Project Gutenberg's Les Pardaillan 02, L'epopee d'amour, by Michel Zevaco

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Title: Les Pardaillan 02, L'epopee d'amour

Author: Michel Zevaco

Release Date: August 31, 2004 [EBook #13339]

Language: French

Character set encoding: ASCII

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN 02 ***




Produced by Renald Levesque




MICHEL ZEVACO


LES PARDAILLAN

L'epopee d'amour



I

OU UNE MINUTE DE JOIE FAIT PLUS QUE DIX-SEPT ANNEES DE MISERE

Le marechal de Montmorency avait retrouve, au bout de dix-sept ans, sa
femme, Jeanne de Piennes, sa femme dont la felonie de son frere cadet,
le marechal de Damville, l'avait separe.

Il revoyait, comme dans un songe, la scene ou Damville feignait de lui
avouer qu'il avait ete l'amant de Jeanne... son duel avec lui ou il
avait cru le laisser mort sur place... et la disparition de la comtesse
de Piennes, duchesse de Montmorency.

Il revoyait son divorce, son mariage avec une autre femme que,
d'ailleurs, il n'avait jamais aimee, l'image de la premiere demeurant
tout entiere en son coeur.

Les annees coulaient et, soudain, un jeune seigneur, un jeune heros, le
chevalier de Pardaillan, lui apportait une lettre de celle qu'il croyait
a jamais disparue de sa vie.

Jeanne de Piennes etait vivante!

Dans sa lettre, elle en appelait a son ancien seigneur et maitre, elle
clamait la felonie de Damville, elle demandait grace et secours pour
Loise, sa fille, a lui, duc de Montmorency.

Une aube de gratitude et de joie s'etait levee dans l'ame du vieux duc:
il avait ete, mais en vain, en appeler de son frere a la justice du roi,
en vain il l'avait provoque, sachant qu'il tenait en son pouvoir Jeanne
et sa fille, en vain il avait fouille Paris pour les retrouver, et il
allait retomber dans sa nuit de deuil quand, de nouveau, le chevalier de
Pardaillan etait venu a lui.

Ce jeune homme, heros d'un autre age, dont peut-etre il devinait
confusement le secret, l'avait conduit par la main a la demeure
mysterieuse ou se cachait tout ce qu'il avait aime au monde, l'avait mis
en presence de Jeanne de Piennes, la premiere duchesse de Montmorency.

L'heure tant esperee, apres dix-sept ans de larmes et de deuil, etait
enfin sonnee.

Enfin, il retrouvait tout ce qu'il avait cheri et qui avait ete la joie
de son coeur, la moelle de ses os, l'essence meme de son etre; en un
mot, celle qu'il avait aimee.

Helas! comme une seve trop puissante fait craquer le bourgeon, le
bonheur avait fait craquer le cerveau de celle qui avait ete sienne.

Comment la retrouvait-il?

Folle?...

Jeanne de Piennes, dans les derniers jours de son martyre, alors qu'elle
se sentait mortellement atteinte, ne vivait plus qu'avec une pensee:

"Il ne faut pas que je meure avant d'avoir assure le bonheur de ma
fille... Et quel bonheur peut-il y avoir pour la pauvre petite tant
qu'elle ne sera pas sous l'egide de son pere!... Oui! retrouver
Francois, meme s'il me croit encore coupable... mettre son enfant dans
ses bras... et mourir alors!..."

Lorsqu'elle interrogea le chevalier de Pardaillan, lorsque celui-ci lui
dit que c'etait a un autre que lui de dire comment sa lettre avait ete
accueillie par le marechal, Jeanne eut des lors la conviction intime
que Francois avait lu la lettre, et qu'il savait la verite. Et elle
attendit.

Lorsque le vieux Pardaillan lui annonca que le marechal etait la, elle
ne parut pas surprise.

Aucune commotion ne l'agita. Seulement, elle murmura:

"Voici l'heure ou je vais mourir!..."

La pensee de la mort ne la quittait plus. Elle ne la desirait ni ne la
craignait.

Au vrai, elle se sentait mourir.

Qu'y avait-il de brise en elle? Pourquoi le retour du bien-aime
n'avait-il provoque dans son ame qu'une sorte de flamme devorante et
aussitot eteinte? Elle ne savait.

Mais, surement, quelque chose se brisait en elle. Et elle put se dire:
Voici la mort! Voici l'heure du repos!...

Elle etreignit convulsivement Loise dans ses bras et murmura a son
oreille quelques mots qui produisirent sur la jeune fille quelque
foudroyant effet, car elle essaya en vain de repondre, elle fit
un effort inutile pour suivre sa mere et elle demeura comme rivee
defaillante, soutenue par le vieux Pardaillan.

Telle etait l'immense lassitude de Jeanne, telle etait la morbide fixite
de sa pensee, qu'elle ne s'apercut pas de l'evanouissement de Loise.

Elle se mit en marche en songeant:

"O mon Francois, o ma Loise. Je vais donc vous voir reunis! Je vais donc
pouvoir mourir dans vos bras!..."

Elle ouvrit la porte que lui avait indiquee Pardaillan et elle vit
Francois de Montmorency.

Elle voulut, elle crut meme s'elancer vers lui.

Elle crut pousser une grande clameur ou fulgurait son bonheur.

Et tout ce mouvement de sa pensee se reduisit brusquement a cette parole
qu'elle crut prononcer:

"Adieu... je meurs..."

Puis il n'y eut plus rien en elle.

Seulement, ce ne fut pas son corps qui mourut...

Sa pensee seule s'aneantit dans la folie: cette femme qui avait supporte
tant de douleurs, qui avait tenu tete a de si effroyables catastrophes,
cette admirable mere qui n'avait ete soutenue pendant son calvaire
que par l'idee fixe de sauver son enfant, cette malheureuse enfin
s'abandonna, cessa de resister des l'instant ou elle crut sa fille
sauvee, en surete! la folie qui, sans doute, la guettait depuis des
annees, fondit sur elle.

Dix-sept ans et plus de malheur n'avaient pu la terrasser.

Une seconde de joie la tua.

Mais, par une consolante misericorde de la fatalite qui s'etait acharnee
sur elle,--si toutefois il est des consolations dans ces drames atroces
de la pensee humaine!--par une sorte de pitie du sort, disons-nous,
la folie de Jeanne la ramenait aux premieres annees de sa radieuse
jeunesse, de son pur amour, dans ces chers paysages de Margency, ou elle
avait tant aime...

Pauvre Jeanne! Pauvre petite fee aux fleurs!

L'histoire injuste ne t'a consacre que quelques mots arides. Pour le
reveur qui aime a penetrer d'un pas hesitant dans les sombres annales
du passe, qui cherche en tremblant parmi l'amas des decombres, l'humble
fleurette qui a vecu, aime, souffert, tu demeures un pur symbole de la
souffrance humaine, et nous qui venons de retracer ta douleur, nous
saluons d'un souvenir emu ta douce et noble figure.

Lorsque le marechal de Montmorency revint a lui il se souleva sur un
genou et, jetant a travers la salle le regard etonne de l'homme qui
croit sortir d'un reve, il vit Jeanne assise dans un fauteuil, souriante
la physionomie apaisee, mais, helas! les yeux sans vie.

Une jeune fille agenouillee devant elle, la tete cachee dans les genoux
de la folle, sanglotait sans bruit.

Francois se releva et s'approcha, en titubant, de ce groupe si gracieux
et si melancolique.

Il se baissa vers la jeune fille et la toucha legerement a l'epaule.

Loise leva la tete.

Le marechal la prit par les deux mains, la mit debout sans que sa mere
essayat de la retenir et il la contempla avec avidite.

Il la reconnut a l'instant.

Loise etait le vivant portrait de sa mere.

Ou plutot elle etait le commencement de Jeanne telle qu'il l'avait vue
et aimee a Margency.

"Ma fille!" balbutia-t-il.

Loise, toute frissonnante de sanglots, se laissa aller dans les bras
du marechal et, pour la premiere fois de sa vie, avec un inexprimable
ravissement mele d'une infinie douceur, elle prononca ce mot auquel ses
levres n'etaient pas accoutumees...

"Mon pere!..."

Alors, leurs larmes se confondirent. Le marechal s'assit pres de Jeanne
dont il garda une main dans sa main, et prenant sa fille sur ses genoux,
comme si elle eut ete toute petite, il dit gravement:

"Mon enfant, tu n'as plus de mere... mais, dans le moment meme ou ce
grand malheur te frappe, tu retrouves un pere..."

Ce fut ainsi que ces trois etres se trouverent reunis.

Lorsque le marechal et Loise eurent repris un peu de calme a force de
se repeter qu'a eux deux ils arriveraient a sauver la raison de Jeanne,
lorsque leurs larmes furent apaisees, ce furent de part et d'autre les
questions sans fin.

Et Francois apprit ainsi par sa fille, en un long recit souvent
interrompu, quelle avait ete l'existence de celle qui avait porte son
nom...

A son tour, il raconta sa vie, depuis le drame de Margency.

Et au moment ou, enlaces, ils deposerent sur le front pale de Jeanne
leur double baiser, il etait pres de minuit.



II

OU LA PROMESSE DE PARDAILLAN PERE EST TENUE PAR MAITRE GILLES

Le marechal de Damville, apres avoir assiste a l'investissement de la
maison de la rue Montmartre, s'etait empresse de regagner l'hotel de
Mesmes.

Il tenait les deux Pardaillan et se promettait de ne pas les laisser
echapper.

En effet, la mort seule de ces deux hommes pouvait lui garantir sa
propre securite. Ils etaient tous les deux possesseurs d'un secret qui
pouvait l'envoyer a t'echafaud.

Lorsque, persuade que le vieux Pardaillan avait suivi la voiture qui
enlevait Jeanne de Piennes, le marechal s'etait decide a rompre avec
lui, il avait en meme temps decide de supprimer ce dangereux auxiliaire.

Il se privait ainsi d'un aide precieux.

Mais il y gagnait une certaine tranquillite en ce qui concernait ses
prisonnieres.

Damville s'etait jete dans la conspiration de Guise uniquement en haine
de son frere: pour acquerir Damville, Guise avait promis la mort de
Montmorency. Francois mort, assassine par quelque bon proces, Henri
devenait le chef de la maison, l'unique heritier, un seigneur presque
aussi puissant et peut-etre plus riche que le roi; on lui donnait l'epee
de connetable qu'avait illustree son pere; il etait presque le deuxieme
personnage du royaume!

Voila les pensees qui, lentement, s'etaient agglomerees dans la
conscience du rude marechal, et dont la pensee initiale avait ete le
desir effrene de se debarrasser de son frere.

Or, cette haine elle-meme avait pris sa source dans l'amour d'Henri pour
Jeanne de Piennes.

Repousse a Margency par la fiancee de son frere, il s'etait atrocement
venge.

Les choses en etaient la lorsqu'il rencontra Jeanne et s'apercut ou crut
s'apercevoir que sa passion mal eteinte se reveillait plus ardente que
jadis.

La conspiration qui devait faire Guise roi de France conduisait Damville
a la puissance; du meme coup, son frere disparaissait; Jeanne de Piennes
n'avait plus de raison de demeurer fidele a Francois; et cette puissance
acquise conduisait Henri a la conquete de Jeanne.

On s'explique maintenant que Damville s'empressat de se saisir de Jeanne
et de sa fille pour que Francois ne put jamais les rencontrer; on
s'explique aussi sa moderation relative vis-a-vis de ses prisonnieres.

Il voulait un beau jour apparaitre a Jeanne et lui dire:

"Je suis immensement riche, je suis le plus puissant du royaume apres le
roi; je serai peut-etre un jour roi de France, car, en notre temps,
le pouvoir appartient aux plus audacieux. Voulez-vous partager cette
puissance et cette richesse, en attendant que je place une couronne sur
votre tete?"

Et il ne doutait pas d'eblouir Jeanne de Piennes!

On comprend donc l'immense interet qu'avait Damville a ce que le
chevalier de Pardaillan, feal de Montmorency, croyait-il, ignorat
toujours ou se trouvaient Jeanne et Loise.

De la, la necessite de cacher cette retraite au vieux Pardaillan qui
n'hesiterait pas a avertir son fils! De la, la fureur du marechal
lorsque d'Aspremont lui eut persuade que le vieux routier avait suivi
la voiture! De la. Sa resolution de le tuer d'abord, de tuer ensuite le
fils!

Or, il croyait que le vieux Pardaillan etait mort au moment ou il quitta
Paris pour se rendre a Blois a la suite du roi.

Maintenant on comprend sa stupefaction, sa rage, et aussi sa terreur de
retrouver Pardaillan bien vivant, Pardaillan avec son fils!

Et quelles durent etre ses pensees lorsqu'il vit Jeanne elle-meme!...

C'etait l'ecroulement de tout son plan.

Les Pardaillan denoncant la conspiration, Francois reprenant Jeanne, il
vit tout cela d'un coup d'oeil, et lorsqu'il reprit le chemin de l'hotel
de Mesmes, il etait bien resolu a obtenir un ordre du roi, a revenir
lui-meme faire le siege de la maison, de tuer de sa main les deux
Pardaillan.

Il voulait avant tout savoir comment le vieux Pardaillan, qu'il avait
laisse pour mort au fond de sa cave, se trouvait parfaitement en vie,
et comment Gilles avait pu laisser Jeanne de Piennes s'echapper de chez
Alice.

Il avait cede a la priere menacante de Jeanne en lui disant: "Ces
deux hommes sont a vous, prenez-les!" Mais, en cedant, il s'etait dit
simplement qu'ainsi il les tenait tous quatre et qu'il les reprendrait
dans un seul coup de filet.

Malgre ces assurances qu'il se donnait a lui-meme, il se sentait devore
d'inquietude et, lorsqu'il atteignit l'hotel de Mesmes, il ecumait de
rage.

Il parcourut rapidement l'hotel sans retrouver personne.

"Fou que je suis! gronda-t-il, le miserable Gilles doit se trouver lui
aussi aux Fosses-Montmartre!... a moins qu'il n'ait fui!..."

Il allait rebrousser chemin et sortir lorsqu'il eut l'idee de pousser
jusqu'a l'office.

Il lui fallut pour cela longer ce corridor ou se trouvait la porte de la
fameuse cave et ou avait eu lieu la grande bataille de Pardaillan.

Or, en passant devant la cave, le marechal vit la porte ouverte.

Il se pencha et apercut une faible lueur.

"Si ce pouvait etre lui!" grinca-t-il entre ses dents. Cette cave qui
eut du etre la tombe de Pardaillan deviendrait celle de Gilles, voila
tout. Il n'y aurait que le cadavre de change!

Il descendit avec precaution.

A mesure qu'il descendait, l'interieur de la cave lui apparaissait plus
nettement.

Un spectacle etrange, presque fantastique, s'offrit a sa vue.

Il se glissa alors sans bruit dans un angle obscur pour ne rien perdre
du spectacle en question.

La scene que nous allons retracer et qui se deroula sous les yeux du
marechal, etait eclairee par une torche de resine qui tracait un cercle
de lumiere, tandis que le restant de la vaste cave demeurait plonge dans
les tenebres.

Dans ce cercle de lumiere, eclaire par les lueurs fumeuses de la torche,
apparaissaient deux hommes.

L'un d'eux etait debout, attache par des cordes a une espece de poteau
de torture.

L'autre etait assis sur un billot de bois, en face du patient.

Celui qui etait attache au poteau etait assez jeune encore; il avait une
figure bleme de terreur et poussait des gemissements a fendre l'ame la
plus dure.

L'autre etait un vieillard a physionomie demoniaque; une espece de
rictus balafrait ce visage couture de rides.

Il etait accroupi plutot qu'assis sur son billot, et il s'occupait tres
consciencieusement a aiguiser son couteau.

Or, ce vieux qui semblait se preparer a quelque besogne de bourreau,
c'etait Gilles.

Le jeune, c'etait Gillot.

Expliquons, en quelques mots, comment Gillot se trouvait dans cette
cave alors que la plus elementaire notion de la prudence eut du lui
conseiller de mettre le plus d'espace possible entre lui et son digne
oncle.

Gillot avait recu du ciel un certain nombre de vices en partage.
Il etait poltron, cafard, libidineux, gourmand ou plutot goinfre,
paresseux, faineant, mechant quand il pouvait, lache par consequent, en
somme un repugnant personnage.

Mais par-dessus tout, Gillot etait avare.

Il tenait cela de son oncle, qui etait l'avarice incarnee.

Ce fut cette avarice qui perdit l'infortune Gillot, de meme que l'amour
perdit Troie.

En effet, au moment ou, apres l'heroique resistance de Gilles, qui,
comme on l'a vu, s'etait obstinement refuse a reveler le secret du
marechal, Gillot, pour sauver ses oreilles, avait raconte a Pardaillan
en quelle maison se trouvaient Jeanne de Piennes et Loise; a ce
moment-la, disons-nous, profitant de la prostration de son oncle et de
l'emotion des deux Pardaillan, Gillot s'etait eclipse sans bruit.

Il venait de sauver ses oreilles--ces larges oreilles auxquelles,
d'apres les dires du vieux Pardaillan, qui avait des idees speciales en
esthetique, il avait si grand tort de tenir.

Mais ce n'etait pas tout, les oreilles ne constituant en somme qu'un
ornement de sa figure.

Il s'agissait maintenant de sauver le corps tout entier.

Pardaillan n'avait menace que les oreilles, et encore pretendait-il
ainsi embellir la face rougeaude de Gillot.

Mais Gilles! Ah! l'inexorable colere de l'oncle s'attaquerait a sa vie
meme! Gillot s'attendait pour le moins a etre pendu si jamais il se
trouvait nez a nez avec le terrible vieillard qui n'avait pas hesite a
offrir sa vie et sa fortune plutot que d'encourir la disgrace de son
maitre!

Et ce maitre lui-meme que ferait-il de Gillot?...

Gillot fremit. Gillot sentit des ailes pousser a ses talons. Gillot
escalada l'escalier avec toute la velocite de l'epouvante la plus
justifiee. Gillot en quelques secondes, se trouva dans l'office, et la.
il se dit:

"Voyons, je ne puis rester a Paris. Si je n'y mourais de pendaison, de
strangulation ou d'estrapade, j'y mourrais de peur, ce qui est tout un.
Il faut que je m'en aille!"

Et Gillot fit un mouvement pour s'elancer.

Mais au meme instant, sa figure se rembrunit. Pour aller loin, il faut
beaucoup d'argent.

Presque aussitot, une reflexion traversa sa cervelle matoise et sa
figure prit a l'instant une expression d'hilarite qui eut pu faire
croire qu'il devenait fou.

Non, Gillot n'etait pas fou!

Simplement, il venait de se rappeler que s'il etait pauvre, son oncle
etait fort riche! A force de musarder et de fouiller dans l'hotel,
Gillot avait decouvert depuis longtemps le venerable coffre ou Gilles
entassait les ecus qu'il avait gagnes indistinctement avec ceux qu'il
avait voles.

Saisir une pioche, s'emparer des clefs, voler vers l'appartement de son
oncle, ouvrir le cabinet ou se trouvait le fameux coffre, tout cela ne
fut pour le rapide Gillot que l'affaire de deux minutes.

Or, il se disait que Gilles en avait bien encore pour un bon quart
d'heure avec les Pardaillan.

Gillot, avant de porter le premier coup, tata le couvercle du coffre
pour voir ou il faudrait frapper.

Et il tressaillit alors d'un long tressaillement de joie et de surprise:
au premier mouvement qu'il avait fait, il avait souleve le couvercle! Le
coffre n'etait pas ferme! Pourquoi? (Nos lecteurs n'ont pas oublie
sans doute que le vieux Pardaillan avait passe par la.) Gillot leva le
couvercle sans plus de reflexions et poussa un rugissement de joie,
tomba a genoux, et plongea ses deux bras jusqu'aux coudes dans les piles
d'ecus.

A ce moment, Gillot oublia le ciel et la terre. Il oublia Pardaillan. Il
oublia son oncle. Apres un temps d'extase et de contemplation, Gillot en
vint pourtant a se dire qu'il etait la pour emplir ses poches, operation
qu'il commenca aussitot.

"Jamais je ne pourrai tout emporter!" grommela-t-il avec un soupir de
furieux regret, un vrai soupir d'avare.

Gillot etait tout entier dans ce mot.

Pele-mele, cependant, il entassait les ecus dans ses poches, dans ses
chaussures, dans son pourpoint, sans songer qu'il ne pourrait faire un
pas dans la rue sans resonner comme un mulet a sonnettes et sans risquer
de semer de l'or sur la route.

Une fois qu'il se fut vautre tout son soul dans cet argent et cet or,
Gillot, les jambes ecartees, les bras raides, tout pesant et tout
embarrasse, se recula en murmurant:

"Quel malheur! j'en ai a peine la moitie. Or ca, fuyons!"

Il se detourna vers la porte et demeura petrifie.

Son oncle etait la!

Le terrible Gilles, accote a la porte fermee, le regardait faire, avec
un sourire blafard.

Gillot voulut joindre les mains, et dans ce mouvement, deux ou trois
ecus roulerent sur le carreau.

Gillot se laissa tomber a genoux, et alors ce furent ses chausses
qui creverent, la danse des ecus recommenca, une course d'or que le
vieillard suivait du coin de l'oeil en continuant a sourire le plus
hideusement du Monde.

Ce que voyant, Gillot essaya de sourire aussi: d'ou le choc de deux
grimaces extraordinaires.

--Mon oncle, mon digne oncle, balbutia Gillot.

--Que fais-tu la? demanda le vieillard.

--Je... vous voyez... je... range votre coffre...

Ah bon! Tu ranges mon coffre? Eh bien, continue, mon garcon.

Gillot demeura interloque.

--Que... je continue?

--Mais oui: il y a ici dans mon coffre vingt-neuf mille trois cent
soixante-cinq livres en argent et soixante mille deux cent vingt-huit
livres en or; en tout, si je sais compter, quatre-vingt-neuf mille cinq
cent quatre-vingt-treize livres. Compte, mon garcon, compte devant moi,
ecu par ecu; range-moi tout cela par piles de vingt-cinq; l'or a droite,
comme etant plus noble; l'argent a gauche; allons... qu'attends-tu?

--Voila, mon digne oncle, mon bon oncle, voila! fit Gillot.

Et il se mit a vider ses poches, ses chaussures, son pourpoint.

Le rangement commenca avec ordre et methode sous les yeux de l'oncle qui
brillaient comme des escarboucles.

A mesure que chaque pile reprenait sa place dans le coffre, un nouveau
soupir s'etranglait dans la gorge de Gillot, tandis que l'oncle
comptait:

"Encore quinze mille... encore douze mille..."

Le total baissait de plus en plus, a mesure que les ecus etaient
reintegres.

L'operation, comme bien on pense, dura longtemps. Commencee vers deux
heures, elle s'acheva a cinq heures du soir.

Or, cette operation s'accomplissait en meme temps que le roi Charles IX
faisait sa rentree dans Paris, en meme temps que les deux Pardaillan se
battaient rue Montmartre contre les mignons de Damville.

Donc, l'oncle Gilles annoncait le total a mesure que les piles d'or et
les piles d'argent s'entassaient dans le coffre.

"Il ne manque plus que cinq mille livres... plus que quatre mille...
plus que trois mille..."

Gillot qui venait de placer delicatement le dernier

ecu et de pousser un dernier soupir, Gillot regarda autour de lui et ne
vit plus rien.

Le carreau apparaissait donc tout entier: il n'y avait plus un seul ecu.

"Comment dites-vous, mon oncle? fit Gillot.

--Je dis qu'il ne manque plus que trois mille livres."

Gillot se fouilla et tira de sa poche l'ecu, les deux sols et les six
deniers qui constituaient sa fortune personnelle. Heroiquement, il les
tendit au vieillard qui s'en saisit, les fit disparaitre, et dit:

--Apres!...

--Apres, mon oncle?

--Oui, les trois mille livres!

--Mais je n'ai plus rien, mon oncle!

--Allons, depeche-toi, sans quoi je te fouille.

--Fouillez-moi, mon bon oncle... je n'ai plus rien!

Gilles etouffa un grognement de desespoir, palpa de ses mains
tremblantes les vetements de Gillot, et une sueur froide pointa sur son
crane. Gillot ne mentait pas!...

--Deshabille-toi!

Gillot obeit, plus mort que vif. Le vieux Gilles examina chaque
vetement, sonda les coutures, retourna les poches, dechira les
doublures... Il dut se rendre enfin a l'horrible verite:

Trois mille livres manquaient au tresor!...

Une sauvage imprecation et un hurlement d'epouvante retentirent dans le
cabinet; l'imprecation venait de Gilles, qui en meme temps rugissait:

--Rends-les-moi, miserable!

Le hurlement venait de Gillot que son oncle venait de saisir a la gorge.

--Mes economies de cinq ans! hurla Gilles. Mais qui, qui donc me les a
pris, mes pauvres ecus? Mes pauvres ecus, ou etes-vous?...

Seul, le vieux Pardaillan eut pu repondre a cette question.

Mais Gillot crut que le moment etait venu de rentrer en grace et
insinua:

--Mon oncle, je vous aiderai a les retrouver!

--Toi! hurla le vieillard qui avait oublie son neveu, toi, miserable!
Toi qui venais pour me voler! Toi! attends! Tu vas voir ce qu'il en
coute de se faire larronneur et traitre! Habille-toi! vite!

En meme temps, il secouait son neveu avec une force qu'on n'eut pu lui
soupconner. Enfin, il le lacha, et Gillot se revetit rapidement.

Gilles, cependant, s'apaisa par degres.

Lorsque Gillot fut pret, il le harponna au cou de ses doigts longs,
osseux, durs comme du fer, et ayant soigneusement referme le cabinet, il
l'entraina.

--Misericorde! gemit Gillot.

Arrive au rez-de-chaussee, Gilles lacha son neveu, et tirant une dague
aceree, lui dit:

--Au premier mouvement que tu fais pour fuir, je t'egorge!

Cette menace rassura un peu Gillot. On ne voulait donc pas le tuer,
puisqu'il n'etait menace de mort que s'il tentait de fuir!

--Marche devant! reprit l'oncle, sa dague a la main.

Guide, ou plutot pousse, par le vieillard, Gillot passa dans le jardin,
et entra dans la remise du jardinier.

--Prends ce pieu! commanda l'oncle en designant un assez long poteau
pointu par un bout.

Gillot obeit et chargea le poteau sur son epaule.

--Prends cette corde! Prends cette beche! ajouta l'oncle.

Le neveu se chargea des objets qu'on venait de lui designer. Ainsi
charge des instruments de supplice que le redoutable vieillard trouva
amusant de lui faire porter, Gillot reprit le chemin de l'office, puis
il penetra dans le couloir de la cave.

Dans l'office, Gilles avait pris en passant une torche et un couteau.

Il poussa son neveu dans la cave et, lorsqu'ils furent descendus, il
l'entraina au fond et lui dit:

--Creuse ici!

Gillot, veritable loque humaine, decompose par la terreur, hebete, se
mit a creuser avec la beche.

Le trou creuse, Gillot y planta le poteau et l'enfonca profondement a
coups de maillet jusqu'a ce que Gilles, ayant constate qu'il tenait
solidement, criat: Assez!

Alors le vieillard saisit son neveu, le colla au poteau et l'y attacha
avec la corde, de facon qu'il ne putremuer ni les bras, ni les jambes,
ni la tete.

Gillot, fou de peur, se laissait faire, et l'instinct vital ne lui
suggerait pas une revolte.

--Que voulez-vous donc faire de moi? balbutia-t-il.

--Tu vas le savoir, dit l'oncle.

Le vieillard poussa devant Gillot une sorte de billot de bois, s'y assit
et se mit a aiguiser sur la lame de sa dague le couteau de cuisine qu'il
avait apporte.

A la vue de ces apprets, Gillot commenca a pousser des gemissements
ininterrompus.

Ce fut a ce moment-la que le marechal de Damville penetra dans la cave.

"Tu m'impatientes avec tes clameurs de cochon qu'on egorge, cria Gilles.
Si tu ne te tais, je serai force de te tuer.

Gillot observa instantanement un silence absolu.

"Il ne veut donc pas me tuer! songea-t-il. Mais alors, que veut-il?..."

--Voyons, reprit alors le vieux Gilles. Je vais te juger en mon ame et
conscience. C'est te dire que je serai indulgent, autant que tes crimes
peuvent meriter l'indulgence. Reponds-moi en toute franchise.

--Oui, mon oncle. Je vous le promets bien, fit Gillot commencant a se
rassurer.

Cependant, il louchait fortement sur le couteau que le vieillard
continuait a affuter paisiblement. Celui-ci reprit:

--Tu as donc suivi la voiture ou monseigneur avait cache ses
prisonnieres?

--Oui, mon oncle. Jusqu'a la rue de la Hache.

--Quelqu'un t'a-t-il vu?

--Je crois que M. d'Aspremont a du m'apercevoir. Mais je ne pense pas
qu'il m'ait reconnu.

--Et quelle etait ton idee en suivant la voiture?

--Rien. Je voulais voir, voila tout.

--Et tu as vu ce que tu ne devais pas voir, mon garcon!

--Helas! je m'en repens bien, mon digne oncle!

--Bon. Maintenant, dis-moi, fripon, dis-moi, miserable, quel demon t'a
pousse a raconter ce que tu n'aurais jamais du voir aux deux damnes
Pardaillan?

--Ce n'est pas un demon. Je voulais sauver mes oreilles, mon oncle.

--Ah! miserable lache! Tu voulais sauver tes oreilles, alors que je te
donnais l'exemple! Alors que j'offrais toute ma fortune, ce dont je
fusse mort de chagrin si on l'eut acceptee! Sais-tu bien, infame, quels
malheurs ta trahison va attirer sur mon illustre maitre?

--Helas! pardonnez-moi, mon oncle!

--Et moi-meme, que vais-je devenir? Que vais-je repondre a ce puissant
seigneur lorsqu'il va me demander des comptes?

Le vieux Gilles etait sincere. Il avait laisse tomber sa tete dans ses
deux mains et se demandait s'il ne valait pas mieux mourir plutot que
d'avoir a essuyer la colere du marechal.

Cependant, il avait un temoin de sa resistance et de sa parfaite
innocence. Ce temoin n'etait autre que Gillot lui-meme. Gillot etait
donc precieux a conserver.

--Ecoute! dit-il en relevant la tete. Je ne te condamne pas a mort.
Monseigneur prendra a ton egard telle decision qui lui conviendra. Mais
il faut que je punisse ta lachete, ta trahison qui me met moi-meme au
pied du gibet, sans compter qu'elle me deshonore. Note que je ne te
parle pas des trois mille livres qui manquent a mon coffre...

--Mais ce n'est pas moi! hurla Gillot.

--Que je ne te parle pas, continua Gilles impassible du vol enorme que
tu as voulu perpetrer. Que n'as-tu eu l'idee de me poignarder plutot que
de toucher a mes pauvres chers ecus?... Mais je te pardonne ce crime, te
dis-je!... Et quant a ta trahison, monseigneur en jugera, et peut-etre
te fera-t-il grace si tu lui racontes les choses telles qu'elles se sont
passes. Me le jures-tu?

--Sur ma part de paradis, je le jure!

--Bon. En ce cas, je vais me contenter de juger le tort que tu me causes
a moi-meme en me faisant courir le risque d'etre pour le moins chasse
par monseigneur. Et je vais te punir par ou tu as peche...

--Comment cela? Comment cela? bredouilla Gillot en verdissant de
terreur.

--Oui, tu as trahi ton maitre et ton oncle pour sauver tes oreilles. Eh
bien, je vais te couper les oreilles!

--Misericorde! rugit l'infortune Gillot.

Gilles s'etait leve tranquillement et essayait le tranchant de son
couteau sur l'ongle de son pouce.

Il s'approcha de son neveu qui, livide, les yeux fermes, eut encore la
force de se degager.

--Au moins, n'en coupez qu'une!...

Il avait a peine termine cette singuliere objurgation qu'une clameur
terrible jaillit de sa gorge: le terrible vieillard venait de lui saisir
l'oreille droite et, la tirant fortement, l'avait tranchee d'un seul
coup de couteau.

L'oreille tomba sur le sol de la cave.

--Grace pour celle qui me reste, vocifera Gillot. ivre d'epouvante et de
douleur. Grace! pitie...

Un deuxieme hurlement lui echappa, et alors il s'evanouit.

Avec la meme tranquillite, l'oncle etait passe a gauche et, au bout
d'une seconde, l'oreille gauche de Gillot avait rejoint son oreille
droite sur le sol ensanglante.

Nul n'evite sa destinee, assurent les fatalistes. Il parait que celle du
malheureux Gillot etait d'etre tot ou tard prive de ces deux vastes et
larges ornements que la nature avait prodigalement octroyes a chaque
face de son visage.

Une fois sa besogne accomplie, le hideux vieillard se mit a sourire.

Mais lorsqu'il vit son neveu inonde de sang, lorsqu'il le vit sans
connaissance, il fremit et grommela:

"Diable! il ne faut pas que cet imbecile meure tout de suite. Il est mon
temoin devant le marechal!"

Il s'empressa donc de courir a l'office et en rapporta de l'eau, du vin
sucre, un cordial, des compresses.

Lorsqu'il eut bien lave les deux plaies, lorsqu'il les eut cauterisees
au vin sucre, lorsqu'il les eut bandees convenablement, il introduisit
une gorgee de cordial entre les levres du patient et aspergea son visage
d'eau fraiche.

Gillot revint a lui, ouvrit des yeux hagards et, croyant avoir fait
un cauchemar, son premier geste fut de porter les deux mains a ses
oreilles. Elles n'y etaient plus!...

Gillot poussa un lamentable gemissement.

--Qu'as-tu donc a te plaindre? fit l'oncle avec cette intonation
narquoise qu'on prete a Satan dans les vieilles legendes.

--Helas! repondit Gillot, comment vais-je faire pour entendre, a
present?

--Imbecile! dit Gilles.

Ce fut toute la consolation qu'il accorda au pauvre mutile! Seulement,
il le prit par un bras, l'aida a se soulever, le remit debout, et tous
deux se dirigerent vers l'escalier aux dernieres lueurs de la torche
mourante.

Mais ils s'arreterent alors, aussi epouvantes l'un que l'autre.

Un homme etait devant eux!

Et cet homme, c'etait le marechal de Damville!

--Monseigneur! s'ecria Gilles qui tomba a genoux.

--Eh bien, fit Damville d'une voix calme, que se passe-t-il?

--Ah! monseigneur! un affreux malheur! Je suis innocent, je vous le
jure! J'ai veille, surveille, comme vous m'en aviez donne l'ordre en
partant. La fatalite et ce miserable imbecile ont tout fait.

--Expliquez-vous clairement, maitre Gilles! fit Damville avec severite.

--Eh bien, monseigneur, les prisonnieres, le damne Pardaillan sait ou
elles se trouvent...

--Et tu n'es pour rien dans cette trahison?

--Monseigneur, je vous le jure. Mais daignez interroger ce miserable a
qui je viens de couper les oreilles...

--C'est inutile. J'ai foi en ta parole, Gilles. Releve-toi.

--Ah! monseigneur! s'ecria l'intendant; vous me croirez si vous voulez,
mais ce que vous venez de dire est pour moi une recompense plus
magnifique que le jour ou vous me donnates cinq cents ecus d'un seul
coup!

--Ainsi, tu me restes devoue?

--Jusqu'a la mort! Parlez, ordonnez, ma vie est a vous!

--Viens donc, et fais appel a ton genie d'astuce. Car, si je n'ai nul
besoin de ton sang, ce que je vais te demander sera plus difficile a
coup sur que de mourir pour moi.

--Je suis pret, monseigneur!

Et le vieillard se redressa. Le marechal lui avait dit qu'il avait foi
en sa parole, a lui, laquais! Comme s'il eut ete gentilhomme!... de
puissance a puissance!

Gilles sentit ses forces d'intrigue se decupler et brula de se jeter
dans la lutte, entrevoyant, au bout de cette lutte, une victoire
eclatante, et, au bout de cette victoire, la fortune.

Damville remontait l'escalier de la cave, tout pensif.

"Monseigneur, et cet imbecile? dit le vieillard, en designant Gillot,
toujours evanoui. Faut-il l'achever?

--Non, il pourra servir dans ce que tu vas entreprendre. Viens!...



III

L'ASTROLOGUE

Nous laisserons le marechal de Damville aux prises avec sa haine et sa
rage, chercher quelque moyen de frapper a mort les Pardaillan et de
s'emparer de Jeanne. Nous laisserons egalement Francois de Montmorency,
la pauvre folle, et Loise, dans la maison du savant Ramus, ou les
necessites de notre recit nous rappelleront bientot.

Trois jours apres les evenements qui se sont deroules, trois jours apres
la rentree triomphale du roi dans sa ville, comme dix heures, du soir
sonnaient a Saint-Germain-l'Auxerrois, deux ombres marchaient lentement,
dans la nuit qui enveloppait les jardins du nouvel hotel de la reine.

Sur l'emplacement actuel de la Halle aux bles (Bourse de commerce),
s'etait eleve jadis l'hotel de Soissons, non loin de l'hotel de Nesle.

Catherine de Medicis, qui avait l'amour de la propriete, avait achete
les vastes jardins et les terrains vagues, autour de l'hotel de
Soissons, en ruine. Elle avait fait jeter bas les pierres branlantes;
des regiments de macons s'etaient employes a faire sortir de terre,
comme sous le coup de baguette d'une fee, un hotel d'une elegante
magnificence, et une armee de jardiniers avaient, autour de l'Hotel de
la Reine, fait jaillir les plantes, les arbustes et les fleurs.

Dans ces jardins, Catherine, qui, toute sa vie, regretta l'Italie, avait
fait transplanter a grands frais des orangers et des citronniers.

Elle aimait toutes les voluptes, toutes les ivresses, tous les parfums,
le sang et les fleurs.

Et, c'est au bout de ces jardins, dans l'angle d'une sorte de cour qui
s'avancait dans la direction du Louvre que, sur les ordres et les
plans de Catherine, s'etait elevee la colonne d'ordre dorique,
encore debout--dernier vestige de tout cet harmonieux ensemble de
constructions. Cette espece de tourelle avait ete specialement
construite pour l'astrologue de la reine.

C'est vers cette tour que se dirigeaient les deux ombres que nous
venons de signaler. Ombres... car Ruggieri et Catherine--c'etaient
eux--s'avancaient en silence, vetus de noir tous deux. Ils s'arreterent
au pied de la colonne.

L'astrologue tira une clef de son pourpoint et ouvrit une porte basse.

Ils entrerent et se trouverent alors au pied de l'escalier, qui montait
en spirale jusqu'a la plate-forme de la tour.

La, c'etait un cabinet, ou plutot un etroit reduit, ou Ruggieri rangeait
ses instruments de travail, lunettes, compas, etc. Pour tout meuble, il
n'y avait qu'une table chargee de livres et deux fauteuils.

Une etroite meurtriere, donnant sur la rue de la Hache, laissait
penetrer l'air dans ce reduit.

C'est par cette meurtriere que la vieille Laura, espionne d'une
espionne, communiquait avec Ruggieri.

C'est par cette meurtriere qu'Alice de Lux jetait les rapports qu'elle
voulait faire parvenir a la reine.

Or, ce jour-la, Catherine avait recu de Laura un billet contenant ces
quelques mots:

"Ce soir, vers dix heures, _elle_ recevra une visite importante, dont je
rendrai compte demain."

--Votre Majeste desire-t-elle que j'allume un flambeau? demanda
Ruggieri.

Au lieu de lui repondre, Catherine saisit vivement la main de
l'astrologue et la pressa, comme pour lui recommander le silence.

En effet, elle venait de percevoir un bruit de pas qui, dans la rue,
s'approchait de la tour. Et, Catherine de Medicis, qui eut ete un
policier de premier ordre, se disait d'instinct que ces pas etaient sans
doute ceux de la personne qui devait faire a Alice de Lux une importante
visite.

La reine s'avanca vers la meurtriere. Et, comme les tenebres etaient
profondes, comme elle ne voyait rien, elle se placa de facon a entendre.

Les pas se rapprochaient.

--Des passants! fit Ruggieri, en haussant les epaules. Croyez-moi.
Majeste.

Et il elevait la voix comme s'il eut voulu etre entendu, eut-on dit, des
gens qui venaient.

--Silence! murmura Catherine d'un ton de menace qui fit palir
l'astrologue.

Les personnes qui marchaient dans la rue, quelles qu'elles fussent, ne
pouvaient, en aucune facon, se douter qu'elles etaient ainsi epiees.
Elles s'arreterent pres de la tour, non loin de la meurtriere, et la
reine entendit une voix... une voix d'homme qu'on eut dit voilee d'une
indefinissable tristesse et qui la fit brusquement tressaillir.

La voix disait:

"J'attendrai ici Votre Majeste. De ce poste, je surveillerai a la fois
la rue Traversine et la rue de la Hache. Nul ne saurait arriver a la
porte verte sans que je lui barre le chemin. Votre Majeste sera donc en
parfaite surete...

--Je n'ai aucune crainte, comte, repondit une autre voix--voix de femme,
cette fois.

--Deodat! avait sourdement murmure Ruggieri.

--Jeanne d'Albret! avait ajoute Catherine de Medicis.

--Voici la porte, madame, reprit la voix du comte de Marillac. Voyez, a
travers le jardin, apparait une lumiere. Sans aucun doute, elle a recu
votre messager. Elle vous attend...

--Tu trembles, mon pauvre enfant?

--Jamais je n'eprouverai pareille emotion dans ma vie, qui en contient
pourtant quelques-unes, qui furent ou bien douces, ou bien cruelles.
Songez, Majeste, que ma vie se joue en ce moment!... Quoi qu'il
advienne, je vous benis, madame, pour l'interet que vous daignez me
temoigner...

--Deodat, tu sais que je t'aime a l'egal d'un fils.

--Oui, ma reine, je le sais. Helas! c'est une autre qui devrait etre ou
vous etes... Tenez, madame, quand je songe que ma mere m'a certainement
reconnu dans cette entrevue du Pont de Bois, quand je songe qu'elle a vu
mon emotion, touche ma plaie, sonde ma douleur et que pas un mot, pas un
geste, pas un signe d'affection ne lui est echappe, qu'elle est demeuree
glaciale, impenetrable, formidable de rigidite..."

Le comte laissa echapper un geste de violente amertume, et le bruit
etouffe d'une sorte de sanglot parvint jusqu'a Catherine, qui demeura
impassible.

--Courage! fit Jeanne d'Albret pour detourner les cours des pensees du
jeune homme. Dans une heure, je l'espere, je vous apporterai un peu de
joie, mon enfant...

A ces mots, la reine de Navarre traversa rapidement la rue et alla
frapper a la porte verte.

L'instant d'apres, la porte s'ouvrait et Jeanne d'Albret penetrait dans
la maison d'Alice de Lux.

Le comte de Marillac, les bras croises, s'accota a la tour et attendit.
Sa tete touchait presque a la meurtriere.

Quelles furent les pensees de ces trois etres, pendant les longues
minutes qui, une a une, tomberent dans le silence de la nuit?
L'astrologue: le pere!... la reine: la mere!... Deodat: l'enfant!...

Par un imperceptible mouvement tres lent, Ruggieri s'etait place de
maniere a empecher Catherine de passer son bras par la meurtriere. Quel
horrible soupcon traversa donc son esprit?

Catherine etait toujours armee d'un court poignard acere, arme
florentine dont la lame portait d'admirables arabesques, bijou terrible
dans les mains de la reine.

Et Ruggieri fremissait d'epouvante.

Car, la pointe de ce poignard, il l'avait trempee lui-meme de subtils
poisons, et une seule piqure de ce precieux objet d'art etait mortelle.

Qui sait si la reine ne l'eut pas, cette pensee d'allonger subitement
son bras et de frapper?

Quoi qu'il en soit, elle demeura immobile.

Onze heures sonnerent, puis la demie.

Enfin, comme le dernier coup de minuit s'envolait lourdement par les
airs, la reine de Navarre quitta la maison d'Alice de Lux.

Le cou tendu, eperdu d'angoisse, le comte la vit venir sans pouvoir
faire un pas.

Catherine s'appreta a ecouter.

Mais Jeanne d'Albret, s'etant approchee du comte de Marillac, lui dit
simplement:

--Venez, mon cher fils, nous avons a causer sans retard...

Et tous deux s'eloignerent alors...

Lorsqu'ils eurent disparu, Catherine de Medicis murmura:

--Maintenant, tu peux allumer ton flambeau.

L'astrologue obeit. Et il apparut alors livide, quoique sa main n'eut
pas un tremblement et que son regard fut calme. Catherine, l'ayant
considere attentivement, eut un haussement d'epaules et dit:

--Tu as pense que j'allais le tuer?

--Oui, dit l'astrologue avec une effrayante nettete.

--Ne t'ai-je pas dit que je ne voulais pas sa mort? Qu'il peut m'etre
utile? Tu vois que je ne songe pas a le frapper, puisqu'il vit encore
apres ce que nous venons d'entendre... As-tu entendu, toi? Il sait que
je suis sa mere!

L'astrologue garda le silence.

--Jusqu'ici, j'ai voulu douter! Maintenant, c'est fini. Lui-meme a
parle. Il sait, Rene!...

Pour tout autre que Ruggieri, ces paroles de Catherine n'eussent porte
l'accent d'aucune emotion. Mais l'astrologue la connaissait. Et la voix
de sa terrible amante lui apparut si formidable qu'il tint les yeux
baisses, n'osant regarder celle qui, en apparence, lui parlait si
paisiblement.

Sombre, la bouche contractee, les yeux fixes dans la nuit vers le point
ou le comte avait disparu, la reine reprit:

--Tu vois donc que tu peux te rassurer, mon bon Rene; ton affection
paternelle ne sera soumise a aucune epreuve.

--Si, madame! repondit sourdement l'astrologue; je sais que mon fils va
mourir et que rien au monde ne peut le sauver.

Catherine, etonnee, jeta un furtif regard sur l'astrologue.

--Expliquez-moi cela!" fit-elle en s'asseyant dans un fauteuil.

Ruggieri se redressa. Son visage ne manquait ni de beaute, ni meme d'une
certaine majeste naturelle. Ruggieri etait loin d'etre un charlatan.
Nature complexe, faible au point d'accepter sans revolte les plus
effroyables besognes, implacable dans l'execution des crimes que seul il
n'eut jamais ose concevoir, pitoyable quand il etait livre a lui-meme,
terrible quand il redevenait l'instrument de la reine, il eut sans doute
passe sa vie en etudes et fut devenu un paisible savant s'il ne s'etait
trouve sur le chemin de Catherine.

L'art de la divination par les astres n'etait pour Ruggieri qu'un art
intermediaire: il cherchait plus haut et plus loin. Connaitre l'avenir,
se disait-il, c'est le diriger! Quelle redoutable puissance armera
l'homme qui parviendra a savoir aujourd'hui ce que demain doit etre!
Et que deviendra cette puissance si cet homme peut faire de l'or a sa
guise?

Ruggieri croyait donc fermement.

Sans cesse decu dans ses calculs, souvent, lorsqu'il avait passe des
nuits, il laissait tomber sa plume avec decouragement. Mais bientot une
force nouvelle le poussait, et avec une froide fureur, il s'enfoncait
dans la solution de l'insoluble.

Quoi d'etonnant, des lors, que ce cerveau fatigue ait ete hante de
visions?

--Madame, dit-il, vous voulez savoir pourquoi mon fils va mourir et
pourquoi rien ne peut le sauver. Je vais vous le dire. Lorsque j'ai
reconnu mon fils dans cette auberge ou vous m'aviez envoye, je n'ai
d'abord songe qu'a vous. Qu'etait mon fils pour moi? Un inconnu. Tandis
que vous etiez, vous, l'adoration de ma vie... Puis, peu a peu, la pitie
est entree en moi. Et avec la pitie, d'autres sentiments assez forts
pour me faire souffrir, pas assez pour me pousser a me dresser devant
vous pour vous dire: Celui-la, vous ne le frapperez pas... Et lorsque
j'ai compris que vous l'aviez condamne, je me suis contente de pleurer
en moi-meme. Car vous avez pris sur moi un etrange pouvoir, Catherine.
Je ne vous etonnerai pas en disant que j'ai lutte pour vous chasser de
moi-meme. Ces temps derniers surtout, ayant consulte les astres, et ne
recevant que des reponses douteuses, je m'etais repris a esperer. C'est
vous dire que j'avais pris la resolution de me placer entre vous et lui,
et d'empecher le meurtre de mon enfant. Tout a l'heure encore, madame,
si vous aviez essaye de le frapper, vous n'y eussiez point reussi: car
je croyais alors qu'il devait vivre... Maintenant, je sais qu'il doit
mourir.

Catherine hocha la tete, tres calme en apparence.

--Superstition! murmura-t-elle.

--Visions diverses, madame. Vous voyez ceci, et je vois cela. Si
vous avez une vision, vous l'appelez fantome. Si j'ai une vision, je
l'appelle corps astral.

--Je te crois, Rene! je te crois, fit sourdement Catherine.

Car cette femme si forte, et qui dominait si entierement l'astrologue,
etait a son tour dominee par lui des que Ruggieri abordait les problemes
d'occultisme.

Un changement etrange s'etait fait dans la physionomie de l'astrologue.
Ses yeux, legerement convulses, avaient ce regard en dedans qui
transforme si completement la figure humaine.

--Oui, reprit-il lentement, lorsque le Ciel se refuse a me repondre,
lorsque les problemes que je pose d'apres les donnees siderales
aboutissent a l'insoluble, parfois la question que j'ai posee aux
invisibles puissances me parvient par une autre voie. C'est ce qui
vient d'arriver. Voici ce que j'ai vu, Catherine. Vous etiez pres de la
meurtriere. Et moi j'etais a cette place. Toute mon attention se portait
sur vos bras. La bague que vous avez a l'index brillait doucement dans
la nuit, et je ne la quittais pas des yeux. Car ainsi, je pouvais
surveiller votre main, et si votre main se fut portee a votre poignard,
je l'eusse arretee. Tout a coup, mon regard s'est trouble. A la meme
seconde, j'ai recu comme une legere secousse dans le crane, et ma tete,
d'elle-meme, s'est tournee vers la meurtriere. A ces signes, il m'etait
impossible de ne pas reconnaitre que j'etais en communication avec
l'Invisible. Remarquez que je ne pouvais voir mon fils de la place ou
j'etais. Pourtant, je l'apercus distinctement. Il etait a une vingtaine
de pas en avant de la meurtriere, et se trouvait a sept ou huit pieds
en l'air; il flottait, pour ainsi dire, dans une atmosphere brillante;
lui-meme brillait d'un etrange eclat dans toutes les parties de son
corps. Il appuyait sa main sur son sein droit. Cette main, lentement,
retomba. Et a la place ou elle etait, je vis une large blessure par
laquelle s'echappait a flots un sang pareil a du cristal en fusion, et
non pas rouge comme le sang des hommes. Mon fils flotta ainsi devant mes
yeux pendant pres de deux minutes. Puis, peu a peu, ses contours sont
devenus moins precis; la forme s'est confondue jusqu'a ne plus etre
qu'une vapeur legere; la lueur s'est eteinte; la vision s'est evanouie,
puis, rien...

La voix de Ruggieri etait tombee au plus bas pendant ces derniers mots,
et n'etait plus qu'un murmure indistinct.

La reine se secoua comme pour se decharger de l'inutile fardeau des
terreurs vaines; ses yeux pleins de defi darderent leur regard d'une
etrange clarte sur le point que fixait l'astrologue.

--Mon mari, gronda-t-elle entre ses dents, jurait que je sentais la
mort! Soit! Par le corps du Christ! il me plait de sentir la mort! Il
me plait d'etre celle qui passe en laissant un sillage de cadavres,
puisque, pour dominer, il faut frapper! Puissances invisibles qui venez
de me prevenir, je vous remercie! Marillac doit mourir: qu'il meure!
Charles doit mourir, lui aussi: qu'il meure!... Anges et demons, vous
m'aiderez a placer sur le trone le fils de mon coeur, mon bien-aime
Henri...

Catherine esquissa un rapide signe de croix, et toucha l'astrologue au
front, du bout de son doigt glace.

Ruggieri fut secoue d'un tressaillement.

--Rene, dit-elle, tu vois bien que le Ciel lui-meme condamne cet
homme...

--Notre fils...

--Eh bien, laissons sa destinee s'accomplir; ne nous melons pas de
discuter les arrets prononces par les puissances; il sait que je suis sa
mere, et c'est pour cela qu'on le condamne.

Catherine disait: on, parce qu'elle ne savait pas au juste si elle
devait dire Dieu ou Satan.

--On le condamne alors que je revais pour lui un avenir royal. N'en
parlons plus, Rene... Mais l'autre!... Cette femme qui sait aussi! tu
viens d'entendre: Jeanne d'Albret connait ce secret... Et celle-la,
Rene, c'est moi qui la condamne! Je la tiens. Je reve de nettoyer d'un
seul coup le royaume que je destine a mon fils. Je reve de retablir
l'autorite de Rome pour consolider l'autorite de mon Henri. J'ai sonde
Coligny; j'ai sonde le Bearnais, j'ai etudie tous ces seigneurs qui
encombrent la cour et la ville de leur morgue. Rene, je te le dis, tous,
depuis leur reine jusqu'au dernier gentilhomme, tous ont le germe de la
revolte. Ce n'est pas seulement contre l'Eglise qu'ils s'elevent comme
une menacante barriere; l'autorite royale de France leur pese; la-bas,
dans leurs montagnes, ils ont pris des habitudes d'independance, et plus
d'un se dit huguenot qui est tout bonnement revolte. Rene, si je ne
detruis pas la reforme, c'est la monarchie elle-meme qui sera quelque
jour reformee. Commencons donc par frapper a la tete. Jeanne d'Albret,
c'est la tete du protestantisme. Jeanne d'Albret connait mon secret. En
la supprimant, je me sauve et je sauve l'Eglise et l'Etat.

Ayant ainsi parle, Catherine de Medicis entraina Ruggieri hors de la
tour.

--Ne devions-nous pas examiner les astres? fit celui-ci.

--Cet examen devient inutile. Je sais ce que je voulais savoir.

Ils traverserent la partie des jardins ou ils se trouvaient et
parvinrent a un petit batiment d'allure elegante, place a une centaine
de pas de la tour. Il se composait d'un rez-de-chaussee et d'un premier
etage. Catherine l'avait fait construire pour servir de logement a son
astrologue. C'etait une gracieuse maison brique et pierre blanche, avec
balcon ventru en fer forge. Une belle porte cintree, en chene orne de
gros clous a tete, des fenetres a vitraux delicats, une facade contre
laquelle grimpaient des rosiers touffus, achevaient de donner a cette
demeure une apparence de coquetterie.

Ils entrerent, et, tout de suite apres l'antichambre, penetrerent
dans une piece tres vaste qui occupait toute l'aile gauche du
rez-de-chaussee. Sur une grande table etaient deployees des cartes
celestes dressees par Ruggieri lui-meme; les murs disparaissaient
derriere les rayons de chene qui supportaient des volumes.

La reine et l'astrologue ne s'arreterent que quelques instants dans le
cabinet de travail poussiereux.

--Allons dans ton laboratoire, dit Catherine.

Ruggieri eut un fremissement, mais obeit.

Ils traverserent a nouveau l'antichambre, et Ruggieri, faisant
manoeuvrer trois serrures compliquees, finit par ouvrir, apres dix
minutes de travail, une lourde porte renforcee de barres de fer.

Derriere cette porte s'en trouvait une autre. Et celle-ci etait toute en
fer. Elle n'avait aucune serrure. Mais Catherine elle-meme ayant appuye
fortement sur un imperceptible bouton, la porte s'ouvrit, ou plutot
s'ecarta, laissant de chaque cote la place suffisante pour le passage
d'un homme.

La piece ou ils entrerent alors occupait l'aile droite du
rez-de-chaussee.

L'air y penetrait par deux fenetres, que d'epais rideaux en cuir,
soigneusement tires, protegeaient contre tout regard qui fut parvenu a
percer les vitraux.

Ruggieri alluma deux flambeaux de cire, et la salle apparut alors.

Tout le panneau du fond etait occupe par le manteau d'une cheminee
assez vaste pour former a elle seule comme une piece distincte. Sous
ce manteau, deux larges fourneaux etaient dresses: a chacun d'eux,
aboutissait le bout d'un soufflet de forge. Ils etaient encombres de
creusets de differentes, grandeurs. Cinq ou six tables placees ca et
la supportaient des cornues de toutes tailles. Sur une planche, une
collection de masques en verre ou en treillis d'acier.

Sur un signe de Catherine, Ruggieri ouvrit une vitrine au moyen de la
clef qu'il portait suspendue a son cou, sous son pourpoint.

Catherine se pencha, et murmura:

--Choisissons!... Qu'est-ce que cette aiguille, Rene, cette jolie
aiguille d'or?...

Rene s'etait penche, lui aussi. Leurs deux tetes se touchaient presque.

Celle de Catherine, a ce moment, etait hideuse;, parce qu'elle riait. Au
repos, la tete de la reine presentait un caractere de sombre melancolie
qui n'allait pas sans grandeur. Quand elle souriait, elle parvenait a
etre gracieuse comme au temps de sa jeunesse ou son sourire avait ete
chante par tous les poetes. Mais quand elle riait d'une certaine facon,
elle devenait effrayante.

Quant a Ruggieri, il n'y avait plus ni douleur ni inquietude sur son
visage, ou eclatait le sauvage orgueil du savant qui contemple son
oeuvre.

--Cette aiguille? dit-il avec un sourire d'affreuse modestie. Cueillez
un fruit, madame, par exemple, une belle peche bien mure et doree;
enfoncez cette aiguille dans sa chair savoureuse; voyez, l'aiguille est
si mince qu'il sera impossible d'apercevoir la trace de son passage dans
le fruit. D'ailleurs, le fruit n'en sera nullement gate, Seulement, la
personne qui aura mange cette peche sera prise, dans la journee, de
nausees et de vertiges; le soir, elle sera morte.

--Ah! ah!... Et ce liquide epais dans ce flacon, ce liquide qui
ressemble a de l'huile?

--C'est, en effet, de l'huile, madame. Si, lorsqu'on prepare la
veilleuse de Votre Majeste, on melangeait douze ou quinze gouttes de
cette huile a l'huile de la veilleuse. Votre Majeste s'endormirait
comme d'habitude sans eprouver ni angoisse ni malaise. Seulement,
elle s'endormirait un peu plus viee que d'habitude... et elle ne se
reveillerait plus.

--Admirable, Rene! et cette serie de minuscules flacons?

--Tout simplement des essences de fleurs, ma reine. Voici la rose, voici
l'oeillet et voici l'heliotrope; puis, l'essence de geranium; voici la
violette; voici l'oranger. Vous vous promenez dans vos jardins avec un
ami et vous lui faites remarquer la beaute d'un rosier, par exemple.
Votre ami admire et demande a cueillir la rose. Il la cueille et la
respire: c'est un homme mort si, la veille, vous avez fait une legere
incision sur l'arbuste et si, dans l'incision, vous avez verse dix
gouttes de cette essence... Vous pouvez aussi vous contenter de verser
une goutte sur la fleur que vous offrirez. Le parfum de la fleur n'est
pas modifie puisque chacune de ces essences possede le parfum lui-meme.

