The Project Gutenberg EBook of Comte du Pape, by Hector Malot

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Title: Comte du Pape

Author: Hector Malot

Release Date: September 6, 2004 [EBook #13385]

Language: French

Character set encoding: ASCII

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COMTE DU PAPE ***




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OEUVRES COMPLETES D'HECTOR MALOT

ABREGE _DES_ CAUSES CELEBRES _ET INTERESSANTES_, _AVEC LES JUGEMENS QUI
LES ONT DECIDEES._ Par Mr. P.F. B**** SIXIEME EDITION.

_TOME SECOND_

AN 1806.



COMTE DU PAPE

PAR

HECTOR MALOT


COMTE DU PAPE[1]

[Footnote 1: L'episode qui precede _Comte du Pape_ a pour titre: _Un bon
Jeune Homme_.]



I


Rome.

Qu'il soit ignorant ou savant, chretien ou athee, artiste ou bourgeois,
ce n'est pas de sang-froid que l'etranger approche de la Ville
Eternelle.

L'ignorant s'attendrit a l'idee du pape captif qui gemit sur la paille
d'un cachot; le savant fouille la campagne romaine; l'artiste reve des
_stanze_ de Raphael; le bourgeois qui a use quelques fonds de culotte
sur les bancs du college pense au fameux S.P.Q.R.

Qu'on monte en wagon a Pise, a Ancone ou a Florence pour venir a Rome,
et l'on aura des chances pour voir ces divers sentiments se traduire sur
la physionomie des compagnons de voyage que le hasard vous a donnes.

L'aube blanchit les lointains, et deja de chaque cote de la voie les
arbres, les buissons et les broussailles emergent de l'ombre avec des
formes distinctes.

Quelques voyageurs s'eveillent, et ceux qui occupent les coins du wagon
ecrasent le bout de leur nez contre les glaces, apres avoir essuye la
buee qui les recouvre au moyen du petit rideau de laine bleue.

Les plus curieux baissent la glace et regardent au loin; l'air froid du
matin se precipite dans le wagon et reveille les dormeurs. Il en est peu
qui se plaignent. Les uns se penchent par la glace ouverte; les autres
se mettent debout, et a la lueur vacillante qui tombe de la lampe du
plafond, ils tachent de lire quelques lignes de leur _Hands Books_ de
Murray, de leur _Baedeker_ ou de leur _Joanne_, selon la nationalite a
laquelle ils appartiennent.

Une montagne se detachant d'un massif sombre se montre au loin, blanche
de neige.

--C'est le mont Soracte, dit une voix.

Et un personnage au visage rase et a l'air grave, magistrat ou
professeur, murmure le vers d'Horace:

    Vides ut alta stet nive candidum Soracte.

A Horace un autre oppose Virgile:

    Summe deum, sancti custos Soractis Avollo.

Cependant a droite de la voie une riviere roule ses eaux rapides et
jaunes entre des berges escarpees.

--C'est le Tibre.

Et l'on se penche pour regarder, en se frottant les yeux, et en se
demandant si l'on ne se trompe pas.

Des vapeurs blanches se trainent, au-dessus de la vallee, au milieu
desquelles flottent ca et la quelques monticules couronnes d'une pauvre
cabane ou d'un bouquet de hetres. Cela n'est pas beau, mais c'est
peut-etre au pied de ces hetres que "Tityre _lentus in umbra_ a appris
aux echos a repeter le nom de la belle Amaryllis."

Et les souvenirs classiques donnent du style aux paysages qui defilent
le long de la route, meme alors qu'ils sont insignifiants.

--Monte-Rotondo, crient les employes du chemin de fer.

C'est a quelques pas de la que se trouve Mentana, ou les chassepots
francais "firent merveille" pour la premiere et la derniere fois.

Plus d'arbres, plus d'arbustes, des collines nues et des champs onduleux
que recouvre a peine une herbe maigre et jaunie; pas de villages, pas
de fermes, pas de maisons, ca et la seulement une ruine ou l'arche
croulante d'un aqueduc effondre.

Cependant les yeux courent curieusement sur ces mornes solitudes.

C'est la campagne romaine!

Et ces boeufs gris, aux longues cornes fines et ecartees qui se
promenent en troupeaux a travers ces patis, sont les descendants de
ceux qu'Attila et ses Huns laisserent en Italie lorsqu'ils reculerent
effrayes devant le pape Leon Ier, ainsi que cela resulte du tableau de
Raphael qu'on verra bientot dans la chambre d'Heliodore.

Il est rare que dans les trains qui d'Ancone, de Florence et de Pise se
dirigent vers Rome, c'est-a-dire dans ceux qui portent des etrangers,
cette curiosite ne se manifeste pas une heure ou deux avant l'arrivee,
et souvent meme plus tot encore.

Dans un de ces trains venant d'Ancone pour arriver a Rome vers huit
heures du matin, une dame d'une cinquantaine d'annees, vetue et gantee
de noir, a l'air discret et recueilli, s'etait collee a la glace de son
wagon des la station d'Orti.

De temps en temps elle cessait de regarder le paysage motivant qui se
deroulait devant elle dans les brumes confuses de l'aube, pour tourner
les yeux vers un jeune homme qui, a demi etendu sur la banquette
vis-a-vis d'elle, dormait a poings fermes.

Plusieurs fois elle s'etait penchee sur lui, mais il ne s'etait point
reveille.

Il etait evident qu'elle trouvait ce sommeil intempestif.

Enfin, n'y tenant plus, elle posa doucement sa main sur le poing ferme
du dormeur.

--Aurelien, Aurelien.

Il se souleva.

--Ah! comme je dormais bien, dit-il d'un ton de regret, et je revais
encore; un reve charmant!

--Alors vous etes fache?

--Je suis fache que vous m'ayez enleve Berengere, chere maman, voila
tout.

La mere mit vivement un doigt sur ses levres, en montrant d'un coup
d'oeil rapide les compagnons de voyage qui occupaient le coin oppose au
leur.

--Il n'y a pas de danger, dit-il en souriant a demi.

Et de fait, il ne paraissait point que ces compagnons de voyage pussent
etre attentifs a ce qui se passait autour d'eux.

C'etaient deux ecclesiastiques italiens qui etaient montes a Spolete.
Comme il faisait nuit a ce moment, ils s'etaient installes, chacun dans
son coin, et ils etaient restes en face l'un de l'autre, n'echangeant
que quelques paroles de temps a autre. Mais quand le jour s'etait leve,
ils avaient tire leurs breviaires de leurs poches et ils s'etaient mis
a lire dedans a voix basse, articulant seulement les mots des levres et
faisant le signe de la croix aux endroits obliges, discretement et a
la derobee. Mais peu a peu ils s'etaient laisses aller a la force de
l'habitude, et, se tassant dans leur compartiment, comme dans une
stalle, allongeant leurs jambes devant eux, renversant la tete en
arriere, ils avaient eleve la voix, alternant l'un l'autre, et se
repondant comme s'ils etaient dans leur chapelle et celebraient
publiquement l'office. Les signes de croix se faisaient a pleins bras,
et les _Dominus_, les _Deus_, les _Amen_ ronflaient a pleine voix avec
cette prononciation italienne qui donne tant de sonorite aux mots.

Il n'y avait pas apparence que ces deux pretres primitifs s'amusassent a
ecouter la conversation de leurs voisins.

--C'est egal, dit la mere en tournant les yeux de leur cote, mais sans
tourner sa face.

Et tout de suite elle aborda un autre sujet de peur que son fils parlat
"de Berengere."

--Ne voulez-vous pas connaitre les pays que nous traversons? dit-elle.

--Ma foi, chere maman, repondit-il gaiement, je ne suis pas
malheureusement comme vous, qui ne connaissez ni la faim ni la soif, ni
le sommeil, ni la fatigue.

--Il y a temps pour tout; quand il n'y a rien a voir, je dors; quand il
fait jour, j'ouvre les yeux et je regarde; nous devons tout utiliser,
meme nos plaisirs.

--Alors utilisons-les, chere maman, dit-il en riant. Et, abaissant la
glace, il se mit a regarder le pays qu'ils traversaient.

--Cette riviere aux eaux jaunes, c'est le Tibre, dit-il.

--Le Tibre?

--Oui, la riviere qui traverse Rome.

--Je vous en prie, dit-elle en baissant la voix, quand vous me parlez
de quelque chose ou de quelqu'un, d'une riviere, d'un monument, d'un
personnage, faites-le de facon a ce que je vous comprenne sans que j'aie
besoin de vous interroger. Vous savez que par malheur je n'ai pas eu
d'instruction. Et cependant je vis dans un monde ou je dois paraitre ne
rien ignorer de ce que l'on sait generalement. A quelles difficultes je
me heurte, vous ne le croiriez jamais. Cela va etre encore plus sensible
dans cette ville, ou tout, le passe comme le present, m'est inconnu.
Cependant il est important, il est d'une importance capitale pour vous
que je ne dise pas de sottises et que je n'en fasse pas. Guidez-moi,
vous qui savez. Ainsi tout a l'heure, pourquoi ne m'avez-vous pas dit:
"Cette riviere que nous longeons est celle qui traverse Rome, c'est le
Tibre." Je n'aurais pas eu besoin de vous interroger, et je vous assure
que j'aurais retenu ce que vous m'auriez dit. Tachez a l'avenir de
proceder de cette maniere, surtout quand nous sommes en public. Sans
doute c'est le monde renverse: ordinairement ce sont les parents qui
instruisent les enfants, et ce que je vous demande, c'est que le fils
instruise la mere. Le voulez-vous?

--Mais assurement, chere maman.

Cependant le train avait continue de rouler, et, apres avoir traverse
la campagne romaine, il etait arrive en vue d'un rempart de briques
noircies par le temps; puis, apres avoir passe a travers ce rempart, il
avait ralenti sa vitesse et bientot il s'etait arrete.

On etait a Rome.

Apres s'etre tant bien que mal defendus contre les cochers, les
domestiques de place, les guides, les porteurs, la mere et le fils
avaient fini par s'installer dans l'omnibus de l'_hotel de la Minerve_,
et, en un quart d'heure, a travers des rues etroites et rapides, ils
etaient arrives a cet hotel.

Ils trouverent au second etage le salon et les deux chambres qui leur
etaient necessaires.

--Madame mange-t-elle a table d'hote? demanda le secretaire.

--Certainement.

--A quelle table?

--Comment a quelle table!

--A celle servie en maigre ou a celle servie en gras; c'est aujourd'hui
vendredi?

--A celle servie en maigre.

--Madame?...

--Madame Pretavoine et M. Aurelien Pretavoine.



II

--Et maintenant, dit doucement madame Pretavoine, lorsqu'elle se trouva
seule avec son fils dans le salon, sur lequel ouvraient leurs deux
chambres, maintenant mon avis est que nous nous partagions le travail;
pendant que j'irai faire visite a madame la vicomtesse de la Roche-Odon
et lui parlerai de Berengere, vous irez a l'ambassade voir votre ancien
camarade, M. de Vaunoise, et vous lui parlerez, surtout vous le ferez
parler de madame de la Roche-Odon, il pourra nous etre utile; par lui
vous apprendrez les bruits du monde sur madame de la Roche-Odon et sur
son fils, le prince Michel Sobolewski, avec qui M. de Vaunoise a du se
rencontrer. Peut-etre meme M. de Vaunoise pourra-t-il vous mettre en
relation avec ce jeune homme. Une camaraderie qui s'etablirait tout
naturellement entre vous et le frere de votre future femme vaudrait
mieux qu'une liaison qui viendrait a la suite d'une presentation
officielle. Si vous voulez que votre mariage reussisse...

--Si je le veux?

--Je pense que vous le voulez, mais je dis que pour cela il ne faut pas
que nous eprouvions ici un echec comme nous en avons eprouve un a Conde.
Il est donc important de manoeuvrer avec prudence et de n'avancer que
pas a pas. Aujourd'hui, preparons le terrain du cote de madame de la
Roche-Odon et de son fils. Plus tard, nous agirons ailleurs.

--En tous cas, dit Aurelien, nous ne pouvons faire ces visites qu'apres
dejeuner.

--Assurement.

De tous les hotels de Rome, la _Minerve_ est assurement le plus curieux.

D'autres situes sur la place du Peuple et sur la place d'Espagne, dans
le Corso ou dans la via del Babbuino sont plus elegants, ont plus de
distinction, ou plus de respectabilite, comme disent les Anglais, mais
ce ne sont que des hotels cosmopolites, comme on en trouve dans toutes
les grandes villes d'Europe; la _Minerve_ au contraire a un caractere
propre; elle heberge les ecclesiastiques et les Francais qui, de pres
ou de loin, touchent au monde devot. A vrai dire, il n'est pas
indispensable, pour y etre recu, de presenter un billet de confession au
portier, et deux tables sont servies les jours d'abstinence, l'une en
gras, l'autre en maigre, ce qui indique la presence d'un certain nombre
d'incredules et de mecreants; mais enfin, la clientele prise en masse,
est plutot clericale. Pour s'en convaincre, il n'y a qu'a traverser un
de ses longs corridors. Les domestiques qui brossent la les vetements de
leurs maitres, le font discretement avec des caresses de main, en gens
habitues a plier les surplis, les aubes, les etoles et les chasubles.
Ces vetements eux-memes, si l'on y prend attention, ont une tournure
particuliere; ils sont noirs; le drap est plus epais que celui qu'on
voit sur les epaules du vulgaire; les redingotes sont plus longues, les
pantalons sont plus larges; devant les portes on trouve plus de souliers
que de bottines, et encore beaucoup de ces souliers sont-ils a boucles.
Les gens qu'on rencontre dans les escaliers et dans les vestibules ont
entre eux, pour la plupart, comme un air de famille: visages rases; yeux
baisses; pas glisses; meme les jeunes filles semblent sur le point de
faire une genuflexion devant le Saint-Sacrement.

Et a la table du dejeuner ce sont de discrets _Benedicite_ et de rapides
signes de croix.

A cote d'un voyageur de commerce qui se retient pour ne pas chanter le
_Fils du pape_, est assis un eveque servi par son domestique, qui se
tient derriere sa chaise. Un bon cure de village est a la droite de sa
chatelaine qui lui a paye le voyage de Rome, et il lui parle humblement,
avec un coeur plein de gratitude pour cette generosite; dans la poche de
sa soutane il a une lettre que le portier vient de lui remettre; elle
vient de l'_Anticamera pontifica_ et le _maestro di camera di S. S._
le previent que le lendemain _Sa Saintete_ daignera le recevoir a son
audience. Quelle felicite! Aussi la beatitude dans laquelle il nage lui
a-t-elle coupe l'appetit. Ce n'est pas seulement pour lui qu'il est
heureux, c'est encore pour sa paroisse, a laquelle il va reporter la
benediction du Saint-Pere. Quel malheur qu'une _avvertenza_ placee au
bas de cette lettre dise que _E proibito di prensentare al santo padre
domande in inscritto per Indulgenze, Facolta, Privilegi_; mais enfin
chaque chose doit se faire en son temps et en son lieu.

Ca et la, autour de la table, sont assis d'autres ecclesiastiques, des
cures, des doyens a l'air important, de jeunes abbes avec leurs eleves,
auxquels ils expliquent les vers latins cites dans leurs guides.

Puis tout au bout, comme un president, un gros personnage, qui semble
troner sur ses sacs d'ecus, et qui, tout en mangeant fortement, hausse
les epaules en regardant le voyageur de commerce chaque fois qu'il voit
quelqu'un faire le signe de la croix, en homme qui n'a peur de rien, et
qui se demande comment on peut etre assez arriere pour se livrer encore
a ces vaines pratiques.

En se trouvant au milieu de ce monde, madame Pretavoine se sentit a
son aise; evidemment elle etait dans son milieu. Elle fit une courte
genuflexion en passant a cote de l'eveque; mais, comme elle savait faire
aussi bien que voir plusieurs choses a la fois, elle apercut a ce moment
meme le sourire moqueur et le haussement d'epaules du gros personnage
qui mangeait au bout de la table.

Elle etait femme de resolution, et dans sa vie elle avait tenu tete a
des gens assis sur de plus gros sacs d'ecus que celui qui se moquait
d'elle en ce moment; elle s'arreta et attacha sur lui deux yeux qui,
bien qu'il ne parut pas facile a intimider, lui firent baisser le nez
dans son assiette.

Et comme a ce moment le maitre d'hotel qui s'etait approche, lui
indiquait les places du bout de la table.

--Non, dit-elle, a haute voix de maniere a etre entendue de tout le
monde, pas de ce cote, mais ici.

Et de la main elle indiqua deux chaises libres a une courte distance de
l'eveque.

Les sourires du gros personnage et le coup d'oeil de madame Pretavoine
avaient ete remarques par plusieurs personnes, et notamment par
l'eveque.

La facon dont elle eleva la voix acheva de bien preciser la situation.

Il y eut comme un discret murmure d'approbation.

Et l'eveque, se tournant vers madame Pretavoine, lui fit une longue
inclinaison de tete.

Cependant madame Pretavoine et son fils etaient restes debout derriere
leurs chaises.

Avant de s'asseoir, ils se tournerent tous deux vers le gros personnage,
mais sans le regarder; puis, ostensiblement et cependant sans
affectation, ils firent le signe de la croix et reciterent leur
_Benedicite_ avec recueillement. Lorsqu'ils l'eurent acheve, ils se
signerent de nouveau et s'assirent.

Tous les yeux etaient fixes sur eux, et l'on avait cesse de manger.

--C'etaient la de vrais chretiens, cette mere et son fils, que le
respect humain n'empechait pas de confesser leur foi.

--Quelle etait cette dame?

L'eveque fit un signe a son domestique et celui-ci s'etant penche, il
lui dit un mot a l'oreille.

Aussitot le domestique sortit et au bout de deux minutes a peine il
revint, rapportant un petit carre sur lequel un nom etait ecrit: "Madame
Pretavoine."

Cependant l'eveque avait acheve son dejeuner, il se leva, et avant de se
retirer il adressa un salut a madame Pretavoine et a Aurelien.

Et apres lui toutes les personnes qui quitterent la table saluerent
aussi la mere et le fils.

De la fin de leur dejeuner a l'heure a laquelle ils pouvaient faire
leurs visites, madame Pretavoine et Aurelien avaient du temps a eux.

En regardant par sa fenetre madame Pretavoine vit qu'elle avait une
eglise devant elle, elle se dit que son temps ne pouvait pas etre mieux
employe qu'a faire une station dans cette eglise.

C'etait la premiere fois qu'elle penetrait dans une eglise romaine; mais
si elle voyait tout ce qui se passait autour d'elle elle ne pretait
guere d'attention aux monuments. Pour elle cela n'avait pas d'utilite
immediate et pratique, et une eglise quelle qu'elle fut n'etait qu'une
eglise.

Cependant elle avait remarque ces lourdes portieres en cuir, qu'un
mendiant vous souleve pour vous permettre d'entrer et de sortir; en
sortant elle donna a celui qui lui souleva cette portiere une piece
d'argent assez grosse, le mendiant, ebloui de cette generosite, se
confondit en bruyantes benedictions.

--Pendant que vous vous faites conduire chez madame de la Roche-Odon,
dit Aurelien, je vais aller chez Vaunoise.

--Conduisez-moi plutot chez madame de la Roche-Odon, dit-elle, et vous
irez ensuite chez M. de Vaunoise; cela nous fera une heure de voiture au
lieu de deux courses.

Si Aurelien n'avait pas connu sa mere comme il la connaissait, il aurait
ete assurement surpris de la voir donner une grosse piece a un mendiant
et en economiser une petite sur une course de voiture; mais, s'il ne
devinait pas la cause de cette prodigalite apparente, il savait qu'elle
etait voulue et calculee: a coup sur c'etait un placement.



III

Le quartier de Rome habite par les etrangers, par les _forestiers_,
comme on dit, est celui de la place d'Espagne, avec ses rues
environnantes, via Sistina, via Gregoriana. En effet, il n'y a guere
que la qu'on trouve un peu de confort dans le logement et dans son
ameublement; ailleurs, les appartements sont generalement distribues et
meubles a la romaine, c'est-a-dire d'une facon un peu trop primitive
pour qui veut faire un long sejour a Rome. Et puis, raison meilleure
encore, ce quartier est a la mode.

C'etait rue Gregoriana que demeurait madame la vicomtesse de la
Roche-Odon, dans une maison neuve et de belle apparence.

Ce fut a la porte de cette maison qu'Aurelien deposa sa mere.

Au coup de sonnette discret de madame Pretavoine, un petit domestique
italien de treize a quatorze ans vint ouvrir la porte.

--Madame la vicomtesse de la Roche-Odon?

Il parut hesitant, mais il y avait cela de particulier dans son
hesitation qu'il se montrait beaucoup plus dispose a rejeter la porte
sur le nez de la personne qui se tenait devant lui, qu'a la lui ouvrir.

Mais madame Pretavoine ne lui permit pas d'accomplir son dessein, car se
glissant vivement et adroitement par la porte entre-baillee, elle etait
dans le vestibule avant qu'il se fut decide.

Il la regarda un moment interloque, puis lui tournant le dos, il alla a
une porte et il appela avec son accent italien:

--Mademoiselle Emma.

Presque aussitot arriva une personne de tournure imposante, agee de
quarante ans environ, paree, attifee avec pretention, et qui devait etre
une femme de chambre maitresse ou une dame de compagnie.

Madame Pretavoine lui exposa son desir, qui etait de voir madame la
vicomtesse de la Roche-Odon.

Pendant qu'elle parlait, mademoiselle Emma la toisait des pieds a la
tete et la devisageait.

Cet examen ne fut sans doute pas favorable, car mademoiselle Emma
repondit que sa maitresse ne pouvait pas recevoir.

Madame Pretavoine reprit ses explications, d'une voix douce, et elle
entra dans des details qui devaient faire comprendre a cette femme de
chambre l'importance qu'elle lui reconnaissait.

--Elle venait de Conde-le-Chatel, le pays de M. le comte de la
Roche-Odon, beau-pere de madame la vicomtesse.

--Il y a longtemps que je suis avec madame; je connais M. de la
Roche-Odon, dit la femme de chambre d'un ton qui montrait que le moyen
pour se mettre bien avec elle, n'etait pas de lui parler "du beau-pere
de la vicomtesse."

--Alors, poursuivit madame Pretavoine sans s'emouvoir, vous devez
connaitre M. Filsac, avoue a Conde, et qui s'est occupe des affaires
de madame la vicomtesse; c'est de sa part que je me presente avec une
lettre de lui.

Disant cela, elle tira en effet une lettre de sa poche.

--C'est different, je vais alors prevenir madame; mais en tous cas, elle
est occupee en ce moment.

--J'attendrai.

Mademoiselle Emma la fit entrer dans un tout petit salon qui
communiquait avec le vestibule; puis elle se retira pour aller prevenir
sa maitresse, et en s'en allant elle tira la porte de ce vestibule, mais
neanmoins sans la fermer completement.

Madame Pretavoine s'etait tout d'abord assise, et elle avait tire de
sa poche un petit livre relie en chagrin noir qui devait etre un livre
d'heures ou de prieres, qu'elle avait ouvert; mais la femme de chambre
partie, au lieu de se mettre a lire dans son livre, elle le posa tout
ouvert sur une table qui etait devant elle, et se levant vivement,
en marchant avec precaution sur le tapis, elle commenca a examiner
curieusement les choses qui l'entouraient, meubles, tentures et gravures
de la calcographie accrochees aux murs.

Mais ce qui provoqua surtout son attention, ce furent des cartes de
visite jetees pele-mele dans une coupe de bronze.

Elle les prit et commenca a les lire, mais les noms qu'elles portaient
etant pour la plupart etrangers et par suite assez difficiles a retenir;
elle tira un carnet de sa poche et se mit a les copier rapidement.

Pour ce qu'elle se proposait, il pouvait lui etre utile de savoir avec
qui madame de la Roche-Odon etait en relations, et puisqu'une sotte
habitude permet qu'on fasse ostentation des cartes qu'on recoit, elle
eut ete bien simple de ne pas profiter de cette bonne occasion.

Un coup de sonnette vint l'interrompre dans son travail; rapidement elle
abandonna les cartes et reprit son livre, de peur d'etre surprise par un
nouvel arrivant.

En reculant d'un pas, il se trouva que par la porte entre-baillee elle
pouvait voir dans le vestibule.

Son livre a sa main, elle glissa ses yeux jusque-la.

Le petit domestique qui l'avait recue venait d'ouvrir la porte, mais en
reconnaissant celui qui se presentait, il lui avait fait signe qu'on ne
pouvait entrer, en l'arretant d'une main et en mettant l'autre sur ses
levres.

Ce nouvel arrivant etait un jeune homme vetu avec elegance, portant au
cou une cravate voyante et aux mains des pierreries qui jetaient des
feux; son visage etait rase comme celui d'un pretre ou d'un comedien,
ses cheveux noirs etaient frises.

Comme le dialogue qui s'etait engage entre lui et le petit groom, avait
lieu a voix basse et en italien, madame Pretavoine n'entendait pas
les paroles qu'ils echangeaient rapidement, et deux mots seulement
arrivaient jusqu'a elle: "mylord et Ardea."

Mais lorsque deux Italiens s'expliquent, il n'est pas indispensable bien
souvent d'entendre ce qu'ils disent, pour les comprendre il n'y a qu'a
les regarder, tant leur mimique est expressive.

Et madame Pretavoine ne perdait pas un de leurs mouvements.

--Ma maitresse est avec "mylord," disait le groom, vous ne pouvez pas
entrer.

La-dessus la physionomie du jeune elegant avait exprime un vif
mecontentement.

--Ardea, avait-il dit en accompagnant ce nom de pays d'autres mots que
madame Pretavoine n'avait pas entendus.

--Revenu a l'improviste, avait replique le groom.

--Et va-t-il bientot s'en aller?

Deux bras grands ouverts, la tete baissee en avant furent une reponse
qui n'avait pas besoin de traduction.

Pendant ce temps mademoiselle Emma etait arrivee et apercevant celui qui
se tenait dans la porte entrebaillee, elle avait laisse echapper une
sourde exclamation de mecontentement.

Puis s'avancant vivement:

--Mylord est revenu d'Ardea, dit-elle.

--Reste-t-il?

--Je crois qu'il va repartir; je vous ferai prevenir.

Et moitie par persuasion, moitie par force, elle l'avait repousse et lui
avait mis la porte sur le nez.

Immediatement madame Pretavoine avait repris son livre, et s'asseyant
elle s'etait plongee dans une lecture si attentive, qu'elle allait
jusqu'a prononcer des levres les mots qu'elle lisait.

Bien lui avait pris de se hater, car Emma, apres avoir congedie le
visiteur, s'etait retournee, et elle avait apercu la porte du salon
entre-baillee.

Alors la pensee s'etait presentee a son esprit que la dame qu'elle avait
fait entrer dans ce salon, avait pu entendre ou tout au moins voir ce
qui venait de se passer, et vivement elle etait venue s'assurer de la
realite de ses soupcons.

Mais la dame introduite dans le salon etait si profondement absorbee
dans sa pieuse lecture, qu'elle ne leva meme pas la tete quand Emma
entra; ce fut seulement quand celle-ci se trouva devant elle qu'elle
l'apercut.

--Eh bien? demanda-t-elle, reprenant les choses au point ou elles
avaient ete interrompues.

--Madame la vicomtesse prie madame de vouloir bien l'attendre.

--Vous voyez, c'est ce que je fais, dit madame Pretavoine,
gracieusement.

Et aussitot elle s'enfonca de nouveau dans son livre.

--Voila une bigote, se dit Emma, qui ne voit pas plus loin que son nez.

Et comme elle etait Parisienne, elle ajouta en riant toute seule:

--... Un nez de province encore; ils sont jolis les indigenes du pays du
comte de la Roche-Odon.

Et le mepris qu'elle professait pour ce vieil avare qui ne voulait pas
mourir, se trouva singulierement augmente par le mepris que cette femme
noire lui inspirait. Elle avait de la religion, mademoiselle Emma,
"comme tous les gens comme il faut," mais elle n'aimait pas les devots.

Pour madame Pretavoine, restee seule, elle avait de nouveau abandonne
son livre pour reflechir.

Ce qu'elle venait de voir et d'entendre etait assez clair pour qu'un
grand effort d'esprit ne lui fut pas necessaire.

"Mylord" etait l'amant de madame de la Roche-Odon, l'amant en titre,
celui pour lequel on avait des egards et dont sans doute on dependait
a un titre quelconque et ce titre n'etait pas bien difficile a deviner
pour qui connaissait la position embarrassee de la vicomtesse: on
n'habite pas un appartement complet, au premier etage de la via
Gregoriana, avec plusieurs domestiques, sans de grosses depenses. Qui
fournissait a ces depenses?--Mylord.

Quant au jeune elegant qu'on renvoyait, c'etait un amant subalterne,
avec qui l'on ne se genait point, et qui malgre son mecontentement
acceptait assez volontiers son role.

Comme elle en arrivait a ce point de son raisonnement, elle entendit un
bruit de voix dans le vestibule.

Rapidement elle reprit son livre.

Et presqu'aussitot la porte s'ouvrit devant la vicomtesse de la
Roche-Odon.



IV

Madame Pretavoine avait souvent entendu parler de la beaute de la
vicomtesse de la Roche-Odon; mais pour elle, c'etait chose passee
que cette beaute; car, bien qu'on ne sut pas au juste l'age de la
vicomtesse, il resultait des incidents de sa vie revelee par ses
nombreux proces, qu'elle devait avoir au moins quarante ans, sinon plus.

Et cependant la femme qui venait d'ouvrir la porte ne paraissait pas
avoir trente ans; pas une ride sur le visage; une demarche souple,
legere, pleine de grace; une chevelure blonde et fine comme celle d'une
jeune fille de quatorze ans; une bouche rose; un sourire radieux; et
avec tout cela la beaute correcte d'une statue, de la tete aux pieds.

Madame Pretavoine, qui cependant n'etait guere sensible a la beaute, fut
emerveillee.

Elle s'etait levee; elle resta un moment sans parler.

Ce fut madame de la Roche-Odon qui commenca l'entretien:

--On me dit, madame, que vous avez a me remettre une lettre de M.
Filsac; il a ete plein de zele, plein de devouement pour moi M. Filsac,
et je serais heureuse de lui temoigner ma reconnaissance pour ses bons
soins.

Cela fut dit avec une bonne grace parfaite qui eut donne du courage a la
solliciteuse la plus reservee.

Mais ce n'etait point en solliciteuse que madame Pretavoine se
presentait.

Elle tendit a la vicomtesse la lettre de l'avoue.

Bien qu'elle fut longue, madame de la Roche-Odon la lut d'un coup
d'oeil.

--Ah! madame, dit-elle lorsqu'elle l'eut achevee, combien j'ai d'excuses
a vous faire; c'est vous qui venez chez moi quand c'eut ete a moi
d'aller chez vous, si vous aviez bien voulu m'envoyer cette lettre au
lieu de prendre la peine de me l'apporter.

--C'etait a moi, madame, d'avoir l'honneur de vous faire la premiere
visite.

--M. Filsac me dit que vous voyez souvent ma chere fille et que vous
pouvez me parler d'elle longuement. Comment est-elle, la pauvre petite?

C'etait la que madame Pretavoine attendait madame de la Roche-Odon; la
premiere partie de son plan avait reussi, elle etait entree dans la
place. A elle maintenant, a son adresse, de s'y etablir, a son tact de
s'y maintenir.

Puisqu'on l'interrogeait, elle pouvait repondre, et pour cela prendre
son temps.

--Il faut, dit-elle, que je vous explique, madame, comment M. Filsac a
ete amene a me charger de cette lettre et a vous faire parvenir par
moi des nouvelles de mademoiselle Berengere. Touches, comme tous les
catholiques, des malheurs du Saint-Pere, nous avons organise dans le
diocese de Conde une loterie de Saint-Pierre, dont le produit devait
etre offert a Sa Saintete. Grace au ciel, nous avons ainsi reuni une
assez grosse somme, je dis grosse, relativement a nos ressources,--et
comme j'etais la tresoriere de l'oeuvre, j'ai ete designee pour la
porter a Rome.

Bien que madame Pretavoine n'eut jamais etudie l'art de la rhetorique,
elle venait, en peu de mots, de batir un exorde qui reunissait toutes
les qualites requises.

Le but de l'exorde etant de se concilier la bienveillance de la personne
a laquelle on s'adresse, madame Pretavoine avait voulu tout d'abord se
faire connaitre. Qui elle etait? Une des premieres de Conde assurement,
puisqu'elle avait ete la tresoriere d'une oeuvre importante, et que de
plus elle avait ete choisie entre tous pour venir a Rome, au nom du
diocese entier; catholique fervente, cela va sans dire, et devouee aux
interets du Saint-Pere, compatissante a ses malheurs. Que demander
encore? Tout de suite on voyait a qui on avait affaire et quelle foi on
devait accorder a ses paroles.

Elle poursuivit:

--Quand M. Filsac, votre avoue, apprit que le choix de notre comite
s'etait porte sur moi, il vint me faire une visite et me demanda de vous
voir dans ce voyage. M. Filsac est un homme de bien, pour qui nous avons
tous une grande estime, je n'avais rien a lui refuser. Mais, d'autre
part, j'avais des raisons particulieres pour accepter avec empressement
la mission qu'il voulait bien me confier. En effet, j'ai le plaisir de
connaitre mademoiselle Berengere, avec laquelle je dine tous les jeudis
a la table de son grand-pere.

Dire a madame de la Roche-Odon qu'on etait recu dans l'intimite du comte
qu'elle detestait, etait assez hardi, mais si cette revelation pouvait
affaiblir la bienveillance de la vicomtesse, elle devait par contre
provoquer son estime; mieux que personne elle savait que tout le monde
n'etait pas admis a l'honneur de s'asseoir a la table de son beau-pere.

--Ayant recu la visite de M. Filsac, continua madame Pretavoine, j'ai
hesite sur la question de savoir si je dirais a mademoiselle votre fille
que je vous verrais dans mon voyage a Rome. Mais il m'a semble que
c'etait jusqu'a un certain point intervenir dans des querelles de
famille qui doivent toujours rester fermees aux etrangers, et avant de
partir je n'ai rien dit a mademoiselle Berengere.

--Ma fille m'ecrit.

--Assurement, aussi n'aurais-je rien pu vous rapporter de particulier,
tandis que je puis vous parler d'elle et cela sans que ma demarche
puisse blesser M. le comte de la Roche-Odon, quand, de retour a Conde,
je la lui raconterai.

--M. de la Roche-Odon se blesse facilement.

--Il ne peut pas trouver mauvais qu'une mere ait pense a apporter des
consolations a une mere qui, depuis plusieurs annees, est separee de
son enfant. C'est dans ce sens que j'ai accepte la lettre de M. Filsac;
c'est uniquement pour vous parler de mademoiselle Berengere.

Et longuement, abondamment, elle parla de Berengere.

De sa beaute, de sa grace, de son esprit, de sa bonte, de sa charite, de
sa piete.

Ce fut un portrait complet, avec des petites anecdotes caracteristiques
habilement choisies et souvent meme habilement inventees; en ce sens
au moins qu'avec un rien insignifiant elle faisait quelque chose
d'important.

Madame de la Roche-Odon ecoutait attentivement, mais elle questionnait
fort peu, encore le faisait-elle sans se livrer et sans qu'on put
conclure de ses paroles quels etaient ses sentiments pour sa fille.

Dans son impatience, madame Pretavoine risqua une attaque qui pouvait
amener madame de la Roche-Odon a se prononcer.

--M. Filsac voulait encore me charger de paroles que, par deference pour
M. le comte de la Roche-Odon, je n'ai pas cru devoir accepter.

--Ah! dit madame de la Roche-Odon sans montrer la moindre curiosite a
l'egard de ces paroles.

--Il voulait, continua madame Pretavoine, que je fisse valoir aupres
de vous les raisons qui, selon lui, devraient vous amener a provoquer
l'emancipation de mademoiselle Berengere, qui deviendrait libre ainsi
d'habiter pres de qui elle voudrait.

--M. Filsac va un peu loin dans son zele.

--C'est justement la reponse que je lui ai faite pour moi; car enfin,
en ce qui me touche, je ne pouvais me charger de cette cause a plaider
qu'en prenant parti dans la querelle qui vous divise, vous et M. votre
beau-pere, et c'eut ete une inconvenance de ma part.

Madame de la Roche-Odon ne repondit pas un mot, et madame Pretavoine ne
tira de cette tentative qu'un doute de plus. Etait-ce seulement parce
qu'il lui deplaisait de recommencer des proces, que madame de la
Roche-Odon ne voulait pas emanciper sa fille? Etait-ce au contraire
parce qu'elle attendait la mort prochaine du comte de la Roche-Odon,
si bien qu'elle aurait pendant un certain temps l'administration de la
fortune, que sa fille non emancipee, recueillerait dans cet heritage?

Comme madame Pretavoine, decidee a en rester la pour cette premiere
visite, s'etait levee et allait prendre conge de Madame de la
Roche-Odon, un jeune homme entra dans le salon.

Il pouvait avoir vingt ans environ; il etait de haute taille, avec une
grosse tete blonde sur de larges epaules; le visage etait imberbe, sans
meme un leger duvet; le nez ecrase, l'oeil petit, rond, mais brillant,
la bouche largement fendue, avec des dents blanches et pointues; en
tout un etre baroque et qui a premiere vue etait loin d'inspirer la
sympathie.

--Mon fils le prince Michel Sobolewski, dit madame de la Roche-Odon.

Puis se tournant vers madame Pretavoine:

--Madame Pretavoine de Conde-le-Chatel, qui veut bien nous apporter des
nouvelles de Berengere.

Tout d'abord le prince Michel avait regarde cette vieille femme vetue de
noir, d'un coup d'oeil indifferent qu'on accorde a une domestique ou a
une fournisseuse.

Cette presentation amena un sourire sur ses levres pales.

--Et comment est-elle, la petite soeur?

Ce fut madame de la Roche-Odon qui repondit a cette question en resumant
en quelques mots tout ce que madame Pretavoine venait de lui dire.

--Ah bah! si jolie que cela. Quel age a-t-elle donc maintenant?

--Seize ans, repondit madame Pretavoine.

--Seize ans et jolie. Alors j'espere qu'elle traine toute une troupe de
soupirants derriere elle; mais qu'elle ne fasse pas la betise de choisir
un mari. Je lui ecrirai. Il ne faut pas qu'elle se marie avant d'avoir
vu le monde. Et nous le lui montrerons, n'est-ce pas, mere? Son mari
doit avoir un grand nom ou une grande situation et etre un peu beta,
afin qu'elle le mene par le bout du nez: je lui trouverai ca.



V

Apres avoir depose sa mere a la porte de madame de la Roche-Odon,
Aurelien, achevant d'user son heure de voiture, s'etait fait conduire au
palais Colonna, a l'ambassade de France.

Mais c'est l'ambassadeur qui occupe le palais Colonna; quant aux
bureaux, on les a installes dans des communs, anciennes ecuries, remises
ou cuisines, qui ouvrent leur porte borgne sur une ruelle appelee la via
della Pilotta.

Aurelien trouva son ancien camarade M. de Vaunoise dans une salle basse,
enfonce dans un grand fauteuil, et lisant un numero du _Sport_, derriere
lequel il disparaissait si bien, qu'on ne voyait de sa personne que deux
pieds poses sur le dossier d'une chaise qui lui servait d'appui.

Il fallut qu'Aurelien fit le tour de cette chaise pour decouvrir son ami
derriere le _Sport_.

--Tiens, Prete-Avoine! s'ecria le jeune attache en lachant son journal
et en posant brusquement ses pieds par terre, Prete-Avoine a Rome!

C'etait ainsi que M. de Vaunoise avait l'habitude de prononcer ce nom
roturier de Pretavoine, et il le faisait avec une desinvolture tout
aristocratique.

Si Aurelien avait ete encore a l'Universite et s'il n'avait point eu
besoin de lui, il lui aurait repondu comme il lui repondait autrefois:

--Oui, mon cher Balour-Eau.

Mais ce n'etait pas le moment de blesser celui dont il venait reclamer
les services, et assurement ce nom de Balour-Eau ainsi prononce n'eut
point resserre les liens de leur camaraderie.

En effet, M. le vicomte de Vaunoise se nommait, de son nom patronymique
Baloureau, et sa noblesse etait de trop fraiche date pour qu'il n'en fut
pas fier comme un paon. Jusqu'en 1830 ses peres, qui etaient ardoisiers
dans l'Anjou, n'avaient eu d'autre nom que celui de Baloureau, et
c'etait a cette epoque que Charles X, ou plus justement M. de Polignac,
voulant recompenser le zele monarchique et religieux des Baloureau, en
avait fait des comtes de Vaunoise. Tout le monde connaissait l'origine
et la date de ces lettres de noblesse, et personne n'avait oublie le nom
de Baloureau, personne excepte ceux qui le portaient, bien entendu.

C'etait meme pour que son petit-fils fut digne de son titre que le vieux
pere Baloureau avait voulu en faire un diplomate. Et par un bienheureux
hasard qui ne se rencontre pas souvent, il s'etait trouve que le
jeune heritier des ardoisiers avait quelques-unes des qualites de la
profession qu'on lui imposait; de la finesse, de la politesse, du bon
sens, beaucoup d'entregent, une affabilite qui le faisait tout a tous,
de l'esprit, une extreme curiosite de tout savoir, l'amour de l'intrigue
pour le plaisir de l'intrigue, de la reserve sous une apparence
de legerete; et, certainement cette reserve lui eut interdit le
Prete-Avoine si ce n'avait ete une plaisanterie d'ecole dont l'habitude
etait prise depuis longtemps.

--Oui, mon cher Vaunoise, repondit Aurelien, avalant sans grimace le
Prete-Avoine; a Rome depuis ce matin, et ma premiere visite est pour
toi.

--Bonne idee; je vais te faire faire ta premiere promenade; comme cela
tu associeras mon souvenir a celui de Rome et tu ne m'oublieras plus.
Nous prendrons une voiture a la place de Venise; viens.

Ils n'eurent pas besoin d'aller jusqu'a la place de Venise; sur la place
des Saints-Apotres, ils trouverent une voiture decouverte dans laquelle
ils monterent.

--Tu es a moi, n'est-ce pas? demanda Vaunoise.

--Certes.

--Alors je te conduis.

Et s'adressant au cocher, il lui dit de les mener a Saint-Pierre, en
passant par le Pantheon.

Puis se tournant vers Aurelien:

--Il y a quatre choses principales, capitales, a voir a Rome, lui
dit-il: le Pantheon, Saint-Pierre avec le Vatican, Saint-Paul et le
Colisee avec le Forum et le Palais des Cesars; je vais te les montrer,
apres tu te debrouilleras tout seul.

Puis, comme il ne tenait pas essentiellement a faire etalage de son
erudition, qui d'ailleurs etait de fraiche date, il changea de sujet:

--Tu es seul a Rome? demanda-t-il.

--Non, je suis avec ma mere.

L'occasion de parler de madame de la Roche-Odon se presentait, Aurelien
la saisit avec empressement.

--Mais ma mere ayant une visite a faire a la vicomtesse de la
Roche-Odon, cela m'a permis de venir te voir.

--Tu la connais, madame de la Roche-Odon?

--Nous sommes lies avec son beau-pere le vieux comte de la Roche-Odon;
mais je n'ai jamais vu la vicomtesse.

--Tu la verras ici, et elle vaut la peine qu'on se derange pour elle, tu
aurais du accompagner ta mere; qui sait?

--Comment?

--Avec madame de la Roche-Odon tout peut arriver, et c'est l'improbable
qui a le plus de chances.

--Elle a au moins quarante ans.

--On a l'age qu'on parait avoir, et quand tu auras vu madame de la
Roche-Odon, tu ne diras pas qu'elle a quarante ans; vingt-cinq,
vingt-huit au plus. Une merveille! Si tu habites Rome pendant un certain
temps, tu entendras discuter plus d'une fois la question de savoir
comment madame de la Roche-Odon est restee belle, et l'on te racontera
les choses les plus invraisemblables.

--Lesquelles?

--Tu sais que nous sommes dans le Corso, si tu regardais un peu autour
de toi au lieu de bavarder. Voila le palais Doria.

--T'ecouter ne m'empeche pas de regarder: tu me disais qu'on racontait
les choses les plus invraisemblables sur madame de la Roche-Odon...

--C'est-a-dire sur les moyens qu'elle emploie pour conserver sa beaute:
les uns pretendent que du commencement de l'annee a la fin, elle prend
un bain froid tous les matins; les autres, que ce n'est pas le froid
physique qui la conserve, mais la froideur morale, autrement dit qu'elle
ne s'emeut de rien et ne prend des passions que tout juste ce qu'il en
faut pour se bien porter en donnant de l'activite a la circulation
du sang; enfin mille explications. Ce qu'il y a de certain, c'est
qu'aujourd'hui elle est assez belle pour...

Il s'interrompit.

--Nous voila au Pantheon, il faut descendre.

Mais Aurelien refusa; puisqu'il logeait a la _Minerve_, il viendrait le
lendemain visiter le Pantheon.

--Et puis, ajouta-t-il devotement, j'aime mieux que ma premiere visite
soit pour Saint-Pierre.

--Ca, c'est une raison respectable; cependant il serait curieux pour toi
de voir comment Bramante a pris la coupole du Pantheon pour la poser sur
son eglise.

Mais Aurelien n'avait pas en ce moment des curiosites de ce genre.

--Pourquoi, ou pour qui madame de la Roche-Odon est-elle assez belle?
dit-il, pendant que la voiture roulait a travers des rues infectees par
l'odeur de la friture et des guenilles qui sechaient au soleil.

--Assez belle a quarante ans pour avoir un amant de vingt-huit ans, qui
est fou d'amour, lord Harley. Connais-tu lord Harley?

--Non.

--Eh bien! quand tu l'auras vu, tu comprendras quelle puissance exerce
madame de la Roche-Odon; car lord Harley n'est pas le premier venu; il a
tout pour lui: elegance, distinction, fortune, savoir, et cependant il
est l'esclave d'une femme plus agee que lui de douze ou quinze ans. Elle
le domine si bien que, pour avoir sa liberte a Rome, elle lui a souffle
le gout des fouilles; il passe son temps a Ardea, tu sais la fameuse
Ardee de Turnus, la capitale des Rutules, ou il est en train, dit-on, de
faire des decouvertes extraordinaires. Des fouilles dans la voie Apienne
ou sur le Palatin, cela est a la portee de tous, mais a Ardea, en plein
Latium, au milieu de la Malaria, voila qui est original. Madame de la
Roche-Odon lui a souffle la passion des fouilles. Il publie sur ses
decouvertes un ouvrage fort curieux, qui parait par livraisons, de temps
en temps, avec des planches superbes que je te montrerai, et on raconte
que naivement il rapporte tout l'honneur de son travail a sa maitresse:
"C'est a elle, dit-il, qu'Ardea devra sa resurrection." N'est-ce pas
admirable? Tu te demandes peut-etre pourquoi, au lieu de garder son
amant pres d'elle, et de lui faire faire des fouilles dans la voie
Apienne ou sur le Palatin, elle l'a envoye a Ardea.

--Justement.

--C'est qu'Ardea possede un avantage important pour madame de la
Roche-Odon, qui est son eloignement, trente-cinq ou quarante kilometres
de Rome, si bien que quand lord Harley est parti pour surveiller ses
fouilles, madame de la Roche-Odon est tranquille, elle sait qu'il ne
rentrera pas a l'improviste.

--Elle a donc a craindre que lord Harley rentre a l'improviste?

--Je crois bien qu'elle a a craindre, demande a Cerda s'il lui serait
agreable d'etre surpris par lord Harley.

--Qu'est-ce que c'est que Cerda?

--Cerda est le tenor qui chante en ce moment au theatre Apollo; un
Sicilien que les femmes trouvent charmant et que madame de la Roche-Odon
a enleve a ses rivales. Tu vois par la si elle a quarante ans. Pour moi,
je crois volontiers qu'elle ne les aura jamais et qu'elle continuera
longtemps encore ses etudes. Car ce sont, parait-il, des etudes que
fait madame de la Roche-Odon: elle cherche un homme qui la comprenne
ou qu'elle comprenne, je ne sais trop, mais enfin avec lequel il y ait
accord parfait, et comme elle ne l'a pas encore trouve, parait-il,
elle continue ses recherches sans se desesperer aucunement, convaincue
qu'elle a encore de longues annees devant elle. Presentement c'est Cerda
qui est le sujet; et il est probable quelle le gardera tant qu'il
ne sera pas reduit a l'etat de _caput-mortuum_, comme disaient les
alchimistes.

Cependant, apres avoir roule a travers des rues sales et tortueuses et
passe le Tibre sur un pont orne de statues qui feraient bel effet dans
une apotheose de feerie, ils etaient arrives dans une rue aboutissant a
une grande place.

De forme ovale, cette place qui va en montant est enserree par deux
colonnades composees de quatre rangs de colonnes: au centre se dresse un
obelisque; de chaque cote deux fontaines lancent une haute gerbe d'eau
qui se termine en un panache d'ecume; enfin a son extremite commence
un vaste escalier qui par trois rampes, conduit a un immense monument
au-dessus duquel s'eleve un dome colossal;--ce monument, c'est la
basilique de Saint-Pierre.

Si Aurelien avait pu passer avec indifference devant le Pantheon qui est
un monument paien, il ne pouvait pas ne pas paraitre emu en s'approchant
de Saint-Pierre, qui est le monument chretien par excellence--sinon par
le sentiment et le style, au moins par la tradition.

C'etait le moment de s'attendrir et d'eprouver des sentiments de
veneration et de componction: Saint-Pierre! le Vatican! c'est avec les
yeux de l'ame qu'un catholique les regarde.

Il n'y manqua pas; pas plus qu'il ne manqua d'aller baiser devotement
le pied de la statue de saint Pierre use par les levres ardentes des
pelerins qui depuis des siecles sont venus le polir les unes apres les
autres.

--Tu reviendras, disait M. de Vaunoise.

Mais Aurelien n'avait pas besoin de cette parole pour hater sa visite:
s'il ne parlait plus de madame de la Roche-Odon, il ne l'oubliait pas,
et il etait curieux de reprendre l'entretien au point ou il avait ete
interrompu.

Bientot ils remonterent dans leur voiture, et par le Janicule, l'ile du
Tibre et l'Aventin ils se dirigerent vers Saint-Paul.

Comme beaucoup d'etrangers etablis a Rome, Vaunoise avait une peur
effroyable de la fievre, et a chaque instant il s'interrompait pour
dire:

--Tu sais, la regne la fievre.

Mais Aurelien ne voulait pas entendre parler de fievre: madame de la
Roche-Odon toujours, et la seule madame de la Roche-Odon.

Seulement, comme il importait de ne pas eveiller la defiance de
Vaunoise, c'etait avec des precautions et des detours qu'il revenait
sans cesse a ce sujet.

--Tu sais que je reve de ce que tu m'as raconte de madame de la
Roche-Odon; est-ce possible?

--Probablement, puisque c'est vrai.

--Vrai?

--Dame, tout le monde le dit; et si tu vas a l'_Apollo_ un de ces soirs,
quand Cerda chantera, tu verras comment il se comporte en scene: il
parait qu'il lui est defendu de regarder qui que ce soit dans la salle;
de la un jeu tout a fait etrange, je t'assure, et qui t'amusera.

--Mais lord Harley?

--Un mari, seul a ignorer ce que tout le monde sait; et puis il l'adore,
car elle a toujours su se faire adorer, a preuve la naissance de Michel
Berceau.

--Qu'est-ce que c'est que Michel Berceau?

--Le fils aine de madame de la Roche-Odon.

--Le prince Michel Sobolewski?

--Lui-meme.

--Pourquoi l'appelles-tu Michel Berceau?

--Je ne l'appellerais certes pas ainsi en lui parlant, mais c'est de ce
nom que nous le designons souvent entre nous.

--Est-ce qu'il y a eu un M. Berceau dans l'histoire de madame de la
Roche-Odon?

--Ce n'est pas un M. Berceau qui a rempli un role dans l'histoire de
madame de la Roche-Odon, ce sont trois berceaux, trois lits d'enfant.
Madame de la Roche-Odon avait vingt ans de moins qu'aujourd'hui, et elle
etait dans toute la splendeur de sa beaute; elle habitait Paris, et son
mari, le prince Sobolewski voyageait quelque part, n'importe ou; enfin,
il etait depuis longtemps separe de sa femme avec laquelle il avait vecu
en fort mauvaise intelligence. Crois-tu que madame de la Roche-Odon se
desesperait de cet abandon?

--Ce n'est pas probable.

--En tous cas elle avait trouve des consolateurs, et comme elle allait
devenir mere, son enfant lui ferait oublier son mari. Ce grand jour
arriva et elle mit au monde un fils.

--Michel.

--Michel Berceau. Tu vas voir d'ou vient ce nom de Berceau. Il n'y
avait pas trois heures que la princesse Sobolewska etait
accouchee--c'est-a-dire madame de la Roche-Odon--qu'on apporte un
berceau, mais un amour de berceau parisien, ce qui se fait de plus
elegant, de plus coquet, de plus luxueux; attachee a la dentelle se
montre une carte: c'est celle d'un des consolateurs de la princesse, un
homme du monde parisien, jeune, charmant, etc. La princesse est ravie de
cette attention; le berceau lui parait la chose la plus delicieuse du
monde, et elle donne l'ordre de coucher son fils dans ce merveilleux
berceau, qu'elle fait placer aupres de son lit.

--Je comprends.

--Ne va pas si vite, nous n'y sommes pas encore. L'enfant est a peine
couche qu'on apporte un second berceau. Celui-la est beaucoup moins
elegant, et de plus il est d'assez mauvais gout. Mais on y a joint un
ecrin renfermant une parure en diamants et une carte. La princesse
regarde peu le berceau, mais elle regarde tendrement les diamants, qui
valent une centaine de mille francs. Elle regarde aussi la carte, qui
porte le nom d'un de ses autres consolateurs: un financier allemand pas
beau, pas jeune, pas spirituel, mais riche. Evidemment, il faut faire
honneur a l'ecrin. On retire l'enfant du charmant berceau dans lequel on
venait de le coucher et on le place dans celui qui etait accompagne de
l'ecrin. Puis cela fait, on met ce second berceau aupres du lit de la
mere, et l'on emporte le premier pour le cacher dans quelque cabinet,
attendu que les dentelles n'ont jamais pu lutter contre les diamants. Tu
vois que tu allais trop vite tout a l'heure.

--Alors c'est donc l'enfant aux deux berceaux.

--Encore trop de hate, attends un peu avant de les numeroter ainsi,
l'histoire n'est pas finie. Voila l'enfant couche dans le berceau n deg.
2, et il va s'endormir, lorsque la porte de la chambre de l'accouchee
s'ouvre de nouveau devant un troisieme berceau. Celui-la est horrible,
et tel qu'une bourgeoise du Marais n'en voudrait pas. En le voyant la
princesse laisse echapper un geste d'horreur. Coucher son enfant dans
une pareille boite, jamais, jamais. Cependant sa femme de chambre, sa
confidente lui presente une enveloppe cachetee d'un large cachet de cire
rouge, et qui vient d'etre remise en meme temps que le berceau, avec
recommandation expresse de la porter immediatement a la princesse.
Celle-ci ouvre l'enveloppe. Pas de carte. Pas de lettre. Un simple
cheque d'un million, signe du prince Seratoff.--Vite, vite, s'ecria la
princesse, couchez mon fils dans ce berceau et emportez l'autre.--Puis
pendant qu'on opere ce nouveau changement, elle relit le billet doux
qu'elle vient de recevoir et elle murmure:--C'est lui le pere, il s'est
reconnu.--Et voila, mon cher, pourquoi nous appelons le prince Michel
Sobolewski, ou Seratoff si tu aimes mieux, Michel Berceau qui est son
vrai nom sans erreur possible, car nous n'avons pas les memes raisons
que sa mere pour savoir s'il est Russe, Allemand ou Francais. Pour
achever l'histoire il faut te dire que le million offert a la mere n'est
pas venu entre les mains du fils, et comme le prince Seratoff n'a point
conserve l'enthousiasme paternel de la premiere heure, Michel serait
aujourd'hui dans une assez lamentable position si lord Harley n'etait
pas la: il est joueur, le jeune Michel et il ne gagne pas toujours.
Mais nous voici a Saint-Paul. Assez de madame de la Roche-Odon. Si tu
prononces encore son nom, je ne te reponds pas.



VI

La mere et le fils se retrouverent le soir pour diner.

Et apres diner ils monterent dans leur appartement.

Pour son fils, non pour elle, insensible aux exigences du bien-etre,
madame Pretavoine fit allumer du feu.

Et au coin de la cheminee, l'un vis-a-vis de l'autre, a mi-voix, bien
que les portes eussent ete soigneusement fermees, ils se raconterent
leur journee.

Madame Pretavoine ce qu'elle avait vu et entendu chez madame de la
Roche-Odon.

Aurelien, les histoires de son ami Vaunoise.

Sans doute ils ne tenaient pas encore la victoire; c'eut ete trop beau
pour le premier jour.

Mais enfin, la situation telle qu'elle se presentait, semblait devoir
etre favorable a leurs desseins.

En venant a Rome, madame Pretavoine n'avait point espere la trouver
meilleure; elle l'avait imaginee autre, mais en tout cas pas plus
propice.

Ce fut ce qu'elle expliqua.

--L'un des buts de notre voyage, c'est de gagner l'appui de madame de
la Roche-Odon dans l'affaire de ton mariage avec Berengere: il faut
que nous obtenions d'elle un concours qui neutralise les mauvaises
dispositions du grand-pere. Tout d'abord, j'avais pense que, si l'on
pouvait amener madame de la Roche-Odon a demander l'emancipation de sa
fille, cela nous serait un grand avantage. En effet, Berengere serait
enlevee a son grand-pere et viendrait habiter avec sa mere, de sorte que
nous pourrions agir sur elle beaucoup plus facilement. Mais madame de la
Roche-Odon ne voulant pas de l'emancipation, nous n'avons donc rien
a attendre de ce cote et c'est d'un autre qu'il faut nous tourner;
heureusement la situation telle qu'elle vient de se reveler est bonne.
Il est vrai que presentement madame de la Roche-Odon, par sa liaison
avec lord Harley, n'a pas besoin de sa fille. Mais que faut-il pour que
cette liaison soit rompue? Alors il est evident que le jour ou lord
Harley verra clair, madame de la Roche-Odon n'aura plus de ressources
que dans sa fille.

--Assurement.

--C'est la une force pour qui saura l'utiliser; d'autre part, nous
pouvons trouver encore un appui aupres du frere de Berengere, ce jeune
Michel Sobolewski, qui m'a parle de sa soeur d'une facon si etrange.
Celui-la aussi compte sur la fortune du comte de la Roche-Odon, en meme
temps que sur celle que sa soeur acquerra par le mariage. En ce moment,
cette fortune ne lui est pas indispensable, puisqu'il trouve, pour
alimenter ses depenses de jeu, des ressources dans la generosite de sa
mere; mais comme cette mere ne possede rien par elle-meme et ne donne de
la main gauche que ce qu'elle recoit de la main droite...

--Ou plutot donne de la main droite ce qu'elle recoit de la main gauche.

--Parfaitement, dit madame Pretavoine en riant de cette plaisanterie,
il s'ensuit que le jour ou madame de la Roche-Odon n'aura plus rien a
donner par cette raison toute-puissante qu'elle ne recevra plus, le
prince Michel, s'il veut continuer l'existence qu'il mene, ne trouvera
plus de ressources qu'aupres de sa soeur; c'est alors qu'il tachera de
la marier suivant les idees qu'il m'exposait tantot. Le mari que la mere
et le fils voudront donner a Berengere sera donc un homme en qui ils
auront mis leur esperance.

La marche a suivre etait donc clairement indiquee: 1 deg. brouiller madame
de la Roche-Odon et lord Harley; 2 deg. gagner les bonnes graces de madame
de la Roche-Odon et du prince Michel.

Ah! la journee avait ete reellement heureuse, et leur temps a tous deux
avait ete bien employe.

Cependant, au milieu de cette joie, madame Pretavoine eprouvait une
contrariete assez vive.

De toutes les lettres de recommandation et de presentation dont elle
s'etait munie, la plus importante etait celle que lui avait donnee
l'abbe Guillemittes pour Mgr de la Hotoie, eveque de Nyda _in partibus
infidelium_, prefet de la daterie apostolique, etc., etc.

Autrefois camarade de l'abbe Guillemittes, Mgr de la Hotoie etait reste
son ami fidele et devoue: c'etait Mgr de la Hotoie qui avait fait
obtenir un titre de _monsignore_ a l'abbe Guillemittes, et c'etait sur
lui que celui-ci comptait pour devenir eveque de Conde.

Dans les entretiens qu'il avait eus avec madame Pretavoine, l'abbe
Guillemittes avait recommande a sa penitente de ne point faire un pas a
Rome sans consulter Mgr de la Hotoie, et de se laisser en tout et pour
tout guider par celui-ci.

De plus, dans sa lettre il avait explique a son ami dans quel but madame
Pretavoine entreprenait ce voyage de Rome; il lui avait dit toute
l'importance du mariage qu'elle poursuivait; il lui avait montre comment
elle pouvait le realiser; et enfin en lui demandant ses conseils ainsi
que son influence, il avait adroitement insinue que celui qui ferait
obtenir a madame Pretavoine ce qu'elle desirait ne perdrait ni son temps
ni sa peine.

En sortant de chez madame de la Roche-Odon, madame Pretavoine avait
pris une voiture et s'etait fait conduire chez Mgr de la Hotoie: mais
celui-ci n'etait pas a Rome, et tout ce qu'elle put apprendre d'un
domestique qui baragouinait a peu pres le francais, ce fut ce
renseignement desolant que "monsignore ne reviendrait pas avant douze ou
quinze jours."

Cela la mettait dans l'impossibilite de rien entreprendre, car
elle etait bien decidee a se conformer aux instructions de l'abbe
Guillemittes et a ne pas faire un pas sans l'approbation du guide qu'il
lui avait donne.

Pour son activite, pour son impatience, pour ses principes d'economie,
cette inaction etait exasperante: a quoi, comment passer le temps et ne
pas perdre tout a fait l'argent qu'on depensait?

--Nous visiterons Rome, dit Aurelien.

Mais visiter les monuments est un plaisir, et ce n'etait point pour
son plaisir que madame Pretavoine etait venue a Rome, c'etait pour une
affaire, au succes de laquelle on devait tout ramener.

Apres avoir cherche et discute le possible et le meilleur, il fut arrete
que pendant que madame Pretavoine ferait chaque matin pieuses stations
dans l'une des 389 eglises de Rome, Aurelien irait travailler a la
bibliotheque du Vatican, de neuf heures a midi, temps pendant lequel
elle est ouverte.

Puis, par l'entremise de Vaunoise, Aurelien ferait demander une audience
au Saint-Pere, afin de recevoir sa benediction et de prendre date de son
arrivee.

Quant a madame Pretavoine, elle ne se presenterait au Vatican qu'apres
le retour de Mgr de la Hotoie, avec qui elle voulait s'entendre pour
bien arreter ce qu'elle devait dire et pouvait demander.

La bibliotheque du Vatican est disposee d'une facon caracteristique, qui
prouve le cas qu'on fait a Rome des livres ou des manuscrits: sa
salle principale, divisee en deux nefs par des piliers, est entouree
d'armoires a portes pleines qui couvrent les murs; ces armoires sont
fermees a clef. Que renferment-elles? Sans doute les conservateurs le
savent, mais le public l'ignore.

Ce n'est pas par, seulement par la, que cette bibliotheque ne ressemble
en rien a notre Bibliotheque nationale ou a celle du _British Museum_,
c'est encore par les lecteurs qui la frequentent; car, a part quelques
scribes qui copient des manuscrits orientaux, grecs ou latins, pour des
savants etrangers qui ont eu assez d'influence pour obtenir qu'ils
leur soient communiques, ce qui n'est pas une petite affaire, les
travailleurs serieux qu'on y voit sont fort peu nombreux.

Ce fut presque un evenement quand on vit chaque matin arriver un jeune
Francais, de toilette et de tournure elegantes, qui pendant trois heures
s'enfoncait dans la _Somme de la foi contre les Gentils_ ou la _Somme
theologique_ de saint Thomas d'Aquin, et qui, sans lever le nez de
dessus ses in-folio, piochait consciencieusement l'_Ange de l'ecole_ en
prenant des notes.

On tournait autour de lui en regardant par-dessus son epaule, on
examinait son ecriture, on cherchait a deviner sur quel point portaient
ses etudes ou ses recherches.

Il copiait ses citations sans les traduire, mais il prenait ses notes en
francais.

Quel etait ce Francais?

Ce fut la question que chacun se posa.

Heureusement la curiosite fut vite satisfaite au moins quant au nom: M.
Aurelien Pretavoine, ancien eleve de l'Universite de Louvain, descendu
avec sa mere a l'_Hotel de la Minerve_; seulement, quant aux causes
determinantes de ce travail, les discussions resterent ouvertes sans que
personne trouvat rien d'entierement concluant; un jeune homme de cet
age et de cette tournure, assidu, applique au travail, cela n'etait pas
naturel, et l'on se demandait sans parvenir a le percer, le mystere qui
se cachait la-dessous.

Pendant qu'Aurelien allait tous les matins regulierement s'enfermer
pendant trois heures a la bibliotheque du Vatican, madame Pretavoine
faisait de pieuses stations dans les eglises de Rome, ne choisissant pas
les plus belles au point de vue artistique comme les curieux profanes,
mais s'agenouillant et priant dans toutes indifferemment, qu'elles
fussent belles ou laides, riches ou pauvres, superbes ou humbles, et
toujours dans chacune de celles ou elle penetrait, les malheureux qui
soulevaient la portiere de cuir suspendue a la porte, recevaient d'elle
une riche aumone.

Pour la mere comme pour le fils la curiosite s'eveillait et les
questions se soulevaient et tourbillonnaient derriere elle.

--Quelle etait cette personne pieuse si charitable?

Les bouches qui murmuraient ces paroles etaient humbles, mais de leur
reunion sortirait un jour un choeur formidable qui serait entendu des
puissants.

Ainsi la mere et le fils, chacun de son cote, batissaient dans
l'opinion.

Construction lente, assurement, mais solide, et qui s'eleverait pierre
par pierre invisible, ignoree tout d'abord, pour apparaitre un beau
jour, a la surprise generale, dans sa force et sa grandeur.

Les trois heures de travail a la bibliotheque ne prenaient pas tout le
temps d'Aurelien; de midi au soir, il etait libre, et, bien qu'il eut
propose a sa mere de visiter Rome, en attendant le retour de Mgr de la
Hotoie, ce n'etait point aux monuments, eglises ou musees, qu'il donnait
ses heures de liberte.

Ce n'etait point la curiosite historique ou artistique qui l'avait amene
en Italie. C'etait une affaire, et il tenait de sa mere par ce cote
pratique, que, pour lui comme pour elle, les affaires devaient passer et
passaient avant tout.

Les monuments, les tableaux, les statues, les ruines seraient toujours
la; plus tard, quand il aurait l'esprit libre, il s'acquitterait de ses
devoirs de politesse envers eux; ce n'etait pas lui qui dirait jamais "A
demain les choses serieuses."

Pour le moment, la chose serieuse c'etait d'entrer en relations avec le
frere de Berengere et de tout faire pour se lier avec lui.

Pour cela, Aurelien avait compte sur M. de Vaunoise, mais comme il
n'etait point dans ses habitudes de prendre les routes droites pour se
diriger vers son but, il s'etait bien garde de dire franchement a son
ami ce qu'il attendait de lui, et il s'etait contente de lui demander
de faire pour le monde de Rome, ce que dans leur premiere promenade, il
avait fait pour les monuments; ce serait vraiment jouer de malheur si,
dans ce chemin detourne, il ne se trouvait pas face a face avec le jeune
prince Michel.

Malgre sa finesse, M. de Vaunoise ne s'etait nullement doute du role
qu'on lui donnait a jouer, et il s'etait mis d'autant plus volontiers
a la disposition de son ancien camarade, que ce qu'on lui demandait
l'amusait lui-meme.

--Tous les jours tu me trouveras dans le Corso ou au Pincio, et en moins
d'une semaine je veux te faire connaitre notre monde comme si tu l'avais
etudie pendant plusieurs mois; tu sais que le Corso est pour nous ce
qu'est le boulevard des Italiens pour Paris, et le Pincio ce que sont
les Champs-Elysees; tu verras donc defiler devant toi tout ce qui compte
a Rome, et puisque cela t'amuse, je te raconterai l'histoire de chacun,
surtout de chacune; il y en a de droles.

--Aussi curieuses que celles de madame de la Roche-Odon?

--Mais oui; les etrangers et les etrangeres qui viennent a Rome n'y sont
point tous amenes par la pensee de faire leur salut.

--Malheureusement, helas!

Cela fut dit avec componction, en chretien qui pleure sur la perversite
de son temps.

Chaque jour Aurelien s'en allait donc par le Corso jusqu'a la porte du
Peuple et de la jusqu'au Pincio pour rencontrer son ami.

Si le Corso ne merite nullement l'eloge qu'en a fait Stendhal, qui a
dit que c'etait la plus belle rue de l'univers, par contre le jardin
du Pincio est digne de sa reputation; d'autres promenades a Londres,
a Paris, a Vienne, sont ou plus etendues ou plus champetres ou mieux
dessinees, mais on chercherait vainement ailleurs quelque chose de
comparable a la vue qui du haut de cette colline se deroule sur la
ville de Rome, le cours du Tibre, Saint-Pierre et, au loin, la campagne
romaine; avec cette vue devant les yeux on n'est pas sensible a
l'etroitesse de ce petit jardin, pas plus qu'on ne remarque les affreux
bustes des grands hommes illustres ou inconnus qui servent de bouteroues
a ses allees.

Quand Aurelien n'avait pas rencontre Vaunoise dans le Corso, il etait
a peu pres sur de le trouver aux environs d'un palmier qui, a cette
epoque, formait le centre du Pincio, et autour duquel tout Rome venait
tourner et se montrer pendant que jouait la musique militaire.

Alors, fidele a son role de cicerone, Vaunoise lui designait et lui
nommait tous ceux et toutes celles qui defilaient lentement, a la
queue, devant eux: le roi, accompagne de son grand ecuyer, le comte
Castellengo; le prince Humbert, en petit phaeton a rechampis rouges,
avec le comte Brambilla pres de lui; la princesse de Piemont en caleche,
sur le siege de laquelle se tiennent raides et dignes ses valets de pied
en livree rouge, et ayant a ses cotes la duchesse Sforza Cesarini et le
marquis Calabrini; dans un coupe, la princesse Ginelti, nee de Valmy; la
marquise Lavaggi; les quatre soeurs Bonaparte, la comtesse Roccogiovine,
dont Sainte-Beuve a parle sous le nom de princesse Julie; la princesse
Gabrielli, la comtesse Campello, la comtesse Primoli; et encore, a
cheval, M. Ludovico Brazza; le prefet de Rome, le comte Gadda; le duc
de Ripalda, qui fut ambassadeur a Paris, et tous les etrangers, les
etrangeres: Anglais, Russes, Americains, qui, durant l'hiver, foisonnent
a Rome: la comtesse Strogonoff, la princesse Bariatinski, le directeur
de l'Academie de France, le peintre Hebert, et vingt autres, et cent
autres.

Ce n'etaient pas seulement les noms de ceux qui tournaient devant
eux que Vaunoise enumerait, c'etait encore, selon sa promesse, leurs
histoires qu'il racontait.

Il savait tout, et si la diplomatie est l'art de connaitre la chronique
scandaleuse et les histoires intimes du pays aupres duquel on est
accredite, il etait deja, malgre sa jeunesse, un habile diplomate.

Puis, de ce qui etait simplement personnel, passant a des idees un peu
plus generales, il expliquait a son ami comment, depuis la suppression
du gouvernement papal, se divise la societe romaine.

--Pour le temps que tu as a passer a Rome, disait-il, il te suffit de
savoir si ceux avec lesquels tu te trouves en relations, sont fideles au
Vatican, ou bien s'ils sont rallies au Quirinal. Voici la journee
d'un jeune Romain dont la famille a accepte le gouvernement de
Victor-Emmanuel: le matin il fait un tour dans le Corso ou il rencontre
les elegantes qui vont faire leurs emplettes de fleurs chez Cardella,
ou de bonbons chez Spillmann; il dejeune au cercle de la Caccia, fait
quelques visites et monte en voiture pour aller a la villa Borghese et
de la au Pincio; rentre chez lui il s'habille, et s'il n'a pas un diner
oblige, il dine chez Morteo ou au cafe du Parlement; puis de la il va
au theatre Apollo et finit sa soiree a la Caccia en perdant quelques
_lires_. La grande affaire de sa vie ce sont les visites, et deux fois
par semaine la chasse au renard. Il n'est bon a rien, pas meme a avoir
des enfants, et il ignore completement qu'il y a des musees et des
antiquites a Rome. Il est grand danseur et parle un peu francais. Bien
que sa famille ait ete comblee par les papes, il n'a pas hesite, le 20
septembre 1870, a attacher son uniforme de garde-noble a la queue de son
cheval, et le gouvernement l'en a recompense en le faisant chevalier de
Couronne d'Italie; son grand-pere ou son bisaieul, neveu du pape, etait
meunier, lui est prince ou duc.

--Et l'autre?

--L'autre entend la messe ou Gesu, et parmi ses nombreuses visites
en fait plusieurs a des cardinaux; il est garde-noble ou camerier au
Vatican, et cela selon sa taille; il va au cercle des Echecs, lit peu et
trouve la _Voce della verita_ tiede et notre _Univers_ incolore; il est
convaincu que prochainement l'Italie sera retablie dans l'etat ou elle
etait en 1859; enfin il se marie jeune, a beaucoup d'enfants, dont la
plupart entreront dans les ordres.

--J'aime mieux celui-la.

--Moi aussi; et c'est de ce cote que je t'engage a te tourner.

--Et le prince Michel Sobolewski, a quel cercle va-t-il?

C'etait pour placer une question de ce genre qu'Aurelien ecoutait son
ami, et c'etait avec l'esperance de rencontrer enfin un jour ce prince
Michel qu'il continuait a venir regulierement au Pincio.



VII

Sur ces entrefaites, Aurelien recut une reponse a la demande d'audience
qui avait ete presentee a l'_antimera pontifica_ par l'entremise de son
ami Vaunoise.

Un soir comme il rentrait, le portier de la _Minerve_ l'arreta pour lui
remettre un large pli cachete.

--Une lettre du Vatican, dit-il; la personne qui l'a apportee reviendra
demain, pour la petite gratification.

--Pourquoi ne l'avez-vous pas donnee?

--Je ne savais pas combien monsieur voulait donner.

--Et combien donne-t-on ordinairement?

--Trois francs, cinq francs.

--Vous en donnerez vingt.

L'audience etait fixee pour onze heures: a dix heures quarante-cinq
minutes Aurelien se presenta a la porte du Vatican, qu'il n'eut pas
trouvee de lui-meme si son cocher ne la lui avait pas indiquee; car,
chose etrange, ce palais le plus vaste du monde, n'a pas pour ainsi dire
d'entree.

Dans le vestibule les suisses montaient la garde dans leur uniforme
de valets de cartes, a bandes de drap rouge, bleu et jaune, culottes
courtes et bas de meme couleur que l'uniforme, buffleteries jaunes,
Remington sur l'epaule, porte a la prussienne.

Sur les paliers d'un escalier doux et poli, des hallebardiers se
tenaient immobiles comme des statues, dans leur bizarre uniforme dessine
par Michel-Ange, le casque a pointe de cuivre sur la tete, le corps
serre dans une veste a creves, la hallebarde a la main.

Et ca et la dans les corridors, dans les antichambres, tout un monde de
valets en simarre de soie violette damassee, allant et venant, affaires,
importants avec les laiques, complaisants, obsequieux, paternels avec
les ecclesiastiques; des femmes en robe de soie noire, la tete couverte
d'un voile noir passaient emues, haletantes, allant deca dela, d'un pas
rapide et incertain, une feuille de papier a la main.

On fit entrer Aurelien dans un salon dans lequel se trouvait un monsieur
en habit noir et en cravate blanche, qui un carnet a la main prenait
des notes ou des croquis, de grands cheveux, une tete laide plutot que
belle, mais caracteristique; la tete, le regard, le carnet, disaient que
ce devait etre un artiste. Aurelien, ayant passe derriere lui, vit qu'il
ne s'etait pas trompe dans ses conjectures: le monsieur aux grands
cheveux prenait et des notes et des croquis, il avait rapidement
esquisse la copie des tapisseries d'Audran qui ornaient les murs et meme
le tapis vert a fleurs rouges et blanches qui recouvrait le parquet.

Des fenetres qui eclairaient ce salon, l'on decouvrait toute la ville de
Rome eparse dans la plaine le long du cours tortueux du Tibre ou etagee
sur les pentes de ses sept collines, avec ses maisons, ses palais, ses
eglises, ses ruines, au-dessus desquels s'elevaient ca et la des domes,
des campaniles, des colonnes, des aiguilles dorees, des obelisques et
des cypres noirs aux tiges elancees ou des pins aux cimes rondes et
etalees; vue merveilleuse, encadree dans des montagnes bleues d'un
profil pur et severe.

Pendant le temps qu'Aurelien etait reste le nez colle a la vitre, le
salon s'etait rempli peu a peu: trois ecclesiastiques s'etaient assis
dans un coin; deux etaient vetus de soutanes neuves, evidemment,
etrennees pour cette solennite; ils se tenaient droits, la tete haute,
respirant avec peine comme des gens qui sont sous le poids d'une
fievreuse emotion; de temps en temps ils prononcaient quelques mots de
francais, mais avec un accent etranger qui tenait le milieu entre le
bas-normand et l'anglais; le troisieme etait aussi pimpant que ses
deux compagnons etaient embarrasses; il se levait a chaque instant, se
promenait par le salon et tournait sur ses talons avec une desinvolture
pleine de legerete.

Dans un coin oppose se tenaient deux Francais silencieux et recueillis,
ne pretant aucune attention a ce qui se passait autour d'eux.

Pres d'eux, un grand et long personnage decore, d'ordres etrangers avait
depose sur un fauteuil tout un tas de boites et de paquets enveloppes
dans du papier blanc! on eut dit un parrain qui venait attendre une
marraine avec une collection de bonbons.

Et, dans l'angle de la fenetre, le monsieur aux longs cheveux,
qu'Aurelien avait suppose etre un artiste, continuait de prendre des
notes ou des croquis sur son carnet: il promenait autour de lui un
regard circulaire, et sa main, armee d'un crayon, courait rapide et
legere sur le papier, soit pour ecrire soit pour dessiner.

A un certain moment, l'ecclesiastique qui paraissait etre dans sa propre
maison, voulut voir sans doute ce qu'on ecrivait sur ce carnet, et il
manoeuvra de facon a se rapprocher de la fenetre; mais cette manoeuvre,
si habile qu'elle fut, ne reussit pas, le carnet se ferma et disparut
dans une poche juste a point pour tromper l'esperance du curieux; cela
se fit simplement, sans affectation, mais de maniere cependant a bien
marquer l'intention qui avait provoque ce mouvement.

Deux nouveaux venus attirerent l'attention d'Aurelien; c'etaient deux
jeunes Anglais de dix-huit a dix-neuf ans, qui, faisant leur voyage
d'Italie, avaient voulu visiter le pape, comme le lendemain ils
visiteraient Garibaldi ou les thermes d'Antonino Caracalla; c'etait une
curiosite a voir, inscrite dans leur itineraire, protestants d'ailleurs,
a en juger par la pitie meprisante avec laquelle ils regardaient les
deux ecclesiastiques et les deux Francais, qui laissaient paraitre leur
emotion dans l'attente de ce qui, pour ces catholiques, etait une pieuse
solennite.

Ce qui les amusait surtout, c'etaient les paquets deposes sur le
fauteuil; ils se les montraient d'un coup d'oeil, et ils parlaient a
voix basse, en riant silencieusement.

Evidemment ils avaient devine ce qui se trouvait renferme dans ces
paquets, et cela leur paraissait profondement ridicule.

Onze heures avaient sonne depuis quelques minutes deja quand la porte
s'ouvrit devant un nouvel arrivant qui, bien qu'en retard, entra sans se
presser et d'un pas nonchalant, en homme qui ne prend pas souci qu'on
l'ait ou qu'on ne l'ait pas attendu.

Grande fut la surprise d'Aurelien, grande fut sa joie.

Le bienheureux hasard sur lequel il avait compte se realisait enfin:
celui qui venait n'etait autre que le fils de madame de la Roche-Odon,
le frere de Berengere,--le prince Michel Sobolewski.

Ils etaient donc en face l'un de l'autre.

Mais quel malheur que Vaunoise ne fut pas dans ce salon pour les mettre
en rapport!

Il fallait qu'Aurelien se presentat seul, et la chose etait assez
delicate.

