Project Gutenberg's Les Pardaillan--Tome 03, La Fausta, by Michel Zvaco

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Title: Les Pardaillan--Tome 03, La Fausta

Author: Michel Zvaco

Release Date: September 6, 2004 [EBook #13383]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Produced by Renald Levesque




MICHEL ZVACO



LES PARDAILLAN

La Fausta



PROLOGUE

DCOR: une nuit de printemps parfume, mystrieuse et pure. Le parvis de
Notre-Dame. La cathdrale accroupie dans l'ombre comme un sphinx et, 
l'autre bout, un seigneurial htel  faade svre. Au balcon gothique,
sous la caresse des clarts astrales, une blanche apparition de charme
et de grce.

Palpitante et radieuse, elle suit des yeux, dans l'obscurit bleutre,
un lgant et fier gentilhomme qui s'loigne.

Cette jeune fille, c'est Lonore, l'unique enfant du baron de Montaigues
qui, depuis la tragique journe de la Saint-Barthlmy o le vieux
huguenot fut supplici,--aveugl des deux yeux!--lui prodigue
d'inpuisables consolations.

Et ce seigneur,  qui elle jette l'adieu passionn de ses baisers, c'est
le fastueux et noble duc Jean de Kervilliers.

Son amant! Lentement,  regret, lorsqu'il a disparu, elle rentre dans
cette chambre o ses rendez-vous nocturnes s'coulent aussi rapides que
les irrelles minutes d'un songe blouissant et o, il y a une heure,
ici mme, suspendue au cou de Jean, elle a murmur le plus mouvant et
le plus redoutable des aveux... Elle va tre mre!

Comme elle a trembl alors! car pour le baron de Montaigues, ce pre
qu'elle adore, quelle agonie de honte!

A son premier mot, Kervilliers est devenu livide de bonheur sans
doute; car il l'a enlace d'une plus ardente treinte et a balbuti de
formelles assurances; le vieillard ne saura pas. La faute rpare 
temps sera ignore de tous. Demain, lui, Jean, parlera! Demain, elle
sera sa fiance! Dans peu de jours sa femme!

Tout  coup, un fracas retentit! Une vitre du balcon a saut, une pierre
enveloppe d'un papier roule sur le tapis!

Lonore demeure d'abord immobile de stupeur et d'effroi...

Ce papier alors, la fascine et l'attire. Un billet? Elle se baisse, le
saisit, hsite et... elle le dplie C'en est fait d'un trait elle l'a
parcouru! Alors elle plit.

Son coeur se serre, une plainte d'infinie dtresse expire sur ses
lvres. Qu'a-t-elle lu?... Voici:

_Monseigneur l'vque prince Farnse, qui demain clbrera la Pque
dans Notre-Dame, est le seul qui puisse vous dire pourquoi Jean, duc de
Kervilliers, ne vous pousera jamais... jamais!_

Qui a jet la pierre? Un jaloux d'amour? Un ennemi de race? Qu'importe!
Et pendant que cet tre, quel qu'il soit, coute et regarde, pendant que
la fille de Montaigues se dbat, aux prises avec le dsespoir le duc
de Kervilliers rentre chez lui, tombe  genoux devant un portrait de
Lonore et sanglote:

Qu'a-t-elle dit? qu'elle va tre mre? J'ai bien entendu?... Perdue!
oh! perdue!... Et moi! Ah! misrable! pourquoi n'ai-je pas fui
quand cette passion m'a mordu au coeur? Que faire?... Fuir! Fuir
honteusement...


Au coup de la grand-messe de ce dimanche de Pques 1573, Lonore entre
dans cette cathdrale dont, fille de huguenots, elle n'a jamais franchi
le seuil.

Ce sont des heures d'inoubliables tortures qu'elle vient de vivre. Mille
suppositions affolantes ont travers son esprit. Jean est-il mari  une
autre? L'vque va lui rpondre!

Dans l'glise, elle s'arrte, dfaillante, consciente  peine de ce
qu'elle fait. L-bas, tout au fond, dans la splendeur des cierges,
couvert d'or, le prince Farnse, lgat du pape, entonn le _Kyrie_.

Lonore se met en marche. Par de lents efforts, elle se fraie un
passage. Mais, quand enfin elle atteint le choeur, elle est sans
forces. Dix pas, au plus, la sparent du prince-vque. Tourn vers
le tabernacle, il officie, en des poses empreintes d'une solennelle
dignit.

Et, maintenant, Lonore a peur. L'approche de l'horrible ralit
l'pouvante. Elle se raccroche  son rve d'amour, elle veut garder une
illusion quelques minutes encore... Soudain la sonnette rsonne pour
l'lvation!

Mgr Farnse a saisi l'ostensoir, et, flamboyant de sa majest, il se
retourne... Une terrible secousse branle Lonore des pieds  la tte.
Cet vque!... Cette flamme des yeux!... Cette clatante beaut!... Elle
les connat!...

Cet vque!... Non! l'hallucination est par trop insense! Il faut
qu'elle s'assure, qu'elle voie de prs! Hagarde, rapide, elle franchit
la grille, s'lance... et alors!... Pantelante, elle monte les degrs
de l'autel! Ses deux mains convulsives s'abattent sur les paules de
l'vque foudroy, et un lamentable cri dchire le silence:

Puissances du Ciel! Jean! mon amant! C'est toi!

Et Lonore inanime tombe en travers des marches, aux pieds de l'vque
ptrifi, blanc comme un marbre.

Une tempte de rumeurs se dchane. Sacrilge! On accourt. On se
prcipite sur Lonore, on la saisit.

Et, tandis qu'on l'entrane, qu'on l'emporte, qu'on la jette au fond
d'un cachot, le prince Farnse, duc de Kervilliers, l'vque, l'amant,
rugit dans sa conscience:

Damn! Maudit! Je suis maudit!


Sur la place de Grve, dans la brumeuse matine de novembre, un flot
humain houle et roule autour d'un chafaudage de poutres grossires.
Contre le poteau central est assis un gant silencieux: c'est matre
Claude... le bourreau! Ce sinistre squelette de madriers, c'est le
gibet! Et ce peuple accouru des quatre horizons de Paris est l pour
voir mourir Lonore, condamne pour mensonge diabolique et calomnie
hrsiarque envers l'vque.

Le jour mme o Lonore a t arrte dans Notre-Dame, le baron de
Montaigues, son pre, s'est tu d'un coup de dague au coeur. Quant 
l'accuse,  toutes les questions elle a rpondu par des regards sans
vie.

Neuf heures sonnent. Le glas tinte. On entend le _De Profundis_: c'est
le cortge.

Les moines, les confrries, les pnitents qui psalmodient, le
mdecin-jur, les gens du guet, le grand prvt...

Puis, soutenue par deux prtres, les cheveux pars, les pieds nus, la
tte renverse sur l'paule, c'est Lonore!

Et, derrire elle, entour d'inquisiteurs qui le surveillent, morne,
vieilli, dcompos, marchant tout veill dans un rve funbre lui!
l'amant!... Ordre implacable venu du Saint-Office de Rome: il faut que
sa prsence et son indiffrence prouvent au monde que l'hrtique a
menti en accusant un vque au pied mme du trne de Dieu!

Soudain, tout s'immobilise dans un effrayant silence: le grand prvt
fait le signe fatal!

Le bourreau s'avance. Sa large main tombe sur l'paule nue de la
condamne. L'instant est atroce...

A cette suprme seconde, Lonore a un spasme qui l'arrache  la
monstrueuse treinte... Et, coup sur coup, deux clameurs brves,
stridentes, font explosion sur ses lvres crispes!...

Cette femme qui va mourir, l, sous la corde qui se balance, elle se
dbat dans les douleurs de l'enfantement!

Le bourreau recule! Le mdecin-jur s'lance, tandis qu'une rafale de
frmissements balaie la Grve! Et, lorsqu'il se relve enfin, le peuple,
aux cts de Lonore prostre, inerte, vanouie, aperoit un tout petit
tre qui vagit...

Une fille! c'est une fille! crie une femme.

La foule, tout autour de cette nouvelle-ne si faible, si seule, demeure
un instant pantelante. Puis, brusquement, la piti dborde, clate et
gronde. On supplie, on menace, on crie grce et misricorde pour la
mre! Le grand prvt hsite... puis, convaincu par l'immense compassion
du peuple, il jette un ordre: la condamne a vie sauve. Lonore, sans
connaissance, est emporte sur une civire, et l'enfant...



L'enfant demeure! La condamne n'a pas le droit de nourrir sa fille en
prison! L'innocente crature est abandonne  la merci publique: une
heure durant, elle sera expose o elle est ne: sous le gibet! Pauvre
toute-petite qui attend qu'on lui fasse la charit d'une mre.

Et Farnse! Jean de Kervilliers! Le pre. Il est l, haletant, la sueur
aux cheveux, dvorant des yeux cette chair de sa chair, courb, enchan
par l'effroyable obissance  d'effroyables ordres suprieurs. Il veut
prendre son enfant, l'emporter... il ne doit pas! Il ne peut pas! Quoi!
la mre a t gracie... et sa fille va donc mourir l! Non! oh! non...
car voici quelqu'un, enfin!... quelqu'un qui s'approche d'elle, se
penche, se baisse avec un sourire tout mouill de pleurs... Et. avec
des prcautions dlicates et tendres, ce quelqu'un enveloppe la frle
abandonne dans un pan de son manteau. Puis, tandis que l'vque bris,
contenu par les inquisiteurs, clate en sanglots et tend les bras,
l'homme lentement s'en va... emportant la fille du prince Farnse...

Et cet homme... c'est le bourreau!...


I

VIOLETTA

Le matin du 12 mai 1588, six gentilshommes montaient  fond de train
les hauteurs de Chaillot. Sur le sommet, leur chef s'arrta. Ple de
dsespoir, il se retourna vers Paris qu'il contempla longuement.

Un rauque sanglot dchira sa gorge. Il se raidit, et hurla ces paroles
qu'emporta le souffle du vent:

Ville ingrate! Ville dloyale! Toi que j'ai aime plus que ma propre
femme! Tremble, car je ne rentrerai dans tes murs que par la brche!

A cet instant, deux cavaliers apparurent: l'un paraissant avoir dpass
la trentaine, admirable de vigueur, avec une de ces, physionomies
audacieuses et railleuses, glaciales et gniales, qui laissent
d'ineffaables impressions; l'autre dix-huit ans, svelte, gracieux,
merveilleux de beaut.

Les cinq fidles qui entouraient le fugitif, voyant s'arrter ces deux
inconnus, cherchrent  l'entraner. Mais lui, levant les bras au ciel,
cria:

--Maldiction sur moi! Tout m'abandonne. Oh! qui donc  prsent voudra
me prendre en piti?

--Moi! rpondit une voix sonore.

Le fugitif vit le plus jeune des deux trangers qui s'avanait... Alors
une terreur subite s'empara de lui:

--Toi! Toi! Charles! Mon frre, es-tu donc sorti du tombeau pour
m'accabler?

--Vous vous trompez, rpondit l'inconnu. Je ne suis pas celui qu'voque
votre remords, je ne suis pas Charles IX. Je suis son fils. Je suis
Charles, duc d'Angoulme.

--Ah! gronda le fugitif, c'est toi l'enfant de Marie Touchet et de
Charles! C'est toi le btard d'Angoulme! Que viens-tu demander  Henri
III, roi de France?

--Je vais vous le dire. J'ai quitt Orlans pour vous parler en face!
Il y a huit jours, Sire, j'ai atteint ma majorit. Ce jour-l, ma mre
m'a conduit dans sa chambre et a dcouvert un portrait que j'avais
toujours vu voil d'un crpe: j'ai reconnu Charles IX. Alors ma mre
s'est agenouille. Elle m'a racont comment tait mort l'homme qu'elle
avait ador. J'ai su l'effroyable agonie de mon pre! Et je suis parti
pour dire au duc de Guise: Tratre et rebelle, qu'as-tu fait de ton roi?
Je suis parti pour crier  Catherine de Mdicis: Mre infme! mre sans
entrailles, qu'as-tu fait de ton fils? Je suis parti pour trouver Henri
de Valois, roi de France, et lui crier: Qu'as-tu fait de ton frre?...

A cette dernire apostrophe, le roi, d'une violente saccade, fit reculer
son cheval; puis il s'affaissa sur lui-mme, secou d'un tremblement
mortel.

Une clameur alors clata parmi les cinq gentilshommes. En mme temps,
ils dgainrent... A cet instant, le compagnon du duc d'Angoulme bondit
au milieu du groupe furieux, tira une longue rapire et, trs calme:

--Messieurs, dit-il, ceci est une affaire intime. Laissez l'oncle et le
neveu s'expliquer, ou bien je croirai que vous tes de la famille. Et,
dans ce cas, je serai forc de croire que j'en suis aussi, moi!

Les pes allaient s'entrechoquer, lorsque le roi fit un signe
imprieux. Les gentilshommes s'arrtrent:

--On se retrouvera!... si toutefois monsieur ne cache pas son nom!
grondrent-ils.

--Messieurs, dit froidement l'tranger, je m'appelle le chevalier de
Pardaillan!

Le chevalier ne parut pas avoir remarqu le prodigieux effet produit par
son nom. Il se retira  l'cart, comme si cette scne violente et cess
de l'intresser. Il se mit  examiner une troupe de cavalerie qui,
sortant de Paris, s'approchait de Chaillot, sans trop de hte,
d'ailleurs.

Le duc d'Angoulme n'avait pas boug. Sombre comme une figure de
remords, Henri III se tourna vers lui.

--Jeune homme, dit-il, il manquait  mon malheur de vous rencontrer sur
le chemin de l'exil. Priez le Ciel qu'au jour o je remonterai sur mon
trne je puisse oublier que vous avez insult  ma misre!

--Ce jour-l, vous me verrez me dresser sur les marches de ce trne! Je
vous arracherai votre manteau royal! Jusque-l, je ne puis vous har;
vous n'avez droit qu' ma piti! Paris vous chasse; vous n'tes plus
qu'un fantme de roi que hante le fantme d'une victime. Allez donc,
Sire! car voici qu'on se met  votre poursuite... Regardez!... Jusqu'
ce que vous soyez redevenu roi de France, le fils de Charles IX vous
fait grce!

Henri III, blme de rage, voulut balbutier quelques mots qui se
perdirent dans un sanglot. Mais ses fidles, apercevant le gros des
cavaliers qui sortait de Paris, saisirent son cheval et l'entranrent.

Charles d'Angoulme demeura songeur, les yeux fixs sur Paris. Que se
passait-il dans cette me? Pourquoi ce jeune homme ne suivait-il pas
d'un dernier regard de haine le roi  qui il venait de jeter de tels
dfis?

Peu  peu, par degr, les derniers reflets de sentiments violents qui
venaient de l'agiter s'teignirent sur son visage qui s'claira alors
d'un sourire trs doux.

D'une voix d'extase, il murmura:

Paris!... Oui, je viens y chercher la vengeance... mais je viens y
chercher aussi l'amour!... Paris! C'est l que je vais te retrouver,
chre inconnue qui emporta mon me. Violetta... douce violette d'amour.

A ce moment, le chevalier de Pardaillan s'approcha de lui et e toucha 
l'paule. D'un geste large, il enveloppa Paris. Et, regardant le fils de
Charles IX dans les yeux:

--Un trne  prendre, monseigneur!... pronona-t-il.

Charles d'Angoulme eut le tressaillement du rveur qu'on arrache au
plus doux songe; et il balbutia:

--Pardaillan! Pardaillan! que dites-vous?

--Je dis simplement qu'Henri de Valois n'est plus roi de France,
qu'Henri de Guise n'est encore que roi de Paris, qu'Henri de Navarre
jette par ici son regard de faucon qui cherche une proie, je dis que
cela fait trois hommes pour la mme couronne... et que, cette couronne,
il serait beau qu'elle puisse me servir en la posant sur votre tte, 
payer ma dette de reconnaissance  votre mre!

A ces mots, Pardaillan se lana sur un sentier qui courait autour de
Paris et traversait les hameaux du Roule et de Monceaux pour aboutir au
village de Montmartre.

Violetta! murmura le jeune homme, que n'ai-je, en effet un trne 
t'offrir!...

Et palpant bloui de ce qu'il entrevoyait ds lors, Charles d'Angoulme
se jeta  la suite de son compagnon au moment o le gros des cavaliers
qui taient sortis de Paris montait les pentes de Chaillot. Celui qui
marchait en tte de ces poursuivants tait un homme de trente-huit ans,
magnifique de costume et de taille, beau de visage, hautain de geste,
sombre de physionomie, le front balafre par l'entaille d'une ancienne
blessure: c'tait Henri de Lorraine duc de Guise.

--Messieurs, dit-il en s'arrtant, le roi est dj loin. Il nous faut
renoncer  l'espoir de le ramener  ses sujets...

--Dites un mot, fit un gentilhomme prs de lui, donnez-moi dix bons
chevaux, et je le ramne vif... ou mort!

--Maurevert, es-tu fou? dit le duc sur le mme ton. Laissons fuir! Hol,
quelle est cette figure d'enfer?

A ce moment, en effet, dbouchait sur la hauteur une longue et lourde
voiture  demi dtraque, poussireuse, trane par un squelette de
cheval...

Et, prs de la bte poussive, marchait d'un pas de spectre une
bohmienne masque de rouge, portant avec une trange noblesse
son costume bariol sur lequel retombaient ses cheveux d'un blond
magnifique.

--Qui es-tu? demanda le duc de Guise en poussant vers elle son cheval.

La bohmienne s'arrta. Mais elle ne dit pas un mot.

--Par le Ciel! s'cria le duc, je crois que cette gitane se moque...

Il n'acheva pas:  cette seconde, de l'intrieur de cette chose
innommable qu'tait la voiture, s'chappait une mlodie: une voix d'une
incomparable puret chantait doucement. Le duc de Guise, soudain pli,
frmissant, coutait  demi pench, sous le charme:

--Oh! cette voix! C'est la sienne! C'est elle!...

Un homme,  cet instant, s'lana de la voiture et se courba en une pose
de respect exorbitant et ironique.

--Le bohmien Belgodre! murmura Henri de Guise.

Et cherchant  cacher la violente motion qui l'treignait:

--Dis-moi, bohme: quelle est cette femme masque, plus silencieuse que
la nuit, plus mystrieuse que la tombe?...

--Excusez-la, monseigneur! C'est Sazuma, une pauvre folle que j'ai
recueillie un jour quelle sortait de prison; sa folie, c'est d'avoir
le visage toujours couvert, afin, dit-elle, qu'on ne puisse voir sa
honte... quant  moi, d'o je viens, monseigneur? Du bout du monde! O
je vais? A Paris, centre du monde! Qui je suis? Belgodre, premier et
dernier du nom bateleur, jongleur, avaleur de sabre et bon  tout mtier
Vous faut-il le spectacle?

--Il suffit, bohme!... Dis-moi, n'tais-tu pas  Orlans il v a trois
mois?

--J'y tais, monseigneur! fit Belgodre qui dissimula un sourire. J'y
tais avec toute ma troupe y compris la merveille des merveilles, la
chanteuse Violetta qui charme jusqu'aux princes! Monseigneur va la voir!
Violetta! Violetta mia! Ah! la voila.

Une jeune fille de quinze ans apparut, toute tremblante, sur le devant
de la voiture:

--Me voici, matre... me voici!...

Un murmure d'admiration parcourut les cinquante cavaliers. Le duc
demeura bloui.

Oui, c'est elle! fit-il en lui-mme. J'prouve le mme trouble que
lorsque je la vis pour la premire fois. Par les saints! Qu'ai-je donc 
m'mouvoir ainsi!... Cette fille de bohme sera  moi, je le veux!

Ah! C'est que cette fille de bohme tait vraiment une merveille.

Voyant ces trangers qui fixaient sur elle des yeux tincelants, elle
baissa la tte. Alors son regard rencontra celui du duc de Guise, et
un geste de terreur lui chappa. Elle se recula, s'effaa derrire les
rideaux de cuir et courut  une femme qui, tendue sur un matelas, la
tte prs d'une petite fentre ouverte au ras du plancher, livide comme
une mourante, respirait pniblement.

--Mre! Mre! murmura Violetta, l'homme d'Orlans! Il est l! Oh! j'ai
peur! Le malheur rde autour de moi!

Et ce mot de mre semblait inexact, de cette fille exquise  cette femme
aux traits communs quoique pleins de bont,  peine affins par la
phtisie.

--Pauvre enfant! rla-t-elle... bientt... je n'y serai plus... Puisse
le Ciel... te faire rencontrer... un sauveur... Espre, Violetta... ce
jeune homme... qui n'osa jamais t'adresser la parole... je crois avoir
lu dans son me... il t'aime!...

--Violetta! Violetta! hurlait le bohmien. Attends! je vais te
chercher...

--Laisse cette enfant tranquille, ordonna le duc de Guise en se baissant
vers Belgodre. Et coute-moi. Prends cette bourse, elle contient
dix ducats d'or. Dix bourses pareilles, tu entends, si tu excutes
fidlement tout ce que quelqu'un viendra te dire de ma part.

Belgodre s'inclina jusqu' terre. Quand il se releva, il vit le duc
qui, s'tant mis  la tte de ses cavaliers, reprenait au grand trot le
chemin de Paris... Alors, il se redressa de toute sa hauteur, jeta un
coup d'oeil oblique sur la voiture o avait disparu Violetta, et gronda:

Je tiens ma vengeance!



II

LA PLACE DE GRVE

Au fond d'une vaste salle aux majestueuses tentures, aux meubles
solennels, dans l'ombre d'un dais de soie broche d'or, immobile en un
fauteuil d'bne prcieusement sculpt, se tenait une femme. Un tre
de beaut prodigieuse, blouissante et fatale: peut-tre une sainte
extatique, ou peut-tre une tincelante magicienne, ou peut-tre une
somptueuse courtisane orientale.

Un homme entra: opulent et svre costume de cavalier tout en velours
noir, figure livide, ptrifie lentement par une douleur qui ne pardonne
jamais. 11 s'arrta devant la splendide inconnue et flchit le genou.

Elle ne parut pas tonne de cet hommage royal ou religieux et tendit le
bras vers une large fentre ouverte. Le gentilhomme se redressa.

L'inconnue, alors, parla. Et aucune pithte ne pourrait traduire la
force de sa voix.

--Cardinal, dit-elle, je viens de vous donner un ordre.

Le cavalier frissonna; et, humblement, comme s'il n'y et rien eu dans
ces paroles d'exorbitant, de stupfiant, de fabuleux, cet homme  cette
femme rpondit:

--J'obis  Votre Saintet...

--Cardinal, reprit-elle sans un tressaillement, vous venez de prononcer
un mot terrible. N'oubliez pas que si, dans Rome, je suis celle que
vous dites, l'hritire de la souverainet pontificale de Jeanne, la
chevalire de la grande tradition, ici, dans Paris, je ne suis que la
descendante de Lucrce Borgia: la princesse Fausta!...

Le gentilhomme  qui elle donnait le titre de cardinal, bien qu'il ne
portt pas l'habit religieux et fut arm d'une pe, cet homme qui
pourtant semblait cuirass par l'orgueil des vieilles races, se courba
dans une attitude d'obissance; puis, avec dsespoir, il marcha  la
fentre, et, glac par une secrte horreur, s'y appuya, domina la
place...

C'tait le lendemain de la journe des Barricades. Et Paris, qui
venait de chasser son roi, Paris tout hriss, Paris fumant encore des
arquebusades de la veille, ftait la violette et la rose; car, de tout
temps, Paris adora l'meute et les fleurs, grondement et sourire de sa
rue. Ensoleille, bruyante, la Grve, en cette radieuse matine du grand
march annuel de mai, prsentait un indescriptible mouvement de lignes
et de couleurs, fouillis de promeneuses en atours, de mendiants en
guenilles.

Sans doute le cardinal, qui planait sur cette ferie de joie, tait
descendu dans les tnbres de son pass, voquant quelques souvenirs
effrayants, car il haletait. Mais sous ses yeux, soudain, aux deux
extrmits de la place, un double mouvement de foule le fit tressaillir.

Sur sa droite, c'tait une fantastique guimbarde que l'imagination
surmene d'une Callot et donne pour carrosse  ses quipes de
sacripants: le vhicule de Belgodre qui, au pas branlant de sa
haridelle fourbue, faisait son entre sur la Grve. Sur sa gauche,
c'tait un groupe de jeunes seigneurs cuirasss de buffle, l'pe de
guerre aux flancs. Et, au milieu d'eux, les dpassant de la tte,
plus magnifique et plus sombre encore que la veille sur le plateau de
Chaillot, pensif et formidable, le Balafr, le duc Henri de Guise, le
roi de Paris!

Le redoutable capitaine semblait ne rien voir autour de lui, ni ce
respect ml de terreur qui courbait les ttes sur son passage, ni
l'angoisse de cette multitude. Il ne voyait que la bohmienne Sazuma
qui, une main sur la bride du cheval, s'avanait, lentement, nigme
vivante; et, prs d'elle. Belgodre qui vocifrait.

Du haut de la fentre, le cardinal avait vu Guise marchant vers
Belgodre. Sans quitter son poste, il se tourna alors vers le fauteuil
d'bne, et dit:

--Ils sont venus!...

La mystrieuse inconnue qui s'appelait princesse Fausta se leva et, d'un
pas de desse, s'approcha:

--Violetta! Violetta! clamait  ce moment Belgodre en apercevant le duc
de Guise qui venait  lui.

L'enfant, pareille  un rayonnement d'aurore, apparut sur le devant de
la charrette, ses longs cheveux blonds pars sur ses paules de neige,
timide, craintive, effarouche.

La princesse Fausta darda un regard o couvait une flamme d'incendie,
sur cette vision de charme intense et pur qu'tait Violetta.

--Henri, murmura-t-elle, Henri de Guise, tu m'appartiens! Tu seras roi
parce que je veux tre reine! Matresse de la France et de l'Italie,
Henri, prisse donc tout ce qui t'empche de m'aimer... moi, moi seule!
Prisse Catherine de Clves, ta femme! Prisse cette Violetta que tu
adores!

Et d'une voix brve, soudain devenue mtallique et dure:

--Cardinal, voici l'heure d'agir... Voyez cet homme sur qui reposent
d'immenses esprances. Croyez-vous qu'il pense  ce trne qu'il touche
grce  nous? Depuis trois mois, depuis qu' Orlans il a vu une pauvre
fille de Bohme dont il porte partout l'image, Guise hsite: il nous
chappe et il est perdu pour nous... si je ne lui arrache du coeur la
racine mme de cette passion!

Le cardinal regarda l'adorable enfant, et murmura:

--Pauvre innocente!

--La piti est un crime souvent, une faiblesse toujours, dit la
princesse Fausta, glaciale. Descendez, cardinal, et faites en sorte que
le bohme Belgodre m'amne cette petite en mon palais de la Cit...

Sans doute, le cardinal savait quelle effroyable sentence cachait cet
ordre, car il baissa la tte, et balbutia:

--Frappez donc, puisque la mort de cette infortune crature est
ncessaire! Mais pargnez-moi l'affreuse besogne de vous la livrer!

--Cardinal, reprit-elle avec une terrible froideur, vous prviendrez
matre Claude.

--Le bourreau! haleta le cardinal. Ne me condamnez pas au hideux
supplice de revoir l'homme qui m'arracha l'me en me volant et en
laissant mourir ma...

--Silence, cardinal Farnse!...

Il y eut cette fois un tel grondement de tonnerre dans l'accent de la
princesse que l'homme chancela, haletant, bloui, dompt. Alors, calme,
soudainement paisible:

--Ce sera pour ce soir dix heures. Allez, cardinal. Agissez. Et faites
tenir cette lettre au duc de Guise.

Le gentilhomme saisit le pli, puis, plus morne encore, il sortit et
descendit en rlant au fond de son coeur:

--Ah! la maldiction pse sur moi, toujours!...

Sur la Grve,  travers la foule qui formait cercle, le visage redevenu
rigide, il marcha vers Belgodre, Sur l'avant de la voiture attendait
Violetta, tremblante. A ce moment, le duc de Guise se penchait vers le
sacripant et murmurait:

--Tout  l'heure, un gentilhomme t'apportera mes ordres. Excute-les, si
tu ne veux avoir les os rompus!

--Je suis prt, monseigneur. Ordonnez!

--Alors,  toi les ducats...  moi la fille!... Et maintenant fais-la
chanter afin que ma prsence ait ici un prtexte.

--A l'instant mme, Violetta! Violetta!

La jeune fille tressaillit, arrache  un rve d'extase. Au loin, du
fond de la place, un jeune seigneur s'avanait, les yeux fixs sur elle.
Leur double regard se cherchait, se croisait. Et ce gentilhomme, tout
radieux, de sa jeunesse et de son amour, c'tait le fils du roi Charles
IX, le duc d'Angoulme!

--Violetta! vocifra Belgodre.

Un cri terrible l'interrompit... Un cri d'agonie ou d'pouvant, qui
jaillissait de la roulotte.

--Ma mre! ma mre se meurt!

L'agonisante, celle que Violetta appelait sa mre, les mains crispes,
tenait son visage coll  la petite fentre, comme fascine par une
effroyable apparition...

--Ma mre! ma mre! sanglota Violetta.

--Messeigneurs! criait dehors Belgodre, un instant de patience, et je
vous ramne la chanteuse. En attendant, la clbre Sazuma va vous dire
la bonne aventure!

Sazuma demeurait immobile. Ses yeux flamboyants, du masque rouge, se
rivaient sur le cardinal Farnse...

Le cardinal avait vu cette femme... Et tous les deux se regardaient.

La femme agonisante tourna vers Violetta, que Belgodre injuriait, un
visage empreint d'une immense piti:

--Violetta, je vais mourir. Il faut que tu saches... Je ne suis pas ta
mre...

--Oh! sanglota la jeune fille perdue, c'est un affreux vertige qui vous
saisit. Revenez  vous, mre!

--Je ne suis pas ta mre!... Et ton pre, Violetta, tu crois que ce fut
matre Claude? Eh bien, matre Claude n'est pas ton pre!... Ta mre, je
ne sais o elle est... Mais ton pre. Violetta?... ton pre!... veux-tu
le connatre?... Veux-tu le voir?... Eh bien... tiens.... regarde!...

Dans une effrayante convulsion, la mourante essaya de dsigner l'homme
sur qui elle dardait son regard...

--Saints et anges! balbutia Violetta perdue, prenez piti de ma mre!

A cet instant, une sauvage imprcation clata sur cette scne poignante,
et Belgodre apparut, ramass sur lui-mme. Il se jeta sur la jeune
fille, l'empoigna par les deux paules, et, d'un geste furieux, la remit
debout.

--Dehors! gronda-t-il. Au travail, la chanteuse!

--Regarde! cria l'agonisante. Et souviens-toi!...

--Enfer! vocifra le bohmien. Voici la Simonne qui s'en mle
maintenant! Attends un peu, toi!

Alors, il se rua sur celle qu'il appelait la Simonne: sur la mourante!
Il la renversa sur la couchette et lui plaqua une de ses formidables
mains sur la bouche, l'autre sur la gorge...

La Simonne se dbattit deux secondes... Soudain, elle eut un bref soupir
et elle se tint immobile, tandis que son bras dcharn, tendu vers la
fentre, semblait montrer encore l'homme dans la foule... L'envoy de
Fausta! Le prince Farnse! L'amant de Lonore de Montaigues!... Le pre
de Violetta!

L'enfant, rudement pousse, tait tombe; elle n'avait rien vu de la
hideuse tragdie. Lorsqu'elle se releva, dj, le sacripant, debout,
sombre, tonn de son crime, grommelait:

--J'ai serr un peu fort, peut-tre! Et puis, je n'ai rien tu, moi! La
mort tait l, qui rdait, je l'ai aide...

Le premier regard de Violetta fut pour la Simonne, blanche comme cire.

--Morte! rla-t-elle. Ma mre est morte!...

--Et moi, je te dis qu'elle dort! ricana Belgodre. Dehors, la
chanteuse, dehors! Au travail.

Violetta s'abattit sur ses genoux et se prit  sangloter:

--O pauvre, pauvre maman Simonne, vous n'tes donc plus! Vous abandonnez
donc votre petite Violetta! Mre, vous ne me prendrez donc plus dans vos
bras?

A ce moment, la bohmienne Sazuma apparut a l'entre de la roulotte et,
sans paratre voir Belgodre, ni Violetta, ni la morte, alla s'asseoir
dans le fond. Alors, un long frisson l'agita, et elle murmura:

--Pourquoi cet homme m'a-t-il regarde?... Pourquoi l'ai-je regard,
moi?... Au fond de quel enfer ai-je dj prouv la brlure de ses yeux
noirs? Oh! dchirer ce voile funbre qui recouvre ma pense!

D'un geste de folie, elle pressa son front  deux mains; et, comme
si son masque lui et pes, elle le dnoua, son visage fut visible!
trange, avec ses traits qui paraissaient ptrifis, ses yeux sans vie
ou brlait seulement la flamme d'un insondable dsespoir, ce visage
gardait une beaut avec on ne savait quoi de tragique, de mystrieux,
d'infiniment doux et d'inconcevable...

Violetta sanglotait doucement, les lvres colles sur la main glace de
celle qu'elle nommait sa mre. Belgodre allait et venait, mchonnait
de sourds jurons, stupfait de sa propre hsitation. Brusquement, il
dcrocha la guitare dont Violetta s'accompagnait d'habitude et grommela:

--En voil assez! Si tu pleures tant, tu ne pourras plus chanter.
Allons, la chanteuse, on t'attend! Des seigneurs, des ducs, des princes:
noble compagnie, bonne rcolte!

Violetta se releva, et, rvolte:

--Chanter! rla-t-elle. Chanter quand ma mre morte est l encore! Oh!
tuez-moi plutt!

--Ecoute bien, la chanteuse! Je ne te tuerai pas... car on t'attend...
des princes, des ducs, te dis-je! Seulement choisis: ou tu vas prendre
ta guitare et faire entendre ta jolie voix, ou je me mets  fouetter...
ta mre!...

En mme temps, le bandit saisit un fouet  chien... Violetta jeta un
cri d'pouvant. Elle jeta autour d'elle un regard de douleur et de
dsespoir... et ce regard s'arrta sur la morte!... La jeune fille
courut  la bohmienne, lui saisit les deux mains, et, d'une voix
trangle:

--Madame! Madame! Dfendez-la, protgez-la, souvenez-vous qu'elle vous
a soigne! Oh! elle ne m'entend pas! allez-vous laisser frapper une
morte?... Ma mre...

--Qui parle ici de mre? dit la bohmienne, hagarde. Est-ce qu'il y a
des mres! Est-ce qu'il y a des enfants!...

--Piti, madame! Cet homme vous coute et vous craint! Un mot! dites un
mot!

--Attention! hurla Belgodre. Dcide-toi!

--Oh! cria Violetta, se tordant les bras, vous n'avez pas de coeur,
bohmienne!

--Pas de coeur! dit sourdement Sazuma. Il est perdu, mon coeur... Il
est rest l-bas... dans l'immense glise... Jeune fille, prends garde 
l'vque voleur de coeurs!...

--Misrable folle! sanglota l'enfant. Tu ne veux rien faire pour
ma mre! Eh bien, coute  ton tour! Moi, la fille, je te maudis!
Entends-tu? Maudite sois-tu! par moi!...

Sazuma clata de rire!... Et, lentement, elle remit son masque rouge
sur son visage... Violetta se tourna vers le bohmien au moment o il
laissait retomber le fouet... Elle bondit... Ce fut elle qui reut le
coup sur ses paules...

--Grce, Belgodre! Je t'obirai... J'irai chanter!...

--A la bonne heure! dit froidement le sacripant, qui tendit la guitare 
l'enfant.

Elle la saisit lentement, d'un mouvement de dsespoir concentr et, le
visage ruisselant de larmes, murmura:

Chanter!... Prs du corps de ma mre!... O ma pauvre maman,
pardonne-moi ce sacrilge... Obir!...

Elle s'inclina rapidement, baisa la morte au front, et s'lana
au-dehors. Belgodre, lui jetant un regard de terrible joie, grina
entre ses dents:

--Va, fille de bourreau! Guise t'attend! Demain, tu seras infme! Nul
autre que moi ne le dira  ton pre!...

Et, alors, il descendit les marches branlantes du petit escalier en
hurlant:

--Messeigneurs, voici la chanteuse! Place, manants! Place  l'illustre
chanteuse Violetta! Et vous, monsieur Picouic! Et vous, monsieur
Croasse! Fainants!

Deux hercules, qui compltaient la troupe de Belgodre, se mirent 
distribuer au menu peuple force horions et bourrades, et, bientt, un
grand cercle se forma, au centre duquel la pauvre crature accordait sa
guitare sur laquelle tombaient des larmes silencieuses.

A deux pas de la petite chanteuse, un groupe de gentilshommes, favoris
de Guise, et, en avant d'eux, le duc, ple, agit, l'oeil riv sur cette
enfant qui le faisait trembler... Sur sa gauche, le prince Farnse,
sombre et muet; prs de la roulotte  laquelle s'appuyait le duc Charles
d'Angoulme, plus tremblant, plus agit peut-tre qu'Henri de Guise...
Et l-haut,  la fentre,  demi cache dans les rideaux, la princesse
Fausta.

Violetta ne voyait rien; son me tait reste prs de la morte; ses yeux
demeuraient baisss sur l'instrument; et ses doigts fins se mirent 
voltiger sur les cordes; une ritournelle d'une grande douceur s'exhala
dans l'air embaum par les ventaires du march aux fleurs. Et sa voix
d'or commena une nave complainte d'amour... mais, ds la premire
strophe, elle s'arrta, brise par un sanglot... Le duc de Guise
s'avana vivement.

--Vous pleurez? demanda-t-il d'une voix altre.

La chanteuse leva sur lui son regard noy de douleur.

--Vous, balbutia-t-elle frissonnante. Laissez-moi!

--Tu pleures, reprit le duc, haletant. Si tu voulais... jamais plus
tu ne pleurerais... car, tu serais la plus fte, la plus choye dans
Paris. Ecoute-moi, gronda-t-il avec plus de menaante ardeur, ne te
recule pas ainsi... Par le Ciel! il faut que tu saches que je t'aime...
il faut...

A ce moment, comme Charles d'Angoulme, livide, la main  la garde de
l'pe, s'avanait en frmissant, une clatante fanfare de trompettes
rsonna sur la place de Grve... Des clameurs furieuses, aussitt,
s'levrent de la multitude qui reflua, tourbillonna...

--Les gardes du roi! Les Suisses de Crillon! A mort!... A l'eau!...

Ces gardes, c'taient ceux qui, la veille, avaient essay d'enlever les
barricades leves par le peuple!...

Le duc de Guise s'lana en poussant une imprcation. Ses gentilshommes
le suivirent, l'pe  demi tire... Le peuple,  la vue de ses ennemis
de la veille, poussait des vocifrations de rage... En un instant, la
place, si paisible et joyeuse, fut remplie de hurlements, bousculades de
bourgeois courant s'armer.

--Aux armes! A mort les suppts d'Hrode!...

--A l'eau, les gardes! A l'eau, Crillon!...

Et ce fut dans ce tumulte de prise d'armes,  cette minute o les
arquebusades allaient peut-tre recommencer, qu'eut lieu la premire
rencontre de Charles d'Angoulme et de Violetta...

En voyant Guise se prcipiter sur Crillon, Charles avait renfonc son
pe et s'tait arrt prs de l'enfant... Ils taient l'un devant
l'autre, tous deux d'un charme intense dans la grande rumeur d'orage qui
se dchanait.

--De grce, dit-il doucement, ne craignez rien... Vous pleuriez...
Est-ce que cet insolent gentilhomme...

--Non! oh! non, dit-elle avec effroi. Je pleurais... voyez-vous... parce
que... ma mre est morte!... Elle est l... toute seule!... Et nul ne se
penche sur ce pauvre corps pour lui faire l'aumne d'une prire...

--Votre mre est l... morte! fit Charles en plissant de piti, comme
il avait pli d'amour. Et vous, pauvre enfant, on vous forait 
chanter!... cela est horrible!...

--Non! non! dit-elle en jetant un regard de terreur sur Belgodre qui
rdait autour d'eux, en grondant. Je chantais... pour acheter des fleurs
 ma mre...

Charles prit une main de Violetta qui,  ce contact, tressaillit... Il
la conduisit  la roulotte, la fit monter et entra lui-mme. Alors, il
aperut le corps de la Simonne tendu sur sa couchette, et il s'inclina,
la tte nue.

--Veillez votre mre, dit-il avec une expression d'immense piti. Et,
quant  son cercueil, c'est moi qui le fleurirai, si vous daignez le
permettre... Violetta leva sur lui un regard perdu de reconnaissance...

--Ce n'est ni le lieu ni l'heure de vous parler, dit alors Charles
d'Angoulme. Mais, ds maintenant, cessez de craindre quoi que ce
soit... Il est impossible que vous demeuriez avec ces bohmiens...
Demain matin, je viendrai parler au matre de cette voiture...

--Qui est tout prt  vous entendre, monseigneur, et  vous rpondre,
dit prs de Charles une voix ironique.

Le jeune duc toisa le sacripant courb devant lui.

--O pourrai-je te parler, mon matre? demanda-t-il.

--Ici prs, monseigneur: rue de la Tissanderie,  l'auberge de
l'Esprance.

--C'est bien. Attends-moi donc ds demain matin.

Charles d'Angoulme jeta un dernier regard sur Violetta, prosterne, le
visage dans les deux mains.

A la vengeance, maintenant! murmura-t-il. O mon pre, regarde ce que va
faire ton fils!

Et il sortit, se dirigeant droit vers le duc de Guise!... Belgodre, les
bras croiss, ricanait:

--Viens demain, oui, je t'attendrai de pied ferme, imbcile!...
Demain!... O sera demain Violetta?

Il haussa les paules et descendit en grognant:

--Il faut pourtant que j'aille prvenir qu'on me dbarrasse du cadavre.
Le plus tt sera le mieux. Aujourd'hui mme, tu seras partie, la
Simonne. Bon voyage!...

Et il allait s'lancer, lorsque au bas des marches il vit se dresser
devant lui un homme vtu de velours noir, dont le visage livide semblait
celui d'un mort.

--C'est toi, demanda-t-il, qui es Belgodre, matre de cette voiture?

--Voil une infernale figure, songea le bohmien qui frmit malgr lui.
Oui, mon gentilhomme, ajouta-t-il tout haut, je suis celui que vous
dites.

--C'est donc toi, reprit-il lentement, qui es le matre de cette jeune
chanteuse... Violetta?

Belgodre. tressaillit, s'inclina plus profondment.

--J'y suis! songea-t-il. C'est le gentilhomme que le duc de Guise devait
m'envoyer pour me transmettre ses dcisions! Ah! ah! je te tiens enfin,
Claude! Tu vas savoir de mes nouvelles! Et des nouvelles de ta fille!

Il se redressa, se drapa, et dit brusquement:

--J'attends ce que vous avez  me communiquer.

--Je te suis envoy par un puissant personnage. Cette enfant... cette
Violetta... dit le gentilhomme sourdement.

--Violetta et moi, nous sommes au service de celui qui vous envoie, dit
Belgodre. Vos ordres?

--Ecoute, il y a dans la Cit une maison dlabre, presque en ruine. La
porte est en fer, avec un marteau de bronze; c'est l... C'est l que ce
soir,  neuf heures, tu devras amener cette jeune fille.

--Ce soir! A neuf heures! On y sera, par l'enfer!

Le gentilhomme noir demeura un instant abm dans une lointaine rverie.
Puis, avec un tressaillement:

--Cette femme masque de rouge... qui tait l tout  l'heure...
dis-moi, qui est-ce?...

--Une bohmienne de ma tribu. Elle s'appelle Sazuma.

Celui que le bohmien appelait une infernale figure se redressa. Il
parut soulag de quelque secrte pouvante. Alors, il fit un signe
d'adieu au bohmien. Puis tirant de son pourpoint la lettre que Fausta
lui avait remise pour le duc de Guise, le prince Farnse se glissa parmi
la multitude o il disparut sans bruit.



III

PARDAILLAN

Tandis que se dcidait ainsi la destine de Violetta dans ce rapide
et sinistre entretien de Belgodre et du prince Farnse, Charles
d'Angoulme marchait au duc de Guise.

Le fils du roi Charles IX tait boulevers d'une terrible colre.
Lorsque Guise avait parl  voix basse  la jeune fille, il avait senti
se lever dans son coeur un sentiment qui n'y tait pas encore: la haine
d'amour, la plus implacable des haines... Ce fut les poings serrs qu'il
fona dans les rangs presss de la multitude silencieuse, attentive aux
gestes et aux paroles de Guise, son hros, son idole!

Tout  coup, il se sentit saisi par le bras. Il se retourna vivement:

--Le chevalier de Pardaillan! fit-il avec joie.

--Oui, j'arrive  temps pour vous empcher de faire une folie! fit
Pardaillan. O courez-vous de ce pas? Insulter monseigneur le duc?...
Peste! vous tes gourmand... Ils sont ici une arme de guisards!...
Il n'y avait qu'un homme au monde capable de tenir tte  dix mille
bourgeois qui enragent du dsir de massacrer n'importe quoi... Cet homme
est mort, mon prince: c'tait mon pre.

Tout en cherchant  tourdir Charles de ses paroles, Pardaillan essayait
de l'entraner hors de la foule.

--Pardaillan, gronda le jeune duc d'un ton de dsespoir concentr, je
veux parler  cet homme.

--Eh! par Pilate, la vie est bonne, au bout du compte! Je ne veux pas
me faire gorger, moi!... Du moins, pas avant d'avoir dit ma faon, de
penser  ce digne sire de Maurevert! Allons, venez, mordieu!...

--Allez donc, Pardaillan! murmura Charles, des larmes de rage aux
paupires. Allez! Moi, je vais  Guise!

Le chevalier jeta sur le jeune homme un regard ou il y avait comme une
tendresse de grand frre.

--Vous le voulez absolument! dit-il en saisissant une main de Charles.

--Je hais Guise! Malheur  lui, puisque je le trouve sur mon chemin!

--Amour! Amour! Folie et misre! grommela le chevalier. Tchons de
sauver ce jeune fou! Allons donc, ajouta-t-il tout haut, puisque vous
le voulez! Mais, vrai Dieu, la conversation va tre drle! Giboule, ma
bonne vieille rapire,  toi la parole!...

Pardaillan se haussa sur la pointe des pieds, embrassa d'un rapide
regard circulaire la foule norme qui les enveloppait et se mit en
marche!... A coups de coude, il se fraya un passage. En quelques
instants, le chevalier et son jeune compagnon atteignirent le premier
rang, et ils virent alors le duc de Guise, le roi de Paris, qui,
hautain, livide, se tenait devant Grillon, et hurlait quelques mots qui
se perdaient dans une furieuse acclamation de la foule...

La minute tait tragique... Voici ce qui venait de se passer:
Crillon--celui-l mme que Charles IX, au sige de Saint-Jean-d'Angly,
avait surnomm _le brave_--Crillon, brave et fidle jusqu' la mort,
venait d'apprendre qu'Henri III avait fui de Paris. Et il tait sorti de
l'Htel de Ville o il tait renferm avec mille gardes et deux mille
Suisses, pour rejoindre son roi!

Guise venait d'accourir! D'un signe, il enchanait la foule idoltre et
la muselait. Et, alors, le duc s'avanait au-devant de Crillon. Le vieux
capitaine, trapu, le visage sanglant, arrta sa troupe, et, d'un geste
rude, salua le duc.

--Je vois avec plaisir, dit Guise sur un ton mordant, que Louis de
Crillon ramne ses gardes  Sa Majest... C'est donc au Louvre que vous
vous rendez?

--Vous faites erreur! C'est au roi que je me rends! clata Crillon.

--Prenez garde, capitaine! gronda le Balafr, vous avez dj commis une
folle imprudence en sortant de l'Htel de Ville!

--Et vous voudriez m'en faire commettre une autre en m'y faisant
rentrer! Le roi est hors de Paris, monsieur le duc: je sortirai de
Paris! Le chemin est-il libre?

--Il l'est pour tous les vrais fidles, clata Guise. Et le roi...

--Vive le roi! monsieur! hurla Crillon. Prenez garde vous-mme,
monseigneur! Prenez garde  la forfaiture! Nous avons tous deux l'ordre
du Saint-Esprit; en le recevant, nous avons jur fidlit au roi, notre
grand matre! Que faites-vous de votre serment?

Un grondement de tonnerre roula sur la place de Grve dmonte, agite
de furieuses vagues humaines. Guise, devenu affreusement ple, jetait
autour de lui des ordres rapides. Et ses gentilshommes s'lanaient sur
tous les points o les troupes de la Ligue taient dissmines.

Crillon leva son pe... Ce fut  cet instant que Charles d'Angoulme
et le chevalier de Pardaillan parvinrent au premier rang de cette foule
tumultueuse.

Guise, l'idole de Paris, Guise eut alors un grand geste large et
superbe. Et la foule s'apaisa, couta, avide de l'entendre, de l'admirer
encore.

A ce moment, le colonel des Suisses, qui jusqu'ici s'tait tenu en
arrire de Crillon, s'avana rapidement vers le duc et dit  haute voix:

--Ni moi ni mes Suisses ne sortirons de Paris!

--Colonel! hurla Crillon,  votre rang! Ou, par le sang du Christ, il
faut vous battre avec moi jusqu' ce qu'un de nous deux tombe!

--Monseigneur, dit le colonel, je me rends  la Ligue!... Suisses!
sortez des rangs!...

A ce moment, une voix jeune, sonore, vibrante, clata.

--Tratre! tu te rends  un tratre!...

Le colonel gronda une furieuse imprcation. Guise, la figure bouleverse
de rage, tira  demi son pe et chercha l'audacieux qui le souffletait
de ce nom de tratre!

Et il vit alors un jeune homme qui bondissait au milieu du cercle vide,
repoussait le colonel des Suisses d'un geste de souverain mpris, et se
plantait devant lui.

--Henri de Lorraine, duc de Guise! dit encore ce jeune homme, meurtrier
de mon pre, deux fois tratre! moi, Charles d'Angoulme, fils de
Charles IX, roi de France, je te dclare flon et te dfie en champ
clos,  l'heure, au jour, au lieu qui te plairont!...

A l'instant, vingt gentilshommes se rurent sur Charles, le poignard
lev. Mais Guise les contint d'un signe. Il haletait. Sa bouche cumait.
Il cherchait une insulte avant de faire le geste qui livrerait le jeune
homme  sa meute...

--Fils de Charles! dit-il enfin, j'accepte ton dfi... Mais, comme la
lchet est hrditaire dans ta famille, comme tu pourrais essayer de
fuir, je vais te faire prcieusement garder jusqu'au jour o moi, le
Balafr...

--Vous ne vous appelez pas le Balafr, monseigneur! cria un homme qui,
 son tour, s'avana, calme, la lvre ironique, les yeux ptillants de
malice, de joie.

C'tait Pardaillan!... D'un coup d'oeil, il avait jug l situation. Il
venait de comprendre que Guise allait jeter un ordre d'arrestation.

Sauvons mon petit louveteau! grommela-t-il.

Il marcha sur le duc de Guise  qui, d'une voix cinglante, il jeta ces
mots:

--Pardon; vous ne vous appelez pas le Balafr!...

--Votre nom,  vous! rugit Guise. Qui tes-vous?...

--Ce n'est pas mon nom qui importe, c'est le vtre, monseigneur! Il y a
seize ans, dans la cour d'un htel de la rue de Bthisy...

--La rue de Bthisy! murmura Guise dont les yeux exorbits se posrent
avec pouvante sur Pardaillan. Oh! si tu es celui que je crois...
malheur  toi! continue!...

--Je continue! Donc, vous veniez d'assassiner l'amiral Coligny... Au
moment o vous posiez le pied sur la face sanglante du cadavre, cette
main que voil, monseigneur...

Pardaillan ouvrit sa main toute large...

--Cette main s'appesantit sur votre face,  vous, et, depuis lors, vous
vous appelez le Soufflet!...

--C'est toi! rugit Guise... A moi! A moi! Arrtez-les tous deux!
Prenez-les! Vivants! Il me les faut vivants!...

Alors, un effroyable tumulte se dchana. Les digues de l'ocan
populaire se rompirent... Crillon recula jusque sur ses gardes, emport
comme par un mascaret. Le colonel des Suisses, le premier, mit rudement
la main sur l'paule du duc d'Angoulme... Au mme instant, il s'abattit
comme une masse: Pardaillan venait de tirer sa rapire, et, d'un coup de
pommeau, lui avait fracass le crne...

--Guise! Guise! cria Charles, souviens-toi que tu as accept mon dfi!

--A mort! A mort! hurlait la foule.

--Vivants! Je les veux vivants! vocifrait Guise.

Au moment o, d'un coup de pommeau, le chevalier abattait aux pieds de
Guise le colonel des Suisses, il saisit Charles, son louveteau! 
pleins bras et se mit  bondir vers Crillon, vers la troupe des gardes
immobiles et ples... Il tenait sa rapire par la lame, et se servait
du pommeau comme d'une massue. Ce fut ainsi qu'il se fraya un passage
jusqu' la troupe de Crillon, parmi les gentilshommes de Guise rus sur
lui.

Pardaillan se dressa sur la pointe des pieds et leva trs haut, de son
bras tendu, sa rapire vers le ciel. Et alors, d'une voix qui rsonna
comme du bronze,  l'instant o Crillon, perdu, se voyait dbord, o
les gardes allaient se dbander, o Guise, dj, poussait un rugissement
de triomphe, Pardaillan tonna:

--Trompettes! sonnez la marche royale!...

lectriss, soulevs par l'enthousiasme des grands chocs, les hommes
d'armes hurlrent dans un grand lan:

--Vive le roi!...

Et ils se mirent en marche, tandis que la fanfare royale clatait et
dominait l'pouvantable tumulte...

Et, en avant, l'pe haute, prs de Charles qu'il entranait, prs de
Crillon, stupfait, qui l'admirait, le chevalier de Pardaillan marchait,
fonant dans la foule, entranant les hommes d'armes, creusant un
sillage  travers les masses des ligueurs et les infernales clameurs de
mort... Maintenant, devant la troupe de Crillon, devant ces blesss qui
s'avanaient d'un pas pesant et rgulier, la hallebarde croise, les
multitudes de bourgeois s'ouvraient, fuyaient, les uns courant s'armer,
les autres dchargeant leurs pistolets au hasard.

Pardaillan avait remis sa rapire au fourreau. Il marchait en tte, d'un
pas rude, et criait:

Place au roi! Place au roi!...

Et il y avait une telle ironie dans ce cri que ceux qui l'entendaient ne
savaient de quel roi le chevalier voulait parler, ni si c'tait vraiment
pour le service d'un roi que flamboyait le regard de cet homme!

 ce moment, mille ligueurs, commands par Bussi-Leclerc, arms
d'arquebuses toutes charges, dbouchrent au pas de course sur la place
de Grve, venant de la Bastille.

--Enfin! rugit le duc de Guise, triomphant.

Il allait s'lancer vers Bussi-Leclerc; une main, tout  coup, se posa
sur son bras.

--Que voulez-vous! gronda-t-il d'une voix rauque  celui qui venait
d'arrter son lan--un gentilhomme, vtu de velours noir, silencieux et
sinistrement paisible.

--Lisez ceci, monseigneur duc, dit le gentilhomme qui tendit un pli
ferm.

--H! monsieur! vocifra Guise. Tout  l'heure...

--Il sera trop tard! dit l'homme vtu de noir. Cette lettre est de la
princesse Fausta!...

Le duc qui s'lanait s'arrta court, avec un profond tressaillement. Il
saisit la lettre, brisa le cachet... Et lut!... L'effet de cette lecture
fut foudroyant. Le duc chancela... Son visage devint couleur de cendres.

--Vos ordres, monseigneur? cria Bussi-Leclerc.

--Mes ordres! balbutia le duc.

Il jeta sur tout ce qui l'entourait un regard o luisait une folie de
meurtre; puis, d'une voix basse:

--A l'htel, messieurs! Suivez-moi  l'htel de Guise!...

Et il s'lana, suivi de ses gentilshommes stupfaits, oubliant
Bussi-Leclerc et ses mille ligueurs, Grillon, Pardaillan et le duc
d'Angoulme, oubliant tout au monde.

Pardaillan avait continu sa marche foudroyante, entranant Grillon et
ses hommes d'armes. A travers des foules de ligueurs hurlants, mais
qui, sans chefs, sans armes, n'osaient attaquer, la troupe de Crillon
atteignit la Porte Neuve au moment o, des deux Chtelets, du Temple,
de l'Arsenal, s'lanaient en courant vers la Grve les compagnies
prvenues... La porte fut franchie... Alors Crillon se jeta dans les
bras de Pardaillan.

--Partez vite, si vous m'en croyez! fit le chevalier.

--Oui! mais de quel ct?... J'ignore o est le roi!...

--Je l'ai vu hier, fuyant et fort ple... un triste Sire, entre nous,
monsieur de Grillon! Quoi qu'il en soit, il prit la route de Chartres...

--Venez avec moi, monsieur, s'cria Crillon, le roi vous fera colonel!

--Eh! monsieur! fit tranquillement Pardaillan, je suis dj marchal!
marchal de moi-mme, et c'est norme. Pourquoi me faire colonel des
autres?

Crillon secoua sa crinire:

--Vous tes un rude compagnon. Si le roi avait dix serviteurs taills
sur votre modle, il serait demain sur son trne!... Allons, adieu!...
Votre nom?...

--Chevalier de Pardaillan! Adieu, monsieur de Crillon!

Le brave Crillon, bahi, se tourna vers ses troupes et se mit en route,
en saluant une dernire fois de son pe cet homme dont l'intrpidit
l'avait merveill.

Pardaillan prit le duc d'Angoulme par le bras et, simplement, comme si
rien d'extraordinaire ne se ft pass:

--Rentrons par la porte Montmartre et allons nous reposer en vidant
un broc de Suresnes  la Devinire, chez cette bonne dame Huguette
Grgoire...

Laissons Pardaillan et Charles d'Angoulme rentrer dans Paris, et
revenons un instant au duc de Guise qui venait de s'lancer vers son
htel.

Sous ses allures de magnifique gentilhomme, sous l'ambition effrne qui
surchauffait son cerveau, sous cette passion mme qui le brlait pour
une pauvre petite fille de Bohme, Henri de Lorraine, duc de Guise, roi
de Paris par la force, presque roi de France par l'immense dsir de la
Ligue, cet homme, qui faisait trembler des rois, portait au coeur un mal
terrible, un ulcre rongeur: la jalousie!

Guise avait lu la lettre de la princesse Fausta, que le cardinal Farnse
lui remettait. Elle contenait ces lignes:

Le comte de Loignes n'est pas de ceux qui sont sortis de Paris  la
suite d'Hrode. La duchesse de Guise, que vous croyez sur la route de
Lorraine et que vous avez conduite vous-mme, il y a deux jours jusqu'
Lagny, vient de rentrer dans Paris. Quelqu'un vous attend en votre htel
pour vous expliquer ce double vnement.



IV

LE BOURREAU

Le soir de ce jour, sous la srnit ple du crpuscule Paris gardait
encore de profonds tressaillements, il ne faisait plus jour, pas encore
nuit; peu  peu les bruits s'teignaient, et, du ciel, mles aux
dernires clarts, tombaient les premires ombres qui allaient
envelopper la silhouette capricieuse et tourmente du vieux Paris.

Ce fut  cette heure indcise que quatre hommes portant une civire
s'approchrent de la voiture de Belgodre demeure sur la place de
Grve. Sur la civire, il y avait un cercueil vide.

Dans la roulotte une torche de rsine tait allume; ses lueurs
fuligineuses jetaient de vagues reflets rouges sur le corps de la
Simonne, tendue toute raide sur sa couchette: Violetta agenouille,
affaisse, les yeux fixs sur la figure aime de celle qu'elle appelait
sa mre, ne pleurait pas, n'ayant plus de larmes... Prs d'elle, debout,
les bras croiss, la lvre crispe par la haine satisfaite, Belgodre
guettait.

Les quatre hommes entrrent et dposrent le cercueil au long de la
morte.

--Voil! fit l'un; nous venons enlever cette hrtique de Bohme...

--Bien entendu, ajouta un autre, il n y a pas de prtre; la dfunte s'en
est passe pendant sa vie: elle s'en passera pour sa dernire promenade.

Violetta, secoue d'un long frisson, s'tait jete sur la Simonne,
et doucement,  mots imperceptibles, briss de sanglots, lui disait
l'ternel adieu... Rudement, Belgodre l'arracha  la funbre treinte:
Violetta se releva, le coeur dfaillant. Lorsqu'elle osa regarder, la
Simonne tait dans le cercueil!... Alors l'enfant eut un grand cri.

La Simonne avait disparu  jamais. Et le secret que son agonie avait
voulu crier, le secret de la naissance de Violetta, tait clou avec
elle dans la bire!...

--Viens, dit alors Belgodre d'une voix trange. Tu ne veux pas
laisser ta mre s'en aller toute seule!... Allons, je te permets de
l'accompagner...

Pour la premire fois depuis de longues annes, Violetta leva sur
Belgodre un regard o il y avait une aube de reconnaissance tonne...

Accompagner sa mre jusqu'au cimetire! Pour cette pauvre enfant,
c'tait une consolation...! Et les patrouilles qui sillonnaient Paris
purent voir ce pauvre cercueil fleuri comme un cercueil de princesse,
qui s'en allait par les rues dj obscures, suivi lentement par une
jeune fille qui marchait en pleurant...

Belgodre avait quitt la roulotte en disant  ses deux hercules assis
sur les marches:

--Ramenez la voiture  l'auberge, peut-tre ne rentrerai-je pas cette
nuit... Et, quant  Violetta, ajouta-t-il plus sourdement, elle ne
rentrera jamais!...

Il s'loigna alors  grandes enjambes, et, d'assez loin, se mit 
suivre Violetta qu'il couvait de son oeil luisant.

Au moment o Violetta se mit en marche derrire la lugubre civire, un
homme, abrit sous l'auvent d'une maison de la place, la suivit d'un
morne regard.

La victime est en route, murmura-t-il alors. Il me reste  prvenir le
sacrificateur! Effroyable besogne! Pauvre infortune! Le hideux bohmien
te mne... et, l-bas, t'attend Fausta, l'implacable Fausta!...

Cet homme frissonna comme s'il et fait grand froid. Alors il quitta le
recoin d'o il avait guett le dpart de Belgodre et de Violetta et
pntra dans le ddale de la Cit.

.........................................

Prs de la cathdrale, vers le milieu de la rue Calandre, dans un
terrain vague en bordure du March Neuf achev depuis deux mois,
s'levait une maison basse, honteuse, en quarantaine parmi les logis
voisins.

Le jour, les hommes s'cartaient de cette demeure en grondant une
imprcation. Les femmes plissaient et faisaient un signe de croix. En
ce logis, dans une pice froide, aux meubles svres, aux murailles
nues qui s'ornaient seulement d'une croix d'bne, une sorte de colosse
pensif tait assis dans un large fauteuil, le front dans la main, tandis
qu'une vieille servante allait et venait  pas furtifs.

--Vous ne mangez donc pas, matre Claude? demanda la femme en
s'arrtant.

Le gant fit un geste d'indiffrence et de lassitude.

--Toujours ces affreux souvenirs de votre ancien mtier, reprit-elle, au
bout d'un silence.

--Non, dit sourdement Claude en secouant la tte.

Oh!... alors, c'est que vous pensez  l'enfant!...

--Toujours! soupira Claude comme s'il se ft parl  lui-mme. Les
minutes o les spectres de mes victimes ne viennent pas m'assiger sont
encore, peut-tre, les plus terribles pour moi... Car alors, c'est son
image,  elle, qui se dresse devant mes yeux... Huit ans, dame Gilberte!
huit ans couls presque jour pour jour depuis qu'elle disparut comme un
beau songe qui s'vanouit...

Matre Claude, qui semblait l'incarnation de la force animale, reprit
avec une trange douceur:

--Il parat que je n'tais pas fait pour tant de
bonheur, et que j'tais condamn aux solitudes maudites!

--Allons, allons, matre Claude, fuyez ces souvenirs!

--Avec quel enivrement, continua Claude sans entendre, je courais 
Meudon!... La bonne Simonne venait au-devant de moi... Et l'enfant?
Ah! la voici! Elle accourt, elle me serre le cou, elle grimpe sur mes
paules en riant et en criant comme une petite folle: Mre Simonne!
voici papa!... Ah! quel bon rire... Matre Claude couvrit son visage de
ses deux mains... Il pleurait doucement, sans bruit...

--Un matin... jour d'pouvant! C'tait un jeudi... il faisait beau...
j'arrive  Meudon, j'appelle... pas de rponse... J'entre dans le
jardin! Pas de Simonne! Encore moins d'enfant! Je pntre dans la
maison... tout est boulevers comme par une lutte... je me sens devenir
fou... je sors, je crie... rien, toujours rien!... L'effroyable journe!
Je tombe, le soir, sans connaissance... et, lorsque je reviens  moi, je
vois une femme qui me soigne... Mon enfant! O est mon enfant?... Nul ne
sait!... Tout ce qu'on sait dans le voisinage, c'est que, la veille, on
a vu passer une troupe de bohmiens... Comment ne suis-je pas mort!

Un coup frapp  la porte rveilla de longs chos dans la maison.
Gilberte demeura immobile, saisie de stupeur...

--Depuis huit ans, nul n'a frapp  cette porte! gronda Claude. Qui cela
peut tre, sinon le malheur qui passe?...

Un deuxime coup plus rude du heurtoir retentit sourdement. Matre
Claude fit un signe imprieux  la servante qui sortit. Tout  coup,
dans l'encadrement de la porte, un homme parut, la tte couverte d'une
cape noire... Claude se leva, et, d'un ton raide et craintif  la fois,
demanda:

--Qui tes-vous?... Que voulez-vous de moi?...

L'inconnu demeura une minute sans parler; puis, d'une voix basse et
rauque, il pronona:

--Matre, je viens requrir les services de ta profession...

Claude fut secou d'un tressaillement et dit:

--Du temps que j'exerais mon sinistre mtier, l'Official et le grand
prvt seuls pouvaient me requrir. Vous n'tes ni l'Official ni le
grand prvt... sans quoi vous sauriez que, depuis huit ans, je me suis
fait relever de mes fonctions...

L'inconnu demeura une minute sans parler; puis, d'une voix rauque, il
laissa tomber ces mots:

--Pour moi, pour celle  qui tu dois obissance, tu es encore le
bourreau... regarde!

Alors il sortit de dessous son manteau sa main droite. Au mdius de
cette main, il y avait un large anneau couronn par un norme chaton de
fer sur lequel taient tracs des signes mystrieux. Claude jeta un coup
d'oeil sur ces signes. Alors un frmissement le fit chanceler!

--Tu obis?... demanda l'inconnu.

--J'obis, monseigneur!...

--Bien. Rends-toi  la maison du bout de l'le, derrire Notre-Dame.
L'excution est pour dix heures... Y seras-tu?

--J'y serai, monseigneur!... fit Claude dans un soupir qui ressemblait
 un rle. Mais dites  ceux qui vous envoient de ne plus compter sur
moi... cette excution sera la dernire!

--La dernire! fit l'homme. Soit!... Maintenant, Claude, je vais te
montrer ce visage que tu sembles me reprocher de tenir cach...

D'un geste rapide, il fit tomber, sa cape et son visage apparut, ple,
d'une pleur spectrale. Claude recula haletant et murmura avec un
indicible accent:

--L'vque!... Le prince Farnse!... Le pre de de l'enfant!...

--De l'enfant que tu me volas! gronda Farnse.

--Oui, c'est moi! Moi qui t'ai maudit! Moi qui viens de te maudire
encore, puisque tu n'as pas eu piti de mon malheur! Ou plutt, non! je
ne te maudis pas. C'est en suppliant que je viens... Ecoute! dis-moi la
vrit! Sois homme une fois dans ta vie!

Claude hsita un instant... puis secoua la tte.

--La vrit! gronda enfin Claude. Je vous l'ai dite le jour que vous
tes venu, il y a prs de quinze ans! Elle est morte! Morte trois jours
aprs que je la recueillis au pied du gibet...

Le cardinal-prince Farnse ne dit plus rien. Il ramena sa cape sur sa
tte et, avec un lugubre gmissement, se dirigea vers la porte. Claude,
rapidement, jeta un manteau sur ses paules, suivit Farnse et le
rejoignit au moment o il mettait le pied dans la rue.

--Vous ne m'avez pas dit qui je dois excuter ce soir!...

--J'ignore!... dit Farnse, morne et glac.

--Est-ce un homme?... Une femme?...

--Une femme!.. Une jeune fille!...

Le bourreau essuya la sueur qui inondait son front... Et il s'lana
vers l'extrmit de l'le, vers la mystrieuse maison de la princesse
Fausta, en grondant:

La dernire excution... La dernire victime!...



V

LA MAISON DE LA CIT

La Simonne fut enterre dans le plus proche cimetire, c'est--dire aux
Innocents. Lorsque le cercueil eut t mis en terre, et que le fossoyeur
commena  rejeter les premires pelletes, Belgodre saisit Violetta
par la main et l'entrana. La jeune fille le suivit sans rsistance.
Elle marchait sans se rendre compte du trajet qu'elle accomplissait.
Pourtant au fond de son coeur rayonnait doucement une image consolatrice
qui semblait lui murmurer qu'elle n'tait pas seule au monde.

Ce jeune seigneur au regard limpide,  la voix caressante...
reviendrait-il? Elle ignorait jusqu' son nom...

Oui, il reviendra! puisqu'il l'a dit!... Demain matin, elle le
reverra!... Et les presque dernires paroles de la Simonne murmurant 
son coeur une consolation:

Ce jeune homme... ce sera ton sauveur... car il t'aime!...

Tout  coup, elle s'aperut que Belgodre ne se dirigeait ni vers la
place de Grve ni vers la rue de la Tissanderie o se trouvait l'auberge
de l'Esprance.

--O me conduisez-vous? balbutia-t-elle.

Le bohmien, sans rien dire, serra plus fort la main de Violetta et
marcha plus vite. Il passa entre la double range des maisons d'un pont,
et, le fleuve franchi, tourna  gauche.

A l'est, derrire Notre-Dame et le palais archipiscopal, se dressaient
cte  cte deux constructions pareilles  deux soeurs se tenant par la
main... mais deux soeurs dont l'une tait mignonne crature et l'autre
un monstre de hideux.

Belgodre, tenant toujours Violetta par la main, marcha droit au
formidable portail de la construction monstrueuse.

--O sommes-nous? bgaya Violetta en jetant autour d'elle un regard
perdu.

Belgodre ne rpondit pas. Il heurta le lourd marteau de bronze. La
porte de fer s'ouvrit sans bruit. Violetta voulut se rejeter en arrire;
le bohmien la harponna solidement: dans la seconde qui suivit, elle se
vit dans un vaste vestibule dall, aux hautes murailles nues, faiblement
clair, o se tenaient deux hommes masqus, la dague nue  la ceinture.

--Voici la petite que moi, Belgodre, devais amener. C'est bien ici? fit
le bohmien.

--C'est ici! dit l'un des deux gardes.

Au mme instant, cet homme jeta sur la tte de Violetta un sac de toile
noire qu'il serra au cou par un cordon. Sans un cri, sans un souffle,
paralyse, Violetta se sentit souleve, entrane, emporte elle ne
savait o!... L'autre gant masqu tendit  Belgodre une bourse bien
gonfle:

--Voici les cent ducats que tu as demands... Un instant, l'ami: si tu
veux avoir la langue arrache, si tu veux tre corch vif, tu n'as qu'
souffler  me qui vive un mot de ce que tu viens de faire...

Le bohmien s'inclina jusqu' terre, avec un sourire narquois, et
sortant  reculons s'vanouit dans la nuit.

Dix heures sonnrent  Notre-Dame. Belgodre avait disparu depuis
longtemps. Ce fut  ce moment que matre Claude s'approchant  son tour
de la terrible maison, heurta le marteau de bronze. Encore une fois la
porte de fer s'ouvrt sans bruit. Aprs la victime, le bourreau! Sans
doute les deux hommes masqus le reconnurent, car l'un d'eux, lui
faisant signe de le suivre, se mit  le prcder dans l'intrieur de la
maison.

Ds le vestibule franchi, cette maison hideuse devenait un fabuleux
palais, une succession de pices ornes avec magnificence, aboutissant 
une salle immense au fond de laquelle, sous un dais, s'levait un trne
d'or, merveille de sculpture.

Dans la salle du trne, douze torchres en or massif supportant chacune
douze flambeaux de cire ros, des colonnes alternativement de jaspe
et de marbre, d'normes vases de porphyre, des tapisseries d'Arabie,
soixante fauteuils aux dossiers trs hauts, tous surmonts d'une tiare
sculpte, tous portant une F brode sous laquelle se croisaient deux
clefs symboliques que semblaient garder vingt-quatre hommes d'armes
vtus d'acier, silencieux, immobiles, hallebardes au poing.

Le bourreau passa parmi ces merveilles sans un frmissement, suivant son
conducteur muet. Il parvint ainsi, de salle en salle, jusqu' une pice
nue, froide, humide, avec des murs en pierre grise, sans un meuble;
seulement, au long des murailles, il y avait des chanes accroches 
des anneaux de fer.

L se tenait une femme vtue de noir, la tte couverte d'une mantille en
dentelle noire. On ne voyait pas son visage; mais  sa main tincelait
un anneau pareil  celui du prince Farnse. Seulement, tandis que
l'anneau du cardinal tait en fer, celui qui brillait  cette main de
femme tait en or pur; et les caractres du chaton taient tracs par
des diamants qui fulguraient dans la pnombre.

Cette femme, c'tait Fausta!

Alors Claude frissonna et tomba  genoux en murmurant:

La souveraine!...

Fausta pronona avec une trange et glaciale solennit:

--Bourreau! Nous, grande prtresse de l'Ordre auquel vous avez jur
obissance, avons jug et condamn  mort une crature humaine de qui
la vie tait une menace pour les projets sacrs dont nous sommes la
dpositaire. Bourreau! vous avez accept d'tre l'excuteur de secrtes
sentences qui ne relvent que de la divine justice... Entrez donc dans
la chambre des excutions o la condamne attend et accomplissez votre
oeuvre...

Claude releva le front et tendit les mains vers Fausta.

Vous avez  Nous parler!... Nous vous le permettons..., dit Fausta.

--Souveraine, dit Claude avec un tremblement convulsif, j'ose adresser
une supplique  l'blouissante Majest aux pieds de laquelle je me
prosterne...

--Parlez, bourreau: Nous sommes sur cette terre pour punir, mais aussi
pour consoler.

--Consoler!... Oui! C'est de consolation dont j'ai besoin... Le vent qui
passe m'apporte les larmes et les maldictions de ceux que j'ai tus...
En vain je me crie que je fus seulement un instrument de la justice
humaine! En vain j'implore le Dieu tout-puissant de rendre un peu
d'apaisement  mon coeur! J'ai peur de mourir sans cette absolution
suprme qui me fut promise par votre envoy!... Depuis deux ans que j'ai
jur obissance, par trois fois j'ai d venir ici exercer mon terrible
ministre... et la Seine n'a redit  personne le secret des trois
cadavres que je lui ai jets!... J'ai implor la piti de plus de cent
prtres; et aucun n'a voulu tracer sur ma tte le signe rdempteur qui
m'et rendu le repos!... A votre envoy. Souveraine, j'ai refus l'or
qu'il m'offrait... mais, lorsqu'il m'a promis la sainte absolution, j'ai
sign le pacte!... Par trois fois, j'ai obi, Souveraine! Maintenant, je
ne peux plus. Souveraine, ayez piti de moi!...

--Vous avez bien fait de m'ouvrir votre me, dit Fausta d'un accent de
douceur pntrante. Bourreau, l'preuve est termine. Allez demain dans
Notre-Dame. Aprs la messe, vous serez entendu en confession gnrale,
mais par un prince de l'Eglise, muni,  votre intention, des pleins
pouvoirs de Sa Saintet...

Et d'une voix de commandement suprme:

--Maintenant bourreau, va! teins cette vie encore!... A ce prix,
demain, tu seras absous de tous tes meurtres, et dlivr de tous tes
spectres...

Claude se releva d'un bond, le visage resplendissant d'une pouvantable
extase.

--Vous dites, gronda-t-il, que je serai absous de tout mon pass?...

--Tu seras absous!...

--Et que cette excution est la dernire... qu'aprs cette femme je ne
tuerai plus personne?...

--Cette femme sera ta dernire victime!

--Qu'elle meure donc, rugit matre Claude, en se dirigeant vers la
chambre des excutions.

C'tait une large pice au plancher mal quarri, au milieu duquel
apparaissaient les rainures d'une trappe ferme. Il y avait un anneau 
cette trappe. Une corde y tait adapte; elle montait droit au plafond,
puis, par un systme de poulies, descendait le long d'une paroi o elle
tait fixe  un gros clou par un noeud. Il n'y avait qu' dfaire ce
noeud: la corde glissait dans ses poulies, et le couvercle de la trappe,
n'tant plus soutenu par elle, s'abaissait, retombait...

Quiconque se trouvait alors sur ce couvercle tait prcipit... En bas,
la Seine coulait avec de sourdes lamentations, des clapotis pareils 
des maldictions.

En entrant, le bourreau aperut au milieu de la salle, dans la livide
clart diffuse, celle qu'il allait tuer. Elle tait tendue sur le
plancher, vanouie de terreur sans doute.

Il frissonna longuement. Puis il se dirigea vers le clou auquel tait
accroche la corde qui soutenait la trappe!... Mais, pour y aller, il
fit un long dtour, sans regarder la victime... La sueur coulait 
grosses gouttes sur son visage... Et ce fut ainsi qu'il atteignit la
corde. Sans oser se retourner, il porta une main tremblante sur le
noeud, qu'il commena  dfaire... A ce moment, la condamne, la
victime, poussa un soupir.

Elle se rveille... Il faut que je la tue avant de la prcipiter...
Elle pourrait se sauver!.. Et puis... elle souffrirait trop... je dois
tuer, non faire souffrir!... ajouta-t-il grelottant.

Alors il se retourna, bondit jusqu' la condamne, et s'agenouilla
ou plutt s'accroupit prs d'elle disposant les cordelettes de
l'tranglement!...

La victime fit un mouvement... Des paroles  peine bgayes parvinrent
jusqu' l'oreille du bourreau.

Adieu, mre... ma mre chrie... Pre! O es-tu?...

Elle appelle sa mre, haleta le bourreau. Comme sa voix est doue et
comme elle me remue le coeur!...

Une irrsistible curiosit s'emparait de lui! Voir! oh! voir le visage
de cette victime... Lire peut-tre sur sa figure le crime qui la
condamnait. Il rsistait encore  la tentation que, dj, ses doigts
avaient dli le cordon qui maintenait le sac noir autour du cou. Dj
lui apparaissait l'adorable visage de Violetta... Il la contempla une
longue minute, avec un indicible effarement.

Puis,  force de la regarder, il sentit comme un battement sourd et
profond de son coeur, un bouleversement de son me.

Ah a! gronda-t-il en saisissant sa crinire de ses deux mains
crispes, mais je deviens fou, moi!... Que vais-je imaginer l!...
Vais-je sombrer dans la folie!... ce visage... il me rappelle... non!...
c'est insens!... l'enfant aurait cet ge-l! oh si je pouvais voir ses
yeux! Si c'tait elle!... Ma fille! hurla-t-il dans un cri terrible!...
Violetta! Violetta!...

Violetta ouvrit les yeux, les posa, timides et craintifs, sur le
bourreau... Elle tendit les bras et murmura:

--Mon pre!... Bon, bon petit papa Claude!...

Claude jeta une dchirante clameur:

--Seigneur Dieu! c'est elle! c'est mon enfant!...

Il se redressa et recula, ses mains normes, secoues d'un tremblement
convulsif, se tendaient vers elle. Il riait et pleurait.

Puis, avec une sorte de rudesse, il empoigna la jeune fille dans ses
bras puissants, l'emporta dans l'angle le plus loign de la trappe,
s'assit sur le plancher, et la mit sur ses genoux.

Il pleurait  grosses larmes, bgayant des choses incomprhensibles,
et il y avait sur son visage monstrueux une irradiation de bonheur.
Violetta souriait et rptait:

--Mon pre... mon bon pre Claude... c'est vous!...

Et, quand elle pt comprendre quelques mots de ce qu'il balbutiait, elle
l'entendit qui disait:

--Oui... c'est a... appelle-moi encore ainsi... encore... Ah a! que
s'est-il pass? Non, tais-toi, tu me diras a plus tard... Dire que
c'est toi?... Je ne rve pas, dis!... Ah a! fit-il en riant avec
dlices, rentrons chez nous...

--Oh! pre... qu'est-ce donc, ici... murmura Violetta reprise
d'pouvante.

Claude rpta en grelottant d'angoisse:

--Ici!... Nous sommes ici!...

--Pre, pre! quelle horrible angoisse vous saisit! Oh! j'ai peur!
Qu'est-ce donc que cette maison?...

--Ce que c'est! gronda Claude. Oh!... je me souviens!...

Il se releva d'un bond, saisit la jeune fille terrifie... A ce moment
la porte s'ouvrit. Fausta parut, voile de noir.

Fausta fixa sur Violetta un regard d'ardente curiosit.

--C'est donc l, murmura-t-elle, l'enfant que recueillit le bourreau!
C'est donc la fille de Farnse! Nouvelle raison plus puissante encore
pour qu'elle disparaisse!...

Claude s'tait arrt, ptrifi. Fausta tendit les bras et dit avec une
funbre simplicit:

--Qu'attendez-vous?...

Claude eut un recul de bte sauvage  l'instant de regorgement. Fausta,
de sa mme voix affreusement simple, rpta:

--Qu'attendez-vous?

Alors Claude repoussa derrire lui Violetta comme pour une protection
suprme. Puis il joignit ses mains normes et, la tte perdue, balbutia
d'une voix trs basse:

--Madame, c'est mon enfant... Je l'avais perdue... et je la retrouve
ici... Vous ne voudriez pas, n'est-ce pas? maintenant que vous savez.
Allons... laissez-nous passer...

--Bourreau, dit Fausta, qu'attends-tu pour excuter la condamne?

A ce mot de bourreau, un cri d'angoisse et d'horreur jaillit de la gorge
de Violetta.

--Mon pre!... Bourreau!... Mon pre est bourreau!...

Claude entendit ce cri. Alors, il se tourna vers la jeune fille. Une
sublime expression de dsespoir s'tendit sur sa physionomie. Et d'un
accent indiciblement navr:

--Ne t'effraie pas... je ne te toucherai plus, si tu veux... je ne te
parlerai plus... je ne t'appellerai plus ma fille... mais ne t'effraie
pas. Je t'en supplie, n'aie pas peur... Madame, gronda-t-il soudain en
se retournant vers Fausta, vous venez de commettre un crime; vous avez
bris le lien d'affection qui rattachait cette enfant  l'infortun que
je suis. Et je vous le dclare: prenez garde, maintenant...

--Prends garde toi-mme, bourreau! interrompit Fausta sans colre, Es-tu
en rbellion? Obis-tu?

--Obir! Ah a! Je vous dis que c'est ma fille!... Ne crains rien, ma
petite Violetta. Sortons d'ici!

--Bourreau! dit Fausta d'une voix clatante, choisis: de mourir avec
elle, ou d'obir!...

--Obir, moi! hurla Claude d'un accent sauvage. Assassiner ma fille,
moi!... Vous tes folle, ma Souveraine! Place! place, par l'enfer! Ou ta
dernire heure est venue!..

De son bras gauche, il entoura la taille de Violetta qu'il emporta...
Et, levant son bras, balanant dans l'espace son poing formidable, il
marcha sur Fausta...

Fausta vit venir sur elle l'homme, effroyable. Elle ne recula pas, mais
d'un sifflet qu'elle portait  la ceinture elle tira un son bref et
aigu... A l'instant mme, quinze gardes arms d'arquebuses firent
irruption dans la funbre salle.

Claude, portant Violetta  demi vanouie dans ses bras, recula en
grondant:

--Venez-y donc! Touchez-la, si vous osez...

Mais les gardes n'avanaient pas: sans doute, Fausta leur avait donn
ses ordres avant d'entrer. Ils n'avanaient pas!... Mais Claude les vit
apprter leurs armes!

--Attention! commanda une voix rude.

A cet instant, les quinze gardes entendirent un hurlement, ils virent
une ombre gante qui bondissait; dans la mme seconde, ils firent feu!
Le tonnerre des quinze arquebuses clata! La sinistre chambre s'emplit
d'une fume noire!... Et les gardes, alors, sortirent...

Fausta demeura seule, immobile, un mystrieux sourire aux lvres.
Lentement, les volutes de fume se dissiprent... Alors, elle chercha
les cadavres de Claude et de Violetta... Et elle ne les vit pas!...
Violetta et Claude avaient disparu!...

Les yeux de Fausta errrent, fouillrent les coins sombres... et
enfin... s'arrtrent sur la trappe, au milieu de la pice... la trappe
tait ouverte!...

Fausta s'approcha, se pencha, couta et demeura l, incline sur ce
gouffre noir, au fond duquel, sans doute, tournoyaient maintenant les
cadavres enlacs...



VI

LA BONNE HTESSE

En se sparant de Crillon dans la plaine des Tuileries, le chevalier de
Pardaillan et le duc d'Angoulme longrent les fosss et rentrrent dans
Paris par la porte Montmartre. Ils traversrent la ville, parvinrent
dans la rue des Barrs situe entre la Seine et Saint-Paul, et
pntrrent dans une maison de bourgeoise apparence o, la veille, aprs
leur rencontre avec Henri III, ils taient descendus tout droit.

Cette maison appartenait  Marie Touchet, mre du jeune duc, et lui
avait t donne par Charles IX. Elle tait donc toute pleine des
souvenirs de ce roi mort si jeune, d'une mort si effrayante, aprs la
sanglante tragdie de la Saint-Barthlmy.

Charles, qui avait pour camarades une foule de jeunes seigneurs dans
l'Orlanais et l'Ile-de-France, ne se savait qu'un ami: Pardaillan. Et,
pourtant, ce Pardaillan, il ne le connaissait que depuis une dizaine
de jours: un soir, le chevalier tait pass par Orlans et avait fait
visite  l'amante du feu roi Charles IX. Marie Touchet avait racont
 son fils ce qu'elle savait de Pardaillan, et le jeune duc l'avait
coute comme on coute quelque hroque passage d'un pome de
chevalerie. Puis, lorsque le lendemain, aprs la scne o fut dcid son
dpart, Charles d'Angoulme s'tait mis en route. Marie avait lev ses
yeux suppliants sur le chevalier, comme pour lui dire:

--J'hsitais  laisser partir mon enfant... mais je n'aurai plus peur si
vous lui accordez votre amiti.

--Madame, avait dit Pardaillan, je vais  Paris. J'espre que Mgr le duc
d'Angoulme voudra bien me compter parmi ses amis...

La mre de Charles avait compris ce qu'il pouvait y avoir de promesse
dans ces mots et avait rpondu par un regard o elle avait mis toute sa
reconnaissance. Pendant la route, le duc s'tait pris d'une sorte de
passion pour son compagnon, dont il ne pouvait se lasser d'admirer
l'allure insoucieuse, enfin tout cet ensemble qui frappait du premier
coup, qui faisait de Pardaillan un tre  part, un de ces hommes qu'il
est impossible de ne pas remarquer.

Enfin, la bagarre de la place de Grve, les restes de la dfaite des
Barricades avaient inspir au jeune duc un sentiment qui tenait de
l'tonnement merveill, du respect, et aussi de la reconnaissance
--puisque, sans le chevalier, il et t purement et simplement occis.

Or, lorsque, aprs avoir longtemps rumin, il se dcida le soir, 
table,  parler de Violetta, lorsqu'il eut chant son amour, il se
trouva que Charles rencontra dans Pardaillan le plus parfait des amis
que puisse rver un amoureux.

--Aimez-la, morbleu! s'exclama le chevalier, et faites-vous aimer! Et
soyez heureux, tous deux! Bohmienne ou princesse, du moment que vous
l'aimez, elle est l'toile qui vous guidera!

Sur ces mots, Pardaillan s'alla coucher, non sans avoir annonc 
Charles qu'il se rendrait le lendemain matin  la Devinire, rue
Saint-Denis, o il l'attendrait pour savoir le rsultat de sa dmarche
auprs de Belgodre.

Le lendemain,  l'aube, le jeune duc tait debout, il sentait son coeur
battre:

La revoir! murmura-t-il en s'lanant enivr, la revoir et lui dire...
oserai-je?...

Pardaillan, lui, dormit comme un homme qui n'a rien de mieux  faire.
Et au matin, vers neuf heures, il se rendit comme il l'avait dit,  la
Devinire, clbre rtisserie qui tait alors le rendez-vous de la haute
socit galante.

Lorsque le chevalier de Pardaillan gravit, non sans une sourde motion,
les quatre marches du perron de la Devinire et qu'il s'assit dans
un coin obscur de la grande salle commune, l'htesse, les bras nus
jusqu'aux coudes, le visage tout ros devant la haute flamme claire
de la cuisine, surveillait deux ou trois rangs de bcassines et de
sarcelles des marais de la Grange-Batelire qui tournoyaient gravement
et se doraient au feu.

Huguette, la patronne de la Devinire, avait  cette poque un peu plus
de trente-trois ans, sa taille avait gard de la ligne, ses traits
avaient une finesse que plus d'une grande dame leur et envie.

Tout  coup, un chien roux leva le nez, avec un tressaillement; il se
dressa subitement sur ses pattes en reniflant... puis bondit dans la
salle. Huguette s'arrta net, ses yeux agrandis, fixs sur un tranger,
qui le caressait. Elle plit.

--Jsus! murmura-t-elle, est-ce que ce serait...

A l'instant, le chevalier leva la tte et elle le reconnut.

--Mon Dieu! monsieur le chevalier... est-ce bien vous?...

Pardaillan se leva vivement, contempla une seconde l'htesse avec un
sourire attendri, puis lui saisit les mains, et, au grand bahissement
des servantes qui n'avaient jamais vu leur patronne permettre  personne
une pareille familiarit, l'embrassa sur les deux joues.

--Et comment va ce bon Grgoire? demanda le chevalier pour essayer de
donner le change  l'motion visible de l'htesse.

--Dieu ait son me, le pauvre cher homme! il est mort, voici tantt sept
ans...

Et, avec cette spciale hypocrisie qu'on pardonne aux jolies femmes,
Huguette profita de ce souvenir pour donner un libre cours aux larmes
qui pointaient  ses paupires.

--Et de quoi diable a-t-il pu mourir? demanda le chevalier. Il avait une
sant si florissante...

--Justement, dit Huguette en essuyant ses yeux. Il est mort de trop bien
se porter...

Elle examinait le chevalier  la drobe; et elle constatait, peut-tre
avec une arrire-pense de satisfaction inavoue, qu'il n'avait pas d
faire fortune:  certains dtails perceptibles seulement au coup d'oeil
sr de la femme qui aime, elle jugeait que, si Pardaillan n'tait plus
le pauvre hre qu'elle avait connu jadis, il tait loin d'tre le
magnifique seigneur qu'il tait devenu, croyait-elle encore une heure
auparavant.

--Vous rappelez-vous, monseigneur le chevalier, dit-elle, la dernire
visite que vous ftes  la Devinire?... Quinze ans presque... vous
tiez triste... oh! si triste!...

Pardaillan avait soulev le rideau de la fentre prs de laquelle il
tait plac, et, un peu ple, avait lev les yeux vers la faade d'une
vieille maison sise vis--vis de l'auberge.

--C'est l que je la connus, dit-il avec une grande douceur! C'est l
que je la vis pour la premire fois...

--Lose!... murmura l'htesse en elle-mme.

Pardaillan laissa retomber le rideau, et se mettant  rire:

--Ah a! dame Huguette, vous n'avez donc plus de ce vin si clair et si
tratre qu'affectionnait mon pre?...

L'htesse fit un signe; une servante se prcipita; bientt Huguette
remplit un gobelet que le chevalier lampa d'un trait. Coup sur coup,
il vida ainsi trois ou quatre verres, tandis que l'htesse, de sa voix
cline, multipliait les questions, pousse par la curiosit... L'oei
de Pardaillan se troublait, ce front d'une si insoucieuse audace se
voilait.

--Tenez, Huguette, dit-il soudain, je n'ai plus personne qui m'aime...
que vous... Je ne vois pas pourquoi je vous cacherais mon coeur. Sachez
donc, dame Huguette, que, si j'tais si triste  mon dernier passage 
Paris, c'est que je venais de perdre Lose...

--Morte! fit l'htesse avec une sincre et profonde douleur! Morte,
Lose de Montmorency!..

--Lose de Pardaillan, comtesse de Margency, dit gravement le chevalier.
Car elle tait ma femme. Et moi, on m'avait fait comte de Margency. Oui,
elle est morte... Le jour o nous quittmes Paris, en ce jour d'horreur
o nous marchions dans le sang...

--La Saint-Barthlmy!

--Oui... Ce fut ce jour-l que mon pre succomba  ses blessures. Et ce
fut  ce moment,  cette minute d'angoisse o je me penchais sur mon
pre, ce fut alors qu'un dmon bondit et frappa Lose d'un coup de
poignard... Versez-moi donc  boire, ma jolie Huguette...

--Oh! c'est affreux! fit l'htesse. Voir mourir le mme jour votre pre
et... celle que vous adoriez!...

--Non! dit Pardaillan, elle ne mourut pas ce jour-l. La blessure tait
insignifiante. Et Lose en gurit rapidement... Alors, Je l'pousai...
 Montmorency. Alors je crus que le paradis tait descendu sur terre
exprs pour moi. Car, vous l'avez dit, j'adorais Lose comme j'adorerai
jusqu' mon dernier souffle le radieux souvenir que je garde d'elle...

Pardaillan disait ces choses-l avec un lger tremblement, les yeux
perdus au loin, dans son pass...

--Pauvre chevalier! Pauvre Lose! dit Huguette.

--Oui!... Trois mois aprs notre union, l'ange s'envola... Un soir, une
fivre ardente la prit... Le lendemain matin, elle jeta ses bras autour
de mon cou, voulut prononcer quelques mots, et expira doucement.

--Elle a donc succomb  cette fivre? reprit timidement Huguette.

Pardaillan secoua la tte:

--Si elle tait simplement morte d'une fivre, dit-il d'une voix
trangement rauque, n'ayant plus rien  faire au monde, je serais mort
aussi, moi!... Or, j'ai vcu... et je vis... ajouta-t-il avec un accent
terrible.

Il laissa retomber son verre vide sur la table et reprit:

--Lose est morte assassine... Le poignard tait empoisonn!...

L'htesse frissonna.

--Alors, poursuivit le chevalier, je me mis en route pour rejoindre
l'homme. C'est  cette poque que je vous vis, ma bonne Huguette.

--Et... vous l'avez rejoint... l'homme?...