--Tres joli, Rene! Et ces cosmetiques?

--Ce sont des cosmetiques ordinaires, madame. Voici le noir pour les
sourcils et cils; voici le rouge pour les levres; voici la pate pour
etendre sur le visage; voici les crayons pour donner de la vivacite aux
yeux. Seulement, la femme qui aura employe cette pate ou ces crayons
sera prise, dans les deux jours qui suivront, de violentes demangeaisons
a la figure, et bientot un ulcere se produira, qui ravagera le plus beau
visage.

--Ah! ce n'est pas pour tuer, alors?

--Eh! madame, on tue une jolie femme en lui prenant sa beaute.

--Tout ceci est foudroyant, murmura Catherine. Qu'y a-t-il la? de l'eau?

-Oui, madame, de l'eau pure, sans gout, sans saveur, sans odeur, sans
parfum, de l'eau qui n'alterera en rien l'eau ou le vin, ou le liquide
quelconque avec lequel vous l'aurez melee dans la proportion infime
de trente a quarante gouttes pour une pinte. Ceci, madame, c'est le
chef-d'oeuvre de Lucrece: c'est l'aqua-tofana.

--L'aqua-tofana! fit sourdement la reine.

--Un pur chef-d'oeuvre, vous dis-je! Vous disiez, non sans raison, que
l'effet de tous ces poisons est trop foudroyant. Je comprends qu'il est
des cas ou il faut agir avec quelque prudence. L'aqua-tofana, limpide
comme du cristal, ne laisse aucune trace de son passage dans le corps de
l'etre quelconque, animal ou homme qui en aura bu. Cet homme, s'il a eu
l'honneur de diner a votre table et si son vin a ete additionne de cette
pure eau de roche, s'en retournera chez lui tres bien portant. Ce n'est
qu'un mois apres qu'il commencera a eprouver quelque malaise, une
angoisse speciale; peu a peu, il lui sera impossible de manger; une
faiblesse generale s'emparera de lui et, trois mois apres le diner, on
l'enterrera.

--Merveilleux, dit Catherine, mais trop long.

--Venons-en donc a l'honnete moyenne. Dans combien de temps voulez-vous
que... la gene soit supprimee?

--Il faut que Jeanne d'Albret meure d'ici vingt ou trente jours, pas
plus, pas moins.

--La chose est possible, madame, et la victime va nous en fournir le
moyen. Choisissez sur tout ce rayon d'ebene.

--Ce livre?

--Est un livre d'heures, madame, livre d'une essentielle utilite entre
les mains d'une catholique, missel precieux pour le travail des fermoirs
d'or et de la reliure d'argent. Il suffit de le feuilleter.

--Mais Jeanne d'Albret est protestante, interrompit Catherine. Cette
broche?

--Un admirable joyau. Malheureusement, elle est difficile a fermer...
Alors, il arrive que la personne qui s'en sert force le ressort pour
fermer et, en forcant, elle se pique au doigt, piqure insignifiante qui
fait se declarer en huit jours une bonne gangrene.

--Non. Ce coffret. Qu'est-ce?

--Vous le voyez, madame, un coffret ordinaire pareil a tous les coffrets
du monde, avec cette difference pourtant qu'il a ete cisele par
d'habiles artisans et qu'il est en or massif, ce qui en fait un present
vraiment royal. Et puis, il y a une deuxieme difference. Ouvrez-le,
madame.

Catherine, sans la moindre hesitation, ouvrit. Un autre que Ruggieri eut
tressailli devant une preuve d'aussi absolue confiance. Mais il y etait
habitue.

--Voyez, madame, reprit Ruggieri, l'interieur de ce coffret est double
en beau cuir de Cordoue... Ce cuir de Cordoue, qui est a lui seul un
objet d'art, gaufre selon les methodes secretes de la tradition arabe,
ce cuir est legerement parfume, comme vous pouvez vous en assurer.

Catherine, sans hesitation, aspira le parfum d'ambre qui se degageait
legerement de l'interieur du coffret.

--Il n'y a aucun danger a respirer ce parfum, reprit le chimiste.
Seulement, si vous touchiez ce cuir, si vous laissiez votre main dans ce
coffret pendant un temps suffisant, soit une heure environ, les essences
dont il est imbibe se communiqueraient a votre sang par les pores de la
peau, et dans une vingtaine de jours vous seriez prise d'une fievre qui
vous emporterait en trois ou quatre jours.

--Tres bien. Mais quelle vraisemblance y a-t-il que je laisserais ma
main dans ce coffret pendant au moins une heure?

--A defaut de votre main allant trouver le cuir de Cordoue, le cuir
ne peut-il pas lui-meme venir trouver votre main?... Je vous offre ce
coffret... Vous lui donnez une destination quelconque... Il vous servira
a renfermer l'echarpe que vous mettez a votre cou, les gants qui vont
s'adapter a votre main. L'echarpe, les gants sejournent dans le coffret,
leur vertu est des lors aussi efficace que la vertu meme de ce cuir.

--Voila un vrai chef-d'oeuvre, murmura la reine.

Ruggieri se redressa. Son orgueil de chimiste trouvait dans ce mot la
recompense de son patient labeur.

--Oui, dit-il, c'est la mon chef-d'oeuvre. J'ai mis des annees a
combiner les elements subtils capables de s'adapter a la peau comme a la
tunique de Nessus; j'ai veille des nuits et des nuits, j'ai failli cent
fois m'empoisonner moi-meme pour trouver cette essence qui se communique
par le toucher, et non par l'odorat ou par le palais. Dans ce coffret
redoutable, j'ai enferme la mort que j'ai ainsi reduite a l'etat de
servante docile, muette, invisible, meconnaissable. Prenez-le, ma reine.
Il est a vous.

--Je le prends! dit Catherine.

En effet, elle referma soigneusement le coffret et s'en empara. Elle le
garda un instant dans ses deux mains levees a hauteur de ses yeux, et
murmura:

--Dieu le veut!



IV

ORDRE DU ROI

Le lendemain du jour ou Francois de Montmorency retrouva sa fille et
celle qui avait ete sa femme, fut une journee paisible pour tous les
habitants de la maison de la rue Montmartre.

Le marechal sentait son coeur se dilater. Il etait en extase devant
sa fille et n'imaginait pas qu'il put exister au monde rien d'aussi
gracieux. Quant a Jeanne, la conviction se fortifiait en lui qu'elle
subissait une crise passagere et que le bonheur lui rendrait a la fois
la raison et la sante physique. Quelquefois, il lui semblait surprendre
dans les yeux de la folle une aube d'intelligence. Il voulait croire a
la guerison.

Il attachait parfois des regards timides sur Jeanne, et se disait alors:

"Lorsqu'elle comprendra, comment lui expliquerai-je mon mariage? Est-ce
que je n'aurais pas du demeurer fidele, meme la croyant infidele?"

Et un trouble l'envahissait a la voir si belle, a peine changee, presque
aussi ideale qu'au temps ou il l'attendait dans le bois de Margency.

Quant a Loise, a part la douleur de ne pouvoir tout de suite associer sa
mere a sa felicite, elle etait en plein ravissement. Elle aussi etait
convaincue qu'un mois de soins attentifs rendrait la raison a la
martyre. Et elle s'abandonnait a cette joie inconnue d'elle jusqu'ici
d'avoir une famille, un nom, un pere. Ce pere lui semblait un homme
exceptionnel par la force, la gravite sereine. C'etait de plus l'un des
puissants du royaume.

Cette journee fut donc une journee de bonheur veritable malgre la folie
de Jeanne.

Mais n'etait-elle pas la, vivante? Et meme, lorsqu'ils la consideraient
tous les deux, le pere et la fille ne remarquaient-ils pas qu'un heureux
changement se manifestait dans sa sante? Ses yeux reprenaient leur
brillant, ses joues redevenaient roses; jamais Loise ne l'avait vue ni
aussi belle ni aussi gaie. Le rire de la folle eclatait non pas strident
et nerveux, mais doux et plein d'innocent bonheur.

En ce jour, le marechal lia pleine connaissance avec le vieux
Pardaillan. Leurs mains se serrerent dans une etreinte loyale et le
souvenir de l'enlevement de Loise s'eteignit.

La nuit qui suivit fut egalement tres calme.

Cependant, vers le commencement de cette nuit, un incident se produisit
dans la rue. Le marechal de Damville vint visiter le poste qui veillait
devant la maison. Il etait accompagne de quarante gardes du roi qui
releverent les gardes d'Anjou. Un officier de la maison royale les
commandait et le capitaine qui avait accepte la caution de Jeanne de
Piennes dut se retirer.

Damville passa la nuit dans la rue, et vers l'aube, un mouvement se
produisit parmi les soldats.

Vingt d'entre eux chargerent leurs arquebuses et se tinrent prets a
faire feu.

On se preparait evidemment a enfoncer la porte.

La caution de Jeanne de Piennes etait donc tenue pour nulle et non
avenue? C'est la la reflexion que se fit le vieux Pardaillan lorsque,
ayant mis le nez a la lucarne, il vit ces preparatifs. Il appela
aussitot le marechal et le chevalier qui vinrent examiner la situation.
Le vieux routier etait tout joyeux et ses yeux petillaient:

--S'ils attaquent, dit-il, nous n'avons plus aucune raison de tenir
notre parole; nous etions ici prisonniers sous la foi de Mme de Piennes.
L'attaque nous delivre et nous rend le droit de fuir. Il y a une porte
ouverte: fuyons!

--C'est mon avis, dit le marechal, pour le cas ou ils attaqueraient.
Parole faussee, parole rendue!

--Ils attaqueront, n'en doutez pas. Qu'en penses-tu, chevalier?

--Je pense que M. le marechal doit sortir immediatement avec les deux
femmes, mais que nous devons rester, nous, et tenir tete.

--Ah! ah! Voila du nouveau! grommela le vieux Pardaillan, qui comprit
aussitot ce qui se passait dans le coeur de son fils.

Et le prenant a part:

--Tu veux mourir, hein?

--Oui, mon pere.

--Mourons donc ensemble. Cependant, tu peux bien entendre une
observation de ton vieux pere?

--Oui, monsieur...

--Eh bien, je ne demande pas mieux que de mourir, puisque tu ne peux
vivre sans cette petite Loison que le diable emporte, et que moi, je
ne puis vivre sans toi. Mais encore faut-il etre sur que ta Loisette
t'echappe!

--Que voulez-vous dire? s'ecria le chevalier en palissant d'espoir.

--Simplement ceci: as-tu demande sa fille au marechal?

--Folie!

--D'accord! Mais enfin, l'as-tu demandee?

--Vous savez bien que non!

--Eh bien, il faut la demander!

--Jamais! Jamais!... Oh! l'affront de me voir refuser!...

--Bon, c'est donc moi qui parlerai pour toi! Or, de de deux choses
l'une: ou tu es accepte et tu fais aux Montmorency l'honneur d'entrer
dans leur famille. Mort de tous les diables! ton epee vaut la leur,
et ton nom est sans tache... Je poursuis: ou tu es refuse, et alors
seulement il sera temps de graisser nos bottes pour le grand voyage d'ou
on ne revient pas. Voyons, consens a vivre jusqu'a ce que le pere de
Loise m'ait formellement dit: Non!

--Soit, mon pere! dit le chevalier qui entrevit la un moyen de mourir
seul et de ne pas entrainer son pere a la mort.

--Monseigneur, dit alors le vieux Pardaillan en rejoignant le marechal,
nous venons, le chevalier et moi, de tenir conseil de guerre. Voici
ce qui est decide: Vous allez partir a l'instant. Nous demeurons ici
jusqu'a ce que l'attaque soit averee. Alors, nous partirons a notre
tour.

--Je ne partirai pas d'ici sans vous, dit le marechal d'une voix ferme.
Et songez-y, chevalier, si vous ne consentez pas a me suivre, des la
premiere attaque, vous exposez a une mort terrible ces deux innocentes
creatures.

Le chevalier tressaillit.

--Nous partirons donc, dit-il.

--Il n'y a plus qu'a attendre", dit Pardaillan pere.

L'attente ne fut pas longue. Vers cinq heures du matin, le vieux
routier, demeure en observation a l'oeil-de-boeuf, vit un cavalier
faire un signe a l'officier. Ce cavalier, bien qu'il fit chaud, etait
enveloppe d'un manteau qui le couvrait entierement. En sorte que
Pardaillan ne put le reconnaitre.

L'officier s'approcha, escorte d'un procureur tout vetu de noir, lequel,
tirant un papier d'un etui, se mit a lire a haute et distincte voix:

"Au nom du roi:

"Sont declares traitres et rebelles les sieurs Pardaillan pere et fils
refugies en cette maison sous la caution de noble dame de Piennes; est
declaree non avenue ladite caution, en ce que ladite dame ignorait les
crimes precedemment commis par lesdits sieurs Pardaillan;

"Enjoignons auxdits sieurs de se rendre a discretion pour etre menes au
Temple et de la etre juges pour crime de felonie et de lese-majeste;
plus incendie volontaire d'une maison; plus rebellion a main armee;

"Enjoignons aux officiers du guet royal de les prendre morts s'ils ne
peuvent les prendre vifs, afin que leurs cadavres soient pendus.

"Et nous, Jules-Henri Percegrain, declarons avoir ainsi parle a haute
voix auxdits rebelles, et declarons leur avoir, par derniere indulgence,
accorde une heure de reflexion.

"En foi de quoi nous avons signe et remis les presentes requisitions a
gentilhomme Guillaume Mercier, baron du Teil, lieutenant a la compagnie
des arquebusiers du roi."

L'homme noir remit son papier a l'officier et se retira pres du cavalier
au manteau, qui demeura immobile.

L'heure de grace accordee aux rebelles s'ecoula promptement.

La rue s'etait remplie de monde; les curieux se haussaient sur la pointe
des pieds pour voir si on prendrait les rebelles tout vifs ou si on les
prendrait morts.

L'heure etait passee, l'officier s'approcha de la porte et frappa
rudement en criant:

"Au nom du roi!"

Le bruit du marteau resonna sourdement dans la maison et une fenetre du
premier etage s'ouvrit. Le vieux Pardaillan apparut. Une clameur s'eleva
dans la rue:

"Les voila! Les voila! Ils se rendent!..."

Pardaillan salua gravement, se pencha et demanda:

--Monsieur, pretendez-vous donc nous attaquer?

--A l'instant meme, dit l'officier, si vous ne vous rendez.

--Faites bien attention que vous violez vous-meme la caution accordee.

--Je le sais, monsieur. Et vous devez vous rendre a discretion.

--Nous rendre, c'est autre chose. Je voulais simplement vous faire dire
que vous faussez la parole donnee. Maintenant, attaquez si bon vous
semble.

La-dessus, le vieux Pardaillan referma tranquillement sa fenetre, tandis
que l'officier criait encore une fois:

"Au nom du roi!"

Comme aucune reponse ne lui parvenait, l'officier fit un signe et
un madrier dispose en facon de catapulte commenca a fonctionner. Au
cinquieme coup, la porte tomba.

Les arquebusiers dirigerent leurs canons sur la porte et se tinrent
prets.

Mais, personne ne s'etant montre, il fallut se resoudre a entrer dans
la maison. La, on constata que l'escalier etait herisse de barricades
diverses.

--C'est en haut qu'il faudra faire le siege, gronda l'officier.

Il fallut deux heures pour deblayer l'escalier.

Lorsque le passage fut enfin libre, toute la troupe monta avec
precaution, suivie par le cavalier, qui avait mis pied a terre, mais qui
continuait a se cacher le visage dans son manteau.

A la satisfaction de l'officier, on trouva toutes les portes ouvertes en
haut.

On penetra dans les pieces qu'on visita l'une apres l'autre, avec toutes
les precautions necessaires.

Le premier etage ayant ete ainsi fouille, il devint evident que les
assieges s'etaient retires dans le grenier.

Mais, lorsque, apres bien des hesitations et des sommations reiterees,
on se decida enfin a penetrer dans ce grenier, on n'y trouva que du
foin.

Le cavalier poussa alors un cri de rage et, apercevant la porte de
communication par laquelle on entrait dans la maison voisine, l'enfonca
d'un violent coup de pied.

--Ils ont fui par la! rugit-il. Ils m'echappent!

Alors ce cavalier laissa retomber son manteau et les soldats etonnes
reconnurent l'illustre marechal de Damville.

--Qu'ordonnez-vous, monseigneur? demanda l'officier.

--Fouillez cette maison!" grinca Damville.

La maison fut fouillee; on n'y trouva personne.

Le marechal de Damville sortit par la ruelle aux Fossoyeurs. Il etait
pale de fureur. Il monta aussitot a cheval et s'elanca dans la direction
du Louvre.

Arrive la, il demanda aussitot a etre introduit aupres du roi.

Pendant ce temps, les fugitifs arrivaient a l'hotel de Montmorency, et,
les deux femmes installees, tinrent conseil de guerre.

--Ici, dit le marechal aux Pardaillan, vous etes en surete.

Le chevalier hocha la tete.

--Monseigneur, dit-il, si vous m'en croyez, vous devez fuir. Si vous
etiez seul, je ne vous donnerais pas ce conseil...

--Vous avez raison, chevalier, dit le marechal. Aussi bien, mon
intention n'est-elle pas d'exposer ma fille et sa mere. Des ce soir, je
partirai avec elles pour le chateau de Montmorency. Je compte sur vous
pour nous escorter jusque-la. Une fois a Montmorency, nul, pas meme le
roi, n'osera vous y chercher. Il faudrait une armee pour prendre le
manoir.

Il fut donc convenu que le soir, a la nuit tombante, on quitterait
Paris.

Dans cette journee, Pardaillan pere eut avec le marechal une memorable
conversation. Le chevalier s'etait retire dans la chambre qu'il occupait
a l'hotel. Loise venait de se retirer aupres de sa mere. Le vieux
Pardaillan demeura seul avec le marechal et, voyant sortir Loise, entama
heroiquement la question qui lui tenait au coeur:

--Charmante enfant, dit-il, et que vous devez etre bien heureux d'avoir
retrouvee, monseigneur.

--Oui, monsieur. Heureux au-dela de toute expression.

--Puisse-t-elle, s'ecria le vieux renard, trouver un mari digne d'elle!
Mais je doute qu'il existe un homme digne de posseder une beaute aussi
accomplie...

--Cet homme existe pourtant, dit simplement le marechal. Je connais un
personnage etrange qui apparait comme un type acheve de bravoure et de
finesse. Ce qu'on m'a raconte de lui, ce que j'en ai su par moi-meme
fait que je me le represente comme un de ces anciens paladins du temps
du bon empereur Charlemagne. C'est a cet homme, mon cher monsieur de
Pardaillan, que je destine ma fille.

--Excusez ma hardiesse, monseigneur, mais le portrait que vous venez de
tracer est si beau que j'eprouve un imperieux desir de connaitre un tel
homme. Serais-je tres indiscret si je vous demandais son nom?

--Nullement. Je vous ai, a vous et a votre fils, de telles obligations,
que je ne veux rien vous cacher de mes chagrins et de mes joies. Vous le
verrez, monsieur, car j'espere bien que vous assisterez au mariage de
Loise...

--Et il s'appelle? demanda Pardaillan.

--Le comte de Margency, repondit le marechal en fixant son regard sur le
vieux routier.

Celui-ci chancela. Il avait recu le coup en plein coeur.

Il balbutia quelques mots et, tout etourdi, atterre, prit conge du
marechal et rejoignit son fils.

--Je viens de parler a M. le marechal, dit-il.

--Ah!... Et vous lui avez dit?

--Je lui ai demande a qui il comptait donner Loise en mariage. Tiens-toi
bien, chevalier. Le fer chaud dans une plaie vaut mieux que l'onguent.
Tu n'auras jamais la petite. Elle est destinee a un certain comte de
Margency.

--Ah! Et connaissez-vous cet homme?

--Je connais Margency, dit le vieux Pardaillan. C'est un beau comte.
Enclave dans les domaines de Montmorency, il avait ete pour ainsi dire
depece, et il n'en restait plus qu'un pauvre reste qui a appartenu a la
famille de Piennes jusqu'au moment ou le connetable s'en est empare.
Sans aucun doute, le comte a ete reconstitue; quelque hobereau l'aura
achete pour avoir le titre de comte.

--Peu importe, monsieur, dit paisiblement le chevalier.

--J'admire ton calme, eclata le routier. Comment! c'est ainsi qu'on te
traite, toi!... Et tu ne bondis pas?...

--Mais, mon pere, comment voulez-vous que je sois traite? Le marechal
pour quelques pauvres services que je lui ai rendus, m'offre une
somptueuse hospitalite.

--Chevalier, nous allons partir d'ici.

--Non, mon pere.

--Tu dis: non? Qui t'y retient maintenant?

--Le marechal compte sur nous pour l'escorter jusqu'a Montmorency. Nous
l'escorterons, mon pere. Et, une fois qu'il sera en parfaite surete
dans son castel, alors nous irons nous faire tuer dans quelque jolie
entreprise.

--De par tous les diables! pourquoi M. le marechal n'appelle-t-il pas M.
le comte de Margency pour l'escorter?

--Sans doute, nous trouverons le comte en route, dit le chevalier
toujours souriant. Mais, lors meme qu'il serait ici, je ne lui cederais
pas le droit que j'ai conquis de mettre Loise en surete. C'est a moi
qu'elle fit appel, a moi seul. Je n'oublierai jamais cette minute.
J'etais a mon observatoire de la Deviniere... Tiens, a propos, il me
faudra y passer pour regler une vieille dette. Avez-vous de l'argent,
mon pere?

--Trois mille livres. C'est le dernier present que m'a fait M. de
Damville, un peu malgre lui, d'ailleurs. Tu disais donc que tu voulais
payer maitre Landry?

--Et dame Huguette.

--Tu dois a tous les deux?

--Oui, Seulement, c'est de l'argent que je dois a Landry. Et c'est de la
reconnaissance que je dois a Huguette. Je paierai l'un avec des ecus, et
l'autre... ma foi, ce sera plus difficile. Un ecu n'est qu'un ecu. Une
parole sortie du coeur vaut un tresor. Je chercherai... je trouverai.

--Mais mon pere, il faut nous occuper de quitter Paris des ce soir.
L'escorte du marechal, s'il survient quelque obstacle, ne pourra que
se battre, et ceci est insuffisant. Nous avons besoin de force et nous
avons besoin de ruse. Damville est un rude jouteur, sans compter que
nous avons a nos trousses une foule de roquets de moindre importance.

--Je connais, dit Pardaillan, quelques bons garcons qui pourront ce soir
nous etre utiles. Il faudrait que j'aille faire un tour du cote de la
Truanderie.

--Allez donc, mon pere, et soyez prudent.

Le vieux routier jeta un dernier regard a son fils, hocha la tete et
s'eloigna.

Le chevalier decrocha sa rapiere, fit quelques tours dans la chambre et
s'assit dans un vaste fauteuil qu'on appelait dans l'hotel le fauteuil
du roi, parce que Henri Il s'y etait assis.

Qu'on n'aille pas croire que le chevalier venait de jouer vis-a-vis de
son pere la comedie du jeune amoureux qui parle avec detachement de sa
peine, en laissant sous-entendre le violent chagrin que cache le sourire
amer.

Le chevalier etait sincere au point qu'il ne jouait meme pas la comedie
avec lui-meme, ce qui est encore plus difficile que de ne pas la jouer
avec les autres.

Le sourire de pince-sans-rire qui lui etait habituel ne disparut pas de
ses levres. Il ne pleura pas. Il ne soupira pas. Chez lui, les choses se
passaient en dedans.

Il etait naif. Une douleur entrevue meme chez des inconnus lui serrait
le coeur. Il revait de fabuleuses richesses pour etancher des larmes
partout ou il passerait. A defaut de richesses, il revait de parcourir
le monde en aidant les opprimes, en frappant les oppresseurs. Il ne
s'etait jamais admire soi-meme. Mais il comprenait vaguement qu'il etait
exceptionnel et digne d'admiration. Il en resultait que parfois des
bouffees d'ambition montaient a son cerveau. L'ambition de quelque
magnifique et glorieuse destinee.

Il calculait exactement sa valeur, et nous l'avons vu devant le roi,
c'est-a-dire devant un etre d'essence superieure, tout voisin de la
divinite, calme, paisible, railleur a son habitude, comme devant un
egal. Et, au fond de lui-meme, il s'etait effare de n'avoir pas tremble
devant la majeste royale.

Lors donc qu'il se trouva seul, il n'eprouva pas le besoin de modifier
son attitude. Il avait simplement dit a son pere qu'il ne lui restait
plus qu'a mourir, parce qu'il se jugeait incapable de surmonter l'amour
qui avait pris possession de son coeur. Avec la meme simplicite, il eut
sanglote, s'il en eut eprouve le besoin.

Tel etait ce heros qui avait etonne Catherine de Medicis si difficile a
etonner, qui avait conquis l'admiration de Jeanne d'Albret, qui avait
soufflete de son rire le duc d'Anjou, qui s'etait moque du roi de
France, qui avait battu sur tous les terrains le marechal de Damville,
et que le marechal de Montmorency traitait en hote royal.

Il etait si pauvre qu'a part les trois mille ecus rapines par son pere,
il allait se trouver sans un sol du jour ou il sortirait de cet hotel.

Sincere, moqueur, tendre, ouvert a toutes les emotions, fort comme
Samson, elegant comme Guise, il passait dans la vie sans voir qu'il
marchait dans une gloire.

Une fois seul, il ne maudit pas le marechal et trouva que les choses
etaient comme elles devaient etre, puisque, selon les idees de son
temps,--de tous les temps!--un gueux ne pouvait epouser une heritiere
d'immenses richesses.

Il maudit encore moins Loise, et se contenta de murmurer avec une
adorable naivete:

"Quel malheur pour elle! Comment quelqu'un, pourra-t-il jamais l'aimer
comme je l'eusse aimee?... Pauvre Loise!..."

Et apres quelques instants de reflexion:

"Je crois bien qu'il est impossible de souffrir plus que je ne souffre.
Si cela devait durer huit jours, je deviendrais fou. Heureusement, tout
va s'arranger. Cette nuit, nous sommes a Montmorency, demain je rentre
a Paris. Et alors, voyons... combien sont-ils? Damville: rude epee. Ce
d'Aspremont dont m'a parle mon pere. Les trois mignons. Ce Maurevert.
Cela fait six. Je les provoque tous les six a la fois. C'est le diable
si a eux tous ils ne parviennent pas a me tuer. Allons, j'aurai de
jolies funerailles!

A ce moment, une tete tiede se posa sur ses genoux.

Il baissa les yeux et vit que Pipeau s'etait approche de lui, avait
commodement installe sa tete et le regardait de ses grands yeux bruns,
tendres, profonds, d'une belle humanite.

--Te voila, toi? sourit-il joyeusement.

Pipeau jappa avec non moins de joie, repondant:

--Parfaitement! C'est moi! Moi! ton ami! Tu avais l'air de m'oublier, de
ne pas plus penser a moi que si je n'etais pas ton ami le plus fidele...
fidele jusqu'a la mort!

Voila ce que dit Pipeau.

Le chevalier posa sa main sur la tete du chien et dit:

--Nous allons donc nous quitter. Pipeau? Ce m'est un grand chagrin. Je
te dois beaucoup, sais-tu? Grace a toi, je suis sorti de la Bastille, et
puis, un jour que j'avais faim, tu as partage avec moi, tu te rappelles?
Et puis, toujours gai, tu me fus un si bon compagnon. Que deviendras-tu
sans moi?...

Le chien avait ecoute gravement.

Et sans doute, bien que le discours de son maitre fut termine, il
continua a ecouter ce que le chevalier pouvait se dire a lui-meme, car
ses yeux ne quitterent pas les yeux du jeune homme, et le chien finit
par pousser une plainte sourde.

--Pipeau! fit a ce moment le vieux Pardaillan qui entrebailla la porte.

Le chien interrogea le chevalier, qui dit:

--Va.

--Je vais a la Deviniere, puisque tu as des scrupules en ce qui regarde
maitre Landry, reprit le routier.

--Je vous accompagne, mon pere.

--Non pas, mort diable! Le chien me suffira en cas d'attaque. Il pourra
aussi me servir de courrier. Mais toi, ne bouge pas d'ici."

Le chevalier fit un geste d'acquiescement, et Pardaillan pere s'eloigna,
suivi du chien, heureux d'entreprendre seul la besogne d'exploration
qu'il avait meditee. Car, sous pretexte d'aller a la Deviniere payer les
dettes de son fils, le routier voulait surtout s'assurer que l'hotel
n'etait pas surveille, qu'ils n'avaient pas ete suivis, enfin, que le
chevalier etait en surete parfaite.

"Une fois a Montmorency, songeait-il, je le deciderai a me suivre, et du
diable si je n'arrive pas a lui faire oublier toutes les Loise du monde.
A son age, j'eusse enleve la petite, voila tout. D'ailleurs, qui sait si
ma ruse ne va pas arranger les choses? C'est un tour de vieille guerre.
Allons, Pipeau, saute sur ton maitre!"

Pardaillan tendit son bras et le chien sauta, avec un aboi sonore.

A quelle ruse? A quel tour faisait-il allusion?

Pour le moment, suivons le vieux routier dans son exploration. Il
parcourut les rues avoisinantes et ayant constate que tout paraissait
parfaitement tranquille, n'ayant rien vu de suspect, descendit jusqu'au
bac pour traverser la Seine.

Alors, il gagna la rue Saint-Denis et parvint a la Deviniere en se
promettant bien de pousser jusqu'au cabaret de Catho par la meme
occasion.

Maitre Landry vit arriver Pardaillan avec un certain etonnement melange
de crainte et d'esperance.

"Qui sait si cette fois enfin je ne serai pas paye?" murmura le digne
aubergiste.

--Maitre Landry, dit Pardaillan, je viens payer mes dettes et celles de
mon fils, car nous allons quitter Paris.

--Ah! monsieur, quel malheur! s'ecria Landry.

--Que voulez-vous, mon cher monsieur Gregoire, nous nous retirons apres
fortune faite.

L'aubergiste ouvrit des yeux enormes.

--Mais je ne vois pas dame Huguette, reprit Pardaillan. J'ai une
commission a lui faire de la part de mon fils.

--Ma femme va arriver dans un instant. Mais monsieur me fera bien
l'honneur de dejeuner une fois encore dans mon auberge, puisqu'il est
sur le point de quitter Paris?

--Tres volontiers, mon cher ami. Et d'ailleurs, tandis que je
dejeunerai, vous etablirez notre compte.

--Oh! monsieur, la chose ne presse pas.

--Si fait!

--Puisqu'il en est ainsi, monsieur, je vous avouerai que votre compte
est tout prepare. Vous m'en aviez vous-meme donne l'ordre, et par deux
fois vous futes sur le point de regler cette misere. Seulement, vous en
futes toujours empeche par des circonstances regrettables...

--Pour vous? fit Pardaillan en eclatant de rire.

--Non pas, mais pour vous, monsieur, dit Landry, qui se mit a rire aussi
par politesse. En effet, la premiere fois, vous eutes ce terrible duel
avec ce monsieur Orthes... Et la deuxieme fois... au moment ou je
tendais deja la main, vous vous elancates dans la rue...

---Oui, j'avais vu passer un vieil ami, que je voulais serrer dans mes
bras.

--En sorte que nous en demeurames la, acheva Lan dry d'un air si piteux
que le vieux routier eut un deuxieme acces d'hilarite.

Cependant, on dressait le couvert sur une petite table, tandis que
Pipeau, reprenant instantanement ses vieilles habitudes, entrait dans
la cuisine de cet air hypocrite et detache des biens de ce monde
qui inspirait tant de confiance a ceux qui ne connaissaient pas la
gourmandise et l'astuce de ce chien.

Pardaillan se mit donc a table. A l'aspect venerable des flacons que
Landry lui-meme deposa sur la nappe eblouissante, il comprit qu'il etait
devenu aux yeux de l'aubergiste un personnage d'importance.

"Hum! grommela-t-il, l'argent est tout de meme une bonne chose! Avec de
l'argent qu'il me suppose, j'achete a credit le respect et l'admiration
de ce digne homme. Que serait-ce si j'etais reellement riche!"

A ce moment, Huguette entra dans la salle.

--Toujours fraiche, rose et tendre comme un jeune radis qui croque a la
dent, dit le vieux Pardaillan.

Huguette, sans s'etonner de la bizarrerie de cette comparaison, sourit
et soupira:

--Il parait donc que vous nous abandonnez?

--Oui, ma chere madame Huguette, nous partons pour... pour des pays
inconnus. Et, avant de partir, nous avons songe, mon fils et moi, que
nous avions un vieux compte a regler, ici...

--Ah! monsieur! fit Landry avec attendrissement. Et il ajouta: je vais
chercher la note.

--Ma chere Huguette, dit alors le vieux Pardaillan, je crois qu'il sera
difficile au chevalier de venir acquitter ce qu'il vous doit, bien qu'il
m'ait annonce son intention de passer a, la Deviniere.

--Monsieur le chevalier ne me doit rien, fit vivement Huguette.

--Si fait, par la mort du diable! A telles enseignes que je vais vous
citer ses propres paroles: "Quant a la jolie Huguette, a-t-il dit,
ce n'est pas de l'argent que je lui dois, mais deux bons baisers, en
reconnaissance des attentions qu'elle a eues pour moi. Et je voudrais
lui dire aussi que, quoi qu'il arrive, je ne l'oublierai jamais, et que
je lui garderai toujours une bonne place parmi les plus doux et les
meilleurs de mes souvenirs."

--Le chevalier a dit cela? s'ecria l'hotesse, en rougissant.

--Sur ma foi! Et je crois qu'il n'a dit que la moitie de ce qu'il
pensait. Aussi, je vais m'acquitter de la commission.

La-dessus, le vieux routier se leva et embrassa Huguette deux fois sur
chaque joue, ce qui faisait bonne mesure. Puis, se rasseyant, il leva
son verre, et dit gravement: "A votre sante, jolie Huguette!"

--Monsieur, fit alors l'hotesse toute reveuse, je n'oublierai jamais la
bonne pensee qu'a eue pour moi monsieur le chevalier. Dites-le-lui, je
vous prie. Et, je veux a mon tour lui temoigner ma gratitude par un
avis...

--Parlez, ma chere...

--Eh bien! dites-lui bien qu'_elle l'aime_! fit Huguette avec un soupir.

--Qui cela? s'ecria Pardaillan, etonne.

--Celle qu'il aime, la jolie demoiselle... Loise... Elle l'aime,
continua Huguette, j'en suis sure. J'ai vu ce pauvre jeune homme si
malheureux...

--Ah! ma chere Huguette, vous etes un ange!...

--Si malheureux que je n'ai pu m'empecher de le lui dire a lui-meme.
Repetez-le-lui, et, lorsqu'il sera le mari de Loise, qu'il se souvienne
que c'est moi qui lui ai annonce son bonheur.

--Corbleu! Dites que vous lui portez bonheur, ma bonne Huguette. Ah!
c'est ainsi?... Ah! bien, voila qui change diablement les choses!...
Vive Dieu!... Que je vous embrasse encore!...

Sur ce, nouvelle embrassade. Apres quoi, le vieux Pardaillan continua
son repas, avec une infinie satisfaction.

Tout a une fin, meme les bons dejeuners.

Celui de Pardaillan suit donc la loi commune, et le dernier flacon
vide jusqu'a la derniere goutte, le vieux routier, l'oeil conquerant,
reboucla son epee et, mettant la main a sa ceinture de cuir qui
contenait les trois mille livres prises dans le coffre de Gilles, appela
maitre Landry qui, sa note a la main, accourut, radieux, leger, fendant
l'air de ses bras pour arriver plus vite. Landry, en arrivant a la
table, deploya son papier. Il etait long d'une aune. Et, comme pour
s'excuser de cette menacante longueur, l'aubergiste se hata de dire:

--Dame, monsieur, c'est qu'il y en a long! Et encore, n'ai-je pas marque
les extras.

--Marquez tout, mon cher Landry, fit Pardaillan.

--En ce cas, tout compris, cela fait trois mille livres juste.

Le vieux routier recut le coup sans sourciller et commenca a entrouvrir
sa ceinture de cuir. Le visage de Landry, qui etait radieux, devint
incandescent, tant l'emotion le fit flamboyer.

"Enfin!" murmura-t-il dans un souffle.

"Le voila! Le voila!" tonna a ce moment une voix furieuse.

En meme temps, trois personnages, qui venaient d'entrer a l'instant meme
dans la salle, degainerent et se precipiterent sur Pardaillan. L'auberge
se remplit de cris. La main de Pardaillan, qui touchait la fameuse
ceinture, descendit jusqu'a la rapiere qu'elle mit au vent.

Le sourire de Landry se termina en grimace de douleur et d'epouvante...
Pardaillan avait, d'un coup de pied, renverse la table ont toute la
vaisselle s'etait ecroulee.

Huguette s'etait enfuie dans la cuisine.

Les trois enrages portaient coup sur coup.

--Cette fois, pas de caution! ricanait l'un.

--Cette fois, pas de quartier! hurlait le second.

Le premier, c'etait Maugiron. L'autre, Quelus.

Le troisieme, qui ne disait rien, mais qui s'escrimait avec une rage
froide, c'etait Maurevert.

Ils etaient entres a tout hasard dans l'auberge, sachant que la
Deviniere avait ete longtemps le quartier general des Pardaillan.

A defaut du chevalier, ils trouvaient le pere et, sans plus de
reflexion, s'etant consultes d'un rapide regard, ils le chargerent.

Pardaillan, affaibli par les blessures qu'il avait recues rue
Montmartre, se contenta d'etablir un peu de defensive.

Il avait sur sa poitrine trois pointes menacantes.

A chaque coup qui lui etait porte, il parait s'il pouvait, ou reculait
d'un bond.

La bataille etait silencieuse, cette fois. Les trois etaient resolus a
tuer le pere en attendant le fils, et ils gardaient toutes leurs forces,
tout leur sang-froid, jouant serre, cherchant le coup mortel.

Pardaillan reculait donc. Malheureusement, ses trois adversaires etaient
places en bataille entre lui et la porte de la rue. Il etait donc
repousse peu a peu vers le fond de la salle, ou la porte se trouvait
ouverte. Il la franchit et se trouva alors dans cette salle ou, au debut
de ce recit, nous avons montre le banquet des poetes de la Pleiade.

Cette salle franchie, il penetra dans la suivante et parvint enfin dans
la derniere piece.

--Cette fois, nous le tenons, dit Maurevert, les dents serrees.

"Allons, pensa Pardaillan, le chevalier et moi, nous ne mourrons pas
ensemble!"

A ce moment, il vit une porte s'ouvrir, et, sans hesitation, se
precipita dans le reduit obscur qu'il entrevoyait: c'etait un sombre
cabinet ou se trouvait l'entree de la cave, d'une part, et, de l'autre,
l'entree du long corridor qui aboutissait a la rue.

Les trois assaillants voulurent se jeter a la suite de Pardaillan dans
ce reduit. Mais la porte se ferma a leur nez.

Ce n'etait pas le vieux routier qui avait ferme la porte: c'etait
Huguette!...

Quand elle avait vu la tournure que prenait la bagarre, elle avait
rapidement fait le tour par la rue et le corridor et avait ouvert, puis
referme a clef la porte du reduit.

--Vous! s'ecria Pardaillan, qui reconnut Huguette.

--Fuyez! fit la jolie hotesse en montrant le corridor.

--Pas avant de vous avoir remerciee, dit le vieux; routier qui,
rengainant sa rapiere, saisit Huguette par la taille et l'embrassa sur
les deux joues. Un pour moi! Un pour le chevalier de Pardaillan.

Aussitot, il s'elanca dans le corridor et, l'instant d'apres, il
detalait le long de la rue Saint-Denis.

--Tu ne nous echapperas pas, cette fois! criaient Maugiron et Quelus,
tandis que Maurevert courait chercher un marteau pour defoncer la
serrure.

Il se heurta a Huguette dans la salle des banquets.

--Un marteau! commanda Maurevert.

--Inutile, dit Huguette. Je vais ouvrir avec une clef.

--Vous serez recompensee, ma brave femme.

La porte ouverte, les trois spadassins virent le couloir et comprirent
que le vieux renard avait fui.

Et tous trois s'elancerent. Mais trop tard! Pardaillan etait deja loin,
courant vers la Truanderie, non pour y chercher refuge, mais pour y
trouver les compagnons dont il avait besoin pour assurer le depart du
marechal.

Dans la rue, il fut rejoint par Pipeau qui, fidele a ses habitudes,
tenait dans sa gueule un saucisson enleve sur les tables de la
Deviniere.

Huguette, apres le depart des mignons, revint a la cuisine, ou elle
trouva son mari cramoisi de fureur.

--Ah! vociferait Landry, j'espere bien que M. de Pardaillan n'aura plus
la pensee de me payer!

--Pourquoi donc? fit Huguette en souriant. Il faudra pourtant qu'il
paie, nous ne sommes pas assez riches pour abandonner une note pareille!

--Ouais-! fit l'aubergiste. Toutes les fois qu'il me vient payer, il y a
bataille et bris de vaisselle dans ma pauvre auberge!

--Bah! marquez toujours...

Et maitre Landry, ayant pousse un soupir, s'assit a une table, commanda
qu'on lui apportat de l'encre et une plume, et il fit a la fameuse note
la rallonge suivante:

"Item, un dejeuner complet et bien conditionne. Ci: deux ecus et cinq
sols. Item, une bouteille de vieux Beaugency: trois ecus. Item, deux
flacons de Saumur: deux ecus. Item, vaisselle brisee: vingt livres.
Item, un saucisson vole par le chien de M. de Pardaillan: quinze sols et
quatre deniers.

--Donnez, que j'enferme la note, dit Huguette qui avait lu par-dessus
l'epaule de son mari.

Landry lui remit le papier et regagna ses cuisines en proie a la plus
sombre melancolie.

Au-dessous du total general, Huguette ecrivit alors:

"Recu de M. de Pardaillan deux baisers, un pour lui, un pour M. le
chevalier, son fils, de la valeur de quinze cents livres chacun."

Et elle enferma la note dans l'armoire de sa chambre.

Vers six heures du soir, le vieux Pardaillan rentra a l'hotel de
Montmorency, sans avoir fait d'autre mauvaise rencontre. Il avait
fait une longue station dans la Truanderie et avait eu un entretien
mysterieux avec un certain nombre de ces figures patibulaires, qui
pullulent en ce lieu.

Il souriait dans sa moustache et murmurait:

"Voyons ce qu'il sera advenu de la rencontre que j'ai si habilement
preparee!"

A quelle rencontre faisait-il allusion?

On se rappelle que le vieux routier avait d'abord quitte son fils en
lui disant qu'il allait a la Truanderie, puis, qu'il etait revenu sous
pretexte de lui emprunter Pipeau.

Or, du premier coup ou il sortit de la chambre du chevalier, Pardaillan
pere se mit a errer par l'hotel, jusqu'au moment ou il se rencontra avec
Loise.

"Je vous cherchais, dit le vieux routier. Je tenais a vous faire mes
adieux.

--Vos adieux! s'ecria la charmante enfant qui ne put s'empecher de
palir.

--Oui, nous partons, mon fils et moi.

En parlant ainsi, et tout en expliquant avec volubilite que son fils lui
paraissait atteint d'un mal incurable, le vieux renard marchait dans la
direction de la chambre du chevalier.

Loise le suivait, machinalement, tout emue par la nouvelle de ce brusque
depart, le coeur serre par une angoisse inconnue.

Pardaillan ouvrit doucement la porte.

Loise entendit le discours que le chevalier adressait a Pipeau.

Ce fut alors que le vieux routier appela le chien et partit, laissant
la porte ouverte et, devant cette porte, Loise tout interdite... Que se
passa-t-il en elle a ce moment? A quelle impulsion obeit-elle? Toujours
est-il qu'elle entra et, levant ses yeux candides sur le chevalier
stupefait et bouleverse, demanda:

--Vous voulez partir?... Pourquoi?

Le chevalier, non moins interdit et certes plus tremblant que la jeune
fille, murmura:

--Qui vous a dit que je voulais partir, mademoiselle?

--Votre pere, d'abord. Vous ensuite... Pardonnez-moi, monsieur... J'ai
entendu bien malgre moi... Vous avez dit que vous vouliez partir et pour
ne plus revenir... et que vous ne pouviez emmener votre chien la ou
vous allez... et que si vous partez, c'est que vous vous ennuyez... Oh!
monsieur quel est ce pays d'ou vous ne reviendrez jamais?...

--Mademoiselle...

--Et ou vous ne pouvez emmener le pauvre Pipeau? Et pourquoi vous
ennuyez-vous?

Elle parlait ainsi que dans un reve, tout etonnee de sa propre audace,
toute tremblante maintenant, deux larmes au bord de ses longs cils.

Le chevalier la contemplait avec un inexprimable ravissement et une
douleur aigue.

--De dire que je m'ennuie, mademoiselle, c'est une facon de parler...

--Oh! reprit-elle sous l'impulsion d'un irresistible mouvement du coeur,
est-ce parce que vous etes ici?...

Le chevalier ferma les yeux, joignit les mains, et, d'une voix ardente:

--Ici... oh! ici... c'est le paradis!...

Elle poussa un faible cri. Et alors, cette lumiere qui, en de certaines
circonstances, jette sa flamme dans l'esprit et le coeur des jeunes
filles, l'illumina soudainement, et, tres pale, blanche comme un lis,
elle dit:

--Vous ne voulez pas partir... vous voulez mourir...

--C'est vrai.

--Pourquoi?

--Parce que je vous aime.

--Vous m'aimez?

--Oui.

--Et vous voulez mourir?

--Oui.

--Vous voulez donc que je meure?

Ces demandes et ces reponses, rapides et haletantes, fievreuses, furent
faites de part et d'autre, d'une voix basse. Emportes qu'ils etaient par
leur reve, ils se rendaient a peine compte de ce qu'ils se disaient.
Mais tout etait amour entre eux.

Entre eux, il ne put etre question de dissimulation. Loise, qui parlait
au chevalier pour la deuxieme ou troisieme fois, avoua son amour
spontanement. La pensee qu'elle aurait pu le cacher ou en rougir, ne
l'effleura meme pas. Cette fleur de timidite n'eut pas compris la
timidite en ce moment.

Ce cri, qu'elle venait de laisser tomber de ses levres, ce cri de
sincerite superbe etait l'expression la plus complete, la plus absolue,
de ce qu'elle pensait.

Si le chevalier mourait, elle mourrait.

C'etait simple, limpide, lumineux. Il n'y avait rien autour de cela: pas
de reflexion, pas de contestation possible. Etait-ce de l'amour? Elle ne
savait pas. Elle ne savait qu'une chose:

C'est que sa vie s'absorbait sans effort dans la vie du chevalier; c'est
que son ame s'incorporait a l'ame de cet homme.

Et maintenant, s'il partait, elle partait.

S'il mourait, elle mourait.

Plus rien au monde ne pouvait les separer.

--Voulez-vous donc que je meure? dit Loise.

En meme temps, ses yeux bleus, limpides comme l'azur du ciel, se
fixerent sur les yeux du chevalier de Pardaillan.

Il chancela.

Il oublia que le marechal la destinait a ce comte de Margency, a cet
inconnu qui allait la lui prendre, et, extasie, bouleverse par un
etonnement infini, murmura:

"Je reve."

Lentement, elle baissa les yeux; une paleur de lis s'etendit sur son
visage, et elle dit:

--Si vous mourez, je meurs, puisque je vous aime...

Ils etaient tout pres l'un de l'autre. Et pourtant, ils ne se touchaient
pas. Le jeune homme eprouvait cette sensation tres nette que l'ange
s'evanouirait si seulement il lui prenait les mains.

Alors, avec cet accent de simplicite qui est la plus souveraine
expression du pathetique, il murmura:

--Loise, je vis puisque vous m'aimez... Etre aime de vous, cela me
semblait une heresie... Que votre regard se fut abaisse sur moi, c'etait
une folie... et pourtant, cela est. Loise, je ne sais si je suis heureux
ou malheureux, je ne sais si le ciel s'ouvre devant moi... Mais, la
plenitude de la vie, Loise, vous me l'avez versee...

--Je vous aime...

--Oui. Je le savais. Tout me le criait. Tout me disait que j'etais venu
dans ce monde pour vous, pour vous seule!

Il se tut subitement.

Il etait comme dans une epouvante et dans une extase.

Et tous les deux comprirent que toute parole eut ete vaine.

Lentement, les yeux rives aux yeux du chevalier, Loise recula jusqu'a la
porte, s'eloigna, s'evapora pour ainsi dire, et lui demeura longtemps a
la meme place, comme foudroye.

Alors, la reaction se fit dans cette nature si froide en apparence, et
si reellement violente.

Une joie inouie, une joie terrible le souleva, le transporta.

Par la baie de la fenetre, son regard etincelant rayonna sur Paris.

Et sa pensee cria, tandis que ses levres serrees ne laissaient echapper
aucun son:

"Maintenant, je suis le maitre du monde! Roi Charles, Montmorency,
Damville, puissances et gloires, ma gloire et ma puissance vous egalent!
O Loise! Loise!..."

Vers six heures, le vieux Pardaillan regagna l'hotel de Montmorency. Il
retrouva son fils arme en guerre, en conciliabule avec le marechal
de Montmorency. Dans la cour de l'hotel attendait un de ces lourds
carrosses qu'on pouvait entierement fermer, au moyen de mantelets.

Le vieux routier examina curieusement le chevalier qui parut calme et
froid, comme a son habitude.

"Allons, songea-t-il, il ne s'est rien passe. Heureusement que j'apporte
les bonnes paroles de cette chere Huguette!"

Et, tirant son fils a part, il lui annonca qu'une vingtaine de truands
se trouvaient aux abords de l'hotel, prets a escorter le marechal, sans
meme qu'il s'en doutat.

Le signal du depart fut alors donne par le marechal. On devait, pour
depister les curieux ou les sbires, sortir par la porte Saint-Antoine,
puis faire un crochet a gauche, pour rejoindre la route de Montmorency.

Loise et sa mere prirent place dans le carrosse, qui fut soigneusement
ferme.

Le marechal se placa a la portiere de droite; le chevalier a celle de
gauche; le vieux Pardaillan prit la tete; derriere, venaient douze
cavaliers de la maison du marechal.

Ces sortes d'escorte, traversant Paris dans un appareil formidable,
n'etaient alors nullement rares; nul ne fit donc attention a celle-ci,
et la voiture arriva vers sept heures a la porte Saint-Antoine.

--On ne passe pas! dit a ce moment une voix...

Et l'officier qui commandait le poste s'avanca.

--Qu'est-ce? demanda le marechal en palissant.

L'officier le reconnut a l'instant, et, le saluant:

--Monseigneur, a mon grand regret, je suis oblige de vous empecher de
passer.

--Mais, monsieur, la porte est encore ouverte a cette heure!

--Pardon, monseigneur, elle est fermee; voyez, le pont est leve.

Le marechal se pencha, regarda sous la voute et vit, en effet, que le
pont etait leve!

--Bon pour cette porte, dit-il, mais les autres, sans doute...

--Toutes les portes de Paris sont fermees, monseigneur.

--Et a quelle heure seront-elles ouvertes demain?

--Demain, elles ne seront pas ouvertes, monseigneur; ni demain, ni les
autres jours...

--Mais, s'ecria le marechal avec plus d'inquietude encore que de colere,
c'est une tyrannie cela!

--Ordre du roi, monseigneur!...

--Eh quoi! On ne peut plus sortir de Paris ni y entrer?...

--Pardon, monseigneur: il est facile d'y entrer et d'en sortir. On
n'empeche personne d'entrer. Et, quant a sortir, il n'y a qu'a se
procurer un laissez-passer de M. le grand prevot. Il demeure a deux pas
de la Bastille. Et, si monseigneur le desire...

--Inutile, dit le marechal.

Et il donna l'ordre du retour.

"Ordre du roi! murmura-t-il. Tres bien. Mais qui cet ordre vise-t-il?
Moi? Quelle apparence y a-t-il?..."

Tout aussitot, il songea a ces nombreux huguenots venus a Paris, avec
Jeanne d'Albret, le roi Henri de Navarre et l'amiral Coligny.

Francois de Montmorency demeura persuade qu'il s'agissait d'une mesure
de police prise sans autre intention contre les huguenots.

Cependant, le carrosse avait repris le chemin de l'hotel de Montmorency.
Le vieux Pardaillan, lui, avais mis pied a terre et donne son cheval a
conduire en main, a l'un des cavaliers de l'escorte. Il voulait en avoir
le coeur net, et son intention etait d'interroger l'officier.

Cinq minutes ne s'etaient pas ecoulees depuis le depart du marechal, et
il reflechissait a la fable qu'il inventerait pour forcer l'officier a
parler, lorsqu'il vit l'un des soldats du poste s'eloigner de la porte
en prenant la rue Saint-Antoine.

Pardaillan le suivit. Il pensait simplement qu'il lui serait plus facile
de tirer quelque chose de ce soldat. Il l'aborda donc et se mit a
marcher de conserve avec lui.

--Il fait chaud, dit-il, pour entrer en matiere. Une bouteille de vin
frais serait la bienvenue?

--La bienvenue, mon gentilhomme.

--Voulez-vous en boire une avec moi, a la sante du roi?

--Je veux bien, par ma foi.

--Entrons donc dans ce bouchon...

--Pas maintenant.

--Pourquoi pas maintenant, puisque c'est maintenant que nous avons soif?

--Parce que j'ai une commission a faire.

--Ou cela?

Du coup, le soldat commenca a regarder de travers l'acharne
questionneur. A ce moment, le regard de Pardaillan s'accrocha a un
papier que le soldat avait place dans son justaucorps et dont un bout
depassait.

--Ah ca, mon gentilhomme, qu'est-ce que cela peut bien vous faire?
reprit le soldat.

--Rien du tout. Mais, si votre commission vous mene trop loin, vous
comprenez...

--C'est juste. Eh bien, je vais au Temple.

Pardaillan tressaillit. Il continua de marcher quelques pas en ruminant
une idee qui venait de lui traverser la cervelle.

--Camarade, dit-il tout a coup, voulez-vous que je vous dise?... Vous
portez une lettre a l'hotel de Mesmes.

--Comment le savez-vous? s'ecria le soldat stupefait.

--Tenez, voici la lettre qui depasse et sort de votre justaucorps; elle
va tomber, prenez garde.

En meme temps, Pardaillan saisit entre le pouce et l'index le bout
du papier qu'il tira. Rapidement, il jeta un coup d'oeil sur la
suscription. Elle etait ainsi libellee:

A monsieur le marechal de Damville, en son hotel.

Pardaillan jeta un coup d'oeil autour de lui. Ils se trouvaient dans
la rue Saint-Antoine, pleine de passants. A vingt pas, arrivait une
patrouille du guet a cheval. Il n'y avait pas moyen de se sauver en
emportant la lettre. Il la rendit donc au soldat. Mais il avait pu
remarquer qu'elle etait assez mal cachetee, comme par une personne qui
eut ete tres pressee.

Ils se remirent en marche. Pardaillan resolu a ne plus lacher son homme
d'une semelle, le soldat devenu tres mefiant.

--Excusez-moi, mon gentilhomme, reprit tout a coup ce dernier, cette
lettre doit arriver le plus tot possible.

La-dessus, le soldat prit le pas de course.

Mais il avait affaire a plus entete que lui: Pardaillan se mit aussi a
courir.

--Camarade, dit-il, voulez-vous gagner cent livres?

--Non! fit le soldat, en precipitant sa course.

--Cinq cents! reprit Pardaillan.

--Laissez-moi! monsieur, ou j'appelle!

--Mille!...

Le soldat s'arreta court et devint cramoisi.

--Que me voulez-vous? dit-il d'une voix tremblante.

--Vous donner mille livres en or, si vous me laissez lire la lettre que
vous portez.

--Pour mille livres, je serais pendu. Allons donc!

--Oh! oh! C'est donc bien grave, ce que vous portez?

En ce cas, je vous offre deux mille livres."

Le soldat chancela. Pardaillan reprit rapidement:

--Nous entrons au premier cabaret et, tandis que vous videz une bonne
bouteille, je decachete la lettre, je la lis, puis je remets le cachet
en place. Personne ne saura.

--Non, murmura le soldat d'une voix sourde; mon officier m'a dit que je
serais pendu si la lettre s'egarit!...

--Imbecile! Qui te parle de l'egarer?... Trois mille livres! dit
Pardaillan.

Et, prenant le soldat par le bras, il l'entraina au fond d'un cabaret
voisin. Le soldat suait a grosses gouttes.

Il palissait, il rougissait.

--Est-ce bien vrai?" murmura-t-il quand ils furent installes devant une
bouteille.

Pardaillan vida sa ceinture et dit:

--Compte!

Le soldat, ebloui, etouffa un rugissement. Jamais il n'avait vu tant
d'or. C'etait une fortune qu'il avait la devant lui. Haletant, il remit
la lettre a Pardaillan et, sans compter, remplit d'or ses poches. Puis,
comme dans un coup de folie, il se leva, gagna la porte et disparut.
Pardaillan haussa les epaules et, tranquillement, decacheta la lettre
dont il etait des lors le maitre.

Elle contenait ces mots:

"Monseigneur, une voiture de voyage fermee s'est presentee a la porte
Saint-Antoine, escortee par une douzaine de cavaliers. Le marechal de
Montmorency etait la. Il a paru tres contrarie de ne pouvoir passer. Je
crois avoir reconnu les deux aventuriers que vous m'avez signales. Je
fais suivre la voiture qui, je suppose, regagne l'hotel de Montmorency.
J'ose esperer, monseigneur, que vous brulerez ce billet aussitot recu et
que vous n'oublierez pas celui qui vous envoie cet avis."

"Ah! ah! fit Pardaillan. Je sais maintenant ce que signifie l'ordre du
roi de faire fermer toutes les portes de Paris!..."

La-dessus, Pardaillan se mit en chemin pour regagner l'hotel de
Montmorency.

Dans cette soiree, le marechal de Damville recut autant de billets qu'il
y avait de portes a Paris. Tous contenaient la meme indication en peu de
mots: "Rien de nouveau" ou bien: "Le marechal ne s'est pas presente pour
sortir", ou bien encore: "Les personnes signalees ne sont pas venues."

Seul, le poste de la porte Saint-Antoine n'envoya aucun rapport.

Ainsi, le marechal de Montmorency, Loise, Jeanne de Piennes et les deux
Pardaillan etaient prisonniers dans Paris! Damville qui, en attendant
de pouvoir assassiner Charles IX, usait et abusait du credit dont il
jouissait aupres du jeune roi, Damville avait obtenu pour une duree de
trois mois la charge d'inspecter les portes de Paris. Il n'avait pas eu
de peine a demontrer que, dans les circonstances presentes, il fallait
exercer une etroite surveillance sur tout ce qui entrait dans Paris.