En aurait-il le temps, d'ailleurs? Les portes n'allaient-elles pas
s'ouvrir pour l'audience; et apres avoir impatiemment attendu cette
audience, il desira qu'elle fut retardee.

Comment aborder Michel? que lui dire?

L'attitude qu'avait prise le jeune prince ne rendait pas la tache
facile.

Il s'etait assis sur un fauteuil, et les jambes allongees, la tete
renversee, il promenait tout autour du salon un regard dedaigneux et
ennuye.

Comment aller a lui? Sous quel pretexte?

Cependant Aurelien, venant a la fenetre pres de laquelle Michel s'etait
installe, se rapprocha peu a peu du siege que celui-ci occupait.

Il importait de ne pas s'exposer a une rebuffade et de proceder
sagement.

Comme il cherchait cette facon de proceder, le pretre qui tournait si
legerement sur ses talons vint a son tour dans l'embrasure de la fenetre
et se mit a regarder au loin par-dessus la ville, dans la direction ou
les yeux d'Aurelien semblaient diriges.

Puis se tournant vers celui-ci:

--Est-ce que ces montagnes la-bas, tout au loin, ne sont pas les
montagnes des Abruzzes? dit-il.

--Je le pense, dit Aurelien.

Il se fit un silence; puis bientot le pretre reprit:

--Cette longue galerie qui parait se diriger vers le chateau Saint-Ange,
c'est le corridor d'Alexandre VI, n'est-ce pas?

--Je le crois, dit Aurelien.

--C'etait la une utile precaution.

Mais Aurelien ne repondit pas et colla son nez contre la vitre.

Apres avoir regarde un moment la ville et la campagne, comme s'il les
voyait pour la premiere fois, le pretre tourna de nouveau sur ses talons
et rejoignit ses deux compagnons.

Alors Aurelien abandonna sa contemplation pour se rapprocher un peu
plus de Michel, il avait trouve son entree en matiere, et il pouvait
l'aborder. Mais Michel qui s'etait leve, le prevint.

--Pardon, monsieur, dit-il a voix basse, est-ce que cet abbe ne vous
demandait pas si cette galerie n'etait pas le corridor d'Alexandre VI?

--Oui, monsieur.

--Ah! elle est bien bonne!

--Pourquoi donc?

--Parce que ce monsieur, qui parait ne pas connaitre Rome, est un
chanoine de Saint-Pierre.

Et Michel se mit a rire a mi-voix.

--Mais vous n'avez pas repondu, et il en a ete pour ses frais
d'amabilite.

Puis, riant toujours, il allait regagner son siege, lorsque Aurelien
l'arreta.

--Voulez-vous me permettre, prince, d'aller au devant d'une formalite
qui s'accomplirait dans quelques jours?

--Vous me connaissez, monsieur.

--Et je vous demande la permission de me faire connaitre moi-meme: ma
mere a eu l'honneur de vous rencontrer dernierement chez madame votre
mere: Aurelien Pretavoine.

--Ah! oui, dit Michel apres avoir cherche un moment; madame Pretavoine,
de Conde-le-Chatel; je me rappelle parfaitement. Alors, monsieur, vous
etes un ami de ma petite soeur?

--J'ai cet honneur.

--Enchante de faire votre connaissance, monsieur.

Et il tendit la main a Aurelien.



VIII

Enfin la connaissance etait faite.

Mais cette banale poignee de main n'etait pas pour Aurelien un
engagement suffisant, et il importait qu'en cette premiere rencontre des
relations plus solides s'etablissent entre lui et le frere de Berengere.

--Est-ce que le Saint-Pere recoit a l'heure precise fixee par la lettre
d'audience? demanda-t-il.

--Ma foi, je n'en sais rien, c'est la premiere fois que je viens ici.

--Ah! vraiment.

--Cela vous parait drole que je n'aie pas encore vu le pape; cela est,
cependant. D'ailleurs, il me semble que c'est souvent ainsi que les
choses se passent; les habitants d'une ville n'ont jamais vu les
curiosites de leur pays que tous les etrangers connaissent. Enfin ca
devenait ridicule de n'etre pas encore venu au Vatican. J'ai fini par
faire demander une lettre d'audience, et me voila.

--Alors vous ne connaissez pas les habitudes pontificales?

--Pas plus que vous; seulement il me semble que l'exactitude est la
politesse des souverains; c'est comme cela qu'on dit, n'est-ce pas? Et
pour le moment je voudrais bien qu'il en fut ainsi, car je n'ai pas
dejeune.

Aurelien arreta ce mot au passage.

--Il est de fait que moi aussi je commence a avoir faim.

Cela n'etait peut-etre pas tres-exact, car il avait dejeune avant de
monter en voiture; mais c'etait un jalon qu'il pouvait etre utile de
planter des maintenant.

--Enfin, continua Michel, esperons que le pape va bientot nous recevoir.

Aurelien ne repondit pas, mais tout bas il fit des voeux pour que ce
moment n'arrivat pas de si tot.

Tout en parlant, Michel avait atteint sa lettre d'audience pour voir de
nouveau l'heure qu'elle fixait.

--Elle porte bien onze heures, dit-il.

Puis, du corps de la lettre, ses yeux allerent a une note imprimee en
marge.

Alors, montrant cette note a Aurelien, il lut en traduisant:

"Les dames seront recues en robe noire, avec un voile sur la tete, et
les hommes en uniforme ou en frac noir et en cravate blanche."

Et se mettant a rire:

--Est-ce que ces exigences ne sont pas etranges chez le vicaire de celui
qui a voulu naitre dans une etable? dit-il.

Avec tout autre, Aurelien aurait vertement releve cette observation
inconvenante, mais avec Michel, il garda un silence prudent; a quoi bon
engager une discussion qu'il n'aurait pas la liberte de mener a bonne
fin?

--Pendant qu'on prenait ces precautions d'etiquette, continua Michel, on
aurait bien du parler des gants: voila deux Francais, la-bas, qui vont
s'attirer des observations de quelque majordome, parce qu'ils sont
irreprochablement gantes; pourquoi n'avoir pas dit qu'on ne parait plus
gante devant le Saint-Pere depuis que Colonna mit sa main gantee sur la
joue d'un pape, lequel gant, au lieu d'etre en chevreau, etait en fer.

Cette fois Aurelien ne fut pas maitre de retenir sa langue.

--Vous savez que c'est une fable, dit-il; jamais Sciarra Colonna n'a
donne de soufflet a Boniface VIII.

--Vous croyez? je le veux bien; en realite, cela m'est egal.

Ils parlaient dans l'embrasure de la fenetre, tournes vers la ville, et
devant eux, dans la prairie qui s'etend au bas des jardins du Vatican
et va jusqu'au chateau Saint-Ange, des fantassins et des cavaliers de
l'armee italienne faisaient l'exercice; de temps en temps, quand la bise
soufflait, les roulements du tambour et les eclats du clairon faisaient
resonner les vitres.

--Vous voyez, dit Michel en etendant la main dans la direction de cette
prairie, qu'on peut en tout temps manquer de respect ou d'egard envers
un pape. Ces soldats, ce bruit du tambour et du clairon vous le
prouvent. J'aimerais mieux avoir recu un soufflet comme Boniface VIII,
que d'entendre tous les jours, comme Pie IX, ces clairons et ces
tambours.

--C'est une infamie.

--Je ne sais pas, mais a coup sur c'est une maladresse; il y a a Rome
d'autres places que cette prairie pour faire l'exercice du clairon et
du tambour; on ne parade pas sous les yeux de ceux qu'on a vaincus. Le
chanoine ne vous a pas parle de ces soldats?

--Nullement.

--Pourtant l'occasion etait bonne pour vous faire causer.

--Ne vous trompez-vous pas? etes-vous bien sur que cet ecclesiastique
soit un chanoine de Saint-Pierre?

--Oh! parfaitement sur; je ne sais pas son nom, mais je l'ai vu il y a
deux ou trois jours dans sa stalle de la chapelle Clementine, et je l'ai
remarque tout particulierement, a cause de sa desinvolture et de sa
facon de tourner sur les talons, quand il venait saluer l'autel. Je n'ai
pas des habitudes de devotion, mais je vais quelquefois, quand je n'ai
rien de mieux a faire, assister aux offices dans Saint-Pierre: on est
certain de rencontrer la des etrangeres plus ou moins jolies, qui sont
curieuses a etudier, quand elles cherchent a apercevoir les castrats
qui, dit-on, chantent encore dans la tribune.

--Vous avez ete distrait par ces etrangeres?

--Je vous assure que j'ai parfaitement reconnu votre chanoine, qui
maintenant fait metier de _mouton_, comme on dit dans les prisons. On a
voulu vous tater, et l'on ne vous a abandonne que quand on a vu que vous
ne vous livreriez pas.

Le temps s'ecoula; la demie, les trois quarts, midi sonnerent.

Michel declara qu'il allait attendre encore dix minutes, puis qu'il s'en
irait.

Il ne voulait pas _crever_ de faim; ah! non, par exemple.

Mais a midi cinq minutes la porte opposee a celle par laquelle ils
etaient entres s'ouvrit devant un camerier qui annonca que "Sa Saintete"
allait paraitre.

Il se produisit un mouvement general et un brouhaha.

Une voix dit:

--A genoux.

--Comment, a genoux? murmura Michel.

--Mais, sans doute, dit Aurelien.

--Au fait, qu'importe? je me trainerais bien a quatre pattes pour voir
le grand lama.

Et il s'agenouilla a son tour aupres d'Aurelien.

Ils etaient tous disposes sur une seule file: les trois ecclesiastiques
pres de la porte par laquelle le pape devait entrer, apres eux venaient
le monsieur au carnet, Aurelien, Michel, les deux Francais, et a la fin
le personnage aux paquets enveloppes de papier blanc.

On entendit un murmure de voix, puis comme le bruit d'un baton frappant
des coups irreguliers sur le parquet, et le pape parut entoure de
cardinaux en soutane noire ourlee de rouge, d'eveques en violet, d'un
majordome, de cameriers et de deux gardes-nobles.

Au milieu de ces costumes plus ou moins sombres, le pape, tout en blanc,
formait un centre lumineux; il s'avancait en s'appuyant sur une grosse
canne, trainant un peu la jambe, et sa figure, bien que pale, respirait
la sante et le contentement; la physionomie generale etait noblement
benigne avec quelque chose de spirituel et de malicieux dans le sourire.

Les deux pretres en soutanes neuves s'etaient prosternes devant lui et
ils tachaient de baiser ses souliers de cuir rouge brode d'or, mais il
les releva avec un geste qui disait que ces adorations n'etaient pas
pour lui plaire.

Alors ils lui tendirent une tabatiere, dans laquelle on entendit sonner
des pieces d'or; il la prit d'un air assez indifferent et la passa a une
des personnes de sa suite; puis doucement, avec bienveillance, il leur
adressa en francais quelques questions sur leur pays, qui etait le
Canada.

Le _monsignore_, qui le precedait, demandait les lettres d'audience aux
personnes agenouillees, et nommait ces personnes au pape, en disant par
qui elles etaient presentees.

--Que voulez-vous de moi? demanda le pape, en arrivant devant le
personnage au carnet.

Celui-ci parut interloque et hesita un moment.

--Presenter mes hommages a Votre-Saintete.

Le pape le regarda pendant une ou deux secondes.

--Il faut me demander quelque chose.

Il n'y eut pas de reponse.

Alors le pape le regarda plus attentivement; puis, lui mettant la main
sur le front:

--Eh bien! je vous donne ma benediction.

Et il passa a Aurelien, qu'il questionna assez longuement sur
l'universite de Louvain.

--Restez-vous longtemps a Rome?

--Je l'espere, Saint-Pere.

--Alors je vous reverrai.

A Michel, au contraire, il ne demanda rien, et lui donna seulement son
anneau a baiser en passant rapidement devant lui.

Mais avec les deux jeunes Anglais, il ne garda pas cette reserve, et il
leur adressa plusieurs questions en francais.

Puis, avant de s'eloigner d'eux, il les regarda en souriant:

--Puisque vous etes venus a moi, dit-il, il faut rester avec moi.

Ils montrerent un veritable ebahissement.

Alors il leur donna son anneau a baiser; puis, se tournant vers un des
cardinaux de sa suite, en gardant son sourire:

--Expliquez a ces jeunes gens, dit-il, le sens des paroles que je viens
de leur adresser; ils ont besoin d'etre catechises.

Et il ajouta en parlant a tous:

--Il faut qu'ils restent avec moi.

Il etait ainsi arrive au monsieur qui avait depose sur le fauteuil sa
provision de boites et de paquets.

Profitant de ce que personne ne faisait attention a lui, celui-ci avait
developpe ses papiers et avait etale autour de lui, sur le tapis, tout
un deballage de chapelets, de medailles, de statuettes, de madones; il
y avait des vierges en cuivre dore, une statuette en bronze d'apres le
saint Pierre de Saint-Pierre, des saints, des saintes.

Le nom que le _monsignore_ prononca ne fut pas celui d'un marchand
d'objets de piete, comme on aurait pu le supposer, ce fut celui d'un
dignitaire de la cour de Munich.

On se releva et on accompagna le pape jusqu'aux portiques de la cour
Saint-Damasse. Sur son passage les hallebardiers s'agenouillaient la
tete inclinee.

Aurelien n'avait eu garde de se separer de Michel.

Et ils descendirent ensemble l'escalier qui mene a la sortie.

--Il a l'esprit d'a-propos, le saint-pere, dit Michel; avez-vous vu
comme il a impose sa benediction a ce monsieur qui ne voulait pas la lui
demander, et les jeunes Anglais, les a-t-il bien colles! Je me retenais
pour ne pas rire.

Et libre maintenant, il se mit a rire aux eclats.

Mais tout a coup s'arretant:

--C'est egal, il a fallu payer ce plaisir trop cher; je meurs de faim;
jamais je ne pourrai gagner le Corso sans defaillance.

--Est-ce qu'il n'y a pas un cafe, un restaurant sur la place Rusticucci?

--Une gargote.

--Quand on meurt de faim... Pour moi, je m'arreterai la volontiers, et,
si vous voulez me faire l'honneur d'accepter le pauvre dejeuner que je
vais me faire servir, je serai heureux de le partager avec vous.

--Au fait, pourquoi pas; il est bon de tout connaitre.

Et comme deux amis, ils entrerent dans un restaurant qui, a vrai dire,
n'avait rien d'engageant.

Mais Aurelien avait bien souci de ce qu'on pouvait leur servir:
maintenant qu'il tenait le frere de Berengere, il s'agissait de ne pas
le laisser echapper.



IX

Malgre son air rogue, le jeune prince Michel etait d'humeur assez facile
avec ceux qui savaient le prendre.

Hableur, fanfaron, capricieux, jaloux de tout, mecontent des choses et
des personnes, orgueilleux comme un coq qui s'admire et ne supporte pas
de superiorite, ignorant et parlant haut de tout comme de tous, d'apres
ce qu'en disait le journal parisien, qui depuis son enfance avait fait
et faisait encore sa seule lecture; il ne manquait pas cependant de
noblesse dans les manieres et meme dans certaines facons de penser;
apres qu'il avait debite d'un ton superbe une niaiserie ou une
monstruosite dans un langage vulgaire, on etait tout surpris de
l'entendre emettre une idee genereuse ou soutenir une cause juste, sans
se preoccuper de savoir si elle etait triomphante ou vaincue;--si bien
que ceux qui connaissaient l'histoire de ses berceaux se demandaient
quelquefois s'il n'etait pas le fils de plusieurs peres.

Guide par ce que sa mere lui avait appris, d'autre part eclaire par ce
qu'il avait vu et entendu pendant le temps qu'il avait passe au Vatican,
Aurelien avait assez bien juge ce caractere complexe, et, s'il ne
l'avait pas penetre jusqu'au fond, il l'avait neanmoins assez bien
justement devine pour voir qu'en l'abordant par la flatterie, on etait a
peu pres certain d'en faire ce qu'on voudrait. Quoique precoce en tout,
ce n'etait qu'un jeune homme de vingt ans sans experience et qui ne
s'etait jamais heurte contre les difficultes de la vie.

En moins d'une heure, Aurelien avait fait sa conquete, et, avant la fin
du dejeuner, ils causaient les coudes sur la table, en face l'un de
l'autre, comme deux anciens camarades.

C'est-a-dire que Michel causait, tandis qu'Aurelien ecoutait, montrant
l'interet le plus vif, manifestant une veritable admiration au recit
que lui faisait son nouvel ami de ses amours avec une jeune modiste
du Corso, "qui avait du _chien_" et qui l'adorait au point que cela
devenait ennuyeux.

Ce recit arrange a la mode italienne, c'est-a-dire a l'ancienne mode,
parlait un peu trop de poignards et de cabinets sombres pour quelqu'un
qui eut exige de la vraisemblance et de la realite; mais Aurelien
n'exigeait qu'une chose, qui etait que Michel fut heureux d'avoir trouve
un auditeur complaisant, et c'etait a lui, non a Michel, de s'arranger
pour obtenir ce resultat.

--Je vous la ferai connaitre, dit Michel, nous passerons ensemble tantot
dans le Corso, et je vous la montrerai; vous me direz ce que vous en
pensez.

--Non tantot, dit Aurelien qui voulait se menager une nouvelle entrevue,
car j'ai pour cette apres-midi un rendez-vous important, mais demain, si
vous voulez bien; ce que vous venez de me raconter d'elle me donne un
vif desir de la voir.

--Oh! vous savez, pas de plaisanterie, n'est-ce pas, je la trouverais
mauvaise; assurement je ne suis pas jaloux, mais enfin je tiens a elle,
au moins pour quelques jours encore; elle m'amuse, et a Rome c'est
precieux.

Pour la premiere fois, Aurelien prit une figure scandalisee:

--Permettez-moi de vous dire que vous ne savez pas dans quels principes
j'ai ete eleve; je ne cours pas apres les femmes.

Michel secoua la tete par un geste qui disait que pour lui les principes
ne signifiaient absolument rien.

--Enfin, a demain, dit-il; de quatre a cinq heures vous me trouverez
dans le Corso, et elle nous regardera quand nous passerons.

Aurelien avait trouve cette histoire d'amour d'autant plus longue,
que depuis qu'il etait avec Michel, il y avait un point qu'il voulait
eclairer, et qu'il ne pouvait pas aborder tant qu'il serait question de
la modiste.

C'etait celui qui touchait les intentions de Michel quant au mariage de
sa soeur.

En disant a madame Pretavoine qu'il ne fallait pas que Berengere se
mariat sans avoir vu le monde, et qu'il se chargeait de lui trouver un
mari qui eut une grande situation ou qui eut un grand nom et qui fut
un peu beta, avait-il parle serieusement, ou bien ces paroles
n'avaient-elles ete qu'une boutade?

Il etait d'une importance capitale d'etre fixe a ce sujet.

Enfin par d'habiles detours il ramena la conversation vers Conde, et
tout naturellement lorsqu'ils en furent la, elle arriva a Berengere.

Apres avoir longtemps parle, Michel a son tour ecouta, et surtout
questionna.

Sa soeur etait-elle reellement une beaute, comme l'avait dit madame
Pretavoine? la petite fille qu'il se rappelait etait degingandee, et
elle n'avait alors de remarquable que des yeux et des cheveux.

Aurelien ne pouvait pas parler de Berengere avec la chaleur de sa
mere, c'eut ete se trahir; mais le portrait qu'il fit d'elle, long
et detaille, plutot exact qu'enthousiaste, donnait bien l'idee de ce
qu'elle etait reellement.

Michel se montra tres-satisfait de ce portrait, car il paraissait tenir
beaucoup a la beaute de sa soeur. Quelle eut de l'esprit, du coeur, de
la bonte, de la tendresse, il n'en prenait nul souci. Elle etait belle?
pour lui tout etait la.

Il n'etait pas bien difficile de deviner ce qui inspirait ce desir. Si
Berengere etait belle, on lui trouverait le mari a grand nom ou a grande
situation financiere qu'il voulait; car c'est avec la beaute comme
appat, plus qu'avec le coeur, la bonte ou la tendresse qu'on peche les
maris.

La seconde question sur laquelle il insista presque aussi longuement se
rapporta a la sante de M. de la Roche-Odon.

Comment le vieux comte portait-il ses soixante-seize ans? Etait-il
souvent malade? Que disaient de lui les medecins? Etait-il vrai qu'il se
fut astreint a un regime severe, afin de prolonger son existence au-dela
des limites permises? Cela etait bien ridicule.

Pour ces questions non plus, il n'etait pas bien difficile de deviner
le mobile qui les dictait: assurement ce n'etait point un interet
sympathique; et ce n'etait pas que le comte de la Roche-Odon vecut
longtemps encore que Michel souhaitait; tout au contraire, c'etait qu'il
mourut bientot en laissant sa fortune a Berengere.

Mais la-dessus il n'entrait pas dans les combinaisons d'Aurelien de lui
repondre comme il l'avait fait pour Berengere. Tout au contraire, il
s'appliqua a demolir les esperances que Michel pouvait avoir: le
comte portait gaillardement sa vieillesse, jamais il n'avait une
indisposition, le regime qu'il s'etait impose lui reussissait a
merveille, et tout le monde, meme les medecins, s'accordaient a dire
qu'il vivrait au-dela de cent ans.

A chacune de ces reponses Michel avait fait la grimace et a la derniere
il s'etait leve de table avec colere.

--Il y a les accidents, avait-il dit.

--Encore faut-il qu'on s'y expose.

--Au revoir, a demain.

Et, sans en dire ou en ecouter davantage, Michel etait sorti, avait fait
signe a un cocher et montant en voiture avait plante la son nouvel ami.

Aurelien s'etait bien doute que ses paroles ne seraient pas agreables a
Michel, mais les choses entre eux etaient assez avancees maintenant pour
qu'il risquat ces reponses, quel que put etre leur effet.

Michel pourrait en etre contrarie, mais il ne pourrait pas s'en facher;
et il importait qu'en meme temps que ses esperances relatives au mariage
de sa soeur se trouvaient confirmees et agrandies, ses calculs sur la
mort prochaine du comte de la Roche-Odon fussent radicalement detruits.

Jusqu'alors sa soeur lui avait paru bonne pour deux speculations.

Dans la premiere, le comte de la Roche-Odon mourait prochainement, et
Berengere heritiere de son grand-pere, venait vivre pres de sa mere et
de son frere, qui l'un et l'autre administraient la fortune de cette
petite fille jusqu'au jour de la majorite de celle-ci, et meme peut-etre
plus loin encore.

Dans la seconde, Berengere n'heritait pas, par cette raison que le comte
de la Roche-Odon ne mourait pas, mais elle se mariait a un mari riche,
"un beta", et Michel, qui avait fait le mariage, profitait de la fortune
en meme temps que de la betise de son beau-frere.

Tel etait le plan a double issue de ce jeune homme precoce et pratique,
qui avait jete un clair regard sur la vie, et qui attendait le succes de
l'une ou l'autre de ces combinaisons, pour prendre dans le monde le rang
qui lui appartenait.

Maintenant, eclaire comme il venait de l'etre, il renoncerait sans doute
a la combinaison n deg. 1, c'est-a-dire a celle qui reposait sur la mort
de M. de la Roche-Odon, et il reporterait toutes ses esperances sur
la combinaison n deg. 2, c'est-a-dire sur le mariage de sa soeur fait et
arrange par lui, dans les conditions qu'il desirait.

C'etait la un grand point d'obtenu.

Decidement cette journee avait encore ete bonne.

Ce fut le mot de madame Pretavoine quand Aurelien, revenu a _la
Minerve_, la lui raconta.

--La benediction de notre saint-pere vous a porte bonheur, dit-elle.



X

Si Aurelien employait utilement ses journees, madame Pretavoine ne
perdait pas les siennes.

Elle n'etait pas fiere, madame Pretavoine, et tous les instruments dont
elle pouvait tirer un son quelconque, si faible qu'il fut, lui etaient
bons.

Partant de ce principe, qu'on a souvent besoin d'un plus petit que soi,
qui avait ete le sien pendant sa vie commerciale et dont elle s'etait
toujours bien trouvee, elle avait, en attendant l'arrivee de Mgr de la
Hotoie, entrepris deux conquetes,--celle du signor Baldassare, le valet
de chambre, _custode_, homme a tout faire de Mgr de la Hotoie, et
celle de mademoiselle Emma, la femme de chambre, la confidente, la
complaisante de madame la vicomtesse de la Roche-Odon.

Mgr de la Hotoie occupait le premier etage d'un palais, oeuvre d'un
eleve de San-Gallo, situe entre le palais Farnese et le Ghetto, aux
environs de San-Vicenzo et du Tibre, dans un quartier miserable et
infect.

Il en etait de ce palais comme de la plupart de ceux qu'on voit a Rome,
il n'avait jamais ete termine; en effet, un grand nombre de ces palais
ont ete construits par des cardinaux qui, arrives tard a la fortune, ont
voulu se faire elever une habitation princiere: mais, surpris par la
mort, ils n'ont pu l'achever, et leurs heritiers, qui bien souvent
etaient de simples paysans sans orgueil, n'ont eu garde d'engloutir dans
de luxueuses constructions l'argent qu'ils venaient de recueillir. Que
leur importait le palais commence par leur oncle ou leur cousin, qu'ils
n'auraient pas pu habiter tous?

Mgr de la Hotoie avait loue une des ailes de ce palais au moment ou il
avait commence a former sa collection, et, dans dix grandes pieces qui
se suivaient, il avait etabli ses tableaux, ses statues, ses meubles,
ses armes, ses poteries, ses sarcophages, ses bas-reliefs, ses
medailles, dont la reunion formait un tres-curieux musee.

Le gardien de ce musee etait un pauvre diable nomme Baldassare, que Mgr
de la Hotoie avait trouve en 1870 au bagne de Civita-Vecchia, ou il
expiait un crime qui, en Italie, n'est nullement deshonorant, un coup de
couteau qui avait cause la mort d'une femme. Il est vrai que cette femme
etait la sienne. Mais c'etait la jalousie qui lui avait mis le couteau
a la main, et c'etait la une circonstance attenuante. Enfin, Mgr de la
Hotoie s'etait interesse a lui et avait obtenu sa grace peu de temps
avant l'invasion piemontaise.

Ce n'etait pas par un desinteressement tout a fait pur que Mgr de la
Hotoie avait accorde sa protection a Baldassare. "Avant son malheur,"
comme on dit, celui-ci etait ouvrier, tres-habile ouvrier chez un
marchand de curiosites et d'antiquites de la via Condotti; et Mgr de la
Hotoie avait voulu se l'attacher pour entretenir son musee. En sortant
du bagne, Baldassare etait venu s'etablir chez son protecteur, et depuis
cette epoque il n'etait guere sorti des salons qui etaient confies a sa
garde.

Il vivait la, sauvage, farouche, avec une petite fille de six ans que
lui avait laissee sa femme, et qu'il adorait passionnement, par cette
unique raison qu'elle etait le portrait vivant de celle qu'il avait
tuee.

La premiere fois que madame Pretavoine s'etait presentee chez M. de la
Hotoie pour lui remettre la lettre de l'abbe Guillemittes, elle avait
eu affaire a Baldassare, qui l'avait assez mal, ou tout au moins
brusquement recue. Et si elle n'avait point ete effrayee par cette tete
energique, au front bas et au menton carre, reposant sur un cou gros et
court, et sur de larges epaules, c'etait parce qu'il n'etait point dans
son caractere d'avoir peur de qui que ce fut, mais elle s'etait dit
qu'il n'y aurait rien a tirer d'une pareille brute, et en redescendant
un escalier d'une largeur et d'une hauteur extraordinaires, elle avait
pense que c'etait la un singulier domestique pour un eveque francais.

Il n'y a pas que les observateurs de profession, agents de police ou
romanciers qui aient l'oeil a tout, et l'attention toujours eveillee.
Madame Pretavoine, bien qu'elle ne fit pas metier d'observer, avait
l'oeil circulaire, qui vivement et surement remarque les choses, alors
meme qu'elles sont insignifiantes. Pendant que la porte avait ete
entr'ouverte par Baldassare, madame Pretavoine avait apercu sur un
siege des souliers neufs d'enfant, qui avaient du etre poses la par le
cordonnier quand il les avait apportes. Il y avait donc un enfant dans
la maison, et par cet enfant on pouvait peut-etre gagner le pere.

Arrivee dans la cour, close par des murailles hautes comme celles d'une
forteresse ou d'une prison, elle avait regarde autour d'elle et, dans un
coin, elle avait vu une petite fille, qui, avec la pointe d'un couteau,
s'amusait a arracher les herbes poussees entre les fentes des dalles.

Alors, comme si elle prenait un interet extreme a etudier l'architecture
du palais, ses blocs en travertin provenant du Colisee, ses fenetres a
barreaux de fer enchevetres, elle s'etait approchee de la petite, qui,
curieusement, avait leve la tete pour regarder la dame qui s'approchait
d'elle.

Mais, helas! l'enfant ne ressemblait nullement au domestique de Mgr de
la Hotoie; elle avait une petite tete fine au menton allonge, couronnee
par une foret de cheveux noirs frisants.

Comment lui adresser la parole: madame Pretavoine ne savait pas un mot
d'italien, et cette petite sauvage n'entendait pas le francais, sans
doute.

Cependant elle s'etait risquee et elle avait prononce le nom de Mgr de
la Hotoie.

A sa grande surprise l'enfant avait repondu en francais qu'il fallait
monter au premier etage.

Alors un dialogue s'etait engage, et madame Pretavoine avait questionne
l'enfant.

--Aimait-elle les bonbons?

--Oui, beaucoup.

--Les poupees?

--Elle n'en avait jamais eu.

--Mais les aimait-elle?

--Oh! oui.

Et les yeux de l'enfant avaient jete des flammes.

--Eh bien, je vous en apporterai.

--Comme celles qu'on voit dans le Corso?

--Comme celles qu'on voit dans le Corso.

Et deux jours apres, sous pretexte de demander si Mgr de la Hotoie
n'avait pas ecrit, madame Pretavoine etait revenue, apportant un sac de
bonbons et une poupee achetee dans le Corso.

Cette fois, la porte, au lieu de s'entrouvrir devant elle, s'etait
ouverte toute grande, et Baldassare non-seulement l'avait fait entrer,
mais encore il lui avait avance un siege.

L'enfant avait parle entre les deux visites.

Grande fut la joie de la petite fille quand elle vit les bonbons et la
poupee, mais plus grande encore fut la joie du pere. L'enfant riait,
dansait; il riait aussi avec sa figure farouche, et volontiers il eut
danse avec elle.

--J'aime beaucoup les enfants, je les adore, je ne peux en voir un sans
desirer lui faire plaisir, dit madame Pretavoine, et votre petite fille
m'a paru si charmante que je n'ai pu resister a l'envie de lui apporter
une poupee. Vous n'avez pas d'autres enfants?

Baldassare avait envoye sa fille jouer dans la cour et il avait raconte
"son malheur" a cette bonne dame qui se montrait si gracieuse pour les
enfants.

La premiere fois qu'il avait repondu a madame Pretavoine, c'etait a
peine s'il s'etait servi de quelques mots francais, mais maintenant il
s'expliquait sinon facilement au moins suffisamment pour etre compris;
d'ailleurs madame Pretavoine se gardait bien de laisser paraitre qu'elle
ne le comprenait pas alors meme qu'elle cherchait ce qu'il avait voulu
dire; sa physionomie se modelait sur celle de Baldassare, souriant quand
il souriait, s'attristant quand il s'assombrissait.

Elle ne lui adressa pas une seule question qui eut rapport a Mgr de
la Hotoie, et ne montra d'interet ou de curiosite que pour ce qui le
touchait personnellement, lui Baldassare et "sa chere petite fille si
intelligente, si jolie."

Les Italiens sont fins, mais comment Baldassare se serait-il defie d'une
si bonne dame qui ne prononcait meme pas le nom de son maitre: elle
avait ete seduite par l'enfant, c'etait apres tout bien naturel.

Il parlait donc de l'enfant, de ce qu'il ferait d'elle, de ses
esperances, de son avenir, de ses parents, d'un de ses cousins Lorenzo
Picconi, qui etait aide de chambre au Vatican.

A ce mot, madame Pretavoine ouvrit les oreilles. Un valet de chambre
du Saint-Pere! quelle heureuse fortune! Decidement ce Baldassare etait
precieux.

Et tous les deux ou trois jours elle etait revenue pour voir "la petite
Cecilia", et toujours ses poches comme ses mains etaient pleines.

Avec mademoiselle Emma, la femme de chambre de madame de la Roche-Odon,
elle avait procede a peu pres de la meme facon; seulement, comme
mademoiselle Emma n'avait pas d'enfant, elle s'etait adressee a elle
directement, et a la place de la tendresse et de l'affection, elle avait
employe la flatterie.

Sachant par Aurelien l'heure a laquelle madame de la Roche-Odon allait
faire sa promenade quotidienne a la villa Borghese et au Pincio, elle
s'etait presentee un jour rue Gregoriana au moment ou elle etait bien
certaine de ne pas rencontrer la vicomtesse chez elle; puis elle s'etait
retiree.

Deux jours apres elle etait revenue a la meme heure, et bien entendu
elle n'avait pas trouve madame de la Roche-Odon.

Alors elle avait manifeste l'intention de l'attendre.

Puis elle avait demande a mademoiselle Emma la permission de lui
adresser une question relativement a la charmante robe que celle-ci
portait deux jours auparavant.

--Est-ce que cette robe avait ete faite a Rome?

Mademoiselle Emma eprouvait peu de sympathie pour madame Pretavoine,
mais elle etait sensible aux compliments, surtout a ceux qui
s'adressaient a ses graces, qui commencaient, helas! a se faner, car
elle n'avait pas derobe a sa maitresse le secret de celle-ci pour ne pas
vieillir.

Elle avait donc repondu que cette robe avait ete faite a Rome.

Madame Pretavoine avait paru tres-satisfaite de cette reponse, car
elle avait besoin de se commander deux robes et elle ne savait a qui
s'adresser; elle serait heureuse que mademoiselle Emma voulut bien lui
donner l'adresse de sa couturiere.

Mademoiselle Emma avait volontiers donne cette adresse.

Ce n'etait pas tout: madame Pretavoine avait encore un service
a reclamer d'elle, c'etait de vouloir bien la recommander tout
particulierement, car s'il etait facile d'habiller une personne qui
portait la toilette aussi bien que mademoiselle Emma, ce n'etait plus
meme chose d'habiller une vieille femme.

Mademoiselle Emma avait promis cette recommandation; elle irait le
lendemain chez la couturiere.

--A quelle heure, chere demoiselle? Si cela ne vous genait pas, je m'y
trouverais en meme temps que vous, et alors vous pourriez me presenter.

A tant de politesse, mademoiselle Emma avait du repondre elle-meme
poliment, et elle avait propose a madame Pretavoine d'aller la prendre a
son hotel. Madame Pretavoine s'etait defendue, mais elle avait fini par
ceder.

Le lendemain, quand mademoiselle Emma etait arrivee a la _Minerve_, elle
avait trouve madame Pretavoine, qui ne goutait jamais, sur le point de
s'asseoir devant une table sur laquelle etait servie une collation de
gateaux avec une bouteille de Marsala.

--Etes-vous bien pressee, chere demoiselle?

--Je suis tout a votre disposition, madame.

--Alors, chere demoiselle, faites-moi l'amitie de partager mon gouter;
un gateau seulement et un doigt de Marsala; oh! je vous en prie;
asseyez-vous donc. A la creme, le gateau? Non, sec. Tres-bien.



XI

Un matin, comme madame Pretavoine se preparait a sortir pour se rendre
a l'eglise, on frappa a sa porte quelques petits coups discrets qui
ne ressemblaient en rien a ceux par lesquels les gens de l'hotel
s'annoncaient ordinairement.

Elle alla ouvrir et se trouva en face du domestique de Mgr de la Hotoie.

--Comment c'est vous, monsieur Baldassare!

Dans la bouche de madame Pretavoine, le "Monsieur" prit une importance
considerable, qui montrait bien en quelle estime elle tenait la personne
a laquelle elle s'adressait.

--Je viens pour vous dire...

--Avant tout entrez, je vous prie, et dites-moi comment se trouve ce
matin votre charmante petite fille.

--Mais bien, je vous remercie: je viens pour vous dire...

--Vous me direz ce qui vous amene tout a l'heure: presentement je ne
veux qu'une chose, des nouvelles de votre chere, de ma chere Cecilia.

--Mais bien, tres-bien comme a l'ordinaire.

--Quel bonheur! figurez-vous que j'ai reve d'elle toute la nuit; cela
n'est pas etonnant, je pense si souvent a elle, je l'aime tant la
mignonne enfant, car elle est mignonne comme il n'est pas possible de
l'etre, j'ai donc reve d'elle; un reve affreux; elle etait malade.

--Ah! sainte Vierge, s'ecria Baldassare, superstitieux comme un vrai
Romain et voyant dans ces paroles un funeste presage.

--Alors je sortais ce matin pour aller chez vous prendre de ses
nouvelles; mais vous voila, vous me dites qu'elle est bien, cela me
rassure.

Si madame Pretavoine etait rassuree, Baldassare etait inquiet; on
ne reve pas ainsi qu'une enfant est malade sans que ce reve ait une
signification; il avait hate de rentrer pres de Cecilia, il se depecha
donc de dire a madame Pretavoine ce qui l'amenait a la _Minerve_;
Monseigneur venait d'arriver; il resterait chez lui toute la journee.

Puis il se sauva pour courir aupres de Cecilia, qui malgre le reve
de madame Pretavoine, etait en bonne sante comme a l'ordinaire et ne
pensait qu'a jouer, inquiete seulement de l'arrivee de monseigneur,
parce qu'il allait la reprendre lorsqu'elle oublierait qu'en francais
l'_u_ ne se prononce pas _ou_.

Madame Pretavoine avait longuement agite la question de savoir si elle
se ferait accompagner par Aurelien pour se presenter chez Mgr de la
Hotoie, ou bien si elle irait seule, et tout bien examine elle s'etait
arretee a ce dernier parti, la presence d'Aurelien pouvant rendre
l'entretien plus difficile.

Quand Baldassare ouvrit la porte a l'amie de sa fille, il commenca par
rassurer celle-ci sur la sante de Cecilia.

--Decidement le reve etait faux, l'enfant etait en bonne sante.

Puis cela dit, a la grande joie de madame Pretavoine qui montra sa
satisfaction d'une facon demonstrative, il la conduisit dans la piece ou
Mgr de la Hotoie donnait ses audiences.

Ne voulant pas exciter la jalousie, ce qui a Rome est tres grave, ni
s'exposer a la reputation de savant, ce qui ne l'est pas moins, Mgr de
la Hotoie avait trouve une maniere ingenieuse de faire entrevoir a ses
visiteurs sa belle collection, malgre lui et malgre eux. Pour cela il
avait etabli son cabinet de travail dans la piece situee a l'extremite
du palais, de sorte que pour arriver jusqu'a lui, il fallait traverser
une enfilade de neuf grandes salles dans lesquelles cette collection
etait exposee: salle des monnaies et des medailles, salle des antiquites
etrusques, salle des ustensiles de menage en terre et en bronze
analogues aux petits bronzes du musee de Naples, salle des antiquites
chretiennes provenant des catacombes, salle des inscriptions, salle des
tableaux, salle des livres, etc., etc. S'il n'avait obei qu'a ses gouts
il eut habite cette salle des livres. Mais voulant eloigner ce qui
pouvait rappeler le savant, il s'etait entoure de tout ce qui dans
sa collection etait simplement curiosite ou objet d'art, et par ses
meubles, par ses tableaux, par ses bronzes, par ses marbres, par ses
poteries, par ses faiences, par ses tentures, son cabinet etait plutot
le salon d'un amateur qu'un veritable cabinet de travail; la table sur
laquelle il ecrivait etait un simple petit gueridon sur lequel il n'y
avait place que pour un tout petit encrier, une plume et un cahier
de papier a lettre; assurement cela n'indiquait ni le savant, ni le
travailleur. Car il connaissait bien Rome, et savait qu'il n'est permis
qu'a celui qui ne veut rien et qui a renonce a l'ambition, d'etudier et
de travailler serieusement: le pere Secchi ne sera jamais que le pere
Secchi, un savant astronome, rien de plus; les peres Marchi et Tongiorgi
n'ont ete que de savants archeologues; et Mgr de la Hotoie ne voulait
pas n'etre qu'un savant.

Lorsque madame Pretavoine, precedee par Baldassare, entra dans ce salon,
elle trouva Mgr de la Hotoie assis devant ce gueridon et occupe a
ecrire.

Elle lui tendit la lettre de l'abbe Guillemittes, et pendant qu'il la
lisait elle l'examina a la derobee.

C'etait un homme de moyenne taille, un peu grosse, mais qui dans sa
jeunesse avait du etre elegante; la tete belle et noble, mais avec
quelque chose de bizarre dans les yeux qui troublait et inquietait; ces
yeux etaient la mobilite meme et ne se fixaient sur rien; on ne voyait
d'eux qu'un eclair aussitot eteint qu'allume; pendant la lecture de sa
lettre, qui etait longue, il est vrai, madame Pretavoine percut plus de
vingt fois la sensation de cet eclair qui glissait jusqu'a elle et
se voilait aussitot; cela la mit si mal a l'aise qu'elle n'osa plus
l'etudier, et vit seulement qu'il etait plus soigne, plus coquet que ne
le sont ordinairement les ecclesiastiques; par la manche de sa soutane
on voyait les manchettes en dentelle; ses cheveux etaient frises et
parfumes.

--Madame, je suis tout a votre disposition et entierement a vous aussi
bien qu'a Guillemittes; que puis-je pour vous?

Parlant ainsi, il tint ses yeux leves sur madame Pretavoine, ou plus
justement dans sa direction, car son regard, au lieu de s'arreter sur
elle, allait jusqu'a une glace de Venise a laquelle elle tournait le
dos.

C'etait en effet l'habitude de Mgr de la Hotoie de parler en se
regardant dans cette glace, et pour cette contemplation seulement, qui
sans doute lui etait agreable, ses yeux gardaient une certaine fixite;
son siege et celui qu'occupait la personne qui le visitait etaient
places a l'avance, de maniere a ce que le visiteur tournat le dos a
la glace, tandis que lui-meme lui faisait face, de sorte que, tout en
paraissant s'adresser a son interlocuteur et le regarder, c'etait a
lui-meme qu'il souriait avec des mines gracieuses qui etaient pour lui
seul.

Madame Pretavoine fut un moment interloquee par cette question directe
et precise qui lui etait posee de facon a l'obliger de s'expliquer
franchement, ce qu'elle n'aimait guere.

--Je croyais, dit-elle, que l'abbe Guillemittes...

--Guillemittes, dans sa lettre qui est un peu entortillee, me dit que
vous venez a Rome pour y trouver le moyen de marier, dans votre pays, M.
votre fils a une jeune personne appartenant a la haute noblesse; il faut
que pour cela vous obteniez de notre Saint-Pere un titre de noblesse
pour M. votre fils; il me demande donc de vous guider dans vos demarches
pour l'obtention de ce titre, et il me prie de mettre mon influence,
l'influence qu'il me suppose et que son amitie m'attribue, a votre
disposition. De plus, il me dit encore qu'il a besoin de mes services
pour lui-meme dans des conditions qui me seront expliquees par vous,
madame. Je vous prie donc de me dire comment je puis vous etre utile et
comment je puis servir Guillemittes. Pour vous, madame, aussi bien que
pour lui, je suis pret.

C'etait une confession entiere que l'eveque de Nyda voulait, et il etait
evident qu'il fallait la faire.

Madame Pretavoine la fit donc; seulement elle l'arrangea un peu dans
certaines parties.

--Son fils aimait passionnement mademoiselle Berengere de la Roche-Odon,
petite-fille du comte de la Roche-Odon.

--Celui qui, malgre son age, n'hesita pas a s'engager dans l'armee
pontificale et a combattre a Castelfidardo et a Ancone?

--Lui-meme.

--Par consequent, cette jeune personne est la fille de madame la
vicomtesse de la Roche-Odon, autrefois princesse Sobolewska, qui
presentement habite Rome?

--Precisement.

Et madame Pretavoine continua sa confession ou plutot son recit.

--Cette passion etait telle que si son fils n'obtenait pas la main
de mademoiselle de la Roche-Odon, il pouvait mourir de desespoir. Il
fallait donc que ce mariage reussit. Le principal obstacle, le seul
qu'on rencontrat, etait la naissance de mademoiselle de la Roche-Odon;
car, pour la fortune, il y avait a peu pres egalite; la jeune fille
ne possedant rien presentement, et la fortune du vieux comte de la
Roche-Odon, autrefois considerable, ayant ete gravement endommagee par
des dettes enormes que le vicomte avait contractees et que son pere
avait tenu a payer integralement. C'etait pour aplanir cet obstacle que
l'abbe Guillemittes avait pense, car l'idee venait de lui et de lui
seul, a obtenir du Saint-Pere un titre de noblesse.

Pendant que madame Pretavoine parlait, l'eveque continuait a se regarder
dans la glace; a cette conclusion, il se fit un signe de tete que madame
Pretavoine prit pour elle, et qu'elle interpreta comme un blame, ou tout
au moins comme un doute.

--Qu'elle voulut ce mariage qui devait assurer le bonheur de son fils,
cela etait tout naturel, car elle adorait ce fils qui etait tout pour
elle, sa consolation,--elle avait la douleur d'etre veuve,--et son
esperance. Mais ce n'etait point par des considerations de ce genre que
l'abbe Guillemittes desirait ce mariage, et l'appuyait de toutes ses
forces. C'etait parce qu'il devait puissamment venir en aide a la
religion menacee en France, a l'Eglise indignement persecutee. En effet,
c'etait pour etre le defenseur de la religion et de l'Eglise, que ce
fils avait ete eleve. C'etait la le but de sa vie, et la tache qu'il
s'etait imposee. Eleve de l'universite de Louvain, il s'etait
prepare, par de fortes etudes, a cette mission, et il la remplirait
courageusement sans se laisser distraire par aucun interet terrestre.
Quelle influence, quelle autorite n'aurait pas un homme ainsi prepare,
ainsi resolu, alors qu'il serait devenu le gendre du comte de la
Roche-Odon? Ainsi considere, ce mariage n'etait plus une affaire
personnelle du succes de laquelle dependait le bonheur de celui-ci et de
celle-la, c'etait le triomphe de la religion et de l'Eglise. Ce que M.
l'abbe Guillemittes demandait au Saint-Pere, ce n'etait point un vain
titre, c'etait une arme pour resister a l'envahissement des mauvais
principes, et assurer le triomphe des bons. Elle, mere, avait offert son
fils a Dieu; maintenant elle demandait au Saint-Pere de prendre ce fils
et d'en faire le soldat de l'Eglise.



XII

Lorsque madame Pretavoine fut arrivee au bout de son long discours, Mgr
de la Hotoie garda le silence pendant quelques minutes, puis, au lieu de
lui repondre, il lui adressa une nouvelle question:

--Et pourquoi Guillemittes a-t-il besoin de mes services dans des
conditions qui doivent m'etre expliquees par vous? demanda-t-il.

--M. l'abbe Guillemittes attache tant de prix a ce mariage, que, pour
etre mieux en situation de le faire reussir, il consent a accepter
l'eveche de Conde-le-Chatel, apres l'avoir pendant si longtemps refuse.

--Ah! vraiment.

--Vous savez quelles etaient les raisons de son refus, il ne voulait pas
abandonner les oeuvres qu'il avait fondees, son eglise, le patronat de
Saint-Joseph, son imprimerie catholique, sa serrurerie artistique,
son couvent de Sainte-Rutilie installe maintenant dans le chateau
de Rudemont; mais aujourd'hui que ces oeuvres ont ete benies par le
Seigneur, et qu'elles sont en pleine prosperite, il juge qu'il est de
son devoir de donner tous ses soins a une oeuvre nouvelle, dont il
attend le plus grand bien, c'est-a-dire au mariage de mon fils avec
mademoiselle de la Roche-Odon, et pour cela il desire l'eveche de Conde,
ce qui lui permettrait d'exercer une influence decisive sur la volonte
chancelante de M. le comte de la Roche-Odon. Vous savez que son
competiteur est notre premier vicaire general, M. l'abbe Fichon. Mais
cette rivalite ne l'effraye pas; il a de serieuses promesses, et il
pense que si vous pouviez faire dire un mot a S.E. le nonce de notre
Saint-Pere a Paris, cette recommandation assurerait sa nomination.

Dans l'attention que Mgr de la Hotoie avait accordee a madame
Pretavoine, il n'y avait eu tout d'abord que de la politesse; il avait
devant lui une solliciteuse qui lui etait recommandee par son ami
Guillemittes, il devait l'ecouter: et de fait il l'avait ecoutee; mais
peu a peu l'interet avait succede a la politesse, et il avait cesse de
s'admirer dans la glace, pour regarder cette vieille femme en noir qu'il
avait jugee insignifiante.

Decidement il avait ete trop vite dans ce jugement; non insignifiante
elle etait, mais curieuse au contraire, originale; assurement ce n'etait
point une femme banale comme on en rencontre chaque jour; elle avait une
personnalite, une valeur. Comment ne l'avait-il pas compris, en voyant
ces yeux ardents, ce front volontaire, ces levres minces, et ce geste de
main, sec, regulier, qui enfoncait les mots comme l'eut fait un marteau?
C'etait la une maitresse femme. Et s'il lui manquait l'education, elle
avait l'intelligence, la finesse, la souplesse, la volonte.

Comme elle avait habilement mele les interets de la religion et de
l'Eglise aux siens! car l'eveque de Nyda etait lui-meme trop fin pour
accepter le desinteressement dont elle avait fait montre.

Guillemittes etait-il sa dupe?

Ou bien voulait-il reellement ce mariage pour les raisons que madame
Pretavoine venait d'enumerer, ou pour d'autres inconnues?

C'etait la une question a reserver, qui devait etre eclaircie par une
correspondance directe, et non par l'entremise de cette femme, habile a
confondre ses interets avec ceux du ciel.

Avant de s'engager, il fallait donc attendre.

--Sans doute, dit-il, le Saint-Pere peut conferer des titres de
noblesse, et il arrive assez frequemment qu'il en confere a des
personnes qui ont rendu des services au saint-siege. Autrefois, avant
les temps desastreux dans lesquels nous vivons, il creait deux sortes
de nobles: aux uns il donnait un fief et un titre; aux autres un simple
titre. Depuis que par la perversite des mechants il a ete depouille du
patrimoine de saint Pierre, il ne peut plus donner de fiefs puisqu'il
ne possede plus de biens terrestres. Mais il est une prerogative dont
personne ne peut le depouiller, et il continue d'accorder des titres a
ceux qui se sont rendus dignes de cette grace. Il ne vous fait pas comte
de tel pays, de tel village, de tel chateau, puisqu'il ne possede plus
ni pays, ni village, ni chateau, il vous fait comte sans fief, et par
consequent sans particule. Ainsi que vos desirs soient exauces, monsieur
votre fils ne sera pas comte ou baron de Conde, il sera comte ou baron
Pretavoine.

En entendant ces derniers mots, madame Pretavoine ne put s'empecher de
joindre les mains par un mouvement extatique, les yeux leves au ciel, et
de murmurer les levres mi-closes:

--Comte Pretavoine, comte Pretavoine.

C'etait la premiere fois qu'elle entendait cette appellation formulee
a haute voix: comte Pretavoine! le ciel venait de s'ouvrir pour elle;
comte Pretavoine, son fils!

Et bien qu'elle nageat dans une joie celeste, elle eut un retour en
arriere, et se vit dans sa petite boutique sombre d'Hannebault servant
un cahier de deux sous a un gamin de l'ecole.

Comte Pretavoine!

--C'est ainsi, continua Mgr de la Hotoie, que N.-S.-P. le pape a fait un
certain nombre de nobles. Ainsi vous en trouverez en France dans l'armee
et notamment dans la diplomatie. Beaucoup d'attaches, de secretaires ne
sont venus a Rome que pour obtenir du Saint-Pere un titre de noblesse.
Ils etaient roturiers, de basse extraction, fils de marchands, ils
n'avaient quelquefois meme pas d'autre nom que celui qu'ils avaient recu
a leur bapteme, et Sa Saintete a daigne en faire des comtes: le comte
Paul, le comte Joseph. C'est ce que vous appelez en France, des barons,
des comtes du pape. Il y a deux sortes de titres, les uns qui sont
personnels et s'eteignent avec la personne a laquelle ils ont ete
conferes: pour ceux-la le droit de chancellerie est de 3,000 fr.

Madame Pretavoine fit un geste qui disait clairement que l'argent en
cette circonstance n'etait rien pour elle, et qu'elle etait prete a
payer tout ce qu'on lui demanderait.

--Les autres, continua Mgr de la Hotoie, sont hereditaires et
transmissibles en ligne masculine, d'aine en aine, nes de legitime
mariage et perseverant dans la religion catholique et dans l'obeissance
au saint-siege. Le prix a payer pour ceux-la est de 7,000 fr.

--Bien entendu, ce que je desire, dit madame Pretavoine, c'est un
titre transmissible, car M. le comte de la Roche-Odon voudra que ses
petits-enfants soient nobles.

--Vous voyez que ce que vous desirez est possible.....

--Ah! monseigneur! s'ecria madame Pretavoine prete a se prosterner.

Mais l'eveque la retint d'un mot.

--... En principe, j'entends, car en ce qui touche monsieur votre fils,
vous comprenez que je ne puis rien dire. La chose est a voir, a etudier,
et vous pouvez etre certaine que j'y mettrai toute l'activite dont
je suis capable. Je sonderai le terrain. Et tout ce que je puis vous
promettre aujourd'hui, c'est ce que mon ami Guillemittes demande,
c'est-a-dire un devouement absolu, qui me fera suivre votre affaire
comme si elle etait mienne. Mais vous-meme, de votre cote, n'avez-vous
jusqu'a present rien fait?

--Rien, monseigneur, j'ai attendu votre arrivee.

--Et il y a longtemps deja que vous etes a Rome?

--Trois semaines.

--Trois semaines!

--Nous avons employe notre temps, moi dans les basiliques et dans les
eglises a adorer les saintes reliques, mon fils a la bibliotheque du
Vatican.

Mgr de la Hotoie laissa echapper un geste, mais il ne fit pas
d'observation.

--Il a aussi rendu visite a Sa Saintete qui a daigne le recevoir.

--Et a-t-il parle a Notre Saint-Pere de ce que vous desirez?

--Assurement non; moi-meme je n'ai pas voulu demander d'audience avant
de vous avoir consulte, bien que je sois chargee de remettre a Sa
Saintete une somme de cent cinquante mille francs, produit d'une loterie
organisee dans notre contree par les soins de M. l'abbe Guillemittes et
par les miens.

--Guillemittes m'avait parle de cette loterie.

--J'ai les fonds, ou plutot ils sont chez notre banquier; mais avant de
les remettre entre les mains du Saint-Pere, j'ai voulu consulter Votre
Grandeur pour savoir ce que j'avais a dire ou a demander dans cette
audience.

Il resta assez longtemps sans repondre, reflechissant.

--Il faut, dit-il, que cette somme, due a vos pieux soins comme a ceux
de Guillemittes, vous soit utile a l'un comme a l'autre. Sans doute Sa
Saintete vous adressera ses remerciments quand vous lui remettrez cette
somme. Mais je crois qu'il serait bon que cette remise s'accomplit dans
certaines circonstances qui frapperaient particulierement son attention.
Ainsi, pourquoi cette somme ne serait-elle pas renfermee dans un
modele de la chasse de sainte Ruitilie, ou mieux encore dans un modele
artistique de l'eglise que Guillemittes a fait elever a Hannebault! Ce
serait, il est vrai, une depense considerable...

--Qui importe peu!

--Eh bien! alors, je crois que ce moyen peut produire les plus heureux
resultats. Je verrai. Ce modele peut etre execute soit ici, soit chez
Armand Cailliat, a Lyon. Je m'occuperai de cela et nous choisirons celui
des orfevres qui nous promettra le plus de diligence. Dans quelque jours
j'aurai l'honneur de vous revoir. Vous etes logee?

--A la _Minerve_.

--Eh bien! Je vous ferai prevenir, et j'espere que vous voudrez m'amener
monsieur votre fils, que je desire connaitre.



XIII

Madame Pretavoine quitta Mgr de la Hotoie enchantee de lui.

Comte Pretavoine!

Comme cela etait doux a prononcer!

Elle embrassa Cecilia avec effusion et Baldassare fut remue jusqu'au
fond du coeur en voyant la joie que manifestait cette bonne dame parce
que sa fille n'etait pas malade.

--Puisque le reve ne s'est pas realise, dit madame Pretavoine, cela
signifie bonheur et chance.

--Je vais lui prendre un billet a la loterie, dit Baldassare.

--Non, repliqua madame Pretavoine, c'est moi qui vais lui en offrir un.

Et elle emmena l'enfant, qui la conduisit dans une petite boutique ou
une veilleuse brulait entre une image de la Madone et un portrait du roi
Victor-Emmanuel. Non-seulement madame Pretavoine prit un billet pour
Cecilia, mais elle en prit encore plusieurs pour Baldassare, qu'elle
remit a l'enfant.

Et par les rues tortueuses, elle se dirigea vers la _Minerve_, ne voyant
rien, n'entendant rien, repetant tout bas:

--Comte Pretavoine, comte Pretavoine.

Elle etait aussi ravie de l'idee d'offrir ses cent cinquante mille
francs dans le modele de l'eglise d'Hannebault. Elle avait vu dans les
bons journaux qu'elle lisait, que des donateurs avaient quelquefois
depose leurs offrandes aux pieds du Saint-Pere d'une facon plus ou moins
ingenieuse, les uns dans une canne creuse, les autres dans un pate,
celui-ci dans une madone dont le sein contenait des pieces d'or qui,
par un mecanisme ingenieux, se repandaient sur la table de Sa Saintete;
celui-la dans un poisson miraculeux, mais aucune de ces inventions ne
valait celle du modele de l'eglise d'Hannebault. Evidemment ce
modele frapperait l'attention du Saint-Pere, qui voudrait assurement
recompenser le constructeur de cette admirable eglise, et l'abbe
Guillemittes serait surement eveque.

Cependant, en reflechissant a cette idee, une inquietude se glissait
dans son contentement: grisee, emportee par la joie du triomphe, elle
avait ete trop vite en disant que la depense que necessiterait ce modele
importait peu.

Au contraire, elle importait beaucoup.

Assurement, s'il fallait faire cette depense, s'il le fallait
absolument, elle l'accepterait, comme elle en avait deja subi, comme
elle etait disposee a en subir encore tant d'autres; seulement, si on
pouvait l'economiser ou simplement si on pouvait la reduire, gagner
dessus quelques milliers, quelques centaines de francs, cela etait a
considerer et a etudier.

Tout en reflechissant, elle marchait toujours; mais, comme elle ne
regardait pas devant elle, elle s'etait egaree dans ce quartier aux
ruelles tortueuses, infectes, bordees d'echoppes croulantes, devant
les portes desquelles grouillait une population de vieilles femmes et
d'enfants deguenilles qui se vautraient dans les ruisseaux croupissants.

A qui parler pour demander son chemin, elle ne savait pas un mot
d'italien.

Elle continua a marcher droit devant elle, et elle arriva ainsi sur la
berge du Tibre, alors qu'elle croyait rencontrer le Corso.

Lorsqu'une riviere traverse une grande ville, elle est un point de
repere commode pour les etrangers; on suit ses quais, et l'on arrive
ainsi a quelque rue transversale qui vous remet dans le bon chemin. Mais
le Tibre n'a pas de quais: sur ses berges, des terrains vagues encombres
d'immondices, au milieu desquelles chiens et gens viennent s'accroupir,
ou bien des masures qui trompent leurs fondations verdies et leurs
escaliers vacillants dans l'eau jaune du fleuve, au-dessus de laquelle
des porches supportent des guenilles et des linges immondes qui sechent
au soleil.

Madame Pretavoine retourna sur ses pas, et, desesperant de se retrouver
dans ce dedale de rues, elle monta dans la premiere voiture qu'elle
rencontra, et dit au cocher de la mener au telegraphe.

Son plan etait arrete.

Il etait des plus simples: il consistait a charger l'abbe Guillemittes
d'executer lui-meme ce modele de son eglise.

Dans ces conditions, de quel prix ne serait pas cette offrande? Ce
serait le fondateur meme de l'eglise qui aurait pense a l'offrir au
Saint-Pere: oeuvre d'artiste, originale et spontanee.

Avec les ouvriers de la serrurerie artistique, cela devait lui etre
assez facile.

En tous cas, on pouvait etre assure qu'il ne ferait pas comme les
artistes et qu'il n'en prendrait pas a son aise; la marche de son
travail serait reglee sur la determination de Mgr Hyacinthe, et il etait
bien certain que le modele serait acheve avant que l'eveque de Conde eut
donne sa demission. De telle sorte que ce modele arriverait a Rome assez
a temps pour que le constructeur de l'eglise d'Hannebault put etre
utilement recommande au nonce apostolique, et par celui-ci au ministre
des cultes de la Republique francaise, qui nomme plus ou moins librement
les eveques.

Enfin, avec l'abbe Guillemittes, la depense serait minime, car
travaillant pour lui-meme et sous pression d'une date prochaine, il
serait econome de son argent aussi bien que de son temps.

Ce fut d'apres ce plan qu'elle redigea sa depeche:

"GUILLEMITTES, doyen,

Hannebault (France),

Monseigneur pense que la somme doit etre offerte dans un modele de
votre eglise; faites faire tout de suite ce modele par la serrurerie
artistique; je vous demande permission de prendre a ma charge la depense
pour la matiere employee, cuivre dore; reponse immediate, payee. Vous
ecris pour explication. Faites commencer travail des aujourd'hui, si
acceptez.

PRETAVOINE."

Sans doute c'etait la une depeche bien longue, mais il importait qu'elle
fut claire et precise.

D'ailleurs les quelques mots: "je vous demande permission de prendre a
ma charge la depense pour la matiere employee, cuivre dore" rapportaient
plus qu'ils ne coutaient.

Dans ce modele, c'etait la main-d'oeuvre qui devait etre la grosse
depense, et cette main-d'oeuvre ce serait l'abbe Guillemittes qui la
payerait. N'etait-ce pas juste? Apres tout, ce serait lui qui serait
eveque.

La reponse ne se fit pas trop attendre. Quatre heures apres, madame
Pretavoine la recevait a la _Minerve_, ou elle etait rentree.

"Excellente idee. On sera demain au travail, qui sera pousse activement.

GUILLEMITTES."

Aussitot elle retourna chez Mgr de la Hotoie, a qui il fallait faire
accepter cette "excellente idee", qui pouvait lui paraitre execrable par
cela seul qu'il ne l'avait pas eue et quelle detruisait la sienne.

Baldassare baisa le bas de sa robe.

--Ah! signora, je gagnerai, c'est sur; c'est aujourd'hui la date et le
jour de mon malheur.

Mais ce n'etait pas de la joie de Baldassare qu'elle avait souci pour le
moment.

En la voyant entrer Mgr de la Hotoie laissa paraitre une legere
surprise, mais elle se hata d'expliquer ce qui l'amenait:

--Lorsque vous avez bien voulu me suggerer cette idee du modele de
l'eglise d'Hannebault, je l'ai accueillie comme elle meritait de l'etre,
et l'enthousiasme a fait taire la reflexion. Mais dans la rue la
reflexion a parle; j'ai pense que M. l'abbe Guillemittes, etait lui-meme
un artiste et que par consequent il pourrait etre blesse de voir son
oeuvre reproduite par un autre que par lui, alors surtout que dans les
ateliers de sa serrurerie artistique, il pouvait peut-etre executer ce
modele.

--Effectivement.

--Alors je lui ai envoye une depeche et voici sa reponse.

Disant cela, elle tendit le telegramme a l'eveque.

C'etait le moment critique.

Heureusement pour son plan Mgr de la Hotoie ne montra aucune
contrariete.

--Ce qu'il nous faut, dit-il, c'est le modele, et apres tout mieux vaut
qu'il ait ete execute par Guillemittes lui-meme; ce sera une attention
de plus. Nous pourrons le representer comme l'heritier de saint Eloi.


XIV

Six jours apres, madame Pretavoine recut un billet de Mgr de la Hotoie,
par lequel l'eveque de Nyda la prevenait qu'il serait heureux de la
voir, elle et son fils; il regrettait de ne pouvoir lui rendre visite,
mais il etait un peu souffrant, et d'ailleurs la _Minerve_ n'etait pas
un endroit favorable aux entretiens qui exigent la discretion.

Ces six jours avaient ete mis a profit par Mgr de la Hotoie pour ecrire
a son ami Guillemittes et recevoir une reponse.

Car avant de s'engager avec cette madame Pretavoine, il importait de
savoir au juste qui elle etait, et si vraiment le doyen d'Hannebault
desirait aussi vivement le mariage d'Aurelien Pretavoine avec
mademoiselle de la Roche-Odon, que cette vieille femme le pretendait:
Guillemittes etait-il sa dupe ou bien reellement etait-il son associe?
Il etait bon d'echanger directement et sans aucune entremise, un mot a
ce sujet.

La reponse lui prouva que l'abbe Guillemittes desirait ce mariage, sinon
autant que madame Pretavoine, au moins assez pour que lui ne put pas
refuser de concourir a son succes, au moins dans une certaine mesure.

Il desirait voir ce jeune homme qui se mariait par vocation religieuse,
pour devenir le defenseur de la religion et de l'Eglise. Si le fils
valait la mere, c'etait vraiment une famille interessante.

Il y avait de l'artiste et du dilettante dans Mgr de la Hotoie; il
prenait plaisir a voir agir un personnage rien que pour le plaisir de le
suivre, sans s'inquieter de savoir s'il agissait bien ou mal, question
tout a fait secondaire au point de vue ou il se placait; il ne lui
demandait point: etes-vous moral ou immoral? mais seulement: etes-vous
habile?--en un mot, c'etait un curieux.

Et il etait bien certain qu'avec madame Pretavoine et son fils, cette
curiosite allait trouver a se satisfaire.

Ils n'auraient pas qu'a etendre les mains pour saisir le but qu'ils
poursuivaient.

Ils rencontreraient des obstacles sur leur chemin, il faudrait lutter,
s'ingenier, inventer des combinaisons, en poursuivre l'execution, les
remplacer par d'autres quand elles auraient echoue.

Du fond de son cabinet, tranquille dans son fauteuil il suivrait cette
lutte et s'en distrairait.

  _E terra magnum alterius spectare laborem_.

Cette verite proclamee par Lucrece "qu'il est doux de regarder du rivage
ceux qui luttent contre la tempete" est de tous les temps: il les
verrait errant ca et la, cherchant le chemin a suivre, luttant de genie
et nuit et jour se consumant en efforts admirables. Dans sa vie monotone
ce serait une occupation.

Sans cesse ils reviendraient a lui et, jour par jour, heure par heure,
ils lui apporteraient le spectacle de leurs espoirs enthousiastes ou de
leurs deceptions.

Combien regrettable etait la necessite ou il se trouvait de ne pas les
abandonner a leurs propres ressources, et de ne pas les laisser agir
seuls d'apres leur propre inspiration.

Mais, comme cette vieille femme avait eu l'adresse de lier sa cause a
celle de Guillemittes, il se trouvait par cela seul oblige d'agir.

Il est vrai que ce lien n'etait pas aussi solide qu'elle voulait le
faire croire en exagerant sa force; en realite il pouvait etre denoue,
et parce que Guillemittes deviendrait eveque de Conde-le-Chatel, il
ne s'en suivait pas necessairement qu'Aurelien Pretavoine dut devenir
comte.

Son intervention pouvait donc se diviser: active et devouee pour
l'ancien camarade, elle pouvait etre moderee pour les proteges de
celui-ci.

Sans doute il les guiderait de ses conseils, mais enfin il ne se
jetterait point a l'eau pour eux; du bord du rivage, il leur tendrait de
temps en temps la main pour ne pas les laisser se noyer et il verrait
leurs efforts; s'ils touchaient le port, eh bien! cela aurait ete une
lutte curieuse qui lui aurait fait passer quelques bons moments.

S'ils sombraient, tant pis pour eux; les denouements tristes valent les
denouements gais; au moins il pensait ainsi, ayant l'esprit ouvert et
nullement exclusif.

Quand madame Pretavoine se presenta avec Aurelien, il fut parfait de
bonne grace et d'affabilite pour celui-ci.

Il est vrai qu'il eprouva une certaine surprise en voyant un jeune homme
elegant dans sa mise, correct dans sa tenue, au lieu du lourdaud qu'il
s'attendait a trouver.

Il le fit asseoir vis-a-vis son fauteuil, et comme il avait suffisamment
regarde la mere, lors des premieres visites de celle-ci, ce fut le fils
qu'il regarda et qu'il examina.

Le pied etait petit, mais un peu trop court, la main etait soignee, le
geste etait etudie, le regard habilement voile ne disait rien, quoiqu'il
put, a l'occasion et selon la volonte, exprimer la beatitude ou la
moquerie.--Ce garcon-la aussi etait quelqu'un, et il n'y avait aucune
outrecuidance a demander la noblesse pour lui.

--Allons, tant mieux, se dit l'eveque; si intellectuellement le fils
vaut la mere, la comedie sera bien jouee.

Puis, tout de suite, s'adressant a madame Pretavoine, il lui expliqua
pourquoi il avait desire la voir.

--La necessite ou nous sommes d'attendre plus ou moins longtemps le
modele de l'eglise d'Hannebault, va prolonger votre sejour a Rome
au dela des limites que vous vous etiez peut-etre fixees. Dans ces
circonstances, j'ai pense que la vie d'hotel vous serait fatigante.

--Elle nous l'est deja, dit Aurelien, et nous songions a prendre un
appartement.

--Je ne vous engage pas a cela, il faudrait vous faire servir et vous
auriez des ennuis de toutes sortes. Mais nous avons ici une maison
respectable dans laquelle vous pourriez trouver le calme uni au
bien-etre qui vous sont necessaires. Cette maison, qui n'est point un
hotel, qui n'est meme pas une maison meublee, car elle ne s'ouvre pas
devant tous ceux qui frappent a sa porte, est tenue par deux vieilles
demoiselles francaises dont vous avez sans doute entendu parler: les
demoiselles Bonnefoy.

La mere et le fils firent un meme signe pour dire qu'ils n'avaient pas
l'honneur de connaitre les demoiselles Bonnefoy.

--On n'est ordinairement recu dans cette respectable maison qu'apres
presentation, ou quand on porte un grand nom de la noblesse ou du clerge
francais: j'ai vu ce matin mademoiselle Bonnefoy, la jeune,--elle a
cinquante-huit ou cinquante-neuf ans,--et elle veut bien mettre a
votre disposition, madame, ainsi qu'a celle de monsieur votre fils, un
appartement.

Madame Pretavoine se confondit en remerciements, gonflee de joie a la
pensee de loger dans une maison qui ne recevait que des representants
de la noblesse et du clerge. Quant a Aurelien, il demeura impassible,
cachant avec soin les sentiments qu'il eprouvait a la pensee d'aller
s'enterrer dans une maison respectable tenue par deux vieilles filles
dont la plus jeune avait cinquante-neuf ans.

--Situee via della Pigna dans le quartier de la place d'Espagne, cette
maison vous sera tres-commode pour vos visites aux eglises, car on
revient toujours facilement a la place d'Espagne; c'est un centre. Au
reste j'ai pense aussi qu'une personne vous serait tres-utile pour
vous guider dans ces visites non-seulement aux eglises, aux vieilles
basiliques fermees qu'elle vous ferait ouvrir, mais encore aux pieuses
reliques, celles des corps saints, des chaines des martyrs, de la sainte
Vierge, de la passion de Notre-Seigneur dont Rome est si riche. En
meme temps elle pourrait aussi vous introduire dans les eglises des
congregations que, en vertu de l'abominable loi de 1866, on a fait
fermer lorsqu'on a spolie le Saint-Pere. Ah! madame, vous trouverez la,
si vous le pouvez, a exercer bien utilement votre charite.

Madame Pretavoine etait toutes oreilles, car elle comprenait que ces
paroles, dites sur le ton de la simple conversation, etaient la loi que
Mgr de la Hotoie lui dictait.

--J'ai parle de cette personne a mademoiselle Bonnefoy la jeune, et elle
espere vous donner une religieuse qui sera ce guide dans vos pieuses
stations et qui vous eclairera pour vos charites.

Puis cessant de s'adresser a madame Pretavoine, pour se tourner vers
Aurelien:

--Madame votre mere m'a dit que depuis votre arrivee a Rome, vous alliez
travailler chaque matin a la bibliotheque du Vatican. Assurement cela
est fort meritoire, alors surtout que vous travaillez pour le plaisir de
l'etude, sans un but determine.

A son tour, Aurelien ecouta sans perdre un mot, car c'etait sa ligne de
conduite qu'on allait lui tracer.

--Je suis sur, continua l'eveque, que vous etes un objet de curiosite
et meme d'etonnement, on se demande sans doute si vous vous preparez a
abandonner la vie laique. Il ne faut pas en vouloir a ceux qui se posent
ces questions; c'est qu'ici ces habitudes studieuses sont plutot celles
des cadets que des jeunes gens de hautes familles qui entourent le
trone de Notre Saint-Pere. Pour vous aussi le temps va etre long, et je
voudrais que vous pussiez le passer sans trop d'ennui. Voici une lettre
d'introduction pour une personne qui vous presentera et vous fera
recevoir au cercle de Saint-Pierre. C'est le seul qu'un jeune homme tel
que vous puisse frequenter. Vous le trouverez compose de Romains et
d'etrangers qui sont devoues a Sa Saintete; et vous pourrez faire
societe avec des jeunes gens elegants, distingues, qui s'amusent
honnetement. Avec eux vous aurez le bonheur et la gloire de figurer
dans les receptions du Saint-Pere. Vous verrez que ces jeunes gens sont
d'excellents camarades, pieux sans trop de rigidite, et qui comprennent
les amusements de la jeunesse. Je n'ai pas de conseils a vous donner,
cependant comme je m'adresse a un etranger, je puis peut-etre vous dire
qu'il n'y a aucun inconvenient a vous distinguer par de l'elegance
dans la toilette et la tenue. Si vous n'avez pas apporte de Paris
une garde-robe suffisante, vous pourrez vous faire habiller chez les
fratelli Reanda, ganter chez Cagiati, coiffer chez Bessi, friser chez
Lancia. Bien entendu, on jouit d'une liberte absolue de parole, et il
n'y aura aucun inconvenient a ce que vous affirmiez hautement et en
toutes circonstances vos croyances et votre foi. Ainsi j'entendais
dernierement un jeune homme soutenant la these si juste que les
gouvernements doivent etre soumis a l'Eglise, dire hautement que les
rois devraient servir le pape a table, la couronne sur la tete, comme
les rois de Naples et de Boheme servirent Boniface VIII, apres avoir
l'un et l'autre conduit sa haquenee par la bride, et ce jeune homme
courageux fut couvert d'applaudissements. Avez-vous etudie l'histoire de
Boniface VIII?

--Peu.

--Elle est tres-utile a connaitre de nos jours, et je pourrais vous
preter Muratori qui vous interessera vivement; je vous preterai aussi le
code publie par Boniface sous le nom de _Sexte_, et vous y trouverez des
maximes qu'il est bon d'avoir sans cesse presentes a l'esprit et sur les
levres, en ces temps d'erreur que nous traversons, telle que celle qui
ouvre ce code et par laquelle il proclame que le pontife romain: _Jura
omnia in scrino pectoris sui sensetur habere_.

Et s'adressant a madame Pretavoine:

--C'est-a-dire que le pape possede tous les droits dans son sein.

--Cela est bien vrai, repondit celle-ci.



XV

C'est au coin de la via della Pigna, et d'une rue conduisant a la place
Barberini que se trouve la maison dans laquelle les demoiselles
Bonnefoy veulent bien recevoir moyennant une honnete remuneration, les
representants de la noblesse francaise et du haut clerge qui viennent
passer quelque temps a Rome; si vous n'etes pas de grande noblesse,
archeveque, ou tout au moins eveque, vous n'etes recu dans cette maison
qu'avec des lettres de recommandation, ou une presentation officielle
affirmant votre piete, votre devouement a l'Eglise, et votre fidelite au
saint-siege.

Bien entendu il n'y a point d'enseigne pour signaler cette pension
nobiliaire et episcopale a l'attention des passants; au contraire, elle
ne s'annonce au dehors que par la discretion, le mystere et la proprete:
si elle etait plus vaste, on pourrait la prendre pour un couvent de
religieuses cloitrees.

Cependant, comme il fallait bien une enseigne pour signaler leur maison
aux clients distraits ou maladroits qui ne savent pas se reconnaitre
dans une ville etrangere, les demoiselles Bonnefoy en ont trouve une qui
a fonde leur reputation et fait en meme temps leur fortune.

Elle consiste en deux puissantes lampes carcel qui flanquent une madone
exposee dans l'embrasure d'une fenetre du premier etage, et qui, toute
la nuit, du soir au matin, brulent la comme deux phares et eclairent
tout le quartier.

Peu de personnes circulent dans la via della Pigna, mais beaucoup au
contraire traversent la place Barberini, et la nuit il est impossible
de passer par cette place sans apercevoir les deux globes lumineux qui
illuminent la facade de la maison des soeurs Bonnefoy et font palir les
becs de gaz.

--Quelles sont donc ces lumieres? demandent les etrangers.

--Les lampes des demoiselles Bonnefoy.

--Et qu'est-ce que c'est que les demoiselles Bonnefoy?

Alors les explications arrivent tout naturellement, et se gravent dans
la memoire.

On emporte de Rome le souvenir de deux lampes carcel, et rentre dans sa
province, on en parle a ceux de ses amis qui doivent faire le voyage
d'Italie.

--Surtout, logez-vous chez les demoiselles Bonnefoy; seulement
faites-vous avant recommander; tout le monde n'y est pas admis.

Les gens qui peuvent dire qu'ils ont habite chez les deux soeurs, en
recoivent une sorte de lustre. Mais cet avantage, si precieux pour
certaines personnes, n'est pas le seul qu'offrent les soeurs Bonnefoy;
on trouve en plus chez elles des appartements propres, et une cuisine
qui si elle est necessairement composee de poulets et de beefsteaks
romains, est au moins arrangee a la francaise; enfin, on n'y est point
ecorche.

Sur la recommandation de Mgr de la Hotoie les portes de cette
respectable maison voulurent bien s'ouvrir devant madame Pretavoine et
son fils.

Ce fut mademoiselle Bonnefoy la jeune qui les recut et les installa
elle-meme dans deux chambres du premier etage, et tout de suite madame
Pretavoine se mit bien avec la vieille fille, en montrant combien elle
etait sensible a l'honneur et a la grace qu'on lui faisait.

--Il y avait si longtemps que je desirais etre recue chez vous; j'ai
soupire plus d'une fois en passant par devant la Madone sous la
protection de laquelle votre respectable maison est placee.

Mademoiselle Bonnefoy la jeune ne manquait pas de finesse, cependant
elle se laissa prendre aux paroles de madame Pretavoine, a son emotion,
a son trouble de joie, tant la flatterie est une arme puissante entre
des mains decidees a l'employer franchement, sans scrupule et sans
honte. Or cette facon de proceder etait celle de madame Pretavoine, qui
n'avait ni scrupule ni honte, et qui, alors qu'elle voulait plaire
aux gens, les louait effrontement, bassement, eux, leur femme, leurs
enfants, leur chien, leur chat, leur serin ou leur perroquet.

Elle employa le meme systeme avec la religieuse qui le lendemain, vint
se mettre a sa disposition pour la guider et l'accompagner dans ses
stations aux sanctuaires et aux basiliques.

--Lorsque Mgr de la Hotoie m'a parle de vous, ma chere soeur, mon
premier mouvement a ete de decliner cette proposition, tant je me sens
indigne de prendre le temps d'une sainte fille du Seigneur. Mais j'ai
reflechi que ces stations que je desire faire, n'ont point pour but une
vaine satisfaction, ou une coupable curiosite, mais au contraire,
mon instruction et mon salut. Or il n'y a pas oeuvre plus meritante,
n'est-ce pas, ma tres-chere soeur, que de travailler au salut de notre
prochain. Ainsi comprise, votre mission devient une oeuvre pieuse,
et c'est ainsi que vous daignerez j'espere l'accepter. C'est a une
coupable, a une pecheresse, que votre main charitable va servir de
guide. Mais avec votre secours, avec votre soutien, j'espere que je
marcherai d'un pas ferme dans la voie de la penitence et de l'expiation.
Dans le pelerinage que j'entreprends, de quelle utilite n'allez-vous
pas etre a mon ignorance. Occupee a me diriger, je n'aurais pas pu me
preparer dignement, et serais arrivee au pied des autels l'ame troublee
ou distraite. Au contraire, votre bonne parole me soutiendra, comme
votre main me guidera.

La soeur Sainte-Julienne etait une grosse Flamande aux yeux bleus et au
caractere de mouton, qui n'etait point habituee a de pareils procedes;
elle fut seduite.