--Pas encore. Il sait que je le cherche. Par quatre fois, j'avais russi
 l'acculer... Je le tenais! L'homme,  chaque fois, m'a gliss dans les
mains au dernier moment... Mais je le suis... il ne m'chappera pas...
J'ai connu la misre des grandes routes, et, souvent, Huguette, lorsque
je me couchais sur une botte de paille sans manger, j'ai song  la
bonne htesse de la Devinire, qui avait toujours un dner pour ma faim,
un sourire pour mes joies, une larme pour mes douleurs...

--Hlas! murmura Huguette toute ple de ce qu'elle venait d'entendre,
ce n'est pas souvent que l'htesse a pens  vous... c'est toujours!...
Mais  propos de dner, monsieur le chevalier, j'ose esprer...

--Comment donc, ma bonne Huguette! Je fais plus que d'esprer: je
rclame!...

Dans la cuisine, qui avait une porte particulire sur la rue, Huguette
se heurta  deux seigneurs, dont l'un dit:

--Hol, l'htesse, un cabinet pour mon camarade et moi, quatre flacons
de Beaugency, une ou deux de ces volailles, et le reste  l'avenant!

Huguette conduisit les deux gentilshommes et les quitta pour revenir 
la cuisine en leur disant:

--Dans un instant vous allez tre servis, monsieur de Maineville et
monsieur de Maurevert!...

--Soudain un jeune gentilhomme entra, le visage boulevers, parcourut
la salle d'un coup d'oeil et, apercevant le chevalier, courut  lui.
C'tait Charles d'Angoulme qui, trs ple, se laissa tomber sur un
escabeau.

--Mon cher Pardaillan! murmura-t-il, je suis perdu!

--Bah! fit Pardaillan, que vous arrive-t-il?

--Eh bien, dit le jeune duc, dont les yeux s'emplirent de larmes, cette
jeune fille dont je vous ai parl... celle que j'aime, Pardaillan!...
Elle a disparu!

--Pauvre petit duc! murmura le chevalier avec un singulier
attendrissement. Et que dit le bohmien?

--Belgodre? introuvable! On ne l'a pas revu  l'auberge de l'Esprance.
Sur de vagues indications, je suis parti comme un fou, j'ai explor les
rues qui avoisinent la Grve et, enfin, me voici...

Pardaillan garda le silence. Il rflchissait:

--Oui, gronda-t-il enfin, comme se parlant  lui-mme, c'est bien le
temps des rapts, des viols, des meurtres, des trames sombres. Qui peut
avoir intrt  faire disparatre une pauvre petite bohmienne?

--Pardaillan, Pardaillan, vous me faites frmir!

Le chevalier haussa les paules. Tout  coup il tressaillit, mdita un
instant, et, relevant la tte:

--Auriez-vous, d'aventure, un objet quelconque ayant appartenu  cette
jeune fille?...

Le duc d'Angoulme rougit, soupira, et finit par tirer de son pourpoint
une charpe en soie brode.

--Je l'ai... ramasse, hier, dans la voiture du bohmien, balbutia-t-il
en la tendant au chevalier.

--Dites donc que vous l'avez vole, fit paisiblement Pardaillan
qui fourra l'charpe dans sa poche, et ajouta: Rentrez chez vous,
monseigneur, et attendez-moi rue des Barrs. Peut-tre ce soir ou demain
matin vous apporterai-je des nouvelles... car j'ai un guide sr.

C'tait son chien Pipeau confi autrefois  Huguette.

Pipeau remua gravement la queue. A ce moment, l'htesse dposait sur la
table les premiers lments d'un dner qui devait tre une merveille.

--Eh quoi! demanda Huguette d'une voix tremblante, vous partez? Sans
faire honneur  mon dner?...

--Dner digne de deux empereurs, dit Pardaillan qui jeta un regard de
regret sur les somptuosits gastronomiques d'o montaient des parfums
dlectables.

--Hlas! il ne fut ordonn qu' votre intention... Qui va tre digne de
le manger?...

--Qui, ma chre Huguette? Par Dieu! s'cria Pardaillan dont l'oeil
s'illumina d'une flamme de bont pour ainsi dire blagueuse, je veux
aujourd'hui faire deux empereurs! Promettez-moi de servir mes invits
comme moi-mme!...

Pardaillan traversa majestueusement la salle qui commenait  s'emplir
de buveurs. Sur le perron, il s'arrta, et considra un instant les
passants, faisant son choix, et cherchant deux individus dignes de lui,
dignes du merveilleux dner d'Huguette.

--Hol! cria-t-il soudain  deux hommes qui vinrent  passer. Veuillez
entrer, messeigneurs... Oui, vous... vous, le grand noir aux yeux de
corbeau, et vous, le grand chalas, aux yeux de vrille... Faites-moi
l'honneur de venir dner cans: je vous invite!

Les deux hres auxquels s'adressait le discours en question s'arrtrent
stupfaits, puis timidement, redoublant les salutations, gravirent le
perron.

C'taient deux grands diables qui n'en finissaient plus de hauteur, mais
tous deux d'une extravagante maigreur, piteux, minables, avec leurs
manteaux trous, leurs semelles cules, vtus d'emphatiques guenilles
de baladins dans la misre.

Pardaillan conduisit les deux gueux  la table resplendissante et leur
fit signe de s'asseoir devant le ferique repas qu'elle supportait.
Effars, muets d'motion, les narines larges ouvertes et l'oeil
obliquement braqu sur les chefs-d'oeuvre d'Huguette, les deux
lamentables sires obirent, s'assirent de ct, posant chacun un quart
de fesse sur le sige. Et ils demeurrent pantelants, croyant rver.

--Comment vous appelez-vous, monsieur de la Vrille? demanda Pardaillan 
celui do ses invits qui paraissait le plus intelligent des deux.

L'homme rpondit en se courbant:

--Monseigneur, on m'appelle Picouic...

--Picouic?... Joli et mlodique. Mais veuillez ne pas me
monseigneuriser, s'il vous plat!... Et vous, monsieur du Corbeau?

L'autre, en effet, tait une caricature de corbeau: cheveux noirs et
plats sur le front, nez long, prominent et osseux. Il rpondit d'une
voix lugubre:

--Monseigneur, on m'appelle Croasse...

--Croasse? Admirable, par Pilate!... Eh bien, monsieur Picouic et
monsieur Croasse, mangez et buvez, vous tes les htes du chevalier
de Pardaillan... Madame Grgoire, voici l'cot de mes deux camarades,
ajouta le chevalier en dposant deux cus d'or dans la main de
l'htesse.

Et, sur un geste de refus esquiss par Huguette:

--Ma chre Huguette, fit-il doucement, vous savez que mes htes sont 
moi et que je n'ai jamais permis  personne de s'en emparer.

Et, saluant les deux hres d'un de ces grands gestes chevaleresques dont
il avait le secret, le chevalier, suivi de Pipeau, rejoignit le duc
d'Angoulme qui l'attendait dans la rue: cependant que MM. Croasse
et Picouic, les deux hercules de Belgodre, hbts d'admiration,
commenaient timidement l'attaque.

A l'instant o Pardaillan franchissait le seuil de la Devinire, le
rideau d'un cabinet qui s'ouvrait sur la cuisine et la salle se souleva.
Derrire les vitraux apparut une sombre figure qui le regarda descendre
le perron... Et, cette figure, convulse de haine, c'tait celle de
Maurevert, l'assassin de Lose de Pardaillan, comtesse de Margency.



VII

L'ORGIE

S'il fallait chercher le mot synthtique capable de traduire le duc
de Guise dans sa personnalit humaine, nous dirions que cet homme
s'appelait Orgueil. Guise, comme Achille, n'avait qu'un point vulnrable
dans son me cuirasse: on ne pouvait le blesser que dans son orgueil.

Or, ce capitaine qui pouvait rellement passer pour le plus beau
gentilhomme de Paris,  qui toutes les grandes dames de l'poque
crivaient des lettres passionnes, ce triomphateur  qui nulle femme ne
rsistait, Henri de Guise tait mari et tromp...

Ce fut le mari le plus outrag de son poque. Il eut des dsespoirs
d'orgueil--car, naturellement, il n'aimait pas sa femme dont il exigeait
la fidlit: il voulait bien la tromper tous les jours, mais non en tre
bafou. L'assassinat de Saint-Mgrin n'arrta pas l'outrage: Catherine
de Clves, duchesse de Guise, pleura huit jours Saint-Mgrin et prit un
autre amant, puis un autre, puis d'autres, en sorte que Guise continua 
verser du sang et des larmes de rage.

Pour le moment, Henri de Guise ne connaissait pas l'amant de Catherine:
pourtant, il tait bien sr qu'elle en avait un. Rsolu  garder toute
sa lucidit d'esprit, au moment o Paris commenait  gronder, il envoya
Catherine en Lorraine, sous la garde d'une dugne dont il se croyait
sr. On a vu par la lettre de la princesse Fausta que Catherine tait
sortie par une porte et rentre par une autre... Mais l devait
s'arrter la comdie... C'est sur un drame que le rideau allait se
relever!...

Rentr en son htel, le duc de Guise se renferma dans son appartement
et eut une longue conversation avec celui qui lui tait annonc dans
la lettre de Fausta. Le lendemain, il passa sa journe  dicter des
lettres,  donner des ordres. Il tait inquiet, nerveux, ses familiers
voyaient clairement les marques de la tempte intrieure qui se
dchanait en lui.

Le soir de ce mme jour deux hommes s'arrtaient  l'extrmit de la
Cit, devant une maison dont la faade en ruine dissimulait un ferique
palais.

L'un d'eux frappa, et, lorsque la porte de fer se fut ouverte, s'effaa
devant son compagnon qui entra. A l'intrieur, ce dernier laissa
retomber son manteau, et les deux gardes qui veillaient sans cesse dans
le vestibule purent reconnatre la sombre et livide figure du duc de
Guise.

Le roi de Paris, et que Paris et voulu appeler roi de France, fut alors
conduit vers la gauche de ce palais, c'est--dire vers cette ligne o la
maison Fausta et l'auberge du Pressoir-de-Fer entraient en conjonction.

L, dans une salle plus petite, moins svre que les autres, mais aussi
plus lgante, la princesse Fausta, harmonieusement habille d'un
costume de laine blanche aux plis hiratiques, tait assise dans un
fauteuil couvert de soie blanche; ses pieds reposaient sur un coussin
de velours blanc. Dans cette blancheur immacule, la beaut de Fausta
resplendissait et les diamants noirs de ses yeux voils de longs cils
brillaient d'un clat trange, hallucinant.

Henri de Guise entra brusquement, mais, devant Fausta, il s'arrta court
et, avec un frmissement de tout son tre, s'inclina trs bas. Lorsqu'il
se redressa, son visage apparut en pleine lumire, si ple que la
cicatrice de sa balafre semblait d'un rouge sanglant.

--Vous pouvez parler, duc, dit la mystrieuse princesse avec un sourire
qui tait un pome de grce.

--Madame, dit alors Henri de Guise d'une voix rauque, votre missaire
m'a tout dit. J'ai souffert depuis hier comme un damn... Des preuves,
madame!...

--Vous... voulez! dit Fausta d'un ton de suprme hauteur qui glaa
Guise, soudain courb.

--Pardonnez-moi, bgaya-t-il. J'ai perdu, la tte... Oh! tenir ce comte
de Loignes comme j'ai tenu Saint-Mgrin!...

--Ainsi, dit doucement Fausta, si... on vous donnait... des preuves...

--Oh! malheur  lui!... gronda Guise.

--Mais elle?... reprit Fausta, elle?... Pauvre femme! Pauvre affole
d'amour!... J'espre que ce n'est pas sur elle que retomberait votre
vengeance?...

--Assez, madame, rugit Guise, hors de lui. Si la duchesse a pouss
l'abjection jusqu' aimer un Loignes, il faut qu'elle meure!... il faut
qu'ils meurent ensemble!...

La Fausta tressaillit.

--Duc, dit-elle, souvenez-vous que des intrts puissants vous sont
confis. Souvenez-vous que vous tes pour le peuple le Fils de David,
et, pour nous, le Fils bien-aim de notre Eglise, le roi de France!...
Allez, duc, continua-t-elle en frappant sur un gong, accomplissez l'acte
ncessaire qui doit rendre enfin la paix  votre me... Suivez votre
guide... vous verrez, et vous serez convaincu...

Guise, haletant, ivre de vengeance, gronda:

--Si je vous dois cela... Je vous devrai plus que le trne! haleta
Guise, ivre de vengeance.

Il s'inclina avec ce respect religieux qui courbait tous ceux qui
approchaient Fausta, et, voyant un homme qui, au coup de timbre, venait
d'entrer, le suivit prcipitamment, la main au manche de sa dague.

Alors, Fausta s'approcha d'une lourde tapisserie qu'elle souleva.
Derrire la tapisserie, il y avait une porte ferme, sur le panneau de
laquelle s'ouvrait un judas, qui faisait communiquer la maison de Fausta
avec l'auberge voisine!...

L'homme qui conduisait Guise sortit de la maison, et se dirigea droit
sur l'entre du Pressoir-de-Fer. Il gratta  la porte qui s'ouvrit
et, quelques instants plus tard, le duc de Guise se trouvait dans
l'intrieur de ce cabaret.

Deux grosses filles joufflues, trs peintes, couvertes de bijoux et trs
court vtues, s'avancrent au-devant de lui en souriant et excutant des
rvrences.

L'une d'elles s'approcha de lui et lui appliqua sur la figure un
masque de velours tel que les lgants en portaient alors, lorsqu'ils
pntraient dans un lieu de rputation douteuse, et pour ne pas tre
reconnus. Presque en mme temps, l'autre lui jetait sur les paules un
ample manteau de soie lgre.

Guise comprit que ces femmes taient averties de sa visite et qu'elles
savaient ce qu'il venait chercher  l'auberge du Pressoir-de-Fer. Elles
l'entranrent dans la salle qui s'ouvrait sur le cabaret.

L, rgnait une demi-obscurit. La pice, tendue d'lgantes toffes et
meuble de larges fauteuils, tait dserte; mais, de la salle voisine,
arrivaient des clats de rire, des voix excites, tout un bruit
d'orgie... Et Guise comprit alors que cette petite maison de cabaret sur
le devant tait en ralit un lieu de dbauche, comme il y en avait tant
dans les sombres ruelles de la Cit...

--Monseigneur n'a qu' entrer, murmura l'une des femmes, on n'attend
plus qu'un convive... ce convive ne viendra pas... c'est monseigneur qui
vient  sa place... La partie de plaisir consiste ce soir  garder son
masque: seulement,  dix heures, tous les masques devront tomber...

Elles poussrent une porte, s'effacrent et Guise entra. Tout d'abord,
il demeura bloui par l'clat des lumires. Il tait brusquement pouss
dans l'orgie la plus radieuse et la plus impudique.

La pice tait vaste, luxueuse, emplie de parfums capiteux.

Au milieu, une table somptueuse se dressait, charge de vaisselle d'or,
supportant des fruits rares, des friandises prcieuses; des vins aux
tons de rubis chatoyaient dans des flacons aux formes tranges, et, ces
vins, c'taient des servantes aux costumes impudiques qui, impassibles
et souriantes, les versaient dans les coupes d'or des convives.

Il y avait l quatre couples enlacs, les femmes sur les genoux des
hommes. C'est  peine s'ils firent attention  Guise qui entrait: un
geste de bienvenue de l'un des hommes, une invitation  prendre place,
et ce fut tout... Seulement, une femme, qui tait seule, s'avana
vivement vers lui, l'enlaa de ses deux bras nus et murmura:

--Enfin, vous voici, cher seigneur... vous venez bien tard...

Guise se sentit devenir insens... une irrsistible fureur fit craquer
ses muscles... D'un geste fou, il voulut repousser la femme... mais,
plus troitement, elle l'enlaa, une de ses mains arrta sur sa bouche
le cri de fureur... et, de l'autre, elle lui indiquait un objet qu'il
n'avait pas vu encore.

C'tait une grande horloge qui scandait l'orgie d'un tic-tac ironique.
Guise vit alors qu'elle allait marquer dix heures!

--Dix heures! murmura la femme. L'heure o les masques vont tomber...
Attendez, cher seigneur... Regardez!...

Le duc se laissa tomber sur un fauteuil et, sous son masque, il sentit
la sueur couler. Les quatre couples demeuraient enlacs et murmuraient
des choses confuses... Tout  coup, l'horloge sonna... Les dix coups
tombrent, grles et sinistres.

--Tant pis! cria soudain une voix de femme. Nous avons gag de nous
montrer!... Moi, je commence...

Et, brusquement, elle laissa tomber son masque et arracha celui de
l'homme au cou duquel elle tait suspendue.

--La reine Margot! murmura Guise, stupfait.

--Puisque c'est convenu! continua une autre femme au milieu des clats
de rire.

Et, d'un geste plus hardi encore, elle imita Margot.

--Claudine de Beauvilliers! gronda en lui-mme Guise.

L'homme qui accompagnait Claudine lui tait inconnu. Mais, dj, la
troisime femme venait de retirer son masque! Et celle-l riait d'un
rire gamin plus frais, plus sonore... Et, cette fois, Guise fut secou
d'un frmissement de rage. Dans cette femme, il venait de reconnatre sa
propre soeur!... La duchesse de Montpensier!...

Toute rieuse et s'efforant de rougir, elle essayait de dnouer le
masque de son compagnon: mais l'homme rsistait, son ivresse dissipe
soudain... tout  coup, elle y parvint... le visage de l'amant de la
duchesse apparut... Et les rires qui avaient salu chaque visage qui se
dcouvrait se figrent... l'amant de la duchesse de Montpensier s'tait
relev soudain, les yeux hagards.

C'tait un jeune homme livide, au teint bilieux, aux traits convulsifs.
Il passa sur son front une main ple, d'une pleur d'ivoire, et gronda:

--Qu'ai-je fait? Que suis-je venu faire ici?

En mme temps, il recula, bondit vers la porte et, le visage dans les
mains, se sauva... Guise qui, d'un oeil ardent, avait suivi toute cette
scne fantastique, murmura:

--Le moine Jacques Clment, amant de Marie!...

--A mon tour, cria la quatrime femme d'une voix rsolue, comme si toute
hsitation de pudeur et disparu de sa pense. Aussitt, d'un geste de
bravade, elle arracha son masque et fit tomber celui de son amant... Et,
alors. Guise sentit sa tte tourner. Cet... homme, c'tait le comte de
Loignes, son ennemi mortel! Et, cette ribaude impudique, au sourire
provocateur, c'tait Catherine de Clves, la duchesse de Guise, sa
femme!...

Cette seconde de faiblesse chez le duc de Guise fit place  une raction
o la honte, encore, tenait la plus grande place. Il se redressa
lentement et demeura immobile. La duchesse de Guise vit cette sorte de
statue dont les yeux, du fond du masque, se rivaient sur elle. Un rapide
frisson, le long de sa nuque, la prvint que la terreur allait s'emparer
d'elle... Elle sourit pourtant et, hardie, demanda:

--Et vous, messire, ne tiendrez-vous pas la gageure?

Elle s'arrta net. Guise venait de laisser tomber son masque. Au mme
instant, le comte de Loignes se redressa, livide, tandis que les deux
autres hommes gagnaient la porte; la duchesse de Montpensier se sauva;
Claudine de Beauvilliers s'vanouit et la duchesse de Guise, malgr
toute son audace, ne put retenir un faible gmissement.

Guise, en effet. Guise silencieux, la lvre tremblante, la dague  la
main, avait une de ces physionomies comme elle lui en avait vu deux ou
trois fois. Elle voulut se lever, faire un geste, balbutier une parole;
mais elle demeura paralyse, fascine, se disant qu'elle allait
mourir...

Le duc tait d'un ct de la table; de Loignes, en face, de l'autre
ct. Guise se ramassa sur lui-mme; d'un effort norme, il renversa la
lourde table et, dans la seconde qui suivit, il y eut le geste rapide
d'un bras qui se lve et qui retombe... Un jet de sang inonda le
parquet... Loignes tomba comme une masse.

Guise, alors, se retourna vers la duchesse, sa dague toute rouge 
la main. Et il la vit qui bondissait affole, franchissait la porte,
s'enfuyait. Il se rua...

Des insultes affreuses, des cris rauques clatrent. La duchesse,
pouvante, franchit deux salles, arriva  la porte extrieure,
l'ouvrit, se jeta dehors... Guise la poursuivit jusque dans la salle du
cabaret; l, il trbucha contre une table, sa tte tourna, il sentit le
sol se drober sous ses pas et il s'affaissa, vanoui, tenant dans sa
main crispe le poignard rouge.

......................................................

Dans la pice o le comte de Loignes gisait inanim, une porte secrte
s'ouvrit, sans bruit. Une femme entra. Elle jeta un regard  peine sur
Loignes et, parvenue dans la salle du cabaret, vit la porte ouverte.

--Catherine de Clves est morte! murmura-t-elle. Henri de Guise sera roi
de France, et moi reine!...

Un sourire terrible illumina son visage... Mais, soudain, son pied
heurta le duc de Guise vanoui, tendu sur le carreau. Elle le reconnut
aussitt... Son oeil se dilata...

Catherine de Clves a chapp! dit sourdement Fausta. Un retard. Un
obstacle. Il faut trouver autre chose!...

Alors, lentement, Fausta revint sur ses pas. Un homme agenouill prs
du comte de Loignes sondait la blessure. Elle s'approcha de celui qui
tudiait la blessure de Loignes, et le toucha  l'paule.

--Est-ce qu'il est mort? demanda Fausta...

--Non, madame... et, mme, il ne mourra pas...

--Matre Ruggieri... reprit-elle, que faudrait-il pour que cet homme
meure?

--Vous pouvez le faire achever, madame, dit avec froideur l'homme qu'on
venait d'appeler Ruggieri.

--Matre, dit Fausta secouant la tte, il faut que cette blessure soit
suffisante sans que je m'en mle...

--Alors, madame, il faut que le bless soit transport chez moi. Il
suffira d'entretenir la fivre. Pour cela, il est ncessaire que je
puisse surveiller la marche du mal.

Fausta approuva d'un signe de tte et disparut.

Ruggieri la suivit d'un sourire qui, peut-tre, et glac cette femme
que rien n'effrayait.

--Sois tranquille, gronda-t-il alors lui-mme... Tu ne te doutes pas,
Fausta, que j'ai devin ta pense!...

A ce moment, six hommes, sans doute prvenus par Fausta, entrrent,
dposrent le comte de Loignes toujours vanoui sur un fauteuil et
l'emportrent hors de l'auberge.

Catherine de Clves, duchesse de Guise, avait bondi hors de l'auberge,
en proie  une terreur insense. Ses forces tout  coup dfaillirent,
Elle comprit qu'elle allait rouler sur le pav. A ce moment, il lui
sembla voir un homme arrt devant la maison voisine. Elle se trana
jusqu' cet inconnu et tomba dans ses bras en murmurant:

--Par piti, monsieur, qui que vous soyez, dfendez-moi.

L'homme, trs embarrass de ce fardeau et comprenant qu'un prompt
secours tait ncessaire  cette femme, regarda autour de lui, et,
avisant la porte de la maison de Fausta, souleva le heurtoir de bronze.

La porte s'ouvrit... Et Pardaillan entra, portant dans ses bras la
duchesse de Guise vanouie. Et la porte de fer de la maison de Fausta se
referma sur lui!...



VIII

DOUBLE CHASSE

Le chevalier de Pardaillan avait quitt la Devinire, escort, par
Charles d'Angoulme et suivi de Pipeau. Sur ses instances et presque sur
ses ordres, le jeune duc le quitta pour aller l'attendre rue des Barrs.
Pardaillan n'eut pas de peine  trouver l'auberge de l'Esprance, et il
y tablit son quartier gnral pour la journe.

Il se mit en observation, interrogeant l'hte, faisant bavarder les gens
de basse mine qui hantaient l'auberge. Quoi qu'il ft et qu'il dt, il
ne put obtenir aucun renseignement positif sur la singulire disparition
de la petite chanteuse de Bohme. Il se dcida donc  attendre la nuit
pour entreprendre l'expdition qu'il mditait.

La nuit venue, Pardaillan sortit, sifflotant un air de fanfare. Pipeau
marchait gravement sur ses talons.

Dehors, le chevalier prsenta au chien l'charpe de Violetta et la lui
fit flairer. Pipeau considra l'charpe d'un oeil torve, la renifla un
instant, et son moignon de queue s'agita.

--Trs bien, fit Pardaillan, nous y sommes. En avant!

Au premier croisement des rues. Pipeau quta, chercha avec rage, avec
frnsie, le bout du nez de travers.

A vingt pas derrire Pardaillan, dans l'ombre, se glissant le long des
murs, trois hommes avanaient et suivaient tous ses mouvements. Deux
d'entre eux tenaient  la main un solide poignard effil; le troisime
les dirigeait et semblait guetter le moment de les lcher sur
Pardaillan...

Cet homme, c'tait Maurevert. Les deux autres, c'taient les deux
hercules de la troupe Belgodre: Croasse et Picouic.

Maurevert, au moment o le chevalier tait sorti de la Devinire,
s'tait lanc sur ses traces et l'avait suivi jusqu' la porte de
l'auberge de l'Esprance, et, dehors, avait guett la sortie de
Pardaillan.

Il tait patient. Il et attendu jusqu'au lendemain, s'il l'et fallu.
Pardaillan  Paris!... C'tait la mort assure!...

O fuir encore?... Il faudrait donc recommencer cette course perdue,
qui avait dur des annes?...

Que voulait-il?... Il ne savait pas au juste. Il avait quitt
prcipitamment Maineville et s'tait lanc derrire Pardaillan,
fascin, entran, avec le vague espoir que le hasard le lui livrait
peut-tre!...

Oh! s'il pouvait le tuer!... Non pas qu'il dsirt la mort du chevalier;
sa haine, certes, lui souhaitait non seulement la mort, mais d'affreuses
souffrances. Mais il y avait en lui quelque chose de plus fort que la
haine... C'tait la peur... une peur de tous les instants...

Tuer Pardaillan, pour Maurevert, c'tait se dcharger de l'pouvante;
tant que le chevalier vivrait, lui n'oserait vivre!...

La nuit tait venue depuis quelque temps dj, lorsqu'il aperut deux
hommes qui, se tenant le bras, s'approchaient de l'auberge... Avec sa
sret de coup d'oeil, Maurevert reconnut en eux deux faons de truands,
deux de ces sacripants comme il en pullulait alors, et qui, pour
quelques cus, dpchaient leur homme en douceur et sans trop le faire
crier. Maurevert fit donc un signe imprieux, auquel les deux hres se
rendirent aussitt.

--Voulez-vous gagner chacun cinquante bonnes livres bien comptes?
demanda Maurevert tout en continuant  surveiller du coin de l'oeil la
porte de l'auberge.

--Que faut-il faire? demandrent-ils en choeur.

Maurevert s'assura que les deux truands taient arms d'une bonne dague,
et ce, malgr les dits rpts.

--coutez, mes braves; ce qu'il faut faire, le voici: il y a l, dans
cette auberge, un homme...

--Qui vous gne, peut-tre, dit l'un.

--Tu es intelligent, l'ami, dit Maurevert.

--Et cet homme, il s'agirait de...

--Oui, gronda Maurevert.

--Bon! a nous va. Cent livres pour nous deux, aprs l'opration: c'est
entendu. Prpare ta dague, Croasse! car les deux malandrins taient les
htes de Pardaillan.

--Silence!... fit Maurevert.

La porte de l'auberge s'ouvrait. Les trois hommes s'aplatirent contre le
mur. Dans le rai de lumire qui sortait du cabaret, Maurevert reconnut
Pardaillan et se sentit blmir... Lorsque le chevalier et le chien se
furent mis en route, Maurevert donna ses instructions:

--Suivez-moi, dit-il  voix basse. Quand je vous dirai: Allez! il sera
temps. Vous vous jetterez sur l'homme. Mais ne le manquez pas du premier
coup: sans quoi il ne vous manquera pas, lui!

Pour toute rponse, Picouic tira son poignard et Croasse, ayant enfin
compris ce dont il s'agissait, l'imita. Maurevert se mit en route. Les
deux maigres hercules le suivaient le poignard au poing. Vingt fois,
Maurevert et pu donner le signal; vingt fois, il fut sur le point de le
donner. Il n'osa pas!...

C'est en roulant des penses de peur mortelle que Maurevert, sur la
piste de Pardaillan, atteignit la Cit...

L, Maurevert vit le chevalier s'arrter devant une maison, il crt
enfin que l'occasion tait propice, et il allait s'effacer, donner le
signal, lorsqu'une femme chevele sortit de l'auberge voisine et alla
tomber dans les bras de Pardaillan... Quelques instants plus tard, le
chevalier disparaissait avec l'inconnue dans la maison  laquelle il
venait de frapper.

--Il nous chappe, dit Picouic. C'est de votre faute, mon gentilhomme!

--Attendons, rpondit Maurevert.



IX

L'ABSOLUTION

Matre Claude, tenant Violetta vanouie dans ses bras puissants, s'tait
jet dans la trappe. En atteignant l'eau, il se sentit d'abord entran
au fond, trs loin. Il treignit son enfant sur sa vaste poitrine, et,
d'un vigoureux coup de talon, remonta  la surface de la Seine. Alors,
tout ce qu'il avait de force et d'instinct vital fut employ  soutenir
la tte de la jeune fille hors de l'eau. Tout  coup, il eut aux genoux
la sensation d'un raclement. Il avait pied!... Alors, il leva l'enfant
tout entire hors de l'eau et il marchait, soufflant fortement.

Quand il fut monte sur le haut de la berge, il vit qu'il se trouvait
 peu prs vers la rue de la Juiverie, au-dessous du pont Notre-Dame.
Alors, il se mit  courir, et en quelques minutes atteignit son logis. A
ses appels, la porte s'ouvrit; dame Gilberte apparut tout effare.

--Du feu! haleta Claude, des linges chauds... vite!

Dans l'affolement, la porte demeura ouverte. Claude courut jusqu' sa
chambre, dposa Violetta sur son lit.

Dame Gilberte, dans la cuisine, allumait un grand feu...

Or,  l'instant o Claude pntrait dans la maison, un homme qui venait
d'entrer dans la rue de la Calandre s'arrtait devant le logis de
l'ancien bourreau de Paris. C'tait Belgodre!...

La figure du sacripant avait un rayonnement terrible, Il vit la porte
ouverte et s'arrta un instant, perplexe. Puis, assurant une dague
trapue dans son poing cach sous son manteau, il haussa les paules et
grommela:

Tant mieux, aprs tout!... On dirait que Claude n'attend que moi!...
Entrons!... Voyons, que vais-je lui dire? Il faut que je dose la
souffrance... Il faut qu'il en meure sous mes yeux!... Comment, matre
Claude! vous ne me reconnaissez pas? Regardez-moi bien! C'est moi qui
vous attachtes au pilori, alors qu'il vous tait si facile de me
laisser fuir!... Maintenant, attention: c'est moi qui enlevai votre
petite Violetta... Et savez-vous ce que j'en ai fait, de votre pure et
chaste enfant. J'en ai fait une ribaude! Allez la chercher dans le lit
de monseigneur de Guise!... Ah! Ah! que dites-vous de la farce, mon bon
monsieur Claude?...

Le bandit ricanait en se racontant ces choses  lui-mme. Il entra et
vit des portes ouvertes devant lui. Tout  coup, il s'arrta: il venait
d'apercevoir au fond d'une chambre Claude pench sur un lit, Claude qui,
les paules secoues de sanglots, rlait:

--Elle vit!... Seigneur Jsus qui avez piti des pauvres gens, vous avez
donc eu piti de moi aussi!... Violetta, mon enfant, ouvre tes yeux...

Belgodre demeura un instant frapp de stupeur. Puis, rapide et
silencieux, il recula dans la pice voisine qui tait la salle  manger.
Elle tait obscure. Le bohmien, alors, gagna doucement la porte de la
salle  manger, puis la porte extrieure, et il s'loigna rapidement.
D'instinct, et sans savoir au juste ce qu'il voulait faire, il se
dirigea vers la maison de Fausta. L, il s'arrta. La rage le faisait
trembler. Mais il y avait en lui de l'tonnement plus que de la fureur.

Mditant sur ce qu'il avait vu, Belgodre s'tait approche de la porte
de fer  laquelle il se mit  frapper  coups redoubls. Dix minutes
plus tard, le bohmien tait amen devant Fausta. Il y eut un long
entretien au cours duquel la mystrieuse princesse, ayant frapp sur un
timbre, donna cet ordre  l'homme accouru:

--Qu'on aille  l'instant me chercher le prince Farnse...

L'entretien termin, Belgodre fut conduit  une chambre du palais o il
fut enferm  double tour. Mais sans doute le bohmien s'attendait  cet
emprisonnement qui, au surplus, tait probablement consenti, car il ne
tmoignait ni surprise ni terreur.

Grce aux soins de dame Gilberte qui l'avait dshabille, couche et
frictionne, Violetta revint  elle. Et, lorsque matre Claude put
entrer dans la chambre, il trouva l'enfant les yeux grands ouverts,
pensive, rveuse, semblant rflchir  des choses douloureuses et
graves.

Il toussa comme pour prvenir Violetta de sa prsence, et, de loin,
d'une voix humble et enroue:

--Tche de dormir; ne pense plus  tout cela; c'est fini, je te dis...
Tu comprends, il faut que tu te reposes pour que demain  la premire
heure nous puissions partir... non, non, ne dis rien... tais-toi...
Sache seulement que, lorsque nous serons loin de Paris, quand tu seras
en sret... eh bien, tu seras libre de me voir ou de ne pas me voir...

Violetta voulut prononcer quelques mots... Mais dj Claude avait
disparu. Lorsque les premiers rayons du soleil pntrrent dans la
chambre, elle se leva, s'habilla et s'assit dans un fauteuil, les mains
jointes, la tte penche sur le sein. Ce fut  ce moment que matre
Claude entra.

--Dans quelques minutes, dit-il, une bonne litire va venir. Tu y
monteras avec dame Gilberte... Moi, je serai  cheval, et, tu sais, ne
va pas avoir peur...

--Avant de partir, je voudrais vous parler, balbutia Violetta avec une
motion qui la faisait trembler.

Claude plit.

Violetta, cependant, se taisait. Elle avait baiss les yeux, et
continuait  trembler. Claude, par un suprme effort de dsespoir,
souriait.

--Voyons, dit-il d'une voix qu'il crut trs naturelle, parle, puisque tu
as quelque chose  me dire... moi, vois-tu, je crois... je...

Brusquement, il tomba  genoux.

--coute-moi, ma petite Violetta. Avant que la bont du Seigneur ne
t'et mise dans ma vie comme un rayon de soleil, j'exerais mon mtier
sans savoir. Tantt  Montfaucon, tantt en Grve, des fois  la
Croix-du-Trahoir, ou ailleurs, j'allais... on me livrait le condamn, la
condamne... Est-ce que je savais, moi?... Mon pre, mon grand-pre, mon
arrire-grand-pre, tous avaient tu. J'ai fait comme eux. C'tait le
mtier de la famille...

Violetta coutait, dans un tel saisissement qu'il lui et t impossible
de faire un geste.

--C'tait ainsi, continua-t-il. Et voil qu'un jour je te pris, je te
ramassai, toute frle, toute petite, et si jolie... Tu ne saurais jamais
ce qui s'est pass dans mon coeur  cette minute o tu tendais tes mains
 la foule?...

--Je tendais... mes mains...  la foule?...

--Bien sr! Et c'est moi qui te pris, puisque tu n'avais pas de pre...

--Pas de pre! cria Violetta secoue d'un tressaillement.

--C'est vrai... tu ne sais pas... je t'ai toujours menti... Je ne suis
pas ton pre..., termina-t-il humblement.

Violetta porta vivement ses mains  ses yeux comme pour les garantir
d'une lumire trop vive et murmura: --O Simonne, ton agonie a donc dit
la vrit...

Elle demeura ainsi, le visage cach dans ses mains, tandis que Claude
reprenait:

--Voil. Je ne suis pas ton pre. Avant que tu ne fusses mienne, avant
que je ne t'eusse ramasse, pauvre petite abandonne, j'ignorais ce que
c'est que la vie. Mais, quand tu fus  moi, un jour, tout  coup, je
m'aperus que je n'tais plus le mme... j'eus horreur de tuer...
Dj je songeais  ce que tu penserais,  ce que tu dirais, si jamais
l'affreuse vrit t'tait rvle... Je crus retrouver la paix en me
faisant relever de mes horribles fonctions... Ah! bien, oui! Plus que
jamais, des spectres rdrent autour de moi... Et ce n'est que prs de
toi, dans notre petite maison de Meudon, que je me sentais redevenir
moi-mme... c'tait trop de bonheur encore pour moi... je te perdis. Ce
que j'ai souffert en ces annes de solitude et de dsespoir, moi-mme
sans doute je ne pourrais le dire... Et voici qu' l'heure o je te
retrouve, au moment,  la minute o je puis esprer revivre encore...
voici que tu apprends ce que j'ai t!... Voil... tu sais tout...
Ce que je voulais te demander seulement, c'est de me permettre de te
sauver... de te mettre en sret... Et puis, aprs, tu me renverras!

Claude baissa la tte. A genoux, affaiss sur lui-mme. Violetta ouvrit
ses yeux bleus o brilla une lueur d'aurore, et, de sa voix douce, elle
dit:

--Pre... mon bon petit papa Claude... embrasse-moi... tu vois bien que
tu me fais beaucoup de chagrin...

--Qu'as-tu dit? bgaya Claude tout tremblant.

Violetta, sans rpondre, saisit de ses deux petites mains les mains
formidables du bourreau, le fora  se relever, et, lorsque Claude,
perdu, fut tomb dans le fauteuil, elle s'assit sur ses genoux, jeta
ses bras autour de son cou, posa sa tte adorable sur sa poitrine, et
rpta:

--Pre... mon bon pre... embrassez votre fille!...



X

LE PRE

L'heure qui suivit fut pour matre Claude un tel rayonnement de bonheur
que son pass en fut comme effac.

--Partons, fit-il tout  coup. Voil que j'oublie tout, moi! Ce n'est
pas qu'il y ait du danger... car srement on nous croit morts... Donc,
nous pourrions d'autant mieux rester ici que, mme si on ne nous croit
pas morts, on ne supposera jamais que nous avons cherch un refuge ici
mme... On nous cherchera partout, except dans cette maison... mais
elle me fait peur  prsent cette maison! J'y ai tant souffert! Mais
assez bavard... Partons!

Violetta secoua doucement la tte.

--Comment! Tu ne veux pas partir?...

--Pre, vous l'avez dit vous-mme: il n'y a ici aucun danger; nous y
sommes mieux cachs que partout ailleurs, puisqu'on nous croit morts...

--C'est vrai... mais pourquoi?...

--Je ne veux pas quitter Paris encore, fit Violetta en baissant les
yeux. Restons ici tout au moins quelques jours.

--Tant que tu voudras. Dame Gilberte! renvoyez cette litire et ce
cheval. L'enfant veut rester!...

La vieille servante qui, merveille, tournait autour de Claude et de
Violetta, s'empressa d'obir.

--Ce n'est pas tout, pre, dit alors Violetta avec un sourire, nous
restons; mais ce matin il faut que je sorte, pour aller  l'auberge de
l'Esprance...

--Ah! bah!... Voyons... tout  l'heure, quand je te tenais dans mes
bras, tu m'as racont une foule de choses que j'entendais  peine... Ah!
j'y suis! Le jeune homme qui a apport des fleurs?... Voyons, dis-moi
cela, un peu!... Son nom, d'abord... Tu rougis? Pourquoi?...

--Je n'ai pas dit..., murmura la jeune fille en plissant.

--Mais, moi, je devine! Digne jeune homme! Allons, comment
s'appelle-t-il?

--Je ne sais pas! fit Violetta dans un souffle.

Claude clata d'un bon rire qui fit trembler les vitraux.

--Dpeins-le-moi, au moins...

Violetta, tout heureuse elle-mme de cette joie dbordante, entreprit
une description que matre Claude lui arracha par lambeaux. Quand ce fut
fini, Claude se leva.

--Je vais le chercher dit-il. Dans une heure je te l'amne. Il faut que
je voie ce jeune gentilhomme, que je lise dans ses yeux s'il est capable
d'aimer assez pour...

Claude serra Violetta dans ses bras, et sortit en courant, la laissant
tout tourdie, n'ayant pas eu le temps de faire une objection. Et, par
la pense, elle le suivait jusqu' l'auberge de l'Esprance.

A ce moment, les vitraux d'une fentre du rez-de-chausse volrent
en clats; plusieurs hommes sautrent dans la maison, et Violetta,
pouvante, entendit crier ces mots:

--Si l'homme rsiste, tuez-le!... Mais pas une gratignure  la
petite!...

Matre Claude, ayant jet un manteau sur ses paules, s'tait lanc
vers la rue de la Tissanderie et n'avait pas tard  atteindre l'auberge
de l'Esprance.

Claude ne se rencontra pas avec Charles d'Angoulme. L'aubergiste, tenu
 la plus extrme prudence, ne lui donna que de maigres renseignements.
Matre Claude attendit plus d'une heure. Puis il se dit que le jeune
gentilhomme ne viendrait sans doute pas. Il partit, se promettant de
revenir.

Dix minutes plus tard, Charles rentrait dans l'auberge, aprs avoir
inutilement explor les environs...

Matre Claude venait de franchir le pont et rentrait dans Notre-Dame,
il s'arrta court. Un homme venait au-devant de lui... Et c'tait une
figure de malheur.

Une immense piti envahit l'me du bourreau qui murmura en plissant:

--Le pre de Violetta!

C'tait en effet le prince Farnse!... Or, d'o venait-il?... Il sortait
du logis de Claude!...

Appel dans la nuit par Fausta, il en avait reu une mission. Et, cette
mission, il avait cherch  la remplir en mme temps que la maison
de Claude tait envahie... Farnse n'avait pas trouv le bourreau.
Peut-tre sa mission devenait-elle ds lors inutile. Car il avait quitt
le logis maudit en jetant une dernire maldiction contre l'homme qui
lui avait pris sa fille... A ce moment Farnse aperut Claude, il
s'arrta devant lui:

--J'ai reu hier l'ordre de vous entendre en confession gnrale,
dit-il.

Une bouffe de honte monta au cerveau de Claude.

--Ainsi, songea-t-il tout au fond de sa conscience, c'est lui qui devait
me donner l'absolution!... Je lui ai vol sa fille, et lui me rend 
Dieu!...

--Monseigneur, balbutia-t-il, je ne veux pas vous tromper... Depuis
hier... cette nuit mme... il s'est pass un vnement qui fait que...
peut-tre... je n'ai plus droit  votre bndiction!...

--Je dois vous entendre, dit Farnse d'une voix trange; peu importe ce
qui a pu se passer.

Farnse s'tait mis en marche, comme s'il et la certitude que Claude le
suivait, et, en effet, Claude marchait  trois pas derrire lui.

Par des ruelles dtournes, Farnse atteignait Notre-Dame. Matre Claude
y entra  sa suite. Farnse le conduisit jusqu' un confessionnal et
dit:

--Attendez-moi l... prparez votre conscience au grand acte...

Claude tomba  genoux et murmura:

--Mon Dieu, Seigneur! N'est-ce pas que je ne puis pas me sparer de mon
enfant! N'est-ce pas que je puis la garder!... N'est-ce pas que c'est
assez que je dise  votre ministre qu'il ne doit plus pleurer, et que,
plus tard, il reverra l'enfant!...

Farnse avait disparu dans la sacristie. Il y tait entr cavalier; il
en sortit cardinal... Lorsque Claude le revit soudain traversant la
vaste nef silencieuse et obscure, il tressaillit. Farnse en cavalier
tait un admirable gentilhomme. Farnse en cardinal tait, dans toute sa
majest imposante, ce que pouvait alors reprsenter ce mot: un-prince de
l'Eglise...

Farnse, en passant devant le matre-autel, flchit le genou, peut-tre
autant par une faiblesse physique que par devoir religieux. Une sorte
de gmissement sourd s'chappa de ses lvres, et il baissa les yeux,
n'osant regarder ces marches en travers desquelles tait tombe
Lonore...

Ah! cette horrible matine du jour de Pques de l'anne 1573!...

Livide de ces souvenirs, il se dirigea vers Claude agenouill, l-bas,
dans le grand confessionnal  la vaste architecture... Et alors, ce fut
un autre sentiment qui se dchana en lui! Ce fut une autre scne qui
se prsenta  son imagination!... Il revit le gibet de la place de
Grve!... Il revit le bourreau s'emparant de son enfant!...

Une enfant... une fille! C'est--dire la possibilit de vivre, d'aimer
encore, de rparer peut-tre... Non! rien de tout cela n'avait t... Il
se revit courant chez Claude, le suppliant... Il entendit le bourreau
lui rpter:

Votre fille n'a vcu que trois jours...

Et l'affreuse parole de mort, Claude l'avait rpte la veille. Cet
homme avait laiss mourir sa fille... l'avait tue peut-tre?... Qui
savait!... Oh! faire souffrir cet homme comme il avait souffert, lui...
Lui rendre douleur pour douleur, dsespoir pour dsespoir.

Il s'assit prs de Claude, non pas  la place ordinaire du confesseur,
de l'autre ct du grillage, mais prs de lui, le touchant presque...
Claude ne remarqua pas ce dtail. Son visage rayonna lorsqu'il vit le
cardinal.

--Si triste et sombre maintenant, comme il va tre heureux tout 
l'heure! songea-t-il.

--Je vous coute, dit Farnse glacial.

Un frisson secoua les larges paules de Claude. Alors, il commena le
hideux rcit... sa confession de bourreau qui a horreur de tant de
meurtres froidement accomplis. Le bourreau, les cheveux hrisss, les
yeux hagards, grondant et suant, racontait, racontait toujours, et
parfois levait un regard de dtresse sur le cardinal.

Et celui-ci demeurait glacial. Pas un mot... Farnse attendait que ce
ft fini... Claude, enfin, s'arrta, haletant.

--Ce sont bien l tous vos meurtres? demanda Farnse.

--Tous, monseigneur, rpondit Claude humblement. Je n'ai rien oubli...

Farnse avait ferm les yeux. Lorsqu'il les rouvrit, il darda un tel
regard que Claude frissonna longuement, se ramassa sur lui-mme comme 
l'approche d'un malheur.

--Tu as oubli le plus hideux de tes meurtres, dit alors Farnse.
Monstre, descends en toi-mme, et cherche le vritable crime de ton
existence abjecte!...

Claude, avec un frmissement d'pouvant, se releva... Au mme instant,
le cardinal fut debout et lui saisit la main...

--Ton crime, c'est d'avoir tu un coeur d'homme, le mien!... Tu m'as
vol ma fille! Tu l'as laisse mourir! Tu l'as tue, dis-je!...
Rponds!... Misrable dmon, moi, t'absoudre!... Ecoute, coute, puisque
tu as une fille, puisque, toi aussi, tu as un coeur de pre!...

Claude devint ple comme un mort. Les yeux dilats, la bouche ouverte,
il considrait Farnse sans pouvoir noncer un mot... Le cardinal eut un
rire effrayant, et, de sa main, secoua violemment le bras de Claude.

--Ah! tu as une fille, toi aussi! Ah! tu aimes, toi aussi!... Ta fille,
monstre, c'est moi qui l'ai conduite dans la chambre des excutions!...
Oui, oui, je vois le ricanement de tes yeux! Tu veux dire que tu l'as
sauve?

--Vous saviez ce qui s'est pass cette nuit!... rugit Claude.

--Oui, je le savais!... Et c'est pour cela... c'est pour te dire...
coute!... ta fille... en ce moment... tu m'entends? dmon!... Ta
fille... elle est reprise! Elle est aux mains de Fausta!.. On la tue!...
Et c'est moi qui ai fait cela!...

Farnse, d'un geste rude, repoussa Claude et se croisa les bras.
Celui-ci, sous l'pouvantable parole, avait flchi, ses deux mains  son
visage.

Lorsque Claude laissa retomber ses bras, il tait mconnaissable... il
tait la personnification de la stupeur dans la douleur... Son regard
tragique et sanglant alla jusqu' l'autel, jusqu' la Croix. Et il
dit...

--Tu as fait cela, prtre? Tu as livr cette enfant?...

--Oui, je l'ai livre!...

--Et tu dis qu'on la tue?... Elle est morte?...

--Morte!...

Un gmissement, d'une trange douceur, monta jusqu'aux votes de la
cathdrale. Puis ce gmissement s'enfla, devint un grondement furieux,
et Claude tonna:

--Cette enfant, prtre!... Cette enfant que tu as fait assassiner!...
sais-tu qui elle est?

--Cette enfant! balbutia Farnse. Eh bien?...

--Eh bien..., hurla Claude, d'une voix dchirante, cette enfant!...
c'tait ta fille!...

Et il s'en alla, titubant, emplissant la vaste nef de ses sanglots, sans
regards derrire lui, sans voir ce que devenait le cardinal. Le cardinal
s'tait affaiss avec un rle. Un jeune moine qui priait non loin de
l s'approcha alors de lui, et ayant constat qu'il vivait se mit  le
soigner activement. Ce moine s'appelait Jacques Clment.



XI

LE PACTE

Claude sortit de Notre-Dame, marcha sur la maison Fausta, et frappa
violemment du poing  la porte de fer, sans songer au heurtoir.

La porte ne s'ouvrit pas.

--On m'ouvrira bien, grognait Claude; il faudra bien qu'on m'ouvre, il
faudra bien qu'on me dise ce qu'est devenue mon enfant. Maldiction!...
Ouvrirez-vous?...

Des deux poings, il frappait...

--Mais, mon bon monsieur, dit une voix, vous ne savez donc pas que la
maison est dserte?

Un rassemblement s'tait form autour de lui. Bien peu reconnurent
l'ancien bourreau. Un homme,  ce moment, un cavalier vtu de noir,
traversa les groupes sans rien voir, marchant d'un pas gal et rapide,
et il pntra dans la petite maison voisine, dans l'auberge du
Pressoir-de-Fer. Cet homme ne vit pas Claude, et Claude ne le vit pas...

Aprs l'abattement et les supplications, Claude s'en alla, la tte
basse.

Il rentra dans son logis et se mit  errer. Dame Gilberte avait disparu;
dans la chambre o avait dormi Violetta, il y avait des traces de lutte.
Machinalement, Claude se mit  tout remettre en place.

Il prononait des mots sans suite, et serrait convulsivement dans ses
mains les quelques objets qui avaient pu toucher Violetta... Il finit
par se jeter dans le fauteuil o s'tait assise Violetta et ferma les
yeux, essaya de rflchir...

--C'est cela, murmura-t-il avec un indfinissable sourire; c'est, cela
pardieu!... Mourir!... Quelle bonne ide!...

Il se releva et courut  une salle o il n'avait pas d entrer depuis
longtemps, car tout y sentait le moisi. Claude ouvrit violemment la
fentre et rabattit les contrevents. La lumire clatante du plein midi
entra  flots dans cette pice et claira soudain des haches rouilles,
des masses, des maillets de bois, des couteaux. Cette salle... c'tait
sa salle aux outils... les sinistres outils de son ancien mtier!...

Dans un coin, des paquets de cordes toutes neuves; quelques-unes de ces
cordes taient toutes prpares, avec le noeud coulant au bout. Claude
en saisit une, et, tout courant, revint  la chambre de Violetta...

L, il prouva la solidit de la corde, ses mains ne tremblaient pas;
avec le plus grand soin, il se mit  graisser la corde aux abords du
noeud coulant; puis il planta un clou norme assez haut dans le mur et
y accrocha la corde... Alors, mont sur un escabeau, il passa le noeud
coulant autour de son cou...

Alors, d'un coup de pied, Claude fit basculer l'escabeau... Il tomba
dans le vide.

......................................................

Au mme instant, quelqu'un parut au seuil de la chambre, Ce quelqu'un
vit matre Claude pendu. Il tira son poignard, et, au-dessus de la tte,
trancha la corde... Claude s'affaissa au long du mur... L'homme, avec la
mme rsolution, desserra le noeud coulant et se mit  frictionner le
bourreau qui, au bout de quelques minutes, commena  respirer et ouvrit
les yeux... Cet homme, c'tait le pre de Violetta, le cardinal prince
Farnse...

Claude, en revenant  lui, reconnut le cardinal. Il se releva, repoussa
rudement Farnse, et, avec un clat de rire infernal, s'lana hors de
la chambre. Quelques secondes plus tard, il reparaissait, une lourde
hache au poing. Le cardinal n'avait pas boug.

Claude s'aperut alors d'une chose qu'il n'avait pas remarque tout
d'abord... Le matin, dans la cathdrale, les longs et fins cheveux du
cardinal et sa barbe soyeuse taient presque noirs... Maintenant, cette
barbe et ces cheveux taient blancs... Le cardinal Farnse avait vieilli
de vingt ans en quelques heures...

Claude fit cette remarque sans y attacher aucune importance. Il s'avana
sur Farnse en grondant:

--Merci, prtre! je t'avais oubli, tu viens me rappeler qu'avant de
mourir!...

--Je viens te rappeler que tu as autre chose  faire que de mourir, dit
Farnse d'une voix trangement calme.

--Qu'ai-je donc  faire! rugit Claude dont les yeux devenaient hagards.
Te tuer avant de mourir?...

--Tue-moi si tu veux; je venais te dire qu'il nous reste  venger
l'enfant...

--La venger? bgaya Claude.

--Cette femme, dit Farnse, qui a profit de ton absence dnonce par
je ne sais quel dmon, cette femme aux pieds de laquelle je viens de
me traner deux heures durant, qui m'a employ, moi, au meurtre de
l'enfant... que j'appelais Saintet, que tu appelais Souveraine,
l'assassin de ma fille... bourreau, veux-tu donc qu'elle vive?...

Claude saisit le bras de Farnse et le serra avec violence.

--Bourreau, continua Farnse, je suis venu te dire ceci: veux-tu m'aider
 frapper cette femme? Elle reprsente une redoutable puissance. Son
pouvoir est sans bornes. Son approche peut nous briser comme verre. Un
signe d'elle peut nous tuer. Eh bien, aimais-tu assez l'enfant pour
devenir mon aide? mon aide pendant une seule anne... Non seulement mon
aide, mais mon esclave?

Claude avait cout en frmissant de tout son tre. Une sombre joie
s'alluma dans ses yeux perdus.

--Monseigneur, rpondit-il dans un souffle,  partir de cette minute, je
vous appartiens corps et me, pomme vous m'appartiendrez corps et me
quand ce sera fait!

Avec une effroyable srnit, Farnse s'assit  la table sur laquelle se
trouvaient parchemin et critoire.

--changeons en ce cas les critures ncessaires  notre ligue, dit-il.

Sur une feuille de parchemin, il crivit:

Ce 14 de mai de l'an 1588. Moi, prince Farnse, cardinal, vque de
Modne, dclare et certifie: Dans un an, jour pour jour, ou avant ladite
poque si la femme nomme Fausta succombe, m'engage  me prsenter
devant matre Claude, bourreau,  tel jour ou telle nuit qui lui plaira;
m'engage  lui obir quoi qu'il demande; et lui donne permission de me
tuer si bon lui semble. Et que je sois damn dans l'ternit si je tente
de me refuser ou de fuir. Et je signe: Jean, prince Farnse, vque et
cardinal par la grce de Dieu.

Farnse se leva, tendit le papier  Claude. Celui-ci le lut lentement,
plia le parchemin et le mit dans sa poche.

--A ton tour! dit alors le cardinal.

Ce 14 de mai de l'an 1588. Moi, matre Claude, bourgeois de la Cit,
ancien bourreau-jur de Paris, demeur bourreau par l'me, dclare et
certifie: Pour atteindre la femme nomme Fausta, m'engage, pendant un an
 dater de ce jour,  obir aveuglment  Monseigneur prince et cardinal
vque Farnse. Et que je sois damn dans l'ternit si une seule fois
dans le cours de cet an je lui refuse obissance. Et je signe...

A ce moment, comme le front de Claude saignait, une goutte de sang tomba
sur le parchemin au-dessous du dernier mot, Claude tressaillit et, de
son pouce, il crasa la goutte de sang et traa une croix rouge.

--Ma signature,  moi..., gronda-t-il.

--Je la tiens pour valable! dit Farnse prenant le parchemin.

Le bourreau le regardait s'en aller et murmurait sourdement:

--La Souveraine... d'abord!... Et vous, ensuite... Monseigneur!...



XII

LA FAUSTA

Nous ramenons maintenant notre lecteur au mystrieux palais de la
princesse Fausta, au moment o Pardaillan y vient d'entrer, portant
Catherine de Clves vanouie.

Du palais se sont enfuies Marie de Lorraine, duchesse de Montpensier, et
Claudine de Beauvilliers, profitant de la porte de communication.

Fausta, revenant de l'auberge, longea un long couloir et murmura devant
une porte:

Ici, la petite bohmienne, nous verrons!

Plus loin devant une deuxime porte:

Ici, Claudine de Beauvilliers, la solution peut-tre.

Plus loin encore, devant une troisime porte:

Ici, Marie de Lorraine m'attend... J'ai  lui parler du moine!...
dit-elle.

Plus loin enfin, devant une quatrime porte, sur les confins de la
partie rserve aux gardes:

Ici, le bohmien Belgodre... Un bon limier  lancer sur Farnse!...

Ainsi, avec une effrayante lucidit, cette femme tiquetait, pour
ainsi dire, sa multiple pense: son esprit se mouvait  l'aise dans le
tourbillon de la vaste intrigue...

Comme elle revenait sur ses pas et qu'elle passait devant le grand
vestibule, tout  coup une voix sonore et railleuse parvint jusqu'
elle. Chaque porte de ce palais tait truque; chacune possdait un
judas, un oeil invisible... Fausta n'eut qu' s'approcher pour voir ce
qui se passait dans le vestibule. Elle eut une exclamation de joie.

Dieu est avec moi! murmura-t-elle.

Au mme instant elle fit un signe: et sans doute ses servantes ne la
perdaient jamais de vue dans ses volutions, car aussitt deux femmes
accoururent, deux femmes franaises, celles-l. Elle leur donna quelques
ordres  voix basse et rapide, puis ouvrit toute grande la porte du
vestibule, o Pardaillan, soutenant dans ses bras la duchesse de Guise,
disait leur fait aux deux gardes.

--A Dieu ne plaise, dit Fausta, que quelqu'un ait frapp  ce logis et
qu'il n'y ait trouv les secours qui se doivent entre chrtiens. Entrez,
monsieur; vous tes le bienvenu... Mes femmes vont donner les soins
ncessaires  votre dame que je vois pme...

Pardaillan remit la duchesse de Guise aux bras des deux femmes qui
disparurent, portant Catherine de Clves sans connaissance. Alors
Pardaillan se dcouvrit.

--Madame, dit-il, je vous dois mille grces. Sans vous, je me fusse
trouv fort embarrass. Cette noble dame n'est point mienne...

Et, en quelques mots, il met Fausta au courant de son histoire.

--Sire chevalier de Pardaillan, dit gravement Fausta, votre air et vos
paroles me donnent le dsir de vous connatre mieux. Ne me ferez-vous
pas la faveur de vous reposer un instant chez la princesse
Fausta-Borgia, trangre venue  Paris pour s'y instruire des arts, des
lettres, de la noble lgance de la gentilhommerie franaise...

Le chevalier jeta autour de lui ce rapide et sr coup d'oeil de l'homme
habitu  la prudence.

--Qu'est ceci? grommela-t-il en lui-mme. Un coupe-gorge, peut-tre?...
Hum!... Voil aussi, par la mort-diable, une crature par trop
dlicieuse, pour un tel cadre... Ma foi, je me laisse tomber? Tant pis
s'il y a un prcipice sous les fleurs!...

Et s'inclinant avec une grce altire, non sans laisser entrevoir la
longueur dmesure de sa rapire:

--Madame, dit-il, l'illustre nom de Borgia m'est garant qu'en fait
d'arts et de lettres vous pourriez tre notre ducatrice. Cela dit,
madame, je me dclare  vos ordres.

Fausta fit un geste comme pour inviter le chevalier  la suivre et
pntra dans l'intrieur.

Pardaillan bloui, transport en pays de rve et de mystre, palpitait
voyant le trne et la tiare.

Fausta s'arrta dans cette faon de boudoir o elle avait reu le duc de
Guise et qui tait sans doute destin aux trangers. Elle s'assit sur ce
sige de satin blanc o sa beaut fatale prenait un relief de prcieuse
mdaille. Et, avant que Pardaillan ft revenu de son tonnement:

--Monsieur le chevalier, dit-elle, c'est vous qui, sur la place de
Grve, avez tenu tte  M. le duc de Guise, et avez jou ce tour dont
tout Paris a parl.

--Moi, madame? s'cria Pardaillan, jouant la stupfaction, tes-vous
bien sre que ce soit moi?...

--J'ai tout vu; du haut d'une fentre, je prenais plaisir  voir la
place encombre de bateleurs et de marchands... j'ai tout vu, et je
viens de vous reconnatre.

--En ce cas, madame, je me garderai bien de vous contredire. Ce serait
vous donner une pitre ide de cette gentilhommerie franaise que vous
tes venue tudier sur place.

Pardaillan, son premier tonnement pass, redevenait matre de lui-mme.
Il avait une physionomie de navet ingnue et paisible. Quant  Fausta,
il tait impossible de savoir ce qu'elle pensait. Mais, pour la premire
fois, elle voyait un homme soutenir son regard avec une dignit mle
d'une impassible ironie...

--Monsieur, dit-elle, sur la place de Grve, je vous ai admir... Votre
pe est sre, monsieur; mais votre coup d'oeil est encore plus sr.
Venons donc au fait.

Que va-t-il m'arriver? se dit Pardaillan.

--Lorsque, sur la place de Grve, je vous ai vu  l'oeuvre, continua
Fausta en essayant vainement de faire baisser les yeux du chevalier,
j'ai pris aussitt la rsolution de m'enqurir de vous et de vous
connatre. Le hasard me sert  souhait, M. de Guise doit vous har. S'il
vous hait depuis longtemps, raison de plus pour faire votre paix avec
lui...

--Vous voulez dire, madame, qu'il serait sage  lui de faire sa paix
avec moi?

Fausta jeta un regard plus aigu sur la figure de cet homme qui osait
parler ainsi du matre de Paris.

--Monsieur, dt-elle tout  coup, si vous voulez mettre votre pe
au service du duc de Guise, je vous jure, moi, que non seulement il
oubliera tout ressentiment, mais encore qu'il fera de vous un puissant
seigneur...

--Il faudra donc, dit paisiblement le chevalier, qu'il touche cette main
que voici?

--Il la touchera, fit-elle en souriant.

--Permettez-moi, madame, d'avoir meilleure opinion que vous d'un homme
qui sera, demain peut-tre, roi de France. M. de Guise ne peut toucher
la main qui l'a touch au visage...

--Vous avez fait cela! murmura-t-elle, vous avez soufflet le duc de
Guise!....

--Dans une circonstance qu'il vous racontera lui-mme si vous le lui
demandez. Il vous dira que lui, chevalier de Lorraine, haut seigneur, le
premier du royaume aprs les princes du sang et peut-tre mme avant,
n'a pas hsit  faire assassiner dans son lit un vieillard. Il vous
dira qu'il poussa la magnanimit jusqu' faire jeter par la fentre le
cadavre de l'amiral Coligny! Rude victoire, madame! Et ce ne fut pas la
payer trop cher, du soufflet qui jaillit alors, si j'ose dire, de la
main que voici!...

--Le duc dfendait la cause de l'Eglise! dit sourdement Fausta.

--De quelle Eglise? madame... Il y en a au moins deux..., dit Pardaillan
sans aucune intention qu'une innocente raillerie.

--Comment savez-vous qu'il y a deux Eglises, vous? gronda-t-elle,
plissante.

--Deux Eglises! murmura Pardaillan tourdi. Que veut dire cela...?

--Est-ce que cet homme serait un espion! songeait Fausta.

--Oh! oh! se disait le chevalier, est-ce que cette femme serait le
chef occulte de la Sainte Ligue... Est-ce que Guise ne serait qu'un
instrument?... Est-ce que la Ligue serait une nouvelle Eglise?...

Dans ce bref instant o ils songeaient ainsi, ils s'taient tudis,
comme deux lutteurs. Fausta avait rapidement pris son parti. De son
examen, il rsulta  ses yeux que Pardaillan devait tre un routier
hroque, capable d'entreprises extraordinaires: une pe invincible
qu'il s'agissait d'acheter  tout prix.

--Chevalier, reprit tout  coup Fausta, si vous ne pouvez tre  M. de
Guise, peut-tre ne refuseriez-vous pas de servir un autre matre?

--Cela dpend du matre, madame, fit Pardaillan de son air le plus
ingnu. Voyons, madame, le matre que vous avez  me proposer est-il
celui qu'attend le monde?...

Fausta le regardait, stupfaite de sentir au fond d'elle-mme elle ne
savait quoi qui palpitait. Cet homme, le premier, troublait sa pense.
Elle tait mue, malgr elle.

--Le matre que j'ai  vous proposer, dit-elle en gardant cette
majestueuse froideur qu'elle devait  une longue tude, est digne de
vous, chevalier...

--Ah! pardieu, madame, je serai bien aise de connatre un tel
personnage!...

--Vous l'avez devant vous, dit Fausta.

--Vous, madame!...

--Moi!... Moi, chevalier, moi qui cherche des hommes pour l'excution de
vastes entreprises capables de sduire les plus ambitieux... Voulez-vous
tre l'un de ces hommes?... Je devine en vous la grandeur d'me,
la force d'un esprit suprieur, la pense qui permet de dominer
l'humanit!...

Malheur de moi! songea le chevalier. Me voil bien loti! Il n'y a donc
pas moyen de vivre en paix?

--Sachez donc, continua Fausta d'une voix devenue ardente, sachez donc,
 vous que je ne connais pas, sachez mon rve!... Sachez que je suis
celle que des vques, des cardinaux runis en conclave secret ont lue
pour conduire l'Eglise  ses destines suprmes!... Sachez que...

Elle s'arrta, palpitante... Soudain, elle porta la main  son front.
Et, en elle-mme, elle balbutia:

Quoi! mue  ce point par ce routier! Quoi! Moi qui parle aux rois
en despote, je me sens flchir devant cet aventurier!... Malheureuse!
qu'ai-je dit! qu'allais-je dire!...

Mais Pardaillan avait compris... le voile de mystre qui enveloppait
Fausta se dchirait en partie!...

Oh! murmura-t-il, c'est donc vrai! C'est bien Rome dans Paris!... Et,
ce trne que j'ai aperu, s'il n'est pas pour un pape... eh bien, il est
donc pour la Papesse!

Pardaillan frissonna. Une femme!... Oui, une femme qui se dressait
devant Sixte-Quint!... Il y avait dans cette monstrueuse supposition
une telle dmence apparente que Pardaillan haussa les paules et:
Impossible!... pronona-t-il  mi-voix.

Il m'a devine! murmura Fausta au fond d'elle-mme. Il faut que cet
homme devienne sur l'heure un de mes serviteurs... ou bien qu'il ne
sorte pas vivant de ce palais!...

Les violentes motions duraient peu chez Pardaillan. Ce fut avec
curiosit qu'il considra l'trange princesse.

Madame, dit-il, puisque vous avez commenc  m'expliquer votre pense,
daignez achever... Je vois que vous tes en France pour une oeuvre...
terrible.

--Cette oeuvre, dit alors Fausta redevenue matresse d'elle-mme, vous
en avez vu les premiers actes... Henri de Valois a succomb  nos
premiers coups... il est en fuite... Le trne de France est inoccup...
Chevalier, que pensez-vous d'Henri III?...

--Je connais  peine le roi, madame. Je ne l'ai vu qu'une fois ou deux,
alors qu'il s'appelait le duc d'Anjou, et j'avoue que je le tiens en
mdiocre estime...

--Bien, dit Fausta, le visage clair, maintenant, tout ressentiment 
part, que pensez-vous d'Henri de Guise?

--Je pense, dit nettement le chevalier, qu'il est tout dsign pour
monter sur le trne de France...

--Oui, dit Fausta. Mais ne pensez-vous pas aussi qu'il est plus digne de
la couronne que n'importe quel gentilhomme de ce pays?

Pardaillan prit un visage des plus stupfaits.

--Comment M. de Guise peut-il m'apparatre brave et beau,  moi qui l'ai
soufflet!... Guise est un fauve, madame. Et puis...

--Achevez donc, chevalier, dit froidement Fausta.

--Soit! Je voulais vous dire ceci: que faites-vous vous-mme? Si belle,
madame, vous ne songez  rien de srieux, c'est--dire  l'amour, au
bonheur... Vous songez  des choses qui, d'avance, me font biller
d'ennui... c'est--dire  des histoires de trne... Excusez-moi...

--Jamais je ne fus autant intresse... continuez! reprit Fausta dont le
regard lana un sombre clair.

--Merci, madame!... Je continue... Encore si ces histoires de trne
offraient un amusement quelconque... Mais non. Cela se complique...
Voulez-vous que je vous dise?... Eh bien, Henri de Guise ne sera pas roi
de France!...

--Pourquoi?... Voyons... pourquoi?...

--Parce que je ne veux pas, dit simplement Pardaillan. Vous tes
venue en France pour accomplir cette oeuvre. Eh bien, madame, vous ne
russirez pas!

--Pourquoi? gronda Fausta... pourquoi?...

--Parce que je vous ai devine, madame! Parce qu'une femme qui rve
de s'appeler Papesse est une chose qui me blesse, moi! parce que vous
voulez monter sur le trne auprs d'un homme que j'ai rsolu d'carter
du trne!...

--Mais pourquoi ne russirais-je pas? dit Fausta.

--Parce que vous allez me trouver sur votre chemin, madame!

Sur ces mots, Pardaillan s'inclina profondment. A ce moment retentit un
coup de sifflet strident. Et, en se redressant, le chevalier put croire
qu'il avait rv car Fausta avait disparu!... Il se retourna vivement.

--Ah! ah! s'cria-t-il en clatant de rire. Trois... sept... douze!...
a, messieurs, qu'tes-vous?

En parlant ainsi, Pardaillan avait tir sa longue rapire, et,
s'acculant d'un bond  l'angle gauche de la pice, tait tomb en
garde... En effet, au coup de sifflet, en mme temps que Fausta
disparaissait par une porte dissimule derrire les tentures du dais,
une douzaine d'hommes masqus s'taient rus, l'pe  la main....

A l'instant, la salle se remplit du cliquetis des fers froisss et
choqus; puis, coup sur coup, il y eut un gmissement bref et un
hurlement prolong: le gmissement venait de l'un des assaillants tomb
raide mort; le hurlement, d'un bless qui se retirait de la bagarre.

Pardaillan, accul  son angle, ramass sur lui-mme, l'oeil calme et
brillant, ne faisait que peu de gestes; seulement chacun de ces gestes
tait un clair de foudre. Les assaillants serrs lui portaient coup sur
coup... Un instant, le chevalier fit trois pas en avant et s'enveloppa
d'un tel flamboiement d'acier qu'il y eut un recul...

--Arrire, messieurs! cria Pardaillan.

Il n'avait pas une blessure. Parmi les assaillants, cinq taient morts
ou blesss. A ce moment, sept ou huit nouveaux combattants entrrent en
scne. Ceux-ci taient arms de pistolets!... Pardaillan tait perdu!

A cet instant prcis, et avant qu'un seul des pistolets et fait feu,
une porte s'ouvrit... Un homme parut!... Pardaillan, chevel, bondit
comme un lion. D'une pousse terrible, il envoya l'homme rouler  dix
pas, et franchit la porte!

Cette porte, c'tait celle qui faisait communiquer le palais Fausta avec
l'auberge du Pressoir-de-Fer! Cet homme, c'tait le duc de Guise!...

Pardaillan se trouva dans la salle de l'orgie...

--Arrte! Arrte! vocifrrent les bravi de Fausta.

En quelques secondes, le chevalier eut travers deux salles et se trouva
dans le cabaret: la porte par o avait fui la duchesse de Guise tait
entrouverte...

Il se trouvait dans la ruelle... L'instant d'aprs, il s'effaait dans
l'ombre...

Ouf! dit-il en s'arrtant au bout d'une centaine de pas. Au fond, je ne
suis pas fch d'avoir vu cela, moi!...

Il fit dix pas encore et s'arrta soudain.

Ah a! grommela-t-il, et la jeune personne qui s'est pme dans mes
bras!... Que devient-elle? Si j'allais la chercher?... Au fait, je suis
son cavalier?... C'est peut-tre une impolitesse de la planter l! Tout
de mme, ce serait excessif de me faire mettre en charpie uniquement
pour aller prsenter mes hommages et mes adieux  une inconnue...
Allons, chevalier, un peu de sagesse, que diable!... Et la petite
bohmienne? O vais-je reprendre sa piste?...

Il se secoua et se remit tranquillement en route.

Allons dormir, fit-il. J'ai toujours vu que mes bonnes ides me sont
venues en dormant.

Et, ayant franchi le pont, il se dirigea vers la rue des Barrs o
l'attendait Charles d'Angoulme...

Depuis qu'il tait sorti de l'auberge du Pressoir-de-Fer, trois
ombres le suivaient, s'attachant  ses pas, et suivant chacun de ses
mouvements. C'tait Picouic et Croasse suivis de Maurevert.

Arriv au port Saint-Paul, le chevalier s'enfona  gauche dans une
sorte d'troit boyau qui allait s'ouvrir  son autre extrmit sur la
rue des Barrs.

--Voici le moment! gronda Maurevert en s'arrtant.

Les deux hercules s'lancrent... Maurevert tira sa dague et s'apprta
 se ruer sur Pardaillan ds qu'il serait  terre; il voulait lui porter
le dernier coup.

Le chevalier, maintenant, marchait insoucieusement. Tout  coup, il
entendit derrire lui le glissement de deux pas rapides. Il se retourna
et vit les deux hommes qui arrivaient  lui. Sa main se porta vivement 
sa rapire.

Oh! dit-il, c'est une nuit de travail pour Giboule!... Bon!
ajouta-t-il en enfonant sa rapire, ce ne sont que deux truands!..

--La bourse ou la vie! crirent les bandits.

En mme temps, ils levrent leurs dagues. Mais, avant que leurs bras
se fussent abattus, tous deux poussrent un hurlement de douleur.
Simplement, Pardaillan avait dtendu ses deux poings... Le poing droit
crasa le nez de Croasse. Le poing gauche enfla subitement l'oeil de
Picouic.

--A genoux, truands! dit le chevalier, et demandez pardon au chevalier
de Pardaillan...

Les deux hommes, malgr la douleur et l'effarement de cette rception 
laquelle ils taient loin de s'attendre, s'apprtaient  porter quelque
tratre coup au chevalier; mais  ce nom ils s'arrtrent stupfaits...
Croasse jeta son poignard... Picouic rengaina le sien...

--Ah a! gronda le chevalier;  genoux, vous dis-je!...

En mme temps, il les saisit l'un et l'autre par le cou, et les deux
fronts, irrsistiblement rapprochs, se cognrent avec un bruit de bois
que l'on frappe. Les deux malandrins tombrent  genoux.

--Grce, monsieur le chevalier, gmit l'un... je vous dirai tout!...
Sachez seulement que je suis Picouic!...

--Et moi, monseigneur, dit l'autre, plutt que de toucher  l'un de
vos cheveux, j'aimerais mieux jener un mois de suite: Croasse a la
reconnaissance du ventre!

--Croasse! Picouic? dit Pardaillan; o ai-je entendu ces deux noms...
a! levez-vous, mes drles!... O vous ai-je vus?

--Ce matin, monseigneur! dit Picouic. En l'auberge de La Devinire...

--Hum! je vous reconnais maintenant. Donc, pour prix de ce dner prpar
par les divines mains d'Huguette elle-mme, vous me vouliez meurtrir?

Picouic et Croasse rpondirent ensemble:

--Ah! si j'avais su que ce ft vous, monseigneur!...

--Qu'eussiez-vous fait? Parlez, et je vous laisse aller sains et saufs,
sans autre correction; mais soyez francs!

--loignons-nous, monseigneur! dit Croasse; car il pourrait tomber sur
vous  l'improviste...

--Qui a!... Il?... Vous tiez donc trois?...

--Celui qui nous a pays pour vous mettre  mal!

Mais dj Pardaillan n'coutait plus. Il s'tait lanc vers la Seine...
tre attaqu par deux malandrins qui en voulaient  son argent, ce
n'tait rien... mais, que quelqu'un et pay ces gens pour le faire
assassiner, c'tait plus grave. Pardaillan eut beau battre les environs,
il ne trouva personne. Il revint donc simplement aux deux truands, qui
taient rests dans la ruelle. Il les retrouva  la mme place--preuve
qu'ils taient de bonne foi.

--L'homme a disparu! dit-il. Dpeignez-le-moi un peu... c'est peut-tre
un de mes amis qui voulait m'amuser!...

Picouic et Croasse se regardrent, stupfaits. Ils n'taient pas
habitus  ces faons de parler. Picouic, le plus intelligent des deux,
entreprit alors une description de l'homme qui les avait pays. Il
parat que cette description fut assez exacte, et que Pardaillan finit
par voir clairement de quoi il s'agissait, car peu  peu son visage
s'enflamma, et un sourire crispa ses lvres:

Lui!... murmura-t-il. Ah! il sait dj que je suis  Paris!...

Il demeura rveur quelques instants, puis s'cria:

--C'est bien, allez vous faire pendre o vous voudrez...

Mais les gueux ne voulurent pas le laisser partir seul et
l'accompagnrent jusqu' la rue des Barrs.



XIII

LA REINE MRE

Dans un vaste et sombre oratoire de l'htel de la reine, une femme
assise dans un fauteuil de vieux chne feuilletait avec une profonde
attention un gros volume crit en latin,  la premire page duquel on
pouvait lire ce titre:

STEMMATA LOTHARINGIE ET BARRI DUCUM

Gnalogie des ducs de Lorraine et de Bar!... C'tait une interminable
argumentation bourre de documents plus ou moins apocryphes et de pices
justificatives.

La liseuse parut s'absorber dans les conclusions du livre qu'elle
referma enfin d'un geste lent. Elle murmura sourdement:

--Oui, Ren, voil l'audace des Guise et de leurs partisans!... L'avocat
David, que j'ai fait tuer, faisait remonter l'ascendance de Guise
jusqu' Charlemagne...

--Ne vous plaignez pas, madame, dit l'homme  qui ces mots
s'adressaient, et qui, debout, contemplait fixement la liseuse, ne vous
plaignez pas; c'est vous qui avez couv ce vautour; il fallait lui
rogner les ailes quand je vous l'ai dit..

--Mon fils est un usurpateur; les Valois sont des usurpateurs, la vraie
race royale, c'est la race des Lorrains... Le vrai roi de France, c'est
Henri de Guise!...

--Catherine! Songez que vous avez laiss tout le beau rle au duc de
Guise, pendant les journes que ce livre appelle les pieuses matines de
saint Barthlmy...

Cette fois, la femme tressaillit et redressa un visage nergique et
sombre. C'tait Catherine de Mdicis, mre d'Henri III. Elle avait, 
cette poque, bien prs de soixante-dix ans.

--La Saint-Barthlmy! fit-elle dans un souffle.

--Oui, dit l'homme qu'on avait appel Ren, d'une voix terriblement
calme, la mort de mon fils!...

La vieille reine feignit de ne pas entendre.

--Ruggieri, dit-elle, tu as raison. La Saint-Barthlmy est la grande
faute de ma vie... J'eusse d me dbarrasser des Guise d'abord... Et,
quant aux huguenots, il et toujours t temps de les livrer  la
sanglante pit du peuple... Mais n'en parlons plus, Ren... Voici Guise
matre de Paris... Mon fils a fui: le pauvre enfant n'a eu que le
temps de franchir les portes, comptant sur sa mre pour tenir tte aux
barricades... Ah! qu'il me connat bien! Il savait que la vieille ne
dserterait pas, elle!

Elle s'tait redresse. Une flamme de haine mettait une aurole tragique
sr ce front vieilli... Une grande horloge,  ce moment, sonna lentement
neuf heures.

--Dans quelques minutes, reprit-elle, le visiteur sera ici. Tu auras
soin, Ren, de le placer de faon qu'il voie et entende tout. Quant 
Guise, tu le feras introduire dans cet oratoire. Va, mon bon Ren... A
propos, ce Loignes, comment est-il?... En rchappera-t-il?...

--Oui, ma reine. Il vivra. Dans un mois, il sera debout...

--Tu me l'amneras alors, que je sache ce qu'on peut tirer de cet homme.

Ruggieri, au lieu de sortir, s'approcha de la vieille reine, sortit de
sa poche un sachet de velours, et en tira une pierre ronde qu'il dposa
sur la table, devant Catherine.

--Qu'est-ce que cela? fit la reine dont les yeux se mirent  briller de
joie. Un nouveau talisman?...

--Oui, madame, dit gravement Ruggieri. J'ai pens qu'en ces effrayantes
conjonctures Votre Majest ne saurait tre assez protge contre les
malfices et le mauvais sort.

--Ah! Ren, tu me sauves! s'cria Catherine qui, de ses doigts
tremblants, saisit la pierre et l'examina.

C'tait un onyx rond, de deux couleurs, sur lequel tait grav un mot...

--Publeni..., pela la vieille reine.

--Un mot de cabale que j'ai trouv dans le manuscrit de Nostradamus,
rpondit l'astrologue. Sa vertu est  peu prs infinie. Lorsque vous
serez embarrasse pour trouver l'ide victorieuse, la rponse sans
rplique, il suffira que vous le prononciez trois fois  voix basse...

--Publeni! rpta Catherine de Mdicis.

Dj Ruggieri avait sorti d'une trousse des pinces d'acier, pareilles
 celles dont se servent les bijoutiers. Catherine dgrafa un bracelet
qu'elle portait au poignet gauche. Ce bracelet se composait dj de neuf
chatons que Ruggieri avait donns  la reine en diverses circonstances.
L'astrologue y joignit l'onyx qu'il venait d'offrir.

--Vous voil solidement arme, ma reine, dit l'astrologue quand il eut
termin son travail.

Sur ces mots, Ruggieri sortit.

--M. Peretti est-il arriv? demanda-t-il  un laquais.

--Il attend depuis quelques minutes dans la salle des Nymphes.

Ruggieri s'avana prcipitamment vers cette salle. L, un homme vtu
comme un modeste bourgeois, assis dans un fauteuil  coussins.
C'tait un vieillard  cheveux gris; il pouvait avoir un peu plus de
soixante-huit ans; mais sa taille leve se tenait droite dans une
attitude de force et d'orgueil. Tel tait M. Peretti.

Au moment o Ruggieri entra, il se leva en gmissant, comme s'il et eu
beaucoup de peine  se mouvoir, et, courb, s'appuya sur une canne de sa
main droite, tandis que, de la gauche, il pesait de tout son poids sur
le bras que Ruggieri lui tendait avec respect.

L'astrologue conduisit le visiteur jusqu' une pice qui communiquait
avec l'oratoire de la reine. De la place o il s'assit, M. Peretti
pouvait voir et entendre  travers une baie assez large qui tait
dissimule par une tapisserie...

Catherine de Mdicis venait  peine d'achever une fantastique prire o
les anges se mlaient trangement aux dmons, lorsque des acclamations
du peuple retentirent dans les rues. Elle se releva, les poings serrs,
et gronda:

Voici Henri de Guise qui vient! On l'acclame, lui!... Et mon fils, 
moi, est mpris!... Mais patience... Encore patience!

La rumeur des vivats grossit, se rapprocha, puis s'affaissa presque tout
 coup: Henri de Guise venait de pntrer dans l'htel de la reine.
Quelques instants plus tard, la porte de l'oratoire s'ouvrit; un valet
de chambre, sorte de majordome dans l'htel, apparut. Mais, avant mme
qu'il et ouvert la bouche, la reine dit  haute voix:

--Allez dire  M. le duc qu'il nous plat de lui donner audience, comme
au plus fidle sujet de Sa Majest le roi...

--Je remercie Votre Majest, dit le duc en entrant, de me donner ce nom
de fidle sujet, qui est le plus beau titre auquel puisse prtendre un
loyal gentilhomme...

La reine prit place dans son fauteuil. Guise demeura debout, mais dans
une attitude si hautaine et si agressive qu'il tait difficile de
savoir s'il venait en sujet du roi ou en conqurant, qui va dicter ses
conditions.

Catherine de Mdicis avait pris cette physionomie de majestueuse dignit
qu'elle adoptait comme un masque.

--Mon cousin, dit-elle avec une srnit qui tait vraiment du grand
art, quelles sont vos intentions? Nous sommes seuls. Nul ne peut nous
couter. Moi, je suis dispose  tout entendre et comprendre. Jusqu'o
prtendez-vous pousser la victoire?

Henri de Guise, connaissant de longue date la fourberie de Catherine,
avait prpar ses batteries en consquence.

--Madame, dit-il, ce n'est pas moi, vous le savez, qui ai fait
les barricades. C'est le peuple de Paris. qu'en vain j'ai essay
d'enchaner; les bourgeois taient las de payer de lourds impts,
madame.

La reine approuva d'un geste.

--Ce qui a exaspr Paris, continua Guise en s'chauffant, c'est
l'hypocrisie de ce roi qui tantt se donne  la Ligue et tantt aux
huguenots, c'est sa dpravation incroyable qui le fait s'entourer de
mignons, c'est enfin l'immense souffle du royaume indign rclamant un
roi, un vrai roi...

--Et ce vrai roi... C'est vous!...

--Moi, madame!... Moi... ou un autre! gronda Guise perdant toute mesure.
Il faut sauver la France...

--Et le sauveur, c'est vous!...

--Moi, madame... Moi... ou un autre! Qu'importe, pourvu que l'antique
renom de la France ne sombre pas  tout jamais dans le ridicule et la
honte des orgies, entremles de processions hypocrites!...

--Tout ce que vous venez de dire, fit la reine, je le pensais. Mille
fois j'ai prvenu mon fils. Hlas! on ne m'a pas coute... N'en parlons
plus: je suis trop vieille et trop fatigue pour lutter encore. Mais
j'avoue que je mourrais le dsespoir dans l'me de voir passer le trne
 un hrtique...  ce Barnais maudit qui, en ce moment mme, rassemble
 La Rochelle une formidable arme...

Guise plit et chancela presque sous le coup terrible que Catherine
venait de lui porter. Henri de Barn, roi de Navarre, tait le seul qui
pt lui tenir tte.

--Hlas! continua-t-elle, qui donc est capable d'arrter le huguenot
dans sa marche  la couronne?... Mon fils en fuite, presque proscrit,
sans soldats, ne peut rien... Et vous, mon cousin, comment feriez-vous
la guerre au Barnais?

--Ah! Madame, je mettrai le royaume  feu et  sang... mais Henri de
Navarre n'arrivera pas  Paris!...

--Quelle autorit avez-vous pour conduire  bien cette entreprise?
Il faudrait donc tout d'abord vous faire proclamer roi! C'est--dire
dposer mon fils, ce qui serait un crime abominable.

--Quelle que soit ma rpugnance  ce crime, il faudra pourtant le
commettre, madame!....

--C'est la guerre civile dchane, dit Catherine.

--Voyez-vous un autre moyen d'arrter le Barnais? demanda le duc avec
une insolente ironie.

--Il y en a un, dit Catherine gravement, un seul... c'est d'attendre la
mort de mon fils...

Guise tressaillit violemment. Catherine,  ce moment, paraissait auguste
de douleur et de majest.

--Vous savez, dit-elle d'une voix infiniment triste, que le pauvre
enfant est condamn; vous savez que les mdecins ne lui accordent pas
plus d'un an  vivre maintenant... Duc, coutez-moi... Ne voyez en
moi qu'une mre afflige, une chrtienne qui veut mourir en paix,
en accomplissant jusqu'au bout son devoir... Henri est mon dernier
enfant... Aprs lui, la dynastie des Valois est donc teinte.

Guise, maintenant, coutait avec une telle attention que le chapeau
qu'il tenait  la main lui glissa des doigts.

Un imperceptible sourire balafra ses lvres minces.

--Mon fils mort dans quelques mois, reprit-elle, qui va succder  la
race des Valois teinte?... Qui donc, sinon celui que le roi Henri III
aura dsign lui-mme?...

--Et qui donc Henri III dsignera-t-il, sinon celui que je lui aurai
nomm moi-mme? car, grce  Dieu, j'ai gard tout mon pouvoir sur le
coeur de mon enfant... Il reste donc uniquement  savoir qui est celui
que je dsignerai?...

--Et celui-l, madame, palpita Guise, qui est-il?...

A ces mots, Catherine comprit que la victoire lui appartenait. Guise se
rendait  discrtion.

--Celui-l, dit-elle avec cette sorte d'indiffrence, celui-l, c'est
celui qui m'aidera, je veux dire aidera mon fils  terrasser pour
toujours le Barnais... Je ne vois qu'un homme capable de remplir ce
rle: c'est vous, mon cousin.

Le duc frmissait d'espoir et d'orgueil. Ce que lui offrait Catherine,
c'tait la royaut assure, sans la guerre. Et, pour cela, que lui
demandait-on en revanche?...

D'attendre que le roi ft mort.

Un an  peine, et Guise tait roi sans contestation possible. Et, si la
mort tait trop lente au gr du prtendant, ne pouvait-on la hter?...

Voil les effroyables penses qui s'agitaient  cette minute dans
l'esprit de Guise. En cette minute, peut-tre, il consentit sa perte!
Aux dernires paroles de Catherine, il rpondit en se redressant:

--Madame, quand voulez-vous que j'aille chercher le roi pour le ramener
triomphant  son Louvre?

--Mon cousin, dit Catherine cachant son ironie, nous irons ensemble...
Mais, pour nos Parisiens, il faudra que la rentre de mon fils soit
prcde de quelque discussion. Il ne faut pas que vous ayez eu l'air de
vous soumettre, si vous voulez que les ligueurs vous demeurent fidles
au jour... prochain hlas! o vous serez sacr Majest...

--Madame, dit Guise bloui, j'admire votre gnie. Il sera donc fait
comme vous dites. Je me prsenterai au roi en lieutenant-gnral de la
Ligue... et non...

--Et non en sujet par trop fidle! acheva Catherine avec un sourire
aigu. A propos, ajouta-t-elle en toussant et en jetant un rapide regard
vers la tapisserie, il sera de toute ncessit de vous assurer le
concours de Rome...

--Rome! fit-il sourdement. Tenez, madame, il est temps que le pape
s'occupe un peu plus des affaires de l'Eglise et un peu moins des
affaires de la France. Sixte est envahissant.

--Prenez garde, mon fils... Sixte est puissant...

--Il l'a t, madame!... Nous pouvons aujourd'hui nous passer de lui.
Par son despotisme, il s'est attir la haine d'une foule de cardinaux.
Qu'il prenne garde lui-mme!

--Ce que je vais dire  Votre Majest est tellement incroyable que j'ose
 peine le croire moi-mme... Seulement, sachez ceci: c'est que, si
la Chrtient a comme chef visible Sixte-Quint, elle a aussi un chef
occulte...

--Oh! ceci est impossible!... Un schisme!...

--Pourquoi pas, madame! Si le schisme assure la prdominance du pouvoir
royal!

--Hlas! dit Catherine. Je ne souhaite rien voir de ce que vous
m'annoncez l... je ne souhaite plus qu'une chose au monde... C'est que
mon fils vive  peu prs tranquille les deux mois qui lui restent 
vivre... aprs quoi, je m'teindrai, n'ayant plus rien  faire sur cette
terre.

Guise s'inclina avec une apparente motion. Puis, il alla lui-mme
ouvrir la porte. Son escorte apparut aux yeux de la vieille reine...

--Messieurs, dit  haute voix le duc de Guise, Sa Majest la reine a
bien voulu me promettre, en ce jour mmorable, d'employer son crdit
 faire cesser la guerre qui dsole Paris et son royaume... La reine,
messieurs, continua Guise, a accept et promis de faire accepter par Sa
Majest le roi les articles les plus importants de notre Sainte Ligue...

Les gentilshommes de l'escorte demeurrent stupfaits. Ils taient venus
pour arrter Catherine, pour en faire un otage, et ils assistaient, avec
stupeur,  cette rconciliation imprvue.

--Messieurs, dit alors Catherine, veuillez prparer un cahier de vos
dsirs: je rponds de le faire accepter par le roi.

--Vive la reine! crirent les gens de Guise, qui commencrent aussitt 
se retirer.

La reine mre, debout, appuye  son fauteuil, les regardait s'loigner
en souriant. Alors, elle se dirigea vers la tapisserie qui masquait la
baie o M. Peretti, invisible, avait assist  cette scne. La reine
Catherine de Mdicis demeura debout devant ce bourgeois, comme Guise
tait demeur debout devant elle.

--Votre Saintet a vu et entendu? demanda la reine.

--Oui, ma fille, rpondit M. Peretti, tout vu, tout Entendu...



XIV

SIXTE-QUINT

--M. le Duc De Guise, continua le pape, rappelle volontiers que, dans ma
premire jeunesse, j'ai gard des pourceaux. En effet, le matre chez
qui j'tais domestique me jugeait tellement faible d'esprit qu'il
n'avait mme pas voulu me confier les vaches de son troupeau. On me
donna les pourceaux  conduire  la pture: c'est l, ma fille, que j'ai
appris  conduire les hommes... Devenu prtre, devenu cardinal, plus je
montais, plus je m'apercevais que les hommes sont des pourceaux, qu'il
faut mener  coups de gaule. C'est ainsi que je suis devenu pape, ma
fille!...

Il se mit  rire doucement.

--Savez-vous comment m'appelaient les cardinaux du conclave?... Ils
m'appelaient l'ne!... Oui, ma fille, l'ne de la Marche. Et c'est pour
cela qu'ils m'ont lu... Et puis, ils croyaient que j'allais mourir,
tellement j'tais courb, pench vers la terre... Jugez de leur terreur
lorsque je me redressai tout  coup, une fois lu!... Votre Guise est
pleutre, madame. Votre Guise est un pourceau, madame!

Sixte se mit  rire doucement, mais, si doux que ft ce rire, il tait
formidable. Catherine, malgr elle, frissonna. Le pape, tout  coup, se
tourna vers elle:

--Votre fils Henri, madame, est un pauvre prince. Lorsque Guise, malgr
sa dfense, est all le braver jusque dans le Louvre, c'tait le moment,
pour le roi, de se dfaire d'un homme qui pouvait le perdre. Il fallait
alors...

Il s'arrta brusquement... Catherine s'tait penche comme pour
recueillir avidement la parole qui autorisait, sanctifiait pour ainsi
dire le meurtre du duc de Guise.

--Guise, reprit le pape, m'a demand de l'argent pour exterminer
l'hrsie en France. Cet argent, je l'ai apport, madame: trente mules
charges d'or arrivent sur Paris.

La reine frmit.

--Je vous remercie, continua Sixte, de m'avoir rvl un Guise que je ne
connaissais pas; les millions qui viennent s'en retourneront  Rome.

La reine respira.

