The Project Gutenberg EBook of Consuelo Volume 3 (1861), by George Sand

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Title: Consuelo Volume 3 (1861)

Author: George Sand

Release Date: September 5, 2004 [EBook #13374]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONSUELO VOLUME 3 (1861) ***




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CONSUELO

PAR

GEORGE SAND




MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES-DITEURS, RUE VIVIENNE 2 BIS, PARIS
Tous droits rservs


1861


TOME TROISIME




[Note: l'orthographe originale de George Sand a t conserve tout au long
de ce document: ex.: pote, rhythme, trs-bien, etc.]


LXXIII.


Ds que le comte Hoditz se trouva seul avec ses musiciens, il se sentit
plus  l'aise et devint tout  fait communicatif. Sa manie favorite tait
de trancher du matre de chapelle, et de jouer le rle d'_impressario_.
Il voulut donc sur-le-champ commencer l'ducation de Consuelo.

Viens ici, lui dit-il, et assieds-toi. Nous sommes entre nous, et l'on
n'coute pas avec attention quand on est  une lieue les uns des autres.
Asseyez-vous aussi, dit-il  Joseph, et faites votre profit de la leon.
Tu ne sais pas faire le moindre trille, reprit-il en s'adressant de nouveau
 la grande cantatrice. coutez bien; voici comment cela se fait.

Et il chanta une phrase banale o il introduisit d'une manire fort
vulgaire plusieurs de ces ornements. Consuelo s'amusa  redire la phrase
en faisant le trille en sens inverse.

Ce n'est pas cela! cria le comte d'une voix de Stentor en frappant sur la
table. Vous n'avez pas cout.

Il recommena, et Consuelo tronqua l'ornement d'une faon plus baroque et
plus dsesprante que la premire fois, en gardant son srieux et affectant
un grand effort d'attention et de volont. Joseph touffait, et feignait de
tousser pour cacher un rire convulsif.

La, la, la, trala, tra la! chanta le comte en contrefaisant son colier
maladroit et en bondissant sur sa chaise, avec tous les symptmes d'une
indignation terrible qu'il n'prouvait pas le moins du monde, mais qu'il
croyait ncessaire  la puissance et  l'entrain magistral de son
caractre.

Consuelo se moqua de lui pendant un bon quart d'heure, et, quand elle en
eut assez, elle chanta le trille avec toute la nettet dont elle tait
capable.

Bravo! bravissimo! s'cria le comte en se renversant sur sa chaise. Enfin!
c'est parfait! Je savais bien que je vous le ferais faire! qu'on me donne
le premier paysan venu, je suis sr de le former et de lui apprendre en un
jour ce que d'autres ne lui apprendraient pas dans un an! Encore cette
phrase, et marque bien toutes les notes. Avec lgret, sans avoir l'air
d'y toucher ... C'est encore mieux, on ne peut mieux! Nous ferons quelque
chose de toi!

Et le comte s'essuya le front quoiqu'il n'y et pas une goutte de sueur.

Maintenant, reprit-il, la cadence avec _chute et tour de gosier!_ Il lui
donna l'exemple avec cette facilit routinire que prennent les moindres
choristes  force d'entendre les premiers sujets, n'admirant dans leur
manire que les jeux du gosier, et se croyant aussi habiles qu'eux parce
qu'ils parviennent  les contrefaire. Consuelo se divertit encore  mettre
le comte dans une de ces grandes colres de sang-froid qu'il aimait  faire
clater lorsqu'il galopait sur son dada, et finit par lui faire entendre
une cadence si parfaite et si prolonge qu'il fut forc de lui crier:

Assez, assez! C'est fait; vous y tes maintenant. J'tais bien sr que
je vous en donnerais la clef! Passons donc  la roulade, vous apprenez
avec une facilit admirable, et je voudrais avoir toujours des lves
comme vous.

Consuelo, qui commenait  sentir le sommeil et la fatigue la gagner,
abrgea de beaucoup la leon de roulade. Elle fit toutes celles que lui
prescrivit l'opulent pdagogue, avec docilit, de quelque mauvais got
qu'elles fussent, et laissa mme rsonner naturellement sa belle voix, ne
craignant plus de se trahir, puisque le comte tait rsolu  s'attribuer
jusqu' l'clat subit et  la puret cleste que prenait son organe de
moment en moment.

Comme cela s'claircit,  mesure que je lui montre comment il faut ouvrir
la bouche et porter la voix! disait-il  Joseph en se retournant vers
lui d'un air de triomphe. La clart de l'enseignement, la persvrance,
l'exemple, voil les trois choses avec lesquelles on forme des chanteurs et
des dclamateurs en peu de temps. Nous reprendrons demain une leon; car
nous avons dix leons  prendre, au bout desquelles vous saurez chanter.
Nous avons _le coul, le flatt, le port de voix tenu et le port de voix
achev, la chute, l'inflexion tendre, le martlement gai, le cadenc
feinte_, etc., etc. Allez prendre du repos; je vous ai fait prparer des
chambres, dans ce palais. Je m'arrte ici pour mes affaires jusqu' midi.
Vous djeunerez, et vous me suivrez jusqu' Vienne. Considrez-vous ds 
prsent comme tant  mon service. Pour commencer, Joseph, allez dire  mon
valet de chambre de venir m'clairer jusqu' mon appartement. Toi, dit-il
 Consuelo, reste, et recommence-moi la dernire roulade que je t'ai
enseigne. Je n'en suis pas parfaitement content.

A peine Joseph fut-il sorti, que le comte, prenant les deux mains de
Consuelo avec des regards fort expressifs, essaya de l'attirer prs de lui.
Interrompue dans sa roulade, Consuelo le regardait aussi avec beaucoup
d'tonnement, croyant qu'il voulait lui faire battre la mesure; mais elle
lui retira brusquement ses mains et se recula au bout de la table, en
voyant ses yeux enflamms et son sourire libertin.

Allons! vous voulez faire la prude? dit le comte en reprenant son air
indolent et superbe. Eh bien, ma mignonne, nous avons un petit amant? Il
est fort laid, le pauvre hre, et j'espre qu' partir d'aujourd'hui vous
y renoncerez. Votre fortune est faite, si vous n'hsitez pas; car je n'aime
pas les lenteurs. Vous tes une charmante fille, pleine d'intelligence
et de douceur; vous me plaisez beaucoup, et, ds le premier coup d'oeil
que j'ai jet sur vous, j'ai vu que vous n'tiez pas faite pour courir
la pretentaine avec ce petit drle. J'aurai soin de lui pourtant; je
l'enverrai  Roswald, et je me charge de son sort. Quant  vous, vous
resterez  Vienne. Je vous y logerai convenablement, et mme, si vous tes
prudente et modeste, je vous produirai dans le monde. Quand vous saurez la
musique, vous serez la prima-donna de mon thtre, et vous reverrez votre
petit ami de rencontre, quand je vous mnerai  ma rsidence. Est-ce
entendu?

--Oui, monsieur le comte, rpondit Consuelo avec beaucoup de gravit et en
faisant un grand salut; c'est parfaitement entendu.

Joseph rentra en cet instant avec le valet de chambre, qui portait deux
flambeaux, et le comte sortit en donnant un petit coup sur la joue de
Joseph et en adressant  Consuelo un sourire d'intelligence.

Il est d'un ridicule achev, dit Joseph  sa compagne ds qu'il fut seul
avec elle.

--Plus achev encore que tu ne penses, lui rpondit-elle d'un air pensif.

--C'est gal, c'est le meilleur homme du monde, et il me sera fort utile 
Vienne.

--Oui,  Vienne, tant que tu voudras, Beppo; mais  Passaw, il ne le sera
pas le moins du monde, je t'en avertis. O sont nos effets, Joseph?

--Dans la cuisine. Je vais les prendre pour les monter dans nos chambres,
qui sont charmantes,  ce qu'on m'a dit. Vous allez donc enfin vous
reposer!

--Bon Joseph, dit Consuelo en haussant les paules. Allons, reprit-elle,
va vite chercher ton paquet, et renonce  ta jolie chambre et au bon lit
o tu prtendais si bien dormir. Nous quittons cette maison  l'instant
mme; m'entends-tu? Dpche-toi, car on va srement fermer les portes.

Haydn crut rver.

Par exemple! s'cria-t-il: ces grands seigneurs seraient-ils aussi des
racoleurs?

--Je crains encore plus le Hoditz que le Mayer, rpondit Consuelo avec
impatience. Allons, cours, n'hsite pas, ou je te laisse et je pars seule.

Il y avait tant de rsolution et d'nergie dans le ton et la physionomie de
Consuelo, que Haydn, perdu et boulevers, lui obit  la hte. Il revint
au bout de trois minutes avec le sac qui contenait les cahiers et les
hardes; et, trois minutes aprs, sans avoir t remarqus de personne, ils
taient sortis du palais, et gagnaient le faubourg  l'extrmit de la
ville.

Ils entrrent dans une chtive auberge, et lourent deux petites chambres
qu'ils payrent d'avance, afin de pouvoir partir d'aussi bonne heure qu'ils
voudraient sans prouver de retard.

Ne me direz-vous pas au moins le motif de cette nouvelle alerte? Demanda
Haydn  Consuelo en lui souhaitant le bonsoir sur le seuil de sa chambre.

--Dors tranquille, lui rpondit-elle, et apprends en deux mots que nous
n'avons pas grand'chose  craindre maintenant. M. le comte a devin avec
son coup d'oeil d'aigle que je ne suis point de son sexe, et il m'a fait
l'honneur d'une dclaration qui a singulirement flatt mon amour-propre.
Bonsoir, ami Beppo; nous dcampons avant le jour. Je secouerai ta porte
pour te rveiller.

Le lendemain, le soleil levant claira nos jeunes voyageurs voguant sur le
Danube et descendant son cours rapide avec une satisfaction aussi pure et
des coeurs aussi lgers que les ondes de ce beau fleuve. Ils avaient pay
leur passage sur la barque d'un vieux batelier qui portait des marchandises
 Lintz. C'tait un brave homme, dont ils furent contents, et qui ne gna
pas leur entretien. Il n'entendait pas un mot d'italien, et, son bateau
tant suffisamment charg, il ne prit pas d'autres voyageurs, ce qui leur
donna enfin la scurit et le repos de corps et d'esprit dont ils avaient
besoin pour jouir compltement du beau spectacle que prsentait leur
navigation  chaque instant. Le temps tait magnifique. Il y avait dans
le bateau une petite cale fort propre, o Consuelo pouvait descendre
pour reposer ses yeux de l'clat des eaux; mais elle s'tait si bien
habitue les jours prcdents au grand air et au grand soleil, qu'elle
prfra passer presque tout le temps couche sur les ballots, occupe
dlicieusement  voir courir les rochers et les arbres du rivage, qui
semblaient fuir derrire elle. Elle put faire de la musique  loisir avec
Haydn, et le souvenir comique du mlomane Hoditz, que Joseph appelait
Le _maestromane_, mla beaucoup de gaiet  leurs ramages. Joseph le
contrefaisait  merveille, et ressentait une joie maligne  l'ide de son
dsappointement. Leurs rires et leurs chansons gayaient et charmaient le
vieux nautonier, qui tait passionn pour la musique comme tout proltaire
allemand. Il leur chanta aussi des airs auxquels ils trouvrent une
physionomie aquatique, et que Consuelo apprit de lui, ainsi que les
paroles. Ils achevrent de gagner son coeur en le rgalant de leur mieux au
premier abordage o ils firent leurs provisions de bouche pour la journe,
et cette journe fut la plus paisible et la plus agrable qu'ils eussent
encore passe depuis le commencement de leur voyage.

Excellent baron de Trenk! disait Joseph en changeant contre de la monnaie
une des brillantes pices d'or que ce seigneur lui avait donnes: c'est 
lui que je dois de pouvoir soustraire enfin la divine Porporina  la
fatigue,  la famine, aux dangers,  tous les maux que la misre trane 
sa suite. Je ne l'aimais pourtant pas d'abord, ce noble et bienveillant
baron!

--Oui, dit Consuelo, vous lui prfriez le comte. Je suis heureuse
maintenant que celui-ci se soit born  des promesses, et qu'il n'ait pas
souill nos mains de ses bienfaits.

--Aprs tout, nous ne lui devons rien, reprenait Joseph. Qui a eu le
premier la pense et la rsolution de combattre les recruteurs? c'est le
baron; le comte ne s'en souciait pas, et n'y allait que par complaisance et
par ton. Qui a couru des risques et reu une balle dans son chapeau, bien
prs du crne? encore le baron! Qui a bless, et peut-tre tu l'infme
Pistola? le baron! Qui a sauv le dserteur,  ses dpens peut-tre, et en
s'exposant  la colre d'un matre terrible? Enfin, qui vous a respecte,
et n'a pas fait semblant de reconnatre votre sexe? qui a compris la beaut
de vos airs italiens, et le got de votre manire?

--Et le gnie de matre Joseph Haydn? ajouta Consuelo en souriant; le
baron, toujours le baron!

--Sans doute, reprit Haydn pour lui rendre sa maligne insinuation; et il
est bien heureux peut-tre, pour un noble et cher absent dont j'ai entendu
parler, que la dclaration d'amour  la divine Porporina soit venue du
comte ridicule, au lieu d'tre faite par le brave et sduisant baron.

--Beppo! rpondit Consuelo avec un sourire mlancolique, les absents n'ont
tort que dans les coeurs ingrats et lches. Voil pourquoi le baron, qui
est gnreux et sincre, et qui est amoureux d'une mystrieuse beaut, ne
pouvait pas songer  me faire la cour. Je vous le demande  vous-mme:
sacrifieriez-vous aussi facilement l'amour de votre fiance et la fidlit
de votre coeur au premier caprice venu?

Beppo soupira profondment.

Vous ne pouvez tre pour personne le _premier caprice venu_, dit-il,
et... le baron pourrait tre fort excusable d'avoir oubli toutes ses
amours passes et prsentes en vous voyant.

--Vous devenez galant et doucereux, Beppo! je vois que vous avez profit
dans la socit de M. le comte; mais puissiez-vous ne jamais pouser une
margrave, et ne pas apprendre comment on traite l'amour quand on a fait un
mariage d'argent!

Arrivs le soir  Lintz, ils y dormirent enfin sans terreur et sans souci
du lendemain. Ds que Joseph fut veill, il courut acheter des chaussures,
du linge, plusieurs petites recherches de toilette masculine pour lui, et
surtout pour Consuelo, qui put se faire brave et _beau_, comme elle le
disait en plaisantant, pour courir la ville et les environs. Le vieux
batelier leur avait dit que s'il pouvait trouver une commission pour Moelk,
il les reprendrait  _son bord_ le jour suivant, et leur ferait faire
encore une vingtaine de lieues sur le Danube. Ils passrent donc cette
journe  Lintz, s'amusrent  gravir la colline,  examiner le chteau
fort d'en bas et celui d'en haut, d'o ils purent contempler les majestueux
mandres du fleuve au sein des plaines fertiles de l'Autriche. De l aussi
ils virent un spectacle qui les rjouit fort: ce fut la berline du comte
Hoditz, qui entrait triomphalement dans la ville. Ils reconnurent la
voiture et la livre, et s'amusrent  lui faire, de trop loin pour tre
aperus de lui, de grands saluts jusqu' terre. Enfin, le soir, s'tant
rendus au rivage, ils y retrouvrent leur bateau charg de marchandises de
transport pour Moelk, et ils firent avec joie un nouveau march avec leur
vieux pilote. Ils s'embarqurent avant l'aube, et virent briller les
toiles sereines sur leurs ttes, tandis que le reflet de ces astres
courait en longs filets d'argent sur la surface mouvante du fleuve. Cette
journe ne fut pas moins agrable que la prcdente. Joseph n'eut qu'un
chagrin, ce fut de penser qu'il se rapprochait de Vienne, et que ce voyage,
dont il oubliait les souffrances et les prils pour ne se rappeler que ses
dlicieux instants, allait bientt toucher  son terme.

A Moelk, il fallut se sparer du brave pilote, et ce ne fut pas sans
regret. Ils ne trouvaient pas dans les embarcations qui s'offrirent pour
les mener plus loin les mmes conditions d'isolement et de scurit.
Consuelo se sentait repose, rafrachie, aguerrie contre tous les
accidents.  Elle proposa  Joseph de reprendre leur route  pied jusqu'
nouvelle occurrence. Ils avaient encore vingt lieues  faire, et cette
manire d'aller n'tait pas fort abrviative. C'est que Consuelo, tout en
se persuadant qu'elle tait impatiente de reprendre les habits de son sexe
et les convenances de sa position, tait au fond du coeur, il faut bien
l'avouer, aussi peu dsireuse que Joseph de voir la fin de son expdition,
Elle tait trop artiste par toutes les fibres de son organisation, pour ne
pas aimer la libert, les hasards, les actes de courage et d'adresse, le
spectacle continuel et vari de cette nature que le piton seul possde
entirement, enfin toute l'activit romanesque de la vie errante et isole.

Je l'appelle isole, lecteur, pour exprimer une impression secrte et
mystrieuse qu'il est plus facile  vous de comprendre qu' moi de dfinir.
C'est, je crois, un tat de l'me qui n'a pas t nomm dans notre langue,
mais que vous devez vous rappeler, si vous avez voyag  pied, au loin,
et tout seul, ou avec un autre vous-mme, ou enfin, comme Consuelo, avec
un compagnon facile, enjou, complaisant, et mont  l'unisson de votre
cerveau. Dans ces moments-l, si vous tiez dgag de toute sollicitude
immdiate, de tout motif inquitant, vous avez, je n'en doute pas, ressenti
une sorte de joie trange, peut-tre goste tant soit peu, en vous disant:
A l'heure qu'il est, personne ne s'embarrasse de moi, et personne ne
m'embarrasse. Nul ne sait o je suis. Ceux qui dominent ma vie me
chercheraient en vain; ils ne peuvent me dcouvrir dans ce milieu inconnu
de tous, nouveau pour moi-mme, o je me suis rfugi. Ceux que ma vie
impressionne et agite se reposent de moi, comme moi de mon action sur eux.
Je m'appartiens entirement, et comme matre et comme esclave. Car il n'est
pas un seul de nous,  lecteur! qui ne soit  la fois,  l'gard d'un
certain groupe d'individus, tour  tour et simultanment, un peu esclave,
un peu matre, bon gr, mal gr, sans se l'avouer et sans y prtendre.

Nul ne sait o je suis! Certes c'est une pense d'isolement qui a son
charme, un charme inexprimable, froce en apparence, lgitime et doux dans
le fond. Nous sommes faits pour vivre de la vie de rciprocit. La route du
devoir est longue, rigide, et n'a d'horizon que la mort, qui est peut-tre
 peine le repos d'une nuit. Marchons donc, et sans mnager nos pieds! Mais
si, dans des circonstances rares et bienfaisantes, o le repos peut tre
inoffensif, et l'isolement sans remords, un vert sentier s'offre sous nos
pas, mettons  profit quelques heures de solitude et de contemplation. Ces
heures nonchalantes sont bien ncessaires  l'homme actif et courageux
pour retremper ses forces; et je dis que, plus votre coeur est dvor du
zle de la maison de Dieu (qui n'est autre que l'humanit), plus vous tes
propre  apprcier quelques instants d'isolement pour rentrer en possession
de vous-mme. L'goste est seul toujours et partout. Son me n'est jamais
fatigue d'aimer, de souffrir et de persvrer; elle est inerte et froide,
et n'a pas plus besoin de sommeil et de silence qu'un cadavre. Celui qui
aime est rarement seul, et, quand il l'est, il s'en trouve bien. Son me
peut goter une suspension d'activit qui est comme le profond sommeil d'un
corps vigoureux. Ce sommeil est le bon tmoignage des fatigues passes, et
le prcurseur des preuves nouvelles auxquelles il se prpare. Je ne crois
gure  la vritable douleur de ceux qui ne cherchent pas  se distraire,
ni  l'absolu dvouement de ceux qui n'ont jamais besoin de se reposer.
Ou leur douleur est un accablement qui rvle qu'ils sont briss, teints,
Et qu'ils n'auraient plus la force d'aimer ce qu'ils ont perdu; ou leur
dvouement sans relche et sans dfaillance d'activit cache quelque
honteuse convoitise, quelque ddommagement goste et coupable, dont je me
mfie.

Ces rflexions, un peu trop longues, ne sont pas hors de place dans le
rcit de la vie de Consuelo, me active et dvoue s'il en fut, qu'eussent
pu cependant accuser parfois d'gosme et de lgret ceux qui ne savaient
pas la comprendre.




LXXIV.


Le premier jour de ce nouveau trajet, comme nos voyageurs traversaient une
petite rivire sur un pont de bois, ils virent une pauvre mendiante qui
tenait une petite fille dans ses bras, et qui tait accroupie le long du
parapet pour tendre la main aux passants. L'enfant tait ple et souffrant,
la femme hve et grelottant de la fivre. Consuelo fut saisie d'un profond
sentiment de sympathie et de piti pour ces malheureux, qui lui rappelaient
sa mre et sa propre enfance.

Voil comme nous tions quelquefois, dit-elle  Joseph, qui la comprit
 demi-mot, et qui s'arrta avec elle  considrer et  questionner la
mendiante.

--Hlas! leur dit celle-ci, j'tais fort heureuse encore il y a peu de
jours. Je suis une paysanne des environs de Harmanitz en Bohme. J'avais
pous, il y a cinq ans, un beau et grand cousin  moi, qui tait le plus
laborieux des ouvriers et le meilleur des maris. Au bout d'un an de
mariage, mon pauvre Karl, tant all faire du bois dans les montagnes,
disparut tout  coup et sans que personne pt savoir ce qu'il tait devenu.
Je tombai dans la misre et dans le chagrin. Je croyais que mon mari avait
pri dans quelque prcipice, ou que les loups l'avaient dvor. Quoique
je trouvasse  me remarier, l'incertitude de son sort et l'amiti que
je lui conservais ne me permirent pas d'y songer. Oh! que j'en fus bien
rcompense, mes enfants! L'anne dernire, on frappe un soir  ma porte;
j'ouvre, et je tombe  genoux en voyant mon mari devant moi. Mais dans quel
tat, bon Dieu! Il avait l'air d'un fantme. Il tait dessch, jaune,
l'oeil hagard, les cheveux hrisss par les glaons, les pieds en sang,
ses pauvres pieds tout nus qui venaient de faire je ne sais combien de
cinquantaines de milles par les chemins les plus affreux et l'hiver le plus
cruel! Mais il tait si heureux de retrouver sa femme et sa pauvre petite
fille, que bientt il reprit le courage, la sant, son travail et sa bonne
mine. Il me raconta qu'il avait t enlev par des brigands qui l'avaient
men bien loin, jusque auprs de la mer, et qui l'avaient vendu au roi de
Prusse pour en faire un soldat. Il avait vcu trois ans dans le plus triste
de tous les pays, faisant un mtier bien rude, et recevant des coups du
matin au soir. Enfin, il avait russi  s'chapper,  dserter, mes bons
enfants! En se battant comme un dsespr contre ceux qui le poursuivaient,
il en avait tu un, il avait crev un oeil  l'autre d'un coup de pierre;
enfin, il avait march jour et nuit, se cachant dans les marais, dans les
bois, comme une bte sauvage; il avait travers la Saxe et la Bohme, et
il tait sauv, il m'tait rendu! Ah! Que nous fmes heureux pendant tout
l'hiver, malgr notre pauvret et la rigueur de la saison! Nous n'avions
qu'une inquitude; c'tait de voir reparatre dans nos environs ces oiseaux
de proie qui avaient t la cause de tous nos maux. Nous faisions le projet
d'aller  Vienne, de nous prsenter  l'impratrice, de lui raconter nos
malheurs, afin d'obtenir sa protection, du service militaire pour mon mari,
et quelque subsistance pour moi et mon enfant; mais je tombai malade par
suite de la rvolution que j'avais prouve en revoyant mon pauvre Karl, et
nous fmes forcs de passer tout l'hiver et tout l't dans nos montagnes,
attendant toujours le moment o je pourrais entreprendre le voyage, nous
tenant toujours sur nos gardes, et ne dormant jamais que d'un oeil. Enfin,
ce bienheureux moment tait venu; je me sentais assez forte pour marcher,
et ma petite fille, qui tait souffrante aussi, devait faire le voyage dans
les bras de son pre. Mais notre mauvais destin nous attendait  la sortie
des montagnes. Nous marchions tranquillement et lentement au bord d'un
chemin peu frquent, sans faire attention  une voiture qui, depuis un
quart d'heure, montait lentement le mme chemin que nous. Tout  coup la
voiture s'arrte, et trois hommes en descendent. Est-ce bien lui? s'crie
l'un.--Oui! rpond l'autre qui tait borgne; c'est bien lui! sus! sus!
Mon mari se retourne  ces paroles, et me dit: Ah! ce sont les Prussiens!
voil le borgne que j'ai fait! Je le reconnais!--Cours! cours! lui dis-je,
sauve-toi. Il commenait  s'enfuir, lorsqu'un de ces hommes abominables
s'lance sur moi, me renverse, place un pistolet sur ma tte et sur celle
de mon enfant. Sans cette ide diabolique, mon mari tait sauv; car il
courait mieux que ces bandits, et il avait de l'avance sur eux. Mais au
cri qui m'chappa en voyant ma fille sous la gueule du pistolet, Karl se
retourne, fait de grands cris pour arrter le coup, et revient sur ses pas.
Quand le sclrat qui tenait son pied sur mon corps vit Karl  porte:
Rends-toi! lui cria-t-il, ou je les tue! Fais un pas de plus pour te
sauver, et c'est fait!--Je me rends, je me rends; me voil! rpond mon
pauvre homme; et il se mit  courir vers eux plus vite qu'il ne s'tait
enfui, malgr les prires et les signes que je lui faisais pour qu'il
nous laisst mourir. Quand ces tigres le tinrent entre leurs mains, ils
l'accablrent de coups et le mirent tout en sang. Je voulais le dfendre;
ils me maltraitrent aussi. En le voyant garrotter sous mes yeux, je
sanglotais, je remplissais l'air de mes gmissements. Ils me dirent qu'ils
allaient tuer ma petite si je ne gardais le silence, et ils l'avaient
dj arrache de mes bras, lorsque Karl me dit: Tais-toi, femme, je te
l'ordonne; songe  notre enfant! J'obis; mais la violence que je me fis
en voyant frapper, lier et billonner mon mari, tandis que ces monstres
me disaient: Oui, oui, pleure! Tu ne le reverras plus, nous le menons
pendre, fut si violente, que je tombai comme morte sur le chemin. J'y
restai je ne sais combien d'heures, tendue dans la poussire. Quand,
j'ouvris les yeux, il faisait nuit; ma pauvre enfant, couche sur moi,
se tordait en sanglotant d'une faon  fendre le coeur, il n'y avait plus
sur le chemin que le sang de mon mari, et la trace des roues de la voiture
qui l'avait emport. Je restai encore l une heure ou deux, essayant de
consoler et de rchauffer Maria, qui tait transie et moiti morte de peur.
Enfin, quand les ides me revinrent, je songeai que ce que j'avais de mieux
 faire ce n'tait pas de courir aprs les ravisseurs, que je ne pourrais
atteindre, mais d'aller faire ma dclaration aux officiers de Wiesenbach,
qui tait la ville la plus prochaine. C'est ce que je fis, et ensuite je
rsolus de continuer mon voyage jusqu' Vienne, et d'aller me jeter aux
pieds de l'impratrice, afin qu'elle empcht du moins que le roi de Prusse
ne ft excuter la sentence de mort contre mon mari. Sa majest pouvait le
rclamer comme son sujet, dans le cas o l'on ne pourrait atteindre les
recruteurs. J'ai donc us de quelques aumnes qu'on m'avait faites sur les
terres de l'vque de Passaw, o j'avais racont mon dsastre, pour gagner
le Danube dans une charrette, et de l j'ai descendu en bateau jusqu' la
ville de Moelk. Mais  prsent mes ressources sont puises. Les personnes
auxquelles je dis mon aventure ne veulent gure me croire, et, dans le
doute si je ne suis pas une intrigante, me donnent si peu, qu'il faut que
je continue ma route  pied. Heureuse si j'arrive dans cinq ou six jours
sans mourir de lassitude! car la maladie et le dsespoir m'ont puise.
Maintenant, mes chers enfants, si vous avez le moyen de me faire quelque
petite aumne, donnez-la-moi tout de suite, car je ne puis me reposer
davantage; il faut que je marche encore, et encore, comme le Juif errant,
jusqu' ce que j'aie obtenu justice.

--Oh! ma bonne femme, ma pauvre femme! s'cria Consuelo en serrant la
pauvresse dans ses bras, et en pleurant de joie et de compassion; courage,
courage! Esprez, tranquillisez-vous, votre mari est dlivr. Il galope
vers Vienne sur un bon cheval, avec une bourse bien garnie dans sa poche.

--Qu'est-ce que vous dites? s'cria la femme du dserteur dont les yeux
devinrent rouges comme du sang, et les lvres tremblantes d'un mouvement
convulsif. Vous le savez, vous l'avez vu! O mon Dieu! grand Dieu! Dieu
de bont!

--Hlas! que faites-vous? dit Joseph  Consuelo. Si vous alliez lui donner
une fausse joie; si le dserteur que nous avons contribu  sauver tait un
autre que son mari!

--C'est lui-mme, Joseph! Je te dis que c'est lui: rappelle-toi, le borgne,
rappelle-toi la manire de procder du _Pistola_. Souviens-toi que le
dserteur a dit qu'il tait pre de famille, et sujet autrichien.
D'ailleurs il est bien facile de s'en convaincre. Comment est-il, votre
mari?

--Roux, les yeux verts, la figure large, cinq pieds huit pouces de haut;
le nez un peu cras, le front bas; un homme superbe.

--C'est bien cela, dit Consuelo en souriant: et quel habit?

--Une mchante casaque verte, un haut-de-chausses brun, des bas gris.

--C'est encore cela; et les recruteurs, avez-vous fait attention  eux?

--Oh! si j'y ai fait attention, sainte Vierge! Leurs horribles figures ne
s'effaceront jamais de devant mes yeux.

La pauvre femme fit alors avec beaucoup de fidlit le signalement de
Pistola, du borgne et du silencieux.

Il y en avait, dit-elle, un quatrime qui restait auprs du cheval et
qui ne se mlait de rien. Il avait une grosse figure indiffrente qui
me paraissait encore plus cruelle que les autres; car, pendant que je
pleurais et qu'on battait mon mari, en l'attachant avec des cordes comme
un assassin, ce gros-l chantait, et faisait la trompette avec sa bouche
comme s'il et sonn une fanfare: broum, broum, broum, broum. Ah! Quel
coeur de fer!

--Eh bien, c'est Mayer, dit Consuelo  Joseph. En doutes-tu encore?
n'a-t-il pas ce tic de chanter et de faire la trompette  tout moment?

--C'est vrai, dit Joseph. C'est donc Karl que nous avons vu dlivrer?
Grces soient rendues  Dieu!

--Ah! oui, grces au bon Dieu avant tout! dit la pauvre femme en se jetant
 genoux. Et toi, Maria, dit-elle  sa petite fille, baise la terre avec
moi pour remercier les anges gardiens et la sainte Vierge. Ton papa est
retrouv, et nous allons bientt le revoir.

--Dites-moi, chre femme, observa Consuelo, Karl a-t-il aussi l'habitude
de baiser la terre quand il est bien content?

--Oui, mon enfant; il n'y manque pas. Quand il est revenu aprs avoir
dsert, il n'a pas voulu passer la porte de notre maison sans en avoir
bais le seuil.

--Est-ce une coutume de votre pays?

--Non; c'est une manire  lui, qu'il nous a enseigne, et qui nous a
toujours russi.

--C'est donc bien lui que nous avons vu, reprit Consuelo; car nous lui
avons vu baiser la terre pour remercier ceux qui l'avaient dlivr.
Tu l'as remarqu, Beppo?

--Parfaitement! C'est lui; il n'y a plus de doute possible.

--Venez donc que je vous presse contre mon coeur, s'cria la femme de Karl,
 vous deux, anges du paradis, qui m'apportez une pareille nouvelle. Mais
contez-moi donc cela!

Joseph raconta tout ce qui tait arriv; et quand la pauvre femme eut
exhal tous ses transports de joie et de reconnaissance envers le ciel
et envers Joseph et Consuelo qu'elle considrait avec raison comme les
premiers librateurs de son mari, elle leur demanda ce qu'il fallait
faire pour le retrouver.

Je crois, lui dit Consuelo, que vous ferez bien de continuer votre voyage.
C'est  Vienne que vous le trouverez, si vous ne le rencontrez pas en
chemin. Son premier soin sera d'aller faire sa dclaration  sa souveraine,
et de demander dans les bureaux de l'administration qu'on vous signale
en quelque lieu que vous soyez. Il n'aura pas manqu de faire les mmes
dclarations dans chaque ville importante o il aura pass, et de prendre
des renseignements sur la route que vous avez tenue. Si vous arrivez 
Vienne avant lui, ne manquez pas de faire savoir  l'administration o vous
demeurez, afin que Karl en soit inform aussitt qu'il s'y prsentera.

--Mais quels bureaux, quelle administration? Je ne connais rien  tous ces
usages-l. Une si grande ville! Je m'y perdrai, moi, pauvre paysanne!

--Tenez, dit Joseph, nous n'avons jamais eu d'affaire qui nous ait mis
au courant de tout cela non plus; mais demandez au premier venu de vous
conduire  l'ambassade de Prusse. Demandez-y M. le baron de...

--Prends garde  ce que tu vas dire, Beppo! dit Consuelo tout bas  Joseph
pour lui rappeler qu'il ne fallait pas compromettre le baron dans cette
aventure.

--Eh bien, le comte de Hoditz? reprit Joseph.

--Oui, le comte! il fera par vanit ce que l'autre et fait par dvouement.
Demandez la demeure de la margrave, princesse de Bareith, et prsentez 
son mari le billet que je vais vous remettre.

Consuelo arracha un feuillet blanc du calepin de Joseph, et traa ces mots
au crayon:

Consuelo Porporina, prima donna du thtre de San Samuel,  Venise;
ex-signor Bertoni, chanteur ambulant  Passaw, recommande au noble coeur
du comte Hoditz-Roswald la femme de Karl, le dserteur que sa seigneurie
a tir des mains des recruteurs et combl de ses bienfaits. La Porporina
se promet de remercier monsieur le comte de sa protection, en prsence de
madame la margrave, si monsieur le comte veut bien l'admettre  l'honneur
de chanter dans les petits appartements de son altesse.

Consuelo mit la suscription avec soin, et regarda Joseph: il la comprit,
et tira sa bourse. Sans se consulter autrement, et d'un mouvement spontan,
ils donnrent  la pauvre femme les deux pices d'or qui leur restaient du
prsent de Trenk, afin qu'elle pt faire la route en voiture, et ils la
conduisirent jusqu'au village voisin o ils l'aidrent  faire son march
pour un modeste voiturin. Aprs qu'ils l'eurent fait manger et qu'ils lui
eurent procur quelques effets, dpense prise sur le reste de leur petite
fortune, ils embarqurent l'heureuse crature qu'ils venaient de rendre
 la vie. Alors Consuelo demanda en riant ce qui restait au fond de la
bourse. Joseph prit son violon, le secoua auprs de son oreille, et
rpondit:

Rien que du son!

Consuelo essaya sa voix en pleine campagne, par une brillante roulade, et
s'cria:

Il reste beaucoup de son!

Puis elle tendit joyeusement la main  son confrre, et la serra avec
effusion, en lui disant:

Tu es un brave garon, Beppo!

--Et toi aussi! rpondit Joseph en essuyant une larme et en faisant un
grand clat de rire.




LXXV.


Il n'est pas fort inquitant de se trouver sans argent quand on touche au
terme d'un voyage; mais eussent-ils t encore bien loin de leur but, nos
jeunes artistes ne se seraient pas sentis moins gais qu'ils ne le furent
lorsqu'ils se virent tout  fait  sec. Il faut s'tre trouv ainsi sans
ressources en pays inconnu (Joseph tait presque aussi tranger que
Consuelo  cette distance de Vienne) pour savoir quelle scurit
merveilleuse, quel gnie inventif et entreprenant se rvlent comme
par magie  l'artiste qui vient de dpenser son dernier sou. Jusque-l,
c'est une sorte d'agonie, une crainte continuelle de manquer, une
noire apprhension de souffrances, d'embarras et d'humiliations qui
s'vanouissent ds que la dernire pice de monnaie a sonn. Alors, pour
les mes potiques, il y a un monde nouveau qui commence, une sainte
confiance en la charit d'autrui, beaucoup d'illusions charmantes; mais
aussi une aptitude au travail et une disposition  l'amnit qui font
aisment triompher des premiers obstacles. Consuelo, qui portait dans
ce retour  l'indigence de ses premiers ans un sentiment de plaisir
romanesque, et qui se sentait heureuse d'avoir fait le bien en se
dpouillant, trouva tout de suite un expdient pour assurer le repas et
le gte du soir.

C'est aujourd'hui dimanche, dit-elle  Joseph; tu vas jouer des airs de
danse en traversant la premire ville que nous rencontrerons. Nous ne
ferons pas deux rues sans trouver des gens qui auront envie de danser, et
nous ferons les mntriers. Est-ce que tu ne sais pas faire un pipeau?
J'aurais bientt appris  m'en servir, et pourvu que j'en tire quelques
sons, ce sera assez pour t'accompagner.

--Si je sais faire un pipeau! s'cria Joseph; vous allez voir!

On eut bientt trouv au bord de la rivire une belle tige de roseau,
qui fut perce industrieusement, et qui rsonna  merveille. L'accord
parfait fut obtenu, la rptition suivit, et nos gens s'en allrent bien
tranquilles jusqu' un petit hameau  trois milles de distance o ils
firent leur entre au son de leurs instruments, et en criant devant chaque
porte: Qui veut danser? Qui veut sauter? Voil la musique, voil le bal
qui commence!

Ils arrivrent sur une petite place plante de beaux arbres: ils taient
escorts d'une quarantaine d'enfants qui les suivaient au pas de marche, en
criant et en battant des mains. Bientt de joyeux couples vinrent enlever
la premire poussire en ouvrant la danse; et avant que le sol ft battu,
toute la population se rassembla, et fit cercle autour d'un bal champtre
improvis sans hsitation et sans conditions. Aprs les premires valses,
Joseph mit son violon sous son bras, et Consuelo, montant sur sa chaise,
fit un discours aux assistants pour leur prouver que des artistes  jeun
avaient les doigts mous et l'haleine courte. Cinq minutes aprs, ils
avaient  discrtion pain, laitage, bire et gteaux. Quant au salaire,
on fut bientt d'accord: on devait faire une collecte o chacun donnerait
ce qu'il voudrait.

Aprs avoir mang, ils remontrent donc sur un tonneau qu'on roula
triomphalement au milieu de la place, et les danses recommencrent; mais
au bout de deux heures, elles furent interrompues par une nouvelle qui
mit tout le monde en moi, et arriva, de bouche en bouche, jusqu'aux
mntriers; le cordonnier de l'endroit, en achevant  la hte une paire
de souliers pour une pratique exigeante, venait de se planter son alne
dans le pouce.

C'est un vnement grave, un grand malheur! Leur dit un vieillard appuy
contre le tonneau qui leur servait de pidestal. C'est Gottlieb, le
cordonnier, qui est l'organiste de notre village; et c'est justement demain
notre fte patronale. Oh! la grande fte, la belle fte! Il ne s'en fait
pas de pareille  dix lieues  la ronde. Notre messe surtout est une
merveille, et l'on vient de bien loin pour l'entendre. Gottlieb est un vrai
matre de chapelle: il tient l'orgue, il fait chanter les enfants, il
chante lui-mme; que ne fait-il pas, surtout ce jour-l? Il se met en
quatre; sans lui, tout est perdu. Et que dira M. le chanoine, M. le
chanoine de Saint-Etienne! qui vient lui-mme officier  la grand'messe,
et qui est toujours si content de notre musique? Car il est fou de musique,
ce bon chanoine, et c'est un grand honneur pour nous que de le voir  notre
autel, lui qui ne sort gure de son bnfice et qui ne se drange pas pour
peu.

--Eh bien, dit Consuelo, il y a moyen d'arranger tout cela: mon camarade ou
moi, nous nous chargeons de l'orgue, de la matrise, de la messe en un mot;
et si M. le chanoine n'est pas content, on ne nous donnera rien pour notre
peine.

--Eh! eh! dit le vieillard, vous en parlez bien  votre aise, jeune homme:
notre messe ne se dit pas avec un violon et une flte. Oui-da! c'est une
affaire grave, et vous n'tes pas au courant de nos partitions.

--Nous nous y mettrons ds ce soir, dit Joseph en affectant un air de
supriorit ddaigneuse qui imposa aux auditeurs groups autour de lui.

--Voyons, dit Consuelo, conduisez-nous  l'glise; que quelqu'un souffle
l'orgue, et si vous n'tes pas content de notre manire d'en jouer, vous
serez libres de refuser notre assistance.

--Mais la partition, le chef-d'oeuvre d'arrangement de Gottlieb!

--Nous irons trouver Gottlieb, et s'il ne se dclare pas content de nous,
nous renonons  nos prtentions. D'ailleurs, une blessure au doigt
n'empchera pas Gottlieb de faire marcher ses choeurs et de chanter sa
partie.

Les anciens du village, qui s'taient rassembls autour d'eux, tinrent
conseil, et rsolurent de tenter l'preuve. Le bal fut abandonn: la messe
du chanoine tait un bien autre amusement, une bien autre affaire que la
danse!

Haydn et Consuelo, aprs s'tre essays alternativement sur l'orgue, et
aprs avoir chant ensemble et sparment, furent jugs des musiciens fort
passables,  dfaut de mieux. Quelques artisans osrent mme avancer que
leur jeu tait prfrable  celui de Gottlieb, et que les fragments de
Scarlatti, de Pergolse et de Bach, qu'on venait de leur faire entendre,
taient pour le moins aussi beaux que la musique de Holzbaer, dont
Gottlieb ne voulait pas sortir. Le cur, qui tait accouru pour couter,
alla jusqu' dclarer que le chanoine prfrerait beaucoup ces chants 
ceux dont on le rgalait ordinairement. Le sacristain, qui ne gotait
pas cet avis, hocha tristement la tte; et pour ne pas mcontenter ses
paroissiens, le cur consentit  ce que les deux virtuoses envoys par
la Providence s'entendissent, s'il tait possible, avec Gottlieb, pour
accompagner la messe.

On se rendit en foule  la maison du cordonnier: il fallut qu'il montrt
sa main enfle  tout le monde pour qu'on le tnt quitte de remplir ses
fonctions d'organiste. L'impossibilit n'tait que trop relle  son gr.
Gottlieb tait dou d'une certaine intelligence musicale, et jouait de
l'orgue passablement; mais gt par les louanges de ses concitoyens et
l'approbation un peu railleuse du chanoine, il mettait un amour-propre
pouvantable  sa direction et  son excution. Il prit de l'humeur quand
on lui proposa de le faire remplacer par deux artistes de passage: il
aimait mieux que la fte ft manque, et la messe patronale prive de
musique, que de partager les honneurs du triomphe. Cependant, il fallut
cder: il feignit longtemps de chercher la partition, et ne consentit 
la retrouver que lorsque le cur le menaa d'abandonner aux deux jeunes
artistes le choix et le soin de toute la musique. Il fallut que Consuelo
et Joseph fissent preuve de savoir, en lisant  livre ouvert les passages
rputs les plus difficiles de celle des vingt-six messes de Holzbaer
qu'on devait excuter le lendemain. Cette musique, sans gnie et sans
originalit, tait du moins bien crite, et facile  saisir, surtout pour
Consuelo, qui avait surmont tant d'autres preuves plus importantes. Les
auditeurs furent merveills, et Gottlieb qui devenait de plus en plus
soucieux et morose, dclara qu'il avait la  fivre, et qu'il allait se
mettre au lit, enchant que tout le monde ft content.

Aussitt les voix et les instruments se rassemblrent dans l'glise, et
nos deux petits matres de chapelle improviss dirigrent la rptition.
Tout alla au mieux. C'tait le brasseur, le tisserand, le matre d'cole
et le boulanger du village qui tenaient les quatre violons. Les enfants
faisaient les choeurs avec leurs parents, tous bons paysans ou artisans,
pleins de flegme, d'attention et de bonne volont. Joseph avait entendu
dj de la musique de Holzbaer  Vienne, o elle tait en faveur 
cette poque. Il n'eut pas de peine  s'y mettre, et Consuelo, faisant
alternativement sa partie dans toutes les reprises du chant, mena les
choeurs si bien qu'ils se surpassrent eux-mmes. Il y avait deux solos
que devaient dire le fils et la nice de Gottlieb, ses lves favoris, et
les premiers chanteurs de la paroisse; mais ces deux coryphes ne parurent
point, sous prtexte qu'ils taient srs de leur affaire.

Joseph et Consuelo allrent souper au presbytre, o un appartement leur
avait t prpar. Le bon cur tait dans la joie de son me, et l'on
voyait qu'il tenait extrmement  la beaut de sa messe, pour plaire 
M. le chanoine.

Le lendemain, tout tait en rumeur dans le village ds avant le jour.
Les cloches sonnaient  grande vole; les chemins se couvraient de fidles
arrivs du fond des campagnes environnantes, pour assister  la solennit.
Le carrosse du chanoine approchait avec une majestueuse lenteur. L'glise
tait revtue de ses plus beaux ornements.  Consuelo s'amusait beaucoup
de l'importance que chacun s'attribuait. Il y avait l presque autant
d'amour propre et de rivalits en jeu que dans les coulisses d'un thtre.
Seulement les choses se passaient plus navement, et il y avait plus  rire
qu' s'indigner.

Une demi-heure avant la messe, le sacristain tout effar vint leur rvler
un grand complot tram par le jaloux et perfide Gottlieb. Ayant appris que
la rptition avait t excellente, et que tout le personnel musical de
la paroisse tait engou des nouveaux venus, il se faisait trs-malade
et dfendait  sa nice et  son fils, les deux coryphes principaux, de
quitter le chevet de son lit, si bien qu'on n'aurait ni la prsence de
Gottlieb, que tout le monde jugeait indispensable pour se mettre en train,
ni les solos, qui taient le plus bel endroit de la messe. Les concertants
taient dcourags, et c'tait avec bien de la peine que lui, sacristain
prcieux et affair, les avait runis dans l'glise pour tenir conseil.

Consuelo et Joseph coururent les trouver, firent rpter les endroits
prilleux, soutinrent les parties dfaillantes, et rendirent  tous
confiance et courage. Quant au remplacement des solos, ils s'entendirent
bien vite ensemble pour s'en charger. Consuelo chercha et trouva dans sa
mmoire un chant religieux du Porpora qui s'adaptait au ton et aux paroles
du solo exig. Elle l'crivit sur son genou, et le rpta  la hte avec
Haydn, qui se mit ainsi en mesure de l'accompagner. Elle lui trouva aussi
un fragment de Sbastien Bach qu'il connaissait, et qu'ils arrangrent
tant bien que mal,  eux deux, pour la circonstance.

La messe sonna, qu'ils rptaient encore et s'entendaient en dpit du
vacarme de la grosse cloche. Quand M. le chanoine, revtu de ses ornements,
parut  l'autel, les choeurs taient dj partis et galopaient le style
fugu du germanique compositeur, avec un aplomb de bon augure. Consuelo
prenait plaisir  voir et  entendre ces bons proltaires allemands avec
leurs figures srieuses, leurs voix justes, leur ensemble mthodique et
leur verve toujours soutenue, parce qu'elle est toujours contenue dans de
certaines limites.

Voil, dit-elle  Joseph dans un intervalle, les excutants qui
conviennent  cette musique-l: s'ils avaient le feu qui a manqu au
matre, tout irait de travers; mais ils ne l'ont pas, et les penses
forges  la mcanique sont rendues par des pices de mcanique. Pourquoi
l'illustre maestro Hoditz-Roswald n'est-il pas ici pour faire fonctionner
ces machines? Il se donnerait beaucoup de mal, ne servirait  rien, et
serait le plus content du monde.

Le solo de voix d'homme inquitait bien des gens, Joseph s'en tira 
merveille: mais quand vint celui de Consuelo, cette manire italienne
les tonna d'abord, les scandalisa un peu, et finit par les enthousiasmer.
La cantatrice se donna la peine de chanter de son mieux, et l'expression
de son chant large et sublime transporta Joseph jusqu'aux cieux.

Je ne peux croire, lui dit-il, que vous ayez jamais pu mieux chanter que
vous venez de le faire pour cette  pauvre messe de village.

--Jamais, du moins, je n'ai chant avec plus d'entrain et de plaisir, lui
rpondit-elle. Ce public m'est plus  sympathique que celui d'un thtre.
Maintenant laisse-moi regarder de la tribune si M. le chanoine est content.
Oui, il a tout  fait l'air bat, ce respectable chanoine; et  la manire
dont tout le monde cherche sur sa physionomie la rcompense de ses efforts,
je vois bien que le bon Dieu est le seul ici dont personne ne songe 
s'occuper.

--Except vous, Consuelo! la foi et l'amour divin peuvent seuls inspirer
des accents comme les vtres.

Quand les deux virtuoses sortirent de l'glise aprs la messe, il s'en
fallut de peu que la population ne les portt en triomphe jusqu'au
presbytre, o un bon djeuner les attendait. Le cur les prsenta 
M. le chanoine, qui les combla d'loges et voulut entendre encore
_aprs-boire_ le solo du Porpora. Mais Consuelo, qui s'tonnait avec
raison que personne n'et reconnu sa voix de femme, et qui craignait
l'oeil du chanoine, s'en dfendit, sous prtexte que les rptitions et
sa coopration active  toutes les parties du choeur l'avaient beaucoup
fatigue.

L'excuse ne fut pas admise, et il fallut comparatre au djeuner du
chanoine.

M. le chanoine tait un homme de cinquante ans, d'une belle et bonne
figure, fort bien fait de sa personne, quoique un peu charg d'embonpoint.
Ses manires taient distingues, nobles mme; il disait  tout le monde
en confidence qu'il avait du sang royal dans les veines, tant un des
quatre cents btards d'Auguste II, lecteur de Saxe et roi de Pologne.

Il se montra gracieux et affable autant qu'homme du monde et personnage
ecclsiastique doit l'tre. Joseph remarqua  ses cts un sculier, qu'il
paraissait traiter  la fois avec distinction et familiarit. Il sembla 
Joseph avoir vu ce dernier  Vienne; mais il ne put mettre, comme on dit,
son nom sur sa figure.

H bien! mes chers enfants, dit le chanoine, vous me refusez une seconde
audition du thme de Porpora? Voici pourtant un de mes amis, encore plus
musicien, et cent fois meilleur juge que moi, qui a t bien frapp de
votre manire de dire ce morceau. Puisque vous tes fatigu, ajouta-t-il
en s'adressant  Joseph, je ne vous tourmenterai pas davantage; mais il
faut que vous ayez l'obligeance de nous dire comment on vous appelle et o
vous avez appris la musique.

Joseph vit qu'on lui attribuait l'excution du solo que Consuelo avait
chant, et un regard expressif de celle-ci lui fit comprendre qu'il devait
confirmer le chanoine dans cette mprise.

Je m'appelle Joseph, rpondit-il brivement, et j'ai tudi  la matrise
de Saint-Etienne.

--Et moi aussi, reprit le personnage inconnu, j'ai tudi  la matrise,
sous Reuter le pre. Vous, sans doute, sous Reuter le fils?

--Oui, Monsieur.

--Mais vous avez eu ensuite d'autres leons? Vous avez tudi en Italie?

--Non, Monsieur.

--C'est vous qui avez tenu l'orgue?

--Tantt moi, tantt mon camarade.

--Et qui a chant?

--Nous deux.

--Fort bien! Mais le thme du Porpora, ce n'est pas vous, dit l'inconnu,
tout en regardant Consuelo de ct.

--Bah! ce n'est pas cet enfant-l! dit le chanoine en regardant aussi
Consuelo, il est trop jeune pour savoir aussi bien chanter.

--Aussi ce n'est pas moi, c'est lui, rpondit-elle brusquement en dsignant
Joseph.

Elle tait presse de se dlivrer de ces questions, et regardait la porte
avec impatience.

Pourquoi dites-vous un mensonge, mon enfant? dit navement le cur.
Je vous ai dj entendu et vu chanter hier et j'ai bien reconnu l'organe
de votre camarade Joseph dans le solo de Bach.

--Allons! vous vous serez tromp, monsieur le cur, reprit l'inconnu, avec
un sourire fin, ou bien ce jeune homme est d'une excessive modestie. Quoi
qu'il en soit, nous donnons des loges  l'un et  l'autre.

Puis, tirant le cur  l'cart:

Vous avez l'oreille juste, lui dit-il, mais vous n'avez pas l'oeil
clairvoyant; cela fait honneur  la puret de  vos penses. Cependant,
il faut vous dtromper: ce petit paysan hongrois est une cantatrice
italienne fort habile.

--Une femme dguise! s'cria le cure stupfait.

Il regarda Consuelo attentivement tandis qu'elle tait occupe  rpondre
aux questions bienveillantes du chanoine; et soit plaisir soit indignation,
le bon cur rougit depuis son rabat jusqu' sa calotte.

C'est comme je vous le dis, reprit l'inconnu. Je cherche en vain qui elle
peut tre, je ne la connais pas, et quant  son travestissement et  la
condition prcaire o elle se trouve, je ne puis les attribuer qu' un coup
de tte... Affaire d'amour, monsieur le cur! ceci ne nous regarde pas.

--Affaire d'amour! comme vous dites fort bien, reprit le cur fort anim:
un enlvement, une intrigue criminelle avec ce petit jeune homme! Mais tout
cela est fort vilain! Et moi qui ai donn dans le panneau! moi qui les ai
logs dans mon presbytre! Heureusement, je leur avais donn des chambres
spares, et j'espre qu'il n'y aura point eu de scandale dans ma maison.
Ah! Quelle aventure! et comme les esprits forts de ma paroisse (car il y en
a, Monsieur, j'en connais plusieurs) riraient  mes dpens s'ils savaient
cela!

--Si vos paroissiens n'ont pas reconnu la voix d'une femme, il est probable
qu'ils n'en ont reconnu ni les traits ni la dmarche. Voyez pourtant
quelles jolies mains, quelle chevelure soyeuse, quel petit pied, malgr
les grosses chaussures!

--Je ne veux rien voir de tout cela! s'cria le cur hors de lui; c'est une
abomination que de s'habiller en homme. Il y a dans les saintes critures
un verset qui condamne  mort tout homme ou femme coupable d'avoir quitt
les vtements de son sexe. _A mort!_ entendez-vous, Monsieur? C'est
indiquer assez l'normit du pch! Avec cela elle a os pntrer dans
l'glise, et chanter effrontment les louanges du Seigneur, le corps et
l'me souills d'un crime pareil!

--Et elle les a chantes divinement, les larmes m'en sont venues aux yeux,
je n'ai jamais entendu rien de pareil. trange mystre! quelle peut tre
cette femme? Toutes celles que je pourrais supposer sont plus ges, de
beaucoup que celle-ci.

--C'est une enfant; une toute jeune fille! reprit le cur, qui ne pouvait
s'empcher de regarder Consuelo avec un intrt combattu dans son coeur
par l'austrit de ses principes. Oh! le petit serpent! Voyez donc de quel
air doux et modeste elle rpond  monsieur le chanoine! Ah! je suis un
homme perdu, si quelqu'un ici a dcouvert la fraude. Il me faudra quitter
le pays!

--Comment, ni vous, ni aucun de vos paroissiens n'avez-vous pas reconnu le
timbre d'une voix de femme? Vous tes des auditeurs bien simples.

--Que voulez-vous? nous trouvions bien quelque chose d'extraordinaire dans
cette voix; mais Gottlieb disait que c'tait une voix italienne, qu'il
en avait entendu dj d'autres comme cela, que c'tait une voix de la
chapelle Sixtine! Je ne sais ce qu'il entendait par l, je ne m'entends
pas  la musique qui sort de mon rituel, et j'tais  cent lieues de me
douter... Que faire, Monsieur, que faire?

--Si personne n'a de soupons, je vous conseille de ne vous vanter de rien.
conduisez ces enfants au plus vite; je me charge, si vous voulez, de vous
en dbarrasser.

--Oh! oui, vous me rendrez service! Tenez, tenez; je vais vous donner
l'argent... combien faut-il leur donner?

--Ceci ne me regarde pas; nous autres, nous payons largement les
artistes... Mais votre paroisse n'est pas riche, et l'glise n'est pas
force d'agir comme le thtre.

--Je ferai largement les choses, je leur donnerai six florins! je vais
tout de suite... Mais que va dire monsieur le chanoine? il semble
ne s'apercevoir de rien. Le voil qui parle avec _elle_ tout
paternellement... le saint homme!

--Franchement, croyez-vous qu'il serait bien scandalis?

--Comment ne le serait-il pas? D'ailleurs, ce que je crains, ce ne sont
pas tant ses rprimandes que ses railleries. Vous savez comme il aime 
plaisanter; il a tant d'esprit! Oh! comme il va se moquer de ma simplicit!

--Mais s'il partage votre erreur, comme jusqu'ici il en a l'air... il
n'aura pas le droit de vous persifler. Allons, ne faites semblant de rien;
approchons-nous, et saisissez un moment favorable pour faire clipser vos
musiciens.

Ils quittrent l'embrasure de croise o ils s'taient entretenus de la
sorte, et le cur, se glissant prs de Joseph, qui paraissait occuper
le chanoine beaucoup moins que le signor Bertoni, il lui mit dans la main
les six florins. Ds qu'il tint cette modeste somme, Joseph fit signe
 Consuelo de se dgager du chanoine et de le suivre dehors; mais le
chanoine rappelant Joseph, et persistant  croire, d'aprs ses rponses
affirmatives, que c'tait lui qui avait la voix de femme:

Dites-moi donc, lui demanda-t-il, pourquoi vous avez choisi ce morceau de
Porpora, au lieu de chanter le solo de M. Holzbaer?

--Nous ne l'avions pas, nous ne le connaissions pas, rpondit Joseph.
J'ai chant la seule chose de mes tudes qui ft complte dans ma mmoire.

Le cur s'empressa de raconter la petite malice de Gottlieb, et cette
jalousie d'artiste fit beaucoup rire le chanoine.

Eh bien, dit l'inconnu, votre bon cordonnier nous a rendu un trs-grand
service. Au lieu d'un mauvais solo, nous avons eu un chef-d'oeuvre
d'un trs-grand matre. Vous avez fait preuve de got, ajouta-t-il en
s'adressant  Consuelo.

--Je ne pense pas, rpondit Joseph, que le solo de Holzbaer pt tre
mauvais; ce que nous avons chant de lui n'tait pas sans mrite.

--Le mrite n'est pas le gnie, rpliqua l'inconnu en soupirant; et
s'acharnant  Consuelo, il ajouta: Qu'en pensez-vous, mon petit ami?
Croyez-vous que ce soit la mme chose?

--Non, Monsieur; je ne le crois pas, rpondit-elle laconiquement et
froidement; car le regard de cet homme l'embarrassait et l'importunait
de plus en plus.

--Mais vous avez eu pourtant du plaisir  chanter cette messe de Holzbaer?
reprit le chanoine; c'est beau, n'est-ce pas?

--Je n'en ai eu plaisir ni dplaisir, repartit Consuelo,  qui l'impatience
donnait des mouvements de franchise irrsistibles.

--C'est dire qu'elle n'est ni bonne, ni mauvaise, s'cria l'inconnu en
riant. Eh bien, mon enfant, vous avez fort bien rpondu, et mon avis est
conforme au vtre.

Le chanoine se mit  rire aux clats, le cur parut fort embarrass, et
Consuelo, suivant Joseph, s'clipsa sans s'inquiter de ce diffrend
musical.

Eh bien, monsieur le chanoine, dit malignement l'inconnu ds que les
musiciens furent sortis, comment trouvez-vous ces enfants?...

--Charmants! admirables! Je vous demande bien pardon de dire cela aprs le
paquet que le petit vient de vous donner.

--Moi? je le trouve adorable, cet enfant-l! Quel talent pour un ge si
tendre! c'est merveilleux! Quelles puissantes et prcoces natures que ces
natures italiennes!

--Je ne puis rien vous dire du talent de celui-l! reprit le chanoine d'un
air fort naturel, je ne l'ai pas trop distingu; c'est son compagnon qui
est un merveilleux sujet, et celui-l est de notre nation, n'en dplaise 
votre _italianomanie_.

--Ah , dit l'inconnu en clignotant de l'oeil pour avertir le cur,
c'est donc dcidment l'an qui nous a chant du Porpora?

--Je le prsume, rpondit le cur, tout troubl du mensonge auquel on le
provoquait.

--J'en suis sr, moi, reprit le chanoine, il me l'a dit lui-mme.

--Et l'autre solo, reprit l'inconnu, c'est donc quelqu'un de votre paroisse
qui l'a dit?

--Probablement, rpondit le cur en faisant un effort pour soutenir
l'imposture.

Tous deux regardrent le chanoine pour voir s'il tait leur dupe ou s'il se
moquait d'eux. Il ne paraissait pas y songer: Sa tranquillit rassura le
cur. On parla d'autre chose; mais au bout d'un quart d'heure le chanoine
revint sur le chapitre de la musique, et voulut revoir Joseph et Consuelo,
afin, disait-il, de les emmener  sa campagne et de les entendre  loisir.
Le cur, pouvant, balbutia des objections inintelligibles. Le chanoine
Lui demanda en riant s'il avait fait mettre ses petits musiciens dans la
marmite pour complter le djeuner, qui lui semblait bien assez splendide
sans cela. Le cur tait au supplice; l'inconnu vint  son secours:

Je vais vous les chercher, dit-il au chanoine.

Et il sortit en faisant signe au bon cur de compter sur quelque expdient
de sa part. Mais il n'eut pas la peine d'en imaginer un. Il apprit de la
servante que les jeunes artistes taient dj partis  travers champs,
aprs lui avoir gnreusement donn un des six florins qu'ils venaient
de recevoir.

Comment, partis! s'cria le chanoine avec beaucoup de chagrin; il faut
courir aprs eux; je veux les revoir, je veux les entendre, je le veux
absolument!

On fit semblant d'obir; mais on n'eut garde de courir sur leurs traces.
Ils avaient d'ailleurs pris leur route  vol d'oiseau, presss de se
soustraire  la curiosit qui les menaait. Le chanoine en prouva beaucoup
de regret, et mme un peu d'humeur.

Dieu merci! il ne se doute de rien, dit le cur  l'inconnu.

--Cur, rpondit celui-ci, rappelez-vous l'histoire de l'vque qui,
faisant gras, par inadvertance, un vendredi, en fut averti par son grand
vicaire.--Le malheureux! s'cria l'vque, ne pouvait-il se taire jusqu'
la fin du dner!--Nous aurions peut-tre d laisser monsieur le chanoine
se tromper  son aise.




LXXVI.


Le temps tait calme et serein, la pleine lune brillait dans l'ther
cleste, et neuf heures du soir sonnaient d'un timbre clair et grave 
l'horloge d'un antique prieur, lorsque Joseph et Consuelo, ayant cherch
en vain une sonnette  la grille de l'enclos, firent le tour de cette
habitation silencieuse dans l'espoir de s'y faire entendre de quelque hte
hospitalier. Mais ce fut en vain: toutes les portes taient fermes, pas un
chien n'aboyait, on n'apercevait pas la moindre lumire aux fentres du
morne difice.

C'est ici le palais du Silence, dit Haydn en riant, et si cette horloge
n'et rpt deux fois avec sa voix lente et solennelle les quatre quarts
en _ut_ et en _si_ et les neuf coups de l'heure en _sol_ au-dessous, je
croirais ce lieu abandonn aux chouettes ou aux revenants.

Le pays aux environs tait fort dsert, Consuelo se sentait fatigue, et
d'ailleurs ce prieur mystrieux avait un attrait pour son imagination
potique.

Quand nous devrions dormir dans quelque chapelle, dit-elle  Beppo,
je veux passer la nuit ici. Essayons  tout prix d'y pntrer, ft-ce
par-dessus le mur, qui n'est pas bien difficile  escalader.

--Allons! dit Joseph, je vais vous faire la courte chelle, et quand
vous serez en haut, je passerai vite de l'autre ct pour vous servir
de marchepied en descendant.

Aussitt fait que dit. Le mur tait trs-bas. Deux minutes aprs, nos
jeunes profanes se promenaient avec une tranquillit audacieuse dans
l'enceinte sacre. C'tait un beau jardin potager entretenu avec un soin
minutieux. Les arbres fruitiers, disposs en ventails, ouvraient  tout
venant leurs longs bras chargs de pommes vermeilles et de poires dores.
Les berceaux de vigne arrondis coquettement en arceaux, portaient, comme
Autant de girandoles, d'normes grappes de raisin succulent. Les vastes
carrs de lgumes avaient aussi leur beaut. Des asperges  la tige
lgante et  la chevelure soyeuse, toute brillante de la rose du soir,
ressemblaient  des forts de sapins lilliputiens, couverts d'une gaze
d'argent; les pois s'lanaient en guirlandes lgres sur leurs rames
et formaient de longs berceaux, troites et mystrieuses ruelles o
babillaient  voix basse de petites fauvettes encore mal endormies. Les
giraumons, orgueilleux lviathans de cette mer verdoyante, talaient
pesamment leurs gros ventres orangs sur leurs larges et sombres
feuillages. Les jeunes artichauts, comme autant de petites ttes
couronnes, se dressaient autour du principal individu, centre de la
tige royale; les melons se tenaient sous leurs cloches, comme de lourds
mandarins chinois sous leurs palanquins, et de chacun de ces dmes de
cristal le reflet de la lune faisait jaillir un gros diamant bleu, contre
lequel les phalnes tourdies allaient se frapper la tte en bourdonnant.

Une haie de rosiers formait la ligne de dmarcation entre ce potager et
Le parterre, qui touchait aux btiments et les entourait d'une ceinture de
fleurs. Ce jardin rserv tait comme une sorte d'lyse. De magnifiques
arbustes d'agrment y ombrageaient les plantes rares  la senteur exquise.
Le sable y tait aussi doux aux pieds qu'un tapis; on et dit que les
gazons taient peigns brin  brin, tant ils taient lisses et unis. Les
fleurs taient si serres qu'on ne voyait pas la terre, et que chaque
plate-bande arrondie ressemblait  une immense corbeille.

Singulire influence des objets extrieurs sur la disposition de l'esprit
et du corps! Consuelo n'eut pas plus tt respir cet air suave et regard
ce sanctuaire d'un bien-tre nonchalant, qu'elle se sentit repose comme si
elle et dj dormi du sommeil des moines.

Voil qui est merveilleux! dit-elle  Beppo; je vois ce jardin, et il
ne me souvient dj plus des pierres du chemin et de mes pieds malades.
Il me semble que je me dlasse par les yeux. J'ai toujours eu horreur des
jardins bien tenus, bien gards, et de tous les endroits clos de murailles;
et pourtant celui-ci, aprs tant de journes de poussire, aprs tant de
pas sur la terre sche et meurtrie, m'apparat comme un paradis. Je mourais
de soif tout  l'heure, et maintenant, rien que de voir ces plantes
heureuses qui s'ouvrent  la rose du soir, il me semble que je bois avec
elles, et que je suis dsaltre dj. Regarde, Joseph; y a-t-il quelque
chose de plus charmant que des fleurs panouies au clair de la lune?
Regarde, te dis-je, et ne ris pas, ce paquet de grosses toiles blanches,
l, au beau milieu du gazon. Je ne sais comment on les appelle; des belles
de nuit, je crois? Oh! elles sont bien nommes! Elles sont belles et pures
comme les toiles du ciel. Elles se penchent et se relvent toutes ensemble
au souffle de la brise lgre, et elles ont l'air de rire et de foltrer
comme une troupe de petites filles vtues de blanc. Elles me rappellent
mes compagnes, de la _scuola_, lorsque le dimanche, elles couraient toutes
habilles en novices le long des grands murs de l'glise. Et puis les
voil qui s'arrtent dans l'air immobile, et qui regardent toutes du ct
de la lune. On dirait maintenant qu'elles la contemplent et qu'elles
l'admirent. La lune aussi semble les regarder, les couver et planer sur
elles comme un grand oiseau de nuit. Crois-tu donc, Beppo, que ces tres-l
soient insensibles? Moi, je m'imagine qu'une belle fleur ne vgte pas
stupidement, sans prouver des sensations dlicieuses. Passe pour ces
pauvres petits chardons que nous voyons le long des fosss, et qui se
tranent l poudreux, malades, brouts par tous les troupeaux qui passent!
Ils ont l'air de pauvres mendiants soupirant aprs une goutte d'eau qui
ne leur arrive pas; la terre gerce et altre la boit avidement sans en
faire part  leurs racines. Mais ces fleurs de jardin dont on prend si
grand soin, elles sont heureuses et fires comme des reines. Elles passent
leur temps  se balancer coquettement sur leurs tiges, et quand vient
la lune, leur bonne amie, elles sont l toutes bantes, plonges dans un
demi-sommeil, et visites par de doux rves. Elles se demandent peut-tre
s'il y a des fleurs dans la lune, comme, nous autres nous nous demandons
s'il s'y trouve des tres humains. Allons Joseph, tu te moques de moi, et
pourtant le bien-tre que j'prouve en regardant ces toiles blanches n'est
point une illusion. Il y a dans l'air pur et rafrachi par elles quelque
chose de souverain, et je sens une espce de rapport entre ma vie et celle
de tout ce qui vit autour de moi.

--Comment pourrais-je me moquer! rpondit Joseph en soupirant. Je sens 
l'instant mme vos impressions passer en moi, et vos moindres paroles
rsonner dans mon me comme le son sur les cordes d'un instrument. Mais
voyez cette habitation, Consuelo, et expliquez-moi la tristesse douce,
 mais profonde, qu'elle m'inspire.

Consuelo regarda le prieur: c'tait un petit difice du douzime sicle,
jadis fortifi de crneaux que remplaaient dsormais des toits aigus en
ardoise gristre. Les tourelles, couronnes de leurs machicoulis serrs,
qu'on avait laisss subsister comme ornement, ressemblaient   de grosses
corbeilles. De grandes masses de lierres coupaient gracieusement la
monotonie des murailles, et sur les parties nues de la faade claire par
la lune, le souffle de la nuit faisait trembler l'ombre grle et incertaine
des jeunes peupliers. De grands festons de vignes et de jasmin encadraient
les portes, et allaient s'accrocher  toutes les fentres.

Cette demeure est calme et mlancolique, rpondit Consuelo; mais elle ne
m'inspire pas autant de sympathie que le jardin. Les plantes sont faites
pour vgter sur place, et les hommes pour se mouvoir et se frquenter.
Si j'tais fleur, je voudrais pousser dans ce parterre, on y est bien;
mais tant femme, je ne voudrais pas vivre dans une cellule, et m'enfermer
dans une masse de pierres. Voudrais-tu donc tre moine, Beppo?

--Non pas, Dieu m'en garde! mais j'aimerais  travailler sans souci de mon
logis et de ma table. Je voudrais mener une vie paisible, retire, un peu
aise, n'avoir pas les proccupations de la misre; enfin j'aimerais 
vgter dans un tat de rgularit passive, dans une sorte de dpendance
mme, pourvu que mon intelligence ft libre, et que je n'eusse d'autre
soin, d'autre devoir, d'autre souci que de faire de la musique.

--Eh bien, mon camarade, tu ferais de la musique tranquille,  force de la
faire tranquillement.

--Eh! pourquoi serait-elle mauvaise? Quoi de plus beau que le calme! Les
cieux sont calmes, la lune est calme, ces fleurs, dont vous chrissez
l'attitude paisible...

--Leur immobilit ne me touche que parce qu'elle succde aux ondulations
que la brise vient de leur imprimer. La puret du ciel ne nous frappe que
parce que nous l'avons vu maintes fois sillonn par l'orage. Enfin, la lune
n'est jamais plus sublime que lorsqu'elle brille au milieu des sombres
nues qui se pressent autour d'elle. Est-ce que le repos sans la fatigue
peut avoir de vritables douceurs? Ce n'est mme plus le repos qu'un tat
d'immobilit permanente. C'est le nant, c'est la mort. Ah! si tu avais
habit comme moi le chteau des Gants durant des mois entiers, tu saurais
que la tranquillit n'est pas la vie!

--Mais qu'appelez-vous de la musique tranquille?

--De la musique trop correcte et trop froide. Prends garde d'en faire, si
tu fuis la fatigue et les peines de ce monde.

En parlant ainsi, ils s'taient avancs jusqu'au pied des murs du prieur.
Une eau cristalline jaillissait d'un globe de marbre surmont d'une croix
dore, et retombait, de cuvette en cuvette, jusque dans une grande conque
de granit o frtillait une quantit de ces jolis petits poissons rouges
dont s'amusent les enfants. Consuelo et Beppo, fort enfants eux-mmes, se
plaisaient srieusement  leur jeter des grains de sable pour tromper leur
gloutonnerie, et  suivre de l'oeil leurs mouvements  rapides, lorsqu'ils
virent venir droit  eux une grande figure blanche qui portait une cruche,
et qui, en s'approchant de la fontaine, ne ressemblait pas mal  une de
ces _laveuses de nuit_, personnages fantastiques dont la tradition est
rpandue dans presque tous les pays superstitieux. La proccupation ou
l'indiffrence qu'elle mit  remplir sa cruche, sans leur tmoigner ni
surprise ni frayeur, eut vraiment d'abord quelque chose de solennel et
d'trange. Mais bientt, un grand cri qu'elle ft en laissant tomber
son amphore au fond du bassin, leur prouva qu'il n'y avait rien de
surnaturel dans sa personne. La bonne dame avait tout simplement la vue
un peu trouble par les annes, et, ds qu'elle les eut aperus, elle fut
prise d'une peur effroyable, et s'enfuit vers la maison en invoquant la
vierge Marie et tous les saints.

Qu'y a-t-il donc, dame Brigide? cria de l'intrieur une voix d'homme;
auriez-vous rencontr quelque malin esprit?

--Deux diables, ou plutt deux voleurs sont l debout tout auprs de la
fontaine, rpondit dame Brigide en rejoignant son interlocuteur, qui parut
au seuil de la porte, et y resta incertain et incrdule pendant quelques
instants.

--Ce sera encore une de vos paniques! Est-ce que des voleurs viendraient
nous attaquer  cette heure-ci?

--Je vous jure par mon salut ternel qu'il y a l deux figures noires,
immobiles comme des statues; ne les voyez-vous pas d'ici? Tenez! elles y
sont encore, et ne bougent pas. Sainte Vierge! je vais me cacher dans la
cave.

--Je vois en effet quelque chose, reprit l'homme en affectant de grossir
sa voix. Je vais sonner le jardinier, et, avec ses deux garons, nous
aurons facilement raison de ces coquins-l, qui n'ont pu pntrer que
par-dessus les murs; car j'ai ferm moi-mme toutes les portes.

--En attendant, tirons celle-ci sur nous, repartit la vieille dame, et
nous sonnerons aprs la cloche d'alarme.

La porte se referma, et nos deux enfants restrent peu fixs sur le parti
qu'ils avaient  prendre. Fuir, c'tait confirmer l'opinion qu'on avait
d'eux; rester, c'tait s'exposer  une attaque un peu brusque. Comme ils
se consultaient, ils virent un rayon de lumire percer le volet d'une
fentre au premier tage. Le rayon s'agrandit, et un rideau de damas
cramoisi, derrire lequel brillait doucement la clart d'une lampe, fut
soulev lentement; une main, que la pleine lumire de la lune fit paratre
blanche et potele, se montra au bord du rideau, dont elle soutenait
avec prcaution les franges, tandis qu'un oeil invisible interrogeait
probablement les objets extrieurs.

Chanter, dit Consuelo  son compagnon, voil ce que nous avons  faire.
Suis-moi, laisse-moi dire. Mais non, prends ton violon, et fais-moi une
ritournelle quelconque, dans le premier ton venu.

Joseph ayant obi, Consuelo se mit  chanter  pleine voix, en improvisant
musique et prose, une espce de discours en allemand, rhythm et coup en
rcitatif:

Nous sommes deux pauvres enfants de quinze ans, tout petits, et pas plus
forts, pas plus mchants que les rossignols dont nous imitons les doux
refrains.

--Allons, Joseph, dit-elle tout bas, un accord pour soutenir le rcitatif.
Puis elle reprit:

Accabls de fatigue, et contrists par la morne solitude de la nuit, nous
avons vu cette maison, qui de loin semblait dserte, et nous avons pass
une jambe, et puis l'autre, par-dessus le mur.

--Un accord en _la_ mineur, Joseph.

Nous nous sommes trouvs dans un jardin enchant, au milieu de fruits
dignes de la terre promise: nous mourions de soif; nous mourions de faim.
Cependant s'il manque une pomme d'api aux espaliers, si nous avons dtach
un grain de raisin de la treille, qu'on nous chasse et qu'on nous humilie
comme des malfaiteurs.

--Une modulation pour revenir en _ut_ majeur, Joseph.

Et cependant, on nous souponne, on nous menace; et nous ne voulons
pas nous sauver; nous ne cherchons pas  nous cacher, parce que nous
n'avons fait aucun mal... si ce n'est d'entrer dans la maison du bon Dieu
par-dessus les murs; mais quand il s'agit d'escalader le paradis, tous les
chemins sont bons, et les plus courts sont les meilleurs.

Consuelo termina son rcitatif par un de ces jolis cantiques en latin
vulgaire, que l'on nomme  Venise _latino di frate_, et que le peuple
chante le soir devant les madones. Quand elle eut fini, les deux mains
blanches, s'tant peu  peu montres, l'applaudirent avec transport,
et une voix qui ne lui semblait pas tout  fait trangre  son oreille,
cria de la fentre:

Disciples des muses, soyez les bien venus! Entrez, entrez: l'hospitalit
vous invite et vous attend.

Les deux enfants s'approchrent, et, un instant aprs, un domestique en
livre rouge et violet vint leur ouvrir courtoisement la porte.

Je vous avais pris pour des filous, je vous en demande bien pardon, mes
petits amis, leur dit-il en riant: c'est votre faute; que ne chantiez-vous
plus tt? Avec un passeport comme votre voix et votre violon, vous ne
pouviez manquer d'tre bien accueillis par mon matre. Venez donc; il
parat qu'il vous connat dj.

En parlant ainsi, l'affable serviteur avait mont devant eux les douze
marches d'un escalier fort doux, couvert d'un beau tapis de Turquie. Avant
que Joseph et eu le temps de lui demander le nom de son matre, il avait
ouvert une porte battante qui retomba derrire eux sans faire aucun bruit;
et aprs avoir travers une antichambre confortable, il les introduisit
dans la salle  manger, o le patron gracieux de cette heureuse demeure,
assis en face d'un faisan rti, entre deux flacons de vieux vin dor,
commenait  digrer son premier service, tout en attaquant le second d'un
air paterne et majestueux. Au retour de sa promenade du matin, il s'tait
fait accommoder par son valet de chambre pour se reposer le teint. Il tait
poudr et ras de frais. Les boucles grisonnantes de son chef respectable
s'arrondissaient moelleusement sous _un oeil_ de poudre d'iris d'une odeur
exquise; ses belles mains taient poses sur ses genoux couverts d'une
culotte de satin noir  boucles d'argent. Sa jambe bien faite et dont il
tait un peu vain, chausse d'un bas violet bien tir et bien transparent,
reposait sur un coussin de velours, et sa noble corpulence enveloppe
d'une excellente douillette de soie puce, ouate et pique, s'affaissait
dlicieusement dans un grand fauteuil de tapisserie o nulle part le coude
ne risquait de rencontrer un angle, tant il tait bien rembourr et arrondi
de tous cts. Assise auprs de la chemine qui flambait et ptillait
derrire le fauteuil du matre, dame Brigide, la gouvernante prparait le
caf avec un recueillement religieux; et un second valet, non moins propre
dans sa tenue, et non moins bnin dans ses allures que le premier, debout
auprs de la table, dtachait dlicatement l'aile de volaille que le saint
homme attendait sans impatience comme sans inquitude. Joseph et Consuelo
firent de grandes rvrences en reconnaissant dans leur hte bienveillant
M. le chanoine majeur et jubilaire du chapitre cathdrant de Saint-Etienne,
celui devant lequel ils avaient chant la messe le matin mme.




LXXVII.


M. le chanoine tait l'homme le plus commodment tabli qu'il y et au
monde. Ds l'ge de sept ans, grce aux protections royales qui ne lui
avaient pas manqu, il avait t dclar en ge de raison, conformment aux
canons de l'glise, lesquels admettaient que si l'on n'a pas beaucoup de
raison  cet ge, on est du moins capable d'en avoir virtuellement assez
pour recueillir et consommer les fruits d'un bnfice. En consquence
de cette dcision le jeune tonsur avait t investi du canonicat, bien
qu'il ft btard d'un roi; toujours en vertu des canons de l'glise,
qui acceptaient par prsomption la lgitimit d'un enfant prsent aux
bnfices et patronn par des souverains, bien que d'autre part les mmes
arrts canoniques exigeassent que tout prtendant aux biens ecclsiastiques
ft issu de bon et lgitime mariage,  dfaut de quoi on pouvait le
dclarer _incapable_, voire _indigne_ et _infme_ au besoin. Mais il est
avec le ciel tant d'accommodements, que, dans de certaines circonstances,
le droit canonique tablissait qu'un enfant trouv peut tre regard comme
lgitime, par la raison, d'ailleurs fort chrtienne, que dans les cas de
parent mystrieuse on doit supposer le bien plutt que le mal. Le petit
chanoine tait donc entr en possession d'une superbe prbende,  titre de
chanoine majeur; et arriv vers sa cinquantime anne,  une quarantaine
d'annes de services prtendus effectifs dans le chapitre, il tait
dsormais reconnu chanoine jubilaire, c'est--dire chanoine en retraite,
libre de rsider o bon lui semblait, et de ne plus remplir aucune fonction
capitulaire, tout en jouissant pleinement des avantages, revenus et
privilges de son canonicat. Il est vrai que le digne chanoine avait rendu
de bien grands services au chapitre ds ses jeunes annes. Il s'tait fait
dclarer _absent_, ce qui, aux termes du droit canonique, signifie une
permission de rsider loin du chapitre, en vertu de divers prtextes
plus ou moins spcieux, sans perdre les fruits du bnfice attach 
l'exercice effectif. Le cas de peste dans une rsidence est un cas
d'_absence_ admissible. Il y a aussi des raisons de sant dlicate ou
dlabre qui motivent l'_absence_. Mais le plus honorable et le plus assur
des droits d'absence tait celui qui avait pour motif le cas d'tudes.
On entreprenait et on annonait un gros ouvrage sur les cas de conscience,
sur les Pres de l'glise, sur les sacrements, ou, mieux encore, sur la
constitution du chapitre auquel on appartenait, sur les principes de sa
fondation, sur les avantages honorifiques et manuels qui s'y rattachaient,
sur les prtentions qu'on pouvait faire valoir  l'encontre d'autres
chapitres, sur un procs qu'on avait ou qu'on voulait avoir contre une
communaut rivale  propos d'une terre, d'un droit de patronage, ou d'une
maison bnficiale; et ces sortes de subtilits chicanire et financires,
tant beaucoup plus intressantes pour les corps ecclsiastiques que les
commentaires sur la doctrine et les claircissements sur le dogme, pour peu
qu'un membre distingu du chapitre propost de faire des recherches, de
compulser des parchemins, de griffonner des mmoires de procdure, des
rclamations, voire des libelles contre de riches adversaires, on lui
accordait le lucratif et agrable droit de rentrer dans la vie prive et de
manger son revenu soit en voyages, soit dans sa maison bnficiale, au coin
de son feu. Ainsi faisait notre chanoine.

Homme d'esprit, beau diseur, crivain lgant, il avait promis, il se
promettait, et il devait promettre toute sa vie de faire un livre sur les
droits, immunits et privilges de son chapitre. Entour d'_in-quarto_
poudreux qu'il n'avait jamais ouverts, il n'avait pas fait le sien, il ne
le faisait pas, il ne devait jamais le faire. Les deux secrtaires qu'il
avait engags aux frais du chapitre, taient occups  parfumer sa
personne et  prparer son repas. On parlait beaucoup du fameux livre;
on l'attendait, on btissait sur la puissance de ses arguments mille rves
de gloire, de vengeance et d'argent. Ce livre, qui n'existait pas, avait
dj fait  son auteur une rputation de persvrance, d'rudition et
d'loquence, dont il n'tait pas press de fournir la preuve; non qu'il
ft incapable de justifier l'opinion favorable de ses confrres, mais
parce que la vie est courte, les repas longs; la toilette indispensable,
et le _far niente_ dlicieux. Et puis notre chanoine avait deux passions
innocentes mais insatiables: il aimait l'horticulture et la musique.
Avec tant d'affaires et d'occupations, o et-il trouv le temps de faire
son livre? Enfin, il est si doux de parler d'un livre qu'on ne fait pas,
et si dsagrable au contraire d'entendre parler de celui qu'on a fait!

Le bnfice de ce saint personnage consistait en une terre d'un bon
rapport, annexe au prieur scularis o il vivait huit  neuf mois
de l'anne, adonn  la culture de ses fleurs et  celle de son estomac.
L'habitation tait spacieuse et romantique. Il l'avait rendue confortable
et mme luxueuse. Abandonnant  une lente destruction le corps de logis
qu'avaient habit les anciens moines, il entretenait avec soin et ornait
avec got la partie la plus favorable  ses habitudes de bien-tre.
De nouvelles distributions avaient fait de l'antique monastre un vrai
petit chteau o il menait une vie de gentilhomme. C'tait un excellent
naturel d'homme d'glise: tolrant, bel esprit au besoin, orthodoxe et
disert avec ceux de son tat, enjou, anecdotique et facile avec ceux du
monde, affable, cordial et gnreux avec les artistes. Ses domestiques,
participant  la bonne vie qu'il savait se faire, l'aidaient de tout leur
pouvoir. Sa gouvernante tait un peu tracassire, mais elle lui faisait de
si bonnes confitures, et s'entendait si bien  conserver ses fruits, qu'il
supportait sa mchante humeur, et soutenait l'orage avec calme, se disant
qu'un homme doit savoir supporter les dfauts d'autrui, mais qu'il ne peut
se passer de beau dessert et de bon caf.

Nos jeunes artistes furent accueillis par lui avec la plus gracieuse
bonhomie.

Vous tes des enfants pleins d'esprit et d'invention, leur dit-il, et je
vous aime de tout mon coeur. De plus, vous avez infiniment de talent; et
il y a un de vous deux, je ne sais plus lequel, qui possde la voix la plus
douce, la plus sympathique, la plus mouvante que j'aie entendue de ma vie.
Cette voix-l est un prodige, un trsor; et j'tais tout triste, ce soir,
de vous avoir vus partir si brusquement de chez le cur, en songeant que
je ne vous retrouverais peut-tre jamais, que je ne vous entendrais plus.
Vrai! je ne n'avais pas d'apptit, j'tais sombre, proccup... Cette belle
voix et cette belle musique ne me sortaient pas de l'me et de l'oreille.
Mais la Providence, qui me veut bien du bien, vous ramne vers moi, et
peut-tre aussi votre bon coeur, mes enfants; car vous aurez devin que
j'avais su vous comprendre et vous apprcier...

--Nous sommes forcs d'avouer, monsieur le chanoine, rpondit Joseph, que
le hasard seul nous a conduits ici, et que nous tions loin de compter sur
cette bonne fortune.

--La bonne fortune est pour moi, reprit l'aimable chanoine; et vous allez
me chanter... Mais non, ce serait trop d'gosme de ma part; vous tes
fatigus,  jeun peut-tre... Vous allez souper d'abord, puis passer une
bonne nuit dans ma maison, et demain nous ferons de la musique; oh! de
la musique toute la journe! Andr, vous allez mener ces jeunes gens 
l'office, et vous en aurez le plus grand soin... Mais non, qu'ils restent;
mettez-leur deux couverts au bout de ma table, et qu'ils soupent avec moi.

Andr obit avec empressement, et mme avec une sorte de satisfaction
bienveillante. Mais dame Brigide montra des dispositions tout opposes;
elle hocha la tte, haussa les paules, et grommela entre ses dents:

Voil des gens bien propres pour manger sur votre nappe, et une singulire
socit pour un homme de votre rang!

Taisez-vous, Brigide, rpondit le chanoine avec calme. Vous n'tes jamais
contente de rien ni de personne; et ds que voyez les autres prendre un
petit plaisir, vous entrez en fureur.

--Vous ne savez quoi imaginer pour passer le temps, reprit-elle sans tenir
compte des reproches qui lui taient adresss. Avec des flatteries, des
sornettes, des flonflons, on vous mnerait comme un petit enfant!

--Taisez-vous donc, dit le chanoine en levant un peu le ton, mais sans
perdre son sourire enjou; vous avez la voix aigre comme une crcelle, et
si vous continuez  gronder, vous allez perdre la tte et manquer mon caf.

--Beau plaisir! et grand honneur, en vrit, dit la vieille, que de
prparer le caf  de pareils htes!

--Oh! il vous faut de hauts personnages  vous! Vous aimez la grandeur;
vous voudriez ne traiter que des vques, des princes et des chanoinesses
 seize quartiers! Tout cela ne vaut pas pour moi un couplet de chanson
bien dit.

Consuelo coutait avec tonnement ce personnage d'une apparence si noble
se disputer avec sa bonne avec une sorte de plaisir enfantin; et, pendant
tout le souper, elle s'merveilla de la purilit de ses proccupations.
A propos de tout, il disait une foule de riens pour passer le temps et pour
se tenir en belle humeur. Il interpellait ses domestiques  chaque instant,
tantt discutant srieusement la sauce d'un poisson, tantt s'inquitant de
la confection d'un meuble, donnant des ordres contradictoires, interrogeant
son monde sur les dtails les plus oiseux de son mnage, rflchissant
sur ces misres avec une solennit digne de sujets srieux, coutant l'un,
reprenant l'autre, tenant tte  dame Brigide qui le contredisait sur
toutes choses, et ne manquant jamais de mettre quelque mot plaisant dans
ses questions et dans ses rponses. On et dit que, rduit par l'isolement
et la nonchalance de sa vie  la socit de ses domestiques, il cherchait
 tenir son esprit en haleine, et  faciliter l'oeuvre de sa digestion par
un exercice hyginique de la pense point trop grave et point trop lger.

Le souper fut exquis et d'une abondance inoue. A l'entremets, le cuisinier
fut appel devant M. le chanoine, et affectueusement lou par lui pour la
confection de certains plats, doucement rprimand et doctement enseign 
propos de certains autres qui n'avaient pas atteint le dernier degr de
perfection. Les deux voyageurs tombaient des nues, et se regardaient
l'un l'autre, croyant faire un rve factieux, tant ces raffinements
leur semblaient incomprhensibles.

Allons! allons! ce n'est pas mal, dit le bon chanoine en congdiant
l'artiste culinaire; je ferai quelque chose de toi, si tu as de la bonne
volont, et si tu continues  aimer ton devoir.

Ne semblerait-il pas, pensa Consuelo, qu'il s'agit d'un enseignement
paternel, ou d'une exhortation religieuse?

Au dessert, aprs que le chanoine eut donn aussi  la gouvernante sa part
d'loges et d'avertissements, il oublia enfin ces graves questions pour
parler musique, et il se montra sous un meilleur jour  ses jeunes htes.
Il avait une bonne instruction musicale, un fonds d'tudes solides, des
ides justes et un got clair. Il tait assez bon organiste; et, s'tant
mis au clavecin aprs le dner, il leur fit entendre des fragments de
plusieurs vieux matres allemands, qu'il jouait avec beaucoup de puret
et selon les bonnes traditions du temps pass. Cette audition ne fut pas
sans intrt pour Consuelo; et bientt, ayant trouv sur le clavecin un
gros livre de cette ancienne musique, elle se mit  le feuilleter et 
oublier la fatigue et l'heure qui s'avanait, pour demander au chanoine
de lui jouer, avec sa bonne manire nette et large, plusieurs morceaux
qui avaient frapp son esprit et ses yeux. Le chanoine trouva un plaisir
extrme  tre ainsi cout. La musique qu'il connaissait n'tant plus
gure de mode, il ne trouvait pas souvent d'amateurs selon son coeur. Il
se prit donc d'une affection extraordinaire pour Consuelo particulirement,
Joseph, accabl de lassitude, s'tant assoupi sur un grand fauteuil
perfidement dlicieux.

Vraiment! s'cria le chanoine dans un moment d'enthousiasme, tu es
un enfant heureusement dou, et ton jugement prcoce annonce un avenir
extraordinaire. Voici la premire fois de ma vie que je regrette le clibat
que m'impose ma profession.

Ce compliment fit rougir et trembler Consuelo, qui se crut reconnue
Pour une femme; mais elle se remit bien vite, lorsque le chanoine ajouta
navement:

Oui, je regrette de n'avoir pas d'enfants, car le ciel m'et peut-tre
donn un fils tel que toi, et c'et t le bonheur de ma vie... quand
mme Brigide et t la mre. Mais dis-moi, mon ami, que penses-tu de ce
Sbastien Bach dont les compositions fanatisent les savants d'aujourd'hui?
Crois-tu aussi que ce soit un gnie prodigieux? J'ai l un gros livre
De ses oeuvres que j'ai rassembl et fait relier, parce qu'il faut avoir
de tout... Et puis, c'est peut-tre beau en effet... Mais c'est d'une
difficult extrme  lire, et je t'avoue que le premier essai m'ayant
rebut, j'ai eu la paresse de ne pas m'y remettre... D'ailleurs, j'ai si
peu de temps  moi! Je ne fais de musique que dans de rares instants,
drobs  des soins plus srieux... De ce que tu m'as vu trs-occup
de la gouverne de mon petit mnage, il ne faut pas conclure que je sois
un homme libre et heureux. Je suis esclave, au contraire, d'un travail
norme, effrayant, que je me suis impos. Je fais un livre auquel je
travaille depuis trente ans, et qu'un autre n'et pas fait en soixante;
un livre qui demande des tudes incroyables, des veilles, une patience
 toute preuve et les plus profondes rflexions. Aussi je pense que ce
livre-l fera quelque bruit!

--Mais il est bientt fini? demanda Consuelo.

--Pas encore, pas encore! rpondit le chanoine dsireux de se dissimuler
 lui-mme qu'il ne l'avait pas commenc. Nous disions donc que la musique
de ce Bach est terriblement difficile, et que, quant  moi, elle me semble
bizarre.

--Je pense cependant que si vous surmontiez votre rpugnance, vous en
viendriez  penser que c'est un gnie qui embrasse, rsume et vivifie
toute la science du pass et du prsent.

