The Project Gutenberg EBook of Gabriel, by George Sand

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Title: Gabriel

Author: George Sand

Release Date: September 6, 2004 [EBook #13380]

Language: French

Character set encoding: ASCII

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George Sand

[ILLUSTRATION]


GABRIEL

ROMAN DIALOGUE



NOTICE

J'ai ecrit _Gabriel_ a Marseille, en revenant d'Espagne, mes enfants
jouant autour de moi dans une chambre d'auberge.--Le bruit des enfants
ne gene pas. Ils vivent, par leurs jeux memes, dans un milieu fictif, ou
la reverie peut les suivre sans etre refroidie par la realite. Eux aussi
d'ailleurs appartiennent au monde de l'ideal, par la simplicite de leurs
pensees.

_Gabriel_ appartient, lui, par sa forme et par sa donnee, a la fantaisie
pure. Il est rare que la fantaisie des artistes ait un lien direct
avec leur situation. Du moins, elle n'a pas de simultaneite avec les
preoccupations de leur vie exterieure. L'artiste a precisement besoin de
sortir, par une invention quelconque, du monde positif qui l'inquiete,
l'oppresse, l'ennuie ou le navre. Quiconque ne sait pas cela, n'est
guere artiste lui-meme.

GEORGE SAND.

Nohant, 2l septembre 1854.


A ALBERT GRZYMALA,

(Souvenir d'un frere absent.)



PERSONNAGES.

LE PRINCE JULES DE BRAMANTE. GABRIEL DE BRAMANTE, son petit-fils.
LE COMTE ASTOLPHE DE BRAMANTE. ANTONIO. MENRIQUE. SETTIMIA, mere
d'Astolphe. LA FAUSTINA. PERINNE, revendeuse a la toilette. LE
PRECEPTEUR de Gabriel. MARC, vieux serviteur. FRERE COME, cordelier,
confesseur de Settimia. BARBE, vieille demoiselle de compagnie de
Settimia. GIGLIO. UN MAITRE DE TAVERNE. BANDITS, ETUDIANTS, SBIRES,
JEUNES GENS ET COURTISANES.


PROLOGUE. Au chateau de Bramante.



SCENE PREMIERE. LE PRINCE, LE PRECEPTEUR, MARC.

(_Le prince est en manteau de voyage, assis sur un fauteuil. Le
precepteur est debout devant lui. Marc lui sert du vin._)

LE PRECEPTEUR. Votre altesse est-elle toujours aussi fatiguee?

LE PRINCE. Non. Ce vieux vin est ami du vieux sang. Je me trouve
vraiment mieux.

LE PRECEPTEUR. C'est un long et penible voyage que votre altesse vient
de faire... et avec une rapidite....

LE PRINCE. A quatre-vingts ans passes, c'est en effet fort penible. Il
fut un temps ou cela ne m'eut guere embarrasse. Je traversais l'Italie
d'un bout a l'autre pour la moindre affaire, pour une amourette, pour
une fantaisie; et maintenant il me faut des raisons d'une bien haute
importance pour entreprendre, en litiere, la moitie du trajet que je
faisais alors a cheval.... Il y a dix ans que je suis venu ici pour la
derniere fois, n'est-ce pas, Marc?

MARC, _tres-intimide_. Oh! oui, monseigneur.

LE PRINCE. Tu etais encore vert alors! Au fait, tu n'as guere que
soixante ans. Tu es encore jeune, toi!

MARC. Oui, monseigneur.

LE PRINCE, _se retournant vers le precepteur_. Toujours aussi bete, a ce
qu'il parait? (_Haut_.) Maintenant laisse-nous, mon bon Marc, laisse ici
ce flacon.

MARC. Oh! oui, monseigneur. (_Il hesite a sortir_.)

LE PRINCE, _avec une bonte affectee_. Va, mon ami....

MARC. Monseigneur... est-ce que je n'avertirai pas le seigneur Gabriel
de l'arrivee de votre altesse?

LE PRINCE, _avec emportement_. Ne vous l'ai-je pas positivement defendu?

LE PRECEPTEUR. Vous savez bien que son altesse veut surprendre
monseigneur Gabriel.

LE PRINCE. Vous seul ici m'avez vu arriver. Mes gens sont incapables
d'une indiscretion. S'il y a une indiscretion commise, je vous en rends
responsable.

(_Marc sort tout tremblant_.)


SCENE II. LE PRINCE, LE PRECEPTEUR.

LE PRINCE. C'est un homme sur, n'est-ce pas?

LE PRECEPTEUR. Comme moi-meme, monseigneur.

LE PRINCE. Et... il est le seul, apres vous et la nourrice de Gabriel,
qui ait jamais su....

LE PRECEPTEUR. Lui, la nourrice et moi, nous sommes les seules personnes
au monde, apres votre altesse, qui ayons aujourd'hui connaissance de cet
important secret.

LE PRINCE Important! Oui, vous avez raison; terrible, effrayant secret,
et dont mon ame est quelquefois tourmentee comme d'un remords. Et
dites-moi, monsieur l'abbe, jamais aucune indiscretion....

LE PRECEPTEUR. Pas la moindre, monseigneur.

LE PRINCE. Et jamais aucun doute ne s'est eleve dans l'esprit des
personnes qui le voient journellement?

LE PRECEPTEUR. Jamais aucun, monseigneur.

LE PRINCE. Ainsi, vous n'avez pas flatte ma fantaisie dans vos lettres?
Tout cela est l'exacte verite?

LE PRECEPTEUR. Votre altesse touche au moment de s'en convaincre par
elle-meme.

LE PRINCE. C'est vrai!... Et j'approche de ce moment avec une emotion
inconcevable.

LE PRECEPTEUR. Votre coeur paternel aura sujet de se rejouir.

LE PRINCE. Mon coeur paternel!... L'abbe, laissons ces mots-la aux gens
qui ont bonne grace a s'en servir. Ceux-la, s'ils savaient par quel
mensonge hardi, insense presque, il m'a fallu acheter le repos et la
consideration de mes vieux jours, chargeraient ma tete d'une lourde
accusation, je le sais! Ne leur empruntons donc pas le langage d'une
tendresse etroite et banale. Mon affection pour les enfants de ma race a
ete un sentiment plus grave et plus fort.

LE PRECEPTEUR. Un sentiment passionne!

LE PRINCE. Ne me flattez pas, on pourrait aussi bien l'appeler criminel;
je sais la valeur des mots, et n'y attache aucune importance. Au-dessus
des vulgaires devoirs et des puerils soucis de la paternite bourgeoise,
il y a les devoirs courageux, les ambitions devorantes de la paternite
patricienne. Je les ai remplis avec une audace desesperee. Puisse
l'avenir ne pas fletrir ma memoire, et ne pas abaisser l'orgueil de mon
nom devant des questions de procedure ou des cas de conscience!

LE PRECEPTEUR. Le sort a seconde merveilleusement jusqu'ici vos
desseins.

LE PRINCE, _apres un instant de silence_. Vous m'avez ecrit qu'il etait
d'une belle figure?

LE PRECEPTEUR. Admirable! C'est la vivante image de son pere.

LE PRINCE. J'espere que son caractere a plus d'energie!

LE PRECEPTEUR. Je l'ai mande souvent a votre altesse, une incroyable
energie!

LE PRINCE. Son pauvre pere! C'etait un esprit timide... une ame timoree.
Bon Julien! quelle peine j'eus a le decider a garder ce secret a son
confesseur au lit de mort! Je ne doute pas que ce fardeau n'ait avance
le terme de sa vie....

LE PRECEPTEUR. Plutot la douleur que lui causa la mort prematuree de sa
belle et jeune epouse....

LE PRINCE. Je vous ai defendu de m'adoucir les choses; monsieur l'abbe,
je suis de ces hommes qui peuvent supporter toute la verite. Je sais
que j'ai fait saigner des coeurs, et que ceci en fera saigner encore!
N'importe, ce qui est fait est fait.... Il entre dans sa dix-septieme
annee; il doit etre d'une assez jolie taille?

LE PRECEPTEUR. Il a plus de cinq pieds, monseigneur, et il grandit
toujours et rapidement.

LE PRINCE, _avec une joie tres-marquee_. En verite! Le destin nous aide
en effet! Et la figure, est-elle deja un peu male? Deja! Je voudrais me
faire illusion a moi-meme.... Non, ne me dites plus rien; je le verrai
bien.... Parlez-moi seulement du moral, de l'education.

LE PRECEPTEUR. Tout ce que votre altesse a ordonne a ete ponctuellement
execute, et tout a reussi comme par miracle.

LE PRINCE. Sois louee, o fortune!... si vous n'exagerez rien, monsieur
l'abbe. Ainsi rien n'a ete epargne pour faconner son esprit, pour
l'orner de toutes les connaissances qu'un prince doit posseder pour
faire honneur a son nom et a sa condition?

LE PRECEPTEUR. Votre altesse est douee d'une profonde erudition. Elle
pourra interroger elle-meme mon noble eleve, et voir que ses etudes ont
ete fortes et vraiment viriles.

LE PRINCE. Le latin, le grec, j'espere?

LE PRECEPTEUR. Il possede le latin comme vous-meme, j'ose le dire,
monseigneur; et le grec... comme....

(_Il sourit avec aisance._)

LE PRINCE, _riant de bonne grace._ Comme vous, l'abbe? A merveille,
je vous en remercie, et vous accorde la superiorite sur ce point. Et
l'histoire, la philosophie, les lettres?

LE PRECEPTEUR. Je puis repondre _oui_ avec assurance; tout l'honneur en
revient a la haute intelligence de l'eleve. Ses progres ont ete rapides
jusqu'au prodige.

LE PRINCE. Il aime l'etude? Il a des gouts serieux?

LE PRECEPTEUR. Il aime l'etude, et il aime aussi les violents exercices,
la chasse, les armes, la course. En lui l'adresse, la perseverance et le
courage suppleent a la force physique. Il a des gouts serieux, mais il
a aussi les gouts de son age: les beaux chevaux, les riches habits, les
armes etincelantes.

LE PRINCE. S'il en est ainsi, tout est au mieux, et vous avez
parfaitement saisi mes intentions. Maintenant, encore un mot. Vous avez
su donner a ses idees cette tendance particuliere, originale... Vous
savez ce que je veux dire?

LE PRECEPTEUR. Oui, monseigneur. Des sa plus tendre enfance (votre
altesse avait donne elle-meme a son imagination cette premiere
impulsion), il a ete penetre de la grandeur du role masculin, et de
l'abjection du role feminin dans la nature et dans la societe. Les
premiers tableaux qui ont frappe ses regards, les premiers traits de
l'histoire qui ont eveille ses idees, lui ont montre la faiblesse et
l'asservissement d'un sexe, la liberte et la puissance de l'autre. Vous
pouvez voir sur ces panneaux les fresques que j'ai fait executer par
vos ordres: ici l'enlevement des Sabines, sur cet autre la trahison de
Tarpeia; puis le crime et le chatiment des filles de Danaues; la une
vente de femmes esclaves en Orient; ailleurs, ce sont des reines
repudiees, des amantes meprisees ou trahies, des veuves indoues immolees
sur les buchers de leurs epoux; partout la femme esclave, propriete,
conquete, n'essayant de secouer ses fers que pour encourir une peine
plus rude encore, et ne reussissant a les briser que par le mensonge, la
trahison, les crimes laches et inutiles.

LE PRINCE. Et quels sentiments ont eveilles en lui ces exemples
continuels?

LE PRECEPTEUR. Un melange d'horreur et de compassion, de sympathie et de
haine....

LE PRINCE. De sympathie, dites-vous? A-t-il jamais vu aucune femme?
A-t-il jamais pu echanger quelques paroles avec des personnes d'un autre
sexe que... le sien?...

LE PRECEPTEUR. Quelques paroles, sans doute; quelques idees, jamais.
Il n'a vu que de loin les filles de la campagne, et il eprouve une
insurmontable repugnance a leur parler.

LE PRINCE. Et vraiment vous croyez etre sur qu'il ne se doute pas
lui-meme de la verite?

LE PRECEPTEUR. Son education a ete si chaste, ses pensees sont si
pures, une telle ignorance a enveloppe pour lui la verite d'un voile si
impenetrable, qu'il ne soupconne rien, et n'apprendra que de la bouche
de votre altesse ce qu'il doit apprendre. Mais je dois vous prevenir
que ce sera un coup bien rude, une douleur bien vive, bien exaltee
peut-etre.... De telles causes devaient amener de tels effets....

LE PRINCE. Sans doute... cela est bon. Vous le preparerez par un
entretien, ainsi que nous en sommes convenus.

LE PRECEPTEUR. Monseigneur, j'entends le galop d'un cheval... C'est lui.
Si vous voulez le voir par cette fenetre... il approche.

LE PRINCE, _se levant avec vivacite et regardant par la fenetre en se
cachant avec le rideau._ Quoi! ce jeune homme monte sur un cheval noir,
rapide comme la tempete?

LE PRECEPTEUR, _avec orgueil_. Oui, monseigneur.

LE PRINCE. La poussiere qu'il souleve me derobe ses traits... Cette
belle chevelure, cette taille elegante... Oui, ce doit etre un joli
cavalier... bien pose sur son cheval; de la grace, de l'adresse, de la
force meme... Eh bien! va-t-il donc sauter la barriere, ce jeune fou?

LE PRECEPTEUR. Toujours, monseigneur.

LE PRINCE. Bravissimo! Je n'aurais pas fait mieux a vingt-cinq ans.
L'abbe, si le reste de l'education a aussi bien reussi, je vous en fais
mon compliment et je vous en recompenserai de maniere a vous satisfaire,
soyez-en certain. Maintenant j'entre dans l'appartement que vous m'avez
destine. Derriere cette cloison, j'entendrai votre entretien avec lui.
J'ai besoin d'etre prepare moi-meme a le voir, de le connaitre un
peu avant de m'adresser a lui. Je suis emu, je ne vous le cache pas,
monsieur l'abbe. Ceci est une circonstance grave dans ma vie et dans
celle de cet enfant. Tout va etre decide dans un instant. De sa premiere
impression depend l'honneur de toute une famille. L'honneur! mot vile et
tout-puissant!...

LE PRECEPTEUR. La victoire vous restera comme toujours, monseigneur. Son
ame romanesque, dont je n'ai pu faconner absolument a votre guise tous
les instincts, se revoltera peut-etre au premier choc; mais l'horreur
de l'esclavage, la soif d'independance, d'agitation et de gloire
triompheront de tous les scrupules.

LE PRINCE. Puissiez-vous deviner juste! Je l'entends... son pas est
delibere!... J'entre ici... Je vous donne une heure... plus ou moins,
selon....

LE PRECEPTEUR. Monseigneur, vous entendrez tout. Quand vous voudrez
qu'il paraisse devant vous, laissez tomber un meuble; je comprendrai.

LE PRINCE. Soit! _(Il entre dans l'appartement voisin.)_


SCENE III.

LE PRECEPTEUR, GABRIEL.

(_Gabriel en habit de chasse a la mode du temps, cheveux longs, boucles,
en desordre, le fouet a la main. Il se jette sur une chaise, essouffle,
et s'essuie le front._)

GABRIEL. Ouf! je n'en puis plus.

LE PRECEPTEUR. Vous etes pale, en effet, monsieur. Auriez-vous eprouve
quelque accident?

GABRIEL. Non, mais mon cheval a failli me renverser. Trois fois il s'est
derobe au milieu de la course. C'est une chose etrange et qui ne m'est
pas encore arrivee depuis que je le monte. Mon ecuyer dit que c'est
d'un mauvais presage. A mon sens, cela presage que mon cheval devient
ombrageux.

LE PRECEPTEUR. Vous semblez emu... Vous dites que vous avez failli etre
renverse?

GABRIEL. Oui, en verite. J'ai failli l'etre a la troisieme fois, et a ce
moment j'ai ete effraye.

LE PRECEPTEUR. Effraye? vous, si bon cavalier?

GABRIEL. Eh bien, j'ai eu peur, si vous l'aimez mieux.

LE PRECEPTEUR. Parlez moins haut, monsieur, l'on pourrait vous entendre.

GABRIEL. Eh! que m'importe? Ai-je coutume d'observer mes paroles et de
deguiser ma pensee? Quelle honte y a-t-il?

LE PRECEPTEUR. Un homme ne doit jamais avoir peur.

GABRIEL Autant voudrait dire, mon cher abbe, qu'un homme ne doit jamais
avoir froid, ou ne doit jamais etre malade. Je crois seulement qu'un
homme ne doit jamais laisser voir a son ennemi qu'il a peur.

LE PRECEPTEUR. Il y a dans l'homme une disposition naturelle a
affronter le danger, et c'est ce qui le distingue de la femme
tres-particulierement.

GABRIEL. La femme! la femme, je ne sais a quel propos vous me parlez
toujours de la femme. Quant a moi, je ne sens pas que mon ame ait un
sexe, comme vous tachez souvent de me le demontrer. Je ne sens en moi
une faculte absolue pour quoi que ce soit: par exemple, je ne me sens
pas brave d'une maniere absolue, ni poltron non plus d'une maniere
absolue. Il y a des jours ou sous l'ardent soleil de midi, quand mon
front est en feu, quand mon cheval est enivre, comme moi, de la course,
je franchirais, seulement pour me divertir, les plus affreux precipices
de nos montagnes. Il est des soirs ou le bruit d'une croisee agitee par
la brise me fait frissonner, et ou je ne passerais pas sans lumiere le
seuil de la chapelle pour toutes les gloires du monde. Croyez-moi nous
sommes tous sous l'impression du moment, et l'homme qui se vanterait
devant moi de n'avoir jamais eu peur me semblerait un grand fanfaron,
de meme qu'une femme pourrait dire devant moi qu'elle a des jours de
courage sans que j'en fusse etonne. Quand je n'etais encore qu'un
enfant, je m'exposais souvent au danger plus volontiers qu'aujourd'hui:
c'est que je n'avais pas conscience du danger.

LE PRECEPTEUR. Mon cher Gabriel, vous etes tres-ergoteur aujourd'hui...
Mais laissons cela. J'ai a vous entretenir....

GABRIEL. Non, non! je veux achever mon ergotage et vous prendre par vos
propres arguments... Je sais bien pourquoi vous voulez detourner la
conversation....

LE PRECEPTEUR. Je ne vous comprends pas.

GABRIEL. Oui-da! vous souvenez-vous de ce ruisseau que vous ne vouliez
pas passer parce que le pont de branches entrelacees ne tenait presque
plus a rien? et moi j'etais au milieu, pourtant! Vous ne voulutes pas
quitter la rive, et a votre priere je revins sur mes pas. Vous aviez
donc peur?

LE PRECEPTEUR. Je ne me rappelle pas cela.

GABRIEL. Oh! que si!

LE PRECEPTEUR. J'avais peur pour vous, sans doute.

GABRIEL. Non, puisque j'etais deja a moitie passe. Il y avait autant de
danger pour moi a revenir qu'a continuer.

LE PRECEPTEUR. Et vous en voulez conclure....

GABRIEL. Que, puisque moi, enfant de dix ans, n'ayant pas conscience du
danger, j'etais plus temeraire que vous, homme sage et prevoyant, il
en resulte que la bravoure absolue n'est pas le partage exclusif de
l'homme, mais plutot celui de l'enfant, et, qui sait? peut-etre aussi
celui de la femme.

LE PRECEPTEUR. Ou avez-vous pris toutes ces idees? Jamais je ne vous ai
vu si raisonneur.

GABRIEL. Oh! bien, oui! je ne vous dis pas tout ce qui me passe par la
tete.

LE PRECEPTEUR, _inquiet_. Quoi donc, par exemple?

GABRIEL. Bah! je ne sais quoi! Je me sens aujourd'hui dans une
disposition singuliere. J'ai envie de me moquer de tout.

LE PRECEPTEUR. Et qui vous a mis ainsi en gaiete?

GABRIEL. Au contraire, je suis triste! Tenez, j'ai fait un reve bizarre
qui m'a preoccupe et comme poursuivi tout le jour.

LE PRECEPTEUR. Quel enfantillage! et ce reve...

GABRIEL. J'ai reve que j'etais femme.

LE PRECEPTEUR. En verite, cela est etrange... Et d'ou vous est venue
cette imagination?

GABRIEL. D'ou viennent les reves? Ce serait a vous de me l'expliquer,
mon cher professeur.

LE PRECEPTEUR. Et ce reve vous etait sans doute desagreable?

GABRIEL. Pas le moins du monde; car, dans mon reve, je n'etais pas un
habitant de cette terre. J'avais des ailes, et je m'elevais a travers
les mondes, vers je ne sais quel monde ideal. Des voix sublimes
chantaient autour de moi; je ne voyais personne; mais des nuages legers
et brillants, qui passaient dans l'ether, refletaient ma figure, et
j'etais une jeune fille vetue d'une longue robe flottante et couronnee
de fleurs.

LE PRECEPTEUR. Alors vous etiez un ange, et non pas une femme.

GABRIEL. J'etais une femme; car tout a coup mes ailes se sont
engourdies, l'ether s'est ferme sur ma tete, comme une voute de cristal
impenetrable, et je suis tombe, tombe... et j'avais au cou une lourde
chaine dont le poids m'entrainait vers l'abime; et alors je me suis
eveille, accable de tristesse, de lassitude et d'effroi... Tenez, n'en
parlons plus. Qu'avez-vous a m'enseigner aujourd'hui?

LE PRECEPTEUR. J'ai une conversation serieuse a vous demander, une
importante nouvelle a vous apprendre, et je reclamerai toute votre
attention.

GABRIEL. Une nouvelle! ce sera donc la premiere de ma vie, car j'entends
dire les memes choses depuis que j'existe. Est-ce une lettre de mon
grand-pere?

LE PRECEPTEUR. Mieux que cela.

GABRIEL. Un present? Peu m'importe. Je ne suis plus un enfant pour me
rejouir d'une nouvelle arme ou d'un nouvel habit. Je ne concois pas que
mon grand-pere ne songe a moi que pour s'occuper de ma toilette ou de
mes plaisirs.

LE PRECEPTEUR. Vous aimez pourtant la parure, un peu trop meme.

GABRIEL. C'est vrai; mais je voudrais que mon grand-pere me considerat
comme un jeune homme, et m'admit a l'honneur insigne de faire sa
connaissance.

LE PRECEPTEUR. Eh bien, mon cher monsieur, cet honneur ne tardera pas a
vous etre accorde.

GABRIEL. C'est ce qu'on me dit tous les ans.

LE PRECEPTEUR. Et c'est ce qui arrivera demain.

GABRIEL, _avec une satisfaction serieuse_. Ah! enfin!

LE PRECEPTEUR. Cette nouvelle comble tous vos voeux?

GABRIEL. Oui, j'ai beaucoup de choses a dire a mon noble parent,
beaucoup de questions a lui faire, et probablement de reproches a lui
adresser.

LE PRECEPTEUR, _effraye_. Des reproches?

GABRIEL. Oui, pour la solitude ou il me tient depuis que je suis au
monde. Or, j'en suis las, et je veux connaitre ce monde dont on me parle
tant, ces hommes qu'on me vante, ces femmes qu'on rabaisse, ces biens
qu'on estime, ces plaisirs qu'on recherche... Je veux tout connaitre,
tout sentir, tout posseder, tout braver! Ah! cela vous etonne; mais,
ecoutez: on peut elever des faucons en cage et leur faire perdre le
souvenir ou l'instinct de la liberte: un jeune homme est un oiseau doue
de plus de memoire et de reflexion.

LE PRECEPTEUR. Votre illustre parent vous fera connaitre ses intentions,
vous lui manifesterez vos desirs. Ma tache envers vous est terminee, mon
cher eleve, et je desire que Son Altesse n'ait pas lieu de la trouver
mal remplie.

GABRIEL. Grand merci! Si je montre quelque bon sens, tout l'honneur en
reviendra a mon cher precepteur; si mon grand-pere trouve que je ne suis
qu'un sot, mon precepteur s'en lavera les mains en disant qu'il n'a pu
rien tirer de ma pauvre cervelle.

LE PRECEPTEUR. Espiegle! m'ecouterez-vous enfin?

GABRIEL. Ecouter quoi? J'ai cru que vous m'aviez tout dit.

LE PRECEPTEUR. Je n'ai pas commence.

GABRIEL. Cela sera-t-il bien long?

LE PRECEPTEUR. Non, a moins que vous ne m'interrompiez sans cesse.

GABRIEL. Je suis muet.

LE PRECEPTEUR. Je vous ai souvent explique ce que c'est qu'un majorat,
et comment la succession d'une principaute avec les titres, les droits,
privileges, honneurs et richesses y attaches....

(_Gabriel baille en se cachant._)

Vous ne m'ecoutez pas?

GABRIEL. Pardonnez-moi.

LE PRECEPTEUR. Je vous ai dit....

GABRIEL. Oh! pour Dieu, l'abbe, ne recommencez pas. Je puis achever la
phrase, je la sais par coeur: "Et richesses y attaches, peuvent passer
alternativement, dans les familles, de la branche ainee a la branche
cadette, et repasser de la branche cadette a la branche ainee,
reciproquement, par la loi de transmission d'heritage, a l'aine des
enfants males d'une des branches, quand la branche collaterale ne se
trouve plus representee que par des filles." Est-ce la tout ce que
vous aviez de nouveau et d'interessant a me dire! Vraiment, si vous ne
m'aviez jamais appris rien de mieux, j'aimerais autant ne rien savoir du
tout.

LE PRECEPTEUR. Ayez un peu de patience, songez qu'il m'en faut souvent
beaucoup avec vous.

GABRIEL. C'est vrai, mon ami, pardonnez-moi. Je suis mal dispose
aujourd'hui.

LE PRECEPTEUR. Je m'en apercois. Peut etre vaudrait-il mieux remettre la
conversation a demain ou a ce soir.

(_Leger bruit dans le cabinet._)

GABRIEL. Qui est la-dedans?

LE PRECEPTEUR. Vous le saurez si vous voulez m'entendre.

GABRIEL, _vivement_. Lui! mon grand-pere, peut-etre?

LE PRECEPTEUR. Peut-etre.

GABRIEL, _courant vers la porte_. Comment peut-etre! et vous me faites
languir!...

(_Il essaie d'ouvrir. La porte est fermee en dedans._)

Quoi! il est ici, et on me le cache!

LE PRECEPTEUR. Arretez, il repose.

GABRIEL. Non! il a remue, il a fait du bruit.

LE PRECEPTEUR. Il est fatigue, souffrant; vous ne pouvez pas le voir.

GABRIEL. Pourquoi s'enferme-t-il pour moi? Je serais entre sans bruit;
je l'aurais veille avec amour durant son sommeil; j'aurais contemple
ses traits venerables. Tenez, l'abbe, je l'ai toujours pressenti, il ne
m'aime pas. Je suis seul au monde, moi: j'ai un seul protecteur, un seul
parent, et je ne suis pas connu, je ne suis pas aime de lui!

LE PRECEPTEUR. Chassez, mon cher eleve, ces tristes et coupables
pensees. Votre illustre aieul ne vous a pas donne ces preuves banales
d'affection qui sont d'usage dans les classes obscures....

GABRIEL. Plut au ciel que je fusse ne dans ces classes! Je ne serais pas
un etranger, un inconnu pour le chef de ma famille.

LE PRECEPTEUR. Gabriel, vous apprendrez aujourd'hui un grand secret qui
vous expliquera tout ce qui vous a semble enigmatique jusqu'a present;
je ne vous cache pas que vous touchez a l'heure la plus solennelle et
la plus redoutable qui ait encore sonne pour vous. Vous verrez quelle
immense, quelle incroyable sollicitude s'est etendue sur vous depuis
l'instant de votre naissance jusqu'a ce jour. Armez-vous de courage.
Vous avez une grande resolution a prendre, une grande destinee a
accepter aujourd'hui. Quand vous aurez appris ce que vous ignorez, vous
ne direz pas que vous n'etes pas aime. Vous savez, du moins, que votre
naissance fut attendue comme une faveur celeste, comme un miracle. Votre
pere etait malade, et l'on avait presque perdu l'espoir de lui voir
donner le jour a un heritier de son titre et de ses richesses. Deja la
branche cadette des Bramante triomphait dans l'espoir de succeder au
glorieux titre que vous porterez un jour....

GABRIEL. Oh! je sais tout cela. En outre, j'ai devine beaucoup de choses
que vous ne me disiez pas. Sans doute, la jalousie divisait les deux
freres Julien et Octave, mon pere et mon oncle; peut-etre aussi mon
grand-pere nourrissait-il dans son ame une secrete preference pour son
fils aine... Je vins au monde. Grande joie pour tous, excepte pour moi,
qui ne fus pas gratifie par le ciel d'un caractere a la hauteur de ces
graves circonstances.

LE PRECEPTEUR. Que dites-vous?

GABRIEL.

Je dis que cette transmission d'heritage de male en male est une loi
facheuse, injuste peut-etre. Ce continuel deplacement de possession
entre les diverses branches d'une famille ne peut qu'allumer le feu
de la jalousie, aigrir les ressentiments, susciter la haine entre les
proches parents, forcer les peres a detester leurs filles, faire rougir
les meres d'avoir donne le jour a des enfants de leur sexe!... Que
sais-je! L'ambition et la cupidite doivent pousser de fortes racines
dans une famille ainsi assemblee comme une meute affamee autour de la
curee du majorat, et l'histoire m'a appris qu'il en peut resulter
des crimes qui font l'horreur et la honte de l'humanite. Eh bien,
qu'avez-vous a me regarder ainsi, mon cher maitre? vous voila tout
trouble! Ne m'avez-vous pas nourri de l'histoire des grands hommes
et des laches? Ne m'avez-vous pas toujours montre l'heroisme et la
franchise aux prises avec la perfidie et la bassesse? Etes-vous etonne
qu'il m'en suit reste quelque notion de justice, quelque amour de la
verite?

LE PRECEPTEUR, _baissant la voix_.

Gabriel, vous avez raison; mais, pour l'amour du ciel, soyez moins
tranchant et moins hardi en presence de votre aieul.

_(On remue avec impatience dans le cabinet.)_

GABRIEL, _a voix haute_.

Tenez, l'abbe, j'ai meilleure opinion de mon grand-pere; je voudrais
qu'il m'entendit. Peut-etre sa presence va m'intimider; je serais bien
aise pourtant qu'il put lire dans mon ame, et voir qu'il se trompe,
depuis deux ans, en m'envoyant toujours des jouets d'enfant.

LE PRECEPTEUR.

Je le repete, vous ne pouvez comprendre encore quelle a ete sa tendresse
pour vous. Ne soyez point ingrat envers le ciel; vous pouviez naitre
desherite de tous ces biens dont la fortune vous a comble, de tout cet
amour qui veille sur vous mysterieusement et assidument...

GABRIEL.

Sans doute je pouvais naitre femme, et alors adieu la fortune et l'amour
de mes parents! J'eusse ete une creature maudite, et, a l'heure qu'il
est, j'expierais sans doute au fond d'un cloitre le crime de ma
naissance. Mais ce n'est pas mon grand-pere qui m'a fait la grace et
l'honneur d'appartenir a la race male.

LE PRECEPTEUR, _de plus en plus trouble_.

Gabriel, vous ne savez pas de quoi vous parlez.

GABRIEL.

Il serait plaisant que j'eusse a remercier mon grand-pere de ce que je
suis son petit-fils! C'est a lui plutot de me remercier d'etre ne tel
qu'il me souhaitait; car il haissait... du moins il n'aimait pas son
fils Octave, et il eut ete mortifie de laisser son titre aux enfants de
celui-ci. Oh! j'ai compris depuis longtemps malgre vous: vous n'etes
pas un grand diplomate, mon bon abbe; vous etes trop honnete homme pour
cela...

LE PRECEPTEUR, _a voix basse_.

Gabriel, je vous conjure...

_(On laisse tomber un meuble avec fracas dans le cabinet.)_

GABRIEL.

Tenez! pour le coup, le prince est eveille. Je vais le voir enfin, je
vais savoir ses desseins; je veux entrer chez lui.

_(Il va resolument vers la porte, le prince la lui ouvre et parait sur
le seuil. Gabriel, intimide, s'arrete. Le prince lui prend la main
et l'emmene dans le cabinet, dont il referme sur lui la porte avec
violence.)_


SCENE IV.

LE PRECEPTEUR, _seul_.

Le vieillard est irrite, l'enfant en pleine revolte, moi couvert de
confusion. Le vieux Jules est vindicatif, et la vengeance est si facile
aux hommes puissants! Pourtant son humeur bizarre et ses decisions
imprevues peuvent me faire tout a coup un merite de ce qui est
maintenant lui semble une faute. Puis, il est homme d'esprit avant tout,
et l'intelligence lui tient lieu de justice; il comprendra que toute la
faute est a lui, et que son systeme bizarre ne pouvait amener que de
bizarres resultats. Mais quelle guepe furieuse a donc pique aujourd'hui
la langue de mon eleve? je ne l'avais jamais vu ainsi. Je me perdrais en
de vaines previsions sur l'avenir de cette etrange creature: son avenir
est insaisissable comme la nature de son esprit... Pouvais-je donc etre
un magicien plus savant que la nature, et detruire l'oeuvre divine
dans un cerveau humain? Je l'eusse pu peut-etre par le mensonge et la
corruption; mais cet enfant l'a dit, j'etais trop honnete pour remplir
dignement la tache difficile dont j'etais charge. Je n'ai pu lui cacher
la veritable moralite des faits, et ce qui devait servir a fausser son
jugement n'a servi qu'a le diriger...