En se trouvant en face de cette vieille femme dont l'oeil l'avait
toisee, jaugee et pesee des pieds a la tete, elle avait eprouve un
mouvement de crainte instinctive, mais ces paroles la rassurerent.

--Quelle bonne dame! se dit-elle.

Et elle se sentit heureuse, glorieuse, de pouvoir travailler humblement
au salut d'une personne aussi pieuse.

Ce fut une vie nouvelle qui commenca pour madame Pretavoine, du jour ou
elle fut installee dans la maison des demoiselles Bonnefoy, et ou elle
eut la soeur Sainte-Julienne pour l'accompagner.

Elle avait soigneusement retenu les paroles de Mgr de la Hotoie, et sous
leur forme adroitement entortillee et deguisee, elle avait tres-bien vu
la ligne de conduite qu'elles lui tracaient.

Cette ligne elle etait decidee a la suivre fidelement, mais en
completant les indications qui n'avaient ete qu'a demi esquissees, sans
doute a dessein.

Elle etait trop habituee au langage ecclesiastique pour n'avoir pas
compris ce que Mgr de la Hotoie s'etait contente de marquer d'un trait
leger, sans le preciser, et elle ne lui en voulait nullement de sa
retenue.

--C'est un habile homme, s'etait-elle dit.

Et pour cette habilete, elle l'avait tenu en plus grande estime,
que s'il s'etait livre franchement, ayant horreur d'ailleurs de la
franchise, qui pour elle etait niaiserie ou duperie, ou tout au moins
une politesse qu'on fait aux imbeciles; a quoi bon la sincerite avec des
gens intelligents qui savent deviner et comprendre; l'employer avec eux
est leur faire injure: Mgr de la Hotoie l'avait jugee digne d'un langage
moins primitif, et elle en etait fiere. Chaque matin madame Pretavoine
quittait la maison des demoiselles Bonnefoy, et par les rues de
la ville, dans les quartiers populeux du Tibre, du Ghetto et du
Transtevere, comme dans les quartiers deserts de la vieille Rome du
Palatin, de l'Aventin ou de l'Esquelin, on voyait passer une femme vetue
de noir, accompagnee d'une religieuse: elles allaient d'un pas lent, et
dans les mains des malheureux qui se trouvaient sur leur passage, elles
glissaient une aumone; la religieuse regardait autour d'elle, sensible
et attentive aux choses de ce monde, miseres ou joies; la vieille dame,
au contraire, marchait droite, raide, les yeux perdus dans le ciel, ou
habitait assurement sa pensee interieure.

Devant ces deux femmes s'ouvraient les portes des basiliques, des
eglises, des sanctuaires, meme celles qui etaient fermees ordinairement.

Et les gens obscurs qui frequentent ces pauvres eglises dans lesquelles
l'etranger n'a jamais penetre; car elles ne sont meme pas nommees dans
les guides et sur les cartes, parlaient avec surprise et aussi avec une
grande edification d'une dame vetue de noir qui venait s'agenouiller
sur la premiere marche de l'autel et qui la, les bras en croix sur
la poitrine, la tete haute, s'entretenait avec Dieu, tandis qu'une
religieuse, dont elle etait accompagnee, etait agenouillee a quelques
pas derriere elle. Puis apres cette priere, la dame en noire quittait
l'autel et, venant prendre place a cote de sa religieuse, en se melant
au commun des fideles, elle faisait une longue meditation. C'etaient des
gens peu importants qui parlaient ainsi, mais d'une piete profonde, et
dont les voix seraient un jour entendues.

Ce n'etait pas seulement les portes des basiliques et des eglises
qu'elles franchissaient, c'etait encore celles des couvents et des
chapelles qui s'ouvraient devant elles.

On sait que depuis que les Italiens sont entres a Rome, en 1870, ils ont
applique la loi de 1866 qui dit que les ordres religieux ne sont
plus reconnus et que leurs maisons et etablissements sont supprimes.
Cependant dans certaines eglises, dans certaines chapelles, on a laisse
un moine ou une religieuse pour les entretenir. D'autre part, de riches
particuliers ont offert leurs villas aux ordres religieux et leur ont
permis d'ouvrir chez eux, a l'abri du domicile prive, de veritables
maisons conventuelles avec des chapelles.

C'etaient dans ces eglises, dans ces chapelles anciennes ou nouvelles,
que madame Pretavoine venait prier.

Puis, par l'entremise de sa religieuse, elle s'entretenait avec le pere,
la mere, ou la soeur qui les avaient recues, des malheurs et de la
persecution de l'Eglise.

Et pour reparer autant qu'il etait en elle ces malheurs, en meme temps
pour protester contre cette persecution et confesser sa foi, elle
deposait mysterieusement une offrande sans vouloir faire connaitre son
nom.

On la priait, on la suppliait.

Elle se defendait et refusait.

A quoi bon, qu'importait son nom obscur; tout ce qu'elle consentait a
dire, c'etait qu'elle etait Francaise, demandant une priere pour son
pays, livre lui aussi a l'erreur.

Mais avant de se retirer un dernier elan de foi la prosternait au pied
de l'autel, et pendant qu'elle etait plongee, noyee dans sa priere,
la soeur Sainte-Julienne livrait tout bas ce nom refuse avec une si
persistante humilite.

Et le soir ou le lendemain matin, monseigneur le cardinal-vicaire
recevait de la superieure une lettre qui lui apprenait qu'une dame
francaise avait visite l'eglise, la chapelle, le sanctuaire, le couvent
de... et qu'en se retirant elle avait laisse une genereuse offrande
de... _scudi_. On avait voulu savoir le nom de cette genereuse
donatrice, mais avec une humilite toute chretienne elle avait refuse de
le faire connaitre, rien n'avait pu vaincre sa resistance; heureusement
on avait pu incidemment apprendre le nom de cette pieuse personne.

C'etait une dame Pretavoine, du diocese de Conde-le-Chatel.

Et ce nom, auquel le cardinal-vicaire n'avait pas prete grande attention
la premiere fois qu'il l'avait lu, s'etait peu a peu impose a son
esprit, si bien que lui aussi en etait arrive a parler de cette dame
Pretavoine du diocese de Conde-le-Chatel, de sa charite, de son
humilite.



XVI

De son cote Aurelien suivait aussi la ligne de conduite qui lui avait
ete indiquee par Mgr de la Hotoie.

Mais bien entendu c'etait par une voie toute differente que celle que sa
mere avait adoptee.

Une demarcation tres-nette avait en effet ete tracee entre eux par
l'eveque de Nyda.

La mere d'une devotion ardente et militante;

Le fils pieux, mais sans bigoterie, surtout sans rien qui rappelat le
cadet; tout au contraire une vie elegante, avec un devouement ostensible
au Saint-Siege et a la puissance temporelle des papes.

Si Mgr de la Hotoie n'avait pas nettement formule cette loi, il l'avait
suffisamment esquissee pour que le doute ne fut pas possible.

Tandis que madame Pretavoine s'agenouillait dans les eglises et les
chapelles, Aurelien devenait un des membres les plus elegants du
cercle de Saint-Pierre, et il avait l'insigne honneur de figurer dans
quelques-unes des ceremonies du Vatican.

Les zelateurs papalins ne manquent pas d'une certaine imagination dans
l'invention et l'arrangement des pieuses manifestations qui, tout en
servant a l'edification du monde catholique, sont en meme temps une
recreation ou tout au moins une consolation pour le pontife-roi reduit
en captivite; pelerinages nationaux, pelerinages etrangers, receptions
de la Societe de la jeunesse catholique, de l'Union catholique, des
chevaliers du Syllabus, oeuvre de la tabatiere, etc. On organise une
association ou une oeuvre en Italie, en France, en Baviere, en Espagne,
meme en Angleterre, et l'on donne rendez-vous aux membres de cette
association ou de cette oeuvre, a Rome, pour etre recu par le
Saint-Pere.

Malheureusement il arrive parfois, il arrive meme souvent que le nombre
des membres qui viennent au rendez-vous, n'est pas celui sur lequel on
avait compte; il y a des empechements, des defections, des paresses, des
economies obligees, et la manifestation pompeusement annoncee par les
bons journaux menace d'echouer piteusement.

C'est alors que les membres de la Societe des interets catholiques ou du
cercle de Saint-Pierre apparaissent comme des sauveurs. On serait trois
cents, ils interviennent, et l'on est un millier; l'honneur est sauf, la
manifestation a reussi une fois de plus.

On se reunit en deca de la porte de Bronze, et portant sur la poitrine
le signe des nouveaux croises: la croix blanche bordee d'un lisere
rouge, on gravit en silence, la tete decouverte, les escaliers du
Vatican, les pretres les premiers, comme cela se doit; on traverse la
cour Saint-Damase, et l'on se groupe dans la salle du consistoire, ou
l'on attend. Bientot le Pape parait entoure de huit ou dix cardinaux
et de sa cour; il s'assied sur son trone, et on lui lit l'adresse "ou
toujours des affirmations doctrinales sont relevees par des expressions
d'un ardent amour pour le Saint-Pere." Celui-ci se leve et repond par
un tres-long discours tout plein d'entrainement, dans lequel, avec
une remarquable fecondite, il reedite ses idees sur les malheurs de
l'Eglise, sur le doux lien de la religion qui faisait l'unite de
l'Italie, sur "la secte," sur l'esprit de la Revolution, sur les armes
de la priere qui doivent assurer le prochain triomphe de la religion et
la restauration du droit eternel dans le monde entier.

Des acclamations lui repondent, et dans sa joie il ne reconnait pas
qu'il a deja entendu bien souvent ces voix, pas plus qu'il ne voit ou
ne veut voir que ces visages places au second rang ne sont pas ceux de
pelerins belges, francais ou autrichiens, mais bien de comparses fideles
qui figurent dans toutes les fetes du Vatican pour donner plus de pompe
aux ceremonies et plus d'importance aux manifestations.

Admis dans ces pieuses manifestations, Aurelien y remplit
tres-convenablement son role et se fit remarquer par son zele autant que
par sa tenue elegante.

Il avait fidelement execute les prescriptions de Mgr de la Hotoie, et il
n'y avait pas au cercle de Saint-Pierre, de jeune homme mieux habille,
mieux gante, mieux frise.

Grace a ceux qui l'avaient presente, il s'etait cree quelques relations;
et, a se faire des amis, il avait deploye la meme habilete que sa mere
mettait a gagner les gens dont elle croyait pouvoir se servir.

Il etait impossible d'etre plus affable, plus gracieux, plus seduisant,
mais sans aucune obsequiosite, sans aucune bassesse et en se gardant
soigneusement de forcer les sympathies qui paraissaient vouloir rester
sur la reserve.

Ce n'etait pas seulement par la politesse et l'elegance, par
l'affabilite des manieres ou par la grace de l'esprit qu'il
s'etablissait dans le milieu ou Mgr de la Hotoie l'avait fait admettre;
c'etait encore par son savoir et son erudition.

Le temps qu'il avait passe a la bibliotheque du Vatican avait ete mis
par lui a profit, et ses etudes de la vie de Boniface VIII dans Muratori
et dans Tosti avaient ete si consciencieusement faites, que bien
souvent il etonnait ses interlocuteurs par ses citations ou par ses
appreciations.

Il n'y avait en lui nulle morgue, nulle pedanterie, mais une fermete
qui pour etre pleine de douceur dans la forme n'en etait pas moins
inebranlable dans ce qui etait le principe, et que rien n'arretait alors
que la conscience l'obligeait a intervenir dans une discussion.

Il y a encore un certain nombre de prelats romains qui pratiquent la
tolerance et la mansuetude, au moins dans les choses mondaines.

Qu'un de ces prelats excusat ainsi une faute, legerement, benevolement,
et Aurelien se permettait de donner non son opinion, mais celle d'une
autorite de l'Eglise.

--Je ferai remarquer a Votre Grandeur que saint Thomas d'Aquin dans la
Somme... condamne expressement cette opinion et dit...

Et alors venait la citation de saint Thomas d'Aquin empruntee a la
_Somme de la foi contre les Gentils_, ou a la _Somme theologique_ et
rapportee textuellement sans erreur, aussi bien que sans hesitation.

Que repondre a un contradicteur qui vous _colle_ avec le docteur
angelique?

Se facher etait impossible, tant l'observation avait ete presentee avec
deference et respect.

Alors le prelat qui bien souvent avait oublie son saint Thomas et
quelquefois meme ne l'avait pas lu, se tirait d'embarras par des
felicitations.

Qu'on parlat des malheurs du saint-siege, de ses persecutions, ce qui
etait un sujet auquel on revenait sans cesse, Aurelien ne se prononcait
pas sur le temps present, mais il avait toujours une opinion empruntee
au passe et particulierement a Boniface VIII qui se rapportait d'une
facon topique a ce qu'on disait, et tranchait souverainement la
question.

--J'oserai faire remarquer a Votre Grandeur que Boniface VIII, dans la
bulle _ausculta Dei_, dit que Dieu l'a constitue seul maitre et juge des
rois, _constituit Deus nos super reges et regna, imposito nobis jugo
apostolicae servitutis_.

C'etait vraiment admirable de voir ce jeune homme de vingt-cinq ans
frise, parfume, le visage souriant, la bouche en coeur et le bras
arrondi, faire doucement, avec des flatteries de geste et des caresses
d'intonation, la lecon a de vieux prelats et a des personnages
importants par leur age ou par leur position.

Mais, ce qui l'etait mille fois plus encore, c'etait que personne ne
s'en blessait ni ne s'en fachait.

Tout au contraire.

--Ce jeune homme ira loin, disait-on.

Ce mot de tous etait aussi celui de Mgr de la Hotoie, qui commencait a
etre fier de son eleve.

Decidement la mere et le fils etaient dignes l'un de l'autre, et ils
se valaient pour la perfection avec laquelle ils remplissaient leurs
personnages; ils jouaient meme si bien leur role qu'ils supprimaient
l'emotion; on n'avait pas peur pour eux.

Cependant, au milieu de ses triomphes, Aurelien eprouvait une serieuse
contrariete.

C'etait que Michel fit partie du club de la _Caccia_, tandis que
lui-meme appartenait au cercle de Saint-Pierre.

Combien la situation eut-elle ete plus avantageuse pour lui s'ils
avaient ete reunis chaque jour, chaque soir!

Mais cette reunion malheureusement etait impossible, car il y a entre
ces deux cercles le meme abime qu'il y a entre le Vatican et le
Quirinal, entre le pape et le roi d'Italie.

Qui frequente l'un, par cela seul s'interdit l'autre.

Il etait cependant d'un interet capital pour Aurelien de se lier de plus
en plus intimement avec Michel, de meme qu'il etait capital pour
madame Pretavoine d'obtenir la confiance et surtout les confidences de
mademoiselle Emma, la femme de chambre de madame de la Roche-Odon.

Mais, de ce cote, les choses ne prenaient pas une tournure aussi
favorable.

Sans doute Aurelien s'arrangeait pour voir Michel presque chaque jour,
pour le rencontrer par hasard et faire un tour de promenade avec lui.

Mais ces rencontres ne valaient pas une camaraderie journaliere telle
que celle qui s'etablit dans un cercle.

Si Aurelien, au lieu d'etre du cercle de Saint-Pierre, avait ete du club
de la Caccia, il aurait ete pres de Michel, alors que celui-ci jouait,
il aurait meme pu jouer avec lui, en tout cas il l'aurait surveille, il
aurait su au juste ce qu'il perdait, et dans des heures de deveine et de
detresse, rien n'eut ete plus naturel que d'offrir son portefeuille au
perdant; cela se faisait facilement, pour ainsi dire forcement.

De la des liens nouveaux et plus solides.

Au contraire, separes comme ils l'etaient, ne frequentant pas le meme
monde, il se trouvait que ce qui eut ete _action_ etait simplement
_recit_: grand desavantage pour Aurelien.

Encore ces recits etaient-ils bien souvent incomplets, et Aurelien
n'apprenait-il les pertes de "son ami" que par la mauvaise humeur de
celui-ci.

Dans les premiers temps, il avait nettement pose des questions a Michel:

Mais, un jour que Michel n'avait pas ete heureux, il s'etait fache.

--Pourquoi diable vous inquietez-vous toujours de mon jeu? Est-ce que
vous souhaitez ma ruine?

Et il avait fallu plus de circonspection et plus d'adresse.

De meme madame Pretavoine, pour avoir voulu aller trop vite avec
mademoiselle Emma, avait vu celle-ci prendre une figure glaciale le jour
ou elle avait soupconne qu'on voulait la faire parler sur sa maitresse.

Et cependant il fallait avancer du cote de Michel, aussi bien que du
cote de madame de la Roche-Odon, de maniere a les bien tenir l'un et
l'autre au moment ou, ayant reussi pour l'obtention du titre de comte,
on pourrait quitter Rome.

Le temps qu'on aurait ainsi employe loin de Conde et surtout loin de la
Rouvraye serait toujours trop long; il ne fallait donc pas l'allonger
encore, car, bien que madame Pretavoine recut chaque semaine des lettres
de l'abbe Armand et de l'abbe Colombe, et aussi de deux autres personnes
en etat de savoir ce qui se passait a la Rouvraye, elle n'etait
nullement rassuree, ayant laisse un ennemi dangereux pres de Berengere.

Ou en etaient les choses entre cette jeune imprudente et ce Richard de
Gardilane?

Que disait, que faisait Sophie?

Terribles questions pour elle, qui souvent rendaient bien longue sa nuit
sans sommeil.



XVII

Si madame Pretavoine avait pu apprendre l'entiere verite sur ce qui
se passait a la Rouvraye, d'une part entre Berengere et le capitaine
Richard de Gardilane, et d'autre part entre ce dernier et le comte de la
Roche-Odon, elle se fut assurement decidee a retourner aussitot a Conde,
malgre les interets qui la retenaient a Rome.

Mais en depit des precautions qu'elle avait eu soin de prendre avant
son depart, elle n'etait et ne pouvait etre que tres-imparfaitement
renseignee.

Par l'abbe Armand elle savait a peu pres ce qu'on avait dit le jeudi a
la table du comte de la Roche-Odon.

Par l'abbe Colombe, elle etait tenue au courant de ce qui, dans la
semaine, s'etait passe a Bourlandais et specialement a la Rouvraye.

Enfin, par deux de ses amies elle recevait l'echo des bavardages des
domestiques de la Rouvraye et en meme temps celui des propos de Joseph,
l'ordonnance du capitaine.

Malheureusement tout cela etait assez vague sur beaucoup de points, et
elle n'arrivait a se faire une idee approximative de la situation qu'en
comparant toutes ces lettres entre elles, et en completant elle-meme par
l'imagination les nombreuses lacunes de ses correspondants.

Pour etre exactement renseignee, il aurait fallu qu'elle expliquat
franchement l'interet capital qu'elle attachait a savoir jour par jour,
heure par heure, ce que faisaient, ce que disaient Berengere et le
capitaine, et cela n'etait possible qu'en livrant le secret de son plan,
c'est-a-dire que cela etait impraticable.

Avec l'abbe Colombe elle avait pu proceder par la franchise, parce que
le cure de Bourlandais etait un instrument docile qu'elle etait certaine
de bien tenir dans sa main, et dont elle pouvait d'ailleurs jouer a son
gre.

Mais avec l'abbe Armand, bavard comme un perroquet, causeur pour le
plaisir de causer, incapable de garder un secret; avec ses amies
envieuses et jalouses, avouer qu'elle esperait donner son fils pour mari
a Berengere de la Roche-Odon, c'eut ete tout simplement se faire fermer
au nez les portes de la Rouvraye.

Et ce n'etait pas pour un pareil resultat qu'elle avait entrepris le
voyage (pour Conde, le pelerinage) de Rome.

Des les premiers temps de son arrivee, elle avait recu une lettre qui,
si elle ne l'avait pas serieusement inquietee, l'avait en tous cas
fortement irritee.

Cette lettre etait de l'abbe Armand.

Apres avoir longuement raconte tout ce qui s'etait fait et dit a Conde
depuis qu'elle etait partie, le chanoine, avec la prolixite d'un homme
inoccupe pour lequel une lettre, en un jour de pluie, est une bonne
fortune, lui avait enfin parle de la Rouvraye, de Berengere, du comte et
du capitaine. "Puisque j'ai entrepris une sorte de journal de mon temps,
je dois arriver a ma journee d'hier, qui, comme de coutume, s'est passee
a la Rouvraye. "C'etait la premiere fois que, depuis votre depart, nous
nous trouvions reunis a la table de ce cher comte, et les convives
etaient quelques-uns de ceux avec lesquels vous vous entreteniez
ordinairement. "Tout d'abord le comte et mademoiselle Berengere, cela
va sans dire, le comte et la comtesse O'Donoghue, le baron McCombie, le
marquis de la Villeperdrix, le president de la Fardouyere, la presidente
et leur fils, le capitaine de Gardilane, l'abbe Colombe et votre
serviteur; miss Armagh s'etant retiree pour ne pas faire la treizieme
a table. "Vous savez combien est bon cet excellent abbe Colombe; tout
d'abord il ne s'etait pas apercu de l'eclipse de miss Armagh, mais
quelqu'un en ayant fait l'observation, voila Colombe qui se derobe et
veut se retirer lui-meme. "--Jamais miss Armagh ne le souffrira, dit
mademoiselle de la Roche-Odon. "--Quand je serai parti, elle consentira
a revenir, dit Colombe.

"Une discussion s'engage, qui n'est interrompue que par l'annonce que le
diner est servi. "Colombe tente encore de s'echapper, mais mademoiselle
Berengere, avec sa liberte d'allure, le prend par la main et l'amene a
table. "La elle le fait asseoir pres d'elle, ne lui lachant pas la main.

"--Si vous vous sauvez, vous m'enlevez avec vous, disait-elle en riant.

"Et chacun riait avec elle, Colombe excepte, qui etait rouge comme une
pivoine et fort mal a son aise, comme vous l'imaginez facilement "sous
les attouchements d'une personne du sexe."

"Cette reflexion n'est pas de moi, bien entendu, car ces scrupules me
paraissent trop respectables pour que j'aie la pensee de les blamer;
elle est du jeune Dieudonne de la Fardouyere, et je ne la rapporte que
pour vous donner la physionomie exacte et complete de ce qui s'est
passe.

"Vaincu, Colombe n'etait pas reduit au silence, et il lui echappa un cri
qui montre combien il vous est attache.

"--Il n'en est pas moins vrai, dit-il, que si cette bonne madame
Pretavoine n'etait pas a Rome, nous n'aurions pas le chagrin de voir
miss Armagh se retirer dans sa chambre.

"--Pleurons madame Pretavoine, dit Dieudonne de la Fardouyere.

"--Et le bon jeune homme, continua mademoiselle Berengere.

"Ne soyez pas surprise de cette appellation; c'est encore une
plaisanterie dirigee contre ce pauvre Colombe qui, toutes les fois
qu'il parle de M. Aurelien, ne manque jamais de l'appeler "ce bon jeune
homme", et dans sa bouche, vous savez que c'est un eloge qui, pour lui
comme pour moi d'ailleurs, est pleinement justifie par les qualites de
votre cher fils.

"--Pleurons madame Pretavoine, dit le vieux comte O'Donoghue; je
m'associe volontiers a ces regrets, mais je ne veux pas pleurer le "bon
jeune homme", comme dit Berengere.

"--Et pourquoi donc? demanda mademoiselle de la Roche-Odon.

"Colombe, vous le savez, n'est pas d'une bravoure heroique, et son
habitude n'est pas de se jeter a travers les discussions. A ce mot
cependant il releva la tete.

"--Oui, pourquoi? demanda-t-il.

"--Parce que "votre bon jeune homme" me paralyse la langue. Voila tout.
Je ne crois pas que personne puisse me reprocher de me complaire dans
des recits inconvenants; cela n'est ni dans mes gouts, ni dans mes
habitudes. Jamais je n'ai hesite a rire et a plaisanter devant
Berengere. Eh bien, devant votre "bon jeune homme," j'etais paralyse; il
me semblait que j'allais le blesser dans son austerite, et, quand il
se tournait vers moi, grave et digne, avec sa tete jeune, ma langue se
glacait; quand il s'approchait, je baissais la voix."

"--Bravo! s'ecria Dieudonne.

"--Il est certain, dit le capitaine de Gardilane, qu'il ne vous met
pas a l'aise, et cependant je declare que, pour moi, je l'ai toujours
trouve, dans nos rapports, plein de prevenances.

"--Eh bien, dit Berengere en riant, ne le pleurons pas alors, et puisque
les langues sont deliees, qu'elles abusent de leur liberte.

"Vous comprenez que l'abbe Colombe et moi nous nous elevames contre
cette condamnation et nous defendimes Aurelien comme il devait etre
defendu."

Bien entendu madame Pretavoine n'avait pas communique cette lettre a
Aurelien, pas plus qu'elle ne lui avait montre celles dans lesquelles
on parlait des assiduites du capitaine de Gardilane au chateau de la
Rouvraye,--de la melancolie de mademoiselle de la Roche-Odon, et des
changements qui se faisaient en elle, sans que cependant on put dire
qu'elle etait malade,--de la belle amitie qu'elle temoignait a Sophie
Fautrel et a son enfant,--d'un voyage que le capitaine de Gardilane
avait du faire dans le Midi, et qui au moment meme du depart, avait
manque sans que Joseph, l'ordonnance du capitaine, sut pourquoi,--des
propos du monde au sujet de l'intimite de plus en plus etroite entre
cet officier et le comte de la Roche-Odon,--des visites frequentes que
celui-ci faisait au capitaine le matin, tantot chez lui, tantot sur
ses travaux, ou il allait le trouver,--des longues conversations qui
s'engageaient entre eux et dans lesquelles ils agitaient des questions
religieuses, on avait vu le comte parler avec vehemence et le capitaine
au contraire avec calme, on avait entendu quelques-unes de leurs paroles
et il etait a supposer que M. de la Roche-Odon avait entrepris la
conversion de l'officier.

Ces bruits de conversion, qui lui etaient venus de differents cotes,
avaient ete confirmes par l'abbe Colombe, en situation mieux que
personne d'etre bien renseigne a ce sujet.

"Il faut maintenant que je vous entretienne, ma bien estimable dame,
d'une affaire importante qui peut beaucoup contribuer a la gloire de
Dieu: M. le comte de la Roche-Odon a de frequents entretiens avec M.
le capitaine de Gardilane, et j'ai tout lieu d'esperer que la parole
chretienne de notre venere comte trouvera le chemin du coeur de ce bien
digne et bien excellent officier. Oh! quelle joie et quel triomphe si
l'aimable Providence nous reservait ce succes; quelle felicite! Vous
vous associerez, j'en suis certain, a nos esperances. Je dis chaque
semaine une messe et chaque jour deux chapelets a cette intention. Je
vous demande d'unir vos prieres aux notres, et d'adorer les saintes
reliques a ces fins. Nous vous accompagnons dans votre pieux pelerinage
de nos voeux et de nos prieres. Veuillez ne pas nous oublier et me
croire de coeur et d'ame, ma bien estimable dame, votre bien humble en
N.S."

C'etait chose grave, tres-grave, que ces propos, car il etait a craindre
que le comte de la Roche-Odon n'eut pas entrepris cette conversion
pousse seulement par sa foi, et qu'il y eut la-dessous quelque intention
personnelle.

Et cette intention personnelle n'etait-elle pas de pouvoir donner sa
petite-fille a cet officier lorsqu'il serait converti?

Ah! comme les journees etaient longues a Rome! Et cependant il etait
impossible de repartir avant d'avoir reussi a obtenir le titre qu'on
etait venu chercher, et aussi sans avoir gagne l'alliance de madame de
la Roche-Odon.


XVIII

Les lettres dans lesquelles on parlait a madame Pretavoine de la
melancolie de mademoiselle de la Roche-Odon, n'etaient pas tres exactes,
ou tout au moins le mot melancolie n'etait-il pas celui qui s'appliquait
a son etat; c'etait plutot gravite qui eut ete juste.

En effet, cette jeune fille, cette enfant qu'on etait habitue a voir
legere, rieuse, sautillante, disposee a se moquer des choses comme des
gens et a les prendre les uns comme les autres par le cote plaisant
ou amusant, se montrait maintenant avec les allures et la tenue d'une
personne serieuse qui reflechit et qui raisonne.

Sans doute elle n'avait pas entierement perdu son enjouement, et du
matin au soir elle n'etait pas plongee dans le recueillement et la
meditation, mais enfin le changement qui s'etait fait en elle etait
assez sensible pour frapper les indifferents, et a plus forte raison son
grand-pere.

--Pourquoi donc Berengere ne joue-t-elle plus avait demande M. de la
Roche-Odon qui, avec ses yeux de grand-pere, ouverts par la tendresse,
avait ete le premier a remarquer ce qui se passait dans sa petite-fille.

A cette question qui lui etait adressee, miss Armagh avait repondu qu'il
ne fallait ni s'etonner, ni s'inquieter de ce changement qui etait chose
naturelle.

--Il y a longtemps deja que j'attendais cette metamorphose, dit-elle,
l'enfant devient jeune fille, le papillon depouille sa chrysalide et
deplisse ses ailes d'or sous les chauds rayons d'un soleil printanier.

Malheureusement M. de la Roche-Odon n'etait pas homme a se contenter de
cette reponse poetique.

--C'est que precisement, dit-il, je ne trouve pas qu'elle deplisse ses
ailes d'or pour prendre son vol; tout au contraire il me semble qu'elle
incline son front pensif vers la terre, et que ses reflexions n'ont rien
d'aerien.

Miss Armagh avait souri comme une personne sure de ce qu'elle avance.

Mais la comte avait insiste:

--Je vous assure qu'il y a quelque chose d'etrange dans Berengere, et
qui n'est pas si naturel que vous croyez.

--Etrange, oui, je vous l'accorde, insolite; mais je vous affirme que
rien n'est plus naturel.

--Enfin je vous demande de la suivre de pres et de l'etudier. Vous savez
que j'ai toujours eu l'habitude, quand dans le milieu de la journee je
me retire chez moi, de ne pas la quitter des yeux toutes les fois que le
temps lui permet de se promener dans le jardin et dans le parc. Assis
derriere mon rideau, c'etait ma joie de la suivre du regard alors que,
petite enfant encore, elle jouait dans les allees du jardin ou qu'elle
courait sur les pelouses apres les papillons, ou qu'elle soignait
son jardin. Depuis cette epoque j'ai passe ainsi de longues heures a
l'accompagner, je la connais donc bien, et je n'avais donc pas besoin
qu'elle me parlat ou qu'elle me regardat pour savoir ce qui se passait
en elle, pour deviner ses joies et ses chagrins.

--Et vous ne les devinez plus?

--Precisement.

--La jeune fille s'enveloppe d'un voile pudique que l'enfant ne connait
pas.

--On n'enveloppe d'un voile que ce qu'on veut cacher, et je vous assure
que Berengere veut cacher quelque chose.

--Que supposez-vous?

--Est-ce qu'il y a un an, est-ce qu'il y a un mois, elle etait ce
qu'elle est maintenant? elle jouait, elle courait, elle sautait, c'etait
une biche echappee dans le parc; non-seulement elle avait la legerete,
le caprice de la biche, mais encore elle en avait les yeux doux,
limpides, effares et sauvages; n'avez-vous pas remarque comme son
regard a change et comment il a gagne en profondeur ce qu'il a perdu
en limpidite; combien souvent quand je la regarde maintenant ne
detourne-t-elle pas son visage rougissant?

--Justement, dit miss Armagh qui lorsqu'elle avait adopte une idee ne
l'abandonnait pas facilement.

--Et non, mille fois non; je ne dis pas que vous n'ayez pas raison sur
un point, et assurement il ne faut pas considerer une grande fille telle
que Berengere est maintenant avec les memes yeux que nous regardions la
petite fille; la-dessus je suis d'accord avec vous; mais il y a plus que
la metamorphose dont vous parliez.

--On pourrait l'interroger.

--Gardez-vous en bien!

--Cependant en l'interrogeant avec delicatesse et habilete...

--Je n'ai ni cette delicatesse ni cette habilete, et l'eusse-je que je
ne risquerais pas cet examen. Je vous prie donc de ne pas le tenter. Mes
questions n'avaient d'autre but que d'apprendre si vous en saviez
plus que moi. Je vois que nous en sommes au meme point et que nous ne
differons que d'appreciation. Vous avez comme moi remarque que Berengere
n'est plus ce qu'elle etait naguere.

--Assurement.

--Vous vous expliquez ce changement par des causes naturelles, moi je ne
me l'explique pas. Pour savoir qui de nous a raison je trouve inutile de
commettre une imprudence. D'ailleurs il n'y a aucune urgence a brusquer
les choses. Au contraire, il y a tout avantage a les laisser aller comme
elles vont. Tout ce que je vous demande, tout ce que j'attends de votre
sollicitude et de votre perspicacite, c'est d'etudier Berengere a la
derobee, sans vous montrer, comme de mon cote je l'etudierai moi-meme.

Ce n'etait pas seulement lorsqu'elle se trouvait ou croyait se trouver a
l'abri des regards, que Berengere n'etait plus l'enfant d'autrefois,
et ce n'etait pas seulement dans les allees du parc, alors qu'elle
reflechissait, qu'on pouvait observer les changements qui s'etaient
operes en elle, dans son caractere, dans son humeur, aussi bien que dans
sa tenue.

A table, le jeudi, quand les convives ordinaires de son grand-pere se
trouvaient reunis, ces changements se manifestaient d'une facon encore
bien plus evidente, bien plus frappante.

Maitresse toute-puissante au chateau de la Rouvraye, du jour ou elle y
etait arrivee, elle avait pris une liberte de langage qui n'est point
ordinairement celle des enfants. Sans parler a tort et a travers de
maniere a se rendre insupportable aux etrangers, elle avait l'habitude
de prendre la parole toutes les fois qu'elle avait quelque chose a dire,
et elle le faisait avec une decision, une independance, souvent meme
avec une originalite qui rejouissaient son grand-pere, en admiration, en
adoration devant elle. Dans les premiers temps, miss Armagh, elevee dans
un pays ou les enfants n'ont le droit de parler qu'avec les domestiques
dont ils font leur societe, avait ete scandalisee par cette liberte,
mais le comte ne lui avait pas permis de la reprimer, et a seize ans
Berengere etait aussi a l'aise dans la conversation qu'une femme de
vingt-cinq ans, qui a de l'esprit naturel joint l'usage du monde.

Mais depuis quelque temps elle avait perdu cette decision et cette
independance de parole; souvent elle se troublait; plus souvent elle
gardait le silence; elle etait devenue la jeune personne correcte
qu'elle n'avait jamais ete, qui se tient droite sur sa chaise, les yeux
baisses, et mange comme si elle accomplissait une ceremonie.

M. de la Roche-Odon, qui avait du temps a lui, lorsqu'il avait acheve sa
petite cotelette et son mince morceau de pain coupe carrement, s'etait
trouve en position mieux que personne de constater cette tenue, qui
ressemblait si peu a celle d'autrefois.

Etait-ce un visage antipathique qui la genait?

Etait-ce un visage sympathique qui la troublait?

Avec precaution, sans se livrer, il l'avait observee en meme temps qu'il
observait chacun de ses convives.

Assurement il n'y avait pas a chercher du cote du comte et de la
comtesse O'Donoghue, pas plus que du cote du baron McCombie; elle avait
encore, comme elle avait toujours eu, pour ces vieux amis une tendresse
expansive qui se traduisait par mille prevenances.

De meme il n'y avait pas a s'inquieter non plus de l'abbe Armand ni de
l'abbe Colombe.

L'abbe Armand l'amusait, et ses sentiments pour l'abbe Colombe etaient
ceux de toutes les personnes qui approchaient l'abbe, le respect et
l'affection.

La question d'antipathie ainsi resolue, restait celle de la sympathie.

Dieudonne de la Fardouyere, au vu de tout le monde, cherchait a lui
plaire, mais il ne paraissait point que jusque-la il eut reussi: tout au
contraire.

Elle se moquait de lui ouvertement, sans acrimonie, bien entendu, mais
tres-franchement: de sa myopie, de son lorgnon, qui ne manquait jamais
de tomber de dessus son nez, toujours juste au moment ou Dieudonne
allait faire ou dire quelque chose; de ses allures de hanneton ebloui
par la lumiere, et se cognant partout; de sa locution habituelle: "Je
vais vous en conter une bien bonne."

Assurement, celui-la n'etait pas dangereux.

De meme le marquis de la Villeperdrix ne l'etait pas davantage, et
cela pour des raisons differentes: pour sa mine grave, pour sa tenue
compassee, pour son esprit froid, enfin pour ses trente-six ans et les
rares cheveux qu'il ramenait habilement sur son front luisant. Si elle
ne se moquait pas de lui, elle etait disposee, malgre les pretentions
qu'il affichait, a le classer dans la categorie des amis respectables,
avec le comte O'Donoghue et le baron McCombie.

Et Richard de Gardilane?

Il ne fallait pas une bien grande perspicacite pour reconnaitre que
Berengere etait autre avec le capitaine de Gardilane qu'avec les
convives habituels de la Rouvraye.

Elle ne se moquait pas de lui, comme elle le faisait de Dieudonne.

Elle ne le traitait pas serieusement, ceremonieusement, comme le marquis
de la Villeperdrix.

En realite elle etait avec lui bizarre, fantasque et tres-inegale
d'humeur.

Et cela avec une mobilite etrange.

A de certains moments rieuse, expansive, familiere.

A d'autres, reservee, contrainte, mal a l'aise, rougissante.

Et toujours sans que les uns ou les autres de ces mouvements soudains
fussent motives par une cause apparente.

Elle recevait le capitaine en souriant, elle engageait une conversation
enjouee; puis tout a coup, sans qu'on put comprendre pourquoi, elle se
taisait, et personne ne pouvait lui arracher une parole.

Si encore elle avait toujours ete ainsi, mais justement il n'etait pas
bien difficile de constater a quel moment elle avait change; c'etait
peu de temps apres qu'elle avait ete marraine, avec le capitaine, de
l'enfant de cette pauvre fille.

Il y avait la un fait caracteristique et une date certaine.

L'aimait-elle?

C'etait la question qui se presentait et qui s'imposait a l'esprit du
comte.

Et c'etait precisement pour cela qu'il n'avait pas permis a miss Armagh
de proceder a cet interrogatoire dont elle avait emis l'idee.

Une pareille question ne prenait pas le comte a l'improviste.

Bien souvent il l'avait examinee depuis que sa petite-fille lui avait
ete confiee, non pas en la rapportant a telle ou telle personne, mais
theoriquement et a un point de vue general.

Que ferait-il quand elle aimerait?

Comment se conduirait-il avec elle?

Si un jour elle aimait, il ne s'opposerait certes pas a la naissance
de cet amour, et d'une main dure et jalouse il ne comprimerait pas les
premiers battements de son coeur.

Au contraire, il les ecouterait et les suivrait dans leur developpement.

Il se ferait le confident de sa fille.

Et, autant que possible, il se ferait son guide.

Elle l'aimait assez pour avoir pleine confiance en lui, elle lui dirait
tout; il l'eclairerait, et d'une main douce il la soutiendrait.

Mais alors qu'il s'etait arrete a ces idees, il n'avait pas cru que leur
realisation dut se produire de sitot.

Si Berengere aimait, ce serait plus tard, beaucoup plus tard.

Elle n'etait qu'une enfant.

Cela etait vrai alors.

Mais l'enfant avait grandi.

Seulement, ainsi qu'il arrive bien souvent, il ne l'avait pas vue
grandir, et pour lui elle etait toujours, elle n'etait qu'une enfant.

Quand il avait admis la possibilite de cet amour, il avait imagine que
Berengere toucherait alors a un age qui lui permettrait de se marier
sans le consentement de sa mere, c'est-a-dire qu'elle aurait de par la
loi le droit de faire violence a ce consentement qu'on lui refuserait,
au moyen de cet expedient qu'on appelle les actes respectueux.

Mais ce n'etait pas ainsi que les choses se presentaient, si reellement
elle aimait Richard de Gardilane.

Elle etait loin, tres-loin de sa majorite.

Et par ce fait seul il se trouvait place dans une facheuse condition
pour provoquer les confidences au sujet du capitaine.

En effet, que lui repondrait-il si elle lui confessait son amour?

Il ne pouvait pas lui dire: "Je te le donne", puisqu'il n'avait pas le
droit de consentir legalement a son mariage, et qu'elle, de son cote,
n'etait pas encore maitresse de sa volonte.

La seule personne qui en ce moment avait le droit de consentir ou de
s'opposer a son mariage, c'etait sa mere, et dans les dispositions
d'hostilite et de haine ou celle-ci se trouvait, sinon envers sa fille
pour laquelle elle n'avait guere que de l'indifference,--au moins
envers lui, comte de la Roche-Odon,--il y avait tout a craindre qu'elle
repoussat Richard par cette seule raison que ce ne serait pas elle qui
l'aurait choisi.

Cela rendait sa situation tout a fait delicate et devait lui imposer une
extreme reserve a provoquer les confidences de sa petite-fille.

En effet, parler d'amour a Berengere, c'etait implicitement reconnaitre
qu'elle pourrait aimer, et c'etait la un aveu que les circonstances
rendaient particulierement dangereux.

Si elle eprouvait un sentiment tendre pour le capitaine, il se pouvait
tres-bien qu'elle ignorat la nature de ce sentiment ou qu'elle se
refusat a se l'expliquer elle-meme.

Avec une enfant innocente et pure comme elle l'etait, cela n'etait
nullement impossible.

Et il n'etait nullement impossible d'admettre aussi que si rien ne
venait provoquer l'explosion de ce sentiment, il pouvait se maintenir
longtemps encore a l'etat vague.

Or, en gagnant du temps, ils se rapprocheraient du moment ou Berengere
pourrait se passer du consentement de sa mere.

Que par un mot imprudent au contraire on provoquat une explosion, et
immediatement ce qui etait vague devenait precis; ce qui etait calme
devenait irresistible; l'amour qui s'ignorait se changeait en une
passion exigeante; les tourments, les souffrances naissaient.

Amene a cette conclusion par l'interet bien compris de sa petite-fille,
il s'y trouvait d'autre part maintenu par des considerations d'un ordre
tout different, puisqu'elles s'appliquaient a Richard de Gardilane, et
qui avaient a ses yeux une importance considerable.

Ce qu'il eprouvait pour le capitaine, c'etait plus que de la sympathie,
c'etait de l'amitie et de l'estime; il aimait son caractere ferme, sa
nature droite, son esprit ouvert; il l'estimait pour ce qu'il
avait appris de lui et pour ce qu'il en voyait chaque jour; il lui
reconnaissait de la politesse et de la distinction; il le trouvait
beau garcon, d'une beaute virile; pour la naissance, il le savait le
descendant d'une famille dont la noblesse avait des preuves ecrites
dans l'histoire du Midi depuis plus de cinq cents ans; enfin, pour
la fortune, s'il n'avait rien ou tout au moins peu de chose pour le
present, il etait certain que deux heritages, qui lui appartenaient, le
mettraient un jour dans une belle situation.

C'etait donc un homme dont il pouvait faire son gendre, en qui il avait
toute confiance, et pres duquel il serait heureux de vivre.

Mais, malgre ces qualites reelles et solides qu'il lui reconnaissait,
malgre l'amitie et l'estime qui le poussaient de son cote, il avait
contre lui un grief qui, pour etre unique, n'en etait pas moins capital.

C'etait l'irreligion, ou plus justement l'absence de religion du
capitaine.

Pour lui, c'etait un article de foi,--son gendre devait etre catholique.

Mais de plus c'etait une exigence de son amour paternel: s'il donnait sa
fille en cette vie, il voulait avoir la certitude d'etre reuni a elle
au-dela de la mort.

Or, il ne paraissait pas que le capitaine put etre ce gendre.

Quelles etaient au juste ses croyances? le comte l'ignorait, car ils
n'avaient jamais eu d'explication precise a ce sujet; mais il etait bien
certain neanmoins que le capitaine n'avait pas la foi; jamais, il est
vrai, il ne lui etait echappe une plaisanterie contre la religion des
autres, mais jamais non plus il n'avait dit un mot montrant qu'il etait
chretien; son etat paraissait etre l'indifference, une indifference
absolue.

Mais a quoi tenait cette indifference?

Etait-elle raisonnee ou irreflechie?

C'est-a-dire etait-elle ou n'etait-elle pas guerissable?

Cette question meritait maintenant d'etre examinee et resolue, car avant
de dire: "Cet homme ne sera jamais le mari de ma fille," il fallait
savoir s'il ne serait pas digne de le devenir un jour.

Et au cas ou l'amour qui semblait couver en ce moment dans le coeur de
Berengere eclaterait, il importait de pouvoir dire ce jour-la: "Il sera
ou ne sera pas ton mari."

Enfin il importait d'autant plus imperieusement d'etre fixe a ce sujet,
que les reponses du capitaine dicteraient la conduite qu'on tiendrait a
son egard.



XIX

M. de la Roche-Odon avait longtemps balance le pour et le contre avant
de se decider a interroger le capitaine de Gardilane.

Il n'etait pas de ceux, en effet, qui jouent avec la passion,
s'imaginant dans leur superbe sagesse qu'il n'y a qu'a lui tracer des
barrages en lui disant: "Tu n'iras pas plus loin".

Il avait l'exemple de son fils, et c'etait la une lecon terrible qui se
dressait devant lui et continuellement le frappait au coeur pour lui
rappeler ce que sont et ce que font les passions.

Ce fils avait aime, et dans son amour, tout avait ete submerge, emporte:
famille, dignite, honneur.

Par plus d'un point, Berengere ressemblait a son pere: qui pouvait
savoir ce que la passion ferait d'elle le jour ou elle se serait emparee
de son coeur.

De la des hesitations, des luttes de conscience, une irresolution sans
cesse renaissante.

C'etait le bonheur de sa fille, c'etait le sien qui etaient en jeu.

Et au moment de parler, il n'osait plus ouvrir les levres.

Le present, il le voyait et il n'etait pas immediatement inquietant.

Tandis que l'avenir, il ne savait pas, il ne pouvait pas prevoir ce
qu'il serait.

Les choses trainaient ainsi, arretees un jour, remises en discussion
le lendemain, lorsqu'un entretien que M. de la Roche-Odon eut avec son
ancien notaire, le bonhomme Painel, vint leur imprimer une marche plus
rapide et determinee.

Bien que M. de la Roche-Odon eut pris Griolet pour notaire, lorsque
celui-ci avait achete la charge de Me Painel, c'etait toujours ce
dernier qu'il consultait quand il se trouvait embarrasse ou bien encore
lorsqu'il s'agissait d'une affaire importante. Sans doute Griolet
meritait toute confiance; il etait appuye et recommande par les
personnes bien pensantes de la ville; ses principes religieux etaient
connus de tous; par sa foi autant que par son habilete, il avait acquis
dans le pays une reelle autorite, et cependant... cependant c'etait a ce
vieux sceptique de bonhomme Painel, qui ne mettait jamais les pieds
dans une eglise, que M. de la Roche-Odon recourait dans les questions
delicates, c'etait a lui qu'il s'ouvrait entierement et se confessait.

Une seule fois il s'etait departi de sa regle de suivre les conseils du
vieux notaire, pour ecouter ceux du jeune, et c'avait ete dans l'affaire
de l'emprunt a madame Pretavoine, que Griolet le pressait de faire, et
dont Painel le dissuadait. Encore n'avait-il ecoute Griolet que parce
que le bonhomme Painel avait refuse de s'expliquer categoriquement, se
renfermant dans des finasseries et des sous-entendus de paysan normand.

--Madame Pretavoine, une bonne dame assurement; cependant en affaires il
n'y a pas de bonnes gens.

--N'avez-vous pas confiance en elle?

--Si les affaires se faisaient rien qu'avec la confiance, les notaires
seraient inutiles.

--Mais enfin?

--Vous la connaissez mieux que moi.

Et le vieux notaire s'etait refugie dans l'affaire elle-meme, qu'il ne
trouvait ni sage, ni prudente.

Cependant M. de la Roche-Odon sous le coup de la visite de l'aimable
Esperandieu, "huissier a Conde-le-Chatel, y demeurant rue du Pont",
avait cede aux suggestions de Griolet, mais sans l'avouer a Painel qu'il
n'avait meme pas revu pour ne pas lui dire: "Je ne vous ai pas ecoute".

Mais ce mouvement de honte n'avait pas tenu contre l'inquietude que lui
inspirait la situation de Berengere, et alors qu'il cherchait un moyen
de ne pas en arriver a une rupture avec le capitaine, il avait voulu
consulter le vieux notaire sur la question de savoir s'il ne serait pas
possible de forcer madame de la Roche-Odon a consentir au mariage de sa
fille, au cas ou celle-ci aimerait M. de Gardilane,--digne de cet amour
et de ce mariage.

Depuis qu'il n'etait plus notaire, le bonhomme Painel s'etait retire
a la campagne, dans un domaine, a une lieue de Conde; ce domaine
consistait, selon le style notarial, en une maison d'habitation edifiee
en bois et en galandage, couverte en tuiles (la vraie maison normande de
la Basse-Normandie), et d'une cour-masure plantee de pommiers. Pas de
jardin paysager, pas de pelouses, pas d'arbres d'agrement, mais un beau
tapis d'herbes a travers lequel couraient des sentiers conduisant aux
batiments d'exploitation, granges, etables, poulaillers.

Quand M. de la Roche-Odon arriva chez le vieux notaire, il trouva
celui-ci dans sa cour, une petite beche a la main, en train de gratter
le tronc d'un pommier depuis les racines jusqu'a la premiere couronne de
branches, et a faire tomber la vieille ecorce couverte de mousse et de
lichen sous laquelle grouillaient des insectes.

--Mon cher Painel, dit M. de la Roche-Odon, je viens vous faire mes
excuses; je vous ai demande un conseil et ne l'ai pas suivi; montrez-moi
que vous ne m'en voulez pas en m'eclairant aujourd'hui.

--Est-ce que madame Pretavoine vous a joue un tour? s'ecria le notaire
qui dans sa surprise trahit sa pensee interieure et ses craintes.

--Non, mon cher Painel, aucun, et ce n'etait pas de madame Pretavoine
qu'il s'agissait; mais vous m'effrayez a votre tour; quel tour
voulez-vous qu'elle me joue?

--Et dame, ma foi! je ne sais pas.

--Si, vous savez bien; vous aviez une idee, une crainte.

--Sans vouloir vous jouer un tour, elle aurait pu... dans un besoin
de fonds, transporter une partie de sa creance sur vous, et vous
comprenez...

--Puisqu'elle a voulu etre ma seule creanciere.

--Elle a pu le vouloir a un moment et elle peut avoir change d'idee
maintenant.

--Eh bien, si elle avait fait ce transport, quel danger verriez-vous?

--Que celui auquel aurait ete fait ce transport pourrait, lui, vous
jouer le tour; enfin puisque heureusement il n'en est rien, dites-moi,
je vous prie, ce qui me vaut l'honneur de votre visite, et croyez bien
que je suis tout a votre disposition.

Alors tout en se promenant dans la cour au milieu des vaches et des
poulinieres qui passaient en liberte, M. de la Roche-Odon expliqua
son affaire: lui etait-il possible, au cas ou il voudrait marier sa
petite-fille, de forcer la vicomtesse de la Roche-Odon a consentir a
ce mariage? Il savait que la loi exigeait ce consentement. Il savait
d'autre part que la vicomtesse le refuserait. Mais ce qu'il ne savait
pas et ce qu'il demandait, c'etait s'il n'y avait quelque moyen de
procedure de tourner cette double difficulte. Il etait pret a tout, meme
a un proces.

Le vieux notaire secoua la tete.

--Aucun moyen de procedure, dit-il, madame la vicomtesse de la
Roche-Odon, veuve, se trouve investie seule de la puissance paternelle,
et seule elle peut l'exercer comme elle l'entend, selon son caprice ou
son interet.

--Je ne prevoyais que trop votre reponse, mon cher Painel, et c'est
plutot par acquit de conscience que par esperance que je suis venu vous
consulter.

Et il baissa la tete, accable, desespere.

Ils s'etaient arretes dans leur marche, et le bonhomme Painel avait
profite de ce moment de repos pour tirer de la poche de son gilet
une tabatiere en corne; il l'ouvrit et se bourra le nez de tabac si
completement, qu'il ne pouvait plus respirer que par la bouche.

Alors sa vieille figure tannee et ridee prit une expression de malice.

--Je vous parlais de l'interet de madame la vicomtesse, dit-il, on
s'entend toujours avec les interets.

--Comment cela?

--Voila mon voisin, j'ai besoin de passer a travers son herbage pour
aller a la riviere: il m'en empeche et je ne peux rien contre son droit,
qu'il tient de la loi; alors je lui fais une proposition.

--Laquelle?

--Dame, je lui achete a beaux deniers comptants le droit de passer.
Madame la vicomtesse a un droit, qui est celui de consentir ou de ne pas
consentir a notre mariage; nous desirons qu'elle consente, elle refuse,
nous lui faisons une offre.

--Ah! Painel.

--Dame, monsieur le comte, ca n'est pas beau, j'en conviens, mais il y a
comme ca dans la vie bien des choses qui ne sont pas belles; un remede
n'est jamais ragoutant, et ce que je vous indique la c'est un remede. Ce
qui vous blesse, n'est-ce pas, c'est que la personne en question porte
votre nom, et que ce qui abaisse votre nom vous abaisse vous-meme. Je
comprends cela, et si j'osais, je dirais, moi, vieux roturier, que je
sens cela. Mais que voulez-vous, il ne faut pas penser a vous, il ne
faut que penser a votre petite-fille et a assurer son bonheur.

--Jamais la personne dont vous parlez n'accepterait un pareil marche.

--Vu la situation dans laquelle elle se trouve, je ne pense pas comme
monsieur le comte. D'ailleurs nous n'irions pas le lui proposer comme
ca, tout naivement. Nous commencerions par lui faire une bonne peur qui
la disposerait favorablement a ecouter toute offre, et en meme temps a
ne pas se montrer trop exigeante.

--Et vous avez dans votre arsenal une arme pour faire cette bonne peur,
comme vous dites?

--Nous l'avons.

--Et quelle est-elle?

--Un petit proces, un tout petit proces; nous attaquons la personne
susdite en destitution de tutelle.

--Comment, vous pouvez enlever la tutelle de ma petite-fille a la
vicomtesse? s'ecria M. de la Roche-Odon.

Le notaire se tapota les deux narines de maniere a faire tomber les
grains de tabac qui les obstruaient.

--Parfaitement, dit-il, et c'est bien simple; seulement cela est assez
vilain.

--Voyons, dit M. de la Roche-Odon, comment vous vous y prenez pour
enlever la tutelle a la vicomtesse?

--Tout simplement en invoquant le premier paragraphe de l'article 444 du
code civil.

--Et que dit cet article?

Le bonhomme Painel toussa au lieu de repondre, puis ensuite il se bourra
le nez de tabac; longuement, en reflechissant.

--Eh bien? demanda M. de la Roche-Odon, que ce silence inquietait.

--Je croyais que vous le connaissiez.

--Peut-etre, mais le numero par lequel vous le designez ne dit rien a
mon esprit.

--Voyons, la, franchement, monsieur le comte, vous avez fait votre
deuil, n'est-ce pas, de cette alliance, et si ce que l'on vous dit de
madame la vicomtesse vous peine, cela ne vous fache pas?

--De vous, mon cher Painel, rien ne me fachera. Cet article?

--Eh bien! cet article dit textuellement: "Sont aussi exclus de la
tutelle et meme destituables, s'ils sont en exercice, 1 deg. les gens d'une
inconduite notoire..."

--Assez, Painel; jamais je n'intenterai un proces a madame la vicomtesse
de la Roche-Odon, duquel resulterait la preuve qu'elle est d'une
inconduite notoire....

--Cependant...

--Jamais; comment voulez-vous que je deshonore la mere de ma
petite-fille?...

--Qui veut la fin...

--Non, mille fois non; quand meme cette femme devrait dissiper
entierement ce que je laisserai, j'aimerais encore mieux cela que
d'exposer ma chere enfant a ne pas pouvoir penser a sa mere sans rougir.
Vous n'avez pas reflechi a cela, Painel.

--J'ai reflechi a sauver votre fortune; d'ailleurs il me semble que le
proces en separation de corps a revele assez de choses sur la conduite
de madame la vicomtesse, pour qu'un nouveau proces ne soit pas a
craindre.

--Berengere etait alors une enfant, et elle n'a su de ce proces que le
resultat; maintenant c'est une jeune fille, et il serait impossible de
lui cacher pourquoi sa mere n'est plus sa tutrice.

--N'en parlons plus, monsieur le comte, et renoncons a mon moyen.
Cependant, je vous avoue que pour moi ce n'est pas sans chagrin. Ah!
comme nous aurions manoeuvre! Il est certain, n'est-ce pas, que le
proces en destitution de tutelle aurait emu madame la vicomtesse; tout
d'abord nous aurions obtenu cette destitution du conseil de famille,
cela est certain. En votre qualite de subroge tuteur, vous auriez
poursuivi l'homologation de cette deliberation devant le tribunal; la
madame la vicomtesse se serait defendue, car on peut bien dire, il faut
meme dire qu'elle se flatte d'avoir un jour l'administration de la
fortune que vous laisserez a sa fille, et elle n'eut jamais adhere a la
deliberation ni a l'entree en fonctions du nouveau tuteur, qui n'aurait
ete autre que vous, monsieur le comte.

--Assurement elle se serait defendue, et c'est pour cela que je repousse
votre moyen.

--Nous n'aurions pas ete jusqu'au bout du proces; mais au moment ou
l'affaire aurait ete engagee de telle sorte que madame la vicomtesse
eut bien vu qu'elle aurait ete perdue pour elle, nous aurions introduit
notre demande en consentement au mariage, et nous aurions fait notre
offre. La situation etait bien simple, et telle qu'une femme comme
madame la vicomtesse la comprenait tout de suite et se voyait battue.
Si elle refusait de consentir au mariage de sa fille, le proces en
destitution de tutelle continuait, et comme madame la vicomtesse
etait assuree d'etre destituee, c'est-a-dire de n'avoir jamais
l'administration de la fortune que vous laisserez un jour a mademoiselle
Berengere, elle reflechissait: "Vous refusez votre consentement, c'est
bien; nous attendrons notre majorite; mais pendant ce temps, si une
succession nous echoit, vous n'en verrez pas un sou, attendu que vous
ne serez plus notre tutrice; au contraire, vous consentez? alors, pour
reconnaitre ce bon procede, nous vous offrons..." Nous aurions vu ce
qu'on pouvait lui offrir.

Le bonhomme Painel etait ordinairement econome de ses paroles, et s'il
continuait ainsi a developper son plan, ce n'etait pas par amour-propre
d'auteur ni par interet purement theorique. Seulement, comme il n'osait
pas revenir en droite ligne au _jamais_ de M. de la Roche-Odon, il
prenait un detour pour montrer comment on aurait reussi. Qui pouvait
savoir si, en face de ce succes certain, ce ne serait pas le comte
lui-meme qui reviendrait sur son _jamais_?

Il se crut d'autant mieux autorise a esperer ce resultat, que le comte,
apres qu'il eut cesse de parler, resta un moment silencieux en homme qui
reflechit.

--Il est evident qu'il y a du bon dans votre idee, dit-il enfin.

--Parbleu! tout est bon.

--Non, pas tout, mais une partie.

--Et laquelle?

--Celle qui a rapport a l'offre a faire a la vicomtesse pour obtenir,
disons le mot, pour acheter son consentement au mariage de sa fille.
Elle est femme a l'accepter.

--Vous pouvez en etre sur.

--Ce n'etait pas parce que j'en doutais que je l'ai repoussee tout a
l'heure, mais parce qu'elle a quelque chose de honteux. Cependant, comme
il faut avant tout songer au bonheur de Berengere, je crois que, le
moment venu, je tenterai cette negociation.

--Qui echouera ou qui vous ruinera, si elle n'est pas appuyee par la
cessation imminente de la tutelle! Tout se tient dans mon plan. Si
madame la vicomtesse de la Roche-Odon a l'esperance de rester tutrice,
elle ne consentira pas au mariage. En effet, son calcul est bien simple,
et si vous voulez me permettre de vous l'expliquer dans toute sa
brutalite, vous allez voir qu'il n'y a pas possibilite de scinder mon
moyen. Ce calcul le voici: madame la vicomtesse se dit que si vous
mourriez demain, dans six mois, dans un an, elle administrerait la
fortune de sa fille pendant trois ou quatre ans.

--Vous comptez jusqu'a la majorite de vingt et un ans.

--Sans doute.

--N'allez pas si vite; nous faisons emanciper ma petite-fille a l'age
de dix-huit ans, et alors si nous voulons nous marier, nous offrons, en
echange du consentement de la mere, ce que vous vouliez lui proposer au
moment de la destitution de la tutelle par jugement: que cette tutelle
cesse par emancipation ou par destitution, c'est meme chose, n'est-ce
pas?

--A mon tour, je vous dis: N'allez pas si vite, monsieur le comte; vous
faites emanciper votre petite-fille a l'age de dix-huit ans, comment
cela?

--Au moyen d'une deliberation du conseil, comme la loi l'indique.

--Quelle loi?

--Mais le code.

--Jamais le code n'a permis une emancipation de ce genre.

M. de la Roche-Odon regarda le notaire d'un air stupefait.

--Jamais, monsieur le comte, jamais.

--Mais je vous affirme que moi-meme, j'ai fait emanciper un de mes
parents en proposant cette emancipation au conseil de famille, et le
jeune homme avait dix-huit ans, j'en suis certain.

--Il ne s'agit pas de l'age; votre parent, n'est-ce pas, n'avait ni pere
ni mere?

--Sans doute.

--Est-ce la le cas de mademoiselle de la Roche-Odon?

--Elle n'a plus de pere.

--Mais elle a une mere, qui exerce la puissance paternelle et qui
l'exerce seule; elle peut, cette mere, provoquer l'emancipation de sa
fille lorsque celle-ci a atteint non pas l'age de dix-huit ans, mais
simplement de quinze ans revolus; mais personne autre qu'elle ne peut
exercer ce droit; ne me parlez donc pas d'une emancipation demandee par
vous et prononcee par une deliberation du conseil de famille, ni vous ni
le conseil n'avez qualite pour cela.

M. de la Roche-Odon resta atterre; puis apres un moment d'accablement il
se revolta.

--Voyons, Painel, vous vous trompez, mon cher ami.

--Sac a parchemins! s'ecria le vieux notaire, je me trompe, moi! Venez a
la maison, monsieur le comte, et quand vous aurez lu l'article 477, vous
verrez si je me trompe.

--Mais enfin, j'ai dit a tout le monde que je ferais emanciper ma
petite-fille a dix-huit ans, me basant sur ce qui s'etait passe pour mon
jeune parent, et personne ne m'a represente mon erreur.

--Qui, tout le monde? Moi? Griolet? un magistrat? un avocat?

--Je ne sais; mais enfin plusieurs personnes que je vois.

--Ce qu'on appelle des gens du monde. Eh bien! monsieur le comte, il en
est du droit comme de la medecine; chacun croit s'y connaitre sans avoir
rien appris. On a vu administrer tel remede a une personne de ses amis,
il a reussi; alors vite on se l'administre a soi-meme dans un cas
semblable, ou qu'on estime, d'apres ses propres lumieres, etre
semblable. Le remede etait bon pour notre ami et il l'a sauve; il est
mauvais pour nous qui ne souffrons pas du tout de la meme maladie, et il
nous tue. Voila ce qui s'est passe pour vous. Vous avez fait emanciper
un mineur de dix-huit par deliberation du conseil de famille, et
vous avez conclu que tous les mineurs de dix-huit ans pouvaient etre
emancipes de la meme maniere. Voila votre erreur.

--J'ai lu la loi cent fois.

--Vous avez lu ce que vous aviez dans l'esprit et non ce que vous aviez
sous les yeux; venez la lire une cent et unieme fois avec moi et vous
verrez que je ne me trompe pas.

Il fallut que M. de la Roche-Odon se rendit a l'evidence.

--Et maintenant, dit le bonhomme Painel, vous voyez que pour obtenir
le consentement de madame la vicomtesse, il n'y a qu'un moyen, qui est
celui que je vous indiquais, une action en destitution de tutelle.

--Oui, je le vois et je le comprends; mais je ne pourrai jamais me
resigner au moyen.

--Reflechissez, monsieur le comte.

--La conscience n'a pas besoin de reflechir, mon cher Painel.



XX

Quelle deception, pour M. de la Roche-Odon!

Depuis trois annees il vivait dans l'attente de cette emancipation,
comptant les mois, comptant les jours, comptant les heures qui le
separaient du moment ou Berengere atteindrait ses dix-huit ans.

La mort en tant que mort n'avait rien d'effroyable pour lui; avec ses
idees chretiennes c'etait le simple passage de cette vie dans un monde
meilleur, ou il esperait voir le Tout-Puissant, et chanter eternellement
sa gloire; pour lui nulle horreur de l'enfer, mais seulement le profond
regret de n'avoir pas mieux servi Dieu.

Ce qui l'epouvantait, c'etait la crainte de laisser Berengere seule et
sans defense.

Avec lui s'eteignait le jugement qui avait remis Berengere sous sa
garde.

Lui mort, la vicomtesse s'emparerait de sa fille; non-seulement de
la fortune que celle-ci viendrait de recueillir, mais ce qui etait
autrement terrible, autrement effroyable, de sa personne meme, de son
esprit, de sa chair, de son ame.

Que deviendrait l'honnete et pure enfant qu'il avait elevee, au contact
de cette mere indigne?

A cote de cette question, combien petite etait celle qui s'appliquait a
la fortune?

Berengere, fletrie par les exemples qu'elle aurait sous les yeux,
exposee a tous les dangers, a toutes les corruptions, a toutes les
seductions!

Berengere devenue un sujet a exploiter entre les mains cupides et
ambitieuses de sa miserable mere!

Cette image qui se dressait devant lui le rendait lache.

Mariee par cette femme!

Sa vie sacrifiee, sa purete ternie, son honneur perdu, sa foi menacee!

Elle resisterait, oui, elle combattrait courageusement, mais quelle
lutte, quelles souffrances elle aurait a supporter, la chere mignonne,
quels supplices et quelles hontes!

Et pour que tout cela n'arrivat pas, il suffisait qu'il put vivre
jusqu'au jour ou les dix-huit ans de sa fille seraient accomplis.

Alors il exagerait les precautions deja si meticuleuses qu'il avait
adoptees.

Un jour il diminuait de quelques grammes sa portion de pain, se figurant
qu'il avait trop mange; le lendemain il ajoutait un legume a sa
cotelette, se demandant si ce n'etait pas la faiblesse qui avait cause
le malaise dont il avait souffert.

Pour l'affaire la plus importante, il n'eut pas retarde son coucher ou
son diner de dix minutes.

Et il eut traite en ennemi quiconque l'eut fait mettre en colere.

S'il avait accepte les propositions de madame Pretavoine, c'avait ete
malgre les conseils de Painel, et aussi malgre sa propre repugnance,
pour se debarrasser des tracas journaliers qui troublaient sa digestion
et son sommeil.

Et cela non pour mieux dormir ou pour mieux manger, mais pour se garder
en bonne sante, en eloignant de lui tout ce qui pouvait deranger la
regularite de sa vie.

Et a sa priere du matin ainsi qu'a celle du soir, il en ajoutait une
speciale qu'il avait composee pour demander a Dieu de prolonger ses
jours jusqu'au moment decisif: "O mon Dieu! envoyez-moi sur cette terre
toutes les souffrances physiques et morales, humiliez-moi, frappez-moi
dans ce qui m'est le plus agreable et le plus doux, mais, je vous en
supplie, laissez-moi vivre assez pour sauver mon enfant."

Pendant trois annees il avait tout ramene a cette esperance.

Et voila que tout a coup la parole du vieux notaire la demolissait
brusquement.

Il tombait dans le vide.

Etait-ce possible?

Et bien qu'il eut lu le code avec le bonhomme Painel, il voulut le
relire encore en rentrant a la Rouvraye.

--Art. 477. Le mineur reste sans pere ni mere, pourra aussi, mais
seulement a l'age de dix-huit ans accomplis, etre emancipe, si le
conseil de famille l'en juge capable.

"Sans pere _ni_ mere," le texte etait formel.

Comment n'avait-il pas vu ce _ni_ toutes les fois qu'il avait lu cet
article?

Mais non, l'esprit plein de son idee d'emancipation, il n'avait prete
attention qu'aux dix-huit ans.

Pour lui tout avait ete dans cette date, sur laquelle il avait bati son
systeme et arrange l'avenir de sa fille.

Parmi les personnes auxquelles il avait parle de son projet, il en
etait cependant qui etaient en etat de lui en montrer l'inanite et
l'absurdite.

Comment ne l'avaient-elles pas fait?

Il voulut s'en expliquer avec le president Bonhomme de la Fardouyere.

Il savait comme tout le monde le cas qu'on devait faire des
connaissances et de l'intelligence du president, mais enfin c'etait un
homme du metier.

Le president eut une reponse simple et digne, comme il en avait toujours
d'ailleurs.

--Est-ce qu'un homme comme moi se permet de presenter des objections a
un homme comme vous? sans doute j'ai ete surpris de vous entendre dire
que vous emanciperiez mademoiselle Berengere a dix-huit ans, mais je ne
laisse jamais paraitre ma surprise; d'ailleurs en y reflechissant je
me disais qu'il y avait sans doute accord entre vous et madame la
vicomtesse a propos de cette emancipation, qui s'opererait par la
declaration de la mere; l'usufruit legal au profit des pere ou mere
cessant lorsque l'enfant accomplit ses dix-huit ans, je ne voyais
pas quel interet madame la vicomtesse pouvait avoir a differer cette
emancipation, puisque, d'autre part, elle n'a pas la garde de sa fille.

Un accord entre lui et la vicomtesse, c'etait la assurement ce que
chacun avait pense en l'entendant parler d'emancipation.

Malheureusement cet accord n'existait pas, et il n'etait meme pas
possible, au moins a l'amiable.

Maintenant, il etait bien certain qu'il n'y avait qu'un moyen pour
emanciper Berengere et la soustraire a sa mere, au cas--probable,
d'ailleurs,--ou il mourrait avant qu'elle eut atteint sa majorite.

Ce moyen, c'etait celui que la loi lui mettait sous les yeux chaque fois
qu'il ouvrait le code pour relire le chapitre de l'_Emancipation_. "Le
mineur est emancipe de plein droit par le mariage."

Cela etait clair et precis.

Sur sa fille mariee, la vicomtesse ne pouvait rien, pas plus sur sa
personne que sur sa fortune.

Par le mariage, Berengere etait donc sauvee; mais elle ne pouvait l'etre
que par le mariage.

Il fallait qu'il la mariat.

Et il n'y avait pas de temps a perdre pour faire ce mariage, puisque
d'un jour a l'autre, le lendemain peut-etre, la mort pouvait le frapper.

Il est vrai que pour ce mariage, de meme que pour l'emancipation, le
consentement de la mere etait indispensable, mais on s'arrangerait pour
qu'elle ne le refusat pas, c'est-a-dire qu'adoptant l'idee du vieux
notaire, on l'acheterait.

Mais ou etait-il, le mari digne de ce choix?

Celui qu'elle pouvait aimer?

Celui qui la protegerait et qui assurerait son bonheur?

Car cette necessite d'un mariage immediat, determinante pour lui,
grand-pere, ne serait d'aucun poids sur une jeune fille de dix-huit ans
telle que Berengere. Assurement, ce ne serait pas parce qu'il faudrait
qu'elle se mariat qu'elle accepterait un mari; ce serait parce qu'elle
aimerait l'homme qu'on lui proposerait.

Et quel homme pouvait-elle aimer? Un seul: Richard de Gardilane.

C'etait ainsi que M. de la Roche-Odon avait ete, par la seule force des
circonstances, ramene au capitaine, et dans des conditions telles, qu'il
devait souhaiter maintenant que le capitaine aimat sa petite-fille et
que celle-ci aimat le capitaine.

Une seule chose restait inquietante: la religion du capitaine.

Et cette inconnue, il fallait maintenant l'examiner au plus vite.



XXI

C'etait chose assez delicate pour M. de la Roche-Odon que d'aller
confesser M. de Gardilane.

Heureusement il avait pris en ces derniers temps l'habitude de faire au
capitaine de frequentes visites, soit chez lui, soit a son bureau des
casernes; et par la se trouvait epargne l'embarras de se presenter de
but en blanc sans avoir une raison ou un pretexte.

De raison ou de pretexte, il n'en avait pas besoin; il venait comme a
l'ordinaire, pour rien, pour le plaisir.

Il ne lui fallait qu'une occasion.

Mais il en etait de lui comme des amants jeunes et timides qui ne
trouvent jamais bonne l'occasion qui se presente, tant ils ont peur de
perdre la femme qu'ils aiment passionnement. Cette occasion, ils n'osent
la faire naitre, il faut qu'elle s'impose a eux, et encore bien souvent
la repoussent-ils.

Ce fut ainsi qu'il alla trois ou quatre fois chez le capitaine,
parfaitement decide a parler en quittant la Rouvraye, et cependant
revenant a la Rouvraye sans avoir rien dit de ce qu'il avait
laborieusement prepare, ingenieusement combine, savamment arrange.

En route, il disposait son plan: il disait ceci, et puis cela; c'etait
bien simple; le capitaine serait force de repondre; il prevoyait ses
repliques.

Il arrivait brave et decide:

--Bonjour, mon cher ami.

Le capitaine s'inclinait.

--J'ai voulu vous voir pour...

Le capitaine fixait sur lui son regard clair et franc.

Et justement la franchise de ce regard troublait le comte; etait-il
honnete de tendre un piege a ce loyal garcon?

--J'ai voulu vous voir pour... vous serrer la main, vous allez bien,
n'est-ce pas?

--Mais, parfaitement; et vous-meme, monsieur le comte, et mademoiselle
Berengere?

--Tres-bien, je vous remercie; est-ce que vous avez remarque quelque
chose d'insolite dans Berengere?

--Qui peut vous faire croire?

--Il m'a semble que vous m'adressiez votre demande d'un ton singulier.

C'etait au tour du capitaine de se troubler: il hesitait; il cherchait
des paroles et les pesait.

--Elle m'a paru un peu plus serieuse que de coutume, comme si quelque
chose la preoccupait.

--Ah! vous voyez bien.

--Cependant en bonne, en tres-bonne sante; rose, fraiche, charmante.

Et l'on parlait de Berengere; si bien qu'il n'etait pas possible
d'aborder la question religieuse.

Le rapport entre les deux sujets eut ete trop direct et le capitaine eut
pu avoir des soupcons.

Il valait donc mieux attendre et remettre au lendemain.

Un matin qu'il etait venu de bonne heure, plus decide encore que les
jours precedents, il trouva le capitaine dans son cabinet de travail en
train d'ecrire un ordre presse qu'un entrepreneur attendait, et, pour
passer le temps, il se mit a regarder les uns apres les autres les
livres qui etaient entasses ca et la sur la table, sur des chaises et
meme sur l'appui des fenetres.

Pendant ce temps, le capitaine acheva sa besogne, et, ayant congedie
l'entrepreneur, il vint vers le comte en s'excusant.

--Ce sont la vos lectures ordinaires? demanda M. de la Roche-Odon, qui
dans ces livres avait enfin trouve l'occasion si longtemps cherchee.

--Vous voyez.

--Il y a de tout?

--Ah! certes, non. En dehors de ce qui touche a l'art militaire, je ne
lis guere que des livres d'histoire et de litterature.

--Des recits historiques, des memoires, des vers, des romans?

--Justement.

--Pas de livres philosophiques?

--Non.

Le comte hesita un moment.

--Pas de livres religieux? demanda-t-il enfin assez timidement.

--Pas davantage.

--Pourquoi?

Le moment etait decisif.

Et ce n'etait pas seulement pour M. de la Roche-Odon, c'etait encore et
tout aussi bien pour le capitaine.

En posant sa question, M. de la Roche-Odon pensait a Berengere.

Et, en pesant sa reponse, c'etait aussi a Berengere que le capitaine
pensait.

Tous deux en etaient ainsi arrives au meme point, le pere et l'amant.

M. de la Roche-Odon avait conscience que ce mot si court qu'il venait de
lancer apres l'avoir tant de fois retenu, "pourquoi," allait decider le
bonheur, l'honneur, peut-etre meme la vie de sa fille.

Et, de son cote, le capitaine sentait que son amour, que son bonheur
etaient en jeu, dependant de la reponse qu'il allait faire.

--J'ai peu de temps a moi pour les etudes serieuses qui ne se rapportent
pas directement a mon metier, dit-il apres une longue hesitation.

--Ces volumes de poesie, ces romans?

--Ces lectures sont un delassement, non un travail.

M. de la Roche-Odon comprit que le capitaine cherchait a ne pas
repondre, et il eprouva un moment d'hesitation.

Mais il etait trop engage maintenant, trop avance pour reculer.

--Le travail, c'est ce qui nous ennuie, n'est-ce pas? dit-il en
souriant.

--Oh! certes non! en tous cas, pas pour moi; ainsi, je vous assure que
les choses de mon metier me plaisent et que je les aime; neanmoins,
quand je m'en occupe, elles sont un travail pour moi, et elles en sont
si bien un que je ne suis plus en disposition d'en accepter un autre
quand je les abandonne; c'est ce qui explique la presence de ces livres
dans mon cabinet; ils remplacent pour moi les distractions du cercle ou
du cafe.

Le capitaine etait decide a ne pas repondre; mais, de son cote, le comte
etait decide aussi a aller jusqu'au bout de son interrogatoire.

Alors quittant le ton degage qui d'ailleurs ne convenait ni a son age ni
a son caractere, il redevint lui-meme:

--Mon cher capitaine, dit-il d'une voix grave, vous savez quelle est
mon estime pour vous, quelle est mon amitie, si vous ne les avez pas
devinees je tiens a vous affirmer qu'elles sont grandes, tres-grandes,
plus je vous vois, plus je m'attache a vous, et bien souvent j'ai
regrette que vous ne soyez pas mon fils.

Le capitaine se sentit perdu; il balbutia quelques paroles de
remerciement.

--Je pense, j'espere que de votre cote, vous ressentez pour moi
quelques-uns des sentiments que j'eprouve pour vous, continua M. de la
Roche-Odon, et, si je m'en rapporte a nos relations, il est bien certain
qu'il existe entre nous une reelle sympathie, non-seulement de coeur,
mais encore d'esprit. Cependant il y a un point sur lequel nous ne nous
sommes jamais expliques. Je veux parler de nos idees religieuses. Quand
je dis que nous ne nous sommes pas expliques, c'est une mauvaise facon
de m'exprimer, car il n'est pas necessaire que je vous fasse une
profession de foi pour que vous sachiez quelles idees sont les miennes.

Comme le capitaine ne repliquait rien, le comte insista:

--Cela est vrai, n'est-ce pas?

--Assurement, et d'une telle evidence, que je ne croyais pas avoir
besoin de repondre a votre interrogation.

--Il vaut toujours mieux s'expliquer.

--Je connais et j'admire votre foi.

--Eh bien! mon cher ami, je voudrais en dire autant de vous; je ne
connais pas vos croyances, je ne sais pas ce qu'elles sont et ne sais
meme pas si vous en avez. Dans la conversation et dans les relations de
la vie, je vous ai toujours vu d'une tolerance parfaite pour les
idees des autres, les respectant en tout; et les quelques paroles de
scepticisme ou de raillerie qui vous ont quelquefois echappe etaient
si benignes, que je me demande ce qu'il faut penser de vous, ou, pour
parler franchement, je vous le demande.

Cette fois il n'y avait plus moyen de s'echapper, il fallait repondre.

Ce fut le coeur serre et la voix presque tremblante que le capitaine fit
sa reponse:

--Il me semble que precisement cette tolerance parlait pour moi.

--Comment cela?

--Qui dit croyant dit absolu dans sa foi, convaincu de l'excellence de
cette foi et plein de mepris pour les erreurs des autres.

--Ah! mepris!

--Pitie, si vous voulez.

--Pas toujours; je vous assure que quant a moi je n'ai ni mepris ni
pitie pour les idees qui ne sont pas les miennes; mais il ne s'agit pas
de moi, il s'agit de vous; ainsi votre tolerance est de l'indifference?

--Il me semble qu'il faut tout comprendre et tout admettre, la foi aussi
bien que l'incredulite.

--C'est la ce que j'appelle l'indifference religieuse.

Le capitaine garda le silence, fort embarrasse, encore plus emu.

S'il avait eu plus de liberte d'esprit il aurait remarque que M. de la
Roche-Odon n'etait pas moins emu que lui, et il aurait ete bien certain
que ces questions n'etaient point dictees par une vaine curiosite.

M. de la Roche-Odon continua:

--Il y a deux especes d'indifferences; on est indifferent en matieres
religieuses parce qu'on est entraine par les affaires ou les plaisirs de
la vie, de sorte qu'on n'a pas le temps de penser a Dieu; ou bien on est
indifferent parce qu'on rejette la religion comme inutile ou nuisible;
laquelle de ces indifferences est la votre?