--Eh bien, reprit le chanoine, s'il en est ainsi, nous essaierons demain
 nous trois d'en dchiffrer quelque chose. Voici l'heure pour vous de
prendre du repos, et pour moi de me livrer  l'tude. Mais demain vous
passerez la journe chez moi, c'est entendu, n'est-ce pas?

--La journe, c'est beaucoup dire, Monsieur; nous devons nous presser
d'arriver  Vienne; mais dans la matine nous serons  vos ordres.

Le chanoine se rcria, insista, et Consuelo feignit de cder, se promettant
de presser un peu les adagios du grand Bach, et de quitter le prieur
vers onze heures ou midi. Quand il fut question d'aller dormir, une vive
discussion s'engagea sur l'escalier entre dame Brigide et le premier valet
de chambre. Le zl Joseph, empress de complaire  son matre, avait
prpar pour les jeunes musiciens deux jolies cellules situes dans le
btiment frachement restaur qu'occupaient le chanoine et sa suite.
Brigide, au contraire, s'obstinait  les envoyer coucher dans les cellules
abandonnes du vieux prieur, parce que ce corps de logis tait spar du
nouveau par de bonnes portes et de solides verrous.

Quoi! disait-elle en levant sa vois aigre dans l'escalier sonore, vous
prtendez loger ces vagabonds porte  porte avec nous! Et ne voyez-vous pas
 leur mine,  leur tenue et  leur profession, que ce sont des bohmiens,
des coureurs d'aventures, de mchants petits bandits qui se sauveront d'ici
avant le jour en nous emportant notre vaisselle plate! Qui sait s'ils ne
nous assassineront pas!

--Nous assassiner! ces enfants-l! reprenait Joseph en riant: vous tes
folle, Brigide; toute vieille et casse que vous voil, vous les mettriez
encore en fuite, rien qu'en leur montrant les dents.

--Vieux et cass vous-mme, entendez-vous! criait la vieille avec fureur.
Je vous dis qu'ils ne coucheront pas ici, je ne le veux pas. Oui-da! je ne
fermerais pas l'oeil de toute la nuit!

--Vous auriez grand tort; je suis bien sr que ces enfants n'ont pas plus
envie que moi de troubler votre respectable sommeil. Allons, finissons!
monsieur le chanoine m'a ordonn de bien traiter ses htes, et je n'irai
pas les fourrer dans cette masure pleine de rats et ouverte  tous les
vents. Voudriez-vous les faire coucher sur le carreau?

--Je leur y ai fait dresser par le jardinier deux bons lits de sangle;
croyez-vous que ces va-nu-pieds soient habitus  des lits de duvet?

--Ils en auront pourtant cette nuit, parce que monsieur le veut ainsi;
je ne connais que les ordres de monsieur, dame Brigide! Laissez-moi faire
mon devoir, et songez que le vtre comme le mien est d'obir et non de
commander.

--Bien parl, Joseph! dit le chanoine, qui, de la porte entr'ouverte de
l'antichambre, avait cout en riant toute la dispute. Allez me prparer
mes pantoufles, Brigide, et ne nous rompez plus la tte. Au revoir, mes
petits amis! Suivez Joseph, et dormez bien. Vive la musique, vive la belle
journe de demain.

--Aprs que nos voyageurs eurent pris possession de leurs jolies cellules,
ils entendirent encore longtemps gronder au loin la gouvernante, comme la
bise d'hiver sifflant dans les corridors. Quand le mouvement qui annonait
le coucher solennel du chanoine eut cess entirement, dame Brigide vint
sur la pointe du pied  la porte de ses jeunes htes, et donna lestement
un tour de clef  chaque serrure pour les enfermer. Joseph, plong dans le
meilleur lit qu'il et rencontr de sa vie, dormait dj profondment,
et Consuelo en fit autant de son ct, aprs avoir ri de bon coeur en
elle-mme des terreurs de Brigide. Elle qui avait trembl presque toutes
les nuits durant son voyage, elle faisait trembler  son tour. Elle et pu
s'appliquer la fable du livre et des grenouilles; mais il me serait
impossible de vous affirmer que Consuelo connt les fables de La Fontaine.
Leur mrite tait contest  cette poque par les plus beaux esprits de
l'univers: Voltaire s'en moquait, et le grand Frdric, pour singer son
philosophe les mprisait profondment.




LXXVIII.


Au jour naissant, Consuelo, voyant le soleil briller, et se sentant invite
 la promenade par les joyeux gazouillements de mille oiseaux qui faisaient
dj chre lie dans le jardin essaya de sortir de sa chambre; mais la
consigne n'tait pas encore leve, et dame Brigide tenait toujours ses
prisonniers sous clef. Consuelo pensa que c'tait peut-tre une ide
ingnieuse du chanoine, qui, voulant assurer les jouissances musicales
de sa journe, avait jug bon de s'assurer avant tout de la personne des
musiciens. La jeune fille, rendue hardie et agile par ses habits d'homme,
examina la fentre, vit l'escalade facilite par une grande vigne soutenue
d'un solide treillis qui garnissait tout le mur; et, descendant avec
lenteur et prcaution, pour ne point endommager les beaux raisins du
prieur, elle atteignit le sol, et s'enfona dans le jardin, riant en
elle-mme de la surprise et du dsappointement de Brigide, lorsqu'elle
verrait ses prcautions djoues.

Consuelo revit sous un autre aspect les superbes fleurs et les fruits
somptueux qu'elle avait admirs au clair de la lune. L'haleine du matin
et la coloration oblique du soleil rose et riant donnaient une posie
nouvelle  ces belles productions de la terre. Une robe de satin velout
enveloppait les fruits, la rose se suspendait en perles de cristal 
toutes les branches, et les gazons glacs d'argent exhalaient cette
lgre vapeur qui semble le souffle aspirateur de la terre s'efforant
de rejoindre le ciel et de s'unir  lui dans une subtile effusion d'amour.
Mais rien n'galait la fracheur et la beaut des fleurs encore toutes
charges de l'humidit de la nuit,  cette heure mystrieuse de l'aube o
elles s'entr'ouvrent comme pour dcouvrir des trsors de puret et rpandre
des recherches de parfums que le plus matinal et le plus pur des rayons du
soleil est seul digne d'entrevoir et de possder un instant. Le parterre du
chanoine tait un lieu de dlices pour un amateur d'horticulture. Aux yeux
de Consuelo il tait trop symtrique et trop soign. Mais les cinquante
espces de roses, les rares et charmants hibiscus, les sauges purpurines,
les graniums varis  l'infini, les daturas embaums, profondes coupes
d'opales imprgnes de l'ambroisie des dieux; les lgantes asclpiades,
poisons subtils o l'insecte trouve la mort dans la volupt; les splendides
cactes, talant leurs clatantes rosaces sur des tiges rugueuses
bizarrement agences; mille plantes curieuses et superbes que Consuelo
n'avait jamais vues, et dont elle ne savait ni les noms ni la patrie,
occuprent son attention pendant longtemps.

En examinant leurs diverses attitudes et l'expression du sentiment que
chacune de leurs physionomies semblait traduire, elle cherchait dans son
esprit le rapport de la musique avec les fleurs, et voulait se rendre
compte de l'association de ces deux instincts dans l'organisation de
son hte. Il y avait longtemps que l'harmonie des sons lui avait sembl
rpondre d'une certaine manire  l'harmonie des couleurs; mais l'harmonie
de ces harmonies, il lui sembla que c'tait le parfum. En cet instant,
plonge dans une vague et douce rverie, elle s'imaginait entendre une voix
sortir de chacune de ces corolles charmantes, et lui raconter les mystres
de la posie dans une langue jusqu'alors inconnue pour elle. La rose lui
disait ses ardentes amours, le lis sa chastet cleste; le magnolia superbe
l'entretenait des pures jouissances d'une sainte fiert; et la mignonne
hpathique lui racontait tout bas les dlices de la vie simple et cache.
Certaines fleurs avaient de fortes voix qui disaient d'un accent large
et puissant: Je suis belle et je rgne. D'autres qui murmuraient avec
des sons  peine saisissables, mais d'une douceur infinie et d'un charme
pntrant: Je suis petite et je suis aime, disaient-elles; et toutes
ensemble se balanaient en mesure au vent du matin, unissant leurs voix
dans un choeur arien qui se perdait peu  peu dans les herbes mues, et
sous les feuillages avides d'en recueillir le sens mystrieux.

Tout  coup, au milieu de ces harmonies idales et de cette contemplation
dlicieuse, Consuelo entendit des cris aigus, horribles et bien
douloureusement humains, partir de derrire les massifs d'arbres qui lui
cachaient le mur d'enceinte. A ces cris, qui se perdirent dans le silence
de la campagne, succda le roulement d'une voiture, puis la voiture parut
s'arrter, et l'on frappa  grands coups sur la grille de fer qui fermait
le jardin de ce ct-l. Mais, soit que tout le monde ft encore endormi
dans la maison, soit que personne ne voult rpondre, on frappa vainement
 plusieurs reprises, et les cris perants d'une voix de femme, entrecoups
par les jurements nergiques d'une voix d'homme qui appelait au secours,
frapprent les murs du prieur et n'veillrent pas plus d'chos sur ces
pierres insensibles que dans le coeur de ceux qui les habitaient. Toutes
les fentres de cette faade taient si bien calfeutres pour protger
le sommeil du chanoine, qu'aucun bruit extrieur ne pouvait percer les
volets de plein chne garnis de cuir et rembourrs de crin. Les valets,
occups dans le prau situ derrire ce btiment, n'entendaient pas les
cris; il n'y avait pas de chiens dans le prieur. Le chanoine n'aimait pas
ces gardiens importuns qui, sous prtexte d'carter les voleurs, troublent
le repos de leurs matres. Consuelo essaya de pntrer dans l'habitation
pour signaler l'approche de voyageurs en dtresse; mais tout tait si bien
ferm qu'elle y renona, et, suivant son impulsion, elle courut  la grille
d'o partait le bruit.

Une voiture de voyage, tout encombre de paquets, et toute blanchie par la
poussire d'une longue route, tait arrte devant l'alle principale du
jardin. Les postillons taient descendus de cheval et tchaient d'branler
cette porte inhospitalire tandis que des gmissements et des plaintes
sortaient de la voiture.

Ouvrez, cria-t-on  Consuelo, si vous tes des chrtiens! Il y a l une
dame qui se meurt.

--Ouvrez! s'cria en se penchant  la portire une femme dont les traits
taient inconnus  Consuelo, mais dont l'accent vnitien la frappa
vivement. Madame va mourir, si on ne lui donne l'hospitalit au plus vite.
Ouvrez donc, si vous tes des hommes!

Consuelo, sans songer aux rsultats de son premier mouvement, s'effora
d'ouvrir la grille; mais elle tait ferme d'un norme cadenas dont la clef
tait vraisemblablement dans la poche de dame Brigide. La sonnette tait
galement arrte par un ressort  secret. Dans ce pays tranquille et
honnte, de telles prcautions n'avaient pas t prises contre les
malfaiteurs, mais bien contre le bruit et le drangement des visites trop
tardives ou trop matinales. Il fut impossible  Consuelo de satisfaire
au voeu de son coeur, et elle supporta douloureusement les injures de la
femme de chambre qui, en parlant vnitien  sa matresse, s'criait avec
impatience:

L'imbcile! le petit maladroit, qui ne sait pas ouvrir une porte!

Les postillons allemands, plus patients et plus calmes, s'efforaient
d'aider Consuelo, mais sans plus de succs, lorsque la dame malade,
s'avanant  son tour  la portire, cria d'une voix forte en mauvais
allemand:

H, par le sang du diable! allez donc chercher quelqu'un pour ouvrir,
misrable petit animal que vous tes!

Cette apostrophe nergique rassura Consuelo sur le trpas imminent de la
dame. Si elle est prs de mourir, pensa-t-elle, c'est au moins de mort
violente, et, adressant la parole en vnitien  cette voyageuse dont
l'accent n'tait pas plus problmatique que celui de sa suivante;

Je n'appartiens pas  cette maison, lui dit-elle, j'y ai reu
l'hospitalit cette nuit; je vais tcher d'veiller les matres, ce qui ne
sera ni prompt, ni facile. tes-vous dans un tel danger, Madame, que vous
ne puissiez attendre un peu ici sans vous dsesprer?

--J'accouche, imbcile! cria la voyageuse; je n'ai pas le temps d'attendre:
cours, crie, casse tout, amne du monde, et fais-moi entrer ici, tu seras
bien pay de ta peine...

Elle se remit  jeter les hauts cris, et Consuelo sentit trembler ses
genoux; cette figure, cette voix ne lui taient pas inconnues...

Le nom de votre matresse! cria-t-elle  la femme de chambre.

--Eh! qu'est-ce que cela te fait? Cours donc, malheureux!  dit la soubrette
toute bouleverse. Ah! si tu perds du temps, tu n'auras rien de nous!

--Eh! je ne veux rien de vous non plus, rpondit Consuelo avec feu; mais
je veux savoir qui vous tes. Si votre matresse est musicienne, vous serez
reus ici d'emble, et, si je ne me trompe pas, elle est une chanteuse
clbre.

--Va, mon petit, dit la dame en mal d'enfant, qui, dans l'intervalle entre
chaque douleur aigu, retrouvait beaucoup de sang-froid et d'nergie,
tu ne te trompes pas; va dire aux habitants de cette maison que la fameuse
Corilla est prs de mourir, si quelque me de chrtien ou d'artiste ne
prend piti de sa position. Je paierai... dis que je paierai largement.
Hlas! Sofia, dit-elle  sa suivante, fais-moi mettre par terre, je
souffrirai moins tendue sur le chemin que dans cette infernale voiture!

Consuelo courait dj vers le prieur, rsolue de faire un bruit
pouvantable et de parvenir  tout prix jusqu'au chanoine. Elle ne songeait
dj plus  s'tonner et  s'mouvoir de l'trange hasard qui amenait en
ce lieu sa rivale, la cause de tous ses malheurs; elle n'tait occupe que
du dsir de lui porter secours. Elle n'eut pas la peine de frapper, elle
trouva Brigide qui, attire enfin par les cris, sortait de la maison,
escorte du jardinier et du valet de chambre.

Belle histoire! rpondit-elle avec duret, lorsque Consuelo lui eut expos
le fait. N'y allez pas, Andr, ne bougez d'ici, matre jardinier! Ne
voyez-vous pas que c'est un coup mont par ces bandits pour nous dvaliser
et nous assassiner? Je m'attendais  cela! une alerte, une feinte! une
bande de sclrats rdant autour de la maison, tandis que ceux  qui nous
avons donn asile tcheraient de les faire entrer sous un honnte prtexte.
Aller chercher vos fusils, Messieurs, et soyez prts  assommer cette
prtendue dame en mal d'enfant qui porte des moustaches et des pantalons.
Ah bien, oui! une femme en couche! Quand cela serait, prend-elle notre
maison pour un hpital? Nous n'avons pas de sage-femme ici, je n'entends
rien  un pareil office, et monsieur le chanoine n'aime pas les
vagissements. Comment une dame se serait-elle mise en route tant sur son
terme? Et si elle l'a fait,  qui la faute? pouvons-nous l'empcher de
souffrir? qu'elle accouche dans sa voiture, elle y sera tout aussi bien
que chez nous, o nous n'avons rien de dispos pour une pareille aubaine.

Ce discours, commenc pour Consuelo, et grommel tout le long de l'alle,
fut achev  la grille pour la femme de chambre de Corilla. Tandis que les
voyageuses, aprs avoir parlement en vain, changeaient des reproches,
des invectives, et mme des injures avec l'intraitable gouvernante,
Consuelo, esprant dans la bont et dans le dilettantisme du chanoine,
avait pntr dans la maison. Elle chercha en vain la chambre du matre;
elle ne fit que s'garer dans cette vaste habitation dont elle ne
connaissait pas les dtours. Enfin elle rencontra Haydn qui la cherchait,
et qui lui dit avoir vu le chanoine entrer dans son orangerie. Ils s'y
rendirent ensemble, et virent le digne personnage venir  leur rencontre,
sous un berceau de jasmin, avec un visage frais et riant comme la belle
matine d'automne qu'il faisait ce jour-l. En regardant cet homme affable
marcher dans sa bonne douillette ouate, sur des sentiers o son pied
dlicat ne risquait pas de trouver un caillou dans le sable fin et
frachement pass au rteau, Consuelo ne douta pas qu'un tre si heureux,
si serein dans sa conscience et si satisfait dans tous ses voeux, ne ft
charm de faire une bonne action. Elle commenait  lui exposer la requte
de la pauvre Corilla, lorsque Brigide, apparaissant tout  coup lui coupa
la parole et parla en ces termes:

Il y a l-bas  votre porte une vagabonde, une chanteuse de thtre, qui
se dit fameuse, et qui a l'air et le ton d'une dvergonde. Elle se dit
en mal d'enfant, crie et jure comme trente dmons; elle prtend accoucher
chez vous; voyez si cela vous convient!

Le chanoine fit un geste de dgot et de refus.

Monsieur le chanoine, dit Consuelo, quelle que soit cette femme,
elle souffre, sa vie est peut-tre en danger ainsi que celle d'une
innocente crature que Dieu appelle en ce monde, et que la religion vous
commande peut-tre d'y recevoir chrtiennement et paternellement. Vous
n'abandonnerez pas cette malheureuse, vous ne la laisserez pas gmir et
agoniser  votre porte.

--Est-elle marie? demanda froidement le chanoine aprs un instant de
rflexion.

--Je l'ignore; il est possible qu'elle le soit. Mais qu'importe? Dieu lui
accorde le bonheur d'tre mre: lui seul a le droit de la juger...

--Elle a dit son nom, monsieur le chanoine, reprit la Brigide avec force;
et vous la connaissez, vous qui frquentez tous les histrions de Vienne.
Elle s'appelle Corilla.

--Corilla! s'cria le chanoine. Elle est dj venue  Vienne, j'en ai
beaucoup entendu parler. C'tait une belle voix, dit-on.

--En faveur de sa belle voix, faites-lui ouvrir la porte; elle est par
terre sur le sable du chemin, dit Consuelo.

--Mais c'est une femme de mauvaise vie, reprit le chanoine. Elle a fait du
scandale  Vienne, il y a deux ans.

--Et il y a beaucoup de gens jaloux de votre bnfice, monsieur le
chanoine! vous m'entendez? Une femme perdue qui accoucherait dans votre
maison... cela ne serait point prsent comme un hasard, encore moins
comme une oeuvre de misricorde. Vous savez que le chanoine Herbert a
des prtentions au jubilariat, et qu'il a dj fait dpossder un jeune
confrre, sous prtexte qu'il ngligeait les offices pour une dame qui
se confessait toujours  lui  ces heures-l. Monsieur le chanoine, un
bnfice comme le vtre est plus facile  perdre qu' gagner!

Ces paroles firent sur le chanoine une impression soudaine et dcisive.
Il les recueillit dans le sanctuaire de sa prudence, quoiqu'il feignt de
les avoir  peine coutes.

Il y a, dit-il, une auberge  deux cents pas d'ici: que cette dame s'y
fasse conduire. Elle y trouvera tout ce qu'il lui faut, et y sera plus
commodment et plus convenablement que chez un garon. Allez lui dire cela,
Brigide, avec politesse, avec beaucoup de politesse, je vous en prie.
Indiquez l'auberge aux postillons. Vous, mes enfants, dit-il  Consuelo
et  Joseph, venez essayer avec moi une fugue de Bach pendant qu'on nous
servira le djeuner.

--Monsieur le chanoine, dit Consuelo mue, abandonnerez-vous...

--Ah! dit le chanoine en s'arrtant d'un air constern, voil mon plus beau
volkameria dessch. J'avais bien dit au jardinier qu'il ne l'arrosait pas
assez souvent! La plus rare et la plus admirable plante de mon jardin!
c'est une fatalit, Brigide! voyez donc! Appelez-moi le jardinier,
que je le gronde.

--Je vais d'abord chasser la fameuse Corilla de votre porte, rpondit
Brigide en s'loignant.

--Et vous y consentez, vous l'ordonnez monsieur le chanoine? s'cria
Consuelo indigne.

--Il m'est impossible de faire autrement, rpondit-il d'une voix douce,
mais avec un ton dont le calme annonait une rsolution inbranlable.
Je dsire qu'on ne m'en parle pas davantage. Venez donc, je vous attends
pour faire de la musique.

--Il n'est plus de musique pour nous ici, reprit Consuelo avec nergie.
Vous ne seriez pas capable de comprendre Bach, vous qui n'avez pas
d'entrailles humaines. Ah! prissent vos fleurs et vos fruits! puisse la
gele desscher vos jasmins et fendre vos plus beaux arbres! Cette terre
fconde, qui vous donne tout  profusion, devrait ne produire pour vous que
des ronces; car vous n'avez pas de coeur, et vous volez les dons du ciel,
que vous ne savez pas faire servir  l'hospitalit!

En parlant ainsi, Consuelo laissa le chanoine bahi regarder autour de lui,
comme s'il et craint de voir la maldiction cleste invoque par cette me
brlante tomber sur ses volkamerias prcieux et sur ses anmones chries.
Elle courut  la grille qui tait reste ferme, et elle l'escalada pour
sortir, afin de suivre la voiture de Corilla qui se dirigeait au pas
vers le misrable cabaret, gratuitement dcor du titre d'auberge par le
chanoine.




LXXIX.


Joseph Haydn, habitu dsormais  se laisser emporter par les subites
rsolutions de son amie, mais dou d'un caractre plus prvoyant et plus
calme, la rejoignit aprs avoir t reprendre le sac de voyage, la musique
et le violon surtout, le gagne-pain, le consolateur et le joyeux compagnon
du voyage. Corilla fut dpose sur un de ces mauvais lits des auberges
allemandes, o il faut choisir, tant ils sont exigus, de faire dpasser
la tte ou les pieds. Par malheur, il n'y avait pas de femme dans cette
bicoque; la matresse tait alle en plerinage  six lieues de l, et la
servante avait t conduire la vache au pturage. Un vieillard et un enfant
gardaient la maison; et, plus effrays que satisfaits d'hberger une si
riche voyageuse, ils laissaient mettre leurs pnates au pillage, sans
songer au ddommagement qu'ils pourraient en retirer. Le vieux tait sourd,
et l'enfant se mit en campagne pour aller chercher la sage-femme du village
voisin, qui n'tait pas  moins d'une lieue de distance. Les postillons
s'inquitaient beaucoup plus de leurs chevaux, qui n'avaient rien  manger,
que de leur voyageuse; et celle-ci, abandonne aux soins de sa femme de
chambre, qui avait perdu la tte et criait presque aussi haut qu'elle,
remplissait l'air de ses gmissements, qui ressemblaient  ceux d'une
lionne plus qu' ceux d'une femme.

Consuelo, saisie d'effroi et de piti, rsolut de ne pas abandonner cette
malheureuse crature.

Joseph, dit-elle  son camarade, retourne au prieur, quand mme tu
devrais y tre mal reu; il ne faut pas tre orgueilleux quand on demande
pour les autres. Dis au chanoine qu'il faut envoyer ici du linge, du
bouillon, du vin vieux, des matelas, des couvertures, enfin tout ce qui
est ncessaire  une personne malade. Parle-lui avec douceur, avec force,
et promets-lui, s'il le faut, que nous irons lui faire de la musique,
pourvu qu'il envoie des secours  cette femme.

Joseph partit, et la pauvre Consuelo assista  cette scne repoussante
d'une femme sans foi et sans entrailles, subissant, avec des imprcations
et des blasphmes, l'auguste martyre de la maternit. La chaste et pieuse
enfant frissonnait  la vue de ces tortures que rien ne pouvait adoucir,
puisqu'au lieu d'une sainte joie et d'une religieuse esprance, le
dplaisir et la colre remplissaient le coeur de Corilla. Elle ne cessait
de maudire sa destine, son voyage, le chanoine et sa gouvernante, et
jusqu' l'enfant qu'elle allait mettre au monde. Elle brutalisait sa
suivante, et achevait de la rendre incapable de tout service intelligent.
Enfin elle s'emporta contre cette pauvre fille, au point de lui dire:

Va, je te soignerai de mme, quand tu passeras par la mme preuve; car
toi aussi tu es grosse, je le sais fort bien, et je t'enverrai accoucher 
l'hpital. Ote-toi de devant mes yeux: tu me gnes et tu m'irrites.

La Sofia, furieuse et dsole, s'en alla pleurer dehors; et Consuelo,
reste seule avec la matresse d'Anzoleto et de Zustiniani, essaya de la
calmer et de la secourir. Au milieu de ses tourments et de ses fureurs,
la Corilla conservait une sorte de courage brutal et de force sauvage qui
dvoilaient toute l'impit de sa nature fougueuse et robuste. Lorsqu'elle
prouvait un instant de rpit, elle redevenait stoque et mme enjoue.

Parbleu! dit-elle tout d'un coup  Consuelo, qu'elle ne reconnaissait
pas du tout, ne l'ayant jamais vue que de loin ou sur la scne dans des
costumes bien diffrents de celui qu'elle portait en cet instant, voil
une belle aventure, et bien des gens ne voudront pas me croire quand je
leur dirai que je suis accouche dans un cabaret avec un mdecin de ton
espce; car tu m'as l'air d'un petit zingaro, toi, avec ta mine brune et
ton grand oeil noir. Qui es-tu? d'o sors-tu? comment te trouves-tu ici,
et pourquoi me sers-tu? Ah! tiens, ne me le dis pas, je ne pourrais pas
t'entendre, je souffre trop. Ah! _misera, me!_ Pourvu que je ne meure
pas! Oh non! je ne mourrai pas! je ne veux pas mourir! Zingaro, tu ne
m'abandonnes pas? reste l, reste l, ne me laisse pas mourir, entends-tu
bien?

Et les cris recommenaient, entrecoups de nouveaux blasphmes.

Maudit enfant! disait-elle, je voudrais t'arracher de mon flanc, et te
jeter loin de moi!

--Oh! ne dites pas cela! s'cria Consuelo glace d'pouvante; vous
allez tre mre, vous allez tre heureuse de voir votre enfant, vous ne
regretterez pas d'avoir souffert!

--Moi? dit la Corilla avec un sang-froid cynique, tu crois que j'aimerai
cet enfant-l! Ah! que tu te trompes! Le beau plaisir que d'tre mre,
comme si je ne savais pas ce qui en est! Souffrir pour accoucher,
travailler pour nourrir ces malheureux que leurs pres renient, les
voir souffrir eux-mmes, ne savoir qu'en faire, souffrir pour les
abandonner... car, aprs tout, on les aime... mais je n'aimerai pas
celui-l. Oh! je jure Dieu que je ne l'aimerai pas! que je le harai comme
je hais son pre!...

Et Corilla, dont l'air froid et amer cachait un dlire croissant, s'cria
dans un de ces mouvements exasprs qu'une souffrance atroce inspire aux
femmes:

Ah! maudit! trois fois maudit soit le pre de cet enfant-l!

Des cris inarticuls la suffoqurent, elle mit en pices le fichu qui
cachait son robuste sein pantelant de douleur et de rage; et, saisissant
le bras de Consuelo sur lequel elle imprima ses ongles crisps par la
torture, elle s'cria en rugissant:

Maudit! maudit! maudit soit le vil, l'infme Anzoleto!

La Sofia rentra en cet instant, et un quart d'heure aprs, ayant russi 
dlivrer sa matresse, elle jeta sur les genoux de Consuelo le premier
oripeau qu'elle arracha au hasard d'une malle ouverte  la hte. C'tait
un manteau de thtre, en salin fan, bord de franges de clinquant.
Ce fut dans ce lange improvis que la noble et pure fiance d'Albert reut
et enveloppa l'enfant d'Anzoleto et de Corilla.

Allons, Madame, consolez-vous, dit la pauvre soubrette avec un accent de
bont simple et sincre: vous tes heureusement accouche, et vous avez
une belle petite fille.

--Fille ou garon, je ne souffre plus, rpondit la Corilla en se relevant
sur son coude, sans regarder son enfant; donne-moi un grand verre de vin.

Joseph venait d'en apporter du prieur, et du meilleur. Le chanoine s'tait
excut gnreusement, et bientt la malade eut  discrtion tout ce que
son tat rclamait. Corilla souleva d'une main ferme le gobelet d'argent
qu'on lui prsentait, et le vida avec l'aplomb d'une vivandire; puis,
se jetant sur les bons coussins du chanoine, elle s'y endormit aussitt
avec la profonde insouciance que donnent un corps de fer et une me de
glace. Pendant son sommeil, l'enfant fut convenablement emmaillot, et
Consuelo alla chercher dans la prairie voisine une brebis qui lui servit
de premire nourrice. Lorsque la mre s'veilla, elle se fit soulever par
la Sofia; et, ayant encore aval un verre de vin, elle se recueillit un
instant; Consuelo; tenant l'enfant dans ses bras, attendait le rveil de
la tendresse maternelle: Corilla avait bien autre chose en tte. Elle posa
sa voix en _ut_ majeur, et fit gravement une gamme de deux octaves. Alors
elle frappa ses mains l'une dans l'autre, en s'criant:

_Brava_, Corilla! tu n'as rien perdu de ta voix, et tu peux faire des
enfants tant qu'il te plaira!

Puis elle clata de rire, embrassa la Sofia, et lui mit au doigt un diamant
qu'elle avait au sien, en lui disant:

C'est pour te consoler des injures que je t'ai dites. O est mon petit
singe? Ah! mon Dieu, s'cria-t-elle en regardant son enfant, il est blond,
il lui ressemble! Tant pis pour lui! malheur  lui; ne dfaites pas tant de
malles, Sofia!  quoi songez-vous! croyez-vous que je veuille rester ici?
Allons donc! vous tes sotte, et vous ne savez pas encore ce que c'est que
la vie. Demain, je compte bien me remettre en route. Ah! zingaro, tu portes
les enfants comme une vraie femme. Combien veux-tu pour tes soins et pour
ta peine? Sais-tu, Sofia, que jamais je n'ai t mieux soigne et mieux
servie? Tu es donc de Venise, mon petit ami? m'as-tu entendue chanter?

Consuelo ne rpondit rien  ces questions, dont on n'et pas cout la
rponse. La Corilla lui faisait horreur. Elle remit l'enfant  la servante
du cabaret, qui venait de rentrer et qui paraissait une bonne crature;
puis elle appela Joseph et retourna avec lui au prieur.

Je ne m'tais pas engag, lui dit, chemin faisant, son compagnon,  vous
ramener au chanoine. Il paraissait honteux de sa conduite, quoiqu'il
affectt beaucoup de grce et d'enjouement; malgr son gosme, ce n'est
pas un mchant homme. Il s'est montr vraiment heureux d'envoyer  la
Corilla tout ce qui pouvait lui tre utile.

--Il y a des mes si dures et si affreuses, rpondit Consuelo, que les mes
faibles doivent faire plus de piti que d'horreur. Je veux rparer mon
emportement envers ce pauvre chanoine; et puisque la Corilla n'est pas
morte, puisque, comme on dit, la mre et l'enfant se portent bien, puisque
notre chanoine y a contribu autant qu'il l'a pu, sans compromettre la
possession de son cher bnfice, je veux le remercier. D'ailleurs, j'ai mes
raisons pour rester au prieur jusqu'au dpart de la Corilla. Je te les
dirai demain.

La Brigide tait alle visiter une ferme voisine, et Consuelo, qui
s'attendait  affronter ce cerbre, eut le plaisir d'tre reue par le
doucereux et prvenant Andr.

Eh! arrivez donc, mes petits amis, s'cria-t-il en leur ouvrant la marche
vers les appartements du matre; M. le chanoine est d'une mlancolie
affreuse. Il n'a presque rien mang  son djeuner, et il a interrompu
trois fois sa sieste. Il a eu deux grands chagrins aujourd'hui; il a
perdu son plus beau volkameria et l'esprance d'entendre de la musique.
Heureusement vous voil de retour, et une de ses peines sera adoucie.

--Se moque-t-il de son matre ou de nous? dit Consuelo  Joseph.

--L'un et l'autre, rpondit Haydn. Pourvu que le chanoine ne nous boude
pas, nous allons nous amuser.

Loin de bouder, le chanoine les reut  bras ouverts, les fora de
djeuner, et ensuite se mit au piano avec eux. Consuelo lui fit comprendre
et admirer les prludes admirables du grand Bach, et, pour achever de
le mettre de bonne humeur, elle lui chanta les plus beaux airs de son
rpertoire, sans chercher  dguiser sa voix, et sans trop s'inquiter de
lui laisser deviner son sexe et son ge. Le chanoine tait dtermin 
ne rien deviner et  jouir avec dlices de ce qu'il entendait. Il tait
vritablement amateur passionn de musique, et ses transports eurent une
sincrit et une effusion dont Consuelo ne put se dfendre d'tre touche.

Ah! cher enfant, noble enfant, heureux enfant, s'criait le bonhomme
les larmes aux yeux, tu fais de ce jour le plus beau de ma vie. Mais que
deviendrai-je dsormais? Non, je ne pourrai supporter la perte d'une telle
jouissance, et l'ennui me consumera; je ne pourrai plus faire de musique;
j'aurai l'me remplie d'un idal que tout me fera regretter! Je n'aimerai
plus rien, pas mme mes fleurs.

--Et vous aurez grand tort, monsieur le chanoine, rpondit Consuelo;
car vos fleurs chantent mieux que moi.

--Que dis-tu? mes fleurs chantent? Je ne les ai jamais entendues.

--C'est que vous ne les avez jamais coutes, Moi, je les ai entendues
ce matin, j'ai surpris leurs mystres, et j'ai compris leur mlodie.

--Tu es un trange enfant, un enfant de gnie! s'cria le chanoine en
caressant la tte brune de Consuelo avec une chastet paternelle; tu portes
la livre de la misre, et tu devrais tre port en triomphe. Mais qui
es-tu, dis-moi, o as-tu appris ce que tu sais?

--Le hasard, la nature, monsieur le chanoine!

--Ah! tu me trompes, dit malignement le chanoine, qui avait toujours le mot
pour rire; tu es quelque fils de Caffarelli ou de Farinello! Mais, coutez,
mes enfants, ajouta-t-il d'un air srieux et anim: je ne veux plus que
vous me quittiez. Je me charge de vous; restez avec moi. J'ai de la
fortune, je vous en donnerai. Je serai pour vous ce que Gravina a t
pour Metastasio. Ce sera mon bonheur, ma gloire. Attachez-vous  moi;
il ne s'agira que d'entrer dans les ordres mineurs. Je vous ferai avoir
quelques jolis bnfices, et aprs ma mort vous trouverez quelques bonnes
petites conomies que je ne prtends pas laisser  cette harpie de
Brigide.

Comme le chanoine disait cela, Brigide entra brusquement et entendit ses
dernires paroles.

Et moi, s'cria-t-elle d'une voix glapissante et avec des larmes de rage,
je ne prtends pas vous servir davantage. C'est assez longtemps sacrifier
ma jeunesse et ma rputation  un matre ingrat.

--Ta rputation? ta jeunesse? interrompit moqueusement le chanoine sans
se dconcerter. Eh! tu te flattes, ma pauvre vieille; ce qu'il te plat
d'appeler l'une protge l'autre.

--Oui, oui, raillez, rpliqua-t-elle; mais prparez-vous  ne plus me
revoir. Je quitte de ce pas une maison o je ne puis tablir aucun ordre
et aucune dcence. Je voulais vous empcher de faire des folies, de
gaspiller votre bien, de dgrader votre rang; mais je vois que c'tait
en vain. Votre caractre, faible et votre mauvaise toile vous poussent 
votre perte, et les premiers saltimbanques qui vous tombent sous la main
vous tournent si bien la tte, que vous tes tout prt  vous laisser
dvaliser par eux. Allons, allons, il y a longtemps que le chanoine Herbert
me demande  son service et m'offre de plus beaux avantages que ceux que
vous me faites. Je suis lasse de tout ce que je vois ici. Faites-moi mon
compte. Je ne passerai pas la nuit sous votre toit.

--En sommes-nous l? dit le chanoine avec calme. Eh bien, Brigide, tu me
fais grand plaisir, et puisses-tu ne pas te raviser. Je n'ai jamais chass
personne, et je crois que j'aurais le diable  mon service que je ne
le mettrais pas dehors, tant je suis dbonnaire; mais si le diable me
quittait, je lui souhaiterais un bon voyage et chanterais un _Magnificat_
 son dpart. Va faire ton paquet, Brigide; et quant  tes comptes,
fais-les toi-mme, mon enfant. Tout ce que tu voudras, tout ce que je
possde, si tu veux, pourvu que tu t'en ailles bien vite.

--Eh! monsieur le chanoine, dit Haydn tout mu de cette scne domestique,
vous regretterez une vieille servante qui vous parat fort attache...

--Elle est attache  mon bnfice, rpondit le chanoine, et moi, je ne
regretterai que son caf.

--Vous vous habituerez  vous passer de bon caf, monsieur le chanoine,
dit l'austre Consuelo avec fermet, et vous ferez bien. Tais-toi, Joseph,
et ne parle pas pour elle. Je veux le dire devant elle, moi, parce que
c'est la vrit. Elle est mchante et elle est nuisible  son matre.
Il est bon, lui; la nature l'a fait noble et gnreux. Mais cette fille
le rend goste. Elle refoule les bons mouvements de son me; et s'il la
garde, il deviendra dur et inhumain comme elle. Pardonnez-moi, monsieur le
chanoine, si je vous parle ainsi. Vous m'avez fait tant chanter, et vous
m'avez tant pouss  l'exaltation en manifestant la vtre, que je suis
peut-tre un peu hors de moi. Si j'prouve une sorte d'ivresse, c'est votre
faute; mais soyez sr que la vrit parle dans ces ivresses-l, parce
qu'elles sont nobles et dveloppent en nous ce que nous avons de meilleur.
Elles nous mettent le coeur sur les lvres, et c'est mon coeur qui vous
parle en ce moment. Quand je serai calme, je serai plus respectueux et
non plus sincre. Croyez-moi, je ne veux pas de votre fortune, je n'en ai
aucune envie, aucun besoin. Quand je voudrai, j'en aurai plus que vous,
et la vie d'artiste est voue  tant de hasards, que vous me survivrez
peut-tre. Ce sera peut-tre  moi de vous inscrire sur mon testament,
en reconnaissance de ce que vous avez voulu faire le vtre en ma faveur.
Demain nous partons pour ne vous revoir peut-tre jamais; mais nous
partirons le coeur plein de joie, de respect, d'estime et de reconnaissance
pour vous si vous renvoyez madame Brigide,  qui je demande bien pardon de
ma faon de penser.

Consuelo parlait avec tant de feu, et la franchise de son caractre se
peignait si vivement dans tous ses traits, que le chanoine en fut frapp
comme d'un clair.

Va-t'en, Brigide, dit-il  sa gouvernante d'un air digne et ferme. La
vrit parle par la bouche des enfants, et cet enfant-l a quelque chose
de grand dans l'esprit. Va-t'en, car tu m'as fait faire ce matin une
mauvaise action, et tu m'en ferais faire d'autres, parce que je suis
faible et parfois craintif. Va-t'en, parce que tu me rends malheureux, et
que cela ne peut pas te faire faire ton salut; va-t'en, ajouta-t-il en
souriant, parce que tu commences  brler trop ton caf et  tourner toutes
les crmes o tu mets le nez.

Ce dernier reproche fut plus sensible  Brigide que tous les autres, et
Son orgueil, bless  l'endroit le plus irritable, lui ferma la bouche
compltement. Elle se redressa, jeta sur le chanoine un regard de piti,
presque de mpris, et sortit d'un air thtral. Deux heures aprs, cette
reine dpossde quittait le prieur, aprs l'avoir un peu mis au pillage.
Le chanoine ne voulut pas s'en apercevoir, et  l'air de batitude qui se
Rpandit sur son visage, Haydn reconnut que Consuelo lui avait rendu un
vritable service. A dner, cette dernire, pour l'empcher d'prouver
le moindre regret, lui fit du caf  la manire de Venise, qui est bien
la premire manire du monde. Andr se mit aussitt  l'tude sous sa
direction, et le chanoine dclara qu'il n'avait dgust meilleur caf de
sa vie. On fit encore de la musique le soir, aprs avoir envoy demander
des nouvelles de la Corilla, qui tait dj assise, leur dit-on, sur le
fauteuil que le chanoine lui avait envoy. On se promena au clair de la
lune dans le jardin, par une soire magnifique. Le chanoine, appuy sur
le bras de Consuelo, ne cessait de la supplier d'entrer dans les ordres
mineurs et de s'attacher  lui comme fils adoptif.

Prenez garde, lui dit Joseph lorsqu'ils rentrrent dans leurs chambres;
ce bon chanoine s'prend de vous un peu trop srieusement.

--Rien ne doit inquiter en voyage, lui rpondit-elle. Je ne serai pas
plus abb que je n'ai t trompette. M. Mayer, le comte Hoditz et le
chanoine ont tous compt sans le lendemain.




LXXX.


Cependant Consuelo souhaita le bonsoir   Joseph, et se retira dans sa
chambre sans lui avoir donn, comme il s'y attendait, le signal du dpart
pour le retour de l'aube. Elle avait ses raisons pour ne pas se hter, et
Joseph attendit qu'elle les lui confit, enchant de passer quelques heures
de plus avec elle dans cette jolie maison, tout en menant cette bonne vie
de chanoine qui ne lui dplaisait pas. Consuelo se permit de dormir la
grasse matine, et de ne paratre qu'au second djeuner du chanoine.
Celui-ci avait l'habitude de se lever de bonne heure, de prendre un repas
lger et friand, de se promener dans ses jardins et dans ses serres pour
examiner ses plantes, un brviaire  la main; et d'aller faire un second
somme en attendant le djeuner  la fourchette.

Notre voisine la voyageuse se porte bien, dit-il  ses jeunes htes ds
qu'il les vit paratre. J'ai envoy Andr lui faire son djeuner. Elle a
exprim beaucoup de reconnaissance pour nos attentions, et, comme elle
se dispose  partir aujourd'hui pour Vienne, contre toute prudence, je
l'avoue, elle vous fait prier d'aller la voir, afin de vous rcompenser
du zle charitable que vous lui avez montr. Ainsi, mes enfants, djeunez
vite; et rendez-vous auprs d'elle; sans doute elle vous destine quelque
joli prsent.

--Nous djeunerons aussi lentement qu'il vous plaira, monsieur le chanoine,
rpondit Consuelo, et nous n'irons pas voir la malade; elle n'a plus besoin
de nous, et nous n'aurons jamais besoin de ses prsents.

--Singulier enfant! dit le chanoine merveill. Ton dsintressement
romanesque, ta gnrosit enthousiaste, me gagnent le coeur  tel point,
que jamais, je le sens, je ne pourrai consentir  me sparer de toi...

Consuelo sourit, et l'on se mit  table. Le repas fut exquis et dura bien
deux heures; mais le dessert fut autre que le chanoine ne s'y attendait.

Monsieur le rvrend, dit Andr en paraissant  la porte, voici la mre
Berthe, la femme du cabaret voisin, qui vous apporte une grande corbeille
de la part de l'accouche.

--C'est l'argenterie que je lui ai prte, rpondit le chanoine. Andr,
recevez-la, c'est votre affaire. Elle part donc dcidment cette dame?

--Monsieur le rvrend, elle est partie.

--Dj! c'est une folle! Elle veut se tuer cette diablesse-l!

--Non, monsieur le chanoine, dit Consuelo, elle ne veut pas se tuer, et
elle ne se tuera pas.

--Eh bien, Andr, que faites-vous l d'un air crmonieux? dit le chanoine
 son valet.

--Monsieur le rvrend, c'est que la mre Berthe refuse de me remettre la
corbeille; elle dit qu'elle ne la remettra qu' vous, et qu'elle a quelque
chose  vous dire.

--Allons, c'est un scrupule ou une affectation de dpositaire. Fais-la
entrer, finissons-en.

La vieille femme fut introduite, et, aprs avoir fait de grandes
rvrences, elle dposa sur la table une grande corbeille couverte d'un
voile. Consuelo y porta une main empresse, tandis que le chanoine tournait
la tte vers Berthe; et ayant un peu cart le voile, elle le referma
en disant tout bas  Joseph:

Voil ce que j'attendais, voil pourquoi je suis reste. Oh! oui, j'en
tais sre: Corilla devait agir ainsi.

Joseph, qui n'avait pas eu le temps d'apercevoir le contenu de la
corbeille, regardait sa compagne d'un air tonn.

Eh bien, mre Berthe, dit le chanoine, vous me rapportez les objets que
j'ai prts  votre htesse? C'est bon, c'est bon. Je n'en tais pas en
peine, et je n'ai pas besoin d'y regarder pour tre sr qu'il n'y manque
rien.

--Monsieur le rvrend, rpondit la vieille, ma servante a tout apport;
j'ai tout remis  _vos officiers_. Il n'y manque rien en effet, et je suis
bien tranquille l-dessus. Mais cette corbeille, on m'a fait jurer de ne la
remettre qu' vous, et ce qu'elle contient, vous le savez aussi bien que
moi.

--Je veux tre pendu si je le sais, dit le chanoine en avanant la main
ngligemment vers la corbeille.

Mais sa main resta comme frappe de catalepsie, et sa bouche demeura
entr'ouverte de surprise, lorsque, le voile s'tant agit et entr'ouvert
comme de lui-mme, une petite main d'enfant, rose et mignonne, apparut en
faisant le mouvement vague de chercher  saisir le doigt du chanoine.

Oui, monsieur le rvrend, reprit la vieille femme avec un sourire de
satisfaction confiante; le voil sain et sauf, bien gentil, bien veill,
et ayant bonne envie de vivre.

Le chanoine stupfait avait perdu la parole; la vieille continua:

Dame! Votre Rvrence l'avait demand  sa mre pour l'lever et
l'adopter! La pauvre dame a eu un peu de peine  s'y dcider; mais enfin
nous lui avons dit que son enfant ne pouvait pas tre en de meilleures
mains, et elle l'a recommand  la Providence en nous le remettant pour
vous l'apporter: Dites bien  ce digne chanoine,  ce saint homme,
s'est-elle exclame en montant dans sa voiture, que je n'abuserai pas
longtemps de son zle charitable. Bientt je reviendrai chercher ma
fille et payer les dpenses qu'il aura faites pour elle. Puisqu'il veut
absolument se charger de lui trouver une bonne nourrice, remettez-lui pour
moi cette bourse, que je le prie de partager entre cette nourrice et le
petit musicien qui m'a si bien soigne hier, s'il est encore chez lui.
Quant  moi, elle m'a bien paye, monsieur le rvrend, et je ne demande
rien, je suis fort contente.

--Ah! vous tes contente! s'cria le chanoine d'un ton tragi-comique.
Eh bien, j'en suis fort aise! Mais veuillez remporter cette bourse et ce
marmot. Dpensez l'argent, levez l'enfant, ceci ne me regarde en aucune
faon.

--lever l'enfant, moi? Oh! que nenni, monsieur le rvrend! je suis trop
vieille pour me charger d'un nouveau-n. Cela crie toute la nuit, et mon
pauvre homme, bien qu'il soit sourd, ne s'arrangerait pas d'une pareille
socit.

--Et moi donc! il faut que je m'en arrange? Grand merci! Ah'! vous comptiez
l-dessus?

--Puisque Votre Rvrence l'a demand  sa mre!

--Moi! je l'ai demand? o diantre avez-vous pris cela?

--Mais puisque Votre Rvrence a crit ce matin...

--Moi, j'ai crit? o est ma lettre, s'il vous-plat! qu'on me prsente
ma lettre!

--Ah! dame, je ne l'ai pas vue, votre lettre, et d'ailleurs personne ne
sait lire chez nous; mais M. Andr est venu saluer l'accouche de la part
de Votre Rvrence, et elle nous a dit qu'il lui avait remis une lettre.
Nous l'avons cru, nous, bonnes gens! qui est-ce qui ne l'et pas cru?

--C'est un mensonge abominable! c'est un tour de bohmienne! s'cria le
chanoine, et vous tes les compres de cette sorcire-l. Allons, allons,
emportez-moi le marmot, rendez-le  sa mre, gardez-le, arrangez-vous
comme il vous plaira, je m'en lave les mains. Si c'est de l'argent que
vous voulez me tirer, je consens  vous en donner. Je ne refuse jamais
l'aumne, mme aux intrigants et aux escrocs, c'est la seule manire de
s'en dbarrasser; mais prendre un enfant dans ma maison, merci de moi!
allez tous au diable!

--Ah! Pour ce qui est de cela, repartit la vieille femme d'un ton fort
dcid, je ne le ferai point, n'en dplaise  Votre Rvrence. Je n'ai
pas consenti  me charger de l'enfant pour mon compte. Je sais comment
finissent toutes ces histoires-l. On vous donne pour commencer un peu d'or
qui brille, on vous promet monts et merveilles; et puis vous n'entendez
plus parler de rien; l'enfant vous reste. a n'est jamais fort, ces
enfants-l; c'est fainant et orgueilleux de nature. On ne sait qu'en
faire. Si ce sont des garons, a tourne au brigandage; si ce sont des
filles, a tourne encore plus mal! Ah!, par ma foi, non! ni moi, ni mon
vieux, ne voulons de l'enfant. On nous a dit que Votre Rvrence le
demandait; nous l'avons cru, le voil. Voil l'argent,  et nous sommes
quittes. Quant  tre compres, nous ne connaissons pas ces tours-l, et,
j'en demande pardon  Votre Rvrence; elle veut rire quand elle nous
accuse de lui en imposer. Je suis bien la servante de Votre Rvrence, et
je m'en retourne  la maison. Nous avons des plerins qui s'en reviennent
du _voeu_ et qui ont pardieu grand soif!

La vieille salua  plusieurs reprises en s'en allant; puis revenant sur ses
pas:

J'allais oublier, dit-elle; l'enfant doit s'appeler Angle, en italien.
Ah! par ma foi, je ne me souviens plus comment elles m'ont dit cela.

--Angiolina, Anzoleta? dit Consuelo.

--C'est cela, prcisment, dit la vieille; et saluant encore le chanoine,
elle se retira tranquillement.

--Eh bien, comment trouvez-vous le tour! dit le chanoine stupfait en se
retournant vers ses htes.

--Je le trouve digne de celle qui l'a imagin, rpondit Consuelo en tant
de la corbeille l'enfant qui commenait  s'impatienter, et en lui faisant
avaler doucement quelques cuilleres d'un reste de lait du djeuner qui
tait encore chaud, dans la tasse japonaise du chanoine.

--Cette Corilla est donc un dmon? reprit le chanoine; vous la connaissiez?

--Seulement de rputation; mais maintenant je la connais parfaitement, et
vous aussi, monsieur le chanoine.

--Et c'est une connaissance dont je me serais fort bien pass! Mais
qu'allons-nous faire de ce pauvre abandonn? ajouta-t-il en jetant un
regard de piti sur l'enfant.

--Je vais le porter, rpondit Consuelo,  votre jardinire,  qui j'ai vu
allaiter hier un beau garon de cinq  six mois.

--Allez donc, dit le chanoine; ou plutt sonnez pour qu'elle vienne
ici le recevoir. Elle nous indiquera une nourrice dans quelque ferme
voisine... pas trop voisine pourtant; car Dieu sait le tort que peut faire
 un homme d'glise la moindre marque d'un intrt marqu pour un enfant
tomb ainsi des nues dans sa maison.

--A votre place, monsieur le chanoine, je me mettrais au-dessus de ces
misres-l. Je ne voudrais ni prvoir, ni apprendre les suppositions
absurdes de la calomnie. Je vivrais au milieu des sots propos comme s'ils
n'existaient pas, j'agirais toujours comme s'ils taient impossibles.
A quoi servirait donc une vie de sagesse et de dignit, si elle n'assurait
pas le calme de la conscience et la libert des bonnes actions? Voyez, cet
enfant vous est confi, mon rvrend. S'il est mal soign loin de vos yeux,
s'il languit, s'il meurt, vous vous le reprocherez ternellement!

--Que dis-tu l, que cet enfant m'est confi? en ai-je accept le dpt?
et le caprice ou la fourberie d'autrui nous imposent-ils de pareils
devoirs? Tu t'exaltes, mon enfant, et tu draisonnes.

--Non, mon cher monsieur le chanoine, reprit Consuelo en s'animant de plus
en plus; je ne draisonne pas. La mchante mre qui abandonne ici son
enfant n'a aucun droit et ne peut rien vous imposer. Mais celui qui a droit
de vous commander, celui qui dispose des destines de l'enfant naissant,
celui envers qui vous serez ternellement responsable, c'est Dieu. Oui,
c'est Dieu qui a eu des vues particulires de misricorde sur cette
innocente petite crature en inspirant  sa mre la pense hardie de vous
le confier. C'est lui qui, par un bizarre concours de circonstances, le
fait entrer dans votre maison malgr vous, et le pousse dans vos bras en
dpit de toute votre prudence. Ah! monsieur le chanoine, rappelez-vous
l'exemple de saint Vincent de Paul, qui allait ramassant sur les marches
des maisons les pauvres orphelins abandonns, et ne rejetez pas celui
que la Providence apporte dans votre sein. Je crois bien que si vous
le faisiez, cela vous porterait malheur; et le monde, qui a une sorte
d'instinct de justice dans sa mchancet mme, dirait, avec une apparence
de vrit, que vous avez eu des raisons pour l'loigner de vous. Au lieu
que si vous le gardez, on ne vous en supposera pas d'autres que les
vritables: votre misricorde et votre charit.

--Tu ne sais pas, dit le chanoine branl et incertain, ce que c'est que
le monde! Tu es un enfant sauvage de droiture et de vertu. Tu ne sais pas
surtout ce que c'est que le clerg, et Brigide, la mchante Brigide, savait
bien ce qu'elle disait hier, en prtendant que certaines gens taient
jaloux de ma position, et travaillaient  me la faire perdre. Je tiens mes
bnfices de la protection de feu l'empereur Charles, qui a bien voulu me
servir de patron pour me les faire obtenir. L'impratrice Marie-Thrse
m'a protg aussi pour me faire passer jubilaire avant l'ge. Eh bien, ce
que nous croyons tenir de l'glise ne nous est jamais assur absolument.
Au-dessus de nous, au-dessus des souverains qui nous favorisent, nous avons
toujours un matre, c'est l'glise. Comme elle nous dclare _capables_
quand il lui plat, alors mme  que nous ne le sommes pas, elle nous
dclare _incapables_ quand il lui convient, alors mme que nous lui avons
rendu les plus grands services. _L'ordinaire_, c'est--dire l'vque
diocsain, et son conseil, si on les indispose  et si on les irrite contre
nous, peuvent nous accuser,  nous traduire  leur barre, nous juger et
nous dpouiller, sous prtexte d'inconduite, d'irrgularit de moeurs ou
d'exemples scandaleux, afin de reporter sur de nouvelles cratures les dons
qu'ils s'taient laiss arracher pour nous. Le ciel m'est tmoin que ma vie
est aussi pure que celle de cet enfant qui est n hier. Eh bien, sans une
extrme prudence dans toutes mes relations, ma vertu n'et pas suffi  me
dfendre des mauvaises interprtations. Je ne suis pas trs-courtisan
envers les prlats; mon indolence, et un peu l'orgueil de ma naissance
peut-tre, m'en ont toujours empch. J'ai des envieux dans le chapitre...

--Mais vous avez pour vous Marie-Thrse, qui est une grande me, une noble
femme et une tendre mre, reprit Consuelo. Si elle tait l pour vous
juger, et que vous vinssiez  lui dire avec l'accent de la vrit, que la
vrit seule peut avoir: Reine, j'ai balanc un instant entre la crainte
de donner des armes  mes ennemis et, le besoin de pratiquer la premire
vertu de mon tat, la charit; j'ai vu d'un ct des calomnies, des
intrigues auxquelles je pouvais succomber, de l'autre un pauvre tre
abandonn du ciel et des hommes, qui n'avait de refuge, que dans ma
piti, et d'avenir que dans ma sollicitude; et j'ai choisi de risquer ma
rputation, mon repos et ma fortune, pour faire les oeuvres de la foi et
de la misricorde. Ah! je n'en doute pas, si vous disiez cela  Marie
Thrse, Marie-Thrse, qui peut tout, au lieu d'un prieur, vous donnerait
un palais, et au lieu d'un canonicat un vch. N'a-t-elle pas combl
d'honneurs et de richesses l'abb Metastasio pour avoir fait des rimes?
que ne ferait-elle pas pour la vertu, si elle rcompense ainsi le talent?
Allons, mon rvrend, vous garderez cette pauvre Angiolina dans votre
maison; votre jardinire  la nourrira, et plus tard vous l'lverez dans la
religion et dans la vertu. Sa mre en et fait un dmon pour l'enfer, et
vous en ferez un ange pour le ciel!

--Tu fais de moi ce que tu veux, dit le chanoine mu  et attendri,
en laissant son favori dposer l'enfant sur ses genoux; allons, nous
baptiserons Angle demain matin, tu seras son parrain... Si Brigide
tait encore l, nous la forcerions  tre ta commre, et sa fureur nous
divertirait. Sonne pour qu'on nous amne la nourrice, et que tout soit
fait selon la volont de Dieu! Quant  la bourse que Corilla nous a
laisse... (oui-da! cinquante sequins de Venise!) nous n'en avons que faire
ici. Je me charge des dpenses prsentes pour l'enfant, et de son sort
futur, si on ne le rclame pas. Prends donc cet or, il t'est bien d pour
la vertu singulire, et le grand coeur dont tu as fait preuve dans tout
ceci.

--De l'or pour payer ma vertu et la bont de mon coeur! s'cria Consuelo
en repoussant la bourse avec dgot.  Et l'or de la Corilla! le prix du
mensonge, de la prostitution peut-tre! Ah! monsieur le chanoine, cela
souille mme la vue! Distribuez-le aux pauvres, cela portera bonheur 
notre pauvre Angle.




LXXXI.


Pour la premire fois de sa vie peut-tre le chanoine ne dormit gure. Il
sentait en lui une motion et une agitation tranges. Sa tte tait pleine
d'accords, de mlodies et de modulations qu'un lger sommeil venait briser
 chaque instant, et qu' chaque intervalle de rveil il cherchait malgr
lui, et mme avec une sorte de dpit,  reprendre et  renouer sans pouvoir
y parvenir. Il avait retenu par coeur les phrases les plus saillantes des
morceaux que Consuelo lui avait chants; il les entendait rsonner encore
dans sa cervelle, dans son diaphragme; et puis tout  coup le fil de
l'ide musicale se brisait dans sa mmoire au plus bel endroit, et il la
recommenait mentalement cent fois de suite, sans pouvoir aller une note
plus loin. C'est en vain que, fatigu de cette audition imaginaire, il
s'efforait de la chasser; elle revenait toujours se placer dans son
oreille, et il lui semblait que la clart de son feu vacillait en mesure
sur le satin cramoisi de ses rideaux. Les petits sifflements qui sortent
des bches enflammes avaient l'air de vouloir chanter aussi ces maudites
phrases dont la fin restait dans l'imagination fatigue du chanoine comme
un arcane impntrable. S'il et pu en retrouver une entire, il lui
semblait qu'il et pu tre dlivr de cette obsession de rminiscences.
Mais la mmoire musicale est ainsi faite, qu'elle nous tourmente et nous
perscute jusqu' ce que nous l'ayons rassasie de ce dont elle est avide
et inquite.

Jamais la musique n'avait fait tant d'impression sur le cerveau du
chanoine, bien qu'il et t toute sa vie un dilettante remarquable.
Jamais voix humaine n'avait boulevers ses entrailles comme celle de
Consuelo. Jamais physionomie, jamais langage et manires n'avaient
exerc sur son me une fascination comparable  celle que les traits,
la contenance et les paroles de Consuelo exeraient sur lui depuis
trente-six heures. Le chanoine devinait-il ou ne devinait-il pas le sexe
du prtendu Bertoni? Oui et non. Comment vous expliquer cela? Il faut que
vous sachiez qu' cinquante ans le chanoine avait l'esprit aussi chaste
que les moeurs, et les moeurs aussi pures qu'une jeune fille. A cet gard,
c'tait un saint homme que notre chanoine; il avait toujours t ainsi,
et ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que, btard du roi le plus
dbauch dont l'histoire fasse mention, il ne lui en avait presque rien
cot pour garder son voeu de chastet. N avec un temprament flegmatique
(nous disons aujourd'hui lymphatique), il avait t si bien lev dans
l'ide du canonicat, il avait toujours tant chri le bien-tre et la
tranquillit, il tait si peu propre aux luttes caches que les passions
brutales livrent  l'ambition ecclsiastique; en un mot, il dsirait tant
le repos et le bonheur, qu'il avait eu pour premier et pour unique principe
dans la vie, de sacrifier tout  la possession tranquille d'un bnfice;
amour, amiti, vanit, enthousiasme, vertu mme, s'il l'et fallu. Il
s'tait prpar de bonne heure et habitu de longue main  tout immoler
sans effort et presque sans regret. Malgr cette thorie affreuse de
l'gosme, il tait rest bon, humain, affectueux et enthousiaste 
beaucoup d'gards, parce que sa nature tait bonne, et que la ncessit
de rprimer ses meilleurs instincts ne s'tait presque jamais prsente.
Sa position indpendante lui avait toujours permis de cultiver l'amiti,
la tolrance et les arts; mais l'amour lui tait interdit, et il avait tu
l'amour, comme le plus dangereux ennemi de son repos et de sa fortune.
Cependant, comme l'amour est de nature divine, c'est--dire immortel,
quand nous croyons l'avoir tu, nous n'avons pas fait autre chose que de
l'ensevelir vivant dans notre coeur. Il peut y sommeiller sournoisement
durant de longues annes, jusqu'au jour o il lui plat de se ranimer.
Consuelo apparaissait  l'automne de cette vie de chanoine, et cette longue
apathie de l'me se changeait en une langueur tendre, profonde, et plus
tenace qu'on ne pouvait le prvoir. Ce coeur apathique ne savait point
bondir et palpiter pour un objet aim; mais il pouvait se fondre comme la
glace au soleil, se livrer, connatre l'abandon de soi-mme, la soumission,
et cette sorte d'abngation patiente qu'on est surpris de rencontrer
quelquefois chez les gostes quand l'amour s'empare de leur forteresse.

Il aimait donc, ce pauvre chanoine;  cinquante ans, il aimait pour la
premire fois, et il aimait celle qui ne pouvait jamais rpondre  son
amour. Il ne le pressentait que trop, et voil pourquoi il voulait se
persuader  lui-mme, en dpit de toute vraisemblance, que ce n'tait
pas de l'amour qu'il prouvait, puisque ce n'tait pas une femme qui le
lui inspirait.

A cet gard il s'abusait compltement, et, dans toute la navet de son
coeur, il prenait Consuelo pour un garon. Lorsqu'il remplissait des
fonctions canoniques  la cathdrale de Vienne, il avait vu nombre de
beaux et jeunes enfants  la matrise; il avait entendu des voix claires,
argentines et quasi femelles pour la puret et la flexibilit; celle de
Bertoni tait plus pure et plus flexible mille fois. Mais c'tait une voix
italienne, pensait-il; et puis Bertoni tait une nature d'exception, un de
ces enfants prcoces dont les facults, le gnie et l'aptitude sont des
prodiges. Et tout fier, tout enthousiasm d'avoir ce trsor sur le grand
chemin, le chanoine rvait dj de le faire connatre au monde, de le
lancer, d'aider  sa fortune et  sa gloire. Il s'abandonnait  tous les
lans d'une affection paternelle et d'un orgueil bienveillant, et sa
conscience ne devait pas s'en effrayer; car l'ide d'un amour vicieux et
immonde, comme celui qu'on avait attribu  Gravina pour Mtastase, le
chanoine ne savait mme pas ce que c'tait. Il n'y pensait pas, il n'y
croyait mme pas, et cet ordre d'ides paraissait  son esprit chaste et
droit une abominable et bizarre supposition des mchantes langues.

Personne n'et cru  cette puret enfantine dans l'imagination du chanoine,
homme d'esprit un peu railleur, trs-factieux, plein de finesse et de
pntration en tout ce qui avait rapport  la vie sociale. Il y avait
pourtant tout un monde d'ides, d'instincts et de sentiments qui lui tait
inconnu. Il s'tait endormi dans la joie de son coeur, en faisant mille
projets pour son jeune protg, en se promettant pour lui-mme de passer sa
vie dans les plus saintes dlices musicales, et en s'attendrissant  l'ide
de cultiver, en les temprant un peu, les vertus qui brillaient dans cette
me gnreuse et ardente; mais rveill  toutes les heures de la nuit par
une motion singulire, poursuivi par l'image de cet enfant merveilleux,
tantt inquiet et effray  l'ide de le voir se soustraire  sa tendresse
dj un peu jalouse, tantt impatient d'tre au lendemain pour lui ritrer
srieusement des offres, des promesses et des prires qu'il avait eu l'air
d'couter en riant, le chanoine, tonn de ce qui se passait en lui, se
persuada mille choses autres que la vrit.

J'tais donc destin par la nature  avoir beaucoup d'enfants et  les
aimer avec passion, se demandait-il avec une honnte simplicit, puisque
la seule pense d'en adopter un aujourd'hui me jette dans une pareille
agitation? C'est pourtant la premire fois de ma vie que ce sentiment-l
se rvle  mon coeur, et voil que dans un seul jour l'admiration
m'attache  l'un, la sympathie  l'autre, la piti  un troisime! Bertoni,
Beppo, Angiolina! me voil en famille tout d'un coup, moi qui plaignais
les embarras des parents, et qui remerciais Dieu d'tre oblig par tat
au repos de la solitude! Est-ce la quantit et l'excellence de la musique
que j'ai entendue aujourd'hui qui me donne une exaltation d'ides si
nouvelle?... C'est plutt ce dlicieux caf  la vnitienne dont j'ai pris
deux tasses au lieu d'une, par pure gourmandise!... J'ai eu la tte si
bien monte tout le jour, que je n'ai presque pas pens  mon volkameria,
dessch pourtant par la faute de Pierre!

Il mio cor si divide...

Allons, voil encore cette maudite phrase qui me revient! La peste soit de
ma mmoire!... Que ferai-je pour dormir?... Quatre heures du matin, c'est
inou!... J'en ferai une maladie!

Une ide lumineuse vint enfin au secours du bon chanoine; il se leva,
prit son critoire, et rsolut de travailler  ce fameux livre entrepris
depuis si longtemps, et non encore commenc. Il lui fallait consulter
le Dictionnaire du droit canonique pour se remettre dans son sujet;
il n'en eut pas lu deux pages que ses ides s'embrouillrent, ses yeux
s'appesantirent, le livre coula doucement de l'dredon sur le tapis, la
bougie s'teignit  un soupir de batitude somnolente exhal de la robuste
poitrine du saint homme, et il dormit enfin du sommeil du juste jusqu'
dix heures du matin.

Hlas! que son rveil fut amer, lorsque, d'une main engourdie et
nonchalante, il ouvrit le billet suivant, dpos par Andr sur son
guridon, avec sa tasse de chocolat!

Nous partons, monsieur et rvrend chanoine; un  devoir imprieux nous
appelait  Vienne, et nous avons craint de ne pouvoir rsister  vos
gnreuses instances. Nous nous sauvons comme des ingrats: mais nous
ne le sommes point, et jamais nous ne perdrons le souvenir de votre
hospitalit envers nous, et de votre charit sublime pour l'enfant
abandonn. Nous viendrons vous en remercier. Avant huit jours, vous nous
reverrez; veuillez diffrer jusque l le baptme d'Angle, et compter sur
le dvouement respectueux et tendre de vos humbles protgs.

BERTONI, BEPPO.

Le chanoine plit, soupira et agita sa sonnette.

Ils sont partis? dit-il  Andr.

--Avant le jour, monsieur le chanoine.

--Et qu'ont-ils dit en partant? ont-ils djeun, au moins? ont-ils dsign
le jour o ils reviendraient?

--Personne ne les a vus partir, monsieur le chanoine. Ils se sont en alls
comme ils sont venus, par-dessus les murs. En m'veillant j'ai trouv leurs
chambres dsertes; le billet que vous tenez tait sur leur table, et toutes
les portes de la maison et de l'enclos fermes comme je les avais laisses
hier soir. Ils n'ont pas emport une pingle, ils n'ont pas touch  un
fruit, les pauvres enfants!...

--Je le crois bien! s'cria le chanoine, et ses yeux se remplirent de
larmes.

Pour chasser sa mlancolie, Andr essaya de lui faire  faire le menu de
son dner.

Donne-moi ce que tu voudras, Andr! rpondit le chanoine d'une voix
dchirante, et il retomba en gmissant sur son oreiller.

Le soir de ce jour-l, Consuelo et Joseph entrrent dans Vienne  la faveur
des ombres. Le brave perruquier Keller fut mis dans la confidence, les
reut  bras ouverts, et hbergea de son mieux la noble voyageuse. Consuelo
fit mille amitis  la fiance de Joseph, tout en s'affligeant en secret de
ne la trouver ni gracieuse ni belle. Le lendemain matin, Keller tressa les
cheveux flottants de Consuelo; sa fille l'aida  reprendre les vtements
de son sexe, et lui servit de guide jusqu' la maison qu'habitait le
Porpora.




LXXXII


A la joie que Consuelo prouva de serrer dans ses bras son matre et son
bienfaiteur, succda un pnible sentiment qu'elle eut peine  renfermer.
Un an ne s'tait pas coul depuis qu'elle avait quitt le Porpora, et
cette anne d'incertitudes, d'ennuis et de chagrins avait imprim au
front soucieux du maestro les traces profondes de la souffrance et de
la vieillesse. Il avait pris cet embonpoint maladif o l'inaction et la
langueur de l'me font tomber les organisations affaisses. Son regard
avait le feu qui l'animait encore nagure, et une certaine coloration
bouffie de ses traits trahissait de funestes efforts tents pour chercher
dans le vin l'oubli de ses maux ou le retour de l'inspiration refroidie
par l'ge et le dcouragement.

L'infortun compositeur s'tait flatt de retrouver  Vienne quelques
nouvelles chances de succs et de fortune. Il avait t reu avec une
froide estime, et il trouvait ses rivaux, plus heureux, en possession de
la faveur impriale et de l'engouement du public. Mtastase avait crit
des drames et des oratorio pour Caldera, pour Predieri, pour Fuchs, pour
Reter et pour Hasse; Mtastase, le pote de la cour (_poeta cesareo_),
l'crivain  la mode, le _nouvel Albane_, le favori des muses et des dames,
le charmant, le prcieux, l'harmonieux, le coulant, le divin Mtastase,
en un mot, celui de tous les cuisiniers dramatiques dont les mets avaient
le got le plus agrable et la digestion la plus facile, n'avait rien
crit pour Porpora, et n'avait voulu lui rien promettre. Le maestro avait
peut-tre encore des ides; il avait au moins sa science, son admirable
entente des voix, ses bonnes traditions napolitaines, son got svre, son
large style, et ses fiers et mles rcitatifs dont la beaut grandiose
n'a jamais t gale. Mais il n'avait pas de public, et il demandait en
vain un pome. Il n'tait ni flatteur ni intrigant; sa rude franchise lui
faisait des ennemis, et sa mauvaise humeur rebutait tout le monde.

Il porta ce sentiment jusque dans l'accueil affectueux et paternel qu'il
fit  Consuelo.

Et pourquoi as-tu quitt si tt la Bohme? lui dit-il aprs l'avoir
embrasse avec motion. Que viens-tu faire ici, malheureuse enfant? Il
n'y a point ici d'oreilles pour t'couter, ni de coeurs pour te comprendre;
il n'y a point ici de place pour toi, ma fille. Ton vieux matre est tomb
dans le mpris public, et, si tu veux russir, tu feras bien d'imiter les
autres en feignant de ne pas le connatre, ou de le mpriser, comme font
tous ceux qui lui doivent leur talent, leur fortune et leur gloire.

--Hlas! vous doutez donc aussi de moi? lui dit Consuelo, dont les yeux se
remplirent de larmes. Vous voulez renier mon affection et mon dvouement,
et faire tomber sur moi le soupon et le ddain que les autres ont mis dans
votre me! O mon matre! vous verrez que je ne mrite pas cet outrage. Vous
le verrez! voil tout ce que je puis-vous dire.

Le Porpora frona le sourcil, tourna le dos, fit quelques pas dans sa
chambre, revint vers Consuelo, et voyant qu'elle pleurait, mais ne trouvant
rien de doux et de tendre  lui dire, il lui prit son mouchoir des mains
et le lui passa sur les yeux avec une rudesse paternelle, en lui disant:

Allons, allons!

Consuelo vit qu'il tait ple et qu'il touffait de gros soupirs dans sa
large poitrine; mais il contint son motion, et tirant une chaise  ct
d'elle:

Allons, reprit-il, raconte-moi ton sjour en Bohme, et dis-moi pourquoi
tu es revenue si brusquement? Parle donc, ajouta-t-il avec un peu
d'impatience. Est-ce que tu n'as pas mille choses  me dire? Tu t'ennuyais
l-bas? ou bien les Rudolstadt ont t mal pour toi? Oui, eux aussi sont
capables de t'avoir blesse et tourmente! Dieu sait que c'taient les
seules personnes de l'univers en qui j'avais encore foi: mais Dieu sait
aussi que tous les hommes sont capables de tout ce qui est mal!

--Ne dites pas cela, mon ami, rpondit Consuelo. Les Rudolstadt sont des
anges, et je ne devrais parler d'eux qu' genoux; mais j'ai d les quitter,
j'ai d les fuir, et mme sans les prvenir, sans leur dire adieu.

--Qu'est-ce  dire? Est-ce toi qui as quelque chose  te reprocher envers
eux? Me faudrait-il rougir de toi, et me reprocher de t'avoir envoye chez
ces braves gens?

--Oh, non! non, Dieu merci, matre! Je n'ai rien  me reprocher, et vous
n'avez point  rougir de moi.

--Alors, qu'est-ce donc?

Consuelo, qui savait combien il fallait faire au Porpora les rponses
courtes et promptes lorsqu'il donnait son attention  la connaissance
d'un fait ou d'une ide, lui annona, en peu de mots, que le comte Albert
voulait l'pouser, et qu'elle n'avait pu se dcider  lui rien promettre
avant d'avoir consult son pre adoptif.

Le Porpora fit une grimace de colre et d'ironie.

Le comte Albert! s'cria-t-il, l'hritier des Rudolstadt, le descendant
des rois de Bohme, le seigneur de Riesenburg! il a voulu t'pouser, toi,
petite gyptienne? toi, la laideron de la Scuola, la fille sans pre, la
comdienne sans argent et sans engagement? toi, qui as demand l'aumne,
pieds nus, dans les carrefours de Venise?

--Moi! votre lve! moi, votre fille adoptive! oui, moi, la Porporina!
rpondit Consuelo avec un orgueil tranquille et doux.

--Belle illustration et brillante condition! En effet, reprit le maestro
avec amertume, j'avais oubli celles-l dans la nomenclature. La dernire
et l'unique lve d'un matre sans cole, l'hritire future de ses
guenilles et de sa honte, la continuatrice d'un nom qui est dj effac de
la mmoire des hommes! il y a de quoi se vanter, et voil de quoi rendre
fous les fils des plus illustres familles!

--Apparemment, matre, dit Consuelo avec un sourire mlancolique et
caressant, que nous ne sommes pas encore tombs si bas dans l'estime des
hommes de bien qu'il vous plat de le croire; car il est certain que le
comte veut m'pouser, et que je viens ici vous demander votre agrment pour
y consentir, ou votre protection pour m'en dfendre.

--Consuelo, rpondit le Porpora d'un ton froid et svre, je n'aime point
ces sottises-l. Vous devriez savoir que je hais les romans de pensionnaire
ou les aventures de coquette. Jamais je ne vous aurais crue capable de
vous mettre en tte pareilles billeveses, et je suis vraiment honteux pour
vous d'entendre de telles choses. Il est possible que le jeune comte de
Rudolstadt ait pris pour vous une fantaisie, et que, dans l'ennui de la
solitude, ou dans l'enthousiasme de la musique, il vous ait fait deux
doigts de cour; mais comment avez-vous t assez impertinente pour prendre
l'affaire au srieux, et pour vous donner, par cette feinte ridicule, les
airs d'une princesse de roman? Vous me faites piti; et si le vieux comte,
si la chanoinesse, si la baronne Amlie sont informs de vos prtentions,
vous me faites honte; je vous le dis encore une fois, je rougis de vous.

Consuelo savait qu'il ne fallait pas contredire le Porpora lorsqu'il tait
en train de dclamer, ni l'interrompre au milieu d'un sermon. Elle le
laissa exhaler son indignation, et quand il lui eut dit tout ce qu'il put
imaginer de plus blessant et de plus injuste, elle lui raconta de point
en point, avec l'accent de la vrit et la plus scrupuleuse exactitude,
tout ce qui s'tait pass au chteau des Gants, entre elle, le comte
Albert, le comte Christian, Amlie, la chanoinesse et Anzoleto. Le Porpora,
qui, aprs avoir donn un libre cours  son besoin d'emportement et
d'invectives, savait, lui aussi, couter et comprendre, prta la plus
srieuse attention  son rcit; et quand elle eut fini, il lui adressa
encore plusieurs questions  pour s'enqurir de nouveaux dtails et pntrer
compltement dans la vie intime et dans les sentiments de toute la famille.

Alors!... lui dit-il enfin, tu as bien agi, Consuelo. Tu as t sage, tu
as t digne, tu as t forte comme je devais l'attendre de toi. C'est
bien. Le ciel t'a protge, et il te rcompensera en te dlivrant une fois
pour toutes de cet infme Anzoleto. Quant au jeune comte, tu n'y dois pas
penser. Je te le dfends. Un pareil sort ne te convient pas. Jamais le
comte Christian ne te permettra de redevenir artiste, sois assure de cela.
Je connais mieux que toi l'orgueil indomptable des nobles. Or,  moins que
tu ne te fasses  cet gard des illusions que je trouverais puriles et
insenses, je ne pense pas que tu hsites un instant entre la fortune des
grands et celle des enfants de l'art... Qu'en penses-tu?... Rponds-moi
donc! Par le corps de Bacchus, on dirait que tu ne m'entends pas!

--Je vous entends fort bien, mon matre, et je vois que vous n'avez rien
compris  tout ce que je vous ai dit.

--Comment, je n'ai rien compris! Je ne comprends plus rien, n'est-ce pas?

Et les petits yeux noirs du maestro retrouvrent le feu de la colre.
Consuelo, qui connaissait son Porpora sur le bout de son doigt, vit qu'il
fallait lui tenir tte, si elle voulait se faire couter de nouveau.

Non, Vous ne m'avez pas comprise, rpliqua-t-elle avec assurance; car
vous me supposez des vellits d'ambition trs-diffrentes de celles que
j'ai. Je n'envie pas la fortune des grands, soyez-en persuad; et ne me
dites jamais, mon matre, que je la fais entrer pour quelque chose dans mes
irrsolutions. Je mprise les avantages qu'on n'acquiert pas par son propre
mrite, vous m'avez leve dans ce principe, et je n'y saurais droger.
Mais il y a bien dans la vie quelque autre chose que l'argent et la vanit,
et ce quelque chose est assez prcieux pour contre-balancer les enivrements
de la gloire et les joies de la vie d'artiste. C'est l'amour d'un homme
comme Albert, c'est le bonheur domestique, ce sont les joies de la famille.
Le public est un matre capricieux, ingrat et tyrannique. Un noble poux
est un ami, un soutien, un autre soi-mme. Si j'arrivais  aimer Albert
comme il m'aime, je ne penserais plus  la gloire, et probablement je
serais plus heureuse.

--Quel sot langage est-ce l? s'cria le maestro. tes-vous devenue folle?
Donnez-vous dans la sentimentalit allemande? Bon Dieu! dans quel mpris de
l'art vous tes tombe, madame la comtesse! Vous venez de me raconter que
votre Albert, comme vous vous permettez de l'appeler, vous faisait plus de
peur que d'envie; que vous vous sentiez mourir de froid et de crainte  ses
cts, et mille autres choses que j'ai trs-bien entendues et comprises, ne
vous en dplaise; et maintenant que vous tes dlivre de ses poursuites,
maintenant que vous tes rendue  la libert, le seul bien, la seule
condition de dveloppement de l'artiste, vous venez me demander s'il ne
faut point vous remettre la pierre au cou pour vous jeter au fond du puits
qu'habite votre amant visionnaire? Eh! allez donc! faites, si bon vous
semble; je ne me mle plus de vous, et je n'ai plus rien  vous dire.
Je ne perdrai pas mon temps  causer davantage avec une personne qui ne
sait ni ce qu'elle dit, ni ce qu'elle veut. Vous n'avez pas le sens commun,
et je suis votre serviteur.

En disant cela, le Porpora se mit  son clavecin et improvisa d'une main
ferme et sche plusieurs modulations savantes pendant lesquelles Consuelo,
dsesprant de l'amener ce jour-l  examiner le fond de la question,
rflchit au moyen de le remettre au moins de meilleure  humeur. Elle y
russit en lui chantant les airs nationaux qu'elle avait appris en Bohme,
et dont l'originalit transporta le vieux matre. Puis elle l'amena
doucement  lui faire voir les dernires compositions qu'il avait essayes.
Elle les lui chanta  livre ouvert avec une si grande perfection, qu'il
retrouva tout son enthousiasme,  toute sa tendresse pour elle. L'infortun,
n'ayant plus d'lve habile auprs de lui, et se mfiant de tout ce qui
l'approchait, ne gotait plus le plaisir de voir ses penses rendues par
une belle voix et comprises par une belle me. Il fut si touch de
s'entendre exprim selon son coeur, par sa grande et toujours docile
Porporina, qu'il versa des larmes de joie et la pressa sur son sein en
s'criant:

Ah! tu es la premire cantatrice du monde! Ta voix a doubl de volume et
d'tendue, et tu as fait autant de progrs que si je t'avais donn des
leons tous les jours depuis un an. Encore, encore, ma fille; redis-moi ce
thme. Tu me donnes le premier instant de bonheur que j'aie got depuis
bien des mois!

Ils dnrent ensemble, bien maigrement,  une petite table, prs de la
fentre. Le Porpora tait mal log; sa chambre, triste, sombre et toujours
en dsordre, donnait sur un angle de rue troite et dserte. Consuelo,
le voyant bien dispos, se hasarda  lui parler de Joseph Haydn. La seule
chose qu'elle lui et cache, c'tait son long voyage pdestre avec ce
jeune homme, et les incidents bizarres qui avaient tabli entre eux une
si douce et si loyale intimit. Elle savait que son matre prendrait en
grippe, selon sa coutume, tout aspirant  ses leons dont on commencerait
par lui faire l'loge. Elle raconta donc d'un air d'indiffrence qu'elle
avait rencontr, dans une voiture aux approches de Vienne, un pauvre petit
diable qui lui avait parl de l'cole du Porpora avec tant de respect et
d'enthousiasme, qu'elle lui avait presque promis d'intercder en sa faveur
auprs du Porpora lui-mme.

Eh! quel est-il, ce jeune homme? demanda le maestro;  quoi se
destine-t-il? A tre artiste, sans doute, puisqu'il est pauvre diable!
Oh! je le remercie de sa clientle. Je ne veux plus enseigner le chant qu'
des fils de famille. Ceux-l paient, n'apprennent rien, et sont fiers de
nos leons, parce qu'ils se figurent savoir quelque chose en sortant de
nos mains. Mais les artistes! tous lches, tous ingrats, tous tratres et
menteurs. Qu'on ne m'en parle pas. Je ne veux jamais en voir un franchir
le seuil de cette chambre. Si cela arrivait, vois-tu, je le jetterais par
la fentre  l'instant mme.

Consuelo essaya de le dissuader de ces prventions; mais elle les trouva
si obstines, qu'elle y renona, et, se penchant un peu  la fentre,
dans un moment o son matre avait le dos tourn, elle fit avec ses doigts
un premier signe, et puis un second. Joseph, qui rdait dans la rue en
attendant ce signal convenu, comprit que le premier mouvement des doigts
lui disait de renoncer  tout espoir d'tre admis comme lve auprs du
Porpora; le second l'avertissait de ne pas paratre avant une demi-heure.

Consuelo parla d'autre chose, pour faire oublier au Porpora ce qu'elle
venait de lui dire; et, la demi-heure coule, Joseph frappa  la porte.
Consuelo alla lui ouvrir, feignit de ne pas le connatre, et revint
annoncer au maestro que c'tait un domestique qui se prsentait pour
entrer  son service.

Voyons ta figure! cria le Porpora au jeune homme tremblant; approche!
Qui t'a dit que j'eusse besoin d'un domestique? Je n'en ai aucun besoin.

--Si vous n'avez pas besoin de domestique, rpondit  Joseph perdu, mais
faisant bonne contenance comme Consuelo le lui avait recommand, c'est bien
malheureux pour moi, Monsieur; car j'ai bien besoin de trouver un  matre.

--On dirait qu'il n'y a que moi qui puisse te faire gagner ta vie! Rpliqua
le Porpora. Tiens, regarde mon appartement et mon mobilier; crois-tu que
j'aie besoin d'un laquais pour arranger tout cela?

--Eh! vraiment oui, Monsieur, vous en auriez besoin, reprit Haydn en
affectant une confiante simplicit; car tout cela est fort mal en ordre.

En parlant ainsi, il se mit tout de suite  la besogne, et commena 
ranger la chambre avec une symtrie et un sang-froid apparent qui donnrent
envie de rire au Porpora. Joseph jouait le tout pour le tout; car si son
zle n'et diverti le matre, il et fort risqu d'tre pay  coups de
canne.

Voil un drle de corps, qui veut me servir malgr moi, dit le Porpora en
le regardant faire. Je te dis, idiot, que je n'ai pas le moyen de payer un
domestique. Continueras-tu  faire l'empress?

--Qu' cela ne tienne, Monsieur! Pourvu que vous me donniez vos vieux
habits, et un morceau de pain tous les jours, je m'en contenterai. Je suis
si misrable, que je me trouverai fort heureux de ne pas mendier mon pain.

--Mais pourquoi n'entres-tu pas dans une maison riche?

--Impossible, Monsieur; on me trouve trop petit et trop laid. D'ailleurs,
je n'entends rien  la musique, et vous savez que tous les grands seigneurs
d'aujourd'hui veulent que leurs laquais sachent faire une petite partie de
viole ou de flte pour la musique de chambre. Moi, je n'ai jamais pu me
fourrer une note de musique dans la tte.

--Ah! ah! tu n'entends rien  la musique. Eh bien, tu es l'homme qu'il
me faut. Si tu te contentes de la nourriture et des vieux habits, je te
prends; car, aussi bien, voil ma fille qui aura besoin d'un garon
diligent pour faire ses commissions. Voyons! que sais-tu faire? Brosser
les habits, cirer les souliers, balayer, ouvrir et fermer la porte?

--Oui, Monsieur, je sais faire tout cela.

--Eh bien, commence. Prpare-moi l'habit que tu vois tendu sur mon lit,
car je vais dans une heure chez  l'ambassadeur. Tu m'accompagneras,
Consuelo. Je veux te prsenter  monsignor Corner, que tu connais dj,
et qui vient d'arriver des eaux avec la signora. Il y a l-bas une petite
chambre que je te cde; va faire un peu de toilette aussi pendant que je me
prparerai.

Consuelo obit, traversa l'antichambre, et, entrant dans le cabinet sombre
qui allait devenir son appartement, elle endossa son ternelle robe noire
et son fidle fichu blanc, qui avaient fait le voyage sur l'paule de
Joseph.

Pour aller  l'ambassade, ce n'est pas un trs-bel quipage, pensa-t-elle;
mais on m'a vue commencer ainsi  Venise, et cela ne m'a pas empche de
bien chanter et d'tre coute avec plaisir.

Quand elle fut prte, elle repassa dans l'antichambre, et y trouva Haydn,
qui crpait gravement la perruque du Porpora, plante sur un bton. En se
regardant, ils touffrent de part et d'autre un grand clat de rire.

Eh! comment fais-tu pour arranger cette belle perruque? lui dit-elle 
voix bien basse, pour ne pas tre entendue du Porpora, qui s'habillait
dans la chambre voisine.

--Bah! rpondit Joseph, cela va tout seul. J'ai souvent vu travailler
Keller! Et puis, il m'a donn une leon ce matin, et il m'en donnera
encore, afin que j'arrive  la perfection du liss et du crp.

--Ah! prends courage, mon pauvre garon, dit Consuelo en lui serrant la
main; le matre finira par se laisser dsarmer. Les routes de l'art sont
encombres d'pines mais on parvient  y cueillir de belles fleurs.

--Merci de la mtaphore, chre soeur Consuelo. Sois sre que je ne me
rebuterai pas, et pourvu qu'en passant auprs de moi sur l'escalier ou
dans la cuisine tu me dises de temps en temps un petit mot d'encouragement
et d'amiti, je supporterai tout avec plaisir.

--Et je t'aiderai  remplir tes fonctions, reprit Consuelo en souriant.
Crois-tu donc que moi aussi je n'aie pas commenc comme toi? Quand j'tais
petite, j'tais souvent la servante du Porpora. J'ai plus d'une fois fait
ses commissions, battu son chocolat et repass ses rabats. Tiens, pour
commencer, je vais t'enseigner  brosser cet habit, car tu n'y entends
rien; tu casses les boutons et tu fanes les revers.

Elle lui prit la brosse des mains, et lui donna l'exemple avec adresse et
dextrit. Mais, entendant le Porpora qui approchait, elle lui repassa la
brosse prcipitamment, et prit un air grave pour lui dire en prsence du
matre:

--Eh bien, petit, dpchez-vous donc!




LXXXIII.


Ce n'tait point  l'ambassade de Venise, mais chez l'ambassadeur,
c'est--dire dans la maison de sa matresse,  que le Porpora conduisait
Consuelo. La Wilhelmine tait une belle crature, infatue de musique, et
dont tout le plaisir, dont toute la prtention tait de rassembler chez
elle, en petit comit, les artistes et les dilettanti qu'elle pouvait y
attirer sans compromettre par trop d'apparat la dignit diplomatique de
monsignor Corner. A l'apparition de Consuelo, il y eut un moment de
surprise, de doute, puis un cri de joie et une effusion de cordialit ds
qu'on se fut assur que c'tait bien la Zingarella, la merveille de l'anne
prcdente  San-Samuel. Wilhelmine, qui l'avait vue tout enfant venir chez
elle, derrire le Porpora, portant ses cahiers, et le suivant comme un
petit chien, s'tait beaucoup refroidie  son endroit, en lui voyant
ensuite recueillir tant d'applaudissements et d'hommages dans les salons
de la noblesse, et tant de couronnes sur la scne. Ce n'est pas que cette
belle personne ft mchante, ni qu'elle daignt tre jalouse d'une fille
si longtemps rpute laide  faire peur. Mais la Wilhelmine aimait  faire
la grande dame, comme toutes celles qui ne le sont pas. Elle avait chant
de grands airs avec le Porpora (qui, la traitant comme un talent d'amateur,
lui avait laiss essayer de tout), lorsque la pauvre Consuelo tudiait
encore cette fameuse petite feuille de carton o le matre renfermait toute
sa mthode de chant, et  laquelle il tenait ses lves srieux durant cinq
ou six ans. La Wilhelmine ne se figurait donc pas qu'elle pt avoir pour
la Zingarella un autre sentiment que celui d'un charitable intrt. Mais
de ce qu'elle lui avait jadis donn quelques bonbons, ou de ce qu'elle lui
avait mis entre les mains un livre d'images pour l'empcher de s'ennuyer
dans son antichambre, elle concluait qu'elle avait t une des plus
officieuses protectrices de ce jeune talent. Elle avait donc trouv fort
extraordinaire et fort inconvenant que Consuelo, parvenue en un instant
au fate du triomphe, ne se ft pas montre humble, empresse, et remplie
de reconnaissance envers elle. Elle avait compt que lorsqu'elle aurait
de petites runions d'hommes choisis, Consuelo ferait gracieusement et
gratuitement les frais de la soire, en chantant pour elle et avec elle
aussi souvent et aussi longtemps qu'elle le dsirerait, et qu'elle pourrait
la prsenter  ses amis, en se donnant les gants de l'avoir aide dans ses
dbuts et quasi forme  l'intelligence de la musique. Les choses s'taient
passes autrement: le Porpora, qui avait beaucoup plus  coeur d'lever
d'emble son lve Consuelo au rang qui lui convenait dans  la hirarchie
de l'art, que de complaire  sa protectrice Wilhelmine, avait ri, dans sa
barbe, des prtentions de cette dernire; et il avait dfendu  Consuelo
d'accepter les invitations un peu trop familires d'abord, un peu trop
imprieuses ensuite, de madame l'ambassadrice _de la main gauche_.
Il avait su trouver mille prtextes pour se dispenser de la lui amener,
et la Wilhelmine en avait pris un trange dpit contre la dbutante,
jusqu' dire qu'elle n'tait pas assez belle pour avoir jamais des succs
incontests; que sa voix, agrable dans un salon,  la vrit, manquait de
sonorit au thtre, qu'elle ne tenait pas sur la scne tout ce qu'avait
promis son enfance, et autres malices de mme genre connues de tout temps
et en tous pays.

Mais bientt la clameur enthousiaste du public avait touff ces petites
insinuations, et la Wilhelmine, qui se piquait d'tre un bon juge, une
savante lve du Porpora, et une me gnreuse, n'avait os poursuivre
cette guerre sourde contre la plus brillante lve du Maestro, et contre
l'idole du public. Elle avait ml sa voix  celle des vrais dilettanti
pour exalter Consuelo, et si elle l'avait un peu dnigre encore pour
l'orgueil et l'ambition dont elle avait fait preuve en ne mettant pas
sa voix  la disposition de _madame l'ambassadrice_, c'tait bien bas et
tout  fait  l'oreille de quelques-uns que _madame l'ambassadrice_ se
permettait de l'en blmer.

Cette fois, lorsqu'elle vit Consuelo venir  elle dans sa petite toilette
des anciens jours, et lorsque le Porpora la lui prsenta officiellement,
ce qu'il n'avait jamais fait auparavant, vaine et lgre comme elle tait,
la Wilhelmine pardonna tout, et s'attribua un rle de grandeur gnreuse.
Embrassant la Zingarella sur les deux joues,

Elle est ruine, pensa-t-elle; elle a fait quelque folie, ou perdu la
voix, peut-tre; car on n'a pas entendu parler d'elle depuis longtemps.
Elle nous revient  discrtion. Voici le vrai moment de la plaindre, de la
protger, et de mettre ses talents  l'preuve ou  profit.

