The Project Gutenberg EBook of Gabriel, by George Sand

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Title: Gabriel

Author: George Sand

Release Date: September 6, 2004 [EBook #13380]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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George Sand

[ILLUSTRATION]


GABRIEL

ROMAN DIALOGUE



NOTICE

J'ai crit _Gabriel_  Marseille, en revenant d'Espagne, mes enfants
jouant autour de moi dans une chambre d'auberge.--Le bruit des enfants
ne gne pas. Ils vivent, par leurs jeux mmes, dans un milieu fictif, o
la rverie peut les suivre sans tre refroidie par la ralit. Eux aussi
d'ailleurs appartiennent au monde de l'idal, par la simplicit de leurs
penses.

_Gabriel_ appartient, lui, par sa forme et par sa donne,  la fantaisie
pure. Il est rare que la fantaisie des artistes ait un lien direct
avec leur situation. Du moins, elle n'a pas de simultanit avec les
proccupations de leur vie extrieure. L'artiste a prcisment besoin de
sortir, par une invention quelconque, du monde positif qui l'inquite,
l'oppresse, l'ennuie ou le navre. Quiconque ne sait pas cela, n'est
gure artiste lui-mme.

GEORGE SAND.

Nohant, 2l septembre 1854.


A ALBERT GRZYMALA,

(Souvenir d'un frre absent.)



PERSONNAGES.

LE PRINCE JULES DE BRAMANTE. GABRIEL DE BRAMANTE, son petit-fils.
LE COMTE ASTOLPHE DE BRAMANTE. ANTONIO. MENRIQUE. SETTIMIA, mre
d'Astolphe. LA FAUSTINA. PERINNE, revendeuse  la toilette. LE
PRCEPTEUR de Gabriel. MARC, vieux serviteur. FRERE COME, cordelier,
confesseur de Settimia. BARBE, vieille demoiselle de compagnie de
Settimia. GIGLIO. UN MATRE DE TAVERNE. BANDITS, TUDIANTS, SBIRES,
JEUNES GENS ET COURTISANES.


PROLOGUE. Au chteau de Bramante.



SCNE PREMIRE. LE PRINCE, LE PRCEPTEUR, MARC.

(_Le prince est en manteau de voyage, assis sur un fauteuil. Le
prcepteur est debout devant lui. Marc lui sert du vin._)

LE PRCEPTEUR. Votre altesse est-elle toujours aussi fatigue?

LE PRINCE. Non. Ce vieux vin est ami du vieux sang. Je me trouve
vraiment mieux.

LE PRCEPTEUR. C'est un long et pnible voyage que votre altesse vient
de faire... et avec une rapidit....

LE PRINCE. A quatre-vingts ans passs, c'est en effet fort pnible. Il
fut un temps o cela ne m'et gure embarrass. Je traversais l'Italie
d'un bout  l'autre pour la moindre affaire, pour une amourette, pour
une fantaisie; et maintenant il me faut des raisons d'une bien haute
importance pour entreprendre, en litire, la moiti du trajet que je
faisais alors  cheval.... Il y a dix ans que je suis venu ici pour la
dernire fois, n'est-ce pas, Marc?

MARC, _trs-intimid_. Oh! oui, monseigneur.

LE PRINCE. Tu tais encore vert alors! Au fait, tu n'as gure que
soixante ans. Tu es encore jeune, toi!

MARC. Oui, monseigneur.

LE PRINCE, _se retournant vers le prcepteur_. Toujours aussi bte,  ce
qu'il parat? (_Haut_.) Maintenant laisse-nous, mon bon Marc, laisse ici
ce flacon.

MARC. Oh! oui, monseigneur. (_Il hsite  sortir_.)

LE PRINCE, _avec une bont affecte_. Va, mon ami....

MARC. Monseigneur... est-ce que je n'avertirai pas le seigneur Gabriel
de l'arrive de votre altesse?

LE PRINCE, _avec emportement_. Ne vous l'ai-je pas positivement dfendu?

LE PRCEPTEUR. Vous savez bien que son altesse veut surprendre
monseigneur Gabriel.

LE PRINCE. Vous seul ici m'avez vu arriver. Mes gens sont incapables
d'une indiscrtion. S'il y a une indiscrtion commise, je vous en rends
responsable.

(_Marc sort tout tremblant_.)


SCNE II. LE PRINCE, LE PRCEPTEUR.

LE PRINCE. C'est un homme sr, n'est-ce pas?

LE PRCEPTEUR. Comme moi-mme, monseigneur.

LE PRINCE. Et... il est le seul, aprs vous et la nourrice de Gabriel,
qui ait jamais su....

LE PRCEPTEUR. Lui, la nourrice et moi, nous sommes les seules personnes
au monde, aprs votre altesse, qui ayons aujourd'hui connaissance de cet
important secret.

LE PRINCE Important! Oui, vous avez raison; terrible, effrayant secret,
et dont mon me est quelquefois tourmente comme d'un remords. Et
dites-moi, monsieur l'abb, jamais aucune indiscrtion....

LE PRCEPTEUR. Pas la moindre, monseigneur.

LE PRINCE. Et jamais aucun doute ne s'est lev dans l'esprit des
personnes qui le voient journellement?

LE PRCEPTEUR. Jamais aucun, monseigneur.

LE PRINCE. Ainsi, vous n'avez pas flatt ma fantaisie dans vos lettres?
Tout cela est l'exacte vrit?

LE PRCEPTEUR. Votre altesse touche au moment de s'en convaincre par
elle-mme.

LE PRINCE. C'est vrai!... Et j'approche de ce moment avec une motion
inconcevable.

LE PRCEPTEUR. Votre coeur paternel aura sujet de se rjouir.

LE PRINCE. Mon coeur paternel!... L'abb, laissons ces mots-l aux gens
qui ont bonne grce  s'en servir. Ceux-l, s'ils savaient par quel
mensonge hardi, insens presque, il m'a fallu acheter le repos et la
considration de mes vieux jours, chargeraient ma tte d'une lourde
accusation, je le sais! Ne leur empruntons donc pas le langage d'une
tendresse troite et banale. Mon affection pour les enfants de ma race a
t un sentiment plus grave et plus fort.

LE PRCEPTEUR. Un sentiment passionn!

LE PRINCE. Ne me flattez pas, on pourrait aussi bien l'appeler criminel;
je sais la valeur des mots, et n'y attache aucune importance. Au-dessus
des vulgaires devoirs et des purils soucis de la paternit bourgeoise,
il y a les devoirs courageux, les ambitions dvorantes de la paternit
patricienne. Je les ai remplis avec une audace dsespre. Puisse
l'avenir ne pas fltrir ma mmoire, et ne pas abaisser l'orgueil de mon
nom devant des questions de procdure ou des cas de conscience!

LE PRCEPTEUR. Le sort a second merveilleusement jusqu'ici vos
desseins.

LE PRINCE, _aprs un instant de silence_. Vous m'avez crit qu'il tait
d'une belle figure?

LE PRCEPTEUR. Admirable! C'est la vivante image de son pre.

LE PRINCE. J'espre que son caractre a plus d'nergie!

LE PRCEPTEUR. Je l'ai mand souvent  votre altesse, une incroyable
nergie!

LE PRINCE. Son pauvre pre! C'tait un esprit timide... une me timore.
Bon Julien! quelle peine j'eus  le dcider  garder ce secret  son
confesseur au lit de mort! Je ne doute pas que ce fardeau n'ait avanc
le terme de sa vie....

LE PRCEPTEUR. Plutt la douleur que lui causa la mort prmature de sa
belle et jeune pouse....

LE PRINCE. Je vous ai dfendu de m'adoucir les choses; monsieur l'abb,
je suis de ces hommes qui peuvent supporter toute la vrit. Je sais
que j'ai fait saigner des coeurs, et que ceci en fera saigner encore!
N'importe, ce qui est fait est fait.... Il entre dans sa dix-septime
anne; il doit tre d'une assez jolie taille?

LE PRCEPTEUR. Il a plus de cinq pieds, monseigneur, et il grandit
toujours et rapidement.

LE PRINCE, _avec une joie trs-marque_. En vrit! Le destin nous aide
en effet! Et la figure, est-elle dj un peu mle? Dj! Je voudrais me
faire illusion  moi-mme.... Non, ne me dites plus rien; je le verrai
bien.... Parlez-moi seulement du moral, de l'ducation.

LE PRCEPTEUR. Tout ce que votre altesse a ordonn a t ponctuellement
excut, et tout a russi comme par miracle.

LE PRINCE. Sois loue,  fortune!... si vous n'exagrez rien, monsieur
l'abb. Ainsi rien n'a t pargn pour faonner son esprit, pour
l'orner de toutes les connaissances qu'un prince doit possder pour
faire honneur  son nom et  sa condition?

LE PRCEPTEUR. Votre altesse est doue d'une profonde rudition. Elle
pourra interroger elle-mme mon noble lve, et voir que ses tudes ont
t fortes et vraiment viriles.

LE PRINCE. Le latin, le grec, j'espre?

LE PRCEPTEUR. Il possde le latin comme vous-mme, j'ose le dire,
monseigneur; et le grec... comme....

(_Il sourit avec aisance._)

LE PRINCE, _riant de bonne grce._ Comme vous, l'abb? A merveille,
je vous en remercie, et vous accorde la supriorit sur ce point. Et
l'histoire, la philosophie, les lettres?

LE PRCEPTEUR. Je puis rpondre _oui_ avec assurance; tout l'honneur en
revient  la haute intelligence de l'lve. Ses progrs ont t rapides
jusqu'au prodige.

LE PRINCE. Il aime l'tude? Il a des gots srieux?

LE PRCEPTEUR. Il aime l'tude, et il aime aussi les violents exercices,
la chasse, les armes, la course. En lui l'adresse, la persvrance et le
courage supplent  la force physique. Il a des gots srieux, mais il
a aussi les gots de son ge: les beaux chevaux, les riches habits, les
armes tincelantes.

LE PRINCE. S'il en est ainsi, tout est au mieux, et vous avez
parfaitement saisi mes intentions. Maintenant, encore un mot. Vous avez
su donner  ses ides cette tendance particulire, originale... Vous
savez ce que je veux dire?

LE PRCEPTEUR. Oui, monseigneur. Ds sa plus tendre enfance (votre
altesse avait donn elle-mme  son imagination cette premire
impulsion), il a t pntr de la grandeur du rle masculin, et de
l'abjection du rle fminin dans la nature et dans la socit. Les
premiers tableaux qui ont frapp ses regards, les premiers traits de
l'histoire qui ont veill ses ides, lui ont montr la faiblesse et
l'asservissement d'un sexe, la libert et la puissance de l'autre. Vous
pouvez voir sur ces panneaux les fresques que j'ai fait excuter par
vos ordres: ici l'enlvement des Sabines, sur cet autre la trahison de
Tarpia; puis le crime et le chtiment des filles de Danas; l une
vente de femmes esclaves en Orient; ailleurs, ce sont des reines
rpudies, des amantes mprises ou trahies, des veuves indoues immoles
sur les bchers de leurs poux; partout la femme esclave, proprit,
conqute, n'essayant de secouer ses fers que pour encourir une peine
plus rude encore, et ne russissant  les briser que par le mensonge, la
trahison, les crimes lches et inutiles.

LE PRINCE. Et quels sentiments ont veills en lui ces exemples
continuels?

LE PRCEPTEUR. Un mlange d'horreur et de compassion, de sympathie et de
haine....

LE PRINCE. De sympathie, dites-vous? A-t-il jamais vu aucune femme?
A-t-il jamais pu changer quelques paroles avec des personnes d'un autre
sexe que... le sien?...

LE PRCEPTEUR. Quelques paroles, sans doute; quelques ides, jamais.
Il n'a vu que de loin les filles de la campagne, et il prouve une
insurmontable rpugnance  leur parler.

LE PRINCE. Et vraiment vous croyez tre sr qu'il ne se doute pas
lui-mme de la vrit?

LE PRCEPTEUR. Son ducation a t si chaste, ses penses sont si
pures, une telle ignorance a envelopp pour lui la vrit d'un voile si
impntrable, qu'il ne souponne rien, et n'apprendra que de la bouche
de votre altesse ce qu'il doit apprendre. Mais je dois vous prvenir
que ce sera un coup bien rude, une douleur bien vive, bien exalte
peut-tre.... De telles causes devaient amener de tels effets....

LE PRINCE. Sans doute... cela est bon. Vous le prparerez par un
entretien, ainsi que nous en sommes convenus.

LE PRCEPTEUR. Monseigneur, j'entends le galop d'un cheval... C'est lui.
Si vous voulez le voir par cette fentre... il approche.

LE PRINCE, _se levant avec vivacit et regardant par la fentre en se
cachant avec le rideau._ Quoi! ce jeune homme mont sur un cheval noir,
rapide comme la tempte?

LE PRCEPTEUR, _avec orgueil_. Oui, monseigneur.

LE PRINCE. La poussire qu'il soulve me drobe ses traits... Cette
belle chevelure, cette taille lgante... Oui, ce doit tre un joli
cavalier... bien pos sur son cheval; de la grce, de l'adresse, de la
force mme... Eh bien! va-t-il donc sauter la barrire, ce jeune fou?

LE PRCEPTEUR. Toujours, monseigneur.

LE PRINCE. Bravissimo! Je n'aurais pas fait mieux  vingt-cinq ans.
L'abb, si le reste de l'ducation a aussi bien russi, je vous en fais
mon compliment et je vous en rcompenserai de manire  vous satisfaire,
soyez-en certain. Maintenant j'entre dans l'appartement que vous m'avez
destin. Derrire cette cloison, j'entendrai votre entretien avec lui.
J'ai besoin d'tre prpar moi-mme  le voir, de le connatre un
peu avant de m'adresser  lui. Je suis mu, je ne vous le cache pas,
monsieur l'abb. Ceci est une circonstance grave dans ma vie et dans
celle de cet enfant. Tout va tre dcid dans un instant. De sa premire
impression dpend l'honneur de toute une famille. L'honneur! mot vile et
tout-puissant!...

LE PRCEPTEUR. La victoire vous restera comme toujours, monseigneur. Son
me romanesque, dont je n'ai pu faonner absolument  votre guise tous
les instincts, se rvoltera peut-tre au premier choc; mais l'horreur
de l'esclavage, la soif d'indpendance, d'agitation et de gloire
triompheront de tous les scrupules.

LE PRINCE. Puissiez-vous deviner juste! Je l'entends... son pas est
dlibr!... J'entre ici... Je vous donne une heure... plus ou moins,
selon....

LE PRCEPTEUR. Monseigneur, vous entendrez tout. Quand vous voudrez
qu'il paraisse devant vous, laissez tomber un meuble; je comprendrai.

LE PRINCE. Soit! _(Il entre dans l'appartement voisin.)_


SCNE III.

LE PRCEPTEUR, GABRIEL.

(_Gabriel en habit de chasse  la mode du temps, cheveux longs, boucls,
en dsordre, le fouet  la main. Il se jette sur une chaise, essouffl,
et s'essuie le front._)

GABRIEL. Ouf! je n'en puis plus.

LE PRCEPTEUR. Vous tes ple, en effet, monsieur. Auriez-vous prouv
quelque accident?

GABRIEL. Non, mais mon cheval a failli me renverser. Trois fois il s'est
drob au milieu de la course. C'est une chose trange et qui ne m'est
pas encore arrive depuis que je le monte. Mon cuyer dit que c'est
d'un mauvais prsage. A mon sens, cela prsage que mon cheval devient
ombrageux.

LE PRCEPTEUR. Vous semblez mu... Vous dites que vous avez failli tre
renvers?

GABRIEL. Oui, en vrit. J'ai failli l'tre  la troisime fois, et  ce
moment j'ai t effray.

LE PRCEPTEUR. Effray? vous, si bon cavalier?

GABRIEL. Eh bien, j'ai eu peur, si vous l'aimez mieux.

LE PRCEPTEUR. Parlez moins haut, monsieur, l'on pourrait vous entendre.

GABRIEL. Eh! que m'importe? Ai-je coutume d'observer mes paroles et de
dguiser ma pense? Quelle honte y a-t-il?

LE PRCEPTEUR. Un homme ne doit jamais avoir peur.

GABRIEL Autant voudrait dire, mon cher abb, qu'un homme ne doit jamais
avoir froid, ou ne doit jamais tre malade. Je crois seulement qu'un
homme ne doit jamais laisser voir  son ennemi qu'il a peur.

LE PRCEPTEUR. Il y a dans l'homme une disposition naturelle 
affronter le danger, et c'est ce qui le distingue de la femme
trs-particulirement.

GABRIEL. La femme! la femme, je ne sais  quel propos vous me parlez
toujours de la femme. Quant  moi, je ne sens pas que mon me ait un
sexe, comme vous tchez souvent de me le dmontrer. Je ne sens en moi
une facult absolue pour quoi que ce soit: par exemple, je ne me sens
pas brave d'une manire absolue, ni poltron non plus d'une manire
absolue. Il y a des jours o sous l'ardent soleil de midi, quand mon
front est en feu, quand mon cheval est enivr, comme moi, de la course,
je franchirais, seulement pour me divertir, les plus affreux prcipices
de nos montagnes. Il est des soirs o le bruit d'une croise agite par
la brise me fait frissonner, et o je ne passerais pas sans lumire le
seuil de la chapelle pour toutes les gloires du monde. Croyez-moi nous
sommes tous sous l'impression du moment, et l'homme qui se vanterait
devant moi de n'avoir jamais eu peur me semblerait un grand fanfaron,
de mme qu'une femme pourrait dire devant moi qu'elle a des jours de
courage sans que j'en fusse tonn. Quand je n'tais encore qu'un
enfant, je m'exposais souvent au danger plus volontiers qu'aujourd'hui:
c'est que je n'avais pas conscience du danger.

LE PRCEPTEUR. Mon cher Gabriel, vous tes trs-ergoteur aujourd'hui...
Mais laissons cela. J'ai  vous entretenir....

GABRIEL. Non, non! je veux achever mon ergotage et vous prendre par vos
propres arguments... Je sais bien pourquoi vous voulez dtourner la
conversation....

LE PRCEPTEUR. Je ne vous comprends pas.

GABRIEL. Oui-da! vous souvenez-vous de ce ruisseau que vous ne vouliez
pas passer parce que le pont de branches entrelaces ne tenait presque
plus  rien? et moi j'tais au milieu, pourtant! Vous ne voultes pas
quitter la rive, et  votre prire je revins sur mes pas. Vous aviez
donc peur?

LE PRCEPTEUR. Je ne me rappelle pas cela.

GABRIEL. Oh! que si!

LE PRCEPTEUR. J'avais peur pour vous, sans doute.

GABRIEL. Non, puisque j'tais dj  moiti pass. Il y avait autant de
danger pour moi  revenir qu' continuer.

LE PRCEPTEUR. Et vous en voulez conclure....

GABRIEL. Que, puisque moi, enfant de dix ans, n'ayant pas conscience du
danger, j'tais plus tmraire que vous, homme sage et prvoyant, il
en rsulte que la bravoure absolue n'est pas le partage exclusif de
l'homme, mais plutt celui de l'enfant, et, qui sait? peut-tre aussi
celui de la femme.

LE PRCEPTEUR. O avez-vous pris toutes ces ides? Jamais je ne vous ai
vu si raisonneur.

GABRIEL. Oh! bien, oui! je ne vous dis pas tout ce qui me passe par la
tte.

LE PRCEPTEUR, _inquiet_. Quoi donc, par exemple?

GABRIEL. Bah! je ne sais quoi! Je me sens aujourd'hui dans une
disposition singulire. J'ai envie de me moquer de tout.

LE PRCEPTEUR. Et qui vous a mis ainsi en gaiet?

GABRIEL. Au contraire, je suis triste! Tenez, j'ai fait un rve bizarre
qui m'a proccup et comme poursuivi tout le jour.

LE PRCEPTEUR. Quel enfantillage! et ce rve...

GABRIEL. J'ai rv que j'tais femme.

LE PRCEPTEUR. En vrit, cela est trange... Et d'o vous est venue
cette imagination?

GABRIEL. D'o viennent les rves? Ce serait  vous de me l'expliquer,
mon cher professeur.

LE PRCEPTEUR. Et ce rve vous tait sans doute dsagrable?

GABRIEL. Pas le moins du monde; car, dans mon rve, je n'tais pas un
habitant de cette terre. J'avais des ailes, et je m'levais  travers
les mondes, vers je ne sais quel monde idal. Des voix sublimes
chantaient autour de moi; je ne voyais personne; mais des nuages lgers
et brillants, qui passaient dans l'ther, refltaient ma figure, et
j'tais une jeune fille vtue d'une longue robe flottante et couronne
de fleurs.

LE PRCEPTEUR. Alors vous tiez un ange, et non pas une femme.

GABRIEL. J'tais une femme; car tout  coup mes ailes se sont
engourdies, l'ther s'est ferm sur ma tte, comme une vote de cristal
impntrable, et je suis tomb, tomb... et j'avais au cou une lourde
chane dont le poids m'entranait vers l'abme; et alors je me suis
veill, accabl de tristesse, de lassitude et d'effroi... Tenez, n'en
parlons plus. Qu'avez-vous  m'enseigner aujourd'hui?

LE PRCEPTEUR. J'ai une conversation srieuse  vous demander, une
importante nouvelle  vous apprendre, et je rclamerai toute votre
attention.

GABRIEL. Une nouvelle! ce sera donc la premire de ma vie, car j'entends
dire les mmes choses depuis que j'existe. Est-ce une lettre de mon
grand-pre?

LE PRCEPTEUR. Mieux que cela.

GABRIEL. Un prsent? Peu m'importe. Je ne suis plus un enfant pour me
rjouir d'une nouvelle arme ou d'un nouvel habit. Je ne conois pas que
mon grand-pre ne songe  moi que pour s'occuper de ma toilette ou de
mes plaisirs.

LE PRCEPTEUR. Vous aimez pourtant la parure, un peu trop mme.

GABRIEL. C'est vrai; mais je voudrais que mon grand-pre me considrt
comme un jeune homme, et m'admit  l'honneur insigne de faire sa
connaissance.

LE PRCEPTEUR. Eh bien, mon cher monsieur, cet honneur ne tardera pas 
vous tre accord.

GABRIEL. C'est ce qu'on me dit tous les ans.

LE PRCEPTEUR. Et c'est ce qui arrivera demain.

GABRIEL, _avec une satisfaction srieuse_. Ah! enfin!

LE PRCEPTEUR. Cette nouvelle comble tous vos voeux?

GABRIEL. Oui, j'ai beaucoup de choses  dire  mon noble parent,
beaucoup de questions  lui faire, et probablement de reproches  lui
adresser.

LE PRCEPTEUR, _effray_. Des reproches?

GABRIEL. Oui, pour la solitude o il me tient depuis que je suis au
monde. Or, j'en suis las, et je veux connatre ce monde dont on me parle
tant, ces hommes qu'on me vante, ces femmes qu'on rabaisse, ces biens
qu'on estime, ces plaisirs qu'on recherche... Je veux tout connatre,
tout sentir, tout possder, tout braver! Ah! cela vous tonne; mais,
coutez: on peut lever des faucons en cage et leur faire perdre le
souvenir ou l'instinct de la libert: un jeune homme est un oiseau dou
de plus de mmoire et de rflexion.

LE PRCEPTEUR. Votre illustre parent vous fera connatre ses intentions,
vous lui manifesterez vos dsirs. Ma tche envers vous est termine, mon
cher lve, et je dsire que Son Altesse n'ait pas lieu de la trouver
mal remplie.

GABRIEL. Grand merci! Si je montre quelque bon sens, tout l'honneur en
reviendra  mon cher prcepteur; si mon grand-pre trouve que je ne suis
qu'un sot, mon prcepteur s'en lavera les mains en disant qu'il n'a pu
rien tirer de ma pauvre cervelle.

LE PRCEPTEUR. Espigle! m'couterez-vous enfin?

GABRIEL. couter quoi? J'ai cru que vous m'aviez tout dit.

LE PRCEPTEUR. Je n'ai pas commenc.

GABRIEL. Cela sera-t-il bien long?

LE PRCEPTEUR. Non,  moins que vous ne m'interrompiez sans cesse.

GABRIEL. Je suis muet.

LE PRCEPTEUR. Je vous ai souvent expliqu ce que c'est qu'un majorat,
et comment la succession d'une principaut avec les titres, les droits,
privilges, honneurs et richesses y attachs....

(_Gabriel bille en se cachant._)

Vous ne m'coutez pas?

GABRIEL. Pardonnez-moi.

LE PRCEPTEUR. Je vous ai dit....

GABRIEL. Oh! pour Dieu, l'abb, ne recommencez pas. Je puis achever la
phrase, je la sais par coeur: Et richesses y attachs, peuvent passer
alternativement, dans les familles, de la branche ane  la branche
cadette, et repasser de la branche cadette  la branche ane,
rciproquement, par la loi de transmission d'hritage,  l'an des
enfants mles d'une des branches, quand la branche collatrale ne se
trouve plus reprsente que par des filles. Est-ce l tout ce que
vous aviez de nouveau et d'intressant  me dire! Vraiment, si vous ne
m'aviez jamais appris rien de mieux, j'aimerais autant ne rien savoir du
tout.

LE PRCEPTEUR. Ayez un peu de patience, songez qu'il m'en faut souvent
beaucoup avec vous.

GABRIEL. C'est vrai, mon ami, pardonnez-moi. Je suis mal dispos
aujourd'hui.

LE PRCEPTEUR. Je m'en aperois. Peut tre vaudrait-il mieux remettre la
conversation  demain ou  ce soir.

(_Lger bruit dans le cabinet._)

GABRIEL. Qui est l-dedans?

LE PRCEPTEUR. Vous le saurez si vous voulez m'entendre.

GABRIEL, _vivement_. Lui! mon grand-pre, peut-tre?

LE PRCEPTEUR. Peut-tre.

GABRIEL, _courant vers la porte_. Comment peut-tre! et vous me faites
languir!...

(_Il essaie d'ouvrir. La porte est ferme en dedans._)

Quoi! il est ici, et on me le cache!

LE PRCEPTEUR. Arrtez, il repose.

GABRIEL. Non! il a remu, il a fait du bruit.

LE PRCEPTEUR. Il est fatigu, souffrant; vous ne pouvez pas le voir.

GABRIEL. Pourquoi s'enferme-t-il pour moi? Je serais entr sans bruit;
je l'aurais veill avec amour durant son sommeil; j'aurais contempl
ses traits vnrables. Tenez, l'abb, je l'ai toujours pressenti, il ne
m'aime pas. Je suis seul au monde, moi: j'ai un seul protecteur, un seul
parent, et je ne suis pas connu, je ne suis pas aim de lui!

LE PRCEPTEUR. Chassez, mon cher lve, ces tristes et coupables
penses. Votre illustre aeul ne vous a pas donn ces preuves banales
d'affection qui sont d'usage dans les classes obscures....

GABRIEL. Plt au ciel que je fusse n dans ces classes! Je ne serais pas
un tranger, un inconnu pour le chef de ma famille.

LE PRCEPTEUR. Gabriel, vous apprendrez aujourd'hui un grand secret qui
vous expliquera tout ce qui vous a sembl nigmatique jusqu' prsent;
je ne vous cache pas que vous touchez  l'heure la plus solennelle et
la plus redoutable qui ait encore sonn pour vous. Vous verrez quelle
immense, quelle incroyable sollicitude s'est tendue sur vous depuis
l'instant de votre naissance jusqu' ce jour. Armez-vous de courage.
Vous avez une grande rsolution  prendre, une grande destine 
accepter aujourd'hui. Quand vous aurez appris ce que vous ignorez, vous
ne direz pas que vous n'tes pas aim. Vous savez, du moins, que votre
naissance fut attendue comme une faveur cleste, comme un miracle. Votre
pre tait malade, et l'on avait presque perdu l'espoir de lui voir
donner le jour  un hritier de son titre et de ses richesses. Dj la
branche cadette des Bramante triomphait dans l'espoir de succder au
glorieux titre que vous porterez un jour....

GABRIEL. Oh! je sais tout cela. En outre, j'ai devin beaucoup de choses
que vous ne me disiez pas. Sans doute, la jalousie divisait les deux
frres Julien et Octave, mon pre et mon oncle; peut-tre aussi mon
grand-pre nourrissait-il dans son me une secrte prfrence pour son
fils an... Je vins au monde. Grande joie pour tous, except pour moi,
qui ne fus pas gratifi par le ciel d'un caractre  la hauteur de ces
graves circonstances.

LE PRCEPTEUR. Que dites-vous?

GABRIEL.

Je dis que cette transmission d'hritage de mle en mle est une loi
fcheuse, injuste peut-tre. Ce continuel dplacement de possession
entre les diverses branches d'une famille ne peut qu'allumer le feu
de la jalousie, aigrir les ressentiments, susciter la haine entre les
proches parents, forcer les pres  dtester leurs filles, faire rougir
les mres d'avoir donn le jour  des enfants de leur sexe!... Que
sais-je! L'ambition et la cupidit doivent pousser de fortes racines
dans une famille ainsi assemble comme une meute affame autour de la
cure du majorat, et l'histoire m'a appris qu'il en peut rsulter
des crimes qui font l'horreur et la honte de l'humanit. Eh bien,
qu'avez-vous  me regarder ainsi, mon cher matre? vous voil tout
troubl! Ne m'avez-vous pas nourri de l'histoire des grands hommes
et des lches? Ne m'avez-vous pas toujours montr l'hrosme et la
franchise aux prises avec la perfidie et la bassesse? tes-vous tonn
qu'il m'en suit rest quelque notion de justice, quelque amour de la
vrit?

LE PRCEPTEUR, _baissant la voix_.

Gabriel, vous avez raison; mais, pour l'amour du ciel, soyez moins
tranchant et moins hardi en prsence de votre aeul.

_(On remue avec impatience dans le cabinet.)_

GABRIEL, _ voix haute_.

Tenez, l'abb, j'ai meilleure opinion de mon grand-pre; je voudrais
qu'il m'entendt. Peut-tre sa prsence va m'intimider; je serais bien
aise pourtant qu'il put lire dans mon me, et voir qu'il se trompe,
depuis deux ans, en m'envoyant toujours des jouets d'enfant.

LE PRCEPTEUR.

Je le rpte, vous ne pouvez comprendre encore quelle a t sa tendresse
pour vous. Ne soyez point ingrat envers le ciel; vous pouviez natre
dshrit de tous ces biens dont la fortune vous a combl, de tout cet
amour qui veille sur vous mystrieusement et assidment...

GABRIEL.

Sans doute je pouvais natre femme, et alors adieu la fortune et l'amour
de mes parents! J'eusse t une crature maudite, et,  l'heure qu'il
est, j'expierais sans doute au fond d'un clotre le crime de ma
naissance. Mais ce n'est pas mon grand-pre qui m'a fait la grce et
l'honneur d'appartenir  la race mle.

LE PRCEPTEUR, _de plus en plus troubl_.

Gabriel, vous ne savez pas de quoi vous parlez.

GABRIEL.

Il serait plaisant que j'eusse  remercier mon grand-pre de ce que je
suis son petit-fils! C'est  lui plutt de me remercier d'tre n tel
qu'il me souhaitait; car il hassait... du moins il n'aimait pas son
fils Octave, et il et t mortifi de laisser son titre aux enfants de
celui-ci. Oh! j'ai compris depuis longtemps malgr vous: vous n'tes
pas un grand diplomate, mon bon abb; vous tes trop honnte homme pour
cela...

LE PRCEPTEUR, _ voix basse_.

Gabriel, je vous conjure...

_(On laisse tomber un meuble avec fracas dans le cabinet.)_

GABRIEL.

Tenez! pour le coup, le prince est veill. Je vais le voir enfin, je
vais savoir ses desseins; je veux entrer chez lui.

_(Il va rsolument vers la porte, le prince la lui ouvre et parait sur
le seuil. Gabriel, intimid, s'arrte. Le prince lui prend la main
et l'emmne dans le cabinet, dont il referme sur lui la porte avec
violence.)_


SCNE IV.

LE PRCEPTEUR, _seul_.

Le vieillard est irrit, l'enfant en pleine rvolte, moi couvert de
confusion. Le vieux Jules est vindicatif, et la vengeance est si facile
aux hommes puissants! Pourtant son humeur bizarre et ses dcisions
imprvues peuvent me faire tout  coup un mrite de ce qui est
maintenant lui semble une faute. Puis, il est homme d'esprit avant tout,
et l'intelligence lui tient lieu de justice; il comprendra que toute la
faute est  lui, et que son systme bizarre ne pouvait amener que de
bizarres rsultats. Mais quelle gupe furieuse a donc piqu aujourd'hui
la langue de mon lve? je ne l'avais jamais vu ainsi. Je me perdrais en
de vaines prvisions sur l'avenir de cette trange crature: son avenir
est insaisissable comme la nature de son esprit... Pouvais-je donc tre
un magicien plus savant que la nature, et dtruire l'oeuvre divine
dans un cerveau humain? Je l'eusse pu peut-tre par le mensonge et la
corruption; mais cet enfant l'a dit, j'tais trop honnte pour remplir
dignement la tche difficile dont j'tais charg. Je n'ai pu lui cacher
la vritable moralit des faits, et ce qui devait servir  fausser son
jugement n'a servi qu' le diriger...

