteur du sien. Mais ce sentiment involontaire de
sa supriorit tait bien pardonnable au milieu de l'effervescence d'un
cerveau subitement clair du jour tincelant de la science. Genevive
gravissait si vite des hauteurs inaccessibles aux autres, qu'elle
avait le vertige et ne voyait plus trs-clairement ce qui se passait
au-dessous d'elle.

Elle se persuada que les clameurs d'une populace d'idiots ne monteraient
pas jusqu' elle, et qu'elle tait invulnrable  de pareilles
atteintes. Elle aurait eu raison s'il y avait au ciel ou sur la terre
une puissance quitable occupe de la dfense des justes et de la
rpression des impudents; mais elle se trompait, car les justes sont
faibles et les impudents sont en nombre. Elle s'assit tranquillement
auprs de la fentre et se mit  travailler. Le soleil couchant envoyait
de si vives lueurs dans sa chambre, que tout prenait une couleur de
pourpre, et les murailles blanches de son modeste atelier, et sa robe de
guingan, et les ples feuilles de rose que ses petites mains taient en
train de dcouper. Cette riche lumire eut une influence soudaine sur
ses ides. Genevive avait toujours eu un vague sentiment de la posie;
mais elle n'avait jamais aussi nettement aperu le rapport qui unit les
impressions de l'esprit et les beauts extrieures de la nature. Cette
puissance se rvla soudainement  elle en cet instant. Une motion
dlicieuse, une joie inconnue, succdrent  ses ennuis. Tout en
travaillant avec ardeur, elle s'leva au-dessus d'elle-mme et de toutes
les choses relles qui l'entouraient, pour vouer un culte enthousiaste
au nouveau Dieu du nouvel univers droul devant elle, et tout en
s'unissant  ce Dieu dans un transport potique, ses mains crrent la
fleur la plus parfaite qui ft jamais close dans son atelier.

Quand le soleil se fut cach derrire les toits de briques et les
massifs de noyers qui encadraient l'horizon, Genevive posa son ouvrage
et resta longtemps  contempler les tons orangs du ciel et les lignes
d'or ple qui le traversaient. Elle sentit ses yeux humides et sa tte
brlante. Quand elle quitta sa chaise, elle prouva de vives douleurs
dans tous les membres et quelques frissons nerveux. Genevive tait
d'une complexion extrmement dlicate: les motions de la journe, la
surprise, la colre, la fiert, l'enthousiasme, en se succdant avec
rapidit, l'avaient brise de fatigue. Elle s'aperut qu'elle avait
rellement la fivre, et se mit au lit. Alors elle tomba dans les
rveries vagues d'un demi-sommeil et perdit tout  fait le sentiment de
la ralit.



X.

Henriette, en quittant Genevive, tait alle, pour calmer son petit
ressentiment, couter un sermon du vicaire. Ce vicaire avait beaucoup de
rputation dans le pays, et passait pour un jeune Bourdaloue, quoique le
moindre vieux cur de hameau prcht beaucoup plus sensment dans son
langage rustique. Mais, heureusement pour sa gloire, le vicaire de
L... avait fait divorce avec le naturel et la simplicit. Son accent
thtral, son dbit ronflant, ses comparaisons ampoules, et surtout
la sret de sa mmoire, lui avaient valu un succs incontest,
non-seulement parmi les dvotes, mais encore parmi les femmes
rudites de l'endroit. Quant aux auditeurs des basses classes, ils ne
comprenaient absolument rien  son loquence, mais ils admiraient sur la
foi d'autrui.

Ce jour-l le prdicateur, faute de sujet, prcha sur la charit. Ce
n'tait pas un bon jour, il y avait peu de beau monde. Il y eut peu de
mtaphores, et l'amplification fut nglige; le sermon fut donc un peu
plus intelligible que de coutume, et Henriette saisit quelques lieux
communs qui furent dbits d'ailleurs avec aplomb, d'une voix sonore,
et sans le moindre _lapsus linguae_. On sait qu'en province le _lapsus
linguae_ est l'cueil des orateurs, et qu'il leur importe peu de
manquer absolument d'ides, pourvu que les mots abondent toujours et se
succdent sans hsitation.

Henriette fut donc mue et entrane, d'autant plus que le sujet du
sermon s'appliquait prcisment  la situation de son coeur. Ce coeur
n'avait rien de mchant, et donnait de continuels dmentis  un
caractre arrogant et jaloux. La pense de Genevive malheureuse et
mconnue le remplit de regrets et de remords. Le sermon termin,
Henriette rsolut d'aller trouver son amie, et de rparer, autant qu'il
serait en elle, le chagrin que ses consolations, moiti affectueuses,
moiti amres, avaient d lui causer.

Elle prit  peine le temps de souper et courut chez la jeune fleuriste.
Elle frappa, on ne lui rpondit pas. La clef avait t retire; elle
crut que Genevive tait sortie; mais au moment de s'en aller une autre
ide lui vint: elle pensa que Genevive tait enferme avec son amant,
et elle regarda  travers la serrure.

Mais elle ne vit qu'une chandelle qui achevait de se consumer dans
l'tre de la chemine, et le profond silence qui rgnait dans
l'appartement lui fit pressentir la ralit. Elle poussa donc la porte
avec une force un peu mle, et la serrure, faible et use, cda bientt.
Elle trouva Genevive assez malade pour avoir  peine la force de lui
rpondre; et tandis qu'elle se rendormait avec l'apathie que donne la
fivre, la bonne couturire se hta d'aller chercher les couvertures
de son propre lit pour l'envelopper. Ensuite elle alluma du feu, fit
bouillir des herbes, acheta du sucre avec l'argent gagn dans sa
journe, et, s'installant auprs de son amie, lui prpara des tisanes de
sa composition, auxquelles elle attribuait un pouvoir infaillible.

La nuit tait tout  fait venue, et le coucou de la maison sonnait
neuf heures, lorsque Henriette entendit ouvrir la premire porte de
l'appartement de Genevive. La pntration naturelle  son sexe lui fit
deviner la personne qui s'approchait, et elle courut  sa rencontre
dans la grande salle vide qui servait d'antichambre  l'atelier de la
fleuriste.

Le lecteur n'est sans doute pas moins pntrant qu'Henriette, et
comprend fort bien qu'Andr, n'ayant pas vu Genevive de la journe, et
rdant depuis deux heures sous sa fentre sans qu'elle s'en aperut, ne
pouvait se dcider  retourner chez lui sans avoir au moins chang un
mot avec elle. Quoique l'heure ft indue pour se prsenter chez une
grisette sage, il monta, et il s'approchait presque aussi tremblant que
le jour o il avait frapp pour la premire fois  sa porte.

Il fut contrari de rencontrer Henriette; mais il espra qu'elle se
retirerait, et il la saluait en silence, lorsqu'elle le prit presque au
collet, et, l'entranant au bout de la chambre, Il faut que je vous
parle, monsieur Andr, dit-elle vivement; asseyons-nous.

Andr cda tout interdit, et Henriette parla ainsi:

D'abord il faut vous dire que Genevive est malade, bien malade.

Andr devint ple comme la mort.

--Oh! cependant ne soyez pas effray, reprit Henriette, je suis l;
j'aurai soin d'elle; je ne la quitterai pas d'une minute; elle ne
manquera de rien.

--Je le crois, ma chre demoiselle, dit Andr, perdu; mais ne
pourrais-je savoir... quelle est donc sa maladie? depuis quand?... Je
vais...

--Non pas, non pas, dit Henriette en le retenant; elle dort dans ce
moment-ci, et vous ne la verrez pas avant de m'avoir entendue. Ce sont
des choses d'importance que j'ai  vous dire, monsieur Andr, il faut y
faire attention.

--Au nom du ciel! parlez, mademoiselle, s'cria Andr.

--Eh bien! reprit Henriette d'un ton solennel, il faut que vous sachiez
que Genevive est perdue.

--Perdue! juste ciel elle se meurt!...

Andr s'tait lev brusquement, il retomba ananti sur sa chaise.

--Non, non, vous vous trompez, dit Henriette en le secouant, elle ne se
meurt pas; c'est sa rputation qui est morte, monsieur, et c'est vous
qui l'avez tue!

--Mademoiselle, dit Andr vivement, que voulez-vous dire? Est-ce une
mchante plaisanterie?

--Non, monsieur, rpondit Henriette en prenant son air majestueux; je ne
plaisante pas. Vous faites la cour  Genevive, et elle vous coute. Ne
dites pas non; tout le monde le sait, et Genevive en est convenue avec
moi aujourd'hui.

Andr, confondu, garda le silence.

--Eh bien! reprit Henriette avec chaleur, croyez-vous ne pas faire tort
 une fille en venant tous les jours chez elle, en lui donnant des
rendez-vous dans les prs? Vous _draguez_ jour et nuit autour de sa
maison, soit pour entrer, soit pour vous donner l'air d'tre reu 
toutes les heures.

--Qui a dit cette impertinence? s'cria Andr; qui a invent cette
fausset?

--C'est moi qui ai dit cette impertinence, rpondit Henriette
intrpidement, et je n'invente aucune fausset. Je vous ai vu vingt fois
traverser le jardin d'en face, et je sais que tous les jours vous passez
deux ou trois heures dans la chambre de Genevive.

--Eh bien! que vous importe? s'cria Andr, chez qui la timidit tait
souvent vaincue par une humeur irritable. De quel droit vous mlez-vous
de ce qui se passe entre Genevive et moi? tes-vous la mre ou la
tutrice de l'un de nous?

--Non, dit Henriette en levant la voix; mais je suis l'amie de
Genevive, et je vous parle en son nom.

[Illustration: Libres et seuls dans une prairie charmante...]

--En son nom? dit Andr, effray de l'emportement qu'il venait de
montrer.

--Et au nom de son honneur, qui est perdu, je vous dis.

--Et vous avez tort d'oser le dire, repartit Andr en colre, car c'est
un mensonge infme.

Henriette, en colre  son tour, frappa du pied.

--Comment! s'cria-t-elle, vous avez _le front_ de dire que vous ne lui
faites pas la cour, quand cette pauvre enfant est diffame et montre au
doigt dans toute la ville, quand les demoiselles de la premire socit
refusent de dner sur l'herbe avec elle et lui tournent le dos ds
qu'elle ouvre la bouche; quand tous les garons crient qu'il faut
l'insulter en public, qu'elle le mrite pour avoir tromp tout le monde
et pour avoir mpris ses gaux!

--Qu'ils y viennent! s'cria Andr transport de colre.

--Ils y viendront, et vous aurez beau monter la garde et en assommer une
douzaine, Genevive l'aura entendu, tout le monde autour d'elle l'aura
rpt; la blessure sera sans remde: elle aura reu le coup de la mort.

--Mon Dieu! mon Dieu! s'cria Andr en joignant les mains, que je suis
malheureux! Quoi! Genevive est dsole  ce point! sa vie est en danger
peut-tre, et j'en suis la cause!

--Vous devez en avoir du regret, dit Henriette.

--Ah! si tout mon sang pouvait racheter sa vie! si le sacrifice de
toutes mes esprances pouvait assurer son repos!...

--Eh bien! eh bien! dit Henriette d'un air profondment mu, si cela est
vrai, de quoi vous affligez-vous? qu'y a-t-il de dsespr?

--Mais que faire? dit Andr avec angoisse.

--Comment! vous le demandez? Aimez-vous Genevive?

--Peut-on en douter? Je l'aime plus que ma vie!

--tes-vous un homme d'honneur?

--Pourquoi cette question, mademoiselle?

--Parce que si vous aimiez Genevive, et si vous tiez un honnte homme,
vous l'pouseriez.

Andr, perdu, fit une grande exclamation et regarda Henriette d'un air
effar.

[Illustration: Qu'est-ce donc? dit Genevive embarrasse; de quoi me
demandez-vous pardon, monsieur le marquis?]

--Eh bien! s'cria-t-elle, voil votre rponse? C'est celle de tous les
hommes. Monstres que vous tes! que Dieu vous confonde!

--Ma rponse! dit Andr lui prenant la main avec force; ai-je rpondu?
puis-je rpondre? Genevive consentirait-elle jamais  m'pouser?

--Comment! dit Henriette avec un clat de rire, si elle consentirait!
une fille dans sa position, et qui sans cela serait force de quitter le
pays!

--Oh! non, jamais, si cela dpend de moi! s'cria Andr, perdu de
terreur et de joie. L'pouser, moi! elle consentirait  m'pouser!

--Ah! vous tes un bon enfant, s'cria Henriette se jetant  son cou,
transporte de joie et d'orgueil en voyant le succs de son
entreprise. Ah a! mon bon monsieur Andr, votre pre donnera-t-il son
consentement?

Andr plit et recula d'pouvante au seul nom de son pre. Il resta
silencieux et atterr jusqu' ce qu'Henriette renouvela sa question;
alors il rpondit _non_ d'un air sombre, et ils se regardrent tous deux
avec consternation, ne trouvant plus un mot  dire pour se rassurer
mutuellement.

Enfin Henriette, ayant rflchi, lui demanda quel ge il avait.

--Vingt-cinq ans, rpondit-il.

--Eh bien! vous tes majeur; vous pouvez vous passer de son
consentement.

--Vous avez raison, dit-il, enchant de cet expdient, je m'en passerai;
j'pouserai Genevive, sans qu'il le sache.

--Oh! dit Henriette en secouant la tte, il faut pourtant bien qu'il
vous donne le moyen de payer vos habits de noces... Mais, j'y pense,
n'avez-vous pas l'hritage de votre mre?

--Sans doute, rpondit-il, frapp d'admiration; j'ai droit  soixante
mille francs.

--Diable! s'cria Henriette, c'est une fortune. O ma bonne Genevive!
 mon cher Andr! comme vous allez tre heureux! et comme je serai
contente d'avoir arrang votre mariage.

--Excellente fille! s'cria Andr  son tour, sans vous je ne me serais
jamais avis de tout cela et je n'aurais jamais os esprer un pareil
sort. Mais tes-vous sre que Genevive ne refusera pas?

--Que vous tes fou! Est-ce possible, quand elle est malade de chagrin?
Ah! cette nouvelle-l va lui rendre la vie!

--Je crois rver, dit Andr en baisant les mains d'Henriette; oh je ne
pouvais pas me le persuader; j'aurais trop craint de me tromper. Et
pourtant elle m'coutait avec tant de bont! elle prenait ses leons
avec tant d'ardeur! O Genevive! que ton silence et le calme de tes
grands yeux m'ont donn de craintes et d'esprances! Fou et malheureux
que j'tais! je n'osais pas me jeter  ses pieds et lui demander son
coeur: le croiriez-vous, Henriette? depuis un an je meurs d'amour pour
elle, et je ne savais pas encore si j'tais aim! C'est vous qui me
l'apprenez, bonne Henriette! Ah! dites-le-moi, dites-le-moi encore!

--Belle question! dit Henriette en riant; aprs qu'une fille a sacrifi
sa rputation  monsieur, il demande si on l'aime! Vous tes trop
modeste, ma foi! et  la place de Genevive... car vous tes tout  fait
gentil avec votre air tendre... Mais chut!... la voil qui s'veille...
Attendez-moi l.

--Eh! pourquoi n'irais-je pas avec vous? je suis un peu mdecin, moi; je
saurai ce qu'elle a; car je suis horriblement inquiet...

--Ma foi! coutez, dit Henriette, j'ai envie de vous laisser ensemble:
elle n'a pas d'autre mal que le chagrin; quand vous lui aurez dit que
vous voulez l'pouser, elle sera gurie. Je crois que cette parole-l
vaudra mieux que toutes mes tisanes... Allez, allez, dpchez-vous de
la rassurer... Je m'en vais... je reviendrai savoir le rsultat de la
conversation.

--Oh! pour Dieu, ne me laissez pas ainsi, dit Andr effray; je n'oserai
jamais me prsenter devant elle maintenant et lui dire ce qui m'amne,
si vous ne l'avertissez pas un peu.

--Comme vous tes timide! dit Henriette tonne: vraiment voil des
amoureux bien avancs, et c'est bien la peine de dire tant de mal de
vous deux! Les pauvres enfants! Allons, je vais toujours voir comment va
la malade.

Henriette entra dans la chambre de son amie; Andr resta seul dans
l'obscurit, le coeur bondissant de trouble et de joie.



XI.

La maladie de Genevive n'tait pas srieuse; une irritation momentane
lui avait caus un assez violent accs de fivre, mais dj son sang
tait calm, sa tte libre, et il ne lui restait de cette crise qu'une
grande fatigue et un peu de faiblesse dans la mmoire.

Elle s'tonna de voir Henriette la soulever dans ses bras, l'accabler de
questions et lui prsenter son infaillible tisane. Sa surprise augmenta
lorsque Henriette, toujours dispose  l'amplification, lui parla de
sa maladie, du danger qu'elle avait couru. Eh! mon Dieu, dit la jeune
fille, depuis quand donc suis-je ainsi?

--Depuis trois heures au moins, rpondit Henriette.

--Ah! oui! reprit Genevive en souriant; mais rassure-toi, je ne suis
pas encore perdue; j'ai la tte un peu lourde, l'estomac un peu faible,
et voil tout. Je crois que si je pouvais avoir un bouillon, je serais
tout  fait sauve.

--J'ai un bouillon tout prt sur le feu; le voici, dit Henriette en
s'empressant autour du lit de Genevive avec la satisfaction d'une
personne contente d'elle-mme. Mais j'ai quelque chose de mieux que
cela; c'est une grande nouvelle  t'annoncer.

--Ah! merci, ma chre enfant, donne-moi ce bouillon, mais garde ta
grande nouvelle, j'en ai assez pour aujourd'hui: tout ce qui peut se
passer dans cette jolie ville m'est indiffrent; je ne veux que tes
soins et ton amiti. Pas de nouvelle, je t'en prie.

--Tu es ingrate, Genevive; si tu savais de quoi il s'agit!... Mais je
ne veux pas te dsobir, puisque tu me dfends de parler. Je suppose
aussi que tu aimeras mieux entendre cela de sa bouche que de la mienne.

--De sa bouche? dit Genevive en levant vers elle sa jolie tte ple
coiffe d'un bonnet de mousseline blanche; de qui parles-tu? est-tu
folle ce soir? C'est toi qui as la fivre, ma chre fille.

--Oh! tu fais semblant de ne pas me comprendre, rpondit Henriette;
cependant, quand je parle de _lui_, tu sais bien que ce n'est pas
d'un autre. Allons, apprends la vrit: il attend que tu veuilles le
recevoir; il est l.

--Comment, il est l! Qui est l, chez moi,  cette heure-ci?

--M. Andr de Morand; est-ce que tu as oubli son nom pendant ta
maladie?

--Henriette, Henriette! dit tristement Genevive, je ne vous comprends
pas; vous tes en mme temps bonne et mchante: pourquoi cherchez-vous 
me tourmenter? Vous me trompez; M. de Morand ne vient jamais chez moi le
soir, il n'est pas ici.

--Il est ici, dans la chambre  ct. Je te le jure sur l'honneur,
Genevive.

--En ce cas, dis-lui, je t'en prie, que je suis malade et que j'aurai le
plaisir de le voir un autre jour.

--Oh! cela est impossible; il a quelque chose de trop important  te
dire; il faut qu'il te parle tout de suite, et tu en seras bien aise. Je
vais le faire entrer.

--Non, Henriette. Je ne le veux pas. Ne voyez-vous pas que je suis
couche, et trouvez-vous qu'il soit convenable  une fille de recevoir
ainsi la visite d'un homme? Il est impossible que M. de Morand ait
quelque chose de si press  me dire.

--Cela est certain pourtant. Si tu le renvoies, il en sera dsespr, et
toi-mme tu t'en repentiras.

--Cette journe est un rve, dit Genevive d'un ton mlancolique, et je
dois me rsigner  tomber de surprise en surprise. Reste prs de moi,
Henriette; je vais m'habiller et recevoir M. de Morand.

--Tu es trop faible pour te lever, ma chre: quand on est malade, on
peut bien causer en bonnet de nuit avec son futur mari; vas-tu faire la
prude?

--Je consens  passer pour une prude, dit Genevive avec fermet; mais
je veux me lever.

En peu d'instants elle fut habille et passa dans son atelier. Henriette
la fit asseoir sur le seul fauteuil qui dcort ce modeste appartement,
l'enveloppa de son propre manteau, lui mit un tabouret sous les pieds,
l'embrassa et appela Andr.

Genevive ne comprenait rien  ses manires tranges et  ses
affectations de solennit. Elle fut encore plus surprise lorsque Andr
entra d'un air timide et irrsolu, la regarda tendrement sans rien dire,
et, pouss par Henriette, finit par tomber  genoux devant elle.

--Qu'est-ce donc? dit Genevive embarrasse; de quoi me demandez-vous
pardon, monsieur le marquis? Vous n'avez aucun tort envers moi.

--Je suis le plus coupable des hommes, rpondit Andr en tchant de
prendre sa main qu'elle retira doucement, et le plus malheureux,
ajouta-t-il, si vous me refusez la permission de rparer mes crimes.

--Quels crimes avez-vous commis? dit Genevive avec une douceur un peu
froide. Henriette, je crains bien que vous n'ayez fait ici quelque folie
et importun M. de Morand des ridicules histoires de ce matin; s'il en
est ainsi...

--N'accusez pas Henriette, interrompit Andr: c'est notre meilleure
amie; elle m'a averti de ce que j'aurais d prvoir et empcher;
elle m'a appris les calomnies dont vous tiez l'objet, grce  mon
imprudence; elle m'a dit le chagrin auquel vous tiez livre.

--Elle a menti, dit Genevive avec un rire forc; je n'ai aucun chagrin,
monsieur Andr, et je ne pense pas que dans tout ceci il y ait le
moindre sujet d'affliction pour vous et pour moi.

--Ne l'coutez pas, dit Henriette; voil comme elle est, orgueilleuse au
point de mourir de chagrin plutt que d'en convenir! Au reste, je vois
que c'est ma prsence qui la rend si froide avec vous; je m'en vais
faire un tour, je reviendrai dans une heure, et j'espre qu'elle sera
plus gentille avec moi. Au revoir, Genevive la princesse. Tu es une
mchante; tu mconnais tes amis.

Elle sortit en faisant des signes d'intelligence  Andr. Genevive fut
choque de son dpart autant que de ses discours; mais elle pensa qu'il
y aurait de l'affectation  la retenir, puisque tous les jours elle
recevait Andr tte  tte.

Quand ils furent seuls ensemble, Andr se sentit fort embarrass. L'air
tonn de Genevive n'encourageait gure la dclaration qu'il avait
 lui faire; enfin, il rassembla tout son courage, et lui offrit son
coeur, son nom et sa petite fortune en rparation du tort immense qu'il
lui avait fait par ses assiduits.

Genevive fut moins tonne qu'elle ne l'et t la veille, d'une
semblable ouverture: le caquet d'Henriette l'avait prpare  tout. Elle
n'entendit pas sans plaisir les offres du jeune marquis. Elle avait
conu pour lui une affection vritable, une haute estime; et quoiqu'elle
n'et jamais dsir lui inspirer un sentiment plus vif, elle tait
flatte d'une rsolution qui annonait un attachement srieux. Mais elle
pensa bientt qu'Andr cdait  un excs de dlicatesse dont il pourrait
avoir  se repentir. Elle lui rpondit donc, avec calme et sincrit,
qu'elle ne se croyait pas assez peu de chose pour que son honneur ft
 la disposition des sots et des bavards, que leurs propos ne
l'atteignaient point, et qu'il n'avait pas plus  rparer sa conduite
qu'elle  rougir de la sienne.

--Je le sais, lui rpondit-il, mais souvenez-vous de ce que vous m'avez
dit un jour. Vous tes sans famille, sans protection; les mchants
peuvent vous nuire et rendre votre position insoutenable. Vous aviez
raison, mademoiselle; vous voyez qu'on vous menace; j'aurai beau me
multiplier pour vous dfendre, l'insulte n'en arrivera pas moins jusqu'
vous. Il suffit d'un mot pour que mon bras vous soit une gide et
rduise vos ennemis au silence. Ce mot fera en mme temps le bonheur de
ma vie; si ce n'est par amiti pour moi, dites-le au moins par intrt
pour vous-mme.

--Non, monsieur Andr, rpondit doucement Genevive en lui laissant
prendre sa main, ce mot ne ferait pas le bonheur de votre vie; au
contraire, il vous rendrait peut-tre ternellement malheureux. Je
suis pauvre, sans naissance; malgr vos soins, j'ai encore bien
peu d'ducation: je vous serais trop infrieure, et comme je suis
orgueilleuse, je vous ferais peut-tre souffrir beaucoup. D'ailleurs
votre famille ferait sans doute des difficults pour me recevoir, et je
ne pourrais me rsoudre  supporter ses ddains.

--O froide et cruelle Genevive! s'cria Andr, vous ne pourriez rien
supporter pour moi, quand moi je traverserais l'univers pour contenter
un de vos caprices, pour vous donner une fleur ou un oiseau. Ah! vous ne
m'aimez pas!

--Pourquoi me dites-vous cela? rpondit Genevive; avez-vous bien besoin
de mon amiti?

--Coeur de glace! s'cria Andr; vous m'avez parl avec tant de
confiance et de bont, nous avons pass ensemble de si douces heures
d'tude et d'panchement, et vous n'aviez pas mme de l'amiti pour moi!

--Vous savez bien le contraire, Andr, lui rpondit Genevive d'un ton
ferme et franc en lui tendant sa main qu'il couvrit de baisers; mais ne
pouvez-vous croire  mon amiti sans m'pouser? Si l'un de nous doit
quelque chose  l'autre, c'est moi qui vous dois une vive reconnaissance
pour vos leons.

--Eh bien! s'cria Andr, acquittez-vous avec moi et soyez gnreuse!
acquittez-vous au centuple, soyez ma femme...

--C'est un prix bien srieux, rpondit-elle en souriant, pour des leons
de botanique et de gographie? Je ne savais pas qu'en apprenant ces
belles choses-l je m'engageais au mariage...

--Nous nous y engagions l'un et l'autre aux yeux du monde, dit-Andr:
nous ne l'avions pas prvu; mais puisqu'on nous le rappelle, cdons,
vous par raison, moi par amour.

Il pronona ce dernier mot si bas que Genevive l'entendit  peine..

--Je crains, lui dit-elle, que vous ne preniez un mouvement de loyaut
romanesque pour un sentiment plus fort. Si nous tions du mme rang,
vous et moi, si notre mariage tait une chose facile et avantageuse 
tous deux, je vous dirais que je vous aime assez pour y consentir sans
peine. Mais ce mariage sera travers par mille obstacles: il causera du
scandale ou au moins de l'tonnement; votre pre s'y opposera peut-tre,
et je ne vois pas quelle raison assez forte nous avons l'un et l'autre
pour braver tout cela. Une grande passion nous en donnerait la force et
la volont; mais il n'y a rien de tout cela entre nous, nous n'avons pas
d'amour l'un pour l'autre.