Comme le capitaine ne repondait pas, car il ne pouvait le faire avec
sincerite qu'en s'exposant a perdre Berengere, tant la situation etait
grave maintenant et tant les paroles avaient d'importance, M. de la
Roche-Odon poursuivit:

--Bien que nous n'ayons jamais echange nos idees a ce sujet, j'ai peine
a croire qu'un homme tel que vous considere les idees religieuses comme
inutiles ou nuisibles.

C'etait une main que le comte lui tendait, il la saisit, et voyant qu'il
n'avait plus a repondre par un oui ou non il voulut faire un effort pour
sauver la situation.

Car il n'y avait pas a esperer que le comte lui permit de s'echapper:
cet entretien etait voulu et prepare; M. de la Roche-Odon lui faisait
subir un examen de conscience, et il ne s'arreterait assurement dans son
interrogatoire que quand il aurait obtenu tout ce qu'il s'etait promis
d'apprendre.

Dans ces conditions il fallait donc renoncer a des echappatoires qui
n'etaient ni dignes, ni meme habiles, et mieux valait s'expliquer sinon
completement au moins bravement et en faisant soi-meme la part du feu.

--Je suis si eloigne de considerer les idees religieuses comme inutiles
ou comme nuisibles, que ce qui me parait le plus grave dans la crise que
notre epoque traverse, c'est l'affaiblissement et la disparition de ces
idees.

--Jamais elles n'ont ete plus vivaces.

--Je ne pense pas comme vous sur ce sujet, et en voyant la religion
chretienne perdre une part de son influence sur l'homme, en la voyant
aujourd'hui telle qu'elle est demeuree, se mettre en lutte ouverte avec
la societe moderne telle que celle-ci est devenue; je me demande avec
inquietude ce qui resultera de cette lutte. Et la question est d'autant
plus serieuse que ni la science ni la philosophie ne prennent la place
laissee vide par la religion. Ce qui disparait n'est pas remplace, et
quand le soleil qui eclaira le monde pendant de longs siecles s'eteint,
je m'effraye en ne voyant pas de phares s'allumer. J'aurais voulu que
la philosophie (bien entendu je parle d'une science nouvelle) suivit
l'humanite sur les hauteurs libres ou celle-ci est parvenue, et en lui
montrant d'une main la route parcourue, lui indiquat de l'autre le but
a atteindre. Et c'est justement parce que je n'apercois nulle part ce
guide, que je me desinteresse de questions qui, pour moi, sont en ce
moment insolubles. De la ce que vous appelez mon indifference. De la
surtout ma tolerance; elle est d'autant plus grande que j'admire, que
j'envie ceux qui croient.

C'etait en hesitant, en parlant lentement, en cherchant ses mots, que
le capitaine avait fait cette reponse qu'il avait maintenue, avec grand
soin, dans des termes vagues.

Qu'allait dire le comte?

Non pas l'ami, mais le catholique fervent?

N'etait-ce pas une insulte a sa foi?

Berengere etait-elle perdue?

Serait-elle jamais sa femme?

Il avait parle les yeux dans ceux du comte, epiant, suivant l'effet
produit par chaque mot, par chaque phrase.

A sa grande surprise, le visage de M. de la Roche-Odon qui s'etait tout
d'abord contracte sous une impression assurement penible et peut-etre
meme repulsive, s'etait peu a peu eclairci.

Lorsque le capitaine eut cesse de parler, M. de la Roche-Odon demeura
pendant assez longtemps silencieux, la tete penchee sur la poitrine,
absorbe dans le recueillement et dans la reflexion.

Que se passait-il en lui?

Ses premieres paroles allaient etre certainement un jugement.

Lequel?

L'angoisse du capitaine etait cruelle; des gouttes de sueur roulaient
sur son front.

Tout a coup M. de la Roche-Odon releva la tete, et, tendant la main
au capitaine par un mouvement qui calma instantanement l'anxiete de
celui-ci:

--Mais vous etes une ame religieuse! s'ecria-t-il. Vous m'auriez repondu
que Dieu etait une hypothese dont votre raison n'avait pas besoin, que
j'aurais ete desole. Mais grace au ciel, il n'en a pas ete ainsi. Vous
sentez, vous reconnaissez la necessite de la foi.

Ce n'etait pas tout a fait cela que le capitaine avait dit, il s'en
fallait meme de beaucoup, mais il ne souleva pas de contestation.

--Comment avez-vous ete eleve? demanda le comte, chretiennement?

--J'ai recu l'instruction religieuse qu'on donne au college.

--C'est bien cela. Et depuis, n'est-ce pas, vous n'avez pas etudie notre
sainte religion?

--Non, pas particulierement.

--Eh bien, mon cher ami, cette lumiere que vous demandez, elle est dans
votre ame, et il suffit d'une etincelle pour allumer le flambeau de la
foi qui vous guidera.

Cette fois il n'eut pas ete loyal de laisser croire au comte qu'il avait
exprime la verite; le capitaine secoua donc la tete par un geste de
denegation.

--Vous ne la voyez pas, cette lumiere, s'ecria M. de la Roche-Odon, mais
je me charge de vous la montrer, le voulez-vous?

Le capitaine hesita un moment, mais il n'eut pas la force de repousser
la proposition du comte.

--Volontiers, dit-il.



XXII

Volontiers!

Ce mot n'etait pas bien exact.

En effet, ce ne pouvait pas etre de bonne volonte qu'il acceptait cette
proposition, alors qu'il la savait inutile, et quand il comprenait quels
dangers elle pouvait amener.

Que M. de la Roche-Odon s'imaginat, dans son zele et dans son amitie,
qu'il pourrait ramener le capitaine a la pratique de la religion
chretienne, cela s'expliquait et se comprenait jusqu'a un certain point.

Convaincu de l'excellence de cette religion, le comte etait persuade,
comme tous ceux qu'une foi ardente enflamme, qu'il n'y a qu'a demontrer
l'excellence de cette religion pour convertir les esprits qui
jusqu'alors sont restes plonges dans l'ignorance;--quand le capitaine
saurait, il croirait; quand il croirait, il pratiquerait: cela se tenait
et s'enchainait logiquement.

Mais le capitaine, qui se connaissait, savait parfaitement a l'avance
que la parole du comte serait impuissante et qu'elle n'amenerait aucun
changement dans ses idees.

De ces entretiens demandes par M. de la Roche-Odon, il ne pouvait donc
sortir que des luttes et finalement sans doute une rupture; car il
serait oblige, sous peine de deloyaute, de repondre aux arguments du
comte, et il ne pourrait pas le faire en se maintenant dans les termes
vagues qu'il venait d'employer. Il se reprochait de n'avoir pas ete plus
affirmatif. Continuer ce systeme serait une lachete dont il se sentait
incapable. Sans doute il ecouterait respectueusement le comte, il le
laisserait parler tant que celui-ci voudrait, il repondrait meme a ses
arguments, en les discutant avec la plus grande moderation, mais enfin
il arriverait une heure ou il faudrait bien que toutes ces discussions
se resumassent dans un mot, et ce mot il devrait le dire sincere et
precis, quoi qu'il put en resulter.

Alors le reve s'evanouirait pour faire place a la triste realite.
Berengere serait perdue. Car il n'y avait pas a esperer que M. de la
Roche-Odon consentit jamais a donner sa petite-fille en mariage a un
homme qui ne croyait pas. Son irritation serait d'autant plus vive
que, pendant un certain temps, il se serait complu dans ses idees de
conversion: antipathie religieuse, griefs personnels, esperance dechue,
amour-propre blesse, tout se reunirait pour amener une rupture que rien
ne pourrait empecher.

Il est vrai qu'un mot, un seul, aurait pu prevenir cette rupture, mais,
helas! ce mot il lui etait impossible de le prononcer; c'eut ete une
indigne tromperie envers le comte et envers Berengere, une lache
hypocrisie envers soi-meme.

Il ne pouvait pas croire par ordre, ni meme par amour, et ne croyant
pas, il ne pouvait pas dire qu'il croyait, meme pour obtenir Berengere.

C'etait la une fatalite de leur situation, en presence de laquelle il se
trouvait desarme et impuissant.

Et il se reprocha sa faiblesse et sa faute, qui avaient ete d'autant
plus grandes qu'au moment meme ou il avait reconnu qu'il etait attire
vers Berengere par un sentiment plus vif que la sympathie, il avait
nettement vu ce qu'il adviendrait de cet amour.

Il avait alors fait son examen de conscience, et sous le saule pleureur
de son jardin, au bord de la riviere, il avait passe toute une soiree a
suivre les caprices de son imagination qui, s'envolant par-dessus les
prairies noyees dans les vapeurs de la nuit, etaient retournees a la
Rouvraye aupres de Berengere. C'etait la qu'il s'etait avoue quelle
impression profonde cette charmante enfant avait produite sur son coeur.
C'etait la qu'il s'etait dit qu'elle serait une femme delicieuse.
C'etait la enfin qu'il avait admis pour la premiere fois l'idee du
mariage a laquelle, jusqu'a ce jour, il n'avait jamais pense. Mais ne se
faisant aucune illusion, il avait sincerement reconnu qu'il ne pouvait
etre le mari de Berengere et qu'entre elle et lui, il y aurait toujours
un abime.

Il se rappelait parfaitement le mouvement de colere qui, a ce moment,
l'avait agite, et il voyait encore la place, dans la riviere, ou il
avait jete son cigare.

Cependant, bien qu'il eut mesure la profondeur de cet abime, il s'etait
laisse entrainer par cet amour naissant; au lieu de l'etouffer d'une
main vigoureuse, il l'avait caresse; au lieu de fuir Berengere, il
l'avait recherchee, et il s'etait hypocritement demande si c'etait
vraiment une folie d'aimer cette jeune fille; les raisons _raisonnables_
tirees de la situation du comte et surtout de ses croyances lui avaient
repondu: "Oui"; les raisons _sentimentales_ lui avaient repondu: "Non."
Et c'etait seulement a celles-la qu'il s'etait arrete, repoussant les
autres, ne les ecoutant pas. Il avait vu l'avenir rempli de luttes et de
souffrances, et neanmoins il avait accepte cet avenir, se disant qu'il
lutterait, qu'il souffrirait, mais au moins qu'il vivrait.

Et il avait vecu, delicieusement vecu, aimant Berengere, aimant son
amour,--ne demandant rien, heureux du present et fermant les yeux a ce
qui pourrait se produire le lendemain.

Ce lendemain etait arrive et maintenant il fallait mourir.

Eh bien, il mourrait!

S'il avait ete hypocrite avec lui-meme, au moins ne le serait-il pas
avec les autres.

Il ne pouvait devenir le mari de Berengere que par le mensonge et la
tromperie; il ne mentirait point, il ne tromperait point, et s'il
n'obtenait pas pour femme celle qu'il aimait, au moins il l'aurait
aimee, il l'aimerait toujours pour la joie de l'aimer, loin d'elle, sans
qu'elle sut meme qu'elle etait aimee, qu'elle etait adoree.

Desormais il n'aurait plus que quelques journees pour la voir; sa seule
faiblesse serait de prolonger ces journees, et l'engagement qu'il venait
de prendre avec M. de la Roche-Odon aurait au moins cela de bon qu'il
pourrait jouir encore de quelques semaines d'intimite avec Berengere, de
quelques mois peut-etre.

Il n'y avait aucune indelicatesse a laisser M. de la Roche-Odon
developper longuement son enseignement, et a ecouter patiemment les
developpements de ses lecons; cela ne pouvait qu'etre une satisfaction
pour le comte.

Ce qui serait indelicat, ce qui serait criminel, ce serait de profiter
de ces dernieres journees d'intimite pour chercher a plaire a Berengere
et pour tenter d'accentuer dans un sens plus passionne les sentiments de
tendresse qu'elle lui temoignait; mais cela il ne le tenterait point, il
ne le ferait point.

Puisqu'il ne pouvait pas devenir son mari, puisqu'il ne voulait pas
essayer de se faire aimer d'elle, a quoi bon provoquer cette tendresse
et la developper? Pourquoi lui preparer des regrets et des chagrins?
C'etait assez qu'il souffrit seul, et seul il souffrirait.

Cette pensee de prolonger ainsi leur intimite l'empecha, lorsqu'il s'y
fut arrete, de regretter le "volontiers" par lequel il avait repondu a
la proposition du comte, et peu a peu, detournant les yeux de ce
qui arriverait fatalement dans l'avenir, il s'attacha d'autant plus
ardemment au present, qu'il le sentait, qu'il le savait plus fragile.

Malgre tout, cet entretien s'etait encore moins mal termine qu'il ne
l'avait craint, quand il avait vu ou tendait l'interrogatoire du comte.

La rupture immediate qu'il avait pressentie et qu'il avait cru certaine
ne s'etait point accomplie. C'etait quelque chose, cela, et meme
une grande, une tres grande chose. Il avait du temps devant lui.
Qu'arriverait-il pendant ce temps de grace? C'eut ete folie d'esperer le
mieux, mais il ne fallait pas non plus croire au pire. Il attendrait; il
verrait, et chaque jour il se dirait le mot de ceux qui ne peuvent pas
desesperer: "Qui sait?"

De son cote M. de la Roche-Odon trouvait que cet entretien avait mieux
tourne qu'il ne l'avait cru en l'engageant.

Sans doute il etait desole de la confession du capitaine.

Mais enfin, lorsqu'il avait decide de risquer cet interrogatoire,
il avait craint des reponses plus mauvaises que celles qu'il avait
obtenues.

Si le capitaine ne croyait pas, il n'etait nullement prouve qu'il ne
croirait pas un jour.

Entraine par les exigences de la vie, il avait oublie les principes
religieux de sa jeunesse.

D'ailleurs, par quelle instruction avaient-ils ete developpes, ces
principes? Par celle qu'on recoit dans les colleges. Et justement le
comte n'avait aucune confiance dans cette instruction; n'avait-il
pas entendu dire sur tous les tons que l'universite ne fait que des
incredules ou des indifferents? Ce resultat avait ete obtenu pour M.
de Gardilane, qui ne se trouvait pas ainsi tout a fait responsable de
l'etat present de sa conscience.

Le college avait commence l'indifference, le monde, les mauvais
exemples, les mauvaises lectures l'avaient achevee.

C'etait la marche ordinaire des choses, mais elle ne l'avait pas
conduit, comme cela arrive trop souvent, jusqu'a l'irreligion et
l'incredulite absolues.

Il avait dit, a la verite, un mot bien grave sur la religion chretienne,
"qui, telle qu'elle est demeuree, se trouve en lutte avec la societe
telle que celle-ci est devenue."

Mais il ne fallait pas attacher trop d'importance a cette parole,
puisque justement il ne savait pas ce qu'etait cette religion dont il
parlait legerement.

Au fond de l'ame se trouvait le sentiment religieux, et pour le moment
cela suffisait; lorsque ce sentiment serait developpe par l'instruction,
il arriverait tout naturellement au catholicisme: il ne pouvait pas en
etre autrement.

Au moins telle etait la conviction de M. de la Roche-Odon.

D'ailleurs il comptait sur un auxiliaire tout-puissant dans la tache
qu'il assumait--l'amour.

Si le capitaine n'avait pas vu le but auquel tendait le comte, il le
verrait certainement un jour, et alors il comprendrait comment il
pouvait obtenir Berengere.

Ce jour-la l'indifference serait vaincue, et si l'instruction etait
alors assez avancee, la conversion se produirait immediatement, non
par interet, mais par elan sympathique, par communaute d'idees, par ce
sentiment qui est l'essence meme de l'amour et qui fait que nous voyons
ce que voit la personne aimee, que nous croyons ce qu'elle croit, que
nous aimons ce qu'elle aime.

Les esperances de M. de la Roche-Odon furent si vives, sa confiance dans
une heureuse conclusion s'etablit si fermement qu'il crut pouvoir
faire part de son projet a Berengere,--au moins en ce qui touchait la
conversion du capitaine, et sans lui rien dire, bien entendu, de ce qui
resulterait de cette conversion. A ses yeux, cette explication aurait
l'avantage d'empecher Berengere de chercher ce qui motivait leurs
entrevues frequentes et leurs longs entretiens.

Aux premieres paroles de son grand-pere elle se troubla et palit; mais
peu a peu elle se remit.

--Et tu as bon espoir de reussir? demanda-t-elle, avec un leger
tremblement de voix qui trahissait son emotion interieure.

--Sans doute; cependant je ne peux rien affirmer, et ce serait aller
trop vite et trop loin de considerer cette conversion comme accomplie:
il faut attendre.

--Ce serait un grand bonheur.

--Un grand bonheur, assurement, et que je souhaite de tout mon coeur.



XXIII

Grande avait ete la surprise de Berengere en entendant son grand-pere
lui parler du capitaine et de ses projets de conversion a l'egard de
celui-ci.

Qui avait suscite ces projets?

Comme tous les enfants malheureux, et elle avait ete horriblement
malheureuse pendant sa premiere jeunesse, Berengere avait pris
l'habitude de ne jamais laisser passer une question qui la surprenait
sans lui chercher une explication ou tout au moins une raison.

Combien de fois, alors qu'elle vivait pres de sa mere, avait-elle devine
ainsi d'etranges choses qui n'etaient pas de son age et que cependant,
par une sorte d'intuition mysterieuse, elle comprenait: terrible
education qui, par bonheur pour elle, avait ete interrompue au moment ou
elle menacait de devenir pernicieuse.

Suivant cette habitude, elle se mit donc a analyser le projet de son
grand-pere et a s'en demander le pourquoi.

Assurement ce n'etait pas l'esprit seul de proselytisme qui lui avait
donne naissance: malgre sa foi militante, M. de la Roche-Odon vivait
aupres des gens en respectant leurs croyances ou en tolerant leurs
erreurs sans chercher a les convertir. C'etait plutot l'esprit de
tolerance que l'esprit de conversion qui animait son grand-pere, et s'il
prechait sa foi, c'etait plutot par l'exemple que par la parole.

D'ailleurs puisqu'il avait jusqu'a ce moment accepte les idees de
Richard (quand elle pensait au capitaine, elle disait Richard tout
court, et non le capitaine ou M. de Gardilane), il n'etait pas
admissible que tout a coup il voulut ainsi changer ces idees, sans avoir
une raison puissante pour le faire.

Cela n'etait point un fait de son caractere.

Il avait obei a une raison.

Laquelle?

C'etait cette raison qu'elle voulait chercher et trouver.

Une seule se presentait a son esprit, mais si elle etait fondee, elle
etait terrible pour elle.

Son grand-pere avait donc devine son secret?

A cette pensee, elle fut prise d'une douloureuse confusion et d'une
grande honte.

On savait qu'elle aimait Richard.

Ce "on" etait a la verite son grand-pere, mais neanmoins cela etait
terrible.

Elle s'etait donc trahie?

Comment?

Quand?

C'etait a peine si elle avait ose s'avouer a elle-meme ses sentiments
vrais, et encore n'y avait-il pas longtemps qu'elle l'avait fait en
toute sincerite, ayant trouve toujours jusque-la des explications plus
ou moins satisfaisantes a ce qu'elle avait appele tout d'abord sa
sympathie pour Richard, ensuite sa tendresse, apres son amitie, et
enfin, alors qu'il lui avait ete impossible de se mentir a elle-meme
plus longtemps--son amour.

Et cependant elle s'etait si bien cachee, elle avait si bien dissimule!

Surtout depuis qu'elle avait reconnu qu'elle aimait, elle avait observe
une si grande reserve avec Richard!

Ce fut un moment cruel pour elle que celui ou elle fut contrainte de
reconnaitre que son grand-pere avait observe et qu'il avait lu ce qui se
passait dans son coeur.

Jamais elle n'avait ete si embarrassee, si mal a l'aise, que le
lendemain du jour ou elle avait compris que son grand-pere savait tout;
et en descendant pour dejeuner elle avait un pouce de rouge sur le front
et sur les joues, quand son grand-pere, l'embrassant tendrement comme a
l'ordinaire, l'avait longuement regardee les yeux dans les yeux.

Il avait cependant l'habitude de l'examiner ainsi et de plonger dans son
ame chaque fois qu'elle venait a lui le matin; mais elle s'imaginait
dans son trouble que jamais il n'avait mis dans son regard la curiosite
et toutes les questions qu'elle y trouvait en ce moment.

Miss Armagh aussi lui causa une impression penible, et a table elle
s'imagina que les domestiques avaient une etrange facon de la regarder,
comme s'ils eussent ete maitres de son secret.

Mais peu a peu ce trouble s'apaisa, et apres n'avoir ete sensible qu'a
ce qu'il y avait de blessant pour sa pudeur dans cette situation, elle
en vint a voir les avantages qui s'y trouvaient.

Puisque son grand-pere s'inquietait des croyances de Richard et voulait
l'amener a se convertir, c'etait donc qu'il n'etait point fache quelle
aimat Richard.

Cela etait d'une logique rigoureuse.

Fache de cet amour, il eut rompu avec Richard.

Au contraire, il voulait se rapprocher de lui par l'union de la foi.

Alors il admettait donc l'idee de le prendre pour gendre?

Cela encore etait logique.

Quelle joie!

Richard accueilli par son grand-pere!

Richard son mari!

Puisque c'etait son mari qu'elle aimait, elle n'avait plus a rougir.

Ce n'etait pas de ce moment qu'elle savait que son grand-pere desirait
la marier et la marier jeune.

Si elle n'avait pas connu dans tous leurs details les actes d'hostilite
qui s'etaient echanges entre son grand-pere et sa mere, elle en avait
assez appris pourtant pour ne pas ignorer les sentiments de haine dans
lesquels ils etaient l'un vis-a-vis de l'autre.

Bien qu'on se fut toujours cache d'elle et qu'on eut evite de parler de
sa mere quand elle pouvait entendre, elle avait saisi assez de paroles
au vol, et d'autre part elle avait devine assez de choses pour savoir
que la crainte supreme de son grand-pere, c'etait de mourir avant
qu'elle fut emancipee ou mariee.

De la le regime severe qu'il s'etait impose et dont elle souffrait
chaque fois qu'a table elle le voyait rester sur son appetit,
c'est-a-dire presque chaque jour.

De la les precautions excessives qu'il prenait pour sa sante.

De la cette crainte de la mort, dont il pouvait mourir plutot que de
toute autre maladie moins dangereuse, moins douloureuse assurement.

Si elle n'avait pas ete jusqu'a deviner tout ce que son grand-pere
redoutait, c'est-a-dire ce qui avait rapport au cote moral de son
existence pres de sa mere, elle avait en tout cas parfaitement compris
ce qu'il craignait quant a ce qui touchait le cote materiel de cette
existence, c'est-a-dire le gaspillage de l'heritage qu'il laisserait.

Elle avait garde un souvenir vivace de ce gaspillage, et elle avait
encore devant les yeux, la figure de ces gens vetus de noir, qui
parcouraient l'appartement de sa mere, se faisant ouvrir les meubles,
comptant le linge, pesant l'argenterie, et ecrivant cette enumeration
sur des feuilles de papier timbre qu'ils appelaient un proces-verbal de
saisie.

C'etait pour qu'elle ne fut pas exposee a ces dangers que son grand-pere
voulait, avant de mourir, l'emanciper ou la marier.

En se mariant elle assurait donc la tranquillite de son grand-pere,
c'est-a-dire sa vie meme, le debarrassant de toutes ces craintes, de
toutes ces precautions qu'il s'imposait ou dont il souffrait depuis si
longtemps.

Il etait donc tout naturel que les choses etant ainsi, il eut voulu
convertir Richard qu'il acceptait pour gendre sous cette seule condition
de conversion.

Richard se convertirait-il?

Pas plus que son grand-pere elle ne savait quelles etaient les idees
religieuses de Richard.

Etait-il indifferent, etait-il incredule? elle l'ignorait, n'ayant
jamais pense a cela jusqu'a ce jour, et ne s'etant pas demande, quand
elle avait commence a l'aimer: est-il ou n'est-il pas chretien?
grand-papa l'acceptera-t-il ou le refusera-t-il?

Mais maintenant cette question qui ne s'etait pas presentee a son
esprit, devait etre resolue.

Elle etait capitale et c'etait elle qui allait decider leur vie a tous.

--Il m'aime, se dit-elle, il pensera comme je pense; je crois, il
croira; n'est-ce pas la cette union des pensees comme des sentiments qui
est l'amour?

Et en raisonnant, en calculant ainsi, elle se sentait pleine de
confiance.

Elle n'en etait pas en effet a douter comme le capitaine, et tandis que
celui-ci se demandait avec une entiere bonne foi: "M'aime-t-elle?" elle
se disait avec une entiere assurance: "Il m'aime."

Jamais cependant une parole d'amour n'avait ete echangee entre eux,
jamais un serrement de main n'avait indique ce que les levres n'osaient
pas prononcer.

Mais est-ce qu'une femme, est-ce qu'une jeune fille, meme la plus
innocente et la plus candide, a besoin de paroles precises ou de
caresses materielles pour savoir qu'elle est aimee?

En cherchant dans sa tete un seul mot qui affirmat l'amour de Richard,
Berengere ne l'eut pas trouve; mais sans chercher elle sentait dans son
coeur mille temoignages de cet amour plus frappants, plus eblouissants,
plus enivrants les uns que les autres.

Il l'aimait, donc il penserait, il sentirait, il croirait comme elle.

C'etait ainsi au moins que dans son assurance enfantine elle comprenait
l'amour, n'admettant pas une seconde qu'il put y avoir doute a cet
egard.

Seulement pour qu'il repondit a son grand-pere dans le sens que celui-ci
desirait, il fallait qu'il fut prevenu.

En effet, s'il ignorait dans quelle intention M. de la Roche-Odon avait
entrepris sa conversion, il pouvait tres-bien arriver qu'il ne pretat
qu'une oreille distraite aux exhortations qu'on lui adresserait; il
etait soldat et il pouvait ne pas aimer les sermons.

M. de la Roche-Odon lui demontrant l'excellence de la religion parce que
cette religion etait excellente, ne serait pas ecoute comme M. de la
Roche-Odon, lui demandant une conversion qui ferait le mariage de sa
petite-fille.

Ah! si elle avait pu le prevenir et le styler!

Mais cela n'etant pas possible, elle voulut au moins ne pas rester dans
l'angoisse intolerable que le doute a propos de la reponse de Richard
lui causait, et pour cela elle se decida a l'interroger elle-meme pour
voir dans quelles dispositions il etait.

D'ailleurs, en le questionnant a ce sujet, ne pouvait-elle pas en meme
temps le precher?

Et il y avait certitude qu'il ne l'ecouterait pas d'une oreille
distraite.

Pourquoi ne le convertirait-elle pas elle-meme?

Elle n'avait, elle le reconnaissait, ni le savoir, ni l'eloquence, ni
l'autorite de son grand-pere; mais Richard ne l'ecouterait pas, elle en
etait certaine, comme il ecouterait M. de la Roche-Odon.



XXIV

Depuis que Sophie etait installee, avec son enfant, dans la chaumiere du
parc de la Rouvraye, Berengere et le capitaine avaient pris l'habitude
de se rencontrer la tous les jeudis, une heure avant le diner.

Cette habitude s'etait etablie tout naturellement et sans qu'il y eut
accord formel entre eux.

Le jeudi qui avait suivi le bapteme, le capitaine avait dit a Berengere
qu'avant de venir a la Rouvraye il s'etait arrete chez Sophie pour voir
son filleul, et le jeudi d'apres Berengere avait tout naturellement
eprouve le desir d'aller voir l'enfant qui etait aussi son filleul a
elle, une heure avant le diner.

Par un hasard bien surprenant en verite, le capitaine etait arrive juste
au moment ou elle tenait l'enfant dans ses bras et le faisait sauter.

Ils etaient un instant restes chez Sophie, puis ils s'etaient mis en
route pour la Rouvraye, accompagnes de Miss Armagh.

Et depuis, toujours bien servis par ce hasard de plus en plus
surprenant, ils s'etaient ainsi rencontres chaque jeudi, tantot
Berengere etant arrivee la premiere, tantot au contraire Richard l'ayant
devancee.

Ces visites hebdomadaires, sans compter celles que Berengere lui faisait
dans la semaine, etaient les grandes joies de Sophie.

Car malgre les promesses de M. de la Roche-Odon et malgre la protection
ouverte dont il la couvrait, elle etait traitee en paria par les gens
du chateau, meme par la femme de charge qui ne s'etait point montree la
bonne et digne personne que le comte avait annoncee.

Cette protection declaree du comte et sa generosite avaient
naturellement eveille la jalousie: bien des gens avaient espere qu'on
leur donnerait cette maisonnette du parc; en voyant qu'elle etait pour
une nouvelle venue, pour une coureuse, pour une fille perdue, leur
espoir decu s'etait change en haine et en hostilite contre celle qui
leur volait leur bien.

Une ligue s'etait formee contre elle dans le personnel et dans
l'entourage du chateau, de sorte que tous les bavardages, tous les
bruits a propos de son suicide et de son accouchement, souffles et
entretenus par cette hostilite, ne s'etaient pas eteints.

On continuait a se demander quel etait le pere de son enfant.

Et, de plus, on en etait arrive jusqu'a le lui demander a elle-meme, non
pas directement, bien entendu,--aucun des gens de la Rouvraye n'eut
eu cette hardiesse,--mais a la facon des paysans, sous forme de
plaisanterie, ou bien dans son dos, comme si l'on ne s'adressait pas a
elle.

Quand elle traversait le jardin pour se rendre chez la femme de charge,
portant son enfant dans ses bras, elle entendait les jardiniers elever
la voix et parler expres assez fort pour que leurs propos arrivassent
quand meme a ses oreilles.

--C'est-y drole, Placide, d'avoir un pere avant sa naissance, et de ne
plus en avoir apres.

--Es-tu bete! les enfants ont toujours un pere; on en a vu qui en
avaient plusieurs.

Alors on la saluait, comme si on venait seulement de l'apercevoir.

--Bonjour, mademoiselle Sophie!

--Montrez donc voir un peu a qui il ressemble, ce cheri.

Tout cela sans parler des mepris et des dedains qu'on affectait de lui
temoigner, comme si c'eut ete une honte d'avoir affaire a elle.

--Pensez donc une fille qui a eu un enfant!

--Encore si on savait quel en est la pere.

--Si elle l'avait su elle-meme, est-ce qu'on ne l'aurait pas force a se
declarer?

Alors ceux des domestiques qui etaient ennuyes de faire maigre les jours
d'abstinence, et qui par gourmandise rageaient contre la devotion
de leur maitre, insinuaient que ce pere pouvait bien etre un
ecclesiastique.

--Ca c'est vu.

--Allons donc; il parait qu'on leur enseigne dans les seminaires des
moyens pour ne pas avoir d'enfants.

--Vraiment?

--C'est sur.

Cette guerre etait d'autant plus douloureuse pour Sophie, qu'apres son
installation avec son enfant dans la maisonnette isolee du parc, elle
avait cru que c'en etait fini de ses souffrances.

Le comte de la Roche-Odon, mademoiselle Berengere, le capitaine
Gardilane avaient ete si bons pour elle; on etait si bien dans cette
petite maison isolee au milieu des herbages; c'etait chose si importante
d'avoir du travail assure toujours, qu'elle etait revenue a la vie.

Ces blessures la rejetaient dans le passe avec ses cruels souvenirs, et
quand une voix gouailleuse ou haineuse parlait de son enfant, quand
un mauvais rire insultait a son malheur, elle se reprenait a penser
douloureusement a celui que dans le silence et le recueillement du
travail, elle parvenait a rejeter loin d'elle, et meme a oublier.

Car elle ne l'aimait plus, et il lui semblait que les pieces d'argent
qu'il avait deposees dans sa main avaient agi sur elle comme ces fers
chauffes a blanc qui detruisent une plaie et la cicatrisent.

Quand elle s'etait relevee de son lit, elle etait guerie de son amour,
elle ne ressentait plus pour celui qu'elle avait aime jusqu'a en mourir,
qu'un profond mepris.

Mais l'horrible blessure qu'elle avait recue etait de celles qui exigent
le repos absolu, et justement ces propos la ravivaient sans cesse, et la
faisaient saigner.

Elle eut tant voulu oublier!

Et quand, dans le calme de sa maisonnette ou elle n'entendait que la
chanson du vent dans les arbres, le gazouillement des oiseaux et le
meuglement des boeufs, elle etait parvenue a s'engourdir en bercant son
enfant, et se bercant elle-meme, avec les reves qu'elle faisait pour
l'avenir de ce cher petit etre qui pendait a son sein,--ces paroles
mechantes de ceux qui s'acharnaient contre elle, sans qu'elle leur eut
rien fait, la rejetaient douloureusement dans le passe.

Ce n'etait pas seulement la honte qui l'etreignait au coeur, c'etait
encore le mepris pour lui.

Cela etait si affreux de ne pas avoir un souvenir qui ne fut souille par
une tromperie, ou une deloyaute: le vol de ses lettres, car il les lui
avait litteralement volees; l'envoi a Bruxelles alors qu'il etait decide
a ne jamais la rejoindre; cet argent mis dans la main suppliante qu'elle
tendait vers lui, tout cela n'etait-il pas ignoble? Quelle bassesse,
quelle miserable lachete!

Rien dans ce passe qui ne fut fletri, pas une joie pure de laquelle elle
pourrait plus tard parler a son enfant, lorsque celui-ci, devenu grand,
lui demanderait ce qu'etait son pere.

--Un miserable!

Pourquoi s'acharnait-on ainsi apres elle, pour la rejeter dans cette
bourbe? Une fois elle avait ete temoin d'une pareille cruaute sauvage:
c'etait au bord de l'Andon, un chien auquel on avait attache une pierre
au cou etait entraine par le courant, il se debattait et luttait pour
aborder, mais des gamins etaient sur le quai, et, en riant, en s'amusant
ils le rejetaient au large avec des batons ou des cailloux qu'ils lui
lancaient; quand ils l'avaient frappe a la tete, quand ils l'avaient
atteint sur ses yeux suppliants qu'il tendait vers eux, ils poussaient
des cris de triomphe; comme ils s'amusaient! vingt fois il vint au bord,
vingt fois il fut repousse et il disparut dans un remous.

Les gens du chateau s'amusaient d'elle ainsi, et la mine confuse qu'elle
leur montrait quand ils frappaient sur elle leur procurait un moment de
gaiete: il faut bien rire en ce monde, et assurement il n'y a rien de
plus drole qu'une fille assez bete pour se faire faire un enfant.

On comprend que dans de pareilles conditions, les visites du capitaine
et de mademoiselle de la Roche-Odon apportaient la consolation et le
bonheur dans la maisonnette.

Leurs yeux qui la regardaient marquaient la sympathie, leurs voix qui
lui parlaient se faisaient douces, affables et bienveillantes.

Et c'etait precisement de sympathie et de bienveillance qu'elle avait
besoin pour s'en faire un bouclier contre les pierres qu'on lui lancait
de tous cotes comme au chien noye.

Il est vrai qu'une autre voix lui faisait aussi entendre des paroles
de bienveillance, c'etait celle de l'abbe Colombe. Aussitot que Sophie
etait devenue sa paroissienne, le cure de Bourlandais l'avait visitee,
et, avec sa bonte ordinaire, avec son ardent amour du prochain, qui
faisait de lui le pretre le plus charitable du diocese, il s'etait
applique a la consoler. Mais a ses paroles de bienveillance se melaient
des exhortations religieuses, et Sophie, bien qu'elevee chretiennement,
n'etait pas en etat en ce moment d'ouvrir son ame a ces pieuses
exhortations. Lui parler religion, c'etait lui parler d'Aurelien, et
elle ne voulait rien entendre. Comme il arrive souvent pour ceux que
le malheur a jetes hors du sentiment de justice, elle deplacait les
responsabilites, et parce que Aurelien, ce modele de piete, avait
agi miserablement avec elle, elle accusait et repoussait tout ce qui
touchait a la religion.

Et puis l'abbe Colombe, malgre toute sa bonte et sa charite, ne savait
pas trouver le chemin de son coeur comme mademoiselle de la Roche-Odon
et M. de Gardilane.

Il s'occupait d'elle, exclusivement d'elle; tandis que le capitaine et
Berengere s'occupaient surtout de son enfant.

Et dans son coeur, l'amour de la mere avait remplace l'amour de
l'amante; cet enfant elle l'aimait aussi ardemment aussi passionnement
qu'elle avait aime Aurelien: ce qu'on faisait pour lui, l'interet ou
la sympathie qu'on lui temoignait etaient plus doux a sa tendresse
maternelle que ce qu'on eut fait pour elle-meme.

Combien de fois ses yeux s'etaient-ils mouilles de larmes en voyant
mademoiselle de la Roche-Odon prendre l'enfant dans ses bras, lui
chatouiller le menton pour lui faire faire risette et l'embrasser quand
il avait ri.

Decidee a entreprendre la conversion de Richard, Berengere avait decide
que ce serait dans ses visites a Sophie qu'elle realiserait son idee.

Sans doute il ne serait pas facile de s'entretenir librement devant miss
Armagh, dont la surveillance etait devenue de plus en plus scrupuleuse,
mais enfin, en cherchant bien, on trouverait des moyens pour se
debarrasser quelquefois et durant quelques minutes de cette gardienne
trop fidele.

Alors vivement et en quelques paroles elle pourrait le catechiser.

Que fallait-il?

Qu'il sut qu'elle desirait qu'il crut comme elle croyait, et ce devait
etre assez.



XXV

Le jeudi fixe pour l'exhortation de Richard, Berengere annonca a miss
Armagh, vers trois heures, qu'elle avait besoin d'aller a Conde, et la
vieille Irlandaise se mit avec empressement a la disposition de son
eleve.

Il s'agissait d'acheter chez les demoiselles Ledoux differents objets de
lingerie que Berengere jugeait utiles a son filleul.

Le choix fut long, car Berengere ne voulait pas arriver chez Sophie trop
longtemps avant le capitaine.

Pour retourner de chez les demoiselles Ledoux a la Rouvraye, ce n'etait
point precisement le chemin de passer devant la maison de Richard,
cependant Berengere voulut prendre cette route et justifia son desir par
une explication plus ou moins heureusement trouvee.

Elle ne savait pas si elle verrait Richard dans son jardin, mais enfin
elle verrait _sa_ maison, l'allee dans laquelle _il_ se promenait, le
saule sous lequel _il_ s'asseyait et revait.

Elle ne l'apercut point, alors elle hata le pas de peur qu'il ne fut
deja arrive chez Sophie, et elle traina derriere elle miss Armagh, qui
se demandait pourquoi, apres avoir marche si lentement d'abord, on
marchait maintenant si vite.

--Voici quelques petits objets pour notre petit Richard, dit Berengere
en deposant son paquet sur la table et en le defaisant; ce sont des
beguins et des brassieres; le petit grossit et j'ai remarque qu'il etait
gene des bras; il remuera mieux lorsqu'il sera plus a l'aise.

--Oh! mademoiselle, combien vous etes bonne! dit Sophie, mais c'est trop
beau pour mon enfant.

--Cela ne lui donnera pas des idees de luxe, je l'espere, et puis j'ai
plaisir a voir mon filleul beau. Voulez-vous que nous le fassions beau;
nous allons lui mettre une brassiere neuve et un beguin.

Et toutes deux elles se mirent a habiller l'enfant; Sophie le tenant
sur ses genoux, Berengere lui passant ses petits bras poteles dans les
manches de la brassiere.

Lorsqu'elles l'eurent bien pomponne, Berengere lui tourna la tete vers
elle comme elle eut fait d'une poupee articulee, puis lui souriant:

--Allons, Richard, mon petit Richard, faites risette, monsieur.

Et comme l'enfant agitait ses petits bras en les tendant vers elle:

--Il entend son nom, n'est-ce pas? demanda-t-elle.

--Ah! je crois bien, mademoiselle.

Cette toilette avait pris un certain temps, cependant le capitaine
n'arrivait pas.

Alors Berengere se mit a tourner dans la maison, furetant partout comme
a son ordinaire.

Au reste elle pouvait faire cela sans indiscretion, car il regnait un
ordre parfait dans le menage de Sophie: le linge a coudre range sur une
table en chene placee devant la fenetre et flanquee d'un berceau en
osier, dans lequel l'enfant dormait ordinairement, sous le regard et
a portee de la main de sa mere;--la vaisselle en exposition sur les
tablettes du buffet;--la bassine en cuivre jaune plus brillante qu'un
miroir;--les landiers et la cremaillere bien recures suivant l'usage
normand;--le carreau en terre rouge bien balaye.

Tout en allant de ca de la, Berengere s'arrangeait pour revenir toujours
a la porte afin de jeter un rapide coup d'oeil dans l'herbage, et voir
si Richard arrivait.

A la fin elle l'apercut gravissant rapidement le sentier; alors au lieu
de le regarder venir, elle alla a la cheminee chauffer ses pieds qui
n'etaient nullement froids.

Ce fut seulement quand le capitaine fut entre qu'elle se retourna.

--Tiens, vous voila, capitaine?

--Vous ici, mademoiselle?

Mais ils pousserent ces deux exclamations sans se regarder en face.

--Passant a travers l'herbage, dit le capitaine, j'ai voulu entrer pour
voir comment allait Berenger.

--Oh! bien, je vous remercie, monsieur le capitaine, repondit Sophie.

--Voyez donc comme il est beau, notre petit Richard, avec sa brassiere
et son beguin, dit Berengere.

--Allons Richard-Beranger, dit Sophie, fais risette a ton parrain.

Tandis que Berengere appelait l'enfant "Richard", le capitaine
l'appelait "Berenger".

Et ainsi, chacun de son cote, ils prenaient plaisir a prononcer ce nom a
chaque instant et inutilement: Berengere ne trouvant rien de plus doux
que le nom de Richard, le capitaine se complaisant a prononcer celui de
Berenger.

Pour Sophie, qui n'avait pas les memes raisons pour aimer tel ou tel
nom, elle appelait son fils Richard-Berenger, reunissant ainsi ceux qui
l'avaient sauvee dans une meme appellation; mais au fond du coeur elle
souriait en cachette, devinant bien pourquoi Berengere tenait tant au
nom de Richard, et le capitaine a celui de Berenger.

Ils s'aimaient, et ils etaient dignes l'un de l'autre; aussi vingt fois
par jour faisait-elle des voeux pour leur bonheur. Elle se disait qu'il
etait impossible qu'ils ne fussent pas heureux; n'avaient-ils pas ce qui
assure le bonheur: la jeunesse, la beaute, la tendresse, et mieux encore
l'honnetete et la bonte?

Tout a coup Berengere abandonna le capitaine devant la cheminee, se
dirigea vers la table chargee de linge, et prenant la piece a laquelle
Sophie travaillait en ce moment, elle la montra a miss Armagh, qui,
assise pres de cette table n'avait pas bouge depuis qu'elle etait
entree.

--Est-ce que vous trouvez cette reprise mal faite? demanda-t-elle.

Et elle lui mit la reprise sous le nez.

Mais le jour avait baisse et l'ombre avait peu a peu rempli la cuisine.

--Je ne vois pas bien, dit miss Armagh.

--Regardez de pres, je vous prie, continua Berengere; j'ai soutenu
l'autre jour a la femme de charge que ces reprises etaient parfaites,
et je serai bien aise, si la discussion recommence a ce sujet, d'etre
appuyee par votre autorite, devant laquelle il n'y a qu'a s'incliner.

Miss Armagh tenait trop au prestige de son autorite, pour ne pas deferer
a une demande qui lui etait presentee en ces termes: elle aimait
d'ailleurs a rendre des jugements, meme sur une question de couture.

Elle quitta sa chaise, et prenant la piece de lingerie que Berengere lui
tendait, elle se dirigea vers la porte pour bien voir la reprise qui
etait soumise a son jugement, et aussi pour mettre ses lunettes, sans
que le capitaine et Sophie s'en apercussent.

C'etait la que Berengere l'attendait; elle la suivit, et meme elle
l'attira en dehors de la maison.

--Nous serons mieux dehors, dit-elle, et nous profiterons des dernieres
lueurs du jour.

Le nez chausse de lunettes, miss Armagh examina longuement,
consciencieusement la reprise de Sophie:

--C'est incontestablement parfait, dit-elle, on a tort de blamer un
pareil travail.

--N'est-ce pas?

--Assurement; je le soutiendrai envers et contre tous.

Et elle se prepara a rentrer dans la cuisine.

Mais avant qu'elle eut tourne sur elle-meme, Berengere la prenant par le
bras l'arreta.

Alors, baissant la voix:

--Miss Armagh!

--Mon enfant?

Et, jusqu'a un certain point etonnee par cet appel, Miss Armagh la
regarda avec attention.

Elle paraissait confuse et embarrassee.

--Qu'ayez-vous donc? demanda l'institutrice.

--C'est que cela n'est pas facile a dire.

--Quoi?

--Ce que je veux dire.

--Meme a moi?

--Surtout a vous, attendu qu'il s'agit de vous dans ce qui m'embarrasse.

--N'ai-je plus votre confiance, mon enfant?

--Ah! ma chere miss Armagh!

--Eh bien! alors, parlez, si la chose est urgente ou bien, si elle ne
l'est pas, remettez-la a un moment ou, ayant reflechi, vous serez mieux
preparee.

--Elle est urgente.

--Alors, mon enfant, dites-la.

--Mais...

--Dites-la, je vous prie. Qui peut vous retenir? Ne suis-je pas votre
amie?

Miss Armagh se montrait d'autant plus pressante, qu'elle etait vivement
intriguee par ces hesitations et ces reticences.

--Que va-t-elle m'apprendre? se demandait-elle.

Sans en avoir l'air, Berengere l'observait a la derobee.

Lorsqu'elle jugea le moment favorable a l'execution de son dessein, elle
se decida a parler.

--Il s'agit d'une chose qui vous surprendra, dit-elle.

Et de nouveau elle s'arreta.

--Pour laquelle j'ai besoin du concours de M. de Gardilane.

--Une chose qui me surprendra?

--Si vous cherchez a comprendre, je ne vais pas plus loin.

--Cependant...

--Il n'y a qu'une seule chose que vous devez comprendre, c'est que si je
demande le concours de M. de Gardilane ouvertement devant vous, il n'y
aura plus de surprise pour vous. Cela est clair, n'est-ce pas?

--Clair?

--Il me semble que si vous savez ce que je dis a M. de Gardilane, la
surprise est supprimee.

--Alors?

--Alors il faudrait tout naturellement que vous ne l'entendissiez point.
Ainsi nous allons rentrer au chateau tout a l'heure, tous les trois
ensemble. Eh bien! sous un pretexte quelconque, ou meme sans pretexte,
car avec M. de Gardilane, il n'est pas necessaire de prendre des
precautions excessives, vous restez de quelques pas en arriere; oh!
pas beaucoup, huit ou dix pas, enfin assez pour ne pas entendre notre
entretien.

--Mais...

--Alors il y a surprise pour vous; c'est bien simple.

Elle dit cela gaiment, en riant, comme si reellement il s'agissait de la
chose la plus simple et la plus naturelle.

Bien qu'etant interloquee par cette demande bizarre, Miss Armagh s'etait
gardee de laisser paraitre les idees qui avaient traverse son esprit.

--Que veut-elle donc demander a M. de Gardilane? se disait-elle en
reflechissant, tandis que Berengere parlait.

Cet eclat de rire acheva de dissiper ses hesitations.

--C'est quelque cachotterie de petite fille, se dit-elle.

Et elle se mit a sourire en pensant aux inquietudes du comte: petite
fille des pieds a la tete, petite fille de coeur et d'esprit, rien que
petite fille.

Cela le prouvait de reste.

Il s'agissait d'une surprise; assurement d'une surprise que Berengere
voulait lui faire pour son jour de naissance qui arrivait dans trois
semaines, et c'etait pour cela qu'elle avait besoin de M. de Gardilane
qui, sans doute, irait a Paris d'ici-la.

Mais en quoi consistait cette surprise?

Et son imagination se mit a galoper sur cette piste: c'etait peut-etre
une theiere en argent que Berengere voulait lui donner, comme deja elle
lui avait donne deux tasses pour sa fete; a moins que ce ne fut une
parure en guipure dont elle avait parle. Mais non, le capitaine ne
savait pas acheter de la guipure: c'etait donc une theiere.

Pendant qu'elle cherchait ainsi, Berengere l'observait du coin de
l'oeil.

Enfin miss Armagh releva la tete:

--Je resterai de quelques pas en arriere, dit-elle.

Berengere voulut cacher son emotion sous le rire:

--Et vous n'ecouterez pas! dit-elle.

--Ah! mon enfant.



XXVI

Les choses etant ainsi arrangees, Berengere avait hate de se mettre en
route pour le chateau, c'est-a-dire de se trouver en tete-a-tete avec
Richard.

Elle entra dans la cuisine suivie de miss Armagh reflechissant toujours
a sa surprise, et apres avoir embrasse son filleul: "Adieu, Richard,
adieu, petit Richard, petit Richard adieu", ils prirent tous les trois
conge de Sophie.

Lorsqu'ils sortirent de la maisonnette, le soleil venait de s'abaisser
derriere la ligne des collines vaporeuses qui forment l'horizon du cote
de l'ouest, et dans le ciel d'un bleu pale, il avait ete remplace par la
lune dont le fin croissant se detachait sur de legers nuages
argentes qui, au bord de leurs contours dechiquetes, s'illuminaient
successivement et rapidement de toutes les nuances de l'iris, a mesure
que le soleil s'enfoncait.

--Ah! le joli coucher de soleil, dit Berengere; allons donc jusqu'au
bout de l'herbage, nous le verrons mieux.

--Vous allez vous mouiller les pieds dans l'herbe, dit miss Armagh.

--Je suis bien chaussee, repliqua Berengere; et vous, capitaine?

--Je n'ai pas peur de me mouiller.

--Moi j'ai cette peur, dit miss Armagh, je suivrai donc le sentier et
vous attendrai a l'allee du colombier.

--C'est cela, nous vous rejoignons tout a l'heure, dit Berengere.

Et tandis que miss Armagh retournait vers le chateau a petits pas en
suivant le sentier battu, Berengere et le capitaine coupant a travers
l'herbage, se dirigeaient rapidement vers l'endroit d'ou la vue
s'etendait plus librement sur la vallee et sans rideau d'aucune sorte
jusqu'a l'horizon.

Ils marcherent ainsi cote a cote, sans rien dire, puis lorsqu'ils furent
arrives a l'extremite de l'herbage, au point ou le terrain commence
a descendre vers la riviere, ils s'arreterent et resterent un moment
silencieux.

--Ce coucher de soleil est vraiment superbe! dit le capitaine, et je ne
comprends pas qu'il y ait des gens assez aveugles pour se plaindre de
la monotonie de la campagne pendant l'hiver: est-ce que ce n'est pas la
saison, au contraire, pendant laquelle le ciel change le plus souvent
d'aspect, quand par bonheur il n'est pas gris?

Mais Berengere n'etait pas venue la pour parler du coucher du soleil et
de l'aspect du ciel.

Elle resta un moment recueillie sans repliquer; puis tout a coup, se
tournant vers le capitaine et le regardant en face:

--Grand-papa m'a rapporte l'entretien qu'il avait eu avec vous,
dit-elle.

Le capitaine s'etait demande, en marchant, s'ils venaient vraiment la
pour voir le soleil se coucher, ou bien si Berengere n'avait pas quelque
chose de particulier a lui dire. Ce mot le fixa; il comprit de quoi il
allait etre question et se sentit fort mal assure.

--Quelle joie ce serait pour nous tous! continua Berengere.

Il ne repondit rien.

--Pour grand-papa et... pour moi, dit-elle en insistant.

Le capitaine n'avait pas besoin qu'elle lui expliquat a quelle joie elle
faisait allusion; il n'avait que trop bien compris ses paroles.

En examinant la situation que lui creait le projet de conversion du
comte, il n'avait pas eu l'idee qu'il aurait a soutenir un jour des
discussions avec Berengere.

Comment se defendre contre elle, que lui repondre?

L'angoisse lui etreignit le coeur.

Il ne pouvait pas avec elle, comme il l'avait essaye avec le comte,
tourner autour de cette question et se tenir dans des generalites plus
ou moins vagues.

De lui a elle, il ne devait y avoir aucune tromperie.

L'habilete meme eut ete un crime.

Tout devait etre entre eux loyal et franc.

Si elle devait etre sa femme un jour, il ne fallait pas, quand elle le
connaitrait bien, qu'elle eprouvat une deception et put croire qu'elle
avait ete abusee.

Si elle ne devait pas l'etre, il ne fallait pas que, par l'adresse
de ses paroles, il l'attirat a lui et lui inspirat des esperances
irrealisables.

Il ne s'agissait pas, a cette heure decisive, de s'abriter derriere les
convenances et la modestie, ni de se dire: "Elle ne m'aime pas et ne
m'aimera jamais"; le probable au contraire etait que si elle ne l'aimait
pas en ce moment, elle etait au moins poussee vers lui par un sentiment
de sympathie et de tendresse qui pouvait tres bien se changer en amour;
que fallait-il pour que cela se realisat? Tout simplement peut-etre
qu'elle put croire que son grand-pere reussirait dans l'oeuvre
de conversion qu'il avait entreprise, car enfin ce n'etait pas
inconsiderement qu'elle venait ainsi lui parler des esperances de son
grand-pere et meme des siennes: elle avait une raison, elle avait un
but.

La raison,--savoir ce qu'il pensait;

Le but--l'engager sans doute a ecouter la parole de M. de la Roche-Odon,
et a se laisser convaincre par elle.

Ce qu'il pensait, il devait le lui dire.

Mais lui promettre de se laisser convaincre par M. de la Roche-Odon, il
ne pouvait en prendre l'engagement.

Il n'y avait pas d'illusion a se faire: agir ainsi, c'etait la perdre;
et cependant il ne pouvait agir autrement sous peine de commettre une
infamie envers elle, et une lachete envers lui-meme.

Alors qu'il avait eu la pensee d'ecouter les enseignements du comte,
afin de prolonger son intimite avec Berengere, il s'etait dit qu'il ne
profiterait point des dernieres journees qu'ils passeraient ensemble
pour chercher a lui plaire, et qu'il ne ferait rien pour accentuer
dans un sens plus passionne les sentiments de tendresse qu'elle lui
temoignait; eh bien! l'heure etait venue de le tenir, cet engagement, et
quoi qu'il put arriver, il le tiendrait.

Il etait un soldat et il savait obeir a son devoir: plutot mourir que
trahir.

--Eh bien, dit-elle, voyant qu'il se taisait, vous ne repondez pas?

--C'est que je n'ai rien a repondre, ou plus justement ce que j'ai a
dire, j'aimerais mieux le taire.

--Ah! mon Dieu! s'ecria-t-elle en mettant sa main sur son coeur.

Elle le regarda; il baissa les yeux.

--Mais ce que grand-papa m'a rapporte... dit-elle.

--Je n'ai point eu avec M. le comte de la Roche-Odon, la franchise que
je veux... que je dois avoir avec vous.

--Vous!

Ce mot lui alla au coeur tant il disait clairement qu'elle le croyait
incapable de duplicite ou de tromperie; mais en meme temps qu'il lui fut
doux il lui fut douloureux aussi, car il lui rappela que, sous peine de
manquer a cette confiance, il devait parler avec franchise entiere et
absolue.

--Assurement je n'ai pas trompe M. votre grand-pere, mais tout ce que je
devais dire je ne l'ai pas dit, puisqu'il a pu croire qu'il reussirait
dans la tache qu'il entreprenait; pour etre franc, j'aurais du lui
avouer qu'il ne... reussirait point.

--Mais puisqu'il doit avoir avec vous des entretiens...

--Ces entretiens n'auront pas le resultat qu'il espere.

--Comment le savez-vous a l'avance, puisque vous ne l'avez pas encore
entendu?

--Parce qu'il ne s'adressera pas, ainsi qu'il se l'imagine, a un esprit
flottant et indecis, mais bien a un esprit reflechi et resolu.

--Alors... vous ne croyez point?

Elle avait hesite avant de poser cette question formelle, et sa voix
avait faibli lorsqu'elle s'etait enfin decidee a la formuler.

De son cote il hesita aussi avant de repondre, mais l'heure des
faiblesses etait passee, il devait parler.

--Je ne crois point.

Elle fut accablee par ce coup; cependant elle voulut faire un dernier
effort:

--Vous croirez.

Sans repondre il secoua la tete par un geste qui en disait plus que
toutes les paroles.

--Pourquoi vous prononcer ainsi, des maintenant, sans savoir?

--Ah! certes j'ai la plus profonde admiration pour M. votre grand-pere,
pour sa foi, pour sa bonte, pour sa haute intelligence, mais ce n'est
pas avec l'admiration qu'on persuade, c'est avec la raison.

--Et pourquoi ne croiriez-vous pas? s'ecria-t-elle avec un mouvement de
depit et de colere.

--Voulez-vous donc que nous entreprenions une discussion religieuse;
voulez-vous que je vous explique pourquoi je ne crois pas; voulez-vous
que je vous demontre que je ne peux pas croire, et cela au risque de
vous blesser dans vos convictions que je respecte, bien que je ne les
partage pas?

--Ce n'est pas une discussion que je veux, c'est un mot qui me fasse
comprendre ce que je ne comprends pas et qui... vous justifie par une
raison que je puisse me dire et me repeter.

Evidemment la question etant ainsi posee, mieux valait une explication
quelle qu'elle fut qu'une affirmation toute seche; le point capital
etait que cette explication ne blessat pas Berengere dans sa foi.
Trouble, profondement emu, il s'imagina qu'il pouvait obtenir ce
resultat en separant la religion de l'Eglise et mettre ainsi une sorte
de sourdine a l'expression de ses sentiments.

--Pour moi, l'Eglise catholique est epuisee; sa force d'expansion est
depuis longtemps eteinte et elle est arrivee a la senilite. Elle ne
compte plus ni dans les sciences, ni dans les arts, ni dans les lettres,
et depuis des annees, elle n'a pas eu une oeuvre, pas eu un homme qui
aient marque dans l'histoire de l'humanite.

--Il me semble que si vous ne voyez pas sa puissance et sa vitalite,
c'est que vous n'ouvrez pas les yeux, et des lors on pourrait vous
montrer ce que vous ne voyez pas.

Sur leur droite s'elevait un grand arbre, au tronc gris, marque de
plaques blanches, un tremble, dont la tete etait dessechee; Richard
etendit la main vers la cime de ce tremble:

--Regardez cet arbre, dit-il, il est bien evident pour vous, n'est-ce
pas, qu'il est frappe de mort; pour vous en convaincre vous n'avez qu'a
lever les yeux vers sa couronne, qui est dessechee; au contraire, si
vous regardez seulement a son pied, vous pourrez croire qu'il est vivant
en comptant les vigoureux gourmands qui poussent ca et la, aussi loin
que s'etendent ses racines: ce qui lui reste de vitalite s'est concentre
desormais dans cette vegetation envahissante. Que produit cette
vegetation? Des broussailles qui encombrent le terrain et empechent
qu'on le cultive, rien de plus. Cet arbre est l'image de l'Eglise.

Elle joignit les mains par un geste desesperee, puis d'une voix desolee:

--Oh! mon Dieu! dit-elle, mon Dieu!

Il fut emu jusqu'au fond du coeur par ce geste et par ce cri, mais il ne
repliqua pas. Que dire, en effet?

Ils resterent ainsi a cote l'un de l'autre, ne parlant pas, ne se
regardant pas.

Enfin elle etendit le bras vers l'horizon:

--Le soleil est couche, dit-elle; voici la nuit, rejoignons miss Armagh.

Il la suivit sans parler; la nuit s'etait fait aussi dans son coeur.



XXVII

Elle pressait le pas, et il marchait pres d'elle.

Elle allait droit son chemin a travers les herbes dessechees par
l'hiver, les yeux baisses, sans les relever et sans les tourner vers
lui.

Et de son cote il ne la regardait pas davantage.

Quant a prendre la parole, ni l'un ni l'autre n'en avaient l'idee,
chacun suivant sa pensee interieure et reflechissant a ce qui venait de
se dire.

--Il ne croit pas, se disait Berengere, il ne m'aime donc pas.

--Pourra-t-elle m'aimer maintenant? se demandait le capitaine.

Il aurait eu cent choses a dire et a expliquer, mais telle etait la
situation, que precisement il ne devait rien dire de ce qui aurait pu la
ramener a d'autres sentiments que ceux qu'il venait de provoquer.

Et justement ils n'avaient que quelques secondes a eux avant de
rejoindre miss Armagh, qui se promenait en long et en large a la croisee
des deux allees, et encore eussent-ils du baisser la voix pour qu'elle
ne les entendit pas.

Ce fut la vieille institutrice qui prit la parole et qui, heureusement
pour leur embarras, la garda jusqu'au chateau.

--Assurement elle aimait, elle admirait les couchers de soleil, mais
elle en avait vu sur le Mangerton de plus beaux que ce pays pouvait en
offrir, et puis, d'autre part, elle avait peur de se mouiller les pieds.

Et jusqu'au chateau elle fit les frais de la conversation, car une fois
qu'elle avait aborde en Irlande, il n'etait pas facile de l'en faire
partir.

Ce bavardage leur fut un soulagement; au moins ils n'avaient pas besoin
de parler, et comme l'ombre s'etait epaissie, ils pouvaient lever les
yeux sans avoir a craindre que leurs regards, se rencontrant, trahissent
leur trouble et leur emotion.

Ordinairement Berengere s'installait dans le salon aussitot que le
capitaine etait arrive, mais ce soir-la elle monta a son appartement,
d'ou elle ne descendit que pour se mettre a table; encore les convives
etaient assis depuis quelques instants, et deja servis.

Elle prit sa place accoutumee aupres du capitaine, mais apres avoir
porte a sa bouche sa cuiller pleine de potage, elle la reposa dans son
assiette; sa gorge etait tellement contractee qu'elle ne pouvait avaler.

Cependant il fallut qu'elle repondit a ceux qui lui adressaient la
parole: au marquis de la Villeperdrix, a Dieudonne de la Fardouyere, au
comte, a la comtesse O'Donoghue, a la presidente, qui comme toujours
l'accabla de politesses; elle le fit d'un mot, d'un signe de tete, puis
elle s'enferma dans le silence qu'elle garda pendant tout le diner, ne
tournant meme pas la tete du cote de Richard et repondant aux rares
paroles qu'il lui dit par un oui ou par un non.

Bien qu'en ces derniers temps elle se fut souvent montree a table d'une
humeur bizarre, une telle attitude ne pouvait pas ne pas eveiller la
surprise et la curiosite.

Ses manieres surtout vis-a-vis M. de Gardilane etaient veritablement
etranges, et la tenue de celui-ci n'etait pas moins etonnante.

Que s'etait-il donc passe entre eux?

Etaient-ils faches?

S'ils se fachaient ainsi, ils etaient donc dans des conditions qui
permettaient la brouille ou la bouderie?

Quelles etaient ces conditions?

De toutes les personnes qui se posaient ces questions, miss Armagh etait
celle qui etait la plus inquiete.

Avant leur tete-a-tete, Berengere et M. de Gardilane causaient librement
et gaiment, et maintenant ils avaient l'air de deux adversaires ou de
deux complices.

Que s'etait-il donc dit, dans ce tete-a-tete?

Berengere ne serait-elle pas la petite fille qu'elle croyait?

Dans ce cas, elle se serait donc moquee d'elle avec sa surprise?

Tout cela etait grave.

Heureusement pour Berengere et le capitaine, le bon abbe Colombe etait
venu a leur secours en accaparant la conversation.

Il avait ete a Hannebault dans la journee, et il avait vu le modele
de l'eglise que l'abbe Guillemittes faisait executer en cuivre a
la serrurerie artistique, pour etre offert a Sa Saintete; c'etait
admirable, merveilleux, miraculeux.

Et, dans son enthousiasme, il se laissait entrainer jusqu'a adresser la
parole d'un bout de la table a l'autre a ceux qui l'interrogeaient.

Quelle felicite! quelle gloire!

Puis, tout naturellement, du modele de l'eglise d'Hannebault, il en vint
a parler de madame Pretavoine et du bon jeune homme: c'etait pour offrir
ce modele au Saint-Pere qu'ils restaient a Rome.

Le bon jeune homme figurait dans toutes les ceremonies du Vatican.

Quelles delices!

On gagna ainsi le dessert.

Lorsqu'on quitta la table, Berengere alla s'asseoir au piano, et elle ne
cessa de jouer pendant toute la soiree; un pianiste loue au cachet n'eut
pas eu autant de zele.

Plusieurs fois le capitaine s'approcha d'elle, mais elle ne
s'interrompit pas, et, a la facon nerveuse dont elle jouait, il pouvait
suivre son trouble et sa fievre.

L'heure vint de se retirer; deja presque tous les convives etaient
partis; allait-il quitter la Rouvraye sans echanger un mot avec elle, un
regard tout au moins?

Comme il se disposait a prendre conge du comte, celui-ci appela
Berengere; mais elle ne s'interrompit pas, n'ayant pas sans doute
entendu son grand-pere.

Alors M. de la Roche-Odon eleva la voix:

--Le capitaine va partir, dit-il, ne veux-tu pas qu'il te fasse ses
adieux?

Il fallait quitter le piano.

D'ordinaire le capitaine lui tendait la main, mais comme elle se tenait
droite devant lui, les yeux baisses, et les deux bras colles contre sa
robe, il n'osa pas avancer la main.

Quoi dire? Adieu? Au revoir?

Il n'osait, dans cette circonstance derniere, employer l'un ou l'autre
de ces deux mots.

--Mademoiselle, j'ai l'honneur de vous souhaiter le bonsoir.

--Bonsoir, monsieur.

--Au revoir, mon cher capitaine, dit le comte. A demain matin, j'irai
vous voir avant dejeuner.

Le capitaine sortit bouleverse.

--Fini, c'etait fini.

Il s'eloigna a grands pas, marchant avec violence, la tete perdue, le
coeur brise, se repetant tout haut machinalement:

--Fini, c'est fini.

Puis quand il fut arrive au bout de l'avenue, il revint sur ses pas
jusqu'a la grille, et la, s'appuyant contre un chene, il resta a
regarder les fenetres du chateau, et parmi ces fenetres celles de la
chambre de Berengere, qui etaient eclairees.

Ah! comme il l'aimait! Pour la premiere fois, par la douleur, il sentait
toute la puissance de son amour, c'etait la mort qui lui apprenait
combien lui etait chere celle qu'il avait perdue.

Car elle etait perdue, a jamais perdue, et par sa faute.

Pourquoi avait-il parle? Ne pouvait-il se taire? Quelle stupidite avait
ete la sienne!

Et il entra dans une colere folle contre lui-meme; il s'accabla de
reproches et d'injures; il se frappa la poitrine a grands coups.

Le temps s'ecoula.

Peu a peu les lumieres qui eclairaient les fenetres du chateau s'etaient
eteintes les unes apres les autres, et, dans sa facade sombre, il n'y
avait plus qu'un point lumineux: sa chambre.

Elle ne s'etait point couchee; elle ne dormait point.

A quoi pensait-elle? A qui?

A lui, a sa reponse.

Et elle s'indignait sans doute.

N'avait-elle pas raison, cent fois raison, mille fois raison?

Si pendant le diner et pendant la soiree, il s'etait fache de l'attitude
qu'elle gardait avec lui, il se disait maintenant que cette attitude
avait ete ce qu'elle devait etre.

Berengere etait venue a lui, elle lui avait tendu la main; il l'avait
repoussee; elle s'etait retiree blessee, et d'autant plus profondement
qu'elle lui avait temoigne plus de tendresse.

--C'etait fini, bien fini.

Et ce mot etait celui qui terminait ses reflexions, et toutes les
hypotheses qu'il tournait et retournait dans sa tete comme dans son
coeur.

--Je lui fais horreur.

Cependant s'il avait pu traverser l'espace et voir ce qui se passait
dans cette chambre, il n'eut pas repete avec la meme desesperance:
"Fini, c'est fini."

Ce mot avait ete aussi celui de Berengere, lorsque, rentree chez elle,
elle avait pu s'abandonner aux mouvements de son ame.

Et pendant longtemps, marchant dans sa chambre, elle l'avait repete
comme le capitaine au pied de son chene, et avec le meme accent, avec la
meme douleur.

Mais tandis qu'il s'etait dit et repete que l'irreparable etait
accompli, elle en etait arrivee a la longue a se dire qu'il ne fallait
pas que ce qui s'etait passe entre eux fut irreparable.

Car le sentiment d'horreur qu'il croyait avoir eveille en elle ne se
trouvait pas dans son coeur.

Elle avait ete blessee par sa reponse, elle en avait eprouve un
sentiment de colere, mais nullement d'horreur.

Si elle se disait: "c'est fini," ce n'etait point parce que depuis qu'il
lui avait parle, elle le jugeait indigne d'etre son mari, mais parce
qu'elle croyait que son grand-pere le jugerait tel, quand il apprendrait
la verite.

Pour elle, il fallait bien qu'elle s'avouat qu'elle l'aimait toujours,
apres comme avant, et qu'elle reconnut combien profondement elle
l'aimait.

Elle ne voulait donc pas que "ce fut fini."

Une partie de la nuit se passa a chercher comment renouer ce qui avait
ete brise, et peu a peu elle en vint a se persuader que s'il avait su
qu'elle l'aimait, il n'aurait point parle comme il l'avait fait.

--S'il savait que je l'aime, il ne penserait pas comme il pense.

Et, lorsqu'enfin elle s'endormit, elle prononca son nom a plusieurs
reprises, tendrement, avec espoir.



XXVIII

Le lendemain matin, au moment ou M. de la Roche-Odon allait partir pour
Conde, Berengere parut devant lui habillee, chaussee, et la toque en
plumes sur la tete, en tout une toilette pour sortir.

--Bonjour, grand-papa, veux-tu de moi dans ta promenade?

--Mais je vais a Conde.

--Je sais bien; c'est pour cela que je te demande si tu veux que je
t'accompagne.

--Tu as besoin a Conde?

--Oui, chez les demoiselles Ledoux pour mon filleul, et comme miss
Armagh m'assassine toujours d'observations quand je veux acheter quelque
chose pour Richard, il me serait agreable de faire une fois dans ma vie
mes acquisitions tranquillement, librement, et avec toi je suis
assuree d'avoir cette liberte. Tu me laisseras choisir sans me parler
d'economie, de modestie, de convenances, de position mediocre, etc.,
etc.

--Mais j'ai besoin d'aller chez le capitaine; je lui ai fixe un
rendez-vous.

--Liberte pour liberte; tu me laisseras libre chez les demoiselles
Ledoux, je te laisserai libre chez le capitaine; si vous avez a vous
entretenir de choses serieuses, je me promenerai dans le jardin.

M. de la Roche-Odon ne savait rien refuser a sa fille.

--Partons, dit-il.

Et par l'avenue de chenes ils gagnerent la grande route.

--Sais-tu que je suis, jusqu'a un certain point, peu satisfait de te
conduire chez M. de Gardilane, dit le comte; tu as ete si bizarre avec
lui hier, que je me demandais si vous etiez en querelle.

--Si j'ai ete bizarre avec M. de Gardilane, je l'ai ete avec tout le
monde, il me semble.

--Cela est tres-vrai: qu'avais-tu donc?

--J'etais nerveuse.

--Eh bien, ma chere mignonne, laisse-moi te dire qu'il ne faut pas
s'abandonner ainsi a ses nerfs, car alors il arrive fatalement qu'au
lieu de nous obeir comme cela se doit, c'est nous qui leur obeissons et
qui devenons leurs esclaves; cela n'est pas d'une jeune fille de ton
age.

--Tu as raison, grand-papa, et je t'assure que je n'ai pas attendu ton
observation pour me dire que j'avais ete parfaitement ridicule.

--Ridicule?

--Si, grand-papa, je l'ai ete, je te soutiens que je l'ai ete, et je
veux m'en excuser aupres de M. de Gardilane.

--Ne va pas d'un exces a l'autre, je te prie.

--Sois tranquille, je ne veux pas lui faire de plates excuses; j'ai ete
desagreable avec lui hier, je veux etre aimable aujourd'hui, voila tout.

--Bien, mon enfant; il faut toujours savoir reparer sa faute.

Ils ne tarderent pas a arriver a l'entree de la ville.

--Et par ou commencons-nous nos visites? demanda le comte.

--N'as-tu pas rendez-vous avec M. de Gardilane?

--Oui.

--Eh bien! il ne faut pas le faire attendre; nous irons chez les
demoiselles Ledoux en sortant de chez lui; d'ailleurs, j'avoue que j'ai
hate de reparer ma faute.

Ils trouverent le capitaine dans son cabinet, ne travaillant pas, mais
se promenant en long et en large, le visage pale, les yeux battus,
portant dans toute sa personne les marques d'une preoccupation
fievreuse.

Lorsqu'il vit entrer Berengere derriere son grand-pere, il s'arreta
stupefait et ne pensa meme pas a prendre la main que le comte lui
tendait.

Il etait reste les yeux attaches sur Berengere, les sourcils eleves, la
bouche ouverte, le regard fixe, cloue sur place.

Comme elle etait restee derriere son grand-pere, de telle sorte
que celui-ci ne pouvait pas voir ses mouvements, elle fit signe au
capitaine, avec un sourire, de prendre la main que le comte lui tendait.

Puis passant au premier plan, elle lui offrit elle-meme la main a son
tour.

--Comment allez-vous, ce matin?

Il balbutia quelques mots tant sa stupefaction etait profonde.

Il avait cru ne jamais la revoir, et il avait passe la nuit en proie
a cette affreuse pensee; tout au contraire, elle etait la, souriante
devant lui.

Elle lui pressa les doigts doucement, longuement, et la joie la plus
vive qu'il eut jamais ressentie fit bondir son coeur.

Alors?

Mais il n'etait pas en etat, pas plus qu'il n'etait en situation
d'examiner cette question et de voir ce qu'il y avait dans ce changement
prodigieux.

Elle etait la, il la voyait, il l'entendait, il ressentait dans ses
veines les chaudes vibrations qu'avait soulevees son etreinte, et dans
son trouble de joie, il etait incapable de raisonner froidement.

D'ailleurs il lui fallait repondre a M. de la Roche-Odon, et c'etait la
une tache deja bien assez difficile.

Il fit un effort pour se remettre et trouver quelque chose de
raisonnable a dire, mais son esprit etait emporte par un irresistible
tourbillon.

Ce que disait le comte, il ne l'entendait meme pas.

Berengere, apres lui avoir serre la main, avait recule de quelques pas,
et elle etait restee debout derriere son grand-pere.

Comme si elle ne savait que faire, elle se mit a prendre des livres les
uns apres les autres, a les feuilleter negligemment et a les reposer sur
la table.

Puis; tout a coup levant un doigt en l'air, elle fit signe au capitaine
d'etre attentif.

Il n'avait pas besoin de cet appel, ne la quittant pas des yeux.

Alors, ayant abaisse sa main levee, elle la glissa dans la poche de sa
robe, tandis que de sa main gauche, elle ouvrait un volume pose a plat
sur la table.

D'un rapide coup d'oeil, elle reitera et appuya son appel d'etre
attentif a tous ses mouvements.

Puis vivement elle tira un papier de sa poche et le placa dans le
volume, qu'elle referma.

Alors, levant le volume de maniere a ce que le capitaine put en bien
lire le titre imprime en gros caracteres sur la couverture, elle le lui
presenta; puis, apres le temps necessaire pour cette lecture, elle le
reposa sur la table, et entassa vivement par-dessus lui trois ou quatre
livres qu'elle prit au hasard.

Cela fait legerement, rapidement, en moins d'une minute, elle s'avanca
de quelques pas, et s'adressant a son grand-pere:

--Je vais dans le jardin, dit-elle.

--Mais, mademoiselle..., interrompit le capitaine, qui voulait la
garder.

--Ne me retenez pas, je vous prie, j'execute une convention arretee avec
grand-papa, et si je n'etais pas sage, il ne me ramenerait plus.

Sans attendre une reponse, elle se dirigea vers la porte d'un pas leger,
et arrivee la elle se retourna et, posant un doigt sur ses levres
entr'ouvertes, elle sortit.

De ce que M. de la Roche-Odon lui dit ce jour-la, le capitaine
n'entendit pas, ou tout au moins ne comprit pas un seul mot.

Son esprit etait tout entier a ce livre et a cette lettre.

Que contenait cette feuille de papier?

A en juger par la physionomie de Berengere, par son sourire et son geste
d'encouragement, il y avait tout lieu de se laisser aller a l'esperance.

Mais encore?

Jusqu'ou esperer?

La nuit d'angoisse qu'il venait de passer avait si douloureusement tendu
ses nerfs, qu'il etait incapable d'appliquer sa pensee sur un seul
objet; son esprit affole allait d'une extremite a l'autre et ne se
fixait a rien, pas plus au doute qu'a la confiance. Son sort, sa vie,
son bonheur etaient dans cette lettre.

Et cependant il devait repondre de temps en temps a M. de la Roche-Odon,
sous peine de se trahir; il le faisait par quelques monosyllabes: "oui,
non", ou bien par quelques mots insignifiants: "peut-etre, sans doute,
je ne dis pas non".

A la fin, le comte comprit qu'il etait inutile de poursuivre davantage
un entretien qui, en realite, etait un vrai monologue qu'il debitait
seul.

--Je vois que vous etes preoccupe, dit-il en se levant.

--Il est vrai; mais je vous ecoute, je vous assure.

--Nous reprendrons cette conversation un autre jour. D'ailleurs,
Berengere m'attend, et, a regarder l'eau couler, elle trouverait le
temps long.

Tout en parlant, il s'etait appuye sur la table chargee de livres, et
machinalement il avait ouvert un volume.

Le capitaine etendit le bras par un mouvement instinctif; mais il se
retint, car il ne pouvait pas paraitre vouloir empecher le comte de
toucher a ses livres.

Heureusement telle n'etait pas l'intention de celui-ci; il n'y avait
aucune arriere-pensee dans son mouvement.

Ils sortirent.

Berengere etait assise sous le saule et elle s'amusait a jeter des
petits cailloux dans la riviere, comme une enfant qui fait des ronds.

Elle fit un signe discret au capitaine pour lui demander s'il avait lu
le papier cache dans le livre.

Il repondit que non de la meme maniere.

Alors elle eut un geste d'impatience, qu'elle corrigea d'ailleurs
aussitot par un sourire.

--Nous vous laissons a votre travail, dit-elle.

Et comme il les reconduisait, elle voulut lorsqu'ils passerent devant la
maison qu'il rentrat; mais il tint a aller jusqu'a la grille.

Les adieux ne furent pas longs, car Berengere se chargea elle-meme de
les abreger en prenant le bras de son grand-pere.

Il put alors courir a son cabinet de travail.

Les mains tremblantes, il ouvrit le volume; le billet n'etait pas
cachete:

"Voulez-vous vous trouver demain, a trois heures, dans les ruines du
temple; j'y serai seule.

BERENGERE."

Il relut ce billet a quatre ou cinq reprises, et a chaque fois il lui
donna une interpretation nouvelle.

Laquelle etait la vraie?

Il n'osait croire son coeur.

Cependant il y avait un fait certain:

--Ce n'etait pas fini.

Et apres la journee de la veille et la nuit qui l'avait suivie, apres
ce qu'il avait vu, apres ce qu'il avait souffert, c'etait le ciel qui
s'ouvrait devant ses yeux eblouis.



XXIX

Dans la seconde moitie du dix-huitieme siecle, a l'epoque ou le marquis
de Girardin publiait un livre sur la _Composition des paysages_ et sur
les _Moyens d'embellir la nature_, un comte de la Roche-Odon, qui etait
philosophe et amant de la nature, avait eu l'idee d'embellir sa terre
patrimoniale selon le gout du jour.

Choisissant dans sa foret de la Rouvraye, a peu de distance du parc
reserve, un monticule isole, une sorte de petite colline formee de
rochers eboules, du haut de laquelle on decouvrait un immense horizon,
il avait fait elever sur le point culminant un petit temple grec de
forme ronde, surmonte d'un dome reposant sur une colonnade; un escalier
trace en pente douce sur les flancs de la colline, a travers les blocs
de gres et les massifs de pins, de genevriers et de bouleaux, conduisait
a ce monument; au bas de cet escalier, on trouvait l'autel de l'Examen,
au milieu l'autel du Doute, et enfin, a son sommet, le temple de la
Philosophie, au milieu duquel etait erigee une statue de Montaigne.

Pendant une vingtaine d'annees, ce temple avait ete une des curiosites
du pays; mais, apres 89, les habitants de Conde et les paysans
d'alentour, n'admettant pas qu'on batit un temple rien que pour honorer
la philosophie (connais-tu ca, toi, sainte Lisophie?), s'etaient imagine
que le tresor de la Roche-Odon etait cache dans ce temple. Cette
croyance s'etait repandue, et, en 93, le club de l'Egalite, preside par
Fabu (qui plus tard devait devenir Fabu de Carquebut et beau-pere du
marquis de Rudemont), avait decide que des fouilles seraient faites dans
ce temple en vue de restituer a la nation les tresors des ci-devant
comtes de la Roche-Odon.