Consuelo avait l'air si doux et si conciliant, que la Wilhelmine, ne
retrouvant pas ce ton de hautaine prosprit qu'elle lui avait suppos
 Venise, se sentit fort  l'aise avec elle et la combla de prvenances.
Quelques Italiens, amis de l'ambassadeur, qui se trouvaient l, se
joignirent  elle pour accabler Consuelo d'loges et de questions, qu'elle
sut luder avec adresse et enjouement. Mais tout  coup sa figure devint
srieuse, et une certaine motion s'y trahit, lorsqu'au milieu du groupe
d'Allemands qui la regardaient curieusement de l'autre extrmit du salon,
elle reconnut une figure qui l'avait dj gne ailleurs; celle de
l'inconnu, ami du chanoine, qui l'avait tant examine et interroge,
trois jours auparavant, chez le cur du village o elle avait chant la
messe avec Joseph Haydn. Cet inconnu l'examinait encore avec une curiosit
extrme, et il tait facile de voir qu'il questionnait ses voisins sur son
compte. La Wilhelmine s'aperut de la proccupation de Consuelo.

Vous regardez M. Holzbaer? lui dit-elle. Le connaissez-vous?

--Je ne le connais pas, rpondit Consuelo, et j'ignore si c'est celui que
je regarde.

--C'est le premier  droite de la console, reprit l'ambassadrice. Il est
actuellement directeur du thtre de la cour, et sa femme est premire
cantatrice  ce mme thtre. Il abuse de sa position, ajouta-t-elle tout
bas, pour rgaler la cour et la ville de ses opras, qui, entre nous, ne
valent pas le diable. Voulez-vous que je vous fasse faire connaissance
avec lui? C'est un fort galant homme.

--Mille grces, Signora; rpondit Consuelo, je suis trop peu de chose ici
pour tre prsente  ce personnage, et je suis certaine d'avance qu'il ne
m'engagera pas  son thtre.

--Et pourquoi cela mon coeur? Cette belle voix, qui n'avait pas sa pareille
dans toute l'Italie, aurait-elle souffert du sjour de la Bohme? car vous
avez vcu tout ce temps en Bohme, nous dit-on; dans le pays le plus froid
et le plus triste du monde! C'est bien mauvais pour la poitrine, et je ne
m'tonne pas que vous en ayez ressenti les effets. Mais ce n'est rien, la
voix vous reviendra  notre beau soleil de Venise.

Consuelo, voyant que la Wilhelmine tait fort presse de dcrter
l'altration de sa voix, s'abstint de dmentir cette opinion, d'autant plus
que son interlocutrice avait fait elle-mme la question et la rponse. Elle
ne se tourmentait pas de cette charitable supposition, mais de l'antipathie
qu'elle devait s'attendre  rencontrer chez Holzbaer  cause d'une rponse
un peu brusque et un peu sincre qui lui tait chappe sur sa musique
au djeuner du presbytre. Le maestro de la cour ne manquerait pas de se
venger en racontant dans quel quipage et en quelle compagnie il l'avait
rencontre sur les chemins, et Consuelo craignait que cette aventure,
arrivant aux oreilles du Porpora, ne l'indispost contre elle, et surtout
contre le pauvre Joseph.

Il en fut autrement: Holzbaer ne dit pas un mot de l'aventure, pour
des raisons que l'on saura par la suite; et loin de montrer la moindre
animosit  Consuelo, il s'approcha d'elle, et lui adressa des regards dont
la malignit enjoue n'avait rien que de bienveillant. Elle feignit de ne
pas les comprendre. Elle et craint de paratre lui demander le secret, et
quelles que pussent tre les suites de leur rencontre, elle tait trop
fire pour ne pas les affronter tranquillement.

Elle fut distraite de cet incident par la figure d'un vieillard  l'air
Dur et hautain, qui montrait cependant beaucoup d'empressement  lier
conversation avec le Porpora; mais celui-ci, fidle  sa mauvaise humeur,
lui rpondait  peine, et  chaque instant faisait un effort et cherchait
un prtexte pour se dbarrasser de lui.

Celui-ci, dit Wilhelmine, qui n'tait pas fche de faire  Consuelo la
liste des clbrits qui ornaient son salon, c'est un matre illustre,
c'est le Buononcini. Il arrive de Paris, o il a jou lui-mme une partie
de violoncelle dans un motet de sa composition en prsence du roi; vous
savez que c'est lui qui a fait fureur si longtemps  Londres, et qui, aprs
une lutte obstine de thtre  thtre contre Haendel, a fini par vaincre
ce dernier dans l'opra.

--Ne dites pas cela, signora, dit avec vivacit le Porpora qui venait de
se dbarrasser du Buononcini, et, qui, se rapprochant des deux femmes,
avait entendu les dernires paroles de Wilhelmine; oh! ne dites pas un
pareil blasphme! Personne n'a vaincu Haendel, personne ne le vaincra.
Je connais mon Haendel, et vous ne le connaissez pas encore. C'est le
premier d'entre nous, et je le confesse, quoique j'aie eu l'audace de
lutter aussi contre lui dans des jours de folle jeunesse; j'ai t cras,
cela devait tre, cela est juste. Buononcini, plus heureux, mais non
plus modeste ni plus habile que moi, a triomph aux yeux des sots et aux
oreilles des barbares.  Ne croyez donc pas ceux qui vous parlent de ce
triomphe-l; ce sera l'ternel ridicule de mon confrre Buononcini, et
l'Angleterre rougira un jour d'avoir prfr ses opras  ceux d'un gnie,
d'un gant tel que Haendel. La mode, la _fashion_, comme ils disent l-bas,
le mauvais got, l'emplacement favorable du thtre, une coterie, des
intrigues et, plus que tout cela, le talent de prodigieux chanteurs que
le Buononcini avait pour interprtes, l'ont emport en apparence. Mais
Haendel prend dans la musique sacre une revanche formidable... Et, quant 
M. Buononcini, je n'en fais pas grand cas. Je n'aime pas les escamoteurs,
et je dis qu'il a escamot son succs dans l'opra tout aussi lgitimement
que dans la cantate.

Le Porpora faisait allusion  un vol scandaleux qui avait mis en moi tout
le monde musical; le Buononcini s'tant attribu en Angleterre la gloire
d'une composition  que Lotti avait faite trente ans auparavant, et qu'il
avait russi  prouver sienne d'une manire clatante, aprs un long dbat
avec l'effront maestro. La Wilhelmine  essaya de dfendre le Buononcini,
et cette contradiction ayant enflamm la bile du Porpora:

Je vous dis, je vous soutiens, s'cria-t-il sans se soucier d'tre entendu
de Buononcini, que Haendel est suprieur, mme dans l'opra,  tous les
hommes du pass et du prsent. Je veux vous le prouver sur l'heure.
Consuelo, mets-toi au piano, et chante-nous l'air que je te dsignerai.

--Je meurs d'envie d'entendre l'admirable Porporina, reprit la Wilhelmine;
mais je vous supplie, qu'elle ne  dbute pas ici, en prsence du Buononcini
et de M. Holzbaer, par du Haendel. Ils ne pourraient tre flatts d'un
pareil choix...

--Je le crois bien, dit Porpora, c'est leur condamnation vivante, leur
arrt de mort!

--Eh bien, en ce cas, reprit-elle, faites chanter quelque chose de vous,
matre!

--Vous savez, sans doute, que cela n'exciterait la jalousie de personne!
mais moi, je veux qu'elle chante du Haendel! je le veux!

--Matre, n'exigez pas que je chante aujourd'hui, dit Consuelo, j'arrive
d'un long voyage...

--Certainement, ce serait abuser de son obligeance,  et je ne lui demande
rien, moi, reprit Wilhelmine. En prsence des juges qui sont ici, et de
M. Holzbaer surtout, qui a la direction du thtre imprial, il ne faut
pas compromettre votre lve; prenez-y garde!

--La compromettre!  quoi songez-vous? dit brusquement Porpora en haussant
les paules; je l'ai entendue ce matin, et je sais si elle risque de se
compromettre devant vos Allemands!

Ce dbat ft heureusement interrompu par l'arrive d'un nouveau personnage.
Tout le monde  s'empressa pour lui faire accueil, et Consuelo, qui avait vu
et entendu  Venise, dans son enfance, cet homme grle, effmin de visage
avec des manires rogues et une tournure bravache, quoiqu'elle le retrouvt
vieilli, fan, enlaidi, fris ridiculement et habill avec le mauvais got
d'un Cladon surann, reconnut  l'instant mme, tant elle en avait gard
un profond souvenir, l'incomparable, l'inimitable sopraniste Majorano, dit
Caffarelli ou plutt Caffariello, comme on l'appelle partout, except en
France.

Il tait impossible de voir un fat plus impertinent que ce bon Caffariello.
Les femmes l'avaient gt par leurs engouements, les acclamations du public
lui avaient fait tourner la tte. Il avait t si beau, ou, pour mieux
dire, si joli dans sa jeunesse, qu'il avait dbut en Italie dans les rles
de femme; maintenant qu'il tirait sur la cinquantaine (il paraissait mme
beaucoup plus vieux que son ge, comme la plupart des sopranistes), il
tait difficile de le se reprsenter en Didon, ou en Galathe, sans avoir
grande envie de rire. Pour racheter ce qu'il y avait de bizarre dans sa
personne, il se donnait de grands airs de matamore, et  tout propos
levait sa voix claire et douce, sans pouvoir en changer la nature. Il y
avait dans toutes ces affectations, et dans cette exubrance de vanit,
un bon ct cependant. Caffariello sentait trop la supriorit de son
talent pour tre aimable; mais aussi il sentait trop la dignit de son rle
d'artiste pour tre courtisan. Il tenait tte follement et crnement aux
plus importants personnages, aux souverains mme, et pour cela il n'tait
point aim des plats adulateurs, dont son impertinence faisait par trop la
critique. Les vrais amis de l'art lui pardonnaient tout,  cause de son
gnie de virtuose; et malgr toutes les lchets qu'on lui reprochait
comme homme, on tait bien forc de reconnatre qu'il y avait dans sa vie
des traits de courage et de gnrosit comme artiste.

Ce n'tait point volontairement, et de propos dlibr, qu'il avait montr
de la ngligence et une sorte d'ingratitude envers le Porpora. Il se
souvenait bien d'avoir tudi huit ans avec lui, et d'avoir appris de lui
tout ce qu'il savait; mais il se souvenait encore davantage du jour o
son matre lui avait dit: A prsent je n'ai plus rien  t'apprendre:
_Va, figlio mio, tu sei il primo musico del mondo_. Et, de ce jour,
Caffariello, qui tait effectivement (aprs Farinelli) le premier chanteur
Du monde, avait cess de s'intresser  tout ce qui n'tait pas lui-mme.
Puisque je suis le premier, s'tait-il dit, apparemment je suis le seul.
Le monde a t cr pour moi; le ciel n'a donn le gnie aux potes et aux
Compositeurs que pour faire chanter Caffariello. Le Porpora n'a t le
premier matre de chant de l'univers que parce qu'il tait destin  former
Caffariello. Maintenant l'oeuvre du Porpora est finie, sa mission est
acheve, et pour la gloire, pour le bonheur, pour l'immortalit du Porpora,
il suffit que Caffariello vive et chante. Caffariello avait vcu et
chant, il tait riche et triomphant, le Porpora tait pauvre et dlaiss;
mais Caffariello tait fort tranquille, et se disait qu! il avait amass
assez d'or et de clbrit pour que son matre ft bien pay d'avoir lanc
dans le monde un prodige tel que lui.




LXXXIV.


Caffariello, en entrant, salua fort peu tout le monde, mais alla baiser
tendrement et respectueusement la main de Wilhelmine: aprs quoi, il
accosta son directeur Holzbaer avec un air d'affabilit protectrice, et
secoua la main de son matre Porpora avec une familiarit insouciante.
Partag entre l'indignation que lui causaient ses manires et la ncessit
de le mnager (car en demandant un opra de lui au thtre, et en se
chargeant du premier rle, Caffariello pouvait rtablir les affaires du
maestro), le Porpora se mit  le complimenter et  le questionner sur les
triomphes qu'il venait d'avoir en France, d'un ton de persiflage trop fin
pour que sa fatuit ne prt pas le change.

La France?, rpondit Caffariello; ne me parlez pas de la France! c'est le
pays de la petite musique, des petits musiciens, des petits amateurs, et
des petits grands seigneurs. Imaginez un faquin comme Louis XV, qui me fait
remettre par un de ses premiers gentilshommes, aprs m'avoir entendu dans
une demi-douzaine de concerts spirituels, devinez quoi? une mauvaise
tabatire!

--Mais en or, et garnie de diamants de prix, sans doute? dit le Porpora
en tirant avec ostentation la sienne qui n'tait qu'en bois de figuier.

--Eh! sans doute, reprit le soprano; mais voyez l'impertinence! point de
portrait! A moi, une simple tabatire, comme si j'avais besoin d'une bote
pour priser! Fi! quelle bourgeoisie royale! J'en ai t indign.

--Et j'espre, dit le Porpora en remplissant de tabac son nez malin, que
tu auras donn une bonne leon  ce petit roi-l?

--Je n'y ai pas manqu, par le corps de Dieu! Monsieur, ai-je dit au
premier gentilhomme en ouvrant un tiroir sous ses yeux blouis; voil
trente tabatires, dont la plus chtive vaut trente fois celle que vous
m'offrez; et vous voyez, en outre, que les autres souverains n'ont pas
ddaign de m'honorer de leurs miniatures. Dites cela au roi votre matre,
Caffariello n'est pas  court de tabatires, Dieu merci!

--Par le sang de Bacchus! voil un roi qui a d tre bien penaud! reprit
le Porpora.

--Attendez! ce n'est pas tout! Le gentilhomme a eu l'insolence de me
rpondre qu'en fait d'trangers Sa Majest ne donnait son portrait qu'aux
ambassadeurs!

--Oui-da! le paltoquet! Et qu'as tu rpondu?

--coutez bien, Monsieur, ai-je dit; apprenez qu'avec tous les ambassadeurs
du monde on ne ferait pas un Caffariello!

--Belle et bonne rponse! Ah! que je reconnais bien l mon Caffariello!
et tu n'as pas accept sa tabatire?

--Non, pardieu! rpondit Caffariello en tirant de sa poche par
proccupation, une tabatire d'or enrichie de brillants.

--Ce ne serait pas celle-ci, par hasard? dit le Porpora en regardant
la bote d'un air indiffrent. Mais, dis-moi, as-tu vu l notre jeune
princesse de Saxe? Celle  qui j'ai mis pour la premire fois les doigts
sur le clavecin,  Dresde, alors que la reine de Pologne, sa mre,
m'honorait de sa protection? C'tait une aimable petite princesse!

--Marie-Josphine?

--Oui, la grande dauphine de France.

--Si je l'ai vue? dans l'intimit! C'est une bien bonne personne. Ah!
la bonne femme! Sur mon honneur, nous sommes les meilleurs amis du monde.
Tiens! c'est elle qui m'a donn cela!

Et il montra un norme diamant qu'il avait au doigt.

Mais on dit aussi qu'elle a ri aux clats de ta rponse au roi sur son
prsent.

--Sans doute, elle a trouv que j'avais fort bien rpondu, et que le roi
son beau-pre avait agi avec moi comme un cuistre.

--Elle t'a dit cela, vraiment?

--Elle me l'a fait entendre, et m'a remis un passe-port qu'elle avait fait
signer par le roi lui-mme.

Tous ceux qui coutaient ce dialogue se dtournrent pour rire sous cape.
Le Buononcini, en parlant des forfanteries de Caffariello en France,
Avait racont, une heure auparavant, que la dauphine, en lui remettant
ce passe-port, illustr de la griffe du matre, lui avait fait remarquer
qu'il n'tait valable que pour dix jours, ce qui quivalait clairement 
un ordre de sortir du royaume dans le plus court dlai.

Caffariello, craignant peut-tre qu'on ne l'interroget sur cette
circonstance, changea de conversation.

Eh bien, maestro! dit-il au Porpora, as-tu fait beaucoup d'lves 
Venise, dans ces derniers temps? En as-tu produit quelques-uns qui te
donnent de l'esprance?

--Ne m'en parle pas! rpondit le Porpora. Depuis toi, le ciel a t avare,
et mon cole strile. Quand Dieu eut fait l'homme, il se reposa. Depuis que
le Porpora a fait le Caffariello, il se croise les bras et s'ennuie.

--Bon matre! reprit Caffariello charm du compliment, qu'il prit tout
 fait en bonne part, tu as trop d'indulgence pour moi. Mais tu avais
pourtant quelques lves qui promettaient, quand je t'ai vu  la _Scuola
dei Mendicanti?_ Tu y avais dj form la petite Corilla qui tait gote
du public; une belle crature, par ma foi!

--Une belle crature, rien de plus.

--Rien de plus, en vrit? demanda M. Holzbaer, qui avait l'oreille au
guet.


--Rien de plus, vous dis-je, rpliqua le Porpora d'un ton d'autorit.

--Cela est bon  savoir, dit Holzbaer en lui parlant  l'oreille. Elle est
arrive ici hier soir, assez malade  ce qu'on m'a dit: et pourtant, ds ce
matin, j'ai reu des propositions de sa part pour entrer au thtre de la
cour.

--Ce n'est pas ce qu'il vous faut, reprit le Porpora. Votre femme
chante... dix fois mieux qu'elle! Il avait failli dire moins mal, mais
il sut se retourner  temps.

Je vous remercie de votre avis, rpondit le directeur.

--Eh quoi! pas d'autre lve que la grosse Corilla? reprit Caffariello.
Venise est  sec? J'ai envie d'y aller le printemps prochain avec la Tesi.

--Pourquoi non?

--Mais la Tesi est entiche de Dresde. Ne trouverai-je donc pas un chat
pour miauler  Venise? Je ne suis pas bien difficile, moi, et le public
ne l'est pas, quand il a un primo-uomo de ma qualit pour enlever tout
l'opra. Une jolie voix, docile et intelligente, me suffirait pour les
duos. Ah!  propos, matre! qu'as-tu fait d'une petite moricaude que je
t'ai vue?

--J'ai enseign beaucoup de moricaudes.

--Oh! celle-l avait une voix prodigieuse, et je me souviens que je t'ai
dit en l'coutant: Voil une petite laideron qui ira loin! Je me suis
mme amus  lui chanter quelque chose. Pauvre petite! elle en a pleur
d'admiration.

--Ah! ah! dit Porpora en regardant Consuelo, qui devint rouge comme le nez
du maestro.

--Comment diable s'appelait-elle? reprit Caffariello. Un nom
bizarre... Allons, tu dois t'en souvenir, maestro; elle tait laide
comme tous les diables.

--C'tait moi, rpondit Consuelo, qui surmonta avec franchise et bonhomie
son embarras, pour venir saluer gaiement et respectueusement Caffariello.

Caffariello ne se dconcerta pas pour si peu.

Vous? lui dit-il lestement en lui prenant la main. Vous mentez; car vous
tes une fort belle fille, et celle dont je parle...

--Oh! c'tait bien moi! reprit Consuelo. Regardez-moi bien! Vous devez me
reconnatre. C'est bien la mme Consuelo!

--Consuelo! oui, c'tait son diable de nom. Mais je ne vous reconnais pas
du tout; et j'ai bien peur qu'on ne vous ait change. Mon enfant, si, en
acqurant de la beaut, vous avez perdu la voix et le talent que vous
annonciez, vous auriez mieux fait de rester laide.

--Je veux que tu l'entendes! dit le Porpora qui brlait du dsir de
produire son lve devant Holzbaer.

Et il poussa Consuelo au clavecin, un peu malgr elle; car il y avait
longtemps qu'elle n'avait affront un auditoire savant, et elle ne s'tait
nullement prpare  chanter ce soir-l.

Vous me mystifiez, disait Caffariello. Ce n'est pas la mme que j'ai vue
 Venise.

--Tu vas en juger, rpondait le Porpora.

--En vrit, matre, c'est une cruaut de me faire chanter, quand j'ai
encore cinquante lieues de poussire dans le gosier, dit Consuelo
timidement.

--C'est gal, chante, rpondit le maestro.

--N'ayez pas peur de moi, mon enfant, dit Caffariello; je sais l'indulgence
qu'il faut avoir, et, pour vous ter la peur, je vais chanter avec vous,
si vous voulez.

--A cette condition-l, j'obirai, rpondit-elle, et le bonheur que j'aurai
de vous entendre m'empchera de penser  moi-mme.

--Que pouvons-nous chanter ensemble? dit Caffariello au Porpora. Choisis
un duo, toi.

--Choisis toi-mme, rpondit-il. Il n'y a rien qu'elle ne puisse chanter
avec toi.

--Eh bien donc, quelque chose de ta faon, je veux te faire plaisir
aujourd'hui, maestro; et d'ailleurs je sais que la signora Wilhelmine a
ici toute ta musique, relie et dore avec un luxe oriental.

--Oui, grommela Porpora entre ses dents, mes oeuvres sont plus richement
habilles que moi.

Caffariello prit les cahiers, feuilleta, et choisit un duo de
l'_Eumne_, opra que le maestro avait crit  Rome pour Farinelli. Il
chanta le premier solo avec cette grandeur, cette perfection, cette
_maestria_, qui faisaient oublier en un instant tous ses ridicules pour
ne laisser de place qu' l'admiration et  l'enthousiasme. Consuelo se
sentit ranime et vivifie de toute la puissance de cet homme
extraordinaire, et chanta,  son tour, le solo de femme, mieux peut-tre
qu'elle n'avait chant de sa vie. Caffariello n'attendit pas qu'elle et
fini pour l'interrompre par des explosions d'applaudissements.

Ah! _cara!_ s'cria-t-il  plusieurs reprises: c'est  prsent que je te
reconnais. C'est bien l'enfant merveilleux que j'avais remarqu  Venise:
mais  prsent _figlia mia_, tu es un prodige (_un portento_), c'est
Caffariello qui te le dclare.

La Wilhelmine fut un peu surprise, un peu dcontenance, de retrouver
Consuelo plus puissante qu' Venise. Malgr le plaisir d'avoir les dbuts
d'un tel talent dans son salon  Vienne, elle ne se vit pas, sans un peu
d'effroi et de chagrin, rduite  ne plus oser chanter  ses habitus,
aprs une telle virtuose, Elle fit pourtant grand bruit de son admiration.
Holzbaer, toujours souriant dans sa cravate, mais craignant de ne pas
Trouver dans sa caisse assez d'argent pour payer un si grand talent,
garda, au milieu de ses louanges, une rserve diplomatique; le Buononcini
dclara que Consuelo surpassait encore madame Hasse et madame Cuzzoni.
L'ambassadeur entra dans de tels transports, que la Wilhelmine en fut
effraye, surtout quand elle le vit ter de son doigt un gros saphir pour
le passer  celui de Consuelo, qui n'osait ni l'accepter ni le refuser.
Le duo fut redemand avec fureur; mais la porte s'ouvrit, et le laquais
Annona avec une respectueuse solennit M. le comte de Hoditz: tout le
monde se leva par ce mouvement de respect instinctif que l'on porte, non
au plus illustre, non au plus digne, mais au plus riche.

Il faut que j'aie bien du malheur, pensa Consuelo, pour rencontrer ici
d'emble, et sans avoir eu le temps de parlementer, deux personnes qui
m'ont vue en voyage avec Joseph, et qui ont pris sans doute une fausse
ide de mes moeurs et de mes relations avec lui. N'importe, bon et honnte
Joseph, au prix de toutes les calomnies que notre amiti pourra susciter,
je ne la dsavouerai jamais dans mon coeur ni dans mes paroles.

Le comte Hoditz, tout chamarr d'or et de broderies, s'avana vers
Wilhelmine, et,  la manire dont on baisait la main de cette femme
entretenue, Consuelo comprit la diffrence qu'on faisait entre une telle
matresse de maison et les fires patriciennes qu'elle avait vues  Venise.
On tait plus galant, plus aimable et plus gai auprs de Wilhelmine;
mais on parlait plus vite, on marchait moins lgrement, on croisait
les jambes plus haut, on mettait le dos  la chemine: enfin on tait un
autre homme que dans le monde officiel. On paraissait se plaire davantage
 ce sans-gne; mais il y avait au fond quelque chose de blessant et de
mprisant que Consuelo sentit tout de suite, quoique ce quelque chose,
masqu par l'habitude du grand monde et les gards qu'on devait 
l'ambassadeur, ft quasi imperceptible.

Le comte Hoditz tait, entre tous, remarquable par cette fine nuance de
laisser-aller qui, loin de choquer Wilhelmine, lui semblait un hommage
de plus. Consuelo n'en souffrait que pour cette pauvre personne dont
la gloriole satisfaite lui paraissait misrable. Quant  elle-mme,
elle n'en tait pas offense; Zingarella, elle ne prtendait  rien,
et, n'exigeant pas seulement un regard, elle ne se souciait gure d'tre
salue deux ou trois lignes plus haut ou plus bas. Je viens ici faire mon
mtier de chanteuse, se disait-elle, et, pourvu que l'on m'approuve quand
j'ai fini, je ne demande qu' me tenir inaperue dans un coin; mais
cette femme, qui mle sa vanit  son amour (si tant est qu'elle mle un
peu d'amour  toute cette vanit), combien elle rougirait si elle voyait
le ddain et l'ironie cachs sous des manires si galantes et si
complimenteuses!

On la fit chanter encore; on la porta aux nues, et elle partagea
littralement avec Caffariello les honneurs de la soire. A chaque instant
elle s'attendait  se voir aborde par le comte Hoditz, et  soutenir le
feu de quelque malicieux loge. Mais, chose trange! le comte Hoditz ne
s'approcha pas du clavecin, vers lequel elle affectait de se tenir tourne
pour qu'il ne vt pas ses traits, et lorsqu'il  se fut enquis de son nom
et de son ge, il ne parut pas avoir jamais entendu parler d'elle. Le fait
est qu'il n'avait pas reu le billet imprudent que, dans son audace
voyageuse, Consuelo lui avait adress par la femme du dserteur. Il avait,
en outre, la vue fort basse; et comme ce n'tait pas alors la mode de
lorgner en plein salon, il distinguait trs-vaguement la ple figure de
la cantatrice. On s'tonnera peut-tre que, mlomane comme il se piquait
d'tre, il n'et pas la curiosit de voir de plus prs une virtuose si
remarquable. Il faut qu'on se souvienne que le seigneur morave n'aimait
que sa propre musique, sa propre mthode et ses propres chanteurs. Les
grands talents ne lui inspiraient aucun intrt et aucune sympathie; il
aimait  rabaisser dans son estime leurs exigences et leurs prtentions:
Et, lorsqu'on lui disait que la Faustina Bordoni gagnait  Londres
cinquante mille francs par an, et Farinelli cent cinquante mille francs,
il haussait les paules et disait qu'il avait pour cinq cents francs de
gages,  son thtre de Roswald, en Moravie, des chanteurs forms par lui
qui valaient bien Farinelli, Faustina, et M. Caffariello par-dessus le
march.

Les grands airs de ce dernier lui taient particulirement antipathiques
et insupportables, par la raison que, dans sa sphre, M. le comte Hoditz
avait les mmes travers et les mmes ridicules. Si les vantards dplaisent
aux gens modestes et sages, c'est aux vantards surtout qu'ils inspirent le
plus d'aversion et de dgot. Tout vaniteux dteste son pareil, et raille
en lui le vice qu'il porte en lui-mme. Pendant qu'on coutait le chant de
Caffariello, personne ne songeait  la fortune et au dilettantisme du comte
Hoditz. Pendant que Caffariello dbitait ses hbleries, le comte Hoditz ne
pouvait trouver place pour les siennes; enfin ils se gnaient l'un l'autre.
Aucun salon n'tait assez vaste, aucun auditoire assez attentif, pour
contenir et contenter deux hommes dvors d'une telle _approbativit_
(style phrnologique de nos jours).

Une troisime raison empcha le comte Hoditz d'aller regarder et
reconnatre son Bertoni de Passaw: c'est qu'il ne l'avait presque pas
regard  Passaw, et qu'il et eu bien de la peine  le reconnatre ainsi
transform. Il avait vu une petite fille _assez bien faite_, comme on
disait alors pour exprimer une personne passable; il avait entendu une
jolie voix frache et facile; il avait pressenti une intelligence assez
ducable; il n'avait senti et devin rien de plus, et il ne lui fallait
rien de plus pour son thtre de Roswald. Riche, il tait habitu  acheter
sans trop d'examen et sans dbat parcimonieux tout ce qui se trouvait  sa
convenance. Il avait voulu acheter le talent et la personne de Consuelo
comme nous achetons un couteau  Chtellerault et de la verroterie 
Venise. Le march ne s'tait pas conclu, et, comme il n'avait pas eu un
instant d'amour pour elle, il n'avait pas eu un instant de regret. Le dpit
avait bien un peu troubl la srnit de son rveil  Passaw; mais les gens
qui s'estiment beaucoup ne souffrent pas longtemps d'un chec de ce genre.
Ils l'oublient vite; le monde n'est-il pas  eux, surtout quand ils sont
riches? Une aventure manque, cent de retrouves! s'tait dit le noble
comte. Il chuchota avec la Wilhelmine durant le dernier morceau que chanta
Consuelo, et, s'apercevant que le Porpora lui lanait des regards furieux,
il sortit bientt sans avoir trouv aucun plaisir parmi ces musiciens
pdants et mal appris.




LXXXV.


Le premier mouvement de Consuelo, en rentrant dans la chambre, fut
d'crire  Albert; mais elle s'aperut bientt que cela n'tait pas aussi
facile  faire qu'elle se l'tait imagin. Dans un premier brouillon, elle
commenait  lui raconter tous les incidents de son voyage, lorsque la
crainte lui vint de l'mouvoir trop violemment par la peinture des fatigues
et des dangers qu'elle lui mettait sous les yeux. Elle se rappelait
l'espce de fureur dlirante qui s'tait empare de lui lorsqu'elle lui
avait racont dans le souterrain les terreurs qu'elle venait d'affronter
pour arriver jusqu' lui. Elle dchira donc cette lettre, et, pensant
qu' une me aussi profonde et  une organisation aussi impressionnable
il fallait la manifestation d'une ide dominante et d'un sentiment unique,
elle rsolut de lui pargner tout le dtail mouvant de la ralit, pour
ne lui exprimer, en peu de mots, que l'affection promise et la fidlit
jure. Mais ce peu de mots ne pouvait tre vague; s'il n'tait pas
compltement affirmatif, il ferait natre des angoisses et des craintes
affreuses. Comment pouvait-elle affirmer qu'elle avait enfin reconnu
en elle-mme l'existence de cet amour absolu et de cette rsolution
inbranlable dont Albert avait besoin pour exister en l'attendant? La
sincrit, l'honneur de Consuelo, ne pouvaient se plier  une demi-vrit.
En interrogeant svrement son coeur et sa conscience, elle y trouvait bien
la force et le calme de la victoire remporte sur Anzoleto. Elle y trouvait
bien aussi, au point de vue de l'amour et de l'enthousiasme, la plus
complte indiffrence pour tout autre homme qu'Albert; mais cette sorte
d'amour, mais cet enthousiasme srieux qu'elle avait pour lui seul, c'tait
toujours le mme sentiment qu'elle avait prouv auprs de lui. Il ne
suffisait pas que le souvenir d'Anzoleto ft vaincu, que sa prsence ft
carte, pour que le comte Albert devnt l'objet d'une passion violente
dans le coeur de cette jeune fille. Il ne dpendait pas d'elle de se
rappeler sans effroi la maladie mentale du pauvre Albert, la triste
solennit du chteau des Gants, les rpugnances aristocratiques de la
chanoinesse, le meurtre de Zdenko, la grotte lugubre de Schreckenstein,
enfin toute cette vie sombre et bizarre qu'elle avait comme rve en
Bohme; car, aprs avoir hum le grand air du vagabondage sur les cimes
du Boehmerwald, et en se retrouvant en pleine musique auprs du Porpora,
Consuelo ne se reprsentait dj plus la Bohme que comme un cauchemar.
Quoiqu'elle et rsist aux sauvages aphorismes artistiques du Porpora,
elle se voyait retombe dans une existence si bien approprie  son
ducation,  ses facults, et  ses habitudes d'esprit, qu'elle ne
concevait plus la possibilit de se transformer en chtelaine de
Riesenburg. Que pouvait-elle donc annoncer  Albert? que pouvait-elle
lui promettre et lui affirmer de nouveau? N'tait-elle pas dans les mmes
irrsolutions, dans le mme effroi qu' son dpart du chteau? Si elle
tait venue se rfugier  Vienne plutt qu'ailleurs, c'est qu'elle y tait
sous la protection de la seule autorit lgitime qu'elle et  reconnatre
dans sa vie. Le Porpora tait son bienfaiteur, son pre, son appui et son
matre dans l'acception la plus religieuse du mot. Prs de lui, elle ne
se sentait plus orpheline; et elle ne se reconnaissait plus le droit de
disposer d'elle-mme suivant la seule inspiration de son coeur ou de sa
raison. Or, le Porpora blmait, raillait, et repoussait avec nergie
l'ide d'un mariage qu'il regardait comme le meurtre d'un gnie, comme
l'immolation d'une grande destine  la fantaisie d'un dvouement
romanesque. A Riesenburg aussi, il y avait un vieillard gnreux, noble
et tendre, qui s'offrait pour pre  Consuelo; mais change-t-on de pre
suivant les besoins de sa situation? Et quand le Porpora disait non,
Consuelo pouvait-elle accepter le oui du comte Christian? Cela ne se devait
ni ne se pouvait, et il fallait attendre ce que prononcerait le Porpora
lorsqu'il aurait mieux examin les faits et les sentiments. Mais, en
attendant cette confirmation ou cette transformation de son jugement,
que dire au malheureux Albert pour lui faire prendre patience en lui
laissant l'espoir? Avouer la premire bourrasque de mcontentement du
Porpora, c'tait bouleverser toute la scurit d'Albert; la lui cacher,
c'tait le tromper, et Consuelo ne voulait pas dissimuler avec lui. La vie
de ce noble jeune homme et-elle dpendu d'un mensonge, Consuelo n'et pas
fait ce mensonge. Il est des tres qu'on respecte trop pour les tromper,
mme en les sauvant.

Elle recommena donc, et dchira vingt commencements de lettre, sans
pouvoir se dcider  en continuer une seule. De quelque faon qu'elle s'y
prt, au troisime mot, elle tombait toujours dans une assertion tmraire
ou dans une dubitation qui pouvait avoir de funestes effets. Elle se mit
au lit, accable de lassitude, de chagrin et d'anxits, et elle y souffrit
longtemps du froid et de l'insomnie, sans pouvoir s'arrter  aucune
rsolution,  aucune conception nette de son avenir et de sa destine.
Elle finit par s'endormir, et resta assez tard au lit pour que le Porpora,
qui tait fort matinal, ft dj sorti pour ses courses. Elle trouva Haydn
occup, comme la veille,  brosser les habits et  ranger les meubles de
son nouveau matre.

Allons donc, belle dormeuse, s'cria-t-il en voyant enfin paratre son
amie, je me meurs d'ennui, de tristesse, et de peur surtout, quand je ne
vous vois pas, comme un ange gardien, entre ce terrible professeur et moi.
Il me semble qu'il va toujours pntrer mes intentions, djouer le
complot, et m'enfermer dans son vieux clavecin, pour m'y faire prir
d'une suffocation harmonique. Il me fait dresser les cheveux sur la tte,
ton Porpora; et je ne peux pas me persuader que ce ne soit pas un vieux
diable italien, le Satan de ce pays-l tant reconnu beaucoup plus mchant
et plus fin que le ntre.

--Rassure-toi, ami, rpondit Consuelo; notre matre n'est que malheureux;
il n'est pas mchant. Commenons par mettre tous nos soins  lui donner
un peu de bonheur, et nous le verrons s'adoucir et revenir  son vrai
caractre. Dans mon enfance, je l'ai vu cordial et enjou; on le citait
pour la finesse et la gat de ses reparties: c'est qu'alors il avait des
succs, des amis et de l'esprance. Si tu l'avais connu  l'poque o l'on
chantait son _Polifeme_ au thtre de San-Mose, lorsqu'il me faisait entrer
avec lui sur le thtre, et me mettait dans la coulisse d'o je pouvais
voir le dos des comparses et la tte du gant! Comme tout cela me semblait
beau et terrible, de mon petit coin! Accroupie derrire un rocher de
carton, ou grimpe sur une chelle  quinquets, je respirais  peine; et,
malgr moi, je faisais, avec ma tte et mes petits bras, tous les gestes,
tous les mouvements que je voyais faire aux acteurs. Et quand le matre
tait rappel sur la scne et forc, par les cris du parterre,  repasser
sept fois devant le rideau, le long de la rampe, je me figurais que c'tait
un dieu: c'est qu'il tait fier, il tait beau d'orgueil et d'effusion de
coeur, dans ces moments-l! Hlas! il n'est pas encore bien vieux, et le
voil si chang, si abattu! Voyons, Beppo, mettons-nous  l'oeuvre, pour
qu'en rentrant il retrouve son pauvre logis un peu plus agrable qu'il ne
l'a laiss. D'abord je vais faire l'inspection de ses nippes, afin de voir
ce qui lui manque.

--Ce qui lui manque sera un peu long  compter, et ce qu'il a, trs-court
 voir, rpondit Joseph; car je ne sache que ma garde-robe qui soit plus
pauvre et en plus mauvais tat.

--Eh bien, je m'occuperai aussi de remonter la tienne, car je suis ton
dbiteur, Joseph; tu m'as nourrie et vtue tout le long du voyage. Songeons
d'abord au Porpora. Ouvre-moi cette armoire. Quoi! un seul habit? celui
qu'il avait hier soir chez l'ambassadeur?

--Hlas! oui! un habit marron  boutons d'acier taills, et pas trs-frais,
encore! L'autre habit, qui est mr et dlabr  faire piti, il l'a mis
pour sortir; et quant  sa robe de chambre, je ne sais si elle a jamais
exist; mais je la cherche en vain depuis une heure.

Consuelo et Joseph s'tant mis  fureter partout, reconnurent que la robe
de chambre du Porpora tait une chimre de leur imagination, de mme que
son _pardessus_ et son manchon. Compte fait des chemises, il n'y en avait
que trois en haillons; les manchettes tombaient en ruines, et ainsi du
reste.

Joseph, dit Consuelo, voil une belle bague qu'on m'a donne hier soir
en paiement de mes chansons; je ne veux pas la vendre, cela attirerait
l'attention sur moi, et indisposerait peut-tre contre ma cupidit les
gens qui m'en ont gratifie. Mais je puis la mettre en gage, et me faire
prter dessus l'argent qui nous est ncessaire. Keller est honnte et
intelligent: il saura bien valuer ce bijou, et connatra certainement
quelque usurier qui, en le prenant en dpt, m'avancera une bonne somme.
Va vite et reviens.

--Ce sera bientt fait, rpondit Joseph. Il y a une espce de bijoutier
isralite dans la maison de Keller, et ce dernier tant pour ces sortes
d'affaires secrtes le factotum de plus d'une belle dame, il vous fera
compter de l'argent d'ici  une heure; mais je ne veux rien pour moi,
entendez-vous, Consuelo! Vous-mme, dont l'quipage a fait toute la route
sur mon paule, vous avez grand besoin de toilette, et vous serez force
de paratre demain, ce soir peut-tre, avec une robe un peu moins fripe
que celle-ci.

--Nous rglerons nos comptes plus tard, et comme je l'entendrai, Beppo.
N'ayant pas refus tes services, j'ai le droit d'exiger que tu ne refuses
pas les miens. Allons! cours chez Keller.

Au bout d'une heure, en effet, Haydn revint avec Keller et mille cinq
cents florins; Consuelo lui ayant expliqu ses intentions, Keller ressortit
et ramena bientt un tailleur de ses amis, habile et expditif, qui,
ayant pris la mesure de l'habit du Porpora et des autres pices de
son habillement, s'engagea  rapporter dans peu de jours deux autres
habillements complets, une bonne robe de chambre ouate, et mme du linge
et d'autres objets ncessaires  la toilette, qu'il se chargea de commander
 des ouvrires _recommandables_.

Maintenant dit Consuelo  Keller quand le tailleur fut parti, il me faut
le plus grand secret sur tout ceci. Mon matre est aussi fier qu'il est
pauvre, et certainement il jetterait mes pauvres dons par la fentre s'il
souponnait seulement qu'ils viennent de moi.

--Comment ferez-vous donc, signora, observa Joseph, pour lui faire endosser
ses habits neufs et abandonner les vieux sans qu'il s'en aperoive?

--Oh! je le connais, et je vous rponds qu'il ne s'en apercevra pas.
Je sais comment il faut s'y prendre!

--Et maintenant, signora, reprit Joseph, qui, hors du tte--tte, avait
le bon got de parler trs-crmonieusement  son amie, pour ne pas donner
une fausse opinion de la nature de leur amiti, ne penserez-vous pas aussi
 vous-mme? Vous n'avez presque rien apport avec vous de la Bohme, et
vos habits, d'ailleurs, ne sont pas  la mode de ce pays-ci.

--J'allais oublier cette importante affaire! Il faut que le bon monsieur
Keller soit mon conseil et mon guide.

--Oui-da! reprit Keller, je m'y entends, et si je ne vous fais pas
confectionner une toilette du meilleur got, dites que je suis un ignorant
et un prsomptueux.

--Je m'en remets  vous, bon Keller; seulement je vous avertis, en gnral,
que j'ai l'humeur simple, et que les choses voyantes, les couleurs
tranches, ne conviennent ni  ma pleur habituelle ni  mes gots
tranquilles.

--Vous me faites injure, signora, en prsumant que j'aie besoin de cet
avis. Ne sais-je pas, par tat, les couleurs qu'il faut assortir aux
physionomies, et ne vois-je pas dans la vtre l'expression de votre
naturel? Soyez tranquille, vous serez contente de moi, et bientt vous
pourrez paratre  la cour, si bon vous semble, sans cesser d'tre modeste
et simple comme vous voil. Orner la personne, et non point la changer,
tel est l'art du coiffeur et celui du costumier.

--Encore un mot  l'oreille, cher monsieur Keller, dit Consuelo en
loignant le perruquier de Joseph. Vous allez aussi faire habiller de neuf
matre Haydn des pieds  la tte, et, avec le reste de l'argent, vous
offrirez de ma part  votre fille une belle robe de soie pour le jour de
ses noces avec lui. J'espre qu'elles ne tarderont pas; car si j'ai du
succs ici, je pourrai tre utile  notre ami et l'aider  se faire
connatre. Il a du talent, beaucoup de talent, soyez-en certain.

--En a-t-il rellement, signora? Je suis heureux de ce que vous me dites;
je m'en tais toujours dout. Que dis-je? j'en tais certain ds le premier
jour o je l'ai remarqu, tout petit enfant de choeur,  la matrise.

--C'est un noble garon, reprit Consuelo, et vous serez rcompens par sa
reconnaissance et sa loyaut de ce que vous avez fait pour lui; car vous
aussi, Keller, je le sais, vous tes un digne homme et un noble
coeur... Maintenant, dites-nous, ajouta-t-elle en se rapprochant de
Joseph avec Keller, si vous avez fait dj ce dont nous tions convenus 
l'gard des protecteurs de Joseph. L'ide tait venue de vous: l'avez-vous
mise  excution?

--Si je l'ai fait, signora! rpondit Keller. Dire et faire sont tout un
pour votre serviteur. En allant accommoder mes pratiques ce matin, j'ai
averti d'abord monseigneur l'ambassadeur de Venise (je n'ai pas l'honneur
de le coiffer en personne, mais je frise monsieur son secrtaire),
ensuite M. l'abb de Mtastase, dont je fais la barbe tous les matins,
et mademoiselle Marianne Martinez, sa pupille, dont la tte est galement
dans mes mains. Elle demeure, ainsi que lui, dans ma maison... c'est--dire
que je demeure dans leur maison: n'importe! Enfin j'ai pntr chez deux
ou trois autres personnes qui connaissent galement la figure de Joseph,
et qu'il est expos  rencontrer chez matre Porpora. Celles dont je
n'avais pas la pratique, je les abordais sous un prtexte quelconque:
J'ai ou dire que madame la baronne faisait chercher chez mes confrres
de la vritable graisse d'ours pour les cheveux, et je m'empresse de lui en
apporter que je garantis. Je l'offre gratis comme chantillon aux personnes
du grand monde, et ne leur demande que leur clientle pour cette fourniture
si elles en sont satisfaites. Ou bien: Voici un livre d'glise qui a t
trouv  Saint-Etienne, dimanche dernier; et comme je coiffe la cathdrale
(c'est--dire la matrise de la cathdrale), j'ai t charg de demander
 Votre Excellence si ce livre ne lui appartient pas. C'tait un vieux
bouquin de cuir dor et armori, que j'avais pris dans le banc de quelque
chanoine pour le prsenter, sachant bien que personne ne le rclamerait.
Enfin, quand j'avais russi  me faire couter un instant sous un prtexte
ou sous un autre, je me mettais  babiller avec l'aisance et l'esprit que
l'on tolre chez les gens de ma profession. Je disais, par exemple:
J'ai beaucoup entendu parler de Votre Seigneurie  un habile musicien
de mes amis, Joseph Haydn; c'est ce qui m'a donn l'assurance de me
prsenter dans la respectable maison de Votre Seigneurie.--Comment, me
disait-on, le petit Joseph? Un charmant talent, un jeune homme qui promet
beaucoup.--Ah! vraiment, rpondais-je alors tout content de venir au fait,
Votre Seigneurie doit s'amuser de ce qui lui arrive de singulier et
d'avantageux dans ce moment-ci.--Que lui arrive-t-il donc? Je l'ignore
absolument.--Eh! il n'y a rien de plus comique et de plus  intressant
 la fois.--Il s'est fait valet de chambre.--Comment, lui, valet? Fi,
quelle dgradation! quel malheur  pour un pareil talent! Il est donc
bien misrable? Je veux le secourir.--Il ne s'agit pas de cela, Seigneurie,
rpondais-je; c'est l'amour de l'art qui lui a fait prendre cette
singulire rsolution. Il voulait  toute force avoir des leons de
l'illustre matre Porpora...--Ah! oui, je sais cela, et le Porpora refusait
de l'entendre et de l'admettre. C'est un homme de gnie bien quinteux
et bien morose.--C'est un grand homme, un grand coeur, rpondais-je
conformment aux intentions de la signora Consuelo, qui ne veut pas que
son matre soit raill et blm dans tout ceci. Soyez sr, ajoutais-je,
qu'il reconnatra bientt la grande capacit du petit Haydn, et qu'il
lui donnera tous ses soins: mais, pour ne pas irriter sa mlancolie, et
pour s'introduire auprs de lui sans l'effaroucher,  Joseph n'a rien trouv
de plus ingnieux que  d'entrer  son service comme valet, et de feindre la
plus complte ignorance en musique.--L'ide est touchante, charmante, me
rpondait-on tout attendri; c'est l'hrosme d'un vritable artiste; mais
il faut qu'il se dpche d'obtenir les bonnes grces du Porpora avant qu'il
soit reconnu et signal  ce dernier comme un artiste dj remarquable; car
le jeune Haydn est dj aim et protg de quelques personnes, lesquelles
frquentent prcisment ce Porpora.--Ces personnes, disais-je alors d'un
air insinuant, sont trop gnreuses, trop grandes, pour ne pas garder
 Joseph son petit secret tant qu'il sera ncessaire, et pour ne pas
feindre un peu avec le Porpora afin de lui conserver sa confiance.--Oh!
s'criait-on alors, ce ne sera certainement pas moi qui trahirai le bon,
l'habile musicien Joseph! vous pouvez lui en donner ma parole, et dfense
sera faite  mes gens de laisser chapper un mot imprudent aux oreilles du
maestro. Alors on me renvoyait avec un petit prsent ou une commande de
graisse d'ours, et, quant  monsieur le secrtaire d'ambassade, il s'est
vivement intress  l'aventure et m'a promis d'en rgaler monseigneur
Corner  son djeuner, afin que lui, qui aime Joseph particulirement,
se tienne tout le premier sur ses gardes vis--vis du Porpora. Voil ma
mission diplomatique remplie. tes-vous contente, signora?

--Si j'tais reine, je vous nommerais ambassadeur sur-le-champ, rpondit
Consuelo. Mais j'aperois dans la rue le matre qui revient. Sauvez-vous,
cher Keller, qu'il ne vous voie pas!

--Et pourquoi me sauverais-je, Signora! Je vais me mettre  vous coiffer,
et vous serez cense avoir envoy chercher le premier perruquier venu par
votre valet Joseph.

--Il a plus d'esprit cent fois que nous, dit Consuelo  Joseph; et elle
abandonna sa noire chevelure aux mains lgres de Keller, tandis que Joseph
reprenait son plumeau et son tablier, et que le Porpora montait pesamment
l'escalier en fredonnant une phrase de son futur opra.




LXXXVI.


Comme il tait naturellement fort distrait, le Porpora, en embrassant au
front sa fille adoptive, ne remarqua pas seulement Keller qui la tenait
par les cheveux, et se mit  chercher dans sa musique le fragment crit
de la phrase qui lui trottait par la cervelle. Ce fut en voyant ses
papiers, ordinairement pars sur le clavecin dans un dsordre incomparable,
rangs en piles symtriques, qu'il sortit de sa proccupation en s'criant:

Malheureux drle! il s'est permis de toucher  mes manuscrits. Voil bien
les valets! Ils croient ranger quand ils entassent! J'avais bien besoin,
ma foi, de prendre un valet! Voil le commencement de mon supplice.

--Pardonnez-lui, matre, rpondit Consuelo; votre musique tait dans
le chaos...

--Je me reconnaissais dans ce chaos! je pouvais me lever la nuit et prendre
 ttons dans l'obscurit n'importe quel passage de mon opra;  prsent
je ne sais plus rien, je suis perdu; j'en ai pour un mois avant de me
reconnatre.

--Non, matre, vous allez vous y retrouver tout de suite. C'est moi qui ai
fait la faute d'ailleurs, et quoique les pages ne fussent pas numrotes,
je crois avoir mis chaque feuillet  sa place. Regardez! je suis sre que
vous lirez plus aisment dans le cahier que j'en ai fait que dans toutes
ces feuilles volantes qu'un coup de vent pouvait emporter par la fentre.

--Un coup de vent! prends-tu ma chambre pour les lagunes Fusine?

--Sinon un coup de vent, du moins un coup de plumeau, un coup de balai.

--Eh! qu'y avait-il besoin de balayer et d'pousseter ma chambre? Il y a
quinze jours que je l'habite, et je n'ai permis  personne d'y entrer.

--Je m'en suis bien aperu, pensa Joseph.

--Eh bien, matre, il faut que vous me permettiez de changer cette
habitude. Il est malsain de dormir dans une chambre qui n'est pas are
et nettoye tous les jours. Je me chargerai de rtablir mthodiquement
chaque jour le dsordre que vous aimez, aprs que Beppo aura balay et
rang.

--Beppo! Beppo! qu'est-ce que cela? Je ne connais pas Beppo.

--Beppo, c'est lui, dit Consuelo en montrant Joseph. Il avait un nom si dur
 prononcer, que vous en auriez eu les oreilles dchires  chaque instant.
Je lui ai donn le premier nom vnitien qui m'est venu. Beppo est bien;
c'est court; cela peut se chanter.

--Comme tu voudras! rpondit le Porpora qui commenait  se radoucir en
feuilletant son opra, et en le retrouvant parfaitement runi et cousu en
un seul livre.

--Convenez, matre, dit Consuelo en le voyant sourire, que c'est plus
commode ainsi.

--Ah! tu veux toujours avoir raison, toi, reprit le maestro; tu seras
opinitre toute ta vie.

--Matre, avez-vous djeun? reprit Consuelo que Keller venait de rendre
 la libert.

--As-tu djeun toi-mme, rpondit Porpora avec un mlange d'impatience et
de sollicitude.

--J'ai djeun. Et vous, matre?

--Et ce garon, ce... Beppo, a-t-il mang quelque chose?

--Il a djeun. Et vous, matre?

--Vous avez donc trouv quelque chose ici? Je ne me souviens pas si j'avais
quelques provisions.

--Nous avons trs-bien djeun. Et vous, matre?

--Et vous, matre! et vous, matre! Va au diable avec les questions.
Qu'est-ce cela te fait?

--Matre, tu n'as pas djeun! reprit Consuelo, qui se permettait
quelquefois de tutoyer le Porpora avec la familiarit vnitienne.

--Ah! je vois bien que le diable est entr dans ma maison. Elle ne me
laissera pas tranquille! Allons, viens ici, et chante-moi cette phrase.
Attention, je te prie.

Consuelo s'approcha du clavecin et chanta la phrase, tandis que Keller,
qui tait un dilettante renforc, restait  l'autre bout de la chambre,
le peigne  la main et la bouche entr'ouverte. Le maestro, qui n'tait
pas content de sa phrase, se la fit rpter trente fois de suite, tantt
faisant appuyer sur certaines notes, tantt sur certaines autres, cherchant
la nuance qu'il rvait avec une obstination que pouvaient seules galer la
patience et la soumission  de Consuelo. Pendant ce temps, Joseph, sur un
signe de cette dernire, avait t chercher le chocolat qu'elle avait
prpar elle-mme pendant les courses de Keller. Il l'apporta, et, devinant
les intentions de son amie, il le posa doucement sur le pupitre sans
veiller l'attention  du matre, qui, au bout d'un instant, le prit
machinalement, le versa dans la tasse, et l'avala avec grand apptit.
Une seconde tasse fut apporte et avale de mme avec renfort de pain et
de beurre, et Consuelo, qui tait un peu taquine, lui dit en le voyant
manger avec plaisir: Je le savais bien, matre, que tu n'avais pas
djeun.

--C'est vrai! rpondit-il sans humeur; je crois que je l'avais oubli;
cela m'arrive souvent quand je compose, et je ne m'en aperois que dans
la journe, quand j'prouve des tiraillements d'estomac et des spasmes.

--Et alors, tu bois de l'eau-de-vie, matre?

--Qui t'a dit cela, petite sotte?

--J'ai trouv la bouteille.

--Eh bien, que t'importe? Ne vas-tu pas m'interdire l'eau-de-vie?

--Oui, je te l'interdirai! Tu tais sobre  Venise, et tu te portais bien.

--Cela, c'est la vrit, dit le Porpora avec tristesse. Il me semblait que
tout allait au plus mal, et qu'ici tout irait mieux. Cependant tout va de
mal en pis pour moi. La fortune, la sant, les ides... tout! Et il pencha
sa tte dans ses mains.

Veux-tu que je te dise pourquoi tu as de la peine  travailler ici? reprit
Consuelo qui voulait le distraire, par des choses de dtail, de l'ide de
dcouragement qui le dominait. C'est que tu n'as pas ton bon caf  la
vnitienne, qui donne tant de force et de gaiet. Tu veux t'exciter  la
manire des Allemands, avec de la bire et des liqueurs; cela ne te va pas.

--Ah! c'est encore la vrit; mon bon caf de Venise! c'tait une source
intarissable de bons mots et de grandes ides. C'tait le gnie, c'tait
l'esprit, qui coulaient dans mes veines avec une douce chaleur. Tout ce
qu'on boit ici rend triste ou fou.

--Eh bien, matre, prends ton caf!

--Ici? du caf? je n'en veux pas. Cela fait trop d'embarras. Il faut du
feu, une servante, une vaisselle qu'on lave, qu'on remue, qu'on casse avec
un bruit discordant au milieu d'une combinaison harmonique! Non, pas de
tout cela! Ma bouteille, par terre, entre mes jambes; c'est plus commode,
c'est plus tt fait.

--Cela se casse aussi. Je l'ai casse ce matin, en voulant la mettre dans
l'armoire.

--Tu m'as cass ma bouteille! je ne sais  quoi tient, petite laide, que
je ne te casse ma canne sur les paules.

--Bah! il y a quinze ans que vous me dites cela, et vous ne m'avez pas
encore donn une chiquenaude! Je n'ai pas peur du tout.

--Babillarde! chanteras-tu? me tireras-tu de cette phrase maudite? Je
parie que tu ne la sais pas encore, tant tu es distraite ce matin.

--Vous allez voir si je ne la sais pas par coeur, dit Consuelo en fermant
le cahier brusquement.

Et elle la chanta comme elle la concevait, c'est--dire autrement que
Le Porpora. Connaissant son humeur, bien qu'elle et compris, ds le
premier essai, qu'il s'tait embrouill dans son ide, et qu' force de
la travailler il en avait dnatur le sentiment, elle n'avait pas voulu
se permettre de lui donner un conseil. Il l'et rejet par esprit de
contradiction: mais en lui chantant cette phrase  sa propre manire,
tout en feignant de faire une erreur de mmoire, elle tait bien sre
qu'il en serait frapp. A peine l'eut-il entendue, qu'il bondit sur sa
chaise en frappant dans ses deux mains et en s'criant:

La voil! la voil! voil ce que je voulais, et ce que je ne pouvais pas
trouver! Comment diable cela t'est-il venu?

--Est-ce que ce n'est pas ce que vous avez crit? ou bien est-ce que le
hasard?... Si fait, c'est votre phrase.

--Non, c'est la tienne, fourbe! s'cria le Porpora qui tait la candeur
mme, et qui, malgr son amour maladif et immodr de la gloire, n'et
jamais rien fard par vanit; c'est toi qui l'as trouve! Rpte-la-moi.
Elle est bonne, et j'en fais mon profit.

Consuelo recommena plusieurs fois, et le Porpora crivit sous sa dicte;
puis il pressa son lve sur son coeur en disant:

Tu es le diable! J'ai toujours pens que tu tais le diable!

--Un bon diable, croyez-moi, matre, rpondit Consuelo en souriant.

Le Porpora, transport de joie d'avoir sa phrase, aprs une matine
entire d'agitations striles et de tortures musicales, chercha par terre
machinalement le goulot de sa bouteille, et, ne le trouvant pas, il se
remit  ttonner sur le pupitre, et avala au hasard ce qui s'y trouvait.
C'tait du caf exquis, que Consuelo lui avait savamment et patiemment
prpar en mme temps que le chocolat, et que Joseph venait d'apporter
tout brlant,  un nouveau signe de son amie.

O nectar des dieux!  ami des musiciens! s'cria le Porpora en le
savourant: quel est l'ange, quelle est la fe qui t'a apport de Venise
sous son aile?

--C'est le diable, rpondit Consuelo.

--Tu es un ange et une fe, ma pauvre enfant, dit le Porpora avec douceur
en retombant sur son pupitre. Je vois bien que tu m'aimes, que tu me
soignes, que tu veux me rendre heureux! Jusqu' ce pauvre garon, qui
s'intresse  mon sort! ajouta-t-il en apercevant Joseph qui, debout au
seuil de l'antichambre, le regardait avec des yeux humides et brillants!
Ah! mes pauvres enfants, vous voulez adoucir une vie bien dplorable!
Imprudents! vous ne savez pas ce que vous faites. Je suis vou  la
dsolation, et quelques jours de sympathie et de bien-tre me feront
sentir plus vivement l'horreur de ma destine, quand ces beaux jours
seront envols!

--Je ne te quitterai jamais, je serai toujours ta fille et ta servante,
dit Consuelo en lui jetant ses bras autour du cou.

Le Porpora enfona sa tte chauve dans son cahier et fondit en larmes.
Consuelo et Joseph pleuraient aussi, et Keller, que la passion de la
musique avait retenu jusque-l, et qui, pour motiver sa prsence,
s'occupait  arranger la perruque du matre dans l'antichambre, voyant,
par la porte entr'ouverte, le tableau respectable et dchirant de sa
douleur, la pit filiale de Consuelo, et l'enthousiasme qui commenait
 faire battre le coeur de Joseph pour l'illustre vieillard, laissa tomber
son peigne, et prenant la perruque du Porpora pour un mouchoir, il la porta
 ses yeux, plong qu'il tait dans une sainte distraction.

Pendant quelques jours Consuelo fut retenue  la maison par un rhume. Elle
avait brav, pendant ce long et aventureux voyage, toutes les intempries
de l'air, tous les caprices de l'automne, tantt brlant, tantt pluvieux
et froid, suivant les rgions diverses qu'elle avait traverses. Vtue 
la lgre, coiffe d'un chapeau de paille, n'ayant ni manteau ni habits de
rechange lorsqu'elle tait mouille, elle n'avait pourtant pas eu le plus
lger enrouement. A peine fut-elle claquemure dans ce logement sombre,
humide et mal ar du Porpora, qu'elle sentit le froid et le malaise
paralyser son nergie et sa voix. Le Porpora eut beaucoup d'humeur de
ce contretemps. Il savait que pour obtenir  son lve un engagement au
thtre Italien, il fallait se hter; car madame Tesi, qui avait dsir
se rendre  Dresde, paraissait hsiter, sduite par les instances de
Caffariello et les brillantes propositions de Holzbaer, jaloux d'attacher
au thtre imprial une cantatrice aussi clbre. D'un autre ct, la
Corilla, encore retenue au lit par les suites de son accouchement, faisait
intriguer auprs des directeurs ceux de ses amis qu'elle avait retrouvs 
Vienne, et se faisait fort de dbuter dans huit jours si on avait besoin
d'elle. Le Porpora dsirait ardemment que Consuelo ft engage, et pour
elle-mme, et pour le succs de l'opra qu'il esprait faire accepter avec
elle.

Consuelo, pour sa part, ne savait  quoi se rsoudre. Prendre un
engagement, c'tait reculer le moment possible de sa runion avec Albert;
c'tait porter l'pouvante et la consternation chez les Rudolstadt, qui ne
s'attendaient certes pas  ce qu'elle repart sur la scne; c'tait, dans
leur opinion, renoncer  l'honneur de leur appartenir, et signifier au
jeune comte qu'elle lui prfrait la gloire et la libert. D'un autre
ct, refuser cet engagement, c'tait dtruire les dernires esprances
du Porpora; c'tait lui montrer,  son tour, cette ingratitude qui avait
fait le dsespoir et le malheur de sa vie; c'tait enfin lui porter un coup
de poignard. Consuelo, effraye de se trouver dans cette alternative, et
voyant qu'elle allait frapper un coup mortel, quelque parti qu'elle pt
prendre, tomba dans un morne chagrin. Sa robuste constitution la prserva
d'une indisposition srieuse; mais durant ces quelques jours d'angoisse
et d'effroi, en proie  des frissons fbriles,  une pnible langueur,
accroupie auprs d'un maigre feu, ou se tranant d'une chambre  l'autre
pour vaquer aux soins du mnage, elle dsira et espra tristement qu'une
maladie grave vnt la soustraire aux devoirs et aux anxits de sa
situation.

L'humeur du Porpora, qui s'tait panouie un instant, redevint sombre,
querelleuse et injuste ds qu'il vit Consuelo, la source de son espoir
et le sige de sa force, tomber tout  coup dans l'abattement et
l'irrsolution. Au lieu de la soutenir et de la ranimer par l'enthousiasme
et la tendresse, il lui tmoigna une impatience maladive qui acheva de
la consterner. Tour  tour faible et violent, le tendre et irascible
vieillard, dvor du spleen qui devait bientt consumer Jean-Jacques
Rousseau, voyait partout des ennemis, des perscuteurs et des ingrats,
sans s'apercevoir que ses soupons, ses emportements et ses injustices
provoquaient et motivaient un peu chez les autres les mauvaises intentions
et les mauvais procds qu'il leur attribuait. Le premier mouvement de ceux
qu'il blessait ainsi tait de le considrer comme fou; le second, de le
croire mchant; le troisime, de se dtacher, de se prserver, ou de se
venger de lui. Entre une lche complaisance et une sauvage misanthropie,
il y a un milieu que le Porpora ne concevait pas, et auquel il n'arriva
jamais.

Consuelo, aprs avoir tent d'inutiles efforts, voyant qu'il tait moins
dispos que jamais  lui permettre l'amour et le mariage, se rsigna 
ne plus provoquer des explications qui aigrissaient de plus en plus les
prventions de son infortun matre. Elle ne pronona plus le nom d'Albert,
et se tint prte  signer l'engagement qui lui serait impos par le
Porpora. Lorsqu'elle se retrouvait seule avec Joseph, elle prouvait
quelque soulagement  lui ouvrir son coeur.

Quelle destine bizarre est la mienne! lui disait-elle souvent. Le ciel
m'a donn des facults et une me pour l'art, des besoins de libert,
l'amour d'une fire et chaste indpendance; mais en mme temps, au lieu
de me donner ce froid et froce gosme qui assure aux artistes la force
ncessaire pour se frayer une route  travers les difficults et les
sductions de la vie, cette volont cleste m'a mis dans la poitrine un
coeur tendre et sensible qui ne bat que pour les autres, qui ne vit que
d'affection et de dvouement. Ainsi partage entre deux forces contraires,
ma vie s'use, et mon but est toujours manqu. Si je suis ne pour pratiquer
le dvouement, Dieu veuille donc ter de ma tte l'amour de l'art, la
posie, et l'instinct de la libert, qui font de mes dvouements un
supplice et une agonie; si je suis ne pour l'art et pour la libert,
qu'il te donc de mon coeur la piti, l'amiti, la sollicitude et la
crainte de faire souffrir, qui empoisonneront toujours mes triomphes et
entraveront ma carrire!

--Si j'avais un conseil  te donner, pauvre Consuelo, rpondait Haydn,
ce serait d'couter la voix de ton gnie et d'touffer le cri de ton coeur.
Mais je te connais bien maintenant, et je sais que tu ne le pourras pas.

--Non, je ne le peux pas, Joseph, et il me semble que je ne le pourrai
jamais. Mais, vois mon infortune, vois la complication de mon sort trange
et malheureux! Mme dans la voie du dvouement je suis si bien entrave et
tiraille en sens contraires, que je ne puis aller o mon coeur me pousse,
sans briser ce coeur qui voudrait faire le bien de la main gauche, comme de
la main droite. Si je me consacre  celui-ci, j'abandonne et laisse prir
celui-l. J'ai par le monde un poux adoptif dont je ne puis tre la femme
sans tuer mon pre adoptif; et rciproquement, si je remplis mes devoirs de
fille, je tue mon poux. Il a t crit que la femme quitterait son pre et
sa mre pour suivre son poux; mais je ne suis, en ralit, ni pouse ni
fille. La loi n'a rien prononc pour moi, la socit ne s'est pas occupe
de mon sort. Il faut que mon coeur choisisse. La passion d'un homme ne le
gouverne pas, et, dans l'alternative o je suis, la passion du devoir et
du dvouement ne peut pas clairer mon choix. Albert et le Porpora sont
galement malheureux, galement menacs de perdre la raison ou la vie.
Je suis aussi ncessaire  l'un qu' l'autre... Il faut que je sacrifie
l'un des deux.

--Et pourquoi? Si vous pousiez le comte, le Porpora n'irait-il pas vivre
prs de vous deux? Vous l'arracheriez ainsi  la misre, vous le ranimeriez
par vos soins, vous accompliriez vos deux dvouements  la fois.

--S'il pouvait en tre ainsi, je te jure, Joseph, que je renoncerais 
l'art et  la libert, mais tu ne connais pas le Porpora; c'est de gloire
et non de bien-tre et de scurit qu'il est avide. Il est dans la misre,
et il ne s'en aperoit pas; il en souffre sans savoir d'o lui vient son
mal. D'ailleurs, rvant toujours des triomphes et l'admiration des hommes,
il ne saurait descendre  accepter leur piti. Sois sr que sa dtresse
est, en grande partie, l'ouvrage de son incurie et de son orgueil. S'il
disait un mot, il a encore quelques amis, on viendrait  son secours; mais,
outre qu'il n'a jamais regard si sa poche tait vide ou pleine (tu as bien
vu qu'il n'en sait pas davantage  l'gard d son estomac), il aimerait
mieux mourir de faim enferm dans sa chambre que d'aller chercher l'aumne
d'un dner chez son meilleur ami. Il croirait dgrader la musique s'il
laissait souponner que le Porpora a besoin d'autre chose que de son gnie,
de son clavecin et de sa plume. Aussi l'ambassadeur et sa matresse, qui
le chrissent et le vnrent, ne se doutent-ils en aucune faon du dnment
o il se trouve. S'ils lui voient habiter une chambre troite et dlabre,
ils pensent que c'est parce qu'il aime l'obscurit et le dsordre. Lui-mme
ne leur dit-il pas qu'il ne saurait composer ailleurs? Moi je sais le
contraire; je l'ai vu grimper sur les toits,  Venise, pour s'inspirer
des bruits de la mer et de la vue du ciel. Si on le reoit avec ses habits
malpropres, sa perruque rpe et ses souliers percs, on croit faire
acte d'obligeance. Il aime la salet, se dit-on; c'est le travers des
vieillards et des artistes. Ses guenilles lui sont agrables. Il ne saurait
marcher dans des chaussures neuves. Lui-mme l'affirme; mais moi, je l'ai
vu dans mon enfance, propre, recherch, toujours parfum, ras, et secouant
avec coquetterie les dentelles de sa manchette sur l'orgue ou le clavecin;
c'est que, dans ce temps-l, il pouvait tre ainsi sans devoir rien 
personne. Jamais le Porpora ne se rsignerait  vivre oisif et ignor au
fond de la Bohme,  la charge de ses amis. Il n'y resterait pas trois mois
sans maudire et injurier tout le monde, croyant que l'on conspire sa perte
et que ses ennemis l'ont fait enfermer pour l'empcher de publier et de
faire reprsenter ses ouvrages. Il partirait un beau matin en secouant
la poussire de ses pieds, et il reviendrait chercher sa mansarde, son
clavecin rong des rats, sa fatale bouteille et les chers manuscrits.

--Et vous ne voyez pas la possibilit d'amener  Vienne, ou  Venise, ou 
Dresde, ou  Prague, dans quelque ville musicale enfin, votre comte Albert?
Riche, vous pourriez vous tablir partout, vous y entourer de musiciens,
cultiver l'art d'une certaine faon, et laisser le champ libre  l'ambition
du Porpora, sans cesser de veiller sur lui?

--Aprs ce que je t'ai racont du caractre et de la sant d'Albert,
comment peux-tu me faire une pareille question? Lui, qui ne peut supporter
la figure d'un indiffrent, comment affronterait-il cette foule de mchants
et de sots qu'on appelle le monde? Et quelle ironie, quel loignement,
quel mpris, le monde ne prodiguerait-il pas  cet homme saintement
fanatique, qui ne comprend rien  ses lois,  ses moeurs et  ses
habitudes! Tout cela est aussi hasardeux  tenter sur Albert que ce que
j'essaie maintenant en cherchant  me faire oublier de lui.

--Soyez certaine cependant que tous les maux lui paratraient plus lgers
que votre absence. S'il vous aime vritablement, il supportera tout; et
s'il ne vous aime pas assez pour tout supporter et tout accepter, il vous
oubliera.

--Aussi j'attends et ne dcide rien. Donne-moi du courage, Beppo, et reste
prs de moi, afin que j'aie du moins un coeur o je puisse rpandre ma
peine, et  qui je puisse demander de chercher avec moi l'esprance.

--O ma soeur! sois tranquille; s'criait Joseph; si je suis assez heureux
pour te donner cette lgre consolation, je supporterai tranquillement les
bourrasques du Porpora; je me laisserai mme battre par lui, si cela peut
le distraire du besoin de te tourmenter et de t'affliger.

En devisant ainsi avec Joseph, Consuelo travaillait sans cesse, tantt 
prparer avec lui les repas communs, tantt  raccommoder les nippes du
Porpora. Elle introduisit, un  un, dans l'appartement, les meubles qui
taient ncessaires  son matre. Un bon fauteuil bien large et bien bourr
de crin, remplaa la chaise de paille o il reposait ses membres affaisss
par l'ge; et quand il y eut got les douceurs d'une sieste, il s'tonna,
et demanda, en fronant le sourcil, d'o lui venait ce bon sige.

C'est la matresse de la maison qui l'a fait monter ici, rpondit
Consuelo; ce vieux meuble l'embarrassait, et j'ai consenti  le placer
dans un coin, jusqu' ce qu'elle le redemandt.

Les matelas du Porpora furent changs; et il ne fit, sur la bont de
son lit, d'autre remarque que de dire qu'il avait retrouv le sommeil
depuis quelques nuits. Consuelo lui rpondit qu'il devait attribuer cette
amlioration au caf et  l'abstinence d'eau-de-vie. Un matin, le Porpora,
ayant endoss une excellente robe de chambre, demanda d'un air soucieux 
Joseph o il l'avait retrouve. Joseph, qui avait le mot, rpondit qu'en
rangeant une vieille malle, il l'avait trouve au fond.

Je croyais ne l'avoir pas apporte ici, reprit le Porpora. C'est pourtant
bien celle que j'avais  Venise; c'est la mme couleur du moins.

--Et quelle autre pourrait-ce tre? rpondit Consuelo qui avait eu soin
d'assortir la couleur  celle de la dfunte robe de chambre de Venise.

--Eh bien, je la croyais plus use que cela! dit le maestro en regardant
ses coudes.

--Je le crois bien! reprit-elle; j'y ai remis des manches neuves.

--Et avec quoi?

--Avec un morceau de la doublure.

--Ah! les femmes sont tonnantes pour tirer parti de tout!

Quand l'habit neuf fut introduit, et que le Porpora l'eut port deux jours,
quoiqu'il ft de la mme couleur que le vieux, il s'tonna de le trouver
si frais; et les boutons surtout, qui taient fort beaux, lui donnrent
 penser.

Cet habit-l n'est pas  moi, dit-il d'un ton grondeur.

--J'ai ordonn  Beppo de le porter chez un dgraisseur, rpondit Consuelo,
tu l'avais tach hier soir. On l'a repass, et voil pourquoi tu le trouves
plus frais.

--Je te dis qu'il n'est pas  moi, s'cria le maestro hors de lui. On me
l'a chang chez le dgraisseur. Ton Beppo est un imbcile.

--On ne l'a pas chang; j'y avais fait une marque.

--Et ces boutons-l? Penses-tu me faire avaler ces boutons-l?

--C'est moi qui ai chang la garniture et qui l'ai cousue moi-mme.
L'ancienne tait gte entirement.

--Cela te fait plaisir  dire! elle tait encore fort prsentable. Voil
une belle sottise! suis-je un Cladon pour m'attifer ainsi, et payer une
garniture de douze sequins au moins?

--Elle ne cote pas douze florins, repartit Consuelo. je l'ai achete de
hasard.

--C'est encore trop! murmura le maestro.

Toutes les pices de son habillement lui furent glisses de mme,  l'aide
d'adroits mensonges qui faisaient rire Joseph et Consuelo comme deux
enfants. Quelques objets passrent inaperus, grce  la proccupation
du Porpora: les dentelles et le linge entrrent discrtement par petites
portions dans son armoire, et lorsqu'il semblait les regarder sur lui avec
quelque attention, Consuelo s'attribuait l'honneur de les avoir repriss
avec soin. Pour donner plus de vraisemblance au fait, elle raccommodait
sous ses yeux quelques-unes des anciennes hardes et les entremlait avec
les autres.

Ah a, lui dit un jour le Porpora en lui arrachant des mains un jabot
qu'elle recousait, voil assez de futilits! Une artiste ne doit pas tre
une femme de mnage, et je ne veux pas te voir ainsi tout le jour courbe
en deux, une aiguille  la main. Serre-moi tout cela, ou je le jette au
feu! Je ne veux pas non plus te voir autour des fourneaux faisant la
cuisine, et avalant la vapeur du charbon. Veux-tu perdre la voix? veux-tu
te faire laveuse de vaisselle? veux-tu me faire damner?

--Ne vous damnez pas, rpondit Consuelo; vos effets sont en bon tat
maintenant, et ma voix est revenue.

--A la bonne heure! rpondit le maestro; en ce cas, tu chantes demain chez
la comtesse Hoditz, margrave douairire de Bareith.




LXXXVII.


La margrave douairire de Bareith, veuve du margrave George-Guillaume, ne
princesse de Saxe-Weissenfeld, et en dernier lieu comtesse Hoditz, avait
t belle comme un ange,  ce qu'on disait. Mais elle tait si change,
qu'il fallait tudier son visage pour trouver les dbris de ses charmes.
Elle tait grande et paraissait  avoir eu la taille belle; elle avait tu
plusieurs de ses enfants, en se faisant avorter, pour conserver cette belle
taille; son visage tait fort long, ainsi que son nez, qui la dfigurait
beaucoup, ayant t gel, ce qui lui donnait une couleur de betterave fort
dsagrable;  ses yeux, accoutums  donner la loi, taient grands, bien
fendus et bruns; mais si abattus, que leur vivacit en tait beaucoup
diminue;  dfaut de sourcils naturels, elle en portait de postiches,
fort pais, et noirs comme de l'encre; sa bouche, quoique grande, tait
bien faonne et remplie d'agrments; ses dents, blanches comme de
l'ivoire, taient bien ranges; son teint, quoique uni, tait jauntre,
plomb et flasque; elle avait un bon air, mais un peu affect. C'tait la
Las de son sicle. Elle ne plut jamais que par sa figure; car, pour de
l'esprit, elle n'en avait pas l'ombre.

Si vous trouvez ce portrait trac d'une main un peu cruelle et cynique, ne
vous en prenez point  moi, cher lecteur. Il est mot pour mot de la propre
main d'une princesse clbre par ses malheurs, ses vertus domestiques, son
orgueil et sa mchancet, la princesse Wilhelmine de Prusse, soeur du grand
Frdric, marie au prince hrditaire du margraviat de Bareith, neveu de
notre comtesse Hoditz. Elle fut bien la plus mauvaise langue que le sang
royal ait jamais produite. Mais ses portraits sont, en gnral, tracs de
main de matre, et il est difficile, en les lisant, de ne pas les croire
exacts.

Lorsque Consuelo, coiffe par Keller, et pare, grce  ses soins et  son
zle, avec une lgante simplicit, fut introduite par le Porpora dans le
salon de la margrave, elle se plaa avec lui derrire le clavecin qu'on
avait rang en biais dans un angle, afin de ne point embarrasser la
compagnie. Il n'y avait encore personne d'arriv, tant le Porpora tait
ponctuel, et les valets achevaient d'allumer les bougies. Le maestro se mit
 essayer le clavecin, et  peine en eut-il tir quelques sons qu'une dame
fort belle entra et vint  lui avec une grce affable. Comme le Porpora
la saluait avec le plus grand respect, et l'appelait Princesse, Consuelo
la prit pour la margrave; et, selon l'usage, lui baisa la main. Cette main
froide et dcolore pressa celle de la jeune fille avec une cordialit
qu'on rencontre rarement chez les grands, et qui gagna tout de suite
l'affection de Consuelo. La princesse paraissait ge d'environ trente ans,
sa taille tait lgante sans tre correcte; on pouvait mme y remarquer
certaines dviations qui semblaient le rsultat de grandes souffrances
physiques. Son visage tait admirable, mais d'une pleur effrayante, et
l'expression d'une profonde douleur l'avait prmaturment fltri et ravag.
La toilette tait exquise, mais simple, et dcente jusqu' la svrit.
Un air de bont, de tristesse et de modestie craintive tait rpandu dans
toute cette belle personne, et le son de sa voix avait quelque chose
d'humble et d'attendrissant dont Consuelo se sentit pntre. Avant que
cette dernire et le temps de comprendre que ce n'tait point l la
margrave, la vritable margrave parut. Elle avait alors plus de la
cinquantaine, et si le portrait qu'on a lu en tte de ce chapitre, et
qui avait t fait dix ans auparavant, tait alors un peu charg, il ne
l'tait certainement plus au moment o Consuelo la vit. Il fallait mme
de l'obligeance pour s'apercevoir que la comtesse Hoditz avait t une
des beauts de l'Allemagne, quoiqu'elle ft peinte et pare avec une
recherche de coquetterie fort savante. L'embonpoint de l'ge mr avait
envahi des formes sur lesquelles la margrave persistait  se faire
d'tranges illusions; car ses paules et sa poitrine nues affrontaient
les regards avec un orgueil que la statuaire antique peut seule afficher.
Elle tait coiffe de fleurs, de diamants et de plumes comme une jeune
femme, et sa robe ruisselait de pierreries.

Maman, dit la princesse qui avait caus l'erreur de Consuelo, voici la
jeune personne que matre Porpora nous avait annonce, et qui va nous
procurer le plaisir d'entendre la belle musique de son nouvel opra.

--Ce n'est pas une raison, rpondit la margrave en toisant Consuelo de
la tte aux pieds, pour que vous la teniez ainsi par la main. Allez vous
asseoir vers le clavecin, Mademoiselle, je suis fort aise de vous voir,
vous chanterez quand la socit sera rassemble. Matre Porpora, je vous
salue. Je vous demande pardon si je ne m'occupe pas de vous. Je m'aperois
qu'il manque quelque chose  ma toilette. Ma fille, parlez un peu avec
matre Porpora. C'est un homme de talent, que j'estime.

Ayant ainsi parl d'une voix plus rauque que celle d'un soldat, la grosse
margrave tourna pesamment sur ses talons, et rentra dans ses appartements.

A peine eut-elle disparu, que la princesse, sa fille, se rapprocha de
Consuelo, et lui reprit la main avec une bienveillance dlicate et
touchante, comme pour lui dire qu'elle protestait contre l'impertinence
de sa mre; puis elle entama la conversation avec elle et le Porpora,
et leur montra un intrt plein de grce et de simplicit. Consuelo fut
encore plus sensible  ces bons procds, lorsque, plusieurs personnes
ayant t introduites, elle remarqua dans les manires habituelles de la
princesse une froideur, une rserve  la fois timide et fire, dont elle
s'tait videmment dpartie exceptionnellement pour le maestro et pour
elle.

Quand le salon fut  peu prs rempli, le comte Hoditz, qui avait dn
dehors, entra en grande toilette, et, comme s'il et t un tranger dans
sa maison, alla baiser respectueusement la main et s'informa de la sant
de sa noble pouse. La margrave avait la prtention d'tre d'une complexion
fort dlicate; elle tait  demi couche sur sa causeuse, respirant 
tout instant un flacon contre les vapeurs, recevant les hommages d'un air
qu'elle croyait languissant, et qui n'tait que ddaigneux; enfin, elle
tait d'un ridicule si achev, que Consuelo, d'abord irrite et indigne
de son insolence, finit par s'en amuser intrieurement, et se promit d'en
rire de bon coeur en faisant son portrait  l'ami Beppo.

La princesse s'tait rapproche du clavecin, et ne manquait pas une
occasion d'adresser, soit une parole, soit un sourire,  Consuelo, quand
sa mre ne s'occupait point d'elle. Cette situation permit  Consuelo de
surprendre une petite scne d'intrieur qui lui donna la clef du mnage.
Le comte Hoditz s'approcha de sa belle-fille, prit sa main, la porta 
Ses lvres, et l'y tint pendant quelques secondes avec un regard fort
expressif. La princesse retira sa main, et lui adressa quelques mots de
froide dfrence. Le comte ne les couta pas, et, continuant de la couver
du regard:

Eh quoi! mon bel ange, toujours triste, toujours austre, toujours
cuirasse jusqu'au menton! On dirait que vous voulez vous faire religieuse.

--Il est bien possible que je finisse par l, rpondit la princesse 
demi-voix. Le monde ne m'a pas traite de manire  m'inspirer beaucoup
d'attachement pour ses plaisirs.

--Le monde vous adorerait et serait  vos pieds, si vous n'affectiez, par
votre svrit, de le tenir  distance; et quant au clotre, pourriez-vous
en supporter l'horreur  votre ge, et belle comme vous tes?

--Dans un ge plus riant, et belle comme je ne le suis plus, rpondit-elle,
j'ai support l'horreur d'une captivit plus rigoureuse: l'avez-vous
oubli? Mais ne me parlez pas davantage, monsieur le comte; maman vous
regarde.

Aussitt le comte, comme pouss par un ressort, quitta sa belle-fille, et
s'approcha de Consuelo, qu'il salua fort gravement; puis, lui ayant adress
quelques paroles d'amateur,  propos de la musique en gnral, il ouvrit le
cahier que Porpora avait pos sur le clavecin; et, feignant d'y chercher
quelque chose qu'il voulait se faire expliquer par elle, il se pencha sur
le pupitre, et lui parla ainsi  voix basse:

J'ai vu, hier matin le dserteur; et sa femme m'a remis un billet. Je
demande  la belle Consuelo d'oublier une certaine rencontre; et, en retour
de son silence, j'oublierai, un certain Joseph, que je viens d'apercevoir
dans mes antichambres.

--Ce certain Joseph, rpondit Consuelo, que la dcouverte de la jalousie
et de la contrainte conjugale venait de rendre fort tranquille sur les
suites de l'aventure de Passaw, est un artiste de talent qui ne restera pas
longtemps dans les antichambres. Il est mon frre, mon camarade et mon ami.
Je n'ai point  rougir de mes sentiments pour lui, je n'ai rien  cacher 
cet gard, et je n'ai rien  implorer de la gnrosit de Votre Seigneurie,
qu'un peu d'indulgence pour ma voix, et un peu de protection pour les
futurs dbuts de Joseph dans la carrire musicale.

--Mon intrt est assur audit Joseph comme mon admiration l'est dj 
votre belle voix; mais je me flatte que certaine plaisanterie de ma part
n'a jamais t prise au srieux.

--Je n'ai jamais eu cette fatuit, monsieur le comte, et d'ailleurs je sais
qu'une femme n'a jamais lieu de se vanter lorsqu'elle a t prise pour le
sujet d'une plaisanterie de ce genre.

--C'est assez, Signora, dit le comte que la douairire ne perdait pas de
vue, et qui avait hte de changer d'interlocutrice pour ne pas lui donner
d'ombrage: la clbre Consuelo doit savoir pardonner quelque chose 
l'enjouement du voyage, et elle peut compter  l'avenir sur le respect et
le dvouement du comte Hoditz.

Il replaa le cahier sur le clavecin, et alla recevoir obsquieusement un
personnage qu'on venait d'annoncer avec pompe. C'tait un petit homme qu'on
et pris pour une femme travestie, tant il tait rose, fris, pomponn,
dlicat, gentil, parfum; c'tait de lui que Marie-Thrse disait qu'elle
voudrait pouvoir le faire monter en bague; c'tait de lui aussi qu'elle
disait avoir fait un diplomate, n'en pouvant rien faire de mieux. C'tait
le plnipotentiaire de l'Autriche, le premier ministre, le favori, on
disait mme l'amant de l'impratrice; ce n'tait rien moins enfin que le
clbre Kaunitz, cet homme d'tat qui tenait dans sa blanche main orne de
bagues de mille couleurs toutes les savantes ficelles de la diplomatie
europenne.

Il parut couter d'un air grave des personnes soi-disant graves qui
passaient pour l'entretenir de choses graves. Mais tout  coup il
s'interrompit pour demander au comte Hoditz:

Qu'est-ce que je vois l au clavecin? Est-ce la petite dont on m'a parl,
la protge du Porpora? Pauvre diable de Porpora! Je voudrais faire quelque
chose pour lui; mais il est si exigeant et si fantasque, que tous les
artistes le craignent ou le hassent. Quand on leur parle de lui, c'est
comme si on leur montrait la tte de Mduse. Il dit  l'un qu'il chante
faux,  l'autre que sa musique ne vaut rien,  un troisime qu'il doit son
succs  l'intrigue. Et il veut avec ce langage de Huron qu'on l'coute et
qu'on lui rende justice? Que diable! nous ne vivons pas dans les bois. La
franchise n'est plus de mode, et on ne mne pas les hommes par la vrit.
Elle n'est pas mal, cette petite; j'aime assez cette figure-l. C'est tout
jeune, n'est-ce pas? On dit qu'elle a eu du succs  Venise. Il faut que
Porpora me l'amne demain.

--Il veut, dit la princesse, que vous la fassiez entendre  l'impratrice,
et j'espre que vous ne lui refuserez pas cette grce. Je vous la demande
pour mon compte.

--Il n'y a rien de si facile que de la faire entendre  Sa Majest, et il
suffit que Votre Altesse le dsire pour que je m'empresse d'y contribuer.
Mais il y a quelqu'un de plus puissant au thtre que l'impratrice. C'est
madame Tesi; et lors mme que Sa Majest prendrait cette fille sous sa
protection, je doute que l'engagement ft sign sans l'approbation suprme
de la Tesi.

--On dit que c'est vous qui gtez horriblement ces dames, monsieur le
comte, et que sans votre indulgence elles n'auraient pas tant de pouvoir.

--Que voulez-vous, princesse! chacun est matre dans sa maison; Sa Majest
comprend fort bien que si elle intervenait par dcret imprial dans les
affaires de l'Opra, l'Opra irait tout de travers. Or, Sa Majest veut
que l'Opra aille bien et qu'on s'y amuse. Le moyen, si la prima donna a
un rhume le jour o elle doit dbuter, ou si le tnor, au lieu de se jeter
au beau milieu d'une scne de raccommodement dans les bras de la basse,
lui applique un grand coup de poing sur l'oreille? Nous avons bien assez
 faire d'apaiser les caprices de M. Caffariello. Nous sommes heureux
depuis que madame Tesi et madame Holzbaer font bon mnage ensemble. Si on
nous jette sur les planches une pomme de discorde, voil nos cartes plus
embrouilles que jamais.

--Mais une troisime femme est ncessaire absolument, dit l'ambassadeur de
Venise, qui protgeait chaudement le Porpora et son lve; et en voici une
Admirable qui se prsente...

--Si elle est admirable, tant pis pour elle. Elle donnera de la jalousie
 madame Tesi, qui est admirable et qui veut l'tre seule; elle mettra en
fureur madame Holzbaer, qui veut tre admirable aussi...

--Et qui ne l'est pas, repartit l'ambassadeur.

--Elle est fort bien ne; c'est une personne de bonne maison, rpliqua
finement M. de Kaunitz.

--Elle ne chantera pas deux rles  la fois. Il faut bien qu'elle laisse
le mezzo-soprano faire sa partie dans les opras.

--Nous avons une Corilla qui se prsente, et qui est bien la plus belle
crature de la terre.

--Votre Excellence l'a dj vue?

--Ds le premier jour de son arrive. Mais je ne l'ai pas entendue. Elle
tait malade.

--Vous allez entendre celle-ci, et vous n'hsiterez pas  lui donner la
prfrence.

--C'est possible. Je vous avoue mme que sa figure, moins belle que celle
de l'autre, me parat plus agrable. Elle a l'air doux et dcent: mais ma
prfrence ne lui servira de rien, la pauvre enfant! Il faut qu'elle plaise
 madame Tesi, sans dplaire  madame Holzbaer; et jusqu'ici, malgr la
tendre amiti qui unit ces deux dames, tout ce qui a t approuv par l'une
a toujours eu le sort d'tre vivement repouss par l'autre.

--Voici une rude crise, et une affaire bien grave, dit la princesse avec un
peu de malice, en voyant l'importance que ces deux hommes d'tat donnaient
aux dbats de coulisse. Voici notre pauvre petite protge en balance avec
madame Corilla, et c'est M. Caffariello, je le parie, qui mettra son pe
dans un des plateaux.

Lorsque Consuelo eut chant, il n'y eut qu'une voix pour dclarer que
depuis madame Basse on n'avait rien entendu de pareil; et M. de Kaunitz,
s'approchant d'elle, lui dit d'un air solennel:

Mademoiselle, vous chantez mieux que madame Tesi; mais que ceci vous soit
dit ici par nous tous en confidence; car si un pareil jugement passe la
porte, vous tes perdue, et vous ne dbuterez pas cette anne  Vienne.
Ayez donc de la prudence, beaucoup de prudence, ajouta-t-il en baissant la
voix et en s'asseyant auprs d'elle. Vous avez  lutter contre de grands
obstacles, et vous ne triompherez qu' force d'habilet.

L-dessus, entrant dans les mille dtours de l'intrigue thtrale, et la
mettant minutieusement au courant de toutes les petites passions de la
troupe, le grand Kaunitz lui fit un trait complet de science diplomatique
 l'usage des coulisses.

Consuelo l'couta avec ses grands yeux tout ouverts d'tonnement, et quand
il eut fini, comme il avait dit vingt fois dans son discours: mon dernier
opra, l'opra que j'ai fait donner le mois pass, elle s'imagina qu'elle
s'tait trompe en l'entendant annoncer, et que ce personnage si vers
dans les arcanes de la carrire dramatique ne pouvait tre qu'un directeur
d'Opra ou un maestro  la mode. Elle se mit donc  son aise avec lui, et
lui parla comme elle et fait  un homme de sa profession. Ce sans-gne la
rendit plus nave et plus enjoue que le respect d au nom tout-puissant du
premier ministre ne le lui et permis; M. de Kaunitz la trouva charmante.
Il ne s'occupa gure que d'elle pendant une heure. La margrave fut
fort scandalise d'une pareille infraction aux convenances. Elle hassait
la libert des grandes cours, habitue qu'elle tait aux formalits
solennelles des petites. Mais il n'y avait plus moyen de faire la margrave:
elle ne l'tait plus. Elle tait tolre et assez bien traite par
l'impratrice, parce qu'elle avait abjur la foi luthrienne pour se faire
catholique. Grce  cet acte d'hypocrisie, on pouvait se faire pardonner
toutes les msalliances, tous les crimes mme,  la cour d'Autriche; et
Marie-Thrse suivait en cela l'exemple que son pre et sa mre lui avaient
donn, d'accueillir quiconque voulait chapper aux rebuts et aux ddains de
l'Allemagne protestante, en se rfugiant dans le giron de l'glise romaine.
Mais, toute princesse et toute catholique qu'elle tait, la margrave
n'tait rien  Vienne, et M. de Kaunitz tait tout.

Aussitt que Consuelo eut chant son troisime morceau, le Porpora, qui
savait les usages, lui fit un signe, roula les cahiers, et sortit avec
elle par une petite porte de ct sans dranger par sa retraite les nobles
personnes qui avaient bien voulu ouvrir l'oreille  ses accents divins.

Tout va bien, lui dit-il en se frottant les mains lorsqu'ils furent dans
la rue, escorts par Joseph qui leur portait le flambeau. Le Kaunitz est
un vieux fou qui s'y connat, et qui te poussera loin.

--Et qui est le Kaunitz? je ne l'ai pas vu, dit Consuelo.

--Tu ne l'as pas vu, tte ahurie! Il t'a parl pendant plus d'une heure.

--Mais ce n'est pas ce petit monsieur en gilet rose et argent, qui m'a fait
tant de commrages que je croyais entendre une vieille ouvreuse de loges?

--C'est lui-mme. Qu'y a-t-il l d'tonnant?

--Moi, je trouve cela fort tonnant, rpondit Consuelo, et ce n'tait point
l l'ide que je me faisais d'un homme d'tat.

--C'est que tu ne vois pas comment marchent les tats. Si tu le voyais,
tu trouverais fort surprenant que les hommes d'tat fussent autre chose
que de vieilles commres. Allons, silence l-dessus, et faisons notre
mtier  travers cette mascarade du monde.

--Hlas! mon matre, dit la jeune fille, devenue pensive en traversant la
vaste esplanade du rempart pour se diriger vers le faubourg o tait situe
leur modeste demeure: je me demande justement ce que devient notre mtier,
au milieu de ces masques si froids ou si menteurs.