--Juste ciel! que dit-elle donc? s'cria Andr au dsespoir. Elle ne
m'aime pas, et elle ne sait pas seulement que je l'aime!

--Pourquoi pleurez-vous? lui dit Genevive avec amiti. Je vous afflige
donc beaucoup? ce n'est pas mon intention.

--Et ce n'est pas votre faute non plus, Genevive. Je suis malheureux de
n'avoir pas senti plus tt que vous ne m'aimiez pas; je croyais que vous
compreniez mon amour et que vous aviez quelque piti, puisque vous ne me
repoussiez pas.

--Est-ce un reproche, Andr? Hlas! je ne le mrite pas. Il aurait fallu
tre vaine pour croire  votre amour: vous ne m'en avez jamais parl.

--Est-ce possible? Je ne vous ai jamais dit, jamais fait comprendre que
je ne vivais que pour vous, que je n'avais que vous au monde?

--Ce que vous dites est singulier, dit Genevive aprs un instant
d'motion et de silence. Pourquoi m'aimez-vous tant? comment ai-je pu le
mriter? qu'ai-je fait pour vous?

--Vous m'avez fait vivre, rpondit Andr; ne m'en demandez pas
davantage. Mon coeur sait pourquoi il vous aime, mais ma bouche ne
saurait pas vous l'expliquer; et puis vous ne me comprendriez pas. Si
vous m'aimiez, vous ne demanderiez pas pourquoi je vous aime; vous le
sauriez comme moi, sans pouvoir le dire.

Genevive garda encore un instant le silence; ensuite elle lui dit:

--Il faut que je sois franche. Je vous l'avoue: dans les premiers jours
vous tiez si mu en entrant ici, et vous paraissiez si afflig quand je
vous priais de cesser vos visites, que je me suis presque imagin une
ou deux fois que vous tiez _amoureux_; cela me faisait une espce de
chagrin et de peur. Les amours que je connais m'ont toujours paru si
malheureux et si coupables que je craignais d'inspirer une passion trop
frivole ou trop srieuse. J'ai voulu vous fuir et me dfendre de vos
leons; mais l'envie d'apprendre a t plus forte que moi, et...

--Quel aveu cruel vous me faites, Genevive! C'est  votre amour pour
l'tude que je dois le bonheur de vous avoir vue pendant ces deux
mois!... Et moi, je n'y tais donc pour rien?

--Laissez-moi achever, lui dit Genevive en rougissant; comment
voulez-vous que je rponde  cela? je vous connaissais si peu... 
prsent c'est diffrent. Je regretterais le matre autant que la
leon...

--Autant? pas davantage? Ah! vous n'aimez que la science, Genevive;
vous avez une intelligence avide, un coeur bien calme...

--Mais non pas froid, lui dit-elle; je ne mrite pas ce reproche-l. Que
vous disais-je donc?

--Que vous aviez presque devin mon amour dans les commencements; et
qu'ensuite...

--Ensuite je vous revis tout chang: vous aviez l'air grave, vous
causiez tranquillement; et si vous vous attendrissiez, c'tait en
m'expliquant la grandeur de Dieu et la beaut de la terre. Alors je me
rassurai; j'attribuai vos anciennes manires  la timidit ou  quelques
ides de roman qui s'taient effaces  mesure que vous m'aviez mieux
connue.

--Et vous vous tes trompe, dit Andr: plus je vous ai vue, plus je
vous ai aime. Si j'tais calme, c'est que j'tais heureux, c'est que
je vous voyais tous les jours et que tous les jours je comptais sur un
heureux lendemain, c'est que les seuls beaux moments de ma vie sont ceux
que j'ai passs ici et aux Prs-Girault. Ah! vous ne savez pas depuis
combien de temps je vous aime, et combien, sans cet amour, je serais
rest malheureux.

Alors Andr, encourag par le regard doux et attentif de Genevive,
lui raconta les ennuis de sa jeunesse, lui peignit la situation de son
esprit et de son coeur avant le jour o il l'avait vue pour la premire
fois au bord de la rivire. Il lui raconta aussi l'amour qu'il avait eu
pour elle depuis ce jour-l, et Genevive n'y comprit rien.

--Comment cela peut-il se passer dans la tte d'une personne raisonnable?
lui dit-elle. J'ai souvent entendu lire  Paris, dans notre atelier,
des passages de roman qui ressemblaient  cela; mais je croyais que les
livres avaient seuls le privilge de nous amuser avec de semblables
folies.

--Ah! Genevive, lui dit Andr tristement, il y a dans votre me une
tincelle encore enfouie. Vous avez la candeur d'un enfant, et ce qu'il
y a de plus cruel et de plus doux dans la vie, vous l'ignorez! Ce qu'il
y a de plus beau en vous-mme, rien ne vous l'a encore rvl. C'est que
vous n'avez pas encore entendu une voix assez pure pour vous charmer et
vous convaincre; c'est que l'amour n'a parl devant vous qu'une langue
grossire ou purile. Oh! qu'il serait heureux celui qui vous ferait
comprendre ce que c'est qu'aimer! Si vous l'coutiez, Genevive, s'il
pouvait vous initier  ces grands secrets de l'me comme  une merveille
de plus dans les oeuvres du Tout-Puissant, il vous le dirait  genoux,
et il mourrait de bonheur le jour o vous lui diriez:--J'ai compris.

Genevive regarda Andr en silence comme le jour o il lui avait parl
pour la premire fois des toiles et de la pluralit des mondes; elle
pressentait encore un monde nouveau, et elle cherchait  le deviner
avant d'y engager son coeur. Andr vit sa curiosit, et il espra.

--Laissez-moi vous expliquer encore ce mystre. Je n'oserai gure parler
moi-mme, je serais trop au-dessous de mon sujet; mais je vous lirai
les potes qui ont su le mieux ce que c'est que l'amour, et si vous
m'interrogez, mon coeur essaiera de vous rpondre.

--Et pendant ce temps, lui dit Genevive en souriant, les mdisants se
tairont! on les priera d'attendre, pour recommencer leurs injures, que
j aie appris ce que c'est que l'amour, et que je puisse leur dire si je
vous aime ou non.

--Non, Genevive, on leur dira ds demain que je vous adore, que vous
avez un peu d'amiti pour moi, que je demande  vous pouser, et que
vous y consentez.

--Mais si l'amour ne me vient pas? dit Genevive.

--Alors vous ferez, en m'acceptant, un mariage de raison, et je mettrai
tous mes soins  vous assurer le bonheur calme que vous craignez de
perdre en aimant.

--Oh! Andr, vous tes bon! dit Genevive en serrant doucement les mains
brlantes d'Andr; mais je vous crains sans savoir pourquoi. Je ne
sais si c'est moi qui suis trop indiffrente, ou vous qui tes trop
passionn; j'ai peur de mon ignorance mme et ne sais quel parti
prendre.

--Celui que vous dictera votre coeur; n'avez-vous pas seulement un peu
de compassion?

--Mon coeur me conseille de vous couter, rpondit Genevive avec
abandon; voil ce qu'il y a de vrai.

Andr baisait encore ses mains avec transport lorsque Henriette rentra.

--Eh bien! s'cria-t-elle en voyant la joie de l'un et la srnit de
l'autre, tout est arrang! A quand la noce?

--C'est Genevive qui fixera le jour, rpondit Andr. Vous pouvez, ma
chre Henriette, le dire demain dans toute la ville.

--Oh! s'il ne s'agit que de cela, soyez en paix. Il n'est pas minuit;
demain, avant midi, il n'y aura pas une mauvaise langue qui ne soit
mise  la raison. Oh! quelle joie! quelle bonne nouvelle pour ceux qui
t'aiment! Car tu as encore des amis ma bonne Genevive! M. Joseph, qui
ne t'aimait pas beaucoup autrefois, il faut l'avouer, se conduit comme
un ange maintenant  ton gard; il ne souffre pas qu'on dise un mot de
travers devant lui sur ton compte, et c'est un gaillard... qu'est-ce que
je dis donc! c'est un brave jeune homme qui sait se faire couter quand
il parle.

--C'est par amiti pour M. Andr qu'il agit ainsi, dit Genevive; je ne
l'en remercie pas moins: tu le lui diras de ma part, car je suppose que
tu lui parles quelquefois, Henriette?

--Ah! des malices? Comment! tu t'en mles aussi, Genevive? Il n'y a
plus d'enfants! Il faut bien te passer cela, puisque te voila bientt
marquise.

--Ne te presse pas tant de me faire ton compliment, ma chre, et ne
publie pas si vite cette belle nouvelle; c'est encore une plaisanterie;
et nous ne savons pas si nous ne ferons pas mieux, M. Andr et moi, de
rester amis comme nous sommes.

--Qu'est-ce qu'elle dit l? s'cria Henriette; est-ce que vous
vous jouez de nous, monsieur le marquis? Est-ce que ce n'tait pas
srieusement que vous parliez?

Elle tait au moment de lui faire une scne; mais il la rassura et lui
dit qu'il esprait vaincre les hsitations de Genevive; il la pria mme
de l'aider, et Henriette, en se rengorgeant, rpondit de tout. N'ai-je
pas dj bien avanc vos affaires? dit-elle; sans moi, cette petite
sucre que voil aurait toujours fait semblant de ne pas vous
comprendre, et vous seriez encore l  vous morfondre sans oser parler.

Les plaisanteries d'Henriette embarrassaient Genevive; elle se plaignit
d'tre un peu fatigue, refusa les offres de sa compagne, qui voulait
passer la nuit auprs d'elle, l'embrassa tendrement et toucha lgrement
la main d'Andr en signe d'adieu.

--Comment! c'est comme cela que vous vous sparez? s'cria Henriette; un
jour de fianailles! Par exemple! vous ne vous aimez donc pas?

--Qu'est-ce qu'elle veut dire? demanda Andr  Genevive en s'efforant
de prendre de l'assurance, mais en tremblant malgr lui.

--Eh! vraiment, on s'embrasse! dit Henriette. De beaux amoureux, qui ne
savent pas seulement cela!

--Si l'usage l'ordonne, dit Andr avec motion, est-ce que vous n'y
consentirez pas, mademoiselle?

--Mais savez-vous, dit Genevive gaiement, qu'Henriette ira le dire
demain dans toute la ville!

--Raison de plus, dit Andr un peu rassur; ce sera un engagement que
vous aurez sign et qui donnera plus de poids  la nouvelle de notre
mariage.

--Oh! en ce cas, je refuse, dit-elle; je ne veux rien signer encore.

--Eh bien! par amiti? reprit Andr, qui dj la tenait dans ses bras;
comme vous avez embrass Henriette tout  l'heure?

--Par amiti seulement, rpondit Genevive en se laissant embrasser.

Andr fut si troubl de ce baiser, qu'il comprit  peine ensuite comment
il tait sorti de la chambre. Il se trouva dans la rue avec Henriette
sans savoir ce qu'tait devenu l'escalier. Cependant, lorsqu'il se
rappela plus tard cet instant d'enivrement, il s'y mla un souvenir
pnible. Genevive avait un peu rougi par pudeur; mais son regard tait
rest serein, sa main frache, et son coeur n'avait pas tressailli,
C'est ma Galate, se disait-il; mais elle ne s'est anime que pour
regarder les cieux. Descendra-t-elle de son pidestal, et voudra-t-elle
poser ses pieds sur la terre auprs de moi?

Cependant l'esprance, qui ne manque jamais  la jeunesse, le consola
bientt. Genevive, avec un si noble esprit, ne pouvait pas avoir un
coeur insensible; cette tranquillit d'me tenait  la chastet exquise
de ses penses,  ses habitudes solitaires et recueillies. Il avait dj
vu se raliser un de ses plus beaux rves, il tait le conseil et la
lumire de cette sainte ignorance; maintenant un voeu plus enivrant
lui restait  accomplir, c'tait de se placer entr-elle et la divinit
universelle qu'il lui avait fait connatre. Il fallait cesser d'tre
le prtre et devenir le dieu lui-mme. L'enthousiasme d'Andr, les
palpitations de son coeur allaient au-devant d'un pareil triomphe, et
son me, avide d'motions tendres, ne pouvait pas croire  l'inertie
d'une autre me.

De son ct, Genevive ressentait un peu d'effroi. Les paroles d'Andr,
ses caresses timides, son accent passionn, lui avaient caus une sorte
de trouble: et quoiqu'elle dsirt presque prouver les mmes motions,
elle avait, par instants, comme une certaine mfiance de cette
exaltation dont elle n'avait jamais conu l'ide et dont elle craignait
de n'tre jamais capable.

Cependant il est si doux de se sentir aim, que Genevive s'abandonna
sans peine  ce bien-tre nouveau; elle s'habitua  penser qu'elle
n'tait pas seule au monde, qu'une autre me sympathisait  toute heure
avec la sienne, et que dsormais elle ne porterait plus seule le poids
des ennuis et des maux de la vie. Elle fit ces rflexions en s'habillant
le lendemain; et en comparant cette matine  la journe prcdente,
elle s'avoua qu'il lui avait fallu un certain courage pour supporter les
soucis de la veille, et que cette nouvelle journe s'annonait douce et
calme sous la protection d'un coeur dvou. Aprs tout, se dit-elle,
Andr est sincre: s'il s'exagre  lui-mme aujourd'hui l'amour qu'il
a pour moi, du moins il lui restera toujours assez d'honntet dans
le coeur pour me garder son amiti. Je ne cesserai pas de la mriter:
pourquoi me l'terait-il? Et puis, que sais-je? pourquoi refuserais-je
de croire aux belles paroles qu'il me dit? Il en sait bien plus que moi
sur toutes choses, et il doit mieux juger que moi de l'avenir.

En se parlant ainsi  elle-mme, et tout en se coiffant devant une
petite glace, elle regardait ses traits avec curiosit et prit mme son
miroir pour l'approcher de la fentre; l elle contempla de prs ses
joues fines et transparentes comme le tissu d'une fleur, et elle
s'aperut qu'elle tait jolie. Quelquefois je l'avais cru,
pensa-t-elle, mais je ne savais pas si c'tait de la jeunesse ou de la
beaut. Cependant pour qu'Andr, aprs m'avoir vue un instant, soit
rest amoureux de moi tout un an, il faut bien que j'aie quelque chose
de plus que la fracheur de mon ge. Andr aussi a une jolie figure:
comme il avait de beaux yeux hier soir! et comme ses mains sont
blanches! Comme il parle bien! Quelle diffrence entre lui et Joseph, et
tous les autres!

Elle resta longtemps pensive devant sa glace, oubliant de relever
ses cheveux pars; ses joues taient animes, et un sourire charmant
l'embellissait encore. Elle s'tait leve tard, et la matine tait
avance. Andr entra dans la premire pice sans qu'elle l'entendt, et
elle s'aperut tout  coup qu'il tait pass dans l'atelier; il avait
touss pour l'appeler.

Alors elle se leva si prcipitamment qu'elle fit tomber son miroir et
poussa un cri. Andr, effray du bruit que fit la glace en se brisant,
et surtout du cri chapp  Genevive, crut qu'elle se trouvait mal et
s'lana dans sa chambre. Il la trouva debout, vtue de sa robe blanche
et toute couverte de ses longs cheveux noirs. Le premier mouvement de
Genevive fut de rire en voyant la terreur d'Andr pour une si faible
cause; mais bientt elle fut toute confuse de la manire dont il la
regardait. Il ne l'avait jamais vue si jolie. Le bonnet qu'elle portait
toujours, comme les grisettes de L..., avait empch Andr de savoir si
sa chevelure tait belle. En dcouvrant cette nouvelle perfection, il
resta navement merveill, et Genevive devint toute rouge sous ses
longs cheveux fins et lisses qui tombaient le long de ses joues.
Allez-vous-en, lui dit-elle, et, pendant que je vais me coiffer,
cherchez dans l'atelier une rose que j'ai faite hier soir. La nuit est
venue et la fivre m'a prise comme je l'achevais. Je ne sais o je
l'aurai laisse. Vous l'avez peut-tre crase sous vos pieds dans vos
confrences avec Henriette.

--Dieu m'en prserve! dit Andr; et, obissant  regret, il chercha sur
la table de l'atelier. La prcieuse rose y tait ngligemment couche au
milieu des outils qui avaient servi  la crer. Andr fit un grand cri,
et Genevive, pouvante, s'lana  son tour dans l'atelier avec ses
cheveux toujours dnous. Elle trouva Andr qui tenait la rose entre
deux doigts et la contemplait dans une sorte d'extase.

--Ah a! vous avez voulu me rendre la pareille, lui dit-elle. A quel jeu
jouons-nous?

--Genevive, Genevive! rpondit-il, voici un chef-d'oeuvre. A quelle
heure et sous l'influence de quelle pense avez-vous fait cette rose de
Bengale? quel sylphe a chant pendant que vous y travailliez? quel rayon
du soleil en a color les feuilles?

--Je ne sais pas ce que c'est qu'un sylphe, rpondit Genevive; mais il
y avait dans ma chambre un rayon de soleil qui me brlait les yeux,
et qui, je crois, m'a donn la fivre. Je ne sais pas comment j'ai pu
travailler et penser  tant de choses en mme temps. Voyons donc cette
rose; je ne sais pas comment elle est.

--C'est une chose aussi belle dans son genre, rpondit Andr, que
l'oeuvre d'un grand matre; c'est la nature rendue dans toute sa vrit
et dans toute sa posie. Quelle grce dans ces ptales mous et ples!
quelle finesse dans l'intrieur de ce calice! quelle souplesse dans tout
ce travail! quelles toffes merveilleuses employez-vous donc pour cela,
Genevive? Certainement les fes s'en mlent un peu!

--Les demoiselles de la ville me font prsent de leurs plus fins
mouchoirs de batiste quand ils sont uss, et avec de la gomme et de la
teinture...

--Je ne veux pas savoir comment vous faites, ne me le dites pas; mais
donnez-moi cette rose et ne mettez pas votre bonnet.

--Vous tes fou aujourd'hui! prenez cette rose: c'est en effet la
meilleure que j'aie faite. Je ne pensais pas  vous en la faisant.

Andr la regarda d'un air boudeur et vit sur sa figure une petite
grimace moqueuse. Il courut aprs elle et la saisit au moment o elle
lui jetait la porte au nez. Quand il la tint dans ses bras, il fut fort
embarrass; car il n'osait ni l'embrasser ni la laisser aller. Il vit
sur son paule ses beaux cheveux, qu'il baisa.

Quel tre singulier! dit Genevive en rougissant. Est-ce qu'on a jamais
bais des cheveux?



XII.

On pense bien qu'Andr dans ses nouvelles leons ne s'en tint pas  la
seule science. Ses regards, l'motion de sa voix, sa main tremblante en
effleurant celle de Genevive, disaient plus que ses paroles. Peu 
peu Genevive comprit ce langage, et les battements de son coeur y
rpondirent en secret. Aprs lui avoir rvl les lois de l'univers
et l'histoire des mondes, il voulut l'initier  la posie, et par la
lecture des plus belles pages sut la prparer  comprendre Goethe, son
pote favori. Cette ducation fut encore plus rapide que la prcdente.
Genevive saisissait  merveille tous les cts potiques de la vie.
Elle dvorait avec ardeur les livres qu'Andr prenait pour elle dans la
petite bibliothque de M. Forez. Elle se relevait souvent la nuit pour
y rver en regardant le ciel. Elle appliquait  son amour et  celui
d'Andr les plus belles penses de ses potes chris; et cette
affection, d'abord paisible et douce, se revtit bientt d'un clat
inconnu. Genevive s'leva jusqu' son amant; mais cette galit ne fut
pas de longue dure. Plus neuve encore et plus forte d'esprit, elle
le dpassa bientt. Elle apprit moins de choses, mais elle lui prouva
qu'elle sentait plus vivement que lui ce qu'elle savait, et Andr fut
pntr d'admiration et de gratitude; il se sentit heureux bien au
del de ses esprances. Il vit natre l'enthousiasme dans cette me
virginale, et reut dans son sein les premiers panchements de cet amour
qu'il avait enseign.

Cependant Henriette avait t colporter en tous lieux la nouvelle du
prochain mariage d'Andr avec Genevive. Le premier  qui elle en fit
part fut Joseph Marteau; et, au grand tonnement de la couturire,
celui-ci fit une exclamation de surprise o n'entrait pas le moindre
signe de joie ou d'approbation.

Comment! cela ne vous fait pas plaisir? dit Henriette; vous ne me
remerciez pas d'avoir russi  marier votre ami avec la plus jolie et la
plus aimable fille du pays?

Joseph secoua la tte. Cela me parat, dit-il, la chose la plus folle
que vous ayez pu inventer. Quelle diable d'ide avez-vous eue l!

--Fi! monsieur, je ne comprends pas l'indiffrence que vous y mettez.

--Cela ne m'est pas indiffrent, rpondit Joseph. J'en suis fort
contrari, au contraire.

--tes-vous fou aujourd'hui? s'cria Henriette. Ne vous ai-je pas
entendu, hier encore, dire que vous n'estimiez rellement Genevive que
depuis qu'elle aimait M. Andr? n'avez-vous pas travaill vous-mme
 rendre M. Andr amoureux d'elle? Qui est cause de leur premire
entrevue? est-ce vous ou moi? Ne m'avez-vous pas prie d'amener
Genevive chez vous, pour que M. Andr put la voir?...

--Mais non pas l'pouser, reprit Joseph avec une franchise un peu
brusque.

--Oh! quelle horreur! s'cria Henriette; je vous comprends maintenant,
monsieur; vous tes un sclrat, et je ne vous reparlerai de ma vie.
Juste Dieu! sduire une fille et l'abandonner, cela vous paratrait
naturel et juste; mais l'pouser quand on l'a perdue de rputation, vous
appelez cela une _diable_ d'ide, une invention folle!... Ah! je vois le
danger o je m'exposais en souffrant vos galanteries; mais, Dieu merci,
il est encore temps de m'en prserver. Pauvres filles que nous sommes!
c'est ainsi qu'on abuse de notre candeur et de notre crdulit! Vous
n'abuserez pas ainsi de moi, monsieur Joseph; adieu, adieu pour
toujours.


Et Henriette s'enfuit furieuse et dsespre. Joseph se promit de
l'apaiser une autre fois, et il chercha Andr. Mais pendant bien des
jours Andr fut introuvable. Il passait le temps o il tait forc de
quitter Genevive  courir les prs comme un fou, et  pleurer d'amour
et de joie  l'ombre de tous les buissons. Enfin Joseph le joignit un
matin, comme il allait franchir la porte de sa bien-aime, et,  son
grand dplaisir, il l'entrana dans le jardin voisin.

--Ah ! lui dit-il, es-tu fou? Qu'est-ce qui t'arrive? Dois-je en croire
les bavardages d'Henriette et ceux de toute la ville? as-tu l'intention
srieuse d'pouser Genevive?

--Certainement, rpondit Andr avec candeur. Quelle question me fais-tu
l?

--Allons, dit Joseph, c'est une folie de jeune homme,  ce que je vois;
mais heureusement il est encore temps d'y songer. As-tu rflchi un peu,
mon cher Andr? sais-tu quel ge tu as? connais-tu ton pre? espres-tu
lui faire accepter une grisette pour belle-fille? crois-tu que tu auras
seulement le courage de lui en parler?

--Je n'en sais rien, rpondit Andr un peu troubl de cette dernire
question; mais je sais que j'ai droit  un petit hritage de ma mre, et
que cela suffira pour m'enrichir au del de mes besoins et de ceux de
Genevive.

--Ide de roman, mon cher! On peut vivre avec moins; mais quand on
a vcu dans une certaine aisance, il est dur de se voir rduit au
ncessaire. Songes-tu que ton pre est jeune encore, qu'il peut se
remarier, avoir d'autres enfants, te dshriter? Songes-tu que tu auras
des enfants toi-mme, que tu n'as pas d'tat, que tu n'auras pas de quoi
les lever convenablement, et que la misre te tombera sur le corps 
mesure que l'amour te sortira du coeur?

--Jamais il n'en sortira! s'cria Andr, il me donnera le courage de
supporter toutes les privations, toutes les souffrances...

--Bah! bah! reprit Joseph, tu ne sais pas de quoi tu parles; tu n'as
jamais souffert, jamais jen.

--Je l'apprendrai, s'il le faut.

--Et Genevive l'apprendra aussi?

--Je travaillerai pour elle.

-- quoi? Fais-moi le plaisir de me dire  quelle profession tu es
propre. As-tu fait ton droit? as-tu tudi la mdecine? Pourrais-tu tre
professeur de mathmatiques? Saurais-tu au moins faire des bottes, ou
mme tracer un sillon droit avec la charrue?

--Je ne sais rien d'utile, je l'avoue, repartit Andr. Je n'ai vcu
jusqu'ici que de lectures et de rveries. Je ne suis pas assez fort pour
exercer un mtier; mais le peu que je possde pourra me mettre  l'abri
du besoin.

--Essaies-en, et tu verras.

--Je compte en essayer.

Joseph frappa du pied avec chagrin.

--Et c'est moi qui t'ai mis cette sottise d'amour en tte! s'cria-t-il;
je ne me le pardonnerai jamais! Pouvais-je penser que tu prendrais au
srieux la premire occasion de plaisir offerte  ta jeunesse?

--J'tais donc un lche et un misrable  tes yeux? Tu croyais que je
consentirais  voir diffamer Genevive sans prendre sa dfense et sans
rparer le mal que je lui aurais fait!

--On n'est pas un lche et un misrable pour cela, dit Joseph en
haussant les paules; je ne crois tre ni l'un ni l'autre, et pourtant
je fais la cour  Henriette; tout le monde le sait, et je la laisse tant
qu'elle veut se bercer de l'espoir d'tre un jour madame Marteau. Je
veux tre son amant, et voil tout.

--Vous pouvez parler d'Henriette avec lgret; quoi que je n'approuve
pas le mensonge, je vous trouve excusable jusqu' un certain point. Mais
tablissez-vous la moindre comparaison entre elle et Genevive?

--Pas la moindre; j'aime Henriette  la folie, et il n'y a pas un cheveu
de Genevive qui me tente; je n'entends rien  ces sortes de femmes.
Mais je comprends ta situation. Tu es le premier amant de Genevive et
tu lui dois plus qu' toute autre. Rassure-toi cependant; tu ne seras
pas le dernier, et il n'y a pas de fille inconsolable.

--Je ne connais pas les autres filles, et vous ne connaissez pas
Genevive. Nous ne pouvons pas raisonner ensemble l-dessus; agis avec
Henriette comme tu voudras, je me conduirai avec Genevive comme Dieu
m'ordonne de le faire.

Joseph s'puisa en remontrances sans branler la rsolution de son ami;
il le quitta pour aller faire la paix avec Henriette, et se consola de
l'imprudence d'Andr en se disant tout bas: Heureusement ce n'est pas
encore fait; la grosse voix du marquis n'a pas encore tonn.