--C'est vrai, poursuivit le vieillard, j'ai eu peur d'Henri de Barn.
J'ai eu peur de voir l'hrsie s'asseoir, avec cet homme, sur le trne
de France. La France, perdue pour l'Eglise, madame, c'tait une de ces
catastrophes auxquelles les papes doivent parer cote que cote...
Malgr toute mon affection pour vous, j'ai donc d abandonner Henri III.
Et je me suis tourn vers Guise... J'avoue que le duc m'apparaissait,
avec la Ligue, comme le champion des destines de l'Eglise. Je me suis
tromp... vous venez de me le prouver... Votre fils est faible... Qui
donc va nous sauver de l'hrsie?...

Catherine, alors, se redressa lentement; et elle, qui n'avait encore
rien dit, rpondit:

--Moi!... _Me, me adsum!..._ Je suis l, moi!... Ce qui m'pouvantait,
Saint-Pre, ce qui me paralysait, c'tait de savoir que Votre Saintet
n'tait pas avec nous. Vous tiez avec l'ennemi mortel de ma maison,
avec Guise!... Ah! Saint-Pre, que je sois simplement assure de votre
neutralit, je n'en demande pas plus, et vous me verrez  l'oeuvre!...
Quant  Guise, j'en fais mon affaire!

--Et que faut-il pour cela? demanda Sixte souriant.

--Votre neutralit d'abord!... L'appui de Philippe d'Espagne!... en
second lieu.

--Ds aujourd'hui, je sommerai le roi Philippe de vous venir en aide...
Ensuite?...

--Votre bndiction, Saint-Pre! dit Catherine en tombant  genoux.

Sixte-Quint leva la main droite et bnit des trois doigts la reine
prosterne.

--Saint-Pre, dit la vieille reine en se relevant, daignerez-vous
accepter l'humble et pieuse hospitalit de la plus fervente et de la
plus soumise de vos filles?

--Oui, dit Sixte-Quint. Je suis trop vieux pour me remettre en route
sans avoir pris quelques jours de repos.

Lorsque Catherine fut sortie, Sixte-Quint s'assit  une table, puis se
mit  crire longuement. Quand il eut termin, il fit appeler Cajetan,
le seul de ses cardinaux en qui il et une confiance absolue.

--Cajetan, lui dit-il, vous allez partir  l'instant. Hors Paris, vous
lirez ce papier qui renferme des instructions prcises, puis, vous le
dtruirez quand vous aurez compris...

--O dois-je aller, Saint-Pre?...

--Il s'agit, mon bon Cajetan, d'amener  nous... le seul homme capable
de sauver l'Eglise et de restaurer l'autorit royale en France...

--Et qui est cet homme, Saint-Pre?...

--C'est un huguenot. Il s'appelle Henri de Bourbon. Il est roi de
Navarre en attendant d'tre roi de France..., rpondit Sixte-Quint,
regardant fixement le Cardinal.



XV

SAZUMA

Pendant trois jours, le chevalier de Pardaillan et Charles d'Angoulme
battirent Paris pour retrouver une trace quelconque de la petite
bohmienne. Mais ce fut en vain.

--Je ne la retrouverai plus, dit Charles avec abattement.

--Pourquoi cela? ripostait Pardaillan. Une femme se retrouve toujours,
vous pouvez m'en croire.

--Pardaillan, je suis au dsespoir!

Le chevalier le regarda avec une fraternelle piti.

--Ah a! s'cria-t-il, je voudrais bien comprendre, moi! Lorsque Madame
votre mre me fit l'insigne honneur de me prier de veiller sur vous, je
croyais que vous veniez  Paris avec des penses d'ambition... Sur le
plateau de Chaillot, je vous ai propos de conqurir le trne vacant...

--Non! dit fermement le jeune homme. Non, Pardaillan, ce n'est pas pour
cela que je suis venu  Paris!

--Le visage du chevalier s'claira:

--Ainsi, dit-il, vous ne rvez pas la royaut?...

--Non, mon ami...

Le chevalier se mit  se promener dans la pice o avait lieu cet
entretien. Il souriait. Ses yeux brillaient de joie.

--Alors, reprit-il tout  coup, qu'tes-vous venu chercher  Paris?...
Simplement la vengeance?...

Cette fois, l'oeil du jeune homme s'alluma, et il rpondit:

--En vain, je voudrais me parer  vos yeux d'un sentiment de force qui
n'est pas dans mon me... Mprisez-moi, Pardaillan: je ne suis ni le
prince que votre audace a peut-tre espr, ni l'homme de violence que
votre esprit d'entreprise a souhait sans doute. Pardaillan, il faut que
vous me connaissiez tout entier.

Le chevalier s'tait jet dans un fauteuil et,  travers ses paupires 
demi closes, considrait le duc.

--Chevalier, continuait d'Angoulme, je dois l'avouer. Lorsque vous
m'avez laiss entrevoir que, moi aussi, je pouvais me jeter  la
conqute de ce trne qu'assigent de si formidables apptits, j'ai eu un
instant d'blouissement. J'ai cru une minute que j'tais un prince, et
j'ai oubli que je suis simplement le Btard d'Angoulme. Fils de roi,
oui, mais non fils de reine... Oh! je n'ai pas besoin de vous dire,
n'est-ce pas! J'aime mieux que ma mre s'appelle Marie Touchet. Je ne
conois pas de mre plus tendre que n'est la mienne. Mais Marie Touchet
n'tait pas l'pouse de Charles IX et, si je suis fils de roi, je ne
puis tre prince hritier...

--Est-ce donc pour cela que vous renoncez  la grande lutte que je vous
offrais? demanda le chevalier.

Charles baissa les yeux.

--Laissez-moi achever, dit-il, et vous me jugerez aprs, tel que je
suis... Lorsque nous avons rencontr le roi, mon oncle, j'ai cru que la
vengeance seule occupait mon coeur. Et, pourtant, je sentais moi-mme
que mon cri de haine sonnait faux. La vengeance n'est chez moi qu'un
devoir filial. Elle ne jaillit pas du fond de mon me...

--Et lorsque vous vous tes trouv nez  nez avec M. de Guise?
interrogea Pardaillan malicieux.

Le jeune prince plit.

--Ah! fit-il sourdement, l, j'ai vraiment prouv le ravage que peut
faire dans le coeur humain ce redoutable sentiment qui s'appelle la
haine. Oui, Pardaillan, je veux frapper Henri III, vritable meurtrier
de Charles IX, par ses menes hypocrites qui ont pouss mon pre  la
folie... mais je ne le hais pas! Oui, je veux frapper Catherine de
Mdicis... ma grand-mre! Sombre esprit de malfice qui a prcipit le
malheureux Charles IX aux abmes du dsespoir... mais je ne la hais pas!
Et je hais Guise, le moins coupable des trois, parce qu'il parlait avec
le sourire insolent du triomphe  la pauvre bohmienne que j'aime,
moi!... Maintenant, vous savez tout, Pardaillan!

Charles avait prononc ces derniers mots d'une voix de plus en plus
basse. A la fin, deux grosses larmes jaillirent de ses yeux.

--Pauvre petit! murmura Pardaillan.

--Je vous fais honte, n'est-ce pas? reprit Charles.

Pardaillan marcha au jeune homme et lui prit la main.

--Non, mon enfant, dit-il simplement. Pourquoi vous mpriserais-je? De
toutes les occupations, l'amour est la plus noble, la plus humaine, en
ce sens que c'est elle qui fait le moins de mal aux autres hommes. Par
la mort-Dieu, la conqute de la femme aime est autrement prcieuse et
intressante que la conqute d'un trne!

Le fils de Charles IX frmissait. Son coeur se gonflait d'amour et de
dsespoir.

--Pauvre petit! rpta Pardaillan. Allons, reprit-il  haute voix, ne
vous chagrinez pas ainsi!

--Qui sait si elle n'est pas morte! Ou pis encore, Pardaillan! qui sait
si elle n'est pas au pouvoir de cet homme!...

--Bon! Supposons mme cela! Eh bien, vous pouvez m'en croire, la femme
qui aime est capable de toutes les malices et de tous les hrosmes pour
se garder  celui qu'elle a lu.

Longtemps encore, Pardaillan parla sur ce ton.

Charles, cras de fatigue par ces journes de recherches ardentes
et inutiles, s'tait jet dans un fauteuil. Peu  peu, ses yeux se
fermrent. La nuit tait venue. Pardaillan, doucement, referma la
fentre et sortit doucement.

Sur la gauche de l'htel de la rue des Barrs, se trouvait une petite
cour. L, s'ouvrait l'curie. Le chevalier, traversant la petite cour,
aperut deux hommes sur la porte de cette curie, assis sur une botte de
paille et devisant entre eux, assez mlancoliquement.

C'tait Picouic et Croasse. Ils se levrent  la vue de celui qu'ils
avaient failli assassiner.

--Que diable faites-vous l? demanda-t-il.

--Comme monseigneur peut le voir, nous prenons le frais avant de nous
mettre  la recherche d'un matre moins rude que Belgodre.

--Belgodre? demanda Pardaillan qui tressaillit. Celui-l qui fait
profession de bateleur et logeait rue de la Tissanderie,  l'auberge de
l'Esprance?...

--Celui-l mme!... Si monseigneur daignait le permettre, je lui
soumettrais une ide qui m'est venue en dormant sur le foin de cette
curie...

--Voyons l'ide, dit Pardaillan.

--Nous cherchons un matre, monseigneur, un matre qui ne nous rosse pas
du matin au soir, et nous sustente autrement qu'avec des cailloux. Nous
cherchons, dis-je, un matre qui sache reconnatre notre intelligence,
notre habilet. Pourquoi ne seriez-vous pas ce matre?

--Dites-moi, fit Pardaillan qui avait suivi son ide  lui, puisque vous
avez vcu avec ce Belgodre, qui tait cette jeune fille, nomme...
comment donc?...

--Monseigneur veut parler de la chanteuse Violetta?

--C'est cela mme. Avez-vous un soupon de ce qu'elle pouvait tre et de
l'intrt que votre matre pouvait avoir  la garder avec lui?

--Nous ne la connaissions pas. Lorsque Belgodre nous a rencontrs et
nous a engags dans sa troupe, Violetta et Sazuma vivaient dj avec le
bohmien.

--Sazuma? demanda Pardaillan.

--Oui: la diseuse de bonne aventure... une folle.

--Et cette Sazuma a-t-elle disparu aussi?

--Je l'ignore, monseigneur; nous n'avons pas remis les pieds  l'auberge
de l'Esprance... Mais monseigneur n'a pas rpondu a la demande que
j'avais l'honneur de lui soumettre humblement.

--Ah! oui... vous cherchez un matre, et il vous conviendrait que ce
matre, ce ft moi?... Eh bien, je vous rpondrai l-dessus demain
matin. Demeurez donc ici pour cette nuit encore et nous verrons... Mais,
dites-moi, cette Sazuma... vous dites que c'est une folle?...

--Du moins, elle parat telle. D'ailleurs, elle parle fort peu, si ce
n'est pour exercer son mtier qui est de lire dans la main des gens.

--Savez-vous si elle connaissait la petite chanteuse?

--Qui peut savoir ce que pense Sazuma? Elle est un mystre vivant. Son
visage mme nous est inconnu, car elle porte toujours un masque.

Pardaillan demeura pensif. Cette mystrieuse bohmienne excitait sa
curiosit. Il songea  la douleur de Charles d'Angoulme. Il se dit que,
s'il pouvait retrouver la piste de la disparue, s'il pouvait crer
ce bonheur de deux amants runis grce  lui, ce lui serait une joie
presque aussi puissante que de retrouver Maurevert.

Il se mit donc en route pour l'auberge de l'Esprance et y pntra au
moment mme o l'hte fermait les portes,  cause du couvre-feu qui
sonnait. Mais, pour certains cabarets borgnes de Paris, la fermeture
n'tait qu'apparente.

En entrant, le chevalier vit que la salle tait occupe par une
vingtaine de buveurs, hommes ou femmes, et il alla s'installer  une
table, comptant se renseigner aussitt auprs de l'hte. L'honorable
assemble qui s'abreuvait se composait, bien entendu, de truands et de
ribaudes. L'une de ces femmes, voyant le chevalier prendre place 
une table isole, quitta le groupe dont elle faisait l'ornement, pour
s'approcher de Pardaillan. Elle s'assit devant lui, les coudes sur la
table, et se mit  rire.

Devant ce rire, Pardaillan demeura grave et paisible.

--Par la tte et le ventre! cria  ce moment l'un des buveurs, veux-tu
venir ici, Loson!

Le chevalier tressaillit et plit. Ce nom fit monter  son cerveau une
bouffe de souvenirs.

Tu t'appelles Loson? demanda-t-il  la ribaude.

Lose, mon prince...

Un instant, il ferma les yeux. Puis il secoua la tte.

--Ah! a, gronda le buveur, truand trapu  la tignasse rouge,
faudra-t-il que je vienne te chercher?

--C'est bon. Rougeaud, grommela la ribaude, laisse-moi gagner ma vie, et
la tienne!

--Tenez, ma fille, dit Pardaillan avec une grande douceur, prenez cet
cu et allez boire avec votre ami le Rougeaud...

Loson fut stupfaite. Elle prit l'cu que le chevalier lui tendait et
chercha comment elle pourrait remercier une pareille gnrosit. Alors
elle murmura:

--Je demeure dans la rue, la porte en face du cabaret...

Ayant ainsi fait preuve de reconnaissance, la ribaude se leva et
rejoignit le Rougeaud qui,  la vue de l'cu, avait louch fortement et
jet un mauvais regard sur Pardaillan, lorsque, de diffrents cts, des
cris s'levrent.

--Oh! cabaretier du diable, tu ne nous montres pas la diablesse rouge?
grognait l'un.

--La bonne aventure! glapissaient des femmes.

--C'est bon, c'est bon, mes agneaux, rpondit l'hte, je vais la
chercher, la femme au masque!...

--Qui est cette bohmienne qu'on vous rclame? demanda Pardaillan.

--Une malheureuse, une folle, mon gentilhomme! On me l'a laisse en
gage. Figurez-vous qu'il y a quelques jours s'est installe dans mon
honorable auberge une troupe de baladins. Ces gens mangeaient chacun
comme quatre. En sorte que la note a pris en moins de rien des
proportions mirifiques. Or, ils ont tout  coup disparu... Ces bateleurs
ont oubli d'emmener la diseuse de bonne aventure. Et, pour me
rembourser de mes frais, tous les soirs j'oblige cette femme  raconter
 chacun la petite histoire qu'elle lit dans les mains: il en cote deux
deniers par personne, et comme de juste...

--Vous empochez les deniers. C'est fort bien vu. Allez donc la chercher,
car voici votre clientle qui s'impatiente.

Sazuma, drape dans ses vtements bariols, son masque rouge sur la
figure, sa splendide chevelure parse sur ses paules, entra de son pas
majestueux et spectral.

--Allons, bohmienne! dit tout  coup le cabaretier avec un rire
contraint, raconte-nous un peu ton histoire.

--Vous tous qui m'coutez, dit-elle alors, seigneurs et hautes dames
assembls dans cette cathdrale, pourquoi me regardez-vous ainsi? J'ai
dit la vrit. L'imposture est sur les lvres de l'vque et non sur les
miennes... Malheureuse! Pourquoi l'ai-je aim?... coutez, puisque vous
voulez savoir l'histoire du malheur.

Elle pencha la tte. Les ribaudes tremblaient et les truands
frmissaient.

--C'est le soir, dit lentement la bohmienne... Tout est paisible dans
le somptueux htel et par la grande fentre large ouverte apparat
la cathdrale que contemple la jeune fille... La voici qui sourit
doucement... Comme elle est heureuse!... Prs d'elle, celui qu'elle
aime est assis, et il lui tient les deux mains, et elle coute, dans
le ravissement de son me, ce que lui dit le noble seigneur... Et,
cependant, au fond du somptueux htel, le vieux pre aveugle se
repose... confiant dans sa fille, il dort... Du moins, elle le croit.
Et son amant le croit aussi. Et ils sont l'un prs de l'autre, et leurs
lvres se rapprochent, et elles vont s'unir dans un baiser, lorsque la
porte s'ouvre...

--Malheur!... gronda une ribaude toute ple.

--C'est le pre... aveugle qui s'avance, les mains tendues, et
appelle sa fille... L'amant s'est redress... la fille tremble de
terreur...--Ma fille, mon enfant... avec qui parlais-tu?...--Avec
personne, pre!... Et l'amant?... Ah! comme il est adroit, silencieux
et furtif!... Il s'est recul jusqu'au fond de la chambre, et il ne
semble mme plus respirer... La jeune fille n'a mme pas la force de se
lever pour aller au-devant de l'aveugle... C'est lui qui vient  elle 
pas tremblants, et enfin il saisit ses mains...--Comme tes mains sont
glaces, mon enfant!--Pre, c'est le soir... c'est le vent... Et
les yeux de la jeune fille mourante d'effroi se portent sur l'amant
immobile. Elle cherche un autre mensonge.

--Pauvre demoiselle! dit la ribaude qui s'appelait Loson.

Sazuma n'entendit pas: Et elle continua.

Le front du pre se voile; l'aveugle tourne autour de lui son regard
mort, comme s'il esprait voir... Voir! oh! s'il avait vu!...--Ma
fille, mon enfant, es-tu bien sre qu'il n'y a personne ici?...--Sre,
mon pre! oh! tout  fait sre!...--Jure-le, mon enfant!... Car je
sais que tu as l'me haute et pure et tu ne voudrais pas te charger
d'un tel parjure!... Jurer! Jurer cela! sur les cheveux blancs de
l'aveugle!... le regard de la jeune fille va chercher le regard de
l'amant, et le regard de l'amant rpond: Jure, mais jure donc!...--Et
alors, sous le regard de l'amant, la jeune fille dit: Mon pre, sur vos
cheveux blancs, sur la sainte Bible, je jure qu'il n'y a personne ici
que nous deux... Et le pauvre pre sourit. Et il demande pardon 
sa fille. Et elle, la parjure, sent que le malheur, dsormais, va la
saisir...

Sazuma se tut. Et peut-tre y avait-il eu une brusque saute de
direction dans l'esprit de Sazuma.

D'une voix change, emphatique et thtrale, elle s'cria:

--A force de regarder en moi-mme au fond du cachot j'ai appris 
regarder dans l'me des autres. Seigneurs et hautes dames, la bohmienne
sait tout, et l'avenir pour elle n'a pas de voiles. Qui veut connatre
son avenir?

--Moi, moi! cria une ribaude qui tendit sa main.

--Tu vivras longtemps, dit Sazuma, mais tu ne seras jamais ni riche ni
heureuse.

--Maldiction! gronda la ribaude.

Mais dj Loson tendait sa main sur laquelle Sazuma jetait un coup
d'oeil.

--Prends garde  celui que tu aimes, dit-elle, il te fera du mal.

--Bon! grogna le Rougeaud, ce sera pain bnit.

Successivement, plusieurs ribaudes et quelques truands connurent en
frmissant l'avenir rvl par la bohmienne.

Le Rougeaud lui aussi tendit la main.

--Ton sang va couler, dit Sazuma. Prends garde.

Le Rougeaud avait peut-tre bu plus que de raison. Il plit soudain et
poussa un juron. Puis son visage s'enflamma. Il tait convaincu que la
bohmienne lui jetait un mauvais sort. Il l'avait violemment saisie au
bras. Sazuma, raide, immobile, ne fit pas un geste de dfense.

--Dclare que tu as menti! rugit le truand, tandis que les ribaudes
s'cartaient pouvantes.

--J'ai dit! rpta Sazuma de sa voix morne.

Le Rougeaud leva le poing... Au moment o ce poing, vritable massue,
allait s'abattre sur la tte de la bohmienne, le truand sentit une main
rude tomber sur son paule. Il chancela et se retourna avec un furieux
grognement.

Pardaillan prit Sazuma par la main et la conduisit  la place qu'il
venait de quitter. Le Rougeaud resta stupfait de cet acte d'audace.
Le Rougeaud tait le roi de cet antre qui s'appelait l'auberge de
l'Esprance. Il y rgnait en despote. Quand il avait parl, les autres
clients n'avaient qu' obir. Il se fit donc un grand silence dans la
salle; les truands attendirent ce qui allait se passer, prts d'ailleurs
 se ruer au secours de leur chef si besoin tait. Les ribaudes
regardrent Pardaillan avec compassion. Loson plit. Le chevalier
s'tait assis prs de Sazuma et, paisible, sans daigner se proccuper
de l'orage qui s'amassait sur sa tte:

--Madame, dit-il, vous plairait-il de me dire  moi aussi, ma bonne
aventure?

--Madame! dit sourdement Sazuma qui tressaillit. Quand m'a-t-on appele
ainsi?... Oh! il y a longtemps!

--Il ne me plat pas,  moi, que la bohmienne vous dise la bonne
aventure, gronda le Rougeaud en s'avanant alors.

Pardaillan redressa la tte, toisa le truand et dit:

--Voulez-vous un bon conseil, l'ami?...

--Je ne veux pas de conseil. Je ne veux rien de vous. Que faites-vous
ici? Messieurs de la gentilhommerie n'ont pas le droit d'entrer dans ce
cabaret, si ce n'est avec ma permission. Sortez donc  l'instant.

Le calme relatif du Rougeaud fit frissonner l'assemble.

--Et si je ne sors pas? demanda Pardaillan.

--Alors c'est moi qui vais vous porter dehors!

En mme temps les deux poings du truand se levrent. Mais  l'instant
mme un grondement de stupeur courut parmi les truands qui se levrent
dans un grand tumulte.

Les poings du Rougeaud n'avaient pas eu le temps de s'abattre...
Pardaillan s'tait vivement lev. Ses deux poings  lui, se dtendant
comme deux catapultes, avaient frapp le truand en pleine poitrine...
Et ce geste avait t si rapide qu'on put seulement voir le truand
chanceler sur sa base et s'abattre contre une table qui roula avec ses
pots de grs et ses gobelets d'tain. Dans le mme instant le Rougeaud
se leva d'un bond et vocifra:

--En avant, la truanderie! Mort au gentilhomme!

Alors les dagues jetrent des lueurs sinistres. Les ribaudes, par une
prompte manoeuvre, se massaient dans un angle. En un clin d'oeil la
salle se trouva dbarrasse et les truands, le poignard  la main,
s'avancrent sur Pardaillan, le Rougeaud en tte.

Brusquement, il y eut dans cette troupe de forcens un arrt
d'pouvant. D'un geste formidable, Pardaillan empoigna le Rougeaud, le
coucha sur la table, le maintint  la gorge d'une main, et de l'autre,
tirant sa dague, en appuya la pointe sur la poitrine du truand...

--Un pas de plus, vous autres, fit-il froidement, et cet homme est
mort!...

Sous l'treinte de cette main de fer, le Rougeaud, fou de rage, eut un
mouvement de reptile qui se tord.

--En avant! hurla-t-il.

La dague s'enfona!... le sang jaillit!...

--J'ai dit! murmura Sazuma.

Les truands reculrent... Le Rougeaud fit un suprme effort, tenta en
vain de dbarrasser sa gorge, et, d'une voix qui cette fois ne fut qu'un
rle, rpta:

--En avant!... Enfer!... Je meurs!... Je...

Et, cette fois, cinq ou six des plus furieux s'avanaient en vocifrant.
Le tumulte clata, plus violent.

--En avant les grands moyens! tonna Pardaillan.

Et, alors, on le vit saisir le Rougeaud presque vanoui et l'acculer au
mur... Alors, cet tre pantelant, le chevalier le souleva d'un effort
furieux au-dessus de sa tte, le balana un inapprciable temps, et, 
l'instant o les truands allaient l'atteindre,  toute vole, le lana,
vivant projectile!... Quatre des truands roulrent. Le Rougeaud demeura
sur le carreau, tendu sans vie. Il y eut parmi les truands un recul
terrifi, des jurons et des imprcations.

C'en tait fait!... Pardaillan triomphait... il s'assit paisiblement et
attendit que le calme se ft rtabli.

--Madame, disait doucement Pardaillan  Sazuma, comme si rien ne se ft
pass, est-il quelque chose au monde que je puisse faire pour vous?

--Oui, dit la bohmienne: me faire sortir d'ici...

Pardaillan se leva, chercha des yeux le cabaretier et dit:

--Ouvrez la porte.

Avant mme que l'hte et fait un mouvement, la porte se trouva ouverte
par deux ou trois de ses clients. Pardaillan prit Sazuma par la main
et tous deux traversrent la salle. Les truands, sur leur passage,
s'cartrent. Sur le carreau, le Rougeaud sanglant, le visage noir,
rlait. Loson,  genoux, bassinait son front avec de l'eau frache, et
pleurait. Le chevalier se pencha, examina le bless, et dit:

--Ne pleurez pas, mon enfant, il en reviendra... Vous m'en voulez,
peut-tre?

La ribaude leva les yeux sur lui et rpondit doucement:

--Je ne vous en veux pas...

Le chevalier lui glissa un cu d'or dans la main. Et il continua son
chemin jusqu' la porte du cabaret. Sur le seuil, il se retourna, tira
de sa poche une poigne de pices de cuivre et d'argent mles, et il
les jeta en pluie, et il sortit avec Sazuma, tandis que, dans la salle,
il y avait une rue sur les pices qui couraient et roulaient.

Il faisait nuit noire. La ville dormait, silencieuse, et Pardaillan
arriva rue Montmartre, escortant la bohmienne.

--Madame, dit alors le chevalier, vous voil dlivre de ces gens. Mais
o irez-vous  prsent? Si vous voulez....

--Je voudrais, dit Sazuma, sortir de cette ville. J'touffe dans cette
ville... Pourquoi y suis-je venue?...

--Mais o irez-vous ensuite!... Pauvre femme... Suivez-moi... je connais
non loin d'ici une auberge, une bonne auberge, et le bon coeur de
l'htesse pansera les plaies de votre coeur... dites, le voulez-vous?...

--Sortir! murmura Sazuma en secouant la tte. Oh! m'chapper de
cette ville o j'ai souffert... o je souffre!... Qui que vous soyez,
avez-vous piti de moi!...

--Eh bien, soit!... Venez... dit Pardaillan mu.

Ils atteignirent la porte Montmartre et se trouvrent sur cette route
mal entretenue qui, serpentant  travers des marais, s'en allait vers le
pied de la montagne. Alors il entreprit d'interroger la bohmienne.

--Vous avez, dit-il, longtemps vcu avec le bohmien Belgodre?

--Belgodre?... Oui: un homme dur et mchant. Mais qui dira jamais la
duret et la mchancet de l'vque?

--Et Violetta?... Vous l'avez connue aussi?...

--Je ne la connais pas, je ne veux pas la connatre.

--Mais pourquoi? demanda Pardaillan perplexe. Vous hassez donc cette
pauvre petite?

--Non. Je ne la hais pas. Je ne l'aime pas... je ne veux pas la
connatre... Je ne puis pas la voir.

Elle s'arrta tout  coup, saisit le chevalier par le bras:

--Elle a un visage qui me fait trop souffrir, murmura-t-elle, qui me
rappelle trop de choses... ne me parlez jamais d'elle... jamais!

Ils arrivrent enfin sur le haut de la colline. L s'levait l'abbaye
des Bndictines.

Pardaillan se demandait jusqu'o la fantaisie de la folle allait
l'entraner. Il ne voulait et ne pouvait s'carter de Paris. D'autre
part, il et prouv un remords  abandonner cette malheureuse
toute seule en pleine campagne. S'il pouvait la dcider  demander
l'hospitalit dans le couvent!

--Madame, dit-il alors, vous voici hors de Paris.

--Oui, dit la bohmienne, ici je respire. Ici j'touffe moins sous le
poids des penses qui, l-bas, tourbillonnaient autour de ma tte comme
des oiseaux funbres... Penses de folie, sans doute. Que suis-je?...
Sazuma, pas autre chose. Je suis Sazuma. Voulez-vous que je vous dise
la bonne aventure?

Pardaillan offrit sa main  la diseuse de bonne aventure.

--Si j'aimais un homme, dit Sazuma, moi qui n'aime pas, qui n'ai jamais
aim, et qui n'aimerai jamais, si j'aimais un homme, je voudrais qu'il
et une main pareille  la vtre. Vous tes gueux, peut-tre, et vous
tes prince parmi les princes. Vous portez en vous le malheur, et vous
semez autour de vous le bonheur...

--Par Pilate! songea le chevalier. Je porte en moi le malheur?... C'est
ce qu'il faudra voir. Voyons, pauvre femme, reprit-il, puisque vous
paraissez me tmoigner quelque confiance, voici une maison ou c'est un
devoir d'accorder l'hospitalit  ceux qui sont errants. Il faut vous y
reposer deux ou trois jours. Je viendrai vous chercher.

--Alors, je consens  m'arrter ici, dit Sazuma.

Le chevalier, craignant que la folle ne revnt bientt sur sa
dtermination, s'empressa d'aller agiter la grosse cloche du couvent.
Une femme parut, qui ne portait pas le costume de religieuse et qui,
apercevant un gentilhomme de bonne mine, eut un trange sourire et fit
un geste comme pour l'inviter  entrer.

--Pardon, dit le chevalier tonn, c'est bien ici l'abbaye des
Bndictines de Montmartre? Je ne me trompe pas?

--Vous ne vous trompez pas, monsieur, dit la femme.

--Ma digne femme, ce n'est pas pour moi que je vous demande
l'hospitalit, mais bien pour cette infortune...

La soeur examina la bohmienne d'un coup d'oeil rapide, et dit:

Notre rvrende abbesse Claudine de Beauvilliers nous interdit de
recevoir les hrtiques ailleurs que dans une partie du couvent o,
nous-mmes, nous ne pntrons jamais. Je vais y conduire cette femme.

--Je viendrai la chercher sous peu de jours.

--Quand il vous plaira, mon gentilhomme.

Sazuma entra. La religieuse jeta au chevalier un nouveau sourire qui le
surprit autant que le premier. Puis la porte se referma.



XVI

LA VISION DE JACQUES CLMENT

Les ncessits de notre rcit nous ramnent dans le palais de la
princesse Fausta. En cette lgante petite salle o dj nous avons vu
la Fausta aux prises avec Pardaillan. L, disons-nous, elle parle cette
fois  une femme.

Et cette femme que nous avons entrevue dans la scne d'orgie que nous
avons d dcrire, c'est justement Claudine de Beauvilliers, l'abbesse
des Bndictines de Montmartre. L'entretien tirait sans doute  sa fin,
car Claudine tait debout, prte  se retirer.

--Ainsi, disait Fausta comme pour rsumer ce qui venait d'tre dit, la
petite chanteuse?

--En parfaite sret parmi les filles de ma maison. Elle est d'ailleurs
garde  vue par ce Belgodre. Mais il me reste  savoir ce que je dois
en faire... Il m'a sembl entrevoir...

--Parlez clairement, dit Fausta imprieuse. Voyons, qu'avez-vous
entrevu?

--Que vous avez condamn cette Violetta  mourir.

--Elle est juge. L'excution n'est que retarde.

--Oui!... Mais ce n'est pas tout, reprit Claudine de Beauvilliers, il
m'a sembl que, si cette excution tait retarde, c'est que la petite
Violetta ne devait pas seulement mourir... et qu'avant la mort.. elle
devait...

--Avant qu'elle ne meure du corps, dit gravement Fausta, je veux qu'elle
meure de l'me. Voil ma pense. Et voil ce que vous n'osez dire parce
que la faiblesse de votre esprit vous montre une faute o il n'y a
qu'une ncessit: que cette vierge devienne une fille impure.

L'abbesse des Bndictines s'inclina.

--Quand cela sera, reprit Fausta, vous me prviendrez...

Claudine de Beauvilliers fit une nouvelle rvrence, presque un
agenouillement, puis se retira.

--Elles n'osent pas parler, murmura Fausta quand elle fut seule, et
elles osent le reste! Moi, vierge, qu'aucune pense d'amour n'a
jamais trouble, je sais dire ce qu'il faut, et j'emploie les mots
ncessaires...

Elle s'arrta court. Son visage plit soudain. Et son sein se souleva.
Un instant, son regard perdu demeura fix sur une image qui, sans
doute, flottait devant ses yeux...

Lorsque Fausta se fut calme, elle appela et donna un ordre  la
servante qui se prsenta.

Quelques instants plus tard, une jolie femme, lgre, gracieuse, entra
souriante; et elle tait si lgre dans sa marche qu'il fallait y
regarder  deux fois avant de s'apercevoir qu'elle boitait quelque
peu... Celle qui venait d'entrer dans le boudoir de Fausta tait Marie
de Lorraine, duchesse de Montpensier soeur du duc de Guise.

--Quelles nouvelles? demanda Fausta avec un sourire o il y avait
peut-tre une expression amicale.

--Bonnes et mauvaises...

--Voyons d'abord les mauvaises...

--Eh bien, mon frre...

--Ah! c'est le duc de Guise que concernent les mauvaises nouvelles?

--Oui, ma reine... L, il y a chec sur toute la ligne. D'abord Henri se
rconcilie avec Catherine de Clves, et ensuite il est plus que jamais
pris de la petite chanteuse, surtout depuis sa disparition...

--Racontez, dit la princesse d'un ton bref.

--Eh bien, voici. Tout d'abord, sachez que mon frre a eu une entrevue
avec la vieille reine. Eh bien, la Mdicis s'est soumise!

--En sorte que voil lev l'obstacle le plus redout par le duc. Rien ne
l'empche donc de pousser sa victoire?

--Oui. Et la preuve, madame, c'est qu'il veut s'emparer au plus tt de
la personne du roi. Mon frre m'a expos son plan qui est admirable:
feindre une soumission momentane, aller trouver Valois sous prtexte de
discussion et d'tats gnraux  assembler; y aller, d'ailleurs avec des
forces... nos plus intrpides ligueurs seront de la partie... J'en serai
aussi, madame. Alors, on s'empare de Valois, et... tout simplement, on
l'enfermera en quelque bon couvent...

--C'est vraiment admirable, dit Fausta gravement.

--Oh! vous verrez, madame, continua follement la jolie duchesse, ce sera
une haute comdie. Savez-vous qui tonsurera Valois?... Moi, madame!...
J'ai dj les ciseaux!...

Et Marie de Montpensier agita les ciseaux d'or qu'elle portait suspendus
 une chanette.

--Vous en voulez donc bien au roi? demanda Fausta.

--Oui, je lui en veux!... N'a-t-il pas eu l'audace de me conseiller
devant toute la cour de me faire faire un soulier plus haut que l'autre!
Comme si je boitais. Voyez, madame, est-ce que je boite? ajouta-t-elle
en faisant quelques pas.

--Non, ma mignonne, vous ne boitez pas. Et il faut avoir l'me perverse
d'un Hrode pour soutenir une telle monstruosit... C'est donc entendu,
c'est vous qui allez infliger  Henri de Valois...

--La tonsure! s'cria la duchesse console.

--Oui. Est-ce la bonne nouvelle que vous m'apportez?...

--Non, madame, et, puisqu'il faut vous le dire tout de suite, sachez que
ma mre la duchesse de Nemours est  Paris! Et je l'ai gagne  Votre
cause!... Ma mre vient de Rome o elle a vu Sixte, il y a deux mois.
Elle a eu un long entretien avec celui que les cardinaux rebelles
persistent  appeler encore le pape. Alors... ma mre est revenue
avec la conviction que Sixte est un dangereux hypocrite dcid  ne
travailler que pour lui-mme. La voyant dans ces dispositions, je lui
ai parl de ce conclave o les plus ardents et les plus gnreux des
cardinaux se sont runis pour choisir un nouveau chef... en sorte que
l'Eglise romaine ferait exactement ce que nous voulons faire avec Henri
de Valois... Et elle a accueilli l'ide de ce nouveau pape, du moment
qu'il tait tout acquis aux intrts de notre maison...

--C'est vraiment l une bonne nouvelle, ma chre enfant! dit Fausta dans
les yeux de qui passa un clair. Si la duchesse de Nemours est avec
nous, je crois que de grandes choses s'accompliront avant peu...

--Seulement, reprit alors la duchesse de Montpensier, ma mre veut
connatre ce nouveau pape avant de s'engager dans une aussi terrible
aventure.

--Je le lui ferai connatre! Mais vous deviez, disiez-vous, m'annoncer
de mauvaises nouvelles?

--Je reprends donc mon rcit: aprs son entrevue avec la reine mre, mon
frre est rentr dans son htel. Il me parla lui-mme de la scne de
l'autre soir; il le fit sans colre... Du moment qu'il a tu, mon frre
est apais. Loignes tant mort. Guise n'a plus de colre.

--J'ignorais, dit Fausta, que le duc ft  ce point gnreux.

--Mais la duchesse de Guise ne l'ignore pas, madame!.... C'est donc sans
tonnement que j'ai vu tout  coup entrer Catherine de Clves dans le
cabinet de mon frre qui, d'abord, demeura stupfait d'une pareille
audace et porta la main  sa dague... L duchesse, sans un mot, se mit 
genoux; puis, comme mon frre haletait, elle murmura:

--Loignes est mort; morte ma folie...

--Elle savait bien ce qu'elle disait; car la main de mon frre cessa de
se crisper sur la poigne de sa dague; la duchesse eut un sourire que
seule je vis... Alors je sortis... Au bout de deux heures, mon frre me
dit qu'il exilait la duchesse de Guise en Lorraine. et ce fut tout.

--Ceci est un bel exemple de magnanimit, dit paisiblement Fausta.
Ainsi, reprit-elle aprs un assez long silence mditatif, vous tes sre
de tenir Henri de Valois?...

--Je vous l'ai dit, madame.

--Et vous croyez que votre frre, le duc de Guise. va chercher 
s'emparer du roi?

--Il s'y prpare...

--Enfant! Et si je vous disais que je suis renseigne, que je connais
comme si je l'avais entendu l'entretien de Catherine de Mdicis et
du duc de Guise! Si je vous disais que la vieille Florentine, ptrie
d'astuce, a jou votre frre!... Si je vous disais enfin que le duc a
promis d'attendre patiemment la mort d'Henri III!...

--Oh! madame, ce serait l une affreuse trahison de mon frre envers la
Ligue et envers sa famille!

--Ce n'est pas une trahison, c'est un acte de diplomatie.

--Alors..., fit la duchesse de Montpensier dont le joli visage se
convulsa, ma vengeance m'chappe,  moi!...

--Non, si vous savez vouloir, si vous avez confiance en moi, si vous
m'coutez...

--Ma confiance en vous est sans borne, madame. Parlez donc, je suis
dcide  frapper Henri de Valois.

La Fausta parut rflchir quelques minutes. Alors, avec cette voix si
persuasive:

--Marie, dit-elle, vous tes la forte tte de votre famille. C'est grce
 vous que les Valois s'teindront et que la dynastie des Guise montera
sur le trne, De vos trois frres, l'un, Mayenne, est trop gras pour
avoir de l'esprit; l'autre, le cardinal est un soudard brutal; le
troisime, enfin, le duc, est stupide d'amour. Vous seule, mon enfant,
savez tout voir et tout comprendre. La situation est dangereuse.
Voulez-vous tout sauver d'un coup?...

--Je suis prte, madame... ordonnez... que faut-il?...

--Il faut, dit Fausta, qu'Henri de Valois meure. C'est trs joli de
vouloir tondre, et vous avez une grce infinie  agiter vos ciseaux
d'or. Mais, si Henri III ne meurt pas, c'est une affreuse catastrophe
que vous prparera Catherine!

--Et qui sera l'excuteur, madame? balbutia la duchesse.

--Vous! rpondit Fausta.

La duchesse de Montpensier plit.

--Voici la situation, dit froidement Fausta. Henri de Guise a jur  la
Mdicis d'attendre patiemment la mort d'Henri III. A ce prix, on lui a
promis que le roi le dsignerait pour son successeur. Valois peut vivre
dix ans, vingt ans, malgr toutes les apparences. Et ne vct-il mme
que quelques mois, c'en est assez. La vieille reine saura mettre ce
temps  profit et fomentera la destruction des Guise comme elle a
foment la destruction des Chtillon. Choisissez donc: ou de tuer, ou
d'tre tue... Il faut agir, continua prement Fausta. Si vous reculez
maintenant, prenez garde, vous allez tomber.

--Tuer, murmura Montpensier, tuer de mes mains! Oh! je n'aurai jamais ce
courage...

--Valois aura donc le courage de faire rouler votre belle tte sous la
hache du bourreau! Insense! Famille d'insenss qui ne veut pas voir!
C'est un duel  mort que vous avez engag. Si Henri III et la Mdicis
ne meurent pas, c'est la famille des Guise qui va s'teindre. Adieu,
mignonne!

--Madame, s'cria la duchesse hors d'elle-mme, un seul mot: je suis
prte  agir!

--Bien. Vous voil telle que je vous souhaitais... Vous voil dans
l'tat d'esprit ncessaire pour mener jusqu'au bout le grand oeuvre. Il
suffit que vous inspiriez  quelqu'un la haine mme qui vous anime...

--Quelqu'un! murmura la duchesse en tressaillant. O trouver l'homme en
qui j'aurais assez de confiance pour lui dire ce que je n'ose pas me
dire  moi-mme?...

--Ou un amour tout aussi terrible pour vous, dit Fausta ngligemment.
Cet homme existe...

Cette fois. Marie de Montpensier devint livide.

--Jacques! balbutia-t-elle dans un souffle.

--Oui, le moine Jacques Clment, dit Fausta. Jacques Clment vous aime
d'une passion absolue.

Pauvre ami! murmura la duchesse tout bas.

La Fausta se leva.

--Voulez-vous que meure celui qui vous a insulte? dit-elle d'une voix
basse et ardente.

--Oui, je le veux! haleta la duchesse.

--Voulez-vous que votre frre soit roi?... Voulez-vous tre la premire
 la cour de France, humilier ceux et celles qui vous ont humilie?

--Oui, je le veux! rpta la duchesse enivre.

--Soyez donc fidle et obissante, dit alors la Fausta en se redressant.
Allez, ma fille...

--Oh! s'cria la duchesse frappe d'une sorte d'effroi vertigineux,
qui donc tes-vous, madame, vous qui parlez comme si vous dteniez la
souveraine puissance?

--Je suis, dit Fausta qui se transfigura dans un rayonnement de
grandeur, je suis celle qui vous est envoye par le conclave secret; je
suis celle qui a t lue pour combattre Sixte, tratre aux destines de
l'Eglise! Je suis la papesse Fausta Ire.

La duchesse de Montpensier, effare, jeta un regard sur la femme qui
parlait ainsi, et elle la vit si rayonnante qu'elle recula, ploya les
genoux et se prosterna, blouie, fascine... La Fausta alla  elle, la
releva doucement, et dit:

--Allez... vous serez un de mes anges!...



XVII

LA VISION DE JACQUES CLMENT (suite)

Le couvent des Jacobins tait situ rue Saint-Jacques et s'adossait
presque aux murs d'enceinte;  ses pieds se creusaient les fosss
Saint-Michel qui ont laiss leur nom au boulevard actuel.

Le prieur des Jacobins s'appelait Bourgoing. C'tait un homme de forte
corpulence, au visage rjoui, fort enclin  se mler de politique, mais,
au demeurant, pas mchant. C'tait d'ailleurs un fanatique partisan de
Guise et de la Ligue; il tenait Henri de Valois en profonde horreur.

Le soir o nous pntrons dans le couvent des Jacobins, le prieur,
commodment install sur les coussins d'un vaste fauteuil, coutait
un de ses moines qui semblait sa vivante antithse. Maigre, la figure
asctique, illumine par deux grands yeux brls de fivre, la bouche
svre, tel tait ce moine qui venait d'achever un rcit o il avait d
confesser quelque grave pch, car il baissait la tte, tandis que le
prieur souriait.

--Hum, fit enfin messire Bourgoing, videmment, mon fils, vous avez eu
tort d'entrer dans cette taverne, o vous risquiez de rencontrer Satan.
Et vous dites, mon fils, que ces femmes se sont  demi dshabilles?...

--Hlas! mon rvrend, il n'est que trop vrai! dit le moine d'un ton de
profond dsespoir.

--Mais enfin, frre Clment, vous avez rsist?

--Oui, mon rvrend.

--Et triomph?... En somme, vous tes sorti victorieux de cette preuve?
Savez-vous que c'est fort beau, frre Clment?... Vous vous abstiendrez
pendant quatre jours de toute nourriture, hormis le pain et l'eau:
vous direz trois fois dans la nuit le psaume de la pnitence. Allez en
paix...

Le moine s'inclina et sortit, les bras croiss sur la poitrine, le
capuchon rabattu sur les yeux. A peine fut-il sorti de chez le prieur
que celui-ci se leva, alla ouvrir une porte, et, alors, une femme
enveloppe entirement d'un manteau sombre, entra... C'tait la duchesse
de Montpensier.

--Vous avez entendu? demanda Bourgoing.

--Oui, fit la duchesse, ce pauvre jeune homme a bien peur du pch...
Et pourtant, ajouta-t-elle, le pch ne se prsente pas  lui sous une
forme si effrayante...

Cependant, Jacques Clment tait arriv  sa cellule dont, selon la
rgle, il laissa la porte ouverte. Il se mit  genoux sur le carreau et,
levant les yeux vers le crucifix:

Le pch est en moi! murmura-t-il. Ce n'est pas la divine figure que
je vois, c'est son image,  elle!... Seigneur, Seigneur, ayez piti de
votre humble serviteur...

Le moine demeura ainsi, en une longue mditation, jusqu'au moment o la
cloche sonna pour l'office nocturne. Alors il se releva et descendit
vers la chapelle.

La chapelle, faiblement claire par de rares flambeaux, se remplit peu
 peu, les moines prenant chacun leur place suivant leur grade dans la
hirarchie.

_Ormus!_ cria le prieur. Mes frres, prions pour que le projet d'une
puissante princesse favorable  notre Eglise soit couronn d'une pleine
russite.

_Ormus!_ rpta le prieur. Mes frres, prions pour le salut de l'un de
nos frres qui a eu  soutenir un rude assaut du Malin, et qui va faire
sa confession.

Jacques Clment quitta sa stalle, s'avana jusqu'au milieu du choeur, se
prosterna et dit:

--Mes frres, je m'accuse d'avoir pntr dans un lieu de perdition, et
d'avoir rassasi mes yeux de la vue d'objets impurs.

Un frmissement imperceptible agita les frocs. Il se fit un grand
silence. Jacques Clment tremblait, Une pre et douloureuse volupt
l'treignit  la gorge. Mais l'impitoyable prieur avait command: il
fallait obir.

--Mes frres, dit-il, ces objets impurs, c'tait d'abord des tableaux
licencieux dont vous ne pouvez avoir aucune ide... Ce furent des
femmes, mes frres... non des femmes telles que nous les voyons dans nos
glises ou par les rues, dcemment vtues, mais des tres sataniques,
d'une beaut inconcevable, bien qu'elles fussent masques, et si peu
vtues... et l, mes frres, ah! si je ne commis pas l'horrible pch,
si je ne roulai pas dans les abmes de honte, c'est que profitant d'une
dernire lueur de chastet, je rassemblai tout mon courage et pus
m'enfuir...

_Ormus! ormus! oremus!_ cria le prieur, puis il donna ses ordres
pour sauver l'me en danger de perdition et chasser les dmons acharns
sur le pauvre frre.

--Que chacun de vous, dit-il, rcite par trois fois dans le courant de
cette nuit sept Pater et sept Ave, et une fois le psaume de pnitence.
Pour ce surcrot de besogne, mes frres, vous serez dispenss des
offices nocturnes; que chacun demeure donc enferm dans sa cellule.

--Amen! dirent les moines d'une seule voix. Alors ils sortirent en rang,
les mains croises, la tte penche. Puis le prieur sortit  son tour.
Puis le sacristain teignit les deux ou trois flambeaux qui brlaient
dans la chapelle. Ds lors, elle ne fut plus claire que par la
veilleuse suspendue au plafond par une longue chane.

Jacques Clment, prostern, essaya de prier comme il avait essay dans
sa cellule. Devant lui, ce n'tait pas le tabernacle qu'il voyait,
c'tait l'image d'une femme qu'en vain il essayait d'carter. C'tait
l'image de Marie de Lorraine, duchesse de Montpensier.

Seigneur, murmurait le jeune homme, ainsi, malgr la pnitence, malgr
la confession publique devant mes frres assembls, malgr le jene et
la prire, l'amour me dvore, l'amour me transporte... Seigneur, ayez
piti de moi!...

Peu  peu, dans ce cerveau vid par le jene, exaspr par l'amour,
commencrent  se produire les phnomnes d'hallucination. Un bruit sec,
lointain, venu il ne savait d'o, le fit sursauter. Ce bruit, c'tait
celui de l'horloge, prcdant l'heure qui va sonner... Et, dans le
grand silence terrible qui enveloppait le moine, l'heure sonna avec une
dsesprante lenteur.

Neuf!... Dix!... Onze!... Douze!...

Ses cheveux se hrissrent sur sa tte... il fit un effort pour se
relever et retomba  genoux, ptrifi, car  ce douzime coup... la
chapelle, l-bas, au fond du choeur,  l'endroit mme o se trouvait la
porte des tombeaux souterrains, s'tait claire d'une lueur trange,
une lueur relle... Cela formait comme un nimbe trs doux...

Un cri expira  ce moment dans sa gorge... La porte s'ouvrait... une
apparition se montrait...

Mais, au lieu du spectre qu'il attendait, ce que vit Jacques Clment, ce
fut une blouissante et radieuse figure... une femme jeune, adorablement
belle, avec de grands cheveux blonds rpandus sur ses paules... et elle
tait vtue de blanc... et elle tenait  la main une dague dont les
reflets d'acier luisaient!... Cette figure reprsentait celle de Marie
de Montpensier!... celle qu'il adorait!...

--Qui es-tu? dit-il d'une voix haletante,  peine comprhensible. Es-tu
d'essence divine, ou bien est-ce l'enfer qui me soumet  une nouvelle
preuve?...

L'apparition parla. D'une voix douce, bien timbre, o chaque mot
sonnait clair, elle dit:

--Rassure-toi, Jacques Clment... Je ne suis pas un tre d'enfer... et
la preuve, la voici!...

A ces mots, l'apparition trempa sa main tout entire dans une vasque
contenant de l'eau bnite.

--Je suis ce que, sur terre, vous appelez un ange...

--Mais, pourquoi, pourquoi as-tu pris ce visage?...

--Parce que c'est celui de l'tre que tu aimes. Le Trs-Haut a entendu
tes prires. Et, si j'ai pris la figure que tu me vois, c'est qu'il
t'est permis d'aimer cette femme...

Jacques Clment poussa un cri rauque.

--Il m'est permis de l'aimer! bgaya-t-il.

--Oui...  condition que tu excutes les ordres que je viens te
communiquer...

Jacques Clment tendit ses bras raidis vers l'apparition. Toute terreur
avait disparu de son esprit...

--Parle! dit-il d'une voix d'extase, parle encore!

L'ange eut un imperceptible sourire de malice et dit;

--Je suis le messager du Dieu tout-puissant et te viens avertir des
ordres divins. Jacques, Jacques! coute... L-haut, la couronne du
martyre se prpare pour toi... Et, ici-bas, c'est la couronne d'amour
qui t'est promise!...

--Que dois-je faire? s'cria le jeune moine transport.

--Tu dois accomplir l'acte suprme qui dlivrera le peuple de France...
le peuple de Dieu: tu as t choisi pour frapper Valois... Par toi le
tyran doit tre mis  mort...

A ces mots la forme blanche de l'apparition s'enfona dans les tnbres.
Le moine tomba la face contre les dalles. L'pouvante le reprit comme
avant la vision.

Une heure se passa avant qu'il pt reprendre ses esprits. A peu prs
calm, il parvint  se relever pniblement... Alors, il se demanda s'il
n'avait pas rv.

Et, comme il se mettait en marche, son pied heurta un objet qui rendit
un son clair. Il se baissa, le ramassa, et un grondement de joie
furieuse, de terreur aussi, expira sur ses lvres bleuies... Cet
objet... c'tait la dague que l'ange tenait  la main pendant
l'apparition!... L'ange lui avait laiss une preuve matrielle de sa
descente sur la terre!...

Oh! rugit le moine en serrant la dague dans sa main convulse, je n'ai
pas rv! J'ai le droit de l'aimer!... Car voici l'arme, avec laquelle
je dois tuer le tyran!...

gar, titubant, il regagna en courant sa cellule, et tomba sur sa
couchette, la dague dans sa main crispe.



XVIII

LE MOULIN DE LA BUTTE SAINT-ROCH

Picouic et Croasse avaient ralis leur rve et vu leurs efforts
couronns d'un plein succs: ils avaient t promus  la dignit de
laquais de M. le duc d'Angoulme. Pardaillan et le jeune duc vivant
d'une vie commune pour le quart d'heure, les anciens hercules de
Belgodre s'taient d'autant plus tenus pour satisfaits qu'en devenant
les laquais de Charles d'Angoulme ils espraient tre surtout les
cuyers de Pardaillan pour qui ils prouvaient une admiration sans
bornes.

Le lendemain de cet heureux jour o les deux pauvres diables trouvrent
ce que Picouic avait justement appel une position sociale, le chevalier
de Pardaillan et le jeune duc sortirent dans l'intention de se rendre 
l'abbaye de Montmartre pour essayer de tirer quelques renseignements de
la bohmienne Sazuma. Picouic et Croasse, fiers comme deux Artaban dans
leurs habits neufs, et d'ailleurs arms jusqu'aux dents, suivaient leurs
matres  dix pas.

Tout en donnant la rplique  Charles qui ne parlait, on s'en doute,
que de Violetta, Pardaillan songeait  ce Maurevert qu'il tait venu
chercher  Paris aprs l'avoir cherch en Provence et en Bourgogne.
Tout  coup, il le vit  quinze pas  peine, qui marchait devant lui,
accompagn d'un homme.

Pardaillan plit lgrement. Ses yeux se plissrent et sa main se crispa
sur la garde de sa rapire.

Ce n'tait pas ainsi que Maurevert devait mourir!...

--Qu'avez-vous, cher ami? lui demanda le petit duc. Vous tes tout ple.

--Rien, fit Pardaillan. Seulement, si vous voulez bien, nous remettrons
 plus tard notre voyage  Montmartre.

--Soit. Que ferons-nous donc?...

--Suivre ces deux hommes qui marchent l devant nous...

Il fallait que Maurevert ft distrait par une bien puissante
proccupation. Car lui qui, d'ordinaire, avait constamment les yeux
et les oreilles aux aguets, semblait avoir oubli tout un monde pour
s'absorber dans l'audition de ce compagnon qui lui parlait  voix basse.
Cet homme tait une faon de garon meunier. Mais son oeil exerc, sous
ce costume, eut vite reconnu l'homme de guerre. Cet homme, en effet,
c'tait Maineville, l'me damne du duc de Guise. Et Maineville disait:

--Le duc n'y croit pas. Malgr la prcision de la lettre qui lui dnonce
la chose, il ne veut pas croire...

--Et pourtant, reprit Maurevert, cette lettre lui vient de cette femme
mystrieuse...

--A laquelle il obit comme si elle tait une souveraine, oui. Il
faudrait, Maurevert, que nous sachions qui est au juste cette Fausta.

--Nous le saurons. Et tu dis, Maineville, que c'est elle qui lui a crit
la chose?... Si c'tait vrai, Maineville!...

--Ce serait la royaut assure pour monseigneur le duc... car il ne lui
manque que l'argent. Dans une heure nous saurons si la lettre a dit
vrai!... Mais enfin, si c'est vrai?...

--Eh bien, dit Maineville, nous courons prvenir le duc, qui sait ce
qu'il aura  faire.

Alors les deux hommes htrent le pas. Ils franchirent la porte
Saint-Honor et se dirigrent vers une pauvre petite chapelle qui tait
ddie  saint Roch. Elle se dressait au pied d'une butte qui, en
consquence, s'appelait butte Saint-Roch. Au sommet de la colline, un
joli moulin prsentait ses grands bras ails au souffle des brises. A la
chapelle Saint-Roch commenait un sentier rocailleux, fort troit, et
les nes qui portaient le bl au moulin n'y pouvaient passer qu'un  un.
Or, au moment o Maurevert et Maineville arrivaient  la chapelle, un
spectacle extraordinaire s'offrit  eux.

Sur le sentier, des mulets cheminaient et grimpaient  la file, d'un
sabot hardi; ces mulets portaient chacun un grand sac qui pouvait
contenir de la farine ou du bl. Ils taient conduits par une dizaine
de muletiers qui ressemblaient  des muletiers comme Maineville pouvait
ressembler  un garon meunier. Ces gens, poussireux et hls par
le soleil comme s'ils eussent fait une longue tape, portaient  la
ceinture de forts pistolets d'aron et des dagues fort aiguises.

--Ah! ah! fit Maineville, voil bien la troupe des mulets signale dans
la lettre.

--Voil du bl qui doit valoir son pesant d'or, dit Maurevert, dont les
yeux tincelaient.

--C'est ce dont il faut nous assurer.

Ils atteignirent le sentier,  hauteur du dernier mulet derrire lequel
marchait le dernier muletier de l'escorte.

--Au large! dit le muletier d'une voix menaante.

--Un instant, mon officier, intervint Maineville, ce brave homme
ignore que je suis l'un des garons du moulin et que vous tes, vous,
l'officier des meuneries royales. Allons, l'ami, nous t'escortons jusque
l-haut.

--Vous tes garon meunier? fit le muletier en jetant un regard
souponneux sur Maineville.

--Il me semble que cela se voit assez, et ce gentilhomme que tu vois l
est propos au droit de mouture.

--Et, de par mes fonctions, dit Maurevert, je veux voir quelle qualit
de bl contient ce sac.

Le muletier vit que ses camarades avaient march pendant cette
discussion; il parut un instant vouloir les rappeler; mais sans doute il
se ravisa  la rflexion, car il reprit d'un ton de mauvaise humeur:

--Faites votre office. Je vais vous montrer mon bl.

Et il commena  dfaire la cordelette qui nouait la tte du sac. Comme
pour l'aider, Maineville se prcipita et bouscula l'homme; le sac
s'ouvrit, l'orge se rpandit sur le sentier, et le sac n'ayant plus de
contrepoids tomba de l'autre ct. Le muletier, sans un mot, se rua.
Mais dj Maurevert avait plong la main dans le sac  moiti dlest,
et avait constat au fond la prsence d'un deuxime sac qu'il tta
rapidement.

Il se releva comme le muletier arrivait sur lui... Maurevert tait tout
ple; ce deuxime sac,  son toucher, avait rendu un son de mtal... et,
sous ses doigts, il avait senti des formes dures qui ne rappelaient que
vaguement l'orge ou tout autre grain... c'taient des ducats ou des
cus!...

--C'est bien, dit-il froidement. Ramasse ton bl, mon brave homme.

Le muletier, sans rpondre, tira un de ses pistolets et l'amora. Les
deux hommes bondirent. Comme ils avaient gagn une vingtaine de pas,
Maurevert sentit un choc au-dessus de sa tte, et son chapeau tomba:
c'tait le muletier qui venait de tirer... Maurevert et Maineville
disparurent bientt, et le muletier murmura:

--Qui sont ces deux hommes?... Ont-ils dit la vrit!... Je ne crois pas
qu'ils aient eu le temps de...

Il plongea sa main au fond du sac et, ayant constat que son contenu
mtallique tait toujours en place, il se rassura, rechargea le sac sur
le mulet et rejoignit ses camarades au moulin. Au pied de la butte,
contre une haie vive, Maurevert et Maineville s'taient arrts.

--Trente mulets chargs d'or! dit Maurevert. Car il est vident que
les vingt-neuf premiers sacs contiennent au fond ce que contient le
trentime.

--Oui... Il y a peut-tre l plusieurs millions, dit Maineville, pensif.

Les deux agents de Guise se regardrent. Il y eut une minute de silence.
Puis Maineville posa sa main sur l'paule de Maurevert et dit:

--Je te comprends, camarade. Tu veux dire que, si nous voulions, au lieu
de prvenir notre duc, nous pourrions conqurir deux ou trois de ces
sacs. Mais que ferais-tu de cet or?

--Ce que je ferais, je partirais, Maineville! Je commence  me fatiguer
de la guerre et des aventures. Et puis, j'ai prouv l'ingratitude des
grands. Si j'avais deux cent bonnes mille livres  moi, Maineville, je
m'en irais! O! Je ne sais... mais l'air de Paris ne me vaut rien pour
le moment. Je n'ose plus m'y promener par les rues, de crainte d'y
rencontrer...

--Quoi donc? fit Maineville.

--Rien: un spectre. Tu ne crois pas aux revenants? Mon spectre  moi a
l'me cheville au corps.

--On dirait que tu as peur! ricana Maineville.

--Peur! fit sourdement Maurevert. Tu me connais. Tu m'as vu dans vingt
rencontres. Je n'ai jamais trembl... Eh bien, Maineville, toutes les
fois que je songe  cet homme, je sens un froid de glace me pntrer
jusqu'aux moelles. Il faut que je me sauve, au bout du monde, s'il le
faut... que je connaisse enfin la joie que je ne connais plus depuis
seize ans; dormir tranquille..., oublier cet homme!... Et, pour cela,
il me faut de l'argent!... Maineville, qu'est-ce que deux cent mille
livres?... Laisse-moi les prendre...

--Ecoute, dit alors Maineville... De grandes choses se prparent. Le duc
sera roi de France. La grande conspiration va aboutir. Que manque-t-il?
Presque rien: un peu d'or pour lever des hommes, rduire le Barnais et
forcer le Valois dans son dernier retranchement... Cet or, Maurevert,
c'est la Ligue sauve, c'est la couronne pour Guise, et, pour moi,
l'pe de conntable. Si nous en distrayons une partie, nous ne sommes
plus que de misrables tire-laine. Guise nous chasse... Suis bien mon
plan: nous nous adjoignons quelques hardis compagnons; ce soir, nous
revenons en force au moulin; nous nous emparons des fameux sacs;
nous les transportons  l'htel de Guise. Et, alors, je dis au duc:
Monseigneur, l'argent est l. Pour moi, je ne demande rien. Mais, il
faut deux cent mille livres pour Maurevert. Sinon, il est capable de
crier tout haut comment vous avez trouv les millions qui vont vous
permettre de lever une arme... Crois-tu que Guise te refusera cette
somme?...

--Eh bien, oui! Tu as raison!...

--Ainsi, nous faisons comme j'ai dit?

--De point en point, fit Maurevert. A ce soir, donc!...

Les deux bandits s'loignrent rapidement vers Paris. Alors, du fond
d'une haie touffue, une tte ple apparut avec un sourire qui et
pouvant Maurevert, deux yeux ardents se fixrent sur les deux hommes
jusqu' ce qu'ils eussent tourn au premier dtour du chemin. Et le
chevalier de Pardaillan demeura  cette place, immobile et pensif.

Cette fois, murmura-t-il, je crois que je le tiens!...



XIX

LE MEUNIER

Pardaillan avait suivi Maineville et Maurevert ds l'instant o il
les avait aperus. Au-del de la porte Saint-Honor, il avait laiss
Angoulme et ses deux nouveaux laquais, qui l'attendirent en se
dissimulant derrire une masure. De loin, il avait assist  la
discussion du muletier avec Maineville et Maurevert. Puis, il avait
vu ce dernier s'enfuir  toutes jambes, il avait entendu le coup de
pistolet, et, rampant parmi les hautes avoines, il avait pu se glisser
jusqu' la haie prs de laquelle avait eu lieu l'entretien que nous
venons de rapporter. Alors, le chevalier se dirigea vers la masure o il
avait laiss Charles.

--Voulez-vous, lui dit-il, jouer un mauvais tour  Mgr Guise? Retournez
 votre htel, prenez-y des armes et munitions. Montez  cheval avec ces
deux dignes serviteurs, qui brlent du dsir d'en dcoudre! L'un d'eux,
continua le chevalier, me ramnera mon destrier. Je vous attendrai dans
le moulin que vous apercevez d'ici.

--Mais, de quoi s'agit-il?... demanda Charles.

--Je vous l'ai dit: de jouer un mauvais tour  Guise, et de lui porter
un de ces coups dont il ne se relvera pas.

Le petit duc n'en demanda pas davantage; il avait en Pardaillan une
confiance illimite. Il partit aussitt.

Pardaillan, lui, s'engagea dans l'troit sentier qui, une heure plus
tt, avait t suivi par les trente mulets. A son grand tonnement,
le sentier tait libre. Il put parvenir sur le plateau sans avoir t
arrt par aucune des sentinelles qu'il s'tait attendu  rencontrer.

Est-ce que les mulets portaient vraiment de l'orge? songea-t-il. Est-ce
que toute cette histoire de sommes d'argent au fond des sacs ne serait
qu'une chimre?...

Les abords du moulin ne semblaient rien annoncer d'extraordinaire. II
entra dans le logis du meunier, dont la porte tait ouverte.

Dcidment, Maurevert a rv, grommela-t-il en frappant du pommeau de
sa rapire sur une table.

A cet appel, une servante apparut, et, d'un air tonn, s'enquit de ce
que dsirait ce visiteur arm de pied en cap, et tel que le moulin n'en
avait jamais d voir.

--Ma mignonne, dit Pardaillan, je voudrais parler  votre matre pour
une affaire de farine, une affaire d'or...

--Ah! ah! fit un homme qui entrait  ce moment, une affaire d'or,
dites-vous, mon gentilhomme?

Et le matre meunier fixa sur Pardaillan un regard vif et perant.

Je veux simplement vous acheter quelques sacs de bl, mais en vous les
payant dix fois le prix habituel. Et notez qu'il m'en faut trente sacs.
Vous le voyez, c'est une fortune... Et je ne mets au march qu'une
condition: c'est de choisir moi-mme mes sacs.

--C'est trop juste, dit le meunier qui, alors, sans avoir l'air de le
faire exprs, referma la porte d'entre.

--Vous pouvez mme pousser le verrou, mon brave, fit Pardaillan,
narquois. Surtout, quand vous saurez que les sacs que je veux vous
acheter sont justement les trente qui vous ont t apports tout 
l'heure par trente mulets.

A ces mots, le meunier jeta un cri d'appel, et, de la pice voisine,
les muletiers, poignards et pistolets aux poings, firent irruption.
Pardaillan tira sa rapire et le combat allait s'engager, lorsqu'une
voix forte retentit:

--Bas les armes!...

Les muletiers et Pardaillan s'arrtrent. Et, alors, entra un grand
vieillard  l'attitude hautaine, qui fit un geste de commandement. Les
muletiers et le meunier disparurent. Pardaillan rengaina son pe. Le
vieillard le considra avec attention, puis il dit:

--Monsieur, je suis le matre de ce moulin. C'est donc avec moi que vous
devez traiter.

--Monsieur, dit Pardaillan, je crois inutile d'employer avec vous les
dtours. Je commence donc par vous dclarer que j'ai surpris votre
secret: les mulets qui sont monts ici taient chargs d'or.

--C'est exact, monsieur: il y en a pour trois millions...

Pardaillan fit un geste d'indiffrence. Le matre du moulin, ou celui
qui se donnait pour tel, examina Pardaillan qui, de son ct, rendait
examen pour examen.

--Pourquoi, demanda tout  coup le chevalier, avez-vous empch ces
dignes muletiers de foncer sur moi?

--Parce que votre figure m'a intress. J'eusse t fch qu'il vous
arrivt malheur. Et, ds l'instant o je vous ai vu monter le sentier et
entrer ici, j'ai dsir vous connatre. Voulez-vous me dire votre nom?

--On m'appelle le chevalier Pardaillan. Et vous?

--Moi, je m'appelle M. Peretti, dit le vieillard aprs une courte
hsitation.

--Savez-vous, demanda Pardaillan, qui taient ces deux hommes qui ont eu
querelle avec un de vos muletiers?

--Je crois avoir, de loin, reconnu l'un d'eux... le sire de Maineville,
qui appartient  la maison de Guise... Et vous, monsieur de Pardaillan,
reprit M. Peretti, n'tes-vous pas au duc?

En parlant, M. Peretti fouillait les yeux de Pardaillan.

--Je vais vous dire, fit paisiblement le chevalier, dans quelle
intention je suis mont au moulin. Je suivais justement M. de Maineville
et son compagnon.

--Qui tait ce compagnon? fit vivement M. Peretti.

--Vous avez devin Maineville. Je vous ai dit mon nom  moi, parce que
vous me l'avez demand. Quant  celui que vous ne connaissez pas et que
je connais, moi, son nom vous est inutile, je le garde pour moi. J'ai
donc pu entendre la conversation de Maineville qui est  M. de Guise,
comme vous l'avez dit. Or, ce que veut faire Maineville me dplat fort,
et je suis venu ici pour l'empcher.

--Que veut-il donc faire?...

--Il veut aller dire  son seigneur et matre que les millions promis
par le pape Sixte sont arrivs... Il paratrait donc que Sa Saintet,
aprs avoir promis, se ddit. Pourquoi? Je n'en sais rien, et peu m'en
chaut. Seulement, Maineville veut revenir ici en force, s'emparer des
prcieux sacs de Sa Saintet, porter  M. de Guise tout ce bl pouss
 l'ombre du Vatican et que le duc convertirait en un gteau royal. Et
cela m'ennuie. Je suis venu dire au meunier du cans: Brave homme, ce
soir on t'enlvera ton trsor...  moins que je ne m'en mle. J'ai donc
fait signe  deux ou trois hardis compagnons qui, avec moi, seront l
pour recevoir dignement les envoys de M. le duc de Guise.

--Et pour ce service, dit M. Peretti, pour cette dfense que vous
m'offrez, que demandez-vous?

--Rien, rpondit Pardaillan.

M. Peretti tressaillit et regarda Pardaillan d'un air souponneux. Cet
homme n'est-il pas un ennemi envoy d'avance. Mais, devant la figure
loyale de Pardaillan, ses doutes s'envolrent.

--Vous tes un brave chevalier, dit-il, excusez mes dfiances, elles
vous sembleront naturelles quand vous saurez que je suis responsable de
tout cet argent. Je parlerai de vous  notre Saint-Pre, vous pouvez en
tre assur, et il trouvera, lui, une rcompense digne de vous.

--Ma rcompense est toute trouve, dit Pardaillan, narquois. Ne vous en
inquitez donc pas, je vous en prie.

M. Peretti, encore une fois, demeura perplexe.

Quel diable d'homme est-ce l? songea-t-il.

Et, pour pntrer le mystre, il pria le chevalier  dner avec lui, ce
que Pardaillan s'empressa d'accepter.

Pendant ce repas, il remarqua plusieurs choses: d'abord, que le dner
tait de beaucoup trop dlicat pour un simple meunier; ensuite, que M.
Peretti tait entour d'un respect trange. Il en conclut qu'il avait
affaire  quelque haut et puissant seigneur au service de Sixte-Quint.

Le dner finissait lorsque le duc d'Angoulme arriva escort de Picouic
et de Croasse. Les deux laquais portaient chacun deux mousquets, des
pistolets, enfin tout un attirail de guerre qui fit sourire M. Peretti.

Diable! fit-il, je vois que vous tes homme de prcaution. Nous avons
l de quoi soutenir un sige...

--Aussi bien, est-ce d'un sige qu'il s'agit.

Ds lors, M. Peretti commena  se demander s'il ne ferait pas mieux
de se retirer. Il ne doutait plus de Pardaillan. Mais, jusque-l, il
s'tait volontiers berc de cet espoir que le chevalier avait fort
exagr la situation. A la vue des armes de guerre, il commena 
prendre au srieux l'aventure.

Mais M. Peretti tait brave, sans doute. Et puis une irrsistible
curiosit lui tait venue de voir  l'oeuvre cet homme extraordinaire
qui venait dfendre un trsor et qui ne voulait rien recevoir en
change. M. Peretti demeura donc...

La journe se passa sans incident. Vers la tombe du jour, Picouic, et
Croasse furent envoys en sentinelles perdues, au pied de la butte, pour
signaler l'approche de toute bande, arme ou non.

Les deux gants maigres s'installrent donc aux abords de la chapelle
Saint-Roch et se mirent  surveiller le terrain dans la direction de
la porte Saint-Honor. La nuit tait venue lorsqu'une troupe sortit
de Paris et se dirigea droit sur la chapelle. Elle se composait d'une
quarantaine d'hommes d'armes et tait suivie d'une lourde charrette
que tranaient trois forts chevaux. Les hommes d'armes taient pour
intimider les gens du moulin, la charrette pour transporter  l'htel de
Guise les trente prcieux sacs.

L'expdition tait conduite par Maineville. Prs de Maineville
marchaient Maurevert, Bussi-Leclerc et Cruc. Le reste se composait de
soldats, cette sorte de razzia devant demeurer secrte. Mais, ml  ces
soldats, un gentilhomme masqu marchait silencieusement: c'tait le duc
de Guise lui-mme, qui avait voulu assister  l'opration.

On connat Maineville et Maurevert.

Cruc tait un bourgeois, ligueur enrag. Jean Leclerc, matre d'armes,
cr par Guise gouverneur de la Bastille, tait une sorte de brave qui
se vantait de n'avoir pas eu un seul duel qui n'et t suivi de mort
d'homme. A son nom de Leclerc, il avait ajout celui de Bussi, en
mmoire du fameux Bussi d'Amboise, si misrablement assassin par les
mignons d'Henri III.

Guise, en marchant vers le moulin pour s'emparer des millions que
Sixte-Quint avait fait venir pour lui et qu'il lui refusait maintenant,
frmissait d'espoir. Avec cette norme somme, il pourrait fausser la
parole donne  Catherine de Mdicis, de ne rien tenter de violent
contre Henri III. Il pourrait acheter les conseillers du Parlement qui
lui tenaient tte. Il pourrait payer les arrirs de solde de deux ou
trois rgiments, qui n'obissaient plus qu'en grommelant. Il pourrait
lever une arme, tenir la campagne, chasser Henri de Barn jusque dans
ses montagnes, capturer Henri III, le dposer et se faire couronner!

Une sourde fureur l'animait contre ce pape Sixte, dont il avait reu
l'envoy venant lui annoncer que Sa Saintet, puise par des pertes
d'argent, tait dans l'impossibilit de le secourir... Moins de deux
heures aprs cet envoy. Guise avait reu la lettre de la princesse
Fausta, lui disant que l'argent tait l!... Maineville, envoy pour
s'assurer du fait, revenait bientt le confirmer!... Et Guise, dvor de
rage et d'impatience, se perdait en suppositions sur les causes de cette
brusque dfection du pape... Car, enfin, si l'argent tait l, c'tait
pour lui qu'il tait venu!...

L'expdition avait aussitt t rsolue.

Picouic et Croasse aperurent la petite troupe qui s'avanait en bon
ordre.

Rentrons au moulin, maintenant, dit Picouic. Il s'lana. Croasse,
terrifi, l'imita. Mais, au bout de quelques pas, pris de frayeur,
il buta et tomba sur les genoux. Picouic continua seul son chemin en
courant. Alors, Croasse se releva et se remit  descendre  toutes
jambes vers la chapelle Saint-Roch. Mais,  ce moment, la troupe
signale tait sur le point d'atteindre elle-mme cette chapelle;
Croasse entendit les pas pesants des hommes d'armes cuirasss et casqus
de fer. Il frmit et se vit perdu.

Mais, au moment o la troupe de Guise commenait  tourner la chapelle
pour s'engager dans le sentier o tait assis Croasse, un dernier
instinct de dfense le galvanisa; il se releva, bondit et, se hissant
sur une borne, put atteindre, grce  ses longs bras, la fentre qui
clairait le choeur de la chapelle. D'un coup de coude, il dfona les
vitraux et, bientt, il se laissa glisser  l'intrieur. La troupe
conduite par Maineville passa.

Tout autre que Croasse et jug que le danger tait pass en mme temps.
Mais, si Croasse ne brillait pas en gnral par l'imagination,  cette
minute, cette imagination surexcite par la peur enfanta des incidents:
il entendit des chuchotements autour de la chapelle, bien qu'il n'y et
personne.

Croasse chercha, perdu, un trou de, souris o se fourrer, et parcourut
la chapelle dans l'obscurit, se heurtant aux bancs, aux siges.
Soudain, il tomba tout de son long: au mme instant, une dcharge
d'arquebuse clata au loin. Il se cramponna  un anneau de fer que
ses mains rencontrrent, et il s'arc-bouta  cet anneau comme un noy
s'accroche au ftu de bois. Or,  force de s'arc-bouter et dans les
mouvements spasmodiques de sa frayeur. Croasse Constata tout  coup que
la dalle  laquelle tait scell l'anneau se soulevait.

Une sorte de long boyau s'ouvrait devant lui. Il se prcipita.
L'obscurit tait profonde, absolue. O aboutissait ce souterrain?
Croasse courut  perdre baleine. Soudain, son front heurta contre
quelque obstacle. Croasse eut la sensation d'avoir reu un coup de masse
d'armes. Il tomba et s'vanouit...

Pendant ce temps, Picouic avait continu sa course, et ce ne fut qu'en
arrivant au moulin qu'il s'aperut de la disparition de son compagnon.

Le lche a fui! Ah! Croasse, tu nous dshonores!...

Et, comme Picouic ne voulait pas tre dshonor, il raconta  Pardaillan
que Croasse s'tait embusqu au pied du sentier pour tenter une
diversion.

Le chevalier prit aussitt ses dispositions et rassembla tout le monde
dans la grande salle: c'est--dire le meunier, trois garons meuniers,
dix muletiers, ce qui, en comprenant le duc d'Angoulme et Picouic et
lui-mme, portait  dix-sept le nombre des dfenseurs du moulin. Quant
aux deux ou trois femmes du moulin, elles s'taient renfermes dans une
salle donnant sur les champs.

M. Peretti suivait de l'oeil toutes les volutions du chevalier. Une
dernire hsitation se lisait sur son visage.

Pardaillan venait de faire sortir sa troupe. On entendait les pas des
hommes de Guise qui montaient le sentier. Bientt, on distingua leurs
ombres confuses.

Ce jeune homme est-il un tratre? rflchissait M. Peretti. Ce
Pardaillan est-il un envoy de Guise?... Je vais le savoir dans un
instant... Ma destine et celle du royaume de France sont dans les mains
de cet Inconnu... Si c'est un tratre, mes millions sont  Guise...
Guise est roi... et moi... prisonnier, peut-tre!...

Pensif, il alla s'accouder contre les vitraux de la fentre. Toutes les
lumires avaient t teintes...

Dans un instant. Je saurai! murmura M. Peretti. Voyons... si ce
Pardaillan me trahit, si Guise entre ici, que lui dirai-je... Je lui
dirai...

Une violente dtonation clata soudain; l'clair de la dcharge illumina
la nuit, et, dans le sentier, on entendit le hurlement des blesss, la
retraite prcipite des survivants...

--Ils en tiennent! dit paisiblement le chevalier. Rechargez vos armes
sans hte... Ils vont en avoir pour une demi-heure  se concerter et 
revenir de leur surprise.

M. Peretti entendit ces mots, et son visage s'claira.

Ce n'est pas un tratre, fit M. Peretti. Dcidment, M. de Guise n'aura
pas mon argent. Le Barnais sera roi!...

Il ouvrit vivement la porte et appela le chevalier.

--Ne craignez rien, dit Pardaillan en s'approchant.

--Je n'ai pas peur, monsieur. Mais vous venez de dire que, sans doute,
il n'y aurait pas de nouvelle attaque avant une demi-heure? Eh bien, le
moment est venu de suivre l'excellent conseil que vous m'avez donn
dans la journe... c'est--dire de faire filer mes trente mulets...
Seulement... Je crains...

--Oui, vous craignez que M. de Cuise, en trouvant le moulin vide, ne
lance une bonne compagnie de cavaliers dont les chevaux auront vite fait
de rattraper vos mulets...

--C'est cela mme, mon noble ami... Vous me permettez, n'est-ce pas,
de vous appeler ainsi? Car vous venez de me rendre un service,
voyez-vous... c'est que j'tais responsable, moi! Et devant qui? Devant
notre Saint-Pre lui-mme!... Sa Saintet saura tout ce qu'elle doit
au chevalier de Pardaillan!... Mais me voil bien embarrass! Si on me
poursuit... il faudrait...

--Il faudrait, dit Pardaillan, que la troupe du duc soit arrte devant
le moulin jusqu'au jour, pour vous permettre de prendre de l'avance...
Eh bien, partez donc. Je me charge d'arrter l'ennemi jusqu' demain
matin.

--Quoi!  vous seul, vous arrterez cette bande bien arme!... Car,
je vous prviens que le meunier de cans et ses aides devront
m'accompagner...

--Je m'en doute, car tous ces messieurs ressemblent  des meuniers comme
je ressemble au pape.

M. Peretti tressaillit.

--Vous lui ressemblez peut-tre plus que vous ne pensez... Jeune homme,
vous ne voulez pas de rcompense, et je vois  votre air qu'il est
inutile d'insister. Mais, prenez cet anneau... et, peut-tre qu'en
certaines occasions, il pourra vous tre plus utile qu'une fortune...

A ces mots. M, Peretti glissa vivement une bague dans la main de
Pardaillan, et, sans y attacher d'autre importance, le chevalier la
passa  un de ses doigts... Dix minutes plus tard, les trente mulets
rechargs de leurs prcieux sacs sortaient par-derrire et se mettaient
en route. M. Peretti suivait  cheval, escort par le meunier et ses
garons transforms en gens de guerre.

La caravane ayant atteint rapidement la Ville-l'vque, celui qui
paraissait tre le chef des muletiers s'approcha, chapeau bas, de M.
Peretti et lui demanda:

--C'est bien la route d'Italie, que nous reprenons?

--Non, monsieur le comte, rpondit M. Peretti: vous prendrez la route de
La Rochelle...

Pardaillan, Charles d'Angoulme et Picouic taient demeurs seuls dans
le logis du meunier; le moulin lui-mme se dressait sur l'aile gauche de
ce logis, et ils communiquaient par un escalier de bois qui, partant du
rez-de-chauss, aboutissait  l'tage du moulin o se manoeuvrait la
meule et o on pouvait mettre en mouvement les grands bras livrs 
l'action du vent. De cet tage du moulin, par une simple trappe 
laquelle aboutissait une chelle, on descendait  l'tage infrieur o
se recueillait la farine.

Pardaillan parcourut rapidement le logis et le moulin et se rendit
compte de ces diverses dispositions.

--Voici notre quartier gnral, dit-il en dsignant le logis, et
voici notre ligne de retraite, ajouta-t-il en montrant l'escalier qui
conduisait au moulin.

--Nous allons donc nous battre? demanda Picouic.

--Alerte! cria Pardaillan.

La troupe de Guise, en effet, apparaissait  ce moment sur la butte.
Pardaillan ouvrit la fentre et cria:

--Hol, messieurs! qui tes-vous? que dsirez-vous?

--Qui tes-vous vous-mme? fit dans la nuit une voix imprieuse.

--Ma foi, monseigneur duc, rpondit Pardaillan en reconnaissant la voix
de Guise, je suis le meunier du joli moulin de la butte... Qu'y a-t-il
pour votre service?

--Meunier ou non, dit le duc, vous avez tout  l'heure tir sur mes gens
qui montaient le sentier sans autre intention que de patrouiller. En
consquence, je vous prviens que vous serez pendu haut et court, 
moins que vous ne sortiez  l'instant. Auquel cas, il vous sera fait
grce de la vie.

--Me sera-t-il permis, monseigneur, d'emporter aussi les trente sacs
pleins d'or que vous venez piller?

--Sortez! hurla le duc, furieux, livrez-nous la place, ou nous allons
vous donner l'assaut!

--Ah! monseigneur, si vous menacez, nous allons tre forcs de faire une
sortie et de vous exterminer tous...

--Guise, qui allait Jeter un ordre, s'arrta soudain.

--Ils sont peut-tre cent l-dedans! dit-il  Maineville.

Pardaillan entendit et cria:

--Nous sommes trois, monseigneur!... Et c'est bien assez, savoir: le duc
d'Angoulme, qui attend avec impatience la rencontre que vous lui avez
promise; le sieur Picouic, baladin de son mtier, et, enfin, votre
serviteur, chevalier de Pardaillan.

Et il referma tranquillement la fentre.

--Oui, au revoir! gronda Guise, ple de fureur.

Et il donna ses ordres. Avec les forces dont il disposait, il forma un
large cercle de surveillance autour de la butte; chaque homme avait pour
mission de surveiller, et non de se battre; il devait surtout prvenir
le cas o on tenterait de faire sortir du moulin tout bagage qui
ressemblerait  des sacs de bl. Puis, il expdia un sergent  Paris.

Deux heures plus tard, ce sergent revenait, annonant que les ordres
du duc allaient s'excuter, c'est--dire qu'une troupe de mille
arquebusiers allait arriver.

Pendant ces deux heures, Pardaillan et ses deux compagnons s'taient
fortement barricads. Maurevert frmissait de joie: il tenait enfin
l'ennemi tant redout et disait au duc:

--Monseigneur, vous m'avez promis deux cent mille livres sur le butin
que vous allez faire? Je veux vous proposer un change: gardez les deux
cent mille livres et donnez-moi l'homme qui vient de vous parler avec
tant d'insolence.

--Je te comprends, Maurevert, dit Guise, tu hais cet homme. Mais, moi
aussi, je le hais. Et nous avons un vieux compte  rgler. Cela date
de l'htel Coligny... Seulement, si tu veux te contenter de cent mille
livres, ce qui est encore un joli denier, tu auras permission d'assister
 l'entretien que j'aurai avec le Pardaillan, ds que nous l'aurons pris
dans son terrier.

--Peste, monseigneur, c'est cher, ce sera donc bien beau?

--Je te le jure, gronda Guise.



XX

L'ATTAQUE DU MOULIN

Pendant que Guise attendait les mille hommes de renfort demands
et changeait avec Maurevert ces macabres facties, Maineville et
Bussi-Leclerc s'approchaient en rampant du moulin, rsolus qu'ils
taient  connatre le nombre exact des assigs.

Tout tait silencieux et obscur dans le moulin. Mais, dans le logis, une
fentre tait claire. Ce fut donc par l'chelle du moulin que les deux
hommes se dirigrent; bientt, ils eurent atteint l'tage o se trouvait
la meule.

En quelques minutes, ils eurent parcouru le moulin et furent convaincus
qu'il ne s'y trouvait personne. Ils allaient donc redescendre, lorsque
Maineville aperut un lger rai de lumire au pied d'un mur; il saisit
Bussi-Leclerc par le bras et lui souffla  l'oreille:

--Il y a l une porte de communication...

Ils s'approchrent de ce rayon de lumire ple, dans l'intention non
pas d'ouvrir, mais d'couter. Mais, en touchant la porte, Bussi-Leclerc
s'aperut qu'elle tait simplement pousse. Avec des prcautions
infinies, il l'attira a lui: la porte s'ouvrit sans bruit... Les deux
hommes s'accroupirent sur le haut de l'escalier et purent alors dominer
la salle. Et, alors, ils tressaillirent d'tonnement. Un trange
spectacle s'offrit  leurs yeux.

Assis  une table, le chevalier de Pardaillan et le duc d'Angoulme
dvoraient  belles dents un superbe jambon, tandis qu'un pt attendait
son tour et que Picouic versait  boire!... Le long d'un mur taient
ranges, en bon ordre, une douzaine d'arquebuses toutes charges. Sur
une table voisine, s'alignaient plusieurs pistolets. Tout en mangeant
et en buvant, Pardaillan et Charles continuaient une conversation dj
commence.

--Ds demain matin, disait le chevalier, nous irons visiter ce couvent.
Il faudra bien que la bohmienne parle, et nous finirons par savoir ce
qu'est devenue votre jolie petite Violetta... Allons, soyez gai, mon
prince...

--Ainsi, Pardaillan, dit le duc d'Angoulme, vous pensez que cette
Sazuma en sait plus long qu'elle n'a voulu d'abord vous en dire?...

--J'en suis sr, dit Pardaillan. Et voil matre Picouic qui, ayant vcu
avec elle, vous dira... tiens! tiens!

Ces derniers mots, le chevalier les avait prononcs au moment o il se
renversait sur le dossier de son sige, pour examiner  la lumire la
couleur du vin qu'il allait boire. Dans ce mouvement, sa tte s'tait
leve et ses yeux avaient rencontr, au haut de l'escalier de bois,
Maineville et Bussi-Leclerc. Pardaillan se mit  rire et dsigna les
deux hommes  Charles, qui bondit sur son pe.

--Messieurs, dit Pardaillan, si le coeur vous en dit, je vous invite!...

Maineville et Bussi-Leclerc taient braves. Ils n'avaient devant eux que
trois hommes; la mme ide leur vint: s'emparer de Pardaillan et de ses
deux compagnons, les amener pieds et poings lis au duc de Guise.

Ils se levrent, salurent et Maineville dit poliment:

--Monsieur de Pardaillan, ce sera avec plaisir que nous trinquerons
avec vous si vous voulez porter la sant de M. le duc de Guise et nous
accompagner ensuite auprs de lui.

Charles voulut s'lancer. Mais Pardaillan le retint.

--Monsieur de Maineville, dit-il, ce serait avec plaisir que je
porterais la sant de votre matre si je ne craignais de dsobliger M.
d'Angoulme, que voici, et qui, je ne sais pourquoi, ne peut souffrir
les Lorrains; quant  vous accompagner auprs de M. de Guise, c'est
encore plus impossible, vu que nous n'avons pas fini de dner.

--C'est avec dsespoir que nous interrompons votre dner dit alors
Bussi-Leclerc.

A ces mots, les deux hommes, l'pe  la main, se prcipitrent et
Bussi-Leclerc porta sur le crne de Picouic un tel coup de pommeau que
le pauvre tomba vanoui. Pardaillan se jeta au pied de l'escalier,
leur coupant ainsi toute retraite. Tout cela s'tait pass en quelques
secondes: Maineville se trouva en garde devant le duc d'Angoulme,
Pardaillan devant Bussi-Leclerc... Au mme instant, les pes
s'engagrent. Bussi-Leclerc porta coup sur coup deux ou trois de
ses meilleures bottes;  son tonnement, elles furent pares par le
chevalier.

--A vous, monsieur, je vous tue! rugit Bussi-Leclerc en se fendant 
fond par un coup droit.

--Bravo, mon prince, dit Pardaillan qui, ddaignant de lui rpondre,
avait vivement par. Poussez... c'est cela... fendez-vous... touch!

Maineville, touch au bras, saisit son pe de la main gauche et,
furieusement, il attaqua Charles, tandis que Bussi-Leclerc, ivre de rage
devant le ddain de son adversaire, portait de son ct  Pardaillan des
coups jusqu'ici rputs mortels.

--Allons, allons! il faiblit, disait Pardaillan en s'adressant 
Charles, et comme si Bussi-Leclerc n'et pas exist... Ne le tuez pas,
mort-diable!... j'ai une ide... liez-lui sa rapire... bon!... ah!
dsarm!... tenez-le!... ficelez-le-moi! nous allons rire!...

En effets Charles,  ce moment, venait de dsarmer Maineville qui,
glissant sur le parquet, tait tomb sur un genou. Il lui mettait sa
pointe sur sa gorge et lui disait:

--Vous rendez-vous, monsieur?...

--Je me rends, fit Maineville, ple du sang qu'il avait perdu, plus ple
encore de honte et de fureur.

A ce moment, Picouic, revenu de son vanouissement, se relevait, courait
 Maineville, saisissant un paquet de cordelettes  nouer les sacs de
bl, et, en quelques secondes, le ficelait proprement. Alors seulement
Pardaillan regarda son adversaire qui, cumant, bondissait autour de
lui, et de sa voix la plus paisible:

--Et vous disiez donc, cher monsieur...

--Je disais, hurla Bussi-Leclerc, que je vais te clouer  ce mur!

Pardaillan, d'un battement sec, fit dvier la rapire dont la pointe
rafla son pourpoint.

--Vous parlez de clouer, rpondit-il. En effet, vous manoeuvrez votre
pe comme un clou. Tenez, je vais vous donner une leon... regardez
bien...

--Misrable! rugit Bussi-Leclerc.

A ce moment, son pe lui sauta des mains et alla tomber  dix pas. Il
voulut courir la ramasser. Mais il se heurta  Picouic qui braquait sur
lui un pistolet... Bussi-Leclerc se croisa les bras et baissa la tte.
C'est  peine s'il s'aperut que le Picouic lui ficelait les jambes
d'abord, puis les bras... puis le portait et l'tendait auprs de
Maineville.

--Achevons de dner, dit Pardaillan, qui, ayant rengain sa rapire, se
remit  table. Ah! a, matre Picouic,  quoi pensez-vous... mon verre
est vide...

--Je crois, cher ami, qu'il est temps de nous en aller, dit  ce moment
Charles d'Angoulme, qui venait de s'approcher de la fentre. Voyez...

Pardaillan alla voir. Aux lueurs de l'aube naissante, il aperut, au
pied de la butte, une troupe qui se dployait en ordre d'assaut. C'tait
une longue ligne d'arquebusiers flanque  gauche et  droite par un
double rang d'archers. Au loin, par la porte Saint-Honor, arrivaient
des bandes de bourgeois, la pertuisane au poing, qui hurlaient.

Il rsulta de l'ensemble de ces circonstances qu'au soleil levant il y
avait autour de la butte quatre ou cinq mille hommes.

Diable! fit Pardaillan, il est temps, en effet, de nous en aller; mais
je crois bien que, pour le moment, c'est plus facile  dire qu' faire.

--Cependant, observa doucement Charles, nous devions, ce matin, aller
voir la bohmienne; vous me l'avez promis, Pardaillan. Il faut nous en
aller.

--Nous nous en irons, fit Pardaillan. Mais quels cris assourdissants!...
Hol, matre Picouic, au travail! Chargez sur votre dos M. de
Maineville, moi je prends M. Bussi-Leclerc, qui est le plus lourd...

Des clameurs terribles s'levaient de l'arme assigeante. A mi-cte,
les assigeants s'arrtrent. Ils attendaient la dcharge des assigs
et s'tonnaient de leur silence.

--Ils prparent quelque mchant coup, dit Guise  Maurevert. Mais o est
Maineville? O est Bussi?...

Et, pendant ce temps, celui qui tait la cause de tout ce tumulte,
enferm dans le moulin avec ses deux compagnons, se prparait froidement
 quelque dfense dsespre.

Pardaillan avait pratiqu des ouvertures  travers les planches mal
jointes du moulin. Et, toutes les arquebuses, il les avait cales; elles
taient toutes braques et il n'y avait qu' y mettre le feu... Aprs
quoi, il y avait encore les pistolets.

Au-dehors, au moment o le soleil se levait. Guise donna tout  coup le
signal de l'assaut. Une immense clameur retentit et l'arme se mit en
marche, de toutes parts; mais, presque au mme instant, il y eut un
arrt gnral, et un grand silence tomba tout  coup sur la butte et la
plaine, devant un spectacle extraordinaire:

Trois hommes, sortant du moulin, en portaient un quatrime, solidement
garrott. Et, en un instant, cet homme ficel fut attach  l'extrmit
d'une des ailes du moulin...

--C'est Maineville! rugit Guise effar, hbt de stupeur.

Dj, les trois assigs avaient saisi un deuxime personnage, galement
garrott, et, avec la mme rapidit, ramenaient vers le sol l'aile
oppose et y attachaient l'infortun!