De tresors, on n'en avait point trouve; mais la colline avait ete si
bien fouillee que le temple s'etait ecroule et, dans sa chute, avait
ecrase trois travailleurs patriotes, dont la mort, selon l'opinion d'une
grande partie de la contree restee fidele a la religion, avait ete
causee par la vengeance de sainte Lisophie.

Quand les la Roche-Odon avaient repris possession de leur domaine, ils
n'avaient eu garde de relever le temple voue a Michel Montaigne, car
leurs croyances s'etaient epurees a l'experience de 93, et il ne
s'agissait plus pour eux de jouer a la philosophie, au doute, a l'examen
ou autres niaiseries de ce genre.

Pour le present comte de la Roche-Odon, cette partie de la foret qui
rappelait une defaillance d'un de ses ancetres, etait un endroit maudit.

Abandonnee aux forestiers, cette colline naguere embellie, etait donc
retournee a l'etat de nature; les mousses, les lichens, les orseilles,
les fougeres avaient recouvert les colonnes couchees sur la terre, les
marches de l'escalier s'etaient effondrees, les autels avaient ete
emportes pour devenir des auges a cochons, et partout les broussailles,
les ronces, et la vegetation foisonnante des bois sauvages avaient
remplace les savantes combinaisons de l'amant de la nature.

C'etait la que Berengere avait donne rendez-vous a Richard, certaine a
l'avance de n'y etre point surprise.

Toute la difficulte pour elle etait de s'y rendre; mais l'amour lui
avait inspire une hardiesse et une audace qu'elle n'avait pas au
temps ou elle avait prie le capitaine de Gardilane de venir dans le
saut-de-loup. Son intention n'etait pas d'inventer une combinaison plus
ou moins habile pour se debarrasser de la surveillance de miss Armagh.
Sans raison, sans pretexte, elle quitterait furtivement le chateau, et
sortant du parc elle se rendrait aux ruines. Si on s'inquietait d'elle,
ce qui etait probable, si on la cherchait, tant pis; l'essentiel etait
qu'on ne la trouvat point, et il y avait bien des chances pour qu'on ne
vint pas la relancer jusque dans les ruines du temple.

Vers deux heures elle sortit du chateau, et tout d'abord elle se dirigea
du cote oppose a celui ou se trouvaient les ruines, de facon que si l'on
demandait aux jardiniers ou elle etait, ils indiquassent une fausse
piste.

Tant qu'on put la voir elle marcha doucement d'un air indifferent comme
si elle se promenait sans trop savoir ou elle allait, puis lorsqu'elle
fut arrivee a un massif boise qui la cachait, elle prit une allee
laterale, et vivement elle se dirigea vers la sortie du parc.

Elle avait bien examine toutes ses chances, les bonnes comme les
mauvaises, et sa grande inquietude avait ete de trouver chez lui le
garde qui habitait le pavillon eleve a cette porte, car s'il la voyait
passer, il ne manquerait pas de donner des indications dangereuses a
ceux qui la chercheraient; heureusement a cette heure de la journee
il devait etre en tournee dans la foret, ses enfants devaient etre a
l'ecole, et comme il etait veuf, il y avait des probabilites pour que la
maison fut inoccupee.

Les choses se realiserent ainsi: les portes et les fenetres du pavillon
etaient fermees, et personne ne se trouva la pour la voir ouvrir et
refermer la porte.

Dans la foret elle etait sauvee.

Elle regarda l'heure a sa montre, la demie etait passee de cinq minutes;
comme il fallait un quart d'heure a peine pour atteindre la colline,
elle avait du temps devant elle.

Se disant cela elle voulut respirer, mais ce fut en vain, son coeur
etait trop serre par l'emotion.

C'etait chose si grave que celle qu'elle faisait.

C'etait sa vie, son honneur qu'elle engageait, sans avoir consulte
personne, de son propre mouvement, sinon par un coup de tete au moins
par un entrainement du coeur.

Elle voulut chasser ces idees et se mit a regarder autour d'elle, tout
en marchant a petits pas.

A travers les branches depouillees de feuilles, l'oeil s'etendait au
loin sous bois et se perdait dans la confusion grise des taillis. La
solitude etait profonde, et dans le silence de la foret, on n'entendait
que la plainte monotone du vent dans les grands chenes, et la chanson
harmonieuse que les sapins murmuraient en se balancant.

Cent fois elle avait parcouru ce chemin, et cependant jamais encore elle
n'avait remarque la profondeur de ces lointains.

Cent fois elle avait entendu le vent souffler dans ces arbres, et jamais
encore elle n'en avait ete emue comme en ce moment.

Que se passait-il donc de mysterieux en elle, d'inconnu?

Ses yeux voyaient plus loin.

Ces bois, ces arbres, ces nuages qui couraient dans la ciel, ces
murmures qui l'enveloppaient, ce silence de la foret, lui parlaient un
langage qu'elle ne connaissait point.

Comme ces voix etaient douces! elles la transportaient dans un autre
monde que celui ou elle avait vecu jusqu'a ce jour, et son ame avec de
delicieux frissons s'ouvrait a des sensations qui etaient nouvelles pour
elle.

De temps en temps elle murmurait un nom:

--Richard.

Et alors s'arretant, elle regardait autour d'elle pour voir si elle
n'apercevait point celui que son coeur appelait.

Puis elle reprenait sa marche.

Ce n'etait plus a la gravite de son action qu'elle pensait, c'etait a
lui, a lui qu'elle aimait, qu'elle adorait.

Elle arriva bientot au bas de la colline, et la encore elle s'arreta
pour ecouter et regarder autour d'elle.

Elle n'entendit que le bruit du vent, et au loin quelques cris
d'oiseaux.

Elle eut ete heureuse de le trouver arrive avant elle.

Mais peut-etre l'etait-il.

Et vivement elle gravit le sentier qui avait remplace l'escalier par
lequel on montait autrefois au temple de la philosophie.

Deux fois seulement elle se retourna pour voir s'il ne montait pas
derriere elle, et s'il n'allait pas la rejoindre.

Mais les tournants de ce sentier etaient assez petits, et la vue, genee
d'ailleurs par les amas de gres et par les buissons de genevriers
pousses entre leurs fentes, ne s'etendait pas bien loin.

Quelqu'un qui l'aurait rencontree, n'aurait pas eu besoin d'une grande
penetration pour deviner ou allait cette jeune fille, dont les pieds
foulaient a peine la mousse du chemin, et dont le regard rayonnant etait
perdu dans le ciel.

Elle atteignit bientot le sommet de la colline; mais par suite des
fouilles entreprises pour trouver le tresor des la Roche-Odon, ce
plateau avait ete completement bouleverse, des excavations avaient ete
creusees, de sorte que les amas de terre, meles aux ruines du temple,
avaient devoye l'ancien escalier, et le sentier qui serpentait
maintenant au milieu des amas de terre couverts de buissons et des blocs
de gres.

En sortant de derriere un de ces blocs elle apercut devant elle, a
quelques pas, debout, au milieu du chemin, l'attendant, Richard, arrive
depuis longtemps deja.

Elle ne fut pas maitresse de retenir le cri qui du coeur lui monta aux
levres, le nom qu'elle avait tant de fois prononce.

--Richard!

Vivement il vint a elle les mains tendues.

Mais il ne fit pas tout le chemin, car non moins vivement que lui, elle
s'avanca les mains tendues aussi.

Et ce fut par un meme mouvement que ces mains se poserent les unes dans
les autres et s'etreignirent.

Ils resterent ainsi les mains dans les mains, les yeux dans les yeux,
sans avoir conscience du temps qui s'ecoulait.

Enfin Berengere se degagea doucement.

--Et vous etiez-la, dit-elle, tandis que moi je me retournais pour voir
si vous ne veniez pas derriere moi.

--D'ici je vous voyais; vous vous etes arretee la-bas au pied de ce gros
chene, et puis la encore devant ce sapin.

--Et vous n'avez rien dit.

--Pouvais-je donc elever la voix?

--C'est vrai.

--Et vous avez pu venir.

--C'est-a-dire que j'ai pu m'echapper, car je me suis echappee sans
prevenir personne, et miss Armagh doit me chercher maintenant, mais
avant qu'elle ait la pensee de venir ici, nous avons du temps a nous,
le temps de causer, librement, sans craindre qu'on nous derange, comme
madame Pretavoine est venue nous deranger dans le saut-de-loup.

Elle parlait precipitamment, entassant les paroles les unes par-dessus
les autres, avec l'assurance voulue de ceux qui ne se sentent pas
maitres de leur emotion.

Elle se tut, puis elle regarda autour d'elle; une grosse pierre couverte
de mousse etait adossee a un enorme bloc de gres, placee la comme pour
faire un siege.

--Voulez-vous que nous nous asseyions la, dit-elle, nous serons bien
pour causer.

Il la conduisit a la pierre qu'elle venait de lui montrer.

Elle s'assit, et de la main elle l'engagea a prendre place pres d'elle.

Depuis qu'elle avait ecrit a Richard, elle n'avait eu qu'une pensee: ce
qu'elle dirait dans ce tete-a-tete. Elle s'etait bien preparee: "Elle
dirait ceci, elle ferait cela." Sans doute elle serait terriblement
emue, mais enfin quand a l'avance on a bien dispose son plan de conduite
et soigneusement choisi ses paroles, on doit se tirer mieux d'affaire
qu'alors qu'on se livre a l'improvisation.

Mais en comptant sur une emotion terrible, elle etait restee au-dessous
de la realite; celle qui l'etouffa au coeur et la serra a la gorge au
moment ou elle voulut prononcer le premier mot de ce qu'elle avait a
dire, fut si violente, qu'elle resta la bouche ouverte sans pouvoir
articuler un son.

Par un effort tout-puissant de sa volonte, elle reagit contre cet effet
physique, mais chose extraordinaire, quand elle chercha dans sa memoire
ce qu'elle avait si bien prepare, elle ne trouva rien: elle etait
emportee dans un tourbillon et incapable de se ressaisir.

Elle leva les yeux sur Richard, mais le regard qu'elle rencontra la
troubla encore plus profondement.

De nouveau elle baissa les yeux et se tut; mais a travers ses paupieres
abaissees elle sentait les yeux de Richard, de meme que sur ses joues
elle sentait son souffle qui la brulait.

Depitee contre elle-meme, effrayee aussi, elle se leva vivement et
faisant quelques pas en avant, elle vint sur le bord du plateau a
l'endroit ou la vue s'etendait librement sur la foret.

Le vent qui lui souffla frais au visage calma un peu les mouvements
precipites de son coeur, et ne sentant plus le regard de Richard, ne
respirant plus son haleine, n'etant plus sous l'influence du courant qui
par leurs mains jointes passait de lui en elle, il lui fut possible de
reagir contre l'ivresse qui l'avait gagnee.

Apres quelques secondes, elle revint a la pierre et se rasseyant pres de
Richard:

--Mon billet a du bien vous surprendre, dit-elle.

--Dites qu'il m'a rendu bien heureux, apres notre entretien
d'avant-hier, apres notre diner, apres notre soiree, je...

--Oh! ne parlez pas de cela, je vous en prie, si vous ne voulez pas que
je vous demande pardon de mon attitude pendant ce diner et cette soiree.
Ce n'est pas pour cela que je vous ai prie de venir ici, et ce n'etait
pas de cela que je voulais vous entretenir. Je ne sais comment
ces paroles sont venues sur mes levres; c'a ete involontairement,
insciemment. Cette attitude vous sera expliquee plus tard; mais, si je
commencais par la je ne pourrais vous dire ce que je veux... ce que je
dois vous dire.

Elle parlait d'une voix haletante, par mots entrecoupes; mais enfin elle
pouvait parler, et maintenant elle etait certaine d'aller jusqu'au bout.

Apres une courte pause, elle reprit:

--Vous savez quelles sont les inquietudes de grand-papa a mon egard.
Vous savez aussi quelles precautions il prend pour conserver sa sante,
c'est-a-dire la vie, jusqu'au jour...

Elle hesita.

--... Jusqu'au jour ou je serai libre, soit par l'emancipation, soit par
le mariage.

Elle avait prononce ces dernieres paroles lentement, peniblement,
mettant un silence entre chaque mot, mais cela dit, elle parla avec
volubilite comme si elle venait de debarrasser sa langue du baillon qui
la paralysait.

--Cette emancipation il l'avait esperee pour une date prochaine; mais,
par suite de formalites legales, mal comprise par lui, il parait qu'elle
est impossible. Je n'ai pas a vous expliquer cela, c'est inutile,
n'est-ce pas? Il y a un fait, je ne puis pas etre emancipee, je ne puis
etre que mariee. Mais precisement je ne veux pas qu'on me marie.

--Ah! vous ne voulez pas...

--Non, je veux me marier moi-meme; petite fille je disais que je
n'epouserais que l'homme que j'aurais choisi et que j'aimerais; grande
fille je n'ai pas change de sentiment.

Il se fit un silence.

Le capitaine ecoutait avec une anxiete si vive qu'il ne pensait pas a
interrompre ou a interroger.

Quant a Berengere, elle s'etait de nouveau laisse reprendre par
l'emotion qui, quelques instants auparavant, l'avait paralysee.

Cependant apres quelques secondes elle continua:

--Vous pensez bien, n'est-ce pas, que je ne suis pas fille a me laisser
donner un mari, meme quand ce serait pour assurer le repos et le bonheur
de mon pauvre grand-papa que j'aime tant; dites-moi que vous le pensez.

--Je le pense.

--Alors, puisqu'il en est ainsi, vous ne devez pas etre surpris que je
me sois resolue a me marier, et c'est pour vous annoncer mon mariage que
je vous ai demande ce rendez-vous.

--Vous vous mariez! s'ecria-t-il, bouleverse, eperdu.

--Oui, je me marie, heureuse et fiere du choix que librement j'ai fait.

Depuis qu'elle parlait, deux pensees absolument opposees l'avaient
alternativement transporte et accable; mais il n'osait accepter l'une,
et il ne pouvait s'abandonner a l'autre.

Ah! je vous en conjure, s'ecria-t-il, parlez serieusement.

--Serieusement! Regardez-moi donc et dites-moi si je ne suis pas
serieuse dans mes paroles.

Elle se pencha vers lui, tandis qu'il s'inclinait vers elle, et pendant
un espace de temps dont ils n'eurent pas conscience, ils resterent ainsi
face a face, les yeux dans les yeux.

Violemment il leva tout a coup les deux bras pour la prendre et
l'eteindre, mais un dernier effort de volonte et de raison le retint; il
ramena ses bras sur sa poitrine et se cacha la tete entre ses deux mains
pour ne plus voir ces yeux qui l'attiraient irresistiblement.

--Vous voyez donc bien que je parle serieusement, dit-elle.

Il balbutia quelques mots qu'elle n'entendit point.

Alors elle attendit un moment, puis elle poursuivit:

--Puisque vous etes mon confident, il faut que je vous dise qui j'ai
choisi; je m'etais imagine, en prenant cette resolution, que je n'aurais
pas cet aveu a vous faire, mais je vois que vous etes si peu brave que
vous ne me viendriez pas en aide. C'est...

Cette fois il ne fut plus maitre de lui, et tendant les deux bras vers
elle, il s'ecria:

--Berengere, chere Berengere!

--Richard, oui, Richard, c'est Richard.

Et, cedant a son emotion, elle se laissa aller vers lui et se coucha la
tete sur sa poitrine.

Il l'avait prise dans ses bras et, penche sur elle, le visage enfonce
dans ses cheveux, il la serrait passionnement.

Enfin Richard ayant denoue ses bras pour lui relever la tete et la
regarder, elle se degagea et se redressa.

Alors il se laissa glisser a ses genoux, et, lui prenant les deux mains,
relevant la tete et la haussant de maniere a effleurer presque son
visage:

--Ah! chere Berengere, dit-il, laissez-moi vous regarder ainsi, ces
beaux yeux dans les miens.

Elle le regarda comme il le demandait; puis, avec un sourire:

--Alors vous ne me connaissez pas encore? dit-elle.

--Mademoiselle de la Roche-Odon? oui, je la connais; mais celle que je
regarde en ce moment, celle que j'admire, celle que j'adore a genoux,
c'est ma femme, ma chere petite femme.

--Oh! Richard, mon Richard bien-aime!

Il est des heures dans la vie ou les yeux parlent un langage plus
eloquent, plus passionne que les levres, ou les mots sont inutiles et
ou, dans leur forme materielle, ils ont meme quelque chose d'incomplet
pour traduire des sentiments qui n'ont rien de materiel.

Pendant longtemps ils resterent ainsi perdus, ravis dans une muette
extase.

Ce qu'ils avaient a se dire, ils l'avaient dit.

Ils s'aimaient.

Et c'etait sa femme qu'il tenait dans ses bras.

Cependant il vint un moment ou cette pensee fut emportee dans les
mouvements tumultueux de sa passion, alors de peur de se laisser
entrainer, il voulut prendre la parole.

--Ainsi vous m'aimez!

--Il a fallu vous le dire, puisque, vous mettiez tant de mauvaise
volonte a me comprendre.

--Ah! Berengere.

--Il parait que ce qui etait difficile a dire pour vous, devait etre
facile pour moi.

--Pouvais-je vous dire que je vous aimais, quand j'avais creuse moi-meme
par mes paroles un abime entre nous?

--Et ce sont justement ces paroles, cher Richard, qui ont amene ma
resolution; en vous voyant si plein de loyaute et de franchise avec moi,
alors que vous compreniez tous les dangers de vos paroles, j'ai compris
que, moi aussi je devais etre loyale et franche avec vous. C'est vous
qui par votre heroisme m'avez montre mon devoir. Vous m'aimiez...

--Si je vous aimais!

--Oui, je le savais, je le sentais; vous m'aimiez, et cependant, au
risque de me perdre, vous n'avez pas hesite, quand je vous obligeais a
repondre, a le faire loyalement, sans detours, sans tromperie; cela m'a
dicte ma conduite; puisque, par ma faute, je vous empechais de jamais
pouvoir me dire que vous m'aimiez, j'ai compris que c'etait a moi de
venir a vous pour vous dire: je vous aime.

--Oh! Berengere encore ce mot, encore et toujours.

--Richard, je vous aime, Richard, je vous aime.

Et comme il voulait l'etreindre de nouveau, elle l'arreta doucement.

--Maintenant que vous connaissez mes sentiments, a vous, mon cher
Richard, d'agir en consequence.

--Mais...

--Oh! loyalement, franchement comme vous avez agi avec moi; ce que je
vous dis, c'est un seul mot: "je vous aime". Ce que je veux, c'est une
seule chose: "etre votre femme"; maintenant...

Mais tout a coup dans le silence de la foret eclata l'appel d'une voix
qui vint resonner dans les rochers et se repercuter dans leurs echos.

--On me cherche, s'ecria-t-elle.

Et vivement elle courut sur le bord du plateau.

Dans le chemin par lequel elle etait venue elle apercut, au bas de la
colline, un homme, un garde.

--C'est Cornu, dit-elle en revenant vivement vers Richard; il va monter
ici, il faut que je vous quitte, et que j'aille au devant de lui; vous,
restez la assis, afin qu'on ne vous apercoive pas,--et de la main, elle
le fit se rasseoir sur la pierre;--vous ne partirez que longtemps apres
que je serai rentree. Adieu, mon Richard,--mon bien-aime,--mon mari!

Et vivement elle lui effleura le front de ses levres.

Puis comme une biche effaree, les cheveux au vent, elle se lanca en
courant dans le sentier et disparut.



XXX

Elle arriva au bas du sentier au moment ou le garde y arrivait lui-meme
en sens contraire pour le monter.

En l'apercevant il s'arreta.

--Eh bien, Cornu, que se passe-t-il donc? demanda-t-elle.

--Je cherchais mademoiselle.

--Parce que?

--Oh! bien sur que ce n'est pas moi qui ai eu cette idee, c'est miss
Armagh qui a mis tout le monde en mouvement pour chercher mademoiselle,
les autres et moi; alors j'ai fait ce qu'on me disait.

--C'est bien, rentrez au chateau, dites que je ne suis pas perdue et que
je viens derriere vous.

Elle avait besoin d'etre seule.

Parler en ce moment etait une sorte de profanation pour elle; elle avait
besoin d'ecouter les echos des paroles enchanteresses qu'elle venait
d'entendre, de se recueillir, d'entendre encore, de voir encore par le
souvenir celui qu'elle aimait.

En venant a ce rendez-vous elle avait ete sensible au murmure des arbres
et aux beautes de la foret, mais en retournant au chateau, elle ne fut
sensible qu'a ce qui se passait en elle, elle ne vit que Richard reste
dans ses yeux, elle n'entendit que la musique de sa voix resonnant dans
son coeur.

Ah! comme ce qui n'etait pas son amour, comme ce qui n'etait pas lui,
comme ce qui n'etait pas elle, etait insignifiant ou miserable en ce
moment.

Lorsqu'elle approcha du chateau elle apercut miss Armagh qui accourait
au-devant d'elle.

--Eh bien! s'ecria celle-ci de loin.

Berengere la laissa venir jusqu'a elle, et alors d'une voix hautaine:

--Eh bien! dit-elle.

--Vous etiez sortie.

--Sans doute.

--Sans rien dire.

--Aviez-vous peur que je fusse perdue?

Ce n'etait pas sur ce ton que Berengere repondait ordinairement a son
institutrice, aussi miss Armagh resta-t-elle un moment interloquee.

Mais elle se remit bien vite; n'avait-elle pas le droit de son cote?
Alors, le prenant de haut, elle s'adressa a cette petite fille revoltee,
en heritiere (sans heritage, helas!) des rois d'Irlande.

Malheureusement cette petite fille etait aussi une heritiere, et si son
institutrice descendait des rois d'Irlande, elle descendait, elle, d'un
sang qui avait fait des rois: Rollon, Robert Guiscard et Guillaume le
Conquerant.

Miss Armagh l'ayant pris de haut, Berengere le prit de plus haut encore.

Elle n'etait plus une petite fille.

Stupefaite de cette resistance, miss Armagh jugea prudent de ne pas
continuer une lutte ainsi engagee.

--Nous nous expliquerons ce soir avec M. le comte, dit-elle.

--Parfaitement; je regrette que vous fassiez cette peine a grand-papa,
mais comme je n'ai rien a lui cacher, j'accepte cette explication. A ce
soir.

Et, la tete haute, le regard assure, elle monta a son appartement ou
elle s'enferma, pour etre libre de penser a Richard.

Que lui importait miss Armagh!

Elle ne descendit que lorsque la cloche eut sonne le diner.

A la facon dont son grand-pere la regarda lorsqu'elle entra dans la
salle a manger, elle comprit que miss Armagh avait fait son rapport.

Cependant le comte ne lui adressa pas la moindre observation, mais il
parut preoccupe, et bien que, par suite de son abstinence habituelle, il
eut generalement bon appetit, il mangea ce soir-la moins encore que de
coutume.

Le diner fut long, car miss Armagh ne desserra les levres que pour
manger et boire, le comte ne prononca que quelques mots, et Berengere
resta perdue dans son reve.

Ce fut seulement lorsqu'on s'installa dans le salon, que M. de la
Roche-Odon interpella Berengere.

--Miss Armagh m'a rapporte... dit-il.

--Que j'avais ete peu convenable avec elle, interrompit Berengere.

--Mademoiselle! s'ecria l'institutrice.

--C'est parce que je parle de moi que je me sers de cette expression
adoucie, vous auriez pu en employer une plus severe, cela n'eut ete que
justice.

Cela dit en s'adressant a miss Armagh, elle se tourna vers son
grand-pere.

--Oui, grand-papa, les plaintes de miss Armagh sont pleinement fondees,
et je suis d'autant plus satisfaite qu'elle ait cru devoir t'en faire
part, que cela me permet de lui en temoigner tous mes regrets devant
toi.

Alors, quittant son siege et allant se placer devant son institutrice:

--Croyez bien, chere miss Armagh, que je n'oublierai jamais ce que vous
avez ete pour moi depuis mon enfance, votre bonte, votre indulgence,
votre sollicitude; j'ai eu le tort, le grand tort, tantot, de repondre a
vos observations...

--Mon enfant... voulut interrompre miss Armagh.

Mais Berengere ne la laissa pas parler, elle poursuivit vivement:

--Vous m'avez fait une observation parfaitement juste, et au lieu d'y
repondre comme je le devais, je me suis fachee; acceptez, je vous prie,
mes excuses et donnez-moi la main.

Miss Armagh se leva, ouvrit les bras dans son premier mouvement de
trouble, pour embrasser son eleve, puis ramenee aux convenances par la
reflexion, elle lui tendit la main.

Mais si puissant que fut chez elle ce sentiment des convenances, il
ne le fut pas encore assez cependant; si elle avait pu se retenir
d'embrasser Berengere, elle ne put pas empecher ses larmes de couler et
de tomber en deux grosses gouttes sur les mains de son eleve...

Pour sauver la situation, et en meme temps sa dignite, elle voulut
prononcer quelques paroles appropriees a la circonstance.

Mais aux premiers mots son emotion l'entraina beaucoup plus loin qu'elle
n'aurait voulu aller, et plus elle se debattit, plus elle s'enfonca.

--Oh! mon enfant, ma chere enfant, combien je suis heureuse de vous
entendre reconnaitre ainsi un moment d'erreur; rien n'est plus beau,
assurement rien n'est plus beau; mais que penseriez-vous de moi si
j'acceptais vos excuses sans vous adresser les miennes? Car enfin, moi
aussi j'ai eu tort a votre egard, grand tort; je n'aurais pas du vous
presenter une observation sur ce ton; vous n'etes plus une enfant; je
me suis oubliee; il etait donc legitime que vous fussiez blessee;
pardonnez-moi.

Et au bout de cette periode entrecoupee, elle se retourna vers M. de la
Roche-Odon:

--Quelle chere enfant! s'ecria-t-elle, ah! quelle noble enfant!

M. de la Roche-Odon avait commence par etre emu des excuses de
Berengere, mais celles de miss Armagh le toucherent beaucoup moins, et
il avait meme fini, bien qu'il fut l'homme le moins moqueur du monde,
par etre pris d'une irresistible envie de rire, tant etaient drolatiques
les mines que faisait cette pauvre miss Armagh.

Pour ne pas ceder a ce rire, il s'adressa a Berengere:

--Alors tu as ete te promener dans la foret? dit-il.

--Oui, grand-papa.

--Et ou as-tu ete?

--Aux ruines du temple.

--Idee bizarre.

Et longuement il la regarda.

Elle se sentit rougir, et pour cacher sa confusion elle detourna la
tete.

--C'est aupres des ruines que Cornu t'a retrouvee?

--Non, j'ai entendu Cornu appeler; j'ai pense qu'il me cherchait
peut-etre et je suis descendue.

--Alors tu l'as empeche de monter?

--Il n'avait pas besoin de monter, puisque je descendais.

--C'est precisement ce que je dis, il n'a pas monte aux ruines.

Il se fit un silence.

Mais M. de la Roche-Odon ne cessa pas de tenir ses yeux attaches sur
Berengere, qui ne savait quelle contenance prendre.

Enfin il reprit:

--Et c'est pour cette promenade aux ruines du temple, que tu n'as pas
voulu venir avec moi?

Elle ne repondit pas.

--Car enfin tu as refuse de m'accompagner, insista le comte.

Elle baissa la tete.

--Tu comprends donc que dans de pareilles circonstances, l'insistance de
cette excellente miss Armagh et ses observations etaient parfaitement
fondees.

--Je l'ai reconnu.

--C'est vrai, et comme miss Armagh je suis satisfait de voir que tu
n'as pas persiste dans ta faute, mais, enfin, malgre tout, tu n'as pas
repondu aux questions que miss Armagh, surprise par cette promenade, a
du te poser, et que je te pose maintenant a mon tour.

Apres un moment d'hesitation, Berengere fit un signe furtif a son
grand-pere, pour lui montrer l'institutrice.

Mais soit que le comte n'eut pas compris ce signe, soit qu'il n'eut pas
voulu le comprendre, il insista:

--Et alors? demanda-t-il.

--Mais je suis prete a te repondre, dit-elle avec resolution, en
soulignant le _te_.

Elle avait releve la tete et, bien qu'elle eut le visage empourpre, elle
regardait son grand-pere en face.

--Eh bien! reponds, mon enfant.

De nouveau elle se leva et, s'approchant de miss Armagh, comme elle
l'avait fait quelques instants auparavant:

--Lorsque je vous ai assure tout a l'heure de ma tendresse et de ma
reconnaissance, vous n'avez pas doute de moi, n'est-ce pas? dit-elle.

--Assurement non, mon enfant.

--Vous savez donc que j'ai pleine confiance en vous; vous savez aussi
combien je vous aime...

--Mais...

--Mais si grande que soit cette estime, si vive que soit cette amitie,
elles ne peuvent pas faire cependant que vous remplaciez grand-papa dans
mon coeur; il y a certaines choses qu'on dit a son pere et qu'on ne dit
pas a d'autres.

--Berengere! s'ecria le comte.

Tout d'abord miss Armagh fut suffoquee par ces paroles, qui disaient si
clairement qu'on ne voulait pas s'expliquer devant elle; sa fierte et sa
dignite furent blessees de ce manque de confiance; mais c'etait au fond
du coeur une brave et excellente femme.

--Parlez a monsieur votre grand-pere, mon enfant, dit-elle.

Et sans un mot de plus, elle se dirigea vers la porte.

Berengere courut a elle; miss Armagh lui tendit la main.

--Bonsoir, ma mignonne.

Et avec un sourire sur les levres, mais le coeur gros cependant, elle
sortit.

Lorsque miss Armagh fut sortie, Berengere revint vers son grand-pere.

--Oh! grand-papa, dit-elle, comme tu me regardes; jamais je ne t'ai vu
ces yeux irrites.

--Ta conduite avec cette excellente miss Armagh explique, il me semble,
mon mecontentement.

--Ecoute-moi d'abord, et tu verras ensuite si j'ai eu tort ou raison de
ne pas vouloir te repondre devant miss Armagh.

--Je t'ecoute.

--Oh! pas ainsi, ou bien je ne pourrai pas me confesser, car c'est ma
confession que tu vas entendre.

Elle poussa un siege bas et le placa devant le fauteuil du comte;
cela fait, elle s'assit vivement et s'accoudant sur les genoux de son
grand-pere, elle le regarda longuement.

Puis avec le sourire d'un enfant gate, qui est sur de l'indulgence et
meme de la faiblesse de son juge:

--J'attends, dit-elle.

--Moi aussi.

M. de la Roche-Odon aurait voulu prononcer ces deux mots avec severite,
mais cela lui fut impossible, l'accent dementit le sens des paroles.

Alors Berengere lui prenant la main et la lui baisant tendrement:

--C'est que tu n'es pas un confesseur comme l'abbe Colombe, toi,
grand-papa, dit-elle. Que l'abbe Colombe ait l'air irrite ou indulgent,
cela n'a pas d'importance; ce n'est pas a lui que je parle quand je lui
adresse la parole, ce n'est pas lui que je regarde, c'est Dieu. Mais
avec toi, c'est toi que je regarde, c'est a toi que je m'adresse,--a
toi, mon cher grand-papa, si bon, si indulgent, si tendre, si doux, si
aimant; alors comme en te regardant, je ne trouve plus cette bonte,
cette tendresse, cette douceur, je suis paralysee, et c'est pour cela
que je te dis: "j'attends." Est-ce que tu ne veux pas me sourire un peu?

Et, souriant elle-meme, elle le regarda jusqu'au moment ou elle l'eut
contraint, pour ainsi dire, sympathiquement a sourire en faisant
violence a la severite qu'il imposait a son visage, mais qui n'etait pas
dans son coeur.

--C'est cela, s'ecria-t-elle, comme cela tu me donnes du courage, et si
tu savais combien j'ai besoin d'etre encouragee!

--Mais parle, parle donc, cruelle enfant! s'ecria M. de la Roche-Odon,
qui commencait a etre serieusement inquiet.

--Certainement je veux parler, je le dois, mais enfin il me semble que
jamais jeune fille n'a dit a son pere ce que j'ai a te dire. A sa mere
peut-etre, et encore faut-il pour cela une bien grande confiance unie a
la tendresse. Mais tu es une mere pour moi, en meme temps qu'un pere,
c'est-a-dire tout.

Et se levant vivement, elle lui jeta ses deux bras autour du cou, et a
plusieurs reprises elle l'embrassa.

Un pareil debut n'etait pas fait pour calmer les craintes du comte, mais
quelque envie qu'il eut de l'entendre, il ne pouvait pas repousser ces
caresses qui remuaient si delicieusement son coeur.

Avant de se rasseoir, elle se recula un peu pour regarder le visage de
son grand-pere, puis l'ayant contemple un moment, elle fit un signe de
la main comme pour dire qu'elle le trouvait tel qu'elle le souhaitait.

Alors s'etant rassise et ayant de nouveau pose ses mains sur les genoux
de son grand-pere, elle parla ainsi:

--Si je te dis tout ce que je pense, tout ce que je fais, tout ce que
je desire, tu n'agis pas de la meme maniere avec moi, il y a bien des
choses que tu penses et que tu desires, et que tu ne me dis pas. Cela me
permet, n'est-il pas vrai, de chercher a deviner et a connaitre ce que
tu ne me confies pas, au moins quand cela a rapport a moi. J'ai donc
devine que tu voulais me marier, et... j'ai compris... au moins a peu
pres compris, pourquoi tu voulais ce mariage.

--Tu crois?

--Je suis sure. D'autre part, tu sais bien que j'ai compris aussi
pourquoi tu t'es impose ce regime severe qui fait que tu n'oses meme pas
manger quand tu as faim; tu sais bien que je ne suis pas aveugle, et tu
sais bien aussi que je ne suis pas tout a fait bete. Suis-je bete?

M. de la Roche-Odon n'avait pas envie de plaisanter, cependant il ne put
retenir le sourire qui lui vint sur les levres.

--Ah! enfin te voila comme je t'aime, s'ecria-t-elle, et je t'assure que
ta bonne figure te va mieux que tes airs severes. Puisque tu me souris,
tu voudras bien sans doute me repondre maintenant; me suis-je trompee en
devinant que tu desirais me voir mariee?

--Mais...

--Oh! je t'en prie, grand-papa, un oui ou un non: tu ne saurais croire
combien tu faciliteras ma tache, qui, je t'assure, est penible; si tu me
dis que je ne me suis pas trompee.

--Dans une certaine mesure, mais dans une certaine mesure seulement,
non, tu ne t'es pas trompee, je...

--Oh! c'est assez, je ne t'en demande pas davantage.

--Cependant...

--Non, c'est assez, pour moi il suffit que j'aie pu penser que tu
desirais me voir mariee, et tu l'as desire. Pensant cela, j'ai examine
si de mon cote je desirais me marier; car tu es trop bon pour me marier
contre mon gre, et de mon cote je ne suis pas d'un caractere a accepter
un mariage qui ne me plairait pas. Bien certainement je suis prete a
tout faire pour te contenter, a tout entreprendre, a tout souffrir;
cependant, il y a une chose qui me serait impossible, meme quand tu me
la demanderais, ce serait d'accepter un mari que tu aurais choisi et que
je n'aimerais pas.

Ou voulait-elle en arriver?

C'etait ce que se demandait M. de la Roche-Odon, surpris de cet etrange
langage et du ton avec lequel il etait debite.

--De mon examen de conscience, poursuivit Berengere, il est resulte que
je n'avais pas de repugnance pour le mariage et par suite que je serais
heureuse de te donner la joie de me voir libre, c'est-a-dire, en
t'affranchissant de tes inquietudes, d'assurer ta sante.

--Chere enfant!

--Oh! crois bien que je pense a toi, grand-papa si j'osais, je dirais
autant que tu penses a moi. Je reviens a mon mariage. Apres avoir
examine la question en theorie, je l'ai examinee pratiquement, car
enfin, pour se marier, il faut un mari.

--Et ce mari?

--C'est celui que tu as choisi toi-meme, grand-papa.

--Moi?...

--Le jour ou tu as decide de ramener a notre sainte religion la personne
dont tu m'as parle.

--M. de Gardilane.

--C'est toi qui l'as nomme.

--Tu aimes M. de Gardilane?

Sans repondre, elle se leva vivement et se cacha le visage dans le cou
de son grand-pere.

Alors, apres un moment de silence, se haussant jusqu'a son oreille
qu'elle effleura de ses levres levres:

--Oui, grand-papa, murmura-t-elle, nous nous aimons.

--Vous vous aimez! s'ecria M. de la Roche-Odon en lui prenant la tete,
et en la regardant; M. de Gardilane a dit qu'il t'aimait?

--Je n'avais pas besoin qu'il me le dit, je le savais.

--Enfin il a ose...

--Non, grand-papa, il n'aurait jamais ose, c'est pour cela que j'ai ose,
moi; il le fallait bien.

--Toi!

Elle ne repondit pas, mais le prenant dans ses bras, elle l'embrassa
tendrement.

Il la repoussa.

--Ce n'est pas de caresses qu'il s'agit, mais d'une explication franche;
la verite, toute la verite?

Il parlait avec une severite qu'elle ne lui avait jamais vue.

--Oh! grand-papa, murmura-t-elle.

--La verite?

Il s'etait leve, et s'etant degage de son etreinte, il s'etait mis a
parcourir le salon a grands pas, le visage pale, les mains tremblantes.

Comme elle se taisait, il s'approcha d'elle.

--Eh bien, dit-il, me laisseras-tu longtemps encore dans cette affreuse
angoisse? Parle, parle donc.

Son accent etait tellement navre qu'elle fut epouvantee; mais bien vite
elle comprit que pour calmer cette emotion de son grand-pere et ne pas
la laisser s'exasperer, le mieux etait de faire ce qu'il demandait.

--Il y avait longtemps que je savais que Richard...

--Richard!

--... M. de Gardilane m'aimait, sans qu'il m'eut jamais parle de son
amour, quand, par ce que tu me dis de lui, je compris que tu regardais
comme chose possible et meme favorable un mariage entre lui et moi. Je
savais tout le bien que tu pensais de lui, toute l'estime que tu faisais
de son caractere, toute la sympathie, toute l'amitie qu'il t'inspirait.
Je savais aussi combien etaient vifs les sentiments de respectueuse
affection qu'il ressentait pour toi.

--Passons.

--Non, grand-papa, car tout est la, dans cette estime, dans cette amitie
reciproques que vous eprouviez l'un pour l'autre. Un seul obstacle
pouvait s'opposer a notre mariage; celui-la meme que tu avais entrepris
d'aplanir. Comme Ri... comme M. de Gardilane ne connaissait pas tes
intentions, il y avait danger qu'il ne t'ecoutat pas, ainsi qu'il l'eut
fait, s'il les avait connues et qu'alors tu renoncasses a ton projet de
mariage, et nous nous aimions, grand-papa; il m'aimait, je l'aimais.
Alors la pensee me vint de prevenir ce danger. J'ecrivis a M. de
Gardilane...

--Tu as ecrit!

--Deux lignes, pour lui dire que je le priais de se trouver aujourd'hui,
a trois heures, dans les ruines. Il est venu a ce rendez-vous, et la je
lui ai explique que j'etais decidee a me marier, pour toi d'abord, pour
assurer ton repos, pour te rendre la sante, pour que tu vives heureux
et tranquille, sans inquietudes sur mon avenir,--ensuite pour moi-meme
parce que j'aimais un honnete homme qui me respectait assez pour ne
m'avoir jamais dit un mot d'amour.

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'ecria M. de la Roche-Odon.

Puis, apres un moment de silence, il fit signe a Berengere de continuer.

--Je n'ai rien de plus a te dire, grand-papa.

--Rien?

--Rien.

M. de la Roche-Odon voulut la regarder, en plongeant dans ses yeux,
comme il le faisait souvent mais il n'en eut pas la force, et il
detourna la tete.

--Et ce mariage? demanda-t-il.

--J'ai dit a Richard que maintenant qu'il connaissait mes sentiments,
c'etait a lui d'agir en consequence, loyalement, franchement, dans la
droiture de sa conscience. A ce moment, nous avons ete interrompu par
Cornu, qui me cherchait, et nous n'en avons pas dit davantage.

Elle se tut, et, pendant plus d'un grand quart d'heure, eternel pour
elle, elle vit son grand-pere marcher en long et en large dans le salon;
de temps en temps il la regardait mais presque aussitot il detournait la
tete comme s'il avait peur de rencontrer ses yeux.

Enfin il s'arreta devant elle:

--Je te prie de monter a ta chambre, dit-il. Demain nous reprendrons cet
entretien; pour aujourd'hui, j'ai besoin de me remettre et de reflechir
a tete posee,--si cela est possible.



XXXI

Ce ne fut point avec Berengere que M. de la Roche-Odon continua cet
entretien. Ce fut avec le capitaine de Gardilane.

Le lendemain matin, apres une nuit d'insomnie, il quitta la Rouvraye au
jour naissant, et quand il arriva devant la grille du capitaine, l'aube
commencait seulement a blanchir le ciel du cote de l'orient.

Cependant, il sonna vigoureusement, en homme qui n'a pas le temps
d'attendre ou que l'impatience aiguillonne.

Les yeux encore gros de sommeil, Joseph vint ouvrir.

--Le capitaine?

--Il n'est pas leve, par extraordinaire.

--J'attendrai; prevenez-le que je suis la.

C'etait l'habitude de M. de Gardilane de se lever matin, mais, ce
jour-la il etait reste au lit, eveille perdu dans ses reves.

Le coup de sonnette du comte ne l'avait pas trouble, mais quand son
domestique vint lui dire que c'etait M. de la Roche-Odon qui avait ainsi
sonne, il sauta a bas du lit.

Le comte a pareille heure? Que pouvait signifier cette visite?

En moins d'une minute il s'habilla et descendit.

A la lueur de deux bougies allumees par Joseph, il apercut le comte
adosse a la cheminee et portant dans toute sa personne les marques d'une
sombre preoccupation, le visage pale, les sourcils contractes, les
levres convulsees, les mains tremblantes.

Il courut a lui:

--Monsieur le comte!

D'un geste M. de la Roche-Odon l'arreta a trois pas.

--Ma petite-fille m'a dit ce qui s'etait passe hier entre elle et vous,
je viens pour vous demander des explications a ce sujet.

Le capitaine s'inclina respectueusement.

--Monsieur le comte, je suis a votre disposition.

Et poussant un fauteuil aupres de la cheminee, il l'offrit au comte.

Mais celui-ci indiqua d'un geste rapide que ces temoignages de politesse
n'etaient pas en situation.

--Je vous ecoute, dit-il.

--Que voulez-vous que je vous dise?

--Tout.

--Veuillez m'interroger, je vous repondrai.

Le comte fronca le sourcil, mais le capitaine parlait d'un ton si
respectueux qu'il etait impossible de se facher de ses paroles.

--Ainsi vous aimez ma petite-fille? dit-il.

--Oui, monsieur le comte, de tout mon coeur je l'aime; pour toujours je
l'aime.

--Vous l'aimiez, lorsque je suis venu, il y a quelque temps, a cette
place meme, vous adresser certaines questions.

--Je l'aimais.

--Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit alors?

--Parce que je ne croyais pas, je n'esperais pas que mademoiselle
Berengere put jamais devenir ma femme, et dans ces conditions je ne
devais pas vous avouer un amour qui ne pouvait pas etre un danger pour
mademoiselle Berengere.

--Cependant ma petite-fille connaissait cet amour.

--J'ignorais qu'elle le connut et je n'avais jamais rien fait pour le
lui reveler,--au moins je croyais n'avoir rien fait.

--Et pourquoi pensiez-vous que ma petite-fille ne pouvait pas devenir
votre femme?

--Parce qu'il y avait entre elle et moi des obstacles que je croyais
insurmontables.

--Quels obstacles?

--Ceux qui resultaient de votre position.

--Par votre naissance vous etes digne d'entrer dans la famille la plus
noble de France.

--Je n'ai pas de fortune.

--Vous recueillerez un jour de beaux heritages.

--Un jour...

--Et vous ne pensiez pas a d'autres obstacles?

--Je pensais que vous n'accepteriez pour gendre qu'un homme qui serait
en communaute de croyances avec vous.

--Et vous n'etiez pas cet homme?

--Je ne l'etais pas.

Le comte se recueillit un moment avant de continuer.

Et le capitaine le vit agite d'un tremblement qui disait combien vive
etait son emotion.

Lui-meme, quoique plus maitre de ses nerfs, n'etait pas moins emu, car
il comprenait a quel but tendait cet interrogatoire, mene sans detour
par M. de la Roche-Odon.

Les angoisses qu'il avait eu a supporter la premiere fois que le comte
l'avait questionne, l'etreignaient de nouveau, et plus poignantes, plus
cruelles maintenant, car ce n'etait plus dans des esperances plus ou
moins vagues qu'elles le menacaient, c'etait dans une certitude qu'elles
l'atteignaient. Berengere l'aimait, Berengere voulait etre sa femme, et
au moment ou le comte etait venu le precipiter durement dans la realite,
c'etait ce reve qu'il caressait.

Qu'allait-il resulter de ses reponses?

Apres quelques minutes d'un silence douloureux pour tous deux, M. de la
Roche-Odon poursuivit:

--L'homme que vous etiez alors, l'etes-vous toujours?

--Mais...

--Je veux dire, afin de bien preciser cette question pour moi
capitale,--il souligna ce mot,--et ne pas laisser place a l'erreur, je
veux vous demander si les entretiens que nous avons eus a ce sujet n'ont
pas modifie les idees que vous m'avez fait connaitre a ce moment? Le
comte l'avait dit, la question etait capitale, et le capitaine voyait
clairement que sa reponse pouvait decider et briser son mariage.

Sans doute, les circonstances n'etaient plus les memes qu'au moment ou
M. de la Roche-Odon etait venu l'interroger sur ses principes religieux.

A ce moment, il ne connaissait pas l'amour de sa petite-fille, et sa
demarche n'avait d'autre objet que de s'assurer si le capitaine etait ou
n'etait pas un mari possible pour elle.

Tandis que maintenant il le connaissait, cet amour, il savait qu'elle
aimait, il savait qu'elle etait aimee, et il y avait des probabilites
pour admettre qu'il ne voudrait pas briser la vie de cette enfant qu'il
adorait.

Mais etait-il delicat, etait-il loyal de speculer pour ainsi dire sur
cette situation nouvelle? Etait-il honnete, relevant fierement la tete,
de repondre au comte: "Je ne partage pas vos croyances, mais comme votre
fille m'aime, peu importe, il faudra bien que vous me la donniez."

Le capitaine rejeta loin de lui un pareil calcul, et avec d'autant plus
de fermete qu'il n'avait pas mis cette assurance dans sa reponse,
alors que la situation etant autre, il avait toutes chances de perdre
Berengere en parlant de ce ton.

Ce qu'il n'avait pas fait alors il ne devait pas le faire maintenant;
les situations peuvent changer, ces changements n'ont aucune influence
sur une ame droite et loyale.

La seule reponse possible pour lui etait donc celle qu'il avait deja
faite, ou plutot celle de n'en pas faire du tout; mais le comte s'en
contenterait-il?

Il cherchait comment sortir de cette difficulte lorsque le comte
insista:

--Eh bien! vous ne repondez pas?

--C'est que je n'ai rien a repondre.

--Ce que je vous demande, c'est un oui ou un non.

--Et justement c'est ce qui me rend hesitant. Que je vous reponde:
"Non, je ne suis plus l'homme que j'etais alors," ma reponse ne
paraitrait-elle pas dictee plutot par mon amour que par ma conscience?
Au contraire, que je vous reponde: "Oui, je suis toujours cet homme," ne
pourrez-vous pas supposer que, me sentant fort de l'aveu que m'a fait
celle que j'aime, j'espere violenter votre consentement? De la mon
embarras, mon angoisse, monsieur le comte, et jamais je n'en ai supporte
de plus douloureuse. Ne m'ecoutez pas comme un juge severe...

--N'en ai-je pas le droit?

--Je me soumets a ce droit, mais cependant j'ose faire appel a l'amitie
que vous vouliez bien me temoigner, et ce que je vous demande, c'est de
m'ecouter comme un ami, comme un pere.

De la main M. de la Roche-Odon lui fit signe de parler.

--Ne vous offensez pas de mon premier mot, il faut que je le dise,
il faut que je l'affirme: j'aime mademoiselle Berengere d'un amour
tout-puissant. Comment cet amour est ne, je ne saurais le dire: a mon
insu j'ai ete gagne par sa grace, par sa beaute, par sa bonte, par le
charme de son esprit, par les qualites de son coeur, par cette seduction
irresistible qui se degage d'elle tout naturellement comme le parfum de
la fleur, et qui penetre, qui enivre ceux qui l'approchent. Enfin un
jour j'ai constate que cet amour etait dans mon coeur. Je ne m'y suis
point abandonne. J'ai voulu l'arracher, car je savais qu'entre elle et
moi, ou plus justement entre vous et moi, il y avait un abime. Je n'ai
point reussi et j'ai senti qu'il m'avait envahi tout entier par des
racines si nombreuses et si fortes, que je ne les briserais jamais, et
que contre lui, raison aussi bien que volonte seraient impuissantes. Je
n'ai pu qu'une chose: le cacher, l'enfermer au plus profond de mon
coeur et veiller a ce qu'il ne se trahit, aux yeux de celle qui l'avait
inspire, ni par un geste ni par une parole. Sur mon honneur je vous
affirme, monsieur le comte, que tout ce qui etait humainement possible,
je l'ai fait. Je n'ai pas reussi; celle a laquelle je voulais le cacher
l'a senti, car entre ceux qui s'aiment il n'est pas besoin de gestes ni
de paroles pour se comprendre et s'entendre, et quand le mot d'amour a
echappe a nos levres, elles n'ont fait que repeter ce que nos coeurs
s'etaient dit depuis longtemps. Maintenant je sais que mademoiselle
Berengere m'aime, elle sait que je l'aime; je sais qu'elle consent a
etre ma femme, je sais qu'elle le desire; je sais qu'il n'y a entre elle
et moi qu'un obstacle; eh bien! monsieur le comte, si je ne dis pas le
mot qui leverait cet obstacle, c'est que je ne peux pas le dire. D'un
cote il y a mon amour, ma vie, mon bonheur, le bonheur de celle que
j'aime; de l'autre il y a l'honneur et la loyaute, et ce n'est pas
vous, monsieur le comte, qui me conseillerez de preferer le bonheur a
l'honneur. Lorsque nous nous sommes separes, son dernier mot a ete
pour me dire: "Je veux etre votre femme; agissez en consequence, mais
franchement, loyalement." C'est a elle que j'obeis en vous repondant
comme je le fais.

Le comte se cacha le visage dans ses deux mains, et quelques mots
entrecoupes s'echapperent de ses levres fremissantes.

--Oh! mon enfant, ma pauvre enfant!

Puis il resta silencieux, adosse au marbre de la cheminee, la tete
inclinee en avant, ses longs cheveux blancs tombant sur ses mains et sur
son visage.

Ce ne fut qu'apres un temps assez long qu'il releva la tete:

--Monsieur de Gardilane, dit-il, nous sommes dans une situation terrible
que je ne puis trancher dans un sens ou dans l'autre. Vous continuerez
donc de venir a la Rouvraye, mais a une condition, qui est de me jurer
que vous serez avec ma fille ce que vous etiez avant la journee d'hier.

Le capitaine mit la main sur son coeur, et d'une voix ferme:

--Je vous en donne ma parole d'honneur.



XXXII

Berengere avait entendu son grand-pere sortir, et de derriere son rideau
elle avait vu, a la pale clarte de l'aube naissante, qu'il se dirigeait
vers la grande avenue.

Il allait donc a Conde.

C'est-a-dire chez Richard.

Elle n'avait pas eu une seconde de doute a ce sujet.

Aussi jusqu'au retour de son grand-pere, son anxiete avait-elle ete
poignante.

Que se serait-il passe entre eux?

Ce que Richard aurait repondu, elle le savait a l'avance, et sa passion
lui faisait admettre qu'il aurait assurement tenu le langage qu'il
devait tenir; il ne pouvait pas se tromper, il ne pouvait pas faillir,
n'avait-il pas toutes les qualites, tous les merites, toutes les
perfections, puisqu'il etait aime.

Ce qui la tourmentait c'etait de deviner quelles avaient pu etre les
exigences de son grand-pere.

Sans doute lui aussi etait aime, et d'une ardente tendresse, mais ce
n'est pas l'amour filial qui produit le phenomene du mirage avec ses
illusions merveilleuses.

Si elle n'avait pas d'inquietudes au sujet de Richard, elle en avait par
contre de fievreuses et cruelles au sujet de son grand-pere.

Qu'avait-il dit?

Qu'avait-il exige?

Elle s'habilla devant sa fenetre, ne quittant pas l'avenue des yeux,
et quand elle fut habillee, elle resta derriere la vitre, guettant,
attendant le retour de son grand-pere.

Elle se disait que maintenant qu'il savait qu'elle aimait Richard, il
aurait une indulgence qu'il n'aurait pas eue auparavant.

Mais d'autre part, elle se disait aussi qu'il n'y avait qu'un point sur
lequel il ne pouvait etre indulgent,--la foi,--et que pour tout ce que
lui commanderait cette foi, il etait homme a obeir, si penible que lui
fut l'obeissance, et dut-elle meme aller jusqu'au martyre.

Vingt fois elle crut l'apercevoir, et vingt fois elle dut reconnaitre
qu'elle s'etait trompee.

Enfin elle le vit revenir, marchant a pas lents dans l'avenue, la tete
basse, portant de temps en temps la main gauche a son visage et la
laissant tout a coup retomber.

Vivement elle descendit pour courir au-devant de lui.

Pendant une grande partie de la nuit, elle s'etait demande comment elle
oserait soutenir son regard apres l'aveu qu'elle lui avait fait; car si
elle avait ose parler de son amour pour Richard, c'avait ete dans un
mouvement d'exaltation qu'elle ne retrouverait pas, et elle etait bien
certaine maintenant de n'eprouver que de l'embarras ou de la confusion.

Mais quand elle l'apercut revenant de chez Richard, elle ne pensa plus a
cet embarras ni a cette confusion, et n'eut qu'une idee: savoir ce qui
s'etait decide entre eux--son pere et son mari, son Richard.

--Tu viens de Conde? s'ecria-t-elle.

--Qui te l'a dit?

--Mon coeur; tu as vu Rich..., M. de Gardilane?

--Je l'ai vu.

--Et...?

J'ai demande a M. de Gardilane d'etre avec toi, ce qu'il avait ete avant
la journee d'hier, et il m'a donne sa parole d'honneur de se conformer a
cette condition. Toi, de ton cote, tu vas me faire la meme promesse.

--Oh! grand-papa!

--Si tu veux me jurer de ne pas adresser une parole de tendresse a M.
de Gardilane et d'etre pour lui ce qu'une jeune fille modeste doit
etre pour un ami de son pere, cela et rien de plus; M. de Gardilane
continuera a etre recu ici le jeudi, jusqu'au jour ou j'aurai pris une
resolution definitive. Peut-etre serait-il plus sage a moi de ne plus
recevoir M. de Gardilane, cependant je veux avoir encore confiance en
vous, en lui comme en toi, si tu me fais le serment que je te demande.

--Mais... grand-papa...

--Je ne veux pas de discussion a ce sujet, comprends-le.

--Cependant...

--Tu jures, il vient; tu refuses de jurer, il ne vient pas. A toi de
decider si tu veux le voir.

Berengere comprit que toute discussion serait inutile.

Elle verrait Richard.

Tout etait la, et apres les craintes qu'elle venait d'eprouver, c'etait
un grand point d'obtenu, c'etait le triomphe.

Le reste viendrait plus tard.

Une rupture immediate etait possible; puisqu'elle n'avait pas eu lieu,
il n'y avait pas a craindre qu'elle se produisit dans la suite; ce
serait a elle, ce serait a Richard de l'empecher, et sans chercher a
s'entretenir de leur amour ou de leur mariage, ils arriveraient bien
a s'entendre tacitement a ce sujet; leurs coeurs n'etaient-ils pas
d'accord?

--Je te jure d'etre ce que tu veux que je sois, dit-elle.

--Bien; maintenant qu'il ne soit plus question de M. de Gardilane entre
nous, c'est encore une condition que je t'impose.

Vingt ans plus tot, M. de la Roche-Odon n'eut pas adopte cette ligne de
conduite avec le capitaine; il eut dit:

"Vous aimez ma fille, vous voulez l'epouser, c'est bien,
convertissez-vous, sinon elle ne sera jamais votre femme, et en
attendant cette conversion vous ne mettrez pas les pieds chez moi; a
vous de voir si vous etes presse de vous marier."

C'etait a peu pres ainsi qu'il avait procede avec son fils lorsque
celui-ci etait venu lui annoncer qu'il desirait epouser la princesse
Sobolewska.

Mais c'etait precisement la fermete qu'il avait eue en cette occasion
qui faisait sa faiblesse maintenant; il avait recu de la passion une
terrible lecon qu'il n'avait point oubliee.

Berengere venait de prouver que le sang de son pere coulait dans ses
veines; que ferait-elle s'il s'opposait fermement a son amour?

A la pensee de la voir malheureuse, desesperee, malade peut-etre, son
coeur s'amollissait.

Il n'en venait pas, il est vrai, jusqu'a se dire qu'il donnerait sa
fille a un homme qui n'etait pas catholique; mais enfin il se disait
que si cet homme n'avait pas la foi en ce moment, il n'y avait aucune
impossibilite a ce qu'il l'eut plus tard. Pourquoi l'amour ne ferait-il
pas ce miracle? La ou il n'avait pas reussi, lui, par insuffisance sans
doute, pourquoi Berengere ne reussirait-elle pas? Dans les nombreux
entretiens qu'il avait eus avec le capitaine, rien ne lui avait
absolument demontre que ce succes etait impossible. Le capitaine s'etait
toujours defendu, mais par des arguments qui, aux yeux du comte,
n'avaient aucune valeur. La foi d'ailleurs n'etait-elle pas plutot un
elan du coeur qu'un resultat de savants raisonnements? Ce coeur echauffe
par la tendresse ne s'ouvrirait-il pas a la voix de la femme aimee? Que
cela se realisat, c'etait non-seulement le bonheur et la securite de sa
fille qu'il assurait par ce mariage, mais c'etait encore le salut de ce
brave jeune homme, pour lequel il eprouvait une si vive amitie.

Dans ces conditions, il ne fallait donc pas se decider brusquement;
la raison disait qu'il fallait au contraire attendre, voir venir les
choses, les etudier, les peser et, dans une situation mauvaise, naviguer
de maniere a eviter le pire; incontestablement il y avait des dangers a
laisser Berengere et le capitaine se voir chaque semaine, mais n'y
en aurait-il pas de plus grands encore a les empecher de se voir
completement? La demarche a laquelle Berengere s'etait laisse entrainer
montrait bien qu'il ne s'agissait pas d'un caprice plus ou moins leger;
c'etait la passion qui l'avait poussee, et avec la passion tout est
possible, meme l'impossible.

Ces deux journees avaient ete terribles pour lui; lorsque Berengere
l'embrassa le soir, elle remarqua qu'il avait le visage plus colore qu'a
l'ordinaire, mais, comme il ne se plaignait point, elle n'attacha point
grande importance a cette remarque: il avait ete assez agite pour avoir
un peu de fievre.

Dans le milieu de la nuit, elle se reveilla en sursaut croyant entendre
des gemissements; effrayee, elle ecouta. La chambre qu'elle occupait
etait celle que sa grand'mere avait habitee autrefois, et elle n'etait
separee de celle du comte que par un grand cabinet sur lequel chaque
chambre avait une porte.

Tout d'abord, n'entendant rien, elle crut s'etre trompee; mais bientot
elle crut entendre son nom prononce d'une voix faible et plaintive, avec
l'accent de l'appel.

Cette voix venait de la chambre de son grand-pere.

En moins de trois secondes elle alluma une lumiere, passa un peignoir et
arriva dans la chambre de son grand-pere.

--Ah! mon Dieu! Berengere, dit-il d'une voix empatee, c'est toi?

Elle courut a lui.

--Qu'as-tu? s'ecria-t-elle, grand-papa, qu'as-tu?

--Un etourdissement, une congestion; je me suis senti etourdi, puis
il m'a semble qu'une dechirure se faisait dans ma tete; j'ai voulu
t'appeler, mais je n'ai pas pu et j'ai perdu connaissance.

--Je vais appeler... un medecin.

--Non, n'appelle pas, il ne faut pas, je te le defends; je sais ce qu'il
me faut; j'avais pris mes precautions a l'avance; mets-moi de l'eau
froide sur la tete avec une compresse et des sinapismes aux jambes; il y
en a dans le tiroir de la table de citronnier; mouille-les et pose-les
toi-meme; j'ai voulu me lever, je n'ai pas pu.

Sans perdre la tete, malgre son emotion, elle fit vivement ce qui lui
etait demande.

--Cache la lumiere, dit-il, et ouvre une fenetre, doucement, sans bruit;
il ne faut pas qu'on sache que j'ai eu cette congestion.

--Mais le medecin...

--Non, pas de medecin, je te le defends; cela va mieux, d'ailleurs; je
ne pouvais pas remuer le bras tout a l'heure, je le leve maintenant.

Il resta pendant longtemps calme et silencieux; puis, l'appelant:

--Mets-moi une autre compresse, dit-il, et renouvelle-la souvent;
qu'elle soit toujours bien froide; tu changeras ensuite les sinapismes
de place.

Et de nouveau il garda le silence.

Elle eut voulu appeler, car elle etait epouvantee, se demandant avec une
horrible anxiete si les soins qu'elle lui donnait etaient bons, et s'il
n'y aurait pas mieux a faire; mais devant sa defense nettement formulee
et repetee, elle n'osait.

De meme, elle n'osait pas non plus le questionner.

Pendant plus de deux heures, elle continua ces soins, encouragee,
rassuree par le mieux qui se manifestait peu a peu.

Enfin il declara qu'il se trouvait tout a fait bien.

--Ce ne sera rien, dit-il, pour cette fois; nous en serons quitte pour
la peur; ce n'a ete qu'une tres-legere attaque; tu vois que j'ai bien
fait de te defendre d'appeler.

--Et pourquoi me l'as-tu defendu?

--Parce qu'une attaque est generalement suivie d'une ou deux autres
attaques avant la derniere; si l'on savait que j'ai eu la premiere, il y
a une personne qui compterait sur la derniere pour une epoque prochaine,
et qui, speculant la-dessus, refuserait son consentement a ton mariage.
Il faut donc que tout le monde ignore ce qui s'est passe cette nuit, car
une indiscretion serait assurement commise. Je n'ai pas confiance, pour
la discretion, dans les medecins de Conde. Cependant, comme je veux tout
faire pour empecher ou tout au moins eloigner la seconde attaque, nous
irons demain a Paris consulter Carbonneau; je suis sur que lui ne
parlera pas.



XXXIII

Tandis qu'a la Rouvraye les choses semblaient prendre une tournure
favorable au mariage de Berengere et du capitaine de Gardilane,--a Rome
elles s'arrangeaient de facon a assurer le succes des combinaisons de
madame Pretavoine.

Mais Berengere et le capitaine ignoraient entierement comment a Rome ils
etaient menaces dans leurs esperances.

Et, de son cote, madame Pretavoine ne savait pas combien la situation
qui, en son absence, s'etait etablie a la Rouvraye, etait dangereuse
pour elle: les rapports qu'elle recevait l'inquietaient, il est vrai,
mais pas au point cependant de la faire revenir a Conde. Elle etait a
Rome, elle croyait pouvoir y rester a travailler au triple resultat
qu'elle poursuivait: la nomination de l'abbe Guillemittes a l'eveche
de Conde-le-Chatel; surtout l'obtention d'un titre de noblesse pour
Aurelien; et enfin l'appui et le consentement de la vicomtesse de la
Roche-Odon. Cela fait, elle reviendrait a la Rouvraye, et alors elle
trouverait bien moyen de combattre l'influence qu'aurait pu gagner ce
grand dadais d'officier. Qu'avait-il pour lui? Pas de relations pour le
soutenir; pas de roueries, pas de detours, pas de finesse. Le coeur de
Berengere serait peut-etre avec lui. Eh bien! on s'arrangerait pour
briser ce coeur. Voila tout. Quand il n'y aurait plus que cela a
trouver, on serait bien pres du but; c'est chose si delicate et si
fragile qu'un coeur de jeune fille!

Obligee d'attendre le modele de l'eglise d'Hannebault, que l'abbe
Guillemittes faisait fabriquer par sa serrurerie artistique, elle se
trouvait frappee d'inaction vis-a-vis du Saint-Pere; tout ce qu'elle
pouvait, c'etait poursuivre son intimite avec Baldassare et preparer
la terrain du cote de Lorenzo Picconi, l'aide de chambre du Vatican;
c'etait continuer ses pieuses visites aux basiliques et aux couvents
avec la soeur Sainte-Julienne, enfin c'etait mettre en oeuvre les
conseils qui lui avaient ete donnes par monseigneur de la Hotoie.

Mais cela n'employait ni tout son temps ni toutes ses forces.

De sorte qu'en attendant l'arrivee de ce fameux modele, elle avait
concentre toute son activite sur la vicomtesse de la Roche-Odon, car,
s'il etait important d'obtenir du Saint-Pere un titre de comte ou de
baron qui decidat le comte de la Roche-Odon a donner sa petite-fille
a Aurelien, il ne l'etait pas moins d'obtenir le consentement de la
vicomtesse, ces deux points se tenaient etroitement, et il fallait
reussir a les enlever l'un et l'autre, non l'un ou l'autre; sans le
consentement de la vicomtesse, le titre de comte ne decidait rien; sans
le titre de comte, le consentement de la vicomtesse n'avait aucun effet
utile; la situation etait telle qu'il fallait les obtenir tous les
deux en meme temps ou presque en meme temps, et cela compliquait,
singulierement une entreprise deja pleine de difficultes de tout genre.

Mais, parce qu'une chose est difficile, il ne s'en suit pas qu'elle est
impossible; elle demande seulement plus d'adresse, plus d'application,
plus de perseverance.

En se liant avec la vicomtesse et en la voyant sur le pied de
l'intimite, elle eut eu de bonnes chances pour arriver a son but;
malheureusement cette maniere de proceder etait impraticable, d'abord
parce que la vicomtesse ne paraissait pas du tout disposee a permettre
cette intimite, et puis ensuite parce qu'alors meme qu'elle l'eut
permise, madame Pretavoine n'eut pas pu l'accepter sous peine de
compromettre a l'avance la reputation de piete, de saintete qu'elle
etait en train de batir dans l'opinion publique. Comment admettre qu'une
femme pieuse telle que cette madame Pretavoine, qui edifiait la ville de
Rome, voyait intimement une femme dissolue telle que cette vicomtesse de
la Roche-Odon, qui scandalisait toutes les bonnes ames? Il y avait la
quelque chose de tout a fait incompatible et meme d'inexplicable, a
moins...

C'etait justement cet "a moins" qu'il fallait soigneusement eviter, si
grand interet qu'il y eut a voir frequemment la vicomtesse.

Heureusement s'il y avait impossibilite a se lier avec la maitresse,
il n'y avait pas les memes dangers a frequenter la femme de chambre,
personne obscure sur laquelle tout le monde n'avait pas les yeux fixes
comme sur la vicomtesse.

Et puis, d'autre part, cette facon detournee d'aborder les difficultes
etait plus dans les gouts et dans les habitudes de madame Pretavoine,
qu'une attaque directe et franche. Avec une subalterne elle etait
certaine de developper tous ses moyens, et elle ne subissait point cette
sorte de fascination qu'une haute situation due a la naissance ou a la
fortune avait toujours exercee et exercait meme encore sur elle.

Sans doute cette demoiselle Emma paraissait etre une fine mouche,
d'esprit plus delie que sa maitresse, mais madame Pretavoine, qui avait
confiance dans sa propre finesse pour l'avoir souvent exercee, n'avait
pas peur de celle des autres; et elle aimait mieux avoir a lutter contre
l'habilete, meme contre la rouerie de cette fine mouche que contre
l'elegance et les grandes manieres de la vicomtesse: un mot, un simple
regard de cette femme du monde la paralysaient, tandis qu'avec cette
femme de chambre elle etait sure d'elle-meme.

Instruite par l'experience elle n'avait plus tente d'aller vite avec
mademoiselle Emma, ni de l'interroger plus ou moins directement sur le
compte de sa maitresse.

Mais lentement, insensiblement, pas a pas, elle avait cherche a gagner
son amitie et a capter sa confiance, puis un beau jour, quand elle avait
juge son acheminement souterrain assez avance, elle avait risque une
nouvelle attaque.

--J'ai une grace a vous demander, ma chere demoiselle.

--A moi, madame?

--Oui, ma chere demoiselle.

L'amitie n'avait pas amene la familiarite et c'etait toujours avec les
formes les plus respectueuses que madame Pretavoine adressait la parole
a "cette chere demoiselle."

--Et a quoi puis-je vous etre utile?

--A moi, personnellement, vous ne me seriez pas utile, et cependant la
joie que vous me causeriez serait bien douce a mon ame.

--Alors, je suis toute disposee a faire ce que vous desirez.

--C'est que cela peut paraitre si etrange, au moins, pour certaines
personnes qui... enfin pour des personnes qui ne sont pas pieuses.

--Vous voulez que j'aille a la messe! s'ecria Emma en riant.

--Cela, oui, je le voudrais de tout mon coeur, car alors il ne vous
manquerait plus rien pour etre une personne accomplie, cependant ce
n'est pas de vous que je veux parler en ce moment.

--Alors, c'est de madame? demanda Emma avec inquietude.

Mais madame Pretavoine n'etait pas assez simple pour repondre ainsi tout
de suite a une question directe posee en ces termes.

--Pour vous, continua-t-elle, je suis rassuree, vous avez votre place
dans mes prieres et vous etes une trop digne et trop honnete personne
pour que Notre-Seigneur ne m'exauce pas un jour.

--Mais alors?

--Vous ne voudrez pas.

--Avant de vous rien promettre, faut-il que je sache de quoi il s'agit.

--Je voudrais... je n'ose pas.

La curiosite d'Emma etant assez surexcitee, madame Pretavoine se decida
enfin a s'expliquer:

--Ce que j'ai a vous demander serait bien simple pour vous et bien
facile, il ne faudrait qu'un peu de volonte et l'intention d'etre utile
a madame la vicomtesse, pour laquelle vous montrez un devouement si
admirable, ce serait...

Elle fit une pause.

--... Ce serait de coudre dans les robes qu'elle porte ordinairement
des saintes medailles de notre bonne mere qui est au ciel, que je vous
donnerais.

Emma ne fut pas maitresse de retenir un eclat de rire.

Madame Pretavoine ne se facha pas, mais joignant les mains et levant les
yeux au ciel en remuant vite les levres, elle parut demander pardon a
Dieu d'un pareil blaspheme.

Puis apres un moment reprenant la parole:

--Vous riez parce que vous ne savez pas quels miracles ces medailles
peuvent accomplir. Si vous saviez comme moi, et par des exemples
vivants, combien leur grace est efficace, vous seriez la premiere a m'en
demander. Tenez, voici ce que m'a raconte un saint pretre qui etait
vicaire dans notre paroisse: le neveu de notre cure etait atteint d'une
melancolie qui menacait de l'envoyer au tombeau, melancolie causee
par un amour sans espoir; M. l'abbe Colombe, c'est le nom de ce saint
pretre, s'entendit avec le domestique de ce jeune homme pour faire
coudre une medaille dans la doublure de son gilet; au bout de huit jours
le jeune homme etait gueri et peu de temps apres il epousait, lui qui
n'avait rien, la jeune personne qu'il aimait, laquelle avait plusieurs
centaines de mille francs de rente.

--Mais madame la vicomtesse n'est pas malade, elle n'a pas besoin d'etre
guerie.

--Ce n'est pas seulement le corps que ces saintes medailles guerissent,
c'est aussi l'ame.

Emma voulut eviter une conversation sur ce sujet.

--Elle ne veut pas non plus se marier, dit-elle en souriant.

--Helas! C'est justement pour qu'elle le veuille que que je vous demande
de coudre ces medailles dans ses robes.

Puis tout de suite et avec une volubilite qui ne permettait pas la plus
petite interruption, elle continua:

--Vous devez bien penser que depuis que je suis a Rome, je n'ai pas ete
sans entendre parler de madame la vicomtesse; justement parce que les
quelques personnes que je connais, savent qu'elles sont mes relations
avec le comte de la Roche-Odon et avec mademoiselle Berengere, toutes
m'ont parle et reparle de Madame la vicomtesse. Et ce sont ces propos,
confirmes par les voix les plus graves, qui m'ont donne l'idee de
m'adresser a vous, ne pouvant m'adresser directement a madame la
vicomtesse. Vous devez donc bien penser que je sais tout ce qui a
rapport a lord Harley et a ce comedien, a ce chanteur dont je ne veux
pas prononcer le nom. Ne voudrez-vous pas m'aider a faire cesser ce
scandale? Pretez-moi votre concours, et j'ai la conviction que la grace
touchera madame la vicomtesse; ce chanteur sera congedie par elle, et
elle fera consacrer par les liens sacres du mariage sa liaison avec lord
Harley. Ah! quelle felicite si nous pouvions ainsi rendre une mere a son
enfant, a cette chere petite Berengere que j'aime tant, car c'est pour
elle, apres Dieu, que j'agis en tout ceci et que je vous demande d'agir
vous-meme. Pourquoi ce mariage ne se ferait-il pas? madame la vicomtesse
est assez belle et assez jeune pour que cet Anglais soit heureux de
devenir son mari, et d'ailleurs Dieu ne peut-il pas tout? Quelle
satisfaction si j'avais ete l'humble instrument de cette reparation!

Si mademoiselle Emma avait mieux connu madame Pretavoine, elle aurait su
qu'avec elle la meilleure maniere de deviner ce qu'elle voulait obtenir,
c'etait bien souvent de prendre juste le contre-pied de ce qu'elle
demandait.

Dans l'espece, ce qu'elle demandait etait un moyen pour faire le mariage
de la vicomtesse de la Roche-odon avec lord Harley; il etait donc
probable que ce qu'elle cherchait c'etait une rupture entre la
vicomtesse et son amant.

C'etait cela en effet, mais comme il eut ete trop naif a elle de
l'avouer, elle avait invente cette histoire "des saintes medailles de
notre bonne mere qui est au ciel" pour tromper mademoiselle Emma.

Comment celle-ci se serait-elle defiee d'une excellente personne qui ne
pensait qu'a assurer le bonheur de sa maitresse?

Il etait assez probable qu'elle refuserait de coudre les saintes
medailles dans les robes de sa maitresse, mais madame Pretavoine
comptait bien sur ce refus, car ayant vraiment foi dans la vertu de ses
medailles, elle eut ete fort inquiete de savoir la vicomtesse sous leur
protection.

Ce qu'elle avait voulu, c'etait de pouvoir dire a mademoiselle
Emma, sans que celle-ci l'interrompit ou se fachat, qu'elle savait
parfaitement que madame de la Roche-Odon etait la maitresse de lord
Harley et qu'elle aimait le chanteur Cerda, parce que, cela dit, elle
pourrait revenir sur ce sujet et tirer de la femme de chambre, sans que
celle-ci eut des soupcons, des renseignements utiles au succes de son
plan et meme a la disposition de ce plan.

Car ce qu'elle savait se bornait a fort peu de chose: a la double
liaison de la vicomtesse. Mais cela n'etait qu'un fait. Pour tirer
parti de ce fait, pour l'exploiter utilement, il importait de le bien
connaitre dans tous ses details. Or personne ne pouvait mieux la
renseigner, l'instruire et la guider que la confidente obligee de madame
de la Roche-Odon, c'est-a-dire sa femme de chambre.

Ce qu'elle avait prevu se realisa; Emma refusa les medailles, mais elle
ne refusa pas de parler de choses qu'elle avait connues.

Elle parla meme beaucoup, sinon de sa maitresse, pendant les premiers
jours qui suivirent cette offre des medailles, au moins de Cerda,
qu'elle haissait.

Mademoiselle Emma etait une personne de manieres distinguees et de gouts
aristocratiques, qui n'etait restee femme de chambre que parce qu'elle
n'avait pas trouve un mari occupant une situation digne de ses merites.

Cerda etait un ancien garcon d'auberge qu'une belle voix avait fait
tenor, et qu'une large poitrine, des reins vigoureux, une encolure de
taureau qu'on ne rencontre pas souvent chez les tenors, et une sante
que n'affectaient aucune fatigue ni aucun exces, avaient mis a la mode
aupres d'un certain public.

Mais, malgre ses succes, Cerda etait reste garcon d'auberge; pourquoi
aurait-il change, on l'aimait ainsi; garcon d'auberge pour les manieres,
pour les gouts, pour l'education.

La premiere fois qu'il etait venu chez madame de la Roche-Odon, il avait
ete recu par Emma qui, discretement, obeissant aux instructions qu'elle
avait recues, lui avait ouvert la porte.

Mais Cerda n'allait pas a un rendez-vous et n'entrait pas dans une
maison avec les facons du vulgaire.

En trouvant cette cameriste derriere la porte, il avait vivement defait
son pardessus et, sans un mot, il le lui avait jete sur les bras; puis,
avec un geste theatral, il lui avait donne son chapeau et sa canne.

Alors il s'etait passe les deux mains dans les cheveux de maniere a
faire bouffer sa frisure aplatie et collee sur ses tempes, puis la
poitrine cambree, les bras arrondis, la tete renversee en arriere dans
la pose de Fernand, d'Edgar ou de Raoul pret a chanter sa grande scene
d'amour, il avait suivi Emma sans preter plus d'attention a cette
confidente que si elle avait ete une simple dame des choeurs.

Emma n'etait nullement begueule, elle admettait tres-bien qu'une femme
eut des caprices; la liaison de sa maitresse avec lord Harley etant une
sorte de mariage, il etait parfaitement legitime et tout a fait naturel
a ses yeux que la vicomtesse voulut se distraire de la monotonie et de
la vulgarite de cette vie conjugale par quelques fantaisies; mais encore
fallait-il prendre pour partenaire, dans ces distractions, un homme qui
ne fut pas mal eleve, et ce chanteur etait un goujat. Pas un mot; ne
retirer son chapeau que pour le lui donner a tenir! Elle avait plus
d'une fois ouvert ainsi la porte a des gens d'autre volee que ce
comedien, et ceux-la avaient ete polis avec elle, quelquefois meme
galants, dans tous les cas genereux.

Bientot, d'autres griefs plus serieux encore, s'etaient ajoutes a
ceux-la qui a ses yeux etaient deja bien assez graves, cependant, pour
qu'elle detestat et meprisat ce chanteur.

Contrairement au commun usage, elle eprouvait pour sa maitresse une
sincere affection, car la vicomtesse etait de ces charmeuses qui se font
aimer de tout ce qui les approche; gens et betes, egaux ou inferieurs,
il fallait qu'elle seduisit, et pour arriver a ce resultat elle
deployait un art incomparable, et un charme irresistible; il est vrai
qu'une fois qu'elle avait reussi, elle ne s'occupait de ceux sur
lesquels elle avait exerce sa puissance que le jour ou ils menacaient de
l'abandonner, et encore fallait-il qu'elle eut interet a les retenir;
pour ceux qui ne lui etaient pas utiles, elle les laissait aller,
satisfaite a leur egard de la victoire qu'elle avait remportee. Comme,
de toutes les personnes qui l'entouraient, Emma etait precisement celle
qui lui rendait les plus grands services, et qui par la lui etait
indispensable, elle avait continue avec sa femme de chambre son systeme
de seduction, si bien que celle-ci, malgre le nombre des annees qui
s'etaient ecoulees, en etait restee a la lune de miel.

En voyant sa maitresse tombee sous la domination de Cerda, mademoiselle
Emma avait eprouve un veritable chagrin: ce n'etait plus en effet le
caprice qu'elle permettait, et pour lequel elle avait des explications
aussi bien que des excuses, c'etait une passion, et elle n'admettait
point les passions,--chez la femme, bien entendu, car chez l'homme
c'etait tout autre chose. Qu'un homme fit des folies ou commit des
crimes pour une femme, cela lui paraissait tout naturel; mais
qu'une femme s'inquietat d'un homme, cela lui avait toujours paru
invraisemblable; sur ce point le dicton populaire: "Un de perdu, dix de
retrouves," etait le sien.

Comment la vicomtesse, aux pieds de laquelle elle avait vu les hommes
les plus remarquables par la position, le talent, la naissance ou la
fortune, des princes, des artistes, des financiers, s'etait-elle prise
d'une belle passion pour ce tenor qui naguere etait garcon d'auberge,
c'etait ce qu'elle ne pouvait pas comprendre.

Que madame de la Roche-Odon eut voulu savoir ce qu'etait ce vainqueur
qui avait remporte tant de victoires, c'etait ce qu'elle s'expliquait
facilement; mais pourquoi, la curiosite satisfaite, ne l'avait-elle pas
consigne a sa porte?

Un caprice a satisfaire etait excusable; une liaison avec un individu
de cette espece etait plus qu'un crime, c'etait une maladresse et une
faute.