_(Il ecoute les voix qui se font entendre dans le cabinet.)_

On parle haut... la voix du vieillard est apre et seche, celle de
l'enfant tremblante de colere... Quoi! il ose braver celui que nul n'a
brave impunement! O Dieu! fais qu'il ne devienne pas un objet de haine
pour cet homme impitoyable!

_(Il ecoute encore.)_

Le vieillard menace, l'enfant resiste... Cet enfant est noble et
genereux; oui, c'est une belle ame, et il aurait fallu la corrompre et
l'avilir, car le besoin de justice et de sincerite sera son supplice
dans la situation impossible ou on le jette. Helas! ambition, tourment
des princes, quels infames conseils ne leur donnes-tu pas, et quelles
consolations ne peux-tu pas leur donner aussi!... Oui, l'ambition, la
vanite, peuvent l'emporter dans l'ame de Gabriel, et le fortifier contre
le desespoir...

_(Il ecoute.)_

Le prince parle avec vehemence... Il vient par ici... Affronterai-je sa
colere?... Oui, pour en preserver Gabriel... Faites, o Dieu, qu'elle
retombe sur moi seul... L'orage semble se calmer; c'est maintenant
Gabriel qui parle avec assurance... Gabriel! etrange et malheureuse
creature, unique sur la terre!... mon ouvrage, c'est-a-dire mon orgueil
et mon remords!... mon supplice aussi! O Dieu! vous seul savez quels
tourments j'endure depuis deux ans... Vieillard insense! toi qui n'as
jamais senti battre ton coeur que pour la vile chimere de la fausse
gloire, tu n'as pas soupconne ce que je pouvais souffrir, moi! Dieu,
vous m'avez donne une grande force, je vous remercie de ce que mon
epreuve est finie. Me punirez-vous pour l'avoir acceptee? Non! car a ma
place un autre peut-etre en eut odieusement abuse... et j'ai du moins
preserve tant que je l'ai pu l'etre que je ne pouvais pas sauver.


SCENE V.

LE PRINCE, GABRIEL, LE PRECEPTEUR.

GABRIEL, _avec exasperation_.

Laissez-moi, j'en ai assez entendu; pas un mot de plus, ou j'attente a
ma vie. Oui, c'est le chatiment que je devrais vous infliger pour ruiner
les folles esperances de votre haine insatiable et de votre orgueil
insense.

LE PRECEPTEUR.

Mon cher enfant, au nom du ciel, moderez-vous... Songez a qui vous
parlez.

GABRIEL.

Je parle a celui dont je suis a jamais l'esclave et la victime! O honte!
honte et malediction sur le jour ou je suis ne!

LE PRINCE.

La concupiscence parle-t-elle deja tellement a vos sens que l'idee d'une
eternelle chastete vous exaspere a ce point?

GABRIEL.

Tais-toi, vieillard! Tes levres vont se dessecher si tu prononces des
mots dont tu ne comprends pas le sens auguste et sacre. Ne m'attribue
pas des pensees qui n'ont jamais souille mon ame. Tu m'as bien assez
outrage en me rendant, au sortir du sein maternel, l'instrument de la
haine, le complice de l'imposture et de la fraude. Fautil que je vive
sous le poids d'un mensonge eternel, d'un vol que les lois puniraient
avec la derniere ignominie!

LE PRECEPTEUR.

Gabriel! Gabriel! vous parlez a votre aieul!...

LE PRINCE.

Laissez-le exprimer sa douleur et donner un libre cours a son
exaltation. C'est un veritable acces de demence dont je n'ai pas a
m'occuper. Je ne vous dis plus qu'un mot, Gabriel: entre le sort
brillant d'un prince et l'eternelle captivite du cloitre, choisissez!
Vous etes encore libre. Vous pouvez faire triompher mes ennemis, avilir
le nom que vous portez, souiller la memoire de ceux qui vous ont donne
le jour, deshonorer mes cheveux blancs... Si telle est votre resolution,
songez que l'infamie et la misere retomberont sur vous le premier, et
voyez si la satisfaction des plus grossiers instincts peut compenser
l'horreur d'une telle chute.

GABRIEL.

Assez, assez, vous dis-je! Les motifs que vous attribuez a ma douleur
sont dignes de votre imagination, mais non de la mienne...

_(Il s'assied et cache sa tete dans ses mains.)_

LE PRECEPTEUR, _bas au prince_.

Monseigneur, il faudrait en effet le laisser a lui-meme quelques
instants; il ne se connait plus.

LE PRINCE, _de meme_.

Vous avez raison. Venez avec moi, monsieur l'abbe.

LE PRECEPTEUR, _bas_.

Votre altesse est fort irritee contre moi?

LE PRINCE, _de meme_.

Au contraire. Vous avez atteint le but mieux que je ne l'aurais fait
moi-meme. Ce caractere m'offre plus de garantie de discretion que je
n'eusse ose l'esperer.

LE PRECEPTEUR, _a part_.

Coeur de pierre!

_(Ils sortent.)_


SCENE VI.

GABRIEL, _seul_.

Le voila donc, cet horrible secret que j'avais devine! Ils ont enfin ose
me le reveler en face! Impudent vieillard! Comment n'es-tu pas rentre
sous terre, quand tu m'as vu, pour te punir et te confondre, affecter
tant d'ignorance et d'etonnement! Les insenses! comment pouvaient-ils
croire que j'etais encore la dupe de leur insolent artifice? Admirable
ruse, en effet! M'inspirer l'horreur de ma condition, afin de me fouler
aux pieds ensuite, et de me dire: Voila pourtant ce que vous etes...
voila ou nous allons vous releguer si vous n'acceptez pas la complicite
de notre crime! Et l'abbe! l'abbe lui-meme que je croyais si honnete et
si simple, il le savait! Marc le sait peut-etre aussi! Combien d'autres
peuvent le savoir? Je n'oserai plus lever les yeux, sur personne. Ah!
quelquefois encore je voulais en douter. O mon reve! mon reve de cette
nuit, mes ailes!... ma chaine!

_(Il pleure amerement. S'essuyant les yeux.)_

Mais le fourbe s'est pris dans son propre piege, il m'a livre enfin le
point le plus sensible de sa haine. Je vous punirai, o imposteurs!
je vous ferai partager mes souffrances; je vous ferai connaitre
l'inquietude, et l'insomnie, et la peur de la honte... Je suspendrai
le chatiment a un cheveu, et je le ferai planer sur ta tete blanche, a
vieux Jules! jusqu'a ton dernier soupir. Tu m'avais soigneusement cache
l'existence de ce jeune homme! ce sera la ma consolation, la reparation
de l'iniquite a laquelle on m'associe! Pauvre parent! pauvre victime,
toi aussi! Errant, vagabond, crible de dettes, plonge dans la debauche,
disent-ils, avili, deprave, perdu, helas! peut-etre. La misere degrade
ceux qu'on eleve dans le besoin des honneurs et dans la soif des
richesses. Et le cruel vieillard s'en rejouit! Il triomphe de voir son
petit-fils dans l'abjection, parce que le pere de cet infortune a ose
contrarier ses volontes absolues, qui sait? devoiler quelqu'une de ses
turpitudes, peut-etre! Eh bien! je te tendrai la main, moi qui suis dans
le fond de mon ame plus avili et plus malheureux que lui encore; je
m'efforcerai de te retirer du bourbier, et de purifier ton ame par une
amitie sainte. Si je n'y reussis pas, je comblerai du moins par mes
richesses l'abime de ta misere, je te restituerai ainsi l'heritage qui
t'appartient; et, si je ne puis te rendre ce vain titre que tu regrettes
peut-etre, et que je rougis de porter a ta place, je m'efforcerai du
moins de detourner sur toi la faveur des rois, dont tous les hommes sont
jaloux. Mais quel nom porte-t-il? Et ou le trouverai-je? Je le saurai:
je dissimulerai, je tromperai, moi aussi! Et quand la confiance et
l'amitie auront retabli l'egalite entre lui et moi, ils le sauront!...
Leur inquietude sera poignante. Puisque tu m'insultes, o vieux Jules!
puisque tu crois que la chastete m'est si penible, ton supplice sera
d'ignorer a quel point mon ame est plus chaste et ma volonte plus ferme
que tu ne peux le concevoir!...

Allons! du courage! Mon Dieu! mon Dieu! vous etes le pere de l'orphelin,
l'appui du faible, le defenseur de l'opprime!

FIN DU PROLOGUE.



[Illustration: Voila ce ferrailleur d'Astolphe (Page 8.)]

PREMIERE PARTIE.

Une taverne.



SCENE PREMIERE.

GABRIEL, MARC, GROUPES _attables_; L'HOTE, _allant et venant; puis_ LE
COMTE ASTOLPHE DE BRAMANTE.

GABRIEL, _s'asseyant a une table_.

Marc! prends place ici, en face de moi; assis, vite!

MARC, _hesitant a s'asseoir_.

Monseigneur... ici?...

GABRIEL.

Depeche! tous ces lourdauds nous regardent. Sois un peu moins empese...
Nous ne sommes point ici dans le chateau de mon grand-pere. Demande du
vin.

_(Marc frappe sur la table. L'hote s'approche.)_

L'HOTE.

Quel vin servirai-je a vos excellences?

MARC, _a Gabriel_.

Quel vin servira-t-on a Votre Excellence?

GABRIEL, _a l'hote_.

Belle question! pardieu! du meilleur.

_( L'hote n'eloigne. A Marc.)_

Ah ca! ne saurais-tu prendre des manieres plus degagees? Oublies-tu ou
nous sommes, et veux-tu me compromettre?

MARC.

Je ferai mon possible... Mais en verite je n'ai pas l'habitude...
Etes-vous bien sur que ce soit ici?...

GABRIEL.

Tres-sur.. Ah! le local a mauvais air, j'en conviens; mais c'est la
maniere de voir les choses qui fait tout. Allons, vieil ami, un peu
d'aplomb.

MARC.

Je souffre de vous voir ici!... Si quelqu'un allait vous reconnaitre...

GABRIEL.

Eh bien! cela ferait le meilleur effet du monde.

GROUPE D'ETUDIANTS.--UN ETUDIANT.

Gageons que ce jeune vaurien vient ici avec son oncle pour le griser et
lui avouer ses dettes entre deux vins.

AUTRE ETUDIANT.

Cela? C'est un garcon range. Rien qu'aux plis de sa fraise on voit que
c'est un pedant.

UN AUTRE.

Lequel des deux?

DEUXIEME ETUDIANT.

L'un et l'autre.

MARC, _frappant sur la table_.

Eh bien! ce vin?

GABRIEL.

A merveille! frappe plus fort.

GROUPE DE SPADASSINS.--PREMIER SPADASSIN.

Ces gens-la sont bien presses! Est-ce que la gorge brule a ce vieux fou?

SECOND SPADASSIN.

Ils sont mis proprement.

TROISIEME SPADASSIN.

Hein! un vieillard et un enfant! quelle heure est-il?

PREMIER SPADASSIN.

Occupe l'hote, afin qu'il ne les serve pas trop vite. Pour peu qu'ils
vident deux flacons, nous gagnerons bien minuit.

DEUXIEME SPADASSIN.

Ils sont bien armes.

TROISIEME SPADASSIN.

Bah! l'un sans barbe, l'autre sans dents.

(_Astolphe entre._)

PREMIER SPADASSIN.

Ouf! voila ce ferrailleur d'Astolphe. Quand serons-nous debarrasses de
lui?

QUATRIEME SPADASSIN.

Quand nous voudrons.

DEUXIEME SPADASSIN.

Il est seul ce soir.

QUATRIEME SPADASSIN.

Attention!

(_Il montre les etudiants, qui se levent._)

LE GROUPE D'ETUDIANTS.--PREMIER ETUDIANT.

Voila le roi des tapageurs, Astolphe. Invitons-le a vider un flacon avec
nous; sa gaiete nous reveillera.

DEUXIEME ETUDIANT.

Ma foi, non. Il se fait tard; les rues sont mal frequentees.

PREMIER ETUDIANT.

N'as-tu pas ta rapiere?

DEUXIEME ETUDIANT.

Ah! je suis las de ces sottises-la. C'est l'affaire des sbires, et non
la notre, de faire la guerre aux voleurs toutes les nuits.

TROISIEME ETUDIANT.

Et puis je n'aime guere ton Astolphe. Il a beau etre gueux et debauche,
il ne peut oublier qu'il est gentilhomme, et de temps en temps il lui
prend, comme malgre lui, des airs de seigneurie qui me donnent envie de
le souffleter.

[Illustration: A moi, camarades! je suis mort... (page 10.)]

DEUXIEME ETUDIANT.

Et ces deux cuistres qui boivent la tristement dans un coin me font
l'effet de barons allemands mal deguises.

PREMIER ETUDIANT.

Decidement le cabaret est mal compose ce soir. Partons.

(_Ils paient l'hote et sortent. Les spadassins suivent tous leurs
mouvements. Gabriel est occupe a examiner Astolphe qui s'est jete sur un
banc d'un air farouche, les coudes appuyes sur la table, sans demander a
boire et sans regarder personne._)

MARC, _bas a Gabriel_.

C'est un beau jeune homme; mais quelle mauvaise tenue! Voyez, sa fraise
est dechiree et son pourpoint couvert de taches.

GABRIEL.

C'est la faute de son valet de chambre. Quel noble front! Ah! si j'avais
ces traits males et ces larges mains!...

PREMIER SPADASSIN, _regardant par la fenetre_.

Ils sont loin.... Si ces deux benets qui restent la sans vider leurs
verres pouvaient partir aussi....

DEUXIEME SPADASSIN.

Lui chercher querelle ici? L'hote est poltron.

TROISIEME SPADASSIN.

Raison de plus.

DEUXIEME SPADASSIN.

Il criera.

QUATRIEME SPADASSIN.

On le fera taire.

(_Minuit sonne._)

(_Astolphe frappe du poing sur la table. Les sbires l'observent
alternativement avec Gabriel, qui ne regarde qu'Astolphe._)

MARC, _bas a Gabriel_.

Il y a la des gens de mauvaise mine qui vous regardent beaucoup.

GABRIEL.

C'est la gaucherie avec laquelle tu tiens ton verre qui les divertit.

MARC, _buvant_.

Ce vin est detestable, et je crains qu'il ne me porte a la tete.

(_Long silence._)

PREMIER SPADASSIN.

Le vieux s'endort.

DEUXIEME SPADASSIN.

Il n'est pas ivre.

TROISIEME SPADASSIN.

Mais il a une bonne dose d'hivers dans le ventre. Va voir un peu si
Mezzani n'est pas par la dans la rue; c'est son heure. Ce jeune gars
qui ouvre la-bas de si grands yeux a un surtout de velours noir qui
n'annonce pas des poches percees.

_(Le deuxieme spadassin va a la porte.)_

L'HOTE, _a Astolphe_.

Eh bien! seigneur Astolphe, quel vin aurai-je l'honneur de vous servir?

ASTOLPHE.

Va-t'en a tous les diables!

TROISIEME SPADASSIN, _a l'hote a demi-voix, sans qu'Astolphe le
remarque._

Ce seigneur vous a demande trois fois du malvoisie.

L'HOTE.

En verite?

_(Il sort en courant. Le premier spadassin fait un signe au troisieme,
qui met un banc en travers de la porte comme par hasard. Le deuxieme
rentre avec un cinquieme compagnon.)_

LE PREMIER SPADASSIN.

Mezzani?

MEZZANI, _bas_.

C'est entendu. D'une pierre deux coups... Le moment est bon. La ronde
vient de passer. J'entame la querelle.

_(Haut.)_

Quel est donc le malappris qui se permet de bailler de la sorte?

ASTOLPHE.

Il n'y a de malappris ici que vous, mon maitre.

_(Il recommence a bailler, en etendant les bras avec affectation.)_

MEZZANI.

Seigneur mal peigne, prenez garde a vos manieres.

ASTOLPHE, _s'etendant comme pour dormir_.

Tais-toi, bravache, j'ai sommeil.

PREMIER SPADASSIN, _lui lancant son verre_.

Astolphe, a ta sante!

ASTOLPHE.

A la bonne heure; il me manquait d'avoir casse quelque cruche en battu
quelque chien aujourd'hui.

_(Il s'elance au milieu d'eux en poussant sa table au-devant de lui avec
rapidite. Il renverse la table des spadassins, leurs bouteilles et leurs
flambeaux. Le combat s'engage.)_

MEZZANI, _tenant Astolphe a la gorge_.

Eh! vous autres, lourdauds, tombez donc sur l'enfant.

PREMIER SPADASSIN, _courant sur Gabriel_.

Il tremble.

_(Marc se jette au-devant, il est renverse. Gabriel tue le spadassin
d'un coup de pistolet a bout portant. Un autre s'elance vers lui. Marc
se releve. Ils se battent. Gabriel est pale et silencieux, mais il se
bat avec sang-froid.)_

ASTOLPHE, _qui s'est degage des mains de Mezzani, se rapproche de
Gabriel en continuant a se battre_.

Bien, mon jeune lion! courage, mon beau jeune homme!...

_(Il traverse Mezzani de son epee.)_

MEZZANI, _tombant_. A moi, camarades! je suis mort...

L'HOTE _crie en dehors_.

Au secours! au meurtre! on s'egorge dans ma maison!

_(Le combat continue.)_

DEUXIEME SPADASSIN.

Mezzani mort... Sanche mourant... trois contre trois... Bonsoir!

_(Il s'enfuit vers la porte; les deux autres veulent en faire autant.
Astolphe se met en travers de la porte.)_

ASTOLPHE.

Non pas, non pas. Mort aux mauvaises betes! A toi! don Gibet; a toi,
Coupe-bourse!...

_(Il en accule deux dans un coin, blesse l'un qui demande grace. Marc
poursuit l'autre qui cherche a fuir. Gabriel desarme le troisieme, et
lui met le poignard sur la gorge.)_

LE SPADASSIN, _a Gabriel_.

Grace, mon jeune maitre, grace! Vois, la fenetre est ouverte, je puis
me sauver... ne me perds pas! C'etait mon premier crime, ce sera
le dernier... Ne me fais pas douter de la misericorde de Dieu!
Laisse-moi!... pitie!...

GABRIEL.

Miserable! que Dieu t'entende et te punisse doublement si tu
blasphemes!... Va!

LE SPADASSIN, _montant sur la fenetre_.

Je m'appelle Giglio... Je te dois la vie!...

_(Il s'elance et disparait. La garde entre et s'empare des deux autres,
qui essayaient de fuir.)_

ASTOLPHE.

Bon! a votre affaire, messieurs les sbires! Vous arrivez, selon
l'habitude, quand on n'a plus besoin de vous! Enlevez-nous ces deux
cadavres; et vous, monsieur l'hote, faites relever les tables. _(A
Gabriel, qui se lave les mains avec empressement.)_ Voila de la
coquetterie; ces souillures etaient glorieuses, mon jeune brave!

GABRIEL, _tres-pale et pres de defaillir_.

J'ai horreur du sang.

ASTOLPHE.

Vrai Dieu! il n'y parait guere quand vous vous battez! Laissez-moi
serrer cette petite main blanche qui combat comme celle d'Achille.

GABRIEL, _s'essuyant les mains avec un mouchoir de soie richement
brode_.

De grand coeur, seigneur Astolphe, le plus temeraire des hommes!

_(Il lui serre la main.)_

MARC, _a Gabriel_.

Monseigneur, n'etes-vous pas blesse?

ASTOLPHE.

Monseigneur? En effet, vous avez tout l'air d'un prince. Eh bien!
puisque vous connaissez mon nom, vous savez que je suis de bonne maison,
et que vous pouvez, sans deroger, me compter parmi vos amis. _(Se
retournant vers les sbires, qui ont interroge l'hote et qui s'approchent
pour le saisir.)_ Eh bien! a qui en avez-vous maintenant, chers oiseaux
de nuit?

LE CHEF LES SBIRES.

Seigneur Astolphe, vous allez attendre en prison que la justice ait
eclairci cette affaire. _(A Gabriel.)_ Monsieur, veuillez aussi nous
suivre.

ASTOLPHE, _riant_.

Comment! eclairci? Il me semble qu'elle est assez claire comme cela.
Des assassins tombent sur nous; ils etaient cinq contre trois, et parce
qu'ils comptaient sur la faiblesse d'un vieillard et d'un enfant...
Mais ce sont de braves compagnons... Ce jeune homme... Tiens, sbire, tu
devrais te prosterner. En attendant, voila pour boire... Laisse-nous
tranquilles... _(Il fouille dans sa poche.)_ Ah! j'oubliais que j'ai
perdu ce soir mon dernier ecu... Mais demain... si je te retrouve dans
quelque coupe-gorge comme celui-ci, je te paierai double aubaine...
entendu? Monsieur est un prince... le prince de... neveu du cardinal
de... _(A l'oreille du sbire.)_ Le batard du dernier pape... _(A
Gabriel.)_ Glissez-leur trois ecus, et dites-leur votre nom.

GABRIEL, _leur jetant sa bourse_.

Le prince Gabriel de Bramante.

ASTOLPHE.

Bramante! mon cousin germain! Par Bacchus et par le diable! il n'y a pas
de batard dans notre famille...

LE CHEF DES SBIRES, _recevant la bourse de Gabriel et regardant l'hote
avec hesitation_.

En indemnisant l'hote pour les meubles brises et le vin repandu...
cela peut s'arranger... Quand les assassins seront en jugement, vos
seigneuries comparaitront.

ASTOLPHE.

A tous les diables! c'est assez d'avoir la peine de les larder... Je
ne veux plus entendre parler d'eux. _(Bas a Gabriel.)_ Quelque chose a
l'hote, et ce sera fini.

GABRIEL, _tirant une autre bourse_.

Faut-il donc acheter la police et les temoins, comme si nous etions des
malfaiteurs!

ASTOLPHE.

Oui, c'est assez l'usage dans ce pays-ci.

L'HOTE, _refusant l'argent de Gabriel_.

Non, monseigneur, je suis bien tranquille sur le dommage que ma maison a
souffert. Je sais que votre altesse me le paiera genereusement, et je
ne suis pas presse. Mais il faut que justice se fasse. Je veux que ce
tapageur d'Astolphe soit arrete et demeure en prison jusqu'a ce qu'il
m'ait paye la depense qu'il fait chez moi depuis six mois. D'ailleurs je
suis las du bruit et des rixes qu'il apporte ici tous les soirs avec ses
mechants compagnons. Il a reussi a deconsiderer ma maison... C'est lui
qui entame toujours les querelles, et je suis sur que la scene de ce
soir a ete provoquee par lui...

UN DES SPADASSINS, _garrotte_.

Oui, oui; nous etions la bien tranquilles...

ASTOLPHE, _d'une voix tonnante_.

Voulez-vous bien rentrer sous terre, abominable vermine? _(A l'hote.)_
Ah! ah! deconsiderer la maison de monsieur! _(Riant aux eclats.)_
Entacher la reputation du coupe-gorge de monsieur! Un repaire
d'assassins... une caverne de bandits...

L'HOTE.

Et qu'y veniez-vous faire, monsieur, dans cette caverne de bandits?

ASTOLPHE.

Ce que la police ne fait pas, purger la terre de quelques coupe-jarrets.

LE CHEF DES SBIRES.

Seigneur Astolphe, la police fait son devoir.

ASTOLPHE.

Bien dit, mon maitre: a preuve que sans notre courage et nos armes nous
etions assassines la tout a l'heure.

L'HOTE.

C'est ce qu'il faut savoir. C'est a la justice d'en connaitre.
Messieurs, faites votre devoir, ou je porte plainte.

LE CHEF DES SBIRES, _d'un air digne_.

La police sait ce qu'elle a a faire. Seigneur Astolphe, marchez avec
nous.

L'HOTE.

Je n'ai rien a dire contre ces nobles seigneurs.

_(Montrant Gabriel et Marc.)_

GABRIEL, _aux sbires_.

Messieurs, je vous suis. Si votre devoir est d'arreter le seigneur
Astolphe, mon devoir est de me remettre egalement entre les mains de
la justice. Je suis complice de sa faute, si c'est une faute que de
defendre sa vie contre des brigands. Un des cadavres qui gisaient ici
tout a l'heure a peri de ma main.

ASTOLPHE.

Brave cousin!

L'HOTE.

Vous, son cousin? fi donc! Voyez l'insolence! un miserable qui ne paie
pas ses dettes!

GABRIEL.

Taisez-vous, monsieur, les dettes de mon cousin seront payees. Mon
intendant passera chez vous demain matin.

L'HOTE, _s'inclinant_.

Il suffit, monseigneur.

ASTOLPHE.

Vous avez tort, cousin, cette dette-ci devrait etre payee en coups
de baton. J'en ai bien d'autres auxquelles vous eussiez du donner la
preference.

GABRIEL.

Toutes seront payees.

ASTOLPHE.

Je crois rever... Est-ce que j'aurais fait mes prieres ce matin? ou ma
bonne femme de mere aurait-elle paye une messe a mon intention?

LE CHEF DES SBIRES.

En ce cas les affaires peuvent s'arranger...

GABRIEL.

Non, monsieur, la justice ne doit pas transiger; conduisez-nous en
prison... Gardez l'argent, et traitez-nous bien.

LE CHEF DES SBIRES.

Passez, monseigneur.

MARC, _a Gabriel_.

Y songez-vous? en prison, vous, monseigneur?

GABRIEL.

Oui, je veux connaitre un peu de tout.

MARC.

Bonte divine! que dira monseigneur votre grand-pere?

GABRIEL.

Il dira que je me conduis comme un homme.


SCENE II.

En prison.

GABRIEL, ASTOLPHE, LE CHEF DES SBIRES, MARC.

_(Adolphe dort etendu sur un grabat. Marc est assoupi sur un banc au
fond. Gabriel se promene a pas lents, et chaque fois qu'il passe devant
Astolphe, il ralentit encore sa marche et le regarde.)_

GABRIEL.

Il dort comme s'il n'avait jamais connu d'autre domicile! Il n'eprouve
pas, comme moi, une horrible repugnance pour ces murs souilles de
blasphemes, pour cette couche ou des assassins et des parricides ont
repose leur tete maudite. Sans doute, ce n'est pas la premiere nuit
qu'il passe en prison! Etrangement calme! et pourtant il a ote la vie
a son semblable, il y a une heure! son semblable! un bandit? Oui, son
semblable. L'education et la fortune eussent peut-etre fait de ce bandit
un brave officier, un grand capitaine. Qui peut savoir cela, et qui s'en
inquiete? celui-la seul a qui l'education et le caprice de l'orgueil ont
cree une destinee si contraire au voeu de la nature: moi! Moi aussi, je
viens de tuer un homme... un homme qu'un caprice analogue eut pu, au
sortir du berceau, ensevelir sous une robe et jeter a jamais dans la vie
timide et calme du cloitre! _(Regardant Astolphe.)_ Il est etrange que
l'instant qui nous a rapproches pour la premiere fois ait fait de chacun
de nous un meurtrier! Sombre presage! mais dont je suis le seul a me
preoccuper, comme si, en effet, mon ame etait d'une nature differente...
Non, je n'accepterai pas cette idee d'inferiorite! les hommes seuls
l'ont creee, Dieu la reprouve. Ayons le meme stoicisme que ceux-la, qui
dorment apres une scene de meurtre et de carnage.

_(Il se jette sur un autre lit.)_

ASTOLPHE, _revant._

Ah! perfide Faustina! tu vas souper avec Alberto, parce qu'il m'a gagne
mon argent!... Je te... meprise... _(Il s'eveille et s'assied sur son
lit.)_ Voila un sot reve! et un reveil plus sot encore! la prison! Eh!
compagnons?... Point de reponse; il parait que tout le monde dort. Bonne
nuit!

_(Il se recouche et se rendort.)_

GABRIEL, _se soulevant, le regarde_.

Faustina! Sans doute c'est le nom de sa maitresse. Il reve a sa
maitresse; et moi, je ne puis songer qu'a cet homme dont les traits se
sont hideusement contractes quand ma balle l'a frappe... Je ne l'ai
pas vu mourir... il me semble qu'il ralait encore sourdement quand les
sbires l'ont emporte... J'ai detourne les yeux... je n'aurais pas eu le
courage de regarder une seconde fois cette bouche sanglante, cette tete
fracassee!... Je n'aurais pas cru la mort si horrible. L'existence de
ce bandit est-elle donc moins precieuse que la mienne? La mienne!
n'est-elle pas a jamais miserable? n'est-elle pas criminelle aussi? Mon
Dieu! pardonnez-moi. J'ai accorde la vie a l'autre... je n'aurais pas eu
le courage de la lui oter... Et lui!... qui dort la si profondement, il
n'eut pas fait grace; il n'en voulait laisser echapper aucun! Etait-ce
courage? etait-ce ferocite?

ASTOLPHE, _revant_.

A moi! a l'aide! on m'assassine... _(Il s'agite sur son_ _lit.)_
Infames! six contre un!... Je perds tout mon sang!... Dieu, Dieu!

_(Il s'eveille en poussant des cris. Marc s'eveille en sursaut et court
au hasard; Astolphe se leve egare et le prend a la gorge. Tous deux
crient et luttent ensemble. Gabriel se jette au milieu d'eux.)_

GABRIEL.

Arretez, Astolphe! revenez a vous: c'est un reve!... Vous maltraitez mon
vieux serviteur.

_(Il le secoue et l'eveille.)_

ASTOLPHE _va tomber sur son lit et s'essuie le front_.

C'est un affreux cauchemar en effet! Oui, je vous reconnais bien
maintenant! Je suis couvert d'une sueur glacee. J'ai bu ce soir du vin
detestable. Ne faites pas attention a moi.

_(Il s'etend pour dormir. Gabriel jette son manteau sur Astolphe et va
se rasseoir sur son lit.)_

GABRIEL.

Ah! ils revent donc aussi, les autres!... Ils connaissent donc le
trouble, l'egarement, la crainte... du moins en songe! Ce lourd sommeil
n'est que le fait d'une organisation plus grossiere... ou plus robuste;
ce n'est pas le resultat d'une ame plus ferme, d'une imagination plus
calme. Je ne sais pourquoi cet orage qui a passe sur lui m'a rendu une
sorte de serenite; il me semble qu'a present je pourrai dormir... Mon
Dieu, je n'ai pas d'autre ami que vous!... Depuis le jour fatal ou
ce secret funeste m'a ete devoile, je ne me suis jamais endormi sans
remettre mon ame entre vos mains, et sans vous demander la justice et
la verite!... Vous me devez plus de secours et de protection qu'a tout
autre, car je suis une etrange victime!...

_ (Il s'endort.)_

ASTOLPHE, _se relevant_.

Impossible de dormir en paix; d'epouvantables images assiegent mon
cerveau. Il vaudra mieux me tenir eveille ou boire une bouteille de ce
vin que le charitable sbire, emu jusqu'aux larmes par la jeunesse et par
les ecus de mon petit cousin, a glissee par la... _(Il cherche sous les
bancs, et se trouve pres du lit de Gabriel.)_ Cet enfant dort du sommeil
des anges! Ma foi! c'est bien, a son age, de dormir apres une petite
aventure comme celle de ce soir. Il a pardieu! tue son homme plus
lestement que moi! et avec un petit air tranquille... C'est le sang du
vieux Jules qui coule dans ces fines veines bleues, sous cette peau si
blanche!... Un beau garcon, vraiment! eleve comme une demoiselle, au
fond d'un vieux chateau, par un vieux pedant herisse de grec et
de latin; du moins c'est ce qu'on m'a dit... Il parait que cette
education-la en vaut bien une autre. Ah ca! vais-je m'attendrir comme le
cabaretier et comme le sbire parce qu'il a promis de payer mes dettes?
Oh, non pas! je garderai mon franc-parler avec lui. Pourtant je sens
que je l'aime, ce garcon-la; j'aime la bravoure dans une organisation
delicate. Beau merite, a moi, d'etre intrepide avec des muscles de
paysan! Il est capable de ne boire que de l'eau, lui! Si je le croyais,
j'en boirais aussi, ne fut-ce que pour avoir ce sommeil angelique! mais,
comme il n'y en a* pas ici... _(Il prend la bouteille et la quitte.)_
Eh bien! qu'ai-je donc a le regarder ainsi comme malgre moi? avec ses
quinze ou seize ans, et son menton lisse comme celui d'une femme, il me
fait illusion... Je voudrais avoir une maitresse qui lui ressemblat.
Mais une femme n'aura jamais ce genre de beaute, cette candeur melee a
la force, ou du moins au sentiment de la force... Cette joue rosee est
celle d'une femme, mais ce front large et pur est celui d'un homme. _(Il
remplit son verre et s'assied, en se retournant a chaque instant pour
regarder Gabriel. Il boit.)_ La Faustina est une jolie fille... mais il
y a toujours dans cette creature, malgre ses minauderies, une impudence
indelebile... Son rire surtout me crispe les nerfs. Un rire de
courtisane! J'ai reve qu'elle soupait avec Alberto; elle en est, mille
tonnerres! bien capable. _(Regardant Gabriel.)_ Si je l'avais vue une
seule fois dormir ainsi, j'en serais veritablement amoureux. Mais elle
est laide quand elle dort! on dirait qu'il y a dans son ame quelque
chose de vil ou de farouche qui disparait a son gre quand elle parle ou
quand elle chante, mais qui se montre quand sa volonte est enchainee par
le sommeil... Pouah! ce vin est couleur de sang... il me rappelle mon
cauchemar... Decidement je me degoute du vin, je me degoute des femmes,
je me degoute du jeu... Il est vrai que je n'ai plus soif, que ma poche
est vide, et que je suis en prison. Mais je m'ennuie profondement de la
vie que je mene; et puis, ma mere l'a dit, Dieu fera un miracle et je
deviendrai un saint. Oh! qu'est-ce que je vois? c'est tres-edifiant! mon
petit cousin porte un reliquaire; si je pouvais ecarter tout doucement
le col de sa chemise, couper le ruban et voler l'amulette pour le lui
faire chercher a son reveil...