--Bussi-Leclerc! s'exclama Maurevert.

--Feu! Feu sur ces dmons! hurla Guise.

Cent arquebuses partirent  la fois; la ptarade se continua quelques
minutes au risque d'atteindre les deux malheureux, accrochs chacun 
son aile du moulin! Et, lorsque l'opaque fume se fut dissipe, on vit
Pardaillan qui, sur la dernire marche de l'chelle, saluait d'un large
coup de chapeau, puis rentrait dans le moulin et rejetait l'chelle 
terre, d'un coup de talon... Au mme instant, les ailes du moulin se
mirent  tourner!... Les deux malheureux tantt en haut, tantt en bas,
tantt la tte au ciel, tantt renverse vers le sol, suivaient l'orbite
implacable trace par les ailes du moulin, haletants de terreur.

--En avant! En avant! hurla Guise fou furieux de rage.

Une violente dcharge partit du moulin. C'tait les dix arquebuses de
Pardaillan qui faisaient feu. Mais l'lan tait donn... moins de deux
minutes plus tard, au milieu d'effroyables hurlements, le logis du
meunier tait envahi...

Et la stupeur tournait au dlire. Dans ce logis, il n'y avait personne!
L'escalier qui conduisait au moulin fut aperu. En un instant, vingt,
cinquante, cent hommes d'armes se rurent et atteignirent l'tage
suprieur du moulin.

Personne!...

Les trois assigs taient descendus  l'tage infrieur, Picouic arm
des deux derniers pistolets, Pardaillan et Charles, l'pe  la main.

Pardaillan, parvenu tout en bas, souleva deux ou trois planches de ce
cne sur lequel tait bti le moulin et montra le chemin  ses deux
compagnons qui s'y glissrent... C'tait le dernier refuge!... Il allait
falloir mourir l, en vendant sa vie le plus chrement!... Pardaillan,
le dernier, se glissa dans le trou, et rajusta les planches.

Maintenant, ils taient sur le sol mme. Les envahisseurs hsitaient 
descendre  l'tage infrieur du moulin.

Enfin, l'un d'eux ayant regard et n ayant vu personne, une bande se
prcipita et se trouva sur le plancher que les trois assigs venaient
de quitter!... C'tait la fin ... On allait dcouvrir dans un instant
l'troit passage par lequel ils s'taient faufils.

Ce fut  ce moment que Picouic sentit le sol vaciller sous ses
pieds comme s'il et tomb... Il se baissa, tta de ses mains dans
l'obscurit. Et il sentit que ses mains touchaient une dalle, et que
cette dalle basculait. Picouic jeta un cri... En un instant, Pardaillan
et Charles comprirent ce qui se passait, et tous trois appuyrent
de toutes leurs forces sur la dalle qui allait livrer passage aux
assaillants!...

Et, comme ils taient  genoux, haletants, pesant sur la dalle, une voix
lugubre, lointaine, leur parvint.

--Ah! les lches! disait-elle. Ils me bouchent la sortie! Attendez que
je vous extermine tous!...

--Croasse! hurla Picouic. C'est Croasse!...

En une seconde, la dalle arrache laissa voir un trou bant, o
commenait un escalier de pierre moisie... Et. dans ce trou, apparut la
tte ple, effare, tragique et comique de Croasse!...

Dans le mme instant, et avant que Croasse ft revenu de sa stupeur, les
trois hommes se prcipitaient dans le trou et couraient le long d'un
boyau noir, Picouic entranant Croasse. Dix minutes plus tard, ils
atteignaient l'autre extrmit du souterrain qui aboutissait  la
chapelle Saint-Roch. A ce moment mme les assigeants trouvaient la
dalle souleve et commenaient  descendre, avec prcaution, l'escalier
de pierre...

Les quatre hommes sortirent de la chapelle, le plus paisiblement du
monde et se mlrent  la foule qui tourbillonnait au pied de la butte,
les yeux fixs sur le moulin. Ils passrent inaperus dans cette foule
o personne ne les connaissait, et, en hte, rentrrent dans Paris.

Croasse fut interrog sur les vnements qui l'avaient amen  devenir
un sauveteur aussi imprvu.

--Je venais de me battre dans la chapelle contre je ne sais combien
d'ennemis que je mis en fuite, dit-il, lorsque, saisi tratreusement
par sept ou huit forcens, je fus prcipit dans un trou noir o je
fus laiss pour mort. Lorsque je m'veillais, entendant des bruits de
bataille, je rsolus de me rapprocher de vous, messieurs, et alors...

--Monsieur Croasse, vous tes tonnant!... fit Pardaillan avec un
sourire.



XXI

L'ABBAYE DE MONTMARTRE

Une litire, orne  l'intrieur de coussins de soie et toute tendue de
la mme toffe, venait de franchir le pont Notre-Dame. Une dizaine de
cavaliers, vtus d'un costume sombre et bien arms, escortaient cette
litire. Les yeux fixs sur la litire, un homme de haute taille et
de forte carrure, envelopp soigneusement dans un manteau, suivait 
distance.

Cet homme, c'tait matre Claude, l'ancien bourreau de Paris. Cette
litire, c'tait celle de la princesse Fausta.

Elle traversa Paris, franchit la porte Montmartre et monta la cte raide
par la route qui serpentait sous l'ombrage de htres sculaires.
Enfin, elle s'arrta devant le porche de l'abbaye des Bndictines. La
princesse Fausta descendit de la litire et, comme si sa venue et t
attendue, la porte s'ouvrit aussitt. Matre Claude s'tait arrt
derrire un arbre. Alors, il se retourna, inspecta avec impatience
les pentes de la colline, et, apercevant enfin un homme qui montait
lentement, lui fit signe d'approcher. L'homme rejoignit matre Claude;
c'tait le prince cardinal Farnse.

Par une sorte de fatalisme, ou par un suprme ddain de la vie, issu
de son dsespoir, Farnse se cachait  peine et ne prenait aucune
prcaution...

--Elle est l! dit matre Claude en tendant le bras vers l'abbaye.

Farnse jeta un regard sur l'escorte de Fausta, qui, ayant mis pied 
terre, attendait devant la porte.

--Bien. Es-tu dcid  agir?... dit-il.

--Je me suis vendu  vous pour un an, rpondit matre Claude d'une
voix sombre. Je vous appartiens. Ordonnez donc: j'obirai... mais...
n'oubliez pas qu'aprs la mort de la tigresse vous m'appartenez,
vous!... gronda-t-il.

Farnse haussa les paules et dit:

--Si je n'avais pour un temps raccroch ma vie  l'espoir de venger
ma fille, je me livrerais  toi  l'instant, et je te bnirais de me
dlivrer de la vie... Ne crains donc pas que j'essaie de dchirer le
pacte qui nous lie...

--Bon! commandez donc, et j'obis!... dit le bourreau.

--Commenons par entrer dans ce couvent.

Alors,  distance et sous le couvert des vieux arbres, ils contournrent
l'abbaye.

Nous avons expliqu que le couvent tait en triste tat, comme si,
depuis des annes dj, il et t abandonn; les jardins, jadis si
beaux, n'taient plus qu'une fort de ronces. Le potager, qui se
trouvait sur les derrires du couvent, demeurait seul assez bien
cultiv, les habitantes de ce lieu trange se nourrissant principalement
des lgumes qu'elles faisaient pousser. Ce potager tait clos d'un mur
d'enceinte comme le reste du couvent; mais,  ce mur, il y avait, de
place en place, de larges brches qui, sous les pieds de mystrieux
visiteurs, avaient fini par former de vritables passages ouverts.

Ce fut vers l'une de ces brches que matre Claude se dirigea, suivi du
prince Farnse, pensif.

Non loin se trouvait un vieux pavillon d'lgante architecture, jadis
construit par quelque abbesse qui venait y chercher le repos et la
solitude, mais qui, maintenant, n'tait plus qu'une ruine. Claude, d'un
coup d'paule, dfona la porte vermoulue. Ils entrrent.

--Attendez-moi l, dit matre Claude.

Farnse acquiesa d'un signe de tte et demeura immobile, tandis que
l'ancien bourreau s'loignait.

La princesse Fausta tait entre dans le couvent. Malgr l'incroyable
puissance de caractre de cette femme, un trouble indfinissable
paraissait sur son visage.

Prcde de deux jeunes religieuses,  la physionomie plus mutine que
dvote, Fausta parvint au premier tage et, sur l'immense palier
o s'ouvrait un profond couloir, rencontra l'abbesse Claudine de
Beauvilliers qui se htait de venir au-devant de son illustre visiteuse.
Celle-ci eut un agenouillement rapide, et Fausta leva la main, les trois
premiers doigts ouverts, signe mystrieux... bndiction que seuls
peuvent donner les successeurs de saint Pierre! Mais ce fut si rapide
que les deux religieuses ne virent rien de ce geste.

Claudine, dj, marchait devant Fausta et, lui montrant le chemin, la
fit pntrer dans une pice meuble avec un luxe disparate. Sur une
table de marbre  coins rehausss d'argent, c'tait tout l'attirail des
brosses, des pinceaux, des pots et des flacons, onguents et cosmtiques
alors en usage non seulement pour les femmes, mais aussi pour les
hommes. Et, au-dessus de cette table, un Christ d'or tendait ses bras.

L'abbesse roula un large fauteuil et, lorsque Fausta se fut assise,
plaa sous ses pieds un coussin de velours. Elle-mme demeura debout.

--Cette femme... cette bohmienne est toujours ici? demanda alors
Fausta.

--Oui, madame. Selon vos ordres, nous la surveillons troitement. Votre
Saintet dsire-t-elle la voir?...

Fausta demeura quelques minutes silencieuse et pensive.

--Ma Saintet! dit Fausta aprs un silence... Drision!... Vingt-trois
cardinaux runis en conclave secret, dans les catacombes de Rome,
ont rsolu la guerre contre Sixte. Et, dj, devant l'excution, ils
tremblent. Ma souverainet pontificale est destine  s'exercer dans
les tnbres, alors que mon me aspire violemment au grand jour!... Ah!
Claudine, mon coeur dborde d'amertume. Vous m'appelez Saintet! Et,
lorsque je regarde en moi-mme, je ne vois qu'une jeune fille pouvante
de voir que la nature s'est trompe en lui donnant le sexe qui est
le ntre, plus pouvante encore de dcouvrir, sous ses aspirations
insenses, la faiblesse d'une femme.

Claudine leva vers Fausta un regard de sympathie.

--Ah! ma noble et radieuse souveraine, murmura-t-elle, vous qui inspirez
 la fois l'amour et le respect, je vois qu'une douleur inconnue
vous treint... Que ne puis-je mourir pour vous viter l'ombre d'une
souffrance!...

Fausta, d'un geste plein de dignit, releva l'abbesse.

--Oui, dit-elle, vous tes vraiment une aptre, Claudine. Si votre
chair est faible, votre me est forte. Vous tes la seule qui m'ayez
comprise... coutez donc...

Sur un signe de Fausta, Claudine de Beauvilliers, abbesse des
Bndictines de Montmartre, s'assit et couta.



XXII

LE COEUR DE FAUSTA

--Est-ce que le rgne pontifical de Jeanne est un rve? reprit Fausta,
comme si elle se ft parl  elle-mme. Quelle est la loi qui dfend
 une femme d'occuper le trne de Pierre? Est-ce qu'il n'y a pas des
saintes comme il y a des saints?

Claudine coutait ardemment ces tranges paroles. S'adressant plus
directement  l'abbesse, Fausta continua:

--Donc, ils sont vingt-trois qui, fatigus de la tyrannie de Sixte,
ont rsolu d'lever une Eglise devant son Eglise, un trne devant son
trne... Trois ans se sont couls depuis... J'habitais Rome alors,
le palais qu'avait habit mon aeule, Lucrce... Le sang des Borgia
bouillonnait dans mes veines. Riche, belle, adule, seule au monde, je
voyais mon palais plein de seigneurs et de princes de l'Eglise... Mais
je n'avais de joie qu' relire la terrible lgende des Borgia, mes
anctres. Et j'ai senti en moi l'esprit vaste d'Alexandre Borgia, la
fougue conqurante de Csar Borgia, le coeur de Lucrce Borgia. tre
 moi seule ce qu'ils ont t  eux trois!... Oui, je faisais ce rve
inou, lorsque je rencontrai Farnse... C'est lui que je conquis le
premier, et c'est lui qui, le premier, m'abandonne!...

--Quoi! madame... le cardinal Farnse!...

--Un soir, reprit Fausta sans rpondre, Farnse vint me chercher dans
mon palais. Il connaissait mon rve... Il me tmoignait une sorte
d'admiration... Ce soir-l, donc, nous sortmes de Rome et pntrmes
dans les Catacombes. Arrivs  un vaste carrefour clair de torches, je
vis les vingt-trois revtus de leurs simarres...

--Voici celle que vous savez, dit Farnse. Voici celle qui peut nous
sauver...

--Alors, les vingt-trois m'entourrent. Je ne tremblai pas devant ce que
j'entrevis  l'instant et j'acceptai leur terrible proposition. Alors,
l'un d'eux, le plus vieux, passa  mon doigt cet anneau...

Fausta allongea la main et montra l'anneau.

--Je me mis  l'oeuvre, continua Fausta. J'ai boulevers l'Italie dont
presque tous les vques sont prts  me reconnatre. J'ai boulevers la
France, parce que son roi, aux premires ouvertures de Farnse, haussa
les paules. Ce roi, je l'ai fait chasser. J'en ai choisi un autre...

--Il me semble, dit timidement Claudine, que les vnements se droulent
bien selon vos plans...

--Voil ce qui me droute! Les apparences sont telles qu'elles dpassent
mes prvisions, et, sous ces vnements, s'en trouvent d'autres qui
m'arrtent... Les cardinaux du conclave secret ont peur. Farnse vient
de m'abandonner...

--Mais, Guise! Guise!

--Guise s'est rconcili avec la duchesse!... Je la tenais, pourtant...
Je l'ai envoye, esprant qu'elle aurait assez d'audace pour se
reprsenter une fois encore  l'htel de Guise, et qu'alors... Mais elle
a eu l'audace prvue, elle a vu son mari... et le mari a pardonn!

Claudine de Beauvilliers rprima un sourire.

--Guise, reprit Fausta, Guise qui passe pour le type accompli de
l'nergie violente, Guise n'est vraiment admirable que dans la bataille.
Mais, une fois le casque et la cuirasse dposs, j'aperois dans Guise
ce qu'il est en ralit: une belle statue qui, parfois, a un geste
violent, mais qui n'est capable ni de haute pense, ni de ferme
rsolution... Oui, il a pardonn  la duchesse de Guise et ceci m'a
droute. Il a laiss sortir de Paris trois mille hommes que ce Crillon
a conduits  Henri de Valois. Il a parl  Catherine de Mdicis, et
quelques mots de la vieille Florentine ont suffi pour faire crouler
l'chafaudage de rsolutions que j'avais lentement lev dans ce faible
cerveau!... Enfin, dnu d'argent, une occasion s'offre  lui de saisir
le trsor qui lui permettra de conqurir le royaume; renseigne par mes
espions, je le lui indique. Il n'a qu' le prendre... et, au moulin de
la butte Saint-Roch, il se fait jouer comme un enfant!

Fausta ferma tout  fait les yeux. Elle murmura:

--Il est vrai que, sur la place de Grve et  la butte Saint-Roch, Guise
a eu affaire  forte partie... Pourquoi le duc de Guise n'a-t-il pas
l'me d'un Pardaillan?...

Alors, comme si le secret qu'elle portait au coeur l'et touffe, elle
reprit d'une voix qui tremblait presque:

--Le vritable chevalier des hroques entreprises, ce n'est pas un
Guise  l'armure tincelante ou au pourpoint de satin... Je l'ai vu, le
vrai chevalier. Qui est-il?... Oh! que ne donnerais-je pas pour le mieux
connatre, pour pntrer sa vie, comprendre sa pense... tre enfin...

La Fausta s'arrta soudain. Son visage plit et les ongles de ses mains
s'incrustrent dans les paumes, en l'effort qu'elle fit pour dompter son
motion. Mais Claudine avait vu, entendu... et elle avait devin...

--Folie! murmura Fausta. Je n'ai pas de coeur...

--Pourquoi, ma Souveraine? s'cria Claudine palpitante. Reine
toute-puissante, pourquoi ne seriez-vous pas femme?...

--Parce que, dit la Fausta, en reprenant toute sa majest, je ne veux
pas tre domine par un homme...

--Ah! madame, c'est un matre d'une bien douce puissance que l'Amour!...

--L'Amour! balbutia Fausta en tressaillant.

Elle baissa la tte et une larme brlante gonfla ses paupires. Mais
cette larme s'vapora et, lorsqu'elle releva la tte, son visage avait
repris toute sa srnit.

--Voil donc o nous en sommes, continua-t-elle simplement. Guise a
recul de dix ans en ces quelques jours et Farnse, pierre angulaire de
mon difice, Farnse m'chappe!... Voyons donc cette Sazuma... puisque
vous croyez avoir dcouvert...

L'abbesse frappa dans ses mains. Une porte s'ouvrit et une religieuse
parut:

--Qu'on amne la bohmienne, dit Claudine.



XXIII

LE SPECTRE

Matre Claude, laissant le prince Farnse dans le pavillon, s'tait
loign en traversant le potager.

Claude connaissait sans doute les tranges moeurs de ce couvent qui
tait une exception. Il ne semblait prendre aucun soin de se cacher.
Ayant travers le potager, il passa sous une vote et, l, se rencontra
avec une jeune et jolie fille au costume laque et quelque peu sommaire.

Et, cette fille au sourire effront, aux yeux hardis, c'tait encore une
religieuse. Elle se planta rsolument devant matre Claude et, d'une
voix cline, demanda:

--Ce beau cavalier est sans doute de l'escorte qui vient de s'arrter
devant le porche?

--En effet, je suis de la suite de la princesse, et j'ai ordre de venir
la retrouver.

--Si vous allez chez l'abbesse, vous n'avez qu' suivre ces deux
soeurs...

Les deux soeurs taient vtues en religieuses. Elles marchaient
lentement, la tte baisse et les bras croiss. Car, dans ce couvent, il
y avait quelques soeurs demeures pures.

Entre ces deux femmes, marchait, silencieuse, la bohmienne au masque
rouge... Sazuma. Claude les laissa passer. Il se mit  les suivre.
Les deux religieuses frapprent  une porte qui s'ouvrit. Alors elles
prirent chacune Sazuma par une main et entrrent. Quelques instants
plus tard, elles sortirent seules et s'loignrent lentement. Alors
matre Claude s'approcha de la porte. Mais l, il s'arrta et passa
ses deux mains sur son front. La facilit avec laquelle il marchait 
l'vnement terrible lui causait une angoisse qu'il n'et pas prouve
s'il lui avait fallu traverser mille dangers...

Claude avisa  quelques pas une porte entrouverte; il y alla, et
se trouva dans une troite pice sans meubles o rgnait une
demi-obscurit. Dans cette solitude, Claude, les bras croiss, se prit 
songer. Que venait-il faire l?...

Tuer. Ou tout au moins s'emparer d'une femme qu'il allait livrer
au prince Farnse. Une haine terrible l'animait contre Fausta. La
meurtrire de sa fille devait mourir. Mais il lui semblait que des
souvenirs s'agitaient au fond de sa mmoire.

Cette bohmienne, qui marche entre deux religieuses, a une allure que
je reconnais, songea matre Claude.

Il mdita longtemps sur ce sujet, ayant oubli  ce moment Farnse et
Fausta. Puis se dcida.

Les deux religieuses conduisant Sazuma taient entres chez l'abbesse.

--Madame, dit l'une des religieuses, deux hommes viennent encore
d'entrer sur le territoire de la communaut.

--Hlas! fit Claudine, les murs de notre pauvre couvent sont en ruine.
Comment pourrions-nous empcher ces incursions de l'Amalcite? Allez
prier, mes soeurs, allez...

Cette rponse impudente, Claudine la fit sur un ton de douloureuse
pit. Les deux soeurs s'inclinrent et sortirent. Sans doute Fausta
tait au courant des moeurs extraordinaires de ce couvent, car elle ne
parut nullement tonne. Seulement, tandis que les soeurs se retiraient,
elle dit:

--Le jour est proche, madame l'abbesse, o vous pourrez rebtir le
temple qui abrite ces saintes filles. N'oubliez pas qu'un revenu de cent
mille livres est assur  votre couvent, du jour o nos projets auront
t bnis par Dieu.

L'oeil de Claudine tincela. Fausta, dj, s'tait tourne vers Sazuma
et l'examinait en silence. La bohmienne s'approcha d'elle, lui prit la
main, et lui dit de sa voix morne;

--Voulez-vous savoir votre bonne aventure?

--Non, dit Fausta. Mais, si tu veux, je te dirai la tienne. Car je sais
lire dans la main les vnements passs.

Sazuma considra avec tonnement l femme qui lui parlait ainsi avec
une douceur d'accent qui fondai son coeur et une autorit qui la
subjuguait. Elle demanda:

--Qui es-tu? Es-tu de Bohme comme moi?...

--Peut-tre, dit Fausta. Mais, puisque je te parle  visage dcouvert,
ne peux-tu retirer ton masque?

--Mon masque est rouge, mais, si je le retire, on verra que mon visage
est pourpre de honte. Tous ceux qui taient dans l'glise cathdrale sur
la place de Grve m'ont vue...

--L'glise cathdrale! murmura Fausta en tressaillant. La place de
Grve!... Oh! serait-ce bien elle?...

--Et puis, peut-tre tu redouterais d'tre reconnue par le bourreau?
ajouta-t-elle, tudiant l'effet de ses paroles.

--Le bourreau n'est rien, dit Sazuma. Il ne m'a pas fait de mal. Il n'a
pas broy mon coeur. Celui que je redoute, c'est l'imposteur qui a tu
mon me...

--Le nom de cet imposteur? dit Fausta en suivant avec une attention
passionne l'effet de ses paroles.

--Il est l! rpondit Sazuma, en posant la main sur son sein. Nul ne le
saura.

--Eh bien, je le sais, moi!...

Sazuma clata de rire. Fausta saisit sa main, l'ouvrit, y jeta un
regard, et d'une voix imprieuse:

--Les lignes de ta main m'ont rvl ta vie passe...

Sazuma retira violemment sa main et la referma dans un mouvement de
terreur convulsive.

--Je sais que c'est au pied de l'autel que ton coeur a t broy par
l'vque... Celui que tu aimais! Jean de Kervilliers!

Sazuma jeta un cri de dtresse et tomba  genoux.

--C'est elle! C'est bien elle! murmura Fausta.

Et elle se pencha vers la bohmienne pour la relever. A ce moment, la
porte s'ouvrit. Fausta vit entrer matre Claude... Elle ne frmit pas.

--Que viens-tu chercher ici? demanda-t-elle avec hauteur.

--Vous! rpondit Claude.

--Parle donc...

--Ma supplique est simple, madame. Je voulais vous prier de
m'accompagner jusqu'au vieux pavillon qui se trouve derrire les jardins
de ce couvent.

--Et si je refusais, bourreau?

--Si vous refusiez, madame, je serais forc de vous tuer tout de suite.
Mon matre, et je dis mon matre parce que je lui appartiens en ce
moment, m'a ordonn de vous amener  lui dans ce pavillon. Je vous
amnerai, morte ou vive.

Claudine, devant cette scne imprvue, tait devenue livide d'pouvante.
Fausta gardait cette admirable expression de majest sereine qui lui
tait habituelle.

--Et ton matre, dit-elle, qui est-ce?...

--Mgr le cardinal Farnse...

--Fausta avait violemment tressailli.

--Je te suis! dit-elle.

Si Claude fut tonn par ce peu de rsistance, il ne le tmoigna ni par
un mot ni par un geste. Fausta, d'un signe, avait rassur Claudine.
Puis, se penchant vers Sazuma, elle la releva en murmurant  son
oreille avec une expression d'infinie piti:

--Venez, pauvre femme, et vous ne souffrirez plus...

Matre. Claude, sa dague nue  la main, ouvrit la porte. Fausta passa,
s'appuyant sur le bras de Sazuma, ou plutt l'entranant. L'abbesse
voulut la suivre, mais Claude referma la porte  clef, en disant:

--Demeurez ici, madame. Sachez de plus que, si vous appeliez, l'unique
chance de salut qui reste  la princesse Fausta s'vanouirait.

Claudine demeura donc enferme dans la chambre,  demi vanouie de
terreur. Quant  Fausta, elle marchait d'un pas tranquille. Claude
venait derrire elle. Lorsque Fausta fut arrive au bas de l'escalier,
elle se tourna vers le bourreau.

--Conduisez-moi..., lui dit-elle.

--Allez droit au fond du jardin, rpondit Claude. Et n'oubliez pas qu'au
premier cri, au premier geste, je vous gorge...

Fausta se mit en marche et atteignit le pavillon, elle entra. Claude
entra derrire elle et ferma la porte.

Farnse, plong dans une mditation, n'entendit pas le bruit de la porte
qui grinait. Claude se dirigea vers lui. En cette seconde, Fausta
conduisit la bohmienne dans un angle obscur et lui dit imptueusement:

--Si tu veux te librer de la douleur qui treint ta vie depuis que tu
fus trahie par Jean de Kervilliers, demeure ici, en silence.

La recommandation tait inutile. La bohmienne avait vu le cardinal
Farnse, et un profond tressaillement avait secou tout son tre.

L'homme noir de la place de Grve, murmura-t-elle.

Fausta s'tait vivement dirige vers l'extrmit oppose de cette salle.
Elle prit place dans un vieux fauteuil et attendit. Claude avait touch
Farnse.

--Monseigneur, dit-il, elle est ici.

--Elle! qui elle? haleta Farnse en bondissant.

--Celle qui a tu votre fille, celle que nous avons condamne, celle qui
va mourir... la voici.

--Ah! oui..., murmura-t-il, Fausta! Ce n'est que Fausta!

Il y avait un soulagement dans cette constatation.

--Bourreau, dit-il d'une voix trs calme, tu attendras dehors. Quand je
t'appellerai, tu excuteras la sentence.

Claude s'inclina avec soumission. Et, tant sorti, il s'assit sur
le seuil de pierre. Farnse, pendant quelques instants, contempla
silencieusement Fausta.

--Madame, dit-il enfin, vous voil en mon pouvoir. Je dois vous prvenir
que j'ai l'intention de vous tuer comme on tue une bte froce.
Qu'avez-vous  dire  cela?

--Cardinal, rpondit Fausta, vous tes en tat de rbellion contre votre
souveraine. J'eusse pu, d'un mot, livrer le bourreau que vous m'avez
envoy. Mais j'ai voulu voir jusqu'o irait votre audace. Et c'est
pourquoi je suis ici. Sachez-le, je sortirai de cette maison sans que
vous ayez touch un cheveu de ma tte.

Un instant, sous cette voix dominatrice, le cardinal faillit courber la
tte. Mais, se raidissant, il continua:

--Une seule chose au monde peut vous sauver. Lorsque je me suis tran 
vos pieds, lorsque je vous ai cri que cette pauvre innocente sacrifie
 vos projets, c'tait ma fille... je croyais encore parler  la
Souveraine. J'ai vu alors qu'il n'y avait en vous que de l'audace, et
que cela seulement vous faisait forte. Pendant des annes, je vous ai
t aveuglment dvou. Pour vous, je me suis fait criminel, croyant
agir pour le bien de la nouvelle Eglise. Et, lorsque je vous ai demand
ma fille, vous m'avez dit: Elle est morte... A ce moment-l, je vous
ai condamne. Rien ne peut donc vous sauver aujourd'hui,  moins que
vous ne me prouviez que vous avez menti, et que ma fille n'est pas
morte!

Le cardinal fixa un ardent regard sur Fausta. Un dernier espoir le
faisait palpiter.

--Elle est morte, dit Fausta implacable. J'ai voulu savoir si, vous, mon
premier disciple, vous tiez assez dgag des faiblesses humaines pour
sacrifier mme votre fille  la cause sacre pour laquelle vous deviez
dvouer votre sang jusqu' sa dernire goutte... Si je vous avais vu tel
que je vous esprais, Farnse... qui sait de quoi j'eusse t capable,
et quelle magnifique rcompense j'eusse trouve pour vous! Qui sait mme
si un miracle ne vous et rendu celle que vous pleurez!...

--Rves insenss! dit-il sourdement. N'esprez pas, madame, chapper 
la sentence en me berant d'un puril espoir.

A ces mots, le cardinal fit un mouvement comme s'il allait appeler
le bourreau. Mais, en mme temps, Fausta se leva. Et elle marcha si
flamboyante dans sa srnit, si terrible dans sa majest, que le
cardinal s'arrta et qu'une secrte horreur l'envahit tout  coup.

--Puisque votre rbellion vous damne, dit-elle glaciale, puisque
vous n'avez pas voulu que ft tent le miracle de joie, eh bien! que
s'accomplisse donc le miracle de dsespoir, vivez avec celle qui est la
mort de votre me!

--Que voulez-vous dire? balbutia Farnse.

--Cherche en toi-mme! Tu la crois morte depuis seize ans!... Regarde.

D'un geste rapide elle fit tomber le masque de Sazuma.

--Lonore! rugit Farnse en reculant, tandis que Sazuma s'avanait vers
lui.

--Qui donc a prononc mon nom? demanda la bohmienne.

Farnse livide, les yeux exorbits, se cacha le visage dans les mains.
Et, quand Sazuma fut tout prs de lui, il tomba  genoux.

La voix clatante de Fausta s'leva:

--Adieu, cardinal! Je te mets aujourd'hui aux prises avec Lonore de
Montaigues, ton amante!... Prends garde que je ne te mette, un jour, aux
prises avec le spectre de ta fille!...

Mais Farnse n'entendait pas. Il ne voyait que Sazuma... Lonore... le
spectre!...

Fausta s'tait dirige vers la porte sans hter le pas. L, elle trouva
Claude qui attendait et qui, la voyant apparatre, demeura stupide
d'tonnement. D'un bond, le bourreau pntra dans la salle, courut 
Farnse, et vit alors Sazuma qui se penchait sur le cardinal.

--La mre de Violetta!... murmura-t-il, ptrifi.

Et Claude recula de quelques pas, effar, presque terrifi par cette
soudaine apparition de celle qu'il aurait d, jadis, par un matin
de novembre, excuter sur la place de Grve. Alors,  l'attitude de
Farnse, de l'amant de Lonore, il comprit pourquoi Fausta avait pu
sortir si tranquillement de cette salle o elle devait mourir. Sa haine,
qui, un moment, avait fait place  la stupfaction, lui revint plus
violente.

--Eh bien, murmura-t-il, je serai donc seul  excuter cette femme!

Et il s'lana au-dehors sur les traces de Fausta. Mais dj celle-ci
avait rejoint son escorte devant le grand porche du couvent. De loin,
Claude vit la litire s'loigner, entoure de cavaliers.



XXIV

LA SOEUR PHILOMNE

Matre Claude revint sur ses pas. Un instant, il s'arrta devant le
pavillon o il avait laiss le prince Farnse. Il songeait, en marchant
lentement:

Fausta sait que le cardinal Farnse veut la tuer. C'est elle qui a
amen la malheureuse Lonore au cardinal. Pourquoi?... Elle avait
une escorte suffisante pour faire saisir Farnse... elle s'loigne
simplement. Pourquoi n'a-t-elle pas essay de me saisir moi-mme?...

Claude franchit la brche par o il tait entr avec le cardinal
Farnse. Comme il descendait les rampes abruptes, il vit monter quatre
hommes qui marchaient en deux groupes. Il continua  descendre et
croisa les deux premiers de ces inconnus qu'il salua gravement. Ils lui
rendirent son salut. Et Claude continua son chemin vers Paris.

Ce jeune seigneur que Claude ne connaissait pas et qui venait de lui
rendre son salut plus courtoisement que ne faisaient en gnral
les gentilshommes  un simple bourgeois comme lui, c'tait Charles
d'Angoulme.

Il rayonnait d'espoir, le petit duc! Cette bouche d'or de Pardaillan lui
avait si bien rpt qu'il retrouverait Violetta. Il montait donc fort
allgrement les pentes de Montmartre, trouvant la nature charmante.
Pardaillan, le meilleur des compagnons, convaincu que, l-haut, il
allait trouver la bohmienne Sazuma, et que, par la bohmienne, il
finirait par savoir la retraite de Belgodre, et, par consquent, de
Violetta.

Les quatre hommes parvinrent  la brche. Pardaillan passa le premier,
et, ne voyant rien d'anormal et d'inquitant, fit signe  Charles qui le
suivit aussitt. Bientt, ils furent rejoints par Croasse et Picouic...
Dans le jardin, deux vieilles religieuses bchaient.

L'une d'elles aperut soudain les quatre nouveaux venus. Et, avec un
sourire amer, les dsigna  sa compagne.

--Cela va bien, dit-elle, ils viennent  quatre, maintenant! Jsus,
dans un peu de temps, c'est toute une arme qui viendra s'installer au
couvent!

--Allons, allons, soeur Philomne, dit l'autre religieuse, plus
sceptique ou plus rsigne. Si nos jeunes soeurs se veulent damner, cela
les regarde... nous n'y pouvons rien!

--Jsus Marie, murmura soeur Philomne, on dirait qu'ils viennent 
nous, regardez, soeur Mariange.

--Oui, vraiment, c'est  nous qu'ils en veulent... Allons-nous-en, soeur
Philomne.

Soeur Philomne, d'un geste rapide, dfripa sa pauvre vieille jupe et,
d'un coup de main, rentassa sous la coiffe les mches de cheveux qui
voltigeaient au vent.

--Restons au contraire, dit-elle. Il faut savoir s'ils auront l'audace
de ne pas nous respecter.

Pardaillan et le duc d'Angoulme s'avanaient en effet vers les deux
religieuses. Soeur Mariange regarda en face les deux arrivants. Soeur
Philomne baissa pudiquement les yeux.

Soeur Mariange tait une petite personne grasse et replte, tout en
embonpoint, avec une figure rougeaude. Soeur Philomne, anguleuse et
sche comme un sarment, avait d toujours tre laide, et elle en gardait
une rancune  tout l'univers. Elle ignorait d'ailleurs parfaitement la
vie, et, par certains cts, elle tait d'une innocence enfantine.

Pardaillan souleva son chapeau avec politesse.

--N'approchez pas! Arrtez! cria Philomne.

Le bon Pardaillan, qui s'tait dj arrt devant cette injonction
palpitante, demeura interloqu. Charles d'Angoulme,  son tour, salua
et dit:

--Madame...

--Ne me parlez pas! interrompit la vieille femme avec un geste de pudeur
outrage. Qu'esprez-vous? parlez! Je lis vos intentions perverses sur
vos visages!

Ici Pardaillan fut pris d'un clat de rire qui, malgr ses soucis, gagna
aussitt le jeune duc.

--Par tous les diables, s'cria Pardaillan, avons-nous l'air de Maures
ou de Turcs? Sommes-nous faits comme des gens qui viennent violenter la
vertu de deux femmes d'apparence aussi vnrable?... Non, madame, ne
redoutez de nous aucune entreprise malsante. Nous venons simplement
vous prier de nous donner un renseignement. Et, pour achever de vous
rassurer, je vous dirai que mon ami que voici a eu un grand malheur...
il aime une jeune fille--oh! ne craignez rien, ce n'est pas une
religieuse--et cette jeune fille a t enleve.

--Pauvre jeune homme! murmura soeur Philomne en regardant le petit duc
avec intrt.

Or, continua Pardaillan, il y a ici une femme, une bohmienne, que j'ai
mene moi-mme jusqu'au porche du couvent, et  qui on a bien voulu
donner l'hospitalit. Cette bohmienne peut nous tre d'un prcieux
secours pour retrouver celle que nous cherchons... et nous voudrions la
voir.

--J'ai vu la femme dont vous parlez, dit alors soeur Mariange, qui
jusque-l avait rempli le rle de personnage muet.

Charles fit vivement deux pas vers la soeur Mariange.

--Madame, dit-il d'une voix mue, faites que je puisse voir la
bohmienne, et vous n'aurez pas oblig un ingrat.

--La charit chrtienne nous fait un devoir d'obliger le prochain. Vous
voulez parler  la bohmienne? dit-elle. Eh bien, vous voyez ce vieux
pavillon, l-bas, prs de la brche?... Elle y est en ce moment: je l'ai
vue y entrer.

Pardaillan et Charles n'en coutrent pas davantage et se dirigrent en
toute hte vers le pavillon Signal.



XXV

L'T DE LA SAINT-MARTIN

Pendant que Charles et Pardaillan pntraient dans le vieux pavillon,
les deux laquais, c'est--dire Picouic et Croasse, demeuraient au-dehors
en sentinelle. Le premier avait t post au pied de la brche. Le
second devait rester  l'entre mme du pavillon.

Croasse qui, bien  contrecoeur, tait pass foudre de guerre, commena
par jeter tout autour de lui un regard menaant. Et il mit la dague  la
main. Cependant, ayant constat que le potager, en fait d'ennemis,
ne prsentait  ses regards que de modestes herbages lgumineux, il
commena  se dire que le moment d'une nouvelle bataille, n'tait
sans doute pas arriv. Il teignit donc le feu de son regard, et tout
doucement rengaina sa dague, en murmurant:

Je les verrai bien toujours venir.

En attendant, par mesure de simple prudence et pour ne pas s'exposer
inutilement, il quitta  petits pas le poste o il avait t mis en
surveillance et se dirigea vers un hangar o taient remiss les
ustensiles de jardinage: faible abri, mais abri tout de mme. Or, juste
comme il allait atteindre le hangar et s'y terrer, une ombre parut.
Croasse bondit. Ce n'tait pas l'ennemi: c'tait soeur Philomne.

--Arrtez, pour l'amour de Dieu, s'cria-t-elle en voyant Croasse tirer
un pistolet de sa ceinture.

Croasse, voyant qu'il n'avait affaire qu' une femme dj ge et
paraissant toute saisie de frayeur, remit le pistolet  sa place.
Cependant soeur Philomne avait joint les mains avec admiration:

--Comme vous devez tre brave! dit-elle.

--Malheur  moi! songea Croasse. Cela se voit donc?... Que me
voulez-vous, ma digne femme? ajouta-t-il tout haut.

Philomne demeura interloque. Elle n'avait pas prvu cette question si
simple. Au fait, que voulait-elle?...

Philomne vivait depuis treize ans dans le fantastique couvent. Elle
avait quarante-cinq ans et paraissait dix ans de plus; elle avait
toujours t trop laide pour tomber dans le pch. Elle n'tait pas une
dvergonde.

Devant la question du prudent Croasse qui avait tout  coup souponn
en elle un ennemi, Philomne baissa donc les yeux, soupira et se mit 
lisser le bout de son tablier, comme et pu faire une petite fille 
qui on dit pour la premire fois qu'elle est jolie. C'tait grotesque,
c'tait hideux, c'tait navrant peut-tre, mais c'tait d'une profonde
sincrit: Philomne, soeur Philomne, avait reu le coup de foudre!

--Enfin, reprit Croasse, vous n'tes pas venue seulement pour le plaisir
de me contempler, je pense?

Philomne releva les paupires, et, avec la hardiesse de son innocence,
rpondit:

--Si fait!... vous tes si beau!... foi de Philomne!

--Oh! oh! songea Croasse. Est-ce que j'tais aussi, sans le savoir, un
bourreau de coeurs?...

Il examina d'un oeil plus bienveillant Philomne qui palpitait, et la
vit moins laide, moins vieille qu'elle n'tait.

Voyant l'effet que ce mot avait produit sur Croasse, Philomne
s'enhardit encore et murmura:

Je venais vous prier de visiter avec moi nos jardins...

Invit  visiter en compagnie de Philomne les fruits et les fleurs du
jardin. Croasse comprit qu'il tait de son devoir de rpondre par une
galanterie telle qu'on pouvait en attendre d'un bourreau de coeurs et
d'un vritable hros d'armes; il ouvrit un large bec et croassa:

--O Philomne! que ne puis-je cueillir la fleur de votre modestie et les
fruits de votre vertu!

C'tait une dclaration que Croasse jugea audacieuse et Philomne
dcisive. Tous deux un instant demeurrent bahis, effars; Philomne
tait confuse et palpitante de sentir qu'elle tombait dans les abmes du
pch. Croasse, de plus en plus audacieux et se sentant irrsistible,
saisit une main de Philomne.

Trs astucieusement, Philomne tirait Croasse vers un coin dsert de
la communaut dont l'approche tait depuis quelques jours svrement
interdite aux religieuses. Philomne trouvait avantage  gagner ce lieu
o s'levait une petite construction entoure de palissades, afin
de pouvoir continuer l'entretien avec Croasse  l'abri de toute
indiscrtion. Grce  de savants dtours, Philomne put atteindre la
rgion dsire.

--Il ne s'agit plus maintenant que d'entrer dans l'enceinte,
murmura-t-elle faiblement. C'est une charmante retraite o personne ne
pourra venir surprendre nos paroles...

Philomne avait cramponn sa main sche au bras de Croasse. Sans plus
d'explication, elle le trana jusqu' la porte de la palissade. Cette
porte se trouvait ferme.

--Attendez! fit Croasse bouillonnant d'ardeur et d'audace, je vais
sauter par-dessus la palissade, et quand je serai  l'intrieur je
pourrai facilement vous ouvrir.

Dj Croasse entreprenait l'escalade; quelques instants plus tard, il
sautait dans l'enclos, et sans perdre une seconde se prpara  ouvrir 
Philomne. A ce moment, il entendit derrire lui le bruit prcipit de
pas lgers. Il se retourna et touffa un cri de stupfaction: une
jeune fille accourait vers lui, cheveux pars, mains jointes, regard
suppliant... une enfant adorablement belle dans sa terreur mme.

--O monsieur, supplia-t-elle, qui que vous soyez, sauvez-moi!
Emmenez-moi d'ici!...

--La petite chanteuse!... Violetta!... s'cria Croasse.

A cette voix, la jeune fille parut reconnatre soudain celui  qui elle
s'adressait ef s'arrta.

--Ah! murmura-t-elle avec accablement, ce n'est pas un sauveur! Ce n'est
qu'un aide de Belgodre!...

Et deux larmes roulrent sur ses joues plies.

--Violetta! Ici, rpta Croasse.

Croasse n'eut pas le temps d'en dire plus long! Sur le seuil de la
maisonnette apparaissait  cet instant quelqu'un qu'il ne connaissait
que trop bien: c'tait Belgodre!...

Le bohmien faisait tournoyer un gourdin de cornouiller de respectable
apparence. Croasse plit et, poussant un long gmissement, flageola, sur
ses longues jambes.

La pauvre petite baissa la tte et se dirigea lentement vers la
maisonnette dans laquelle elle disparut. Belgodre se retourna vers
Croasse... Celui-ci, mettant  profit le court instant o il lui avait
sembl que son terrible patron ne le regardait pas, s'tait lanc pour
franchir la palissade. Mais Belgodre le guettait du coin de l'oeil: au
moment o l'infortun Croasse allait enjamber la palissade, il fut saisi
par le mollet et violemment ramen au sol.

Belgodre saisit rudement Croasse par le bras et gronda:

--Ah a! que fais-tu ici?

--Matre, balbutia Croasse, mais... je vous cherchais!...

--Eh bien, puisque tu me cherchais, tu m'as trouv. Arrive!... Marche,
ou gare la trique!...

Quelques instants plus tard. Croasse, blme d'pouvante, entrait  son
tour dans la maisonnette. Philomne,  travers les planches mal jointes,
avait assist  toute cette scne. Alors, saisie de crainte, elle
s'tait enfuie rapidement et, retrouvant soeur Mariange, lui racontait
tout. Et, lorsque ce rcit fut termin, soeur Mariange tomba dans une
profonde mditation. Sous ses dehors frustes, c'tait une matoise habile
 tout comprendre et surtout  tirer bon parti de ce quelle avait une
fois compris.

--coutez, soeur Philomne, fit-elle, c'est trs grave, ce que vous
venez de me dire. Je crois que Mme de Beauvilliers prendrait des mesures
terribles contre nous si elle savait que nous savons...

--Jsus! Vous m'effrayez!...

--Ce qui est sr, c'est que, si vous parvenez  taire votre langue...

--Et qu'y gagnerai-je? s'cria Philomne.

--La vie assure! Songez  cela, soeur Philomne.

Mariange se dirigea rapidement vers le vieux pavillon qu'elle avait
elle-mme dsign  Pardaillan et  Charles d'Angoulme. Mais ce fut en
vain qu'elle y pntra prcipitamment. Le pavillon tait vide.



XXVI

L'ENCLOS DU COUVENT

Lorsque le lamentable Croasse, tremblant de tous ses membres, fut entr
dans la maisonnette, Belgodre qui le suivait, son terrible gourdin au
poing, ferma la porte soigneusement et s'adressant  son piteux hercule
que la frayeur rendait vacillant comme un homme ivre:

--Or a, tu me cherchais, m'as-tu dit...

Croasse, qui louchait lamentablement sur la menaante trique, bgayait
perdument, ne sachant  quel saint se vouer.

--Cornes du diable! fit Belgodre, peu patient de son naturel, es-tu
mu en mouton moutonnant?... Tu bles et ne rponds pas?... Faut-il te
dlier la-langue?

--Si je vous dis la vrit, vous ne frapperez pas? interrogea Croasse
anxieusement.

--Cela dpendra de ce que tu me diras... Va!...

Croasse vit bien qu'il fallait se contenter de ces paroles, si peu
encourageantes fussent-elles, et qu'il ne tirerait pas davantage de ce
matre qu'il maudissait du fond de l'me. La vue du solide gourdin
au poing robuste du bohmien paralysait tous les efforts de son
imagination. Si bien que, sur un geste d'impatience de son bourreau, il
rsolut tout uniment de dire la vrit toute nue sans s'inquiter des
suites qu'elle pourrait avoir pour ses nouveaux matres: le sire de
Pardaillan et le duc d'Angoulme qu'il regrettait amrement en ce
moment, car ceux-l du moins ne lui pariaient pas la matraque au poing.
Ce fut donc d'une voix mal assure qu'il commena son rcit:

--Voil, matre... Votre disparition soudaine... nous a laisss, Picouic
et moi, dans un cruel embarras... l'hte de l'auberge de l'Esprance
nous ayant mis dehors, nous ne savions que devenir!

--Cet animal a raison au fait, murmura Belgodre.

Notons ici que Croasse mentait effrontment, car on se souvient que
Picouic et lui avaient bellement profit d'une absence du bohmien pour
gagner la rue et se mettre en qute d'un matre, et que, ce matre, ils
croyaient bien l'avoir trouv en la personne du chevalier de Pardaillan.

Mais, si peu perspicace qu'il ft, Croasse avait fort judicieusement
fait cette remarque que son ancien patron, s'il avait t au fait de
cette dsertion, aurait commenc par le rosser sans plus attendre, et il
en avait conclu, non sans raison, que, s'il ne l'avait pas fait, c'est
qu'il l'ignorait. Aussi, voyant que Belgodre ne relevait sa phrase par
aucun argument frappant, respira-t-il plus librement et continua-t-il
avec plus d'assurance:

--Nous avons err plusieurs jours autour de l'auberge et, ne vous voyant
pas revenir, pensant que pour des raisons... excellentes sans doute...
vous aviez dcid de nous quitter... comme il nous fallait vivre
quand mme, nous nous sommes mis en qute d'un autre matre qui... en
attendant votre retour... voult bien nous donner le gte et la pitance.

--Bref, dit Belgodre, vous m'avez abandonn... Et ce nouveau matre,
comment se nomme-t-il?

Ici Croasse eut un instant la vellit de nommer Pardaillan, mais le
dsir lgitime qu'il avait d'blouir par sa nouvelle position fit qu'il
donna la prfrence au duc, dont le titre tait autrement pompeux et
imposant que celui, modeste, de chevalier. Aussi rpondit-il avec
orgueil, en se rengorgeant:

--C'est Mgr le duc d'Angoulme!...

Belgodre bondit, n'en pouvant croire ses oreilles.

--Peste! fit le bohmien qui rflchissait profondment, mes
compliments... Il est honorable pour moi d'tre remplac par un duc...
un fils de roi...

Croasse, qui n'entendait pas malice, se gonflait dmesurment et
oubliait presque le gourdin, cependant, toujours aux mains du bohmien.
Celui-ci, toujours ironique, reprenait:

--Tout cela ne me dit point comment et pourquoi je vous ai rencontr si
inopinment, monsieur Croasse.

--Ah! voil, dit monsieur Croasse. Il parat que mon jeune matre--
ce que j'ai cru comprendre du moins par des bribes de conversations
surprises de-ci de-l--, mon jeune matre est amoureux... d'une jeune
fille qui a disparu soudainement.

--Est-ce possible!... fit Belgodre en serrant nerveusement son bton.

--Or, il y a, parat-il, dans ce couvent une bohmienne...

Belgodre tressaillit.

--Une bohmienne qui prdit l'avenir d'une faon miraculeuse... Mon
jeune matre, monseigneur le duc, est venu ici pour la consulter,
pensant qu'elle pourrait lui dire, peut-tre, ce qu'est devenue la
jeune fille... une noble demoiselle, belle comme le jour... dont il est
amoureux.

--En sorte que c'est pour consulter cette bohmienne... que le duc
d'Angoulme est venu ici? C'est trs remarquable!... Mais vous? Comment
vous ai-je trouv devant cette palissade... que vous aviez escalade?...

Croasse toussa lgrement.

--Moi? dit-il, j'avais t laiss dans le jardin... seul... et comme
j'avais aperu des figures... qui ne m'inspiraient aucune confiance...
j'avais rsolu de passer de ce ct-ci de la palissade... pour mieux
surveiller ces figures suspectes...

--Oui-da!... en sorte qu'au service de votre nouveau matre vous seriez
devenu brave... Ah! sacripant! clata soudain le bohmien, qui saisit
incontinent Croasse stupfait au collet et laissa retomber  bras
raccourci son bton sur sa squelettique chine, ah! sclrat, gibier de
potence!... tu te moques de moi!

Tout en parlant, Belgodre frappait  tour de bras. D'abord saisi
d'tonnement, Croasse s'tait laiss choir sur le sol en gmissant.

Puis les gmissements s'taient hausss d'un ton et enfin s'taient
transforms en hurlements qui dchiraient l'air chaque fois que le
terrible bton tombait sur ses paules.

--Debout, chien! s'cria le bohmien en le frappant du pied, debout et
coute...

Toujours geignant. Croasse se redressa pniblement.

--Ah! tu es venu m'espionner ici!... Ah! ton sclrat de matre veut
enlever Violetta... Eh bien, coute: je vais sortir... sois tranquille,
tu seras soigneusement enferm ici... avec Violetta... je reviens dans
un instant... si je ne retrouve pas Violetta ici... si quelqu'un s'est
approch de la palissade... je t'arrache la langue...

Belgodre ferma soigneusement toutes les portes et se rendit tout droit
chez l'abbesse Claudine de Beauvilliers  qui il raconta tout ce qu'il
savait ou devinait. Celle-ci se chargea d'aviser sance tenante la
princesse Fausta qui prendrait telles mesures qu'elle jugerait utiles,
cependant que Belgodre regagnait promptement la maisonnette o il
retrouvait tout comme il l'avait laiss.



XXVII

LES AMANTS

Le prince Farnse, en reconnaissant Lonore de Montaigues dans la
bohmienne Sazuma, avait eu la violente impression d'tre ramen de
seize ans en arrire.

Lonore avait  peine chang.

La sensation de stupeur et d'effroi s'effaa peu  peu de l'esprit de
Farnse. L'amour,  cet instant, triompha dans son coeur. Lentement, il
se releva et murmura:

--Vous devez me har. Vous avez raison. Mais, quand je vous aurai tout
dit, peut-tre me harez-vous un peu moins.

Il parlait d'une voix humble et basse. Il osait  peine jeter un regard
sur cette femme qu'il n'avait cess d'aimer.

Dans le temps o il l'avait cru morte, il lui avait sembl que cet amour
s'tait touff. A corps perdu, il s'tait jet dans la prodigieuse
aventure: opposer Fausta  Sixte-Quint, bouleverser la Chrtient...
oublier enfin. Maintenant, il comprenait l'inanit de ces tentatives.

Jean Farnse, dans la rue  la conqute de l'amour, s'tait bris les
reins dans ce lamentable pisode de la vie des coeurs: l'arrive de
Lonore dans Notre-Dame... Lonore morte, le cardinal avait cherch une
autre voix, d'autres drivatifs  la violente activit de son me.

Lonore retrouve vivante, il revenait  l'amour. Il eut un espoir fou:
reconqurir Lonore, aimer encore, tre aim encore, fuir, fuir avec
elle...

D'un mot, montrons-le tel qu'il tait; il oubliait Violetta!... Il
oublia qu'il avait une fille, que cette fille tait morte, et qu'il
tait l pour frapper la Fausta. Il cherchait des termes de passion qui
allaient rveiller l'tincelle dans le coeur de Lonore... Vaguement,
dans un geste de supplication, il tendit les mains, et tout  coup, sans
bruit, sans secousse, il se prit  pleurer.

Farnse n'avait pas pleur depuis seize ans. Farnse n'avait pas pleur
lorsqu'il avait demand la vie de sa fille  Fausta. Farnse pleurait
devant Lonore.

--Vous pleurez? demanda Lonore avec une grande douceur de piti. Vous
avez donc, vous aussi, des douleurs?... Les douleurs s'en vont avec les
larmes. Moi, je ne peux pas pleurer, et c'est pourquoi je garde mes
douleurs qui m'oppressent, qui m'touffent...

Le cardinal avait relev la tte. Une immense stupeur s'emparait de
lui... Quoi! C'tait Lonore qui parlait ainsi!... Pas de reproches!...
Rien que de la piti!... Il trembla.

--Dites, reprit Lonore, quelle est votre souffrance? Pourquoi
pleurez-vous? Peut-tre pourrai-je vous consoler?

--Oh! rugit le cardinal en lui-mme, mais elle ne me reconnat donc
pas!... Lonore!... Lonore!... rla-t-il.

Elle le regarda avec un tonnement qui le dchira.

--Lonore? dit-elle. Quel nom prononcez-vous l?... Pauvre fille!...
Taisez-vous, car vous pourriez la rveiller...

Cette fois, la terreur fit irruption dans l'me du cardinal.

--coutez, poursuivit Lonore, je vais vous dire votre bonne aventure.

En mme temps, elle saisit la main du cardinal qui,  ce contact,
frissonna longuement.

--Folle! bgaya-t-il, folle!... Plus que morte!...

A ce moment, la porte du pavillon s'ouvrit, et deux hommes entrrent.
C'taient Charles et le chevalier de Pardaillan, qui, devant cette scne
imprvue, s'arrtrent au seuil...

Le cardinal ne les vit pas. De toute sa passion palpitante, il rpta
le nom de l'adore, comme si avec ce nom il et voulu rveiller ses
souvenirs et sa raison.

--Ecoute! coute! haleta le cardinal. Tu ne reconnais donc pas ton
amant? Regarde-moi. Je suis celui que tu as aim!... Celui qui est
devant toi, c'est Jean Farnse!...

Il la secoua violemment. Soudain il s'cria:

--Ta fille! Voyons, que tu ne me reconnaisses pas, soit! Mais tu es
mre. Ta fille! Ta Violetta...

--Que dit-il? palpita Charles d'Angoulme.

--Silence! dit le chevalier. Il se passe ici quelque chose d'effroyable.

--Ta Violetta! rugissait Farnse. Elle s'appelle Violetta... Ta
fille.... Il faut donc pour t'mouvoir que je frappe comme tu fus
frappe jadis... Ecoute!... Tu avais une fille!... Elle a souffert plus
que toi... et maintenant... elle est morte!...

--Qui a dit que Violetta est morte? cria une voix avec un sanglot
dchirant.

Le cardinal perdu vit devant lui un jeune homme aux traits nobles et
doux,  la figure ravage en ce moment par une effroyable douleur.
Sazuma, comme si toute cette scne ne l'et pas regarde, avait recul.

Farnse se tourna vers ce jeune homme qui venait d'apparatre et qui
sanglotait.

--Qui tes-vous? demanda-t-il d'une voix dmente.

--Oh! s'cria Charles avec un accent qui fit frmir le cardinal
d'effroi, et Pardaillan de piti, vous avez dit qu'elle est morte!...
Violetta morte!...

Et une sorte de fureur s'empara du malheureux jeune homme, il saisit
violemment le bras de Farnse.

--Qui tes-vous?... Qui est cette femme? Pourquoi dites-vous que
Violetta est morte? Comment le savez-vous?...

Hagard, livide, d'une voix si triste et si dchirante que Charles en
demeura plein d'angoisse, le cardinal rpondit:

--Qui je suis... Un malheureux qu'une femme a maudit dans une heure
terrible. Regardez-moi... Je suis le cardinal prince Farnse, l'amant de
Lonore de Montaigues, le pre de Violetta...

--Son pre! haleta Charles.

--Sa mre! murmura Pardaillan en jetant un regard de piti sur la
bohmienne Sazuma.

--Fuyez! reprit le cardinal hors de lui; fuyez, jeune homme! Ne me
touchez pas! Tout ce qui me touche est maudit!...

Pardaillan lui mit la main sur l'paule.

--Monsieur le cardinal, dit-il, soyez homme. Voici mon ami, M. le duc
d'Angoulme... il aimait la pauvre petite Violetta... Vous dites qu'elle
est morte... vous ne pouvez tout au moins refuser  cet enfant la
terrible consolation de savoir comment elle est morte...

--Comment? bgaya Farnse... morte... assassine.

Pardaillan tressaillit. La pense du duc de Guise traversa son cerveau.

--Assassine! dit-il froidement. Par qui?

--Par une femme... une tigresse... oh! je l'ai laisse chapper!...
Malheur sur moi, malheur sur vous, puisque je ne l'ai pas tue quand je
la tenais!...

--Cette femme! cette femme! frmit le chevalier tandis que Charles
haletant se rapprochait pour entendre le nom de la maudite.

Le cardinal fit sur lui-mme un puissant effort et parvint  reconqurir
un peu de son calme:

--Cette femme, dit-il, ne vous avisez pas de vous heurter  elle; vous
seriez briss comme verre. Duc d'Angoulme, et vous aussi, monsieur,
prenez garde  cette femme; puisque vous avez connu et aim Violetta,
elle doit vous connatre et vous har... fuyez, s'il en est temps...

--Cette femme qui a assassin Violetta c'est donc...

--Elle s'appelle Fausta!...

--Bon, grommela Pardaillan, je vois que je l'avais bien juge! Eh bien,
Fausta du diable, puisque tu ne te mles pas seulement de faire des
rois, puisque tu te mles aussi de tuer... pardieu!  nous deux!...

Farnse, dj, s'tait retourn vers Lonore. Mais, maintenant qu'elle
avait remis son masque rouge, le charme tait rompu. Il joignit les
mains, et d'une voix basse:

--Lonore, je t'aime toujours!... Lonore, maudis-moi; mais fuyons
ensemble... Ton coeur, je le rchaufferai... ton me, je la
rveillerai...

Sazuma eut ce rire terrible qui avait dj glac Farnse.

--Jean de Kervilliers! hurla-t-elle, que me veux-tu? O veux-tu
m'entraner? O mon pre, o tes-vous?... Silence, tous!... La cloche
a sonn... voici le maudit qui soulve l'ostensoir et va bnir
l'assemble...

Un gmissement lugubre rla sur les lvres de Farnse qui recula encore.

--Le maudit! murmura-t-il. Oui, maudit! Bien maudit!...

Et il s'enfuit, perdu, chancelant, Le chevalier, alors, essuya la sueur
qui coulait de son front.

--Venez, dit-il en saisissant le bras de Charles, sortons de ce couvent
o l'air retentit de maldictions...

Charles, d'un signe, lui montra Sazuma.

--Sa mre! murmura le jeune homme.

Il se rapprocha vivement de Sazuma.

--Madame, dit-il avec douceur, voulez-vous venir avec moi?...

Sazuma, un instant, le considra avec attention.

--Je veux bien, dit-elle enfin. Je ne vois rien dans les lignes de votre
visage qui m'inspire dfiance ou pouvante.

Pardaillan, prenant la main de la bohmienne, la mit dans celle de
Charles qui tressaillit douloureusement. Et il marcha en avant...
Dehors, il retrouva Picouic, fidle  son poste sur la brche. Quant 
Croasse, il avait disparu.

Ce fut  ce moment que soeur Mariange, ayant trouv le pavillon vide,
alla voir sur la brche. Elle regarda au loin et ne vit personne. Mais
Mariange tait obstine. Elle croyait avoir trouv une occasion de
faire fortune et elle tait dcide  ne pas la laisser chapper. Elle
commena donc  descendre prcipitamment les pentes de la colline, se
dirigeant vers la Grange-Batelire. Et, lorsqu'elle fut arrive  deux
cents pas des murs de Paris, elle eut la satisfaction d'apercevoir un
groupe qui s'enfonait sous la porte Montmartre; dans ce groupe, elle
reconnut aussitt la bohmienne  son manteau bariol.

Soeur Mariange, sans hsitation, se mit  courir de ses petites jambes
courtaudes et s'engouffra  son tour sous la porte. Elle arriva  temps
pour voir Sazuma, toujours escorte de Pardaillan et de Charles,
tourner  gauche et entrer dans une auberge. Comme elle ne savait pas
lire, elle ne put en dchiffrer l'enseigne. Alors, elle interrogea une
femme.

--La Devinire... bon!... grommela-t-elle en enfonant ce nom dans sa
mmoire.

Soeur Mariange se mit alors  faire les cent pas, rflchissant sur
cette aventure. Devait-elle parler  ces trangers comme elle en avait
eu l'intention?... C'tait peut-tre un moyen de gagner de l'argent,
mais aussi de s'attirer la colre de l'abbesse.

--J'ai trouv, fit-elle tout  coup. D'aprs tout ce que j'ai pu voir
et entendre, l'abbesse a un gros intrt  ne pas perdre de vue cette
bohmienne du diable. Alors, moi, je lui rvle la retraite de la
bohmienne et, comme rcompense, je demande dix cus d'or... au moins!

Ayant ainsi combin son petit plan, elle reprit en hte le chemin de
l'abbaye et, y tant parvenue, se prsenta aussitt devant l'abbesse
qui venait de recevoir la visite de Belgodre et qui,  ce moment mme,
achevait une lettre. Claudine de Beauvilliers couta attentivement le
rcit de Mariange, la flicita de sa vigilance et murmura:

--Au fait, voil une messagre toute trouve...

Alors,  la lettre qu'elle venait d'crire, elle ajouta un long
post-scriptum. Puis, ayant pli et cachet sa missive, elle se tourna
vers Mariange et dit:

--C'est un grand service que vous venez de nous rendre, ma soeur. Il
faut que vous en soyez rcompense. Prenez donc cette lettre; celle 
qui vous allez la porter vous rcompensera mieux que je ne pourrai le
faire. Seulement prenez garde que, si vous perdiez cette missive ou si
quelqu'un vous l'enlevait, ce serait un grand malheur pour moi, donc
pour l'abbaye, donc pour vous-mme.

Et elle se hta de donner  Mariange les instructions ncessaires pour
que la lettre pt parvenir  destination.

L'adresse tait ainsi conue:

A Madame la princesse Fausta, en son palais.



XXVIII

CONSEIL DE GUERRE

Cependant Paris s'agitait. La noblesse, tonne de l'inertie de Guise,
commenait  prendre peur. On se rptait sous le manteau que le chef
suprme de la Ligue trahissait.

Les bourgeois, de leur ct, recommenaient les patrouilles armes et
faisaient entendre des murmures prcurseurs de l'meute.

Le lendemain de ce jour o soeur Mariange fut charge par Claudine de
porter une lettre  Fausta, l'agitation tait  son comble. Vers quatre
heures de l'aprs-midi, le duc de Guise tait enferm dans son cabinet
avec Maurevert. Le duc se proccupait fort peu de l'motion des
Parisiens; il savait qu'il n'avait qu' parler pour tre acclam.

Guise tait sombre. Pour lui, comme pour Charles d'Angoulme, Violetta
tait perdue. Il allait et venait dans le vaste et somptueux salon qui
lui servait de cabinet. La tte penche sur la poitrine, il n'coutait
Maurevert que d'une oreille distraite. En effet, Maurevert lui rendait
compte de l'tat de Paris, de la colre qui commenait  gronder, de
l'impatience des bourgeois, des soupons de plusieurs gentilshommes
qu'il nommait...

Pourtant Guise dressa tout  coup les oreilles et s'arrta devant
Maurevert, lorsque celui-ci en vint  prononcer un nom. Ce nom, c'tait
celui du chevalier de Pardailan.

--Eh bien? dit-il, l'as-tu retrouv?

--Hlas! non, monseigneur.

--Et le btard d'Angoulme? reprit Guise.

--Monseigneur, si nous retrouvons le Pardaillan, nous mettons du mme
coup la main sur Charles.

--Ah! continua amrement le duc, si tu hassais cet homme, ce misrable
Pardaillan, comme je le hais... tu ne l'aurais pas perdu de vue ni
laiss sortir de Paris!

--Monseigneur, j'ai la conviction que Pardaillan n'a pas quitt Paris.

--Qui te le fait croire?

Maurevert frissonna et il murmura;

--Tant que je serai  Paris, il y sera...

--Je ne te comprends pas, dit Guise d'un air narquois; mais je ne veux
me souvenir que d'une chose: c'est que, sur notre prise de la butte
Saint-Roch, tu devais toucher deux cent mille livres, et que, ces
deux cent mille livres, tu les abandonnais pour avoir la joie de voir
Pardaillan mort une bonne fois... Puisque cet homme est  Paris, puisque
tu le hais, que ne le cherches-tu?... Aurais-tu peur... toi!

Maurevert cherchait une rponse, lorsque le valet familier de Guise
ouvrit la porte et annona que Bussi-Leclerc, le gouverneur de la
Bastille, venait d'arriver.

--Qu'il entre! qu'il entre!... Lui aussi doit avoir une dent froce
contre le Pardaillan, et il nous aidera...

--Te voil, mon pauvre crucifi, ricana le duc qui tait sans piti
pour les msaventures des autres, comment vas-tu? Par la barbe du pape,
sais-tu que tu faisais une plaisante figure sur ton aile de moulin!

--Le spectacle devait tre assurment fort galant, dit Bussi, glacial.

--Ne te fche pas, dit le duc en riant plus fort. Je te revois encore
les pieds au ciel, la tte en bas, roulant des yeux terribles... allons,
ne grince pas des dents, c'est moi qui t'ai dtach... Il tait temps,
hein?

--H, monseigneur, j'aurais voulu vous y voir!

--Donc, tu en veux fort au Pardaillan?...

--Oui, mais pas de cela! gronda Bussi-Leclerc.

Il songeait  ce duel o, pour la premire fois, il avait t dsarm,
vaincu.

--Monseigneur, reprit-il, j'ai d'tranges choses  vous rapporter. Il y
a de rudes motions dans Paris!

--Bon! Et que veulent encore nos Parisiens?

--Ils veulent un roi, monseigneur!

--Un roi, un roi! gronda Guise. Ils en avaient un, ils l'ont chass.
Oui, je sais ce que tu vas dire. C'est moi qu'ils veulent. Eh! pardieu,
qu'ils attendent!

--Aussi les Parisiens attendent-ils que vous vous rendiez au Louvre;
mais, pour prendre patience, ils s'amusent ou plutt nous cherchons
 les amuser. Je leur ai promis les Fourcaudes  pendre un peu, dit
Bussi-Leclerc en ricanant.

Les Fourcaudes, c'taient les deux filles du procureur Fourcaud, lequel
avait t arrt deux mois avant la fuite de Henri III et enferm  la
Bastille comme suspect d'hrsie; le jour o on l'avait arrt, ses deux
filles avaient cri qu'elles aussi taient de la religion nouvelle,
c'est--dire protestantes; on les avait donc tranes  la Bastille, o
leur pre n'avait pas tard  succomber.

Sommes d'abjurer, moyennant quoi on leur offrait la libert, les filles
de Fourcaud avaient rpondu qu'elles prfraient mourir. L'une de ces
infortunes s'appelait Jeanne; elle avait dix-sept ans et tait jolie 
damner un saint; l'autre s'appelait Madeleine et avait vingt ans.

--Je leur ai promis les Fourcaudes, continua Bussi-Leclerc. Ils taient
tout  l'heure dix mille qui m'assourdissaient de leurs cris et qui
se dmenaient le long des fosss de la Bastille. J'ai fait entrer une
douzaine des plus enrags, je leur ai demand ce qu'ils voulaient.

--Nous voulons pendre et brler les hrtiques Fourcaudes, ont-ils dit
tout d'une voix...

--Et alors? dit Guise en billant.

--Alors, monseigneur, il y aura demain un beau feu de joie en lequel les
damnes Fourcaudes seront bellement grilles, non toutefois sans avoir
t un peu pendues.

--Le sire de Maineville demande  tre introduit auprs de Monseigneur,
dit  ce moment un valet.

Guise fit un signe. La porte s'entrouvrit, laissant voir la salle
remplie de gentilshommes arms, qui attendaient anxieusement les
dcisions qu'allait prendre le matre, le roi de Paris. Maineville
entra, et, comme s'il se ft trouv devant le roi, attendit en silence.

--Parle, dit Guise, qu'as-tu  nous raconter?

--Monseigneur, j'ai  dire qu'il y a dans Paris une trange motion. Vos
Parisiens enragent de soif... et, pour une soif pareille, monseigneur,
il faut une boisson rouge. Il n'y a que le sang pour tancher la soif
des Parisiens quand ils se mettent  crier.

--Eh bien, qu'on leur en donne! dit Guise. Demain, les Fourcaudes...

Il se fit un moment de silence. Ces nouvelles, successivement apportes
 Guise par Bussi-Leclerc, par Maineville et par d'autres qui les
avaient prcds, lui indiquaient qu'il tait temps de prendre une
dcision. Et c'tait justement devant cette dcision qu'il reculait
encore.

Pendant ces journes o nous le voyons si hsitant, si tourment d'un
amour qui le rongeait. Guise tait aussi proccup d'une pense de
vengeance. L'affaire de la place de Grve avait remis en sa prsence ce
Pardaillan dont, depuis l'effroyable journe de la Saint-Barthlmy, il
avait gard un terrible souvenir. Or, le mme Pardaillan venait de lui
porter un coup qui pouvait tre mortel.

On avait fouill le moulin et le logis du meunier, on avait creus la
terre, sond les murs, et on n'avait retrouv aucune trace des prcieux
sacs qui pourtant existaient!... Donc, Pardaillan avait fait partir
l'argent!... Pourquoi?

Quoi qu'il en ft. Guise tait frustr, vol!... Et o tait ce
Pardaillan,  cette heure? Qui pouvait le dire?...

Comme Maineville venait d'achever son rcit, et que Guise roulait ces
diverses penses, le valet entra pour la troisime fois et remit une
lettre au duc qui, ayant examin la suscription, se hta de briser le
cachet. Les trois courtisans virent alors un livide sourire passer sur
le visage du duc et ils l'entendirent murmurer:

--Nous le tenons!...

Cette lettre tait de Fausta!... Et Fausta, prvenue elle-mme par
Claudine de Beauvilliers, annonait au duc que Pardaillan et Charles
d'Angoulme se trouvaient  Paris.

Demain, ajoutait la princesse en terminant, demain je vous dirai
l'endroit exact o vous pourrez saisir cet homme.

--Tu disais, demanda Guise  Maurevert, que ton ami Pardaillan se trouve
encore  Paris?

--J'en rpondrais! rpondit Maurevert en frissonnant.

--Eh bien, tu as dit la vrit... Cette fois, je pense qu'il ne nous
chappera pas. Et pour commencer, Maurevert, ordre  toutes les portes
de Paris de ne plus laisser passer me qui vive. Va, et fais diligence.

Maurevert s'lana, et, donnant des ordres  son tour, expdia sur tous
les points de Paris des messagers porteurs de la dcision ducale. Moins
d'une heure plus tard, toutes les portes de la ville se fermaient, tous
les ponts-levis se levaient et le bruit courait dans Paris enfivr
que l'arme de Henri III, unie  celle du roi de Navarre, avait t
signale.

Dans le cabinet du duc de Guise, Maurevert, Bussi-Leclerc et Maineville
faisaient des projets au sujet des supplices rservs  Pardaillan
arrt.



XXIX

LA VIERGE GUERRIRE

Nous sommes au soir de cette mme journe. Au fond de son mystrieux
palais, Fausta est assise  une table sur laquelle est tale la lettre
de l'abbesse Claudine de Beauvilliers. Elle a revtu un costume de
cavalier tout en velours noir sur lequel se dtache la jaquette de cuir
fauve, souple cuirasse assez fine pour modeler les contours de cette
magnifique statue, assez forte pour dfier la pointe d'une dague.

Un loup de velours couvre le visage de Fausta. Une pe est attache
 son baudrier, une vritable rapire, longue et solide,  la garde
d'acier bruni. Sur sa tte, dont la chevelure opulente est releve en
torsades noires comme la nuit, elle a pos un feutre orn d'une plume de
coq rouge...

Pardaillan aussi porte un feutre sur lequel se balance une plume de coq
rouge... Concidence? Souvenir?... Qui sait!

Fausta elle-mme ignore pourquoi elle a emprunt ce dtail de costume au
chevalier. Car Fausta, c'est la vierge inviolable, n'ayant de femme que
son sexe. Et pourtant Fausta prouve un trouble qui l'accable. Pour la
premire fois, Fausta irrsolue comprend enfin qu'elle est encore trop
femme pour devenir l'Ange qu'elle a rv d'tre!...

Cette lettre de l'abbesse, Fausta l'avait relue mille fois. Qu'y
avait-il donc dans ces pages qui pt jeter un tel dsordre dans une
telle me? Commenons par la fin, c'est--dire par le post-scriptum;
il contenait le rcit de Mariange, c'est--dire la fuite, ou plutt le
dpart de Sazuma. Or, Sazuma, c'tait la mre de Violetta. Et avec
qui tait-elle partie? Avec Pardaillan!... Tout le dbut de la lettre
contenait le rcit de Belgodre, c'est--dire que le duc d'Angoulme et
Pardaillan taient  la recherche de Violetta.

Fausta, aprs de longs et terribles pourparlers avec elle-mme, venait
de dcouvrir dans son me un sentiment qui n'y tait pas encore.

Elle hassait Violetta!... Depuis quand?... Depuis la lecture de la
lettre!... Habitue  lire en soi-mme, Fausta, rugissante de honte et
d'impuissance, dut s'avouer la vrit: elle n'avait jusqu' prsent ha
Violetta. Elle ne l'avait jamais considre que comme une pauvre petite
fille que le hasard mettait en travers de la route fulgurante qu'elle
parcourait et qu'il fallait froidement supprimer...

Elle hassait maintenant Violetta d'une haine atroce; maintenant, oui,
maintenant qu'elle savait ceci: Pardaillan recherchait Violetta!...
Pardaillan aimait Violetta!...

Fausta jalouse!

Les dcisions, lentement, s'taient agglomres dans son esprit, en
cette journe o elle avait vcu d'inoubliables heures de lutte et de
dtresse. Vers midi elle avait expdi un missaire  Claudine pour lui
annoncer sa prochaine visite et elle disait  l'abbesse:

Vous me rpondez sur votre vie de la prisonnire jusqu' ma visite.

Vers quatre heures, elle avait crit au duc de Guise pour lui dnoncer
la prsence de Pardaillan  Paris. Elle avait hsit  dsigner
l'auberge de la Devinire... elle s'tait accord jusqu'au lendemain.
Pourquoi?...

Il tait environ neuf heures du soir lorsque nous la retrouvons accoude
 une table et relisant encore la lettre de Claudine, y cherchant la
rsolution suprme. A ce moment, Fausta semblait trs calme. C'est que,
peut-tre, la rsolution s'tait formule dans son esprit. En effet,
elle se leva, brla la lettre  un flambeau de cire ros, passa des
gants de peau souples s'assura que son pe tait en bonne place 
son ct, puis, ayant frapp sur un timbre, elle ordonna sans mme
se retourner, car elle tait sre que quelqu'un tait accouru pour
recueillir l'ordre:

--Quatre cavaliers d'escorte et un cheval pour moi,  l'instant. Et
qu'on aille prvenir Bussi-Leclerc, gouverneur de la Bastille, que je
l'irai voir cette nuit mme.

Moins de deux minutes plus tard, elle se trouvait dans la rue o les
quatre cavaliers attendaient, et o un cuyer lui prsentait l'trier...
Une fois qu'elle fut en selle, les cavaliers se placrent deux en avant,
deux derrire elle.

--A l'abbaye de Montmartre! dit alors Fausta.

La petite troupe se mit aussitt en marche, sortit de la Cit, et se
dirigea vers la porte Montmartre. La porte tait ferme. Mais l'un
des cavaliers de l'escorte montra  l'officier du poste un papier qui
portait la signature du duc. L'officier fit baisser le pont-levis.



XXX

VIOLETTA

Lorsque Fausta atteignit l'abbaye de Montmartre, tout tait obscur et
silencieux. Mais, l'un des cavaliers ayant heurt  la porte d'une
certaine faon, le double vantail ne tarda pas  s'ouvrir tout grand.
Fausta, ayant mis pied  terre, se fit conduire  l'appartement de
l'abbesse.

--La prisonnire? demanda Fausta d'une voix qui tonna Claudine par sa
vibration d'inquitude.

--Elle est toujours l, madame, rassurez-vous...

--Conduisez-moi prs d'elle.

Simplement, l'abbesse prit un flambeau et se mit  prcder Fausta.
Elle ouvrit la barrire. Belgodre ne dormait jamais que d'un oeil. Il
entendit donc les pas de Claudine et de Fausta, et, se jetant  bas
du lit de camp o il sommeillait tout habill, alla ouvrir la porte,
mfiant. Il reconnut aussitt l'abbesse, et s'inclina profondment.

--La prisonnire? rpta Fausta avec cette mme motion que Claudine
avait dj remarque.

Belgodre la reconnut  la voix; il se courba cette fois jusqu'au sol.

--Ce qu'on me donne  garder, dit-il, je le garde. La prisonnire est
l!...

Les deux femmes pntrrent dans le logis sommairement meubl d'un petit
lit de camp, d'une table et de deux chaises, le tout clair par une
torche. Claudine tira les verrous d'une porte. Fausta prit le flambeau
et dit:

--J'entrerai seule...

A ce moment, d'une soupente qui dominait la premire pice o Claudine
et Belgodre attendaient, surgit une tte effare, au profil burlesque.
Cette tte, c'tait celle de Croasse.

Croasse dormait dans la soupente, sur un tas de paille. De ce poste
lev, il dominait la chambre, vit entrer Claudine et Fausta. Il vit
Fausta pntrer dans la pice qui servait de prison  Violetta. Lui
aussi se demanda ce que signifiait cette visite nocturne.

Fausta avait dpos sur un meuble le flambeau qu'elle tenait  la main.
Un rapide coup d'oeil autour d'elle lui montra la pice misrable,
sans fentre, plus triste vraiment qu'une prison. Sur un vieux canap.
Violetta dormait tout habille. Fausta la contempla ardemment.
Lentement, elle dtacha son masque et se laissa tomber  ses pieds.

--Belle, murmura-t-elle, certes! Une figure d'ange. Elle est digne
vraiment de ce hros de chevalerie qui s'appelle Pardaillan. Comme il
doit l'aimer!... Eh bien, qu'il souffre donc, puisqu'il s'est mis en
travers de ma route. Quoi! j'aurais jusqu'ici march au but sublime avec
la victorieuse et sereine volont que rien n'arrte et il se trouvera un
homme, un seul, qui aura pu me dire en face: Tu n'iras pas plus loin.

Fausta palpitait. Et elle comprenait qu'elle se mentait  elle-mme.
Prtextes!... Elle ne hassait Pardaillan ni pour l'affaire de la place
de Grve ni pour l'affaire du moulin. Le hassait-elle seulement?...

Ah! elle ne le sentait que trop dans cette minute: ce qu'elle hassait,
c'tait Violetta qu'elle supposait aime de Pardaillan. Elle tait
jalouse.

Fausta cacha son visage dans ses deux mains. Une douleur affreuse
l'treignit... La pire douleur... La douleur de la honte...

A ce moment, Violetta s'veilla. Et vit ce jeune homme--Fausta tait
vtue en cavalier--qui pantelait. le visage dans les deux mains, et
semblait lutter contre une terrible et mystrieuse souffrance. Ses
grands yeux bleus s'emplirent de piti.

Sa main toucha le bras de Fausta. Et d'une voix de compassion charmante:

--Qui tes-vous? demanda-t-elle. tes-vous comme moi une victime?...
tes-vous... Ah!...

Ce dernier cri soudain s'exhala dans une angoisse d'pouvante et
d'horreur, et, d'un bond, elle fut debout. Fausta, touche au bras,
avait violemment tressailli, ses deux mains taient tombes, son visage
ravag par la passion apparaissait en pleine lumire, et Violetta la
reconnaissait...

Mille penses flamboyaient dans l'esprit de Fausta. Mille paroles
ardentes se pressrent sur ses lvres, des insultes peut-tre, ou des
cris de douleur... car,  ce moment, elle n'tait plus Fausta la Vierge
sacre, Fausta la Souveraine, Fausta l'lue du Conclave secret... elle
tait seulement la descendante de Lucrce Borgia. Elle dit seulement
d'une voix rauque:

--Venez!...

Venir!... O?... Que voulait-elle donc en faire?... Quelle atroce et
sombre rsolution de la prendre, de l'emporter, de la jeter  quelque
supplice, d'assister  son agonie!...

Et, comme Violetta tremblante n'obissait pas, Fausta recula jusqu' la
porte. Dans ce court instant, par un prodige d'effort, elle reconquit la
srnit du visage...

--Une litire,  l'instant, dit-elle  Claudine.

L'abbesse s'lana. Fausta se tourna vers Belgodre.

--Prends cette fille, dit-elle, et amne-la  la litire. Tu y monteras
avec elle. Tu m'en rponds sur ta vie.

--O donc ira la litire? demanda Belgodre avec un frmissement.

--A la Bastille! rpondit sourdement Fausta.

Belgodre entra dans le rduit et marcha droit  Violette, et lui aussi
de ce mme ton rauque pronona:

--Viens!...

En mme temps, il la saisit, et en lui-mme grommela:

Je crois que, cette fois, matre Claude va verser des larmes de sang...
comme il m'en a fait verser  Moi!...



XXXI

LES FOURCAUDES

Violetta fut Jete dans la litire par Belgodre qui y monta alors.
Fausta se remit en selle. Sur un signe qu'elle fit, les quatre cavaliers
entourrent la litire, la petite troupe commena  descendre dans la
nuit.

Fausta gagna la rue Saint-Antoine et s'arrta devant la Bastille.
Bientt les chanes du pont-levis grincrent, le tablier s'abattit; la
litire passa et s'arrta enfin dans une cour troite.

--Le gouverneur! demanda Fausta au sergent d'armes.

--Si vous voulez me suivre, je vais vous conduire  lui.

Fausta mit pied  terre et dsigna la litire:

--Il y a l une prisonnire. Si elle s'chappe, tu seras pendu  l'aube,
sans procs.

Le sergent sourit. Il donna un ordre  deux geliers qui
l'accompagnaient. Quelques minutes plus tard, Violetta tait enferme
dans un cachot...

Fausta suivit le sergent que prcdait un homme portant un falot. Ils
montrent un escalier. Dans un couloir, un homme accourait, achevant de
s'habiller en hte.

--Je suis  vos ordres, madame! dit Bussi-Leclerc en reconnaissant une
femme dans ce jeune cavalier qui lui parlait avec tant d'autorit.

--Monsieur, dit Fausta, on vous a prvenu que je viendrais cette nuit.

--Madame, dit Bussi-Leclerc en dvisageant Fausta, on m'a prvenu qu'un
messager de Mgr le duc m'apporterait cette nuit des ordres.

--Vous avez ici, dit Fausta, deux prisonnires qu'on appelle les
Fourcaudes? Ces prisonnires doivent tre livres  la justice du
peuple?

--Ds demain matin, madame... Chose, promise, chose due. Nous tenons
parole, nous autres.

--L'une des deux Fourcaudes, dit Fausta, sera pendue et brle. Quant 
l'autre, vous allez la remettre en libert.

--Oh! oh! ceci est impossible, madame, s'cria Bussi-Leclerc en
sursautant. J'ai promis au peuple deux hrtiques  pendre, il les aura.

--Vous tiendrez parole, messire Leclerc. Comment s'appellent les
condamnes? Et quel est leur ge?

--L'ane, Madeleine; elle a vingt ans environ; la cadette, Jeanne; elle
parat seize ans.

--C'est celle-ci que vous allez relcher. Madeleine sera livre. Il y
aura grce pour Jeanne.

--S'il y a grce pour l'une des condamnes, comment pourrais-je livrer
les deux hrtiques?...

--Ne vous en inquitez pas. L'essentiel est que Jeanne Fourcaud est
gracie.

--Et qui lui fait grce?

--Moi.

--Mais qui tes-vous, madame? dit Bussi-Leclerc stupfait.

--Lisez donc ceci! interrompit Fausta en tendant un papier a
Bussi-Leclerc, qui, tonn, le prit, s'approcha d'un flambeau et le lut.
Le papier portait la signature et le sceau du duc de Guise. Il contenait
ces lignes:

Ordre  tous nos officiers de tout rang, en quelque lieu et quelque
occasion que ce soit, sous peine de la vie, d'obir  la princesse
Fausta, porteuse des prsentes.

La princesse Fausta! murmura Bussi-Leclerc.

Il jeta un regard d'ardente curiosit sur Fausta et, s'inclinant trs
bas, lui rendit le parchemin en disant:

--J'obis, madame.

--Bien. Conduisez-moi donc auprs des Fourcaudes, ou plutt auprs de la
plus jeune.

Sans dire un mot, Bussi-Leclerc s'empressa de prendre un flambeau et se
mit  prcder sa visiteuse. Dans le couloir, il retrouva le sergent et
lui dit quelques mots  voix basse. Le sergent s'inclina et prit les
devants en courant.

Bussi-Leclerc, toujours suivi de Fausta, descendit un escalier et
parvint dans la cour o attendaient la litire et les quatre cavaliers
d'escorte. L, on trouva deux geliers prvenus par le sergent.

--Va me chercher ma prisonnire..., dit Fausta au sergent.

Quelques minutes plus tard, Violetta apparaissait entre deux soldats
qui la tenaient chacun par un bras. Elle frissonnait d'pouvante, mais
n'opposait aucune rsistance.

-Marchez! dit alors Fausta  Bussi-Leclerc.

Toute la petite troupe se dirigea vers une porte basse, accompagne des
deux porte-clefs. On descendit un escalier tournant qui s'enfonait dans
le sol comme une vis qui et dchir les entrailles de la terre.

Les geliers s'arrtrent devant une porte dont ils tirrent les
verrous. Fausta entra seule, aprs avoir pris le flambeau des mains de
Bussi-Leclerc. Le cachot tait troit. Ses votes surbaisses semblaient
peser d'un poids norme sur les paules. Dans un angle, accroupie sur le
sol, une jeune fille aux traits amaigris, toute jeune, se leva lorsque
la porte s'ouvrit. Son front tait calme. Ses yeux brillaient d'un feu
surhumain. Cette jeune fille, c'tait Jeanne Fourcaud.

--Vient-on me chercher pour le supplice! dit-elle. Je suis prte.

--Jeanne Fourcaud, dit Fausta, vous ne serez pas supplicie. Vous
vivrez. Vous serez libre.

--Le roi me fait donc grce de la vie? haleta la pauvre crature.

--De la vie et de la libert. Vous tes libre. Venez!...

Jeanne allait s'lancer, soudain elle s'arrta, plus ple. Une pense
terrible venait de lui traverser l'esprit.

--Et Madeleine! rla-t-elle, ma soeur!.. libre avec elle... oui!... sans
Madeleine... J'aime mieux mourir!...

--Votre soeur, Madeleine, est sauve comme vous. Elle est dj dehors et
vous attend. Venez...

Jeanne Fourcaud s'abattit sur ses genoux, saisit les mains de Fausta et
les couvrit de baisers. Une violente raction se faisait en elle.
La Fausta, d'un geste d'impatience, la releva, l'entrana presque
dfaillante de bonheur. Dans le couloir, elle remit Jeanne Fourcaud aux
mains d'un gelier et dit:

--Conduisez-la jusqu' la litire...

Alors Fausta se tourna vers l'autre gelier et lui dsignant Violetta:

--Enfermez cette crature...

Violetta, devant la gueule ouverte du cachot, eut un recul instinctif,
et une sorte de gmissement rla sur ses lvres. Mais la main du
gelier s'abattit sur elle et, l'instant d'aprs, la porte se refermait
lourdement, les verrous taient pousss... D'un geste, alors, Fausta
renvoya le gelier et les deux soldats qui remontrent l'escalier. Elle
demeura seule avec Bussi-Leclerc. Un livide sourire plissa ses lvres.
Froidement, elle demanda:

--Vous ne comprenez pas?

--J'attends que vous m'expliquiez...

Alors Fauta, dsignant le cachot o Violetta venait d'tre jete, dit:

--L se trouve Jeanne Fourcaud!...

Bussi-Leclerc, tout cuirass qu'il ft contre les motions
sentimentales, ne put s'empcher de frmir.

--Quoi! balbutia-t-il, cette jeune fille...

--Elle s'appelle dsormais, Jeanne Fourcaud... Vous devez, demain matin,
livrer les Fourcaudes  la justice du peuple. Vous les livrerez!...

Lorsque Bussi-Leclerc et Fausta furent remonts  la surface de la
terre, Jeanne Fourcaud fut place dans la litire, presque vanouie.
Belgodre s'approcha de Fausta.

--Tu veux savoir ce qu'est devenue la fille de Claude? demanda-t-elle.

--Rien ne vous chappe, madame, dit le bohmien courb. Violetta, vous
le savez, c'est mon espoir. Voil huit ans que Violetta m'appartient. Je
la gardais jalousement pour... ce que vous savez. Enfin bref, au lieu
de la vendre  Mgr le duc, il se trouve que c'est  vous que je l'ai
vendue... Je sens, je devine que l'heure est venue o je pourrai parler
 Claude...

--Mais sais-tu seulement o il est?

--Non, mais je le retrouverai, n'ayez crainte.

--Voyons, reprit alors Fausta pensive, tu m'as toujours promis de me
raconter ton histoire: le moment est venu. Voici ce que tu vas faire; tu
vas reconduire la litire  l'abbaye; mes hommes t'escorteront, puis te
ramneront  mon palais. Tu mettras la nouvelle prisonnire en lieu sr.
Et, quand tu m'auras dit pourquoi tu hais Violetta, je te dirai, moi, ce
qu'elle va devenir.

--Monsieur le gouverneur, dit tout haut Fausta en se tournant vers
Bussi-Leclerc,  quelle heure aura lieu le spectacle que vous avez
promis aux Parisiens?...

--Mais  la pointe du jour, je pense.

--C'est trop tt. Je veux en tre. Il me semble que, dix heures du
matin, ce sera une heure convenable.

--A vos ordres, dix heures, soit...

Fausta remonta alors  cheval. Belgodre prit place prs de Jeanne
Fourcaud. L'escorte s'branla. Une fois hors de la Bastille, Fausta
donna un ordre  ses cavaliers.

La litire et l'escorte se dirigrent alors par le chemin qu'elles
avaient accompli en sens inverse. Fausta seule s'en alla vers la Cit.

Belgodre, parvenu  l'abbaye de Montmartre, conduisit sa nouvelle
prisonnire, c'est--dire Jeanne Fourcaud, dans la masure o, quelques
heures auparavant, tait enferme Violetta.

--Qu'est-ce que cette fille que je dois maintenant surveiller? Du diable
si je comprends quelque chose en cette affaire?... Croasse! Que veut la
Signera Fausta? O me conduit-elle?... Bah! Je vais le savoir tout 
l'heure sans doute... Croasse! Croasse veillera sur la petite en mon
absence... Croasse!...

A ce troisime appel. Croasse ne rpondit pas plus qu'aux deux premiers.

--Tu dors, gronda Belgodre, tu as l'audace de dormir pendant que je
travaille! Attends un peu, misrable, je viens, va, ne te drange pas...

En grommelant ces amnits, le bohmien avait saisi le fameux gourdin
avec lequel Croasse avait fait si ample connaissance, et, sans hte,
montait l'chelle qui aboutissait  la soupente. L, il eut une
exclamation de rage: pas de Croasse! Croasse avait disparu. Belgodre
ne s'en inquita pas outre mesure. Il rflchit que cette nouvelle
prisonnire dont il ne savait pas le nom ne pourrait s'vader de si tt,
et, sans prvenir l'abbesse, alla retrouver les cavaliers de Fausta qui
l'attendaient pour le ramener au palais de la Cit. Une heure plus tard,
Belgodre entrait dans la mystrieuse maison o, le lendemain soir de
son arrive  Paris, il avait conduit Violetta, croyant la livrer au duc
de Guise.



XXXII

LE SECRET DE BELGODRE

FAUSTA attendait le bohmien dans cette pice o nous avons dj
introduit nos lecteurs et o ses deux suivantes favorites, Myrthis et
La, s'occupaient  lui prparer une boisson rconfortante. En entrant,
et tout en s'inclinant, Belgodre loucha fortement vers ces prparatifs.

--Qu'on apporte du vin, dit Fausta en surprenant ce regard.

Elle fut obie immdiatement.

L'oeil de Belgodre ptilla. Il se versa une rasade et l'avala d'un
trait.

--Eh bien, reprit Fausta en trempant elle-mme ses lvres dans le verre
de cristal que lui prsentait Myrthis, tu disais donc que tu avais une
intressante histoire  me raconter?

--Heu!... C'est l'histoire de beaucoup d'entre nous autres, pauvres
bohmiens chasss, traqus, pendus. Cent fois, vous avez d entendre la
pareille sans vous en mouvoir.

--Raconte donc, dit Fausta. Si une injustice a t commise  ton gard,
peut-tre puis-je la rparer...

--Trop tard! dit sourdement Belgodre.

--Si tu as gard une haine contre ceux qui t'ont fait du mal, tu sais
que je puis t'aider.

--Oui, dit alors Belgodre. Vous pouvez complter ma vengeance. Vous
tes forte et puissante. Par vous, Claude peut souffrir plus qu'il n'et
souffert par moi seul...

--C'est donc de Claude que tu as  te venger?

Belgodre venait d'achever le flacon. Il baissa la tte qu'il laissa
tomber dans ses deux mains normes. Fausta fit un signe: un flacon plein
remplaa aussitt sur la table le flacon vide.

--coutez, dit alors Belgodre, j'ai l'air d'une brute, n'est-ce pas?
Je ressemble  un de ces fauves qui ont  peine visage humain? Que
diriez-vous si je vous apprenais que, dans la poitrine du fauve, il y a
un coeur d'homme? Pourtant, cela est, reprit Belgodre; si inconcevable
que cela puisse paratre, j'ai eu un coeur, puisqu'il y a eu une poque
de ma vie o je ne songeais ni  la haine, ni  la vengeance, une poque
o j'ai aim!