--Eh! que veux-tu qu'il devienne? reprit le Porpora avec son ton brusque
et saccad: il n'a point  devenir ceci ou cela. Heureux ou malheureux,
triomphant ou ddaign, il reste ce qu'il est: le plus beau, le plus noble
mtier de la terre!

--Oh oui! dit Consuelo en ralentissant le pas toujours rapide de son
matre et en s'attachant  son bras, je comprends que la grandeur et la
dignit de notre art ne peuvent pas tre rabaisses ou releves au gr du
caprice frivole ou du mauvais got qui gouvernent le monde; mais pourquoi
laissons-nous ravaler nos personnes? Pourquoi allons-nous les exposer aux
ddains, ou aux encouragements parfois plus humiliants encore des profanes?
Si l'art est sacr, ne le sommes-nous pas aussi, nous ses prtres et ses
lvites? Que ne vivons-nous au fond de nos mansardes, heureux de comprendre
et de sentir la musique, et qu'allons-nous faire dans ces salons o l'on
nous coute en chuchotant, o l'on nous applaudit en pensant  autre chose,
et o l'on rougirait de nous regarder une minute comme des tres humains,
aprs que nous avons fini de parader comme des histrions?

--Eh! eh! gronda le Porpora en s'arrtant, et en frappant sa canne sur le
pav, quelles sottes vanits et quelles fausses ides nous trottent donc
par la cervelle aujourd'hui? Que sommes-nous, et qu'avons-nous besoin
d'tre autre chose que des histrions? Ils nous appellent ainsi par mpris!
Eh! qu'importe si nous sommes histrions par got, par vocation et par
l'lection du ciel, comme ils sont grands seigneurs par hasard, par
contrainte ou par le suffrage des sots? Oui-da! histrions! ne l'est pas
qui veut! Qu'ils essaient donc de l'tre, et nous verrons comme ils s'y
prendront, ces mirmidons qui se croient si beaux! Que la margrave
douairire de Bareith endosse le manteau tragique, qu'elle mette sa
grosse vilaine jambe dans le cothurne, et qu'elle fasse trois pas sur les
planches; nous verrons une trange princesse! Et que crois-tu qu'elle fit
dans sa petite cour d'Erlangen, au temps o elle croyait rgner? Elle
essayait de se draper en reine, et elle suait sang et eau pour jouer un
rle au-dessus de ses forces. Elle tait ne pour faire une vivandire,
et, par une trange mprise, la destine en avait fait une altesse. Aussi
a-t-elle mrit mille sifflets lorsqu'elle faisait l'altesse  contre-sens.
Et toi, sotte enfant, Dieu t'a faite reine; il t'a mis au front un diadme
de beaut, d'intelligence et de force. Que l'on te mne au milieu d'une
nation libre, intelligente et sensible (je suppose qu'il en existe de
telles!), et te voil reine, parce que tu n'as qu' te montrer et 
chanter pour prouver que tu es reine de droit divin. Eh bien, il n'en est
point ainsi! Le monde va autrement. Il est comme il est; qu'y veux-tu
faire? Le hasard, le caprice, l'erreur et la folie le gouvernent. Qu'y
pouvons-nous changer? Il a des matres contrefaits, malpropres, sots et
ignares pour la plupart. Nous y voil, il faut se tuer ou s'accommoder
de son train. Alors, ne pouvant tre monarques, nous sommes artistes, et
nous rgnons encore. Nous chantons la langue du ciel, qui est interdite aux
vulgaires mortels; nous nous habillons en rois et en grands hommes, nous
montons sur un thtre, nous nous asseyons sur un trne postiche, nous
jouons une farce, nous sommes des histrions! Par le corps de Dieu! le
monde voit cela, et n'y comprend goutte! Il ne voit pas que c'est nous qui
sommes les vraies puissances de la terre, et que notre rgne est le seul
vritable, tandis que leur rgne  eux, leur puissance, leur activit, leur
majest, sont une parodie dont les anges rient l-haut, et que les peuples
hassent et maudissent tout bas. Et les plus grands princes de la terre
viennent nous regarder, prendre des leons  notre cole; et, nous admirant
en eux-mmes, comme les modles de la vraie grandeur, ils tchent de nous
ressembler quand ils posent devant leurs sujets. Va! le monde est renvers;
ils le sentent bien, eux qui le dominent, et s'ils ne s'en rendent pas
tout  fait compte, s'ils ne l'avouent pas, il est ais de voir, au ddain
qu'ils affichent pour nos personnes et notre mtier, qu'ils prouvent une
jalousie d'instinct pour notre supriorit relle. Oh! quand je suis au
thtre, je vois clair, moi! L'esprit de la musique me dessille les yeux,
et je vois derrire la rampe une vritable cour, de vritables hros, des
inspirations de bon aloi; tandis que ce sont de vritables histrions et
de misrables cabotins qui se pavanent dans les loges sur des fauteuils
de velours. Le monde est une comdie, voil ce qu'il y a de certain, et
voil pourquoi je te disais tout  l'heure: Traversons gravement, ma noble
fille, cette mchante mascarade qui s'appelle le monde.

Peste soit de l'imbcile! s'cria le maestro en repoussant Joseph, qui,
avide d'entendre ses paroles exaltes, s'tait rapproch insensiblement
jusqu' le coudoyer; il me marche sur les pieds, il me couvre de rsine
avec son flambeau! Ne dirait-on pas qu'il comprend ce qui nous occupe,
et qu'il veut nous honorer de son approbation?

--Passe  ma droite, Beppo, dit la jeune fille en lui faisant un signe
d'intelligence. Tu impatientes le matre avec tes maladresses. Puis
s'adressant au Porpora:

Tout ce que vous dites l est l'effet d'un noble dlire, mon ami,
reprit-elle; mais cela ne rpond point  ma pense, et les enivrements
de l'orgueil n'adoucissent pas la plus petite blessure du coeur. Peu
m'importe d'tre ne reine et de ne pas rgner. Plus je vois les grands,
plus leur sort m'inspire de compassion....

--Eh bien, n'est-ce pas l ce que je te disais?

--Oui, mais ce n'est pas l ce que je vous demandais. Ils sont avides de
paratre et de dominer. L est leur folie et leur misre. Mais nous, si
nous sommes plus grands, et meilleurs, et plus sages qu'eux, pourquoi
luttons-nous d'orgueil  orgueil, de royaut  royaut avec eux? Si nous
possdons des avantages plus solides, si nous jouissons de trsors plus
dsirables et plus prcieux, que signifie cette petite lutte que nous leur
livrons, et qui, mettant notre valeur et nos forces  la merci de leurs
caprices, nous ravale jusqu' leur niveau?

--La dignit, la saintet de l'art l'exigent, s'cria le maestro. Ils ont
fait de la scne du monde une bataille et de notre vie un martyre. Il faut
que nous nous battions, que nous versions notre sang par tous les pores,
pour leur prouver, tout en mourant  la peine, tout en succombant sous
leurs sifflets et leurs mpris, que nous sommes des dieux, des rois
lgitimes tout au moins, et qu'ils sont de vils mortels, des usurpateurs
effronts et lches!

--O mon matre! comme vous les hassez! dit Consuelo en frissonnant de
surprise et d'effroi: et pourtant vous vous courbez devant eux, vous les
flattez, vous les mnagez, et vous sortez par la petite porte du salon
aprs leur avoir servi respectueusement deux ou trois plats de votre gnie!

--Oui, oui, rpondit-le maestro en se frottant les mains avec un rire amer;
je me moque d'eux, je salue leurs diamants et leurs cordons, je les crase
avec trois accords de ma faon, et je leur tourne le dos, bien content de
m'en aller, bien press de me dlivrer de leurs sottes figures.

--Ainsi, reprit Consuelo, l'apostolat de l'art est un combat?

--Oui, c'est un combat: honneur au brave!

--C'est une raillerie contre les sots?

--Oui, c'est une raillerie: honneur  l'homme d'esprit qui sait la faire
sanglante!

--C'est une colre concentre, une rage de tous les instants?

--Oui, c'est une colre et une rage: honneur  l'homme nergique qui ne
s'en lasse pas et qui ne pardonne jamais!

--Et ce n'est rien de plus?

--Ce n'est rien de plus en cette vie. La gloire du couronnement ne vient
gure qu'aprs la mort pour le vritable gnie.

--Ce n'est rien de plus en cette vie? Matre, tu en es bien sr?

--Je te l'ai dit!

--En ce cas, c'est bien peu de chose, dit Consuelo en soupirant et en
levant les yeux vers les toiles brillantes dans le ciel pur et profond.

--C'est peu de chose? Tu oses dire, misrable coeur, que c'est peu de
chose? s'cria le Porpora en s'arrtant de nouveau et en secouant avec
force le bras de son lve, tandis que Joseph, pouvant, laissait tomber
sa torche.

--Oui, je dis que c'est peu de chose, rpondit Consuelo avec calme et
fermet; je vous l'ai dit  Venise dans une circonstance de ma vie qui
fut bien cruelle et dcisive. Je n'ai pas chang d'avis. Mon coeur n'est
pas fait pour la lutte, et il ne saurait porter le poids de la  haine
et de la colre; il n'y a pas un coin dans mon me o la rancune et la
vengeance puissent trouver  se loger. Passez, mchantes passions!
brlantes fivres, passez loin de moi! Si c'est  la seule condition de
vous livrer mon sein que je dois possder la gloire et le gnie, adieu
pour jamais, gnie et gloire! allez couronner d'autres fronts et embraser
d'autres poitrines; vous n'aurez mme pas un regret de moi!

Joseph s'attendait  voir le Porpora clater d'une de ces colres  la fois
terribles et comiques que la contradiction prolonge soulevait en lui. Dj
il tenait d'une main le bras de Consuelo pour l'loigner du matre et la
soustraire   un de ces gestes furibonds dont il la menaait souvent, et
qui n'amenaient pourtant jamais rien... qu'un sourire ou une larme. Il en
fut de cette bourrasque comme des autres: le Porpora frappa du pied, gronda
sourdement comme un vieux lion dans sa cage, et serra le poing en l'levant
vers le ciel avec vhmence; puis tout aussitt il laissa retomber ses
bras, poussa un profond soupir, pencha sa tte sur sa poitrine, et garda
un silence obstin jusqu' la maison. La srnit gnreuse de Consuelo,
sa bonne foi nergique, l'avaient frapp d'un respect involontaire. Il fit
peut-tre d'amers retours sur lui-mme; mais il ne les avoua point, et il
tait trop vieux, trop aigri et trop endurci dans son orgueil d'artiste
pour s'amender. Seulement, au moment o Consuelo lui donna le baiser du
bonsoir, il la regarda d'un air profondment triste et lui dit d'une voix
teinte:

C'en est donc fait! tu n'es plus artiste parce que la margrave de Bareith
est une vieille coquine, et le ministre Kaunitz une vieille bavarde!

--Non, mon matre, je n'ai pas dit cela, rpondit Consuelo en riant.
Je saurai prendre gaiement les impertinences et les ridicules du monde;
il ne me faudra pour cela ni haine ni dpit, mais ma bonne conscience et
ma bonne humeur. Je suis encore artiste et je le serai toujours. Je conois
un autre but, une autre destine  l'art que la rivalit de l'orgueil et
la vengeance de l'abaissement. J'ai un autre mobile, et il me soutiendra.

--Et lequel, lequel? s'cria le Porpora en posant sur la table de
l'antichambre son bougeoir, que Joseph venait de lui prsenter. Je veux
savoir lequel.

--J'ai pour mobile de faire comprendre l'art et de le faire aimer sans
faire craindre et har la personne de l'artiste.

Le Porpora haussa les paules.

Rves de jeunesse, dit-il, je vous ai faits aussi!

--Eh bien, si c'est un rve, reprit Consuelo, le triomphe de l'orgueil en
est un aussi. Rve pour rve, j'aime mieux le mien. Ensuite j'ai un second
mobile, matre: le dsir de t'obir et de te complaire.

--Je n'en crois rien, rien, s'cria le Porpora en prenant son bougeoir
avec humeur et en tournant le dos; mais ds qu'il eut la main sur le
bouton de sa porte, il revint sur ses pas et alla embrasser Consuelo, qui
attendait en souriant cette raction de sensibilit.

Il y avait dans la cuisine, qui touchait  la chambre de Consuelo, un petit
escalier en chelle qui conduisait  une sorte de terrasse de six pieds
carrs au revers du toit. C'tait l qu'elle faisait scher les jabots et
les manchettes du Porpora quand elle les avait blanchis. C'tait l qu'elle
grimpait quelquefois le soir pour babiller avec Beppo, quand le matre
s'endormait de trop bonne heure pour qu'elle et envie de dormir elle-mme.
Ne pouvant s'occuper dans sa propre chambre, qui tait trop troite et trop
basse pour contenir une table, et craignant de rveiller son vieil ami en
s'installant dans l'antichambre, elle montait sur la terrasse, tantt pour
y rver seule en regardant les toiles, tantt pour raconter  son camarade
de dvouement et de servitude les petits incidents de sa journe. Ce
soir-l, ils avaient de part et d'autre mille choses  se dire. Consuelo
s'enveloppa d'une pelisse dont elle rabattit le capuchon sur sa tte pour
ne pas prendre d'enrouement, et alla rejoindre Beppo, qui l'attendait avec
impatience. Ces causeries nocturnes sur les toits lui rappelaient les
entretiens de son enfance avec Anzoleto; ce n'tait pas la lune de Venise,
les toits pittoresques de Venise, les nuits embrases par l'amour et
l'esprance; mais c'tait la nuit allemande plus rveuse et plus froide,
la lune allemande plus vaporeuse et plus svre; enfin, c'tait l'amiti
avec ses douceurs et ses bienfaits, sans les dangers et les frmissements
de la passion.

Lorsque Consuelo eut racont tout ce qui l'avait intresse, blesse ou
divertie chez la margrave, et que ce fut le tour de Joseph  parler:

Tu as vu de ces secrets de cour, lui dit-il, les enveloppes et les cachets
armoris; mais comme les laquais ont coutume de lire les lettres de leurs
matres, c'est  l'antichambre que j'ai appris le contenu de la vie des
grands. Je ne te raconterai pas la moiti des propos dont la margrave
douairire est le sujet. Tu en frmirais d'horreur et de dgot. Ah! si les
gens du monde savaient comme les valets parlent d'eux! si, de ces beaux
salons o ils se pavanent avec tant de dignit, ils entendaient ce que l'on
dit de leurs moeurs et de leur caractre de l'autre ct de la cloison?
Tandis que le Porpora, tout  l'heure, sur les remparts, nous talait sa
thorie de lutte et de haine contre les puissants de la terre, il n'tait
pas dans la vraie dignit. L'amertume garait son jugement. Ah! tu avais
bien raison de le lui dire, il se ravalait au niveau des grands seigneurs,
en prtendant les craser de son mpris. Eh bien, il n'avait pas entendu
les propos des valets dans l'antichambre, et, s'il l'et fait, il et
compris que l'orgueil personnel et le mpris d'autrui, dissimuls sous les
apparences du respect et les formes de la soumission, sont le propre des
mes basses et perverses. Ainsi le Porpora tait bien beau, bien original,
bien puissant tout  l'heure; quand il frappait le pav de sa canne en
disant: Courage, inimiti, ironie sanglante, vengeance ternelle! Mais ta
sagesse tait plus belle que son dlire, et j'en tais d'autant plus frapp
que je venais de voir des valets, des opprims craintifs, des esclaves
dpravs, qui, eux aussi, disaient  mes oreilles avec une rage sourde et
profonde: Vengeance, ruse, perfidie, ternel dommage, ternelle inimiti
aux matres qui se croient nos suprieurs et dont nous trahissons les
turpitudes! Je n'avais jamais t laquais, Consuelo, et puisque je le suis,
 la manire dont tu as t garon durant notre voyage, j'ai fait des
rflexions sur les devoirs de mon tat prsent, tu le vois.

--Tu as bien fait, Beppo, rpondit la Porporina; la vie est une grande
nigme, et il ne faut pas laisser passer le moindre fait sans le commenter
et le comprendre. C'est toujours autant de devin. Mais dis-moi donc si tu
as appris l-bas quelque chose de cette princesse, fille de la margrave,
qui, seule au milieu de tous ces personnages guinds, fards et frivoles,
m'a paru naturelle, bonne et srieuse.

--Si j'en ai entendu parler? oh! certes! non-seulement ce soir, mais
dj bien des fois par Keller, qui coiffe sa gouvernante, et qui connat
bien les faits. Ce que je vais te raconter n'est donc pas une histoire
d'antichambre, un propos de laquais; c'est une histoire vritable et de
notorit publique. Mais c'est une histoire effroyable; auras-tu le courage
de l'entendre?

--Oui, car je m'intresse  cette crature qui porte sur son front le sceau
du malheur. J'ai recueilli deux ou trois mots de sa bouche qui m'ont fait
voir en elle une victime du monde, une proie de l'injustice.

--Dis une victime de la sclratesse; et la proie d'une atroce perversit.
La princesse de Culmbach (c'est le titre qu'elle porte) a t leve 
Dresde, par la reine de Pologne, sa tante, et c'est l que le Porpora
l'a connue et lui a mme, je crois, donn quelques leons, ainsi qu' la
grande dauphine de France, sa cousine. La jeune princesse de Culmbach tait
belle et sage; leve par une reine austre, loin d'une mre dbauche,
elle semblait devoir tre heureuse et honore toute sa vie. Mais la
margrave douairire, aujourd'hui comtesse Hoditz, ne voulait point qu'il
en ft ainsi. Elle la fit revenir prs d'elle, et feignit de vouloir la
marier, tantt avec un de ses parents, margrave aussi de Bareith, tantt
avec un autre parent, aussi prince de Culmbach; car cette principaut de
Bareith-Culmbach compte plus de princes et de margraves qu'elle n'a de
villages et de chteaux pour les apanager. La beaut et la pudeur de la
princesse causaient  sa mre une mortelle jalousie; elle voulait l'avilir,
lui ter la tendresse et l'estime de son pre, le margrave George-Guillaume
(troisime margrave); ce n'est pas ma faute s'il y en a tant dans cette
histoire: mais dans tous ces margraves, il n'y en eut pas un seul pour
la princesse de Culmbach. Sa mre promit  un gentilhomme de la chambre
de son poux, nomm Vobser, une rcompense de quatre mille ducats pour
dshonorer sa fille; et elle introduisit elle-mme ce misrable la nuit
dans la chambre de la princesse. Ses domestiques taient avertis et
gagns, le palais fut sourd aux cris de la jeune fille, la mre tenait
la porte... O Consuelo! tu frmis, et pourtant ce n'est pas tout. La
princesse de Culmbach devint mre de deux jumeaux: la margrave les prit
dans ses mains, les porta  son poux, les promena dans son palais, les
montra  toute sa valetaille, en criant: Voyez, voyez les enfants que
cette dvergonde vient de mettre au monde! Et au milieu de cette scne
affreuse, les deux jumeaux prirent presque dans les mains de la margrave.
Vobser eut l'imprudence d'crire au margrave pour rclamer les quatre mille
ducats que la margrave lui avait promis. Il les avait gagns, il avait
dshonor la princesse. Le malheureux pre,  demi imbcile dj, le
devint tout  fait dans cette catastrophe, et mourut de saisissement et
de chagrin quelque temps aprs. Vobser, menac par les autres membres de
la famille, prit la fuite. La reine de Pologne ordonna que la princesse
de Culmbach serait enferme  la forteresse de Plassenbourg. Elle y entra,
 peine releve de ses couches, y passa plusieurs annes dans une
rigoureuse captivit, et y serait encore, si des prtres catholiques,
s'tant introduits dans sa prison, ne lui eussent promis la protection de
l'impratrice Amlie,  condition qu'elle abjurerait la foi luthrienne.
Elle cda  leurs insinuations et au besoin de recouvrer sa libert; mais
elle ne fut largie qu' la mort de la reine de Pologne; le premier usage
qu'elle fit de son indpendance fut de revenir  la religion de ses pres.
La jeune margrave de Bareith, Wilhelmine de Prusse, l'accueillit avec
amnit dans sa petite cour. Elle s'y est fait aimer et respecter par ses
vertus, sa douceur et sa sagesse. C'est une me brise, mais c'est encore
une belle me, et quoiqu'elle ne soit point vue favorablement  la cour de
Vienne  cause de son luthranisme, personne n'ose insulter  son malheur;
personne ne peut mdire de sa vie, pas mme les laquais. Elle est ici
en passant pour je ne sais quelle affaire; elle rside ordinairement 
Bareith.

--Voil pourquoi, reprit Consuelo, elle m'a tant parl de ce pays-l, et
tant engage  y aller. Oh! Quelle histoire! Joseph! et quelle femme que
la comtesse Hoditz! Jamais, non jamais le Porpora ne me tranera plus chez
elle: jamais je ne chanterai plus pour elle!

--Et pourtant vous y pourriez rencontrer les femmes les plus pures et les
plus respectables de la cour. Le monde marche ainsi,  ce qu'on assure.
Le nom et la richesse couvrent tout, et, pourvu qu'on aille  l'glise,
on trouve ici une admirable tolrance.

--Cette cour de Vienne est donc bien hypocrite? dit Consuelo.

--Je crains, entre nous soit dit, rpondit Joseph en baissant la voix,
que notre grande Marie-Thrse ne le soit un peu.




LXXXVIII.


Peu de jours aprs, le Porpora ayant beaucoup remu, beaucoup intrigu
 sa manire, c'est--dire en menaant, en grondant ou en raillant 
droite et  gauche, Consuelo, conduite  la chapelle impriale par matre
Reuter (l'ancien matre et l'ancien ennemi du jeune Haydn), chanta devant
Marie-Thrse la partie de Judith, dans l'_oratorio: Betulia liberata_,
pome de Mtastase, musique de ce mme Reuter. Consuelo fut magnifique, et
Marie-Thrse daigna tre satisfaite. Quand le sacr concert fut termin,
Consuelo fut invite, avec les autres chanteurs (Caffariello tait du
nombre),  passer dans une des salles du palais, pour faire une collation
prside par Reuter. Elle tait  peine assise entre ce matre et le
Porpora, qu'un bruit,  la fois, rapide et solennel, partant de la
galerie voisine, fit tressaillir tous les convives, except Consuelo
et Caffariello, qui s'taient engags dans une discussion anime sur le
mouvement d'un certain choeur que l'un et voulu plus vif et l'autre plus
lent. Il n'y a que le Maestro lui-mme qui puisse trancher la question,
dit Consuelo en se retournant vers le Reuter. Mais, elle ne trouva plus ni
le Reuter  sa droite, ni le Porpora  sa gauche: tout le monde s'tait
lev de table, et rang en ligne, d'un air pntr. Consuelo se trouva
face  face avec une femme d'une trentaine d'annes, belle de fracheur
et d'nergie, vtue de noir (tenue de chapelle), et accompagne de sept
enfants, dont elle tenait un par la main. Celui-l, c'tait l'hritier du
trne, le jeune Csar Joseph II; et cette belle femme,  la dmarche aise,
 l'air affable et pntrant, c'tait Marie-Thrse.

_Ecco la Giuditta?_ demanda l'impratrice en s'adressant  Reuter. Je suis
fort contente de vous, mon enfant, ajouta-t-elle en regardant Consuelo des
pieds  la tte; vous m'avez fait vraiment plaisir, et jamais je n'avais
mieux senti la sublimit des vers de notre admirable pote que dans votre
bouche harmonieuse. Vous prononcez parfaitement bien, et c'est  quoi
je tiens par-dessus tout. Quel ge avez-vous, Mademoiselle? Vous tes
Vnitienne? lve du clbre Porpora, que je vois ici avec intrt? Vous
dsirez entrer au thtre de la cour? Vous tes faite pour y briller;
et M. de Kaunitz vous protge.

Ayant ainsi interrog Consuelo, sans attendre ses rponses, et en regardant
tour  tour Mtastase et Kaunitz, qui l'accompagnaient, Marie-Thrse fit
un signe  un de ses chambellans, qui prsenta un bracelet assez riche 
Consuelo. Avant que celle-ci et song  remercier, l'impratrice avait
dj travers la salle; elle avait dj drob  ses regards l'clat du
front imprial. Elle s'loignait avec sa royale couve de princes et
d'archiduchesses, adressant un mot favorable et gracieux  chacun des
musiciens qui se trouvaient  sa porte, et laissant derrire elle comme
une trace lumineuse dans tous ces yeux blouis de sa gloire et de sa
puissance.

Caffariello fut le seul qui conserva ou qui affecta de conserver son
sang-froid: il reprit sa discussion juste o il l'avait laisse; et
Consuelo, mettant le bracelet dans sa poche, sans songer  le regarder,
recommena  lui tenir tte, au grand tonnement et au grand scandale
des autres musiciens, qui, courbs sous la fascination de l'apparition
impriale, ne concevaient pas qu'on pt songer  autre chose tout le reste
de la journe. Nous n'avons pas besoin de dire que le Porpora faisait seul
exception dans son me, et par instinct et par systme,  cette fureur
de prosternation. Il savait se tenir convenablement inclin devant les
souverains; mais, au fond du coeur, il raillait et mprisait les esclaves.
Matre Reuter, interpell par Caffariello sur le vritable mouvement du
choeur en litige, serra les lvres d'un air hypocrite; et, aprs s'tre
laiss interroger plusieurs fois, il rpondit enfin d'un air trs-froid:

Je vous avoue, Monsieur, que je ne suis point  votre conversation. Quand
Marie-Thrse est devant mes yeux, j'oublie le monde entier; et longtemps
aprs qu'elle a disparu, je demeure sous le coup d'une motion qui ne me
permet pas de penser  moi-mme.

--Mademoiselle ne parat point tourdie de l'insigne honneur qu'elle
vient de nous attirer, dit M. Holzbaer, qui se trouvait l, et dont
l'aplatissement avait quelque chose de plus contenu que celui de Reuter.
C'est affaire  vous, Signora, de parler avec les ttes couronnes. On
dirait que vous n'avez fait autre chose toute votre vie.

--Je n'ai jamais parl avec aucune tte couronne, rpondit tranquillement
Consuelo, qui n'entendait point malice aux insinuations de Holzbaer;
et sa majest ne m'a point procur un tel avantage; car elle semblait,
en m'interrogeant, m'interdire l'honneur ou m'pargner le trouble de lui
rpondre.

--Tu aurais peut-tre souhait faire la conversation avec l'impratrice?
dit le Porpora d'un air goguenard..

--Je ne l'ai jamais souhait, repartit Consuelo navement.

--C'est que Mademoiselle a plus d'insouciance que d'ambition, apparemment,
reprit le Reuter avec un ddain glacial.

--Matre Reuter, dit Consuelo avec confiance et candeur, tes-vous
mcontent de la manire dont j'ai chant votre musique?

Reuter avoua que personne ne l'avait mieux chante, mme sous le rgne de
l'_auguste et  jamais regrett_ Charles VI.

En ce cas, dit Consuelo, ne me reprochez pas mon insouciance. J'ai
l'ambition de satisfaire mes matres, j'ai l'ambition de bien faire mon
mtier; quelle autre puis-je avoir? quelle autre ne serait ridicule et
dplace de ma part?

--Vous tes trop modeste, Mademoiselle, reprit Holzbaer. Il n'est point
d'ambition trop vaste pour un talent comme le vtre.

--Je prends cela pour un compliment plein de galanterie, rpondit Consuelo;
mais je ne croirai vous avoir satisfait un peu que le jour o vous
m'inviterez  chanter sur le thtre de la cour.

Holzbaer, pris au pige, malgr sa prudence, eut un accs de toux pour se
dispenser de rpondre, et se tira d'affaire par une inclination de tte
courtoise et respectueuse. Puis, ramenant la conversation sur son premier
terrain:

Vous tes vraiment, dit-il, d'un calme et d'un dsintressement sans
exemple: vous n'avez pas seulement regard le beau bracelet dont sa majest
vous a fait cadeau.

--Ah! c'est la vrit, dit Consuelo en le tirant de sa poche, et en le
passant  ses voisins qui taient curieux de le voir et d'en estimer la
valeur. Ce sera de quoi acheter du bois pour le pole de mon matre, si je
n'ai pas d'engagement cet hiver, pensait-elle; une toute petite pension
nous serait bien plus ncessaire que des parures et des colifichets.

Quelle beaut cleste que sa majest! dit Reuter avec un soupir de
componction, en lanant un regard oblique et dur  Consuelo.

--Oui, elle m'a sembl fort belle, rpondit la jeune fille, qui ne
comprenait rien aux coups de coude du Porpora.

--Elle vous a _sembl_? reprit le Reuter. Vous tes difficile!

--J'ai  peine eu le temps de l'entrevoir. Elle a pass si vite!

--Mais son esprit blouissant, ce gnie qui se rvle  chaque syllabe
sortie de ses lvres!...

--J'ai  peine eu le temps de l'entendre: elle a parl si peu!

--Enfin, Mademoiselle, vous tes d'airain ou de diamant. Je ne sais ce
qu'il faudrait pour vous mouvoir.

--J'ai t fort mue en chantant votre Judith, rpondit Consuelo, qui
savait tre malicieuse dans l'occasion, et qui commenait  comprendre
la malveillance des matres viennois envers elle.

--Cette fille a de l'esprit, sous son air simple, dit tout bas Holzbaer 
matre Reuter.

--C'est l'cole du Porpora, rpondit l'autre; mpris et moquerie.

--Si l'on n'y prend garde, le vieux rcitatif et le style _osservato_ nous
envahiront de plus belle que par le pass, reprit Holzbaer; mais soyez
tranquille, j'ai les moyens d'empcher cette _Porporinaillerie_ d'lever la
voix.

Quand on se leva de table, Caffariello dit  l'oreille de Consuelo:

Vois-tu, mon enfant, tous ces gens-l, c'est de la franche canaille.
Tu auras de la peine  faire quelque chose ici. Ils sont tous contre toi.
Ils seraient tous contre moi s'ils l'osaient.

--Et que leur avons-nous donc fait? dit Consuelo tonne.

--Nous sommes lves du plus grand matre de chant qu'il y ait au monde.
Eux et leurs cratures sont nos ennemis naturels, ils indisposeront
Marie-Thrse contre toi, et tout ce que tu dis ici lui sera rpt avec
de malicieux commentaires. Ou lui dira que tu ne l'as pas trouve belle,
et que tu as jug son cadeau mesquin. Je connais toutes ces menes. Prends
courage, pourtant; je te protgerai envers et contre tous, et je crois que
l'avis de Caffariello en musique vaut bien celui de Marie-Thrse.

Entre la mchancet des uns et la folie des autres, me voil fort
compromise, pensa Consuelo en s'en allant. O Porpora! disait-elle dans
son coeur, je ferai mon possible pour remonter sur le thtre. O Albert!
j'espre que je n'y parviendrai pas.

Le lendemain, matre Porpora, ayant affaire en ville pour toute la journe,
et trouvant Consuelo un peu ple, l'engagea  faire un tour de promenade
hors ville  la _Spinnerin am Kreutz_, avec la femme de Keller, qui s'tait
offerte pour l'accompagner quand elle le voudrait. Ds que le maestro fut
sorti:

Beppo, dit la jeune fille, va vite louer une petite voiture, et
allons-nous-en tous deux voir Angle et remercier le chanoine. Nous avions
promis de le faire plus tt, mais mon rhume me servira d'excuse.

--Et sous quel costume vous prsenterez-vous au chanoine? dit Beppo.

--Sous celui-ci, rpondit-elle. Il faut bien que le chanoine me connaisse
et m'accepte sous ma vritable forme.

--Excellent chanoine! je me fais une joie de le revoir.

--Et moi aussi.

--Pauvre bon chanoine! je me fais une peine de songer...

--Quoi?

--Que la tte va lui tourner tout  fait.

--Et pourquoi donc? Suis-je une desse? Je ne le pensais pas.

--Consuelo, rappelez-vous qu'il tait aux trois quarts fou quand nous
l'avons quitt!

--Et moi je te dis qu'il lui suffira de me savoir femme et de me voir telle
que je suis, pour qu'il reprenne l'empire de sa volont et redevienne ce
que Dieu l'a fait, un homme raisonnable.

--Il est vrai que l'habit fait quelque chose. Ainsi, quand je vous ai
revue ici transforme en demoiselle, aprs m'tre habitu pendant quinze
jours  te traiter comme un garon... j'ai prouv je ne sais quel effroi,
je ne sais quelle gne dont je ne peux pas me rendre compte; et il est
certain que durant le voyage... s'il m'et t permis d'tre amoureux de
vous ... Mais tu diras que je draisonne...

--Certainement, Joseph, lu draisonnes; et, de plus, tu perds le temps
 babiller. Nous avons dix lieues  faire pour aller au prieur et en
revenir. Il est huit heures du matin, et il faut que nous soyons rentrs
 sept heures du soir, pour le souper du matre.

Trois heures aprs, Beppo et sa compagne descendirent  la porte du
prieur. Il faisait une belle journe; le chanoine contemplait ses fleurs
d'un air mlancolique. Quand il vit Joseph, il fit un cri de joie et
s'lana  sa rencontre; mais il resta stupfait en reconnaissant son
cher Bertoni sous des habits de femme.

Bertoni, mon enfant bien-aim, s'cria-t-il avec une sainte navet,
que signifie ce travestissement, et pourquoi viens-tu me voir dguis de
la sorte? Nous ne sommes point au carnaval...

--Mon respectable ami, rpondit Consuelo en lui baisant la main, il faut
que Votre Rvrence me pardonne de l'avoir trompe. Je n'ai jamais t
garon; Bertoni n'a jamais exist, et lorsque j'ai eu le bonheur de vous
connatre, j'tais vritablement dguise.

--Nous pensions, dit Joseph qui craignait de voir la consternation du
chanoine se changer en mcontentement, que votre rvrence n'tait point la
dupe d'une innocente supercherie. Cette feinte n'avait point t imagine
pour la tromper, c'tait une ncessit impose par les circonstances, et
nous avons toujours cru que monsieur le chanoine avait la gnrosit et la
dlicatesse de s'y prter.

--Vous l'avez cru? reprit le chanoine interdit et effray; et vous,
Bertoni... je veux dire mademoiselle, vous l'avez cru aussi!

--Non, monsieur le chanoine, rpondit Consuelo; je ne l'ai pas cru un
instant. J'ai parfaitement vu que votre rvrence ne se doutait nullement
de la vrit.

--Et vous me rendez justice, dit le chanoine d'un ton un peu svre, mais
profondment triste; je ne sais point transiger avec la bonne foi, et si
j'avais devin votre sexe, je n'aurais jamais song  insister comme je
l'ai fait, pour vous engager  rester chez moi. Il a bien couru dans le
village voisin, et mme parmi mes gens, un bruit vague, un soupon qui me
faisait sourire, tant j'tais obstin  me mprendre sur votre compte.
On a dit qu'un des deux petits musiciens qui avaient chant la messe le
jour de la fte patronale, tait une femme dguise. Et puis, on a prtendu
que ce propos tait une mchancet du cordonnier Gottlieb, pour effrayer et
affliger le cur. Enfin, moi-mme, j'ai dmenti ce bruit avec assurance.
Vous voyez que j'tais votre dupe bien compltement, et qu'on ne saurait
l'tre davantage.

--Il y a eu une grande mprise, rpondit Consuelo avec l'assurance de
la dignit; mais il n'y a point eu de dupe, monsieur le chanoine. Je ne
crois pas m'tre loigne un seul instant du respect qui vous est d, et
des convenances que la loyaut impose. J'tais la nuit sans gte sur le
chemin, crase de soif et de fatigue, aprs une longue route  pied.
Vous n'eussiez pas refus l'hospitalit  une mendiante. Vous me l'avez
accorde au nom de la musique, et j'ai pay mon cot en musique. Si je
ne suis pas partie malgr vous ds le lendemain, c'est grce  des
circonstances imprvues qui me dictaient un devoir au-dessus de tous les
autres. Mon ennemie, ma rivale, ma perscutrice tombait des nues  votre
porte, et, prive de soins et de secours, avait droit  mes secours et 
mes soins. Votre rvrence se rappelle bien le reste; elle sait bien que
si j'ai profit de sa bienveillance, ce n'est pas pour mon compte. Elle
sait bien aussi que je me suis loigne aussitt que mon devoir a t
accompli; et si je reviens aujourd'hui la remercier en personne des bonts
dont elle m'a comble, c'est que la loyaut me faisait un devoir de la
dtromper moi-mme et de lui donner les explications ncessaires  notre
mutuelle dignit.

--Il y a dans tout ceci, dit le chanoine  demi vaincu, quelque chose de
mystrieux et de bien extraordinaire. Vous dites que la malheureuse dont
j'ai adopt l'enfant tait votre ennemie, votre rivale... Qui tes-vous
donc vous-mme, Bertoni?... Pardonnez-moi si ce nom revient toujours sur
mes lvres, et dites-moi comment je dois vous appeler dsormais.

--Je m'appelle la Porporina, rpondit Consuelo; je suis l'lve du Porpora,
je suis cantatrice. J'appartiens au thtre.

--Ah! fort bien! dit le chanoine avec un profond soupir. J'aurais d le
deviner  la manire dont vous avez jou votre rle, et, quant  votre
talent prodigieux pour la musique, je ne dois plus m'en tonner; vous
avez t  bonne cole. Puis-je vous demander si monsieur Beppo est votre
frre... ou votre mari?

--Ni l'un ni l'autre. Il est mon frre par le coeur, rien que mon frre,
monsieur le Chanoine; et si mon me ne s'tait pas sentie aussi chaste
que la vtre, je n'aurais pas souill de ma prsence la saintet de votre
demeure.

Consuelo avait, pour dire la vrit, un accent irrsistible, et dont le
chanoine subit la puissance, comme les mes pures et droites subissent
toujours celle de la sincrit. Il se sentit comme soulag d'un poids
norme, et, tout en marchant lentement entre ses deux jeunes protgs, il
interrogea Consuelo avec une douceur et un retour d'affection sympathique
qu'il oublia peu  peu de combattre en lui-mme. Elle lui raconta
rapidement, et sans lui nommer personne, les principales circonstances
de sa vie; ses fianailles au lit de mort de sa mre avec Anzoleto,
l'infidlit de celui-ci, la haine de Corilla, les outrageants desseins
de Zustiniani, les conseils du Porpora, le dpart de Venise, l'attachement
qu'Albert avait pris pour elle, les offres de la famille de Rudolstadt,
ses propres hsitations et ses scrupules, sa fuite du chteau des Gants,
sa rencontre avec Joseph Haydn, son voyage, son effroi et sa compassion au
lit de douleur de la Corilla, sa reconnaissance pour la protection accorde
par le chanoine  l'enfant d'Anzoleto; enfin son retour  Vienne, et
jusqu' l'entrevue qu'elle avait eue la veille avec Marie-Thrse. Joseph
n'avait pas su jusque-l toute l'histoire de Consuelo; elle ne lui avait
jamais parl d'Anzoleto, et le peu de mots qu'elle venait de dire de son
affection passe pour ce misrable ne le frappa pas trs-vivement; mais
sa gnrosit  l'gard de Corilla, et sa sollicitude pour l'enfant, lui
firent une si profonde impression, qu'il se dtourna pour cacher ses
larmes. Le chanoine ne retint pas les siennes. Le rcit de Consuelo,
concis, nergique et sincre, lui fit le mme effet qu'un beau roman qu'il
aurait lu, et justement il n'avait jamais lu un seul roman, et celui-l fut
le premier de sa vie qui l'initia aux motions vives de la vie des autres.
Il s'tait assis sur un banc pour mieux couter, et quand la jeune fille
eut tout dit, il s'cria:

Si tout cela est la vrit, comme je le crois, comme il me semble que
je le sens dans mon coeur, par la volont du ciel, vous tes une sainte
fille... Vous tes sainte Ccile revenue sur la terre! Je vous avouerai
franchement que je n'ai jamais eu de prjug contre le thtre, ajouta-t-il
aprs un instant de silence et de rflexion, et vous me prouvez qu'on peut
faire son salut l comme ailleurs. Certainement, si vous persistez  tre
aussi pure et aussi gnreuse que vous l'avez t jusqu' ce jour, vous
aurez mrit le ciel, mon cher Bertoni!... Je vous le dis comme je le
pense, ma chre Porporina!

--Maintenant, monsieur le chanoine, dit Consuelo en se levant, donnez-moi
des nouvelles d'Angle avant que je prenne cong de Votre Rvrence.

--Angle se porte bien et vient  merveille, rpondit le chanoine. Ma
jardinire en prend le plus grand soin, et je la vois  tout instant qui
la promne dans mon parterre. Elle poussera au milieu des fleurs, comme
une fleur de plus sous mes yeux, et quand le temps d'en faire une me
chrtienne sera venu, je ne lui pargnerai pas la culture. Reposez-vous
sur moi de ce soin, mes enfants. Ce que j'ai promis  la face du ciel, je
l'observerai religieusement. Il parat que madame sa mre ne me disputera
pas ce soin; car, bien qu'elle soit  Vienne, elle n'a pas envoy une seule
fois demander des nouvelles de sa fille.

--Elle a pu le faire indirectement, et sans que vous l'ayez su, rpondit
Consuelo; je ne puis croire qu'une mre soit indiffrente  ce point. Mais
la Corilla brigue un engagement au thtre de la cour. Elle sait que Sa
Majest est fort svre, et n'accorde point sa protection aux personnes
tares. Elle a intrt  cacher ses fautes, du moins jusqu' ce que son
engagement soit sign. Gardons-lui donc le secret.

--Et elle vous fait concurrence cependant! s'cria Joseph; et on dit
qu'elle l'emportera, par ses intrigues; qu'elle vous diffame dj dans la
ville; qu'elle vous a prsente comme la matresse du comte Zustiniani. On
a parl de cela  l'ambassade, Keller me la dit... On en tait indign;
mais on craignait qu'elle ne persuadt M. de Kaunitz, qui coute volontiers
ces sortes d'histoires, et qui ne tarit pas en loges sur la beaut de
Corilla...

--Elle a dit de pareilles choses! dit Consuelo en rougissant
d'indignation; puis elle ajouta avec calme: Cela devait tre, j'aurais d
m'y attendre.

--Mais il n'y a qu'un mot  dire pour djouer toutes ses calomnies, reprit
Joseph; et ce mot je le dirai, moi! Je dirai que...

--Tu ne diras rien, Beppo, ce serait une lchet et une barbarie. Vous ne
le direz pas non plus, monsieur le chanoine, et si j'avais envie de le
dire, vous m'en empcheriez, n'est-il pas vrai?

--Ame vraiment vanglique! s'cria le chanoine. Mais songez que ce secret
n'en peut pas tre un bien longtemps. Il suffit de quelques valets et de
quelques paysans qui ont constat et qui peuvent bruiter le fait, pour
qu'on sache avant quinze jours que la chaste Corilla est accouche ici
d'un enfant sans pre, qu'elle a abandonn par-dessus le march.

--Avant quinze jours, la Corilla ou moi sera engage. Je ne voudrais pas
l'emporter sur elle par un acte de vengeance. Jusque-l, Beppo, silence,
ou je te retire mon estime et mon amiti. Et maintenant, adieu, monsieur
le chanoine. Dites-moi que vous me pardonnez, tendez-moi encore une main
paternelle, et je me retire, avant que vos gens aient vu ma figure sous
cet habit.

--Mes gens diront ce qu'ils voudront, et mon bnfice ira au diable, si
le ciel veut qu'il en soit ainsi! Je viens de recueillir un hritage qui
me donne le courage de braver les foudres de l'_ordinaire_. Ainsi, mes
enfants, ne me prenez pas pour un saint; je suis las d'obir et de me
contraindre; je veux vivre honntement et sans terreurs imbciles. Depuis
que je n'ai plus le spectre de Brigide  mes cts, et depuis surtout que
je me vois  la tte d'une fortune indpendante, je me sens brave comme un
lion. Or donc, venez djeuner avec moi; nous baptiserons Angle aprs, et
puis nous ferons de la musique jusqu'au dner.

Il les entrana au prieur.

Allons, Andr, Joseph! cria-t-il  ses valets en entrant; venez voir le
signor Bertoni mtamorphos en dame. Vous ne vous seriez pas attendus 
cela? ni moi non plus! Eh bien, dpchez-vous de partager ma surprise,
et mettez-nous vite le couvert.

Le repas fut exquis, et nos jeunes gens virent que si de graves
modifications s'taient faites dans l'esprit du chanoine, ce n'tait pas
sur l'habitude de la bonne chre qu'elles avaient opr. On porta ensuite
l'enfant dans la chapelle du prieur. Le chanoine quitta sa douillette,
endossa une soutane et un surplis, et fit la crmonie. Consuelo et Joseph
firent l'office de parrain et de marraine, et le nom d'Angle fut confirm
 la petite fille. Le reste de l'aprs-midi fut consacr  la musique, et
les adieux vinrent ensuite. Le chanoine se lamenta de ne pouvoir retenir
ses amis  dner; mais il cda  leurs raisons, et se consola  l'ide de
les revoir  Vienne, o il devait bientt se rendre pour passer une partie
de l'hiver. Tandis qu'on attelait leur voiture, il les conduisit dans la
serre pour leur faire admirer plusieurs plantes nouvelles dont il avait
enrichi sa collection. Le jour baissait, mais le chanoine, qui avait
l'odorat fort exerc, n'eut pas plus tt fait quelques pas sous les chssis
de son palais transparent qu'il s'cria:

Je dmle ici un parfum extraordinaire! Le glaeul-vanille aurait-il
fleuri? Mais non; ce n'est pas l l'odeur de mon glaeul. Le strelitzia
est inodore... les cyclamens ont un arme moins pur et moins pntrant.
Qu'est-ce donc qui se passe ici? Si mon volkameria n'tait point mort,
hlas! je croirais que c'est lui que je respire! Pauvre plante! je n'y veux
plus penser.

Mais tout  coup le chanoine fit un cri de surprise et d'admiration en
voyant s'lever devant lui, dans une caisse, le plus magnifique volkameria
qu'il et vu de sa  vie, tout couvert de ses grappes de petites roses
blanches doubles de rose, dont le suave parfum remplissait la serre et
dominait toutes les vulgaires senteurs parses  l'entour.

Est-ce un prodige? D'o me vient cet avant-got du paradis, cette fleur
du jardin de Batrix? s'cria-t-il dans un ravissement potique.

--Nous l'avons apport dans notre voiture avec tous les soins imaginables,
rpondit Consuelo; permettez-nous de vous l'offrir en rparation d'une
affreuse imprcation sortie de ma bouche un certain jour, et dont je me
repentirai toute ma vie:

--Oh! ma chre fille! quel don, et avec quelle dlicatesse il est offert!
dit le chanoine attendri. O cher volkameria! tu auras un nom particulier
comme j'ai coutume d'en donner aux individus les plus splendides de ma
collection; tu t'appelleras Bertoni, afin de consacrer le souvenir d'un
tre qui n'est plus et que j'ai aim avec des entrailles de pre.

--Mon bon pre, dit Consuelo en lui serrant la main, vous devez vous
habituer  aimer vos filles autant que vos fils. Angle n'est point un
garon...

--Et la Porporina est ma fille aussi! dit le chanoine; oui, ma fille, oui,
oui, ma fille! rpta-t-il en regardant alternativement Consuelo et le
volkameria-Bertoni avec des yeux remplis de larmes.

A six heures, Joseph et Consuelo taient rentrs au logis. La voiture les
avait laisss  l'entre du faubourg, et rien ne trahit leur innocente
escapade. Le Porpora s'tonna seulement que Consuelo n'et pas meilleur
apptit aprs une promenade dans les belles prairies qui entourent la
capitale de l'empire. Le djeuner du chanoine avait peut-tre rendu
Consuelo un peu friande ce jour-l. Mais le grand air et le mouvement lui
Procurrent un excellent sommeil, et le lendemain elle se sentit en voix
et en courage plus qu'elle ne l'avait encore t  Vienne.




LXXXIX.


Dans l'incertitude de sa destine, Consuelo, croyant trouver peut-tre
une excuse ou un motif  celle de son coeur, se dcida enfin  crire au
comte Christian de Rudolstadt, pour lui faire part de sa position vis--vis
du Porpora, des efforts que ce dernier tentait pour la faire rentrer
au thtre, et de l'esprance qu'elle nourrissait encore de les voir
chouer. Elle lui parla sincrement, lui exposa tout ce qu'elle devait
de reconnaissance, de dvouement et de soumission  son vieux matre, et,
lui confiant les craintes qu'elle prouvait  l'gard d'Albert, elle le
priait instamment de lui dicter la lettre qu'elle devait crire  ce
dernier pour le maintenir dans un tat de confiance et de calme. Elle
terminait en disant: J'ai demand du temps  Vos Seigneuries pour
m'interroger moi-mme et me dcider. Je suis rsolue  tenir ma parole, et
je puis jurer devant Dieu que je me sens la force de fermer mon coeur et
mon esprit  toute fantaisie contraire, comme  toute nouvelle affection.
Et cependant, si je rentre au thtre, j'adopte un parti qui est, en
apparence, une infraction  mes promesses, un renoncement formel 
l'esprance de les tenir. Que Votre Seigneurie me juge, ou plutt qu'elle
juge le destin qui me commande et le devoir qui me gouverne. Je ne vois
aucun moyen de m'y soustraire sans crime. J'attends d'elle un conseil
suprieur  celui de ma propre raison; mais pourra-t-il tre contraire 
celui de ma conscience?

Lorsque cette lettre fut cachete et confie  Joseph pour qu'il la fit
partir, Consuelo se sentit plus tranquille, ainsi qu'il arrive dans une
situation funeste, lorsqu'on a trouv un moyen de gagner du temps et de
reculer le moment de la crise. Elle se disposa donc  rendre avec Porpora
une visite, considre par celui-ci comme importante et dcisive, au
trs-renomm et trs-vant pote imprial, M. l'abb Mtastase.

--Ce personnage illustre avait alors environ cinquante ans; il tait
d'une belle figure, d'un abord gracieux, d'une conversation charmante, et
Consuelo et ressenti pour lui une vive sympathie, si elle n'et eu, en se
rendant  la maison qu'habitaient,  diffrents tages, le pote imprial
et le perruquier Keller, la conversation suivante avec Porpora:

Consuelo (c'est le Porpora qui parle), tu vas voir un homme de bonne mine,
 l'oeil vif et noir, au teint vermeil,  la bouche frache et souriante,
qui veut,  toute force, tre en proie  une maladie lente, cruelle et
dangereuse; un homme qui mange, dort, travaille et engraisse tout comme un
autre, et qui prtend tre livr  l'insomnie,  la dite,  l'accablement,
au marasme. N'aie pas la maladresse, lorsqu'il va se plaindre devant toi
de ses maux, de lui dire qu'il n'y parat point, qu'il a fort bon visage,
ou toute autre platitude semblable; car il veut qu'on le plaigne, qu'on
s'inquite et qu'on le pleure d'avance. N'aie pas le malheur non plus de
lui parler de la mort, ou d'une personne morte; il a peur de la mort, et ne
veut pas mourir. Et cependant ne commets pas la balourdise de lui dire en
le quittant: J'espre que votre prcieuse sant sera bientt meilleure;
car il veut qu'on le croie mourant, et, s'il pouvait persuader aux autres
qu'il est mort, il en serait fort content,  condition toutefois qu'il ne
le crt pas lui-mme.

--Voil une sotte manie pour un grand homme, rpondit Consuelo. Que
faudra-t-il donc lui dire, s'il ne faut lui parler ni de gurison, ni de
mort?

--Il faut lui parler de sa maladie, lui faire mille questions, couter tout
le dtail de ses souffrances et de ses incommodits, et, pour conclure, lui
dire qu'il ne se soigne pas assez, qu'il s'oublie lui-mme, qu'il ne se
mnage point, qu'il travaille trop. De cette faon, nous le disposerons en
notre faveur.

--N'allons-nous pas lui demander pourtant de faire un pome et de vous
le faire mettre en musique, afin que je puisse le chanter? Comment
pouvons-nous  la fois lui conseiller de ne point crire et le conjurer
d'crire pour nous au plus vite?

--Tout cela s'arrange dans la conversation; il ne s'agit que de placer les
choses  propos.

Le maestro voulait que son lve st se rendre agrable au pote; mais, sa
causticit naturelle ne lui permettant point de dissimuler les ridicules
d'autrui, il commettait lui-mme la maladresse de disposer Consuelo 
l'examen clairvoyant, et  cette sorte de mpris intrieur qui nous rend
peu aimables et peu sympathiques  ceux dont le besoin est d'tre flatts
et admirs sans rserve. Incapable d'adulation et de tromperie, elle
souffrit d'entendre le Porpora caresser les misres du pote, et le railler
cruellement sous les dehors d'une pieuse commisration pour des maux
imaginaires. Elle en rougit plusieurs fois, et ne put que garder un silence
pnible, en dpit des signes que lui faisait son matre pour qu'elle le
secondt.

La rputation de Consuelo commenait  se rpandre  Vienne; elle avait
chant dans plusieurs salons, et son admission au thtre italien tait
une hypothse qui agitait un peu la coterie musicale. Mtastase tait
tout-puissant; que Consuelo gagnt sa sympathie en caressant  propos son
amour-propre, et il pouvait confier au Porpora le soin de mettre en musique
son _Attilio Regolo_, qu'il gardait en portefeuille depuis plusieurs
annes. Il tait donc bien ncessaire que l'lve plaidt pour le matre,
car le matre ne plaisait nullement au pote imprial. Mtastase n'tait
pas Italien pour rien, et les Italiens ne se trompent pas aisment les uns
les autres. Il avait trop de finesse et de pntration pour ne point savoir
que Porpora avait une mdiocre admiration pour son gnie dramatique, et
qu'il avait censur plus d'une fois avec rudesse ( tort ou  raison)
son caractre craintif, son gosme et sa fausse sensibilit. La rserve
glaciale de Consuelo, le peu d'intrt qu'elle semblait prendre  sa
maladie, ne lui parurent point ce qu'ils taient en effet, le malaise
d'une respectueuse piti. Il y vit presque une insulte, et s'il n'et t
esclave de la politesse et du savoir-faire, il et refus net de l'entendre
chanter; il y consentit pourtant aprs quelques minauderies, allguant
l'excitation de ses nerfs et la crainte qu'il avait d'tre mu. Il avait
entendu Consuelo chanter son oratorio de _Judith_; mais il fallait qu'il
prt une ide d'elle dans le genre scnique, et Porpora insistait beaucoup.

Mais que faire, et comment chanter, lui dit tout bas Consuelo, s'il faut
craindre de l'mouvoir?

--Il faut l'mouvoir, au contraire, rpondit de mme le maestro. Il aime
beaucoup  tre arrach  sa torpeur, parce que, quand il est bien agit,
il se sent en veine d'crire.

Consuelo chanta un air d'_Achille in Sciro_, la meilleure oeuvre dramatique
de Mtastase, qui avait t mise en musique par Caldara, en 1736, et
reprsente aux ftes du mariage de Marie-Thrse. Mtastase fut aussi
frapp de sa voix et de sa mthode qu'il l'avait t  la premire
audition; mais il tait rsolu  se renfermer dans le mme silence froid
et gn qu'elle avait gard durant le rcit de sa maladie. Il n'y russit
point; car il tait artiste en dpit de tout, le digne homme, et quand
un noble interprte fait vibrer dans l'me du pote les accents de sa muse
et le souvenir de ses triomphes, il n'est gure de rancune qui tienne.

L'abb Mtastase, essaya de se dfendre contre ce charme tout-puissant.
Il toussa beaucoup, s'agita sur son fauteuil comme un homme distrait par
la souffrance, et puis, tout  coup report  des souvenirs plus mouvants
encore que ceux de sa gloire, il cacha son visage dans son mouchoir et se
mit  sangloter. Le Porpora, cach derrire son fauteuil, faisait signe 
Consuelo de ne pas le mnager, et se frottait les mains d'un air malicieux.

Ces larmes, qui coulaient abondantes et sincres, rconcilirent tout 
coup la jeune fille avec le pusillanime abb. Aussitt qu'elle eut fini
son air, elle s'approcha pour lui baiser la main et pour lui dire cette
fois avec une effusion convaincante:

Hlas! Monsieur, que je serais fire et heureuse de vous avoir mu ainsi,
s'il ne m'en cotait un remords! La crainte de vous avoir fait du mal
empoisonne ma joie!

--Ah! ma chre enfant, s'cria l'abb tout  fait gagn, vous ne savez pas,
vous ne pouvez pas savoir le bien et le mal que vous m'avez fait. Jamais
jusqu'ici je n'avais entendu une voix de femme qui me rappelt celle de ma
chre Marianna! et vous me l'avez tellement rappele, ainsi que sa manire
et son expression, que j'ai cru l'entendre elle-mme. Ah! vous m'avez bris
le coeur!

Et il recommena  sangloter.

Sa Seigneurie parle d'une personne bien illustre, et que tu dois te
proposer constamment pour modle, dit le Porpora  son lve, la clbre
et incomparable Marianna Bulgarini.

--La _Romanina?_ s'cria Consuelo; ah! je l'ai entendue dans mon enfance
 Venise; c'est mon premier grand souvenir, et je ne l'oublierai jamais.

--Je vois bien que vous l'avez entendue, et qu'elle vous a laiss une
impression ineffaable, reprit le Mtastase. Ah! jeune fille, imitez-la
en tout, dans son jeu comme dans son chant, dans sa bont comme dans sa
grandeur, dans sa puissance comme dans son dvouement! Ah! qu'elle tait
belle lorsqu'elle reprsentait la divine Vnus, dans le premier opra que
je fis  Rome! Celle  elle que je dus mon premier triomphe.

--Et c'est  Votre Seigneurie qu'elle a d ses plus beaux succs, dit le
Porpora.

--Il est vrai que nous avons contribu  la fortune l'un de l'autre. Mais
rien n'a pu m'acquitter assez envers elle. Jamais tant d'affection, jamais
tant d'hroque persvrance et de soins dlicats n'ont habit l'me d'une
mortelle. Ange de ma vie, je te pleurerai ternellement, et je n'aspire
qu' te rejoindre!

Ici l'abb pleura encore. Consuelo tait fort mue, Porpora affecta de
l'tre; mais, en dpit de lui-mme, sa physionomie restait ironique et
ddaigneuse. Consuelo le remarqua et se promit de lui reprocher cette
mfiance ou cette duret. Quant  Mtastase, il ne vit que l'effet qu'il
souhaitait produire, l'attendrissement et l'admiration de la bonne
Consuelo. Il tait de la vritable espce des potes: c'est--dire qu'il
pleurait plus volontiers devant les autres que dans le secret de sa
chambre, et qu'il ne sentait jamais si bien ses affections et ses douleurs
que quand il les racontait avec loquence. Entran par l'occasion, il fit
 Consuelo le rcit de cette partie de sa jeunesse o la Romanina a jou
un si grand rle; les services que cette gnreuse amie lui rendit, le soin
filial qu'elle prit de ses vieux parents, le sacrifice maternel qu'elle
accomplit en se sparant de lui pour l'envoyer faire fortune  Vienne;
et quand il en fut  la scne des adieux, quand il eut dit, dans les termes
les plus choisis et les plus tendres, de quelle manire sa chre Marianna,
le coeur dchir et la poitrine gonfle de sanglots, l'avait exhort 
l'abandonner pour ne songer qu' lui-mme, il s'cria:

Oh! que si elle et devin l'avenir qui m'attendait loin d'elle, que si
elle et prvu les douleurs, les combats, les terreurs, les angoisses, les
revers et jusqu' l'affreuse maladie qui devaient tre mon partage ici,
elle se ft bien pargn ainsi qu' moi une si affreuse immolation! Hlas!
j'tais loin de croire que nous nous faisions d'ternels adieux, et que
nous ne devions jamais nous rencontrer sur la terre!

--Comment! vous ne vous tes point revus? dit Consuelo dont les yeux
taient baigns de larmes, car la parole du Mtastase avait un charme
extraordinaire: elle n'est point venue  Vienne?

--Elle n'y est jamais venue! rpondit l'abb d'un air accabl.

--Aprs tant de dvouement, elle n'a pas eu le courage de venir ici vous
retrouver? reprit Consuelo,  qui le Porpora faisait en vain des yeux
terribles.

Le Mtastase ne rpondit rien: il paraissait absorb dans ses penses.

Mais elle pourrait y venir encore? poursuivit Consuelo avec candeur, et
elle y viendra certainement. Cet heureux vnement vous rendra la sant.

L'abb plit et fit un geste de terreur. Le maestro toussa de toute sa
force, et Consuelo, se rappelant tout  coup que la Romanina tait morte
depuis plus de dix ans, s'aperut de l'norme maladresse qu'elle commettait
en rappelant l'ide de la mort  cet ami, qui n'aspirait, selon lui, qu'
rejoindre sa bien-aime dans la tombe. Elle se mordit les lvres, et se
retira bientt avec son matre, lequel n'emportait de cette visite que de
vagues promesses et force civilits, comme  l'ordinaire.

Qu'as-tu fait, tte de linotte? dit-il  Consuelo ds qu'ils furent
dehors.

--Une grande sottise, je le vois bien. J'ai oubli que la Romanina ne
vivait plus; mais croyez-vous bien, matre, que cet homme si aimant et
si dsol soit attach  la vie autant qu'il vous plat de le dire?
Je m'imagine, au contraire, que le regret d'avoir perdu son amie est la
seule cause de son mal, et que si quelque terreur superstitieuse lui fait
redouter l'heure suprme, il n'en est pas moins horriblement et sincrement
las de vivre.

--Enfant! dit le Porpora, on n'est jamais las de vivre quand on est riche,
honor, adul et bien portant; et quand on n'a jamais eu d'autres soucis
et d'autres passions que celle-l, on ment et on joue la comdie quand on
maudit l'existence.

--Ne dites pas qu'il n'a jamais eu d'autres passions. Il aim la Marianna,
et je m'explique pourquoi il a donn ce nom chri  sa filleule et  sa
nice Marianna Martiez...

Consuelo avait failli dire l'lve de Joseph; mais elle s'arrta
brusquement.

Achve, dit le Porpora, sa filleule, sa nice ou sa fille.

--On le dit; mais que m'importe?

--Cela prouverait, du moins, que le cher abb s'est consol assez vite
de l'absence de sa bien-aime; mais lorsque tu lui demandais (que Dieu
confonde ta stupidit!) pourquoi sa chre Marianna n'tait pas venue le
rejoindre ici, il ne t'a pas rpondu, et je vais rpondre  sa place.
La Romanina lui avait bien, en effet, rendu les plus grands services qu'un
homme puisse accepter d'une femme. Elle l'avait bien nourri, log, habill,
secouru, soutenu en toute occasion; elle l'avait bien aid  se faire
nommer _poeta cesareo_. Elle s'tait bien faite la servante, l'amie, la
garde-malade, la bienfaitrice de ses vieux-parents. Tout cela est exact.
La Marianna avait un grand coeur: je l'ai beaucoup connue; mais ce qu'il
y a de vrai aussi, c'est qu'elle dsirait ardemment se runir  lui, en
se faisant admettre au thtre de la cour. Et ce qu'il y a de plus vrai
encore, c'est que monsieur l'abb ne s'en souciait pas du tout et ne le
permit jamais. Il y avait bien entre eux un commerce de lettres les plus
tendres du monde. Je ne doute pas que celles du pote ne fussent des
chefs-d'oeuvre. On les imprimera: il le savait bien. Mais tout en disant
 sa _dilettissima amica_ qu'il soupirait aprs le jour de leur runion,
et qu'il travaillait sans cesse  faire luire ce jour heureux sur leur
existence, le matre renard arrangeait les choses de manire  ce que
la malencontreuse cantatrice ne vnt pas tomber au beau milieu de ses
illustres et lucratives amours avec une troisime Marianna (car ce nom-l
est une heureuse fatalit dans sa vie), la noble et toute-puissante
comtesse d'Althan, favorite du dernier Csar. On dit qu'il en est rsult
un mariage secret; je le trouve donc fort mal venu  s'arracher les cheveux
pour cette pauvre Romanina, qu'il a laisse mourir de chagrin tandis qu'il
faisait des madrigaux dans les bras des dames de la cour.

--Vous commentez et vous jugez tout cela avec un cynisme cruel, mon cher
matre, reprit Consuelo attriste.

--Je parle comme tout le monde; je n'invente rien; c'est la voix publique
qui affirme tout cela: Va, tous les comdiens ne sont pas au thtre; c'est
un vieux proverbe.

--La voix publique n'est pas toujours la plus claire, et, en tous cas,
ce n'est jamais la plus charitable. Tiens, matre, je ne puis pas croire
qu'un homme de ce renom et de ce talent ne soit rien de plus qu'un comdien
en scne. Je l'ai vu pleurer des larmes vritables, et quand mme il aurait
 se reprocher d'avoir trop vite oubli sa premire Marianna, ses remords
ne feraient qu'ajouter  la sincrit de ses regrets d'aujourd'hui. En tout
ceci, j'aime mieux le croire faible que lche. On l'avait fait abb, on
le comblait de bienfaits; la cour tait dvote; ses amours avec une
comdienne y eussent fait grand scandale. Il n'a pas voulu prcisment
trahir et tromper la Bulgarini: il a eu peur, il a hsit, il a gagn du
temps,... elle est morte...

--Et il en a remerci la Providence, ajouta l'impitoyable maestro. Et
maintenant notre impratrice lui envoie des botes et des bagues avec son
chiffre en brillants; des plumes de lapis avec des lauriers en brillants;
des pots en or massif remplis de tabac d'Espagne, des cachets faits d'un
seul gros brillant, et tout cela brille si fort, que les yeux du pote sont
toujours baigns de larmes.

--Et tout cela peut-il le consoler d'avoir bris le coeur de la Romanina?

--Il se peut bien que non. Mais le dsir de ces choses l'a dcid  le
faire.

--Triste vanit! Pour moi, j'ai eu bien de la peine  m'empcher de rire
quand il nous a montr son chandelier d'or  chapiteau d'or, avec la devise
ingnieuse que l'impratrice y a fait graver:

_Perche possa risparamiare i suoi occhi!_

Voil, en effet, qui est bien dlicat et qui le faisait s'crier avec
emphase: _Affettuosa espressione valutabile pi assai dell' oro!_ Oh! le
pauvre homme!

--O l'homme malheureux! dit Consuelo en soupirant.

Et elle rentra fort triste, car elle avait fait involontairement un
rapprochement terrible entre la situation de Mtastase  l'gard de
Marianna et la sienne propre  l'gard d'Albert. Attendre et mourir!
se disait-elle: est-ce donc l le sort de ceux qui aiment passionnment?
Faire attendre et faire mourir, est-ce donc l la destine de ceux qui
poursuivent la chimre de la gloire?

Qu'as-tu  rver ainsi? lui dit le maestro; il me semble que tout va bien,
et que, malgr tes gaucheries, tu as conquis le Mtastase.

--C'est une maigre conqute que celle d'une me faible, rpondit-elle, et
je ne crois pas que celui qui a manqu de  courage pour faire admettre
Marianna au thtre imprial en retrouve un peu pour moi.

--Le Mtastase, en fait d'art, gouverne dsormais l'impratrice.

--Le Mtastase, en fait d'art, ne conseillera jamais  l'impratrice que
ce qu'elle paratra dsirer, et on a beau parler des favoris et des
conseillers de Sa Majest... J'ai vu les traits de Marie-Thrse, et je
vous le dis, mon matre, Marie-Thrse est trop politique pour avoir des
amants, trop absolue pour avoir des amis.

--Eh bien, dit le Porpora soucieux, il faut gagner l'impratrice elle-mme,
il faut que tu chantes dans ses appartements un matin, et qu'elle te
parle, qu'elle cause avec toi. On dit qu'elle n'aime que les personnes
vertueuses. Si elle a ce regard d'aigle qu'on lui prte, elle te jugera
et te prfrera. Je vais tout mettre en oeuvre pour qu'elle te voie en
tte--tte.




XC.


Un matin, Joseph, tant occup  frotter l'antichambre du Porpora, oublia
que la cloison tait mince et le sommeil du maestro lger; il se laissa
aller machinalement  fredonner une phrase musicale qui lui venait 
l'esprit, et qu'accompagnait rhythmiquement le mouvement de sa brosse sur
le plancher. Le Porpora, mcontent d'tre veill avant l'heure, s'agite
dans son lit, essaie de se rendormir, et, poursuivi par cette voix belle
et frache qui chante avec justesse et lgret une phrase fort gracieuse
et fort bien faite, il passe sa robe de chambre et va regarder par le trou
de la serrure, moiti charm de ce qu'il entend, moiti courrouc contre
l'artiste qui vient sans faon composer chez lui avant son lever. Mais
quelle surprise! c'est Beppo qui chante et qui rve, et qui poursuit son
ide tout en vaquant d'un air proccup aux soins du mnage.

Qu'est-ce que tu chantes l? dit le maestro d'une voix tonnante en ouvrant
la porte brusquement.

Joseph, tourdi comme un homme veill en sursaut, faillit jeter balai
et plumeau, et quitter la maison  toutes jambes; mais s'il n'avait plus,
depuis longtemps, l'espoir de devenir l'lve du Porpora, il s'estimait
encore bien heureux d'entendre Consuelo travailler avec le matre et de
recevoir les leons de cette gnreuse amie en cachette, quand le matre
tait absent. Pour rien au monde il n'et donc voulu tre chass, et il se
hta de mentir pour loigner les soupons.

Ce que je chante, dit-il tout dcontenanc; hlas! matre, je l'ignore.

--Chante-t-on ce qu'on ignore? Tu mens!

--Je vous assure, matre, que je ne sais ce que je chantais. Vous m'avez
tant effray que je l'ai dj oubli. Je sais bien que j'ai fait une grande
faute de chanter auprs de votre chambre. Je suis distrait, je me croyais
bien loin d'ici, tout seul; je me disais: A prsent tu peux chanter;
personne n'est l pour te dire: Tais-toi, ignorant, tu chantes faux.
Tais-toi, brute, tu n'as  pas pu apprendre la musique.

--Qui t'a dit que tu chantais faux?

--Tout le monde.

--Et moi, je te dis, s'cria le maestro d'un ton svre, que tu ne chantes
pas faux. Et qui a essay de t'enseigner la musique?

--Mais... par exemple, matre Reuter, dont mon ami Keller fait la barbe,
et qui m'a chass de la leon, disant que je ne serais jamais qu'un ne.

Joseph connaissait dj assez les antipathies du maestro pour savoir qu'il
faisait peu de cas du Reuter, et mme il avait compt sur ce dernier pour
lui gagner les bonnes grces du Porpora, la premire fois qu'il essaierait
de le desservir auprs de lui. Mais le Reuter, dans les rares visites qu'il
avait rendues au maestro, n'avait pas daign reconnatre son ancien lve
dans l'antichambre.

--Matre Reuter est un ne lui-mme, murmura le Porpora entre ses dents;
mais il ne s'agit pas de cela, reprit-il tout haut; je veux que tu me dises
o tu as pch cette phrase.

Et il chanta celle que Joseph lui avait fait entendre dix fois de suite
par mgarde.

--Ah! cela? dit Haydn qui commenait  mieux augurer des dispositions du
matre, mais qui ne s'y fiait pas encore; c'est quelque chose que j'ai
entendu chanter  la signora.

--A la Consuelo?  ma fille? Je ne connais pas cela. Ah , tu coutes
donc aux portes?

--Oh non, Monsieur! mais la musique, cela arrive de chambre en chambre
jusqu' la cuisine, et on l'entend, malgr soi.

--Je n'aime pas  tre servi par des gens qui ont tant de mmoire, et
qui vont chanter nos ides indites dans la rue. Vous ferez votre paquet
aujourd'hui, et vous irez ce soir chercher une autre condition.

Cet arrt tomba comme un coup de foudre sur le pauvre Joseph, et il alla
pleurer dans la cuisine o bientt Consuelo vint couter le rcit de sa
msaventure, et le rassurer en lui promettant d'arranger ses affaires.

Comment, matre, dit-elle au Porpora en lui prsentant son caf, tu veux
chasser ce pauvre garon, qui est laborieux et fidle, parce que pour la
premire fois de sa vie il lui est arriv de chanter juste!

--Je te dis que ce garon-l est un intrigant et un menteur effront;
qu'il a t envoy chez moi par quelque ennemi qui veut surprendre le
secret de mes compositions et se les approprier avant qu'elles aient vu
le jour. Je gage que le drle sait dj par coeur mon nouvel opra, et
qu'il copie mes manuscrits quand j'ai le dos tourn! Combien de fois
n'ai-je pas t trahi ainsi! Combien de mes ides n'ai-je pas retrouves
dans ces jolis opras qui faisaient courir tout Venise, tandis qu'on
billait aux miens et qu'on disait: Ce vieux radoteur de Porpora nous
donne pour du neuf des motifs qui tranent dans les carrefours! Tiens!
le sot s'est trahi; il a chant ce matin une phrase qui n'est certainement
pas d'un autre que de _meinherr_ Hasse, et que j'ai fort bien retenue;
j'en prendrai note, et, pour me venger, je la mettrai dans mon nouvel
opra, afin de lui rendre le tour qu'il m'a jou si souvent.

--Prenez garde, matre! cette phrase-l n'est peut-tre pas indite.
Vous ne savez pas par coeur toutes les productions contemporaines.

--Mais je les ai entendues, et je te dis que c'est une phrase trop
remarquable pour qu'elle ne m'ait pas encore frapp.

--Eh bien, matre, grand merci! je suis fire du compliment; car la phrase
est de moi.

Consuelo mentait, la phrase en question tait bien close le matin-mme
dans le cerveau d'Haydn; mais elle avait le mot, et dj elle l'avait
apprise par coeur, afin de n'tre pas prise au dpourvu par les mfiantes
investigations du matre. Le Porpora ne manqua pas de la lui demander.
Elle la chanta sur-le-champ, et prtendit que la veille elle avait essay
de mettre en musique, pour complaire  l'abb Mtastase, les premires
strophes de sa jolie pastorale:

  Gi riede la primavera
  Col suo florito aspetto;
  Gi il grato zeffiretto
  Scherza fra l'erbe e i flor.
  Tornan le frondi algli alberi,
  L'herbette al prato tornano;
  Sol non ritorna a me
  La pace del mio cor.

J'avais rpt ma premire phrase bien des fois, ajouta-t-elle, lorsque
j'ai entendu dans l'antichambre matre Beppo qui, comme un vrai serin des
Canaries, s'gosillait  la rpter tout de travers; cela m'impatientait,
je l'ai pri de se taire. Mais, au bout d'une heure, il la rptait sur
l'escalier, tellement dfigure, que cela m'a t l'envie de continuer mon
air.

--Et d'o vient qu'il la chante si bien aujourd'hui? que s'est-il pass
durant son sommeil?

--Je vais t'expliquer cela, mon matre; je remarquais que ce garon avait
la voix belle et mme juste, mais qu'il chantait faux, faute d'oreille, de
raisonnement et de mmoire. Je me suis amuse  lui faire poser la voix et
 chanter la gamme d'aprs ta mthode, pour voir si cela russirait, mme
sur une pauvre organisation musicale.

--Cela doit russir sur toutes les organisations, s'cria le Porpora.
Il n'y a point de voix fausse, et jamais une oreille exerce...

--C'est ce que je me disais, interrompit Consuelo, qui avait hte d'en
venir  ses fins, et c'est ce qui est arriv. J'ai russi, avec le systme
de ta premire leon,  faire comprendre  ce butor ce que, dans toute sa
vie, le Reuter et tous les Allemands ne lui eussent pas fait souponner.
Aprs cela, je lui ai chant ma phrase, et, pour la premire fois, il l'a
entendue exactement. Aussitt il a pu la dire, et il en tait si tonn,
si merveill, qu'il a bien pu n'en pas dormir de la nuit; c'tait pour
lui comme une rvlation. Oh! Mademoiselle, me disait-il, si j'avais t
enseign ainsi, j'aurais pu apprendre peut-tre aussi bien qu'un autre.
Mais je vous avoue que je n'ai jamais rien pu comprendre de ce qu'on
enseignait  la matrise de Saint-Etienne.

--Il a donc t  la matrise, rellement?

--Et il en a t chass honteusement; tu n'as qu' parler de lui 
matre Reuter! il te dira que c'est un mauvais sujet, et un sujet musical
impossible  former.

--Viens a, ici, toi! cria le Porpora  Beppo qui pleurait derrire la
porte; et mets-toi prs de moi: je veux voir si tu as compris la leon que
tu as reue hier.

Alors le malicieux maestro commena  enseigner les lments de la
musique  Joseph, de la manire diffuse, pdantesque et embrouille
qu'il attribuait ironiquement aux matres allemands.

Si Joseph, qui en savait trop pour ne pas comprendre ces lments, en dpit
du soin qu'il prenait pour les lui rendre obscurs, et laiss voir son
intelligence, il tait perdu. Mais il tait assez fin pour ne pas tomber
dans le pige, et il montra rsolument une stupidit qui, aprs une longue
preuve tente avec obstination par le matre, rassura compltement ce
dernier.

Je vois bien que tu es fort born, lui dit-il en se levant et en
continuant une feinte dont les deux autres n'taient pas dupes. Retourne
 ton balai, et tche de ne plus chanter, si tu veux rester  mon service.

Mais, au bout de deux heures, n'y pouvant plus tenir, et se sentant
aiguillonn par l'amour d'un mtier qu'il ngligeait aprs l'avoir exerc
sans rivaux pendant si longtemps, le Porpora redevint professeur de chant,
et rappela Joseph pour le remettre sur la sellette. Il lui expliqua les
mmes principes, mais cette fois avec cette clart, cette logique puissante
et profonde qui motive et classe toutes choses, en un mot, avec cette
incroyable simplicit de moyens dont les hommes de gnie s'avisent seuls.

Cette fois, Haydn comprit qu'il pouvait avoir l'air de comprendre; et
Porpora fut enchant de son triomphe. Quoique le matre lui enseignt
des choses qu'il avait longtemps tudies et qu'il savait aussi bien que
possible, cette leon eut pour lui un puissant intrt et une utilit bien
certaine: il y apprit  enseigner; et comme aux heures o le Porpora ne
l'employait pas, il allait encore donner quelques leons en ville pour
ne pas perdre sa mince clientle, il se promit de mettre  profit, sans
tarder, cette excellence dmonstration.

A la bonne heure, monsieur le professeur! dit-il au Porpora en continuant
 jouer la niaiserie  la fin de la leon; j'aime mieux cette musique-l
que l'autre, et je crois que je pourrais l'apprendre; mais quant  celle
de ce matin, j'aimerais mieux retourner  la matrise que d'essayer d'y
mordre.

--Et c'est pourtant la mme qu'on t'enseignait  la matrise. Est-ce qu'il
y a deux musiques, bent! Il n'y a qu'une musique, comme il n'y a qu'un
Dieu.

--Oh! je vous demande bien pardon, Monsieur! il y a la musique de matre
Reuter, qui m'ennuie, et la vtre, qui ne m'ennuie pas.

--C'est bien de l'honneur pour moi, seigneur Beppo, dit en riant le
Porpora,  qui le compliment ne dplut point.

A partir de ce jour, Haydn reut les leons du Porpora, et bientt ils
arrivrent aux tudes du chant italien et aux ides mres de la composition
lyrique; c'tait ce que le noble jeune homme avait souhait avec tant
d'ardeur et poursuivi avec tant de courage. Il fit de si rapides progrs,
que le matre tait  la fois charm, surpris, et parfois effray. Lorsque
Consuelo voyait ses anciennes mfiances prtes  renatre, elle dictait 
son jeune ami la conduite qu'il fallait tenir pour les dissiper. Un peu de
rsistance, une proccupation feinte, taient parfois ncessaires pour que
le gnie et la passion de l'enseignement se rveillassent chez le Porpora,
ainsi qu'il arrive toujours  l'exercice des hautes facults, qu'un peu
d'obstacle et de lutte rendent plus nergique et plus puissant. Il arriva
souvent  Joseph d'tre forc de jouer la langueur et le dpit pour
obtenir, en feignant de s'y traner  regret, ces prcieuses leons qu'il
tremblait de voir ngliger. Le plaisir de contrarier et le besoin de
dompter moustillaient alors l'me taquine et guerroyante du vieux
professeur; et jamais Beppo ne reut de meilleures notions que celles dont
la dduction fut arrache, claire, loquente et chaude,  l'emportement et
 l'ironie du matre.

Pendant que l'intrieur du Porpora tait le thtre de ces vnements si
frivoles en apparence, et dont les rsultats pourtant jourent un si grand
rle dans l'histoire de l'art puisque le gnie d'un des plus fconds et des
plus clbres compositeurs du sicle dernier y reut son dveloppement et
sa sanction, des vnements d'une influence plus immdiate sur le roman de
la vie de Consuelo se passaient au dehors. La Corilla, plus active pour
discuter ses propres intrts, plus habile  les faire prvaloir, gagnait
chaque jour du terrain, et dj, parfaitement remise de ses couches,
ngociait les conditions de son engagement au thtre de la cour. Virtuose
robuste et mdiocre musicienne, elle plaisait beaucoup mieux que Consuelo
 monsieur le directeur et  sa femme. On sentait bien que la savante
Porporina jugerait de haut, ne ft-ce que dans le secret de ses penses,
les opras de matre Holzbaer et le talent de madame son pouse. On savait
bien que les grands artistes, mal seconds et rduits  rendre de pauvres
ides, ne conservent pas toujours, accabls qu'ils sont de cette violence
faite  leur got et  leur conscience, cet entrain routinier, cette verve
confiante que les mdiocrits portent cavalirement dans la reprsentation
des plus mauvais ouvrages, et  travers la douloureuse cacophonie des
oeuvres mal tudies et mal comprises par leurs camarades.

Lors mme que, grce  des miracles de volont et de puissance, ils
parviennent  triompher de leur rle et de leur entourage, cet entourage
envieux ne leur en sait point gr; le compositeur devine leur souffrance
intrieure, et tremble sans cesse de voir cette inspiration factice se
refroidir tout  coup et compromettre son succs; le public lui-mme,
tonn et troubl sans savoir pourquoi, devine cette anomalie monstrueuse
d'un gnie asservi  une ide vulgaire, se dbattant dans les liens troits
dont il s'est laiss charger, et c'est presque en soupirant qu'il applaudit
 ses vaillants efforts. M. Holzbaer se rendait fort bien compte, quant 
lui, du peu de got que Consuelo avait pour sa musique. Elle avait eu le
malheur de le lui montrer, un jour que, dguise en garon et croyant avoir
affaire  une de ces figures qu'on aborde en voyage pour la premire et la
dernire fois de sa vie, elle avait parl franchement, sans se douter que
bientt sa destine d'artiste allait tre pour quelque temps  la merci de
l'inconnu, ami du chanoine. Holzbaer ne l'avait point oubli, et, piqu
jusqu'au fond de l'me, sous un air calme, discret et courtois, il s'tait
jur de lui fermer le chemin. Mais comme il ne voulait point que le Porpora
et son lve, et ce qu'il appelait leur coterie, pussent l'accuser d'une
vengeance mesquine et d'une lche susceptibilit, il n'avait racont
qu' sa femme sa rencontre avec Consuelo et l'aventure du djeuner au
presbytre. Cette rencontre paraissait donc n'avoir nullement frapp
monsieur le directeur; il semblait avoir oubli les traits du petit
Bertoni, et ne pas se douter le moins du monde que ce chanteur ambulant
et la Porporina fussent un seul et mme personnage. Consuelo se perdait
en commentaires sur la conduite de Holzbaer  son gard.

J'tais donc bien parfaitement dguise en voyage, disait-elle en
confidence  Beppo, et l'arrangement de mes cheveux changeait donc bien
ma physionomie, pour que cet homme, qui me regardait l-bas avec des yeux
si clairs et si perants, ne me reconnaisse pas du tout ici?

--Le comte Hoditz ne vous a pas reconnue non plus la premire fois qu'il
vous a revue chez l'ambassadeur, reprenait Joseph, et peut-tre que s'il
n'et pas reu votre billet, il ne vous et jamais reconnue.

--Bien! mais le comte Hoditz a une manire vague et nonchalamment superbe
de regarder les gens, qui fait qu'il ne voit rellement point. Je suis sre
qu'il n'et point pressenti mon sexe,  Passaw, si le baron de Trenk ne
l'en et avis; au lieu que le Holzbaer, ds qu'il m'a revue ici, et
chaque fois qu'il me rencontre, me regarde avec ces mmes yeux attentifs
et curieux que je lui ai trouvs au presbytre. Pour quel motif me
garde-t-il gnreusement le secret sur une folle aventure qui pourrait
avoir pour ma rputation des suites fcheuses s'il voulait l'interprter
 mal, et qui pourrait mme me brouiller avec mon matre, puisqu'il croit
que je suis venue  Vienne sans dtresse, sans encombre et sans incidents
romanesques, tandis que ce mme Holzbaer dnigre sous main ma voix et
ma mthode, et me dessert le plus possible pour n'tre point forc 
m'engager! Il me hait et me repousse, et, ayant dans la main de plus fortes
armes contre moi, il n'en fait point usage! Je m'y perds!

Le mot de cette nigme fut bientt rvl  Consuelo; mais avant de lire
ce qui lui arriva, il faut qu'on se rappelle qu'une nombreuse et puissante
coterie travaillait contre elle; que la Corilla tait belle et galante;
que le grand ministre Kaunitz la voyait souvent; qu'il aimait  se mler
au tripotage de coulisses, et que Marie-Thrse, pour se dlasser de ses
graves travaux, s'amusait  le faire babiller sur ces matires, raillant
intrieurement les petitesses de ce grand esprit, et prenant pour son
compte un certain plaisir  ces commrages, qui lui montraient en petit,
mais avec une franche effronterie, un spectacle analogue  celui que
prsentaient  cette poque les trois plus importantes cours de l'Europe,
gouvernes par des intrigues de femmes: la sienne, celle de la czarine et
celle de madame de Pompadour.




XCI.


On sait que Marie-Thrse donnait audience une fois par semaine  quiconque
voulait lui parler; coutume paternellement hypocrite que son fils Joseph II
observa toujours religieusement, et qui est encore en vigueur  la cour
d'Autriche. En outre, Marie-Thrse accordait facilement des audiences
particulires  ceux qui voulaient entrer  son service, et jamais
souveraine ne fut plus aise  aborder.

Le Porpora avait enfin obtenu cette audience musicale, o l'impratrice,
voyant de prs l'honnte figure de Consuelo, pourrait peut-tre prendre
quelque sympathie marque pour elle. Du moins le maestro l'esprait.
Connaissant les exigences de Sa Majest  l'endroit des bonnes moeurs et
de la tenue dcente, il se disait qu'elle serait frappe,  coup sr, de
l'air de candeur et de modestie qui brillait dans toute la personne de son
lve. On les introduisit dans un des petits salons du palais, o l'on
avait transport un clavecin, et o l'impratrice arriva au bout d'une
demi-heure. Elle venait de recevoir des personnages d'importance, et elle
tait encore en costume de reprsentation, telle qu'on la voit sur les
sequins d'or frapps  son effigie, en robe de brocart, manteau imprial,
la couronne en tte, et un petit sabre hongrois au ct. Elle tait
vraiment belle ainsi, non imposante et d'une noblesse idale, comme
ses courtisans affectaient de la dpeindre, mais frache, enjoue, la
physionomie ouverte et heureuse, l'air confiant et entreprenant.
C'tait bien _le roi_ Marie-Thrse que les magnats de Hongrie avaient
proclam, le sabre au poing, dans un jour d'enthousiasme; mais c'tait,
au premier abord, un bon roi plutt qu'un grand roi. Elle n'avait point de
coquetterie, et la familiarit de ses manires annonait une me calme et
dpourvue d'astuce fminine. Quand on la regardait longtemps, et surtout
lorsqu'elle vous interrogeait avec insistance, on voyait de la finesse
et mme de la ruse froide dans cette physionomie si riante et si affable.
Mais c'tait de la ruse masculine, de la ruse impriale si l'on veut;
jamais de la galanterie.

-Vous me ferez entendre votre lve tout  l'heure, dit-elle au Porpora;
je sais dj qu'elle a un grand savoir, une voix magnifique, et je n'ai pas
oubli le plaisir qu'elle m'a fait dans l'oratorio de _Betulia liberata_.
Mais je veux d'abord causer un peu avec elle en particulier. J'ai plusieurs
questions  lui faire; et comme je compte sur sa franchise, j'ai bon espoir
de lui pouvoir accorder la protection qu'elle me demande.

Le Porpora se hta de sortir, lisant dans les yeux de Sa Majest qu'elle
dsirait tre tout  fait seule avec Consuelo. Il se retira dans une
galerie voisine, o il eut grand froid; car la cour, ruine par les
dpenses de la guerre, tait gouverne avec beaucoup d'conomie, et le
caractre de Marie-Thrse secondait assez  cet gard les ncessits de
sa position.

En. se voyant tte  tte avec la fille et la mre des Csars, l'hrone de
la Germanie, et la plus grande femme qu'il y et alors en Europe, Consuelo
ne se sentit pourtant ni trouble, ni intimide. Soit que son insouciance
d'artiste la rendt indiffrente  cette pompe arme qui brillait autour de
Marie-Thrse et jusque sur son costume, soit que son me noble et franche
se sentt  la hauteur de toutes les grandeurs morales, elle attendit dans
une attitude calme et dans une grande srnit d'esprit qu'il plt  Sa
Majest de l'interroger.

L'impratrice s'assit sur un sofa, tirailla un peu son baudrier couvert de
pierreries, qui gnait et blessait son paule ronde et blanche, et commena
ainsi:

Je te rpte, mon enfant, que je fais grand cas de ton talent, et que je
ne mets pas en doute tes bonnes tudes et l'intelligence que tu as de ton
mtier; mais on doit t'avoir dit qu' mes yeux le talent n'est rien sans la
bonne conduite, et que je fais plus de cas d'un coeur pur et pieux que d'un
grand gnie.

Consuelo, debout, couta respectueusement cet exorde, mais il ne lui
sembla pas que ce ft une provocation  faire l'loge d'elle-mme; et
comme elle prouvait d'ailleurs une mortelle rpugnance  se vanter des
vertus qu'elle pratiquait si simplement, elle attendit en silence que
l'impratrice l'interroget d'une manire plus directe sur ses principes
et ses rsolutions. C'tait pourtant bien le moment d'adresser  la
souveraine un madrigal bien tourn sur sa pit anglique, sur ses vertus
sublimes et sur l'impossibilit de se mal conduire quand on avait son
exemple sous les yeux. La pauvre Consuelo n'eut pas seulement l'ide de
mettre l'occasion  profit. Les mes dlicates craindraient d'insulter
 un grand caractre en lui donnant des louanges banales; mais les
souverains, s'ils ne sont pas dupes de cet encens grossier, ont du moins
une telle habitude de le respirer, qu'ils l'exigent comme un simple acte
de soumission et d'tiquette. Marie-Thrse fut tonne du silence de la
jeune fille, et prenant un ton moins doux et un air moins encourageant,
elle continua:

Or, je sais, ma chre petite, que vous avez une conduite assez lgre,
et que, n'tant pas marie, vous vivez ici dans une trange intimit avec
un jeune homme de votre profession dont je ne me rappelle pas le nom en ce
moment.

--Je ne puis rpondre  Votre Majest Impriale qu'une seule chose, dit
enfin Consuelo anime par l'injustice de cette brusque accusation; c'est
que je n'ai jamais commis une seule faute dont le souvenir m'empche de
soutenir le regard de Votre Majest avec un doux orgueil et une joie
reconnaissante.

Marie-Thrse fut frappe de l'expression fire et forte que la physionomie
de Consuelo prit en cet instant. Cinq ou six ans plus tt, elle l'et sans
doute remarque avec plaisir et sympathie; mais dj Marie-Thrse tait
reine jusqu'au fond de l'me, et l'exercice de sa force lui avait donn
cette sorte d'enivrement rflchi qui fait qu'on veut tout plier et tout
briser devant soi. Marie-Thrse voulait tre le seul tre fort qui
respirt dans ses tats, et comme souveraine et comme femme. Elle fut donc
choque du sourire fier et du regard franc de cette enfant qui n'tait
qu'un vermisseau devant elle, et dont elle croyait pouvoir s'amuser un
instant comme d'un esclave qu'on fait causer par curiosit.

Je vous ai demand, Mademoiselle, le nom de ce jeune homme qui demeure
avec vous chez matre Porpora, reprit-elle d'un ton glacial, et vous ne me
l'avez point dit.

--Son nom est Joseph Haydn, rpondit Consuelo sans s'mouvoir.

--Eh bien, il est entr, par inclination pour vous, au service de matre
Porpora en qualit de valet de chambre, et matre Porpora ignore les vrais
motifs de la conduite de ce jeune homme, tandis que vous les encouragez,
vous qui ne les ignorez point.

--On m'a calomnie auprs de Votre Majest; ce jeune homme n'a jamais
eu d'inclination pour moi (Consuelo croyait dire la vrit), et je sais
mme que ses affections sont ailleurs. S'il y a eu une petite tromperie
envers mon respectable matre, les motifs en sont innocents et peut-tre
estimables. L'amour de l'art a pu seul dcider Joseph Haydn  se mettre au
service du Porpora; et puisque Votre Majest daigne peser la conduite de
ses moindres sujets, comme je crois impossible que rien chappe  son
quit clairvoyante, je suis certaine qu'elle rendra justice  ma sincrit
ds qu'elle voudra descendre jusqu' examiner ma cause.

Marie-Thrse tait trop pntrante pour ne pas reconnatre l'accent de la
vrit. Elle n'avait pas encore perdu tout l'hrosme de sa jeunesse, bien
qu'elle ft en train de descendre cette pente fatale du pouvoir absolu,
qui teint peu  peu la foi dans les mes les plus gnreuses.

Jeune fille, je vous crois vraie et je vous trouve l'air chaste; mais je
dmle en vous un grand orgueil, et une mfiance de ma bont maternelle qui
me fait craindre de ne pouvoir rien pour vous.

--Si c'est  la bont maternelle de Marie-Thrse que j'ai affaire,
rpondit Consuelo attendrie par cette expression dont la pauvrette, hlas!
ne connaissait pas l'extension banale, me voici prte  m'agenouiller
devant elle et  l'implorer: mais si c'est...

--Achevez, mon enfant, dit Marie-Thrse, qui, sans trop s'en rendre
compte, et voulu mettre  ses genoux cette personne trange: dites toute
votre pense.

--Si c'est  la justice impriale de Votre Majest, n'ayant rien 
confesser, comme une haleine pure ne souille pas l'air que les Dieux mme
respirent, je me sens tout l'orgueil ncessaire pour tre digne de sa
protection.