Et le roi lui avait confie le redoutable emploi qui le faisait quelque
chose comme gouverneur militaire de Paris.

A l'hotel de Montmorency, l'existence s'ecoulait sans incident. Il avait
ete convenu qu'on resterait enferme sans vaine tentative. Les portes
de Paris ne pouvaient demeurer longtemps fermees et, a la premiere
occasion, le depart se ferait tout naturellement.

Une quinzaine de jours s'ecoulerent ainsi.

Le chevalier et le vieux Pardaillan sortaient presque tous les
jours pour aller aux nouvelles et en prenant toutes les precautions
necessaires pour ne pas etre reconnus.

Un soir, le routier, qui etait sorti seul, rentrait a l'hotel
lorsque, dans la loge du suisse, il apercut quelqu'un qu'il reconnut
immediatement: c'etait Gillot, le digne neveu de l'intendant de
Damville.

--Que viens-tu faire ici? gronda-t-il.

--Monsieur l'officier, je viens... j'expliquais justement...

--Tu viens m'espionner, miserable!...

--Ecoutez-moi, de grace! balbutia Gillot.

--Point d'affaires! Je vais te couper les oreilles.

Gillot se redressa et, tres digne, prononca:

--Je vous en defie bien, par exemple!

En meme temps, il retira un bonnet qui couvrait sa tete jusqu'a la
nuque, et Pardaillan demeura stupefait:

Gillot n'avait plus d'oreilles!...

--Vous voyez bien, monsieur, que vous ne sauriez me couper ce que je
n'ai plus.

--Mais qui t'a ainsi arrange?

--Mon oncle lui-meme! Oui, monsieur!... Lorsque Mgr de Damville a su que
j'avais trahi son secret parce que j'avais peur que vous me coupassiez
les oreilles, il a dit a mon oncle: "C'est bon! Coupez-les-lui!..."
Alors, mon oncle, que je n'eusse jamais cru capable d'un tel crime, a
execute la cruelle sentence, et, tout evanoui que j'etais, m'a ensuite
fait porter hors de l'hotel. Une femme m'a releve, m'a soigne, a gueri
les deux blessures. Et moi, monsieur, moi qui veux me venger, je viens
me mettre a votre disposition."

--Tiens! tiens! pensa le vieux Pardaillan.

--Prenez-moi, monsieur. Vous n'aurez pas lieu de vous en repentir.
Je vous aiderai peut-etre mieux que vous ne croyez. Et, contre mes
services, je ne vous demande qu'une chose.

--Laquelle? Voyons.

--C'est de m'aider a votre tour a me venger de Mgr de Damville qui a
donne l'ordre de me couper les oreilles, et de mon oncle qui a execute
cet ordre."

"Voila un animal qui me parait anime d'excellentes intentions et qui
pourra nous etre utile", songea Pardaillan qui ajouta:

--Eh bien, c'est dit; je te prends a mon service.

Gillot eut dans les yeux un eclair de joie qui eut inquiete Pardaillan
s'il l'eut surpris. Mais, faisant signe a Gillot de le suivre, le vieux
routier s'enfoncait deja dans l'hotel.

Gillot le suivit en murmurant entre ses dents:

"J'espere que mon oncle Gilles sera content de moi!"



V

L'ORAGE GRONDE

Une vingtaine de jours apres l'entree du roi dans Paris eurent lieu les
fiancailles d'Henri de Bearn et de Marguerite, soeur de Charles IX. A
cette occasion, une fete fut donnee au Louvre, fete somptueuse et telle
qu'on n'en avait plus vu depuis les grandes mises en scenes auxquelles
se complurent Francois Ier et Henri II.

Cette memorable, fastueuse et terrible soiree, il faut que nous la
suivions pour ainsi dire heure par heure.

Le Louvre flamboyait de lumieres, un immense bruissement de rires
s'elevait de cette fournaise, et chacune des salles ou se deployaient
ces magnificences contenait un drame...

Au-dehors, une foule de peuple, difficilement contenue par les archers
de service soutenus par des compagnies d'arquebusiers, roulait autour
du Louvre, comme une mer aux flots noirs qui mugit autour d'un brillant
rocher. Cette foule n'etait pas seulement attiree par la curiosite.
Malgre les edits cries a diverses reprises, la plupart des bourgeois
etaient armes de pertuisanes et avaient endosse la cuirasse.

Au debut de cette soiree, et comme la nuit s'etendait sur Paris,
Catherine de Medicis et son fils Charles IX se trouvaient seuls dans une
piece dont le balcon dominait la Seine et la rive gauche.

Habille de noir comme a son habitude, plus pale que jamais, ses maigres
mains d'ivoire incrustees sur la balustrade de fer, Charles IX regardait
au loin une grande lueur rouge. Et, pres de lui, d'un pas en arriere,
Catherine souriait, de son rire enigmatique et cruel, sphinx formidable.

--Pourquoi m'avez-vous amene la, madame? demanda le roi.

--Pour vous montrer ce feu, sire.

--Un feu de joie? Mes bons Parisiens se rejouissent.

--Non, sire. Les Parisiens brulent une maison ou l'on a surpris
une reunion de parpaillots... Et tenez... voici encore un feu qui
s'allume... la, sur votre gauche!

Une bouffee de sang monta aux joues blemes de Charles IX.

--Plaise au Ciel, continua Catherine, que l'idee ne leur vienne pas de
bruler le Louvre!

--Par le sang du Christ! Je vais donner l'ordre de charger les
incendiaires.

Et, se retournant, le roi cria:

--Hola, Cosseins!

--Etes-vous fou, Charles? gronda Catherine en saisissant la main de son
fils. Voulez-vous donc provoquer des emotions et des emeutes dans Paris?

--Que dites-vous la, madame? fit Charles en frissonnant.

--La verite!... Vous avez reve la fusion des catholiques et des
huguenots. Dieu sait si j'en ai gemi moi-meme, car je voyais l'abime ou
vous couriez. Ne voyez-vous pas les visages menacants qui vous entourent
depuis que Jeanne d'Albret, Henri de Bearn, Conde et Coligny sont ici!
Aveugle!

Au loin, l'incendie montait et s'etendait, vaste nappe de flammes rouges
qui ondulait dans la nuit.

--Voila la reponse des Parisiens aux fiancailles de ce soir! reprit
Catherine.

Les yeux exorbites, les machoires serrees, Charles IX regardait. Par
moment, un frisson le secouait.

--Charles, continua la reine, ecoutez-moi. Vous savez avec quelle joie
j'ai pousse a la paix; vous savez que moi-meme je me suis humiliee
devant l'orgueilleuse Jeanne d'Albret. Vous savez que j'ai ete jusqu'a
imaginer le mariage de ma propre fille avec Henri de Bearn. C'est que,
moi aussi, j'etais aveugle! Je croyais alors que la paix etait possible
entre les huguenots et les catholiques. La paix avec les huguenots?
Delire! Reve insense! Il faut que l'heresie ou l'Eglise triomphe ou
meure!

--Madame!... Vous m'epouvantez!... Il est impossible que les choses en
soient la parce que j'ai eu horreur de tout le sang qui se versait!

--Impossible? N'avez-vous pas lu les lettres que les ambassadeurs de
tous les Etats apportent? Que nous dit le roi d'Espagne?... Qu'il
prepare une armee pour retablir le regne de Dieu compromis par notre
faiblesse.

--Je ferai la guerre a l'Espagnol!

--Insense! Que nous dit Venise? Que nous disent Parme et Mantoue? Que
nous disent les Etats de l'Empire? Tous, tous, tous nous blament, tous
nous menacent!

--Je tiendrai tete a l'Europe s'il le faut!...

--Tiendrez-vous tete au Souverain Pontife? gronda Catherine. Vous
releverez-vous de l'excommunication dont il vous menace?

--Par l'enfer, madame! Le pape est le pape, et, moi, je suis le roi de
France!...

Et, cramponne a la balustrade, Charles se raidit davantage.

--Silence! dit-il. Je veux qu'on se taise autour de moi! J'ai decide la
paix, et la paix se fera dans mon royaume! S'il faut faire la guerre a
l'Espagne, a l'Empire, au pape lui-meme, je ferai la guerre!

--Avec quoi? dit Catherine d'une voix glaciale.

--Avec mes armees, avec ma noblesse, avec mon peuple!...

--Votre peuple!... Venez, sire! Et vous allez entendre ce qu'il veut!

En meme temps la reine saisit la main de son fils avec un geste
d'irresistible autorite et, l''entrainant, elle lui fit traverser
plusieurs pieces.

Catherine s'arreta dans une grande salle qui donnait sur le cote du
Louvre oppose a la Seine.

--Vous parlez de votre noblesse, dit-elle alors. Sur qui compterez-vous?
Sur un Guise qui fomente je ne sais quoi dans l'ombre? Sur un
Montmorency qui s'enferme dans son hotel pour y donner refuge aux
rebelles?

--Mordieu! madame, de quels rebelles parlez-vous?

--De ces deux aventuriers qui, en plein Louvre, nous ont insultes, vous
et moi!

--Et vous dites que Montmorency leur donne asile?

--Oui, sire. Et toute votre noblesse en est a ce point de revolte
ouverte... Quant au peuple, ecoutez...

Catherine entraina le roi dans l'embrasure d'une fenetre ouverte, et
Charles, se penchant, vit, au-dela des fosses, du Louvre, la foule
enorme qui se pressait et hurlait:

"Vive la messe! Mort aux huguenots!..."

Mais ces cris eux-memes etaient domines et couverts par une clameur plus
forte, plus volontaire, comme organisee:

"Vive Guise! Vive notre capitaine general!..."

Charles choqua violemment ses mains l'une contre l'autre et, se tournant
vers la reine mere:

--Que signifie?... Qui est capitaine general?

--Votre peuple vous le dit, sire: c'est Henri de Guise!

--Et de quoi est-il capitaine general?

--Des troupes catholiques, sire!

--Or ca, madame, perdons-nous le sens?... Ou donc sont ces troupes
catholiques? Et qui les a instituees?...

--Charles, ces troupes, c'est tout le royaume! Ce sont les seigneurs qui
ne veulent pas que l'heretique soit traite sur le meme pied que le
loyal serviteur! Ce sont les bourgeois que vous pouvez voir d'ici, la
pertuisane au poing! C'est tout votre peuple, enfin, qui s'arme pour
sauver la vieille religion qui, elle, a sauve le monde... Et c'est cela
qui fait une armee, sire!

Charles IX referma violemment la fenetre et se mit a arpenter la salle
d'un pas agite.

--Que faire? Que faire? balbutiait-il.

--Eh! par Notre-Dame, votre devoir de roi, de fils aine de l'Eglise!

--Quoi! Une trahison contre ce pauvre Coligny qui pleure de joie quand
je l'appelle mon pere! Contre ce pauvre Henri qui est si rayonnant et
qui m'assure de toute son amitie... Faites tout ce que vous voudrez! Je
ne veux pas m'en meler."

Tout Charles IX etait dans ce mot.

Catherine reprima le tressaillement de joie qui l'agita. Elle marcha
rapidement vers son fils, fixa son regard aigu sur ses yeux troubles et,
d'une voix sourde, elle murmura:

--Charles, votre bon coeur vous perdra. Malheureux enfant, ne vois-tu
pas que tu as introduit le loup dans Paris? Tu parles de l'amitie
d'Henri de Bearn! Sais-tu ou se trouvait Henri lorsque tu le croyais au
camp de La Rochelle, avant ton depart pour Blois! Interroge la-dessus
ton grand prevot...

--Parlez, madame!...

--Eh bien, il etait a Paris avec Conde, d'Andelot et Coligny. Et sais-tu
ce qu'il y venait faire?... Il conspirait ta mort pour s'emparer de ta
couronne!"

Le roi devint livide et jeta autour de lui des yeux hagards...

Se penchant a l'oreille de son fils, la reine ajouta:

--Pas un mot, sire! Pas un geste qui laisse comprendre aux damnes
huguenots que vous savez l'horrible verite! Dissimulez, sire, ou nous
sommes tous perdus!..."

Alors elle s'eloigna, descendit un escalier derobe et parvint a son
oratoire.

--Paola! appela-t-elle.

Sa suivante florentine apparut.

--Sont-ils la? demanda la reine.

--Oui, Majeste. Lui, ici... et l'autre, la!

--Bien! le bravo d'abord... Et ensuite, lui!

La suivante sortit et reparut quelques instants apres, suivie d'un homme
qui s'inclina jusqu'a terre.

--Bonjour, mon cher Maurevert, dit la reine avec son plus gracieux
sourire. Je vois que vous etes toujours de nos amis, toujours empresse
lorsque nous avons besoin d'un homme brave, energique et devoue.

--Votre Majeste me comble, dit Maurevert en se redressant.

--Pas du tout. J'aime a rendre hommage aux amis de la couronne. Pauvre
couronne! Bien peu solide sur la tete de mon fils!...

"Diable! songea Maurevert en palissant, aurait-elle vent de quelque
chose?"

Et, tout haut, il dit:

--S'il ne faut que risquer ma vie pour consolider cette couronne. Votre
Majeste n'a qu'a parler: je suis tout pret... a tout!

Au fond, Maurevert tremblait.

Il avait jete autour de lui un rapide coup d'oeil pour s'assurer qu'il
etait bien seul avec la reine.

Puisque nous tenons ce Maurevert, dessinons-le en quelques traits. Il
paraissait une trentaine d'annees; svelte, mince, les cheveux et la
barbe d'un blond ardent, presque roux, l'oeil gris, avec des reflets
d'acier, la figure reguliere, la tournure elegante, il avait la demarche
souple d'un fauve et, dans son ensemble, ne manquait pas d'une sorte
de beaute. Rompu a tous les exercices vigoureux, il passait pour tres
dangereux l'epee a la main et, en outre, avait une reputation etablie de
tireur infaillible a l'arquebuse et au pistolet.

Il n'avait pas de situation fixe a la cour. On ignorait d'ou il venait
et quelle etait sa famille. Mais il avait ete d'abord tres protege par
le duc d'Anjou, frere du roi, a qui il avait rendu de ces inavouables
services qu'un bravo pouvait rendre a un prince. En recompense Henri
l'avait presente a la reine Catherine, en lui disant:

--Madame ma mere, M. de Maurevert tuerait son pere si je lui en donnais
l'ordre.

Maurevert, en marge de la cour, meprise par les uns, redoute par les
autres, accepte, tolere plutot, n'aimait et ne haissait personne; mais
il etait capable de tuer froidement quiconque le genait.

Que voulait-il? De l'argent d'abord, beaucoup d'argent. Et puis un titre
qui lui permit de faire bonne figure parmi les nobles compagnons qui
acceptaient sa societe.

Il trahissait secretement le duc d'Anjou pour le duc de Guise, tout pret
a trahir le duc de Guise pour le roi Charles. Il savait que le frere
du roi attendait avec impatience la mort de Charles IX, et peut-etre
Maurevert eut-il assassine le roi s'il n'eut craint d'etre ensuite
abandonne par Anjou.

Lors donc que Catherine lui eut fait entendre qu'elle craignait pour la
couronne, Maurevert s'imagina que la reine avait peut-etre des soupcons
sur la conspiration de Guise.

"S'il en est ainsi, pensa-t-il, et qu'elle me veuille faire arreter, je
saute sur elle, je l'etrangle, et je prouve au roi que la reine mere
voulait le tuer pour mettre Anjou sur le trone."

C'est pourquoi il repondit sur un ton de menace que Catherine ne pouvait
comprendre:

--Je suis pret... a tout!

--Je le sais, monsieur, je le sais, et c'est pourquoi, dans les
circonstances difficiles que nous traversons, j'ai songe a vous. J'ai
des ennemis, ou plutot mon fils a beaucoup d'ennemis...

--De quel fils Votre Majeste parle-t-elle en ce moment?

"Oh! Oh! pensa la reine. Corpo di Christo, voila un gaillard plus
intelligent que je ne le pensais!"

Elle poussa un soupir, et dit d'un ton languissant:

--Mais de quel fils voulez-vous que je parle, sinon du roi...

--C'est que, comme je suis le plus fidele serviteur de Mgr Henri, j'ai
toujours une tendance a m'imaginer que c'est lui le seul fils de la
reine. Pardonnez-moi, madame, j'oubliais le roi!

--Monsieur de Maurevert, dit-elle, j'aime egalement mes enfants...
Lorsqu'il plaira a Dieu de rappeler a lui mon pauvre Charles, je serai
heureuse de savoir qu'Henri possede des serviteurs aussi devoues que
vous... Mais, ce devouement que vous avez pour le duc d'Anjou, ne
sauriez-vous l'offrir au roi pour un temps?

--Madame, dit Maurevert, ce que j'en ai dit, c'est pour faire comprendre
a Votre Majeste que j'appartiens corps et ame a Mgr d'Anjou...

Les yeux de la reine etincelerent de joie. Maurevert surprit cette joie
et continua:

--Mais il va sans dire que, si le roi a besoin de mes faibles services,
je lui suis tout acquis: c'est mon devoir de fidele sujet.

Il y avait une telle difference entre le ton que le bravo employait pour
parler du duc d'Anjou et pour parler du roi que Catherine, transportee,
s'ecria:

--Monsieur de Maurevert, vous etes un honnete homme et, si vous voulez
m'obeir, je me charge de votre fortune!

Car cette femme si rude, si subtile, devenait aveugle des qu'on la
flattait dans son amour pour Henri d'Anjou.

Elle reprit apres une minute de reflexion:

--Puisque vous voulez servir le roi, je veux vous donner une preuve de
mon amitie en vous disant quels sont ses ennemis...

--J'ecoute Votre Majeste, tout pret a renfermer dans mon coeur comme au
fond d'une tombe les secrets qu'elle daignera me confier.

--Je connais votre discretion... Mais est-ce bien un secret pour vous?
Ne vous doutez-vous pas de quels ennemis je veux vous parler?

--Serait-ce de M. le duc de Guise?

--Guise? Oh! non... le duc nous est tout devoue...

--Alors, Votre Majeste veut parler du marechal de Damville.

--Damville, a qui nous avons donne le gouvernement de la Guyenne, est un
de nos plus beaux amis...

--Alors, fit Maurevert, il s'agit de celui qu'on appelle le chef des
_Politiques_.

--Montmorency! dit la reine. Cette fois, c'est bien un ennemi que vous
designez. Mais nous en reparlerons plus tard.

--Alors, reprit Maurevert impenetrable, je ne vois pas...

--Songez que, le roi, c'est le fils aine de l'Eglise.

--Votre Majeste veut parler des huguenots! s'ecria le bravo avec une
surprise parfaitement jouee. Mais le roi lui-meme n'a-t-il pas proclame
la grande reconciliation?

--Eh bien, oui! Mais, malgre toutes nos avances, malgre la sincerite
de nos offres, les huguenots conspirent. Ils sont insatiables. Ah!
Maurevert, je tremble pour mon fils!

--Pourquoi Votre Majeste ne fait-elle pas arreter l'amiral?

--Trop tard, mon bon Maurevert, trop tard. Arreter l'amiral! Qui donc
oserait maintenant se charger d'une telle besogne?...

--Moi, fit Maurevert.

--Vous!...

--Pourquoi pas? Que le roi m'en signe l'ordre, et, des ce soir, en
pleine fete, j'arrete Coligny.

--Quel scandale!... Non, non, c'est impossible!... Ah! je suis une reine
bien malheureuse!... Ah! si le Ciel pouvait donc une fois exaucer ma
priere! Une bonne fievre quartaine nous delivrerait de Coligny, et il
n'y aurait pas de scandale... vous comprenez... Helas! nous en serons
reduits a subir la loi des heretiques et a entendre la messe en
francais! car, d'esperer que le Ciel enverra a l'amiral la fievre qui
nous sauverait tous, et qui vous enrichirait, mon bon monsieur de
Maurevert, d'esperer cela, il n'y faut pas songer...

La reine s'arreta sur ce mot. Maurevert sourit. Mais il voulait des
ordres positifs. Il avait d'ailleurs compris depuis longtemps.

--Un accident! fit-il.

--Eh oui! dit la reine. Une tuile ne peut-elle pas tomber sur la tete de
l'amiral?

--Hum! Il faudrait que cette tuile fut douee d'un devouement...

--Qui couterait cher, n'est-ce pas?... Parlez sans crainte, mon cher
monsieur de Maurevert. Que faudrait-il pour donner de l'intelligence et
du devouement a cette tuile?

--Je l'ignore, madame. Mais, a defaut de cette tuile, je connais
quelque part une bonne arquebuse...

--Mais c'est tout ce qu'il faut!

--En ce cas, que Votre Majeste cesse de craindre. Je n'ai qu'un mot a
dire a un ami qui se chargerait...

--Voyons. Comment s'y prendrait cet ami?

--Mais de la facon la plus simple et la moins scandaleuse... Il
attendrait au detour de quelque rue M. l'amiral qui tous les jours
quitte le Louvre a la meme heure et suit le meme chemin pour se rendre
a son hotel... et tenez, madame, je vois ici l'endroit... Votre Majeste
connait-elle le reverend Villemur?

--Le chanoine de Saint-Germain-l'Auxerrois?

--C'est cela. Eh bien, ce digne chanoine, qui est des amis les
plus zeles de l'Eglise, demeure justement dans le cloitre
Saint-Germain-l'Auxerrois, que M. l'amiral traverse tous les jours
pour gagner la rue de Bethisy. Il loge dans une fort belle maison, cet
excellent Villemur. Et il se trouve que les fenetres de son logis sont
grillees au rez-de-chaussee d'un assez-fort treillis, en sorte que, de
la rue, il est impossible de voir ce qui se passe a l'interieur de la
maison.

--Tres bien! Tres bien...

--Supposons donc que mon ami va demander l'hospitalite au chanoine, et
qu'il se place pres de la fenetre, son arquebuse a la main. Il joue avec
cette arquebuse. Tout a coup la balle part et va frapper M. l'amiral qui
passe juste a ce moment. Je crois bien, madame, que ceci vaut la tuile
ou la fievre.

--Certes! Et, si un tel accident arrivait, votre ami serait royalement
recompense.

--S'il s'agissait de moi, je repondrais que ma plus belle recompense
serait la satisfaction d'avoir servi ma reine.

--Oui, mais tout le monde n'a pas votre desinteressement.

--Ce n'est que trop vrai, madame. Je crois donc que l'ami dont je vous
parle et qui est d'une adresse extraordinaire a l'arquebuse pourrait
bien se montrer maladroit si je n'etais la pour assurer un paiement
raisonnable. Mais que Votre Majeste ne s'en inquiete pas: je possede une
cinquantaine de mille livres, et avec cette faible somme...

Catherine eut un haut-le-corps. Mais se remettant aussitot elle attira a
elle une feuille de papier et y traca quelques mots.

--Monsieur de Maurevert, dit-elle, je ne souffrirai pas un tel
sacrifice. Gardez vos cinquante mille livres. Quant a votre ami, voici
pour lui un bon de vingt-cinq mille livres sur le tresor.

Maurevert lut le papier, le plia et le mit en poche.

--Le reste... apres l'accident, dit Catherine. Vous voyez que je ne
marchande pas quand il s'agit de recompenser vos amis, mais j'espere
qu'il m'en sera tenu compte... Prevenez aussi votre ami que j'aurai
besoin de lui...

--Contre qui, madame?...

--Je vais vous le dire. Mais il ne s'agit plus la ni du roi ni de
l'Eglise. Il s'agit..."

Catherine, se dechargeant de cette souriante simplicite dont elle
s'etait couverte pour parler des affaires de l'Etat, laissa la haine
eclater sur son visage.

--Il s'agit, poursuivit la reine, de deux hommes qui m'ont mortellement
offensee. Sans eux, ou du moins sans l'un d'eux, nous n'en serions pas
ou nous sommes. Il n'y aurait plus d'armee huguenote. Il n'y aurait
pas de fiancailles royales ce soir dans le Louvre. En sauvant Jeanne
d'Albret, il nous a menaces, mes fils et moi, d'une ruine que toutes
mes ressources pourront a peine conjurer. Mais ce n'est pas tout.
Ce miserable se mele de proteger quelqu'un qui est, dans ma vie, un
obstacle terrible. Ce n'est pas tout. Par deux fois il m'a bafouee. Lui
et son pere, je les hais, Maurevert, et je vous donne, en vous revelant
cette haine, la plus grande preuve d'estime que j'aie jamais donnee a
per sonne. Tuez-moi ces deux hommes et je vous cree comte..."

Maurevert tressaillit.

--Je vous trouverai un comte a votre taille. Et en attendant, pour
chacune de ces tetes, il y a cent mille livres.

--Ce sont donc de bien puissants personnages, madame?

--Ce sont deux miserables aventuriers. Mais, prenez-y garde, ces deux
hommes sont de fer. On croit les avoir tues: ils reparaissent. On les
brule dans une maison, on les retrouve dans une autre. Mais vous y
etiez, Maurevert! Vous y etiez a l'incendie du cabaret, vous etiez
au siege de la rue Montmartre, vous etiez ici meme lorsque j'ai ete
insultee, bafouee.

--Vous parlez des Pardaillan, madame!

--Vous les avez nommes! Ils sont maintenant...

--A l'hotel de Montmorency, je le sais madame. Eh bien, madame, je vais
vous etonner: pour la vie de ces deux hommes, je ne veux ni de votre
comte, ni de vos deux cent mille livres... et je donnerais moi-meme
jusqu'a la derniere goutte de mon sang pour les tenir un jour a ma merci
et les etrangler de mes mains...

--Ah! ah! fit lentement Catherine, il parait que vous leur en voulez
fort, mon bon Maurevert.

Maurevert posa son doigt sur sa joue droite.

Sur cette joue, une longue cicatrice apparaissait, livide, sous les
couches de pate.

--Joli coup de cravache, dit la reine avec sa terrible tranquillite.
Vous en serez marque toute la vie.

Maurevert grinca des dents. Mais, se remettant presque aussitot, il
s'inclina:

--La reine me donne-t-elle conge?

--Allez, monsieur. Et songez que, si je suis bien servie, vous pourrez
demander ce que vous voudrez sans craindre de trop demander.

Maurevert s'eloigna.

"Bon! songea la reine. Coligny. Les Pardaillan. Voyons maintenant ou en
est notre bonne Jeanne d'Albret."

Elle s'assit dans un vaste fauteuil.

Peu a peu les traits convulses de Catherine se detendirent. Une
expression de melancolie reveuse remplaca l'expression de haine. Elle
saisit un petit miroir pour s'examiner, et, quand elle se vit ce qu'elle
voulait qu'elle fut, elle s'arrangea dans son fauteuil, prit une pose
affaissee, ramena sur ses epaules le voile noir qui couvrait sa tete et
s'en fit ainsi une sorte de cadre qui seyait merveilleusement a cette
attitude et a cette melancolie.

Alors seulement elle appela la suivante et lui fit un signe. Paola
penetra dans une piece voisine, et, de meme qu'elle avait introduit
Maurevert, elle introduisit cette fois un nouveau personnage, et
s'eclipsa sans bruit.

Quant a Maurevert il avait regagne les immenses salles ou evoluaient dix
mille invites. Sans que la fete battit encore son plein, il commencait
deja a regner dans cette foule ce laisser-aller qui denote que la
froideur premiere est passee.

Maurevert parcourut longtemps les salons, cherchant quelqu'un.

Il apercut enfin un groupe nombreux de seigneurs qui paraissaient faire
leur cour a un personnage qui, d'apres l'attitude et le nombre des
courtisans, ne pouvait etre que le roi lui-meme.

Ce n'etait pas le roi, c'etait Henri, duc de Guise.

Il portait avec une grace hautaine un costume qui etait une merveille de
magnificence et de bon gout: la garde de son epee de parade etincelait
de diamants; chacun des rubans de son pourpoint etait fixe par une
grosse perle; une agrafe de rubis et d'emeraudes supportait les plumes
blanches de sa toque.

Henri de Lorraine, duc de Guise, heureux, souriant, resplendissant de
jeunesse, reellement magnifique, pouvait en cette soiree passer pour le
cavalier le plus accompli de la cour de France. Il riait avec les siens
des huguenots qui passaient en leurs costumes plus severes.

Tout a coup, l'idee d'une excellente farce traversa sans doute son
esprit. Car il se mit a rire plus nerveusement que jamais: Teligny,
gendre de l'amiral, venait d'apparaitre, donnant la main a sa femme,
Louise de Coligny, alors dans tout l'eclat de sa beaute.

Guise la vit de loin. Il etouffa un soupir et palit legerement. Puis,
eclatant de rire, comme nous avons dit, il s'ecria:

--Messieurs, une jolie comedie!... Approchez-vous, je vais vous
expliquer cela.

Le cercle des courtisans se resserra. A ce moment, quelqu'un toucha
Henri de Guise au bras. Le duc se retourna et vit Maurevert.

--Attendez-moi, messieurs, dit-il. Je reviens a l'instant, et nous
allons combiner ensemble une petite mascarade dont il sera parie!

La-dessus, il se retira du cercle, suivi de Maurevert, et se refugia
dans l'embrasure d'une large fenetre.

--Eh bien, fit-il, que voulait-elle?

--Me donner l'ordre de tuer Coligny, dit Maurevert.

Le duc tressaillit et murmura sourdement:

--Elle cherche a nous devancer... Mais n'importe! Autant commencer par
l'amiral! Ah Coligny! Coligny! Tu pleureras des larmes de sang pour
m'avoir fait pleurer des larmes d'amour. Qu'as-tu promis?

--De tirer sur l'amiral.

--Bien!... Seulement tu attendras que je te dise le bon moment. Tu
comprends... Ne tire pas sans mon ordre.

--Oui, monseigneur.

--Et puis... le jour ou tu tireras... tu t'arrangeras pour blesser
grievement le bonhomme, tu entends... mais non pour le tuer sur le coup.

Guise regagna son cercle de courtisans auxquels il commenca a expliquer
son idee, qui devait etre des plus bouffonnes a en juger par les rires
et les bravos qui l'accueillaient.

Quant a Maurevert, il se perdit dans la foule, gagna lentement les
portes des salons, puis sortit du Louvre et disparut dans les rues
noires.



VI

L'ORAGE GRONDE (suite)

"Le bravo d'abords et lui ensuite!" avait dit la reine Catherine a sa
suivante Paola.

Nous venons d'assister a l'entretien qu'elle avait eu avec Maurevert. La
suivante florentine introduisit alors le personnage que la reine avait
simplement appele "lui".

Ce nouveau personnage, ayant salue la reine, se tint immobile devant
elle dans une attitude de raideur ou il y avait autre chose que de la
fierte. Il etait tres pale. Ses yeux ardents eclairaient cette paleur
d'un feu etrange.

Cet homme, c'etait le comte de Marillac.

--Vous etes fidele au rendez-vous, dit enfin Catherine; merci, comte.

--C'est bien plutot a moi de remercier Votre Majeste de l'interet
qu'elle daigne me temoigner, de la promesse qu'elle a bien voulu me
faire...

La reine fit un signe de tete ou il y avait de la lassitude, de la
melancolie, des sentiments reprimes, quelque chose comme une
affection profonde qui n'ose eclater. Sa voix avait pris une douceur
extraordinaire.

--Comte, dit-elle de cette voix harmonieuse, restee si jeune et si pure,
il faut avant tout que je vous supplie de ne pas vous etonner de cet
interet que vous avez pu remarquer...

--Madame, s'ecria Marillac remue jusqu'aux entrailles, est-ce bien la
reine qui me parle ainsi?

Et, en cette minute, il eut l'impression emouvante que Catherine allait
lui repondre:

"Non pas la reine... mais votre mere!..."

Cette reponse ne vint pas.

--Comte, dit-elle, vous etes l'homme le plus genereux que j'aie
rencontre... C'est a cette generosite que je fais appel pour vous prier
de ne pas m'interroger au sujet de cet interet... de cette affection que
je vous porte.

--S'il y a un secret dans la pensee de Votre Majeste, et que ce secret
soit surpris par moi, puisse-je etre foudroye par le feu du ciel avant
que de mon coeur il soit monte a ma langue!

--Il y a un secret... Eh bien, oui, comte!... Et tenez... ce secret, je
vous jure de vous le divulguer un jour... bientot...

Le jeune homme laissa echapper un faible cri.

--Bientot, reprit la reine avec un admirable desordre dans la voix, vous
saurez pourquoi je m'interesse tant a vous, pourquoi j'ai du, dans notre
derniere entrevue, feindre la froideur, et pourquoi, cependant, je vous
offrais une royaute... pourquoi j'ai sonde votre chagrin... et pourquoi
enfin je veux vous voir heureux!...

--Madame! madame! cria Marillac, comme il eut crie: Ma mere!...

Mais il n'entrait pas dans le plan de Catherine qu'un mot definitif fut
prononce. Elle dit en souriant:

--Que fites-vous de ce coffret d'or que vous voulutes bien accepter?...

Marillac repondit par un sourire au sourire de la reine.

--Ce coffret, balbutia-t-il?... Ah! je le garde precieusement comme une
relique, madame, puisqu'il me vient de vous!

Un nuage passa sur le front de Catherine.

--Vous le gardez... chez vous?

--Votre Majeste sait que j'habite l'hotel de la reine de Navarre,
puisque je suis un de ses gentilshommes... Le coffret est un bijou de
femme.

--C'est vrai! fit Catherine, toujours avec le meme sourire. Je m'en
servais pour renfermer tantot mes gants, tantot mes echarpes. Il me fut
jadis donne par le bon roi Francois Ier, lorsque j'arrivai a la cour de
France...

--Il n'a pas perdu sa destination, dit alors le comte. Car Sa Majeste ma
reine s'en sert pour mettre ses gants.

--Vraiment! fit Catherine avec un soupir qui eut paru un merveilleux
chef-d'oeuvre de ruse a quiconque eut pu voir la joie sauvage qui eclata
soudain dans ce coeur.

--Oui, reprit le comte avec une gravite soudaine, j'aime la reine de
Navarre... pardonnez-moi, madame, j'allais dire: comme si elle etait
ma mere... Alors, je l'ai priee de me garder cette relique.... ce
coffret... jusqu'au jour...

--Vous avez bien fait, mon enfant!

Le comte chancela, ebloui par ce mot qu'il entendait pour la premiere
fois dans la bouche de Catherine.

--Jusqu'au jour, disiez-vous? reprit-elle vivement.

--Jusqu'au jour ou je saurai enfin la verite sur celle que vous savez,
dit le comte en retombant dans ce meme desespoir qui paraissait
l'accabler. Et ceci m'amene a vous rappeler que Votre Majeste, dans
cette entrevue meme ou elle me donna ce magnifique coffret, daigna me
promettre...

--Je vais tenir ma promesse, mon cher comte...

Mais n'etes-vous pas curieux de savoir comment j'ai connu votre passion
pour Alice de Lux?...

--Je vis dans une telle inquietude, madame, que rien ne me touche ni
m'etonne... J'ai simplement suppose que Votre Majeste avait daigne
s'informer de moi...

--C'est un peu cela, comte... mais croyez bien que le genie et
l'intrigue qu'il m'a fallu deployer pour vous suivre pas a pas, savoir
ce que vous pensiez, vous proteger au besoin...

Le comte, a ces mots, eut encore un de ces mouvements impulsifs comme
Catherine en avait provoque deux ou trois depuis le debut de cet
entretien. Mais, cette fois encore, elle s'arreta, en se reprenant pour
ainsi dire a l'instant precis ou elle paraissait vouloir s'abandonner a
l'emotion.

--Je vous ai surveille, reprit-elle avec un sourire. J'ai d'abord voulu
voir de pres, et Dieu sait ce qu'il m'en a coute pour demeurer si froide
devant vous, alors que...

--Achevez, madame, je vous en supplie!

--Rien, fit la reine sourdement. L'heure n'est pas venue, et vous avez
jure de ne pas m'arracher mon secret.

Le comte joignit les mains et s'inclina comme devant une sainte.

--Apres notre premiere entrevue, continua la reine, je ne tardai pas a
connaitre votre amour pour Alice de Lux. Un soir, comte, vous vous etes
arrete pres de mon nouvel hotel, au pied meme de la tour. La reine
de Navarre vous accompagnait. Elle entra chez Alice. Et vous, vous
attendites... Alors, je voulus savoir ce qui vous tourmentait... Je
connaissais Alice... je l'avais quelque peu malmenee jadis parce qu'elle
abandonnait notre religion... J'eus tort, je l'avoue; on devrait
toujours respecter la croyance des autres... Le lendemain matin, je la
vis donc... et je sus ce qu'il s'etait passe entre elle et la bonne
reine Jeanne...

--C'est ce jour-la, madame, interrompit le comte fremissant, qu'eut lieu
notre deuxieme entrevue... c'est ce jour-la que vous me fites venir...
que vous voulutes bien me donner ce coffret d'or en signe de votre
affection... royale... c'est ce jour-la enfin que vous me fites une
promesse...

--Oui: celle de vous dire au juste ce qu'est Alice de Lux!... Cette
promesse je vais la tenir... Mais, reprit Catherine, la reine de Navarre
ne vous a donc rien dit depuis ce jour?

--Rien, madame, rien!... En quittant la maison d'Alice de Lux, elle me
dit... et toute ma vie j'aurai ces paroles gravees dans ma memoire: "Mon
enfant, j'ai longuement interroge votre fiancee. Dans mon ame, voici ce
que je pense: je verrai avec effroi que cette demoiselle devienne la
femme d'un homme que j'aime comme un fils... mais l'amour peut faire des
miracles... et je crois vraiment que l'amour d'Alice pour vous est de
ceux qui font des miracles... Devant cet amour si grand, je vous dis,
mon enfant: suivez votre destinee".

Le comte garda alors un sombre silence, comme s'il eut encore repete en
lui-meme ces paroles. Puis il reprit:

--Depuis, la reine ne voulut jamais ajouter un mot. Elle me pria meme
de ne plus lui parler de ces choses jusqu'au jour ou je serais decide
a epouser Alice... Que signifie cet effroi qu'elle manifeste a l'idee
qu'Alice peut devenir ma femme? Que s'est-il donc passe qu'il ait fallu
un miracle, un miracle d'amour pour faire oublier a Jeanne d'Albret?...
Il me semble, a force de creuser ma pensee, que la reine de Navarre a
surpris un crime chez Alice, et que, par pitie pour moi, peut-etre, elle
ait resolu de taire ce crime...

--Avez-vous revu Alice, depuis;? demanda Catherine.

--Non, madame!... Il me semble maintenant qu'a son premier mot, a son
premier geste, je decouvrirai son crime... et pourtant je ne puis vivre
sans elle!

--Vous parlez de crime, reprit la reine en hochant la tete, prenez garde
de ne pas aller trop loin dans des soupcons que rien ne justifie...
Ecoutez-moi, comte... Il y a dix-huit jours, je vous ai demande un mois
pour savoir toute la verite sur Alice de Lux. Mon enquete a abouti plus
rapidement que je n'eusse espere... cette verite, vous allez la savoir
selon ma promesse... Alice de Lux est pure, Alice de Lux a mene
l'existence la plus innocente, Alice de Lux est digne de l'amour d'un
homme tel que vous... mais..."

Ce "mais", le comte de Marillac ne l'entendit pas. A cette certitude
que lui donnait Catherine de la purete, de l'innocence d'Alice, le
malheureux etait tombe sur ses genoux, il avait saisi les mains de la
reine, et ce cri fit pour ainsi dire explosion sur ses levres:

"Ma mere!... ma mere!..."

Catherine laissa tomber sur le comte prosterne un regard terrible; puis
ce regard fit le tour de l'oratoire avec une inexprimable epouvante.

--Etes-vous fou, monsieur? gronda-t-elle.

Au meme instant, Marillac fut debout...

--Ah! comte, murmura Catherine, vous venez de me donner une emotion bien
cruelle, pour si douce qu'elle soit... Songez que, si l'on vous avait
entendu, la mere du roi de France etait deshonoree...

--Oh! infame que je suis!... Pardonnez a mon delire, Majeste...

--Silence, comte! Pour Dieu, si j'ai pu vous inspirer non pas meme de
l'affection, mais cette pitie naturelle que tout homme accorde a la
femme qui a longuement et atrocement souffert, silence! Silence sur tout
ceci...

--Je le jure, oh! je le jure sur mon ame.

--Pas un mot, pas une allusion a personne au monde!

--A personne, madame, a personne!...

--Pas meme a Alice! Pas meme a cette reine de bonte qui est votre reine.

--Je le jure!...

--Vous m'avez egalement jure de tenir secretes toutes nos entrevues...

--Je le jure encore!...

La reine parut alors s'apaiser et s'abandonner a cette melancolie qui
donnait un charme severe a son visage, quand elle voulait.

"Quoi! songeait-il. D'ou me vient donc tant de joie? Ai-je donc
reellement doute d'Alice? Jamais! Jamais!"

Apres quelques instants, pendant lesquels Catherine calcula la confiance
qu'elle avait pu acquerir dans le coeur de Marillac, elle reprit:

"Maintenant, puisque j'ai promis de vous dire toute la verite, il faut
que vous sachiez pourquoi la reine de Navarre a hesite, pourquoi vous
avez pu concevoir des doutes sur Alice de Lux... Il y a en effet
un mystere sur cette pauvre petite... Elle craignait que la verite
n'eclatat un jour a vos yeux; cette verite est terrible en soi, bien que
la pauvre enfant n'en soit en aucune facon responsable...

--Parlez, madame, supplia le comte...

--Eh bien, Alice est une fille sans nom, sans famille. Adoptee par les
de Lux, elle ne peut en realite se reclamer de sa naissance; voila la
verite, comte!

Cette etrange accusation proferee devant Deodat--l'enfant trouve
lui-meme--etait une de ces audaces comme les concevait le sombre cerveau
de Catherine. N'etre pas "nee" etait alors pour une fille un terrible
malheur.

Le comte, radieux, s'ecria:

--Je cours me jeter aux pieds d'Alice... Puisse-t-elle me pardonner
d'avoir ose la soupconner!

--Ainsi, comte, vous passez outre?...

--Ah! madame, murmura Marillac d'une voix basse et ardente, comment cela
pourrait-il m'arreter, alors que moi-meme...

Il se tut subitement, en voyant le nuage de tristesse qui couvrait
soudain le front de la reine, et, se courbant devant elle, ajouta:

--Madame, je vous benis pour la joie immense que vous venez de me
donner... c'est a vous que je dois la vie...

--Eh bien, comte, eh bien, puisque vous voulez que je fasse ce mariage,
croyez-moi, faites-le sans eclat.

--Peu importe, madame, comment se fera cette union, pourvu qu'elle se
fasse!

--Me laissez-vous libre d'arranger la chose? demanda la reine avec un
charmant sourire.

--Ah! madame, vous m'enivrez! s'ecria le comte dans l'exaltation de sa
double joie de fils et d'amant.

--Eh bien, je veux choisir l'eglise, l'heure, le jour... Voyons, vous
n'etes pas assez huguenot pour me refuser cette joie?...

--Madame, je ferai ce que vous voudrez... peu importe le pretre...

--Le pretre? Ah! oui... Eh bien, tenez, je l'ai trouve... un saint
homme... c'est le reverend Panigarola qui vous unira... L'eglise?... ce
sera Saint-Germain-l'Auxerrois...

--Le jour? demanda le comte reellement enivre.

--Le jour?... Prenons le lendemain du mariage de ma fille Marguerite...

--L'heure?

--La meilleure: minuit! Allez, et puissiez-vous etre heureux!

--Je le suis au-dela de toute expression, dit le comte en couvrant de
baisers la main que lui avait tendue la reine.

--Un dernier mot, reprit celle-ci. Laissez-moi la joie d'annoncer a
Alice son mariage; je dois une repara tion a cette pauvre enfant que
j'ai rudoyee jadis plus qu'il ne convenait...

--Je vous obeirai, madame.

Et leger, souleve par cette force de joie qui transporte les vrais
amoureux, le comte s'eloigna, l'ame ravie, pour courir d'abord faire
part de son bonheur a la reine de Navarre, et ensuite pour courir
demander pardon a Alice.

A peine fut-il parti que la reine sortit de son oratoire, traversa son
cabinet de travail et parvint a une piece eloignee. La, une jeune
femme attendait dans la demi-obscurite de la piece ou brulait un seul
flambeau.

Cette femme, c'etait Alice de Lux.

La reine alla a elle, lui prit la main et, la regardant jusqu'au fond de
l'ame:

--Tu as entendu?

--Non, Majeste! dit Alice.

--Tu m'etonnes, fit la reine. Tu n'es donc plus toi-meme!... Eh bien,
ecoute: il sort de mon oratoire; il t'aime plus ardemment que jamais;
vous devez vous marier bientot; ne lui demande ni le jour ni l'heure, ni
le nom du pretre; je t'instruirai de ces details en temps voulu. Sache
seulement que tu n'es pas la fille du comte de Lux, mais seulement une
enfant qu'il a recueillie et dont on ne connait ni le pere ni la mere.
C'est la le secret que tu avais confie a Jeanne d'Albret et qui te
faisait trembler devant lui. Me comprends-tu?

--Oui, madame, dit faiblement Alice.

--Donc, a partir de ce jour, tu es heureuse. Plus de contrainte. Plus
rien qui te gene, puisque je suis seule a savoir...

--Et la reine de Navarre! murmura sourdement Alice.

--Ne t'en inquiete plus! repondit Catherine, d'une voix etrange. Donc,
tu vas l'epouser, et vous partirez loin, ou vous voudrez, et tu seras
heureuse a jamais... tout cela a condition que tu m'obeisses jusqu'au
bout... A la moindre hesitation de ta part, je te brise... et je le tue!

--J'obeirai, madame, dit Alice.

--Va, ma fille. Et rappelle-toi que je veux son bonheur et le tien...

Alice demeura immobile.

Il semblait qu'elle fut agitee par un combat interieur.

--Eh bien, Alice? fit la reine. A quoi songez-vous donc?

--Pardon, madame, dit-elle en tressaillant, je... non...

--Voyons, tu as quelque chose a me dire?

--Non... je songeais...

--Ecoute, gronda la reine, es-tu bien sure que tu n'as pas entendu la
conversation que je viens d'avoir?

--Je vous le jure, madame!

La reine connaissait Alice: les moindres intonations de sa voix lui
etaient familieres. A l'accent de la jeune femme, elle comprit sa
sincerite. Du reste, Alice se remettait maintenant; elle fit la
reverence et sortit.

Par des couloirs et des escaliers retires, l'espionne evita les salles
de fete, gagna une porte du Louvre, sortit et rentra dans sa petite
maison de la rue de la Hache.

La, elle s'assit, les coudes sur une table, la tete dans les deux mains,
et elle reflechit:

"Et pourtant, il est son fils!... Le sait-elle? Dois-je le lui dire a
lui?... Dois-je le lui dire a elle?... Ah! heureusement que je me suis
retenue a temps, tout a l'heure, lorsque le mot a failli m'echapper...
Je n'ai pas ecoute, j'ai eu tort. Qu'ont-ils pu se dire?... Voyons, je
ne me trompe pas, ma memoire est fidele... La-bas, a Saint-Germain,
lorsque la reine de Navarre m'a chassee, elle a bien eu une entrevue
avec Deodat... j'ai bien entendu... ses paroles sont encore dans mes
oreilles... il a dit: "Pourquoi ne suis-je pas mort le jour ou j'ai
appris que ma mere etait l'implacable Medicis!" Dois-je lui dire que je
sais cela?... Et Catherine, sait-elle que Deodat est son fils?... Si
je lui dis... Ah! qui sait s'il ne se ferait pas un revirement de
coeur!..."

Elle songea longuement, tournant et retournant le probleme sous toutes
ses faces.

"Je ne dirai rien!... telle fut sa conclusion... Si je revele a
Catherine que le comte est son fils, elle le ferait peut-etre tuer!"



VII

PREMIER COUP DE FOUDRE

Nous suivrons maintenant le comte de Marillac qui, apres avoir quitte
Catherine de Medicis, etait rentre dans les salons ou se deployait la
fete des fiancailles.

Ainsi, toute la douleur accumulee dans son ame se fondait sous les
paroles de Catherine; il retrouvait une mere douloureuse dans cette
reine, qui avait ete, a ses yeux, l'implacable ennemie.

Et il cherchait tout simplement Jeanne d'Albret pour lui dire, a elle la
premiere, combien il avait ete heureux--sans dire le motif de ce bonheur
imprevu, puisqu'il avait jure de se taire. Ensuite, s'il n'etait pas
trop tard, il irait chez Alice.

A ce moment, une bande joyeuse l'entoura, l'enveloppa d'une sorte de
farandole. Dans la bande, le plus joyeux etait le duc d'Anjou.

--Messire, vous ne vous amusez donc pas! criait le duc d'Anjou.

--Mon frere..., songea le comte, qui eut un sourire ou parut toute
l'affection qui debordait de son ame.

--Mort-Dieu! messieurs de la Reforme, il faut s'amuser! reprenait Anjou.

--Monseigneur, dit le comte, jamais de ma vie je n'ai eu joie pareille.

--A la bonne heure!

Et toute la bande entourant Marillac, chercha a l'entrainer. Et il
sembla au comte que les seigneurs catholiques, qui s'amusaient ainsi,
cherchaient a le rendre ridicule. Un flot de sang monta a son visage,
et, en quelques bourrades, il se degagea. La bande s'enfuit en riant.

Alors, le comte s'apercut que la fete prenait etrange tournure.

Les seigneurs catholiques s'etaient organises par petites bandes de
cinq ou six, et chacune d'elles entourait un gentilhomme huguenot. Sous
pretexte de liesse et d'amusement, chaque huguenot devenait un centre de
moqueries.

Dans une salle, Henri de Bearn, saisi ainsi par la bande de Guise,
servait de balle que les gentilshommes catholiques se renvoyaient l'un a
l'autre. Pale et inquiet, le ruse Bearnais n'en riait que plus fort.

Dans une autre salle, le prince de Conde tenait tete a une dizaine de
catholiques, mais, moins patient que son roi, il rendait coup pour coup
et bourrade pour bourrade. En sorte que, la, les rixes sonnaient la
fete.

Cependant, les huguenots ne pensaient pas encore a mal et faisaient
preuve d'une bonne grace endurante, qui excitait les brocards et les
lazzi des gentilshommes catholiques.

Soudain, une cinquantaine de nymphes se tenant par la main, laissant
voir de leur chair tout ce qu'elles pouvaient en montrer, les yeux
brillants, les levres ouvertes aux baisers, ces jeunes filles,
disons-nous, se ruerent a travers l'immense salon dore ou venait d'avoir
lieu un ballet sylvestre, dans lequel elles avaient joue un role.

--L'escadron volant de la reine! s'ecria Guise. Nous allons rire.

Le mot etait bien trouve; il fit le tour des salles. Pontus de Thyard
declara qu'il fallait des chevaux pour un pareil escadron, et, s'offrant
en exemple, saisit l'une des bacchantes au vol, la placa a califourchon
sur ses epaules.

En un instant, une rumeur de folie secoua la fete, chacune des
bacchantes se trouva a cheval sur quelque seigneur; mais, a part Pon tus
qui etait catholique, tous ces chevaux humains se trouverent etre des
huguenots; en effet, chacune des bacchantes s'etait accrochee a un
huguenot, et, bon gre mal gre, poussee, hissee par des catholiques,
enfourchait ses epaules, et le huguenot, moitie riant, moitie
scandalise, se laissait faire.

Alors, chacun de ces huguenots, ainsi transforme en bete de somme, fut
saisi par les mains par deux catholiques qui l'entrainerent.

Il y eut ainsi une cinquantaine de demoiselles a cheval sur des epaules
huguenotes; le tout forma une longue file qui, parmi les tonnerres des
vivats, les cris, les rires, commenca a cavalcader.

En tete de cette cavalcade courait le duc de Guise, qui criait:

"Place aux centauresses! Place a l'union des sexes et des religions!"

Et les centauresses, impudiques et superbes, toutes belles filles,
toutes demoiselles de haute noblesse, agitant leur jambes nues,
comme pour donner des coups d'eperon, depoitraillees, se demenant,
gesticulant, les centauresses proclamaient la grande victoire de la
messe...

Or, pendant que l'escadron volant de la reine, c'est-a-dire les
demoiselles que Catherine avaient asservies et dressees aux besoins
de sa politique et de sa police, pendant que les filles de la reine
s'emparaient des huguenots, en meme temps, une scene identique se
produisait, les seigneurs catholiques s'emparaient des dames huguenotes
et les obligeaient a participer a une sorte de sarabande affolee.

Ce fut dans ce moment que le roi parut

Les rires s'eteignirent d'un coup.

Les huguenots retrouverent leurs femmes et les catholiques se placerent
en masse sur le passage de Charles IX.

Celui-ci apercut Coligny qui, impassible et les sourcils fronces, avait
assiste, pale et muet, aux scenes que nous venons d'esquisser d'un
trait. L'amiral salua profondement le roi; mais celui-ci, s'avancant
vers lui, le saisit dans ses bras, l'embrassa tendrement et lui dit:

--Eh bien, mon bon pere, vous vous divertissez?

--Admirablement, sire, ces messieurs de votre cour ont des facons que je
n'oublierai de ma vie...

--Peut-etre, fit le roi, eussiez-vous prefere un autre amusement, comme,
par exemple, de courir au roi, comme on courre le cerf...

Ces paroles resonnerent comme un couo de tonnerre; pourtant Charles IX
les avait prononcees en souriant.

--Sire, dit l'amiral froidement, j'espere que Votre Majeste voudra bien
m'expliquer sa pensee...

--Eh! mort-Dieu! commenca le roi.

Il etait devenu livide, ses yeux lancerent un double eclair, et,
peut-etre se fut-il abandonne a sa fureur, peut-etre eut-il laisse
echapper les secrets que sa mere venait de lui reveler, lorsqu'il vit le
visage pale de Catherine sortir, pour ainsi dire, de l'ombre. La reine
s'avanca rapidement et, toute souriante, s'ecria:

--Eh! monsieur l'amiral, puisque vous vous preparez a courre le duc
d'Albe, il faudra bien vous decider a courre le roi d'Espagne!

Un soupir de soulagement echappa aux huguenots, tandis qu'un murmure
desappointe se faisait entendre parmi les catholiques.

--Sire! reprit alors Coligny rayonnant, j'avoue en effet qu'il
m'interesserait davantage de me divertir aux Pays-Bas, bien que la fete
de Votre Majeste soit des plus magnifiques...

--Oui, mon digne pere, vous etes homme de camp plutot qu'homme de
cour, je le sais, fit le roi qui, sous les regards de sa mere, s'etait
promptement ressaisi. Mais je ne vois pas mon cousin de Bearn...

--Le voici, dit Catherine, et si parfaitement heureux qu'il serait
dommage de troubler son bonheur."

En effet, Henri de Bearn passait a ce moment, donnant la main a
Marguerite, et paraissant tres occupe a lui conter fleurette.

Charles IX, alors, fit un signe, et la fete reprit de plus belle,
quoique avec un peu plus de moderation apparente.

En meme temps, il prit Coligny par le bras et l'emmena en disant:

--Voyons, mon pere, ou en sommes-nous de l'expedition aux Pays-Bas?...
Paques-Dieu, savez-vous qu'il se fait la-bas de grands carnages et que
le duc d'Albe a fait occire dix-huit mille huguenots?

--Helas! sire... je ne le sais que trop; mais, grace a la haute
generosite du roi de France, j'espere qu'avant peu nous pourrons arreter
l'affreux massacre...

--Faites vite, monsieur l'amiral, car il se pourrait que d'autres pays,
fussent tentes d'imiter ces tueries.

Charles IX marchait vers un trone qu'on lui avait eleve dans le salon
central. En route, il rencontra le poete Ronsard, et son visage parut
s'eclairer. Il l'emmena aussi. Puis, s'asseyant sur son trone pour voir
la fete, il obligea Coligny a s'asseoir a droite, honneur extraordinaire
qui arracha aux huguenots des trepignements d'enthousiasme.

En meme temps, sur un signe du roi, Ronsard prenait place a sa gauche;
le poete, rouge de plaisir, se confondait en salutations.

--Ronsard, dit gaiement Charles IX. pendant que nos gens s'amusent et
que mon bon pere l'amiral songe a la guerre, faisons des vers, veux-tu?

Ronsard, comme on sait, etait parfaitement sourd.

Il repondit donc le plus naturellement du monde en faisant allusion a la
place qu'il occupait pres du roi:

--Sans aucun doute, sire, et c'est la un honneur dont je me souviendrai
toute la vie.

--Ecoute, reprit le roi, veux-tu que je te dise le dernier sixain que
j'ai fait? Tu le corrigeras:

  Toucher, aimer, c'est ma devise...

Mais, a peine le roi achevait-il le premier vers de son sixain qu'une
rumeur soudaine s'eleva de la grande salle voisine ou, une heure plus
tot, avait ete joue le grand ballet des nymphes et des dryades.

--La reine se meurt!...

Voici ce qui se passait:

Nous avons vu le comte de Marillac se mettre a la recherche de Jeanne
d'Albret. Il finit par la trouver a peu pres au moment ou Charles IX
s'asseyait sur son trone, entre Ronsard et Coligny. Ce moment etait
celui aussi ou Catherine de Medicis, entouree d'une escorte de
gentilshommes, se dirigeait lentement, le sourire aux levres, vers la
reine de Navarre.

Grave et pensive, Jeanne d'Albret assistait a cette fete donnee en
l'honneur de son fils. A deux ou trois reprises, les dames d'honneur et
les gentilshommes qui, autour d'elle, formaient une cour, l'avaient vue
palir; puis une rougeur, ardente comme une flamme, avait remplace cette
paleur.

Cependant, elle ne pretait qu'une mediocre attention a ces symptomes
d'un mal qu'elle ne pouvait prevoir.

Seulement, elle cherchait des yeux son fils Henri et, quand elle l'avait
trouve, elle le suivait d'un regard inquiet.

Ce fut sur ces entrefaites qu'elle apercut tout a coup le comte de
Marillac qui, faisant effort pour percer le cercle de courtisans,
tachait de s'approcher d'elle.

Elle sourit et tendit la main.

Aussitot, les courtisans s'ecarterent et le comte, rayonnant de bonheur,
comme nous avons dit, s'avanca vivement pour saisir et baiser la main
qui lui etait tendue.

Mais, au meme instant, la reine retira cette main et la porta a son
front, puis a sa gorge. En meme temps, elle se renversa en arriere,
livide, le front baigne de sueur.

--De l'air! De l'air! cria Marillac, en palissant. La reine se trouve
mal...

Aussitot, cris, affolement des femmes, tumulte.

--Oh! mon Dieu, dit une voix douce et tremblante d'emotion, qu'a donc
notre chere cousine?...

Et l'on vit Catherine de Medicis s'approcher precipitamment, se pencher
sur Jeanne d'Albret, avec tous les signes d'un violent chagrin.

--Vite! Vite! ordonna-t-elle. Qu'on cherche maitre Pare...