Belgodre s'tait tu, plong dans son pass.

--Continue! dit Fausta imprieusement.

--Il a donc t un temps, poursuivit Belgodre, o je n'tais pas ce que
je parais tre. Un jour, je m'aperus que j'tais amoureux... Ce n'est
rien pour un autre homme: pour moi, c'tait terrible. En effet, j'tais
trs laid, et je le savais... on me l'avait tant rpt... J'tais le
plus fort, le plus redout de ma tribu. Mais, moi, je tremblais devant
Magda. Je tremblais parce que je me savais hideux et qu'autour de Magda
rdaient cinq ou six beaux garons, dont le plus laid tait cent fois
plus beau que moi. Jamais je n'osai dire un mot  Magda. Seulement,
quand je passais prs d'elle, je sentais son regard noir peser sur moi.
Je ne dormais plus, je ne mangeais plus. Cela ne pouvait durer ainsi.
Un soir, je runis les amoureux de Magda. Quand ils furent runis, je
l'envoyai chercher elle-mme. Elle vint, et je lui dis: Magda, voici
que tu vas sur tes quinze ans. Il est temps que tu choisisses un homme.
Magda sourit et, dsignant comme au hasard l'un de mes rivaux, lui dit:
C'est toi que je choisis.

--Ah! pauvre Belgodre! fit railleusement Fausta.

--Oui, dit le bohmien, mais vous allez voir. Je me plaai devant
l'homme. Il comprit et sortit son couteau, moi le mien. Cinq minutes
plus tard, je le renversai et, quand je le tins, la poitrine sous mes
genoux, je lui coupai les deux oreilles. Il se releva en hurlant. Alors
Magda dit tranquillement: Je ne veux pas d'un homme sans oreilles.--Eh
bien, choisis-en un autre! Le voici, dit-elle en dsignant un deuxime
amant. Je me plaai devant celui-ci, comme je m'tais plac devant le
premier. La bataille recommena et dura cette fois dix minutes. Et,
quand je tins l'homme renvers, je lui coupai le nez. Naturellement
Magda ne voulut pas d'un homme sans nez, pas plus qu'elle ne voulut d'un
borgne, car je crevai l'oeil droit du troisime qui se prsenta, pas
plus qu'elle ne voulut d'un lche, car les deux derniers s'enfuirent, et
je demeurai seul.

--Alors Magda me dit: C'est toi que je choisis. Je t'avais choisi ds
longtemps. Mais je voulais voir si tu tais bien tel que je supposais.
Le mme soir, j'pousai Magda selon les coutumes de ma tribu. Pendant
six ans, je fus un homme heureux. J'eus d'abord une fille qui fut
appele Flora. Quatre ans plus tard, j'eus une deuxime fille qui fut
appele Stella. On disait d'elles qu'elles taient belles comme deux
fleurs. Je crois que j'ai fini mon flacon... Il en tait au quatrime.

--La septime et dernire anne de mon bonheur, reprit le bohmien, nous
vnmes  Paris, en France. Flora avait alors six ans et Stella deux ans.
Nous vivions bien tranquilles, malgr le mpris et la haine des gens de
Paris, lorsqu'un soir le bruit se rpandit que des sclrats avaient
pntr nuitamment dans une glise et vol les vases d'or. L'glise
s'appelait Saint-Eustache. Nous en tions voisins. Et, comme des truands
ou des francs-bourgeois, si mchants qu'ils soient, n'en sont pas moins
chrtiens et incapables d'un tel forfait, ce fut nous qu'on accusa. Un
matin, une quinzaine de ma tribu, hommes, femmes et enfants, tout fut
arrt et conduit vers une prison. En route, je parvins  m'chapper des
mains des gardes. Peut-tre aurais-je mieux fait de me laisser pendre
comme les autres. Car il y eut cinq hommes et six femmes pendus. Parmi
les femmes se trouvait Magda.

Belgodre tait ple, d'une pleur livide, et de grosses gouttes de
sueur coulaient sur son visage qu'il essuyait d'un revers de main.

--La veille du jour o Magda et les autres devaient tre conduits 
Montfaucon, reprit-il, j'allai trouver le bourreau. Depuis deux mois que
durait le procs, j'avais ramass de l'or, beaucoup d'or. J'allai donc
trouver le bourreau... Je lui offris l'or. Je me mis  genoux. Je
suppliai. Je lui demandais pourtant une chose bien simple. C'tait de
mettre une corde use au cou de Magda. La corde se ft brise: c'est
un cas de grce. Et, quant  la tirer de prison, j'en faisais mon
affaire...

--Et que fit Claude?...

--Il prit le sac d'or et le jeta dans la rue. Puis il m'empoigna
moi-mme par les paules et me jeta dans la rue. Puis il ferma sa porte
et se verrouilla. Au point du jour, je vis sortir le bourreau. Je le
suivis... jusqu' Montfaucon... Vingt minutes plus tard, je vis Magda
qui se balanait au bout d'une corde, tandis que le peuple poussait des
cris de joie tels que je les ai encore dans l'oreille...

--Et tes enfants? demanda Fausta. Stella? Flora?... furent-elles donc
pendues aussi?

--Non, rla Belgodre, elles ne furent pas pendues: elles furent
baptises!...

--Eh bien, tu en as t quitte pour les dbaptiser?

--Je n'ai jamais su ce qu'elles sont devenues, gronda Belgodre. Le
lendemain de la scne de Montfaucon, j'appris que, par les soins du
bourreau, les enfants avaient t remis  des familles charitables qui
acceptaient de les lever. Pendant trois mois je cherchai partout. Je
fouillai Paris. De mes deux filles, je n'eus aucune nouvelle.

--Et que fis-tu alors?

--Au bout de trois mois, j'allai retrouver le bourreau et je lui dis:
Tu as tu celle que j'aimais. Et moi j'ai jur de te tuer  mon tour.
Mais, si tu veux me rpondre, je te pardonnerai. Je te donnerai l'or que
j'avais amass comme ranon de Magda. Je ferai plus: je m'engagerai 
ton service et serai le fidle serviteur, gardien de ta maison et de ta
vie. Dis, veux-tu me rpondre?... Sais-tu o sont mes filles?... Et ce
fut pour moi une minute de joie dlirante lorsque j'entendis Claude me
rpondre: Sans doute, puisque c'est moi qui les ai places! Oh! tu peux
te rassurer, bohme, elles ont la chance d'tre adoptes par un trs
haut bourgeois... Ces mots n'avaient aucun sens pour moi. Mais je me
disais: Cet homme a tu Magda. Mais c'est son mtier. Je ne puis lui en
vouloir. Son mtier n'est pas de dsesprer un malheureux pre, il va
parler... Pour toute rponse, il me releva en me saisissant par les
paules. Je criai grce et misricorde. Alors, il me dit: Ecoute,
bohme, je devrais t'arrter et te conduire , l'official. En te
laissant partir, comme je l'ai dj fait une fois, je manque  mon
devoir. Tes filles sont en bonnes, mains. Elles seront plus heureuses
qu'avec toi.--Je veux mes filles! Rends-moi mes filles.--Allons,
dit-il sans colre et sans piti, va-t'en... Et, comme la premire
fois, il m'empoigna et je fis le serment que Claude souffrirait
exactement ce que j'avais souffert.

--Le serment est beau, sans doute, dit froidement Fausta. Reste 
l'accomplir!

--Vous allez voir, dit Belgodre avec son rire terrible. Je n'tais pas
press. J'eusse pu tuer Claude, mais cela me paraissait insuffisant. Je
m'attachai donc  ses pas. Je le suivis partout o il allait. Et
c'est ainsi que je sus qu'il avait une fille, et que, cette fille, il
l'aimait, il l'adorait, comme j'avais aim, ador ma Stella et ma Flora.
Le jour o j'eus cette certitude, madame, je faillis devenir fou de
joie... Comme moi, Claude aimait! Comme moi, Claude allait souffrir. Et
comme mes filles  moi, la sienne allait vivre avec des trangers, d'une
autre race et d'une autre religion... Cette fille, madame, c'tait
Violetta...

--Violetta, c'est la fille de Claude?

--Sans doute! L'euss-je hae sans cela? En elle, c'est Claude que je
hais. Mais pourquoi me demandez-vous cela?

--Pour tre bien sre que Violetta, c'est la fille de Claude.

--J'en suis sr. Je ne tardai pas  m'apercevoir que le bourreau avait
une vraie passion pour son enfant. C'est donc dans l'enfant que je
rsolus de le frapper. Malheureusement, je vis un jour que j'tais
suivi: je dus fuir, quitter la France. J'attendis patiemment le temps
ncessaire pour tre oubli. Au bout de quelques annes, je revins: mon
amour tait mort, mais je revenais affam de vengeance.

Belgodre frissonna. Fausta le contemplait.

Je m'emparai donc de Violetta, poursuivit le bohmien. Elle tait sous
la garde d'une femme nomm Simonne. Pour que cette femme ne pt me
dnoncer, je m'en emparai galement. Puis je les fis partir dans la
direction de la Bourgogne. Quant  moi, je demeurai  Paris pour juger
du coup que j'avais port. Il tait terrible, et je rejoignis ma troupe.
J'avais mon ide sur Violetta.

--Que voulais-tu donc en faire? demanda Fausta.

--Quelque chose comme une ribaude que j'eusse un jour livre  quelque
seigneur. Alors, je me fusse prsent devant Claude pour lui dire: Tu
m'as vol mes filles, j'ai vol la tienne. Tu as fait de Flora et de
Stella des chrtiennes, j'ai fait de Violetta une ribaude. Et, alors,
je l'eusse tu... A Orlans, o je m'arrtai assez longtemps, je
vis qu'un puissant et beau seigneur rdait autour de la petite. Je
m'informai. J'appris que, cet homme, c'tait le duc de Guise. Je vins
donc  Paris, et ma bonne toile voulut que je rencontrasse le duc aux
portes de la ville. Je le vis plus amoureux que jamais: je convins
d'un bon prix, ce qui ne gtait rien dans mon affaire, et je livrai
Violetta... Seulement,  partir de ce moment, les choses s'embrouillent:
croyant conduire la petite au duc de Guise, c'est  vous que je
l'amne!...

--Le regrettes-tu?

--Je ne sais, dit Belgodre avec une hsitation. A vous de tenir parole.
Vous m'avez promis une belle vengeance, madame.

--Eh bien, que dirais-tu si je faisais pendre Violetta sous les yeux de
Claude?

Un terrible sourire balafra le visage du bohmien.

--Oh! oh! Et Claude verra la chose?... Et je pourrai lui parler? le
forcer  regarder? lui dire que c'est moi qui ai pris son enfant et qui
la livre au bcher?

--Tu seras prs de lui et tu lui diras ce que tu voudras. Ecoute-moi;
demain matin,  dix heures, en place de Grve, seront pendues deux
jeunes filles, pendues et brles. Leur crime, c'est d'tre les filles
d'un pre qui, autrefois, tait de la religion romaine et qui s'est mis
ensuite d'une autre religion. Cet homme s'appelait Fourcaud. Il est mort
en prison. Demain, le peuple pendra et brlera ses deux filles. Or,
sais-tu ce que nous avons t faire tout  l'heure  la Bastille? Nous
avons fait sortir l'une des Fourcaudes... et,  sa place, nous avons...

--Laiss Violetta! rugit Belgodre. Enfer! C'est magnifique, cela!...
Ah! bien m'a pris d'entrer  votre service!... Ainsi donc, clama-t-il
avec son rire effroyable, demain matin,  dix heures, en place de Grve,
seront pendues...

--Les deux damnes, les deux hrtiques protestantes.

--Peu m'importe leur religion, dit le bohmien d'une voix sombre.
Violetta sera brle devant son pre, voil l'essentiel...

--Oui! devant son pre! murmura Fausta qui tressaillit.

--Vous dites Violetta et une autre... qui est l'autre?

--Madeleine Fourcaud.

Belgodre se leva et fit quelques pas en grommelant. Soudain, il
s'arrta court.

--Mais Claude? gronda-t-il. Claude, comment verra-t-il? C'est que tout
est l!... Comment le prviendrai-je? Car il faut que ce soit moi qui le
prvienne!...

--Bon. Ecoute-moi bien. Demain matin, tu iras sur la place de Grve.
Lorsque tu verras que la foule est rassemble, tu entreras dans la
troisime maison qui se trouve  gauche de la place en tournant le dos
au fleuve... Tu ne pourras t'y tromper. Il y aura des ttes  toutes les
fentres. Mais cette maison-l, vois-tu, sera ferme du haut en bas,
comme si elle portait le deuil des deux condamnes... Quand tu seras
entr, tu demanderas  parler au prince Farnse.

--Qui est le prince Farnse?

--Qu'importe! dit Fausta avec un livide sourire. On te conduira devant
le prince Farnse. Il est probable qu'on te fera entrer dans une grande
pice dont la fentre donne sur la place de Grve.

--Mais Claude! Claude!...

--Eh bien, Claude, tu le trouveras auprs de Farnse!... Va maintenant.
Je t'avais promis que ta vengeance, pour tre retarde, n'en serait que
plus complte!

Belgodre eut un rauque grognement et s'lana hors de la maison de
Fausta.

Aprs le dpart de Belgodre, Fausta s'tait mise  crire. Voici ce
qu'elle crivit:

Votre rbellion mritait un chtiment. C'est pourquoi je vous ai
inflig une souffrance proportionne  votre faute. Puisque la rbellion
tait cause par votre fille, j'ai voulu que la souffrance vous vnt de
votre fille. Et c'est pourquoi je vous ai dit qu'elle tait morte. Mais
vous tes mon disciple bien-aim. Je ne veux pas que la punition se
prolonge... Cardinal, apprenez donc que Violetta n'est pas morte. Si
vous voulez la revoir, trouvez-vous demain matin dans notre logis de la
place de Grve, et,  l'homme qui, un peu avant dix heures, vous viendra
voir, demandez de vous la montrer: il vous la montrera.

Votre trs affectionne qui attend votre retour.

Alors Fausta laissa tomber dans sa main sa tte alourdie et murmura:

J'atteins et je frappe Farnse. Mais comment atteindre et frapper
Pardaillan avant de le livrer  Guise?... Le pre assistera au supplice
de Violetta... pourquoi l'amant n'y assisterait-il pas?



XXXIII

LA CHEVALIRE

Fausta, longtemps, demeura immobile. Jusqu' cette minute, elle avait
lutt contre la passion. Matresse de ses sentiments, elle avait mpris
les premiers avertissements de l'amour. Maintenant, la tempte d'amour
grondait en elle. Et, courbe, dchue de sa propre magnificence, elle
rlait un cri sublime:

J'aime! oh! j'aime!

Et, comme elle sentait sa pense vaciller et tituber, soudain un tableau
se forma devant ses yeux.

Elle tait  la fentre de la maison sur la place de Grve. Une
foule norme roulait sur la place... Guise apparaissait parmi les
acclamations... puis les trompettes sonnaient une fanfare, et Crilon
apparaissait...

Et, alors, elle revoyait l'pisode... un homme tenait tte au roi de
Paris et semblait, de son regard, faire refluer la foule menaante...
et Pardaillan, la rapire haute vers le ciel, marchait  travers la
multitude qui tourbillonnait... C'est l qu'elle l'avait vu pour la
premire fois! C'est ainsi qu'elle le revoyait!... C'tait de l que
datait son amour!...

Je l'aimais dj, rla-t-elle au fond d'elle-mme, Violetta morte, je
l'aimerai encore!...

Plonge dans ses rflexions, elle cherchait une conclusion digne d'elle.
Jamais jusqu'alors, dans la vie trange, fabuleuse, fantastique qui
tait sa vie, elle n'avait eu de longues hsitations: l'acte, chez elle,
suivait toujours immdiatement la pense. Cette conclusion qu'elle
s'imposa, nous la donnons ici comme preuve de son intrpidit d'me.

J'aime, dit-elle. Ceci est avr. Si affreuse que soit l'aventure, rien
ne peut faire qu'elle ne soit pas; j'aime ce Pardaillan, moi qui ai
souri de l'amour que m'offraient les plus beaux gentilshommes de Rome,
de Milan, de Florence... Et, moi qui n'ai jamais aim, je suis frappe 
mon tour... j'aime cet homme qui m'a regarde en face...

Elle haletait, elle souffrait vraiment une torture physique devant la
dcision qu'elle prenait.

Je ne dois pas aimer!... Ceci est une preuve que m'impose l'Esprit
suprme, et dont je dois sortir victorieuse. Une me comme la mienne
n'est pas faite pour d'ordinaires passions: j'aimerai cet homme tant
qu'il vivra. Donc il faut qu'il meure!...

Elle eut un tressaillement. Son oeil flamboya d'orgueil:

Mort, je l'aimerai peut-tre encore... mais il ne sera plus en moi
que le souvenir mlancolique d'un mal pass, guri par ma volont.
Pardaillan mourra! Et, pour que mon triomphe sur moi-mme soit vritable
et complet, c'est de ma main que mourra Pardaillan!...

Elle se leva  ces mots et acheva:

Que je le tienne devant mon pe, qu'il soit une fois vaincu... vaincu
par moi!... Et peut-tre le ddain de sa dfaite touffera-t-il jusqu'au
souvenir de mon amour!...

Elle tira son pe, l'examina attentivement. Elle avait repris tout son
calme et elle souriait. Elle ploya l'acier dans ses deux mains. Alors
Fausta s'enveloppa d'un manteau, plaa sur son visage un large masque
de velours et assura son feutre sur les torsades noires de ses cheveux.
Elle jeta un coup d'oeil sur une horloge: elle marquait trois heures du
matin.

Le jour va bientt paratre, fit-elle. Il est temps!...

Elle siffla trois fois au moyen d'un sifflet d'argent qu'elle portait
toujours suspendu  son cou. Un homme parut.

--Nous allons en expdition, dit Fausta.

--Combien d'hommes d'escorte?

--Vous seul, cela suffira.

Alors Fausta sortit de la maison  pied,, suivie de ce seul homme. Les
rues de Paris taient noires encore, et la solitude tait profonde. Mais
quelques vagues lueurs parses indiquaient que l'aube tait proche.
Fausta marchait d'un pas souple et rapide. En route, elle donna des
instructions  son compagnon; sans doute ces instructions taient bien
tranges puisque l'homme ne put retenir un geste d'tonnement.

Lorsqu'ils arrivrent devant l'auberge de la Devinire, Fausta s'arrta
dans la rue. L'homme la regarda comme si, hsitant encore, il et
demand une confirmation des ordres qu'il avait reus.

--Allez, dit simplement Fausta.

Alors l'homme heurta  diffrentes reprises le marteau de la porte...

Le chevalier de Pardaillan dormait de tout son coeur lorsqu'un laquais
vint le rveiller en lui disant qu'un tranger, malgr l'heure
extraordinaire, voulait lui parler  tout prix. Pardaillan objecta
qu'il avait pris l'habitude de dormir la nuit et qu'il trouvait fort
dplaisant d'tre rveill au moment o il faisait un trs beau rve, et
il ajouta:

--Sache, maraud, que je ne me lverais  cette heure que pour deux
choses galement respectables: pour recevoir une honnte dame, ou pour
me battre avec un ennemi press.

Et Pardaillan se tourna du ct du mur en menaant le laquais de le
jeter par la fentre, s'il ne le laissait reprendre son rve au point o
il l'avait quitt si malencontreusement.

--Monsieur le chevalier, dit une voix, si ce n'est pour les deux motifs
indiqus par vous qu'on vient vous rveiller, c'est tout au moins pour
l'un d'eux.

Pardaillan se retourna, s'accouda et aperut l'tranger qui, ayant suivi
le laquais jusqu' la porte, avait assist  ce colloque.

--Ah! ah! dit le chevalier, c'est donc une dame qui me veut voir?

L'homme garda le silence.

---C'est donc quelqu'un qui me veut pourfendre ds l'aurore?

L'homme s'inclina sans rpondre.

--C'est bien, dit alors Pardaillan, dans dix minutes je suis  vous,
monsieur.

Il s'habilla sans hte en sifflotant une fanfare de chasse.

Puis il ceignit sa bonne rapire, descendit dans la salle commune et
aperut le mme tranger, qui le pria poliment de l'accompagner jusque
dans la rue. Le chevalier obit  cette invitation et s'assura par un
rapide regard que la rue tait parfaitement dserte. L'homme attendit
que le garon de la Devinire et referm la porte. Alors il se tourna
vers Pardaillan, retira son chapeau et dit:

--Vous tes bien le chevalier de Pardaillan?

--En chair et en os, mon cher monsieur, et vous?

--Moi, monsieur le chevalier, je suis l'cuyer d'un seigneur qui dsire
ne pas se nommer. Au nom de mon matre, je viens vous porter dfi, vous
dclarant convaincu de lchet si vous n'acceptez le cartel.

Pardaillan se mit  rire.

--Cornes du diable! fit-il, je pourrais vous rpondre, sire cuyer,
qu'il est dans les usages de la chevalerie de savoir au moins avec qui
l'on va se couper la gorge.

--Mon matre vous dira son nom quand il vous aura couch sur la
chausse.

A ce moment, de l'ombre paisse d'un mur se dtacha une apparition qui
s'avana, s'arrta devant Pardaillan et fit signe  celui qui s'tait
donn pour cuyer. Celui-ci, sans plus rien dire, salua le chevalier,
s'inclina devant le nouveau venu et, sans tourner la tte, s'loigna.
Pardaillan et l'inconnu se trouvrent seuls en prsence. Le chevalier
avait jet un ardent regard sur cette apparition.

Son trange adversaire paraissait tre un jeune homme d'une vingtaine
d'annes, en qui on devinait la force nerveuse et souple d'un tre
habitu aux exercices du corps.

--Monsieur, dit alors le chevalier en reprenant cet air d'insouciance
qui lui tait habituel, vous n'avez pas voulu me dire votre nom; et,
bien que ceci soit contre toutes les rgles, je n'insiste pas pour le
connatre; mais, enfin, ne pourrais-je savoir pourquoi vous me voulez
occire?

Tout en parlant, il cherchait  tudier l'inconnu. Il esprait le
reconnatre  la voix, mais l'inconnu,  son discours, ne rpondit qu'en
tirant sa rapire. Le chevalier salua et dgaina aussitt.

--Monsieur, reprit-il, avant d'engager les fers, je vous prie de
remarquer que j'ai toutes les raisons possibles de demeurer cach dans
Paris; malgr cela, je n'ai pas hsit  me rendre  votre invitation.
Contre tant de dfrence que je vous tmoigne, vous pourriez me rendre
un service. Pourriez-vous me dire comment et par qui vous avez su que je
passais la nuit  la Devinire?

Pour toute rponse, l'inconnu tomba en garde.

--Vous n'tes pas galant, monsieur, dit Pardaillan, et,  mon grand
regret, je vais tre oblig de vous arracher votre masque. Dfendez
votre visage... je vous promets de ne pas tirer ailleurs qu'au masque.

Depuis quelques instants, les pes taient engages, et le cliquetis
des fers troublait seul le silence.

Ds le premier engagement, Pardaillan eut un moment de surprise: il
s'tait battu cent fois peut-tre, il connaissait les plus fines lames
du royaume, il avait dans la main les passes les plus difficiles et,
cette fois, il trouvait un redoutable adversaire. Jamais il n'avait
rencontr poignet plus souple et plus ferme, rapire plus vivante,
pointe plus menaante. Il essaya de faire rompre l'inconnu.

Celui-ci demeura ferme, clou sur place, les paules effaces, n'offrant
aucune prise. Soudain, il se dtendit comme un ressort, et ce fut
Pardaillan qui dut faire un bond en arrire...

--Mes compliments, dit le chevalier, avec un coup pareil, vous aviez
toutes les chances de me tuer... toutes moins une. C'est justement cette
une qui me sauve!

A son tour, il attaqua, et peut-tre, avec sa science consomme de
l'escrime, trouva-t-il  diverses reprises l'occasion de toucher son
adversaire  la poitrine. Mais Pardaillan avait dit qu'il ne toucherait
qu'au visage.

Maintenant le jour grandissait; tout  coup l'un des deux combattants
venait de jeter un cri terrible, le cri de l'homme bless  mort...
Pourtant, aucun des deux adversaires ne tombait!...

Celui qui avait pouss ce cri, c'tait l'inconnu. Pardaillan, aprs une
srie d'attaques combines avec un art suprieur, l'avait touch au
front... La pointe avait travers le masque qui, arrach, tait demeur
fix au bout de la rapire.

--Une femme!... fit Pardaillan stupfait...

Et il abaissa la pointe de sa rapire.

Fausta portait au front une petite tache rouge: une gouttelette de sang.
Elle leva la tte vers le ciel et peut-tre songea-t-elle que cette
blessure n'atteignait pas seulement son front, mais quelque chose de.
plus profond qui tait en elle depuis des annes... la foi...

Oui, c'tait cette foi qui tait touche en elle, blesse pour la
premire fois. Fausta se vit dchue.

Pardaillan, d'un geste tranquille, releva son pe.

Il recula de deux pas, souleva son chapeau et s'inclinant:

--Si j'avais su avoir l'honneur de croiser le fer avec la princesse
Fausta, dit-il, je vous jure, madame, que je me fusse laiss toucher.

Il appuya sur ce mot  double sens. Fausta le considra d'un regard
flamboyant et riposta par ce seul mot:

--Dfendez-vous...

Pardaillan rengaina son pe. Elle marcha sur lui, pantelante d'amour et
de haine cumante, splendide et terrible. Elle saisit son pe par le
milieu de la lame et, cette pe, devenue poignard, elle la leva sur le
chevalier et se rua, sans un cri, sans un mot. Pardaillan, d'un geste
prompt, saisit le poignet de Fausta d'une main, l'pe de l'autre;
presque  la mme seconde elle se trouva dsarme et, jetant un deuxime
cri pareil  celui qu'elle avait pouss lorsqu'elle avait t atteinte
au front, elle recula en portant les deux mains  son visage.

Pardaillan prit l'pe de Fausta par la pointe, et lui tendit la poigne
en s'inclinant.

--Madame, dit-il avec une sorte d'motion, je n'ai pour tout bien
au monde que ma pauvre vie  laquelle je tiens encore quelque peu;
excusez-moi donc de la dfendre, et pardonnez-moi d'tre oblig de faire
couler les larmes prcieuses que je vois dans vos yeux, faute de ne
pouvoir laisser couler mon sang.

--Oh! dmon! rla-t-elle dans un sanglot, dmon que l'enfer a jet sur
ma route pour me tenter, pour me dsesprer, tu m'as vaincue deux fois,
dans mon coeur et dans mes armes. Mais ne te hte pas de triompher. Je
t'arracherai de mon coeur par l'exorcisme. Et quant  ton coeur  toi...
va! la place de Grve, tout  l'heure, me vengera!

Ces paroles insenses, elle les pronona d'une voix si sourde que le
chevalier les entendit  peine.

Dposant alors l'pe aux pieds de Fausta, il se recula. Mais Fausta
secoua violemment la tte. Elle leva son pied nerveux et en frappa
l'pe qui se brisa.

--Adieu, dit-elle, ou plutt  bientt vous revoir. Car j'espre bien
que vous serez aujourd'hui  dix heures sur la place de Grve...

--La place de Grve! murmura Pardaillan tandis qu'elle s'loignait.
Voici la deuxime fois qu'elle en parle. Pourquoi? Le moment me semble
donc venu d'ouvrir l'oeil. Et, pour commencer, il s'agit de dcamper de
la Devinire.

Alors il se baissa, ramassa les deux tronons d'pe et les examina.

--Peste! murmura-t-il, une lame des ateliers de Milan, si j'en crois
cette marque!... C'est que cette damne princesse en jouait joliment.

A ce moment, le jour tait tout  fait venu. Pardaillan alla frapper
 la porte de la Devinire encore ferme et, tant entr dans
l'htellerie, se dirigea vers la chambre qu'occupait le duc d'Angoulme.

--Il nous faut dmnager, dit-il; si nous avons trouv hier que le
sjour de notre htel n'tait pas trop sr, il se trouve maintenant
que cette auberge est encore moins sre. Mais quoi! dj lev, mon
prince?... ou plutt... vous ne vous tes pas couch?... Hein?... Que
vois-je?... un pistolet tout charg sur cette table?...

Charles mit la main sur le pistolet. Il tait ple.

--Vous voulez mourir? dit Pardaillan.

--Oui! rpondit Charles simplement. Puisqu'elle est morte.

--C'est donc chez vous une rsolution?

--Irrvocable, dit Charles d'une voix ferme et sombre. Pardaillan,
recevez ici mes adieux.

--Je veux bien, dit Pardaillan, en surveillant troitement tous les
mouvements du jeune homme, je veux bien recevoir vos adieux. Mais, que
diable, est-ce donc une chose si presse que de vous loger une balle
dans la tte ou dans le coeur? Je crois avoir t pour vous un ami
fidle... Et si,  mon tour, j'ai besoin de vous!... Si je viens faire
appel  votre amiti!

--Parlez donc, chevalier... je suis prt. Qu'exigez-vous de moi?

--Rien, ou presque rien: d'attendre  demain pour me faire les adieux en
question.

Charles reposa sur la table le pistolet qu'il avait saisi. Pardaillan
s'en empara aussitt.

--Chevalier, dit le duc d'Angoulme, je comprends l'effort suprme que
tente votre amiti. Vous esprez, en gagnant du temps, me rattacher  la
vie. Dtrompez-vous. J'aimais Violetta, reprit-il avec une exaltation
croissante, vous ne pouvez savoir ce que cela signifie, vous qui n'avez
pas les sentiments de tout le monde, et qui peut-tre n'avez jamais
aim... Je n'tais plus en moi, j'tais en elle. Sa mort est donc ma
mort. Je vous disais que je souffre. C'est faux. La vrit est que je ne
vis plus. Chevalier, c'est tout de suite que je dois mourir.

Pardaillan saisit les poignets du jeune homme. Une violente motion
s'emparait de lui.

Il comprenait que Charles, arriv au paroxysme de la douleur, allait
se tuer. Coeur faible, si tendre et si pur dans cette toute premire
jeunesse. Charles succombait au premier coup du malheur. Pardaillan le
vit perdu.

--Mon ami, murmura-t-il d'une voix tremblante, mon enfant, vivez pour
moi qui ne suis plus attach  la vie que par une vieille haine et qui,
depuis que je vous connais, ai fait ce rve de m'y attacher encore pour
une affection!

Charles secoua la tte et son regard mme se fixa sur le pistolet.

--Il le faut donc! fit Pardaillan.

Il avait une nature trop absolument prise d'indpendance, un ami trop
sr, une conscience trop libre, un esprit trop large: l'ide ne pouvait
lui venir de s'opposer par la force au geste suprme qui allait dlivrer
son ami.

--Adieu, Pardaillan, dit Charles d'une voix ferme.

Pardaillan dposa le pistolet sur la table. A cet instant tragique la
porte s'ouvrit, Picouic entra et cria:

--Monseigneur, il est retrouv! Il est revenu! Il est l!...

--Qui a? hurla Pardaillan. Qui est revenu? Qui est l?...

--Moi! fit une voix large, grasse, burlesque et lugubre.

Croasse apparut.

--Moi, continua-t-il, qui, au prix de mille dangers, ai dcouvert le
secret de l'abbaye de Montmartre, moi qui ai vu, cette nuit, enlever la
pauvre petite Violetta, et qui...

Le croassement s'arrta net dans la gorge de Croasse. Un double cri
dlirant retentit. Pardaillan et Charles bondirent ensemble sur Croasse
et l'entranrent dans l'intrieur de la chambre.

--Qu'as-tu dit haleta Charles, plus livide devant cette esprance qu'il
ne l'avait t devant la mort.

--Que tu as vu Violetta cette nuit? rugit Pardaillan.

--Oui! fit Croasse avec un rauque soupir.

Charles chancela. Un ineffable sourire transfigura le jeune homme.
Alors, Croasse fut accabl de questions. De l'ensemble de ses rponses,
il rsulta que Violetta avait t enleve de l'abbaye de Montmartre et
conduite dans une autre prison.

Charles, suspendu aux lvres de Croasse, l'coutait comme il et cout
un messie.

Celui-ci raconta, en se donnant le beau rle, l'enlvement de la pauvre
Violetta. Il raconta comment il avait lutt contre les sbires de
mauvaise mine et comment, malgr ses efforts, il n'avait pu sauver la
pauvre Violetta. Alors, dsespr de son chec, il a cherch  retrouver
le duc et Pardaillan.

La vrit, comme on s'en doute, tait beaucoup plus simple. Aprs
le dpart de Belgodre et de Violetta. Croasse tait descendu de sa
soupente, s'tait esquiv, avait attendu dans les marcages l'ouverture
des portes de Paris et, comme l'ordre du duc de Guise tait de ne
laisser sortir personne, mais non d'empcher d'entrer, il avait
bravement pntr dans Paris.

Si Charles d'Angoulme et Pardaillan n'ajoutaient que peu de foi 
l'odysse extraordinaire de Croasse. ils n'en laissrent rien paratre.
L'essentiel tait que Violetta ft vivante. Sur ce point. Croasse tait
affirmatif et il n'y avait aucune raison de douter de sa parole. Mais
alors, qu'avait-on fait de Violetta? O avait-elle t entrane? Tout 
coup, Pardaillan plit.

--La place de Grve! murmura-t-il. Pourquoi la damne Fausta a-t-elle
parl de Violetta?... Pourquoi m'a-t-elle donn rendez-vous ce matin 
dix heures, sur la place de Grve?...

Il jeta les yeux sur l'horloge. Elle marquait neuf heures et demie.

--En route! dit-il d'une voix qui fit frissonner Charles. Duc,
armez-vous solidement... et suivez-moi!...

--O allons-nous?... haleta Charles.

--A la place de Grve! rpondit Pardaillan qui s'lana.



XXXIV

LES DEUX PRES

Belgodre avait achev la nuit sur la place de Grve, suivant les
alles et venues des aides qui construisaient les machines destines au
supplice de Madeleine et Jeanne Fourcaud. Ces machines, d'une formidable
simplicit, consistaient en deux potences pareilles  toutes les
potences. Seulement, autour de chacune de ces potences, on avait entass
des fascines mthodiquement disposes, et, au-dessus des fascines, des
pices de bois sec.

A la corde, on pendait le ou la condamne. Puis on mettait le feu aux
fascines, les flammes montaient, enveloppaient le corps, brlaient enfin
la corde; le corps tombait dans le brasier et achevait de se consumer.

Belgodre assista donc  ces prparatifs. Lorsque les deux bchers
furent termins autour des deux potences, il vit que les mmes ouvriers
difiaient un large chafaud auquel on accdait par quatre marches et
qui fut entirement recouvert d'un tapis. C'tait pour Guise et sa
suite.

Cependant, le jour venait et,  mesure que la lumire inondait la place,
elle se remplissait peu  peu de monde. De tous les coins de Paris, des
groupes endimanchs et rieurs arrivaient et prenaient place.

Vers huit heures, une compagnie d'archers de la Ligue s'avana sur la
place. Des acclamations retentirent: le moment approchait. Belgodre
allait et valait dans cette multitude. Un livide sourire crispait ses
lvres. Il lui semblait que cette masse norme de peuple tait l pour
clbrer sa vengeance.

Il s'tait approch de cette partie de la place qui bordait le fleuve et
qui tait la grve proprement dite. L, une litire venait d'arriver.

Elle s'tait place de faon que les personnes qu'elle contenait pussent
embrasser toute la scne. Une vingtaine d'hommes arms d'pes et de
poignards entouraient cette litire, dont les rideaux de cuir taient
ferms.

Un instant, ces rideaux s'entrouvrirent, et Belgodre aperut
l'intrieur tapiss de satin blanc. Une tte ple se montra, puis
disparut... Si rapide qu'et t cette apparition, le bohmien l'avait
reconnue:

La Fausta! murmura-t-il

A ce moment, une fanfare de trompettes retentit sur la place, des
exclamations dlirantes clatrent dans un roulement de tonnerre. De
la rue du Temple dbouchait un quadruple rang de cavaliers aux toques
ornes de touffes de plumes, aux pourpoints de soie cramoisie sur
lesquels se dtachait l'cusson de Guise. Ils levaient vers le ciel le
pavillon de leurs trompettes et leur clatante fanfare semblait annoncer
la venue de quelque roi tout-puissant.

Derrire eux venaient les gardes particuliers de Henri de Guise,
somptueusement vtus de drap d'or, portant  l'paule d'tincelantes
hallebardes, le capitaine des gardes et les officiers  cheval.

Et, enfin, seul dans un large espace laiss vide, mont sur un
magnifique alezan aux naseaux de feu, vtu de soie blanche, le manteau
cramoisi sur les paules, le duc de Guise apparaissait, soulevant sur
son passage une longue rumeur de vivats.

Derrire lui, la foule de ses gentilshommes, avec des costumes de
parade tincelants de broderie, passait clans un cliquetis d'perons et
d'pes.

Henri de Guise et ses gentilshommes mirent pied  terre et prirent place
aussitt sur les siges de l'chafaud lev en face des deux bchers,
et presque au mme instant, au loin, du fond de la rue Saint-Antoine,
arrivrent en rafales sinistres des mugissements sourds, et c'tait des
cris de haine et de mort... c'tait les deux condamnes qu'on allait
livrer  la justice du peuple et qu'on amenait au supplice...

Alors Belgodre regarda la grande horloge de l'htel des prvts: elle
marquait bientt dix heures!... Il marcha vers la maison que lui avait
signale Fausta, heurta rudement. La porte s'ouvrit aussitt. Un
serviteur vtu de noir apparut et, avant que le bohmien et ouvert la
bouche, demanda:

--Vous venez de la part de la princesse Fausta? Entrez! Monseigneur se
meurt d'angoisse  vous attendre!

Dj le serviteur l'entranait, le bohmien se trouva devant l'entre
d'une vaste pice  demi obscure. Il carquilla les yeux et vit le
prince Farnse qui, les traits bouleverss, venait  sa rencontre. Puis,
il gronda dans une sorte de rugissement de joie furieuse:

Il est l!...

Il!... C'tait Claude!...

Oui, Claude tait l. Depuis le pacte qu'ils avaient sign, le prince
Farnse et matre Claude, le cardinal et le bourreau, se voyaient 
tout moment, unis dans une commune pense: tuer Fausta qui avait tu
Violetta.

Lorsque Farnse eut reu, dans la nuit qui venait de s'couler, la
lettre de Fausta qui lui annonait que sa fille tait vivante, Claude se
trouvait prs de lui. Le reste de cette nuit fut pour les deux hommes
une effroyable srie d'angoisses.

Lorsque le jour se leva et filtra  travers les volets ferms, ils se
virent si changs, si pitoyables avec des visages empreints d'une telle
angoisse, qu'ils se firent peur. Farnse, le premier, secoua cette
torpeur morbide et, appelant un serviteur, lui donna des ordres.

--Attendons! dit-il alors.

Farnse demeura immobile, les bras croiss. Claude se mit  marcher
lentement. Il leur semblait qu'ils vivaient dans un rve. Tantt la
lettre de Fausta leur paraissait toute naturelle, et parfois ils
croyaient qu'elle avait menti. Mais pourquoi Fausta aurait-elle menti?
Dans quel but?

A la longue, l'attention de Farnse se concentra sur les bruits qui
s'enflaient. Dans l'anormale surexcitation de cette attente fivreuse,
il en vint  imaginer une mystrieuse connivence entre la lettre de
Fausta et ces clameurs qu'il entendait. Il alla  la fentre, repoussa
lgrement les volets. La Grve lui apparut soudain, avec ses deux
poteaux de supplice, ses deux bchers, son estrade, sa foule immense,
vision tragique, effrayante, qui le fit reculer.

--Qui va-t-on excuter? demanda-t-il d'une voix terrible en saisissant
le bras de Claude.

Claude demeura un instant hbt d'horreur. En lui aussi, tout  coup,
s'oprait la connivence mystrieuse entre l'ide de Violetta et l'ide
d'excution. Il bondit  la fentre et, hagard, considra ce qui se
passait. Un cri de mort, un nom rpt par les mille gueules du monstre
qui se roulait autour des bchers. Ce nom lui apprit la vrit. Il
sourit.

--Rassurez-vous, dit-il. Je me souviens. On pend ce matin les
Fourcaudes...

--Les filles du procureur Fourcaud?...

--Ses filles? dit Claude en tressaillant violemment. Oui!... Ses
filles!... Jeanne et Madeleine...

--Pourquoi savez-vous leurs noms? demanda le cardinal, heureux de penser
un instant d'autres penses.

--Tout le monde le sait, dit Claude.

Et tout bas, d'un murmure indistinct, plus ple encore qu'il n'tait la
minute d'avant:

Jeanne et Madeleine!... Les filles de Fourcaud!... De Fourcaud!...
Hlas! pouvais-je prvoir cela quand...

Un coup de marteau extrieur branla la grande porte et rpercuta de
sourds chos jusqu' eux.

--Le voil! murmura Farnse d'une voix teinte.

Claude ne dit rien, mais ses yeux se rivrent sur la porte. Au dehors,
un immense hurlement monta.

--Les voil! Les voil! Les voil! Les Fourcaudes!

Ils n'entendirent pas cette clameur funbre qui se dchanait. Ils
n'entendirent que le pas prcipit de celui qui montait l'escalier, de
celui qui allait leur montrer Violetta vivante... et la leur rendre sans
doute!...

Farnse, la tte en feu, s'avana, chancelant, vers la porte. Claude
voulut s'lancer... A ce moment cette porte s'ouvrit et l'ancien
bourreau demeura clou sur place.

Et--devenait-il fou?-- cette minute o la pense de Violetta et d
occuper son esprit et son me, voici ce qu'il songea:

Lui!... Lui!... A l'heure o les Fourcaudes montent au bcher!... Oh!
l'abominable fatalit!...

Et, alors, il recula, comme si la vue de Belgodre l'et affol
d'horreur.

Farnse, du premier coup d'oeil, reconnut le bohmien  qui il avait
parl sur cette mme place de Grve! Le bohmien  qui il avait donn
l'ordre de conduire Violetta au palais Fausta!... Sa fille...

Le bohmien devait savoir o se trouvait Violetta! Farnse eut un
rugissement de joie folle, saisit le bras de Belgodre et balbutia:

--Ma fille! O est ma fille?

--Sa fille! gronda le bohmien. Est-ce qu'il est fou, celui-l?...

A cet instant, il aperut Claude, se dbarrassa d'un geste brusque de
l'treinte du cardinal et marcha sur l'ancien bourreau. Claude frmit.

--Voici longtemps que nous ne nous tions vus, dit Belgodre avec un
rire effroyable... Depuis le jour o tu m'as refus de me montrer mes
enfants, ne ft-ce qu'une minute!...

Le regard de Claude se tourna vers la fentre avec une indicible
expression d'effroi.

--coutez-moi, murmura-t-il d'une voix humble, je croyais bien faire...
sauver ces pauvres petites dans leur corps et dans leur me... oh! je
vous jure, celui qui les prenait tait un homme de bien...

--Sauver mes filles! gronda Belgodre. Sauver des enfants en les
arrachant  leur pre! Fameux!... Ainsi, digne bourreau, tu ne t'es pas
demand ce que le pre allait souffrir... Et tu ne t'es pas dit que je
cherchais  te rendre deuil pour deuil, souffrance pour souffrance!...

Claude se redressa.

Que dis-tu? bgaya-t-il.

--Ta Violetta! Qui te l'a enleve? Dis! Le sais-tu? C'est moi!... Moi!
Comprends-tu cela?... Eh bien, bourreau!.. Tu ne dis rien!... Veux-tu me
dire ce que tu as fait de Flora?... ce que tu as fait de Stella? Moi je
te dirai ce que j'ai fait de Violetta!...

--Cet homme a tu ma fille! gronda Farnse.

--Tu! hurla Claude. Est-ce cela que tu devais nous annoncer!... Oh!...
malheur sur toi, si cela est!...

Belgodre clata de rire.

--Dent pour dent! grina-t-H. Tu veux ta fille?... Tu veux la voir?...
Ce matin, on pend, on brle les Fourcaudes!... Il y en a bien une sur le
bcher!... L'autre n'y est pas!... L'autre Fourcaude, sais-tu qui c'est?
Eh bien, regarde!...

D'un bond, Claude fut  la fentre; Farnse dlirant se rua aussi, Un
cri lugubre dchira l'espace.

--Violetta!... L! L!... Au bcher!... Violetta!...

--Violetta au bcher! rugit Claude.

Claude regarda... Sur le bcher de gauche se balanait le corps de l'une
des Fourcaudes dj pendue, et les flammes l'enveloppaient... L'autre
Fourcaude,  ce moment, tait entrane au bcher de droite... Et
celle-ci, c'tait Violetta!...

Claude empoigna Belgodre par le cou: terrible, effroyable  voir, avec
un visage sans expression humaine, il se pencha et, dans ce mouvement,
fora le bohmien  se pencher. Et la voix de Claude, voix rauque, voix
 l'intraduisible accent,  l'oreille de Belgodre hurla ces paroles:

--Regarde  ton tour!... Regarde, dmon!... Regarde le corps de
Madeleine Fourcaud!... Regarde!... La corde se brise!... Regarde!... La
voil dans les flammes!... Belgodre!... Belgodre!... Celle qui
brle ne s'appelle pas Madeleine!... Elle s'appelle Flora et c'est ta
fille!...

A ces mots, Claude, d'un mouvement frntique, repoussa Belgodre dans
la chambre et, avec une imprcation sauvage, enjambant l'appui de
la fentre, il sauta dans le vide. Belgodre avait pouss un de ces
hurlements sinistres comme en ont les fauves qu'on gorge.

Ainsi que dans un cauchemar, il vit Claude traverser l'espace, tomber,
rouler sur le sol, puis se relever, et, la dague  la main, se ruer sur
la multitude, vers le bcher... vers Violetta... Belgodre tendit les
bras, des larmes de sang coulrent sur son visage monstrueux. Tout 
coup, il sursauta... Stella il ne l'avait pas reconnue cette nuit, mais
il allait la retrouver, elle lui resterait. Il s'lana. Il se rua...
Et, tout  coup, il se sentit saisi  l'paule par une main de fer. Son
regard se fixa sur l'homme qui l'arrtait.

--Qui es-tu? Que veux-tu? gronda-t-il.

--Je suis le pre de Violetta, dit Farnse d'une voix glaciale. Et tu
vas mourir ici!...

--Le pre de Violetta! vocifra Belgodre, stupide d'tonnement. Le pre
de Violetta, c'est Claude!...

--Le pre de Violetta, c'est moi! clama Farnse avec un accent de
surhumain dsespoir. Et, puisque c'est toi qui l'as tue, meurs donc?
Meurs et sois damn!...

En mme temps, la dague de Farnse jeta un clair. Mais les motions qui
venaient de le bouleverser avaient achev de briser en lui les ressorts
de la vie... La dague ne s'abattit pas! Le cardinal ouvrit les bras tout
grands, tournoya sur lui-mme et s'abattit comme une masse, vanoui...
Belgodre s'lana, descendit l'escalier en quelques bonds, et se prit
 courir vers la porte Montmartre. De la place de Grve une rumeur
montait... Farnse, pantelant, se trana vers la fentre...



XXXV

L'POPE

Le duc de Guise et sa brillante escorte avaient mis pied  terre prs
de l'estrade qui avait t prpare pour eux: le flot de gentilshommes,
dans le bruissement soyeux des manteaux de satin, monta les marches de
l'estrade. Un page aux couleurs de Guise prit place parmi les pages
du duc. Celui-ci, ayant salu une fois encore la foule immense qui
l'acclamait, s'assit dans un fauteuil plus lev que les siges rservs
aux gentilshommes. Derrire le fauteuil se rangrent les huit pages,
le poing sur la hanche. Ils ne tmoignrent aucune surprise  voir
ce neuvime page se glisser parmi eux et prendre d'autorit la place
d'honneur, c'est--dire se poster juste derrire le duc, de faon 
toucher presque le dossier du fauteuil.

En arrire des pages prirent place Maineville, Bussi-Leclerc, Maurevert,
et la foule des gentilshommes, escorte royale de ce chef qui n'osait
tre roi.

Tout  coup. Guise plit. Les gentilshommes de l'estrade frmirent et
se levrent. D'un groupe nombreux et disciplin, mass au pied de
l'estrade, un cri nouveau venait de se lever. Et ce cri, on le poussait
sur un signe que venait de faire le page inconnu plac derrire le
fauteuil du duc. Et c'tait hurl d'une voix terrible, imprieuse:

--Vive le roi!...

--Vive le roi! Vive le roi! rpta la multitude exalte.

Le page se pencha sur le dossier du fauteuil, et, tandis que Guise
balbutiait d'indistinctes paroles, murmura d'une voix ferme:

--Roi de Paris, voici l'occasion d'tre roi de France!...

Le duc se retourna vivement.

--Vous, madame! Vous, princesse Fausta! ici! sous ce costume!... dit-il
plein d'motion.

--Je suis o vous tes, et peu importe le costume puisque je porte votre
blason. Duc, agirez-vous aujourd'hui! Ce peuple, tout  l'heure, va vous
porter sur ses paules jusqu'au Louvre, si vous le voulez!...

--Oui! Eh bien, oui! fit le duc haletant, bloui.

--Vous marchez sur le Louvre, duc!... Et ce soir, roi de France, vous
couchez dans le lit d'Henri de Valois...

--Oui, oui, rpta le duc de Guise qui,  ce moment, se dressa tout
debout et salua longuement comme s'il et enfin accept cette royaut
que lui offrait tout un peuple.

Alors, sur l'estrade et autour de l'estrade, sur toute la place
rugissante, ce ne fut qu'une norme clameur, tandis que des milliers de
bras frntiques agitaient des chapeaux ou des charpes et que de toutes
les fentres tombait une pluie de fleurs.

--Vive le roi! Vive le roi!...

Fausta leva au ciel un regard flamboyant. A ce moment, du fond de la rue
Saint-Antoine, arriva jusqu' la place une rumeur sinistre.

--Les voil! Les voil!

Les cris de mort, ds lors, se mlrent aux acclamations.

--Vive le roi!... Mort aux huguenots!...

Les deux condamnes apparurent  l'encoignure de la place et furent
salues par un hurlement sauvage, immense, capable de donner le frisson.

Guise venait de reprendre place dans son fauteuil. Derrire, sur lui, se
penchait  demi Fausta. Les yeux de Guise taient braqus sur Madeleine
Fourcaud qui, la premire, faisait son entre sur la place.

--Belle fille! dit Guise.

Autour de lui on se mit  rire. Elle tait belle, en effet, avec ses
longs cheveux noirs, sa peau brune et mate, dore, semblait-il, comme si
elle et t la descendante de quelque gitane.

L'norme hurlement funbre se dchana plus violent, plus pre, plus
sauvage... Madeleine atteignit le bcher qui lui tait destin!...
Madeleine!... Flora.... la fille ane de Belgodre.

Elle jeta autour d'elle un regard mourant qu'emplissait la suprme
angoisse de la mort. Au mme instant, elle fut saisie par les aides,
accroche par le cou, et une acclamation retentit: Madeleine Fourcaud,
vtue de sa longue tunique blanche, se balanait au bout de la corde...

Guise regardait et rptait:

--Belle fille, par ma foi! belle...

Le dernier mot s'trangla dans sa gorge. Ses yeux exorbits venaient de
se fixer sur la deuxime condamne qu'on tranait  son bcher.

--A l'autre! hurlait le peuple.

Et, cette autre. Guise la voyait! Cette autre, c'tait celle qui hantait
ses rves, celle qu'il aimait enfin, c'tait Violetta!...

Toute blanche dans sa robe blanche, aurole de ses cheveux d'or, elle
marchait, sans comprendre peut-tre, et ses yeux d'un bleu presque
violet erraient avec une douceur tonne sur ce peuple qui hurlait  la
mort. Tout  coup, elle vit le gibet! Elle vit le bcher! Elle eut un
geste d'indicible terreur et elle se raidit...

Guise poussa un rauque soupir. Comment Violetta tait-elle l, prs du
bcher,  la place de Jeanne Fourcaud! Il n'y avait plus en lui qu'une
pense: la sauver  tout prix! Il se souleva  demi, prt  jeter un
ordre...

--Qu'allez-vous faire? gronda  son oreille une voix.

Guise se tourna, hagard, vers Fausta, et incapable de prononcer un mot,
d'un geste fou, lui montra Violetta.

--Je sais, dit Fausta avec une effrayante douceur. Elle est condamne.
Il faut qu'elle meure...

--Non, non! haleta Guise.

--Sauvez-la donc, si vous pouvez!... Insens! Ne comprenez-vous pas que
l'amour de ce peuple pour vous va se changer en haine! que, si vous lui
arrachez une Fourcaude, vous n'tes plus le fils de David, le pilier
de l'Eglise! que vous devenez le champion de l'hrsie! qu'on ne vous
portera pas au Louvre, mais  la Seine!...

Guise retomba sur son fauteuil!... Il ne jeta pas l'ordre sauveur!... Il
retomba, pour sa royaut, pour sa vie!... Il baissa la tte et murmura
seulement:

--Oh! c'est affreux! Je ne veux pas voir...

Et il ferma les yeux.

A cette seconde, des vivats, des applaudissements frntiques clatrent
dans la foule; une bande, impatiente sans doute de brler la deuxime
Fourcaude, venait de se ruer sur les gardes qui entranaient Violetta...
Fausta jeta un cri d'effroyable dtresse...

A la tte de cette bande, elle venait de reconnatre un homme qui
fonait tte basse, entrait comme un coin dans la multitude, parvenait
jusqu' Violetta et la saisissait. Et cet homme, c'tait Pardaillan!...

Le chevalier de Pardaillan et le fils de Charles IX s'taient lancs de
l'auberge de la Devinire, suivis de Picouic.

--Cher ami, disait Charles en courant prs de Pardaillan, je me sens
revivre, puisqu'elle vit. Mais o est-elle? Ah! pour la conqurir, je
tiendrai tte  tout Paris!...

--Tant mieux, monseigneur, tant mieux! dit Pardaillan d'une voix
singulire. Je ne sais si mon instinct me trompe, mais il me semble
flairer une odeur de bataille...

--Nous allons donc nous battre?

Pour toute rponse, le chevalier grommela un juron et prcipita sa
marche. Que pensait-il? Que redoutait-il? Rien de prcis. Il courait 
la place de Grve parce que Fausta lui avait donn rendez-vous sur la
place de Grve, en prononant le nom de Violetta.

Lorsqu'ils dbouchrent, haletants et couverts de sueur, sur la place o
roulait le flot tumultueux, Pardaillan, s'adressant au premier bourgeois
venu:

--Que se passe-t-il?

--Ne le savez-vous pas? on va pendre et brler les damnes Fourcaudes en
prsence de Mgr de Guise.

--Pauvres filles, murmura Pardaillan.

Et, se mettant  jouer des coudes et des paules, il s'avana vers les
bchers surmonts de leurs potences.

--Bonjour, monsieur le chevalier, dit tout  coup prs de lui une voix
fminine.

Pardaillan considra attentivement la jeune femme farde qui venait si
hardiment de le saisir par le bras.

--O diable vous ai-je vue, mignonne?

--Quoi! vous ne vous souvenez pas de l'auberge de l'Esprance? La soire
o vous vntes voir la bohmienne qui disait la bonne aventure?...

--Loson! fit le chevalier avec un sourire.

--Ah! vous vous rappelez mon nom! s'cria gaiement la ribaude.

Une rafale de hurlements interrompit Loson... C'tait Guise qui,  ce
moment, dbouchait sur la place.

--Et que fais-tu ici? reprit Pardaillan attendri par le regard de
gratitude admirative de la ribaude.

--Dame, fit Loson, je cherche aventure.

--Avec ton ami le Rougeaud? dit le chevalier en riant.

Une nouvelle rafale de clameurs plus exaspres passa sur la Grve et
empcha Loson de rpondre. Cette fois, c'tait les Fourcaudes, les
condamnes qui apparaissaient.

A ce moment, Charles d'Angoulme tait  quelques pas de Pardaillan. Il
tournait le dos au ct de la place par o arrivaient les Fourcaudes.

Son regard flamboyant s'tait fix sur le duc de Guise dont il appelait
le regard; sa main tourmentait la garde de sa rapire; des penses de
folie envahissaient son cerveau; il mditait l'acte insens: bondir sur
cette estrade, braver et provoquer le duc, le ravisseur de Violetta et
l'assassin de Charles IX!

Ce fut  ce moment que la ribaude Loson, se haussant sur la pointe des
pieds pour voir, elle aussi, les condamne, vit venir Madeleine... La
ribaude esquissa le signe de croix, car elle tait bonne catholique.
Mais sa main s'arrta soudain dans le geste qu'elle commenait. A cet
instant mme, elle venait d'apercevoir la deuxime condamne... celle
qu'on appelait Jeanne Fourcaud...

--Oh! murmura-t-elle, voil qui est trange!

Pardaillan, lui aussi, venait d'apercevoir la condamne. Pardaillan
n'avait jamais vu Violetta. Mais il tressaillit et jeta un rapide regard
du ct de Charles. Les paroles de Fausta rsonnrent  ses oreilles...
ce rendez-vous sur la Grve  dix heures... dix heures sonnaient  la
grande horloge de l'htel des prvts. Et ce fut dans cette seconde o
un doute effroyable traversait l'esprit de Pardaillan que la ribaude
Loson murmura:

--Oh! voici qui est vraiment trange!... Je connais cette jeune
fille!...

--Tu la connais! haleta Pardaillan.

--Certes!... Elle tait  l'auberge de l'Esprance avec le bohmien,
avec les deux grands escogriffes, avec la diseuse de bonne aventure que
vous avez emmene... Ils l'appelaient Violetta...

Le visage de Pardaillan se transfigura. Un sombre dsespoir le convulsa.
D'un rapide regard circulaire, il embrassa la Grve et cette foule
norme, pareille  un ocan dmont. Et ce regard s'emplit d'une immense
piti lorsqu'il se posa sur Charles d'Angoulme.

--Allons, dit-il  haute voix, tentons l'impossible...

Loson avait suivi pour ainsi dire la pense du chevalier.

--Il aime la condamne! se dit-elle. C'est elle qu'il venait chercher 
l'Esprance! Il va mourir pour elle!

Et  son tour, dans le mme instant, Loson s'lana, fona  travers
les groupes de bourgeois, si haletante, si furieuse et si chevele
qu'on s'cartait avec des cris d'effroi et d'tonnement. Pardaillan
atteignit Charles. Celui-ci se retourna et vit le chevalier tout blanc,
qui tendait le bras vers la condamne... Jeanne Fourcaud... A ce moment
elle n'tait plus qu' vingt pas du bcher, et, d'une voix trange dont
le calme veillait des chos terribles, Pardaillan disait:

--C'est l qu'il faut regarder!...

Charles eut un chancellement soudain et un cri farouche. En mme temps,
il s'lana, suivant Pardaillan qui se ruait dans un lan furieux.
Pardaillan avait tir sa puissante rapire. Il la tenait par la lame et
se servait de la lourde garde de fer comme d'une masse. Il bondissait.
Si on ne s'cartait pas, il assommait. Le pommeau de fer frappait 
coups sourds, et des hommes tombaient  droite,  gauche... La foule
s'ouvrait, ventre... ceux qui taient devant lui, se retournant aux
cris de douleur et d'pouvant, fuyaient  gauche, fuyaient  droite.
Des remous formidables entranaient des paquets d'hommes et Pardaillan
passait, effrayant  voir avec son terrible sourire fig au coin de la
lvre. En un instant inapprciable, il y eut un large espace vide entre
Pardaillan et les archers qui entranaient Violetta.

Violetta, dans cet instant o, hagarde, folle d'horreur, elle avait la
hideuse vision du bcher enflamm au-dessus duquel se balanait le corps
de Madeleine, aperut Pardaillan qui accourait comme une trombe...
et aussitt, prs de lui, elle vit Charles. Elle tendit les bras. Un
ineffable sourire d'extase illumina son visage.

Charles, sans un cri, se jeta en avant. Alors les gardes croisrent
leurs armes et Violetta apparut derrire une ceinture de hallebardes et
de piques. Alors aussi, la foule, un moment affole, se ressaisissait...
l'espace vide se remplissait d'ombres furieuses... et de l-haut, de
l'estrade, des vocifrations:

--A mort! A mort!...

Un immense rugissement de la multitude roula la clameur mortelle comme
un tonnerre. La foule d'une part, les gardes de l'autre, se resserrrent
comme les dents d'un tau formidable entre lesquelles Pardaillan et
Charles allaient tre crass, aplatis, dchiquets... A ce moment, dix,
quinze, vingt hommes  la figure sinistre se rurent le poignard 
la main; des gens tombrent, la fuite recommena, et ces inconnus
hurlrent:

--Pardaillan! Pardaillan!

Devant la soudaine, la fantastique rue des truands ameuts par Loson,
la foule refluait, perdue.

Guise, debout, rugissait de rage. Maineville, Bussi, cent autres
s'lanaient, l'pe au poing... Fausta, flamboyante de fureur, levait
sur le ciel un regard charg d'imprcations, et, quand ce regard
retombait sur Pardaillan, il tait charg d'une admiration surhumaine...

Voici ce qui se passait: tout ce que Paris comptait de coupe-bourses
avait t attir sur la Grve par la certitude de fructueuses oprations
dans une multitude trop occupe de crier  la mort pour surveiller ses
poches.

Ceux d'entre eux qui avaient vu le chevalier  l'auberge de l'Esprance
et en avaient gard un souvenir de terreur et d'admiration le
reconnurent ds l'instant o il s'lana sur les archers. Foncer sur les
agents de l'autorit a toujours t un plaisir pour la tourbe des gens
de sac et de corde.

En quelques instants, une centaine de ces malandrins, surgis de toutes
parts, s'taient masss derrire le chevalier, adoptant aussitt le cri
de ralliement:

--Pardaillan! Pardaillan!

Un choc se produisit. Cette masse, emporte comme une trombe, fit la
troue  travers la foule culbute, et se heurta soudain aux gardes,
piques croises.

Le choc fut effroyable et, dans le mme instant, une vingtaine d'hommes,
gardes ou truands, tombrent, morts ou blesss. Pardaillan, les habits
dchirs par les coups de piques, sanglant, hriss, formidable,
Pardaillan franchit comme un boulet les rangs des archers.

--Arrire, hurlrent les deux gardes qui maintenaient Violetta.

La rapire du chevalier se leva, tourbillonna, le pommeau de fer
atteignit l'un des gardes  la tempe; il tomba comme une masse; l'autre
recula; au mme instant, le chevalier saisit dans ses bras Violetta
expirante et, se retournant, il apparut  ceux de l'estrade...

--Tuez-le! tuez-le! vocifrait Guise.

--Je suis vaincue! Je suis maudite! gronda Fausta.

La mle entre les gardes et les truands se faisait des plus violentes;
des gentilshommes dvalaient de l'estrade et couraient sur Pardaillan,
la dague leve. Pardaillan jeta la jeune fille dans les bras de Charles.
Celui-ci, dchir lui-mme, ses forces centuples par la frnsie de
cette minute, reut Violetta qui  ce moment ouvrit les yeux.

Il y eut entre yeux un regard qui eut la dure d'un clair... Et ce
fut dans le tumulte dchan, dans la fume qui montait du bcher de
Madeleine, ce fut la confirmation de leur amour.

--En avant! rugit Pardaillan. Vers les chevaux!

Les montures de l'escorte taient masses prs de l'estrade.

Il saisit sa rapire par la poigne. Et il se mit en marche vers les
chevaux. Il ne courait pas. Ce n'tait plus la rue de tout  l'heure.
La rapire tourbillonnait, pointait, frappait, sifflait; sur la route
sanglante, des gens tombaient... et Pardaillan bless, pareil  une
statue rouge-, clabouss de sang du front aux pieds, marchait, couvrant
de son prodigieux moulinet Charles et Violetta.

Pardaillan atteignit les chevaux au moment o une vingtaine de
gentilshommes se ruaient sur lui tous ensemble. Il mit son pe en
travers de ses dents, empoigna Charles, tenant Violetta, et les souleva
tous deux d'un terrible effort: Charles se trouva  cheval, Violetta
assise devant lui, sur l'encolure, l'enlaant d'un de ses bras.

--Tue! Tue! rugirent les assaillants...

Ils taient sur lui... Les truands dcims avaient fui!... La foule
revenait  la charge avec une clameur sauvage.

Pardaillan vit qu'il tait seul!...

Seul contre deux ou trois cents gentilshommes... Seul contre cinq ou
six cents gardes!.. Seul contre vingt mille furieux qui couvraient la
Grve...

Pardaillan sourit...

--O vous que j'aime, murmura Charles, que ma dernire parole soit une
parole de bonheur... je vous aime!...

--O mon beau prince, dit Violetta extasie, je vous aime, et mon bonheur
est grand de mourir dans vos bras...

A cet instant, l'immense clameur de mort et de joie affreuse devint
de nouveau une clameur d'pouvante... Les gentilshommes fuyaient, les
gardes fuyaient, le peuple fuyait... Et, seule maintenant sur l'estrade,
Fausta, haletante, rugissait une suprme imprcation de rage... Que se
passait-il?...

Les chevaux de l'escorte, pris de folie sans doute, s'taient
dbands... Prs de quatre cents chevaux lchs, furieux, hennissant,
ruant, affols encore par les cris de dtresse, renversant des groupes,
les cartant, les culbutant de leurs poitrails, d'autres se heurtant, se
mordant, tombant, se relevant et reprenant leur course insense...

Comment?... Pourquoi cette folie soudaine?

A la seconde o les truands furent disperss, o les gardes se
reformrent, o les gentilshommes se rurent, o Charles fut plac, jet
 cheval avec Violetta, Pardaillan bondit sur le laquais le plus proche
de lui, et l'envoya rouler sur le sol d'une furieuse pousse; en mme
temps, il se mit  cravacher les chevaux de sa rapire: la rapire
transforme en cravache cingla des croupes, fouetta des naseaux, zbra
d'estafilades sanglantes des poitrails et des encolures...

Et les chevaux, fous de douleur, se cabrant, se dressant, se mordant et
ruant, se prcipitrent en une galopade perdue. Pardaillan s'lana
sur un deuxime groupe; mme manoeuvre, mmes cinglements, mme fuite
enrage des btes affoles...

Maintenant, c'taient les chevaux eux-mmes qui faisaient sa besogne!...

Charles d'Angoulme, fou de stupfaction devant ce prodigieux spectacle,
entendit tout  coup une voix clatante:

--En avant, par tous les diables!

Il vit Pardaillan prs de lui... Pardaillan mont sur un cheval qu'il
venait d'arrter par la bride... Pardaillan ruisselant de sang et de
sueur, terrible, flamboyant, qui s'lana vers le pont de Grve o il
n'y avait plus personne, c'est--dire vers le fleuve, la foule ayant
redout d'tre pousse  l'eau, et ayant fui partout par les rues.
Charles suivit...

--Fuyez, dit Pardaillan. Gagnez votre htel et attendez-moi l...

--Et vous? haleta le jeune duc.

--On nous poursuit. Je vais tcher de les entraner, Si nous fuyons
ensemble on saura o nous sommes!

Pardaillan, levant sa rapire, cingla la croupe du cheval de Charles,
qui partit  fond de train. Quant  lui, il demeura sur place, immobile,
regardant d'un oeil trange la tunique blanche de Violetta qui
s'envolait, et bientt disparut au loin... Charles tait sauv!...
Violetta tait sauve!

A ce moment, tout prs de lui, un long hurlement venant de la place de
Grve retentit.

Guise et Fausta taient demeurs seuls, prs de l'estrade.

Il n'tait plus question de marche triomphale vers Notre-Dame et vers le
Louvre!...

Cependant, en quelques minutes, une cinquantaine des chevaux furent
arrts enfin. Une troupe se forma, qui s'lana  la poursuite de
Pardaillan. Ils taient presque sur lui. Alors, Pardaillan piqua son
cheval d'un furieux et double coup d'peron. La bte hennit de douleur
et bondit, enfilant une ruelle troite, dans laquelle se prcipitrent
les poursuivants.

Bon! grommela le chevalier, les voil dpists.

Derrire lui la rumeur de mort grondait: aprs une ruelle, une autre. Il
franchissait d'un bond la rue Saint-Antoine, renversait des gens; des
clameurs saluaient au passage l'infernale cavalcade...

Les premiers des poursuivants taient sur lui; il entendait le souffle
rauque des btes puises; il courait, labourait les flancs de son
cheval quand il faiblissait, et lui demandait un suprme effort... O
allait-il? L'instinct seul le guidait  ce moment...

Les portes de Paris sont fermes, avait-il pens. Et il tait rentr
au coeur de la ville... Mais la meute avait vol, elle aussi. Plusieurs
taient tombs en route. Mais ils taient encore une trentaine...

Que voulait Pardaillan? Esprait-il les puiser, et, se retournant  la
fin, demander son salut  quelque tentative insense?... Mais il voyait
bien que, ds qu'il s'arrterait, la foule se ruerait sur lui... Dans
les rues qu'il parcourait, un tumulte effroyable se dchanait. Les
imprcations, les maldictions clataient contre cet homme qui tait
poursuivi...

O aller?... Son cheval faiblissait; il rendait du sang par les naseaux;
ses flancs ruisselaient de sang. Et lui-mme, tout sanglant, tout
dchir, sa rapire nue en travers de la selle, les yeux flamboyants,
pench sur l'encolure cumante, passait comme une foudroyante vision!...

O allait-il?... O aboutirait-il?... Il ne savait pas!...

Mourir!... mourir sans avoir frapp Maurevert!...

Pardaillan jeta autour de lui des yeux hagards ou pourtant, mme en
cette tragique seconde, il y avait encore une ironie... Il allait
mourir! Et Maurevert pour qui il avait vcu, Maurevert, l'assassin de
Lose...

Maurevert allait vivre dsormais sans terreur!

Il regarda autour de lui et, dans cette course vertigineuse, il lui
sembla reconnatre des dtails, des maisons dj, une rue connue...
Une lueur d'espoir s'alluma dans son esprit: cette rue, c'tait la
rue Saint-Denis!... C'tait l'auberge de la Devinire... une retraite
possible!...

Derrire lui, la troupe des cavaliers galopait perdument; il n'avait
comme avance que deux ou trois longueurs de chevaux. Sa bte puise ne
donnait plus que le galop raidi qui prcde la chute. Pardaillan vit
le perron de la Devinire, et se prpara: il abandonna la bride sur
l'encolure et dchaussa les triers; en mme temps, passant la jambe
par-dessus l'encolure, il se trouva assis sur la selle, A cet instant,
il atteignit la Devinire: il sauta!...

En mme temps qu'il sautait, il cinglait le cou de son cheval d'un
dernier coup de sa rapire. La bte, affole de douleur, bondit avec
une nouvelle vigueur et continua son galop furieux pour aller s'abattre
enfin plus de cinq cents pas plus loin... Le peloton des poursuivants,
lanc au galop de charge, passa comme une trombe...

Les premiers, seuls, avaient vu la manoeuvre de Pardaillan et tentrent
de s'arrter. Alors, ce fut une mle affreuse. Les cavaliers qui
accouraient par-derrire, lancs en une course frntique, vinrent
heurter ceux des premiers rangs comme des catapultes vivantes.

Cependant le chevalier avait gagn le perron de la Devinire au moment
mme o tout ce qui tait  l'auberge, buveurs, garons et servantes, se
prcipitait dehors pour voir quel cyclone passait dans la rue. Ces gens
virent Pardaillan qui montait. Et ils s'cartrent, pris d'pouvante.
Pardaillan avait une si terrible figure qu'ils tremblrent.

Pardaillan entra, jeta sa rapire et chancela un instant. Par un
puissant effort, il ragit; et, apercevant un gobelet plein de vin qu'un
buveur avait laiss pour courir au perron, il le vida d'un trait. Alors,
il ferma la porte et les fentres. Puis, avec tranquillit, il se mit 
barricader l'auberge; entre la premire fentre et la porte, il y avait
un bahut charg de vaisselle; Pardaillan se mit  pousser le bahut et
vint le placer devant la porte...

Bonne ide, grommela-t-il, qu'a eue jadis matre Grgoire de placer des
barreaux aux fentres; cela m'pargne de la besogne, et vraiment je n'en
puis plus...

--Mon Dieu, fit tout  coup une voix tremblante, que se passe-t-il?...
Qui tes-vous?... Que faites-vous l?...

--C'est moi, ma chre Huguette. rassurez-vous! fit Pardaillan qui, en se
retournant, venait d'apercevoir l'htesse.

--Vous, monsieur le chevalier!... Seigneur!... comme vous voil fait!...
Oh! mais il se trouve mal!...

Pardaillan venait de tomber lourdement sur un escabeau; le sang perdu,
l'affolement de cette course infernale  travers Paris, toutes ces
causes combines le terrassaient enfin. Huguette s'lana, et, soutenant
dans ses bras la tte ple du chevalier, elle le contempla un instant
avec une profonde expression de tendresse o il y avait l'moi d'une
amante et une piti maternelle.

Au-dehors les hurlements se rapprochrent soudain.

--Mathieu! Lubin! appela Huguette. Et vous Jehanne, Gillette,
accourez!... Vite, donnez-moi ce cordial!...

La salle commune tait parfaitement vide. Il n'y avait plus personne
dans l'auberge. Pardaillan se mit  rire.

--Pardieu, je les ai laisss dehors, en me barricadant!...

Dans la rue, devant l'auberge, c'tait la rumeur de mort qui montait;
les gentilshommes de Guise se prparaient  l'attaque.

--Il faut dfoncer cela, dit l'un d'eux.

--Un instant! fit une voix rauque.

Tous se retournrent et virent Maurevert. Ils ne purent s'empcher de
frmir  voir la haine qui clatait sur ce visage.

--Je connais l'homme, cria-t-il. Soyez srs que, s'il s'est gt l,
il doit avoir le moyen de se dfendre. Donc, il ne faut rien livrer au
hasard. La prise est trop importante. Il faut prvenir le duc!

--Je m'en charge, dit un gentilhomme en s'lanant.

Huguette et le chevalier n'avaient rien entendu de ces paroles qui se
perdirent dans le tumulte. Mais Huguette entendait parfaitement les cris
de mort.

--Est-ce donc  vous que s'adressent ces cris? demanda-t-elle en
plissant.

--A qui voulez-vous que ce soit? fit Pardaillan.

--Hlas! reprit Huguette qui tremblait, que va-t-il vous arriver,
chevalier!

Le mot tait sublime. Car Huguette, malgr son angoisse, s'oubliait.
Pardaillan la considra un instant avec une admiration attendrie.

--Vous savez bien, ma chre htesse, qu' la Devinire il ne m'est
jamais rien arriv de fcheux.

Un trange tumulte clatait dans la rue,  ce moment. Et ce n'tait pas
le tumulte d'une attaque: des bruits sourds rsonnaient, et ce n'tait
pas les bruits d'une porte qu'on essaie de dfoncer. Ce tumulte, c'tait
celui d'une foule qui s'carte prcipitamment. Ces bruits, c'tait,
et-on dit, ceux de meubles qui, tombant de trs haut, se brisaient 
grand fracas sur le perron et sur la chausse. En mme temps, de rauques
vocifrations descendaient du haut d'une fentre, comme une pluie
d'imprcations. Dehors Maurevert s'criait:

--Je le savais bien que le damn Pardaillan avait rassembl ici son
arme de truands!

Et Pardaillan disait  Huguette:

--Ah a! mais nous avons des dfenseurs?

Il s'lana vers les tages suprieurs et, guid par le bruit
formidable, atteignit le deuxime et dernier tage. L, il constata
que les vocifrations venaient de la chambre o il avait dormi la nuit
prcdente...

--Ils sont au moins quinze l-dedans, songea-t-il. A la bonne heure! Je
commence  croire qu'on va pouvoir donner du fil  retordre  messieurs
les guisards.

Et il ouvrit la porte en criant:

--Hol, camarades, ne jetez pas tout  la fois! De la mthode, que
diable! Organisons une dfense, et...

Il s'arrta court, bahi par le spectacle imprvu qui s'offrait  ses
yeux.

Dans sa chambre, il n'y avait plus de meubles: les chaises, les deux
fauteuils, la table, le bahut, le lit mme, dmont sans doute pice
 pice, avaient t prcipits par la fentre grande ouverte. Il n'y
avait plus qu'une horloge, une de ces grandes horloges enfermes dans
une gaine de bois sculpt.

Et celui qui,  ce moment-l, faisait des efforts pour lui faire prendre
le chemin des autres meubles...

C'tait... Croasse.



XXXVI

BELGODRE

Belgodre, on l'a vu, s'tait lanc vers la porte Montmartre pour
courir  l'abbaye. Il trouva la porte ferme: sur l'ordre du duc de
Guise, nul ne pouvait sortir de Paris.

A cette heure, se dit-il, la fille de Claude doit tre en cendres. Le
tour est jou. Que pense-t-il?... Il pleure.

L'image qui s'voquait dans son esprit, Violetta pendue au-dessus du
bcher, et Claude mourant de dsespoir, appela l'image de sa propre
fille que lui-mme avait vue dans les flammes. Un long frisson le
secoua.

Flora est morte, gronda-t-il. Mais Violetta est morte. Et il me reste
Stella. Que reste-t-il  Claude?

Il plit  la pense que Claude chercherait sans doute  se venger sur
Stella. Alors en toute hte il revint  la porte.

--Laissez-moi passer, dit-il au chef de poste, je paierai ce qu'il
faudra.

Cet homme couvert de sueur, hagard, haletant, les yeux exorbits,
veilla les soupons du sergent d'armes. Il fit un signe: cinq ou six
gardes se jetrent sur Belgodre et le poussrent dans la rue. Le
bohmien courut  la porte voisine, mais s'y heurta  la mme consigne.

Tout  coup, il eut un cri de joie et se reprit  courir.

Comment n'y ai-je pas song tout de suite? Elle me fera sortir, elle!

Il partit en courant, et bientt frappait au palais Fausta.

Fausta venait de rentrer.

Elle reut Belgodre ds qu'il demanda  la voir. Et, certes, jamais le
bohmien n'et pu souponner quels orages se dchanaient  ce moment
dans l'esprit de cette femme. C'est  peine si elle tait un peu plus
ple que d'habitude.

--Que me veux-tu? demanda-t-elle.

--Un sauf-conduit pour franchir les portes de Paris, dit le bohmien.

--Tu veux donc me quitter?

--Non, madame. Aujourd'hui, moins que jamais. Car, grce  vous, une de
mes filles est vivante. Vous savez que mes deux filles Flora et Stella
furent, aprs l'arrestation des miens, confies  un chrtien. Ce
chrtien-l, madame, c'tait le procureur Fourcaud! Ainsi, celle qui
a t pendue et brle, c'tait ma fille ane. Celle que vous avez
sauve, c'est Stella. Sur votre ordre, je l'ai conduite et laisse
 l'abbaye de Montmartre. Et les portes de Paris sont fermes. Vous
comprenez qu'il me faut un sauf-conduit!

--Je comprends, dit Fausta. Et tu vas avoir satisfaction.

Fausta tira en effet un papier d'un petit meuble et le remit au bohmien
en lui disant:

--Garde ceci prcieusement; ce papier te permet en tout temps de passer
partout; ce soir tu me rendras ce parchemin.

Belgodre saisit le parchemin qui portait la signature et le sceau de
Guise. Il s'lana au-dehors sans songer  remercier Fausta. A peine
fut-il parti que Fausta, ayant trac en hte quelques mots sur une
feuille, appela et dit:

--Un cavalier pour l'abbaye. Cet ordre  Mme de Beauvilliers. Il est
ncessaire que le cavalier arrive avant l'homme qui sort d'ici.

Belgodre avait repris le chemin de la porte Montmartre. Lorsqu'il y
arriva, c'tait encore le mme sergent qui tait de garde. Il reconnut
le bohmien. Et il s'apprtait cette fois  le faire saisir lorsque
Belgodre exhiba son papier. A peine le sergent y eut-il jet un coup
d'oeil qu'il regarda Belgodre avec stupfaction, puis s'inclina.

Ds que la porte lui eut t ouverte, Belgodre se prcipita au-dehors,
franchit le pont et s'lana vers l'abbaye. Tout en montant au pas de
course, il ruminait:

Comment vais-je apprendre la chose? Elle croit qu'elle s'appelle
Jeanne Fourcaud. Pas du tout. Elle s'appelle Stella. C'est ma fille. Me
croira-t-elle seulement? Oui. Nous partirons.

Il riait nerveusement en grommelant ainsi, et il avait une effrayante
figure.

Il atteignit l'abbaye et trouva plus expditif de passer par la brche.
Il marcha vers l'enclos, et, quand il n'en fut plus qu' cent pas,
il vit que la porte en planches tait ouverte. Belgodre frona les
sourcils, mais aussitt il songea:

C'est moi qui l'aurais laisse ouverte cette nuit...

D'un bond, il fut dans le logis. Il tait vide...

--Il se mit  courir comme un insens, appelant, sanglotant et mlant
ses appels de tendresse de jurons terribles. Quand il fut bien sr que
Stella n'tait plus ni dans le pavillon, ni dans l'enclos, il courut au
monastre, monta l'escalier en bousculant un homme qui  ce moment le
redescendait, et frappa violemment  la porte de l'abbesse.

--Stella! o est Stella? gronda-t-il lorsqu'il se trouva en prsence de
Mme de Beauvilliers; la prisonnire!

--Ne l'avez-vous pas emmene? conduite  la Bastille?

--Je ne parle pas de Violetta. Je veux dire celle que j'ai ramene...


--Ah! vous aviez donc ramen une autre prisonnire?

Belgodre saisit sa dure chevelure  deux mains. Il se rappelait
maintenant qu'il n'avait prvenu personne. A mots entrecoups, il fit le
rcit de ce qui s'tait pass pendant la nuit, et comment, ayant conduit
Violetta  la Bastille, il avait ramen Jeanne Fourcaud.

--Vous avez eu tort de ne pas m'informer, dit Claudine de Beauvilliers.
Si la princesse demande compte de cette nouvelle prisonnire c'est vous
seul qui en tes responsable. Je conois votre motion...

Mais dj Belgodre n'coutait plus. Il secoua la tte et, s'lanant
au-dehors, il retourna  l'enclos. L, il s'assit sur une pierre, la
tte entre les mains. Ce dsespoir farouche dura deux heures, au bout
desquelles le bohmien commena  mettre un peu d'ordre dans son esprit.

Il songea d'abord  la facilit avec laquelle il tait arriv auprs de
l'abbesse. Il et t attendu qu'il n'et t ni plus vite, ni mieux
reu. Car l'abbesse lui avait parl avec une politesse et une douceur 
laquelle il n'tait pas accoutum.

Alors, il alla tudier de prs la porte de la pice ou Stella avait
t enferme. La serrure tait intacte; elle n'avait pas t brise ni
force. La conclusion sautait aux yeux: Stella n'avait pas ouvert; on
lui avait ouvert du dehors!

Mais qui?... Qui pouvait avoir eu un intrt a dlivrer cette jeune
fille?... Fausta!... Fausta et les cavaliers qui lut avaient servi
d'escorte!...

Belgodre, alors, se rappela cet homme qu'il avait crois dans
l'escalier tout  l'heure. Quand il eut rassembl dans son esprit toutes
les circonstances, Belgodre quitta l'abbaye et se mit  descendre
lentement les pentes de Montmartre. Sa rude figure  ce moment,
paraissait calme. Seulement, ses lvres taient blanches, ses yeux
taient stris de fibrilles rouges. Voici ce qu'il songeait:

Fausta savait que j'allais  l'abbaye reprendre mon enfant. Fausta a
expdi un cavalier qui m'a dpass et a enlev mon enfant. Bien. Trs
bien. Que veut-elle? Je ne sais pas. Mais, si elle se doute de ce que je
pense, elle fera mourir ma fille... C'est bon... Je m'attache  elle!

Un geste menaant complta la pense d bohmien. Quand, dans la soire,
se jugeant assez calme pour matriser son motion, il reparut devant
Fausta. celle-ci fut la premire  demander:

--Ma prisonnire?...

--Elle a disparu, dit froidement Belgodre.

--Nous la retrouverons, dit Fausta, sans motion. Tu peux te retirer en
paix, Belgodre, non toutefois sans m'avoir rendu le sauf-conduit que je
t'ai confi.

--Ce papier! s'exclama le bohmien en se fouillant vivement. Par le
diable, o est-il?... Je ne l'ai plus...

--Tu l'as perdu?...

--Oui, dit Belgodre en regardant fixement Fausta, j'ai d le perdre...

--Cela n'a pas d'importance, aprs tout. Va, Belgodre, et attends mes
ordres. A moins que tu ne veuilles quitter mon service, auquel cas je
t'enverrais  mon trsorier?

--A moins que vous ne me chassiez, dit le bohmien, je prfre rester.

--C'est bien aussi ce qu'il me semble,  moi, dit Fausta.

Et elle accompagna d'un sourire aigu le bohmien qui, aprs une humble
salutation, se retirait. Belgodre grondait en lui-mme:

Maintenant, je suis tout  fait sr que c'est elle qui a fait enlever
Stella. Par l'enfer, signora mia, non seulement je n'ai pas fini avec
vous, mais cela ne fait que commencer!...



XXXVII

CLAUDE

Le prince Farnse, en s'appuyant  la fentre du logis de la place de
Grve, assista; ptrifie, au terrible spectacle que nous avons essay de
peindre.

Violetta tait sauve!... Violetta avait disparu, emporte au galop par
ses sauveurs!...

Ces sauveurs, Farnse les avait reconnus. C'tait ces hommes  qui il
avait parl dans le vieux pavillon de l'abbaye de Montmartre, lorsque la
subtile et perverse diplomatie de Fausta l'avait si soudainement remis
en prsence de la bohmienne Sazuma... de Lonore de Montaigues... de
celle qu'il croyait morte...

Lorsque Farnse vit que sa fille tait sauve, il poussa un rauque
soupir de joie surhumaine et, pour la premire fois depuis seize
mortelles annes qu'il venait de vivre, un rayon d'espoir tomba dans ce
coeur damn.

En quelques secondes, un plan s'chafauda dans son esprit. Par les
deux sauveteurs, retrouver Lonore, et, en lui ramenant Violetta... sa
fille... se faire pardonner le formidable pass!...

Oh! revoir Lonore! Les emporter toutes deux... elle et sa fille!...
Dchirer cette robe de cardinal dont la pourpre lui apparaissait faite
de sang!... S'en aller dans quelque pays lointain... retrouver le
bonheur et l'amour!...

C'est toute cette vision qui enfivrait le cardinal  ce moment mme o
Fausta descendait de l'estrade, rugissante de sa nouvelle dfaite, mais
o, conservant ce merveilleux sang-froid qui ne l'abandonnait jamais,
elle donnait rapidement deux ordres.

L'un de ces ordres concernait le logis o se trouvait Farnse. Quant 
l'autre, nous en verrons l'excution tout  l'heure.

Lorsque le prince cardinal eut vu disparatre le cheval qui emportait
Charles et Violetta, il se retourna, aprs avoir machinalement ferm
la fentre. Il fallait agir vite. Nul doute, en effet, que Fausta ne
chercht  s'emparer de Violetta. Alors il regretta amrement de ne pas
avoir tu cette femme lorsqu'il la tenait dans le pavillon de l'abbaye.

En songeant  ces choses, Farnse descendit lentement l'escalier. Le
serviteur, vtu de noir, qui avait fait entrer Belgodre, se prsenta
pour lui ouvrir la porte.

--Si on vient me chercher de la part de la Souveraine, lui dit-il, vous
rpondrez que je suis sorti d'ici en disant que je quitte Paris pour
regagner l'Italie.

--Bien, monseigneur! dit le laquais qui, en mme temps, ouvrit
rapidement une porte qui donnait sur une sorte de loge qu'il occupait.

Au mme instant, de cette loge, s'lancrent cinq ou six hommes qui se
jetrent sur Farnse. En un clin d'oeil, il fut dsarm.

--Farnse, livide, dit  celui qui venait de le dsarmer:

--Comte, dit-il, nous suivons le mme chemin depuis trois ans; je sais
donc que vous accomplirez dans foute leur rigueur les ordres que vous
avez reus. Un mot seulement: puis-je vous prier de me conduire le plus
tt possible ... celle qui vous a envoy?

--Monseigneur, dit celui qu'on venait d'appeler comte, votre prire sera
d'autant mieux accueillie que nous devons vous conduire  l'instant mme
au palais de la Cit.

Ils se mirent en route, le cardinal au milieu d'eux.

Vingt minutes plus tard, la petite troupe entrait dans la maison de
Fausta. Le cardinal fut introduit dans une pice dont la porte de chne
tait garnie de ferrures solides.

Il demanda  tre conduit aussitt auprs de Fausta. Mais, pour toute
rponse, l'homme qui l'avait conduit jusqu' cette chambre referma la
porte et poussa les verrous. Farnse tomba sur un sige et murmura:

Qui sait s'il ne vaut pas mieux que je meure enfin! La maldiction de
Notre-Dame pse sur moi, et tout ce que je touche est maudit... Mais
mourir sans avoir frapp l'infernale Fausta!... O Claude! Claude! que
fais-tu?...

Ce que faisait Claude?... Il s'tait lanc vers le point o il avait vu
galoper Charles d'Angoulme emportant Violetta. Il passa en bondissant
prs de l'estrade.

Fausta le vit sans doute!... Elle devina ce qu'il allait faire!... et
dit quelques mots  un homme qui se trouvait prs d'elle, et cet homme
se mit  courir derrire Claude.

Claude, l'un des premiers, saisit la bride de l'un de ces chevaux qui
couraient en tous sens. Il sauta dessus et se trouva faire partie, pour
ainsi dire, du peloton de cavaliers qui se lanait  la poursuite de
Pardaillan. Seulement, lorsque Pardaillan tourna, Claude ne suivit
pas le peloton. Il s'lana ventre  terre dans la mme direction que
Charles d'Angoulme, qu'il voyait disparatre au loin. Celui-ci se
croyait poursuivi.

Lorsqu'il s'arrta, haletant, devant son htel, l'htel de Marie
Touchet, il sauta  terre, saisit Violetta dans ses bras, et heurta le
marteau avec une telle frnsie que les serviteurs accoururent affols;
la porte ouverte, Charles dposa dans l'antichambre Violetta vanouie...
A ce moment, Claude arrivait  fond de train et s'arrtait devant la
porte. Charles s'lana au-dehors et braqua son pistolet sur Claude. A
l'instant mme o il tirait, son bras dvia; la balle se perdit dans
les airs; Charles se sentit treint par deux bras de femme, et une voix
balbutia  son oreille:

--Mon pre! C'est mon pre que vous tuez!...

Le jeune duc poussa un cri et jeta un regard de terreur sur Claude. Et,
le voyant debout, tout ple dans la fume, il s'lana, lui saisit les
deux mains:

--Entrez... entrez,  vous qu'elle appelle son pre... pardonnez... j'ai
cru que vous nous poursuiviez...

Quelques instants plus tard, Charles d'Angoulme et Violetta, runis
dans les bras de Claude, mlaient leurs sourires et leurs larmes. Le
bourreau sanglotait doucement.

Monsieur, fit alors le jeune homme tandis qu'il souriait  Violetta,
notre situation est bien simple: j'aime cet ange dont vous avez le
bonheur d'tre le pre. Il faut donc que vous sachiez qui je suis. Je
m'appelle Charles, duc d'Angoulme. Ma mre s'appelle Mme Marie Touchet,
et mon pre s'appelait Charles IX...

--Le fils du roi! murmura Violetta ravie.

Au fond de cette rue paisible, les clameurs mortelles n'arrivaient pas.
Dans cette salle aux beaux meubles luisants, aux tapisseries anciennes,
rgnait un calme infini. Charles d'Angoulme, cependant, reprenait:

--Vous savez maintenant qui je suis... je serais bien heureux, en cette
minute la plus heureuse de ma vie, de savoir qui est le pre de celle
que j'aime...

Claude, qui contemplait Violetta, releva lentement la tte. Les larmes
de bonheur qui coulaient sur ses joues se figrent au bord de ses yeux
hagards.

Qui je suis? fit-il d'une voix trangle.

En mme temps, d'un geste instinctif, il retira sa main que Charles
avait prise. Cette main... cette main homicide... cette main rouge de
sang...!

Violetta plit affreusement. Elle avait compris, elle!...

--Pre! oh! mon bon pre Claude! balbutia-t-elle. Et cette parole tait
adorable! cette parole o elle reconnaissait le bourreau pour son pre
en une pareille seconde!...

--Non, non! rpta Claude. Vous n'avez pas eu tort de me demander qui je
suis. Il faut que vous sachiez ce que je ne suis pas. Monseigneur duc,
je ne suis pas le pre de cette enfant!...

--Pre! pre! cria Violetta d'une voix dchirante, vous m'avez dj dit
cela! Eh bien moi, quoi qu'il arrive, je dclare que vous tes mon pre,
et que je n'en ai jamais eu d'autre que vous!...

Tandis que Charles demeurait stupfait, boulevers, Claude souleva
Violetta dans ses bras, la serra un instant, avec un rauque sanglot, sur
sa vaste poitrine, et l'emporta dans la pice voisine o il la dposa
dans un fauteuil.

--Ne bouge pas, fit-il, ne crains rien... ton vieux papa Claude
arrangera tout. Tu l'pouseras, le fils du roi!... bientt tu seras
madame la duchesse d'Angoulme...

Alors il revint dans la salle ou il avait laiss Charles, et se mit 
marcher de long en large, pensif.

--Monsieur, fit-il en s'arrtant tout  coup, comme je vous le disais,
je ne suis pas le pre de Violetta. Je l'ai seulement leve. Il
importe donc assez peu que vous sachiez ce que j'ai t. Je vous dirai
simplement que mon nom est matre Claude, et que je suis bourgeois de
Paris. Ce qui importe, reprit-il en faisant un effort, c'est que je ne
suis pas le pre de celle que vous aimez. Violetta est la fille de Mgr
Farnse et de la trs noble demoiselle Lonore de Montaigues.

--Cet homme que j'ai vu dans le pavillon de l'abbaye?...

--Oui, c'est lui!...

--O et quand pourrai-je revoir le prince Farnse?

--Je sais o le trouver.

--Eh bien, faites donc en sorte que je puisse le voir au plus tt.

Une sorte de gne, une sourde contrainte rgnait maintenant entre les
deux hommes.

--Le prince Farnse, reprit Claude, est le seul qui puisse dcider du
sort de Violetta; je ne suis rien pour elle... je voudrais que vous
soyez bien pntr de cette vrit...

--Je le suis, dit Charles sourdement.

--Bien! continua Claude en plissant. tant donn que je ne suis rien
pour Violetta, qu'elle n'est rien pour moi, le mieux c'est que vous
soyez, ds aujourd'hui, en communication avec le prince Farnse... le
pre de Violetta.

--C'est mon avis, dit Charles.

L'ancien bourreau baissa la tte. Il demeurait l, abm dans une sombre
mditation.