--Porporina, dit l'impratrice, vous tes une fille d'esprit, et votre
originalit, dont une autre s'offenserait, ne vous messied pas auprs de
moi. Je vous l'ai dit, je vous crois franche et cependant je sais que vous
avez quelque chose  me confesser. Pourquoi hsitez-vous  le faire?
Vous aimez Joseph Haydn, votre liaison est pure, je n'en veux pas douter.
Mais vous l'aimez, puisque, pour le seul charme de le voir plus souvent
(supposons mme que ce soit pour la seule sollicitude de ses progrs en
musique avec le Porpora), vous exposez intrpidement votre rputation,
qui est la chose la plus sacre, la plus importante de notre vie de femme.
Mais vous craignez peut-tre que votre matre, votre pre adoptif, ne
consente pas  votre union avec un artiste pauvre et obscur. Peut-tre
aussi, car je veux croire  toutes vos assertions, le jeune homme aime-t-il
ailleurs; et vous, fire comme je vois bien que vous l'tes, vous cachez
votre inclination, et vous sacrifiez gnreusement votre bonne renomme,
sans retirer de ce dvouement aucune satisfaction personnelle. Eh bien,
ma chre petite,  votre place, si j'avais l'occasion qui se prsente en
cet instant, et qui ne se prsentera peut-tre plus; j'ouvrirais mon coeur
 ma souveraine, et je lui dirais: Vous qui pouvez tout, et qui voulez le
bien, je vous confie ma destine, levez tous les obstacles. D'un mot vous
pouvez changer les dispositions de mon tuteur et celles de mon amant;
vous pouvez me rendre heureuse, me rhabiliter dans l'estime publique, et
me mettre dans une position assez honorable pour que j'ose prtendre 
entrer au service de la cour. Voil la confiance que vous deviez avoir
dans l'intrt maternel de Marie-Thrse, et je suis fche que vous ne
l'ayez pas compris.

--Je comprends fort bien, dit Consuelo en elle-mme, que par un caprice
bizarre, par un despotisme d'enfant gt, tu veux, grande reine, que la
Zingarella embrasse tes genoux, parce qu'il te semble que ses genoux sont
raides devant toi, et que c'est pour toi un phnomne inobserv. Eh bien,
tu n'auras pas cet amusement-l,  moins de me bien prouver que tu mrites
mon hommage.

Elle avait fait rapidement ces rflexions, et d'autres encore pendant
que Marie-Thrse la sermonnait. Elle s'tait dit qu'elle jouait en cet
instant la fortune du Porpora sur un coup de d, sur une fantaisie de
l'impratrice, et que l'avenir de son matre valait bien la peine qu'elle
s'humilit un peu. Mais elle ne voulait pas s'humilier en vain. Elle
ne voulait pas jouer la comdie avec une tte couronne qui en savait
certainement autant qu'elle sur ce chapitre-l. Elle attendait que
Marie-Thrse se fit vritablement grande  ses yeux, afin qu'elle-mme
pt se montrer sincre en se prosternant.

Quand l'impratrice eut fini son homlie, Consuelo rpondit:

Je rpondrai  tout ce que Votre Majest a daign me dire, si elle veut
bien me l'ordonner.

--Oui, parlez, parlez! dit l'impratrice dpite de cette contenance
impassible.

--Je dirai donc  Votre Majest que, pour la premire fois de ma vie,
j'apprends, de sa bouche impriale, que ma rputation est compromise par
la prsence de Joseph Haydn dans la maison de mon matre. Je me croyais
trop peu de chose pour attirer sur moi les arrts de l'opinion publique;
et si l'on m'et dit, lorsque je me rendais au palais imprial, que
l'impratrice elle-mme jugeait et blmait ma situation, j'aurais cru
faire un rve.

Marie-Thrse l'interrompit; elle crut trouver de l'ironie dans cette
rflexion de Consuelo.

Il ne faut pas vous tonner, dit-elle d'un ton un peu emphatique, que je
m'occupe des dtails les plus minutieux de la vie des tres dont j'ai la
responsabilit devant Dieu.

--On peut s'tonner de ce qu'on admire, rpondit adroitement Consuelo;
et si les grandes choses sont les plus simples, elles sont du moins assez
rares pour nous surprendre au premier abord.

--Il faut que vous compreniez, en outre, reprit l'impratrice, le soin
particulier qui me proccupe  votre gard, et  l'gard de tous les
artistes dont j'aime  orner ma cour. Le thtre est, en tout pays, une
cole de scandale, un abme de turpitudes. J'ai la prtention, louable
certainement, sinon ralisable, de rhabiliter devant les hommes et de
purifier devant Dieu la classe des comdiens, objet des mpris aveugles
et mme des proscriptions, religieuses de plusieurs nations. Tandis qu'en
France l'glise leur ferme ses portes, je veux, moi, que l'glise leur
ouvre son sein. Je n'ai jamais admis, soit  mon thtre italien, soit
pour ma comdie franaise, soit encore  mon thtre national, que des
gens d'une moralit prouve, ou bien des personnes rsolues de bonne foi
 rformer leur conduite. Vous devez savoir que je marie mes comdiens,
et que je tiens mme leurs enfants sur les fonts de baptme, rsolue 
encourager par toutes les faveurs possibles la lgitimit des naissances,
et la fidlit des poux.

Si nous avions su cela, pensa Consuelo, nous aurions pri Sa Majest
d'tre la marraine d'Angle  ma place.

Votre Majest sme pour recueillir, reprit-elle tout haut; et si j'avais
une faute sur la conscience, je serais bien heureuse de trouver en elle un
confesseur aussi misricordieux que Dieu mme. Mais...

--Continuez ce que vous vouliez dire tout  l'heure, rpondit Marie-Thrse
avec hauteur.

--Je disais, repartit Consuelo, qu'ignorant le blme dvers sur moi 
propos du sjour de Joseph Haydn dans la maison que j'habite, je n'avais
pas fait un grand effort de dvouement envers lui en m'y exposant.

--J'entends, dit l'impratrice, vous niez tout!

--Comment pourrais-je confesser le mensonge? reprit Consuelo; je n'ai ni
inclination pour l'lve de mon matre, ni dsir aucun de l'pouser; et
s'il en tait autrement, pensa-t-elle, je ne voudrais pas accepter son
coeur par dcret imprial.

--Ainsi vous voulez rester fille? dit l'impratrice en se levant. Eh bien,
je vous dclare que c'est une position qui n'offre pas  ma scurit
sur le chapitre de l'honneur, toutes les garanties dsirables. Il est
inconvenant d'ailleurs qu'une jeune personne paraisse dans certains rles,
et reprsente certaines passions quand elle n'a pas la sanction du mariage
et la protection d'un poux. Il ne tenait qu' vous de l'emporter dans mon
esprit sur votre concurrente, madame Corilla, dont on m'avait dit pourtant
beaucoup de bien, mais qui ne prononce pas l'italien  beaucoup prs aussi
bien que vous. Mais madame Corilla est marie et mre de famille, ce qui la
place dans des conditions plus recommandables  mes yeux que celles o vous
vous obstinez  rester.

--Marie! ne put s'empcher de murmurer entre ses dents la pauvre Consuelo,
bouleverse de voir quelle personne vertueuse, la trs-vertueuse et
trs-clairvoyante impratrice lui prfrait.

--Oui, marie, rpondit l'impratrice d'un ton absolu et courrouce dj
de ce doute mis sur le compte de sa protge. Elle a donn le jour
dernirement  un enfant qu'elle a mis entre les mains d'un respectable
et laborieux ecclsiastique, monsieur le chanoine***, afin qu'il lui
donnt une ducation chrtienne; et, sans aucun doute, ce digne personnage
ne se serait point charg d'un tel fardeau, s'il n'et reconnu que la mre
avait droit  toute son estime.

--Je n'en fais aucun doute non plus, rpondit la jeune fille, console,
au milieu de son indignation, de voir que le chanoine tait approuv,
au lieu d'tre censur pour cette adoption qu'elle lui avait elle-mme
arrache.

C'est ainsi qu'on crit l'histoire, et c'est ainsi qu'on claire les rois,
se dit-elle lorsque l'impratrice fut sortie de l'appartement d'un grand
air, et en lui faisant, pour salut, un lger signe de tte. Allons! au fond
des plus mauvaises choses, il se fait toujours quelque bien; et les erreurs
des hommes ont parfois un bon rsultat. On n'enlvera pas au chanoine son
bon prieur; on n'enlvera pas  Angle son bon chanoine; la Corilla se
convertira, si l'impratrice s'en mle; et moi, je ne me suis pas mise 
genoux devant une femme qui ne vaut pas mieux que moi.

Eh bien, s'cria d'une voix touffe le Porpora, qui l'attendait dans
la galerie en grelottant et en se tordant les mains d'inquitude et
d'esprance; j'espre que nous l'emportons!

--Nous chouons au contraire, mon bon matre.

--Avec quel calme tu dis cela! Que le diable t'emporte!

--Il ne faut pas dire cela ici, matre! Le diable est fort mal vu  la
cour. Quand nous aurons franchi la dernire porte du palais, je vous dirai
tout.

--Eh bien, qu'est ce? reprit le Porpora avec impatience lorsqu'ils furent
sur le rempart.

--Rappelez-vous, matre, rpondit Consuelo, ce que nous avons dit du grand
ministre Kaunitz en sortant de chez la margrave.

--Nous avons dit que c'tait une vieille commre. Eh bien, il nous a
desservis?

--Sans aucun doute; et je vous dis maintenant: Sa Majest l'impratrice,
reine de Hongrie, est aussi une commre.




XCII.


Consuelo ne raconta au Porpora que ce qu'il devait savoir des motifs de
Marie-Thrse dans l'espce, de disgrce o elle venait de faire tomber
notre hrone. Le reste et afflig, inquit et irrit peut-tre le
maestro contre Haydn sans remdier  rien. Consuelo ne voulut pas dire non
plus  son jeune ami ce qu'elle taisait au Porpora. Elle mprisait avec
raison quelques vagues accusations qu'elle savait bien avoir t forges
 l'impratrice par deux ou trois personnes ennemies, et qui n'avaient
nullement circul dans le public. L'ambassadeur Corner,  qui elle jugea
utile de tout confier, la confirma dans cette opinion; et, pour viter
que la mchancet ne s'empart de ces semences de calomnie, il arrangea
sagement et gnreusement les choses. Il dcida le Porpora  demeurer dans
son htel avec Consuelo, et Haydn entra au service de l'ambassade et
fut admis  la table des secrtaires particuliers. De cette manire le
vieux maestro chappait aux soucis de la misre, Joseph continuait 
rendre au Porpora quelques services personnels, qui le mettaient  mme
de l'approcher souvent et de prendre ses leons, et Consuelo tait 
couvert des malignes imputations.

Malgr ces prcautions, la Corilla fut engage  la place de Consuelo au
thtre imprial. Consuelo n'avait pas su plaire  Marie-Thrse. Cette
grande reine, tout en s'amusant des intrigues de coulisses que Kaunitz et
Mtastase lui racontaient  moiti et toujours avec un esprit charmant,
voulait jouer le rle d'une Providence incarne et couronne au milieu de
ces cabotins qui, devant elle, jouaient celui de pcheurs repentants et
de dmons convertis. On pense bien qu'au nombre de ces hypocrites, qui
recevaient de petites pensions et de petits cadeaux pour leur soi-disant
pit, ne se trouvaient ni Caffariello, ni Farinelli, ni la Tesi, ni
madame Hasse, ni aucun de ces grands virtuoses que Vienne possdait
alternativement, et  qui leur talent et leur clbrit faisaient pardonner
bien des choses. Mais les emplois vulgaires taient brigus par des gens
dcids  flatter la fantaisie, dvote et moralisante de Sa Majest; et
Sa Majest, qui portait en toute chose son esprit d'intrigue politique,
faisait du tripotage diplomatique  propos du mariage ou de la conversion
de ses comdiens. On a pu lire dans les Mmoires de Favart (cet intressant
roman rel qui se passa historiquement dans les coulisses) les difficults
qu'il prouvait pour envoyer  Vienne des actrices et des chanteuses
d'opra dont on lui avait confi la fourniture. On les voulait  bon
march, et, de plus, sages comme des vestales. Je crois que ce spirituel
fournisseur brevet de Marie-Thrse, aprs avoir bien cherch  Paris,
finit par n'en pas trouver une seule, ce qui fait plus d'honneur  la
franchise qu' la vertu de nos _filles d'opra_, comme on disait alors.

Ainsi Marie-Thrse voulait donner  l'amusement qu'elle prenait  tout
ceci un prtexte difiant et digne de la majest bienfaisante de son
caractre. Les monarques posent toujours, et les grands monarques plus
peut-tre que tous les autres; le Porpora le disait sans cesse, et il ne
se trompait pas. La grande impratrice, zle catholique, mre de famille
exemplaire, n'avait aucune rpugnance  causer avec une prostitue,  la
catchiser,  provoquer ses tranges confidences, afin d'avoir la gloire
d'amener une Madeleine repentante aux pieds du Seigneur. Le trsor
particulier de Sa Majest, plac entre le vice et la contrition, rendait
nombreux et infaillibles ces miracles de la grce entre les mains de
l'impratrice. Ainsi Corilla pleurante et prosterne, sinon en personne
(je doute qu'elle pt rompre son farouche caractre  cette comdie), mais
par procuration passe  M. de Kaunitz, qui se portait caution de sa vertu
nouvelle, devait l'emporter infailliblement sur une petite fille dcide,
fire et forte comme l'immacule Consuelo. Marie-Thrse n'aimait, dans ses
protgs dramatiques, que les vertus dont elle pouvait se dire l'auteur.
Les vertus qui s'taient faites ou gardes elles-mmes ne l'intressaient
pas beaucoup; elle n'y croyait pas comme sa propre vertu et d la porter
 y croire. Enfin, l'attitude de Consuelo l'avait pique; elle l'avait
trouve esprit fort et raisonneuse. C'tait trop de prsomption et
d'outre-cuidance de la part d'une petite bohmienne, que de vouloir tre
estimable et sage sans que l'impratrice s'en mlt. Lorsque M. de Kaunitz,
qui feignait d'tre trs impartial tout en desservant l'une au profit
de l'autre, demanda  Sa Majest si elle avait agr la supplique de
_cette petite_, Marie-Thrse rpondit: Je n'ai pas t contente de ses
principes; ne me parlez plus d'elle. Et tout fut dit. La voix, la figure
et jusqu'au nom de la Porporina furent mme compltement oublis.

Un seul mot avait t ncessaire et en mme temps premptoire pour
expliquer au Porpora la cause de la disgrce o il se trouvait envelopp.
Consuelo avait t oblig de lui dire que sa position de demoiselle
paraissait inadmissible  l'impratrice. Et la Corilla? s'tait cri
le Porpora en apprenant l'admission de cette dernire, est-ce que Sa
Majest vient de la marier?--Autant que j'ai pu le comprendre, ou le
deviner dans les paroles de Sa Majest, la Corilla passe ici pour veuve.
--Oh! trois fois veuve, dix fois, cent fois veuve, en effet! disait le
Porpora avec un rire amer. Mais que dira-t-on quand on saura ce qu'il en
est, et quand on la verra procder ici  de nouveaux et innombrables
veuvages? Et cet enfant dont on m'a parl, qu'elle vient de laisser auprs
de Vienne, chez un chanoine; cet enfant, qu'elle voulait faire accepter au
comte Zustiniani, et que le comte Zustiniani lui a conseill de recommander
 la tendresse paternelle d'Anzoleto?--Elle se moquera de tout cela avec
ses camarades; elle le racontera, suivant sa coutume, dans des termes
cyniques, et rira, dans le secret de son alcve, du bon tour qu'elle a jou
 l'impratrice.--Mais si l'impratrice apprend la vrit?--L'impratrice
ne l'apprendra pas. Les souverains sont entours, je m'imagine, d'oreilles
qui servent de portiques aux leurs propres. Beaucoup de choses restent
dehors, et rien n'entre dans le sanctuaire de l'oreille impriale que ce
que les gardiens ont bien voulu laisser passer.--D'ailleurs, reprenait le
Porpora, la Corilla aura toujours la ressource d'aller  confesse, et ce
sera M. de Kaunitz qui sera charg de faire observer la pnitence.

Le pauvre maestro exhalait sa bile dans ces cres plaisanteries; mais
il tait profondment chagrin. Il perdait l'espoir de faire reprsenter
l'opra qu'il avait en portefeuille, d'autant plus qu'il l'avait crit
sur un libretto qui n'tait pas de Mtastase, et que Mtastase avait le
monopole de la posie de cour. Il n'tait pas sans quelque pressentiment
du peu d'habilet que Consuelo avait mis  capter les bonnes grces de la
souveraine, et il ne pouvait s'empcher de lui en tmoigner de l'humeur.
Pour surcrot de malheur, l'ambassadeur de Venise avait eu l'imprudence,
un jour qu'il le voyait enflamm de joie et d'orgueil pour le rapide
dveloppement que prenait entre ses mains l'intelligence musicale de Joseph
Haydn, de lui apprendre toute la vrit sur ce jeune homme, et de lui
montrer ses jolis essais de composition instrumentale, qui commenaient 
circuler et  tre remarqus chez les amateurs. Le maestro s'cria qu'il
avait t tromp, et entra dans une fureur pouvantable. Heureusement
il ne souponna pas que Consuelo ft complice de cette ruse, et M. Corner,
voyant l'orage qu'il avait provoqu, se hta de prvenir ses mfiances 
cet gard par un bon mensonge. Mais il ne put empcher que Joseph ft
banni pendant plusieurs jours de la chambre du matre; et il fallut tout
l'ascendant que sa protection et ses service lui donnaient sur ce dernier,
pour que l'lve rentrt en grce. Porpora ne lui en garda pas moins
rancune pendant longtemps, et l'on dit mme qu'il se plut  lui faire
acheter ses leons par l'humiliation d'un service de valet plus minutieux
et plus prolong qu'il n'tait ncessaire, puisque les laquais de
l'ambassadeur taient  sa disposition. Haydn ne se rebuta pas, et,  force
de douceur, de patience et de dvouement, toujours exhort et encourag par
la bonne Consuelo, toujours studieux et attentif  ses leons, il parvint 
dsarmer le rude professeur et  recevoir de lui tout ce qu'il pouvait et
voulait s'assimiler.

Mais le gnie d'Haydn rvait une route diffrente de celle qu'on avait
tente jusque-l, et le pre futur de la symphonie confiait  Consuelo
ses ides sur la partition instrumentale dveloppe dans des proportions
gigantesques. Ces proportions gigantesques, qui nous paraissent si simples
et si discrtes aujourd'hui, pouvaient passer, il y a cent ans, pour
l'utopie d'un fou aussi bien que pour la rvlation d'une nouvelle re
ouverte au gnie. Joseph doutait encore de lui-mme, et ce n'tait pas sans
terreur qu'il confessait bien bas  Consuelo l'ambition qui le tourmentait.
Consuelo en fut aussi un peu effraye d'abord. Jusque-l, l'instrumentation
n'avait eu qu'un rle secondaire, ou, lorsqu'elle s'isolait de la voix
humaine, elle agissait sans moyens compliqus. Cependant il y avait tant de
calme et de douceur persvrante chez son jeune confrre, il montrait dans
toute sa conduite, dans toutes ses opinions une modestie si relle et une
recherche si froidement consciencieuse de la vrit, que Consuelo, ne
pouvant se dcider  le croire prsomptueux, se dcida  le croire sage et
 l'encourager dans ses projets. Ce fut  cette poque que Haydn composa
une srnade  trois instruments, qu'il alla excuter avec deux de ses amis
sous les fentres des _dilettanti_ dont il voulait attirer l'attention
sur ses oeuvres. Il commena par le Porpora, qui, sans savoir le nom de
l'auteur ni celui des concertants, se mit  sa fentre, couta avec plaisir
et battit des mains sans rserve. Cette fois l'ambassadeur, qui coutait
aussi, et qui tait dans le secret, se tint sur ses gardes, et ne trahit
pas le jeune compositeur. Porpora ne voulait pas qu'en prenant ses leons
de chant on se laisst distraire par d'autres penses.

A cette poque, le Porpora reut une lettre de l'excellent contralto
Hubert, son lve, celui qu'on appelait le Porporino, et qui tait attach
au service de Frdric le Grand. Cet artiste minent n'tait pas, comme
les autres lves du professeur, infatu de son propre mrite, au point
d'oublier tout ce qu'il lui devait. Le Porporino avait reu de lui un
genre de talent qu'il n'avait jamais cherch  modifier, et qui lui avait
toujours russi: c'tait de chanter d'une manire large et pure, sans
crer d'ornements, et sans s'carter des saines traditions de son matre.
Il tait particulirement admirable dans l'adagio. Aussi le Porpora
avait-il pour lui une prdilection qu'il avait bien de la peine  cacher
devant les admirateurs fanatiques de Farinelli et Caffariello. Il convenait
bien que l'habilet, le brillant, la souplesse de ces grands virtuoses
jetaient plus d'clat, et devaient transporter plus soudainement un
auditoire avide de merveilleuses difficults; mais il disait tout bas
que son Porporino ne sacrifiait jamais au mauvais got, et qu'on ne se
lassait jamais de l'entendre, bien qu'il chantt toujours de la mme
manire. Il parat que la Prusse ne s'en lassa point en effet, car il y
brilla pendant toute sa carrire musicale, et y mourut fort vieux, aprs
un sjour de plus de quarante ans.

La lettre d'Hubert annonait au Porpora que sa musique tait fort gote
 Berlin, et que s'il voulait venir l'y rejoindre, il se faisait fort de
faire admettre et reprsenter ses compositions nouvelles. Il l'engageait
beaucoup  quitter Vienne, o les artistes taient en butte  de
perptuelles intrigues de coteries et  _recruter_ pour la cour de Prusse
une cantatrice distingue qui pt chanter avec lui les opras du maestro.
Il faisait un grand loge du got clair de son roi, et de la protection
honorable qu'il accordait aux musiciens. Si ce projet vous sourit,
disait-il en finissant sa lettre, rpondez-moi promptement quelles sont
vos prtentions, et d'ici  trois mois, je vous rponds de vous faire
obtenir des conditions qui vous procureront enfin une existence paisible.
Quant  la gloire, mon cher matre, il suffira que vous criviez pour que
nous chantions de manire  vous faire apprcier, et j'espre que le bruit
en ira jusqu' Dresde.

Cette dernire phrase fit dresser les oreilles au Porpora comme  un vieux
cheval de bataille. C'tait une allusion aux triomphes que Hasse et ses
chanteurs obtenaient  la cour de Saxe. L'ide de contre-balancer l'clat
de son rival dans le nord de la Germanie sourit tellement au maestro, et il
prouvait en ce moment tant de dpit contre Vienne, les Viennois et leur
cour, qu'il rpondit sans balancer au Porporino, l'autorisant  faire des
dmarches pour lui  Berlin. Il lui traa son _ultimatum_, et il le fit
le plus modeste possible, afin de ne pas chouer dans son esprance. Il lui
parla de la Porporina avec les plus grands loges, lui disant, qu'elle
tait sa soeur, et par l'ducation, et par le gnie, et par le coeur,
comme elle l'tait par le surnom, et l'engagea  traiter de son engagement
dans les meilleures conditions possibles; le tout sans consulter Consuelo,
qui fut informe de cette nouvelle rsolution aprs le dpart de la lettre.

La pauvre enfant fut fort effraye au seul nom de la Prusse, et celui du
grand Frdric lui donna le frisson. Depuis l'aventure du dserteur,
elle ne se reprsentait plus ce monarque si vant que comme un ogre et un
vampire. Le Porpora la gronda beaucoup du peu de joie qu'elle montrait 
l'ide de ce nouvel engagement; et, comme elle ne pouvait pas lui raconter
l'histoire de Karl et les prouesses de M. Mayer, elle baissa la tte et se
laissa morigner.

Lorsqu'elle y rflchit cependant, elle trouva dans ce projet quelque
soulagement  sa position: c'tait un ajournement  sa rentre au thtre,
puisque l'affaire pouvait chouer, et que, dans tous les cas, le Porporino
demandait trois mois pour la conclure. Jusque-l elle pouvait rver 
l'amour du comte Albert, et trouver en elle-mme la forte rsolution d'y
rpondre. Soit qu'elle en vnt  reconnatre la possibilit de s'unir 
lui, soit qu'elle se sentt incapable de s'y dterminer, elle pouvait tenir
avec honneur et franchise l'engagement qu'elle avait pris d'y songer sans
distraction et sans contrainte.

Elle rsolut d'attendre, pour annoncer ces nouvelles aux htes de
Riesenburg, que le comte Christian rpondt  sa premire lettre; mais
cette rponse n'arrivait pas, et Consuelo commenait  croire que le vieux
Rudolstadt avait renonc  cette msalliance, et travaillait  y faire
renoncer Albert, lorsqu'elle reut furtivement de la main de Keller une
petite lettre ainsi conue:

Vous m'aviez promis de m'crire; vous l'avez fait indirectement en
confiant  mon pre les embarras de votre situation prsente. Je vois que
vous subissez un joug auquel je me ferais un crime de vous soustraire;
je vois que mon bon pre est effray pour moi des consquences de votre
soumission au Porpora. Quant  moi, Consuelo, je ne suis effray de rien
jusqu' prsent, parce que vous tmoignez  mon pre du regret et de
l'effroi pour le parti qu'on vous engage  prendre; ce m'est une preuve
suffisante de l'intention o vous tes de ne pas prononcer lgrement
l'arrt de mon ternel dsespoir. Non, vous ne manquerez pas  votre
parole, vous tcherez de m'aimer! Que m'importe o vous soyez, et ce qui
vous occupe, et le rang que la gloire ou le prjug vous feront parmi les
hommes, et le temps, et les obstacles qui vous retiendront loin de moi, si
j'espre et si vous me dites d'esprer? Je souffre beaucoup, sans doute,
mais je puis souffrir encore sans dfaillir, tant que vous n'aurez pas
teint en moi l'tincelle de l'esprance.

J'attends, je sais attendre! Ne craignez pas de m'effrayer en prenant du
temps pour me rpondre; ne m'crivez pas sous l'impression d'une crainte ou
d'une piti auxquelles je ne veux devoir aucun mnagement. Pesez mon destin
dans votre coeur et mon me dans la vtre, et quand le moment sera venu,
quand vous serez sre de vous-mme, que vous soyez dans une cellule de
religieuse ou sur les planches d'un thtre, dites-moi de ne jamais vous
importuner ou d'aller vous rejoindre... Je serai  vos pieds, ou je serai
muet pour jamais, au gr de votre volont.

ALBERT.

O noble Albert! s'cria Consuelo en portant ce papier  ses lvres, je
sens que je t'aime! Il serait impossible de ne pas t'aimer, et je ne veux
pas hsiter  te le dire; je veux rcompenser par ma promesse la constance
et le dvouement de ton amour.

Elle se mit sur-le-champ  crire; mais la voix du Porpora lui fit cacher
 la hte dans son sein, et la lettre d'Albert, et la rponse qu'elle avait
commence. De toute la journe elle ne retrouva pas un instant de loisir et
de scurit. Il semblait que le vieux sournois et devin le dsir qu'elle
avait d'tre seule, et qu'il prt  tche de s'y opposer. La nuit venue,
Consuelo se sentit plus calme, et comprit qu'une dtermination aussi grave
demandait une plus longue preuve de ses propres motions. Il ne fallait
pas exposer Albert aux funestes consquences d'un retour sur elle-mme;
elle relut cent fois la lettre du jeune comte, et vit qu'il craignait
galement de sa part la douleur d'un refus et la prcipitation d'une
promesse. Elle rsolut de mditer sa rponse pendant plusieurs jours;
Albert lui-mme semblait l'exiger.

La vie que Consuelo menait alors  l'ambassade tait fort douce et fort
rgle. Pour ne pas donner lieu  de mchantes suppositions, Corner eut
la dlicatesse de ne jamais lui rendre de visites dans son appartement et
de ne jamais l'attirer, mme en socit du Porpora, dans le sien. Il ne la
rencontrait que chez madame Wilhelmine, o il pouvait lui parler sans la
compromettre, et o elle chantait obligeamment en petit comit. Joseph
aussi fut admis  y faire de la musique. Caffariello y venait souvent,
le comte Hoditz quelquefois, et l'abb Mtastase rarement. Tous trois
dploraient que Consuelo et chou, mais aucun d'eux n'avait eu le courage
ou la persvrance de lutter pour elle. Le Porpora s'en indignait et avait
bien de la peine  le cacher. Consuelo s'efforait de l'adoucir et de lui
faire accepter les hommes avec leurs travers et leurs faiblesses. Elle
l'excitait  travailler, et, grce  elle, il retrouvait de temps  autre
quelques lueurs d'espoir et d'enthousiasme. Elle l'encourageait seulement
dans le dpit qui l'empchait de la mener dans le monde pour y faire
entendre sa voix. Heureuse d'tre oublie de ces grands qu'elle avait
aperus avec effroi et rpugnance, elle se livrait  de srieuses tudes,
 de douces rveries, cultivait l'amiti devenue calme et sainte du bon
Haydn, et se disait chaque jour, en soignant son vieux professeur, que la
nature, si elle ne l'avait pas faite pour une vie sans motion et sans
mouvement, l'avait faite encore moins pour les motions de la vanit et
l'activit de l'ambition. Elle avait bien rv, elle rvait bien encore
malgr elle, une existence plus anime, des joies de coeur plus vives,
des plaisirs d'intelligence plus expansifs et plus vastes; mais le monde
de l'art qu'elle s'tait cr si pur, si sympathique et si noble, ne se
manifestant  ses regards que sous des dehors affreux, elle prfrait une
vie obscure et retire, des affections douces, et une solitude laborieuse.

Consuelo n'avait point de nouvelles rflexions  faire sur l'offre des
Rudolstadt. Elle ne pouvait concevoir aucun doute sur leur gnrosit, sur
la saintet inaltrable de l'amour du fils, sur la tendresse indulgente du
pre. Ce n'tait plus sa raison et sa conscience qu'elle devait interroger.
L'une et l'autre parlaient pour Albert. Elle avait triomph cette fois sans
effort du souvenir d'Anzoleto. Une victoire sur l'amour donne de la force
pour toutes les autres. Elle ne craignait donc plus la sduction, elle se
sentait dsormais  l'abri de toute fascination... Et, avec tout cela,
la passion ne parlait pas nergiquement pour Albert dans son me.
Il s'agissait encore et toujours d'interroger ce coeur au fond duquel
un calme mystrieux accueillait l'ide d'un amour complet. Assise  sa
fentre, la nave enfant regardait souvent passer les jeunes gens de la
ville. tudiants hardis, nobles seigneurs, artistes mlancoliques, fiers
cavaliers, tous taient l'objet d'un examen chastement et srieusement
enfantin de sa part. Voyons, se disait-elle, mon coeur est-il fantasque
et frivole? Suis-je capable d'aimer soudainement, follement et
irrsistiblement  la premire vue, comme bon nombre de mes compagnes de
la _Scuola_ s'en vantaient ou s'en confessaient devant moi les unes aux
autres? L'amour est-il un magique clair qui foudroie notre tre et
qui nous dtourne violemment de nos affections jures, ou de notre paisible
ignorance? Y a-t-il chez ces hommes qui lvent les yeux quelquefois vers
ma fentre un regard qui me trouble et me fascine? Celui-ci, avec sa grande
taille et sa dmarche orgueilleuse, me semble-t-il plus noble et plus
beau qu'Albert? Cet autre, avec ses beaux cheveux et son costume lgant,
efface-t-il en moi l'image de mon fianc? Enfin voudrais-je tre la dame
pare que je vois passer l, dans sa calche, avec un superbe monsieur qui
tient son ventail et lui prsente ses gants? Quelque chose de tout cela me
fait-il trembler, rougir, palpiter ou rver? Non... non, en vrit! parle,
mon coeur, prononce-toi, je te consulte et je te laisse courir. Je te
connais  peine, hlas! j'ai eu si peu le temps de m'occuper de toi depuis
que je suis ne! je ne t'avais pas habitu  tre contrari. Je te livrais
l'empire de ma vie, sans examiner la prudence de tes lans. On t'a bris,
mon pauvre coeur, et  prsent que la conscience t'a dompt, tu n'oses plus
vivre, tu ne sais plus rpondre. Parle donc, veille-toi et choisis!
Eh bien! tu restes tranquille! et tu ne veux rien de tout ce qui est l!
--Non!--Tu ne veux plus d'Anzoleto?--Encore non!--Alors, c'est donc Albert
que tu appelles?--Il me semble que tu dis oui. Et Consuelo se retirait
chaque jour de sa fentre, avec un frais sourire sur les lvres et un feu
clair et doux dans les yeux.

Au bout d'un mois, elle rpondit  Albert,  tte repose, bien lentement
et presque en se ttant le pouls  chaque lettre que traait sa plume:

Je n'aime rien que vous, et je suis presque sre que je vous aime.
Maintenant laissez-moi rver  la possibilit de notre union. Rvez-y
vous-mme; trouvons ensemble les moyens de n'affliger ni votre pre, ni
mon matre, et de ne point devenir gostes en devenant heureux.

Elle joignit  ce billet une courte lettre pour le comte Christian,
dans laquelle elle lui disait la vie tranquille qu'elle menait, et lui
annonait le rpit que les nouveaux projets du Porpora lui avaient laiss.
Elle demandait qu'on chercht et qu'on trouvt les moyens de dsarmer
le Porpora, et qu'on lui en fit part dans un mois. Un mois lui resterait
encore pour y prparer le maestro, avant le rsultat de l'affaire entame
 Berlin.

Consuelo, ayant cachet ces deux billets, les mit sur sa table, et
s'endormit. Un calme dlicieux tait descendu dans son me, et jamais,
depuis longtemps, elle n'avait got un si profond et si agrable sommeil.
Elle s'veilla tard, et se leva  la hte pour voir Keller, qui avait
promis de revenir chercher sa lettre  huit heures. Il en tait neuf; et,
tout en s'habillant en grande hte, Consuelo vit avec terreur que cette
lettre n'tait plus a l'endroit o elle l'avait mise. Elle la chercha
partout sans la trouver. Elle sortit pour voir si Keller ne l'attendait
pas dans l'antichambre. Ni Keller ni Joseph ne s'y trouvaient; et comme
elle rentrait chez elle pour chercher encore, elle vit le Porpora approcher
de sa chambre et la regarder d'un air svre.

Que cherches-tu? lui dit-il.

--Une feuille de musique que j'ai gare.

--Tu mens: tu cherches une lettre.

--Matre...

--Tais-toi, Consuelo; tu ne sais pas encore mentir: ne l'apprends pas.

--Matre, qu'as-tu fait de cette lettre?

--Je l'ai remise  Keller.

--Et pourquoi... pourquoi la lui as-tu remise, matre?

--Parce qu'il venait la chercher, tu le lui avais recommand hier. Tu ne
sais pas feindre, Consuelo, ou bien j'ai encore l'oreille plus fine que tu
ne penses.

--Et enfin, dit Consuelo avec rsolution, qu'as-tu fait de ma lettre?

--Je te l'ai dit; pourquoi me le demandes-tu encore? J'ai trouv fort
inconvenant qu'une jeune fille, honnte comme tu l'es, et comme je prsume
que tu veux l'tre toujours, remit en secret des lettres  son perruquier.
Pour empcher cet homme de prendre une mauvaise ide de toi, je lui ai
remis la lettre d'un air calme, et l'ai charg de ta part de la faire
partir. Il ne croira pas, du moins, que tu caches  ton pre adoptif un
secret coupable.

--Matre, tu as raison, tu as bien fait... pardonne-moi!

--Je te pardonne, n'en parlons plus.

--Et... tu as lu ma lettre? ajouta Consuelo d'un air craintif et caressant.

--Pour qui me prends-tu! rpondit le Porpora d'un air terrible.

--Pardonne-moi tout cela, dit Consuelo en pliant le genou devant lui et en
essayant de prendre sa main; laisse-moi t'ouvrir mon coeur...

--Pas un mot de plus! rpondit le matre en la repoussant.

Et il entra dans sa chambre, dont il ferma la porte sur lui avec fracas.

Consuelo espra que, cette premire bourrasque passe, elle pourrait
l'apaiser et avoir avec lui une explication dcisive. Elle se sentait la
force de lui dire toute sa pense, et se flattait de hter par l l'issue
de ses projets; mais il se refusa  toute explication, et sa svrit
fut inbranlable et constante sous ce rapport. Du reste, il lui tmoigna
autant d'amiti qu' l'ordinaire, et mme,  partir de ce jour, il eut plus
d'enjouement dans l'esprit, et de courage dans l'me. Consuelo en conut
un bon augure, et attendit avec confiance la rponse de Riesenburg.

Le Porpora n'avait pas menti, il avait brl les lettres de Consuelo sans
les lire; mais il avait conserv l'enveloppe et y avait substitu une
lettre de lui-mme pour le comte Christian. Il crut par cette dmarche
courageuse avoir sauv son lve, et prserv le vieux Rudolstadt d'un
sacrifice au-dessus de ses forces. Il crut avoir rempli envers lui le
devoir d'un ami fidle, et envers Consuelo celui d'un pre nergique et
sage. Il ne prvit pas qu'il pouvait porter le coup de la mort au comte
Albert. Il le connaissait  peine, il croyait que Consuelo avait exagr;
que ce jeune homme n'tait ni si pris ni si malade qu'elle se l'imaginait;
enfin il croyait, comme tous les vieillards, que l'amour a un terme et que
le chagrin ne tue personne.




XCIII.


Dans l'attente d'une rponse qu'elle ne devait pas recevoir, puisque le
Porpora avait brl sa lettre, Consuelo continua le genre de vie studieux
et calme qu'elle avait adopt. Sa prsence attira chez la Wilhelmine
quelques personnes fort distingues qu'elle eut grand plaisir  y
rencontrer souvent, entre autres, le baron Frdric de Trenck, qui lui
inspirait une vraie sympathie. Il eut la dlicatesse de ne point l'aborder,
la premire fois qu'il la revit, comme une ancienne connaissance, mais de
se faire prsenter  elle, aprs qu'elle eut chant, comme un admirateur
profondment touch de ce qu'il venait d'entendre. En retrouvant ce beau et
gnreux jeune homme qui l'avait sauve si bravement de M. Mayer et de sa
bande, le premier mouvement de Consuelo fut de lui tendre la main. Le
baron, qui ne voulait pas qu'elle ft d'imprudence par gratitude pour lui,
se hta de prendre sa main respectueusement comme pour la reconduire  sa
chaise, et il la lui pressa doucement pour la remercier. Elle sut ensuite
par Joseph, dont il prenait des leons de musique, qu'il ne manquait jamais
de demander de ses nouvelles avec intrt, et de parler d'elle avec
admiration; mais que, par un sentiment d'exquise discrtion, il ne lui
avait jamais adress la moindre question sur le motif de son dguisement,
sur la cause de leur aventureux voyage, et sur la nature des sentiments
qu'ils pouvaient avoir eus, ou avoir encore l'un pour l'autre.

Je ne sais ce qu'il en pense, ajouta Joseph: mais je t'assure qu'il n'est
point de femme dont il parle avec plus d'estime et de respect qu'il ne fait
de toi.

--En ce cas, ami, dit Consuelo, je t'autorise  lui raconter toute notre
histoire, et toute la mienne, si tu veux, sans toutefois nommer la famille
de Rudolstadt. J'ai besoin d'tre estime sans rserve de cet homme  qui
nous devons la vie, et qui s'est conduit si noblement avec moi sous tous
les rapports.

Quelques semaines aprs, M. de Trenck, ayant  peine termin sa mission
 Vienne, fut rappel brusquement par Frdric, et vint un matin 
l'ambassade pour dire adieu,  la hte,  M. Corner. Consuelo, en
descendant l'escalier pour sortir, le rencontra sous le pristyle. Comme
ils s'y trouvaient seuls, il vint  elle et prit sa main qu'il baisa
tendrement.

Permettez-moi, lui dit-il, de vous exprimer pour la premire, et peut-tre
pour la dernire fois de ma vie, les sentiments dont mon coeur est rempli
pour vous; je n'avais pas besoin que Beppo me racontt votre histoire pour
tre pntr de vnration. Il y a des physionomies qui ne trompent pas, et
il ne m'avait fallu qu'un coup d'oeil pour pressentir et deviner en vous
une grande intelligence et un grand coeur. Si j'avais su,  Passaw, que
notre cher Joseph tait si peu sur ses gardes, je vous aurais protge
contre les lgrets du comte Hoditz, que je ne prvoyais que trop, bien
que j'eusse fait mon possible pour lui faire comprendre qu'il s'adressait
fort mal, et qu'il allait se rendre ridicule. Au reste, ce bon Hoditz m'a
racont lui-mme comment vous vous tes moque de lui, et il vous sait le
meilleur gr du monde de lui avoir gard le secret; moi, je n'oublierai
jamais la romanesque aventure qui m'a procur le bonheur de vous connatre,
et quand mme je devrais la payer de ma fortune et de mon avenir, je la
compterais encore parmi les plus beaux jours de ma vie.

--Croyez-vous donc, monsieur le baron, dit Consuelo, qu'elle puisse avoir
de pareilles suites?

--J'espre que non; et pourtant tout est possible  la cour de Prusse.

--Vous me faites une grande peur de la Prusse: savez-vous, monsieur le
baron, qu'il serait pourtant possible que j'eusse avant peu le plaisir de
vous y retrouver? Il est question d'un engagement pour moi  Berlin.

--En vrit! s'cria Trenck, dont le visage s'claira d'une joie soudaine;
eh bien, Dieu fasse que ce projet se ralise! Je puis vous tre utile
 Berlin, et vous devez compter sur moi comme sur un frre. Oui, j'ai
pour vous l'affection d'un frre, Consuelo... et si j'avais t libre,
je n'aurais peut-tre pas su me dfendre d'un sentiment plus vif
encore... mais vous ne l'tes pas non plus, et des liens sacrs,
ternels... ne me permettent pas d'envier l'heureux gentilhomme qui
sollicite votre main. Quel qu'il soit, Madame, comptez qu'il trouvera
en moi un ami s'il le dsire, et, s'il a jamais besoin de moi, un
champion contre les prjugs du monde... Hlas! moi aussi, Consuelo, j'ai
dans ma vie une barrire terrible qui s'lve entre l'objet de mon amour et
moi; mais celui qui vous aime est un homme, et il peut abattre la barrire;
tandis que la femme que j'aime, et qui est d'un rang plus lev que moi,
n'a ni le pouvoir, ni le droit, ni la force, ni la libert de me la faire
franchir.

--Je ne pourrai donc rien pour elle, ni pour vous? dit Consuelo. Pour la
premire fois je regrette l'impuissance de ma pauvre condition.

--Qui sait? s'cria le baron avec feu; vous pourrez peut-tre plus que vous
ne pensez, sinon pour nous runir, du moins pour adoucir parfois l'horreur
de notre sparation. Voua sentiriez-vous le courage de braver quelques
dangers pour nous?

--Avec autant de joie que vous avez expos votre vie pour me sauver.

--Eh bien, j'y compte. Souvenez-vous de cette promesse, Consuelo. Peut-tre
sera-ce  l'improviste que je vous la rappellerai.

--A quelque heure de ma vie que ce soit, je ne l'aurai point oublie,
rpondit-elle en lui tendant la main.

--Eh bien, dit-il, donnez-moi un signe, un gage de peu de valeur, que je
puisse vous reprsenter dans l'occasion; car j'ai le pressentiment de
grandes luttes qui m'attendent, et il peut se trouver des circonstances o
ma signature, mon cachet mme pourraient compromettre _elle_ et vous!

--Voulez-vous le cahier de musique que j'allais porter chez quelqu'un de la
part de mon matre? Je m'en procurerai un autre, et je ferai  celui-ci une
marque pour le reconnatre dans l'occasion.

--Pourquoi non? Un cahier du musique est, en effet, ce qu'on peut le mieux
envoyer sans veiller les soupons. Mais pour qu'il puisse me servir
plusieurs fois, j'en dtacherai les feuillets. Faites un signe  toutes les
pages.

Consuelo, s'appuyant sur la rampe de l'escalier, traa le nom de Bertoni
sur chaque feuillet du cahier. Le baron le roula et l'emporta, aprs avoir
jur une ternelle amiti  notre hrone.

A cette poque, madame Tesi tomba malade, et les reprsentations du thtre
imprial menacrent d'tre suspendues, car elle y avait les rles les plus
importants. La Corilla pouvait,  la rigueur, la remplacer. Elle avait
un grand succs  la cour et  la ville. Sa beaut et sa coquetterie
provocante tournaient la tte  tous ces bons seigneurs allemands, et l'on
ne songeait pas  tre difficile pour sa voix un peu raille, pour son jeu
un peu pileptique. Tout tait beau de la part d'une si belle personne; ses
paules de neige filaient des sons admirables, ses bras ronds et voluptueux
chantaient toujours juste, et ses poses superbes enlevaient d'emble les
traits les plus hasards. Malgr le purisme musical dont on se piquait l,
on y subissait, tout comme  Venise, la fascination du regard langoureux;
et madame Corilla prparait, dans son boudoir, plusieurs fortes ttes 
l'enthousiasme et  l'entranement de la reprsentation.

Elle se prsenta donc hardiment pour chanter, par intrim, les rles de
madame Tesi; mais l'embarras tait de se faire remplacer elle-mme dans
ceux qu'elle avait chants jusque-l. La voie flte de madame Holzbaer
ne permettait pas qu'on y songet. Il fallait donc laisser arriver
Consuelo, ou se contenter  peu de frais. Le Porpora s'agitait comme un
dmon; Mtastase, horriblement mcontent de la prononciation lombarde de
Corilla, et indign du tapage qu'elle faisait pour effacer les autres
rles (contrairement  l'esprit du pome, et en dpit de la situation),
ne cachait plus son loignement pour elle et sa sympathie pour la
consciencieuse et intelligente Porporina. Caffariello, qui faisait la cour
 madame Tesi laquelle madame Tesi dtestait dj cordialement la Corilla
pour avoir os lui disputer _ses effets_ et le sceptre de la beaut,
dclamait hardiment pour l'admission de Consuelo. Holzbaer, jaloux de
soutenir l'honneur de sa direction, mais effray de l'ascendant que Porpora
saurait bientt prendre s'il avait un pied seulement dans la coulisse,
ne savait o donner de la tte. La bonne conduite de Consuelo lui avait
concili assez de partisans, pour qu'il fut difficile d'en imposer plus
longtemps  l'impratrice. Par suite de tous ces motifs, Consuelo reut des
propositions. En les faisant mesquines, on espra qu'elle les refuserait.
Porpora les accepta d'emble, et, comme de coutume, sans la consulter.
Un beau matin, Consuelo se trouva engage pour six reprsentations; et,
sans pouvoir s'y soustraire, sans comprendre pourquoi aprs une attente de
six semaines elle ne recevait aucune nouvelle des Rudolstadt, elle fut
trane par le Porpora  la rptition de l'_Antigono_ de Mtastase,
musique de Hasse.

Consuelo avait dj tudi son rle avec le Porpora. Sans doute c'tait
une grande souffrance pour ce dernier d'avoir  lui enseigner la musique
de son rival, du plus ingrat de ses lves, de l'ennemi qu'il hassait
dsormais le plus; mais, outre qu'il fallait en passer par l pour arriver
 faire ouvrir la porte  ses propres compositions, le Porpora tait un
professeur trop consciencieux, une me d'artiste trop probe pour ne pas
mettre tous ses soins, tout son zle  cette tude. Consuelo le secondait
si gnreusement, qu'il en tait  la fois ravi et dsol. En dpit
d'elle-mme, la pauvre enfant trouvait Hasse magnifique, et son me sentait
bien plus de dveloppement dans ces chants si tendres et si passionns
du _Sassone_ que dans la grandeur un peu nue et un peu froide parfois de
son propre matre. Habitue, en tudiant les autres grands matres avec
lui,  s'abandonner  son propre enthousiasme, elle tait force de se
contenir, cette fois, en voyant la tristesse de son front et l'abattement
de sa rverie aprs la leon. Lorsqu'elle entra en scne pour rpter avec
Caffariello et la Corilla, quoiqu'elle st fort bien sa partie, elle se
sentit si mue qu'elle eut peine  ouvrir la scne d'Ismne avec Brnice,
qui commence par ces mots:

  No; tullo, o Berenice,
  Tu non apri il tuo cor, etc.[1]

[Note 1: Non, Brnice, tu n'ouvres pas ici franchement ton coeur.]

A quoi Corilla rpondit par ceux-ci:

  E ti par poco,
  Quel che sai de miei casi?[2]

[Note 2: Ce que tu sais de mes aventures te parat-il donc peu de chose?]

En cet endroit, la Corilla fut interrompue par un grand clat de rire de
Caffariello; et, se tournant vers lui avec des yeux tincelants de colre:

Que trouvez-vous donc l de si plaisant? lui demanda-t-elle.

--Tu l'as trs-bien dit, ma grosse Brnice, rpondit Caffariello en riant
plus fort; on ne pouvait pas le dire plus sincrement.

--Ce sont les paroles qui vous amusent? dit Holzbaer, qui n'et pas t
fch de redire  Mtastase les plaisanteries du sopraniste sur ses vers.

--Les paroles sont belles, rpondit schement Caffariello, qui connaissait
bien le terrain; mais leur application en cette circonstance est si
parfaite, que je ne puis m'empcher d'en rire.

Et il se tint les ctes, en redisant au Porpora:

  E ti par poco,
  Quel che sai di _tanti_ casi?

La Corilla, voyant quelle critique sanglante renfermait cette allusion 
ses moeurs, et tremblante de colre, de haine et de crainte, faillit
s'lancer sur Consuelo pour la dfigurer; mais la contenance de cette
dernire tait si douce et si calme, qu'elle ne l'osa pas. D'ailleurs, le
faible jour qui pntrait sur le thtre venant  tomber sur le visage de
sa rivale, elle s'arrta frappe de vagues rminiscences et de terreurs
tranges. Elle ne l'avait jamais vue au jour, ni de prs,  Venise. Au
milieu des douleurs de l'enfantement, elle avait vu confusment le petit
Zingaro Bertoni s'empresser autour d'elle, et elle n'avait rien compris
 son dvouement. En ce moment, elle chercha  rassembler ses souvenirs,
et, n'y russissant pas, elle resta sous le coup d'une inquitude et d'un
malaise qui la troublrent durant toute la rptition. La manire dont la
Porporina chanta sa partie ne contribua pas peu  augmenter sa mchante
humeur, et la prsence du Porpora, son ancien matre, qui, comme un juge
svre, l'coutait en silence et d'un air presque mprisant, lui devint
peu  peu un supplice vritable. M. Holzbaer ne fut pas moins mortifi
lorsque le maestro dclara qu'il donnait les mouvements tout de travers;
et il fallut bien l'en croire, car il avait assist aux rptitions que
Hasse lui-mme avait diriges  Dresde, lors de la premire mise en scne
de l'opra. Le besoin qu'on avait d'un bon conseil fit cder la mauvaise
volont et imposa silence au dpit. Il conduisit toute la rptition,
apprit  chacun son devoir, et reprit mme Caffariello, qui affecta
d'couter ses avis avec respect pour leur donner plus de poids vis--vis
des autres. Caffariello n'tait occup qu' blesser la rivale impertinente
de madame Tesi et rien ne lui cotait ce jour-l pour s'en donner le
plaisir, pas mme un acte de soumission et de modestie. C'est ainsi que,
chez les artistes comme chez les diplomates, au thtre comme dans le
cabinet des souverains, les plus belles et les plus laides choses ont leurs
causes caches infiniment petites et frivoles.

En rentrant aprs la rptition, Consuelo trouva Joseph tout rempli d'une
joie mystrieuse; et quand ils purent se parler, elle apprit de lui que le
bon chanoine tait arriv  Vienne; que son premier soin avait t de faire
demander son cher Beppo, et de lui donner un excellent djeuner, tout en
lui faisant mille tendres questions sur son cher Bertoni. Ils s'taient
dj entendus sur les moyens de nouer connaissance avec le Porpora, afin
qu'on pt se voir en famille, honntement et sans cachotteries. Ds le
lendemain, le chanoine se fit prsenter comme un protecteur de Joseph
Haydn, grand admirateur du maestro, et sous le prtexte de venir le
remercier des leons qu'il voulait bien donner  son jeune ami, Consuelo
eut l'air de le saluer pour la premire fois, et, le soir, le maestro et
ses deux lves dnrent amicalement chez le chanoine. A moins d'afficher
un stocisme dont les musiciens de ce temps-l, mme les plus grands, ne
se piquaient gure, il et t difficile au Porpora de ne pas se prendre
subitement d'affection pour ce brave chanoine qui avait une si bonne table
et qui apprciait si bien ses ouvrages. On fit de la musique aprs dner,
et l'on se vit ensuite presque tous les jours.

Ce fut encore l un adoucissement  l'inquitude que le silence d'Albert
commenait  donner  Consuelo. Le chanoine tait d'un esprit enjou,
chaste en mme temps que libre, exquis  beaucoup d'gards, juste et
clair sur beaucoup d'autres points. En somme, c'tait un ami excellent
et un homme parfaitement aimable. Sa socit animait et fortifiait le
maestro; l'humeur de celui-ci en devenait plus douce, et, partant,
l'intrieur de Consuelo plus agrable.

Un jour qu'il n'y avait pas de rptition (on tait  l'avant-veille de la
reprsentation d'_Antigono_), le Porpora tant all  la campagne avec un
confrre, le chanoine proposa  ses jeunes amis d'aller faire une descente
au prieur pour surprendre ceux de ses gens qu'il y avait laisss, et voir
par lui-mme, en tombant sur eux comme une bombe, si la jardinire soignait
bien Angle, et si le jardinier ne ngligeait pas le volkameria. La partie
fut accepte. La voiture du chanoine fut bourre de pts et de bouteilles,
(car on ne pouvait pas faire un voyage de quatre lieues sans avoir quelque
apptit), et l'on arriva au bnfice aprs avoir fait un petit dtour et
laiss la voiture  quelque distance pour mieux mnager la surprise.

Le volkameria se portait  merveille; il avait chaud, et ses racines
taient fraches. Sa floraison s'tait puise au retour de la froidure,
mais ses jolies feuilles tombaient sans langueur sur son tronc dgag. La
serre tait bien tenue, et les chrysanthmes bleus bravaient l'hiver et
semblaient rire derrire le vitrage. Angle, suspendue au sein de la
nourrice, commenait  rire aussi, quand on l'excitait par des minauderies;
et le chanoine dcrta fort sagement qu'il ne fallait pas abuser de cette
bonne disposition, parce que le rire forc, provoqu trop souvent chez
ces petites cratures, dveloppait en elles le temprament nerveux mal 
propos.

On en tait l, on causait librement dans la jolie maisonnette du
jardinier; le chanoine, envelopp dans sa douillette fourre, se chauffait
les tibias devant un grand feu de racines sches et de pommes de pin;
Joseph jouait avec les beaux enfants de la belle jardinire, et Consuelo,
assise au milieu de la chambre, tenait Angle dans ses bras et la
contemplait avec un mlange de tendresse et de douleur. Il lui semblait
que cet enfant lui appartenait plus qu' tout autre, et qu'une mystrieuse
fatalit attachait le sort de ce petit tre  son propre sort, lorsque la
porte s'ouvrit brusquement, et la Corilla se trouva vis--vis d'elle, comme
une apparition voque par sa rverie mlancolique.

Pour la premire fois depuis le jour de sa dlivrance, la Corilla avait
senti sinon un lan d'amour, du moins un accs de remords maternel, et
elle venait voir son enfant  la drobe. Elle savait que le chanoine
habitait Vienne; arrive derrire lui,  une demi-heure de distance, et
ne rencontrant pas mme les traces de sa voiture aux abords du prieur,
puisqu'il avait fait un dtour avant que d'y entrer, elle pntra
furtivement par les jardins, et sans voir personne, jusque dans la maison
o elle savait qu'Angle tait en nourrice; car elle n'avait pas laiss
de prendre quelques informations  ce sujet. Elle avait beaucoup ri de
l'embarras et de la chrtienne rsignation du chanoine; mais elle ignorait
la part que Consuelo avait eue  l'aventure. Ce fut donc avec une surprise
mle d'pouvante et de consternation qu'elle vit sa rivale en cet endroit;
et, ne sachant point, n'osant point deviner quel tait l'enfant qu'elle
berait ainsi, elle faillit tourner les talons et s'enfuir. Mais Consuelo,
qui, par un mouvement instinctif, avait serr l'enfant contre son sein
comme la perdrix cache ses poussins sous son aile  l'approche du vautour;
Consuelo, qui tait au thtre, et qui, le lendemain, pourrait prsenter
sous un autre jour ce secret de la comdie que Corilla avait racont
jusqu'alors  sa manire; Consuelo enfin, qui la regardait avec un mlange
d'effroi et d'indignation, la retint cloue et comme fascine au milieu de
la chambre.

Cependant la Corilla tait une comdienne trop consomme pour perdre
longtemps l'esprit et la parole. Sa tactique tait de prvenir une
humiliation par une insulte; et, pour se mettre en voix, elle commena
son rle par cette apostrophe, dite en dialecte vnitien, d'un ton leste
et acerbe:

Eh! par Dieu! ma pauvre Zingarella, cette maison est-elle un dpt
d'enfants trouvs? Y es-tu venue aussi pour chercher ou pour dposer le
tien? Je vois que nous courons mmes chances et que nous avons mme
fortune. Sans doute nos deux enfants ont le mme pre, car nos aventures
datent de Venise et de la mme poque; et j'ai vu avec compassion pour toi
que ce n'est pas pour te rejoindre, comme nous le pensions, que le bel
Anzoleto nous a si brusquement plants l au milieu de son engagement,
 la saison dernire.

--Madame, rpondit Consuelo ple mais calme, si j'avais eu le malheur
d'tre aussi intime avec Anzoleto que vous l'avez t, et si j'avais eu,
par suite de ce malheur, le bonheur d'tre mre (car c'en est toujours un
pour qui sait le sentir), mon enfant ne serait point ici.

--Ah! je comprends, reprit l'autre avec un feu sombre dans les yeux; il
serait lev  la villa Zustiniani. Tu aurais eu l'esprit qui m'a manqu
pour persuader au cher comte que son honneur tait engag  le reconnatre.
Mais tu n'as pas eu le malheur,  ce que tu prtends, d'tre la matresse
d'Anzoleto, et Zustiniani a eu le bonheur de ne pas te laisser de preuves
de son amour. On dit que Joseph Haydn, l'lve de ton matre, t'a console
de toutes tes infortunes, et sans doute l'enfant que tu berces...

--Est le vtre, Mademoiselle, s'cria Joseph, qui comprenait trs-bien
maintenant le dialecte, et qui s'avana entre Consuelo et la Corilla
d'un air  faire reculer cette dernire. C'est Joseph Haydn qui vous le
certifie, car il tait prsent quand vous l'avez mis au monde.

La figure de Joseph, que Corilla n'avait pas revue depuis ce jour
malencontreux, lui remit aussitt en mmoire toutes les circonstances
qu'elle cherchait vainement  se rappeler, et le Zingaro Bertoni lui
apparut enfin sous les vritables traits de la Zingarella Consuelo. Un cri
de surprise lui chappa, et pendant un instant la honte et le dpit se
disputrent dans son sein. Mais, bientt le cynisme lui revint au coeur et
l'outrage  la bouche.

En vrit, mes enfants, s'cria-t-elle d'un air atrocement bnin, je ne
vous remettais pas. Vous tiez bien gentils tous les deux, quand je vous
rencontrai courant les aventures, et la Consuelo tait vraiment un joli
garon sous son dguisement. C'est donc dans cette sainte maison qu'elle
a pass dvotement son temps, entre le gros chanoine et le petit Joseph
depuis un an qu'elle s'est sauve de Venise? Allons, Zingarella, ne
t'inquite pas, mon enfant. Nous avons le secret l'une de l'autre, et
l'impratrice, qui veut tout savoir, ne saura rien d'aucune de nous.

--A supposer que j'eusse un secret, rpondit froidement Consuelo, il n'est
entre vos mains que d'aujourd'hui; et j'tais en possession du vtre le
jour o j'ai parl pendant une heure avec l'impratrice, trois jours avant
la signature de votre engagement, Corilla!

--Et tu lui as dit du mal de moi? s'cria Corilla en devenant rouge de
colre.

--Si je lui avais dit ce que je sais de vous, vous ne seriez point engage.
Si vous l'tes, c'est qu'apparemment je n'ai point voulu profiter de
l'occasion.

--Et pourquoi ne l'as-tu pas fait? Il faut que tu sois bien bte! reprit
Corilla avec une candeur de perversit admirable  voir.

Consuelo et Joseph ne purent s'empcher de sourire en se regardant; le
sourire de Joseph tait plein de mpris pour la Corilla; celui de Consuelo
tait anglique et s'levait vers le ciel.

Oui, Madame, rpondit-elle avec une douceur accablante, je suis telle que
vous dites, et je m'en trouve fort bien.

--Pas trop bien, ma pauvre fille, puisque je suis engage et que tu ne
l'as pas t! reprit la Corilla branle et un peu soucieuse; on me l'avait
dit,  Venise, que tu manquais d'esprit, et que tu ne saurais jamais faire
tes affaires. C'est la seule chose vraie qu'Anzoleto m'ait dite de toi.
Mais, qu'y faire? ce n'est pas ma faute si tu es ainsi... A ta place
j'aurais dit ce que je savais de la Corilla; je me serais donne pour
une vierge, pour une sainte. L'impratrice l'aurait cru: elle n'est pas
difficile  persuader... et j'aurais supplant toutes mes rivales. Mais tu
ne l'as pas fait!... c'est trange, et je te plains de savoir si peu mener
ta barque.

Pour le coup, le mpris l'emporta sur l'indignation; Consuelo et Joseph
clatrent de rire, et la Corilla, qui, en sentant ce qu'elle appelait dans
son esprit l'impuissance de sa rivale, perdait cette amertume agressive
dont elle s'tait arme d'abord, se mit  l'aise, tira une chaise auprs
du feu, et s'apprta  continuer tranquillement la conversation, afin de
mieux sonder le fort et le faible de ses adversaires. En cet instant elle
se trouva face  face, avec le chanoine, qu'elle n'avait pas encore aperu,
parce que celui-ci, guid par son instinct de prudence ecclsiastique,
avait fait signe  la robuste jardinire et  ses deux enfants de se tenir
devant lui jusqu' ce qu'il et compris ce qui se passait.




XCIV.


Aprs l'insinuation qu'elle avait lance quelques minutes auparavant sur
les relations de Consuelo avec le gros chanoine, l'aspect de ce dernier
produisit un peu sur Corilla l'effet de la tte de Mduse. Mais elle
se rassura en pensant qu'elle avait parl vnitien, et elle le salua en
allemand avec ce mlange d'embarras et d'effronterie qui caractrise le
regard et la physionomie particulire de la femme de mauvaise vie.
Le chanoine, ordinairement si poli et si gracieux dans son hospitalit,
ne se leva pourtant point et ne lui rendit mme pas son salut. Corilla,
qui s'tait bien informe de lui  Vienne, avait ou dire  tout le
monde qu'il tait excessivement bien lev, grand amateur de musique, et
incapable de sermonner pdantesquement une femme, une cantatrice surtout.
Elle s'tait promis de l'aller voir et de le fasciner pour l'empcher de
parler contre elle. Mais si elle avait dans ces sortes d'affaires le genre
d'esprit qui manquait  Consuelo, elle avait aussi cette nonchalance et ce
dcousu d'habitudes qui tiennent au dsordre,  la paresse, et, quoique
ceci ne paraisse pas venir  propos,  la malpropret. Toutes ces pauvrets
s'enchanent dans la vie des organisations grossires. La mollesse du corps
et de l'me rendent impuissants les effets de l'intrigue, et Corilla,
qui avait l'instinct de toutes les perfidies, avait rarement l'nergie de
les mener  bien. Elle avait donc remis d'un jour  l'autre sa visite au
chanoine, et quand elle le trouva si froid et si svre, elle commena  se
dconcerter visiblement.

Alors, cherchant par un trait d'audace  se remettre en scne, elle dit 
Consuelo, qui tenait toujours Angle dans ses bras:

Eh bien, toi, pourquoi ne me laisses-tu pas embrasser ma fille, et la
dposer aux pieds de monsieur le chanoine, pour...

--_Dame Corilla_, dit le chanoine du mme ton sec et froidement railleur
dont il disait autrefois _dame Brigide_, faites-moi le plaisir de laisser
cet enfant tranquille.

Et, s'exprimant en italien avec beaucoup d'lgance, quoique avec une
lenteur un peu trop accentue, il continua ainsi sans ter son bonnet de
dessus ses oreilles:

Depuis un quart d'heure que je vous coute, et bien que je ne sois pas
trs-familiaris avec votre patois, j'en ai assez entendu pour tre
autoris  vous dire que vous tes bien la plus effronte coquine que
j'ai rencontre dans ma vie. Cependant, je crois que vous tes plus stupide
que mchante, et plus lche que dangereuse. Vous ne comprenez rien aux
belles choses, et ce serait temps perdu que d'essayer de vous les faire
comprendre. Je n'ai qu'une chose  vous dire: cette jeune fille, cette
vierge, cette sainte, comme vous l'avez nomme tout  l'heure en croyant
railler, vous la souillez en lui parlant: ne lui parlez donc plus. Quant 
cet enfant qui est n de vous, vous le fltririez en le touchant: ne le
touchez donc pas. C'est un tre sacr qu'un enfant; Consuelo l'a dit, et
je l'ai compris. C'est par l'intercession, par la persuasion de cette mme
Consuelo que j'ai os me charger de votre fille, sans craindre que les
instincts pervers qu'elle peut tenir de vous vinssent  m'en faire repentir
un jour. Nous nous sommes dit que la bont divine donne  toute crature le
pouvoir de connatre et de pratiquer le bien, et nous nous sommes promis de
lui enseigner le bien, et de le lui rendre aimable et facile. Avec vous,
il en serait tout autrement. Veuillez donc, ds aujourd'hui, ne plus
considrer cet enfant comme le vtre. Vous l'avez abandonn, vous l'avez
cd, donn; il ne vous appartient plus. Vous avez remis une somme d'argent
pour nous payer son ducation...

Il fit un signe  la jardinire, qui prvenue par lui depuis quelques
instants avait tir de l'armoire un sac li et cachet; celui que Corilla
avait envoy au chanoine avec sa fille, et qui n'avait pas t ouvert.
Il le prit et le jeta aux pieds de la Corilla, en ajoutant:

Nous n'en avons que faire et nous n'en voulons pas. Maintenant, je vous
prie de sortir de chez moi et de n'y jamais remettre les pieds, sous
quelque prtexte que ce soit. A ces conditions, et  celle que vous ne vous
permettrez jamais d'ouvrir la bouche sur les circonstances qui nous ont
forc d'tre en rapport avec vous, nous vous promettons le silence le plus
absolu sur tout ce qui vous concerne. Mais si vous agissez autrement, je
vous avertis que j'ai plus de moyens que vous ne pensez de faire entendre
la vrit  Sa Majest Impriale, et que vous pourriez bien voir changer
vos couronnes de thtre et les trpignements de vos admirateurs en un
sjour de quelques annes dans un couvent de filles repenties.

Ayant ainsi parl, le chanoine se leva, fit signe  la nourrice de prendre
l'enfant dans ses bras, et  Consuelo de se retirer, avec Joseph, au
fond de l'appartement; puis il montra du doigt la porte  Corilla qui,
terrifie, ple et tremblante, sortit convulsivement et comme gare, sans
savoir o elle allait, et sans comprendre ce qui se passait autour d'elle.

Le chanoine avait eu, durant cette sorte d'imprcation, une indignation
d'honnte homme qui, peu  peu, l'avait rendu trangement puissant.
Consuelo et Joseph ne l'avaient jamais vu ainsi. L'habitude d'autorit qui
ne s'efface jamais chez le prtre, et aussi l'attitude du commandement
royal qui passe un peu dans le sang, et qui trahissait en cet instant le
btard d'Auguste II, revtaient le chanoine, peut-tre  son insu, d'une
sorte de majest irrsistible. La Corilla,  qui jamais aucun homme n'avait
parl ainsi dans le calme austre de la vrit, ressentit plus d'effroi et
de terreur que jamais ses amants furieux ne lui en avaient inspir dans
les outrages de la vengeance et du mpris. Italienne et superstitieuse,
elle eut vritablement peur de cet ecclsiastique et de son anathme, et
s'enfuit perdue  travers les jardins, tandis que le chanoine, puis de
cet effort si contraire  ses habitudes de bienveillance et d'enjouement,
retomba sur sa chaise, ple et presque en dfaillance.

Tout en s'empressant pour le secourir, Consuelo suivait involontairement
de l'oeil la dmarche agite et vacillante de la pauvre Corilla. Elle la
vit trbucher au bout de l'alle et tomber sur l'herbe, soit qu'elle et
fait un faux pas dans son trouble, soit qu'elle n'et plus la force de se
soutenir. Emporte par son bon coeur, et trouvant la leon plus cruelle
qu'elle n'et eu la force de la donner, elle laissa le chanoine aux soins
de Joseph, et courut rejoindre sa rivale qui tait en proie  une violente
attaque de nerfs. Ne pouvant la calmer et n'osant la ramener au prieur,
elle l'empcha de se rouler par terre et de se dchirer les mains sur
le sable. Corilla fut comme folle pendant quelques instants; mais quand
elle eut reconnu la personne qui la secourait, et qui s'efforait de
la consoler, elle se calma et devint d'une pleur bleutre. Ses lvres
contractes gardrent un morne silence, et ses yeux teints fixs sur la
terre ne se relevrent pas. Elle se laissa pourtant reconduire jusqu'
sa voiture qui l'attendait  la grille, et y monta soutenue par sa rivale,
sans lui dire un seul mot.

Vous tes bien mal? lui dit Consuelo, effraye de l'altration de ses
traits. Laissez-moi vous accompagner un bout de chemin, je reviendrai 
pied.

La Corilla, pour toute rponse, la repoussa brusquement, puis la regarda
un instant avec une expression impntrable. Et tout  coup, clatant
en sanglots, elle cacha son visage dans une de ses mains, en faisant,
de l'autre, signe  son cocher de partir et en baissant le store de la
voiture entre elle et sa gnreuse ennemie.

Le lendemain,  l'heure de la dernire rptition de l'_Antigono_,
Consuelo tait  son poste et attendait la Corilla pour commencer. Cette
dernire envoya son domestique dire qu'elle arriverait dans une demi-heure.
Caffariello la donna  tous les diables, prtendit qu'il n'tait point aux
ordres d'une pareille pronnelle, qu'il ne l'attendrait pas, et ft mine
de s'en aller. Madame Tesi, ple et souffrante, avait voulu assister  la
rptition pour se divertir aux dpens de la Corilla; elle s'tait fait
apporter un sofa de thtre, et, allonge dessus, derrire cette premire
coulisse, peinte en rideau repli, qu'en style de coulisse prcisment
on appelle _manteau d'arlequin_, elle calmait son ami, et s'obstinait
 attendre Corilla, pensant que c'tait pour viter son contrle
qu'elle hsitait  paratre. Enfin, la Corilla arriva plus ple et
plus languissante que madame Tesi elle-mme, qui reprenait ses couleurs
et ses forces en la voyant ainsi. Au lieu de se dbarrasser de son
mantelet et de sa coiffe avec les grands mouvements et l'air dgag qu'elle
se donnait de coutume, elle se laissa tomber sur un trne de bois dor
oubli au fond de la scne, et parla ainsi  Holzbaer d'une voix teinte:

Monsieur le directeur, je vous dclare que je suis horriblement malade,
que je n'ai pas de voix, que j'ai pass une nuit affreuse... (Avec qui?
demanda languissamment la Tesi  Caffariello.) Et que pour toutes ces
raisons, continua la Corilla, il m'est impossible de rpter aujourd'hui
et de chanter demain,  moins que je ne reprenne le rle d'Ismne, et que
vous ne donniez celui de Brnice  une autre.

--Y songez-vous, Madame? s'cria Holzbaer frapp comme d'un coup de
foudre. Est-ce  la vieille de la reprsentation, et lorsque la cour en
a fix l'heure, que vous pouvez allguer une dfaite? C'est impossible,
je ne saurais en aucune faon y consentir.

--Il faudra bien que vous y consentiez, rpliqua-t-elle en reprenant sa
voix naturelle, qui n'tait pas douce. Je suis engage pour les seconds
rles, et rien dans mon trait, ne me force  faire les premiers. C'est
un acte d'obligeance qui m'a porte  les accepter au dfaut de la signora
Tesi, et pour ne pas interrompre les plaisirs de la cour. Or, je suis trop
malade pour tenir ma promesse, et vous ne me ferez point chanter malgr
moi.

--Ma chre amie, on te fera chanter _par ordre_, reprit Caffariello, et tu
chanteras mal, nous y tions prpars. C'est un petit malheur  ajouter 
tous ceux que tu as voulu affronter dans ta vie; mais il est trop tard
pour t'en repentir. Il fallait faire tes rflexions un peu plus tt. Tu as
trop prsum de tes moyens. Tu feras _fiasco_; peu nous importe,  nous
autres. Je chanterai de manire  ce qu'on oublie que le rle de Brnice
existe. La Porporina aussi, dans son petit rle d'Ismne, ddommagera le
public, et tout le monde sera content, except toi. Ce sera une leon dont
tu profiteras, ou dont tu ne profiteras pas, une autre fois.

--Vous vous trompez beaucoup sur mes motifs de refus, rpondit la Corilla
avec assurance. Si je n'tais malade, je chanterais peut-tre le rle aussi
bien qu'_une autre_; mais comme je ne peux pas le chanter, il y a quelqu'un
ici qui le chantera mieux qu'on ne l'a encore chant  Vienne, et cela pas
plus tard que demain. Ainsi la reprsentation ne sera pas retarde, et je
reprendrai avec plaisir mon rle d'Ismne, qui ne me fatigue point.

--Vous comptez donc, dit Holzbaer surpris, que madame Tesi se trouvera
assez rtablie demain pour chanter le sien?

--Je sais fort bien que madame Tesi ne pourra chanter de longtemps, dit la
Corilla  haute voix, de manire  ce que, du trne o elle se prlassait,
elle pt tre entendue de la Tesi, tale sur son sofa  dix pas d'elle,
voyez comme elle est change! sa figure est effrayante. Mais je vous ai
dit que vous aviez une Brnice parfaite, incomparable, suprieure  nous
toutes, et la voici, ajouta-t-elle en se levant et en prenant Consuelo par
la main pour l'attirer au milieu du groupe inquiet et agit qui s'tait
form autour d'elle.

--Moi? s'cria Consuelo qui croyait faire un rve.

--Toi! s'cria Corilla en la poussant sur le trne avec un mouvement
convulsif. Te voil reine, Porporina, te voil au premier rang; c'est moi
qui t'y place, je te devais cela. Ne l'oublie pas!

Dans sa dtresse, Holzbaer,  la veille de manquer  son devoir et d'tre
forc peut-tre de donner sa dmission, ne put repousser ce secours
inattendu. Il avait bien vu, d'aprs la manire dont Consuelo avait fait
l'Ismne, qu'elle pouvait faire la Brnice d'une manire suprieure.
Malgr, l'loignement qu'il avait pour elle et pour le Porpora, il ne lui
fut permis d'avoir en cet instant qu'une seule crainte: c'est qu'elle ne
voult point accepter le rle.

Elle s'en dfendit, en effet, trs-srieusement; et, pressant les mains de
la Corilla avec cordialit, elle la supplia,  voix basse, de ne pas lui
faire un sacrifice qui l'enorgueillissait si peu, tandis que, dans les
ides de sa rivale, c'tait la plus terrible des expiations, et la
soumission la plus pouvantable qu'elle pt s'imposer. Corilla demeura
inbranlable dans cette rsolution. Madame Tesi, effraye de cette
concurrence srieuse qui la menaait, eut bien envie d'essayer sa voix et
de reprendre son rle, dt-elle expirer aprs, car elle tait srieusement
indispose; mais elle ne l'osa pas. Il n'tait pas permis, au thtre de la
cour, d'avoir les caprices auxquels le souverain dbonnaire de nos jours,
le bon public, sait se ranger si patiemment. La cour s'attendait  voir
quelque chose de nouveau dans ce rle de Brnice: on le lui avait annonc,
et l'impratrice y comptait.

Allons, dcide-toi, dit Caffariello  la Porporina. Voici le premier trait
d'esprit que la Corilla ait eu dans sa vie: profitons-en.

--Mais je ne sais point le rle; je ne l'ai pas tudi, disait Consuelo;
je ne pourrai pas le savoir demain.

--Tu l'as entendu: donc tu le sais, et tu le chanteras demain, dit enfin
le Porpora d'une voix de tonnerre. Allons, point de grimaces, et que ce
dbat finisse. Voil plus d'une heure que nous perdons  babiller. Monsieur
le directeur, faites commencer les violons: Et toi, Brnice, en scne!
Point de cahier!  bas ce cahier! Quand on a rpt trois fois, on doit
savoir tous les rles par coeur. Je te dis que tu le sais!

_No, tutto,  Berenice_, chanta la Corilla, redevenue Ismne,

  Tu non apri il tuo cor.

Et  prsent, pensa cette fille, qui jugeait de l'orgueil de Consuelo par
le sien propre, _tout ce qu'elle sait de mes aventures lui paratra peu de
chose_.

Consuelo, dont le Porpora connaissait bien la prodigieuse mmoire et la
victorieuse facilit, chanta effectivement le rle, musique et paroles,
sans la moindre hsitation. Madame Tesi fut si frappe de son jeu et de
son chant, qu'elle se trouva beaucoup plus malade, et se fit remporter
chez elle, aprs la rptition du premier acte. Le lendemain, il fallut
que Consuelo et prpar son costume, arrang les _traits_ de son rle et
repass toute sa partie attentivement  cinq heures du soir. Elle eut un
succs si complet que l'impratrice dit en sortant:

Voil une admirable jeune fille: il faut absolument que je la marie:
j'y songerai.

Ds le jour suivant, on commena  rpter la _Zenobia_ de Mtastase,
musique de Predieri. La Corilla s'obstina encore  cder le premier rle
 Consuelo. Madame Holzbaer fit, cette fois, le second; et comme elle
tait meilleure musicienne que la Corilla, cet opra fut beaucoup mieux
tudi que l'autre. Le Mtastase tait ravi de voir sa muse, nglige
et oublie durant la guerre, reprendre faveur  la cour et faire fureur
 Vienne. Il ne pensait presque plus  ses maux; et, press par la
bienveillance de Marie-Thrse et par les devoirs de son emploi, d'crire
de nouveaux drames lyriques, il se prparait, par la lecture des tragiques
grecs et des classiques latins,  produire quelqu'un de ces chefs-d'oeuvre
que les Italiens de Vienne et les Allemands de l'Italie mettaient, sans
faon, au-dessus des tragdies de Corneille, de Racine, de Shakespeare, de
Calderon, au-dessus de tout, pour le dire sans dtour et sans mauvaise
honte.

Ce n'est pas au beau milieu de cette histoire, dj si longue et si charge
de dtails, que nous abuserons encore de la patience, peut-tre depuis
longtemps puise, du lecteur, pour lui dire ce que nous pensons du gnie
de Mtastase. Peu lui importe. Nous allons donc lui rpter seulement ce
que Consuelo en disait tout bas   Joseph:

Mon pauvre Beppo, tu ne saurais croire quelle peine j'ai  jouer ces rles
qu'on dit si sublimes et si pathtiques. Il est vrai que les mots sont bien
arrangs, et qu'ils arrivent facilement sur la langue, quand on les chante;
mais quand on pense au personnage qui les dit, on ne sait o prendre, je ne
dis pas de l'motion, mais du srieux pour les prononcer. Quelle bizarre
convention est donc celle qu'on a faite, en arrangeant l'antiquit  la
mode de notre temps, pour mettre sur la scne des intrigues, des passions
et des moralits qui seraient bien places peut-tre dans des mmoires de
la margrave de Bareith, du baron de Trenck, ou de la princesse de Culmbach,
mais qui, de la part de Rhadamiste, de Brnice, ou d'Arsino, sont des
contre-sens absurdes? Lorsque j'tais convalescente au chteau des Gants,
le comte Albert me faisait souvent la lecture pour m'endormir; mais moi,
je ne dormais pas, et j'coutais de toutes mes oreilles. Il me lisait
des tragdies grecques de Sophocle, d'Eschyle ou d'Euripide, et il les
lisait en espagnol, lentement, mais nettement et sans hsitation, quoique
ce ft un texte grec qu'il avait sous les yeux. Il tait si vers dans
les langues anciennes et nouvelles, qu'on et dit qu'il lisait une
traduction admirablement crite. Il s'attachait  la faire assez fidle,
disait-il, pour que je pusse saisir, dans l'exactitude scrupuleuse de
son interprtation, le gnie des Grecs dans toute sa simplicit. Quelle
grandeur, mon Dieu! quelles images! quelle posie, et quelle sobrit!
Quels personnages de dix coudes, quels caractres purs et forts, quelles
nergiques  situations, quelles douleurs profondes et vraies, quels
tableaux dchirants et terribles il faisait passer devant moi! faible
encore, et l'imagination toujours frappe des motions violentes qui
avaient caus ma maladie, j'tais si bouleverse de ce que j'entendais,
que je m'imaginais, en l'coutant, tre tour  tour Antigone, Clytemnestre,
Mde, Electre, et jouer en personne ces drames sanglants et douloureux,
non sur un thtre  la lueur des quinquets, mais dans des solitudes
affreuses, au seuil des grottes bantes, ou sous les colonnes des antiques
parvis, auprs des ples foyers o l'on pleurait les morts en conspirant
contre les vivants. J'entendais ces choeurs lamentables des Troyennes et
des captives de Dardanie. Les Eumnides dansaient autour de moi... sur
quels rhythmes bizarres et sur quelles infernales modulations! Je n'y
pense pas sans un souvenir de plaisir et de terreur qui me fait encore
frissonner. Jamais je n'aurai, sur le thtre, dans la ralisation de
mes rves, les mmes motions et la mme puissance que je sentais gronder
alors dans mon coeur et dans mon cerveau. C'est l que je me suis sentie
tragdienne pour la premire fois, et que j'ai conu des types dont aucun
artiste ne m'avait fourni le modle. C'est l que j'ai compris le drame,
l'effet tragique, la posie du thtre; et,  mesure qu'Albert lisait,
j'improvisais intrieurement un chant sur lequel je m'imaginais suivre et
dire moi-mme tout ce que j'entendais. Je me surprenais quelquefois dans
l'attitude et avec la physionomie des personnages qu'il faisait parler,
et il lui arriva souvent de  s'arrter effray, croyant voir apparatre
Andromaque ou Ariane devant lui. Oh! va, j'en ai plus appris et plus
devin en un mois avec ces lectures-l que je ne le ferai dans toute ma
vie, employe  rpter les drames de M. Mtastase; et si les compositeurs
n'avaient mis dans la musique le sentiment et la vrit qui manquent 
l'action, je crois que je succomberais sous le dgot que j'prouve  faire
parler la grande-duchesse Znobie avec la landgrave gl, et  entendre
le feld-marchal Rhadamiste se disputer avec le cornette de pandoures
Zopire. Oh! tout cela est faux, archi-faux, mon pauvre Beppo! faux comme
nos costumes, faux comme la perruque blonde de Caffariello Tiridate, comme
le dshabill Pompadour  de madame Holzbaer en pastourelle d'Armnie,
comme les mollets de tricot rose du prince Dmtrius, comme ces dcors que
nous voyons l de prs, et qui ressemblent  l'Asie comme l'abb Mtastase
ressemble au vieil Homre.

--Ce que tu me dis l, rpondit Haydn, m'explique pourquoi, en sentant la
ncessit d'crire des opras pour le thtre, si tant est que je puisse
arriver jusque-l, je me sens plus d'inspiration et d'esprance quand je
pense  composer des oratorios. L o les purils artifices de la scne ne
viennent pas donner un continuel dmenti  la vrit du sentiment, dans ce
cadre symphonique o tout est musique, o l'me parle  l'me par l'oreille
et non par les yeux, il me semble que le compositeur peut dvelopper toute
son inspiration, et entraner l'imagination d'un auditoire dans des rgions
vraiment leves.

En parlant ainsi; Joseph et Consuelo, en attendant que tout le monde ft
rassembl pour la rptition, marchaient cte  cte le long d'une grande
toile de fond qui devait tre ce soir-l le fleuve Araxe, et qui n'tait,
dans le demi-jour du thtre, qu'une norme bande d'indigo tendue parmi
de grosses taches d'ocre, destines  reprsenter les montagnes du Caucase.
On sait que ces toiles de fond, prpares pour la reprsentation, sont
places les unes derrire les autres, de manire  tre releves sur un
cylindre au changement  vue. Dans l'intervalle qui les spare les unes
des autres, les acteurs circulent durant la reprsentation; les comparses
s'endorment ou changent des prises de tabac, assis ou couchs dans la
poussire, sous les gouttes d'huile qui tombent languissamment des
quinquets mal assurs. Dans la journe, les acteurs se promnent le long
de ces couloirs troits et obscurs, en rptant leurs rles, ou en
s'entretenant de leurs affaires; quelquefois en piant les petites
confidences ou surprenant les profondes machinations d'autres promeneurs
causant tout prs d'eux sans les voir, derrire un bras de mer ou une place
publique.

Heureusement, Mtastase n'tait point sur l'autre rive de l'Araxe,
tandis que l'inexprimente Consuelo panchait ainsi son indignation
d'artiste avec Haydn. La rptition commena. C'tait la seconde de
_Znobie_, et elle alla si bien, que les musiciens de l'orchestre
applaudirent, selon l'usage, avec leurs archets sur le ventre de leurs
violons. La musique de Predieri tait charmante, et le Porpora la dirigeait
avec plus d'enthousiasme qu'il n'avait pu le faire pour celle de Hasse.
Le rle de Tiridate  tait un des triomphes de Caffariello, et il n'avait
garde de trouver mauvais qu'en l'quipant en farouche guerrier parthe,
on le fit roucouler en Cladon et parler en Clitandre. Consuelo, si
elle sentait son rle faux et guind dans la bouche d'une hrone de
l'antiquit, trouvait au moins l un caractre de femme agrablement
indiqu. Il offrait mme une sorte de rapprochement avec la situation
d'esprit o elle s'tait trouve entre Albert et Anzoleto; et oubliant
tout  fait la _couleur locale_, comme nous disons aujourd'hui, pour ne
se reprsenter que les sentiments humains, elle s'aperut qu'elle tait
sublime dans cet air dont le sens avait t si souvent dans son coeur:

  Voi leggete in ogni core;
  Voi sapete, o giusti Dei,
  Se son puri i voti miei,
  Se innocente  la piet.

Elle eut donc en cet instant la conscience d'une motion vraie et d'un
triomphe mrit. Elle n'eut pas besoin que le regard de Caffariello, qui
n'tait pas gn ce jour-l par la prsence de la Tesi, et qui admirait
de bonne foi, lui confirmt ce qu'elle sentait dj, la certitude d'un
effet irrsistible  produire sur tous les publics du monde et dans toutes
les conditions possibles, avec ce morceau capital. Elle se trouva ainsi
toute rconcilie avec sa partie, avec l'opra, avec ses camarades, avec
elle-mme, avec le thtre, en un mot; et malgr toutes les imprcations
qu'elle venait de faire contre son tat une heure auparavant, elle ne
put se dfendre d'un de ces tressaillements intrieurs, si profonds, si
soudains et si puissants, qu'il est impossible  quiconque n'est pas
artiste en quelque chose, de comprendre quels sicles de labeur, de
dceptions et de souffrances ils peuvent racheter en un instant.




XCV.


En qualit d'lve, encore  demi serviteur du Porpora, Haydn, avide
d'entendre de la musique et d'tudier, mme sous un point de vue matriel,
la contexture des opras, obtenait la permission de se glisser dans les
coulisses lorsque Consuelo chantait. Depuis deux jours, il remarqua que
le Porpora, d'abord assez mal dispos  l'admettre ainsi dans l'intrieur
du thtre, l'y autorisait d'un air de bonne humeur, avant mme qu'il ost
le lui demander. C'est qu'il s'tait pass quelque chose de nouveau dans
l'esprit du professeur. Marie-Thrse, parlant musique avec l'ambassadeur
de Venise, tait revenue  son ide fixe de matrimoniomanie, comme disait
Consuelo. Elle lui avait dit qu'elle verrait avec plaisir cette grande
cantatrice se fixer  Vienne en pousant le jeune musicien, lve de son
matre; elle avait pris des informations sur Haydn auprs de l'ambassadeur
mme, et ce dernier lui en ayant dit beaucoup de bien, l'ayant assure
qu'il annonait de grandes facults musicales, et surtout qu'il tait
trs-bon catholique, Sa Majest l'avait engag  arranger ce mariage,
promettant de faire un sort convenable aux jeunes poux. L'ide avait souri
 M. Cormer, qui aimait tendrement Joseph, et dj lui faisait une pension
de soixante-douze francs par mois pour l'aider  continuer librement ses
tudes. Il en avait parl chaudement au Porpora, et celui-ci, craignant
que sa Consuelo ne persistt dans l'ide de se retirer du thtre pour
pouser un gentilhomme, aprs avoir beaucoup hsit, beaucoup rsist
(il et prfr  tout que son lve vct sans hymen et sans amour),
s'tait enfin laiss persuader. Pour frapper un grand coup, l'ambassadeur
s'tait dtermin  lui faire voir des compositions de Haydn, et  lui
avouer que la srnade en trio dont il s'tait montr si satisfait tait
de la faon de Beppo. Le Porpora avait confess qu'il y avait l le germe
d'un grand talent; qu'il pourrait lui imprimer une bonne direction et
l'aider par ses conseils  crire pour la voix; enfin que le sort d'une
cantatrice marie  un compositeur pouvait tre fort avantageux. La grande
jeunesse du couple et ses minces ressources lui imposaient la ncessit
de s'adonner au travail sans autre espoir d'ambition, et Consuelo se
trouverait ainsi enchane au thtre. Le maestro se rendit. Il n'avait pas
reu plus que Consuelo de rponse de Riesenburg. Ce silence lui faisait
craindre quelque rsistance  ses vues, quelque coup de tte du jeune
comte: Si je pouvais sinon marier, du moins fiancer Consuelo  un autre,
pensa-t-il, je n'aurais plus rien  craindre de ce ct-l.

Le difficile tait d'amener Consuelo  cette rsolution. L'y exhorter et
t lui inspirer la pense de rsister. Avec sa finesse napolitaine, il se
dit que la force des choses devait amener un changement insensible dans
l'esprit de cette jeune fille. Elle avait de l'amiti pour Beppo, et
Beppo, quoiqu'il et vaincu l'amour dans son coeur, montrait tant de zle,
d'admiration et de dvouement pour elle, que le Porpora put bien s'imaginer
qu'il en tait violemment pris. Il pensa qu'en ne le gnant point dans ses
rapports avec elle, il lui laisserait les moyens de faire agrer ses voeux;
qu'en l'clairant en temps et lieu sur les desseins de l'impratrice et sur
sa propre adhsion, il lui donnerait le courage de l'loquence et le feu
de la persuasion. Enfin il cessa tout  coup de le brutaliser et de le
rabaisser, et laissa un libre cours  leurs panchements fraternels,
se flattant que les choses iraient plus vite ainsi que s'il s'en mlait
ostensiblement.

Le Porpora, en ne doutant pas assez du succs, commettait  une grande
faute. Il livrait la rputation de Consuelo  la mdisance; car il ne
fallait que voir Joseph deux fois de suite dans les coulisses auprs d'elle
pour que toute la gent dramatique proclamt ses amours avec ce jeune homme,
et la pauvre Consuelo, confiante et imprvoyante comme toutes les mes
droites et chastes, ne songeait nullement  prvoir le danger et  s'en
garantir. Aussi, ds le jour de cette rptition de _Znobie_, les yeux
prirent l'veil et les langues la vole. Dans chaque coulisse, derrire
chaque dcor, il y eut entre les acteurs, entre les choristes, entre les
employs de toutes sortes qui circulaient, une remarque maligne ou enjoue,
accusatrice  ou bienveillante, sur le scandale de cette intrigue naissante
ou sur la candeur de ces heureuses accordailles.

Consuelo, toute  son rle, toute  son motion d'artiste, ne voyait,
n'entendait et ne pressentait rien. Joseph, tout rveur, tout absorb
par l'opra qu'on chantait et par celui qu'il mditait dans son me
musicale, entendait bien quelques mots  la drobe, et ne les comprenait
pas, tant il tait loin de se flatter d'une vaine esprance. Quand il
surprenait en passant quelque parole quivoque, quelque observation
piquante, il levait la tte, regardait autour de lui, cherchait l'objet
de ces satires, et, ne le trouvant pas, profondment indiffrent aux propos
de ce genre, il retombait dans ses contemplations.

Entre chaque acte de l'opra, on donnait souvent un intermde bouffe,
et ce jour-l on rpta l'_Impressario delle Canarie_, assemblage de
petites scnes trs-gaies et trs-comiques de Mtastase. La Corilla,
en y remplissant le rle d'une prima donna exigeante, imprieuse et
fantasque, tait d'une vrit parfaite, et le succs qu'elle avait
ordinairement dans cette bluette la consolait un peu du sacrifice de
son grand rle de Znobie. Pendant qu'on rptait la dernire partie de
l'intermde, en attendant qu'on rptt le troisime acte, Consuelo,
un peu oppresse par l'motion de son rle, alla derrire la toile de fond,
entre l'_horrible valle hrisse de montagnes et de prcipices_, qui
formait le premier dcor, et ce bon fleuve Araxe, bord d'_amnissimes
montagnes_, qui devait apparatre  la troisime scne pour reposer
agrablement les yeux du spectateur _sensible_. Elle marchait un peu vite,
allant et revenant sur ses pas, lorsque Joseph lui apporta son ventail
qu'elle avait laiss sur la niche du souffleur, et dont elle se servit avec
beaucoup de plaisir. L'instinct du coeur et la volontaire proccupation du
Porpora poussaient machinalement Joseph  rejoindre son amie; l'habitude de
la confiance et le besoin d'panchement portaient Consuelo  l'accueillir
toujours joyeusement. De ce double mouvement  d'une sympathie dont les
anges n'eussent pas rougi dans le ciel, la destine avait rsolu de faire
le signal et la cause d'tranges infortunes... Nous savons trs-bien
que nos lectrices de romans, toujours presses d'arriver  l'vnement,
ne nous demandent que plaie et bosse; nous les supplions d'avoir un peu
de patience.

Eh bien, mon amie, dit Joseph en souriant  Consuelo et en lui tendant
la main, il me semble que tu n'es plus si mcontente du drame, de notre
illustre abb, et que tu as trouv dans ton air de la prire une fentre
ouverte par laquelle le dmon du gnie qui te possde va prendre une bonne
fois sa vole.

--Tu trouves donc que je l'ai bien chant?

--Est-ce que tu ne vois pas que j'ai les yeux rouges?