Vingt courtisans se precipiterent vers le medecin du roi. Mais deja,
grace a un flacon que lui faisait respirer Catherine, la reine de
Navarre reprenait ses sens et balbutiait:

"Ce n'est rien... la chaleur... l'emotion... C'est vous, mon cher
enfant?...

--Oui, madame, repondit Marillac d'une voix bouleversee. Plaise au Ciel
de prendre ma vie plutot que la votre!...

A ce moment, Ambroise Pare se penchait sur la reine et l'examinait
attentivement.

--A moi! rala tout a coup Jeanne d'Albret... Mon fils! Je veux voir mon
fils! Oh! je brule! Mes mains brulent...

Pare saisit les mains de la reine, tandis qu'on courait chercher Henri
de Bearn.

Jeanne d'Albret, pour la deuxieme fois, perdit connaissance. Et, cette
fois, le flacon de sels fut impuissant. Henri arrivait a ce moment. Il
vit sa mere mourante. Il palit affreusement et, saisissant le medecin
par le bras, lui dit d'une voix basse et terrible:

--La verite, monsieur! Au nom du Dieu vivant, la verite!...

Pare. bouleverse lui-meme, la tete perdue, murmura imprudemment:

--Elle va mourir!

Alors, Henri se jeta a genoux, saisit sa mere, se cramponna a elle, et
les sanglots de ce roi, qui paraissait si jovial, furent effrayants.
Effrayante aussi fut la douleur de Marillac qui, ayant recule quelque
peu, s'adossait a une colonne pour ne pas chanceler.

Catherine avait porte les mains a ses yeux et s'ecriait:

--O mon Dieu! Quel affreux malheur!...

Et, de salle en salle, de groupe en groupe, etouffant les rires,
chassant la joie, se propagea la sinistre rumeur parmi les huguenots:

--La reine se meurt!...

Coligny accourait a son tour. Conde, d'Andelot, les principaux huguenots
se placaient autour de la reine de Navarre, comme s'ils eussent compris
vaguement que ce malheur qui les frappait etait peut-etre un mysterieux
avertissement de mort pour chacun d'eux.

Cependant, Charles IX avait appris en palissant la nouvelle.

Il allait s'ecrier, s'etonner, lorsque, comme tout a l'heure, il vit les
yeux de sa mere fixes sur lui.

Et ces yeux lui recommandaient si imperieusement le silence, ils etaient
d'une si formidable eloquence, que Charles IX comprit sans doute! Il
baissa la tete et dit tout haut:

--Allons, la fete est finie!

Vingt minutes plus tard, toutes les lumieres etaient eteintes au Louvre
et tout paraissait dormir.

Dans l'oratoire, Catherine et Ruggieri, pales tous deux et suant le
crime, causaient a voix basse.

--Que disait-elle? demandait l'astrologue.

--Qu'elle brulait... partout... et surtout aux mains...

Ruggieri hocha la tete et dit:

--La chose s'est faite par les gants...

--Ah! mon ami, ton coffret est une merveille...

--La merveille, dit Ruggieri, c'est que vous ayez fait accepter le
coffret a Jeanne d'Albret, sans eveiller ses soupcons.

Le lendemain matin, le bruit se repandit dans Paris que la reine de
Navarre etait morte d'un mal foudroyant, d'une sorte de fievre inconnue.
Et, a ceux qui s'etonnaient de cette mort imprevue, on repondait
generalement qu'apres tout, cela faisait une heretique de moins et que
cela n'empechait pas les Parisiens de se regaler des grandes fetes qui
auraient lieu pour le mariage d'Henri de Bearn et de Marguerite de
France.



VIII

GILLOT

Revenant en arriere, nous renouerons connaissance avec l'interessant
Gillot au moment meme ou, son oncle lui ayant proprement coupe les deux
oreilles, il demeura etendu sans connaissance sur le sol humide des
caves de l'hotel de Mesmes.

On se souvient que le digne oncle Gilles avait demande a Damville:

--Que ferons-nous de cet imbecile? Faut-il l'achever?

Et que le marechal avait repondu:

--Non pas, car il peut nous servir.

Gillot demeura evanoui, mais ne tarda pas a revenir a lui.

Son premier mouvement fut de porter les deux mains a ses oreilles, comme
s'il lui fut reste un vague espoir d'avoir reve. Mais ses mains ne
rencontrerent que les compresses, imbibees de vin et d'huile, que son
oncle lui avait mises autour de la tete.

--Helas! dit-il, je n'ai donc plus d'oreilles! De quel oeil vais-je etre
considere? Je vais passer pour un monstre. Cependant, il me semble que
je percois le bruit de mes propres paroles...

Gillot se remit sur pied et constata qu'a part la violente douleur qu'il
eprouvait, de chaque cote de la tete, il se portait, en somme, comme
s'il n'eut subi aucune facheuse mutilation.

Il reprit donc courage et, tout affaibli qu'il etait par la souffrance,
il allait entreprendre l'ascension de l'escalier, lorsqu'au haut de cet
escalier parut quelqu'un.

C'etait l'oncle Gilles.

"Il vient m'achever, songea tristement Gillot. Sans doute le marechal
lui a donne l'ordre de m'exterminer!"

A sa grande stupefaction, son oncle s'approcha de lui, avec un sourire
des plus gracieux.

--Eh bien, mon pauvre ami, comment te sens-tu?

--Heu!... Bien mal, mon oncle.

--Courage... On te soignera, on te dorlotera, tu gueriras.

--Ainsi, vous ne voulez pas me tuer?

--Pourquoi te tuerais-je? imbecile! Monseigneur te fait grace. Et, non
seulement il te fait grace de la vie, mais encore il veut faire ta
fortune.

--Ma fortune? balbutia Gillot.

--Oui, imbecile! A condition que tu lui obeisses pour lui faire oublier
ta honteuse trahison.

--Ah! mon oncle, je m'en repens bien, je vous jure.

--Tant mieux, car, si tu es sincere, tu es en passe de devenir un homme
riche.

On se souvient sans doute que l'avarice etait le vice favori de maitre
Gillot, et que c'etait meme ce vice qui l'avait perdu.

--Parlez, mon digne oncle, dit-il d'une voix tremblante d'emotion. Je
suis tout pret a obeir. Qu'ordonne monseigneur?

--D'abord, de te guerir!

Et, soutenant son neveu par-dessous le bras, Gilles le conduisit dans sa
chambre, le fit coucher dans son propre lit et commenca a lui donner les
soins les plus devoues.

A peine fut-il dans le lit qu'une fievre violente se declara.

Gillot eut le delire pendant deux jours, c'est-a-dire qu'il passa ces
deux jours a supplier son oncle de lui rendre ses oreilles.

Gilles, impatiente, finit par le menacer du baillon. Au bout du sixieme
jour, la fievre etait tombee; au bout du dixieme, les blessures etaient
cicatrisees et Gillot pouvait se lever.

Le quinzieme jour, Gillot put sortir.

Son premier soin fut de courir acheter un certain nombre de bonnets,
capables de lui couvrir entierement la tete, du front a la nuque.

Sur ce bonnet, il placait son chapeau ordinaire.

En se regardant dans un miroir, il trouva qu'il pouvait encore faire
assez bonne figure.

Ce jour-la, Gillot eut avec son oncle une tres longue conversation.

A la suite de cette conversation, il s'habilla de ses habits du
dimanche, et Gilles lui dit:

--Va, maintenant, va, je te donne ma benediction...

--J'aimerais mieux quelques ecus d'acompte, dit Gillot.

Gilles fit la grimace, mais s'executa.

--Reussiras-tu a entrer seulement? demanda-t-il d'un air offensant pour
les capacites intellectuelles de son neveu.

--J'en reponds, dit Gillot: j'ai un moyen infaillible.

--Lequel?

--Mes oreilles!

La-dessus, laissant son oncle abasourdi mediter cette reponse, le matois
Gillot s'eloigna.

Nos lecteurs ont vu comment Gillot etait entre a l'hotel Montmorency.
Il avait rencontre le vieux Pardaillan dans la loge du suisse. Et le
routier l'avait emmene dans la chambre qu'il occupait.

Lorsqu'ils furent arrives dans sa chambre, le routier s'assit a cheval
sur une chaise a dossier de bois plein, allongea les jambes, placa les
coudes sur le dossier de la chaise et inspecta Gillot, qui prit une
attitude digne, ferme et modeste.

--Ainsi, dit Pardaillan, tu peux nous rendre service?

--Je le crois, monsieur;

--Tres bien, Gillot. Nous allons voir ce qu'on peut tirer de toi.
Seulement, avant tout, il faut que je te dise une chose.

--Laquelle, monsieur?

--Si jamais je surprends chez toi la moindre velleite de trahison... Si
je te surprends a ecouter aux portes...

--Eh bien, monsieur?

--Eh bien, je te coupe la langue."

Gillot demeura plus d'une minute suffoque par cette perspective. Quoi?
Apres les oreilles, la langue!

--Mais enfin, monsieur, s'ecria-t-il, quelle rage avez-vous de me
vouloir ainsi decouper vif?

--Que veux-tu? C'est ma maniere, a moi. Il parait que c'est aussi celle
de ton oncle. Mais, pour en revenir a ta langue, sois assure que, si
jamais j'apprends que tu as raconte a qui que ce soit ce qui se passe
ici, eh bien, je te la couperai!

Cette menace donna la chair de poule a Gillot, qui se demanda aussitot
s'il ne ferait pas mieux de s'en aller. Mais il reflechit que la colere
de l'oncle serait terrible. D'autre part, la recompense promise n'avait
pas ete sans lui inspirer quelque courage.

--Pendant qu'on me decoupe, songeait-il, un peu plus, un peu moins...
J'en serai quitte pour ne plus parler.

Seulement, Ou s'arretera ce decoupage? Car, enfin, si, apres les
oreilles, on me coupe la langue, il faudra bien un jour que mon nez y
passe, et puis peut-etre la tete..."

--Que penses-tu? demanda Pardaillan.

--Je pense, monsieur, a ce que je pourrais bien dire pour vous persuader
de ma bonne foi. Pendant que j'ai encore une langue, je voudrais m'en
servir pour vous jurer obeissance et fidelite...

--Voyons donc. Quel genre de services peux-tu nous rendre?

--Eh bien, monsieur, je n'ai pas ete sans m'apercevoir qu'il existe
quelque inimitie entre vous et monseigneur de Damville. Je crois que, si
vous pouviez occire ce digne seigneur, vous n'hesiteriez guere. Et je
puis vous affirmer que, si vous tombiez aux mains de mon ancien maitre,
au bout de cinq minutes, vous vous balanceriez dans le vide, une bonne
corde au cou.

--Continue, Gillot. Sais-tu que tu parles bien?

--Merci, monsieur. Je suppose que vous soyez, tenu au courant des
faits et gestes de monseigneur de Damville. Voila, je pense, qui vous
permettrait de vous defendre?

--Mais tu es vraiment moins bete que tu n'en as l'air!

--C'est-a-dire que mon petit plan vous convient?

--Oui, mais comment ferai-je pour savoir ce que veut entreprendre le
marechal, puisque tu ne peux plus rentrer a l'hotel de Mesmes?

--C'est vrai que je n'y peux plus rentrer sous peine de mort. Car,
monseigneur et mon oncle m'ont declare que je serais pendu si je
reparaissais jamais en leur presence.

--Alors? Comment feras-tu?

--Monsieur, avez-vous jamais entendu dire que, ce que femme veut, Dieu
le veut? Eh bien, il y a une femme, ou plutot une jeune fille, a l'hotel
de Mesmes. Elle s'appelle Jeannette.

--Ah! ah! fit Pardaillan qui se rappela ce que le chevalier lui avait
raconte.

--Or, continua Gillot, Jeannette m'aime et nous devons nous marier. Je
peux lui faire faire tout ce que je voudrai. Et, comme c'est une fine
mouche, elle saura, si je veux, tout ce qui se dit, se fait et se pense
dans l'hotel de Mesmes.

--Admirable!...

--Mon plan vous convient donc?

--Il me convient. Et que demandes-tu pour me servir ainsi?

--Je vous l'ai dit: de m'aider a me venger de mon oncle, qui m'a coupe
les oreilles.

--Bon! je te promets de te livrer ce vieux Satan pieds et poings lies,
et tu en feras ce que tu voudras. Voyons, que lui feras-tu?

--Monsieur, je lui rendrai la pareille!

--Bravo!... Et quand commenceras-tu a entrer en campagne?

--Des le plus tot...

--C'est bon. Maintenant, songe que, si je suis content de toi, non
seulement tu seras venge de ton avare d'oncle, mais encore tu auras des
ecus a n'en savoir que faire.

Gillot prit aussitot un air de jubilation qui acheva de persuader
entierement le vieux routier.

C'est ainsi que le plus fin renard peut parfois se laisser prendre.

Il faut dire aussi que Gillot, matois et retors comme son oncle, avait
admirablement joue son role. Quoi qu'il en soit, il fut installe dans
l'hotel Montmorency, qui abrita des lors un traitre.

Gillot ne perdit pas son temps.

Il passa le restant de la soiree et la journee du lendemain a etudier le
plan de l'hotel Montmorency.

Le surlendemain, il sortit apres avoir dit a Pardaillan qu'il allait
voir Jeannette et s'entendre avec elle. Le drole se rendit a l'hotel de
Mesmes, en s'assurant tous les cent pas qu'il n'etait pas suivi.

--Eh bien? lui demanda l'oncle Gilles.

--Eh bien, mon oncle, je suis dans la place S"

Gilles regarda son neveu avec une certaine admiration. Puis il alla
chercher une feuille de papier, une plume, de l'encre, installa Gillot
devant une table et lui dit:

--Explique...

Et Gillot expliqua. C'est-a-dire qu'il commenca par tracer un plan de
l'hotel Montmorency qui, tout grossier qu'il etait, n'en devait pas etre
moins precieux.

--La, a gauche, mon oncle, voyez-vous, c'est un grand batiment pour les
hommes d'armes et les chevaux.

--Combien d'hommes?

--Vingt-cinq, mon oncle, armes de bonnes arquebuses.

--Bon. Continue...

--Voyez, mon oncle, ce batiment est place en arriere de la loge du
suisse... en face la loge, ce carre que je dessine represente un autre
batiment, pareil a celui des gens d'armes.

--Et que contient-il?

--Il sert de logis a une dizaine de gentilshommes devoues au marechal.

--Vingt-cinq et dix, cela fait trente-cinq hommes.

--Justement; mais ce n'est pas tout; et meme cela n'est rien...

--Comment, il y aurait donc une autre garnison?

--Il y a M. le chevalier et son pere... le coupeur de langues! dit
Gillot en fremissant.

--Que veux-tu dire, imbecile?

--Rien, mon oncle, sinon que les deux damnes Pardaillan valent peut-etre
a eux seuls les vingt-cinq gens d'armes et les dix gentilshommes.

--C'est possible. Et ou sont-ils loges, ces deux enrages?

--Attendez, mon oncle. Le deuxieme etage du batiment aux gentilshommes
est occupe par les laquais, au nombre d'une quinzaine. Bon. Maintenant,
vous voyez que le batiment des ecuries et gens d'armes et le batiment
des gentilshommes sont separes par ce carre qui represente une cour
pavee. Au fond de ce carre, se dresse l'hotel lui-meme, c'est-a-dire
l'habitation du marechal. Vous voyez que ce logis ne touche pas aux deux
autres constructions, en sorte que l'hotel est completement isole. En
arriere, il y a un jardin.

--Je vois. Parle-moi donc de ce logis isole.

--C'est la, je vous dis, qu'habite le marechal; c'est la, dans des
appartements ayant vue sur le jardin, que logent les deux dames; c'est
la, aussi, que sont loges les deux Pardaillan.

Le marechal de Damville connaissait parfaitement l'hotel de Montmorency.
Le plan de Gillot ne devait donc pas lui servir; mais, ce plan indiquait
comment etaient disposees les forces de l'hotel, et cela pouvait lui
etre precieux.

L'oncle Gilles ne marchanda pas les eloges a son neveu, mais il ajouta:

--Il faut maintenant que nous soyons tenus au courant de ce qui se passe
la-bas. Il faut donc que tu trouves le moyen de venir ici, tous les deux
ou trois jours...

--Ce moyen est tout trouve, dit paisiblement Gillot.

--Explique-moi cela!

--Dame! M. de Pardaillan croit que je viens ici pour vous espionner;
oui, je lui ai fait croire cela!

Gilles repondit:

--Gillot, jamais plus je ne t'appellerai imbecile! Encore quelques
efforts et tu auras conquis le fameux coffre qui, a ce que tu m'as
assure toi-meme, t'avait tant ebloui.

Gillot quitta donc l'hotel de Mesmes, radieux et convaincu que sa
fortune etait faite.

--Que vais-je bien raconter au Pardaillan? reflechit-il, chemin faisant.

Il eut soudain un tressaillement.

--Mais, s'ecria-t-il en lui-meme, puisque je vais avoir un tresor pour
dire ce qui se passe a l'hotel de Montmorency, pourquoi n'en aurais-je
pas un autre, en racontant ce qui se passe a l'hotel de Mesmes?

Trahir des deux cotes, c'etait recevoir des deux mains; et il resolut de
trahir son oncle aupres de Pardaillan, comme il trahissait Pardaillan
aupres de son oncle.

Gillot resolut de faire double fortune.

Aussi, lorsqu'il rentra a l'hotel de Montmorency, s'empressa-t-il de
dire a Pardaillan:

--Ah! monsieur, j'en ai de belles a vous raconter. Je viens de voir
Jeannette, et je suis sur que je vais vous interesser.

"Decidement, songea Pardaillan, j'ai fait la une precieuse acquisition!"



IX

PANIGAROLA

Pendant toute cette periode, le reverend Panigarola, qui s'etait naguere
signale par la violence de ses attaques contre les huguenots, ne parut
pas en chaire.

Il avait meme renonce a ses sinistres fonctions de "crieur des morts".

A quoi songeait-il? Que meditait-il?...

Deux jours apres les funerailles royales qui furent faites a Jeanne
d'Albret, vers la tombee de la nuit, une litiere, de bourgeoise
apparence, s'arreta devant le couvent des Barres.

Deux femmes en descendirent et entrerent dans le parloir. Elles etaient
voilees de noir.

Le frere portier leur ayant demande ce qu'elles voulaient, la plus jeune
repondit qu'elles desiraient parler a l'abbe lui-meme.

Le moine ayant, repondu, en levant les bras au ciel, qu'on ne parlait
pas ainsi au reverendissime abbe du couvent, la plus vieille, ou, du
moins, celle qui paraissait telle, tira une lettre de son sein et la
remit au portier.

--Portez cela a M. l'abbe, dit-elle... Et hatez-vous, si vous ne voulez
etre chatie.

Cette femme parla d'un tel ton d'autorite que le moine, abasourdi, se
hata d'obeir. Il parait que la visiteuse etait femme de qualite, car,
a peine l'abbe eut-il parcouru la lettre qu'il palit, se troubla et
s'empressa de courir au parloir.

Que devint la stupefaction du digne frere portier lorsqu'il vit son abbe
s'incliner avec humilite devant la femme voilee de noir!

Et cette stupefaction elle-meme devint presque du scandale lorsque
l'abbe, apres quelques mots prononces a voix basse, introduisit la femme
dans le couvent et la guida a travers les longs couloirs deserts.

La plus jeune etait demeuree au parloir.

L'abbe, suivi de la dame voilee, s'arreta enfin devant une cellule.

Et cette cellule, c'etait celle du reverend Panigarola. Les portes des
cellules etaient toujours ouvertes.

--C'est la!" murmura l'abbe qui, aussitot, se retira.

La femme entra.

Panigarola, en l'apercevant, se redressa soudain.

La femme laissa alors tomber son voile.

--La reine! murmura le moine.

En effet, c'etait Catherine de Medicis!

--Bonjour, mon pauvre marquis, dit la reine en souriant. Il faut donc
que ce soit moi qui vienne vous trouver au fond de ce hideux monastere.
Sans compter que, pour y entrer, j'ai ete obligee de me montrer a votre
abbe, en sorte que, dans dix minutes, toute la communaute saura que la
mere du roi est ici...

--Rassurez-vous, madame, dit Panigarola, le venerable abbe est incapable
de trahir un incognito de cette importance. Mais il y avait un moyen
bien simple de vous eviter toute inquietude en me faisant appeler. Je me
fusse rendu au Louvre au premier ordre de la reine.

--Est-ce bien sur?

--Par devoir, un homme de Dieu ne ment pas.

--Oui, mais j'ai connu un certain marquis de Pani-Garola qui n'en
faisait qu'a sa tete.

--L'homme dont vous parlez est mort, madame.

Panigarola se redressa. Sa figure ravagee apparut blafarde et dure, avec
un caractere d'etrange grandeur; dans les plis de sa robe blanche et
noire, il se petrifia comme une statue.

Catherine regarda autour d'elle, comme pour chercher un siege.

Panigarola, sans hate, avanca l'unique escabeau de la cellule.

--Non, fit Catherine en riant, ce serait trop dur; je n'ai pas encore
fait de voeux, moi!

Et elle s'assit au bord du lit du moine.

--Asseyez-vous, marquis, reprit la reine, en designant a son tour
l'escabeau.

Panigarola refusa d'un signe de tete qui indiquait son respect des
hierarchies et de l'etiquette.

--Marquis, reprit la reine, convenons d'une chose, C'est qu'en ce moment
je ne suis pas la reine, mais seulement une amie... une veritable et
sincere amie... Mais comme vous avez donc change, mon pauvre Pani!
Est-ce bien vous que je revois si pale, si amaigri, presque decharne?...
Peut-etre y a-t-il des remedes au mal qui vous ronge...

Tandis que Catherine s'exprimait ainsi avec une sorte d'enjouement, le
moine avait accentue la raideur de son maintien.

Il avait a demi ramene son capuchon, qui retombait presque sur les yeux.

En sorte qu'on ne voyait plus rien de lui que le bas de son visage
emacie, une bouche sans sourire.

--Madame, dit-il d'une voix grave, vous me demandez de la franchise.
En voici. Lorsque je suis arrive a la cour de France, vous vous etes
figuree que j'etais un emissaire des republiques italiennes et que je
venais conspirer avec le marechal de Montmorency. Vous avez suppose
que j'etais porteur de redoutables secrets. Alors, pour m'arracher ces
secrets, vous avez lance sur moi une de vos espionnes. Cette femme n'a
pas tarde a se convaincre que je ne songeais guere a conspirer. Des
lors, vous futes rassuree, et Votre Majeste daigna meme, alors, me faire
des offres que je fus oblige de decliner. Vous me proposiez en effet
de devenir un homme de parti, alors que jeune, debordant de vie et
de passion, je ne songeais qu'a aimer la vie dans toutes ses
manifestations. Malgre mon refus, Votre Majeste voulut bien m'honorer en
effet de son amitie... peut-etre esperiez-vous qu'un jour viendrait ou,
quelque grande catastrophe ayant fait devier ma vie, je serais entre
vos mains un instrument de politique plus complaisant... Daigne Votre
Majeste ne pas s'offenser de la violence de ma franchise...

--Mais je ne me fache pas, mio caro, dit Catherine en accentuant son
sourire. Je me demande seulement comment vous avez su que j'avais
soupconne en vous un espion des princes italiens?

--De la facon la plus naturelle, madame: la femme que vous aviez lancee
sur moi est tombee malade.

--Des suites de ses couches, je le sais... car vous etes pere, mon cher
marquis.

Un effrayant sanglot rala dans la gorge du moine.

--C'est vrai, continua-t-il. Cette femme devint mere... Une nuit,
elle m'avait vole mes papiers pour vous les remettre. C'est ainsi que
j'appris qu'elle etait une de vos creatures... Lorsqu'elle devint mere
et qu'elle fut malade, dans son delire, elle m'instruisit de ce que vous
aviez medite contre moi. Ce fut alors que je lui fis ecrire cette lettre
ou elle s'accusait elle-meme d'avoir tue son fils. Et moi, pour me
venger, sachant l'usage que vous en feriez, je vous remis cette lettre.

--Ah! ah! vous aviez donc pense que je ferais juger Alice et que le
bourreau serait charge de votre vengeance!...

--Non, madame; je vous avais observee, je vous connaissais... C'est vous
dire que je vous savais incapable d'un acte aussi peu profitable que de
tuer une femme, d'un seul coup. Je pensais qu'armee de cette lettre vous
obligeriez cette femme a devenir votre esclave; je pensais qu'un
jour viendrait ou elle aimerait; je pensais que vous n'auriez pas la
generosite de couvrir son passe; je pensais que, ce jour-la, elle
souffrirait ce que j'avais souffert, et que je serais venge... Vous
m'avez demande de la franchise, madame...

--Oui. En voila, et de la vraie! Mais, je ne vous en veux pas, au
contraire! Vous etes un homme superieur, marquis!

--Ah! madame, s'ecria le moine avec un sombre accent de desespoir, benie
serait la minute ou, pour vous avoir offensee, vous me livreriez au
bourreau! Car, je serais alors delivre de cette existence que je n'ai
pas le courage de terminer! Quant a tirer parti de moi... regardez-moi,
je ne suis plus qu'une loque humaine... J'ai eu un moment l'espoir qu'a
force de tourmenter mon cerveau j'en arriverais a croire en Dieu...

--Et vous ne croyez pas?

--Non, madame.

--Je vous plains, dit Catherine.

--J'ai fait ce que j'ai pu; mes predications furieuses contre les
heretiques, l'audace de mes attaques contre le roi, votre fils, avaient
fini par m'exalter... mais je suis retombe dans mon neant...

--Pourquoi? demanda vivement la reine.

--Parce que j'ai rencontre cette femme; parce que l'amour que j'avais
cru etouffe s'est reveille plus violent que jadis!...

Les yeux de Catherine lancerent un eclair.

"Je le tiens!" songea-t-elle.

Il y eut quelques minutes de long silence, pendant lesquelles Catherine
se garda de faire le moindre geste.

Ce fut le moine qui revint le premier. Il fixa sur la reine un regard
interrogateur.

--Vous voulez savoir ce que je suis venue faire ici? demanda Catherine.

--J'ai le devoir d'ecouter Votre Majeste, mais non le droit de
l'interroger.

--Eh bien, je vais donc faire comme si vous m'aviez interrogee et vais
repondre a la question que je lis dans vos yeux. Rassurez-vous, je ne
viens pas vous demander d'etre mon confesseur...

Le moine avait repris son attitude de statue. Rien ne paraissait fremir
ou vivre en lui.

--C'est un cas de conscience que je veux vous exposer. Je pense que
vous etes, comme moi, interesse a sa solution. Dites-moi, marquis, ne
pensez-vous pas que vous etes assez venge, et qu'Alice a assez souffert?

Cette fois, les paupieres baissees du moine se releverent lentement et
son regard se fixa sur la reine, avec epouvante.

--Vous me parliez d'une lettre, reprit-elle, de cette lettre qu'elle a
ecrite sous votre dictee et que vous m'avez remise; je vais vous dire,
marquis. Cette lettre, je veux la rendre a la malheureuse. Moi, je
trouve que c'est assez. Et vous?

--Je suis de l'avis de Votre Majeste, dit Panigarola d'une voix morne.

"Ah! ah! songea la reine. Joue-t-il au plus ruse?... Non, par la Madone,
il n'est que trop sincere!"

Et elle ajouta:

--Je suis heureuse de ce que vous me dites la, car la lettre... eh bien,
je l'ai deja rendue a Alice.

Panigarola dit d'une voix paisible--trop paisible pour l'oreille exercee
de Catherine:

--En sorte que la voila libre? Je veux dire: delivree de vous, madame.

--Et de vous, mon reverend pere.

--Je ne l'ai jamais menacee.

--Allons, marquis, vous etes encore un enfant. Faut-il vous dire
que j'ai assiste a la scene de la confession d'Alice dans
Saint-Germain-l'Auxerrois? A l'entrevue que vous avez eue avec elle,
chez elle? J'ai tout vu, tout entendu, sinon par mes yeux et mes
oreilles, du moins par des yeux et des oreilles qui m'appartiennent.
Je sais que vous aimez Alice. Je sais que vous avez ravale votre noble
elegance au hideux metier de crieur des trepasses pour pouvoir, la nuit,
aller roder et sangloter autour de sa maison. Vous l'adorez encore, vous
dis-je.

--Vous ai-je dit que je ne l'aimais pas? fit le moine.

Et cette fois la statue parut s'animer.

--Je l'aime! continua-t-il. Et j'eprouve une joie affreuse a dire tout
haut ce que je me repete tout bas dans le silence de mes nuits sans
sommeil. Oui, ma pensee a sombre dans un ocean de desespoir et, lorsque,
eperdu, je leve les yeux au ciel, je n'y decouvre pas l'etoile qui
pourrait me ramener a l'apaisement. Dieu, espoir supreme! je t'ai
cherche: tu n'es que neant... En moi, madame, il ne reste plus rien; je
suis une ombre, moins qu'une ombre... Et pourtant, lorsque j'entre dans
les obscures profondeurs de ma conscience, parfois, dans la nuit de mon
deuil, je vois luire l'aube incertaine d'un sentiment nouveau...

--Quel est donc ce sentiment? demanda Catherine etonnee.

--La pitie, repondit le moine. Ah! madame, je sais que je vous parle en
ce moment une langue ignoree de vous, inconnue des hommes de ce temps...
Et pourtant il m'arrive de me dire que la pitie sauvera le monde.

--Folie! murmura Catherine. Reves insenses d'un esprit aux abois!
Allons, je n'ai rien a faire ici.

Le moine entendit ou n'entendit pas. Mais il continua:

--Voila ce que parfois je songe, Majeste... Alors je sens mes douleurs
s'apaiser. Alors je renonce a roder autour de la femme que j'aime. Alors
je m'enferme dans cette cellule, et c'est de la pitie qui s'eleve de mon
coeur vers cette malheureuse qui me fit souffrir, mais qui souffre plus
que moi peut-etre...

--Vous etes de bonne composition, marquis..., dit Catherine en se
levant.

Panigarola s'inclina lentement comme s'il n'eut eu; plus rien a dire.

La reine fit deux pas vers la porte.

Tout a coup une idee soudaine la fit s'arreter court.

Elle se retourna a demi vers le moine, courbe dans une attitude ou il y
avait plus de politesse pour la femme que de respect pour la reine.

--Je vous felicite, dit-elle sans ironie apparente. Alice sera donc
heureuse, puisque la voila delivree de vous, delivree de moi et qu'elle
partagera ce divin bonheur avec l'homme qu'elle aime.

--L'homme qu'elle aime! murmura Panigarola livide.

--Eh! oui: monsieur le comte de Marillac, ami fidele du roi de Navarre.
Ce digne huguenot epousera son Alice des que les noces du Bearnais
seront accomplies, il l'emmenera la-bas dans son pays et, comme la paix
regnera dans le royaume, rien ne viendra troubler le parfait bonheur des
jeunes epoux.

Ce que Panigarola souffrit dans cet instant, lui seul eut pu le dire.
L'infernale Catherine venait d'un seul mot de reveiller en lui tous les
demons de la jalousie. Marillac!... Il avait fini par l'oublier! A force
de s'hypnotiser dans la pensee d'Alice, a force de supputer ce qu'elle
avait du souffrir, oui, il avait eu pitie d'elle...

Des reves de pardon l'avaient hante, aussi.

Qui savait si, un jour, il ne conduirait pas aupres d'Alice le petit
Jacques Clement?

--Vous avez assez paye votre crime, lui dirait-il, embrassez votre
enfant!

Dans ces reves heurtes, dans cette sombre recherche de l'apaisement, le
comte de Marillac n'existait plus.

Un mot de Catherine de Medicis le fit revivre dans l'esprit du moine.

La passion devait etre la plus forte! S'il pardonnait a l'amante
malheureuse, il ne pardonnait pas au rival heureux!

Peut-etre a ce moment haissait-il Marillac autant qu'il aimait Alice.

--L'homme qu'elle aime! avait repete Panigarola.

--Vous avez pitie de celui-la aussi? dit Catherine. Je vous jure que lui
n'aurait pas pitie de vous."

Et, brusquement, le moine comprit qu'il voulait tuer Marillac.

Il comprit le sens de ce qu'il appelait sa pitie: Alice ne devait etre a
personne! Et Marillac devait disparaitre!

--Que la femme vive! gronda-t-il. Qu'elle vive en paix, autant, que la
paix peut descendre en elle! Mais l'homme!... ah! l'homme! C'est autre
chose!...

--Allons donc! dit Catherine. Que pouvez-vous contre lui?

--Rien! fit le moine, qui grinca des dents. Mais vous pouvez tout, vous!

--C'est vrai. Mais que m'importe? Que Marillac epouse Alice de Lux,
qu'ils s'aiment, qu'ils s'adorent, qu'ils s'en aillent, enfin, qu'est-ce
que tout cela peut me faire?...

--Qu'etes-vous venue faire ici? eclata le moine. Vous etes la reine! Je
dis la reine la plus puissante de la chretiente! Les instructions que
j'ai recues de Rome vous indiquent comme la maitresse absolue des
destinees catholiques! Reine, je vous ai parle sans respect; chef des
catholiques, je vous ai crie que je n'ai ni foi ni croyance! Et vous ne
me faites pas saisir pour me jeter en quelque cachot, pour offrir ma
mort en exemple aux heretiques! Pourquoi m'ecoutez-vous avec tant
de mansuetude?... Madame, vous avez besoin de moi pour assouvir une
vengeance que j'ignore, pour servir de tenebreux projets! Eh bien, soit.
Je me donne a vous!

--Enfin, je vous retrouve! dit gravement Catherine. Tout ce que vous
avez dit, je l'oublie. Je suis venue vous trouver parce que j'ai besoin
de vous. Et je comptais sur votre aide parce que je connaissais votre
haine pour Marillac.

--Parlez donc! Parlez, madame! Delivrez-moi de cette jalousie, et prenez
mon ame!

--Je la prends! dit Catherine avec un calme etrange.

Panigarola avait enfonce ses mains sous sa robe et ensanglantait ses
ongles sur sa poitrine.

Pitie, amour, douleur, tout disparaissait de lui.

Il etait seulement l'homme qui hait.

Catherine, sure desormais d'avoir conquis le moine, reprit avec une
simplicite d'accent qui eut pu paraitre plus terrible que les cris
d'angoisse du moine:

--En somme, que voulez-vous? Qu'Alice ne soit pas la femme du seul homme
qu'elle ait jamais aime? Vous voulez tuer cet homme? Et vous voulez
aussi qu'Alice ne sache pas que le meurtrier c'est vous? Car vous aimez,
car vous esperez encore! Eh bien, tout cela est facile si vous me donnez
en echange l'aide que je suis venue vous demander.

--Je suis pret, dit Panigarola dans un souffle.

--Ecoutez. Par votre eloquence emportee et sauvage, vous etes devenu
l'homme qui peut bouleverser Paris. Pourquoi, tout a coup, avez-vous
garde le silence? C'est votre affaire. Mais, maintenant, je vous dis:
remontez dans la chaire, parcourez les eglises de Paris, parlez, parlez
encore comme vous parliez...

--Que m'importent les predications, maintenant!

--Insense! Oubliez-vous que Marillac est huguenot?

Panigarola poussa un effroyable soupir.

--La paix est faite, reprit Catherine avec un livide sourire. Et
j'espere qu'elle sera maintenue. Mais il y a parmi ces huguenots une
centaine de mauvaises tetes que jamais je ne pourrai reduire a la
raison. Il s'agit de les faire disparaitre. M'entendez-vous? Un proces
est impossible. Le proces de cent huguenots serait le signal de
nouvelles guerres. Mais, si le peuple, dans un jour de colere, tue ces
hommes, s'ils disparaissent dans une tourmente, et que le roi desavoue
ces meurtres, que je les desavoue aussi, la paix est a jamais
consolidee. Or, que faut-il pour cela? Surexciter les passions, mettons
les superstitions du peuple, ouvrir la cage de ce fauve, lui montrer ses
victimes!... Pour cela, il faut votre terrible eloquence!...

Le moine ne repondit pas tout de suite.

Une fievre l'exaltait. Avec sa brulante imagination, il se voyait
decretant la mort des huguenots.

Et c'etait un reve etrange, d'une tragique ampleur, que de decreter
la mort, de traverser la ville comme un meteore devastateur, de faire
naitre sous ses pas les incendies, de marcher dans des fleuves de sang,
et d'arriver enfin a Alice en lui disant:

--Voyez! Paris brule! Paris meurt! Pour tuer Marillac, j'ai egorge
Paris!..."

Panigarola presque delirant, l'oeil en feu, le visage bouleverse,
effroyable a voir, saisit la main de Catherine.

--Demain, madame, je precherai dans Saint-Germain-l'Auxerrois.

--Ne vous inquietez donc plus du reste! dit-elle rapidement. Et meme,
tenez, marquis... je vous reponds que des miracles vont s'accomplir, et,
que le premier de ces miracles, c'est que vous serez aime!

--Moi! rugit-il avec un accent de desespoir indescriptible.

--Vous!... Aime d'Alice!... Je la connais!... Elle meprise vos larmes;
couvert de sang et d'horreur, vous lui apparaitrez comme un dieu!...
Nous, nous serons prets...

--Comment?

--Les maisons des cent condamnes seront marquees une nuit. Au matin, ces
maisons bruleront. Et leurs habitants...

--Vous savez ou il habite, lui?

--Soyez donc tranquille! Sa maison sera la premiere brulee, puisqu'il
faut que Coligny soit le premier tue! Tout est prevu, tout est pret; le
jour est fixe...

--Quel jour?

--Le dimanche 24 aout, jour consacre a saint Barthelemy.

--Allez en paix, madame, dit le moine. Moi, je vais mediter sur ce que
je vais dire au peuple de Paris!

En parlant ainsi, Panigarola, ecumant, donnait reellement une impression
de hideur et de force qui se dechaine. Catherine de Medicis comprit
qu'il etait inutile de le pousser plus loin. Elle se retira, dit
quelques mots a l'abbe qui l'attendait dans le couloir, rejoignit au
parloir la femme qui l'avait accompagnee et monta avec elle dans sa
litiere.

La jeune femme qui avait accompagne Catherine dans cette expedition
demeurait silencieuse.

--Eh bien, fit tout a coup la reine avec une sorte de gaiete qui eut pu
paraitre macabre, tu ne me demandes pas ce qu'il a dit?

La jeune femme laissa retomber son voile, et la pale figure d'Alice de
Lux apparut.

--Madame, murmura-t-elle, comment oserais-je interroger Votre Majeste?

--Bah! Bah! Je te le permets... Tu n'oses pas?... Eh bien! je vais faire
comme si tu m'avais interrogee... Il te pardonne!

Alice de Lux eut un fremissement.

--Madame...

--Ah! oui, la lettre! C'est cela, n'est-ce pas?... Eh bien! je la lui ai
remise... Et il veut te la rendre lui-meme... Et ce n'est pas tout!...
Il veut que tu sois heureuse, jusqu'au bout: tu reverras ton enfant.
Alice, et tu pourras l'emmener.

Alice palit affreusement.

--Ah! mon Dieu, continua la reine, je n'y pensais plus!... Il ne faut
pas que le comte sache l'existence de cet enfant... Eh bien, tu en seras
quitte pour ne pas l'emmener...

Pendant que Catherine, habile tourmenteuse s'il en fut, continuait sa
route, le moine, a travers les couloirs et les escaliers du couvent, se
dirigeait vers les jardins.

Panigarola marcha machinalement vers un coin ou il y avait un banc de
pierre et ou il se promenait d'habitude.

Il s'assit sur le banc et laissa tomber sa tete dans une de ses mains.

A ce moment, il faisait presque nuit. Panigarola vit tout a coup
quelqu'un qui s'asseyait pres de lui. Ce quelqu'un, c'etait l'abbe du
couvent des Carmes, personnage considerable, jouissant d'une haute
influence et considere comme un saint.

--Vous travaillez, mon frere? demanda l'abbe... Restez assis... Ne vous
levez pas.

--Monseigneur, dit Panigarola en cedant au geste bienveillant de l'abbe,
je travaillais en effet... je prepare un sermon...

--C'est tout ce que je voulais savoir... Continuez, continuez, mon digne
frere... moi je vais prevenir les cures et leurs vicaires qu'ils aient a
venir vous entendre demain a Saint-Germain-l'Auxerrois... en meme temps,
j'ecris a Rome que les temps sont proches... Laissez-moi vous faire une
recommandation, mon frere.

--Je l'accueillerai avec reconnaissance, monseigneur.

--Que votre sermon de demain soit clair! Vous n'aurez pas vos auditeurs
mondains ordinaires; l'eglise sera remplie de pretres; or, vous
connaissez le peu d'intelligence de nos cures; il s'agit donc de leur
remontrer nettement leur devoir. En un mot, mon cher fils, songez que
vous leur portez un mot d'ordre.

--Votre Reverence peut se rassurer, dit Panigarola. Je ferai de mon
mieux.

--Si cela est vrai, dit l'abbe en se levant, de grandes choses
s'accompliront. Mon fils, recevez ma benediction...

Panigarola se courba sous le geste.

Quand il se redressa, il vit l'abbe qui s'en allait.

Alors, il se dirigea vers cette partie du couvent ou se trouvaient loges
un certain nombre d'employes laiques, et qui etait separee du monastere
proprement dit par un mur perce d'une porte. Le moine franchit cette
porte, traversa une cour, entra dans un batiment isole et penetra enfin
dans une chambrette ou dormait un enfant.

Panigarola n'alluma pas de flambeau.

Il se pencha sur le petit lit et, longuement, contempla l'enfant, comme
s'il eut vu clair dans la nuit.

Et qui se fut trouve pres de lui l'eut entendu murmurer dans un sanglot:

--O mon fils!... Si, du moins, elle t'aimait!... Si tu pouvais me faire
reconquerir ta mere!...

Le lendemain soir, le reverend Panigarola precha dans
Saint-Germain-l'Auxerrois.

L'archeveque de Paris assista a ce sermon. Les eveques Vigor et Sorbin
de Sainte-Foi, predicateur ordinaire du roi, le chanoine Villemur a la
tete du chapitre de son eglise, les cures, doyens et vicaires de toutes
les paroisses pres de trois mille pretres emplissaient la vaste nef. Les
portes etaient fermees Une vingtaine de laiques furent seuls admis. En
outre, un certain nombre de capitaines des milices bourgeoises, des
centainiers, et meme quelques simples dizainiers se masserent a
l'interieur, pres des portes, et purent entendre le sermon.

Le discours du reverend fut entendu dans le plus grand silence.

Seulement, quand ce fut fini, un fremissement terrible parcourut cette
assemblee, surtout parmi les cures.

Puis, tout ce monde s'ecoula.

Alors une femme, qui, cachee dans une des loges, avait tout vu, tout
entendu, se leva a son tour et sortit. A la porte, elle retrouva
quelques gentilshommes qui escorterent sa litiere jusqu'a l'hotel de la
reine.

En effet, c'etait Catherine.

Et Catherine, au moment ou le sermon se finissait, s'etait penchee; son
regard, charge d'une haine avide, s'etait appesanti sur le duc de Guise,
et elle avait murmure:

"Messieurs de Lorraine, exterminez-moi les huguenots!... Ce sera bien
etonnant si, dans la bagarre, quelques bonnes arquebuses huguenotes
ou autres ne me debarrassent de vous en meme temps! Quant au roi,
ajouta-t-elle avec un sourire, il n'est pas besoin de le tuer: il meurt.
O mon Henri, tu regneras!"

Des le lendemain de cette memorable soiree, de furieuses predications
eclaterent a la fois dans toutes les eglises de Paris. Et, a la suite
de chacun de ces preches, le peuple se repandait dans les rues avec des
menaces et des imprecations contre les reformes.



X

OU TOUT LE MONDE SE TROUVE HEUREUX

Le moment est venu ou, semblable au voyageur qui monte une cote fort
rude et tres herissee d'asperites, nous devons prier le lecteur de
souffler un instant avec nous et d'examiner de haut l'ensemble de la
position.

Catherine de Medicis est la veritable protagoniste d'un gigantesque
drame. La reine, par une lente manoeuvre, se trouve a la veille d'un
double evenement qui doit, d'apres elle, se presenter dans le meme
instant. En effet, l'extermination des huguenots ne doit-elle pas etre,
du meme coup, la mort de son fils Deodat?

Catherine redoutait les huguenots qui etaient capables de soutenir les
pretentions qu'elle supposait a Henri de Bearn.

Elle redoutait les Guise, qu'elle supposait aussi ferus d'un amour sans
borne pour la puissance royale.

Elle redoutait le comte de Marillac, enfant d'une faute qui, si elle
etait decouverte, ferait d'elle la risee de la cour.

Faire massacrer les huguenots par les Guise, et les Guise par les
huguenots, assurer la disparition du comte son fils, telle dut etre sa
pensee conductrice.

Le resultat de la victoire etait de placer le duc d'Anjou sur le trone,
des la mort escomptee de Charles IX, et de gouverner en souveraine
maitresse sous le nom de son fils prefere.

Toute cette laborieuse combinaison etait sur le point d'aboutir: par
Alice et Panigarola, elle tenait Marillac; Charles IX, epouvante et
tremblant, persuade que les huguenots conspiraient sa mort, devenait un
instrument docile; les Guise etaient prets a se ruer dans Paris, le fer
et la torche a la main.

Catherine etait donc plus paisible, plus heureuse que nous ne l'avons
jamais vue.

Si nous passons de la reine au comte de Marillac, de la mere au fils,
nous voyons que Deodat vient de recevoir le double coup d'un bonheur
imprevu.

Le pauvre jeune homme s'imagine avoir enfin touche le coeur de sa mere,
et Catherine l'amuse par la fantasmagorie de sa maternite a demi avouee.

De plus, le comte a retrouve toute sa serenite d'amour pour Alice.

Les soupcons vagues, imprecis qu'il a pu concevoir, se sont evanouis
sous le souffle de Catherine. Il n'a pas cesse un moment d'adorer Alice
de Lux; mais, maintenant, il est sur d'elle...

L'epoque de son mariage approche.

Un grand chagrin, pourtant, a traverse cette felicite: Jeanne d'Albret
est morte!...

C'est-a-dire tout ce que le comte a venere jusque-la! Mais ce chagrin
lui-meme s'efface lorsque Deodat songe qu'il a retrouve une mere et une
fiancee...

Encore un qui est heureux!...

Quant a Alice de Lux, la mort de Jeanne d'Albret lui a ote le plus cruel
de ses soucis. Seule, la reine de Navarre eut eu interet a la separer
du comte. Seule, elle pouvait et devait la denoncer... La reine morte,
Alice a respire.

Catherine de Medicis lui a promis la supreme recompense de ses services.

Elle epousera le comte de Marillac!...

Une encore qui se persuade qu'apres tant d'orages, elle est enfin
arrivee au port d'un bonheur si durement conquis!...

Charles IX attend sans impatience le grand evenement que lui a promis sa
mere. Il ne sait pas au juste ce qui doit se passer. Il sait qu'il n'y
aura plus de tracas, plus d'ennuis, plus de guerres; il pourra courir
les bois, chasser le cerf et le sanglier, sans se demander a chaque
instant si l'un des chasseurs qui l'accompagnent ne va pas le tuer; il
pourra etudier de nouveaux airs sur le cor; enfin, vivre a sa guise.

Des lors, pense-t-il, les crises effrayantes qui, a la moindre emotion,
le jettent dans des delires tantot furieux, tantot desesperes, ces
crises ne se renouvelleront plus. Il regnera sans conteste, c'est-a-dire
qu'il emploiera aux commodites de sa vie tout ce qu'un peuple entier
peut produire de richesse, de genie, de science et d'art.

Il pourra librement, vetu en bourgeois, parcourir sa bonne ville,
s'arreter parfois dans quelque guinguette, et finir toutes ses
excursions chez Marie Touchet qu'il aime sans passion, mais avec une
tendresse profonde. Voila ce que reve cet enfant de vingt ans; pour le
reste, il a ses conseillers, ses parlements, ses chanceliers et ses
ministres qui s'occuperont de l'administration de son royaume.

Il a bonne mine, c'est-a-dire qu'au lieu d'etre livide, comme a son
ordinaire, il est simplement pale.

Il semble meme qu'il y ait une sorte de fierte dans ses yeux, une fierte
qui etonne ses courtisans, inquiete Guise, et fait rever Catherine.

C'est qu'il s'est passe une chose que toute la cour ignore:

Marie Touchet a accouche d'un beau garcon bien rable, solide, criard,
plein de vie; Charles IX est pere!... Un nouveau petit Valois est au
monde; et le roi songe quel titre il pourra bien lui conferer.

Il veut s'occuper de ce fils... et, pour cela, il faut que l'ere
paisible predite par sa mere se realise enfin.

Jetons aussi un coup d'oeil dans le logis de Marie Touchet.

Maris Touchet, c'est la fille du peuple, avec toutes ses exquises
delicatesses. Si nous penetrons chez elle, nous la trouvons penchee sur
le berceau de son fils; car, depuis quelques jours, elle est relevee de
ses couches, et desormais elle ne vit plus que pour cet enfant.

Quel calme dans ce logis! quelle proprete!... Quelle modestie aussi!...
modestie charmante qui ne va pas sans coquetterie. Dans la chambre a
coucher aux meubles de noyer cire, toute claire, voici le berceau ou
dort le duc d'Angouleme. Au-dessus du berceau, un beau portrait de
Charles IX en bourgeois. Le roi sourit dans son cadre. Et Marie lui
sourit lorsque parfois son regard se leve de l'enfant jusqu'au pere.

Passons maintenant a des personnages plus actifs.

Panigarola, dans son couvent, medite la destruction des huguenots et la
mort de son rival Marillac. Etrange physionomie que celle de ce moine
incroyant pousse a la haine par l'amour, devenu a son insu le redoutable
instrument que manie la sainte Inquisition!

Le duc de Guise s'apprete pour la supreme conquete. Son plan est d'une
effrayante simplicite: le roi parait resister au mouvement de foi
apostolique et romaine qui veut sauver l'Eglise en exterminant la
reformation. Or, ce mouvement doit aboutir a quelque bataille geante
dans les rues de Paris.

Alors, lui. Guise, accusera formellement Charles IX de connivence
avec les huguenots; il se fera nommer capitaine general de l'armee
catholique, et, lorsque le massacre sera commence, lorsque Paris
brulera, lorsque les ruisseaux des rues seront transformes en fleuves de
sang, lorsque le peuple sera dechaine, il marchera sur le Louvre; le roi
impopulaire, le roi des huguenots sera depose; Tavannes, le marechal,
est avec lui; Damville lui garantit trois mille cavaliers qui sont en
route, quatre mille arquebuses; Guitalens, gouverneur de la Bastille,
prepare son oubliette la plus sure pour y enfermer Charles IX... et,
lorsque le roi voudra se defendre, lorsqu'il appellera ses gardes, c'est
Cosseins, son propre capitaine, qui l'arretera!...

Alors Guise arretera le carnage: il aura ainsi du meme coup l'amour des
catholiques qu'il aura dechaines, et des huguenots qu'il aura sauves.

Et, comme la France ne peut pas vivre sans roi, comme son oncle, le
cardinal de Lorraine, a etabli nettement la genealogie qui le fait
descendre de Charlemagne, Henri de Guise sera roi!...

Le marechal de Damville, lui aussi, prepare son coup.

Du fond de son gouvernement, il fait venir des troupes nombreuses: pres
de sept mille hommes qu'il a offerts a Guise pour l'aider a deposer
Charles IX. Et, par un miracle de ruse, c'est a la priere meme du roi
que ces troupes se sont mises en route.

Si Guise est tue, Damville cherchera audacieusement a se substituer
a lui, et ce reve le hante d'arriver tout sanglant dans le Louvre,
d'arracher la couronne a Charles et de la poser sur sa tete!...

Si au contraire Guise reussit, Damville se contentera d'etre le plus
haut personnage du royaume apres le roi.

Mais ce que veut surtout Damville, c'est l'ecrasement de son frere.

La vieille haine qui date du jour lointain ou Jeanne de Piennes le
repoussa, cette haine a gangrene son ame. Elle est devenue un hideux
ulcere inguerissable... Damville donnerait jusqu'a cette royaute qu'il
reve dans le secret de ses pensees, pour faire souffrir son frere.
L'occasion va enfin se presenter: Damville s'est reserve l'attaque de
l'hotel de Montmorency... c'est lui qui veut prendre le vieil hotel ou
le connetable son pere a vecu! Et le reduire en cendres! Il prendra
Francois et le tuera de ses mains... Puis il emportera Jeanne de
Piennes.

Montmorency est donc compris dans les massacres. Pourtant il n'est pas
huguenot!... C'est vrai, mais il est suspect. Le parti modere qui veut
l'apaisement le considere comme son chef naturel. Et puis d'ailleurs,
est-il vraiment besoin d'etre huguenot pour etre condamne?

Damville. donc, en cette periode ou nous essayons d'indiquer la position
generale de la mise en scene historique, attendait avec la certitude
que sa haine et son amour, avant peu, recevraient du meme coup leur
satisfaction. Par Gillot, il sait tout ce que fait et dit son frere, et
il prend ses mesures en consequence.

Car Gillot espionne activement... Seulement, il y a une chose, une
seule, dont il n'a pu informer son oncle Gilles, pour la raison qu'il
l'ignore. Et cette chose, qui peut-etre bouleverserait de fond en comble
les plans de Damville, c'est que la malheureuse Jeanne de Piennes est
folle...

Penetrons maintenant dans l'hotel de Montmorency

La se trouvent cinq personnages qui nous interessent. D'abord, nos
deux heros d'amour: le chevalier de Pardaillan et Loise de Piennes de
Montmorency.

Depuis qu'ils se sont dit leur amour, ils se parlent a peine. Et
qu'est-il besoin de paroles? Il n'est pas une pensee du chevalier qui
n'aille a Loise; il n'est pas un battement du coeur de Loise qui ne soit
pour le chevalier. Pour Loise. c'est bien simple: elle mourrait en ce
moment sans s'apercevoir qu'elle meurt, pourvu que lui fut pres d'elle!
Et quel danger est possible quand le chevalier est la? Elle n'a pas
confiance: elle est la confiance meme.

Quant au chevalier, sur de l'amour de Loise, il croit n'avoir plus rien
a redouter de la fortune adverse. Pourtant, il ne se croit pas certain
d'etre uni un jour a Loise. Le marechal de Montmorency a declare que sa
fille est destinee au comte de Margency. Le chevalier de Pardaillan ne
connait pas ce comte, mais il fera tout au monde pour le rencontrer, et,
l'epee a la main, lui disputera sa fiancee.

Il recherche activement deux choses. La premiere, c'est le moyen de
sauver definitivement Loise, c'est-a-dire de sortir de Paris; la
deuxieme, c'est de savoir qui est le comte de Margency que le marechal a
choisi pour fiance a Loise.

Pendant ce temps, le vieux Pardaillan demeure a l'affut. Il fait
manoeuvrer son Gillot et echafaude un plan que nous ne tarderons pas a
voir se developper sous nos yeux. Le vieux renard est inquiet. Il flaire
il ne sait trop quel immense danger...

La pauvre Jeanne est folle. Que dire de plus? C'est peut-etre la plus
heureuse. Sa douce et tendre folie l'a ramenee aux beaux jours de sa
premiere jeunesse. Elle se croit a Margency. Par un phenomene assez
rare, sa sante physique est entierement retablie.

Le marechal de Montmorency, tenu a l'ecart par les chefs huguenots parce
qu'il a refuse de s'associer a l'entreprise d'Henri de Bearn, alors que
la paix n'etait pas declaree, est, d'autre part, hai de la Cour,
parce qu'on l'accuse de bienveillance pour les huguenots: les partis
politiques ne comprennent pas l'independance chez un homme influent.

Mais Francois de Montmorency ne cherche pas l'estime et l'admiration de
ses concitoyens, pour la raison bien simple qu'il ne les estime ni ne
les admire. Il a vu trop d'ambitions dechainees autour du trone; il a vu
trop de pensees criminelles, trop d'hypocrisies, trop de ferocites: il
ne reve plus que la retraite au fond de son manoir...

Voila donc, d'une facon generale, la position de tous nos personnages
principaux.

Il plane sur cette situation un calme d'orage.

C'est ainsi que, dans les minutes tragiques qui precedent la tempete,
les arbres de la foret demeurent immobiles; pas un souffle ne traverse
l'espace. Le ciel pur n'offre rien de menacant, et les buees grises dont
il se couvre paraissent devoir se dissiper bientot.

Tout a coup ce ciel devient noir; une rafale enorme balaie les airs, la
tempete bat les horizons...



XI

ENTREVUE DE DAMVILLE ET DE PARDAILLAN

Nous transporterons maintenant nos lecteurs a l'hotel de Montmorency,
par une chaude soiree des premiers jours d'aout. Dans la chambre qu'il
occupait a l'hotel, le vieux Pardaillan achevait de s'habiller en
guerre, en sifflotant une fanfare de chasse.

C'est-a-dire qu'il endossait la casaque de cuir et ceignait sa longue
rapiere, non sans s'etre assure que la pointe n'en etait pas emoussee.
En outre, il se munissait d'une courte dague, present de Montmorency,
portant la marque des fabriques de Milan.

"Par Pilate! grogna-t-il, j'etouffe dans cette cuirasse; mais j'espere
que sous peu je pourrai m'en debarrasser."

Il etait a ce moment neuf heures du soir et le lourd crepuscule d'ete
commencait a voiler Paris.

Lorsqu'il fut pret, le vieux routier se jeta dans un fauteuil les jambes
croisees, la rapiere en travers des genoux, et se mit a reflechir.

"Dois-je prevenir le chevalier? Non, par la Mort-Dieu. Il voudrait me
suivre, car il n'en fait qu'a sa tete. Or, je veux etre seul a traiter
cette petite affaire. En effet, de deux choses l'une: ou mon ancien
maitre se trouvera seul, comme me l'a affirme cet animal de Gillot, et,
alors, je n'ai pas besoin d'aide. Ou je tombe dans un traquenard, et il
est inutile que le chevalier soit tue en meme temps que moi... Oui, mais
si je suis tue!... Hum! Je voudrais bien voir mon fils avant..."

Pardaillan continua sa reverie jusqu'au moment ou il entendit sonner dix
heures.

Alors, il descendit sans bruit, se fit reconnaitre du suisse et sortit
de l'hotel en prevenant le digne gardien qu'il rentrerait peut-etre
fort tard dans la nuit; que, s'il ne rentrait pas du tout, il aurait
entrepris un voyage.

Cependant, Pardaillan s'etait eloigne. Il descendit sans hate jusqu'a la
Seine et, comme le passeur etait couche, s'en alla traverser le fleuve
au Grand Pont, qui porte aujourd'hui le nom de Pont au Change.

Pardaillan, tout flanant et sans se hater, se dirigea vers le Temple, et
il etait a peu pres onze heures lorsqu'il atteignit l'hotel de Mesmes.

Sur sa facade, l'hotel paraissait endormi.