_(Il coute les voix qui se font entendre dans le cabinet.)_

On parle haut... la voix du vieillard est pre et sche, celle de
l'enfant tremblante de colre... Quoi! il ose braver celui que nul n'a
brav impunment! O Dieu! fais qu'il ne devienne pas un objet de haine
pour cet homme impitoyable!

_(Il coute encore.)_

Le vieillard menace, l'enfant rsiste... Cet enfant est noble et
gnreux; oui, c'est une belle me, et il aurait fallu la corrompre et
l'avilir, car le besoin de justice et de sincrit sera son supplice
dans la situation impossible o on le jette. Hlas! ambition, tourment
des princes, quels infmes conseils ne leur donnes-tu pas, et quelles
consolations ne peux-tu pas leur donner aussi!... Oui, l'ambition, la
vanit, peuvent l'emporter dans l'me de Gabriel, et le fortifier contre
le dsespoir...

_(Il coute.)_

Le prince parle avec vhmence... Il vient par ici... Affronterai-je sa
colre?... Oui, pour en prserver Gabriel... Faites,  Dieu, qu'elle
retombe sur moi seul... L'orage semble se calmer; c'est maintenant
Gabriel qui parle avec assurance... Gabriel! trange et malheureuse
crature, unique sur la terre!... mon ouvrage, c'est--dire mon orgueil
et mon remords!... mon supplice aussi! O Dieu! vous seul savez quels
tourments j'endure depuis deux ans... Vieillard insens! toi qui n'as
jamais senti battre ton coeur que pour la vile chimre de la fausse
gloire, tu n'as pas souponn ce que je pouvais souffrir, moi! Dieu,
vous m'avez donn une grande force, je vous remercie de ce que mon
preuve est finie. Me punirez-vous pour l'avoir accepte? Non! car  ma
place un autre peut-tre en et odieusement abus... et j'ai du moins
prserv tant que je l'ai pu l'tre que je ne pouvais pas sauver.


SCNE V.

LE PRINCE, GABRIEL, LE PRCEPTEUR.

GABRIEL, _avec exaspration_.

Laissez-moi, j'en ai assez entendu; pas un mot de plus, ou j'attente 
ma vie. Oui, c'est le chtiment que je devrais vous infliger pour ruiner
les folles esprances de votre haine insatiable et de votre orgueil
insens.

LE PRCEPTEUR.

Mon cher enfant, au nom du ciel, modrez-vous... Songez  qui vous
parlez.

GABRIEL.

Je parle  celui dont je suis  jamais l'esclave et la victime! O honte!
honte et maldiction sur le jour o je suis n!

LE PRINCE.

La concupiscence parle-t-elle dj tellement  vos sens que l'ide d'une
ternelle chastet vous exaspre  ce point?

GABRIEL.

Tais-toi, vieillard! Tes lvres vont se desscher si tu prononces des
mots dont tu ne comprends pas le sens auguste et sacr. Ne m'attribue
pas des penses qui n'ont jamais souill mon me. Tu m'as bien assez
outrag en me rendant, au sortir du sein maternel, l'instrument de la
haine, le complice de l'imposture et de la fraude. Fautil que je vive
sous le poids d'un mensonge ternel, d'un vol que les lois puniraient
avec la dernire ignominie!

LE PRCEPTEUR.

Gabriel! Gabriel! vous parlez  votre aeul!...

LE PRINCE.

Laissez-le exprimer sa douleur et donner un libre cours  son
exaltation. C'est un vritable accs de dmence dont je n'ai pas 
m'occuper. Je ne vous dis plus qu'un mot, Gabriel: entre le sort
brillant d'un prince et l'ternelle captivit du clotre, choisissez!
Vous tes encore libre. Vous pouvez faire triompher mes ennemis, avilir
le nom que vous portez, souiller la mmoire de ceux qui vous ont donn
le jour, dshonorer mes cheveux blancs... Si telle est votre rsolution,
songez que l'infamie et la misre retomberont sur vous le premier, et
voyez si la satisfaction des plus grossiers instincts peut compenser
l'horreur d'une telle chute.

GABRIEL.

Assez, assez, vous dis-je! Les motifs que vous attribuez  ma douleur
sont dignes de votre imagination, mais non de la mienne...

_(Il s'assied et cache sa tte dans ses mains.)_

LE PRCEPTEUR, _bas au prince_.

Monseigneur, il faudrait en effet le laisser  lui-mme quelques
instants; il ne se connat plus.

LE PRINCE, _de mme_.

Vous avez raison. Venez avec moi, monsieur l'abb.

LE PRCEPTEUR, _bas_.

Votre altesse est fort irrite contre moi?

LE PRINCE, _de mme_.

Au contraire. Vous avez atteint le but mieux que je ne l'aurais fait
moi-mme. Ce caractre m'offre plus de garantie de discrtion que je
n'eusse os l'esprer.

LE PRCEPTEUR, _ part_.

Coeur de pierre!

_(Ils sortent.)_


SCNE VI.

GABRIEL, _seul_.

Le voil donc, cet horrible secret que j'avais devin! Ils ont enfin os
me le rvler en face! Impudent vieillard! Comment n'es-tu pas rentr
sous terre, quand tu m'as vu, pour te punir et te confondre, affecter
tant d'ignorance et d'tonnement! Les insenss! comment pouvaient-ils
croire que j'tais encore la dupe de leur insolent artifice? Admirable
ruse, en effet! M'inspirer l'horreur de ma condition, afin de me fouler
aux pieds ensuite, et de me dire: Voil pourtant ce que vous tes...
voil o nous allons vous relguer si vous n'acceptez pas la complicit
de notre crime! Et l'abb! l'abb lui-mme que je croyais si honnte et
si simple, il le savait! Marc le sait peut-tre aussi! Combien d'autres
peuvent le savoir? Je n'oserai plus lever les yeux, sur personne. Ah!
quelquefois encore je voulais en douter. O mon rve! mon rve de cette
nuit, mes ailes!... ma chane!

_(Il pleure amrement. S'essuyant les yeux.)_

Mais le fourbe s'est pris dans son propre pige, il m'a livr enfin le
point le plus sensible de sa haine. Je vous punirai,  imposteurs!
je vous ferai partager mes souffrances; je vous ferai connatre
l'inquitude, et l'insomnie, et la peur de la honte... Je suspendrai
le chtiment  un cheveu, et je le ferai planer sur ta tte blanche, 
vieux Jules! jusqu' ton dernier soupir. Tu m'avais soigneusement cach
l'existence de ce jeune homme! ce sera l ma consolation, la rparation
de l'iniquit  laquelle on m'associe! Pauvre parent! pauvre victime,
toi aussi! Errant, vagabond, cribl de dettes, plong dans la dbauche,
disent-ils, avili, dprav, perdu, hlas! peut-tre. La misre dgrade
ceux qu'on lve dans le besoin des honneurs et dans la soif des
richesses. Et le cruel vieillard s'en rjouit! Il triomphe de voir son
petit-fils dans l'abjection, parce que le pre de cet infortun a os
contrarier ses volonts absolues, qui sait? dvoiler quelqu'une de ses
turpitudes, peut-tre! Eh bien! je te tendrai la main, moi qui suis dans
le fond de mon me plus avili et plus malheureux que lui encore; je
m'efforcerai de te retirer du bourbier, et de purifier ton me par une
amiti sainte. Si je n'y russis pas, je comblerai du moins par mes
richesses l'abme de ta misre, je te restituerai ainsi l'hritage qui
t'appartient; et, si je ne puis te rendre ce vain titre que tu regrettes
peut-tre, et que je rougis de porter  ta place, je m'efforcerai du
moins de dtourner sur toi la faveur des rois, dont tous les hommes sont
jaloux. Mais quel nom porte-t-il? Et o le trouverai-je? Je le saurai:
je dissimulerai, je tromperai, moi aussi! Et quand la confiance et
l'amiti auront rtabli l'galit entre lui et moi, ils le sauront!...
Leur inquitude sera poignante. Puisque tu m'insultes,  vieux Jules!
puisque tu crois que la chastet m'est si pnible, ton supplice sera
d'ignorer  quel point mon me est plus chaste et ma volont plus ferme
que tu ne peux le concevoir!...

Allons! du courage! Mon Dieu! mon Dieu! vous tes le pre de l'orphelin,
l'appui du faible, le dfenseur de l'opprim!

FIN DU PROLOGUE.



[Illustration: Voil ce ferrailleur d'Astolphe (Page 8.)]

PREMIRE PARTIE.

Une taverne.



SCNE PREMIRE.

GABRIEL, MARC, GROUPES _attabls_; L'HTE, _allant et venant; puis_ LE
COMTE ASTOLPHE DE BRAMANTE.

GABRIEL, _s'asseyant  une table_.

Marc! prends place ici, en face de moi; assis, vite!

MARC, _hsitant  s'asseoir_.

Monseigneur... ici?...

GABRIEL.

Dpche! tous ces lourdauds nous regardent. Sois un peu moins empes...
Nous ne sommes point ici dans le chteau de mon grand-pre. Demande du
vin.

_(Marc frappe sur la table. L'hte s'approche.)_

L'HTE.

Quel vin servirai-je  vos excellences?

MARC, _ Gabriel_.

Quel vin servira-t-on  Votre Excellence?

GABRIEL, _ l'hte_.

Belle question! pardieu! du meilleur.

_( L'hte n'loigne. A Marc.)_

Ah ! ne saurais-tu prendre des manires plus dgages? Oublies-tu o
nous sommes, et veux-tu me compromettre?

MARC.

Je ferai mon possible... Mais en vrit je n'ai pas l'habitude...
tes-vous bien sr que ce soit ici?...

GABRIEL.

Trs-sr.. Ah! le local a mauvais air, j'en conviens; mais c'est la
manire de voir les choses qui fait tout. Allons, vieil ami, un peu
d'aplomb.

MARC.

Je souffre de vous voir ici!... Si quelqu'un allait vous reconnatre...

GABRIEL.

Eh bien! cela ferait le meilleur effet du monde.

GROUPE D'TUDIANTS.--UN TUDIANT.

Gageons que ce jeune vaurien vient ici avec son oncle pour le griser et
lui avouer ses dettes entre deux vins.

AUTRE TUDIANT.

Cela? C'est un garon rang. Rien qu'aux plis de sa fraise on voit que
c'est un pdant.

UN AUTRE.

Lequel des deux?

DEUXIME TUDIANT.

L'un et l'autre.

MARC, _frappant sur la table_.

Eh bien! ce vin?

GABRIEL.

A merveille! frappe plus fort.

GROUPE DE SPADASSINS.--PREMIER SPADASSIN.

Ces gens-l sont bien presss! Est-ce que la gorge brle  ce vieux fou?

SECOND SPADASSIN.

Ils sont mis proprement.

TROISIME SPADASSIN.

Hein! un vieillard et un enfant! quelle heure est-il?

PREMIER SPADASSIN.

Occupe l'hte, afin qu'il ne les serve pas trop vite. Pour peu qu'ils
vident deux flacons, nous gagnerons bien minuit.

DEUXIME SPADASSIN.

Ils sont bien arms.

TROISIME SPADASSIN.

Bah! l'un sans barbe, l'autre sans dents.

(_Astolphe entre._)

PREMIER SPADASSIN.

Ouf! voil ce ferrailleur d'Astolphe. Quand serons-nous dbarrasss de
lui?

QUATRIME SPADASSIN.

Quand nous voudrons.

DEUXIME SPADASSIN.

Il est seul ce soir.

QUATRIME SPADASSIN.

Attention!

(_Il montre les tudiants, qui se lvent._)

LE GROUPE D'TUDIANTS.--PREMIER TUDIANT.

Voil le roi des tapageurs, Astolphe. Invitons-le  vider un flacon avec
nous; sa gaiet nous rveillera.

DEUXIME TUDIANT.

Ma foi, non. Il se fait tard; les rues sont mal frquentes.

PREMIER TUDIANT.

N'as-tu pas ta rapire?

DEUXIME TUDIANT.

Ah! je suis las de ces sottises-l. C'est l'affaire des sbires, et non
la ntre, de faire la guerre aux voleurs toutes les nuits.

TROISIME TUDIANT.

Et puis je n'aime gure ton Astolphe. Il a beau tre gueux et dbauch,
il ne peut oublier qu'il est gentilhomme, et de temps en temps il lui
prend, comme malgr lui, des airs de seigneurie qui me donnent envie de
le souffleter.

[Illustration: A moi, camarades! je suis mort... (page 10.)]

DEUXIME TUDIANT.

Et ces deux cuistres qui boivent l tristement dans un coin me font
l'effet de barons allemands mal dguiss.

PREMIER TUDIANT.

Dcidment le cabaret est mal compos ce soir. Partons.

(_Ils paient l'hte et sortent. Les spadassins suivent tous leurs
mouvements. Gabriel est occup  examiner Astolphe qui s'est jet sur un
banc d'un air farouche, les coudes appuys sur la table, sans demander 
boire et sans regarder personne._)

MARC, _bas  Gabriel_.

C'est un beau jeune homme; mais quelle mauvaise tenue! Voyez, sa fraise
est dchire et son pourpoint couvert de taches.

GABRIEL.

C'est la faute de son valet de chambre. Quel noble front! Ah! si j'avais
ces traits mles et ces larges mains!...

PREMIER SPADASSIN, _regardant par la fentre_.

Ils sont loin.... Si ces deux bents qui restent l sans vider leurs
verres pouvaient partir aussi....

DEUXIME SPADASSIN.

Lui chercher querelle ici? L'hte est poltron.

TROISIME SPADASSIN.

Raison de plus.

DEUXIME SPADASSIN.

Il criera.

QUATRIME SPADASSIN.

On le fera taire.

(_Minuit sonne._)

(_Astolphe frappe du poing sur la table. Les sbires l'observent
alternativement avec Gabriel, qui ne regarde qu'Astolphe._)

MARC, _bas  Gabriel_.

Il y a l des gens de mauvaise mine qui vous regardent beaucoup.

GABRIEL.

C'est la gaucherie avec laquelle tu tiens ton verre qui les divertit.

MARC, _buvant_.

Ce vin est dtestable, et je crains qu'il ne me porte  la tte.

(_Long silence._)

PREMIER SPADASSIN.

Le vieux s'endort.

DEUXIME SPADASSIN.

Il n'est pas ivre.

TROISIME SPADASSIN.

Mais il a une bonne dose d'hivers dans le ventre. Va voir un peu si
Mezzani n'est pas par l dans la rue; c'est son heure. Ce jeune gars
qui ouvre l-bas de si grands yeux a un surtout de velours noir qui
n'annonce pas des poches perces.

_(Le deuxime spadassin va  la porte.)_

L'HTE, _ Astolphe_.

Eh bien! seigneur Astolphe, quel vin aurai-je l'honneur de vous servir?

ASTOLPHE.

Va-t'en  tous les diables!

TROISIME SPADASSIN, _ l'hte  demi-voix, sans qu'Astolphe le
remarque._

Ce seigneur vous a demand trois fois du malvoisie.

L'HTE.

En vrit?

_(Il sort en courant. Le premier spadassin fait un signe au troisime,
qui met un banc en travers de la porte comme par hasard. Le deuxime
rentre avec un cinquime compagnon.)_

LE PREMIER SPADASSIN.

Mezzani?

MEZZANI, _bas_.

C'est entendu. D'une pierre deux coups... Le moment est bon. La ronde
vient de passer. J'entame la querelle.

_(Haut.)_

Quel est donc le malappris qui se permet de biller de la sorte?

ASTOLPHE.

Il n'y a de malappris ici que vous, mon matre.

_(Il recommence  biller, en tendant les bras avec affectation.)_

MEZZANI.

Seigneur mal peign, prenez garde  vos manires.

ASTOLPHE, _s'tendant comme pour dormir_.

Tais-toi, bravache, j'ai sommeil.

PREMIER SPADASSIN, _lui lanant son verre_.

Astolphe,  ta sant!

ASTOLPHE.

A la bonne heure; il me manquait d'avoir cass quelque cruche en battu
quelque chien aujourd'hui.

_(Il s'lance au milieu d'eux en poussant sa table au-devant de lui avec
rapidit. Il renverse la table des spadassins, leurs bouteilles et leurs
flambeaux. Le combat s'engage.)_

MEZZANI, _tenant Astolphe  la gorge_.

Eh! vous autres, lourdauds, tombez donc sur l'enfant.

PREMIER SPADASSIN, _courant sur Gabriel_.

Il tremble.

_(Marc se jette au-devant, il est renvers. Gabriel tue le spadassin
d'un coup de pistolet  bout portant. Un autre s'lance vers lui. Marc
se relve. Ils se battent. Gabriel est ple et silencieux, mais il se
bat avec sang-froid.)_

ASTOLPHE, _qui s'est dgag des mains de Mezzani, se rapproche de
Gabriel en continuant  se battre_.

Bien, mon jeune lion! courage, mon beau jeune homme!...

_(Il traverse Mezzani de son pe.)_

MEZZANI, _tombant_. A moi, camarades! je suis mort...

L'HTE _crie en dehors_.

Au secours! au meurtre! on s'gorge dans ma maison!

_(Le combat continue.)_

DEUXIME SPADASSIN.

Mezzani mort... Sanche mourant... trois contre trois... Bonsoir!

_(Il s'enfuit vers la porte; les deux autres veulent en faire autant.
Astolphe se met en travers de la porte.)_

ASTOLPHE.

Non pas, non pas. Mort aux mauvaises btes! A toi! don Gibet;  toi,
Coupe-bourse!...

_(Il en accule deux dans un coin, blesse l'un qui demande grce. Marc
poursuit l'autre qui cherche  fuir. Gabriel dsarme le troisime, et
lui met le poignard sur la gorge.)_

LE SPADASSIN, _ Gabriel_.

Grce, mon jeune matre, grce! Vois, la fentre est ouverte, je puis
me sauver... ne me perds pas! C'tait mon premier crime, ce sera
le dernier... Ne me fais pas douter de la misricorde de Dieu!
Laisse-moi!... piti!...

GABRIEL.

Misrable! que Dieu t'entende et te punisse doublement si tu
blasphmes!... Va!

LE SPADASSIN, _montant sur la fentre_.

Je m'appelle Giglio... Je te dois la vie!...

_(Il s'lance et disparat. La garde entre et s'empare des deux autres,
qui essayaient de fuir.)_

ASTOLPHE.

Bon!  votre affaire, messieurs les sbires! Vous arrivez, selon
l'habitude, quand on n'a plus besoin de vous! Enlevez-nous ces deux
cadavres; et vous, monsieur l'hte, faites relever les tables. _(A
Gabriel, qui se lave les mains avec empressement.)_ Voil de la
coquetterie; ces souillures taient glorieuses, mon jeune brave!

GABRIEL, _trs-ple et prs de dfaillir_.

J'ai horreur du sang.

ASTOLPHE.

Vrai Dieu! il n'y parait gure quand vous vous battez! Laissez-moi
serrer cette petite main blanche qui combat comme celle d'Achille.

GABRIEL, _s'essuyant les mains avec un mouchoir de soie richement
brod_.

De grand coeur, seigneur Astolphe, le plus tmraire des hommes!

_(Il lui serre la main.)_

MARC, _ Gabriel_.

Monseigneur, n'tes-vous pas bless?

ASTOLPHE.

Monseigneur? En effet, vous avez tout l'air d'un prince. Eh bien!
puisque vous connaissez mon nom, vous savez que je suis de bonne maison,
et que vous pouvez, sans droger, me compter parmi vos amis. _(Se
retournant vers les sbires, qui ont interrog l'hte et qui s'approchent
pour le saisir.)_ Eh bien!  qui en avez-vous maintenant, chers oiseaux
de nuit?

LE CHEF LES SBIRES.

Seigneur Astolphe, vous allez attendre en prison que la justice ait
clairci cette affaire. _(A Gabriel.)_ Monsieur, veuillez aussi nous
suivre.

ASTOLPHE, _riant_.

Comment! clairci? Il me semble qu'elle est assez claire comme cela.
Des assassins tombent sur nous; ils taient cinq contre trois, et parce
qu'ils comptaient sur la faiblesse d'un vieillard et d'un enfant...
Mais ce sont de braves compagnons... Ce jeune homme... Tiens, sbire, tu
devrais te prosterner. En attendant, voil pour boire... Laisse-nous
tranquilles... _(Il fouille dans sa poche.)_ Ah! j'oubliais que j'ai
perdu ce soir mon dernier cu... Mais demain... si je te retrouve dans
quelque coupe-gorge comme celui-ci, je te paierai double aubaine...
entendu? Monsieur est un prince... le prince de... neveu du cardinal
de... _(A l'oreille du sbire.)_ Le btard du dernier pape... _(A
Gabriel.)_ Glissez-leur trois cus, et dites-leur votre nom.

GABRIEL, _leur jetant sa bourse_.

Le prince Gabriel de Bramante.

ASTOLPHE.

Bramante! mon cousin germain! Par Bacchus et par le diable! il n'y a pas
de btard dans notre famille...

LE CHEF DES SBIRES, _recevant la bourse de Gabriel et regardant l'hte
avec hsitation_.

En indemnisant l'hte pour les meubles briss et le vin rpandu...
cela peut s'arranger... Quand les assassins seront en jugement, vos
seigneuries comparatront.

ASTOLPHE.

A tous les diables! c'est assez d'avoir la peine de les larder... Je
ne veux plus entendre parler d'eux. _(Bas  Gabriel.)_ Quelque chose 
l'hte, et ce sera fini.

GABRIEL, _tirant une autre bourse_.

Faut-il donc acheter la police et les tmoins, comme si nous tions des
malfaiteurs!

ASTOLPHE.

Oui, c'est assez l'usage dans ce pays-ci.

L'HTE, _refusant l'argent de Gabriel_.

Non, monseigneur, je suis bien tranquille sur le dommage que ma maison a
souffert. Je sais que votre altesse me le paiera gnreusement, et je
ne suis pas press. Mais il faut que justice se fasse. Je veux que ce
tapageur d'Astolphe soit arrt et demeure en prison jusqu' ce qu'il
m'ait pay la dpense qu'il fait chez moi depuis six mois. D'ailleurs je
suis las du bruit et des rixes qu'il apporte ici tous les soirs avec ses
mchants compagnons. Il a russi  dconsidrer ma maison... C'est lui
qui entame toujours les querelles, et je suis sr que la scne de ce
soir a t provoque par lui...

UN DES SPADASSINS, _garrott_.

Oui, oui; nous tions l bien tranquilles...

ASTOLPHE, _d'une voix tonnante_.

Voulez-vous bien rentrer sous terre, abominable vermine? _(A l'hte.)_
Ah! ah! dconsidrer la maison de monsieur! _(Riant aux clats.)_
Entacher la rputation du coupe-gorge de monsieur! Un repaire
d'assassins... une caverne de bandits...

L'HTE.

Et qu'y veniez-vous faire, monsieur, dans cette caverne de bandits?

ASTOLPHE.

Ce que la police ne fait pas, purger la terre de quelques coupe-jarrets.

LE CHEF DES SBIRES.

Seigneur Astolphe, la police fait son devoir.

ASTOLPHE.

Bien dit, mon matre:  preuve que sans notre courage et nos armes nous
tions assassins l tout  l'heure.

L'HTE.

C'est ce qu'il faut savoir. C'est  la justice d'en connatre.
Messieurs, faites votre devoir, ou je porte plainte.

LE CHEF DES SBIRES, _d'un air digne_.

La police sait ce qu'elle a  faire. Seigneur Astolphe, marchez avec
nous.

L'HTE.

Je n'ai rien  dire contre ces nobles seigneurs.

_(Montrant Gabriel et Marc.)_

GABRIEL, _aux sbires_.

Messieurs, je vous suis. Si votre devoir est d'arrter le seigneur
Astolphe, mon devoir est de me remettre galement entre les mains de
la justice. Je suis complice de sa faute, si c'est une faute que de
dfendre sa vie contre des brigands. Un des cadavres qui gisaient ici
tout  l'heure a pri de ma main.

ASTOLPHE.

Brave cousin!

L'HTE.

Vous, son cousin? fi donc! Voyez l'insolence! un misrable qui ne paie
pas ses dettes!

GABRIEL.

Taisez-vous, monsieur, les dettes de mon cousin seront payes. Mon
intendant passera chez vous demain matin.

L'HTE, _s'inclinant_.

Il suffit, monseigneur.

ASTOLPHE.

Vous avez tort, cousin, cette dette-ci devrait tre paye en coups
de bton. J'en ai bien d'autres auxquelles vous eussiez d donner la
prfrence.

GABRIEL.

Toutes seront payes.

ASTOLPHE.

Je crois rver... Est-ce que j'aurais fait mes prires ce matin? ou ma
bonne femme de mre aurait-elle pay une messe  mon intention?

LE CHEF DES SBIRES.

En ce cas les affaires peuvent s'arranger...

GABRIEL.

Non, monsieur, la justice ne doit pas transiger; conduisez-nous en
prison... Gardez l'argent, et traitez-nous bien.

LE CHEF DES SBIRES.

Passez, monseigneur.

MARC, _ Gabriel_.

Y songez-vous? en prison, vous, monseigneur?

GABRIEL.

Oui, je veux connatre un peu de tout.

MARC.

Bont divine! que dira monseigneur votre grand-pre?

GABRIEL.

Il dira que je me conduis comme un homme.


SCNE II.

En prison.

GABRIEL, ASTOLPHE, LE CHEF DES SBIRES, MARC.

_(Adolphe dort tendu sur un grabat. Marc est assoupi sur un banc au
fond. Gabriel se promne  pas lents, et chaque fois qu'il passe devant
Astolphe, il ralentit encore sa marche et le regarde.)_

GABRIEL.

Il dort comme s'il n'avait jamais connu d'autre domicile! Il n'prouve
pas, comme moi, une horrible rpugnance pour ces murs souills de
blasphmes, pour cette couche o des assassins et des parricides ont
repos leur tte maudite. Sans doute, ce n'est pas la premire nuit
qu'il passe en prison! trangement calme! et pourtant il a t la vie
 son semblable, il y a une heure! son semblable! un bandit? Oui, son
semblable. L'ducation et la fortune eussent peut-tre fait de ce bandit
un brave officier, un grand capitaine. Qui peut savoir cela, et qui s'en
inquite? celui-l seul  qui l'ducation et le caprice de l'orgueil ont
cr une destine si contraire au voeu de la nature: moi! Moi aussi, je
viens de tuer un homme... un homme qu'un caprice analogue et pu, au
sortir du berceau, ensevelir sous une robe et jeter  jamais dans la vie
timide et calme du clotre! _(Regardant Astolphe.)_ Il est trange que
l'instant qui nous a rapprochs pour la premire fois ait fait de chacun
de nous un meurtrier! Sombre prsage! mais dont je suis le seul  me
proccuper, comme si, en effet, mon me tait d'une nature diffrente...
Non, je n'accepterai pas cette ide d'infriorit! les hommes seuls
l'ont cre, Dieu la rprouve. Ayons le mme stocisme que ceux-l, qui
dorment aprs une scne de meurtre et de carnage.

_(Il se jette sur un autre lit.)_

ASTOLPHE, _rvant._

Ah! perfide Faustina! tu vas souper avec Alberto, parce qu'il m'a gagn
mon argent!... Je te... mprise... _(Il s'veille et s'assied sur son
lit.)_ Voil un sot rve! et un rveil plus sot encore! la prison! Eh!
compagnons?... Point de rponse; il parait que tout le monde dort. Bonne
nuit!

_(Il se recouche et se rendort.)_

GABRIEL, _se soulevant, le regarde_.

Faustina! Sans doute c'est le nom de sa matresse. Il rve  sa
matresse; et moi, je ne puis songer qu' cet homme dont les traits se
sont hideusement contracts quand ma balle l'a frapp... Je ne l'ai
pas vu mourir... il me semble qu'il rlait encore sourdement quand les
sbires l'ont emport... J'ai dtourn les yeux... je n'aurais pas eu le
courage de regarder une seconde fois cette bouche sanglante, cette tte
fracasse!... Je n'aurais pas cru la mort si horrible. L'existence de
ce bandit est-elle donc moins prcieuse que la mienne? La mienne!
n'est-elle pas  jamais misrable? n'est-elle pas criminelle aussi? Mon
Dieu! pardonnez-moi. J'ai accord la vie  l'autre... je n'aurais pas eu
le courage de la lui ter... Et lui!... qui dort l si profondment, il
n'et pas fait grce; il n'en voulait laisser chapper aucun! tait-ce
courage? tait-ce frocit?

ASTOLPHE, _rvant_.

A moi!  l'aide! on m'assassine... _(Il s'agite sur son_ _lit.)_
Infmes! six contre un!... Je perds tout mon sang!... Dieu, Dieu!

_(Il s'veille en poussant des cris. Marc s'veille en sursaut et court
au hasard; Astolphe se lve gar et le prend  la gorge. Tous deux
crient et luttent ensemble. Gabriel se jette au milieu d'eux.)_

GABRIEL.

Arrtez, Astolphe! revenez  vous: c'est un rve!... Vous maltraitez mon
vieux serviteur.

_(Il le secoue et l'veille.)_

ASTOLPHE _va tomber sur son lit et s'essuie le front_.

C'est un affreux cauchemar en effet! Oui, je vous reconnais bien
maintenant! Je suis couvert d'une sueur glace. J'ai bu ce soir du vin
dtestable. Ne faites pas attention  moi.

_(Il s'tend pour dormir. Gabriel jette son manteau sur Astolphe et va
se rasseoir sur son lit.)_

GABRIEL.

Ah! ils rvent donc aussi, les autres!... Ils connaissent donc le
trouble, l'garement, la crainte... du moins en songe! Ce lourd sommeil
n'est que le fait d'une organisation plus grossire... ou plus robuste;
ce n'est pas le rsultat d'une me plus ferme, d'une imagination plus
calme. Je ne sais pourquoi cet orage qui a pass sur lui m'a rendu une
sorte de srnit; il me semble qu' prsent je pourrai dormir... Mon
Dieu, je n'ai pas d'autre ami que vous!... Depuis le jour fatal o
ce secret funeste m'a t dvoil, je ne me suis jamais endormi sans
remettre mon me entre vos mains, et sans vous demander la justice et
la vrit!... Vous me devez plus de secours et de protection qu' tout
autre, car je suis une trange victime!...

_ (Il s'endort.)_

ASTOLPHE, _se relevant_.

Impossible de dormir en paix; d'pouvantables images assigent mon
cerveau. Il vaudra mieux me tenir veill ou boire une bouteille de ce
vin que le charitable sbire, mu jusqu'aux larmes par la jeunesse et par
les cus de mon petit cousin, a glisse par l... _(Il cherche sous les
bancs, et se trouve prs du lit de Gabriel.)_ Cet enfant dort du sommeil
des anges! Ma foi! c'est bien,  son ge, de dormir aprs une petite
aventure comme celle de ce soir. Il a pardieu! tu son homme plus
lestement que moi! et avec un petit air tranquille... C'est le sang du
vieux Jules qui coule dans ces fines veines bleues, sous cette peau si
blanche!... Un beau garon, vraiment! lev comme une demoiselle, au
fond d'un vieux chteau, par un vieux pdant hriss de grec et
de latin; du moins c'est ce qu'on m'a dit... Il parait que cette
ducation-l en vaut bien une autre. Ah a! vais-je m'attendrir comme le
cabaretier et comme le sbire parce qu'il a promis de payer mes dettes?
Oh, non pas! je garderai mon franc-parler avec lui. Pourtant je sens
que je l'aime, ce garon-l; j'aime la bravoure dans une organisation
dlicate. Beau mrite,  moi, d'tre intrpide avec des muscles de
paysan! Il est capable de ne boire que de l'eau, lui! Si je le croyais,
j'en boirais aussi, ne fut-ce que pour avoir ce sommeil anglique! mais,
comme il n'y en a* pas ici... _(Il prend la bouteille et la quitte.)_
Eh bien! qu'ai-je donc  le regarder ainsi comme malgr moi? avec ses
quinze ou seize ans, et son menton lisse comme celui d'une femme, il me
fait illusion... Je voudrais avoir une matresse qui lui ressemblt.
Mais une femme n'aura jamais ce genre de beaut, cette candeur mle 
la force, ou du moins au sentiment de la force... Cette joue rose est
celle d'une femme, mais ce front large et pur est celui d'un homme. _(Il
remplit son verre et s'assied, en se retournant  chaque instant pour
regarder Gabriel. Il boit.)_ La Faustina est une jolie fille... mais il
y a toujours dans cette crature, malgr ses minauderies, une impudence
indlbile... Son rire surtout me crispe les nerfs. Un rire de
courtisane! J'ai rv qu'elle soupait avec Alberto; elle en est, mille
tonnerres! bien capable. _(Regardant Gabriel.)_ Si je l'avais vue une
seule fois dormir ainsi, j'en serais vritablement amoureux. Mais elle
est laide quand elle dort! on dirait qu'il y a dans son me quelque
chose de vil ou de farouche qui disparat  son gr quand elle parle ou
quand elle chante, mais qui se montre quand sa volont est enchane par
le sommeil... Pouah! ce vin est couleur de sang... il me rappelle mon
cauchemar... Dcidment je me dgote du vin, je me dgote des femmes,
je me dgote du jeu... Il est vrai que je n'ai plus soif, que ma poche
est vide, et que je suis en prison. Mais je m'ennuie profondment de la
vie que je mne; et puis, ma mre l'a dit, Dieu fera un miracle et je
deviendrai un saint. Oh! qu'est-ce que je vois? c'est trs-difiant! mon
petit cousin porte un reliquaire; si je pouvais carter tout doucement
le col de sa chemise, couper le ruban et voler l'amulette pour le lui
faire chercher  son rveil...