--Ah! oui, tu as pleur. C'est bon, tant mieux! je suis bien contente de
t'avoir fait pleurer.

--Comme si c'tait la premire fois! Mais tu deviens  artiste comme le
Porpora veut que tu le sois; ma bonne Consuelo! La fivre du succs s'est
allume en toi. Quand tu chantais dans les sentiers du Boehmer-Wald, tu me
voyais bien pleurer et tu pleurais toi-mme, attendrie par la beaut de ton
chant; maintenant c'est autre chose: tu ris de bonheur, et tu tressailles
d'orgueil en voyant les larmes que tu fais couler. Allons, courage,
ma Consuelo, te voil _prima donna_ dans toute la force du terme!

--Ne me dis pas cela, ami. Je ne serai jamais comme celle de l-bas.

Et elle dsignait du geste la Corilla, qui chantait de l'autre ct de la
toile de fond, sur la scne.

Ne le prends pas en mauvaise part, repartit Joseph; je veux, dire que le
dieu de l'inspiration t'a vaincue. En vain ta raison froide, ton austre
philosophie et le souvenir de Riesenburg ont lutt contre l'esprit de
Python. Le voil qui te remplit et te dborde. Avoue que tu touffes de
plaisir: je sens ton bras trembler contre le mien; ta figure est anime,
et jamais je ne t'ai vu le regard, que tu as dans ce moment-ci. Non, tu
n'tais pas plus agite, pas plus inspire quand le comte Albert te lisait
les tragiques grecs!

--Ah! quel mal tu me fais! s'cria Consuelo en plissant tout  coup et
en retirant son bras de celui de Joseph. Pourquoi prononces-tu ce nom-l
ici? C'est un nom sacr qui ne devrait pas retentir dans ce temple de la
folie. C'est un nom terrible qui, comme un coup de tonnerre, fait rentrer
dans la nuit toutes les illusions et tous les fantmes des songes dors!

--Eh bien, Consuelo, veux-tu que je te le dise? reprit Haydn aprs un
moment de silence: jamais tu ne pourras  te dcider  pouser cet homme-l.

--Tais-toi, tais-toi, je l'ai promis!...

--Eh bien, si tu tiens ta promesse, jamais tu ne seras heureuse avec lui.
Quitter le thtre, toi? renoncer  tre artiste? Il est trop tard d'une
heure. Tu viens de savourer une joie dont le souvenir ferait le tourment
de toute ta vie.

--Tu me fais peur, Beppo! Pourquoi me dis-tu de pareilles choses
aujourd'hui?

--Je ne sais, je te les dis comme malgr moi. Ta fivre a pass dans mon
cerveau, et il me semble que je vais, en rentrant chez nous, crire quelque
chose de sublime. Ce sera quelque platitude: n'importe, je me sens plein
de gnie pour le quart d'heure.

--Comme tu es gai, comme tu es tranquille, toi! moi! au milieu de cette
fivre d'orgueil et de joie dont tu parles, j'prouve une atroce douleur,
et j'ai  la fois envie de rire et de pleurer.

--Tu souffres, j'en suis certain; tu dois souffrir. Au moment o tu sens ta
puissance clater, une pense lugubre te saisit et te glace...

--Oui, c'est vrai, qu'est-ce que cela veut dire?

--Cela veut dire que tu es artiste, et que tu t'es impos comme un devoir
l'obligation farouche, abominable  Dieu et  toi-mme, de renoncer 
l'art.

--Il me semblait hier que non, et aujourd'hui il me semble que oui.
C'est que j'ai mal aux nerfs, c'est que ces agitations sont terribles
et funestes, je le vois. J'avais toujours ni leur entranement et leur
puissance. J'avais toujours abord la scne avec calme, avec une attention
consciencieuse et modeste. Aujourd'hui je ne me possde plus, et s'il me
fallait entrer en reprsentation en cet instant, il me semble que je ferais
des folies sublimes ou  des extravagances misrables. Les rnes de ma
volont m'chappent; j'espre que demain je ne serai pas ainsi, car cette
motion tient  la fois du dlire et de l'agonie.

--Pauvre amie! je crains qu'il n'en soit toujours ainsi dsormais, ou
plutt je l'espre; car tu ne seras vraiment puissante que dans le feu de
cette motion. J'ai ou dire  tous les musiciens,  tous les acteurs
que j'ai abords, que, sans ce dlire ou sans ce trouble, ils ne pouvaient
rien; et qu'au lieu de se calmer avec l'ge et l'habitude, ils devenaient
toujours plus impressionnables  chaque treinte de leur dmon.

--Ceci est un grand mystre, dit Consuelo en soupirant. Il ne me semble pas
que la vanit, la jalousie des autres, le lche besoin du triomphe, aient
pu s'emparer de moi si soudainement et bouleverser mon tre du jour au
lendemain. Non! je t'assure qu'en chantant cette prire de Znobie et ce
duo avec Tiridate, o la passion et la vigueur de Caffariello m'emportaient
comme un tourbillon d'orage, je ne songeais ni au public, ni  mes rivales,
ni  moi-mme. J'tais Znobie; je pensais aux  dieux immortels de l'olympe
avec une ardeur toute chrtienne, et je brlais d'amour pour ce bon
Caffariello, qu'aprs la ritournelle je ne puis pas regarder sans rire:
Tout cela est trange, et je commence  croire que, l'art dramatique tant
un mensonge perptuel, Dieu nous punit en nous frappant de la folie d'y
croire nous-mmes et de prendre au srieux ce que nous faisons pour
produire l'illusion chez les autres. Non! il n'est pas permis  l'homme
d'abuser de toutes les passions et de toutes les motions de la vie relle
pour s'en faire un jeu. Il veut que nous gardions notre me saine et
puissante  pour des affections vraies, pour des actions utiles, et quand
nous faussons ses vues, il nous chtie et nous rend insenss.

--Dieu! Dieu! la volont de Dieu! voil o gt le mystre, Consuelo!
Qui peut pntrer les desseins de Dieu envers nous? Nous donnerait-il,
ds le berceau, ces instincts, ces besoins d'un certain art, que nous ne
pouvons jamais touffer, s'il proscrivait l'usage que nous sommes appels
 en faire? Pourquoi, ds mon enfance, n'aimais-je pas les jeux de mes
petits camarades? pourquoi, ds que j'ai t livr  moi-mme, ai-je
travaill  la musique avec un acharnement dont rien ne pouvait me
distraire, et une assiduit qui et tu tout autre enfant de mon ge?
Le repos me fatiguait, le travail me donnait la vie. Il en tait ainsi de
toi, Consuelo. Tu me l'as dit cent fois, et quand l'un de nous racontait sa
vie  l'autre, celui-ci croyait entendre la sienne propre. Va, la main de
Dieu est dans tout, et toute puissance, toute inclination est son ouvrage,
quand mme nous n'en comprenons pas le but. Tu es ne artiste, donc il faut
que tu le sois, et quiconque t'empchera de l'tre te donnera la mort ou
une vie pire que la tombe.

--Ah! Beppo, s'cria Consuelo consterne et presque gare, si tu tais
vritablement mon ami, je sais bien ce que tu ferais.

--Eh! quoi donc, chre Consuelo? Ma vie ne t'appartient-elle pas?

--Tu me tuerais demain au moment o l'on baissera la toile, aprs que
j'aurai t vraiment artiste, vraiment inspire, pour la premire et la
dernire fois de ma vie.

--Ah! dit Joseph avec une gat triste, j'aimerais mieux tuer ton comte
Albert ou moi-mme.

En ce moment, Consuelo leva les yeux vers la coulisse qui s'ouvrit
vis--vis d'elle, et la mesura des yeux avec une proccupation
mlancolique. L'intrieur d'un grand thtre, vu au jour, est quelque chose
de si diffrent de ce qu'il nous apparat de la salle, aux lumires, qu'il
est impossible de s'en faire une ide quand on ne l'a pas contempl ainsi.
Rien de plus triste, de plus sombre et de plus effrayant que cette salle
plonge dans l'obscurit, dans la solitude, dans le silence. Si quelque
figure humaine venait  se montrer distinctement dans ces loges fermes
comme des tombeaux, elle semblerait un spectre, et ferait reculer d'effroi
le plus intrpide comdien. La lumire rare et terne qui tombe de plusieurs
lucarnes situes dans les combles sur le fond de la scne, rampe en
biais sur des chafaudages, sur des haillons gristres, sur des planches
poudreuses. Sur la scne, l'oeil, priv du prestige de la perspective,
s'tonne de cette troite enceinte o tant de personnes et de passions
doivent agir, en simulant des mouvements majestueux, des masses imposantes,
des lans indomptables, qui sembleront tels aux spectateurs, et qui sont
tudis, mesurs  une ligne prs, pour ne point s'embarrasser et se
confondre, ou se briser contre les dcors. Mais si la scne se montre
petite et mesquine, en revanche, la hauteur du vaisseau destin 
loger tant de dcorations et  faire mouvoir tant de machines parat
immense, dgag de toutes ces toiles festonnes en nuages, en corniches
d'architecture ou en rameaux verdoyants qui la coupent dans une certaine
proportion pour l'oeil du spectateur. Dans sa disproportion relle, cette
lvation a quelque chose d'austre, et, si en regardant la scne, on se
croit dans un cachot, en regardant les combles, on se croirait dans une
glise gothique, mais dans une glise ruine ou inacheve; car tout ce qui
est l est blafard, informe, fantasque, incohrent. Des chelles suspendues
sans symtrie pour les besoins du machiniste, coupes comme au hasard
et lances sans motif apparent vers d'autres chelles qu'on ne distingue
point dans la confusion de ces dtails incolores; des amas, de planches
bizarrement taillades, dcors vus  l'envers et dont le dessin n'offre
aucun sens  l'esprit; des cordes entremles comme des hiroglyphes; des
dbris sans nom, des poulies et des rouages qui semblent prpars pour des
supplices inconnus, tout cela ressemble  ces rves que nous faisons 
l'approche du rveil, et o nous voyons, des choses incomprhensibles,
en faisant de vains efforts pour savoir o nous sommes. Tout est vague,
tout flotte, tout semble prt  se disloquer.  On voit un homme qui
travaille tranquillement sur ces solives, et qui semble port par des
toiles d'araigne;  il peut vous paratre un marin grimpant aux cordages
d'un vaisseau, aussi bien qu'un rat gigantesque sciant et rongeant les
charpentes vermoulues. On entend des paroles qui viennent on ne sait d'o.
Elles se prononcent   quatre-vingts pieds au-dessus de vous, et la
sonorit bizarre des chos accroupis dans tous les coins du dme
fantastique vous les apporte  l'oreille, distinctes ou confuses, selon
que vous faites un pas en avant ou de ct, qui change l'effet acoustique.
Un bruit pouvantable branle les chafauds et se rpte en sifflements
prolongs. Est-ce donc la vote qui s'croule? Est-ce un  de ces frles
balcons qui craque et tombe, entranant de pauvres ouvriers sous ses
ruines? Non, c'est un pompier qui ternue, ou c'est un chat qui s'lance
 la poursuite de son gibier,  travers les prcipices de ce labyrinthe
suspendu. Avant que vous soyez habitu  tous ces objets  et  tous ces
bruits, vous avez peur; vous ne savez de quoi il s'agit, et contre quelles
apparitions inoues il faut vous armer de sang-froid. Vous ne comprenez
rien, et ce que l'on ne distingue pas par la vue ou par la pense, ce qui
est incertain et inconnu alarme toujours la logique de la sensation. Tout
ce qu'on peut se figurer de plus raisonnable, quand on pntre pour la
premire fois dans un pareil chaos, c'est qu'on va assister  quelque
sabbat insens dans le laboratoire d'une mystrieuse alchimie[1].

[Note 1: Et cependant, comme tout a sa beaut pour l'oeil qui sait voir,
ces limbes thtrales ont une beaut bien plus mouvante pour l'imagination
que tous les prtendus prestiges de la scne claire et ordonne  l'heure
du spectacle. Je me suis demand souvent en quoi consistait cette beaut,
et comment il me serait possible de la dcrire, si je voulais en faire
passer le secret dans l'me d'un autre. Quoi! sans couleurs, sans formes,
sans ordre et sans clart, les objets extrieurs peuvent-ils, me dira-t-on,
revtir un aspect qui parle aux yeux et  l'esprit? Un peintre seul pourra
me rpondre: Oui, je le comprends. Il se rappellera le _Philosophe en
mditation_ de Rembrandt: cette grande chambre perdue dans l'ombre,
ces escaliers sans fin, qui tournent on ne sait comment; ces lueurs vagues
qui s'allument et s'teignent, on ne sait pourquoi, sur les divers plans
du tableau; toute cette scne indcise et nette en mme temps, cette
couleur puissante rpandue sur un sujet qui, en somme, n'est peint qu'avec
du brun clair et du brun sombre; cette magie du clair-obscur, ce jeu de
la lumire mnage sur les objets les plus insignifiants, sur une chaise,
sur une cruche, sur un vase de cuivre; et voil que ces objets, qui ne
mritent pas d'tre regards, et encore moins d'tre peints, deviennent si
intressants, si beaux  leur manire, que vous ne pouvez pas en dtacher
vos yeux. Ils ont reu la vie, ils existent et sont dignes d'exister,
parce que l'artiste les a touchs de sa baguette, parce qu'il y a fix une
parcelle du soleil, parce que entre eux et lui il a su tendre un voile
transparent, mystrieux, l'air que nous voyons, que nous respirons, et
dans lequel nous croyons entrer en nous enfonant par l'imagination dans
la profondeur de sa toile. Eh bien, si nous retrouvons dans la ralit un
de ses tableaux, ft-il compos d'objets plus mprisables encore, d'als
briss, de haillons fltris, de murailles enfumes; si une ple lumire y
jette son prestige avec prcaution, si le clair-obscur y dploie cet art
essentiel qui est dans l'effet, dans la rencontre, dans l'harmonie de
toutes les choses existantes sans que l'homme ait besoin de l'y mettre,
l'homme sait l'y trouver, et il le gote, il l'admire, il en jouit comme
d'une conqute qu'il vient de faire.

Il est  peu prs impossible d'expliquer avec des paroles ces mystres
que le coup de pinceau d'un grand matre, traduit intelligiblement  tous
les yeux. En voyant les intrieurs de Rembrandt, de Teniers, de Grard
Dow, l'oeil le plus vulgaire se rappellera la ralit qui pourtant ne
l'avait jamais frapp potiquement. Pour voir potiquement cette ralit et
en faire, par la pense, un tableau de Rembrandt, il ne faut qu'tre dou
du sens pittoresque commun a beaucoup d'organisations. Mais pour dcrire
et faire passer ce tableau, par le discours, dans l'esprit d'autrui, il
faudrait une puissance si ingnieuse, qu'en l'essayant, je dclare que je
cde  une fantaisie sans aucun espoir de russite. Le gnie dou de
cette puissance, et qui l'exprime en vers (chose bien plus prodigieuse 
tenter!) n'a pas toujours russi. Et cependant je doute que dans notre
sicle aucun artiste littraire puisse approcher des rsultats qu'il a
obtenus en ce genre. Relisez une pice de vers qui s'appelle les _Puits de
l'Inde_; ce sera un chef-d'oeuvre, ou une orgie d'imagination, selon que
vous aurez on non des facults sympathiques  celles du pote. Quant  moi,
j'avoue que j'en ai t horriblement choqu  la lecture. Je ne pouvais
approuver ce dsordre et cette dbauche de description. Puis, quand
j'eus ferm le livre, je ne pouvais plus voir autre chose dans mon cerveau
que ces puits, ces souterrains, ces escaliers, ces gouffres par o le
pote m'avait fait passer. Je les voyais en rve, je les voyais tout
veill. Je n'en pouvais plus sortir, j'y tais enterr vivant. J'tais
subjugu, et je ne voulus pas relire ce morceau, de crainte de trouver
qu'un si grand peintre, comme un si grand pote, n'tait pas un crivain
sans dfaut. Cependant je retins par coeur pendant longtemps les huit
derniers vers, qui, dans tous les temps et pour tous les gots, seront un
trait profond, sublime, et sans reproche, qu'on l'entende avec le coeur,
avec l'oreille ou l'esprit.]

Consuelo laissait donc errer ses yeux distraits sur cet difice singulier,
et la posie de ce dsordre se rvlait  elle pour la premire fois.
A chaque extrmit du couloir form par les deux toiles de fond s'ouvrait
une coulisse noire et profonde o quelques figures passaient de temps en
temps comme des ombres. Tout  coup elle vit une de ces figures s'arrter
comme pour l'attendre, et elle crut voir un geste qui l'appelait.

 Est-ce le Porpora? demanda-t-elle  Joseph.

--Non; dit-il, mais c'est sans doute quelqu'un qui vient d'avertir qu'on va
rpter le troisime acte. 

Consuelo doubla le pas, en se dirigeant vers ce personnage, dont elle
ne pouvait distinguer les traits, parce qu'il avait recul jusqu' la
muraille. Mais lorsqu'elle fut  trois pas de lui, et au moment de
l'interroger, il glissa rapidement derrire les coulisses suivantes, et
gagna le fond de la scne en passant derrire toutes les toiles.

Voil quelqu'un qui avait l'air de nous pier, dit Joseph.

--Et qui a l'air de se sauver, ajouta Consuelo, frappe de l'empressement
avec lequel il s'tait drob  ses regards. Je ne sais pourquoi il m'a
fait peur.

Elle rentra sur la scne et rpta son dernier acte, vers la fin duquel
elle ressentit encore les mouvements d'enthousiasme qui l'avaient
transporte. Quand elle voulut remettre son mantelet pour se retirer, elle
le chercha, blouie par une clart subite: on venait d'ouvrir une lucarne
au-dessus de sa tte, et le rayon du soleil couchant tombait obliquement
devant elle. Le contraste de cette brusque lumire avec l'obscurit des
objets environnants gara un instant sa vue; et elle fit deux ou trois pas
au hasard, lorsque tout  coup elle se trouva auprs du mme personnage
en manteau noir, qui l'avait inquite dans la coulisse. Elle le voyait
confusment, et cependant il lui sembla le reconnatre. Elle fit un cri, et
s'lana vers lui; mais il avait dj disparu, et ce fut en vain qu'elle
le chercha des yeux.

Qu'as-tu? lui dit Joseph en lui prsentant son mantelet; t'es-tu heurte
contre quelque dcor? t'es-tu blesse?

--Non, dit-elle, mais j'ai vu le comte Albert.

--Le comte Albert ici? en es-tu sre? est-ce possible!

--C'est possible, c'est certain, dit Consuelo en l'entranant.

Et elle se mit  parcourir les coulisses, en courant et en pntrant dans
tous les coins. Joseph l'aidait  cette recherche, persuad cependant
qu'elle s'tait trompe, tandis que le Porpora l'appelait avec impatience
pour la ramener au logis. Consuelo ne trouva personne qui lui rappelt le
moindre trait d'Albert; et lorsque, force de sortir avec son matre, elle
vit passer toutes les personnes qui avaient t sur la scne en mme temps
qu'elle, elle remarqua plusieurs manteaux assez semblables  celui qui
l'avait frappe.

C'est gal, dit-elle tout bas  Joseph, qui lui en faisait l'observation,
je l'ai vu; il tait l!

--C'est une hallucination que tu as eue, reprit Joseph. Si c'et t
vraiment le comte Albert, il t'aurait parl; et tu dis que deux fois il a
fui  ton approche.

--Je ne dis pas que ce soit lui rellement; mais je l'ai vu, et comme tu
le dis, Joseph, je crois maintenant que c'est une vision. Il faut qu'il
lui soit arriv quelque malheur. Oh! j'ai envie de partir tout de suite,
de m'enfuir  en Bohme. Je suis sre qu'il est en danger, qu'il m'appelle,
qu'il m'attend.

--Je vois qu'il t'a, entre autres mauvais offices, communiqu sa folie,
ma pauvre Consuelo. L'exaltation que tu as eue en chantant t'a dispose 
ces rveries. Reviens  toi, je t'en conjure, et sois certaine que si le
comte Albert est  Vienne, tu le verras bien vivant accourir chez toi avant
la fin de la journe.

Cette esprance ranima Consuelo. Elle doubla le pas avec Beppo, laissant
derrire elle le vieux Porpora, qui ne trouva pas mauvais cette fois
qu'elle l'oublit dans la chaleur de son entretien avec ce jeune homme.
Mais Consuelo, ne pensait pas plus  Joseph qu'au maestro. Elle courut,
elle arriva tout essouffle, monta  son appartement, et n'y trouva
personne. Joseph s'informa auprs des domestiques si quelqu'un l'avait
demande pendant son absence. Personne n'tait venu, personne ne vint.
Consuelo attendit en vain toute la journe. Le soir et assez avant dans
la nuit, elle regarda par la fentre tous les passants attards qui
traversaient la rue. Il lui semblait toujours voir quelqu'un se diriger
vers sa porte et s'arrter. Mais ce quelqu'un passait outre, l'un en
chantant, l'autre en faisant entendre une toux de vieillard, et ils se
perdaient dans les tnbres. Consuelo, convaincue qu'elle avait fait un
rve, alla se coucher, et le lendemain matin, cette impression se trouvant
dissipe, elle avoua  Joseph qu'elle n'avait rellement distingu aucun
des traits du personnage en question. L'ensemble de sa taille, la coupe
et la pose de son manteau, un teint ple, quelque chose de noir au bas
du visage, qui pouvait tre une barbe ou l'ombrage du chapeau fortement
dessine par la lumire bizarre du thtre, ces vagues ressemblances,
rapidement saisies par son imagination, lui avaient suffi pour se persuader
qu'elle voyait Albert.

Si un homme tel que tu me l'as si souvent dpeint s'tait trouv sur le
thtre, lui dit Joseph, il y avait l assez de monde circulant de tous
cts pour que sa mise nglige, sa longue barbe et ses cheveux noirs
eussent attir les remarques. Or, j'ai interrog de tous cts, et,
jusqu'aux portiers du thtre, qui ne laissent pntrer personne dans
l'intrieur sans le reconnatre ou voir son autorisation, et qui que ce
soit n'avait vu un homme tranger au thtre ce jour-l.

--Allons, il est certain que je l'ai rv. J'tais mue, hors de moi. J'ai
pens  Albert, son image a pass dans mon esprit. Quelqu'un s'est trouv
l devant mes yeux, et j'en ai fait Albert. Ma tte est donc devenue bien
faible? Il est certain que j'ai cri du fond du coeur, et qu'il s'est pass
en moi quelque chose de bien extraordinaire et de bien absurde.

--N'y pense plus, dit Joseph; ne te fatigue pas avec des chimres.
Repasse ton rle, et songe  ce soir.




XCVI.


Dans la journe, Consuelo vit de ses fentres une troupe fort trange
dfiler vers la place. C'taient des hommes trapus, robustes et hls,
avec de longues moustaches, les jambes nues chausses de courroies
entre-croises  comme des cothurnes antiques, la tte couverte de bonnets
pointus, la ceinture garnie de quatre pistolets,  les bras, le cou
dcouvert, la main arme d'une longue carabine albanaise, et le tout
rehauss d'un grand manteau rouge.

Est-ce une mascarade? demanda Consuelo au chanoine, qui tait venu lui
rendre visite; nous ne sommes point en carnaval, que je sache.

--Regardez bien ces hommes-l, lui rpondit le chanoine; car nous ne les
reverrons pas de longtemps, s'il  plat  Dieu de maintenir le rgne de
Marie-Thrse. Voyez comme le peuple les examine avec curiosit, quoique
avec une sorte de dgot et de frayeur! Vienne les a vus accourir dans
ses jours d'angoisse et de dtresse, et alors elle les a accueillis plus
joyeusement qu'elle ne le fait aujourd'hui, honteuse et consterne qu'elle
est de leur devoir son salut!

--Sont-ce l ces brigands esclavons dont on m'a tant parl en Bohme et
qui y ont fait tant de mal? reprit Consuelo.

--Oui, ce sont eux, rpliqua le chanoine; ce sont les dbris de ces hordes
de serfs et de bandits croates que le fameux baron Franois de Trenck,
cousin germain de votre ami le baron Frdric de Trenck, avait affranchis
ou asservis avec une hardiesse et une habilet incroyables, pour en faire
presque des troupes rgulires au service de Marie-Thrse. Tenez, le
voil, ce hros effroyable, ce Trenck  la gueule brle, comme l'appellent
nos soldats; ce partisan fameux, le plus rus, le plus intrpide, le plus
ncessaire des tristes et belliqueuses annes qui viennent de s'couler:
le plus grand hbleur et le plus grand pillard de son sicle,  coup sr;
mais aussi l'homme le plus brave, le plus robuste, le plus actif, le plus
fabuleusement tmraire des temps modernes. C'est lui; c'est Trenck le
pandoure, avec ses loups affams, meute sanguinaire dont il est le sauvage
pasteur.

Franois de Trenck tait plus grand encore que son cousin de Prusse.
Il avait prs de six pieds. Son manteau carlate, attach  son cou par
une agrafe de rubis, s'entr'ouvrait sur sa poitrine pour laisser voir tout
un muse d'artillerie turque, chamarre de pierreries, dont sa ceinture
tait l'arsenal. Pistolets, sabres recourbs et coutelas, rien ne manquait
pour lui donner l'apparence du plus expditif et du plus dtermin tueur
d'hommes. En guise d'aigrette, il portait  son bonnet le simulacre d'une
petite faux  quatre lames tranchantes, retombant sur son front. Son aspect
tait horrible. L'explosion d'un baril de poudre[1] en le dfigurant, avait
achev de lui donner l'air diabolique. On ne pouvait le regarder sans
frmir, disent tous les mmoires du temps.

[Note 1: tant descendu dans une cave au pillage d'une ville de la Bohme
et dans l'esprance de dcouvrir le premier des tonnes d'or dont on lui
avait signal l'existence, il avait approch prcipitamment une lumire
d'un de ces tonneaux prcieux; mais c'tait de la poudre qu'il contenait.
L'explosion avait fait crouler sur lui une partie de la vote, et on
l'avait retir des dcombres, mourant, le corps sillonn d'normes
brlures, le visage couvert de plaies profondes et indlbiles.]

C'est donc l ce monstre, cet ennemi de l'humanit! dit Consuelo en
dtournant les yeux avec horreur. La Bohme se rappellera longtemps son
passage; les villes brles, saccages, les vieillards et les enfants mis
en pices, les femmes outrages, les campagnes puises de contributions,
les moissons dvastes, les troupeaux dtruits quand on ne pouvait les
enlever, partout la ruine, la dsolation, le meurtre et l'incendie. Pauvre
Bohme! rendez-vous ternel de toutes les luttes, thtre de toutes les
tragdies!

--Oui, pauvre Bohme! victime de toutes les fureurs, arne de tous les
combats, reprit le chanoine; Franois de Trenck y a renouvel les farouches
excs du temps de Jean Ziska. Comme lui invaincu, il n'a jamais fait
quartier; et la terreur de son nom tait si grande, que ses avant-gardes
ont enlev des villes d'assaut, lorsqu'il tait encore  quatre milles de
distance, aux prises avec d'autres ennemis. C'est de lui qu'on peut dire,
comme d'Attila, que l'herbe ne repousse jamais l ou son cheval a pass.
C'est lui que les vaincus maudiront jusqu' la quatrime gnration.

Franois de Trenck se perdit dans l'loignement; mais pendant longtemps
Consuelo et le chanoine virent dfiler ses magnifiques chevaux richement
caparaonns, que ses gigantesques hussards croates conduisaient en main.

Ce que vous voyez n'est qu'un faible chantillon de ses richesses, dit
le chanoine. Des mulets et des chariots  chargs d'armes, de tableaux, de
pierreries, de lingots d'or et d'argent, couvrent incessamment les routes
qui conduisent  ses terres d'Esclavonie. C'est l qu'il enfouit des
trsors qui pourraient fournir la ranon de trois rois. Il mange dans
la vaisselle d'or qu'il a enleve au roi de Prusse  Sorow, alors qu'il
a failli enlever le roi de Prusse lui-mme. Les uns disent qu'il l'a
manqu d'un quart d'heure; les autres prtendent qu'il l'a tenu prisonnier
dans ses mains et qu'il lui a chrement vendu sa libert. Patience!
Trenck le pandoure ne jouira peut-tre pas longtemps de tant de gloire
et de richesses. On dit qu'un procs criminel le menace, que les plus
pouvantables accusations psent sur sa tte, que l'impratrice en a
grand peur; enfin que ceux de ses Croates qui n'ont pas pris, selon leur
coutume, leur cong sous leur bonnet, vont tre incorpors dans les troupes
rgulires et tenus en bride  la manire prussienne. Quant  lui... j'ai
mauvaise ide des compliments et des rcompenses qui l'attendent  la cour!

--Ils ont sauv la couronne d'Autriche,  ce qu'on dit!

--Cela est certain. Depuis les frontires de la Turquie jusqu' celles
de la France, ils ont sem l'pouvante et emport les places les mieux
dfendues, les batailles les plus dsespres. Toujours les premiers 
l'attaque d'un front d'arme,  la tte d'un pont,  la brche d'un fort;
ils ont forc nos plus grands gnraux  l'admiration, et nos ennemis  la
fuite. Les Franais ont partout recul devant eux, et le grand Frdric
a pli, dit-on, comme un simple mortel,  leur cri de guerre. Il n'est
point de fleuve rapide, de fort inextricable, de marais vaseux, de roche
escarpe, de grle de balles et de torrents de flammes qu'ils n'aient
franchis,  toutes les heures de la nuit, et dans les plus rigoureuses
saisons. Oui; certes, ils ont sauv la couronne de Marie-Thrse plus que
la vieille tactique militaire de tous nos gnraux et toutes les ruses de
nos diplomates.

--En ce cas, leurs crimes seront impunis et leurs vols sanctifis!

--Peut-tre qu'ils seront trop punis, au contraire.

--On ne se dfait pas de gens qui ont rendu de pareils services!

--Pardon, dit le chanoine malignement: quand on n'a plus besoin d'eux...

--Mais ne leur a-t-on pas permis tous les excs qu'ils ont commis sur les
terres de l'Empire et sur celles des allis?

--Sans doute; on leur a tout permis, puisqu'ils taient ncessaires!

--Et maintenant?

--Et maintenant qu'ils ne le sont plus, on leur reproche tout ce qu'on leur
avait permis.

--Et la grande me de Marie-Thrse?

--Ils ont profan des glises!

--J'entends. Trenck est perdu, monsieur le chanoine.

--Chut! cela se dit tout bas, reprit-il.

--As-tu vu les pandoures? s'cria Joseph en entrant tout essouffl.

--Avec peu de plaisir, rpondit Consuelo.

--Eh bien, ne les as-tu pas reconnus?

--C'est la premire fois que je les vois.

--Non pas, Consuelo, ce n'est pas la premire fois que ces figures-l
frappent tes regards. Mous en avons rencontr dans le Boehmer-Wald.

--Grce  Dieu, aucun  ma souvenance.

--Tu as donc oubli un chalet o nous avons pass la nuit sur la fougre,
et o nous nous sommes aperus tout d'un coup que dix ou douze hommes
dormaient l autour de nous?.

Consuelo se rappela l'aventure du chalet et la rencontre de ces farouches
personnages qu'elle avait pris, ainsi que Joseph, pour des contrebandiers.
D'autres motions, qu'elle n'avait ni partages ni devines, gravaient
dans la mmoire de Joseph toutes les circonstances de cette nuit orageuse.

Eh bien, lui dit-il, ces prtendus contrebandiers qui ne s'aperurent pas
de notre prsence  ct d'eux et qui sortirent du chalet avant le jour,
portant des sacs et de lourds paquets, c'taient des pandoures: c'taient
les armes, les figures, les moustaches et les manteaux que je viens de voir
passer, et la Providence nous avait soustraits,  notre insu,  la plus
funeste rencontre que nous pussions faire en voyage.

--Sans aucun doute, dit le chanoine,  qui tous les dtails de ce voyage
avaient t souvent raconts par Joseph; ces honntes gens s'taient
licencis de leur propre gr, comme c'est leur coutume quand ils ont les
poches pleines, et ils gagnaient la frontire pour revenir dans leur pays
par un long circuit, plutt que de passer avec leur butin sur les terres
de l'Empire, o ils craignent toujours d'avoir  rendre des comptes. Mais
soyez srs qu'ils n'y seront pas arrivs sans encombre. Ils se volent et
s'assassinent les uns les autres tout le long du chemin, et c'est le plus
fort qui regagne ses forts et ses cavernes, charg de la part de ses
compagnons.

L'heure de la reprsentation vint distraire Consuelo du sombre souvenir des
pandoures de Trenck, et elle se rendit au thtre. Elle n'y avait point de
loge pour s'habiller; jusque-l madame Tesi lui avait prt la sienne.
Mais, cette fois, madame Tesi fort courrouce de ses succs, et dj son
ennemie jure, avait emport la clef, et la prima donna de la soire se
trouva fort embarrasse de savoir o se rfugier. Ces petites perfidies
sont usites au thtre. Elles irritent et inquitent la rivale dont on
veut paralyser les moyens. Elle perd du temps  demander une loge, elle
craint de n'en point trouver. L'heure s'avance; ses camarades lui disent
en passant: Eh quoi! pas encore habille? on va commencer. Enfin, aprs
bien des demandes et bien des pas,  force de colre et de menaces, elle
russit  se faire ouvrir une loge o elle ne trouve rien de ce qui lui est
ncessaire. Pour peu que les tailleuses soient gagnes, le costume n'est
pas prt ou va mal. Les habilleuses sont aux ordres de toute autre que
la victime dvoue  ce petit supplice. La cloche sonne, l'avertisseur
(le _buttafuori_) crie de sa voix glapissante dans les corridors: _Signore
e signori, si va cominciar!_ mots terribles que la dbutante n'entend pas
sans un froid mortel; elle n'est pas prte; elle se hte, elle brise ses
lacets, elle dchire ses manches; elle met son manteau de travers, et son
diadme va tomber au premier pas qu'elle fera sur la scne. Palpitante,
indigne, nerveuse, les yeux pleins de larmes, il faut paratre avec un
sourire cleste sur le visage; il faut dployer une voix pure, frache
et sre d'elle-mme, lorsque la gorge est serre et le coeur prt  se
briser... Oh! toutes ces couronnes de fleurs qui pleuvent sur la scne au
moment du triomphe ont, en dessous, des milliers d'pines.

Heureusement pour Consuelo, elle rencontra la Corilla, qui lui dit en lui
prenant la main:

Viens dans ma loge; la Tesi s'est flatte de te jouer le mme tour qu'elle
me jouait dans les commencements. Mais je viendrai  ton secours, ne ft-ce
que pour la faire enrager! c'est  charge de revanche, au moins! Au train
dont tu y vas, Porporina, je risque bien de te voir  passer avant moi,
partout o j'aurai le malheur de te rencontrer. Tu oublieras sans doute
alors la  manire dont je me conduis ici avec toi: tu ne te rappelleras
que le mal que je t'ai fait.

--Le mal que vous m'avez fait, Corilla? dit Consuelo en entrant dans la
loge de sa rivale et en commenant sa toilette derrire un paravent, tandis
que les habilleuses allemandes partageaient leurs soins entre les deux
cantatrices, qui pouvaient s'entretenir en vnitien sans tre entendues.
Vraiment je ne sais quel mal vous m'avez, fait; je ne m'en souviens plus.

--La preuve que tu me gardes rancune, c'est que tu me dis _vous_, comme si
tu tais une duchesse et comme si tu me mprisais.

--Eh bien, je ne me souviens pas que tu m'aies fait du mal, reprit Consuelo
surmontant la rpugnance qu'elle prouvait  traiter familirement une
femme  qui elle  ressemblait si peu.

--Est-ce vrai ce que tu dis l? repartit l'autre. As-tu oubli  ce point
le pauvre Zoto?

--J'tais libre et matresse de l'oublier, je l'ai fait, reprit Consuelo
en attachant son cothurne de reine avec ce courage et cette libert
d'esprit que donne l'entrain du mtier  certains moments: et elle fit
une brillante roulade pour ne pas oublier de se tenir en voix.

La Corilla riposta par une autre roulade pour faire de mme, puis elle
s'interrompit pour dire  sa soubrette:

Et par le sang du diable, Mademoiselle, vous me serrez trop. Croyez-vous
habiller une poupe de Nuremberg? Ces Allemandes, reprit-elle en dialecte,
elles ne savent pas ce que c'est que des paules. Elles nous rendraient
carres comme leurs douairires, si on se laissait faire. Porporina, ne te
laisse pas empaqueter jusqu'aux oreilles comme la dernire fois: c'tait
absurde.

--Ah! pour cela, ma chre, c'est la consigne impriale. Ces dames le
savent, et je ne tiens pas  me rvolter pour si peu de chose.

--Peu de chose! nos paules, peu de chose.

--Je ne dis pas cela pour toi, qui as les plus belles formes de l'univers;
mais moi...

--Hypocrite! dit Corilla en soupirant; tu as dix ans de moins que moi, et
mes paules ne se soutiendront bientt plus que par leur rputation.

--C'est toi qui es hypocrite, reprit Consuelo, horriblement ennuye de
ce genre de conversation; et pour l'interrompre, elle se mit, tout en se
coiffant,  faire des gammes et des traits.

Tais-toi, lui dit tout  coup Corilla, qui l'coutait malgr elle; tu
m'enfonces mille poignards dans le gosier... Ah! je te cderais de bon
coeur tous mes amants, je serais bien sre d'en trouver d'autres; mais ta
voix et ta mthode, jamais je ne pourrai te les disputer. Tais-toi, car
j'ai envie de t'trangler.

Consuelo, qui vit bien que la Corilla ne plaisantait qu' demi, et que ces
flatteries railleuses cachaient une souffrance relle, se le tint pour dit;
mais au bout d'un instant, celle-ci reprit:

Comment fais-tu ce trait-l?

--Veux-tu le faire? je te le cde, rpondit Consuelo en riant, avec sa
bonhomie admirable. Tiens, je vais te l'apprendre. Mets le ds ce soir dans
quelque endroit de ton rle. Moi, j'en trouverai un autre.

--C'en sera un autre encore plus fort. Je n'y gagnerai rien.

--Eh bien, je ne le ferai cas du tout. Aussi bien le Porpora ne se soucie
pas de ces choses-l, et ce sera un reproche de moins qu'il me fera ce
soir. Tiens, voil mon trait.

Et tirant de sa poche une ligne de musique crite sur un petit bout de
papier pli, elle le passa par-dessus le paravent  Corilla, qui se mit 
l'tudier aussitt. Consuelo l'aida, le lui chanta plusieurs fois et finit
par le lui apprendre. Les toilettes allaient toujours leur train.

Mais avant que Consuelo et pass sa robe, la Corilla carta imptueusement
le paravent et vint l'embrasser pour la remercier du sacrifice de son
trait. Ce n'tait pas un mouvement de reconnaissance bien sincre qui la
poussait  cette dmonstration. Il s'y mlait un perfide dsir de voir la
taille de sa rivale en corset, afin de pouvoir trahir le secret de quelque
imperfection. Mais Consuelo n'avait pas de corset. Sa ceinture, dlie
comme un roseau, et ses formes chastes et nobles, n'empruntaient pas les
secours de l'art. Elle pntra l'intention de Corilla et sourit.

Tu peux examiner ma personne et pntrer mon coeur, pensa-t-elle, tu n'y
trouveras rien de faux.

--Zingarella, lui dit la Corilla en reprenant malgr elle son air hostile
et sa voix pre, tu n'aimes donc plus du tout Anzoleto?

--Plus du tout, rpondit Consuelo en riant.

--Et lui, il t'a beaucoup aime?

--Pas du tout, reprit Consuelo avec la mme assurance et le mme
dtachement bien senti et bien sincre.

--C'est bien ce qu'il me disait! s'cria la Corilla en attachant sur
elle ses yeux bleus, clairs et ardents, esprant surprendre un regret et
rveiller une blessure dans le pass de sa rivale.

Consuelo ne se piquait pas de finesse, mais elle avait celle des mes
franches, si forte quand elle lutte contre des desseins astucieux. Elle
sentit le coup et y rsista tranquillement. Elle n'aimait plus Anzoleto,
elle ne connaissait pas la souffrance de l'amour-propre: elle laissa donc
ce triomphe  la vanit de Corilla.

Il te disait la vrit, reprit-elle; il ne m'aimait pas.

--Mais toi, tu ne l'as donc jamais aim? dit l'autre, plus tonne que
satisfaite de cette concession.

Consuelo sentit qu'elle ne devait pas tre franche  demi. Corilla voulait
l'emporter, il fallait la satisfaire.

Moi, rpondit-elle, je l'ai beaucoup aim.

--Et tu l'avoues ainsi? tu n'as donc pas de fiert, pauvre fille?

--J'en ai eu assez pour me gurir.

--C'est--dire que tu as eu assez de philosophie pour te consoler avec un
autre. Dis-moi avec qui, Porporina. Ce ne peut tre avec ce petit Haydn,
qui n'a ni sou ni maille!

--Ce ne serait pas une raison. Mais je ne me suis console avec personne
de la manire dont tu l'entends.

--Ah! je sais! j'oubliais que tu as la prtention... Ne dis donc pas de
ces choses-l ici, ma chre; tu te feras tourner en ridicule.

--Aussi je ne les dirai pas sans qu'on m'interroge, et je ne me laisserai
pas interroger par tout le monde. C'est une libert que je t'ai laiss
prendre, Corilla; c'est  toi de n'en pas abuser, si tu n'es pas mon
ennemie.

--Vous tes une masque! s'cria la Corilla. Vous avez de l'esprit, quoique
vous fassiez l'ingnue. Vous en avez tant que je suis sur le point de vous
croire aussi pure que je l'tais  douze ans. Pourtant cela est impossible.
Ah! que tu es habile, Zingarella! Tu feras croire aux hommes tout ce que
tu voudras.

--Je ne leur ferai rien croire du tout, car je ne leur permettrai pas de
s'intresser assez  mes affaires pour m'interroger.

--Ce sera le plus sage: ils abusent toujours de nos confessions, et ne
les ont pas plus tt arraches, qu'ils nous humilient de leurs reproches.
Je vois que tu sais ton affaire. Tu feras bien de ne pas vouloir inspirer
de passions: comme cela, tu n'auras pas d'embarras, pas d'orages; tu agiras
librement sans tromper personne. A visage dcouvert, on trouve plus
d'amants et on fait plus vite fortune. Mais il faut pour cela plus de
courage que je n'en ai; il faut que personne ne te plaise et que tu ne
te soucies d'tre aime de personne, car on ne gote ces dangereuses
douceurs de l'amour qu' force de prcautions et de mensonges. Je t'admire,
Zingarella! oui, je me sens frappe de respect en te voyant, si jeune,
triompher de l'amour; car la chose la plus funeste  notre repos,  notre
voix,  la dure de notre beaut,  notre fortune,  nos succs, c'est bien
l'amour, n'est-ce pas? Oh! oui, je le sais par exprience. Si j'avais pu
m'en tenir toujours  la froide galanterie, je n'aurais pas tant souffert;
je n'aurais pas perdu deux mille sequins, et deux notes dans le haut. Mais,
vois-tu, je m'humilie devant toi; je suis une pauvre crature, je suis ne
malheureuse. Toujours, au milieu de mes plus belles affaires, j'ai fait
quelque sottise qui a tout gt, je me suis laiss prendre  quelque folle
passion pour quelque pauvre diable, et adieu la fortune! J'aurais pu
pouser Zustiniani dans un temps; oui, je l'aurais pu; il m'adorait et
je ne pouvais pas le souffrir; j'tais matresse de son sort. Ce misrable
Anzoleto m'a plu... j'ai perdu ma position. Allons, tu me donneras des
conseils, tu seras mon amie, n'est-ce pas? Tu me prserveras des faiblesses
de coeur et des coups de tte. Et, pour commencer... il faut que je t'avoue
que j'ai une inclination depuis huit jours pour un homme dont la faveur
baisse singulirement, et qui, avant peu, pourra tre plus dangereux
qu'utile  la cour; un homme qui est riche  millions, mais qui pourrait
bien se trouver ruin dans un tour de main. Oui, je veux m'en dtacher
avant qu'il m'entrane dans son prcipice... Allons! le diable veut me
dmentir, car le voici qui vient; je l'entends, et je sens le feu de la
jalousie me monter au visage. Ferme bien ton paravent, Porporina, et ne
bouge pas: je ne veux pas qu'il te voie.

Consuelo se hta de tirer avec soin le paravent. Elle n'avait pas besoin de
l'avis pour dsirer de n'tre pas examine par les amants de la Corilla.
Une voix d'homme assez vibrante et juste, quoique prive de fracheur,
fredonnait dans les corridors. On frappa pour la forme, et on entra sans
attendre la rponse.

Horrible mtier! pensa Consuelo. Non, je ne me laisserai pas sduire par
les enivrements de la scne; l'intrieur de la coulisse est trop immonde.

Et elle se cacha dans son coin, humilie de se trouver en pareille
compagnie, indigne et consterne de la manire dont la Corilla l'avait
comprise, et plongeant pour la premire fois dans cet abme de corruption
dont elle n'avait pas encore eu l'ide.




XCVII.


En achevant sa toilette  la hte, dans la crainte d'une surprise, elle
entendit le dialogue suivant en italien:

Que venez-vous faire ici? Je vous ai dfendu d'entrer dans ma loge.
L'impratrice nous a interdit, sous les peines les plus svres, d'y
recevoir d'autres hommes que nos camarades, et encore faut-il qu'il y
ait ncessit urgente pour les affaires du thtre. Voyez  quoi vous
m'exposez! Je ne conois pas qu'on fasse si mal la police des loges.

--Il n'y a pas de police pour les gens qui paient bien, ma toute belle.
Il n'y a que les pleutres qui rencontrent la rsistance ou la dlation sur
leur chemin. Allons, recevez-moi un peu mieux, ou, par le corps du diable,
je ne reviendrai plus.

--C'est le plus grand plaisir que vous puissiez me faire. Partez donc!
Eh bien, vous ne partez pas?

--Tu as l'air de le dsirer de si bonne foi, que je reste pour te faire
enrager.

--Je vous avertis que je vais mander ici le rgisseur, afin qu'il me
dbarrasse de vous.

--Qu'il vienne s'il est las de vivre! j'y consens.

--Mais tes-vous insens? Je vous dis que vous me compromettez, que vous
me faites manquer au rglement rcemment introduit par ordre de Sa Majest,
que vous, m'exposez  une forte amende,  un renvoi peut-tre.

--L'amende, je me charge de la payer  ton directeur en coups de canne.
Quant  ton renvoi, je ne demande pas mieux; je t'emmne dans mes terres,
o nous mnerons joyeuse vie.

--Moi, suivre un brutal tel que vous? jamais! Allons, sortons ensemble
d'ici, puisque vous vous obstinez  ne  pas m'y laisser seule.

--Seule? seule, ma charmante? C'est ce dont je m'assurerai avant de vous
quitter. Voil un paravent qui tient bien de la place dans cette petite
chambre. Il me semble  que si je le repoussais contre la muraille d'un bon
coup de pied, je vous rendrais service.

--Arrtez! Monsieur, arrtez! c'est une dame qui  s'habille l. Voulez-vous
tuer ou blesser une femme, brigand que vous tes!

--Une femme! Ah! c'est bien diffrent; mais je veux voir si elle n'a pas
une pe au ct.

Le paravent commena  s'agiter. Consuelo, qui tait habille entirement,
jeta son manteau sur ses paules, et tandis qu'on ouvrait la premire
feuille du paravent,  elle essaya de pousser la dernire, afin de
s'esquiver par la porte, qui n'en tait qu' deux pas. Mais la Corilla,
qui vit son mouvement, l'arrta en lui disant:

Reste l, Porporina; s'il ne t'y trouvait pas, il serait capable de croire
que c'est un homme qui s'enfuit, et il me tuerait.

Consuelo, effraye, prit le parti de se montrer; mais la Corilla qui
s'tait cramponne au paravent, entre elle et son amant, l'en empcha
encore. Peut-tre esprait-elle qu'en excitant sa jalousie, elle allumerait
en lui assez de passion pour qu'il ne prt pas garde  la grce touchante
de sa rivale.

 Si c'est une dame qui est-l, dit-il en riant, qu'elle me rponde.
Madame, tes-vous habille? peut-on vous prsenter ses hommages?

--Monsieur, rpondit Consuelo sur un signe de la Corilla, veuillez garder
vos hommages pour une autre, et me dispenser de les recevoir. Je ne suis
pas visible.

--C'est--dire que c'est le bon moment pour vous regarder, dit l'amant de
Corilla en faisant mine de pousser le paravent.

--Prenez garde  ce que vous allez faire, dit Corilla avec un rire forc;
si, au lieu d'une bergre en dshabill, vous alliez trouver une dugne
respectable!

--Diable!... Mais non!, sa voix est trop frache pour n'tre pas ge de
vingt ans tout au plus; et si elle n'tait pas jolie, tu me l'aurais dj
montre.

Le paravent tait trs-lev, et malgr sa grande taille, l'amant ne
pouvait regarder par-dessus,  moins de jeter  bas tous les chiffons de
Corilla qui encombraient les chaises; d'ailleurs depuis qu'il ne pensait
plus  s'alarmer de la prsence d'un homme, le jeu l'amusait.

 Madame, cria-t-il, si vous tes vieille et laide, ne dites rien, et je
respecte votre asile; mais parbleu, si vous tes jeune et belle, ne vous
laissez pas calomnier par la Corilla, et dites un mot pour que je force
la consigne.

Consuelo ne rpondit rien...

Ah! ma foi! s'cria le curieux aprs un moment d'attente, je n'en serai
pas dupe! Si vous tiez vieille ou mal faite, vous ne vous rendriez pas
justice si tranquillement; c'est parce que vous tes un ange que vous vous
moquez de mes doutes. Il faut, dans tous les cas, que je vous voie; car,
ou vous tes un prodige de beaut capable d'inspirer des craintes  la
belle Corilla elle-mme, ou vous tes une personne assez spirituelle pour
avouer votre laideur, et je serai bien aise de voir, pour la premire fois
de ma vie, une laide femme sans prtentions.

Il prit le bras de Corilla avec deux doigts seulement, et le fit plier
comme un brin de paille. Elle jeta un grand cri, prtendit qu'il l'avait
meurtrie, blesse; il n'en tint compte, et, ouvrant la feuille du paravent,
il montra aux regards de Consuelo l'horrible figure du baron Franois
de Trenck. Un habit de ville des plus riches et des plus galants avait
remplac son sauvage costume de guerre; mais  sa taille gigantesque
et aux larges taches d'un noir rougetre qui sillonnaient son visage
basan, il tait difficile de mconnatre un seul instant l'intrpide et
impitoyable chef des pandoures.

Consuelo ne put retenir un cri d'effroi, et retomba sur sa chaise en
plissant.

 N'ayez pas peur de moi, Madame, dit le baron en mettant un genou en
terre, et pardonnez-moi une tmrit  dont il m'est impossible, en vous
regardant, de me repentir comme je le devrais. Mais laissez-moi croire que
c'tait par piti pour moi (sachant bien que je ne pourrais vous voir sans
vous adorer) que vous refusiez de vous montrer. Ne me donnez pas ce chagrin
de penser que je vous fais peur; je suis assez laid, j'en conviens. Mais si
la guerre a fait d'un assez joli garon une espce de monstre, soyez sre
qu'elle ne m'a pas rendu plus mchant pour cela.

--Plus mchant? cela tait sans doute impossible! rpondit Consuelo en lui
tournant le dos.

--Oui-da, rpondit le baron, vous tes une enfant bien sauvage, et votre
nourrice vous aura fait des contes de vampire sur moi, comme les vieilles
femmes de ce pays-ci n'y manquent point. Mais les jeunes me rendent plus de
justice; elles savent que si je suis un peu rude dans mes faons avec les
ennemis de la patrie, je suis trs-facile  apprivoiser quand elles veulent
s'en donner la peine.

Et, se penchant vers le miroir o Consuelo feignait de  se regarder, il
attacha sur elle ce regard  la fois voluptueux et froce dont la Corilla
avait subi la brutale fascination. Consuelo vit qu'elle ne pouvait se
dbarrasser de lui qu'en l'irritant.

 Monsieur le baron, lui dit-elle, ce n'est pas de la peur que vous
m'inspirez, c'est du dgot et de l'aversion. Vous aimez  tuer, et moi je
ne crains pas la mort; mais je hais les mes sanguinaires, et je connais
la vtre. J'arrive de Bohme, et j'y ai trouv la trace de vos pas.

Le baron changea de visage, et dit en haussant les paules et en se
tournant vers la Corilla:

 Quelle diablesse est-ce l? La baronne de Lestock, qui m'a tir un coup
de pistolet  bout portant dans une rencontre, n'tait pas plus enrage
contre moi! Aurais-je cras son amant par mgarde en galopant sur quelque
buisson? Allons, ma belle, calmez-vous; je voulais plaisanter avec vous.
Si vous tes d'humeur revche, je vous salue; aussi bien je mrite cela
pour m'tre laiss distraire un moment de ma divine Corilla.

--Votre divine Corilla, rpondit cette dernire, se soucie fort peu de
vos distractions, et vous prie de vous retirer; car, dans un instant, le
directeur va venir faire sa tourne, et  moins que vous ne vouliez faire
un esclandre...

--Je m'en vais, dit le baron; je ne veux pas t'affliger et priver le public
de la fracheur de tes accents en te faisant verser quelques larmes. Je
t'attendrai avec ma voiture  la sortie du thtre aprs la reprsentation.
C'est entendu?

Il l'embrassa bon gr mal gr devant Consuelo, et se retira.

Aussitt la Corilla se jeta au cou de sa compagne pour la remercier d'avoir
si bien repouss les fadeurs du baron. Consuelo dtourna la tte; la belle
Corilla, toute souille du baiser de cet homme, lui causait presque le mme
dgot que lui.

 Comment pouvez-vous tre jalouse d'un tre aussi repoussant? lui
dit-elle.

--Zingarella, tu ne t'y connais pas, rpondit Corilla en souriant.
Le baron plat  des femmes plus haut places et soi-disant plus vertueuses
que nous. Sa taille est superbe, et son visage, bien que gt par des
cicatrices, a des agrments auxquels tu ne rsisterais pas s'il se mettait
en tte de te le faire trouver beau.

--Ah! Corilla, ce n'est pas son visage qui me rpugne le plus. Son me
est plus hideuse encore. Tu ne sais donc pas que son coeur est celui d'un
tigre!

--Et voil ce qui m'a tourn la tte! rpondit lestement la Corilla.
Entendre les fadeurs de tous ces effmins qui vous harclent, belle
merveille en vrit! Mais enchaner un tigre, dominer un lion des forts,
le conduire en laisse: faire soupirer, pleurer, rugir et trembler celui
dont le regard met en fuite des armes entires, et dont un coup de sabre
fait voler la tte d'un boeuf comme celle d'un pavot, c'est un plaisir plus
pre que tous ceux que j'ai connus. Anzoleto avait bien un peu de cela;
je l'aimais pour sa mchancet, mais le baron est pire. L'autre tait
capable de battre sa matresse, celui-ci est capable de la tuer. Oh! je
l'aime davantage!

--Pauvre Corilla! dit Consuelo en laissant tomber sur elle le regard d'une
profonde piti.

--Tu me plains de cet amour, et tu as raison; mais tu aurais encore plus de
raison si tu me l'enviais. J'aime mieux que tu m'en plaignes, aprs tout,
que de me le disputer.

--Sois tranquille! dit Consuelo.

--_Signora, si va cominciar!_ cria l'avertisseur  la porte.

--_Commencez!_, cria une voix de stentor  l'tage suprieur, occup par
les salles des choristes.

--_Commencez!_ rpta une autre voix lugubre et sourde au bas de
l'escalier qui donnait sur le fond du thtre; et les dernires syllabes,
passant comme un cho affaibli de coulisse en coulisse, aboutirent en
mourant jusqu'au souffleur, qui le traduisit au chef d'orchestre en
frappant trois coups sur le plancher. Celui-ci frappa  son tour de son
archet sur le pupitre, et, aprs cet instant de recueillement et de
palpitation qui prcde le dbut de l'ouverture, la symphonie prit son
lan et imposa silence dans les loges comme au parterre.

Ds le premier acte de _Znobie_, Consuelo produisit cet effet complet,
irrsistible, que Haydn lui avait prdit la veille. Les plus grands talents
n'ont pas tous les jours un triomphe infaillible sur la scne; mme en
supposant que leurs forces n'aient pas un instant de dfaillance, tous
les rles, toutes les situations ne sont pas propres au dveloppement de
leurs facults les plus brillantes. C'tait la premire fois que Consuelo
rencontrait ce rle et ces situations o elle pouvait tre elle-mme et
se manifester dans sa candeur, dans sa force, dans sa tendresse et dans
sa puret, sans faire un travail d'art et d'attention pour s'identifier
 un personnage inconnu. Elle put oublier ce travail terrible, s'abandonner
 l'motion du moment, s'inspirer tout  coup de mouvements pathtiques
et profonds qu'elle n'avait pas eu le temps d'tudier et qui lui furent
rvls par le magntisme d'un auditoire sympathique. Elle y trouva
un plaisir indicible; et, ainsi qu'elle l'avait prouv en moins  la
rptition, ainsi qu'elle l'avait sincrement exprim  Joseph, ce ne fut
pas le triomphe que lui dcerna le public qui l'enivra de joie, mais bien
le bonheur de russir  se manifester, la certitude victorieuse d'avoir
atteint dans son art un moment d'idal. Jusque-l elle s'tait toujours
demand avec inquitude si elle n'et pas pu tirer meilleur parti de ses
moyens et de son rle. Cette fois, elle sentit qu'elle avait rvl toute
sa puissance, et, presque sourde aux clameurs de la foule, elle s'applaudit
elle-mme dans le secret de sa conscience.

Aprs le premier acte, elle resta dans la coulisse pour couter
l'intermde, o Corilla tait charmante, et pour l'encourager par des
loges sincres. Mais, aprs la second acte, elle sentit le besoin de
prendre un instant de repos et remonta dans la loge. Le Porpora, occup
ailleurs, ne l'y suivit pas, et Joseph, qui, par un secret effet de la
protection impriale, avait t subitement admis  faire une partie de
violon dans l'orchestre, resta  son poste comme on peut croire.

Consuelo entra donc seule dans la loge de Corilla, dont cette dernire
venait de lui remettre la clef, y prit un verre d'eau, et se jeta pour un
instant sur le sofa. Mais tout  coup le souvenir du pandoure Trenck lui
causa une sorte de frayeur, et elle courut fermer la porte sur elle 
double tour. Il n'y avait pourtant gure d'apparence qu'il vnt la
tourmenter. Il avait t se mettre dans la salle au lever du rideau,
et Consuelo l'avait distingu  un balcon, parmi ses plus fanatiques
admirateurs. Il tait passionn pour la musique; n et lev en Italie,
il en parlait la langue aussi harmonieusement qu'un Italien vritable,
chantait agrablement, et s'il ne ft n avec d'autres ressources, il et
pu faire fortune au thtre,  ce que prtendent ses biographes.

Mais quelle terreur s'empara de Consuelo, lorsqu'en retournant au sofa,
elle vit le fatal paravent s'agiter et s'entr'ouvrir pour faire apparatre
le maudit pandoure.

Elle s'lana vers la porte; mais Trenck y fut avant elle, et s'appuyant
le dos contre la serrure:

Un peu de calme, ma charmante, lui dit-il avec un affreux sourire. Puisque
vous partagez cette loge avec la Corilla, il faut bien vous accoutumer  y
rencontrer l'amant de celle belle, et vous ne pouviez pas ignorer qu'il
avait une double clef dans sa poche. Vous tes venue vous jeter dans la
caverne du lion... Oh! ne songez pas  crier! Personne ne viendrait. On
connat la prsence d'esprit de Trenck, la force de son poignet, et le peu
de cas qu'il fait de la vie des sots. Si on le laisse pntrer ici, en
dpit de la consigne impriale, c'est qu'apparemment il n'y a pas, parmi
tous vos baladins, un homme assez hardi pour le regarder en face. Voyons,
qu'avez-vous  plir et  trembler? tes-vous donc si peu sre de vous
que vous ne puissiez couter trois paroles sans perdre la tte? Ou bien
croyez-vous que je sois homme  vous violenter et  vous faire outrage?
Ce sont des contes de vieille femme qu'on vous a faits l, mon enfant.
Trenck n'est pas si mchant qu'on le dit, et c'est pour vous en convaincre
qu'il veut causer un instant avec vous.

--Monsieur, je ne vous couterai point que vous n'ayez ouvert cette porte,
rpondit Consuelo en s'armant de rsolution. A ce prix, je consentirai 
vous laisser parler. Mais si vous persistez  me renfermer avec vous ici,
je croirai que cet homme si brave et si fort doute de lui-mme, et craint
d'affronter mes camarades les baladins.

--Ah! vous avez raison, dit Trenck en ouvrant la porte toute grande; et,
si vous ne craignez pas de vous enrhumer, j'aime mieux avoir de l'air que
d'touffer dans le musc dont la Corilla remplit cette petite chambre.
Vous me rendez service.

En parlant ainsi, il revint s'emparer des deux mains de Consuelo, la fora
de s'asseoir sur le sofa, et se mit  ses genoux sans quitter ses mains
qu'elle ne pouvait lui disputer sans entamer une lutte purile, funeste
peut-tre  son honneur; car le baron semblait attendre et provoquer la
rsistance qui rveillait ses instincts violents et lui faisait perdre
tout scrupule et tout respect. Consuelo le comprit et se rsigna  la
honte d'une transaction douteuse. Mais une larme qu'elle ne put retenir
tomba lentement sur sa joue ple et morne. Le baron la vit, et, au lieu
d'tre attendri et dsarm, il laissa une joie ardente et cruelle jaillir
de ses paupires sanglantes, railles et mises  vif par la brlure.

Vous tes bien injuste pour moi, lui dit-il avec une voix dont la douceur
caressante trahissait une satisfaction hypocrite. Vous me hassez sans
me connatre, et vous ne voulez pas couter ma justification. Moi, je ne
puis me rsigner sottement  votre aversion. Il y a une heure, je ne m'en
souciais pas; mais depuis que j'ai entendu la divine Porporina, depuis que
je l'adore, je sens qu'il faut vivre pour elle, ou mourir de sa main.

--Epargnez-vous cette ridicule comdie... dit Consuelo indigne.

--Comdie? interrompit le baron; tenez, dit-il en tirant de sa poche un
pistolet charg qu'il arma lui-mme  et qu'il lui prsenta: vous allez
garder cette arme dans une de vos belles mains, et, si je vous offense
malgr moi en vous parlant, si je continue  vous tre odieux, tuez-moi
si bon vous semble. Quant  cette autre main, je suis rsolu  la retenir
tant que vous ne m'aurez pas permis de la baiser. Mais je ne veux devoir
cette faveur qu' votre bont, et vous me verrez la demander et l'attendre
patiemment sous le canon de cette arme meurtrire que vous pouvez tourner
vers moi quand mon obsession vous deviendra insupportable.

En effet, Trenck mit le pistolet dans la main droite de Consuelo, et
lui retint de force la main gauche, en demeurant  ses genoux avec une
confiance de fatuit incomparable. Consuelo se sentit bien forte ds cet
instant, et, plaant le pistolet de manire  s'en servir au premier
danger, elle lui dit en souriant:

Vous pouvez parler, je vous coute.

Comme elle disait cela, il lui sembla entendre des pas dans le corridor
et voir l'ombre d'une personne qui se dessinait dj devant la porte.
Mais cette ombre s'effaa aussitt, soit que la personne et retourn
sur ses pas, soit que cette frayeur de Consuelo ft imaginaire. Dans la
situation  o elle se trouvait, et n'ayant plus  craindre qu'un scandale,
l'approche de toute personne indiffrente ou secourable lui faisait plus
de peur que d'envie; si elle gardait le silence, le baron, surpris  ses
genoux, avec la porte ouverte, ne pouvait manquer de paratre effrontment
en bonne fortune auprs d'elle; si elle appelait, si elle criait au
secours, le baron tuerait certainement le premier qui entrerait. Cinquante
traits de ce genre ornaient le mmorial de sa vie prive, et les victimes
de ses passions n'en passaient pas pour moins faibles ou moins souilles.
Dans cette affreuse alternative, Consuelo ne pouvait que dsirer une
prompte explication, et esprer de son propre courage qu'elle mettrait
Trenck  la raison sans qu'aucun tmoin pt commenter et interprter  son
gr celle scne bizarre.

Il comprit une partie de sa pense, et alla pousser la porte, mais sans la
fermer entirement.

Vraiment, Madame, lui dit-il en revenant vers elle, ce serait folie de
vous exposer  la mchancet des passants, et il faut que cette querelle
se termine entre nous deux seulement. coutez-moi; je vois vos craintes,
et je comprends les scrupules de votre amiti pour Corilla. Votre honneur,
votre rputation de loyaut, me sont plus chers encore que les moments
prcieux o je vous contemple sans tmoins. Je sais bien que cette
panthre, dont j'tais pris encore il y a une heure, vous accuserait de
trahison si elle me surprenait  vos pieds. Elle n'aura pas ce plaisir
les moments sont compts. Elle en a encore pour dix minutes  divertir
le public par ses minauderies. J'ai donc le temps de vous dire que si je
l'ai aime, je ne m'en souviens dj pas plus que de la premire pomme que
j'ai cueillie; ainsi ne craignez pas de lui enlever un coeur qui ne lui
appartient plus, et d'o rien ne pourra effacer dsormais votre image.
Vous seule, Madame, rgnez sur moi et pouvez disposer de ma vie. Pourquoi
hsiteriez-vous? Vous avez, dit-on, un amant; je vous en dbarrasserai
avec une chiquenaude. Vous tes garde  vue par un vieux tuteur sombre et
jaloux; je vous enlverai  sa barbe. Vous tes traverse au thtre par
mille intrigues; le public vous adore, il est vrai; mais le public est un
ingrat qui vous abandonnera au premier enrouement que vous aurez. Je suis
immensment riche, et je puis faire de vous une princesse, presque une
reine, dans une contre sauvage, mais o je puis vous btir, en un clin
d'oeil, des palais et des thtres plus beaux et plus vastes que ceux de la
cour de Vienne. S'il vous faut un public, d'un coup de baguette j'en ferai
sortir de terre, un aussi dvou, aussi soumis, aussi fidle que celui de
Vienne l'est peu. Je ne suis pas beau, je le sais; mais les cicatrices qui
ornent mon visage sont plus respectables et plus glorieuses que le fard
qui couvre les joues blmes de vos histrions. Je suis dur  mes esclaves
et implacable  mes ennemis; mais je suis doux pour mes bons serviteurs, et
ceux que j'aime nagent dans la joie, dans la gloire et dans l'opulence.
Enfin, je suis parfois violent; on vous a dit vrai. On n'est pas brave et
fort comme je le suis, sans aimer  faire usage de sa puissance, quand
la vengeance et l'orgueil vous y convient. Mais une femme pure, timide,
douce et charmante comme vous l'tes, peut dompter ma force, enchaner ma
volont, et me tenir sous ses pieds comme un enfant. Essayez seulement;
fiez-vous  moi dans le mystre pendant quelque temps et, quand vous me
connatrez, vous verrez que vous pouvez me remettre le soin de votre
avenir et me suivre en Esclavonie. Vous souriez! vous trouvez que ce nom
ressemble  celui d'esclavage. C'est moi, cleste Porporina, qui serai
ton esclave. Regarde-moi et accoutume-toi  cette laideur que ton amour
pourrait embellir. Dis un mot, et tu verras que les yeux rouges de Trenck
l'Autrichien peuvent verser des larmes de tendresse et de joie, aussi
bien que les beaux yeux de Trenck le Prussien, ce cher cousin que j'aime,
quoique nous ayons combattu dans des rangs ennemis, et qui ne t'a pas t
indiffrent,  ce qu'on assure. Mais ce Trenck est un enfant; et celui qui
te parle, jeune encore (il n'a que trente-quatre ans, quoique son visage
sillonn de la foudre en accuse le double), a pass l'ge des caprices,
et t'assurera de longues annes de bonheur. Parle, parle, dis oui, et tu
verras que la passion peut me transfigurer et faire un Jupiter rayonnant
de Trenck  la gueule brle. Tu ne me rponds pas, une touchante pudeur
te fait hsiter encore? Eh bien! ne dis rien, laisse-moi baiser ta main,
et je m'loigne plein de confiance et de bonheur. Vois si je suis un brutal
et un tigre tel qu'on m'a dpeint! Je ne te demande qu'une innocente
faveur, et je l'implore  genoux, moi qui, de mon souffle, pouvais te
terrasser et connatre encore, malgr ta haine, un bonheur dont les dieux
eussent t jaloux!

Consuelo examinait avec surprise cet homme affreux qui sduisait tant de
femmes. Elle tudiait cette fascination qui, en effet, et t irrsistible
en dpit de la laideur, si c'et t la figure d'un homme de bien, anim
de la passion d'un homme de coeur; mais ce n'tait que la laideur d'un
voluptueux effrn, et sa passion n'tait que le don quichottisme d'une
prsomption impertinente.

Avez-vous tout dit, monsieur le baron? lui demanda-t-elle avec
tranquillit.

Mais, tout  coup elle rougit et plit en regardant une poigne de gros
brillants, de perles normes et de rubis d'un grand prix que le despote
slave venait de jeter sur ses genoux. Elle se leva brusquement et fit
rouler par terre toutes ces pierreries que la Corilla devait ramasser.

Trenck, lui dit-elle avec la force du mpris et de l'indignation, tu es
le dernier des lches avec toute ta bravoure. Tu n'as jamais combattu que
des agneaux et des biches, et tu les as gorgs sans piti. Si un homme
vritable s'tait retourn contre toi, tu te serais enfui comme un loup
froce et poltron que tu es. Tes glorieuses cicatrices, je sais que tu les
as reues dans une cave, o tu cherchais l'or des vaincus au milieu des
cadavres. Tes palais et ton petit royaume, c'est le sang d'un noble peuple
auquel le despotisme impose un compatriote tel que toi, qui les a pays;
c'est le denier arrach  la veuve et  l'orphelin; c'est l'or de la
trahison; c'est le pillage des glises o tu feins de te prosterner et de
rciter le chapelet (car tu es cagot, pour complter toutes tes grandes
qualits). Ton cousin, Trenck le Prussien, que tu chris si tendrement, tu
l'as trahi et tu as voulu le faire assassiner; ces femmes dont tu as fait
la gloire et le bonheur, tu les avais violes aprs avoir gorg leurs
poux et leurs pres. Cette tendresse que tu viens d'improviser pour moi,
c'est le caprice d'un libertin blas. Cette soumission chevaleresque qui
t'a fait remettre ta vie dans mes mains, c'est la vanit d'un sot qui se
croit irrsistible; et cette lgre faveur que tu me demandes, ce serait
une souillure  dont je ne pourrais me laver que par le suicide. Voil mon
dernier mot, pandoure  la gueule brle! Ote-toi de devant mes yeux, fuis!
car si tu ne laisses ma main, que depuis un quart d'heure tu glaces dans la
tienne, je vais purger la terre d'un sclrat en te faisant sauter la tte.

--C'est l ton dernier mot, fille d'enfer? s'cria Trenck; eh bien, malheur
 toi! le pistolet que je ddaigne de faire sauter de ta main tremblante
n'est charg que de poudre; une petite brlure de plus ou de moins ne
fait pas grand'peur  celui qui est  l'preuve du feu. Tire ce pistolet,
fais du bruit, c'est tout ce que je dsire! Je serai content d'avoir des
tmoins de ma victoire; car maintenant rien ne peut te soustraire  mes
embrassements, et tu as allum en moi, par ta folie, des feux que tu eusses
pu contenir avec un peu de prudence.

En parlant ainsi, Trenck saisit Consuelo dans ses bras, mais au mme
instant la porte s'ouvrit; un homme dont la figure tait entirement
masque par un crpe noir nou derrire la tte, tendit la main sur le
pandoure, le fit plier et osciller comme un roseau battu par le vent,
et le coucha rudement par terre. Ce fut l'affaire de quelques secondes.
Trenck, tourdi d'abord, se releva, et, les yeux hagards, la bouche
cumante, l'pe  la main, s'lana vers son ennemi qui gagnait la
porte et semblait fuir. Consuelo s'lana aussi sur le seuil, croyant
reconnatre, dans cet homme dguis la tailla leve et le bras robuste
du comte Albert. Elle le vit reculer jusqu'au bout du corridor, o un
escalier tournant fort rapide descendait vers la rue. L, il s'arrta,
attendit Trenck, se baissa rapidement pendant que l'pe du baron allait
frapper la muraille, et le prenant  bras le corps, le prcipita par-dessus
ses paules, la tte la premire, dans l'escalier. Consuelo entendit rouler
le gant, elle voulut courir vers son librateur en l'appelant Albert;
mais il avait disparu avant qu'elle et eu la force de faire trois pas.
Un affreux silence rgnait sur l'escalier.

_Signora, cinque-minuti!_[1] lui dit d'un air paterne l'avertisseur en
dbusquant par l'escalier du thtre qui aboutissait au mme palier.
Comment cette porte se trouve-t-elle ouverte? ajouta-t-il en regardant
la porte de l'escalier o Trenck avait t prcipit; vraiment Votre
Seigneurie courait risque de s'enrhumer dans ce corridor!

[Note 1: On va commencer dans cinq minutes.]

Il tira la porte, qu'il ferma  clef, suivant sa consigne, et Consuelo,
plus morte que vive, rentra dans la loge, jeta par la fentre le pistolet
qui tait rest sous le sofa, repoussa du pied sous les meubles les
pierreries de Trenck qui brillaient sur le tapis, et se rendit sur le
thtre o elle trouva Corilla encore toute rouge et toute essouffle du
triomphe qu'elle venait d'obtenir dans l'intermde.




XCVIII.


Malgr l'agitation convulsive qui s'tait empare de Consuelo, elle se
surpassa encore dans le troisime acte. Elle ne s'y attendait pas, elle n'y
comptait plus; elle entrait sur le thtre avec la rsolution dsespre
d'chouer avec honneur, en se voyant tout  coup prive de sa voix et de
ses moyens au milieu d'une lutte courageuse. Elle n'avait pas peur: mille
sifflets n'eussent rien t au prix du danger et de la honte auxquels
elle venait d'chapper par une sorte d'intervention miraculeuse. Un autre
miracle suivit celui-l; le bon gnie de Consuelo semblait veiller sur
elle: elle eut plus de voix qu'elle n'en avait jamais eu; elle chanta avec
plus de _maestria_, et joua avec plus d'nergie et de passion qu'il ne lui
tait encore arriv. Tout son tre tait exalt  sa plus haute puissance;
il lui semblait bien,  chaque instant, qu'elle allait se briser comme une
corde trop tendue; mais cette excitation fbrile la transportait dans une
sphre fantastique: elle agissait comme dans un  rve, et s'tonnait d'y
trouver les forces de la ralit.

Et puis une pense de bonheur la ranimait  chaque crainte de dfaillance.
Albert, sans aucun doute, tait l. Il tait  Vienne depuis la veille au
moins. Il l'observait, il suivait tout ses mouvements, il veillait sur
elle; car  quel autre attribuer le secours imprvu qu'elle venait de
recevoir, et la force presque surnaturelle dont il fallait qu'un homme
ft dou pour terrasser Franois de Trenck, l'Hercule esclavon? Et si, par
une de ces bizarreries dont son caractre n'offrait que trop d'exemples,
il refusait de lui parler, s'il semblait vouloir se drober  ses regards,
il n'en tait pas moins vident qu'il l'aimait toujours ardemment,
puisqu'il la protgeait avec tant de sollicitude, et la prservait avec
tant d'nergie.

Eh bien, pensa Consuelo, puisque Dieu permet que mes forces ne me
trahissent pas, je veux qu'il me voie belle dans mon rle, et que, du coin
de la salle d'o sans doute il m'observe en cet instant, il jouisse d'un
triomphe que je ne dois ni  la cabale ni au charlatanisme.

Tout en se conservant  l'esprit de son rle, elle le chercha des yeux,
mais elle ne le put dcouvrir; et lorsqu'elle rentrait dans les coulisses,
elle l'y cherchait encore, avec aussi peu de succs. O pouvait-il tre?
o se cachait-il? avait-il tu le pandoure sur le coup, en le jetant au bas
de l'escalier? tait-il forc de se drober aux poursuites? allait-il venir
lui demander asile auprs du Porpora? le retrouverait-elle, cette fois,
en rentrant  l'ambassade? Ces perplexits disparaissaient ds qu'elle
rentrait en scne: elle oubliait alors, comme par un effet magique, tous
les dtails de sa vie relle, pour ne plus sentir qu'une vague attente,
mle d'enthousiasme, de frayeur, de gratitude et d'espoir. Et tout cela
tait dans son rle, et se manifestait en accents admirables de tendresse
et de vrit.

Elle fut rappele aprs la fin; et l'impratrice lui jeta, la premire, de
sa loge, un bouquet o tait attach un prsent assez estimable. La cour et
la ville suivirent l'exemple de la souveraine en lui envoyant une pluie de
fleurs. Au milieu de ces palmes embaumes, Consuelo vit tomber  ses pieds
une branche verte, sur laquelle ses yeux s'attachrent involontairement.
Ds que le rideau fut hiss pour la dernire fois, elle la ramassa.
C'tait une branche de cyprs. Alors toutes les couronnes du triomphe
disparurent de sa pense, pour ne lui laisser  contempler et  commenter
que cet emblme funbre, un signe de douleur et d'pouvante, l'expression,
peut-tre, d'un dernier adieu. Un froid mortel succda  la fivre de
l'motion; une terreur insurmontable fit passer un nuage devant ses yeux.
Ses jambes se drobrent, et on l'emporta dfaillante dans la voiture de
l'ambassadeur de Venise, o le Porpora chercha en vain  lui arracher un
mot. Ses lvres taient glaces; et sa main ptrifie tenait, sous son
manteau, cette branche de cyprs, qui semblait avoir t jete sur elle par
le vent de l mort.

En descendant l'escalier du thtre, elle n'avait pas vu des traces de
sang; et, dans la confusion de la sortie, peu de personnes les avaient
remarques. Mais tandis qu'elle regagnait l'ambassade, absorbe dans de
sombres mditations, une scne assez triste se passait  huis clos dans le
foyer des acteurs. Peu de temps avant la fin du spectacle, les employs du
thtre, en rouvrant toutes les portes, avaient trouv le baron de Trenck
vanoui au bas de l'escalier et baign dans son sang. On l'avait port dans
une des salles rserves aux artistes; et, pour ne pas faire d'clat et de
confusion, on avait averti, sous main, le directeur, le mdecin du thtre
et les officiers de police, afin qu'ils vinssent constater le fait. Le
public et la troupe vacurent donc la salle et le thtre sans savoir
l'vnement, tandis que les gens de l'art, les fonctionnaires impriaux et
quelques tmoins compatissants s'efforaient de secourir et d'interroger le
pandoure. La Corilla, qui attendait la voiture de son amant, et qui avait
envoy plusieurs fois sa soubrette s'informer de lui, fut prise d'humeur
et d'impatience, et se hasarda  descendre elle-mme, au risque de s'en
retourner  pied. Elle rencontra M. Holzbaer, qui connaissait ses
relations avec Trenck, et qui la conduisit au foyer o elle trouva son
amant avec la tte fendue et le corps tellement endolori de contusions,
qu'il ne pouvait faire un mouvement. Elle remplit l'air de ses gmissements
et de ses plaintes. Holzbaer fit sortir les tmoins inutiles, et ferma les
portes. La cantatrice, interroge, ne put rien dire et rien prsumer pour
claircir l'affaire. Enfin Trenck, ayant un peu repris ses esprits, dclara
qu'tant venu dans l'intrieur du thtre sans permission, pour voir de
prs les danseuses, il avait voulu se hter de sortir avant la fin; mais
que, ne connaissant pas les dtours du labyrinthe, le pied lui avait manqu
sur la premire marche de ce maudit escalier. Il tait tomb brusquement et
avait roul jusqu'en bas. On se contenta de cette explication; et on le
reporta chez lui, o la Corilla l'alla soigner avec un zle qui lui fit
perdre la faveur du prince Kaunitz, et par suite la bienveillance de Sa
Majest; mais elle en fit hardiment le sacrifice, et Trenck, dont le corps
de fer avait rsist  des preuves plus rudes, en fut quitte pour huit
jours de courbature et une cicatrice de plus  la tte. Il ne se vanta 
personne de sa msaventure, et se promit seulement de la faire payer cher
 Consuelo. Il l'et fait cruellement sans doute, si un mandat d'arrt ne
l'et arrach brusquement des bras de Corilla pour le jeter dans la prison
militaire,  peine rtabli de sa chute et grelottant encore la fivre[1].
Ce qu'une sourde rumeur publique avait annonc au chanoine commenait
 se raliser. Les richesses du pandoure avaient allum chez des hommes
influents et d'habiles cratures, une soif ardente, inextinguible. Il en
fut la victime mmorable. Accus de tous les crimes qu'il avait commis et
de tous ceux que lui prtrent les gens intresss  sa perte, il commena
 endurer les lenteurs, les vexations, les prvarications impudentes, les
injustices raffines d'un long et scandaleux procs. Avare, malgr son
ostentation, et fier, malgr ses vices, il ne voulut pas payer le zle de
ses protecteurs ou acheter la conscience de ses juges. Nous le laisserons
jusqu' nouvel ordre dans la prison, o s'tant port  quelque violence,
il eut la douleur de se voir enchan par un pied. Honte et infamie! ce fut
prcisment le pied qui avait t bris d'un clat de bombe dans une de ses
plus belles actions militaires. Il avait subi la scarification de l'os
gangren, et,  peine rtabli, il tait remont  cheval pour reprendre
son service avec une fermet hroque. On scella un anneau de fer et une
lourde chane sur cette affreuse cicatrice. La blessure se rouvrit, et il
supporta de nouvelles tortures, non plus pour servir Marie-Thrse, mais
pour l'avoir trop bien servie. La grande reine, qui n'avait pas t fche
de lui voir pressurer et dchirer cette malheureuse et dangereuse Bohme,
rempart peu assur contre l'ennemi,  cause de son antique haine nationale,
_le roi_ Marie-Thrse, qui, n'ayant plus besoin des crimes de Trenck et
des excs des pandoures pour s'affermir sur le trne, commenait  les
trouver monstrueux et irrmissibles, fut cense ignorer ces barbares
traitements; de mme que le grand Frdric fut cens ignorer les froces
recherches de cruaut, les tortures de l'inanition et les soixante-huit
livres de fers dont fut martyris, un peu plus tard, l'autre baron de
Trenck, son beau page, son brillant officier d'ordonnance, le sauveur
et l'ami de notre Consuelo. Tous les flatteurs qui nous ont transmis
lgrement le rcit de ces abominables histoires en ont attribu l'odieux
 des officiers subalternes,  des commis obscurs, pour en laver la
mmoire des souverains; mais ces souverains, si mal instruits des abus
de leurs geles, savaient si bien, au contraire, ce qui s'y passait,
que Frdric-le-Grand donna en personne le dessin des fers que Trenck
le Prussien porta neuf ans dans son spulcre de Magdebourg; et si
Marie-Thrse n'ordonna pas prcisment qu'on enchant Trenck l'Autrichien
son valeureux pandoure par le pied mutil, elle fut toujours sourde  ses
plaintes, inaccessible  ses rvlations. D'ailleurs, dans la honteuse
orgie que ses gens firent des richesses du vaincu, elle sut fort bien
prlever la part du lion et refuser justice  ses hritiers.

[Note 1: La vrit historique exige que nous disions aussi par quelles
bravades Trenck provoqua ce traitement inhumain. Ds le premier jour
de son arrive  Vienne, il avait t mis aux arrts  son domicile par
ordre imprial. Il n'en avait pas moins t se montrer  l'Opra le soir
mme, et dans un entr'acte il avait voulu jeter le comte Gossau dans le
parterre.]

Revenons  Consuelo, car il est de notre devoir de romancier de passer
rapidement sur les dtails qui tiennent  l'histoire. Cependant nous ne
savons pas le moyen d'isoler absolument les aventures de notre hrone
des faits qui se passrent dans son temps et sous ses yeux. En apprenant
l'infortune du pandoure, elle ne songea plus aux outrages dont il l'avait
menace, et, profondment rvolte de l'iniquit de son sort, elle aida
Corilla  lui faire passer de l'argent, dans un moment o on lui refusait
les moyens d'adoucir la rigueur de sa captivit. La Corilla, plus prompte
encore  dpenser l'argent qu' l'acqurir, se trouvait justement  sec le
jour o un missaire de son amant vint en secret lui rclamer la somme
ncessaire. Consuelo fut la seule personne  laquelle cette fille, domine
par l'instinct de la confiance et de l'estime, ost recourir. Consuelo
vendit aussitt le cadeau que l'impratrice lui avait jet sur la scne 
la fin de _Znobie_, et en remit le prix  sa camarade, en l'approuvant
de ne point abandonner le malheureux Trenck dans sa dtresse. Le zle et le
courage que mit la Corilla  servir son amant tant qu'il lui fut possible,
jusqu' s'entendre amiablement  cet gard avec une baronne qui tait sa
matresse en titre, et dont elle tait mortellement jalouse, rendirent une
sorte d'estime  Consuelo pour cette crature corrompue, mais non perverse,
qui avait encore de bons mouvements de coeur et des lans de gnrosit
dsintresse. Prosternons-nous devant l'oeuvre de Dieu, disait-elle 
Joseph qui lui reprochait quelquefois d'avoir trop d'abandon avec cette
Corilla. L'me humaine conserve toujours dans ses garements quelque chose
de bon et de grand o l'on sent avec respect et o l'on retrouve avec joie
cette empreinte sacre qui est comme le sceau de la main divine. L o il y
a beaucoup  plaindre, il y a beaucoup  pardonner, et  l o l'on trouve 
pardonner, sois certain, bon Joseph, qu'il y a quelque chose  aimer. Cette
pauvre Corilla, qui vit  la manire des btes, a encore parfois les traits
d'un ange. Va, je sens qu'il faut que je m'habitue, si je reste artiste, 
contempler sans effroi et sans colre ces turpitudes douloureuses o la vie
des femmes perdues s'coule entre le dsir du bien et l'apptit du mal,
entre l'ivresse et le remords. Et mme, je te l'avoue, il me semble que le
rle de soeur de charit convient mieux  la sant de ma vertu qu'une vie
plus pure et plus douce, des relations plus glorieuses et plus agrables,
le calme des tres forts, heureux et respects. Je sens que mon coeur est
fait comme le paradis du tendre Jsus, o il y aura plus de joie et
d'accueil pour un pcheur converti que pour cent justes triomphants.
Je le sens fait pour compatir, plaindre, secourir et consoler. Il me semble
que le nom que ma mre m'a donn au baptme m'impose ce devoir et cette
destine. Je n'ai pas d'autre nom, Beppo! La socit ne m'a pas impos
l'orgueil d'un nom de famille  soutenir; et si, au dire du monde, je
m'avilis en cherchant quelques parcelles d'or pur au milieu de la fange
des mauvaises moeurs d'autrui, je n'ai pas de compte  rendre au monde.
J'y suis la Consuelo, rien de plus; et c'est assez pour la fille de la
Rosmunda; car la Rosmunda tait une pauvre femme dont on parlait plus mal
encore que de la Corilla, et, telle qu'elle tait, je devais et je pouvais
l'aimer. Elle n'tait pas respecte comme Marie-Thrse, mais elle n'et
pas fait attacher Trenck par le pied pour le faire mourir dans les tortures
et s'emparer de son argent. La Corilla ne l'et pas fait non plus; et
pourtant, au lieu de se battre pour elle, ce Trenck, qu'elle aide dans son
malheur, l'a bien souvent battue. Joseph! Joseph! Dieu est un plus grand
empereur que tous les ntres; et peut-tre bien, puisque Madeleine a chez
lui un tabouret de duchesse  ct de la Vierge sans tache, la Corilla
aura-t-elle le pas sur Marie-Thrse pour entrer  cette cour-l. Quant 
moi, dans ces jours que j'ai  passer sur la terre, je t'avoue que, s'il
me fallait quitter les mes coupables et malheureuses pour m'asseoir au
banquet des justes dans la prosprit morale, je croirais n'tre plus dans
le chemin de mon salut. Oh! le noble Albert l'entendait bien comme moi, et
ce ne serait pas lui qui me blmerait d'tre bonne pour Corilla.

Lorsque Consuelo disait ces choses  son ami Beppo, quinze jours s'taient
couls depuis la soire de _Znobie_ et l'aventure du baron de Trenck.
Les six reprsentations pour lesquelles on l'avait engage avaient eu lieu.
Madame Tesi avait reparu au thtre. L'impratrice travaillait le Porpora
en dessous main par l'ambassadeur Corner, et faisait toujours du mariage
de Consuelo avec Haydn la condition de l'engagement dfinitif de cette
dernire au thtre imprial, aprs l'expiration de celui de la Tesi.
Joseph ignorait tout. Consuelo ne pressentait rien. Elle ne songeait qu'
Albert qui n'avait pas reparu, et dont elle ne recevait point de nouvelles.
Elle roulait dans son esprit mille conjectures et mille dcisions
contraires. Ces perplexits et le choc de ces motions l'avaient rendue un
peu malade. Elle gardait la chambre depuis qu'elle en avait fini avec le
thtre, et contemplait sans cesse cette branche de cyprs qui lui semblait
avoir t  enleve  quelque tombe dans la grotte du Schreckenstein.

Beppo, seul ami  qui elle pt ouvrir son coeur, avait d'abord voulu la
dissuader de l'ide qu'Albert tait venu  Vienne. Mais lorsqu'elle lui eut
montr la branche de cyprs, il rva profondment  tout ce mystre, et
finit par croire  la part du jeune comte dans l'aventure de Trenck.

Ecoute, lui dit-il, je crois avoir compris ce qui se passe. Albert est
venu  Vienne effectivement. Il t'a vue, il t'a coute, il a observ
toutes tes dmarches, il a suivi tous tes pas. Le jour o nous causions
sur la scne, le long du dcor de l'Araxe, il a pu tre de l'autre ct de
cette toile et entendre les regrets que j'exprimais de te voir enleve au
thtre au dbut de ta gloire. Toi-mme tu as laiss chapper je ne sais
quelles exclamations qui ont pu lui faire penser que tu prfrais l'clat
de ta carrire  la tristesse solennelle de son amour. Le lendemain, il t'a
vue entrer dans cette chambre de Corilla,  o peut-tre, puisqu'il tait l
toujours en observation, il avait vu entrer le pandoure quelques instants
auparavant. Le temps qu'il a mis  te secourir prouverait presque qu'il te
croyait l de ton plein gr; et ce sera donc aprs avoir succomb  la
tentation d'couter  la porte, qu'il aura compris l'imminence de son
intervention.

--Fort bien, dit Consuelo; mais pourquoi agir avec mystre? pourquoi se
cacher la figure d'un crpe?

--Tu sais comme la police autrichienne est ombrageuse. Peut-tre a-t-il t
l'objet de mchants rapports  la cour; peut-tre avait-il des raisons de
politique pour se cacher: peut-tre son visage n'tait-il pas inconnu 
Trenck. Qui sait si, durant les dernires guerres, il ne l'a pas vu en
Bohme, s'il ne l'a pas affront, menac? s'il ne lui a pas fait lcher
prise lorsqu'il avait la main sur quelque innocent? Le comte Albert a pu
faire obscurment de grands actes de courage et d'humanit dans son pays,
tandis qu'on le croyait endormi dans sa grotte du Schreckenstein: et s'il
les a faits, il est certain qu'il n'aura pas song  te les raconter,
puisqu'il est,  ton dire, le plus humble et le plus modeste des hommes.
Il a donc agi sagement en ne chtiant pas le pandoure  visage dcouvert;
car si l'impratrice punit le pandoure aujourd'hui pour avoir dvast sa
chre Bohme, sois sre qu'elle n'en est pas plus dispose pour cela 
laisser  impunie dans le pass une rsistance ouverte contre le pandoure
de la part d'un Bohmien.

--Tout ce que tu dis est fort juste, Joseph, et me donne  penser. Mille
inquitudes s'lvent en moi maintenant. Albert peut avoir t reconnu,
arrt, et cela peut avoir t aussi ignor du public que la chute de
Trenck dans l'escalier. Hlas! peut-tre est-il, en cet instant, dans les
prisons de l'arsenal,  ct du cachot de Trenck!. Et c'est pour moi qu'il
subit ce malheur!

--Rassure-toi, je ne crois pas cela. Le comte Albert aura quitt Vienne
sur-le-champ, et tu recevras bientt de lui une lettre date de Riesenburg.

--En as-tu le pressentiment, Joseph?

--Oui, je l'ai. Mais si tu veux que je te dise toute ma pense, je
crois que cette lettre sera toute diffrente de celle que tu attends.
Je suis convaincu que, loin de persister  obtenir d'une gnreuse amiti
le sacrifice que tu voulais lui faire de ta carrire d'artiste, il a
renonc dj  ce mariage, et va bientt te rendre ta libert. S'il est
intelligent, noble et juste, comme tu le dis, il doit se faire un scrupule
de t'arracher au thtre, que tu aimes passionnment... ne le nie pas!
Je l'ai bien vu, et il a d le voir et le comprendre aussi bien que moi,
en coutant _Znobie_. Il rejettera donc un sacrifice au-dessus de
tes forces, et je l'estimerais peu s'il ne le faisait pas.

--Mais relis donc son dernier billet! Tiens, le voil, Joseph! Ne me
disait-il pas qu'il m'aimerait au thtre aussi bien que dans le monde
ou dans un couvent? Ne pouvait-il admettre l'ide de me laisser libre en
m'pousant?

--Dire et faire, penser et tre sont deux. Dans le rve de la passion,
tout semble possible; mais quand la ralit frappe tout  coup nos yeux,
nous revenons avec effroi  nos anciennes ides. Jamais je ne croirai qu'un
homme de qualit voie sans rpugnance son pouse expose aux caprices et
aux outrages d'un parterre. En mettant le pied, pour la premire fois de sa
vie certainement, dans les coulisses, le comte a eu, dans la conduite de
Trenck envers toi, un triste chantillon des malheurs et des dangers de ta
vie de thtre. Il se sera loign, dsespr, il est vrai, mais guri de
sa passion et revenu de ses chimres. Pardonne-moi si je te parle ainsi,
ma soeur Consuelo. Je le dois; car c'est un bien pour toi que l'abandon du
comte Albert. Tu le sentiras plus tard, quoique tes yeux se remplissent de
larmes en ce moment. Sois juste envers ton fianc, au lieu d'tre humilie
de son changement. Quand il te disait que le thtre ne lui rpugnait
point, il s'en faisait un idal qui s'est croul au premier examen.
Il a reconnu alors qu'il devait faire ton malheur en t'en arrachant, ou
consommer le sien en t'y suivant.