Mademoiselle Emma n'etait pas seulement la femme de chambre de madame de
la Roche-Odon, elle etait encore son intendante, son homme de confiance;
c'etait elle qui payait les fournisseurs et qui discutait avec les
creanciers; elle connaissait donc les ressources et les dettes de la
vicomtesse mieux que celle-ci ne les connaissait elle-meme.

Que deviendrait-on si cette liaison amenait une rupture avec lord
Harley?

Ce serait la misere, et une misere honteuse, a moins que, le comte de
la Roche-Odon mourant, on put mettre la main sur la personne et sur la
fortune de Berengere.

Mais on ne pouvait guere compter sur cette mort d'un homme qui avait la
bassesse de prendre toutes sortes de laches precautions pour conserver
sa sante, tandis qu'on pouvait compter d'une maniere a peu pres certaine
sur une rupture avec lord Harley.

Que fallait-il pour que cela arrivat? un rien, un hasard malheureux ou
l'indiscretion d'une ennemie.

Sans doute lord Harley aimait la vicomtesse, il l'adorait, mais si
cet amour l'avait empeche jusqu'a ce jour d'ouvrir ses oreilles aux
insinuations plus ou moins bienveillantes qu'on avait tentees aupres
de lui, il n'irait pas jusqu'a fermer ses yeux a l'evidence. Qu'on lui
prouvat que celle qu'il aimait le trompait, qu'elle le trahissait avec
un comedien, et tout, l'amour blesse, l'orgueil outrage, se reuniraient
pour amener une rupture irreparable.

Alors que ferait-on? que deviendrait-on?

Cette question qu'Emma se posait chaque fois que Cerda venait chez la
vicomtesse, avait tout naturellement entretenu la haine qu'elle portait
au tenor.

Un fait l'exaspera.

Toujours aux ecoutes et aux aguets pour decouvrir quelque chose de
desagreable sur son compte, elle avait appris en ces derniers temps
que, ne se contentant pas de la vicomtesse, il avait pour maitresse une
Transteverine, une belle, une superbe, mais aussi une vulgaire fille du
peuple.

Naturellement, elle s'etait empressee de faire part a madame de la
Roche-Odon de cette decouverte, et naturellement aussi celle-ci avait
eu une terrible explication avec son amant; par malheur, les preuves
materielles de cette liaison manquaient, et Cerda avait pu se disculper.
Il y avait eu des querelles, des pleurs, des acces de fureur et de
desespoir, il n'y avait point eu rupture, et la vicomtesse s'etait
rejetee d'autant plus ardemment dans sa passion qu'elle l'avait sentie
menacee et qu'elle avait craint de perdre celui qui l'inspirait.

Ce fut le recit de cette infidelite qu'Emma dans sa haine pour le tenor,
fit a madame Pretavoine, une fois qu'elle eut la preuve qu'elle pouvait
parler sans indiscretion.

D'ailleurs, s'il y avait indiscretion a raconter les amours de lord
Harley avec la vicomtesse ou celles de la vicomtesse avec Cerda, il n'y
en avait aucune a parler de celles du tenor avec sa Transteverine; cela
dechargeait son coeur et le soulageait.

--Un garcon d'auberge ne doit-il pas aimer une fille du peuple?

Et dans ces deux mots "garcon d'auberge," et "fille du peuple," elle
avait mis un mepris superbe.

--Aimer au-dessus de soi, jamais au-dessous, tel avait ete son principe.

A l'exposition de ce principe, madame Pretavoine avait doucement
repondu que madame la vicomtesse de la Roche-Odon ne l'avait pas mis en
pratique; mais Emma n'avait pas replique, et l'entretien en etait reste
sur ce mot pour ce jour-la.

Et madame Pretavoine s'etait retiree, desolee de n'avoir pas pu faire
accepter "ses medailles de notre bonne mere qui est au ciel."



XXXIV

C'etait beaucoup pour madame Pretavoine d'avoir pu amener mademoiselle
Emma a parler des amours et des amants de sa maitresse, mais ce qu'elle
avait obtenu tout d'abord n'avait guere ete satisfaisant.

Que lui importait Cerda et sa Transteverine?

Ce qui l'eut autrement interessee, c'eut ete un recit un peu detaille
des amours de la vicomtesse et de lord Harley.

Mais en reflechissant a ce qu'elle avait appris de Cerda et de sa
Transteverine, l'idee lui vint que ce qui, au premier abord, lui aurait
paru insignifiant, pouvait au contraire devenir plein d'interet.

Madame Pretavoine n'etait point une femme d'imagination en ce sens
qu'elle n'inventait pas; il lui fallait un fait qui lui servit de point
de depart; mais une fois ce fait trouve, elle savait en tirer tout le
parti possible.

Lorsque, dans le recueillement de la nuit, elle se rappela l'histoire
de Cerda et de Rosa, elle vit que de ce cote il y avait aussi de la
tromperie: Cerda trompait sa maitresse du Transtevere pour madame de la
Roche-Odon, comme celle-ci trompait lord Harley pour Cerda.

Ce fut un trait de lumiere.

Ce fut le fait qu'elle avait vainement cherche du cote de la vicomtesse,
et qui surgissait du cote de la Transteverine, tout a coup, juste a
point, par une grace de la douce Providence; car dans tout ce qui lui
arrivait d'heureux, madame Pretavoine ne manquait jamais de voir la main
de la Providence, qui, selon sa croyance, restait toujours etendue
vers elle pour la guider, meme alors qu'elle marchait a un but que
le vulgaire pouvait trouver peu honnete, mais qui pour elle devenait
legitime du moment qu'elle reussissait a l'atteindre. Son raisonnement
sur ce point etait des plus simples: "Je n'entreprends rien qu'avec
l'aide de Dieu; comme Dieu est essentiellement juste, si je reussis,
c'est que Dieu a trouve juste que je reussisse." Avec une pareille force
interieure, elle n'avait pas besoin de prendre souci des lois de la
morale vulgaire, elle n'avait a s'inquieter que du succes, qui pour elle
justifiait tout, puisqu'il etait l'oeuvre meme de Dieu.

Lorsque ce trait de lumiere eblouit son esprit, elle sauta a bas de son
lit, et se jetant a genoux sur le plancher de sa chambre, elle adressa
un chaleureux acte de grace a la Providence.

Cette inspiration etait divine.

Maintenant elle tenait la vicomtesse, ou tout au moins elle la
tiendrait a un moment donne, lorsque par de longs detours elle l'aurait
circonvenue et enveloppee.

Ce n'etait plus qu'une affaire de temps.

Et a la pensee de prendre ces chemins detournes, au lieu de risquer une
attaque directe, dans laquelle elle aurait du s'exposer personnellement,
elle se sentait pleine d'esperance.

Ce qu'il y avait a faire etait la simplicite meme: il s'agissait tout
bonnement d'amener la rupture entre la vicomtesse et lord Harley par
l'intervention de la maitresse de Cerda.

Cette femme aimait Cerda; si on lui prouvait que son amant la trompait
avec la vicomtesse et surtout qu'il aimait celle-ci, elle voudrait sans
doute se venger.

Alors les choses etant amenees a ce point, il n'y aurait qu'a les
diriger de facon a ce que cette vengeance fut telle, qu'une rupture
entre la vicomtesse et lord Harley en resultat fatalement.

Si cela etait simple de conception, au moins pour madame Pretavoine, il
semblait au premier examen que l'execution devait presenter de serieuses
difficultes:

En effet, madame Pretavoine ne connaissait pas cette Transteverine.

Elle ne savait meme pas quel etait son nom.

Elle ignorait quel etait son caractere, quelle etait sa vie.

Et tout cela reuni formait bien des inconnues.

Mais elle savait que Cerda l'aimait et qu'elle aimait Cerda.

Pour le moment c'etait assez, car avec les gens passionnes il y a
toujours des ressources, ce sont des instruments sur lesquels on peut
compter; une fois qu'on les a mis en mouvement, ils agissent tout seuls.

Or, c'etait la pour madame Pretavoine un point capital; il fallait que
cette Transteverine vint disputer son amant a madame de la Roche-Odon,
sans que celle-ci put jamais soupconner d'ou venait le coup qui la
frappait.

Dans son plan primitif, c'etait meme cette difficulte qui avait le plus
serieusement inquiete madame Pretavoine; comment obtenir de mademoiselle
Emma les renseignements indispensables a la rupture, sans que cette fine
mouche, la rupture accomplie, se doutat du role qu'on lui avait fait
jouer et avertit la vicomtesse? Que cela se realisat et c'en etait
fait des projets de mariage d'Aurelien; jamais madame de la Roche-Odon
n'accorderait sa fille au fils de celle qui lui avait enleve son amant.

Si, au contraire, on pouvait faire porter ce coup par cette femme du
Transtevere, il y avait de grandes probabilites pour que ni Emma, ni
madame de la Roche-Odon ne decouvrissent jamais a quelle instigation
elle avait obei.

Comment avoir l'idee d'accuser de cette rupture, la personne qui
precisement proposait "des saintes medailles de notre bonne mere qui est
au ciel," pour amener par cette intervention divine le mariage de lord
Harley et de madame la vicomtesse?

C'etait a genoux, la tete appuyee sur son lit, que madame Pretavoine
avait examine les chances que lui offrait cette inspiration; elle aimait
en effet cette facon de reflechir, et c'etait ainsi qu'elle avait
toujours trouve ses meilleures idees.

Elle se recoucha; depuis qu'elle etait a Rome, elle n'avait jamais
si bien dormi; il fallut que le matin la soeur Sainte-Julienne la
reveillat.

A l'heure a laquelle il y avait des chances pour ne pas trouver la
vicomtesse chez elle, elle retourna via Gregoriana, car elle avait
besoin de s'entretenir de nouveau avec Emma et de tirer de celle-ci
quelques renseignements complementaires.

Bien entendu, elle ne se presenta pas franchement pour reprendre
l'entretien au point ou il avait ete interrompu, car plus que jamais
maintenant il fallait veiller a ne pas provoquer le plus leger soupcon
chez Emma.

Mais elle n'etait jamais a court de pretextes et savait en approprier a
toutes les circonstances.

Elle venait chercher ses saintes medailles.

--Je ne les ai pas prises, repondit Emma.

--Helas! je ne le sais que trop, mais je les ai laissees sur la table
qui etait entre nous; j'en suis certaine.

--Je ne les ai pas vues.

--Ah! mon Dieu! s'ecria madame Pretavoine en montrant la plus vive
inquietude.

--Il est vrai que je ne les ai pas cherchees et que je n'ai pas regarde
sur cette table apres votre depart.

--Alors elles sont surement restees a la place ou je les avais deposees.

Mais on eut beau chercher, on ne les trouva pas.

Jamais femme n'avait manifeste pareille desolation.

--Ces medailles, ces saintes medailles perdues. Quel malheur! Il est
vrai qu'elle pouvait en faire venir d'autres, mais enfin c'etait un
retard.

Cependant, apres quelques instants donnes au chagrin, il lui vint cette
pensee consolante qu'elles ne pouvaient pas etre perdues, qu'elles
etaient tombees dans des mains quelconques, et que la ou elles etaient,
elles accompliraient assurement des miracles.

Puis avec un sourire:

--Est-ce que ce chanteur est venu hier apres mon depart? demanda-t-elle.

Emma hesita a repondre a une pareille question.

--Vous ne savez pas pourquoi je vous fais cette question? demanda madame
Pretavoine. Eh bien, je me dis que s'il est venu et que si par megarde
ou pour une raison quelconque il a mis ces medailles dans sa poche...

--Cela n'est pas probable.

--Enfin, s'il les avait mises, elles pourraient tres bien amener son
mariage avec cette Tiberine.

Emma se mit a rire.

--J'ai mal dit? demanda madame Pretavoine.

--C'est non-seulement le mot qui me fait sourire, mais c'est encore,
c'est surtout l'idee du mariage.

--Elles ont accompli de plus grands miracles. Mais de quel mauvais mot
me suis-je donc servie?

--Ce n'est pas Tiberine, c'est Transteverine.

--Enfin, une femme qui habite aupres ou au-dela du Tibre, n'est-ce pas?
c'est cela que je voulais dire; mais j'avoue que je n'entends rien a
tous ces noms romains; ainsi je n'ai meme pas retenu le nom de cette
femme ou fille qu'aime ce chanteur.

--Rosa Zampi.

--Vous me le diriez vingt fois, que je ne le retiendrais pas; j'ai la
memoire tres-mal organisee pour les noms.

--Moi je les retiens facilement.

--A propos de cette femme et de ce chanteur, je me demande comment vous
n'avez pas donne a madame la vicomtesse des preuves de leur liaison.

--Parce que ces preuves sont difficiles a obtenir, j'entends des preuves
contre lesquelles il n'y ait pas de defense. Ainsi cette Rose Zampi,
etant la fille d'un cabaretier de Transtevere, au bout du pont
Quatre-Capi, Cerda pretend qu'il n'a ete dans ce cabaret que pour boire
un certain vin qui ne se trouve que la; enfin il s'en tire avec des
raisons pitoyables, mais qui, pour madame, aveuglee par la passion, sont
des raisons.

--C'est epouvantable, s'ecria madame Pretavoine en joignant les mains.

Puis revenant au sujet de sa visite:

--Je vous en prie, n'est-ce pas, faites encore chercher mes saintes
medailles, et si vous les retrouvez, soyez assez bonne pour me prevenir
par un mot; surtout ne me les renvoyez pas.

--Je ne crois pas les retrouver.

Cependant, chose extraordinaire, deux heures apres le depart de madame
Pretavoine, Emma ayant un livre a prendre sur la table ou elles
avaient si bien cherche les medailles, les trouva. Comment deux heures
auparavant, ne les avait-elle pas vues? Elle ne le comprit pas. Mais
enfin, il fallait bien se rendre a l'evidence, elles etaient la.



XXXV

Rentree chez elle, madame Pretavoine attendit avec impatience le retour
d'Aurelien, qui etait au Vatican.

Elle avait en effet besoin du concours de son fils.

Aurelien n'etant rentre qu'au commencement du diner, ce fut le soir
seulement qu'elle put lui faire part de sa communication.

--Vous irez demain prendre M. de Vaunoise a l'ambassade et vous vous
rendrez avec lui dans le Transtevere, au bout du pont Quatro-Capi; la,
vous chercherez, vous demanderez ou se trouve le cabaret d'un nomme
Zampi,--ce Zampi est pere d'une belle fille qui s'appelle Rosa.

Aurelien se mit a rire.

--S'agit-il d'une conspiration?

--Il s'agit de votre mariage.

--Avec mademoiselle Rosa Zampi?

--Avec mademoiselle de la Roche-Odon.

--Alors expliquez-vous, ma mere, car je n'y suis pas du tout, et c'est
vainement que je cherche quels rapports peuvent exister entre Berengere
et cette cabaretiere.

--Vous m'avez promis l'obeissance.

--Encore faut-il que je sache ce que j'ai a faire.

--Rien.

--Alors pourquoi m'envoyez-vous chez cette fille?

--Pour que vous y alliez.

--Et Vaunoise?

--Pour qu'il vous accompagne.

--Il n'a rien a faire non plus?

--Rien.

--Rien a dire?

--Vous direz l'un et l'autre ce que vous voudrez; je ne vous demande la
reserve que sur un seul point: il ne faut pas qu'on sache vos noms.

--Mais cela a l'air d'un roman.

--Imaginez que c'en est un, qui, par un chemin detourne, doit vous mener
a mademoiselle de la Roche-Odon.

--Vous savez que ma curiosite n'a jamais ete plus vivement surexcitee.

--Tant mieux, cela vous donnera le desir de voir cette Rosa Zampi; au
reste, vous n'aurez pas a regretter cette visite, c'est a ce qu'il
parait une des plus belles filles de Rome.

--Il parait? Vous ne la connaissez donc pas?

--Je ne l'ai jamais vue.

--Et vous savez qu'elle peut faire mon mariage avec Berengere.

--Elle le peut.

--Comment cela?

--Puisqu'il est entendu que vous ne devez pas comprendre, ne
m'interrogez pas; je ne vous repondrais pas.

--Mais Vaunoise, qui ne vous a pas jure obeissance et qui d'ailleurs ne
desire pas epouser Berengere, voudra savoir pourquoi nous allons voir
mademoiselle Rosa Zampi.

--Vous lui direz la verite.

--La verite?

--Celle que vous savez, qui est que vous allez voir cette fille, pour la
voir, parce que vous avez entendu dire que c'etait une des plus belles
filles de Rome, et que vous lui demandez de vous accompagner dans cette
visite parce que vous ignorez ou se trouve ce cabaret.

--Vous dites au bout du pont de Quatro-Capi?

--Je ne sais pas le nom de la rue, il y aura des renseignements a
prendre pour lesquels M. de Vaunoise vous sera utile; de plus, il
vous sera utile encore dans ce cabaret ou seul vous ne sauriez quelle
contenance tenir, et ou d'ailleurs vous ne sauriez probablement pas vous
faire comprendre.

--Mais il me demandera qui m'a parle de Rosa Zampi.

--Vous lui repondrez ce qui vous passera par l'idee, en ayant soin
seulement de vous rappeler ce que vous lui avez repondu; il est
essentiel, vous devez le deviner, qu'on ne sache pas que c'est moi qui
vous envoie chez cette fille.

Le lendemain soir Aurelien rendit compte a sa mere de sa visite: ce
cabaret etait un bouge dans lequel on buvait du mauvais vin et ou l'on
jouait a la _morra_; mais Rosa Zampi etait reellement une superbe fille,
un vrai type de Romaine au front bas, aux yeux ardents, une merveille:

--Et maintenant que dois-je faire? dit-il en riant.

--Retourner la demain et apres-demain, puis ne plus y aller; le reste me
regarde.

Quelques jours apres, madame Pretavoine se rendit chez Mgr de la Hotoie,
et en chemin elle s'arreta pour faire--a bon marche--une acquisition de
bonbons pour Cecilia.

--Monseigneur n'est pas ici, dit Baldassare en ouvrant la porte.

Mais avant de parler de cette affaire, madame Pretavoine voulut voir
Cecilia manger ses bonbons, s'extasiant sur sa gentillesse quand elle
croquait le sucre, admirant ses dents, admirant ses yeux brillants de
gourmandise, l'embrassant, la caressant et repetant sans cesse:

--Etes-vous heureux d'avoir une fille.

Puis quand Cecilia fut descendue dans la cour du palais:

--Ah! si j'avais une fille, dit-elle, au lieu d'un fils, vous ne me
verriez pas tourmentee comme je le suis.

Et de fait elle paraissait en proie a l'inquietude et au chagrin.

Poliment Baldassare lui demanda ce qui la tourmentait ainsi.

--C'est precisement pour cela que je viens vous demander service, un
grand, un tres-grand service.

Mais avant de vous dire ce dont il s'agit, il faut que je vous explique
comment l'idee m'est venue de m'adresser a vous. Cette idee m'a ete
inspiree par la tendresse que vous temoignez a votre petite fille, a
cette si jolie, si gracieuse, si charmante, si seduisante Cecilia;
pensant a cette tendresse, il m'a semble qu'un bon pere tel que vous
devait compatir aux chagrins et aux inquietudes d'une mere, et meme, si
cela lui etait possible, vouloir les soulager.

--Oh! assurement, madame, et surtout s'il s'agissait d'une personne
telle que madame.

--Precisement, il s'agit de moi, et d'avance je vous remercie de vos
bonnes dispositions.

--M. Aurelien...

--Mon fils est un bon jeune homme; il a toutes les qualites, toutes les
vertus, mais enfin c'est un fils, ce n'est pas une fille; de la le mal,
de la mes inquietudes. On m'a rapporte, et j'ai tout lieu de croire ce
renseignement exact, que mon fils s'etait laisse toucher par la beaute
extraordinaire d'une jeune fille du Transtevere. Ce qu'il y a de
certain, c'est qu'on l'a vu chez elle. Et cela est d'autant plus facile
que le pere de cette jeune fille tient un cabaret au bout du pont
Quatro-Capi.

--M. Aurelien!

--Helas! oui. Vous voulez dire, n'est-ce pas, que mon fils, dans sa
position et avec la fortune dont il jouira un jour, ne doit point se
prendre d'amour pour la fille d'un simple cabaretier. Cela est bien
juste. Malheureusement cela n'est juste que pour nous; les jeunes gens
ne raisonnent pas, ne sentent pas comme les personnes de notre age, et
mon fils s'est laisse toucher par la beaute extraordinaire de cette
jeune fille. Quels sentiments ressent-il pour elle? Je l'ignore. Est-ce
une amourette? Est-ce un amour veritable? Si c'est une simple amourette,
cela n'est pas bien grave, nous quitterons Rome, et il n'en sera plus
question; car vous pensez bien que je ne suis pas femme a permettre que
mon fils ait une maitresse.

Baldassare fit un signe d'assentiment a l'enonciation de ces principes.

--Si au contraire c'est un amour veritable, les choses prennent une
importance capitale. Si je ne suis pas femme a permettre que mon fils
ait une maitresse, d'autre part je ne suis pas femme non plus a faire
son malheur parce que celle qu'il aimerait serait la fille d'un simple
cabaretier. Que cette jeune fille soit digne de lui par les qualites
morales, par ses vertus, et je ne m'opposerais pas a ce qu'il la prit
pour femme, bien que cela ruinat d'autres projets que j'ai en vue. En ce
moment mon embarras est donc bien cruel, et voila pourquoi je m'adresse
a vous.

Baldassare laissa paraitre une surprise qui disait clairement qu'il ne
s'imaginait pas du tout comment il pouvait soulager l'embarras de madame
Pretavoine.

Elle poursuivit:

--Ce qu'il me faudrait savoir presentement, c'est si ce que mon fils
eprouve pour cette jeune fille est une amourette ou de l'amour; et aussi
quelle est cette jeune fille, ce qu'est son education, ce que sont ses
moeurs, en un mot toute une serie de renseignements qui me la fassent
connaitre. Et c'est la une tache presque impossible pour moi. Comment
aller dans ce cabaret, moi, une femme, moi qui ne sais pas un mot
d'italien, enfin moi qui ne dois pas m'exposer a etre rencontree la
par mon fils. Sans doute, je pourrais y envoyer une personne de ma
connaissance, mais cette personne qui ne sera pas de ce quartier
et, d'autre part, qui ne ferait pas partie du monde qui frequente
ordinairement ce cabaret, pourrait eveiller les soupcons de cette jeune
fille, et alors les renseignements que nous aurions ainsi seraient
fausses.

Elle fit une pause, mais Baldassare ne disant rien, elle dut continuer:

---Voila pourquoi je m'adresse a vous, a vos sentiments de pere, en vous
demandant si vous voulez etre cette personne.

--Moi, madame!

--Mais sans doute; vous avez de la finesse, de la prudence, vous savez
regarder autour de vous, vous savez ecouter. De plus vous etes presque
du meme quartier que cette jeune fille, puisque vous n'avez que le pont
a traverser. Il vous serait donc facile, si vous y consentiez, de me
rendre ce grand service. Pour cela, vous n'auriez qu'a aller pendant
plusieurs jours vider une bouteille de vin, que je serais heureuse de
vous offrir dans ce cabaret, ou vous sauriez bien vite tout ce que j'ai
un si grand interet a apprendre sur cette jeune fille,--qui se nomme
Rosa Zampi.

Il etait bien difficile a Baldassare de refuser une pareille mission,
qui d'ailleurs le flattait dans son amour-propre.

Il promit donc de faire ce que lui etait demande, et en meme temps
il promit de ne parler a personne de la confidence qu'il venait de
recevoir, et a Monseigneur moins encore qu'a tout autre, car c'etait
surtout a Monseigneur que madame Pretavoine tenait a cacher cette
faiblesse de son cher fils: cet orgueil d'une mere n'etait-il pas tout
naturel?



XXXVI

Quelques jours apres cette visite a Baldassare, madame Pretavoine apprit
en rentrant chez elle que le domestique de Mgr de la Hotoie s'etait
presente en son absence pour la voir; et il avait prie mademoiselle
Bonnefoy de dire a madame Pretavoine qu'il avait rempli la mission dont
elle l'avait charge, et que le danger qu'elle redoutait n'existait pas.

--Je regrette de n'avoir pas une communication plus precise a vous
faire, dit mademoiselle Bonnefoy, mais c'est tout ce que j'ai pu obtenir
de cet homme, il reviendra avant la fin de la semaine.

Ceci se passait le mardi.

Le vendredi, madame Pretavoine se rendit chez Mgr de la Hotoie, sachant
que ce jour-la elle trouverait Baldassare seul, l'eveque de Lyda etant
retenu au Vatican par les devoirs de sa charge.

Elle n'avait pas hate de savoir "comment le danger qu'elle redoutait
n'existait pas," puisqu'elle avait ellememe invente ce danger, et pourvu
qu'elle empechat Baldassare de s'exposer de nouveau a la curiosite des
demoiselles Bonnefoy, cela suffisait.

Comme elle avait pour regle de conduite de ne jamais se presenter les
mains vides, chez les gens dont elle avait besoin, elle remplaca cette
fois les bonbons par un jouet pour Cecilia, et dans sa generosite elle
alla jusqu'a le payer cinq lires. Si Baldassare avait bu un litre avec
des amis chaque fois qu'il avait ete chez le cabaretier Zampi, il
n'etait vraiment pas juste qu'il supportat ces depenses; dix litres a 30
centimes, cela faisait trois francs. C'etait donc un remboursement ce
jouet de cinq lires, et de plus un cadeau. Elle ne lui devait plus que
de la reconnaissance,--ce qui heureusement se paye par a-compte. Tout
d'abord ces a-compte sont considerables, mais ils vont bien vite en
diminuant progressivement d'importance jusqu'au dernier, pour lequel il
n'y a que les gens vraiment prodigues qui ne demandent pas qu'on leur
rende leur monnaie.

--Si je n'avais pas craint de paraitre vouloir vous presser, je serais
venue plus tot, dit madame Pretavoine, tant j'etais inquiete.

--J'avais cependant bien recommande qu'on vous dit que le danger que
vous redoutiez n'existait pas.

--Quel danger?

--Mais celui dont vous m'aviez parle, que M. Aurelien aime cette Rosa
Zampi.

--Que me dites-vous la, mon excellent monsieur Baldassare.

--Je ne dis pas que M. Aurelien n'a pas trouve que Rosa n'etait pas
une belle fille, car c'est vraiment une tres-belle fille, mais rien
n'indique qu'il eprouve veritablement de l'amour pour elle, et quant a
l'epouser il n'y a rien a craindre de ce cote. Rosa n'est pas une fille
qu'on epouse, et la preuve c'est que ceux qui l'ont aimee ne l'ont pas
epousee.

--Mais ce qu'on m'a rapporte...

--Ce qu'on vous a rapporte, c'est que M. Aurelien et un autre Francais
de ses amis avaient frequente le cabaret de Rosa Zampi; cela est vrai.

--Vous voyez bien.

--C'est-a-dire que c'est vrai et que ce n'est pas vrai; pendant
plusieurs jours on les a vus chez Zampi, et tout de suite on a dit
qu'ils venaient pour sa fille, ce qui est bien possible, car ce _spaccio
divino_ n'est pas un endroit ou vont ordinairement des personnes de la
classe de M. Aurelien; mais bien que M. Aurelien ait frequente ce debit,
cela ne prouve pas qu'il aime Rosa; ce qu'on appelle aimer d'amour, ni
surtout qu'il ait eu la pensee de la prendre pour femme. Ceux qui vous
ont fait un pareil recit ont commis une grosse exageration.

--Vous en etes sur?

--Je vous le jure sur mon salut.

--Ah! mon excellent M. Baldassare, comme vous me rendez heureuse!
s'ecria madame Pretavoine.

Et dans son effusion de joie, elle leva vers le ciel ses yeux remplis
d'une douce extase.

Baldassare n'etait pas une nature douce, cependant il fut touche de
cette explosion de sentiments maternels: comme elle aimait son fils!

Au bout de quelques instants elle redevint assez maitresse d'elle-meme
pour reprendre l'entretien:

--Assurement, je vous crois, dit-elle, et bien que vos paroles soient en
complete contradiction avec celles qui m'avaient inspire ces craintes
relativement a mon fils, j'ai pleine confiance en vous; de la cette
joie dont je n'ai pas pu moderer l'expression; je vous sais homme sage,
prudent, fin et incapable de vous tromper, aussi bien que de vous
laisser tromper. Si vous me dites que je n'ai rien a craindre de cette
fille, je sens que cela est vrai. Cependant... Mon Dieu, pardonnez-moi
d'insister... cependant j'ose vous demander de m'expliquer sur quoi vous
etablissez votre opinion. En un mot qui vous fait croire que mon fils ne
peut pas aimer cette fille; et qui vous donne la conviction qu'il n'y
a pas a craindre qu'il la veuille epouser? Puisque vous avez cette
conviction, faites-la passer en moi, en me disant comment elle s'est
etablie en vous.

--Par ce que j'ai vu.

--C'est cela meme; dites-moi, si vous le voulez bien, ce que vous avez
vu et aussi ce que vous avez entendu.

--Ce n'est pas un beau debit que celui de Zampi, mais une hotellerie
comme il y en a beaucoup dans le quartier; cependant, pour etre juste,
il faut dire que le vin est bon et pas cher, trois sous.

En entendant cela, madame Pretavoine se dit qu'elle avait ete trop loin
dans sa generosite, avec un jouet de trois francs, elle eut bien paye
les services de Baldassare, puisqu'il n'avait debourse que trente sous
pour le vin et encore il avait bu ce vin.

--Tout d'abord, continua Baldassare, mon premier soin a ete de tacher
d'apprendre ce qui avait rapport a M. Aurelien. Cela n'a pas ete
difficile, et j'ai su presque tout de suite qu'on avait vu deux Francais
dont l'un etait M. Aurelien, (je le reconnus au portrait qu'on m'en
fit), qui etaient venus plusieurs fois dans l'_osteria_ de Zampi.

--Vous voyez.

--Ce fut ce que je me dis aussi, mais ce que j'appris ensuite me
rassura. C'est vrai que Rosa est une belle, tres-belle fille, mais elle
se l'est laisse dire assez souvent pour qu'un homme tel que M. Aurelien
n'ait rien a craindre d'elle.

--Voulez-vous dire qu'elle a eu des amants?

--Elle en a eu, et elle en a presentement, au moins elle en a un dont
elle est folle.

--Cela, c'est beaucoup.

--N'est-ce pas? Mais il y a plus, son amant, qui est un chanteur, le
tenor Cerda, l'aime comme il est lui-meme aime, et il fait bien.

--Vous trouvez qu'elle merite cet amour?

--C'est-a-dire qu'elle a des manieres de se faire aimer qui doivent
donner a reflechir a ses amants. Ainsi, l'annee passee, elle avait pour
amant un jeune Francais, un peintre de l'academie de France. Vous savez,
les peintres sont attires par la beaute des femmes du Transtevere.
Etait-ce par la beaute, etait-ce par la femme meme que celui-la avait
ete attire? Je n'en sais rien. Mais ce qu'il a de certain, c'est que
Rosa qui l'aimait, s'apercut qu'il ne lui etait pas fidele et, dans une
querelle de jalousie, elle fit un malheur.

--Un malheur?

--Vraiment oui, elle lui donna un coup de couteau dont il faillit mourir
et dont il fut malade pendant plusieurs mois.

--Un coup de couteau!

--Chez nous, ce n'est pas comme chez vous, la main est pres du coeur.

Baldassare savait mieux que personne la promptitude de la main
italienne, aussi madame Pretavoine ne voulant pas le laisser se perdre
dans ses reflexions dont elle n'avait que faire, se hata de parler
d'autre chose.

--Et cette fille qui donnait un coup de couteau a son amant infidele, a
pris cette annee un nouvel amant qu'elle aime passionnement, dites-vous?

--Je repete ce que m'ont dit ceux qui la connaissent bien.

--Oh! je ne doute pas de vos paroles; et maintenant dites-moi, je vous
prie, quelle femme est-ce? car si elle inspire de pareilles passions,
elle est bien dangereuse.

--Oh! c'est une belle fille.

--Ce n'est pas cela que je veux dire; est-ce qu'elle a recu de
l'instruction?

--Plus que beaucoup de filles du Transtevere; elle sait lire, ecrire.

--Vous croyez?

--Je l'ai vue lire et ecrire.

--Ce n'est pas la ce que j'entends par instruction.

--Je crois que c'est tout ce qu'elle sait; ce n'est pas une grande dame,
vous devez bien le penser; et voila pourquoi j'ai ete vous dire tout
de suite qu'il n'y avait pas de danger pour M. Aurelien, meme avant de
savoir ce que j'ai appris par la suite.

--Oh! quelle inquietude vous m'enlevez! Jamais je n'oublierai ce
service, mon bon M. Baldassare. Maintenant je n'ai plus qu'un chagrin,
c'est d'avoir pu sur les propos qui m'ont ete rapportes, juger mon
fils capable de s'amouracher d'une pareille femme, lui si honnete, si
distingue. Ainsi, je vous en prie, ne parlez jamais, n'est-ce pas, de la
mission que je vous ai confiee.

--Soyez tranquille, madame.

--Je ne serai tranquille que si vous me jurez de n'en parler a personne;
car vous comprenez que cela pourrait revenir a mon fils et je ne veux
pas rougir devant lui.

--Je vous jure de n'en parler a personne.

--Et moi, je vous jure de n'oublier jamais le service que vous m'avez
rendu.

Il etait considerable en effet, ce service.

Ainsi elle savait que Rosa Zampi etait femme a donner un coup de couteau
a son amant dans un acces de jalousie. Et elle savait aussi que Rosa
etait en etat de lire une lettre.

C'etaient la deux renseignements precieux pour qui saurait en tirer
profit.

Ainsi, que Rosa apprit par une lettre anonyme que son amant etait chez
la vicomtesse de la Roche-Odon, sa maitresse, et qu'on lui donnat les
moyens de les surprendre dans les bras l'un de l'autre, que ferait-elle?

Avec un pareil caractere on pouvait concevoir et caresser les meilleures
esperances.



XXXVII

Madame Pretavoine etait une femme prudente et avisee, qui ne se laissait
pas eblouir par le succes, pas plus celui qu'elle avait obtenu que celui
qu'elle esperait, si bonnes que fussent les cartes qu'elle eut en main.

De ce qu'elle avait des chances pour amener une rupture entre madame de
la Roche-Odon et lord Harley, il n'en resultait pas pour elle qu'elle
devait se contenter de suivre cette seule piste, en negligeant toutes
les autres qui pouvaient se presenter.

Par le prince Michel elle pouvait aussi atteindre le but qu'elle
poursuivait.

Il fallait donc envelopper le fils comme la mere avait ete enveloppee,
de maniere a reussir avec celui-ci, si par extraordinaire on echouait
avec celle-la, et peut-etre meme combiner ces deux actions si l'occasion
s'en presentait, ou plutot si l'on etait assez heureux pour la faire
naitre: ceux-la ne doivent-ils pas tout esperer qui marchent sous la
protection divine?

En se reservant madame de la Roche-Odon et Emma, madame Pretavoine avait
confie Michel a Aurelien.

Elle n'avait pas, en effet, pour surveiller le fils les memes facilites
que pour surveiller la mere, tandis qu'Aurelien pouvait, en continuant
et en resserrant sa liaison avec Michel, arriver a une intimite, qui,
avec un peu d'adresse, le lui livrerait pieds et mains lies a un moment
donne.

Aurelien, qui n'avait pas besoin qu'on l'invitat a travailler lui-meme
au succes de son mariage, s'etait applique avec ardeur a faire la
conquete de son futur beau-frere, et Michel, qui ne pouvait pas prevoir
dans quel but on le courtisait, s'etait livre d'autant plus facilement
aux seductions et aux flatteries de son nouvel ami, que par suite de
son caractere hargneux, de ses insolences, de son egoisme et de sa
brutalite, il n'etait pas habitue a une pareille bonne fortune; un homme
de son age, independant par position et par fortune, qui acceptait ses
rebuffades, cela etait precieux.

Ce qui tout d'abord l'avait seduit dans Aurelien, c'avait ete la
complaisance de celui-ci a se faire le confident et le compagnon de ses
amours avec "la jeune modiste du Corso qui avait du chien".

Ainsi que cela arrive pour un grand nombre de jeunes gens, le prince
Michel etait tres-fier d'avoir une maitresse a lui, et ce n'etait point
pour sa vanite une petite chose que de montrer a un camarade combien il
etait aime, et aussi comment il savait se faire aimer.

Aurelien avait joue ce role de confident avec un talent veritable,
ecoutant les forfanteries de Michel, riant aux plaisanteries de
sa maitresse, et n'intervenant entre eux que pour les raccommoder
lorsqu'ils se brouillaient, ce qui, a vrai dire, arrivait souvent.

Pour Michel, c'etait une joie a nulle autre pareille de pouvoir dire a
Aurelien:

--Eh bien! mon cher, vous voyez comme nous nous aimons.

Pour lui, le bonheur etait fait pour une bonne part de l'envie et de la
jalousie qu'il se flattait d'inspirer aux autres: c'etait pour humilier
les simples bourgeois qu'il etait heureux d'etre prince; et c'aurait ete
pour les ecraser de son luxe qu'il aurait voulu etre riche, tres-riche,
insolemment riche.

Ne pouvant se donner ce luxe, il se donnait au moins celui d'etre
aime, et par la le plaisir d'accabler Aurelien de l'amour qu'on lui
temoignait. Il n'y avait qu'un homme tel que lui, qu'un prince qu'on
pouvait aimer, comme il etait aime, et bien certainement cette fille,
"qui avait du chien", n'aurait pas prodigue son amour a un autre; il
fallait toutes les qualites, toutes les superiorites dont il etait doue
pour avoir inspire une pareille passion; et ce n'etait pas qu'il eut
rien fait au moins pour provoquer cet amour, ni qu'il fit rien pour le
conserver, cela eut ete indigne de lui; il s'imposait, il n'avait qu'a
se laisser aimer, faisant une grace a celle qu'il daignait admettre a
l'honneur de le rendre heureux.

Ils ne sont pas rares, les confidents qui se laissent mettre en tiers
entre deux amants, mais ce qui est rare et merveilleux, c'est que d'un
role tout d'abord passif, ils ne passent pas bien vite au role actif et
ne se fassent pas les consolateurs de celui des deux qui n'est pas aime
comme il avait espere l'etre.

Aurelien, qui avait debute par etre confident, etait reste simple
confident, sans vouloir jouer un autre personnage et sans jamais
adresser a la maitresse de son ami une seule parole ou un seul regard
dont l'amant le plus jaloux aurait pu se montrer inquiet; il avait bien
autre chose en tete que de chercher a plaire a cette fille; ce n'etait
pas la conquete de la femme qu'il cherchait, c'etait celle de l'homme.

Et, grace au systeme de complaisance sans bornes qu'il avait adopte
avec l'un et d'extreme reserve qu'il pratiquait avec l'autre, il avait
atteint son but.

Michel ne pouvait point se passer de lui.

--Quel dommage que nous ne soyons pas du meme cercle, disait-il souvent.

Mais malgre toute l'envie qu'Aurelien avait de ne lui rien refuser et
de le suivre partout d'aussi pres que possible, ce desir n'etait pas
realisable, car il y a un abime entre le club de la Chasse et celui
des Echecs; qui fait partie de l'un, ne fait pas partie de l'autre; et
Aurelien, le defenseur de Boniface VIII, ne pouvait pas se souiller
au contact des liberaux qui ont travaille au renversement du pouvoir
temporel du pape et qui retardent son retablissement.

Ce n'etait pas seulement pour avoir a ses cotes quelqu'un qu'il pourrait
accabler de sa grandeur et tourmenter de ses caprices, que Michel aurait
voulu qu'Aurelien fit partie du club de la Chasse, c'etait encore,
c'etait surtout dans un but interesse.

Tout le temps que Michel ne donnait point a sa maitresse ou a de longues
flaneries dans le Corso, il le passait au club de la Chasse, retenu,
cloue sur sa chaise par la passion du jeu, et comme il perdait plus
souvent qu'il ne gagnait, il aurait eu grand besoin d'un banquier dans
la bourse duquel il aurait pu puiser aux heures terribles de la deveine.

Cela lui aurait ete d'autant plus commode qu'Aurelien, sur la question
du pret, s'etait montre aussi complaisant, aussi coulant que sur toutes
les autres.

Un jour que le prince l'accueillait avec une mine hargneuse et par
des paroles desagreables, il l'avait doucement interroge et peu a peu
confesse.

--Si vous aviez perdu ce que j'ai perdu cette nuit, nous verrions si
vous seriez de bonne humeur!

--Vous avez beaucoup perdu?

--Qu'est-ce que ca vous fait?

--Cela m'interesse, et ce qui me touche, surtout, c'est de voir votre
mecontentement.

--Voulez-vous que je chante quand je ne sais ou me procurer la somme que
je dois?

--Comment!

--J'ai fait tant d'emprunts a ma mere en ces derniers temps, que je ne
peux plus lui rien demander.

--Pourquoi ne vous adressez-vous pas a vos amis?

--Parce que les amis qui ouvrent leur bourse sont plus rares que ceux
qui ouvrent leur coeur.

--Laissez-moi vous dire que ceux qui ferment leur bourse apres avoir
ouvert leur coeur ne sont pas des amis.

--Vous en connaissez des amis de cette espece ideale?

--Certes, oui; en tous cas j'en connais un.

--Et ou est-il?

--Ici.

--Vous!

--Si vous le voulez bien.

Il y a des gens qui ont la fierte dans les manieres et d'autres qui
l'ont dans le coeur, ce n'etait point dans cet organe que le prince
Michel Sobolewski avait place la sienne.

Il tendit la main a Aurelien avec un mouvement d'effusion.

--Mon cher Pretavoine, vous etes un bon garcon.

--Un ami.

--Oui, un bon ami, soyez certain que je n'oublierai jamais ce que vous
faites pour moi en ce moment.

Il l'avait si peu oublie, qu'au bout de quelques jours, il lui avait
adresse une nouvelle demande a laquelle Aurelien avait repondu de la
meme maniere, c'est-a-dire en ouvrant sa bourse ou plus justement son
livre de cheques.

--Je vous rendrai tout ensemble, mon cher ami, et dans deux ou trois
jours; tenez, samedi prochain sans faute; il est impossible que la
deveine me poursuive toujours; je vais me rattraper; et puis d'ailleurs
j'ai de l'argent a recevoir.

La deveine l'avait cependant toujours poursuivi, et au lieu de recevoir
de l'argent il en avait demande de nouveau a Aurelien, une fois,
dix fois, avec des assurances sans cesse plus formelles, mais qui
malheureusement ne se realisaient pas.

Chaque fois qu'Aurelien faisait ainsi un nouveau pret, il en parlait
bien entendu a sa mere, et toujours celle-ci lui repondait:

--Allez toujours.

--Jusqu'ou?

--Jusqu'au jour ou il sera bien convaincu que vous etes le beau-frere
qu'il desire,--celui qui possede une grande situation financiere et qui
est assez beta, comme il dit, pour se laisser mener par le bout du nez.

--Cela pourra nous entrainer loin.

--Pas plus loin que je ne voudrai; d'ailleurs, en lui faisant
reconnaitre de temps en temps par une simple lettre ce qu'il vous doit,
non pas sous la forme d'un recu, mais par un mot dit en passant, pour
ordre, nous prenons nos precautions, et je vous garantis que tout, avec
les interets et les interets des interets nous sera integralement paye,
alors meme que vous n'epouseriez pas Berengere.

--Et comment cela?

--C'est encore un secret qui vous sera explique plus tard. Pour que ce
que je vous propose se realise, il ne faut qu'une chose: la conviction
chez le prince qu'il n'a qu'a vous demander de l'argent pour l'obtenir,
et que l'argent qu'il aura perdu la nuit, il est assure de le trouver
chez vous le matin, de maniere a payer dans le delai de l'honneur,
puisqu'il y a honneur a cela, sa dette de jeu.

--Cette assurance, il l'a.

--C'est ce qu'il faut; il arrivera un jour ou elle vous obtiendra le
consentement de madame de la Roche-Odon a votre mariage avec sa fille.
Pretez donc, n'hesitez jamais; qu'il sache bien que vous avez une grosse
provision a la Banque de Rome, tout est la.

--Et ce secret est connexe a celui de Rosa Zampi?

--Ils se tiennent; en vous expliquant l'un je vous expliquerai l'autre,
ou plutot ils s'expliqueront tous deux seuls et en meme temps.

--Et quand cela arrivera-t-il?

--Bientot, je l'espere, car il n'y a pas de jour, pas d'heure ou je ne
travaille au succes de cette double combinaison.



XXXVIII

La grande difficulte de l'entreprise, c'etait de faire concorder ces
diverses combinaisons de maniere a ce qu'elles marchassent de front.

Aussi accablait-elle l'abbe Guillemittes de lettres pour le presser
d'envoyer le modele de son eglise.

Car, de ce cote, elle se trouvait en retard, et elle voyait arriver le
moment ou elle pourrait faire sauter les mines creusees sous les pieds
de madame de la Roche-Odon et de Michel, sans pouvoir en meme temps agir
aupres du Vatican.

Enfin l'abbe Guillemittes lui annonca que le modele allait etre acheve,
et alors, dans le transport de sa joie, elle telegraphia pour commander
qu'on lui envoyat ce modele par grande vitesse, les frais du port devant
etre acquittes par elle.

Puis elle s'entendit avec Mgr de la Hotoie pour demander une audience au
Saint-Pere et les autorisations necessaires pour disposer a l'avance le
modele de son eglise.

Elle ne pouvait pas, en effet, prendre sous son bras le modele de
l'eglise d'Hannebault et s'en aller tout simplement a son audience, pas
plus qu'elle ne pouvait mettre dans sa poche les cent cinquante
mille francs en or pesant cinquante kilogrammes, qui devaient garnir
l'interieur de sa piece montee.

D'ailleurs ce n'etait pas pour avoir une audience comme le commun des
mortels qu'elle avait si longtemps attendu et qu'elle s'etait imposee de
si grandes depenses; il lui fallait quelque chose d'extraordinaire qui
frappat les esprits et s'imposat aux souvenirs.

Nourrie de l'Ecriture sainte, elle avait pense a la promenade de l'arche
autour des murs de Jericho; quelle gloire pour elle, si elle pouvait
faire porter de chez les soeurs Bonnefoy au Vatican le modele de
l'eglise d'Hannebault par quatre hommes: soutenant un brancard sur
lequel serait pose son modele renfermant dans ses flancs les cent
cinquante mille francs en or! Elle marcherait seule derriere ce brancard
et en tete du cortege elle aurait trois trompettes qui sonneraient comme
l'avaient fait les levites autour de Jericho; quel triomphe lorsqu'elle
arriverait avec cette pompe au Vatican! la garde suisse lui porterait
les armes.

Cependant elle avait renonce a cette idee, en se disant que la police
romaine, dirigee maintenant par les spoliateurs, n'autoriserait sans
doute pas ces trompettes, et puis en se disant encore que les cent
cinquante mille francs exposes ainsi au grand jour pourraient bien etre
pilles par la canaille. Que fallait-il pour cela? Au milieu de la foule
le brancard porte sur les epaules de ses quatre hommes pouvait etre
renverse; l'or roulait a terre; et il y avait de grandes probabilites
pour qu'elle ne retrouvat pas son compte.

De cette ceremonie imposante elle n'avait garde que la partie qui ne
presentait pas de dangers, la promenade du modele.

Si une police audacieuse prenait dans la force le droit d'interdire
les trompettes, elle ne pouvait pas s'opposer a ce que des porteurs
traversassent Rome avec un brancard sur lequel serait expose le modele
de l'eglise d'Hannebault: les rues sont libres, meme pour les objets
religieux.

D'ailleurs, a reduire ainsi sa conception premiere, elle trouvait un
avantage, qui etait d'entrer enfin en relations avec cet aide de chambre
du Vatican, ce Lorenzo Picconi, ce cousin de Baldassare, employe dans la
domesticite du pape.

Pourquoi ne reussirait-elle pas, avec lui et par lui, aupres du
Saint-Pere, comme elle allait reussir par Emma aupres de madame de la
Roche-Odon? Les petits ont du bon, on ne les voit pas agir.

D'ailleurs elle commencait a accuser Mgr de la Hotoie d'indifference a
son egard, et elle etait bien aise de chercher un autre point d'appui.
Peut-etre meme n'avait-elle que trop attendu.

Plusieurs fois deja, elle avait essaye de connaitre ce Lorenzo
Picconi, mais toujours Baldassare, auquel elle n'avait pas pu adresser
ouvertement sa demande, avait feint de ne pas comprendre ce qu'elle
desirait.

Mais cette fois l'occasion etait telle qu'il lui etait permis de parler
franchement et que Baldassare ne pouvait la refuser.

Cependant elle avait si peu confiance dans la franchise et elle aimait
si peu cette maniere de proceder, qu'elle s'arrangea de facon a se faire
offrir les services de Lorenzo Picconi par Mgr de la Hotoie.

--Son embarras etait extreme; elle aurait besoin au Vatican d'un homme
qui pourrait l'aider a placer les 150,000 fr. dans le modele; il fallait
un homme en qui elle put avoir pleine confiance, et qui parlat francais
(elle savait par Baldassare que Lorenzo Picconi avait ete au service
d'un prelat francais); sans doute elle pouvait offrir ces 150,000 fr.
en billets de banque et en agissant ainsi elle ferait meme un joli
benefice; la piece d'or valant en ce moment 22 fr., elle pouvait, rien
que par l'operation du change, gagner 15,000 fr.; mais elle ne voulait
pas se livrer a une pareille operation; plutot que de faire un benefice
sur Sa Saintete, elle aimerait mieux en mettre de nouveau de sa poche;
seulement il n'etait pas facile a elle de porter ces 150,000 fr., car
cette somme fait 7,500 louis, lesquels pesent pres de 50 kilogrammes, ce
qui est un poids pour une femme et meme pour un homme; enfin une fois
que les 150,000 fr. seraient au Vatican, il lui faudrait quelqu'un
d'adroit pour l'aider a arranger ces 7,500 louis dans l'interieur du
modele, car elle serait tellement emue a la pensee de paraitre bientot
devant Sa Saintete qu'elle serait incapable de rien faire ni de rien
ordonner; ce quelqu'un etait-il introuvable?

Et comme Mgr de la Hotoie allait prononcer un nom, elle se hata de
parler de celui qu'elle voulait qu'on lui proposat.

--Est-ce que Baldassare n'avait pas un parent, un ami, parmi les
domestiques du palais? Elle croyait se rappeler vaguement, mais
tres-vaguement, qu'il avait prononce le nom de cet ami; mais elle avait
oublie ce nom.

--Lorenzo Picconi.

--Peut-etre, mais elle ne se rappelait pas.

Le lendemain, Lorenzo Picconi s'etait presente chez les soeurs Bonnefoy,
et madame Pretavoine l'avait recu avec les bonnes graces qu'elle
deployait toujours pour ceux dont elle avait besoin.

Longuement elle lui avait explique ce qu'elle attendait de sa
complaisance, puis en causant tout bonnement, car elle n'etait pas
fiere, elle lui avait dit dans quel but elle etait venue a Rome. Tout
d'abord c'etait pour offrir cette somme au Saint-Pere, et puis c'etait
pour obtenir un titre de comte en faveur de son fils; assurement, jamais
titre n'avait ete si bien merite; cependant elle saurait reconnaitre
le service que lui rendraient ceux qui, directement ou indirectement,
hateraient le moment ou le Saint-Pere daignerait leur accorder cette
grace; elle ne voulait pas des maintenant fixer une somme, mais ce
serait une grosse somme que se partageraient les intermediaires.

Elle n'en avait pas dit davantage, laissant la reflexion et l'interet
agir.

Enfin le modele etait arrive, et l'heure si impatiemment attendue par
madame Pretavoine avait sonne.

A midi, elle avait quitte la maison des demoiselles Bonnefoy pour se
rendre au Vatican.

Une de ses grandes inquietudes avait ete de savoir si le temps serait
beau; heureusement l'aimable Providence lui avait ete favorable, et elle
avait pu realiser son dessein, c'est-a-dire se rendre au Vatican a
pied, marchant dans les rues sans boue et sans poussiere avec la soeur
Sainte-Julienne derriere ses quatre porteurs charges du modele de
l'eglise d'Hannebault, dont les cuivres brillaient dans cette claire
lumiere de Rome; immediatement sur ses pas venait une voiture dans
laquelle se trouvait Aurelien avec les cent cinquante mille francs.

Ce n'etait pas tout a fait la pompe qu'elle avait revee; cependant ces
quatre porteurs charges de cette eglise scintillante, cette femme en
noir, la tete couverte du voile bien connu des Romains et qui dit qu'on
se rend a une audience du pape; cette voiture marchant au pas, tout cela
frappait les passants; et dans les rues ou elle passait, la via del
Tritone, la place d'Espagne (elle prenait le plus long), la via
Condotti, la via della Fontanella, le pont Saint-Ange, le Burgo
nuovo, on s'arretait pour regarder ce defile et l'on s'interrogeait
curieusement.

L'effet qu'elle avait voulu etait produit,--meme sans trompettes.

Dans la cour Saint-Damase, elle trouva parmi ceux qui l'attendaient
Lorenzo Picconi, et on la conduisit dans la salle Mathilde, ou se
donnent le plus souvent les audiences particulieres; la, ses porteurs
ayant ete renvoyes, elle put, avec l'aide d'Aurelien et de Picconi
placer les 7,500 louis dans l'interieur du modele, puis cela fait, elle
n'eut plus qu'a attendre.

Depuis longtemps, elle s'etait preparee a cette audience, se demandant
ce qu'elle dirait, et apres avoir pese le pour et le contre, elle avait
decide, avec Mgr de la Hotoie, de ne rien dire et de laisser celui-ci
parler.

A cela il y avait plusieurs avantages.

D'abord, elle ne demandait rien elle-meme, ce qui, alors qu'elle
apportait une offrande si considerable, eut eu quelque chose de
grossier.

Et puis elle pouvait, en gardant le silence, s'abandonner a une emotion
qui, selon elle, devait produire un bon effet sur le Saint-Pere, le
flatter et meme le toucher.

Lorsque la porte du salon s'ouvrit devant le pape, qui parut entoure de
quelques personnes de sa suite, parmi lesquelles se trouvait l'eveque de
Nyda, madame Pretavoine se prosterna sur le tapis.

Comme il avait ete convenu a l'avance, ce fut Mgr de la Hotoie qui prit
la parole et fit la presentation.

Mais ce fut bien plus celle de l'eglise de l'abbe Guillemittes et des
150,000 francs que de madame Pretavoine qui, dans son petit discours, ne
vint que d'une facon incidente et ne tint qu'une place secondaire, celle
qu'on accorde a un intermediaire, a un commissionnaire. Tout, eglise,
offrande, fut ramene par lui a l'abbe Guillemittes, dont il celebra la
piete et surtout le devouement au Saint-Siege.

--Et moi, et moi! se disait a chaque parole madame Pretavoine.

Mais son tour ne vint pas, il y avait tant de choses a dire sur l'abbe
Guillemittes qu'on ne pouvait vraiment point parler d'elle.

Dans sa reponse ce fut aussi de l'abbe Guillemittes que le pape parla.

Faisant a madame Pretavoine l'accueil le plus gracieux par le sourire
et par les manieres, il examina longuement le modele de l'eglise
d'Hannebault, declara que c'etait une vraie magnificence, et se tournant
vers l'eveque de Nyda, il dit qu'il remercierait directement le cure
d'Hannebault, dont il benissait la paroisse avec la plus paternelle
affection.

--Et moi! et moi! se disait madame Pretavoine.

Elle aussi fut benie; mais elle avait voulu, elle avait espere, il avait
ete convenu qu'elle obtiendrait davantage.



XXXIX

Madame Pretavoine sortit du Vatican exasperee, la rage au coeur.

Les sentiments qu'elle eprouvait etaient de meme nature que ceux qui
l'avaient enfievree apres sa premiere visite a M. de la Roche-Odon,
alors que pour la premiere fois de sa vie, elle avait pense qu'on
pouvait prendre plaisir a guillotiner ces gens-la.

Nobles, pretres, ils etaient les memes.

Il fallait se sacrifier pour eux; cela leur etait du; ils n'avaient pas
a vous en remercier.

Cet eveque de Nyda s'etait-il bien moque d'elle! et elle ne s'etait
doute de rien.

Elle avait eu la simplicite de s'imaginer qu'il serait un instrument
entre ses mains, et c'etait elle qui en avait ete un entre les siennes.

Dupe! Elle dupe!

Elle resolut de s'expliquer avec lui, et le lendemain de l'audience elle
se rendit a son palais.

--Eh bien, chere madame, dit Mgr de la Hotoie en prenant les devants,
avez-vous ete heureuse de voir notre Saint-Pere? Jamais accueil n'a ete
plus affable, plus gracieux!

--Je viens vous adresser mes remerciements en mon nom et au nom de M.
l'abbe Guillemittes.

--Je pense qu'il sera satisfait; je l'ai mis en pleine lumiere, vous
laissant vous meme jusqu'a un certain point dans l'ombre; et, en parlant
ainsi, j'ai cru aller au-devant de vos desirs; vous avez toujours ete si
bonne, si devouee pour ce pauvre Guillemittes; d'ailleurs cette facon
d'agir etait commandee par la faveur dont jouit ici M. l'abbe Fichon,
qui est tres-appuye, tres-recommande par des personnes puissantes: c'est
une lutte, entre lui et Guillemittes, pleine d'interet; si Guillemittes
etait battu vous succomberiez, vos causes sont solidaires.

--J'ai senti cela.

--N'est-ce pas? d'ailleurs je n'avais pas besoin que vous me le disiez,
je n'en ai pas doute un instant; averti au dernier moment qu'on venait
de faire une tentative en faveur du vicaire general de Conde, je
n'ai pas pu vous prevenir, mais j'ai pense qu'en me voyant appuyer
Guillemittes si chaudement, vous devineriez que j'avais une raison
imperieuse pour le faire; je vois que mon pressentiment ne m'avait pas
trompe. Si nous reussissons pour Guillemittes, votre succes est assure;
l'un entrainera l'autre. Nos adversaires battus n'oseront rien contre
vous. Au contraire, si nous avions commence par vous, cela eut eveille
leur defiance et nous aurions echoue sur toute la ligne, aussi bien de
votre cote que de celui de Guillemittes.

--Est-ce curieux! les raisons que vous me donnez en ce moment sont
precisement celles que j'imaginais en venant vous remercier, car c'est
une visite de remerciement que je vous fais.

--Je ne la recois pas; dans quelque temps ce sera different.

Il etait impossible de mettre plus d'affabilite, plus de courtoisie dans
les paroles et dans les manieres qu'ils n'en deployaient l'un et l'autre
dans cet entretien, mais les mots qu'ils murmuraient tout bas au fond
du coeur n'etaient pas les memes que ceux que leurs levres prononcaient
avec de gracieux sourires.

--Essayez donc de vous facher, disait l'eveque de Nyda.

--Vous me payerez tout cela plus tard, repliquait madame Pretavoine.

Et ils continuaient a se sourire, madame Pretavoine appuyant de plus en
plus fort sur sa gratitude, Mgr de la Hotoie se refusant de plus en plus
a l'accepter.

--Non, disait-il, pas dans ces termes, je vous prie; plus tard.

--Alors a plus tard, dit madame Pretavoine de guerre lasse.

Et ce fut sur ce mot qu'ils se separerent.

Mgr de la Hotoie souriant toujours.

Madame Pretavoine se confondant en respects et en genuflexions.

Mais de son education premiere, au temps ou elle courait les rues
d'Hannebault avec les gamins de son age, il lui etait reste des facons
de penser et de s'exprimer qui, malgre la tenue qu'elle s'imposait
maintenant, l'emportaient quelquefois.

A peine avait-elle descendu une dizaine de marches de l'escalier qu'elle
se retourna vers la porte fermee, et, lui montrant le poing:

--Canaille! murmura-t-elle, canaille!

Et elle continua son chemin en proie a une colere furieuse, qui de temps
en temps lui arrachait des cris etouffes.

Sur son chemin, les gens de son quartier, qui vivent en grand nombre
assis ou accroupis devant leur porte, la regardaient passer, et se
demandaient si cette femme noire etait une folle ou si ce n'etait pas le
diable.

Elle ne retrouva un peu de calme qu'en pensant a Lorenzo Picconi.

Ah! comme elle avait eu bonne idee de s'adresser a cet aide de chambre.

Celui-la n'etait point un personnage, c'etait un simple domestique; mais
il savait calculer, il savait voir ou etait son interet, et, par cela
seul qu'en la servant il se servirait lui-meme, il y avait tout lieu de
croire qu'il agirait.

D'ailleurs, elle le stimulerait.

Elle lui avait donne rendez-vous pour le lendemain, afin de pouvoir le
remercier du service qu'il lui avait rendu.

Il fut exact, et la remuneration qu'il recut le disposa a l'epanchement.

--Relativement a l'affaire dont on l'avait entretenu, il en avait
parle a quelqu'un, qui l'avait communique a une personne, qui l'avait
recommande a un personnage en situation de la faire reussir. On
connaissait le nom de madame Pretavoine; on savait quelle etait sa
piete, et l'on etait au courant des charites qu'elle distribuait
mysterieusement. Malgre tout le soin qu'elle prenait de se cacher, ces
charites etaient connues, car Rome est une ville ou tout se sait, le
bien comme le mal. Ce personnage avait promis de s'interesser a cette
affaire. Seulement...

Et il s'etait arrete, mais madame Pretavoine lui avait rendu la parole
en lui disant que s'il s'agissait d'argent il ne devait pas etre
embarrasse, attendu que, comme elle le lui avait deja explique, elle
etait disposee a reconnaitre tres-largement le service qu'on lui aurait
rendu, et a le reconnaitre pour tous ceux qui y auraient travaille.

Ainsi encourage, il avait continue:

--C'etait precisement d'argent qu'il s'agissait, et il en faudrait
beaucoup, non pour le personnage en question, il etait incapable de
recevoir de l'argent, mais pour son entourage qui n'avait pas les memes
scrupules que lui.

--Je donnerai ce qu'il faudra.

--Il serait facheux que madame put croire qu'a Rome les choses justes
ne s'obtiennent qu'avec de l'argent, mais depuis la spoliation des
Piemontais la misere est grande.

Et alors il avait longuement explique qu'avant cette spoliation il y
avait des personnages qui subvenaient aux besoins de leur maison avec
les produits des hautes charges qu'ils occupaient. Mais, depuis la
spoliation, ces produits avaient ete supprimes et les personnages qui
n'avaient pas voulu renvoyer de vieux serviteurs s'etaient trouves bien
embarrasses pour les payer. C'etait leur charite, leur bonte qui faisait
leur gene. Fallait-il blamer des serviteurs qui tachaient de soulager
leur detresse?

Assurement ce n'etait pas madame Pretavoine qui porterait un pareil
blame: cette detresse arrangeait trop bien ses affaires pour qu'elle ne
trouvat pas toutes naturelles les exigences de ceux qui voulaient la
soulager.

Car ses idees avaient change depuis qu'elle avait quitte Conde, et
maintenant qu'elle etait dans la Ville eternelle, elle ne la voyait plus
avec cette aureole de la saintete devant laquelle pendant si longtemps
elle s'etait inclinee de loin, respectueusement.

Le respect s'en etait alle.

Elle avait vu que dans ce monde de pretres et de cardinaux on etait en
proie a l'envie, a la jalousie, a la haine ni plus ni moins que dans le
monde profane.

Elle avait constate que ce n'etait point du tout le royaume de la paix
et qu'on y vivait dans un etat de guerre intestine, se dechirant, se
calomniant, s'assassinant pour de mesquines querelles aussi bien que
pour de hautes rivalites.

Elle avait entendu raconter des histoires scandaleuses sur certains
cardinaux, non par des profanes, non par des ennemis de l'Eglise,
mais par des pretres, meme par des cardinaux medisant de leurs amis,
calomniant leurs ennemis.--Celui-ci etait de moeurs peu austeres et le
pape riait lui-meme en lisant les entrefilets de la _Capitale_ dans
lesquels on disait: "Hier le cardinal ***** est entre au numero **** du
Corso, a deux heures, il n'en est sorti qu'a cinq heures; qu'a-t-il pu
faire pendant ces trois heures? trois heures!!!"--Celui-la passait son
temps a faire la cuisine et on le trouvait chez lui le bonnet de coton
blanc sur la tete, en place de la calotte rouge;--l'un a fait une
fortune honteuse dans les speculations des chemins de fer;--l'autre a
des intelligences avec le roi et trahit la papaute.

De meme sur la _famiglia nobile_, c'est-a-dire sur les personnages qui
composent la maison particuliere du pape, elle avait reuni toutes
sortes de renseignements fort peu edifiants: l'un etait d'une rapacite
feroce;--l'autre etait une nullite;--aupres de celui-ci on reussissait
par les femmes;--aupres de celui-la en gagnant l'un de ses domestiques
auquel il ne refusait rien.

C'etait d'apres ces observations, ces recits, ces renseignements qu'elle
avait bati son plan de conduite a l'egard de l'aide de chambre du
Vatican.

Que la detresse dont il parlait fut vraie ou fausse, qu'elle fut une
excuse valable ou un simple pretexte, peu importait; elle permettait de
demander et de recevoir, cela suffisait.

Arrivant seule a Rome et sans la recommandation de l'abbe Guillemittes
pour Mgr de la Hotoie, elle n'eut pas eu l'idee de s'adresser a un
cardinal ou a un prelat de la _Famiglia pontificia_, mais elle eut
cherche a entrer en relations avec le domestique d'un de ces prelats, et
elle eut trouve, secretaire, cuisinier ou valet de chambre, celui qui
pouvait inscrire Aurelien sur le livre de la noblesse pontificale.

Avec ses belles paroles, Mgr de la Hotoie lui avait fait perdre un temps
precieux, que Picconi par bonheur allait regagner.

Si elle n'avait pas ose s'expliquer franchement avec l'eveque de Nyda,
elle n'eut pas la meme retenue avec l'abbe Guillemittes.

Elle lui ecrivit une lettre a coeur ouvert,--au moins elle le
disait,--et lui expliqua comment Mgr de la Hotoie l'avait sacrifiee;
sans doute elle avait ete, elle etait heureuse de pouvoir contribuer a
son elevation, et il savait trop combien elle lui etait devouee pour
insister la-dessus, mais enfin elle avait des devoirs a remplir envers
son fils et elle le priait de lui faciliter cette tache.

Qu'il mit en oeuvre tous les moyens dont il disposait pour presser
maintenant la demission de Mgr Hyacinthe, et il y avait tout lieu
d'esperer qu'il serait prefere a M. l'abbe Fichon.

Aussitot nomme au siege episcopal de Conde, il serait bon qu'il
organisat un pelerinage national de Condeens a Rome, et qu'il vint
lui-meme a la tete de ce pelerinage presenter ses remerciements a Sa
Saintete.

Elle esperait bien qu'a cette epoque, elle aurait enfin obtenu l'insigne
faveur qu'elle demandait; mais enfin, si par extraordinaire elle avait
ete encore retardee, il pourrait l'aider personnellement.

Car maintenant, c'etait son aide personnelle qu'elle reclamait,
qu'elle implorait, et non des recommandations auxquelles on repondait
obligeamment, gracieusement, mais qui restaient sans effet.

Quelle satisfaction pour elle de le voir alors a la tete de ce
pelerinage!

Tout cela etait assez decousu; mais c'etait l'habitude de madame
Pretavoine, qui avait a un si haut point l'esprit de suite dans les
idees, d'ecrire avec incoherence; c'etait chez elle un systeme auquel
elle trouvait l'avantage de rendre sa vraie pensee plus difficile a
saisir.

Or, dans le cas present, elle avait une pensee, une esperance qu'elle ne
voulait pas dire a son confident: c'etait, si ce pelerinage avait lieu,
qu'il tournat non a la gloire de l'abbe Guillemittes, mais a celle
d'Aurelien.

Quel prestige pour celui-ci, si on pouvait le montrer aux personnes les
plus notables du diocese de Conde, comme le protege du Saint-Pere.



XL

Les choses etant ainsi disposees de ce cote, madame Pretavoine put
revenir a madame de la Roche-Odon, a Cerda et a Rosa Zampi.

Il n'y avait pas de temps a perdre avec ces marionnettes, dont elle
tenait les fils dans sa main.

En effet, Rosa Zampi pouvait se brouiller avec son amant.

De son cote, la vicomtesse pouvait se facher avec Cerda.

Et si l'un ou l'autre de ces resultats se produisait, c'en etait fait de
toutes ses combinaisons; il fallait trouver autre chose pour amener une
rupture entre madame de la Roche-Odon et lord Harley.

Il y avait donc urgence a agir, ou plus justement a faire agir
mademoiselle Rosa Zampi, principal personnage de la piece qui allait se
jouer.

Madame Pretavoine avait longuement reflechi a la facon dont elle devait
imprimer l'impulsion a cette marionnette.

Sans doute, la chose en soi ne presentait pas de grandes difficultes.

En ecrivant a Rosa Zampi une lettre anonyme que copierait le premier
ecrivain public venu, et en disant dans cette lettre que Cerda etait
l'amant de madame de la Roche-Odon, il etait bien certain que la
jalousie de cette Transteverine, prompte aux coups de couteau, lui
ferait faire quelque eclat.

Ce qu'il fallait a madame Pretavoine, ce n'etait pas un coup de couteau
donne dans le _spaccio di vino_ de M. Zampi pere; que lui importait en
effet que Cerda recut ou ne recut pas des coups de couteau?

Pour elle, pour ses interets, il n'y avait qu'une chose utile, c'etait
que le scandale, si scandale il y avait, ou le coup de couteau (ce qui
etait meilleur), eussent pour theatre l'appartement meme de madame de
la Roche-Odon, de telle sorte que lord Harley ne put pas conserver le
moindre doute ni la plus legere illusion sur ce qui se serait passe.

Mais comment ouvrir l'appartement de la vicomtesse a mademoiselle Rosa
Zampi?

La etait la difficulte,--le point delicat,--l'inconnue a degager et a
trouver.

Tout d'abord il etait evident qu'une seule personne pouvait ouvrir cet
appartement, et cette personne c'etait mademoiselle Emma.

En dehors d'elle, ce qu'on chercherait serait peu pratique ou dangereux,
et madame Pretavoine etait de caractere aussi prudent que peu
romanesque; sa regle etant de s'avancer, par un chemin sur, vers un but
qu'elle apercevait des le depart, et que, dans sa route, elle ne voulait
pas perdre de vue.

Puisque c'etait Emma qui devait etre l'instrument de la rupture entre la
vicomtesse et lord Harley, c'etait par Emma qu'il fallait mettre Rosa
Zampi en action.

Une fois arretee a cette idee, madame Pretavoine ne perdit pas de temps
pour entreprendre cette negociation.

Elle avait un pretexte pour se presenter, ses medailles, car prevenue
par Emma que ces saintes medailles n'etaient pas perdues et qu'elles
avaient ete retrouvees sur la table meme ou elles avaient inutilement
furete ensemble, elle n'avait eu garde d'aller les reprendre, reservant
cette occasion pour un moment favorable.

--Eh bien, dit Emma en la recevant, vous n'avez guere mis d'empressement
a venir chercher ces medailles, et je vous les aurais renvoyees si vous
ne m'aviez tant recommande de ne les confier a personne.

--Savez-vous pourquoi j'ai tarde ainsi?

--Non.

--Vous ne devinez pas?

--Vous avez ete occupee par votre reception au Vatican.

--Ah! vous avez su?

--Nous avons vu cela dans les journaux.

--Et qu'a dit madame la vicomtesse?

--Que vouliez-vous qu'elle dit!

--C'est juste; je pensais a Conde en parlant ainsi, mais madame la
vicomtesse ne s'interesse pas a notre cher diocese. Je vous demandais
donc si vous ne deviniez pas pourquoi je n'etais pas venue chercher mes
medailles.

--Eh bien, non, je ne devine pas.

--C'etait parce que j'esperais que mes prieres seraient exaucees et
qu'alors vous vous decideriez enfin a coudre ces medailles dans les
robes de madame la vicomtesse.

Emma se mit a rire comme elle l'avait fait la premiere fois que madame
Pretavoine lui avait communique sa pieuse idee.

--Est-ce que mes saintes medailles seraient inutiles aujourd'hui?
demanda madame Pretavoine.

--Elles n'auraient jamais ete plus utiles, au contraire.

A de pareilles paroles, il n'y avait qu'a repondre: "Eh bien! prenez-les
alors." Et c'eut ete ce que madame Pretavoine eut repondu si elle avait
sincerement voulu les voir cousues dans les robes de madame de la
Roche-Odon, mais tel n'etait pas son but.

--Alors cela dure toujours? dit-elle.

--Plus que jamais.

--Et l'idee ne vous est pas venue de tenter quelque chose pour rompre
cette liaison et rendre la liberte a cette pauvre vicomtesse?

--Oh! si, bien des fois!

--C'est ce que je me disais en pensant a cette malheureuse situation. Il
est impossible qu'un jour ou l'autre mademoiselle Emma, qui est si bonne
pour madame de la Roche-Odon, ne la sauve pas.

--C'est bien difficile.

--Tout est difficile; seulement, j'ai toujours vu qu'avec de l'adresse
et de la perseverance on reussissait ce qu'on voulait fermement.

--J'hesite.

--Ah! je comprends cela; cependant il y a un moment ou l'hesitation
devient une sorte de complicite.

--C'est ce que je me dis.

--Votre idee, n'est-ce pas, l'idee que surement vous avez eue, c'est de
faire surprendre ce chanteur aupres de madame la vicomtesse, par cette
fille d'au-dela du Tibre, cette... j'ai oublie le nom.

--C'est la justement qu'est la difficulte.

--Est-ce que ce chanteur ne vient pas ici?

--Il n'y vient que trop.

--Est-ce qu'il ne reste pas quelquefois... la nuit?

Emma ne voulut pas repondre, mais elle fit un signe affirmatif.

--Et vous ne savez jamais a l'avance quand il doit venir, quand il doit
rester?

--Oui, quelquefois; ainsi je suis certaine qu'il viendra d'aujourd'hui
en huit et qu'il restera, c'est sa fete, et madame veut la lui
souhaiter; en sortant de son theatre il se rendra ici pour souper.

--Eh bien! alors?

--Certainement je n'aurais qu'a faire prevenir cette Rosa Zampi, et la
constatation de l'infidelite de son amant serait facile pour elle; mais
ce n'est pas pour cette fille que cette constatation est utile, c'est
pour madame.

--Je ne comprends pas.

--Que m'importe que Rosa Zampi se fache avec Cerda; ce que je voudrais,
ce serait que madame se fachat avec Cerda.

--Comment, vous croyez que si par une lettre anonyme vous preveniez
cette fille que, dans huit jours, c'est-a-dire lundi, n'est-ce pas, a
minuit, elle pourra surprendre son amant aupres d'une dame et dans une
position a ne laisser aucun doute sur leur intimite; que pour cette
surprise elle n'aura qu'a monter au premier etage d'une maison via
Gregoriana, n deg. 81; a sonner, a ecarter vivement le jeune domestique
qui viendra lui ouvrir et a entrer; vous croyez qu'apres que madame la
vicomtesse aurait vu cette fille faire une scene a son amant, ce serait
seulement une rupture entre la Transteverine et le chanteur qui se
produirait?

--Evidemment non, si les choses se passaient ainsi; mais il me parait
bien difficile, pour ne pas dire impossible, que toutes ces previsions
se realisent.

--Et pourquoi cela? Il est certain, n'est-ce pas, que cette fille, en
recevant votre lettre ecrite par un ecrivain public, accourt ici. Il est
certain, n'est-ce pas, qu'elle peut facilement repousser votre petit
domestique. Alors est-ce qu'il n'est pas tout naturel qu'en entendant ce
bruit, vous qui etes occupee a servir le souper des deux coupables, vous
ouvriez la porte de la piece ou ils sont; et alors, est-ce qu'il n'est
pas tout naturel aussi que cette fille se precipite par cette porte? Ce
qui vous parait difficile me parait, a moi, aller tout seul. Il est
vrai que je n'entends rien a ces intrigues. Cependant il y a une chose
certaine que je vois, c'est la liberte de madame la vicomtesse.

--Cela, oui.

--Ce que je vois encore, c'est que c'est vous, vous seule qui la sauvez,
et dans des conditions telles que personne ne peut decouvrir quel a ete
votre role, et meme si vous en avez joue un; car ouvrir une porte en
entendant un bruit insolite ne constitue pas une intervention.

Madame Pretavoine n'ajouta pas un mot, car elle avait dit l'essentiel;
la reflexion completerait ce qu'elle avait indique.

Se levant, elle mit les medailles dans sa poche.

--Maintenant je vois que je puis les emporter, c'est vous qui ferez le
miracle que j'attendais d'elles.

Puis, arrivee a la porte elle s'arreta.

--Voulez-vous me permettre une question; tout ce que vous me dites est
si extraordinaire et s'ecarte tellement de nos moeurs bourgeoises, que
je n'y comprends rien; comment se fait-il que madame la vicomtesse
recoive ainsi ce chanteur chez elle; lord Harley peut revenir a
l'improviste, il me semble.

--Jamais sans prevenir.

--Alors il n'a pas de clef?

--Si; mais lord Harley est un gentleman qui pousse a l'extreme la
delicatesse; il ne se presenterait pas ici sans se faire annoncer.

--C'est superbe, cela.

--Ah! madame l'a bien eleve.



XLI

Madame Pretavoine avait obtenu beaucoup plus qu'elle n'avait tout
d'abord espere et imagine.

Il etait bien certain que mademoiselle Emma ecrirait la lettre dont elle
venait de lui inspirer l'idee.

Il etait certain que le lundi suivant Rosa Zampi, penetrant au n deg. 81 de
la via Gregoriana, surprendrait son amant soupant en tete-a-tete avec
madame de la Roche-Odon.

Et il etait certain encore que de cette surprise resulterait une scene
terrible, dans laquelle se diraient et se feraient toutes sortes de
choses dramatiques.

Enfin il etait non moins certain que cette scene ne resterait pas
circonscrite aux seuls acteurs qui la joueraient: il y aurait du bruit,
du scandale, peut-etre meme des blessures, et lord Harley serait
surement informe de ce qui, en son absence, se serait passe chez celle
qu'il aimait.

Tout cela c'etait ce que madame Pretavoine avait prevu et arrange en
expliquant a Emma l'idee que celle-ci "avait surement eue."

Mais l'entretien qu'elle avait dirige, avait si heureusement tourne
qu'elle pouvait maintenant pousser ses avantages beaucoup plus loin.

Ce n'etait plus d'informer lord Harley de ce qui se serait passe en son
absence chez sa maitresse, qu'il s'agissait, c'etait de le rendre temoin
de ce qui s'y passerait sous ses yeux, c'etait de lui faire entendre ce
qui s'y dirait.

Tout se trouvait change et, par bonheur, dans un sens favorable a ses
desseins.

Sachant ce qu'elle savait maintenant, elle pourrait meme se passer du
concours de Rosa Zampi; en effet, il suffisait que lord Harley, arrivant
dans la nuit, trouvat Cerda et madame de la Roche-Odon en tete-a-tete,
soupant galamment, pour rompre avec sa maitresse infidele.

Mais il n'y avait aucun inconvenient a aller au dela du simple
suffisant.

Bien qu'elle se connut mal aux choses de l'amour, elle savait cependant
que les amants sont faibles et que qui dit amoureux dit aveugle et sourd
de parti pris, aveugle a ne pas voir ce qui creve les yeux, sourd a ne
pas entendre ce qui dechire les oreilles.

Elle etait habile, la vicomtesse; qu'elle fut surprise a table avec
Cerda, et elle etait femme a trouver une explication a ce tete-a-tete;
tandis que si lord Harley survenait au moment ou Rosa Zampi reprocherait
a la vicomtesse de lui avoir enleve son amant, ou bien arracherait les
yeux a Cerda, toutes les explications du monde ne prevaudraient pas
contre cette scene qui se passerait devant lui; ce que son amour credule
admettrait, son orgueil justement exaspere le repousserait; un homme
comme lord Harley meprise la femme assez faible pour vous donner
comme rival un comedien et pour s'exposer aux injures d'une fille du
Transtevere; il y avait la une promiscuite a soulever le coeur le moins
delicat.

Il etait donc important, puisque les circonstances le permettaient, que
lord Harley, Rosa Zampi et Cerda se rencontrassent tous les trois au
meme moment chez la vicomtesse.

Pour Cerda il n'y a pas a s'en occuper, ce serait madame de la
Roche-Odon qui l'inviterait elle-meme.

Pour Rosa Zampi, il n'y avait qu'a laisser mademoiselle Emma agir; si
une catastrophe arrivait et si la scene ne se renfermant pas dans les
paroles degenerait en actes de violence qui amenassent des recherches
judiciaires, Emma seule serait compromise; n'etait-ce pas elle qui seule
avait eu l'idee de debarrasser sa maitresse de Cerda; n'etait-ce pas
elle qui avait fait ecrire la lettre de Rosa; ne serait-ce pas elle
enfin qui aurait ouvert la porte par laquelle la Transteverine en fureur
aurait penetre aupres de madame de la Roche-Odon? Emma, Emma seule,
aurait tout concu; Emma seule aurait tout execute. Ou voir une autre
main? Ou lui trouver une complice?