_(Il s'approche doucement du lit de Gabriel et avance la main. Gabriel
s'veille brusquement et tire son poignard de son sein.)_

GABRIEL.

Que me voulez-vous? ne me touchez pas, monsieur, ou vous tes mort!

ASTOLPHE.

Malepeste! que vous avez le rveil farouche, mon beau cousin! Vous avez
failli me percer la main.

GABRIEL, _schement et sautant  bas de son lit_.

Mais aussi, que me vouliez-vous? Quelle fantaisie vous prend de
m'veiller en sursaut? C'est une fort sotte plaisanterie.

ASTOLPHE.

Oh! oh! cousin! ne nous fchons pas. Il est possible que je sois un sot
plaisant, mais je n'aime pas beaucoup  me l'entendre dire. Croyez-moi,
ne nous brouillons pas avant de nous connatre. Si vous voulez que je
vous le dise, la relique que vous avez au cou me divertissait... J'ai eu
tort peut-tre; mais ne me demandez pas d'excuses, je ne vous en ferai
pas.

GABRIEL.

Si ce colifichet vous fait envie, je suis prt  vous le donner. Mon
pre en mourant me le mit au cou, et longtemps il m'a t prcieux;
mais, depuis quelque temps, je n'y tiens plus gure. Le voulez-vous?

ASTOLPHE.

Non! Que voulez-vous que j'en fasse? Mais savez-vous que ce n'est pas
bien, ce que vous dites l? La mmoire d'un pre devrait vous tre
sacre.

GABRIEL.

C'est possible! mais une ide!... Chacun a les siennes!

ASTOLPHE.

Eh bien! moi, qui ne suis qu'un mauvais sujet, je ne voudrais pas parler
ainsi. J'tais bien jeune aussi quand je perdis mon pre; mais tout ce
qui me vient de lui m'est prcieux.

GABRIEL.

Je le crois bien!

ASTOLPHE.

Je vois que vous ne songez ni  ce que vous me dites ni  ce que je vous
rponds. Vous tes proccup?  votre aise! fatigu peut-tre! Buvez un
gobelet de vin. Il n'est pas trop mauvais pour du vin de prison.

GABRIEL.

Je ne bois jamais de vin.

ASTOLPHE.

J'en tais sr!  ce rgime-l votre barbe ne poussera jamais, mon cher
enfant.

GABRIEL.

C'est fort possible; la barbe ne fait pas l'homme.

ASTOLPHE.

Elle y contribue du moins beaucoup; cependant vous tes en droit de
parler comme vous faites. Vous avez le menton comme le creux de ma main,
et vous tes, je crois, plus brave que moi.

GABRIEL.

Vous croyez?

ASTOLPHE.

Drle de garon! c'est gal, un peu de barbe vous ira bien. Vous verrez
que les femmes vous regarderont d'un autre oeil.

GABRIEL, _haussant les paules_.

Les femmes?

ASTOLPHE.

Oui. Est-ce que vous n'aimez pas non plus les femmes?

GABRIEL.

Je ne peux pas les souffrir.

ASTOLPHE, _riant_.

Ah! ah! qu'il est original! Alors qu'est-ce que vous aimez? le grec, la
rhtorique, la gomtrie, quoi?

GABRIEL.

Rien de tout cela. J'aime mon cheval, le grand air, la musique, la
posie, la solitude, la libert avant tout.

ASTOLPHE.

Mais c'est trs-joli, tout cela! Cependant je vous aurais cru tant soit
peu philosophe.

GABRIEL.

Je le suis un peu.

ASTOLPHE.

Mais j'espre que vous n'tes pas goste?

GABRIEL.

Je n'en sais rien.

ASTOLPHE.

Quoi! n'aimez-vous personne? N'avez-vous pas un seul ami?

GABRIEL.

Pas encore; mais je dsire vous avoir pour ami.

ASTOLPHE.

Moi! c'est trs-obligeant de votre part; mais savez-vous si j'en suis
digne?

GABRIEL.

Je dsire que vous le soyez. Il me semble que vous ne pourrez pas tre
autrement d'aprs ce que je me propose d'tre pour vous.

ASTOLPHE.

Oh! doucement, doucement, mon cousin. Vous avez parl de payer mes
dettes; j'ai rpondu: Faites, si cela vous amuse; mais maintenant, je
vous dis: Pas d'airs de protection, s'il vous plat, et surtout pas de
sermons. Je ne tiens pas normment  payer mes dettes; et si vous les
payez, je ne promets nullement de n'en pas faire d'autres. Cela regarde
mes cranciers. Je sais bien que, pour l'honneur de la famille, il
vaudrait mieux que je fusse un garon rang, que je ne hantasse point
les tavernes et les mauvais lieux, ou du moins que je me livrasse  mes
vices en secret...

GABRIEL.

Ainsi vous croyez que c'est pour l'honneur de la famille que je m'offre
 vous rendre service?

ASTOLPHE.

Cela peut tre; on fait beaucoup de choses dans notre famille par
amour-propre.

GABRIEL.

Et encore plus par rancune.

ASTOLPHE.

Comment cela?

GABRIEL.

Oui; on se hait dans notre famille, et c'est fort triste.

ASTOLPHE.

Moi, je ne hais personne, je vous le dclare. Le ciel vous a fait riche
et raisonnable; il m'a fait pauvre et prodigue: il s'est montr trop
partial peut-tre. Il et mieux fait de donner au sang des Octave un peu
de l'conomie et de la prudence des Jules, au sang des Jules un peu de
l'insouciance et de la gaiet des Octave. Mais enfin, si vous tes,
comme vous le paraissez, mlancolique et orgueilleux, j'aime encore
mieux mon enjouement et ma bonhomie que votre ennui et vos richesses.
Vous voyez que je n'ai pas sujet de vous har, car je n'ai pas sujet de
vous envier.

GABRIEL.

coutez, Astolphe; vous vous trompez sur mon compte. Je suis
mlancolique par nature, il est vrai; mais je ne suis point orgueilleux.
Si j'avais eu des dispositions  l'tre, l'exemple de mes parents m'en
aurait guri. Je vous ai sembl un peu philosophe; je le suis assez pour
har et renier cette chimre qui met l'isolement, la haine et le malheur
 la place de l'union, des sympathies et du bonheur domestique.

ASTOLPHE.

C'est bien parler. A ce compte, j'accepte votre amiti. Mais ne vous
ferez-vous pas un mauvais parti avec le vieux prince mon grand-oncle, si
vous me frquentez?

GABRIEL.

Trs-certainement cela arrivera.

ASTOLPHE.

En ce cas, restons-en l, croyez-moi. Je vous remercie de vos bonnes
intentions: comptez que vous aurez en moi un parent plein d'estime,
toujours dispos  vous rendre service, et dsireux d'en trouver
l'occasion; mais ne troublez pas votre vie par une amiti romanesque o
tout le profit et la joie seraient de mon ct, o toutes les luttes et
tous les chagrins retomberaient sur vous. Je ne ne le veux pas.

GABRIEL.

Et moi, je le veux, Astolphe; coutez-moi. Il y a huit jours j'tais
encore un enfant: lev au fond d'un vieux manoir avec un gouverneur,
une bibliothque, des faucons et des chiens, je ne savais rien de
l'histoire de notre famille et des haines qui ont divis nos pres;
j'ignorais jusqu' votre nom, jusqu' votre existence. Ou m'avait lev
ainsi pour m'empcher, je suppose, d'avoir une ide ou un sentiment
 moi; et l'on crut m'inoculer tout  coup la haine et l'orgueil
hrditaires, en m'apprenant, dans une grave confrence, que j'tais,
moi enfant, le chef, l'espoir, le soutien d'une illustre famille, dont
vous tiez, vous, l'ennemi, le fardeau, la honte.

ASTOLPHE.

Il a dit cela, le vieux Jules? O lche insolence de la richesse!

GABRIEL.

Laissez en paix ce vieillard; il est assez puni par la tristesse, la
crainte et l'ennui qui rongent ses derniers jours. Quand on m'eut appris
toutes ces choses, quand on m'eut bien dit que, par droit de naissance,
je devais ternellement avoir mon pied sur votre tte, me rjouir de
votre abaissement et me glorifier de votre abjection, je fis seller mon
cheval, j'ordonnai  mon vieux serviteur de me suivre, et, prenant avec
moi les sommes que mon grand-pre avait destines  mes voyages dans les
diverses cours o il voulait m'envoyer apprendre le mtier d'ambitieux,
je suis venu vous trouver afin de dpenser cet argent avec vous en
voyages d'instruction ou en plaisirs de jeune homme, comme vous
l'entendrez. Je me suis dit que ma franchise vous convaincrait et
lverait tout vain scrupule de votre part; que vous comprendriez le
besoin que j'prouve d'aimer et d'tre aim; que vous partageriez avec
moi en frre; qu'enfin vous ne me forceriez pas  me jeter dans la
vie des orgueilleux, en vous montrant orgueilleux vous-mme, et en
repoussant un coeur sincre qui vous cherche et vous implore.

ASTOLPHE, _l'embrassant avec effusion_.

Ma foi! tu es un noble enfant; il y a plus de fermet, de sagesse et de
droiture dans ta jeune tte qu'il n'y en a jamais eu dans toute notre
famille. Eh bien, je le veux: nous serons frres, et nous nous moquerons
des vieilles querelles de nos pres. Nous courrons le monde ensemble;
nous nous ferons de mutuelles concessions, afin d'tre toujours
d'accord: je me ferai un peu moins fou, tu te feras un peu moins sage.
Ton grand-pre ne peut pas te dshriter: tu le laisseras gronder, et
nous nous chrirons  sa barbe. Toute la vengeance que je veux tirer de
sa haine, c'est de t'aimer de toute mon me.

GABRIEL, _lui serrant la main_.

Merci, Astolphe; vous m'tez un grand poids de la poitrine.

ASTOLPHE.

C'est donc pour me rencontrer que tu avais t ce soir  la taverne?

GABRIEL.

On m'avait dit que vous tiez l tous les soirs.

ASTOLPHE.

Cher Gabriel! et tu as failli tre assassin dans ce tripot! et je
l'eusse t, moi, peut-tre, sans ton secours! Ah! je ne t'exposerai
plus jamais  ces ignobles prils; je sens que pour toi j'aurai la
prudence que je n'avais pas pour moi-mme. Ma vie me semblera plus
prcieuse unie  la tienne.

GABRIEL, _s'approchant de la grille de la fentre_.

Tiens! le jour est lev: regarde, Astolphe, comme le soleil rougit les
flots en sortant de leur sein. Puisse notre amiti tre aussi pure,
aussi belle que le jour dont cette aurore est le brillant prsage!

_(Le gelier et le chef des sbires entrent.)_

LE CHEF DES SBIRES.

Messeigneurs, en apprenant vos noms, le chef de la police a ordonn que
vous fussiez mis en libert sur-le-champ.

ASTOLPHE.

Tant mieux, la libert est toujours agrable: elle est comme le bon vin,
on n'attend pas pour en boire que la soif soit venue.

GABRIEL.

Allons! vieux Marc, veille-toi. Notre captivit est dj termine.

MARC, _bas  Gabriel_.

Eh quoi! mon cher matre, vous allez sortir bras dessus bras dessous
avec le seigneur Astolphe?... Que dira Son Altesse si on vient  lui
redire....

GABRIEL.

Son Altesse aura bien d'autres sujets de s'tonner. Je le lui ai promis:
je me comporterai en homme!



DEUXIME PARTIE.

Dans la maison d'Astolphe.



SCNE PREMIRE.

ASTOLPHE, LA FAUSTINA.

_(Astolphe, en costume de fantaisie trs-riche, achve sa toilette
devant un grand miroir. La Faustina, trs-pare, entre sur la pointe du
pied et le regarde. Astolphe essaie plusieurs coiffures tour  tour avec
beaucoup d'attention.)_

LA FAUSTINA, _ part_.

Jamais femme mit-elle autant de soin  sa toilette et de plaisir  se
contempler? Le fat!

ASTOLPHE, _qui voit Faustina dans la glace. A part._

Bon! je te vois fort bien, flau de ma bourse, ennemi de mon salut? Ah!
tu reviens me trouver! Je vais te faire un peu damner  mon tour.

_(Il jette sa toque avec une affectation d'impatience et arrange sa
chevelure minutieusement.)_

FAUSTINA, _s'assied et le regarde. Toujours  part._

Courage! admire-toi, beau damoiseau! Et qu'on dise que les femmes sont
coquettes! Il ne daignera pas se retourner!

ASTOLPHE, _ part._

Je gage qu'on s'impatiente. Oh! je n'aurai pas fini de si tt.

_(Il recommence  essayer ses toques.)_

FAUSTINA, _ part_.

Encore!... Le fait est qu'il est beau, bien plus beau qu'Antonio; et on
dira ce qu'on voudra, rien ne fait tant d'honneur que d'tre au bras
d'un beau cavalier. Cela vous pare mieux que tous les joyaux du monde.
Quel dommage que tous ces Alcibiades soient si vite ruins! En voil
un qui n'a plus le moyen de donner une agrafe de ceinture ou un noeud
d'paule  une femme!

ASTOLPHE, _feignant de se parler  lui-mme_. Peut-on poser ainsi une
plume sur une barrette! Ces gens-l s'imaginent toujours coiffer des
tudiants de Pavie!

_(Il arrache la plume et la jette par terre. Faustina la ramasse.)_

FAUSTINA, _ part_.

Une plume magnifique! et le costumier la lui fera payer. Mais o
prend-il assez d'argent pour louer de si riches habits?

_(Regardant autour d'elle.)_

Eh mais! je n'y avais pas fait attention! Comme cet appartement est
chang! Quel luxe! C'est un palais aujourd'hui. Des glaces! des
tableaux!

_(Regardant le sofa o elle est assise.)_

Un meuble de velours tout neuf, avec des crpines d'or fin! Aurait-il
fait un hritage? Ah! mon Dieu, et moi qui depuis huit jours.... Faut-il
que je sois aveugle! Un si beau garon!...

_(Elle tire de sa poche un petit miroir et arrange sa coiffure.)_

ASTOLPHE, _ part_.

Oh! c'est bien inutile! Je suis dans le chemin de la vertu.

FAUSTINA, _se levant et allant  lui_.

A votre aise, infidle! Quand donc le beau Narcisse daignera-t-il
dtourner la tte de son miroir?

ASTOLPHE, _sans se retourner_.

Ah! c'est toi, petite?

FAUSTINA.

Quittez ce ton protecteur, et regardez-moi.

ASTOLPHE, _sans se retourner_.

Que me veux-tu? Je suis press.

FAUSTINA, _le tirant par le bras_.

Mais, vraiment, vous ne reconnaissez pas ma voix, Astolphe? Votre miroir
vous absorbe!

ASTOLPHE, _se retourne lentement et la regarde d'un air indiffrent_.

Eh bien! qu'y a-t-il? Je vous regarde. Vous n'tes pas mal mise. O
passez-vous la nuit?

FAUSTINA, _ part_.

Du dpit? La jalousie le rendra moins fier. Payons d'assurance.
_(Haut.)_ Je soupe chez Ludovic.

ASTOLPHE.

J'en suis bien aise; c'est l aussi que je vais tout  l'heure.

FAUSTINA.

Je ne m'tonne plus de ce riche dguisement. Ce sera une fte
magnifique. Les plus belles filles de la ville y sont convies; chaque
cavalier amne sa matresse. Et tu vois que mon costume n'est pas de
mauvais got.

ASTOLPHE.

Un peu mesquin! C'est du got d'Antonio? Ah! je ne reconnais pas l sa
libralit accoutume. Il parait, ma pauvre Faustina, qu'il commence 
se dgoter de toi?

FAUSTINA.

C'est moi plutt qui commence  me dgoter de lui.

ASTOLPHE, _essayant des gants_.

Pauvre garon!

FAUSTINA.

Vous le plaignez?

ASTOLPHE.

Beaucoup, il est en veine de malheur. Son oncle est mort la semaine
passe, et ce matin  la chasse le sanglier a ventr le meilleur de ses
chiens.

FAUSTINA.

C'est juste comme moi: ma camriste a cass ce matin mon magot de
porcelaine du Japon, mon perroquet s'est empoisonn avant-hier, et je ne
t'ai pas vu de la semaine.

ASTOLPHE, _feignant d'avoir mal entendu_.

Qu'est-ce que tu dis de Climne? J'ai dn chez elle hier. Et toi, o
dnes-tu demain?

FAUSTINA.

Avec toi.

ASTOLPHE.

Tu crois?

FAUSTINA.

C'est une fantaisie que j'ai.

ASTOLPHE.

Moi, j'en ai une autre.

FAUSTINA.

Laquelle?

ASTOLPHE.

C'est de m'en aller  la campagne avec une crature charmante dont j'ai
fait la conqute ces jours-ci.

FAUSTINA.

Ah! ah! Eufmia, sans doute?

ASTOLPHE.

Fi donc!

FAUSTINA.

Climne?

ASTOLPHE.

Ah bah!

FAUSTINA.

Francesca?

ASTOLPHE.

Grand merci!

FAUSTINA.

Mais qui donc? Je ne la connais pas.

ASTOLPHE.

Personne ne la connat encore ici. C'est une ingnue qui arrive de son
village. Belle comme les amours, timide comme une biche, sage et fidle
comme...

FAUSTINA.

Comme toi?

ASTOLPHE.

Oui, comme moi; et c'est beaucoup dire, car je suis  elle pour la vie.

FAUSTINA.

Je t'en flicite... Et nous la verrons ce soir, j'espre?

ASTOLPHE.

Je ne crois pas... Peut-tre cependant. (_A part_) Oh! la bonne ide!
(_Haut._) Oui, j'ai envie de la mener chez Ludovic. Ce brave artiste me
saura gr de lui montrer ce chef-d'oeuvre de la nature, et il voudra
faire tout de suite sa statue... Mais je n'y consentirai pas; je suis
jaloux de mon trsor.

FAUSTINA.

Prends garde que celui-l ne s'en aille comme ton argent s'en est all.
En ce cas, adieu; je venais te proposer d'tre mon cavalier pour ce
soir. C'est un mauvais tour que je voulais jouer  Antonio. Mais puisque
tu as une dame, je vais trouver Menrique, qui fait des folies pour moi.

ASTOLPHE, _un peu mu_.

Menrique? (_Se remettant aussitt._) Tu ne saurais mieux faire. A
revoir, donc!

FAUSTINA, _ part, en sortant_.

Bah! il est plus ruin que jamais. Il aura engag le dernier morceau de
son patrimoine pour sa nouvelle passion. Dans huit jours, le seigneur
sera en prison et la fille dans la rue.

(_Elle sort._)


SCNE II.

ASTOLPHE, _seul_.

Avec Menrique!  qui j'ai eu la sottise d'avouer que j'avais pris
cette fille presque au srieux... Je n'aurais qu'un mot  dire pour la
retenir... (_Il va vers la porte, et revient._) Oh! non, pas de lchet.
Gabriel me mpriserait, et il aurait raison. Bon Gabriel! le charmant
caractre! l'aimable compagnon! comme il cde  tous mes caprices, lui
qui n'en a aucun, lui si sage, si pur! Il me voit sans humeur et sans
pdanterie continuer cette folle vie. Il ne me fait jamais de reproche,
et je n'ai qu' manifester une fantaisie pour qu'aussitt il aille
au-devant de mes dsirs en me procurant argent, quipage, matresse,
luxe de toute espce. Je voudrais du moins qu'il prit sa part de mes
plaisirs; mais je crains bien que tout cela ne l'amuse pas, et que
l'enjouement qu'il me montre parfois ne soit l'hrosme de l'amiti.
Oh! si j'en tais sr, je me corrigerais sur l'heure; j'achterais
des livres, je me plongerais dans les auteurs classiques; j'irais 
confesse; je ne sais pas ce que ne ferais pas pour lui!... Mais il
est bien longtemps  sa toilette. (_Il va frapper  la porte de
l'appartement de Gabriel._) En bien! ami, es-tu prt? Pas encore.
Laisse-moi entrer, je suis seul. Non? Allons! comme tu voudras. (_Il
revient._) Il s'enferme vraiment comme une demoiselle. Il veut que je le
voie dans tout l'clat de son costume. Je suis sr qu'il sera charmant
en fille; la Faustina ne l'a pas vu, elle y sera prise, et toutes en
crveront de jalousie. Il a eu pourtant bien de la peine  se dcider
 cette folie. Cher Gabriel! c'est moi qui suis un enfant, et lui un
homme, un sage, plein d'indulgence et de dvouement! (_Il se frotte les
mains._) Ah! je vais me divertir aux dpens de la Faustina! Mais quelle
impudente crature! Antonio la semaine dernire, Menrique aujourd'hui!
Comme les pas de la femme sont rapides dans la carrire du vice! Nous
autres, nous savons, nous pouvons toujours nous arrter; mais elles,
rien ne les retient sur cette pente fatale, et quand nous croyons la
leur faire remonter, nous ne faisons que hter leur chute au fond de
l'abme. Mes compagnons ont raison; moi qui passe pour le plus mauvais
sujet de la ville, je suis le moins rou de tous. J'ai des instincts de
sentimentalit, je rve des amours romanesques, et, quand je presse
dans mes bras une vile crature, je voudrais m'imaginer que je l'aime.
Antonio a d bien se moquer de moi avec cette misrable folle! J'aurais
d la retenir ce soir, et m'en aller avec Gabriel dguis et avec elle,
en chantant le couplet: _Deux femmes valent mieux qu'une_. J'aurais
donn du dpit  Antonio par Faustina,  Faustina par Gabriel... Allons!
il est peut-tre temps encore... Elle a menti, elle n'aurait pas
os aller trouver ainsi Menrique... Elle n'est pas si effronte! En
attendant que Gabriel ait fini de se dguiser, je puis courir chez elle;
c'est tout prs d'ici. (_Il s'enveloppe de son manteau._) Une femme
peut-elle descendre assez bas pour n'tre plus pour nous qu'un objet
dont notre vanit fait parade comme d'un meuble ou d'un habit!

(_Il sort._)


SCNE III.

GABRIEL, _en habit de femme trs-lgant, sort lentement de sa chambre;
PRINNE le suit d'un air curieux et avide_.

GABRIEL.

C'est assez, dame Prinne, je n'ai plus besoin de vous. Voici pour la
peine que vous avez prise.

(_Il lui donne de l'argent._)

PRINNE.

Monseigneur, c'est trop de bont. Votre Seigneurie plaira  toutes les
femmes, jeunes et vieilles, riches et pauvres; car, outre que le ciel a
tout fait pour elle, elle est d'une magnificence...

GABRIEL.

C'est bien, c'est bien, dame Prinne. Bonsoir!

PRINNE, _mettant l'argent dans sa poche_.

C'est vraiment trop! Votre Altesse ne m'a pas permis de l'aider... je
n'ai fait qu'attacher la ceinture et les bracelets. Si j'osais donner
un dernier conseil  Votre Excellence, je lui dirais que son collier de
dentelle monte trop haut; elle a le cou blanc et rond comme celui d'une
femme, les paules feraient bon effet sous ce voile transparent.

(_Elle veut arranger le fichu, Gabriel la repousse._)

GABRIEL.

Assez, vous dis-je; il ne faut pas qu'un divertissement devienne une
occupation si srieuse. Je me trouve bien ainsi.

PRINNE.

Je le crois bien! Je connais plus d'une grande dame qui voudrait avoir
la fine ceinture et la peau d'albtre de Votre Altesse!

(_Gabriel fait un mouvement d'impatience. Prinne fait de grandes
rvrences ridicules. A part, en se retirant._)

Je n'y comprends rien. Il est fait au tour; mais quelle pudeur farouche!
Ce doit tre un huguenot!

[Illustration: Je voudrais avoir une matresse qui lui ressemblt. (Page
12)]


SCNE IV.

GABRIEL, _seul, s'approchant de la glace._

Que je souffre sous ce vtement! Tout me gne et m'touffe. Ce corset
est un supplice, et je me sens d'une gaucherie!... je n'ai pas encore
os me regarder. L'oeil curieux de cette vieille me glaait de
crainte!... Pourtant, sans elle, je n'aurais jamais su m'habiller. (_Il
se place devant le miroir et jette un cri de surprise_.) Mon Dieu!
est-ce moi? Elle disait que je ferais une belle fille... Est-ce vrai?
(_Il se regarde longtemps en silence._) Ces femmes-l donnent des
louanges pour qu'on les paie... Astolphe ne me trouvera-t-il pas
gauche et ridicule? Ce costume est indcent... Ces manches sont trop
courtes!... Ah! j'ai des gants!... (_Il met ses gants et les tire
au-dessus des coudes_.) Quelle trange fantaisie que la sienne! elle lui
parat toute simple,  lui!... Et moi, insens qui, malgr ma rpugnance
 prendre de tels vtements, n'ai pu rsister au dsir imprudent de
faire cette exprience!... Quel effet vais-je produire sur lui? Je dois
tre sans grce!... (_Il essaie de faire quelques pas devant la glace_.)
Il me semble que ce n'est pas si difficile, pourtant. (_Il essaie de
faire jouer son ventail et le brise_.) Oh! pour ceci, je n'y comprends
rien. Mais, est-ce qu'une femme ne pourrait pas plaire sans ces
minauderies?

(_Il reste absorb devant la glace_.)


[Illustration: Nous sommes trop d'une ici... (Page 18.)]


SCNE V.

GABRIEL, _devant la glace_; ASTOLPHE _rentre doucement_.

ASTOLPHE, _ part_.

La malheureuse m'avait menti! elle ira avec Antonio! Je ne voudrais pas
que Gabriel st que j'ai fait cette sottise! (_Aprs avoir ferm la
porte avec prcaution il se retourne et aperoit Gabriel qui lui
tourne le dos_.) Que vois-je! quelle est cette belle fille?... Tiens!
Gabriel!... je ne te reconnaissais pas, sur l'honneur! (_Gabriel
trs-confus, rougit et perd contenance_.) Ah! mon Dieu! mais c'est un
rve! que tu es _belle_!... Gabriel, est-ce toi?... As-tu une soeur
jumelle? ce n'est pas possible... mon enfant!... ma chre!...

GABRIEL, _trs-effray_.

Qu'as-tu donc, Astolphe? tu me regardes d'une manire trange.

ASTOLPHE.

Mais comment veux-tu que je ne sois pas troubl? Regarde-toi. Ne te
prends-tu pas toi-mme pour une fille?

GABRIEL, _mu_.

Cette Prinne m'a donc bien dguis?

ASTOLPHE.

Prinne est une fe. D'un coup de baguette, elle t'a mtamorphos en
femme. C'est un prodige, et, si je t'avais vu ainsi la premire fois, je
ne me serais jamais dout de ton sexe... Tiens! je serais tomb amoureux
 en perdre la tte.

GABRIEL, _vivement_.

En vrit, Astolphe?

ASTOLPHE.

Aussi vrai que je suis  jamais ton frre et ton ami, tu serais 
l'heure mme ma matresse et ma femme si... Comme tu rougis, Gabriel!
mais sais-tu que tu rougis comme une jeune fille?... Tu n'as pas mis de
fard, j'espre? (_Il lui touche les joues._) Non! Tu trembles?

GABRIEL.

J'ai froid ainsi, je ne suis pas habitu  ces toffes lgres.

ASTOLPHE.

Froid! tes mains sont brlantes!... Tu n'es pas malade?... Que tu es
enfant, mon petit Gabriel! ce dguisement te dconcerte. Si je ne savais
que tu es philosophe, je croirais que tu es dvot, et que tu penses
faire un gros pch... Oh! comme nous allons nous amuser! tous les
hommes seront amoureux de toi, et les femmes voudront, par dpit,
t'arracher les yeux. Ils sont si beaux ainsi, vos yeux noirs! Je ne
sais o j'en suis. Tu me fais une telle illusion, que je n'ose plus
te tutoyer!... Ah! Gabriel! pourquoi n'y a-t-il pas une femme qui te
ressemble?

GABRIEL.

Tu es fou, Astolphe; tu ne penses qu'aux femmes.

ASTOLPHE.

Et  quoi diable veux-tu que je pense  mon ge? Je ne conois point que
tu n'y penses pas encore, toi!

GABRIEL.

Pourtant tu me disais encore ce matin que tu les dtestais.

ASTOLPHE.

Sans doute, je dteste toutes celles que je connais; car je ne connais
que des filles de mauvaise vie.

GABRIEL.

Pourquoi ne cherches-tu pas une fille honnte et douce? une personne que
tu puisses pouser, c'est--dire aimer toujours?

ASTOLPHE.

Des filles honntes! ah! oui, j'en connais; mais, rien qu' les voir
passer pour aller  l'glise, je bille. Que veux-tu que je fasse d'une
petite sotte qui ne sait que broder et faire le signe de la croix? Il en
est de coquettes et d'veilles qui, tout en prenant de l'eau bnite,
vous lancent un coup d'oeil dvorant. Celles-l sont pires que nos
courtisanes; car elles sont de nature vaniteuse, par consquent vnale;
dprave, par consquent hypocrite; et mieux vaut la Faustina, qui vous
dit effrontment: Je vais chez Menrique ou chez Antonio, que la femme
rpute honnte qui vous jure un amour ternel, et qui vous a tromp la
veille en attendant qu'elle vous trompe le lendemain.

GABRIEL.

Puisque tu mprises tant ce sexe, tu ne peux l'aimer!

ASTOLPHE.

Mais je l'aime par besoin. J'ai soif d'aimer, moi! J'ai dans
l'imagination, j'ai dans le coeur une femme idale! Et c'est une femme
qui te ressemble, Gabriel. Un tre intelligent et simple, droit et fin,
courageux et timide, gnreux et fier. Je vois cette femme dans mes
rves, et je la vois grande, blanche, blonde, comme te voil avec ces
beaux yeux noirs et cette chevelure soyeuse et parfume. Ne te moque pas
de moi, ami; laisse-moi draisonner, nous sommes en carnaval. Chacun
revt l'effigie de ce qu'il dsire tre ou dsire possder: le valet
s'habille en matre, l'imbcile en docteur; moi je t'habille en femme.
Pauvre que je suis, je me cre un trsor imaginaire, et je te contemple
d'un oeil  demi triste,  demi enivr. Je sais bien que demain tes
jolis pieds disparatront dans des bottes, et que ta main secouera
rudement et fraternellement la mienne. En attendant, si je m'en croyais,
je la baiserais, cette main si douce... Vraiment ta main n'est pas plus
grande que celle d'une femme, et ton bras... Laisse-moi baiser ton
gant!... ton bras est d'une rondeur miraculeuse... Allons, ma chre
belle, vous tes d'une vertu farouche!... Tiens! tu joues ton rle
comme un ange: tu remontes tes gants, tu frmis, tu perds contenance! A
merveille! Voyons, marche un peu, fais de petits pas.

GABRIEL, _essayant de rire_.

Tu me feras marcher et parler le moins possible; car j'ai une grosse
voix, et je dois avoir aussi une bien mauvaise grce.

ASTOLPHE.

Ta voix est pleine, mais douce; peu de femmes l'ont aussi agrable; et,
quant  ta dmarche, je t'assure qu'elle est d'une gaucherie adorable.
Je te vois passer pour une ingnue; ne t'inquite donc pas de tes
manires.

GABRIEL.

Mais certainement ta femme idale en a de meilleures?

ASTOLPHE.

Eh bien! pas du tout. En te voyant, je reconnais que cette gaucherie est
un attrait plus puissant que toute la science des coquettes. Ton costume
est charmant! Est-ce la Prinne qui l'a choisi?

GABRIEL.

Non! elle m'avait apport l'autre jour un attirail de bohmienne; je lui
ai fait faire exprs pour moi cette robe de soie blanche.

ASTOLPHE.

Et tu seras plus par, avec cette simple toilette et ces perles, que
toutes les femmes bigarres et empanaches qui s'apprtent  te disputer
la palme. Mais qui a pos sur ton front cette couronne de roses
blanches? Sais-tu que tu ressembles aux anges de marbre de nos
cathdrales? Qui t'a donn l'ide de ce costume si simple et si
recherch en mme temps?

GABRIEL.

Un rve que j'ai fait... il y a quelque temps.

ASTOLPHE.

Ah! ah! tu rves aux anges, toi? Eh bien! ne t'veille pas, car tu
ne trouveras dans la vie relle que des femmes! Mon pauvre Gabriel,
continue, si tu peux,  ne point aimer. Quelle femme serait digne de
toi? Il me semble que le jour o tu aimeras je serai triste, je serai
jaloux.

GABRIEL.

Eh! mais, ne devrais-je pas tre jaloux des femmes aprs lesquelles tu
cours?

ASTOLPHE.

Oh! pour cela, tu aurais grand tort! il n'y a pas de quoi! On frappe en
bas!... Vite  ton rle.

(_Il coute les voix qui se font entendre sur l'escalier._)

Vive Dieu! c'est Antonio avec la Faustina. Ils viennent nous chercher.
Mets vite ton masque!... ton manteau!... un manteau de satin rose doubl
de cygne! c'est charmant!... Allons, cher Gabriel!  prsent que je
ne vois plus ton visage ni tes bras, je me rappelle que tu es mon
camarade... Viens!... gaie-toi un peu. Allons, vive la joie! (_Ils
sortent._)


SCNE VI.