Le jeune homme le considrait avec une angoisse croissante. Des
soupons, d'autant plus poignants qu'ils taient plus imprcis,
l'envahissaient. Comment se faisait-il que ce Claude s'enfermt en une
attitude quivoque? Qui tait-il? Quelle tache son contact avait-il
jete sur Violetta? Au moment o il se posa ces questions, Charles vit
une telle douleur sur le visage de Claude que ses soupons s'vanouirent
pour un instant, et, entran par une instinctive piti, il s'cria:

--Nous ne pouvons nous quitter ainsi! Monsieur, au nom de celle que nous
aimons tous deux, je vous somme de me dire qui vous tes!...

--Ne vous l'ai-je pas dit? fit le bourreau d'une voix tremblante, je
suis un bourgeois de Paris, et je m'appelle Claude... Voil tout!

--Non! ce n'est pas tout!... Ce secret... ce secret qui est dans votre
vie, je veux le savoir  prsent...

--Ce secret! balbutia Claude. coutez, monseigneur. Je vous ai dit que
Violetta elle-mme vous le rvlerait. Le prince Farnse... le pre
de l'enfant que vous allez voir tout  l'heure vous donnera sur la
naissance de celle que vous aimez les explications ncessaires...
Monseigneur, jurez-moi de ne jamais parler de moi au prince Farnse!...

--Eh bien, soit!

--Adieu donc. Dans une heure le prince Farnse sera ici... Cependant...
s'il survenait quelque chose... n'importe quoi o vous pensiez que je
puisse tre utile  l'enfant, il y a dans la Cit, vers le milieu de la
rue de la Calandre, une maison autour de laquelle l'herbe pousse, une
maison basse et isole des autres dont la porte et les fentres sont
toujours fermes. De nuit ou de jour, tant que vous serez encore  Paris
si vous avez besoin d'aide, venez frapper  la porte de cette maison...
Un dernier mot: quand partirez-vous?

--Demain  la pointe du jour.

--Par quelle porte?

--Je passerai rue Saint-Denis, chercher a l'auberge de la Devinire un
ami qui m'est trs cher... car je prsume qu'il a d se rfugier l...
puis, avec le prince Farnse et Violetta, j'irai chercher la route
d'Orlans.

--Bien! Vous sortirez donc par la porte de Notre-Dame-des-Champs...

A ces mots, Claude fit brusquement quelques pas comme s'il voulait
entrer dans la pice o se trouvait Violetta. Mais il s'arrta court,
secoua la tte et revint sur Charles qu'il contempla longuement.

--Monseigneur, dit-il alors d'une voix basse et rauque, cette enfant
vous adore; je le sais; c'est l'me la plus pure, le coeur le plus
gnreux... elle a beaucoup souffert...

--Souffrances, misres, tout cela est fini pour elle! dit Charles en
joignant fivreusement les mains.

Une expression d'ineffable joie se rpandit sur le visage du bourreau.
Il salua le duc d'Angoulme avec une sorte d'humilit. Quelques instants
plus tard, il tait dehors.

Au moment o le bourreau avait quitt la maison de la rue des Barrs, un
homme sortant d'une encoignure s'tait mis  le suivre  distance. Cet
homme, c'tait l'un de ceux  qui la Fausta avait jet un ordre prs de
l'estrade.

L'homme, qui le suivait de loin, le vit descendre la berge, arriver
jusqu'au bord de l'eau et demeurer longtemps debout, immobile, 
regarder couler cette eau.

Voici le fait, ruminait le malheureux en se dbattant contre son
dsespoir, je suis le bourreau! Que Violetta m'ait absous de mon pass,
cela ne me surprend pas... Oui, mais Violetta est un ange, et je suis
le bourreau! Je n'y puis rien. Elle aime ce jeune homme. Il l'aime, lui
aussi!... C'est un noble coeur. Elle sera duchesse d'Angoulme, fit-il
tout  coup en riant.

L'espion lui vit faire un geste violent, puis remonter la berge et
reprendre le chemin de la place de Grve.

Mais, rugissait Claude en lui-mme, ce serait le dernier des dbardeurs
de Seine! serait-il truand au lieu d'tre duc! O est le pauvre diable,
si malheureux qu'il soit, qui consentira  vivre prs du bourreau?

Il atteignit la place de Grve et,  travers les groupes encore nombreux
et agits, se dirigea vers le logis o il avait laiss Farnse.

Le bourreau disparu... moi mort, tout change! Il n'aura plus horreur de
moi s'il sait que je me suis tu... Il n'aura plus que de la piti...
oui, oui... il saura que je suis mort et qu'il peut aimer sans
horreur... Un mot que je lui ferai parvenir  Orlans fera l'affaire...
Et, alors, Violetta pourra tout lui dire, si elle veut! O ma fille
bien-aime, si tu savais avec quelles dlices je vais mourir pour
toi!...

Et il tait vraiment radieux, sa monstrueuse figure noye de larmes se
nimbait d'une gloire de sacrifice. Il heurta le marteau du logis en se
disant:

Farnse!... En voil un, par exemple, qui va tre tonn de ce que je
vais lui apprendre!... Que je dchire le pacte qui le lie  moi, que je
lui pardonne, et que sa fille... oui, sa fille l'attend!... Il n'a qu'
aller rue des Barrs. A la bonne heure! Voil un pre que Violetta peut
avouer!

Le laquais noir vint ouvrir, le reconnut  l'instant et lui sourit.

--Je veux voir monseigneur, dit Claude.

--Montez, rpondit le laquais.

Claude passa et se mit  monter rapidement le large escalier, A ce
moment l'espion qui l'avait suivi pas  pas entra  son tour dans la
maison et, sans dire un mot au valet noir, pntra dans la loge.

Claude tait arriv  la porte de cette vaste salle o il avait attendu
avec Farnse. Il entra. A l'instant o, pensif, il franchissait cette
porte, il se sentit brusquement saisi par les bras, et sa tte fut
enveloppe d'un sac.

Il ne poussa pas un cri, ne dit pas un mot; mais, d'un terrible roulis
des paules, il se dbarrassa de l'treinte; en mme temps, il tendait
au hasard ses deux mains; les deux mains, pinces effrayantes, saisirent
deux gorges; un double rle bref et deux masses tombrent.

Tout  coup, Claude trbucha, s'affaissa... On venait de lui passer un
noeud coulant autour des jambes, et une forte secousse sur la corde lui
avait fait perdre l'quilibre.

Claude tendu, les jambes lies, aveugle, essaya une rsistance suprme.
Bientt, il se trouva dans l'impossibilit de faire un geste.

Il demeura immobile, et sa pense se reporta vers Violetta... Puis,
tout tourbillonna dans sa tte; il s'aperut qu'il allait s'vanouir...
mourir peut-tre.



XXXVIII

LE TRIBUNAL SECRET

Lorsqu'il revint  lui, il se sentit ranim par une impression de
fracheur, en mme temps qu'il prouvait des secousses de cahots. O le
conduisait-on?...

Par qui, pour qui avait-il t saisi? Le sac jet sur sa tte le mit
sur la voie; c'tait l une manoeuvre familire aux gens de Fausta. Il
frmit. Non pour lui-mme... Que pouvait Fausta?... Le tuer? Il tait
dcid  se tuer lui-mme!... Mais Violetta?... Est-ce que l'infernale
Fausta n'avait pas retrouv sa trace,  elle aussi?...

Tout  coup le vhicule qui le transportait s'arrta. Claude fut saisi
par une douzaine d'hommes qu'il ne voyait pas. Il entendit rsonner un
marteau de bronze sur une porte, et il frissonna. Il comprit dans quel
antre on l'entranait: il tait bien le prisonnier de celle qu'il avait
appele sa Souveraine!...

Claude, port  bras, sentit qu'on s'arrtait encore et qu'on ouvrait
une porte verrouille, puis qu'on le dposait prcipitamment sur un
tapis... Alors, il entendit un cri d'tonnement... Une main rapide
trancha les liens qui l'entravaient, le sac fut enlev. Celui qui venait
de le dlivrer et qui se trouvait  genoux prs de lui eut une sourde
exclamation.

--Claude! Vous! Vous ici!...

Les yeux de Claude, blouis, s'taient ferms.

--Le cardinal prince Farnse!...

Le cardinal tait agenouill prs de lui.

--O sommes-nous? rla Claude.

--Ne vous en doutez-vous pas! dit Farnse d'une voix sombre. O
sommes-nous, sinon chez celle qui passe, semant la mort!

--Fausta! gronda Claude qui parvint  se mettre debout. Mais vous tes
donc prisonnier, vous aussi?

--J'ai t saisi au moment o je quittais le logis de la place de
Grve... Ma fille! haleta Farnse.

--Sauve! Je voulais vous conduire prs d'elle...

Farnse baissa la tte devant le bourreau qui le considrait d'un regard
empli d'une ineffable srnit.

--Vous tiez le pre, murmura Claude. Et, pour le bonheur de l'enfant,
il lui fallait un pre qui ne ft pas le bourreau.

Deux larmes brlantes s'chapprent des yeux de Farnse.

--Voyons, dit-il d'une voix tremblante, vous disiez qu'elle est
sauve... rptez-le... vous disiez cela...

--Oui, je vous raconterai en dtail toute l'aventure; pour le moment, il
faut songer  sortir d'ici... Avant tout, il faut que je reprenne des
forces; donnez-moi  manger!

--A manger? balbutia Farnse en passant la main sur son front.

--Oui, je meurs de faim... et surtout de soif...

Farnse saisit le bras de Claude.

--Je suis ici depuis ce matin, cette porte de chne ne s'est ouverte que
tout  l'heure lorsqu'on vous a jet ici, presque dans mes bras... Il
n'y a ni  manger ni  boire.

A ce moment, la lampe suspendue trs haut au plafond s'teignait
subitement, grce  quelque mcanisme manoeuvr du dehors.

Un lger dclic se fit entendre; une faible lumire claira soudain
l'obscurit profonde, et alors un fantastique spectacle de rve leur
apparut...

Tout un panneau de la pice o ils taient enferms semblait avoir
disparu!... A la place de ce panneau, une grille se montrait. Et, de
l'autre ct de cette grille, c'tait une pice de vastes dimensions,
claire par de rares flambeaux qui projetaient autour d'eux une lueur
triste. Au milieu de cette salle, le cardinal et le bourreau virent une
mise en scne fabuleuse...

Au milieu de cette salle s'levait une estrade tendue de velours
incarnat et surmonte d'un dais de soie broche  reflets rouges. Les
tentures de ce dais retombant en arrire de l'estrade en plis chatoyants
formaient un fond d'un rouge de flamme sur lequel ressortait en un
trange relief la sombre beaut de Fausta... Fausta, immobile sur un
trne d'ivoire incrust d'or, vtue de ses habits pontificaux, le front
ceint de la tiare d'or, les pieds poss sur un vaste coussin de satin
blanc, Fausta, sculpturale, hiratique, clatante de majest, tandis
qu'au pied de l'estrade six robes rouges de cardinaux, douze robes
violettes d'vques s'alignaient dans une immobilit de saints de
cathdrale, tandis qu' droite et  gauche de la salle le double rang
d'hommes d'armes couverts d'acier et appuys sur les hallebardes
semblait un alignement de cariatides tincelantes.

Papesse!...

Elle tait la papesse formidable et glorieuse qui daignait, dans cette
lueur confuse des candlabres, se montrer en toute sa splendeur. Une
quarantaine de gentilshommes, tous debout, le chapeau bas, se tenaient
en arrire de son trne. Et il rgnait sur cette assemble un silence
terrible...

Soudain, la statue blanche s'anima... Son regard se tourna vers l'un des
six cardinaux rangs au pied de l'estrade, et elle fit un geste de sa
main ple o rutilait l'anneau, le symbolique anneau pareil  celui que
Sixte-Quint portait  son doigt.

Le cardinal  qui Fausta avait fait un signe tenait un papier. Il
s'avana de quelques pas, s'agenouilla devant Fausta, se prosterna,
puis, se relevant, se tourna vers la grille face aux deux prisonniers.
Et il pronona:

--tes-vous Jean Farnse, vque de Parme, cardinal li  nous par le
trait accept et sign par vous devant le conclave runi dans les
Catacombes de Rome?

--Je suis celui que vous dites, cardinal Rovenni... Que me
voulez-vous?... rpondit Farnse glacial.

Celui qui s'appelait cardinal Rovenni se tourna vers Claude et dit;

--tes-vous matre Claude, bourgeois, ancien bourreau jur de Paris!
tes-vous Claude qui avez accept les fonctions de bourreau dans notre
association?

--Je le suis! rpondit sourdement Claude.

La voix du cardinal Rovenni se fit solennelle:

Cardinal Farnse et vous matre Claude, coutez. Vous tes tous deux
accuss de crimes capitaux contre la sret de notre association sacre.
Ces crimes ont t exposs devant notre tribunal secret qui les a jugs
en toute conscience. Je dois donc vous transmettre la sentence sans
appel dont chacun de vous est frapp... Cardinal Farnse, continua-t-il
en dpliant et en lisant le parchemin qu'il tenait, vous tes accus
d'avoir laiss un sentiment humain dominer votre coeur et vous pousser
 la dsobissance puis  la rbellion. Vous tes accus et convaincu
d'avoir essay de soustraire  la mort votre fille condamne par notre
tribunal parce qu'elle est un obstacle, parce que sa vie est un danger
pour notre socit.

Farnse, peu  peu, avait repris son sang froid et, regardant Fausta en
face:

Madame, dit-il, j'ai t le premier  tayer votre souverainet; le
premier j'entre en rbellion. J'tais venu  vous parce que Sixte me
semblait tre la Tyrannie dans l'Eglise libre. Je me suis spar de vous
parce que j'ai vu que vous tiez l'incarnation de la Perversit. Je ne
reconnais plus votre saintet, ni votre souverainet. Je sais que vous
allez me tuer.

Mais, avant de mourir, laissez-moi vous dire que je vous ai regarde
jusqu'au fond de l'me et que ce que j'ai vu me cause un vertige
d'horreur.

Farnse recula en se croisant les bras. Un silence de mort accueillit
ces paroles. Pas un frisson de vie ne courut sur le visage de cette
statue qu'tait Fausta... Alors le cardinal Rovenni reprit, s'adressant
cette fois  Claude:

Matre Claude, vous tes accus et convaincu de rbellion; vous tes
accus et convaincu d'avoir tent de soustraire au supplice la fille
paenne nomme Violetta; vous tes accus et convaincu d'avoir refus
ici mme d'exercer votre office contre cette fille qui vous tait
livre.

Claude ne rpondit pas. Il restait sous le coup de cette stupfaction
qui l'avait saisi ds le premier instant et qui paralysait ses facults.
Le cardinal Rovenni attendit un instant. Et, alors, d'une voix sourde,
il se mit  lire le parchemin:

Au nom du Pre, du Fils et du Saint-Esprit. Au nom de notre Souveraine
lue et choisie pour monter sur le trne de Pierre et y exercer le
pontificat sous le nom de Fausta, Premire du nom, en notre me et
conscience avons dclar Jean Farnse, cardinal, coupable de haute
trahison envers la Souverainet pontificale; et Claude, bourreau-jur,
coupable de rbellion et trahison envers la Socit. En consquence,
moi, Franois Rovenni, cardinal par la grce de Dieu, ai donn lecture
aux condamns de la sentence de mort, ai respectueusement suppli Sa
Saintet, notre Souveraine pontificale, de prononcer sur le genre de
supplice applicable aux condamns.

La papesse ne fit pas un mouvement. Seulement ses yeux noirs
tincelaient dans la demi-obscurit. Et sa voix sans accent humain, sans
piti, sans haine, pronona:

Nous, Fausta Ire, souveraine par l'lection du conclave secret, vu
la sentence qui condamne  mort Jean Farnse, cardinal, et Claude,
bourreau-jur, vu le malheur des temps qui commande encore le secret,
arrtons:

Que les deux condamns ne soient pas ostensiblement excuts;

Que la Faim et la Soif soient les excutrices de la sentence.

Tous les personnages qui entouraient le trne s'agenouillrent
alors. Une clatante lumire, jaillie de vingt-quatre lampes soudain
dmasques, inonda le trne d'ivoire, les trompettes sonnrent une
fanfare aux accents larges et lents, que soutenaient les mugissements
d'un grand orgue, dissimul derrire le trne... et, sur ce trne,
Fausta, debout, leva le bras, tendit la main droite, et les trois
doigts s'ouvrirent pour la bndiction pontificale...

Soudain cette fantastique vision disparut en un instant... Farnse et
Claude se retrouvrent plongs dans une profonde obscurit. Lorsque la
lampe du plafond se ralluma, grce  quelque invisible mcanisme, au
lieu de la grille, ils virent la muraille telle qu'elle tait d'abord.

--Quel affreux cauchemar!... balbutia Claude.

--Quelle ralit sinistre! rpondit Farnse de sa voix glaciale. Vous
n'avez pas rv!

--Quoi!... Nous sommes condamns  mourir...

--De faim et de soif!.. Oui!...

Claude voulait mourir, mais non de cette pouvantable mort. Il jeta
autour de lui un regard de feu.

--Cette fentre! gronda-t-il.

En un clin d'oeil, il eut plac un escabeau sur la table, approch la
table du fond de la pice et atteint la fentre qui surplombait la
Seine. Un souffle d'humidit venu de la rivire fouetta son visage.
La fentre tait dfendue par des barreaux monstrueux... mais Claude
sourit!... il se sentait assez fort pour arracher les barres de fer. Il
redescendit, saisit Farnse par le bras et haleta:

--Nous ne mourrons pas ici... nous fuirons par cette fentre avant deux
heures.

Farnse eut un imperceptible haussement d'paules.

--Nous ne fuirons pas, nous mourrons ici..., murmura-t-il.

A ce moment, et, comme pour confirmer cette certitude qu'exprimait
le cardinal d'une voix morne, un volet se rabattit violemment de
l'extrieur et mura la fentre... C'tait un volet de fer de trois
pouces d'paisseur, et il et fallu un mois de travail  Claude pour
l'arracher, aprs avoir descell les barreaux.

Alors, les cheveux hrisss, en proie au vertige de l'pouvante, il
recula jusque dans un angle de ce tombeau, s'y accula, et, farouche,
haletant de la soif qui le brlait, il se mit  calculer combien
d'heures il avait  vivre!...



XXXIX

LE MARIAGE DE VIOLETTA

Revenons en arrire, c'est--dire au moment mme o Claude fut arrt
dans le logis de la Grve. Nous suivrons l'espion qui, depuis la rue des
Barrs, s'tait attach aux pas de l'ancien bourreau.

Lorsque Claude eut t solidement li et mis dans l'impossibilit
de faire un seul mouvement, cet homme, cet espion, sortit du logis,
s'lana rapidement vers le palais de Fausta, et, ayant t aussitt
introduit auprs d'elle, lui rendit compte de l'arrestation.

Fausta tenait donc en son pouvoir  la fois Farnse et Claude,--les deux
pres de Violetta, Mais ce que voulait surtout Fausta, c'tait reprendre
Violetta elle-mme. Elle interrogea donc l'espion.

De l'ensemble des rponses de l'espion, et bien que celui-ci n'et
rien vu que Claude, il rsulta dans l'esprit de Fausta que Violetta se
trouvait dans l'htel de la rue des Barrs. Fausta, d'un geste, renvoya
alors l'espion et se mit  rflchir, avec qui la jeune fille se
trouvait-elle, avec Pardaillan, sans aucun doute!

Il ne restait donc qu' marcher  la rue des Barrs avec, des forces
suffisantes pour s'emparer de Pardaillan et de son amante.

Fausta, une fois sa rsolution prise, n'en remettait jamais l'excution.
Elle frappa donc pour donner des ordres. Le valet qui entra tenait un
plateau d'or  la main. Sur le plateau il y avait une lettre.

--Un gentilhomme de Mgr de Guise, dit le valet en flchissant le genou,
vient d'apporter cette missive. Il attend.

Fausta prit la lettre, la dcacheta, la lut et tressaillit. Voici ce
quelle venait de lire;

Madame, nous tenons le damn Pardaillan. Il est en l'auberge de la
Devinire, sise rue Saint-Denis. que nous cernons de toutes parts.
La bte est prise au pige, et j'ai pens qu'il vous serait agrable
d'assister  l'hallali. Je vous envoie donc un de mes fidles, le sire
de Maurevert, qui se mettra  vos ordres pour vous conduire sur le
terrain de chasse.

La lettre n'tait ni signe ni scelle. Mais Fausta reconnut l'criture
de Guise.

--Faites entrer ce gentilhomme, dit-elle.

Les dductions de Fausta se trouvaient bouleverses: Pardaillan n'tait
pas rue des Barrs avec Violetta. Pardaillan tait cern rue Saint-Denis
par les hommes de Guise.

A ce moment, Maurevert entra. Et comme il savait qu'il tait envoy 
une princesse, il ne put retenir un geste d'tonnement en voyant un page
au pourpoint armori de l'cu de Lorraine, l o il s'attendait  voir
une femme. Fausta, en effet, ne s'tait pas encore dvtue du costume de
page qu'elle avait pris pour aller sur la Grve.

--Monsieur, dit-elle, vous m'tes envoy par le duc de Guise?

--Oui, madame, dit Maurevert en s'inclinant avec un sourire; car, dans
son esprit, cette femme habille en page ne pouvait qu'tre l'une des
nombreuses amies de Guise.

--Madame, continua-t-il, mon seigneur duc m'envoie pour vous confirmer
la nouvelle incluse dans son message. A savoir que le sire de Pardaillan
va tre pris comme un renard au gte. S'il vous convient d'assister 
cette partie de plaisir, veuillez me suivre, madame, sans retard. Car
j'ai un certain intrt  tre moi-mme prsent  l'opration.

Fausta, depuis l'entre de Maurevert, employait toutes les ressources de
son esprit  jauger l'homme,  son geste,  sa voix. Lorsque Maurevert
eut achev de parler, elle comprit qu'une haine dvorante poussait cet
homme qui ds lors cessait d'tre  ses yeux un banal messager.

--Monsieur de Maurevert, fit-elle tout  coup avec un de ces sourires
qui faisaient frissonner, j'ai non moins de hte que vous de me rendre
auprs du duc de Guise...

--Partons donc...

--Un instant. Je veux vous dire la cause de ma hte, esprant que vous
m'aiderez dans mon projet. Je veux que vous demandiez pour moi une grce
 M. de Guise. Srement, il ne me la refusera pas.

--Et quelle est cette grce? fit Maurevert en tordant sa moustache avec
une fbrile impatience.

--Pas grand-chose, dit Fausta: la vie et la libert de M. de
Pardaillan...

Maurevert bondit.

--Voil ce que vous voulez que je demande au duc? fit-il d'une voix
altre. Voil prs de dix-huit ans que je connais... Pardaillan. Et
voil dix-huit ans, madame, que j'attends une occasion pareille  celle
de ce jour. Si mon pre faisait un geste pour sauver Pardaillan,
je tuerais mon pre. Si le duc de Guise vous accordait la grce de
Pardaillan, je tuerais le duc, quitte  tre dchir sur place par
ses gardes! Si vous demandiez cette grce devant moi, je vous tuerais
vous-mme!...

En disant ces mots, Maurevert, la main crispe sur le manche de sa
dague, paraissait en effet prt  se ruer sur Fausta. Pourtant il reprit
rapidement son sang-froid, et s'inclinant:

--Adieu, madame. Pardonnez-moi de ne pouvoir vous escorter, sachant ce
que vous allez demander...

--Je le demanderai pourtant, dit Fausta en se levant.

--Heureusement, je n'en serai pas rduit au meurtre d'une aussi belle
crature que vous tes, madame, car je crois que le duc lui-mme vous
tuerait de ses mains, quelque regret qu'il en puisse prouver ensuite,
plutt que de vous accorder la vie et la libert de son plus mortel
ennemi.

--Il me l'accordera pourtant! dit Fausta avec cet accent d'irrsistible
autorit qui courbait devant elle les fronts les plus orgueilleux. Je
parle ainsi, parce que, si vous obissez  Guise, si Paris obit 
Guise, c'est  moi que Guise obit! Parce que je suis celle qui a
rvolutionn le royaume et chass Henri III! Celle qui chafaude le
trne de votre roi de demain; parce que je suis celle qui est envoye
pour rtablir l'ancien ordre des choses, parce que je suis Fausta!...

--Fausta! murmura Maurevert en frissonnant.

Et, dans son esprit perdu, s'voqua la mystrieuse lgende de puissance
infinie qui escortait ce nom comme l'clair escorte la foudre. Ce nom
chuchot avec terreur dans l'entourage du duc, ce nom qui faisait plir
Guise lui-mme, frappa Maurevert d'une sorte d'effroi superstitieux.

Il jeta un rapide regard sur cette femme. Ses genoux se plirent. Il se
prosterna. Fausta ddaigna ce triomphe.

--Maurevert, dit-elle d'une voix calme, je connais ta haine contre
Pardaillan. Et, maintenant que tu sais qui je suis, je te demande:
Veux-tu me donner la vie et la libert de cet homme?...

Un vertige s'empara de Maurevert. L'ide lui vint de se ruer sur Fausta,
de la frapper  mort... mais, derrire ces portes, il devina les gardes
qui veillaient, prts  accourir au premier cri. Il poussa un rauque
soupir et, convenant aussitt avec lui-mme de remettre sa vengeance 
plus tard, il murmura:

--Que votre volont soit faite!... Ma haine tait toute ma vie: je
remets ma vie entre vos mains...

Fausta, alors, invita Maurevert  s'asseoir en lui dsignant un sige.

Voil un homme qui est sur le point de me har, songea Fausta; et
il faut que, dans un instant, il soit prt  m'adorer. Monsieur de
Maurevert, reprit-elle tout haut, en me faisant le sacrifice volontaire
de votre haine, vous avez acquis des droits  ma reconnaissance. Je veux
vous offrir une rcompense digne de vous. Tout d'abord, sachez que votre
haine aura toute satisfaction.

--Que voulez-vous dire? s'cria ardemment Maurevert.

--Que Pardaillan mourra! Que non seulement je ne demanderai pas sa grce
au duc, mais encore que je vous le livrerai,  vous, ds qu'il sera
pris!

Maurevert touffa un rugissement.

--Madame, fit-il, tout  l'heure je vous ai dit que je remettais ma
vie entre vos mains; maintenant je vous dis que, le jour o vous me
demanderez cette vie, vous me trouverez prt  mourir pour vous...

Maintenant il est  moi! songea Fausta. On obtient donc tout de la
haine et rien de l'amour des hommes! Monsieur de Maurevert, reprit-elle
gravement, je retiens vos paroles et m'en souviendrai dans l'occasion.

--Que cette occasion vienne donc, et vous me verrez  l'oeuvre. Mais,
madame, ne vous semble-t-il pas qu'il est temps pour moi de rejoindre le
duc de Guise?...

--Ne craignez rien. Aucune tentative ne sera commence contre l'auberge
de la Devinire sans mon ordre. Et c'est vous qui porterez l'ordre.
Maintenant, coutez-moi. Je sais que vous tes pauvre. Je sais que
le duc compte assez sur votre fidlit pour ne vous rserver que des
emplois subalternes. Voulez-vous devenir riche? Voulez-vous acqurir 
la fois l'argent et la haute situation  laquelle votre esprit libre
peut prtendre?... Cent mille livres vous sont assures ds demain si
vous m'obissez; et, dans l'avenir, un emploi important  la cour de
France, quelque chose, par exemple, comme la capitainerie gnrale des
gardes.

--Que faut-il faire? palpita Maurevert bloui, subjugu...

Vous le saurez ce soir. Soyez ici  onze heures. Maintenant vous pouvez
aller rejoindre le duc. Voici mes ordres en ce qui concerne votre
ennemi... Pardaillan: le prendre vivant et le conduire  la Bastille
Saint-Antoine. Ajoutez que je veux tre prvenue ds que l'homme sera
captur.

--Vous serez prvenue par moi-mme, dit Maurevert qui s'inclina, tout
tourdi de ce qui lui arrivait.

Fausta fit un geste de hautaine bienveillance, et Maurevert,
s'loignant, sortit de la maison et reprit en toute hte le chemin de
la rue Saint-Denis. Quant  Fausta, si elle avait sembl conduire
toute cette scne sans effort apparent, l'effort n'en tait pas moins
considrable, car, aprs le dpart de Maurevert elle pencha la tte et
la laissa tomber dans une de ses mains comme si elle et t un moment
accable du poids de ses penses.

Pardaillan est pris, murmura-t-elle. Pris!... Conduit  la Bastille!...
Est-ce de la joie ou de la terreur qui fait palpiter mon sein?...
Pardaillan mourra sans que je l'aie revu...

Et, secouant la tte comme pour se dbarrasser dune pense qui la gnait
 ce moment, car elle avait une admirable mthode de travail dans ses
conceptions:

Mais qui se trouve, alors, dans l'htel de la rue des Barrs?... O est
Violetta?...

Ayant ainsi parl, son visage un instant boulevers par la passion
reprit toute sa sincrit. Elle appela ses femmes qui lui apportrent un
costume de gentilhomme qu'elle revtit, mit un masque de velours noir
sur son visage, et bientt, montant  cheval elle prit le chemin de la
rue des Barrs, escorte d'un seul domestique.

Ce domestique, c'tait l'espion qui avait suivi matre Claude.
Lorsqu'ils furent arrivs rue des Barrs, l'espion prit les devants et
s'arrta devant l'htel d'o il avait vu sortir Claude. Fausta mit pied
 terre et souleva elle-mme le marteau. Au bout de quelques instants,
le guichet de la porte s'ouvrit. Une figure d'homme parut derrire le
guichet.

--Que voulez-vous? demanda l'homme qui jeta dans la rue un regard rapide
et souponneux.

Fausta rpondit:

--Je viens de la part de M. le chevalier de Pardaillan, de matre Claude
et de Mgr Farnse.

A peine Fausta eut-elle parl que la porte s'ouvrit prcipitamment et
l'homme dit:

--Entrez, monseigneur vous attend...

--Monseigneur! songea Fausta en tressaillant.

Et elle entra sans hsitation apparente; mais sa main s'assura que la
dague et le pistolet passs  sa ceinture pouvaient tre facilement et
rapidement saisis.

--Venez, venez, monsieur! dit le serviteur.

Si vite que Fausta et travers l'antichambre, elle n'en tudia pas
moins d'un regard l'ensemble des choses qui l'entouraient. Sur un
panneau de mur, elle vit un portrait de jeune femme d'une dlicate et
mlancolique beaut. Au-dessous du portrait, une tapisserie portait en
broderie d'or cette devise qui se rptait sur d'autres panneaux: Je
charme tout.

Marie Touchet! La matresse du roi Charles IX!...

Fausta sourit et murmura:

Je suis dans l'htel de Marie Touchet!... Et l'ami de Pardaillan...
celui  qui Violetta a t confie... c'est celui qui a insult Guise
sur la place de Grve... c'est Charles de Valois, duc d'Angoulme... et
le voici...

En effet,  ce moment, une porte s'ouvrait et Charles d'Angoulme
s'avanait rapidement:

--Soyez le bienvenu, monsieur, dit-il avec motion, vous qui venez
au nom de trois hommes qui, en cette heure, occupent ma pense tout
entire...



XL

LE MARIAGE DE VIOLETTA (suite)

Ars le dpart de Claude, le duc d'Angoulme tait demeur quelques
minutes pensif, sans pouvoir dtacher son esprit de cette figure sombre
qui lui inspirait un indfinissable sentiment et surtout une curiosit
frmissante pour le secret que Claude avait emport.

Bientt, la pense de Charles prit un autre cours. L'amour, dans ce
qu'il a de pur, de gnreux et d'enthousiaste, l'amour vibrait dans son
coeur et le faisait palpiter.

Quelques mois  peine le sparaient du bienheureux jour o Violetta lui
tait apparue... o l'amour tait n dans son coeur sous le premier
rayon de son regard.

Il se dirigea vers la chambre o tait sa bien-aime. Il entra.
Violetta,  sa vue, se leva, fit deux pas rapides vers lui et lui tendit
les mains en murmurant:

--Vous voici donc, mon cher seigneur... je vous attendais...

Elle tait un peu ple. Et, dans ses grands yeux fixs sur lui, elle
laissait clater son amour et sa joie.

Charles, bloui, saisit une main de Violetta et la porta  ses lvres,
dans un geste plus courtois qu'ardent, mais qui lui permettait de cacher
son trouble. Alors, dans une inspiration soudaine, il la conduisit au
pied d'un grand portrait o souriait une femme aux traits empreints
d'une douceur mlancolique et, simplement, il dit:

--Ma mre...

Violetta leva les yeux vivement vers le portrait, joignit les mains et
dit:

--Comme elle est belle, mon cher seigneur! Comme elle doit tre
bonne!... Et comme elle a d vous aimer...

Avec l'infinie science de l'instinct, Violetta venait de rsumer Marie
Touchet tout entire dans ces trois traits: la beaut, la bont,
l'amour...

--Celui qu'elle aimait..., reprit Charles, ravi de la plus douce
motion.

Et il conduisit Violetta au pied d'un autre portrait et dit:

--Mon pre, le roi Charles IX. tel qu'il tait deux ans avant sa mort...

Violetta considra le portrait avec une remarquable attention, puis elle
murmura:

--Pauvre petit roi!...

Charles d'Angoulme tressaillit. Il n'tait pas possible de trouver un
mot plus convenable pour traduire l'impression rendue par le peintre de
ce roi chtif, ple, dans les yeux troubles duquel pointait dj l'aube
livide des folies.

Ils causaient ainsi, sans motion apparente, de choses qui ne se
rattachaient pas  leur amour. De leur amour, ils ne disaient pas un
mot. Mais toutes les paroles, tous les gestes de Charles, indiquaient
qu'il faisait entrer Violetta dans l'intimit de la maison, qu'elle
avait droit ds ce moment de faire partie de la famille.

Ils se regardaient en souriant. Et c'tait une minute d'un charme
infini... Charles, tremblant, tira alors d'un bahut un crin qui
contenait plusieurs bijoux, et notamment des bracelets et des bagues
enrichis de diamants. Parmi ces bagues, il en tait une toute simple, en
or mat, qui portait une seule perle incruste dans les dents du chaton
dlicat, joyau fragile, d'une finesse admirable.

--Voici, dit-il alors, une bague que Charles IX a donne  ma mre le
jour de ma naissance. Ma mre l'a retire de son doigt lorsque je
l'ai quitte, et me l'a donne en me disant que ce serait la bague de
fianailles de celle que je choisirais pour pouse...

Alors, tout ple, palpitant, il prit la bague et la passa au doigt de
Violetta en balbutiant:

--Voil la bague de fianailles que m'a donne ma mre. Elle est  vous,
Violetta, et vous tes ma douce fiance, comme vous tiez l'lue de mon
coeur ds la minute o je vous vis pour la premire fois...

Enivrs tous deux, extasis et frmissants, leurs mains se cherchaient,
leurs regards s'enlaaient, leurs bras, vaguement, s'ouvraient pour une
treinte... A ce moment, on frappa  la porte. Presque aussitt, un
serviteur familier du duc entra, et Charles courut au-devant de lui.

--C'est le prince Farnse demanda-t-il ardemment.

--Non, monseigneur, mais un jeune gentilhomme qui vient de sa part,
ainsi que du chevalier de Pardaillan et de matre Claude...

--Mon pre! murmura Violetta. Mon pre est donc parti!...

Charles saisit la main de la jeune fille.

--Chre me, dit-il, violemment ramen du rve  la ralit, je vais
savoir o est votre pre, et nous irons le rejoindre... ne craignez
rien... il nous attend...

Sur ces mots, il s'lana dans la grande salle o se tenait le jeune
gentilhomme annonc et Violetta attendit, palpitante mais rassure...
car que pouvait-elle craindre l o se trouvait celui qui tait son
fianc?...

Le jeune duc salua avec politesse celui qu'il pouvait considrer comme
un ami. Le messager s'inclina et demanda:

--C'est bien  Monseigneur Charles de Valois, comte d'Auvergne et duc
d'Angoulme que j'ai l'honneur de parler?

--Une femme! murmura Charles. Oui... monsieur, rpondit-il en appuyant
sur ce dernier mot.

--Monseigneur, reprit la Fausta, mon nom ne vous apprendrait rien. C'est
le nom d'une pauvre femme trahie, trompe, bafoue, rduite au dsespoir
par l'homme qui rgne en ce moment sur Paris...

--Le duc de Guise!

--Oui. Et c'est pour me venger de lui, du moins je l'espre, que j'ai
pris ce costume qui m'a permis d'entrer dans Paris et de m'y mouvoir
 l'aise. Ce que je vous en dis, c'est seulement pour m'excuser de
demeurer simplement pour vous la messagre de vos amis.

--Oh! madame, il n'est pas besoin d'excuse. Je serais indigne du nom que
je porte si, en vous demandant votre nom, je jetais une seule inquitude
dans votre esprit. Votre cause d'ailleurs m'est sympathique, puisque
vous aussi vous tes une victime de Guise.

--Ne parlons donc plus de cet homme, dit Fausta en prenant place dans
le fauteuil que lui dsignait Charles, et venons-en au message que j'ai
accept de vous transmettre.

La position de Fausta tait prilleuse. Elle savait peu de choses. Et ce
qu'elle ne savait pas, il fallait obliger Charles  le dire lui-mme.

--Monseigneur, dit-elle, permettez-moi une question. Vos trois amis
m'ont paru s'inquiter fort d'un dtail auquel en ma qualit de femme...
qui a aim et souffert... je me suis vivement intresse. La jeune
fille, qu'ils nommaient Violetta, est-elle encore ici, dans cet htel?

--Elle y est, dit Charles sans aucun soupon.

--Lou soit le seigneur! M. de Pardaillan sera bien heureux. Car c'est
lui surtout qui m'a sembl inquiet... Sans doute il aime cette jeune
fille?... dit-elle.

--Pardaillan aime sans doute Violetta, fit Charles en souriant. Mais,
s'il vous a paru si inquiet, je reconnais l sa gnreuse amiti. Car
Violetta, madame, c'est ma fiance, et, moi, j'ai le bonheur d'tre
l'ami du chevalier.

A ces mots, Fausta hocha la tte en signe de sympathie. Mais sans doute
elle dut faire un terrible effort pour ne laisser chapper ni un mot, ni
un cri, ni un geste, car, sous son masque, elle devint trs ple.

Ce qu'elle venait d'apprendre la bouleversait. C'tait le renversement
immdiat de toute sa pense et de tout son sentiment. Violetta n'tait
pas l'amante de Pardaillan! Violetta tait la fiance de Charles
d'Angoulme!...

Pour dire quelque chose, pour gagner du temps et tcher de voir clair en
elle-mme, elle reprit:

--Je ne m'tonne plus maintenant de l'intrt que semblait tmoigner M.
de Pardaillan  cette jeune fille... Ce gentilhomme parat avoir pour
vous une immense affection...

--Oui, dit Charles attendri; Pardaillan est mon ami, il est dans ma vie
comme un dieu tutlaire. Je lui dois mes joies les plus prcieuses... Si
j'ai retrouv celle que j'aime, si elle n'est pas morte, c'est encore 
lui que je le dois...

--Quoi! s'cria Fausta, cette pauvre enfant s'est donc trouve en danger
de mort?...

La question tait si naturelle que Charles se mit  faire le rcit
des vnements de la place de Grve, en insistant, bien entendu, sur
l'hrosme du chevalier de Pardaillan.

Fausta, tout en l'coutant avec attention, faisait son plan et dcidait
du sort de Violetta.

La tuer?... A quoi bon maintenant?... carter  tout jamais Violetta du
duc de Guise, cela suffisait. Et la situation s'claircissait ainsi:

Pardaillan tait pris ou allait l'tre. Farnse et Claude taient
ses prisonniers et, ds le soir mme, le tribunal secret allait les
condamner  mort. Il ne s'agissait donc que de s'emparer du duc
d'Angoulme et d'loigner Violetta. C'est sur ce double problme que se
concentra toute la force de calcul et de volont de la Fausta.

Lorsque Charles eut achev son rcit mu, elle reprit:

--Je comprends tout maintenant. Ces gentilshommes, dans leur hte, n'ont
pu me donner que des renseignements incomplets. Et je ne comprenais pas
bien le mystrieux rendez-vous qu'ils assignaient.

--Un rendez-vous? fit Charles tonn.

--Je vois qu'il faut que je vous raconte les choses de point en point.
Comme je vous l'ai dit, monseigneur, surveille, traque, je suis entre
dans Paris  la faveur de ce dguisement. Pour tout vous dire d'un mot,
je suis de la religion... ce qu'ils nomment une huguenote...

--En ce cas, madame, dit-il, je vous engage vivement  bien vous cacher:
on tue, on pend, on brle dans Paris...

--Je le sais, dit Fausta, sur un ton d'amertume admirable de naturel et
d'motion. Venue pour l'accomplissement d'une mission difficile, je
pris ce dguisement, je descendis dans une simple auberge situe rue
Saint-Denis... l'auberge de la Devinire. J'y passai la nuit fort
tranquille. La matine s'coula sans incident. J'allai donc sortir,
tantt, lorsque, soudain, la rue se remplit de rumeurs. On criait
 mort! Tout  coup, un homme aux vtements dchirs pntra dans
l'auberge et, presque aussitt, une troupe de cavaliers passa dans la
rue comme une trombe.

--C'tait Pardaillan! haleta Charles. Il est sauv?...

--Parfaitement sauv, rassurez-vous. Ce gentilhomme, comme je le sus
bientt, c'tait en effet le chevalier de Pardaillan. Je le pris pour un
huguenot, Et, ouvrant la porte d'un cabinet o je me trouvais, je lui
fis signe de s'y rfugier. Il vint  moi non comme quelqu'un qui se
cache, mais avec un air paisible.

--Comme je le reconnais bien l!...

--Je lui demandai s'il tait de la religion. Alors il me dit son nom
sans m'expliquer les motifs pour lesquels on le poursuivait. Alors je
m'employai de mon mieux  laver et panser ses blessures. Deux heures se
passrent ainsi lorsque, par la porte vitre du cabinet, il vit entrer
dans la salle deux hommes que je ne connaissais pas. Il leur fit signe.
Ils vinrent. Et, chose trange, il se nomma, il vous nomma, comme si ces
deux hommes ne l'eussent pas connu. C'tait, comme je le sus presque
aussitt, le prince Farnse et un bourgeois nomm matre Claude.

--Ils ne le connaissent pas, en effet, et l'un d'eux ne l'a vu que
quelques instants... Continuez, madame...

--Alors eut lieu entre eux un assez long entretien o il fut question
de vous et de la jeune fille. Le bourgeois... raconta qu'il tait sorti
d'ici, de votre htel, pour aller chercher le prince Farnse...

--C'est vrai! s'cria Charles fort intress.

--Et qu'il l'avait trouv, continua celle-ci. Il ajouta que tous deux se
mettaient en route pour venir rue des Barrs, mais que, matre Claude
ayant t reconnu par des gardes du duc de Guise, ils avaient d
fuir. Ils s'taient jets dans la rue Saint-Denis et taient entrs 
l'auberge de la Devinire pour y attendre que l'motion populaire ft
calme...

--Je vais les rejoindre! s'cria Charles en se levant.

--Gardez-vous-en bien, dit Fausta. Attendez la fin de mon message...
Alors, celui qui s'appelait matre Claude commena un long rcit. Mais
j'entendais qu'il s'agissait de vous et le mot mariage frappa plusieurs
fois mes oreilles... Ce rcit, le prince Farnse et le chevalier de
Pardaillan l'coutrent avec une gale motion... Enfin, le bourgeois,
matre Claude, alla examiner la rue et revint en disant qu'elle tait
pleine de furieux dont on entendait les cris et qu'ils commenaient 
fouiller les maisons. Le chevalier de Pardaillan proposa de sortir par
une porte de derrire. Mais o aller ensuite? C'est alors, monseigneur,
que je proposai  ces trois hommes, dont la situation m'avait mue, de
se retirer dans l'htel de l'un de mes amis, situ tout proche, Oui,
dit le prince Farnse, mais comment prvenir le fianc de ma fille?

Ces derniers mots taient un chef-d'oeuvre de ruse. Sachant ce qu'il
savait maintenant, Charles les trouva si naturels qu'il ne songea mme
pas  s'tonner. Fausta, voyant la confiance du duc, continua:

--Lorsque le prince Farnse eut parl de la ncessit de vous prvenir,
je m'avanai et me proposai comme messagre.

--Ah! madame, s'cria Charles en saisissant une main de Fausta et en la
portant  ses lvres, tout  l'heure, je voulais respecter votre secret.
Maintenant je vous supplie de me dire  qui je suis redevable d'un si
grand service...

Fausta secoua la tte avec mlancolie.

--Ce que j'ai fait est vraiment peu de chose, dit-elle, et ne mrite pas
votre gratitude... Pour revenir  l'objet de mon message, il fut convenu
que les trois hommes se rfugieraient dans l'htel que je leur indiquais
et qu'ils attendraient la nuit pour en sortir. Quant  moi, le chevalier
de Pardaillan m'indiqua exactement la situation de votre htel et me
dit de m'annoncer comme venant de la part du prince Farnse, de matre
Claude et de M. de Pardaillan. C'est ce que j'ai fait... Alors, nous
sortmes tous par une porte dtourne. Je les conduisis  l'htel de mon
ami o ils sont en sret et d'o ils ne sortiront que ce soir  onze
heures. Voici exactement ce que me dit le chevalier de Pardaillan: Pour
Dieu! madame, suppliez le duc d'Angoulme de ne pas bouger avant cette
nuit!... Au moment o j'allais m'loigner, le prince Farnse me
remercia, puis ajouta ces paroles que je vous transmets:

Ce soir,  minuit, nous attendrons le duc et ma fille dans l'glise
Saint-Paul. Qu'il ne s'inquite de rien! Tout sera prt.

--Dans l'glise Saint-Paul! fit Charles enivr, je comprends...
je comprends tout! Ce soir  minuit, en l'glise Saint-Paul, avec
Violetta... j'y serai!...

Fausta se leva et dit d'un accent pntr:

--Il me reste, monseigneur,  vous souhaiter tout le bonheur que vous
mritez, fit Fausta d'un air pntr.

--Comment pourrai-je m'acquitter jamais envers vous! murmura Charles.

Fausta parut hsiter quelques instants, comme si elle et prouv une
violente motion... Elle rpondit soudain:

--En recommandant  la duchesse d'Angoulme de prier parfois pour mon
mari... Agrippa, baron d'Aubign...[1]

En mme temps elle s'avana rapidement vers la porte.

--La baronne d'Aubign! avait murmur Charles. Ah! je comprends
maintenant qu'elle taise son nom! Noble coeur, ne crains rien de moi!

[Note 1: Agrippa d'Aubign, huguenot militant, et l'un des plus
fidles capitaines de Henri de Barn, tait connu pour un redoutable
conspirateur, et sa tte tait mise  prix par les chefs de la Ligue
catholique triomphante  Paris.]

Quelques instants plus tard, la Fausta, au pas paisible de son cheval,
et suivie  distance par son laquais, disparaissait au tournant de
la rue et murmurait avec un sourire qui dcouvrit ses petites dents
froces:

--Maintenant, il ne me reste plus qu' marier Violetta...

Charles, le coeur bondissant, courut retrouver Violetta, et lui prenant
la main:

--Chre me, ce soir, nous serons unis  jamais ce soir, vous serez
duchesse d'Angoulme...



XLI

LE MARIAGE DE VIOLETTA (fin)

L'glise Saint-Paul tait  deux pas de l'htel de Marie Touchet.

Peu  peu, avant que le soir ne ft arriv divers personnages parurent
dans la rue des Barrs et occuprent des encoignures de portes. En sorte
qu'une heure aprs le dpart de la messagre, si Charles avait eu l'ide
de sortir de l'htel, il n'et pu faire dix pas soit  gauche, soit 
droite, sans se heurter  l'une de ces statues immobiles.

Lorsque la nuit fut tombe, un trange mouvement se produisit autour de
l'glise Saint-Paul. Diverses troupes, composes chacune de dix ou douze
hommes, prirent position devant chacune des portes de l'glise. Dans la
rue Saint-Antoine, un lourd carrosse vint stationner.

Pendant que Fausta prenait ses dispositions, Charles et Violetta, assis
l'un prs de l'autre, continuaient  vivre de ce beau rve d'amour o
ils venaient d'entrer. Enfin, onze heures sonnrent.

--Il est temps, dit Charles doucement.

--Allons, mon cher seigneur, rpondit Violetta.

Elle tait toujours vtue de la tunique blanche qu'elle portait sur la
place de Grve. Seulement, Charles alla prendre dans une vieille armoire
un grand manteau qui avait appartenu  sa mre et le lui jeta sur les
paules.

Dehors, Violetta se suspendit  son bras. Et, serrs l'un contre
l'autre, sans prononcer un mot, ils marchrent vers l'glise Saint-Paul.
...........................................................

Onze heures du soir!... C'tait le moment o Claude et Farnse
coutaient, dans la maison de Fausta, la sentence du tribunal secret qui
les condamnait  mourir.

Lorsque le panneau se fut referm, Fausta descendit lentement de son
trne et gagna sa chambre  coucher. Nul n'y pntrait. Myrthis et
La, ses deux suivantes, taient les seules qui eussent permission d'y
entrer.

Elles taient l, attendant leur souveraine. Elles la dshabillrent du
splendide costume qu'elle portait. Et, alors, elle revtit ces mmes
vtements de gentilhomme sous lesquels elle s'tait prsente a l'htel
de la rue des Barrs. Puis elle se rendit dans cette salle lgante qui
pouvait passer pour le boudoir d'une jolie femme. Un homme tait l qui
attendait, assis, et qui,  l'entre de Fausta, se leva vivement et
s'inclina.

--tes-vous prt  tout ce que nous avons convenu ce soir? demanda
Fausta.

--Je suis prt, madame, rpondit l'homme.

Ils sortirent ensemble du palais de la Cit. Dehors attendait une
escorte d'une vingtaine de cavaliers. Fausta monta  cheval et, se
mettant en route, fit signe  l'homme de marcher prs d'elle. Et ils se
mirent  parler  voix basse.

Cet homme qui attendait Fausta, qui venait de monter  cheval et se
tenait prs d'elle, c'tait le sire de Maurevert.

Charles et Violetta arrivrent  l'glise par la rue des
Prtres-Saint-Paul, au moment o la demie de onze heures tombait dans la
nuit des temps.

Charles, dans le court trajet de la rue des Barrs  l'glise
Saint-Paul, avait bien entrevu des ombres se glissant au long des murs,
apparaissant pour disparatre aussitt; mais il avait pens que c'tait
des tire-laine, gens peu redoutables pour un homme bien dcid, et il
s'tait content d'assurer dans sa main le manche de sa bonne dague.

Devant l'glise, Charles s'arrta et regarda autour de lui, pour voir
s'il n'apercevait pas ceux qui l'attendaient. Il ne vit personne.
Mais il s'aperut aussitt que la porte tait entrouverte. Donc, on
l'attendait  l'intrieur. Ils entrrent. L'glise tait vaguement
claire par deux cierges allums au matre-autel. Prs du choeur, il
entrevit alors trois hommes debout qui, forms en groupe, semblaient
attendre en causant entre eux.

--Les voici! dit Charles.

--Mon pre? demanda Violetta.

--Oui, votre pre, chre me... et voici... oh! voici le prtre qui va
nous unir...

Ils frissonnrent tous deux longuement et se serrrent l'un contre
l'autre, dans une douce treinte. Le prtre revtu de ses ornements
venait en effet d'apparatre, suivi de deux autres prtres, en surplis.

Ils s'avancrent lentement vers le choeur.

A mesure qu'ils avanaient, un trange mouvement se produisait dans
l'glise. Des chapelles latrales noyes d'obscurit, sortaient des
hommes qui, silencieusement, se mettaient  marcher derrire le couple.
Bientt, ces inconnus furent au nombre d'une trentaine et, envelopps
dans leurs manteaux, ils semblaient une escorte rassemble pour le
mariage secret d'un prince.

Charles et Violetta, les yeux fixs sur les trois hommes qui attendaient
dans le choeur, s'avanaient en souriant. Tout  coup, Charles
tressaillit et regarda avec terreur.

Ces trois inconnus venaient de laisser tomber leurs manteaux...
C'taient Maineville et Bussi-Leclerc. Quant au troisime, il portait un
masque.

D'un mouvement instinctif, Charles entoura Violetta de son bras gauche,
tandis que, de la main droite, il dgainait son poignard.

--Messieurs, dit-il d'une voix sourde, que faites-vous ici?...

--Monseigneur, rpondit Bussi-Leclerc, nous sommes ici pour une double
crmonie: un mariage...

--Un mariage! s'exclama Charles qui commenait  sentir une sueur froide
pointer  la racine de ses cheveux. Quel mariage?... Messieurs, prenez
garde!

--Mais, fit  son tour Maineville, le mariage de la fille du prince
Farnse, nomme Violetta.

Violetta jeta un faible gmissement.

--Oh! rugit Charles, ceci est insens!... Maineville! Leclerc! que me
voulez-vous? Prenez garde!...

Doucement, de son bras gauche, il essayait de se dgager de l'treinte
de Violetta...

--Monseigneur, dit alors Bussi-Leclerc, ce que nous faisons, vous allez
le savoir. Nous sommes ici pour une double crmonie, un mariage, vous
ai-je dit, et, si vous m'aviez laiss achever, j'aurais ajout: une
arrestation... Monseigneur, veuillez me remettre votre pe; au nom du
lieutenant gnral de la Sainte-Ligue, je vous arrte!

Violetta jeta une dchirante clameur. Charles clata de rire, et
soulevant sa fiance dans ses bras:

--Le premier de vous qui me touche est mort!

En parlant, ivre de dsespoir, ses forces dcuples, il reculait,
Violetta dans ses bras; il semblait vraiment que son regard et ptrifi
les trois, car ils ne bougeaient pas.

--Monseigneur, dit alors Maineville, toute rsistance serait inutile.
Retournez-vous, et voyez!...

Charles, d'un geste machinal et furieux, se retourna en effet. Et
une imprcation terrible jaillit de sa gorge: devant lui, un large
demi-cercle d'pes nues s'allongeait  droite et  gauche. Au mme
instant, les deux branches de cette pince se mirent en mouvement, et
Charles se trouva enferm dans un cercle...

Violetta, dans ses bras, d'un geste rapide, saisit sa tte  deux mains
et le baisa sur la bouche en murmurant:

--Mourons ensemble, mon cher seigneur...

En mme temps, Violetta se laissa glisser sur les dalles et saisit le
poignard de son fianc. Charles, enivr par la violente sensation de ce
baiser d'amour et de mort, jeta autour de lui un suprme regard qui
lui montra l'glise pleine d'ombres; Maineville et Bussi-Leclerc, et
l'inconnu masqu au pied de l'autel, et sur les marches le prtre qui
commenait  officier, et, autour de lui, autour de Violetta, le cercle
d'acier qui se resserrait...

Alors, il tira son pe, ses yeux chargs de passion se rivrent aux
yeux de Violetta, et il balbutia:

--Mourons ensemble, ma chre me...

Aussitt il se rua, fona droit devant, tenant toujours Violetta par la
main, avec l'esprance insense de pouvoir traverser ce cercle d'acier,
et fuir... fuir!... Dans cet instant mme, dix bras s'abattirent sur
lui, dix autres sur Violetta. De son pe, Charles frappait  coups
terribles.

--Attends-moi, chre me!... Je suis  toi!... hurlait-il. L'pe se
brisa; du tronon il continua  frapper; autour de lui le sang giclait,
des hommes tombaient; le tronon d'pe lui fut arrach... plus loin, il
entendit le cri de Violetta, comme un appel, et alors il tomba sur les
genoux; dix, quinze hommes se rurent sur lui... et il se sentit li,
soulev, emport hors de l'glise et jet dans un carrosse qui s'branla
aussitt...

Moins de trois minutes plus tard, le carrosse roula sur un pont-levis,
puis sous une vote, puis s'arrta.

Le duc d'Angoulme tait  la Bastille.

Dans l'glise Saint-Paul, une scne atroce droulait  ce moment ses
pripties.

En effet, Violetta, arrache des bras de Charles, avait t entrane
jusqu'au pied de l'autel. L, avons nous dit, se trouvaient trois
hommes: deux d'entre eux nous sont connus: c'taient Maineville et
Bussi-Leclerc. Le troisime se dmasqua au moment o la jeune fille
apparut prs de lui,  demi morte de dsespoir et se soutenant  peine.
Celui-l, c'tait Maurevert.

Violetta jeta autour d'elle des yeux hagards. Et ce fut  ce moment que
Maurevert saisit sa main et pronona:

--Merci, ma bien-aime; merci, ma belle fiance, d'tre venue  l'heure.
Tout est prt pour notre mariage, et voici le prtre qui va nous unir...

--Nous unir! balbutia Violetta. Vous!... Qui tes-vous?...

--Violetta! dit Maurevert d'une voix ardente, quelle trange folie vous
saisit! Regardez-moi! Ne me reconnaissez-vous pas? Je suis votre fianc!

--Horreur! Oh! mais je deviens folle! Charles! Mon bien-aim! A moi!...

Son bras se leva pour se frapper avec cette dague qu'elle avait prise
aux mains de son fianc; mais alors elle s'aperut que l'arme lui avait
t arrache, elle tomba sur ses deux genoux; Maurevert s'agenouilla
prs d'elle...

Alors Je prtre se tourna vers eux, prononant les paroles
sacramentelles, ouvrant les bras pour une bndiction... Et ce prtre,
Violetta, en levant la tte dans un mouvement de spasme, ce prtre, elle
le vit... Et c'tait un tout jeune prtre aux yeux noirs et, ce visage,
il lui sembla qu'elle l'avait entrevu une fois...

Le prtre murmurait les formules... Et soudain, dans une fulgurante
claircie, elle revit la terrible scne o elle avait retrouv matre
Claude, le soir o Belgodre l'avait entrane dans une mystrieuse
maison de la Cit, o on lui avait jet un sac noir sur la tte, o elle
s'tait vanouie, o, en se rveillant elle avait vu pench sur elle le
visage de celui qu'elle appelait son pre! Et Claude l'avait prise dans
ses bras pour l'emporter!... Et les hommes arms d'arquebuses taient
entrs!... Et, avec eux, une femme! Une femme sur qui ses yeux mourants
ne s'taient fixs qu'un instant!

Ce prtre, c'tait elle!... C'tait Fausta qui clbrait le mariage de
Maurevert et de Violetta!...

Une inexprimable horreur se glissa dans les veines de la jeune fille.
Dans ce moment, elle perdit connaissance... Dans ce moment aussi le
prtre, tendant les bras, disait d'une voix grave:

--Allez. Au nom du Dieu vivant, pour jamais vous tes unis!...



XLII

HROSME DE PARDAILLAN

On a vu que le chevalier de Pardaillan, attir par le bruit exorbitant
qui se faisait dans sa chambre, y tait entr  temps pour assister au
combat de Croasse avec une horloge.

Pardaillan demeura d'abord stupfait, puis s'approcha de la fentre et
examina ce qui se passait; il se passait simplement que deux troupes
d'archers venaient de prendre position dans la rue et que le peuple les
acclamait, et en profitait pour acclamer surtout le duc de Guise, bien
que celui-ci ft absent.

Il sortit de la chambre, suivi de prs par Croasse. Apparut l'htesse
portant un bol et des bandages de linge. Huguette dposa le tout sur
une table. Le bol contenait une savante mixture compose par Huguette 
l'effet de cicatriser les blessures du chevalier.

--Pour qui tout cela? fit Pardaillan.

--Pour vous, monsieur le chevalier, rpondit Huguette, toute ple et
tremblante des rumeurs qu'elle entendait devant la porte de sa maison.

--Tiens, c'est vrai, je suis quelque peu dcousu, dit Pardaillan, qui
s'aperut alors que le sang coulait sur ses mains. Mais, ma chre
Huguette, si excellente chirurgienne que vous soyez, je crois que vos
soins sont inutiles. Dans quelques minutes, tout serait  recommencer.

--Mon Dieu, monsieur, vous parlez comme si vous alliez tre attaqu...

--Attaqu, ma chre Huguette!... Je crois que, dans une demi-heure, il
ne restera pas grand-chose de votre auberge; une fois encore je vais
tre cause d'une grande destruction chez vous... ce sera la dernire!

--Mais vous! fit Huguette d'une voix mourante.

--Oh! moi, toute la charpie que pourraient effiler vos jolies mains me
serait parfaitement inutile. Ce m'est encore une joie que de mourir en
cette bonne auberge o j'ai connu les plus douces heures de ma vie.

Huguette poussa un gmissement. Pardaillan allait et venait, tranait
des tables et des bancs et renforait la barricade qu'il levait avec
toutes les rgles de l'art.

--Parfait, dit-il. A l'abri d'un pareil rempart, je crois que je pourrai
un peu donner du fil  retordre  messieurs de la messe. Regardez-moi
ces mchicoulis et ces meurtrires, ils en auront pour une heure 
dmolir tout cela... Pendant cette heure-l nous allons essayer de
battre en retraite... nous trouverons bien un moyen, cornes du diable!

Pardaillan prit les mains de l'htesse et la consola.

--Voyons, fit le chevalier, il faut chercher un recoin o vous puissiez
vous cacher, tandis que je tiendrai tte  ces furieux. Car, je crois ne
rien vous apprendre, Huguette, en vous disant que cette fuite dont je
vous parlais serait bien difficile.

--Impossible! balbutia Huguette avec un sanglot.

--Vous voyez bien qu'il faut vous cacher... dans votre cave, par
exemple... Moi pris, ils n'auront pas l'ide de pousser plus loin les
recherches. Venez, ma chre, ce silence relatif qui se tait dans la rue
ne m'annonce rien de bon...

--Vous pris! murmura Huguette. Vous mort, que deviendrai-je, moi?...

--Elle reposa sur la poitrine du chevalier sa tte charmante que l'amour
transfigurait.

--Au-dehors, dans ce silence relatif qu'avait signal Pardaillan, une
voix rude retentissait:

--Ici, ces poutres!... Les arquebusiers, l, sur deux rangs! Et apprtez
vos armes! Ici, les hallebardiers!

--Pardaillan, dit Huguette trs doucement, laissez-moi mourir avec vous,
puisque je n'ai pu vivre avec vous. Mon pauvre coeur, depuis des annes,
porte votre image. Je n'esprais pas votre amour. Je savais que vous
aviez donn toute votre pense  une autre. Je savais que vous adoriez
Lose morte comme vous l'aviez aime vivante. Oh! non, je n'esprais
rien... Seulement, quand vous tiez l, je vous regardais, et cela
suffisait. C'tait ma part de bonheur.

Pardaillan, tout ple, coutait la voix brise de larmes qui lui
rapportait le premier aveu d'un amour qu'il connaissait depuis de
longues annes.

Huguette, elle, n'coutait que son coeur, qui enfin osait se rvler.

--Vous voyez, Pardaillan, que votre vie, c'tait ma vie. S'il ne
s'agissait pour vous que de quelque mfait qui se paie par la prison, je
serais tranquille, car je me ferais forte de vous dlivrer. Vous vivant,
mme prisonnier, comme vous le ftes jadis  la Bastille, je vivrais...
je me dirais: Srement, il en sortira. S'il n'en trouve pas le moyen,
je le trouverai, moi!...

--Huguette, ma chre Huguette. c'est prcisment de cela qu'il s'agit!

--Non, non, vous allez mourir, Pardaillan! Votre air et vos prparatifs
me disent assez que vous tes dcid  vous faire tuer sur place.

--Dcid  me dfendre, voil tout. Mordieu, croyez-vous que ce soit
agrable d'aller  la Bastille?

--Non, Pardaillan! mais on sort de la Bastille, on ne sort pas du
tombeau...

--Hum!... on sort... on sort... pas toujours, ma chre!

--C'est donc bien grave ce que vous avez fait?

--Pas grave du tout. Comme je crois vous l'avoir dit, je n'ai rien fait,
moi. J'ai simplement empch de faire. Mais, enfin, je vous avoue que
les huit ou dix mois de prison que j'ai mrits m'effraient, et j'aime
mieux risquer tout pour tout.

Pardaillan, en parlant de huit ou dix mois de prison qu'il redoutait,
tait sublime.

--Risquer tout pour tout, reprit Huguette, c'est donc que vous allez
mourir. Pardaillan, laissez-moi mourir avec vous, car, si vous mourez,
je n'ai plus rien  faire dans la vie!

Les sanglots l'empchrent de continuer.

--Assez, Huguette, assez! dit Pardaillan d'une voix basse et tremblante.
Vous tes celle que j'ai le plus aime aprs le pauvre ange que j'ai
perdu... Vous tes celle que choisirait mon coeur si ce coeur n'tait
mort en mme temps que Lose... Vous ne mourrez pas... et je ne mourrai
pas!... Huguette, quand je me serai tir de cette sotte affaire... nous
vieillirons ensemble en causant, les soirs d'hiver, de M. de Pardaillan,
mon pre, qui vous aimait tant...

IL regarda Huguette  la drobe. Elle ne pleurait plus, mais ses mains
jointes semblaient continuer une prire.

--O mon pre, songea Pardaillan, et son front s'empourpra d'une flamme
d'orgueil et de sacrifice,  mon pre, vous qui m'avez appris comme il
faut se battre et comme il faut mourir, vous allez voir comme on se
rend!

A ce moment, il tira son pe et la brisa sur ses genoux.

--Que faites-vous? palpita Huguette.

Il prit sa dague et la jeta au loin en clatant de rire.

--Vous le voyez, ma chre, je cde  vos bons conseils; je vais me
laisser arrter. Pour quelques mois de prison, le jeu n'en vaudrait pas
la chandelle. Je veux vivre, Huguette!... Je veux vivre parce que vous
venez de me prouver que la vie peut tre encore belle et douce pour
moi!... Attendez-moi donc paisible et confiante... je vous garantis que
je ne moisirai pas dans leur Bastille...

Alors, Pardaillan se mit  dmolir l'chafaudage qu'il avait construit
devant la porte, et il ouvrait cette porte  l'instant o, dans la rue,
une immense clameur s'levait:

Guise! Guise! Vive le grand Henri!

C'tait Guise, en effet, qui, au milieu d'une magnifique escorte,
s'arrtait devant le perron de la Devinire.

La porte s'ouvrit tout  coup, et Pardaillan parut sur le perron. Il se
tourna vers Huguette, souleva son chapeau d'un grand geste, et dit en
souriant:

--Au revoir, ma bonne htesse...  bientt!...

Et, s'tant couvert, ple et flamboyant, il se retourna vers la rue et
descendit le perron. Les gardes, les archers, les arquebusiers masss,
les gentilshommes  cheval. Guise au milieu d'eux, la foule aux
fentres, tout ce monde qui hurlait avait fait soudain silence.

On vit Pardaillan, avec ses vtements dchirs et sanglants, descendre
le perron et s'avancer vers le duc de Guise. Alors on entendit sa voix
ferme, un peu ironique et encore voile de piti:

--Monseigneur, je me rends!...

Guise demeura une minute comme stupide. Pardaillan, l tte leve, le
regardait en face. Le duc jeta autour de lui des regards souponneux. Le
silence devint Effrayant.

--N'ayez pas peur. Monseigneur, il n'y a pas d'embuscade, dit alors
Pardaillan.

Et c'tait si norme, ce mot N'ayez pas peur dit par un homme seul,
bless, dsarm,  un homme entour de cinq cents gardes, que Guise
plit, comme si, pour la deuxime fois, cet homme l'et soufflet. Il
fit un geste.

Aussitt, Pardaillan fut entour de gens d'armes. Et ce fut alors
seulement, lorsque le chevalier dsarm, bless, seul, fut par surcrot
envelopp d'un quadruple rang de gardes, ce fut alors que Guise parla:

--Vous vous rendez, monsieur! Que me disait-on, que vous tiez
invincible, un indomptable! Par ma foi, messieurs, je vous trouve
ridicule avec vos archers: pour prendre monsieur, il suffisait d'envoyer
un exempt...

Pardaillan se croisa les bras. Guise haussa les paules.

--Allons, dit-il, j'tais venu pour voir un paladin... Gardes,
conduisez-le  la Bastille... je suis fort marri de m'tre drang pour
ne voir qu'une figure de lche.

Pardaillan se mit  sourire. Mais ce sourire tait livide. Il tendit le
bras: du doigt, il dsigna le visage du duc. Et, d'une voix trs calme,
il dit:

--Je croyais me rendre au bourreau; je me suis tromp: je ne me suis
rendu qu' Henri le Soufflet. Tenez-moi bien, Henri de Lorraine,
pendant que vous me tenez! Tuez-moi bien, pendant que vous pouvez
m'assassiner! Et, si vous croyez au Dieu  qui, voici seize ans, vous
avez offert vingt mille cadavres d'innocents, si vous croyez  ce Dieu
que vous allez prchant, pour voler un trne, priez-le bien! Car, j'en
jure par le nom de mon pre, si vous ne me tuez pas, je vous tuerai,
moi! Et ce mot que vous venez de me jeter, je le ramasse, et vous le
renfoncerai dans la gorge avec la pointe de ma dague!... Gardes, en
avant!...

Pardaillan se mit  marcher, entour par les arquebusiers qu'il
paraissait conduire, tant ils avaient sembl obir a son commandement.



XLIII

CONSEIL DE FAMILLE

Guise se mit en marche vers son htel. Aussitt il en fit fermer les
portes. Il avait besoin de se recueillir, de rflchir sur ce qu'il
venait de voir. De toute vidence, Paris tait  bout de patience. Il
fallait trouver un moyen de l'occuper et de l'amuser.

Guise entra dans son vaste cabinet. Il tait suivi de Maineville et de
Bussi-Leclerc, ses favoris.

--Mais, je ne vois pas Maurevert, dit-il.

--Monseigneur, fit Maineville, Maurevert digre... le plat de vengeance
dont il s'est nourri tout  l'heure sinon dans l'auberge, du moins
devant la Devinire.

--Ah! oui... Il a une haine... une vieille haine contre le Pardaillan.
Eh bien, il doit tre satisfait? Il le sera mieux encore demain et,
quel que soit son apptit de vengeance, je me charge de l'apaiser pour
longtemps.

--Tudieu! quel apptit, monseigneur! reprit Maineville. Depuis l'affaire
de la butte Saint-Roch...

--Les ailes du moulin? fit Guise en riant.

--Oui. Eh bien, je croyais en vouloir fort au sire de Pardaillan. Et
voici Leclerc qui n'a pas pass un seul jour sans faire porter un cierge
 Notre-Dame afin que la bonne Vierge lui permt de prendre sa revanche.
Est-ce vrai, Bussi?

--C'est ma foi vrai! dit Leclerc. Et je suis fch que le drle se soit
rendu. J'y perds une douzaine de ducats que j'ai dpenss en bonne cire
de premire qualit.

--Tu te plaindras  Notre-Dame, quand tu iras en paradis, fit Guise.

--Donc, continua Maineville, Leclerc et moi, nous avions une dent
aiguise contre le damn Pardaillan. Mais cette dent n'tait rien auprs
de celle de Maurevert qui en a une vraie dfense de sanglier. Je l'ai
vu, monseigneur, au moment o le fier--bras s'est venu lui-mme placer
parmi les gardes comme un simple truand qui se rend au guet. Maurevert
m'a saisi le bras  m'en faire crier, et il a dit: Voici le plus beau
jour de ma vie... Et, lorsqu'on emmena le Pardaillan, il sauta de
son cheval. Et, comme je lui demandais o il allait, il me montra le
prisonnier et il se mit  suivre les gardes.

--Eh bien, laissons donc Maurevert  son rgal, et occupons-nous de nos
braves ligueurs. Il faut prendre une dcision...

--Oui, mon frre, dit a ce moment une voix rude, il est temps de prendre
une dcision.

On vit alors entrer l'homme qui parlait ainsi, et qui, depuis un
instant, avait entrouvert la porte.

--Louis! s'cria Henri de Guise.

--Et Charles! ajouta un deuxime personnage qui pntra dans la salle en
soufflant comme un boeuf.

--Et cette pauvre petite Catherine! ajouta une voix fminine, malicieuse
et douce  la fois.

--Et votre mre, Henri! ajouta une voix fminine aussi, mais grave, avec
on ne savait quoi de sombre.

Le duc de Guise,  la vue de ces quatre personnages qui venaient
d'entrer, fit un signe  Maineville et Bussi-Leclerc, qui, s'tant
inclins profondment, disparurent.

--Mes frres, ma soeur, ma mre, dit alors le duc, soyez les bienvenus.
Rien ne pouvait m'tre aussi prcieux que de voir runie toute la
famille, en une circonstance o se joue la gloire de notre nom et o la
maison dont je suis le chef peut conqurir la premire place qui soit au
monde.

--C'est cette conqute qu'il s'agit de dcider, dit la mre des Guise.
Vous n'avez qu'un pas  faire. Ce pas, vous hsitez  le faire. Si vous
ne le faites pas, Henri, nous sommes tous perdus.

Le duc de Guise plit. Puis, comprenant que l'heure tait venue d'une
explication dcisive, il invita ses visiteurs  prendre place dans des
fauteuils, et s'asseyant lui-mme:

--Causons donc, ma mre, dit-il, car vous savez que je suis prt 
mourir plutt que de vous voir menacs par un danger que j'aurais
cr...

Les quatre personnages s'assirent. C'tait: Louis de Lorraine, cardinal
de Guise; Charles de Lorraine, duc de Mayenne; Marie-Catherine de
Lorraine, duchesse de Montpensier, et Anne d'Est, duchesse de Nemours,
veuve de Franois de Guise, tu par Poltrot de Mre au sige d'Orlans.

Ces cinq personnages taient donc runis dans le vaste cabinet.
Assistons  ce conseil de famille d'o tant d'vnements devaient sortir
pour aboutir  une catastrophe.

La duchesse de Nemours avait pris place dans le grand fauteuil de son
fils an. Elle se trouvait place le dos  la fentre, et face  un
immense portrait de Franois de Guise. Ses enfants taient runis autour
d'elle.

Le cardinal de Guise parla le premier et dit:

--J'ai reu, de Celle qui nous guide, l'ordre d'attendre  Notre-Dame
l'arrive de mon frre Henri. J'avais tout prpar pour la crmonie du
couronnement. Six cardinaux et douze vques envoys par Sa Saintet
Fausta m'entouraient. Trois cents curs, doyens ou vicaires, taient
prts  se rpandre dans Paris pour annoncer la bonne nouvelle. Tout
tait prt: mon frre seul ne l'tait pas, puisqu'il n'est pas venu 
Notre-Dame!

Henri frona le sourcil. Mais dj le duc de Mayenne prenait la parole 
son tour.

--Par ma foi, dit-il, je suis bien venu d'Auxerre  Paris  franc
trier, sur le reu d'une missive  moi dpche par la belle Fausta. Je
suis arriv trop tt, puisque j'ai pu disposer de deux mille combattants
dans les rues, et que moi-mme, avec mille bons pertuisaniers, j'ai pris
position dans le Louvre. Mais en vain j'y ai attendu mon frre.

--J'avais cinq cents bourgeois et hommes du peuple sur la Grve, dit 
son tour la duchesse de Montpensier. Ces braves gens avaient reu le mot
d'ordre de notre incomparable Fausta. Elle me fit un signe. Je criai:
Vive le roi!... Et mes gens de crier  tue-tte: Vive le roi!...
Mais il n'y eut point de roi!

--Paris est ivre, dit Mayenne, et vous savez comme il a l'ivresse
mauvaise.

--Paris! Paris! clata Henri. Vous ne parlez que de Paris. On dirait,
 vous entendre, que le royaume de France commence  la porte Bordelle
pour finir  la porte Montmartre! Aller  Notre-Dame pour m'y faire
couronner! Marcher de l sur le Louvre pour y dcrter la dchance
de Valois! C'tait possible. C'tait facile, trop facile!... Et les
provinces, qu'en faites-vous? Et les parlements qui me dnoncent comme
fauteur de troubles et de sdition, qu'en faites-vous? Roi, je veux
l'tre, autant pour moi que pour vous. Mais, par le Ciel, je veux l'tre
 la manire d'un vrai roi qui prend sa place lgitime, et non  la
faon d'un larron qui dispute sa couronne  la France ameute. Or,
Catherine de Mdicis me donne cette chance. A bout de force, et voyant
en son fils Henri le dernier reprsentant des Valois, elle prfre
encore un Guise  un Navarre! Catherine qui sait que son fils est
condamn, rong par une maladie implacable! Catherine qui m'a suppli
d'attendre un an, rien qu'un an! d'attendre, dis-je, la mort de son
fils! de donner  ce fils une anne de tranquillit Avez-vous mieux 
m'offrir?

En parlant ainsi, le Balafr considrait la duchesse de Nemours. Mais
la mre des Guise, le coude sur le bras du fauteuil, le menton dans la
main, tenait ses yeux fixs sur le portrait de son mari.

--Parlez! reprt Henri avec impatience. Voyons, Louis, que dites-vous?

Le cardinal s'cria:

--J'arrive de Troyes. Le peuple s'est prcipit  ma rencontre. Les
chevins ont t pendus. Les quelques hobereaux fidles  Valois ont
fui. J'ai fait lire de nouveaux chevins. Une garnison de deux mille
retres soutient le peuple rvolt et ralli au nom de Guise. La
Champagne, debout tout entire, vous acclame. La tempte se propage et
gagne la Picardie, l'Artois; la Normandie suivra. Henri, Henri! nous
avons allum un terrible incendie. Et, quand il va consumer cette race
pourrie, quand il va purifier le royaume, exterminer l'hrsie, dtruire
Valois, quand le peuple de France vous appelle et vous rclame, vous
nous demandez d'teindre l'incendie, vous nous demandez de refouler
l'espoir de ce peuple... Tenez, vous me faites piti... Je m'en vais!

Et il fit quelques pas vers la porte.

--Demeurez, Louis! dit alors la duchesse de Nemours.

Le cardinal s'arrta net. Car, dans ces ges, l'autorit de la mre de
famille tait encore inconteste.

--Demeurez, mon frre, ajouta le Balafr. Quelle que soit la dcision
qui sortira d'ici, il faut qu'elle soit prise en commun. Avec vous, je
suis tout. Sans vous, je suis bien peu.

Le cardinal, flatt d'avoir humili l'intraitable orgueil de son frre,
reprit sa place en disant:

--D'ailleurs, mon cher Henri, je vais vous apprendre une chose qui va
sans doute modifier vos ides: Valois est loin d'tre aussi malade que
le prtend sa mre. Il n'a nulle envie de mourir. Que diriez-vous donc
si, au lieu d'une anne, il vous fallait attendre cinq ans, dix ans
mme?

--L'anne coule, fit vivement le Balafr, je redeviens libre, je ne
suis plus enchan par mon serment...

La mre des Guise darda alors son clair regard sur son fils an. Et,
d'une voix sourde, o se devinait une haine invtre que les ans
n'avaient pu mousser, la mre des Guise parla:

--Henri, dit-elle, voici le portrait de votre pre et, vous pouvez m'en
croire, c'est son esprit mme qui m'anime. Ce portrait, s'il pouvait
parler, vous dirait:

--Moi, fils, j'ai t lchement assassin par un de ces misrables
huguenots qui insultent l'Eglise et qui ont frapp en moi le ferme
serviteur de Dieu. Au nom de l'Eglise bafoue, au nom de mon sang qu'ils
ont vers, vengeance, mon fils!...

--Nous avons fait la Saint-Barthlmy, dit Henri d'une voix sombre, et
nous en avons tu vingt mille.

La mre des Guise eut un geste large.

--Il faut, dit-elle, l'extermination complte de la secte. Et, pour
accomplir cette grande oeuvre, il faut  ce royaume un roi tel que
vous, mon fils! Or, savez-vous ce qui se passe  l'heure mme o nous
discutons, tandis que d'autres agissent?... Oui, le pape a maudit les
parpaillots! Oui, Sixte a excommuni les Bourbons et les a dclars
inaptes  rgner!...

--Mais savez-vous o est en ce moment ce pape fourbe, rebelle  la loi
divine, hypocrite et peut-tre relaps?... Sixte-Quint est au camp du roi
de Navarre!

Sixte-Quint lui a apport les millions qui nous taient destins!..

--Enfer et maldiction! rugit le Balafr, si cela tait!...

--Cela est! reprit la mre des Guise d'une voix plus haineuse. Et, comme
je le disais en entrant, nous sommes perdus tous! Si nous ne prenons les
devants, si nous ne mettons la main sur la couronne avant que Navarre ne
la pose sur sa tte, c'est notre mort,  tous!

A ces mots, le Balafr se leva, tira sa dague et jeta autour de lui un
regard de fou, comme s'il et voulu protger sa mre contre ce bourreau
qu'elle venait d'voquer. La duchesse de Nemours, se levant  son tour,
saisit son bras, lui arracha la dague et gronda:

--Mon fils, sauve-toi, sauve-nous, sauve la religion! Jure sur cette
arme, qui est aussi une croix, de marcher  l'infidle et de frapper
l'hrtique, s'appelt-il Valois! acheva la mre des Guise d'une voix
sourde. Jure, mon fils!...

Je le jure! dit le Balafr avec un tel accent qu'il n'y avait plus moyen
de douter de sa rsolution.

Alors tous reprirent leurs places et se regardrent, livides. Ce qui
venait de se jurer l, c'tait l'assassinat de Henri III de Valois, roi
de France.

--Le tout est de savoir comment nous allons procder  la chose, dit
Mayenne.

--Je m'en charge, fit la duchesse de Montpensier avec un singulier
sourire.

--L'opration propose par notre illustre mre me parat possible,
s'cria Mayenne, je me hte de le dire. Et mme j'ajouterai que je n'en
vois pas d'autre. videmment, il faut que Valois meure. Seulement,  ce
jeu-l, qui ne tue pas  coup sr est tu. C'est pourquoi je demande
comment nous allons procder.

--Je m'en charge, rpta la jolie duchesse d'un ton qui attira cette
fois l'attention du Balafr.

--Autre chose, poursuivit Mayenne sans accorder d'attention  sa soeur.
Je suppose l'opration termine; Valois est tomb sous nos coups,
Valois est mort, Valois est enterr. Que sommes-nous, nous autres,
non seulement aux yeux du royaume, mais surtout aux yeux des rois
voisins?... Des assassins! Je conclus que ce n'est pas un Guise qui doit
frapper Valois. Qu'avez-vous  dire  cela, ma mre?

--Parle, Marie! dit la mre des Guise.

Et la jolie petite duchesse, la fe aux ciseaux d'or, agitant les
boucles blondes de ses cheveux, souriante, d'un air mutin, laissa tomber
ces mots de ses lvres ross:

--Tout ce que vient de dire le gros Mayenne est plein de gros bon
sens...

Mayenne roula des yeux furibonds, car ce sceptique avait un point
vulnrable: il ne voulait pas qu'on se moqut de sa bedaine.

--Expliquez-vous, ma soeur! dit le cardinal.

--C'est bien simple, fit Marie de Montpensier, je connais un homme qui
veut tuer Valois; je dis: qui veut! c'est--dire qu'il y a engag sa
vie spirituelle... Son bras ne se trompera pas. Son coeur ne faiblira
pas--Il hait donc bien Valois? demanda le Balafr.

--Lui?... Non!... Il aime, voil tout. Il aime une femme qui hait
Valois. C'est pourquoi il russira la o chouerait un ennemi du roi.
Parmi tant de bras que nous pourrions armer, celui-l seul ne faiblira
pas  la tche. Car, cet amour, voyez-vous, le rend capable de regarder
Dieu face  face et de le braver! Que dis-je? C'est un ange de Dieu qui
a remis  cet homme le poignard qui doit tuer Valois! Cet homme, que
dvore le feu de la passion, attend et prie au fond d'un monastre. Il
attend que l'ange revienne le trouver et lui dise: Frappe! Le moment
est venu! Frappe!

Marie de Montpensier clata de rire et ajouta:

--Or, mes frres, j'ai justement l'heur de connatre intimement cet
ange. Sur un signe de moi, l'ange ira trouver Jacques Clment, le moine
exterminateur, et lui dira: Frappe!... Et Jacques Clment frappera.

--Jacques Clment!... Le moine!... murmura Henri de Guise. Oh! je
comprends! C'est cet homme qui, un soir, au fond de la Cit,  l'auberge
du Pressoir-de-Fer...

--Chut, mon frre! dit Marie qui ne se donna pas la peine de rougir au
souvenir de la scne d'orgie voque par le Balafr, chut!

--Et vous dites que cet homme est prt?

--Le poignard sacr que l'ange lui a confi ne quitte plus sa ceinture.

Le Balafr demeura une minute songeur. Peut-tre et-il prfr frapper
lui-mme.

--Eh bien? reprit Marie de Montpensier, dois-je faire signe  l'ange?

--Oui, gronda sourdement le duc de Guise. Peu importe aprs tout le bras
qui frappe, pourvu que l'arme soit mortelle!



XLIV

LE TIGRE AMOUREUX

Il tait prs de onze heures. Paris dormait. Le Balafr, dans ce cabinet
o s'tait tenu le conseil de famille, o avait t dcid l'assassinat
de Henri III, se promenait de long en large, d'un pas lent et alourdi.
Depuis le dpart de ses frres, de sa soeur et de sa mre, il rvait et
toute sa pense morose pouvait se condenser ainsi:

tre roi!... Oui, sans doute, ce sera magnifique. Oui! Mais cela va me
conduire hors de Paris et m'loigner d'une petite bohmienne. Ah! pour
me rapprocher du trne, il faut que je m'loigne de Violetta!...

Deux hommes, demeurs prs de Guise  cette heure tardive, debout dans
un angle de la pice, attendaient que le duc leur donnt cong pour se
retirer. C'tait Maineville et Bussi-Leclerc.

--Il songe  la couronne, notre roi! murmura Bussi-Leclerc.

--Oui, mais il est onze heures! dit Maineville  voix basse; et il
dsigna d'un coup d'oeil l'horloge, qui, en effet, se mit  sonner les
onze coups.

--Diable!... Et Maurevert qui nous attend!

Bussi-Leclerc ricanait en parlant ainsi. Maineville, rsolument,
s'avana vers le duc de Guise:

--Monseigneur....

Guise parut tonn de voir encore ses deux fidles.

--Je vous avais oublis, dit-il en passant une main sur son front.

--C'est bien ce que nous nous disions, fit Maineville, mais nous
n'osions interrompre vos... royales penses.

--Cependant, reprit Bussi-Leclerc, comme voici onze heures qui sonnent,
nous prierons Monseigneur de nous accorder notre cong...

--Oui; la journe a t rude et vous tes fatigus...

--Fatigus? dit Maineville. Jamais nous ne sommes fatigus  votre
service. Mais nous avons un rendez-vous  minuit...

--Un rendez-vous d'amour?...

--Monseigneur, vous vous trompez; ou, du moins, c'est un rendez-vous
d'amour, mais il ne s'agit pas de nous... Il s'agit... Ah! ma foi,
l'aventure est trop drle, et malgr les recommandations de Maurevert,
il faut que vous la sachiez! Maurevert convole en justes noces!

--Maurevert se marie! Et il ne m'a rien dit!...

--A vous moins qu' tout autre, monseigneur!

--Mais, enfin, vous saviez, vous autres. Pourquoi ne m'avez-vous pas
prvenu? Il ne me convient pas que les gentilshommes de ma maison
prennent femme sans mon agrment...

--Nous ne savions rien, dit Maineville. Dans la soire, pendant que vous
tiez en conseil. Maurevert nous est arriv avec une singulire figure,
et, aprs nous avoir fait jurer le secret, nous a annonc son mariage
pour cette nuit mme, en nous priant de l'assister et en ajoutant que
son aventure lui semblait si trange  lui-mme qu'il avait besoin de
deux bons amis comme nous pour se rassurer contre un accident ou un
malheur possibles.

--Voil qui est trange, en effet. Et qui pouse-t-il?

--Voil ce que nous ignorons; nous ne connatrons la fiance qu'en la
voyant... Ainsi, monseigneur, si vous y consentez, nous allons nous
retirer, Leclerc et moi, pour nous trouver  Saint-Paul  onze heures et
demie.

--Eh bien, fit tout  coup le duc de Guise, non seulement je vous
autorise  vous rendre  ce bizarre rendez-vous, mais je vous y
accompagne! Pardieu! je veux, moi aussi, voir la fiance de Maurevert.

En parlant ainsi, le duc assura sa rapire et jeta un manteau sur ses
paules.

--Monseigneur, dit Bussi-Leclerc avec une certaine hsitation, nous
avons promis  Maurevert de ne rien dire  personne, et surtout 
vous...

--Soyez tranquilles... je m'arrangerai de faon  tout voir sans tre
vu. En route, messieurs...

Les trois hommes arrivrent rapidement  Saint-Paul. Bussi-Leclerc et
Maineville pntrrent dans l'glise, laissant le duc sous le portail,
selon ce qui tait convenu en route. Le Balafr demeura immobile,
cach dans la nuit du porche, mu, malgr lui, il ne savait de quelle
angoisse. A ce moment, du fond de la nef, parvint jusqu' lui une
clameur de dtresse; puis un bruit de lutte violente.

Ce n'tait pas un complot, murmura Guise rassur, c'tait un meurtre;
mais qui tue-t-on?

Il entra. Les cris, brefs et touffs, les cliquetis d'armes
remplissaient l'glise. L-bas, vers le choeur, dans l'obscurit,
s'agitait violemment un groupe d'ombres... puis, tout  coup, il vit
qu'on entranait quelqu'un, et toute la bande passa  trois pas de
lui... Quelques instants plus tard, il entendit le carrosse qui
s'lanait et comprit que le quelqu'un tait emport vers une
destination inconnue.

Un inexprimable tonnement s'empara alors de Guise. En effet, au moment
o il croyait tout fini, il venait d'entendre encore un cri... un cri de
femme... et, portant les yeux vers le choeur, il voyait un prtre qui
officiait  l'autel, et, agenouills, pareils  deux fiancs, un homme
et une jeune fille vtue de blanc... l'homme, l'poux, soutenait la
jeune fille de son bras, et il sembla  Guise, de la place o il se
trouvait, que cette fiance se laissait aller avec abandon au bras de
Maurevert... Car l'homme ne pouvait tre que Maurevert.

Tout  coup le duc tressaillit. La crmonie tait termine; le prtre,
ayant prononc la formule d'union, se retirait; l'poux, Maurevert, se
relevait. Et alors. Guise, debout, constata que l'pouse tait vanouie,
morte, peut-tre! Ce qu'il avait pris pour une attitude de tendresse
n'tait que l'attitude d'un corps qui ne se soutient plus. A ce moment,
deux femmes sortaient de la sacristie. Une voix pronona:

--Conduisez-la jusqu' la litire, et qu'on m'attende.

La voix de Fausta! murmura le duc.

Maurevert... l'poux... n'accompagnait pas l'pouse!... Les deux femmes
avaient pris l'inconnue vtue de blanc, et la soutenaient ou plutt
l'emportaient vanouie. Elles passrent prs de Guise. Et,  la faible
lueur de cette lumire diffuse vaguement pandue dans l'glise, il jeta
un regard avide sur cette femme vanouie. Et il touffa une sorte de
rugissement qui gronda sourdement dans sa gorge. Cette femme, c'tait
celle qu'il aimait  en devenir fou, c'tait la petite bohmienne,
c'tait Violetta...

En quelques instants, l'glise fut vide. Et Guise, revenu de sa stupeur,
allait s'lancer, lorsque, du fond du choeur, il vit venir deux hommes
dont il reconnut l'un:

Maurevert! L'poux! Le mari de Violetta!...

Que signifiait cet trange mariage? Pourquoi Maurevert venait-il
d'pouser Violetta? Ces questions tourbillonnrent dans sa tte... Il
voulait savoir!... Et il se renfona dans son ombre, prtant l'oreille 
ce que disait Maurevert ou, plutt, l'inconnu qui l'accompagnait...

Puisque Maurevert tait l encore, Violetta, l'pouse, ne pouvait
s'loigner sans doute!... Il allait donc savoir la vrit. Haletant, il
couta ardemment et, tout de suite, il reconnut la voix de l'inconnu...
c'tait la mme voix qui avait ordonn que l'pouse attendt dans la
litire... c'tait Fausta.

--Donc, disait Fausta, vous passez au palais de la Cit, et vous y
touchez les cent mille livres convenues. Pour le reste, fiez-vous  moi.
Le duc sera roi dans un mois. Il oubliera alors la petite bohmienne.
Et, mme s'il apprenait ce qui vient de se passer, je vous garantis le
pardon. Ce qui est dit est dit: vous serez capitaine des gardes de Sa
Majest Henri quatrime roi de Lorraine et de France.

--Ah! madame, fit Maurevert, la minute o je vous ai rencontre est une
minute  jamais bnie dans mon existence! Comment pourrai-je m'acquitter
envers vous?...

--Je vous l'ai dit! rpondit Fausta d'une voix sombre.

--Oh! soyez tranquille pour ce qui est convenu de cette petite...

--Donc, vous partez?

--Je pars. Mais vous savez, madame, qu'avant de quitter Paris j'ai
quelqu'un  voir.

--Allez donc voir cet homme, puisque vous le voulez!...

--Ah! je renoncerais  tout plutt que de renoncer  cette joie de le
voir enchan, enfin  ma merci!...

--Bien. Moi, cependant, je vous garderai votre... femme.

--Merci, madame! ricana Maurevert. Et o la retrouverai-je?

--Lorsque vous sortirez de la Bastille, sortez de Paris et allez trouver
l'abbesse des Bndictines de Montmartre. Elle vous remettra votre
pouse... et vous donnera mes dernires instructions. Allez...

Guise vit Maurevert s'incliner profondment devant Fausta, baiser sa
main, puis s'lancer au-dehors. Il savait maintenant o retrouver
Violetta; il avait au moins deux ou trois heures devant lui. Il attendit
donc.

Fausta marcha jusqu' la litire qu'entouraient une douzaine de
cavaliers, dont l'un portait une torche. Le reste de la rue semblait
dsert.

Le vhicule s'branla avec son escorte et disparut bientt au fond de la
rue Saint-Antoine. Fausta tait demeure seule. Elle fit quelques pas
hsitants vers la Bastille, puis, soudain, s'arrta, comme indcise. A
ce moment, le duc s'approcha d'elle.

--Madame et bien-aime Souveraine, les rues de Paris sont peu sres 
cette heure. Vous tes depuis trop peu de temps  Paris pour le savoir.
Mais, moi qui le sais, ce m'est un devoir que de vous offrir l'appui de
mon bras et la protection de mon pe...

Fausta n'avait pas eu un geste de surprise.

--Duc, rpondit-elle gravement, vous savez que je suis celle que rien
ne peut atteindre, et qu'il n'y a pas de danger pour moi dans ces rues,
fussent-elles remplies de truands. L'pe temporelle que vous m'offrez
est bien peu de chose auprs de l'pe spirituelle dont je puis
disposer... Duc, vous sortez de cette glise, continua-t-elle en
dsignant Saint-Paul.

Ce n'tait pas une question. Fausta affirmait comme si elle et t
sre. Pourtant, elle ne savait pas.

--Oui, madame! rpondit Guise, et c'est justement parce que je sors de
cette glise que...