Pour lord Harley, au contraire, il fallait se decider a intervenir
directement et personnellement.

Assurement cela etait facheux, et il eut ete grandement a souhaiter
qu'elle eut etabli, soit par elle-meme, soit par Aurelien, des relations
avec cet Anglais, car alors elle eut pu manoeuvrer avec lui, comme elle
venait de le faire avec madame de la Roche-Odon, se tenant dans la
coulisse, et mettant en avant des intermediaires inconscients du role
qu'on leur donnait a jouer; mais enfin, puisque cela n'avait pas ete
prepare en temps, il etait trop tard maintenant; ce n'etait pas en huit
jours qu'on pouvait trouver des amis complaisants qui se chargeraient de
prevenir lord Harley qu'il etait trompe et que pour avoir la preuve de
cette tromperie il n'avait qu'a penetrer chez sa maitresse le lundi
suivant, a minuit, en se servant pour la premiere fois de sa clef.

Dans ces conditions, il n'y avait donc qu'a agir soi-meme, et cela sans
perdre de temps.

Le seul moyen qui lui parut sur etait celui qu'elle employait deja avec
Rosa Zampi, une lettre anonyme, que la poste se chargerait de remettre
sans inquietude de savoir ce qu'elle portait.

Mais un embarras se presentait pour madame Pretavoine, qui, ne sachant
ni l'italien ni l'anglais, ne pouvait ecrire sa lettre qu'en francais;
or se servir de cette langue a Rome en parlant a un Anglais etait une
grosse imprudence, qui tout d'abord restreignait les recherches a un
petit nombre de personnes.

Il etait donc d'une importance capitale que cette lettre fut en anglais
ou en italien, et qu'elle fut ecrite par quelqu'un qu'on ne put pas
trouver, si on se livrait a des recherches.

Cela realise, on n'aurait plus qu'une mauvaise chance de son cote; celle
resultant de l'etonnement d'Emma en voyant surgir lord Harley; mais
contre celle-la, il n'y avait rien a faire au moins preventivement; si
plus tard Emma demandait comment lord Harley avait ete prevenu, on se
defendrait, et cela serait d'autant plus facile qu'on la tiendrait par
la lettre qu'elle aurait ecrite elle-meme a Rosa.

C'etait en revenant de la via Gregoriana chez les soeurs Bonnefoy que
madame Pretavoine avait ainsi examine la situation; arrivee dans sa
chambre, elle se mit a sa table et vivement elle atteignit ce qui lui
etait necessaire pour ecrire: son plan etait arrete, elle avait trouve
celui qui ecrirait cette lettre en anglais, sans qu'on put jamais le
decouvrir.

C'etait un vieil employe qu'elle avait eu pendant vingt ans dans sa
maison de banque, ou il faisait la correspondance anglaise; elle avait
pleine confiance en lui, le sachant incapable d'une indiscretion, si
legere qu'elle fut, et, en mettant les choses au pire, il n'etait pas
possible d'admettre qu'on allat le chercher jamais a Hannebault pour
l'interroger.

"Mon cher Duvau,

"Je vous prie de me rendre le service que voici: vous me traduirez
en anglais la lettre ci-jointe, en ecrivant votre traduction sur une
feuille de papier ordinaire ne portant aucun signe, soit comme en-tete,
soit dans la pate; puis vous mettrez cette lettre dans une enveloppe,
sur laquelle vous ecrirez: Mylord Harley, Ardea, et vous me l'enverrez
dans une seconde enveloppe plus grande; vous me repondrez poste pour
poste; l'affaire est importante, de plus elle demande une grande
discretion; je vous l'expliquerais si je n'etais moi-meme en tout
ceci qu'un simple intermediaire; et c'est justement cette qualite
d'intermediaire qui fait que je vous prie de me renvoyer cette lettre
et celle a traduire, afin que je puisse les remettre a la personne que
cette affaire interesse, laquelle ne connaissant pas, comme moi, vos
hautes qualites de probite et de discretion, ne sera rassuree qu'en
detruisant elle-meme ces deux lettres.

"Recevez mes remerciements et croyez a mon affection devouee.

"Veuve PRETAVOINE."

A cette lettre etait jointe celle que Duvau devait traduire.

"Mylord,

"Un ami a qui vous avez dix fois ferme la bouche lorsqu'il a cherche a
aborder un sujet delicat, vous ecrit pour vous donner un avertissement
qui vous touche dans votre honneur et dans vos sentiments les plus
chers; ne vous en prenez qu'a vous, si au lieu de vous donner cet
avertissement de vive voix il est contraint de recourir a une lettre.

"Revenez lundi d'Ardea sans prevenir personne et sans qu'on puisse
soupconner votre intention de retour; allez via Gregoriana; penetrez
avec votre clef deux minutes apres minuit dans la chambre de celle
que je ne veux pas nommer, et vous verrez si votre honneur n'est pas
gravement compromis.

"Si vous voulez savoir qui vous donne cet avis, cherchez parmi vos
amis celui qui vous est le plus devoue, qui vous aime le plus, et vous
trouverez. Au reste venez a lui, lorsque les choses seront accomplies,
dites-lui un mot, un seul de cette lettre, et il s'en reconnaitra
aussitot l'auteur; s'il ne la termine pas par son nom c'est pour que
vous ne la repoussiez pas, comme deja tant de fois vous avez repousse
ses avertissements."

Le samedi matin, par la premiere distribution, elle recut la reponse
qu'elle attendait.

Avec sa regularite habituelle, Duvau s'etait conforme aux instructions
qu'il avait recues: sous la meme enveloppe se trouvaient la lettre a
lord Harley et celles de madame Pretavoine.

La lettre adressee a lord Harley n'etant pas cachetee, madame Pretavoine
l'ouvrit, mais sans pouvoir la lire, puisqu'elle ne savait pas
l'anglais; cependant, en l'examinant et en la tournant entre ses doigts,
elle remarqua que Duvau avait ecrit mylord en deux mots: My Lord; et sur
l'adresse elle remarqua aussi un changement; au lieu de mylord Harley:
il y avait The Right hon. Lord Harley.

Et alors elle s'applaudit d'avoir eu recours a Duvau, car pleine de
confiance en lui, elle se dit que c'etait ainsi sans doute que les
choses devaient se faire. Sa lettre paraitrait ecrite par un Anglais, et
avec la precaution qu'elle avait eu le soin de prendre, de parler au nom
de l'amitie, il n'y avait guere a craindre que les soupcons arrivassent
jusqu'a elle. Lord Harley chercherait parmi ses amis celui qui aurait pu
lui ecrire cette lettre, et jamais l'idee ne viendrait a personne que
c'etait elle, madame Pretavoine. Pourquoi l'eut-elle ecrite? Dans quel
but! On ne le connaissait pas, ce but. Comment supposer qu'il y avait
quelqu'un qui avait interet a amener une rupture entre lord Harley
et madame de la Roche-Odon, afin d'obtenir de celle-ci, reduite a la
misere, de consentir au mariage de sa fille? On n'imagine pas facilement
des combinaisons si compliquees; on va au plus pres; et dans ces
circonstances, le plus pres c'etait quelque rivalite, quelque jalousie
de femme a propos de ce chanteur.

Persuadee qu'Emma ecrirait a Rosa Zampi, madame Pretavoine n'avait eu
garde de retourner chez la vicomtesse; malgre tout le desir et toute
l'impatience qu'elle avait d'etre fixee a ce sujet, il fallait eviter
qu'on put constater qu'elle avait cherche a savoir si Rosa avait ete
prevenue.

D'ailleurs, alors meme que celle-ci ne l'aurait pas ete, ce qui n'etait
guere probable, cela n'empecherait pas lord Harley de surprendre Cerda
en tete-a-tete avec madame de la Roche-Odon, et c'etait deja un assez
bon resultat pour qu'on lui envoyat la lettre de Duvau.

Elle cacheta donc cette lettre, et elle la porta elle-meme a la poste
de la piazza Colonna; si lord Harley ne la recevait pas le soir, il la
recevrait au moins le lendemain dimanche, et il aurait tout le temps
necessaire pour venir a Rome le lundi soir.

Elle attendit le lundi soir avec une fievreuse impatience, et de bonne
heure elle se retira dans sa chambre disant a la soeur Sainte-Julienne,
ainsi qu'a Aurelien, qu'elle desirait se coucher.

Mais au lieu de se coucher, elle atteignit un grand manteau noir a
capuchon et l'ayant dispose sur une table, elle souffla la lumiere.

Puis cela fait, elle s'installa dans un fauteuil et resta la immobile,
comptant les heures de sa pendule qui resonnaient dans le silence de la
nuit.

Lorsque la demie sonna apres onze heures, elle endossa vivement son
manteau mais sans faire de bruit, et sortant a pas glisses elle
descendit, au grand etonnement de mademoiselle Bonnefoy la jeune, qui
n'etait point encore couchee.

--Etes-vous donc indisposee? demanda mademoiselle Bonnefoy.

La question n'etait peut-etre pas en situation, car si madame Pretavoine
avait ete indisposee, elle ne serait pas sortie a onze heures et demie;
mais comme mademoiselle Bonnefoy n'osait pas demander franchement:
"Ou allez-vous en pareille heure?" elle se servait de la question qui
s'offrait a son esprit.

--Non, pas du tout; je vous remercie, repondit madame Pretavoine.

Et, sans en dire davantage, elle sortit vivement.

De la place Barberini a la via Gregoriana, la course n'est pas longue;
en peu de minutes, madame Pretavoine arriva devant la maison de madame
de la Roche-Odon.

Les fenetres de l'appartement de la vicomtesse etaient eclairees, et par
les fentes des rideaux on apercevait des jets de lumiere; c'etait la un
signe favorable: evidemment Cerda etait attendu.

Comme madame Pretavoine ne pouvait pas s'etablir en faction devant cette
maison, elle s'eloigna de quelques pas, marchant le long des murs,
enveloppee dans son manteau, la tete si bien cachee dans son capuchon
qu'il aurait fallu braquer une lanterne en plein visage pour la
reconnaitre.

La rue d'ailleurs etait deserte, et comme il n'y avait pas de lune au
ciel, elle se trouvait assez mal eclairee par le gaz qui laissait ca
et la des places dans l'ombre; c'etait dans cette ombre que se tenait
madame Pretavoine, ralentissant alors le pas et ne l'allongeant que
lorsqu'elle recevait en plein la lumiere.

Une autre femme eut pu avoir peur dans cette rue silencieuse et deserte,
mais c'etait un sentiment que madame Pretavoine ne connaissait pas quand
elle n'avait pas des grosses sommes d'argent ou des valeurs sur elle.

C'etait meme parce qu'elle etait bien certaine a l'avance de n'avoir pas
peur, qu'elle n'avait pas pris une voiture pour venir s'embusquer devant
la maison de la vicomtesse: cette voiture aurait eu un cocher, et ce
cocher, surpris de cette etrange station aurait pu devenir un temoin
genant; mieux valait etre seule dans la rue.

Il y avait a peine dix minutes qu'elle etait arrivee, lorsqu'elle vit
venir a elle un homme qui marchait avec nonchalance et sans se presser.
Lorsqu'il ne fut plus qu'a quelques pas d'elle et sous la lumiere du bec
de gaz, elle reconnut en lui le jeune homme qu'elle avait vu chez
madame de la Roche-Odon la premiere fois qu'elle s'y etait presentee,
c'est-a-dire Cerda.

Il passa pres d'elle, sans meme la regarder; puis, arrive a la porte de
la vicomtesse, il sonna et entra.

Madame Pretavoine allait revenir sur ses pas lorsqu'elle apercut au loin
dans l'ombre une forme confuse qui s'avancait rapidement en rasant les
murs.

Alors elle continua lentement son chemin.

La forme confuse s'etait nettement dessinee, c'etait une femme; sa
tete etait couverte d'un chale brun; elle passa si vite pres de madame
Pretavoine que celle-ci ne put voir son visage; elle entendit seulement
sa respiration, qui etait haletante.

Mais elle n'avait pas besoin de la voir, elle savait que c'etait Rosa
Zampi.

Arrivee devant le n deg. 81, celle-ci s'arreta un moment.

Qu'allait-elle faire?

Les gens du peuple, a Rome, ne sont pas habitues a avoir affaire aux
concierges, qui sont rares dans cette ville et ne se rencontrent guere
que dans les maisons louees aux etrangers: sans doute Rosa se demandait
comment entrer; mais son hesitation ne fut pas longue; elle tira la
sonnette; la porte s'ouvrit et se referma; elle etait entree.

Madame Pretavoine, qui s'etait arretee, revint vivement sur ses pas, et,
traversant la rue, se blottit dans l'ombre d'une grande porte, vis-a-vis
la maison de la vicomtesse; puis, elle resta la immobile, epiant,
regardant, ecoutant comme le chasseur a l'affut.

Et de fait, le gibier qu'elle poursuivait n'etait-il pas tombe dans son
embuscade?

L'heure sonna et frappa sur le coeur de madame Pretavoine.

C'etait beaucoup d'avoir amene Cerda et Rosa chez madame de la
Roche-Odon, mais maintenant il fallait que lord Harley arrivat.

Si son angoisse fut vive, elle ne fut pas de longue duree; un bruit de
pas retentit sur les dalles sonores.

Un homme se montra, il marchait a pas incertains, et de temps en
temps il portait la main a son front; arrive devant la maison de la
vicomtesse, il s'arreta et etendit le bras vers la sonnette; mais au
lieu de sonner, il resta le bras suspendu.

Son geste n'avait pas besoin d'etre traduit pour madame Pretavoine;
c'etait celui de l'hesitation.

N'allait-il pas entrer?

Il laissa retomber sa main sans sonner et s'eloigna de quelques pas.

--Le lache! murmura madame Pretavoine, il n'ose pas.

De nouveau il s'arreta, l'irresolution, la perplexite et l'angoisse se
trahissaient dans ses mouvements incoherents.

Tout a coup il traversa vivement la rue et se trouva presque face a face
avec madame Pretavoine.

Mais il ne prit pas garde a elle; se retournant il regarda les fenetres
de la vicomtesse; des ombres fantastiques simulant des grands bras et
des mouvements violents se dessinaient sur les rideaux; en meme temps on
entendit des eclats de voix.

D'un bond lord Harley sauta la rue et ayant sonne, il entra vivement.

Enfin, enfin!

Ils etaient donc en presence les uns des autres, et si de son affut elle
ne voyait point et n'entendait point ce qui se passait et se disait
entre-eux, elle pouvait cependant, par les ombres qui se dessinaient sur
les rideaux et par les eclats de voix qui retentissaient dans le silence
de la nuit, suivre assez clairement la scene pour deviner ce qu'elle
etait.

Terrible sans doute; mais cela n'epouvantait pas madame Pretavoine, bien
au contraire.

Il n'y avait que quelques minutes que la porte s'etait refermee sur lord
Harley quand elle se rouvrit devant lui; il s'arreta un moment sur le
trottoir comme si tout a coup la nuit s'etait faite devant ses yeux.

Poussee par la curiosite, madame Pretavoine avait quitte l'embrasure de
la porte dans laquelle elle se cachait, et elle avait avance de deux
pas, le cou tendu.

Brusquement, lord Harley traversa la rue et venant a elle, il lui dit
d'une voix furieuse deux ou trois mots en anglais qu'elle ne comprit
pas.

Elle se garda de repondre.

Alors il se pencha sur elle pour la regarder, mais dans l'ombre il ne
put pas voir son visage qu'elle avait d'ailleurs detourne.

Avant qu'elle eut pu se defendre, il la saisit par le bras et l'entraina
au milieu de la rue, sous la lumiere du bec de gaz, et la tenant
solidement d'une main malgre les efforts qu'elle faisait pour se
degager, de l'autre il abaissa le capuchon dans lequel elle se cachait.

Puis se penchant de nouveau sur elle, il la regarda.

Mais presque instantanement il lui abandonna le bras, et sans un mot il
s'eloigna.

Bien qu'elle ne fut pas peureuse, son saisissement avait ete si vif,
qu'elle resta un moment sans trop savoir ou elle etait, apres que lord
Harley se fut eloigne.

Mais elle n'avait pas l'habitude de s'abandonner a ses emotions pas plus
qu'a l'ebranlement de ses nerfs.

Elle reagit vivement et vigoureusement contre la surprise qui, durant
quelques secondes, l'avait paralysee, et se dit qu'elle avait ete bien
bete de se laisser surprendre ainsi.

L'action de lord Harley, incomprehensible tout d'abord, s'expliquait
facilement en l'examinant: malgre sa preoccupation, il l'avait vue,
lorsque traversant la rue avant de sonner, il s'etait presque jete sur
elle, et lorsqu'en sortant il l'avait retrouvee a la meme place, l'idee
lui etait venue qu'elle etait la pour l'observer; donc puisqu'elle
savait qu'il allait arriver, c'etait elle qui devait avoir ecrit la
lettre anonyme.

Cela se deduisait logiquement, et le reste etait tout aussi clair.

S'il l'avait ainsi brusquement entrainee sous le bec de gaz, c'etait
dans l'esperance de la reconnaitre, et s'il s'etait eloigne avec un
geste de fureur, c'etait parce que le visage qu'il avait vu ne lui avait
rien dit.

Mais ayant echappe a ce danger, il etait imprudent de s'exposer a un
autre: Cerda et Rosa, qui, eux aussi, pouvaient l'avoir vue en passant,
allaient peut-etre venir a elle en la retrouvant la lorsqu'ils
descendraient, et il n'etait pas du tout certain qu'ils se
contenteraient du geste de fureur de lord Harley: les italiens ont
le sang plus bouillant que les Anglais, et leur main est prompte au
couteau.

Elle s'eloigna donc, si vive que fut son envie de voir la fin de cette
scene, qui avait si bien commence.

Ce qu'elle avait vu, d'ailleurs, etait pour elle le point essentiel,
celui-la meme qu'elle avait desire et poursuivi,--c'est-a-dire le depart
de lord Harley.

Le reste etait affaire de simple curiosite. Ce n'etait pas la querelle
de Cerda avec madame de la Roche-Odon ou de Rosa avec Cerda, qui devait
faire le mariage d'Aurelien; c'etait celle de lord Harley avec la
vicomtesse.

Et pour celle-la, elle etait fixee.

Sans avoir vu comment les choses s'etaient passees, elle pouvait
surement reconstituer leur marche.

En penetrant chez la vicomtesse, lord Harley avait entendu et vu la
scene que Rosa faisait a Cerda, et, aux premiers mots, il avait tout
compris. Alors, sans faire lui-meme une scene a sa maitresse, il etait
sorti.

Cela resultait jusqu'a l'evidence du peu de temps qu'il avait passe dans
la maison. Bien certainement il s'etait contente de ce qu'il avait vu et
entendu, et s'il avait dit un mot, c'avait ete un seul: "Tout est fini!"

Et, pour madame Pretavoine, ce mot suffisait. Quant au reste, elle
n'avait pas a en prendre souci.

La seule question inquietante qui se presentait, etait de savoir si,
apres etre ainsi sorti sous l'impulsion d'une juste fureur, lord Harley
ne reviendrait pas ramene par la lachete de la passion.

Mais c'etait la une question insoluble et meme insondable pour le
present; l'avenir seul pouvait la decider.

Et, rentree dans sa chambre, madame Pretavoine se coucha avec la douce
satisfaction d'avoir bien employe sa soiree.

Le lendemain matin, de bonne heure, elle entra dans la chambre
d'Aurelien avant que celui-ci fut eveille, et ce fut le bruit de sa
porte qui lui fit ouvrir les yeux.

--Je desire que vous vous arrangiez pour voir le prince Michel
aujourd'hui; dit-elle.

--Ah! et pourquoi?

--Pour le voir.

--Et c'est tout?

--C'est le principal, surtout si vous l'observez bien.

--Dans quel sens?

Madame Pretavoine n'aimait point a parler de ce qu'elle avait entrepris,
avant de l'avoir mene a bonne fin; mais, dans le cas present, elle etait
obligee de manquer a cette regle de conduite, et de s'ouvrir jusqu'a un
certain point a son fils, si elle voulait que celui-ci lui vint en aide
d'une maniere efficace.

--J'ai tout lieu de supposer, dit-elle, que lord Harley a rompu avec
madame de la Roche-Odon.

--C'est impossible! Il y a trois jours encore ils etaient au mieux, je
puis vous l'assurer.

--Trois jours, c'est bien loin.

--Et quand aurait eu lieu cette rupture, alors?

--Cette nuit a minuit.

--Vous etes sortie deja ce matin?

--Non.

--Vous avez vu quelqu'un?

--Personne, ce matin.

--Cependant...

--Vous savez que je ne parle jamais a la legere; je suis sortie hier a
minuit, et j'ai appris ce que je viens de vous dire.

Aurelien regarda sa mere avec stupefaction.

--Et pourquoi voulez-vous que j'observe Michel? demanda-t-il.

--Pour voir l'effet que cette rupture a produit sur lui.

--Je ne peux pas l'interroger?

--Assurement, non; d'ailleurs, interroger les gens est un mauvais moyen
pour apprendre ce qu'ils ont interet a cacher; je suis certaine de la
rupture, mais j'ignore, bien entendu, si elle ne sera pas suivie d'un
rapprochement; voila pourquoi je vous demande d'observer attentivement
le prince Michel; si la rupture persiste, elle se traduira dans sa
mauvaise humeur; si au contraire un rapprochement se produit, cette
mauvaise humeur disparaitra.

--Michel est toujours de mauvaise humeur.

--Plus ou moins, c'est pour vous, qui devez maintenant le bien
connaitre, une affaire de mesure; de plus, je vous demande de ne pas lui
donner d'argent s'il veut vous en emprunter.

--Cela serait difficile avec les habitudes que je lui ai laisse prendre.

--Vous direz que vous etes a court.

--Il me demandera de lui donner un cheque sur la banque de Rome.

--Vous repondrez que votre credit est epuise; au reste, il s'agit de lui
faire tirer la langue pendant quelques jours seulement; c'est un moyen
pour moi plus sur qu'un interrogatoire de savoir ou en sont les
choses; dans quelques jours vous mettrez de nouveau notre bourse a sa
disposition et plus largement que jamais, de facon qu'il soit bien
certain a l'avance d'obtenir de vous tout ce qu'il voudra, et qu'il
compte sur vous comme sur son banquier, s'il en avait un.

--Comme il a deja cette confiance, c'est ce qui rend un refus difficile;
mais il sera fait ainsi que vous desirez.

--Tout en frequentant le prince Michel, le plus qu'il vous sera possible
aujourd'hui et pendant quelques jours encore, vous verrez aussi votre
ami, M. de Vaunoise, et vous ecouterez attentivement tout ce qu'il vous
racontera; enfin vous ecouterez de la meme facon tous ceux avec qui vous
etes en relations; il est impossible que la rupture de lord Harley avec
la vicomtesse de la Roche-Odon ne souleve pas un scandale dans Rome, et
il est impossible que la rupture de Corda avec la vicomtesse d'une part,
et d'autre part avec Rosa Zampi...

--Cerda, Rosa Zampi, la vicomtesse!...

--Oui, dit madame Pretavoine en souriant, c'etait une echeance.

Et enchantee de sa plaisanterie, elle se mit a rire d'un petit rire sec,
en se frottant doucement les deux paumes des mains l'une contre l'autre.

Puis reprenant la parole:

--Vous comprenez, n'est-ce pas, que tout cela va soulever un beau tapage
et dans la societe etrangere et dans le monde du theatre; ce que je vous
demande, c'est de recueillir avec soin tout ce qui aura rapport a ces
divers personnages; seulement, si vous devez ecouter, vous ne devez pas
parler. Vous ne savez rien, et vous ne saurez que ce qu'on vous aura
raconte dix fois. Si vous commettiez aujourd'hui une indiscretion, ou
meme si vous laissiez paraitre sur votre visage quelque chose qui put
donner a croire que vous connaissez les evenements de cette nuit,
nous serions exposes a perdre les avantages de cette rupture, et ces
avantages seront considerables, puisqu'ils vous feront obtenir le
consentement de madame de la Roche-Odon a votre mariage avec Berengere.

--Un mot seulement, une question?... cette rupture, c'est vous qui...

--Moi!

--Mais...

--Croyez-vous donc que Dieu ne fait rien pour ceux qui sont les siens?
Cette rupture est l'oeuvre de la Providence.

--Sans doute, mais...

--C'est le ciel, mon cher enfant, qui veut votre mariage, et rien de ce
que nous entreprenons ne reussirait si le ciel n'etait pas avec nous;
comment voulez-vous que moi, etrangere dans cette ville; qui ne connais
pas le chanteur Cerda, qui ne connais pas Rosa Zampi, qui ne connais pas
lord Harley, qui connais a peine la vicomtesse de la Roche-Odon, comment
voulez-vous que j'aie accompli ces ruptures? C'est a Dieu que nous
devons adresser nos remerciements, et pendant que vous allez vous
promener dans la ville pour recueillir les fruits de la grace qui nous
est accordee, je vais avec la bonne soeur Sainte-Julienne allumer un
cierge pour vous et un pour moi a Saint-Jean de Latran, a Sainte-Marie
Majeure, a Saint-Paul, a Saint-Sebastien, a Saint-Laurent et a
Sainte-Croix de Jerusalem.



XLII

Madame Pretavoine ne s'etait pas trompee en disant que ce qui venait de
se passer chez la vicomtesse de la Roche-Odon, allait soulever dans Rome
du scandale et du tapage.

Apres avoir quitte sa mere, Aurelien se rendit, comme tous les matins,
au Gesu pour y entendre la messe.

Au moment ou il arrivait devant la grande porte de cette eglise, il
rencontra un de ses amis du cercle des Echecs.

Ils s'arreterent et se serrerent la main.

--Vous savez la nouvelle? demanda le jeune Italien.

--Quelle nouvelle?

--Un grand scandale.

--Au Quirinal?

--Non, la il est a perpetuite.

--Alors?...

--Alors si vous ne savez rien, je ne puis rien vous dire.

--Si je savais quelque chose il me semble que ce serait justement le cas
de ne rien me dire, repliqua Aurelien en souriant.

--Je n'ai pas vu, je ne sais que vaguement, par oui-dire; je ne peux pas
me faire le porte-voix d'un scandale, qui peut-etre ne repose sur rien
de fonde; et puis, d'autre part, comme il s'agit d'un grand nom de la
noblesse francaise, le cas demande des menagements particuliers.

--Cela est tres-juste, repliqua Aurelien; au reste, je crois que je ne
pourrais pas entendre votre recit, sans nous exposer a etre en retard
pour la messe.

Et sans un mot de plus, ils entrerent tous les deux dans l'eglise, et
ils allerent s'agenouiller devant la statue en argent du bienheureux
saint Ignace.

Aurelien ne tenait pas du tout aux renseignements de son discret ami,
il suffisait que celui-ci lui eut parle d'une grande nouvelle et
d'un scandale, pour que dans la journee il put aborder les gens de
connaissance qu'il rencontrerait en leur disant:

--Le comte Algardi m'a parle tout a l'heure d'un scandale sans vouloir
me le conter; de quoi donc et de qui s'agit-t-il?

Puisque ce scandale etait connu du comte Algardi, il devait l'etre
d'autres personnes.

Ce raisonnement etait juste; Aurelien ne tarda pas a rencontrer des gens
moins timores que le comte Algardi.

Dans le Corso on n'entendait que les noms de Cerda, de la vicomtesse de
la Roche-Odon et de lord Harley, chacun racontant l'histoire de la nuit
a sa maniere.

Avant deux heures de l'apres-midi, Aurelien avait plus de dix versions
de cette histoire, quelques-unes entierement contradictoires.

Selon la recommandation de sa mere il ecoutait tout sans rien dire, ou,
s'il se permettait un mot, c'etait pour poser une question:

--Et lord Harley?

--Et madame de la Roche-Odon?

--Et Rosa Zampi?

A ces questions, chacun, bien entendu, avait sa reponse.

--Lord Harley avait quitte Rome.--Il etait retourne a Ardea.--Il
attendait la nuit pour rentrer chez la vicomtesse et lui demander
pardon.--Rosa avait donne un coup de couteau a Cerda.

Et nombreux etaient les gens qui terminaient la conversation en disant:

--Je ne manquerai pas demain la representation de Cerda... s'il chante.

Vers deux heures, Aurelien s'en alla a l'ambassade.

--Eh bien! s'ecria Vaunoise des qu'il l'apercut, Rosa nous trompait tous
les deux.

--Est-ce que c'est vrai?

--Comment, si c'est vrai; rien n'est plus vrai.

Et a son tour Vaunoise raconta l'histoire de la nuit, qu'Aurelien ecouta
comme s'il l'entendait pour la premiere fois.

Ce fut seulement a la fin qu'il se permit quelques questions:

--Enfin, comment tout cela est-il arrive? Ce n'est pas le hasard qui a
amene en meme temps lord Harley et Rosa Zampi chez la vicomtesse.

--A minuit, cela n'est pas probable.

--Alors?

--Alors madame de la Roche-Odon a des ennemies intimes.

--Je comprends cela; mais ce que je ne comprends pas, c'est cette
concordance dans l'arrivee de Rosa et de lord Harley, juste au moment ou
Cerda se trouvait a souper avec madame de la Roche-Odon.

--Ni moi non plus, mais enfin cela s'est passe ainsi.

--Et la suite?

--Lord Harley a quitte Rome.

--Pour retourner a Ardea?

--Pour aller a Naples; on l'a vu prendre le train de neuf heures et
demander un billet pour Naples.

--Alors, c'est une vrai rupture?

--Cela l'indique; mais lord Harley aime si passionnement la vicomtesse
qu'il n'a peut-etre pas ete plus loin qu'Albano; ce ne serait pas le
premier qui aurait voulu s'eloigner d'une femme meprisable et qui ne
l'aurait pas pu.

--Ce serait une lachete.

--Peut-etre; mais n'en commet pas qui veut.

--Et Cerda?

--Cerda est rentre chez lui avec pas mal de cheveux en moins et les
ongles de mademoiselle Rosa imprimes sur la figure.

--Cela vaut mieux qu'un coup de couteau.

--A son premier amant, Rose a joue du couteau; au second, des ongles; au
troisieme, elle prendra les choses avec une douce philosophie.

--Et madame de la Roche-Odon, comment-va-telle prendre les choses? On
disait qu'elle etait folle de Cerda.

--J'avoue que ce qui m'intrigue le plus, c'est de savoir comment Michel
Berceau va les prendre: il etait bien certain que c'etait lord Harley,
qui lui fournissait l'argent necessaire a ses pertes de jeu, non pas en
le lui donnant directement, mais par les mains de la vicomtesse; comment
va-t-il jouer maintenant?

--Tu sais que je ne croirai jamais cela? dit Aurelien, voulant prendre
la defense de celle qui serait bientot sa belle-mere.

--Qu'est-ce que tu ne veux pas croire?

--Que la vicomtesse acceptait de l'argent de lord Harley.

--Alors d'ou lui venaient les deux ou trois cent mille francs qu'elle
depensait chaque annee?

--Cela, je n'en sais, rien; mais jamais, je n'admettrai qu'une femme
telle que la vicomtesse a accepte une pareille existence.

--Crois ce que tu voudras, et si tu as tant d'estime pour elle va la
consoler.

De cet entretien avec son ami Vaunoise, il resultait que lord Harley
etait parti pour Naples, et c'etait la un renseignement d'une grande
importance.

Voulant en obtenir d'autres encore, et poursuivre son enquete, Aurelien
retourna dans le Corso, ou il etait sur de rencontrer vingt personnes
qui lui parleraient de cette aventure.

Un peu avant d'arriver a la place Colonna, il apercut Michel; qui se
tenait devant l'entree du club de la _Caccia_, la tete haute, toisant
avec un air d'insolence et de defi les gens qui le regardaient.

Il alla a lui et l'aborda comme a l'ordinaire:

--Comment allez-vous, mon cher prince?

--Pourquoi me demandez-vous cela? repliqua Michel, plus rogue et plus
brutal qu'il ne l'avait jamais ete.

Sans se facher; Aurelien lui prit le bras:

--Voulez-vous que nous fassions un tour dans le Corso?

--Si vous voulez.

Au fond Michel etait heureux du secours qui lui arrivait, car il se
sentait isole et perdu au milieu des regards curieux qui de tous cotes
se fixaient sur lui, mais il ne convenait pas a sa fierte ni a sa honte
d'etre sensible a l'offre d'Aurelien: de la son air rogue, de la sa
reponse brutale.

Mais eut-elle ete plus grossiere encore, cette reponse, Aurelien ne
s'en serait pas fache; en effet jamais moment plus favorable ne s'etait
presente pour gagner le coeur de son futur beau-frere, au cas ou
celui-ci aurait un coeur, ce qui etait assez problematique, en tous cas
pour plaire a son orgueil blesse.

Ils se mirent donc a marcher cote a cote dans le Corso, Aurelien causant
joyeusement de choses sans importance; Michel repondant de temps en
temps par un oui ou par un non.

Jamais il n'avait porte la tete plus haut, les yeux a quinze pas, le nez
au vent, le chapeau legerement incline sur le cote, en tout l'attitude
provocante de ceux qui se croient meprises et qui esperent s'imposer par
l'intimidation.

De temps en temps Aurelien, qui le tenait par le bras, sentait ce bras
fremir; c'etait le regard, c'etait le sourire d'un passant, c'etait le
salut d'un homme de son monde qui avait provoque ce fremissement.

Ils allerent ainsi jusqu'a la place du Peuple sans que personne les
arretat pour leur adresser la parole; on les regardait, quelquefois on
les saluait, d'autres fois on detournait la tete comme si on ne les
avait pas vus, mais personne ne leur parlait.

Et cependant c'etait l'heure ou le monde de Rome se trouve dans le
Corso, se rendant au Pincio et a la villa Borghese, ou bien en revenant.

Aurelien avait cru que Michel s'arreterait a la place du Peuple et
qu'ils se separeraient la; il commencait a etre inquiet du role qu'il
jouait, car il suffisait d'un sourire ou d'un mot pour que Michel
souffletat celui qui se serait permis cette marque de mepris, et la
perspective d'etre temoin dans un pareil duel n'etait pas faite pour le
rassurer.

Mais Michel voulait se montrer au Pincio et il etait trop heureux
d'avoir un second pour l'abandonner ainsi.

--Montons au Pincio, dit-il.

Au Pincio l'attitude de Michel fut la meme que dans le Corso, avec
quelque chose de plus provoquant encore, car la reunion d'un grand
nombre de personnes dans cet emplacement restreint rendait l'echange des
saluts plus frequent.

Comme ils etaient arretes pour regarder le defile des voitures qui
tournaient autour de la musique, ils apercurent madame de la Roche-Odon
seule dans sa caleche.

Elle se tenait a demi renversee et elle promenait sur la foule des yeux
dans lesquels il n'y avait pas de regard: ceux qui ne savaient rien de
l'aventure de la nuit precedente pouvaient croire a son indifference
et a son calme; mais ceux qui etaient au courant de cette histoire
devinaient qu'elle s'etait mis un masque sur la figure de meme qu'elle
avait mis du rouge sur ses joues et sur son front.

--Voici ma mere, dit Michel, il faut que je vous presente a elle; lies
comme nous le sommes, il est ridicule que vous ne soyez pas recu chez
elle.

Et de la main faisant un signe au cocher, il arreta la voiture.

A la presentation faite par son fils, madame de la Roche-Odon qui avait
tout d'abord paru sortir d'un reve, repondit en invitant Aurelien a la
venir voir bientot.

--Ou vas-tu? demanda Michel en s'adressant a sa mere.

--A la villa Borghese.

--Veux-tu nous donner place dans ta voiture, nous irons avec toi, et tu
nous rameneras.

--Mais avec plaisir.



XLIII

Quand madame de la Roche-Odon ramena Aurelien a la porte des demoiselles
Bonnefoy, madame Pretavoine, suivie de la soeur Sainte-Julienne,
marchant derriere elle comme son ombre; rentrait justement de ses
stations dans les saintes basiliques ou elle avait ete allumer des
cierges pour remercier le bon Dieu et la tres-sainte Vierge du succes
qu'elle avait obtenu.

Venant en sens contraire de la caleche, elle arriva en meme temps
qu'elle devant la madone des soeurs Bonnefoy.

--Aurelien dans la caleche de la vicomtesse! Quel etait ce miracle?

Mais ce n'etait point l'habitude de madame Pretavoine de se laisser
aller a la surprise.

Elle avait mieux a faire pour le moment d'ailleurs; vivement elle
s'avanca pour saluer madame de la Roche-Odon et s'informer de sa sante.

--Mere, c'est madame Pretavoine, dit Michel.

Et de nouveau la vicomtesse, qui n'avait guere parle pendant la
promenade, parut sortir de son reve; sa figure contractee s'anima, ses
yeux eurent un eclair, ses levres eurent un sourire; on eut dit d'une
comedienne avertie par le regisseur que c'etait a elle d'entrer en
scene, et qui se faisait rapidement la tete de son role.

Avec la meilleure grace du monde elle reprocha a madame Pretavoine de ne
pas l'avoir vue plus souvent, et elle exprima l'esperance que desormais
elle voudrait bien accompagner son fils dans ses visites.

Puis, cela dit en aussi peu de mots que possible, elle fit signe a
Michel d'avertir le cocher de continuer son chemin.

Et avant que les chevaux se fussent remis en route, elle reprit sa
physionomie accablee, son regard morne.

Aussitot madame Pretavoine se tourna vers son fils:

--Vous montez?

--Assurement.

--Alors je vous suis.

Mais avant de rejoindre son fils, qui avait pris les devants, madame
Pretavoine fut arretee en chemin.

En son absence, mademoiselle Emma etait venue pour la voir; elle
reviendrait dans la soiree.

La vicomtesse d'un cote, Emma de l'autre, la situation se dessinait;
mais avant de se preoccuper de la femme de chambre et de sa visite, il
fallait vider la question de la maitresse.

--Eh bien, demanda madame Pretavoine lorsqu'elle se fut enfermee avec
Aurelien, ne m'expliquerez-vous pas comment je vous retrouve dans la
voiture de madame de la Roche-Odon?

Aurelien donna ces explications longues, detaillees, completes; en
racontant tout ce qu'il avait fait et tout ce qu'il avait entendu dans
sa journee, sans que sa mere l'interrompit une seule fois, sans meme
qu'elle fit un signe d'approbation ou de blame.

Lorsqu'il fut arrive au bout de son recit, elle garda le silence.

Alors les craintes d'Aurelien lui revinrent, et la question qu'il
s'etait posee souvent en donnant le bras a Michel ou en s'asseyant a
cote de la vicomtesse se representa a son esprit.

--Ai-je eu tort?

Madame Pretavoine le regarda un moment sans rien dire, puis tout a coup
se levant et lui prenant la tete dans ses deux mains, elle l'embrassa
sur le front.

--Le bon Dieu est avec nous, dit-elle, Berengere sera votre femme.

--Alors j'ai bien fait d'accompagner Michel?

--N'est-il pas deja votre beau-frere; non-seulelement vous avez bien
fait de l'accompagner, mais maintenant il faut le defendre partout,
ainsi que la vicomtesse qui est la mere de votre femme; on peut croire
d'etrangers ce qu'on ne croit pas des siens; maintenant il me parait
tres-possible que madame de la Roche-Odon soit une pauvre calomniee par
la malignite publique.

--C'est ce que j'ai deja repondu a Vaunoise.

--Ah! mon cher fils, comme nous nous entendons; rien n'est plus doux
pour mon coeur que cette entente.

Maintenant ce qui inquietait madame Pretavoine, c'etait la visite de
mademoiselle Emma. Pourquoi la femme de chambre de mademoiselle de la
Roche-Odon voulait-elle la voir? Avait-elle des soupcons?

Ce fut a neuf heures que mademoiselle Emma arriva: madame Pretavoine
l'attendait seule dans sa chambre, Aurelien etait sorti et la soeur
Sainte-Julienne s'etait retiree chez elle.

Au premier coup d'oeil, madame Pretavoine vit que l'entretien allait
etre serieux, et ce fut une raison pour elle de redoubler de politesse
et d'affabilite, mais avec une nuance de tristesse.

--Vous savez ce qui s'est passe? dit mademoiselle Emma.

--Lorsque je suis rentree ce soir, mon fils m'a parle de certains bruits
qui couraient dans Rome; seraient-ils vrais?

--Quels bruits?

--Une scene aurait eu lieu chez madame la vicomtesse, entre ce chanteur
et cette fille; lorsque j'ai appris cela, je n'ai ete qu'a moitie
surprise, pensant que vous aviez sans doute execute votre idee. J'avoue
cependant que je ne croyais pas que vous vous y decideriez, car s'il y
avait de bonnes raisons pour faire ecrire cette lettre, il y en avait
tant d'autres pour ne pas l'envoyer! Mais ce qui m'a stupefiee, c'est
ce qu'on m'a dit au sujet de lord Harley. Comment lord Harley se
trouve-t-il mele a cette affaire? Je n'y comprends absolument rien.

--Ni moi non plus, repondit Emma en regardant madame Pretavoine dans les
yeux.

--Ne m'aviez-vous pas dit qu'il ne revenait jamais d'Ardea sans prevenir
madame la vicomtesse?

--Il n'etait jamais revenu.

--Alors il avait donc des soupcons?

--Il faut croire.

--Comment lui etaient-ils venus?

--C'est justement ce que je cherche.

--Supposez-vous qu'il ait ete prevenu par quelqu'un?

--J'en suis sure.

--Par qui?

Il y avait tant de simplicite, tant d'ignorance, tant de candeur, tant
de bonne foi dans le ton de madame Pretavoine que mademoiselle Emma fut
un moment deconcertee.

Mais bientot elle reprit:

--Une seule personne savait avec moi que cette Rosa Zampi devait se
rencontrer hier, a minuit, chez madame la vicomtesse avec Cerda.

--Cela est grave.

--N'est-ce pas?

--J'entends si cette personne avait interet a prevenir lord Harley;
connaissez-vous cet interet?

--Je le cherche.

--Est-ce que cette personne pouvait etre ou etait une rivale?

--Non.

--Alors ce serait une vengeance.

Emma resta un moment sans repondre; puis, tout a coup, comme si elle
prenait son elan pour se jeter au milieu d'un danger:

--Il vaut mieux, s'ecria-t-elle, que je vous nomme tout de suite cette
personne.

--Je la connais?

--Mais, c'est vous, madame!

--Moi! s'ecria madame Pretavoine.

--Vous seule saviez que je devais faire ecrire a Rosa Zampi de venir
surprendre Cerda chez madame.

Madame Pretavoine joignit les deux mains et levant ses bras vers une
madone qui etait accrochee vis-a-vis d'elle:

--O sainte Vierge! s'ecria-t-elle; o Marie concue sans peche!

Et elle resta ainsi assez longtemps, semblant demander une inspiration a
cette madone.

Sans doute la madone repondit, car bientot, se levant, madame Pretavoine
vint se placer devant mademoiselle Emma.

--Savez-vous ce que mon fils et moi nous sommes venus faire a Rome?
dit-elle.

Emma fit un signe negatif.

--Non, n'est-ce pas; eh bien, je vais vous l'expliquer; mais avant il
faut que je vous confie un secret. Vous savez, n'est-ce pas, que nous
sommes de l'intimite du vieux comte de la Roche-Odon. Dans cette
intimite mon fils n'a pu voir mademoiselle Berengere sans l'aimer, et
il a concu pour elle une veritable passion. Quand j'ai connu cet amour,
j'en ai tout d'abord ete malheureuse, car il y a entre mademoiselle
Berengere et mon fils l'obstacle de la naissance; mais, comme la fortune
de mon fils est superieure a celle que mademoiselle Berengere aura un
jour, j'ai pense que cet obstacle de la naissance pouvait etre aplani,
et alors nous sommes venus a Rome. Dans quel but, ne le devinez-vous
point?

--Non, madame.

--Dans le but de demander a madame la vicomtesse de la Roche-Odon de
consentir au mariage de sa fille avec mon fils. Et voila pourquoi j'ai
cherche a me rapprocher d'elle. Voila pourquoi, froidement accueillie,
j'ai cherche a me creer des relations qui me missent en rapport avec
elle. Enfin, voila pourquoi j'ai si vivement insiste aupres de vous
pour amener un mariage entre lord Harley et madame la vicomtesse de la
Roche-Odon, mais qui etait la belle-mere de mon fils. Ce mariage faisait
cesser un etat que, comme chretienne, je deplorais, et que comme parente
je ne pouvais tolerer. Comprenez-vous maintenant?

--Ce que vous vouliez s'est realise; cet etat a cesse.

--Il est vrai, et en meme temps qu'il prenait fin, notre projet a pris
fin aussi. Cet amour, je vous l'ai dit, etait le bonheur pour mon fils,
c'etait l'esperance de sa vie. Mais mon fils et moi nous sommes avant
tout chretiens. Apres le scandale epouvantable qui vient de se produire,
nous renoncons a ce mariage. Je ne sais si mon fils se consolera jamais
de la grande douleur qui vient de le frapper; mais, dut-il en mourir,
il offrirait sa vie en sacrifice, plutot que se laisser entrainer dans
l'abime de honte que ce scandale vient d'ouvrir. Les paroles que je
prononce en ce moment sont celles-la memes que j'ai fait entendre a mon
fils quand il m'a parle de cette catastrophe. Tout d'abord son coeur
s'est revolte; mais j'espere qu'avec la grace de Dieu, il trouvera des
consolations dans notre sainte religion. Voila, quant a nous, ce qu'a
fait l'indiscretion de cette personne que vous cherchez: notre malheur,
la vie de mon fils brisee.

--Madame...

--Oh! je ne vous adresse pas de reproches, je ne me plains meme pas;
l'exces du malheur rend injustes les ames qui ne sont point eclairees
par la foi; et le votre aussi bien que celui de votre maitresse que vous
aimez et servez avec tant de devouement, est si grand qu'il explique les
injustices les plus invraisemblables. Continuez donc vos recherches.
Mais si j'ai un conseil a vous donner, que ce soit avec discretion. Car
vous pouvez ne pas toujours tomber sur une femme qui, comme moi, ait
fait du pardon des injures, la regle de sa vie. Que serait-il arrive
si je m'etais abandonnee a la colere? Une seule chose, il me semble.
J'aurais ete trouver madame de la Roche-Odon et je lui aurais dit la
verite. Mon Dieu, je sais bien que vous n'avez agi que dans l'interet
de madame la vicomtesse. Mais enfin, croyez-vous que celle-ci
vous pardonnerait jamais, surtout apres ce qui s'est passe, votre
intervention dans ses affaires, intervention qui devait la sauver et qui
l'a perdue! irremissiblement perdue.

Et sur ces mots, madame Pretavoine fit un pas vers la porte.



XLIV

Debarrassee de mademoiselle Emma, madame Pretavoine n'etait cependant
pas a l'abri de tout danger, puisque lord Harley avait vu son visage.

Comment expliquerait-elle sa presence dans la via Gregoriana, a minuit,
si lord Harley venait a parler de la personne vetue de noir qui semblait
faire le guet devant les fenetres de madame de la Roche-Odon?

Assurement elle trouverait une explication, mais la faire admettre
serait bien difficile.

Heureusement elle n'eut point cette difficulte a vaincre; apres avoir
passe cinq jours dans l'inquietude, elle apprit par Aurelien, qui le
tenait de M. de Vaunoise, toujours bien informe, que le soir meme de son
arrivee a Naples, lord Harley s'etait embarque sur un paquebot de la
compagnie Rubatino, allant de Genes a Bombay.

Quel soulagement!

Si lord Harley partait pour les Indes, c'etait que la rupture etait
definitive; et qu'il voulait fuir sa maitresse; avant qu'il revint a
Rome, s'il y revenait jamais, elle avait dix fois; cent fois plus de
temps qu'il ne lui en fallait pour arracher a madame de la Roche-Odon le
consentement qui devait donner Berangere a Aurelien.

Pendant ces cinq jours, Aurelien avait mis en pratique, avec le prince
Michel, la ligne de conduite qui lui avait ete recommandee par sa mere,
c'est-a-dire qu'il avait refuse de lui preter de l'argent.

--Il n'en avait pas pour le moment; ses fonds deposes a la Banque
de Rome etaient epuises; dans quelques jours il serait tout a sa
disposition, mais presentement c'etait impossible.

Si Michel etait ordinairement rogue, insolent et brutal, il savait se
faire insinuant et gracieux avec les gens dont il avait besoin; alors
aucune calinerie, aucune bassesse ne lui coutait.

Or, il n'avait jamais eu autant besoin de la bourse d'Aurelien qu'en ce
moment; car pour soutenir l'attitude hautaine et provocante qu'il avait
prise, il fallait qu'il ne changeat rien a ses habitudes, et qu'on le
vit jouer chaque jour comme il jouait depuis qu'il etait a Rome.

Et justement il n'y avait qu'Aurelien qui pouvait lui fournir cet
argent de jeu; le soir ou s'etait passee la scene preparee par madame
Pretavoine, il etait reste au club jusqu'au petit matin, et il s'etait
retire devant une assez grosse somme a ses adversaires.

Cette somme il l'avait demandee a sa mere en la grossissant d'un quart,
selon ses habitude, et madame de la Roche-Odon la lui avait donnee, avec
la superbe indifference qu'elle avait pour l'argent, aussi bien celui
qu'elle recevait, que celui qu'elle depensait.

Mais cette reserve n'avait pas dure dans les mains de Michel; le
lendemain elle etait depensee.

Il etait alors revenu a sa mere; celle-ci, sans un mot de reproche ou
sans une observation, avait passe la revue de tous ses tiroirs; mais ne
trouvant rien par cette excellente raison qu'elle les avait deja visites
et vides la veille, elle l'avait renvoye a Emma, qui etait sa caissiere.

Mais celle-ci n'avait pas pour le fils l'amitie et le devouement qu'elle
avait pour la mere, et meme, a dire vrai, elle haissait du plus profond
de son coeur le jeune prince, qui ne l'avait jamais traitee qu'avec
grossierete. Leurs querelles, ou les gros mots n'etaient epargnes de
part ni d'autre, avaient plus d'une fois trouble la maison.

--Vous ruinez votre mere et vous la ferez mourir de chagrin, dans la
misere, disait la fidele femme de chambre.

--Si ma mere n'avait pas gaspille ce qui m'appartenait, je ne lui
demanderais rien aujourd'hui, repliquait Michel.

C'etait pour ne pas recourir a Emma, qui, il le savait d'avance, ne lui
donnerait rien, qu'il s'etait adresse a Aurelien.

Mais, malgre ses calineries, Aurelien avait tenu bon.

--Je n'en ai pas, mon cher prince.

--Eh bien! vous avez du credit, vous qui etes un homme range; usez-en
pour moi, et vous m'aurez rendu un service que je n'oublierai jamais.

--Cela est absolument impossible: vous savez que ma mere, qui ne peut
pas se reposer et qui a le genie des affaires, voudrait qu'on fondat a
Rome une grande banque catholique, qui, centralisant tous les capitaux,
serait un puissant moyen d'influence pour la papaute. Comment
voulez-vous que, dans ces conditions, moi, son fils, j'aille emprunter
quelques milliers de francs: ce serait compromettre son credit et
surtout son autorite. Attendez quelques jours, et je vous promets de
mettre a votre disposition les fonds dont vous avez besoin; il ne s'agit
que de quelques jours.

Mais precisement Michel ne pouvait pas attendre ces quelques jours, car
il se disait que, s'il cessait de paraitre a son club et d'y jouer, on
ne manquerait pas de murmurer tout bas, peut-etre meme de crier tout
haut que c'etait parce que la source qui alimentait ses depenses venait
de se tarir, et, a cette pensee, il etait pris d'une rage folle,
cherchant parmi ses amis ceux qui les premiers parleraient ainsi de lui,
et regrettant de ne pas pouvoir leur loger une balle dans la tete ou six
pouces de fer dans le coeur.

--Il s'etait alors retourne vers Emma, mais il avait recu de celle-ci
l'accueil qu'il attendait.

--Je n'ai rien, et si j'avais quelque chose, je ne vous le donnerais
pas; je le garderais pour votre mere qui ne va pas tarder a se trouver
dans un terrible embarras; au lieu de perdre votre temps a jouer, vous
feriez mieux de chercher un mari a votre soeur.

--Je n'ai que faire de vos avis.

--Je vais vous en donner un cependant: ne cherchez pas les bijoux et
les diamants de madame pour les vendre; je les ai mis en place chez
quelqu'un qui ne vous les donnerait pas.

Pendant dix jours, Michel n'avait pas paru a son cercle.

Enfin, au bout de ces dix jours, Aurelien lui avait annonce qu'il avait
un nouveau compte ouvert a la Banque de Rome, et qu'il pouvait mettre
a sa disposition les quelques milliers de francs qu'il lui avait fait
l'honneur et le plaisir de lui demander.

Dix minutes apres, Michel s'asseyait dans le petit salon du fond du club
de la Chasse, et la tete haute, le regard dedaigneux, il reprenait la
place qu'il avait du abandonner pendant ces dix jours.

La chance l'avait favorise, il avait gagne, et le matin il s'etait
retire avec une assez grosse somme.

Bien entendu, Aurelien ne l'avait pas revu, mais par des amis communs il
avait appris la veine du prince.

Cette veine avait continue pendant plusieurs jours, puis la mauvaise
fortune etait revenue d'autant plus obstinee que Michel avait joue comme
les joueurs malheureux qui, au lieu de calculer et de raisonner, se
laissent entrainer par la fievre de la perte.

Les sommes gagnees avaient disparu et aussi les quelques mille francs
pretes par Aurelien.

Michel s'etait dit qu'on l'attendait la pour voir s'il continuerait
de jouer, car telle etait la situation qu'il s'etait faite, que s'il
voulait la soutenir il etait oblige de jouer bien plus pour perdre que
pour gagner et prouver ainsi qu'il pouvait perdre maintenant comme il
avait perdu quelques semaines auparavant.

Ne plus jouer c'etait avouer qu'il etait sans ressources.

Et faire cet aveu, c'etait avouer en meme temps d'ou lui venaient
celles qui lui permettaient de jouer intrepidement quelques semaines
auparavant.

Il fallait qu'il jouat.

S'il gagnait, c'etait bien, il etait sauve!

S'il perdrait, il fallait qu'il continuat de jouer, et fit taire ainsi
les interpretations malignes dont il se sentait enveloppe.

De meme qu'Aurelien avait connu sa veine, de meme il avait appris sa
deveine; on ne joue pas a Rome comme a Paris, et il ne s'y etablit pas
de ces differences considerables qui chez nous, sont telles qu'elles
font de temps en temps demander qu'on en revienne aux jeux publics; a
Rome, une perte d'une somme assez minime est connue le lendemain
de toute la ville; c'est un sujet de conversation et par la une
distraction.

Aurelien, qui avait interet a savoir ce que faisait Michel, recueillait
avidement tous ces bruits, et, jour par jour, heure par heure pour ainsi
dire, il etait tenu au courant des phases par lesquelles passait la
fortune de son futur beau-frere.

Et par lui, madame Pretavoine, soigneusement renseignee, notait les
pertes et les benefices qui lui etaient annonces, de maniere a faire
chaque jour la balance de la situation du prince.

Les benefices l'avaient contrariee, mais sans l'inquieter cependant, car
elle avait tres-bien devine les vrais sentiments de Michel.

--Il joue et il jouera, avait-elle dit a Aurelien, non-seulement parce
qu'il est joueur, mais parce qu'il tient a demontrer qu'il ne profitait
pas de l'argent de lord Harley; et s'il joue il perdra a un moment
donne, et par la nous le tiendrons.

--Je n'ose vous demander comment et par quel moyen.

--Il vaut mieux, en effet, que vous ne me fassiez pas cette demande;
cependant je veux bien vous dire le moyen que je compte employer et sur
quelle esperance il repose, tant cette esperance me parait maintenant
d'une realisation certaine. La voici: j'espere qu'un de ces jours, et il
ne peut pas tarder maintenant, le prince fera une grosse perte, et comme
il est a bout de ressources il s'adressera de nouveau a vous.

--Voulez-vous donc que nous nous engagions dans de nouveaux prets?

--Je veux que le prince soit convaincu que vous ne le refuserez pas et
qu'il peut compter sur vous, de maniere a jouer sur cette conviction.
Quand il aura perdu, il viendra pour vous emprunter la somme qui lui
sera indispensable. Il faut qu'a ce moment il ne vous trouve pas. Et
cela est a arranger entre moi et les demoiselles Bonnefoy, qui au lieu
de le laisser monter a votre appartement comme il en a l'habitude,
l'arreteront en bas en lui disant que vous etes sorti.

--Et alors?

--Alors j'interviendrai et je n'aurai plus qu'a agir, il sera a nous.
Seulement pour faciliter ma tache, arrangez-vous pour savoir exactement
ce qu'il perd comme ce qu'il gagne, et autant que possible pour le
savoir au moment meme ou les choses se passent, ou en tout cas peu de
temps apres qu'elles se sont passees; et puis le jour ou il aura fait la
forte perte sur laquelle je compte, arrangez-vous aussi pour qu'il ne
vous rencontre pas; si par malheur il vous rencontrait, ne lui donnez
rien et remettez-le a quelques heures plus tard.



XLV

Aurelien avait trouve un moyen sur d'etre exactement informe des pertes
comme des gains du prince Michel.

Avec deux membres du club de la Chasse, il avait parie que le prince
ne changerait rien a ses habitudes et qu'il continuerait de jouer
maintenant comme il avait toujours joue depuis son installation a Rome.

Dans ces conditions, il pouvait interroger tous ceux qui savaient ce qui
se passait au club,--il s'agissait de son pari.

Et, de plus, il prenait ostensiblement la defense de madame de la
Roche-Odon et de Michel, ce qui etait une utile precaution en vue de
l'avenir.--N'ayant jamais cru aux infamies qu'on repetait, il etait
assez naturel qu'il n'eut pas de repugnance a devenir le gendre de la
vicomtesse.

Ainsi que madame Pretavoine l'avait prevu et annonce, Michel retourna au
jeu, et comme il n'avait pas pu trouver d'argent aupres d'Emma, ce fut a
Aurelien que de nouveau il s'adressa.

Seulement, comme il commencait a etre assez embarrasse pour faire ses
emprunts, il adopta une nouvelle formule.

--Pretez donc moi mille francs jusqu'a demain, dit-il a Aurelien, j'en
ai besoin pour vingt-quatre heures seulement; je vous promets de vous
les reporter chez vous demain dans la matinee, avant onze heures.

A une pareille demande, il etait difficile de repondre par un refus;
Aurelien avait donc lache les mille francs, et Michel s'etait empresse
d'aller les risquer sur le tapis vert du club de la Chasse.

Tout d'abord il avait commence par gagner, et a six heures du soir
Aurelien, passant dans le Corso pour rentrer chez les demoiselles
Bonnefoy diner avec sa mere, avait appris que son ami venait de faire
une rafle de trois mille francs sur le baron Kanitz, un jeune Autrichien
contre lequel il jouait le plus souvent.

Aurelien avait tout de suite porte cette nouvelle a sa mere, mais
celle-ci ne s'en etait pas tourmentee.

--Nous n'avons qu'a attendre, avait-elle repondu.

D'ailleurs elle n'etait pas en disposition de s'inquieter ou de se
desoler: elle venait de recevoir une depeche lui annoncant que l'abbe
Guillemittes etait nomme a l'eveche de Conde, et que le premier acte du
nouvel eveque serait d'organiser un pelerinage a Rome.

--Le Dieu tout-puissant est avec nous, avait-elle dit en terminant son
recit, et si le Saint-Esprit nous protege en France, il est impossible
que la sainte Vierge nous abandonne a Rome.

La sainte Vierge ne les avait pas abandonnes: dans la soiree Aurelien
avait rencontre un des deux amis contre lesquels il avait parie, et
celui-ci lui avait raconte que le prince Michel Sobolewski venait de
perdre neuf mille francs sur parole; lesquels neuf mille francs, il
devait payer le lendemain au baron Kanitz.

--Vous voyez bien qu'il joue, dit Aurelien.

--Je vois bien qu'il a joue, mais je ne vois pas qu'il ait paye.

--Vous le verrez demain.

--J'en doute.

Aurelien s'etait empresse de rentrer pour prevenir sa mere.

Aux premiers mots, madame Pretavoine l'avait abandonne et s'etait
precipitee dans les escaliers comme si le feu etait a la maison.

--Si on vient demander mon fils, dit-elle a la femme qui remplissait les
fonctions de portier, vous repondrez qu'il n'est pas rentre.

Et cette precaution prise, elle etait remontee pres d'Aurelien.

--Dieu est avec nous, dit-elle, le prince ne nous echappera pas; il doit
venir vous rendre demain les mille francs que vous lui avez pretes,
n'est-ce pas?

--Il m'a promis de venir demain matin avant onze heures.

--Il viendra certainement et, je crois, avant onze heures; seulement
ce ne sera pas pour vous rendre vos mille francs, ce sera pour vous en
emprunter neuf mille; les choses tournent mieux que nous ne pouvions
raisonnablement l'esperer; ce qui vous prouve bien que la Providence
vous protege. Bien entendu vous ne serez pas ici.

--Ou voulez-vous que j'aille?

--A Naples, et vous allez partir tout de suite.

--Il n'y a plus de train.

--Peu importe; vous quittez cette maison immediatement, vous allez
coucher dans un hotel aupres de la gare et demain matin vous prenez le
premier train; pendant que vous vous promenerez dans Naples j'agirai
ici; quand vous reviendrez nous aurons le consentement de madame de la
Roche-Odon.

--Je vous admire.

--Ce qu'il faut, c'est m'obeir sans retard; pendant que je vais vous
preparer un sac de nuit, mettez-vous a cette table et ecrivez au prince.

--Que voulez-vous que j'ecrive?

--Quelques lignes pour lui dire que vous partez ce soir pour Naples,
d'ou vous ne reviendrez que dans cinq ou six jours, et qu'en consequence
vous le priez de retarder jusque-la le remboursement qu'il devait vous
faire demain.

Pendant qu'Aurelien ecrivait cette lettre, madame Pretavoine entassait
dans un sac le linge et les objets de toilette qui pouvaient etre
necessaires a son fils pour ce court voyage.

Comme Aurelien, ayant acheve sa lettre, allait se lever de devant le
bureau sur lequel il l'avait ecrite, sa mere s'approcha de lui.

--A propos, dit-elle, donnez-moi votre cahier de cheques.

Il la regarda avec surprise, car, bien qu'il n'eut jamais fait
d'affaires de banque, il connaissait assez ces sortes d'affaires pour
savoir qu'un cahier de cheques ne peut servir qu'a la personne a
laquelle il appartient, puisque c'est cette personne seule qui doit
remplir le cheque et le signer.

--J'en ai besoin, dit-elle.

Il ouvrit les levres pour prononcer le mot "pourquoi?" mais il les
referma sans avoir dit ce mot.

Il baissa meme les yeux sous le regard de sa mere, et ouvrant les
tiroirs de son bureau, il lui donna le cahier qu'elle demandait. Sans
deviner ce qu'elle en voulait faire, il sentait vaguement qu'il valait
mieux ne pas la questionner a ce sujet.

--Que devons-nous faire de cette lettre? demanda-t-il.

--Je me charge de faire tout ce qui sera necessaire, dit-elle sans
repondre directement a la demande de son fils.

Le sac fut bientot termine, et Aurelien ayant revetu un costume de
voyage se trouva pret a partir.

--A Naples, vous descendrez a l'hotel de Rome, dit-elle, et vous voudrez
bien y revenir plusieurs fois par jour, car il est possible que j'aie
besoin de vous telegraphier et qu'il faille que votre reponse ne soit
pas retardee.

Ils n'avaient plus qu'a descendre, mais madame Pretavoine n'avait pas
encore pris toutes ses precautions.

--Comme nous pourrions rencontrer le prince en descendant, dit-elle...

--Cela n'est guere probable.

--Enfin cela est possible; pour eviter cette rencontre qui ruinerait
toutes mes combinaisons, je vais envoyer chercher une voiture, elle
stationnera a la porte, vous vous jetterez dedans, et vous vous ferez
conduire a la gare; puis de la gare vous vous ferez ramener a l'hotel le
plus proche.

Bientot la voiture fut devant la porte, et pour conjurer tout danger,
madame Pretavoine se mit elle-meme en faction sur le trottoir, regardant
a droite et a gauche a la lueur des deux lampes carcel brulant devant la
madone, si elle n'apercevait point Michel.

Alors elle appela Aurelien qui etait reste dans le vestibule, et l'ayant
installe vivement dans la voiture, elle l'embrassa rapidement.

--Remerciez le bon Dieu, dit-elle.

Puis la voiture se mit en route du cote de la place Barberini, et madame
Pretavoine referma elle-meme la porte d'entree.

Mais avant de remonter chez elle, elle appela la portiere.

--Il est possible que le prince Sobolewski vienne demain matin pour voir
mon fils, dit-elle; vous lui repondrez que M. Aurelien est sorti et
qu'il a laisse une lettre pour lui.

La portiere tendit la main, mais madame Pretavoine ne lui donna pas la
lettre dont elle parlait.

--Vous prierez le prince de monter dans la chambre de mon fils, et vous
lui direz qu'il trouvera cette lettre sur son bureau.

Et comme la portiere la regardait surprise de cette facon de proceder:

--Comme le prince aura probablement a repondre a mon fils, il trouvera
la ce qui lui sera necessaire pour ecrire, et cela sera plus commode.

Puis, sans en dire davantage, elle monta a son appartement.

Mais elle ne se coucha point.

Etant entree dans la chambre de son fils, elle mit en belle place sur le
bureau, de facon a frapper la vue, la lettre qu'Aurelien avait ecrite au
prince, puis a cote elle placa le cahier de cheques tout ouvert, comme
si Aurelien avant de partir l'avait oublie la.

Cela fait, elle disposa une lumiere sur le bureau, et allant a la porte,
elle joua le jeu d'une personne qui entre et qui cherche quelque chose.

Elle fut satisfaite de ses dispositions: la lettre tirait bien l'oeil et
il etait impossible de la prendre sans remarquer le cahier de cheques.

Alors seulement elle se coucha, apres avoir fait une longue priere,
pour remercier le bon Dieu des graces qu'il lui accordait: l'abbe
Guillemittes, eveque de Conde, Michel endette de neuf mille francs, la
journee avait ete heureuse, Berengere epouserait Aurelien et serait
comtesse Pretavoine.

Le lendemain matin, au jour naissant, elle se leva, et allant trouver la
chere soeur Sainte-Julienne, elle la chargea de commencer pour elle des
neuvaines dans cinq ou six eglises aux quatre coins de Rome, de telle
sorte que la chere soeur, qui devait faire toutes ces courses a pieds,
ne pouvait etre de retour qu'apres midi.

Pour elle, se trouvant souffrante, elle ne quittait pas sa chambre, et
comme elle ne voulait pas etre derangee, elle priait la portiere de dire
aux personnes qui pourraient la demander, qu'elle etait sortie.

Et quand la soeur Sainte-Julienne fut partie, elle ferma toutes ses
portes en dedans, celle qui ouvrait sur le vestibule, et celle qui
communiquait avec l'appartement d'Aurelien.

Puis contre cette porte qui, a sa partie superieure etait terminee par
une imposte vitree, elle placa sa malle, et sur cette malle elle deposa
une boite assez haute qu'elle recouvrit d'un tapis.



XLVI

Comme tous les joueurs, Michel s'etait trouve entraine malgre lui.

Apres avoir perdu son gain et les mille francs pretes par Aurelien, il
avait voulu s'arreter.

Un mot de son adversaire l'avait retenu sur sa chaise.

--Comment, vous ne jouez plus?

--Je suis decave.

--Je jouerai avec vous sur parole tant que vous voudrez.

Dans son apparente courtoisie le mot etait un defi et une insolence; au
moins Michel l'avait compris ainsi.

--Alors continuons, avait-il dit, les dents serrees et les levres palies
par la rage.

Ils avaient continue, et Michel avait d'autant plus perdu qu'il voulait
plus ardemment gagner, car au jeu le succes est a celui des adversaires
qui domine les autres par le sang-froid, la raison et le calcul.

Michel, hors de lui, pouvait avoir quelques coups heureux, mais
finalement il devait etre battu.

Il le fut, et il sortit du club, devant neuf mille francs au baron
Kanitz.

Comment les payer le lendemain?

Il n'avait qu'une ressource, celle qu'il trouverait pres de cet imbecile
de Pretavoine.

Etait-il idiot ce grand dadais de Normand! Et l'on disait que les
Normands etaient ruses! Quelle blague! ou etait-elle la ruse de
celui-la, ou etait sa finesse?

Et Michel s'alla coucher assez tranquille quant a son echeance, exaspere
seulement d'avoir perdu, et contre cette brute de Kanitz encore.

Car, devant lui, tous ceux qu'il frequentait, amis ou simples
connaissances, etaient des imbeciles ou des idiots, des individus d'une
espece inferieure a la sienne, pour lesquels il professait le plus
profond mepris.

Cependant, malgre cette tranquillite relative, il s'eveilla de bonne
heure, car il faudrait peut-etre un certain temps a cet imbecile de
Pretavoine pour qu'il trouvat ses neuf mille francs.

La somme etait grosse pour un cretin de bourgeois; il pousserait des
hola, des helas, et dans ces conditions il etait sage de prendre ses
precautions a l'avance.

Quelle tete il allait faire quand, au lieu de recevoir les mechants
mille francs sur lesquels il comptait, il serait oblige d'en preter a
nouveau neuf mille.

Heureusement il etait riche, tres-riche meme, disait-on; au moins sa
mere l'etait; quel malheur qu'il ne fut pas titre, car on pourrait alors
en faire un mari pour Berengere; il etait assez bete pour etre un bon
mari, surtout un excellent beau-frere, et le titre disposerait ce vieux
gateux de comte de la Roche-Odon a lacher une bonne dot; mais ce titre
il ne le possedait pas. Madame Pretavoine! On ne s'appelle pas madame
Pretavoine; c'est honteux! pour lui il ne pourrait se resigner a dire:
"Je vous presente M. Aurelien Pretavoine, mon beau-frere", ah! non, par
exemple.

Et cependant il avait du bon le Pretavoine, et dans les circonstances
presentes, il etait politique d'etre aimable avec lui.

Ou trouver ces neuf mille francs s'il ne les donnait pas? Nulle part.
Les demander a cette rosse d'Emma etait inutile: elle ne se laisserait
toucher par aucune raison, et puisque sa mere etait assez bete pour se
laisser mener par cette voleuse, il n'y avait rien a esperer de ce cote.

Si le Pretavoine ne lachait pas les neuf mille francs, il serait
impossible de payer cette brute de Kanitz.

Et alors?

Alors c'etait l'expulsion du club; c'etait la honte; c'etait l'aveu que
les soupcons de toutes ces canailles d'Italiens etaient fondes.

Et pendant un grand quart d'heure, M. le prince Michel Sobolewski, qui
avait ete eleve dans l'intimite des cochers et des palefreniers de sa
mere, egrena tout son chapelet de jurons.

Puis il se calma, en se disant qu'il etait impossible que la vanite de
cet imbecile de Pretavoine ne fut pas glorieuse de lui preter ces neuf
mille francs.

Et ce fut sur cette idee consolante qu'il quitta la via Gregoriana.

Grande fut sa surprise quand la portiere des demoiselles Bonnefoy
l'arreta au passage pour lui dire que M. Aurelien Pretavoine etait
sorti.

--Comment! sorti le Pretavoine, au lieu de m'attendre, quand je lui ai
donne rendez-vous! qu'est-ce que cela signifie?

La portiere, se conformant a la consigne qu'elle avait recue, ajouta que
M. Aurelien Pretavoine avait laisse dans sa chambre une lettre pour le
prince Sobolewski, au cas ou celui-ci viendrait pour le voir.

--Pourquoi ne vous l'a-t-il pas donnee?

--Cela, je n'en sais rien.

--Quand doit-il revenir?

--Je ne sais pas; la lettre le dit sans doute, et c'est peut-etre pour
que M. le prince puisse attendre que cette lettre est dans la chambre de
M. Pretavoine.

C'etait la une raison, et jusqu'a un certain point rassurante.

--Il va rentrer, se dit Michel en montant l'escalier, et j'aurai tout
simplement l'ennui de l'attendre; c'est egal, il ne se gene pas avec
moi cet imbecile-la; il a besoin d'etre remis a sa place; demain je lui
reglerai son affaire.

Et pour commencer ce reglement, Michel se promit de lui demander dix
mille francs au lieu de neuf mille; neuf mille francs, cela ne faisait
pas un compte; et ce n'etait pas trop que mille francs pour payer son
attente.

En entrant dans la chambre d'Aurelien et des la porte, il apercut la
lettre telle qu'elle avait ete disposee par madame Pretavoine; et pour
la prendre il fut oblige de deranger le cahier de cheques.

Que pouvait bien lui dire cet imbecile-la pour s'excuser: quelque messe,
quelque ceremonie religieuse sans doute.

Et tout en decachetant la lettre, il haussait les epaules par un geste
de pitie.

Mais a la premiere ligne qu'il lut, il devint singulierement attentif et
ne haussa plus les epaules.

"Mon cher prince,

"Force de partir pour Naples, a l'improviste, je ne puis vous faire
prevenir de ne pas vous deranger demain. Et comme je ne sais ou vous
envoyer ce mot (passerez-vous la nuit via Gregoriana ou au Corso), je
prends le parti de le laisser ici pour vous prier d'agreer mes excuses."

--Stupide bete! s'ecria le prince, je m'en fiche bien de tes excuses.

Mais sans se laisser emporter par la colere, il continua sa lecture.

"Quand je serai de retour, j'aurai le plaisir d'aller vous faire ma
visite et nous reglerons alors l'affaire pour laquelle je suis desole
que vous ayez pris la peine de vous deranger aujourd'hui; et si par
malheur vous n'avez pas ete sage, eh bien! nous attendrons.

"Encore une fois pardonnez-moi et, avec mes regrets, agreez l'assurance
de mes sentiments devoues.

"Aurelien PRETAVOINE."

Michel resta un moment abasourdi.

Parti pour Naples!

Et instinctivement il chercha au bas de la lettre l'adresse "de cet
imbecile."

Mais il ne la trouva pas.

D'ailleurs qu'en eut-il fait?

Il faut huit ou dix heures, selon les trains, de Rome a Naples: dix
heures pour aller, dix heures pour revenir, cela faisait deja vingt
heures en admettant que le Pretavoine se trouverait en descendant de
chemin de fer; or, c'etait ce jour meme qu'il devait payer ces neuf
mille francs "a cette brute de Kanitz".

Maintenant ou les trouver, ces neuf mille francs?

Il fallait qu'il les trouvat, qu'il se les procurat n'importe comment,
n'importe a quel prix.

Il etait reste devant le bureau d'Aurelien, tenant sa lettre dans sa
main; ses yeux tomberent sur ce bureau et virent le cahier de cheques
grand ouvert.

Si cet imbecile avait ete la, comme il devait y etre, il n'aurait eu
qu'a remplir un de ces cheques et les neuf mille francs etaient trouves;
Kanitz etait paye, quel triomphe!

Tandis que, parce que cette triple brute avait eu la fantaisie d'aller
se promener a Naples, ce serait une chute honteuse qui se produirait au
lieu de ce triomphe.

Evidemment si ce bon garcon etait la, il ne refuserait pas de mettre sa
signature au bas d'un de ces petits morceaux de papier.

Car enfin si c'etait un imbecile, c'etait aussi un bon garcon;
assurement il avait des qualites.

Que fallait-il pour que ce petit morceau de papier devint le salut?
trois mots: "neuf mille francs" et une signature.

Il etendit la main vers le cahier de cheques.

Mais comme il allait le prendre, un craquement ebranla la muraille.

Michel fit un bond en arriere et regarda autour de lui avec epouvante.

Il ne vit rien.

Personne n'etait entre dans la chambre, la porte qu'il avait refermee
lui-meme etait restee close.

D'ailleurs ce n'etait pas de ce cote qu'avait eclate ce craquement, mais
du cote oppose a la porte d'entree; au moins il l'avait cru.

Mais il avait du se tromper, car apres avoir ecoute en retenant sa
respiration et les battements de son coeur, il n'avait plus rien
entendu; la porte qui ouvrait dans cette muraille etait close aussi.

Pour plus de surete, il tourna le bouton: elle etait fermee en dehors, a
clef ou a verrou.

C'etait le bois qui avait produit ce craquement.

Et alors il haussa les epaules.

--Suis-je bete! dit-il a mi-voix.

Et, revenant au bureau d'un pas assure, il dechira un des feuillets du
cahier, enlevant la souche avec le cheque.

Puis l'ayant plie en quatre, il le mit dans sa poche et sortit.

Cependant, s'il s'etait retourne, et si au lieu de promener son regard
autour de lui a la hauteur d'un homme, comme il l'avait fait lorsqu'il
avait cherche d'ou pouvait venir le bruit qui l'avait surpris et
epouvante, il l'avait leve vers le plafond, il aurait vu a travers le
carreau de l'imposte qui terminait la porte dont il avait tourne le
bouton, deux yeux ardents qui suivaient tous ses mouvements,--les yeux
de madame Pretavoine.



XLVII

Quand le prince fut parti, madame Pretavoine degringola rapidement de
dessus son echafaud de malles et de boites.

Elle etait fort peu a son aise ainsi perchee, et c'etait la fatigue
autant que l'emotion qui l'avait fait s'appuyer contre l'imposte au
moment ou Michel avait etendu la main vers le cahier de cheques.

De la ce craquement qui avait failli tout compromettre.

En un tour de main, elle eut remis toutes choses en place et vivement
elle regagna son lit.

Si par extraordinaire on forcait sa porte, on la trouverait couchee,
malade.

Et, si on la laissait tranquille, ce qu'elle esperait, elle pourrait
reflechir a tete reposee a ce qui venait de se passer.

Il ne fallait pas une grande perspicacite pour deviner comment Michel
allait utiliser son cheque; sur la ligne laissee en blanc, il ecrirait
la somme dont il avait besoin, au dessous il apposerait la signature
d'Aurelien, ce qui lui serait d'autant plus facile qu'il avait aux mains
une lettre dans laquelle il trouverait le modele de cette signature, et
cela fait il se presenterait a la caisse de la banque de Rome.

Madame Pretavoine avait le don, comme quelques romanciers et quelques
auteurs dramatiques, de voir agir les personnages auxquels elle pensait:
de son lit, elle apercut Michel enferme dans sa chambre, s'appliquant a
imiter la signature d'Aurelien posee devant lui; des gouttes de sueur
coulaient sur sa grosse face blonde et glissant le long de sa peau
imberbe, tombaient sur son papier; enfin, etant arrive a une imitation
suffisante, il prenait le cheque et apres un court moment d'hesitation,
il se decidait a ecrire dessus. La somme, madame Pretavoine ne la voyait
pas distinctement et comme dans nos reves, ou les choses que nous ne
connaissons pas s'enveloppent d'un brouillard propice, cette somme
n'apparaissait pas avec nettete, tandis que la signature, au contraire,
eclatait en traits eblouissants sur le papier teinte de rose.

Ce que madame Pretavoine ne devinait pas non plus avec certitude,
c'etait l'heure a laquelle Michel presenterait ce cheque a la banque de
Rome; cependant il etait vraisemblable que dans sa hate a s'acquitter il
ne tarderait pas a faire cette presentation.

Malgre cette quasi-certitude, madame Pretavoine ne quitta son lit qu'a
trois heures pour se rendre a la banque de Rome.

Elle n'etait pas assez simple, on le comprend, pour demander tout de
suite ce qu'elle avait tant a coeur de savoir et pour parler du prince
Sobolewski.

Si elle venait a la banque, malgre une indisposition qui l'avait retenue
au lit toute la journee, c'etait pour prendre un cheque sur Naples et
l'envoyer a son fils, qui se trouvait dans cette ville depuis la veille
et qui etait parti si precipitamment qu'il n'avait pas pu se munir
d'argent.

C'etait a l'un des directeurs de la banque qu'elle adressait ce petit
discours.

Lorsque celui-ci entendit dire que le fils de sa cliente, M. Aurelien
Pretavoine, etait a Naples depuis la veille, il laissa echapper un geste
de surprise.

--Comment monsieur votre fils n'est pas a Rome en ce moment?
demanda-t-il.

Madame Pretavoine se mit a sourire d'un air bonasse.

--C'est serieusement que je vous parle, madame.

--Si mon fils etait a Rome, je ne lui enverrais pas d'argent a Naples;
il a son compte ouvert chez vous, il viendrait prendre lui-meme ce dont
il aurait besoin.

--Et il est a Naples depuis hier, dites-vous? s'ecria le banquier en
insistant.

--Il m'a quittee hier soir, partant pour Naples.

Plus le banquier mettait d'insistance dans ses demandes, plus madame
Pretavoine mettait de simplicite dans ses reponses.

--Qu'a donc de surprenant ce que je vous dis? demanda-t-elle.