Cet vnement ne se fit pas longtemps attendre. Des amis officieux
eurent bientt inform M. de Morand de la passion de son fils pour une
grisette. Malgr sa haine pour cette espce de femmes, il s'en inquita
peu d'abord. Il fut mme content, jusqu' un certain point, de voir
Andr renoncer  ses rves d'expatriation. Mais quand on lui eut rpt
plusieurs fois que son fils avait manifest l'intention srieuse
d'pouser Genevive, quoiqu'il lui ft encore impossible de le croire,
il commena  se sentir mcontent de cette espce de bravade, et
rsolut d'y mettre fin sur-le-champ. Un matin donc, au moment o Andr
franchissait, joyeux et lger, le seuil de sa maison pour aller trouver
Genevive, une main vigoureuse saisit la bride de son petit cheval et le
fit mme reculer. Comme il faisait  peine jour, Andr ne reconnut pas
son pre au premier coup d'oeil, et, pour la premire fois de sa vie, il
se mit  jurer contre l'insolent qui l'arrtait.

--Doucement, monsieur, rpondit le marquis, vous me semblez bien mal
appris pour un bel esprit comme vous tes. Faites-moi le plaisir de
descendre de cheval et d'ter votre chapeau devant votre pre.

Andr obit; et quand il eut mis pied  terre, le marquis lui ordonna de
renvoyer son cheval  l'curie.

--Faut-il le dbrider? demanda le palefrenier.

--Non, dit Andr, qui esprait tre libre au bout d'un instant.

--Il faut lui ter la selle! cria le marquis d'un ton qui ne souffrait
pas de rplique.

Andr se sentit gagn par le froid de la peur; il suivit son pre
jusqu' sa chambre.

--O alliez-vous? lui dit celui-ci en s'asseyant lourdement sur son grand
fauteuil de toile d'Orange.

--A L..., rpondit Andr timidement.

--Chez qui?

--Chez Joseph, rpondit Andr aprs un peu d'hsitation.

--O allez-vous tous les matins?

--Chez Joseph.

--O passez-vous toutes les aprs-midi?

--A la chasse.

--D'o venez-vous si tard tous les soirs? de chez Joseph et de la
chasse, n'est-ce pas?

--Oui, mon pre.

--Avec votre permission, monsieur le savant, vous en avez menti. Vous
n'allez ni chez Joseph ni  la chasse. Auriez-vous en votre possession
quelque beau livre crit sur l'art de mentir! Faites-moi le plaisir
d'aller l'tudier dans votre chambre, afin de vous en acquitter un peu
mieux  l'avenir. M'entendez-vous?

Andr, rvolt de se voir trait comme un enfant, hsita, rougit, plit
et obit. Son pre le suivit, l'enferma  double tour, mit la clef dans
sa poche et s'en fut  la chasse.

Andr, furieux et dsol, maudit mille fois son sort et finit par sauter
par la fentre. Il s'en alla passer une heure aux pieds de Genevive.
Mais, dans la crainte de l'effrayer de la duret de son pre, il lui
cacha son aventure, et lui donna, pour raison de sa courte visite, une
prtendue indisposition du marquis.

Le marquis fit bonne chasse, oublia son prisonnier, et rentra assez tard
pour lui laisser le temps de rentrer le premier. Lorsqu'il le retrouva
sous les verrous il se sentit fort apais et l'emmena souper assez
amicalement avec lui, croyant avoir remport une grande victoire et
signal sa puissance par un acte clatant. Andr, de son ct, ne
montra gure de rancune; il croyait avoir chapp  la tyrannie
et s'applaudissait de sa rbellion secrte comme d'une rsistance
intrpide. Ils se rconcilirent en se trompant l'un l'autre et en
se trompant eux-mmes, l'un se flattant d'avoir subjugu, l'autre
s'imaginant avoir dsobi.

Le lendemain, Andr s'veilla longtemps avant le jour; et, se croyant
libre, il allait reprendre la route de L..., quand son pre parut comme
la veille, un peu moins menacent seulement.

--Je ne veux pas que tu ailles  la ville aujourd'hui, lui dit-il; j'ai
dcouvert un taillis tout plein de bcasses. Il faut que tu viennes avec
moi en tuer cinq ou six.

--Vous tes bien bon, mon pre, rpondit Andr; mais j'ai promis 
Joseph d'aller djeuner avec lui...

--Tu djeunes avec lui tous les jours, rpondit le marquis d'un ton
calme et ferme; il se passera fort bien de toi pour aujourd'hui. Va
prendre ton fusil et ta carnassire.

Il fallut encore qu'Andr se rsignt. Son pre le tint  la chasse
toute la journe, lui fit faire dix lieues  pied, et l'crasa tellement
de fatigue, qu'il eut une courbature le lendemain, et que le marquis eut
un prtexte excellent pour lui dfendre de sortir. Le jour suivant, il
l'emmena dans sa chambre, et, ouvrant le livre de ses domaines sur une
table, il le fora de faire des additions jusqu' l'heure du dner. Vers
le soir, Andr esprait tre libre: son pre le mena voir tondre des
moutons.

Le quatrime jour, Genevive, ne pouvant rsister  son inquitude, lui
crivit quelques lignes, les confia  un enfant du voisinage, qu'elle
chargea d'aller les lui remettre. Le message arriva  bon port, quoique
Genevive, ne prvoyant pas la situation de son amant, n'et pris aucune
prcaution contre la surveillance du marquis. Le hasard protgea le
petit page aux pieds nus de Genevive, et Andr lut ces mots, qui le
transportrent d'amour et de douleur.

Ou votre pre est dangereusement malade, ou vous l'tes vous-mme,
mon ami. Je m'arrte  cette dernire supposition avec raison et avec
dsespoir. Si vous tiez bien portant, vous m'cririez pour me donner
des nouvelles de votre pre et pour m'expliquer les motifs de votre
absence, vous tes donc bien mal, puisque vous n'avez pas la force de
penser  moi et de m'pargner les tourments que j'endure! O Andr!
quatre jours sans te voir,  prsent c'est impossible  supporter sans
mourir!

Andr sentit renatre son courage. Il viola sans hsitation la consigne
de son pre, et courut  travers champs jusqu' la ville. Il arriva plus
fatigu par les terres laboures, les haies et les fosss qu'il avait
franchis, qu'il ne l'et t par le plus long chemin. Poudreux et
haletant, il se jeta aux pieds de Genevive et lui demanda pardon en la
serrant contre son coeur.

--Pardonne-moi, pardonne-moi, lui disait-il, oh! pardonne-moi de t'avoir
fait souffrir?

--Je n'ai rien  vous pardonner, Andr, lui rpondit-elle; quels torts
pourriez-vous avoir envers moi? Je ne vous accuse pas, je ne vous
interroge mme pas. Comment pourrais-je supposer qu'il y a de votre
faute dans ceci? Je vous vois et je remercie Dieu.



XIII.

Cette sainte confiance donna de vritables remords  Andr. Il savait
bien qu'avec un peu plus de courage il aurait pu s'chapper plus tt;
mais il n'osait avouer ni son asservissement ni la tyrannie de son pre.
Dclarer  Genevive les traverses qu'elle avait  essuyer pour devenir
sa femme tait au-dessus de ses forces. Bien des jours se passrent sans
qu'il pt se dcider  sortir de cette difficult, soit en affrontant la
colre du marquis, soit en veillant l'effroi et le chagrin dans l'me
tranquille de Genevive. Il erra pendant un mois. On le rencontrait 
toutes heures du jour ou de la nuit courant ou plutt fuyant  travers
prs ou bois, de la ville au chteau et du chteau  la ville; ici
cherchant  apaiser les inquitudes de sa matresse, l tchant d'viter
les remontrances paternelles. Au milieu de ces agitations, la force lui
manqua; il ne sentit plus que la fatigue de lutter ainsi contre son
coeur et contre son caractre. La fivre le prit et le plongea dans le
dcouragement et l'inertie.

Jusque-l il avait russi  faire accepter  Genevive toutes les
mauvaises raisons qu'il avait pu inventer pour excuser l'irrgularit
et la brivet de ses visites. Il prouva une sorte de satisfaction
paresseuse et mlancolique  se sentir malade; c'tait une excuse
irrcusable  lui donner de son absence, c'tait une manire d'chapper
 la surveillance et aux reproches du marquis. Le besoin goste
du repos parla plus haut un instant que les empressements et les
impatiences de l'amour. Il ferma les yeux et s'endormit presque joyeux
de n'avoir pas six lieues  faire et autant de mensonges  inventer dans
sa journe.

Un soir, comme Joseph Marteau, en attendant quelqu'un, fumait un cigare
 sa fentre, il vit une robe blanche traverser furtivement l'obscurit
de la ruelle et s'arrter, comme incertaine,  la petite porte de la
maison. Joseph se pencha vers cette ombre mystrieuse; et, le feu de son
cigare l'ayant signal dans les tnbres, une petite voix tremblante
l'appela par son nom.

Oh! dit Joseph, ce n'est point la voix d'Henriette. Que signifie cela?

En deux secondes il franchit l'escalier; et, s'lanant dans la rue,
il saisit une taille dlicate, et,  tout hasard, voulut embrasser sa
nouvelle conqute.

--Par amiti et par charit, monsieur Marteau, lui dit-elle en se
dgageant, pargnez-moi, reconnaissez-moi, je suis Genevive.

--Genevive! Au nom du diable! comment cela se fait-il?

--Au nom de Dieu! ne faites pas de bruit et coutez-moi. Andr est
srieusement malade. Il y a trois jours que je n'ai reu de ses
nouvelles, et je viens d'apprendre qu'il est au lit avec la fivre et le
dlire. J'ai cherch Henriette sans pouvoir la rencontrer. Je ne sais o
m'informer de ce qui se passe au chteau de Morand. D'heure en heure mon
inquitude augmente; je me sens tour  tour devenir folle et mourir. Il
faut que vous ayez piti de moi et que vous alliez savoir des nouvelles
d'Andr. Vous tes son ami, vous devez tre inquiet aussi... Il peut
avoir besoin de vous...

[Illustration: Quel tre singulier! dit Genevive en rougissant.]

--Parbleu! j'y vais sur-le-champ, rpondit Joseph en prenant le chemin
de son curie. Diable! diable! qu'est-ce que tout cela?

Proccup de cette fcheuse nouvelle, et partageant autant qu'il tait
en lui l'inquitude de Genevive, il se mit  seller son cheval tout en
grommelant entre ses dents et jurant contre son domestique et contre
lui-mme  chaque courroie qu'il attachait. En mettant enfin le pied
sur l'trier, il s'aperut,  la lueur d'une vieille lanterne de fer
suspendue au plafond de l'curie, que Genevive tait l et suivait tous
ses mouvements avec anxit. Elle tait si ple et si brise que, contre
sa coutume, Joseph fut attendri.

--Soyez tranquille, lui dit-il, je serai bientt arriv.

--Et revenu? lui demanda Genevive d'un air suppliant.

--Ah! diable! cela est une autre affaire. Six lieues ne se font pas en
un quart d'heure. Et puis, si Andr est vraiment mal, je ne pourrai pas
le quitter!

--Oh! mon Dieu! que vais-je devenir? dit-elle en croisant ses mains
sur sa poitrine. Joseph! Joseph! s'cria-t-elle avec effusion en se
rapprochant de lui, sauvez-le, et laissez-moi mourir d'inquitude.

--Ma chre demoiselle, reprit Joseph, tranquillisez-vous; le mal n'est
peut-tre pas si grand que vous croyez.

--Je ne me tranquilliserai pas; j'attendrai, je souffrirai, je prierai
Dieu. Allez vite... Attendez, Joseph, ajouta-t-elle en posant sa petite
main sur la main rude du cavalier; s'il meurt, parlez-lui de moi,
faites-lui entendre mon nom, dites-lui que je ne lui survivrai pas d'un
jour!

Genevive fondit en larmes; les yeux de Joseph s'humectrent malgr lui.

--coutez, dit-il: si vous restez  m'attendre, vous souffrirez trop.
Venez avec moi.

--Oui! s'cria Genevive; mais comment faire?

--Montez en croupe derrire moi. Il fait une nuit du diable: personne
ne nous verra. Je vous laisserai dans la mtairie la plus voisine du
chteau; je courrai m'informer de ce qui se passe, et vous le saurez
au bout d'un quart d'heure, soit que j'accoure vous le dire et que je
retourne vite auprs d'Andr, soit que je le trouve assez bien pour le
quitter et vous ramener avant le jour.

[Illustration: En parlant ainsi, Joseph se retourna vers Genevive...]

--Oui, oui, mon bon Joseph! s'cria Genevive.

--Eh, bien! dpchons-nous, dit Joseph; car j'attends Henriette d'un
moment  l'autre, et, si elle nous voit partir ensemble, elle nous
tourmentera pour venir avec nous, ou elle me fera quelque scne de
jalousie absurde.

---Partons, partons vite, dit Genevive.

Joseph plia son manteau et l'attacha derrire sa selle pour faire un
sige  Genevive. Puis il la prit dans ses bras et l'assit avec soin
sur la croupe de son cheval; ensuite il monta adroitement sans la
dranger, et piquant des deux, il gagna la campagne; mais, en traversant
une petite place, son malheur le fora de passer sous un des six
rverbres dont la ville est claire; le rayon tombant d'aplomb sur son
visage, il fut reconnu d'Henriette, qui venait droit  lui. Soit qu'il
craignt de perdre en explications un temps prcieux, soit qu'il se ft
un malin plaisir d'exciter sa jalousie, il poussa son cheval et passa
rapidement auprs d'elle avant qu'elle pt reconnatre Genevive. En
voyant le perfide  qui elle avait donn rendez-vous s'enfuir  toute
bride avec une femme en croupe, Henriette, frappe de surprise, n'eut
pas la force de faire un cri et resta ptrifie jusqu' ce que la colre
lui suggra un dluge d'imprcations que Joseph tait dj trop loin
pour entendre.

C'tait la premire fois de sa vie que Genevive montait sur un cheval.
Celui de Joseph tait vigoureux; mais, peu accoutum  un double
fardeau, il bondissait dans l'espoir de s'en dbarrasser.

Tenez-moi bien! criait Joseph.

Genevive ne songeait pas  avoir peur. En toute autre circonstance,
rien au monde ne l'eut dtermine  une semblable tmrit. Courir les
chemins la nuit, seule avec un libertin avr comme l'tait Joseph,
c'tait une chose aussi contraire  ses habitudes qu' son caractre;
mais elle ne pensait  rien de tout cela. Elle serrait son bras autour
de son cavalier, sans se soucier qu'il ft un homme, et se sentait
emporte dans les tnbres sans savoir si elle tait enleve par un
cheval ou par le vent de la nuit.

--Voulez-vous que nous prenions le plus court? lui dit Joseph.

--Certainement, rpondit-elle.

--Mais le chemin n'est pas bon: la rivire sera un peu haute, je vous en
avertis. Vous n'aurez pas peur?

--Non, dit Genevive. Prenons le plus court.

--Cette diable de petite fille n'a peur de rien, se dit Joseph, pas mme
de moi. Heureusement que la situation d'Andr m'te l'envie de rire, et
que d'ailleurs mon amiti pour lui...

--Que dites-vous donc? il me semble que vous parlez tout seul, lui
demanda Genevive.

--Je dis que le chemin est mauvais, rpondit Joseph, et que si je
tombais, vous seriez oblige de tomber aussi.

--Dieu nous protgera, dit Genevive avec ferveur, nous sommes dj
assez malheureux.

--Il faut que j'aie bien de l'amiti pour vous, reprit Joseph au bout
d'un instant, pour avoir charg de deux personnes le dos de ce pauvre
Franois; savez-vous que la course est longue! et j'aimerais mieux aller
toute ma vie  pied que de surmener Franois.

--Il s'appelle Franois? dit Genevive proccupe; il va bien doucement.

--Oh! diable! patience! patience! nous voici au gu. Tenez-moi bien et
relevez un peu vos pieds; je crois que la rivire sera forte.

Franois s'avana dans l'eau avec prcaution, mais quand il fut
arriv vers le milieu de la rivire, il s'arrta, et, se sentant trop
embarrass de ses deux cavaliers pour garder l'quilibre sur les pierres
mouvantes, il refusa d'aller plus avant. L'eau montait dj presque aux
genoux de Joseph, et Genevive avait bien de la peine  prserver ses
petits pieds.

--Diable! dit Joseph, je ne sais si nous pourrons traverser; Franois
commence  perdre pied, et le brave garon n'ose pas se mettre  la nage
 cause de vous.

--Donnez-lui de l'peron, dit Genevive.

--Cela vous plat  dire! un cheval charg de deux personnes ne peut
gure nager: si j'tais seul, je serais dj  l'autre bord; mais avec
vous je ne sais que faire. Il fait terriblement nuit; je crains de
prendre sur la droite et d'aller tomber dans la prise d'eau, ou de me
jeter trop sur la gauche et d'aller donner contre l'cluse. Il est vrai
que Franois n'est pas une bte et qu'il saura peut-tre se diriger tout
seul.

--Tenez, dit Genevive, Dieu veille sur nous: voici la lune qui parait
entre les buissons et qui nous montre le chemin; suivez cette ligne
blanche qu'elle trace sur l'eau.

--Je ne m'y fie pas; c'est de la vapeur et non de la vraie lumire. Ah
a! prenez garde  vous.

Il donna de l'peron  Franois, qui, aprs quelque hsitation, se mit
 la nage et gagna un endroit moins profond o il prit pied de nouveau;
mais il fit de nouvelles difficults pour aller plus loin, et Joseph
s'aperut qu'il avait perdu le gu.

--Le diable sait o nous sommes, dit-il; pour, moi, je ne m'en doute
gure, et je ne vois pas o nous pourrons aborder.

--Allons tout droit, dit Genevive.

--Tout droit? la rive a cinq pieds de haut; et si Franois s'engage dans
les joncs qui sont par l, je ne sais o, nous sommes perdus tous les
trois. Ces diables d'herbes nous prendront comme dans un filet, et vous
aurez beau savoir tous leurs noms en latin, mademoiselle Genevive, nous
n'en serons pas moins pture  crevisses.

--Retournons en arrire, dit Genevive.

--Cela ne vaudra pas mieux, dit Joseph. Que voulez-vous faire au milieu
de ce brouillard? Je vous vois comme en plein jour, et  deux pieds plus
loin, votre serviteur; il n y a plus moyen de savoir si c'est du sable
ou de l'cume.

En parlant, Joseph se retourna vers Genevive et vit distinctement sa
jambe, qu' son insu elle avait mise  dcouvert en relevant sa robe
pour ne pas se mouiller. Cette petite jambe, admirablement modele et
toujours chausse avec un si grand soin, vint se mettre en travers
dans l'imagination de Joseph avec toutes ses perplexits, et, en la
regardant, il oublia entirement qu'il avait lui-mme les jambes dans
l'eau et qu'il tait en grand danger de se noyer au premier mouvement
que ferait son cheval.

--Allons donc, dit Genevive, il faut prendre un parti; il ne fait pas
chaud ici.

--Il ne fait pas froid, dit Joseph.

--Mais il se fait tard. Andr meurt peut-tre! Joseph, avanons et
recommandons-nous  Dieu, mon ami.

Ces paroles mirent une trange confusion dans l'esprit de Joseph: l'ide
de son ami mourant, les expressions affectueuses de Genevive et l'image
de cette jolie jambe se croisaient singulirement dans son cerveau.

Allons, dit-il enfin, donnez-moi une poigne de main, Genevive; et si
un de nous seulement en rchappe, qu'il parle de l'autre quelquefois
avec Andr.

Genevive lui serra la main, et, laissant retomber sa robe, elle
frappa elle-mme du talon le flanc de sa monture. Franois se remit
courageusement  la nage, avana jusqu' une minence et, au lieu de
continuer, revint sur ses pas.

Il cherche le chemin, il voit qu'il s'est tromp, dit Joseph.
Laissons-le faire, il a la bride sur le cou.

Aprs quelques incertitudes, Franois retrouva le gu et parvint
glorieusement au rivage.

--Excellente bte! s'cria Joseph; puis, se retournant un peu, il
touffa une espce du soupir en voyant la jupe de Genevive retomber
jusqu' sa cheville, et il ne put s'empcher de murmurer entre ses
dents: Ah! cette petite jambe!

--Qu'est-ce que vous dites? demanda l'ingnue jeune fille.

--Je dis que Franois a de fameuses jambes, rpondit Joseph.

--Et que la Providence veillait sur nous, reprit Genevive avec un
accent si sincre et si pieux que Joseph se retourna tout  fait; et,
en voyant son regard inspir, son visage ple et presque anglique, il
n'osa plus penser  sa jambe et sentit comme une espce de remords de
l'avoir tant remarque en un semblable moment.

Ils arrivrent sans autre accident  la mtairie o Joseph voulait
laisser Genevive. Cette mtairie lui appartenait, et il croyait tre
sr de la discrtion de ses mtayers; mais Genevive ne put se dcider
 affronter leurs regards et leurs questions. Elle pria Joseph de la
dposer sur le bord du chemin,  un quart de lieue du chteau.

--C'est impossible, lui dit-il. Que ferez-vous seule ici? vous aurez peur
et vous mourrez de froid.

--Non, rpondit-elle; donnez-moi votre manteau. J'irai m'asseoir l-bas,
sous le porche de Saint-Sylvain, et je vous attendrai.

--Dans cette chapelle abandonne? vous serez pique par les vipres;
vous rencontrerez quelque sorcier, quelque _meneur de loups!_

--Allons, Joseph, est-ce le moment de plaisanter?

--Ma foi! je ne plaisante pas. Je ne crois gure au diable; mais je
crois  ces voleurs de bestiaux qui font le mtier de fantmes la
nuit dans les pturages. Ces gens-l n'aiment pas les tmoins et les
maltraitent quand ils ne peuvent pas les effrayer.

--Ne craignez rien pour moi, Joseph; je me cacherai d'eux comme ils se
cacheront de moi. Allez! et pour l'amour de Dieu, revenez vite me dire
ce qu'il a.

Elle sauta lgrement  terre, prit le manteau de Joseph sur son paule
et s'enfona dans les longues herbes du pturage.

Drle de fille! se dit Joseph en la regardant fuir comme une ombre vers
la chapelle. Qui est-ce qui l'aurait jamais crue capable de tout cela?
Henriette le ferait certainement pour moi, mais elle ne le ferait pas
de mme. Elle aurait peur, elle crierait  propos de tout; elle serait
ennuyeuse  prir... elle l'est dj passablement.

Et, tout en devisant ainsi, Joseph Marteau arriva au chteau de Morand.

Il trouva Andr assez srieusement malade et en proie  un violent accs
de dlire. Le marquis passait la nuit auprs de lui avec le mdecin, la
nourrice et M. Forez. Joseph fut accueilli avec reconnaissance, mais
avec tristesse. On avait des craintes graves: Andr ne reconnaissait
personne; il appelait Genevive; il demandait  la voir ou  mourir. Le
marquis tait au dsespoir, et, ne pouvant pas imaginer de plus grand
sacrifice pour soulager son fils que l'abjuration momentane de son
autorit, il se penchait sur lui, et, lui parlant comme  un enfant,
il lui promettait de lui laisser aimer et pouser Genevive; mais,
lorsqu'il se rapprochait de ses htes, il maudissait devant eux cette
_misrable petite fille_ qui allait tre cause de la mort d'Andr, et
disait qu'il la tuerait s'il la tenait entre ses mains. Au bout d'une
heure, Joseph voyant Andr un peu mieux, partit pour en informer
Genevive, et pour calmer autant que possible l'inquitude o elle
devait tre plonge. Il prit  travers prs, et en dix minutes arriva
 la chapelle de Saint-Sylvain: c'tait une masure abandonne depuis
longtemps aux reptiles et aux oiseaux de nuit. La lune en clairait
faiblement les dcombres, et projetait des lueurs obliques et
tremblantes sous les arceaux rompus des fentres. Les angles de la nef
restaient dans l'obscurit, et Joseph se dfendit mal d'une certaine
impression dsagrable en passant auprs d'une statue mutile qui gisait
dans l'herbe et qui se trouva sous ses pieds au moment o il traversait
un de ces endroits sombres. Il tait fort et brave, dix hommes ne lui
auraient pas fait peur; mais son ducation rustique lui avait laiss
malgr lui quelques ides superstitieuses. Il ne s'y complaisait point,
comme font parfois les cerveaux potiques; il en rougissait au contraire
et cachait ce penchant sous une affectation d'incrdulit philosophique;
mais son imagination, moins forte que son orgueil, ne pouvait touffer
les terreurs de son enfance et surtout le souvenir du passage de la
_grand'bte_ dans la mtairie o il tait rest six ans en nourrice. La
_grand'bte_ apparat tous les dix ans dans le pays et sme l'effroi de
famille en famille. Elle s'efforce de pntrer dans les mtairies pour
empoisonner les tables et faire prir les troupeaux. Les habitants sont
forcs de soutenir chaque soir une espce de sige, et c'est avec bien
de la peine qu'ils parviennent  l'loigner, car les balles de fusil ne
l'atteignent point; et les chiens fuient en hurlant  son approche. Au
reste, la bte, ou plutt l'esprit malin qui en emprunte la forme, est
d'un aspect indfinissable: plusieurs l'ont porte toute une nuit sur
leur dos (car elle se livre  mille plaisanteries diaboliques avec les
imprudents qu'elle rencontre dans les prs au clair de la lune), mais
nul ne l'a jamais vue distinctement. On sait seulement qu'elle change de
stature  volont. Dans l'espace de quelques instants elle passe de la
taille d'une chvre  celle d'un lapin, et de celle d'un loup  celle
d'un boeuf; mais ce n'est ni un lapin, ni une chvre, ni un boeuf, ni
un loup, ni un chien enrag: c'est la _grand'bte;_ c'est le flau
des campagnes, la terreur des habitants, et le triste prsage d'une
prochaine pidmie parmi les bestiaux.

Joseph se rappelait malgr lui toutes ces traditions effrayantes; mais
s'il n'avait pas l'esprit assez fort pour les repousser, du moins il se
sentait assez de courage et le bras assez prompt pour ne jamais reculer
devant le danger.

Il s'tonnait de ne point trouver Genevive au lieu qu'elle lui avait
indiqu, lorsqu'un bruit de chanes lui fit brusquement tourner la tte,
et il vit  trois pas de lui une vague forme de quadrupde dont la
longue face ple semblait l'observer attentivement. Le premier mouvement
de Joseph fut de lever le manche de son fouet pour frapper l'animal
redoutable; mais,  sa grande confusion, il vit une jeune pouliche
blanche,  demi sauvage, qui tait venue l pour patre l'herbe autour
des tombeaux, et qui s'enfuit pouvante en tranant ses enferges sur
les dalles de la chapelle.

Joseph, tout honteux de sa terreur, pntra au fond de la nef; une
croix de bois marquait la place o avait t l'autel. Genevive tait
agenouille devant cette croix; elle avait roul son fichu de mousseline
blanche comme un voile autour de sa tte, penche dans l'immobilit du
recueillement. Un cerveau plus exalt que celui de Joseph l'aurait prise
pour une ombre. tonn de trouver Genevive dans une attitude si calme,
et ne comprenant pas l'motion que cette femme agenouille la nuit au
milieu des ruines lui causait  lui-mme, le bon campagnard eut comme un
sentiment de respect qui le fit hsiter  troubler cette sainte prire;
mais, au bruit des pas de Joseph, Genevive se retourna, et, se levant 
demi, le questionna d'un air inquiet.