Pardaillan en fit le tour. Sur les derrieres, on l'a vu, se trouvait un
jardin cloture d'un mur.

Le vieux routier escalada le mur avec cette agilite qui etait telle
encore qu'elle excitait l'admiration de son fils.

Parvenu a la porte de l'office qui donnait sur le jardin, il commenca a
manoeuvrer pour forcer les verrous au moyen de sa dague. Il etait minuit
lorsque Pardaillan, a sa grande satisfaction, vit la porte s'ouvrir.

L'instant d'apres, il etait dans l'interieur de l'hotel. Pendant le
sejour qu'il y avait fait, Pardaillan avait assez etudie la localite,
selon son expression, pour etre sur de s'y conduire les yeux fermes. Il
traversa donc le vestibule de l'office, enfila le couloir ou se trouvait
la fameuse entree des caves et sourit en se rappelant la grande bataille
qu'il avait soutenue la.

Parvenu a la partie anterieure de l'hotel, il commenca a monter un large
escalier et arriva au premier etage; puis, ayant longe un corridor,
il s'arreta devant une porte: c'est la que commencait l'appartement
particulier du duc de Damville.

"Y est-il?... N'y est-il pas?... S'il y est, est-il seul?"

Le vieux routier se posa ces questions.

"Bon! finit-il par murmurer, je vais bien voir."

Et il allongea la main pour voir si la porte etait fermee.

Au meme instant, cette porte s'ouvrit d'elle-meme, et le marechal de
Damville parut, un flambeau dans une main.

--Tiens! fit le marechal d'une voix tranquille, c'est ce cher monsieur
de Pardaillan! Vous me cherchez, je crois? Donnez-vous donc la peine
d'entrer... moi aussi, je voulais justement vous voir et vous parler...

Pardaillan demeura une seconde atterre. Si difficile a emouvoir que soit
un homme, il n'est pas sans eprouver quelque violente secousse lorsqu'il
est soudain surpris par un ennemi mortel au moment meme ou il croyait
surprendre cet ennemi.

Cependant, par un energique effort de volonte, le vieux routier se remit
promptement, et, saluant de bonne grace, il repondit:

--Ma foi, monseigneur, j'accepte votre invitation, car j'ai des choses
urgentes a vous dire.

--Si j'avais su que vous me cherchiez, reprit Damville, je vous eusse
evite la peine de crocheter mes portes.

--Vous etes mille fois trop bon, monseigneur. On crochete ce qu'on
peut... les uns des serrures, les autres des coeurs humains...

--Mais entrez donc, je vous en supplie!

Pardaillan n'hesita pas. Il entra. Le marechal referma la porte.

Ils se trouvaient alors dans une vaste antichambre sur laquelle
s'ouvraient deux portes: l'une d'elles donnait sur une sorte de salon.
C'est dans ce salon que Damville fit entrer Pardaillan.

--Ah! ca, dit Pardaillan qui s'assit, vous m'attendiez donc,
monseigneur?

--Monsieur de Pardaillan, je vous attendais sans vous attendre. On
attend toujours un homme comme vous.

--Voyons, monseigneur, dites-moi que vous etiez prevenu de ma visite,
dit Pardaillan qui songea a Gillot.

--C'est la verite, repondit Damville.

--Puisque vous etes en veine de franchise, ne pourriez-vous me dire qui
vous a prevenu?

--C'est facile, et je ne vois aucune raison de vous cacher ce detail. Un
de mes officiers que vous connaissez bien, pour qui vous professez la
plus vive amitie... ce brave Orthes...

--Le vicomte d'Aspremont!

--Lui-meme. Si vous avez de l'amitie pour lui, il a pour vous une telle
affection qu'il recherche toutes les occasions de vous apercevoir, ne
fut-ce qu'un instant. Je crois qu'il a quelque chose d'interessant a
vous dire.

--Je l'ecouterai volontiers, monseigneur. Il y a en effet une
conversation engagee entre ce digne gentilhomme et moi, et il faudra
bien que le dernier mot reste a l'un ou a l'autre.

--Je vous disais, mon cher monsieur, que votre excellent ami Orthes,
dans l'espoir de vous serrer dans ses bras, ne cesse de roder autour de
l'hotel Montmorency.

"Ah! songea Pardaillan, ce n'est donc pas Gillot!"

--Ce soir donc, il vous a suivi, il vous a vu escalader le mur de mon
enclos, et, tandis que vous forciez l'office, il est entre par la
grande porte et m'a prevenu de votre visite. J'etais sur le point de
me coucher. Mais, pour avoir le plaisir de vous voir, j'ai resolu de
veiller. Bien m'en a pris, puisque vous voila.

--Oui, me voila, dit Pardaillan. Mais, monseigneur, puisque vous poussez
la condescendance a ce point, vous me permettrez bien de vous poser une
petite question, une seule?

--Comment donc! Dix questions, question ordinaire et question
extraordinaire, vous avez droit a toutes les questions!

Cette fois, le vieux routier ne put s'empecher de palir!

Est-ce qu'il allait etre livre au bourreau?

Est-ce qu'on allait lui appliquer la question, c'est-a-dire la
torture!...

Pourtant, il fit bonne contenance et reprit:

--Je vous demanderai donc, monseigneur, si vous etes seul.

--Monsieur Pardaillan, vous pouvez tout me dire, et decharger votre
coeur. Quant a etre seul, il n'y aura ja mais trop de braves officiers
autour de moi pour faire honneur a un homme tel que vous. Et d'ailleurs,
voyez!

A ces mots, le marechal se leva. Trois portes s'ouvraient sur le salon:
l'une par laquelle Pardaillan etait entre; la deuxieme qui donnait sur
la chambre a coucher; la troisieme qui ouvrait sur un cabinet d'armes.

Damville ouvrit la premiere, et Pardaillan apercut douze gardes sur deux
rangs, armes de hallebardes.

Le vieux routier hocha la tete, et Damville referma.

Puis il ouvrit la deuxieme porte, et une quinzaine de gentilshommes
apparurent a Pardaillan: ils avaient tous l'epee a la main.

--Bonsoir, messieurs! dit le vieux routier en saluant.

Cette deuxieme vision disparut aussitot, le marechal ayant referme la
porte. Il alla alors ouvrir la troisieme, et, cette fois, ce furent six
arquebusiers, prets a faire feu, qui apparurent; derriere eux, Orthes,
pret a donner le signal d'une decharge.

"Je suis pris!" se dit Pardaillan.

--Causons maintenant, dit le marechal en froncant les sourcils. Mon cher
monsieur, vous veniez pour m'assassiner.

--Non pas, monseigneur, je venais pour vous tuer, il est vrai, mais pour
vous tuer en un combat loyal. Je comptais vous trouver seul. J'avais
meme prevu le cas ou je vous eusse trouve endormi. Alors, je vous eusse
reveille, je vous eusse prie de vous habiller, et je vous eusse dit
ceci: "Monseigneur, vous genez terriblement quelques braves gens qui
ne demandent qu'a vivre heureux et tranquilles et que vous avez resolu
d'occire. Vous avez fait assez de mal dans votre vie. Et c'est vous
rendre un signale service que de vous empecher d'en faire encore. Voici
votre epee, voici la mienne. Defendez-vous bien, car j'ai la pretention
de ne pas sortir d'ici sans vous avoir tue." Voila ce que je vous eusse
dit, monseigneur. Et je suis pret a vous le redire. Vous ouvrirez ces
trois portes. Il y aura de nombreux temoins pour affirmer que Mgr Henry
de Montmorency, marechal duc de Damville, n'a pas ete assassine, mais
bien tue legalement par la grace de Dieu et de ma rapiere.

Le marechal etait une veritable bete feroce; mais il avait le culte du
courage.

L'attitude paisible et narquoise de Pardaillan, ce sourire qui herissait
sa moustache, sa tranquillite parfaite dans une aussi terrible
conjecture, firent donc sur lui une profonde impression.

--Monsieur de Pardaillan, dit-il, vous n'avez pas prevu le cas ou c'est
moi qui vous eusse tue....

--C'etait impossible, monseigneur. J'avais tous les avantages. Je ne
vous dirai pas que votre cause est mauvaise et la mienne juste; mais je
vous dirai qu'au metier des armes c'est le plus audacieux qui l'emporte,
et je suis sur d'etre plus audacieux que vous.

--Soit, mais vous n'avez pas prevu le cas ou je n'eusse pas voulu vous
accorder l'honneur de me battre avec vous.

--Nous nous sommes expliques la-dessus, a notre rencontre des
Ponts-de-Ce, monseigneur; je crois vous avoir prouve que mon epee vaut
la votre.

Le marechal se leva, pensif, et fit quelques pas dans la salle, non sans
surveiller du coin de l'oeil les mains de son adversaire.

Mais Pardaillan, tranquillement assis, accoude a son fauteuil, le
regardait d'un air de bonhomie qui apparut au marechal comme un exces
d'intrepidite. Il s'accota a la haute cheminee et dit lentement:

--Monsieur de Pardaillan, j'ai toujours eu pour vous la plus haute
estime, et je vous l'ai prouve. Je vous le prouve encore en ce moment
par ma moderation. Si je faisais un signe, vous tomberiez mort a
l'instant. Je pourrais faire mieux: je pourrais vous faire transporter
a la Bastille qui, vous le savez, est commandee par un de mes amis,
lequel, sur ma recommandation, vous tuerait aussi surement que
pourraient le faire ces hallebardes et ces arquebuses, avec cette
seule difference que vous mourriez sur un chevalet et que votre agonie
pourrait durer plusieurs heures et meme plusieurs jours... En effet, qui
etes-vous pour moi? Un ennemi. Vous m'avez trahi a Margency autrefois;
aux Ponts-de-Ce, nous avions conclu un pacte; je vous avais pardonne
votre trahison, je vous ai admis dans ma maison; vous etiez de mes amis;
vous m'avez encore trahi de la facon que vous savez. Par miracle, vous
avez echappe a ma juste vengeance. Et, depuis, vous etes passe au camp
ennemi. Qu'avez-vous a dire a cela?

--Que je ne vous ai pas trahi, monseigneur. Que decide a me faire votre
second loyal dans une entreprise grandiose, je ne voulais pas devenir
votre complice dans une entreprise infame. Capable d'entrer dans le
Louvre et d'y arreter le roi de mes mains, capable si vous me l'aviez
ordonne de me saisir de la couronne et de vous l'apporter, capable de
tenir tete en rase campagne a l'armee royale si vous m'aviez confie la
poignee d'hommes dont vous disposez, je n'etais pas capable de me faire
le bourreau d'une femme. Il fallait me demander ce que je pouvais vous
donner, monseigneur! Mon epee, mon sang, mon energie; vous avez voulu
faire de moi l'espion de mon fils et le geolier de celle qu'il aime.
Vous avez fait erreur... Vous le savez, du reste, que je ne vous ai pas
trahi. Si j'avais voulu vous trahir et faire une fortune du coup, si
j'avais voulu vous envoyer a Montfaucon et gagner dans cette ignominie
vos propres richesses, je n'avais qu'a aller trouver le roi et lui dire
que vous le voulez tuer pour couronner le duc de Guise. Mon silence sur
cette affaire vous prouve, monseigneur, que vous vous etes separe par
votre faute d'un homme capable de garder un important secret, ce qui est
rare, croyez-moi.

Le marechal avait affreusement pali. Et, lui qui tenait le vieux routier
en son pouvoir, ce fut d'une voix suppliante qu'il demanda:

--Ainsi, vous n'avez rien dit a personne de cette affaire?

Pardaillan haussa les epaules avec un supreme dedain.

--Entendez-moi bien, reprit Damville. Sans me denoncer, chose abominable
et monstrueuse dont votre fierte ne saurait s'accommoder, vous auriez pu
tout au moins... confier...

"Ah! ah! voila donc le secret de ce qu'il appelle sa moderation, songea
Pardaillan. Il veut savoir si je n'ai point parle!

Et, tout haut, il ajouta:

--A quelles personnes, monseigneur?

--Mais a des personnes qui, elles, n'auraient peut-etre pas votre
generosite!... A M. de Montmorency, par exemple!

--Et quand cela serait! fit Pardaillan. Vous parliez de vos droits!
N'ai-je pas celui de vous traiter en ennemi? N'ai-je pas le droit de
donner cette arme a votre frere? C'est plus qu'un droit. Comment! vous
sequestrez la fille du marechal de Montmorency... et je ne parle pas de
l'infortunee dame de Piennes! Je prends seulement les choses ou elles en
sont: vous faites fermer les portes de Paris au marechal; vous le tenez
prisonnier, lui et les siens, et nous, par consequent! C'est donc que
vous preparez le dernier coup qui doit nous ecraser tous!... Je vous
le declare, monseigneur, je n'aurais pas le courage de me faire votre
denonciateur, j'ai du moins pense que je devais tout dire au marechal
votre frere, afin qu'il puisse au moins se defendre...

--Vous avez fait cela! gronda Damville avec un accent de rage et de
desespoir.

--Je voulais le faire: mais je ne l'ai pas fait. Ne me remerciez pas.
J'enrage d'avoir garde le silence: c'est mon fils qui m'a empeche de
parler. Savez-vous ce qu'il m'a dit?... Plutot que de reveler un secret
confie a notre honneur, un secret dont je ne suis plus le maitre, je me
tuerais a vos yeux! Que Damville brule Paris, s'il l'ose, pour s'emparer
de nous! S'il faut mourir, nous mourrons du moins sans que nul au monde,
pas meme un felon comme lui, puisse nous accuser de felonie!... Voila ce
que m'a dit mon fils, et voila pourquoi je me suis tu, monseigneur!

--Ainsi, fit Damville d'une voix rauque. Montmorency ne sait rien?

--Rien, monseigneur; ni lui ni personne!

Le marechal poussa un profond soupir. Sa terreur avait ete telle qu'il
ne songeait meme pas a relever ce terme de felon dont Pardaillan venait
de le souffleter.

En quelques instants il eut repris tout son sang-froid.

Il fit un pas comme pour se diriger vers celle des portes derriere
laquelle se trouvait Orthes et ses arquebuses.

Mais, se ravisant soudain, il se retourna vers Pardaillan.

--Voyons, dit-il brusquement, si je vous offrais la paix?

Pardaillan se leva, s'inclina et demanda:

--Vos conditions, monseigneur?

--Simplement de ne pas me gener dans ce que je vais entreprendre: vous
et votre fils, vous sortirez de l'hotel Montmorency; vous vous en irez
de Paris, au diable si vous le voulez. Je vous ferai remettre deux bons
chevaux tout harnaches; dans la sacoche de chacun des chevaux, il y aura
deux mille ecus.

Pardaillan, la tete baissee, paraissait reflechir profondement.

--Songez-y, reprit le marechal. Vous m'avez desarme par votre fidelite a
garder un secret que bien d'autres eussent vendu. Vos insultes, je les
oublie. Vos petites trahisons, je les efface. A vous comme au chevalier,
je veux le plus grand bien possible. Je ne veux meme pas me souvenir
que vous vous etes introduit dans cet hotel pour me tuer. Je vous dis:
Pardaillan, ne soyons ni amis, ni ennemis, soyons neutres. Vous etes mon
prisonnier de guerre. Si fort et si brave que vous soyez, vous ne pouvez
lutter contre ces arquebuses, ces hallebardes et ces bonnes epees qui
vous cernent; il n'y a pas de fuite possible: vous etes pris, mon cher.
Eh bien, acceptez ce que je vous propose, et vous etes libre.

--Et si j'acceptais, dit enfin le vieux Pardaillan, comment vous y
prendriez-vous, monseigneur? Car je vous sais defiant; sur ma simple
parole, vous ne m'ouvririez pas les portes de votre hotel.

Un eclair de joie, aussitot eteint, flamboya dans les yeux du marechal,
qui repondit:

--Je ne prendrai que les precautions indispensables; vous allez ecrire
une lettre au chevalier, assez pressante pour qu'il vienne vous
retrouver ici. Un de ces gentilshommes portera cette lettre. Lorsque le
chevalier sera ici, lorsque vous m'aurez tous deux donne votre parole
de ne pas revenir a Paris avant trois mois, je vous escorterai moi-meme
avec quelques amis jusqu'a telle porte de Paris que vous me designerez,
et je vous souhaiterai bon voyage. Vous acceptez, n'est-ce pas? fit
Damville en fremissant.

--Certes, monseigneur! Avec joie! Avec gratitude!

--Ecrivez donc, alors! gronda le marechal qui, se precipitant vers un
meuble, en tira une ecritoire et du papier.

Pardaillan ne bougea pas.

--Un mot, dit-il: j'accepte. Mais, malheureusement, je ne puis accepter
que pour moi seul.

--Ecrivez toujours! Je me charge de convaincre le chevalier!

--Attendez donc, monseigneur. Je connais mon fils. Vous n'avez pas idee
de sa mefiance. Il se mefie de moi. Il se mefie de lui-meme. Il se mefie
de l'ombre qui suit ses pas. Oui, monseigneur, plus d'une fois j'ai
rougi de le voir si mefiant alors que j'ai, moi, un respect sans bornes
pour les paroles d'un personnage tel que vous.

--Que signifie? gronda le marechal.

--Cela signifie, monseigneur, qu'en lisant ma lettre, mon fils
s'ecrierait: "Comment! mon pere est prisonnier du marechal de Damville
et il veut que je l'aille rejoindre, sous pretexte qu'il a fait la paix
avec monseigneur! Allons donc! Vous etes fou, mon pere! Est-ce que vous
ne savez pas que M. Damville est un fourbe, un felon--c'est mon fils qui
parle!--un etre petri de ruse qui voudrait nous tenir tous les deux et
nous occire ensemble? Mais sa ruse est par trop grossiere. Je suis jeune
et veux vivre. Quant a vous, mon pere, qui avez assez vecu, mourez tout
seul, puisque vous avez eu la sottise d'aller vous fourrer dans la
gueule du loup!..." Voila ce que dirait le chevalier en recevant ma
lettre; il me semble l'entendre eclater de rire...

--Ainsi, fit Damville, les dents serrees, vous n'ecrivez pas?...

--Cela ne servirait a rien, monseigneur. Et puis, tenez, admettons que,
par impossible, mon fils se decide a me rejoindre. Savez-vous ce qui
arriverait?

--Voyons!

--Le chevalier n'est pas seulement l'homme le plus mefiant de la terre,
il est tetu, monseigneur, a tel point qu'il l'est presque autant que
vous. Il s'est loge dans la tete d'arracher de vos griffes la dame
de Piennes, sa fille et monseigneur votre frere. Rien ne l'en fera
demordre. Moi, vous comprenez, j'accepte avec reconnaissance votre
honorable proposition. Mais lui... Savez-vous ce qu'il nous dirait?..."

Pardaillan se campa devant Damville, la main a la garde de sa rapiere,
le buste droit.

--Il nous dirait ceci, monseigneur: "Ainsi donc, mon pere, et vous,
monsieur le duc, vous osez me proposer cette vilenie! Fi donc,
messieurs! Pour quatre mille ecus et deux chevaux tout harnaches d'or,
eussiez-vous a m'offrir quatre mille sacs, contenant chacun quatre mille
ecus, que l'insulte n'en serait que plus forte. Quoi! il y a donc deux
hommes au monde qui ont pu croire que le chevalier de Pardaillan pouvait
vendre l'epee qu'il tient de son pere et, abandonnant deux malheureuses
femmes qu'il a jure de sauver, se mettre soi-meme au rang des laches?
Ah! mon pere, je ne me releverai pas de l'offense que vous me faites.
Revenez a une plus haute et plus digne estime de ce que vous vous devez
a vous-meme et laissez la honte de ces propositions a M. le duc de
Damville qui, lui, a l'habitude de la felonie et de la trahison."

--Miserable! rugit Damville.

--Un dernier mot, monseigneur! Un seul! Outre les defauts que je viens
de vous signaler, le chevalier a encore celui de m'aimer tel que je
suis. Il me sait ici! S'il ne me revoit pas au petit jour, il est
capable d'aller raconter au roi que vous le trahissez pour Guise...
Quitte a se tuer ensuite pour se punir d'avoir fait acte de
denonciateur!

Le marechal, qui, deja, s'elancait, s'arreta comme frappe de la foudre,
bleme, ecumant, terrible. Pardaillan sourit dans sa moustache et
murmura:

"Pare celle-la, si tu peux!...

Mais, dans l'esprit du marechal, affole par les paroles du vieux routier
comme le taureau peut l'etre par les banderilles, la fureur et la haine
l'emporterent sur l'epouvante.

--Eh bien, soit! hurla-t-il. J'en courrai le risque! A moi!"

Pardaillan, d'un geste foudroyant, tira sa dague et bondit sur le
marechal.

--C'est donc toi qui mourras le premier! rugit-il.

Mais Damville avait vu venir le coup. Au moment ou le poignard
s'abattait sur lui, il se laissa tomber a plat sur le tapis! Pardaillan,
emporte par l'elan, trebucha; au meme instant, la piece se remplissait
de monde, se herissait de hallebardes et d'epees.

Hagard, le vieux routier voulut alors tirer sa rapiere pour mourir au
moins en se defendant: vaine tentative! Saisi de tous les cotes a la
fois, maintenu par vingt bras, il fut en un instant desarme, baillonne,
ligote.

Alors, il ferma les yeux et se raidit dans une immobilite farouche.

--Monseigneur, dit Orthes, ou faut-il pendre ce truand?

--Le pendre! fit Damville d'une voix qui tremblait encore de rage.
Y pensez-vous? Ce truand possede des secrets qu'il est utile de lui
arracher dans l'interet de Sa Majeste notre roi...

--On va donc lui appliquer la question? reprit Orthes.

Pardaillan frissonna longuement.

--Oui-da! repondit Damville. Le tourmenteur jure sera prevenu par mes
soins, et je veux assister moi-meme a la besogne.

--Ou faut-il le conduire?

--Au Temple, dit le marechal.



XII

OU MAUREVERT JOUE UN ROLE IMPORTANT

Ce dimanche-la, le chevalier de Pardaillan avait ete voir son ami
Marillac, comme il faisait presque tous les jours. Les deux jeunes
gens se racontaient leurs inquietudes, leurs joies, leurs esperances;
Marillac parlait d'Alice; le chevalier parlait de Loise.

Plusieurs fois, le comte avait offert a son ami d'aller trouver la reine
mere et de lui demander un sauf-conduit pour le marechal de Montmorency
et les siens, Mais le chevalier avait toujours refuse avec obstination.

Toutes les fois que le comte parlait de la reine, de sa bienveillance,
de ses promesses, Pardaillan gardait le silence.

"Tout est possible! se disait en effet le chevalier. Qui sait si
l'infernale Catherine n'a pas ete enfin touchee au coeur! Qui sait si
elle ne s'est pas mise a aimer ce fils retrouve!... Mais qui sait aussi
quels pieges peut cacher cette bienveillance trop soudaine?... Quant
a la malheureuse Alice, je m'arracherais la langue plutot que de dire
l'affreux secret qu'elle m'a confie dans une heure de delire...

Donc, le chevalier gardait le silence a la fois sur la reine et sur
Alice... Seulement, il ne cessait de repeter a son ami:

--C'est le moment de redoubler de prudence, mon cher...

Marillac souriait alors... il etait dans cet etat de confiance absolue
qui est comme un profond sommeil de l'esprit.

Il n'y avait qu'une ombre a son bonheur: la mort de Jeanne d'Albret.

Ce dimanche, il y avait trois jours qu'il n'avait pas vu le chevalier,
lorsqu'il le vit entrer.

--J'allais entreprendre de vous relancer a l'hotel de Montmorency!
s'ecria le comte en saisissant les mains de son ami... mais
qu'avez-vous? Vous me paraissez sombre... preoccupe...

--Vous, au contraire, vous etes en pleine joie a ce que je vois... vous
essayez un costume?...

Le comte de Marillac, en effet, venait de quitter un costume qu'on lui
avait apporte et qu'il avait essaye... C'etait un habillement de
grand seigneur, et tel que la magnificence de ces epoques pouvait le
concevoir. Mais ce costume si riche etait entierement noir depuis la
plume de la toque jusqu'au haut-de-chausses en satin.

--C'est demain le grand jour, dit Marillac en souriant. C'est demain que
notre roi Henri epouse Mme Marguerite. Avez-vous vu les preparatifs que
l'on a faits a Notre-Dame? Ce sera magique. L'eglise tout entiere
est tendue de velours a crepines d'or. Les sieges des epoux sont des
merveilles...

--Ce sera splendide, fit le chevalier. Je comprends votre joie.

Marillac saisit sa main et la pressa.

--Cher ami, murmura-t-il, ma joie ne vient pas de la... Ecoutez...
j'avais jure de ne le dire a personne au monde... mais vous, mon
ami, vous etes mon autre moi-meme... Demain, il y aura un mariage
a Notre-Dame... et, demain soir, il y en aura un autre a
Saint-Germain-l'Auxerrois... et je veux que vous soyez la!...

--Quel mariage? demanda le chevalier.

--Le mien!...

--Le votre! fit Pardaillan qui ne put s'empecher de fremir. Et pourquoi
le soir?

--La nuit, plutot; a minuit!... Vous allez comprendre... la reine veut
etre la pour me benir... elle se charge de tous les details de la
ceremonie... des amis a elle, des amis surs, y assisteront seuls... et
vous, mon cher, mon frere! mais n'en dites rien. La reine veut etre la,
comprenez-vous? Et si on savait!... Ah! Pardaillan. on voudrait savoir
pourquoi la mere de Charles IX s'interesse tant a un pauvre gentilhomme
huguenot...

Le chevalier eut un frisson que le comte ne remarqua pas: cette
ceremonie mysterieuse, ce mariage de minuit qui devait etre tenu secret
et auquel Catherine devait assister... Il eut la pensee d'un guet-apens.

"Heureusement que je serai la!" songea-t-il.

Et, comme si le pressentiment d'un malheur l'eut poursuivi, il designa
le costume etale sur un fauteuil:

--Est-ce dans ce costume que vous allez vous marier?

--Oui, frere, dit Marillac soudain redevenu grave. C'est dans ce costume
que je veux assister au mariage de notre roi, et c'est dans ce
meme costume que, le soir, a minuit, je me rendrai a
Saint-Germain-l'Auxerrois...

--Eh quoi! Tout de noir vetu?

--Ecoutez-moi, chevalier, dit Marillac, dont le visage se voila de
melancolie. Je suis dans un bonheur tel que je me demande parfois si
je reve. Vous savez combien j'ai souffert d'etre oblige de maudire ma
mere... eh bien, cette mere se revele a moi comme la femme la plus
aimante. Vous savez combien J'aime ma fiancee... eh bien, demain,
Alice devient ma femme... comprenez-vous que ces deux bonheurs inouis
accablent mon ame!...

--Ainsi, dit le chevalier, pas une ombre a votre bonheur?

--Quelle inquietude, quelle crainte pourrais-je avoir? Non, mon ami...
tout en moi est apaisement et confiance... Et pourtant, oui, tout ce
bonheur est comme voile d'un crepe.

--Il faut quelquefois ecouter les pressentiments.

--Il ne s'agit pas d'un pressentiment. Encore une fois, je ne crains
rien, je n'ai rien a redouter. Mais je m'habille de noir, mon ami, parce
que je veux, aux yeux de tous, porter le deuil de l'admirable femme qui
a ete ma vraie mere: la reine de Navarre. La cour semble l'avoir deja
oubliee. Son fils lui-meme, cet Henri qu'elle aimait tant, a bien vite
repris ce visage insoucieux et sardonique... il a bien vite recommence
a papillonner autour des femmes, tandis que celle qui sera la sienne
s'occupe, dit-on d'amours ou le roi de Navarre ne joue aucun role, sinon
celui de l'amant morfondu. Ah! mon ami, toute cette ingratitude pour
une femme si vaillante et si bonne, cela me revolte. Et moi qui l'ai
veneree, moi qui l'ai vue mourir, je veux porter son deuil devant son
fils, devant ma mere aussi... et devant ma femme!

Marillac demeura quelques minutes tout songeur.

--Cher ami, reprit le chevalier, avez-vous jamais admire la singuliere
destinee qui vous a fait retrouver une mere juste au moment ou vous avez
perdu celle que vous consideriez comme telle?

--Que voulez-vous dire? fit Marillac en tressaillant.

--Simplement ceci: tant que la reine de Navarre a vecu, Catherine
de Medicis vous est apparue comme un monstre capable de toutes les
atrocites. Or, c'est justement dans la nuit ou est morte l'infortunee
Jeanne d'Albret que madame votre mere a commence de se reveler a vous
dans toute sa maternelle mansuetude...

--Je vous avoue que je n'ai pas songe a cette coincidence, dit Marillac
en passant une main sur son front. Mais, puisque vous m'y faites penser,
ne dois-je pas voir la une preuve de plus que mon bonheur depasse mes
esperances?"

Ce fut au tour de Pardaillan de tressaillir.

Il eut la sensation que son ami cherchait a s'etourdir, et qu'il faisait
un violent effort pour se persuader a soi-meme qu'il etait heureux.

Oui, peut-etre Marillac avait-il entrevu la haine formidable qui couvait
sous les sourires de Catherine! Peut-etre, a force de creuser le
probleme, en etait-il arrive a pressentir vaguement vers quels abimes il
etait entraine!... Peut-etre n'y avait-il en lui qu'un desespoir sans
fond... le desespoir d'avoir compris que sa mere voulait le tuer, le
desespoir de deviner que sa fiancee etait complice de sa mere!...

Peut-etre, disons-nous!

Car, ce que nous etablissons en quelques lignes positives, Marillac ne
pouvait que le soupconner.

--Vous ne m'avez jamais raconte la mort de la reine de Navarre! reprit
tout a coup le chevalier.

--Ce sont de funestes souvenirs que vous remuez la, chevalier, dit le
comte avec une sombre expression. Ce fut foudroyant. La reine etait
arrivee a neuf heures au Louvre, ou on celebrait les fiancailles de
son fils et de la princesse Marguerite. Apres avoir recu l'hommage des
seigneurs catholiques, elle s'assit dans un fauteuil de ce salon, ou
le roi de France vint, en personne, lui temoigner son affectueuse
admiration. Moi, j'etais ou vous savez. Lorsque je fus redescendu dans
les salles de fete, je la cherchai longtemps et ne la trouvai qu'a
l'instant ou elle s'evanouissait. Il y eut de grandes rumeurs, et je
n'oublierai jamais la douleur qui eclata sur le visage de... la reine
mere...

--De Catherine de Medicis? insista le chevalier.

--Oui, mon ami... Apres que le medecin du roi eut examine la reine de
Navarre, celle-ci fut aussitot transportee jusqu'a sa litiere, malgre
Ambroise Pare, qui lui voulait, sur l'heure, administrer je ne sais quel
medicament... Le roi Henri, l'amiral, le prince de Conde et moi, nous
montames a cheval pour escorter la litiere; quelques gentilshommes nous
accompagnerent. La litiere, ainsi entouree de notre groupe et precedee
de laquais a cheval, portant des flambeaux, traversa la foule qui
entourait le Louvre. A la vue du roi Henri, cette foule se mit a
pousser des clameurs comme si nous eussions ete des ennemis; cependant,
lorsqu'on sut que la litiere contenait Jeanne d'Albret mourante, un
grand silence se fit, et, ces gens, honteux peut-etre, s'ecarterent,
mais, dans leur silence meme, ce n'etait pas le respect de la mort qui
apparaissait... Ah! chevalier, quelle nuit!... Quand je songe a cette
fete monstrueuse, a cette orgie plutot, ou les notres ont tolere que
leurs femmes fussent insultees, puis ces cris funebres, cette litiere
qui passe a travers un peuple retenant a peine ses grondements, je me
prends a songer a quelque enorme et fantastique traquenard... mais c'est
de la folie.

--Hum! fit le chevalier.

--Le roi nous comble de ses caresses; la reine mere... je connais ses
sentiments...

--Hum! hum! repeta le chevalier.

--Le peuple nous est seul hostile; mais M. de Guise nous assure que
les Parisiens n'ont qu'un reste de mauvaise humeur, qui se dissipera
lorsqu'on aura vu notre roi entrer a Notre-Dame...

Et, comme pour eviter d'approfondir les soupcons qu'evoquait l'attitude
du chevalier, le comte se hata de continuer son recit:

--Lorsque la reine eut ete couchee dans son lit, elle reprit
connaissance. Le medecin du roi, maitre Ambroise Pare, arriva a ce
moment. Mais la reine, le regardant fixement, lui dit: "Je vous
remercie, maitre, Vous pouvez vous retirer. Tous soins seraient inutiles
contre le mal. Je vais mourir... Allez!" Sans insister davantage, maitre
Pare s'inclina, en poussant un soupir, et, comme il se retirait, nous
vimes que son visage portait les traces d'une etrange epouvante.

--Ah! ah! Ce medecin n'est-il pas de la religion reformee?

--Oui, chevalier.

--Et vous dites qu'il n'insista pas pour donner des soins a la
malheureuse reine? Et vous dites qu'il avait l'air epouvante?

--En effet. Mais n'etait-ce pas naturel? Ce mal foudroyant...

--Non, comte! Ambroise Pare est un homme energique. S'il n'a pas
insiste, s'il a ete epouvante, s'il a recule, enfin...

--Que voulez-vous dire, chevalier? s'ecria Marillac avec agitation.

--Rien, fit sourdement le chevalier. Je m'etonne de cette attitude,
voila tout. Mais continuez, cher ami...

--Oui... laissons de cote les soupcons.

--Ah! vous avez dit enfin le mot! Vous aussi, vous soupconnez...

--Quoi? balbutia le comte.

--Un crime!...

Marillac palit. Son regard se detourna de Pardaillan.

--Eh bien, oui, dit-il enfin; je crois a un crime! La reine de Navarre
avait des ennemis acharnes; plus d'une fois, elle a failli succomber.
Peut-etre, un de ces ennemis... un de ces hommes qui ne reculent pas
devant le forfait... je donnerais ma vie pour le connaitre, celui-la...

Marillac passa la main sur son front. Et, comme le chevalier gardait le
silence, il continua:

--Mais peut-etre, apres tout, n'est-ce qu'un soupcon sans valeur.

--Peut-etre! fit le chevalier. Vous disiez donc que le medecin du roi se
retira.

--Et aussi nous tous, reprit Marillac, avec un empressement febrile. Le
roi Henri demeura seul pres de sa mere. Pendant trois longues heures,
nous attendimes dans la piece voisine. Enfin, l'aube entra dans cette
salle ou nos douleurs silencieuses etaient rassemblees, et fit palir les
flambeaux. Ce fut a ce moment que le roi Henri sortit de la chambre
de sa mere... Que lui avait-elle dit? Quelles furent ses supremes
confidences? Qui sait?... Oui, qui sait si l'etrange hallucination qui
s'empara de moi ne fut pas une verite?... Car, comme je me trouvais pres
de la porte, il me sembla, un moment, saisir quelques lambeaux de la
parole royale et funebre... "Je meurs assassinee, disait la voix rauque
de la mourante, mais je vous ordonne de l'ignorer... feignez de croire a
une mort naturelle... ou, sans cela... vous seriez frappe a votre tour.
Mais prenez bien garde, mon fils... Ah! oui, gardez-vous!..." Ces
paroles, quand j'y pense, furent sans aucun doute une imagination de
mon esprit ebranle... Le roi Henri reparut a nos yeux et nous fit signe
d'entrer.

Marillac etouffa un sanglot et deux larmes, qu'il ne songea pas a
essuyer, coulerent de ses yeux.

--Nous entrames donc, poursuivit-il. Quand je vis cette genereuse reine,
cette guerriere qui avait etonne nos vieux generaux, quand je vis cette
mere admirable qui avait abandonne la vie paisible de son palais pour
se jeter dans la vie des camps, qui avait vendu jusqu'a son dernier
diamant, pour payer les soldats de son fils, quand je vis celle qui
m'avait tire du neant, arrache a la mort, oui, quand je la vis livide,
il me sembla que j'allais mourir moi-meme et je demeurai comme stupide,
dans un aneantissement de mes forces et de ma pensee... Elle dit au
prince de Conde: "Ne pleurez pas, mon cher enfant. Peut-etre suis-je la
plus heureuse..." Nous l'entourions, tachant de refouler nos sanglots...
Son regard trouble fit le tour de cette assemblee d'hommes d'armes,
penches sur le lit d'une reine mourante.

Et j'ai retenu ses dernieres paroles... Les voici, chevalier:

"Monsieur l'amiral, aussitot apres le mariage du roi, il faut quitter
Paris... Rassemblez toutes nos forces... non pas que je me defie de mon
cousin Charles, mais il faut etre pret a tout... Sous les ordres du
roi, monsieur l'amiral, vous avez le commandement supreme... Henri,
ajouta-t-elle en s'adressant au prince de Conde, vous etes un frere pour
mon fils... je vous benis, mon enfant... Soyez toujours pres de lui, au
camp, a la ville et a la cour... Adieu, messieurs, je vous aimais bien
tous... Toi, mon vieux d'Andelot, et vous, capitaine Briquemaut, et
vous tous, fiers gentilshommes, grace a vous, les grandes injustices
prendront fin... le droit de vivre et de penser sera assure aux
huguenots... ayez confiance... notre cause est grande... qu'est-ce que
le bonheur de l'humanite sans la liberte?... Adieu a tous..."

--A ces mots, les sanglots eclaterent. Je crus que tout etait fini...
mais la reine, fixant son regard sur moi, me fit signe d'approcher...
J'obeis et tombai a genoux, pres du roi, en sorte que ma tete se
trouvait pres de celle de la reine... et c'est moi qui ai recueilli son
dernier soupir...

Marillac se leva et fit quelques pas, en proie a une agitation que
n'expliquait pas completement la tristesse de pareils souvenirs. Il
revint s'arreter devant Pardaillan et continua d'une voix plus sourde:

--Oui, chevalier, c'est moi qui ai recueilli le dernier soupir de la
reine de Navarre... mais, peut-etre, a ma douleur filiale se mela, dans
cette minute terrible, une horreur qui me fit comprendre l'epouvante
que j'avais surprise sur le visage du medecin et sur celui du roi... En
effet, lorsque je fus tout pres d'elle, Jeanne d'Albret tourna vers moi
sa tete convulsee par l'agonie, murmura distinctement: "Prends sarde,
mon enfant, prends garde!... Ecoute... il faut que tu saches..." Que
voulait me dire la reine? Quel secret allait s'echapper de ses levres
crispees? Je ne le saurai jamais, chevalier! car, a ce moment, la reine
entra en agonie... Elle faisait de violents efforts pour me parler, mais
aucune parole ne sortit plus de sa bouche... Seulement, tout a coup, son
regard se fixa avec une effrayante expression sur la cheminee... puis,
une legere secousse l'agita... puis, ce fut fini, la reine etait
morte... morte... et son regard semblait encore s'attacher a cet objet
que, dans la seconde supreme, elle avait cherche des yeux...

Marillac se tut.

A travers ses doigts crispes sur ses yeux, des larmes s'echapperent.

--Mon cher comte, dit Pardaillan, pardonnez-moi d'avoir ramene vos
pensees vers ces penibles scenes... Mais, dites-moi... pouvez-vous me
dire quel etait cet objet que la reine regardait en mourant?

Marillac alla a une armoire, dont il portait la clef sur lui et,
l'ouvrant, il en tira un coffret d'or qu'il posa sur une table.

--Ce coffret, chevalier, m'a ete donne par une personne auguste. Je
l'avais a mon tour offert a la reine de Navarre, qui s'en servait pour
y mettre ses gants... Sans aucun doute, la pauvre reine, en mourant, a
voulu me dire de reprendre ce coffret qui se trouvait sur la cheminee de
sa chambre et de le garder comme un double souvenir... le souvenir de
mes deux meres.

--Ainsi, dit lentement le chevalier, c'est la reine Catherine qui vous a
donne ce coffret?

--Oui, mon ami, dit Marillac en frissonnant.

Les deux hommes se regarderent.

Et, sans doute, chacun d'eux put lire chez l'autre la pensee terrible
qui l'agitait, car tous les deux palirent et detournerent les yeux.

Marillac demeurait tremblant, les mains crispees sur le coffret d'or. Il
baissa la tete. Et, soudain, le mystere de sa pensee monta jusqu'a ses
levres, comme s'il n'eut pu le contenir davantage. Hagard, livide, il
murmura:

--Mon sang... je le donnerais jusqu'a la derniere goutte... pour savoir
la verite... oh! chevalier... cette verite... Ce n'est pas possible!...
Ce serait trop horrible que ce coffret ait ete l'instrument de mort...
que Catherine, ma mere, ait tue Jeanne, mon autre mere... et que moi...
moi... leur fils a toutes deux... aie porte a l'une le poison que lui
envoyait l'autre!

--Comte! Comte! s'ecria le chevalier, vous avez raison... ce serait trop
horrible...

--Ah! puisse-je donc etre foudroye plutot que de continuer a porter
de tels soupcons dans mon esprit!... Catherine ne peut avoir concu de
pareilles horreurs... Catherine m'aime... j'en suis sur... elle est ma
mere... ma mere!...

En parlant ainsi, Marillac avait ouvert le coffret avec une sorte de
rage desesperee.

Dans le coffret, il y avait une paire de gants blancs ceux que portait
Jeanne d'Albret, la nuit de sa mort.

Il les saisit et, fermant les yeux, les baisa longuement.

Pardaillan, hors de lui, en proie a une sorte de vertige, lui arracha
les gants, les remit a leur place, funebre relique, et, lui-meme, alla
renfermer, avec un effroi visible, le mysterieux coffret d'or dans
l'armoire.

Il y eut alors entre les deux hommes un long silence lourd d'angoisse.

L'action rapide de Pardaillan venait de preciser dans l'esprit de
Marillac un soupcon qu'il n'osait s'avouer a lui-meme.

Sa joie febrile, son bonheur trop surexcite par lui-meme, la vague
epouvante que recouvraient ce bonheur et cette joie, son incertitude,
ses doutes, son desespoir latent, en un eclair aveuglant, il comprit
tout, il se comprit soi-meme.

Et il assista, muet d'horreur, a l'abominable drame qui se deroulait
dans sa pensee.

La mort inexplicable de Jeanne d'Albret, ses mysterieux avertissements,
ce regard de terreur qu'elle avait eu en lui montrant le coffret d'or,
cette mort fit rentrer le soupcon dans l'esprit du comte.

Quel soupcon? Que Catherine avait assassine Jeanne d'Albret.

Non! Oh! non! Il ne voulait pas y croire!

S'il accusait Catherine, s'il acceptait cet infame soupcon, s'il
admettait sa mere meurtriere, c'est donc que sa mere se jouait de lui!

C'est donc qu'elle mentait en lui garantissant la dignite d'Alice! C'est
donc qu'Alice etait une creature de Catherine!

Si Alice l'avait joue, si Alice etait indigne, si son amour
s'effondrait!... Oh! mille morts plutot! Il fallait, de toute son
energie, repousser le soupcon.

Voila dans quels abimes tournoyait l'ame du comte de Marillac.

Voila pourquoi il s'arracha violemment a sa meditation. Voila pourquoi,
eclatant de rire, il alla ramasser la clef que le chevalier avait
jetee, la remit tranquillement a la serrure de l'armoire et s'ecria
joyeusement:

--Par Dieu, mon cher ami, je crois que nous sommes fous... C'est votre
faute aussi! Pourquoi m'avoir parle de la mort de Jeanne d'Albret? Ah!
oui, j'y suis. C'est ce costume noir qui est cause de tout... Eh bien,
oui, mon cher, |e me marierai en noir, je veux porter le deuil de
la grande amie que je pleurerai toujours... Parlons d'autre chose,
voulez-vous?

--Volontiers, comte, dit le chevalier en essuyant la sueur froide qui
mouillait ses tempes. Un dernier mot, toutefois.

--Parlez, cher ami.

--C'est bien decidement demain que doit avoir lieu votre mariage?

--Demain soir, a minuit, a Saint-Germain-l'Auxerrois... Mais vous etes
seul a le savoir.

--Et vous desirez que j'y assiste?

--Mon bonheur ne serait pas complet si vous n'etiez la.

--Bon. Comment et a quelle heure entrerai-je dans l'eglise?

--Trouvez-vous a onze heures a la petite porte qui donne sur le
cloitre... mais soyez seul.

--Tres bien, mon cher comte!...

Et le chevalier songea:

"J'y serai avec quelques bonnes epees que je connais. Car, je veux
donner mon ame au diable, si la douce Catherine ne cherche pas a faire
assassiner son fils!..."

--Sortons, voulez-vous? reprit Marillac. Je veux passer avec vous cette
fin de journee. Nous entrerons en quelque guinguette du bord de l'eau,
et nous viderons bouteille...

--Je ne demande pas mieux, car, moi-meme, je ne serais pas fache de voir
un peu ce qui se passe dans Paris. Avez-vous remarque, mon cher comte,
comme Paris a l'air fievreux...

--Non, je n'ai pas remarque, mon ami. Que voulez-vous? le bonheur est
egoiste... mais, une chose que je remarque parfaitement, c'est que vous,
si gai tous ces jours-ci, vous etes triste...

--Triste? Non pas... mais inquiet."

Les deux amis etaient dehors. Il faisait un beau soleil, et, comme
le gros de la chaleur etait passe, la rue etait pleine de gens
endimanches...

--Et le sujet de cette inquietude? demanda Marillac en prenant le bras
du chevalier.

--Voici. Mon pere a disparu depuis trois jours et je crains qu'il ne se
soit jete en quelque perilleuse aventure.

--Quoi? Vous n'en avez aucune nouvelle?

--Aucune. Mercredi soir, il est sorti de l'hotel de Montmorency en
disant au suisse que, s'il n'etait pas rentre au matin, c'est qu'il
aurait entrepris un voyage. Quel peut etre ce voyage? Et comment a-t-il
pu sortir de Paris?

--C'est un homme d'une rare prudence et, sans aucun doute, vous avez
tort de vous inquieter.

--Je le sais. Aussi, ne suis-je pas trop inquiet pour lui. Et,
d'ailleurs, s'il y eut un danger immediat, il m'eut prevenu. Seulement,
pendant qu'il travaillait de son cote, je travaillais du mien et son
absence peut compromettre la reussite de mon plan.

--Voyons votre plan, fit Marillac.

--Je suis arrive a seduire un sergent qui doit etre de garde a la porte
Saint-Denis, mardi prochain. Il m'a promis de ne defendre que mollement
le passage, pourvu que j'attaque avec vigueur. En outre, il s'arrangera
pour que le pont soit baisse au moment ou je l'attaquerai... Je compte
sur vous, mon cher ami.

--Tres bien. Mardi, quelle heure?

--Mais, vers les sept heures du soir. Il y aura une voiture dans
laquelle seront Loise et sa mere, ainsi que le marechal, de qui j'ai pu
obtenir qu'il ne se montrat pas. Nous serons une vingtaine...

--Bon. Je vous promets de vous en amener autant.

--Ah! si mon pere etait la!...

--Il sera rentre d'ici mardi, sans doute... Mais que veut tout ce
monde?...

--Ma foi, dit le chevalier, les voila qui se mettent a genoux!...
Avancons.

--En voila deux! hurla a ce moment une voix qui fit tressaillir le
chevalier.

Marillac et Pardaillan, tout en devisant, s'etaient heurtes a une foule
qui entourait quelque chose, devant la porte d'un couvent. Et cette
foule criait:

"Miracle! Noel!..."

Les deux jeunes gens avaient continue a avancer jusqu'au moment ou ils
se trouverent devant la porte du couvent, au milieu de gens dont les
uns entonnaient des cantiques, dont les autres, comme en delire,
s'embrassaient sans se connaitre, faisaient des signes de croix et se
frappaient la poitrine. Puis, tout ce peuple etait tombe a genoux,
tandis que Marillac et Pardaillan demeuraient debout.

La foule, tout en s'agenouillant, clama d'une voix le cri qu'elle
croyait etre le plus agreable a tous les saints du paradis:

"Mort aux huguenots!..."

C'est a ce moment que la voix en question cria:

"En voila deux!..."

Pardaillan reconnut aussitot Maurevert qui le designait specialement.
Maurevert etait entoure d'une quinzaine de gentilshommes, qui semblaient
le considerer comme leur chef. Au signe qu'il fit, ils se precipiterent
sur le chevalier, l'epee a la main.

Deja, la foule, furieuse, delirante, enveloppait les deux amis qui,
serres de pres, etouffes, ne pouvaient meme pas tirer leurs epees.

"Place! Place!" vociferaient les gentilshommes en essayant d'arriver
jusqu'a leurs deux victimes.

Mais chacun, dans ce peuple, tenait a se distinguer.

C'est pourquoi la foule ne s'ouvrit pas: elle voulait massacrer
elle-meme les deux huguenots qui, la dague a la main, immobiles,
contenaient encore par leur attitude les enrages qui les entouraient.

Les deux jeunes gens echangerent un regard; ils semblaient se dire:

"Nous allons mourir la, mais, avant de tomber, nous en decoudrons bien
quelques-uns?"

--Tue! Tue! vociferait Maurevert. Les huguenots a la hart!..."

Il y eut comme un vaste tourbillonnement de la foule; des milliers de
poings se leverent...

Mais, a ce moment, comme si un grand souffle eut abattu toute cette
fureur, la foule retomba a genoux en criant:

"Miracle!... Voici le saint!..."

Le saint, c'etait frere Lubin qui, ouvrant la porte du couvent ou son
superieur l'avait rappele, la mission laique du frere etant terminee, le
moine Lubin, donc, apparaissait, les bras ouverts, la face rubiconde
et, apercevant le chevalier, s'en venait a lui, la larme a l'oeil, en
souvenir des innombrables fonds de bouteille dont Pardaillan l'avait
gratifie a la Deviniere.

"Ce digne chevalier! Ce cher ami!" begayait le moine qui passait a
travers la foule prosternee.

Maurevert et ses acolytes le suivirent en troupe. Pardaillan et Marillac
avaient profite de ce repit inespere pour rengainer leurs dagues et
mettre l'epee a la main.

Pardaillan ne se demanda pas pourquoi Maurevert se trouvait parmi
cette masse de peuple et pour quelle besogne il etait escorte de
gentilshommes, dont il en reconnut quelques-uns pour des fervents de la
reine Catherine.

--Attention! dit-il a Marillac, voici la meute... Voyez-vous, a votre
gauche, cette encoignure sous l'auvent?

--Je la vois, dit Marillac qui, de la pointe de son epee, menacait deja
un de ses assaillants.

--Allons-y d'un bond. La, nous pourrons tenir tete... Attention! Vous y
etes?

Les deux amis se fendirent ensemble: un double hurlement eclata; deux
des plus avances tomberent.

Marillac, alors, obeissant a la manoeuvre indiquee, se rua vers
l'encoignure, en fourrageant de l'epee; la foule s'ecarta avec des
clameurs et se referma sur lui. Lorsque Marillac eut atteint son poste,
il s'apercut qu'il etait seul.

--Pardaillan! rugit-il.

Et il se jeta tete baissee sur la muraille vivante.

A ce moment, il fut saisi par-derriere, paralyse, dans l'impossibilite
de faire un mouvement, souleve, entraine, emporte dans l'interieur du
couvent.

Quant au chevalier, voici ce qui etait arrive:

Au moment ou Lubin arrivait pres de lui, l'un des gentilshommes, qui
escortait Maurevert, lui porta un coup de pointe. Ce fut alors qu'il se
fendit a fond et par un coup droit, traversa l'epaule de son adversaire.
A l'instant ou il se relevait et ou il allait se jeter vers l'encoignure
qu'il avait montree a Marillac, le moine fut sur lui et l'enserra dans
ses bras, en begayant:

"C'est donc vous... Ah! que je suis heureux... Venez boire..."

D'une violente secousse, Pardaillan se debarrassa du moine, qui alla
rouler a terre en murmurant:

"L'ingrat!..."

A ce moment, cent bras s'abattirent sur le chevalier; son epee fut
brisee; en un instant, ses vetements en lambeaux; le chevalier voulut
saisir sa dague: Maurevert l'enleva.

Alors, on vit un spectacle inoui.

Desarme, sanglant, le chevalier avait sur lui une masse humaine qui
s'efforcait de l'ecraser.

Et cette masse, il la soulevait, la secouait, la dispersait d'un
formidable roulis des epaules; elle se reformait, l'accablait; il
l'entrainait, roulait avec elle, se relevait, mordant, frappant de ses
deux poings comme de deux beliers; des gens ensanglantes tombaient
autour de lui; des hurlements effroyables, tout autour, eclataient dans
la foule, tandis que le groupe frenetique attache a lui luttait dans un
silence farouche.

Presque assomme, du sang plein le visage et la bouche, Pardaillan,
formidable, secouait la grappe humaine, comme le sanglier, enfin coiffe,
peut secouer la meute.

Il soufflait d'un souffle rauque et bref.

Un brouillard flottait devant ses yeux. Il ne songeait plus a rien... a
rien qu'a atteindre Maurevert qui, a dix pas, commandait la manoeuvre, a
le saisir, a l'etrangler avant de mourir.

Une clameur plus terrible retentit soudain:

Le chevalier venait de tomber une derniere fois et ne se relevait plus:
a chacune de ses jambes, a chacun de ses bras, a sa poitrine, deux
hommes, trois, quatre, toute une foule pesait.

"Des cordes!" vocifera alors Maurevert.

Quelques secondes plus tard, Pardaillan, solidement lie, etait emporte
dans le couvent; sur la chaussee, une dizaine de blesses etanchaient
leur sang.

Et la foule, saisissant Lubin, le soulevait, le portait en triomphe et
l'acclamait. C'etait le saint qui avait arrete l'heretique! C'etait le
saint qui, rien qu'en l'enlacant de ses bras, lui avait ote sa force!

Maurevert etait entre dans le couvent et avait eu une assez longue
conference avec le prieur. A la suite de cette conference, il s'etait
fait conduire dans la cellule ou le comte de Marillac avait ete enferme.
Il portait sous son bras l'epee du comte.

--Monsieur, dit-il en entrant, vous etes libre, voici votre epee.

Marillac ne temoigna ni joie ni surprise. Il saisit froidement la lame
qu'on lui tendait et la remit au fourreau.

--Monsieur de Maurevert, dit-il, j'espere que nous nous retrouverons,
dans des conditions meilleures, c'est-a-dire a un moment ou vous n'aurez
pas pris la precaution de vous entourer de vingt spadassins pour
attaquer deux hommes.

--Monsieur le comte, nous nous retrouverons quand il vous plaira, dit
Maurevert en grondant.

--Apres-demain matin, voulez-vous?

--Soit.

--Dans les pres du passeur?

--Le lieu et l'heure me conviennent; mais laissez-moi vous dire,
monsieur le comte, que je ne comprends pas la querelle que vous me
faites, au moment ou je vous sauve la vie.

--Vous me sauvez la vie, vous! fit Marillac avec un dedain qui fit palir
Maurevert.

Le bravo eut un eclair de joie dans les yeux. Mais il se contint et
reprit:

--C'est sans doute un grand honneur pour moi, mais cela est. Je suis
arrive devant le couvent a l'instant meme ou la foule, furieuse de je ne
sais quoi, allait se ruer sur vous. Avec mes amis, je vous ai pris et
transporte ici. Sans moi, vous etiez donc mort, monsieur le comte."

Marillac avait ecoute ces explications avec une surprise etonnee.

--Monsieur, dit-il alors, s'il en est vraiment ainsi, je ne puis qu'etre
surpris. Je ne suis pas de vos amis, je crois...

--Eh! avais-je besoin que vous fussiez mon ami pour essayer de vous
tirer des mains de ces enrages! Qui n'en eut fait autant a ma place?...
Et puis, je dois vous l'avouer, j'avais une raison secrete de me jeter a
votre secours...

--Quelle est cette raison, monsieur?

--Le desir que j'ai d'etre agreable a la reine mere, dit Maurevert en
s'inclinant avec un respect outre.

Marillac tressaillit et palit. Deja Maurevert continuait:

--Si je ne suis pas de vos amis, monsieur le comte, si nous nous sommes
meme un peu regardes de travers a la derniere fete du Louvre, je n'en ai
pas moins l'insigne honneur d'etre des amis de la reine. Et savez-vous
ce que la reine m'a dit tout recemment, a moi et a quelques autres de
ses fideles? Elle a dit, en propres termes, qu'elle vous considerait
comme un parfait cavalier, qu'elle avait pour vous une veritable
affection et qu'elle priait tous ses amis de vous proteger en toutes
mauvaises occasions ou vous pourriez vous trouver...

--La reine a dit cela! s'ecria Marillac d'une voix alteree.

--Ce sont ses augustes paroles que j'ai l'honneur de vous repeter,
monsieur le comte. Aussi, tout en acceptant le rendez-vous que vous me
faites l'honneur de me donner, je vous prie de me tenir pour votre tres
devoue.

Maurevert, apres s'etre incline, fit un pas pour se retirer.

--Attendez, monsieur! dit Marillac.

Sombre, bouleverse, la voix tremblante, malgre tous ses efforts, il
reprit:

--Monsieur, les paroles que vous pretez a Sa Majeste ont pour moi une
importance de vie ou de mort. Me jurez-vous que la reine s'est bien
exprimee ainsi, en parlant de moi?

--Je vous le jure! dit Maurevert, avec une evidente sincerite. Je dois
meme ajouter que, si les paroles de la reine etaient affectueuses, le
ton l'etait plus encore. Ce n'est un secret pour personne, monsieur
le comte, que vous etes fort avant dans les faveurs de Sa Majeste, et
qu'elle vous destine un haut commandement dans l'armee que M. l'amiral
va conduire aux Pays-Bas."

Un soupir, qui ressemblait a un rugissement, gonfla la poitrine de
Marillac.

"Ma mere! ma mere! balbutia-t-il au fond de lui-meme. Serait-ce donc
vrai? Me serais-je donc trompe?..."

--Monsieur de Maurevert, reprit-il tout haut, je regrette de vous avoir
mal accueilli.

--Tout le monde s'y fut trompe, monsieur le comte!

--Adieu donc et merci. Veuillez, je vous prie, me conduire a M. de
Pardaillan, afin que nous partions ensemble.

--Monsieur le comte, je vous le repete: vous etes libre. Mais, quant
a M. de Pardaillan, c'est autre chose, vu que M. de Pardaillan est
rebelle, accuse de lese-majeste et que c'est mon devoir de l'arreter.

--Vous l'arretez?

--C'est fait.

--De quel droit? Etes-vous donc officier des gardes?

--Non, monsieur. J'ai simplement recu un ordre d'avoir a me saisir de la
personne de M. de Pardaillan, et j'etais justement a sa recherche, quand
j'ai eu l'honneur de vous rencontrer.

--Un ordre! gronda Marillac. De qui?

--De la reine mere!

Sur ce mot, Maurevert, saluant une derniere fois le comte, sortit,
laissant la porte ouverte. Marillac demeura un moment tout etourdi. Mais
bientot, se frappant le front, il murmura:

"Cette fois, je vais voir quelle peut etre l'affection de la reine pour
moi!..."