--Tu as raison, Joseph. Je sens que tu es dans le vrai; mais laisse-moi
pleurer. Ce n'est point l'humiliation d'tre dlaisse et ddaigne qui me
serre le coeur: c'est le regret  un idal que je m'tais fait de l'amour
et de sa puissance, comme Albert s'tait fait un idal de ma vie de
thtre. Il a reconnu maintenant que je ne pouvais me conserver digne de
lui (du moins dans l'opinion des hommes) en suivant ce chemin-l. Et moi je
suis force de reconnatre que l'amour n'est pas assez fort pour vaincre
tous les obstacles et abjurer tous les prjugs.

--Sois quitable, Consuelo, et ne demande pas plus que tu n'as pu accorder.
Tu n'aimais pas assez pour renoncer   ton art sans hsitation et sans
dchirement: ne trouve pas mauvais que le comte Albert n'ait pas pu rompre
avec le monde sans pouvante et sans consternation.

--Mais, quelle que ft ma secrte douleur (je puis bien l'avouer
maintenant), j'tais rsolue  lui sacrifier tout; et lui, au contraire...

--Songe que la passion tait en lui, non en toi. Il demandait avec ardeur;
tu consentais avec effort. Il voyait bien que tu allais t'immoler; il a
senti, non-seulement qu'il avait le droit de te dbarrasser d'un amour que
tu n'avais pas provoqu, et dont ton me ne reconnaissait pas la ncessit,
mais encore qu'il tait oblig par sa conscience  le faire.

Cette raisonnable conclusion convainquit Consuelo de la sagesse et de la
gnrosit d'Albert. Elle craignait, en s'abandonnant  la douleur, de
cder aux suggestions de l'orgueil bless, et, en acceptant l'hypothse
de Joseph, elle se soumit et se calma; mais, par une bizarrerie bien
connue du coeur humain, elle ne se vit pas plus tt libre de suivre
son got pour le thtre, sans distraction et sans remords, qu'elle se
sentit effraye de son isolement au milieu de toute cette corruption, et
consterne de l'avenir de fatigues et de luttes qui s'ouvrait devant elle.
La scne est une arne brlante; quand on y est, on s'y exalte, et toutes
les motions de la vie paraissent froides et ples en comparaison; mais
quand on s'en loigne bris de lassitude, on s'effraie d'avoir subi cette
preuve du feu, et le dsir qui vous y ramne est travers par l'pouvante.
Je m'imagine que l'acrobate est le type de cette vie pnible, ardente et
prilleuse. Il doit prouver un plaisir nerveux et terrible sur ces cordes
et ces chelles o il accomplit des prodiges au-dessus des forces humaines;
mais lorsqu'il en est descendu vainqueur, il doit se sentir dfaillir 
l'ide d'y remonter, et d'treindre encore une fois la mort et le triomphe,
spectre  deux faces qui plane incessamment sur sa tte.

Alors le chteau des Gants, et jusqu' la pierre d'pouvante, ce cauchemar
de toutes ses nuits, apparurent  Consuelo,  travers le voile d'un
exil consomm, comme un paradis perdu, comme le sjour d'une paix et
d'une candeur  jamais augustes et respectables dans son souvenir. Elle
attacha la branche de cyprs, dernire image, dernier envoi de la grotte
Hussitique, aux pieds du crucifix de sa mre, et, confondant ensemble ces
deux emblmes du catholicisme et de l'hrsie, elle leva son coeur vers
la notion de la religion unique, ternelle, absolue. Elle y puisa le
sentiment de la rsignation  ses maux personnels, et de la foi aux
desseins providentiels de Dieu sur Albert, et sur tous les hommes, bons
et mauvais, qu'il lui fallait dsormais traverser seule et sans guide.




XCIX.


Un matin, le Porpora l'appela dans sa chambre plus tt que de coutume.
Il avait l'air rayonnant, et il tenait une grosse et grande lettre d'une
main, ses lunettes de l'autre. Consuelo tressaillit et trembla de tout
son corps, s'imaginant que c'tait enfin la rponse de Riesenburg. Mais,
elle fut bientt dtrompe: c'tait, une lettre d'Hubert, le Porporino.
Ce chanteur clbre annonait  son matre que toutes les conditions
proposes par lui pour l'engagement de Consuelo taient acceptes, et il
lui envoyait le contrat sign du baron de Poelnitz, directeur du thtre
royal de Berlin, et n'attendant plus que la signature de Consuelo et
la sienne. A cet acte tait jointe une lettre fort affectueuse et fort
honorable du dit baron, qui engageait le Porpora  venir briguer la
matrise de chapelle du roi de Prusse tout en faisant ses preuves par la
production et l'excution d'autant d'opras et de fugues nouvelles qu'il
lui plairait d'en apporter. Le Porporino se rjouissait d'avoir  chanter
bientt, selon son coeur, avec _une soeur en Porpora_, et invitait vivement
le matre  quitter Vienne pour _Sans-Souci_, le dlicieux sjour de
Frdric le Grand.

Cette lettre mettait le Porpora en grande joie, et cependant elle le
remplissait d'incertitude. Il lui semblait que la fortune commenait 
drider pour lui sa face si longtemps rechigne, et que, de deux cts,
la faveur des monarques (alors si ncessaire au dveloppement des
artistes) lui offrait une heureuse perspective. Frdric l'appelait 
Berlin;  Vienne, Marie-Thrse lui faisait faire de belles promesses.
Des deux parts, il fallait que Consuelo ft l'instrument de sa victoire;
 Berlin, en  faisant beaucoup valoir ses productions;  Vienne, en
pousant Joseph Haydn.

Le moment tait donc venu de remettre son sort entre les mains de sa fille
adoptive. Il lui proposa le mariage ou le dpart,  son choix; et, dans ces
nouvelles circonstances, il mit beaucoup moins d'ardeur  lui offrir le
coeur et la main de Beppo qu'il en et mis la veille encore. Il tait un
peu las de Vienne, et la pense de se voir apprci et ft chez l'ennemi
lui souriait comme une petite vengeance dont il s'exagrait l'effet
probable sur la cour d'Autriche. Enfin,  tout prendre, Consuelo ne lui
parlant plus d'Albert depuis quelque temps et lui paraissant y avoir
renonc, il aimait mieux qu'elle ne se marit pas du tout.

Consuelo eut bientt mis fin  ses incertitudes en lui dclarant qu'elle
n'pouserait jamais Joseph Haydn par beaucoup de raisons, et d'abord parce
qu'il ne l'avait jamais recherche en mariage, tant engag avec la fille
de son bienfaiteur, Anna Keller.

En ce cas, dit le Porpora, il n'y a pas  balancer. Voici ton contrat
d'engagement avec Berlin. Signe, et disposons-nous  partir; car il n'y a
pas d'espoir pour nous ici, si tu ne te soumets  la _matrimoniomanie_ de
l'impratrice. Sa protection est  ce prix, et un refus dcisif va nous
rendre  ses yeux plus noirs que les diables.

--Mon cher matre, rpondit Consuelo avec plus de fermet qu'elle n'en
avait encore montr au Porpora, je suis prte  vous obir ds que ma
conscience sera en repos sur un point capital. Certains engagements
d'affection et d'estime srieuse me liaient au seigneur de Rudolstadt.
Je ne vous cacherai pas que, malgr votre incrdulit, vos reproches et
vos railleries, j'ai persvr, depuis trois mois que nous sommes ici,
 me conserver libre de tout engagement contraire  ce mariage. Mais, aprs
une lettre dcisive que j'ai crite il y a six semaines, et qui a pass par
vos mains, il s'est pass des choses qui me font croire que la famille de
Rudolstadt a renonc  moi. Chaque jour qui s'coule me confirme dans la
pense que ma parole m'est rendue et que je suis libre de vous consacrer
entirement mes soins et mon travail. Vous voyez que j'accepte cette
destine sans regret et sans hsitation. Cependant, d'aprs cette lettre
que j'ai crite, je ne pourrais pas tre tranquille avec moi-mme si je
n'en recevais pas la rponse. Je l'attends tous les jours, elle ne peut
plus tarder. Permettez-moi de ne signer l'engagement avec Berlin qu'aprs
la rception de...

--Eh! ma pauvre enfant, dit le Porpora, qui, ds le premier mot de son
lve, avait dress ses batteries prpares  l'avance, tu attendrais
longtemps! la rponse que tu demandes m'a t adresse depuis un mois...

--Et vous ne me l'avez pas montre? s'cria Consuelo; et vous m'avez
laisse dans une telle incertitude? Matre, tu es bien bizarre! Quelle
confiance puis-je avoir en toi, si tu me trompes ainsi?

--En quoi t'ai-je trompe? La lettre m'tait adresse, et il m'tait
enjoint de ne te la montrer que lorsque je te verrais gurie de ton fol
amour, et dispose  couter la raison et les biensances.

--Sont-ce l les termes dont on s'est servi? dit Consuelo  en rougissant.
Il est impossible que le comte Christian ou le comte Albert aient qualifi
ainsi une amiti aussi calme, aussi discrte, aussi fire que la mienne.

--Les termes n'y font rien, dit le Porpora, les gens du monde parlent
toujours un beau langage, c'est  nous de le comprendre: tant il y a que
le vieux comte ne se souciait nullement d'avoir une bru dans les coulisses;
et que, lorsqu'il a su que tu avais paru ici sur les planches, il a fait
renoncer son fils  l'avilissement d'un tel mariage. Le bon Albert s'est
fait une raison, et on te rend ta parole. Je vois avec plaisir que tu n'en
es pas fche. Donc, tout est pour le mieux, et en route pour la Prusse!

--Matre, montrez-moi cette lettre, dit Consuelo, et je signerai le contrat
aussitt aprs.

--Cette lettre, cette lettre! pourquoi veux-tu la voir? elle te fera de la
peine. Il est de certaines folies du cerveau qu'il faut savoir pardonner
aux autres et  soi-mme. Oublie tout cela.

--On n'oublie pas par un seul acte de la volont, reprit Consuelo; la
rflexion nous aide, et les causes nous clairent. Si je suis repousse
des Rudolstadt avec ddain, je serai bientt console; si je suis rendue
 la libert avec estime et affection, je serai console autrement avec
moins d'effort. Montrez-moi la lettre; que craignez-vous, puisque d'une
manire ou de l'autre je vous obirai?

--Eh bien! je vais te la montrer, dit le malicieux professeur en ouvrant
son secrtaire, et en feignant de chercher la lettre.

Il ouvrit tous ses tiroirs, remua toutes ses paperasses, et cette
lettre, qui n'avait jamais exist, put bien ne pas s'y trouver. Il
feignit de s'impatienter; Consuelo s'impatienta tout de bon. Elle mit
elle-mme la main  la recherche; il la laissa faire. Elle renversa tous
les tiroirs, elle bouleversa tous les papiers. La lettre fut
introuvable. Le Porpora essaya de se la rappeler, et improvisa une
version polie et dcisive. Consuelo ne pouvait pas souponner son matre
d'une dissimulation si soutenue. Il faut croire, pour l'honneur du vieux
professeur, qu'il ne s'en tira pas merveilleusement; mais il en fallait
peu pour persuader un esprit aussi candide que celui de Consuelo. Elle
finit par croire que la lettre avait servi  allumer la pipe du Porpora
dans un moment de distraction; et, aprs tre rentre dans sa chambre
pour faire sa prire, et jurer sur le cyprs une ternelle amiti au
comte Albert _quand mme_, elle revint tranquillement signer un
engagement de deux mois avec le thtre de Berlin, excutable  la fin
de celui o l'on venait d'entrer. C'tait le temps plus que ncessaire
pour les prparatifs du dpart et pour le voyage. Quand Porpora vit
l'encre frache sur le papier, il embrassa son lve, et la salua
solennellement du titre d'artiste.

Ceci est ton jour de confirmation, lui dit-il, et s'il tait en mon
pouvoir de te faire prononcer des voeux, je te dicterais celui de renoncer
pour toujours  l'amour et au mariage; car te voil prtresse du dieu de
l'harmonie; les Muses sont vierges, et celle qui se consacre  Apollon
devrait faire le serment des vestales.

--Je ne dois pas faire le serment de ne pas me marier, rpondit Consuelo,
quoiqu'il me semble en ce moment-ci que rien ne me serait plus facile
 promettre et  tenir. Mais je puis changer d'avis, et j'aurais  me
repentir alors d'un engagement que je ne saurais pas rompre.

--Tu es donc esclave de ta parole, toi? Oui, il me semble que tu diffres
en cela du reste de l'espce humaine, et que si tu avais fait dans ta vie
une promesse solennelle, tu l'aurais tenue.

--Matre, je crois avoir dj fait mes preuves, car depuis que j'existe,
j'ai toujours t sous l'empire de quelque voeu. Ma mre m'avait donn le
prcepte et l'exemple de cette sorte de religion qu'elle poussait jusqu'au
fanatisme. Quand nous voyagions ensemble, elle avait coutume de me dire,
aux approches des grandes villes: Consuelita, si je fais ici de bonnes
affaires, je te prends  tmoin que je fais voeu d'aller pieds nus prier
pendant deux heures  la chapelle le plus en rputation de saintet dans
le pays. Et quand elle avait fait ce qu'elle appelait de bonnes affaires,
la pauvre me! c'est--dire quand elle avait gagn quelques cus avec ses
chansons, nous ne manquions jamais d'accomplir notre plerinage, quelque
temps qu'il fit, et  quelque distance que ft la chapelle en vogue.
Ce n'tait pas de la dvotion bien claire ni bien sublime; mais enfin,
je regardais ces voeux comme sacrs; et quand ma mre,  son lit de mort,
me fit jurer de n'appartenir jamais  Anzoleto qu'en lgitime mariage,
elle savait bien qu'elle pouvait mourir tranquille sur la foi de mon
serment. Plus tard, j'avais fait aussi, au comte Albert, la promesse de ne
point songer  un autre qu' lui, et d'employer toutes les forces de mon
coeur  l'aimer comme il le voulait. Je n'ai pas manqu  ma parole, et
s'il ne m'en dgageait lui-mme aujourd'hui, j'aurais bien pu lui rester
fidle toute ma vie.

--Laisse l ton comte Albert, auquel tu ne dois plus songer; et puisqu'il
faut que tu sois sous l'empire de quelque voeu, dis-moi par lequel tu vas
t'engager envers moi.

--Oh! matre, fie-toi  ma raison,  mes bonnes moeurs et  mon dvouement
pour toi! ne me demande pas de serments; car c'est un joug effrayant qu'on
s'impose. La peur d'y manquer te le plaisir qu'on a  bien penser et 
bien agir.

--Je ne me paie pas de ces dfaites-l, moi! reprit le Porpora d'un air
moiti svre, moiti enjou: je vois que tu as fait des serments  tout
le monde, except  moi. Passe pour celui que ta mre avait exig. Il t'a
port bonheur, ma pauvre enfant! sans lui, tu serais peut-tre  tombe dans
les piges de cet infme Anzoleto. Mais, puisque ensuite tu as pu faire,
sans amour et par pure bont d'me, des promesses si graves  ce Rudolstadt
qui n'tait pour toi qu'un tranger, je trouverais bien mchant que dans un
jour comme celui-ci, jour heureux et mmorable o tu es rendue  la libert
et fiance au dieu de l'art, tu n'eusses pas le plus petit voeu  faire
pour ton vieux, professeur, pour ton meilleur ami.

--Oh oui, mon meilleur ami; mon bienfaiteur, mon appui et mon pre! s'cria
Consuelo en se jetant avec effusion dans les bras du Porpora, qui tait si
avare de tendres paroles que deux ou trois fois dans sa vie seulement il
lui avait montr  coeur ouvert son amour paternel. Je puis bien faire,
sans terreur et sans hsitation, le voeu de me dvouer  votre bonheur et
 votre gloire, tant que j'aurai un souffle de vie.

--Mon bonheur, c'est la gloire, Consuelo, tu le sais, dit le Porpora en
la pressant sur son coeur. Je n'en conois pas d'autre. Je ne suis pas de
ces vieux bourgeois allemands qui ne rvent d'autre flicit que d'avoir
leur petite fille auprs d'eux pour charger leur pipe ou ptrir leur
gteau. Je n'ai besoin ni de pantoufles, ni de tisane, Dieu merci; et
quand je n'aurai plus besoin que de cela, je ne consentirai pas  ce
que tu me consacres tes jours comme tu le fais dj avec trop de zle
maintenant. Non, ce n'est pas l le dvouement que je te demande, tu le
sais bien; celui que j'exige, c'est que tu sois franchement artiste, une
grande artiste! Me promets-tu de l'tre? de combattre cette langueur,
cette irrsolution, cette sorte de dgot que tu avais ici dans les
commencements, de repousser les fleurettes de ces beaux seigneurs qui
recherchent les femmes de thtre, ceux-ci parce qu'ils se flattent d'en
faire de bonnes mnagres, et qui les plantent l ds qu'ils voient en
elles une vocation contraire; ceux-l parce qu'ils sont ruins et que le
plaisir de retrouver un carrosse et une bonne table aux frais de leurs
lucratives moitis les font passer par-dessus le dshonneur attach dans
leur caste  ces sortes d'alliances? Voyons! me promets-tu encore de ne
point te laisser tourner la tte par quelque petit tnor  voix grasse et
 cheveux boucls, comme ce drle d'Anzoleto qui n'aura jamais de mrite
que dans ses mollets, et de succs que par son impudence?

--Je vous promets, je vous jure tout cela solennellement, rpondit Consuelo
en riant avec bonhomie des exhortations du Porpora, toujours un peu
piquantes en dpit de lui-mme, mais auxquelles elle tait parfaitement
habitue. Et je fais plus, ajouta-t-elle en reprenant son srieux: je jure
que vous n'aurez jamais  vous plaindre d'un jour d'ingratitude dans ma
vie.

--Ah cela! je n'en demande pas tant! rpondit-il d'un ton amer: c'est plus
que l'humaine nature ne comporte. Quand tu seras une cantatrice renomme
chez toutes les nations de l'Europe, tu auras des besoins de vanit, des
ambitions, des vices de coeur dont aucun grand artiste n'a jamais pu se
dfendre. Tu voudras du succs  tout prix. Tu ne te rsigneras pas  le
conqurir patiemment, ou  le risquer pour rester fidle, soit  l'amiti,
soit au culte du vrai beau. Tu cderas au joug de la mode comme ils font
tous; dans chaque ville tu chanteras la musique en faveur, sans tenir
compte du mauvais got du public ou de la cour. Enfin tu feras ton chemin
et tu seras grande malgr cela, puisqu'il n'y a pas moyen de l'tre
autrement aux yeux du grand nombre. Pourvu que tu n'oublies pas de bien
choisir et de bien chanter quand tu auras  subir le jugement d'un petit
comit de vieilles ttes comme moi, et que devant le grand Haendel ou le
vieux Bach, tu fasses honneur  la mthode du Porpora et  toi-mme, c'est
tout ce que je demande, tout ce que j'espre! Tu vois que je ne suis pas
un pre goste, comme quelques-uns de tes flatteurs m'accusent sans doute
de l'tre. Je ne te demande rien qui ne soit pour ton succs et pour ta
gloire.

--Et moi, je ne me soucie de rien de ce qui est pour mon avantage
personnel, rpondit Consuelo attendrie  et afflige. Je puis me laisser
emporter au milieu d'un succs par une ivresse involontaire; mais je ne
puis pas songer de sang-froid  difier toute une vie de triomphe pour m'y
couronner de mes propres mains. Je veux avoir de la gloire pour vous, mon
matre; en dpit de votre incrdulit, je veux vous montrer que c'est pour
vous seul que Consuelo travaille et voyage; et pour vous prouver tout de
suite que vous l'avez calomnie, puisque vous croyez  ses serments, je
vous fais celui de prouver ce que j'avance.

--Et sur quoi jures-tu cela? dit le Porpora avec un sourire de tendresse
o la mfiance perait encore.

--Sur les cheveux blancs, sur la tte sacre du Porpora, rpondit Consuelo
en prenant cette tte blanche dans ses deux mains, et la baisant au front
avec ferveur.

Ils furent interrompus par le comte Hoditz, qu'un grand heiduque vint
annoncer. Ce laquais, en demandant pour son matre la permission de
prsenter ses respects au Porpora et  sa pupille, regarda cette dernire
d'un air d'attention, d'incertitude et d'embarras qui surprit Consuelo,
sans qu'elle se souvnt pourtant o elle avait vu cette bonne figure un peu
bizarre. Le comte fut admis, et il prsenta sa requte dans les termes les
plus courtois. Il partait pour sa seigneurie de Roswald, en Moravie, et,
voulant rendre ce sjour agrable  la margrave son pouse, il prparait,
pour la surprendre  son arrive, une fte magnifique. En consquence, il
proposait  Consuelo d'aller chanter pendant trois soires conscutives
 Roswald, et il dsirait mme que le Porpora voult bien l'accompagner
pour l'aider  diriger les concerts, spectacles et srnades dont il
comptait rgaler madame la margrave.

Le Porpora allgua l'engagement qu'on venait de signer et l'obligation de
se trouver  Berlin  jour fixe. Le comte voulut voir l'engagement, et
comme le Porpora avait toujours eu  se louer de ses bons procds, il lui
procura le petit plaisir d'tre mis dans la confidence de cette affaire,
de commenter l'acte, de faire l'entendu, de donner des conseils: aprs quoi
Hoditz insista sur sa demande, reprsentant qu'on avait plus de temps qu'il
n'en fallait pour y satisfaire sans manquer au terme assign.

Vous pouvez achever vos prparatifs en trois jours, dit-il, et aller 
Berlin par la Moravie.

Ce n'tait pas tout  fait le chemin; mais, au lieu de faire lentement
la route par la Bohme, dans un pays mal servi et rcemment dvast par
la guerre, le Porpora et son lve se rendraient trs-promptement et
trs-commodment  Roswald dans une bonne voiture que le comte mettait 
leur disposition ainsi que les relais, c'est--dire qu'il se chargeait des
embarras et des dpenses. Il se chargeait encore de les faire conduire de
mme de Roswald  Pardubitz, s'ils voulaient descendre l'Elbe jusqu'
Dresde, ou  Chrudim s'ils voulaient passer par Prague. Les commodits
qu'il leur offrait jusque-l abrgeaient effectivement la dure de leur
voyage, et la somme assez ronde qu'il y ajoutait donnait les moyens de
faire le reste plus agrablement. Porpora accepta, malgr la petite mine
que lui faisait Consuelo pour l'en dissuader. Le march fut conclu, et le
dpart fix au dernier jour de la semaine.

Lorsque aprs lui avoir respectueusement bais la main Hoditz eut laiss
Consuelo seule avec son matre, elle reprocha  celui-ci de s'tre
laiss gagner si facilement. Quoiqu'elle n'et plus rien  redouter des
impertinences du comte, elle lui en gardait un peu de ressentiment, et
n'allait pas chez lui avec plaisir. Elle ne voulait pas raconter au Porpora
l'aventure de Passaw, mais elle lui rappela les plaisanteries que lui-mme
avait faites sur les inventions musicales du comte Hoditz.

Ne voyez-vous pas, lui dit-elle, que je vais tre condamne  chanter sa
musique, et que vous, vous serez forc de diriger srieusement des cantates
et peut-tre mme des opras de sa faon? Est-ce ainsi que vous me faites
tenir mon voeu de rester fidle au culte du beau?

--Bast! rpondit le Porpora en riant, je ne ferai pas cela si gravement que
tu penses; je compte, au contraire, m'en divertir copieusement, sans que
le patricien maestro s'en aperoive le moins du monde. Faire ces choses-l
srieusement et devant un public respectable, sera en effet un blasphme
et une honte; mais il est permis de s'amuser, et l'artiste serait bien
malheureux si, en gagnant sa vie, il n'avait pas le droit de rire dans sa
barbe de ceux qui la lui font gagner. D'ailleurs, tu verras l ta princesse
de Culmbach, que tu aimes et qui est charmante. Elle rira avec nous,
quoiqu'elle ne rie gure, de la musique de son beau-pre.

Il fallut cder, faire les paquets, les emplettes ncessaires et les
adieux. Joseph tait au dsespoir. Cependant une bonne fortune, une grande
joie d'artiste venait de lui arriver et faisait un peu compensation, ou
tout au-moins diversion force  la douleur de cette sparation. En jouant
sa srnade sous la fentre de l'excellent mime Bernadone, l'arlequin
renomm du thtre de la porte de Carinthie, il avait frapp d'tonnement
et de sympathie cet artiste aimable et intelligent. On l'avait fait monter,
on lui avait demand de qui tait ce trio agrable et original. On s'tait
merveill de sa jeunesse, et de son talent. Enfin on lui avait confi,
sance tenante, le pome d'un ballet intitul le Diable Boiteux, dont il
commenait  crire la musique. Il travaillait  cette tempte qui lui
cota tant de soins, et dont le souvenir faisait rire encore le bonhomme
Haydn  quatre-vingts ans. Consuelo chercha  le distraire de sa tristesse,
en lui parlant toujours de sa tempte, que Bernadone voulait terrible,
et que Beppo, n'ayant jamais vu la mer, ne pouvait russir  se peindre.
Consuelo lui dcrivait l'Adriatique en fureur et lui chantait la plainte
des vagues, non sans rire avec lui de ces effets d'harmonie imitative,
aids de celui des toiles bleues qu'on secoue d'une coulisse  l'autre 
force de bras.

coute, lui dit le Porpora pour le tirer de peine, tu travaillerais
cent ans avec les plus beaux instruments du monde et les plus exactes
connaissances des bruits de l'onde et du vent, que tu ne rendrais pas
l'harmonie sublime de la nature. Ceci n'est pas le fait de la musique.
Elle s'gare purilement quand elle court aprs les tours de force et les
effets de sonorit. Elle est plus grande que cela; elle a l'motion pour
domaine. Son but est de l'inspirer, comme sa cause est d'tre inspire
par elle. Songe donc aux impressions de l'homme livr  la tourmente;
figure-toi un spectacle affreux, magnifique, terrible, un danger imminent:
place-toi, musicien, c'est--dire voix humaine, plainte humaine, me
vivante et vibrante, au milieu de cette dtresse, de ce dsordre, de
cet abandon et de ces pouvantes; rends tes angoisses, et l'auditoire,
intelligent ou non, les partagera. Il s'imaginera voir la mer, entendre
les craquements du navire, les cris des matelots, le dsespoir des
passagers. Que dirais-tu d'un pote, qui, pour peindre une bataille, te
dirait en vers que le canon faisait _boum, boum_, et le tambour _plan,
plan_? Ce serait pourtant de l'harmonie imitative plus exacte que de
grandes images; mais ce ne serait pas de la posie. La peinture elle-mme,
cet art de description par excellence, n'est pas un art d'imitation
servile. L'artiste retracerait en vain le vert sombre de la mer, le ciel
noir de l'orage, la carcasse brise du navire. S'il n'a le sentiment
pour rendre la terreur et la posie de l'ensemble, son tableau sera sans
couleur, ft-il aussi clatant qu'une enseigne  bire. Ainsi, jeune homme,
meus-toi  l'ide d'un grand dsastre, c'est ainsi que tu le rendras
mouvant pour les autres.

Il lui rptait encore paternellement ces exhortations, tandis que la
voiture, attele dans la cour de l'ambassade, recevait les paquets de
voyage. Joseph coutait attentivement ses leons, les buvant  la source,
pour ainsi dire: mais lorsque Consuelo, en mantelet et en bonnet fourr,
vint se jeter  son cou, il plit, touffa un cri, et ne pouvant se
rsoudre  la voir monter en voiture, il s'enfuit et alla cacher ses
sanglots au fond de l'arrire-boutique de Keller. Mtastase le prit en
amiti, le perfectionna dans l'italien, et le ddommagea un peu par de
bons conseils et de gnreux services de l'absence du Porpora; mais Joseph
fut bien longtemps triste et malheureux, avant de s'habituer  celle de
Consuelo.

Celle-ci, quoique triste aussi, et regrettant un si fidle et si aimable
ami, sentit revenir son courage, son ardeur et la posie de ses impressions
 mesure qu'elle s'enfona dans les montagnes de la Moravie. Un nouveau
soleil se levait sur sa vie. Dgage de tout lien et de toute domination
trangre  son art, il lui semblait qu'elle s'y devait tout entire.
Le Porpora, rendu  l'esprance et  l'enjouement de sa jeunesse,
l'exaltait par d'loquentes dclamations; et la noble fille, sans cesser
d'aimer Albert et Joseph comme deux frres qu'elle devait retrouver dans
le sein de Dieu, se sentait lgre, comme l'alouette qui monte en chantant
dans le ciel, au matin d'un beau jour.




C.


Ds le second relais, Consuelo avait reconnu dans le domestique qui
l'accompagnait, et qui, plac sur le sige de la voiture, payait les guides
et gourmandait la lenteur des postillons, ce mme heiduque qui avait
annonc le comte Hoditz, le jour o il tait venu lui proposer la partie
de plaisir de Roswald. Ce grand et fort garon, qui la regardait toujours
comme  la drobe, et qui semblait partag entre le dsir et la crainte de
lui parler, finit par fixer son attention; et, un matin qu'elle djeunait
dans une auberge isole, au pied des montagnes, le Porpora ayant t faire
un tour de promenade  la chasse de quelque motif musical, en attendant que
les chevaux eussent rafrachi, elle se tourna vers ce valet, au moment o
il lui prsentait son caf, et le regarda en face d'un air un peu svre et
irrit. Mais il fit alors une si piteuse mine, qu'elle ne put retenir un
grand clat de rire. Le soleil d'avril brillait sur la neige qui couronnait
encore les monts; et notre jeune voyageuse se sentait en belle humeur.

Hlas! lui dit enfin le mystrieux heiduque, votre seigneurie ne daigne
donc pas me reconnatre? Moi, je l'aurais toujours reconnue, fut-elle
dguise en Turc ou en caporal prussien; et pourtant je ne l'avais vue
qu'un instant, mais quel instant dans ma vie!

En parlant ainsi, il posa sur la table le plateau qu'il apportait; et,
s'approchant de Consuelo, il fit gravement un grand signe de croix, mit
un genou en terre, et baisa le plancher devant elle.

Ah! s'cria Consuelo, Karl le dserteur, n'est-ce pas?

--Oui, signora, rpondit Karl en baisant la main qu'elle lui tendait; du
moins on m'a dit qu'il fallait vous appeler ainsi, quoique je n'aie jamais
bien compris si vous tiez un monsieur ou une dame.

--En vrit? Et d'o vient ton incertitude?

--C'est que je vous ai vue garon, et que depuis, quoique je vous aie bien
reconnue, vous tiez devenue aussi semblable  une jeune fille que vous
tiez auparavant semblable  un petit garon. Mais cela ne fait rien: soyez
ce que vous voudrez, vous m'avez rendu des services que je n'oublierai
jamais; et vous pourriez me commander de me jeter du sommet de ce pic qui
est l haut, si cela vous faisait plaisir, je ne vous le refuserais pas.

--Je ne te demande rien, mon brave Karl, que d'tre heureux et de jouir de
ta libert; car te voil libre, et je pense que tu aimes la vie maintenant?

--Libre, oui! dit Karl en secouant la tte; mais heureux... J'ai perdu ma
pauvre femme!

Les yeux de Consuelo se remplirent de larmes, par un mouvement sympathique,
en voyant les joues carres du pauvre Karl se couvrir d'un ruisseau de
pleurs.

Ah! dit-il en secouant sa moustache rousse, d'o les larmes dgouttaient
comme la pluie d'un buisson, elle avait trop souffert, la pauvre me!
Le chagrin de me voir enlever une seconde fois par les Prussiens, un long
voyage  pied, lorsqu'elle tait dj bien malade; ensuite la joie de me
revoir, tout cela lui a caus une rvolution; et elle est morte huit jours
aprs tre arrive  Vienne, o je la cherchais, et o, grce  un billet
de vous, elle m'avait retrouv, avec l'aide du comte Hoditz. Ce gnreux
seigneur lui avait envoy son mdecin et des secours; mais rien n'y a fait:
elle tait fatigue de vivre, voyez-vous, et elle a t se reposer dans le
ciel du bon Dieu.

--Et ta fille? dit Consuelo, qui songeait  le ramener  une ide
consolante.

--Ma fille? dit-il d'un air sombre et un peu gar, le roi de Prusse me
l'a tue aussi.

--Comment tue? que dis-tu?

--N'est-ce pas le roi de Prusse qui a tu la mre en lui causant tout ce
mal? Eh bien, l'enfant a suivi la mre. Depuis le soir o, m'ayant vu
frapp au sang, garrott et emport par les recruteurs, toutes deux taient
restes, couches et comme mortes, en travers du chemin, la petite avait
toujours trembl d'une grosse fivre; la fatigue et la misre de la route
les ont acheves. Quand vous les avez rencontres sur un pont,  l'entre
de je ne sais plus quel village d'Autriche, il y avait deux jours qu'elles
n'avaient rien mang. Vous leur avez donn de l'argent, vous leur avez
appris que j'tais sauv, vous avez tout fait pour les consoler et les
gurir; elles m'ont dit tout cela: mais il tait trop tard. Elles n'ont
fait qu'empirer depuis notre runion, et au moment o nous pouvions tre
heureux, elles se sont en alles dans le cimetire. La terre n'tait pas
encore foule sur le corps de ma femme, quand il a fallu recreuser le mme
endroit pour y mettre mon enfant; et  prsent, grce au roi de Prusse,
Karl est seul au monde!

--Non, mon pauvre Karl, tu n'es pas abandonn; il te reste des amis qui
s'intresseront toujours  tes infortunes et  ton bon coeur.

--Je le sais. Oui, il y a de braves gens, et vous en tes. Mais de quoi
ai-je besoin maintenant que je n'ai plus ni femme, ni enfant, ni pays!
car je ne serai jamais en sret dans le mien; ma montagne est trop bien
connue de ces brigands qui sont venus m'y chercher deux fois. Aussitt
que je me suis vu seul, j'ai demand si nous tions en guerre ou si nous
y serions bientt. Je n'avais qu'une ide: c'tait de servir contre la
Prusse, afin de tuer le plus de Prussiens que je pourrais. Ah! saint
Wenceslas, le patron de la Bohme, aurait conduit mon bras; et je suis
bien sr qu'il n'y aurait pas eu une seule balle perdue, sortie de mon
fusil; et je me disais: Peut-tre la Providence permettra-t-elle que je
rencontre le roi de Prusse dans quelque dfil; et alors... ft-il cuirass
comme l'archange Michel... dusse-je le suivre comme un chien suit un loup
 la piste... Mais j'ai appris que la paix tait assure pour longtemps;
et alors, ne me sentant plus de got  rien, j'ai t trouver monseigneur
le comte Hoditz pour le remercier, et le prier de ne point me prsenter 
l'impratrice, comme il en avait eu l'intention. Je voulais me tuer; mais
il a t si bon pour moi, et la princesse de Culmbach, sa belle-fille,
 qui il avait racont en secret toute mon histoire, m'a dit de si belles
paroles sur les devoirs du chrtien, que j'ai consenti  vivre et  entrer
 leur service, o je suis, en vrit, trop bien nourri et trop bien trait
pour le peu d'ouvrage que j'ai  faire.

--Maintenant dis-moi, mon cher Karl, reprit Consuelo en s'essuyant les
yeux, comment tu as pu me reconnatre.

--N'tes-vous pas venue, un soir, chanter chez ma nouvelle matresse,
madame la margrave? Je vous vis passer tout habille de blanc, et je vous
reconnus tout de suite, bien que vous fussiez devenue une demoiselle.
C'est que, voyez-vous, je ne me souviens pas beaucoup des endroits o j'ai
pass, ni des noms des personnes que j'ai rencontres; mais pour ce qui est
des figures, je ne les oublie jamais. Je commenais  faire le signe de la
croix quand je vis un jeune garon qui vous suivait, et que je reconnus
pour Joseph; et au lieu d'tre votre matre, comme je l'avais vu au moment
de ma dlivrance (car il tait mieux habill que vous dans ce temps-l),
il tait devenu votre domestique; et il resta dans l'antichambre. Il ne me
reconnut pas; et comme monsieur le comte m'avait dfendu de dire un seul
mot  qui que ce soit de ce qui m'tait arriv (je n'ai jamais su ni
demand pourquoi), je ne parlai pas  ce bon Joseph, quoique j'eusse bien
envie de lui sauter au cou. Il s'en alla presque tout de suite dans une
autre pice. J'avais ordre de ne point quitter celle o je me trouvais;
un bon serviteur ne connat que sa consigne; Mais quand tout le monde fut
parti, le valet de chambre de monseigneur, qui a toute sa confiance, me
dit: Karl, tu n'as pas parl  ce petit laquais du Porpora, quoique tu
l'aies reconnu; et tu as bien fait. Monsieur le comte sera content de toi.
Quant  la demoiselle qui a chant ce soir...--Oh! je l'ai reconnue aussi,
m'criai-je, et je n'ai rien dit.--Eh bien, ajouta-t-il; tu as encore bien
fait. Monsieur le comte ne veut pas qu'on sache qu'elle a voyag avec lui
jusqu' Passaw.--Cela ne me regarde point, repris-je; mais puis-je te
demander,  toi, comment elle m'a dlivr des mains des Prussiens?
Henri me raconta alors comment la chose s'tait passe (car il tait l),
comment vous aviez couru aprs la voiture de monsieur le comte, et comment,
lorsque vous n'aviez plus rien  craindre pour vous-mme; vous aviez voulu
absolument qu'il vnt me dlivrer. Vous en aviez dit quelque chose  ma
pauvre femme; et elle me l'avait racont aussi; car elle est morte en vous
recommandant au bon Dieu; et en me disant: Ce sont de pauvres enfants,
qui ont l'air presque aussi malheureux que nous; et cependant ils m'ont
donn tout ce qu'ils avaient; et ils pleuraient comme si nous eussions t
de leur famille. Aussi, quand j'ai vu M. Joseph  votre service, ayant
t charg de lui porter quelque argent de la part de monseigneur chez qui
il avait jou du violon un autre soir, j'ai mis dans le papier quelques
ducats, les premiers que j'eusse gagns dans cette maison. Il ne l'a pas
su, et il ne m'a pas reconnu, lui; mais si nous retournons  Vienne, je
m'arrangerai pour qu'il ne soit jamais dans l'embarras tant que je pourrai
gagner ma vie.

--Joseph n'est plus  mon service, bon Karl, il est mon ami. Il n'est
plus dans l'embarras, il est musicien, et gagnera sa vie aisment. Ne te
dpouille donc pas pour lui.

--Quant  vous, signora, dit Karl, je ne puis pas grand chose pour vous,
puisque vous tes une grande actrice,  ce qu'on dit; mais voyez-vous,
si jamais vous vous trouvez dans la position d'avoir besoin d'un serviteur,
et de ne pouvoir le payer, adressez-vous  Karl, et comptez sur lui. Il
vous servira pour rien et sera bien heureux de travailler pour vous.


--Je suis assez paye par ta reconnaissance, mon ami. Je ne veux rien de
ton dvouement.

--Voici matre Porpora qui revient. Souvenez-vous, signora, que je n'ai
pas l'honneur de vous connatre autrement que comme un domestique mis 
vos ordres par mon matre.

Le lendemain, nos voyageurs s'tant levs de grand matin, arrivrent,
non sans peine, vers midi, au chteau de Roswald. Il tait situ dans une
rgion leve, au versant des plus belles montagnes de la Moravie, et si
bien abrit des vents froids, que le printemps s'y faisait dj sentir,
lorsqu' une demi-lieue aux alentours, l'hiver rgnait encore. Quoique
la saison ft prmaturment belle, les chemins taient encore fort peu
praticables. Mais le comte Hoditz, qui ne doutait de rien, et pour qui
l'impossible tait une plaisanterie, tait dj arriv, et dj faisait
travailler une centaine de pionniers  aplanir la route sur laquelle devait
rouler le lendemain l'quipage majestueux de sa noble pouse. Il et t
peut-tre plus conjugal et plus secourable de voyager avec elle; mais il ne
s'agissait pas tant de l'empcher de se casser bras et jambes en chemin,
que de lui donner une fte; et, morte ou vive, il fallait qu'elle et un
splendide divertissement en prenant possession du palais de Roswald.

Le comte permit  peine  nos voyageurs de changer de toilette, et leur
fit servir un fort beau dner dans une grotte mousseuse et rocailleuse,
qu'un vaste pole, habilement masqu par de fausses roches, chauffait
agrablement. Au premier coup d'oeil, cet endroit parut enchanteur 
Consuelo. Le site qu'on dcouvrait de l'ouverture de la grotte tait
rellement magnifique. La nature avait tout fait pour Roswald. Des
mouvements de terrains escarps et pittoresques, des forts d'arbres verts,
des sources abondantes, d'admirables perspectives, des prairies immenses,
il semble qu'avec une habitation confortable, c'en tait bien assez pour
faire un lieu de plaisance accompli. Mais Consuelo s'aperut bientt des
bizarres recherches par lesquelles le comte avait russi  gter cette
sublime nature. La grotte et t charmante sans le vitrage, qui en faisait
une salle  manger intempestive. Comme les chvrefeuilles et les liserons
ne faisaient encore que bourgeonner, on avait masqu les chssis des portes
et des croises avec des feuillages et des fleurs artificielles, qui
faisaient l une prtentieuse grimace. Les coquillages et les stalactites,
un peu endommags par l'hiver, laissaient voir le pltre et le mastic qui
les attachaient aux parois du roc, et la chaleur du pole, fondant un reste
d'humidit amasse  la vote, faisait tomber sur la tte des convives une
pluie noirtre et malsaine, que le comte ne voulait pas du tout apercevoir.
Le Porpora en prit de l'humeur, et deux ou trois fois mit la main  son
chapeau sans oser cependant l'enfoncer sur son chef, comme il en mourait
d'envie. Il craignait surtout que Consuelo ne s'enrhumt, et il mangeait
 la hte, prtextant une vive impatience de voir la musique qu'il aurait
 faire excuter le lendemain.

De quoi vous inquitez-vous l, cher maestro? disait le comte, gui tait
grand mangeur, et qui aimait  raconter longuement l'histoire de
l'acquisition ou de la confection dirige par lui de toutes les pices
riches et curieuses  de son service de table; des musiciens habiles et
consomms comme vous n'ont besoin que d'une petite heure pour se mettre
au fait. Ma musique est simple et naturelle. Je ne suis pas de ces
compositeurs pdants qui cherchent  tonner par de savantes et bizarres
combinaisons harmoniques. A la campagne, il faut de la musique simple,
pastorale; moi, je n'aime que les chants purs et faciles: c'est aussi le
got de madame la margrave. Vous verrez que tout ira bien. D'ailleurs, nous
ne perdons pas de temps. Pendant que nous djeunons ici, mon majordome
prpare tout suivant mes ordres, et nous allons trouver les choeurs
disposs dans leurs diffrentes stations et tous les musiciens  leur
poste.

Comme il disait cela, on vint avertir monseigneur que deux officiers
trangers, en tourne dans le pays, demandaient la permission d'entrer et
de saluer le comte, pour visiter, avec son agrment, les palais et les
jardins de Roswald.

Le comte tait habitu  ces sortes de visites, et rien ne lui faisait plus
de plaisir que d'tre lui-mme le _cicrone_ des curieux,  travers les
dlices de sa rsidence.

Qu'ils entrent, qu'ils soient les bienvenus! s'cria-t-il,  qu'on mette
leurs couverts et qu'on les amne ici.

Peu d'instants aprs, les deux officiers furent introduits. Ils avaient
uniforme prussien. Celui qui marchait le premier, et derrire lequel son
compagnon semblait dcid  s'effacer entirement, tait petit, et d'une
figure assez maussade. Son nez, long, lourd et sans noblesse, faisait
paratre plus choquants encore le ravalement de sa bouche et la fuite ou
plutt l'absence de son menton. Sa taille un peu vote, donnait je ne sais
quel air vieillot  sa personne engonce dans le disgracieux habit invent
par Frdric. Cet homme avait cependant une quarantaine d'annes tout au
plus; sa dmarche tait assure, et lorsqu'il eut t le vilain chapeau
qui lui coupait la face jusqu' la naissance du nez, il montra ce qu'il y
avait de beau dans sa tte, un front ferme, intelligent, et mditatif,
des sourcils mobiles et des yeux d'une clart et d'une animation
extraordinaires. Son regard le transformait comme ces rayons du soleil
qui colorent et embellissent tout  coup les sites les plus mornes et les
moins potiques. Il semblait grandir de toute la tte lorsque ses yeux
brillaient sur son visage blme, chtif et inquiet.

Le comte Hoditz les reut avec une hospitalit plus  cordiale que
crmonieuse, et, sans perdre le temps   de longs compliments, il leur fit
mettre deux couverts et leur servit des meilleurs plats avec une vritable
bonhomie patriarcale; car Hoditz tait le meilleur des hommes, et sa
vanit, loin de corrompre son coeur, l'aidait  se rpandre avec confiance
et gnrosit. L'esclavage rgnait encore dans ses domaines, et toutes les
merveilles de Roswald avaient t difies  peu de frais par la gent
taillable et corvable; mais il couvrait de fleurs et de gourmandises
le joug de ses sujets. Il leur faisait oublier le ncessaire en leur
prodiguant le superflu, et, convaincu que le plaisir est le bonheur,
il les faisait tant amuser, qu'ils ne songeaient point  tre libres.

L'officier prussien (car vraiment il n'y en avait qu'un, l'autre semblait
n'tre que son ombre), parut d'abord un peu tonn, peut-tre mme un
peu choqu du sans faon de M. le comte; et il affectait une politesse
rserve, lorsque le comte lui dit:

Monsieur le capitaine, je vous prie de vous mettre  l'aise et de faire
ici comme chez vous. Je sais que vous devez tre habitu  la rgularit
austre des armes du grand Frdric; je trouve cela admirable en son lieu;
mais ici, vous tes  la campagne, et si l'on ne s'amuse  la campagne,
qu'y vient-on faire? Je vois que vous tes des personnes bien leves et
de bonnes manires. Vous n'tes certainement pas officiers du roi de
Prusse, sans avoir fait vos preuves de science militaire et de bravoure
accomplie. Je vous tiens donc pour des htes dont la prsence honore ma
maison; veuillez en disposer sans retenue, et y rester tant que le sjour
vous en sera agrable.

L'officier prit aussitt son parti en homme d'esprit, et, aprs avoir
remerci son hte sur le mme ton, il se mit  sabler le champagne, qui
ne lui fit pourtant pas perdre une ligne de son sang-froid, et  creuser
un excellent pt sur lequel il fit des remarques et des questions
gastronomiques qui ne donnrent pas grande ide de lui  la trs-sobre
Consuelo. Elle tait cependant frappe du feu de son regard; mais ce feu
mme l'tonnait sans la charmer. Elle y trouvait je ne sais quoi de
hautain, de scrutateur et de mfiant qui n'allait point  son coeur.

Tout en mangeant, l'officier apprit au comte qu'il s'appelait le baron
de Kreutz, qu'il tait originaire de Silsie, o il venait d'tre envoy
en remonte pour la cavalerie; que, se trouvant  Nesse, il n'avait
pu rsister au dsir de voir le palais et les jardins tant vants de
Roswald; qu'en consquence, il avait pass le matin la frontire avec son
lieutenant, non sans mettre le temps et l'occasion  profit pour faire,
sur sa route quelques achats de chevaux. Il offrit mme au comte de visiter
ses curies, s'il avait quelques btes  vendre. Il voyageait  cheval,
et s'en retournait le soir mme.

Je ne le souffrirai pas, dit le comte. Je n'ai pas de chevaux  vous
vendre dans ce moment. Je n'en ai pas mme assez pour les nouveaux
embellissements que je veux faire  mes jardins. Mais je veux faire une
meilleure affaire en jouissant de votre socit le plus longtemps qu'il me
sera possible.

--Mais nous avons appris, en arrivant ici, que vous attendiez d'heure en
heure madame la comtesse Hoditz; et, ne voulant point tre  charge, nous
nous retirerons aussitt que nous l'entendrons arriver.

--Je n'attends madame la comtesse margrave que demain, rpondit le comte;
elle arrivera ici avec sa fille, madame la princesse de Culmbach. Car vous
n'ignorez peut-tre pas, Messieurs, que j'ai eu l'honneur de faire une
noble alliance...

--Avec la margrave douairire de Bareith, repartit assez brusquement le
baron de Kreutz, qui ne parut pas aussi bloui de ce titre que le comte
s'y attendait.

--C'est la tante du roi de Prusse! reprit-il avec un peu d'emphase.

--Oui, oui, je le sais! rpliqua l'officier prussien en prenant une large
prise de tabac.

--Et comme c'est une dame admirablement gracieuse et affable, continua le
comte, je ne doute pas qu'elle n'ait un plaisir infini  recevoir et 
traiter de braves serviteurs du roi son illustre neveu.

--Nous serions bien sensibles  un si grand honneur, dit le baron en
souriant; mais nous n'aurons pas le loisir d'en profiter. Nos devoirs nous
rappellent imprieusement  notre poste, et nous prendrons cong de Votre
Excellence ce soir mme. En attendant, nous serions bien heureux d'admirer
cette belle rsidence: le roi notre matre n'en a pas une qu'on puisse
comparer  celle-ci.

Ce compliment rendit au Prussien toute la bienveillance du seigneur morave.
On se leva de table. Le Porpora, qui se souciait moins de la promenade que
de la rptition, voulut s'en dispenser.

Non pas, dit le comte; promenade et rptition, tout cela se fera en mme
temps; vous allez voir, mon matre.

Il offrit son bras  Consuelo et passant le premier:

Pardonnez, Messieurs, dit-il, si je m'empare de la seule dame que nous
ayons ici dans ce moment: c'est le droit du seigneur. Ayez la bont de me
suivre: je serai votre guide.

--Oserai-je vous demander, Monsieur, dit le baron de Kreutz, adressant pour
la premire fois la parole au Porpora, quelle est cette aimable dame?

--Monsieur, rpondit le Porpora qui tait de mauvaise humeur, je suis
Italien, j'entends assez mal l'allemand, et le franais encore moins.

Le baron, qui jusque-l, avait toujours parl franais avec le comte, selon
l'usage de ce temps-l entre les gens du bel air, rpta sa demande en
italien.

Cette aimable dame, qui n'a pas encore dit un mot devant vous, rpondit
schement le Porpora, n'est ni margrave, ni douairire, ni princesse, ni
baronne, ni comtesse: c'est une chanteuse italienne qui ne manque pas d'un
certain talent.

--Je m'intresse d'autant plus  la connatre et  savoir son nom, reprit
le baron en souriant de la brusquerie du maestro.

--C'est la Porporina, mon lve, rpondit le Porpora.

--C'est une personne fort habile, dit-on, reprit l'autre, et qui est
attendue avec impatience  Berlin. Puisqu'elle est votre lve, je vois
que c'est  l'illustre matre Porpora que j'ai l'honneur de parler.

--Pour vous servir, rpliqua le Porpora d'un ton bref, en renfonant sur
sa tte son chapeau qu'il venait de soulever, en rponse, au profond salut
du baron de Kreutz.

Celui-ci, le voyant si peu communicatif, le laissa avancer et se tint en
arrire avec son lieutenant. Le Porpora qui avait des yeux jusque derrire
la tte, vit qu'ils riaient ensemble en le regardant et en parlant de lui,
dans leur langue. Il en fut d'autant plus mal dispos pour eux, et ne leur
adressa pas mme un regard durant toute la promenade.




CI.


On descendit une petite pente assez rapide au bas de laquelle on trouva une
rivire en miniature, qui avait t un joli torrent limpide et agit;
mais comme il fallait le rendre navigable, on avait galis son lit, adouci
sa pente, taill proprement ses rives et troubl ses belles ondes par de
rcents travaux. Les ouvriers taient encore occups  le dbarrasser de
quelques roches que l'hiver y avait prcipites, et qui lui donnaient un
reste de physionomie: on s'empressait de la faire disparatre. Une gondole
attendait l les promeneurs, une vraie gondole que le comte avait fait
venir de Venise, et qui fit battre le coeur de Consuelo en lui rappelant
mille souvenirs gracieux et amers. On s'embarqua; les gondoliers taient
aussi de vrais Vnitiens parlant leur dialecte; on les avait fait venir
avec la barque, comme de nos jours les ngres avec la girafe. Le comte
Hoditz, qui avait beaucoup voyag, s'imaginait parler toutes les langues:
mais, quoiqu'il y mt beaucoup d'aplomb, et que, d'une voix haute, d'un ton
accentu, il donnt ses ordres aux gondoliers, ceux-ci l'eussent compris
avec peine, si Consuelo ne lui et servi de truchement. Il leur fut enjoint
de chanter des vers du Tasse: mais ces pauvres diables, enrous par les
glaces du Nord, dpayss et drouts dans leurs souvenirs, donnrent aux
Prussiens un fort triste chantillon de leur savoir-faire. Il fallut que
Consuelo leur soufflt chaque strophe, et promt de leur faire faire une
rptition des fragments qu'ils devaient chanter le lendemain  madame la
margrave.

Quand on eut navigu un quart d'heure dans un espace qu'on et pu traverser
en trois minutes, mais o l'on avait mnag au pauvre ruisseau contrari
dans sa course mille dtours insidieux, on arriva  la pleine mer. C'tait
un assez vaste bassin o l'on dbouqua  travers des massifs de cyprs et
de sapins, et dont le coup d'oeil inattendu tait vraiment agrable. Mais
on n'eut pas le loisir de l'admirer. Il fallut s'embarquer sur un navire
de poche, o rien ne manquait; mts, voiles, cordages, c'tait un modle
accompli de btiment avec tous ses agrs, et que le trop grand nombre de
matelots et de passagers faillit faire sombrer. Le Porpora y eut froid.
Les tapis taient fort humides, et je crois bien que, malgr l'exacte
revue que M. le comte, arriv de la veille, avait faite dj de toutes
les pices, l'embarcation faisait eau. Personne ne s'y sentait  l'aise,
except le comte, qui, par grce d'tat, ne se souciait jamais des petits
dsagrments attachs  ses plaisirs, et Consuelo, qui commenait 
s'amuser beaucoup de la folie de son hte. Une flotte proportionne  ce
vaisseau de commandement vint se placer sous ses ordres, excuta des
manoeuvres que le comte lui-mme, arm d'un porte-voix, et debout sur
la poupe, dirigea fort srieusement, se fchant fort quand les choses
n'allaient point  son gr, et faisant recommencer la rptition. Ensuite
on voyagea de conserve aux sons d'une musique de cuivre abominablement
fausse, qui acheva d'exasprer le Porpora.

Passe pour nous faire geler et enrhumer, disait-il entre ses dents; mais
nous corcher les oreilles  ce point, c'est trop fort!

--Voile pour le Ploponnse! s'cria le comte; et on cingla vers une rive
couronne de menues fabriques imitant des temples grecs et d'antiques
tombeaux.

On se dirigeait sur une petite anse masque par des rochers, et, lorsqu'on
en fut  dix pas, on fut accueilli par une dcharge de coups de fusil. Deux
hommes tombrent morts sur le tillac, et un jeune mousse fort lger, qui se
tenait dans les cordages, jeta un grand cri, descendit, ou plutt se laissa
glisser adroitement, et vint se rouler au beau milieu de la socit, en
hurlant qu'il tait bless et en cachant dans ses mains sa tte, soi-disant
fracasse d'une balle.

Ici, dit le comte  Consuelo, j'ai besoin de vous pour une petite
rptition que je fais faire  mon quipage. Ayez la bont de reprsenter
pour un instant le personnage de madame la margrave; et de commander  cet
enfant mourant ainsi qu' ces deux morts, qui, par parenthse sont fort
btement tombs, de se relever, d'tre guris  l'instant mme, de prendre
leurs armes, et de dfendre Son Altesse contre les insolents pirates
retranchs dans cette embuscade.

Consuelo se hta de se prter au rle de margrave, et le joua avec beaucoup
plus de noblesse et de grce naturelle que ne l'et fait madame Hoditz.
Les morts et les mourants se relevrent sur leurs genoux et lui baisrent
la main. L, il leur fut enjoint par le comte de ne point toucher tout de
bon de leurs bouches vassales la noble main de Son Altesse, mais de baiser
leur propre main en feignant d'approcher leurs lvres de la sienne. Puis
morts et mourants coururent aux armes en faisant de grandes dmonstrations
d'enthousiasme; le petit saltimbanque, qui faisait le rle de mousse,
regrimpa comme un chat sur son mt et dchargea une lgre carabine sur la
baie des pirates. La flotte se serra autour de la nouvelle Cloptre, et
les petits canons firent un vacarme pouvantable.

Consuelo, avertie par le comte qui ne voulait pas lui causer une frayeur
srieuse, n'avait point t dupe du dbut un peu bizarre de cette comdie.
Mais les deux officiers prussiens, envers lesquels il n'avait pas jug
ncessaire de pratiquer la mme galanterie, voyant tomber deux hommes au
premier feu, s'taient serrs l'un contre l'autre en plissant. Celui qui
ne disait rien avait paru effray pour son capitaine, et le trouble de
ce dernier n'avait pas chapp au regard tranquillement observateur de
Consuelo. Ce n'tait pourtant pas la peur qui s'tait peinte sur sa
physionomie; mais, au contraire, une sorte d'indignation, de colre mme,
comme si la plaisanterie l'et offens personnellement et lui et sembl
un outrage  sa dignit de Prussien et de militaire. Hoditz n'y prit pas
garde, et lorsque le combat fut engag, le capitaine et son lieutenant
riaient aux clats et acceptaient au mieux le badinage. Ils mirent mme
l'pe  la main et s'escrimrent en l'air pour prendre part  la scne.

Les pirates, monts sur des barques lgres, vtus  la grecque et arms de
tremblons et de pistolets chargs  poudre, taient sortis de leurs jolis
petits rcifs, et se battaient comme des lions. On les laissa venir 
l'abordage, o l'on en fit grande dconfiture, afin que la bonne margrave
et le plaisir de les ressusciter. La seule cruaut commise fut d'en
faire tomber quelques-uns  la mer. L'eau du bassin tait bien froide,
et Consuelo les plaignait, lorsqu'elle vit qu'ils y prenaient plaisir, et
mettaient de la vanit  montrer  leurs compagnons montagnards qu'ils
taient bons nageurs.

Quand la flotte de Cloptre (car le navire que devait monter la margrave
portait rellement ce titre pompeux) eut t victorieuse, comme de raison,
elle emmena prisonnire la flottille des pirates  sa suite, et s'en alla
au son d'une musique triomphale ( porter le diable en terre, au dire du
Porpora) explorer les rivages de la Grce. On approcha ensuite d'une le
inconnue d'o l'on voyait s'lever des huttes de terre et des arbres
exotiques fort bien acclimats ou fort bien imits; car on ne savait jamais
 quoi s'en tenir  cet gard, le faux et le vrai tant confondus partout.
Aux marges de cette le taient amarres des pirogues. Les naturels du pays
s'y jetrent avec des cris trs-sauvages et vinrent  la rencontre de la
flotte, apportant des fleurs et des fruits trangers rcemment coups dans
les serres chaudes de la rsidence. Ces sauvages taient hrisss, tatous,
crpus, et plus semblables  des diables qu' des hommes. Les costumes
n'taient pas trop bien assortis. Les uns taient couronns de plumes,
comme des Pruviens, les autres empaquets de fourrures, comme des
Esquimaux; mais on n'y regardait pas de si prs; pourvu qu'ils fussent
bien laids et bien bouriffs, on les tenait pour anthropophages tout au
moins.

Ces bonnes gens firent beaucoup de grimaces, et leur chef, qui tait
une espce de gant, ayant une fausse barbe qui lui tombait jusqu' la
ceinture, vint faire un discours que le comte Hoditz avait pris la peine de
composer lui-mme en langue sauvage. C'tait un assemblage de syllabes
ronflantes et croquantes, arranges au hasard pour figurer un patois
grotesque et barbare. Le comte, lui ayant fait rciter sa tirade sans
faute, se chargea de traduire cette belle harangue  Consuelo, qui faisait
toujours le rle de margrave en attendant la vritable.

Ce discours signifie, Madame, lui dit-il en imitant les salamalecs du roi
sauvage, que cette peuplade de cannibales dont l'usage est de dvorer tous
les trangers qui abordent dans leur le, subitement touche et apprivoise
par l'effet magique de vos charmes, vient dposer  vos pieds l'hommage de
sa frocit, et vous offrir la royaut de ces terres inconnues. Daignez y
descendre sans crainte, et quoiqu'elles soient striles et incultes, les
merveilles de la civilisation vont y clore sous vos pas.

On aborda dans l'le au milieu des chants et des danses des jeunes
sauvagesses. Des animaux tranges et prtendus froces, mannequins
empaills qui, au moyen d'un ressort, s'agenouillrent subitement,
salurent Consuelo sur le rivage. Puis,  l'aide de cordes, les arbres
et les buissons frachement plants s'abattirent, les rochers de carton
s'croulrent, et l'on vit des maisonnettes dcores de fleurs et de
feuillages. Des bergres conduisant de vrais troupeaux (Hoditz n'en
manquait pas), des villageois habills  la dernire mode de l'Opra,
quoiqu'un peu malpropres vus de prs, enfin jusqu' des chevreuils et des
biches apprivoises vinrent prter foi et hommage  la nouvelle souveraine.

C'est ici, dit alors le comte  Consuelo, que vous aurez  jouer un rle
demain, devant Son Altesse. On vous procurera le costume d'une divinit
sauvage toute couverte de fleurs et de rubans, et vous vous tiendrez dans
la grotte que voici: la margrave y entrera, et vous chanterez la cantate
que j'ai dans ma poche, pour lui cder vos droits  la divinit, vu qu'il
ne peut y avoir qu'une desse, l o elle daigne apparatre.

--Voyons la cantate, dit Consuelo en recevant le manuscrit dont Hoditz
tait l'auteur.

Il ne lui fallut pas beaucoup de peine pour lire et chanter  la premire
vue ce pont-neuf ingnu: paroles et musique, tout tait  l'avenant. Il ne
s'agissait que de l'apprendre par coeur. Deux violons, une harpe et une
flte cachs dans les profondeurs de l'antre l'accompagnaient tout de
travers. Le Porpora fit recommencer. Au bout d'un quart-d'heure, tout alla
bien. Ce n'tait pas le seul rle, que Consuelo et  faire dans la fte,
ni la seule cantate que le comte Hoditz et dans sa poche: elles taient
courtes, heureusement: il ne fallait pas fatiguer Son Altesse par trop de
musique.

A l'le sauvage, on remit  la voile, et on alla prendre terre sur un
rivage chinois: tours imitant la porcelaine, kiosques, jardins rabougris,
petits ponts, jonques et plantations de th, rien n'y manquait. Les lettres
et les mandarins, assez bien costums, vinrent faire un discours chinois 
la margrave; et Consuelo qui, dans le trajet, devait changer de costume
dans la cale d'un des btiments et s'affubler en mandarine, dut essayer
des couplets en langue et musique chinoise, toujours de la faon du comte
Hoditz:

  Ping, pang, tiong,
  Hi, han, hong,

Tel tait le refrain, qui tait cens signifier, grce  la puissance
d'abrviation que possdait cette langue merveilleuse:

Belle margrave, grande princesse, idole de tous les coeurs, rgnez 
jamais sur votre heureux poux et sur votre joyeux empire de Roswald en
Moravie.

En quittant la Chine, on monta dans des palanquins trs-riches, et on
gravit, sur les paules des pauvres serfs chinois et sauvages, une petite
montagne au sommet de laquelle on trouva la ville de Lilliput. Maisons,
forts, lacs, montagnes, le tout vous venait aux genoux ou  la cheville,
et il fallait se baisser pour voir, dans l'intrieur des habitations,
les meubles et les ustensiles de mnage qui taient dans des proportions
relatives  tout le reste. Des marionnettes dansrent sur la place publique
au son des mirlitons, des guimbardes et des tambours de basque. Les
personnes qui les faisaient agir et qui produisaient cette musique
lilliputienne, taient caches sous terre et dans des caveaux mnags
exprs.

En redescendant la montagne des Lilliputiens, on trouva un dsert d'une
centaine de pas, tout encombr de rochers normes et d'arbres vigoureux
livrs  leur croissance naturelle. C'tait le seul endroit que le comte
n'et pas gt et mutil. Il s'tait content de le laisser tel qu'il
l'avait trouv.

L'usage de cette gorge escarpe m'a bien longtemps embarrass, dit-il 
ses htes. Je ne savais comment me dlivrer de ces masses de rochers, ni
quelle tournure donner  ces arbres superbes, mais dsordonns; tout 
coup l'ide m'est venue de baptiser ce lieu le dsert, le chaos: et j'ai
pens que le contraste n'en serait pas dsagrable, surtout lorsqu'au
sortir de ces horreurs de la nature, on rentrerait dans des parterres
admirablement soigns et pars. Pour complter l'illusion, vous allez voir
quelle heureuse invention j'y ai place.

En parlant ainsi, le comte tourna un gros rocher qui encombrait le sentier
(car il avait bien fallu fourrer un sentier uni et sabl dans l'horrible
dsert), et Consuelo se trouva  l'entre d'un ermitage creus dans le roc
et surmont d'une grossire croix de bois. L'anachorte de la Thbade
en sortit; c'tait un bon paysan dont la longue barbe blanche postiche
contrastait avec un visage frais et par des couleurs de la jeunesse. Il
fit un beau sermon, dont son matre corrigea les barbarismes, donna sa
bndiction, et offrit des racines et du lait  Consuelo dans une cuelle
de bois.

Je trouve l'ermite un peu jeune, dit le baron de Kreutz: vous eussiez pu
mettre ici un vieillard vritable.

--Cela n'et point plu  la margrave, rpondit ingnument le comte Hoditz.
Elle dit avec raison que la vieillesse n'est point gayante, et que dans
une fte il ne faut voir que de jeunes acteurs.

Je fais grce au lecteur du reste de la promenade. Ce serait  n'en
pas finir si je voulais lui dcrire les diverses contres, les autels
druidiques, les pagodes indiennes, les chemins et canaux couverts, les
forts vierges, les souterrains o l'on voyait les mystres de la passion
taills dans le roc, les mines artificielles avec salles de bal, les
Champs-Elyses, les tombeaux, enfin les cascades, les naades, les
srnades et les _six mille_ jets d'eau que le Porpora prtendait,
par la suite, avoir t forc d'_avaler_. Il y avait bien mille autres
gentillesses dont les mmoires du temps nous ont transmis le dtail avec
admiration: une grotte  demi obscure o l'on s'enfonait en courant, et
au fond de laquelle une glace, en vous renvoyant votre propre image, dans
un jour incertain,  devait infailliblement vous causer une grande frayeur;
un couvent o l'on vous forait, sous peine de perdre  jamais la libert,
de prononcer des voeux dont la formule tait un hommage d'ternelle
soumission et adoration  la margrave; un arbre  pluie qui, au moyen
d'une pompe cache dans les branches, vous inondait d'encre, de sang ou
d'eau de rose, suivant qu'on voulait vous fter ou vous mystifier; enfin
mille secrets charmants, ingnieux, incomprhensibles, dispendieux surtout,
que le Porpora eut la brutalit de trouver insupportables, stupides et
scandaleux. La nuit seule mit un terme  cette promenade autour du monde,
dans laquelle, tantt  cheval, tantt en litire,  ne, en voiture ou en
bateau, on avait bien fait trois lieues.

Aguerris contre le froid et la fatigue, les deux officiers prussiens, tout
en riant de ce qu'il y avait de trop puril dans les amusements et les
_surprises_ de Roswald, n'avaient pas t aussi frapps que Consuelo du
ridicule de cette merveilleuse rsidence. Elle tait l'enfant de la nature;
ne en plein champ, accoutume, ds qu'elle avait eu les yeux ouverts, 
regarder les oeuvres de Dieu sans rideau de gaze et sans lorgnon: mais le
baron de  Kreutz, quoiqu'il ne ft pas tout  fait le premier-venu dans
cette aristocratie habitue aux draperies et aux enjolivements de la mode,
tait l'homme de son monde et de son temps. Il ne hassait point les
grottes, les ermitages et les symboles. En somme, il s'amusa avec bonhomie,
montra beaucoup d'esprit dans la conversation, et dit  son acolyte qui,
en entrant dans la salle  manger, le plaignait respectueusement de l'ennui
d'une aussi rude corve:

De l'ennui? moi? pas du tout. J'ai fait de l'exercice, j'ai gagn de
l'apptit, j'ai vu mille folies, je me suis repos l'esprit de choses
srieuses: je n'ai pas perdu mon temps et ma peine.

On fut surpris dans la salle  manger de ne trouver qu'un cercle de chaises
autour d'une place vide. Le comte, ayant pri les convives de s'asseoir,
ordonna  ses valets de servir.

Hlas! Monseigneur, rpondit celui qui tait charg de lui donner la
rplique, nous n'avions rien qui ft digne d'tre offert  une si honorable
compagnie, et nous n'avons pas mme mis la table.

--Voil qui est plaisant!. s'cria l'amphitryon avec une fureur simule;
et quand ce jeu eut dur quelques instants: Eh bien! dit-il, puisque les
hommes nous refusent un souper, j'voque l'enfer, et je somme Pluton de
m'en envoyer un qui soit digne de mes htes.

En parlant ainsi; il frappa le plancher trois fois, et, le plancher
glissant aussitt dans une coulisse, on vit s'exhaler des flammes
odorantes; puis, au son d'une musique joyeuse et bizarre, une table
magnifiquement servie vint se placer sous les coudes des convives.

Ce n'est pas mal, dit le comte en soulevant la nappe, et en parlant sous
la table. Seulement je suis fort tonn, puisque messire Pluton sait fort
bien qu'il n'y a mme pas dans ma maison de l'eau  boire, qu'on ne m'en
ait pas envoy une seule carafe.

--Comte Hoditz, rpondit, des profondeurs de l'abme, une voix rauque
digne du Tartare, l'eau est fort rare dans les enfers; car presque tous
nos fleuves sont  sec depuis que les yeux de Son Altesse margrave ont
embras jusqu'aux entrailles de la terre; cependant, si vous l'exigez,
nous allons envoyer une Danade au bord du Styx pour voir si elle en pourra
trouver.

--Qu'elle se dpche, rpondit le comte, et surtout donnez-lui un tonneau
qui ne soit pas perc.

Au mme instant, d'une belle cuvette de jaspe qui tait au milieu de la
table, s'lana un jet d'eau de roche qui pendant tout le souper retomba
sur lui-mme en gerbe de diamants au reflet des nombreuses bougies. Le
_surtout_ tait un chef-d'oeuvre de richesse et de mauvais got, et l'eau
du Styx, le souper infernal, furent pour le comte matire  mille jeux de
mots, allusions et coq--l'ne, qui ne valaient gure mieux, mais que la
navet de son enfantillage lui fit pardonner. Le repas succulent, et
servi par de jeunes sylvains et des nymphes plus ou moins charmantes,
gaya beaucoup le baron de Kreutz.

Il ne fit pourtant qu'une mdiocre attention aux belles esclaves de
l'amphitryon: ces pauvres paysannes taient  la fois les servantes, les
matresses, les choristes et les actrices de leur seigneur. Il tait leur
professeur de grces, de danse, de chant et de dclamation. Consuelo avait
eu  Passaw un chantillon de sa manire de procder avec elles; et, en
songeant au sort glorieux que ce seigneur lui avait offert alors, elle
admirait le sang-froid respectueux avec lequel il la traitait maintenant,
sans paratre ni surpris ni confus de sa mprise. Elle savait bien que
le lendemain les choses changeraient d'aspect  l'arrive de la margrave;
qu'elle dnerait dans sa chambre avec son matre, et qu'elle n'aurait
pas l'honneur d'tre admise  la table de Son Altesse. Elle ne s'en
embarrassait gure, quoiqu'elle ignort une circonstance qui l'et
divertie beaucoup en cet instant:  savoir qu'elle soupait  avec un
personnage infiniment plus illustre, lequel ne voulait pour rien au monde
souper le lendemain avec la margrave.

Le baron de Kreutz, souriant donc d'un air assez froid  l'aspect des
nymphes du logis, accorda un peu plus d'attention  Consuelo, lorsque
aprs l'avoir provoque  rompre le silence, il l'eut amene  parler sur
la musique. Il tait amateur clair et quasi passionn de cet art divin;
du moins il en parla lui-mme avec une supriorit qui adoucit, non moins
que le repas, les bons mets et la chaleur des appartements, l'humeur
revche du Porpora.

Il serait  souhaiter, dit-il enfin au baron, qui venait de louer
dlicatement sa manire sans le nommer, que le souverain que nous allons
essayer de divertir ft aussi bon juge que vous!

--On assure, rpondit le baron, que mon souverain est assez clair sur
cette matire, et qu'il aime vritablement les beaux-arts.

--En tes-vous bien certain, monsieur le baron? reprit le maestro, qui ne
pouvait causer sans contredire tout le monde sur toutes choses. Moi, je ne
m'en flatte gure. Les rois sont toujours les premiers en tout, au dire de
leurs sujets; mais il arrive souvent que leurs sujets en savent beaucoup
plus long qu'eux.

--En fait de guerre; comme en fait de science et de gnie, le roi de Prusse
en sait plus long qu'aucun de nous; rpondit le lieutenant avec zle; et
quant  la musique, il est trs-certain...

--Que vous n'en savez rien ni moi non plus, interrompit schement, le
capitaine Kreutz; matre Porpora ne peut s'en rapporter qu' lui seul  ce
dernier gard.

--Quant  moi, reprit le maestro, la dignit royale ne m'en a jamais impos
en fait de musique; et quand j'avais l'honneur de donner des leons  la
princesse lectorale de Saxe, je ne lui passais pas plus de fausses notes
qu' un autre.

--Eh quoi! dit le baron en regardant son compagnon avec une intention
ironique, les ttes couronnes font-elles jamais des fausses notes?

--Tout comme les simples mortels, Monsieur! rpondit le Porpora. Cependant
je dois dire que la princesse lectorale n'en fit pas longtemps avec moi,
et qu'elle avait une rare intelligence pour me seconder.

--Ainsi vous pardonneriez bien quelques fausses notes  notre Fritz, s'il
avait l'impertinence d'en faire en votre prsence?

--A condition qu'il s'en corrigerait.

--Mais vous ne lui laveriez pas la tte? dit  son tour le comte Hoditz en
riant.

--Je le ferais, dt-il couper la mienne! rpondit le vieux professeur,
qu'un peu de Champagne rendait expansif et fanfaron.

Consuelo avait t bien et dment avertie par le chanoine que la Prusse
tait une grande prfecture de police, o les moindres paroles, prononces
bien bas  la frontire, arrivaient en peu d'instants, par une suite
d'chos mystrieux et fidles, au cabinet de Frdric, et qu'il ne fallait
jamais dire  un Prussien, surtout  un militaire,  un employ quelconque:
Comment vous portez-vous? sans peser chaque syllabe, et tourner, comme on
dit aux petits enfants, sa langue sept fois dans sa bouche. Elle ne vit
donc pas avec plaisir son matre s'abandonner  son humeur narquoise, et
elle s'effora de rparer ses imprudences par un peu de politique.

Quand mme le roi de Prusse ne serait pas le premier musicien de son
sicle, dit-elle, il lui serait permis de ddaigner un art certainement bien
futile au prix de tout ce qu'il sait d'ailleurs.

Mais elle ignorait que Frdric ne mettait pas moins d'amour-propre  tre
un grand fltiste qu' tre un grand capitaine et un grand philosophe.
Le baron de Kreutz dclara que si Sa Majest avait jug la musique un art
digne d'tre tudi, elle y avait consacr trs-probablement une attention
et un travail srieux.

Bah! dit le Porpora, qui s'animait de plus en plus, l'attention et
le travail ne rvlent rien, en fait d'art,  ceux que le ciel n'a pas
dous d'un talent inn. Le gnie de la musique n'est pas  la porte de
toutes les fortunes; et il est plus facile de gagner des batailles et de
pensionner des gens de lettres que de drober aux muses le feu sacr. Le
baron Frdric de Trenck nous a fort bien dit que Sa Majest prussienne,
lorsqu'elle manquait  la mesure, s'en prenait  ses courtisans; mais les
choses n'iront pas ainsi avec moi!

--Le baron Frdric de Trenck a dit cela? rpliqua le baron de Kreutz,
dont les yeux s'animrent d'une colre subite et imptueuse. Eh bien!
reprit-il en se calmant tout  coup par un effort de sa volont, et en
parlant d'un ton d'indiffrence, le pauvre diable doit avoir perdu l'envie
de plaisanter; car il est enferm  la citadelle de Glatz pour le reste de
ses jours.

--En vrit! s'cria le Porpora: et qu'a-t-il donc fait?

--C'est le secret de l'Etat, rpondit le baron: mais tout porte  croire
qu'il a trahi la confiance de son matre.

--Oui! ajouta le lieutenant; en vendant  l'Autriche le plan des
fortifications de la Prusse, sa patrie.

--Oh! c'est impossible! dit Consuelo qui avait pli, et qui, de plus en
plus attentive  sa contenance et  ses paroles, ne put cependant retenir
cette exclamation douloureuse.

--C'est impossible, et c'est faux! s'cria le Porpora indign; ceux qui ont
fait croire cela au roi de Prusse en ont menti par la gorge!

--Je prsume que ce n'est pas un dmenti indirect que vous pensez nous
donner? dit le lieutenant en plissant  son tour.

--Il faudrait avoir une susceptibilit bien maladroite pour le prendre
ainsi, reprit le baron de Kreutz en lanant un regard dur et imprieux 
son compagnon. En quoi cela nous regarde-t-il? et que nous importe que
matre Porpora mette de la chaleur dans son amiti pour ce jeune homme?

--Oui, j'en mettrais, mme en prsence du roi lui-mme, dit le Porpora.
Je dirais au roi qu'on l'a tromp; que c'est fort mal  lui de l'avoir cru;
que Frdric de Trenck est un digne, un noble jeune homme; incapable d'une
infamie!

--Je crois, mon matre, interrompit Consuelo que la physionomie du
capitaine inquitait de plus en plus, que vous serez bien  jeun quand
vous aurez l'honneur d'approcher le roi de Prusse; et je vous connais trop
pour n'tre pas certaine que vous ne lui parlerez de rien d'tranger  la
musique.

--Mademoiselle me parat fort prudente, reprit le baron. Il parat
cependant qu'elle  t fort lie  Vienne, avec ce jeune baron de Trenck?

--Moi, monsieur? rpondit Consuelo avec une indiffrence fort bien joue;
je le connais  peine.

--Mais, reprit le baron avec une physionomie pntrante, si le roi lui-mme
vous demandait, par je ne sais quel hasard imprvu, ce que vous pensez de
la trahison de ce Trenck?...

--Monsieur le baron, dit Consuelo en affrontant son regard inquisitorial
avec beaucoup de calme et de modestie, je lui rpondrais que je ne crois
 la trahison de personne, ne pouvant pas comprendre ce que c'est que de
trahir.

--Voil une belle parole, signora! dit le baron dont la figure s'claircit
tout  coup, et vous l'avez dite avec l'accent d'une belle me.

Il parla d'autre chose; et charma les convives par la grce et la force
de son esprit. Durant tout le reste du souper, il eut, en s'adressant 
Consuelo, une expression de bont et de confiance qu'elle ne lui avait pas
encore vue.




CII.


A la fin du dessert, une ombre toute drape de blanc et voile vint
chercher les convives en leur disant: _Suivez-moi!_ Consuelo, condamne
encore au rle de margrave pour la rptition de cette nouvelle scne, se
leva la premire, et, suivie des autres convives, monta le grand escalier
du chteau, dont la porte s'ouvrait au fond de la salle. L'ombre qui les
conduisait poussa, au haut de cet escalier, une autre grande porte, et l'on
se trouva dans l'obscurit d'une profonde galerie antique, au bout de
laquelle on apercevait simplement une faible lueur. Il fallut se diriger
de ce ct au son d'une musique lente, solennelle et mystrieuse, qui tait
cense excute par les habitants du monde invisible.

Tudieu! dit ironiquement le Porpora d'un ton d'enthousiasme, monsieur
le comte ne nous refuse rien! Nous avons entendu aujourd'hui de la
musique turque, de la musique nautique, de la musique sauvage, de la
musique chinoise, de la musique lilliputienne et toutes sortes de musiques
extraordinaires; mais en voici une qui les surpasse toutes, et l'on peut
bien dire que c'est vritablement de la musique de l'autre monde.

--Et vous n'tes pas au bout! rpondit le comte enchant de cet loge.

--Il faut s'attendre  tout de la part de Votre Excellence, dit le baron
de Kreutz avec la mme ironie que le professeur; quoique aprs ceci, je ne
sache, en vrit, ce que nous pouvons esprer de plus fort.

Au bout de la galerie, l'ombre frappa sur une espce de tamtam qui rendit
un son lugubre, et un vaste rideau s'cartant, laissa voir la salle de
spectacle dcore et illumine comme elle devait l'tre le lendemain. Je
n'en ferai point la description, quoique ce ft bien le cas de dire:

  Ce n'tait que festons, ce n'tait qu'algarades.

La toile du thtre se leva; la scne reprsentait l'Olympe ni plus ni
moins. Les desses s'y disputaient le coeur du berger Paris, et le concours
des trois divinits principales faisait les frais de la pice. Elle tait
crite en italien, ce qui fit dire tout bas au Porpora, en s'adressant 
Consuelo:

Le sauvage, le chinois et le lilliputien n'taient rien; voil enfin de
l'iroquois.

Vers et musique, tout tait de la fabrique du comte. Les acteurs et les
actrices valaient bien leurs rles. Aprs une demi-heure de mtaphores et
de concetti sur l'absence d'une divinit plus charmante et plus puissante
que toutes les autres, qui ddaignait de concourir pour le prix de la
beaut, Paris s'tant dcid  faire triompher Vnus, cette dernire
prenait la pomme, et, descendant du thtre par un gradin, venait la
dposer au pied de la margrave, en se dclarant indigne de la conserver,
et s'excusant d'avoir os la briguer devant elle.

C'tait Consuelo qui devait faire ce rle de Vnus; et comme c'tait
le plus important, ayant  chanter  la fin une cavatine  grand effet,
le comte Hoditz, n'ayant pu en confier la rptition  aucune de ses
coryphes, prit le parti de le remplir lui-mme; tant pour faire marcher
cette rptition que pour faire sentir  Consuelo l'esprit, les intentions,
les finesses et les beauts du rle. Il fut si bouffon en faisant
srieusement Vnus, et en chantant avec emphase les platitudes pilles 
tous les mchants opras  la mode et mal cousues dont il prtendait avoir
fait une partition, que personne ne put garder son srieux. Il tait trop
anim par le soin de gourmander sa troupe et trop enflamm par l'expression
divine qu'il donnait  son jeu et  son chant, pour s'apercevoir de la
gaiet de l'auditoire. On l'applaudit  tout rompre, et le Porpora, qui
s'tait mis  la tte de l'orchestre en se bouchant les oreilles de temps
en temps  la drobe, dclara que tout tait sublime, pome, partition,
voix, instruments, et la Vnus provisoire par-dessus tout.

Il fut convenu que Consuelo et lui liraient ensemble attentivement ce
chef-d'oeuvre le soir mme et le lendemain matin. Ce n'tait ni long, ni
difficile  apprendre, et ils se firent fort d'tre le lendemain soir  la
hauteur de la pice et de la troupe. On visita ensuite la salle de bal qui
n'tait pas encore prte, parce que les danses ne devaient avoir lieu que
le surlendemain, la fte ayant  durer deux jours pleins et  offrir une
suite ininterrompue de divertissements varis.

Il tait dix heures du soir. Le temps tait clair et la lune magnifique.
Les deux officiers prussiens avaient persist  repasser la frontire le
soir mme, allguant une consigne suprieure qui leur dfendait de passer
la nuit en pays tranger. Le comte dut donc cder, et ayant donn l'ordre
qu'on prpart leurs chevaux, il les emmena boire le coup de l'trier,
c'est--dire dguster du caf et d'excellentes liqueurs dans un lgant
boudoir, o Consuelo ne jugea pas  propos de les suivre. Elle prit donc
cong d'eux, et aprs avoir recommand tout bas au Porpora de se tenir un
peu mieux sur ses gardes qu'il n'avait fait durant le souper, elle se
dirigea vers sa chambre, qui tait dans une autre aile du chteau.

Mais elle s'gara bientt dans les dtours de ce vaste labyrinthe, et se
trouva dans une sorte de clotre o un courant d'air teignit sa bougie.
Craignant de s'garer de plus en plus et de tomber dans quelqu'une des
trappes _ surprise_ dont ce manoir tait rempli, elle prit le parti de
revenir sur ses pas  ttons jusqu' ce qu'elle et retrouv la partie
claire des btiments. Dans la confusion  de tant de prparatifs pour
des choses insenses, le confortable de cette riche habitation tait
entirement nglig. On y trouvait des sauvages, des ombres, des dieux,
des ermites, des nymphes, des ris et des jeux, mais pas un domestique pour
avoir un flambeau, pas un tre dans son bon sens auprs de qui l'on pt se
renseigner.

Cependant elle entendit venir  elle une personne qui semblait marcher avec
prcaution et se glisser dans les tnbres  dessein, ce qui ne lui inspira
pas la confiance d'appeler et de se nommer, d'autant plus que c'tait le
pas lourd et la respiration forte d'un homme. Elle s'avanait un peu mue
et en se serrant contre la muraille; lorsqu'elle entendit ouvrir une porte
non loin d'elle, et la clart de la lune, en pntrant par cette ouverture,
tomba sur la haute taille et le brillant costume de Karl.

Elle se hta de l'appeler.

Est-ce vous, signora? lui dit-il d'une voix altre. Ah! je cherche depuis
bien des heures un instant pour vous parler, et je le trouve trop tard,
peut-tre!

--Qu'as-tu donc  me dire, bon Karl, et d'o vient l'motion o je te vois?

--Sortez de ce corridor, signora, je vais vous parler dans un endroit tout
 fait isol et o j'espre que personne ne pourra nous entendre.

Consuelo suivit Karl, et se trouva en plein air avec lui sur la terrasse
que formait la tourelle accole au flanc de l'difice.

Signora, dit le dserteur en parlant avec prcaution (arriv le matin pour
la premire fois  Roswald, il ne connaissait gure mieux les tres que
Consuelo), n'avez-vous rien dit aujourd'hui qui puisse vous exposer au
mcontentement ou  la mfiance du roi de Prusse, et dont vous auriez 
vous repentir  Berlin, si le roi en tait exactement inform?.

--Non, Karl, je n'ai rien dit de semblable. Je savais que tout Prussien
qu'on ne connat pas est un interlocuteur dangereux, et j'ai observ, quant
 moi, toutes mes paroles.

--Ah! vous me faites du bien de me dire cela; j'tais bien inquiet! je me
suis approch de vous deux o trois fois dans le navire, lorsque vous vous
promeniez sur la pice d'eau. J'tais un des pirates qui ont fait semblant
de monter  l'abordage; mais j'tais dguis, vous ne m'avez pas reconnu.
J'ai eu beau vous regarder, vous faire signe, vous n'avez pris garde 
rien, et je n'ai pu vous glisser un seul mot. Cet officier tait toujours 
ct de vous. Tant que vous avez navigu sur le bassin, il ne vous a pas
quitte d'un pas. On et dit qu'il devinait que vous tiez son scapulaire,
et qu'il se cachait derrire vous, dans le cas o une balle se serait
glisse dans quelqu'un de nos innocents fusils.

--Que veux-tu dire, Karl? Je ne puis te comprendre. Quel est cet officier?
Je ne le connais pas.

--Je n'ai pas besoin de vous le dire; vous le connatrez bientt puisque
vous allez  Berlin.

--Pourquoi m'en faire un secret maintenant?

--C'est que c'est un terrible secret, et que j'ai besoin de le garder
encore une heure.

--Tu as l'air singulirement agit, Karl; que se passe-t-il en toi?

--Oh! de grandes choses! l'enfer brle dans mon coeur!

--L'enfer? On dirait que tu as de mauvais desseins.

--Peut-tre!

--En ce cas, je veux que tu parles; tu n'as pas le droit de te taire avec
moi, Karl. Tu m'as promis un dvouement, une soumission  toute preuve.

--Ah! signora, que me dites-vous l? c'est la vrit, je vous dois plus que
la vie, car vous avez fait ce qu'il fallait pour me conserver ma femme et
ma fille; mais elles taient condamnes, elles ont pri... et il faut bien
que leur mort soit venge!

--Karl, au nom de ta femme et de ton enfant qui prient pour toi dans le
ciel, je t'ordonne de parler. Tu mdites je ne sais quel acte de folie;
tu veux te venger? La vue de ces Prussiens te met hors de toi?

--Elle me rend fou, elle me rend furieux... Mais non, je suis calme, je
suis un saint. Voyez-vous, signora, c'est Dieu et non l'enfer qui me
pousse. Allons! l'heure approche. Adieu, signora; il est probable que je ne
vous reverrai plus, et je vous demande, puisque vous passez par Prague,
de payer une messe pour moi  la chapelle de Saint-Jean-Npomuck, un des
plus grands patrons de la Bohme.

--Karl, vous parlerez, vous confesserez les ides criminelles qui vous
tourmentent, ou je ne prierai jamais pour vous, et j'appellerai sur vous,
au contraire, la maldiction de votre femme et de votre fille, qui sont
des anges dans le sein de Jsus le Misricordieux. Mais comment voulez-vous
tre pardonn dans le ciel, si vous ne pardonnez pas sur la terre? Je vois
bien que vous avez une carabine sous votre manteau, Karl, et que d'ici vous
guettez ces Prussiens au passage.

--Non, pas d'ici, dit Karl branl et tremblant; je ne veux pas verser
le sang dans la maison de mon matre, ni sous vos yeux, ma bonne sainte
fille; mais l-bas; voyez-vous, il y a dans la montagne un chemin creux
que je connais bien dj; car j'y tais ce matin quand ils sont arrivs
par l... Mais j'y tais par hasard, je n'tais pas arm, et d'ailleurs
je ne l'ai pas reconnu tout de suite, lui!... Mais tout  l'heure, il va
repasser par l, et j'y serai, moi! J'y serai bientt par le sentier du
parc, et je le devancerai, quoiqu'il soit bien mont... Et comme vous le
dites, signora, j'ai une carabine, une bonne carabine, et il y a dedans
une bonne balle pour son coeur. Elle y est depuis tantt; car je ne
plaisantais pas quand je faisais le guet accoutr en faux pirate. Je
trouvais l'occasion assez belle, et je l'ai vis plus de dix fois; mais
vous tiez l, toujours l, et je n'ai pas tir... Mais tout  l'heure,
vous n'y serez pas, il ne pourra pas se cacher derrire vous comme un
poltron... car il est poltron, je le sais bien, moi. Je l'ai vu plir, et
tourner le dos  la guerre, un jour qu'il nous faisait avancer avec rage
contre mes compatriotes, contre mes frres les Bohmiens. Ah! quelle
horreur! car je suis Bohmien, moi, par le sang, par le coeur, et cela ne
pardonne pas. Mais si je suis un pauvre paysan de Bohme; n'ayant appris
dans ma fort qu' manier la cogne, il a fait de moi un soldat prussien,
et, grce  ses caporaux, je sais viser juste avec un fusil.

--Karl, Karl, taisez-vous, vous tes dans le dlire! vous ne connaissez pas
cet homme, j'en suis sre. Il s'appelle le baron de Kreutz; je parie que
vous ne saviez pas son nom et que vous le prenez pour un autre. Ce n'est
pas un recruteur, il ne vous a pas fait de mal.

--Ce n'est pas le baron de Kreutz, non, signora, et je le connais bien.
Je l'ai vu plus de cent fois  la parade c'est le grand recruteur, c'est
le grand matre des voleurs d'hommes et des destructeurs de familles;
c'est le grand flau de la Bohme, c'est mon ennemi,  moi. C'est l'ennemi
de notre glise, de notre religion et de tous nos saints; c'est lui qui a
profan, par ses rires impies, la statue de saint Jean-Npomuck, sur le
pont de Prague. C'est lui qui a vol, dans le chteau de Prague, le tambour
fait avec la peau de Jean Zyska, celui qui fut un grand guerrier dans son
temps, et dont la peau tait la sauvegarde, le porte-respect, l'honneur du
pays! Oh non! je ne me trompe pas, et je connais bien l'homme! D'ailleurs,
saint Wenceslas m'est apparu tout  l'heure comme je faisais ma prire dans
la chapelle; je l'ai vu comme je  vous vois, signora; et il m'a dit: C'est
lui, frappe-le au coeur. Je l'avais jur  la Sainte-Vierge sur la tombe
de ma femme, et il faut que je tienne mon serment... Ah! voyez, signora!
voil son cheval qui arrive devant le perron; c'est ce que j'attendais.
Je vais  mon poste; priez pour moi; car je paierai cela de ma vie tt ou
tard; mais peu importe, pourvu que Dieu sauve mon me!

--Karl! s'cria Consuelo anime d'une force extraordinaire, je te croyais
un coeur gnreux, sensible et pieux; mais je vois bien que tu es un impie,
un lche et un sclrat. Quel que soit cet homme que tu veux assassiner,
je te dfends de le suivre et de lui faire aucun mal. C'est le diable qui
a pris la figure d'un saint pour garer ta raison; et Dieu a permis qu'il
te fit tomber dans ce pige pour te punir d'avoir fait un serment sacrilge
sur la tombe de ta femme. Tu es un lche et un ingrat, te dis-je; car tu ne
songes pas que ton matre, le comte  Hoditz, qui t'a combl de bienfaits,
sera accus de ton crime, et qu'il le paiera de sa tte; lui, si honnte,
si bon et si doux envers toi! Va te cacher au fond d'une cave; car tu n'es
pas digne de voir le jour, Karl. Fais pnitence, pour avoir eu une telle
pense. Tiens! je vois, en cet instant, ta femme qui pleure  ct de toi,
et qui essaie de retenir ton bon ange, prt  t'abandonner  l'esprit du
mal.

--Ma femme! ma femme! s'cria Karl, gar et vaincu; je ne la vois pas.
Ma femme; si lu es l parle-moi, fais que je la revoie encore une fois et
que je meure.

--Tu ne peux pas la voir: le crime est dans ton coeur, et la nuit sur tes
yeux. Mets-toi  genoux, Karl; tu peux encore te racheter. Donne-moi ce
fusil qui souille tes mains, et fais ta prire.