Chez Ludovic.--Un boudoir  demi clair, donnant sur une galerie
trs-riche, et au fond un salon tincelant.

GABRIEL, _dguis en femme, est assis sur un sofa_; ASTOLPHE _entre,
donnant le bras  la FAUSTINA._

FAUSTINA, _d'un ton aigre_.

Un boudoir? Oh! qu'il est joli! mais nous sommes trop d'une ici.

GABRIEL, _froidement_.

Madame a raison, et je lui cde la place. (_Il se lve._)

FAUSTINA.

Il parat que vous n'tes pas jalouse!

ASTOLPHE.

Elle aurait grand tort! Je le lui ai dit, elle peut tre bien
tranquille.

GABRIEL.

Je ne suis ni trs-jalouse ni trs-tranquille; mais je baisse pavillon
devant madame.

FAUSTINA.

Je vous prie de rester, madame...

ASTOLPHE.

Je te prie de l'appeler mademoiselle, et non pas madame.

FAUSTINA, _riant aux clats_.

Ah bien! oui, mademoiselle! Tu serais un grand sot, mon pauvre
Astolphe!...

ASTOLPHE.

Ris tant que tu voudras; si je pouvais t'appeler mademoiselle, je
t'aimerais peut-tre encore.

FAUSTINA.

Et j'en serais bien fche, car ce serait un amour  prir d'ennui. (_A
Gabriel._) Est-ce que cela vous amuse, l'amour platonique? (_A part._)

Vraiment, elle rougit comme si elle tait tout  fait innocente. O
diable Astolphe l'a-t-il pche?

ASTOLPHE.

Faustina, tu crois  ma parole d'honneur?

FAUSTINA.

Mais, oui.

ASTOLPHE.

Eh bien! je te jure sur mon honneur (non pas sur le tien) qu'elle n'est
pas ma matresse, et que je la respecte comme ma soeur.

FAUSTINA.

Tu comptes donc en faire ta femme? En ce cas, tu es un grand sot de
l'amener ici; car elle y apprendra beaucoup de choses qu'elle est cense
ne pas savoir.

ASTOLPHE.

Au contraire, elle y prendra l'horreur du vice en vous voyant, toi et
tes semblables.

FAUSTINA.

C'est sans doute pour lui inspirer cette horreur bien profondment que
tu m'amenais ici avec des intentions fort peu vertueuses? Madame... ou
mademoiselle... vous pouvez m'en croire, il ne comptait pas vous trouver
sur ce sofa. Je n'ai pas de parole d'honneur, moi, mais monsieur votre
fianc en a une; faites-la lui donner!... qu'il ose dire pourquoi
il m'amne ici! Or, vous pouvez rester; c'est une leon de vertu
qu'Astolphe veut vous donner.

GABRIEL, _ Astolphe_.

Je ne saurais souffrir plus longtemps l'impudence de pareils discours;
je me retire.

ASTOLPHE, _bas_.

Comme tu joues bien la comdie! On dirait que tu es une jeune lady bien
prude.

GABRIEL, _bas  Astolphe_.

Je t'assure que je ne joue pas la comdie. Tout ceci me rpugne,
laisse-moi m'en aller. Reste; ne te drange pas de tes plaisirs pour
moi.

ASTOLPHE.

Non, par tous les diables! Je veux chtier l'impertinence de cette
pcore! _(Haut.)_ Faustina, va-t'en, laisse-nous. J'avais envie de me
venger d'Antonio; mais j'ai vu ma fiance; je ne songe plus qu' elle.
Grand merci pour l'intention; bonsoir.

FAUSTINA, _avec fureur_.

Tu mriterais que je foulasse aux pieds la couronne de fleurs de cette
prtendue fiance, dj veuve sans doute de plus de maris que tu n'as
trahi de femmes.

_(Elle s'approche de Gabriel d'un air menaant.)_

ASTOLPHE, _la repoussant_.

Faustina! si tu avais le malheur de toucher  un de ses cheveux, je
t'attacherais les mains derrire le dos, j'appellerais mon valet de
chambre, et je te ferais raser la tte.

_(Faustina tombe sur le canap, en proie  des convulsions. Gabriel
s'approche d'elle.)_

GABRIEL.

Astolphe, c'est mal de traiter ainsi une femme. Vois comme elle souffre!

ASTOLPHE.

C'est de colre, et non de douleur. Sois tranquille, elle est habitue 
cette maladie.

GABRIEL.

Astolphe, cette colre est la pire de toutes les souffrances. Tu l'as
provoque, tu n'as plus le droit de la rprimer avec duret. Dis-lui un
mot de consolation. Tu l'avais amene ici pour le plaisir, et non pour
l'outrage.

_(La Faustina feint de s'vanouir.)_

Madame, remettez-vous; tout ceci est une plaisanterie. Je ne suis point
une femme; je suis le cousin d'Astolphe.

ASTOLPHE.

Mon bon Gabriel, tu es vraiment fou!

FAUSTINA, _reprenant lentement ses esprits_.

Vraiment! vous tes le prince de Bramante? ce n'est pas possible!...
Mais si fait, je vous reconnais. Je vous ai vu passer  cheval l'autre
jour, et vous montez  cheval mieux qu'Astolphe, mieux qu'Antonio
lui-mme, qui pourtant m'avait plu rien que pour cela.

ASTOLPHE.

Eh bien! voici une dclaration. J'espre que tu comprends, Gabriel, et
que tu sauras profiter de les avantages. Ah ! Faustina, tu es une
bonne fille, ne va pas trahir le secret de notre mascarade. Tu en as t
dupe Tche de n'tre pas la seule, ce serait honteux pour toi.

FAUSTINA.

Je m'en garderai bien! je veux qu'Antonio soit mystifi, et le plus
cruellement possible; car il est dj perdument amoureux de monsieur.
_(A Gabriel.)_ Bon! je l'aperois qui vous lorgne du fond du salon. Je
vais vous embrasser pour le confirmer dans son erreur.

GABRIEL, _reculant devant l'embrassade_.

Grand merci! je ne vais pas sur les brises de mon cousin.

FAUSTINA.

Oh! qu'il est vertueux! Est-ce qu'il est dvot? Eh bien, ceci me plat 
la folie. Mon Dieu, qu'il est joli! Astolphe, tu es encore amoureux de
moi, car tu ne me l'avais pas prsent; tu savais bien qu'on ne peut le
voir impunment. Est-ce que ces beaux cheveux sont  vous? et quelles
mains! c'est un amour!

ASTOLPHE, _ Faustina_.

Bon! tche de le dbaucher. Il est trop sage, vois-tu! _(A Gabriel.)_ Eh
bien! voyons! Elle est belle, et tu es assez beau pour ne pas craindre
qu'on t'aime pour ton argent, je vous laisse ensemble.

GABRIEL, _s'attachant  Astolphe_.

Non, Astolphe, ce serait inutilement; je ne sais pas ce que c'est que
d'offenser une femme, et je ne pourrais pas la mpriser assez pour
l'accepter ainsi.

FAUSTINA.

Ne le tourmente pas, Astolphe, je saurai bien l'apprivoiser quand je
voudrai. Maintenant songeons  mystifier Antonio. Le voil, brlant
d'amour et palpitant d'esprance, qui erre autour de cette porte. Qu'il
a l'air lourd et souffrant! Allons un peu vers lui.

GABRIEL, _ Astolphe_.

Laisse-moi me retirer. Cette plaisanterie me fatigue. Cette robe me
gne, et ton Antonio me dplat!

FAUSTINA.

Raison de plus pour te moquer de lui, mon beau chrubin! Oh! Astolphe,
si tu avais vu comme Antonio poursuivait ton cousin pendant que tu
dansais la tarentelle! Il voulait absolument l'embrasser, et cet ange se
dfendait avec une pudeur si bien joue!

ASTOLPHE.

Allons, tu peux bien te laisser embrasser un peu pour rire; qu'est-ce
que cela te fait? Ah! Gabriel, je t'en prie, ne nous quitte pas encore.
Si tu t'en vas, je m'en vais aussi; et ce serait dommage, j'ai si bonne
envie de me divertir!

GABRIEL.

Alors je reste.

FAUSTINA.

L'aimable enfant!

_(Ils sortent. Antonio les accoste dans la galerie. Aprs quelques mots
changs, Astolphe passe le bras de Gabriel sous celui d'Antonio et les
suit avec Faustina en se moquant. Ils s'loignent.)_


SCNE VII.

Toujours chez Ludovic.--Un jardin; illumination dans le fond.

ASTOLPHE, _trs-agit_; GABRIEL, _courant aprs lui_.

GABRIEL, _toujours en femme, avec une grande mantille de dentelle
blanche_.

Astolphe, o vas-tu? qu'as-tu? pourquoi sembles-tu me fuir?

ASTOLPHE.

Mais rien, mon enfant; je veux respirer un peu d'air pur, voil tout.
Tout ce bruit, tout ce vin, tous ces parfums chauffs me portent  la
tte, et commencent  me causer du dgot. Si tu veux te retirer, je ne
te retiens plus. Je te rejoindrai bientt.

GABRIEL.

Pourquoi ne pas rentrer tout de suite avec moi?

ASTOLPHE.

J'ai besoin d'tre seul ici un instant.

GABRIEL.

Je comprends. Encore quelque femme?

ASTOLPHE.

Eh bien! non; une querelle, puisque tu veux le savoir. Si tu n'tais pas
dguis, tu pourrais me servir de tmoin: mais j'ai appel Menrique.

GABRIEL.

El tu crois que je te quitterai? Mais avec qui t'es-tu donc pris de
querelle?

ASTOLPHE.

Tu le sais bien: avec Antonio.

GABRIEL.

Alors c'est une plaisanterie, et il faut que je reste pour lui apprendre
que je suis ton cousin, et non pas une femme.

ASTOLPHE.

Il n'en sera que plus furieux d'avoir t mystifi devant tout le monde,
et je n'attendrai pas qu'il me provoque, car c'est  lui de me rendre
raison.

GABRIEL.

Et de quoi, mon Dieu?

ASTOLPHE.

Il t'a offens, il m'a offens aussi. Il t'a embrass de force devant
moi, quand je jouais le rle de jaloux, et que je lui ordonnais de te
laisser tranquille.

GABRIEL.

Mais, puisque tout cela est une comdie invente par toi, tu n'as pas le
droit de prendre la chose au srieux.

ASTOLPHE.

Si fait, je prends celle-ci au srieux.

GABRIEL.

S'il a t impertinent, c'est avec moi, et c'est  moi de lui demander
raison.

ASTOLPHE, _trs-mu, lui prenant le bras_.

Toi! jamais tu ne te battras tant que je vivrai! Mon Dieu! si je voyais
un homme tirer l'pe contre toi, je deviendrais assassin, je le
frapperais par derrire. Ah! Gabriel, tu ne sais pas comme je t'aime, je
ne le sais pas moi-mme.

GABRIEL, _troubl_.

Tu es trs-exalt aujourd'hui, mon bon frre.

ASTOLPHE.

C'est possible. J'ai t pourtant trs-sobre au souper. Tu l'as
remarqu? Eh bien, je me sens plus ivre que si j'avais bu pendant trois
nuits.

GABRIEL.

Cela est trange! quand tu as provoqu Antonio, tu tais hors de toi, et
j'admirais, moi aussi, comme tu joues bien la comdie.

ASTOLPHE.

Je ne la jouais pas, j'tais furieux! Je le suis encore. Quand j'y
pense, la sueur me coule du front.

GABRIEL.

Il ne t'a pourtant rien dit d'offensant. Il riait; tout le monde riait.

ASTOLPHE.

Except toi. Tu paraissais souffrir le martyre.

GABRIEL.

C'tait dans mon rle.

ASTOLPHE.

Tu l'as si bien jou que j'ai pris le mien au srieux, je te le rpte.
Tiens, Gabriel, je suis un peu fou cette nuit. Je suis sous l'empire
d'une trange illusion. Je me persuade que tu es une femme, et, quoique
je sache le contraire, cette chimre s'est empare de mon imagination
comme ferait la ralit, plus peut-tre; car, sous ce costume, j'prouve
pour toi une passion enthousiaste, craintive, jalouse, chaste, comme je
n'en prouverai certainement jamais. Cette fantaisie m'a enivr toute la
soire. Pendant le souper, tous les regards taient sur toi; tous les
hommes partageaient mon illusion, tous voulaient toucher le verre o
tu avais pos tes lvres, ramasser les feuilles de rose chappes  la
guirlande qui ceint ton front. C'tait un dlire! Et moi j'tais ivre
d'orgueil, comme si en effet tu eusses t ma fiance! On dit que
Benvenuto,  un souper chez Michel-Ange, conduisit son lve Ascanio,
ainsi dguis, parmi les plus belles filles de Florence, et qu'il eut
toute la soire le prix de la beaut. Il tait moins beau que toi,
Gabriel, j'en suis certain... Je te regardais  l'clat des bougies,
avec ta robe blanche et tes beaux bras languissants dont tu semblais
honteux, et ton sourire mlancolique dont la candeur contrastait avec
l'impudence mal repltre de toutes ces bacchantes!... J'tais bloui!
O puissance de la beaut et de l'innocence! cette orgie tait devenue
paisible et presque chaste! Les femmes voulaient imiter ta rserve,
les hommes taient subjugus par un secret instinct de respect; on ne
chantait plus les stances d'Arlin, aucune parole obscne n'osait plus
frapper ton oreille... J'avais oubli compltement que tu n'es pas une
femme... J'tais tromp tout autant que les autres. Et alors ce fat
d'Antonio est venu, avec son oeil avin et ses lvres toutes souilles
encore des baisers de Faustina, te demander un baiser que, moi, je
n'aurais pas os prendre... Alors mille furies se sont allumes dans mon
sein: je l'aurais tu certainement, si on ne m'et tenu de force, et je
l'ai provoqu... Et  prsent que je suis dgris, tout en m'tonnant
de ma folie, je sens qu'elle serait prte  renatre, si je le voyais
encore auprs de toi.

GABRIEL.

Tout cela est l'effet de l'excitation du souper. La morale fait bien de
rprouver ces sortes de divertissements. Tu vois qu'ils peuvent allumer
en nous des feux impurs, et dont la seule ide nous et fait frmir de
sang-froid. Ce jeu a dur trop longtemps, Astolphe; je vais me retirer
et dpouiller ce dangereux travestissement pour ne jamais le reprendre.

ASTOLPHE.

Tu as raison, mon Gabriel. Va, je te rejoindrai bientt.

GABRIEL.

Je ne m'en irai pourtant pas sans que tu me promettes de renoncer 
celle folle querelle et de faire la paix avec Antonio. J'ai charg la
Faustina de le dtromper. Tu vois qu'il ne vient pas au rendez-vous, et
qu'il se tient pour satisfait.

ASTOLPHE.

Eh bien, j'en suis fch; j'prouvais le besoin de me battre avec lui!
Il m'a enlev la Faustina: je n'en ai pas regret; mais il l'a fait pour
m'humilier, et tout prtexte m'et t bon pour le chtier.

GABRIEL.

Celui-l serait ridicule. Et, qui sait? de mchants esprits pourraient y
trouver matire  d'odieuses interprtations.

ASTOLPHE.

C'est vrai! Prisse mon ressentiment, prissent mon honneur et ma
bravoure, plutt que cette fleur d'innocence qui revt ton nom... Je te
promets de tourner l'affaire en plaisanterie.

GABRIEL.

Tu m'en donnes la parole?

ASTOLPHE.

Je te le jure!

_(Ils se serrent la main.)_

GABRIEL.

Les voici qui viennent en riant aux clats. Je m'esquive. _(A part.)_
Il est bien temps, mon Dieu! Je suis plus troubl, plus perdu que lui.
_(Il s'enveloppe dans sa mantille, Astolphe l'aide  s'arranger.)_

ASTOLPHE, _le serrant dans ses bras_.

Ah! c'est pourtant dommage que tu sois un garon! Allons, va-t'en. Tu
trouveras ta voiture au bas du perron, par ici?...

_(Gabriel disparat sous les arbres, Astolphe le suit des yeux et reste
absorb quelques instants. Au bruit des rires d'Antonio et de Faustina,
il passe la main sur son front comme au sortir d'un rve.)_


SCNE VIII.

ASTOLPHE, ANTONIO, FAUSTINA, MENRIQUE; GROUPES DE JEUNES GENS ET DE
COURTISANES.

ANTONIO.

Ah! la bonne histoire! J'ai t dupe au del de la permission; mais, ce
qui me console, c'est que je ne suis pas le seul.

MENRIQUE.

Ah! je crois bien, j'ai soupir tout le temps du souper, et, en tant sa
robe ce soir, il trouvera un billet doux de moi dans sa poche.

FAUSTINA.

Le bel espigle rira bien de vous tous.

ANTONIO.

Et de vous toutes!

FAUSTINA.

Except de moi. Je l'ai reconnu tout de suite.

ASTOLPHE, _ Antonio_.

Tu ne m'en veux pas trop?

ANTONIO, _lui serrant la main_.

Allons donc! je te dois mille louanges. Tu as jou ton rle comme un
comdien de profession. Othello ne fut jamais mieux rendu.

MENRIQUE.

Mais o est donc pass ce beau garon? A prsent nous pourrons bien
l'embrasser sans faon sur les deux joues.

ASTOLPHE.

Il a t se dshabiller, et je ne crois pas qu'il revienne; mais demain
je vous invite tous  djeuner chez moi avec lui.

FAUSTINA.

Nous en sommes?

ASTOLPHE.

Non, au diable les femmes!


SCNE IX.

_La chambre de Gabriel dans la maison d'Astolphe.--Gabriel, vtu en
femme et envelopp de son manteau et de son voile, entre et rveille
Marc qui dort sur une chaise._

MARC, GABRIEL.


MARC.

Ah, mille pardons!... Madame demande le seigneur Astolphe. Il n'est pas
rentr... C'est ici la chambre du seigneur Gabriel.

GABRIEL, _jetant son voile et son manteau sur une chaise_.

Tu ne me reconnais donc pas, vieux Marc?

MARC, _se frottant les yeux_.

Bon Dieu! que vois-je?... En femme, monseigneur, en femme!

GABRIEL.

Sois tranquille, mon vieux, ce n'est pas pour longtemps.

_(Il arrache sa couronne et drange avec empressement la symtrie de sa
chevelure.)_

MARC.

En femme! J'en suis tout constern! Que dirait son altesse?...

GABRIEL.

Ah! pour le coup, son altesse trouverait que je ne me conduis pas en
homme. Allons, va te coucher, Marc. Tu me retrouveras demain plus garon
que jamais, je t'en rponds! Bonsoir, mon brave. _(Marc sort.)_

tons vite la robe de Djanire, elle me brle la poitrine, elle
m'enivre, elle m'oppresse! Oh! quel trouble, quel garement, mon
Dieu!... Mais comment m'y prendrai-je?... Tous ces lacets, toutes
ces pingles... _(Il dchire son fichu de dentelle et l'arrache par
lambeaux.)_ Astolphe, Astolphe, ton trouble va cesser avec ton illusion.
Quand j'aurai quitt ce dguisement pour reprendre l'autre, tu seras
dsenchant. Mais moi, retrouverai-je sous mon pourpoint le calme de mon
sang et l'innocence de mes penses?... Sa dernire treinte me dvorait!
Ah! je ne puis dfaire ce corsage! Htons-nous!..._(Il prend son
poignard sur la table et coupe les lacets.)_ Maintenant, o ce vieux
Marc a-t-il cach mon pourpoint? Mon Dieu! j'entends monter l'escalier,
je crois! _(Il court fermer la porte au verrou.)_ Il a emport mon
manteau et le voile!... Vieux dormeur! Il ne savait ce qu'il faisait...
Et les clefs de mes coffres sont restes dans sa poche, je gage...
Rien! pas un vlement, et Astolphe qui va vouloir causer avec moi en
rentrant... Si je ne lui ouvre pas, j'veillerai ses soupons! Maudite
folie! Ah!...avant qu'il entre ici, je trouverai un manteau dans sa
chambre... _(Il prend un flambeau, ouvre une petite porte de ct et
entre dans la chambre voisine. Un instant de silence, puis un cri.)_

ASTOLPHE, _dans la chambre voisine_.

Gabriel, tu es une femme! O mon Dieu!

_(On entend tomber le flambeau. La lumire disparat. Gabriel rentre
perdu. Astolphe le suit dans les tnbres et s'arrte au seuil de la
porte.)_

ASTOLPHE.

Ne crains rien, ne crains rien! Maintenant je ne franchirai plus cette
porte sans ta permission. _(Tombant  genoux.)_ O mon Dieu, je vous
remercie!



TROISIME PARTIE.

_Dans un vieux petit castel pauvre et dlabr, appartenant  Astolphe et
situ au fond des bois; une pice sombre avec des meubles antiques et
fans._



SCNE PREMIRE.

SETTIMIA, BARBE, GABRIELLE, FRRE COME.

_(Settimia et Barbe travaillent prs d'une fentre; Gabrielle brode au
mtier, prs de l'autre fentre; frre Cme va de l'une  l'autre, en se
tranant lourdement, et s'arrtant toujours prs de Gabrielle.)_

FRRE COME, _ Gabrielle,  demi-voix_.

Eh bien, signora, irez-vous encore  la chasse demain?

GABRIELLE, _de mme, d'un ton froid et brusque_.

Pourquoi pas, frre Cme, si mon mari le trouve bon?

FRRE COME.

Oh! vous rpondez toujours de manire  couper court  toute
conversation!

GABRIELLE.

C'est que je n'aime gure les paroles inutiles.

FRRE COME.

Eh bien, vous ne me rebuterez pas si aisment, et je trouverai matire 
une rflexion sur votre rponse.

_(Gabrielle garde le silence, Cme reprend.)_

C'est qu' la place d'Astolphe je ne vous verrais pas volontiers
galoper, sur un cheval ardent, parmi les marais et les broussailles.

_(Gabrielle garde toujours le silence, Cme reprend en baissant la voix
de plus en plus.)_

Oui! si j'avais le bonheur de possder une femme jeune et belle, je ne
voudrais pas qu'elle s'expost ainsi...

_(Gabrielle se lve.)_

SETTIMIA, _d'une voix sche et aigre_.

Vous tes dj lasse de notre compagnie?

GABRIELLE.

J'ai aperu Astolphe dans l'alle de marronniers; il m'a fait signe, et
je vais le rejoindre.

FRRE COME, _bas_.

Vous accompagnerai-je jusque l?

GABRIELLE, _haut_.

Je veux aller seule.

_(Elle sort. Frre Cme revient vers les autres en ricanant.)_

FRRE COME.

Vous l'avez entendue? Vous voyez comme elle me reoit? Il faudra,
Madame, que votre seigneurie me dispense de travailler  l'oeuvre de son
salut: je suis dcourag de ses rebuffades: c'est un petit esprit fort,
rempli d'orgueil, je vous l'ai toujours dit.

SETTIMIA.

Votre devoir, mon pre, est de ne point vous dcourager quand il s'agit
de ramener une me gare; je n'ai pas besoin de vous le dire.

BARBE _se lve, met ses lunettes sur son nez, et va examiner le mtier
de Gabrielle_.

J'en tais sre! pas un point depuis hier! Vous croyez qu'elle
travaille? elle ne fait que casser des fils, perdre des aiguilles et
gaspiller de la soie. Voyez comme ses cheveaux sont embrouills!

FRRE CME, _regardant le mtier_.

Elle n'est pourtant pas maladroite! Voil une fleur tout  fait jolie et
qui ferait bien sur un devant d'autel. Regardez cette fleur, ma soeur
Barbe! vous n'en feriez pas autant peut-tre.

BARBE, _aigrement_.

J'en serais bien fche. A quoi cela sert-il, toutes ces belles
fleurs-l?

FRRE CME.

Elle dit que c'est pour faire une doublure de manteau  son mari.

SETTIMIA.

Belle sottise! son mari a bien besoin d'une doublure brode en soie
quand il n'a pas seulement le moyen d'avoir le manteau! Elle ferait
mieux de raccommoder le linge de la maison avec nous.

BARBE.

Nous n'y suffisons pas. A quoi nous aide-t-elle?  rien!

SETTIMIA.

Et  quoi est-elle bonne?  rien d'utile. Ah! c'est un grand malheur
pour moi qu'une bru semblable! Mais mon fils ne m'a jamais caus que des
chagrins.

FRRE CME.

Elle parat du moins aimer beaucoup son mari!... _(Un silence.)_
Croyez-vous qu'elle aime beaucoup son mari? _(Silence)_. Dites, ma soeur
Barbe?

BARBE.

Ne me demandez rien l-dessus. Je ne m'occupe pas de leurs affaires.

SETTIMIA.

Si elle aimait son mari, comme il convient  une femme pieuse et sage,
elle s'occuperait un peu plus de ses intrts, au lieu d'encourager
toutes ses fantaisies et de l'aider  faire de la dpense.

FRRE CME.

Ils font beaucoup de dpense?

SETTIMIA.

Ils font toute celle qu'ils peuvent faire. A quoi leur servent ces deux
chevaux lins qui mangent jour et nuit  l'curie, et qui n'ont pas la
force de labourer ou de traner le chariot?

BARBE, _ironiquement_.

A chasser! C'est un si beau plaisir que la chasse!

SETTIMIA.

Oui, un plaisir de prince! Mais quand on est ruin, on ne doit plus se
permettre un pareil train.

FRRE CME.

Elle monte  cheval comme saint Georges.

BARBE.

Fi! frre Cme! ne comparez pas aux saints du paradis une personne qui
ne se confesse pas, et qui lit toute sorte de livres.

SETTIMIA, _laissant tomber son ouvrage_.

Comment! toute sorte de livres! Est-ce qu'elle aurait introduit de
mauvais livres dans ma maison.

BARBE.

Des livres grecs, des livres latins. Quand ces livres-l ne sont ni les
Heures du diocse, ni le saint vangile, ni les Pres de l'glise, ce ne
peuvent tre que des livres paens ou hrtiques! Tenez, en voici un des
moins gros que j'ai mis dans ma poche pour vous le montrer.

FRRE CME, _ouvrant le livre_.

Thucydide! Oh! nous permettons cela dans les collges... Avec des
coupures, on peut lire les auteurs profanes sans danger.

SETTIMIA.

C'est trs-bien; mais quand on ne lit que ceux-l, on est bien prs de
ne pas croire en Dieu. Et n'a-t-elle pas os soutenir hier  souper que
Dante n'tait pas un auteur impie?

BARBE.

Elle a fait mieux, elle a os dire qu'elle ne croyait pas  la damnation
des hrtiques.

FRRE CME, _d'un ton cafard et dogmatique_.

Elle a dit cela? Ah! c'est fort grave! trs-grave!

BARBE.

D'ailleurs, est-ce le fait d'une personne modeste de faire sauter un
cheval par-dessus les barrires?

SETTIMIA.

Dans ma jeunesse, on montait  cheval, mais avec pudeur, et sans passer
la jambe sur l'aron. On suivait la chasse avec un oiseau sur le poing;
mais on allait d'un train prudent et mesur, et on avait un valet qui
courait  pied tenant le cheval par la bride. C'tait noble, c'tait
dcent; on ne rentrait pas chevele, et on ne dchirait point ses
dentelles  toutes les branches pour faire assaut de course avec les
hommes.

FRRE CME.

Ah! dans ce temps-l votre seigneurie avait une belle suite et de riches
quipages!

SETTIMIA.

Et je me faisais honneur de ma fortune sans permettre la moindre
prodigalit. Mais le ciel m'a donn un fils dissipateur, inconsidr,
mprisant les bons conseils, cdant  tous les mauvais exemples, jetant
l'or  pleines mains; et, pour comble de malheur, quand je le croyais
corrig, quand il semblait plus respectueux et plus tendre pour moi,
voici qu'il m'amne une bru que je ne connais pas, que personne ne
connat, qui sort on ne sait d'o, qui n'a aucune fortune, et peut-tre
encore moins de famille.

FRRE CME.

Elle se dit orpheline et fille d'un honnte gentilhomme?

BARBE.

Qui le sait? On ne l'entend jamais parler de ses parents ni de la maison
de son pre.

FRRE CME.

D'aprs ses habitudes, elle semblerait avoir t leve dans l'opulence.
C'est quelque fille de grande maison qui a pous votre fils en secret
contre le gr de ses parents. Peut-tre elle sera riche un jour.

SETTIMIA.

C'est ce qu'il voulut me faire croire lorsqu'il m'annona ses projets,
et je n'y ai pas apport d'obstacle; car la fausset n'tait pas
au nombre de ses dfauts. Mais je vois bien maintenant que cette
aventurire l'a entran dans la voie du mensonge, car rien ne vient 
l'appui de ce qu'il avait annonc; et, quoique je vive depuis longues
annes retire du monde, il me parat trs-difficile que la socit ait
assez chang pour qu'une pareille aventure se passe sans faire aucun
bruit.

FRRE CME.

Il m'a sembl souvent qu'elle disait des choses contradictoires. Quand
on lui fait des questions, elle se trouble, se coupe dans ses rponses,
et finit par s'impatienter, en disant qu'elle n'est pas au tribunal de
l'inquisition.

SETTIMIA.

Tout cela finira mal! J'ai eu du malheur toute ma vie, frre Cme! Un
poux imprudent, fantasque (Dieu veuille avoir piti de son me!) et qui
m'a t bien funeste. Il avait bien peu de chose  faire pour rester
dans les bonnes grces de son pre. En flattant un peu son orgueil et
ne le contrecarrant pas  tout propos, il et pu l'engager  payer ses
dettes et  faire quelque chose pour Astolphe. Mais c'tait un caractre
bouillant et imptueux comme son fils. Il prit  tche de se fermer la
maison paternelle, el nous portons aujourd'hui la peine de sa folie.

FRRE CME, _d'un air cafard et mchant_.

Le cas tait grave... trs-grave!...

SETTIMIA.

De quel cas voulez-vous parler?

FRRE CME.

Ah! votre seigneurie doit savoir  quoi s'en tenir. Pour moi, je ne sais
que ce qu'on m'en a dit. Je n'avais pas alors l'honneur de confesser
votre seigneurie.

_(Il ricane grossirement.)_

SETTIMIA.

Frre Cme, vous avez quelquefois une singulire manire de plaisanter;
je me vois force de vous le dire.

FRRE CME.

Moi, je ne vois pas en quoi la plaisanterie pourrait blesser votre
seigneurie. Le prince Jules fut un grand pcheur, et votre seigneurie
tait la plus belle femme de son temps... on voit bien encore que la
renomme n'a rien exagr  ce sujet; et, quant  la vertu de votre
seigneurie, elle tait ce qu'elle a toujours t. Cela dut allumer dans
l'me vindicative du prince un grand ressentiment, et la conduite de
votre beau-pre dut dtruire dans l'esprit du comte Octave, votre poux,
tout respect filial. Quand de tels vnements se passent dans les
familles, et nous savons, hlas! qu'ils ne s'y passent que trop souvent,
il est difficile qu'elles n'en soient pas bouleverses.

SETTIMIA.

Frre Cme, puisque vous avez ou parler de cette horrible histoire,
sachez que je n'aurais pas eu besoin de l'aide de mon mari pour
repousser des tentatives aussi dtestables. C'tait  moi de me dfendre
et de m'loigner. C'est ce que je fis. Mais c'tait  lui de paratre
tout ignorer, pour empocher le scandale et pour ne pas amener son pre
 le dshriter. Qu'en est-il rsult? Astolphe, lev dans une noble
aisance, n'a pu s'habituer  la pauvret. Il a dvor en peu d'annes
son faible patrimoine; et aujourd'hui il vit de privations et d'ennuis
au fond de la province, avec une mre qui ne peut que pleurer sur sa
folie, et une femme qui ne peut pas contribuer  le rendre sage. Tout
cela est triste, fort triste!

FRRE CME.

Eh bien, tout cela peut devenir trs-beau et trs-riant! Que le jeune
Gabriel de Bramante meure avant Astolphe, Astolphe hrite du titre et de
la fortune de son grand-pre.

SETTIMIA.

Ah! tant que le prince vivra, il trouvera un moyen de l'en empcher.
Fallt-il se remarier  son ge, il en ferait la folie; fallt-il
supposer un enfant issu de ce mariage, il en aurait l'impudeur.

FRRE CME.

Qui le croirait?

SETTIMIA.

Nous sommes dans la misre; il est tout-puissant!

FRRE CME.

Mais, savez-vous ce qu'on dit? Une chose dont j'ose  peine vous parler,
tant je crains de vous donner une folle esprance.

SETTIMIA.

Quoi donc? Dites, frre Cme!

FRRE CME.

Eh bien, on dit que le jeune Gabriel est mort.

SETTIMIA.

Sainte Vierge! serait-il bien possible! Et Astolphe qui n'en sait
rien!... Il ne s'occupe jamais de ce qui devrait l'intresser le plus au
monde.

FRRE CME.

Oh! ne nous rjouissons pas encore! Le vieux prince nie formellement le
fait. Il dit que son petit-fils voyage  l'tranger, et le prouve par
des lettres qu'il en reoit de temps en temps.

SETTIMIA.

Mais ce sont peut-tre des lettres supposes!

FRRE CME.

Peut-tre! Cependant il n'y a pas assez longtemps que le jeune homme a
disparu pour qu'on soit fond  le soutenir.

BARBE.

Le jeune homme a disparu?

FRRE CME.