Marillac sortit de la cellule et se trouva dans un couloir en presence
d'un moine, qui le salua et lui dit:

--Monsieur le comte, je suis charge de vous faire sortir du couvent par
une porte de derriere.

--Pourquoi pas par la grande porte?

--Ecoutez, monsieur, fit le moine en souriant.

Marillac ecouta. Au loin, vers la rue, il entendit une rumeur furieuse.

"Cela, reprit le moine, c'est la voix du peuple qui reclame sa victime.
Et sa victime, c'est vous. Mais nous savons trop quelle serait la
douleur de notre grande reine, s'il vous arrivait malheur... Venez donc,
monsieur."

Marillac, sans plus d'observations, suivit le moine, qui le conduisit
jusqu'a une petite porte donnant sur une ruelle solitaire.

Le comte prit aussitot le chemin du Louvre.



XIII

LE TEMPLE

Si vite que Marillac eut pris sa course vers le Louvre, Maurevert y
arriva avant lui. Les ailes de la haine sont encore plus rapides que
celles de l'amitie.

Il parait que Maurevert etait attendu avec impatience dans cette partie
du Louvre, ou se trouvaient les appartements de la reine mere. Car, a
peine le capitaine des gardes, Nancey, l'eut-il apercu, qu'il lui fit
signe de le suivre et, le conduisant par un couloir prive, l'introduisit
dans une antichambre ou se trouvait la suivante florentine Paola,
laquelle, a son tour, l'introduisit aussitot dans le fameux oratoire.

Catherine de Medicis etait la, ecrivant fievreusement; elle avait
devant elle un monceau de lettres deja terminees. Car la reine ecrivait
toujours elle-meme. Soit defiance naturelle, soit besoin d'assouvir sa
devorante activite, elle n'eut jamais de secretaire.

A l'entree de Maurevert, elle leva la tete, fit un signe bref pour lui
ordonner d'attendre et acheva la phrase commencee.

Maurevert avait bon oeil.

Il essaya de demeler les suscriptions de toutes les lettres deja
cachetees, que la reine avait rejetees sur la table, au hasard. Et il
put constater que presque toutes ces lettres etaient adressees aux
gouverneurs des provinces.

A ce moment. Catherine, levant brusquement la tete, surprit le regard de
Maurevert.

--Vous essayez de savoir a qui j'ecris? demanda-t-elle. J'aime les
gens curieux. La curiosite est un signe d'intelligence. Allez a cette
fenetre...

--Je supplie Votre Majeste de croire...

--Obeissez donc..."

Maurevert alla a la fenetre, tremblant et flairant quelque terrible
surprise.

--Que voyez-vous dans la cour? demanda Catherine.

--Je vois une trentaine de courriers de Sa Majeste, a cheval, prets a
partir.

--C'est bien, demeurez ou vous etes, reprit la reine qui, en meme temps,
frappa un timbre d'un coup de son petit marteau d'argent.

Un homme entra qui, style d'avance, saisit toutes les lettres cachetees
et sortit en toute hate, sans avoir dit un mot. Deux minutes plus tard,
Maurevert vit appa raitre dans la cour le meme homme. Il remit une
lettre a l'un des courriers, et le courrier partit aussitot a fond
de train; puis il passa au deuxieme, qui partit a son tour, puis au
troisieme... Au bout de cinq minutes, tous les courriers etaient partis.

--La prochaine fois que vous verrez votre ami le duc de Guise, dit
tranquillement Catherine, vous lui direz que vous avez vu partir mes
courriers porteurs de depeches pour chacun de nos gouverneurs. Vous
ajouterez que chacune de ces depeches donne l'ordre a nos gouverneurs
de rassembler leurs troupes et de marcher sur Paris, pour y arreter les
insenses qui ne craignent pas de conspirer contre le roi. Dans quelques
jours, monsieur de Maurevert, soixante mille hommes marcheront sur
Paris, pour proteger le roi!

Maurevert sentit un long frisson lui courir le long des reins, comme si
la hache du bourreau se fut levee sur son cou.

"Je suis perdu", murmura-t-il en s'inclinant.

Catherine le regarda un instant avec une sombre expression de doute, de
mepris et de triomphe.

Elle avait d'ailleurs menti.

Ses lettres contenaient l'ordre au gouverneur d'arreter tout courrier
qui ne serait pas muni d'un sauf-conduit, tout fuyard venant de Paris,
et de faire saisir tout huguenot dans une sorte de vaste rafle.

"Relevez-vous, monsieur", reprit la reine.

Maurevert obeit.

--Si vous etes franc, poursuivit Catherine, je vous donne vie sauve.

Un rugissement de joie souleva la poitrine de Maurevert. La reine ne le
faisait pas saisir. La reine discutait encore avec lui. Donc, il etait
sauve.

--Ou en est la conspiration de M. de Guise? demanda froidement Catherine
de Medicis.

--Madame, repondit enfin Maurevert en faisant un effort surhumain pour
assurer sa voix, je jure sur le Christ que je n'ai pas conspire.

--Et qui vous dit que vous conspirez? Allons donc, pour conspirer, il
faut etre quelqu'un! Seulement, vous n'etes pas sans avoir ecoute autour
de vous. Que savez-vous?

--Eh bien, madame, on espere que Sa Majeste le roi ne voudra pas prendre
contre les heretiques les mesures necessaires.

--Et alors?...

--Alors, madame, comme Paris est en pleine fermentation, on en profitera
pour se faire designer par la noblesse, par la bourgeoisie et par le
peuple, comme le capitaine general des catholiques...

--Et alors?...

--C'est tout, madame!

--Vous mentez, monsieur de Maurevert!

--Madame, sur le chevalet de torture, je ne pourrais dire plus.
Cependant... je pense... mais c'est une simple supposition...

--Dites toujours.

--Je pense que, maitre de Paris, capitaine general des forces
catholiques, on en profiterait peut-etre, si les circonstances etaient
favorables... pour mener directement Sa Majeste le roi...

"Est-ce que vraiment il ne sait rien?" songea la reine.

Maurevert, maintenant, s'etait repris. Son visage etait redevenu
impenetrable.

--Monsieur, dit tout a coup la reine, vous avez rendu plus d'un service,
et vous en rendrez d'autres sans doute.

--Ma vie appartient a Votre Majeste! qu'elle en dispose!

--Je vous pardonne, dit Catherine. Quant au duc de Guise, s'il veut etre
capitaine general, il le sera. J'aime les emportements de sa foi. Elle
va jusqu'a le faire conspirer pour.. imposer au roi ses volontes. Je
pense comme lui. Et, pour l'aider a convaincre le roi, je fais venir a
Paris une armee complete. Alors nous verrons. Quant a vous...

Elle le fixa de son regard aigu.

Maurevert soutint l'examen avec le courage supreme du desespoir.

--Quant a vous, continua Catherine en tracant quelques mots sur un
parchemin, voici ce que je puis faire pour vous.

Maurevert essayait ardemment de lire de loin.

"L'ordre de m'envoyer a la Bastille?" songeait-il.

La reine lui tendit le papier: c'etait un bon de cinquante mille livres
sur la cassette de la reine mere.

Un fremissement de joie secoua Maurevert qui s'inclina avec respect,
mais sans exageration.

"Decidement, il ne sait rien, pensa Catherine qui avait suivi
attentivement l'effet de sa generosite... L'heure approche,
continua-t-elle; vous allez, mon cher monsieur, aller vous poster chez
le chanoine Villemur, avec votre ami, cet ami dont vous me parliez.

--Mais, madame, fit Maurevert, cet ami est deja paye, deja a son poste.
Et les cinquante mille livres que Votre Majeste veut bien m'octroyer...

--Sont pour vous dedommager d'un injuste soupcon, fit Catherine avec son
plus charmant sourire, et aussi pour vous recompenser des nouvelles
que vous m'apportez. Deux heretiques ont ete arretes grace a votre
intervention; oui, je sais deja cela... Qu'avez-vous fait de ces deux
hommes?

--J'ai rendu la liberte a l'un d'eux...

Une expression de surprise et d'inquietude se peignit sur le visage de
la reine.

--Celui a qui j'ai rendu la liberte, continua Maurevert, celui que je
crois bien avoir sauve des mains de la foule furieuse, c'est un huguenot
d'importance... Mais j'ai cru remarquer que Votre Majeste le tenait en
estime... C'est celui qu'on appelle le comte de Marillac.

La reine n'eut pas un tressaillement. Elle demeura souriante, presque
indifferente. Mais Maurevert eut fremi d'epouvante s'il avait pu
entendre le rugissement du coeur de cette mere. Sans la moindre emotion,
elle dit tres simplement:

--Vous avez bien fait d'epargner M. de Marillac; il est de mes amis...
Et l'autre?

--L'autre, madame! Daigne Votre Majeste me permettre de lui rappeler une
promesse qu'elle a bien voulu me faire?

--Laquelle? dit la reine etonnee.

--Madame, je porte au visage une marque ineffacable. Tant que je n'aurai
pas venge d'effroyable maniere l'insulte...

--Ce coup de fouet? dit la reine.

--Oui, madame, fit Maurevert en grincant des dents. On dirait, en effet,
un coup de cravache... Eh bien, madame, l'homme que j'ai pris devant le
couvent, c'est celui qui m'a marque!

--Le chevalier de Pardaillan?

--Oui, Majeste...

"Ah! decidement, songea Catherine, en fremissant de joie, c'est un homme
admirable que ce Maurevert!"

--Madame, reprit le bravo, j'ose vous rappeler que vous m'avez donne cet
homme pour en faire ce que bon me semblerait...

--Ou est-il? demanda Catherine.

--Enferme dans une cellule de couvent.

--Et ou voulez-vous le mettre?

--A la Bastille, si Votre Majeste m'en donne l'ordre.

--Et que voulez-vous faire de ces deux hommes? reprit-elle tout a coup.

--Votre Majeste a dit: ces deux hommes?

--Oui, l'autre... le pere, le vieux truand, a ete pris chez M. le
marechal de Damville qui m'en a fait prevenir: il est au Temple. M. le
marechal, pour des raisons que j'ignore, m'a demande un ordre d'avoir
a questionner ce vieux diable a quatre. M. le marechal veut assister
lui-meme a la question. Mais tout cela est assez grave, en somme.
Aucun jugement n'a ete pris... J'avoue que je suis assez surprise de
l'attitude du duc de Damville; il veut faire la un metier qui n'est pas
le sien... Ah! est-ce que, par hasard, le Pardaillan possederait des
secrets precieux?

--Que Votre Majeste m'en donne l'ordre et je saurai bien lui arracher
ces secrets!

--Vous comprenez que je n'ai aucun sujet de haine contre ce Pardaillan
auquel vous en voulez tant...

--Le chevalier a insulte Votre Majeste en plein Louvre...

--Ce n'est pas bien sur qu'il ait eu pensee de m'offenser. Et ce jeune
homme a d'ailleurs rendu un grand service au roi en sauvant un jour sa
cousine d'Albret qu'il tira d'une fort mauvaise situation. Helas! pauvre
reine de Navarre!... Cela ne l'a pas empechee de mourir... c'est un
grand malheur...

Maurevert eut vainement entrepris de suivre la pensee tortueuse de la
reine.

Elle reprit avec un soupir:

--Je vous ai donne ces deux hommes, je ne m'en dedirai pas. Il faudrait
donc, pour bien faire, les mettre ensemble... Et, puisque le vieux se
trouve au Temple, c'est donc au Temple que nous enverrons le jeune?

En meme temps, elle signait un ordre d'arrestation.

--Ah! madame, au Temple ou a la Bastille, peu importe, pourvu que je les
tienne... surtout le chevalier!

--Et vous dites que vous vous chargeriez de les questionner?

--Oui, madame. Et cela suffira a ma vengeance.

--Prenez-les donc, dit la reine en tendant l'ordre d'arrestation.

Maurevert s'en empara avidement, et s'inclinant:

--Votre Majeste me donne-t-elle conge?

--Un moment, Maurevert. Quand comptez-vous appliquer la question a vos
deux ennemis?

--Des tout a l'heure, madame. Le temps de faire transferer le chevalier
au Temple et de faire prevenir le tourmenteur jure.

--Qui ne voudra instrumenter qu'en presence des juges!

--C'est vrai! fit Maurevert atterre.

--A moins qu'il n'ait un ordre positif, reprit la reine.

Et elle ecrivit rapidement quelques mots sur un papier qu'elle tendit a
Maurevert.

C'etait un ordre d'avoir a appliquer la question ordinaire et
extraordinaire aux deux Pardaillan, dans la prison du Temple, le samedi
23 aout, a dix heures du matin.

--Il faudra donc que j'attende jusque-la! grinca Maurevert.

--Eh! mon cher monsieur, j'ai patiente plus que vous, moi. Qu'est-ce que
cinq jours? Car nous sommes a dimanche soir...

--C'est vrai. Que Votre Majeste me pardonne!

--Un dernier mot. Je ne veux personne dans la chambre des questions;
personne que vous et le maitre bourreau. Est-ce entendu?

--Votre Majeste peut se rassurer.

--Et vous me rapporterez fidelement les aveux de ces deux hommes?

--Je vous le jure, madame!

--C'est bien. Maintenant, sachez une chose, monsieur. C'est que je vous
donne la vie de ces deux hommes contre la vie de M. de Coligny que m'a
promise... votre ami.

--Des demain matin, madame, mon ami prendra position dans le cloitre
Saint-Germain-l'Auxerrois..."

--Maurevert se retira la tete en feu, la gorge seche, avec une joie
effroyable dans le coeur.

"Voila qui se dessine, murmura Catherine de Medicis... Monsieur
l'amiral, dites un pater et un ave, si toutefois vous savez vos
prieres... Quant a ces deux spadassins, je saurai quel secret Damville
voulait leur arracher... il y a justement dans la chambre des tortures
du Temple un cabinet noir ou je serai a merveille pour tout entendre."

A ce moment, Paola, la suivante florentine, entra et dit:

--Madame, M. le comte de Marillac est dans votre antichambre qui
s'entretient vivement avec M. de Nancey.

Le sourire de la reine demeura fige sur ses levres.

--Et que veut-il, ce cher comte?

--Je crois qu'il prie le capitaine de demander pour lui une audience
immediate a Votre Majeste.

--Eh bien, va dire qu'on peut l'introduire.

Et son sourire se fit plus doux encore, plus paisible, d'une expression
plus sereine, tandis qu'elle grondait:

--Que ne puis-je te faire arreter, toi aussi! Ce serait si simple!...
Oui... mais s'il parlait!... Non, non... Patience, patience... encore
un jour!... Si je le tuais maintenant, d'ailleurs, cette pecore d'Alice
serait capable... Allons donc! je les tiens tous les deux! ne gatons
rien!...

--Bonjour, mon cher comte... on me dit que vous desirez m'entretenir...

Marillac venait d'entrer.

La reine ecarta de la main les lettres qui etaient devant elle.

Le comte, pale, agite, violemment emu, s'approcha sur un signe qu'elle
lui adressa.

--Voyons, reprit Catherine, qu'etes-vous venu me demander?... Si tout
est pret pour la ceremonie de demain soir?

Marillac flechit le genou.

--Votre Majeste, dit-il d'une voix tremblante, me comble d'une telle
bienveillance que je serais ingrat de douter... Non, madame, ce n'est
pas de moi qu'il s'agit. Je suis venu demander grace.

--Grace? fit la reine avec etonnement.

--Ou plutot justice. Un de mes amis vient d'etre saisi. Un ami, madame!
Un frere!

--Il suffit, comte, dit la reine avec emotion. Il suffit que vous aimiez
cet homme pour que je lui veuille tout le bien que je vous veux a
vous-meme. Son nom?

--Helas! madame. Il a eu le malheur de vous deplaire a deux reprises
differentes: une premiere fois, dans une entrevue qu'il eut avec vous au
Pont de Bois, dans cette meme salle ou j'eus, moi, le bonheur de vous
connaitre! Une deuxieme fois, au Louvre, dans le cabinet de Sa Majeste
le roi...

--Comte, dit Catherine de sa voix melancolique, tant de gens m'ont
deplu... je tache a les oublier...

Marillac jeta un regard ardent sur la reine.

--C'est le chevalier de Pardaillan", dit-il.

La reine parut chercher un instant dans sa memoire, puis frappant ses
deux mains l'une contre l'autre:

--Ah! oui!... Eh bien, j'avais completement oublie ce jeune homme a qui
je me souviens maintenant d'avoir offert d'entrer a mon service. Et vous
dites qu'il est arrete?

--Oui, madame. Et je viens vous prier de lui rendre la liberte. Je me
porte garant que le chevalier n'a rien pu entreprendre ni contre le roi
ni contre Votre Majeste.

--Nancey! appela la reine en frappant de son marteau.

Le capitaine des gardes apparut bientot.

--Nancey, demanda la reine, etes-vous au courant de l'arrestation d'un
jeune gentilhomme, le chevalier de Pardaillan?

--Oui, madame. C'est ce cavalier qui, arrete une premiere fois, s'est
evade de la Bastille.

--Qui a donne l'ordre? dit Catherine en froncant le Sourcil.

--Sa Majeste le roi. Je crois que ce jeune homme est accuse de
rebellion. En tout cas, on sait qu'il a resiste par deux fois aux
soldats du roi.

--Ah! madame, s'ecria Marillac, je vais vous dire en quelles
circonstances...

--Chut! fit la reine. C'est bien, Nancey.

Le capitaine se retira.

--Mon cher enfant, reprit alors Catherine, je vais vous donner une
preuve de... ma bienveillance... telle que mes fils Henri et Francois
pourraient seuls en attendre de moi... Demeurez ici jusqu'a mon retour.

Marillac s'inclina profondement. Il tremblait. Un bouleversement
se faisait dans son esprit. La conviction entrait en lui profonde,
inderacinable, que la reine avait pour lui une affection profonde, une
affection de mere.

Coupable? criminelle? hypocrite? cette femme qui le regardait avec une
pareille douceur, qui lui parlait avec cette agitation que lui seul
pouvait comprendre!

Et il n'etait pas jusqu'a cette confiance illimitee de la reine qui ne
lui inspirat une gratitude dont se gonflait son coeur, confiance que la
soupconneuse Catherine n'eut peut-etre pas temoignee au roi lui-meme.

En effet, la reine le laissait seul! Et la, devant lui, se trouvaient
les lettres qu'elle ecrivait, secrets d'Etat sans aucun doute!

Ah! plutot que d'essayer de lire, plutot que de jeter un regard sur ces
secrets augustes, il se fut aveugle sur l'heure.

Catherine demeura absente une demi-heure pendant laquelle elle ne perdit
pas de vue un instant le comte de Marillac.

Un seul point demeurait obscur dans l'esprit du comte.

Maurevert lui avait declare que Pardaillan etait arrete par ordre de la
reine mere.

Et la reine paraissait avoir oublie jusqu'au nom du chevalier!

Nancey affirmait que l'ordre venait du roi.

Simples contradictions, apres tout!

Soudain, Catherine rentra: elle rayonnait.

--Nous avons cause gagnee! fit-elle gaiement.

--Ah! madame, murmura Marillac d'une voix que l'emotion rendait sourde.
Ainsi, mon ami... le chevalier de Pardaillan... il est libre?

--J'ai la parole du roi. J'avoue que je ne la lui ai pas arrachee
sans peine. Il parait que votre ami conspire avec M. le marechal de
Montmorency.

--Lui!... Ah! madame, tenez, puisque l'occasion s'en presente,
laissez-moi vous dire ce que le marechal...

--Silence, comte... Ce ne sont pas la mes affaires, et puis, si M. de
Pardaillan a quelque chose a me dire au sujet du marechal, il me le dira
lui-meme.

--Comme vous etes un grande reine! fit Marillac avec une expression de
tendresse.

--Helas! je suis simplement une femme qui a souffert, et la douleur, mon
cher comte, est la bonne ecole de l'indulgence... Je ne veux pas savoir
si votre ami conspire ou non. Je veux savoir seulement qu'il est votre
ami. Dites-lui que, s'il a quoi que ce soit a me demander pour lui-meme
ou pour le marechal, je le recevrai apres-demain matin, a dix heures,
lorsque le roi aura acheve de l'interroger...

--Sa Majeste desire donc interroger le chevalier?

--Oui, j'ai pu obtenir cette enorme derogation a toutes les procedures.
Au lieu d'etre interroge par un juge, votre ami le sera par le roi...
et, si ses reponses sont satisfaisantes, s'il explique pourquoi il
demeure renferme dans l'hotel de Montmorency... on le tiendra quitte de
tout le reste, c'est-a-dire de la triple affaire du Louvre, du cabaret
incendie et de la bataille rue Montmartre.

--Ah! madame, s'ecria Marillac radieux, l'explication est des plus
simples! Pardaillan et le marechal ne demandent qu'a quitter Paris... si
vous saviez!... il n'y a sous tout cela qu'une affaire d'amour...

--Eh bien, trouvez-vous apres-demain matin au lever du roi, et vous
emmenerez vous-meme votre ami.

--Madame, il ne quittera pas le Louvre sans avoir depose a vos pieds
l'hommage de sa reconnaissance... Quant a moi, ma vie vous appartient.

Un eclair flamboya dans les yeux de Catherine. Mais Marillac ne vit pas
cet eclair qui l'eut epouvante, penche qu'il etait devant la reine.

--Adieu, comte, dit celle-ci. A demain soir, d'abord... dans
Saint-Germain-l'Auxerrois... puis, au Louvre, apres-demain matin..."

Le comte sortit enivre.

Il se rendit a pied jusqu'au couvent. Comme il y arrivait, un cavalier
en sortait, montait a cheval et disparaissait dans la direction du
Louvre. Le comte demanda a etre introduit aupres de l'abbe, ou tout au
moins aupres du prieur. Ce fut le prieur qui le recut au parloir.

--Monsieur, demanda-t-il, et ce terme fit faire la grimace au reverend
prieur, y a-t-il inconvenient a ce que vous me disiez si M. le chevalier
de Pardaillan est encore dans votre couvent?

--Aucun inconvenient; ce jeune homme est encore ici. Il devait etre
transfere a la Bastille. Mais je viens de recevoir un ordre du Louvre,
qui m'enjoint de le garder jusqu'a mardi matin dans la meilleure chambre
du couvent: je lui ai cede la mienne; c'est tout ce que je pouvais
faire.

--Et mardi matin, qu'arrivera-t-il? demanda Marillac palpitant.

--J'ai ordre de remettre ce jeune homme en liberte, en lui disant
simplement que le roi veut lui parler a son lever et qu'une auguste
personne compte sur son honneur de gentilhomme pour...

--Il ira! Je vous en reponds, moi! s'ecria Marillac transporte. Mais ne
pourrais-je voir le chevalier quelques instants?

--Monsieur, je n'y verrais pour ma part aucun obstacle. Mais je n'ai pas
recu d'ordre a ce sujet.

--Oui, oui, fit Marillac en souriant... Je n'insiste pas. Du moins, vous
pouvez dire au chevalier que je serai ici mardi matin pour l'accompagner
au Louvre.

--Oh! quant a cela, chose facile, dit le prieur avec bonhomie. La
commission sera faite dans cinq minutes.

Le comte salua et se retira, l'ame ravie...

Et pourtant, il sentait peser sur lui une indefinissable angoisse qui
ressemblait vaguement a de la terreur.

--C'est la joie, s'affirma-t-il. Voyons, recapitulons tout mon bonheur.
Demain matin, c'est le mariage du roi Henri a Notre-Dame. Bon. Apres
cela, je suis libre. Je demande un conge jusqu'au moment de l'entree
en campagne. Demain soir, a minuit... ma mere, oui, ma mere elle-meme
daigne conduire mon Alice a l'autel, et un pretre m'unit enfin a celle
qui est toute ma vie... Un pretre! Bah! je puis bien faire cela pour
ma mere!... Et puis, j'ai l'exemple du roi sous les yeux... Bon!
Apres-demain matin, je vais prendre Pardaillan, je le conduis au Louvre,
j'obtiens pour le marechal et sa famille une autorisation de franchir
les portes... Nous partons tous!... Ah! ma mere! qui m'eut dit, il y a
quelques mois, que je vous devrais tant de bonheur!"

Des groupes silencieux traversaient les rues. Il y avait, dans les
profondeurs obscures de Paris, des rumeurs inaccoutumees...

"Les Parisiens se preparent aux grandes fetes qui commenceront demain!"
songea Marillac.

Le prieur avait menti en disant que le chevalier se trouvait encore
dans son couvent; depuis plus d'une heure deja, une escorte de vingt
cavaliers, commandee par Maurevert, etait arrivee: le chevalier, tout
ligote, avait ete porte dans une voiture fermee. Et la voiture s'etait
elancee au galop, entouree par les cavaliers.

Elle s'arreta devant la prison du Temple.

Le vaste enclos conservait encore, a cette epoque, le nom qu'il avait
recu jadis au temps ou les moines-soldats qu'on appelait les Templiers
l'avaient habite. Il se nommait Villeneuve du Temple, comme s'il eut ete
une ville dans la ville.

Pourtant, depuis plus de deux siecles, les Templiers avaient ete
extermines, et les chevaliers de Malte, qui les avaient remplaces,
s'etaient disperses depuis longtemps.

La plupart des batiments tombaient en ruine des cette epoque.

Il ne restait plus guere de solide que la vieille tour ou, deux cent
vingt ans plus tard, Louis XVI devait etre enferme avant d'etre conduit
a l'echafaud.

En 1572, la Tour du Temple servait deja de prison. Et deja meme Francois
Ier l'avait employee a cet usage.

Le gouverneur s'appelait Marc de Montluc; c'etait le fils de ce Blaise
de Montluc qui, en Guyenne, tailla les huguenots avec tant d'ardeur
qu'on l'appela le Boucher royaliste.

Marc de Montluc avait la tournure et l'ame d'un geolier. C'etait un
homme de trente-cinq ans, cheveux roux en broussaille, encolure de
taureau, visage fletri par les vices, regard sanglant--une belle brute
qui ne s'apaisait que devant un flacon de vin ou devant une fille.

Le vieux Blaise de Montluc avait servi sous le connetable de Montmorency
d'abord, puis sous le marechal de Damville. Et c'etait a Damville qu'il
avait recommande son fils. Le marechal lui avait obtenu cette fonction
de gouverneur du Temple.

Lorsque Damville se fut empare du vieux Pardaillan, il l'expedia donc
tout droit au Temple: il se mefiait de la Bastille, dont le gouverneur
Guitalens, bien que de ses amis, ne lui semblait pas assez energique.

Puis il rendit compte de sa capture a la reine Catherine, et s'en
prevalut naturellement comme d'un grand service.

Le marechal se reservait de questionner lui-meme le vieux routier.

Son plan devait etre renverse par Maurevert qui, ayant capture le
chevalier de Pardaillan, fut charge, par Catherine, de proceder a
l'operation de la question. On a vu que la reine avait l'intention
d'assister, cachee, a cette operation.

On a vu, en outre, que la reine avait fixe au samedi 23 aout, dans la
matinee, la torture des deux Pardaillan.

Et cette torture, qui devait etre la vengeance de Maurevert, elle
l'avait presentee au bravo comme la recompense de l'assassinat de
Coligny.

Maurevert donnait un cadavre a la reine. La reine lui en donnait deux.
C'etait royalement paye.

Depuis l'instant ou il avait ete transporte dans le couvent, le
chevalier n'avait pas ouvert les yeux. Il songeait. Le visage immobile,
un pli d'ironie au coin des levres, il attendait le coup mortel. Car il
ne doutait pas que Maurevert ne fut decide a le tuer.

"Je voudrais bien savoir pour quel compte ce Maurevert m'assassine. Je
ne crois pas qu'il ait garde rancune du coup d'epee a revers dont je le
souffletai; il n'en a garde que la marque. Voyons, qui me fait tuer? La
grande Catherine? Peut-etre! Pourquoi? Parce que j'ai refuse de lui tuer
son fils. Pauvre ami! Je crois que nous allons mourir ensemble... Loise
epousera le comte de Margency, voila tout!"

Il fit un violent effort pour briser ses liens en se raidissant, en
s'arc-boutant sur la tete et les pieds. Les cordes tinrent bon et il
retomba en soufflant fortement.

Et, toutes les fois que le nom de Loise revint dans son triste
monologue, le meme effort le tordit dans un spasme impuissant.

Une dizaine d'hommes entrerent tout a coup. Pardaillan rouvrit les yeux,
voulant regarder en face ses assassins. A sa grande surprise, il ne
vit pas Maurevert, et ceux qui venaient d'entrer se contenterent de
le soulever et de l'emporter jusqu'a une voiture ou il fut jete tout
ligote. Au bout de vingt minutes, il comprit que la voiture passait sur
un pont-levis. Puis il entendit le bruit grincant d'une porte qu'on
referme. Puis on le tira de sa prison roulante, et il reconnut qu'il
etait dans la cour du Temple. Il vit Maurevert qui causait avec un homme
de haute taille, fort comme un hercule. Derriere cet homme, vingt gardes
etaient alignes. Pres de lui, deux geoliers portaient des flambeaux, car
il faisait nuit.

--Monsieur de Montluc, disait Maurevert, vous etes responsable de ces
deux hommes jusqu'a samedi.

"Deux hommes? se demanda le chevalier. Pourquoi jusqu'a samedi?... Deux
hommes! Ah! oui, Marillac..."

--C'est bon, monsieur de Maurevert, dit le gouverneur en riant; j'en
aurai tellement soin qu'ils ne voudront jamais me quitter. J'en reponds
donc jusqu'a samedi. Et alors, samedi?...

--Lisez ceci.

--Ah! ah! ricana le gouverneur. Question ordinaire...

--Et extraordinaire, monsieur de Montluc.

Le chevalier frissonna longuement.

"Pour samedi, a dix heures, bon!"

--Prevenez le tourmenteur jure pour dix heures, dit Maurevert.

--Et les fossoyeurs pour midi! acheva Montluc avec son rire epais
d'ivrogne.

Alors toute cette vision disparut, la cour noire, la face rouge du
gouverneur, les torches, les gardes... Saisi par cinq ou six geoliers,
Pardaillan fut entraine dans l'antre formidable de la Tour carree. On
monta un escalier. Une porte fut ouverte. Le chevalier fut rapidement
delie, puis pousse dans une sorte de cachot; la porte se referma.

--Bonsoir, messieurs! dit une voix que le chevalier reconnut pour celle
de Montluc.

--Pourquoi messieurs? se demanda-t-il.

A ce moment, quelqu'un le saisit a pleins bras, quelqu'un qu'il ne put
reconnaitre dans la profonde obscurite. Mais ce quelqu'un, l'ayant
embrasse en poussant force soupirs, finit par dire d'une voix rauque de
douleur:

"Toi!... Toi ici!... Toi dans cet enfer!

--Mon pere! s'ecria le chevalier qui eut une seconde de joie intense.

Et, tendrement, il serra a son tour le vieux routier dans ses bras.

--Nous sommes perdus, cette fois, reprit Pardaillan pere. Pour moi, le
mal n'est pas grand. Mais toi! toi, mon pauvre chevalier!...

--Bon! Vous saviez bien que notre destinee etait de mourir ensemble!

--Et vous aurez satisfaction, ricana derriere la porte la voix de
Maurevert. C'est grace a moi, messieurs, que vous etes ici dans la meme
chambre; c'est grace a moi que vous subirez la meme torture; c'est grace
a moi que vous mourrez ensemble! Voila votre coup de cravache paye!...

--Miserable! hurla le vieux routier en se jetant sur la porte.

Le chevalier n'avait pas bronche.

--Viens! reprit Pardaillan en prenant son fils par la main. Viens
t'asseoir, mon pauvre enfant...

Et, comme il connaissait le cachot qu'il habitait depuis quelques jours,
il conduisit le chevalier dans un coin ou se trouvait entassee de la
paille, a la fois siege et couchette des habitants de ce lieu sinistre.

Le chevalier allongea sur la paille ses membres endoloris par la
pression des cordes. Le premier moment de joie instinctive passe, il
eprouvait maintenant une douleur plus accablante qu'au moment ou il
avait ete arrete. Vaguement, sans se le dire, il avait compte sur
son pere pour sauver Loise! Lui mort, le vieux serait encore la pour
proteger la jeune fille et la mettre en surete.

Tout etait fini! Le vieux Pardaillan etait prisonnier comme lui.

Et alors une nouvelle angoisse vint le saisir a la gorge...

Quoi! Son pere! Il allait le voir torturer sous ses yeux! Il allait
entendre les horribles cris du pauvre vieux qu'il avait tant aime!

Le chevalier eclata en sanglots. Il saisit dans ses bras la tete veneree
du vieux routier.

--O mon pere! begaya-t-il... mon pauvre pere!...

Pardaillan demeura tout saisi, tout bouleverse d'entendre pleurer son
fils.

C'etait la premiere fois!...

Oui! Si loin qu'il remontat dans sa vie, jamais il n'avait vu pleurer le
chevalier... Lorsque, tout enfant, il lui etait arrive de le corriger
d'une taloche--bien rare du reste--le petit lui tournait le dos apres
l'avoir fierement regarde, mais il ne pleurait pas!... Plus tard,
lorsque, apres de longues annees passees ensemble sur les routes, a
travers les memes aventures et les memes perils, il s'etait decide a
partir seul de Paris, il avait bien surpris dans l'oeil du chevalier
quelque chose comme une humide buee... mais il ne pouvait dire qu'il eut
reellement pleure! Lorsque le jeune homme eperdu d'amour avait eu cette
conviction que sa Loise ne serait jamais a lui, il n'avait pas pleure
encore!

Ces larmes brulantes qui tombaient sur ses cheveux blancs lui causerent
une inexplicable sensation d'etonnement douloureux.

--Jean, dit-il d'une voix basse et tremblante, Jean, mon fils, je
cherche vainement dans mon coeur des paroles de consolation... Comme tu
dois souffrir, mon pauvre enfant!... Si jeune, si beau, si brave... Si
je pouvais mourir deux fois, et que cela suffise aux miserables...
mais non! c'est a toi qu'ils en veulent... Ils ne m'ont pris que pour
t'atteindre plus surement... Pleure, mon petit Jean, pleure avec ton
vieux pere qui se maudit de n'avoir que des larmes a t'offrir dans ce
supreme moment... pleure ta jeune existence brisee...

--Mon venere pere, vous vous trompez. Je mourrai sans faiblir et saurai
faire honneur a votre nom.

--C'est donc ta petite Loison que tu pleures?

--Non, mon pere... Loise m'aime... je le sais... et mourir avec cette
certitude, voyez-vous, c'est mourir avec le paradis dans le coeur...
Mais tenez, ne parlons plus de ce moment de faiblesse que je viens
d'avoir... conservons toutes nos forces pour l'instant... ou...

Le chevalier ne put achever et se mordit violemment les levres. Le
vieux Pardaillan s'etait leve et, habitue deja a l'obscurite, arpentait
furieusement le cachot.

--Chevalier, grondait-il, je ne suis qu'un sot! Si je n'avais pas commis
la folie d'aller me jeter dans la gueule du loup, je serais libre, et,
fut-ce meme en mettant le feu a cette vieille tour, je te delivrerais!

Il raconta alors comment il s'etait rendu a l'hotel de Mesmes, croyant y
trouver le marechal seul et le forcer a se battre avec lui. De son
cote, le chevalier raconta la scene de son arrestation. Enfin, brise
de fatigue, le jeune homme finit par s'endormir et sommeilla quelques
heures.

Quand il ouvrit les yeux, il constata qu'une sorte de faible jour
eclairait assez le cachot pour qu'il y put voir.

Sa premiere idee fut d'examiner soigneusement la porte, puis l'etroite
lucarne par ou passait la lumiere. Le vieux routier le laissa faire en
secouant la tete. Lorsque le chevalier eut acheve son inspection, il se
tourna vers son pere.

--Ce que tu viens de faire, dit celui-ci, je l'ai fait pendant la
premiere journee de mon emprisonnement. Et voici ce que j'ai pu
apprendre: si nous parvenions a ouvrir la porte--et il nous faudrait
pour cela dix a quinze jours de travail--nous tomberions dans un
couloir qui n'a qu'une issue, laquelle est gardee par une trentaine
d'arquebusiers...

--Et la lucarne? fit le chevalier avec un calme terrible.

--Regarde. Il faudrait desceller trois ou quatre de ces blocs cimentes
pour arriver jusqu'aux barreaux, et alors il faudrait descendre dans la
cour toujours pleine de gardes...

--N'y a-t-il donc aucun moyen? aucun espoir?...

--Aucun moyen d'evasion, dit le vieux routier. Et, quant a l'espoir, il
ne nous en reste qu'un: celui de ne pas trop souffrir en mourant et de
ne pas faire une trop vilaine grimace.

Avant de quitter le Temple, revenons pour quelques instants a cette
violente figure de Montluc que nous n'avons fait qu'entrevoir. Apres
avoir fait conduire son nouveau prisonnier au cachot, le gouverneur du
Temple etait rentre dans son appartement. L'arrivee de Maurevert l'avait
surpris en plein diner; le prisonnier dument verrouille, Montluc
reprenait tout simplement son diner ou il l'avait laisse.

--A boire! fit-il en se laissant tomber dans un fauteuil.

La salle a manger etait vaste et riche. Au milieu de cette salle se
trouvait une table bien eclairee, chargee de venaisons diverses et
surtout de flacons de toutes dimensions. Trois couverts etaient mis:
celui de Marc de Montluc et ceux de deux jeunes femmes qui, en le voyant
entrer, lourd et pesant comme un homme qui ne veut pas tituber, se
haterent de remplir son gobelet, vaste recipient d'etain qui contenait
une demi-pinte.

Ces deux femmes etaient a peine vetues; leurs seins nus debordaient de
leurs corsages ouverts; elles avaient les cheveux denoues et le visage
peint. Elles etaient jolies, malgre la fletrissure de la debauche;
c'etaient deux fortes gaillardes, l'une rousse, d'un roux ardent
comme une bete fauve, l'autre brune, avec une magnifique chevelure
d'Espagnole.

La rousse se nommait tout simplement la Roussette, et elle-meme ne se
connaissait pas d'autre nom.

La brune s'appelait Paquette.

Toutes deux etaient douees, inoffensives, tres betes, meme pas fieres de
la splendeur un peu fanee de leurs chairs, dociles et passives.

Marc de Montluc vida d'un trait le large et profond gobelet qui venait
de lui etre presente, puis il repeta:

--A boire! J'ai l'enfer dans la gorge.

--Ce doit etre ce jambon, observa la Roussette.

--Ou plutot les epices de ce quartier de chevreuil riposta Paquette deja
jalouse.

--Quoi que ce soit, j'enrage, mes mignonnettes, j'enrage de soif et
d'amour.

--Buvez donc, monseigneur! dirent ensemble les deux ribaudes qui,
saisissant chacune un flacon, se mirent a verser en meme temps dans le
fameux gobelet.

Ce repas, cette orgie plutot, fut ce qu'il devait etre Montluc qui etait
deja ivre lorsque Maurevert etait arrive, eut de plus en plus soif. Les
ribaudes, a force de boire, se firent bacchantes. Vers dix heures, elles
avaient fini par laisser tomber les robes legeres qui les couvraient
encore; elles etaient entierement nues et Montluc, faune formidable,
s'amusait dans son enorme gaiete a les porter toutes les deux a bras
tendus, la Roussette, a cheval sur le bras droit. Raquette, a cheval sur
le bras gauche. Puis il s'amusa encore a les envoyer au plafond comme
des balles et a les recevoir dans ses bras. Elles riaient, ecorchees
d'ailleurs et toutes contuses. Paquette avait une plaie au front. La
Roussette saignait du nez. La gaiete de Montluc devenait du delire.
Parmi les vaisselles brisees, les flacons renverses, il imagina alors de
lutter contre les deux ribaudes.

--Si je suis vaincu, hurla-t-il, je vous promets une recompense rare.
Tete et ventre! La reine mere en serait jalouse!

La lutte commenca aussitot. Les deux ribaudes attaquerent le colosse.
Les trois nudites s'etreignirent en des enlacements furieux et formerent
un groupe cynique dont les attitudes furent des chefs-d'oeuvre
d'insolente impudeur.

Le male se laissa terrasser, accable de baisers, de morsures et de coups
de griffe, remplissant la salle du tonnerre de son rire.

--Voyons la recompense! crierent en choeur la Roussette et Paquette.

--La recompense, begaya Montluc, ah! oui...

--Est-ce le beau collier que vous nous fites voir?

--Non, par le diable, c'est mieux que cela!

--Doux Jesus, s'ecria la Roussette, cette ceinture toute en soie bleue
passementee d'or?

--Mieux encore, fit l'ivrogne en cherchant a rassembler ses idees, je
veux... vous mener... ecoutez, mes brebis...

--Voir les baladins! s'ecrierent les ribaudes en frappant des mains.

--Non... voir torturer!...

La Roussette et Paquette se regarderent inquietes, degrisees, un peu
pales.

Montluc assena sur la table un coup de poing qui renversa un flambeau.

--A boire! dit-il. Je veux... vous mener... a la question... vous verrez
le chevalet... et comme on enfonce... les coins... ah! ah!... ce sera
beau, par saint Marc! Il y aura deux questionnes... ils n'en sortiront
pas vivants. A boire!

--Qu'ont-ils fait? demanda Raquette en frissonnant.

--Rien, dit Montluc.

--Sont-ils jeunes? vieux? gentilshommes?

--Un vieux... monsieur de Pardaillan... et un jeune... monsieur de
Pardaillan... le pere et le fils...

Les deux ribaudes firent le signe de croix.

--Et quand verrons-nous appliquer la question, monseigneur?

--Quand? fit Montluc. Ah! voila... Attendez...

Un travail confus se fit dans la cervelle epaissie de l'ivrogne. Une
lueur de raison lui fit entrevoir les consequences que pourrait avoir
pour lui la fantaisie qui venait de lui passer par la tete. Il risquait
sa place, un proces peut-etre!...

Une idee soudaine l'illumina, et, comme la question devait etre
appliquee le samedi matin, il bredouilla:

--Dimanche, mes brebis... venez dimanche... a la premiere heure...
n'oubliez pas... dimanche!...



XIV

LA REINE MARGOT

Ce lundi matin 18 aout de l'an 1572, des huit heures, les cloches de
Notre-Dame se mirent a sonner a toute volee, les cloches des eglises
voisines ne tarderent pas a repondre, en sorte que bientot, dans l'air
pur et leger de la claire matinee d'ete, ce fut un vaste vacarme des
voix de bronze qui mugissaient, toutes joyeuses.

Dans toutes les rues de Paris, bourgeois et gens du peuple marchaient
par bandes nombreuses, les femmes trainant apres elles des gamins qui
trottinaient; des marchands allaient de groupe en groupe, offrant des
echaudes, des oublies, des flans, des pates chauds, toutes bonnes choses
qui se debitaient rapidement.

Des cris, des interpellations, des rires eclataient dans ce peuple et
cela prenait une grande rumeur de fete.

Mais il y avait on ne sait quoi de mauvais dans ces rires, de menacant
dans ces physionomies.

Et la menace se precisait lorsqu'on remarquait que la plupart des
bourgeois, au lieu d'avoir endosse le pourpoint de drap des dimanches,
portaient la cuirasse de buffle ou de fer et s'appuyaient sur des
pertuisanes.

Beaucoup d'entre eux portaient une arquebuse sur l'epaule.

Ce matin-la, en effet, devait se celebrer dans Notre-Dame le mariage
d'Henri de Bearn et de Marguerite de France que, dans le Louvre, Charles
IX appelait deja la reine Margot.

Quatre compagnies avaient, pendant la nuit, pris position sur le parvis
et empechaient la foule d'approcher des marches qui montaient au
grand porche central de l'eglise. La double haie de soldats, herissee
d'arquebuses et de hallebardes, se continuait ensuite, hors le parvis,
jusqu'a la porte du Louvre, tournee vers Saint-Germain-l'Auxerrois.

Il en resultait que les groupes du peuple, en arrivant au parvis, le
trouvaient deja occupe par une foule entassee. Les nouveaux arrives
poussaient pour avoir une place. Ceux qui etaient deja installes
resistaient: de la des remous terribles, des bagarres, des hurlements.

Par moments, il y avait des silences subits, d'une inquietante lourdeur;
puis des clameurs eclataient, on ne savait pourquoi; dans tous les
groupes, on s'entretenait de choses menacantes; il se trouvait bien
par-ci par-la des femmes qui causaient de la toilette que porterait
Madame Marguerite et qui etait, disait-on, un miracle de richesses ou
encore, de la somptuosite des carrosses de ceremonie... mais vite, on
revenait partout au sujet qui tenait au coeur des Parisiens.

Ce sujet dont on s'entretenait ardemment, avec force jurons et signes de
croix, c'etait la question de savoir si le roi de Bearn et ses damnes
acolytes, les huguenots, entreraient dans Notre-Dame. Quelques-uns
faisaient bien remarquer qu'il fallait que le roi entrat, s'il voulait
se marier, mais le plus grand nombre jurait que le maudit n'oserait
penetrer dans le lieu saint.

On en concluait generalement qu'il faudrait le trainer de force dans
Notre-Dame, afin qu'il put faire amende honorable.

Telles etaient les dispositions de la foule, lorsque les canons du
Louvre se mirent a tonner.

Il y eut alors, a la surface de cette masse humaine, une sorte de
houle qui se propagea du parvis jusqu'aux rues voisines, les cous se
tendirent, des cris de femmes a demi etouffees retentirent, mais furent
couverts par une clameur enorme, d'une sauvage expression:

"Vive la messe!... A la messe, les huguenots!..."

Presque aussitot, de nouvelles compagnies d'archers et d'arquebusiers
renforcerent la haie des gens d'armes qui avait maintenant un quadruple
rang de chaque cote.

Les bourgeois vociferaient.

Il fut evident qu'on ne pourrait atteindre les huguenots ainsi proteges.
Mais il fut evident aussi que cette foule, savamment portee au supreme
degre de l'exasperation, deviendrait terrible si par malheur on la
laissait se dechainer!

La manoeuvre militaire qui, pour le moment, mettait les huguenots hors
d'atteinte, exaspera la multitude.

Et cette exasperation eclata en violents murmures contre le roi, qu'on
accusait tout haut de proteger les heretiques.

"Il nous faut un capitaine general!..."

Ce cri, qui traduisait si bien la pensee des bourgeois armes, courut de
bouche en bouche, se fortifia, s'enfla.

"Guise! Guise! Guise, capitaine general!

"A la messe les huguenots!"

Tout a coup, il y eut pourtant une accalmie; vingt-quatre herauts a
cheval, magnifiquement vetus de drap d'or, les armoiries royales brodees
en bleu sur la poitrine, les chevaux caparaconnes de longues housses
flottantes, debouchaient sur six rangs, le coude haut, la trompette a
banniere armoriee levee au ciel, et sonnaient une fanfare bruyante.

"Les voila! Les voila!..."

Ce cri, pour un instant, fit taire toutes les clameurs, et les haines
eparses se resorberent en curiosite.

Le cortege royal deroulait sa pompe vraiment imposante, et des
applaudissements eclaterent meme.

Immediatement apres la fanfare des herauts, parut une compagnie des
gardes a cheval, commandes par M de Cosseins: c'etait tous des cavaliers
de haute taille, montes sur de lourds chevaux normands, etincelants
d'acier et de broderies.

Puis venait le grand-maitre des ceremonies dont le cheval etait tenu en
bride par deux valets, et qui precedait une centaine de seigneurs, tous
de l'entourage du roi de France.

Mais un grand silence tomba sur le parvis, tandis que les rues
avoisinantes devenaient houleuses: le carrosse du roi venait
d'apparaitre. Charles IX, sous son grand manteau royal, grelottait de
fievre; il avait ete pris par une de ses crises au moment de sortir du
Louvre. Il avait une figure d'ivoire, et ses yeux, sous ses sourcils
fronces, avaient un regard de fou. Ce fut une sinistre apparition qui
passa dans un grand frisson de defiance. Pres de lui, Henri de Bearn,
tres, pale aussi et pourtant souriant, considerait le peuple avec
inquietude, ne voyant autour de lui que des visages hostiles et des yeux
menacants.

Dans un vaste carrosse entierement dore, trame par huit chevaux blancs,
on vit alors Catherine de Medicis et Marguerite de France: la vieille
reine rutilante de diamants, toute raide dans une robe de lourde soie
qui semblait taillee dans le marbre, glaciale, hautaine et, semblait-il,
attristee par la ceremonie qui se preparait; sa fille Margot, radieuse
de beaute, indifferente a ce qui se passait, un pli d'ironie au coin des
levres.

La reine mere etait a droite et, de ce cote-la, retentirent des
hurlements forcenes de:

"Vive la messe! Vive la reine de la messe!"

Marguerite etait assise a gauche et, sur la gauche du carrosse, ce
furent des ricanements qui eclaterent. "Bonjour, madame, cria une femme;
votre mari a-t-il ete a confesse, au moins?"

Le carrosse passa dans un rire enorme; mais, aussitot apres les
vingt-quatre voitures qui contenaient les princes du sang, c'est-a-dire
Henri, duc d'Anjou, et Francois, duc d'Alencon, et la duchesse de
Lorraine, deuxieme fille de Catherine, puis les dames d'atours, les
demoiselles d'honneur, parurent divers personnages que la foule
accueillit par un tonnerre de vivats: le duc de Guise, le marechal
de Tavannes, le marechal de Damville, le duc d'Aumale, M. Goude, le
chancelier de Birague, le duc de Nevers, et une foule de gentilshommes,
tous dans des carrosses d'une fabuleuse richesse tous vetus de costumes
d'une reelle splendeur.

Puis, tout aussitot, les hurlements reprirent:

"A la messe! A la messe!"

Les huguenots apparaissaient a leur tour en des costumes non moins
riches, mais plus severes que les catholiques.

On ignore qui avait ainsi ordonnance la marche du cortege. Mais
cette separation tres nette entre les gentilshommes catholiques et
protestants, le soin qu'on avait eu de placer les huguenots a la fin,
a part quelques-uns comme Coligny et Conde qui occupaient leur rang
naturel, permirent a la multitude mille suppositions, dont la plus
essentielle etait qu'on avait voulu mortifier les heretiques.

Ils passerent tres fiers, dedaignant de repondre aux quolibets, aux
plaisanteries, aux insultes.

Or, au fur et a mesure que le cortege defilait, les personnages de
chaque carrosse penetraient sous le grand porche, ou l'archeveque et son
chapitre se trouvaient reunis pour accueillir les deux rois, la reine et
la fiancee.

Dans ce groupe que nous venons de signaler, se trouvaient Cruce, Pezou
et Kervier, toujours inseparables.

Les gentilshommes du roi, qui se trouvaient a cheval avaient forme un
demi-cercle autour du porche, de facon a dessiner une nouvelle barriere
renforcant la barriere de hallebardiers et d'arquebusiers.

Charles IX et Henri de Bearn, precedes du grand-maitre des ceremonies,
de ses acolytes et de douze herauts a pied sonnant de la trompette,
entrerent les premiers dans Notre-Dame.

Le moine Salviati, envoye special du pape, s'avanca a la rencontre du
roi et, flechissant a demi le genou, lui offrit l'eau benite dans une
aiguiere d'or, en lui disant que cette eau avait ete apportee par lui de
Rome et prise au benitier de Saint-Pierre.

Charles IX trempa ses doigts dans l'aiguiere et il se signa lentement,
jetant un regard oblique sur Henri.

Le chef des huguenots comprit que tous les yeux etaient fixes sur lui,
et qu'on attendait qu'il fit le signe croix.

--Mon cousin, s'ecria-t-il a demi-voix, que voila donc une superbe
assemblee d'eveques. Beni par un aussi grand nombre de saints, mon
mariage ne peut manquer d'etre heureux.

En parlant ainsi, le Gascon gesticulait gravement avec sa main, de facon
qu'on put a la rigueur admettre qu'il s'etait signe. Charles IX sourit
faiblement et se dirigea vers son trone.

Le cortege, peu a peu, s'entassa dans l'enorme nef qui, dans le
scintillement des milliers de cierges, dans le cadre immense des
tentures brodees qui tombaient du haut des voutes, dans la clameur des
cloches, des chants solennels et des trompettes, presenta alors un
spectacle d'une magnificence inouie.

Au-dehors, les vociferations eclataient a ce moment plus menacantes,
et le bruit du peuple, semblable au bruit de l'Ocean par les heures de
tempete, faisait frissonner Charles IX qui, livide, ecoutait;

"Vive Guise! Vive le capitaine general!..."

Les huguenots, au nombre d'environ sept cents gentilshommes, venaient de
mettre pied a terre devant le grand porche.

Mais, au lieu d'entrer dans l'eglise, ils s'etaient arretes, silencieux,
ou formant des groupes qui causaient entre eux a voix basse, sans
paraitre entendre les hurlements.

--A la messe! a la messe! vocifera Pezou.

--Les maudits ne veulent pas entrer! rugit Kervier.

--Ils y entreront bientot malgre eux! tonna Cruce.

Cette menace directe provoqua un delire d'enthousiasme dans le groupe
qui occupait les marches, tandis qu'au loin la foule, ne sachant de quoi
il s'agissait, riait en criant:

"Les damnes huguenots sont a la messe! Vive la messe!..."

Seuls trois huguenots avaient penetre dans l'eglise. Le premier, c'etait
l'amiral Coligny, qui avait dit tout haut:

"Ici, ce peut etre un champ de bataille comme un autre..."

Le deuxieme, c'etait le jeune prince de Conde qui, se penchant vers
l'oreille du Bearnais, avait murmure:

"La pauvre defunte reine m'a enjoint de ne vous quitter jamais, ni au
camp, ni a la ville, ni a la cour."

Le troisieme; c'etait Marillac.

Marillac ne savait qu'une chose: c'est que, depuis deux jours, en
temoignage de son affection et pour avoir le droit de la proteger, la
reine mere avait recu Alice de Lux parmi ses filles d'honneur.

Alice devait donc etre dans Notre-Dame: il y entra. Il fut entre en
enfer. Il la vit en effet. Elle etait tout pres de la reine, habillee de
blanc. Elle etait toute pale. Ses yeux etaient baisses.

"A quoi pense-t-elle?" songeait-il en la devorant des yeux.

Alice, a ce moment, songeait ceci:

"Ce soir. Oh! ce soir, a minuit, j'aurai la lettre! l'infernale lettre
qui me faisait la serve de Catherine! Ce soir, je serai libre, ah!
libre... nous partirons, demain, et le bonheur, enfin, commencera pour
moi."

Ainsi, en cette matinee ou elle croyait toucher a la liberte,
c'est-a-dire a l'amour, au bonheur, Alice n'avait pas une pensee pour le
pauvre petit etre abandonne, pour son fils, pour Jacques Clement!

La reine Catherine etait assise a gauche du maitre-autel, sur un trone
un peu plus bas que celui du roi, place sa droite. Autour d'elle, ses
filles d'honneur preferees sur des sieges en velours bleu, parseme de
fleurs de lis.

Derriere cette tenture, nul ne pouvait voir un moine qui se tenait
debout dans l'ombre: c'etait l'envoye du pape, Salviati. Il etait a demi
penche vers la reine, qui semblait tres attentive a lire dans son livre
d'heures.

--Vous partirez aujourd'hui meme, disait Catherine du bout des levres.

--Et que dois-je rapporter au Saint-Pere? Que vous faites la paix avec
les heretiques? Dites, madame, est-ce cela que je dois rapporter?

Catherine repondit:

--Vous rapporterez au Saint-Pere que l'amiral Coligny est mort!

Salviati tressaillit.

--L'amiral! fit-il. Le voila la, a trente pas de nous, plus hautain que
jamais.

--Combien de jours vous faut-il pour atteindre Rome?

--Dix jours, madame, si j'ai des nouvelles interessantes...

--Eh bien, l'amiral sera mort dans cinq jours.

--Et qui le prouvera? demanda rudement le moine.

--La tete de Coligny que je vous enverrai", repondit Catherine sans
emotion.

Salviati, tout cuirasse qu'il fut contre la pitie, ne put s'empecher de
frissonner. Mais deja Catherine ajoutait:

--Vous direz donc au Saint-Pere que l'amiral n'est plus. Dites-lui aussi
qu'il n'y a plus de huguenots a Paris.

--Madame!...

--Qu'il n'y a plus de huguenots en France! termina Catherine d'une voix
funebre.

En meme temps, elle s'agenouillait sur son prie-Dieu et se prosternait.
Salviati, pale comme un mort, avait lentement recule.

Nul n'avait remarque son manege, excepte une personne qui paraissait
plongee dans la plus evangelique meditation, mais qui, manoeuvrant son
regard a droite et a gauche, ne perdait pas un detail de ce qui se
passait autour d'elle.

Et cette personne, c'etait l'epousee elle-meme, la soeur de Charles IX,
la fille ainee de Catherine.

Savante, sceptique, superieure a son epoque, capable de soutenir une
conversation suivie en latin et meme en grec, eprise de litterature, de
moeurs faciles, Marguerite etait l'antithese vivante de sa mere. Elle
avait horreur des violences, horreur du sang verse, horreur de la
guerre. On peut sans doute lui reprocher d'avoir considere la vertu
domestique comme un prejuge. Mais nous voulons seulement retenir que
Margot, jusque dans ses debauches, conserva une elegance d'attitude et
d'esprit qui lui font pardonner bien des choses.

Le matin meme, comme l'amiral Coligny arrivait au Louvre pour prendre sa
place dans le cortege, il avait dit au roi:

--Sire, voila certes un beau jour qui se prepare pour le roi de Navarre,
pour moi, et pour tous ceux de ma religion.

--Oui, avait brusquement repondu Charles, car, en donnant Margot a mon
cousin Henri, je la donne a tous les huguenots du royaume.

Cette boutade, qui disait clairement le peu d'estime qu'avait le roi
pour la vertu de sa soeur, fut rapportee aussitot a Marguerite qui, avec
son plus charmant sourire, repartit:

--Oui-da, mon frere et sire a dit cela? Eh bien, j'en accepte l'augure,
et ferai de mon mieux pour rendre heureux tous les huguenots de France.

Pendant la ceremonie, Margot, l'oeil aux aguets, surprit l'entretien de
sa mere et de l'envoye du pape. A ce moment, elle etait agenouillee pres
d'Henri de Bearn, qu'elle poussa legerement du coude.

Henri, un peu pale et souriant quand meme de son sourire narquois,
etudiait, lui aussi, avec une ardeur parfaitement dissimulee, les gens
qui l'entouraient.

--Monsieur mon epoux, murmura Marguerite, tandis que l'archeveque
psalmodiait, avez-vous vu ma mere causer avec le reverend Salviati?

--Non, madame, dit Henri a voix basse tout en paraissant ecouter
religieusement l'officiant. Mais, comme vous avez de bons yeux, j'ose
esperer que vous me ferez part de ce que vous avez vu.

--Monsieur, reprit Margot, je n'ai vu et ne vois rien de bon autour de
nous.

--Auriez-vous peur, ma mie? demanda bravement le Gascon.