Il eut presque envie de la tromper et de lui cacher la vrit; mais elle
interprta son silence et s'cria en joignant les mains:

--Au nom du ciel, ne me faites pas languir.., s'il est mort!... ah!
oui... je le vois... Il est mort!... Et elle s'appuya en chancelant
contre la croix.

--Non, non! rpondit vivement Joseph; il vit, on peut le sauver encore.

--Ah! merci, merci! dit Genevive, mais dites-moi bien la vrit, est-il
bien mal?

--Mal? certainement. Voici la rponse ambigu du mdecin: peu de chose 
craindre, peu de chose  esprer; c'est--dire que la maladie suit son
cours ordinaire et ne prsente pas d'accident impossible  combattre,
mais que par elle-mme c'est une maladie grave et qui ne pardonne pas
souvent.

--En ce cas, dit Genevive aprs un instant de silence, retournez auprs
de lui, je vais encore prier ici.

Elle se remit  genoux et laissa tomber sa tte sur ses mains
jointes, dans une attitude de rsignation si triste que Joseph en fut
profondment touch.

--Je vais y retourner, en effet, rpondit-il; mais je reviendrai
certainement vers vous aussitt qu'il y aura un peu de mieux.

--coutez, Joseph, lui dit-elle, s'il doit mourir cette nuit, il faut
que je le voie, que je lui dise un dernier adieu. Tant que j'aurai un
peu d'espoir, je ne me sentirai pas la hardiesse de me montrer dans sa
maison; mais si je n'ai plus qu'un instant pour le voir sur la terre,
rien au monde ne pourra m'empcher de profiter de cet instant-l.
Jurez-moi que vous m'avertirez quand tout sera perdu, quand lui et moi
n'aurons plus qu'une heure  vivre.

Joseph le jura.

Je ne sais ce qu'elle a dans la voix ni de quels mots elle se sert,
pensait-il en s'loignant; mais elle me ferait pleurer comme un enfant.



XIV.

Genevive pria longtemps; puis elle s'enveloppa du manteau de Joseph et
s'assit sur une tombe, morne et rsigne; puis elle pria de nouveau et
marcha parmi les ruines, interrogeant avec anxit le sentier par
o Joseph devait revenir. Peu  peu une inquitude plus poignante
surmontait son courage. Elle regardait la lune, qu'elle avait vue se
lever et qui maintenant s'abaissait vers l'horizon. L'air, en devenant
plus humide et plus froid, lui annonait l'approche de l'aube, et Joseph
ne revenait pas.

Aprs avoir lutt aussi longtemps que ses forces le lui permirent, elle
perdit courage, et s'imaginant qu'Andr tait mort, elle s'enveloppa
la tte dans le manteau de Joseph pour touffer ses cris. Puis elle
s'apaisa un peu en songeant que dans ce cas Joseph, n'ayant plus rien 
faire auprs de son ami, serait de retour vers elle. Mais alors elle se
persuada qu'Andr tait mourant et que Joseph ne pouvait se rsoudre
 l'abandonner, dans la crainte de revenir trop tard et de le trouver
mort. Cette ide devint si forte que les minutes de son impatience se
tranrent comme des sicles. Enfin, elle se leva avec garement, jeta
le manteau de Joseph sur le pav, et se mit  courir de toutes ses
forces dans le sentier de la prairie.

Elle s'arrta deux ou trois fois pour couter si Joseph n'arrivait pas
 sa rencontre; mais, n'entendant et ne voyant personne, elle reprit sa
course avec plus de prcipitation, et franchit comme un trait les portes
du chteau de Morand.

Dans l'agitation d'une si triste veille, tous les serviteurs taient
debout, toutes les portes taient ouvertes. On vit passer une femme
vtue de blanc, qui ne parlait  personne et semblait voler  travers
les cours. La vieille cuisinire se signa en disant:

--Hlas! notre jeune matre est _achev_. Voil son esprit qui passe.

--Non, dit le bouvier, qui tait un homme plus clair que la
cuisinire. Si c'tait l'me de notre jeune matre, nous l'aurions vue
sortir de la maison et aller au cimetire, tandis que cette _chose-l_
vient du ct du cimetire et entre dans la maison. a doit tre sainte
Solange ou sainte Sylvie qui vient le gurir.

--M'est avis, observa la laitire, que c'est plutt l'me de sa pauvre
mre qui vient le chercher.

--Disons un _Ave_ pour tous les deux, reprit la cuisinire; et ils
s'agenouillrent tous les trois sous le portail de la grange.

Pendant ce temps, Genevive, guide par les lumires qu'elle voyait aux
fentres, ou plutt entrane par cette main invisible qui rapproche les
amants, se prcipitait, palpitante et ple, dans la chambre d'Andr.
Mais  peine en eut-elle pass le seuil que le marquis, s'lanant vers
elle avec fureur, s'cria en levant le bras d'un air menaant:

Qu'est-ce que je vois l? qu'est-ce que cela veut dire? Hors d'ici,
intrigante effronte! esprez-vous venir dbaucher mon fils jusque dans
ma maison? Il est trop tard, je vous en avertis; il est mourant, grce 
vous, mademoiselle; pensez-vous que je vous en remercie?

Genevive tomba  genoux.

--Je n'ai pas mrit tout cela, dit-elle d'une voix touffe; mais
c'est gal, dites-moi ce que vous voudrez, pourvu que je le voie...
laissez-moi le voir, et tuez-moi aprs si vous voulez!

--Que je vous le laisse voir, misrable! s'cria le marquis, rvolt
d'une semblable prire. tes-vous folle ou enrage? Avez-vous peur de ne
pas nous avoir fait assez de mal, et venez-vous achever mon fils jusque
dans mes bras?

La voix lui manqua, un mlange de colre et de douleur le prenant  la
gorge. Genevive ne l'coutait pas; elle avait jet les yeux sur le lit
d'Andr, et le voyait ple et sans connaissance dans les bras du mdecin
et du cur. Elle ne songea plus qu' courir vers lui, et, se levant,
elle essaya d'en approcher malgr les menaces du marquis.

--Jour de Dieu! maudite crature, s'cria-t-il en se mettant devant elle,
si tu fais un pas de plus, je te jette dehors  coups de fouet!

--Que Dieu me punisse si vous y touchez seulement avec une plume! dit
Joseph en se jetant entre eux deux.

Le marquis recula de surprise.

--Comment, Joseph! dit-il, tu prends le parti de cette vagabonde?
Ne trouvais-tu pas que j'avais raison de la dtester et d'empcher
Andr....

--C'est possible, interrompit Joseph; mais je ne peux pas entendre
parler  une femme comme vous le faites; sacredieu! monsieur de Morand,
vous ne devriez pas apprendre cela de moi.

--J'aime bien que tu me donnes des leons, reprit le marquis. Allons!
emmne-la  tous les diables et que je ne la revoie jamais!

--Genevive, dit Joseph en offrant son bras  la jeune fille, venez avec
moi, je vous prie, ne vous exposez pas  de nouvelles injures.

--Ne me dfendrez-vous pas contre lui? rpondit Genevive, refusant avec
force de se laisser emmener. Ne lui direz-vous pas que je ne suis ni une
misrable ni une effronte? Dites-lui, Joseph, dites-lui que je suis une
honnte fille, que je suis Genevive la fleuriste qu'il a reue une fois
dans sa maison avec bont. Dites-lui que je ne peux ni ne veux faire de
mal  personne, que j'aime Andr et que j'en suis aime; mais que je
suis incapable de lui donner un mauvais conseil... Monsieur le marquis,
demandez  M. Joseph Marteau si je suis ce que vous croyez. Laissez-moi
approcher du lit d'Andr. Si vous craignez que ma vue ne lui fasse du
mal, je me cacherai derrire son rideau; mais laissez-moi le voir pour
la dernire fois... Aprs, vous me chasserez si vous voulez, mais
laissez-moi le voir... Vous n'tes pas un mchant homme, vous n'tes pas
mon ennemi; que vous ai-je fait? Vous ne pouvez maltraiter une femme.
Accordez-moi ce que je vous demande.

En parlant ainsi, Genevive tait retombe  genoux et cherchait 
s'emparer d'une des grosses mains du marquis. Elle tait si belle dans
sa pleur, avec ses joues baignes de larmes, ses longs cheveux noirs
qui, dans l'agitation de sa course, taient tombs sur son paule, et
cette sublime expression que la douleur donne aux femmes, que Joseph
jugea sa prire infaillible. Il pensa que nul homme, si afflig qu'il
ft, ne pouvait manquer de voir cette beaut et de se rendre. Allons,
mon cher voisin, dit-il en s'unissant  Genevive, accordez-lui ce
qu'elle demande, et soyez sur que vous tes injuste envers elle. Qui
sait d'ailleurs si sa vue ne gurirait pas Andr?

--Elle le tuerait! s'cria le marquis, dont la colre augmentait
toujours en raison de la douceur et de la modration des autres. Mais
heureusement, ajouta-t-il, le pauvre enfant n'est pas en tat de
s'apercevoir que cette impudente est ici. Sortez, mademoiselle, et
n'esprez pas m'adoucir par vos basses cajoleries. Sortez, ou j'appelle
mes valets d'curie pour vous chasser.

En mme temps il la poussa si rudement qu'elle tomba dans les bras de
Joseph. Ah! c'est trop fort! s'cria celui-ci. Marquis! tu es un butor
et un rustre! Cette honnte fille parlera  ton fils, et si tu le
trouves mauvais, tu n'as qu' le dire: en voici un qui te rpondra.

En parlant ainsi, Joseph Marteau montra un de ses poings au marquis,
tandis que de l'autre bras il souleva Genevive et la porta auprs du
lit d'Andr. M. de Morand, stupfait d'abord, voulut se jeter sur lui;
mais Joseph, selon l'usage rustique du pays, prit une paille qu'il tira
prcipitamment du lit d'Andr, et la mettant entre lui et M. de Morand:

--Tenez, marquis, lui dit-il, il est encore temps de vous raviser et de
vous tenir tranquille. Je serais au dsespoir de manquer  un ami et 
un homme de votre ge; mais le diable me rompe comme cette paille si je
me laisse insulter, ft-ce par mon pre! entendez-vous?

--Mes frres, au nom de Jsus-Christ, finissez cette scne scandaleuse,
dit le cur. Monsieur le marquis, votre fils reconnat cette jeune
fille: c'est peut-tre la volont de Dieu qu'elle le ramne  la vie.
C'est une fille pieuse et qui a d prier avec ferveur. Si vous ne voulez
pas que votre fils l'pouse, prenez-vous-y du moins avec le calme et la
dignit qui conviennent  un pre. Je vous aiderai  faire comprendre
 ces enfants que leur devoir est d'obir. Mais dans ce moment-ci vous
devez cder quelque chose si vous voulez qu'on vous cde tout  fait
plus tard. Et vous, monsieur Joseph, ne parlez pas avec cette violence,
et ne menacez pas un vieillard auprs du lit de souffrance de son
enfant, et peut-tre auprs du lit de mort d'un chrtien.

Joseph n'avait pas abjur un certain respect pour le caractre
ecclsiastique et pour les remontrances pieuses. Il tait capable de
chanter des chansons obscnes au cabaret et de rire des choses saintes
le verre  la main; mais il n'aurait pas os entrer dans l'glise de son
village le chapeau sur la tte, et il n'et, pour rien au monde, insult
le vieux prtre qui lui avait fait faire sa premire communion.

--Monsieur le cur, dit-il, vous avez raison; nous sommes des fous. Que
M. de Morand s'apaise ce soir, je lui ferai des excuses demain.

--Je ne veux pas de vos excuses, rpondit le marquis d'un ton d'humeur
qui marquait que sa colre tait  demi calme; et quant  M. le cur,
ajouta-t-il entre ses dents, il pourrait bien garder ses sermons pour
l'heure de la messe... Que cette fille sorte d'ici, et tout sera fini.

--Qu'elle reste, je vous prie, monsieur, dit le mdecin; votre fils
prouve rellement du soulagement  son approche. Regardez-le: ses yeux
ont repris un peu de mobilit, et il semble qu'il cherche  comprendre
sa situation.

En effet, Andr, aprs la profonde insensibilit qui avait suivi son
accs de dlire, commenait  retrouver la mmoire, et,  mesure qu'il
distinguait les traits de Genevive, une expression de joie enfantine
commenait  se rpandre sur son visage affaiss. La main de Genevive
qui serra la sienne acheva de le rveiller. Il eut un mouvement
convulsif; et, se tournant vers les personnes qui l'entouraient et qu'il
reconnaissait encore confusment, il leur dit avec un sourire naf
et puril: _C'est Genevive!_ et il se mit  la regarder d'un air
doucement satisfait.

--Eh bien! oui, c'est Genevive! dit le marquis en prenant le bras de
la jeune fille et en la poussant vers son fils; puis il alla s'asseoir
auprs de la chemine, moiti heureux, moiti colre.

--Oui, c'est Genevive! disait Joseph triomphant, en criant beaucoup
trop fort pour la tte dbile de son ami.

--C'est Genevive, qui a pri pour vous, dit le cur d'une voix
insinuante et douce en se penchant vers le malade. Remerciez Dieu avec
elle.

--Genevive!... dit Andr en regardant alternativement le cur et sa
matresse d'un air de surprise; oui, Genevive et Dieu!

Il retomba assoupi, et tous ceux qui l'entouraient gardrent un
religieux silence. Le mdecin plaa une chaise derrire Genevive et la
poussa doucement pour l'y faire asseoir. Elle resta donc prs de son
amant, qui de temps en temps s'veillait, regardait autour de lui avec
inquitude, et se calmait aussitt sous la douce pression de sa main. A
chaque mouvement de son fils, le marquis se retournait sur son fauteuil
de cuir et faisait mine de se lever; mais Joseph, qui s'tait assis de
l'autre ct de la chemine et qui lisait un journal oubli derrire le
trumeau, lui adressait avec les yeux et le geste la muette injonction de
se taire. Le marquis voyait en effet Andr retomber endormi sur l'paule
de Genevive; et, dans la crainte de lui faire du mal, il restait
immobile. Il est impossible d'imaginer quels furent les tourments de cet
homme violent et absolu pendant les heures de cette silencieuse veille.
Le mdecin s'tait jet sur un matelas et reposait au milieu de la
chambre; il tait tendu l comme un gardien devant le lit de son
malade; prt  s'veiller au moindre bruit et  effrayer par une
sentence menaante la conscience du marquis pour l'empcher de sparer
les deux amants. Joseph, mu et fatigu, ne comprenait rien  son
journal, qui avait bien six mois de date, et de temps en temps tombait
dans une espce de demi-sommeil o il voyait passer confusment les
objets et les penses qui l'avaient tourment durant cette nuit: tantt
la rivire gonfle qui l'emportait lui et son cheval loin de Genevive
 demi noye, tantt Andr mourant lui redemandant Genevive, tantt le
corbillard d'Andr suivi de Genevive, qui relevait sa jupe par mgarde
et laissait voir sa jolie petite jambe.

A cette dernire image, Joseph faisait un grand effort pour chasser
le dmon de la concupiscence des voies saintes de l'amiti, et il
s'veillait en sursaut. Alors il distinguait,  la lueur mourante de
la lampe, la figure rouge du marquis luttant avec les tressaillements
convulsifs de l'impatience, et leurs yeux se rencontraient comme ceux de
deux chats qui guettent la mme souris.

Pendant ce temps, le cur lisait son brviaire  la clart du jour
naissant. Un petit vent frais agitait les feuilles de la vigne qui
encadrait la fentre et jouait avec les rares cheveux blancs du
bonhomme. A chaque soupir touff du malade, il abaissait son livre,
relevait ses lunettes et protgeait de sa muette bndiction le couple
heureux et triste.

Genevive avait tant souffert, et le trot du cheval l'avait tellement
brise, qu'elle ne put rsister. Malgr l'anxit de sa situation, elle
cda, et laissa tomber sa jolie tte auprs de celle d'Andr. Ces deux
visages, ples et doux, dont l'un semblait  peine plus g et plus mle
que l'autre, reposrent une demi-heure sur le mme oreiller pour
la premire fois et sous les yeux d'un pre irrit et vaincu, qui
frmissait de colre  ce spectacle et qui n'osait les sparer.

Quand le jour fut tout  fait venu, le cur, ayant achev son brviaire,
s'approcha du mdecin, et ils eurent ensemble une consultation  voix
basse. Le mdecin se leva sans bruit, alla toucher le pouls d'Andr
et les artres de son front; puis il revint parler au cur. Celui-ci
s'approcha alors de Genevive, qui s'tait doucement veille pour cder
la main de son amant  celle du mdecin. Elle couta le cur, fit un
signe de tte respectueux et rsign; puis alla trouver Joseph et lui
parla  l'oreille. Joseph se leva. Le marquis avait fini par s'endormir.
Quand il s'veilla, il se trouva seul dans la chambre avec son fils et
le mdecin. Ce dernier vint  lui et lui dit:

--M. le cur a jug prudent et convenable de faire retirer la jeune
personne, dont la prsence ou le dpart aurait pu agir trop violemment
dans quelques heures sur les nerfs du malade. Je me suis assur de
l'tat du pouls. La fivre tait presque tombe, et la faiblesse de
votre fils permettait de compter sur le dfaut de mmoire. En effet, le
malade s'est veill sans chercher Genevive et sans montrer la moindre
agitation. Tout  l'heure, il m'a demand si je n'avais pas vu cette
nuit une femme blanche auprs de son lit. Je lui ai persuad qu'il
avait vu en rve cette apparition; maintenez-le dans cette erreur, et
gardez-vous de rien dire qui le ramne  un sentiment trop vif de la
ralit. Je vois maintenant  cette maladie des causes purement morales;
je vous dclare que vous pouvez mieux que moi gurir votre fils.

--Oui, oui, je le mnagerai, dit le marquis; mais n'esprez pas que je
donne mon consentement au mariage; j'aimerais mieux le voir mourir.

--Le mariage ne me regarde pas, dit le mdecin; mais si vous voulez
tuer votre fils par le chagrin et la violence, avertissez-moi ds
aujourd'hui; car, dans ce cas, je n'ai plus rien  faire ici.

Le marquis n'avait jamais trouv une franchise si pre autour de lui.
Depuis plus de trente ans personne n'avait os le contrarier, et depuis
quelques heures tous se permettaient de lui rsister. Dans la crainte
de perdre son fils, il le traita doucement jusqu'au jour de la
convalescence; mais, dans son coeur, il amassa contre Genevive une
haine implacable.



XV.

Genevive rentra chez elle trs-lasse et un peu calme. Joseph retourna
tous les jours auprs d'Andr, et tous les soirs il vint donner de
ses nouvelles  Genevive. La gurison du jeune homme fit des progrs
rapides, et quinze jours aprs il commenait  se promener dans le
verger, appuy sur le bras de son ami. Mais, pendant cette quinzaine,
Genevive avait lu clairement dans sa destine. Elle n'avait jamais
souponn jusque-l l'horreur que son mariage avec Andr inspirait
au marquis; elle avait entrevu confusment des obstacles dont Andr
essayait de la distraire. L'accueil cruel du marquis dans cette triste
nuit ne l'affecta d'abord que mdiocrement; mais quand ses anxits
cessrent avec le danger de son amant, elle reporta ses regards sur
les incidents qui l'avaient conduite auprs de son lit. La figure, les
menaces et les insultes de M. de Morand lui revinrent comme le souvenir
d'un mauvais rve. Elle se demanda si c'tait bien elle, la fire, la
rserve Genevive, qui avait t injurie et souille ainsi. Alors
elle examina sa conduite exalte, sa situation quivoque, son avenir
incertain; elle se vit, d'un ct, perdue dans l'opinion de ses
compatriotes si elle n'pousait pas Andr; de l'autre, elle se vit
mprise, repousse et dteste par un pre orgueilleux et entt, qui
serait son implacable ennemi si elle pousait Andr malgr sa dfense.

Une prvision encore plus cruelle vint se mler  celle-l. Elle crut
deviner les motifs de la conduite d'Andr; elle s'expliqua ses longues
absences, son air tourment et distrait auprs d'elle, son impatience et
son effroi en la quittant; elle frmit de se voir dans une position si
difficile, appuye sur un si faible roseau, et de dcouvrir dans le
coeur de son amant la mme incertitude que dans les vnements dont elle
tait menace. Elle jeta les yeux avec tristesse sur sa gloire et son
bonheur de la veille, et mesura en tremblant l'abme infranchissable qui
la sparait dj du pass.

Calme et prudente, Genevive, avant de s'abandonner  ces terreurs,
voulut savoir  quel point elles taient fondes. Elle questionna
Joseph. Il ne fallait pas beaucoup d'adresse pour le faire parler. Il
avait une finesse excessive pour se tirer des embarras qu'il trouvait 
la hauteur de son bras et de son oeil; mais les susceptibilits du coeur
de Genevive n'taient pas  sa porte. Il l'admirait sans la comprendre
et la contemplait tout ravi, comme une vision enveloppe de nuages. Il
se confia donc au calme apparent avec lequel elle l'interrogea sur les
dispositions du marquis et sur le caractre d'Andr. Il crut qu'elle
savait dj  quoi s'en tenir sur l'obstination de l'un et sur
l'irrsolution de l'autre, et il lui donna sur ces deux questions si
importantes pour elle les plus cruels claircissements. Genevive, qui
voulait puiser son courage dans la connaissance exacte de son malheur,
coutait ces tristes rvlations avec un sang-froid hroque, et quand
Joseph croyait l'avoir console et rassure en lui disant: Bonsoir,
Genevive; il ne faut pas que cela vous tourmente: Andr vous aime; je
suis votre ami; nous combattrons le sort, Genevive s'enfermait dans
sa chambre et passait des nuits de fivre et de dsespoir  savourer le
poison que la sincrit de Joseph lui avait vers dans le coeur.

Joseph, de son ct, commenait  prendre un intrt singulier  la
douleur de Genevive, et il prouvait une trange impatience. Il
guettait le moment o il pourrait parler d'elle avec Andr; mais Andr
semblait fuir ce moment. A mesure que ses forces physiques revenaient,
son vrai caractre reprenait le dessus, et de jour en jour la crainte
remplaait l'espoir que son pre lui avait laiss entrevoir un instant.
Il ne savait pas que Genevive tait venue auprs de son lit, il ne
savait pas  quel point elle avait souffert pour lui. Il se laissait
aller paresseusement au bien-tre de la convalescence, et s'il dsirait
sincrement de voir arriver le jour o il pourrait aller la trouver,
il est certain aussi qu'il craignait le jour o son pre enflerait sa
grosse voix pour lui dire: _D'o venez-vous?_

Genevive attendait, pour le juger et prendre un parti, la conduite
qu'il tiendrait avec elle; mais il demeurait dans l'indcision. Chaque
jour elle demandait  Joseph s'il lui avait parl d'elle, et Joseph
rpondait ingnument que non. Enfin un jour il crut lui apporter une
grande consolation en lui racontant qu'Andr lui avait ouvert son coeur,
qu'il avait parl d'elle avec enthousiasme, et de la cruaut de son pre
avec dsespoir.

--Et qu'a-t-il rsolu? demanda Genevive.

--Il m'a demand conseil, rpondit Joseph.

--Et c'est tout?

--Il s'est jet dans mes bras en pleurant, et m'a suppli de l'aider et
de le protger dans son malheur.

Genevive eut sur les lvres un sourire imperceptible. Ce fut toute
l'expansion d'une me offense et dchire  jamais.

Et j'ai promis, reprit Joseph, de donner pour lui mon dernier vtement
et ma dernire goutte de sang; pour lui et pour vous, entendez-vous,
mademoiselle Genevive?

Elle le remercia d'un air distrait qu'il prit pour de l'incrdulit.

--Oh! vous ne vous fiez pas  mon amiti, je le sais, dit-il. Andr doit
vous avoir racont que _dans les temps_ j'tais un peu contraire  votre
mariage; je ne vous connaissais pas, Genevive;  prsent je sais que
vous tes un _bon sujet_, un _bon coeur_, et je ne ferais pas moins pour
vous que pour ma propre soeur.

--Je le crois, mon cher monsieur Marteau, dit Genevive en lui tendant
la main. Vous m'avez donn dj bien des preuves d'amiti durant cette
cruelle quinzaine. A prsent je suis tranquille sur la sant d'Andr,
et, grce  vous, j'ai support sans mourir les plus affreuses
inquitudes. Je n'abuserai pas plus longtemps de votre compassion;
j'ai une cousine  Guret qui m'appelle auprs d'elle, et je vais la
rejoindre.

--Comment! vous partez? dit Joseph, dont la figure prit tout  coup, et
 son insu, une expression de tristesse qu'elle n'avait peut-tre jamais
eue. Et quand? et pour combien de temps?

--Je pars bientt, Joseph, et je ne sais pas quand je reviendrai.

--Eh quoi! vous quittez le pays au moment o Andr va tre guri et
pourra venir vous voir tous les jours?

--Nous ne nous reverrons jamais! dit Genevive ple et les yeux levs au
ciel.

--C'est impossible, c'est impossible! s'cria Joseph. Qu'a-t-il fait
de mal? qu'avez-vous  lui reprocher? Voulez-vous le faire mourir de
chagrin?

--A Dieu ne plaise! Dites-lui bien, Joseph, que c'est une affaire
presse... ma cousine dangereusement malade, qui m'a force de partir;
que je reviendrai bientt, plus tard.. Dites d'abord dans quelques
jours, et puis vous direz ensuite dans quelques semaines, et puis enfin
dans quelques mois. D'ailleurs j'crirai; je trouverai des prtextes;
je lui laisserai d'abord de l'esprance, et puis peu  peu je
l'accoutumerai  se passer de moi... et il m'oubliera.

--Que le diable l'emporte s'il vous oublie! dit Joseph d'une voix
altre; quant  moi, je vivrais cent ans, que je me souviendrais de
vous!... Mais enfin dites-moi, Genevive, pourquoi voulez-vous partir,
si vous n'tes pas fche contre Andr?

--Non, je ne suis pas fche contre lui, dit Genevive avec douceur.
Pauvre enfant! comment pourrais-je lui faire un reproche d'tre n
esclave? Je le plains et je l'aime; mais je ne puis lui faire aucun
bien, et je puis lui apporter tous les maux. Ne voyez-vous pas que dj
ce malheureux amour lui a caus tant d'agitations et d'inquitudes qu'il
a failli en mourir? ne voyez-vous pas que notre mariage est impossible?

--Non, mordieu! je ne vois pas cela. Andr a une fortune indpendante;
il sera bientt en ge de la rclamer et de se dbarrasser de l'autorit
de son pre.