Il avait t lev  la campagne, cach  tous les yeux. On pouvait
croire qu'tant n d'un pre faible et mort prmaturment de maladie, il
serait rachitique et destin  une fin semblable. Cependant, lorsqu'il
parut  Florence l'an pass, on vit un joli garon bien constitu,
quoique dlicat et svelte comme son pre, mais frais comme une rose,
allgre, hardi, assez mauvais sujet, courant un peu le guilledou, et
mme avec Astolphe, qui s'tait li avec lui d'amiti, et qui ne le
conduisait pas trop maladroitement  encourir la disgrce du grand-pre.
_(Settimia fait un geste d'tonnement.)_ Oh! nous n'avons pas su tout
cela. Astolphe a eu le bon esprit de n'en rien dire, ce qui ferait
croire qu'il n'est pas si fou qu'on le croit.

SETTIMIA, _avec fiert_.

Frre Cme, Astolphe n'aurait pas fait un pareil calcul! Astolphe est la
franchise mme.

FRRE CME.

Cependant son mariage vous laisse bien des doutes sur sa vracit. Mais
passons.

SETTIMIA.

Oui, oui, racontez-moi ce que vous savez. Qui donc vous a dit tout cela?

FRRE CME.

Un des frres de notre couvent, qui arrive de Toscane, et avec qui j'ai
caus ce matin.

SETTIMIA.

Voyez un peu! Et nous ne savons rien ici de ce qui se passe, nous
autres! Eh bien?

FRRE CME.

Le jeune prince, ayant donc fait grand train dans la ville, disparut une
belle nuit. Les uns disent qu'il a enlev une femme; d'autres, qu'il a
t enlev lui-mme par ordre de son grand-pre, et mis sous clef dans
quelque chteau, en attendant qu'il se corrige de son penchant  la
dbauche; d'autres enfin pensent que, dans quelque tripot, il aura reu
une estocade qui l'aura envoy _ad patres_, et que le vieux Jules cache
sa mort pour ne pas vous rjouir trop tt et pour retarder autant que
possible le triomphe de la branche cadette. Voil ce qu'on m'a dit; mais
n'y ajoutez pas trop de foi, car tout cela peut tre erron.

SETTIMIA.

Mais il peut y avoir du vrai dans tout cela, et il faut absolument le
savoir. Ah! mon Dieu! et Astolphe qui ne se remue pas!... Il faut qu'il
parte  l'instant pour Florence.


[Illustration: Et alors ce fat d'Antonio est venu avec son oeil avin...
(Page 20.)]


SCNE II.

ASTOLPHE, LES PRCDENTS.

FRRE CME.

Justement, vous arrivez bien  propos; nous parlions de vous.

ASTOLPHE, _seulement_.

Je vous en suis grandement oblig. Ma mre, comment vous portez-vous
aujourd'hui?

SETTIMIA.

Ah! mon fils! je me sens ranime, et, si je pouvais croire  ce qui a
t rapport au frre Cme, je serais gurie pour toujours.

ASTOLPHE.

Le frre Cme peut tre un grand mdecin; mais je l'engagerai  se mler
fort peu de notre sant  tous, de nos affaires encore moins.

FRRE CME.

Je ne comprends pas...

ASTOLPHE.

Bien. Je me ferai comprendre; mais pas ici.

SETTIMIA, _toute proccupe et sans faire attention  ce que dit
Astolphe_.

Astolphe, coute donc! Il dit que l'hritier de la branche ane a
disparu, et qu'on le croit mort.

ASTOLPHE.

Cela est faux; il est en Angleterre, o il achve son ducation. J'ai
reu une lettre de lui dernirement.

SETTIMIA, _avec abattement_.

En vrit?

BARBE.

Hlas!

FRRE CME.

Adieu tous nos rves!

ASTOLPHE.

Pieux sentiments! charitable oraison funbre! Ma mre, si c'est l la
pit chrtienne comme l'enseigne le frre Cme, vous me permettrez de
faire schisme! Mon cousin est un charmant garon, plein d'esprit et
de coeur. Il m'a rendu des services; je l'estime, je l'aime; et, s'il
venait  mourir, personne ne le regretterait plus profondment que moi.

FRRE CME, _d'un air malin_.

Ceci est fort adroit et fort spirituel!

ASTOLPHE.

Gardez vos loges pour ceux qui en font cas.

SETTIMIA.

Astolphe, est-il possible? Tu tais li avec ce jeune homme, et tu ne
nous en avais jamais parl?

ASTOLPHE.

Ma mre, ce n'est pas ma faute si je ne puis pas dire toujours ce que je
pense. Vous avez autour de vous des gens qui me forcent  refouler mes
penses dans mon sein. Mais aujourd'hui je serai trs-franc, et je
commence. Il faut que ce capucin sorte d'ici pour n'y jamais reparatre.

SETTIMIA.

Bont du ciel! Qu'entends-je? Mon fils parler de la sorte  mon
confesseur!

ASTOLPHE.

Ce n'est pas  lui que je daigne parler, ma mre, c'est  vous... Je
vous prie de le chasser  l'heure mme.

SETTIMIA.

Jsus, vous l'entendez. Ce fils impie donne des ordres  sa mre!

ASTOLPHE.

Vous avez raison, je ne devais pas m'adresser  vous, Madame. Vous ne
savez pas et ne pouvez pas savoir... ce que je ne veux pas dire. Mais
cet homme me comprend. (_ frre Cme._) Or donc, je vous parle, puisque
j'y suis forc. Sortez d'ici.

FRRE CME.

Je vois que vous tes dans un accs de dmence furieuse. Mon devoir est
de ne pas vous induire au pch en vous rsistant.. Je me retire en
toute humilit, et je laisse  Dieu le soin de vous clairer, au temps
et  l'occasion celui de me disculper de tout ce dont il vous plaira de
m'accuser.

SETTIMIA.

Je ne souffrirai pas que sous mes yeux, dans ma maison, mon confesseur
soit outrag et expuls de la sorte. C'est vous, Astolphe, qui sortirez
de cet appartement et qui n'y rentrerez que pour me demander pardon de
vos torts.

ASTOLPHE.

Je vous demanderai pardon, ma mre, et  genoux si vous voulez; mais
d'abord je vais jeter ce moine par la fentre.

(_Frre Cme, qui avait repris son impudence, plit et recule jusqu' la
porte. Settimia tombe sur une chaise prte  dfaillir._)

BARBE, _lui frottant les mains_.

_Ave Maria!_ quel scandale! Seigneur, ayez piti de nous!...

FRRE CME.

Jeune homme! que le ciel vous claire!

(_Astolphe fait un geste de menace. Frre Cme s'enfuit._)


[Illustration: Vous croyez qu'elle travaille... (Page 21).]

SCNE III.


SETTIMIA, BARBE, ASTOLPHE.


ASTOLPHE, _s'approchant de sa mre_.

Pour l'amour de moi, ma mre, reprenez vos sens. J'aurais dsir que
les choses se passassent moins brusquement, et surtout loin de votre
prsence. Je me l'tais promis; mais cela n'a pas dpendu de moi: le
maintien cafard et impudent de cet homme m'a fait perdre le peu de
patience que j'ai.

(_Settimia pleure._)

BARBE.

Et que vous a-t-il donc fait, cet homme, pour vous mettre ainsi en
fureur?

ASTOLPHE.

Dame Barbe, ceci ne vous regarde pas. Laissez-moi seul avec ma mre.

BARBE.

Allez-vous donc me chasser de la maison, moi aussi?

ASTOLPHE _lui prend le bras et l'emmne vers la porte._

Allez dire vos prires, ma bonne femme, et n'augmentez pas, par votre
humeur revche, l'amertume qui rgne ici.

(_Barbe sort en grommelant_.)


SCNE IV

ASTOLPHE, SETTIMIA.

SETTIMIA, _sanglotant_.

Maintenant, me direz-vous, enfant dnatur, pourquoi vous agissez de la
sorte?

ASTOLPHE.

Eh bien, ma mre, je vous supplie de ne pas me le demander. Vous savez
que je n'ai que trop d'indulgence dans le caractre, et que ma nature ne
me porte ni au soupon ni  la haine. Aimez-moi, estimez-moi assez pour
me croire: j'avais des raisons de la plus haute importance pour ne pas
souffrir une heure de plus ce moine ici.

SETTIMIA.

Et il faut que je me soumette  votre jugement intrieur, sans mme
savoir pourquoi vous me privez de la compagnie d'un saint homme qui
depuis dix ans a la direction de ma conscience? Astolphe, ceci passe les
limites de la tyrannie.

ASTOLPHE.

Vous voulez que je vous le dise? Eh bien, je vous le dirai pour faire
cesser vos regrets et pour vous montrer entre quelles mains vous aviez
remis les rnes de votre volont et les secrets de votre me. Ce
cordelier poursuivait ma femme de ses ignobles supplications.

SETTIMIA.

Votre femme est une impie. Il voulait la ramener au devoir, et c'est moi
qui l'avais invit  le faire.

ASTOLPHE.

O ma mre! vous ne comprenez pas, vous ne pouvez pas comprendre... votre
me pure se refuse  de pareils soupons!... Ce misrable brlait pour
Gabrielle de honteux dsirs, et il avait os le lui dire.

SETTIMIA.

Gabrielle a dit cela? Eh bien, c'est une calomnie. Une pareille chose
est impossible. Je n'y crois pas, je n'y croirai jamais.

ASTOLPHE.

Une calomnie de la part de Gabrielle? Vous ne pensez pas ce que vous
dites, ma mre!

SETTIMIA.

Je le pense! je le pense si bien que je veux la confondre en prsence du
frre Cme.

ASTOLPHE.

Vous ne feriez pas une pareille chose, ma mre! non, vous ne le feriez
pas!

SETTIMIA.

Je le ferai! nous verrons si elle soutiendra son imposture en face de ce
saint homme et en ma prsence.

ASTOLPHE.

Son imposture? Est-ce un mauvais rve que je fais? Est-ce de Gabrielle
que ma mre parle ainsi?. Que se passe-t-il donc dans le sein de cette
famille o j'tais revenu, plein de confiance et de pit, chercher
l'estime et le bonheur?

SETTIMIA.

Le bonheur! Pour le goter, il faut le donner aux autres; et vous et
votre femme ne faites que m'abreuver de chagrins.

ASTOLPHE.

Moi! si vous m'accusez, ma mre, je ne puis que baisser la tte et
pleurer, quoique en vrit je ne me sente pas coupable; mais Gabrielle!
quels peuvent donc tre les crimes de cette douce et anglique crature?

SETTIMIA.

Ah! vous voulez que je vous les dise'? Eh bien! je le veux, moi aussi;
car il y a assez longtemps que je souffre en silence, et que je porte
comme une montagne d'ennuis et de dgots sur mon coeur. Je la hais,
votre Gabrielle; je la hais pour vous avoir pouss et pour vous aider
tous les jours  me tromper en se faisant passer pour une fille de bonne
maison et une riche hritire, tandis qu'elle n'est qu'une intrigante
sans nom, sans fortune, sans famille, sans aveu, et, qui plus est, sans
religion! Je la hais, parce qu'elle vous ruine en vous entranant  de
folles dpenses,  la rvolte contre moi,  a la haine des personnes
qui m'entourent et qui me sont chres... Je la hais, parce que vous
la prfrez  moi; parce qu'entre nous deux, s'il y a la plus lgre
dissidence, c'est pour elle que vous vous prononcez, au mpris de
l'amour et du respect que vous me devez. Je la hais...

ASTOLPHE.

Assez, ma mre; de grce, n'en dites pas davantage! vous la hassez
parce que je l'aime, c'est en dire assez.

SETTIMIA, _pleurant_.

Eh bien! oui! je la hais parce que vous l'aimez, et vous ne m'aimez plus
parce que je la hais. Voil o nous en sommes. Comment voulez-vous que
j'accepte une pareille prfrence de votre part? Quoi! l'enfant qui me
doit le jour, que j'ai nourri de mon sein et berc sur mes genoux, le
jeune homme que j'ai pniblement lev, pour qui j'ai support toutes
les privations,  qui j'ai pardonn toutes les fautes; celui qui m'a
condamne aux insomnies, aux angoisses, aux douleurs de toute espce, et
qui, au moindre mot de repentir et d'affection, a toujours trouv en moi
une inpuisable indulgence, une misricorde infatigable: celui-l me
prfre une inconnue, une fille qui l'excite contre moi, une crature
sans coeur qui accapare toutes ses attentions, toutes ses prvenances,
et qui se tient tout le jour vis--vis de moi dans une attitude superbe,
sans daigner apercevoir mes larmes et mes dchirements, sans vouloir
rpondre  mes plaintes et  mes reproches, impassible dans son orgueil
hypocrite, et dont le regard insolemment poli semble me dire  toute
heure:--Vous avez beau gronder, vous avez beau gmir, vous avez beau
menacer, c'est moi qu'il aime, c'est moi qu'il respecte, c'est moi qu'il
craint! Un mot de ma bouche, un regard de mes yeux, le feront tomber
 mes genoux et me suivre, fallt-il vous abandonner sur votre lit de
mort, fallt-il marcher sur votre corps pour venir  moi! Mon Dieu, mon
Dieu! et il s'tonne que je la dteste, et il veut que je l'aime! (_Elle
sanglote_). ASTOLPHE, _qui a cout sa mre dans nu profond silence, les
bras croises sur sa poitrine_.

O jalousie de la femme! soif inextinguible de domination! Est-il
possible que tu viennes mler ta dtestable influence aux sentiments les
plus purs et les plus sacrs de la nature! Je te croyais exclusivement
rserve aux vils tourments des mes lches et vindicatives. Je t'avais
vue rgner dans le langage impur des courtisanes; et, dans les ardeurs
brutales de la dbauche, j'avais lutt moi-mme contre les instincts
froces qui me rabaissaient  mes propres yeux. Quelquefois aussi, 
jalousie! je t'avais vue de loin avilir la dignit du lien conjugal
et mler  la joie des saintes amours les discordes honteuses, les
ridicules querelles qui dgradent galement celui qui les suscite et
celui qui les supporte. Mais je n'aurais jamais pens que dans le
sanctuaire auguste de la famille, entre la mre et ses enfants (lien
sacr que la Providence sembl avoir pur et ennobli jusque chez la
brute), tu osasses venir exercer tes fureurs! O dplorable instinct,
funeste besoin de souffrir et de faire souffrir! est-il possible que je
te rencontre jusque dans le sein de ma mre! (_Il cache son visage dans
ses mains et dvore ses larmes_.)

SETTIMIA _essuie les siennes et se lve_.

Mon fils, la leon est svre! Je ne sais pas jusqu' quel point il
sied  un fils de la donner  sa mre; mais, de quelque part qu'elle me
vienne, je la recevrai comme une preuve  laquelle Dieu me condamne.
Si je l'ai mrite de vous, elle est assez cruelle pour expier tous les
torts que vous pouvez avoir  me reprocher.

(_Elle veut se retirer_.)

ASTOLPHE, _tchant de la retenir_. Pas ainsi, ma mre, ne me quittez pas
ainsi. Vous souffrez trop, et moi aussi!

SETTIMIA.

Laissez-moi me retirer dans mon oratoire, Astolphe. J'ai besoin d'tre
seule et de demander  Dieu si je dois jouer ici le rle d'une mre
outrage ou celui d'une esclave craintive et repentante. (_Elle sort_.)


SCNE V.

ASTOLPHE, _seul; puis_ GABRIELLE.

ASTOLPHE.

Orgueil! toute femme est ta victime, tout amour est la proie!....
except toi, except ton amour,  ma Gabrielle!...  ma seule joie,  le
seul tre gnreux et vraiment grand que j'aie rencontr sur la terre!

GABRIELLE, _se jetant  son cou_.

Mon ami, j'ai tout entendu. J'tais l sous la fentre, assise sur le
banc. Je sais tout ce qui se passe maintenant dans la famille  cause de
moi. Je sais que je suis un sujet de scandale, une source de discorde,
un objet de haine.

ASTOLPHE.

O ma soeur!  ma femme! depuis que je t'aime, je croyais qu'il ne
m'tait plus possible d'tre malheureux! Et c'est ma mre!...

GABRIELLE.

Ne l'accuse pas, mon bien-aim, elle est vieille, elle est femme! Elle
no peut vaincre ses prjugs, elle ne peut rprimer ses instincts. Ne
te rvolte pas contre des maux invitables. Je les avais prvus ds le
premier jour, et je ne t'aurais fait pressentir, pour rien au monde, ce
qui t'arrive aujourd'hui. Le mal clate toujours assez tt.

ASTOLPHE.

O Gabrielle! tu as entendu ses invectives contre toi!... Si toute autre
que ma mre et profr la centime partie...

GABRIELLE.

Calme-toi! tout cela ne peut m'offenser; je saurai le supporter avec
rsignation et patience. N'ai-je pas dans ton amour une compensation 
tous les maux? et pourvu que tu trouves dans le mien la force de subir
toutes les misres attaches  notre situation...

ASTOLPHE.

Je puis tout supporter, except de te voir avilie et perscute.

GABRIELLE.

Ces outrages ne m'atteignent pas. Vois-tu, Astolphe, lu m'as fait
redevenir femme, mais je n'ai pas tout  fait renonc  tre homme. Si
j'ai repris les vtements et les occupations de mon sexe, je n'en ai pas
moins conserv en moi cet instinct de la grandeur morale et ce calme de
la force qu'une ducation mle a dvelopps et cultivs dans mon sein.
Il me semble toujours que je suis quelque chose de plus qu'une femme, et
aucune femme ne peut m'inspirer ni aversion, ni ressentiment, ni colre.
C'est de l'orgueil peut-tre; mais il me semble que je descendrais
au-dessous de moi-mme, si je me laissais mouvoir par de misrables
querelles de mnage.

ASTOLPHE.

Oh! garde cet orgueil, il est bien lgitime... tre ador! tu es plus
grand  toi seul que tout ton sexe runi. Rapportes-en l'honneur  ton
ducation si tu veux; moi, j'en fais honneur  ta nature, et je crois
qu'il n'tait pas besoin d'une destine bizarre et d'une existence en
dehors de toutes les lois pour que tu fusses le chef-d'oeuvre de la
cration divine. Tu naquis doue de toutes les facults, de toutes les
vertus, de toutes les grces, et l'on te mconnat! l'on te calomnie!...

GABRIELLE.

Que t'importe? Laisse passer ces orages; nos ttes sont  l'abri sous
l'gide sainte de l'amour. Je m'efforcerai d'ailleurs de les conjurer.
Peut-tre ai-je eu des torts. J'aurais pu montrer plus de condescendance
pour des exigences insignifiantes en elles-mmes. Nos parties de chasse
dplaisent, je puis bien m'en abstenir; on blme nos ides sur la
tolrance religieuse, nous pouvons garder le silence  propos; on me
trouve trop lgante et trop futile, je puis m'habiller plus simplement
et m'assujettir un peu plus aux travaux du mnage.

ASTOLPHE.

Et voil ce que je ne souffrirai pas. Je serais un misrable si
j'oubliais quel sacrifice tu m'as fait en reprenant les habits de ton
sexe et en renonant  cette libert,  celle vie active,  ces nobles
occupations de l'esprit dont tu avais le got et l'habitude. Renoncer 
ton cheval? hlas! c'est le seul exercice qui ait prserv la sant
des altrations que ce changement d'habitudes commenait  me faire
craindre. Restreindre ta toilette? elle est dj si modeste! et un peu
de parure relve tant ta beaut! Jeune homme, tu aimais les riches
habits, et tu donnais  nos modes fantasques une grce et une posie
qu'aucun de nous ne pouvait imiter. L'amour du beau, le sentiment de
l'lgance est une des conditions de ta vie, Gabrielle: tu toufferais
sous le pesant vertugadin et sous le collet empes de dame Barbe. Les
travaux du mnage gteraient tes belles mains, dont le contact sur mon
front enlve tous les soucis et dissipe tous les nuages. D'ailleurs
que ferais-tu de tes nobles penses et des potiques lans de ton
intelligence au milieu des dtails abrutissants et des prvisions
gostes d'une troite parcimonie? Ces pauvres femmes les vantent par
amour-propre, et vingt fois le jour elles laissent percer le dgot et
l'ennui dont elles sont abreuves. Quant  renfermer tes sentiments
gnreux et  te soumettre aux arrts de l'intolrance, tu
l'entreprendrais en vain. Jamais ton coeur ne pourra se refroidir,
jamais tu ne pourras abandonner le culte austre de la vrit; et malgr
toi les clairs d'une courageuse indignation viendraient briller au
milieu des tnbres que le fanatisme voudrait tendre sur ton me. Si
d'ailleurs toutes ces preuves ne sont pas au-dessus de tes forces,
je sens, moi, qu'elles dpassent les miennes; je ne pourrais te voir
opprime sans me rvolter ouvertement. Tu as bien assez souffert dj,
tu t'es bien assez immole pour moi.

GABRIELLE.

Je n'ai pas souffert, je n'ai rien immol; j'ai eu confiance en toi,
voil tout. Tu sais bien que je n'tais pas assez faible d'esprit pour
ne pas accepter les petites souffrances que ces nouvelles habitudes
dont tu parles pouvaient me causer dans les premiers jours; j'avais des
rpugnances mieux motives, des craintes plus graves. Tu les as toutes
dissipes; je ne suis pas descendue comme femme au-dessous du rang o,
comme homme, ton amiti m'avait place. Je n'ai pas cess d'tre ton
frre et ton ami en devenant ta compagne et ton amante; ne m'as-tu pas
fait des concessions, toi aussi? n'as-tu pas chang ta vie pour moi?

ASTOLPHE.

Oh! loue-moi de mes sacrifices! J'ai quitt le dsordre dont j'tais
harass, et la dbauche qui de plus en plus me faisait horreur, pour un
amour sublime, pour des joies idales! Et loue-moi aussi pour le respect
et la vnration que je te porte! J'avais en toi le meilleur des amis;
un soir Dieu fit un miracle et te changea en une matresse adorable: je
ne t'en aimai que mieux. N'est-ce pas bien charitable et bien mritoire
de ma part?

GABRIELLE.

Cher Astolphe, je vois que tu es calme: va embrasser et rassurer
ta mre, ou laisse-moi lui parler pour nous deux. J'adoucirai son
antipathie contre moi, je dtruirai ses prventions; ma sincrit la
touchera, j'en suis sre; il est impossible qu'elle ne soit pas aimante
et gnreuse, elle est ta mre!...

ASTOLPHE.

Cher ange! oui, je suis calme. Quand je passe un instant prs de toi,
tout orage s'apaise, et la paix des cieux descend dans mon me. J'irai
trouver ma mre, je ferai acte de respect et de soumission, c'est tout
ce qu'elle demande; aprs quoi nous partirons d'ici; car le mal est sans
remde, je le sais, moi! Je connais ma mre, je connais les femmes, et
tu ne les connais pas, toi qui n'es pas  moiti homme et  moiti femme
comme tu le crois, mais un ange sous la forme humaine. Tu ferais ici de
vains efforts de patience et de vertu, on n'y croirait pas; et, si on y
croyait, on te serait d'autant plus hostile qu'on serait plus humili
de ta supriorit. Tu sais bien que le coupable ne pardonne pas 
l'innocent les torts qu'il a eus envers lui; c'est une loi fatale de
l'orgueil humain, de l'orgueil fminin surtout, qui ne connat pas les
secours du raisonnement et le frein de la force intelligente. Ma mre
est orgueilleuse avant tout. Elle fut toujours un modle des vertus
domestiques; tristes vertus, crois-moi, quand elles ne sont inspires
ni par l'amour ni par le dvouement. Pntre depuis longtemps de
l'importance de son rle dans la famille et du mrite avec lequel
elle s'en est acquitte, elle songe beaucoup plus  maintenir ses
prrogatives qu' donner du bonheur  ceux qui l'entourent. Elle est
de ces personnes qui passeront volontiers la nuit  raccommoder vos
chausses, et qui d'un mot vous briseront le coeur, pensant que la peine
qu'elles ont prise pour vous rendre un service matriel les autorise 
vous causer toutes les douleurs de l'me.

GABRIELLE.

Astolphe! tu juges ta mre avec une bien froide svrit. Hlas! je vois
que les meilleurs d'entre les hommes n'ont pour les femmes ni amour
profond ni estime complte. On avait raison quand on m'enseignait si
soigneusement dans mon enfance que ce sexe joue sur la terre le rle le
plus abject et le plus malheureux!

ASTOLPHE.

O mon amie! c'est mon amour pour toi qui me donne le courage de juger
ma mre avec cette svrit. Est-ce  toi de m'en faire un reproche?
T'ai-je donc autorise  plaindre si douloureusement la condition o je
t'ai rtablie.

GABRIELLE, _l'embrassant avec effusion_.

Oh! non, mon Astolphe, jamais! Aussi je ne pense pas  moi quand je
parle avec cette libert des choses qui ne me regardent pas. Permets-moi
pourtant d'insister en faveur de ta mre: ne la plonge pas dans le
dsespoir, ne la quitte pas  cause de moi.

ASTOLPHE.

Si je ne le fais pas aujourd'hui, elle m'y forcera demain. Tu oublies,
ma chre Gabrielle, que tu es vis--vis d'elle dans une position
dlicate, et que tu ne pourras jamais la satisfaire sur ce qu'elle a
tant  coeur de connatre: ton pass, ta famille, ton avenir.

GABRIELLE.

Il est vrai. Mon avenir surtout, qui peut le prvoir? dans quel
labyrinthe sans issue t'es-tu engag avec moi?

ASTOLPHE.

Et quel besoin avons-nous d'en sortir? Errons ainsi toute notre vie,
sans nous soucier d'atteindre le but de la fortune et des honneurs. Ne
faisons-nous pas ensemble ce bizarre et dlicieux voyage, qui n'aura
pour terme que la mort? N'es-tu pas  moi pour jamais? Eh bien,
qu'avons-nous besoin l'un ou l'autre d'tre riche et de nous appeler
_prince de Bramante_? Mon petit prince, garde ton titre, garde ton
hritage, je n'en veux  aucun prix; et si le vieux Jules trouve dans
sa tortueuse cervelle quelque nouvelle invention cache pour t'en
dpouiller, console-toi de n'tre qu'une femme, pauvre, inconnue au
monde, mais riche de mon amour et glorieuse  mes yeux.

GABRIELLE.

Crains-tu que cela ne me suffise pas?

ASTOLPHE, _la pressant dans ses bras_.

Non, en vrit! je n'ai pas cette crainte. Je sens dans mon coeur comme
tu m'aimes.




QUATRIME PARTIE.

Dans une petite maison de campagne, isole au fond des montagnes. Une
chambre trs-simple, arrange avec got; des fleurs, des livres, des
instruments de musique.



SCNE PREMIRE.

GABRIELLE, _seule_.

_(Elle dessine et s'interrompt de temps en temps pour regarder  la
fentre.)_

Marc reviendra peut-tre aujourd'hui. Je voudrais qu'il arrivt avant
qu'Astolphe ft de retour de sa promenade. J'aimerais  lui parler
seule,  savoir de lui toute la vrit. Notre situation m'inquite
chaque jour davantage, car il me semble qu'Astolphe commence  s'en
tourmenter trangement... Je me trompe peut-tre. Mais quel serait le
sujet de sa tristesse? Le malheur s'est tendu sur nous insensiblement,
d'abord comme une langueur qui s'emparait de nos mes, et puis comme une
maladie qui les faisait dlirer, et aujourd'hui comme une agonie qui
les consume. Hlas! l'amour est-il donc une flamme si subtile, qu' la
moindre atteinte porte  sa saintet il nous quitte et remonte aux
cieux? Astolphe! Astolphe! tu as eu bien des torts envers moi, et tu as
fait bien cruellement saigner ce coeur, qui te fut et qui te se sera
toujours fidle! Je t'ai tout pardonn, que Dieu te pardonne! Mais
c'est un grand crime d'avoir fltri un tel amour par le soupon et la
mfiance: et tu en portes la peine; car cet amour s'est affaibli par sa
violence mme, et tu sens chaque jour mourir en toi la flamme que tu
as trop attise par la jalousie. Malheureux ami! c'est en vain que je
t'invite  oublier le mal que tu nous as fait  tous deux; tu ne le
peux plus! Ton me a perdu la fleur de sa jeunesse magnanime; un secret
remords la contriste sans la prserver de nouvelles fautes. Ah! sans
doute il est dans l'amour un sanctuaire dans lequel on ne peut plus
rentrer quand on a fait un seul pas hors de son enceinte, et la barrire
qui nous sparait du mal ne peut plus tre releve. L'erreur succde 
l'erreur, l'outrage  l'outrage, l'amertume grossit comme un torrent
dont les digues sont rompues... Quel sera le terme de ses ravages? Mon
amour,  moi, peut-il devenir aussi sa proie? Succombera-t-il  la
fatigue, aux larmes, aux soucis rougeurs? Il me semble qu'il est encore
dans toute sa force, et que la souffrance ne lui a rien fait perdre.
Astolphe a t insens, mais non coupable; ses torts furent presque
involontaires, et toujours le repentir les effaa. Mais s'ils devenaient
plus graves, s'il venait  m'outrager froidement,  m'imposer cette
captivit  laquelle je me dvoue pour accder  ses prires...
pourrais-je le voir des mmes yeux? pourrais-je l'aimer de la mme
tendresse?... Est-ce que ses garements n'ont pas dj enlev quelque
chose  mon enthousiasme pour lui?... Mais il est impossible
qu'Astolphe se refroidisse ou s'gare  ce point! C'est une me noble,
dsintresse, gnreuse jusqu' l'hrosme. Que ses dfauts sont peu
de chose au prix de ses vertus!... Hlas! il fut un temps o il n'avait
point de dfauts!... O Astolphe! que tu m'as fait de mal en dtruisant
en mot l'ide de ta perfection _(On frappe.)_ Qui vient ici? C'est
peut-tre Marc.


SCNE II.

MARC, GABRIELLE.

MARC, _bott et le fouet en main_.

Me voici de retour, signora, un peu fatigu; mais je n'ai pas voulu
prendre un instant de repos que je ne vous eusse rendu un compte exact
de mon message.

GABRIELLE.

Eh bien, mon vieux ami, comment as-tu laiss mon grand-pre?

MARC.

Un peu mieux que je ne l'avais trouv; mais bien malade encore, et
n'ayant pas, je pense, trois mois  vivre.

GABRIELLE.

A-t-il t bien irrit que je n'allasse point moi-mme m'informer de ses
nouvelles?

MARC.

Un peu. Je lui ai dit, ainsi que cela tait convenu, que votre
seigneurie s'tait dmis la cheville  la chasse, et qu'elle tait
retenue sur son lit avec grand regret...

GABRIELLE.

Et il a demand sans doute o j'tais?

MARC.

Sans doute, et j'ai rpondu que vous tiez toujours  Cosenza. Sur quoi
il a rpliqu: Il est  Cosenza cette anne comme il tait l'anne
dernire  Palerme, et il tait alors  Palerme comme il tait l'anne
prcdente  Gnes. J'ai fait une figure trs-tonne, et, comme il me
croit parfaitement bte (c'est son expression), il a t compltement
dupe de ma bonne foi. Comment, m'a-t-il dit, ne sais-tu pas o il va
depuis trois ans?--Votre altesse sait bien, ai-je rpondu, que je garde
pendant ce temps le palais que monseigneur Gabriel occupe  Florence.
Aux environs de la Saint-Hubert, sa seigneurie part pour la chasse avec
quelques amis, tantt les uns, tantt les autres, et elle n'emmne que
ses piqueurs et son page. Je voudrais bien l'accompagner, mais elle me
dit comme cela: Tu es trop vieux pour courir le cerf, mon pauvre Marc;
tu n'es plus bon qu' garder la maison. Et la vrit est... Alors
monseigneur m'a interrompu... Moi, j'ai ou dire qu'il n'emmenait aucun
de ses domestiques, et qu'il partait toujours seul. Et l'on a remarqu
qu'Astolphe Bramante quittait toujours Florence vers le mme temps.
Quand j'ai vu le prince si bien inform, j'ai failli me dconcerter;
mais il me croit si simple, qu'il n'y a pas pris garde, et il a dit en
se tournant vers M. l'abb Chiavari, votre prcepteur: L'abb, tout
cela ne m'effraie gure. Il est bien vident qu'il y a de l'amour sous
jeu; mais ils sont plus embarrasss pour sortir d'affaire que je ne le
suis de les voir embarqus dans cette sotte intrigue.

GABRIELLE.

Et l'abb, qu'a-t-il rpondu?

MARC.

Il a baiss les yeux en soupirant, et il a dit: _La femme_...

GABRIELLE.

Eh bien?

MARC.

_...Sera toujours femme!_ Son altesse jouait avec votre petit chien, et
semblait rire dans sa barbe blanche, ce qui m'a un peu effray; car,
lorsque le prince rumine quelque chose de sinistre, il a coutume de
sourire et de faire crier ce pauvre Mosca en lui tirant les oreilles.

GABRIELLE.

Et que t'a-t-il charg de me dire?

MARC.

Il a parl assez durement...

GABRIELLE.

Redis-le-moi sans rien adoucir.

MARC.

Tu diras  ton seigneur Gabriel que, quelque plaisir qu'il prenne  la
chasse, ou quelque entorse qu'il ait au pied, il ait  venir prendre
mes ordres avant huit jours. Il a peu de temps  perdre, s'il veut me
retrouver vivant, et s'il veut que je lui fasse confrer lgalement son
titre et son hritage, qui, aprs ma mort, pourraient fort bien lui tre
contests avec succs.