Sans repondre, le banquier se leva et passa dans une piece voisine dont
la porte etait ouverte.

Presqu'aussitot il revint, tenant dans sa main un carre de papier plie.

Madame Pretavoine n'eut pas besoin de voir ce papier pour deviner que
c'etait le cheque d'Aurelien ou plus justement du prince Michel.

--Monsieur votre fils est habitue a la regularite, n'est-ce pas? demanda
le banquier.

--Je ne vous comprend pas bien.

--Je veux dire qu'il ne se tromperait pas de date par etourderie.

--Mon fils n'a jamais ete etourdi; il apporte en toutes choses de
l'ordre et de la methode. Mais toutes ces questions m'inquietent
reellement. Tout a l'heure je vous ai demande ce que mes paroles avaient
d'etonnant, vous ne m'avez pas repondu; je vous en prie, calmez d'un mot
les inquietudes que vous avez fait naitre. Que se passe-t-il?

--Eh bien, on a presente a la caisse un cheque de dix mille francs signe
par Aurelien Pretavoine et date d'aujourd'hui.

--Un cheque de dix mille francs!

--Date d'aujourd'hui.

--Helas! mon cher monsieur, vous avez ete vole.

--La signature...

--La signature, la date, tout est faux; je n'ai pas besoin de voir la
piece; mon fils ne tire pas des cheques de dix mille francs.

Bien qu'elle n'eut pas besoin de voir la piece, elle avait tendu la main
pour la prendre.

Pendant quelques secondes elle l'examina attentivement:

--L'ecriture est bien imitee, dit-elle, et je comprends que votre
caissier ait pu se tromper; cependant il y a dans cette ecriture et
surtout dans la signature des hesitations qui trahissent la main d'un
faussaire.

--C'est le porteur du cheque plutot que la signature qui a empeche le
caissier d'avoir des soupcons.

Alors madame Pretavoine poussa un cri comme si elle decouvrait a
l'instant le nom de ce porteur.

--Le prince Michel Sobolewski, quelle catastrophe!

Mais tout de suite elle se reprit:

--C'est impossible, le cheque doit etre bon, la signature doit etre
vraie.

Et de nouveau elle examina l'ecriture et la signature.

--Eh bien?

--Eh bien, il y a quelque chose que je ne comprends pas: la signature
est fausse.

--La chose est claire, le prince Michel Sobolewski s'est procure un
cheque en blanc, detache du cahier de monsieur votre fils, car vous
voyez que c'est bien le numero du compte de celui-ci, et il l'a rempli
et signe ni plus ni moins que s'il etait M. Aurelien Pretavoine; puis
il est venu le toucher. Nous allons envoyer M. le prince Sobolewski aux
galeres, voila tout.

--Vous ne ferez pas cela.

--Ma plainte sera deposee dans cinq minutes, et si le prince est encore
a Rome, il sera arrete avant une heure.

--Mon cher monsieur, vous ne ferez pas cela.

--Et nos dix mille francs.

--On vous les payera.

--Qui?

--La mere du prince.

--Il faudrait qu'elle le put.

--Une mere ne laisse pas deshonorer son fils pour une affaire d'argent;
elle paye.

--Encore faut-il qu'elle puisse payer; et je ne crois pas que la
vicomtesse de la Roche-Odon puisse maintenant nous payer ces dix mille
francs. D'ailleurs il y a un faux.

--Sans doute, c'est horrible, mais ce faux ne porte prejudice a personne
qu'a celui qui a eu le malheur de le commettre. Songez donc que cet
infortune jeune homme appartient a une grande famille.

--Il n'en est que plus coupable.

--Sans doute; mais sa famille, elle, n'est pas coupable, et cependant
elle portera le poids de cette culpabilite.

--Je crois madame de la Roche-Odon capable de porter plusieurs poids de
ce genre sans en etre ecrasee.

--Ce n'est pas seulement de madame de la Roche-Odon que je parle, bien
que je la plaigne de tout mon coeur d'avoir a supporter cet affreux
chagrin apres toutes les calomnies dont on l'a abreuvee, c'est encore de
mademoiselle Berengere de la Roche-Odon, la soeur du prince, une jeune
personne accomplie, un modele de toutes les graces et de toutes
les vertus, que nous aimons tendrement, et qui va etre victime de
l'egarement, je veux dire du crime de son malheureux frere.

--Sans doute tout cela est terrible, mais nous n'y pouvons rien.

--Si je vous ai parle de cette famille infortunee, je veux vous parler
maintenant de nous, mon cher monsieur, de moi, de mon fils. Mon fils a
ete lie avec ce malheureux jeune homme; bien que leurs habitudes, comme
leurs frequentations ne fussent pas les memes, il n'en est pas moins
vrai qu'ils ont ete en relations assez intimes. Croyez-vous que je
verrais sans souffrir, sans rougir, ces relations livrees au grand jour
de la publicite par un proces en cour d'assises? Ce proces serait des
plus facheux pour nous, et j'ajoute que pour vous il pourrait devenir
regrettable.

--Pour nous?

--J'ai comme vous dirige une maison de banque, j'ai comme vous ete
victime de vols; je ne les ai jamais denonces. Savez-vous ce que j'ai
gagne a ce silence? c'est d'avoir ete peu volee et rarement, tandis que
d'autres maisons l'etaient frequemment et pour des sommes considerables.
Celles-la se plaignaient; on voyait que le vol etait facile chez elles,
et on le pratiquait; tandis qu'on le croyait impossible chez moi, et on
ne le risquait pas.

--Nous ne pouvons pas perdre ces dix mille francs.

--Vous ai-je demande de les perdre; non, n'est-ce pas? ce que je vous
demande, c'est de renoncer a la plainte dont vous me parliez. Tenez,
chargez-moi de cette affaire.

--Mais, madame...

--Vous avez peur de perdre vos dix mille francs; je les prends a ma
charge si vous me remettez ce cheque; ce n'est pas un grand risque
que je cours, car je suis certaine qu'il me sera rembourse ce soir,
seulement j'aurai la satisfaction de sauver un grand nom du deshonneur
et de nous epargner a tous bien des chagrins.



XLVIII

A cinq heures la negociation etait terminee, et madame Pretavoine,
sortant de la banque de Rome, se dirigeait vers la maison de madame de
la Roche-Odon, ayant dans les profondeurs de la longue poche de sa robe,
le cheque fabrique par le prince Michel.

Ce fut Emma qui lui ouvrit la porte:

--Madame la vicomtesse est sortie.

--J'attendrai son retour.

--Je ne sais quand elle rentrera.

--L'affaire est de telle importance que je ne puis la remettre a demain.

Ces quelques mots s'etaient echanges rapidement, mademoiselle Emma
parlant d'un ton sec et raide, madame Pretavoine repondant avec sa
douceur ordinaire.

Depuis la visite qu'Emma lui avait faite, madame Pretavoine n'etait pas
venue chez madame de la Roche-Odon, et cette premiere entrevue etait
significative.

Elle disait clairement quels etaient les sentiments de la femme de
chambre de la vicomtesse pour celle qu'elle accusait toujours, ou tout
au moins qu'elle soupconnait d'avoir perdu sa maitresse.

Mais presentement madame Pretavoine n'avait pas a prendre souci de cette
hostilite; l'arme qu'elle avait aux mains etant assez puissante pour
vaincre toutes les resistances.

Emma, il est vrai, pouvait avoir repete a sa maitresse l'histoire
qu'elle lui avait contee, c'est-a-dire l'amour d'Aurelien pour
Berengere, son projet de mariage et l'abandon de ce projet a la suite du
scandale cause par le depart de lord Harley; mais si ce recit avait
ete fait, et si la vicomtesse s'etonnait qu'on vint lui demander son
consentement au mariage de sa fille quelques jours apres qu'on avait
annonce tres haut qu'on ne voulait plus de ce mariage, il n'y aurait
qu'a legitimer ce changement par quelque bonne explication, et cette
explication ne serait nullement impossible a trouver.

Et madame Pretavoine s'installa seule, mademoiselle Emma ne daignant pas
lui tenir compagnie, dans le petit salon, ou, a son arrivee a Rome, on
l'avait fait entrer pour attendre madame la vicomtesse de la Roche-Odon.

Que les temps etaient changes!

Alors pour etre recue elle n'avait a presenter timidement, humblement,
qu'une lettre de recommandation d'un petit avoue de province.

Tandis que maintenant elle tenait dans sa poche un talisman qu'elle
n'avait qu'a montrer pour qu'on se prosternat a ses pieds.

Qui l'avait obtenu, ce talisman?

A cette pensee, un mouvement d'orgueil soulevait sa poitrine, et la
legitimite des moyens qu'elle employait lui paraissait d'autant plus
evidente, que le succes jusqu'alors avait recompense ses efforts: Dieu
la protegeait et la guidait.

Mais si l'orgueil etait dans son coeur, il ne se manifestait pas au
dehors dans son attitude ou dans ses paroles.

En penetrant dans cette maison pour la premiere fois et en s'installant
dans ce salon, elle avait tire de sa poche un petit livre de prieres, et
discretement, osant a peine s'asseoir sur le fauteuil qu'on lui avait
avance, elle avait commence a lire dans ce petit livre relie en chagrin
noir.

Pouvant se presenter maintenant en maitresse, elle garda la meme
attitude et de nouveau elle tira de sa poche le meme petit livre;
seulement avant de commencer sa lecture, elle retira de dedans ce livre
un petit morceau de papier plie en quatre qui pouvait mettre le feu a
cette maison, et la faire sauter; puis cela fait elle se recueillit dans
sa pieuse lecture.

Ce fut a six heures seulement que madame de la Roche-Odon rentra.

Madame Pretavoine qui avait l'oreille fine, entendit qu'un colloque
s'engageait a mi-voix dans l'antichambre entre la vicomtesse et Emma,
mais toutes les paroles de ce colloque n'arriverent pas jusqu'a elle.

--Je vais la congedier, disait Emma.

--Non, il faut la recevoir, mais vous auriez bien du m'eviter ce
supplice.

Madame de la Roche-Odon entra dans le petit salon le sourire sur les
levres.

--Que je suis heureuse de vous voir, chere madame.

Mais madame Pretavoine, qui avait pris sa figure du vendredi saint,
arreta net l'epanouissement de ce sourire.

--Madame, je voudrais vous entretenir en particulier.

--Nous sommes seules.

D'un coup d'oeil madame Pretavoine montra les portes.

--Ce que j'ai a vous dire est d'une extreme gravite.

--Mais, madame...

--Il s'agit de l'honneur de monsieur votre fils.

Madame de la Roche-Odon laissa echapper un geste d'effroi.

--Voulez-vous prendre la peine d'entrer dans ma chambre.

Madame Pretavoine voulait bien entrer dans cette chambre, mais elle ne
consentit pas a passer la premiere.

--Je vous ecoute, madame, dit sa vicomtesse, lorsque la porte fut
refermee.

--Vous savez, madame, que monsieur votre fils et le mien se sont lies
assez intimement; de cette intimite il est resulte differents prets
d'argent faits par mon fils.

--Je ne m'occupe pas des affaires d'argent de mon fils, qui est
emancipe, dit la vicomtesse avec un certain dedain.

--Vous avez sans doute vos raisons pour agir ainsi; cependant je vous
demande la permission d'insister, et de vous dire que les emprunts
contractes ainsi par le prince Michel s'elevent aujourd'hui a une somme
totale de 17,000 fr.

--Madame, c'est a mon fils de payer ses dettes; il va rentrer bientot;
vous lui presenterez votre demande. En attendant, je vous serais
reconnaissante, si vous le voulez bien, de parler d'autre chose.

--C'est que cette dette est le point de depart de l'affaire grave qui
m'amene pres de vous.

--Ce qui me parait grave dans cette affaire, c'est le montant de cette
dette; ne trouvez-vous pas que c'est la facilite du preteur qui a fait
l'exigence de l'emprunteur?

--Mon Dieu, madame, comment vouliez-vous que le preteur refusat quelque
chose a l'emprunteur, alors qu'il trouvait en celui-ci un jeune homme
vers lequel il etait attire, non-seulement par une vive sympathie, mais
encore par un sentiment... plus puissant.

--Quel sentiment?

Madame Pretavoine, qui paraissait en proie a une vive emotion, ne disait
pas un mot qui ne fut prepare, qui ne fut pese, et qui ne conduisit
l'entretien a un but qu'elle visait; cette question de la vicomtesse,
elle l'attendait donc.

Alors elle expliqua ces sentiments par l'amour que son fils avait concu
pour mademoiselle Berengere, amour profond, passionne, qui dominait sa
vie et qui lui avait fait voir dans le prince Michel le frere de celle
qu'il adorait.

La surprise avec laquelle la vicomtesse accueillit cette confession,
surprise qui par plus d'un point touchait au dedain et au mepris, montra
a madame Pretavoine que mademoiselle Emma n'avait pas parle, et alors
elle se trouva plus libre pour continuer.

Elle put ainsi improviser une fin a sa confidence, appropriee aux
besoins du moment.

--Ce serait vous tromper que de vous dire que j'etais favorable a ce
mariage; bien des raisons, dans le detail desquelles il est inutile
d'entrer, m'y rendaient au contraire hostile, et c'etait pour empecher
mon fils de vous adresser sa demande que je l'avais accompagne a Rome.

--Ah! vraiment?

--Mon Dieu, madame, je vous parle avec une entiere franchise, je suis
une femme d'argent, je ne trouvais pas que la fortune que mademoiselle
Berengere recueillerait un jour fut en rapport avec celle dont mon
fils jouira. D'autre part je suis une femme chretienne, profondement
chretienne, et de ce cote j'avais aussi des motifs pour ne pas desirer
cette union. Enfin je fis tant, qu'aidee par la protection divine,
j'empechai mon fils de vous entretenir de son amour et de vous demander
la main de mademoiselle votre fille. J'esperais avoir reussi et j'avais
vu mon fils partir pour Naples, persuadee qu'il avait renonce a ce
projet de mariage, quand ce matin j'ai recu de lui une lettre mise a la
poste a Rome avant son depart, et dans laquelle il me signifie qu'il ne
s'eloigne que pour me faire connaitre plus librement ses intentions.
Tenez,--elle fouilla dans sa poche, puis tout a coup elle retira sa
main,--mais non, je ne puis pas vous la lire, j'ai tant pleure que, si
je la lisais de nouveau, je serais incapable de garder ma raison. Enfin
il me dit que ce mariage est sa vie, et que s'il ne devient pas le mari
de mademoiselle Berengere, il est decide a aller en Chine se faire le
disciple et le serviteur des pieux missionnaires qui prechent notre foi
dans ce pays ou si souvent ils trouvent le martyre.

Elle se cacha le visage entre ses mains comme pour ne pas voir la croix
sur laquelle son fils serait crucifie un jour.

Puis apres ce moment de faiblesse donne a la douleur maternelle, qui
malgre les efforts apparents qu'elle faisait pour se contenir, l'avait
domptee, elle reprit:

--Mais ce n'est pas pour nous entretenir de mon fils que je suis venue,
c'est pour vous parler du votre, car si grand que soit mon malheur il
est cependant au-dessous de celui qui vous frappe.

--Que voulez-vous dire, madame?

--Ce que je viens de vous expliquer n'avait qu'un but, vous faire
comprendre comment des affaires d'argent avaient pu s'etablir entre nos
deux enfants; mon fils voyant dans le prince un frere, aurait partage
avec lui sa fortune entiere. Mon fils n'a pas ete eleve comme moi a
l'ecole du travail et de l'economie, c'est la generosite meme, sa main
est toujours ouverte pour ses amis, et il partagerait avec bonheur tout
ce qu'il possede entre ses parents; avec lui il n'y a qu'a demander.

--Mon fils... interrompit la vicomtesse, impatientee par tous ces
details.

Mais madame Pretavoine ne parlait pas a la legere, chaque mot qui
tombait de ses levres etait une semence qui devait produire un fruit; il
importait a son plan que la vicomtesse crut a la generosite d'Aurelien.

--Monsieur votre fils emprunta donc de l'argent au mien qui ne refusa
jamais, et c'est ainsi que fut creee cette dette de 17,500 francs. Mon
fils, je vous le repete, aurait partage sa fortune avec celui qu'il
regardait comme un frere, et le prince comptait si bien sur lui que,
toutes les fois qu'il avait besoin d'argent, il venait en chercher. Les
choses etaient ainsi lorsque mon fils partit pour Naples comme je vous
l'ai explique tout a l'heure. La nuit derniere le prince perdit au jeu
une grosse somme et pour la payer il vint le matin s'adresser a mon
fils, qu'il ne trouva pas, bien entendu. Il monta neanmoins a son
appartement...

Ici madame Pretavoine s'arreta etouffee par l'emotion; sa voix
tremblait.

--Eh bien! s'ecria la vicomtesse.

--Ah! madame, laissez-moi demander a Dieu la force de continuer et le
moyen d'adoucir la violence du coup que je vais vous porter.

Et elle joignit les mains comme si elle s'adressait a Dieu.

--Parlez, mais parlez donc, madame!

--Arrive dans l'appartement, le prince ne trouva pas mon fils, mais sur
le bureau de celui-ci il trouva, oublie, un carnet de cheques; mon fils
est, en effet, tellement confiant, qu'il laisse a decouvert son
argent et les choses les plus precieuses. Le prince dechira un de ces
cheques...

--Madame!

--Dechira un de ces cheques, continua madame Pretavoine d'une voix
assuree, l'emporta, y inscrivit la somme de dix mille francs, et le
signa du nom d'Aurelien Pretavoine.

--C'est impossible.

--Non-seulement il fit cela, mais il presenta ce cheque a la banque de
Rome et toucha les dix mille francs.

--Non, non, mille fois non; c'est une infame calomnie.

--Direz-vous non a ce carnet,--elle tira le cahier de sa poche--dont une
feuille, vous le voyez, a ete enlevee avec la souche; direz-vous non au
caissier de la banque qui a paye les dix mille francs entre les mains du
prince; direz-vous non a ce cheque dont la signature est fausse?

Elle mit le cheque sous les yeux de la vicomtesse, mais en le tenant de
loin solidement a deux mains, de peur qu'on le lui enlevat.

La precaution etait superflue, car madame de la Roche-Odon paraissait
atterree et disposee plutot a fermer les yeux qu'a les ouvrir, a laisser
tomber plutot ses mains ballantes qu'a les etendre.

--Je dois vous dire, continua madame Pretavoine, comment ces faits
sont venus a ma connaissance, vous verrez alors qu'ils ne sont
malheureusement que trop vrais. Ayant garde la chambre pendant toute la
matinee, malade de chagrin a la lettre de mon fils, je suis allee a
la Banque de Rome vers quatre heures, pour une affaire que j'avais a
traiter avec le directeur. En parlant celui-ci m'a appris qu'il avait
le matin paye un cheque de dix mille francs tire par mon fils, c'etait
assez pour me reveler un faux; mon fils ne tire pas des cheques de cette
importance sans que j'en sois informee. De plus, la date confirmait ma
certitude, puisque mon fils etait a Naples, il ne pouvait pas dater un
cheque de Rome. On me montra la piece. Je prouvai qu'elle etait fausse.
Alors le directeur me dit qu'il allait deposer une plainte pour faire
arreter celui qui avait touche ce cheque et qui l'avait fabrique,--le
prince Michel Sobolewski. Comme vous, madame, mon premier mouvement fut
de m'ecrier: c'est impossible! Je dus me rendre a l'evidence. Alors je
suppliai le directeur de ne pas deposer sa plainte. Je lui demandai de
me charger de cette affaire. J'eus le plus grand mal a le decider. Enfin
il me confia cette piece. Avant de venir vous trouver, je rentrai chez
moi pour voir le carnet de cheques de mon fils. Je le trouvai sur son
bureau, avec cette feuille manquant. De plus, on me dit que le prince
etait venu le matin et qu'il etait monte chez mon fils. Voila les faits.

Madame de la Roche-Odon resta sans parler, accablee, ecrasee sous ce
coup, car ce n'etait pas une mere pleine de confiance en son fils qui
venait de le recevoir, c'etait au contraire une mere qui connaissait ce
fils, et mieux que personne savait de quoi il etait capable.

Pour madame Pretavoine, elle n'avait plus rien a dire, au moins pour le
moment; elle n'avait qu'a voir venir sa victime.

Comme elles restaient ainsi en face l'une de l'autre sans se regarder,
un bruit de pas retentit dans le salon, et la porte de la chambre
s'ouvrit, brusquement poussee: c'etait Michel qui rentrait et qui venait
debarrasser sa mere de cette "vieille sorciere" dont on lui avait
annonce la presence, afin de diner au plus vite.

Mais un coup d'oeil lui suffit pour voir que tout etait decouvert, et il
s'arreta.

Madame Pretavoine avait baisse les yeux et les tenait attaches sur une
fleur du tapis; madame de la Roche-Odon, au contraire, les avait leves,
et elle regardait son fils, qui restait immobile, le front contracte,
les levres serrees, les paupieres abaissees et mi-closes, regardant
en-dessous, avouant son crime par son attitude et l'expression de son
visage.

--Alors, cette chose horrible est donc vraie? s'ecria la vicomtesse.

Il releva la tete, et, regardant sa mere en face, il haussa les epaules:

--Voila de bien grands mots, dit-il, pour une chose en realite toute
simple.

--Simple! s'ecria madame de la Roche-Odon.

Madame Pretavoine ne dit rien, mais elle joignit les mains et leva les
yeux au ciel.

--Je comptais sur Pretavoine, continua Michel, je ne l'ai pas trouve,
son carnet de cheques etait sur son bureau, j'en ai pris un, je l'ai
rempli et j'ai touche la somme dont j'avais besoin: voila tout.

--Et tu en conviens ainsi!

--Parbleu! il n'y a pas a nier.

--Une plainte va etre deposee.

--Pretavoine ne fera pas une pareille betise; j'allais d'ailleurs lui
ecrire pour le prevenir.

--Ce n'est pas mon fils qui doit deposer cette plainte, dit madame
Pretavoine intervenant, c'est la banque de Rome, car c'est elle qui a
ete...

Elle s'arreta.

--Volee, acheva la vicomtesse.

--Encore les grands mots; il n'y a vol que quand il y a prejudice, et
Pretavoine sera rembourse.

--Et le faux, qui l'effacera? demanda madame de la Roche-Odon, pale et
fremissante; toi, toi, tu as pu faire un faux!

De nouveau Michel haussa les epaules, mais cette fois avec colere; puis
il fit quelques pas a travers la chambre, et, venant se camper devant sa
mere, les bras croises, la tete haute:

--Il ne faudrait pas cependant, s'ecria-t-il, m'obliger a dire ce que je
ne veux pas dire: j'avais besoin de cette somme.

--Il ne fallait pas jouer.

--Il me fallait au contraire jouer, et, ayant perdu, il me fallait
payer, ceci devrait etre compris et non demande.

Il lanca ces quelques paroles a la face de sa mere; puis, continuant
avec une violence qui a chaque mot allait croissant:

--Si j'avais eu mon patrimoine, j'aurais pris dessus l'argent necessaire
pour soutenir cette lutte. Mais qu'est-il devenu? A qui la faute si j'ai
fait arme de tout? Donc, pas de reproches.

--Des reproches!

--Pas d'accusation; chacun a ses vices, et ce n'est que justice d'etre
indulgent les uns pour les autres.

Madame de la Roche-Odon s'etait affaissee dans son fauteuil, car chacune
de ces paroles l'avait atteinte en plein corps.

Dans leur forme vague elles etaient pour elle d'une terrible precision,
et il n'etait rien de ce qu'il avait voulu dire, qu'elle n'eut compris.

Ce justicier c'etait son fils, son fils faussaire, rejetant sur elle une
part de son crime.

--Pourquoi ai-je joue?

--Pour qui?

--Pourquoi n'ai-je pas paye?

Les reponses a ces horribles questions elle les trouvait en elle.

Elle leva ses deux mains pour cacher son visage, mais dans ce moment ses
yeux rencontrerent le visage extatique de madame Pretavoine.

Elle avait oublie qu'ils n'etaient pas seuls; il fallait s'observer
devant elle et contre elle se defendre.

Dans sa vie agitee madame de la Roche-Odon s'etait trouvee plus d'une
fois au milieu de situations difficiles et douloureuses, jamais plus
horribles cependant, jamais plus cruelles que celle au milieu de
laquelle elle venait d'etre precipitee par la main de son fils;
ce n'etait pas seulement le present, c'etait encore le passe qui
accablaient, qui ecrasaient la femme et la mere.

Sans repondre a son fils, elle se tourna vers madame Pretavoine:

--Madame, vous aviez un but en venant me denoncer ce... faux?

--Empecher le prince de passer en cour d'assises.

--Madame! s'ecria Michel menacant.

Mais on n'intimidait pas madame Pretavoine; sans se troubler, elle
repondit:

--C'est la cour d'assises qui juge les faussaires, et c'est l'intention
des directeurs de la banque de Rome de deposer leur plainte pour que
vous soyez poursuivi.

Sans en avoir l'air elle appuyait sur les mots terribles.

--Et comment comprenez-vous qu'on puisse empecher ce proces, madame?
demanda la vicomtesse; pour cela je suis prete a tout; ce qu'on
demandera je le donnerai, ce qu'on exigera je le ferai.

--Il n'y a qu'a payer, dit Michel.

--Vous croyez? demanda madame Pretavoine.

--Parbleu!

--Le faux est-il efface par la reparation du prejudice cause?

--C'est la plainte qui constatera... ce que vous appelez un faux et ce
qui est tout simplement un emprunt.

--Et qui empechera le depot de cette plainte?

Michel ne repondit pas.

--Eh bien, continua madame Pretavoine, vous voyez que les choses ne sont
pas aussi simples que vous dites; aussi, comme vous ne paraissez pas
vouloir comprendre leur gravite, je vous demande de me laisser traiter
cette question avec madame votre mere, qui, elle, en sent toute la
gravite.

--Oh! comme vous voudrez, dit Michel en se dirigeant vers la porte.

Mais d'un geste, madame Pretavoine l'arreta.

--Je ne sais quelles sont vos vraies intentions, dit-elle, seulement je
vous previens qu'au cas ou vous voudriez quitter Rome, ce serait une
grosse imprudence qui vous exposerait a y etre ramene malgre vous.



XLIX

Pendant que le prince Michel sortait de la chambre, madame Pretavoine
eut une tentation.

Les choses avaient si bien marche qu'elles avaient depasse ses
esperances.

Pourquoi ne profiterait-elle pas de ses avantages?

Pourquoi ne ferait-elle point payer a madame de la Roche-Odon et les
17,500 fr., montant de la dette contractee par ce jeune coquin au profit
d'Aurelien, et les 10,000 francs, montant du cheque faux?

En realite, il avait indument touche 27,500 francs; et c'est une belle
somme, agreable a recouvrer.

Que fallait-il pour cela?

Un peu d'habilete, et la vicomtesse payait ces 27,500 francs.

Devait-elle risquer cette aventure?

Elle avait, il est vrai, fait son deuil de cet argent, qui, ainsi
debourse, etait une simple avance de fonds destinee a s'assurer la main
de Berengere et l'heritage du vieux comte de la Roche-Odon.

Cette consideration financiere la determina a renoncer a cette affaire.
La risquer serait s'ecarter de la regle qui avait dirige sa vie, celle
"du gagne-petit".

--Vous pensez peut-etre que j'ai ete bien severe avec monsieur votre
fils, dit-elle d'un ton benevole.

Sans repondre, madame de la Roche-Odon fit un signe negatif.

--Mon Dieu, poursuivit madame Pretavoine, il faut juger humainement les
choses humaines; il est certain qu'a la faute de ce pauvre jeune homme,
on peut trouver des circonstances attenuantes, et meme des excuses.
Ainsi qu'il l'a dit lui-meme, si mon fils avait ete chez lui, ce faux
n'aurait pas ete fabrique, mon fils aurait prete ces dix mille francs
comme il en avait deja prete dix-sept mille cinq cents.

--Ces dix mille francs et ces dix-sept mille francs vous seront rendus
par moi, madame.

Certes l'occasion etait bien tentante, cependant madame Pretavoine la
refusa une fois encore.

--Ce n'est pas de cela qu'il s'agit, au moins pour le moment, dit-elle;
en tout cas, si nous parlons de ce remboursement, que ce soit pour bien
marquer qu'il arrive comme une excuse. Ainsi d'une part, le prince est
certain que si mon fils etait a Rome, il lui preterait ces dix mille
francs; et d'autre part il est certain aussi que ces dix mille francs
seront payes par vous. Ces deux certitudes changent considerablement,
vous en conviendrez, les conditions dans lesquelles s'est accompli le...
je veux dire l'accident. Ce n'est plus du tout le crime dont me parlait
le directeur de la banque de Rome et que par ses yeux j'avais vu tout
d'abord: le prince s'introduisant chez mon fils, derobant un cheque, le
couvrant d'une ecriture et d'une signature fausses, et le presentant
a la banque pour voler une somme de dix mille francs. Ou est le vol,
puisqu'il n'y avait plus intention de s'approprier ces dix mille francs?
ou est le faux, puisque mon fils, s'il avait ete chez lui, aurait
rempli ce cheque et l'aurait signe exactement comme le prince l'a fait
lui-meme? Non veritablement, non, je ne puis voir dans tout cela ni un
vol, ni un faux.

Madame de la Roche-Odon buvait ces paroles qui repondaient trop bien
a son propre sentiment, pour qu'elle eut la force de les arreter au
passage et de les examiner.

S'il etait habile de s'engager dans cette voie, il ne fallait cependant
pas aller trop loin, sous peine de depasser le but; madame Pretavoine
s'arreta.

--Mes sentiments se sont si bien modifies en serrant de pres cette
question, dit-elle, que j'en reviens a l'idee a laquelle je m'etais
arretee ce matin apres avoir recu la lettre de mon fils, et dont je vous
faisais part tout a l'heure.

--Quelle idee?

--Celle qui s'applique aux projets de mon fils.

--C'est de ce malheureux cheque qu'il s'agit.

--Sans doute, et c'est de lui aussi que je veux parler. Ainsi ce cheque
aurait ete un faux nettement caracterise, comme je le croyais en
venant ici, avec la circonstance aggravante d'escroquerie, que bien
certainement j'aurais renonce a cette idee. Je vous l'ai dit et vous le
savez d'ailleurs, je suis une femme chretienne, comme mon fils est un
jeune homme sincerement chretien, nous ne pourrions donc ni lui ni moi
nous allier a une famille dont un membre aurait commis un crime. Vous me
direz que la charite ordonne de pardonner: assurement; mais c'est
aux autres qu'il faut etre indulgent, non aux siens, c'est-a-dire a
soi-meme. Le crime auquel je croyais n'existant plus, je puis donc
revenir a mon idee.

--Mais, madame...

--Vous ne comprenez pas que je veuille aujourd'hui ce que j'ai naguere
combattu de toutes mes forces. Cependant le changement qui s'est fait
en moi est, il me semble, bien explicable. Tant que j'ai cru que je
pourrais detourner mon fils de son projet, je n'ai rien epargne pour
lui opposer une vive resistance. Mais je vois aujourd'hui que je suis
vaincue. Aujourd'hui mon fils m'annonce que je ne le reverrai plus
et qu'il s'expatriera en Chine ou il recherchera le martyre, s'il ne
devient pas le mari de celle qu'il aime jusqu'a en mourir. Dans ces
conditions desesperees, la mere l'emporte en moi sur la femme d'argent,
et j'ai l'honneur de vous demander la main de mademoiselle votre fille
pour mon fils.

--Ma fille! s'ecria madame de la Roche-Odon.

Et cette seule exclamation en apprit plus a madame Pretavoine qu'un long
discours: la vicomtesse ne voulait pas marier sa fille et surtout elle
ne voulait pas la donner a M. Aurelien Pretavoine.

Cependant, la situation etait telle que madame de la Roche-Odon devait
se contenir et menager celle qui avait entre les mains ce terrible
cheque.

--Ma fille, dit-elle, mais, madame, je ne sais si elle veut se marier;
je ne sais si elle accepterait monsieur votre fils pour mari; je ne
sais...

--Ce n'est pas que vous me donniez mademoiselle Berengere que je
demande, c'est que vous me donniez votre consentement a son mariage avec
mon fils. Gagner mademoiselle Berengere, toucher son coeur, se faire
aimer d'elle, cela regarde mon fils; ce qui me regarde, moi, c'est
d'obtenir votre consentement, et c'est ce seul consentement que je vous
demande.

--Mais, madame, encore une fois, c'est de mon fils qu'il s'agit en ce
moment, non de ma fille; pour elle nous verrons plus tard; je ne puis
vous repondre ainsi.

--Nous nous comprenons mal ou plutot nous ne nous comprenons pas du
tout; si je vous parle de mademoiselle votre fille, cela n'empeche pas
qu'il s'agisse de monsieur votre fils: ils sont en ce moment solidaires
l'un de l'autre. Vous avez trop d'experience pour ne pas voir que je
veux en ce moment profiter des avantages que le hasard, disons mieux,
que la Providence divine a mis entre mes mains. Je n'ai qu'un mot a
dire, que cent pas a faire pour que le prince Michel, votre fils, soit
arrete comme faussaire et passe aux assises. Ce mot, assurement, je
ne le dirai pas, je ne pourrais pas le dire, s'il s'applique au futur
beau-frere de mon fils. Mais ne sentez-vous pas que si ma demande etait
accueillie par un refus dedaigneux, mes sentiments pourraient etre
changes? De quoi n'est pas capable une mere qui veut assurer le bonheur
de son enfant, et c'est le bonheur, c'est la vie de mon fils qui sont
en jeu en ce moment. Reflechissez a cela, madame, je vous en prie, dans
votre interet, dans celui de votre fils, reflechissez avant de repondre
a ma demande.

Pour la premiere fois, madame de la Roche-Odon comprenait ce que pouvait
etre cette femme de manieres douces a laquelle elle n'avait jamais
daigne preter attention; mais plus elle etait a craindre, plus il
fallait se montrer prudent avec elle.

--Vous avez raison, dit-elle, je reflechirai, et demain, en vous portant
les 27,500 francs qui vous sont dus, je repondrai a votre demande, que
j'aurai pu examiner.

--Soit, madame, a demain.

Et madame Pretavoine se leva.

La vicomtesse se crut sauvee, mais madame Pretavoine ne sortit pas.

--Si j'accepte demain, dit-elle, c'est pour la reponse et non pour les
27,500 fr. En effet, je ne prendrai pas cette somme.

--Elle vous est due.

--Elle serait due a une etrangere, mais demain, j'en ai la conviction,
vous aurez compris que je ne puis pas etre une etrangere pour vous.
J'aurai l'honneur de vous attendre jusqu'a trois heures. Pour ces 27,500
francs, je n'accepterai de vous qu'une seule chose: une reconnaissance
de cette somme payable a presentation. Pour ma demande, je n'accepterai
aussi qu'une seule chose: un consentement a ce mariage passe par vous
devant le chancelier de la legation. Avant demain trois heures, vous
aurez eu tout le temps de reflechir, et si ce que je vous demande ne
vous parait pas possible, il sera inutile que vous preniez la peine de
vous deranger. A quatre heures, la plainte en faux sera deposee avec ce
cheque a l'appui. Elle ne le serait avant que si vous jugiez a propos de
quitter Rome ce soir, par exemple, ou demain matin, avec monsieur
votre fils, et vous le comprenez, que le prince Michel Sobolewski soit
condamne pour faux par contumace ou contradictoirement, c'est exactement
la meme chose, au moins au point de vue de l'honneur.

--Mais c'est un egorgement! s'ecria madame de la Roche-Odon qui se
sentait prise dans un etau dont cette femme a la voix onctueuse
manoeuvrait la vis avec une main de fer.

--Ce qui en serait un, ce serait de faire le malheur de mon fils, qui
adore mademoiselle votre fille, et qui sera pour vous, madame, le gendre
le plus tendre, le plus affectueux, le plus soumis; pres de lui, pres
de votre fille, vous pourrez continuer la grande existence qui vous est
necessaire, car sa fortune, je vous l'ai deja dit, est considerable, et
de plus Sa Saintete daigne lui conferer dans quelques jours le titre de
comte. Que si dans vos reflexions vous vous preoccupez, comme cela est
naturel, du bonheur de votre fille, vous devez ecarter tout souci a
ce sujet. Encore une fois, ce n'est pas vous, madame, qui marierez
mademoiselle votre fille, ce sera son grand-pere, le comte de la
Roche-Odon, pres duquel elle vit, et qui, vous le pensez bien, ne lui
donnera pas un mari indigne d'elle; ce sera elle-meme qui choisira
librement son mari. Tout ce que je vous demande, c'est votre
consentement legal, et apres avoir reflechi, vous verrez, j'en suis
certaine, les avantages qu'il y a pour tous a l'accorder, et les
dangers, au contraire, qu'il y aurait a le refuser.

Et sur ce mot, ayant salue humblement, elle se dirigea vers la porte.



L

En sortant de chez madame de la Roche-Odon, madame Pretavoine retourna a
la banque de Rome, car il fallait prevoir le cas, probable d'ailleurs,
ou la vicomtesse voudrait faire une tentative aupres des directeurs de
cette banque afin d'empecher le depot de la plainte en faux.

La banque etait fermee, mais madame Pretavoine obtint l'adresse du
directeur a qui elle avait eu affaire dans la journee, et elle alla
immediatement le relancer a son domicile particulier, via Venti
Settembre.

--Eh bien, madame, demanda le directeur lorsqu'il vit quelle etait la
personne qui l'avait derange.

--Eh bien, j'ai l'esperance d'etre payee demain; seulement je pense que
demain matin on viendra vous demander, vous supplier de ne pas deposer
de plainte, et moi je viens ce soir vous demander de ne pas recevoir
madame de la Roche-Odon.

--Voulez-vous donc que la plainte soit deposee?

Madame Pretavoine comprit que cet homme d'affaires cherchait a deviner
quel interet elle pouvait avoir a s'occuper si activement de ce faux,
et elle voulut lui donner une raison qui expliquat et justifiat son
intervention.

--Il faut vous dire, continua-t-elle, que le prince Michel Sobolewski
doit a mon fils une somme de 17,500 francs, et je profite de cet
incident du cheque faux pour me faire payer, en meme temps que les
10,000 francs, montant du cheque, cette somme de 17,500 francs.

--Ah! parfaitement, dit le banquier, comprenant alors l'intervention de
madame Pretavoine dans une affaire qui, en apparence, ne la touchait que
d'une facon incidente. Vous avez bien raison de saisir cette occasion,
car vos 17,500 francs seraient perdus, tandis que les 27,500 francs
seront payes.

--Alors?

--Alors, vous pouvez compter sur moi; vous m'avez rendu service en vous
occupant de cette negociation, je vous en rendrai demain un du meme
genre en ne m'occupant de rien. Vous avez commence cette affaire, vous
la terminerez; je n'interviendrais que pour deposer la plainte s'il y
avait lieu. Il faut bien s'entr'aider, que diable! Soyez donc rassuree
pour demain; si madame de la Roche-Odon me cherche, elle ne me trouvera
pas, je serai a chasser dans la foret de Laurentum, et je ne rentrerai a
Rome que tard dans la soiree; il faudra donc qu'elle s'adresse a vous.

Et madame Pretavoine, pleinement rassuree, rentra diner de bon appetit:
elle avait bien employe sa journee quoiqu'elle fut restee au lit une
grande partie de la matinee.

Tandis que madame Pretavoine dinait tranquillement, madame de la
Roche-Odon restait livree a de terribles angoisses, se demandant si elle
devait abandonner son fils pour sauver sa fille ou sacrifier sa fille
pour sauver son fils.

Car il n'y avait pas a se bercer dans l'illusion, cette femme noire
serait implacable; elle voulait ce mariage, et s'il lui echappait alors
qu'elle croyait le tenir, elle se vengerait en deposant cette plainte en
faux.

Les sentiments que madame de la Roche-Odon eprouvait pour sa fille
n'etaient point ceux d'une mere passionnee; elle avait peu vu cette
enfant, et entrainee dans le tourbillon de sa vie de plaisir, elle
l'avait bien souvent oubliee. Mais cette vie de plaisir venait d'etre
brusquement interrompue, et le desespoir qu'elle eprouvait avait amolli
son coeur; elle etait seule maintenant, car elle ne pouvait pas compter
sur Michel, et l'exces de son propre malheur la rendait plus tendre au
malheur d'autrui qu'elle ne l'eut ete quelques semaines auparavant.

Il ne fallait pas, elle ne devait pas consentir a ce mariage.

Il n'y avait qu'un moyen pour ne pas donner ce consentement, c'etait de
payer la banque de Rome, afin d'empecher le depot de la plainte.

Elle sonna sa femme de chambre; et lui dit qu'il fallait tout de suite
prendre sur ses diamants ce qui etait necessaire pour se procurer une
somme de vingt huit mille francs.

Mais Emma, qui avait son franc-parler avec sa maitresse, declara
nettement qu'elle ne se chargerait pas d'une pareille negociation.

--Je ne peux pas empecher madame de se reduire a la misere pour son
fils, mais j'aimerais mieux me couper la main que de vendre ses
diamants; d'ailleurs les vendre en ce moment c'est avouer que les bruits
qui ont couru Rome sont vrais; madame n'a pas pense a cela.

Certes, oui, la vicomtesse avait pense a cela, mais elle n'avait pas
d'autres moyens pour se procurer cette somme que de vendre ou tout au
moins que d'engager ses diamants, seule epave qui lui restat de son
naufrage et des millions qu'elle avait dissipes.

Il lui en coutait de dire la verite a Emma qui detestait deja Michel si
profondement; cependant comme elle avait besoin de son concours, elle
s'y decida; seulement elle arrangea le faux comme madame Pretavoine
l'avait arrange lorsqu'elle avait voulu l'excuser.

Emma fut epouvantee, car si dans cette terrible affaire elle ne vit pas
la main de madame Pretavoine, elle la devina, comme elle l'avait devinee
dans l'arrivee de lord Harley.

Elle ouvrit la bouche pour dire ses soupcons, mais la reflexion la
retint; elle ne pouvait pas accuser madame Pretavoine sans s'accuser
elle-meme, et son repentir n'allait pas jusqu'a se confesser. Comment la
vicomtesse prendrait-elle cette confession dans l'etat de crise ou
elle etait? D'ailleurs elle avait mieux a faire; c'etait de sauver sa
maitresse.

--Madame pense bien que je ne suis pas sans avoir fait quelques
economies; j'ai quarante mille francs a moi en diverses valeurs; je les
deposerai demain chez un banquier, j'emprunterai dessus les vingt-huit
mille francs, de sorte que madame pourra payer ainsi et les dix mille
francs du cheque et dix-sept mille cinq cents francs reclames par madame
Pretavoine.

Pendant que ceci se passait entre madame de la Roche-Odon et sa femme de
chambre, le prince Michel se faisait servir a diner "parce qu'il etait
diablement presse, ayant sa revanche a prendre avec les mille francs qui
lui restaient."

Cependant il ne put pas sortir aussitot qu'il en avait l'intention, sa
mere le retint pour lui expliquer les menaces de madame Pretavoine.

--Pourquoi ne pas lui donner ce consentement? dit-il, le Pretavoine est
riche et il est assez bete pour faire un precieux mari; maintenant qu'il
va etre comte, rien ne s'oppose a ce qu'on l'accepte; en tous cas, cela
vaudrait mieux que de prendre l'argent de cette gueuse d'Emma, qui est
surement de l'argent vole, car enfin on ne me fera jamais accroire
qu'une femme de chambre peut economiser quarante mille francs; pourquoi
payer ces 27,500 francs quand on peut ne pas les payer? donne donc ton
consentement; si Berengere ne veut pas du Pretavoine elle le refusera.

Et il s'en alla fort satisfait de la tournure que prenait son affaire,
car en aucun cas il n'avait rien a craindre, et que sa mere donnat les
27,500 francs ou qu'elle donnat son consentement, le cheque serait
toujours rendu,--ce qui pour lui etait le seul point a considerer.

Le lendemain matin, a dix heures, Emma apportait 28,000 francs a
sa maitresse, et celle-ci courait a la banque de Rome; mais, a ses
questions, on repondait que le directeur etait absent de Rome, pour
toute la journee, sans qu'on sut ou il etait. A qui s'adresser? Elle
ne pouvait pas parler de ce cheque aux caissiers et aux employes.
D'ailleurs a quoi bon, ils n'auraient pas pu prendre une resolution.

La situation etait cruelle.

Si penible que fut la demarche, il fallait aller demander a madame
Pretavoine d'attendre jusqu'au lendemain.

Elle y alla.

Mais madame Pretavoine ne voulut rien entendre.

--C'est un delai que vous me demandez; je n'en ai jamais accorde un
quand j'etais dans les affaires; pour moi, ce qui est dit une fois l'est
pour toujours.

--Mais, madame...

--Vous voulez voir le directeur de la banque pour obtenir de lui que la
plainte ne soit pas deposee; il n'est pas a Rome, parce que je n'ai pas
voulu qu'il y fut. Si a quatre heures je n'ai pas votre consentement,
c'est moi qui ferai deposer cette plainte; cela me regarde seule.

Madame de la Roche-Odon s'abaissa jusqu'a prier, jusqu'a supplier;
poliment madame Pretavoine lui repondit qu'elle etait obligee de sortir
et qu'elle aurait l'honneur de l'attendre a trois heures.

Quand Michel apprit ce resultat, il entra dans une colere terrible.

--Voulez-vous que cette vieille sorciere depose la plainte?
s'ecria-t-il. Elle a raison, la vieille devote, de tenir a ce qu'elle
a dit: en quoi ce mariage est-il effrayant? ne nous tire-t-il pas
d'embarras, au contraire, non-seulement dans le present, mais encore
dans l'avenir, puisqu'il parait que ce vieux gredin de comte ne veut
pas mourir; toi plus que moi encore; les enfants ne doivent-ils pas des
aliments a leurs parents?

Si brutales que fussent ces paroles, elles avaient cependant un fond de
verite, et madame de la Roche-Odon en etait arrivee a le reconnaitre.

Oui, cela etait vrai, ce mariage les tirait d'embarras, puisque, suivant
le mot de son fils, le comte ne voulait pas mourir.

Cependant elle ne se rendit pas, et jusqu'a deux heures elle resta
hesitante, voulant et ne voulant pas.

Mais a deux heures, ce fut Michel lui-meme qui vint l'arracher a ses
angoisses.

--Vas-tu donc laisser deposer la plainte?

Elle fut presque heureuse de ceder a cette violence.

Les formalites a remplir a la legation furent plus longues qu'elle
n'avait pense, et ce fut a trois heures quarante-cinq minutes seulement
qu'elle arriva chez madame Pretavoine.

--J'allais partir pour deposer la plainte, dit celle-ci, qui, ayant vu
madame de la Roche-Odon arriver, s'etait depechee de mettre son chapeau
et de revetir son manteau.

Sans rien dire, madame de la Roche-Odon tendit le consentement et les
27,500 francs en billets de banque.

Madame Pretavoine prit le consentement, mais elle repoussa les billets:

--Non, dit-elle, telles ne sont pas nos conventions, j'ai parle d'une
reconnaissance, et c'est une reconnaissance que je vous prie de
m'ecrire, car si ce mariage se fait, comme je l'espere, elle sera
dechiree.

Madame de la Roche-Odon se mit au bureau que lui montra madame
Pretavoine et ecrivit cette reconnaissance sous la dictee de celle-ci.

Cela fait, elle se leva et tendit la main a madame Pretavoine pour
recevoir en echange le terrible cheque.

Mais celle-ci ne donna pas le cheque qui lui etait ainsi demande.

--Ce cheque est ma garantie que vous ne reviendrez pas sur ce
consentement.

--Et moi, madame, ou est ma garantie que vous ne deposerez pas cette
plainte?

--Dans mon interet. Comment voulez-vous que j'accuse de faux le
beau-frere de mon fils, le frere de ma bru; le jour du mariage, ce
cheque vous sera remis; il n'irait aux mains de la justice que si, par
votre fait, ce mariage venait a manquer. Mais cela ne sera pas, j'en
suis certaine; votre presence ici est la preuve que vous avez compris
qu'il doit avoir lieu. Dans quelques jours j'irai vous rendre votre
visite avec mon fils, qui, bien entendu, ignorera toujours comment
votre consentement a ete obtenu; et aura pour vous les sentiments de
gratitude, de tendresse et de respect qu'un fils doit a une mere qui a
assure son bonheur.



LI

Si occupee qu'eut ete madame Pretavoine du cote de madame de la
Roche-Odon, elle n'avait pas pour cela neglige l'aide de chambre du
Vatican, et plusieurs fois par semaine Lorenzo Picconi venait lui rendre
compte de la marche des negociations qui devaient faire de M. Aurelien
Pretavoine un comte du pape.

Malheureusement ces negociations qui tout d'abord avaient paru
devoir reussir assez facilement, rencontraient des obstacles qui les
entravaient et les arretaient.

Quand tant d'autres Francais, diplomates, militaires, avocats,
negociants avaient obtenu du Saint-Pere des titres de comte ou de baron
en n'ayant pour ainsi dire qu'a faire demander ces titres par quelque
personnage de la cour papale, on opposait aux efforts de ceux qui
s'occupaient d'Aurelien une resistance inexplicable.

Evidemment madame Pretavoine avait des ennemis ou tout au moins des
adversaires au Vatican; quels etaient-ils? Lorenzo n'avait pu les
decouvrir, mais on lui avait affirme leur existence.

Bien que madame Pretavoine n'eut plus confiance en Mgr de la Hotoie,
elle crut que dans ces circonstances il fallait encore s'adresser a lui,
et par son entremise rechercher quels etaient ces adversaires.

Elle le pressa donc de realiser ses promesses en lui rappelant ses
paroles: "Si nous reussissons pour Guillemittes, votre succes est
assure; l'un entrainera l'autre." On avait reussi pour l'abbe
Guillemittes; et maintenant qu'il etait eveque, c'etait au tour
d'Aurelien d'etre fait comte, puisque le succes de l'un devait entrainer
le succes de l'autre. Le temps s'ecoulait, des affaires imperieuses la
rappelaient a Conde, elle le priait, elle le suppliait d'user de toute
son influence pour obtenir enfin ce titre.

Bien entendu, elle n'avait pas parle de Lorenzo Picconi; c'etait de Mgr
de Nyda qu'elle attendait cette insigne faveur, de lui seul, de sa seule
influence, de sa seule gracieusete; c'etait a lui, a lui seul qu'elle
voulait devoir une reconnaissance qui ne s'eteindrait en ce monde
qu'avec sa vie.

A cette demande, Mgr de la Hotoie avait repondu avec une parfaite
affabilite que les choses n'avaient pas marche comme il l'avait espere.
Au lieu de se tenir pour battus les adversaires de l'abbe Guillemittes,
c'est-a-dire les amis et les protecteurs de l'abbe Fichon, s'etaient
tournes contre celle a laquelle ils attribuaient leur echec, et en
voyant qu'elle-meme demandait une grace, ils avaient, par un esprit de
basse vengeance, entrepris de la combattre. L'abbe Fichon avait transmis
sur elle (au moins, on supposait que c'etait l'abbe Fichon), des
renseignements d'apres lesquels il resulterait que la _Banque des
campagnes_, en attribuant 2 000 aux membres du clerge qui lui
procuraient des affaires, avait nui a la consideration de ce clerge dans
le diocese de Conde, ainsi que dans les dioceses environnants, et meme
qu'elle avait gravement compromis la cause sacree de notre sainte
religion. Dans ces conditions, le Saint-Pere pouvait-il conferer un
titre de comte au fils de celle qui avait organise et dirige cette
banque?

Madame Pretavoine indignee, avait voulu prouver que cette _Banque des
campagnes_ etait au contraire une institution qui avait rendu et qui
rendait les plus importants services a la cause religieuse, mais
l'eveque de Nyda ne l'avait pas laissee entreprendre ce panegyrique.

--Ce que vous me dites, chere madame, c'est ce que j'ai moi-meme
repondu; vous n'avez donc pas a me convaincre; mais ces accusations,
quoique fausses et absurdes, n'ont pas moins produit un effet
desastreux; de la l'opposition que nous rencontrons.

--Alors que faut-il faire pour repousser ces accusations?

--Directement rien, car vous savez aussi bien que moi que contre des
bruits calomnieux tout est inutile; indirectement, au contraire il y
aurait beaucoup a faire.

--Mais quoi?

--Je ne saurais trop preciser, mais il me semble que maintenant il ne
faudrait que quelque action d'eclat qui confessat votre foi et affirmat
votre devouement au Saint-Siege d'une maniere si triomphante que vos
adversaires fussent reduits au silence.

--Quelle action d'eclat?

--C'est a chercher... j'etudierai la question, et j'aurai l'honneur de
vous revoir.

En disant que c'etait a chercher, Mgr de la Hotoie pensait a madame
Pretavoine et non a lui.

Il commencait a croire qu'il avait assez fait pour elle, tandis
qu'elle-meme n'avait fait que fort peu de chose. Sans doute elle avait
habilement mis en pratique les indications qu'il lui avait donnees.
Mais, au point de vue de curiosite artistique ou il s'etait place, il
trouvait que cela manquait d'originalite, il aurait voulu quelque chose
de neuf, d'imprevu, et comme il ignorait par quelles combinaisons madame
Pretavoine avait obtenu le consentement de madame de la Roche-Odon,
comme il ignorait aussi la mise en action de Lorenzo Picconi, il se
disait que cette mere et son fils n'etaient decidement pas ce qu'il
avait pense tout d'abord: intelligents, oui assurement, delies, retors,
insidieux meme: tout cela dans une moyenne mesure et non avec des
qualites superieures qui forcent l'interet.

Se tireraient-ils a leur avantage des difficultes que l'abbe Fichon
venait de soulever devant eux?

C'etait a voir.

Si madame Pretavoine avait encore ete au temps de son arrivee a Rome,
elle se serait contentee de la promesse de Mgr de la Hotoie, "d'etudier
la question", et elle aurait tranquillement attendu qu'il lui fit
connaitre le resultat de cette etude.

Mais son aventure, a la remise du modele de l'eglise d'Hannebault, lui
avait donne de l'experience, et maintenant elle comprenait qu'il valait
mieux qu'elle etudiat elle-meme cette question, plutot que la laisser a
la sollicitude de l'eveque de Nyda.

Une action d'eclat qui confessat sa foi et affirmat son devouement au
Saint-Siege!

Que pouvait-elle faire de plus que ce qu'elle avait deja fait?

N'avait-elle point deja paye assez de sa personne et de sa bourse?

Et le total de ses depenses se dressait devant elle comme un remords.

Mais precisement parce qu'elle avait beaucoup depense, elle etait
entrainee a depenser encore: sa situation etait celle du creancier qui
se ruine pour ne pas perdre ce qu'il a avance.

Encore un effort, et puis apres celui-la un autre encore, et toujours.

Elle chercha, et bientot elle trouva.

Tous ceux qui ont visite Rome il y a quelques annees ont remarque une
croix qui se dressait dans le Colisee.

Cette croix avait ete elevee au milieu du dix-huitieme siecle, par
Benoit XIV, dans le but d'arracher le Colisee aux devastations. Voulant
empecher les grands seigneurs de continuer a prendre la, comme dans une
carriere, les pierres necessaires a la construction ou a la reparation
de leurs palais (les palais de Venise, Farnese, Barberini, etc., sont
construits avec des materiaux enleves au Colisee), ce pape n'avait
trouve d'autre moyen que de placer le cirque de Vespasien et de Titus
sous la protection de la religion et il avait fait eriger cette croix.
Tous les vendredis les confreres des amants et des amantes de Jesus
venaient faire devant ces oratoires les stations du Calvaire et les
terminaient au pied de cette croix qu'on baisait devotement, a baisers
redoubles; car par chaque baiser donne au pied de la croix on gagnait
deux cents jours d'indulgence.

Depuis son installation a Rome, madame Pretavoine qui ne manquait aucune
occasion de manifester publiquement sa piete, s'etait fait recevoir
dans cette confrerie des _amantes de Jesus_, et elle venait tous les
vendredis faire ces stations de la croix dans le Colisee.

Quelle sut au juste pourquoi ce lieu etait sacre, cela n'etait pas bien
prouve, pas plus qu'il n'etait prouve qu'elle comprenait un mot aux
sermons du capucin qu'elle ecoutait precher avec de beates extases, les
yeux perdus dans le ciel bleu, ou attaches sur un arbuste pousse tout en
haut de ces ruines, entre deux pierres; mais peu importait, elle etait
la, on la remarquait, cela suffisait: elle n'etait ni secouee ni ecrasee
par le grandiose de cette image vivante de la puissance romaine; et
ce qu'elle voyait, ce n'etait point les pouces releves de cent mille
spectateurs demandant la mort du gladiateur abattu et appuye sur sa
main; ce n'etait point Titus, ce n'etait point Domitien, ce n'etait
point les martyrs chretiens livres aux betes, c'etait une seule femme,
une jeune fille, Berengere de la Roche-Odon, qui bientot allait etre
comtesse Pretavoine; c'etait pour elle, pour elle seule, qu'elle venait
la.

Mais en ces derniers temps ces processions et ces stations avaient ete
interdites.

Un savant archeologue avait obtenu du gouvernement italien qu'on ferait
des fouilles dans l'arene du Colisee, afin de rechercher quels etaient
les dessous de ce theatre et comment il etait machine.

Pour faire ces fouilles il avait fallu naturellement enlever la croix
qui se trouvait au milieu du cirque.

De la une certaine emotion dans le monde devot, ou plus justement dans
les confreries des _amants_ et des _amantes de Jesus_.

Ces fouilles etaient un sacrilege; devait-on, dans l'interet de la
science ou d'un savant, profaner le sol arrose du sang des martyrs;
c'etait l'abomination de la desolation, et l'on se repandait en plaintes
contre les oppresseurs, contre les spoliateurs qui autorisaient ces
fouilles.

Mais les oreilles des gouvernements ne sont pas, dans tous les pays,
sensibles de la meme maniere aux plaintes des devots; il y a des pays
dans lesquels un devot n'a qu'a pousser un leger cri pour qu'aussitot
les ministres croient leur portefeuille perdu; il y en a d'autres, au
contraire, ou les ministres ont l'oreille plus dure.

Tel etait le cas du ministere qui, a ce moment, dirigeait les affaires
italiennes; il n'avait point entendu les lamentations des _amants_ et
des _amantes de Jesus_, ou si elles etaient parvenues jusqu'a lui il
n'en avait pas pris souci: les fouilles avaient continue et l'arene
bouleversee avait ete interdite aux pieuses processions.

C'etait sur cette interdiction que madame Pretavoine comptait pour
accomplir l'action d'eclat conseillee par Mgr de la Hotoie, confesser
publiquement sa foi, affirmer son devouement au Saint-Siege, et gagner
enfin ce titre de comte qu'on lui marchandait si miserablement.



LII

Les _amants_ et les _amantes de Jesus_ ne s'etaient pas contentes de
plaintes.

Ils avaient voulu faire des manifestations, et pour cela ils avaient
organise des processions; le vendredi, en costume, avec croix et
bannieres, ils venaient faire le tour du Colisee en chantant.

Mais ils ne penetraient point dans l'arene, attendu qu'un poste de
police en defendait l'entree; on stationnait devant ces entrees, on
se groupait, on s'echauffait en paroles plus ou moins violentes, en
lamentations plus ou moins eloquentes; puis, apres s'etre ainsi bien
excites les uns les autres, on rentrait tranquillement chez soi avec la
conscience satisfaite du devoir accompli. Ce n'est pas d'aujourd'hui
que les Romains ont pris l'habitude de ceder a la force, et, pour les
entrainer a quelque acte de violence, il aurait fallu que quelqu'un de
resolu se mit a leur tete, et, jusqu'a ce jour, ce quelqu'un ne s'etait
point trouve parler, oui, agir, non.

Madame Pretavoine decida qu'elle serait ce quelqu'un: ou trouver une
plus belle occasion pour confesser sa foi!

Pendant plusieurs jours, elle visita les membres de la confrerie chez
lesquels elle pouvait se presenter, et dans la conversation il ne fut
bien entendu question que du sacrilege qui s'accomplissait en ce moment
dans le Colisee.

--Le laisserait-on s'accomplir ainsi jusqu'au bout!

--Que faire? ils ont la force pour eux.

--A la force opposer la force.

--Ils sont capables de tout.

--Eh bien! nous aussi nous devons etre capables de tout, meme du
martyre, pour confesser notre foi.

Quelques-uns approuvaient; d'autres blamaient. "Il fallait etre
prudent." C'etait le plus grand nombre; mais qu'on fut pour l'action
ou pour l'attente peu importait. On parlait, et c'etait ce que madame
Pretavoine avait voulu.

Cela prepare, elle ecrivit a l'abbe Guillemittes ou plus justement, a
Mgr Hubert, le nouvel eveque de Conde, pour le presser d'intervenir:
on se moquait d'elle, notamment l'eveque de Nyda; il fallait qu'il la
soutint energiquement; elle avait travaille pour lui, sans s'epargner; a
lui maintenant de travailler pour elle, de meme. Ce qu'il avait a faire,
elle n'avait pas a le lui dire; mais ce qu'elle allait faire, elle le
lui expliqua. Ne voudrait-il pas battre L'abbe Fichon?

Quand elle ecrivait aux etrangers, elle employait une ecriture
illisible, impossible, qui escamotait les difficultes orthographiques;
mais avec lui, son confesseur, elle n'avait point de ces hontes
pudiques, et ce qu'elle voulait dire, elle le disait en toutes lettres,
du moins celles qui lui paraissaient necessaires.

Si apres cet appel le nouvel eveque n'agissait pas, c'est qu'alors, lui
aussi, etait un traitre; mais cela, elle ne voulait pas le croire; il
aurait encore besoin d'elle; et voulut-il etre traitre, il ne l'oserait
pas.

Les visites de madame Pretavoine et les commerages qui les avaient
suivies avaient ravive l'emotion autour de la Croix du Colisee.

Qu'allait-il se passer?

Le vendredi qui suivit ces visites, la reunion des _amants_ et des
_amantes de Jesus_ fut nombreuse; on voulait voir ce qui allait arriver
et ce que ferait cette Francaise.

On partit en procession croix en tete, chacun ayant revetu le costume:
longue robe et capuche. Suivie de la soeur Sainte-Julienne, madame
Pretavoine se faufilait de groupe en groupe, excitant le zele des
fideles par l'entremise de la soeur qui traduisait ses paroles
enflammees, mais, il faut le dire, en les affaiblissant; car, etant de
caractere doux et d'humeur placide, elle n'etait nullement faite pour
prendre le clairon qui sonne la bataille.

On arriva devant le Colisee.

Le mot d'ordre donne par madame Pretavoine etait qu'il fallait entrer.

On se presenta a la porte orientale, celle qui s'ouvre vis-a-vis la rue
conduisant a Saint-Jean de Latran; mais devant les gardiens on s'arreta,
et un mouvement d'hesitation s'etant produit, on continua la procession
en longeant les murs du Colisee comme on l'avait deja fait les vendredis
precedents.

Contrairement a ce qu'on attendait, madame Pretavoine, ou plus justement
comme on disait "la Francaise", n'avait fait aucune tentative serieuse
pour forcer l'entree de l'arene: bien qu'elle fut aux premiers rangs du
cortege, elle avait suivi l'impulsion donnee sans faire de resistance.

--Elle n'avait donc de l'audace qu'en parole.

Mais elle avait parfaitement prevu ce mouvement, et avant d'intervenir
elle avait voulu qu'il fut bien constate que personne n'avait ose se
mettre en avant.

Cette constatation faite et bien faite, elle intervint et passant en
tete du cortege, elle prit la croix de bois noir de la confrerie qui
portait d'un cote l'eponge et de l'autre la lance et la couronne
d'epines.

Une fois qu'elle la tint entre ses mains nerveuses, elle releva la tete
et se retournant vers les membres de la confrerie qui la suivaient,
elle leur fit comprendre d'un seul regard que celle qui maintenant les
conduisait ne reculerait pas.

Un fremissement courut dans le cortege, et plus d'une des _amantes de
Jesus_ regrettant deja d'etre venue se demanda quelle bonne raison on
pourrait invoquer pour s'en aller discretement.

Bientot on arriva a la porte qui regarde le mont Palatin et madame
Pretavoine tenant la croix droite, se presenta pour passer.

Ce qui s'etait produit deja a la porte orientale se repeta, on barra le
passage au cortege.

Mais cette fois celle qui tenait la tete de ce cortege n'etait pas
d'humeur a se retirer docilement. Inclinant la croix en avant comme elle
eut fait d'une lance, elle la presenta a ceux qui lui faisaient obstacle
et ils reculerent de quelques pas; peut-etre eussent-ils fonce sur une
lance, mais pour un Italien mettre la main sur une croix est une grande
affaire.

Profitant de ce moment d'hesitation, madame Pretavoine avanca vivement
et celles qui etaient derriere elle enhardies, la suivirent.

Il y eut un mouvement de bagarre et de confusion; malheureusement dans
ce pele-mele madame Pretavoine avait redresse la croix; alors l'homme de
police ne voyant plus devant son visage ce signe saint, reprit courage
et en meme temps le sentiment de la consigne; s'avancant a son tour il
mit la main sur l'epaule de madame Pretavoine.

D'autres gens de police etaient accourus et l'entree se trouvait barree.

--Osez-vous porter la main sur une chretienne, s'ecria madame Pretavoine
en se servant de sa langue maternelle, sur une Francaise!

--Il est defendu d'entrer, vous n'entrerez pas, repondit en italien
l'homme de la police.

--Que dit-il? demanda madame Pretavoine a la soeur Sainte-Julienne.

Celle-ci traduisit les quelques mots qui venaient d'etre prononces.

--J'entrerai, s'ecria madame Pretavoine, de bonne volonte ou de force.

Et se tournant vers son armee:

--Suivez-moi, s'ecria-t-elle en brandissant sa croix d'une main.

Mais elle etait solidement tenue par le bras, et elle ne put se degager;
d'autre part l'impulsion qu'elle attendait de sa troupe ne se produisit
pas.

On parlait fort, on gesticulait avec vehemence, mais on ne se
precipitait pas en avant comme elle l'avait espere.

Un autre homme de police etait survenu, et celui-la paraissait avoir un
grade; il entendait et parlait le francais.

--Allons, madame, dit-il a madame Pretavoine, retirez-vous, il est
defendu d'entrer, vous ne pouvez pas passer.

--Vous n'avez pas le droit d'arreter une chretienne.

--Je ne vous arrete pas, madame, je vous prie de vous retirer.

--C'est un sacrilege, c'est une persecution

--Allons, madame, retirez-vous.

Et de la main il fit signe a son subalterne de lacher madame Pretavoine.

Celle-ci ne fut pas plus tot libre qu'elle se precipita en avant, mais
elle ne put pas ecarter le barrage vivant qui s'etait forme devant elle.

Des bras s'etendirent pour la repousser, alors tombant a genoux:

--Tuez-moi, s'ecria-t-elle, sur la terre arrosee du sang des martyrs, je
mourrai pour ma foi.

--Il n'est pas question de mort ni de martyre, retirez-vous, voila ce
qu'on vous demande; allons, allons, obeissez.

--Je ne me retirerai pas.

--Ne m'obligez pas a la rigueur.

--Oseriez-vous porter la main sur une Francaise?

--J'ai une consigne, je la ferai respecter.

Tout cela n'etait pas bien tragique, cependant l'exasperation commencait
a gagner madame Pretavoine, d'ailleurs il etait dans son plan de pousser
les choses a l'extreme.

--La France va bientot vous mettre a la raison et vous chasser de Rome.

Le patriote italien se facha cette fois, et il fit un signe a
ses hommes, qui, prenant madame Pretavoine chacun par le bras,
l'entrainerent au dehors.

--Vous tous soyez temoins! s'ecriait la prisonniere vers son armee.

Mais le moment de la debandade etait venu: que faire contre la force?

La soeur Sainte-Julienne, bien qu'epouvantee, n'avait cependant pas
abandonne madame Pretavoine, et elle marchait pres d'elle en l'engageant
doucement a se calmer.

Se calmer! il etait vraiment bien question de cela. Au contraire elle
resistait.

--Allez prevenir mon fils, dit madame Pretavoine, afin qu'il previenne
lui-meme notre ambassadeur.

Puis, s'adressant aux gens de police:

--Vous savez que c'est a une Francaise que vous avez affaire?

Assurement les martyrs chretiens qui dix-huit cents ans plus tot avaient
passe a cette meme place, entraines vers le cirque ou ils allaient etre
livres aux betes pour la plus grande joie du peuple romain, n'avaient
pas une attitude plus triomphante que celle de madame Pretavoine
marchant entre ses deux agents de police, la tete haute, les yeux perdus
dans le ciel qui s'entr'ouvrait pour elle; et si la Providence avait
permis que les eleves de l'Academie de France fussent la, ils auraient
certainement vu au-dessus de sa tete ce limbe brillant qu'on appelle
l'aureole des martyrs. Malheureusement ils n'avaient pas ete prevenus,
et ils ne jouirent point de ce spectacle curieux qui bien probablement
ne se reproduira pas dans notre siecle d'impiete; il n'y avait que
des Anglais qui, leur Guide a la main, cherchaient les vestiges de
la _maison Doree_ de Neron, de vulgaires curieux ou des Romains
indifferents qui regardaient passer cette dame que conduisaient des
agents de police.

Ils ne la conduisirent pas bien loin; sur un geste de leur chef, ils
s'arreterent et lacherent leur prisonniere:

--Vous etes libre, madame, dit le chef; je vous engage a rentrer chez
vous.

--Mais...

Mais ils lui avaient deja tourne le dos, et en riant ils retournaient
vers le Colisee.

Madame Pretavoine pensa a courir apres eux, mais elle ne pouvait pas
cependant les arreter pour qu'a leur tour ils l'arretassent.

Au surplus, l'effet qu'elle avait cherche etait produit.



LIII

Il fut considerable, cet effet, grace au bruit que firent les journaux
devoues au Vatican, autour de cette arrestation.

L'_Osservatore romano_, la _Voce della verita_, la _rusta_, le
_Vessilloicattolsco_, partirent en guerre avec un ensemble parfait:
c'etait la persecution religieuse qui commencait; a Paris, l'_Univers_,
le _Monde_, l'_Union_, la _Gazette de France_, demanderent si le
gouvernement n'allait pas enfin se concerter avec les puissances
etrangeres afin de retablir le Souverain Pontife dans les conditions
necessaires du libre gouvernement de l'Eglise catholique, qui seul
pouvait proteger la religion menacee. A Rome, a Paris, les journaux
liberaux intervinrent, et dans le _Siecle_ notamment parut un article
du correspondant romain de ce journal, qui racontait tout au long
l'incident avec une ironie douce et une politesse legerement
dedaigneuse.

Madame Pretavoine avait reussi: elle avait l'aureole et elle n'avait pas
le martyre.

Cependant elle continuait sa vie simple, ne se montrant que dans les
eglises et s'enfuyant humblement aussitot que quelqu'un essayait de lui
parler de sa gloire.

--Dieu ne m'a pas jugee digne de souffrir pour lui, disait-elle
modestement.

Quelques jours apres que les journaux eurent commence leur tapage, elle
recut la visite de Lorenzo Picconi qui venait lui apprendre que les
choses avaient change d'aspect et qu'on esperait maintenant obtenir ce
qu'elle avait demande.

A peine Lorenzo etait-il sorti qu'on lui monta une depeche
telegraphique.

Elle etait de l'abbe Guillemittes et ne contenait que six mots; mais
quels mots!

"Tout va bien; voyez notre ami."

Bien que cette depeche fut encourageante, madame Pretavoine ne voulut
pourtant pas voir l'eveque de Nyda, comme le lui conseillait le nouvel
eveque de Conde.

Il lui paraissait plus sage d'attendre.

Elle n'attendit pas longtemps.

Le lendemain Baldassare lui apporta une lettre de Mgr de la Hotoie.

"Je suis invite a vous conduire demain au Vatican, j'aurai l'honneur de
vous attendre a midi; veuillez revetir la toilette d'etiquette pour les
audiences."

Elle voulut que Baldassare emportat un souvenir pour "cette chere petite
Cecilia"; cependant dans son trouble, de joie, elle eut la force de se
renfermer dans une generosite temperee par la reflexion: elle allait
bientot quitter Rome; il n'y avait plus necessite a gaspiller l'argent;
elle n'en avait que trop depense.

Bien entendu elle avait fait revenir Aurelien de Naples, et quoiqu'il
ne put l'aider a rien, elle voulait qu'il fut la pour jouir du triomphe
qu'elle lui avait menage.

Quand elle partit pour se rendre chez l'eveque de Nyda, elle l'envoya au
Vatican.

--Informez-vous dans quelle salle je serai recue et tenez-vous a la
sortie de cette salle afin que je puisse vous dire tout de suite ce qui
se sera passe.

Quand Mgr de la Hotoie la vit entrer a midi moins cinq minutes, il
l'accabla de compliments.

--Mes felicitations, chere madame; ce n'est pas une action d'eclat,
c'est un coup de maitre. Toutes les difficultes sont aplanies.
Vous n'avez plus que des amis; on ne parle que de vous; Mgr le
cardinal-vicaire est vivement touche de vos charites et monseigneur (il
nomma le personnage que Lorenzo Picconi avait mis en action) fait votre
eloge et celui de votre fils avec un feu d'autant plus flatteur pour
vous qu'il ne vous connait pas personnellement; il me disait encore
hier: "C'est un plaisir rare et delicat de pouvoir servir une personne
meritante qu'on ne connait pas et qu'on n'a jamais vue"; et je sais de
source certaine que Son Eminence n'a rien neglige pour que vous obteniez
la grace que vous sollicitez; il faudra l'en remercier.

--Je ne veux devoir qu'a vous, monseigneur, qu'a vous seul.

L'eveque de Nyda avait de la finesse, il comprit ce mot normand, qui
voulait dire: Je m'acquitterai envers ceux qui m'ont servi, mais a vous,
le peu que je dois, je le devrai toujours.

--Vous voyez, dit-il, que le vrai merite est toujours recompense.

C'etait la une parole bien mondaine pour un eveque; madame Pretavoine le
corrigea:

--Je vois que les prieres de ceux qui mettent leur espoir en Dieu sont
toujours exaucees, dit-elle, lorsqu'elles ont pour elles l'intercession
d'un saint.

Mgr de la Hotoie ne repondit que par un discret sourire, mais tout bas
il se dit que cette brave dame etait vraiment superieure a ce qu'il
avait cru en ces derniers temps: elle avait du sens et de l'esprit;
tant il vrai qu'il n'y a pas de gens fins devant une flatterie, si bete
qu'elle soit.

Il se montra plein de deference pour elle en montant le doux escalier de
marbre qui conduit a la salle Mathilde, et les gardes devant lesquels
ils passerent purent croire que c'etait une grande dame, peut-etre meme
une princesse, que ce monsignore accompagnait.

Arrives dans la salle d'audience, il ne la quitta point, restant pres
d'elle jusqu'au moment ou Sa Saintete parut.

Quand au bout de vingt-cinq minutes madame Pretavoine sortit de cette
audience, elle etait reellement transfiguree; elle n'avait jamais ete
belle, meme a vingt ans; elle l'etait en ce moment.

Aurelien l'attendait comme elle lui avait recommande, elle se jeta dans
ses bras, tremblante, eperdue.

--Eh bien? murmura-t-il, ne pouvant contenir son impatience.

Elle l'embrassa de nouveau, et pendant qu'elle le tenait ainsi, elle lui
dit vivement, a voix basse, dans l'oreille:

--Comte, camerier de cape et d'epee, chevalier de l'ordre de
Saint-Sylvestre.

Quelle joie! Quel triomphe! quand ils purent s'entretenir librement.

Mais madame Pretavoine ne s'endormit pas dans son ivresse.

--A quelle heure part ce soir le train pour la France? demanda-t-elle.

--A dix heures trente-cinq minutes.

--Alors cela me donne neuf heures.

--Eh quoi! voulez vous donc partir?

--Assurement, ce soir meme: nous n'avons pas de temps a perdre, nous
n'en avons deja que trop perdu; il faut que je rentre a Conde pour voir
ce qui s'y passe, surtout ce qui se passe a la Rouvraye. Maintenant il
s'agit de reussir aupres du vieux comte de la Roche-Odon, comme nous
venons de reussir aupres du Saint-pere; heureusement l'abbe Guillemittes
est eveque de Conde, et il nous servira. Pour vous, bien entendu vous
restez a Rome. Le pelerinage de notre diocese arrivera dans dix jours;
il faut que vous soyez ici pour qu'on vous voie dans votre gloire;
c'est la place que vous occuperez dans la maison du Saint-Pere qui
vous imposera comme candidat politique dans les elections prochaines.
Maintenant, mon cher enfant, votre fortune est faite, vous n'avez plus
qu'a marcher seul.

--Et vous ne voulez pas rester pres de moi?

--J'ai ete a la peine, il n'est pas necessaire que je sois a l'honneur;
et puis pour vous, dans votre interet, il vaut mieux que vous paraissiez
seul; je n'ai que trop agi jusqu'a ce jour; desormais il sera bon que
vous agissiez vous-meme, il faut qu'on prenne confiance en vous, et pour
cela je dois m'effacer.

Neuf heures pour tout ce que madame Pretavoine avait a faire, c'etait
peu: prendre conge des personnes chez lesquelles elle avait ete recue;
faire ses adieux a Mgr de la Hotoie; porter un dernier cadeau a
Baldassare et a Cecilia; regler avec Lorenzo Picconi les honoraires du
service rendu par lui et ses protecteurs; enfin se presenter chez madame
de la Roche-Odon, pour toute autre que pour elle, il y avait de quoi
employer plusieurs journees. Mais madame Pretavoine connaissait l'art
d'economiser les mouvements et les paroles inutiles; a cinq heures du
soir il ne lui restait plus a faire que la visite a la vicomtesse de la
Roche-Odon: il est vrai que ce n'etait pas la partie la plus agreable et
la plus facile de sa tache.

Elle n'avait revu la vicomtesse qu'une fois depuis la remise du
consentement au mariage, et cette entrevue dans laquelle madame la
Roche-Odon avait accueilli Aurelien comme un futur gendre, avait ete
plus que froide.

Devant cette grande dame, madame Pretavoine n'avait jamais ete a son
aise, et une seule fois, ayant aux mains le faux de Michel, elle l'avait
dominee; mais chose bizarre, puisqu'elle possedait toujours cette arme,
c'etait la vicomtesse maintenant qui la dominait: elle avait notamment
une maniere de la regarder de haut en relevant la tete qui la troublait
et soulevait en elle comme un sentiment de malaise, et cependant, si
une de ces deux femmes devait rougir devant l'autre, madame Pretavoine
croyait bien sincerement que c'etait madame de la Roche-Odon et non
elle-meme.

Cette seconde entrevue ne fut pas plus expansive que ne l'avait ete la
premiere; au recit que fit madame Pretavoine des insignes faveurs que
daignait leur accorder le Saint-Pere, madame de la Roche-Odon repondit
seulement par quelques signes de tete et, quand ce recit fut termine,
par un mot de felicitation adresse a Aurelien; encore ce mot fut-il une
blessure:

--Cette recompense etait bien due aux vertus de madame votre mere,
dit-elle; ce sont elles que Sa Saintete a voulu anoblir.

Heureusement Michel, qui etait la, intervint pour sauver la situation:
il n'avait pas garde rancune a madame Pretavoine, lui, et meme il
trouvait que c'etait bien joue. Au point ou en etaient les choses
maintenant, le prompt mariage de sa soeur lui paraissait une bonne
affaire, et puisque "l'imbecile de Pretavoine" se presentait, autant lui
qu'un autre; il y avait de la ressource en lui, et quand il serait un
beau-frere pour de bon, on pourrait en tirer quelque chose.

--Ne m'invitez-vous pas a aller en deplacement de sport chez vous, ma
chere madame Pretavoine? dit-il gaiment. Je serai bien aise de voir
vos courses. On dit que le saut de votre riviere est curieux pour les
chevaux qui courent mieux qu'ils ne sautent.

--Ne serez-vous pas chez votre soeur, chez vous, mon prince?

--C'est entendu. D'ailleurs, je commence a en avoir assez de Rome, ca
pue la ruine.

A neuf heures et demie, madame Pretavoine se separa des soeurs Bonnefoy
en les embrassant, et, a la porte, sous la madone, elle embrassa aussi
la soeur Sainte-Julienne, qui pleurait, la pauvre fille, desolee de ne
pas pouvoir la conduire jusqu'au chemin de fer, mais madame Pretavoine
avait voulu etre seule avec son fils.

Lorsqu'ils furent ensemble dans la voiture qui les conduisait a la gare,
elle ne dit rien cependant, et elle resta a le regarder, perdue dans une
muette admiration. Tout a coup elle lui prit la main, et, comme si elle
suivait sa pensee interieure:

--Comte! monsieur le comte! s'ecria-t-elle.




L'episode qui suit _Comte du Pape_ et termine les _Batailles du Mariage_
a pour titre: _Marie par les Pretres_.





End of the Project Gutenberg EBook of Comte du Pape, by Hector Malot

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