_(Il s'approche doucement du lit de Gabriel et avance la main. Gabriel
s'eveille brusquement et tire son poignard de son sein.)_

GABRIEL.

Que me voulez-vous? ne me touchez pas, monsieur, ou vous etes mort!

ASTOLPHE.

Malepeste! que vous avez le reveil farouche, mon beau cousin! Vous avez
failli me percer la main.

GABRIEL, _sechement et sautant a bas de son lit_.

Mais aussi, que me vouliez-vous? Quelle fantaisie vous prend de
m'eveiller en sursaut? C'est une fort sotte plaisanterie.

ASTOLPHE.

Oh! oh! cousin! ne nous fachons pas. Il est possible que je sois un sot
plaisant, mais je n'aime pas beaucoup a me l'entendre dire. Croyez-moi,
ne nous brouillons pas avant de nous connaitre. Si vous voulez que je
vous le dise, la relique que vous avez au cou me divertissait... J'ai eu
tort peut-etre; mais ne me demandez pas d'excuses, je ne vous en ferai
pas.

GABRIEL.

Si ce colifichet vous fait envie, je suis pret a vous le donner. Mon
pere en mourant me le mit au cou, et longtemps il m'a ete precieux;
mais, depuis quelque temps, je n'y tiens plus guere. Le voulez-vous?

ASTOLPHE.

Non! Que voulez-vous que j'en fasse? Mais savez-vous que ce n'est pas
bien, ce que vous dites la? La memoire d'un pere devrait vous etre
sacree.

GABRIEL.

C'est possible! mais une idee!... Chacun a les siennes!

ASTOLPHE.

Eh bien! moi, qui ne suis qu'un mauvais sujet, je ne voudrais pas parler
ainsi. J'etais bien jeune aussi quand je perdis mon pere; mais tout ce
qui me vient de lui m'est precieux.

GABRIEL.

Je le crois bien!

ASTOLPHE.

Je vois que vous ne songez ni a ce que vous me dites ni a ce que je vous
reponds. Vous etes preoccupe? a votre aise! fatigue peut-etre! Buvez un
gobelet de vin. Il n'est pas trop mauvais pour du vin de prison.

GABRIEL.

Je ne bois jamais de vin.

ASTOLPHE.

J'en etais sur! a ce regime-la votre barbe ne poussera jamais, mon cher
enfant.

GABRIEL.

C'est fort possible; la barbe ne fait pas l'homme.

ASTOLPHE.

Elle y contribue du moins beaucoup; cependant vous etes en droit de
parler comme vous faites. Vous avez le menton comme le creux de ma main,
et vous etes, je crois, plus brave que moi.

GABRIEL.

Vous croyez?

ASTOLPHE.

Drole de garcon! c'est egal, un peu de barbe vous ira bien. Vous verrez
que les femmes vous regarderont d'un autre oeil.

GABRIEL, _haussant les epaules_.

Les femmes?

ASTOLPHE.

Oui. Est-ce que vous n'aimez pas non plus les femmes?

GABRIEL.

Je ne peux pas les souffrir.

ASTOLPHE, _riant_.

Ah! ah! qu'il est original! Alors qu'est-ce que vous aimez? le grec, la
rhetorique, la geometrie, quoi?

GABRIEL.

Rien de tout cela. J'aime mon cheval, le grand air, la musique, la
poesie, la solitude, la liberte avant tout.

ASTOLPHE.

Mais c'est tres-joli, tout cela! Cependant je vous aurais cru tant soit
peu philosophe.

GABRIEL.

Je le suis un peu.

ASTOLPHE.

Mais j'espere que vous n'etes pas egoiste?

GABRIEL.

Je n'en sais rien.

ASTOLPHE.

Quoi! n'aimez-vous personne? N'avez-vous pas un seul ami?

GABRIEL.

Pas encore; mais je desire vous avoir pour ami.

ASTOLPHE.

Moi! c'est tres-obligeant de votre part; mais savez-vous si j'en suis
digne?

GABRIEL.

Je desire que vous le soyez. Il me semble que vous ne pourrez pas etre
autrement d'apres ce que je me propose d'etre pour vous.

ASTOLPHE.

Oh! doucement, doucement, mon cousin. Vous avez parle de payer mes
dettes; j'ai repondu: Faites, si cela vous amuse; mais maintenant, je
vous dis: Pas d'airs de protection, s'il vous plait, et surtout pas de
sermons. Je ne tiens pas enormement a payer mes dettes; et si vous les
payez, je ne promets nullement de n'en pas faire d'autres. Cela regarde
mes creanciers. Je sais bien que, pour l'honneur de la famille, il
vaudrait mieux que je fusse un garcon range, que je ne hantasse point
les tavernes et les mauvais lieux, ou du moins que je me livrasse a mes
vices en secret...

GABRIEL.

Ainsi vous croyez que c'est pour l'honneur de la famille que je m'offre
a vous rendre service?

ASTOLPHE.

Cela peut etre; on fait beaucoup de choses dans notre famille par
amour-propre.

GABRIEL.

Et encore plus par rancune.

ASTOLPHE.

Comment cela?

GABRIEL.

Oui; on se hait dans notre famille, et c'est fort triste.

ASTOLPHE.

Moi, je ne hais personne, je vous le declare. Le ciel vous a fait riche
et raisonnable; il m'a fait pauvre et prodigue: il s'est montre trop
partial peut-etre. Il eut mieux fait de donner au sang des Octave un peu
de l'economie et de la prudence des Jules, au sang des Jules un peu de
l'insouciance et de la gaiete des Octave. Mais enfin, si vous etes,
comme vous le paraissez, melancolique et orgueilleux, j'aime encore
mieux mon enjouement et ma bonhomie que votre ennui et vos richesses.
Vous voyez que je n'ai pas sujet de vous hair, car je n'ai pas sujet de
vous envier.

GABRIEL.

Ecoutez, Astolphe; vous vous trompez sur mon compte. Je suis
melancolique par nature, il est vrai; mais je ne suis point orgueilleux.
Si j'avais eu des dispositions a l'etre, l'exemple de mes parents m'en
aurait gueri. Je vous ai semble un peu philosophe; je le suis assez pour
hair et renier cette chimere qui met l'isolement, la haine et le malheur
a la place de l'union, des sympathies et du bonheur domestique.

ASTOLPHE.

C'est bien parler. A ce compte, j'accepte votre amitie. Mais ne vous
ferez-vous pas un mauvais parti avec le vieux prince mon grand-oncle, si
vous me frequentez?

GABRIEL.

Tres-certainement cela arrivera.

ASTOLPHE.

En ce cas, restons-en la, croyez-moi. Je vous remercie de vos bonnes
intentions: comptez que vous aurez en moi un parent plein d'estime,
toujours dispose a vous rendre service, et desireux d'en trouver
l'occasion; mais ne troublez pas votre vie par une amitie romanesque ou
tout le profit et la joie seraient de mon cote, ou toutes les luttes et
tous les chagrins retomberaient sur vous. Je ne ne le veux pas.

GABRIEL.

Et moi, je le veux, Astolphe; ecoutez-moi. Il y a huit jours j'etais
encore un enfant: eleve au fond d'un vieux manoir avec un gouverneur,
une bibliotheque, des faucons et des chiens, je ne savais rien de
l'histoire de notre famille et des haines qui ont divise nos peres;
j'ignorais jusqu'a votre nom, jusqu'a votre existence. Ou m'avait eleve
ainsi pour m'empecher, je suppose, d'avoir une idee ou un sentiment
a moi; et l'on crut m'inoculer tout a coup la haine et l'orgueil
hereditaires, en m'apprenant, dans une grave conference, que j'etais,
moi enfant, le chef, l'espoir, le soutien d'une illustre famille, dont
vous etiez, vous, l'ennemi, le fardeau, la honte.

ASTOLPHE.

Il a dit cela, le vieux Jules? O lache insolence de la richesse!

GABRIEL.

Laissez en paix ce vieillard; il est assez puni par la tristesse, la
crainte et l'ennui qui rongent ses derniers jours. Quand on m'eut appris
toutes ces choses, quand on m'eut bien dit que, par droit de naissance,
je devais eternellement avoir mon pied sur votre tete, me rejouir de
votre abaissement et me glorifier de votre abjection, je fis seller mon
cheval, j'ordonnai a mon vieux serviteur de me suivre, et, prenant avec
moi les sommes que mon grand-pere avait destinees a mes voyages dans les
diverses cours ou il voulait m'envoyer apprendre le metier d'ambitieux,
je suis venu vous trouver afin de depenser cet argent avec vous en
voyages d'instruction ou en plaisirs de jeune homme, comme vous
l'entendrez. Je me suis dit que ma franchise vous convaincrait et
leverait tout vain scrupule de votre part; que vous comprendriez le
besoin que j'eprouve d'aimer et d'etre aime; que vous partageriez avec
moi en frere; qu'enfin vous ne me forceriez pas a me jeter dans la
vie des orgueilleux, en vous montrant orgueilleux vous-meme, et en
repoussant un coeur sincere qui vous cherche et vous implore.

ASTOLPHE, _l'embrassant avec effusion_.

Ma foi! tu es un noble enfant; il y a plus de fermete, de sagesse et de
droiture dans ta jeune tete qu'il n'y en a jamais eu dans toute notre
famille. Eh bien, je le veux: nous serons freres, et nous nous moquerons
des vieilles querelles de nos peres. Nous courrons le monde ensemble;
nous nous ferons de mutuelles concessions, afin d'etre toujours
d'accord: je me ferai un peu moins fou, tu te feras un peu moins sage.
Ton grand-pere ne peut pas te desheriter: tu le laisseras gronder, et
nous nous cherirons a sa barbe. Toute la vengeance que je veux tirer de
sa haine, c'est de t'aimer de toute mon ame.

GABRIEL, _lui serrant la main_.

Merci, Astolphe; vous m'otez un grand poids de la poitrine.

ASTOLPHE.

C'est donc pour me rencontrer que tu avais ete ce soir a la taverne?

GABRIEL.

On m'avait dit que vous etiez la tous les soirs.

ASTOLPHE.

Cher Gabriel! et tu as failli etre assassine dans ce tripot! et je
l'eusse ete, moi, peut-etre, sans ton secours! Ah! je ne t'exposerai
plus jamais a ces ignobles perils; je sens que pour toi j'aurai la
prudence que je n'avais pas pour moi-meme. Ma vie me semblera plus
precieuse unie a la tienne.

GABRIEL, _s'approchant de la grille de la fenetre_.

Tiens! le jour est leve: regarde, Astolphe, comme le soleil rougit les
flots en sortant de leur sein. Puisse notre amitie etre aussi pure,
aussi belle que le jour dont cette aurore est le brillant presage!

_(Le geolier et le chef des sbires entrent.)_

LE CHEF DES SBIRES.

Messeigneurs, en apprenant vos noms, le chef de la police a ordonne que
vous fussiez mis en liberte sur-le-champ.

ASTOLPHE.

Tant mieux, la liberte est toujours agreable: elle est comme le bon vin,
on n'attend pas pour en boire que la soif soit venue.

GABRIEL.

Allons! vieux Marc, eveille-toi. Notre captivite est deja terminee.

MARC, _bas a Gabriel_.

Eh quoi! mon cher maitre, vous allez sortir bras dessus bras dessous
avec le seigneur Astolphe?... Que dira Son Altesse si on vient a lui
redire....

GABRIEL.

Son Altesse aura bien d'autres sujets de s'etonner. Je le lui ai promis:
je me comporterai en homme!



DEUXIEME PARTIE.

Dans la maison d'Astolphe.



SCENE PREMIERE.

ASTOLPHE, LA FAUSTINA.

_(Astolphe, en costume de fantaisie tres-riche, acheve sa toilette
devant un grand miroir. La Faustina, tres-paree, entre sur la pointe du
pied et le regarde. Astolphe essaie plusieurs coiffures tour a tour avec
beaucoup d'attention.)_

LA FAUSTINA, _a part_.

Jamais femme mit-elle autant de soin a sa toilette et de plaisir a se
contempler? Le fat!

ASTOLPHE, _qui voit Faustina dans la glace. A part._

Bon! je te vois fort bien, fleau de ma bourse, ennemi de mon salut? Ah!
tu reviens me trouver! Je vais te faire un peu damner a mon tour.

_(Il jette sa toque avec une affectation d'impatience et arrange sa
chevelure minutieusement.)_

FAUSTINA, _s'assied et le regarde. Toujours a part._

Courage! admire-toi, beau damoiseau! Et qu'on dise que les femmes sont
coquettes! Il ne daignera pas se retourner!

ASTOLPHE, _a part._

Je gage qu'on s'impatiente. Oh! je n'aurai pas fini de si tot.

_(Il recommence a essayer ses toques.)_

FAUSTINA, _a part_.

Encore!... Le fait est qu'il est beau, bien plus beau qu'Antonio; et on
dira ce qu'on voudra, rien ne fait tant d'honneur que d'etre au bras
d'un beau cavalier. Cela vous pare mieux que tous les joyaux du monde.
Quel dommage que tous ces Alcibiades soient si vite ruines! En voila
un qui n'a plus le moyen de donner une agrafe de ceinture ou un noeud
d'epaule a une femme!

ASTOLPHE, _feignant de se parler a lui-meme_. Peut-on poser ainsi une
plume sur une barrette! Ces gens-la s'imaginent toujours coiffer des
etudiants de Pavie!

_(Il arrache la plume et la jette par terre. Faustina la ramasse.)_

FAUSTINA, _a part_.

Une plume magnifique! et le costumier la lui fera payer. Mais ou
prend-il assez d'argent pour louer de si riches habits?

_(Regardant autour d'elle.)_

Eh mais! je n'y avais pas fait attention! Comme cet appartement est
change! Quel luxe! C'est un palais aujourd'hui. Des glaces! des
tableaux!

_(Regardant le sofa ou elle est assise.)_

Un meuble de velours tout neuf, avec des crepines d'or fin! Aurait-il
fait un heritage? Ah! mon Dieu, et moi qui depuis huit jours.... Faut-il
que je sois aveugle! Un si beau garcon!...

_(Elle tire de sa poche un petit miroir et arrange sa coiffure.)_

ASTOLPHE, _a part_.

Oh! c'est bien inutile! Je suis dans le chemin de la vertu.

FAUSTINA, _se levant et allant a lui_.

A votre aise, infidele! Quand donc le beau Narcisse daignera-t-il
detourner la tete de son miroir?

ASTOLPHE, _sans se retourner_.

Ah! c'est toi, petite?

FAUSTINA.

Quittez ce ton protecteur, et regardez-moi.

ASTOLPHE, _sans se retourner_.

Que me veux-tu? Je suis presse.

FAUSTINA, _le tirant par le bras_.

Mais, vraiment, vous ne reconnaissez pas ma voix, Astolphe? Votre miroir
vous absorbe!

ASTOLPHE, _se retourne lentement et la regarde d'un air indifferent_.

Eh bien! qu'y a-t-il? Je vous regarde. Vous n'etes pas mal mise. Ou
passez-vous la nuit?

FAUSTINA, _a part_.

Du depit? La jalousie le rendra moins fier. Payons d'assurance.
_(Haut.)_ Je soupe chez Ludovic.

ASTOLPHE.

J'en suis bien aise; c'est la aussi que je vais tout a l'heure.

FAUSTINA.

Je ne m'etonne plus de ce riche deguisement. Ce sera une fete
magnifique. Les plus belles filles de la ville y sont conviees; chaque
cavalier amene sa maitresse. Et tu vois que mon costume n'est pas de
mauvais gout.

ASTOLPHE.

Un peu mesquin! C'est du gout d'Antonio? Ah! je ne reconnais pas la sa
liberalite accoutumee. Il parait, ma pauvre Faustina, qu'il commence a
se degouter de toi?

FAUSTINA.

C'est moi plutot qui commence a me degouter de lui.

ASTOLPHE, _essayant des gants_.

Pauvre garcon!

FAUSTINA.

Vous le plaignez?

ASTOLPHE.

Beaucoup, il est en veine de malheur. Son oncle est mort la semaine
passee, et ce matin a la chasse le sanglier a eventre le meilleur de ses
chiens.

FAUSTINA.

C'est juste comme moi: ma cameriste a casse ce matin mon magot de
porcelaine du Japon, mon perroquet s'est empoisonne avant-hier, et je ne
t'ai pas vu de la semaine.

ASTOLPHE, _feignant d'avoir mal entendu_.

Qu'est-ce que tu dis de Celimene? J'ai dine chez elle hier. Et toi, ou
dines-tu demain?

FAUSTINA.

Avec toi.

ASTOLPHE.

Tu crois?

FAUSTINA.

C'est une fantaisie que j'ai.

ASTOLPHE.

Moi, j'en ai une autre.

FAUSTINA.

Laquelle?

ASTOLPHE.

C'est de m'en aller a la campagne avec une creature charmante dont j'ai
fait la conquete ces jours-ci.

FAUSTINA.

Ah! ah! Eufemia, sans doute?

ASTOLPHE.

Fi donc!

FAUSTINA.

Celimene?

ASTOLPHE.

Ah bah!

FAUSTINA.

Francesca?

ASTOLPHE.

Grand merci!

FAUSTINA.

Mais qui donc? Je ne la connais pas.

ASTOLPHE.

Personne ne la connait encore ici. C'est une ingenue qui arrive de son
village. Belle comme les amours, timide comme une biche, sage et fidele
comme...

FAUSTINA.

Comme toi?

ASTOLPHE.

Oui, comme moi; et c'est beaucoup dire, car je suis a elle pour la vie.

FAUSTINA.

Je t'en felicite... Et nous la verrons ce soir, j'espere?

ASTOLPHE.

Je ne crois pas... Peut-etre cependant. (_A part_) Oh! la bonne idee!
(_Haut._) Oui, j'ai envie de la mener chez Ludovic. Ce brave artiste me
saura gre de lui montrer ce chef-d'oeuvre de la nature, et il voudra
faire tout de suite sa statue... Mais je n'y consentirai pas; je suis
jaloux de mon tresor.

FAUSTINA.

Prends garde que celui-la ne s'en aille comme ton argent s'en est alle.
En ce cas, adieu; je venais te proposer d'etre mon cavalier pour ce
soir. C'est un mauvais tour que je voulais jouer a Antonio. Mais puisque
tu as une dame, je vais trouver Menrique, qui fait des folies pour moi.

ASTOLPHE, _un peu emu_.

Menrique? (_Se remettant aussitot._) Tu ne saurais mieux faire. A
revoir, donc!

FAUSTINA, _a part, en sortant_.

Bah! il est plus ruine que jamais. Il aura engage le dernier morceau de
son patrimoine pour sa nouvelle passion. Dans huit jours, le seigneur
sera en prison et la fille dans la rue.

(_Elle sort._)


SCENE II.

ASTOLPHE, _seul_.

Avec Menrique! a qui j'ai eu la sottise d'avouer que j'avais pris
cette fille presque au serieux... Je n'aurais qu'un mot a dire pour la
retenir... (_Il va vers la porte, et revient._) Oh! non, pas de lachete.
Gabriel me mepriserait, et il aurait raison. Bon Gabriel! le charmant
caractere! l'aimable compagnon! comme il cede a tous mes caprices, lui
qui n'en a aucun, lui si sage, si pur! Il me voit sans humeur et sans
pedanterie continuer cette folle vie. Il ne me fait jamais de reproche,
et je n'ai qu'a manifester une fantaisie pour qu'aussitot il aille
au-devant de mes desirs en me procurant argent, equipage, maitresse,
luxe de toute espece. Je voudrais du moins qu'il prit sa part de mes
plaisirs; mais je crains bien que tout cela ne l'amuse pas, et que
l'enjouement qu'il me montre parfois ne soit l'heroisme de l'amitie.
Oh! si j'en etais sur, je me corrigerais sur l'heure; j'acheterais
des livres, je me plongerais dans les auteurs classiques; j'irais a
confesse; je ne sais pas ce que ne ferais pas pour lui!... Mais il
est bien longtemps a sa toilette. (_Il va frapper a la porte de
l'appartement de Gabriel._) En bien! ami, es-tu pret? Pas encore.
Laisse-moi entrer, je suis seul. Non? Allons! comme tu voudras. (_Il
revient._) Il s'enferme vraiment comme une demoiselle. Il veut que je le
voie dans tout l'eclat de son costume. Je suis sur qu'il sera charmant
en fille; la Faustina ne l'a pas vu, elle y sera prise, et toutes en
creveront de jalousie. Il a eu pourtant bien de la peine a se decider
a cette folie. Cher Gabriel! c'est moi qui suis un enfant, et lui un
homme, un sage, plein d'indulgence et de devouement! (_Il se frotte les
mains._) Ah! je vais me divertir aux depens de la Faustina! Mais quelle
impudente creature! Antonio la semaine derniere, Menrique aujourd'hui!
Comme les pas de la femme sont rapides dans la carriere du vice! Nous
autres, nous savons, nous pouvons toujours nous arreter; mais elles,
rien ne les retient sur cette pente fatale, et quand nous croyons la
leur faire remonter, nous ne faisons que hater leur chute au fond de
l'abime. Mes compagnons ont raison; moi qui passe pour le plus mauvais
sujet de la ville, je suis le moins roue de tous. J'ai des instincts de
sentimentalite, je reve des amours romanesques, et, quand je presse
dans mes bras une vile creature, je voudrais m'imaginer que je l'aime.
Antonio a du bien se moquer de moi avec cette miserable folle! J'aurais
du la retenir ce soir, et m'en aller avec Gabriel deguise et avec elle,
en chantant le couplet: _Deux femmes valent mieux qu'une_. J'aurais
donne du depit a Antonio par Faustina, a Faustina par Gabriel... Allons!
il est peut-etre temps encore... Elle a menti, elle n'aurait pas
ose aller trouver ainsi Menrique... Elle n'est pas si effrontee! En
attendant que Gabriel ait fini de se deguiser, je puis courir chez elle;
c'est tout pres d'ici. (_Il s'enveloppe de son manteau._) Une femme
peut-elle descendre assez bas pour n'etre plus pour nous qu'un objet
dont notre vanite fait parade comme d'un meuble ou d'un habit!

(_Il sort._)


SCENE III.

GABRIEL, _en habit de femme tres-elegant, sort lentement de sa chambre;
PERINNE le suit d'un air curieux et avide_.

GABRIEL.

C'est assez, dame Perinne, je n'ai plus besoin de vous. Voici pour la
peine que vous avez prise.

(_Il lui donne de l'argent._)

PERINNE.

Monseigneur, c'est trop de bonte. Votre Seigneurie plaira a toutes les
femmes, jeunes et vieilles, riches et pauvres; car, outre que le ciel a
tout fait pour elle, elle est d'une magnificence...

GABRIEL.

C'est bien, c'est bien, dame Perinne. Bonsoir!

PERINNE, _mettant l'argent dans sa poche_.

C'est vraiment trop! Votre Altesse ne m'a pas permis de l'aider... je
n'ai fait qu'attacher la ceinture et les bracelets. Si j'osais donner
un dernier conseil a Votre Excellence, je lui dirais que son collier de
dentelle monte trop haut; elle a le cou blanc et rond comme celui d'une
femme, les epaules feraient bon effet sous ce voile transparent.

(_Elle veut arranger le fichu, Gabriel la repousse._)

GABRIEL.

Assez, vous dis-je; il ne faut pas qu'un divertissement devienne une
occupation si serieuse. Je me trouve bien ainsi.

PERINNE.

Je le crois bien! Je connais plus d'une grande dame qui voudrait avoir
la fine ceinture et la peau d'albatre de Votre Altesse!

(_Gabriel fait un mouvement d'impatience. Perinne fait de grandes
reverences ridicules. A part, en se retirant._)

Je n'y comprends rien. Il est fait au tour; mais quelle pudeur farouche!
Ce doit etre un huguenot!

[Illustration: Je voudrais avoir une maitresse qui lui ressemblat. (Page
12)]


SCENE IV.

GABRIEL, _seul, s'approchant de la glace._

Que je souffre sous ce vetement! Tout me gene et m'etouffe. Ce corset
est un supplice, et je me sens d'une gaucherie!... je n'ai pas encore
ose me regarder. L'oeil curieux de cette vieille me glacait de
crainte!... Pourtant, sans elle, je n'aurais jamais su m'habiller. (_Il
se place devant le miroir et jette un cri de surprise_.) Mon Dieu!
est-ce moi? Elle disait que je ferais une belle fille... Est-ce vrai?
(_Il se regarde longtemps en silence._) Ces femmes-la donnent des
louanges pour qu'on les paie... Astolphe ne me trouvera-t-il pas
gauche et ridicule? Ce costume est indecent... Ces manches sont trop
courtes!... Ah! j'ai des gants!... (_Il met ses gants et les tire
au-dessus des coudes_.) Quelle etrange fantaisie que la sienne! elle lui
parait toute simple, a lui!... Et moi, insense qui, malgre ma repugnance
a prendre de tels vetements, n'ai pu resister au desir imprudent de
faire cette experience!... Quel effet vais-je produire sur lui? Je dois
etre sans grace!... (_Il essaie de faire quelques pas devant la glace_.)
Il me semble que ce n'est pas si difficile, pourtant. (_Il essaie de
faire jouer son eventail et le brise_.) Oh! pour ceci, je n'y comprends
rien. Mais, est-ce qu'une femme ne pourrait pas plaire sans ces
minauderies?

(_Il reste absorbe devant la glace_.)


[Illustration: Nous sommes trop d'une ici... (Page 18.)]


SCENE V.

GABRIEL, _devant la glace_; ASTOLPHE _rentre doucement_.

ASTOLPHE, _a part_.

La malheureuse m'avait menti! elle ira avec Antonio! Je ne voudrais pas
que Gabriel sut que j'ai fait cette sottise! (_Apres avoir ferme la
porte avec precaution il se retourne et apercoit Gabriel qui lui
tourne le dos_.) Que vois-je! quelle est cette belle fille?... Tiens!
Gabriel!... je ne te reconnaissais pas, sur l'honneur! (_Gabriel
tres-confus, rougit et perd contenance_.) Ah! mon Dieu! mais c'est un
reve! que tu es _belle_!... Gabriel, est-ce toi?... As-tu une soeur
jumelle? ce n'est pas possible... mon enfant!... ma chere!...

GABRIEL, _tres-effraye_.

Qu'as-tu donc, Astolphe? tu me regardes d'une maniere etrange.

ASTOLPHE.

Mais comment veux-tu que je ne sois pas trouble? Regarde-toi. Ne te
prends-tu pas toi-meme pour une fille?

GABRIEL, _emu_.

Cette Perinne m'a donc bien deguise?

ASTOLPHE.

Perinne est une fee. D'un coup de baguette, elle t'a metamorphose en
femme. C'est un prodige, et, si je t'avais vu ainsi la premiere fois, je
ne me serais jamais doute de ton sexe... Tiens! je serais tombe amoureux
a en perdre la tete.

GABRIEL, _vivement_.

En verite, Astolphe?

ASTOLPHE.

Aussi vrai que je suis a jamais ton frere et ton ami, tu serais a
l'heure meme ma maitresse et ma femme si... Comme tu rougis, Gabriel!
mais sais-tu que tu rougis comme une jeune fille?... Tu n'as pas mis de
fard, j'espere? (_Il lui touche les joues._) Non! Tu trembles?

GABRIEL.

J'ai froid ainsi, je ne suis pas habitue a ces etoffes legeres.

ASTOLPHE.

Froid! tes mains sont brulantes!... Tu n'es pas malade?... Que tu es
enfant, mon petit Gabriel! ce deguisement te deconcerte. Si je ne savais
que tu es philosophe, je croirais que tu es devot, et que tu penses
faire un gros peche... Oh! comme nous allons nous amuser! tous les
hommes seront amoureux de toi, et les femmes voudront, par depit,
t'arracher les yeux. Ils sont si beaux ainsi, vos yeux noirs! Je ne
sais ou j'en suis. Tu me fais une telle illusion, que je n'ose plus
te tutoyer!... Ah! Gabriel! pourquoi n'y a-t-il pas une femme qui te
ressemble?

GABRIEL.

Tu es fou, Astolphe; tu ne penses qu'aux femmes.

ASTOLPHE.

Et a quoi diable veux-tu que je pense a mon age? Je ne concois point que
tu n'y penses pas encore, toi!

GABRIEL.

Pourtant tu me disais encore ce matin que tu les detestais.

ASTOLPHE.

Sans doute, je deteste toutes celles que je connais; car je ne connais
que des filles de mauvaise vie.

GABRIEL.

Pourquoi ne cherches-tu pas une fille honnete et douce? une personne que
tu puisses epouser, c'est-a-dire aimer toujours?

ASTOLPHE.

Des filles honnetes! ah! oui, j'en connais; mais, rien qu'a les voir
passer pour aller a l'eglise, je baille. Que veux-tu que je fasse d'une
petite sotte qui ne sait que broder et faire le signe de la croix? Il en
est de coquettes et d'eveillees qui, tout en prenant de l'eau benite,
vous lancent un coup d'oeil devorant. Celles-la sont pires que nos
courtisanes; car elles sont de nature vaniteuse, par consequent venale;
depravee, par consequent hypocrite; et mieux vaut la Faustina, qui vous
dit effrontement: Je vais chez Menrique ou chez Antonio, que la femme
reputee honnete qui vous jure un amour eternel, et qui vous a trompe la
veille en attendant qu'elle vous trompe le lendemain.

GABRIEL.

Puisque tu meprises tant ce sexe, tu ne peux l'aimer!

ASTOLPHE.

Mais je l'aime par besoin. J'ai soif d'aimer, moi! J'ai dans
l'imagination, j'ai dans le coeur une femme ideale! Et c'est une femme
qui te ressemble, Gabriel. Un etre intelligent et simple, droit et fin,
courageux et timide, genereux et fier. Je vois cette femme dans mes
reves, et je la vois grande, blanche, blonde, comme te voila avec ces
beaux yeux noirs et cette chevelure soyeuse et parfumee. Ne te moque pas
de moi, ami; laisse-moi deraisonner, nous sommes en carnaval. Chacun
revet l'effigie de ce qu'il desire etre ou desire posseder: le valet
s'habille en maitre, l'imbecile en docteur; moi je t'habille en femme.
Pauvre que je suis, je me cree un tresor imaginaire, et je te contemple
d'un oeil a demi triste, a demi enivre. Je sais bien que demain tes
jolis pieds disparaitront dans des bottes, et que ta main secouera
rudement et fraternellement la mienne. En attendant, si je m'en croyais,
je la baiserais, cette main si douce... Vraiment ta main n'est pas plus
grande que celle d'une femme, et ton bras... Laisse-moi baiser ton
gant!... ton bras est d'une rondeur miraculeuse... Allons, ma chere
belle, vous etes d'une vertu farouche!... Tiens! tu joues ton role
comme un ange: tu remontes tes gants, tu fremis, tu perds contenance! A
merveille! Voyons, marche un peu, fais de petits pas.

GABRIEL, _essayant de rire_.

Tu me feras marcher et parler le moins possible; car j'ai une grosse
voix, et je dois avoir aussi une bien mauvaise grace.

ASTOLPHE.

Ta voix est pleine, mais douce; peu de femmes l'ont aussi agreable; et,
quant a ta demarche, je t'assure qu'elle est d'une gaucherie adorable.
Je te vois passer pour une ingenue; ne t'inquiete donc pas de tes
manieres.

GABRIEL.

Mais certainement ta femme ideale en a de meilleures?

ASTOLPHE.

Eh bien! pas du tout. En te voyant, je reconnais que cette gaucherie est
un attrait plus puissant que toute la science des coquettes. Ton costume
est charmant! Est-ce la Perinne qui l'a choisi?

GABRIEL.

Non! elle m'avait apporte l'autre jour un attirail de bohemienne; je lui
ai fait faire expres pour moi cette robe de soie blanche.

ASTOLPHE.

Et tu seras plus pare, avec cette simple toilette et ces perles, que
toutes les femmes bigarrees et empanachees qui s'appretent a te disputer
la palme. Mais qui a pose sur ton front cette couronne de roses
blanches? Sais-tu que tu ressembles aux anges de marbre de nos
cathedrales? Qui t'a donne l'idee de ce costume si simple et si
recherche en meme temps?

GABRIEL.

Un reve que j'ai fait... il y a quelque temps.

ASTOLPHE.

Ah! ah! tu reves aux anges, toi? Eh bien! ne t'eveille pas, car tu
ne trouveras dans la vie reelle que des femmes! Mon pauvre Gabriel,
continue, si tu peux, a ne point aimer. Quelle femme serait digne de
toi? Il me semble que le jour ou tu aimeras je serai triste, je serai
jaloux.

GABRIEL.

Eh! mais, ne devrais-je pas etre jaloux des femmes apres lesquelles tu
cours?

ASTOLPHE.

Oh! pour cela, tu aurais grand tort! il n'y a pas de quoi! On frappe en
bas!... Vite a ton role.

(_Il ecoute les voix qui se font entendre sur l'escalier._)

Vive Dieu! c'est Antonio avec la Faustina. Ils viennent nous chercher.
Mets vite ton masque!... ton manteau!... un manteau de satin rose double
de cygne! c'est charmant!... Allons, cher Gabriel! a present que je
ne vois plus ton visage ni tes bras, je me rappelle que tu es mon
camarade... Viens!... egaie-toi un peu. Allons, vive la joie! (_Ils
sortent._)


SCENE VI.