GABRIELLE.

Que voulait-il dire? Pense-t-il qu'Astolphe veuille faire du scandale
pour rentrer dans ses droits?

MARC.

Il pense que le seigneur Astolphe a fortement la chose en tte; et si
j'osais dire  votre seigneurie ce que j'en pense, moi aussi...

GABRIELLE.

Tu n'en penses rien, Marc.

MARC.

Monseigneur veut me fermer la bouche. Il n'en est pas moins de mon
devoir de dire ce que je sais. Le seigneur Astolphe a fait venir l't
dernier  Florence la nourrice de votre seigneurie, et lui a offert de
l'argent si elle voulait tmoigner en justice de ce qu'elle sait et
comment les choses se sont passes  la naissance de votre seigneurie...

GABRIELLE.

On t'a tromp, Marc; cela n'est pas.

MARC.

La nourrice me l'a dit elle-mme ces jours-ci au chteau de Bramante, et
m'a montr une belle bourse, bien ronde, que le seigneur Astolphe lui
a donne pour se taire du moins sur sa proposition; car elle lui a ni
obstinment qu'elle et nourri un enfant du sexe fminin.

GABRIELLE.

La trahison de cette femme est au plus offrant; car elle a t raconter
cela  mon grand-pre, sans aucun doute?

MARC.

Je le crains.

GABRIELLE.

Qu'importe? Astolphe a fait sans doute cette dmarche pour prouver la
fidlit de mes gens.

MARC.

Quelle que soit l'intention du seigneur Astolphe, je crois qu'il serait
temps que votre seigneurie obit aux intentions de son grand-pre;
d'autant plus qu'au moment o je quittai le chteau l'abb s'est
approch de moi furtivement et m'a gliss ceci  l'oreille: Dis 
Gabriel, de la part d'un vritable ami, qu'il ne fasse pas d'imprudence;
qu'il vienne trouver son grand-pre, et lui obisse ou feigne de lui
obir aveuglment; ou que, s'il ne se rend point  son ordre, il se
cache si bien, qu'il soit  l'abri d'une embche. Il doit savoir que
le cas est grave, que l'honneur de la famille serait compromis par la
moindre dmarche hasarde, et que dans un cas semblable le prince est
capable de tout. Voil, mot pour mot, ce que m'a dit votre prcepteur;
et il vous est sincrement dvou, monseigneur.

GABRIELLE.

Je le crois. Je ne ngligerai pas cet avertissement. Maintenant, va te
reposer, mon bon Marc; tu en as bien besoin.

MARC.

Il est vrai! Peut-tre que, quand je me serai repos, je retrouverai
dans ma mmoire encore quelque chose, quelque parole qui ne me revient
pas dans ce moment-ci. _(Il se retire. Gabrielle le rappelle.)_

GABRIELLE.

coute, Marc: si mon mari t'interroge, aie bien soin de ne pas lui
parler de la nourrice...

MARC.

Oh! je n'ai garde, monseigneur!

GABRIELLE.

Perds donc l'habitude de m'appeler ainsi! Quand nous sommes ici et que
je porte ces vtements de femme, tout ce qui rappelle mon autre sexe
irrite Astolphe au dernier point.

MARC.

Eh! mon Dieu, je ne le sais que trop! Mais comment faire? Aussitt que
je prends l'habitude d'appeler votre seigneurie _madame_, voil que nous
partons pour Florence et qu'elle reprend ses habits d'homme. Alors j'ai
toujours le _madame_ sur les lvres, et je ne commence  ne reprendre
l'habitude du _monseigneur_ que lorsque votre seigneurie reprend sa robe
et ses cornettes. _(Il sort.)_


SCNE III.

GABRIELLE.

Cette histoire de la nourrice est une calomnie. C'est une nouvelle ruse
de mon grand-pre pour m'indisposer contre Astolphe. Il aura pay cette
femme pour faire  mon pauvre Marc un pareil conte, bien certain que
Marc me le rapporterait. Oh! non, Astolphe, non, ce genre de torts, tu
ne l'auras jamais envers moi! C'est toi qui m'as empche de dmasquer
la supercherie qui me condamne  te frustrer publiquement des biens que
je te restitue en secret, et du titre auquel tu ddaignes de succder.
C'est toi qui m'as dfendu, avec toute l'autorit que donne un gnreux
amour, de proclamer mon sexe et de renoncer aux droits usurps que
l'erreur des lois me confre. Si tu avais eu le moindre regret de ces
choses, tu aurais eu la franchise de me le dire; car tu sais que, moi,
je n'en aurais eu aucun  te les cder. Dans ce temps-l je ne pensais
pas qu'il te serait jamais possible de me faire souffrir. J'avais une
confiance aveugle, enthousiaste!... A prsent, j'avoue qu'il me serait
pnible de renoncer  tre homme quand je veux; car je n'ai pas t
longtemps heureuse sous cet autre aspect de ma vie, qui est devenu notre
tourment mutuel. Mais, s'il le fallait pour te satisfaire, hsiterais-je
un moment? Oh! tu ne le crains pas, Astolphe, et tu n'agirais pas en
secret pour me forcer  des actes que ton simple dsir peut m'imposer
librement! Toi, me tendre un pige! toi, traner des complots contre
moi! Oh! non, non, jamais!... Le voici qui revient de la promenade; je
ne lui en parlerai mme pas, tant j'ai peu besoin d'tre rassure sur
son dsintressement et sur sa franchise.


SCNE IV.

ASTOLPHE, GABRIELLE.

ASTOLPHE.

Eh bien, ma bonne Gabrielle, ton vieux serviteur est revenu. Je viens de
voir son cheval dans la cour. Quelles nouvelles t'a-t-il apportes de
Bramante?

GABRIELLE.

Selon lui, notre grand-pre se meurt; mais, selon moi, il en a pour
longtemps encore. Ce n'est point un homme  mourir si aisment. Mais
dsirons-nous donc sa mort? Quels que soient ses torts envers nous
deux (et je crois bien que les plus graves ont t envers celui qu'il
semblait favoriser au dtriment de l'autre), nous ne hterons point par
des voeux impies l'instant suprme o il lui faudra rendre un compte
svre de la destine de ses enfants. Puisse-t-il trouver l-haut un
juge aussi indulgent que nous, n'est-ce pas, Astolphe? Tu ne m'coutes
pas?

ASTOLPHE.

Il est vrai; tu deviens chaque jour plus philosophe, Gabrielle; tu
argumentes du soir au matin comme un acadmicien de la Crusca. Ne
saurais-tu tre femme, du moins pendant trois mois de l'anne?

GABRIELLE, _souriant_.

C'est qu'il y a bien longtemps que ces trois mois-l sont passs,
Astolphe. Le premier trimestre eut bien trois mois, mais le second en
eut six, et l'an prochain je crains que, malgr nos conventions, le
trimestre n'envahisse toute l'anne. Donne-moi le temps de m'habituer 
tre aussi femme qu'il me faut l'tre  prsent pour te plaire. Jadis tu
n'tais pas si difficile avec moi, et je n'ai pas song assez tt  me
dfaire de mon langage d'colier. Tu aurais d m'avertir, ds le premier
jour o tu m'as aime, qu'un temps viendrait o il serait ncessaire de
me transformer pour conserver ton amour!

ASTOLPHE.

Ce reproche est injuste, Gabrielle! Mais quand il serait vrai, ne me
suis-je pas transform, moi, pour mriter et conserver l'affection de
ton coeur?

GABRIELLE.

Il est vrai, mon cher ange, et je ne demande pas mieux que d'avoir tort.
J'essaierai de me corriger. ASTOLPHE _marche d'un air soucieux, puis
s'arrte et regarde Gabrielle avec attendrissement._ Pauvre Gabrielle!
Tu me fais bien du mal avec ton ternelle rsignation.

GABRIELLE, _lui tendant la main_.

Pourquoi? Elle ne m'est pas aussi pnible que tu le penses.

ASTOLPHE _presse longtemps la main de Gabrielle contre ses lvres, puis
se promne avec agitation_.

Je le sais! tu es forte, toi! Nul ne peut blesser en toi la
susceptibilit de l'orgueil. Les orages qui bouleversent l'me d'autrui
ne peuvent ternir l'clat du beau ciel o ta pense s'panouit libre
et fire! On chargerait aisment de fers tes bras dont une ducation
spartiate n'a pu dtruire ni la beaut ni la faiblesse; mais ton me est
indpendante comme les oiseaux de l'air, comme les flots de l'Ocan; et
toutes les forces de l'univers runies ne la pourraient faire plier, je
le sais bien!

GABRIELLE.

Au-dessus de toutes ces forces de la matire, il est une force divine
qui m'a toujours enchane  toi, c'est l'amour. Mon orgueil ne s'lve
pas au-dessus de cette puissance. Tu le sais bien aussi.

ASTOLPHE, _l'arrtant_.

Oh! cela est vrai, ma bien-aime! Mais n'ai-je rien perdu de cet amour
sublime qui ne se croyait le droit de me rien refuser?

GABRIELLE, _avec tendresse_.

Pourquoi l'aurais-tu perdu?

ASTOLPHE.

Tu ne t'en souviens pas, coeur gnreux,  vrai coeur d'homme! _(Il la
presse dans ses bras.)_

GABRIELLE.

Vois, mon ami, tu ne trouves pas de plus grand loge  me faire que de
m'attribuer les qualits de ton sexe; et pourtant tu voudrais souvent me
rabaisser  la faiblesse du mien! Sois donc logique!

ASTOLPHE, _l'embrassant_.

Sais-je ce que je veux? Au diable la logique! Je t'aime avec passion!

GABRIELLE.

Cher Astolphe!

ASTOLPHE, _se laissant tomber  ses genoux_.

Tu m'aimes donc toujours?

GABRIELLE.

Tu le sais bien.

ASTOLPHE.

Toujours comme autrefois?

GABRIELLE.

Non plus comme autrefois, mais autant, mais plus peut-tre.

ASTOLPHE.

Pourquoi pas comme autrefois? Tu ne me refusais rien alors!

GABRIELLE.

Et qu'est-ce que je te refuse  prsent?

ASTOLPHE.

Pourtant il est quelque chose que tu vas me refuser si je me hasarde 
te le demander.

GABRIELLE.

Ah! perfide! tu veux m'entraner dans un pige?

ASTOLPHE.

Eh bien, oui, je le voudrais.

GABRIELLE.

Je t'en supplie, pas de dtours avec moi, Astolphe. Quand je te cde,
est-ce avec prudence, est-ce avec des restrictions et des garanties?

ASTOLPHE.

Oh! je hais les dtours, tu le sais. Mon me tait si nave! Elle tait
aussi confiante, aussi dcouverte que la tienne. Mais, hlas! j'ai t
si coupable! J'ai appris  douter d'autrui en apprenant  douter de
moi-mme.

GABRIELLE.

Oublie ce que j'ai oubli, et parle.

ASTOLPHE.

Le moment de retourner  Florence est venu. Consens  n'y point aller.
Tu dtournes les yeux! Tu gardes le silence? Tu me refuses?

GABRIELLE, _avec tristesse_.

Non, je cde; mais  une condition: tu me diras le motif de la demande.

ASTOLPHE.

C'est me vendre trop cher la grce que tu m'accordes; ne me demande pas
ce que je rougis d'avouer.

GABRIELLE.

Dois-je essayer de deviner, Astolphe? est-ce toujours le mme motif
qu'autrefois? _(Astolphe fait un signe de tte affirmatif.)_ La
jalousie? _(Mme signe d'Astolphe.)_

Eh quoi! encore! toujours! Mon Dieu, nous sommes bien malheureux,
Astolphe!

ASTOLPHE.

Ah! ne me dis pas cela! cache-moi les larmes qui roulent dans tes yeux,
ne me dchire pas le coeur! Je sens que je suis un lche, et pourtant
je n'ai pas la force de renoncer  ce que tu m'accordes avec des yeux
humides, avec un coeur bris!--Pourquoi m'aimes-tu encore, Gabrielle?
que ne me mprises-tu! Tant que tu m'aimeras, je serai exigeant, je
serai insens, car je serai tourment de la crainte de te perdre. Je
sens que je finirai par l, car je sens le mal que je te fais. Mais je
suis entran sur une pente fatale. J'aime mieux rouler au bas tout
de suite, et, ds que tu me mpriseras, je ne souffrirai plus, je
n'existerai plus.

GABRIELLE.

O amour, tu n'es donc pas une religion? Tu n'as donc ni rvlations, ni
lois, ni prophtes? Tu n'as donc pas grandi dans le coeur des hommes
avec la science el la libert? Tu es donc toujours plac sous l'empire
de l'aveugle destine sans que nous ayons dcouvert en nous-mmes une
force, une volont, une vertu pour lutter contre tes cueils, pour
chapper  tes naufrages? Nous n'obtiendrons donc pas du ciel un divin
secours pour te purifier en nous-mmes, pour t'ennoblir, pour t'lever
au-dessus des instincts farouches, pour te prserver de tes propres
fureurs et te faire triompher de tes propres dlires? Il faudra donc
qu'ternellement tu succombes dvor par les flammes que tu exhales, et
que nous changions en poison, par notre orgueil et notre gosme, le
baume le plus pur et le plus divin qui nous ait t accord sur la
terre?

ASTOLPHE.

Ah! mon amie, ton me exalte est toujours en proie aux chimres. Tu
rves un amour idal comme jadis j'ai rv une femme idale. Mon rve
s'est ralis, heureux et criminel que je suis! Mais le tien ne se
ralisera pas, ma pauvre Gabrielle! Tu ne trouveras jamais un coeur
digne du tien; jamais tu n'inspireras un amour qui te satisfasse, car
jamais culte ne fut digne de ta divinit. Si les hommes ne connaissent
point encore le vritable hommage qui plairait  Dieu, comment veux-tu
qu'ils trouvent sur la terre ce grain de pur encens dont le parfum n'est
point encore mont vers le ciel? Descends donc de l'empyre o tu gares
ton vol audacieux, et prends patience sous le joug de la vie. lve
tes dsirs vers Dieu seul, ou consens  tre aime comme une mortelle.
Jamais tu ne rencontreras un amant qui ne soit pas jaloux de toi,
c'est--dire avare de toi, mfiant, tourment, injuste, despotique.

GABRIELLE.

Crois-tu que je rve l'amour dans une autre me que la tienne?

ASTOLPHE.

Tu le devrais, tu le pourrais; c'est ce qui justifie ma jalousie et la
rend moins outrageante.

GABRIELLE.

Hlas! en effet, l'amour ne raisonne pas; car je ne puis rver un amour
plus parfait qu'en le plaant dans ton sein, et je sens que cet amour,
dans le coeur d'un autre, ne me toucherait pas.

ASTOLPHE.

Oh! dis-moi cela, dis-moi cela encore! rpte-le-moi toujours! Va,
mconnais la raison, outrage l'quit, repousse la voix du ciel mme si
elle s'lve contre moi dans ton me; pourvu que tu m'aimes, je consens
 porter dans une autre vie toutes les peines que tu auras encourues
pour avoir eu la folie de m'aimer dans celle-ci.

GABRIELLE.

Non, je ne veux pas t'aimer dans l'ivresse et le blasphme. Je veux
t'aimer religieusement et t'associer dans mon me  l'ide de Dieu, au
dsir de la perfection. Je veux te gurir, te fortifier contre lui-mme
et t'lever  la hauteur de mes penses. Promets-moi d'essayer, et je
commence par te cder comme on fait aux enfants malades. Nous n'irons
point  Florence, je serai femme toute cette anne, et, si tu veux
entreprendre le grand oeuvre de ta conversion au vritable amour, ma
tristesse se changera en un bonheur incomparable.

ASTOLPHE.

Oui, je le veux, ma femme chrie, et je te remercie  genoux de le
vouloir pour moi. Peux-tu douter qu'en ceci je ne sois pas ton esclave
encore plus que ton disciple?

GABRIELLE.

Tu me l'avais promis dj bien des fois, et comme, au lieu de tenir ta
parole, tu abandonnais toujours ton me  de nouveaux orages; comme, au
lieu d'tre heureux et tranquille avec moi dans cette retraite ignore
de tous o tu venais me cacher  tous les regards, mes concessions ne
servaient qu' augmenter ta jalousie, et la solitude qu' aggraver ta
tristesse, de mon ct je n'tais point heureuse; car je voyais toutes
mes peines perdues et tous mes sacrifices tourner  ta perte. Alors je
regrettais ces temps de rpit o, sous l'habit d'un homme, je puis
du moins, grce  l'or que me verse mon aeul, t'entourer de nobles
dlassements et de potiques distractions?...

ASTOLPHE.

Oui, les premiers jours que nous passons  Florence ou  Pise ont
toujours pour moi de grands charmes. Je ne suis pas fait pour la
solitude et l'oisivet de la campagne; je ne sais pas, comme toi,
m'absorber dans les livres, m'abmer dans la mditation. Tu le sais
bien, en te ramenant ici chaque anne, le tyran se condamne  plus de
maux que sa victime, et mes torts augmentent en raison de ma souffrance
intrieure. Mais, dans le tumulte du monde, quand tu redeviens le beau
Gabriel, recherch, admir, choy de tous, c'est encore une autre
souffrance qui s'empare de moi; souffrance moins lente, moins profonde
peut-tre, mais violente, mais insupportable. Je ne puis m'habituer 
voir les autres hommes te serrer la main ou passer familirement leur
bras sous le tien. Je ne veux pas me persuader qu'alors tu es un homme
toi-mme, et qu' l'abri de ta mtamorphose tu pourrais dormir sans
danger dans leur chambre, comme tu dormis autrefois sous le mme toit
que moi sans que mon sommeil en ft troubl. Je me souviens alors de
l'trange motion qui s'empara peu  peu de moi  tes cts, combien je
regrettai que tu ne fusses pas femme, et comment,  force de dsirer
que tu le devinsses par miracle, j'arrivai  deviner que tu l'tais en
ralit. Pourquoi les autres n'auraient-ils pas le mme instinct, et
comment n'prouveraient-ils pas en le voyant ce dsordre inexprimable
que ton dguisement d'homme ne pouvait rprimer en moi? Oh! j'prouve
des tortures inoues quand Menrique pousse son cheval prs du tien, ou
quand le brutal Antonio passe sa lourde main sur tes cheveux en disant
d'un air qu'il croit plaisant: J'ai pourtant brl d'amour tout un soir
pour cette belle chevelure-l! Alors je m'imagine qu'il a devin notre
secret, et qu'il se plat insolemment  me tourmenter par ses plates
allusions; je sens se rallumer en moi la fureur qui me transporta
lorsqu'il voulut t'embrasser  ce souper chez Ludovic; et, si je n'tais
retenu par la crainte de me trahir et de te perdre avec moi, je le
souffletterais.

GABRIELLE.

Comment peux-tu te laisser mouvoir ainsi, quand tu sais que ces
familiarits me dplaisent plus qu' toi-mme, et que je les rprimerais
d'une manire tout aussi masculine si elles dpassaient les bornes de la
plus stricte chastet?

ASTOLPHE.

Je le sais et n'en souffre pas moins! et quelquefois je t'accuse
d'imprudence; je m'imagine que, pour te venger de mes injustices, tu te
fais un jeu de mes tourments; je t'outrage dans ma pense... et c'est
beaucoup quand j'ai la force de ne pas te le laisser voir.

[Illustration: Le prince Jules de Bramante]

GABRIELLE.

Alors je vois que ta force est puise, que tu es prs d'clater, de te
couvrir de honte et de ridicule, ou de dvoiler ce dangereux secret; et
je me laisse ramener ici, o tu m'aimes pourtant moins, car, dans la
tranquille possession d'un objet tant disput, il semble que ton amour
s'engourdisse et s'teigne comme une flamme sans aliment.

ASTOLPHE.

Je ne puis le nier, Dieu me punit alors d'avoir manqu de foi. Je sens
bien que je ne t'aime pas moins: car, au moindre sujet d'inquitude,
mes fureurs se rallument; puis, dans le calme, je suis saisi mme  tes
cts d'un affreux ennui. Tu me bnis, et il me semble que tu me hais.
La nuit je te serre dans mes bras, et je rve que c'est un autre qui
te possde. Ah! ma bien-aime, prends piti de moi; je te confesse mon
dsespoir, ne me mprise pas; carte de moi cette maldiction, fais que
je t'aime comme tu veux tre aime!

GABRIELLE.

Que ferons-nous donc? Le monde avec moi t'exaspre, la solitude auprs
de moi te consume. Veux-tu te distraire pendant quelques jours? veux-tu
aller  Florence sans moi?

ASTOLPHE.

Il me semble parfois que cela me fera du bien; mais je sais qu' peine
j'y serai, les plus affreux songes viendront troubler mon sommeil. Le
jour je russirai  porter saintement ton image dans mon me, la nuit je
te verrai ici avec un rival.

GABRIELLE.

Quoi! tu me souponnes  ce point? Enferme-moi dans quelque souterrain,
charge Marc de me passer mes aliments par un guichet, emporte les clefs,
fais murer la porte; peut-tre seras-tu tranquille?

ASTOLPHE.

Non! un homme passera, te regardera par le soupirail, et rien qu' te
voir il sera plus heureux que moi qui ne te verrai pas.

GABRIELLE.

Tu vois bien que la jalousie est incurable par ces moyens vulgaires.
Plus on lui cde, plus on l'alimente; la volont seule peut en
gurir. Entreprends cette gurison comme on entreprend l'tude de la
philosophie. Tche de moraliser ta passion.

ASTOLPHE.

Mais o donc as-tu pris la force de moraliser la tienne et de la
soumettre  ta volont? Tu n'es pas jalouse de moi; tu ne m'aimes donc
que par un effort de ta raison ou de ta vertu?

[Illustration: Votre Altesse est une femme.... (Page 35.)]

GABRIELLE.

Juste ciel! o en serions-nous si je te rendais les maux que tu me
causes! Pauvre Astolphe! j'ai prserv mon me de cette tentation, je
l'ai quelquefois ressentie, tu le sais! mais ton exemple m'avait fait
faire de srieuses rflexions, et je m'tais jur de ne pas t'imiter.
Mais qu'as-tu? comme tu plis!

ASTOLPHE, _regardant par la fentre_.

Tiens, Gabrielle! qui est-ce qui entre dans la cour? Vois!

GABRIELLE, _avec indiffrence_.

J'entends le galop d'un cheval. _(Elle regarde dans la cour.)_ Antonio,
il me semble! Oui, c'est lui. On dirait qu'il a entendu l'loge que tu
faisais de lui, et il arrive avec l'-propos qui le caractrise.

ASTOLPHE, _agit_.

Tu plaisantes avec beaucoup d'aisance... Mais que vient-il faire ici? Et
comment a-t-il dcouvert notre retraite?

GABRIELLE.

Le sais-je plus que toi?

ASTOLPHE, _de plus en plus agit_.

Mon Dieu! que sais-je!...

GABRIELLE, _d'un ton de reproche_.

Oh! Astolphe!....

ASTOLPHE, _avec une fureur concentre_.

Ne m'engagiez-vous pas tout  l'heure  aller seul  Florence? Peut-tre
Antonio est-il arriv un jour trop tt. On peut se tromper de jour et
d'heure quand on a peu de mmoire et beaucoup d'impatience...

GABRIELLE.

Encore! Oh! Astolphe! dj tes promesses oublies! dj ma soumission
rcompense par l'outrage!

ASTOLPHE, _avec amertume_.

Se fcher bien fort, c'est le seul parti  prendre quand on a fait une
gaucherie. Je vous conseille de m'accabler d'injures, je serai peut-tre
encore assez sot pour vous demander pardon. Cela m'est arriv tant de
fois!

GABRIELLE, _levant la main vers le ciel avec vhmence._

Oh! mon Dieu! grand Dieu! faites que je ne me lasse pas de tout ceci!

_(Elle sort, Astolphe la suit et l'enferme dans sa chambre, dont il met
la clef dans sa poche.)_


SCNE V.

MARC, ASTOLPHE.

MARC.

Seigneur Astolphe, le seigneur Antonio demande  vous voir. J'ai eu beau
lui dire que vous n'tiez pas ici, que vous n'y tiez jamais venu, que
j'avais quitt le service de mon matre... Quels mensonges ne lui ai-je
pas dbits effrontment!... Il a soutenu qu'il vous avait aperu dans
le parc, que pendant une heure il avait tourn autour des fosss pour
trouver le moyen d'entrer; qu'enfin il tait venu chez vous, et qu'il
n'en sortirait pas sans vous voir.

ASTOLPHE.

Je vais  sa rencontre; toi, range ce salon, fais-en disparatre tout
ce qui appartient  ta matresse, et tiens-toi l jusqu' ce que je
t'appelle! _(A part.)_ Allons! du courage! je saurai feindre; mais,
si je dcouvre ce que je crains d'apprendre, malheur  toi, Antonio!
malheur  nous deux, Gabrielle! _(Il sort.)_


SCNE VI.

MARC.

Qu'a-t-il donc? Comme il est agit! Ah! ma pauvre matresse n'est point
heureuse!

GABRIELLE, _frappant derrire la porte_.

Marc! ouvre-moi! vite! brise cette porte. Je veux sortir.

MARC.

Mon Dieu! qui a donc enferm votre seigneurie? Heureusement j'ai la
double clef dans ma poche...

_(Il ouvre.)_

GABRIELLE, _avec un manteau et un chapeau d'homme_.

Tiens! prends cette valise, cours seller mon cheval et le tien. Je veux
partir d'ici  l'instant mme.

MARC.

Oui, vous ferez bien! Le seigneur Astolphe est un ingrat, il ne songe
qu' votre fortune... Oser vous enfermer!... Oh! quoique je suis bien
fatigu, je vous reconduirai avec joie au chteau de Bramante.

GABRIELLE.

Tais-toi, Marc, pas un mot contre Astolphe; je ne vais pas  Bramante.
Obis-moi, si tu m'aimes; cours prparer les chevaux.

MARC.

Le mien est encore sell, et le vtre l'est dj. Ne deviez-vous pas
vous promener dans le parc aujourd'hui? Il n'y a plus qu' leur passer
la bride.

GABRIELLE.

Cours donc! _(Marc sort.)_ Vous savez, mon Dieu! que je n'agis point
ainsi par ressentiment, et que mon coeur a dj pardonn; mais,  tout
prix, je veux sauver Astolphe de cette maladie furieuse. Je tenterai
tous les moyens pour faire triompher l'amour de la jalousie. Tous les
remdes dj tents se changeraient en poison; une leon violente,
inattendue, le fera peut-tre rflchir. Plus l'esclave plie, et plus
le joug se fait pesant; plus l'homme fait l'emploi d'une force injuste,
plus l'injustice lui devient ncessaire! Il faut qu'il apprenne l'effet
de la tyrannie sur les mes fires, et qu'il ne pense pas qu'il est si
facile d'abuser d'un noble amour! Le voici qui monte l'escalier avec
Antonio. Adieu, Astolphe! puissions-nous nous retrouver dans des jours
meilleurs! Tu pleureras durant cette nuit solitaire! Puisse ton bon ange
murmurer  ton oreille que je t'aime toujours!

_(Elle referme la porte de sa chambre et en retire la clef; puis elle
sort par une des portes du salon, pendant qu'Astolphe entre par l'autre
suivi d'Antonio.)_



CINQUIME PARTIE.

A Rome, derrire le Colise. Il commence  faire nuit.



SCNE PREMIRE.

GABRIEL, _en homme_.

_(Costume noir lgant et svre, l'pe au ct. Il tient une lettre
ouverte.)_

Le pape m'accorde enfin cette audience, et en secret, comme je la lui
ai demande! Mon Dieu! protge-moi, et fais qu'Astolphe du moins soit
satisfait de son sort! Je t'abandonne le mien,  Providence, destine
mystrieuse! _(Six heures sonnent  une glise.)_ Voici l'heure du
rendez-vous avec le saint-pre. O Dieu! pardonne-moi cette dernire
tromperie. Tu connais la puret de mes intentions. Ma vie est une vie
de mensonge; mais ce n'est pas moi qui l'ai faite ainsi, et mon coeur
chrit la vrit!... _(Il agrafe son manteau, enfonce son chapeau sur
ses yeux, et se dirige vers le Colise. Antonio, qui vient d'en sortir,
lui barre le passage.)_


SCNE II.

GABRIEL, ANTONIO.

ANTONIO, _masqu_.

Il y a assez longtemps que je cours aprs vous, que je vous cherche
et que je vous guette. Je vous tiens enfin; cette fois, vous ne
m'chapperez pas. _(Gabriel veut passer outre; Antonio l'arrte par le
bras.)_

GABRIEL, _se dgageant_.

Laissez-moi, monsieur, je ne suis pas des vtres.

ANTONIO, _se dmasquant_.

Je suis Antonio, votre serviteur et votre ami. J'ai  vous parler;
veuillez m'entendre.

GABRIEL.

Cela m'est tout  fait impossible. Une affaire pressante me rclame. Je
vous souhaite le bonsoir.

_(Il veut continuer; Antonio l'arrte encore.)_

ANTONIO.

Vous ne me quitterez pas sans me donner un rendez-vous et sans
m'apprendre votre demeure. J'ai eu l'honneur de vous dire que je voulais
vous parler en particulier.

GABRIEL.

Arriv depuis une heure  Rome, j'en repars  l'instant mme. Adieu.

ANTONIO.

Arriv  Rome depuis trois mois, vous ne repartirez pas sans m'avoir
entendu.

GABRIEL.

Veuillez m'excuser; nous n'avons rien de particulier  nous dire, et je
vous rpte que je suis press de vous quitter.

ANTONIO.

J'ai  vous parler d'Astolphe. Vous m'entendrez.

GABRIEL.

Eh bien, dans un autre moment. Cela ne se peut aujourd'hui.

ANTONIO.

Enseignez-moi donc votre demeure.

GABRIEL.

Je ne le puis.

ANTONIO.

Je la dcouvrirai.

GABRIEL.

Vous voulez m'entretenir malgr moi?

ANTONIO.

J'y parviendrai. Vous aurez plus tt fini de m'entendre et ici 
l'instant mme. J'aurai dit en deux mots.

GABRIEL.

Eh bien, voyons ces deux mots; je n'en couterai pas un de plus.

ANTONIO.

Prince de Bramante, votre altesse est une femme. _(A part.)_ C'est cela!
payons d'audace!

GABRIEL, _ part_.

Juste ciel! Astolphe l'a dit! _(Haut.)_ Que signifie cette sottise?
J'espre que c'est une plaisanterie de carnaval?

ANTONIO.

Sottise? le mot est leste! Si vous n'tiez pas une femme, vous n'oseriez
pas le rpter.

GABRIEL.

Il ne sait rien! pige grossier! _(Haut.)_ Vous tes un sot, aussi vrai
que je suis un homme.

ANTONIO.

Comme je n'en crois rien...

GABRIEL.

Vous ne croyez pas tre un sot: je veux vous le prouver. _(Il lui donne
un soufflet.)_

ANTONIO.

Halte-l! mon matre! Si ce soufflet est de la main d'une femme, je le
punirai par un baiser; mais si vous tes un homme, vous m'en rendrez
raison.

GABRIEL, _mettant l'pe  la main_.

Tout de suite.

ANTONIO _tire son pe_.

Un instant! Je dois vous dire d'abord ce que je pense; il est bon que
vous ne vous y mpreniez pas. En mon me et conscience, depuis le jour
o pour la premire fois je vous vis habill en femme  un souper chez
Ludovic, je n'ai pas cess de croire que vous tiez une femme. Votre
taille, votre figure, votre rserve, le son de votre voix, vos actions
et vos dmarches, l'amiti ombrageuse d'Astolphe, qui ressemble
videmment  l'amour et  la jalousie, tout m'a autoris  penser que
vous n'tiez pas dguis chez Ludovic et que vous l'tes maintenant...

GABRIEL.

Monsieur, abrgeons; vous tes fou. Vos commentaires absurdes
m'importent peu, nous devons nous battre; je vous attends.

ANTONIO.

Oh! un peu de patience, s'il vous plat. Quoiqu'il n'y ait gure de
chances pour que je succombe, je puis prir dans ce combat; je ne veux
pas que vous emportiez de moi l'ide que j'ai voulu faire la cour  un
garon, ceci ne me va nullement. De mon ct, je dsire, moi, ne pas
conserver l'ide que je me bats avec une femme; car cette ide me
donnerait un trop grand dsavantage. Pour remdier au premier cas, je
vous dirai que j'ai appris dernirement, par hasard, sur votre famille,
des particularits qui expliqueraient fort bien une supposition de sexe
pour conserver l'hritage du majorat.

GABRIEL.

C'est trop, monsieur! Vous m'accusez de mensonge et de fraude. Vous
insultez mes parents! C'est  vous maintenant de me rendre raison.
Dfendez-vous.

ANTONIO.

Oui, si vous tes un homme, je le veux; car, dans ce cas, vous avez en
tout temps trop mal reu mes avances pour que je ne vous doive pas une
leon. Mais, comme je suis incertain sur votre sexe _(oui, sur mon
honneur!  l'heure o je parle, je le suis encore!)_, nous nous
battrons, s'il vous plat, l'un et l'autre  poitrine dcouverte. _(Il
commence  dboutonner son pourpoint.)_ Veuillez suivre mon exemple.

GABRIEL.