--C'est un affreux parti, et qu'il ne prendra jamais, du moins d'aprs
mon conseil.

--Mais je l'y dciderai, moi! dit Joseph en levant les paules.

--Ce sera en pure perte, rpondit Genevive avec fermet. De telles
rsolutions deviennent quelquefois invitables pour les mes les plus
honntes; mais, pour qu'elles n'aient rien d'odieux, il faut que toutes
les voies de douceur et d'accommodement soient puises, il faut avoir
tent tous les moyens de flchir l'autorit paternelle, et Andr ne peut
que dsobir en cachette  son pre ou le braver de loin.

--C'est vrai! dit Joseph, frapp du bon sens de Genevive.

--Pour moi, ajouta-t-elle, je ne saurai ni descendre  implorer un homme
comme le marquis de Morand, ni m'lever  la hardiesse de diviser le
fils et le pre. Si je n'avais pas de remords, j'aurais certainement des
regrets, car Andr ne serait ni tranquille ni heureux aprs un pareil
dmenti  la timidit de son caractre et  la douceur de son me. Il
est donc ncessaire de renoncer  ce mariage imprudent et romanesque; il
en est temps encore... Andr n'a contract aucun engagement envers moi.

En prononant ces derniers mots, le visage de Genevive se couvrit d'une
orgueilleuse rougeur, et Joseph, l'homme le plus sceptique de la terre
lorsqu'il s'agissait de la vertu des grisettes, sentit sa conviction
subjugue; il crut lire tout  coup sur le front de Genevive son
inviolable puret.

coutez, lui dit-il en se levant et en lui prenant la main avec une
rudesse amicale, je ne suis ni galant ni romanesque; je n'ai, pour vous
plaire, ni l'esprit ni le savoir d'Andr. Il vous aime d'ailleurs, et
vous l'aimez... Je n'ai donc rien  dire...

Et il sortit brusquement, croyant avoir dit quelque chose. Genevive,
tonne, le suivit des yeux, et chercha  interprter l'motion que
trahissaient sa figure et son attitude; mais elle n'en put deviner le
motif, et reporta sur elle-mme ses tristes penses. Depuis bien des
jours elle n'avait plus le courage de travailler. Elle s'efforait en
vain de se mettre  l'ouvrage; de violentes palpitations l'oppressaient
ds qu'elle se penchait sur sa table, et sa main tremblante ne pouvait
plus soutenir le fer ni les ciseaux. La lecture lui faisait plus de mal
encore. Son imagination trouvait  chaque ligne un nouveau sujet
de douleur. Hlas! se disait-elle alors, c'tait bien la peine de
m'apprendre ce qu'il faut savoir pour sentir le bonheur!

Elle pleurait depuis une heure  sa fentre lorsqu'elle vit venir
Henriette. Elle eut envie de se renfermer et de ne pas la recevoir;
mais il y avait longtemps qu'elle vitait son amie, elle craignit de
l'offenser ou de l'affliger; et, se htant d'essuyer ses larmes, elle se
rsigna  cette visite.

Mais au lieu de venir l'embrasser comme de coutume, Henriette entra d'un
air froid et sec, et tira brusquement une chaise, sur laquelle elle se
posa avec roideur. Ma chre, lui dit-elle aprs un instant de silence
consacr  prparer sa harangue et son maintien, je viens te dire _une
chose_.

Puis elle s'arrta pour voir l'effet de ce dbut.

--Parle, ma chre, rpondit la patiente Genevive.

--Je viens te dire, reprit Henriette en s'animant peu  peu malgr elle,
que je ne suis pas contente de toi: ta conduite n'est pas celle d'une
amie. Je ne te parle pas de tes devoirs envers la _socit_: tu foules
aux pieds tous les _principes_; mais je me plains de ton ingratitude
envers moi, qui me suis employe  te servir et  te rendre heureuse.
Sans moi tu n'aurais jamais eu l'esprit de dcider Andr  t'pouser; et
si tu deviens jamais madame la marquise, tu pourras bien dire que tu
le dois  mon amiti plus qu' ta prudence. Tout ce que je te demande,
c'est de rester avec lui et de me laisser Joseph.

--Qu'est-ce que vous voulez dire par l? demanda Genevive avec un
ddain glacial.

--Je veux dire, s'cria Henriette en colre, que tu es une petite
coquette hypocrite et effronte; que tu n'as pas l'air d'y toucher, mais
que tu sais trs-bien attirer et cajoler les hommes qui te plaisent.
C'est un bonheur pour toi d'tre si mprisante et d'avoir le coeur si
froid! car tu serais sans cela la plus grande dvergonde de la terre.
Sois ce qu'il te plaira, je ne m'en soucie pas; mais prends tes
adorateurs ailleurs que sous mon bras. Je ne chasse pas sur tes terres;
je n'ai jamais adress une oeillade  ton marjolet de marquis. Si
j'avais voulu m'en donner la peine, il n'tait pas difficile 
enflammer, le pauvre enfant, et mes yeux valent bien les tiens...

Genevive, rvolte de ce langage, haussa les paules et dtourna la
tte vers la fentre. Oui! oui! continua Henriette, fais la sainte
victime, tu ne m'y prendras plus. coute, Genevive, fais  ta tte,
prends deux ou trois galants, couvre-toi de ridicule, livre-toi  la
rise de toute la ville, je n'y peux rien et je ne m'en mlerai plus;
mais je t'avertis que si Joseph Marteau vient encore ici demain passer
deux heures tte  tte avec toi, comme il fait tous les soirs depuis
quinze jours, je viendrai sous ta fentre avec un galant nouveau; car je
te prie de croire que je ne suis pas au dpourvu, et que j'en trouverai
vingt en un quart d'heure qui valent bien M. Joseph Marteau... Mais
sache que ce galant aura avec lui tous les jeunes gens de la ville, et
que tu seras rgale du plus beau charivari dont le pays ait jamais
entendu parler. Ce n'est pas que j'aime M. Joseph, je m'en soucie comme
de toi; mais je n'entends pas porter encore le ruban jaune  mon bonnet.
Je ne suis pas d'ge  servir de pis-aller.

--Infamie! infamie! murmura Genevive ple et prs de s'vanouir; puis
elle fit un violent effort sur elle-mme, et, se levant, elle montra la
porte  Henriette d'un air impratif. Mademoiselle, lui dit-elle, je
n'ai plus qu'un soir  passer ici; si vous aviez autant de vigilance
que vous avez de grossiret, vous auriez cout  ma porte il y a une
heure, ce qui et t parfaitement digne de vous; vous m'auriez alors
entendu dire  M. Joseph Marteau que je quittais le pays, et vous auriez
t rassure sur la possession de votre amant. Maintenant, sortez, je
vous prie. Vous pourrez demain couvrir d'insultes les murs de cette
chambre; ce soir elle est encore  moi; sortez!

En prononant ce dernier mot, Genevive tomba vanouie, et sa tte
frappa rudement contre le pied de sa chaise. Henriette, pouvante et
honteuse de sa conduite, se jeta sur elle, la releva, la prit dans ses
bras vigoureux et la porta sur son lit. Quand elle eut russi  la
ranimer, elle se jeta  ses pieds et lui demanda pardon avec des
sanglots qui partaient d'un coeur naturellement bon. Genevive le
sentit, et, pardonnant au caractre emport et au manque d'ducation de
son amie, elle la releva et l'embrassa.

--Tu nous aurais pargn  toutes deux une affreuse soire, lui dit-elle,
si tu m'avais interroge avec douceur et confiance, au lieu de venir me
faire une scne cruelle et folle. Au premier mot de soupon, je t'aurais
rassure...

--Ah! Genevive, la jalousie raisonne-t-elle? rpondit Henriette;
prend-elle le temps d'agir, seulement? Elle crie, jure et pleure; c'est
tout ce qu'elle sait faire. Comment, ma pauvre enfant, tu partais, et
moi je t'accusais! Mais pourquoi partais-tu sans me rien dire? Voil
comme tu fais toujours: pas l'ombre de confiance envers moi. Et pourquoi
diantre en as-tu plus pour M. Joseph que pour ton amie d'enfance? Car,
enfin, je n'y conois rien!...

--Ah! voil tes soupons qui reviennent? dit Genevive en souriant
tristement.

--Non, ma chre, reprit Henriette; je vois bien que tu ne veux pas
me l'enlever, puisque tu t'en vas. Mais il est hors de doute que cet
imbcile-l est amoureux de toi...

--De moi? s'cria Genevive stupfaite.

--Oui, de toi, reprit Henriette; de toi, qui ne te soucies pas de lui,
j'en suis sre; car enfin tu aimes Andr, tu pars avec lui, n'est-ce
pas? Vous allez vous marier hors du pays?

--Oui, oui, Henriette; tu sauras tout cela plus tard; aujourd'hui il
m'est impossible de t'en parler; ce n'est pas manque de confiance en
toi, mon enfant. Je t'crirai de Guret, et tu approuveras toute ma
conduite... Parlons de toi; tu as donc des chagrins aussi?

--Oh! des chagrins  devenir folle; et c'est toi, ma pauvre Genevive,
qui en es cause, bien innocemment sans doute! Mais que veux-tu que je
te dise? je ne peux pas m'empcher d'tre bien aise de ton dpart;
car enfin tu vas tre heureuse avec ton amant, et moi je retrouverai
peut-tre le bonheur avec le mien.

--Vraiment, Henriette, je ne savais pas qu'il ft ton amant. Tu m'as
toujours soutenu le contraire quand je t'ai plaisante sur lui. Tu
te plains de n'avoir pas ma confiance; que te dirai-je de la tienne,
menteuse?

Henriette rougit; puis, reprenant courage: Eh bien! c'est vrai,
dit-elle, j'ai eu tort aussi; mais le fait est qu'il m'aimait  la folie
il n'y a pas longtemps, et, malgr toute ma prudence, il s'y est pris si
habilement, le sournois! qu'il a russi  se faire aimer. Eh bien! le
voil qui pense  une autre. Le sclrat! depuis cette maudite promenade
que vous avez faite ensemble au clair de la lune pour aller voir Andr
qui se mourait, M. Joseph n'a plus la tte  lui: il ne parle que de
toi, il ne rve qu' toi, il ne trouve plus rien d'aimable en moi. Si je
crie  la vue d'une souris ou d'une araigne: Ah! dit-il, Genevive
n'a peur de rien; c'est un petit dragon. Si je me mets en colre: Ah!
Genevive ne se fche jamais; c'est un petit ange. Et Genevive aux
grands yeux... et Genevive au petit pied... Tout cela n'est pas
amusant  entendre rpter du matin au soir; de sorte que j'avais fini
par te dtester cordialement, ma pauvre Genevive.

--Si je revois jamais M. Joseph, dit Genevive, je lui ferai
certainement des reproches pour le beau service que m'a rendu son
amiti; mais je n'en aurai pas de si tt l'occasion. En attendant, il
faut que je lui crive; donne-moi l'critoire, Henriette.

[Illustration: Et elle s'appuya en chancelant contre la croix.]

--Comment! il faut que tu lui crives? s'cria Henriette, dont les yeux
tincelrent.

--Oui vraiment, rpondit Genevive en souriant; mais rassure-toi,
ma chre, la lettre ne sera pas cachete, et c'est toi qui la lui
remettras. Seulement, je te prie de ne pas la lire avant de la lui
donner.

--Ah! tu as des secrets avec Joseph!

--Cela est vrai, Henriette, je lui ai confi un secret; il te le dira,
j'y consens.

--Et pourquoi commences-tu par lui? Tu n'as donc pas confiance en moi?
tu me crois donc incapable de garder un secret?

--Oui, Henriette, incapable, rpondit Genevive en commenant sa lettre.

--Comme tu es drle! dit Henriette en la regardant d'un air stupfait.
Enfin, il n'y a que toi au monde pour avoir de pareilles ides! crire 
un jeune homme! tu trouves cela tout simple! et me donner la lettre,
 moi qui suis sa matresse! et me dire: La voil; elle n'est pas
cachete, tu ne la liras pas.

--Est-ce que j'ai tort de croire  ta dlicatesse? dit Genevive
crivant toujours.

--Non, certes; mais enfin c'est une commission bien singulire; et
moi qui viens de faire une scne pouvantable  Joseph, quelle figure
vais-je faire en lui portant une lettre de toi? une lettre!...

--Mais, ma chre, dit Genevive, une lettre est une lettre; qu'y a-t-il
de si tendre et de si intime dans l'envoi d'un papier pli?

--Mais, ma chre, rpondit Henriette, entre jeunes gens et jeunes filles
on ne s'crit que pour se parler d'amour. De quoi peut-on se parler, si
ce n'est de cela?

--En effet, je lui parle d'amour, rpondit Genevive, mais de l'amour
d'un autre. Va, Henriette, emporte ce billet, et ne le remets pas demain
avant midi. Embrasse-moi. Adieu!

[Illustration: Ils aperurent Genevive assise dans un coin.]



XVI.

Genevive passa la nuit  mettre tout en ordre. Elle fit ses cartons, et
en touchant toutes ces fleurs qu'Andr aimait tant, elle y laissa tomber
plus d'une larme. Voici, leur disait-elle dans l'exaltation de ses
penses, la rose qui dsormais vous fera clore. Ah! desschez-vous,
tristes filles de mon amour! Lui seul savait vous admirer, lui seul
savait pourquoi vous tiez belles. Vous allez plir et vous effeuiller
aux mains des indiffrents: parmi eux je vais me fltrir comme vous.
Hlas! nous avons tout perdu; vous aussi, vous ne serez plus comprises!

Elle fit un autre paquet des livres qu'Andr lui avait donns; mais la
vue de ces livres si chers lui fut bien douloureuse. C'est vous qui
m'avez perdue, leur disait-elle. J'tais avide de savoir vous lire, mais
vous m'avez fait bien du mal! Vous m'avez appris  dsirer un bonheur
que la socit rprouve et que mon coeur ne peut supporter. Vous m'avez
force  ddaigner tout ce qui me suffisait auparavant. Vous avez chang
mon me, il fallait donc aussi changer mon sort!

Genevive fit tous les apprts de son dpart avec l'ordre et la
prcision qui lui taient naturels. Quiconque l'et vue arranger tout
son petit bagage de femme et d'artiste, et tapisser d'ouate la cage
o devait voyager son chardonneret favori, l'et prise pour une
pensionnaire allant en vacances. Son coeur tait cependant dvor de
douleur sous ce calme apparent. Elle ne se laissait aller  aucune
dmonstration violente, mais personne ne recevait des atteintes plus
profondes; son me rongeait son corps sans tacher sa joue ni plisser son
front.

Le lendemain,  sept heures du matin, Genevive, tristement cahote dans
la patache de Guret, quitta le pays. Il n'y eut ni amis, ni larmes,
ni petits soins  son dpart. Elle s'en alla seule, comme elle avait
longtemps vcu, ne s'inquitant ni de la misre ni de la fatigue, se
fiant  elle-mme pour gagner son pain, ne demandant secours  personne,
ne se plaignant de rien, mais emportant au fond de son me une plaie
incurable, le souvenir d'une esprance morte  jamais pour elle.

Henriette remit la lettre  Joseph d'un air de suffisance et de
magnanimit auquel le bon Marteau ne fit pas attention. En voyant la
signature de Genevive, il se troubla, eut quelque peine  comprendre
la lettre, la relut deux fois; puis, sans rien rpondre aux questions
d'Henriette, il se mit  courir et monta tout haletant l'escalier de
Genevive. La clef tait  la porte; il entra sans songer  frapper,
trouva la premire et la seconde pice vides, et pntra dans l'atelier.
Il n'y restait, de la prsence de Genevive, que quelques feuilles de
roses en baptiste parses sur la table. Un autre que Joseph les et
tendrement recueillies; il les prit dans sa main, les froissa avec
colre et les jeta sur le carreau en jurant. Puis il courut seller son
cheval et partit pour le chteau de Morand.

Tout cela est bel et bon, mais Genevive est partie!

C'est ainsi qu'il entama la conversation en entrant brusquement dans la
chambre d'Andr. Andr devint ple, se leva et retomba sur sa chaise,
sans rien comprendre  ce que disait Joseph, mais frapp de terreur
 l'ide d'une souffrance nouvelle. Joseph lui fit une scne
incomprhensible, lui reprocha sa lchet, sa froideur, et, quand il eut
tout dit, s'aperut enfin qu'il avait afflig et pouvant Andr sans
lui rien apprendre. Alors il se souvint des recommandations de Genevive
et des mnagements que demandait encore la sant de son ami; sa premire
vivacit apaise, il sentit qu'il s'y tait pris d'une manire cruelle
et maladroite. Embarrass de son rle, il se promena dans la chambre
avec agitation, puis tira la lettre de Genevive de son sein et la jeta
sur la table. Andr lut:

    Adieu, Joseph. Quand vous recevrez ce billet, je serai partie, tout
    sera fini pour moi. Ne me plaignez pas, ne vous affligez pas.
    J'ai du courage, je fais mon devoir, et il y a une autre vie que
    celle-ci. Dites  Andr que ma cousine s'est trouve tout  coup si
    mal que j'ai t oblige de partir sur-le-champ sans attendre qu'il
    put venir me voir. Dites-lui que je reviendrai bientt; suivez les
    instructions que je vous ai donnes hier, habituez-le peu  peu 
    m'oublier, ou du moins  renoncer  moi. Dites  son pre que je le
    supplie de traiter Andr avec douceur, et que je suis partie pour
    jamais. Adieu, Joseph. Merci de votre amiti; reportez-la sur Andr.
    Je n'ai plus besoin de rien. Aimez Henriette, elle est sincre
    et bonne; ne la rendez pas malheureuse; sachez, par mon exemple,
    combien il est affreux de perdre l'esprance. Plus tard, quand tout
    sera rpar, guri, oubli, souvenez-vous quelquefois de Genevive.

--Mais pourquoi? qu'ai-je fait, comment ai-je mrit qu'elle m'abandonne
ainsi? s'cria Andr au dsespoir.

--Je n'en sais, ma foi, rien, rpondit Joseph. Le diable m'emporte si je
comprends rien  vos amours! Mais ce n'est pas le moment de se creuser
la cervelle. coute, Andr, il n'y a qu'un mot qui vaille: es-tu dcid
 pouser Genevive?

--Dcid! oui, Joseph. Comment peux-tu en douter?

--Dcid, bon. Maintenant es-tu sr de l'pouser? as-tu song  tout?
as-tu prvu la colre et la rsistance de ton pre? as-tu fait ton plan?
Veux-tu rclamer ta fortune et forcer son consentement, ou bien veux-tu
vivre maritalement avec Genevive dans un autre pays sans l'pouser, et
prendre un tat qui vous fasse subsister tous deux?

--Je ne ferai jamais cette dernire proposition  Genevive. Je sais que
je lui deviendrais odieux et que je rougirais de moi-mme le jour o je
chercherais  en faire ma matresse, quand je puis en faire ma femme.

--Tu rsisteras donc  ton pre hardiment, franchement?

--Oui.

--Eh bien!  l'oeuvre tout de suite. Genevive n'est pas bien loin. Il
faut courir aprs elle: tu es assez fort pour sortir; je vais mettre
Franois au char  bancs de monsieur ton pre. Il le prendra comme il
voudra cette fois-ci, et nous partirons tous deux. Nous rejoindrons
la route de Guret par la traverse, et nous ramnerons Genevive  la
ville. Voil pour aujourd'hui. Tu coucheras chez moi et tu criras
une jolie petite lettre au marquis, dans laquelle tu lui demanderas
doucement et respectueusement son consentement... ensuite nous verrons
venir.

Ce projet plut beaucoup  Andr. Allons, dit-il, je suis prt.

Joseph alla jusqu' la porte, s'arrta pour rflchir et revint.

--Que t'a dit ton pre, demanda-t-il, lorsque tu lui as parl de ton
projet?

--Ce qu'il m'a dit? reprit Andr tonn; je ne lui en ai jamais parl.

--Comment, diable! tu n'es pas plus avanc que cela? Et pourquoi ne lui
en as-tu pas encore parl?

--Et comment pourrais-je le faire? Sais-tu quel homme est mon pre quand
on l'irrite?

--Andr, dit Joseph en se rasseyant d'un air srieux, tu n'pouseras
jamais Genevive; elle a bien fait de renoncer  toi.

--Oh! Joseph, pourquoi me parles-tu ainsi quand je suis si malheureux?
s'cria Andr en cachant son visage dans ses mains. Que veux-tu que je
fasse? que veux-tu que je devienne? Tu ne sais donc pas ce que c'est que
d'avoir vcu vingt ans sous le joug d'un tyran? Tu as t lev comme un
homme, toi; et d'ailleurs la nature t'a fait robuste. Moi, je suis n
faible, et l'on m'a opprim...

--Mais, par tous les diables! s'cria Joseph, on n'lve pas les hommes
comme les chiens, on ne les persuade pas par la peur du fouet. Quel
secret a donc trouv ton pre pour t'pouvanter ainsi? Crains-tu d'tre
battu, ou te prend-il par la faim? l'aimes-tu, ou le hais-tu? es-tu
dvot ou poltron? Voyons, qu'est-ce qui t'empche de lui dire une bonne
fois: Monsieur mon pre, j'aime une honnte fille, et j'ai donn ma
parole de l'pouser. Je vous demande respectueusement votre approbation,
et je vous jure que je la mrite. Si vous consentez  mon bonheur, je
serai pour toujours votre fils et votre ami; si vous refusez, j'en suis
au dsespoir, mais je ne puis manquer  mes devoirs envers Genevive.
Vous tes riche, j'ai de quoi vivre; sparons nos biens; ceci est 
vous, ceci est  moi; j'ai bien l'honneur de vous saluer. Votre fils
respectueux, Andr. C'est comme cela qu'on parle ou qu'on crit.

--Eh bien! Joseph, je vais crire, tu as raison. Je laisserai la lettre
sur une table, ou je la ferai remettre par un domestique aprs notre
dpart. Va prparer le char  bancs; mais prends bien garde qu'on ne te
voie...

--Ah! voil une parole d'colier qui tremble. Non, Andr, cela ne peut
pas se faire ainsi. Je commence  voir clair dans ta tte et dans la
mienne. J'ai des devoirs aussi envers Genevive. Je suis son ami; je
dois agir prudemment et ne pas la jeter dans de nouveaux malheurs par
un zle inconsidr. Avant de courir aprs elle et de contrarier une
rsolution qu'elle a encore la force d'excuter, il faut que je sache
si tu es capable de tenir la tienne. Il ne s'agit pas de plaisanter,
vois-tu? Diantre! la rputation d'une fille honnte ne doit pas tre
sacrifie  une amourette de roman.

--Tu es bien svre avec moi, Joseph! Il y a peu de temps, tu te moquais
de moi parce que je prenais la chose au srieux, et tu te jouais
d'Henriette comme jamais je n'ai song  me moquer de ma chre, de ma
respecte Genevive.

--Tu as raison, je raisonne je ne sais comment, et je dis des choses que
je n'ai jamais dites. Je dois te paratre singulier, mais  coup sr
pas autant qu' moi-mme; pourtant c'est peut-tre tout simple. coute,
Andr, il faut que je te dise tout.

--Mon Dieu! que veux-tu dire, Joseph? tu me tourmentes et tu m'inquites
aujourd'hui  me rendre fou.

--Tche de rassembler toutes les forces de ta raison pour m'couter. Ce
que je vois de ta conduite et de celle de Genevive me fait croire que
tu n'as pas grande envie de l'pouser... ne m'interromps pas. Je sais
que tu as bon coeur, que tu es honnte et que tu l'aimes; mais je sais
aussi tout ce qui t'empchera d'en faire ta femme. coute; Genevive est
dshonore dans le pays; mais moi, je ne crois pas qu'elle ait t ta
matresse... Je mettrais ma main au feu pour le soutenir... elle est
aussi pure  prsent que le jour de sa premire communion.

--Je le jure par le Dieu vivant, s'cria Andr; si mon me n'avait pas
eu pour elle un saint respect, son premier regard aurait suffi pour me
l'inspirer!

--Eh bien! ce que tu me dis l me dcide tout  fait. Pse bien toutes
mes paroles et rponds-moi dans une heure, ce soir ou demain au plus
tard, si tu as besoin de rflexions; mois rponds-moi dfinitivement et
sans retour sur ta parole. Veux-tu que j'offre  Genevive de l'pouser?
Si elle y consent, c'est dit!

--Toi? s'cria Andr en reculant de surprise.

--Oui, moi, rpondit Joseph. Le diable me pourfende si je n'y suis pas
dcid! Ce n'est pas une offre en l'air. C'est une chose  laquelle j'ai
pens douze heures par jour depuis la nuit o tu as t si malade. Je
m'en repentirai peut-tre un jour; mais aujourd'hui, je le sens, c'est
mon devoir, c'est la volont de Dieu. Genevive est perdue, dsespre.
Tu ne peux pas l'pouser, et si tu ne l'pouses pas, tu seras poursuivi
par un remords ternel. Je suis votre ami. Une voix intrieure me dit:
Joseph, tu peux tout rparer. On se moquera peut-tre de toi, mais ni
Genevive ni Andr ne seront ingrats. Ils consentiront  se sparer pour
jamais, et un jour ils te remercieront.

En parlant ainsi, Joseph s'attendrit et s'leva presque  la hauteur
du rle gnreux et romanesque  l'abri duquel il esprait persuader 
Andr de renoncer  Genevive. Joseph n'tait rien moins qu'un hros de
roman. C'tait un campagnard madr qui s'tait pris srieusement de
Genevive, et qui, entrevoyant l'esprance de la sparer d'Andr,
cdait  un gosme bien excusable, et n'tait pas fch de hter cette
rupture. Mais son caractre tait un singulier mlange de ruse et
de loyaut. Aussi, quand il vit qu'Andr, dupe d'abord de sa fausse
gnrosit, aprs l'avoir remerci avec effusion, refusait de renoncer 
Genevive, il abandonna sur-le-champ le rve de bonheur dont il s'tait
berc. Quand il entendit Andr parler de sa passion avec cette espce
d'loquence dont il n'avait pas le secret, il revint  lui-mme: Non,
se dit-il intrieurement, Genevive ne pourrait pas oublier un si beau
parleur pour s'affubler d'un rustre comme moi. Si le respect humain ou
le dpit la dcidait  m'accepter, elle s'en repentirait, et j'aurais
fait trois malheureux, Andr, elle et moi. D'ailleurs, se dit-il encore,
Andr sait mieux aimer que moi. Il ne sait pas agir, mais il sait
souffrir et pleurer. Voil ce qui gagne le coeur des femmes. Ce
pauvre enfant n'aura peut-tre ni la force de l'pouser ni celle de
l'abandonner. Dans tous les cas, il sera malheureux; mais je ne veux
pas qu'il soit dit que j'y aie contribu, moi, Joseph Marteau, son ami
d'enfance. Ce serait mal.

C'est avec ces ides et ces maximes que Joseph Marteau, aprs avoir
pass en un jour par les sentiments les plus contraires, se rsolut 
hter de tout son pouvoir la rconciliation d'Andr avec Genevive.