Chez Ludovic.--Un boudoir a demi eclaire, donnant sur une galerie
tres-riche, et au fond un salon etincelant.

GABRIEL, _deguise en femme, est assis sur un sofa_; ASTOLPHE _entre,
donnant le bras a la FAUSTINA._

FAUSTINA, _d'un ton aigre_.

Un boudoir? Oh! qu'il est joli! mais nous sommes trop d'une ici.

GABRIEL, _froidement_.

Madame a raison, et je lui cede la place. (_Il se leve._)

FAUSTINA.

Il parait que vous n'etes pas jalouse!

ASTOLPHE.

Elle aurait grand tort! Je le lui ai dit, elle peut etre bien
tranquille.

GABRIEL.

Je ne suis ni tres-jalouse ni tres-tranquille; mais je baisse pavillon
devant madame.

FAUSTINA.

Je vous prie de rester, madame...

ASTOLPHE.

Je te prie de l'appeler mademoiselle, et non pas madame.

FAUSTINA, _riant aux eclats_.

Ah bien! oui, mademoiselle! Tu serais un grand sot, mon pauvre
Astolphe!...

ASTOLPHE.

Ris tant que tu voudras; si je pouvais t'appeler mademoiselle, je
t'aimerais peut-etre encore.

FAUSTINA.

Et j'en serais bien fachee, car ce serait un amour a perir d'ennui. (_A
Gabriel._) Est-ce que cela vous amuse, l'amour platonique? (_A part._)

Vraiment, elle rougit comme si elle etait tout a fait innocente. Ou
diable Astolphe l'a-t-il pechee?

ASTOLPHE.

Faustina, tu crois a ma parole d'honneur?

FAUSTINA.

Mais, oui.

ASTOLPHE.

Eh bien! je te jure sur mon honneur (non pas sur le tien) qu'elle n'est
pas ma maitresse, et que je la respecte comme ma soeur.

FAUSTINA.

Tu comptes donc en faire ta femme? En ce cas, tu es un grand sot de
l'amener ici; car elle y apprendra beaucoup de choses qu'elle est censee
ne pas savoir.

ASTOLPHE.

Au contraire, elle y prendra l'horreur du vice en vous voyant, toi et
tes semblables.

FAUSTINA.

C'est sans doute pour lui inspirer cette horreur bien profondement que
tu m'amenais ici avec des intentions fort peu vertueuses? Madame... ou
mademoiselle... vous pouvez m'en croire, il ne comptait pas vous trouver
sur ce sofa. Je n'ai pas de parole d'honneur, moi, mais monsieur votre
fiance en a une; faites-la lui donner!... qu'il ose dire pourquoi
il m'amene ici! Or, vous pouvez rester; c'est une lecon de vertu
qu'Astolphe veut vous donner.

GABRIEL, _a Astolphe_.

Je ne saurais souffrir plus longtemps l'impudence de pareils discours;
je me retire.

ASTOLPHE, _bas_.

Comme tu joues bien la comedie! On dirait que tu es une jeune lady bien
prude.

GABRIEL, _bas a Astolphe_.

Je t'assure que je ne joue pas la comedie. Tout ceci me repugne,
laisse-moi m'en aller. Reste; ne te derange pas de tes plaisirs pour
moi.

ASTOLPHE.

Non, par tous les diables! Je veux chatier l'impertinence de cette
pecore! _(Haut.)_ Faustina, va-t'en, laisse-nous. J'avais envie de me
venger d'Antonio; mais j'ai vu ma fiancee; je ne songe plus qu'a elle.
Grand merci pour l'intention; bonsoir.

FAUSTINA, _avec fureur_.

Tu meriterais que je foulasse aux pieds la couronne de fleurs de cette
pretendue fiancee, deja veuve sans doute de plus de maris que tu n'as
trahi de femmes.

_(Elle s'approche de Gabriel d'un air menacant.)_

ASTOLPHE, _la repoussant_.

Faustina! si tu avais le malheur de toucher a un de ses cheveux, je
t'attacherais les mains derriere le dos, j'appellerais mon valet de
chambre, et je te ferais raser la tete.

_(Faustina tombe sur le canape, en proie a des convulsions. Gabriel
s'approche d'elle.)_

GABRIEL.

Astolphe, c'est mal de traiter ainsi une femme. Vois comme elle souffre!

ASTOLPHE.

C'est de colere, et non de douleur. Sois tranquille, elle est habituee a
cette maladie.

GABRIEL.

Astolphe, cette colere est la pire de toutes les souffrances. Tu l'as
provoquee, tu n'as plus le droit de la reprimer avec durete. Dis-lui un
mot de consolation. Tu l'avais amenee ici pour le plaisir, et non pour
l'outrage.

_(La Faustina feint de s'evanouir.)_

Madame, remettez-vous; tout ceci est une plaisanterie. Je ne suis point
une femme; je suis le cousin d'Astolphe.

ASTOLPHE.

Mon bon Gabriel, tu es vraiment fou!

FAUSTINA, _reprenant lentement ses esprits_.

Vraiment! vous etes le prince de Bramante? ce n'est pas possible!...
Mais si fait, je vous reconnais. Je vous ai vu passer a cheval l'autre
jour, et vous montez a cheval mieux qu'Astolphe, mieux qu'Antonio
lui-meme, qui pourtant m'avait plu rien que pour cela.

ASTOLPHE.

Eh bien! voici une declaration. J'espere que tu comprends, Gabriel, et
que tu sauras profiter de les avantages. Ah ca! Faustina, tu es une
bonne fille, ne va pas trahir le secret de notre mascarade. Tu en as ete
dupe Tache de n'etre pas la seule, ce serait honteux pour toi.

FAUSTINA.

Je m'en garderai bien! je veux qu'Antonio soit mystifie, et le plus
cruellement possible; car il est deja eperdument amoureux de monsieur.
_(A Gabriel.)_ Bon! je l'apercois qui vous lorgne du fond du salon. Je
vais vous embrasser pour le confirmer dans son erreur.

GABRIEL, _reculant devant l'embrassade_.

Grand merci! je ne vais pas sur les brisees de mon cousin.

FAUSTINA.

Oh! qu'il est vertueux! Est-ce qu'il est devot? Eh bien, ceci me plait a
la folie. Mon Dieu, qu'il est joli! Astolphe, tu es encore amoureux de
moi, car tu ne me l'avais pas presente; tu savais bien qu'on ne peut le
voir impunement. Est-ce que ces beaux cheveux sont a vous? et quelles
mains! c'est un amour!

ASTOLPHE, _a Faustina_.

Bon! tache de le debaucher. Il est trop sage, vois-tu! _(A Gabriel.)_ Eh
bien! voyons! Elle est belle, et tu es assez beau pour ne pas craindre
qu'on t'aime pour ton argent, je vous laisse ensemble.

GABRIEL, _s'attachant a Astolphe_.

Non, Astolphe, ce serait inutilement; je ne sais pas ce que c'est que
d'offenser une femme, et je ne pourrais pas la mepriser assez pour
l'accepter ainsi.

FAUSTINA.

Ne le tourmente pas, Astolphe, je saurai bien l'apprivoiser quand je
voudrai. Maintenant songeons a mystifier Antonio. Le voila, brulant
d'amour et palpitant d'esperance, qui erre autour de cette porte. Qu'il
a l'air lourd et souffrant! Allons un peu vers lui.

GABRIEL, _a Astolphe_.

Laisse-moi me retirer. Cette plaisanterie me fatigue. Cette robe me
gene, et ton Antonio me deplait!

FAUSTINA.

Raison de plus pour te moquer de lui, mon beau cherubin! Oh! Astolphe,
si tu avais vu comme Antonio poursuivait ton cousin pendant que tu
dansais la tarentelle! Il voulait absolument l'embrasser, et cet ange se
defendait avec une pudeur si bien jouee!

ASTOLPHE.

Allons, tu peux bien te laisser embrasser un peu pour rire; qu'est-ce
que cela te fait? Ah! Gabriel, je t'en prie, ne nous quitte pas encore.
Si tu t'en vas, je m'en vais aussi; et ce serait dommage, j'ai si bonne
envie de me divertir!

GABRIEL.

Alors je reste.

FAUSTINA.

L'aimable enfant!

_(Ils sortent. Antonio les accoste dans la galerie. Apres quelques mots
echanges, Astolphe passe le bras de Gabriel sous celui d'Antonio et les
suit avec Faustina en se moquant. Ils s'eloignent.)_


SCENE VII.

Toujours chez Ludovic.--Un jardin; illumination dans le fond.

ASTOLPHE, _tres-agite_; GABRIEL, _courant apres lui_.

GABRIEL, _toujours en femme, avec une grande mantille de dentelle
blanche_.

Astolphe, ou vas-tu? qu'as-tu? pourquoi sembles-tu me fuir?

ASTOLPHE.

Mais rien, mon enfant; je veux respirer un peu d'air pur, voila tout.
Tout ce bruit, tout ce vin, tous ces parfums echauffes me portent a la
tete, et commencent a me causer du degout. Si tu veux te retirer, je ne
te retiens plus. Je te rejoindrai bientot.

GABRIEL.

Pourquoi ne pas rentrer tout de suite avec moi?

ASTOLPHE.

J'ai besoin d'etre seul ici un instant.

GABRIEL.

Je comprends. Encore quelque femme?

ASTOLPHE.

Eh bien! non; une querelle, puisque tu veux le savoir. Si tu n'etais pas
deguise, tu pourrais me servir de temoin: mais j'ai appele Menrique.

GABRIEL.

El tu crois que je te quitterai? Mais avec qui t'es-tu donc pris de
querelle?

ASTOLPHE.

Tu le sais bien: avec Antonio.

GABRIEL.

Alors c'est une plaisanterie, et il faut que je reste pour lui apprendre
que je suis ton cousin, et non pas une femme.

ASTOLPHE.

Il n'en sera que plus furieux d'avoir ete mystifie devant tout le monde,
et je n'attendrai pas qu'il me provoque, car c'est a lui de me rendre
raison.

GABRIEL.

Et de quoi, mon Dieu?

ASTOLPHE.

Il t'a offense, il m'a offense aussi. Il t'a embrasse de force devant
moi, quand je jouais le role de jaloux, et que je lui ordonnais de te
laisser tranquille.

GABRIEL.

Mais, puisque tout cela est une comedie inventee par toi, tu n'as pas le
droit de prendre la chose au serieux.

ASTOLPHE.

Si fait, je prends celle-ci au serieux.

GABRIEL.

S'il a ete impertinent, c'est avec moi, et c'est a moi de lui demander
raison.

ASTOLPHE, _tres-emu, lui prenant le bras_.

Toi! jamais tu ne te battras tant que je vivrai! Mon Dieu! si je voyais
un homme tirer l'epee contre toi, je deviendrais assassin, je le
frapperais par derriere. Ah! Gabriel, tu ne sais pas comme je t'aime, je
ne le sais pas moi-meme.

GABRIEL, _trouble_.

Tu es tres-exalte aujourd'hui, mon bon frere.

ASTOLPHE.

C'est possible. J'ai ete pourtant tres-sobre au souper. Tu l'as
remarque? Eh bien, je me sens plus ivre que si j'avais bu pendant trois
nuits.

GABRIEL.

Cela est etrange! quand tu as provoque Antonio, tu etais hors de toi, et
j'admirais, moi aussi, comme tu joues bien la comedie.

ASTOLPHE.

Je ne la jouais pas, j'etais furieux! Je le suis encore. Quand j'y
pense, la sueur me coule du front.

GABRIEL.

Il ne t'a pourtant rien dit d'offensant. Il riait; tout le monde riait.

ASTOLPHE.

Excepte toi. Tu paraissais souffrir le martyre.

GABRIEL.

C'etait dans mon role.

ASTOLPHE.

Tu l'as si bien joue que j'ai pris le mien au serieux, je te le repete.
Tiens, Gabriel, je suis un peu fou cette nuit. Je suis sous l'empire
d'une etrange illusion. Je me persuade que tu es une femme, et, quoique
je sache le contraire, cette chimere s'est emparee de mon imagination
comme ferait la realite, plus peut-etre; car, sous ce costume, j'eprouve
pour toi une passion enthousiaste, craintive, jalouse, chaste, comme je
n'en eprouverai certainement jamais. Cette fantaisie m'a enivre toute la
soiree. Pendant le souper, tous les regards etaient sur toi; tous les
hommes partageaient mon illusion, tous voulaient toucher le verre ou
tu avais pose tes levres, ramasser les feuilles de rose echappees a la
guirlande qui ceint ton front. C'etait un delire! Et moi j'etais ivre
d'orgueil, comme si en effet tu eusses ete ma fiancee! On dit que
Benvenuto, a un souper chez Michel-Ange, conduisit son eleve Ascanio,
ainsi deguise, parmi les plus belles filles de Florence, et qu'il eut
toute la soiree le prix de la beaute. Il etait moins beau que toi,
Gabriel, j'en suis certain... Je te regardais a l'eclat des bougies,
avec ta robe blanche et tes beaux bras languissants dont tu semblais
honteux, et ton sourire melancolique dont la candeur contrastait avec
l'impudence mal replatree de toutes ces bacchantes!... J'etais ebloui!
O puissance de la beaute et de l'innocence! cette orgie etait devenue
paisible et presque chaste! Les femmes voulaient imiter ta reserve,
les hommes etaient subjugues par un secret instinct de respect; on ne
chantait plus les stances d'Arelin, aucune parole obscene n'osait plus
frapper ton oreille... J'avais oublie completement que tu n'es pas une
femme... J'etais trompe tout autant que les autres. Et alors ce fat
d'Antonio est venu, avec son oeil avine et ses levres toutes souillees
encore des baisers de Faustina, te demander un baiser que, moi, je
n'aurais pas ose prendre... Alors mille furies se sont allumees dans mon
sein: je l'aurais tue certainement, si on ne m'eut tenu de force, et je
l'ai provoque... Et a present que je suis degrise, tout en m'etonnant
de ma folie, je sens qu'elle serait prete a renaitre, si je le voyais
encore aupres de toi.

GABRIEL.

Tout cela est l'effet de l'excitation du souper. La morale fait bien de
reprouver ces sortes de divertissements. Tu vois qu'ils peuvent allumer
en nous des feux impurs, et dont la seule idee nous eut fait fremir de
sang-froid. Ce jeu a dure trop longtemps, Astolphe; je vais me retirer
et depouiller ce dangereux travestissement pour ne jamais le reprendre.

ASTOLPHE.

Tu as raison, mon Gabriel. Va, je te rejoindrai bientot.

GABRIEL.

Je ne m'en irai pourtant pas sans que tu me promettes de renoncer a
celle folle querelle et de faire la paix avec Antonio. J'ai charge la
Faustina de le detromper. Tu vois qu'il ne vient pas au rendez-vous, et
qu'il se tient pour satisfait.

ASTOLPHE.

Eh bien, j'en suis fache; j'eprouvais le besoin de me battre avec lui!
Il m'a enleve la Faustina: je n'en ai pas regret; mais il l'a fait pour
m'humilier, et tout pretexte m'eut ete bon pour le chatier.

GABRIEL.

Celui-la serait ridicule. Et, qui sait? de mechants esprits pourraient y
trouver matiere a d'odieuses interpretations.

ASTOLPHE.

C'est vrai! Perisse mon ressentiment, perissent mon honneur et ma
bravoure, plutot que cette fleur d'innocence qui revet ton nom... Je te
promets de tourner l'affaire en plaisanterie.

GABRIEL.

Tu m'en donnes la parole?

ASTOLPHE.

Je te le jure!

_(Ils se serrent la main.)_

GABRIEL.

Les voici qui viennent en riant aux eclats. Je m'esquive. _(A part.)_
Il est bien temps, mon Dieu! Je suis plus trouble, plus eperdu que lui.
_(Il s'enveloppe dans sa mantille, Astolphe l'aide a s'arranger.)_

ASTOLPHE, _le serrant dans ses bras_.

Ah! c'est pourtant dommage que tu sois un garcon! Allons, va-t'en. Tu
trouveras ta voiture au bas du perron, par ici?...

_(Gabriel disparait sous les arbres, Astolphe le suit des yeux et reste
absorbe quelques instants. Au bruit des rires d'Antonio et de Faustina,
il passe la main sur son front comme au sortir d'un reve.)_


SCENE VIII.

ASTOLPHE, ANTONIO, FAUSTINA, MENRIQUE; GROUPES DE JEUNES GENS ET DE
COURTISANES.

ANTONIO.

Ah! la bonne histoire! J'ai ete dupe au dela de la permission; mais, ce
qui me console, c'est que je ne suis pas le seul.

MENRIQUE.

Ah! je crois bien, j'ai soupire tout le temps du souper, et, en otant sa
robe ce soir, il trouvera un billet doux de moi dans sa poche.

FAUSTINA.

Le bel espiegle rira bien de vous tous.

ANTONIO.

Et de vous toutes!

FAUSTINA.

Excepte de moi. Je l'ai reconnu tout de suite.

ASTOLPHE, _a Antonio_.

Tu ne m'en veux pas trop?

ANTONIO, _lui serrant la main_.

Allons donc! je te dois mille louanges. Tu as joue ton role comme un
comedien de profession. Othello ne fut jamais mieux rendu.

MENRIQUE.

Mais ou est donc passe ce beau garcon? A present nous pourrons bien
l'embrasser sans facon sur les deux joues.

ASTOLPHE.

Il a ete se deshabiller, et je ne crois pas qu'il revienne; mais demain
je vous invite tous a dejeuner chez moi avec lui.

FAUSTINA.

Nous en sommes?

ASTOLPHE.

Non, au diable les femmes!


SCENE IX.

_La chambre de Gabriel dans la maison d'Astolphe.--Gabriel, vetu en
femme et enveloppe de son manteau et de son voile, entre et reveille
Marc qui dort sur une chaise._

MARC, GABRIEL.


MARC.

Ah, mille pardons!... Madame demande le seigneur Astolphe. Il n'est pas
rentre... C'est ici la chambre du seigneur Gabriel.

GABRIEL, _jetant son voile et son manteau sur une chaise_.

Tu ne me reconnais donc pas, vieux Marc?

MARC, _se frottant les yeux_.

Bon Dieu! que vois-je?... En femme, monseigneur, en femme!

GABRIEL.

Sois tranquille, mon vieux, ce n'est pas pour longtemps.

_(Il arrache sa couronne et derange avec empressement la symetrie de sa
chevelure.)_

MARC.

En femme! J'en suis tout consterne! Que dirait son altesse?...

GABRIEL.

Ah! pour le coup, son altesse trouverait que je ne me conduis pas en
homme. Allons, va te coucher, Marc. Tu me retrouveras demain plus garcon
que jamais, je t'en reponds! Bonsoir, mon brave. _(Marc sort.)_

Otons vite la robe de Dejanire, elle me brule la poitrine, elle
m'enivre, elle m'oppresse! Oh! quel trouble, quel egarement, mon
Dieu!... Mais comment m'y prendrai-je?... Tous ces lacets, toutes
ces epingles... _(Il dechire son fichu de dentelle et l'arrache par
lambeaux.)_ Astolphe, Astolphe, ton trouble va cesser avec ton illusion.
Quand j'aurai quitte ce deguisement pour reprendre l'autre, tu seras
desenchante. Mais moi, retrouverai-je sous mon pourpoint le calme de mon
sang et l'innocence de mes pensees?... Sa derniere etreinte me devorait!
Ah! je ne puis defaire ce corsage! Hatons-nous!..._(Il prend son
poignard sur la table et coupe les lacets.)_ Maintenant, ou ce vieux
Marc a-t-il cache mon pourpoint? Mon Dieu! j'entends monter l'escalier,
je crois! _(Il court fermer la porte au verrou.)_ Il a emporte mon
manteau et le voile!... Vieux dormeur! Il ne savait ce qu'il faisait...
Et les clefs de mes coffres sont restees dans sa poche, je gage...
Rien! pas un velement, et Astolphe qui va vouloir causer avec moi en
rentrant... Si je ne lui ouvre pas, j'eveillerai ses soupcons! Maudite
folie! Ah!...avant qu'il entre ici, je trouverai un manteau dans sa
chambre... _(Il prend un flambeau, ouvre une petite porte de cote et
entre dans la chambre voisine. Un instant de silence, puis un cri.)_

ASTOLPHE, _dans la chambre voisine_.

Gabriel, tu es une femme! O mon Dieu!

_(On entend tomber le flambeau. La lumiere disparait. Gabriel rentre
eperdu. Astolphe le suit dans les tenebres et s'arrete au seuil de la
porte.)_

ASTOLPHE.

Ne crains rien, ne crains rien! Maintenant je ne franchirai plus cette
porte sans ta permission. _(Tombant a genoux.)_ O mon Dieu, je vous
remercie!



TROISIEME PARTIE.

_Dans un vieux petit castel pauvre et delabre, appartenant a Astolphe et
situe au fond des bois; une piece sombre avec des meubles antiques et
fanes._



SCENE PREMIERE.

SETTIMIA, BARBE, GABRIELLE, FRERE COME.

_(Settimia et Barbe travaillent pres d'une fenetre; Gabrielle brode au
metier, pres de l'autre fenetre; frere Come va de l'une a l'autre, en se
trainant lourdement, et s'arretant toujours pres de Gabrielle.)_

FRERE COME, _a Gabrielle, a demi-voix_.

Eh bien, signora, irez-vous encore a la chasse demain?

GABRIELLE, _de meme, d'un ton froid et brusque_.

Pourquoi pas, frere Come, si mon mari le trouve bon?

FRERE COME.

Oh! vous repondez toujours de maniere a couper court a toute
conversation!

GABRIELLE.

C'est que je n'aime guere les paroles inutiles.

FRERE COME.

Eh bien, vous ne me rebuterez pas si aisement, et je trouverai matiere a
une reflexion sur votre reponse.

_(Gabrielle garde le silence, Come reprend.)_

C'est qu'a la place d'Astolphe je ne vous verrais pas volontiers
galoper, sur un cheval ardent, parmi les marais et les broussailles.

_(Gabrielle garde toujours le silence, Come reprend en baissant la voix
de plus en plus.)_

Oui! si j'avais le bonheur de posseder une femme jeune et belle, je ne
voudrais pas qu'elle s'exposat ainsi...

_(Gabrielle se leve.)_

SETTIMIA, _d'une voix seche et aigre_.

Vous etes deja lasse de notre compagnie?

GABRIELLE.

J'ai apercu Astolphe dans l'allee de marronniers; il m'a fait signe, et
je vais le rejoindre.

FRERE COME, _bas_.

Vous accompagnerai-je jusque la?

GABRIELLE, _haut_.

Je veux aller seule.

_(Elle sort. Frere Come revient vers les autres en ricanant.)_

FRERE COME.

Vous l'avez entendue? Vous voyez comme elle me recoit? Il faudra,
Madame, que votre seigneurie me dispense de travailler a l'oeuvre de son
salut: je suis decourage de ses rebuffades: c'est un petit esprit fort,
rempli d'orgueil, je vous l'ai toujours dit.

SETTIMIA.

Votre devoir, mon pere, est de ne point vous decourager quand il s'agit
de ramener une ame egaree; je n'ai pas besoin de vous le dire.

BARBE _se leve, met ses lunettes sur son nez, et va examiner le metier
de Gabrielle_.

J'en etais sure! pas un point depuis hier! Vous croyez qu'elle
travaille? elle ne fait que casser des fils, perdre des aiguilles et
gaspiller de la soie. Voyez comme ses echeveaux sont embrouilles!

FRERE COME, _regardant le metier_.

Elle n'est pourtant pas maladroite! Voila une fleur tout a fait jolie et
qui ferait bien sur un devant d'autel. Regardez cette fleur, ma soeur
Barbe! vous n'en feriez pas autant peut-etre.

BARBE, _aigrement_.

J'en serais bien fachee. A quoi cela sert-il, toutes ces belles
fleurs-la?

FRERE COME.

Elle dit que c'est pour faire une doublure de manteau a son mari.

SETTIMIA.

Belle sottise! son mari a bien besoin d'une doublure brodee en soie
quand il n'a pas seulement le moyen d'avoir le manteau! Elle ferait
mieux de raccommoder le linge de la maison avec nous.

BARBE.

Nous n'y suffisons pas. A quoi nous aide-t-elle? a rien!

SETTIMIA.

Et a quoi est-elle bonne? a rien d'utile. Ah! c'est un grand malheur
pour moi qu'une bru semblable! Mais mon fils ne m'a jamais cause que des
chagrins.

FRERE COME.

Elle parait du moins aimer beaucoup son mari!... _(Un silence.)_
Croyez-vous qu'elle aime beaucoup son mari? _(Silence)_. Dites, ma soeur
Barbe?

BARBE.

Ne me demandez rien la-dessus. Je ne m'occupe pas de leurs affaires.

SETTIMIA.

Si elle aimait son mari, comme il convient a une femme pieuse et sage,
elle s'occuperait un peu plus de ses interets, au lieu d'encourager
toutes ses fantaisies et de l'aider a faire de la depense.

FRERE COME.

Ils font beaucoup de depense?

SETTIMIA.

Ils font toute celle qu'ils peuvent faire. A quoi leur servent ces deux
chevaux lins qui mangent jour et nuit a l'ecurie, et qui n'ont pas la
force de labourer ou de trainer le chariot?

BARBE, _ironiquement_.

A chasser! C'est un si beau plaisir que la chasse!

SETTIMIA.

Oui, un plaisir de prince! Mais quand on est ruine, on ne doit plus se
permettre un pareil train.

FRERE COME.

Elle monte a cheval comme saint Georges.

BARBE.

Fi! frere Come! ne comparez pas aux saints du paradis une personne qui
ne se confesse pas, et qui lit toute sorte de livres.

SETTIMIA, _laissant tomber son ouvrage_.

Comment! toute sorte de livres! Est-ce qu'elle aurait introduit de
mauvais livres dans ma maison.

BARBE.

Des livres grecs, des livres latins. Quand ces livres-la ne sont ni les
Heures du diocese, ni le saint Evangile, ni les Peres de l'Eglise, ce ne
peuvent etre que des livres paiens ou heretiques! Tenez, en voici un des
moins gros que j'ai mis dans ma poche pour vous le montrer.

FRERE COME, _ouvrant le livre_.

Thucydide! Oh! nous permettons cela dans les colleges... Avec des
coupures, on peut lire les auteurs profanes sans danger.

SETTIMIA.

C'est tres-bien; mais quand on ne lit que ceux-la, on est bien pres de
ne pas croire en Dieu. Et n'a-t-elle pas ose soutenir hier a souper que
Dante n'etait pas un auteur impie?

BARBE.

Elle a fait mieux, elle a ose dire qu'elle ne croyait pas a la damnation
des heretiques.

FRERE COME, _d'un ton cafard et dogmatique_.

Elle a dit cela? Ah! c'est fort grave! tres-grave!

BARBE.

D'ailleurs, est-ce le fait d'une personne modeste de faire sauter un
cheval par-dessus les barrieres?

SETTIMIA.

Dans ma jeunesse, on montait a cheval, mais avec pudeur, et sans passer
la jambe sur l'arcon. On suivait la chasse avec un oiseau sur le poing;
mais on allait d'un train prudent et mesure, et on avait un valet qui
courait a pied tenant le cheval par la bride. C'etait noble, c'etait
decent; on ne rentrait pas echevelee, et on ne dechirait point ses
dentelles a toutes les branches pour faire assaut de course avec les
hommes.

FRERE COME.

Ah! dans ce temps-la votre seigneurie avait une belle suite et de riches
equipages!

SETTIMIA.

Et je me faisais honneur de ma fortune sans permettre la moindre
prodigalite. Mais le ciel m'a donne un fils dissipateur, inconsidere,
meprisant les bons conseils, cedant a tous les mauvais exemples, jetant
l'or a pleines mains; et, pour comble de malheur, quand je le croyais
corrige, quand il semblait plus respectueux et plus tendre pour moi,
voici qu'il m'amene une bru que je ne connais pas, que personne ne
connait, qui sort on ne sait d'ou, qui n'a aucune fortune, et peut-etre
encore moins de famille.

FRERE COME.

Elle se dit orpheline et fille d'un honnete gentilhomme?

BARBE.

Qui le sait? On ne l'entend jamais parler de ses parents ni de la maison
de son pere.

FRERE COME.

D'apres ses habitudes, elle semblerait avoir ete elevee dans l'opulence.
C'est quelque fille de grande maison qui a epouse votre fils en secret
contre le gre de ses parents. Peut-etre elle sera riche un jour.

SETTIMIA.

C'est ce qu'il voulut me faire croire lorsqu'il m'annonca ses projets,
et je n'y ai pas apporte d'obstacle; car la faussete n'etait pas
au nombre de ses defauts. Mais je vois bien maintenant que cette
aventuriere l'a entraine dans la voie du mensonge, car rien ne vient a
l'appui de ce qu'il avait annonce; et, quoique je vive depuis longues
annees retiree du monde, il me parait tres-difficile que la societe ait
assez change pour qu'une pareille aventure se passe sans faire aucun
bruit.

FRERE COME.

Il m'a semble souvent qu'elle disait des choses contradictoires. Quand
on lui fait des questions, elle se trouble, se coupe dans ses reponses,
et finit par s'impatienter, en disant qu'elle n'est pas au tribunal de
l'inquisition.

SETTIMIA.

Tout cela finira mal! J'ai eu du malheur toute ma vie, frere Come! Un
epoux imprudent, fantasque (Dieu veuille avoir pitie de son ame!) et qui
m'a ete bien funeste. Il avait bien peu de chose a faire pour rester
dans les bonnes graces de son pere. En flattant un peu son orgueil et
ne le contrecarrant pas a tout propos, il eut pu l'engager a payer ses
dettes et a faire quelque chose pour Astolphe. Mais c'etait un caractere
bouillant et impetueux comme son fils. Il prit a tache de se fermer la
maison paternelle, el nous portons aujourd'hui la peine de sa folie.

FRERE COME, _d'un air cafard et mechant_.

Le cas etait grave... tres-grave!...

SETTIMIA.

De quel cas voulez-vous parler?

FRERE COME.

Ah! votre seigneurie doit savoir a quoi s'en tenir. Pour moi, je ne sais
que ce qu'on m'en a dit. Je n'avais pas alors l'honneur de confesser
votre seigneurie.

_(Il ricane grossierement.)_

SETTIMIA.

Frere Come, vous avez quelquefois une singuliere maniere de plaisanter;
je me vois forcee de vous le dire.

FRERE COME.

Moi, je ne vois pas en quoi la plaisanterie pourrait blesser votre
seigneurie. Le prince Jules fut un grand pecheur, et votre seigneurie
etait la plus belle femme de son temps... on voit bien encore que la
renommee n'a rien exagere a ce sujet; et, quant a la vertu de votre
seigneurie, elle etait ce qu'elle a toujours ete. Cela dut allumer dans
l'ame vindicative du prince un grand ressentiment, et la conduite de
votre beau-pere dut detruire dans l'esprit du comte Octave, votre epoux,
tout respect filial. Quand de tels evenements se passent dans les
familles, et nous savons, helas! qu'ils ne s'y passent que trop souvent,
il est difficile qu'elles n'en soient pas bouleversees.

SETTIMIA.

Frere Come, puisque vous avez oui parler de cette horrible histoire,
sachez que je n'aurais pas eu besoin de l'aide de mon mari pour
repousser des tentatives aussi detestables. C'etait a moi de me defendre
et de m'eloigner. C'est ce que je fis. Mais c'etait a lui de paraitre
tout ignorer, pour empocher le scandale et pour ne pas amener son pere
a le desheriter. Qu'en est-il resulte? Astolphe, eleve dans une noble
aisance, n'a pu s'habituer a la pauvrete. Il a devore en peu d'annees
son faible patrimoine; et aujourd'hui il vit de privations et d'ennuis
au fond de la province, avec une mere qui ne peut que pleurer sur sa
folie, et une femme qui ne peut pas contribuer a le rendre sage. Tout
cela est triste, fort triste!

FRERE COME.

Eh bien, tout cela peut devenir tres-beau et tres-riant! Que le jeune
Gabriel de Bramante meure avant Astolphe, Astolphe herite du titre et de
la fortune de son grand-pere.

SETTIMIA.

Ah! tant que le prince vivra, il trouvera un moyen de l'en empecher.
Fallut-il se remarier a son age, il en ferait la folie; fallut-il
supposer un enfant issu de ce mariage, il en aurait l'impudeur.

FRERE COME.

Qui le croirait?

SETTIMIA.

Nous sommes dans la misere; il est tout-puissant!

FRERE COME.

Mais, savez-vous ce qu'on dit? Une chose dont j'ose a peine vous parler,
tant je crains de vous donner une folle esperance.

SETTIMIA.

Quoi donc? Dites, frere Come!

FRERE COME.

Eh bien, on dit que le jeune Gabriel est mort.

SETTIMIA.

Sainte Vierge! serait-il bien possible! Et Astolphe qui n'en sait
rien!... Il ne s'occupe jamais de ce qui devrait l'interesser le plus au
monde.

FRERE COME.

Oh! ne nous rejouissons pas encore! Le vieux prince nie formellement le
fait. Il dit que son petit-fils voyage a l'etranger, et le prouve par
des lettres qu'il en recoit de temps en temps.

SETTIMIA.

Mais ce sont peut-etre des lettres supposees!

FRERE COME.

Peut-etre! Cependant il n'y a pas assez longtemps que le jeune homme a
disparu pour qu'on soit fonde a le soutenir.