Non, monsieur, il ne me plat pas d'attraper un rhume pour satisfaire
votre impertinente fantaisie. Chercher  vous ter de tels soupons par
une autre voie que celle des armes serait avouer que ces soupons ont
une sorte de fondement, et vous n'ignorez pas que faire insulte  un
homme parce qu'il n'est ni grand ni robuste est une lchet insigne.
Gardez votre incertitude, si bon vous semble, jusqu' ce que vous ayez
reconnu,  la manire dont je me sers de mon pe, si j'ai le droit de
la porter.

ANTONIO, _ part_.

Ceci est le langage d'un homme pourtant!... _(Haut.)_ Vous savez que
j'ai acquis quelque rputation dans les duels?

GABRIEL.

Le courage fait l'homme, et la rputation ne fait pas le courage.

ANTONIO.

Mais le courage fait la rputation... tes-vous bien dcid?... Tenez!
vous m'avez donn un soufflet, et des excuses ne s'acceptent jamais
en pareil cas... pourtant je recevrai les vtres si vous voulez m'en
faire... car je ne puis m'ter de l'ide...

GABRIEL.

Des excuses? Prenez garde  ce que vous dites, monsieur, et ne me forcez
pas  vous frapper une seconde fois...

ANTONIO.

Oh! oh! c'est trop d'outrecuidance!... En garde!... Votre pe est plus
courte que la mienne. Voulez-vous que nous changions?

GABRIEL.

J'aime autant la mienne.

ANTONIO.

Eh bien, noua tirerons au sort...

GABRIEL.

Je vous ai dit que j'tais press; dfendez-vous donc!

_(Il l'attaque.)_

ANTONIO, _ part, mais parlant tout haut_. Si c'est une femme, elle
va prendre la fuite!... _(Il se met en garde.)_ Non... Poussons-lui
quelques bottes lgres... Si je lui fais une gratignure, il faudra
bien ter le pourpoint... _(Le combat s'engage.)_ Mille diables! c'est
l le jeu d'un homme! Il ne s'agit plus de plaisanter, faites attention
 vous, prince! je ne vous mnage plus!

_(Ils se battent quelques instants; Antonio tombe grivement bless.)_

GABRIEL, _relevant son pe_.

tes-vous content, monsieur?

ANTONIO.

On le serait  moins! et maintenant il ne m'arrivera plus, je pense,
de vous prendre pour une femme!... On vient par ici, sauvez-vous,
prince!...

_(Il essaie de se relever.)_

GABRIEL.

Mais vous tes trs-mal!... Je vous aiderai...

ANTONIO.

Non; ceux qui viennent me porteront secours, et pourraient vous faire
un mauvais parti. Adieu! j'eus les premiers torts, je vous pardonne les
vtres. Votre main?

GABRIEL.

La voici.

_(Ils se serrent la main. Le bruit des arrivants se rapproche, Antonio
fait signe  Gabriel de s'enfuir. Gabriel hsite un instant et
s'loigne.)_

ANTONIO.

C'est pourtant bien l la main d'une femme! Femme ou diable, il m'a fort
mal arrang!... Mais je ne me soucie pas qu'on sache cette aventure, car
le ridicule aussi bien que le dommage est de mon ct. J'aurai assez
de force pour gagner mon logis... Voil pour moi un carnaval fort
maussade!... _(Il se trane pniblement, et disparat sous les arcades
du Colise.)_


SCNE III.

ASTOLPHE, LE PRCEPTEUR.

ASTOLPHE, _en domino, le masque  la main_.

Je me fie  vous; Gabrielle m'a dit cent fois que vous tiez un honnte
homme. Si vous me trahissiez... qu'importe? je ne puis pas tre plus
malheureux que je ne le suis.

LE PRCEPTEUR.

Je me dis  peu prs la mme chose. Si vous me trahissiez indirectement
en faisant savoir au prince que je m'entends avec vous, je ne pourrais
pas tre plus mal avec lui que je ne le suis; car il ne peut pas douter
maintenant qu'au lieu de chercher  faire tomber Gabriel dans ses mains,
je ne songe  le retrouver que pour le soustraire  ses poursuites.

ASTOLPHE.

Hlas! tandis que nous la cherchons ici, Gabrielle est peut-tre dj
tombe en son pouvoir. Vieillard insens! qu'espre-t-il d'un pareil
enlvement? Cette captivit ne peut rien changer  notre situation
rciproque; elle ne peut pas non plus tre de longue dure. Espre-t-il
donc chapper  la loi commune et vivre au del du terme assign par la
nature?

LE PRCEPTEUR.

Les mdecins l'ont condamn il y a dj six mois. Mais nous touchons 
la fin de l'hiver; et, s'il rsiste aux derniers froids, il pourra bien
encore passer l't.

ASTOLPHE.

Ce qu'il s'agit de savoir, c'est le lieu o Gabrielle est retire
ou captive. Si elle est captive, fiez-vous  moi pour la dlivrer
promptement.

LE PRCEPTEUR.

Dieu vous entende! Vous savez que le prince, si Gabriel n'est pas
retrouv bientt, est dans l'intention de vous citer comme assassin
devant le grand conseil?

ASTOLPHE.

Cette menace serait pour moi une preuve certaine que Gabriel est en son
pouvoir. Le lche!

LE PRCEPTEUR.

J'ai des craintes encore plus graves...

ASTOLPHE.

Ne me les dites pas; je suis assez dcourag depuis trois mois que je la
cherche en vain.

LE PRCEPTEUR.

La cherchez-vous bien consciencieusement, mon cher seigneur Astolphe?

ASTOLPHE, _avec amertume_.

Vous en doutez?

LE PRCEPTEUR.

Hlas! je vous rencontre en masque, courant le carnaval, comme si vous
pouviez prendre quelque amusement...

ASTOLPHE.

Vous autres instituteurs d'enfants, vous commencez toujours par le blme
avant de rflchir. Ne vous serait-il pas plus naturel de penser que
j'ai pris un masque et que je cours toute la ville pour chercher plus
 l'aise sans qu'on se dfie de moi? Le carnaval fut toujours une
circonstance favorable aux amants, aux jaloux et aux voleurs.

LE PRCEPTEUR.

Ouvrez-moi votre me tout entire, seigneur Astolphe; Gabrielle vous
est-elle aussi chre que dans les premiers temps de votre union?

ASTOLPHE.

Mon Dieu! qu'ai-je donc fait pour qu'on en doute? Vous voulez donc
ajouter  mes chagrins?

LE PRCEPTEUR.

Dieu m'en prserve! mais il m'a sembl, dans nos frquents entretiens,
qu'il se mlait  votre affection pour elle des penses d'une autre
nature.

ASTOLPHE.

Lesquelles, selon vous?

LE PRCEPTEUR.

Ne vous irritez pas contre moi: je suis rsolu  tout faire pour vous,
vous le savez; mais je ne puis vous prter mon ministre ecclsiastique
et lgal sans tre bien certain que Gabrielle n'aura point  s'en
repentir. Vous voulez engager votre cousine  contracter avec vous, en
secret, un mariage lgitime: c'est une rsolution que, dans mes ides
religieuses, je ne puis qu'approuver; mais, comme je dois songer  tout
et envisager les choses sous leurs divers aspects, je m'tonne un peu
que, ne croyant pas  la saintet de l'glise catholique, vous ayez
song  provoquer cet engagement, auquel Gabrielle, dites-vous, n'a
jamais song, et auquel vous me chargez de la faire consentir.

ASTOLPHE.

Vous savez que je suis sincre, monsieur l'abb Chiavari; je ne puis
vous cacher la vrit, puisque vous me la demandez. Je suis horriblement
jaloux. J'ai t injuste, emport, j'ai fait souffrir Gabrielle, et vous
avez reu ma confession entire  cet gard. Elle m'a quitt pour me
punir d'un soupon outrageant. Elle m'a pardonn pourtant, et elle
m'aime toujours, puisqu'elle a employ mystrieusement plusieurs moyens
ingnieux pour me conserver l'espoir et la confiance. Ce billet que
j'ai reu encore la semaine dernire, et qui ne contenait que ce mot:
_Espre!_ tait bien de sa main, l'encre tait encore frache.
Gabrielle est donc ici! Oh! oui, j'espre! je la retrouverai bientt, et
je lui ferai oublier tous mes torts. Mais l'homme est faible, vous le
savez; je pourrai avoir de nouveaux torts par la suite, et je ne veux
pas que Gabrielle puisse me quitter si aisment. Ces preuves sont trop
cruelles, et je sens qu'un peu d'autorit, lgitime par un
serment solennel de sa part, me mettrait  l'abri de ses ractions
d'indpendance et de fiert.

LE PRCEPTEUR.

Ainsi, vous voulez tre le matre? Si j'avais un conseil  vous donner,
je vous dissuaderais. Je connais Gabriel: on a voulu que j'en fisse un
homme; je n'ai que trop bien russi. Jamais il ne souffrira un matre;
et ce que vous n'obtiendrez pas par la persuasion, vous ne l'obtiendrez
jamais. Il tait temps que mon prceptorat finit. Croyez-moi, n'essayez
pas de le ressusciter, et surtout ne vous en chargez pas. Gabriel
fuirait encore ce qu'il a dj fait avec vous et avec moi; il ne vous
terait ni son affection ni son estime, mais il partirait un beau matin,
comme un aigle brise la cage  moineaux o on l'a enferm.

ASTOLPHE.

Quoique Gabrielle ne soit gure plus dvote que moi, un serment serait
pour elle un lien invincible.

LE PRCEPTEUR.

Il ne vous en a donc jamais fait aucun?

ASTOLPHE.

Elle m'a jur fidlit  la face du ciel.

LE PRCEPTEUR.

S'il a fait ce serment, il l'a tenu, et il le tiendra toujours.

ASTOLPHE.

Mais elle ne m'a pas jur obissance.

LE PRCEPTEUR.

S'il ne l'a pas voulu, il ne le voudra pas, il ne le voudra jamais.

ASTOLPHE.

Il le faudra bien pourtant; je l'y contraindrai.

LE PRCEPTEUR.

Je ne le crois pas.

[Illustration: Elle jette la bourse au mendiant... (Page 39.)]

ASTOLPHE.

Vous oubliez que j'en ai tous les moyens. Son secret est en ma
puissance.

LE PRCEPTEUR.

Vous n'en abuserez jamais, vous me l'avez dit.

ASTOLPHE.

Je la menacerai.

LE PRCEPTEUR.

Vous ne l'effraierez pas. Il sait bien que vous ne voudrez pas
dshonorer le nom que vous portez tous les deux.

ASTOLPHE.

C'est un prjug de croire que la faute des pres rejaillisse sur les
enfants.

LE PRCEPTEUR.

Mais ce prjug rgne sur le monde.

ASTOLPHE.

Nous sommes au-dessus de ce prjug, Gabrielle et moi...

LE PRCEPTEUR.

Votre intention serait donc de dvoiler le mystre de son sexe?

ASTOLPHE.

A moins que Gabrielle ne s'unisse  moi par des liens ternels.

LE PRCEPTEUR.

En ce cas il cdera; car ce qu'il redoute le plus au monde, j'en suis
certain, c'est d'tre relgu par la force des lois dans le rang des
esclaves..

ASTOLPHE.

C'est vous, monsieur Chiavari, qui lui avez mis en tte toutes ces
folies, et je ne conois pas que vous ayez dirig son ducation dans ce
sens. Vous lui avez forg l un ternel chagrin. Un homme d'esprit et
un honnte homme comme vous et d la dtromper de bonne heure, et
contrarier les intentions du vieux prince.

LE PRCEPTEUR.

C'est un crime dont je me repens, et dont rien n'effacera pour moi le
remords; mais les mesures taient si bien prises, et l'lve mordait si
bien  l'appt, que j'tais arriv  me faire illusion  moi-mme, et 
croire que cette destine impossible se raliserait dans les conditions
prvues par son aeul.

ASTOLPHE.

Et puis vous preniez peut-tre plaisir  faire une exprience
philosophique. Eh bien, qu'avez-vous dcouvert? Qu'une femme pouvait
acqurir par l'ducation autant de logique, de science et de courage
qu'un homme. Mais vous n'avez pas russi  empcher qu'elle et un coeur
plus tendre, et que l'amour ne l'emportt chez elle sur les chimres
de l'ambition. Le coeur vous a chapp, monsieur l'abb, vous n'avez
faonn que la tte.

LE PRCEPTEUR.

Ah! c'est l ce qui devrait vous rendre cette tte  jamais respectable
et sacre! Tenez, je vais vous dire une parole imprudente, insense,
contraire  la foi que je professe, aux devoirs religieux qui me sont
imposs. Ne contractez pas de mariage avec Gabrielle. Qu'elle vive et
qu'elle meure travestie, heureuse et libre  vos cts. Hritier d'une
grande fortune, il vous y fera participer autant que lui-mme. Amante
chaste et fidle, elle sera enchane, au sein de la libert, par votre
amour et le sien.

ASTOLPHE.

Ah! si vous croyez que j'ai aucun regret  mes droits sur cette fortune,
vous vous trompez et vous me faites injure. J'eus dans ma premire
jeunesse des besoins dispendieux; je dpensai en deux ans le peu que mon
pre avait possd, et que la haine du sien n'avait pu lui arracher.
J'avais hte de me dbarrasser de ce misrable dbris d'une grandeur
efface. Je me plaisais dans l'ide de devenir un aventurier, presque un
lazzarone, et d'aller dormir, nu et dpouill, au seuil des palais qui
portaient le nom illustre de mes anctres. Gabriel vint me trouver, il
sauva son honneur et le mien en payant mes dettes. J'acceptai ses dons
sans fausse dlicatesse, et jugeant d'aprs moi-mme  quel point son
me noble devait mpriser l'argent. Mais ds que je le vis satisfaire
 mes dpenses effrnes sans les partager, j'eus la pense de me
corriger, et je commenai  me dgoter de la dbauche; puis, quand
j'eus dcouvert dans ce gracieux compagnon une femme ravissante, je
l'adorai et ne songeai plus qu' elle... Elle tait prte alors  me
restituer publiquement tous mes droits. Elle le voulait; car nous
vcmes chastes comme frre et soeur durant plusieurs mois, et elle
n'avait pas la pense que je pusse avoir jamais d'autres droits sur
elle que ceux de l'amiti. Mais moi, j'aspirais  son amour. Le mien
absorbait toutes mes facults. Je ne comprenais plus rien  ces mots de
puissance, de richesse et de gloire qui m'avaient fait faire en secret
parfois de dures rflexions. Je n'prouvais mme plus de ressentiment;
j'tais prt  bnir le vieux Jules pour avoir form cette crature si
suprieure  son sexe, qui remplirait mon me d'un amour sans bornes,
et qui tait prte  le partager. Ds que j'eus l'espoir de devenir son
amant, je n'eus plus une pense, plus un dsir pour d'autre que pour
elle; et quand je le fus devenu, mon tre s'abma dans le sentiment d'un
tel bonheur que j'tais insensible  toutes les privations de la misre.
Pendant plusieurs autres mois elle vcut dans ma famille, sans que
nous songeassions l'un ou l'autre  recourir  la fortune de l'aeul.
Gabrielle passait pour ma femme, nous pensions que cela pourrait durer
toujours ainsi, que le prince nous oublierait, que nous n'aurions jamais
aucun besoin au del de l'aisance trs-borne  laquelle ma mre nous
associait; et, dans notre ivresse, nous n'apercevions pas que nous
tions  charge et entours de malveillance. Quand nous fmes cette
dcouverte pnible, nous emes la pense de fuir en pays tranger, et
d'y vivre de notre travail  l'abri de toute perscution. Mais Gabrielle
craignit la misre pour moi, et moi je la craignis pour elle. Elle eut
aussi la pense de me rconcilier avec son grand-pre et de m'associer 
ses dons. Elle le tenta  mon insu, et ce fut en vain. Alors elle revint
me trouver, et chaque anne, depuis trois ans, vous l'avez vue passer
quelques semaines au chteau de Bramante, quelques mois  Florence ou 
Pise; mais le reste de l'anne s'coulait au fond de la Calabre, dans
une retraite sre et charmante, o notre sort et t digne d'envie si
une jalousie sombre, une inquitude vague et dvorante, un mal sans nom
que je ne puis m'expliquer  moi-mme, ne ft venu s'emparer de moi.
Vous savez le reste, et vous voyez bien que, si je suis malheureux
et coupable, la cupidit n'a aucune part  mes souffrances et  mes
garements.

LE PRCEPTEUR.

Je vous plains, noble Astolphe, et donnerais ma vie pour vous rendre ce
bonheur que vous avez perdu; mais il me semble que vous n'en prenez pas
le chemin en voulant enchaner le sort de Gabrielle au vtre. Songez aux
inconvnients de ce mariage, et combien sa solidit sera un lien fictif.
Vous ne pourrez jamais l'invoquer  la face de la socit sans trahir le
sexe de Gabrielle, et, dans ce cas-l, Gabrielle pourra s'y soustraire;
car vous tes proches parents, et, si le pape ne veut point vous
accorder de dispenses, votre mariage sera annul.

ASTOLPHE.

Il est vrai; mais le prince Jules ne sera plus, et alors quel si grand
inconvnient trouvez-vous  ce que Gabrielle proclame son sexe?

LE PRCEPTEUR.

Elle n'y consentira pas volontiers! Vous pourrez l'y contraindre, et
peut-tre, par grandeur d'me, n'invoquera-t-elle pas l'annulation de
ses engagements avec vous. Mais vous, jeune homme, vous qui aurez obtenu
sa main par une sorte de transaction avec elle, sous promesse verbale
ou tacite de ne point dvoiler son sexe, vous vous servirez pour l'y
contraindre de cet engagement mme que vous lui aurez fait contracter.

ASTOLPHE.

A Dieu ne plaise, Monsieur! et je regrette que vous me croyiez capable
d'une telle lchet. Je puis, dans l'emportement de ma jalousie, songer
 faire connatre Gabrielle pour la forcer  m'appartenir; mais, du
moment qu'elle sera ma femme, je ne la dvoilerai jamais malgr elle.

LE PRCEPTEUR.

Et qu'en savez-vous vous-mme, pauvre Astolphe? La jalousie est un
garement funeste dont vous ne prvoyez pas les consquences. Le titre
d'poux ne vous donnera pas plus de scurit auprs de Gabrielle que
celui d'amant, et alors, dans un nouvel accs de colre et de mfiance,
vous voudrez la forcer publiquement  cette soumission qu'elle aura
accepte en secret.

ASTOLPHE.

Si je croyais pouvoir m'garer  ce point, je renoncerais sur l'heure 
retrouver Gabrielle, et je me bannirais  jamais de sa prsence.

LE PRCEPTEUR.

Songez  le retrouver, pour le soustraire d'abord aux dangers qui le
menacent, et puis vous songerez  l'aimer d'une affection digne de lui
et de vous.

ASTOLPHE.

Vous avez raison, recommenons nos recherches; sparons-nous. Tandis
que, dans ce jour de fte, je me mlerai  la foule pour tcher d'y
dcouvrir ma fugitive, vous, de votre ct, suivez dans l'ombre les
endroits dserts, o quelquefois les gens qui ont intrt  se cacher
oublient un peu leurs prcautions, et se promnent en libert.
Qu'avez-vous l sous votre manteau?

LE PRCEPTEUR, _posant Mosca sur le pav_.

Je me suis fait apporter ce petit chien de Florence. Je compte sur lui
pour retrouver celui que nous cherchons. Gabriel l'a lev; et cet
animal avait un merveilleux instinct pour le dcouvrir lorsque, pour
chapper  mes leons, l'espigle allait lire au fond du parc. Si Mosca
peut rencontrer sa trace, je suis bien sr qu'il ne la perdra plus.
Tenez, il flaire... il va de ce ct... _(Montrant le Colise.)_ Je le
suis. Il n'est pas ncessaire d'tre aveugle pour se faire conduire par
un chien. _(Ils se sparent.)_

SCNE IV.

Devant un cabaret. Onze heures du soir. Des tables sont dresses sous
une tente dcore de guirlandes de feuillages et de lanternes de papier
colori. On voit passer des groupes de masques dans la rue, et on entend
de temps  autre le son des instruments.

ASTOLPHE, _en domino bleu_; FAUSTINA, _en domino rose_.

_(Ils sont assis  une petite table et prennent des sorbets. Leurs
masques sont poss sur la table.)_

UN PERSONNAGE, _en domino noir, et masqu_.

_(Il est assis  quelque distance  une autre table, et lit un papier.)_

FAUSTINA, _ Astolphe_.

Si ta conservation est toujours aussi enjoue, j'en aurai bientt assez,
je t'en avertis.

ASTOLPHE.

Reste, j'ai  te parler encore.

FAUSTINA.

Depuis quand suis-je  tes ordres? Sois aux miens si tu veux tirer de
moi un seul mot.

ASTOLPHE.

Tu ne veux pas me dire ce qu'Antonio est venu faire  Rome. C'est que tu
ne le sais pas; car tu aimes assez  mdire pour ne pas te faire prier
si tu savais quelque chose.

FAUSTINA.

S'il faut en croire Antonio, ce que je sais t'intresse
trs-particulirement.

ASTOLPHE.

Mille dmons! tu parleras, serpent que tu es! _(Il lui prend
convulsivement le bras.)_

FAUSTINA.

Je te prie de ne pas chiffonner mes manchettes. Elles sont du point le
plus beau. Ah! tout inconstant qu'il est, Antonio est encore l'amant
le plus magnifique que j'aie eu, et ce n'est pas toi qui me ferais un
pareil cadeau. _(Le domino noir commence  couter.)_

ASTOLPHE, _lui passant un bras autour de la taille._

Ma petite Faustina, si tu veux parler, je t'en donnerai une robe tout
entire; et, comme tu es toujours jolie comme un ange, cela te sira 
merveille.

FAUSTINA.

Et avec quoi m'achteras-tu cette belle robe? Avec l'argent de ton
cousin? _(Astolphe frappe du poing sur la table.)_ Sais-tu que c'est
bien commode d'avoir un petit cousin riche  exploiter?

ASTOLPHE.

Tais-toi, rebut des hommes, et va-t'en! tu me fais horreur!

FAUSTINA.

Tu m'injuries? Bon! tu ne sauras rien, et j'allais tout te dire.

ASTOLPHE.

Voyons,  quel prix mets-tu ta dlation? _(Il tire une bourse et la pose
sur la table.)_

FAUSTINA.

Combien y a-t-il dans la bourse?

ASTOLPHE.

Deux cents louis... Mais si ce n'est pas assez... _(Un mendiant se
prsente.)_

FAUSTINA.

Puisque tu es si gnreux, permets-moi de faire une bonne action  tes
dpens! _(Elle jette la bourse au mendiant.)_

ASTOLPHE.

Puisque tu mprises tant cette somme, garde donc ton secret! Je ne suis
pas assez riche pour le payer.

FAUSTINA.

Tu es donc encore une fois ruin, mon pauvre Astolphe? Eh bien! moi,
j'ai fait fortune. Tiens! _(Elle tire une bourse de sa poche.)_

Je veux te restituer tes deux cents louis. J'ai eu tort de les jeter aux
pauvres. Laisse-moi prendre sur moi cette oeuvre de charit; cela me
portera bonheur, et me ramnera peut-tre mon infidle.

ASTOLPHE, _repoussant la bourse avec horreur_.

C'est donc pour une femme qu'il est ici? Tu en es certaine?

FAUSTINA.

Beaucoup trop certaine!

ASTOLPHE.

Et tu la connais, peut-tre?

FAUSTINA.

Ah! voil le hic! Fais apporter d'autres sorbets, si toutefois il te
reste de quoi les payer. _(A un signe d'Astolphe on apporte un plateau
avec des glaces et des liqueurs.)_

ASTOLPHE.

J'ai encore de quoi payer tes rvlations, duss-je vendre mon corps
aux carabins; parle... _(Il se verse des liqueurs et boit avec
proccupation.)_

FAUSTINA.

Vendre ton corps pour un secret? Eh bien, soit: l'ide est charmante: je
ne veux de toi qu'une nuit d'amour. Cela t'tonne? Tiens, Astolphe,
je ne suis plus une courtisane; je suis riche, et je suis une femme
galante. N'est-ce pas ainsi que cela s'appelle? Je t'ai toujours aim,
viens enterrer le carnaval dans mon boudoir.

ASTOLPHE.

trange fille! tu te donneras donc pour rien une fois dans ta vie? _(Il
boit.)_

FAUSTINA.

Bien mieux, je me donnerai en payant, car je te dirai le secret
d'Antonio! Viens-tu? _(Elle se lve.)_

ASTOLPHE, _se levant_.

Si je le croyais, je serais capable de te prsenter un bouquet et de
chanter une romance sous tes fentres.

FAUSTINA.

Je ne te demande pas d'tre galant. Fais seulement comme si tu m'aimais.
tre aime, c'est un rve que j'ai fait quelquefois, hlas!

ASTOLPHE.

Malheureuse crature! j'aurais pu t'aimer, moi! car j'tais un enfant,
et je ne savais pas ce que c'est qu'une femme comme toi... Tu mens quand
tu exprimes un pareil regret.

FAUSTINA.

Oh! Astolphe! je ne mens pas. Que toute ma vie me soit reproche au jour
du jugement, except cet instant o nous sommes et cette parole que je
te dis: Je t'aime!

ASTOLPHE.

Toi?... Et moi, comme un sot, je t'coute partag entre
l'attendrissement et le dgot!

[Illustration: Appelez du secours.... ( Page 42.)]

FAUSTINA.

Astolphe, tu ne sais pas ce que c'est que la passion d'une courtisane.
Il est donn  peu d'hommes de le savoir, et pour le savoir il faut tre
pauvre. Je viens de jeter tes derniers cus dans la rue. Tu ne peux te
mfier de moi, je pourrais gagner cette nuit cinq cents sequins.
Tiens, en voici la preuve. _(Elle tire un billet de sa poche et le lui
prsente.)_

ASTOLPHE, _le lisant_.

Cette offre splendide est d'un cardinal tout au moins.

FAUSTINA.

Elle est de monsignor Gafrani.

ASTOLPHE.

Et tu l'as refuse?

FAUSTINA.

Oui, je t'ai vu passer dans la rue, et je t'ai fait dire de monter chez
moi. Ah! tu tais bien mu quand tu as su qu'une femme te demandait! Tu
croyais retrouver la dame de tes penses; mais te voici du moins sur sa
trace, puisque je sais o elle est.

ASTOLPHE.

Tu le sais! que sais-tu?

FAUSTINA.

N'arrive-t-elle pas de Calabre?

ASTOLPHE.

O furies!... qui te l'a dit?

FAUSTINA.

Antonio. Quand il est ivre, il aime  se vanter  moi de ses bonnes
fortunes.

ASTOLPHE.

Mais son nom! A-t-il os prononcer son nom?

FAUSTINA.

Je ne sais pas son nom, tu vois que je suis sincre; mais si tu veux
je feindrai d'admirer ses succs, et je lui offrirai gnreusement mon
boudoir pour son premier rendez-vous. Je sais qu'il est forc de prendre
beaucoup de prcautions, car la dame est haut place dans le monde. Il
sera donc charm de pouvoir l'amener dans un lieu sr et agrable.

ASTOLPHE.

Et il ne se mfiera pas de ton offre?

[Illustration: Giglio, se cachant dans l'ombre.... (Page 43.)]

FAUSTINA.

Il est trop grossier pour ne pas croire qu'avec un peu d'argent tout
s'arrange...

ASTOLPHE, _se cachant le visage dans les mains, et se laissant tomber
sur son sige._

Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu!

FAUSTINA.

Eh bien, es-tu dcid, Astolphe.

ASTOLPHE.

Et toi, es-tu dcide  me cacher dans ton alcve quand ils y viendront
et  supporter toutes les suites de ma fureur?

FAUSTINA.

Tu veux tuer ta matresse? J'y consens, pourvu que tu n'pargnes pas ton
rival.

ASTOLPHE.

Mais il est riche, Faustina, et moi je n'ai rien.

FAUSTINA.

Mais je le hais, et je t'aime.

ASTOLPHE, _avec garement_.

Est-ce donc un rve? La femme pure que j'adorais le front dans la
poussire se prcipite dans l'infamie, et la courtisane que je foulais
aux pieds se relve purifie par l'amour! Eh bien! Faustina, je te
baignerai dans un sang qui lavera tes souillures!... Le pacte est fait?

FAUSTINA.

Viens donc le signer. Rien n'est fait si tu ne passes cette nuit dans
mes bras! Eh bien! que fais-tu?

ASTOLPHE, avalant prcipitamment plusieurs verres de liqueur.

Tu le vois, je m'enivre afin de me persuader que je t'aime.

FAUSTINA.

Toujours l'injure  la bouche! N'importe, je supporterai tout de ta
part. Allons! _(Elle lui te son verre et l'entrane. Astolphe la suit
d'un air gar et s'arrtant perdu  chaque pas. Ds qu'ils sont
loigns, le domino noir, qui peu  peu s'est rapproch d'eux et les a
observs derrire les rideaux de la tendine, sort de l'endroit o il
tait cach, et se dmasque.)_

GABRIEL, _en domino noir, le masque  la main_, ASTOLPHE et FAUSTINA,
_gagnant le fond de la rue_.

GABRIEL.

Je courrai me mettre en travers de son chemin, je l'empcherai
d'accomplir ce sacrilge!... _(Elle fait un pas et s'arrte.)_

Mais me montrer  cette prostitue, lui disputer mon amant!... ma fiert
s'y refuse... O Astolphe!... ta jalousie est ton excuse; mais il y
avait dans notre amour quelque chose de sacr que cet instant vient de
dtruire  jamais!...

ASTOLPHE, _revenant sur ses pas_.

Attends-moi, Faustina; j'ai oubli mon pe l-bas. _(Gabriel passe un
papier pli dans la poigne de l'pe d'Astolphe, remet son masque et
s'enfuit, tandis qu'Astolphe rentre sous sa tente.)_

ASTOLPHE, _reprenant son pe sur la table_.

Encore un billet pour me dire d'esprer encore, peut-tre! _(Il arrache
le papier, le jette  terre et veut le fouler sous son pied. Faustina,
qui l'a suivi, s'empare du papier et le dplie.)_

FAUSTINA.

Un billet doux? Sur ce grand papier et avec cette grosse criture?
Impossible! Quoi! la signature du pape! Que diantre sa saintet a-t-elle
 dmler avec toi?

ASTOLPHE.

Que dis-tu! rends-moi ce papier!

FAUSTINA.

Oh! la chose me parat trop plaisante! Je veux voir ce que c'est et t'en
faire la lecture. _(Elle le lit.)_

Nous, par la grce de Dieu et l'lection du sacr collge, chef
spirituel de l'glise catholique, apostolique et romaine... successeur
de saint Pierre et vicaire de Jsus-Christ sur la terre, seigneur
temporel des tats romains, etc., etc., etc..., permettons 
Jules-Achille-Gabriel de Bramante, petit-fils, hritier prsomptif et
successeur lgitime du trs-illustre et trs-excellent prince Jules de
Bramante, comte de, etc., seigneur de, etc., etc..., de contracter, dans
le loisir de sa conscience ou devant tel prtre et confesseur qu'il
jugera convenable, le voeu de pauvret, d'humilit et de chastet,
l'autorisant par la prsente  entrer dans un couvent ou  vivre
librement dans le monde, selon qu'il se sentira appel  travailler 
son salut, d'une manire ou de l'autre; et l'autorisant galement par la
prsente  faire passer, aussitt aprs la mort de son illustre aeul,
Jules de Bramante, la possession immdiate, lgale et incontestable
de tous ses biens et de tous ses titres  son hritier lgitime
Octave-Astolphe de Bramante, fils d'Octave de Bramante et cousin germain
de Gabriel de Bramante,  qui nous avons accord cette licence et
cette promesse, afin de lui donner le repos d'esprit et la libert de
conscience ncessaires pour contracter, en secret ou publiquement, un
voeu d'o il nous a dclar faire dpendre le salut de son me.

En foi de quoi nous lui avons dlivr cette autorisation revtue de
notre signature et de notre sceau pontifical...

Comment donc! mais il a un style charmant, le saint-pre! Tu vois,
Astolphe? rien n'y manque!... Eh bien! cela ne te rjouit pas? Te voil
riche, te voil prince de Bramante!... Je n'en suis pas trop surprise,
moi; ce pauvre enfant tait dvot et craintif comme une femme... Il a,
ma foi, bien fait; maintenant tu peux tuer Antonio et m'enlever dans le
repos de ton esprit et le loisir de ta conscience!

ASTOLPHE, _lui arrachant le papier_.

Si tu comptais l-dessus, tu avais grand tort. _(Il dchire le papier et
en fait brler les morceaux  la bougie.)_

FAUSTINA, _clatant de rire_.

Voil du don Quichotte! Tu seras donc toujours le mme?

ASTOLPHE, _se parlant  lui-mme_.

Rparer de pareils torts, effacer un tel outrage, fermer une telle
blessure avec de l'or et des titres... Ah! il faut tre tomb bien bas
pour qu'on ose vous consoler de la sorte.

FAUSTINA.

Qu'est-ce que tu dis? Comment! ton cousin aussi t'avait... _(Elle fait
un geste significatif sur le front d'Astolphe.)_

Je vois que ta Calabraise n'en est pas avec Antonio  son dbut.

ASTOLPHE, _sans faire attention  Faustina_.