--Je m'abandonne  toi comme  mon meilleur, comme  mon seul ami, lui
dit Andr; dis-moi ce qu'il faut faire, aide-moi, rflchis et dcide.
J'excuterai aveuglment tes ordres.

--Eh bien! lui dit Joseph, il faut procder honntement, si nous voulons
avoir l'assentiment de Genevive. Va trouver ton pre sur-le-champ et
demande-lui son consentement. S'il te l'accorde, cris  Genevive pour
la prier de revenir; je porterai la lettre et je lui dirai tout ce qui
pourra la dcider. S'il refuse, nous partons sans le prvenir, et nous
procdons cavalirement avec lui.

--Ne pourrais-tu me sauver l'horreur de cet entretien? dit Andr;
j'aimerais mieux me battre avec dix hommes que de parler  mon pre.

--Impossible, impossible! dit Joseph; il refusera, il te brutalisera, il
n'en faut pas douter; tant mieux! tous les torts seront de son ct, et
nous aurons le droit d'agir vigoureusement.

Andr se dcida enfin, et trouva son pre occup  nettoyer ses fusils
de chasse. Il entra timidement et fit crier la porte en l'ouvrant
lentement et d'une main tremblante.

--Voyons, qu'y a-t-il? qu'est-ce que c'est? dit le marquis impatient;
pourquoi n'entrez-vous pas franchement? Vous avez toujours l'air d'un
voleur ou d'un pauvre honteux.

--Je viens vous demander un moment d'entretien, rpondit Andr d'un air
froid et craintif. C'tait la premire fois qu'il essayait d'avoir une
explication avec son pre. Le marquis fut si surpris qu'il leva les yeux
et toisa Andr de la tte aux pieds. Il pressentit en un instant le
sujet de cette dmarche, et la colre s'alluma dans ses veines avant que
son fils et dit un mot. Tous deux gardrent le silence, puis le marquis
s'cria: Allons, tonnerre de Dieu! tes-vous venu ici pour me regarder
le blanc des yeux? Parlez, ou allez-vous-en.

--Je parlerai, mon pre, dit Andr,  qui le sentiment de l'offense
donnait un peu de courage. Je viens vous dclarer que je suis amoureux
de Genevive la fleuriste, et que mon intention est de l'pouser, si
vous voulez bien m'accorder votre consentement...

--Et si je ne l'accorde pas, s'cria le marquis en se contenant un peu,
que ferez-vous?

--J'essaierai de vous flchir; et si je ne le peux pas...

--Eh bien?

Andr resta deux minutes sans rpondre. Les yeux tincelants de son pre
le tenaient en arrt comme le livre fascin sous le regard du chien de
chasse.

--Eh bien! monsieur l'pouseur de filles, dit le marquis d'un ton moqueur
et mprisant, que ferez-vous si je vous dfends de mettre les pieds hors
de la maison d'ici  un an?

--Je dsobirai  mon pre, rpondit Andr en s'animant, car mon pre
aura agi avec moi d'une manire injuste et insense.

Rien au monde ne pouvait irriter le marquis plus que les paroles et le
maintien de son fils. Un caractre plus hardi et plus souple aurait
su flatter cet orgueil imprieux et brutal; mais Andr n'avait pas le
courage de caresser un animal si rude. Tout ce qu'il pouvait, c'tait
de faire bonne contenance devant lui et de ne pas s'abandonner  la
tentation de fuir son aspect terrifiant.

Ah! nous y voil! dit le marquis en grinant des dents et en se
frottant les mains: voil o nous devions en venir! Eh bien! qu'il en
arrive ce qu'il plaira  Dieu; pleurez, maigrissez, mourez; aussi bien
les sots comme vous ne sont pas dignes de vivre; mais certainement, vous
n'aurez pas mon consentement. Vous attendrez ma mort si vous voulez; je
n'ai pas encore envie d'en finir pour vous laisser la libert d'pouser
une...

Andr fit un mouvement pour sortir afin de ne pas entendre injurier
Genevive. Le marquis le retint par le bras et le fora d'couter un
dluge de menaces et d'imprcations. Il fit entrer dans ce sermon
trs-peu chrtien une espce de rcrimination sentimentale  sa manire.
Il lui reprocha tous les bienfaits de sa tendresse, et lui prsenta
comme des preuves d'une adorable sollicitude les soins vulgaires
qu'impose  tous les hommes le plus simple sentiment des devoirs de la
paternit. Il le fit en des termes qui eussent rendu son discours aussi
bouffon qu'il esprait le rendre pathtique, si Andr et t capable
d'avoir une pense plaisante en cet instant. Quand vous tes venu au
monde, lui dit-il, vous tiez si chtif et si laid, que pas une femme de
la commune ne voulut vous prendre en nourrice: c'tait une trop grande
responsabilit que de se charger de vous. Je trouvai enfin une pauvre
misrable  la Chassaigne qui offrit de vous emporter; mais quand je
vous vis dans son tablier, pauvre araigne, je craignis que le soleil ne
vous fit fondre dans le trajet, et je vous tirai de l pour vous jeter
sur mon propre lit. Alors je fis venir ma plus belle chvre, une chvre
de deux ans qui venait de mettre bas pour la premire fois, et je vous
la donnai pour nourrice. Je fis tuer les chevreaux et je les mangeai, et
pourtant c'taient deux beaux chevreaux! tout le monde avait regret de
voir deux _lves_ d'une si bonne race aller  la boucherie; mais je ne
reculai devant aucun sacrifice pour sauver cet avorton qui ne devait
cependant me donner que des chagrins. Je vous gardai  la maison pendant
les annes o un enfant est le plus dsagrable. Je me rsignai 
entendre les criailleries de maillot, que je dteste; vous n'avez pas
fait une dent sans que j'aie donn un mouchoir ou un tablier  la
servante qui prenait soin de vous. C'tait, ma foi, une belle fille!
je n'avais pas choisi la plus laide du pays, et je la payais cher! je
voulais qu'on n'et pas  me reprocher d'avoir nglig quelque chose
pour ce fils malingre qui me causait tant d'embarras et qui devait ne
m'tre jamais bon  rien. Combien de fois ne me suis-je pas lev au
milieu de la nuit pour vous prparer des _breuvages_ quand on venait me
dire que vous aviez des convulsions!

Andr aurait pu trouver  toutes ces grandes actions de son pre des
explications fort prosaques. Sans parler des petits cadeaux  la
servante qui, dans le pays, n'taient pas uniquement attribus  la
tendresse paternelle, il aurait pu se rappeler aussi que le marquis
avait coutume de passer les nuits dans la plus grande agitation quand
un de ses bestiaux tait malade; et, quant aux fameux _breuvages_ qu'il
prparait lui-mme et pareils en tout  ceux qu'il distribuait largement
 ses boeufs de travail, Andr avait souvent fait, dans son enfance, le
rude essai de ses forces contre l'nergie de ces potions diaboliques.

Mais Andr tait si bon et si doux qu'il fut un instant mu et persuad
par ces grossires dmonstrations d'amiti. Le marquis l'observait
attentivement, tout en poursuivant sa dclamation.

Il vit sur son visage des traces d'attendrissement, et, empress de
ressaisir son empire, il en profita pour frapper les derniers coups.
Mais il le fit d'une faon maladroite. Il se risqua  vouloir couvrir
d'infamie la conduite de Genevive,  la prsenter comme une intrigante
qui tchait d'envahir le coeur et la fortune d'un enfant crdule. Andr
retrouva, comme par enchantement, le peu de forces qu'il avait apportes
 cet entretien. Il sortit en dclarant  son pre qu'il appellerait 
son secours la justice, le bon sens et les lois, s'il le fallait. Avec
une rsistance plus patiente et plus mnage, il aurait pu vaincre
l'obstination du marquis; mais Andr craignait trop la fatigue du coeur
et de l'esprit pour entreprendre une lutte quelconque.

Joseph vint  sa rencontre sur l'escalier et lui dit: J'ai entendu le
commencement et la fin de la querelle. Cela s'est pass comme je m'y
attendais. Le char  bancs est prt; partons.

Ils partirent si lestement que le marquis n'eut pas le temps de s'en
apercevoir. Joseph, enchant de faire un coup de tte, fouettait son
cheval en riant aux clats; et Andr, tout tremblant, songeait  la
premire journe qu'il avait passe avec Genevive au _Chteau Fondu_,
et qu'il avait conquise par une fuite pareille.

Ils trouvrent la patache, incline sur son brancard,  la porte d'un
cabaret, dans un petit village de la Marche. Il ne faisait pas encore
jour. Le conducteur savourait un cruchon de vin du pays, acide comme
du vinaigre, et qu'il prfrait firement  celui des meilleurs crus.
Joseph et Andr jetrent un regard empress autour de la salle,
qu'clairait faiblement la lueur d'un maigre foyer. Ils aperurent
Genevive assise dans un coin, la tte appuye sur ses mains et le
corps pench sur une table. Andr la reconnut  son petit chle violet,
qu'elle avait serr autour d'elle pour se prserver du froid du matin,
et  une mche de cheveux noirs qui s'chappait de son bonnet et qui
brillait sur sa main comme une larme. Succombant  la fatigue d'une nuit
de cahots, la pauvre enfant dormait dans une attitude de rsignation si
douce et si nave qu'Andr sentit son coeur se briser d'attendrissement.
Il s'lana et la serra dans ses bras en la couvrant de baisers et de
sanglots. Genevive s'veilla en criant, crut rver, et s'abandonna aux
caresses de son amant, tandis que Joseph, mu pniblement, leur tourna
le dos, et, dans sa colre, donna un grand coup de pied au chat qui
dormait sur la cendre du foyer.

Genevive voulait rsister et poursuivre sa route. Andr appela Joseph
 son secours et le conjura d'attester la fermet de sa conduite envers
son pre. Le bon Joseph imposa silence  sa mauvaise humeur et exagra
la bravoure et les grandes rsolutions d'Andr. Genevive avait bien
envie de se laisser persuader. On tint conseil. On donna pour boire au
conducteur afin qu'il attendit une heure de plus, ce qui fut d'autant
plus facile que Genevive tait le seul voyageur de la patache.

Genevive fit observer que son dpart devait dj tre connu de toute
la ville de L....., qu'un brusque retour avec Andr serait un sujet de
scandale ou de moquerie; jusque-l on pouvait croire  la maladie de sa
cousine. Il ne fallait pas donner  toute cette histoire la tournure
d'un dpit amoureux ou d'un caprice romanesque. La jalousie d'Henriette
impliquerait Joseph dans cette combinaison d'vnements d'une manire
trange et ridicule. Andr, toujours ardent et courageux quand il ne
s'agissait que de prvoir les obstacles, prtendait qu'il fallait fouler
aux pieds toutes ces considrations. Joseph, plus tranquille, approuva
toutes les observations de Genevive, et dcida, en dernier ressort,
qu'elle devait passer huit jours  Guret, tandis qu'Andr reviendrait 
L..... et s'tablirait chez lui. Ce temps devait tre consacr  faire,
par lettres, de nouvelles dmarches respectueuses auprs du marquis,
aprs quoi on s'occuperait des dmarches lgales. Genevive,  ce
mot, secoua la tte sans rien dire; son parti tait pris de ne jamais
recourir  ces moyens-l. Elle mettait son dernier espoir dans la
persvrance d'Andr  persuader son pre; elle ignorait que cette
persvrance avait dur une demi-heure et ne devait pas se ranimer.

Ils se sparrent donc avec mille promesses mutuelles de se rejoindre
 la fin de la semaine et de s'crire tous les jours. Andr, selon les
conseils de Joseph, crivit  son pre et ne reut pas de rponse.
Genevive rsolut d'attendre le rsultat de ces tentatives pour prendre
un parti. Nouvelles lettres d'Andr, nouveau silence du marquis.
Genevive prolongea son absence. Andr, au dsespoir, fit faire une
premire sommation  son pre et partit pour Guret. Il se jeta aux
pieds de Genevive et la supplia de revenir avec lui, ou de lui
permettre de rester prs d'elle. Elle tait prs de consentir  l'un ou
 l'autre, lorsqu'il eut la mauvaise inspiration de lui apprendre le
dernier acte de fermet qu'il venait de faire auprs du marquis. Cette
nouvelle causa un profond chagrin  Genevive; elle la dsapprouva
formellement et se plaignit de n'avoir pas t consulte. Au milieu de
sa tristesse, elle prouva un peu de ressentiment contre son amant et ne
put se dfendre de l'exprimer.

Voil o tu m'as entrane, lui dit-elle. J'ai toujours voulu
t'loigner ou te fuir, et par ton imprudence tu m'as jete dans un abme
dont nous ne sortirons jamais. Me voil couverte de honte, perdue, et
pour laver cette tache, il faut que je t'exhorte  violer tous les
devoirs de la pit filiale. Non, c'est impossible, Andr; il vaut mieux
souffrir et n'tre pas coupable. Russir au prix du remords, c'est se
condamner ds cette vie aux tourments de l'enfer.

Andr ne savait que rpondre  ces scrupules, que d'ailleurs il
partageait. Il sentait que son devoir tait de la quitter et de lui
laisser accomplir son courageux sacrifice, dt-il en mourir de chagrin.
Mais cela tait plus que tout le reste au-dessus de ses forces; il se
jetait  genoux, pleurait et demandait la piti et les consolations de
Genevive.

Genevive tait forte et magnanime; mais elle tait femme et elle
aimait. Aprs l'lan qui la portait aux grandes rsolutions, la
tendresse et l'instinct du bonheur parlaient  leur tour. Elle
regrettait de n'avoir pas pour appui un amant plus courageux qu'elle.

--Ah! disait-elle  Andr, tu m'entranes dans le mal, tu me fais manquer
 l'estime que je voulais avoir pour moi-mme; je ne m'en consolerai pas
et je ne pourrai jamais cesser de t'accuser un peu. Avec un homme plus
fort que toi, j'aurais pratiqu les vertus hroques; il me semble
que j'en suis capable et que ma destine tait de faire des choses
extraordinaires. Et pourtant je vais tomber dans une existence coupable,
goste et honteuse. Je vais travailler sordidement  pouser un homme
plus riche que moi, et pourquoi? pour imposer silence  la calomnie.
Andr, Andr! renonce  moi; il en est encore temps; crains que, si je
te cde aujourd'hui, je ne m'en repente demain.

--Tu as raison, disait Andr, sparons-nous; et il tombait dans les
convulsions. Son faible corps se refusait  ces motions violentes.
Genevive n'avait pas le courage surhumain de l'abandonner et de le
dsesprer dans ces moments cruels. Elle lui promettait tout ce qu'il
voulait, et elle finit par retourner  L..... avec lui.



XVII.

Alors commena pour tous deux une vie de souffrances continuelles. D'une
part, le marquis, furieux de la sommation de l'huissier, se plaignait 
tout le pays de l'insolence de son fils et de l'impudente ambition de
cette ouvrire, qui voulait usurper le noble nom de sa famille. Il
trouvait beaucoup de gens envieux du mrite de Genevive ou avides de
colporter les secrets d'autrui, et les calomnies dbites contre la
pauvre fille acquirent une publicit effrayante. Toutes les prudes de la
ville, et le nombre en tait grand, lui retirrent leur pratique, et se
portrent en foule chez une marchande qui avait profit de l'absence
de Genevive pour venir s'tablir  L... Ses fleurs taient ridicules
auprs de celles de Genevive; mais qui pouvait s'en soucier ou s'en
apercevoir, si ce n'est deux ou trois amateurs de botanique, qui
cultivaient des fleurs et n'en commandaient pas? Le besoin vint assiger
la pauvre fleuriste; personne ne s'en douta, et Andr moins que tout
autre, tant elle sut bien cacher sa pnurie; mais elle supporta de longs
jenes, et sa sant s'altra srieusement.

L'amiti d'Henriette, qui lui avait t douce et secourable autrefois,
lui fut tout  fait ravie. La dernire fuite de Joseph, les frquentes
visites qu'il continuait  rendre  Genevive, et surtout l'indiffrence
qu'il ne pouvait plus dissimuler, furent autant de traits envenims dont
Henriette reut l'atteinte, et dont elle retourna la pointe vers sa
rivale. Elle tait bonne, et son premier mouvement tait toujours
gnreux; mais elle n'avait pas l'me assez leve pour rsister 
l'humiliation de l'abandon et aux railleries de ses compagnes. Elle
accablait Genevive de menaces ridicules. La malheureuse enfant perdit
enfin ce noble et tranquille orgueil qui l'avait soutenue jusque-l.
Elle devint craintive, et sa raison s'affaiblit; elle passait les nuits
dans une solitude effrayante; son imagination, trouble par la fivre,
l'entourait de fantmes: tantt c'tait le marquis, tantt Henriette,
qui la foulaient aux pieds et lui dvoraient le coeur, tandis qu'Andr
dormait tranquillement, et, sourd  ses cris, ne s'veillait pas. Alors
elle se levait effare, baigne de sueur; elle ouvrait sa fentre et
s'exposait  l'air froid de l'automne. Un matin Andr entra chez elle et
la trouva vanouie  terre; il voulut ne plus la quitter et s'obstina 
passer les nuits dans la chambre voisine. Il fallut y consentir: elle
n'avait pas une amie pour la secourir. Ni Genevive ni Andr, qui
tait rduit au mme dnment, n'avaient le moyen de payer une garde;
d'ailleurs Andr l'aurait-il remise  des soins mercenaires, quand il
croyait pouvoir la soigner avec le respect et la scurit d'un frre?

Il ne savait pas  quel danger il s'exposait. Au milieu de la nuit,
les cris de Genevive le rveillaient en sursaut; il se levait et la
trouvait  moiti nue, ple et les cheveux pars. Elle se jetait  son
cou en lui disant: Sauve-moi sauve-moi! Et, quand cet accs de
frayeur fbrile tait pass, elle retombait puise dans ses bras et
s'abandonnait indiffrente et presque insensible  ses caresses. Andr
s'tait jur de ne jamais profiter de ces moments d'accablement et
d'oubli. Il s'asseyait  son chevet et rendormait en la soutenant sur
son coeur; mais ce coeur palpitait de toute l'ardeur de la jeunesse et
d'une passion longtemps comprime. Chaque nuit il esprait calmer le feu
dont il tait dvor par une treinte plus forte, par un baiser plus
passionn que la veille; et il croyait chaque nuit pouvoir s'arrter 
cette dernire caresse brlante mais chaste encore.

Qu'y a-t-il d'impur entre deux enfants beaux et tristes et abandonns
du reste du monde? Pourquoi fltrir la sainte union de deux tres  qui
Dieu inspire un mutuel amour? Andr ne put combattre longtemps le voeu
de la nature. Genevive malade et souffrante lui devenait plus
chre chaque jour. Le feu de la fivre animait sa beaut d'un clat
inaccoutum; avec cette rougeur et ces yeux brillants, c'tait une autre
femme, sinon plus aime, du moins plus dsirable. Andr ne savait pas
lutter longtemps contre lui-mme; il succomba, et Genevive avec lui.

Quand elle retrouva ses forces et sa raison, il lui sembla qu'elle
sortait d'un rve ou qu'un des gnies des contes arabes l'avait porte
dans les bras de son amant durant son sommeil. Il se jeta  ses pieds,
les arrosa de ses larmes et la conjura de ne pas se repentir du bonheur
qu'elle lui avait donn. Genevive pardonna d'un air sombre et avec un
coeur dsespr; elle avait trop de fiert pour ne pas har tout ce qui
ressemblait  une victoire des sens sur l'esprit; elle n'osa faire des
reproches  Andr; elle connaissait l'exaspration de sa douleur au
moindre signe de mcontentement qu'elle lui donnait; elle savait qu'il
tait si peu matre de lui-mme que dans sa souffrance il tait capable
de se donner la mort.

Elle supporta son chagrin en silence; mais au lieu de tout pardonner 
l'entranement de la passion, elle sentit qu'Andr lui devenait moins
cher et moins sacr de jour en jour. Elle l'aimait peut-tre avec plus
de dvouement; mais il n'tait plus pour elle, comme autrefois, un
ami prcieux, un instituteur vnr; la tendresse demeurait, mais
l'enthousiasme tait mort. Ple et rveuse entre ses bras, elle songeait
au temps o ils tudiaient ensemble sans oser se regarder, et ce temps
de crainte et d'espoir tait pour elle mille fois plus doux et plus beau
que celui de l'entier abandon.

Pour comble de malheur, Genevive devint grosse; alors il n'y eut plus
 reculer, Andr fit les sommations de rigueur  son pre, et, un soir,
Genevive, appuye sur le bras de Joseph, alla  l'glise et reut
l'anneau nuptial de la main d'Andr. Elle avait t le matin  la mairie
avec le mme mystre; ce fut un mariage triste et commis en secret comme
une faute.

La misre o tombait de jour en jour ce couple malheureux, et surtout la
grossesse de Genevive, mettait Andr dans la ncessit de rclamer sa
fortune; mais Genevive s'opposait avec force  cette dernire dmarche.
Non, disait-elle, c'est bien assez de lui avoir dsobi et d'avoir
brav sa maldiction et sa colre; il ne faut pas mriter son mpris et
sa haine. Jusqu'ici il peut dire que je suis une insense, qui s'est
prise de son fils et qui l'a entran dans le malheur; il ne faut pas
qu'il dise que je suis une vile crature qui veut le dpouiller de son
argent pour s'enrichir.

Andr voyait les souffrances et les privations que la misre imposait 
sa femme; il aurait d surmonter les scrupules de Genevive et sacrifier
tout  la conservation de celle qui allait le rendre pre; mais cet
effort tait pour lui le plus difficile de tous. Il savait que le
marquis tenait encore plus  l'argent qu'au plaisir de commander; il
prvoyait des lettres de reproches et de menaces plus terribles que
toutes celles qu'il avait reues de lui  l'occasion de son mariage, et
puis il se flattait de faire vivre Genevive par son travail. Il avait
obtenu avec bien de la peine un misrable emploi dans un collge. Andr
tait instruit et intelligent, mais il n'tait pas _industrieux_. Il ne
savait pas s'appliquer et s'attacher  une profession, en tirer parti,
et s'lever par sa persvrance jusqu' une position meilleure et plus
honorable. Ce mtier de cuistre lui tait odieux; il le remplissait
avec une rpugnance qui lui attirait l'inimiti des lves et des
professeurs. On l'accabla de vexations qui lui rendirent l'exercice de
son misrable tat de plus en plus pnible; il les supporta du mieux
qu'il put, mais sa sant en souffrit. Chaque soir en rentrant chez lui
il avait des attaques de nerfs, et souvent le matin il tait si bris et
il se sentait le coeur tellement dvor de douleur et de colre qu'il
lui tait impossible de se traner jusqu' sa classe; on le renvoya.

Joseph lui avait ouvert sa bourse; mais il tait pauvre, charg de
famille. D'ailleurs Genevive,  l'insu de laquelle Andr avait accept
d'abord les secours de son ami, avait fini par s'apercevoir de ces
emprunts, et elle s'y opposait dsormais avec fermet. Elle supportait
la faim et le froid avec un courage hroque, et se condamnait aux plus
grossiers travaux sans jamais faire entendre une plainte. Andr tait
assez malheureux; assez de tourments, assez de remords le dchiraient;
elle essaya de le consoler en pleurant avec lui. Mais une femme ne peut
pas aimer d'amour un homme qu'elle sent infrieur  elle en courage;
l'amour sans vnration et sans enthousiasme n'est plus que de l'amiti;
l'amiti est une froide compagne pour aider  supporter les maux
immenses que l'amour a fait accepter.

Joseph ne voyait dans tout cela que l'air souffrant et abattu d'Andr et
sa situation prcaire; il ne savait plus quel conseil ni quel secours
lui donner. Un matin il prit sa gibecire et son fusil, acheta un livre
en traversant le march, et s'en alla  travers champs au chteau de
Morand. Il y avait six mois qu'il n'avait eu de rapports directs avec le
marquis; il savait seulement que celui-ci s'en prenait  lui de tout
ce qui tait arriv et parlait de lui avec un vif ressentiment. Il en
arrivera ce qui pourra, se disait Joseph en chemin; mais il faut que je
tente quelque chose sur lui, n'importe quoi, n'importe comment. Joseph
Marteau n'est pas une bte; il prendra conseil des circonstances et
tchera d'tudier son marquis de la tte aux pieds pour s'en emparer.

Le marquis ne s'attendait gure  sa visite. Il assistait  un semis
d'orge dans un de ses champs; Joseph, en l'apercevant, fut surpris du
changement qui s'tait opr dans ses traits et dans son attitude: la
rvolte et l'abandon d'Andr avaient bien port une certaine atteinte
 son coeur paternel; mais son principal regret tait de n'avoir plus
personne  tourmenter et  faire souffrir. La grosse philosophie de
tous ceux qui l'entouraient recevait stoquement les bourrasques de sa
colre; l'effroi, la pleur et les larmes d'Andr taient des victoires
plus relles, plus compltes, et il ne pouvait se consoler d'avoir perdu
ses triomphes journaliers.

Joseph s'attendait au froid accueil qu'il reut; aussi fit-il bonne
contenance, comme s'il ne se ft aperu de rien.

--Je ne comptais pas sur le plaisir de vous voir, lui dit M. de Morand.

--Oh! ni moi non plus, dit Joseph; mais passant par ce chemin et vous
voyant si prs de moi, je n'ai pu me dispenser de vous souhaiter le
bonjour.

--Sans doute, dit le marquis, vous ne pouviez pas vous en dispenser...
d'autant plus que cela ne vous cotait pas beaucoup de peine.

Joseph secoua la tte avec cet air de bonhomie qu'il savait parfaitement
prendre quand il voulait.

Tenez, voisin, dit-il (je vous demande pardon, je ne peux pas me
dshabituer de vous appeler ainsi), nous ne nous comprenons pas, et
puisque vous voil, il faut que je vous dise ce que j'ai sur le coeur.
J'tais bien rsolu  n'avoir jamais cette explication avec vous; mais
quand je vous ai vu l avec cette brave figure que j'avais tant de
plaisir  rencontrer quand je n'tais pas plus haut que mon fusil, 'a
t plus fort que moi; il a fallu que je misse mon dpit de ct et que
je vinsse vous donner une poigne de main. Touchez l. Deux honntes
gens ne se rencontrent pas tous les jours dans un chemin, comme on dit.

La grosse cajolerie avait un pouvoir immense sur le marquis; il ne put
refuser de prendre la main de Joseph; mais en mme temps il le regarda
en face d'un air de surprise et de mcontentement.

--Qu'est-ce que cela signifie? dit-il; vous prtendez avoir du dpit
contre moi, et vous avez l'air de me pardonner quelque chose, quand
c'est moi qui...

--Je sais ce que vous allez dire, voisin, interrompit Joseph, et c'est
de cela que je me plains; je sais de quoi vous m'accusez, et je trouve
mal  vous de souponner un ami sans l'interroger.