BARBE.

Le jeune homme a disparu?

FRERE COME.

Il avait ete eleve a la campagne, cache a tous les yeux. On pouvait
croire qu'etant ne d'un pere faible et mort prematurement de maladie, il
serait rachitique et destine a une fin semblable. Cependant, lorsqu'il
parut a Florence l'an passe, on vit un joli garcon bien constitue,
quoique delicat et svelte comme son pere, mais frais comme une rose,
allegre, hardi, assez mauvais sujet, courant un peu le guilledou, et
meme avec Astolphe, qui s'etait lie avec lui d'amitie, et qui ne le
conduisait pas trop maladroitement a encourir la disgrace du grand-pere.
_(Settimia fait un geste d'etonnement.)_ Oh! nous n'avons pas su tout
cela. Astolphe a eu le bon esprit de n'en rien dire, ce qui ferait
croire qu'il n'est pas si fou qu'on le croit.

SETTIMIA, _avec fierte_.

Frere Come, Astolphe n'aurait pas fait un pareil calcul! Astolphe est la
franchise meme.

FRERE COME.

Cependant son mariage vous laisse bien des doutes sur sa veracite. Mais
passons.

SETTIMIA.

Oui, oui, racontez-moi ce que vous savez. Qui donc vous a dit tout cela?

FRERE COME.

Un des freres de notre couvent, qui arrive de Toscane, et avec qui j'ai
cause ce matin.

SETTIMIA.

Voyez un peu! Et nous ne savons rien ici de ce qui se passe, nous
autres! Eh bien?

FRERE COME.

Le jeune prince, ayant donc fait grand train dans la ville, disparut une
belle nuit. Les uns disent qu'il a enleve une femme; d'autres, qu'il a
ete enleve lui-meme par ordre de son grand-pere, et mis sous clef dans
quelque chateau, en attendant qu'il se corrige de son penchant a la
debauche; d'autres enfin pensent que, dans quelque tripot, il aura recu
une estocade qui l'aura envoye _ad patres_, et que le vieux Jules cache
sa mort pour ne pas vous rejouir trop tot et pour retarder autant que
possible le triomphe de la branche cadette. Voila ce qu'on m'a dit; mais
n'y ajoutez pas trop de foi, car tout cela peut etre errone.

SETTIMIA.

Mais il peut y avoir du vrai dans tout cela, et il faut absolument le
savoir. Ah! mon Dieu! et Astolphe qui ne se remue pas!... Il faut qu'il
parte a l'instant pour Florence.


[Illustration: Et alors ce fat d'Antonio est venu avec son oeil avine...
(Page 20.)]


SCENE II.

ASTOLPHE, LES PRECEDENTS.

FRERE COME.

Justement, vous arrivez bien a propos; nous parlions de vous.

ASTOLPHE, _seulement_.

Je vous en suis grandement oblige. Ma mere, comment vous portez-vous
aujourd'hui?

SETTIMIA.

Ah! mon fils! je me sens ranimee, et, si je pouvais croire a ce qui a
ete rapporte au frere Come, je serais guerie pour toujours.

ASTOLPHE.

Le frere Come peut etre un grand medecin; mais je l'engagerai a se meler
fort peu de notre sante a tous, de nos affaires encore moins.

FRERE COME.

Je ne comprends pas...

ASTOLPHE.

Bien. Je me ferai comprendre; mais pas ici.

SETTIMIA, _toute preoccupee et sans faire attention a ce que dit
Astolphe_.

Astolphe, ecoute donc! Il dit que l'heritier de la branche ainee a
disparu, et qu'on le croit mort.

ASTOLPHE.

Cela est faux; il est en Angleterre, ou il acheve son education. J'ai
recu une lettre de lui dernierement.

SETTIMIA, _avec abattement_.

En verite?

BARBE.

Helas!

FRERE COME.

Adieu tous nos reves!

ASTOLPHE.

Pieux sentiments! charitable oraison funebre! Ma mere, si c'est la la
piete chretienne comme l'enseigne le frere Come, vous me permettrez de
faire schisme! Mon cousin est un charmant garcon, plein d'esprit et
de coeur. Il m'a rendu des services; je l'estime, je l'aime; et, s'il
venait a mourir, personne ne le regretterait plus profondement que moi.

FRERE COME, _d'un air malin_.

Ceci est fort adroit et fort spirituel!

ASTOLPHE.

Gardez vos eloges pour ceux qui en font cas.

SETTIMIA.

Astolphe, est-il possible? Tu etais lie avec ce jeune homme, et tu ne
nous en avais jamais parle?

ASTOLPHE.

Ma mere, ce n'est pas ma faute si je ne puis pas dire toujours ce que je
pense. Vous avez autour de vous des gens qui me forcent a refouler mes
pensees dans mon sein. Mais aujourd'hui je serai tres-franc, et je
commence. Il faut que ce capucin sorte d'ici pour n'y jamais reparaitre.

SETTIMIA.

Bonte du ciel! Qu'entends-je? Mon fils parler de la sorte a mon
confesseur!

ASTOLPHE.

Ce n'est pas a lui que je daigne parler, ma mere, c'est a vous... Je
vous prie de le chasser a l'heure meme.

SETTIMIA.

Jesus, vous l'entendez. Ce fils impie donne des ordres a sa mere!

ASTOLPHE.

Vous avez raison, je ne devais pas m'adresser a vous, Madame. Vous ne
savez pas et ne pouvez pas savoir... ce que je ne veux pas dire. Mais
cet homme me comprend. (_A frere Come._) Or donc, je vous parle, puisque
j'y suis force. Sortez d'ici.

FRERE COME.

Je vois que vous etes dans un acces de demence furieuse. Mon devoir est
de ne pas vous induire au peche en vous resistant.. Je me retire en
toute humilite, et je laisse a Dieu le soin de vous eclairer, au temps
et a l'occasion celui de me disculper de tout ce dont il vous plaira de
m'accuser.

SETTIMIA.

Je ne souffrirai pas que sous mes yeux, dans ma maison, mon confesseur
soit outrage et expulse de la sorte. C'est vous, Astolphe, qui sortirez
de cet appartement et qui n'y rentrerez que pour me demander pardon de
vos torts.

ASTOLPHE.

Je vous demanderai pardon, ma mere, et a genoux si vous voulez; mais
d'abord je vais jeter ce moine par la fenetre.

(_Frere Come, qui avait repris son impudence, palit et recule jusqu'a la
porte. Settimia tombe sur une chaise prete a defaillir._)

BARBE, _lui frottant les mains_.

_Ave Maria!_ quel scandale! Seigneur, ayez pitie de nous!...

FRERE COME.

Jeune homme! que le ciel vous eclaire!

(_Astolphe fait un geste de menace. Frere Come s'enfuit._)


[Illustration: Vous croyez qu'elle travaille... (Page 21).]

SCENE III.


SETTIMIA, BARBE, ASTOLPHE.


ASTOLPHE, _s'approchant de sa mere_.

Pour l'amour de moi, ma mere, reprenez vos sens. J'aurais desire que
les choses se passassent moins brusquement, et surtout loin de votre
presence. Je me l'etais promis; mais cela n'a pas dependu de moi: le
maintien cafard et impudent de cet homme m'a fait perdre le peu de
patience que j'ai.

(_Settimia pleure._)

BARBE.

Et que vous a-t-il donc fait, cet homme, pour vous mettre ainsi en
fureur?

ASTOLPHE.

Dame Barbe, ceci ne vous regarde pas. Laissez-moi seul avec ma mere.

BARBE.

Allez-vous donc me chasser de la maison, moi aussi?

ASTOLPHE _lui prend le bras et l'emmene vers la porte._

Allez dire vos prieres, ma bonne femme, et n'augmentez pas, par votre
humeur reveche, l'amertume qui regne ici.

(_Barbe sort en grommelant_.)


SCENE IV

ASTOLPHE, SETTIMIA.

SETTIMIA, _sanglotant_.

Maintenant, me direz-vous, enfant denature, pourquoi vous agissez de la
sorte?

ASTOLPHE.

Eh bien, ma mere, je vous supplie de ne pas me le demander. Vous savez
que je n'ai que trop d'indulgence dans le caractere, et que ma nature ne
me porte ni au soupcon ni a la haine. Aimez-moi, estimez-moi assez pour
me croire: j'avais des raisons de la plus haute importance pour ne pas
souffrir une heure de plus ce moine ici.

SETTIMIA.

Et il faut que je me soumette a votre jugement interieur, sans meme
savoir pourquoi vous me privez de la compagnie d'un saint homme qui
depuis dix ans a la direction de ma conscience? Astolphe, ceci passe les
limites de la tyrannie.

ASTOLPHE.

Vous voulez que je vous le dise? Eh bien, je vous le dirai pour faire
cesser vos regrets et pour vous montrer entre quelles mains vous aviez
remis les renes de votre volonte et les secrets de votre ame. Ce
cordelier poursuivait ma femme de ses ignobles supplications.

SETTIMIA.

Votre femme est une impie. Il voulait la ramener au devoir, et c'est moi
qui l'avais invite a le faire.

ASTOLPHE.

O ma mere! vous ne comprenez pas, vous ne pouvez pas comprendre... votre
ame pure se refuse a de pareils soupcons!... Ce miserable brulait pour
Gabrielle de honteux desirs, et il avait ose le lui dire.

SETTIMIA.

Gabrielle a dit cela? Eh bien, c'est une calomnie. Une pareille chose
est impossible. Je n'y crois pas, je n'y croirai jamais.

ASTOLPHE.

Une calomnie de la part de Gabrielle? Vous ne pensez pas ce que vous
dites, ma mere!

SETTIMIA.

Je le pense! je le pense si bien que je veux la confondre en presence du
frere Come.

ASTOLPHE.

Vous ne feriez pas une pareille chose, ma mere! non, vous ne le feriez
pas!

SETTIMIA.

Je le ferai! nous verrons si elle soutiendra son imposture en face de ce
saint homme et en ma presence.

ASTOLPHE.

Son imposture? Est-ce un mauvais reve que je fais? Est-ce de Gabrielle
que ma mere parle ainsi?. Que se passe-t-il donc dans le sein de cette
famille ou j'etais revenu, plein de confiance et de piete, chercher
l'estime et le bonheur?

SETTIMIA.

Le bonheur! Pour le gouter, il faut le donner aux autres; et vous et
votre femme ne faites que m'abreuver de chagrins.

ASTOLPHE.

Moi! si vous m'accusez, ma mere, je ne puis que baisser la tete et
pleurer, quoique en verite je ne me sente pas coupable; mais Gabrielle!
quels peuvent donc etre les crimes de cette douce et angelique creature?

SETTIMIA.

Ah! vous voulez que je vous les dise'? Eh bien! je le veux, moi aussi;
car il y a assez longtemps que je souffre en silence, et que je porte
comme une montagne d'ennuis et de degouts sur mon coeur. Je la hais,
votre Gabrielle; je la hais pour vous avoir pousse et pour vous aider
tous les jours a me tromper en se faisant passer pour une fille de bonne
maison et une riche heritiere, tandis qu'elle n'est qu'une intrigante
sans nom, sans fortune, sans famille, sans aveu, et, qui plus est, sans
religion! Je la hais, parce qu'elle vous ruine en vous entrainant a de
folles depenses, a la revolte contre moi, a a la haine des personnes
qui m'entourent et qui me sont cheres... Je la hais, parce que vous
la preferez a moi; parce qu'entre nous deux, s'il y a la plus legere
dissidence, c'est pour elle que vous vous prononcez, au mepris de
l'amour et du respect que vous me devez. Je la hais...

ASTOLPHE.

Assez, ma mere; de grace, n'en dites pas davantage! vous la haissez
parce que je l'aime, c'est en dire assez.

SETTIMIA, _pleurant_.

Eh bien! oui! je la hais parce que vous l'aimez, et vous ne m'aimez plus
parce que je la hais. Voila ou nous en sommes. Comment voulez-vous que
j'accepte une pareille preference de votre part? Quoi! l'enfant qui me
doit le jour, que j'ai nourri de mon sein et berce sur mes genoux, le
jeune homme que j'ai peniblement eleve, pour qui j'ai supporte toutes
les privations, a qui j'ai pardonne toutes les fautes; celui qui m'a
condamnee aux insomnies, aux angoisses, aux douleurs de toute espece, et
qui, au moindre mot de repentir et d'affection, a toujours trouve en moi
une inepuisable indulgence, une misericorde infatigable: celui-la me
prefere une inconnue, une fille qui l'excite contre moi, une creature
sans coeur qui accapare toutes ses attentions, toutes ses prevenances,
et qui se tient tout le jour vis-a-vis de moi dans une attitude superbe,
sans daigner apercevoir mes larmes et mes dechirements, sans vouloir
repondre a mes plaintes et a mes reproches, impassible dans son orgueil
hypocrite, et dont le regard insolemment poli semble me dire a toute
heure:--Vous avez beau gronder, vous avez beau gemir, vous avez beau
menacer, c'est moi qu'il aime, c'est moi qu'il respecte, c'est moi qu'il
craint! Un mot de ma bouche, un regard de mes yeux, le feront tomber
a mes genoux et me suivre, fallut-il vous abandonner sur votre lit de
mort, fallut-il marcher sur votre corps pour venir a moi! Mon Dieu, mon
Dieu! et il s'etonne que je la deteste, et il veut que je l'aime! (_Elle
sanglote_). ASTOLPHE, _qui a ecoute sa mere dans nu profond silence, les
bras croises sur sa poitrine_.

O jalousie de la femme! soif inextinguible de domination! Est-il
possible que tu viennes meler ta detestable influence aux sentiments les
plus purs et les plus sacres de la nature! Je te croyais exclusivement
reservee aux vils tourments des ames laches et vindicatives. Je t'avais
vue regner dans le langage impur des courtisanes; et, dans les ardeurs
brutales de la debauche, j'avais lutte moi-meme contre les instincts
feroces qui me rabaissaient a mes propres yeux. Quelquefois aussi, o
jalousie! je t'avais vue de loin avilir la dignite du lien conjugal
et meler a la joie des saintes amours les discordes honteuses, les
ridicules querelles qui degradent egalement celui qui les suscite et
celui qui les supporte. Mais je n'aurais jamais pense que dans le
sanctuaire auguste de la famille, entre la mere et ses enfants (lien
sacre que la Providence semble avoir epure et ennobli jusque chez la
brute), tu osasses venir exercer tes fureurs! O deplorable instinct,
funeste besoin de souffrir et de faire souffrir! est-il possible que je
te rencontre jusque dans le sein de ma mere! (_Il cache son visage dans
ses mains et devore ses larmes_.)

SETTIMIA _essuie les siennes et se leve_.

Mon fils, la lecon est severe! Je ne sais pas jusqu'a quel point il
sied a un fils de la donner a sa mere; mais, de quelque part qu'elle me
vienne, je la recevrai comme une epreuve a laquelle Dieu me condamne.
Si je l'ai meritee de vous, elle est assez cruelle pour expier tous les
torts que vous pouvez avoir a me reprocher.

(_Elle veut se retirer_.)

ASTOLPHE, _tachant de la retenir_. Pas ainsi, ma mere, ne me quittez pas
ainsi. Vous souffrez trop, et moi aussi!

SETTIMIA.

Laissez-moi me retirer dans mon oratoire, Astolphe. J'ai besoin d'etre
seule et de demander a Dieu si je dois jouer ici le role d'une mere
outragee ou celui d'une esclave craintive et repentante. (_Elle sort_.)


SCENE V.

ASTOLPHE, _seul; puis_ GABRIELLE.

ASTOLPHE.

Orgueil! toute femme est ta victime, tout amour est la proie!....
excepte toi, excepte ton amour, o ma Gabrielle!... o ma seule joie, o le
seul etre genereux et vraiment grand que j'aie rencontre sur la terre!

GABRIELLE, _se jetant a son cou_.

Mon ami, j'ai tout entendu. J'etais la sous la fenetre, assise sur le
banc. Je sais tout ce qui se passe maintenant dans la famille a cause de
moi. Je sais que je suis un sujet de scandale, une source de discorde,
un objet de haine.

ASTOLPHE.

O ma soeur! o ma femme! depuis que je t'aime, je croyais qu'il ne
m'etait plus possible d'etre malheureux! Et c'est ma mere!...

GABRIELLE.

Ne l'accuse pas, mon bien-aime, elle est vieille, elle est femme! Elle
no peut vaincre ses prejuges, elle ne peut reprimer ses instincts. Ne
te revolte pas contre des maux inevitables. Je les avais prevus des le
premier jour, et je ne t'aurais fait pressentir, pour rien au monde, ce
qui t'arrive aujourd'hui. Le mal eclate toujours assez tot.

ASTOLPHE.

O Gabrielle! tu as entendu ses invectives contre toi!... Si toute autre
que ma mere eut profere la centieme partie...

GABRIELLE.

Calme-toi! tout cela ne peut m'offenser; je saurai le supporter avec
resignation et patience. N'ai-je pas dans ton amour une compensation a
tous les maux? et pourvu que tu trouves dans le mien la force de subir
toutes les miseres attachees a notre situation...

ASTOLPHE.

Je puis tout supporter, excepte de te voir avilie et persecutee.

GABRIELLE.

Ces outrages ne m'atteignent pas. Vois-tu, Astolphe, lu m'as fait
redevenir femme, mais je n'ai pas tout a fait renonce a etre homme. Si
j'ai repris les vetements et les occupations de mon sexe, je n'en ai pas
moins conserve en moi cet instinct de la grandeur morale et ce calme de
la force qu'une education male a developpes et cultives dans mon sein.
Il me semble toujours que je suis quelque chose de plus qu'une femme, et
aucune femme ne peut m'inspirer ni aversion, ni ressentiment, ni colere.
C'est de l'orgueil peut-etre; mais il me semble que je descendrais
au-dessous de moi-meme, si je me laissais emouvoir par de miserables
querelles de menage.

ASTOLPHE.

Oh! garde cet orgueil, il est bien legitime... Etre adore! tu es plus
grand a toi seul que tout ton sexe reuni. Rapportes-en l'honneur a ton
education si tu veux; moi, j'en fais honneur a ta nature, et je crois
qu'il n'etait pas besoin d'une destinee bizarre et d'une existence en
dehors de toutes les lois pour que tu fusses le chef-d'oeuvre de la
creation divine. Tu naquis douee de toutes les facultes, de toutes les
vertus, de toutes les graces, et l'on te meconnait! l'on te calomnie!...

GABRIELLE.

Que t'importe? Laisse passer ces orages; nos tetes sont a l'abri sous
l'egide sainte de l'amour. Je m'efforcerai d'ailleurs de les conjurer.
Peut-etre ai-je eu des torts. J'aurais pu montrer plus de condescendance
pour des exigences insignifiantes en elles-memes. Nos parties de chasse
deplaisent, je puis bien m'en abstenir; on blame nos idees sur la
tolerance religieuse, nous pouvons garder le silence a propos; on me
trouve trop elegante et trop futile, je puis m'habiller plus simplement
et m'assujettir un peu plus aux travaux du menage.

ASTOLPHE.

Et voila ce que je ne souffrirai pas. Je serais un miserable si
j'oubliais quel sacrifice tu m'as fait en reprenant les habits de ton
sexe et en renoncant a cette liberte, a celle vie active, a ces nobles
occupations de l'esprit dont tu avais le gout et l'habitude. Renoncer a
ton cheval? helas! c'est le seul exercice qui ait preserve la sante
des alterations que ce changement d'habitudes commencait a me faire
craindre. Restreindre ta toilette? elle est deja si modeste! et un peu
de parure releve tant ta beaute! Jeune homme, tu aimais les riches
habits, et tu donnais a nos modes fantasques une grace et une poesie
qu'aucun de nous ne pouvait imiter. L'amour du beau, le sentiment de
l'elegance est une des conditions de ta vie, Gabrielle: tu etoufferais
sous le pesant vertugadin et sous le collet empese de dame Barbe. Les
travaux du menage gateraient tes belles mains, dont le contact sur mon
front enleve tous les soucis et dissipe tous les nuages. D'ailleurs
que ferais-tu de tes nobles pensees et des poetiques elans de ton
intelligence au milieu des details abrutissants et des previsions
egoistes d'une etroite parcimonie? Ces pauvres femmes les vantent par
amour-propre, et vingt fois le jour elles laissent percer le degout et
l'ennui dont elles sont abreuvees. Quant a renfermer tes sentiments
genereux et a te soumettre aux arrets de l'intolerance, tu
l'entreprendrais en vain. Jamais ton coeur ne pourra se refroidir,
jamais tu ne pourras abandonner le culte austere de la verite; et malgre
toi les eclairs d'une courageuse indignation viendraient briller au
milieu des tenebres que le fanatisme voudrait etendre sur ton ame. Si
d'ailleurs toutes ces epreuves ne sont pas au-dessus de tes forces,
je sens, moi, qu'elles depassent les miennes; je ne pourrais te voir
opprimee sans me revolter ouvertement. Tu as bien assez souffert deja,
tu t'es bien assez immolee pour moi.

GABRIELLE.

Je n'ai pas souffert, je n'ai rien immole; j'ai eu confiance en toi,
voila tout. Tu sais bien que je n'etais pas assez faible d'esprit pour
ne pas accepter les petites souffrances que ces nouvelles habitudes
dont tu parles pouvaient me causer dans les premiers jours; j'avais des
repugnances mieux motivees, des craintes plus graves. Tu les as toutes
dissipees; je ne suis pas descendue comme femme au-dessous du rang ou,
comme homme, ton amitie m'avait placee. Je n'ai pas cesse d'etre ton
frere et ton ami en devenant ta compagne et ton amante; ne m'as-tu pas
fait des concessions, toi aussi? n'as-tu pas change ta vie pour moi?

ASTOLPHE.

Oh! loue-moi de mes sacrifices! J'ai quitte le desordre dont j'etais
harasse, et la debauche qui de plus en plus me faisait horreur, pour un
amour sublime, pour des joies ideales! Et loue-moi aussi pour le respect
et la veneration que je te porte! J'avais en toi le meilleur des amis;
un soir Dieu fit un miracle et te changea en une maitresse adorable: je
ne t'en aimai que mieux. N'est-ce pas bien charitable et bien meritoire
de ma part?

GABRIELLE.

Cher Astolphe, je vois que tu es calme: va embrasser et rassurer
ta mere, ou laisse-moi lui parler pour nous deux. J'adoucirai son
antipathie contre moi, je detruirai ses preventions; ma sincerite la
touchera, j'en suis sure; il est impossible qu'elle ne soit pas aimante
et genereuse, elle est ta mere!...

ASTOLPHE.

Cher ange! oui, je suis calme. Quand je passe un instant pres de toi,
tout orage s'apaise, et la paix des cieux descend dans mon ame. J'irai
trouver ma mere, je ferai acte de respect et de soumission, c'est tout
ce qu'elle demande; apres quoi nous partirons d'ici; car le mal est sans
remede, je le sais, moi! Je connais ma mere, je connais les femmes, et
tu ne les connais pas, toi qui n'es pas a moitie homme et a moitie femme
comme tu le crois, mais un ange sous la forme humaine. Tu ferais ici de
vains efforts de patience et de vertu, on n'y croirait pas; et, si on y
croyait, on te serait d'autant plus hostile qu'on serait plus humilie
de ta superiorite. Tu sais bien que le coupable ne pardonne pas a
l'innocent les torts qu'il a eus envers lui; c'est une loi fatale de
l'orgueil humain, de l'orgueil feminin surtout, qui ne connait pas les
secours du raisonnement et le frein de la force intelligente. Ma mere
est orgueilleuse avant tout. Elle fut toujours un modele des vertus
domestiques; tristes vertus, crois-moi, quand elles ne sont inspirees
ni par l'amour ni par le devouement. Penetree depuis longtemps de
l'importance de son role dans la famille et du merite avec lequel
elle s'en est acquittee, elle songe beaucoup plus a maintenir ses
prerogatives qu'a donner du bonheur a ceux qui l'entourent. Elle est
de ces personnes qui passeront volontiers la nuit a raccommoder vos
chausses, et qui d'un mot vous briseront le coeur, pensant que la peine
qu'elles ont prise pour vous rendre un service materiel les autorise a
vous causer toutes les douleurs de l'ame.

GABRIELLE.

Astolphe! tu juges ta mere avec une bien froide severite. Helas! je vois
que les meilleurs d'entre les hommes n'ont pour les femmes ni amour
profond ni estime complete. On avait raison quand on m'enseignait si
soigneusement dans mon enfance que ce sexe joue sur la terre le role le
plus abject et le plus malheureux!

ASTOLPHE.

O mon amie! c'est mon amour pour toi qui me donne le courage de juger
ma mere avec cette severite. Est-ce a toi de m'en faire un reproche?
T'ai-je donc autorisee a plaindre si douloureusement la condition ou je
t'ai retablie.

GABRIELLE, _l'embrassant avec effusion_.

Oh! non, mon Astolphe, jamais! Aussi je ne pense pas a moi quand je
parle avec cette liberte des choses qui ne me regardent pas. Permets-moi
pourtant d'insister en faveur de ta mere: ne la plonge pas dans le
desespoir, ne la quitte pas a cause de moi.

ASTOLPHE.

Si je ne le fais pas aujourd'hui, elle m'y forcera demain. Tu oublies,
ma chere Gabrielle, que tu es vis-a-vis d'elle dans une position
delicate, et que tu ne pourras jamais la satisfaire sur ce qu'elle a
tant a coeur de connaitre: ton passe, ta famille, ton avenir.

GABRIELLE.

Il est vrai. Mon avenir surtout, qui peut le prevoir? dans quel
labyrinthe sans issue t'es-tu engage avec moi?

ASTOLPHE.

Et quel besoin avons-nous d'en sortir? Errons ainsi toute notre vie,
sans nous soucier d'atteindre le but de la fortune et des honneurs. Ne
faisons-nous pas ensemble ce bizarre et delicieux voyage, qui n'aura
pour terme que la mort? N'es-tu pas a moi pour jamais? Eh bien,
qu'avons-nous besoin l'un ou l'autre d'etre riche et de nous appeler
_prince de Bramante_? Mon petit prince, garde ton titre, garde ton
heritage, je n'en veux a aucun prix; et si le vieux Jules trouve dans
sa tortueuse cervelle quelque nouvelle invention cachee pour t'en
depouiller, console-toi de n'etre qu'une femme, pauvre, inconnue au
monde, mais riche de mon amour et glorieuse a mes yeux.

GABRIELLE.

Crains-tu que cela ne me suffise pas?

ASTOLPHE, _la pressant dans ses bras_.

Non, en verite! je n'ai pas cette crainte. Je sens dans mon coeur comme
tu m'aimes.




QUATRIEME PARTIE.

Dans une petite maison de campagne, isolee au fond des montagnes. Une
chambre tres-simple, arrangee avec gout; des fleurs, des livres, des
instruments de musique.



SCENE PREMIERE.

GABRIELLE, _seule_.

_(Elle dessine et s'interrompt de temps en temps pour regarder a la
fenetre.)_

Marc reviendra peut-etre aujourd'hui. Je voudrais qu'il arrivat avant
qu'Astolphe fut de retour de sa promenade. J'aimerais a lui parler
seule, a savoir de lui toute la verite. Notre situation m'inquiete
chaque jour davantage, car il me semble qu'Astolphe commence a s'en
tourmenter etrangement... Je me trompe peut-etre. Mais quel serait le
sujet de sa tristesse? Le malheur s'est etendu sur nous insensiblement,
d'abord comme une langueur qui s'emparait de nos ames, et puis comme une
maladie qui les faisait delirer, et aujourd'hui comme une agonie qui
les consume. Helas! l'amour est-il donc une flamme si subtile, qu'a la
moindre atteinte portee a sa saintete il nous quitte et remonte aux
cieux? Astolphe! Astolphe! tu as eu bien des torts envers moi, et tu as
fait bien cruellement saigner ce coeur, qui te fut et qui te se sera
toujours fidele! Je t'ai tout pardonne, que Dieu te pardonne! Mais
c'est un grand crime d'avoir fletri un tel amour par le soupcon et la
mefiance: et tu en portes la peine; car cet amour s'est affaibli par sa
violence meme, et tu sens chaque jour mourir en toi la flamme que tu
as trop attisee par la jalousie. Malheureux ami! c'est en vain que je
t'invite a oublier le mal que tu nous as fait a tous deux; tu ne le
peux plus! Ton ame a perdu la fleur de sa jeunesse magnanime; un secret
remords la contriste sans la preserver de nouvelles fautes. Ah! sans
doute il est dans l'amour un sanctuaire dans lequel on ne peut plus
rentrer quand on a fait un seul pas hors de son enceinte, et la barriere
qui nous separait du mal ne peut plus etre relevee. L'erreur succede a
l'erreur, l'outrage a l'outrage, l'amertume grossit comme un torrent
dont les digues sont rompues... Quel sera le terme de ses ravages? Mon
amour, a moi, peut-il devenir aussi sa proie? Succombera-t-il a la
fatigue, aux larmes, aux soucis rougeurs? Il me semble qu'il est encore
dans toute sa force, et que la souffrance ne lui a rien fait perdre.
Astolphe a ete insense, mais non coupable; ses torts furent presque
involontaires, et toujours le repentir les effaca. Mais s'ils devenaient
plus graves, s'il venait a m'outrager froidement, a m'imposer cette
captivite a laquelle je me devoue pour acceder a ses prieres...
pourrais-je le voir des memes yeux? pourrais-je l'aimer de la meme
tendresse?... Est-ce que ses egarements n'ont pas deja enleve quelque
chose a mon enthousiasme pour lui?... Mais il est impossible
qu'Astolphe se refroidisse ou s'egare a ce point! C'est une ame noble,
desinteressee, genereuse jusqu'a l'heroisme. Que ses defauts sont peu
de chose au prix de ses vertus!... Helas! il fut un temps ou il n'avait
point de defauts!... O Astolphe! que tu m'as fait de mal en detruisant
en mot l'idee de ta perfection _(On frappe.)_ Qui vient ici? C'est
peut-etre Marc.


SCENE II.

MARC, GABRIELLE.

MARC, _botte et le fouet en main_.

Me voici de retour, signora, un peu fatigue; mais je n'ai pas voulu
prendre un instant de repos que je ne vous eusse rendu un compte exact
de mon message.

GABRIELLE.

Eh bien, mon vieux ami, comment as-tu laisse mon grand-pere?

MARC.

Un peu mieux que je ne l'avais trouve; mais bien malade encore, et
n'ayant pas, je pense, trois mois a vivre.

GABRIELLE.

A-t-il ete bien irrite que je n'allasse point moi-meme m'informer de ses
nouvelles?

MARC.

Un peu. Je lui ai dit, ainsi que cela etait convenu, que votre
seigneurie s'etait demis la cheville a la chasse, et qu'elle etait
retenue sur son lit avec grand regret...

GABRIELLE.

Et il a demande sans doute ou j'etais?

MARC.

Sans doute, et j'ai repondu que vous etiez toujours a Cosenza. Sur quoi
il a replique: "Il est a Cosenza cette annee comme il etait l'annee
derniere a Palerme, et il etait alors a Palerme comme il etait l'annee
precedente a Genes." J'ai fait une figure tres-etonnee, et, comme il me
croit parfaitement bete (c'est son expression), il a ete completement
dupe de ma bonne foi. "Comment, m'a-t-il dit, ne sais-tu pas ou il va
depuis trois ans?--Votre altesse sait bien, ai-je repondu, que je garde
pendant ce temps le palais que monseigneur Gabriel occupe a Florence.
Aux environs de la Saint-Hubert, sa seigneurie part pour la chasse avec
quelques amis, tantot les uns, tantot les autres, et elle n'emmene que
ses piqueurs et son page. Je voudrais bien l'accompagner, mais elle me
dit comme cela: "Tu es trop vieux pour courir le cerf, mon pauvre Marc;
tu n'es plus bon qu'a garder la maison." Et la verite est..." Alors
monseigneur m'a interrompu... "Moi, j'ai oui dire qu'il n'emmenait aucun
de ses domestiques, et qu'il partait toujours seul. Et l'on a remarque
qu'Astolphe Bramante quittait toujours Florence vers le meme temps."
Quand j'ai vu le prince si bien informe, j'ai failli me deconcerter;
mais il me croit si simple, qu'il n'y a pas pris garde, et il a dit en
se tournant vers M. l'abbe Chiavari, votre precepteur: "L'abbe, tout
cela ne m'effraie guere. Il est bien evident qu'il y a de l'amour sous
jeu; mais ils sont plus embarrasses pour sortir d'affaire que je ne le
suis de les voir embarques dans cette sotte intrigue."

GABRIELLE.

Et l'abbe, qu'a-t-il repondu?

MARC.

Il a baisse les yeux en soupirant, et il a dit: _La femme_...

GABRIELLE.

Eh bien?

MARC.

_...Sera toujours femme!_ Son altesse jouait avec votre petit chien, et
semblait rire dans sa barbe blanche, ce qui m'a un peu effraye; car,
lorsque le prince rumine quelque chose de sinistre, il a coutume de
sourire et de faire crier ce pauvre Mosca en lui tirant les oreilles.

GABRIELLE.

Et que t'a-t-il charge de me dire?

MARC.

Il a parle assez durement...

GABRIELLE.

Redis-le-moi sans rien adoucir.

MARC.

"Tu diras a ton seigneur Gabriel que, quelque plaisir qu'il prenne a la
chasse, ou quelque entorse qu'il ait au pied, il ait a venir prendre
mes ordres avant huit jours. Il a peu de temps a perdre, s'il veut me
retrouver vivant, et s'il veut que je lui fasse conferer legalement son
titre et son heritage, qui, apres ma mort, pourraient fort bien lui etre
contestes avec succes."