En parlant ainsi, Consuelo prit la carabine, qui ne lui fut pas dispute,
et se hta de l'loigner des yeux de Karl, tandis qu'il tombait  genoux
et fondait en larmes. Elle quitta la terrasse pour cacher cette arme
dans quelque autre endroit,  la hte. Elle tait brise de l'effort
qu'elle venait de faire pour s'emparer de l'imagination du fanatique en
voquant les chimres qui le gouvernaient. Le temps pressait; et ce n'tait
pas le moment de lui faire un cours de philosophie plus humaine et plus
claire. Elle venait de dire ce qui lui tait venu  l'esprit, inspire
peut-tre par quelque chose de sympathique dans l'exaltation de ce
malheureux, qu'elle voulait  tout prix sauver d'un acte de dmence, et
qu'elle accablait mme d'une feinte indignation, tout en le plaignant
d'un garement dont il n'tait pas le matre.

Elle se pressait d'carter l'arme fatale, afin de le rejoindre ensuite et
de le retenir sur la terrasse jusqu' ce que les Prussiens fussent bien
loin, lorsqu'en rouvrant cette petite porte qui ramenait de la terrasse au
corridor, elle se trouva face  face avec le baron de Kreutz. Il venait de
chercher son manteau et ses pistolets dans sa chambre. Consuelo n'eut que
le temps de laisser tomber la carabine derrire elle, dans l'angle que
formait la porte, et de se jeter dans le corridor, en refermant cette porte
entre elle et Karl. Elle craignait que la vue de l'ennemi ne rendt  ce
dernier toute sa fureur s'il l'apercevait.

La prcipitation de ce mouvement, et l'motion qui la fora de s'appuyer
contre la porte, comme si elle et craint de s'vanouir, n'chapprent
point  l'oeil clairvoyant du baron de Kreutz. Il portait un flambeau,
et s'arrta devant elle en souriant. Sa figure tait parfaitement calme;
cependant Consuelo crut voir que sa main tremblait et faisait vaciller
trs-sensiblement la flamme de la bougie. Le lieutenant tait derrire
lui, ple comme la mort, et tenant son pe nue. Ces circonstances, ainsi
que la certitude qu'elle acquit un peu plus tard qu'une fentre de cet
appartement, o le baron avait dpos et repris ses effets, donnait sur
la terrasse de la tourelle, firent penser ensuite  Consuelo que les deux
Prussiens n'avaient pas perdu un mot de son entretien avec Karl. Cependant
le baron la salua d'un air courtois et tranquille; et comme la crainte
d'une pareille situation lui faisait oublier de rendre le salut et lui
tait la force de dire un mot, Kreutz l'ayant examine un instant avec des
yeux qui exprimaient plus d'intrt que de surprise, il lui dit d'une voix
douce en lui prenant la main:

Allons, mon enfant, remettez-vous. Vous semblez bien agite. Nous vous
avons fait peur en passant brusquement devant cette porte au moment o vous
l'ouvriez; mais nous sommes vos serviteurs et vos amis. J'espre que nous
vous reverrons  Berlin, et peut-tre pourrons-nous vous y tre bon 
quelque chose.

Le baron attira un peu vers lui la main de Consuelo comme si, dans un
premier mouvement, il et song  la porter  ses lvres. Mais il se
contenta de la presser lgrement, salua de nouveau, et s'loigna, suivi
de son lieutenant[1], qui ne sembla pas mme voir Consuelo, tant il tait
troubl et hors de lui. Cette contenance confirma la jeune fille dans
l'opinion qu'il tait instruit du danger dont son matre venait d'tre
menac.

[Note 1: On disait alors _bas officier_. Nous avons, dans notre rcit,
modernis un titre qui donnait lieu  quivoque.]

Mais quel tait donc cet homme dont la responsabilit pesait si fortement
sur la tte d'un autre, et dont la destruction avait sembl  Karl une
vengeance si complte et si enivrante? Consuelo revint sur la terrasse
pour lui arracher son secret, tout en continuant  le surveiller; mais
elle le trouva vanoui, et, ne pouvant aider ce colosse  se relever,
elle descendit et appela d'autres domestiques pour aller  son secours.

Ah! ce n'est rien, dirent-ils en se dirigeant vers le lieu qu'elle leur
indiquait: il a bu ce soir un peu trop d'hydromel, et nous allons le porter
dans son lit.

Consuelo et voulu remonter avec eux; elle craignait que Karl ne se traht
en revenant  lui-mme, mais elle en fut empche par le comte Hoditz,
qui passait par l, et qui lui prit le bras, se rjouissant de ce qu'elle
n'tait pas encore couche, et de ce qu'il pouvait lui donner un nouveau
spectacle. Il fallut le suivre sur le perron, et de l elle vit en l'air,
sur une des collines du parc, prcisment du ct que Karl lui avait
dsign comme le but de son expdition, un grand arc de lumire, sur lequel
on distinguait confusment des caractres en verres de couleur.

Voil une trs-belle illumination, dit-elle d'un air distrait.

--C'est une dlicatesse, un adieu discret et respectueux  l'hte qui nous
quitte, lui rpondit-il. Il va passer dans un quart d'heure au pied de
cette colline, par un chemin creux que nous ne voyons pas d'ici, et o il
trouvera cet arc de triomphe lev comme par enchantement au-dessus de sa
tte.

--Monsieur le comte, s'cria Consuelo en sortant de sa rverie, quel est
donc ce personnage qui vient de nous quitter?

--Vous le saurez plus tard, mon enfant.

--Si je ne dois pas le demander, je me tais, monsieur le comte; cependant
j'ai quelque soupon qu'il ne s'appelle pas rellement le baron de Kreutz.

--Je n'en ai pas t dupe un seul instant, repartit Hoditz, qui  cet gard
se vantait un peu. Cependant j'ai respect religieusement son incognito.
Je sais que c'est sa fantaisie et qu'on l'offense quand on n'a pas l'air
de le prendre pour ce qu'il se donne. Vous avez vu que je l'ai trait comme
un simple officier, et pourtant...

Le comte mourait d'envie de parler; mais les convenances lui dfendaient
d'articuler un nom apparemment si sacr. Il prit un terme moyen, et
prsentant sa lorgnette  Consuelo:

Regardez, lui dit-il, comme cet arc improvis a bien russi. Il y a d'ici
prs d'un demi-mille, et je parie qu'avec ma lorgnette, qui est excellente,
vous allez lire ce qui est crit dessus. Les lettres ont vingt pieds de
haut, quoiqu'elles vous paraissent imperceptibles. Cependant, regardez
bien!...

Consuelo regarda et dchiffra aisment cette inscription, qui lui rvla le
secret de la comdie:

  Vive Frdric le Grand.

Ah! monsieur le comte, s'cria-t-elle vivement proccupe, il y a du
danger pour un tel personnage  voyager ainsi, et il y en a plus encore 
le recevoir.

--Je ne vous comprends pas, dit le comte; nous sommes en paix; personne ne
songerait maintenant, sur les terres de l'empire,  lui faire un mauvais
parti, et personne ne peut plus trouver contraire au patriotisme d'hberger
honorablement un hte tel que lui.

Consuelo tait plonge dans ses rveries. Hoditz l'en tira en lui disant
qu'il avait une humble supplique  lui prsenter; qu'il craignait d'abuser
de son obligeance, mais que la chose tait si importante, qu'il tait forc
de l'importuner. Aprs bien des circonlocutions:

Il s'agirait, lui dit-il d'un air mystrieux et grave, de vouloir bien
vous charger du rle de l'ombre.

--Quelle ombre? demanda Consuelo, qui ne songeait plus qu' Frdric et
aux vnements de la soire.

--L'ombre qui vient au dessert chercher madame la margrave et ses convives
pour leur faire traverser la galerie du Tartare, o j'ai plac le champ
des morts, et les faire entrer dans la salle du thtre, o l'Olympe doit
les recevoir. Vnus n'entre pas en scne tout d'abord, et vous auriez le
temps de dpouiller, dans la coulisse, le linceul de l'ombre sous lequel
vous aurez le brillant costume de la mre des amours tout ajust, satin
couleur de rose, avec noeuds d'argent chenills d'or, paniers trs-petits,
cheveux sans poudre, avec des perles et des plumes, des roses, une toilette
trs-dcente et d'une galanterie sans gale, vous verrez! Allons, vous
consentez  faire l'ombre; car il faut marcher avec beaucoup de dignit,
et pas une de mes petites actrices n'oserait dire  Son Altesse, d'un
ton  la fois imprieux et respectueux: _Suivez-moi_. C'est un mot bien
difficile  dire, et j'ai pens qu'une personne de gnie pouvait en tirer
un grand parti. Qu'en pensez-vous?

--Le mot est admirable, et je ferai l'ombre de tout mon coeur, rpondit
Consuelo en riant.

--Ah! vous tes un ange, un ange, en vrit! s'cria le comte en lui
baisant la main.

Mais hlas! cette fte, cette brillante fte, ce rve que le comte avait
caress pendant tout un hiver et qui lui avait fait faire plus de trois
voyages en Moravie pour en prparer la ralisation; ce jour tant attendu
devait s'en aller en fume, tout aussi bien que la srieuse et sombre
vengeance de Karl. Le lendemain, vers le milieu du jour, tout tait prt.
Le peuple de Roswald tait sous les armes; les nymphes, les gnies, les
sauvages, les nains, les gants, les mandarins et les ombres attendaient,
en grelottant  leurs postes, le moment de commencer leurs volutions;
la route escarpe tait dblaye de ses neiges et jonche de mousse et
de violettes; les nombreux convives, accourus des chteaux environnants,
et mme de villes assez loignes, formaient un cortge respectable 
l'amphitryon, lorsque hlas! un coup de foudre vint tout renverser. Un
courrier, arriv  toute bride, annona que le carrosse de la margrave
avait vers dans un foss; que Son Altesse s'tait enfonc deux ctes, et
qu'elle tait force de sjourner  Olmtz, o le comte tait pri d'aller
la rejoindre. La foule se dispersa. Le comte, suivi de Karl, qui avait
retrouv sa raison, monta sur le meilleur de ses chevaux et partit  la
hte, aprs avoir dit quelques mots  son majordome.

Les Plaisirs, les Ruisseaux, les Heures et les Fleuves allrent reprendre
leurs bottes fourres et leurs casaquins de laine, et s'en retournrent 
leur travail des  champs, ple-mle avec les Chinois, les pirates, les
druides et les anthropophages. Les convives remontrent dans leurs
quipages, et la berline qui avait amen le Porpora et son lve fut mise
de nouveau  leur disposition. Le majordome, conformment aux ordres qu'il
avait reus, leur apporta la somme convenue, et les fora de l'accepter
bien qu'ils ne l'eussent qu' demi gagne. Ils prirent, le jour mme, la
route de Prague; le professeur enchant d'tre dbarrass de la musique
cosmopolite et des cantates polyglottes de son hte; Consuelo regardant
du ct de la Silsie et s'affligeant de tourner le dos au captif de Glatz,
sans esprance de pouvoir l'arracher  son malheureux sort.

Ce mme jour, le baron de Kreutz, qui avait pass la nuit dans un village,
non loin de la frontire morave, et qui en tait reparti le matin dans
un grand carrosse de voyage, escort de ses pages  cheval, et de sa
berline de suite qui portait son commis et sa _chatouille_[1], disait 
son lieutenant, ou plutt  son aide de camp, le baron de Buddenbrock,
aux approches de la ville de Nesse, et il faut noter que mcontent de sa
maladresse la veille, il lui adressait la parole pour la premire fois
depuis son  dpart de Roswald:

[Note 1: Son trsor de voyage.]

Qu'tait-ce donc que cette illumination que j'ai aperue de loin, sur la
colline au pied de laquelle nous devions passer, en ctoyant le parc de ce
comte Hoditz?

--Sire, rpondit en tremblant Buddenbrock, je n'ai pas aperu
d'illumination.

--Et vous avez eu tort. Un homme qui m'accompagne doit tout voir.

--Votre Majest devait pardonner au trouble affreux dans lequel m'avait
plong la rsolution d'un sclrat...

--Vous ne savez ce que vous dites! cet homme tait un fanatique, un
malheureux dvot catholique, exaspr par les sermons que les curs de
la Bohme ont fait contre moi durant la guerre; il tait pouss  bout
d'ailleurs par quelque malheur personnel. Il faut que ce soit quelque
paysan enlev pour mes armes, un de ces dserteurs que nous reprenons
quelquefois malgr leurs belles prcautions...

--Votre Majest peut compter que demain celui-l sera repris et amen
devant elle.

--Vous avez donn des ordres pour qu'on l'enlevt au comte Hoditz?

--Pas encore, Sire; mais sitt que je serai arriv  Nesse, je lui
dpcherai quatre hommes trs-habiles et trs-dtermins...

--Je vous le dfends: vous prendrez au contraire des informations sur le
compte de cet homme; et si sa famille a t victime de la guerre, comme il
semblait l'indiquer dans ses paroles dcousues, vous veillerez  ce qu'il
lui soit compt une somme de mille reichsthalers, et vous le ferez dsigner
aux recruteurs de la Silsie, pour qu'on le laisse  jamais tranquille.
Vous m'entendez? Il s'appelle Karl; il est trs-grand, il est Bohmien, il
est au service du comte Hoditz: c'en est assez pour qu'il soit facile de le
retrouver, et de s'informer de son nom de famille et de sa position.

--Votre Majest sera obie.

--Je l'espre bien! Que pensez-vous de ce professeur de musique?

--Matre Porpora? Il m'a sembl sot, suffisant et d'une humeur
trs-fcheuse.

--Et moi je vous dis que c'est un homme suprieur dans son art, rempli
d'esprit et d'une ironie fort divertissante. Quand il sera rendu avec son
lve  la frontire de Prusse, vous enverrez au-devant de lui une bonne
voiture.

--Oui, Sire.

--Et on l'y fera monter seul: _seul_, entendez-vous? avec beaucoup
d'gards.

--Oui, Sire.

--Et ensuite?

--Ensuite, Votre Majest entend qu'on l'amne  Berlin?

--Vous n'avez pas le sens commun aujourd'hui. J'entends qu'on le reconduise
 Dresde, et de l  Prague, s'il le dsire; et de l mme  Vienne, si
telle est son intention: le tout  mes frais. Puisque j'ai drang un
homme si honorable de ses occupations, je dois le remettre o je l'ai pris
sans qu'il lui en cote rien. Mais je ne veux pas qu'il pose le pied dans
mes tats. Il a trop d'esprit pour nous.

--Qu'ordonne Votre Majest  l'gard de la cantatrice?

--On la conduira sous escorte, bon gr mal gr,  Sans-Souci, et on lui
donnera un appartement dans le chteau.

--Dans le chteau, Sire?

--Eh bien! tes-vous devenu sourd? L'appartement de la Barberini!

--Et la Barberini, Sire, qu'en ferons-nous?

--La Barberini n'est plus  Berlin. Elle est partie. Vous ne le saviez pas?

--Non, Sire.

--Que savez-vous donc? Et ds que cette fille sera arrive, on m'avertira,
 quelque heure que ce soit du jour ou de la nuit. Vous m'avez entendu?
Ce sont l les premiers ordres que vous allez faire inscrire sur le
registre numro 1 du commis de ma chatouille: le ddommagement  Karl;
le renvoi du Porpora; la succession des honneurs et des profits de la
Barberini  la Porporina. Nous voici aux portes de la ville. Reprends ta
bonne humeur, Buddenbrock, et tche d'tre un peu moins bte quand il me
prendra fantaisie de voyager incognito avec toi.




CIII.


Le Porpora et Consuelo arrivrent  Prague par un froid assez piquant,
 la premire heure de la nuit. La lune clairait cette vieille cit,
qui avait conserv dans son aspect le caractre religieux et guerrier
de son histoire. Nos voyageurs y entrrent par la porte appele Rosthor,
et, traversant la partie qui est sur la rive droite de la Moldaw, ils
arrivrent sans encombre jusqu' la moiti du pont. Mais l, une forte
secousse fut imprime  la voiture, qui s'arrta court.

Jsus Dieu! cria le postillon, mon cheval qui s'abat devant la statue!
mauvais prsage! que saint Jean Npomuck nous assiste!

Consuelo, voyant que le cheval de brancard tait embarrass dans les
traits, et que le postillon en aurait pour quelque temps  le relever et
 rajuster son harnais, dont plusieurs courroies s'taient rompues dans la
chute, proposa  son matre de mettre pied  terre, afin de se rchauffer
par un peu de mouvement. Le maestro y ayant consenti, Consuelo s'approcha
du parapet pour examiner le lieu o elle se trouvait. De cet endroit, les
deux villes distinctes qui composent Prague, l'une appele _la nouvelle_,
qui fut btie par l'empereur Charles IV, en 1348; l'autre, qui remonte  la
plus haute antiquit, toutes deux construites en amphithtre, semblaient
deux noires montagnes de pierres d'o s'lanaient a et l, sur les points
culminants, les flches lances des antiques difices et les sombres
dentelures des fortifications. La Moldaw s'engouffrait obscure et rapide
sous ce pont d'un style si svre, thtre de tant d'vnements tragiques
dans l'histoire de la Bohme; et le reflet de la lune, en y traant de
ples clairs, blanchissait la tte de la statue rvre. Consuelo regarda
cette figure du saint docteur, qui semblait contempler mlancoliquement
les flots. La lgende de saint Npomuck est belle, et son nom vnrable 
quiconque estime l'indpendance et la loyaut. Confesseur de l'impratrice
Jeanne, il refusa de trahir le secret de sa confession, et l'ivrogne
Wenceslas, qui voulait savoir les penses de sa femme, n'ayant pu rien
arracher  l'illustre docteur, le fit noyer sous le pont de Prague. La
tradition rapporte qu'au moment o il disparut sous les ondes, cinq toiles
brillrent sur le gouffre  peine referm, comme si le martyr et laiss un
instant flotter sa couronne sur les eaux. En mmoire de ce miracle, cinq
toiles de mtal ont t incrustes sur la pierre de la balustrade, 
l'endroit mme o Npomuck fut prcipit.

La Rosmunda, qui tait fort dvote, avait gard un tendre souvenir  la
lgende de Jean Npomuck; et, dans l'numration des saints que chaque soir
elle faisait invoquer par la bouche pure de son enfant, elle n'avait jamais
oubli celui-l, le patron spcial des voyageurs, des gens en pril, et,
par-dessus tout, _le garant de la bonne renomme_. Ainsi qu'on voit les
pauvres rver la richesse, la Zingara se faisait, sur ses vieux jours, un
idal de ce trsor qu'elle n'avait gure song  amasser dans ses jeunes
annes. Par suite de cette raction, Consuelo avait t leve dans des
ides d'une exquise puret. Consuelo se rappela donc en cet instant la
prire qu'elle adressait autrefois  l'aptre de la sincrit; et, saisie
par le spectacle des lieux tmoins de sa fin tragique, elle s'agenouilla
instinctivement parmi les dvots qui,  cette poque, faisaient encore, 
chaque heure du jour et de la nuit, une cour assidue  l'image du saint.
C'taient de pauvres femmes, des plerins, de vieux mendiants, peut-tre
aussi quelques zingaris, enfants de la mandoline et propritaires du grand
chemin. Leur pit ne les absorbait pas au point qu'ils ne songeassent 
lui tendre la main. Elle leur fit largement l'aumne, heureuse de se
rappeler le temps o elle n'tait ni mieux chausse, ni plus fire que ces
gens-l. Sa gnrosit les toucha tellement qu'ils se consultrent  voix
basse et chargrent l'un d'entre eux de lui dire qu'ils allaient chanter un
des anciens hymnes de l'office du bienheureux Npomuck, afin que le saint
dtournt le mauvais prsage par suite duquel elle se trouvait arrte sur
le pont. La musique et les paroles taient, selon eux, du temps mme de
Wenceslas l'ivrogne:

  Suscipe quas dedimus, Johannes beate,
  Tibi preces supplices, noster advocate:
  Fieri, dum vivimus, ne sinas infames
  Et nostros post obitum coelis infer manes.

Le Porpora, qui prit plaisir  les couter, jugea que leur hymne n'avait
gure plus d'un sicle de date; mais il en entendit un second qui lui
sembla une maldiction adresse  Wenceslas par ses contemporains, et qui
commenait ainsi:

  Saevus, piger imperator,
  Malorum clarus patrator, etc.


Quoique les crimes de Wenceslas ne fussent pas un vnement de
circonstance, il semblait que les pauvres Bohmiens prissent un ternel
plaisir  maudire, dans la personne de ce tyran, ce titre abhorr
d'_imperator_, qui tait devenu pour eux synonyme d'tranger. Une
sentinelle autrichienne gardait chacune des portes places  l'extrmit
du pont. Leur consigne les forait  marcher sans cesse de chaque porte 
la moiti de l'difice; l elles se rencontraient devant
la statue, se tournaient le dos et reprenaient leur impassible promenade.
Elles entendaient les cantiques; mais comme elles n'taient pas aussi
verses dans le latin d'glise que les dvots pragois, elles s'imaginaient
sans doute couter un cantique  la louange de Franois de Lorraine,
l'poux de Marie-Thrse.

En recueillant ces chants nafs au clair de la lune, dans un des sites les
plus potiques du monde, Consuelo se sentit pntre de mlancolie. Son
voyage avait t heureux et enjou jusque l; et, par une raction assez
naturelle, elle tomba tout d'un coup dans la tristesse. Le postillon, qui
rajustait son quipage avec une lenteur germanique, ne cessait de rpter 
chaque exclamation de mcontentement: Voil un mauvais prsage! si bien
que l'imagination de Consuelo finit par s'en ressentir. Toute motion
pnible, toute rverie prolonge ramenait en elle le souvenir d'Albert.
Elle se rappela en cet instant qu'Albert, entendant un soir la chanoinesse
invoquer tout haut, dans sa prire, saint Npomuck le gardien de la bonne
rputation, lui avait dit: C'est fort bien pour vous, ma tante, qui avez
pris la prcaution d'assurer la vtre par une vie exemplaire; mais j'ai vu
souvent des mes souilles de vices appeler  leur aide les miracles de ce
saint, afin de pouvoir mieux cacher aux hommes leurs secrtes iniquits.
C'est ainsi que vos pratiques dvotes servent aussi souvent de manteau 
l'hypocrisie grossire que de secours  l'innocence. En cet instant,
Consuelo s'imagina entendre la voix d'Albert rsonner  son oreille dans
la brise du soir et dans l'onde sinistre de la Moldaw. Elle se demanda ce
qu'il penserait d'elle, lui qui la croyait dj pervertie peut-tre, s'il
la voyait prosterne devant cette image catholique; et elle se relevait
comme effraye, lorsque le Porpora lui dit:

Allons, remontons en voiture, tout est rpar.

Elle le suivit et s'apprtait  entrer dans la voiture, lorsqu'un cavalier,
lourdement mont sur un cheval plus lourd encore, s'arrta court, mit pied
 terre et s'approcha d'elle pour la regarder avec une curiosit tranquille
qui lui parut fort impertinente.

Que faites-vous l, Monsieur? dit le Porpora en le repoussant; on ne
regarde pas les dames de si prs. Ce peut tre l'usage  Prague, mais je
ne suis pas dispos  m'y soumettre.

Le gros homme sortit le menton de ses fourrures; et, tenant toujours son
cheval par la bride, il rpondit au Porpora en bohmien, sans s'apercevoir
que celui-ci ne le comprenait pas du tout; mais Consuelo, frappe de la
voix de ce personnage, et se penchant pour regarder ses traits au clair de
la lune, s'cria, en passant entre lui et le Porpora: Est-ce donc vous,
monsieur le baron de Rudolstadt?

--Oui, c'est moi, Signora! rpondit le baron Frdric; c'est moi, le frre
de Christian, l'oncle d'Albert; oh! c'est bien moi. Et c'est bien vous
aussi! ajouta-t-il en poussant un profond soupir.

Consuelo fut frappe de son air triste et de la froideur de son accueil.
Lui qui s'tait toujours piqu avec elle d'une galanterie chevaleresque,
il ne lui baisa pas la main, il ne songea mme pas  toucher son bonnet
fourr pour la saluer; il se contenta de rpter en la regardant, d'un air
constern, pour ne pas dire hbt: C'est bien vous! en vrit, c'est
vous!

--Donnez-moi des nouvelles de Riesenburg, dit Consuelo. avec agitation.

--Je vous en donnerai, Signora! Il me tarde de vous en donner.

--Eh bien! monsieur le baron, dites; parlez-moi du comte Christian, de
madame la chanoinesse et de...

--Oh oui! je vous en parlerai, rpondit Frdric, qui tait de plus en plus
stupfait et comme abruti.

--Et le comte Albert? reprit Consuelo, effraye de sa contenance et de sa
physionomie.

--Oui, oui! Albert, hlas! oui! rpondit le baron, je veux vous en parler.

Mais il n'en parla point; et  travers toutes les questions de la jeune
fille, il resta presque aussi muet et immobile que la statue de Npomuck.

Le Porpora commenait  s'impatienter: il avait froid; il lui tardait
d'arriver  un bon gte. En outre, cette rencontre, qui pouvait faire une
grande impression sur Consuelo, le contrariait passablement.

--Monsieur le baron, lui dit-il, nous aurons l'honneur d'aller demain vous
prsenter nos devoirs; mais souffrez que maintenant nous allions souper
et nous rchauffer... Nous avons plus besoin de cela que de compliments,
ajouta-t-il entre ses dents, en sautant dans la voiture, o il venait de
pousser Consuelo, bon gr mal gr.

--Mais, mon ami, dit celle-ci avec anxit, laissez-moi m'informer...

--Laissez-moi tranquille, rpondit-il brusquement. Cet homme est idiot,
s'il n'est pas ivre-mort; et nous passerions bien la nuit sur le pont sans
qu'il pt accoucher d'une parole de bon sens.

Consuelo tait en proie  une affreuse inquitude:

Vous tes impitoyable, lui dit-elle tandis que la voiture franchissait
le pont et entrait dans l'ancienne ville. Un instant de plus, et j'allais
apprendre ce qui m'intresse plus que tout au monde...

--Ouais! en sommes-nous encore l? dit le maestro avec humeur. Cet Albert
te trottera-t-il ternellement dans la cervelle? Tu aurais eu l une jolie
famille, bien enjoue, bien leve,  en juger par ce gros butor, qui a son
bonnet cachet sur sa tte, apparemment! car il ne t'a pas fait la grce de
le soulever en te voyant.

--C'est une famille dont vous pensiez nagure tant de bien, que vous m'y
avez jete comme dans un port de salut, en me recommandant d'tre tout
respect, tout amour pour ceux qui la composent.

--Quant au dernier point, tu m'as trop bien obi,  ce que je vois.

Consuelo allait rpliquer; mais elle se calma en voyant le baron  cheval,
dtermin, en apparence,  suivre la voiture; et lorsqu'elle en descendit,
elle trouva le vieux seigneur  la portire, lui offrant la main, et lui
faisant avec politesse les honneurs de sa maison; car c'tait chez lui
et non  l'auberge qu'il avait donn ordre au postillon de la conduire.
Le Porpora voulut en vain refuser son hospitalit: il insista, et Consuelo,
qui brlait d'claircir ses tristes apprhensions, se hta d'accepter et
d'entrer avec lui dans la salle, o un grand feu et un bon souper les
attendaient.

Vous voyez, Signora, dit le baron en lui faisant remarquer trois couverts,
je comptais sur vous.

--Cela m'tonne beaucoup, rpondit Consuelo; nous n'avons annonc ici notre
arrive  personne, et nous comptions mme, il y a deux jours, n'y arriver
qu'aprs-demain.

--Tout cela ne vous tonne pas plus que moi, dit le baron d'un air abattu.

--Mais la baronne Amlie? demanda Consuelo, honteuse de n'avoir pas encore
song  son ancienne lve.

Un nuage couvrit le front du baron de Rudolstadt: son teint vermeil,
violac par le froid, devint tout  coup si blme, que Consuelo en fut
pouvante; mais il rpondit avec une sorte de calme:

Ma fille est en Saxe, chez une de nos parentes. Elle aura bien du regret
de ne pas vous avoir vue.

--Et les autres personnes de votre famille, monsieur le baron, reprit
Consuelo, ne puis-je savoir...

--Oui, vous saurez tout, rpondit Frdric, vous saurez tout. Mangez,
signora; vous devez en avoir besoin.

--Je ne puis manger si vous ne me tirez d'inquitude. Monsieur le baron,
au nom du ciel, n'avez-vous pas  dplorer la perte d'aucun des vtres?

--Personne n'est mort, rpondit le baron d'un ton aussi lugubre que s'il
et annonc l'extinction de sa famille entire.

Et il se mit  dcouper les viandes avec une lenteur aussi solennelle qu'il
le faisait  Riesenburg. Consuelo n'eut plus le courage de le questionner.
Le souper lui parut mortellement long. Le Porpora, qui tait moins inquiet
qu'affam, s'effora de causer avec son hte. Celui-ci s'effora, de
son ct, de lui rpondre obligeamment, et mme de l'interroger sur ses
affaires et ses projets; mais cette libert d'esprit tait videmment
au-dessus de ses forces. Il ne rpondait jamais  propos, ou il renouvelait
ses questions un instant aprs en avoir reu la rponse. Il se taillait
toujours de larges portions, et faisait remplir copieusement son assiette
et son verre; mais c'tait un effet de l'habitude: il ne mangeait ni ne
buvait; et, laissant tomber sa fourchette par terre et ses regards sur la
nappe, il succombait  un affaissement dplorable. Consuelo l'examinait,
et voyait bien qu'il n'tait pas ivre. Elle se demandait si cette dcadence
subite tait l'ouvrage du malheur, de la maladie ou de la vieillesse.
Enfin, aprs deux heures de ce supplice, le baron, voyant le repas termin,
fit signe  ses gens de se retirer; et, aprs avoir longtemps cherch dans
ses poches d'un air gar, il en sortit une lettre ouverte, qu'il prsenta
 Consuelo. Elle tait de la chanoinesse, et contenait ce qui suit:

Nous sommes perdus; plus d'espoir, mon frre! Le docteur Supperville est
enfin arriv de Bareith; et, aprs nous avoir mnags pendant quelques
jours, il m'a dclar qu'il fallait mettre ordre aux affaires de la
famille, parce que, dans huit jours peut-tre, Albert n'existerait plus.
Christian,  qui je n'ai pas la force de prononcer cet arrt, se flatte
encore, mais faiblement; car son abattement m'pouvante, et je ne sais pas
si la perte de mon neveu est le seul coup qui me menace. Frdric, nous
sommes perdus! survivrons-nous tous deux  de tels dsastres? Pour moi, je
n'en sais rien. Que la volont de Dieu soit faite! Voil tout ce que je
puis dire; mais je ne sens pas en moi la force de n'y pas succomber. Venez
 nous, mon frre, et tchez de nous apporter du courage, s'il a pu vous en
rester aprs votre propre malheur, malheur qui est aussi le ntre, et qui
met le comble aux infortunes d'une famille qu'on dirait maudite! Quels
crimes avons-nous donc commis pour mriter de telles expiations? Que Dieu
me prserve de manquer de foi et de soumission; mais, en vrit, il y a des
instants o je me dis que c'en est trop.

Venez, mon frre, nous vous attendons, nous avons besoin de vous; et
cependant ne quittez pas Prague avant le 11. J'ai  vous charger d'une
trange commission; je crois devenir folle en m'y prtant; mais je ne
comprends plus rien  notre existence, et je me conforme  aveuglment aux
volonts d'Albert. Le 11 courant,  sept heures du soir, trouvez-vous sur
le pont de Prague, au pied de la statue. La premire voiture qui passera,
vous l'arrterez; la premire personne que vous y verrez, vous l'emmnerez
chez vous; et si elle peut partir pour Riesenburg le soir mme, Albert sera
peut-tre sauv. Du moins il dit qu'il se rattachera  la vie ternelle,
et j'ignore ce qu'il entend par l. Mais les rvlations qu'il a eues,
depuis huit jours, des vnements les plus imprvus pour nous tous, ont t
ralises d'une faon si incomprhensible, qu'il ne m'est plus permis d'en
douter: il a le don de prophtie ou le sens de la vue des choses caches.
Il m'a appele ce soir auprs de son lit, et de cette voix teinte qu'il a
maintenant, et qu'il faut deviner plus qu'on ne peut l'entendre, il m'a dit
de vous transmettre les paroles que je vous ai fidlement rapportes. Soyez
donc  sept heures, le 11, au pied de la statue, et, quelle que soit la
personne qui s'y trouvera en voiture, amenez-la ici en toute hte.

En achevant cette lettre, Consuelo, devenue aussi ple que le baron, se
leva brusquement; puis elle retomba sur sa chaise, et resta quelques
instants les bras raidis et les dents serres. Mais elle reprit aussitt
ses forces,  se leva de nouveau, et dit au baron qui tait retomb dans sa
stupeur:

Eh bien! monsieur le baron, votre voiture est-elle prte? Je le suis, moi;
partons.

Le baron se leva machinalement et sortit. Il avait eu la force de songer 
tout d'avance; la voiture tait prpare, les chevaux attendaient dans la
cour; mais il n'obissait plus que comme un automate  la pression d'un
ressort, et, sans Consuelo, il n'aurait plus pens au dpart.

A peine fut-il hors de la chambre, que le Porpora saisit la lettre et la
parcourut rapidement. A son tour il devint ple, ne put articuler un mot,
et se promena devant le pole en proie  un affreux malaise. Le maestro
avait  se reprocher ce qui arrivait. Il ne l'avait pas prvu, mais il
se disait maintenant qu'il et d le prvoir: et en proie au remords, 
l'pouvante, sentant sa raison confondue d'ailleurs par la singulire
puissance de divination qui avait rvl au malade le moyen de revoir
Consuelo, il croyait faire un rve affreux et bizarre.

Cependant, comme aucune organisation n'tait plus positive que la sienne 
certains gards, et aucune volont plus tenace, il pensa bientt  la
possibilit et aux suites de cette brusque rsolution que Consuelo venait
de prendre. Il s'agita beaucoup, frappa son front avec ses mains et le
plancher avec ses talons, fit craquer toutes ses phalanges, compta sur ses
doigts, supputa, rva, s'arma de courage, et, bravant l'explosion, dit 
Consuelo en la secouant pour la ranimer:

Tu veux aller l-bas, j'y consens; mais je te suis. Tu veux voir Albert,
tu vas peut-tre lui donner le coup de grce; mais il n'y a pas moyen de
reculer, nous partons. Nous pouvons disposer de deux jours. Nous devions
les passer  Dresde; nous ne nous y reposerons point. Si nous ne sommes
pas  la frontire de Prusse le 18, nous manquons  nos engagements.
Le thtre ouvre le 25; si tu n'es pas prte, je suis condamn  payer un
ddit considrable. Je ne possde pas la moiti de la somme ncessaire,
et, en Prusse, qui ne paie pas va en prison. Une fois en prison, on vous
oublie; on vous laisse dix ans, vingt ans; vous y mourrez de chagrin ou de
vieillesse,  volont. Voil le sort qui m'attend si tu oublies qu'il faut
quitter Riesenburg le 14  cinq heures du matin au plus tard.

--Soyez tranquille, mon matre, rpondit Consuelo avec l'nergie de la
rsolution; j'avais dj song  tout cela. Ne me faites pas souffrir 
Riesenburg, voil tout ce que je vous demande. Nous en partirons le 14 
cinq heures du matin.

--Il faut le jurer.

--Je le jure! rpondit-elle en haussant les paules d'impatience. Quand il
s'agit de votre libert et de votre vie, je ne conois pas que vous ayez
besoin d'un serment de ma part.

Le baron rentra en cet instant, suivi d'un vieux domestique dvou et
intelligent, qui l'enveloppa comme un enfant de sa pelisse fourre, et le
trana dans sa voiture. On gagna rapidement Beraum et on atteignit Pilsen
au lever du jour.




CIV.


De Pilsen  Tauss, quoiqu'on marcht aussi vite que possible, il fallut
perdre beaucoup de temps dans des chemins affreux,  travers des forts
presque impraticables et assez mal frquentes, dont le passage n'tait
pas sans danger de plus d'une sorte. Enfin, aprs avoir fait un peu plus
d'une lieue par heure, on arriva vers minuit au chteau des Gants.
Jamais Consuelo ne fit de voyage plus fatigant et plus lugubre. Le baron
de Rudolstadt semblait prs de tomber en paralysie, tant il tait devenu
indolent et podagre. Il n'y avait pas un an que Consuelo l'avait vu robuste
comme un athlte; mais ce corps de fer n'tait point anim d'une forte
volont. Il n'avait jamais obi qu' des instincts, et au premier coup
d'un malheur inattendu il tait bris. La piti qu'il inspirait  Consuelo
augmentait ses inquitudes. Est-ce donc ainsi que je vais retrouver tous
les htes de Riesenburg? pensait-elle.

Le pont tait baiss, les grilles ouvertes, les serviteurs attendaient dans
la cour avec des flambeaux. Aucun des trois voyageurs ne songea  en faire
la remarque; aucun ne se sentit la force d'adresser une question aux
domestiques. Le Porpora, voyant que le baron se tranait avec peine, le
prit par le bras pour l'aider  marcher, tandis que Consuelo s'lanait
vers le perron et en franchissait rapidement les degrs.

Elle y trouva la chanoinesse, qui, sans perdre de temps  lui faire
accueil, lui saisit le bras en lui disant:

Venez, le temps presse; Albert s'impatiente. Il a compt les heures et
les minutes exactement; il a annonc que vous entriez dans la cour, et
une seconde aprs nous avons entendu le roulement de votre voiture. Il ne
doutait pas de votre arrive, mais il a dit que si quelque accident vous
retardait, il ne serait plus temps. Venez, Signora, et, au nom du ciel, ne
rsistez  aucune de ses ides, ne contrariez aucun de ses sentiments.
Promettez-lui tout ce qu'il vous demandera, feignez de l'aimer. Mentez,
hlas! s'il le faut. Albert est condamn! il touche  sa dernire heure.
Tchez d'adoucir son agonie; c'est tout ce que nous vous demandons.

En parlant ainsi, Wenceslawa entranait Consuelo vers le grand salon.

Il est donc lev? Il ne garde donc pas la chambre? demanda Consuelo  la
hte.

--Il ne se lve plus, car il ne se couche plus, rpondit la chanoinesse.
Depuis trente jours, il est assis sur un fauteuil, dans le salon, et il ne
veut pas qu'on le drange pour le transporter ailleurs. Le mdecin dclare
qu'il ne faut pas le contrarier  cet gard, parce qu'on le ferait mourir
en le remuant. Signora, prenez courage; car vous allez voir un effrayant
spectacle!

La chanoinesse ouvrit la porte du salon, en ajoutant:

Courez  lui, ne craignez pas de le surprendre. Il vous attend, il vous a
vue venir de plus de deux lieues.

Consuelo s'lana vers son ple fianc, qui tait effectivement assis dans
un grand fauteuil, auprs de la chemine. Ce n'tait plus un homme, c'tait
un spectre. Sa figure, toujours belle malgr les ravages de la maladie,
avait contract l'immobilit d'un visage de marbre. Il n'y eut pas un
sourire sur ses lvres, pas un clair de joie dans ses yeux. Le mdecin,
qui tenait son bras et consultait son pouls, comme dans la scne de
Stratonice, le laissa retomber doucement, et regarda la chanoinesse d'un
air qui signifiait: Il est trop tard. Consuelo tait  genoux prs
d'Albert, qui la regardait fixement et ne disait rien. Enfin, il russit 
faire, avec le doigt, un signe  la chanoinesse, qui avait appris  deviner
toutes ses intentions. Elle prit ses deux bras, qu'il n'avait plus la force
de soulever, et les posa sur les paules de Consuelo; puis elle pencha la
tte de cette dernire sur le sein d'Albert; et comme la voix du moribond
tait entirement teinte, il lui pronona ce peu de mots  l'oreille:

Je suis heureux.

Il tint pendant deux minutes la tte de sa bien-aime contre sa poitrine et
sa bouche colle sur ses cheveux noirs. Puis il regarda sa tante, et, par
d'imperceptibles mouvements, il lui fit comprendre qu'il dsirait qu'elle
et son pre donnassent le mme baiser  sa fiance.

Oh! de toute mon me! dit la chanoinesse en la pressant dans ses bras
avec effusion.

Puis elle la releva pour la conduire au comte Christian, que Consuelo
n'avait pas encore remarqu.

Assis dans un autre fauteuil vis--vis de son fils,  l'autre angle de la
chemine, le vieux comte semblait presque aussi affaibli et aussi dtruit.
Il se levait encore pourtant et faisait quelques pas dans le salon; mais il
fallait chaque soir le porter  son lit, qu'il avait fait dresser dans une
pice voisine. Il tenait en cet instant la main de son frre dans une des
siennes, et celle du Porpora dans l'autre. Il les quitta pour embrasser
Consuelo avec ferveur  plusieurs reprises. L'aumnier du chteau vint 
son tour la saluer pour faire plaisir  Albert. C'tait un spectre aussi,
malgr son embonpoint qui ne faisait qu'augmenter; mais sa pleur tait
livide. La mollesse d'une vie nonchalante l'avait trop nerv pour qu'il
pt supporter la douleur des autres. La chanoinesse conservait de l'nergie
pour tous. Sa figure tait couperose, ses yeux brillaient d'un clat
fbrile; Albert seul paraissait calme. Il avait la srnit d'une belle
mort sur le front, sa prostration physique n'avait rien qui ressemblt 
l'abrutissement des facults morales. Il tait grave et non accabl comme
son pre et son oncle.

Au milieu de toutes ces organisations ravages par la maladie ou la
douleur, le calme et la sant du mdecin faisaient contraste. Supperville
tait un Franais autrefois attach  Frdric, lorsque celui-ci n'tait
que prince royal. Pressentant un des premiers le caractre despotique et
ombrageux qu'il voyait couver dans le prince, il tait venu se fixer 
Bareith et s'y vouer au service de la margrave Sophie Wilhelmine de Prusse,
soeur de Frdric. Ambitieux et jaloux, Supperville avait toutes les
qualits du courtisan; mdecin assez-mdiocre, malgr la rputation qu'il
avait acquise dans cette petite cour, il tait homme du monde, observateur
pntrant et juge assez intelligent des causes morales de la maladie.
Il avait beaucoup exhort la chanoinesse  satisfaire tous les dsirs de
son neveu, et il avait espr quelque chose du retour de celle pour qui
Albert mourait. Mais il avait beau interroger son pouls et sa physionomie,
depuis que Consuelo tait arrive, il se rptait qu'il n'tait plus temps,
et il songeait  s'en aller pour n'tre pas tmoin des scnes de dsespoir
qu'il n'tait plus en son pouvoir de conjurer.

Il rsolut pourtant de se mler aux affaires positives de la famille, pour
satisfaire, soit quelque prvision intresse, soit son got naturel pour
l'intrigue; et, voyant que, dans cette famille consterne, personne ne
songeait  mettre les moments  profit, il attira Consuelo dans l'embrasure
d'une fentre pour lui parler tout bas, en franais, ainsi qu'il suit:

Mademoiselle, un mdecin est un confesseur. J'ai donc appris bien vite
ici le secret de la passion qui conduit ce jeune homme au tombeau. Comme
mdecin, habitu  approfondir les choses et  ne pas croire facilement
aux perturbations des lois du monde physique, je vous dclare que je ne
puis croire aux tranges visions et aux rvlations extatiques du jeune
comte. En ce qui vous concerne, du moins, je trouve fort simple de les
attribuer  de secrtes communications qu'il a eues avec vous touchant
votre voyage  Prague et votre prochaine arrive ici.

Et comme Consuelo faisait un geste ngatif, il poursuivit: Je ne vous
interroge pas, Mademoiselle, et mes suppositions n'ont rien qui doive vous
offenser. Vous devez bien plutt m'accorder votre confiance, et me regarder
comme entirement dvou  vos intrts.

--Je ne vous comprends pas, Monsieur, rpondit Consuelo avec une candeur
qui ne convainquit point le mdecin de cour.

--Vous allez me comprendre, Mademoiselle, reprit-il avec sang-froid. Les
parents du jeune comte se sont opposs  votre mariage avec lui, de toutes
leurs forces jusqu' ce jour. Mais enfin, leur rsistance est  bout.
Albert va mourir, et sa volont tant de vous laisser sa fortune, ils ne
s'opposeront point  ce qu'une crmonie religieuse vous l'assure  tout
jamais.

--Eh! que m'importe la fortune d'Albert? dit Consuelo stupfaite: qu'a cela
de commun avec l'tat o je le trouve? Je ne viens pas ici pour m'occuper
d'affaires, Monsieur; je viens essayer de le sauver. Ne puis-je donc en
conserver aucune esprance?

--Aucune! Cette maladie, toute mentale, est de celles qui djouent tous
nos plans et rsistent  tous les efforts de la science. Il y a un mois
que le jeune comte, aprs une disparition de quinze jours, que personne
ici n'a pu m'expliquer, est rentr dans sa famille atteint d'un mal subit
et incurable. Toutes les fonctions de la vie taient dj suspendues.
Depuis trente jours, il n'a pu avaler aucune espce d'aliments; et c'est
un de ces phnomnes dont l'organisation exceptionnelle des alins offre
seule des exemples, de voir qu'il ait pu se soutenir jusqu'ici avec
quelques gouttes d'eau par jour et quelques minutes de sommeil par nuit.
Vous le voyez, toutes les forces vitales sont puises en lui. Encore
deux jours, tout au plus, et il aura cess de souffrir. Armez-vous donc
de courage: ne perdez pas la tte. Je suis l pour vous seconder et pour
frapper les grands coups.

Consuelo regardait toujours le docteur avec tonnement, lorsque la
chanoinesse, avertie par un signe du malade, vint interrompre ce dernier
pour l'amener auprs d'Albert.

Albert, l'ayant fait approcher, lui parla dans l'oreille plus longtemps
que son tat de faiblesse ne semblait pouvoir le permettre. Supperville
rougit et plit; la chanoinesse, qui les observait avec anxit, brlait
d'apprendre quel dsir Albert lui exprimait.

Docteur, disait Albert, tout ce que vous venez de dire  cette jeune
fille, je l'ai entendu. (Supperville, qui avait parl au bout du grand
salon, aussi bas que son malade lui parlait en cet instant, se troubla, et
ses ides positives sur l'impossibilit des facults extatiques furent
tellement bouleverses qu'il crut devenir fou.) Docteur, continua le
moribond, vous ne comprenez rien  cette me-l, et vous nuisez  mon
dessein en alarmant sa dlicatesse. Elle n'entend rien  vos ides sur
l'argent. Elle n'a jamais voulu de mon titre ni de ma fortune; elle n'avait
pas d'amour pour moi. Elle ne cdera qu' la piti. Parlez  son coeur. Je
suis plus prs de ma fin que vous ne croyez. Ne perdez pas de temps. Je ne
puis pas revivre heureux si je n'emporte dans la nuit du repos le titre de
son poux.

--Mais qu'entendez-vous par ces dernires paroles? dit Supperville, occup
en cet instant  analyser la folie de son malade.

--Vous ne pouvez pas les comprendre, reprit Albert avec effort, mais, elle
les comprendra. Bornez-vous  les lui redire fidlement.

--Tenez; monsieur le comte, dit Supperville en levant un peu la voix, je
vois que je ne puis tre un interprte lucide de vos penses; vous avez la
force de parler maintenant plus que vous ne l'avez fait depuis huit jours,
et j'en conois un favorable augure. Parlez vous-mme  mademoiselle; un
mot de vous la convaincra mieux que tous mes discours. La voici prs de
vous; qu'elle prenne ma place, et vous entende.

Supperville ne comprenant plus rien, en effet,  ce qu'il avait cru
comprendre, et pensant d'ailleurs qu'il en avait dit assez  Consuelo
pour s'assurer de sa reconnaissance au cas o elle viserait  la fortune,
se retira aprs qu'Albert lui eut dit encore:

Songez  ce que vous m'avez promis; le moment est venu: parlez  mes
parents. Faites qu'ils consentent et qu'ils n'hsitent pas. Je vous dis
que le temps presse.

Albert tait si fatigu de l'effort qu'il venait de faire qu'il appuya son
front sur celui de Consuelo lorsqu'elle s'approcha de lui et s'y reposa
quelques instants comme prs d'expirer. Ses lvres blanches devinrent
bleutres, et le Porpora, effray, crut qu'il venait de rendre le dernier
soupir. Pendant ce temps, Supperville avait runi le comte Christian, le
baron, la chanoinesse et le chapelain  l'autre bout de la chemine, et
il leur parlait avec feu. Le chapelain fit seul une objection timide en
apparence, mais qui rsumait toute la persistance du prtre. Si Vos
Seigneuries l'exigent, dit-il, je prterai mon ministre  ce mariage; mais
le comte Albert n'tant pas en tat de grce, il faudrait premirement que,
par la confession et l'extrme-onction, il fit sa paix avec l'glise.

--L'extrme-onction! dit la chanoinesse avec un gmissement touff: en
sommes-nous l, grand Dieu?

--Nous en sommes l, en effet, rpondit Supperville qui, homme du monde
et philosophe voltairien, dtestait la figure et les objections de
l'aumnier: oui, nous en sommes l sans rmission, si monsieur le chapelain
insiste sur ce point, et s'obstine  tourmenter le malade par l'appareil
sinistre de la dernire crmonie.

--Et croyez-vous, dit le comte Christian, partag entre sa dvotion et sa
tendresse paternelle, que l'appareil d'une crmonie plus riante, plus
conforme aux voeux de son esprit, puisse lui rendre la vie?

--Je ne rponds de rien, reprit Supperville, mais j'ose dire que j'en
espre beaucoup. Votre Seigneurie avait consenti  ce mariage en d'autres
temps...

--J'y ai toujours consenti, je ne m'y suis jamais oppos, dit le comte
en levant la voix  dessein; c'est matre Porpora, tuteur de cette
jeune fille, qui m'a crit de sa part qu'il n'y consentirait point, et
qu'elle-mme y avait dj renonc. Hlas! a t le coup de la mort pour
mon fils! ajouta-t-il en baissant la voix.

--Vous entendez ce que dit mon pre? murmura Albert  l'oreille de
Consuelo; mais n'ayez point de remords. J'ai cru  votre abandon, et je me
suis laiss frapper par le dsespoir; mais depuis huit jours j'ai recouvr
ma raison, qu'ils appellent ma folie; j'ai lu dans les coeurs loigns
comme les autres lisent dans les lettres ouvertes. J'ai vu  la fois le
pass, le prsent et l'avenir. J'ai su enfin que tu avais t fidle  ton
serment, Consuelo; que tu avais fait ton possible pour m'aimer; que tu
m'avais aim vritablement durant quelques heures. Mais on nous a tromps
tous deux. Pardonne  ton matre comme je lui pardonne!

Consuelo regarda le Porpora, qui ne pouvait entendre les paroles d'Albert,
mais qui,  celles du comte Christian, s'tait troubl et marchait le
long de la chemine avec agitation. Elle le regarda d'un air de solennel
reproche, et le maestro la comprit si bien qu'il se frappa la tte du poing
avec une muette vhmence. Albert fit signe  Consuelo de l'attirer prs de
lui, et de l'aider lui-mme  lui tendre la main. Le Porpora porta cette
main glace  ses lvres et fondit en larmes. Sa conscience lui murmurait
le reproche d'homicide; mais son repentir l'absolvait de son imprudence.

Albert fit encore signe qu'il voulait couter ce que ses parents
rpondaient  Supperville, et il l'entendit, quoiqu'ils parlassent si bas
que le Porpora et Consuelo, agenouills prs de lui, ne pouvaient en saisir
un mot. Le chapelain se dbattait contre l'ironie amre du mdecin;
la chanoinesse cherchait par un mlange de superstition et de tolrance,
de charit chrtienne et d'amour maternel,  concilier des ides
inconciliables dans la doctrine catholique. Le dbat ne roulait que sur
une question de forme;  savoir que le chapelain ne croyait pas devoir
administrer le sacrement du mariage  un hrtique,  moins qu'il ne promt
tout au moins de faire acte de foi catholique aussitt aprs. Supperville
ne se gnait pas pour mentir et pour affirmer que le comte Albert lui avait
promis de croire et de professer tout ce qu'on voudrait aprs la crmonie.
Le chapelain n'en tait pas dupe. Enfin, le comte Christian, retrouvant
un de ces moments de fermet tranquille et de logique simple et humaine
avec lesquelles, aprs bien des irrsolutions et des faiblesses, il avait
toujours tranch toutes les contestations domestiques, termina le
diffrend.

Monsieur le chapelain, dit-il, il n'y a point de loi ecclsiastique qui
vous dfende expressment de marier une catholique  un schismatique.
L'glise tolre ces mariages. Prenez donc Consuelo pour orthodoxe et
mon fils pour hrtique, et mariez-les sur l'heure. La confession et les
fianailles ne sont que de prcepte, vous le savez, et certains cas
d'urgence peuvent en dispenser. Il peut rsulter de ce mariage une
rvolution favorable dans l'tat d'Albert, et quand il sera guri nous
songerons  le convertir.

Le chapelain n'avait jamais rsist  la volont du vieux Christian;
c'tait pour lui, dans les cas de conscience, un arbitre suprieur au
pape. Il ne restait plus qu' convaincre Consuelo. Albert seul y songea,
et l'attirant prs de lui, il russit, sans le secours de personne, 
enlacer de ses bras desschs, devenus lgers comme des roseaux, le cou de
sa bien-aime.

Consuelo, lui dit-il, je lis dans ton me,  cette heure; tu voudrais
donner ta vie pour ranimer la mienne: cela n'est plus possible; mais tu
peux, par un simple acte de ta volont, sauver ma vie ternelle. Je vais
te quitter pour un peu de temps, et puis je reviendrai sur la terre, par
la manifestation d'une nouvelle naissance. J'y reviendrai, maudit et
dsespr, si tu m'abandonnes maintenant,  ma dernire heure. Tu sais,
les crimes de Jean Ziska ne sont point assez expis; et toi seule, toi ma
soeur Wanda, peux accomplir l'acte de ma purification en cette phase de ma
vie. Nous sommes frres: pour devenir amants, il faut que la mort passe
encore une fois entre. Mais nous devons tre poux par le serment; pour que
je renaisse calme, fort et dlivr, comme les autres hommes, de la mmoire
de mes existences passes, qui fait mon supplice et mon chtiment depuis
tant de sicles, consens  prononcer ce serment; il ne te liera pas  moi
en cette vie, que je vais quitter dans une heure, mais il nous runira dans
l'ternit. Ce sera un sceau qui nous aidera  nous reconnatre, quand
les ombres de la mort auront effac la clart de nos souvenirs. Consens!
C'est une crmonie catholique qui va s'accomplir, et que j'accepte,
puisque c'est la seule qui puisse lgitimer, dans l'esprit des hommes,
la possession que nous prenons l'un de l'autre. Il me faut emporter cette
sanction dans la tombe. Le mariage sans l'assentiment de la famille n'est
point un mariage complet  mes yeux. La forme du serment m'importe peu
d'ailleurs. Le ntre sera indissoluble dans nos coeurs, comme il est sacr
dans nos intentions. Consens!

--Je consens! s'cria Consuelo en pressant de ses lvres le front morne et
froid de son poux.

Cette parole fut entendue de tous. Eh bien! dit Supperville, htons-nous!
et il poussa rsolument le chanoine, qui appela les domestiques et se
pressa de tout prparer pour la crmonie. Le comte, un peu ranim, vint
s'asseoir  ct de son fils et de Consuelo. La bonne chanoinesse vint
remercier cette dernire de sa condescendance, au point de se mettre 
genoux devant elle et de lui baiser les mains. Le baron Frdric pleurait
silencieusement sans paratre comprendre ce qui se passait. En un clin
d'oeil, un autel fut dress devant la chemine du grand salon. Les
domestiques furent congdis; ils crurent qu'il s'agissait seulement
d'extrme-onction, et que l'tat du malade exigeait qu'il y et peu de
bruit et de miasmes dans l'appartement. Le Porpora servit de tmoin avec
Supperville. Albert retrouva tout  coup assez de force pour prononcer
le _oui_ dcisif et toutes les formules de l'engagement d'une voix claire
et sonore. La famille conut une vive esprance de gurison. A peine le
chapelain eut-il rcit sur la tte des nouveaux poux la dernire prire,
qu'Albert se leva, s'lana dans les bras de son pre, embrassa de mme
avec une prcipitation et une force extraordinaire sa tante, son oncle et
le Porpora; puis il se rassit sur son fauteuil, et pressa Consuelo contre
sa poitrine, en s'criant:

Je suis sauv!

--C'est le dernier effort de la vie, c'est une convulsion finale, dit au
Porpora Supperville, qui avait encore consult plusieurs fois les traits
et l'artre du malade, pendant la clbration du mariage.

En effet, les bras d'Albert s'entr'ouvrirent, se jetrent en avant, et
retombrent sur ses genoux. Le vieux Cynabre, qui n'avait pas cess de
dormir  ses pieds durant toute sa maladie, releva la tte et fit entendre
par trois fois un hurlement lamentable. Le regard d'Albert tait fix sur
Consuelo; sa bouche restait entr'ouverte comme pour lui parler; une lgre
coloration avait anim ses joues: puis cette teinte particulire, cette
ombre indfinissable, indescriptible, qui passe lentement du front aux
lvres, s'tendit sur lui comme un voile blanc. Pendant une minute, sa face
prit diverses expressions, toujours plus srieuses de recueillement et de
rsignation, jusqu' ce qu'elle se raffermit dans une expression dfinitive
de calme auguste et de svre placidit.

Le silence de terreur qui planait sur la famille attentive et palpitante
fut interrompu par la voix du mdecin, qui pronona avec sa lugubre
solennit ce mot sans appel: C'est la mort!




CV.


Le comte Christian tomba comme foudroy sur son fauteuil; la chanoinesse,
en proie  des sanglots convulsifs, se jeta sur Albert comme si elle et
espr le ranimer encore une fois par ses caresses; le baron Frdric
pronona quelques mots sans suite ni sens qui avaient le caractre d'un
garement tranquille. Supperville s'approcha de Consuelo, dont l'nergique
immobilit l'effrayait plus que la crise des autres:

Ne vous occupez pas de moi, Monsieur, lui dit-elle, ni vous non plus, mon
ami, rpondit-elle au Porpora, qui portait sur elle toute sa sollicitude
dans le premier moment. Emmenez ces malheureux parents. Soignez-les, ne
songez qu' eux; moi, je resterai ici. Les morts n'ont besoin que de
respect et de prires.

Le comte et le baron se laissrent emmener sans rsistance. La chanoinesse,
roide et froide comme un cadavre, fut emporte dans son appartement,
o Supperville la suivit pour la secourir. Le Porpora, ne sachant plus
lui-mme o il en tait, sortit et se promena dans les jardins comme un
fou. Il touffait. Sa sensibilit tait comme emprisonne sous une cuirasse
de scheresse plus apparente que relle, mais dont il avait pris l'habitude
physique. Les scnes de deuil et de terreur exaltaient son imagination
impressionnable, et il courut longtemps au clair de la lune, poursuivi
par des voix sinistres qui lui chantaient aux oreilles un _Dies irae_
effrayant.

Consuelo resta donc seule auprs d'Albert; car  peine le chapelain eut-il
commenc  rciter les prires de l'office des morts, qu'il tomba en
dfaillance, et il fallut l'emporter  son tour. Le pauvre homme s'tait
obstin  veiller Albert avec la chanoinesse durant toute sa maladie, et
il tait au bout de ses forces. La comtesse de Rudolstadt, agenouille prs
du corps de son poux, tenant ses mains glaces dans les siennes, et la
tte appuye contre ce coeur qui ne battait plus, tomba dans un profond
recueillement. Ce que Consuelo prouva en cet instant suprme ne fut point
prcisment de la douleur. Du moins ce ne fut pas cette douleur de regret
et de dchirement qui accompagne la perte des tres ncessaires  notre
bonheur de tous les instants. Son affection pour Albert n'avait pas eu ce
caractre d'intimit, et sa mort ne creusait pas un vide apparent dans son
existence. Le dsespoir de perdre ce qu'on aime tient souvent  des causes
secrtes d'amour de soi-mme et de lchet en face des nouveaux devoirs que
leur absence nous cre. Une partie de cette douleur est lgitime, l'autre
ne l'est pas et doit tre combattue, quoiqu'elle soit aussi naturelle. Rien
de tout cela ne pouvait se mler  la tristesse solennelle de Consuelo.
L'existence d'Albert tait trangre  la sienne en tous points, hormis
un seul, le besoin d'admiration, de respect et de sympathie qu'il avait
satisfait en elle. Elle avait accept la vie sans lui, elle avait mme
renonc  tout tmoignage d'une affection que deux jours auparavant elle
croyait encore avoir perdue. Il ne lui tait rest que le besoin et le
dsir de rester fidle  un souvenir sacr. Albert avait t dj mort pour
elle; il ne l'tait gure plus maintenant, et peut-tre l'tait-il moins 
certains gards; car enfin Consuelo, longtemps exalte par le commerce de
cette me suprieure, en tait venue depuis, dans ses mditations rveuses,
 adopter la croyance potique d'Albert sur la transmission des mes. Cette
croyance avait trouv une forte base dans sa haine instinctive pour l'ide
des vengeances infernales de Dieu envers l'homme aprs la mort, et dans sa
foi chrtienne  l'ternit de la vie de l'me. Albert vivant, mais prvenu
contre elle par les apparences, infidle  l'amour ou rong par le soupon,
lui tait apparu comme envelopp d'un voile et transport dans une nouvelle
existence, incomplte au prix de celle qu'il avait voulu consacrer 
l'amour sublime et  l'inbranlable confiance. Albert, ramen  cette foi,
 cet enthousiasme, et exhalant le dernier soupir sur son sein, tait-il
donc ananti pour elle? Ne vivait-il pas de toute la plnitude de la vie
en passant sous cet arc de triomphe d'une belle mort, qui conduit soit 
un mystrieux repos temporaire, soit  un rveil immdiat dans un milieu
plus pur et plus propice? Mourir en combattant sa propre faiblesse, et
renatre dou de la force; mourir en pardonnant aux mchants, et renatre
sous l'influence et l'gide des coeurs gnreux; mourir dchir de sincres
remords, et renatre absous et purifi avec les innits de la vertu, ne
sont-ce point l d'assez divines rcompenses? Consuelo, initie par les
enseignements d'Albert  ces doctrines qui avaient leur source dans le
hussitisme de la vieille Bohme et dans les mystrieuses sectes des ges
antrieurs (lesquelles se rattachaient  de srieuses interprtations
de la pense mme du Christ et  celle de ses devanciers); Consuelo,
doucement, sinon savamment convaincue que l'me de son poux ne s'tait pas
brusquement dtache de la sienne pour aller l'oublier dans les rgions
inaccessibles d'un empyre fantastique, mlait  cette notion nouvelle
quelque chose des souvenirs superstitieux de son adolescence. Elle avait
cru aux revenants comme y croient les enfants du peuple; elle avait vu
plus d'une fois en rve le spectre de sa mre s'approchant d'elle pour la
protger et la prserver.

C'tait une manire de croire dj  l'ternel hymne des mes des morts
avec le monde des vivants; car cette superstition des peuples nafs semble
tre reste de tout temps comme une protestation contre le dpart absolu
de l'essence humaine pour le ciel ou l'enfer des lgislateurs religieux.

Consuelo, attache au sein de ce cadavre, ne s'imaginait donc pas qu'il
tait mort, et ne comprenait rien  l'horreur de ce mot, de ce spectacle
et de cette ide. Il ne lui semblait pas que la vie intellectuelle pt
s'vanouir si vite, et que ce cerveau, ce coeur  jamais priv de la
puissance de se manifester, ft dj teint compltement.

Non, pensait-elle, l'tincelle divine hsite peut-tre encore  se perdre
dans le sein de Dieu, qui va la reprendre  pour la renvoyer  la vie
universelle sous une nouvelle forme humaine. Il y a encore peut-tre une
sorte de vie mystrieuse, inconnue, dans ce sein  peine refroidi; et
d'ailleurs, o que soit l'me d'Albert, elle voit, elle comprend, elle sait
ce qui se passe ici autour de sa dpouille. Elle cherche peut-tre dans
mon amour un aliment pour sa nouvelle activit, dans ma foi une force
d'impulsion pour aller chercher en Dieu l'lan de la rsurrection.

Et, pntre de ces vagues penses, elle continuait  aimer Albert,  lui
ouvrir son me,  lui donner son dvouement,  lui renouveler le serment
de fidlit qu'elle venait de lui faire au nom de Dieu et de sa famille;
enfin  le traiter dans ses ides et dans ses sentiments, non comme un mort
qu'on pleure parce qu'on va s'en dtacher, mais comme un vivant dont on
respecte le repos en attendant qu'on lui sourie  son rveil.

Lorsque le Porpora retrouva sa raison, il se souvint avec effroi de la
situation o il avait laiss sa pupille, et se hta de la rejoindre. Il fut
surpris de la trouver aussi calme que si elle et veill au chevet d'un
ami. Il voulut lui parler et l'exhorter  aller prendre du repos.

Ne dites pas de paroles inutiles devant cet ange endormi, lui
rpondit-elle. Allez vous reposer, mon bon matre; moi, je me repose ici.

--Tu veux donc te tuer? dit le Porpora avec une sorte de dsespoir.

--Non, mon ami, je vivrai, rpondit Consuelo; je remplirai tons mes devoirs
envers _lui_ et envers vous; mais je ne l'abandonnerai pas d'un instant
cette nuit.

Comme rien ne se faisait dans la maison sans l'ordre de la chanoinesse
et qu'une frayeur superstitieuse rgnait  propos d'Albert dans l'esprit
de tous les domestiques, personne n'osa, durant toute cette nuit, approcher
du salon o Consuelo resta seule avec Albert. Le Porpora et le mdecin
allaient et venaient de la chambre du comte  celle de la chanoinesse
et  celle du chapelain. De temps en temps, ils revenaient informer
Consuelo de l'tat de ces infortuns et s'assurer du sien propre. Ils ne
comprenaient rien  tant de courage.

Enfin aux approches du matin, tout fut tranquille. Un sommeil accablant
vainquit toutes les forces de la douleur. Le mdecin, cras de fatigue,
alla se coucher; le Porpora s'assoupit sur une chaise, la tte appuye
sur le bord du lit du comte Christian. Consuelo seule n'prouva pas le
besoin d'oublier sa situation. Perdue dans ses penses, tour  tour priant
avec ferveur ou rvant avec enthousiasme, elle n'eut pour compagnon assidu
de sa veille silencieuse que le triste Cynabre, qui, de temps en temps,
regardait son matre, lui lchait la main, balayait avec sa queue la cendre
de l'tre, et, habitu  ne plus recevoir les caresses de sa main dbile,
se recouchait avec rsignation, la tte allonge sur ses pieds inertes.

Quand le soleil, se levant derrire les arbres du jardin, vint jeter
une clart de pourpre sur le front d'Albert, Consuelo fut tire de sa
mditation par la chanoinesse. Le comte ne put sortir de son lit, mais le
baron Frdric vint machinalement prier, avec sa soeur et le chapelain,
autour de l'autel, puis on parla de procder  l'ensevelissement; et la
chanoinesse, retrouvant des forces pour ces soins matriels, fit appeler
ses femmes et le vieux Hanz. Ce fut alors que le mdecin et le Porpora
exigrent que Consuelo allt prendre du repos, et elle s'y rsigna, aprs
avoir pass auprs du lit du comte Christian, qui la regarda sans paratre
la voir. On ne pouvait dire s'il veillait ou s'il dormait; ses yeux taient
ouverts, sa respiration calme, sa figure sans expression.

Lorsque Consuelo se rveilla au bout de quelques heures, elle descendit au
salon, et son coeur se serra affreusement en le trouvant dsert. Albert
avait t dpos sur un brancard de parade et port dans la chapelle.
Son fauteuil tait vide  la mme place o Consuelo l'avait vu la veille.
C'tait tout ce qui restait de lui en ce lieu qui avait t le centre de la
vie de toute la famille pendant tant de jours amers. Son chien mme n'tait
plus l; le soleil printanier ravivait ces tristes lambris, et les merles
sifflaient dans le jardin avec une insolente gaiet.

Consuelo passa doucement dans la pice voisine, dont la porte restait
entr'ouverte. Le comte Christian tait toujours couch, toujours
insensible, en apparence,  la perte qu'il venait de faire. Sa soeur,
reportant sur lui toute la sollicitude qu'elle avait eue pour Albert,
le soignait avec vigilance. Le baron regardait brler les bches dans
la chemine d'un air hbt; seulement des larmes, qui tombaient
silencieusement sur ses joues sans qu'il songet  les essuyer,
montraient qu'il n'avait pas eu le bonheur de perdre la mmoire.

Consuelo s'approcha de la chanoinesse pour lui baiser la main; mais cette
main se retira d'elle avec une insurmontable aversion. La pauvre Wenceslawa
voyait dans cette jeune fille le flau et la destruction de son neveu.
Elle avait eu horreur du projet de leur mariage dans les premiers temps,
et s'y tait oppose de tout son pouvoir; et puis, quand elle avait vu
que, malgr l'absence, il tait impossible d'y faire renoncer Albert, que
sa sant, sa raison et sa vie en dpendaient, elle l'avait souhait et
ht avec autant d'ardeur qu'elle y avait port d'abord d'effroi et de
rpulsion. Le refus du Porpora, la passion exclusive qu'il n'avait pas
craint d'attribuer  Consuelo pour le thtre, enfin tous les officieux
et funestes mensonges dont il avait rempli plusieurs lettres au comte
Christian, sans jamais faire mention de celles que Consuelo avait crites
et qu'il avait supprimes, avaient caus au vieillard la plus vive douleur,
 la chanoinesse la plus amre indignation. Elle avait pris Consuelo en
haine et en mpris, lui pouvant pardonner, disait-elle, d'avoir gar la
raison d'Albert par ce fatal amour, mais  ne pouvant l'absoudre de l'avoir
impudemment trahi. Elle ignorait que le vritable meurtrier d'Albert tait
le Porpora. Consuelo, qui comprenait bien sa pense, et pu se justifier;
mais elle aima mieux assumer sur elle tous les reproches, que d'accuser
son matre et de lui faire perdre l'estime et l'affection de la famille.
D'ailleurs, elle devinait de reste que si, la veille, Wenceslawa avait pu
abjurer toutes ses rpugnances et tous ses ressentiments par un effort
d'amour maternel, elle devait les retrouver, maintenant que le sacrifice
avait t inutilement accompli. Chaque regard de cette pauvre tante
semblait lui dire: Tu as fait prir notre enfant; tu n'as pas su lui
rendre la vie; et maintenant, il ne nous reste que la honte de ton
alliance.

Cette muette dclaration de guerre hta la rsolution qu'elle avait dj
prise de consoler, autant que possible, la chanoinesse de ce dernier
malheur.

Puis-je implorer de Votre Seigneurie, lui dit-elle avec soumission,
de me fixer l'heure d'un entretien particulier? Je dois partir demain
avant le jour, et je ne puis m'loigner d'ici sans vous faire connatre
mes respectueuses intentions.

--Vos intentions! je les devine de reste, rpondit la chanoinesse avec
aigreur. Soyez tranquille, Mademoiselle; tout sera en rgle, et les droits
que la loi vous donne seront scrupuleusement respects.

--Je vois qu'au contraire vous ne me comprenez nullement, Madame, reprit
Consuelo; il me tarde donc beaucoup...

--Eh bien, puisqu'il faut que je boive encore ce calice, dit la chanoinesse
en se levant, que ce soit donc tout de suite, pendant que je m'en sens
encore le courage. Suivez-moi, Signora. Mon frre an parat sommeiller
en ce moment. M. Supperville, de qui j'ai obtenu encore une journe de
soins pour lui, voudra bien me remplacer pour une demi-heure.

Elle sonna, et fit demander le docteur; puis, se tournant  vers le baron:

Mon frre, lui dit-elle, vos soins sont inutiles, puisque Christian
n'a pas encore recouvr le sentiment de ses infortunes. Peut-tre cela
n'arrivera-t-il point, heureusement pour lui, malheureusement pour nous!
Peut-tre cet accablement est-il le commencement de la mort. Je n'ai plus
que vous au monde, mon frre; soignez votre sant, qui n'est que trop
altre par cette morne inaction o vous voil tomb. Vous tiez habitu
au grand air et  l'exercice: allez faire un tour de promenade, prenez un
fusil: le veneur vous suivra avec ses chiens. Je sais bien que cela ne vous
distraira pas de votre douleur; mais, au moins, vous en ressentirez un bien
physique, j'en suis certaine. Faites-le pour moi, Frdric: c'est l'ordre
du mdecin, c'est la prire de votre soeur; ne me refusez pas. C'est la
plus grande consolation que vous puissiez me donner en ce moment, puisque
la dernire esprance de ma triste vieillesse repose sur vous.

Le baron hsita, et finit par cder. Ses domestiques l'emmenrent, et il
se laissa conduire dehors comme un  enfant. Le docteur examina le comte
Christian, qui ne donnait aucun signe de sensibilit, bien qu'il rpondt
 ses questions et part reconnatre tout le monde d'un air de douceur et
d'indiffrence.

La fivre n'est pas trs-forte, dit Supperville bas  la chanoinesse; si
elle n'augmente pas ce soir, ce ne sera peut-tre rien.

Wenceslawa, un peu rassure, lui confia la garde de son frre, et emmena
Consuelo dans un vaste appartement, richement dcor  l'ancienne mode, o
cette dernire n'tait jamais entre. Il y avait un grand lit de parade,
dont les rideaux n'avaient pas t remus depuis plus de vingt ans. C'tait
celui o Wanda de Prachatitz, la mre du comte Albert, avait rendu le
dernier soupir; et cette chambre tait la sienne.

C'est ici, dit la chanoinesse d'un air solennel, aprs avoir ferm la
porte, que nous avons retrouv Albert, il y a aujourd'hui trente-deux
jours, aprs une disparition qui en avait dur quinze. Depuis ce moment-l,
il n'y est plus entr; il n'a plus quitt le fauteuil o il est mort hier
au soir.

Les sches paroles de ce bulletin ncrologique furent articules d'un ton
amer qui enfona autant d'aiguilles dans le coeur de la pauvre Consuelo.
La chanoinesse prit ensuite  sa ceinture son insparable trousseau de
clefs, marcha vers une grande crdence de chne sculpt, et en ouvrit les
deux battants. Consuelo y vit une montagne de joyaux ternis par le temps,
d'une forme bizarre, antiques pour la plupart, et enrichis de diamants et
de pierres prcieuses d'un prix considrable.

Voil, lui dit la chanoinesse, les bijoux de famille que possdait ma
belle-soeur, femme du comte Christian, avant son mariage; voici, plus
loin, ceux de ma grand-mre, dont mes frres et moi lui avons fait
prsent; voici, enfin, ceux que son poux lui avait achets. Tout ceci
appartenait  son fils Albert, et vous appartient dsormais, comme  sa
veuve. Emportez-les, et ne craignez pas que personne ici vous dispute
ces richesses, auxquelles nous ne tenons point, et dont nous n'avons
plus que faire. Quant aux titres de proprit de l'hritage maternel de
mon neveu, ils seront remis entre vos mains dans une heure. Tout est en
rgle, comme je vous l'ai dit, et quant  ceux de son hritage paternel,
vous n'aurez peut-tre pas, hlas, longtemps  les attendre. Telles
taient les dernires volonts d'Albert. Ma parole lui a sembl valoir
un testament.

--Madame, rpondit Consuelo en refermant la crdence avec un mouvement de
dgot, j'aurais dchir le testament, et je vous prie de reprendre votre
parole. Je n'ai pas plus besoin que vous de toutes ces richesses. Il me
semble que ma vie serait  jamais souille par leur possession. Si Albert
me les a lgues, c'est sans doute avec la pense que, conformment 
ses sentiments et  ses habitudes, je les distribuerais aux pauvres. Je
serais un mauvais dispensateur de ces nobles aumnes; je n'ai ni l'esprit
d'administration ni la science ncessaire pour en faire une rpartition
vraiment utile. C'est  vous, Madame, qui joignez  ces qualits une me
chrtienne aussi gnreuse que celle d'Albert, qu'il appartient de faire
servir cette succession aux oeuvres de charit. Je vous cde tous mes
droits, s'il est vrai que j'en aie, ce que j'ignore et veux toujours
ignorer. Je ne rclame de votre bont qu'une grce: celle de ne jamais
faire  ma fiert l'outrage de renouveler de pareilles offres.

La chanoinesse changea de visage. Force  l'estime, mais ne pouvant se
rsoudre  l'admiration, elle essaya d'insister.

Que voulez-vous donc faire? dit-elle en regardant fixement Consuelo;
vous n'avez pas de fortune?

--Je vous demande pardon, Madame, je suis assez riche. J'ai des gots
simples et l'amour du travail.

--Ainsi, vous comptez reprendre... ce que vous appelez votre travail?

--J'y suis force, Madame, et par des raisons o ma  conscience n'a point
 balancer, malgr l'abattement o je me sens plonge.

--Et vous ne voulez pas soutenir autrement votre nouveau rang dans le
monde?

--Quel rang, Madame?

--Celui qui convient  la veuve d'Albert.

--Je n'oublierai jamais, Madame, que je suis la veuve du noble Albert, et
ma conduite sera digne de l'poux que j'ai perdu.

--Et cependant la comtesse de Rudolstadt va remonter sur les trteaux!

--Il n'y a point d'autre comtesse de Rudolstadt que vous, madame la
chanoinesse, et il n'y en aura jamais d'autre aprs vous, que la baronne
Amlie, votre nice.

--Est-ce par drision que vous me parlez d'elle, Signora? s'cria la
chanoinesse, sur qui le nom d'Amlie part faire l'effet d'une brlure.

--Pourquoi cette demande, Madame? reprit Consuelo  avec un tonnement
dont la candeur ne pouvait laisser de doute dans l'esprit de Wenceslawa;
au nom du ciel, dites-moi pourquoi je n'ai pas vu ici la jeune baronne!
Serait-elle morte aussi, mon Dieu?

--Non, dit la chanoinesse avec amertume. Plt au ciel qu'elle le ft!
Ne parlons point d'elle, il n'en est pas question.

--Je suis force pourtant, Madame de vous rappeler ce  quoi je n'avais pas
encore song. C'est qu'elle est l'hritire unique et lgitime des biens
et des titres de votre famille. Voil ce qui doit mettre votre conscience
en repos sur le dpt qu'Albert vous a confi, puisque les lois ne vous
permettent pas d'en disposer en ma faveur.

--Rien ne peut vous ter vos droits  un douaire et  un titre que la
dernire volont d'Albert ont mis  votre disposition.

--Rien ne peut donc m'empcher d'y renoncer, et j'y renonce. Albert savait
bien que je ne voulais tre ni riche, ni comtesse.

--Mais le monde ne vous autorise pas  y renoncer.

--Le monde, Madame! eh bien, voil justement ce dont je voulais vous
parler. Le monde ne comprendrait pas l'affection d'Albert ni la
condescendance de sa famille pour une pauvre fille comme moi. Il en ferait
un reproche  sa mmoire et une tache  votre vie. Il m'en ferait  moi
un ridicule et peut-tre une honte; car, je le rpte, le monde ne
comprendrait rien  ce qui s'est pass ici entre nous. Le monde doit donc
 jamais l'ignorer, Madame, comme vos domestiques l'ignorent; car mon
matre et M. le docteur, seuls confidents, seuls tmoins trangers de ce
mariage secret, ne l'ont pas encore divulgu et ne le divulgueront pas.
Je vous rponds du premier, vous pouvez et vous devez vous assurer de la
discrtion de l'autre. Vivez donc en repos sur ce point, Madame. Il ne
tiendra qu' vous d'emporter ce secret dans la tombe, et jamais, par mon
fait, la baronne Amlie ne souponnera que j'ai l'honneur d'tre sa
cousine. Oubliez donc la dernire heure du comte Albert; c'est  moi de
m'en souvenir pour le bnir et pour me taire. Vous avez assez de larmes
 rpandre sans que j'y ajoute le chagrin et la mortification de vous
rappeler jamais mon existence, en tant que veuve de votre admirable enfant!

--Consuelo! ma fille! s'cria la chanoinesse en sanglotant, restez avec
nous! Vous avez une grande me et un grand esprit! Ne nous quittez plus.

--Ce serait le voeu de ce coeur qui vous est tout dvou, rpondit Consuelo
en recevant ses caresses avec effusion; mais je ne le pourrais pas sans que
notre secret ft trahi ou devin, ce qui revient au mme, et je sais que
l'honneur de la famille vous est plus cher que la vie. Laissez-moi, en
m'arrachant de vos bras sans retard et sans hsitation, vous rendre le seul
service qui soit en mon pouvoir.

Les larmes que versa la chanoinesse  la fin de cette scne la soulagrent
du poids affreux qui l'oppressait. C'taient les premires qu'elle et
pu verser depuis la mort de son neveu. Elle accepta les sacrifices de
Consuelo, et la confiance qu'elle accorda  ses rsolutions prouva qu'elle
apprciait enfin ce noble caractre. Elle la quitta pour aller en faire
part au chapelain et pour s'entendre avec Supperville et le Porpora sur la
ncessit de garder  jamais le silence.




CONCLUSION.


Consuelo, se voyant libre, passa la journe  parcourir le chteau, le
jardin et les environs, afin de revoir tous les lieux qui lui rappelaient
l'amour d'Albert. Elle se laissa mme emporter par sa pieuse ferveur
jusqu'au Schreckenstein, et s'assit sur la pierre, dans ce dsert affreux
qu'Albert avait rempli si longtemps de sa mortelle  douleur. Elle s'en
loigna bientt, sentant son courage dfaillir, son imagination se
troubler, et croyant entendre un sourd gmissement partir des entrailles
du rocher. Elle n'osa pas se dire qu'elle l'entendait mme distinctement:
Albert ni Zdenko n'taient plus. Cette illusion ne pouvait donc tre que
maladive, et funeste. Consuelo se hta de s'y soustraire.

En se rapprochant du chteau,  la nuit tombante, elle vit le baron
Frdric qui, peu  peu, s'tait raffermi sur ses jambes et se ranimait en
exerant sa passion dominante. Les chasseurs qui l'accompagnaient faisaient
lever le gibier pour provoquer en lui le dsir de l'abattre. Il visait
encore juste, et ramassait sa proie en soupirant.

Celui-ci vivra et se consolera, pensa la jeune veuve.

La chanoinesse soupa, ou feignit de souper, dans la chambre de son frre.
Le chapelain, qui s'tait lev pour aller prier dans la chapelle auprs du
dfunt, essaya de se mettre  table. Mais il avait la fivre, et, ds les
premires bouches, il se trouva mal. Le docteur en eut un peu de dpit.
Il avait faim, et, forc de laisser refroidir sa soupe pour le conduire 
sa chambre, il ne put retenir cette exclamation: Voil des gens sans
force et sans courage! Il n'y a ici que deux hommes: c'est la chanoinesse
et la Signora!

Il revint bientt, rsolu  ne pas se tourmenter beaucoup de
l'indisposition du pauvre prtre, et fit, ainsi que le baron, assez bon
accueil au souper. Le Porpora, vivement affect, quoiqu'il ne le montrt
pas, ne put desserrer les dents ni pour parler ni pour manger. Consuelo
ne songea qu'au dernier repas qu'elle avait fait  cette table entre Albert
et Anzoleto.

Elle fit ensuite avec son matre les apprts de son dpart. Les chevaux
taient demands pour quatre heures du matin. Le Porpora ne voulait pas
se coucher; mais il cda aux remontrances et aux prires de sa fille
adoptive, qui craignait de le voir tomber malade  son tour, et qui, pour
le convaincre, lui fit croire qu'elle allait dormir aussi.

Avant de se sparer, on se rendit auprs du comte Christian. Il dormait
paisiblement, et Supperville, qui brlait de quitter cette triste demeure,
assura qu'il n'avait plus de fivre.

Cela est-il bien certain, Monsieur? lui demanda en particulier Consuelo,
effraye de sa prcipitation.

--Je vous le jure, rpondit-il. Il est sauv pour cette fois; mais je dois
vous avertir qu'il n'en a pas pour bien longtemps. A cet ge, on ne sent
pas le chagrin bien vivement dans le moment de la crise; mais l'ennui de
l'isolement vous achve un peu plus tard; c'est reculer pour mieux sauter.
Ainsi, tenez-vous sur vos gardes; car ce n'est pas srieusement, j'imagine,
que vous avez renonc  vos droits.

--C'est trs-srieusement, je vous assure, Monsieur, dit Consuelo; et je
suis tonne que vous ne puissiez croire  une chose aussi simple.

--Vous me permettrez d'en douter jusqu' la mort de votre beau-pre,
Madame. En attendant, vous avez fait une grande faute de ne pas vous munir
des pierreries et des titres. N'importe, vous avez vos raisons, que je ne
pntre pas, et je pense qu'une personne aussi calme que vous n'agit pas
 la lgre. J'ai donn ma parole d'honneur de garder le secret de la
famille, et je vais attendre que vous m'en dgagiez. Mon tmoignage vous
sera utile en temps et lieu; vous pouvez y compter. Vous me retrouverez
toujours  Bareith, si Dieu me prte vie, et, dans cette esprance, je vous
baise les mains, madame la comtesse.

Supperville prit cong de la chanoinesse, rpondit de la vie du malade,
crivit une dernire ordonnance, reut une grosse somme qui lui sembla
lgre au prix de ce qu'il avait espr tirer de Consuelo pour avoir servi
ses intrts, et quitta le chteau  dix heures du soir, laissant cette
dernire stupfaite et indigne de son matrialisme.

Le baron alla se coucher beaucoup mieux portant que la veille, et la
chanoinesse se fit dresser un lit auprs de Christian. Deux femmes
veillrent dans cette chambre, deux hommes dans celle du chapelain, et le
vieux Hanz auprs du baron.

Heureusement, pensa Consuelo, la misre n'ajoute pas les privations et
l'isolement  leur infortune. Mais qui donc veille Albert, durant cette
nuit lugubre qu'il passe sous les votes de la chapelle? Ce sera moi,
puisque voil ma seconde et dernire nuit de noces!

Elle attendit que tout ft silencieux et dsert dans le chteau; aprs
quoi, quand minuit eut sonn, elle alluma une petite lampe et se rendit 
la chapelle.

Elle trouva au bout du clotre qui y conduisait deux serviteurs de la
maison, que son approche effraya d'abord, et qui ensuite lui avourent
pourquoi ils taient l. On les avait chargs de veiller leur quart de nuit
auprs du corps de monsieur le comte; mais la peur les avait empchs d'y
rester, et ils prfraient veiller et prier  la porte.

Quelle peur? demanda Consuelo, blesse de voir qu'un matre si gnreux
n'inspirait dj plus d'autres sentiments  ses serviteurs.

--Que voulez-vous, Signora? rpondit un de ces hommes qui taient loin de
voir en elle la veuve du comte Albert; notre jeune seigneur avait des
pratiques et des connaissances singulires dans le monde des esprits. Il
conversait avec les morts, il dcouvrait les choses caches; il n'allait
jamais  l'glise, il mangeait avec les zingaris; enfin on ne sait ce qui
peut arriver  ceux qui passeront cette nuit dans la chapelle. Il y irait
de la vie que nous n'y resterions pas. Voyez Cynabre! on ne le laisse pas
entrer dans le saint lieu, et il a pass toute la journe couch en travers
de la porte, sans manger, sans remuer, sans pleurer. Il sait bien que son
matre est l, et qu'il est mort. Aussi ne l'a-t-il pas appel une seule
fois. Mais depuis que minuit a sonn, le voil qui s'agite, qui flaire,
qui gratte  la porte, et qui gmit comme s'il sentait que son matre n'est
plus seul et tranquille l dedans.

--Vous tes de pauvres fous! rpondit Consuelo avec indignation. Si vous
aviez le coeur un peu plus chaud, vous n'auriez pas l'esprit si faible.

Et elle entra dans la chapelle,  la grande surprise et  la grande
consternation des timides gardiens.

Elle n'avait pas voulu revoir Albert dans la journe. Elle le savait
entour de tout l'appareil catholique, et elle et craint, en se joignant
extrieurement  ces pratiques, qu'il avait toujours repousses, d'irriter
son me toujours vivante dans la sienne. Elle avait attendu ce moment; et,
prpare  l'aspect lugubre dont le culte l'avait entour, elle approcha de
son catafalque et le contempla sans terreur. Elle et cru outrager cette
dpouille chre et sacre par un sentiment qui serait si cruel aux morts
s'ils le voyaient. Et qui nous assure que leur esprit, dtach de leur
cadavre, ne le voie pas et n'en ressente pas une amre douleur? La peur
des morts est une abominable faiblesse; c'est la plus commune et la plus
barbare des profanations. Les mres ne la connaissent pas.

Albert tait couch sur un lit de brocart, cussonn par les quatre coins
aux armes de la famille. Sa tte reposait sur un coussin de velours noir
sem de larmes d'argent, et un linceul pareil tait drap autour de lui
en guise de rideaux. Une triple range de cierges clairait son ple
visage, qui tait rest si calme, si pur et si mle qu'on et dit qu'il
dormait paisiblement. On avait revtu le dernier des Rudolstadt, suivant
un usage en vigueur dans cette famille, de l'antique costume de ses pres.
Il avait la couronne de comte sur la tte, l'pe au flanc, l'cu sous les
pieds, et le crucifix sur la poitrine. Avec ses longs cheveux et sa barbe
noire, il tait tout semblable aux anciens preux dont les statues tendues
sur leurs tombes gisaient autour de lui. Le pav tait sem de fleurs, et
des parfums brlaient lentement dans des cassolettes de vermeil, aux quatre
angles de sa couche mortuaire.

Pendant trois heures Consuelo pria pour son poux et le contempla dans
son sublime repos. La mort, en rpandant une teinte plus morne sur ses
traits, les avait si peu altrs, que plusieurs fois elle oublia, en
admirant sa beaut, qu'il avait cess de vivre. Elle s'imagina mme
entendre le bruit de sa respiration, et lorsqu'elle s'en loignait un
instant pour entretenir le parfum des rchauds et la flamme des cierges,
il lui semblait qu'elle entendait de faibles frlements et qu'elle
apercevait de lgres ondulations dans les rideaux et dans les draperies.
Elle se rapprochait de lui aussitt, et interrogeant sa bouche glace,
son coeur teint, elle renonait  des esprances fugitives, insenses.

Quand l'horloge sonna trois heures, Consuelo se leva et dposa sur les
lvres de son poux son premier, son dernier baiser d'amour.

Adieu, Albert, lui dit-elle  voix haute, emporte par une religieuse
exaltation: tu lis maintenant sans incertitude dans mon coeur. Il n'y a
plus de nuages entre nous, et tu sais combien je t'aime. Tu sais que
si j'abandonne ta dpouille sacre aux soins d'une famille qui demain
reviendra te contempler sans faiblesse, je n'abandonne pas pour cela ton
immortel souvenir et la pense de ton indestructible amour. Tu sais que ce
n'est pas une veuve oublieuse, mais une pouse fidle qui s'loigne de ta
demeure, et qu'elle t'emporte  jamais dans son me. Adieu, Albert!
tu l'as dit, la mort passe entre nous, et ne nous spare en apparence que
pour nous runir dans l'ternit. Fidle  la foi que tu m'as enseigne,
certaine que tu as mrit l'amour et la bndiction de ton Dieu, je ne te
pleure pas, et rien ne te prsentera  ma pense sous l'image fausse et
impie de la mort. Il n'y a pas de mort, Albert, tu avais raison; je le sens
dans mon coeur, puisque je t'aime plus que jamais.

Comme Consuelo achevait ces paroles, les rideaux qui retombaient ferms
derrire le catafalque s'agitrent sensiblement, et s'entr'ouvrant tout 
coup, offrirent  ses regards, la figure ple de Zdenko. Elle en fut
effraye d'abord, habitue qu'elle tait  le regarder comme son plus
mortel ennemi. Mais il avait une expression de douceur dans les yeux, et,
lui tendant par-dessus le lit mortuaire une main rude, qu'elle n'hsita
pas  serrer dans la sienne:

Faisons la paix sur son lit de repos, ma pauvre fille, lui dit-il en
souriant. Tu es une bonne fille de Dieu, et Albert est content de toi.
Va, il est heureux dans ce moment-ci, il dort si bien, le bon Albert!
Je lui ai pardonn, tu le vois! Je suis revenu le voir quand j'ai appris
qu'il dormait;  prsent je ne le quitterai plus. Je l'emmnerai demain
dans la grotte, et nous parlerons encore de Consuelo, _Consuelo de mi
alma!_ Va te reposer, ma fille; Albert n'est pas seul. Zdenko est l,
toujours l. Il n'a besoin de rien. Il est si bien avec son ami! Le malheur
est conjur, le mal est dtruit; la mort est vaincue. Le jour trois fois
heureux s'est lev. _Que celui  qui on a fait tort te salue!_

Consuelo ne put supporter davantage la joie enfantine de ce pauvre fou.
Elle lui fit de tendres adieux; et quand elle rouvrit la porte de la
chapelle, elle laissa Cynabre se prcipiter vers son ancien ami, qu'il
n'avait pas cess de flairer et d'appeler.

Pauvre Cynabre! viens; je te cacherai l sous le lit de ton matre, dit
Zdenko en le caressant avec la mme tendresse qui si c'et t son enfant.
Viens, viens, mon Cynabre! nous voil runis tous les trois, nous ne nous
quitterons plus!

Consuelo alla rveiller le Porpora. Elle entra ensuite sur la pointe du
pied dans la chambre de Christian, et passa entre son lit et celui de la
chanoinesse.

C'est vous? ma fille, dit le vieillard sans montrer aucune surprise: je
suis bien heureux de vous voir. Ne rveillez pas ma soeur, qui dort bien,
grce  Dieu! et allez en faire autant; je suis tout  fait tranquille.
Mon fils est sauv, et je serai bientt guri.

Consuelo baisa ses cheveux blancs, ses mains rides, et lui cacha des
larmes qui eussent peut-tre branl son illusion. Elle n'osa embrasser la
chanoinesse, qui reposait enfin pour la premire fois depuis trente nuits.
Dieu a mis un terme dans la douleur, pensa-t-elle; c'est son excs mme.
Puissent ces infortuns rester longtemps sous le poids salutaire de la
fatigue!

Une demi-heure aprs, Consuelo, dont le coeur s'tait bris en quittant ces
nobles vieillards, franchit avec le Porpora la herse du chteau des Gants,
sans se rappeler que ce manoir formidable; o tant de fosss et de grilles
enfermaient tant de richesses et de souffrances, tait devenu la proprit
de la comtesse de Rudolstadt.

FIN DE CONSUELO.

_Nota_. Ceux de nos lecteurs qui se sont par trop fatigus  suivre
Consuelo parmi tant de prils et d'aventures, peuvent maintenant
se reposer. Ceux, moins nombreux sans doute, qui se sentent encore
quelque courage, apprendront dans un prochain roman, la suite de ses
prgrinations, et ce qui advint du comte Albert aprs sa mort.







End of the Project Gutenberg EBook of Consuelo Volume 3 (1861), by George Sand

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*** START: FULL LICENSE ***

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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
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Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

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