--Sur quoi, diable, voulez-vous que je vous interroge, quand je suis
sr de mon fait? N'avez-vous pas emmen mon fils sous mes yeux pour le
conduire  la recherche de cette folle qui, sans vous, s'en allait 
Guret et ne revenait peut-tre plus? N'avez-vous pas t compre et
compagnon dans toutes ses belles quipes? N'avez-vous pas conseill 
Andr de m'insulter et de me dsobir? N'avez-vous pas donn le bras 
la marie le jour de cet honnte mariage? Rpondez  tout cela, Joseph,
et interrogez un peu votre conscience; elle vous dira que je devrais
retirer ma main de la vtre quand vous me la tendez.

Joseph sentit que le marquis avait raison, et il fit un effort sur
lui-mme pour ne pas se dconcerter.

--Je conviens, dit-il, que les apparences sont contre moi, marquis; mais
si nous nous tions expliqus au lieu de nous fuir, vous verriez que
j'ai fait tout le contraire de ce que vous croyez. Le jour o j'ai
emmen Andr avec votre char  bancs et mon cheval, il est vrai, je
crois avoir rempli mon devoir d'ami sincre envers le pre autant
qu'envers le fils.

--Comment cela, je vous prie? dit le marquis en haussant les paules.

--Comment cela! reprit Joseph avec une effronterie sans pareille; ne
vous souvient-il plus de la colre pouvantable et de l'insolente ironie
de votre fils durant cette dernire explication que vous etes ensemble?

--Il est vrai que jamais je ne l'avais vu si hardi et si ttu, rpondit
le marquis.

--Eh bien! dit Joseph, sans moi il aurait dpass toutes les bornes du
respect filial; quand je vis ce malheureux jeune homme exaspr de la
sorte, et rsolu  vous dire l'affreux projet qu'il avait conu dans le
dsespoir de la passion...

--Quel projet? interrompit le marquis. Son mariage? il me l'a dit assez
clairement, je pense.

--Non, non, marquis, quelque chose de bien pis que cela, et que, grce 
moi, il renona  excuter ce jour-l.

--Mais qu'est-ce donc?

--Impossible de vous le dire, vos cheveux se dresseraient. Ah! funestes
effets de l'amour! Heureusement je russis  l'entraner hors de la
maison paternelle: j'esprais le tromper, lui faire croire que nous
courions aprs sa belle, et,  la faveur de la nuit, l'emmener coucher
 ma petite mtairie de Granires, o peut-tre il se serait calm et
aurait fini par entendre raison; mais il s'aperut de la feinte, et,
aprs m'avoir fait plusieurs menaces de fou, il s'lana  bas du char
 bancs et se mit  courir  travers champs comme un insens. J'eus une
peine incroyable  le rejoindre, et, avant de le saisir  bras le corps,
j'en reus plusieurs coups de poing assez vigoureux...

--Impossible! dit le marquis, jusque-l demi-persuad, mais que cette
dernire impudence de Joseph commenait  rendre incrdule; Andr n'a
jamais eu la force de donner une chiquenaude  une mouche.

--Ne savez-vous pas, marquis, dit Joseph sans se troubler, que, dans
l'exaspration de l'amour ou de la folie, les hommes les plus faibles
deviennent robustes? Ne vous souvenez-vous pas de lui avoir vu des
attaques de nerfs si violentes que vous aviez de la peine  le tenir,
vous qui, certes, n'tes pas une femmelette?

--Bah! c'est que je craignais de le briser en le touchant.

--Oh bien! moi, prcisment par la mme raison, je me laissai gourmer
jusqu' ce qu'il s'apaist un peu. Alors, voyant qu'il tait impossible
de l'empcher d'aller voir Genevive, je pris le parti de l'accompagner
pour tcher de rendre cette entrevue moins dangereuse. Est-ce l la
conduite d'un tratre envers vous, voisin?

--A la bonne heure, dit le marquis; mais, depuis, vous lui avez
certainement donn de mauvais conseils.

--Ceux qui disent cela en ont menti par la gorge! s'cria Joseph en
jouant la fureur. Je voudrais les voir l au bout de mon fusil pour
savoir s'ils oseraient soutenir leur imposture.

--Tu diras ce que tu voudras, Joseph, si tu avais voulu employer ton
crdit sur l'esprit d'Andr, tu l'aurais empch de faire ce qu'il a
fait; mais tu t'es crois les bras et tu as dit: Il en arrivera ce qu'il
pourra; ce sont les affaires de ce vieux grondeur de Morand, je ne m'en
embarrasse gure... Oh! je connais ton insouciance, Joseph, et je te
vois d'ici.

Joseph, voyant le marquis sensiblement radouci, redoubla d'audace, et
affirma par les serments les plus pouvantables qu'il avait fait
son possible pour ramener Andr au sentiment du devoir; mais Andr,
disait-il, tait un lion dchan; il n'coutait plus rien et montrait
un caractre opinitre, violent et vindicatif, sur lequel rien ne
pouvait avoir prise.

--Chose trange! dit le marquis en l'coutant d'un air stupfait; il
tait si craintif et si nonchalant avec moi!

--Ne croyez pas cela, marquis, disait Joseph, vous ne l'avez jamais
connu; ce garon-l est sournois en diable!

--C'est vrai, dit le marquis; il avait l'air de se soumettre; mais je
n'avais pas les talons tourns que le drle dsobissait de plus belle.

--Vous voyez bien que je le connais, reprit Joseph; il a agi de mme
avec moi; quand je lui avais fait une scne infernale pour le ramener
au respect qu'il vous doit, il avait l'air convaincu. Je tournais les
talons, et voil mon drle qui allait trouver les huissiers pour vous
les envoyer.

--Ah! le sclrat! s'cria le marquis en serrant les poings  ce
souvenir. Je ne sais pas, Joseph, comment tu peux le frquenter encore;
car tu es toujours ami intime avec lui: on vous voit partout ensemble;
tu donnes le bras  sa femme; on a mme dit que tu en tais amoureux,
et que, durant la maladie d'Andr, tu avais t au mieux avec elle.
Ne m'as-tu pas fait une scne incroyable la nuit o elle a os venir
jusqu'ici? En d'autres circonstances, j'aurais oubli notre vieille
amiti et je t'aurais cass la tte; vrai, j'tais un peu en colre.

--Voisin, permettez-moi de dire, au nom de notre vieille amiti, que
vous aviez tort. Il s'agissait de la vie d'Andr dans ce moment-l. Je
me souciais bien de cette pcore! N'avez-vous pas vu comment je l'ai
fait dtaler aussitt qu'Andr a t rendormi?

--Non, je m'tais endormi moi-mme dans ce moment.

--Ah! je suis fch que vous n'ayez pas vu cela. Je lui ai dit son fait;
et,  prsent, croyez-vous que je ne ne lui dise pas tous les jours?
Quant  elle, c'est, aprs tout, une assez bonne fille, douce, range et
pleine de bons sentiments. J'en ai eu mauvaise opinion autrefois; mais
je suis bien revenu sur son compte. Je suis sr que vous n'auriez pas 
vous plaindre d'elle si vous la connaissiez. Celui qui n'entend raison
sur rien, celui qui menace et excute, c'est Andr. Vous n'avez pas
l'ide de ce qu'est votre fils  prsent, marquis; et si vous saviez
ce qu'il a rsolu et ce que jusqu'ici j'ai russi  empcher, vous ne
diriez pas que je lui donne de mauvais conseils.

--Il faut que tu me dises ce qu'il a rsolu contre moi. Ah! je m'en
moque bien! Je voudrais bien voir qu'il essayt du nouveau?

--Il y a des choses que le caractre le plus ferme et l'esprit le plus
sens ne peuvent ni prvenir ni empcher, dit Joseph d'un air grave;
les nouvelles lois donnent aux enfants un recours si tendu contre
l'autorit sacre des parents!

Le marquis commena  prvoir l'ouverture que lui prparait Joseph. Il
y avait pens plus d'une fois, et s'tait flatt que son fils n'oserait
jamais en venir l. Grossirement abus par la feinte amiti de Joseph,
il commena  concevoir des craintes srieuses, et il jeta autour de lui
un regard trange, que Joseph interprta sur-le-champ. Il se promit de
profiter de la terreur cupide du marquis, et, pour s'emparer de lui de
plus en plus, il s'invita adroitement  dner. Ma demande n'est pas
trop indiscrte, dit-il en tirant de sa gibecire le livre qu'il avait
achet au march, j'ai prcisment sur moi le rti.

--C'est une belle pice de gibier, dit le marquis en examinant le livre
d'un air de connaisseur.

--Je le crois bien, dit Joseph; mais ne me faites pas trop de
compliments, car c'est votre bien que je vous rapporte; j'ai tu _a_
sur vos terres.

--En vrit? dit le marquis, dont les yeux brillrent de joie: eh bien!
tu vois, ils prtendent tous qu'il n'y a pas de livres dans ma commune!
Moi, je sais qu'il y en a de beaux et de bons, puisque j'en lve tous
les ans plus de cinquante que je lche en avril dans mes champs. a
me cote gros; mais enfin c'est agrable de trouver un livre dans un
sillon de temps en temps.

--A qui le dites-vous?

--Eh bien! tu sais les tracasseries de mes voisins pour ces malheureux
livres. L'un disait:--Il se ruine, il fait des folies; l'autre:--Il a
perdu la tte; jamais livres ne multiplieront dans un terrain si sec et
si pierreux; ils s'en iront tous du ct des bois. Un troisime disait:
--Le marquis fournit de livres la table du voisin; il fait des lves
pour sa commune, mais ils iront brouter le serpolet du Theil. Jusqu'
mon garde champtre qui me soutient effrontment n'avoir jamais vu la
trace d'un livre sur nos gurets.

--Eh bien! qu'est-ce que c'est que a? dit Joseph en balanant d'un air
superbe son livre par les oreilles; est-ce un ne? est-ce une souris?
Je voudrais bien que le garde champtre et tous les voisins fussent l
pour me dire si ce que je tiens l est une chouette ou un oison.

Cette aimable plaisanterie fit rire aux clats le marquis triomphant.

--Dis-moi, Joseph, est-ce le seul livre que tu aies vu sur la commune?

--Ils taient trois ensemble, rpondit Joseph, sans hsiter. Je crois
bien que j'en ai bless un qui ne s'en vantera pas.

--Ils taient trois! dit le marquis enchant.

--Trois, qui se promenaient comme de bons bourgeois dans la Marsche de
Lourche. Il y a une _mre_ certainement; je l'ai reconnue  sa manire
de courir. Elle doit tre pleine.

--Ah! jamais les livres ne multiplieront sur les terres du marquis! dit
M. de Morand d'un air goguenard en se frottant les mains. Et dis-moi,
Joseph, tu n'as pas tir sur la mre?

--Plus souvent! je sais le respect qu'on doit  la progniture. Ah!
par exemple, nous lcherons quelques coups de fusil  ces petits
messieurs-l dans six mois, quand ils auront eu le temps d'tre papas et
mamans  leur tour.

--Oui, s'cria le marquis, je veux que nous fassions un dner avec tous
les voisins; et, pour les faire enrager, on n'y servira que du livre
tu sur les terres de Morand.

--Premier service, civet de livre, s'cria Joseph; rti, rbles de
lapereaux; entremets, filets de livre en salade, pt de livre, pure,
hachis... Les convives seront malades de colre et d'indigestion.

En rjouissant son hte par ces grosses facties, Joseph arriva avec lui
au chteau. Le dner fut bientt prt. Le fameux livre, qui peut-tre
avait pass son innocente vie  six lieues des terres du marquis, fut
trouv par lui savoureux et plein d'un got de terroir qu'il prtendait
reconnatre. Le marquis s'gaya de plus en plus  table, et quand il en
sortit il tait tout  fait bon homme et dispos  l'expansion. Joseph
s'tait observ, et tout en feignant de boire souvent, il avait mnag
son cerveau. Il fit alors en lui-mme une rcapitulation du plan
territorial de Morand. lev dans les environs, habitu depuis l'enfance
 poursuivre le gibier le long des haies du voisinage, il connaissait
parfaitement la topographie des terres hrditaires de Morand et celle
des proprits de mme genre apportes en dot par sa femme. Il choisit
en lui-mme le plus beau champ parmi ces dernires, et pria le marquis
de l'y conduire sans rien laisser souponner de son intention. On m'a
dit que vous aviez plant cela d'une manire splendide; si ce n'est pas
abuser de votre complaisance, allons un peu de ce ct-l.

[Illustration: Malgr l'anxit de sa situation, elle cda et laissa
tomber sa jolie tte.....]

Le marquis fut charm de la proposition; rien ne pouvait le flatter
plus que d'avoir  montrer ses travaux agricoles. Ils se mirent donc en
route. Chemin faisant, Joseph s'arrta sur le bord d'une trane comme
frapp d'admiration. Tudieu! quelle luzerne! s'cria-t-il, est-ce de
la luzerne, voisin? Quel diable de fourrage est-ce l? c'est vigoureux
comme une fort, et bientt on s'y promnera  couvert du soleil.

--Ah! dit le marquis, je suis bien aise que tu voies cela. Je te prie
d'en parler un peu dans le pays: c'est une exprience que j'ai faite, un
nouveau fourrage essay pour la premire fois dans nos terres.

--Comme cela, s'appelle-t-il?

--Ah! ma foi, je ne saurais pas te dire; cela a un nom anglais ou
irlandais que je ne peux jamais me rappeler. La socit d'agriculture de
Paris envoie tous les ans  notre socit dpartementale (dont tu sais
que je suis le doyen) diffrentes sortes de graines trangres. a ne
russit pas dans toutes les mains.

--Mais dans les vtres, voisin, il parat que a prospre. Il faut
convenir qu'il n'y a peut-tre pas deux cultivateurs en France qui
sachent comme vous retourner une terre et lui faire produire ce qu'il
vous plat d'y semer. Vous tes pour les prairies artificielles,
n'est-ce pas?

--Je dis, mon enfant, qu'il n'y a que a, et que celui qui voudra avoir
du btail un peu prsentable dans notre pays ne pourra jamais en venir 
bout sans les regains. Nous avons trop peu de terrain  mettre en
pr, vois-tu; il ne faut pas se dissimuler que nous sommes secs comme
l'Arabie. a aura de la peine  prendre: le paysan est entt et ne
veut pas entendre parler de changer la vieille coutume. Cependant ils
commencent  en revenir un peu.

--Parbleu! je le crois bien; quand on voit au march des boeufs comme
les vtres, on est forc d'y faire attention. Pour moi, c'est une chose
qui m'a toujours tourment l'esprit. L'autre jour encore j'en ai vu
passer une paire qui allait  Berthenoux, et je me disais: Que diable
leur fait-il manger pour leur donner cette graisse, et ce poil, et cette
mine!

---Eh bien! veux-tu que je te dise une chose? Tu vois cette luzerne
anglaise, cela m'a rapport vingt charrois de fourrage l'anne dernire.

--Vingt charrois l-dedans! Votre parole d'honneur, voisin?

--Foi de marquis?

--C'est prodigieux! Vous me vendrez six boisseaux de cette graine-l,
marquis; je veux la faire essayer dans mon petit domaine de Granires.

[Illustration: Le dernier jour, Genevive pria Andr de lui apporter
plus de fleurs qu' l'ordinaire et d'en couvrir son lit.]

--Je te les donnerai, et je t'apprendrai la manire de t'en servir.

--Dites-moi, voisin, qu'est-ce qu'il y avait dans cette terre-l
auparavant?

--Rien du tout, du mauvais bl. C'tait cultiv par ces vieux Morins,
les anciens mtayers du pre de ma femme, de braves gens, mais borns.
J'ai chang tout cela.

Joseph allongea sa figure de deux pouces, et, prenant un air trangement
mlancolique, C'est une jolie prairie, dit-il; ce serait dommage
qu'elle changet de matre!

Cette parole tira subitement le marquis de sa batitude: il tressaillit.

--Est-ce que tu crois, dit-il aprs un instant de silence, qu'il y aurait
quelqu'un d'assez hardi pour me chercher chicane sur quoi que ce soit?

--Je connais bien des gens, rpondit Joseph, qui se ruineraient en
procs pour avoir seulement un lambeau d'une proprit comme la vtre.

Cette rponse rassura le marquis. Il crut que Joseph avait fait une
rflexion gnrale, et, ayant escalad pesamment un chalier, il
s'enfona avec lui dans les buissons touffus d'un pturage.

--Je n'aime pas cela, dit-il en frappant du pied la terre vierge
de culture o depuis un temps immmorial les troupeaux broutaient
l'aubpine et le serpolet; je n'aime pas le terrain que l'on ne
travaille pas. Les mtayers ne veulent pas sacrifier les pturages,
parce que cela leur pargne la peine de soigner leurs boeufs  l'table.
Moi, je n'aime pas ces champs d'pines et de ronces o les moutons
laissent plus de laine qu'ils ne trouvent de pture. J'ai dj mis
la moiti de celui-ci en froment, et l'anne prochaine je vous ferai
retourner le reste. Les mtayers diront ce qu'ils voudront, il faudra
bien qu'ils m'obissent.

--Certainement, si vos prairies  l'anglaise vous donnent assez de
fourrage pour nourrir les boeufs au dedans toute l'anne, vous n'avez
pas besoin _pturaux_. Mais est-ce de la bonne terre?

--Si c'est de la bonne terre! une terre qui n'a jamais rien fait!
N'as-tu pas vu sur ma chemine des brins de paille.

--Parbleu, oui! des tiges de froment qui ont cinq pieds de haut.

--Eh bien! c'taient les plus petits. Dans tout ce premier bl les
moissonneurs taient debout dans les sillons, aussi bien cachs qu'une
compagnie de perdrix.

--Diable! mais c'est une dpense que de retourner un ptural comme
celui-l.

--C'est une dpense qui prend trois ans du revenu de la terre. Peste! je
ne recule devant aucun sacrifice pour amliorer mon bien.

--Ah! dit Joseph avec un grand soupir, qu'Andr est coupable de
mcontenter un pre comme le sien! Il sera bien avanc quand il aura
retir son hritage des mains habiles qui y sment l'or et l'industrie,
pour le confier  quelque imbcile de paysan qui le laissera pourrir en
jachres!

Le marquis tressaillit de nouveau et marcha quelque temps les mains
croises derrire le dos et la tte baisse. Tu crois donc qu'Andr
aurait cette pense? dit-il enfin d'un air soucieux.

--Que trop! rpondit Joseph avec une affectation de tristesse laconique.
Heureusement, ajouta-t-il aprs cinq minutes de marche, que son hritage
maternel est peu de chose.

--Peu de chose! dit le marquis; peste! tu appelles cela peu de chose! un
bon tiers de mon bien, et le plus pur et le plus soign!

--Il est vrai que ce domaine est un petit bijou, dit Joseph; des
btiments tout neufs!

--Et que j'ai fait construire  mes frais, dit le marquis.

--Le btail superbe! reprit Joseph.

--La race toute renouvele depuis cinq ans, croise mrinos, moutons
cornus, dit le marquis. Il m'en a cot cinquante francs par tte.

--Ce qu'il y a de joli dans cette proprit de Morand, reprit Joseph,
c'est que c'est tout rassembl, c'est sous la main: votre chteau est
plant l; d'un ct les bois, de l'autre la terre labourable; pas un
voisin entre deux, pas un petit propritaire incommode fourr entre vos
pices de bl, pas une chvre de paysan dans vos haies, pas un troupeau
d'oies  travers vos avoines. C'est un avantage, cela!

--Oui! mais, vois-tu, si j'tais oblig par hasard de faire une
sparation entre mon bien et celui qui m'est venu de ma femme, les
choses iraient tout autrement. Figure-toi que le bien de Louise se
trouve enchevtr dans le mien. Quand je l'pousai, je savais bien ce
que je faisais. Sa dot n'tait pas grosse, mais cela m'allait comme
une bague au doigt. Pour faucher ses prs, il n'y avait qu'un foss
 sauter; pour serrer ses moissons, il n'y avait pas de chemin de
traverse, pas de charrette casse, pas de boeuf estropi dans les
ornires; on allait et venait de mon grenier  son champ comme de ma
chambre  ma cuisine. C'est pourquoi je la pris pour femme, quoique du
reste son caractre ne me convnt pas, et qu'elle m'ait donn un fils
malingre et boudeur qui est tout son portrait.

--Et qui vous donnera bien de l'embarras si vous n'y prenez garde,
voisin!

--Comment, diable! veux-tu que j'y prenne garde avec les sacres lois
que nous avons?

--Il faut tcher, dit Joseph, de s'emparer de son caractre.

--Ah! si quelqu'un au monde pouvait dompter et gouverner un fils
rebelle, rpondit le marquis, il me semble que c'tait moi! Mais que
faire avec ces tres qui ne rsistent ni ne cdent, que vous croyez
tenir, et qui vous glissent des mains comme l'anguille entre les doigts
du pcheur?

Joseph vit que le marquis commenait  s'effrayer tout de bon; il le
fit passer habilement par un crescendo d'pouvantes, affectant avec
simplicit de l'arrter  toutes les pices de terre qui appartenaient 
Andr, et que le pauvre marquis, habitu  regarder comme siennes depuis
trente ans, lui montrait avec un orgueil de propritaire. Quand il avait
ingnument tal tout son savoir-faire dans de longues dmonstrations,
et qu'il s'tait vertu  prouver que le domaine de sa femme avait
tripl de revenu entre ses mains, Joseph lui enfonait un couteau dans
le coeur en lui disant: Quel dommage que vous soyez  la veille d'tre
dpouill de tout cela!

Alors le marquis affectait de prendre courage.

--Que m'importe! disait-il, il m'en restera toujours assez pour vivre: me
voil vieux.

--Hum! voisin, les belles filles du pays disent le contraire.

--Eh bien! reprenait le marquis, j'aurai toujours moyen d'tre aimable
et de faire de petits cadeaux  mes bergres quand je serai content
d'elles.

--Eh! sans doute; au lieu du tablier de soie vous donnerez le tablier
de cotonnade; au lieu de la jupe de drap fin, la jupe de droguet. Quand
c'est le coeur qui reoit, la main ne pse pas les dons.

--Ces drlesses aiment la toilette, reprit le marquis.

--Eh bien! vous ne rduirez en rien cet article de dpense; vous ferez
quelques conomies de plus sur la table: au lieu du gigot de mouton
rti, un bon quartier de chvre bouilli; au lieu du chapon gras, l'oison
du mois de mai. Avec de vrais amis, on dne joyeusement sans compter les
plats.

--Mes gaillards de voisins font pourtant diablement attention aux miens,
reprit le marquis; et, quand ils veulent manger un bon morceau, ils
regardent s'il y a de la fume au-dessus de la chemine de ma cuisine.

--Il est certain qu'on dne joliment chez vous, voisin! _Il en
est parl._ Eh bien! vous tablirez la rforme dans l'curie. Que
faites-vous de trois chevaux? Un bon bidet  deux fins vous suffit.

--Comme tu y vas! Et la chasse? ne me faut-il pas deux poneys pour tenir
la Saint-Hubert?

--Mais votre gros cheval?

--Mon grison m'est ncessaire pour la voiture: veux-tu pas que je fasse
tirer mes petites btes?

--Eh bien! laissons le grison au rtelier et descendons  la cave...
Vous faites au moins douze pices de vin par an?

--Qui se consomment dans la maison, sans compter le vin d'Issoudun.

--Eh bien! nous retrancherons le vin d'Issoudun; vous vendrez six
pices de votre cr, et vous couperez le reste avec de l'eau de prunes
sauvages: ce qui vous fera douze pices de bonne piquette bien verte,
bien rafrachissante.

--Va-t'en  tous les diables avec ta piquette! je n'ai pas besoin de me
rafrachir: ne me parle pas de cela. A mon ge tre dpouill, ruin,
rduit aux plus affreuses privations! un pre qui s'est sacrifi pour
son fils dans toutes les occasions, qui s'arrache le pain de la bouche
depuis trente ans! Que faire? Si j'allais le trouver et lui appliquer
une bonne vole de coups de bton? Qu'en penses-tu, Joseph?

--Mauvais moyen! dit Joseph; vous l'aigririez contre vous, et il ferait
pire: il faut tcher plutt de le prendre par la douceur, entrer en
arrangement, le rappeler auprs de vous.

--Eh bien! oui, dit le marquis, qu'il revienne demeurer avec moi; qu'il
abandonne sa Genevive, et je lui pardonne tout.

--Gnreux pre! je vous reconnais bien l; mais qu'il abandonne sa
Genevive! Abandonner sa femme! c'est chose impossible: il serait
capable de m'trangler si j'allais le lui proposer.

--Mais c'est donc un vrai dmon que ce morveux-l? dit le marquis en
frappant du pied.

--Un vrai dmon! rpondit Joseph; vous serez forc, je le parie, de vous
charger aussi de sa sotte de femme et de son piaillard d'enfant.

--Il a un enfant! s'cria le marquis; ah! mille milliards de serpents!
en voil bien d'une autre!

--Oui, dit Joseph: c'est l le pire de l'affaire. Est-ce que vous ne
saviez pas que sa femme est grosse?

--Ah! grosse seulement?

--L'enfant n'est pas n; mais c'est tout comme. Andr est si glorieux
d'tre pre qu'il ne parle plus d'autre, chose; il fait mille beaux
projets d'ducation pour monsieur son hritier. Il veut aller se fixer
 Paris avec sa famille. Vous pensez bien que, dans de pareilles
circonstances, il n'entendra pas facilement raison sur la succession.

--Eh bien! nous plaiderons, dit le marquis.

--C'est ce que je ferais  votre place, rpondit tranquillement Joseph.

--Oui, mais je perdrai, reprit le marquis, qui raisonnait fort juste
quand on ne le contrariait pas: la loi est toute en sa faveur.

--Croyez-vous? dit Joseph avec une feinte ingnuit.

--Je n'en suis que trop sr.

--Malheur! Et que faire? vous charger aussi de la femme? C'est  quoi
vous ne pourrez jamais consentir, et vous aurez bien raison!

--Jamais! j'aimerais mieux avoir cent fouines dans mon poulailler qu'une
grisette dans ma maison.

--Je le crois bien, dit Joseph. Tenez, je vous conseille de vous
dbarrasser d'eux avec une bonne somme d'argent comptant, et ils vous
laisseront en repos.

--De l'argent comptant, bourreau! o veux-tu que je le prenne? Avec
ce que j'ai dpens pour retourner ce ptural, une paire de boeufs de
travail que je viens d'acheter, les vins qui ont gel, les charanons
qui sont dj dans les bls nouvellement rentrs; c'est une anne
pouvantable: je suis ruin, ruin! je n'ai pas cent francs  la maison.

--Moi, je vous conseille de courir les chances du procs.

--Quand je te dis que je suis sr de perdre: veux-tu me faire damner
aujourd'hui?

--Eh bien! parlons d'autre chose, voisin; ce sujet-l vous attriste, et
il est vrai de dire qu'il n'a rien d'agrable.