GABRIELLE.

Que voulait-il dire? Pense-t-il qu'Astolphe veuille faire du scandale
pour rentrer dans ses droits?

MARC.

Il pense que le seigneur Astolphe a fortement la chose en tete; et si
j'osais dire a votre seigneurie ce que j'en pense, moi aussi...

GABRIELLE.

Tu n'en penses rien, Marc.

MARC.

Monseigneur veut me fermer la bouche. Il n'en est pas moins de mon
devoir de dire ce que je sais. Le seigneur Astolphe a fait venir l'ete
dernier a Florence la nourrice de votre seigneurie, et lui a offert de
l'argent si elle voulait temoigner en justice de ce qu'elle sait et
comment les choses se sont passees a la naissance de votre seigneurie...

GABRIELLE.

On t'a trompe, Marc; cela n'est pas.

MARC.

La nourrice me l'a dit elle-meme ces jours-ci au chateau de Bramante, et
m'a montre une belle bourse, bien ronde, que le seigneur Astolphe lui
a donnee pour se taire du moins sur sa proposition; car elle lui a nie
obstinement qu'elle eut nourri un enfant du sexe feminin.

GABRIELLE.

La trahison de cette femme est au plus offrant; car elle a ete raconter
cela a mon grand-pere, sans aucun doute?

MARC.

Je le crains.

GABRIELLE.

Qu'importe? Astolphe a fait sans doute cette demarche pour eprouver la
fidelite de mes gens.

MARC.

Quelle que soit l'intention du seigneur Astolphe, je crois qu'il serait
temps que votre seigneurie obeit aux intentions de son grand-pere;
d'autant plus qu'au moment ou je quittai le chateau l'abbe s'est
approche de moi furtivement et m'a glisse ceci a l'oreille: "Dis a
Gabriel, de la part d'un veritable ami, qu'il ne fasse pas d'imprudence;
qu'il vienne trouver son grand-pere, et lui obeisse ou feigne de lui
obeir aveuglement; ou que, s'il ne se rend point a son ordre, il se
cache si bien, qu'il soit a l'abri d'une embuche. Il doit savoir que
le cas est grave, que l'honneur de la famille serait compromis par la
moindre demarche hasardee, et que dans un cas semblable le prince est
capable de tout." Voila, mot pour mot, ce que m'a dit votre precepteur;
et il vous est sincerement devoue, monseigneur.

GABRIELLE.

Je le crois. Je ne negligerai pas cet avertissement. Maintenant, va te
reposer, mon bon Marc; tu en as bien besoin.

MARC.

Il est vrai! Peut-etre que, quand je me serai repose, je retrouverai
dans ma memoire encore quelque chose, quelque parole qui ne me revient
pas dans ce moment-ci. _(Il se retire. Gabrielle le rappelle.)_

GABRIELLE.

Ecoute, Marc: si mon mari t'interroge, aie bien soin de ne pas lui
parler de la nourrice...

MARC.

Oh! je n'ai garde, monseigneur!

GABRIELLE.

Perds donc l'habitude de m'appeler ainsi! Quand nous sommes ici et que
je porte ces vetements de femme, tout ce qui rappelle mon autre sexe
irrite Astolphe au dernier point.

MARC.

Eh! mon Dieu, je ne le sais que trop! Mais comment faire? Aussitot que
je prends l'habitude d'appeler votre seigneurie _madame_, voila que nous
partons pour Florence et qu'elle reprend ses habits d'homme. Alors j'ai
toujours le _madame_ sur les levres, et je ne commence a ne reprendre
l'habitude du _monseigneur_ que lorsque votre seigneurie reprend sa robe
et ses cornettes. _(Il sort.)_


SCENE III.

GABRIELLE.

Cette histoire de la nourrice est une calomnie. C'est une nouvelle ruse
de mon grand-pere pour m'indisposer contre Astolphe. Il aura paye cette
femme pour faire a mon pauvre Marc un pareil conte, bien certain que
Marc me le rapporterait. Oh! non, Astolphe, non, ce genre de torts, tu
ne l'auras jamais envers moi! C'est toi qui m'as empechee de demasquer
la supercherie qui me condamne a te frustrer publiquement des biens que
je te restitue en secret, et du titre auquel tu dedaignes de succeder.
C'est toi qui m'as defendu, avec toute l'autorite que donne un genereux
amour, de proclamer mon sexe et de renoncer aux droits usurpes que
l'erreur des lois me confere. Si tu avais eu le moindre regret de ces
choses, tu aurais eu la franchise de me le dire; car tu sais que, moi,
je n'en aurais eu aucun a te les ceder. Dans ce temps-la je ne pensais
pas qu'il te serait jamais possible de me faire souffrir. J'avais une
confiance aveugle, enthousiaste!... A present, j'avoue qu'il me serait
penible de renoncer a etre homme quand je veux; car je n'ai pas ete
longtemps heureuse sous cet autre aspect de ma vie, qui est devenu notre
tourment mutuel. Mais, s'il le fallait pour te satisfaire, hesiterais-je
un moment? Oh! tu ne le crains pas, Astolphe, et tu n'agirais pas en
secret pour me forcer a des actes que ton simple desir peut m'imposer
librement! Toi, me tendre un piege! toi, trainer des complots contre
moi! Oh! non, non, jamais!... Le voici qui revient de la promenade; je
ne lui en parlerai meme pas, tant j'ai peu besoin d'etre rassuree sur
son desinteressement et sur sa franchise.


SCENE IV.

ASTOLPHE, GABRIELLE.

ASTOLPHE.

Eh bien, ma bonne Gabrielle, ton vieux serviteur est revenu. Je viens de
voir son cheval dans la cour. Quelles nouvelles t'a-t-il apportees de
Bramante?

GABRIELLE.

Selon lui, notre grand-pere se meurt; mais, selon moi, il en a pour
longtemps encore. Ce n'est point un homme a mourir si aisement. Mais
desirons-nous donc sa mort? Quels que soient ses torts envers nous
deux (et je crois bien que les plus graves ont ete envers celui qu'il
semblait favoriser au detriment de l'autre), nous ne haterons point par
des voeux impies l'instant supreme ou il lui faudra rendre un compte
severe de la destinee de ses enfants. Puisse-t-il trouver la-haut un
juge aussi indulgent que nous, n'est-ce pas, Astolphe? Tu ne m'ecoutes
pas?

ASTOLPHE.

Il est vrai; tu deviens chaque jour plus philosophe, Gabrielle; tu
argumentes du soir au matin comme un academicien de la Crusca. Ne
saurais-tu etre femme, du moins pendant trois mois de l'annee?

GABRIELLE, _souriant_.

C'est qu'il y a bien longtemps que ces trois mois-la sont passes,
Astolphe. Le premier trimestre eut bien trois mois, mais le second en
eut six, et l'an prochain je crains que, malgre nos conventions, le
trimestre n'envahisse toute l'annee. Donne-moi le temps de m'habituer a
etre aussi femme qu'il me faut l'etre a present pour te plaire. Jadis tu
n'etais pas si difficile avec moi, et je n'ai pas songe assez tot a me
defaire de mon langage d'ecolier. Tu aurais du m'avertir, des le premier
jour ou tu m'as aimee, qu'un temps viendrait ou il serait necessaire de
me transformer pour conserver ton amour!

ASTOLPHE.

Ce reproche est injuste, Gabrielle! Mais quand il serait vrai, ne me
suis-je pas transforme, moi, pour meriter et conserver l'affection de
ton coeur?

GABRIELLE.

Il est vrai, mon cher ange, et je ne demande pas mieux que d'avoir tort.
J'essaierai de me corriger. ASTOLPHE _marche d'un air soucieux, puis
s'arrete et regarde Gabrielle avec attendrissement._ Pauvre Gabrielle!
Tu me fais bien du mal avec ton eternelle resignation.

GABRIELLE, _lui tendant la main_.

Pourquoi? Elle ne m'est pas aussi penible que tu le penses.

ASTOLPHE _presse longtemps la main de Gabrielle contre ses levres, puis
se promene avec agitation_.

Je le sais! tu es forte, toi! Nul ne peut blesser en toi la
susceptibilite de l'orgueil. Les orages qui bouleversent l'ame d'autrui
ne peuvent ternir l'eclat du beau ciel ou ta pensee s'epanouit libre
et fiere! On chargerait aisement de fers tes bras dont une education
spartiate n'a pu detruire ni la beaute ni la faiblesse; mais ton ame est
independante comme les oiseaux de l'air, comme les flots de l'Ocean; et
toutes les forces de l'univers reunies ne la pourraient faire plier, je
le sais bien!

GABRIELLE.

Au-dessus de toutes ces forces de la matiere, il est une force divine
qui m'a toujours enchainee a toi, c'est l'amour. Mon orgueil ne s'eleve
pas au-dessus de cette puissance. Tu le sais bien aussi.

ASTOLPHE, _l'arretant_.

Oh! cela est vrai, ma bien-aimee! Mais n'ai-je rien perdu de cet amour
sublime qui ne se croyait le droit de me rien refuser?

GABRIELLE, _avec tendresse_.

Pourquoi l'aurais-tu perdu?

ASTOLPHE.

Tu ne t'en souviens pas, coeur genereux, o vrai coeur d'homme! _(Il la
presse dans ses bras.)_

GABRIELLE.

Vois, mon ami, tu ne trouves pas de plus grand eloge a me faire que de
m'attribuer les qualites de ton sexe; et pourtant tu voudrais souvent me
rabaisser a la faiblesse du mien! Sois donc logique!

ASTOLPHE, _l'embrassant_.

Sais-je ce que je veux? Au diable la logique! Je t'aime avec passion!

GABRIELLE.

Cher Astolphe!

ASTOLPHE, _se laissant tomber a ses genoux_.

Tu m'aimes donc toujours?

GABRIELLE.

Tu le sais bien.

ASTOLPHE.

Toujours comme autrefois?

GABRIELLE.

Non plus comme autrefois, mais autant, mais plus peut-etre.

ASTOLPHE.

Pourquoi pas comme autrefois? Tu ne me refusais rien alors!

GABRIELLE.

Et qu'est-ce que je te refuse a present?

ASTOLPHE.

Pourtant il est quelque chose que tu vas me refuser si je me hasarde a
te le demander.

GABRIELLE.

Ah! perfide! tu veux m'entrainer dans un piege?

ASTOLPHE.

Eh bien, oui, je le voudrais.

GABRIELLE.

Je t'en supplie, pas de detours avec moi, Astolphe. Quand je te cede,
est-ce avec prudence, est-ce avec des restrictions et des garanties?

ASTOLPHE.

Oh! je hais les detours, tu le sais. Mon ame etait si naive! Elle etait
aussi confiante, aussi decouverte que la tienne. Mais, helas! j'ai ete
si coupable! J'ai appris a douter d'autrui en apprenant a douter de
moi-meme.

GABRIELLE.

Oublie ce que j'ai oublie, et parle.

ASTOLPHE.

Le moment de retourner a Florence est venu. Consens a n'y point aller.
Tu detournes les yeux! Tu gardes le silence? Tu me refuses?

GABRIELLE, _avec tristesse_.

Non, je cede; mais a une condition: tu me diras le motif de la demande.

ASTOLPHE.

C'est me vendre trop cher la grace que tu m'accordes; ne me demande pas
ce que je rougis d'avouer.

GABRIELLE.

Dois-je essayer de deviner, Astolphe? est-ce toujours le meme motif
qu'autrefois? _(Astolphe fait un signe de tete affirmatif.)_ La
jalousie? _(Meme signe d'Astolphe.)_

Eh quoi! encore! toujours! Mon Dieu, nous sommes bien malheureux,
Astolphe!

ASTOLPHE.

Ah! ne me dis pas cela! cache-moi les larmes qui roulent dans tes yeux,
ne me dechire pas le coeur! Je sens que je suis un lache, et pourtant
je n'ai pas la force de renoncer a ce que tu m'accordes avec des yeux
humides, avec un coeur brise!--Pourquoi m'aimes-tu encore, Gabrielle?
que ne me meprises-tu! Tant que tu m'aimeras, je serai exigeant, je
serai insense, car je serai tourmente de la crainte de te perdre. Je
sens que je finirai par la, car je sens le mal que je te fais. Mais je
suis entraine sur une pente fatale. J'aime mieux rouler au bas tout
de suite, et, des que tu me mepriseras, je ne souffrirai plus, je
n'existerai plus.

GABRIELLE.

O amour, tu n'es donc pas une religion? Tu n'as donc ni revelations, ni
lois, ni prophetes? Tu n'as donc pas grandi dans le coeur des hommes
avec la science el la liberte? Tu es donc toujours place sous l'empire
de l'aveugle destinee sans que nous ayons decouvert en nous-memes une
force, une volonte, une vertu pour lutter contre tes ecueils, pour
echapper a tes naufrages? Nous n'obtiendrons donc pas du ciel un divin
secours pour te purifier en nous-memes, pour t'ennoblir, pour t'elever
au-dessus des instincts farouches, pour te preserver de tes propres
fureurs et te faire triompher de tes propres delires? Il faudra donc
qu'eternellement tu succombes devore par les flammes que tu exhales, et
que nous changions en poison, par notre orgueil et notre egoisme, le
baume le plus pur et le plus divin qui nous ait ete accorde sur la
terre?

ASTOLPHE.

Ah! mon amie, ton ame exaltee est toujours en proie aux chimeres. Tu
reves un amour ideal comme jadis j'ai reve une femme ideale. Mon reve
s'est realise, heureux et criminel que je suis! Mais le tien ne se
realisera pas, ma pauvre Gabrielle! Tu ne trouveras jamais un coeur
digne du tien; jamais tu n'inspireras un amour qui te satisfasse, car
jamais culte ne fut digne de ta divinite. Si les hommes ne connaissent
point encore le veritable hommage qui plairait a Dieu, comment veux-tu
qu'ils trouvent sur la terre ce grain de pur encens dont le parfum n'est
point encore monte vers le ciel? Descends donc de l'empyree ou tu egares
ton vol audacieux, et prends patience sous le joug de la vie. Eleve
tes desirs vers Dieu seul, ou consens a etre aimee comme une mortelle.
Jamais tu ne rencontreras un amant qui ne soit pas jaloux de toi,
c'est-a-dire avare de toi, mefiant, tourmente, injuste, despotique.

GABRIELLE.

Crois-tu que je reve l'amour dans une autre ame que la tienne?

ASTOLPHE.

Tu le devrais, tu le pourrais; c'est ce qui justifie ma jalousie et la
rend moins outrageante.

GABRIELLE.

Helas! en effet, l'amour ne raisonne pas; car je ne puis rever un amour
plus parfait qu'en le placant dans ton sein, et je sens que cet amour,
dans le coeur d'un autre, ne me toucherait pas.

ASTOLPHE.

Oh! dis-moi cela, dis-moi cela encore! repete-le-moi toujours! Va,
meconnais la raison, outrage l'equite, repousse la voix du ciel meme si
elle s'eleve contre moi dans ton ame; pourvu que tu m'aimes, je consens
a porter dans une autre vie toutes les peines que tu auras encourues
pour avoir eu la folie de m'aimer dans celle-ci.

GABRIELLE.

Non, je ne veux pas t'aimer dans l'ivresse et le blaspheme. Je veux
t'aimer religieusement et t'associer dans mon ame a l'idee de Dieu, au
desir de la perfection. Je veux te guerir, te fortifier contre lui-meme
et t'elever a la hauteur de mes pensees. Promets-moi d'essayer, et je
commence par te ceder comme on fait aux enfants malades. Nous n'irons
point a Florence, je serai femme toute cette annee, et, si tu veux
entreprendre le grand oeuvre de ta conversion au veritable amour, ma
tristesse se changera en un bonheur incomparable.

ASTOLPHE.

Oui, je le veux, ma femme cherie, et je te remercie a genoux de le
vouloir pour moi. Peux-tu douter qu'en ceci je ne sois pas ton esclave
encore plus que ton disciple?

GABRIELLE.

Tu me l'avais promis deja bien des fois, et comme, au lieu de tenir ta
parole, tu abandonnais toujours ton ame a de nouveaux orages; comme, au
lieu d'etre heureux et tranquille avec moi dans cette retraite ignoree
de tous ou tu venais me cacher a tous les regards, mes concessions ne
servaient qu'a augmenter ta jalousie, et la solitude qu'a aggraver ta
tristesse, de mon cote je n'etais point heureuse; car je voyais toutes
mes peines perdues et tous mes sacrifices tourner a ta perte. Alors je
regrettais ces temps de repit ou, sous l'habit d'un homme, je puis
du moins, grace a l'or que me verse mon aieul, t'entourer de nobles
delassements et de poetiques distractions?...

ASTOLPHE.

Oui, les premiers jours que nous passons a Florence ou a Pise ont
toujours pour moi de grands charmes. Je ne suis pas fait pour la
solitude et l'oisivete de la campagne; je ne sais pas, comme toi,
m'absorber dans les livres, m'abimer dans la meditation. Tu le sais
bien, en te ramenant ici chaque annee, le tyran se condamne a plus de
maux que sa victime, et mes torts augmentent en raison de ma souffrance
interieure. Mais, dans le tumulte du monde, quand tu redeviens le beau
Gabriel, recherche, admire, choye de tous, c'est encore une autre
souffrance qui s'empare de moi; souffrance moins lente, moins profonde
peut-etre, mais violente, mais insupportable. Je ne puis m'habituer a
voir les autres hommes te serrer la main ou passer familierement leur
bras sous le tien. Je ne veux pas me persuader qu'alors tu es un homme
toi-meme, et qu'a l'abri de ta metamorphose tu pourrais dormir sans
danger dans leur chambre, comme tu dormis autrefois sous le meme toit
que moi sans que mon sommeil en fut trouble. Je me souviens alors de
l'etrange emotion qui s'empara peu a peu de moi a tes cotes, combien je
regrettai que tu ne fusses pas femme, et comment, a force de desirer
que tu le devinsses par miracle, j'arrivai a deviner que tu l'etais en
realite. Pourquoi les autres n'auraient-ils pas le meme instinct, et
comment n'eprouveraient-ils pas en le voyant ce desordre inexprimable
que ton deguisement d'homme ne pouvait reprimer en moi? Oh! j'eprouve
des tortures inouies quand Menrique pousse son cheval pres du tien, ou
quand le brutal Antonio passe sa lourde main sur tes cheveux en disant
d'un air qu'il croit plaisant: "J'ai pourtant brule d'amour tout un soir
pour cette belle chevelure-la!" Alors je m'imagine qu'il a devine notre
secret, et qu'il se plait insolemment a me tourmenter par ses plates
allusions; je sens se rallumer en moi la fureur qui me transporta
lorsqu'il voulut t'embrasser a ce souper chez Ludovic; et, si je n'etais
retenu par la crainte de me trahir et de te perdre avec moi, je le
souffletterais.

GABRIELLE.

Comment peux-tu te laisser emouvoir ainsi, quand tu sais que ces
familiarites me deplaisent plus qu'a toi-meme, et que je les reprimerais
d'une maniere tout aussi masculine si elles depassaient les bornes de la
plus stricte chastete?

ASTOLPHE.

Je le sais et n'en souffre pas moins! et quelquefois je t'accuse
d'imprudence; je m'imagine que, pour te venger de mes injustices, tu te
fais un jeu de mes tourments; je t'outrage dans ma pensee... et c'est
beaucoup quand j'ai la force de ne pas te le laisser voir.

[Illustration: Le prince Jules de Bramante]

GABRIELLE.

Alors je vois que ta force est epuisee, que tu es pres d'eclater, de te
couvrir de honte et de ridicule, ou de devoiler ce dangereux secret; et
je me laisse ramener ici, ou tu m'aimes pourtant moins, car, dans la
tranquille possession d'un objet tant dispute, il semble que ton amour
s'engourdisse et s'eteigne comme une flamme sans aliment.

ASTOLPHE.

Je ne puis le nier, Dieu me punit alors d'avoir manque de foi. Je sens
bien que je ne t'aime pas moins: car, au moindre sujet d'inquietude,
mes fureurs se rallument; puis, dans le calme, je suis saisi meme a tes
cotes d'un affreux ennui. Tu me benis, et il me semble que tu me hais.
La nuit je te serre dans mes bras, et je reve que c'est un autre qui
te possede. Ah! ma bien-aimee, prends pitie de moi; je te confesse mon
desespoir, ne me meprise pas; ecarte de moi cette malediction, fais que
je t'aime comme tu veux etre aimee!

GABRIELLE.

Que ferons-nous donc? Le monde avec moi t'exaspere, la solitude aupres
de moi te consume. Veux-tu te distraire pendant quelques jours? veux-tu
aller a Florence sans moi?

ASTOLPHE.

Il me semble parfois que cela me fera du bien; mais je sais qu'a peine
j'y serai, les plus affreux songes viendront troubler mon sommeil. Le
jour je reussirai a porter saintement ton image dans mon ame, la nuit je
te verrai ici avec un rival.

GABRIELLE.

Quoi! tu me soupconnes a ce point? Enferme-moi dans quelque souterrain,
charge Marc de me passer mes aliments par un guichet, emporte les clefs,
fais murer la porte; peut-etre seras-tu tranquille?

ASTOLPHE.

Non! un homme passera, te regardera par le soupirail, et rien qu'a te
voir il sera plus heureux que moi qui ne te verrai pas.

GABRIELLE.

Tu vois bien que la jalousie est incurable par ces moyens vulgaires.
Plus on lui cede, plus on l'alimente; la volonte seule peut en
guerir. Entreprends cette guerison comme on entreprend l'etude de la
philosophie. Tache de moraliser ta passion.

ASTOLPHE.

Mais ou donc as-tu pris la force de moraliser la tienne et de la
soumettre a ta volonte? Tu n'es pas jalouse de moi; tu ne m'aimes donc
que par un effort de ta raison ou de ta vertu?

[Illustration: Votre Altesse est une femme.... (Page 35.)]

GABRIELLE.

Juste ciel! ou en serions-nous si je te rendais les maux que tu me
causes! Pauvre Astolphe! j'ai preserve mon ame de cette tentation, je
l'ai quelquefois ressentie, tu le sais! mais ton exemple m'avait fait
faire de serieuses reflexions, et je m'etais jure de ne pas t'imiter.
Mais qu'as-tu? comme tu palis!

ASTOLPHE, _regardant par la fenetre_.

Tiens, Gabrielle! qui est-ce qui entre dans la cour? Vois!

GABRIELLE, _avec indifference_.

J'entends le galop d'un cheval. _(Elle regarde dans la cour.)_ Antonio,
il me semble! Oui, c'est lui. On dirait qu'il a entendu l'eloge que tu
faisais de lui, et il arrive avec l'a-propos qui le caracterise.

ASTOLPHE, _agite_.

Tu plaisantes avec beaucoup d'aisance... Mais que vient-il faire ici? Et
comment a-t-il decouvert notre retraite?

GABRIELLE.

Le sais-je plus que toi?

ASTOLPHE, _de plus en plus agite_.

Mon Dieu! que sais-je!...

GABRIELLE, _d'un ton de reproche_.

Oh! Astolphe!....

ASTOLPHE, _avec une fureur concentree_.

Ne m'engagiez-vous pas tout a l'heure a aller seul a Florence? Peut-etre
Antonio est-il arrive un jour trop tot. On peut se tromper de jour et
d'heure quand on a peu de memoire et beaucoup d'impatience...

GABRIELLE.

Encore! Oh! Astolphe! deja tes promesses oubliees! deja ma soumission
recompensee par l'outrage!

ASTOLPHE, _avec amertume_.

Se facher bien fort, c'est le seul parti a prendre quand on a fait une
gaucherie. Je vous conseille de m'accabler d'injures, je serai peut-etre
encore assez sot pour vous demander pardon. Cela m'est arrive tant de
fois!

GABRIELLE, _levant la main vers le ciel avec vehemence._

Oh! mon Dieu! grand Dieu! faites que je ne me lasse pas de tout ceci!

_(Elle sort, Astolphe la suit et l'enferme dans sa chambre, dont il met
la clef dans sa poche.)_


SCENE V.

MARC, ASTOLPHE.

MARC.

Seigneur Astolphe, le seigneur Antonio demande a vous voir. J'ai eu beau
lui dire que vous n'etiez pas ici, que vous n'y etiez jamais venu, que
j'avais quitte le service de mon maitre... Quels mensonges ne lui ai-je
pas debites effrontement!... Il a soutenu qu'il vous avait apercu dans
le parc, que pendant une heure il avait tourne autour des fosses pour
trouver le moyen d'entrer; qu'enfin il etait venu chez vous, et qu'il
n'en sortirait pas sans vous voir.

ASTOLPHE.

Je vais a sa rencontre; toi, range ce salon, fais-en disparaitre tout
ce qui appartient a ta maitresse, et tiens-toi la jusqu'a ce que je
t'appelle! _(A part.)_ Allons! du courage! je saurai feindre; mais,
si je decouvre ce que je crains d'apprendre, malheur a toi, Antonio!
malheur a nous deux, Gabrielle! _(Il sort.)_


SCENE VI.

MARC.

Qu'a-t-il donc? Comme il est agite! Ah! ma pauvre maitresse n'est point
heureuse!

GABRIELLE, _frappant derriere la porte_.

Marc! ouvre-moi! vite! brise cette porte. Je veux sortir.

MARC.

Mon Dieu! qui a donc enferme votre seigneurie? Heureusement j'ai la
double clef dans ma poche...

_(Il ouvre.)_

GABRIELLE, _avec un manteau et un chapeau d'homme_.

Tiens! prends cette valise, cours seller mon cheval et le tien. Je veux
partir d'ici a l'instant meme.

MARC.

Oui, vous ferez bien! Le seigneur Astolphe est un ingrat, il ne songe
qu'a votre fortune... Oser vous enfermer!... Oh! quoique je suis bien
fatigue, je vous reconduirai avec joie au chateau de Bramante.

GABRIELLE.

Tais-toi, Marc, pas un mot contre Astolphe; je ne vais pas a Bramante.
Obeis-moi, si tu m'aimes; cours preparer les chevaux.

MARC.

Le mien est encore selle, et le votre l'est deja. Ne deviez-vous pas
vous promener dans le parc aujourd'hui? Il n'y a plus qu'a leur passer
la bride.

GABRIELLE.

Cours donc! _(Marc sort.)_ Vous savez, mon Dieu! que je n'agis point
ainsi par ressentiment, et que mon coeur a deja pardonne; mais, a tout
prix, je veux sauver Astolphe de cette maladie furieuse. Je tenterai
tous les moyens pour faire triompher l'amour de la jalousie. Tous les
remedes deja tentes se changeraient en poison; une lecon violente,
inattendue, le fera peut-etre reflechir. Plus l'esclave plie, et plus
le joug se fait pesant; plus l'homme fait l'emploi d'une force injuste,
plus l'injustice lui devient necessaire! Il faut qu'il apprenne l'effet
de la tyrannie sur les ames fieres, et qu'il ne pense pas qu'il est si
facile d'abuser d'un noble amour! Le voici qui monte l'escalier avec
Antonio. Adieu, Astolphe! puissions-nous nous retrouver dans des jours
meilleurs! Tu pleureras durant cette nuit solitaire! Puisse ton bon ange
murmurer a ton oreille que je t'aime toujours!

_(Elle referme la porte de sa chambre et en retire la clef; puis elle
sort par une des portes du salon, pendant qu'Astolphe entre par l'autre
suivi d'Antonio.)_



CINQUIEME PARTIE.

A Rome, derriere le Colisee. Il commence a faire nuit.



SCENE PREMIERE.

GABRIEL, _en homme_.

_(Costume noir elegant et severe, l'epee au cote. Il tient une lettre
ouverte.)_

Le pape m'accorde enfin cette audience, et en secret, comme je la lui
ai demandee! Mon Dieu! protege-moi, et fais qu'Astolphe du moins soit
satisfait de son sort! Je t'abandonne le mien, o Providence, destinee
mysterieuse! _(Six heures sonnent a une eglise.)_ Voici l'heure du
rendez-vous avec le saint-pere. O Dieu! pardonne-moi cette derniere
tromperie. Tu connais la purete de mes intentions. Ma vie est une vie
de mensonge; mais ce n'est pas moi qui l'ai faite ainsi, et mon coeur
cherit la verite!... _(Il agrafe son manteau, enfonce son chapeau sur
ses yeux, et se dirige vers le Colisee. Antonio, qui vient d'en sortir,
lui barre le passage.)_


SCENE II.

GABRIEL, ANTONIO.

ANTONIO, _masque_.

Il y a assez longtemps que je cours apres vous, que je vous cherche
et que je vous guette. Je vous tiens enfin; cette fois, vous ne
m'echapperez pas. _(Gabriel veut passer outre; Antonio l'arrete par le
bras.)_

GABRIEL, _se degageant_.

Laissez-moi, monsieur, je ne suis pas des votres.

ANTONIO, _se demasquant_.

Je suis Antonio, votre serviteur et votre ami. J'ai a vous parler;
veuillez m'entendre.

GABRIEL.

Cela m'est tout a fait impossible. Une affaire pressante me reclame. Je
vous souhaite le bonsoir.

_(Il veut continuer; Antonio l'arrete encore.)_

ANTONIO.

Vous ne me quitterez pas sans me donner un rendez-vous et sans
m'apprendre votre demeure. J'ai eu l'honneur de vous dire que je voulais
vous parler en particulier.

GABRIEL.

Arrive depuis une heure a Rome, j'en repars a l'instant meme. Adieu.

ANTONIO.

Arrive a Rome depuis trois mois, vous ne repartirez pas sans m'avoir
entendu.

GABRIEL.

Veuillez m'excuser; nous n'avons rien de particulier a nous dire, et je
vous repete que je suis presse de vous quitter.

ANTONIO.

J'ai a vous parler d'Astolphe. Vous m'entendrez.

GABRIEL.

Eh bien, dans un autre moment. Cela ne se peut aujourd'hui.

ANTONIO.

Enseignez-moi donc votre demeure.

GABRIEL.

Je ne le puis.

ANTONIO.

Je la decouvrirai.

GABRIEL.

Vous voulez m'entretenir malgre moi?

ANTONIO.

J'y parviendrai. Vous aurez plus tot fini de m'entendre et ici a
l'instant meme. J'aurai dit en deux mots.

GABRIEL.

Eh bien, voyons ces deux mots; je n'en ecouterai pas un de plus.

ANTONIO.

Prince de Bramante, votre altesse est une femme. _(A part.)_ C'est cela!
payons d'audace!

GABRIEL, _a part_.

Juste ciel! Astolphe l'a dit! _(Haut.)_ Que signifie cette sottise?
J'espere que c'est une plaisanterie de carnaval?

ANTONIO.

Sottise? le mot est leste! Si vous n'etiez pas une femme, vous n'oseriez
pas le repeter.

GABRIEL.

Il ne sait rien! piege grossier! _(Haut.)_ Vous etes un sot, aussi vrai
que je suis un homme.

ANTONIO.

Comme je n'en crois rien...

GABRIEL.

Vous ne croyez pas etre un sot: je veux vous le prouver. _(Il lui donne
un soufflet.)_

ANTONIO.

Halte-la! mon maitre! Si ce soufflet est de la main d'une femme, je le
punirai par un baiser; mais si vous etes un homme, vous m'en rendrez
raison.

GABRIEL, _mettant l'epee a la main_.

Tout de suite.

ANTONIO _tire son epee_.

Un instant! Je dois vous dire d'abord ce que je pense; il est bon que
vous ne vous y mepreniez pas. En mon ame et conscience, depuis le jour
ou pour la premiere fois je vous vis habille en femme a un souper chez
Ludovic, je n'ai pas cesse de croire que vous etiez une femme. Votre
taille, votre figure, votre reserve, le son de votre voix, vos actions
et vos demarches, l'amitie ombrageuse d'Astolphe, qui ressemble
evidemment a l'amour et a la jalousie, tout m'a autorise a penser que
vous n'etiez pas deguise chez Ludovic et que vous l'etes maintenant...

GABRIEL.

Monsieur, abregeons; vous etes fou. Vos commentaires absurdes
m'importent peu, nous devons nous battre; je vous attends.

ANTONIO.

Oh! un peu de patience, s'il vous plait. Quoiqu'il n'y ait guere de
chances pour que je succombe, je puis perir dans ce combat; je ne veux
pas que vous emportiez de moi l'idee que j'ai voulu faire la cour a un
garcon, ceci ne me va nullement. De mon cote, je desire, moi, ne pas
conserver l'idee que je me bats avec une femme; car cette idee me
donnerait un trop grand desavantage. Pour remedier au premier cas, je
vous dirai que j'ai appris dernierement, par hasard, sur votre famille,
des particularites qui expliqueraient fort bien une supposition de sexe
pour conserver l'heritage du majorat.

GABRIEL.

C'est trop, monsieur! Vous m'accusez de mensonge et de fraude. Vous
insultez mes parents! C'est a vous maintenant de me rendre raison.
Defendez-vous.

ANTONIO.

Oui, si vous etes un homme, je le veux; car, dans ce cas, vous avez en
tout temps trop mal recu mes avances pour que je ne vous doive pas une
lecon. Mais, comme je suis incertain sur votre sexe _(oui, sur mon
honneur! a l'heure ou je parle, je le suis encore!)_, nous nous
battrons, s'il vous plait, l'un et l'autre a poitrine decouverte. _(Il
commence a deboutonner son pourpoint.)_ Veuillez suivre mon exemple.

GABRIEL.