--Eh bien, rentrons-y! interrompit Fausta. Pour ce que nous avons 
dire, peut-tre, nous serons mieux placs, nous mettant sous le regard
de Dieu...

Et Fausta, rsolument, marcha vers Saint-Paul, o elle entra. Guise,
partag entre l'irritation et la crainte, la suivit jusqu'au choeur o
elle s'arrta. Fausta prit alors la main de Guise et, d'une voix rude,
rauque, menaante, pronona:

Au nom de la Sainte Trinit. Je jure sur Dieu le crateur, touchant cet
Evangile, et sous peine d'anathmatisation et damnation ternelle, que
je suis entr en la sainte association catholique, suivant la formule
qui m'a t lue loyalement et sincrement, soit pour y commander, soit
pour y obir.

L'association des princes, seigneurs et gentilshommes catholiques doit
tre faite et est faite pour rtablir la loi de Dieu en son entier,
remettre et retenir le saint service d'icelui selon la forme et la
manire de la sainte Eglise catholique, apostolique et romaine, abjurant
et renonant toutes erreurs au contraire.

C'tait la formule de la ligue dont Guise tait le chef suprme.

Fausta laissa retomber la main de Guise.

--Voil ce que vous avez jur, dit-elle.

--Et ce que je suis prt  jurer encore.

--Bien! dit Fausta. Maintenant, duc, une question: savez-vous la peine
inflige dans nos traits  tout catholique pousant une hrtique?...

--La peine de mort, rpondit Guise en frissonnant.

Sombre, agit de penses contradictoires, le Balafr tait rsolu 
poursuivre Violetta. Et il comprenait que la papesse... la souveraine
voulait lui arracher Violetta.

Alors, quoi?... Briser violemment avec la Fausta? Mais la Fausta tait
la source mme de sa puissance. Par des fils invisibles, elle tenait la
Ligue dans ses petites mains!

Renoncer  Violetta!... A cette pense, il sentait la rage gronder en
lui et sa tte se perdre en combinaisons inspires par la folie. Fausta
reprt:

--La peine de mort applique non seulement  celui qui pouse une
hrtique, mais encore  celui qui, par le contact de l'hrtique,
devient lui-mme dmoniaque. Est-ce vrai?

--Ces lois, dit Guise d'une voix rauque, vous savez bien, madame,
que nous les avons faites pour maintenir le commun des ligueurs dans
l'obissance absolue. Vous savez que, nous qui pensons, nous qui sommes
la tte, nous ne pouvons nous soumettre  de telles servitudes!...

--Duc, est-ce bien vous qui parlez ainsi! dit sourdement Fausta. Vous,
le chef! Vous, le roi de demain! Vous avez jur, duc! Si votre serment
n'est pas valable, dites-le! Si la parole d'un Guise ne vaut pas la
parole du dernier de nos ligueurs, dites-le, qu'on le sache! Et on le
saura!... Parlez, duc. Un seul mot, un seul: tes-vous parjure?, ne
l'tes-vous pas?...

Guise trembla. En un instant, il vit Paris rvolt contre lui.

--Par le Dieu vivant, gronda-t-il, nul ne pourra jamais dire qu'Henri
de Lorraine a manqu  son devoir. Mais celle que j'aime n'est pas
hrtique!...

--Celle que vous aimez! Vous parlez de la bohmienne Violetta, n'est-ce
pas? Eh bien, coutez!... Le soir du dimanche de Saint-Barthlmy, il
y a seize ans, duc, vers onze heures, une troupe de bons catholiques
envahit un htel qui se trouvait dans la Cit, devant Notre-Dame.

--Je me rappelle, dit le Balafr, qui frissonna au souvenir des
horribles scnes voques par Fausta.

--Bien... Depuis la veille, duc, vous aviez parcouru Paris comme l'ange
exterminateur. Et, partout o vous passiez, le sang coulait, les
incendies s'allumaient, les cadavres s'amoncelaient...

Le duc laissa retomber sur sa poitrine sa tte livide et murmura:

--Coligny! Rohan! Cond! Montaigues!...

--Montaigues! reprit Fausta. Celui-l, sans doute, vous semblait plus
redoutable que les autres! Son crime tait plus atroce, peut-tre! son
hrsie plus enracine! Car, la mort ne vous parut pas une expiation
suffisante! Vous trouvtes le chtiment qui convenait  Montaigues! Et,
puisque son me tait tnbreuse, vous dcidtes qu'il achverait sa vie
dans les tnbres: Montaigues, sur un signe de vous, eut les deux yeux
crevs! Est-ce vrai?

--C'est vrai! dit Guise dans un soupir qui tait peut-tre l'aveu d'un
remords...

--Bien... Ce Montaigues, vous savez comme il est mort. Vous savez qu'il
avait vers dans l'esprit de sa fille toute la pense d'hrsie qui
souillait son esprit... Vous savez  quel crime abominable il poussa
Lonore et que cette fille osa accuser un vque d'avoir t son
amant!... Vous savez que Lonore de Montaigues mit au monde une fille
trois fois maudite, qui naquit au pied du gibet...

--Que vais-je apprendre? haleta Guise.

--Ce que vous comprenez dj, rpondit Fausta: que Violetta, c'est la
fille du gibet!

--La fille de Lonore de Montaigues? balbutia le duc.

--Oui! Comprenez-vous, maintenant?... Je veillais sur vous, par bonheur!
Je suis parvenue  conduire cette fille des races maudites jusqu'au pied
du bcher...

--Grce pour elle!... Oh! ne la tuez pas!... Il ne faut pas qu'elle
meure... car je mourrais aussi, moi!

--Vous me faites piti, duc!... J'attendrai donc, pour ordonner son
supplice, que nous ayons trouv l'exorcisme suffisant et que vous soyez
guri...

--Mais pourquoi ce mariage? gronda le duc. Pourquoi Maurevert est-il
devenu l'poux de Violetta? Ce qui est vrai pour moi ne l'est donc pas
pour lui? Maurevert n'est-il pas souill?... Ah! qu'il prenne garde!...

--Laissez votre poignard tranquille, dit Fausta. Il doit vous servir
pour frapper les ennemis et non pas le plus dvou de vos serviteurs...
Maurevert a consenti  ce simulacre pour loigner de vous la bohmienne
hrtique... Mais Maurevert ne sera pas l'poux de Violetta...

--Que sera-t-il donc pour elle?

--Il sera son gelier!...

Guise songeait. De tout ce que Fausta venait de lui dire, il ne retenait
qu'un fait... mais ce fait le bouleversait et lui inspirait une sorte
d'horreur.

Oui, c'tait vrai! C'est lui qui avait fait subir  Montaigues
l'effroyable supplice de l'aveuglement. Et c'tait la descendante de cet
homme qu'il aimait!..

Fausta l'avait accul au dilemme: renoncer  Violetta ou renoncer 
la couronne! Et Guise ne voulait renoncer ni  l'une ni  l'autre. Il
fallait gagner du temps.

--Vous m'avez rappel mes serments, dit-il enfin, je vais vous en
demander un autre. Je suis prt  tenir les miens. Je tiens la
bohmienne pour hrtique. Je crois, j'espre, par votre toute-puissante
intercession, me gurir de cet amour... Mais,  votre tour, jurez-moi
que Maurevert ne sera pas l'poux de cette fille!

--Je vous le jure, duc, Violetta ne sera l'pouse ni de Maurevert ni
d'aucun autre, jusqu'au moment o vous-mme, enfin guri, donnerez
l'ordre de la supplicier...

Quelques minutes de silence s'coulrent; Guise songeait et voici comme
il arrangeait les choses: Violetta prisonnire, il la retrouverait quand
bon lui semblerait. Prisonnire dans l'abbaye de Montmartre, sous la
garde de Maurevert, elle ne pouvait lui chapper. Donc, il se servait
d'abord de Fausta, pour conqurir la couronne. Une fois roi... il
verrait  mettre Fausta elle-mme  la raison.

--Adieu donc, madame et souveraine, dit-il en s'inclinant. Je compte sur
votre parole sacre!



XLV

LA REVANCHE DE BUSSI-LECLERC

Maurevert, comme il l'avait dit, tait attendu dans la rue par
Bussi-Leclerc.

--Tout s'est bien pass? demanda celui-ci, qui songeait, en souriant, 
la prsence du duc de Guise.

--Sans doute! fit Maurevert tonn. Pourquoi?...

--Pour rien! Marchons...

--Oui, marchons. J'ai hte de voir l'homme.

Bussi-Leclerc se mit  siffler une fanfare de chsse et Maurevert hta
le pas. Quelques minutes plus tard, ils franchissaient le pont-levis et
entraient dans la Bastille.

--Voil mon domaine! fit en riant Bussi-Leclerc. Ce n'est pas gai. Drle
d'ide qu'a eue notre duc de me faire gouverneur de la Bastille!

--Non, ce n'est pas gai! C'est mme terrible, dit Maurevert avec une
sombre joie. O est-il?... Allons!...

--Patience, que diable! Hol! quatre gardes et un falot!...

Quatre soldats arms d'arquebuses et un gelier, porteur d'une lanterne,
s'lancrent  l'ordre.

--Marche devant, dit Bussi-Leclerc au gelier. Et vous, suivez-nous,
ajouta-t-il en se tournant vers les quatre arquebusiers.

On traversa des cours, on passa sous des votes, Bussi-Leclere sifflait
entre les dents; Maurevert frissonnait. Et, pourtant, une joie sauvage
faisait battre son coeur  grands coups.

Ils taient arrivs dans une troite cour o on entrait aprs avoir
franchi une lourde grille. La cour tait infecte. L, s'arrondissait un
colosse de pierre dont la tte se perdait dans le ciel noir: c'tait la
tour du Nord.

--C'est l que nous mettons les plus intraitables. N'est-ce pas.
Comtois?

Comtois, le gelier, hocha la tte et se mit  ouvrir la porte. Une
bouffe d'air mphitique frappa Bussi-Leclerc au visage.

Comtois commena  descendre; Maurevert, derrire lui, jetait un
avide regard au fond des tnbres o il s'enfonait; puis, venait
Bussi-Leclerc; puis, les quatre arquebusiers. L'escalier tournait et
s'enfonait comme une effroyable vis de pierres verdtres. Au bout de
trente marches, on s'arrta. L'air tait  peine respirable.

Bussi-Leclerc toucha du bout du doigt une porte et dit:

--Numro quatorze!

--Numro quatorze? fit Maurevert hagard.

--Eh! oui... ce bon petit duc... M. d'Angoulme...

--Et que m'importe le duc d'Angoulme! gronda Maurevert. Descendons!

Et il poussa le gelier. A ce moment, du fond du cachot numro quatorze,
un grand cri dment jaillit et rveilla de sinistres chos dans
l'escalier.

Bussi-Leclerc avait pli. Ce bretteur, ce spadassin, sans foi ni loi,
n'avait pas encore l'me d'un gelier.

--Voici le numro dix-sept! dit tout  coup Comtois en s'arrtant devant
une porte.

--Ouvre! dit Maurevert d'une voix rauque.

Il prit le falot des mains du gelier, et, comme celui-ci ne se htait
pas assez  son gr, il poussa lui-mme les verrous. La porte s'ouvrit
toute grande. Maurevert, le falot  la main, fit deux pas dans cette
sorte de trou qui tait un cachot. La faible lueur de la lanterne
claira le trou, les pierres ronges portant des inscriptions. Et son
regard s'arrta au fond du cachot.

L, contre la paroi, deux anneaux scells dans le mur supportaient deux
chanes rouilles. Les deux anneaux infrieurs encerclaient les deux
chevilles d'un homme. Et, cet homme, debout, appuy  la paroi, cet
homme sur qui Maurevert levait son falot, cet homme le regardait...

Bussi-Leclerc entra et fit sortir le gelier. Maurevert tremblait
lgrement. Il considrait le prisonnier avec un sourire indescriptible.
Le prisonnier souriait aussi, mais d'une autre manire. Maurevert, au
bout d'un instant de contemplation, accrocha son falot  un clou. Et il
dit:

--Te voil donc, Pardaillan. Depuis seize ans que nous passons le temps
 courir l'un aprs l'autre, nous nous retrouvons donc enfin...

--Tiens! fit paisiblement Pardaillan, voici M. Bussi-Leclerc, gelier en
chef de ce gai sjour!

Maurevert grina des dents et dit:

--Tu n'oses ni me regarder, ni me parler, sire de Pardaillan. Mais, moi,
je te parle et te regarde. Je suis venu pour cela. Tu m'couteras donc,
malgr toi...

--Monsieur Leclerc, dit Pardaillan, l'pe qui vous bat les mollets est
bien longue, moins longue pourtant que celle que je vous fis sauter des
doigts dans le moulin.

Bussi-Leclerc plit et grommela un juron.

--Hte-toi, gronda-t-il, hte-toi, Maurevert, car je ne rpondrais pas
de daguer le dmon...

--Bah! fit Pardaillan, vous n'oseriez, monsieur Leclerc. En effet, on ne
m'a enchan que par les pieds, et mes mains libres vous font peur...

Pardaillan se mit  rire, d'un rire qui fit frissonner les quatre
arquebusiers rests dans le couloir.

--Par la mort-Dieu! vocifra Bussi-Leclerc en dgainant.

--Laisse! Laisse! fit Maurevert d'une voix qui coula comme du fiel. Le
sire de Pardaillan a raison.

Le tourmenteur qui va venir demain serait trop vex de n'avoir qu'un
cadavre  torturer... Et alors...

Pardaillan riait toujours.

--Monsieur Leclerc, continua-t-il, interrompant Maurevert comme s'il
n'et pas t l, monsieur Leclerc, savez-vous que j'ai cru, moi aussi,
 votre illustre renomme de matre d'armes invincible? Quand je vous ai
vu devant moi, l'pe  la main, je n'ai pu m'empcher de recommander ma
pauvre me  Dieu. Misricorde, je me voyais en capilotade! Juste comme
je me disais cela, monsieur Leclerc, votre pe s'est mise  dcrire
dans l'air un arc de quinze pieds. Quel saut! Et quel sot j'tais de
croire que j'avais un matre devant moi, quand vous n'tiez qu'un
mchant prvt... un colier!

Bussi-Leclerc cumait. Chaque parole de Pardaillan tait un coup de
poignard  sa vanit...

--Tu trouveras demain un matre  enfoncer les coins! rugit
Bussi-Leclerc.

--Un colier? reprit Pardaillan, un bon colier, je l'avoue. On voit que
vous avez frquent les tripots, monsieur Leclerc. Oui, il faut tre
juste: avec une dizaine d'annes d'tude encore, vous serez un colier
avouable, presque un bon prvt...

Cette ironie arracha au matre d'armes une imprcation de rage:

--Misrable! Tu me pris en tratre!

Peu  peu, il en arrivait  oublier la situation. Il ne voyait plus en
Pardaillan qu'un matre qui se vantait de l'avoir vaincu. Il se croyait
 la salle d'armes et, tirant son pe, il commena une dmonstration.

--Voici, cumait-il, je tenais mon pe en tierce, comme ceci...
regarde, Maurevert... lorsque...

--Oh! monsieur Leclerc, interrompit le rire terrible de Pardaillan,
quelle garde avez-vous l?... Trop de raideur dans le poignet, que
diantre!

--Dmon! vocifra Bussi-Leclerc; il me donne la leon!...

Il rengaina son pe. Il tait livide de rage. Et, soudain, il tendit
le poing  Pardaillan, grommela un juron, fit deux appels du pied comme
s'il et rpondu  une provocation et sortit du trou noir, du cachot, de
l'antre effroyable, poursuivi par le rire froce de Pardaillan.

--Le dmon est enrag! gronda Leclerc en se bouchant les deux oreilles.

Il et pleur. Son amour-propre saignait  vif. Il fit un geste pour
ordonner aux arquebusiers d'attendre Maurevert et remonta l'escalier
quatre  quatre.

--Or a dit alors Maurevert, tandis que tu vis encore, sire de
Pardaillan, coute-moi. Je ne suis pas Bussi-Leclerc, moi, et j'avoue
que j'ai eu peur de toi... Maintenant que te voil enchan, je n'ai
plus peur, tu comprends?... L'homme qui est devant toi s'appelle
Maurevert... comprends-tu cela?... ce Maurevert qui porte  la figure
la trace du coup de rapire dont tu la cinglas!... Maurevert, qui porta
l'un des derniers coups dont mourut ton truand de pre!... Maurevert qui
fournit l-haut, sur les pentes de Montmartre, ce joli coup de poignard
dont mourut la demoiselle de Montmorency, ta matresse!...

Le misrable tudiait attentivement l'effet de ces paroles.

Sur la physionomie trangement paisible du chevalier, il ne vit aucun
frmissement. Pardaillan ne le regardait pas. Seulement, il avait sa
main droite dans son pourpoint. Et, au souvenir de son pre, mort entre
ses bras, au souvenir de celle qui tait l'adoration fidle de sa vie,
cette main s'tait crispe; la clameur de dtresse qui grondait dans
cette poitrine ne s'chappa pas.

Enfer! gronda en lui-mme Maurevert plus livide, est-ce qu'il ne
souffrirait plus du pass?... Tu m'as bien cherch, reprit-il tout haut.
Voil des annes et des annes que tu cours aprs moi. Voil des annes
que je passe, moi,  te fuir... A la fin, je me suis demand ce que tu
pouvais bien avoir  me dire... et je me suis arrang pour nous mnager
ce rendez-vous...

Voyons, je suis prt  t'entendre. Qu'as-tu  me dire?...

Pardaillan suivait des yeux le vol affol d'une chauve-souris qui
tournoyait dans l'troit espace.

--Voyons si elle trouvera moyen de sortir, murmura le chevalier.

Maurevert trembla de rage.

--C'est bon, dit-il; toi aussi, tu sortiras d'ici; mais tu en sortiras
les pieds devant. Sois tranquille, Pardaillan. Tu ne t'en iras pas
seul au cimetire des supplicis: je te suivrai jusque-l... Et, quand
j'aurai vu jeter la dernire pellete de terre sur ton cadavre, je m'en
irai, enfin libre et tranquille. Et si, par hasard, quelque terreur
posthume vient m'inquiter, eh bien, j'aurai ma femme pour me rassurer
et me consoler...

Maurevert s'arrta un instant. Il esprait, cette fois, porter un coup
terrible  Pardaillan, et, puisqu'il ne souffrait plus dans son pass,
le faire souffrir dans le prsent.

--Il est juste, reprit-il, que tu saches qui est ma femme. Tu la
connais. Elle s'appelle Violetta; je viens de l'pouser il n'y a pas
plus d'une heure.

Pas un geste, pas un battement de paupire ne vint prouver  Maurevert
que Pardaillan et entendu. Mais l'effort que le chevalier devait faire
 cette minute pour commander  son visage devait tre affreux.

--Quand tu seras mort, continua Maurevert, je partirai avec Violetta.
Si elle m'aime ou ne m'aime pas, peu importe  moi!... Au contraire, je
souhaite sa haine, car ce me sera un double plaisir que d'tre le matre
de cette fille, malgr son amour pour un autre... L'autre, c'est un de
tes plus chers amis... Tiens... coute... l'entends-tu qui hurle?... Tu
ne dis rien?...

La poitrine de Pardaillan se gonfla.

--Donc, reprit Maurevert, la jolie bohmienne porte mon nom et, tout 
l'heure, je l'emmne: c'est mon bien, c'est ma chose. Et d'une! Le
petit Valois est l-haut, dans un cachot pareil au vtre, vous pouvez.
l'entendre hurler.

Maurevert surveillait Pardaillan du coin de l'oeil et s'enivrait d'une
jouissance prodigieuse.

Pardaillan souriait. Mais Maurevert ne remarqua pas qu'il s'tait appuy
du dos au mur pour ne pas tomber.

Maurevert cumant, grinant, se laboura le visage  coups d'ongles.

--Oh! dmon!... Je t'arracherai bien une plainte!

--La chauve-souris tait sortie du cachot, Pardaillan murmura:

--C'est curieux comme j'ai sommeil...

Il s'allongea sur le sol, posa sa tte sur son bras repli, et ferma les
yeux. Si Maurevert avait pu voir l'effroyable souffrance qui dchirait
cet homme, il ft devenu fou de joie. Mais, ayant dirig le jet de
lumire sur lui, Maurevert vit qu'il dormait paisiblement, les lvres
souriantes...

--Au revoir! hurla Maurevert. A demain, ou peut-tre  aprs-demain, car
je te laisserai peut-tre un jour ou deux  croupir dans ton dsespoir.
Dors bien... moi aussi, je vais me coucher... dans le mystre de
l'alcve, la petite bohmienne attend son poux... A bientt,
Pardaillan!...

Il sortit  reculons, les yeux fixs sur le prisonnier, esprant encore
surprendre un tressaillement, une plainte, une larme... Paisible et
souriant, Pardaillan dormait.

Alors Maurevert mcha une insulte. Il remonta prcipitamment l'escalier,
suivi par le gelier et les quatre arquebusiers. Quelques minutes plus
tard, il entrait dans l'appartement de Bussi-Leclerc.

--Oh! oh! s'cria le gouverneur, par les cornes de Satan, d'o sors-tu
donc pour tre ainsi livide?

--De l'enfer! rpondit Maurevert.

--Je comprends, ricana Bussi-Leclerc, le damn Pardaillan t'a injuri
comme il a fait pour moi, hein?... Il a d t'en raconter... Car il a la
langue bien pendue, le sacripant! Que t'a-t-il dit, voyons?

--Rien! dit Maurevert en se versant Un verre d'une bouteille que le
gouverneur tait en train de vider. Pour quand le bourreau est-il
prvenu?

--Quand? Aprs-demain soir; notre grand Henri veut voir appliquer la
question. Toi aussi, hein?

--Sans doute. J'accompagnerai le duc comme je l'accompagne partout.

Maurevert balbutia quelques paroles d'adieu et se retira; puis, une
fois hors de la Bastille, il prit, aussitt le chemin de Montmartre.
Bussi-Leclerc demeur seul haussa les paules et grommela:

--Le Pardaillan a d l'tourdir d'insultes!... Pardieu, c'est bien
sr qu'il m'a pris en tratre, au moulin... Je ne connaissais pas son
coup... mais je le connais maintenant!...

Bussi-Leclerc se coucha. Il parat qu'il passa une mauvaise nuit, car,
trois ou quatre fois, il drangea son valet de chambre pour se faire
apporter du vin. Le lendemain, il passa toute la journe dans la galerie
d'armes  la Bastille. Il fit venir successivement les prvts et les
matres les plus rputs de Paris. A tous, il disait:

--Je vais vous montrer le coup; je l'ai tudi; je le tiens!

Et, en effet, prvt ou matre,  peine l'adversaire tait-il en garde
que Bussi, aprs quelques passes rapides, lui faisait sauter l'pe des
mains. Ce jour-l, la renomme de Bussi-Leclerc fut  son apoge.

--Oui, lui dit Maineville, mais, en somme, tu fus dsarm un jour.

--C'est vrai, dit Bussi-Leclerc en grinant des dents; mais celui qui
m'a dsarm ne pourra jamais s'en vanter.

La nuit vint. Leclerc dna sobrement, puis dormit quatre heures. Puis,
il se fit masser et frotter d'huile comme les lutteurs antiques.
Ensuite, il demeura une heure au repos, tendu sur son lit, ruminant et
grommelant parfois:

Il ne faut pas qu'il meure avant...

Il tait un peu plus de minuit lorsqu'il s'habilla de vtements lgers
et souples. Il s'enveloppa de son manteau et, sous ce manteau, cacha
deux pes. Alors, il appela Comtois le gelier, et, suivi comme
la veille de quatre arquebusiers, il se dirigea vers le cachot de
Pardaillan.

Au premier sous-sol, il laissa les gardes et le gelier, leur ordonnant
de l'attendre l. Puis, prenant le falot, il descendit, entra dans le
cachot et, tendant une pe  Pardaillan:

--Monsieur, dit-il, par un coup de tratrise, vous m'avez dsarm une
fois. Vous tes enchan par les pieds, c'est vrai; mais vos chanes ont
assez de jeu pour que vous puissiez vous mettre en garde. De mon ct,
je vous jure bien que je ne romprai pas, ni en arrire, ni par les
flancs. Nous sommes donc  galit. Voici une pe. Vous m'avez dsarm:
je vous dsarmerai. Et quand j'aurai fait constater que je suis votre
matre, je serai  votre disposition, monsieur, pour toutes commissions
aprs votre mort. Je pense, monsieur, que vous serez assez galant homme
pour ne pas refuser ma revanche.

--Monsieur de Bussi-Leclerc, dit Pardaillan, d'une voix qui, malgr lui,
frmit d'une joie puissante, j'tais sr qu'un homme tel que vous ne
voudrait pas rester sous le coup d'une dfaite affreuse. Aussi, vous
voyez, je ne dormais pas... JE VOUS ATTENDAIS!...



XLVI

MONOLOGUE DE PARDAILLAN

Voici ce que se racontait  lui-mme le chevalier de Pardaillan, dans
l'heure mme o le sire de Bussi-Leclerc se prparait  descendre  son
cachot:

--Viendra-t-il? Ou ne viendra-t-il pas? Ai-je bien lu sur ce visage de
spadassin la vanit qui saigne? Ai-je bien vu dans ces attitudes la
bienheureuse haine qu'il me porte? Dois-je esprer que j'ai assez
exagr cette vanit? Seigneur Dieu, si vous existez, faites seulement
que M. de Bussi-Leclerc ait bien la dose de vanit que je lui suppose;
le reste me regarde!

--Pouvais-je ne pas me rendre?... Seul, j'eusse tent quelque coup de
folie. Je crois vraiment qu' force de folie j'eusse t assez sage pour
me tirer de la Devinire. Mais, voil, il y avait Huguette!...

--Pauvre Huguette! Est-ce que je ne lui devais pas cela?... Pour tant
d'amour silencieux, humble et dvou, pour seize ans de tendresse
inavoue, je pouvais bien lui donner cette minute de joie... de ne pas
mourir sous ses yeux. Car, rien ne prouve que je ne fusse pas mort. Et
puis, parmi tant de coups que j'eusse reus, il s'en ft bien gar
quelques-uns sur elle!... Allons, j'ai bien fait de me rendre!...

--L'amour d'Huguette! reprit Pardaillan en fronant les sourcils. Ma
rponse  cet amour est-elle une trahison  l'amour que je cache en
moi?... Eh quoi, Lose! Je t'aime donc toujours?... J'aime une morte!
Morte depuis seize ans, morte dans mes bras, en me jetant son dernier
regard si doux, que j'en sens encore la douceur... J'aime une morte! Il
sera donc dit que tout aura t folie dans la vie de mon coeur!...

En parlant ainsi, Pardaillan pleurait doucement. Il continua:

--Cette vipre (il pensait  Maurevert) m'a tout de mme octroy
quelques morsures qui m'ont fait souffrir la malemort. Violetta!
Charles!... Pauvre petit duc qui avait une si belle confiance en moi!
Pris! Enchan comme moi! Et ces plaintes qui descendent parfois jusqu'
moi.

Et un rugissement lui chappa,  lui! Il secoua ses chanes et essaya de
faire un ou deux pas. Il murmura:

--Pour Lose assassine, pour mon pre assassin, pour Charles qu'on
assassine, pour Violetta qu'on assassine, pour tant de souffrances
rpandues sur la terre et concentres ici, dans ce cachot, qu'est-ce que
je demande? De pouvoir, un jour, dire deux mots  l'assassin et  celle
qui, jadis, fournit l'arme. O bonne Catherine, dire que je n'avais pas
song  toi...

Lose... Maurevert... Mdicis... Guise... viendra-t-il ou ne
viendra-t-il pas? Il ne viendra pas...

A ce moment, il dressa l'oreille. Un bruit lointain venait de le
frapper. Rapidement, le bruit se rapprocha, la porte s'ouvrit.
Pardaillan eut un profond tressaillement qui l'agita jusqu'au fond de
l'tre. Et sa pense, dans un flot de joie terrible, rugit ce seul mot:

Il est venu!...



XLVII

LA BASTILLE

--Vous m'attendiez? dit Bussi-Leclerc s'adressant  Pardaillan.

--Ma foi, oui, monsieur, je vous attendais!

Bussi-Leclerc jeta autour de lui un regard de dfiance:

J'ai peut-tre eu tort de laisser mes hommes l-haut, grommela-t-il. Si
je les faisais descendre? Oui, mais si je n'arrive pas  le dsarmer?...
Double honte!...

Pardaillan comprit que, mme enchan, mme dans l'tat de faiblesse
o il tait, il semblait encore redoutable, et il trembla de voir
Bussi-Leclerc s'loigner.

--Je vous attendais, reprit-il; ne m'avez-vous pas annonc que je dois
tre questionn? Puisque vous voil, je suppose que le bourreau n'est
pas loin...

--Ah! bon! fit Leclerc. Eh bien, non, mon cher monsieur, ce n'est pas
pour cette nuit. Rassurez-vous. Vous avez encore quelques heures devant
vous... Venons-en donc  ce que je vous disais. Vous avez entendu ma
proposition. Acceptez-vous de me donner ma revanche?

--Je vous ferai observer, monsieur, dit Pardaillan qui tremblait de joie
maintenant, que je suis dans une position d'infriorit complte.

Bussi-Leclerc avait tressailli de joie. Cette simple remarque, si juste
et si naturelle de Pardaillan, lui semblait un aveu.

--Il a peur!... Il est perdu!...

Se reculant de quatre pas, il prit le champ ncessaire  ce duel
fantastique.

Pardaillan se plaa sur ses deux jambes aussi commodment que les
chanes pouvaient le lui permettre. Et, ayant pris la position de garde,
il laissa chapper une sorte de gmissement.

--Voyons, dit srieusement Leclerc, vous tes bien, il me semble...

--Oh! monsieur! terriblement gn, au contraire!

--Bah! bah! pourvu que je sois dans la mme position, nous sommes a
armes gales. Je m'engage sur l'honneur  ne pas me servir un instant
de mes jambes; je ne suis donc ici qu'un bras arm d'une pe: vous
aussi... Allons! gronda-t-il, y sommes-nous?

--M'y voici! dit Pardaillan.

Les fers s'engagrent, battirent, et Pardaillan excuta le coup par
lequel il avait dsarm Leclerc au moulin de Saint-Roch. L'pe de
Leclerc demeura ferme dans la main.

Malheur! murmura-t-il. Il a appris la passe!...

--Ah! Ah! clata de rire Bussi triomphant. Oui, je l'ai apprise la
damne passe! Et j'en ai appris une autre que je veux vous enseigner!

Il avait baiss la pointe de son pe. Pardaillan l'imita et rpta:

Malheur sur moi!...

Bussi-Leclerc riait terriblement. La premire partie de sa revanche
tait gagne, puisque le coup de Pardaillan n'avait pas russi.
Peut-tre s'il et t de sang-froid et-il pu remarquer que son
adversaire y avait mis une trange maladresse. Mais Bussi-Leclerc n'en
pensait pas si long. Il dit:

--Je vais maintenant vous dsarmer, sire de Pardaillan, comme vous
m'avez dsarm, et nous serons presque quittes. Seulement, comme il faut
que je prouve  tous que je vous ai vaincu, je vous rendrai votre pe.
Puis. je vous blesserai... En garde!... Ah! dmon d'enfer...

Ces derniers mots furent un vritable hurlement de rage et d'tonnement.
A mesure qu'il avait parl, Bussi avait excut. D'un froissement auquel
peu d'pes eussent rsist, il avait abattu la lame de son adversaire,
et, esprant le surprendre au front aprs lui avoir annonc qu'il allait
d'abord essayer de le dsarmer, il s'tait fendu  fond; en mme temps,
son pe sauta!...

Pour la deuxime fois, Bussi-Leclerc, l'invincible, tait vaincu,
dsarm!... Pardaillan n'avait pas boug. Appuy de la main gauche au
mur, il restait en garde et disait avec cette terrible froideur qui,
chez lui, rvlait l'motion:

--Ramassez votre pe, monsieur. Vous le pouvez, puisque je suis
enchan...

Cette effrayante motion de Pardaillan venait de ce qu'il pensait. Et ce
qu'il pensait, le voici:

Idiot! Trois fois stupide! Je n'ai pu rsister au plaisir de donner une
leon  ce spadassin!... Tout est perdu! Les voil qui descendent!... Il
va s'en aller!

En effet, au hurlement de Leclerc, des voix effares avaient rpondu
dans l'escalier. Comtois et les arquebusiers, s'imaginant qu'on
gorgeait le gouverneur de la Bastille, accouraient.... Bussi-Leclerc,
ivre de honte, ramassa vivement son pe, la rengaina et ouvrit la
porte.

--Que venez-vous espionner ici? Arrire, gibier d'estrapade! Qu'on
remonte  l'instant!

Pardaillan tressaillit de joie et haletant, appuy  son mur avec un
sourire intraduisible, balbutia:

Lose!... Mon pre!... Nous sommes sauvs!...

Les arquebusiers et le gelier remontaient avec plus de prcipitation
qu'ils n'taient descendus.

Quand Bussi-Leclerc n'entendit plus rien, il rentra dans le cachot et,
comme il avait fait d'abord, referma la porte et raccrocha au clou le
falot et le trousseau de clefs. Aussitt il dgaina.

--Mort de ma mre! gronda-t-il  voix basse.. Tant pis pour le bourreau.
Tu ne mourras que de ma main...

Oh! cette fois, il ne s'agissait plus d'une passe d'armes. Cette fois,
il ne s'immobilisait plus, selon ses propres conventions. Cette fois, il
voulait tuer... Il bondissait  droite,  gauche, rompait, avanait...
et l'autre, enchan, le tenait haletant  la mme distance...

L'pe de Bussi jetait dans cette obscurit de brusques clairs d'acier.
Et cet homme qui rugissait de rage, qui se lanait  l'assaut... et
Pardaillan qui ne faisait pas un pas, qui se couvrait seulement de sa
pointe, oui, dans ces tnbres, au fond de ce trou, c'tait un spectacle
de dlire...

Un moment vint o Leclerc, puis, s'accota  la porte.

Oh! murmura-t-il, pourquoi lui ai-je donn un fer!

Repos, il se rua, dans le silence effroyable, il n'y eut que le
battement bref des fers, et le haltement du fauve qui voulait du sang.
Et, cette fois, Pardaillan recula, se renfona dans son angle!...

--Je le tiens! gronda Leclerc.

Il avana de deux pas pour le corps  corps final:

--Je le tiens! rugit-il. Je le cloue au mur!

Au mme instant, Bussi-Leclerc, en se jetant en avant, ivre, les yeux
injects, se sentit saisi par deux bras puissants; il pantela, puis sa
tte retomba sur son paule. Alors Pardaillan desserra l'treinte... Il
laissa glisser Leclerc sur le soi et, se baissant, le toucha au coeur:

--Bon, dit-il, pas mort! Il en reviendra, et je serai son homme s'il lui
convient de recommencer...

Pardaillan se redressa alors, s'avana aussi loin qu'il put, allongea la
main, et atteignit le trousseau de clefs. En un instant, il eut ouvert
les normes cadenas des anneaux qui encerclaient ses chevilles. Alors,
il voulut s'lancer. Et une sorte de dsespoir furieux descendit dans
son me:

Pardaillan ne pouvait plus marcher! Il pouvait  peine se soutenir... Il
connut un instant de dsespoir, d'angoisse, puis il se domina, trempa
ses mains dans l'eau qui croupissait dans les flaques du sol. Et cette
fracheur acheva de le ranimer. Alors, il se releva.

Je veux, dit-il, les dents serres par l'effort de la volont... Je
veux! donc, je peux!... je veux marcher!...

Et ce miracle naturel de l'action violente opre par une me sur un
corps s'accomplissait!... Pardaillan puis se levait, il marchait...,
il saisissait le falot et le trousseau de clefs..., il sortait de sa
tombe!... Et, ayant referm la porte  triple tour, la porte du cachot
o gisait Leclerc vanoui, il eut un soupir qui exprimait un monde, et,
flamboyant d'esprance, d'un pas souple, nerveux, il se mit  monter.

L-haut, dans la cour, attendaient les quatre arquebusiers. Le gelier
Comtois, pench sur le trou de l'escalier, coutait... Pardaillan
s'arrta au premier sous-sol. Il tait devant la porte du cachot de
Charles,--du moins, selon ce que lui avait dit Maurevert.

Avec un calme effrayant, Pardaillan se mit  essayer les clefs et 
tirer les verrous, ce qui ne se fit pas sans grincements. De l'autre
ct de la porte, Pardaillan entendait une sorte de haltement furieux.

A ce moment, de l'tage infrieur, montrent des clameurs touffes,
des coups sourds comme si on et branl une porte  coups de blier.
C'tait Bussi-Leclerc qui, revenu de son vanouissement, et constatant
qu'il se trouvait enferm, poussait des hurlements de rage, et essayait
de dmolir  coups de pied l'pais panneau de chne.

Soudain, la porte sur laquelle Pardaillan s'escrimait s'ouvrit. Il entra
vivement et la repoussa derrire lui. Le cachot s'claira de la faible
lueur du falot qu'il tenait  la main. Et cette lumire lui montra un
jeune homme en lambeaux, couvert de sang, des yeux hagards, une bouche
convulse dans un visage livide, fou de dsespoir...

Cet tre fit un bond terrible, et Pardaillan se sentit enlac, treint
par deux bras furieux; un souffle rauque le frappa au visage, deux mains
convulses se crisprent  sa gorge, et une voix  peine distincte
gronda:

--J'en tiens un! Meurs, misrable!...

--Charles! Mon enfant! haleta Pardaillan...

Dans ces demi-tnbres, tandis qu'en bas rsonnaient sourdement les
appels de Leclerc, ce fut une lutte atroce: Charles employait toutes ses
forces,  touffer...  serrer,  tuer! Tuer qui?... Pardaillan!... Et
Pardaillan ne voulait ni tuer ni blesser le jeune homme! Et, en haut,
sans aucun doute, les geliers coutaient ces bruits, et, malgr la
dfense du gouverneur, allaient se dcider  descendre!...

L'instant fut effroyable. Et le redoutable vnement prvu se ralisa!
Le gelier Comtois et les arquebusiers descendaient!... Pardaillan
entendit leurs pas qui heurtaient les pierres dans les tnbres... lors,
il cessa de se dfendre. Il eut un rire trange, et, comme les mains de
Charles, libres enfin, s'incrustaient  sa gorge, il pronona:

--Ce sera beau que Pardaillan ait t tu par le fils de Marie Touchet!

Charles entendit ce rire. Ce fut ce rire qu'il reconnut!... Il bondit
en arrire et considra celui qu'il voulait tuer... Et alors, il le
reconnut!...

Pardaillan lui colla sa main sur la bouche: Comtois et les arquebusiers
passaient devant la porte!...

Pardaillan saisit Charles par les paules, le releva et haleta:

--Silence!... Au nom de Violetta vivante, silence!...

Violetta vivante! Charles bloui se laissa entraner... En quelques
instants, ils atteignirent le haut de l'escalier, et Pardaillan referma
 triple tour la porte de la tour Nord!...

Au mme moment, on entendit derrire cette porte la galopade affole des
gardes qui terrifis, remontaient et se heurtaient du front aux ferrures
intrieures!... Pardaillan s'appuya  la porte pour souffler un instant.
Charles saisit ses mains, les couvrant de larmes brlantes.

--O Pardaillan. sanglota le jeune duc,  mon frre, pardon... je vous ai
frapp, moi!... J'ai voulu vous tuer!...

--Bon! bon! fit Pardaillan. Maintenant que nous sommes  moiti libres,
on respire dj mieux, bien que ce ne soit pas encore l'air de la
libert...

Ils taient dans cette cour troite par laquelle on accdait  la tour
du Nord. Au-del de cette tour, il y en avait d'autres. Et l, ils
rencontreraient des sentinelles. Pour toute arme, ils n'avaient  eux
deux que la dague arrache par le chevalier  Bussi-Leclerc...

Dans ce moment o Pardaillan cherchait  calculer la possibilit de ce
miracle: sortir de la Bastille, il prta pour la premire fois attention
au tapage que Comtois et les arquebusiers faisaient derrire la porte.

--Ces sacripants rveilleraient des morts! grommela-t-il.

La tour du Nord tait heureusement assez loigne des postes de
sentinelles et surtout du grand poste de la porte d'entre. Voyant
que, les hurlements des enferms, loin de s'arrter, augmentaient en
intensit:

--On dit que de crier plus fort que les chiens, fit-il, cela les
terrifie et arrte leurs abois. Essayons!

Et Pardaillan se mit  frapper sur la porte et  vocifrer:

--Hol! tes-vous enrags! Ne saurait-on dormir tranquilles?

Un silence de mort suivit l'apostrophe de Pardaillan. videmment, les
enferms taient au comble de l'effarement.

--Que voulez-vous? reprit Pardaillan.

--Eh! par la mort-Dieu, nous voulons sortir! Qui que vous soyez, allez
prvenir le poste  l'instant!

C'tait le gelier Comtois qui venait de parler ainsi. Le digne Comtois
n'avait pu imaginer ce qui se passait. Aux appels de Bussi-Leclerc, il
tait descendu jusqu'au deuxime sous-sol; mais,  ses demandes, le
gouverneur n'avait rpondu que par des menaces de l'triper s'il
n'ouvrait  l'instant... Comtois s'tait alors prcipit pour aller
chercher les clefs puisque son trousseau tait enferm avec le
gouverneur. Et, avec les quatre gardes, effar, pouvant, il s'tait
heurt  la porte de la tour, verrouille  l'extrieur.

--Ainsi, reprit Pardaillan, vous ne savez pas qui vous a enferms?

--Non! A moins que ce ne soit Satan en personne...

--Je vais vous dire: c'est moi qui ai enferm M. le gouverneur; c'est
moi qui vous ai enferms...

--Qui, vous? hurla Comtois.

--Moi, Pardaillan, dit le chevalier paisible.

On entendit un hurlement de dsespoir.

--Rassurez-vous, dit Pardaillan, la tour du Nord est bien loin des
postes, et personne ne peut vous entendre. Je ferai alors prvenir le
chef de poste que M. le gouverneur a d partir subitement en voyage,
escort d'un gelier et d'arquebusiers. Nul n'aurait l'ide de venir
voir ce que vous devenez, puisqu'on vous croira en voyage. Je dis donc
que je vais simplement vous laisser mourir dans cet escalier.

Lorsque Pardaillan eut compris, au diapason des gmissements, que la
terreur des malheureux confinait  la folie, il frappa du poing pour
signifier qu'on et  l'couter. Le silence se fit  l'instant mme.

--Vous me faites piti, dit alors le chevalier. Je veux bien vous
laisser vivre,  une condition, la voici: vous rendez-vous  moi?
J'ouvre. Sinon, je m'en vais.

--Nous nous rendons! crirent d'une voix les quatre affols.

--Je ne me rends pas, moi! vocifra le gelier.

Vous tes des lches, et la peur vous rend stupides.

Cet homme ne peut pas sortir de la Bastille. Et, quant  nous, nous
serons dlivrs par la ronde qui passe  trois heures!

--Dlivrs pour tre pendus! cria Pardaillan, car je dirai que vous tes
mes complices. Adieu!...

--Arrtez, monseigneur! vocifrrent les soldats.

Un bruit de lutte froce remplit l'escalier: les quatre arquebusiers
s'taient prcipits sur le gelier qui se trouva billonn et ligot au
moyen de ceintures et d'charpes. Pardaillan comprit ce qui se passait.
Et, lorsque le silence se fut rtabli, il entrouvrit la porte.

--Passez-moi vos arquebuses et vos dagues, dit-il.

Les soldats obirent. Alors, il ouvrit la porte toute grande. Les quatre
infortuns sortirent en toute hte, comme des oiseaux de nuit effars.
Ils dposrent Comtois qui, billonn, ficel comme un saucisson,
roulait des yeux terribles.

--Voil, monseigneur! dirent-ils.

Pardaillan clata de rire, puis dlia les pieds du gelier qui,
aussitt, se mit debout. Puis, il le dbillonna. Mais, en mme temps,
il lui appuyait la pointe de sa dague sur la gorge, geste qui quivalait
au plus loquent des discours.

--Te rends-tu? demanda Pardaillan.

--A condition que vous me fassiez sortir de la Bastille, dit Comtois.

--Non seulement tu sortiras avec ces quatre braves, mais vous recevrez
chacun une anne complte de votre solde.

--En ce cas, je suis votre homme! dit Comtois.

--Partons, cher ami, dit alors le duc d'Angoulme.

--Un instant! fit Pardaillan qui le regarda d'un air trange. J'ai
toujours rv de visiter la Bastille une bonne fois. Et l'occasion est
trop belle et trop bonne pour que je la laisse chapper. Visitons la
Bastille!



XLVIII

O PARDAILLAN VISITE LA BASTILLE

Le jeune duc fixa sur celui qu'il appelait son frre un regard de
terreur. Pour Charles, en effet, il n'y avait plus qu'une chose  faire:
s'en aller! Il ne songeait pas aux grilles, aux sentinelles, aux postes,
aux portes, aux infranchissables obstacles:

--Mon ami... mon frre!... balbutia le jeune homme avec une inexprimable
angoisse.

Pardaillan sourit... Il se tourna donc vers Comtois, lui dlia les mains
et lui dit tranquillement:

--Marche devant, et ouvre-moi les portes!

--Je n'ai pas mon trousseau, dit Comtois avec un secret espoir.

--Le voici! fit Pardaillan, goguenard.

Et il tendit le trousseau au gelier bahi.

--Vous autres, reprit le chevalier en s'adressant aux quatre soldats,
marchez prs de lui; et, s'il fait un geste de trop, assommez-le.

Tactique admirable. Pardaillan, en donnant une mission de confiance 
ces hommes, en paraissant s'en remettre  eux du soin de sa scurit, en
donnant enfin une occupation  leurs esprits, faisait d'eux ses aides.

--Que voulez-vous voir? demanda le gelier.

--Les prisonniers! dit Pardaillan. Combien y a-t-il de prisonniers dans
les cachots?

--Vingt-six... dont huit dans la tour du Nord, qui est mon service
spcial.

--Voyons donc les huit de la tour du Nord!...

Comtois jeta autour de lui un dernier regard, comme s'il et espr la
soudaine arrive d'une ronde, puis, voyant toute rsistance inutile, il
ouvrit une porte prs de celle par o l'on descendait aux sous-sols. Et,
tous ensemble, ils commencrent  monter. Au premier tage, dans une
chambre spacieuse et assez bien are, se trouvaient trois jeunes gens
qui dormaient de tout leur coeur et qui, au bruit de ces gens entrant
dans leur prison, se rveillrent, effars.

--Messieurs, dit Pardaillan, veuillez vous habiller en toute hte et me
suivre.

--Bah! fit l'un, est-ce pour aller en place de Grve?

--Est-ce pour aller achever la nuit auprs de nos matresses? fit
l'autre.

--C'est vous qui avez devin, monsieur, dit Pardaillan.

A ces mots prononcs trs simplement, les prisonniers firent un bond et,
tout tremblants, sautrent  bas de leurs lits. Celui qui avait parl le
dernier s'lana vers le chevalier et dit:

--Monsieur, coutez-moi: voici M. de Chalabre, qui a vingt-deux
ans; voici M. de Montsery, qui en a vingt; moi-mme, marquis de
Sainte-Maline, j'en ai vingt-quatre. C'est vous dire quelle affreuse
cruaut ce serait de votre part de nous offrir la libert  l'heure
o nous attendons la mort, si cette libert n'est qu'une ironie...
Monsieur, nous sommes condamns  mort par M. de Guise parce que nous
sommes des gentilshommes fidles  Sa Majest... Par grce! dites-nous
la vrit: o nous conduisez-vous?

--Je vous l'ai dit, rpondit Pardaillan avec une gravit empreinte d'une
souveraine piti.

--Nous sommes donc libres! haletrent les infortuns jeunes gens.

--Vous allez l'tre!...

--Votre nom! votre nom! dirent les trois prisonniers avec une
prodigieuse motion.

--Puisque vous m'avez fait l'honneur de me dire le vtre, messieurs, on
m'appelle le chevalier de Pardaillan...

En un tour de main, les trois jeunes gens furent habills. A chacun
d'eux, Pardaillan remit une arquebuse. Alors, celui qui s'appelait
marquis de Sainte-Maline salua Pardaillan avec autant de crmonie et
de gracieuse aisance que s'il se ft trouv  une prsentation dans un
salon du Louvre.

--Monsieur de Pardaillan, dit-il, nous vous sommes redevables de trois
liberts et de trois vies. Quand il vous plaira, o il vous plaira,
venez nous demander trois vies et trois liberts!

Pardaillan s'inclina comme pour, prendre acte de cette promesse.

--En route, messieurs, fit-il d'un ton bref. Et toi, marche!

Comtois leva les bras au ciel et obit.

Le gelier avait mont un tage et ouvert une porte. Pardaillan et
Charles entrrent, tandis que le reste de la troupe attendait dans
l'escalier. A la lueur de son falot, Pardaillan vit un vieillard
dcemment vtu, le visage empreint d'une noble intelligence; il
travaillait  la lueur d'une petite lampe  des dessins et des plans
qu'il traait sur des cartons. A la vue de ces nocturnes visiteurs, cet
homme se leva, salua et dit:

--Soyez les bienvenus dans la demeure qu'il a plu a  la grande
Catherine d'offrir  Bernard de Palissy...

--Monsieur de Palissy, murmura Pardaillan.

C'tait, en effet, l'illustre artiste enferm  la Bastille pour avoir
dplu  Catherine de Mdicis.

--Monsieur, reprit Bernard de Palissy, tes-vous de la cour? Voulez-vous
vous charger de remettre  Sa Majest un mmoire o j'explique que j'ai
besoin de compas et de crayons!

--Je regrette de ne pouvoir me charger de votre placet, dit Pardaillan
de cette voix paisible qui lui servait  masquer son motion. Venez,
vous tes libre.

Pardaillan sortit, tandis que l'artiste, stupfait, demeurait un
instant immobile, puis se htait de rassembler ses cartons d'une main
tremblante, et, les serrant prcieusement sous son bras, se mlait aux
autres prisonniers.

Au troisime tage. Comtois, avec le soupir d'un gelier qui fait cet
affreux cauchemar de dlivrer ses prisonniers, ouvrit une porte derrire
laquelle Pardaillan trouva trois hommes qui, ayant entendu le bruit
des pas, coutaient anxieux. C'taient trois huguenots qui devaient
prochainement subir la question avant d'tre pendus. Les malheureux, en
voyant tout ce monde, s'imaginrent que le moment tait arriv et, avec
une nergie dsespre, entonnrent un psaume.

--Vous chanterez demain, cria Pardaillan. Suivez-moi... Vous tes
libres.

Les trois fanatiques se turent instantanment et regardrent avec
terreur cet homme ensanglant, qui leur montrait la porte du cachot
grande ouverte. Et dj Pardaillan tait sorti.

Alors les huguenots voyant que ces gens se remettaient en marche,
pareils  eux, hves, avec cette pleur spciale que donne le cachot,
furent saisis d'un tremblement nerveux, et, muets de cette joie norme
que peuvent avoir les ensevelis qu'on dterre, ils se mirent  suivre.

Dans le sombre escalier de la tour du Nord, Pardaillan descendit le
premier, son falot  la main.

Prs de Pardaillan marchait Charles d'Angoulme, tremblant d'motion.
Puis Comtois le gelier, qui dardait sur Pardaillan des yeux effars;
puis enfin, les huit prisonniers ple-mle.

Dans la petite cour, Pardaillan s'arrta soudain. Au loin, par-del la
grille de fer que nous avons signale, il voyait venir un falot pareil
au sien. Dans la lueur confuse de ce falot en marche, une douzaine
d'ombres s'agitaient:

--La ronde de trois heures! murmura une voix.

Pardaillan se retourna et vit que c'tait Comtois qui avait parl. En
mme temps, il comprit que le gelier allait crier, appeler...

--Alerte! hurla Comtois! A moi! A...

Il n'eut pas le temps d'achever. Le poing de Pardaillan s'tait lev,
pareil  une masse, et tait retomb sur la tempe du gelier. Comtois
tomba tout d'une pice, perdant le sang par le nez et par la bouche, et
demeura immobile.

La ronde avait entendu le cri d'alarme... elle accourait au pas de
course... Les huit hommes, frmissants, la tte dlirante, vivant
une minute prodigieuse, jetrent une terrible clameur. Chalabre,
Sainte-Maline, Montsery, Charles d'Angoulme, mirent leurs arquebuses en
joue. La ronde, compose de douze hommes et d'un officier, Dboucha dans
la cour en criant:

--Nous voici! Qu'y a-t-il?...

--Feu! commanda Pardaillan.

Et, en mme temps que les quatre arquebuses tonnaient, il se rua, la
dague au poing, jusqu' la grille de fer, qu'il referma. Alors, dans les
tnbres de l'troite cour, il y eut une fantastique mle qui dura une
minute  peine et cessa tout  coup...

En effet, Pardaillan avait tout de suite vu l'officier. Il avait bondi
sur lui, lui avait arrach son pe, l'avait saisi  la gorge et,
l'acculant  un coin de cour, lui disait:

--Monsieur, nous sommes trente et vous tes une douzaine. Criez  vos
gens de se rendre, ou je vous tue...

L'officier sentit la pointe de sa propre pe s'enfoncer, dans sa gorge.
Cela le dcida.

--Bas les armes! vocifra-t-il d'une voix enrage de terreur.

Les gardes jetrent leurs hallebardes. Affols, les survivants,
blesss ou non, obirent, pendant que les prisonniers, sautant sur les
hallebardes, les poussaient vivement. Et, alors, on vit ce spectacle
exorbitant: un  un, depuis l'officier jusqu'au dernier garde, les gens
de la ronde entraient dans la cour!... Quand ils furent tous dedans,
Pardaillan referma tranquillement la porte et dit:

--Maintenant, nous avons tous des armes!...

Et, faisant signe  sa troupe de le suivre, il s'lana sous une large
vote au-del de laquelle il se trouva dans une autre cour. L, le
silence tait complet. On ne voyait personne, ni rien, sinon les
murailles des btiments intrieurs.

Pardaillan chercha une issue en contournant les murailles et, face  la
vote qu'il venait de franchir, il vit s'ouvrir devant lui une sorte
de tuyau, long corridor humide et noir. Il s'y engagea, suivi de son
trange troupe, et arriva  un tournant:

--Qui va l? cria une voix tout  coup.

Et, en mme temps, la mme voix se mit  hurler:

--Sentinelles, veillez! Sentinelles, aux armes!

Pardaillan s'tait ru en avant, sa dague au poing. Mais devant lui il
ne trouva rien: la sentinelle, qui avait jet l'alarme, s'tait replie
au pas de course sur la grand-porte. Et, maintenant, c'tait dans
l'norme forteresse un bruit de gens qui courent, qui s'interpellent.

Pardaillan eut un frmissement de tout son tre. Il se tourna vers ceux
qui le suivaient et dit simplement:

--Voulez-vous tenter avec moi d'tre libres? Il faudra peut-tre mourir!

--Libres ou morts! crirent-ils ensemble.

--Eh bien, reprit Pardaillan d'une voix qui, cette fois, rsonna comme
une fanfare, eh bien, en avant donc et, puisqu'on ne peut tre libres 
moins, prenons la Bastille!

Pardaillan se mit en marche, tranquille en apparence.

Derrire lui, la troupe marchait silencieuse. Et, tout  coup,  dix pas
devant lui, dans une cour, dans la clart des torches allumes, il vit
grouiller une masse confuse d'hommes d'arms en tte desquels marchait
un officier.

Celui-ci, d'un geste, arrta sa troupe devant l'entre du corridor.
Pardaillan marchait toujours, sans hter, ni ralentir le pas. Cet
instant de silence fut bref.

--Hol! cria l'officier, qui tes-vous?

--En avant! rugit Pardaillan.

Il se ramassa sur lui-mme, se dtendit comme un ressort, et, en deux
pas, fut sur l'officier. Un geste foudroyant suivit le bond; l'officier
tomba comme une masse, tu raide.

Les gardes, en voyant tomber leur chef, eurent ce recul qu'on remarque
dans toutes les troupes habitues  l'obissance passive. Et cette
seconde de trouble suffit aux rvolts pour sortir du corridor et se
ruer dans la cour.

--Feu! feu! vocifra un sergent.

Quarante arquebuses tonnrent, les balles crpitrent sur les murailles,
et, en mme temps que ce roulement de tonnerre, clata une norme
vocifration de triomphe... immdiatement suivie de maldictions
furieuses...

En effet, les gardes, s'imaginant que le couloir tait plein d'ennemis
invisibles, avaient fait feu dans le boyau noir... Et ce fut la lueur
mme de l'arquebuse qui leur montra ce corridor vide,  l'instant o ils
taient attaqus  droite,  gauche, derrire, par les hallebardes des
rvolts.

Les arquebuses dcharges, les gardes se trouvaient dsarms, car
il fallait prs de deux minutes pour recharger. Alors, parmi les
maldictions des blesss, les jurons, il y eut dans cette cour une
deuxime bataille... mle, affreuse, d'autant plus terrible que les
torches avaient t jetes; les gardes, se servant de leurs arquebuses
comme de massues, s'assommant les uns les autres.

Et, dans ce groupe informe, dlirant. Pardaillan, sa dague au poing, se
lanait tte baisse, frappait  droite, frappait  gauche, passait,
coupait, faisait une horrible troue. Deux ou trois minutes
s'coulrent; la cour tait pleine de sang... les gardes affols, pris
d'une terreur insense, se sauvaient, se heurtaient  d'autres qui
accouraient... Ce fut une vision d'enfer, une indescriptible rue 
travers les couloirs et les cours de la Bastille. Dans la grande cour,
une trentaine de cadavres gisaient sur les pavs.

Pardaillan, Charles d'Angoulme, Montsery, Sainte-Maline et Chalabre, en
quelques secondes, tinrent conseil. A eux cinq, ils marchrent sur la
porte d'entre. De-ci, d-l, clataient encore des coups d'arquebuse;
de loin en loin, des groupes de gardes passaient, affols, tirant les
uns sur les autres.

Pardaillan arriva devant la porte d'entre. L, une vingtaine de gardes
s'taient barricads. Pardaillan, d'un coup de coude, fit sauter le
vitrail de la fentre: sa tte sanglante, hrisse, terrible, apparut
aux assigs, et il hurla:

--Au nom du roi, rendez-vous... Il y a deux mille royalistes dans la
Bastille!

--Vive le roi! vocifrrent les assigs.

--Jetez vos armes!...

Les arquebuses et les hallebardes passrent  travers les barreaux de la
fentre.

--Bon!... Ne bougez plus, ou vous tes morts!

En mme temps, Sainte-Maline, Montsery et Chalabre ouvraient la grande
porte, abattaient le pont-levis.

--Partez! fit Pardaillan.

--Et vous?...

--Partez donc, mordieu!...

--Adieu, monsieur de Pardaillan! Souvenez-vous de notre dette!...

Tous trois bondirent sur le pont-levis et disparurent dans la nuit.
Charles considrait Pardaillan sans comprendre, mais avec cette
confiance illimite qu'il avait pour lui. Pourquoi ne fuyait-il pas?

Et, pourtant, la situation, qui, aprs avoir t tragique, tait
maintenant si favorable, menaait de redevenir terrible. En effet, au
tocsin de la Bastille, d'autres tocsins dans Paris avaient rpondu. Des
rumeurs s'veillaient.

Ce qui se passait!... Il se passait que Pardaillan, prenait la
Bastille!... Et la Bastille prise, que voulait-il encore?... Il se
rapprocha de la fentre grille o les vingt gardes terroriss, affols
par ces bruits qu'ils entendaient, taient persuads que Henri III tait
dans Paris.

--Le chef?... demanda Pardaillan.

Un sergent s'approcha en disant:

--Grce! Je n'en ai pas fait plus que les autres!...

--Rassure-toi mon ami, fit Pardaillan. Vous aurez tous vie sauve.
Passe-moi simplement les clefs des cachots, et fais-moi le plaisir de
sortir avec six de ces braves.

-Quelques instants plus tard, il rejoignait Pardaillan avec six hommes
portant chacun un trousseau de clefs.

--Mon ami, dit Pardaillan, le roi veut voir les prisonniers de la
Bastille ds cette nuit, except ceux de la tour du Nord. Va donc me
chercher les autres. Et tche d'tre prompt si tu veux qu'on oublie que
tu fus guisard.

Le sergent s'lana au pas de course.

Dix minutes se passrent. Dans la Bastille, les rumeurs s'apaisaient peu
 peu. Et, si l'on entendait encore des cris, c'tait ceux de: Vive
le roi! Mais, hors de l Bastille, Paris, rveill pas les tocsins,
s'armait, se rpandait dans les rues. On ne savait pas encore pourquoi,
ni d'o venait cette alarme... Mais bientt... Charles d'Angoulme
regarda Pardaillan d'un air qui signifiait clairement que vraiment
c'tait tenter le diable que d'attendre plus longtemps. Pardaillan se
mit  rire et dit:

--Je songe  la figure que doit faire le gouverneur de la Bastille, M.
de Bussi-Leclerc, en entendant ces cris de: Vive le roi!...

A ce moment, le jour se levait. Les rues se remplissaient de bourgeois
effars; des patrouilles de gens d'armes passaient en courant; des
troupes marchaient vers les portes, et les foules de peuple se portaient
sur les remparts pour repousser l'attaque.

Tout  coup, une bande trange parut aux yeux de Pardaillan et de
Charles d'Angoulme, une bande compose de gens maigres, hves, livides,
avec des yeux hagards et papillotants comme ceux des oiseaux de nuit que
frappe la lumire du jour; la plupart taient en guenilles, quelques-uns
 peine vtus. Et tous portaient sur le visage ce masque de stupfaction
et de ravissement que Pardaillan avait vu chez ceux  qui il avait
ouvert lui-mme.

Ces gens, c'tait les dix-huit prisonniers restants.

Devant la porte grande ouverte, devant le pont-levis baiss, ils
s'arrtaient avec une sorte de farouche d fiance. Une indicible motion
treignait le coeur de Pardaillan.

--Eh bien? dit-il, qu'attendez-vous pour vous en aller? Allez donc,
morbleu! puisque vous tes libres!...

Alors une clameur terrible clata parmi ces gens, faite de sanglots et
de hurlements indistincts de leur joie furieuse. Et, levant les bras au
ciel, se poussant, se ruant, ils se prcipitrent sur le pon-levis; en
quelques instants, leur troupe affole se fut disperse dans les ruelles
avoisinantes... il n'y avait plus de prisonniers  la Bastille!

--Maintenant, allons-nous-en, dit Pardaillan.

Et  son tour, avec Charles d'Angoulme, il franchit le pont-levis.

--Monsieur le gouverneur?... dit prs de lui le sergent qui l'avait
escort chapeau bas, voulez-vous me donner vos ordres? Dois-je fermer
les portes?...

--Ah a! mon cher,  quel gouverneur parlez-vous? dit Pardaillan.

--Mais, balbutia le sergent,  vous!... Car, je suppose que vous tes le
nouveau gouverneur.

--Tiens! fit Pardaillan qui se frappa le front. J'allais justement
oublier... Mon ami, faites-moi le plaisir d'aller  la tour du Nord
et de dlivrer ceux de vos camarades que j'y ai enferms. Quant au
gouverneur... M. de Bussi-Leclerc! Vous le trouverez au cachot du
deuxime sous-sol o il doit fort pester. Allez, mon ami, allez.

--Mais vous n'tes pas le nouveau gouverneur? rugit le sergent, blme
devant ce qu'il entrevoyait.

--Moi? fit Pardaillan avec cette froideur qu'il avait dans les moments
o il s'amusait  l'excs, moi? je suis un prisonnier comme ces
messieurs que vous avez pousss dehors. Et, vous voyez, je fais comme
eux, je m'en vais...

Le sergent demeura sur place, comme frapp de la foudre. Quand il reprit
ses sens, Pardaillan et Charles taient dj loin. A demi fou, le
sergent vocifra  une patrouille qui passait au pas de course d'entrer
 la Bastille. Mais la patrouille courait aux remparts et ne s'inquita
pas de ces cris. D'ailleurs tout criait dans Paris. Et, comme le soleil
se levait, un trange spectacle apparut aux yeux des rares Parisiens
demeurs chez eux.

La plupart des maisons taient barricades; dans les rues, les chanes
taient tendues. Tout ce qui tait valide tait aux remparts. Et, sur
ces remparts, c'tait une foule norme, grouillante, interrogeant les
horizons paisibles...

Le duc de Guise, post  la porte Neuve, qui tait le point faible parce
qu'on pouvait essayer de passer par la Seine, le duc de Guise avait
concentr l ses meilleures troupes. Des cavaliers taient partis hors
du mur pour tcher de reconnatre les forces royalistes...

Et, peu  peu, ces claireurs revenaient l'un aprs l'autre... Et tous
apportaient la mme rponse...

--Pas de royalistes autour de Paris! pas d'ennemis!

Mais alors!... D'o venait la panique? Pourquoi le tocsin? Quelle cloche
avait commenc? On ne savait. Guise, nerveux et ple, finit par hausser
les paules, et grommela  Maurevert et  Maineville qui se trouvaient
prs de lui:

--Si nos Parisiens s'meuvent ainsi pour l'ombre, que serait-ce s'ils
voyaient le loup? Allons, mes frres et ma mre ont raison: il faut
partir!...

Les troupes rentrrent, la foule regagna l'intrieur de Paris, un
peu penaude; les chanes furent dcroches; les barricades furent
dmolies... Guise regagna son htel et, sur son passage, le bruit se
rpandit qu'une grande procession allait s'organiser et que le fils de
David, le grand Henri, Henri le Saint, allait trouver Valois.

Il tait environ sept heures du matin quand Guise rentra dans son htel
et ordonna de tout prparer  l'instant pour son dpart  Chartres.

--Maurevert, vous nous accompagnez! ajouta-t-il, le regardant fixement.

Maurevert plit. Guise s'approcha de lui, le toucha du bout du doigt au
front, et d'une voix sourde:

--Lors mme que vous auriez cent mille livres, vous entendez; Maurevert,
lors mme que vous seriez assez riche pour me quitter, lors mme que
vous auriez accept une mission de surveillance  Montmartre...

--Monseigneur!...

--Lors mme que vous seriez bien et dment mari; tu m'entends,
Maurevert! continua le duc en grinant des dents, je te dfends de
jamais chercher  lever les yeux sur celle que tu sais... Je te dfends
de me quitter...

--Monseigneur, bgaya Maurevert livide, soyez sr...

--Tu ne me quitteras plus: tu logeras ici; et, en route vers Chartres,
je veux t'avoir toujours prs de moi... si tu veux que cette tte que je
viens de toucher continue  rester sur tes paules...

Maurevert s'inclina en murmurant une assurance de parfaite obissance.
Mais, en lui-mme, il songea:

--Ds que le damn Pardaillan aura t questionn, je pars!... justement
parce que je tiens  ma tte!... Monseigneur, reprit-il tout haut, c'est
ce matin que nous devons nous rendre  la Bastille... Vous savez ce que
vous avez bien voulu me promettre...

--Oui, oui, fit le duc, calm par l'attitude servile de Maurevert, tu es
un bon serviteur, et, sois sr que je n'oublierai jamais rien... mme la
capitainerie des gardes qui t'a t promise!

Maurevert tressaillit.

--Seulement, continua le duc, songe  la gagner en prouvant ton
dvouement  celui qui pourra te confrer le grade que tu ambitionnes.
Quant  ce que tu me dis de la Bastille, tu as raison: tu assisteras au
supplice de ton ennemi.

--En ce cas, monseigneur, il est temps! fit avidement Maurevert. Le
tourmenteur a t mand pour sept heures.

--Allons, s'cria Guise en riant, htons-nous de satisfaire l'apptit de
notre ami... sans quoi, il va se jeter sur nous pour nous dvorer. A la
Bastille!

A ce moment, une rumeur clata dans l'antichambre; et cette porte,
malgr les rgles d'tiquette plus svres  l'htel de Guise qu'au
Louvre, s'ouvrit. Un homme apparut et entra d'un bond. Cet homme,
c'tait Bussi-Leclerc!...

--Eh bien, gronda le duc, qu'est-ce  dire?

--Monseigneur! ah! monseigneur! frappez-moi! battez-moi! tuez-moi!... Je
suis fou! Je suis un misrable!...

Et Bussi-Leclerc tomba  genoux, devant Guise stupfait. Quant 
Maurevert, il s'tait recul de trois pas, livide, secou jusqu'au fond
de l'tre par une terrible intuition.

--Relevez-vous, Leclerc, dit le duc de Guise, et expliquez-vous, ou, par
Notre-Dame, je croirai vraiment que vous tes frapp de folie.

--Que ne suis-je fou! en effet, rla Bussi-Leclerc. Que ne suis-je
mort! Tout vaudrait mieux pour moi que l'infortune qui m'accable!...
Monseigneur... la Bastille...

--Eh bien?... la Bastille!...

--Pardaillan!... L'infernal Pardaillan s'est vad...

On entendit une imprcation, un cri dchirant... Et on vit Maurevert qui
s'abattait comme une masse...

Alors, une effroyable crise se dchana dans l'me de Guise.

Bussi-Leclerc connaissait ces accs de fureur de son matre. Il se
releva vivement, et, devant ce qu'il prvoyait, recouvra son sang-froid.

Guise le regarda un instant, d'un oeil hbt, cherchant peut-tre ce
qu'il allait faire. Et, alors, sa main se leva, avec cette lenteur de
l'insulte prmdite. Bussi-Leclerc vit le geste. Livide, il saisit un
poignard qui tranait sur la table, le tendit au duc et, d'une voix
blanche:

--Monseigneur, si vous frappez, frappez avec le fer, comme un
gentilhomme  un gentilhomme...

La main de Guise se crispa, son bras retomba sans achever l'insulte.
Bussi-Leclerc jeta le poignard sur le parquet et se croisa les bras.

Guise se mit  arpenter la vaste salle, soufflant fortement et frappant
le parquet de son rude talon. Le duc peu  peu se calma, revint sur
Bussi-Leclerc, lui tendit la main en lui disant:

--Allons, j'ai eu tort, Bussi: restons amis. Mais raconte-moi comment
les choses se sont passes.

Alors,  mots hachs, coups de jurons, de soupirs et d'imprcations,
Bussi-Leclerc entreprit le rcit du fantastique duel au fond du cachot;
et ce fut au cours de ce rcit que sa vanit se rveilla, sa vanit
saignante de matre es armes que nul ne pouvait toucher. Bussi-Leclerc
s'accusa d'imprudence; Bussi-Leclerc cria qu'il n'tait qu'un misrable;
mais Bussi-Leclerc qui venait de tenir tte  Guise, oui, cet homme de
courage, et, aprs tout, meilleur qu'un autre, au fond, Bussi-Leclerc
sentit les mots s'trangler dans sa gorge quand vint le moment d'avouer
qu'il avait t pour la deuxime fois dsarm!

Et Bussi-Leclerc mentit! Il mentit en se jurant de tuer  petit feu
Pardaillan, cause de son mensonge! Il inventa des pripties, s'acharna
aux dtails et prouva que Pardaillan avait t dsarm...

--Et ce fut alors, ajouta-t-il, au moment o je me baissais pour
ramasser son pe, ce fut alors que, tratreusement, il me dchargea
sur la tte un grand coup de poing  assommer un boeuf, si bien que
je perdis connaissance, et, quand je m'veillai, je me trouvai seul,
enferm dans le cachot!... Mais ce n'est pas tout!..

Alors, il raconta les batailles dans les tnbres, les mles,  croire
que Pardaillan commandait une arme, si bien qu'on avait cru  la
prsence de cette arme et que le roi tait dans Paris, et, enfin,
la fuite des prisonniers de la Bastille, dlivrs par le dmon de
Pardaillan!...

--C'est bien, dit Guise, je vais faire contre cet homme ce qu'on peut
faire contre un redoutable truand.

Et il se mit  crire fivreusement un ordre.

--Voil! dit le duc en achevant d'crire et en signant. Que cet ordre
soit cri  l'instant. Car, si le truand a ouvert la porte des vingt-six
prisonniers de la Bastille, ce ne peut tre que pour entreprendre d'en
former une bande  la disposition de Valois!... Chalabre, Sainte-Maline
et Montsery taient parmi les prisonniers...

En effet, jamais il ne ft venu  la pense de Guise, ni d'aucun homme
raisonnable, que Pardaillan, dans la terrible situation o il se
trouvait, et perdu son temps  ouvrir la porte des prisonniers de la
Bastille, uniquement pour le plaisir d'ouvrir des portes.

--Bussi, reprit le duc de Guise, je te pardonne...

--Ah! monseigneur! balbutia Leclerc, qui s'inclina sur la main du duc et
la baisa.

--Qu'il ne soit plus question de cette monstrueuse affaire, sinon pour
nous dfendre. Maurevert, Maineville, Bussi, tous les trois vous tes
unis  moi dsormais par quelque chose de plus fort que l'amiti, le
dvouement et l'ambition...

--Par quoi donc, monseigneur? haleta Maurevert revenu  lui.

--Par la peur! reprit le duc de Guise. Nous sommes tous les quatre
hants par cette pense que le Pardaillan doit nous tuer tous...

Ils frissonnrent. Car telle tait bien leur pense!...



XLIX

L'AUBERGE DU PRESSOIR-DE-FER

Que faisait pendant ce temps celui qui tait cause de ces terreurs?
Pardaillan, nous gmissons de l'avouer, Pardaillan mangeait un pt
d'anguilles  l'auberge du Pressoir-de-Fer. Occupation, certes, qui
n'avait rien d'hroque.

Nous avons vu que Pardaillan et Charles d'Angoulme, en sortant de la
Bastille, avaient enfil la rue Saint-Antoine. Elle tait pleine de
groupes effars qui criaient Aux armes et couraient aux remparts.
Grce  cette foule, ils passrent inaperus dans les groupes. Au bout
de cinq cents pas, Pardaillan s'arrta soudain et s'accota  un mur.

--Qu'avez-vous? dit Charles. C'est l'motion, n'est-ce pas, cher ami?...
ou plutt... la perte de sang!...

--Non, fit Pardaillan, j'ai faim, voil tout!

--Nous ne sommes pas loin de la rue des Barrs, dit Charles mais j'ai
tout lieu de supposer qu'aprs ce qui m'est arriv, mon htel est pour
nous deux la retraite la moins sre de tout Paris.

--Au fait, dit Pardaillan qui,  ces mots, fit un effort pour surmonter
sa faiblesse, que diable vous est-il arriv? Comment se fait-il que,
vous ayant laiss galopant le long de la Seine et ayant entran  mes
trousses toute la bande enrage, je yous aie trouv dment embastill?

--Entrons dans ce cabaret, fit Charles, et je vous raconterai mon
malheur tout en nous restaurant de notre mieux; car, ajouta-t-il, moi
aussi, j'ai faim.

--Un instant, mon duc! Avez-vous de l'argent? moi, je n'ai pas le
moindre ducaton, le plus maigre liard.

Charles se fouilla vainement.

--Les sclrats m'ont dpouill, quand ils m'ont descendu dans le
cachot, dit-il.

--En ce cas, dit froidement Pardaillan, il nous faut aller  votre
htel, quoi qu'il en puisse advenir.

Ils se dirigrent donc vers la rue des Barrs, que Pardaillan, d'un coup
d'oeil prompt et sr, examina soigneusement avant que d'y pntrer. La
rue tait parfaitement dserte et formait un recoin paisible dans la
grande rumeur de Paris. Ils entrrent dans l'htel o le chevalier se
restaura sance tenante de deux grands coups de vin.

Charles conduisit Pardaillan dans une chambre qui avait t la pice
o son pre aimait  se reposer. L, il y avait des vtements, de quoi
habiller de pied en cap une douzaine de gentilshommes.

--Cher ami, dit le petit duc, voici des vtements qui ont appartenu au
feu roi Charles IX. Voyez donc si, de toutes ces pices, vous pourrez
vous composer un costume.

--Je vous remercie, monseigneur, dit Pardaillan, mais, si je ne me
trompe. Sa Majest Charles IX avait une finesse de taille qui...

--C'est vrai! fit Charles d'Angoulme, et je ne songeais plus que ces
habits de roi sont trop petits pour vous.

Il dcrocha une longue et solide rapire que Charles IX, grand amateur
d'armes, possdait.

--Prenez au moins cette pe que mon pre a porte, dit-il.

--Ah! pour cela, oui! dit Pardaillan, qui examina la lame et,
finalement, la ceignit avec une satisfaction qui fit briller de plaisir
les yeux de Charles.

Le jeune homme, alors, passant dans sa chambre, se hta de s'habiller,
de pied en cap, car lui-mme tait en guenilles. Puis il rejoignit le
chevalier en disant:

--J'ai ordonn  mes gens de nous prparer un de ces bons dners comme
vous les aimez; dans une demi-heure, nous pourrons nous mettre  table
et nous causerons.

--Hum! Nous causerons tout aussi bien dehors, et, quant  dner, nous
nous contenterons de la cuisine du premier cabaret. Partons donc,
puisque vous voil quip... et muni d'or, j'espre?

Pour toute rponse, Charles tala sur la table deux cents doubles ducats
d'or dont il prit la moiti, tandis que Pardaillan mettait l'autre
moiti dans les poches de sa ceinture de cuir.

En sortant de l'htel, le chevalier entra dans une friperie de la
Mortellerie et y fit emplette d'un costume. Il complta son quipement
par une bonne cuirasse de cuir de boeuf et par un manteau. Alors, ils se
mirent en qute d'une taverne assez solitaire pour qu'ils y fussent en
sret.

--Maintenant que nous voil  peu prs tranquilles, dit Charles en
marchant, je voudrais avant tout que vous me parliez de Violetta
vivante.

--Oui, dit vivement le chevalier, par tout ce que j'ai entendu,
srement, Violetta est vivante...

--Et qu'est-elle devenue? s'cria le jeune duc.

--Ce qu'elle est devenue? dit Pardaillan, nous allons chercher  le
savoir quand vous m'aurez expliqu ce qui vous est arriv. Mais, un mot
d'abord: connaissez-vous le sire de Maurevert?

--Je l'ai vu  Orlans quand le duc de Guise y passa.

--Bon. Eh bien, si jamais vous revoyez cet homme, en quelque lieu que ce
soit, tchez de vous emparer de lui...

--Un bon coup de dague ou d'pe...

--Non, non! fit Pardaillan avec un singulier sourire: ne le frappez
pas... et puis, tenez, je crois que Maurevert est  l'abri de tout
pril... parce qu'il faut... parce qu'il est juste que je puisse lui
dire deux mots avant qu'il ne meure. Mais enfin, si vous le voyez,
saisissez-le tout vif et me l'amenez; si nous n'avons pas d'ici l
retrouv celle aprs qui vous courez, Maurevert nous donnera de
prcieuses indications: il faut que nous retrouvions Maurevert!

--Mais enfin, reprt Charles, expliquez-moi d'abord comment, m'ayant
fait donner rendez-vous  Saint-Paul vous deviez m'attendre avec
Farnse, le pre de Violetta... et Claude, ce mystrieux inconnu qu'elle
semble chrir.

--Donc, je devais vous attendre  Saint-Paul avec Farnse et Claude? Et
je vous y ait fait donner rendez-vous?

--Par la dame d'Aubign, qui m'est venue voir de votre part...

Charles raconta la visite qu'il avait reue et ce qui s'en tait suivi
jusqu' la scne nocturne dans Saint-Paul.

--Trs bien, fit Pardaillan, qui avait cout attentivement. Maintenant,
monseigneur, je vais vous apprendre deux choses: la premire, c'est que
je n ai pu vous donner aucun rendez-vous avec Farnse et matre Claude,
puisque je n'ai jamais vu ce Claude, puisque je n'ai pas revu celui qui
s'appelle prince Farnse, depuis l'abbaye de Montmartre, puisque, enfin,
deux heures aprs vous avoir quitt, j'tais arrt  l'auberge de la
Devinire!

--Oh! s'cria Charles frmissant, j'ai t jou!

--La deuxime, continua Pardaillan, c'est que la dame masque et
dguise en gentilhomme ne s'appelait nullement du nom honorable
d'Aubign...

--Et comment s'appelle-t-elle! fit Charles frissonnant.

--Elle s'appelle Fausta! rpondit tranquillement Pardaillan. Ce nom ne
vous dit rien. Patience! Vous ne tarderez pas  connatre la femme qui
s'appelle ainsi... Prenez garde  cette femme, monseigneur!

L'enlvement de Violetta par Belgodre, Violetta trane au supplice
comme hrtique, sous le nom d'une fille de Fourcaud, tout cela est
l'oeuvre de Fausta... Pour la tenir en chec, il suffit de mettre la
main sur le sire de Maurevert...

--Oh! Pardaillan, ma tte se perd  sonder ces abmes. Que vient faire
Maurevert en tout ceci?...

--Maurevert pris, peut-tre aurons-nous arrach  la main de Fausta une
de ses armes les plus redoutables, rpondit Pardaillan.

--Pourquoi ne pas vous attaquer directement  elle?

Pardaillan saisit le bras de Charles.

--Laissez-moi faire! dit-il... Violetta est vivante, voil tout ce qu'il
importe de savoir. Quant  Fausta, vous tes maintenant un de ceux sur
qui son regard mortel s'est appesanti, elle vous frappera comme elle a
essay de me frapper, comme elle a frapp ce Farnse et ce Claude...

--Mais, elle est donc arme d'une vritable puissance?

--Elle est plus reine en France que Henri III n'y a jamais t roi;
elle est plus reine  Paris que Guise n'y est roi! Elle a boulevers le
royaume. Elle bouleversera Paris pour vous atteindre... Elle a son arme
 elle! Elle a sa justice  elle!

--Impossible! Oh! tout cela n'est qu'un rve affreux!...

--Enfin! songez  Henri III chass de Paris! Songez au bcher prpar
pour Violetta! Songez que, nous-mmes, il n'y a pas deux heures que nous
sommes hors de la Bastille!... Songez  matre Claude! Songez au prince
Farnse!

--Pardaillan, haleta Charles, il faut dlivrer ces deux hommes!... O
sont-ils? Oh! si vous le savez...

--Ils sont l! dit Pardaillan en dsignant une maison  Charles qui
s'arrta, frmissant.

Depuis quelques minutes, ils taient entrs dans la Cit et l'avaient
contourne jusqu' cette pointe qui s'allongeait derrire Notre-Dame. Le
jeune duc se vit en prsence de hautes murailles noires, lzardes,
une faade sombre et muette avec une porte de fer, de rares fentres
fermes, une apparence de logis abandonn depuis des annes.

--Voici le palais de Fausta! dit Pardaillan.

Charles eut un mouvement comme pour s'lancer. Le chevalier le saisit
par le bras.

--Frappez  cette porte de fer! dit-il froidement, et, dans dix minutes,
nous aurons rejoint Claude et Farnse qui agonisent derrire ces
murs!... Mais voici justement, prs de la maison o l'on agonise, la
maison o l'on mange et o l'on boit...

Charles jeta les yeux sur l'auberge que lui dsignait Pardaillan. Elle
tait jolie, accorte, avenante et fleurie.

Pardaillan se souvenait parfaitement que, le soir o il tait entr dans
le palais de Fausta, une femme vanouie dans ses bras, le soir o il
avait eu avec la matresse du palais cet entretien qui s'tait termine
par une bagarre, il se souvenait, disons-nous, qu'entr par le palais
c'tait par l'auberge qu'il avait pu fuir. Il y avait donc srement
communication entre le sinistre palais et la jolie auberge.

--Pardaillan! fit Charles haletant, je n'ai pas faim, moi! Il faut les
dlivrer, ces deux infortuns!...

--Eh! par les cornes du diable, c'est justement pour cela qu'il nous
faut aller dner. Entrons! ajouta-t-il brusquement.

Et il se dirigea vers le cabaret.

Au moment o ils allaient franchir le perron un crieur public apparut,
escort de quatre pertuisaniers, et sonna de la trompe  trois reprises.
Si dsert que ft l'endroit, les ruelles voisines dgorgrent aussitt
un flot respectable de curieux et de commres qui entourrent le crieur.

--coutons, dit Pardaillan. Les crieurs racontent souvent des choses
fort curieuses, d'autant que celui-ci est escort de gardes aux armes de
notre bien-aim duc de Guise...

Lorsque le crieur jugea qu'il tait environn d'un nombre suffisant
d'auditeurs, il se mit non pas  lire, mais  rciter  haute voix un
cri qu'il avait sans doute appris par coeur.

Nous, matre Guillaume Guillaumet, crieur patent de la ville de Paris,
par ordre exprs de Mgr duc, rgent de cette ville en l'absence de Sa
Majest le roi... Ordre ci-prsent, sign de sa main et scell de son
sceau ducal, faisons savoir  tous et toutes prsents, les sommant de le
rpter  tous et toutes non prsents:

Le sire de Pardaillan, ci-devant comte de Margency, est dclar flon,
tratre et rebelle aux intrts de l'Eglise et de la Sainte-Ligue.

Il est mand  tout fal serviteur de la foi ecclsiastique ou
laque, de saisir au corps ledit sire de Pardaillan et de le livrer 
l'Official.

Que, s'il ne peut tre saisi vif, soit livr mort.

Que ledit sire de Pardaillan est de taille moyenne, plutt grand, large
des paules, portant costume de velours gris et chapeau  plume de coq;
qu'il porte moustache  retroussis et barbiche  la royale, qu'il a le
front haut, les yeux clairs, la figure insolente; et qu' ces signes on
ne peut manquer de le reconnatre, en quelque lieu qu'il se cache.

Faisons en outre connatre et promettons:

Qu'une somme de cinq mille ducats d'or sera remise  quiconque saisira
vif ledit sire de Pardaillan, ou prsentera sa tte soit  l'Official,
soit au grand prvt, soit  tout autre officier de justice.

Matre Guillaume Guillaumet souffla une fois dans sa trompe, ce qui
signifiait que le cri tait termin.

Dans la salle commune du Pressoir-de-Fer o Pardaillan et Charles
entrrent, le premier trs calme, le deuxime boulevers et livide, on
ne s'entretenait que du cri. Les demandes, les rponses se croisaient,
et, toujours comme un prestigieux refrain, revenait ce mot qui semblait
sonner comme du mtal:

--Cinq mille ducats d'or!...

Pardaillan avait tranquillement travers la salle commune et gagn un
cabinet loign que le chevalier se rappelait avoir franchi d'un bond,
le soir de son algarade dans le palais Fausta; il voulait se rapprocher
le plus possible de la porte de communication, Il s'assit  une
table. Et,  la femme qui vint demander ce qu'il fallait servir  ces
gentilshommes, il rpondit:

--A dner! le cri du sieur Guillaumet m'a creus l'apptit.

Dix minutes plus tard, une jolie omelette, dore  souhait, laissait
chapper son fumet parfum. En quelques bouches, Pardaillan expdia
l'omelette. Puis il attaqua un pt d'anguilles, dont il ne laissa que
la terrine. Le tout, arros de quelques flacons d'un petit vin des
coteaux de Saumur, ptillant comme du Champagne. Sans perdre un coup de
dents, Pardaillan grommelait parfois:

--Mangez donc, morbleu! Vous faites l une mine de carme...

Charles, en effet, ne suivait l'entrain du robuste dneur que de fort
loin et sans conviction.

L'htesse, une grande et forte rousse qui avait d tre fort jolie aux
temps dj lointains de sa jeunesse, venait de dposer sur la table un
grand pot en disant:

--Ce sont des pches cuites au vin, au sucre et  la cannelle. C'est
dlicieux.

Pardaillan vida les trois quarts du pot dans son assiette, et, ayant
got, dclara:

--Merveilleux!

--C'est moi qui ai invent cet entremets, dit l'htesse dont les grands
yeux de brebis s'emplirent de contentement.

--Et comment vous nomme-t-on, ma toute belle? reprit le chevalier.

--La Roussette, mon gentilhomme, pour vous servir.

--Tudieu! le joli nom... Madame la Roussette, je vous dclare que votre
auberge est la premire de Paris!

A ce moment, un jeune homme vtu de noir entra, s'assit  une table
voisine. Les yeux ples de ce jeune homme se fixrent un instant sur le
chevalier et il tressaillit.

Pardaillan se tourna vers l'htesse et lui dit avec un sourire:

--Madame la Roussette, je m'installe dans votre auberge et n'en bouge
plus tant qu'il y aura un cu dans ma ceinture...

Cependant, Charles contemplait Pardaillan d'un regard navr.

--Par la mort-diable! s'cria Pardaillan en voyant revenir la Roussette
qui venait de servir le jeune homme vtu de noir, on croirait, mon cher
compagnon, que vous avez un crime sur la conscience. Vous ne seriez pas
plus triste si vous tiez ce Pardaillan dont M. le crieur patent de la
ville de Paris vient de mettre la tte  prix, un joli prix, d'ailleurs.
Cinq mille ducats d'or! Peste!... Je voudrais bien connatre ce
Pardaillan!

Ici, la physionomie de la Roussette devint grave et elle pronona:

--Moi, je le connais...

-Charles d'Angoulme fit un bond. Pardaillan, sous la table, lui crasa
le pied.

--Ah! ah! fit-il.

--Mais oui, je le connais! dit la Roussette.

Pardaillan pivota sur sa chaise, s'accouda  la table, regarda l'htesse
en face, et dit:

--Dpeignez-le-moi, j'ai envie de gagner les cinq mille ducats,
tiens!...

--Je gage dix nobles  la rose que vous le connaissez aussi, dit
tranquillement de sa place le jeune homme noir  l'oeil ple.



L

OU PARDAILLAN DCOUVRE QUE L'HTESSE EST PLUS BELLE QU'ELLE N'EN A L'AIR

Pardaillan loucha vers sa rapire, puis vers l'inconnu qui venait de
parler ainsi. Mais ce jeune homme avait laiss retomber sa tte sur sa
poitrine.

--Ah! a, monsieur, dit Pardaillan, mais vous le connaissez donc?...

--Je le connais! rpondit l'inconnu.

--Mais, moi aussi, je le connais, fit  ce moment une voix doue.

Et une femme, qui, depuis quelques minutes, venait d'entrer dans le
cabinet, s'avana en souriant et s'appuya au bras de la Roussette.

Pardaillan clata d'un rire nerveux.

--Ah! a, reprit-il, mais tout le monde le connat donc?...

--N'est-ce pas que nous le connaissons, Pquette? fit la Roussette.

--Sans doute! rpondit Pquette.

--Eh bien, dpeignez-le-moi! dit Pardaillan.

--Si c'est pour gagner les cinq mille ducats, fit la Roussette en
secouant la tte, ne comptez pas sur moi!

--Ni sur moi! dit Pquette.

Cette fois, l'tonnement de Pardaillan fut au comble.

--Voyons, fit-il brusquement, asseyez-vous l. Je n'ai nulle envie de
gagner les cinq mille ducats d'or Et, la preuve, en voici dix pour vous
et dix pour vous...

La Roussette et Pquette ouvrirent des yeux normes.

--Ramassez donc, morbleu! fit Pardaillan qui poussa les deux tas d'or.
Mais, en revanche, racontez-moi comment vous connaissez le sire de
Pardaillan.

Les deux htesses se poussrent du coude, s'interrogrent du regard,
puis raflrent l'or et s'assirent.

--Puisque Votre Altesse le dsire, fit la Roussette. Mais nous ne dirons
pas comment est fait le sire de Pardaillan...

--C'est inutile.

--Eh bien, donc, mon gentilhomme, vous n'tes pas sans avoir remarqu
que notre auberge est  l'enseigne du Pressoir-de-Fer? Eh bien, c'est en
souvenir du chevalier de Pardaillan... La chose se passa dans la nuit du
24 aot 1572.

--La nuit o on commena  exterminer les damns huguenots, ajouta
Pquette.

--A cette poque-l, nous connaissions une femme qui s'appelait Catho.

Dans l'oeil de Pardaillan s'alluma une singulire flamme
d'attendrissement. La Roussette continua:

--Nous aimions Catho comme une soeur. Et Catho aimait le chevalier de
Pardaillan, sans le lui avoir jamais dit. Et Catho se serait fait tuer
pour le chevalier. La preuve, c'est qu'elle se fit tuer...

--Ah! Elle se fit tuer! murmura Pardaillan d'une voix rauque.

--Oui, la pauvre fille!... Mais, pour en revenir au chevalier, lui et
son pre, un vieux que je vois encore, long, sec, maigre, le visage
terrible... tous deux, donc, taient enferms au Temple et condamns 
un supplice dont vous n'avez pas d'ide. Il parat qu'on les avait mis
dans une cage de fer dont les parois devaient se rapprocher l'une
de l'autre et les craser. Comment Catho apprit-elle la chose? Nous
l'ignorons!... Mais il faut que vous sachiez qu'elle ameuta toutes les
ribaudes, depuis la rue Tirechappe jusqu'aux Blancs-Manteaux.

Pardaillan ferma les yeux. Il revcut la terrible scne voque par la
Roussette. Il rouvrit les yeux. Ces yeux taient hagards et firent peur
aux deux femmes. Il se mit  rire. Ce rire fit frissonner Charles. Et
Pardaillan, se tournant vers le jeune homme noir aux yeux ples, dit
d'une voix qui l'tonna lui-mme:

--Eh! monsieur... voulez-vous gagner les cinq mille ducats d'or?...

L'inconnu redressa la tte, s'approcha, s'assit prs du chevalier et
rpondit:

--Non, monsieur, car, plutt que de vous dnoncer et de vous livrer, je
me couperais la langue avec les dents... m'entendez-vous, monsieur de
Pardaillan?...

A ce nom ainsi prononc, la Roussette et Pquette jetrent un cri.
Pquette courut  la porte et la ferma vivement. Charles, qui s'tait
lev d'un bond, se rassit alors. Pardaillan passa les deux mains sur son
front.

--Qui tes-vous, monsieur? demanda le chevalier.

--Regardez ces deux femmes, monsieur de Pardaillan, rpondit l'inconnu.
Ce sont de pauvres tenancires d'une auberge  coliers; cinq mille
ducats seraient pour elles la fortune. Pourquoi ai-je lu sur leurs
visages qu'elles mourraient plutt que de trahir Pardaillan?...

--Parce que les ribaudes et les pauvres gens l'aimaient, dit la
Pquette.

--Parce que maintes fois sa rapire mit en fuite le guet qui emmenait
quelque hre  la prison, dit la Roussette.

Et la Roussette ajouta:

--Parce que Catho disait: Il est l'ami de tout ce qui pleure. Oui,
Catho nous dit cela quand elle runit toutes les pauvres ribaudes,
vieilles et jeunes. Et tout ce qui avait souffert se rua sur le Temple
pour dlivrer l'ami de ceux et de celles qui pleurent... Et, maintenant
que je vous vois, oh!... monsieur... comme je suis heureuse d'avoir t
de celles qui marchrent sur le Temple!

Pardaillan regarda la Roussette. Elle tait comme rajeunie et
transfigure. Elle tait belle, la ribaude vieillie, de toute la beaut
de sa pauvre me ignorante et simple.