Ai-je besoin de cette concession insultante? Oh! maintenant rien ne
m'arrtera plus, et je saurai bien faire valoir mes droits... Je
dvoilerai l'imposture, je ferai tomber le chtiment de la honte sur la
tte des coupables... Antonio sera appel en tmoignage...

FAUSTINA.

Mais que dis-tu? Je n'y comprends rien! Tu as l'air d'un fou! coute-moi
donc, et reprends tes esprits!

ASTOLPHE.

Que me veux-tu, toi? Laisse-moi tranquille, je ne suis ni riche ni
prince; ton caprice est dj pass, je pense?

FAUSTINA.

Au contraire, je t'attends!

ASTOLPHE.

En vrit! il parat que les femmes pratiquent un grand dsintressement
cette anne: dames et prostitues prfrent leur amant  leur fortune,
et, si cela continue, on pourra les mettre toutes sur la mme ligne.

FAUSTINA, _remarquant Gabriel en domino et qui reparat_.

Voil un monsieur bien curieux!

ASTOLPHE.

C'est peut-tre celui qui a apport cette pancarte?... _(Il embrasse
Faustina.)_ Il pourra voir que je ne suis point, ce soir, aux affaires
srieuses. Viens, ma chre Fausta. Auprs de toi je suis le plus heureux
des hommes.

_(Gabriel disparat. Astolphe et Faustina se disposent  sortir.)_


SCNE V.

ANTONIO, FAUSTINA, ASTOLPHE.

_(Antonio, ple et se tenant  peine, se prsente devant eux au
moment o ils vont sortir.)_

FAUSTINA, _jetant un cri et reculant effraye_.

Est-ce un spectre?...

ASTOLPHE.

Ah! le ciel me l'envoie! Malheur  lui!...

ANTONIO, _d'une voix teinte_.

Que dites-vous? Reconnaissez-moi. Donnez-moi du secours, je suis prt 
dfaillir encore. _(Il se jette sur un banc.)_

FAUSTINA.

Il laisse aprs lui une trace de sang. Quelle horreur! que signifie
cela? Vous venez d'tre assassin, Antonio?

ANTONIO.

Non! bless en duel... mais grivement...

FAUSTINA.

Astolphe! appelez du secours...

ANTONIO.

Non, de grce!... ne le faites pas... Je ne veux pas qu'on sache...
Donnez-moi un peu d'eau!... _(Astolphe lui prsente de l'eau dans un
verre. Faustina lui fait respirer un flacon.)_

ANTONIO.

Vous me ranimez...

ASTOLPHE.

Nous allons vous reconduire chez vous. Sans doute vous y trouverez
quelqu'un qui vous soignera mieux que nous.

ANTONIO.

Je vous remercie. J'accepterai votre bras. Laissez-moi reprendre un peu
de force... Si ce sang pouvait s'arrter...

FAUSTINA, _lui donnant son mouchoir, qu'il met sur sa poitrine_.

Pauvre Antonio! tes lvres sont toutes bleues... Viens chez moi...

ANTONIO.

Tu es une bonne fille, d'autant plus que j'ai eu des torts envers toi.
Mais je n'en aurai plus... Va, j'ai t bien ridicule... Astolphe,
puisque je vous rencontre, quand je vous croyais bien loin d'ici, je
veux vous dire ce qui en est... car aussi bien... votre cousin vous le
dira, et j'aime autant m'accuser moi-mme...

ASTOLPHE.

Mon cousin, ou ma cousine.

ANTONIO.

Ah! vous savez donc ma folie? Il vous l'a dj raconte... Elle me cote
cher! J'tais persuad que c'tait une femme...

FAUSTINA.

Que dit-il?

ANTONIO.

Il m'a donn des claircissements fort rudes: un affreux coup d'pe
dans les ctes.... J'ai cru d'abord que ce serait peu de chose, j'ai
voulu m'en revenir seul chez moi; mais, en traversant le Colise, j'ai
t pris d'un tourdissement et je suis rest vanoui pendant... je ne
sais combien!... Quelle heure est-il?

FAUSTINA.

Prs de minuit.

ANTONIO.

Huit heures venaient de sonner quand je rencontrai Gabriel Bramante
derrire le Colise.

ASTOLPHE, _sortant comme d'un rve_.

Gabriel! mon cousin? Vous vous tes battu avec lui! Vous l'avez tu
peut-tre?

ANTONIO.

Je ne l'ai pas touch une seule fois, et il m'a pouss une botte dont je
me souviendrai longtemps... _(Il boit de l'eau)_ Il me semble que mon
sang s'arrte un peu... Ah! quel compre que ce garon-l!... A prsent
je crois que je pourrai gagner mon logis... Vous me soutiendrez un peu
tous les deux... Je vous conterai l'affaire en dtail.

ASTOLPHE, _ part_.

Est-ce une feinte? Aurait-il cette lchet?.. _(Haut.)_ Vous tes donc
bien bless? _(Il regarde la poitrine d'Antonio. A part.)_ C'est la
vrit, une large blessure. O Gabrielle. _(Haut.)_ Je courrai vous
chercher un chirurgien... ds que je vous aurai conduit chez vous...

FAUSTINA.

Non! chez moi, c'est plus prs d'ici. _(Ils sortent en soutenant Antonio
de chaque ct.)_


SCNE VI.

Une petite chambre trs-sombre.

GABRIEL, MARC.

_(Gabriel en costume noir avec son domino rejet sur ses paules. Il est
assis dans une attitude rveuse et plong dans ses penses. Marc au fond
de la chambre.)_

MARC.

Il est deux heures du matin, monseigneur, est-ce que vous ne songez pas
 vous reposer?

GABRIEL.

Va dormir, mon ami, je n'ai plus besoin de rien.

MARC.

Hlas! vous tomberez malade! Croyez-moi, il vaudrait mieux vous
rconcilier avec le seigneur Astolphe, puisque vous ne pouvez pas
l'oublier...

GABRIEL.

Laisse-moi, mon bon Marc; je t'assure que je suis tranquille.

MARC.

Mais si je m'en vais, vous ne songerez pas  vous coucher, et je vous
retrouverai l demain matin, assis  la mme place, et votre lampe
brlant encore. Quelque jour, le feu prendra  vos cheveux... et, si
cela n'arrive pas, le chagrin vous tuera un peu plus tard. Si vous
pouviez voir comme vous tes chang!

GABRIEL.

Tant mieux, ma fracheur trahissait mon sexe. A prsent que je suis
garon pour toujours, il est bon que mes joues se creusent... Qu'as-tu 
regarder cette porte?...

MARC.

Vous n'avez rien entendu? Quelque chose a gratt  la porte.

GABRIEL.

C'est ton pe. Tu as la manie d'tre arm jusque dans la chambre.

MARC.

Je ne serai pas en repos tant que vous n'aurez pas fait la paix avec
votre grand-pre... Tenez! encore! _(On entend gratter  la porte avec
un petit gmissement.)_

GABRIEL, _allant vers la porte_.

C'est quelque animal... Ceci n'est pas un bruit humain. _(Il veut ouvrir
la porte.)_

MARC, _l'arrtant_.

Au nom du ciel! laissez-moi ouvrir le premier, et tirez votre pe...

_(Gabriel ouvre la porte malgr les efforts de Marc pour l'en empcher.
Mosca entre et se jette dans les jambes de Gabriel avec des cris de
joie.)_

GABRIEL.

Beau sujet d'alarme! Un chien gros comme le poing! Eh quoi! c'est mon
pauvre Mosca! Comment a-t-il pu me venir trouver de si loin? Pauvre
crature aimante! _(Il prend Mosca sur ses genoux et le caresse.)_

MARC.

Ceci m'alarme en effet... Mosca n'a pu venir tout seul, il faut que
quelqu'un l'ait amen... Le prince Jules est ici! _(On frappe en bas...
Il prend des pistolets sur une table.)_

GABRIEL.

Quoi que ce soit, Marc, je te dfends d'exposer ta vie en faisant
rsistance. Vois-tu, je ne tiens plus du tout  la mienne... Quoi qu'il
arrive, je ne me dfendrai pas. J'ai bien assez lutt, et, pour arriver
o j'en suis, ce n'tait pas la peine. _(Il regarde  la croise.)_ Un
homme seul?... Va lui parler au travers du guichet. Sache ce qu'il veut;
mais, si c'est Astolphe, je te dfends d'ouvrir. _(Marc sort.)_ Qui donc
t'a conduit vers moi, mon pauvre Mosca? Un ennemi m'aurait-il fait ce
cadeau gnreux du seul tre qui me soit rest fidle malgr l'absence?

MARC, _revenant_.

C'est monsieur l'abb Chiavari, qui demande  vous parler. Mais ne vous
fiez point  lui, monseigneur, il peut tre envoy par votre grand-pre.

GABRIEL, _sortant_.

Plutt tre cent fois victime de la perfidie que de faire injure 
l'amiti. Je vais  sa rencontre.

MARC.

Voyons si personne ne vient derrire lui dans la rue. _(Il arme ses
pistolets et se penche  la croise.)_ Non, personne.


SCNE VII.

LE PRCEPTEUR, GABRIEL, MARC.

LE PRCEPTEUR.

O mon cher enfant! mon noble Gabriel! Je vous remercie de ne pas vous
tre mfi de moi. Hlas! que de chagrins et de fatigues se peignent sur
votre visage!

MARC.

N'est-ce pas, monsieur l'abb? C'est ce que je disais tout  l'heure.

GABRIEL.

Ce brave serviteur! Son dvouement est toujours le mme. Va te jeter
sur ton lit, mon ami, je t'appellerai pour reconduire l'abb quand il
sortira.

MARC.

J'irai pour vous obir, mais je ne dormirai pas. _(Il sort.)_

LE PRCEPTEUR.

Oh! ce pauvre petit Mosca! que de chemin il m'a fait faire! Depuis le
Colise, o il a dcouvert vos traces, jusqu'ici, il m'a promen durant
toute la soire. D'abord il m'a men au Vatican... puis  un cabaret,
vers la place Navone; l j'avais renonc  vous trouver, et lui-mme
s'tait couch, harass de fatigue, lorsque tout  coup il est parti en
faisant entendre ce petit cri que vous connaissez, et il s'est tellement
obstin  votre porte, qu' tout hasard je l'ai fait passer par le
guichet.

GABRIEL.

Je l'aime cent fois mieux depuis qu'il m'a fait retrouver un ami. Mais
qui vous amne  Rome, mon cher abb?

LE PRCEPTEUR.

Le dsir de vous porter secours et la crainte qu'il ne vous arrive
malheur.

GABRIEL.

Mon grand-pre est fort irrit contre moi?

LE PRCEPTEUR.

Vous pouvez le penser. Mais vous tes bien cach, et maintenant vous
tes entour de protecteurs dvous. Astolphe est ici.

GABRIEL.

Je le sais bien.

LE PRCEPTEUR.

Je me suis li avec lui; je voulais savoir si cet homme vous tait
vritablement attach... Il vous aime, j'en suis certain.

GABRIEL.

Je sais tout cela, mais ne me parlez pas de lui.

LE PRCEPTEUR.

Je veux vous en parler, au contraire, car il mrite son pardon  force
de repentir.

GABRIEL.

Oui, je sais qu'il se repent beaucoup!

LE PRCEPTEUR.

L'excs de l'amour a pu seul l'entraner dans les fautes dont votre
abandon l'a trop svrement puni.

GABRIEL.

coutez, mon ami, je sais mieux que vous les moindres dmarches, les
moindres discours, les moindres penses d'Astolphe. Depuis trois mois,
j'erre autour de lui comme son ombre, je surveille toutes ses actions,
et j'ai mme entendu mot pour mot de longs entretiens que vous avez eus
avec lui...

LE PRCEPTEUR.

Quoi! vous me saviez ici, et vous n'osiez pas vous confier  moi?

GABRIEL.

Pardonnez-moi, le malheur rend farouche...

LE PRCEPTEUR.

Et vous tiez ce soir au Colise en mme temps que nous?

GABRIEL.

Non, mais je vous coutai la semaine dernire aux Thermes de Diocltien.
Ce soir, j'ai bien t au Colise, mais je n'y ai rencontr qu'Antonio
Vezzonila. Je me suis pris de querelle avec lui, parce qu'il avait  peu
prs devin mon sexe. Je ne sais s'il ne mourra pas du coup que je lui
ai port. En toute autre circonstance, il m'et t la vie; mais j'avais
quelque chose  accomplir, la destine me protgeait. Je jouais mon
dernier coup de d. J'ai gagn la partie contre le malencontreux
obstacle qui venait se jeter dans mon chemin. C'est une victime de plus
sur laquelle Astolphe assoira l'difice de sa fortune.

LE PRCEPTEUR.

Je ne vous comprends pas, mon enfant!

GABRIEL.

Astolphe vous expliquera tout ceci demain matin. Demain je quitterai
Rome.

LE PRCEPTEUR.

Avec lui, sans doute?

GABRIEL.

Non, mon ami; je quitte Astolphe pour toujours.

LE PRCEPTEUR.

Ne savez-vous point pardonner? C'est vous-mme que vous allez punir le
plus cruellement.

GABRIEL.

Je le sais, et je lui pardonne dans mon coeur ce que je vais souffrir.
Un jour viendra o je pourrai lui tendre une main fraternelle;
aujourd'hui je ne saurais le voir.

LE PRCEPTEUR.

Laissez-moi l'amener  vos pieds: quoique l'heure soit fort avance,
je sais que je le trouverai debout; il a pris un dguisement pour vous
chercher.

[Illustration: Marc... une lanterne  la main.... (Page 47.)]

GABRIEL.

A l'heure qu'il est, il ne me cherche pas. Je suis mieux inform
que vous, mon cher abb; et, lorsque vous entendez ses paroles, moi
j'entends ses penses. coutez bien ce que je vais vous dire. Astolphe
ne m'aime plus. La premire fois qu'il m'outragea par un soupon
injuste, je compris qu'il blasphmait contre l'amour, parce que son
coeur tait las d'aimer. Je luttai longtemps contre cette horrible
certitude. A prsent, je ne puis plus m'y soustraire. Avec le doute,
l'ingratitude est entre dans le coeur d'Astolphe, et,  mesure qu'il
tuait notre amour par ses mfiances, d'autres passions sont venues chez
lui peu  peu, et presque  son insu, prendre la place de celle qui
s'teignait. Aujourd'hui son amour n'est plus qu'un orgueil sauvage,
une soif de vengeance et de domination; son dsintressement n'est plus
qu'une ambition mal satisfaite, qui mprise l'argent parce qu'elle
aspire  quelque chose de mieux... Ne le dfendez pas! Je sais qu'il
se fait encore illusion  lui-mme, et qu'il n'a pas encore envisag
froidement le crime qu'il veut commettre; mais je sais aussi que son
inaction et son obscurit lui psent. Il est homme! une vie toute
d'amour et de recueillement ne pouvait lui suffire. Cent fois dans notre
solitude il a rv, malgr lui,  ce qu'et t son rle dans le monde
si notre grand-pre ne m'et substitu  lui; et aujourd'hui, quand il
songe  m'pouser, quand il songe  proclamer mon sexe, il ne songe pas
tant  s'assurer ma fidlit qu' reconqurir une place brillante dans
la socit, un grand titre, des droits politiques, la puissance, en un
mot dont les hommes sont plus jaloux que de l'argent. Je sais qu'encore
hier, encore ce matin peut-tre, il repoussait la tentation et
frmissait  l'ide de commettre une lchet; mais demain, mais ce soir
peut-tre il a dj franchi ce pas, et le plus grossier appt offert 
sa jalousie lui servira de prtexte pour fouler aux pieds son amour et
pour couter son ambition. J'ai vu venir l'orage, et, voulant prserver
son honneur d'un crime et ma libert d'un joug, j'ai trouv un
expdient. J'ai t trouver le pape; j'ai feint une grande exaltation
de pit chrtienne; je lui ai dclar que je voulais vivre dans le
clibat, et j'ai obtenu de lui que, pour ne pas exposer mon hritage 
sortir de la famille, Astolphe serait mis en possession  ma place  la
mort de mon grand-pre. Le pape m'a cout avec bienveillance; il a bien
voulu tenir compte des prventions de mon grand-pre contre Astolphe, et
de la ncessit de mnager ces prventions. Il m'a promis le secret, et
m'a donn une garantie pour l'avenir. Ce papier, sign ce soir mme, est
dj dans les mains d'Astolphe.

LE PRCEPTEUR.

Astolphe n'en fera point usage, et viendra le lacrer

GABRIEL.

 vos pieds. Laissez-moi l'aller chercher, vous dis-je. Il est possible
que vos prvisions soient justes, et qu'un jour vienne o vous aurez
raison de vous armer d'un grand courage et d'une rigueur inflexible.
Mais en attendant, ne devez-vous pas tenter tous les moyens de relever
cette me abattue, et de reconqurir ce bonheur si chrement disput
jusqu' prsent? L'amour, mon enfant, est une chose plus grave  mes
yeux (aux yeux d'un pauvre prtre qui ne l'a pas connu!) qu' ceux de
tous les hommes que j'ai rencontrs dans ma vie. Je vous dirais presque,
 vous autres qui tes aims, ce que le Seigneur disait  ses disciples:
Vous avez charge d'mes. Non, vous n'avez pas possd l'me d'un autre
sans contracter envers elle des devoirs sacrs, et vous aurez un jour 
rendre compte  Dieu des mrites ou des fautes de cette me trouble,
dont vous tiez vous-mme devenu le juge, l'arbitre et la divinit! Usez
donc de toute votre influence pour la tirer de l'abme o elle s'gare;
remplissez cette tche comme un devoir, et ne l'abandonnez que lorsque
vous aurez puis tous les moyens de la relever.

GABRIEL.

Vous avez raison, l'abb, vous parlez comme un chrtien, mais non comme
un homme! Vous ignorez que, l o l'on a rgn par l'amour, on ne peut
plus rgner par la raison ou la morale. Cette puissance qu'on avait
alors, c'tait l'amour qu'on ressentait soi-mme, c'est--dire la foi,
et l'enthousiasme qui la donnait et qui la rendait infaillible. Cet
amour, transform en charit chrtienne ou en loquence philosophique,
perd toute sa puissance, et l'on ne termine pas froidement l'oeuvre
qu'on a commence dans la fivre. Je sens que je n'ai plus en moi les
moyens de persuader Astolphe, car je sens que le but du ma vie n'est
plus de le persuader. Son me est tombe au-dessous de la mienne; si je
la relevais, ce serait mon ouvrage. Je l'aimerais peut-tre comme vous
m'aimez; mais je ne serais plus prosterne devant l'tre accompli,
devant l'idal que Dieu avait cr pour moi. Sachez, mon ami, que
l'amour n'est pas autre chose que l'ide de la supriorit de l'tre
qu'on possde, et, cette ide dtruite, il n'y a plus que l'amiti.

LE PRCEPTEUR.

L'amiti impose encore des devoirs austres; elle est capable
d'hrosme, et vous ne pouvez abjurer dans le mme jour l'amour et
l'amiti!

GABRIEL.

Je respecte votre avis. Cependant vous m'accorderez le reste de la nuit
pour rflchir  ce que vous me demandez. Donnez-moi votre parole de ne
point informer Astolphe du lieu de ma retraite.

LE PRCEPTEUR.

J'y consens, si vous me donnez la vtre de ne point quitter Rome sans
m'avoir revu. Je reviendrai demain matin.

GABRIEL.

Oui, mon ami, je vous le promets. L'heure est avance, les rues sont mal
frquentes, permettez que Marc vous accompagne.

LE PRCEPTEUR.

Non, mon enfant, cette nuit de carnaval tient la moiti de la population
veille; il n'y a pas de danger. Marc a probablement fini par
s'endormir. N'veillez pas ce bon vieillard. A demain! que Dieu vous
conseille!...

GABRIEL.

Que Dieu vous accompagne! A demain! (Le prcepteur sort. Gabriel
l'accompagne jusqu' la porte et revient. )


SCNE VIII

GABRIEL, _seul_.

Rflchir  quoi? A l'tendue de mon malheur,  l'impossibilit du
remde? A cette heure, Astolphe oublie tout dans une honteuse ivresse!
et moi, pourrais-je jamais oublier que son sein, le sanctuaire o je
reposais ma tte, a t profan par d'impures treintes? Eh quoi!
dsormais chacun de ses soupons pourra ramener ce besoin de dlires
abjects et l'autoriser  souiller ses lvres aux lvres des prostitues?
Et moi, il veut me souiller aussi! il veut me traiter comme elles! il
veut m'appeler devant un tribunal, devant une assemble d'hommes; et l,
devant les juges, devant la foule, faire dchirer mon pourpoint par des
sbires, et, pour preuve de ses droits  la fortune et  la puissance,
dvoiler  tous les regards ce sein de femme que lui seul a vu palpiter!
Oh! Astolphe, tu n'y songes pas sans doute; mais quand l'heure viendra,
emport sur une pente fatale, tu ne voudras pas t'arrter pour si peu de
chose! Eh bien! moi, je dis: Jamais! Je me refuse  ce dernier outrage,
et, plutt que d'en subir l'affront, je dchirerai cette poitrine, je
mutilerai ce sein jusqu' le rendre un objet d'horreur  ceux qui le
verront, et nul ne sourira  l'aspect de ma nudit... O mon Dieu!
protgez-moi! prservez-moi! j'chappe avec peine  la tentation du
suicide!...

_(Elle se jette  genoux et prie.)_


SCNE IX.

Sur le pont Saint-Ange. Quatre heures du matin.

GABRIEL, suivi de Mosca, GIGLIO.

GABRIEL, _marchant avec agitation et s'arrtant au milieu au pont_.

Le suicide!... Cette pense ne me sort pas de l'esprit. Pourtant je
me sens mieux ici!... J'touffais dans cette petite chambre, et je
craignais  chaque instant que mes sanglots ne vinssent  rveiller mon
pauvre Marc, fidle serviteur dont mes malheurs avancent la dcrpitude,
et que ma tristesse a vieilli plus que les annes! _(Mosca fait entendre
un hurlement prolong.)_ Tais-toi, Mosca! je sais que tu m'aimes aussi.
Un vieux valet et un vieux chien, voil tout ce qui me reste!... _(Il
fait quelques pas.)_ Cette nuit est belle! et cet air pur me fait un
bien!... O splendeur des toiles!  murmure harmonieux du Tibre!...
_(Mosca pousse un second hurlement.)_ Qu'as-tu donc, frle crature?
Dans mon enfance, on me disait que, lorsque le mme chien hurle trois
fois de la mme manire, c'est signe de mort dans la famille!... Je ne
pensais pas qu'un jour viendrait o ce prsage ne me causerait aucun
effroi pour moi-mme... _(Il fait encore quelques pas et s'appuie sur le
parapet.)_

GIGLIO, _se cachant dans l'ombre que le chteau Saint-Ange projette sur
le pont, s'approche de Gabriel_.

C'tait bien sa demeure, et c'est bien lui; je ne l'ai pas perdu de vue
depuis qu'il est sorti. Ce n'est pas le vieux serviteur dont on m'a
parl... Celui-ci est un jeune homme.

_(Mosca hurle pour la troisime fois en se serrant contre Gabriel.)_

GABRIEL.

Dcidment, c'est le mauvais prsage. Qu'il s'accomplisse,  mon Dieu!
Je sais que, pour moi, il n'est plus de malheur possible..

GIGLIO, _se rapprochant encore_.

Le diable de chien! Heureusement il ne parat pas y faire attention...
Par le diable! c'est si facile, que je n'ai pas le courage!... Si je
n'avais pas femme et enfants, j'en resterais l!

GABRIEL.

Cependant avec la libert... (et ma dmarche auprs du pape doit me
mettre  l'abri de tout), la solitude pourrait tre belle encore. Que
de posie dans la contemplation de ces astres dont mon dsir prend
possession librement, sans qu'aucune vile passion l'enchane aux
choses de la terre! O libert de l'me! qui peut t'aliner sans folie?
_(tendant les bras vers le ciel.)_ Rends-moi cette libert, mon Dieu!
mon me se dilate rien qu' prononcer ce mot: libert!...

GIGLIO, _le frappant d'un coup de poignard_.

Droit au coeur, c'est fait!

GABRIEL.

C'est bien frapp, mon matre. Je demandais la libert, et tu me l'as
donne. _(Il tombe, Mosca remplit l'air de ses hurlements.)_

GIGLIO.

Le voil mort! Te tairas-tu, maudite bte? (Il veut le prendre, Mosca
s'enfuit en aboyant.) Il m'chappe! Htons-nous d'achever la besogne.
_(Il s'approche de Gabriel, et essaie de le soulever.)_ Ah! courage
de livre! Je tremble comme une feuille! Je n'tais pas fait pour ce
mtier-l.

GABRIEL.

Tu veux me jeter dans le Tibre? Ce n'est pas la peine. Laissez-moi
mourir en paix  la clart des toiles. Tu vois bien que je n'appelle
pas au secours, et qu'il m'est indiffrent de mourir.

GIGLIO.

Voil un homme qui me ressemble. A l'heure qu'il est, si ce n'tait
l'affaire de comparatre au jugement d'en haut, je voudrais tre mort.
Ah! j'irai demain  confesse!... Mais, par tous les diables! j'ai dj
vu ce jeune homme quelque part... Oui, c'est lui! Oh! je me briserai
la tte sur le pav! _(Il se jette  genoux auprs de Gabriel et veut
retirer le poignard de son sein.)_

GABRIEL.

Que fais-tu, malheureux? Tu es bien impatient de me voir mourir!

GIGLIO.

Mon matre! mon ange!... mon Dieu! Je voudrais te rendre la vie. Ah!
Dieu du ciel et de la terre, empchez qu'il ne meure!...

GABRIEL.

Il est trop tard, que t'importe!

GIGLIO, _ part_.

Il ne me reconnat pas! Ah! tant mieux! S'il me maudissait  cette
heure, je serais damn sans rmission!

GABRIEL.

Qui que tu sois, je ne t'en veux pas, tu as accompli la volont du ciel.

GIGLIO.

Je ne suis pas un voleur, non. Tu le vois, matre, je ne veux pas te
dpouiller.

GABRIEL.

Qui donc t'envoie? Si c'est Astolphe... ne me le dis pas... Achve-moi
plutt...

GIGLIO.

Astolphe? Je ne connais pas cela...

GABRIEL.

Merci! Je meurs en paix. Je sais d'o part le coup... Tout est bien.

GIGLIO.

Il meurt! Ah! Dieu n'est pas juste! Il meurt! Je ne peux pas lui rendre
la vie... _(Mosca revient et lche la figure et les mains de Gabriel.)_
Ah! cette pauvre bte elle a plus de coeur que moi.

GABRIEL.

Ami, ne tue pas mon pauvre chien...

GIGLIO.

Ami! il m'appelle ami! (Il se frappe la tte avec les poings.)

GABRIEL.

On peut venir... Sauve-toi!... Que fais-tu l?... Je ne peux en revenir.
Va recevoir ton salaire... de mon grand-pre!

GIGLIO.

Son grand-pre! Ah! voil les gens qui nous emploient! voil comme nos
princes se servent de nous!...

GABRIEL.

coute!... je ne veux pas que mon corps soit insult par les passants...
Attache-moi  une pierre... et jette-moi dans l'eau...

GIGLIO.

Non! tu vis encore, tu parles, tu peux en revenir. O mon Dieu! mon Dieu!
personne ne viendra-t-il  ton secours?

GABRIEL.

L'agonie est trop longue... Je souffre. Arrache-moi ce fer de la
poitrine. _(Giglio retire le poignard.)_ Merci, je me sens mieux... je
me sens... libre!... mon rve me revient. Il me semble que je m'envole
l-haut! tout en haut! _(Il expire.)_

GIGLIO.

Il ne respire plus! J'ai ht sa mort en voulant le soulager... Sa
blessure ne saigne pas... Ah! tout est dit!... C'tait sa volont... Je
vais le jeter dans la rivire!... _(Il essaie de relever le cadavre de
Gabriel.)_ La force me manque, mes yeux se troublent, le pav s'enfuit
sous mes pieds!... Juste Dieu!... l'ange du chteau agite ses ailes et
sonne la trompette... C'est la voix du jugement dernier! Ah! voici les
morts, les morts qui viennent me chercher. _(Il tombe la face sur le
pav et se bouche les oreilles.)_


SCNE X.

ASTOLPHE, LE PRCEPTEUR, GABRIEL, _mort_, GIGLIO, _tendu  terre_.

ASTOLPHE, _en marchant_.

Eh bien! ce n'est pas vous qui aurez manqu  votre promesse. Ce sera
moi qui aurai forc votre volont!

LE PRCEPTEUR, _s'arrtant irrsolu_.

Je suis trop faible... Gabriel ne voudra plus se fier  moi.

ASTOLPHE, _l'entranant_.

Je veux la voir, la voir! embrasser ses pieds. Elle me pardonnera!
Conduisez-moi.

MARC, _venant  leur rencontre, une lanterne  la main, l'pe dans
l'autre_.

Monsieur l'abb, est-ce vous?

LE PRCEPTEUR.

O cours-tu, Marc? ta figure est bouleverse! O est ton matre?

MARC.

Je le cherche! il est sorti... sorti pendant que je m'tais endormi!
Malheureux que je suis!... J'allais voir chez vous.

LE PRCEPTEUR.

Je ne l'ai pas rencontr... Mais il est sorti arm, n'est-ce pas?

MARC.

Il est sorti sans armes pour la premire fois de sa vie, il a oubli
jusqu' son poignard. Ah! je n'ose vous dire mes craintes. Il avait tant
de chagrin! Depuis quelques jours il ne mangeait plus, il ne dormait
plus, il ne lisait plus, il ne restait pas un instant  la mme place.

ASTOLPHE.

Tais-toi, Marc, tu m'assassines. Cherchons-le!... Que vois-je ici?..
_(Il lui arrache la lanterne, et l'approche de Giglio.)_ Que fait l cet
homme?

GIGLIO.

Tuez-moi! tuez-moi!

LE PRCEPTEUR.

Et ici un cadavre!

MARC, _d'une voix touffe par les cris_.

Mosca... voici Mosca qui lui lche les mains! _(Le prcepteur tombe 
genoux. Marc, en pleurant et en criant, relve le cadavre de Gabriel.
Astolphe reste ptrifi. )_

GIGLIO, _au prcepteur_.

Donnez-moi l'absolution, monsieur le prtre! Messieurs, tuez-moi. C'est
moi qui ai tu ce jeune homme, un brave, un noble jeune homme qui
m'avait accord la vie, une nuit que, pour le voler, j'avais dj tent,
avec plusieurs camarades, de l'assassiner. Tuez-moi! J'ai femme et
enfants, mais c'est gal, je veux mourir!

ASTOLPHE, _le prenant  la gorge_.

Misrable! tu l'as assassin!

LE PRCEPTEUR.

Ne le tuez pas. Il n'a pas agi de son fait. Je reconnais ici la main du
prince de Bramante. J'ai vu cet homme chez lui.

GIGLIO.

Oui, j'ai t  son service.

ASTOLPHE.

Et c'est lui qui t'a charg d'accomplir ce crime?

GIGLIO.

J'ai femme et enfants, monsieur; j'ai port l'argent que j'ai reu  la
maison. A prsent livrez-moi  la justice; j'ai tu mon sauveur, mon
matre, mon Jsus! Envoyez-moi  la potence; vous voyez bien que je me
livre moi-mme. Monsieur l'abb, priez pour moi!

ASTOLPHE.

Ah! lche, fanatique! je t'craserai sur le pav.

LE PRCEPTEUR.

Les rvlations de ce malheureux seront importantes; pargnez-le, et ne
doutez pas que le prince ne prenne ds demain l'initiative pour vous
accuser. Du courage, seigneur Astolphe! Vous devez  la mmoire de celle
qui vous a aim, de purger votre honneur de ces calomnies.

ASTOLPHE, _se tordant les bras_.

Mon honneur! que m'importe mon honneur? _(Il se jette sur le corps de
Gabriel. Marc le repousse.)_

MARC.

Ah! laissez-la tranquille  prsent! C'est vous qui l'avez tue.

ASTOLPHE, _se relevant avec garement_.

Oui, c'est moi! oui, c'est moi! Qui ose dire le contraire? C'est moi qui
suis son assassin!

LE PRCEPTEUR.

Calmez-vous et venez! Il faut soustraire cette dpouille sacre aux
outrages de la publicit. Le jour est loin de paratre, emportons-la.
Nous la dposerons dans le premier couvent. Nous l'ensevelirons
nous-mmes, et nous ne la quitterons que quand nous aurons cach dans le
sein de la terre ce secret qui lui fut si cher.

ASTOLPHE.

Oh! oui, qu'elle l'emporte dans la tombe, ce secret que j'ai voulu
violer!

LE PRCEPTEUR, _ Giglio_.

Suivez-nous, puisque vous prouvez des remords salutaires. Je tcherai
de faire votre paix avec le ciel; et, si vous voulez faire des
rvlations sincres, on pourra vous sauver la vie.

GIGLIO.

Je confesserai tout, mais je ne veux pas de la vie, pourvu que j'aie
l'absolution.

ASTOLPHE, _en dlire_.

Oui, tu auras l'absolution, et tu seras mon ami, mon compagnon! Nous ne
nous sparerons plus, car nous sommes deux assassins!

_(Marc et Giglio emportent le cadavre, l'abb entrane Astolphe.)_


FIN DE GABRIEL.





End of the Project Gutenberg EBook of Gabriel, by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GABRIEL ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
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