Non, monsieur, il ne me plait pas d'attraper un rhume pour satisfaire
votre impertinente fantaisie. Chercher a vous oter de tels soupcons par
une autre voie que celle des armes serait avouer que ces soupcons ont
une sorte de fondement, et vous n'ignorez pas que faire insulte a un
homme parce qu'il n'est ni grand ni robuste est une lachete insigne.
Gardez votre incertitude, si bon vous semble, jusqu'a ce que vous ayez
reconnu, a la maniere dont je me sers de mon epee, si j'ai le droit de
la porter.

ANTONIO, _a part_.

Ceci est le langage d'un homme pourtant!... _(Haut.)_ Vous savez que
j'ai acquis quelque reputation dans les duels?

GABRIEL.

Le courage fait l'homme, et la reputation ne fait pas le courage.

ANTONIO.

Mais le courage fait la reputation... Etes-vous bien decide?... Tenez!
vous m'avez donne un soufflet, et des excuses ne s'acceptent jamais
en pareil cas... pourtant je recevrai les votres si vous voulez m'en
faire... car je ne puis m'oter de l'idee...

GABRIEL.

Des excuses? Prenez garde a ce que vous dites, monsieur, et ne me forcez
pas a vous frapper une seconde fois...

ANTONIO.

Oh! oh! c'est trop d'outrecuidance!... En garde!... Votre epee est plus
courte que la mienne. Voulez-vous que nous changions?

GABRIEL.

J'aime autant la mienne.

ANTONIO.

Eh bien, noua tirerons au sort...

GABRIEL.

Je vous ai dit que j'etais presse; defendez-vous donc!

_(Il l'attaque.)_

ANTONIO, _a part, mais parlant tout haut_. Si c'est une femme, elle
va prendre la fuite!... _(Il se met en garde.)_ Non... Poussons-lui
quelques bottes legeres... Si je lui fais une egratignure, il faudra
bien oter le pourpoint... _(Le combat s'engage.)_ Mille diables! c'est
la le jeu d'un homme! Il ne s'agit plus de plaisanter, faites attention
a vous, prince! je ne vous menage plus!

_(Ils se battent quelques instants; Antonio tombe grievement blesse.)_

GABRIEL, _relevant son epee_.

Etes-vous content, monsieur?

ANTONIO.

On le serait a moins! et maintenant il ne m'arrivera plus, je pense,
de vous prendre pour une femme!... On vient par ici, sauvez-vous,
prince!...

_(Il essaie de se relever.)_

GABRIEL.

Mais vous etes tres-mal!... Je vous aiderai...

ANTONIO.

Non; ceux qui viennent me porteront secours, et pourraient vous faire
un mauvais parti. Adieu! j'eus les premiers torts, je vous pardonne les
votres. Votre main?

GABRIEL.

La voici.

_(Ils se serrent la main. Le bruit des arrivants se rapproche, Antonio
fait signe a Gabriel de s'enfuir. Gabriel hesite un instant et
s'eloigne.)_

ANTONIO.

C'est pourtant bien la la main d'une femme! Femme ou diable, il m'a fort
mal arrange!... Mais je ne me soucie pas qu'on sache cette aventure, car
le ridicule aussi bien que le dommage est de mon cote. J'aurai assez
de force pour gagner mon logis... Voila pour moi un carnaval fort
maussade!... _(Il se traine peniblement, et disparait sous les arcades
du Colisee.)_


SCENE III.

ASTOLPHE, LE PRECEPTEUR.

ASTOLPHE, _en domino, le masque a la main_.

Je me fie a vous; Gabrielle m'a dit cent fois que vous etiez un honnete
homme. Si vous me trahissiez... qu'importe? je ne puis pas etre plus
malheureux que je ne le suis.

LE PRECEPTEUR.

Je me dis a peu pres la meme chose. Si vous me trahissiez indirectement
en faisant savoir au prince que je m'entends avec vous, je ne pourrais
pas etre plus mal avec lui que je ne le suis; car il ne peut pas douter
maintenant qu'au lieu de chercher a faire tomber Gabriel dans ses mains,
je ne songe a le retrouver que pour le soustraire a ses poursuites.

ASTOLPHE.

Helas! tandis que nous la cherchons ici, Gabrielle est peut-etre deja
tombee en son pouvoir. Vieillard insense! qu'espere-t-il d'un pareil
enlevement? Cette captivite ne peut rien changer a notre situation
reciproque; elle ne peut pas non plus etre de longue duree. Espere-t-il
donc echapper a la loi commune et vivre au dela du terme assigne par la
nature?

LE PRECEPTEUR.

Les medecins l'ont condamne il y a deja six mois. Mais nous touchons a
la fin de l'hiver; et, s'il resiste aux derniers froids, il pourra bien
encore passer l'ete.

ASTOLPHE.

Ce qu'il s'agit de savoir, c'est le lieu ou Gabrielle est retiree
ou captive. Si elle est captive, fiez-vous a moi pour la delivrer
promptement.

LE PRECEPTEUR.

Dieu vous entende! Vous savez que le prince, si Gabriel n'est pas
retrouve bientot, est dans l'intention de vous citer comme assassin
devant le grand conseil?

ASTOLPHE.

Cette menace serait pour moi une preuve certaine que Gabriel est en son
pouvoir. Le lache!

LE PRECEPTEUR.

J'ai des craintes encore plus graves...

ASTOLPHE.

Ne me les dites pas; je suis assez decourage depuis trois mois que je la
cherche en vain.

LE PRECEPTEUR.

La cherchez-vous bien consciencieusement, mon cher seigneur Astolphe?

ASTOLPHE, _avec amertume_.

Vous en doutez?

LE PRECEPTEUR.

Helas! je vous rencontre en masque, courant le carnaval, comme si vous
pouviez prendre quelque amusement...

ASTOLPHE.

Vous autres instituteurs d'enfants, vous commencez toujours par le blame
avant de reflechir. Ne vous serait-il pas plus naturel de penser que
j'ai pris un masque et que je cours toute la ville pour chercher plus
a l'aise sans qu'on se defie de moi? Le carnaval fut toujours une
circonstance favorable aux amants, aux jaloux et aux voleurs.

LE PRECEPTEUR.

Ouvrez-moi votre ame tout entiere, seigneur Astolphe; Gabrielle vous
est-elle aussi chere que dans les premiers temps de votre union?

ASTOLPHE.

Mon Dieu! qu'ai-je donc fait pour qu'on en doute? Vous voulez donc
ajouter a mes chagrins?

LE PRECEPTEUR.

Dieu m'en preserve! mais il m'a semble, dans nos frequents entretiens,
qu'il se melait a votre affection pour elle des pensees d'une autre
nature.

ASTOLPHE.

Lesquelles, selon vous?

LE PRECEPTEUR.

Ne vous irritez pas contre moi: je suis resolu a tout faire pour vous,
vous le savez; mais je ne puis vous preter mon ministere ecclesiastique
et legal sans etre bien certain que Gabrielle n'aura point a s'en
repentir. Vous voulez engager votre cousine a contracter avec vous, en
secret, un mariage legitime: c'est une resolution que, dans mes idees
religieuses, je ne puis qu'approuver; mais, comme je dois songer a tout
et envisager les choses sous leurs divers aspects, je m'etonne un peu
que, ne croyant pas a la saintete de l'eglise catholique, vous ayez
songe a provoquer cet engagement, auquel Gabrielle, dites-vous, n'a
jamais songe, et auquel vous me chargez de la faire consentir.

ASTOLPHE.

Vous savez que je suis sincere, monsieur l'abbe Chiavari; je ne puis
vous cacher la verite, puisque vous me la demandez. Je suis horriblement
jaloux. J'ai ete injuste, emporte, j'ai fait souffrir Gabrielle, et vous
avez recu ma confession entiere a cet egard. Elle m'a quitte pour me
punir d'un soupcon outrageant. Elle m'a pardonne pourtant, et elle
m'aime toujours, puisqu'elle a employe mysterieusement plusieurs moyens
ingenieux pour me conserver l'espoir et la confiance. Ce billet que
j'ai recu encore la semaine derniere, et qui ne contenait que ce mot:
_"Espere!"_ etait bien de sa main, l'encre etait encore fraiche.
Gabrielle est donc ici! Oh! oui, j'espere! je la retrouverai bientot, et
je lui ferai oublier tous mes torts. Mais l'homme est faible, vous le
savez; je pourrai avoir de nouveaux torts par la suite, et je ne veux
pas que Gabrielle puisse me quitter si aisement. Ces epreuves sont trop
cruelles, et je sens qu'un peu d'autorite, legitimee par un
serment solennel de sa part, me mettrait a l'abri de ses reactions
d'independance et de fierte.

LE PRECEPTEUR.

Ainsi, vous voulez etre le maitre? Si j'avais un conseil a vous donner,
je vous dissuaderais. Je connais Gabriel: on a voulu que j'en fisse un
homme; je n'ai que trop bien reussi. Jamais il ne souffrira un maitre;
et ce que vous n'obtiendrez pas par la persuasion, vous ne l'obtiendrez
jamais. Il etait temps que mon preceptorat finit. Croyez-moi, n'essayez
pas de le ressusciter, et surtout ne vous en chargez pas. Gabriel
fuirait encore ce qu'il a deja fait avec vous et avec moi; il ne vous
oterait ni son affection ni son estime, mais il partirait un beau matin,
comme un aigle brise la cage a moineaux ou on l'a enferme.

ASTOLPHE.

Quoique Gabrielle ne soit guere plus devote que moi, un serment serait
pour elle un lien invincible.

LE PRECEPTEUR.

Il ne vous en a donc jamais fait aucun?

ASTOLPHE.

Elle m'a jure fidelite a la face du ciel.

LE PRECEPTEUR.

S'il a fait ce serment, il l'a tenu, et il le tiendra toujours.

ASTOLPHE.

Mais elle ne m'a pas jure obeissance.

LE PRECEPTEUR.

S'il ne l'a pas voulu, il ne le voudra pas, il ne le voudra jamais.

ASTOLPHE.

Il le faudra bien pourtant; je l'y contraindrai.

LE PRECEPTEUR.

Je ne le crois pas.

[Illustration: Elle jette la bourse au mendiant... (Page 39.)]

ASTOLPHE.

Vous oubliez que j'en ai tous les moyens. Son secret est en ma
puissance.

LE PRECEPTEUR.

Vous n'en abuserez jamais, vous me l'avez dit.

ASTOLPHE.

Je la menacerai.

LE PRECEPTEUR.

Vous ne l'effraierez pas. Il sait bien que vous ne voudrez pas
deshonorer le nom que vous portez tous les deux.

ASTOLPHE.

C'est un prejuge de croire que la faute des peres rejaillisse sur les
enfants.

LE PRECEPTEUR.

Mais ce prejuge regne sur le monde.

ASTOLPHE.

Nous sommes au-dessus de ce prejuge, Gabrielle et moi...

LE PRECEPTEUR.

Votre intention serait donc de devoiler le mystere de son sexe?

ASTOLPHE.

A moins que Gabrielle ne s'unisse a moi par des liens eternels.

LE PRECEPTEUR.

En ce cas il cedera; car ce qu'il redoute le plus au monde, j'en suis
certain, c'est d'etre relegue par la force des lois dans le rang des
esclaves..

ASTOLPHE.

C'est vous, monsieur Chiavari, qui lui avez mis en tete toutes ces
folies, et je ne concois pas que vous ayez dirige son education dans ce
sens. Vous lui avez forge la un eternel chagrin. Un homme d'esprit et
un honnete homme comme vous eut du la detromper de bonne heure, et
contrarier les intentions du vieux prince.

LE PRECEPTEUR.

C'est un crime dont je me repens, et dont rien n'effacera pour moi le
remords; mais les mesures etaient si bien prises, et l'eleve mordait si
bien a l'appat, que j'etais arrive a me faire illusion a moi-meme, et a
croire que cette destinee impossible se realiserait dans les conditions
prevues par son aieul.

ASTOLPHE.

Et puis vous preniez peut-etre plaisir a faire une experience
philosophique. Eh bien, qu'avez-vous decouvert? Qu'une femme pouvait
acquerir par l'education autant de logique, de science et de courage
qu'un homme. Mais vous n'avez pas reussi a empecher qu'elle eut un coeur
plus tendre, et que l'amour ne l'emportat chez elle sur les chimeres
de l'ambition. Le coeur vous a echappe, monsieur l'abbe, vous n'avez
faconne que la tete.

LE PRECEPTEUR.

Ah! c'est la ce qui devrait vous rendre cette tete a jamais respectable
et sacree! Tenez, je vais vous dire une parole imprudente, insensee,
contraire a la foi que je professe, aux devoirs religieux qui me sont
imposes. Ne contractez pas de mariage avec Gabrielle. Qu'elle vive et
qu'elle meure travestie, heureuse et libre a vos cotes. Heritier d'une
grande fortune, il vous y fera participer autant que lui-meme. Amante
chaste et fidele, elle sera enchainee, au sein de la liberte, par votre
amour et le sien.

ASTOLPHE.

Ah! si vous croyez que j'ai aucun regret a mes droits sur cette fortune,
vous vous trompez et vous me faites injure. J'eus dans ma premiere
jeunesse des besoins dispendieux; je depensai en deux ans le peu que mon
pere avait possede, et que la haine du sien n'avait pu lui arracher.
J'avais hate de me debarrasser de ce miserable debris d'une grandeur
effacee. Je me plaisais dans l'idee de devenir un aventurier, presque un
lazzarone, et d'aller dormir, nu et depouille, au seuil des palais qui
portaient le nom illustre de mes ancetres. Gabriel vint me trouver, il
sauva son honneur et le mien en payant mes dettes. J'acceptai ses dons
sans fausse delicatesse, et jugeant d'apres moi-meme a quel point son
ame noble devait mepriser l'argent. Mais des que je le vis satisfaire
a mes depenses effrenees sans les partager, j'eus la pensee de me
corriger, et je commencai a me degouter de la debauche; puis, quand
j'eus decouvert dans ce gracieux compagnon une femme ravissante, je
l'adorai et ne songeai plus qu'a elle... Elle etait prete alors a me
restituer publiquement tous mes droits. Elle le voulait; car nous
vecumes chastes comme frere et soeur durant plusieurs mois, et elle
n'avait pas la pensee que je pusse avoir jamais d'autres droits sur
elle que ceux de l'amitie. Mais moi, j'aspirais a son amour. Le mien
absorbait toutes mes facultes. Je ne comprenais plus rien a ces mots de
puissance, de richesse et de gloire qui m'avaient fait faire en secret
parfois de dures reflexions. Je n'eprouvais meme plus de ressentiment;
j'etais pret a benir le vieux Jules pour avoir forme cette creature si
superieure a son sexe, qui remplirait mon ame d'un amour sans bornes,
et qui etait prete a le partager. Des que j'eus l'espoir de devenir son
amant, je n'eus plus une pensee, plus un desir pour d'autre que pour
elle; et quand je le fus devenu, mon etre s'abima dans le sentiment d'un
tel bonheur que j'etais insensible a toutes les privations de la misere.
Pendant plusieurs autres mois elle vecut dans ma famille, sans que
nous songeassions l'un ou l'autre a recourir a la fortune de l'aieul.
Gabrielle passait pour ma femme, nous pensions que cela pourrait durer
toujours ainsi, que le prince nous oublierait, que nous n'aurions jamais
aucun besoin au dela de l'aisance tres-bornee a laquelle ma mere nous
associait; et, dans notre ivresse, nous n'apercevions pas que nous
etions a charge et entoures de malveillance. Quand nous fimes cette
decouverte penible, nous eumes la pensee de fuir en pays etranger, et
d'y vivre de notre travail a l'abri de toute persecution. Mais Gabrielle
craignit la misere pour moi, et moi je la craignis pour elle. Elle eut
aussi la pensee de me reconcilier avec son grand-pere et de m'associer a
ses dons. Elle le tenta a mon insu, et ce fut en vain. Alors elle revint
me trouver, et chaque annee, depuis trois ans, vous l'avez vue passer
quelques semaines au chateau de Bramante, quelques mois a Florence ou a
Pise; mais le reste de l'annee s'ecoulait au fond de la Calabre, dans
une retraite sure et charmante, ou notre sort eut ete digne d'envie si
une jalousie sombre, une inquietude vague et devorante, un mal sans nom
que je ne puis m'expliquer a moi-meme, ne fut venu s'emparer de moi.
Vous savez le reste, et vous voyez bien que, si je suis malheureux
et coupable, la cupidite n'a aucune part a mes souffrances et a mes
egarements.

LE PRECEPTEUR.

Je vous plains, noble Astolphe, et donnerais ma vie pour vous rendre ce
bonheur que vous avez perdu; mais il me semble que vous n'en prenez pas
le chemin en voulant enchainer le sort de Gabrielle au votre. Songez aux
inconvenients de ce mariage, et combien sa solidite sera un lien fictif.
Vous ne pourrez jamais l'invoquer a la face de la societe sans trahir le
sexe de Gabrielle, et, dans ce cas-la, Gabrielle pourra s'y soustraire;
car vous etes proches parents, et, si le pape ne veut point vous
accorder de dispenses, votre mariage sera annule.

ASTOLPHE.

Il est vrai; mais le prince Jules ne sera plus, et alors quel si grand
inconvenient trouvez-vous a ce que Gabrielle proclame son sexe?

LE PRECEPTEUR.

Elle n'y consentira pas volontiers! Vous pourrez l'y contraindre, et
peut-etre, par grandeur d'ame, n'invoquera-t-elle pas l'annulation de
ses engagements avec vous. Mais vous, jeune homme, vous qui aurez obtenu
sa main par une sorte de transaction avec elle, sous promesse verbale
ou tacite de ne point devoiler son sexe, vous vous servirez pour l'y
contraindre de cet engagement meme que vous lui aurez fait contracter.

ASTOLPHE.

A Dieu ne plaise, Monsieur! et je regrette que vous me croyiez capable
d'une telle lachete. Je puis, dans l'emportement de ma jalousie, songer
a faire connaitre Gabrielle pour la forcer a m'appartenir; mais, du
moment qu'elle sera ma femme, je ne la devoilerai jamais malgre elle.

LE PRECEPTEUR.

Et qu'en savez-vous vous-meme, pauvre Astolphe? La jalousie est un
egarement funeste dont vous ne prevoyez pas les consequences. Le titre
d'epoux ne vous donnera pas plus de securite aupres de Gabrielle que
celui d'amant, et alors, dans un nouvel acces de colere et de mefiance,
vous voudrez la forcer publiquement a cette soumission qu'elle aura
acceptee en secret.

ASTOLPHE.

Si je croyais pouvoir m'egarer a ce point, je renoncerais sur l'heure a
retrouver Gabrielle, et je me bannirais a jamais de sa presence.

LE PRECEPTEUR.

Songez a le retrouver, pour le soustraire d'abord aux dangers qui le
menacent, et puis vous songerez a l'aimer d'une affection digne de lui
et de vous.

ASTOLPHE.

Vous avez raison, recommencons nos recherches; separons-nous. Tandis
que, dans ce jour de fete, je me melerai a la foule pour tacher d'y
decouvrir ma fugitive, vous, de votre cote, suivez dans l'ombre les
endroits deserts, ou quelquefois les gens qui ont interet a se cacher
oublient un peu leurs precautions, et se promenent en liberte.
Qu'avez-vous la sous votre manteau?

LE PRECEPTEUR, _posant Mosca sur le pave_.

Je me suis fait apporter ce petit chien de Florence. Je compte sur lui
pour retrouver celui que nous cherchons. Gabriel l'a eleve; et cet
animal avait un merveilleux instinct pour le decouvrir lorsque, pour
echapper a mes lecons, l'espiegle allait lire au fond du parc. Si Mosca
peut rencontrer sa trace, je suis bien sur qu'il ne la perdra plus.
Tenez, il flaire... il va de ce cote... _(Montrant le Colisee.)_ Je le
suis. Il n'est pas necessaire d'etre aveugle pour se faire conduire par
un chien. _(Ils se separent.)_

SCENE IV.

Devant un cabaret. Onze heures du soir. Des tables sont dressees sous
une tente decoree de guirlandes de feuillages et de lanternes de papier
colorie. On voit passer des groupes de masques dans la rue, et on entend
de temps a autre le son des instruments.

ASTOLPHE, _en domino bleu_; FAUSTINA, _en domino rose_.

_(Ils sont assis a une petite table et prennent des sorbets. Leurs
masques sont poses sur la table.)_

UN PERSONNAGE, _en domino noir, et masque_.

_(Il est assis a quelque distance a une autre table, et lit un papier.)_

FAUSTINA, _a Astolphe_.

Si ta conservation est toujours aussi enjouee, j'en aurai bientot assez,
je t'en avertis.

ASTOLPHE.

Reste, j'ai a te parler encore.

FAUSTINA.

Depuis quand suis-je a tes ordres? Sois aux miens si tu veux tirer de
moi un seul mot.

ASTOLPHE.

Tu ne veux pas me dire ce qu'Antonio est venu faire a Rome. C'est que tu
ne le sais pas; car tu aimes assez a medire pour ne pas te faire prier
si tu savais quelque chose.

FAUSTINA.

S'il faut en croire Antonio, ce que je sais t'interesse
tres-particulierement.

ASTOLPHE.

Mille demons! tu parleras, serpent que tu es! _(Il lui prend
convulsivement le bras.)_

FAUSTINA.

Je te prie de ne pas chiffonner mes manchettes. Elles sont du point le
plus beau. Ah! tout inconstant qu'il est, Antonio est encore l'amant
le plus magnifique que j'aie eu, et ce n'est pas toi qui me ferais un
pareil cadeau. _(Le domino noir commence a ecouter.)_

ASTOLPHE, _lui passant un bras autour de la taille._

Ma petite Faustina, si tu veux parler, je t'en donnerai une robe tout
entiere; et, comme tu es toujours jolie comme un ange, cela te siera a
merveille.

FAUSTINA.

Et avec quoi m'acheteras-tu cette belle robe? Avec l'argent de ton
cousin? _(Astolphe frappe du poing sur la table.)_ Sais-tu que c'est
bien commode d'avoir un petit cousin riche a exploiter?

ASTOLPHE.

Tais-toi, rebut des hommes, et va-t'en! tu me fais horreur!

FAUSTINA.

Tu m'injuries? Bon! tu ne sauras rien, et j'allais tout te dire.

ASTOLPHE.

Voyons, a quel prix mets-tu ta delation? _(Il tire une bourse et la pose
sur la table.)_

FAUSTINA.

Combien y a-t-il dans la bourse?

ASTOLPHE.

Deux cents louis... Mais si ce n'est pas assez... _(Un mendiant se
presente.)_

FAUSTINA.

Puisque tu es si genereux, permets-moi de faire une bonne action a tes
depens! _(Elle jette la bourse au mendiant.)_

ASTOLPHE.

Puisque tu meprises tant cette somme, garde donc ton secret! Je ne suis
pas assez riche pour le payer.

FAUSTINA.

Tu es donc encore une fois ruine, mon pauvre Astolphe? Eh bien! moi,
j'ai fait fortune. Tiens! _(Elle tire une bourse de sa poche.)_

Je veux te restituer tes deux cents louis. J'ai eu tort de les jeter aux
pauvres. Laisse-moi prendre sur moi cette oeuvre de charite; cela me
portera bonheur, et me ramenera peut-etre mon infidele.

ASTOLPHE, _repoussant la bourse avec horreur_.

C'est donc pour une femme qu'il est ici? Tu en es certaine?

FAUSTINA.

Beaucoup trop certaine!

ASTOLPHE.

Et tu la connais, peut-etre?

FAUSTINA.

Ah! voila le hic! Fais apporter d'autres sorbets, si toutefois il te
reste de quoi les payer. _(A un signe d'Astolphe on apporte un plateau
avec des glaces et des liqueurs.)_

ASTOLPHE.

J'ai encore de quoi payer tes revelations, dusse-je vendre mon corps
aux carabins; parle... _(Il se verse des liqueurs et boit avec
preoccupation.)_

FAUSTINA.

Vendre ton corps pour un secret? Eh bien, soit: l'idee est charmante: je
ne veux de toi qu'une nuit d'amour. Cela t'etonne? Tiens, Astolphe,
je ne suis plus une courtisane; je suis riche, et je suis une femme
galante. N'est-ce pas ainsi que cela s'appelle? Je t'ai toujours aime,
viens enterrer le carnaval dans mon boudoir.

ASTOLPHE.

Etrange fille! tu te donneras donc pour rien une fois dans ta vie? _(Il
boit.)_

FAUSTINA.

Bien mieux, je me donnerai en payant, car je te dirai le secret
d'Antonio! Viens-tu? _(Elle se leve.)_

ASTOLPHE, _se levant_.

Si je le croyais, je serais capable de te presenter un bouquet et de
chanter une romance sous tes fenetres.

FAUSTINA.

Je ne te demande pas d'etre galant. Fais seulement comme si tu m'aimais.
Etre aimee, c'est un reve que j'ai fait quelquefois, helas!

ASTOLPHE.

Malheureuse creature! j'aurais pu t'aimer, moi! car j'etais un enfant,
et je ne savais pas ce que c'est qu'une femme comme toi... Tu mens quand
tu exprimes un pareil regret.

FAUSTINA.

Oh! Astolphe! je ne mens pas. Que toute ma vie me soit reprochee au jour
du jugement, excepte cet instant ou nous sommes et cette parole que je
te dis: Je t'aime!

ASTOLPHE.

Toi?... Et moi, comme un sot, je t'ecoute partage entre
l'attendrissement et le degout!

[Illustration: Appelez du secours.... ( Page 42.)]

FAUSTINA.

Astolphe, tu ne sais pas ce que c'est que la passion d'une courtisane.
Il est donne a peu d'hommes de le savoir, et pour le savoir il faut etre
pauvre. Je viens de jeter tes derniers ecus dans la rue. Tu ne peux te
mefier de moi, je pourrais gagner cette nuit cinq cents sequins.
Tiens, en voici la preuve. _(Elle tire un billet de sa poche et le lui
presente.)_

ASTOLPHE, _le lisant_.

Cette offre splendide est d'un cardinal tout au moins.

FAUSTINA.

Elle est de monsignor Gafrani.

ASTOLPHE.

Et tu l'as refusee?

FAUSTINA.

Oui, je t'ai vu passer dans la rue, et je t'ai fait dire de monter chez
moi. Ah! tu etais bien emu quand tu as su qu'une femme te demandait! Tu
croyais retrouver la dame de tes pensees; mais te voici du moins sur sa
trace, puisque je sais ou elle est.

ASTOLPHE.

Tu le sais! que sais-tu?

FAUSTINA.

N'arrive-t-elle pas de Calabre?

ASTOLPHE.

O furies!... qui te l'a dit?

FAUSTINA.

Antonio. Quand il est ivre, il aime a se vanter a moi de ses bonnes
fortunes.

ASTOLPHE.

Mais son nom! A-t-il ose prononcer son nom?

FAUSTINA.

Je ne sais pas son nom, tu vois que je suis sincere; mais si tu veux
je feindrai d'admirer ses succes, et je lui offrirai genereusement mon
boudoir pour son premier rendez-vous. Je sais qu'il est force de prendre
beaucoup de precautions, car la dame est haut placee dans le monde. Il
sera donc charme de pouvoir l'amener dans un lieu sur et agreable.

ASTOLPHE.

Et il ne se mefiera pas de ton offre?

[Illustration: Giglio, se cachant dans l'ombre.... (Page 43.)]

FAUSTINA.

Il est trop grossier pour ne pas croire qu'avec un peu d'argent tout
s'arrange...

ASTOLPHE, _se cachant le visage dans les mains, et se laissant tomber
sur son siege._

Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu!

FAUSTINA.

Eh bien, es-tu decide, Astolphe.

ASTOLPHE.

Et toi, es-tu decidee a me cacher dans ton alcove quand ils y viendront
et a supporter toutes les suites de ma fureur?

FAUSTINA.

Tu veux tuer ta maitresse? J'y consens, pourvu que tu n'epargnes pas ton
rival.

ASTOLPHE.

Mais il est riche, Faustina, et moi je n'ai rien.

FAUSTINA.

Mais je le hais, et je t'aime.

ASTOLPHE, _avec egarement_.

Est-ce donc un reve? La femme pure que j'adorais le front dans la
poussiere se precipite dans l'infamie, et la courtisane que je foulais
aux pieds se releve purifiee par l'amour! Eh bien! Faustina, je te
baignerai dans un sang qui lavera tes souillures!... Le pacte est fait?

FAUSTINA.

Viens donc le signer. Rien n'est fait si tu ne passes cette nuit dans
mes bras! Eh bien! que fais-tu?

ASTOLPHE, avalant precipitamment plusieurs verres de liqueur.

Tu le vois, je m'enivre afin de me persuader que je t'aime.

FAUSTINA.

Toujours l'injure a la bouche! N'importe, je supporterai tout de ta
part. Allons! _(Elle lui ote son verre et l'entraine. Astolphe la suit
d'un air egare et s'arretant eperdu a chaque pas. Des qu'ils sont
eloignes, le domino noir, qui peu a peu s'est rapproche d'eux et les a
observes derriere les rideaux de la tendine, sort de l'endroit ou il
etait cache, et se demasque.)_

GABRIEL, _en domino noir, le masque a la main_, ASTOLPHE et FAUSTINA,
_gagnant le fond de la rue_.

GABRIEL.

Je courrai me mettre en travers de son chemin, je l'empecherai
d'accomplir ce sacrilege!... _(Elle fait un pas et s'arrete.)_

Mais me montrer a cette prostituee, lui disputer mon amant!... ma fierte
s'y refuse... O Astolphe!... ta jalousie est ton excuse; mais il y
avait dans notre amour quelque chose de sacre que cet instant vient de
detruire a jamais!...

ASTOLPHE, _revenant sur ses pas_.

Attends-moi, Faustina; j'ai oublie mon epee la-bas. _(Gabriel passe un
papier plie dans la poignee de l'epee d'Astolphe, remet son masque et
s'enfuit, tandis qu'Astolphe rentre sous sa tente.)_

ASTOLPHE, _reprenant son epee sur la table_.

Encore un billet pour me dire d'esperer encore, peut-etre! _(Il arrache
le papier, le jette a terre et veut le fouler sous son pied. Faustina,
qui l'a suivi, s'empare du papier et le deplie.)_

FAUSTINA.

Un billet doux? Sur ce grand papier et avec cette grosse ecriture?
Impossible! Quoi! la signature du pape! Que diantre sa saintete a-t-elle
a demeler avec toi?

ASTOLPHE.

Que dis-tu! rends-moi ce papier!

FAUSTINA.

Oh! la chose me parait trop plaisante! Je veux voir ce que c'est et t'en
faire la lecture. _(Elle le lit.)_

"Nous, par la grace de Dieu et l'election du sacre college, chef
spirituel de l'eglise catholique, apostolique et romaine... successeur
de saint Pierre et vicaire de Jesus-Christ sur la terre, seigneur
temporel des Etats romains, etc., etc., etc..., permettons a
Jules-Achille-Gabriel de Bramante, petit-fils, heritier presomptif et
successeur legitime du tres-illustre et tres-excellent prince Jules de
Bramante, comte de, etc., seigneur de, etc., etc..., de contracter, dans
le loisir de sa conscience ou devant tel pretre et confesseur qu'il
jugera convenable, le voeu de pauvrete, d'humilite et de chastete,
l'autorisant par la presente a entrer dans un couvent ou a vivre
librement dans le monde, selon qu'il se sentira appele a travailler a
son salut, d'une maniere ou de l'autre; et l'autorisant egalement par la
presente a faire passer, aussitot apres la mort de son illustre aieul,
Jules de Bramante, la possession immediate, legale et incontestable
de tous ses biens et de tous ses titres a son heritier legitime
Octave-Astolphe de Bramante, fils d'Octave de Bramante et cousin germain
de Gabriel de Bramante, a qui nous avons accorde cette licence et
cette promesse, afin de lui donner le repos d'esprit et la liberte de
conscience necessaires pour contracter, en secret ou publiquement, un
voeu d'ou il nous a declare faire dependre le salut de son ame.

"En foi de quoi nous lui avons delivre cette autorisation revetue de
notre signature et de notre sceau pontifical..."

Comment donc! mais il a un style charmant, le saint-pere! Tu vois,
Astolphe? rien n'y manque!... Eh bien! cela ne te rejouit pas? Te voila
riche, te voila prince de Bramante!... Je n'en suis pas trop surprise,
moi; ce pauvre enfant etait devot et craintif comme une femme... Il a,
ma foi, bien fait; maintenant tu peux tuer Antonio et m'enlever dans le
repos de ton esprit et le loisir de ta conscience!

ASTOLPHE, _lui arrachant le papier_.

Si tu comptais la-dessus, tu avais grand tort. _(Il dechire le papier et
en fait bruler les morceaux a la bougie.)_

FAUSTINA, _eclatant de rire_.

Voila du don Quichotte! Tu seras donc toujours le mome?

ASTOLPHE, _se parlant a lui-meme_.

Reparer de pareils torts, effacer un tel outrage, fermer une telle
blessure avec de l'or et des titres... Ah! il faut etre tombe bien bas
pour qu'on ose vous consoler de la sorte.

FAUSTINA.

Qu'est-ce que tu dis? Comment! ton cousin aussi t'avait... _(Elle fait
un geste significatif sur le front d'Astolphe.)_

Je vois que ta Calabraise n'en est pas avec Antonio a son debut.

ASTOLPHE, _sans faire attention a Faustina_.