--Si fait, parlons-en; car enfin il faut savoir  quoi s'en tenir.
Puisque te voil, et que tu dois voir Andr ce soir ou demain, je
voudrais que tu pusses lui porter quelque proposition de ma part.

--Je ne sais que vous dire, rpondit Joseph; cherchez vous-mme ce qu'il
convient de faire: vous avez plus de jugement et de connaissances en
affaires que moi lourdaud. En fait de gnrosit et de grandeur dans les
procds, ni moi ni personne ne pourra se flatter de vous en remontrer.

--Il est vrai que je connais assez bien le monde, reprit le marquis, et
que j'aime  faire les choses noblement. Eh bien! va lui dire que je
consens  le recevoir et  l'entretenir de tout dans ma maison, lui, sa
femme et tous les enfants qui pourront survenir,  condition qu'il ne me
demandera jamais un sou et qu'il me signera un abandon de son hritage
maternel.

--Vous tes un bon pre, marquis, et certainement je n'en ferais pas
tant  votre place; mais je crains qu'Andr, qui a perdu la tte, ne
montre en cette occasion une exigence plus grande que vos bienfaits: il
vous demandera une pension.

--Une pension! jour de Dieu!

--Ah! je le crains; une petite pension viagre.

--Viagre encore! Qu'il ne s'y attende pas, le misrable! Je me
laisserai couper par morceaux plutt que de donner de l'argent: je n'en
ai pas; je jure par tous les saints que je ne le peux pas. Qu'il vienne
me chasser de ma maison et vendre mes meubles, s'il l'ose.

Joseph ne voulut pas aller plus loin ce jour-l; il crut avoir dj fait
beaucoup en arrachant la promesse d'une espce de rconciliation; il
savait que c'tait ce qui ferait le plus de plaisir  Genevive, et il
espra qu'une nouvelle tentative sur le marquis pourrait ramener 
de plus grands sacrifices; il voulut donc laisser  cette premire
ngociation le temps de faire son effet, et il prit cong du marquis
avec force louanges ironiques sur sa magnanimit, et en lui promettant
de porter sa gnreuse proposition aux insurgs.



XVIII.

Le bon Joseph retourna  la ville d'un pied leste et le coeur lger.
Arriver vers des amis malheureux et leur apporter une bonne nouvelle
 laquelle ils ne s'attendent pas, c'est une double joie. Il trouva
Genevive seule et contemplant,  la lueur de sa lampe, une branche
artificielle de boutons de fleurs d'oranger. Il tait entr sans
frapper, comme il lui arrivait souvent de le faire par prcipitation ou
par tourderie; il entendit Genevive qui parlait seule et qui disait 
ces fleurs: Bouquet de vierge, j'ai t force de te porter le jour de
mon mariage; mais je t'ai profan, et mon front n'tait pas digne de
toi. J'tais si honteuse de ce sacrilge que je t'ai cach bien avant
dans mes cheveux, que je t'ai couvert de mon voile. Cependant tu ne t'es
pas effeuill sur ma tte; pour t'en remercier, je veux t'emporter dans
ma tombe.

--Qu'est-ce que vous dites, Genevive? dit Joseph, pouvant de ces
paroles qu'il comprenait  peine.

Genevive fit un cri, jeta le bouquet, et devint ple et tremblante.

--Je vous apporte une bonne nouvelle, dit Joseph en s'asseyant  son
ct: Andr est rconcili avec son pre; le marquis est rconcili avec
vous; il vous attend, il veut vous voir tous deux, tous trois prs de
lui.

--Ah! mon ami, dit Genevive, ne me trompez-vous pas? comment le
savez-vous?

--Je le sais parce qu'il me l'a dit, parce que je viens de le quitter et
que je lui ai fait donner sa parole.

--Ah! Joseph! rpondit Genevive, embrassez-moi; grce  vous, je
mourrai tranquille.

--Mourir! dit Joseph en l'embrassant avec une motion qu'il eut bien
de la peine  cacher; ne parlez pas de cela, c'est une ide de femme
enceinte. O est Andr?

--Il se promne tous les soirs au bord de la rivire, du ct des
_Couperies._

--Pourquoi se promne-t-il sans vous?

--Je n'ai pas la force de marcher, et puis nous sommes si tristes que
nous n'osons plus rester ensemble.

--Mais vous allez vous gayer, de par Dieu! dit Joseph; je vais le
chercher et lui apprendre tout cela.

Il courut rejoindre Andr. Celui-ci fut moins joyeux que Genevive 
l'ide d'un rapprochement entre lui et son pre. Il dsirait le voir,
obtenir son pardon, l'embrasser, lui prsenter sa femme, et rien de
plus. Demeurer avec lui tait un projet qui l'effrayait extrmement. Au
milieu de ses hsitations et de ses rpugnances, Joseph fut frapp de
l'indolence et de l'inertie avec laquelle il envisageait sa position et
la pauvret o se consumait Genevive.

--Malheureux! lui dit-il, tu ne songes donc pas que l'important n'est pas
de jouer une scne de comdie sentimentale, mais d'avoir du pain pour
ta femme et l'enfant qu'elle va te donner! Il faut bien se garder
d'accepter cette premire proposition de ton pre sans arracher de son
avarice quelque chose de mieux: une pension alimentaire au moins, et une
moiti de ton revenu, s'il est possible.

--Mais par quel moyen? dit Andr; je ne puis avoir recours aux lois sans
que Genevive en soit informe; tu ne connais pas sa fermet: elle est
capable de me har si je viole sa dfense.

--Aussi, reprit Joseph, faut-il lui cacher soigneusement mes dmarches
et me laisser faire.

Andr s'abandonna  la prudence et  l'adresse de son ami, trop faible
pour combattre son pre et trop faible aussi pour empcher un autre de
le combattre en son nom. Toujours effray, inerte et souffrant entre le
bien et le mal, il retourna auprs de sa femme, feignit de partager son
contentement, et s'endormit fatigu de la vie, comme il s'endormait tous
les soirs.

Quelques jours s'coulrent avant que Joseph pt revoir le marquis. Une
foire considrable avait appel le seigneur de Morand  plusieurs lieues
de chez lui, et il ne revint qu' la fin de la semaine. Il rentra un
soir, s'enferma dans sa chambre, et dposa dans une cachette  lui
connue quelques rouleaux d'or provenant de la vente de ses bestiaux.
Ceux-l, dit-il en refermant le secret de la boiserie, on ne me les
arrachera pas de si tt. Il revint s'asseoir dans son fauteuil de cuir
et s'essuya le front avec la douce satisfaction d'un homme qui ne s'est
pas fatigu en vain. En ce moment ses yeux tombrent sur une petite
lettre d'une criture inconnue qu'on avait dpose sur sa table; il
l'ouvrit, et aprs avoir lu les cinq ou six lignes qu'elle contenait, il
se frotta les mains avec une joie extrme, retourna vers son argent, le
contempla, relut la lettre, serra l'argent, et sortit pour commander
son souper d'un ton plus doux que de coutume. Comme il entrait dans la
cuisine, il se trouva face  face avec Joseph, qui attendait son retour
depuis plusieurs heures, et qui tait venu pour lui porter le dernier
coup; mais cette fois toutes les batteries du brave diplomate furent
djoues.

--Eh bien! mon cher, lui dit le marquis en lui donnant amicalement sur
l'paule une tape capable d'tourdir un boeuf, nous sommes sauvs; tout
est rpar, arrang, termin, tu sais cela? c'est toi qui as apport la
lettre?

--Quelle lettre? dit Joseph renvers de surprise.

--Bah! tu ne sais pas? dit le marquis: les enfants ont entendu raison;
ils se confessent, ils s'humilient; c'est  tes bons conseils que je
dois cela, j'en suis sr; tiens, lis.

Joseph prit avidement le billet et tressaillit en reconnaissant
l'criture.

    MONSIEUR,

    Notre excellent ami, Joseph Marteau, nous a appris avant-hier que
    vous aviez la bont de pardonner  l'garement de notre amour, et
    que vous tendiez les bras  un fils repentant. Dans l'impatience de
    voir s'oprer une rconciliation que j'ai demande  Dieu tous les
    jours depuis six mois, je viens vous supplier de hter cet heureux
    instant. J'espre que Joseph vous dira combien mon respect pour vous
    est sincre et dsintress. Si Andr avait jamais eu la pense de
    vous vendre sa soumission, j'aurais cess de l'estimer et j'aurais
    rougi d'tre sa femme. Permettez-nous bien vite d'aller pleurer 
    vos pieds; c'est tout, absolument tout ce que je vous demande.

    Votre respectueuse servante, GENEVIVE.

Tout est perdu pour ces malheureux enfants romanesques, pensa Joseph;
ce qu'il me reste  faire, c'est de rparer de mon mieux le tort que
j'ai pu faire  Andr dans l'esprit de son pre par mes abominables
mensonges.

Il y travailla sur-le-champ, et n'eut pas de peine  faire oublier au
marquis les prtendues menaces qui l'avaient effray. Le hobereau tait
si content de ressaisir  la fois ses terres et son argent qu'il tait
dans les meilleures dispositions envers tout le monde; il se grisa
compltement  souper, devint tendre et paternel, et prtendit qu'Andr
tait ce qu'il avait de plus cher au monde.

--Aprs votre argent, papa! lui rpondit tourdiment Joseph, qui, par
dpit, s'tait gris aussi.

--Qu'est-ce que tu dis? s'cria le marquis; veux-tu que je te casse une
bouteille sur la tte pour t'apprendre  parler?

La querelle n'alla pas plus loin; le marquis s'endormit, et Joseph se
sentait une mauvaise humeur inquite et agissante qui lui donnait envie
d'tre dehors et de faire galoper Franois  bride abattue. Avant de le
laisser partir, M. de Morand lui fit promettre de revenir le lendemain
avec Andr et Genevive.

Le lendemain de bonne heure, Joseph, repos et dgris, alla trouver ses
amis. Il avait bien envie de les gronder; mais la candeur et la noblesse
de Genevive, au milieu de ses perfidies obligeantes, le foraient au
silence. Ils montrent tous trois en patache, et arrivrent au chteau
de Morand sans s'tre dit un mot durant la route. Andr tait triste,
Joseph embarrass; Genevive tait absorbe dans une rverie douce
et mlancolique. Les embrassements du marquis et de son fils furent
convulsivement froids. La douce figure de Genevive, son air souffrant,
ses respectueuses caresses, firent une certaine impression sur la
grossire corce du marquis. Il ne put s'empcher de lui tmoigner des
gards et des soins qu'il n'avait peut-tre jamais eus pour aucune
femme, hors les cas d'amour et de galanterie, o il se piquait d'tre
accompli. Le jeune couple fut install au chteau assez convenablement,
et richement en comparaison de l'tat misrable dont il sortait. Le
marquis eut l'air de faire beaucoup, quoiqu'il ne fit que prter une
chambre et cder deux places  sa table. Andr ne se plaignit pas;
Genevive tait reconnaissante des plus petites attentions. Joseph
venait de temps en temps; il tait mcontent et dcourag d'avoir manqu
sa grande entreprise. La conduite sordide du pre le rvoltait, la
rsignation indolente du fils l'impatientait; mais il ne pouvait que se
taire et boire le vin du marquis.

Tout alla bien pendant quelques jours. Quand les premiers moments de
satisfaction d'un ct et d'allgement de l'autre furent passs, quand
le marquis se fut accoutum  ne rien craindre de la part de son
fils, et Andr  ne rien esprer de la part de son pre, l'antipathie
naturelle qui existait entre eux reprit le dessus. Le marquis tait
mfiant maladroitement, comme un vieux campagnard. Il croyait avoir mat
Andr; mais il ne pouvait croire  l'excessive noblesse de sa femme, et
n'tait pas tranquille sur l'abandon qu'elle faisait de toute prtention
d'argent. Il consulta Joseph, qui, ennuy de cette affaire, et prs
d'clater en injures et en reproches contre le marquis, refusa de s'en
occuper, et rpondit laconiquement que Genevive tait la plus honnte
femme qu'il connt. Cette rponse redoubla la mfiance du marquis. Il
trouvait une contradiction vidente dans les manires de Joseph avec
lui. Il commena  se tourmenter et  tourmenter Andr pour qu'il signt
un dsistement complet de la gestion et de la jouissance de sa fortune.
Andr fut indign de cette proposition et l'luda froidement. Le marquis
s'inquita de plus en plus. Ils m'ont tromp, se disait-il; ils ont
fait semblant de se soumettre  tout, et ils se sont introduits dans ma
maison dans l'esprance de me dpouiller.

Ds que cette ide eut pris une certaine consistance dans son cerveau,
son aversion contre Genevive se ranima, et il commena  ne plus
pouvoir la cacher. Une grosse servante matresse, qui depuis longtemps
gouvernait la maison, et qui avait vu avec rage l'introduction d'une
autre femme dans son petit royaume, mit tous ses soins  envenimer, par
de sots rapports, ses actions, ses paroles et jusqu' ses regards. Elle
n'eut pas de peine  aigrir les vieux ressentiments du marquis, et
l'infortune Genevive devint un objet de haine et de perscution.

Elle fut lente  s'en apercevoir: elle ne pouvait croire  tant de
petitesse et de mchancet; mais quand elle s'en aperut, elle fut
glace d'effroi, et, tombant  genoux, elle implora la Providence, qui
l'avait abandonne. Elle supporta un mois l'oppression, le soupon
insultant et l'avarice grossire avec une patience anglique. Un jour,
insulte et calomnie  propos d'une aumne de quelques francs qu'elle
avait faite dans le village, elle appela Andr  son secours et lui
demanda aide et protection. Andr, pour tout secours, lui proposa de
prendre la fuite.

Genevive approchait du terme de sa grossesse; elle ne possdait pas un
denier pour subvenir aux frais de sa dlivrance; elle se sentait trop
malade et trop puise pour nourrir son enfant, et elle n'avait pas de
quoi le faire nourrir par une autre. Elle ne pouvait plus rien gagner,
son tat tait perdu; Andr n'avait pas l'industrie de s'en crer un.
Elle sentit qu'elle tait enchane, qu'il fallait vivre ou mourir sous
le joug de son beau-pre. Elle se soumit et sentit la douleur pntrer
comme un poison dans toutes les fibres de son coeur.

[Illustration: A genoux, Andr, dit Genevive  son mari.]

Quand son parti fut pris, quand elle se fut dtache de la vie par un
renoncement volontaire et complet  toute esprance de bonheur, elle
retrouva la forte patience et le calme extrieur qui faisaient la base
de son caractre. Une grande passion pour son mari l'et rendue capable
de porter joyeusement le poids d'une si rude destine et de se conserver
pour des jours meilleurs; mais ces jours-l n'taient pas  esprer
avec une me aussi dbile que celle d'Andr. Genevive n'tait pas
ne passionne; elle tait ne honnte, intelligente et ferme. Elle
raisonnait avec une logique accablante, et toutes ses conclusions
tendaient  la dsesprer. Un instant elle avait entrevu une vie d'amour
et d'enthousiasme, elle l'avait comprise plutt que sentie; pour lui
inspirer l'aveugle dvouement de la passion, il et fallu un tre assez
grand, assez accompli pour la convaincre avant de l'entraner. Elle
avait vu cet tre-l dans ses livres, et elle avait cru le voir encore
derrire l'enveloppe douce, gracieuse et caressante d'Andr; mais  la
premire occasion elle avait dcouvert qu'elle s'tait trompe.

Elle continua de l'aimer et le traita dans son coeur, non comme un
amant, mais comme elle et fait d'un frre plus jeune qu'elle. Elle
s'effora de lui pargner la souffrance en lui cachant la sienne; elle
s'habitua  souffrir seule,  n'avoir ni appui, ni consolation, ni
conseil. Sa force augmenta dans cette solitude intellectuelle; mais son
corps s'y brisa, et elle sentit avec joie qu'elle ne devait pas souffrir
longtemps.

Andr la vit dprir sans comprendre qu'il allait la perdre. Elle
souffrait extrmement de sa grossesse, et attribuait  cet tat toutes
ses indispositions et toutes ses tristesses.

Andr la soignait tendrement, et s'imaginait qu'elle serait dlivre de
tous ses maux le jour o elle deviendrait mre.

Genevive, se sentant prs de ce moment, songea  l'avenir de cet enfant
qu'elle esprait lguer  son mari. Elle s'effraya de l'ducation qu'il
allait recevoir et des maux qu'il aurait  endurer: elle dsira lui
procurer une existence indpendante, et, pensant qu'elle avait assez
fait pour montrer sa soumission et son dsintressement personnel, elle
dcida en elle-mme que le moment du courage et de la fermet tait
venu.

Elle dclara donc  Andr qu'il fallait demander  son pre une pension
alimentaire qui mt leur enfant, en cas d'vnement,  couvert du
besoin, et qui pt, par la suite, lui assurer un sort indpendant. Elle
fixa cette pension  douze cents francs de rente, le strict ncessaire
pour quiconque sait lire et crire, et ne veut tre ni soldat ni
domestique.

Andr laissa voir sur son visage l'motion pnible que lui causait cette
ncessit; il promit nanmoins de s'en occuper. Genevive comprit qu'il
ne s'en occuperait pas. Elle s'arma de rsolution et alla trouver le
marquis. Elle lui exposa sa demande dans les termes les plus doux, et
fut accueillie mieux qu'elle ne s'y attendait. Le marquis espra acheter
 ce prix modeste la signature d'Andr  un acte de renonciation, et il
promit  cette condition d'acquiescer  la demande de Genevive; mais
celle-ci, qui en toute autre situation se ft engage  tous les
sacrifices possibles, comprit qu'elle n'avait pas le droit de le faire
en ce moment: elle allait mourir et laisser un orphelin; car Andr
n'tait pas plus propre au rle de pre qu' celui de fils et d'poux.
Elle frmit  l'ide de dpouiller son enfant et de le sacrifier  un
sentiment d'orgueil et de ddain. Elle essaya de faire comprendre 
son beau-pre ce qui se passait en elle; mais ce fut bien inutile: le
marquis insista. Genevive fut force de rsister franchement. Alors le
marquis entra dans une fureur pouvantable et l'accabla d'injures. La
gouvernante, qui avait cout  la porte, dans la crainte que son
matre ne se laisst persuader par cet entretien, entra et joignit ses
reproches et ses insultes  celles du marquis. Genevive avait support
les premires avec rsignation; elle rpondit aux secondes par une seule
parole de ce froid mpris qu'elle savait exprimer, dans l'occasion,
d'une manire incisive. Le marquis prit le parti de sa matresse, et,
ayant puis tout le vocabulaire des jurons et des gros mots, leva le
bras pour frapper Genevive. En cet instant, Andr, attir par le bruit,
entrait dans la chambre. Personne n'tait plus violent que lui quand
une forte commotion le tirait de sa lthargie habituelle: dans ces
moments-l il perdait absolument la tte et devenait furieux. A la vue
de Genevive enceinte,  demi terrasse par le bras robuste du marquis,
tandis que l'odieuse servante s'avanait, une chaise dans les mains,
pour la jeter sur elle, Andr s'lana sur un couteau de chasse qui
tait ouvert sur la table, prit d'une main son pre  la gorge, et de
l'autre le frappa  la poitrine.

Genevive s'tait lance entre eux avec un gmissement d'horreur; elle
avait saisi le bras d'Andr et l'avait contraint  cder. La chemise du
marquis fut  peine effleure par la lame, et Genevive se coupa les
doigts assez profondment en cherchant  s'en emparer. Ton pre! ton
pre! c'est ton pre! criait-elle  Andr d'une voix touffe. Andr
laissa tomber le couteau et s'vanouit.

La servante essaya de jeter sur Genevive tout l'odieux de cette scne
dplorable; mais le marquis avait vu de trop prs les choses pour ne pas
savoir trs-bien que Genevive lui avait sauv la vie, que le sang dont
il tait couvert tait sorti des veines de la pauvre innocente. Il
se calma aussitt et l'aida  secourir Andr, qui tait dans un tat
effrayant. Quand il revint  lui, il regarda son pre et sa femme
d'un air effar, et leur demanda ce qui s'tait pass. Rien, dit le
marquis, dont le coeur n'tait pas toujours ferm  la misricorde  la
vue d'un repentir sincre, et qui d'ailleurs se sentait aussi coupable
qu'Andr. A genoux, Andr, dit Genevive  son mari;  genoux devant
ton pre! et ne te relve pas qu'il ne t'ait pardonn. Je vais te donner
l'exemple.

Cette soumission acheva de dsarmer le marquis; il embrassa son fils et
Genevive, et dclara qu'il accordait la pension de douze cents francs.
Les malheureux jeunes gens n'taient gure en tat de songer au sujet de
la querelle. Andr eut, pendant trois jours, un tremblement nerveux
de la tte aux pieds. Son pre radoucit sensiblement ses manires
accoutumes, mit sa servante  la porte, et tmoigna presque de la
tendresse  Genevive; mais il n'tait plus temps: son enfant tait
mort ce jour-l dans son sein; elle ne le sentait plus remuer, et elle
attendait tous les jours avec un courage stoque les atroces douleurs
qui devaient la dlivrer de la vie.

Le brave mdecin qui avait soign Andr vint la voir et lui demanda
comment elle se trouvait. Genevive l'emmena dans le verger, et quand
ils furent seuls, Mon enfant est mort, lui dit-elle d'un air triste et
calme, et moi je mourrai aussi; dites-moi si vous croyez que ce sera
bientt. Le mdecin n'eut pas de peine  le croire et vit qu'elle tait
perdue, mais qu'elle avait du courage.

--Au moins, lui dit-il, vous mourrez sans trop souffrir; vous n'aurez
pas la force d'accoucher. Vous avez un anvrisme au coeur, et vous
toufferez ds les premiers symptmes de dlivrance.

--Je vous remercie de cette promesse, dit Genevive, et je remercie
Dieu, qui m'pargne  mon dernier moment. J'ai assez souffert dans cette
vie; il a fini avec moi.

En effet, pendant ce dernier mois, Genevive ne souffrit plus: elle
n'avait pas la force de quitter son fauteuil; mais elle lisait
l'criture sainte ou se faisait apporter des fleurs dont elle parsemait
sa table. Elle passait des heures entires  les contempler d'un air
heureux, et personne ne pouvait deviner  quoi elle songeait dans ces
moments-l. Genevive souffrait de se voir entoure et surveille; elle
demandait en grce  tre seule; alors il lui semblait qu'elle rvait ou
priait plus librement; elle regardait doucement le ciel et ses fleurs,
puis elle se penchait vers elles et leur parlait  demi-voix d'une
manire trange et enfantine. Vous savez que je vous aime, leur
disait-elle; j'ai un secret  vous dire: c'est que je vous ai toujours
prfres  tout. Pendant longtemps je n'ai vcu que pour vous; j'ai
aim Andr  cause de vous, parce qu'il me semblait pur et beau comme
vous. Quand j'ai souffert par lui, je me suis reporte vers vous; je
vous ai demand de me consoler, et vous l'avez fait bien souvent; car
vous me connaissez, vous avez un langage, et je vous comprends. Nous
sommes soeurs. Ma mre m'a souvent dit que, quand elle tait enceinte de
moi, elle ne rvait que de fleurs, et que, quand je suis ne, elle m'a
fait mettre dans un berceau sem de feuilles de roses. Quand je serai
morte, j'espre qu'Andr en rpandra encore sur moi, et qu'il vous
portera tous les jours sur mon tombeau,  mes chres amies!

Quelquefois elle prenait un lis et l'approchait du visage d'Andr
agenouill devant elle. Tu es blanc comme lui, lui disait-elle, et ton
me est suave et chaste comme son calice; tu es faible comme sa tige, et
le moindre vent te courbe et te renverse. Je t'ai aim peut-tre  cause
de cela; car tu tais, comme mes fleurs chries, inoffensif, inutile et
prcieux.

Quelquefois il lui arriva de se surprendre  regretter presque la vie.
Le matin, quand la nature s'veillait riante et anime, quand les
oiseaux chantaient dans les arbres couverts de fleurs, quand tout
semblait goter et savourer le bonheur, alors elle prouvait contre
Andr une sorte de colre sourde; elle se rappelait les jours calmes
et dlicieux qu'elle avait passs dans sa petite chambre avant de le
connatre, et elle sentait que tous ses maux dataient du jour o il lui
avait parl d'amour et de science. Elle regrettait son ignorance, et le
calme de son imagination, et les tendres rveries o elle s'endormait
heureuse, alors qu'elle ne savait la raison de rien dans l'univers. Dans
ces moments de tristesse, elle priait Andr de la laisser seule, et elle
attendait, pour le rappeler, que cette disposition et fait place 
sa rsignation habituelle; alors elle le traitait avec une ineffable
tendresse, et, pour le rcompenser de ses derniers soins, elle emporta
dans la tombe le secret de quelques larmes accordes  la mmoire du
pass.

Quelques jours avant sa mort, Henriette vint la voir, et lui demanda
pardon,  genoux et en sanglotant, de sa conduite folle et cruelle.
Genevive la pressa contre son coeur et lui promit de prier pour elle
dans le ciel.

Le dernier jour, Genevive pria Andr de lui apporter plus de fleurs
qu' l'ordinaire, d'en couvrir son lit et de lui faire un bouquet et une
couronne. Quand il les eut apportes, il s'aperut qu'il y avait des
tubreuses et voulut les retirer dans la crainte que leur parfum ne lui
fit mal; Genevive le fora de les lui rendre. Donne, donne, Andr, lui
dit-elle, tu ne sais pas quel bien j'en espre; le moment de souffrir
et de mourir est venu: puissent-elles me servir de poison et m'endormir
vite! Joseph entra en ce moment; elle lui tendit la main et le fit
asseoir prs d'elle; elle passa son autre bras autour du cou d'Andr
et appuya sa joue froide contre la sienne: Ils voulurent lui parler.
Taisez-vous, leur dit-elle, je pense  quelque chose, je vous rpondrai
plus tard. Elle resta ainsi une demi-heure. Joseph sentit alors un
lger tressaillement; il baisa la main qu'il tenait, elle tait raide et
froide.

--Andr, dit-il d'une voix touffe, embrasse ta femme.

Andr embrassa Genevive; il la regarda: elle tait morte.

Andr fut malade pendant un an. L'infortun n'eut pas la force de
mourir. Joseph ne le quitta pas un seul jour. On les voit souvent se
promener ensemble le long des tranes. Andr marche lentement et les
yeux baisss, quelquefois il sourit d'un air tonn; son pre est
devenu doux et complaisant pour lui. Depuis qu'il n'a plus ni dsirs
ni esprances sur la terre, il n'a plus de lutte  soutenir contre ce
vieillard obstin. Henriette ne parle jamais de Genevive sans un dluge
d'loges et de larmes sincres et bruyantes. Celui qui la regrette le
plus vivement, c'est Joseph; il n'en parle jamais; il semble aussi
insouciant, aussi _viveur_ qu'autrefois; mais il y a des moments o sa
figure trahit une souffrance encore plus longue et plus profonde que
celle d'Andr.


FIN D'ANDR.





End of the Project Gutenberg EBook of Andre, by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANDRE ***

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