Et Pardaillan, voyant ses larmes, fut remu jusqu'au fond du coeur. Un
coup de soleil pntra jusqu' ce coeur, et, ayant vid son verre, tout
embarrass, il se mit  rire de son bon rire, ne sachant que rpondre 
ces ribaudes.

Il saisit simplement une main de la Roussette, une main de Pquette
et les runit sous le mme baiser trs respectueux, ce dont les deux
ribaudes plirent d'orgueil, car on ne baisait la main qu'aux rois et
aux princesses.

--A mon tour! dit alors le jeune homme noir. Je ne vous trahirai pas,
chevalier de Pardaillan, parce qu'un jour, jour de carnage et d'horreur,
vous poursuivi, vous traqu, vous avez rencontr prs du cimetire des
Innocents un enfant qui cherchait la tombe de sa mre; parce que vous
avez consol cet enfant, que vous l'avez pris par la main et conduit sur
la tombe; parce que cet enfant vous a regard et a jur de ne jamais
vous oublier; parce que je suis cet enfant, monsieur, et que je
m'appelle Jacques Clment!...

A ces mots, et avant que Pardaillan et pu faire un geste, Jacques
Clment se tourna vers les deux htesses, fit un signe mystrieux de
reconnaissance et dit:

--Adieu, chevalier de Pardaillan. Suivez votre destine qui est
flamboyante. Moi, je suis la mienne qui est effroyable... Allons,
femmes, ouvrez-moi la porte de communication!...

La Roussette et Pquette avaient vu le signe. Elles marchrent vers
le fond de la pice et disparurent dans une salle voisine, suivies de
Jacques Clment. Pardaillan avait saisi la main de Charles d'Angoulme
et avait murmur:

--La porte de communication!... C'est--dire le moyen d'arriver jusqu'
Claude et Farnse... et, peut-tre, jusqu' Violetta!...



LI

LE PALAIS DE FAUSTA

Les deux htesses avaient donc introduit Jacques Clment par la fameuse
porte, dans une grande salle orne de meubles luxueux. Cette salle,
Jacques Clment la reconnut. Il frmit en se rappelant l'orgie 
laquelle il avait t attir. Cette fois, il ne s'agissait pas d'orgie.
Il s'agissait, pour lui, d'aller prendre les ordres de Dieu pour le
grand acte qui se prparait.

C'tait la deuxime fois qu'il venait  l'auberge du Pressoir-de-Fer. La
premire, il y avait t attir pour une orgie; la deuxime, qui tait
celle-ci, il y tait envoy par la duchesse de Montpensier pour discuter
du suprme intrt de la religion.

Dans la salle aux orgies, il dut rpter le signe de reconnaissance.

--Est-ce tout? demanda la Roussette.

--C'est tout pour avoir le droit de venir jusqu'ici, dit le moine, mais,
comme je veux aller plus loin, regardez...

Et il traa en l'air, du bout du doigt, une sorte de triangle. C'tait
le deuxime signe qui permettait d'aller plus loin.

Alors, la Roussette, soulevant une tapisserie, dcouvrit une porte en
disant:

--C'est ici.

Les deux htesses disparurent de la salle et Jacques Clment frappa
d'une faon spciale  la porte qui lui avait t indique. Comme s'il
et t attendu, cette porte s'ouvrit aussitt. Jacques Clment entra
et, se vit alors dans une pice claire par la lumire d'une lampe,
bien qu'il ft grand jour au-dehors. Une femme, vtue de blanc, assise
dans un grand fauteuil, presque dans l'ombre, lui fit signe d'approcher.

--Vous tes messire Jacques Clment? demandt-elle.

--Oui, madame. Je suis celui que vous dites.

--Et vous savez qui je suis, moi?

--Je prsume que vous tes celle qu'on nomme princesse Fausta!...

--En effet..., dit Fausta de ce ton de simplicit qu'elle prenait pour
ne pas effrayer les gens de prime abord.

--Mon rvrend prieur, le trs vnrable Bourgoing, m'a dit que je
pouvais avoir confiance en vous, reprit Jacques Clment.

--En effet, vous pouvez avoir toute confiance en moi.

--Voici donc ce qui m'amne, madame...

--Parlez sans crainte, dit Fausta.

--Oui, dit le moine, oui, je comprends, je sens, je vois que je puis
parler sans crainte... Eh bien, madame, mon coeur a conu un terrible
projet. Ce projet, je l'excuterai mme si je dois tre damn. Mais j'ai
demand au rvrend pre Bourgoing de m'accorder la sainte absolution,
et il m'a rpondu que, pour un cas aussi grave, il n'y avait qu'une
personne au monde capable de donner l'absolution... j'entends
l'absolution d'avance.

--Et cette personne? demanda, Fausta.

--Le rvrend abb m'a assur que vous pourriez me conduire auprs
d'elle, afin qu'elle puisse m'entendre sous le sceau de la confession.

--Parlez, donc, sire moine, dit tranquillement Fausta. Car vous tes
devant celle dont vous a parl votre abb, celle qui peut vous absoudre.

A ces mots, Fausta se redressa dans son fauteuil.

Ce n'tait plus une femme... C'tait un tre mystrieux,  qui il
plaisait de se montrer femme, mais qui, tout  l'heure peut-tre, serait
prince, retre ou prtre.

Jacques Clment, depuis la nuit dans la chapelle des jacobins, vivait
dans une sorte d'rthisme sentimental, ou, plutt, dans une crise de
folie spciale. Trs raisonnable et mme capable de beaux sentiments,
comme on l'a vu par sa rencontre avec Pardaillan, d'esprit sombre, mais
trs lucide, son imagination le transportait dans une vie  part, ds
qu'il tait question de cette vision et de ce qui s'y rattachait...
c'est--dire le meurtre projet de Henri de Valois.

Il lui semblait alors entendre des voix surhumaines et apercevoir des
tres fantastiques, au milieu desquels il se mouvait  l'aise, comme si
le domaine du fantastique et t dsormais la seule ralit relle.

Le moine regarda Fausta et ne la reconnut pas. Il vit ce visage qui,
de douceur fminine, tait devenu flamboyant et majestueux. Un trange
frmissement s'empara de lui. Il entendit  son oreille ce coup de
cymbales qu'il entendait lorsque, de sa vie relle, il se transposait
subitement dans l'irrel. Et, ses yeux s'tant abaisss jusqu' la main
de Fausta, il ne fut pas surpris d'y voir l'anneau des papes!...

Lentement, il se laissa tomber  genoux et balbutia:

--Qui tes-vous?... M'tes-vous envoye par le Seigneur? Etes-vous un de
ses anges, comme elle?

A la question qui venait de lui tre pose, Fausta rpondit avec une
sincrit absolue:

--Vous vous mprenez, sire moine. Je ne suis pas un ange. Mais, tenez
pour certain que je suis l'Envoye, celle  qui Dieu a donn mission
de rtablir son autorit sur ce bas monde. Je suis votre Souveraine
pontificale!

--Souveraine pontificale! murmura Jacques Clment. Le rvrend pre
Bourgoing m'avait bien parl  mots couverts de cet trange vnement.
Mais je le mettais au rang des fables...

--L'apparition de l'ange est-elle une fable? Cesse de douter, moine!
humilie ton front devant la saintet de Fausta Ire, comme Fausta humilie
son front devant la gloire du Trs-Haut... Tu es venu ici chercher une
absolution. Cette dextre seule peut la verser sur ta tte. Parle donc
sans crainte, sans orgueil ni faiblesse. Et, afin que tu n'aies plus
aucun doute sur tes destines et les miennes, regarde...

En mme temps, Fausta dcrocha vivement le poignard qu'elle portait  la
ceinture et le jeta devant le moine toujours agenouill.

--Est-ce bien le mme? demanda Fausta.

--Oui, rpondit sourdement Jacques Clment, c'est bien le mme poignard
que j'ai reu, et je vois maintenant que vous tes en communication avec
l'ange...

A ce moment, avec une soudainet foudroyante, les tnbres se firent
autour de Jacques Clment. Il ne vit plus ni Fausta ni rien de ce qui
l'entourait. Et cette horreur sacre, qu'il avait prouve dans la
chapelle des jacobins, s'empara de lui, lorsqu'une clart trs douce
illumina peu  peu le fond de la pice et que, dans cette clart, il vit
surgir l'ange... Comme la premire fois, cet ange avait les traits de la
duchesse de Montpensier. Jacques Clment tendit ses bras perdus vers
cette apparition. Soudain, l'ange se rapprocha de lui, se pencha et
murmura:

--C'est aujourd'hui, Jacques Clment, que tu vas savoir par quelles
routes tu iras  l'immortalit,  la gloire cleste... et au bonheur
terrestre. La souveraine pontificale est charge de t'instruire...
Ecoute-la...

Aussitt, l'ange se recula vivement, et il sembla au moine que cet tre
s'vaporait. La lumire, de nouveau, inonda la pice.

La pense d'une supercherie ne pouvait venir au moine.

--Au nom du Ciel, madame, s'cria-t-il en essuyant la sueur froide qui
couvrait son visage, n'avez-vous rien vu dans cette pice pendant que
s'est faite l'obscurit?

--Sire moine, revenez  vous, je vous prie... la lumire n'a pas cess
de briller.

--Quoi! cette pice n'a pas t un instant plonge dans les tnbres?

--En aucune faon...

--Et vous n'avez pas vu un corps arien, l, devant cette tapisserie?...

--Je n'ai vu que vous, sire moine...

--Que Dieu me conserve la raison! reprit Jacques Clment.

--Croyez-moi, sire moine. Dieu vous conservera la raison tant que vous
mettrez cette raison  son service.

--Que faut-il donc que je fasse?... s'cria le jeune moine. Le
savez-vous?

--Je sais, rpondit Fausta, que vous avez reu d'un ange un poignard
semblable  celui que j'ai reu moi-mme et que je viens de vous
montrer. Avec ce poignard, vous devez frapper Valois...

--Ainsi, dit le moine avec une ardeur o on pouvait encore dcouvrir
quelque hsitation, il est vraiment permis de tuer un roi?...

--Qui en doute, si ce roi est criminel!

--Et j'aurai l'absolution entire?

--Vous l'avez! dit gravement Fausta.

Et, levant la main droite dans un geste de bndiction, elle pronona
les paroles sacramentelles que Jacques Clment couta avec une avidit
stupfaite.

Le moine s'inclina:

--Vos instructions? demanda-t-il. Car, seul et faible comme je suis,
comment pourrais-je atteindre Valois?

--Aprs-demain, dit Fausta, partira de Paris la grande procession qui
doit aller  Chartres porter au roi les dolances du peuple de Paris.
Prenez place dans le cortge. Nul ne peut s'tonner de vous y voir.
Modestement confondu dans la foule, priez en vous-mme et songez que
vous portez, en mme temps que la parole de Dieu, la fortune de la
nouvelle Eglise!

--Et une fois  Chartres? interrogea le moine.

--Vous me retrouverez l pour vous guider...,  moins que vous ne soyez
guid par l'ange lui-mme...

--L'ange! dit Jacques Clment en tressaillant. Je le verrai donc?

--Je crois que vous le verrez, sinon sous sa forme arienne, du moins
sous sa forme matrielle.

Jacques Clment, cette fois, fixa un regard de dfiance sur la Fausta et
demanda:

--Quoi! madame, vous connaissez donc cette forme matrielle? Comment la
connaissez-vous?

--Comme vous la connaissez vous-mme. J'ai vu ce que vous avez vu, en
d'autres lieux et d'autres temps que vous, voil tout. J'ai entendu ce
que vous avez entendu. Douteriez-vous de ces apparitions, sire moine?

--Le Ciel m'en garde! dit le moine avec ferveur.

--Donc, si je vous dis que peut-tre vous verrez l'ange sous sa forme
matrielle, c'est que la duchesse de Montpensier sera  Chartres en mme
temps que vous et moi-mme.

Le front ple du moine s'empourpra. Il baissa ses paupires pour voiler
le feu de son sang et il balbutia ce seul mot:

Marie!...

Alors la Fausta eut un sourire livide, et, reprenant ce ton d'autorit
souveraine par lequel elle inspirait le respect  de plus forts esprits
que celui de ce moine:

--Regardez-moi bien, dit-elle. Croyez-vous vraiment que je sois en
communication avec la puissance cleste?

--Je le crois de toute mon me...

--Eh bien, vous devez croire que toutes mes paroles me sont dictes,
inspires mme...

--Oh! haleta le moine, qu'allez-vous donc me dire?...

Ceci seulement: autant vous devez avoir confiance dans la forme arienne
de l'ange, autant vous devez vous dfier de sa forme matrielle...

--Me dfier de Marie! murmura le moine.

--N'a-t-elle pas dj cherch  vous induire au pch mortel?
Souvenez-vous de cette salle que vous venez de traverser pour arriver
ici! Souvenez-vous de ce soir o vous y ftes entran...

--Oh! vous savez donc tout, puisque vous savez que je reus un coup
terrible au coeur...

Le moine avait grond ces quelques mots en grinant des dents. Fausta,
qui l'tudiait avec la froide attention d'un chirurgien qui fait crier
la chair sous son scalpel, Fausta, voyant le jeune homme haleter, se
hta de continuer:

--Souvenez-vous que, depuis cette nuit fatale, vos veines semblent
charrier des laves enflammes et que vos lvres brles de fivre
cherchent dans la nuit un baiser pareil  celui qu'elle y dposa
alors!...

--Grce, madame et souveraine, rla le moine. Je ne sais par quel
prodige vous tes au courant de sensations que je n'ai mme pas la force
de m'avouer  moi-mme, mais ces sensations, vous me les peignez avec
une vrit affreuse!

--Soit, reprit Fausta avec une infinie douceur. Ne parlons donc plus du
pass et songeons  l'avenir. Vous voil donc en garde. Et, si vous vous
trouvez en face de la duchesse de Montpensier...

--Eh bien? bgaya le moine.

--Eh bien, je vous l'ai dit: soyez en dfiance... car...

--Madame, ma souveraine, de grce...

--Eh bien, elle vous aime! dit Fausta.

Le moine jeta un cri terrible et tomba prostern, la face contre
terre... Longtemps, il demeura ainsi, avec cette seule pense vivante en
lui, flamboyante comme un clair qui l'et aveugl:

--Elle m'aime!... Me mfier d'elle... moi!... Ah! dt-elle me conduire
en enfer!...

Lorsqu'il se releva, il vit avec surprise que Fausta avait disparu. A sa
place, une jeune femme souriante l'attendait. Elle le prit par la main,
le conduisit  une porte qui, sur un signal donn par elle, venait de
s'entrouvrir.

Le moine franchit cette porte et, se retrouvant dans l'auberge du
Pressoir-de-Fer, il put croire qu'il avait rv. Sans s'attarder,
d'ailleurs, il quitta l'auberge et s'loigna rapidement.

Fausta tait entre dans une pice voisine de celle o elle avait reu
Jacques Clment. L, elle avait retrouv une femme qui l'attendait sans
doute avec impatience, car,  la vue de Fausta, elle s'avana vivement
 sa rencontre. Et, si le moine et t l, il et reconnu aussitt le
costume de laine blanche et les longs cheveux d'or de l'ange qui venait
de lui apparatre. Seulement, les traits de cet ange, de graves et
mlancoliques, taient devenus rieurs et le visage sceptique de la
duchesse de Montpensier et, peut-tre, alors port un coup mortel aux
croyances du moine.

Quoi qu'il en soit, l'ange, s'tant avanc au-devant de Fausta, celle-ci
lui prit les deux mains, la baisa au front et lui dit:

--Vous tes vraiment l'ange de grce et de beaut souriante dans la
terrible bataille o tout est si noir et si triste autour de nous...

--Ainsi, s'cria Marie de Montpensier, il croit vraiment que je suis
ange?

Elle clata de rire, puis, tout aussitt, ajouta:

--Pauvre jeune homme!

La Fausta considra la duchesse avec une gravit qui avait quelque chose
de glacial. Et elle dit:

--Bien que votre esprit sacrilge ne puisse concevoir des vrits qui
vous chappent, apprenez que vous tes l'ange dsign, beaucoup plus
qu'il ne vous semble  vous-mme...

--Mais..., balbutia la duchesse interdite et presque frappe de terreur.

--Mais, continua Fausta, il est temps que ce rle vous soit t. Faible
comme vous tes, vous ne pourriez le supporter plus longtemps. A
Chartres, ce n'est plus sous forme d'ange que vous paratrez au moine
Jacques Clment, c'est bien Marie de Montpensier qui achvera de le
conduire...

--Ma foi, murmura la duchesse, j'aime mieux cela!

--Jacques Clment sera dans la grande procession, reprit ngligemment
Fausta.

--Je serai donc prs de lui pendant la route: car je ferai la route
 pied, oui, moi! Que ce soit pour la rmission de mes pchs, au
moins!... pchs prsents et  venir!

Ayant fait une rapide gnuflexion, la duchesse s'loigna lgrement et
bientt sortit par la grande porte de fer. Quant  Fausta, elle regagna
cette pice qui voisinait avec l'auberge du Pressoir-de-Fer et qui
tait, comme on l'a vu, sa retraite favorite. L, elle murmura:

Henri III mourra donc! Le sort en est maintenant jet!

A ce moment, une de ses suivantes entra et lui dit quelques mots  voix
basse. Fausta eut un geste de surprise, mais dit:

--Amne-le-moi, Myrthis...

La suivante sortit, puis revint quelques instants plus tard,
accompagnant un homme qui s'inclina devant Fausta, sans prononcer une
parole.

--Eh quoi, dit Fausta avec cette gaiet qui paraissait n'tre que
l'expression d'une terrible ironie, eh quoi, sire de Maurevert, est-ce
bien vous que je vois! N'avez-vous pas t mis par mon trsorier en
possession des cent mille livres convenues?

--Si fait, madame...

--Alors, comment se fait-il que vous ne soyez pas  l'abbaye de
Montmartre?

--Oui, je devrais tre auprs de Violetta; mais je vais vous dire,
madame: Mgr Guise m'a positivement dfendu de m'approcher de l'abbaye,
tant la jalousie le torture...

--Oh! gronda Fausta. Et je voulais la laisser vivre!...

--Je continue, madame, reprit Maurevert, avec, lui aussi, une sorte
d'ironie furieuse; vous devez me connatre, puisque vous avez eu recours
 moi. Vous devez donc supposer que, malgr la dfense. de Mgr Guise, je
serais dj  l'abbaye... j'aurais dj enlev ma femme, car elle est
ma femme aprs tout! en un mot, je serais dj bien loin de Paris avec
Violetta...

--C'est un peu ce qui tait convenu.

--Oui, mais il est arriv un petit vnement qui fait que je n'ai
plus aucune envie de fuir seul, vu que le duc m'assure une protection
efficace.

--Et cet vnement?...

--M. de Pardaillan s'est vad de la Bastille.

Si Maurevert avait pu avoir un soupon quelconque des sentiments de
Fausta  l'gard de Pardaillan, ce soupon se ft vanoui  l'instant
mme. En effet, il est impossible de donner une ide de la perfection
d'indiffrence avec laquelle Fausta accueillit cette nouvelle qui
retentit tout  coup  ses oreilles comme un coup de tonnerre!

Et, tandis que ses penses se mettaient  tourbillonner dans un souffle
d'affolement, souriante, paisible, avec cette mme nuance d'ironie o il
y avait pourtant un peu de piti, elle demanda:

--Pauvre monsieur de Maurevert, qu'allez-vous devenir?

Maurevert grina des dents. Fausta, d'un seul mot, venait de prciser
ce qu'il y avait d'trange et d'affreux dans sa vie: puisque Pardaillan
tait libre, qu'allait-il devenir, lui, Maurevert?

--Ce que je vais devenir? dit Maurevert avec une sorte de soupir
de lassitude. Il faut que je m'appuie  Guise. Nous sommes quatre
maintenant  har cet homme: Guise, Leclerc, Maineville et Maurevert;
cela fait quatre haines... quatre pouvantes si vous voulez...

--pouvantes? dit Fausta. Vous avez prononc: pouvantes?...

Et, descendant en elle-mme, Fausta vit qu'il y avait dans son coeur une
chose qui n'y tait pas auparavant: l'pouvante...

--Madame, gronda Maurevert, Guise a peur. Bussi-Leclerc a peur.
Maineville a peur. Maurevert a peur. Et c'est cela qui peut nous sauver
tous les quatre, c'est d'unir ces quatre pouvantes pour en faire sortir
la foudre!

--Le duc de Guise, madame, continua-t-il, nous a dit ceci: Je crois que
tous quatre, nous mourrons de la main du damn Pardaillan! Il n'avait
pas besoin de le dire en ce qui me concerne. Voici seize ans que je le
sais, moi!

Ici, Maurevert fit en quelques mots le rcit des vnements qui
s'taient passs  la Bastille. Ce rcit, Fausta l'couta avec le mme
calme apitoy. Maurevert acheva alors:

--Voil ce que je suis venu vous dire, madame. C'est--dire que le duc,
moi, Leclerc, Maineville, nous nous unissons dsormais pour atteindre
l'ennemi commun. C'est--dire, madame, que je ne puis m'attarder 
l'abbaye de Montmartre. Le duc part pour Chartres; nous partons ensemble
tous les quatre.

--C'est fort bien vu, dit paisiblement Fausta. Mais enfin, depuis ce
matin que cet homme est sorti de la Bastille, qu'avez-vous dj fait
pour le retrouver?

--Nous avons mis sa tte  prix: cinq mille ducats d'or.

--Retournez donc auprs du duc, dt Fausta, toujours avec la mme
tranquillit. Nous reprendrons nos projets particuliers, sire de
Maurevert, quand, avec l'aide de vos trois amis, vous aurez triomph de
vtre ennemi.

Maurevert s'inclina et se dirigea vers la porte par o il tait rentr.

--Non, dit Fausta, passez par ici...

Elle lui dsignait la porte qui faisait communiquer le palais et
l'auberge. C'tait un principe, au palais Fausta, qu'on vt le moins de
monde possible entrer ou sortir, surtout le jour.

Maurevert, ayant salu Fausta, sortit donc et se trouva dans l'auberge,
ou du moins dans cette salle somptueuse qui semblait n'tre que le
prolongement d palais. Il la traversa et parvint dans un cabinet, au
moment o l'une des htesses, Pquette, y entrait elle-mme par une
autre porte. Pquette, apercevant cet tranger, ferma vivement cette
porte comme si elle et craint qu'il n'apert les personnes qui se
trouvaient dans la pice voisine. Maurevert, dj, avait atteint la
salle commune, et, comme Pquette lui demandait ce qu'il dsirait, il
parut s'apercevoir alors seulement qu'il tait dans une auberge. Il
secoua la tte et sortit.

C'est un fou, songea Pquette qui, ayant pris une petite dame-jeanne
de Saumur, regagna le cabinet d'o elle sortait quand elle avait
rencontr Maurevert.

--J'ai eu peur, dit Pquette en entrant.

--De quoi? fit la voix narquoise de Pardaillan.

Ces gens que Maurevert avait failli apercevoir, ou qui auraient pu
l'entrevoir lui-mme si Pquette n'avait si vivement ferm la porte, ces
gens, c'tait Pardaillan et Charles d'Angoulme, qui, aprs le dpart de
Jacques Clment, taient rests  la mme table, dans le mme cabinet...

--De quoi? reprit Pquette. D'un homme  sinistre visage qui ne m'a pas
rpondu un mot quand je lui ai parl, qui est entr dans l'auberge, Dieu
sait comme, et qui peut-tre est  votre recherche!...

--Eh bien, qu'il cherche! dit froidement le chevalier. Ainsi, ma belle
Roussette, et vous, ma jolie Pquette, vous tes ici non pas les
htesses du Pressoir-de-Fer, comme l'assure votre enseigne, mais, 
vrai dire, les servantes de cette dame mystrieuse... Ses servantes!
Peut-tre ses espionnes?...

Le mot n'offensa nullement les deux anciennes ribaudes.

--Ni servantes ni espionnes, dit simplement Pquette... Seulement,
voici: le lendemain du jour o nous avons ouvert ici une auberge 
laquelle nous avons donn cette enseigne en mmoire de vous et aussi
en mmoire de Catho, ce jour-l, nous remes la visite d'un grand bel
homme qui et t magnifique et tout  fait plaisant  voir s'il n'et
eu la mine svre, et d'une tristesse telle que jamais je ne vis
tristesse pareille. Est-ce vrai, la Roussette?...

--C'est vrai, Mgr Farnse tait  la fois le plus magnifique cavalier et
le prtre le plus lugubre qu'on puisse imaginer.

--Mgr Farnse! s'exclama sourdement Charles d'Angoulme.

--C'tait le nom de cet homme, comme nous l'apprmes plus tard. Il
parat qu'il est cardinal. Enfin, il nous proposa de nous aider dans
l'tablissement de notre auberge  telles enseignes qu'il paya pour nous
les huit mille livres que cota cet tablissement. Non content de cela,
il nous assura qu'il nous ferait une rente de six cents cus pour nous
deux, si nous voulions consentir a lui louer  perptuit une salle au
fond de notre auberge et  laisser percer dans cette salle une porte
communiquant avec la maison voisine. Tout cela fut accept, bien
entendu... Et, peu  peu, cet homme nous instruisit de ce qu'attendait
de nous sa matresse... La salle du fond fut magnifiquement meuble...
il s'y passa quelquefois des orgies merveilleuses... d'autres fois, on y
attira des gens que nous ne revmes jamais.

--Lorsque nous vmes qu'il se passait l d'tranges vnements, continua
Pquette, nous nous repentmes, mais il tait trop tard. Et puis, que
nous demandait-on? Simplement de conduire jusqu' la salle en question
les gens qui viendraient nous faire un signe.

--Pareil  celui que vous a fait tout  l'heure ce jeune homme?

--C'est bien cela... Nous ignorons ce qui se passe dans la maison
voisine...

--Et vous n'avez jamais essay d'y pntrer?...

--Oh! que si!... s'cria navement la Roussette. Seulement...

--Seulement? interrogea Pardaillan.

--Eh bien, continua la Roussette, un jour nous avons voulu ouvrir, et
nous n'avons pas pu. Alors, la curiosit nous a prises toutes les deux,
et Pquette s'est dcide  frapper  la porte selon le signal convenu.

--Et ce signal? demanda ngligemment le chevalier.

La Roussette et Pquette se regardrent avec effarement.

--Le signal! balbutia Pquette.

--Oui, je vous demande par quel signal vous parvntes  ouvrir la porte;
car, finaudes comme vous tes toutes deux, vous avez d y parvenir.

--Hlas! monsieur le chevalier, vous ne savez donc pas que nous risquons
notre vie  vous parler de ces choses? Que serait-ce si nous faisions la
rvlation que vous nous demandez!...

--Eh bien, n'en parions plus! dit Charles d'Angoulme.

--C'est cela, reprit Pardaillan. Ne parlons plus du signal. Mais vous
pouvez continuer votre rcit.

La Roussette,  qui la langue dmangeait comme  une digne commre
qu'elle tait, reprit donc:

--Ce fut la Pquette qui frappa. A peine eut-elle frapp que la porte
s'ouvrt. Et nous reculmes...

--Bah! c'tait donc bien terrible?...

--Vous allez voir, reprit la Roussette en frissonnant. Ds que nous
fmes entres, la porte se referma d'elle-mme... la lumire qui
inondait la pice o nous tions s'teignit. Je poussai un grand cri et
tombai  genoux... Je fermai les yeux!...

--Moi aussi! ajouta Pquette.

--Lorsque je les rouvris, continua la Roussette, je vis qu'un peu de
clart s'tait faite dans la pice, suffisante pour laisser voir deux
cordes qui pendaient au plafond, et, au bout de chaque corde, un beau
noeud coulant... Alors, je compris que nous allions tre pendues, et je
me mis  pleurer... Tout  coup, deux hommes apparurent, deux gants
masqus de noir. Je ne sais ce que pensait Pquette, mais moi je ne
pensais mme plus; l'horreur me paralysait; l'un des gants saisit le
noeud coulant qui se balanait au-dessus de ma tte, il baissa ce noeud
jusqu' moi qui tais  genoux, et bientt je sentis que la corde me
serait le cou...

La Roussette,  ce mot, porta la main  son cou, par un geste machinal,
et respira longuement. Pquette murmura:

--Pendant ce temps, l'autre gant me serrait le cou  moi!...

--Et comment ftes-vous sauves?

--Vous allez voir, continua la Roussette. Quand j'eus la corde au cou,
je me mis  rciter en moi-mme une prire pour tcher au moins de
sauver mon me, puisque je ne pouvais plus sauver mon corps. Ayant
entrouvert un oeil, je vis que les deux gants avaient disparu. Nous
tions l'une en face de l'autre,  genoux, chacune avec notre corde au
cou. Je ne sais quelle figure je pouvais faire, mais celle de Pquette
m'pouvanta. Je voulus lui parler, mais aucun mot ne sortit de ma gorge.
Alors, monsieur le chevalier, oh! alors, il se passa une chose vraiment
effrayante. coutez... Comme je regardais Pquette que je voyais blanche
comme une morte avec des traits tout retourns, je vis que la corde
qu'elle portait au cou et qui tait accroche au plafond par l'autre
bout, oui... cette corde se mit  se tendre!... Pquette poussa un
cri... Au mme instant, elle se mit debout. Et, dans ce mme instant,
je sentis que la corde que j'avais  mon cou se tendait aussi et, moi
aussi, je poussai le mme cri.

--Oui, le cri de chat sauvage, hein?

--Oui, monsieur le chevalier, dit la Roussette bahie. Et, moi aussi, je
me mis debout!... Alors, j'essayai de dfaire le noeud: impossible!...
La corde se tendait. Elle m'attirait vers le plafond... mais elle se
tendait lentement, si lentement que je la voyais se tendre, monsieur.
Oh! je voulus l'arrter, je la saisis... Mais la corde continuait de
se tendre... Encore un peu, encore une petite secousse, et la corde
m'enlvera, je serai suspendue, je serai pendue.

--Tais-toi! Tais-toi! haleta Pquette affole.

Il y eut un instant de silence, pendant lequel la Roussette et Pquette
se remirent de leur motion en vidant un gobelet de vin que Pardaillan
leur versa de la dame-jeanne.

--J'en ai gard la petite mort, reprit alors la Roussette. Mais enfin,
pour achever de vous raconter, voil que je vois tout  coup la Pquette
qui saisit une chaise prs d'elle juste au moment o sa corde,  elle,
allait la soulever! Et elle grimpe sur la chaise. Dans mon dernier
regard, je vois aussi un escabeau prs de moi. Je l'attire, je monte!
Nous voil sauves... sauves pour dix minutes... car les maudites
cordes, comme si de rien n'tait, continuaient  se tendre!... Au bout
de dix minutes, donc, dix sicles, mes gentilshommes, dix agonies, dix
morts! au bout de ce temps, dis-je, voil les cordes retendues!... Plus
d'espoir, alors!... Je me hisse sur la pointe des pieds, et, tout d'un
coup, comme dans une folie, je me mets  crier: Grce! Grce!...

--Et moi aussi, dit la Pquette. En entendant la Roussette, je crie:
Grce! Grce!...

--Et notez qu'il n'y avait personne!... Mais je crie de plus belle:
Grce! Je ne le ferai plus... Alors, la corde s'arrte tout  coup
de se tendre! Et mme elle se dtend un peu!... Grce! Plus jamais je
n'entrerai ici!... La corde se dtend!... Et voil qu'une voix sortie
de je ne sais o, une voix qui me glace d'horreur, une voix pourtant
douce, nous dit: Vous repentez-vous?...

--Oui! oh! oui! que nous crions en sanglotant toutes deux.

--Essaierez-vous encore de surprendre des secrets sacrs?...

--Jamais! oh! jamais!...

Eh bien, pour cette fois, Dieu vous a fait grce! Allez, et soyez
fidles!... A ces mots, continua la Roussette haletante, voil les
cordes qui se dtendent tout  fait. Je saute au bas de mon escabeau.
Pquette saute en bas de sa chaise. Je m'vanouis. Lorsque je revins 
moi, je me trouvais tendue dans une salle de l'auberge, et Pquette
tait prs de moi.

La Roussette se tut quelques instants. Elle se frottait doucement le
cou.

--Voil, reprit Pquette, ce qui nous est arriv pour avoir voulu
regarder de l'autre ct de cette porte...

--Diable! fit Pardaillan, mais moi, tout ce que vous racontez l me
donne une furieuse envie d'aller y voir...

Les deux htesses effares se regardrent en plissant.

--Gardez-vous-en! murmura l'une.

--Il vous arriverait malheur! dit l'autre.

--Bah! bah! je crois que vous exagrez un peu. Et puis, aprs tout,
ce ne sera jamais aussi terrible que le pressoir de fer auquel votre
enseigne me fait songer...

La journe, peu  peu, dans ces rcits, s'tait coule; le soir tait
venu. Dans l'auberge, des flambeaux s'taient allums. Pendant ce temps,
la dame-jeanne s'tait vide. Aprs la dame-jeanne, de nombreux flacons
avaient succomb aux attaques ritres. Et il va sans dire que la
Roussette tait plus rouge que jamais, et que Pquette devenait
coquelicot. Si bonnes buveuses qu'elles fussent, Pardaillan, qui tait
un terrible buveur de pots quand il s'y mettait, les avait mises 
merci.

--Voyons, reprit-il tout  coup, que diriez-vous si je vous demandais de
me rvler le signal?

--Le signal? bgaya la Roussette.

--Eh oui, le fameux signal qui fait ouvrir la porte de communication...

Pardaillan souriait batement en parlant ainsi. La Roussette et Pquette
taient  peu prs ivres; mais, comme nous avons dit, c'taient de
solides commres, des biberonnes capables de boire sans perdre de
leur raison que ce qu'il leur convenait d'en perdre. A la question de
Pardaillan, la Roussette, femme prudente, prpara sa retraite:

--Allons, Pquette, fit-elle, il s'en va temps de prparer le dner de
messieurs les coliers; pendant que nous en contons ici, nos mtines de
servantes doivent laisser brler la venaison. Viens, Pquette...

Et elle fit la rvrence  Pardaillan, tout en reculant. Tout  coup, le
chevalier la saisit par le bras en disant:

--Prenez garde, mon enfant, vous alliez tomber. Et voici la jolie
Pquette qui flcht aussi sur les genoux. Tenez-la! Soutenez-la!
Retenez-la donc, mon brave compagnon! C'est tonnant comme ce petit vin
du Saumurois casse les jambes aux femmes et donne de la force au bras
des hommes!

Le duc d'Angoulme, au premier mot, au premier coup d'oeil de
Pardaillan, avait compris et suivi Pquette qu'il maintenait solidement.
En mme temps, Pardaillan s'tait lev, avait repouss du genou la porte
entrouverte, et, se retournant:

--Vous n'avez pas rpondu  ma demande, fit-il avec une grande douceur.

--Monsieur le chevalier, dit la Roussette avec une sorte de dignit,
coutez-moi: je me suis battue pour vous autrefois. J'tais dans le
Temple avant mme Catho, et voici la Pquette qui, comme moi, a risqu
sa vie pour sauver la vtre. Depuis cette poque, et cela date de loin,
il n'est pas de journe o nous n'ayons caus de vous avec grande
admiration. En sorte, monsieur le chevalier, que nous avions de vous
l'ide mme qu'on se fait d'un roi... Allons-nous tre forces de nous
en repentir?...

Et la digne htesse versa quelques larmes, tandis que Pquette
continuait  son tour:

--Ah! monsieur le chevalier, je n'aurais jamais cru qu'un jour ce serait
vous qui condamneriez la Roussette et la pauvre Pquette. Car, si nous
vous rpondons, nous serons tues sans misricorde!

Pardaillan rpondit gravement:

--Vous me fendez l'me toutes les deux. Vous n'avez que trop raison. Je
suis un ingrat!

--Vous vous moquez de deux pauvres filles, dit tristement la Roussette.

--Croyez-vous? En tes-vous sres?... Moi, je ne sais pas. Ce que je
sais, c'est que vous me donnerez le signal, ou je suis dcid  vous
poignarder de ma main.

Pardaillan tira sa dague. Les deux femmes s'interrogrent d'un regard
navr, poussrent un terrible soupir, et la Roussette, enfin, balbutia:

--Sur la porte, il y a une croix forme de cinq gros clous. Frappez
successivement sur ces cinq clous, en haut, en bas,  gauche,  droite
et enfin au centre: la porte s'ouvrira!...

Aussitt, elle couvrit son visage de ses mains et murmura en pleurant:

--Nous sommes perdues!...

--Vous tes de bonnes filles, dit Pardaillan avec une grande douceur:
vous me pardonnerez donc de vous avoir malmenes... Votre auberge vaut
douze  quinze mille livres... Je vous l'achte!

A ces mots, il vida sur la table le contenu de sa ceinture de cuir, et
il fit signe  Charles, qui l'imita sans hsitation. La Roussette et
Pquette, apercevant le tas de ducats d'or, furent instantanment
consoles, tout en gardant un restant de terreur  la pense de la
vengeance qu'elles encouraient.

--Avec cet or, dit Charles, vous pouvez fuir...

--Bah! bah! s'cria la Roussette plus enivre par la vue des ducats
qu'elle ne l'avait t par le vin, pourquoi fuir, mon gentilhomme?...

--Mais les cordes?... les fameuses cordes qui se tendent si
lentement?...

--Bon. Nous jurerons que vous tes entrs  l'auberge avec le cavalier
de tout  l'heure, et que c'est lui qui vous a indiqu le signal.

--Et si on ne vous croit pas?

--Alors, il sera temps de songer  fuir.

Pardaillan admira avec quelle facilit les femmes savent rsoudre les
cas de conscience; puis, suivi de Charles d'Angoulme, il se dirigea
vers la salle somptueuse qui servait pour ainsi dire de transition entre
l'auberge et le palais. Il marcha droit sur la porte et vit les cinq
gros clous signals par la Roussette. Alors, du poing, il se mit 
frapper sur ces clous, dans l'ordre qui lui avait t indiqu. Au
cinquime coup, la porte s'ouvrit!...

.......................................................

Aprs le dpart de Maurevert, Fausta avait renvoy ses femmes.

Fausta avait reu avec un calme trange la nouvelle de la fuite de
Pardaillan. Demeure seule, elle ferma soigneusement les portes, abaissa
les tapisseries qui les voilaient, lentement alla s'asseoir et se mit 
songer:

Cet homme m'a dit qu'il ferait obstacle  mes projets. Il tient
parole. Tout m'a russi jusqu'au jour o il est entr dans ma vie. Tout
s'effondre depuis l'instant o il s'est rvl  moi...

Ce qui se passait en elle tait effroyable.

Fausta sentait, comprenait qu'elle pleurait. Mais ses larmes, au lieu de
dborder des paupires, au lieu d'tre des gouttes visibles brlant ses
joues, taient des larmes invisibles et semblaient retomber sur son
coeur comme du plomb fondu.

Ce qui souffrait en elle, ce qui se dbattait, c'tait la crature
humaine, la femme. Et, ce qui demeurait ainsi paisible dans ce fauteuil,
c'tait une Fausta pour ainsi dire artificielle, la souveraine de
l'orgueil, celle qui ne s'tait jamais vue pleurer et qui jamais n'avait
eu peur.

Ce Maurevert, songea-t-elle, m'a parl de leur pouvante,  tous. Et
moi?... pouvante, qui es-tu?... pouvante, je t'ignore!...

Et elle vit que dsormais elle n'ignorait plus l'pouvante. Elle comprit
que, si Pardaillan tait libre, elle tremblait.

C'est ma propre faiblesse qui fait sa force, continua-t-elle. Il y a en
moi un sentiment que je ne devais pas connatre. Entre Dieu et moi, ce
pacte avait t fait. Je devais tre la Vierge immacule non seulement
dans son corps mais dans le plus secret de sa pense... Je ne suis plus
la Vierge...

Fausta pronona ces mots presque  haute voix. Et qui les et entendus
n'et eu aucune ide de la rage, de la terreur, de la honte qui
bouleversaient cette me.

Peu  peu, pourtant, elle s'apaisa.

Mais, pour excuter mon projet, gronda-t-elle  un moment, il n'en faut
pas moins que cet homme soit retrouv, qu'il soit de nouveau en mon
pouvoir! Et si cela n'arrive jamais?...

Comme elle pensait ces choses, un coup fut frapp  la porte de
communication par o l'on pntrait dans l'auberge.

Qui peut venir? songea Fausta.

Le deuxime coup fut frapp.

Est-ce Guise?... Est-ce le moine?... Qui est-ce?...

La porte, une fois les cinq coups frapps dans l'ordre, s'ouvrait
automatiquement. Mais Fausta pouvait l'empcher de s'ouvrir, simplement
en poussant un lger verrou qui faisait obstacle  la marche du
mcanisme. Au quatrime coup, elle eut soudain l'ide de pousser ce
verrou. Un trange sentiment la poussait  ne pas recevoir celui qui
frappait... quel qu'il ft. Elle se leva vivement et marcha  la porte.

A ce moment, le cinquime coup fut frapp et la porte s'ouvrit. Fausta
s'arrta, ptrifie: Pardaillan tait devant elle. Le chevalier se
tourna vers Charles d'Angoulme, et, d'un ton trange:

--Monseigneur, dit-il, je compte sur vous pour veiller sur ce
prisonnier...

Quel prisonnier? se demanda Charles, stupfait.

--Si, dans une heure, vous ne m'avez pas revu, tuez sans piti, puis
sautez  cheval, courez  Chartres  franc trier, et prvenez le roi...

De quoi faut-il prvenir le roi? gronda en lui-mme le jeune duc,
tourdi.

Sa confiance dans la force et l'esprit d'invention de Pardaillan tait
illimite. Mais il sentait que le chevalier jouait en ce moment un jeu
effroyable et Charles, au lieu de rpondre, se dit qu'il serait le
dernier des lches s'il n'entrait pas en mme temps que son compagnon
dans l'antre de la Fausta. Il fit donc rsolument un pas.

--Monseigneur, dit Pardaillan en lui saisissant le bras, vous m'avez
bien compris, n'est-ce pas?

Et, cette fois, le ton tait tel que Charles comprit que, de son
obissance passive, dpendaient le succs de l'entreprise et la vie du
chevalier.

--Soyez tranquille, dit-il, si, dans une heure, vous n tes pas de
retour o vous savez, je tue, et, ds demain matin, ds cette nuit,
Henri III est prvenu.

--Admirable! fit Pardaillan.

Et il entra, cessant de maintenir ouverte la porte La porte, alors, se
referma d'elle-mme, lourdement Pardaillan s'tait avanc vers Fausta,
la tte dcouverte, la plume de son chapeau balayant le tapis. Il
s'inclina.

--Madame, dit-il en se redressant, daignerez-vous me pardonner de me
prsenter chez vous  une heure tardive et par une porte drobe.

Fausta s'tait assise. Une joie funeste brillait dans son regard. Elle
s'tait accoude au bras de son fauteuil, et telles taient sa pleur
et son immobilit qu'il et t facile de la prendre pour quelque beau
marbre. Pardaillan reprit:

--Un entretien de vous  moi, madame, tait indispensable et urgent.
Je me suis introduit chez vous comme j'ai pu. Voulez-vous me pardonner
cette grave infraction aux rgles de toute tiquette, soit princire ou
royale, soit pontificale?

Cette fois, Fausta fit un geste: elle frappa d'un marteau sur un
timbre. Un homme entra, qui ne tmoigna d'aucun tonnement  la vue de
l'tranger.

--Combien de gardes au palais demanda Fausta d'une voix calme.

--Vingt-quatre arquebusiers, dit l'homme. Mais, si Votre Saintet le
dsire, on peut faire aussi venir les archers dont c'est le jour de
repos jusqu' minuit.

--Combien de gentilshommes de service? reprit la Fausta.

--Les douze ordinaires. Mais...

--Silence. Faites prendre les armes aux gardes et surveillez toutes les
issues. Que les gentilshommes de service se tiennent prts  entrer ici
au premier coup de sifflet. Allez.

L'homme fit une gnuflexion et sortit. Pardaillan sourit. Les mesures
prises par la Fausta le soulageaient d'une inquitude. Cette femme tait
peut-tre une tigresse, mais c'tait une femme. Maintenant, il tait sr
d'avoir affaire  des hommes. Cette pense le rassura.

--Qui tes-vous? demanda la Fausta, comme si elle et vu alors pour la
premire fois l'homme qui tait devant elle.

--Madame, dit Pardaillan, je suis celui  qui vous avez fait commettre
une impardonnable faute. Grce  votre habilet  vous dguiser, grce 
l'incomparable souplesse avec laquelle vous maniez l'pe, vous m'avez
forc, devant la Devinire,  vous prendre un instant pour un homme;
vous m'avez forc  croiser le fer avec une femme; vous m'avez forc 
toucher cette femme au front... C'est une chose que je ne me pardonnerai
jamais, madame...

Pardaillan, son chapeau  la main droite, la main gauche appuye  la
garde de la rapire, l'oeil doux, la figure paisible, parlait avec un
accent de profonde sincrit. Fausta jeta sur lui un furtif regard. Et
ses yeux,  elle, se troublrent. Son sein palpita.

Il est certain que, si elle tait une magnifique expression de la
splendeur fminine, Pardaillan, dans cette attitude un peu thtrale,
mais qui lui seyait  merveille, avec son visage rayonnant de
gnrosit, tait un, admirable type de beaut masculine.

Fausta comprit qu'elle avait devant elle un adversaire digne de sa
puissance.

--Monsieur de Pardaillan, dit-elle, je vous pardonne d'tre entr ici
sans y tre appel. Je vous pardonne de m'avoir touch au front. Mais je
vous dclare que vous ne sortirez pas d'ici vivant. Vous avez entendu
les ordres que j'ai donns?

Pardaillan fit oui de la tte. Fausta reprit avec un sourire livide:

--Je vous pardonne aussi, puisque vous allez mourir, d'avoir surpris mes
secrets, de savoir qui je suis.

Pardaillan s'inclina.

--Madame, dit-il avec cette charmante navet de la voix et du regard
qui n'appartenait qu' lui, puisque vous voulez bien me pardonner tout
cela, pourquoi donc voulez-vous me tuer?...

Fausta devint plus ple qu'elle n'tait. Et ce fut d'une voix morte,
sans accent, qu'elle rpondit:

--Vous allez comprendre d'un seul coup, monsieur de Pardaillan, combien
je vous admire, combien je vous estime, et combien je suis sre de vous
tuer tout  l'heure. Je veux vous tuer, monsieur, parce que ce n'est pas
au front, mais au coeur que vous m'avez touche. Si je vous hassais, je
vous laisserais vivre. Mais il faut que vous mouriez, parce que je vous
aime.

Pardaillan frmit. Ce qui venait d'tre dit lui parut plus redoutable
mille fois que l'ordre donn en sa prsence. Il se sentit perdu... Et,
pourtant, il voulut, par un calme absolu, demeurer digne de l'effrayante
adversaire et matre de la terrasser. Voici ce qu'il rpondit:

--Madame, vous m'aimez. Et moi aussi, vous m'apparaissez d'une si
splendide hideur, vous tes  mes yeux une si inconcevable force de
beaut, de deuil et de terreur que je vous aimerais, oui, je vous
aimerais, si je n'aimais...

--Vous aimez? dit Fausta, non pas avec colre, non pas avec curiosit,
ni avec amour, ni avec haine, mais seulement avec cette effroyable
froideur que nous avons signale.

--Oui, j'aime, dit Pardaillan avec une infime douceur. Et j'aimerai
jusqu' la dernire minute de ma vie. Il n'y a pas dans mon me d'autre
sentiment possible que cet amour par lequel j'tais, sans lequel je ne
serai plus. Je l'aime, madame, je l'aime morte...

--Morte!

--Ce fut presque un cri qui chappa  Fausta, une sourde exclamation o
se heurtaient de l'tonnement, de la joie et peut-tre aussi, qui sait?
du regret. Car Fausta, sincre dans son rle de vierge, et triomph
dans son coeur d'une jalousie contre une vivante.

--Vous devez penser que je suis un misrable fou, reprit Pardaillan.
Mais cela est. J'aime la morte, depuis seize ans qu'elle est morte...
Aussi, madame, je vous le jure d'honneur, je bnirais la minute o les
assassins que vous venez d'aposter vont se ruer sur moi, si je n'avais
intrt  vivre encore. Je vivrai donc, puisqu'il le faut.

Pour la seconde fois, Fausta ressentit comme une violente humiliation.
Elle venait, ainsi que le disait Pardaillan, d'aposter des assassins
prts  se ruer. Et Pardaillan affirmait avec sa belle simplicit:

Je vivrai donc puisqu'il le faut...

Elle fut sur le point de donner le signal. Une intense curiosit, un
ardent dsir de mieux connatre cet homme la retinrent. Elle l'examinait
avec un prodigieux tonnement. Il avait baiss la tte, comme pensif,
aprs ce qu'il venait de dire. Il la releva soudain. Un fin sourire se
jouait sur ses lvres.

--Madame, dit-il, avant que je n'entreprenne de me colleter avec vos
gens et de les rduire  la raison...

--Vous pensez les rduire! interrompit Fausta.

--Madame, je ne sortirai pas d'ici que je n'aie obtenu ce qu'il est
ncessaire que j'obtienne, dit simplement Pardaillan. Et, pour cela, je
dois tout d'abord vous dire comment j'ai pu entrer ici...

Et, en lui-mme, Pardaillan s'cria:

O ma digne Pquette,  ma tendre Roussette, voici pour vous sauver un
peu... Il faut que vous sachiez, continua-t-il  haute voix, que j'ai un
ennemi... excusez-moi, madame, ces dtails sont ncessaires: cet ennemi
est un moine jacobin, il s'appelle Jacques Clment. Ce moine, reprit
Pardaillan, je me suis saisi de lui, tout  l'heure, lorsqu'il est sorti
de votre palais. Et je sais ce qu'il veut faire.

Pardaillan ne savait rien qu'une chose: c'est que Jacques Clment
voulait tuer Henri III et qu'il tait entr chez la Fausta. Tout le
reste, avec sa vive imagination, il venait de le supposer. Et, tandis
qu'il parlait, il se disait:

--Si je me trompe, je suis mort. Si Fausta n'a pas elle-mme arm le
bras de Jacques Clment, si elle n'a pas un immense intrt  tuer
Valois, je ne sortirai pas d'ici...

Fausta avait ferm les yeux. Il ne voyait pas ce qu'elle pensait. Mais
il continua bravement:

--Frre Jacques Clment, madame, doit tuer Henri III. Et c'est vous
qui le poussez  ce meurtre. Voil ce que je sais, madame! Par Jacques
Clment, en le forant  parler, j'ai su comment on entrait ici; j'ai
su son dessein, qui est le vtre. Je connais ce moine depuis longtemps,
madame. En le choisissant, je puis vous dire que vous avez choisi un
terrible instrument. Il russira. Il frappera Valois. De ce fait, M. le
duc de Guise sera roi.

Il parlait lentement, comme on va pas  pas sur un terrain inconnu,
plein de fondrires.

--Pour que Jacques Clment russisse, continua-t-il, que faut-il tout
d'abord?... Qu'il soit rendu  la libert... Il faut ensuite que le
roi Henri III ne soit pas prvenu que M. le duc de Guise veut le faire
trucider...

Cette fois; le coup fut si rude que Fausta tressaillit. Pardaillan
perut ce tressaillement et respira longuement.

--Je commence  croire que je ne suis pas encore mort! songea-t-il.

--Ainsi, dit Fausta, le moine vous a avou qu'il veut tuer Henri de
Valois?

--Ai-je dit cela, madame? Mettons que je me suis tromp, car Jacques
Clment ne m'a rien dit. Seulement, je sais qu'il doit tuer le roi pour
le compte de Guise et, sachant cela, je me suis empar de lui. Si je
suis libre, si vous m'accordez la grce que je viens solliciter, Jacques
Clment est libre, et il va o il veut, il fait ce qu'il veut. Car que
m'importe  moi que Valois vive ou meure! Mais, je vous le dis, la mort
de ce roi intresse le duc de Guise. Si Valois ne meurt pas promptement.
Guise est perdu. Il le sait. Vous le savez. La vie de Henri III, c'est
la mort de Guise et la vtre!

A cet expos si simple et si terrible, et si vrai, de toute la politique
de cette poque, Fausta comprit qu'elle n'avait pas seulement devant
elle un homme d'une bravoure exceptionnelle, mais aussi une intelligence
d'une profonde sensibilit. Elle soupira. Et sa pense,  ce moment,
tait celle-ci:

--Pourquoi ce pauvre gentilhomme sans feu ni lieu ne s'appelle-t-il pas
duc de Guise?...

--Donc, reprit le chevalier, sachant srement que Clment a t arm par
Guise, par vous, sachant que, de longtemps, vous ne retrouverez pas
un homme capable, d'un geste de son bras, de changer les destines du
royaume de l'Eglise, moi, Pardaillan, je me suis empar de ce moine.
Et, si vous me frappez, il meurt, comme vous avez pu l'entendre par la
promesse que Mgr le duc d'Angoulme vient de me faire. Il meurt. Henri
III est prvenu que Guise le veut tuer. Guise est perdu, et vous aussi.
Est-ce clair?

Fausta, blanche comme une morte, Fausta souffrait en ce moment comme
elle n'avait jamais souffert. Elle hassait cet homme qui la bravait,
d'une haine furieuse, d'une haine humaine... elle qui avait voulu
s'lever au-dessus de toute humanit... et elle tait prte  se jeter 
ses genoux,  crier grce,  s'avouer vaincue,  humilier son orgueil, 
proclamer son amour,  hurler enfin qu'elle n'tait qu'une femme!...

--Que voulez-vous? demanda-t-elle rudement.

--Peu de chose; contre la libert de Jacques Clment, je vous demande la
vie et la libert de deux hommes. Est-ce trop pour payer la mort d'un
roi?...

--Deux hommes? dit Fausta surprise.

--Nous y voici donc, fit Pardaillan. Je vais vous dire, madame. Ces deux
hommes, je ne les connais pas. Leur vie ou leur mort m'est indiffrente,
comme celle de Valois. Seulement, vous avez vu tout  l'heure ce jeune
homme qui maintenant s'apprte  gorger Jacques Clment s'il ne me
revoit pas. Eh bien, ce jeune homme a une mre qui s'appelle Marie
Touchet. Et cette femme, un jour que mon pre allait subir le supplice,
est apparue dans la prison et a sauv mon pre... et moi, par la mme
occasion. Le fils de Marie Touchet m'est sacr, madame. Alors, voyez
comme c'est simple: tout naturellement, je me suis mis  aimer ce
qu'aime mon seigneur duc, et j'ai prouv une vive affection pour cette
pauvre petite bohmienne que vous avez voulu faire brler vive... Me
suivez-vous, madame?

--Oui. Vous venez me demander Violetta. Mais j'ignore o elle peut tre.

--Je viens, dit Pardaillan, vous demander la vie du pre de Violetta et
d'un autre malheureux; le prince Farnse et matre Claude sont enferms
ici, condamns  mourir. Ce sont ces deux hommes que je suis venu vous
supplier humblement de rendre  la lumire du jour.

Ici, Fausta tablit rapidement dans sa tte que quelqu'un autour d'elle
la trahissait. Car comment Pardaillan et-il appris que Claude et
Farnse taient enferms dans son palais? Elle ddaigna de se demander
qui tait ce tratre.

--Ainsi, fit-elle d'une voix qui rsonna avec une trange douceur, vous
tes venu vous faire tuer ici dans l'espoir de sauver deux hommes que
vous ne connaissez pas?

--Je crois que vous faites erreur, madame, dit Pardaillan. Je suis bien
venu pour sauver ces deux hommes, mais je ne suis pas venu pour me faire
tuer, puisque je vous ai dit tout au contraire qu'il est ncessaire que
je vive encore. Je vous propose un march, voil tout, estimant que
la vie de Jacques Clment que je tiens dans mes mains vous est plus
prcieuse que la vie de Farnse et de Claude. Me serais-je tromp?
ajouta-t-il avec une inquitude relle, si relle qu'elle et pu
paratre feinte  toute autre que Fausta.

--Vous ne vous tes pas tromp, dit-elle gravement. Et la preuve c'est
que je fais grce  ces deux hommes, condamns pourtant par un tribunal
dont les sentences sont sans appel.

Pardaillan demeura stupfait. Il ne pouvait croire que la ruse nave
qu'il venait d'employer et si pleinement russi.

Mais Fausta venait de frapper deux coups sur le timbre. Un homme entra,
et, au moment o il souleva la tapisserie, Pardaillan put voir derrire
cette tapisserie des gens immobiles, l'pe  la main.

--Que font les prisonniers? demanda Fausta.

--Le prince Farnse est assis dans un fauteuil, et le bourreau couch
sur le tapis.

Le bourreau! s'exclama Pardaillan en lui-mme; Une sorte d'angoisse
l'envahit. Une sueur froide pointa  son front. Quel tait ce
bourreau?... Quelle mystrieuse accointance pouvait-il y avoir entre le
bourreau et Violetta?... Car, ce bourreau, c'tait celui qu'on appelait
matre Claude! Celui que Violetta aimait plus encore que son pre!...

--Que disent-ils? reprit Fausta.

--Ils ne disent plus rien. Ils semblent privs de sentiment. Cependant,
ils vivent encore; la poitrine du cardinal se soulve avec effort, et on
entend le souffle haletant de matre Claude...

--Horrible? murmura Pardaillan qui plit.

Fausta souriait d'un sourire aigu qui montrait ses dents, admirables
perles qui brillaient, sous l'incarnat de ses lvres...

--Qu'ont-ils dit? Qu'ont-ils fait depuis qu'ils ont commenc  mourir?

Dans les premires heures qui ont suivi la sentence du sacr tribunal,
les deux condamns sont rests immobiles, chacun dans un coin, comme
prostrs et abattus. Puis le bourreau a cherch un moyen de sortir.
Lorsqu'il eut constat l'impossibilit de la fuite, il s'est tenu
tranquille. Des heures se sont passes. Puis ils ont commenc  souffrir
vivement, car ils se sont rapprochs Fun de l'autre et ont cherch dans
un change de paroles un oubli momentan de la souffrance.

L'homme parlait froidement; il ne faisait pas un rcit; il faisait un
rapport, voil tout.

--Puis, continua l'homme, ils se sont spars  nouveau. Le cardinal
s'est assis dans un fauteuil et a ferm les yeux. Le bourreau s'est tenu
debout dans l'angle oppos, regardant fixement devant lui. Enfin, sont
arrives les grandes souffrances. D'abord, des plaintes se sont leves;
puis ces plaintes sont devenues des cris; puis ces cris sont devenus des
hurlements; la folie furieuse s'est dclare; tous les deux se sont
rus sur la porte qu'ils ont martele de coups. Puis, peu  peu, aprs
quelques heures de fureur, ils ont pleur, ils ont demand une goutte
d'eau...

--Affreux! oh! c'est affreux! haleta Pardaillan.

--Continuez, dit simplement Fausta.

--Enfin, ils ont commenc de rler; les grandes souffrances sont passes
et l'agonie, je crois, est bien proche.

Fausta se tourna vers Pardaillan, qui, livide, essuyait son front. Et
elle dit:

--J'ai voulu, monsieur, vous faire savoir que ces deux hommes sont bien
prs de la mort...

Pardaillan fit un effort pour chapper  cette impression d'horreur qui
venait de le paralyser.

--Qu'on ouvre la porte de leur chambre, qu'on ranime les deux condamns.
Qu'on les ramne  la vie et  la force par un prudent emploi de la
liqueur qui nous sert en pareil cas. Puis, quand ils seront capables de
marcher, qu'on les conduise jusqu' la rue et qu'on les y laisse libres
en leur disant que grce leur est faite de par l'intercession de M. le
chevalier de Pardaillan...

--Madame! murmura Pardaillan.

Fausta fit un geste hautain qui signifiait:

--Attendez! ce n'est pas fini entre nous!...

L'homme qui venait de faire le rapport s'tait retir. Un mortel silence
s'tablit. Pardaillan considrait avec une indfinissable horreur cette
femme, qui pourtant venait de lui donner si complte satisfaction. Prs
d'une demi-heure se passa ainsi. Puis l'homme reparut en disant:

--Les condamns ont t ranims selon l'ordre donn. Il ne reste plus
qu' les conduire jusqu' la rue.

--Monsieur le chevalier de Pardaillan, dit Fausta, accompagnez vos amis
jusqu'au grand vestibule: je vous attends ici... car, si je vous prouve
que j'ai accept le march propos, vous devez me prouver  votre tour
que mon homme  moi est libre comme sont libres vos deux hommes 
vous...

Elle fit un signe, et l'homme au rapport s'inclina et sortit, suivi de
Pardaillan. Rapidement, le chevalier,  la suite de son conducteur,
franchit deux ou trois vastes salles magnifiquement dcores, longea un
couloir et parvint  une porte ouverte.

C'est l, dit le conducteur.

Le chevalier entra et, assis sur des fauteuils, il vit le prince Farnse
et matre Claude. Un personnage vtu de noir, quelque mdecin sans
doute, tait pench sur eux et achevait de les rappeler  la vie...

Quelques minutes se passrent. Pardaillan attendait, la gorge serre
par l'angoisse, regardant avec une maladive curiosit ces deux visages
d'hommes sur lesquels la souffrance avait laiss des traces terribles.

Puis le personnage noir se releva avec un rire silencieux de
satisfaction et se tourna vers Pardaillan:

--Ils en reviendront, dit-il avec une grimace qui voulait tre sans
doute un sourire. Ils en reviendront, s'ils prennent la prcaution de
manger et de boire avec une grande modration pendant huit jours: Loue
soit notre souveraine sacre qui fait grce!

L-dessus, le personnage noir fit une courbette et s'clipsa. Pardaillan
regarda vivement autour de lui, vit qu'il tait seul, et, s'approchant
de Famse, lui glissa rapidement  l'oreille:

--En sortant d'ici, entrez  l'auberge voisine, rejoignez-y le duc
d'Angoulme et allez m'attendre tous les trois  la Devinire, rue
Saint-Denis. Eh bien, monsieur, continua-t-il  haute voix, comment vous
trouvez-vous?...

Le cardinal et le bourreau eurent un regard effar, vacillant, rempli
de cet immense tonnement qui est le vertige de la pense. Ils taient
ples comme des spectres. Leurs joues taient creuses, leurs yeux
profondment enfoncs sous les orbites.

Mais, presque aussitt, et avec une foudroyante soudainet, le sang
afflua  leurs visages. C'tait la liqueur qui agissait. Ils se
dressrent, et leur premier mouvement fut de marcher  la porte; ils
s'arrtrent avec une crainte d'enfants.

--Au nom de Violetta! murmura ardemment le chevalier.

--Violetta? balbutia Farnse comme s'il et prouv une grande
difficult  se souvenir et une plus grande encore  parler.

Mais ce nom ainsi jet produisit sur l'esprit de Claude un effet
comparable  celui que le violent rvulsif avait produit sur son corps.
Il eut une sorte de grondement. Ses poings normes se serrrent.

--Vous dites: Violetta! fit-il haletant.

--Oui! dit Pardaillan dans un souffle. Si vous l'aimez, faites ce que je
dis: entrez au Pressoir-de-Fer, rejoignez-y le duc d'Angoulme, et, tous
trois, allez m'attendre  la Devinire. Silence! On nous coute...

En mme temps, Pardaillan prit une main de Farnse, une main de Claude
et les entrana:

--Venez, dit-il, n'avez-vous pas entendu que la glorieuse Fausta vous
fait grce?...

Les deux hommes marchrent. Que leur arrivait-il? Qu'tait-il arriv? O
allaient-ils? Qui tait cet homme? Ils ne savaient plus rien. Dans leur
tte, il n'y avait que du vide...

Quelques instants plus tard, ils atteignaient le grand vestibule,
trans par le chevalier, qui lui-mme tait guid par l'homme de
Fausta. Toutes ces salles, ces couloirs qui se succdaient semblaient
dserts. Mais, dans le vestibule, il y avait une vingtaine de gardes.
La porte, la grande porte de fer s'entrouvrit. Dans le mme instant,
Farnse et Claude se trouvrent dehors.

Si peu de temps que la porte de fer et t entrouverte, le chevalier en
et peut-tre profit pour faire ce qu'il appelait une troue  travers
les gardes masss et se prcipiter dehors. Il fut retenu par cette
rflexion que, dans l'tat o se trouvaient les deux condamns gracis,
il n'y avait pas de dfense  esprer de leur part. Ils seraient
poursuivis, rattraps, et tout ce que venait de tenter Pardaillan serait
inutile.

Il laissa donc la porte se refermer, et, suivant le mme homme qui
l'avait guid, il se retrouva quelques instants plus tard en prsence de
Fausta. Il s'inclina devant elle, non sans motion, et lui dit:

Madame, c'est fait: ces deux malheureux sont libres.

Et, comme Fausta ne rpondait pas, abme qu'elle tait dans quelque
lointaine rverie:

--Si peu que je sois, continua-t-il, si puissante et glorieuse que vous
soyez, qui sait si la gratitude du pauvre chevalier ne vous sera pas un
jour de quelque utilit?...

Fausta tourna lgrement la tte de son ct et dit:

--O est le moine Jacques Clment?...

--Il est libre, madame, rpondit Pardaillan sans hsitation. Aussi
libre que le cardinal et le bourreau qui sortent de ce logis. Madame,
continua-t-il, et une flamme d'intrpidit et d'audace empourpra son
visage, libre  vous de me considrer comme un otage. Mais il ne sera
pas dit que je vous aurai trompe aprs l'acte de gnrosit que vous
avez accord  mon humble prire. En vous l'avouant, je me retire sans
doute tout espoir de salut, mais sachez-le: Jacques Clment n'a jamais
t en mon pouvoir, et il n'est pas davantage en ce moment au pouvoir du
duc d'Angoulme...

--En sorte, dit Fausta, que je puis donner l'ordre de vous mettre  mort
sans que les projets du moine sur Henri III en soient interrompus?...

--Vous le pouvez, madame!

Et Fausta, de cette voix sans expression qui faisait frissonner les plus
braves, reprit:

--Je vais donc donner cet ordre. Apprtez-vous  mourir, chevalier!...

Pardaillan, d'un geste lent, tira sa rapire, regarda Fausta en face, et
dit:

--Je suis prt, madame!...

Fausta se leva et s'approcha de Pardaillan.

Celui-ci la reconnut  peine...

Ce n'tait plus la statue glaciale et glace. Ce n'tait plus cette
synthse d'orgueil, cette figuration de majest qui faisait courber les
fronts et inspirait la terreur. Celle qui venait vers lui, c'tait
une femme dans tout l'clat de la beaut qui s'exalte, dans toute la
magnificence de l'amour qui se dchane et qui s'offre!...

Les yeux de cette femme, ces splendides yeux noirs pareils  des
diamants noirs, versaient de la passion en jets de flamme. Ces
yeux pleuraient. Des larmes lentes, silencieuses et brlantes, qui
s'vaporaient au feu des joues.

Pardaillan, des deux mains, s'appuya sur la garde de son pe dont
la pointe s'appuyait au plancher. Il se tenait tout raide, dans une
immobilit de stupeur.

Lorsque Fausta fut prs de Pardaillan, palpitante, le sein soulev
par le tumulte de sa passion dchane, les yeux noys d'une immense
douleur, elle leva ses deux bras. Et ces bras, soudain, envelopprent le
cou de Pardaillan... Et, quand elle le tint ainsi, tandis qu'un sanglot
terrible rlait dans sa gorge, elle attira cette tte  elle... Et,
alors, ses lvres ples, violemment, se posrent sur les lvres du
chevalier...

La sensation brlante de ce baiser fit tressaillir Pardaillan jusqu'au
plus profond de l'tre... mais ses lvres,  lui, demeurrent muettes!

Pardaillan reut le baiser, le violent, le dlirant baiser de la vierge.
Et il ne le rendit pas... Pardaillan, jusqu' son dernier souffle,
devait aimer la morte!...

Fausta, lentement, dnoua ses bras et se recula...

Lorsqu'elle fut loin, presque au bout de la salle, prs de disparatre,
elle parla. Et sa voix parvint au chevalier comme une voix lointaine,
peut-tre une voix d'outre-tombe ou d'outre-ciel... Et voici ce qu'elle
disait:

--Pardaillan, tu vas mourir... Non parce que tu t'es dress devant ma
puissance, non parce que tu m'as arrach Violetta, non parce que tu
m'as combattue et vaincue... Pardaillan, tu vas mourir parce que je
t'aime!...

Elle s'arrta un instant. Le chevalier, toujours immobile et raide 
la mme place, toujours appuy sur sa rapire debout devant lui,
la regardait, l'coutait, et il lui semblait voir une ombre qui
s'vanouissait, il lui semblait entendre la musique d'un sanglot.

La voix d'ineffable douceur, mlope d'amour et de douleur, qui srement
tait plus belle qu'une voix humaine, puisque Fausta, dans cette minute
inoue, s'levait vraiment au-dessus de l'humanit. La voix reprit:

--Tu es aim de celle qui n'a jamais aim: la vierge d'orgueil et de
puret s'est humilie devant toi; parce que je ne dois pas aimer,
l'homme que j'aime doit mourir. Pardaillan, je pleure sur toi, et je
te tue. Et, toi qui aimes la morte, toi qui as compris la gloire et
l'harmonie de la fidlit, toi qui portes dans ton me une morte, une
morte vivante, tu comprendras le sens du baiser que la vierge a dpos
sur tes lvres. Puisque quelqu'un est entr malgr ma dfense dsespre
dans cette me o nul ne devait pntrer, celui que je porterai dans
l'me sera un mort, comme celle que tu portes, toi, une morte. Adieu,
Pardaillan!

A ces mots, Fausta s'loigna encore, ondoyante et flottante comme une
ombre, puis, tout  coup, Pardaillan ne vit plus rien: il tait seul; un
silence funbre, un silence de nuit profonde, pesait sur lui.

Mais il n'tait pas homme  se perdre longtemps dans le rve. Il ne
tarda donc pas  reprendre pied sur terre, et, s'assurant que sa bonne
rapire tait toujours dans sa main, il sourit.

--Mourir! murmura-t-il. C'est bientt dit. Mme Fausta, belle crature
en vrit, et c'est dommage qu'un si beau corps renferme une telle
mchancet... m'assure que je vais tre tu. Pourquoi? Parce qu'elle m'a
embrass. Par la tte et le ventre, le motif me parat insuffisant, 
moi!...

Cependant, comme la solitude et le silence continuaient  tre aussi
absolus que possible dans cette pice, Pardaillan commena  se demander
quel genre de mort lui rservait l'trange magicienne.

Non sans essayer du pied le plancher  chaque pas, l'oeil au guet, la
rapire au poing, il se dirigea vers la porte par laquelle il tait
entr, c'est--dire celle qui communiquait avec le Pressoir-de-Fer. Il
essaya de l'ouvrir; mais il n'y avait l ni serrure ni verrou; la
porte qui s'ouvrait au moyen d'un mcanisme devait se fermer de mme;
Pardaillan en acquit promptement la conviction.

Il faut pourtant que je m'en aille!

Et, rsolument, il se dirigea vers le fond de la salle, vers cette
tapisserie derrire laquelle avait disparu Fausta. Il souleva la
tapisserie et se vit en prsence d'un couloir dsert... O aboutissait
ce couloir?

--Cordieu! murmura-t-il en s'avanant, il ne sera pas dit que j'aurai
attendu ici le bon plaisir de cette damne magicienne, comme un renard
dans son terrier. En avant donc, et au diable le mystre!

Il avana donc  grands pas et aboutit bientt dans une salle dserte.
Mais, comme il venait d'y entrer, la porte se referma derrire lui. En
mme temps,  l'autre bout de la salle, une autre porte s'ouvrait...

--Il parat que c'est par l que je dois passer, fit Pardaillan. Passons
donc!

Et il continua de marcher, l'pe  la main. Il marchait dans du
silence. Le palais tait une solitude. Seulement,  mesure qu'il
franchissait une porte, elle se refermait derrire lui. Il traversa
ainsi plusieurs salles.

Il commenait  prouver en quelque sorte une horreur pntrante.
Y avait-il danger de mort? Et o tait ce danger? Et en quoi
consistait-il?... Il y avait comme une menace lugubre dans ces portes
qui se refermaient derrire lui, comme pour lui dire:

--Tu ne repasseras plus jamais par l!...

Et, pourtant, il ne s'arrtait pas.

Il faudra bien que j'aboutisse quelque part! grommelait furieusement
le chevalier, qui, pareil au prince de la lgende, parcourait l'pe 
la main cette faon de palais enchant.

Et, malgr toute sa force d'me, il prouvait le vertige du danger
inconnu. Une salle encore fut franchie, salle immense et somptueuse avec
ses colonnes de jaspe... la salle du trne; puis deux ou trois pices
encore que Pardaillan traversa presque en courant, les yeux exorbits,
l'angoisse au coeur, en criant  pleine voix:

--Mais tout le monde a donc peur de ma rapire, dans ce nid
d'assassins!..

Pardaillan se trompait: c'tait lui qui avait peur... peur du silence,
de la solitude, de l'inconnu. Brusquement, il fut rassur: il venait
enfin de pntrer dans une salle aux murailles nues. Mais, dans cette
salle, il y avait des hommes, des gens en chair et os, btis comme
lui!... Il respira longuement et se mit  rire, tout en tombant en
garde.

Ces gens taient au nombre d'une trentaine. Ils taient arms d'pes et
de poignards. Ils se tenaient debout, tout autour de la salle, contre
les murs. A l'entre de Pardaillan, aucun d'eux ne fit un geste. Et,
dans la minute qui suivit, il eut le temps de bien se rendre compte de
sa situation. Elle tait terrible...

D'abord, la porte, comme toutes les autres, venait de se fermer.
Ensuite, au milieu, au beau milieu du plancher, s'ouvrait un trou carr.
Au fond de ce trou, il entendait mugir les eaux de la Seine. S'il
faisait un faux pas en se dfendant, il tombait dans le trou. S'il se
dplaait, en avant, en arrire,  gauche ou  droite, il se heurtait
aux aciers qui luisaient confusment dans cet antre  peine clair!...
Pardaillan se trouvait dans la salle des excutions, c'est--dire dans
cette salle mme o matre Claude avait pntr pour trangler Violetta.

Il y eut, comme nous l'avons dit, une minute de silence.

Si je pouvais seulement m'acculer  un de ces angles! songeait
Pardaillan.

Brusquement, retentit de l'autre ct des murs un bruit clatant et
prolong, semblable au bruit que peuvent faire deux cymbales violemment
heurtes l'une contre l'autre. Alors, les statues adosses aux murs
s'animrent et se mirent en mouvement, les pes en garde; dans le mme
instant, Pardaillan se vit au centre d'un cercle d'acier.

Ce cercle se resserra sans hte. Chacun de ces hommes, l'pe nue en
avant, marchait vers le trou noir qui bait. Ils ne semblaient pas voir
Pardaillan, ni s'occuper de lui. Seulement, la manoeuvre apparut au
chevalier d'une admirable simplicit: de quelque ct qu'il se tournt,
il avait une pointe sur la poitrine. C'tait sr; il allait tre lard
de coups d'pe, et,  force de reculer, il lui faudrait bien sauter
dans le trou!...

Au moment mme o les statues s'animaient et se mettaient en mouvement,
il se rua en avant pour franchir le cercle d'acier, et porta devant
lui deux ou trois coups de pointe. Et un frmissement de terreur le
parcourut cette fois des pieds  la tte: il tait sr d'avoir touch
deux de ses assaillants... de les avoir touchs  mort!... Et aucun ne
tombait!...

Il comprit que tous ces hommes taient vtus de cottes de mailles qui
les rendaient invulnrables, sauf au visage!... Et ces visages, alors,
il les regarda. Car il eut le temps de les regarder!... Car les
assaillants avanaient avec une effroyable lenteur... Et, cette fois,
l'pouvante se glissa dans son coeur...

Car ces visages immobiles, sans un pli, sans expression, pareils  des
visages de morts, il comprit que c'tait des masques... Non, mme pas au
visage, il ne pouvait atteindre les formidables statues qui marchaient
sur lui, lentement, combien lentement!...

Il jeta un rapide coup d'oeil derrire lui. H tait  trois pas du trou
carr ouvert pour le recevoir. Une deuxime fois, il se rua, silencieux,
haletant, les cheveux hrisss... Et il recula: aucun des hommes n'tait
bless, et lui venait d'tre touch  l'paule, au dfaut de sa cuirasse
de buffle.

Il se ramassa sur lui-mme...

Le cercle d'acier se resserra encore un peu... les statues venaient de
faire deux pas, et, maintenant, le cercle trs troit se composait de
deux ou trois hommes en profondeur.

A ce moment, des mystrieuses profondeurs du palais, s'leva un chant
funbre, comme si un grand nombre de moines ou de prtres fussent
rassembls pour un _De profundis_. En mme temps, une cloche se mit 
sonner le glas et les mugissements d'un orgue se droulrent en larges
volutes d'une musique plaintive et menaante.

Pardaillan reut la secousse du frisson mortel! C'tait pour lui, ce
glas! Il eut soudain ce sang-froid terrible, cette limpidit de vision,
cette foudroyante rapidit de dcision qui prsident aux coups de
folie.

Au moment prcis o les pointes des pes allaient l'atteindre, le
pousser dans le trou, il se baissa, se ramassa sur lui-mme, se dtendit
soudain; il y eut dans les jambes des assaillants le grouillement bref
d'une bte qui passe en mordant, d'un sanglier qui fonce, dfense en
avant; deux ou trois hurlements de douleur clatrent, et deux hommes
tombrent ventrs par la dague de Pardaillan, qui, ne pouvant frapper
ni aux visages masqus ni aux poitrines cuirasses, dcousait les
entrailles!... L'instant d'aprs, il se trouvait hors du cercle
infernal, et, se relevant d'un bond, gagnait un angle de la salle o il
s'acculait.

Une minute de rpit pendant laquelle les voix graves des moines
lointains, le mugissement de l'orgue et le son de la cloche couvraient
tout autre bruit.

Les bourreaux, les gens d'armes de Fausta eurent un instant
d'effarement. Puis, l'un d'eux, le chef sans doute, pronona quelques
mots brefs et rudes, et, aussitt, dans une manoeuvre silencieuse et
rapide, le cercle se brisa; ils se formrent sur trois ou quatre rangs
et marchrent vers le coin o s'tait accul le condamn.

En cette minute, Pardaillan, le corps entier vibrant, les nerfs tendus 
se rompre, la tte en feu, jeta un regard de fauve pris au pige. Et il
souffla fortement, d'un souffle rauque... en mme temps, il rengaina sa
rapire et saisit un objet accroch au mur.

Cette salle tait la salle des excutions. C'tait l qu'on tuait ceux
que le tribunal secret avait condamns. C'tait la salle du bourreau...
Et, comme c'tait la salle du bourreau, un peu partout, aux murs,
taient accrochs en bon ordre les instruments du bourreau: ici des
paquets de cordes, l une masse pour assommer, l des coutelas, plus
loin des haches. Cet objet que Pardaillan venait de saisir, c'tait une
masse. Elle se composait d'une norme boule de fer hrisse de pointes
et emmanche d'un bois rugueux  peine poli.

Ce fut, nous avons dit, une minute de rpit pendant laquelle les
meurtriers s'organisrent pour un nouveau systme d'attaque.

Pardaillan, sa masse  la main, les vit s'avancer sur lui de leur pas
gal.

Si j'attends, je suis mort, dit Pardailhan.

Dans le mme instant, il saisit la masse  deux mains, et il marcha!...
Souple, nerveux, effrayant  voir en cette suprme seconde, il fit trois
pas. Et, alors, la masse norme se souleva, tournoya au-dessus de sa
tte, siffla, s'abattit; des coups sourds, de brefs soupirs de btes
assommes, des corps qui tombaient d'une pice, le nez  terre, des
crnes fracasss; puis un tumulte effroyable, un dsordre furieux dans
la bande qui oubliait toute discipline, toute consigne de silence; et
des hurlements de maldictions et cela tout couvert par les mugissements
de l'orgue.

Pardaillan tait au centre de la bande affole qui tourbillonnait,
hurlait, vocifrait, essayait de lui porter le coup mortel... mais
comment l'atteindre? La masse, la terrible masse de fer dcrivait un
cercle de mort! Camp sur ses deux jambes, comme s'il et t l de
toute ternit, sans un mot, avec un ptillement rouge au coin des yeux
o flambait le rire extravagant d'une triomphante ironie, il n'avait
au-dessus du torse, au-dessus de la tte, qu'un mouvement uniforme et
foudroyant des deux bras manoeuvrant la masse...

Dans la bande, un recul dsordonn. Sept cadavres sur le plancher. Et,
dans ce recul de folie, toute une grappe humaine tait pousse dans le
trou! un homme tombait, se raccrochait, en entranait un autre, et ils
taient cinq qui disparaissaient avec un effroyable hurlement!...

Et, alors, aprs cette attaque qui avait peut-tre dur trois secondes,
Pardaillan se mettait en marche! Il ne choisissait pas! Il allait droit
devant lui, ne s'inquitant pas de frapper, laissant  la masse norme
le soin de choisir des victimes, dans le bondissement chevel de la
bande disloque, miette, perdue d'pouvante!

Lorsqu'il atteignit l'autre extrmit de la grande salle, il se retourna
et se reposa une seconde sur sa masse, et il apparut ruisselant de
sueur, un rle aux lvres, son large torse soulev par l'effort
prcipit de la respiration, sa tte ple terrible  voir avec le
flamboiement d'clairs jailli de ses yeux, ses narines dilates, le rire
de silence et de dmence, le rire pouvantable qui lui retroussait les
lvres...

Il se reposa une seconde. Et, dans cette seconde, comme  travers
un brouillard rouge, il vit sur le plancher une douzaine de corps
recroquevills dans des poses de terreur, il vit le plancher jonch
d'pes brises et de masques en treillis de fer, il vit de larges
flaques de sang, et, sur les murs, des claboussures rouges... Et,
contre un des panneaux,  l'endroit sans doute o se trouvait la porte,
quelques hommes qui, furieusement, frappaient du pommeau de leurs pes,
qui appelaient de leurs voix dlirantes d'angoisse!...

La porte, ferme par un mcanisme, ne s'ouvrait pas!... Suprme
prcaution de Fausta, qui avait voulu la mort de Pardaillan, sans espoir
de fuite... peut-tre sans possibilit qu'elle cdt elle-mme  la
piti!...

Il comprit tout cela, lui! Et ils le comprirent aussi, eux! Car,
cessant tout  coup leurs vains appels, ils se runirent en groupe, et,
farouches, avec des imprcations sauvages, se rurent sur lui...

Deux pas en avant! Et la masse se lve! Cette masse que le bourreau a de
la peine  soulever pour la laisser retomber une seule fois, la masse
norme recommence  tournoyer! Impossible d'approcher l'homme!... Ils
reculent! Et lui se remet en marche!

Il marcha d'un bout  l'autre de la salle, et, brusquement, il fut
secou d'un rire nerveux: dans la fuite affole, entrechoque,
bondissante, trois hommes encore venaient de tomber dans le trou
noir!... Ils n'taient plus que sept ou huit.

Et ceux-l taient ivres d'pouvant, sans voix,  force de hurler leur
dsespoir...

Par trois fois encore, ils essayrent de se ruer sur lui, de l'atteindre
o ils pouvaient, au bras, au visage, aux jambes... A chaque fois,
c'tait un crne qui sautait! La masse accomplissait sa besogne,
tournait rencontrait une tte, une paule, un bras, fracassait,
broyait... Et, tout  coup, Pardaillan vit qu'il tait seul debout!...
Alors, sa masse lui tomba des mains. Il essaya de la soulever sans y
parvenir, et murmura:

Pauvres gens!

Dans le palais, les voix funbres psalmodiaient sa mort....

Tout  coup, un grand silence se fit. Pardailan comprit qu'on allait
venir, qu'on allait ouvrir la porte et s'assurer que la besogne tait
termine, c est-a-dire qu'il avait t tu, prcipit dans le fleuve.
Cette pense le fit tressaillir et lui rendit son sang-froid.

Chacun dfend sa peau comme il peut, grogna-t-il. C'est ici un champ de
bataille. J'ai tu pour ne pas l'tre. Mais, puisque j'ai tant fait que
de me dfendre de mon mieux, il est temps de quitter ce logis.

En parlant ainsi, il guignait de l'oeil le trou o on avait voulu le
prcipiter: c'tait en effet le seul passage ouvert pour une fuite. Il
s'approcha du bord, se mit  genoux, regarda, et ne vit rien que les
tnbres; mais, au fond, il entendit trs bien les eaux du fleuve qui se
brisaient avec de sourds murmures et des glissements soyeux.

Il n'avait plus une seconde  perdre. Il s'accrocha des deux mains aux
bords et, ainsi suspendu, se laissa plonger dans le trou; alors, du bout
des pieds balancs dans le vide, il chercha... Et ce qu'il avait prvu
arriva.

Cette salle des excutions surplombait le fleuve, avons-nous dit. Elle
ne faisait point partie de la btisse du palais. C'tait une annexe. Le
plancher reposait sur un chafaudage de madriers qui sortaient de l'eau.
Les pieds de Pardaillan heurtrent l'un de ces madriers. Ce madrier
partait de quelque autre poutre et s'levait en diagonale jusqu'au
plancher.

Les pieds de Pardaillan, remontant et ttonnant, suivirent cette ligne
diagonale qui aboutissait presque  l'orifice du trou. Une sorte de
plainte s'chappa alors des lvres de Pardaillan: c'tait le cri de joie
de l'homme qui se sait sauv!...

A la force des poignets, il remonta alors, jusqu' ce qu'il sentt que
le madrier tait de plus en plus proche de l'orifice, de plus en plus
rapproch de lui, et, alors, cette poutre, il l'enlaa de ses deux
jambes avec la frntique puissance de l'homme qui ne veut pas mourir,
et, quand il fut ainsi accroch, ses mains lchrent les bords du trou
auxquels elles se cramponnaient; dans le mme instant, il enlaa la
poutre de ses deux bras... et il se laissa glisser...


Moins d'une seconde plus tard, il atteignit le point o le madrier
diagonal s'appuyait sur une poutre verticale, comme une branche s'appuie
au tronc. Il se laissa glisser encore, et, bientt, il sentit qu'il
entrait dans l'eau.

Prenons un peu de repos, songea-t-il, puis je me mettrai  nager, et
c'est bien du diable si je n'atteins pas l'une ou l'autre des berges...

Comme il disait ces mots, quelque chose le heurta mollement. Pardaillan
toucha la chose, l'inspecta des mains, et un frisson d'horreur le
parcourut: cette chose, c'tait un cadavre, le cadavre de l'un des
hommes tombs dans le fleuve. Presque au mme instant, d'un autre ct,
il fut heurt par un autre cadavre que les flots soulevaient. Puis, dans
la mme seconde, un autre, et encore d'autres cadavres, autour de
lui, autour de cette poutre  laquelle il se cramponnait: le flot les
berait, les soulevait, les laissait retomber... mais ne les entranait
pas!

Pourquoi ne les entranait-il pas?

Tous ces cadavres l'entouraient et tournaient au gr du tourbillon d'eau
qui se formait l; on et dit qu'ils l'appelaient, lui faisaient signe
de les suivre et cherchaient  l'entraner. Et cela dpassait les
limites de l'horreur...

L'homme est au fond du trou noir, cramponn  sa poutre, les ongles
incrusts dans les mousses visqueuses du bois, suspendu au-dessus des
eaux noires qui glissaient  travers d'autres poutres et allaient se
heurter aux fondations du palais; et, contre lui, tout autour de lui,
ces cadavres qui ne voulaient pas s'en aller, qui le touchaient, le
heurtaient, l'enlaaient de leur ronde effroyable!

Pardaillan demeurait stupide d'horreur, les cheveux hrisss, la bouche
ouverte par un cri qui ne sortait pas, les yeux dilats pour voir...
mais il ne voyait pas, ou du moins il ne distinguait que confusment.
Et, d'abord, la facult de penser fut enraye dans son esprit, o il
n'y eut plus qu'pouvante et tnbres; puis la sensation d'angoisse, la
vertigineuse horreur de cet enlacement par des cadavres qui remuaient
dans l'eau fut si atroce qu'il sentit sa pense se rveiller.

Cette impression s'vanouit  son tour, et, par un effort furieux,
Pardaillan parvint  carter en partie l'pouvante. Il leva la tte,
et, l-haut, l'orifice carr du trou lui apparut dans une vague lueur.
Alors, il songea  fuir l'treinte macabre, les attouchements des
cadavres en remontant l-haut. Peut-tre trouverait-il un moyen de
sortir du palais.

Il commena  se hisser et, bientt, il fut hors de l'atteinte des
cadavres. Mais, au-dessous de lui il les entendait s'entrechoquer
doucement et continuer leur ronde dans le mystre de la mort. Cependant,
il respira alors. Une acre sueur glace coulait sur son visage, mais il
ne pouvait s'essuyer, et il n'y pensait pas, toutes les ressources de
ses forces tant employes  un seul rsultat: remonter dans la salle,
fuir! fuir  tout prix!...

Et, comme il tait  peu prs  mi-chemin entre l'orifice, l-haut, et
les cadavres en bas, il entendit des voix; un frisson mortel, alors, se
glissa le long de son chine; il ne pouvait plus remonter dans la salle,
car, dans la salle, maintenant, retentissaient des pas nombreux, des
exclamations, des imprcations...

Donc, s'il descendait, il retombait  l'abominable cauchemar des
cadavres, il s'engouffrait dans la folie. S'il remontait,  peine sa
tte apparatrait-elle  l'orifice qu'il serait assomm, prcipit parmi
les cadavres...

Pardaillan, ses deux bras et ses deux jambes frntiquement serrs
autour de la poutre, s'arrta, haletant, hagard, la tte perdue.
Soudain, la rumeur dans la salle s'apaisa d'un coup, et il entendit une
voix, il reconnut la voix qui disait:

--Que se passe-t-il?... O est le condamn?...

Et Pardaillan entendit qu'on rpondait:

--Votre Saintet peut voir que le sire de Pardaillan a t prcipit par
nos hommes; mais il nous en cote cher! Quel carnage!...

Pardaillan leva la tte et aperut des ombres qui se penchaient.
Distinctement, il reconnut Fausta. Il la vit pendant prs d'une minute.
Il entendit le rauque soupir qui s'exhala de son sein. Puis, lentement,
elle se redressa. L'homme qui avait parl dit alors:

--Heureuse ide qu'a eue Votre Saintet de faire tablir la nasse!...

La nasse! gronda Pardaillan en lui-mme, avec une nouvelle pouvante.

De cette faon, continuait l'homme, il n'y a plus de fuite possible,
comme c'est arriv pour Claude...

Il y eut quelques instants de silence. Pardaillan songeait:

Ils vont s'en aller; alors, je remonterai; et, puisqu'ils me croient
mort, j'ai des chances de m'en tirer; mais qu'est-ce que cette nasse?...

Il y eut dans la salle des alles et venues; puis, plus lointaine, mais
distincte encore, il entendit la voix de Fausta:

--Que demain on ouvre la nasse afin que ces corps puissent s'en aller au
fil de l'eau... et qu'on referme la trappe...

Dans le mme instant, cette lueur vague qu'il voyait au-dessus de sa
tte s'teignit brusquement, et il entendit un bruit sourd: c'tait la
trappe qui se refermait! le trou carr que l'on bouchait!...

Pardaillan reut alors le choc des dsespoirs sans remde: il tait
perdu; rien ne pouvait le sauver. En effet, toute issue lui tait
bouche par en haut. Et, quant  fuir par le fleuve, il comprenait
maintenant que c'tait impossible! Il comprenait pourquoi l'eau n'avait
pas entran les cadavres! Il comprenait, il imaginait que l'infernale
Fausta,  la suite de l'vasion de Claude, avait fait tablir une sorte
de puits en treillis plongeant sans doute jusqu'au lit du fleuve, ou
mieux, formant, comme avait dit l'homme, une nasse d'o on ne pouvait
sortir!...

Dans un dernier effort, il se hissa jusqu'au point o venait
s'arc-bouter la poutre diagonale par laquelle il tait descendu et il
put s'asseoir sur la fourche que cela formait. Il tait temps! Il tait
 bout de force et de souffle... Mais l, il respira, et, presque
aussitt, dans cette me formidable, la raction s'opra...

A cheval sur la fourche, le dos appuy  la poutre diagonale, Pardaillan
prouva alors une dtente, un repos du corps et de l'esprit qui lui
parut un dlice. Toutes ces sensations d'horreur et de terreur qu'il
avait prouves disparurent; il ferma les yeux: il eut un sourire, et un
grand apaisement se fit en lui...

Dans la nasse! murmura-t-il avec un grondement indistinct! Ni plus ni
moins qu'un goujon de Seine! Mais je ne suis pas un goujon, madame!...

Brusquement, ce murmure se tut. Il n'y eut plus rien que le souffle
rgulier d'une respiration, et, en bas, le glissement soyeux de l'eau,
les tamponnements flous des cadavres qui se heurtaient mollement et
continuaient leur ronde macabre...

Pardaillan dormait!...




TABLE


  Prologue
  I.--Violetta
  II.--La place de Grve
  III.--Pardaillan
  IV.--Le bourreau
  V.--La maison de la Cit
  VI.--La bonne htesse
  VII.--L'orgie
  VIII.--Double chasse
  IX.--L'absolution
  X.--Le pre
  XI.--Le pacte
  XII.--La Fausta
  XIII.--La reine mre
  XIV.--Sixte-Quint
  XV.--Sazuma
  XVI.--La vision de Jacques Clment
  XVII.--La vision de Jacques Clment (Suite)
  XVIII.--La maison de la butte Saint-Roch.
  XIX.--Le meunier
  XX.--L'attaque du moulin
  XXI.--L'abbaye de Montmartre
  XXII.--Le coeur de Fausta
  XXIII.--Le spectre
  XXIV.--La soeur Philomne
  XXV.--L't de la Saint-Martin
  XXVI.--L'enclos du couvent
  XXVII.--Les amants
  XXVIII.--Conseil de guerre
  XXIX.--La vierge guerrire
  XXX.--Violetta
  XXXI.--Les Fourcaudes
  XXXII.--Le secret de Belgodre
  XXXIII.--La chevalire
  XXXIV.--Les deux pres
  XXXV.--L'pope
  XXXVI.--Belgodre
  XXXVII.--Claude
  XXXVIII.--Le tribunal secret
  XXXIX.--Le mariage de Violetta
  XL.--Le mariage de Violetta (suite)
  XLI.--Le mariage de Violetta (fin)
  XLII.--Hrosme de Pardaillan
  XLIII.--Conseil de famille
  XLIV.--Le tigre amoureux
  XLV.--La revanche de Bussi-Leclerc
  XLVI.--Monologue de Pardaillan
  XLVII.--La Bastille
  XLVIII.--O Pardaillan visite la Bastille
  LIX.--L'auberge du Pressoir-de-Fer
  L.--O Pardaillan dcouvre que l'htesse est plus belle
  qu'elle n'en a l'air
  LI.--Le palais de Fausta











End of the Project Gutenberg EBook of Les Pardaillan--Tome 03, La Fausta
by Michel Zvaco

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