Ai-je besoin de cette concession insultante? Oh! maintenant rien ne
m'arretera plus, et je saurai bien faire valoir mes droits... Je
devoilerai l'imposture, je ferai tomber le chatiment de la honte sur la
tete des coupables... Antonio sera appele en temoignage...

FAUSTINA.

Mais que dis-tu? Je n'y comprends rien! Tu as l'air d'un fou! Ecoute-moi
donc, et reprends tes esprits!

ASTOLPHE.

Que me veux-tu, toi? Laisse-moi tranquille, je ne suis ni riche ni
prince; ton caprice est deja passe, je pense?

FAUSTINA.

Au contraire, je t'attends!

ASTOLPHE.

En verite! il parait que les femmes pratiquent un grand desinteressement
cette annee: dames et prostituees preferent leur amant a leur fortune,
et, si cela continue, on pourra les mettre toutes sur la meme ligne.

FAUSTINA, _remarquant Gabriel en domino et qui reparait_.

Voila un monsieur bien curieux!

ASTOLPHE.

C'est peut-etre celui qui a apporte cette pancarte?... _(Il embrasse
Faustina.)_ Il pourra voir que je ne suis point, ce soir, aux affaires
serieuses. Viens, ma chere Fausta. Aupres de toi je suis le plus heureux
des hommes.

_(Gabriel disparait. Astolphe et Faustina se disposent a sortir.)_


SCENE V.

ANTONIO, FAUSTINA, ASTOLPHE.

_(Antonio, pale et se tenant a peine, se presente devant eux au
moment ou ils vont sortir.)_

FAUSTINA, _jetant un cri et reculant effrayee_.

Est-ce un spectre?...

ASTOLPHE.

Ah! le ciel me l'envoie! Malheur a lui!...

ANTONIO, _d'une voix eteinte_.

Que dites-vous? Reconnaissez-moi. Donnez-moi du secours, je suis pret a
defaillir encore. _(Il se jette sur un banc.)_

FAUSTINA.

Il laisse apres lui une trace de sang. Quelle horreur! que signifie
cela? Vous venez d'etre assassine, Antonio?

ANTONIO.

Non! blesse en duel... mais grievement...

FAUSTINA.

Astolphe! appelez du secours...

ANTONIO.

Non, de grace!... ne le faites pas... Je ne veux pas qu'on sache...
Donnez-moi un peu d'eau!... _(Astolphe lui presente de l'eau dans un
verre. Faustina lui fait respirer un flacon.)_

ANTONIO.

Vous me ranimez...

ASTOLPHE.

Nous allons vous reconduire chez vous. Sans doute vous y trouverez
quelqu'un qui vous soignera mieux que nous.

ANTONIO.

Je vous remercie. J'accepterai votre bras. Laissez-moi reprendre un peu
de force... Si ce sang pouvait s'arreter...

FAUSTINA, _lui donnant son mouchoir, qu'il met sur sa poitrine_.

Pauvre Antonio! tes levres sont toutes bleues... Viens chez moi...

ANTONIO.

Tu es une bonne fille, d'autant plus que j'ai eu des torts envers toi.
Mais je n'en aurai plus... Va, j'ai ete bien ridicule... Astolphe,
puisque je vous rencontre, quand je vous croyais bien loin d'ici, je
veux vous dire ce qui en est... car aussi bien... votre cousin vous le
dira, et j'aime autant m'accuser moi-meme...

ASTOLPHE.

Mon cousin, ou ma cousine.

ANTONIO.

Ah! vous savez donc ma folie? Il vous l'a deja racontee... Elle me coute
cher! J'etais persuade que c'etait une femme...

FAUSTINA.

Que dit-il?

ANTONIO.

Il m'a donne des eclaircissements fort rudes: un affreux coup d'epee
dans les cotes.... J'ai cru d'abord que ce serait peu de chose, j'ai
voulu m'en revenir seul chez moi; mais, en traversant le Colisee, j'ai
ete pris d'un etourdissement et je suis reste evanoui pendant... je ne
sais combien!... Quelle heure est-il?

FAUSTINA.

Pres de minuit.

ANTONIO.

Huit heures venaient de sonner quand je rencontrai Gabriel Bramante
derriere le Colisee.

ASTOLPHE, _sortant comme d'un reve_.

Gabriel! mon cousin? Vous vous etes battu avec lui! Vous l'avez tue
peut-etre?

ANTONIO.

Je ne l'ai pas touche une seule fois, et il m'a pousse une botte dont je
me souviendrai longtemps... _(Il boit de l'eau)_ Il me semble que mon
sang s'arrete un peu... Ah! quel compere que ce garcon-la!... A present
je crois que je pourrai gagner mon logis... Vous me soutiendrez un peu
tous les deux... Je vous conterai l'affaire en detail.

ASTOLPHE, _a part_.

Est-ce une feinte? Aurait-il cette lachete?.. _(Haut.)_ Vous etes donc
bien blesse? _(Il regarde la poitrine d'Antonio. A part.)_ C'est la
verite, une large blessure. O Gabrielle. _(Haut.)_ Je courrai vous
chercher un chirurgien... des que je vous aurai conduit chez vous...

FAUSTINA.

Non! chez moi, c'est plus pres d'ici. _(Ils sortent en soutenant Antonio
de chaque cote.)_


SCENE VI.

Une petite chambre tres-sombre.

GABRIEL, MARC.

_(Gabriel en costume noir avec son domino rejete sur ses epaules. Il est
assis dans une attitude reveuse et plonge dans ses pensees. Marc au fond
de la chambre.)_

MARC.

Il est deux heures du matin, monseigneur, est-ce que vous ne songez pas
a vous reposer?

GABRIEL.

Va dormir, mon ami, je n'ai plus besoin de rien.

MARC.

Helas! vous tomberez malade! Croyez-moi, il vaudrait mieux vous
reconcilier avec le seigneur Astolphe, puisque vous ne pouvez pas
l'oublier...

GABRIEL.

Laisse-moi, mon bon Marc; je t'assure que je suis tranquille.

MARC.

Mais si je m'en vais, vous ne songerez pas a vous coucher, et je vous
retrouverai la demain matin, assis a la meme place, et votre lampe
brulant encore. Quelque jour, le feu prendra a vos cheveux... et, si
cela n'arrive pas, le chagrin vous tuera un peu plus tard. Si vous
pouviez voir comme vous etes change!

GABRIEL.

Tant mieux, ma fraicheur trahissait mon sexe. A present que je suis
garcon pour toujours, il est bon que mes joues se creusent... Qu'as-tu a
regarder cette porte?...

MARC.

Vous n'avez rien entendu? Quelque chose a gratte a la porte.

GABRIEL.

C'est ton epee. Tu as la manie d'etre arme jusque dans la chambre.

MARC.

Je ne serai pas en repos tant que vous n'aurez pas fait la paix avec
votre grand-pere... Tenez! encore! _(On entend gratter a la porte avec
un petit gemissement.)_

GABRIEL, _allant vers la porte_.

C'est quelque animal... Ceci n'est pas un bruit humain. _(Il veut ouvrir
la porte.)_

MARC, _l'arretant_.

Au nom du ciel! laissez-moi ouvrir le premier, et tirez votre epee...

_(Gabriel ouvre la porte malgre les efforts de Marc pour l'en empecher.
Mosca entre et se jette dans les jambes de Gabriel avec des cris de
joie.)_

GABRIEL.

Beau sujet d'alarme! Un chien gros comme le poing! Eh quoi! c'est mon
pauvre Mosca! Comment a-t-il pu me venir trouver de si loin? Pauvre
creature aimante! _(Il prend Mosca sur ses genoux et le caresse.)_

MARC.

Ceci m'alarme en effet... Mosca n'a pu venir tout seul, il faut que
quelqu'un l'ait amene... Le prince Jules est ici! _(On frappe en bas...
Il prend des pistolets sur une table.)_

GABRIEL.

Quoi que ce soit, Marc, je te defends d'exposer ta vie en faisant
resistance. Vois-tu, je ne tiens plus du tout a la mienne... Quoi qu'il
arrive, je ne me defendrai pas. J'ai bien assez lutte, et, pour arriver
ou j'en suis, ce n'etait pas la peine. _(Il regarde a la croisee.)_ Un
homme seul?... Va lui parler au travers du guichet. Sache ce qu'il veut;
mais, si c'est Astolphe, je te defends d'ouvrir. _(Marc sort.)_ Qui donc
t'a conduit vers moi, mon pauvre Mosca? Un ennemi m'aurait-il fait ce
cadeau genereux du seul etre qui me soit reste fidele malgre l'absence?

MARC, _revenant_.

C'est monsieur l'abbe Chiavari, qui demande a vous parler. Mais ne vous
fiez point a lui, monseigneur, il peut etre envoye par votre grand-pere.

GABRIEL, _sortant_.

Plutot etre cent fois victime de la perfidie que de faire injure a
l'amitie. Je vais a sa rencontre.

MARC.

Voyons si personne ne vient derriere lui dans la rue. _(Il arme ses
pistolets et se penche a la croisee.)_ Non, personne.


SCENE VII.

LE PRECEPTEUR, GABRIEL, MARC.

LE PRECEPTEUR.

O mon cher enfant! mon noble Gabriel! Je vous remercie de ne pas vous
etre mefie de moi. Helas! que de chagrins et de fatigues se peignent sur
votre visage!

MARC.

N'est-ce pas, monsieur l'abbe? C'est ce que je disais tout a l'heure.

GABRIEL.

Ce brave serviteur! Son devouement est toujours le meme. Va te jeter
sur ton lit, mon ami, je t'appellerai pour reconduire l'abbe quand il
sortira.

MARC.

J'irai pour vous obeir, mais je ne dormirai pas. _(Il sort.)_

LE PRECEPTEUR.

Oh! ce pauvre petit Mosca! que de chemin il m'a fait faire! Depuis le
Colisee, ou il a decouvert vos traces, jusqu'ici, il m'a promene durant
toute la soiree. D'abord il m'a mene au Vatican... puis a un cabaret,
vers la place Navone; la j'avais renonce a vous trouver, et lui-meme
s'etait couche, harasse de fatigue, lorsque tout a coup il est parti en
faisant entendre ce petit cri que vous connaissez, et il s'est tellement
obstine a votre porte, qu'a tout hasard je l'ai fait passer par le
guichet.

GABRIEL.

Je l'aime cent fois mieux depuis qu'il m'a fait retrouver un ami. Mais
qui vous amene a Rome, mon cher abbe?

LE PRECEPTEUR.

Le desir de vous porter secours et la crainte qu'il ne vous arrive
malheur.

GABRIEL.

Mon grand-pere est fort irrite contre moi?

LE PRECEPTEUR.

Vous pouvez le penser. Mais vous etes bien cache, et maintenant vous
etes entoure de protecteurs devoues. Astolphe est ici.

GABRIEL.

Je le sais bien.

LE PRECEPTEUR.

Je me suis lie avec lui; je voulais savoir si cet homme vous etait
veritablement attache... Il vous aime, j'en suis certain.

GABRIEL.

Je sais tout cela, mais ne me parlez pas de lui.

LE PRECEPTEUR.

Je veux vous en parler, au contraire, car il merite son pardon a force
de repentir.

GABRIEL.

Oui, je sais qu'il se repent beaucoup!

LE PRECEPTEUR.

L'exces de l'amour a pu seul l'entrainer dans les fautes dont votre
abandon l'a trop severement puni.

GABRIEL.

Ecoutez, mon ami, je sais mieux que vous les moindres demarches, les
moindres discours, les moindres pensees d'Astolphe. Depuis trois mois,
j'erre autour de lui comme son ombre, je surveille toutes ses actions,
et j'ai meme entendu mot pour mot de longs entretiens que vous avez eus
avec lui...

LE PRECEPTEUR.

Quoi! vous me saviez ici, et vous n'osiez pas vous confier a moi?

GABRIEL.

Pardonnez-moi, le malheur rend farouche...

LE PRECEPTEUR.

Et vous etiez ce soir au Colisee en meme temps que nous?

GABRIEL.

Non, mais je vous ecoutai la semaine derniere aux Thermes de Diocletien.
Ce soir, j'ai bien ete au Colisee, mais je n'y ai rencontre qu'Antonio
Vezzonila. Je me suis pris de querelle avec lui, parce qu'il avait a peu
pres devine mon sexe. Je ne sais s'il ne mourra pas du coup que je lui
ai porte. En toute autre circonstance, il m'eut ote la vie; mais j'avais
quelque chose a accomplir, la destinee me protegeait. Je jouais mon
dernier coup de de. J'ai gagne la partie contre le malencontreux
obstacle qui venait se jeter dans mon chemin. C'est une victime de plus
sur laquelle Astolphe assoira l'edifice de sa fortune.

LE PRECEPTEUR.

Je ne vous comprends pas, mon enfant!

GABRIEL.

Astolphe vous expliquera tout ceci demain matin. Demain je quitterai
Rome.

LE PRECEPTEUR.

Avec lui, sans doute?

GABRIEL.

Non, mon ami; je quitte Astolphe pour toujours.

LE PRECEPTEUR.

Ne savez-vous point pardonner? C'est vous-meme que vous allez punir le
plus cruellement.

GABRIEL.

Je le sais, et je lui pardonne dans mon coeur ce que je vais souffrir.
Un jour viendra ou je pourrai lui tendre une main fraternelle;
aujourd'hui je ne saurais le voir.

LE PRECEPTEUR.

Laissez-moi l'amener a vos pieds: quoique l'heure soit fort avancee,
je sais que je le trouverai debout; il a pris un deguisement pour vous
chercher.

[Illustration: Marc... une lanterne a la main.... (Page 47.)]

GABRIEL.

A l'heure qu'il est, il ne me cherche pas. Je suis mieux informe
que vous, mon cher abbe; et, lorsque vous entendez ses paroles, moi
j'entends ses pensees. Ecoutez bien ce que je vais vous dire. Astolphe
ne m'aime plus. La premiere fois qu'il m'outragea par un soupcon
injuste, je compris qu'il blasphemait contre l'amour, parce que son
coeur etait las d'aimer. Je luttai longtemps contre cette horrible
certitude. A present, je ne puis plus m'y soustraire. Avec le doute,
l'ingratitude est entree dans le coeur d'Astolphe, et, a mesure qu'il
tuait notre amour par ses mefiances, d'autres passions sont venues chez
lui peu a peu, et presque a son insu, prendre la place de celle qui
s'eteignait. Aujourd'hui son amour n'est plus qu'un orgueil sauvage,
une soif de vengeance et de domination; son desinteressement n'est plus
qu'une ambition mal satisfaite, qui meprise l'argent parce qu'elle
aspire a quelque chose de mieux... Ne le defendez pas! Je sais qu'il
se fait encore illusion a lui-meme, et qu'il n'a pas encore envisage
froidement le crime qu'il veut commettre; mais je sais aussi que son
inaction et son obscurite lui pesent. Il est homme! une vie toute
d'amour et de recueillement ne pouvait lui suffire. Cent fois dans notre
solitude il a reve, malgre lui, a ce qu'eut ete son role dans le monde
si notre grand-pere ne m'eut substitue a lui; et aujourd'hui, quand il
songe a m'epouser, quand il songe a proclamer mon sexe, il ne songe pas
tant a s'assurer ma fidelite qu'a reconquerir une place brillante dans
la societe, un grand titre, des droits politiques, la puissance, en un
mot dont les hommes sont plus jaloux que de l'argent. Je sais qu'encore
hier, encore ce matin peut-etre, il repoussait la tentation et
fremissait a l'idee de commettre une lachete; mais demain, mais ce soir
peut-etre il a deja franchi ce pas, et le plus grossier appat offert a
sa jalousie lui servira de pretexte pour fouler aux pieds son amour et
pour ecouter son ambition. J'ai vu venir l'orage, et, voulant preserver
son honneur d'un crime et ma liberte d'un joug, j'ai trouve un
expedient. J'ai ete trouver le pape; j'ai feint une grande exaltation
de piete chretienne; je lui ai declare que je voulais vivre dans le
celibat, et j'ai obtenu de lui que, pour ne pas exposer mon heritage a
sortir de la famille, Astolphe serait mis en possession a ma place a la
mort de mon grand-pere. Le pape m'a ecoute avec bienveillance; il a bien
voulu tenir compte des preventions de mon grand-pere contre Astolphe, et
de la necessite de menager ces preventions. Il m'a promis le secret, et
m'a donne une garantie pour l'avenir. Ce papier, signe ce soir meme, est
deja dans les mains d'Astolphe.

LE PRECEPTEUR.

Astolphe n'en fera point usage, et viendra le lacerer

GABRIEL.

a vos pieds. Laissez-moi l'aller chercher, vous dis-je. Il est possible
que vos previsions soient justes, et qu'un jour vienne ou vous aurez
raison de vous armer d'un grand courage et d'une rigueur inflexible.
Mais en attendant, ne devez-vous pas tenter tous les moyens de relever
cette ame abattue, et de reconquerir ce bonheur si cherement dispute
jusqu'a present? L'amour, mon enfant, est une chose plus grave a mes
yeux (aux yeux d'un pauvre pretre qui ne l'a pas connu!) qu'a ceux de
tous les hommes que j'ai rencontres dans ma vie. Je vous dirais presque,
a vous autres qui etes aimes, ce que le Seigneur disait a ses disciples:
"Vous avez charge d'ames." Non, vous n'avez pas possede l'ame d'un autre
sans contracter envers elle des devoirs sacres, et vous aurez un jour a
rendre compte a Dieu des merites ou des fautes de cette ame troublee,
dont vous etiez vous-meme devenu le juge, l'arbitre et la divinite! Usez
donc de toute votre influence pour la tirer de l'abime ou elle s'egare;
remplissez cette tache comme un devoir, et ne l'abandonnez que lorsque
vous aurez epuise tous les moyens de la relever.

GABRIEL.

Vous avez raison, l'abbe, vous parlez comme un chretien, mais non comme
un homme! Vous ignorez que, la ou l'on a regne par l'amour, on ne peut
plus regner par la raison ou la morale. Cette puissance qu'on avait
alors, c'etait l'amour qu'on ressentait soi-meme, c'est-a-dire la foi,
et l'enthousiasme qui la donnait et qui la rendait infaillible. Cet
amour, transforme en charite chretienne ou en eloquence philosophique,
perd toute sa puissance, et l'on ne termine pas froidement l'oeuvre
qu'on a commencee dans la fievre. Je sens que je n'ai plus en moi les
moyens de persuader Astolphe, car je sens que le but du ma vie n'est
plus de le persuader. Son ame est tombee au-dessous de la mienne; si je
la relevais, ce serait mon ouvrage. Je l'aimerais peut-etre comme vous
m'aimez; mais je ne serais plus prosternee devant l'etre accompli,
devant l'ideal que Dieu avait cree pour moi. Sachez, mon ami, que
l'amour n'est pas autre chose que l'idee de la superiorite de l'etre
qu'on possede, et, cette idee detruite, il n'y a plus que l'amitie.

LE PRECEPTEUR.

L'amitie impose encore des devoirs austeres; elle est capable
d'heroisme, et vous ne pouvez abjurer dans le meme jour l'amour et
l'amitie!

GABRIEL.

Je respecte votre avis. Cependant vous m'accorderez le reste de la nuit
pour reflechir a ce que vous me demandez. Donnez-moi votre parole de ne
point informer Astolphe du lieu de ma retraite.

LE PRECEPTEUR.

J'y consens, si vous me donnez la votre de ne point quitter Rome sans
m'avoir revu. Je reviendrai demain matin.

GABRIEL.

Oui, mon ami, je vous le promets. L'heure est avancee, les rues sont mal
frequentees, permettez que Marc vous accompagne.

LE PRECEPTEUR.

Non, mon enfant, cette nuit de carnaval tient la moitie de la population
eveillee; il n'y a pas de danger. Marc a probablement fini par
s'endormir. N'eveillez pas ce bon vieillard. A demain! que Dieu vous
conseille!...

GABRIEL.

Que Dieu vous accompagne! A demain! (Le precepteur sort. Gabriel
l'accompagne jusqu'a la porte et revient. )


SCENE VIII

GABRIEL, _seul_.

Reflechir a quoi? A l'etendue de mon malheur, a l'impossibilite du
remede? A cette heure, Astolphe oublie tout dans une honteuse ivresse!
et moi, pourrais-je jamais oublier que son sein, le sanctuaire ou je
reposais ma tete, a ete profane par d'impures etreintes? Eh quoi!
desormais chacun de ses soupcons pourra ramener ce besoin de delires
abjects et l'autoriser a souiller ses levres aux levres des prostituees?
Et moi, il veut me souiller aussi! il veut me traiter comme elles! il
veut m'appeler devant un tribunal, devant une assemblee d'hommes; et la,
devant les juges, devant la foule, faire dechirer mon pourpoint par des
sbires, et, pour preuve de ses droits a la fortune et a la puissance,
devoiler a tous les regards ce sein de femme que lui seul a vu palpiter!
Oh! Astolphe, tu n'y songes pas sans doute; mais quand l'heure viendra,
emporte sur une pente fatale, tu ne voudras pas t'arreter pour si peu de
chose! Eh bien! moi, je dis: Jamais! Je me refuse a ce dernier outrage,
et, plutot que d'en subir l'affront, je dechirerai cette poitrine, je
mutilerai ce sein jusqu'a le rendre un objet d'horreur a ceux qui le
verront, et nul ne sourira a l'aspect de ma nudite... O mon Dieu!
protegez-moi! preservez-moi! j'echappe avec peine a la tentation du
suicide!...

_(Elle se jette a genoux et prie.)_


SCENE IX.

Sur le pont Saint-Ange. Quatre heures du matin.

GABRIEL, suivi de Mosca, GIGLIO.

GABRIEL, _marchant avec agitation et s'arretant au milieu au pont_.

Le suicide!... Cette pensee ne me sort pas de l'esprit. Pourtant je
me sens mieux ici!... J'etouffais dans cette petite chambre, et je
craignais a chaque instant que mes sanglots ne vinssent a reveiller mon
pauvre Marc, fidele serviteur dont mes malheurs avancent la decrepitude,
et que ma tristesse a vieilli plus que les annees! _(Mosca fait entendre
un hurlement prolonge.)_ Tais-toi, Mosca! je sais que tu m'aimes aussi.
Un vieux valet et un vieux chien, voila tout ce qui me reste!... _(Il
fait quelques pas.)_ Cette nuit est belle! et cet air pur me fait un
bien!... O splendeur des etoiles! o murmure harmonieux du Tibre!...
_(Mosca pousse un second hurlement.)_ Qu'as-tu donc, frele creature?
Dans mon enfance, on me disait que, lorsque le meme chien hurle trois
fois de la meme maniere, c'est signe de mort dans la famille!... Je ne
pensais pas qu'un jour viendrait ou ce presage ne me causerait aucun
effroi pour moi-meme... _(Il fait encore quelques pas et s'appuie sur le
parapet.)_

GIGLIO, _se cachant dans l'ombre que le chateau Saint-Ange projette sur
le pont, s'approche de Gabriel_.

C'etait bien sa demeure, et c'est bien lui; je ne l'ai pas perdu de vue
depuis qu'il est sorti. Ce n'est pas le vieux serviteur dont on m'a
parle... Celui-ci est un jeune homme.

_(Mosca hurle pour la troisieme fois en se serrant contre Gabriel.)_

GABRIEL.

Decidement, c'est le mauvais presage. Qu'il s'accomplisse, o mon Dieu!
Je sais que, pour moi, il n'est plus de malheur possible..

GIGLIO, _se rapprochant encore_.

Le diable de chien! Heureusement il ne parait pas y faire attention...
Par le diable! c'est si facile, que je n'ai pas le courage!... Si je
n'avais pas femme et enfants, j'en resterais la!

GABRIEL.

Cependant avec la liberte... (et ma demarche aupres du pape doit me
mettre a l'abri de tout), la solitude pourrait etre belle encore. Que
de poesie dans la contemplation de ces astres dont mon desir prend
possession librement, sans qu'aucune vile passion l'enchaine aux
choses de la terre! O liberte de l'ame! qui peut t'aliener sans folie?
_(Etendant les bras vers le ciel.)_ Rends-moi cette liberte, mon Dieu!
mon ame se dilate rien qu'a prononcer ce mot: liberte!...

GIGLIO, _le frappant d'un coup de poignard_.

Droit au coeur, c'est fait!

GABRIEL.

C'est bien frappe, mon maitre. Je demandais la liberte, et tu me l'as
donnee. _(Il tombe, Mosca remplit l'air de ses hurlements.)_

GIGLIO.

Le voila mort! Te tairas-tu, maudite bete? (Il veut le prendre, Mosca
s'enfuit en aboyant.) Il m'echappe! Hatons-nous d'achever la besogne.
_(Il s'approche de Gabriel, et essaie de le soulever.)_ Ah! courage
de lievre! Je tremble comme une feuille! Je n'etais pas fait pour ce
metier-la.

GABRIEL.

Tu veux me jeter dans le Tibre? Ce n'est pas la peine. Laissez-moi
mourir en paix a la clarte des etoiles. Tu vois bien que je n'appelle
pas au secours, et qu'il m'est indifferent de mourir.

GIGLIO.

Voila un homme qui me ressemble. A l'heure qu'il est, si ce n'etait
l'affaire de comparaitre au jugement d'en haut, je voudrais etre mort.
Ah! j'irai demain a confesse!... Mais, par tous les diables! j'ai deja
vu ce jeune homme quelque part... Oui, c'est lui! Oh! je me briserai
la tete sur le pave! _(Il se jette a genoux aupres de Gabriel et veut
retirer le poignard de son sein.)_

GABRIEL.

Que fais-tu, malheureux? Tu es bien impatient de me voir mourir!

GIGLIO.

Mon maitre! mon ange!... mon Dieu! Je voudrais te rendre la vie. Ah!
Dieu du ciel et de la terre, empechez qu'il ne meure!...

GABRIEL.

Il est trop tard, que t'importe!

GIGLIO, _a part_.

Il ne me reconnait pas! Ah! tant mieux! S'il me maudissait a cette
heure, je serais damne sans remission!

GABRIEL.

Qui que tu sois, je ne t'en veux pas, tu as accompli la volonte du ciel.

GIGLIO.

Je ne suis pas un voleur, non. Tu le vois, maitre, je ne veux pas te
depouiller.

GABRIEL.

Qui donc t'envoie? Si c'est Astolphe... ne me le dis pas... Acheve-moi
plutot...

GIGLIO.

Astolphe? Je ne connais pas cela...

GABRIEL.

Merci! Je meurs en paix. Je sais d'ou part le coup... Tout est bien.

GIGLIO.

Il meurt! Ah! Dieu n'est pas juste! Il meurt! Je ne peux pas lui rendre
la vie... _(Mosca revient et leche la figure et les mains de Gabriel.)_
Ah! cette pauvre bete elle a plus de coeur que moi.

GABRIEL.

Ami, ne tue pas mon pauvre chien...

GIGLIO.

Ami! il m'appelle ami! (Il se frappe la tete avec les poings.)

GABRIEL.

On peut venir... Sauve-toi!... Que fais-tu la?... Je ne peux en revenir.
Va recevoir ton salaire... de mon grand-pere!

GIGLIO.

Son grand-pere! Ah! voila les gens qui nous emploient! voila comme nos
princes se servent de nous!...

GABRIEL.

Ecoute!... je ne veux pas que mon corps soit insulte par les passants...
Attache-moi a une pierre... et jette-moi dans l'eau...

GIGLIO.

Non! tu vis encore, tu parles, tu peux en revenir. O mon Dieu! mon Dieu!
personne ne viendra-t-il a ton secours?

GABRIEL.

L'agonie est trop longue... Je souffre. Arrache-moi ce fer de la
poitrine. _(Giglio retire le poignard.)_ Merci, je me sens mieux... je
me sens... libre!... mon reve me revient. Il me semble que je m'envole
la-haut! tout en haut! _(Il expire.)_

GIGLIO.

Il ne respire plus! J'ai hate sa mort en voulant le soulager... Sa
blessure ne saigne pas... Ah! tout est dit!... C'etait sa volonte... Je
vais le jeter dans la riviere!... _(Il essaie de relever le cadavre de
Gabriel.)_ La force me manque, mes yeux se troublent, le pave s'enfuit
sous mes pieds!... Juste Dieu!... l'ange du chateau agite ses ailes et
sonne la trompette... C'est la voix du jugement dernier! Ah! voici les
morts, les morts qui viennent me chercher. _(Il tombe la face sur le
pave et se bouche les oreilles.)_


SCENE X.

ASTOLPHE, LE PRECEPTEUR, GABRIEL, _mort_, GIGLIO, _etendu a terre_.

ASTOLPHE, _en marchant_.

Eh bien! ce n'est pas vous qui aurez manque a votre promesse. Ce sera
moi qui aurai force votre volonte!

LE PRECEPTEUR, _s'arretant irresolu_.

Je suis trop faible... Gabriel ne voudra plus se fier a moi.

ASTOLPHE, _l'entrainant_.

Je veux la voir, la voir! embrasser ses pieds. Elle me pardonnera!
Conduisez-moi.

MARC, _venant a leur rencontre, une lanterne a la main, l'epee dans
l'autre_.

Monsieur l'abbe, est-ce vous?

LE PRECEPTEUR.

Ou cours-tu, Marc? ta figure est bouleversee! Ou est ton maitre?

MARC.

Je le cherche! il est sorti... sorti pendant que je m'etais endormi!
Malheureux que je suis!... J'allais voir chez vous.

LE PRECEPTEUR.

Je ne l'ai pas rencontre... Mais il est sorti arme, n'est-ce pas?

MARC.

Il est sorti sans armes pour la premiere fois de sa vie, il a oublie
jusqu'a son poignard. Ah! je n'ose vous dire mes craintes. Il avait tant
de chagrin! Depuis quelques jours il ne mangeait plus, il ne dormait
plus, il ne lisait plus, il ne restait pas un instant a la meme place.

ASTOLPHE.

Tais-toi, Marc, tu m'assassines. Cherchons-le!... Que vois-je ici?..
_(Il lui arrache la lanterne, et l'approche de Giglio.)_ Que fait la cet
homme?

GIGLIO.

Tuez-moi! tuez-moi!

LE PRECEPTEUR.

Et ici un cadavre!

MARC, _d'une voix etouffee par les cris_.

Mosca... voici Mosca qui lui leche les mains! _(Le precepteur tombe a
genoux. Marc, en pleurant et en criant, releve le cadavre de Gabriel.
Astolphe reste petrifie. )_

GIGLIO, _au precepteur_.

Donnez-moi l'absolution, monsieur le pretre! Messieurs, tuez-moi. C'est
moi qui ai tue ce jeune homme, un brave, un noble jeune homme qui
m'avait accorde la vie, une nuit que, pour le voler, j'avais deja tente,
avec plusieurs camarades, de l'assassiner. Tuez-moi! J'ai femme et
enfants, mais c'est egal, je veux mourir!

ASTOLPHE, _le prenant a la gorge_.

Miserable! tu l'as assassine!

LE PRECEPTEUR.

Ne le tuez pas. Il n'a pas agi de son fait. Je reconnais ici la main du
prince de Bramante. J'ai vu cet homme chez lui.

GIGLIO.

Oui, j'ai ete a son service.

ASTOLPHE.

Et c'est lui qui t'a charge d'accomplir ce crime?

GIGLIO.

J'ai femme et enfants, monsieur; j'ai porte l'argent que j'ai recu a la
maison. A present livrez-moi a la justice; j'ai tue mon sauveur, mon
maitre, mon Jesus! Envoyez-moi a la potence; vous voyez bien que je me
livre moi-meme. Monsieur l'abbe, priez pour moi!

ASTOLPHE.

Ah! lache, fanatique! je t'ecraserai sur le pave.

LE PRECEPTEUR.

Les revelations de ce malheureux seront importantes; epargnez-le, et ne
doutez pas que le prince ne prenne des demain l'initiative pour vous
accuser. Du courage, seigneur Astolphe! Vous devez a la memoire de celle
qui vous a aime, de purger votre honneur de ces calomnies.

ASTOLPHE, _se tordant les bras_.

Mon honneur! que m'importe mon honneur? _(Il se jette sur le corps de
Gabriel. Marc le repousse.)_

MARC.

Ah! laissez-la tranquille a present! C'est vous qui l'avez tuee.

ASTOLPHE, _se relevant avec egarement_.

Oui, c'est moi! oui, c'est moi! Qui ose dire le contraire? C'est moi qui
suis son assassin!

LE PRECEPTEUR.

Calmez-vous et venez! Il faut soustraire cette depouille sacree aux
outrages de la publicite. Le jour est loin de paraitre, emportons-la.
Nous la deposerons dans le premier couvent. Nous l'ensevelirons
nous-memes, et nous ne la quitterons que quand nous aurons cache dans le
sein de la terre ce secret qui lui fut si cher.

ASTOLPHE.

Oh! oui, qu'elle l'emporte dans la tombe, ce secret que j'ai voulu
violer!

LE PRECEPTEUR, _a Giglio_.

Suivez-nous, puisque vous eprouvez des remords salutaires. Je tacherai
de faire votre paix avec le ciel; et, si vous voulez faire des
revelations sinceres, on pourra vous sauver la vie.

GIGLIO.

Je confesserai tout, mais je ne veux pas de la vie, pourvu que j'aie
l'absolution.

ASTOLPHE, _en delire_.

Oui, tu auras l'absolution, et tu seras mon ami, mon compagnon! Nous ne
nous separerons plus, car nous sommes deux assassins!

_(Marc et Giglio emportent le cadavre, l'abbe entraine Astolphe.)_


FIN DE GABRIEL.





End of the Project Gutenberg EBook of Gabriel, by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GABRIEL ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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