--Non, monsieur. Mais, dites-moi, ne sentez-vous rien?

--Si fait. Je sens l'encens...

--Et moi, je sens la poudre.

Henri jeta un regard de cote sur sa femme. Pour la premiere fois,
peut-etre, il la comprit bien. Car, baissant la tete comme pour une
priere, il murmura d'une voix ou, cette fois, il n'y avait plus
d'ironie:

--Madame, pourrais-je donc vous parler a coeur ouvert?... Puis-je
reellement compter sur vous?

--Oui, monsieur et sire, repondit Marguerite avec un accent de ferme
franchise. Ne me quittez pas pendant tout le temps que nous serons a
Paris...

--Ventre-saint-gris, madame, savez-vous que je ne vais plus avoir peur
que d'une chose?

--Laquelle, sire?

--C'est de me mettre a vous aimer.

Margot eut un sourire plein de coquetterie.

Ainsi, c'est dit? reprit-elle. Vous me jurez fidelite pour tout le temps
que vous logerez au Louvre?

--Madame, vous etes adorable, dit le Gascon avec une emotion contenue.

Tels furent les propos qu'echangerent les deux nouveaux epoux, pendant
que se deroulait la ceremonie nuptiale:

Cette ceremonie se termina enfin. Puis, precede en grande pompe de tout
le chapitre de Notre-Dame, le cortege se reforma: cardinaux, eveques,
archeveques rutilants d'or, mitre en tete, crosse a la main, marcherent
jusqu'a la porte en entonnant le Te Deum. Le roi de Navarre donnait la
main a la nouvelle reine; Catherine de Medicis, Charles IX, les princes,
passerent dans la double haie des seigneurs et des grandes dames toutes
raidies dans les plis des soieries; les trompettes sonnerent de joyeuses
fanfares; les cloches recommencerent leurs mugissements; le canon
gronda, le peuple se mit a hurler, et tout ce monde, dans une houle
enorme, dans la clameur des vivats et des menaces, reprit le chemin du
Louvre.

Au Louvre, des fetes splendides commencerent aussitot. Mais, des que
Marguerite eut recu les salutations et les voeux de la multitude des
seigneurs, des qu'on se fut repandu dans les salles, elle entraina son
mari jusque dans son appartement.

--Sire, dit-elle, voici ma chambre. Comme vous voyez, j'y ai fait
dresser deux lits. Voici le mien, et voici le votre. Tant que vous
dormirez dans ce lit, je reponds de vous, sire!

--Pour Dieu, madame, s'ecria Henri, que savez-vous?

--Je ne sais rien, dit sincerement Margot. Je ne sais rien qu'une chose.
C'est qu'ici je suis chez moi. Ici nul n'oserait penetrer, pas meme le
roi."

Henri baissa la tete, pensif.

--Venez, sire, reprit la reine Margot. Il ne faut pas que notre absence
soit remarquee. On pourrait soupconner que nous parlons d'amour...

--Tandis que nous parlons de mort! dit le Bearnais avec un frisson.

Pales tous deux des pensees formidables qu'ils portaient et des choses
qu'ils entrevoyaient, ils reprirent silencieusement le chemin des salles
de fete.

"Vive la messe!" rugissait au-dehors la foule.

--Eh! ventre-saint-gris! dit le Bearnais, j'en sors, de la messe... et
je n'en suis pas fache, ajouta-t-il en deguisant ses inquietudes sous
une apparence de joviale galanterie... Car ma premiere messe me vaut la
femme de France qui a le plus d'esprit et de beaute.

Il fixa un clair regard sur la nouvelle reine.

--Or ca, que me rapportera, en ce cas, ma deuxieme messe?

--Qui sait? repondit la reine Margot en lui rendant regard pour regard.

Et, en elle-meme, elle pensa:

--Peut-etre un coup de poignard... ou peut-etre le trone de France.



XV

L'ESCADRON VOLANT DE LA REINE

Dans les rues qui avoisinaient le Louvre, la foule de bourgeois et de
peuple enfin libre de toute entrave s'etait repandue avec des hurlements
si feroces que les postes de chaque porte crurent prudent de relever les
ponts-levis.

On ne sait ce qui fut arrive dans cette journee si le temps ne se fut
soudainement couvert et si une forte pluie d'orage n'eut engage les
Parisiens a rentrer chez eux.

Cependant, deux ou trois milliers des plus enrages recurent stoiquement
les averses en criant de plus belle:

"Vive la messe! Vive la messe!"

Ce cri, les huguenots rassembles dans le Louvre l'entendaient sans
inquietude: ils etaient les hotes du roi de France, et il leur semblait
impossible que le plus grand roi de la chretiente manquat a ses devoirs
d'hospitalite en les faisant malmener.

Ils etaient d'ailleurs parfaitement resolus a se defendre, et a defendre
le roi lui-meme. Beaucoup d'entre eux soupconnaient la main de Guise
dans toute cette effervescence populaire. Si les choses allaient plus
loin, si Guise, dans un coup de folie, osait attaquer Charles IX, ils
defendraient le roi et le maintiendraient sur le trone.

Mais la foule poussait aussi un autre cri, que Catherine ecoutait avec
un sourire aigu.

A un moment, elle entraina son fils Charles vers un balcon en lui
disant:

--Sire, montrez-vous donc un peu a votre bon peuple qui vous acclame.

Charles IX parut sur le balcon. A sa vue, ce fut au-dehors une sorte de
rugissement furieux. Et cette rumeur eclata:

"Vive le capitaine general! Vive Guise!... Mort aux huguenots!"

--Vous entendez, sire? fit Catherine a l'oreille du roi. Il n'est que
temps d'agir... si vous ne voulez que Guise agisse a votre place!

Charles IX eut un tressaillement de rage et de terreur. Une lueur
sanglante s'alluma dans ses yeux. Il recula, rentra, et, comme il se
retournait vers l'interieur de la salle, il vit venir Henri de Guise et
l'amiral Coligny qui paraissaient au mieux ensemble.

Charles IX les regarda tous les deux avec des yeux de fou. Et, soudain,
il eclata de rire: ce rire atroce, funebre, terrible, qui le secouait
comme d'une convulsion mortelle.

Catherine de Medicis s'etait eloignee lentement. Sur son passage, les
fronts se courbaient. Souriante, hautaine, elle passa.

Elle etait plus jaune encore que d'habitude; c'etait une statue d'ivoire
en marche. On la vit s'arreter devant une de ses demoiselles d'honneur;
elle laissa tomber quelques mots, et continua son chemin: puis elle
parla a une autre de ses demoiselles, puis a une autre; peut-etre
donnait-elle un mot d'ordre.

Enfin, elle se retira dans ses appartements, suivie par quatre de ses
filles qui l'avaient escortee dans toutes ses evolutions.

Parmi ces quatre, se trouvait Alice de Lux.

Catherine penetra dans son vaste et somptueux cabinet. Sur un signe
qu'elle fit, Alice seule la suivit.

--Mon enfant, dit la reine en prenant place dans son grand fauteuil,
tandis qu'Alice avancait un coussin de velours sous ses pieds, mon
enfant, vous ne quitterez pas le Louvre aujourd'hui, ou plutot vous ne
me quitterez pas...

--Cependant, madame...

--Oui, je sais ce que vous allez me dire: vous devez attendre le comte
de Marillac ce soir a huit heures...

Alice jeta sur la reine un regard etonne. Catherine haussa les epaules.

--Est-ce que je ne sais pas tout? fit-elle avec bonhomie. Mais, puisque
nous allons nous separer sans doute, je veux vous parler avec entiere
franchise: c'est Laura qui m'a prevenue. Cette bonne vieille Laura qui
vous avait inspire tant de confiance, eh bien, elle me tenait tous les
jours au courant de ce que vous disiez et faisiez... A l'avenir, Alice,
soyez prudente dans le choix de vos amies et de vos confidentes.

Alice demeurait atterree, reprise par cette epouvante insurmontable que
lui inspirait Catherine.

--Cette Laura est une laide creature, continua la reine; chassez-la des
demain... Mais, pour en revenir a ce que je disais, je sais donc que
vous avez donne rendez-vous au comte de Marillac pour ce soir, a huit
heures. Il devait vous reveler le secret qu'il avait eu bien du mal a
garder, le pauvre garcon!... Ce secret, je vais vous le dire: le
comte devait vous conduire a minuit dans Saint-Germain-l'Auxerrois...
savez-vous pourquoi?

--Non, madame, balbutia Alice.

--Enfant!... Je vous croyais plus perspicace... Eh bien, apprenez donc
que j'ai tout fait preparer pour que votre union avec le comte soit
couronnee ce soir...

L'espionne rougit et palit coup sur coup. Son coeur se dilata. Ses yeux
se remplirent de larmes. Elle balbutia:

--Mais la lettre, madame...

--La lettre? ah! oui... eh bien?

--C'est ce soir qu'on devait me la remettre, fit Alice tremblante
d'espoir.

--Que Panigarola doit vous la remettre, voulez-vous dire? Puisque je la
lui ai remise a lui-meme! Puisqu'il vous pardonne!... Eh bien... a
onze heures, vous verrez le marquis, et a minuit, le comte de Marillac
arrivera, je me charge de le prevenir...

Alice sentait sa tete lui tourner comme lorsqu'on a le vertige.

Que Panigarola et Marillac fussent amenes par la reine dans le meme
lieu, presque a la meme heure, cela lui semblait une redoutable
conjoncture.

Le moine s'en irait-il? Le moine etait-il au courant du mariage qui
se preparait? Aurait-il donc cette grandeur d'ame de disparaitre, la
laissant libre, heureuse?...

--Vous ne me remerciez pas? reprit la reine toujours souriante.

--Helas! madame! Vous me voyez toute bouleversee de bonheur et de
crainte...

--De crainte?... Ah! oui... vous pensez que les deux rivaux peuvent
se rencontrer, qu'un mot echappe a Panigarola peut tout apprendre a
Marillac... Rassurez-vous: j'ai pris mes precautions... ils ne se
verront pas.

--Ah! madame, s'ecria Alice dans une explosion de joie sincere, que ne
puis-je mourir pour Votre Majeste!...

--Enfant que vous etes! Songez donc a vivre bien plutot!... Mais
ce n'est pas tout, Alice. Je vous ai parle avec la plus entiere
franchise... j'espere que vous-meme...

--Interrogez-moi, madame!

--Eh bien, demanda la reine, que pretendez-vous faire? J'entends non pas
seulement demain, mais des cette nuit... Restez-vous a Paris?... Vous en
allez-vous?...

Alors l'espionne devina ou crut avoir devine la secrete pensee de la
reine.

Le comte de Marillac, c'etait son fils!

L'espionne le savait. Elle l'avait appris a Saint-Germain, dans la
soiree meme ou la reine de Navarre l'avait chassee. Ce terrible secret,
elle l'avait enferme au plus profond de son coeur.

En effet, elle avait cette conviction profonde que la reine tuerait
Marillac du jour ou le mystere de sa naissance menacerait de s'eclairer.

Voici donc ce qu'elle supposa: la reine sait que Marillac est son fils.
Elle sait que je ne puis vivre a Paris sans risquer d'etre demasquee a
chaque instant. Elle sait donc que j'entrainerai le comte le plus loin
possible de Paris. Et c'est pour cela, c'est uniquement pour cela
qu'elle me le donne pour epoux et que mon mariage se fait la nuit, en
plein mystere...

--Madame, dit-elle, c'est justement de ces choses que je voulais, ce
soir, m'entretenir avec le comte. Mais j'attendrai les ordres de Votre
Majeste.

--Nullement. Je veux que vous en fassiez a votre tete. Voyons, quel
conseil donnerez-vous au comte?

--Eh bien, madame, pour etre franche comme me l'ordonne ma reine, je
n'ai pas de plus ardent desir que de quitter Paris. Votre Majeste me
pardonnera, j'ose l'esperer.

--Ainsi, reprit Catherine avec une joie visible et peut-etre sincere,
vous partirez... mais quand?

--Des cette nuit, si je puis, madame!

Catherine demeura pensive pendant quelques instants.

Qui sait si, a ce moment, elle ne pesa pas une derniere fois dans son
esprit la necessite du meurtre de son fils.

Qui sait si elle ne se dit pas que ce meurtre etait peut-etre inutile!

--Ce soir, a minuit, dit-elle lentement, une voiture vous attendra a la
porte de Saint-Germain-l'Auxerrois. J'aurai donne les ordres necessaires
pour qu'elle puisse franchir sans obstacle la porte Bucy, par laquelle
vous quitterez Paris. Vous gagnerez Lyon sans vous arreter. De la, vous
passerez en Italie. Vous vous arreterez a Florence et vous y attendrez
mes dernieres instructions. Me promettez-vous que tout se passera ainsi
que je vous le dis?

--Je vous le jure, madame! dit Alice en tombant a genoux.

--Bien... Si le comte... si votre epoux manifestait un jour l'intention
de rentrer en France, me promettez-vous de l'en detourner? Et s'il
persiste, de m'en aviser?

--Jamais nous ne reviendrons en France, madame!

--Bien. Relevez-vous; mon enfant... Dans la voiture, vous trouverez mon
cadeau de noces. A Florence, je vous ferai parvenir un acte de donation
de l'un des palais de ma famille... Ne me remerciez pas, Alice... vous
m'avez fidelement servie, il est juste que je vous recompense...

Un flot de larmes brulantes deborda des yeux d'Alice.

--Ah! madame, dit-elle, pauvre, sans ressources, depouillee du peu que
je possede, dusse-je marcher a pied, je serai trop heureuse encore de
quitter Paris... pardonnez-moi, madame, j'y ai trop souffert!...

--Maintenant, Alice, ecoutez-moi bien... j'ai encore des choses graves
a vous dire... Je vais, mon enfant, vous donner une preuve de confiance
illimitee.

--Les secrets de Votre Majeste me sont sacres...

Catherine fixa un profond regard sur l'espionne, et dit nettement.

--Il y a une faute dans ma vie...

Alice demeura attentive, mais sans surprise apparente.

--Je dis, continua Catherine, une faute dans ma vie de femme... Quant a
ma vie de reine, elle est au-dessus de la faute meme... Pour vous parler
plus clairement, Alice, apprenez un redoutable secret et voyez jusqu'ou
va ma confiance pour vous: Charles, Henri et Francois ne sont pas mes
seuls fils...

Alice n'eut pas un tressaillement.

Peut-etre cette insensibilite absolue fut-elle une erreur de sa part.
Peut-etre eut-elle du temoigner une respectueuse surprise.

La reine, qui la devorait des yeux, poursuivit:

--J'ai un quatrieme fils. Et celui-la est loin des marches du trone.

--Quoi! madame, s'ecria enfin Alice, un des fils de Votre Majeste aurait
donc ete ecarte des sa naissance...

Exclamation d'une prodigieuse habilete qui arriva presque a convaincre
Catherine.

--Vous n'y etes pas, reprit celle-ci. Le fils dont je vous parle, c'est
mon fils, mais ce n'est pas celui du roi defunt...

--Madame, balbutia Alice, est-ce bien a moi que Votre Majeste fait une
si terrible confidence....

--Vous jugez donc que la chose est terrible? fit Catherine... Oui, vous
avez raison... Car, si on savait qu'il y a un adultere dans la vie de
la grande Catherine, s'il y avait de par le monde un homme qui puisse
entrer un jour ici et revendiquer peut-etre des droits de naissance,
a coup sur des droit du coeur... oui, ce serait horrible pour moi!...
C'est cela que vous avez voulu dire, n'est-ce pas?...

--Madame, s'ecria l'espionne affolee deja, comment oserais-je me
permettre une pareille pensee!

Catherine se leva brusquement.

--Cet homme existe! gronda-t-elle. Oui, Alice, cette affreuse menace est
suspendue sur la tete de ta reine! Et maintenant tu vas savoir pourquoi
je considere Marillac comme mon ennemi mortel, pourquoi j'ai voulu le
surveiller etroitement, pourquoi je t'ai attachee a ses pas...

Alice frissonnait.

Catherine notait ces frissons, etudiait cette paleur livide, cherchait
a provoquer le coup de foudre qui eclairerait ce qu'il y avait d'obscur
dans la pensee d'Alice...

--Alice, dit la reine en martelant ses paroles, il y a un homme qui est
la preuve vivante de ma faute, et cet homme, mon fils... Marillac le
connait...

--C'est faux, rugit Alice.

--Comment le sais-tu? haleta Catherine. Tu sais donc quelque chose?...

--Rien, madame, rien, je le jure! Marillac ne sait rien...

--Comment le sais-tu?

--Il me l'eut dit! Il n'a pas de secret pour moi...

La reponse etait si naturelle, si vraisemblable, que la reine reprit
lentement sa place et murmura:

"Me suis-je trompee?..."

Mais c'etait une habile tourmenteuse que Catherine de Medicis. Elle
rassembla ses idees et, avec cette rapidite, cette lucidite qui la
faisaient si redoutable, changea sur l'instant meme son plan d'attaque.

--Oui, dit-elle avec une melancolie profonde, je haissais le comte de
Marillac... Je ne le hais plus, Alice. Ne crois pas que ce soit pour toi
que je lui ai pardonne... Je l'aime bien, c'est vrai, mais mon affection
ne pouvait aller jusque-la... Non, si j'ai pardonne au comte, c'est
que j'ai acquis la certitude qu'il n'a pas parle, qu'il a enseveli en
lui-meme le terrible secret... Et puis, ce qui me rassure, c'est que je
compte sur toi pour l'emmener loin de Paris...

L'espionne fut, des lors, entierement rassuree.

"Voila donc la verite! Je la vois clairement. La reine sait que son fils
est vivant! Elle croit que Deodat connait son fils. Elle me charge de
l'entrainer loin de Paris. C'est simple. Mais que serait-ce donc si elle
savait que ce fils... c'est Deodat lui-meme!"

Dans cette derniere et supreme bataille entre les deux femmes, la reine
fut la plus forte. Elle ne commit aucune faute. Alice en commit une
terrible en oubliant de se demander pourquoi Catherine lui faisait de
telles confidences.

Alors la reine acheva son evolution, ce qu'on pourrait appeler un
mouvement tournant de la pensee; sans grand effort, ses yeux se
remplirent de larmes et elle murmura:

--Helas! mon enfant, qui pourra jamais sonder le coeur d'une mere? Ce
fils, qui est une menace pour moi, ce fils dont j'ai peur, ce fils que
je cherche a ecarter de ma vie sans le connaitre, eh bien, je donnerais
tout au monde pour le voir... ne fut-ce qu'une fois! Oh! tu ne peux
comprendre cela, toi.

Alice demeura ecrasee.

--En effet, gemit-elle au fond de sa conscience, je ne puis comprendre
cela, moi! Moi qui vais partir, abandonnant mon enfant...

--Vois-tu, reprit la reine avec un sanglot, depuis des annees et des
annees, c'est de cela que l'on me voit triste a la mort! Ce fils, Alice,
il m'inspire une terreur insurmontable... et pourtant, je l'aime! Oh! si
seulement je pouvais le benir, l'embrasser a mon heure derniere... Comme
je l'ai cherche... Comme je le cherche encore!...

Les mains jointes, les yeux humides, la voix brisee, la reine semblait
oublier la presence d'Alice.

--Est-il plus effroyable supplice pour une mere! Passer sa vie a
chercher l'enfant que l'on aime en secret sans meme avoir la consolation
de pouvoir avouer son amour maternel!... Que disais-je donc, Alice?...
oui, c'est sur toi que je compte...

--Sur moi, madame, balbutia l'espionne.

--Ecoute! Quoi que tu en dises, Marillac connait mon fils. Le comte,
dans son extreme loyaute, ne t'a jamais entretenu de ce mystere... mais
a quelques mots qui lui sont echappes, devant moi, je sais qu'il connait
mon fils!... Alors...

--Alors, madame? fit Alice toute palpitante.

--Eh bien, lorsque vous serez a Florence, tu lui arracheras ce secret...
c'est le dernier service que je te demande, Alice!

Alice chancelait. Son esprit vacillait. Elle etait comme un duelliste
qui a recu plusieurs coups et qui sent l'epee lui echapper des mains.
Elle jeta un regard sur la reine et la vit livide.

--Helas! reprit la reine dans un murmure, et en fermant les yeux, faible
espoir! Qui sait si tu arriveras jamais a me faire connaitre ce fils que
je cherche en vain...

--J'en suis sure, madame! s'ecria l'espionne hors d'elle.

--Tu cherches a me consoler, fit la reine en se raidissant dans son
role. Tu ne sais rien... tu me l'as dit..

--Madame, je vous jure que je vous ferai connaitre votre fils!...

--Helas! en es-tu bien sure?...

--Aussi sure que je vois Votre Majeste!

Ce fut une explosion sur les levres d'Alice.

La reine ferma les yeux, ses traits se detendirent: la lutte etait
terminee par ce mot. Avec la profonde satisfaction du triomphe, avec la
haine furieuse qui s'etait accumulee en elle, avec l'epouvante que le
secret n'eut deja franchi le cercle ou il etait enferme, elle murmura en
elle-meme:

"Enfin! tu avoues! Tu sais, vipere!... Bon, bon... Ils etaient trois:
Jeanne d'Albret, Marillac, Alice... Jeanne d'Albret est morte. Au tour
d'Alice... et de mon fils!..."

Elle rouvrit les yeux, se leva, embrassa au front l'espionne.

--Mon enfant, dit-elle, je vous crois!... C'est vous qui me ferez
retrouver mon fils... Adieu, Alice, a ce soir... D'ici la, vous etes ma
prisonniere... quelqu'un viendra vous prendre ici...

Elle sortit, laissant Alice palpitante, courbee par l'emotion plus
encore que par le respect.

"O mon amant! s'ecria l'espionne quand elle fut seule, enfin, nous
touchons au bonheur."



XVI

L'ESCADRON VOLANT DE LA REINE (suite)

Dix heures du soir venaient de sonner. Au Louvre, la premiere journee
des fetes donnees en l'honneur du grand acte qu'avait ete le mariage
d'Henri de Bearn et de Marguerite de France, cette premiere journee
s'achevait dans une joie sans melange.

Au-dehors, tout etait silence et tenebres.

A dix heures du soir, l'eglise Saint-Germain-l'Auxerrois etait plongee
dans une profonde obscurite.

Cependant, l'une des chapelles laterales s'eclairait faiblement, grace a
quatre flambeaux qui brulaient sur l'autel.

Dans ce coin de l'eglise, un etrange spectacle eut frappe le visiteur
qui fut entre a ce moment-la, si toutefois quelqu'un eut pu entrer:
chose difficile, car les portes etaient fermees, et a chacune de ces
portes, au-dehors, dissimules dans l'ombre, trois ou quatre hommes
montaient la garde.

Si quelqu'un venait et frappait d'une certaine facon convenue, ils
devaient ne pas s'en inquieter: on ouvrirait a ce quelqu'un, du dedans.
Ces nocturnes veilleurs avaient mission de se saisir de toute autre
personne qui se serait approchee.

Au-dedans, pres de chaque porte, deux femmes attendaient ces personnes
inconnues qui devaient venir.

Dans la chapelle laterale que nous venons de signaler, se trouvaient
rassemblees une cinquantaine de femmes.

Elles etaient assises autour de l'autel, en demi-cercle, sur cinq ou six
rangs, et causaient entre elles a voix basse; il en resultait un murmure
confus qui n'etait pas un murmure de prieres.

Parfois, un eclat de rire etouffe jaillissait de ce murmure.

Parfois aussi, un eclat de voix dominait soudain les conversations.

Ces femmes etaient toutes d'une extreme jeunesse: la plus vieille
n'avait pas vingt ans.

Elles etaient richement vetues; toutes etaient belles; elles avaient des
yeux hardis, hautains, et meme durs.

Telles qu'elles etaient, cependant, plus d'une de ces femmes etait
souverainement belle, de cette beaute qui inspire de tragiques amours.

Toutes ces jeunes filles portaient a leur corsage une dague.

Toutes ces dagues, sorties evidemment de chez le meme armurier, etaient
cachees dans d'uniformes fourreaux de velours noirs.

Uniformement aussi, la poignee de ces dagues formait une croix.

Et chacune de ces poignees, c'est-a-dire chacune de ces croix, portait
pour unique ornement un beau rubis.

Dans l'ombre, ces cinquante rubis incrustes a la croix de ces poignards
attaches aux corsages de ces femmes, jetaient de rouges lueurs.

Dix heures sonnerent...

Le murmure des voix feminines s'arreta soudain.

Tout a coup, une sorte de glissement furtif se fit entendre, les jeunes
filles tournerent la tete vers le maitre-autel...

"La reine! Voici la reine!"

Toutes alors se leverent et demeurerent silencieuses, courbees,
frissonnantes.

Catherine s'avanca lentement, arrivant du fond de l'eglise, probablement
de la sacristie.

Elle etait entierement vetue de noir. Le long voile des veuves
l'enveloppait et cachait son visage. Sur sa tete, une couronne royale en
or vieilli jetait de vagues reflets.

Elle traversa les rangs et s'agenouilla au pied de l'autel.

Toutes s'agenouillerent.

Puis le fantome se releva et monta les trois marches de l'autel.

Alors Catherine, rejetant sur ses epaules le voile qui couvrait son
visage, se tourna vers les jeunes femmes qui, debout maintenant,
muettes, violemment impressionnees, la regardaient avec une sorte de
crainte superstitieuse.

La reine jeta un long regard sur ces filles.

Catherine de Medicis fut satisfaite de ce qu'elle vit.

Ces cinquante visages de jeunes femmes tournes vers elle etaient comme
petrifies par l'angoisse de cette mise en scene. Et elle-meme, a la
sourde emotion qui la faisait palpiter, elle si forte, elle comprit tout
l'effet qu'elle avait du produire.

Oui, la reine etait emue!

Un souvenir traversa son esprit.

Elle se revit a la bataille de Jarnac, trois ans auparavant, dansant
au son des violes sur le champ de bataille avec ces memes filles qui
etaient devant elle; elle entendit les eclats de rire de ses femmes
lorsqu'il leur arrivait de marcher sur un blesse, ou de laisser trainer
le bas de leurs robes dans une flaque de sang; et dans sa tete le son
des violes se melait au son du canon: pendant qu'elle dansait, on
bombardait les huguenots en deroute.

Du sang et des danses!

Des cadavres et des jeunes filles qui rient!

De la mort et de l'amour!

L'esprit de Catherine etait fait de ces antitheses exorbitantes, de ces
formidables contrastes.

Sous ses yeux, maintenant, dans l'eglise noire, emplie de silence,
l'escadron volant etait la, non pas au complet: sur les cent cinquante
filles de noblesse qu'elle surexcitait, transformant les unes en
ribaudes, les autres en espionnes, elle n'avait fait venir que celles
dont elle etait tres sure.

Celles-ci lui etaient soumises, lui appartenaient corps et ame. Leur
admiration pour la souveraine maitresse tenait de l'adoration.

Ribaudes, guerrieres, espionnes, hysterisees par les passions, par les
plaisirs orgiaques, surmenees de jouissance et de superstition, dans un
couvent elles eussent ete des possedees. Elles l'etaient en effet: l'ame
de Catherine les brulait...

Et elles etaient jeunes, belles, oui, belles a inspirer autour d'elles
d'effroyables passions...

Tel etait l'escadron volant de la reine.

--Mes filles, dit Catherine, l'heure approche ou vous allez delivrer le
royaume. Vous allez entrer dans la gloire de la supreme victoire... J'ai
voulu la paix avec les heretiques: Dieu m'en punit. Je suis frappee dans
ce que j'ai de plus cher au monde, c'est-a-dire en vous qui etes mes
veritables filles selon mon coeur.

Les auditrices s'entre-regarderent avec ce vague sentiment de terreur
que l'accent, plus encore que les paroles de la reine, semblait
distiller. Elle continua: "Parce que vous etes toute ma joie, toute ma
consolation, toute ma force, parce que vous m'aidez dans la terrible
lutte que j'ai engagee, parce que vous etes les plus implacables ennemis
que Dieu ait suscites aux heretiques, parce que vous etes enfin les
guerrieres de Dieu, on a resolu votre perte. Dans une meme nuit, vous
devez etre egorgees. Si ce malheur arrivait, si l'horrible hecatombe
s'accomplissait, se serait la mort. Ce serait la perte du royaume. Or,
mes filles, tout est pret. Cinquante gentilshommes, cinquante monstres,
cinquante huguenots, enfin, vont, dans la nuit de samedi a dimanche,
assassiner les cinquante fideles de la reine dont chacune aura ete
attiree dans un guet-apens.

Les cinquante filles, d'un meme geste, degainerent leurs dagues.

Elles fremissaient de rage autant que d'epouvante.

Un geste de la reine calma cet orage.

Ardentes, le cou tendu, les pupilles dilatees, elles ecouterent.

--Je suis bien punie d'avoir voulu la paix! Punie d'autant plus que la
trahison vient de ceux a qui j'avais donne toute ma confiance. Parmi les
huguenots, il en etait un qui m'avait inspire une sorte d'affection.
Parmi vous, il en etait une que j'aimais plus que toutes. C'est celle-la
qui me trahit! qui vous trahit! C'est celui-la qui a agence, combine,
fomente le massacre qui doit me laisser seule, sans appui, sans amis,
puisque vous serez toutes egorgees!"

La reine parlait sans colere.

Cette fois, les filles demeurerent silencieuses, stupefiees d'horreur.

--Celle dont j'ai surpris les sinistres projets, continua la reine, vous
a designees. Ah! elle ne s'est pas trompee! Elle a choisi parmi mes
cent cinquante amies les plus resolues, les plus fideles, les plus
guerrieres, vous toutes ici presentes. L'abominable traitresse s'appelle
Alice de Lux.

--La Belle Bearnaise! hurlerent plusieurs voix.

Et la tempete se dechaina: tempete de vociferations, de menaces sur
ces bouches convulsees, bras leves, mains frenetiques, agitant les
poignards, tempete que Catherine, livide dans ses voiles noirs,
immobile et raide, dominait comme le genie du mal. Puis les hurlements
s'apaiserent.

--L'homme qui, sur les indications de la Bearnaise, a combine le
massacre, c'est ce huguenot hypocrite qui avait su m'inspirer une
veritable amitie: le comte de Marillac!... A partir de cette nuit, des
que vous sortirez d'ici, vous vous rendrez toutes en mon nouvel hotel
et vous y logerez jusqu'a dimanche. Pas une de vous, d'ici la, ne se
hasardera a sortir: car elle serait impitoyablement frappee. Dimanche,
tout danger sera ecarte. Vous verrez comment. Vous serez donc sauvees.
Mais ce n'est pas tout, mes filles! Dans une heure, Alice de Lux et
Marillac seront ici.

Un silence effrayant accueillit cette declaration et Catherine sourit.

Je vous les livre, poursuivit Catherine. Mais ecoutez-moi d'abord. Un
saint homme doit venir ici. Il est au courant de la trahison. Il s'est
charge de punir les deux traitres. Frappes par lui, ils seront frappes
par la main de Dieu, et cela vaudra mieux ainsi... Je le veux! Dieu le
veut! Le reverend Panigarola, instrument du Seigneur, va vous venger.
Vous, pendant l'execution, massees contre la grande porte, invisibles,
vous ne vous montrerez pas. Je le veux. Mais si Panigarola hesitait...
si sa main tremblait... si la Belle Bearnaise et Marillac se defendaient
trop bien... Alors, mes filles, vous accourriez... et vous feriez le
reste. Ce signal...

Catherine degaina sa dague et la leva comme une croix.

--Ce signal, le voici! dit-elle d'une voix qui tomba pesamment dans le
silence plein de frissons. Et je crierai: Dieu le veut!

Elle prononca ce mot d'un accent si rude, si sauvage que les cinquante
filles en eurent un recul d'epouvante.

Mais aussitot, entrainees comme dans une formidable rafale de haine,
soulevees par la vengeance, elles tendaient leurs bras, leurs poignards
en croix et un seul hurlement gronda, funebre et sourd:

"Dieu le veut!..."

Un grand souffle de superstition courba toutes les etes... L'obscurite
se fit soudain complete... Les cierges de l'autel s'eteignirent... Quand
les filles de la reine se redresserent, elles virent Catherine qui,
ayant eteint les flambeaux, descendait les marches de l'autel.

Fremissantes, agitees de sentiments ou la rage, la vengeance,
l'epouvante et l'horreur superstitieuse se heurtaient, les cinquante se
glisserent a la place qui leur avait ete designee.

Et, le poignard a la main, elles attendirent.



XVII

LE MOINE

Vingt minutes s'ecoulerent. Les rafales qui mugissaient autour de la
vaste eglise, dans le cloitre, donnaient plus de profondeur au silence
de l'interieur. Car la tempete qui avait menace toute la soiree,
paraissait alors sur le point d'eclater.

Onze heures sonnerent.

Puis la demie.

A ce moment, un homme s'approcha du maitre-autel et d'une main
tremblante, alluma quatre cierges, deux a droite, deux a gauche du
tabernacle. Cet homme etait bleme. Il vacillait sur ses jambes. Il se
retourna et vit la reine prosternee dans une attitude de recueillement.

--Madame..., balbutia-t-il.

Et, comme elle ne repondait pas, il la toucha a l'epaule et murmura:

--Catherine!...

La reine releva la tete; cette tete etait effrayante.

--Rene, demanda la reine dans un souffle, tout est-il pret?

Ruggieri joignit les mains:

--Madame, dit-il d'une voix sourde, ceci est un reve atroce. Oh vous lui
ferez grace, n'est-ce pas? Grace, ma reine! Pitie pour mon fils!

La reine s'etait mise debout.

--Rene, dit-elle, par le Dieu vivant qui nous ecoute, je te jure que
j'ai aujourd'hui voulu le sauver... J'ai interroge Alice... j'ai surpris
la verite... Elle est terrible, cette verite! Non seulement Deodat sait
qu'il est mon fils, mais il s'en vante! Alice de Lux connait le secret.

Et comment le saurait-elle, s'il n'avait parle?... Qui sait ce qu'a eux
deux ils pourraient faire de ce secret si je les laissais fuir?... Non,
Rene, il n'y a pas de pitie possible. Et, toi-meme, ne l'as-tu pas
condamne? Ne l'as-tu pas vu mort, le sein perce?

--Ce fut une vision de mon esprit malade, dit Ruggieri, dont les dents
claquaient. Grace, madame!... Tenez... je partirai avec eux... je les
surveillerai...

--Tais-toi, Rene... Voici le signal... la... a cette porte...

--Non! c'est le tonnerre qui gronde!

--Va ouvrir, te dis-je!...

--Catherine!... Quoi!... le sang de votre sang! La chair de votre chair!
Vous n'en aurez pas pitie!...

La reine se pencha, saisit l'astrologue par le bras et, comme dans ce
moment ses forces etaient decuplees, d'un mouvement irresistible, elle
le releva.

--Miserable! gronda-t-elle, veux-tu donc que je sacrifie honneur,
gloire, puissance, royaute, a ta faiblesse indigne? Prends garde
toi-meme!

Ruggieri leva les bras vers les voutes obscures.

--Va ouvrir! commanda la reine.

Titubant, se heurtant aux grilles du choeur, aux asperites des piliers
massifs, il gagna la porte et ouvrit. Un homme, un moine, lui apparut.

Son capuchon etait rabattu sur ses yeux.

Le moine entra. Il se retourna vers Ruggieri qui, hagard, les cheveux
herisses, le regardait de ses yeux fous.

--Ou dois-je aller? demanda lentement le moine.

Ruggieri etendit le bras vers le maitre-autel et, d'une voix rauque,
sans expression humaine, gronda:

--La!... C'est la qu'elle t'attend!... Va... bourreau!...

Le moine tressaillit longuement.

Ruggieri, les yeux tournes vers lui, recula, le bras tendu, et franchit
la porte. Alors, le moine entendit une plainte dechirante que couvrait
le roulement d'un coup de tonnerre, et, a la lueur de l'eclair, il vit
l'homme qui s'en allait, se sauvait en trebuchant, les deux poings dans
ses cheveux, grondant de sourdes imprecations.

Alors il ferma lui-meme la porte et, laissant retomber son capuchon sur
ses epaules, se dirigea vers le maitre-autel.

Catherine le vit venir sans faire un pas a sa rencontre.

--Cest bien, marquis de Pani Garola. Fidele au rendez-vous. Fort dans
l'amour. Fort dans la mort. Soyez le bienvenu.

Panigarola tourna la tete vers la porte qu'il venait de fermer et
songea:

"Pourquoi cet homme m'a-t-il appele bourreau?..."

--Marquis, dit la reine, vous avez tenu parole. Grace a vous, Paris
est en ebullition. Grace a vous, les paroisses sont autant de foyers
d'incendie. Il n'y manque que l'etincelle qui mettra le feu a tant de
passions. Merci mon reverend... A moi de tenir ma parole. Ici, dans un
instant, vous allez voir celle que vous aimez...

--Alice! fremit le moine dans un frisson de tout son etre.

--Elle est a vous! Emmenez-la, marquis. Je vous la donne. Et quant au
rival, l'homme execre, voici pour le tuer!...."

La reine tendit au moine un papier plie en quatre

--La lettre d'Alice! rugit Panigarola en saisissant le papier. Ah! je
comprends! Ah! vous etes grande et terrible!... Oui, il l'aime, il
l'adore, et cette lettre peut le tuer plus surement qu'une balle au
coeur!

--Ainsi, nous sommes d'accord?... Vous montrez la lettre a Marillac?...
Vous la lui faites lire?

--Oui, oui!...

--Et alors, vous emmenez Alice. Ce sera a vous de la consoler... elle
ne demande qu'a vous croire... je l'ai interrogee, marquis... soyez sur
qu'elle ne vous hait pas! Une voiture vous attend... Vous l'avez vue, je
pense?

--Mais lui! lui! Il va donc venir ici?...

--Il va venir. La est l'essentiel. Et si, malgre la lettre, il veut
garder Alice pour lui? S'il la veut infame et couverte d'opprobre comme
vous allez la lui montrer? Si son amour survit a cette revelation, comme
votre amour a vous a survecu a ses trahisons?...

--Madame! Madame! rala le moine.

--Il faut tout prevoir, poursuivit Catherine d'une voix effroyablement
calme. Si Marillac vous dispute Alice...

D'un geste violent, le moine ecarta sa robe.

Sous cette robe, il apparut vetu en gentilhomme, d'un costume d'une rare
magnificence. Il apparut "tel qu'il etait jadis, l'elegant marquis au
pourpoint de soie, a la collerette de dentelles precieuses, une chaine
d'or au cou, une forte dague a la ceinture.

Farouche, il tira la lame courte, epaisse, trapue et, d'une voix
sifflante, haleta:

--Voila qui decidera!



XVIII

LES FIANCES

Panigarola referma sa robe, rabattit son capuchon et s'agenouilla...
Catherine le contempla un instant avec un sourire aigu. Puis elle se
dirigea vers la porte par laquelle etait entre le moine.

Il etait a ce moment pres de minuit.

Elle entendit le roulement d'un carrosse et ouvrit elle-meme Le carrosse
s'arreta. Trois femmes en descendirent. L'une d'elles etait Alice de
Lux, pale, vetue de blanc. Elle eut comme une hesitation, puis entra.
Les deux autres femmes remonterent alors dans le carrosse qui s'eloigna
aussitot.

L'espionne, en penetrant dans l'eglise, demeura un instant palpitante,
interrogeant les tenebres que les quatre flambeaux du maitre-autel,
la-bas, tout au loin trouaient de leurs lumieres blafardes.

Mais une main saisit sa main; une voix murmura a son oreille:

--Mon enfant, vous voila donc?...

Alice reconnut alors la reine.

--Vous le cherchez, n'est-ce pas? reprit Catherine. Patience... il va
venir...

--Comme vous etes bonne, madame!...

--As-tu vu la voiture qui doit vous emmener?...

--Je n'ai pas remarque, madame! Mais je ne vois pas... le pretre...
Quoi! personne dans cette eglise?...

--Patience! te dis-je...

--Voici minuit qui sonne, madame.

--Oui. Et voici ton fiance, dit la reine.

En effet, comme le premier coup de minuit resonnait, le signal fut
frappe a la porte, du dehors. Alice, palpitante, allongea le bras pour
ouvrir. La reine retint ce bras, d'un geste rude.

--C'est moi qui ouvre! gronda-t-elle.

Alice demeura toute saisie. Et, de fait, c'etait etrange que la reine
fut postee a cette entree de l'eglise, qu'elle n'eut pas commis le soin
d'ouvrir a quelque domestique; qu'elle-meme, de ses mains royales,
s'occupat de cette besogne.

Elle apparut a la malheureuse affolee comme une horrible araignee
embusquee au centre de la toile qu'elle avait tendue.

"Ce n'est pas Marillac", songea-t-elle eperdue.

Elle se trompait: c'etait bien Marillac!

La reine ayant ouvert, inspecta les abords de l'eglise pour s'assurer
que le comte etait venu seul.

--Quoi! demanda la reine, vous n'avez pas amene avec vous deux ou trois
amis?

Marillac, reconnaissant la reine fut frappe d'etonnement. Il s'inclina
avec une profonde emotion. Ah cette reine qui attendait a la porte, qui
lui ouvrait elle-meme! Quelle autre qu'une mere lui eut donne une telle
preuve d'excessive bienveillance!

--Madame, dit-il, Votre Majeste oublie qu'elle m'a ordonne de venir
seul... Cependant, je dois l'avouer j'avais resolu de me faire
accompagner de celui qui est pour moi plus qu'un ami... mais le
chevalier ne sera libre que demain matin...

--Oui, oui, interrompit vivement Catherine.

Elle ferma la porte et un soupir de joie terrible s'exhala de sa
poitrine.

Les deux fiances s'entrevirent dans l'ombre, se reconnurent plutot
qu'ils ne se virent; a l'instant, leurs mains s'enlacerent et ils
oublierent l'univers...

D'instinct, ils marcherent vers le maitre-autel, attires par les quatre
etoiles qui brillaient faiblement.

La reine marchait derriere eux, les couvant de son regard funebre.

Les fiances s'arreterent au pied de l'autel.

Alice murmura:

--Je ne vois pas le pretre qui doit nous unir... Serait-il en retard?

Catherine s'avanca vers Panigarola prosterne, le toucha a l'epaule et
dit:

--Voici celui qui va vous unir...

Le moine se releva lentement, decouvrit son visage et se tourna vers les
fiances...



XIX

LES RIBAUDES

En cette meme soiree du lundi 18 aout, la vieille Laura etait seule dans
la petite maison de la rue de la Hache.

A huit heures, selon le rendez-vous convenu avec Alice Marillac etait
arrive.

--Alice? demanda-t-il.

--Retenue par la reine jusqu'a minuit. Elle m'a chargee de vous
attendre. Que doit-il se passer. Seigneur Jesus? Jamais je n'ai vu Alice
aussi radieuse.

Marillac sourit.

--Elle m'a dit de vous prevenir... attendez donc que je me rappelle bien
ses paroles... Mon Dieu, la chere entant, comme elle est heureuse!...

--Voyons, fit doucement le comte, rappelez-vous

--J'y suis!... Voici: vous etes attendu au premier coup de minuit, pas
avant, pas apres, ou vous savez...

--C'est bien...

--Vous savez donc? reprit Laura en joignant les mains. Oh! que je
voudrais savoir, moi aussi!

Vous saurez demain matin, je vous le promets... Allons, adieu, ma bonne
dame!...

--Dieu vous conduise, monsieur le comte!

Le comte de Marillac jeta un regard attendri sur cette piece paisible
ou si souvent il avait vu celle qu'il aimait, fit un geste d'adieu et
disparut.

La vieille Laura l'avait accompagne jusqu'a la porte du jardin en
le comblant de benedictions emues. Puis elle etait rentree, s'etait
enfermee soigneusement et, s'etant assise, elle se mit a attendre.

Neuf heures sonnerent.

Alors, elle grommela:

"Je crois qu'il ne reviendra plus maintenant. Quant a elle... elle est
en bonnes mains."

Elle se leva, inspecta tout d'un coup d'oeil et murmura en souriant:

"_E finita la commedia_. Je commencais a m'ennuyer. Ouf! c'est fini. Me
voici libre. Voyons, que vais-je faire? Eh! pardieu! c'est bien simple.
Chercher dans Paris quelque bonne petit auberge ou je puisse passer
trois au quatre jours inapercue. Puis, me mettre en route, gagner
l'Italie a petites journees... et la, nous verrons, je suis riche!"

Elle monta dans la chambre d'Alice, dont elle defonca la serrure en deux
coups de marteau.

La, sur le lit, Alice avait le matin meme rassemble tout ce qu'elle
voulait emporter: une sacoche et un coffret.

Le coffret contenait les lettres qu'elle avait recues de Marillac: Laura
les jeta tranquillement au feu et elle ouvrit la sacoche. Ses yeux
jeterent un double eclair, sa bouche edentee grimaca un sourire.

La sacoche contenait les bijoux d'Alice et une trentaine de rouleaux
d'ecus d'or--toute sa fortune!

"Il y a bien la pour trois cent mille livres de bijoux et d'or, murmura
la vieille, toute pale. Avec ce que m'a remis la reine...

Un coup violent retentit au-dehors.

Laura, d'un souffle, eteignit le flambeau qui l'eclairait et, degainant
un poignard, elle se posta derriere la porte.

"Qu'elle entre! gronda-t-elle. Tant pis, je la tue! J'en ai assez! La
reine m'a dit que tout serait fini cette nuit!"

Le meme coup violent se renouvela et un long gemissement traversa la
maison.

Laura, alors, respira:

"Suis-je sotte! C'est ce contrevent qui vient de se rabattre..."

Alors, a la hate, elle empila dans la sacoche les bijoux et les rouleaux
d'or qu'elle en avait extraits. Elle courut a sa proche chambre, revint
avec un petit sac.

"Quarante mille livres! murmura-t-elle avec une moue de dedain. Voila ce
que me donne la grande Catherine pour tant de bons et loyaux services.
C'est maigre. Heureusement, je me rattrape!"

Elle engouffra les quarante mille livres dans la sacoche qu'elle referma
solidement.

Puis elle jeta un manteau sur ses epaules, sortit, ferma la porte du
jardin, jeta la clef par-dessus le mur et s'eloigna aussi rapidement que
le lui permettait le poids de sa sacoche.

Une ombre se detacha d'une encoignure voisine et se mit a la suivre.

Il etait alors neuf heures et demie.

Les rues etaient desertes et noires; des nuages bas passaient en courant
au-dessus des toits aigus; le couvre-feu avait sonne; les auberges et
hotelleries etaient fermees...

Laura ne s'apercevait pas qu'elle etait suivie.

Elle allait au hasard, connaissant assez peu Paris, d'ailleurs: depuis
l'epoque ou elle etait venue, elle n'avait guere quitte la rue de la
Hache. Enfin, elle se trouva completement egaree.

Par moments, elle entrevoyait des ombres qui se mouvaient autour d'elle.
Elle entendait des chuchotements. Peut-etre l'homme qui la suivait
parlait-il a ces gens... Peut-etre... car, a diverses reprises, les
ombres, qui avaient paru vouloir l'arreter, s'ecarterent.

Alors elle frissonnait de terreur et hatait le pas...

"Insensee que j'ai ete! grondait-elle, de quitter la maison avant le
jour, puisque Alice ne doit plus y revenir!... Oui, mais si la reine
m'avait menti!... Si elle etait revenue!..."

Et ses doigts s'incrustaient sur la sacoche.

A un moment, elle s'arreta haletante: elle se trouvait dans une rue
etroite et venait d'apercevoir un peu de lumiere filtrant entre les
jointures d'une porte.

Un large eclair dechira l'obscurite, inonda la rue d'une lumiere
livide. Et, a cette lueur, Laura entrevit une enseigne qui se balancait
au-dessus de la porte en grincant au vent.

L'enseigne representait deux Maures attables, buvant et causant.

"C'est une auberge!" gronda-t-elle.

Et elle s'elanca vers la porte.

A cet instant, elle se sentit saisie par deux bras vigoureux et
renversee sur la chaussee, tandis qu'une main rude s'appuyait sur sa
bouche pour l'empecher de crier.

Laura etait vigoureuse. Elle se raidit dans un desespoir furieux.

--Diable! diable! grommela une voix avinee, on fait la mechante! A bas
les pattes! En voila une enragee!...

La vieille mordit la main qui s'appuyait sur sa bouche; cette main se
retira; Laura se mit a hurler:

--A moi! Au guet! Au meurtre!

Le dernier cri s'etrangla dans sa gorge; la main qui s'etait retiree
de sa bouche venait de s'incruster sur son cou, les doigts s'y
enfoncaient... et cette tenaille serrait d'un mouvement lent, d'une
pression savante...

Laura se debattit quelques instants encore.

Et, tout a coup, la vieille espionne se tint immobile, sa tete roula sur
son epaule, ses ongles s'implanterent dans la boue de la chaussee.

Elle etait morte.

Le truand la palpa, la retourna en grommelant.

Lorsque le truand eut trouve la sacoche, il la soupesa, et un sourire de
satisfaction balafra son visage, comme les eclairs balafraient le ciel
noir.

Alors il saisit la vieille, la rangea proprement le long d'un mur.

"La! grogna-t-il, me voila en paix. Ah! ah! en voila une qui ne parlera
plus jamais!"

Pourtant, si cuirasse qu'il fut, le truand ne put echapper a cette
reverie speciale qui s'appesantit sur le meurtrier.

Il demeura la une minute, arrangeant le cadavre contre le mur de facon
qu'il ne put etre mouille par le ruisseau du milieu de la ruelle.

"C'est drole, songeait-il. Ce matin encore pauvre comme Job, me voici
riche ce soir. Riche! Que de fois j'ai souhaite la richesse! Par les
tripes du diable, il y a quarante mille livres la-dedans, et je n'en
suis pas plus joyeux... Au fait, y sont-elles, les quarante mille
livres!... Si je sais bien compter, c'est mon seizieme cadavre,
depuis que j'exerce la digne profession de tueur aux gages... Seize
cadavres!... Bah! je tue on me paie, et tout est dit..."

Le bandit frissonna. Peut-etre tout n'etait-il pas dit dans cette
conscience obscure.

Il continua son monologue, attendant un nouvel eclair pour voir une
derniere fois la vieille, peut-etre par cette terrible curiosite du
criminel, ou peut-etre simplement pour s'assurer qu'elle etait bien
morte.

Il etait accroupi, regardant de ses yeux hagards, et il songeait:

"Ce matin donc, je vois entrer l'homme dans ma cassine. Il cachait bien
son visage... mais je connais tous les visages de Paris, moi! Suffit, le
seigneur astrologue ne voulait pas etre reconnu; soit: ni vu, ni connu!
Monseigneur Ruggieri, on est discret dans mon metier. L'homme me dit:
combien pour une vieille femme?--Cinq ecus de six livres, ce n'est pas
trop. Voici les cinq ecus. Tu iras rue de la Hache, au coin de la rue
Traversine, tu attendras devant la maison; il y a une porte verte. Vers
huit heures, la femme s'en ira. Tu la suivras. Mais, pour la frapper, tu
attendras qu'elle soit loin, tres loin de la maison. Compris, n'est-ce
pas?--Compris, par les boyaux du diable!--Bon, qu'il me dit encore.
Maintenant, ecoute bien. Si tu n'executes pas bien la chose, si tu
frappes mal, si la femme en revient, tu seras pendu. On te connait, mon
brave, et on a l'oeil sur toi.--Paix, monseigneur! La besogne sera faite
et bien faite!--Alors, ecoute: ce n'est pas cinq malheureux ecus que tu
auras gagnes: la femme aura sur elle au moins quarante mille livres;
c'est pour toi!..."

Le truand souffla fortement et tata le cadavre.

"Hum! elle se refroidit deja, grogna-t-il... Quelle journee! Il me
semblait que jamais le soir ne viendrait!... Il est venu pourtant! Et
la vieille est bien sortie de la maison a la porte verte! Et je l'ai
suivie! Et la voila morte!... A moi les quarante mille livres!"

Un eclair, a ce moment, illumina la face convulsee du cadavre.

Le truand se releva.

"Pas de danger qu'elle en revienne, monsieur l'astrologue!... Entrons
la, j'ai soif..."

Il frappa d'une facon speciale. La porte s'entrouvrit. Le truand entra
et alla s'asseoir dans un coin obscur, la sacoche sur ses genoux, sous
la table.

Il parvint a entrouvrir la sacoche, y plongea la main, tata les rouleaux
d'ecus, sentit les pierres sous ses doigts.

"Bon. Les quarante mille livres y sont. Cornes d'enfer! Pourquoi ne
suis-je pas plus joyeux?..."

Qu'eut dit le truand s'il eut connu la veritable fortune que renfermait
la sacoche?...

Peu nous importe, au fond.

Cette sinistre silhouette, apparue un instant, disparait de notre recit
sans que nous sachions si nous la retrouverons plus tard. C'est une
ombre qui passe; nous l'avons note pour le geste tragique inspire par
Catherine, qui avait toutes les prudences.

Le truand, ayant vide plusieurs flacons, paya et s'en alla sans bruit.

Mais, puisque nous venons de penetrer dans le cabaret des
deux-morts-qui-parlent, jetons-y un coup d'oeil.

Il y avait nombreuse societe, surtout composee de femmes, dans ce que
Catho appelait la grande salle.

Catho etait sujette aux hyperboles et exagerations. En vente, cette
"grande salle" etait assez etroite. Elle contenait cinq tables. A
chaque table, il y avait trois ou quatre buveurs, truands et ribaudes,
physionomies feroces ou abeties, gens de sac et de corde, qui
composaient la clientele nocturne du cabaret.

En effet, l'auberge des Deux-morts-qui-parlent, frequentee le jour par
des bourgeois et des soldats, devenait, la nuit, un veritable repaire.
Catho ne s'etait jamais senti le courage de refuser l'hospitalite a ses
anciennes connaissances.

Il en resultait que cette salle avait, le jour, l'aspect du plus honnete
cabaret qui fut dans le quartier, et, la nuit, l'apparence d'une
veritable caverne ou se refugiaient des gens poursuivis par le guet, des
ribaudes qui attendaient la bonne fortune.

A cette heure tardive, Catho n'etait pas couchee encore. Elle etait
attablee dans un etroit cabinet, attenant a la salle publique, et
causait avec deux jeunes femmes.

Ces deux femmes etaient entrees vers dix heures dans le cabaret,
et, comme cette visite s'enchaine etroitement a divers incidents de
l'histoire que nous racontons, il est interessant que nous reprenions du
debut la conversation qu'elles eurent avec Catho.

Lorsqu'elles penetrerent dans la salle, Catho s'avanca a leur rencontre
en disant:

"Vous voila donc, mes toutes belles? Plus d'un mois qu'on ne vous a
vues... Surement, vous avez quelque chose a me demander...

--C'est vrai, Catho, c'est vrai. Nous avons quelque chose a te demander,
fit l'une des deux femmes.

--Et c'est grave, ajouta l'autre.

--Bon, bon, entrez la, dit Catho en les poussant vers le cabinet. Vous
etes toujours a court, et vous ne me rendez jamais. Toi, la Roussette,
tu as encore mon beau collier de verroterie bleue que je te pretai pour
faire la conquete de ce beau capitaine, et toi, Paquette, tu me dois Je
ne sais plus combien d'ecus... Vous etes deux paniers perces...

--Mais aussi, comme nous t'aimons!

--Ah! jeunesse, jeunesse! Vous ne voulez pas mettre un sol de cote...
S'il vous arrivait pourtant ce qui m'est arrive a moi! Si vous perdiez
votre beaute du diable!

Elles entrerent dans le cabinet, tandis que la maitresse du cabaret
s'occupait de divers clients. Enfin, la digne Catho vint rejoindre ses
preferees avec un flacon de vieux vin et quelques tartelettes.

Elle aimait la Roussette et Paquette justement a cause des defauts
qu'elle leur reprochait.

La Roussette, la plus hardie des deux, prit la parole, sur un coup de
coude que lui donna Paquette.

--Voila, dit-elle, Paquette et moi, nous sommes invitees a une fete...

--Pour quand? fit Catho souriante.

--Pour dimanche... Tu vois que nous avons le temps de nous preparer...
surtout si tu nous aides.

--Et en quoi puis-je vous aider, friponnes? Il vous faut quelque
collier, quelque ceinture?

--Eh bien, pas du tout, Catho. Il faut que nous soyons decemment vetues,
comme des bourgeoises, si j'ose dire. Dame... il y aura a cette fete des
juges, des pretres, sans doute... et lors, comprends-tu? Paquette et
moi, nous avons passe la journee a examiner nos robes... Toutes bonnes
pour notre metier... corsages ouverts... ceintures eclatantes: non,
il n'est pas possible que nous allions ainsi vetues a cette fete. Et
pourtant nous voulons y aller... Ecoute, Catho, il faut que d'ici a
dimanche, et meme samedi soir, tu nous aies habillees...

Catho leva les bras au ciel:

--Mais enfin! s'ecria-t-elle, qu'est-ce donc que cette fete ou doivent
paraitre des juges et des pretres et ou vous ne pouvez paraitre avec ces
robes, qui pourtant vous vont a merveille?

--Ah! Catho, si tu savais! fit timidement Paquette.

--Un mariage, peut-etre? Ou bien un feu de joie!

--Non pas, Catho: nous sommes invitees a voir questionner.

Catho demeura stupefaite.

La Roussette et Paquette, d'un signe de tete repeterent que c'etait bien
vrai.

--Et cela vous amuse? s'ecria la digne cabaretiere Voir souffrir un
pauvre diable, l'entendre crier merci... Moi, j'ai vu rouer une fois, et
j'en fremis encore lorsque j'y songe.

--Que veux-tu, dit la Roussette, moi je ne voulais pas. Mais Paquette
veut voir. Et puis si nous n'y allions pas, M. de Montluc, qui est fort
genereux, mais aussi fort brutal, nous en voudrait...

--Ah! c'est M. de Montluc qui vous invite a voir torturer? Le gouverneur
du Temple?

--Oui-da, Catho. Tu vois que le personnage est d'importance.

--Et ou devez-vous voir la question?

--Au Temple meme. Nous serons cachees dans un cabinet proche de la
chambre des questions. Car il ne faut pas qu'on nous voie. Mais, enfin,
si on nous voit, nous devons passer pour des parentes du patient venues
pour l'assister.

--Ah! bon... Mais, a votre place, je n'irais pas...

--Catho, ma bonne Catho, tu veux donc nous faire un gros chagrin? fit
Paquette.

--Et nous faire perdre la clientele de M. de Montluc!

--Et nous attirer sa colere!

--Eh bien, soit! s'ecria Catho vaincue. Je vous aurai tout ce qu'il
faut.

--Pour samedi?

--Pour samedi soir, c'est entendu!

Les deux ribaudes battirent des mains et embrasserent la digne
aubergiste.

--Mais, reprit alors Catho, quel est donc le malheureux qu'on va
questionner?

--Ils sont deux, fit Paquette.

--Comment s'appellent-ils, ces deux pauvres diables?

--Pardaillan, fit tranquillement Paquette. Le pere et le fils.

Catho ne disait plus rien. Elle avait pali. Ses mains, en tremblant,
s'occupaient a dechiqueter une tartelette.

Certes, elle avait pour ces deux hommes une sorte de rude affection.

Dans son temps, elle avait aime le vieux Pardaillan quinze jours, ou un
mois, elle ne se souvenait plus.

Mais, tout de meme, elle ne pensait pas qu'elle eut pu ressentir une
telle angoisse, une si profonde revolte de son coeur et de sa chair a
l'idee que cet homme devait mourir.

Catho avait passe dans la vie en repoussant d'instinct tout sentiment
qui fait souffrir. Etait-elle bonne? mechante? Elle ne savait pas.
Rarement, elle avait pleure. Sa seule douleur serieuse avait ete de se
voir marquee au visage et enlaidie apres sa maladie.

Quant au chevalier de Pardaillan, ce jeune homme ne lui avait jamais
inspire qu'une sorte d'admiration. Elle ne voyait aucun gentilhomme
semblable a lui. Sa fierte, sa grace, sa froideur qui tenait a distance,
l'ironie de son sourire, et, avec tout cela, cette pitie lointaine
qu'elle avait lue au fond de ses yeux, cet ensemble en faisait un etre a
part.

Souvent Catho, songeant a lui, avait soupire en se regardant au miroir.
Mais la pensee ne lui fut jamais venue qu'elle pouvait aimer le
chevalier.

Ils devaient mourir!

On devait les torturer!...

Catho se sentit si triste, si abattue, qu'elle souhaita de mourir sur
l'heure, elle aussi.

--On dirait que nous t'avons fait de la peine, reprit la Roussette.
Est-ce que tu connais ces hommes?

--Moi? Non..., murmura Catho.

--Alors... c'est entendu? nos robes...

--Oui, fit machinalement Catho, vous les aurez, allons, laissez-moi...
Et vous dites que la chose est pour dimanche?

--Dimanche matin... mais nous devons aller au Temple samedi soir...

--Ah!... samedi soir...

--Mais oui, voyons! M. de Montluc nous attend a souper samedi soir, a
huit heures... tu comprends?

--Oui, oui, balbutia Catho... Allez-vous-en, maintenant.

Les deux ribaudes embrasserent leur bonne amie et se retirerent.

Catho, alors, placa ses deux coudes sur la table sa tete dans ses mains,
et murmura:

"Dimanche! Dimanche matin!..."

Et, alors, elle se prit a sangloter.

Il n'est pas inutile de rappeler ici que la torture devait etre
appliquee aux Pardaillan non pas le dimanche, comme le croyaient
Paquette et la Roussette mais bien le samedi matin. Marc de Montluc,
apres avoir promis aux deux ribaudes de les faire assister a la hideuse
scene, s'etait repris a temps. Mais, comme il tenait a s'assurer leur
visite, il leur avait affirme que la chose se ferait le dimanche: au
moment de tenir sa promesse apres la bonne nuit qu'il se promettait, il
en serait quitte pour leur dire que la question avait ete avancee d'un
jour.

Ceci etabli, revenons a Catho.

Comme on a pu le voir, c'etait une fille energique.

L'explosion de sa douleur fut donc rapide. Et apres les premiers
sanglots, elle frappa du poing sur la table en disant de ce ton farouche
qui indique les resolutions inebranlables:

"C'est bien. Il faut que, dans la nuit de samedi a dimanche, j'entre au
Temple!"

Au moment ou elle prit cette resolution, des cris retentirent dans la
grande salle.

Catho essuya ses yeux, frotta ses joues avec son tablier pour y ramener
quelque couleur et penetra dans le cabaret en grondant:

--Que se passe-t-il encore?

--Un meurtre! On vient de tuer une pauvre vieille femme!

--C'est la Roussette et Paquette!

Trois ou quatre ribaudes venaient de jeter cette affirmation: c'etaient
des ennemies acharnees des deux filles, jalouses de leur succes et de
leur beaute.

Aussi faisaient-elles grand tapage de ce meurtre qui, en d'autres
circonstances, les eut laissees parfaitement indifferentes.

--Cette pauvre vieille! glapissait l'une. C'est abominable!

--J'ai toujours dit que Paquette avait un mauvais regard! criait une
autre.

--Il faut les denoncer a la prevote! hurlait une troisieme.

La Roussette et Paquette pleuraient, sanglotaient, juraient de leur
innocence.

--Silence, toutes et tous! commanda Catho.

Le silence se retablit a l'instant.

--Ou est la vieille femme tuee? demanda Catho.

--Dans la rue, en face, ah! la pauvre vieille!... Cela fait pitie, j'en
ferai une maladie...

Celle qui venait de parler ainsi etait une grosse fille a tignasse
jaune, aux yeux bouffis, qui jetaient des regards terribles sur les
deux pauvrettes abasourdies, epouvantees par la soudaine accusation qui
pesait sur elles.

--Voyons, Jehanne, raconte ce que tu sais, dit Catho.

La grosse fille mit ses poings sur ses hanches, se balanca un instant et
commenca:

--Donc, nous venions de sortir, il y a cinq minutes, moi et Jacques le
Manchot, avec la grande Blonde, Fifine-aux-soldats et Leonarde. A peine
dehors, voila Jacques le Manchot qui crie: "Tiens! qu'est-ce qu'il y a
la?"

--Faut voir, que dit Fifine.--Allons-y, que je dis. Alors, Jacques le
Manchot en avant, nous allons toutes voir. Et qu'est-ce que nous voyons?
La Roussette et Paquette accroupies sur une vieille femme qu'elles
achevaient d'etrangler. Pas vrai, dites?

--C'est vrai! s'ecrierent Leonarde, la grande Blonde et
Fifine-aux-soldats.

--C'est pas vrai! dit la Roussette. La vieille etait deja morte.

--Deja morte! Deja morte! Meme qu'elle remuait encore!

Paquette et la Roussette eclaterent en sanglots et jurerent qu'elles
s'etaient heurtees dans la nuit a ce cadavre et qu'elles avaient voulu
voir seulement s'il n'y avait rien de bon a emporter.

--Pas vrai! affirma Jehanne en roulant ses gros yeux. Moi, d'abord, je
vais prevenir la prevote! Viens Manchot!

Catho saisit la fille par le bras.

--Voila bien des histoires, dit-elle simplement, pour une vieille qui
est venue mourir a ma porte. C'est-il la premiere fois? Qu'as-tu a dire?
Va chercher la prevote, ma fille, et je me charge de lui dire ce qu'est
devenu ce sergent qu'on n'a jamais retrouve; et toi Manchot, j'en sais
long sur ton compte... et vous toutes hein?

Il y eut un fremissement de terreur parmi la clientele du cabaret.

--Par la mort-Dieu! reprit Catho, c'est la premiere fois qu'on parle
de m'amener la prevote. Qu'elle vienne donc, et elle en entendra de
belles!...

--Catho! Catho! s'ecrierent quelques truands.

--Mais Catho a raison! C'est la faute a Jehanne!

La grosse fille fit amende honorable et assura qu'elle avait voulu
plaisanter en parlant de denoncer la Roussette et Paquette. La paix se
retablit. Deux truands se chargerent d'emporter le cadavre au loin, afin
d'ecarter tout soupcon du cabaret des Deux-morts-qui-parlent. Puis la
societe se dispersa.

Au moment ou Paquette et la Roussette allaient s'eloigner a leur tour,
Catho les retint:

--Restez, je veux vous parler! dit-elle.

L'auberge fut fermee; les lumieres s'eteignirent.

Catho conduisit ses deux amies jusqu'a une chambre et, la, elle leur
dit:

--Alors, ce n'est pas vous qui avez tue la vieille?

--Catho! est-il possible que tu nous soupconnes?...

--Eh bien, moi, dit Catho, je crois que c'est vous! Ne criez pas, ne
pleurez pas, c'est inutile. Je crois que c'est vous. Et, quand meme ce
ne serait pas vous, tout vous denonce. Il y a des temoins pour prouver
que vous avez tue la vieille... Vous avez entendu Jehanne? Silence,
donc! pas de pleurnicheries, nous allons nous entendre... ecoutez-moi!

Paquette joignit les mains. La Roussette baissa la tete. Elles
tremblaient de terreur.

--Ecoutez-moi, reprit Catho, si vous m'obeissez, je ne dis rien. Si vous
ne m'obeissez pas, je vous denonce. Choisissez.

--Commande! dirent-elles en claquant des dents.

--Voila. Je vous demande cinq jours d'obeissance, pas une heure de plus;
c'est facile.

--Que faut-il faire?

--Je vous le dirai au moment voulu. Mais, pour le moment, vous allez
coucher ici. De cinq jours vous ne sortirez pas de chez moi. N'ayez pas
peur, vous savez qu'on y dort bien et qu'on y mange mieux.

--On t'obeira, Catho. On sera sages et on ne se montrera pas.

--C'est tout ce qu'il faut. Mais songez-y. Si l'une de vous me quitte
d'ici a samedi soir, je cours chez le grand prevot.

--Et samedi soir, qu'arrivera-t-il?

--Eh bien, samedi soir, je vous rends la liberte. Je vous habille comme
des filles de bourgeoises, et tout simplement vous vous rendez au
Temple.



XX

LA DERNIERE FARCE DE L'ONCLE GILLES

Pendant que ces choses se passaient a l'auberge des
Deux-morts-qui-parlent, une scene grotesque et macabre se deroulait a
l'hotel de Mesmes.

Ainsi, trois points de Paris, en cette soiree qui suivit le mariage
d'Henri de Bearn et de Margot, en cette nuit ou se dechaina le violent
orage que nous avons signale, trois points, disons-nous, sollicitent
notre curiosite, sans parler du Louvre ou eclatait le faste d'une fete
dont les annales du temps parlent comme d'un evenement magnifique; sans
parler de l'hotel de Montmorency ou la disparition inexpliquee des deux
Pardaillan avait jete le trouble, la crainte et la douleur; sans parler
des recoins obscurs ou grouillaient des ombres preparant on ne sait quel
cataclysme...

Ces trois points, ce sont: l'auberge de Catho que nous venons de
quitter; l'eglise Saint-Germain-l'Auxerrois ou nous devons revenir sur
le coup de minuit; et enfin, l'hotel de Mesmes.

L'hotel du duc de Damville etait desert: toute la maison du marechal
s'etait transportee rue des Fosses-Montmartre. Il y avait a cela un
double motif. Le premier, le plus important peut-etre, c'est qu'Henri
de Montmorency redoutait une attaque de son frere; la visite du vieux
Pardaillan n'avait fait qu'exasperer cette crainte.

"Prevenu a temps, se disait Damville, j'ai pu attendre cet homme de pied
ferme et m'emparer de lui; mais qui sait si Francois, dans un coup de
desespoir, ne viendra pas lui-meme a la tete de ses gentilshommes?

Le deuxieme motif, c'est que le marechal, ayant obtenu la surveillance
de toutes les portes de Paris, en avait profite pour placer des hommes
a lui a la porte Montmartre. Qu'une catastrophe se produisit, que
Catherine de Medicis fut informee de la conspiration de Guise, comme
Maurevert le laissait entendre, que Paris fut envahi par les troupes des
provinces en marche, et il n'avait qu'un bond a faire pour fuir par la
porte Montmartre.

L'hotel de Mesmes etait donc abandonne.

Cependant, ce soir-la, deux hommes s'y etaient introduits, et vers neuf
heures, ils achevaient de souper dans l'office, en devisant entre eux:
c'etaient Gilles et son neveu Gillot.

--Encore un bon coup de ce vieux vin, disait Gilles au moment ou nous
penetrons aupres des deux comperes.

Et il remplit le gobelet de Gillot. Le gobelet se trouva vide a
l'instant meme.

--Jamais je n'ai bu de vin pareil, fit Gillot d'une voix pateuse.

Il avait la figure enluminee et les yeux brillants.

--Tiens, mon enfant, va donc prendre ce flacon, la, dans cette armoire
ouverte, et tu en boira? du meilleur.

Gillot se leva et obeit sans trop trebucher.

"Il n'est pas encore a point", murmura Gilles.

Et il versa a son neveu une nouvelle rasade.

--Ainsi, reprit-il, tu ne veux plus retourner a l'hotel Montmorency?

--Retourner la-bas! s'ecria Gillot en levant les bras au ciel. Vous n'y
pensez pas, mon oncle! Savez-vous que la maison est sens dessus dessous
depuis la disparition du vieux coupeur de langues?

--Coupeur de langues? interrogea Gilles.

--Oui... le damne Pardaillan!...

Gillot, renverse sur le dossier de son fauteuil, se mit a rire aux
eclats. Gilles fit chorus. Mais son rire, a lui, grincait comme une
vieille girouette et eut donne le frisson au neveu, si le neveu n'eut
pas ete occupe a ses agreables pensees.

--Or, continua Gillot, tout le monde, la-bas, se mefiait de moi. On
devait soupconner que j'etais pour quelque chose dans cette bonne farce;
je vous le dis, mon oncle, il etait temps que je m'en allasse... j'y
eusse laisse ma tete... et je tiens a ma tete, moi...

Au souvenir de la mutilation qu'il avait subie, Gillot porta les deux
mains a sa tete, soit pour s'assurer que cette tete etait bien toujours
a sa place, soit en signe d'adieu a ses oreilles defuntes. Il frissonna
et parut se degriser.

L'oncle se hata de remplir son gobelet.

--Pour une farce, reprit Gillot apres avoir bu, c'est une bonne farce!
Le Pardaillan avait en moi une confiance! Et quand je lui ai assure
qu'il trouverait monseigneur tout seul... il a failli m'embrasser...
Pauvre diable!

--Oui, mais il a voulu te couper les oreilles!

--C'est vrai! L'infame!...

--Et la langue!

--Oui-da!... Qu'il y vienne, maintenant!...

Gillot saisit un couteau et voulut se lever. Mais il retomba pesamment
assis et se mit a rire.

--En sorte, reprit Gilles, que tu es content?

--Content, mon oncle!... c'est-a-dire qu'il me semble que je reve!...
Quand je pense que, sur l'ordre de notre bon seigneur, vous m'avez
octroye mille ecus!

--Et tu es bien decide a ne plus retourner la-bas? dit Gilles.

--Vous etes, fou, mon oncle!...

--Imbecile! Puisque Pardaillan n'est plus la!

--Mais puisque je l'ai trahi!... Il me couperait la langue, voyez-vous!
Je veux jouir de mes mille ecus, moi!... Je veux boire, moi! Et comment
ferais-je pour boire sans langue?

Gillot, a partir de ce moment, devint larmoyant.

--Tu les as la, tes ecus? demanda l'oncle. Fais voir un peu...

Gillot vida sa ceinture sur la table; les ecus roulerent; les yeux de
Gilles brillerent.

--C'est pourtant moi qui t'ai donne cela! fit-il d'un etrange accent,
tandis que ses doigts osseux caressaient les ecus et commencaient a les
empiler...

--Sans compter..., balbutia Gillot, ce que vous... devez encore... me
donner... Ca, mon oncle, c'est pour boire... vous me l'avez dit... mais
maintenant... vous devez... me donner le reste...

--Quel reste? haleta Gilles.

--Le marechal a dit... trois mille ecus... trois mille...

--Bois donc, imbecile!

Gillot obeit. Son gobelet vide roula sur le carreau.

L'oncle s'etait leve. Il etait hagard. La vue des piles d'ecus lui
donnait le vertige.

--Imbecile! gronda-t-il. Trois mille ecus d'or! a toi? Tu es ivre, je
pense!

--Monseigneur... l'a dit!... He la! mon oncle!... Payez... ou je me
plains... au marechal...

--Payer!... rugit le vieillard... Et si je ne veux pas, moi!...
Miserable! tu veux donc me ruiner?...

--Bon, bon! grommela Gillot en essayant vainement de se lever, nous
allons voir... ce que monseigneur...

--Prends garde, Gillot, ricana l'oncle.

--Ah!... quel drole de rire... vous avez... j'ai peur...

Gilles riait de son effroyable rire. Il etait livide. La pensee d'avoir
a livrer trois mille ecus d'or l'affolait. Et la pensee que Gillot
pourrait le denoncer au marechal, s'il ne s'executait pas, lui
paraissait non moins effrayante.

--Ecoute, Gillot, dit-il tout a coup, veux-tu me donner de bon coeur cet
argent dont tu ne saurais que faire?

--Fou! begaya Gillot, mon pauvre oncle est devenu fou...

Gillot ne put achever. Le vieillard s'etait precipite sur lui et, d'un
tour de main, l'avait baillonne. Puis, saisissant une corde que sans
doute il avait preparee d'avance, il le lia sur son fauteuil.

Cela s'etait fait si vite que Gillot, soudain degrise par l'epouvante,
se vit dans l'impossibilite de faire un mouvement en meme temps qu'il
voulut essayer de se defendre.

Quant au vieillard, il marmottait des mots sans suite, allant et venant
comme un lutin, placant dans une armoire les ecus que Gillot avait jetes
sur la table, sauf un petit tas. Quand cette operation fut terminee,
quand il eut referme l'armoire, Gilles se retourna vers son neveu et le
debaillonna.

Gillot en profita pour se mettre a hurler; Gilles attendit patiemment.
Quand son neveu eut compris que ses lamentations etaient inutiles, quand
il se tut, Gilles lui dit paisiblement:

--Te voila enfin raisonnable. Tiens, tu vois ce tas? C'est ta part:
cinquante ecus. Le reste est pour moi.

Le vieillard sourit et se versa un verre de vin.

--Avec ces cinquante ecus, tu t'en iras chercher fortune ailleurs, et
tache que je ne t'y reprenne plus, ou sans ca, cette fois, plus de
pitie: je t'occis.

La resolution de Gillot fut vite prise. Il simula la plus grande
resignation:

--Puisque vous le voulez ainsi, mon oncle... je m'en irai...

--Et ou iras-tu?

--Je ne sais pas... je quitterai Paris...

--Oui, j'y compte. Mais, avant de quitter Paris, tu iras bien un peu me
denoncer au marechal, hein?... Si fait! Je te connais.

--Je me tairai, mon oncle, je vous le jure!

--Oui, mais moi, je veux en etre sur. Et, pour cela, je vais te couper
la langue!

Gilles eclata de son rire demoniaque et ajouta:

--C'est toi qui m'en as donne l'idee. Comme tu m'avais deja donne l'idee
de te couper les oreilles. Bonnes idees, mon garcon, fameuses idees!

Quant a Gillot, son epouvante et son horreur furent telles qu'il
renversa la tete, exhala un soupir d'angoisse et s'evanouit.

Gilles, paisible et rapide, se mit a affuter un coutelas de cuisine.

Puis, saisissant une forte tenaille dans un tiroir, il s'approcha de
l'infortune.

Mais, alors, il s'apercut qu'il etait plus difficile d'arracher une
langue que de couper des oreilles. Il demeura un instant perplexe, sa
tenaille d'une main, son coutelas de l'autre.

"Bah! grommela-t-il, j'en viendrai bien a bout... Le pauvre Gillot, tout
de meme!"

Il se mit a pouffer en se figurant la tete qu'aurait son neveu.

Il etait sinistre.

Dehors, la tempete faisait rage autour de l'hotel et, par moment,
s'engouffrait en gemissant dans les couloirs.

Tout a coup, Gillot rouvrit les yeux.

Les hesitations de Gilles cesserent a l'instant meme. Gillot n'eut pas
le temps de pousser jusqu'au bout le cri de terreur et de supplication
que deja l'horrible vieux lui enfoncait sa tenaille dans la bouche, ou
plutot il cherchait a la lui enfoncer.

Le malheureux, les yeux sanglants, les veines du front gonflees par
l'effort, serrait les dents, en une crise de desespoir.

Cette lutte muette etait effroyable.

Gillot eut soudain une sorte de grognement bref, puis une longue, une
hideuse clameur stridente, frenetique; la tenaille avait saisi la
langue! La tenaille venait de couper cette langue!

"Tant pis! murmura Gilles. S'il ne s'etait pas debattu, j'eusse coupe
proprement la chose avec mon couteau!"

Et comme il commencait son ricanement de demon, comme un coup de vent
furieux ouvrait soudain sa fenetre et eteignait le flambeau sur la
table, Gilles, lui aussi, se mit tout a coup a hurler d'epouvante.
Gillot venait de le saisir a la gorge!

Dans le paroxysme de souffrance, Gillot s'etait raidi d'un effort
etrange, Gillot avait casse la corde qui attachait son bras, Gillot, a
demi mort, mais rendu fou furieux par l'atroce douleur, s'etait leve
et, se laissant lourdement retomber sur son oncle, Gillot epouvantable.
sanglant, monstrueux, enlaca le vieillard, ses doigts s'incrusterent
dans sa gorge, tous deux roulerent sur le carreau...

Lorsque le jour vint, lorsque le soleil penetra par la fenetre ouverte,
il eclaira deux cadavres enlaces, dont l'un, la figure rouge de sang,
serrait encore l'autre a la gorge.



XXI

DIEU LE VEUT!

Panigarola priait, agenouille, prostre sur les marches du maitre-autel
de Saint-Germain-l'Auxerrois. Il priait, c'est-a-dire qu'il discutait
avec lui-meme, dans un tragique et silencieux corps a corps. Il semblait
de pierre.

Il n'implorait ni la bonte ni la puissance de la divinite: il cherchait
dans son ame tourmentee une lueur de verite.

Voici quelle fut la priere, ou plutot la meditation, du moine, dans
la silencieuse eglise, que la tempete exterieure battait de ses ailes
geantes, tandis que Catherine de Medicis, embusquee a la petite porte,
guettait l'arrivee d'Alice de Lux, l'arrivee du comte de Marillac,
tandis que les cinquante nobles ribaudes, les cinquante belles
demoiselles, attendaient, le poignard a la main.

"Pourquoi suis-je ici? Que viens-je faire? Et qu'ai-je fait?... Ce que
j'ai fait est terrible: pour atteindre un homme, j'ai fait passer
ma haine dans l'ame des multitudes a qui j'ai parle au nom de Dieu,
c'est-a-dire au nom de ce qui est, pour les hommes, la Bonte, le Pardon,
la Justice. Donc, au nom de la Justice, j'ai indique qu'il fallait etre
injuste envers une foule de malheureux, au nom du Pardon, j'ai soutenu
qu'il fallait exterminer ceux qui ne croient pas comme les catholiques;
au nom de la Bonte, j'ai dechaine la haine... J'ai voulu tuer Marillac.
J'ai voulu emporter cette femme! J'ai voulu conquerir un baiser et, pour
ce baiser, j'ai mis le feu aux quatre horizons du monde!... Or, ou en
suis-je maintenant? Voici: aujourd'hui, l'envoyee de Catherine
m'est venue dire: "Ce soir, un peu avant minuit, soyez a
Samt-Germain-l'Auxerrois: Alice vous attend." Oui, voila bien ce qui m'a
ete dit... Et lorsque j'arrive, ayant oublie Marillac, lorsque j'arrive
chercher l'amour, c'est encore a ma haine que je me heurte, et Catherine
est la pour me dire que Marillac va se trouver devant moi!... O sombre
genie, o tenebreuse conspiratrice! qu'attends-tu de moi?... Ce que tu
attends de moi, reine, c'est que je mette dans l'ame de cet homme autant
de douleur, autant de haine qu'il y en a dans la mienne Et c'est cela
que j'ai promis! Cette lettre, ce papier qui se tord dans ma main, je
dois le faire lire a cet homme! Et voila a quoi aboutit ma vengeance!...
a cette chose ignoble et basse, vile et hideuse, que moi, marquis de
Pani Garola, moi, qu'au-dela des monts on appelait le loyal, le fier, le
probe gentilhomme, oui, moi, je vais lachement tuer un homme, non pas
en combat singulier comme jadis, non pas au soleil, mais dans l'ombre,
apres l'avoir attire au plus infame guet-apens, non pas les armes a la
main, mais par un papier, par une forfaiture!... Voila ce que je vais
faire! Et cela pour qu'une femme qui ne m'aime pas soit a moi!

Une main s'appesantit sur l'epaule du moine.

Il frissonna.

"L'heure terrible est venue!" murmura-t-il.

Telle fut la pensee supreme du moine, a l'instant ou le comte
de Marillac et Alice de Lux, les mains enlacees, l'ame ravie,
s'approchaient a pas lents et s'arretaient au pied de l'autel.

Catherine anxieuse, attentive, sans un geste de trop, concentree dans
l'attente, dit d'une voix calme:

--Voici celui qui va vous unir...

Les fiances leverent leur regard vers le moine qui lentement se
redressait, rabattait son capuchon sur ses epaules et se tournait vers
eux...

L'angoisse de cet instant fut inexprimable.

Alice vit Panigarola. Ses levres devinrent blanches. Un tremblement
convulsif la saisit. Ses yeux rives a ceux du moine exprimerent une
surhumaine horreur.

Dans cette inappreciable seconde, elle comprit l'affreux guet-apens.

Son regard de folie se detacha du moine, se posa sur Catherine avec une
telle intensite d'epouvante que la reine recula d'un pas, puis sur
son fiance, et, cette fois, avec une si profonde pitie que Marillac
chancela, puis, enfin, a nouveau sur le moine.

Marillac sentait ses pensees se disloquer avec le fracas d'un monument
qui tombe.

Rien au monde ne pouvait lui faire savoir... mais il devinait, il
voyait avec une aveuglante clarte que ce devait etre quelque chose de
monstrueux, d'impossible et pourtant de certain, quelque chose d'enorme
et de fabuleusement hideux...

Le moine ne voyait qu'Alice... Alice seule!

Cela ne dura pas en tout deux secondes...

Mais ces deux secondes furent dans l'ame de Panigarola une eternite de
desespoir. Il y avait dans l'attitude d'Alice un tel amour, si grand, si
vrai, si pur, que, dans l'ombre, elle en paraissait illuminee...

Ah! ses grands yeux bruns tournes vers le moine! Comme ils parlerent!
Quelle ineffable et sublime supplication jaillit de leur double rayon de
lumiere!

"Tuez-moi, disaient ces yeux, infligez-moi les tortures qu'il vous
plaira, mais lui! Ah! si vous n'etes pas plus bourreau que le bourreau,
ne lui faites pas de mal!..."

Cette priere muette de l'amante, cette synthese d'atroce douleur, cette
intense supplication, penetraient dans l'ame du moine.

Il etait debout par un miracle de volonte.

Et, lorsque apres ces deux secondes il se retrouva, lorsqu'il put jeter
en lui-meme un regard d'etonnement, il n'y decouvrit plus qu'une immense
pitie...

Il leva les bras vers les voutes noires, comme s'il eut voulu prendre a
temoin de son sacrifice d'invisibles puissances, puis ses yeux, avec une
expression de misericorde ou il sembla que son ame entiere fut passee;
l'instant d'apres, tandis qu'Alice de Lux etouffait une clameur de joie,
d'espoir et de gratitude, le moine s'affaissa, evanoui.

Le sacrifice avait brise ses forces.

Marillac eperdu, livide, s'arracha a l'etreinte d'Alice et fit deux pas
vers Catherine.

--Madame, fit-il d'une voix rude, que se passe-t-il? Quel est cet homme?
Ah! ce n'est pas un pretre! Voyez, voyez... sous sa robe de moine, c'est
un gentilhomme qui apparait!...

La robe s'etait en effet ecartee. Le brillant costume de Panigarola se
montrait en partie. Dans sa main crispee, le moine tenait encore un
papier chiffonne.

--Viens! haletait Alice, viens, partons, fuyons!...

--Madame, rugit le comte, quel est cet homme?...

Catherine repondit:

--Je ne sais... Mais, tenez, ce papier nous le dira peut-etre...

Au meme moment la reine s'ecria:

--Oh! mais je le reconnais! C'est le marquis de Pani-Garola! Que fait-il
ici a la place du pretre qui m'attendait?...

Marillac s'etait penche; de la main crispee du moine, il avait arrache
le papier, ou du moins une partie du papier, et, d'un geste febrile, de
ses doigts qui tremblaient, il le depliait, le defripait...

Ses deux poignets, a cet instant, furent saisis comme dans deux etaux
par deux mains freles, glacees, douees, satinees, mais convulsivement
serrees. Le visage d'Alice lui apparut a quelques lignes du sien. Leurs
regards echangerent des sentiments de folie, obscurs, intraduisibles,
terribles. Elle murmura d'une voix a peine distincte:

--Ne lis pas...

--Alice, tu sais ce qu'il y a la?

--Ne lis pas!... Donne-moi cette preuve d'amour! Regarde-moi! Je t'aime,
tu ne peux savoir combien je t'aime! Ne lis pas, mon amant, mon epoux!
Ne lis pas le papier de cet homme!

--Alice! Tu connais cet homme!

Leurs voix, maintenant, avaient d'etranges intonations. Ils ne les
reconnaissaient pas. Toute l'horreur, toute l'epouvante etait dans la
voix d'Alice, tandis que celle de Marillac rugissait le soupcon.

La malheureuse fit un effort desespere et tenta de prendre le papier.

Marillac, d'un mouvement de douceur formidable se defit de l'etreinte et
monta jusqu'a l'autel, posa pres du tabernacle la lettre que ses doigts
ne pouvaient plus tenir.

Alice se mit a genoux et murmura:

--Oh! mon amant, mon unique amour, adieu... tu ne sauras jamais... comme
tu as ete adore... adieu...

Et, portant a ses levres le chaton d'une bague qui ne quittait pas son
index, elle le mordit.

Alors elle leva sur Marillac des yeux empreints d'une passion surhumaine
et attendit la mort.

A la lueur du cierge pose pres du tabernacle, Marillac lut ces mots:

"Moi, Alice de Lux, je declare que, si l'enfant que j ai eu du marquis
de Pani-Garola, mon amant est mort, c'est que je l'ai tue. Que, si on
retrouvait le cadavre de mon enfant, il ne..."

La le papier etait dechire. Le reste etait demeure dans la main du
moine.

Le comte se retourna: decompose a ce point que Catherine ne le reconnut
pas,--Catherine qui, a deux pas, ramassee sur elle-meme, son poignard a
la main contemplait cette scene.

Alice tendit vers lui ses bras, et, d'une voix redevenue etrangement
pure, dans une extase d'amour, transfiguree, purifiee par la mort qui la
gagnait, elle dit:

--Je t'aime!...

Marillac ne la vit ni ne l'entendit.

Il s'etonnait qu'il fut vivant, que l'effroyable charge de douleur
appesantie tout a coup sur lui ne l'eut pas ecrase, une singuliere
lucidite dans son esprit eclairait violemment un seul point,--une
question qu'il se posait:

--Comment vais-je mourir?

Le reste disparaissait dans une sorte d'obscurite. Il n'y avait plus en
lui que l'horreur de la vie. Vivre encore une heure, une minute, cela
lui semblait une impossibilite.

Son regard vitreux tourna autour de lui.

Il se posa un inappreciable instant sur Alice qui, les bras tendus, les
yeux rives a lui, ne voyant que lui, repeta:

--Je t'aime...

Il ne la vit pas. Son regard atteignit la reine.

A grand-peine, il se detacha de l'autel auquel il s'etait appuye, et,
d'un pas lourd, hesitant, il s'approcha d'elle.

Catherine de Medicis le vit venir sans pouvoir faire un geste. Elle
etait sous le charme de l'horreur. Confusement, elle se disait qu'elle
avait outrepasse les limites.

Lorsque Marillac fut tout pres d'elle, il sourit.

Quel sourire!...

Et voila ce qu'il dit, ce qu'il balbutia plutot:

--Eh bien, ma mere, etes-vous contente?... Pourquoi me tuez-vous... de
cette maniere?...

Catherine apprit ainsi que son fils comprenait la verite tout entiere.
Cette conviction rompit le charme. Effroyable, elle se redressa; d'un
geste brusque, elle leva quelque chose qui paraissait etre une croix et
qui etait un poignard, et elle gronda:

--Comte, ce n'est pas moi qui vous tue... c'est cette croix... c'est
pour le service de Dieu! Dieu le veut!

Et, d'une voix tonnante, elle repeta:

--Dieu le veut!

Alors une etrange rumeur se fit entendre dans l'eglise. On eut dit que
la tempete qui mugissait au-dehors avait defonce les portes et que les
rafales accouraient vers le maitre-autel. Un bruissement de robes qui
se froissent et se heurtent, un pietinement rapide parmi des bruits
de chaises renversees, un murmure d'abord indistinct de voix, puis le
tumulte de ces voix eclatant en imprecations sauvages...

--Dieu le veut! Dieu le veut!

Marillac, comme dans une fantasmagorie de cauchemar, vit la foule des
tetes feminines convulsees par la haine et la peur, il vit l'ombre se
herisser de lueurs de poignards...

Puis son regard tomba sur Alice.

Et il ne vit plus qu'elle!

--Je t'aime...

Et il n'entendit plus que ce mot.

Ses pensees se disloquerent, sa raison s'effondra a grand tracas; il
lui sembla une seconde que des hurlements emplissaient sa tete, que ses
muscles hurlaient que ses nerfs hurlaient, que son cerveau hurlait puis
brusquement, il ne ressentit plus rien; le cercle de feu s'eloigna,
l'apaisement infini se fit en lui; son sourire devint radieux. Il etait
fou!

Dans cette fugitive duree du temps, le fou se mit a marcher vers Alice.

Elle repeta:

--Je t'aime...

Et il repondit de sa voix d'amour:

--Je t'aime... Attends-moi... partons...

--Dieu du ciel! rugit Alice, il me pardonne!...

Au meme instant le corps de son amant s'abattit pres d'elle; plus de dix
coups de poignard l'avaient frappe en meme temps.

--Quoi! rala-t-elle. Que se passe-t-il? Qui est la?... Ecoute!

Elle essayait de soulever le cadavre; il retomba pesamment...

Et, dans la meme seconde, des mains furieuses s'abattirent sur elle,
la dechirerent, lacererent sa robe... Sanglante, hagarde, presque nue,
Alice s'attachait desesperement au corps et haletait:

--Laissez-le! grace pour lui!... Tuez-moi seule!

Un hurlement enorme emplit ses oreilles.

--A mort! a mort les deux traitres! a mort la Bearnaise!

De nouveaux coups de poignard atteignirent le cadavre.

A travers les larmes de sang qui inondaient son visage, Alice apercut
alors, dans une supreme vision, la reine qui, debout, appuyee a l'autel,
son poignard leve au ciel, son pied pose sur la poitrine de Marillac,
hideuse et flamboyante, rugissait:

--Ainsi perissent les ennemis de la reine et de Dieu!

--Grace pour lui! cria frenetiquement Alice.

--Mes filles! mes filles! tonna Catherine, jurez de frapper ainsi les
ennemis de Dieu et de la reine! Dieu le veut!

Alice, au paroxysme de l'horreur, parvint a soulever la tete livide de
son amant comme pour le montrer a Catherine. D'une main elle s'accrocha
violemment a la robe de la reine.

Et, tandis que les cinquante juraient de frapper, tandis que les
poignards s'agitaient, que les bouches ecumaient, que les yeux
etincelaient, dans la tempete des serments, la malheureuse, comme dans
une derniere lueur d'espoir, jeta cette clameur:

--Sois donc maudite!... Reine de sang et de meurtre! Tu cherchais ton
fils! Regarde! Le voila...

A l'instant, elle retomba sur le corps de Marillac, et elle mourut en
murmurant:

-Je t'aime!...



XXII

LE CIMETIERE DES S. S. INNOCENTS

Lorsque le tumulte se fut apaise, Catherine de Medicis prononca quelques
mots, et les cinquante, une a une, quitterent l'eglise. Seulement, l'une
d'elles, en sortant dans la rue, alla droit a un groupe de quatre ou
cinq hommes qui attendaient et leur parla a voix basse.

Les hommes alors entrerent dans l'eglise et marcherent jusqu'au
maitre-autel ou ils virent une femme agenouillee, completement
enveloppee dans ses voiles noirs.

La femme leur montra le cadavre du comte de Marillac.

"Et celle-ci?" fit l'un d'eux en designant Alice de Lux.

La femme secoua la tete; les hommes saisirent Marillac et l'emporterent
hors de l'eglise.

Alors la reine eteignit les quatre cierges qui brulaient a droite et
a gauche du tabernacle. Puis, dans l'obscurite que trouait seule
maintenant la faible lueur de la veilleuse suspendue aux voutes, elle se
baissa, se pencha sur une ombre etendue au pied de l'autel.

Cette ombre, c'etait le moine Panigarola.

La reine placa sa main sur la poitrine du moine et constata que le coeur
battait sourdement. Alors, elle tira un flacon de son aumoniere, et,
l'ayant debouche, le fit respirer a l'homme evanoui.

Pendant quelques minutes, ses efforts furent vains...

"Pourtant, il vit!" gronda-t-elle.

Enfin, un leger tressaillement agita le moine, et bientot il entrouvrit
les yeux.

"Bon! pensa la reine. Il n'a rien vu... rien entendu!"

Panigarola se remit debout.

Il lui sembla qu'il sortait de la tombe, et la pensee indecise,
affaiblie, lui parut revenir des lointaines regions de la mort.

Catherine le prit par la main, le conduisit jusqu'au cadavre d'Alice, et
lui dit:

"Elle est morte, mon pauvre marquis... Vous voyez, il l'a tuee... J'ai
assiste, impuissante, a ce meurtre... Lorsqu'il a vu le papier que vous
teniez dans vos mains raidies, il s'en est empare... il l'a lu... jamais
je ne vis fureur pareille... en quelques instants, la malheureuse
enfant, laceree, dechiree comme vous voyez, est tombee sous ses coups...
Mais vous etes venge... quelques gentilshommes qui m'avaient escortee...
l'ont vu sortir sanglant, hagard, ils ont cru qu'il venait de me frapper
moi-meme, et, a cette heure... le cadavre de Marillac roule parmi les
flots de la Seine... Adieu, marquis... je laisse le corps de cette
pauvre fille a vos soins pieux... que Dieu ait pitie de son ame...

Catherine, alors, se recula, pareille a un fantome qui rentre dans les
tenebres d'ou il est sorti un instant pour quelque malefice; quelques
instants plus tard, seule, a pied, sans escorte, son poignard a la main,
vaillante comme un reitre, l'ame gorgee d'horreur, paisible et forte,
elle se glissait par les rues et rentrait en son hotel.

Panigarola demeure seul se pencha sur le cadavre d'Alice.

Sa main se posa sur le sein nu et glace: rien ne palpitait plus sous ce
sein de neige, Alice etait bien morte.

Le moine, se redressant, regarda autour de lui comme pour chercher
quelque chose. Ayant trouve, sans doute, il se dirigea vers le benitier,
y trempa son mouchoir de fine batiste, et revenant au cadavre se mit a
laver doucement les taches de sang.

Bien que l'obscurite fut profonde, excepte au-dessous de la pale
veilleuse, il semblait y voir parfaitement et, dans ses allees et
venues, marchait sans hesitation, sans bruit.

Par trois fois, il retourna au benitier tremper son mouchoir.

Le benitier, des lors, parut plein de sang.

Par un hasard assez inexplicable, Alice n'avait aucune plaie au visage,
et le sang qu'elle y portait provenait des blessures qui avaient laboure
ses epaules, sa gorge et sa poitrine.

Lorsqu'il eut acheve de laver toutes ces plaies, le moine contempla un
instant le cadavre: le visage pale d'Alice apparaissait dans l'indecise
clarte de la veilleuse, avec sa merveilleuse beaute pour ainsi dire
idealisee.

Panigarola, cependant, avait examine les blessures, l'une apres l'autre.

Il y en avait dix-sept. C'etaient de longues dechirures a fleur de peau,
aucune n'avait penetre aux sources de la vie.

Le moine secoua la tete et murmura:

"Pas une de ces blessures n'etait mortelle..."

Continuant son funebre examen, il remarqua a l'index de la main droite
une bague dont le large chaton etait comme creve. A grand-peine il
retira la bague du doigt qui se raidissait deja.

Alors, il illumina un cierge et, avec une sorte de curiosite morbide, il
etudia la bague.

Dans le chaton eventre, il apercut quelques grains d'une poudre blanche;
il rajusta les bords du chaton, de facon que le reste de poudre ne put
s'en echapper, et placa la bague a son petit doigt.

"L'anneau des fiancailles", dit-il.

Revenant a Alice, il essaya de la recouvrir tant bien que mal; mais,
comme il ne pouvait arriver a rejoindre les lambeaux laceres du corsage,
il se depouilla de sa robe de gros drap brun et en enveloppa le cadavre.

Il apparut ainsi dans son elegant costume de riche gentilhomme.

D'un geste puissant, presque sans effort, il souleva dans ses bras le
cadavre habille de sa robe de moine, et l'emporta vers la porte que
Ruggieri lui avait ouverte au moment ou il etait entre dans l'eglise.

Un carrosse de voyage etait la qui attendait: c'etait celui que la reine
avait fait venir.

Un homme vetu en postillon s'approcha du marquis de Pani-Garola et lui
dit:

--Monseigneur, voici la chaise de route...

--Cette voiture est la pour moi? demanda-t-il sans s'etonner.

--Oui, monseigneur. J'ai des ordres. Nous prenons la route de Lyon et de
l'Italie. Vous n'avez qu'a monter.

Le marquis, sans repondre, deposa Alice dans la voiture, l'allongea
sur la banquette, de facon qu'elle ne put tomber; puis, refermant la
portiere, il alla se placer a la tete des chevaux qu'il saisit par la
bride.

Et il se mit en marche.

Le postillon, etonne, suivit et songeait:

"Voici l'epousee que m'a dit la reine... L'epousee est dans la
voiture... mais pourquoi habillee en moine?..."

Il etait, a ce moment, deux heures du matin.

Par moments, la rafale arretait l'attelage, les chevaux, la tete dans le
vent, les jambes arquees dans une resistance.

Le postillon, terrifie maintenant plus encore par ce gentilhomme
silencieux qui avait une allure de spectre que par la bataille qui
hurlait dans les airs, s'abritait derriere la voiture, s'accrochait aux
rayons des roues.

Panigarola demeurait immobile, sa face livide levee vers le ciel en feu.

Et, lorsque la rafale etait passee, il reprenait sa marche, dans le
bruit de la ferraille de la voiture funeraire, dans le tumulte et les
clameurs des elements dechaines.

"Ou va-t-il? Ou va-t-il? murmurait le postillon eperdu Pour un voyage de
noces... c'est drole... j'ai peur!"

Panigarola s'arreta tout a coup, et, l'homme, ayant regarde autour de
lui, se signa rapidement et begaya:

"Le cimetiere des Saints-Innocents!..."

Panigarola, sans plus faire attention a cet homme que s'il n'eut pas ete
la, monta dans la voiture; l'instant d'apres, il en redescendait, tenant
dans ses bras le cadavre d'Alice.

Il le deposa au pied du petit mur qui, de ce cote cloturait le
cimetiere.

Et il alla frapper a la fenetre basse d'une sorte de cabane qui se
dressait la.

Le postillon, de ses yeux agrandis par l'effroi, considerait celle qu'il
avait appelee l'epousee. Un coup de vent ecarta la robe de gros drap:
la figure livide du cadavre lui apparut. Alors, avec une sourde
imprecation, il sauta sur la selle du cheval conducteur, enfonca ses
eperons dans les flancs de l'animal, et, comme emportee par une rafale
d'epouvante, la lourde voiture s'enfuit dans la nuit...

--Qui va la? dit une voix chancelante, au coup que Panigarola frappa.

--Vous etes le fossoyeur? demanda le gentilhomme

La porte de la cabane s'ouvrit. Un vieillard parut qui tenait a la main
une lampe fumeuse. Cet homme examina un instant l'etrange visiteur qui
venait le reveiller a pareille heure.

--Le reverend Panigarola! murmura-t-il. Sous ce costume!...

--Vous me connaissez?

--Qui ne connait Votre Reverence? qui ne l'a entendue precher?

--Bon! Alors, si tu sais qui je suis, tu sais ce qu'il t'en couterait
pour me desobeir? Prends ta pioche tes instruments...

--Il s'agit donc..., interrogea le vieillard craintif.

--De creuser une fosse, oui! dit Panigarola d'une voix qui glaca le
fossoyeur.

Le fossoyeur trembla. Ses cheveux se mouillerent d'une sueur froide.
Cette voix, qu'il entendait, ne lui parvenait pas comme une voix
humaine. Elle paraissait monter du fond d'une tombe.

Vacillant, il saisit une pioche et une pelle.

Sur un signe du funebre visiteur, il ouvrit une porte et penetra dans le
cimetiere.

Panigarola avait souleve dans ses bras le cadavre d'Alice et
l'etreignait en marchant, d'une etreinte dont aucune parole ne pourrait
rendre l'infinie douceur.

Il l'etreignait comme l'amant le plus passionne peut serrer dans ses
bras la vierge qui lui avoue son amour.

Il l'etreignait comme une mere douloureuse peut etreindre le cadavre de
l'enfant bien-aime qu'elle essaie de faire revivre.

Le fossoyeur s'etait arrete.

Le vieillard commenca a creuser, avec une hate maladroite.

Cela dura une heure. Au bout de cette heure, la fosse fut assez
profonde.

Or, pendant cette heure-la, le marquis de Panigarola, le premier amant
d'Alice de Lux, se tint debout au bord de la fosse qui se creusait,
tenant dans ses bras le cadavre de son amante. Ses yeux de pitie
demeurerent rives sur le visage de la morte, sans un tressaillement des
cils. Pendant cette heure-la, tandis que le fossoyeur piochait, tandis
que les eclairs l'enveloppaient de leurs nappes livides, tandis que les
croix de bois tombaient autour de lui avec des bruits secs de branches
qui se brisent, il fut une statue du desespoir et de la pitie.

Le fossoyeur etant remonte, Panigarola descendit dans la fosse et y
coucha son amante.

Il couvrit soigneusement son visage et ses mains, l'enveloppa tout
entiere dans la robe de moine.

Alors, il remonta sur les bords de la fosse.

Le vieillard effare, ses meches grises au vent tendit son doigt pour
designer le cadavre, et demanda:

--Quoi!... Sans cercueil?...

--Il n'en est pas besoin..., dit Panigarola.

--Quoi! a peine couverte!...

--Elle sera mieux couverte tout a l'heure.

Le fossoyeur ne comprit pas le sens de ces paroles.

Il saisit sa beche et s'appreta a jeter dans la fosse la premiere
pelletee de terre.

Panigarola l'empoigna par le bras et dit:

--Pas encore!

Le fossoyeur, deja penche, se redressa. Panigarola continua:

--Il manque quelqu'un dans la fosse...

--Qui? hurla le vieillard.

--Moi.

Le fossoyeur vacilla d'epouvante. Il etait transporte dans les regions
de l'horreur... Il ne cherchait pas a comprendre. Il ne vivait plus, il
revait.

--Va-t'en, reprit Panigarola. Tu reviendras dans une heure. Et, alors,
ecoute...

--J'entends, dit le vieillard en claquant des dents

--Tu recouvriras la fosse sans y regarder... Il y aura deux cadavres, le
mien et le sien... tu recouvriras tout. Prends ceci.

Il tendit au fossoyeur une bourse pleine d'or, une fortune. Le vieillard
s'en saisit. Des lors, il se rassura quelque peu.

--C'est pour que je ne dise rien? demanda-t-il avec un sourire ou
luttaient l'avarice et l'effroi.

Panigarola secoua la tete.

--C'est donc pour me payer ma besogne?

--Si tu disais un mot de ce que tu fais cette nuit tu serais pendu.
Quant a ta besogne, je n'ai pas a la payer puisque tu es le fossoyeur...

--Alors, pourquoi cet or?

--Ecoute... Demain, dans huit jours, dans un mois je ne sais pas quand,
un enfant viendra... un petit garcon, cheveux noirs, yeux noirs, figure
triste, pale et chetive... six ans a le voir... Cet enfant, tu le
prendras par la main, tu le conduiras sur cette fosse, et lui diras: "Si
c'est la tombe de ta mere que tu cherches, "mon enfant, la voici." Le
feras-tu?

--C'est facile.

--L'enfant s'appelle Jacques-Clement.

--Jacques-Clement. Bon. Il pourra venir prier et pleurer tant qu'il
voudra. C'est sacre.

Panigarola eut un geste de satisfaction.

Va-t'en. Souviens-toi. Et reviens dans une heure.

Le fossoyeur recula, s'en alla, les yeux tournes vers cet homme qui,
debout sur le bord de la fosse, immobile, paraissait un spectre se
preparant a rentrer dans la tombe d'ou il etait sorti.

Une terreur insensee, de nouveau, s'abattit sur lui. Il sentit qu'il
allait tomber et s'appuya a quelque chose qui etait une croix de bois.
Il s'y cramponna. Et, de la, il continua a regarder. Un large eclair lui
montra l'homme qui se courbait sur le bord de la fosse...

Puis l'obscurite se fit profonde.

Un nouvel eclair illumina le cimetiere. Le fossoyeur, a bout de forces,
tomba sur ses genoux: cette fois, il n'y avait plus personne au bord de
la fosse!...

Panigarola s'etait etendu pres du corps d'Alice, son visage tourne vers
le visage de la morte. Il avait degaine sa dague, pour se frapper sans
doute au cas ou la mort ne viendrait pas assez vite.

Alors, il porta a ses levres le chaton qu'Alice avait mordu et il le
mordit a la meme place, absorba le reste de la poudre blanche.

C'est a peine s'il pensait. Son bras droit s'arrangea sous le cou de la
morte. Ses yeux grand ouverts cherchaient a la voir. Et, dans ces yeux,
il n'y avait ni haine ni amour, seulement une pitie infime.

A vingt pas de la, le fossoyeur ecroule au pied de la croix de bois,
hagard, livide, le cou tendu vers la fosse, attendait. L'heure convenue
s'ecoula. Puis une autre. La tempete, lentement, s'apaisa. Et ce fut
seulement au jour venu, au moment ou, dans un ciel pur, lave par les
grands souffles, monta la lumiere du soleil levant, ce fut alors
seulement que le vieillard se traina jusqu'au bord de la fosse et y jeta
un regard empreint de cet etonnement indicible que causent les visions
des reves tragiques.

Les deux cadavres tournes visage contre visage les yeux ouverts, la
bouche crispee, semblaient se regarder, se sourire, et se dire des
choses mysterieuses et douees.

Le vieillard se depouilla du surtout en peau de mouton qui couvrait ses
epaules et le placa sur les deux visages.

Puis, en hate, il commenca a remplir la fosse a pelletees rapides.



XXIII

LES AMOURS DE PIPEAU

Depuis la disparition du chevalier de Pardaillan, un des personnages
les plus affaires, les plus occupes, les plus actifs de Paris, c'etait
certainement maitre Pipeau.

Ce chien, qui avait le mensonge dans la peau, qui etait voleur comme six
tire-laine, avait d'abord trouve dans l'hotel Montmorency le paradis que
peut rever un chien. Par intrigue, ruse et astuce, il s'etait mis au
mieux avec le maitre queux de l'hotel; il avait persuade a ce cuisinier,
un peu faible d'esprit d'ailleurs, qu'il avait pour lui une amitie sans
borne. Pur mensonge! Pipeau meprisait parfaitement le cuisinier, mais il
adorait sa cuisine.

"Comme il m'aime! repetait le digne homme. Toujours dans mes Jambes! Il
ne me quitte plus!"

Qu'eut-il dit, s'il avait connu la veritable pensee de Pipeau?

Mensonge, la queue, le moignon de queue qui remuait frenetiquement!
Mensonge, le bon regard ou il eut ete impossible de demeler la moindre
ironie! Mensonge, cette langue qui lechait avec componction les mains du
brave homme et la sauce qui y restait souvent! Mensonge ces petits abois
amicaux, ces cabrioles qui secouaient de rire la panse du maitre queux!

Mais comment celui-ci aurait-il devine la malice, l'hypocrisie et le
mensonge du chien?

Pipeau acceptait rarement un morceau, si friand fut-il, des mains du
cuisinier: il y avait a cela une raison toute simple, mais qui fut
toujours ignoree de cet homme. Pipeau se servait lui-meme.

En cachette, au bon moment, il prenait ce qui lui convenait. Et c'etait
ainsi bien meilleur.

"Il n'est pas gourmand, disait le maitre queux. Il m'aime pour
moi-meme."

Pas gourmand! Justes dieux, c'est ainsi que se font les reputations
bonnes ou mauvaises! Pipeau pipait tout ce qu'il pouvait. Pipeau mettait
l'office au pillage. Pipeau, fidele a ses instincts, passait son temps a
voler. Il devenait gras. Il devenait insolent.

Mais Pipeau n'etait pas seulement un chien voleur, un effronte, un
menteur, comme nous croyons l'avoir prouve en diverses circonstances.
Lorsque nous presentames ce personnage au lecteur, il nous souvient
d'avoir affirme que c'etait un chien paillard.

Ajoutons que nous eussions fait le silence sur les amours de Pipeau, si
le recit de ces amours n'etait lie a des scenes importantes de notre
recit.

Donc, Pipeau, dans l'hotel Montmorency, etait le chien le plus heureux
de la creation.

Ce bonheur fut sans melange et sans remords jusqu'au jour ou disparut le
chevalier de Pardaillan. Le chien avait pour son maitre--ou plutot son
ami--une adoration qui, de son cote, etait sincere.

Un soir--soir d'inquietude et de douleur--l'ami ne reparut pas!

De cette nuit-la. Pipeau ne ferma pas les yeux. Il alla et vint par
l'hotel, queta, flaira, appela par de petits gemissements, le tout en
pure perte. Le matin, il s'installa dans la rue devant la grande porte
de l'hotel.

Pardaillan ne revint pas. Pipeau en oublia l'office lui-meme. Et le
cuisinier l'appela en vain. Meme le digne homme ayant voulu le saisir
par le collier, le chien gronda de facon a lui faire comprendre qu'il
eut a le laisser tranquille.

Cette journee se passa ainsi. Le soir, le chien ne rentra pas dans
l'hotel. Il continua d'attendre devant la porte.

Et, lorsque le jour revint, lorsqu'il fut bien persuade que son maitre
ne reviendrait plus, il fila comme un trait.

Ou pensez-vous qu'il alla?

Eh bien, il courut a la Bastille! "Qu'on m'aille soutenir, s'ecrie
quelque part La Fontaine, ce maitre des poetes, qu'on m'aille soutenir,
apres un tel recit, que les betes n'ont point d'esprit!"

Pipeau en avait certainement. Il venait de passer de longues heures a
ruminer sur l'absence de son maitre.

"Ou peut-il etre, finit-il par se dire en son langage ou peut-il etre,
sinon dans cet endroit sombre et escarpe ou il s'est deja renferme une
fois? Que peut-il bien faire la-dedans?"

C'est pourquoi il s'elanca comme une fleche dans la direction de la
Bastille. En temps ordinaire, Pipeau ignorait les allures lentes. Mais,
lorsqu'il etait presse, le galop qui etait sa marche habituelle devenait
une frenesie. Pipeau culbuta successivement une douzaine d'enfants,
deux ou trois vieilles femmes, renversa des pots a lait et des paniers
d'oeufs a des devantures, fonca tete baissee dans des groupes, souleva
sur son passage force clameurs et maledictions, et s'arreta tout
haletant devant la porte meme par ou le chevalier de Pardaillan avait
ete entraine dans la Bastille.

Le chien leva le nez vers la fenetre ou son ami s'etait montre a lui.
Helas! l'etroite meurtriere avait ete bouchee: la precaution, chez
les administratifs, est toujours retrospective, et, pourrait-on dire,
vindicative. M. de Guitalens avait fait murer cette lucarne qui avait
servi au chevalier de Pardaillan pour communiquer avec son chien!

Pipeau, ayant attendu inutilement, se mit a faire le tour de la
Bastille.

Mais c'est en vain qu'il aboya, appela et inspecta toute meurtriere
semblable a la sienne.

Alors, de la meme course furieuse, il repartit, et, quelques minutes
plus tard, faisait irruption a l'auberge de la Deviniere. Il monta
jusqu'a la chambre jadis habitee par son maitre, redescendit, visita
coins et recoins, jusqu'a ce que, maitre Landry Gregoire l'ayant apercu,
le pauvre chien fut expulse a renfort de coups de balai.

Pipeau fila sans insister. Evidemment son maitre n'etait pas la: sans
quoi'on ne l'eut pas ainsi traite.

Poursuivant le cours de ses recherches, Pipeau parcourut Paris en tous
sens, et toujours a la meme allure desordonnee. Il visita tous les
endroits ou il etait passe avec son maitre et finit, sur le soir, par
aboutir a l'auberge des Deux-morts-qui-parlent, affame, assoiffe,
ereinte, haletant.

Catho lui donna a boire, a manger, le reconforta, et Pipeau trouvant le
gite a son gre y passa la nuit.

Mais le lendemain matin, repose par neuf heures de sommeil, restaure,
et ayant eu soin de faire un tour a la cuisine, il s'eclipsa des qu'une
servante ouvrit la porte.

Cette fois, il ne courait plus.

Il s'en allait tristement le nez a terre, la queue et les oreilles
basses.

"C'est fini, songeait la pauvre bete, il m'a abandonne, je ne le verrai
plus!"

Il atteignit ainsi l'hotel Montmorency, se coucha devant la porte et
attendit. Tout le jour, il demeura la, sourd a toute invitation du
cuisinier, lequel, vraiment magnanime en cette circonstance, lui apporta
sur le soir un succulent repas compose d'une carcasse de poulet.

Or, on etait au soir du mercredi 20 aout. Et cette date qui n'avait
aucune importance pour le chien en a une pour nous.

La nuit vint. Pipeau, couche au fond d'une encoignure cherchait le
sommeil et se livrait aux plus sombres reflexions, lorsque, tout a coup,
il se remit sur ses quatre pattes; son nez se mit a remuer et a renifler
sa queue s'agita doucement.

Pipeau avait-il flaire de loin son maitre!... D'ou lui venait cet emoi?
D'ou cette joie? Il nous en coute de l'avouer, mais la verite avant
tout; Pipeau venait de flairer une chienne! Pipeau donc, s'etait
redresse, les yeux fixes, le nez interrogateur. Il ne tarda pas a
apercevoir quatre ombres qui s'arreterent juste en face de l'hotel.

Ce groupe de quatre ombres se composait de deux hommes et de deux
chiens.

Pipeau s'approcha. Les deux chiens grognerent. L'un des deux hommes,
d'une voix basse et rude, commanda:

--La paix, Pluton! La paix, Proserpine!

Pluton et Proserpine devaient etre merveilleusement dresses car ils se
turent a l'instant. C'etaient deux chiens de forte taille, deux
sortes de molosses a poil rude, aux yeux sanguinolents, aux machoires
formidables. L'un, le chien Pluton, etait tout noir L'autre la chienne
Proserpine, etait toute blanche. Mais tous deux etaient de meme race.

Pendant une heure environ, les deux hommes demeurerent en observation
devant l'hotel. Ils allaient et venaient avec precaution et paraissaient
chercher a voir ce qui pouvait se passer a l'interieur.

--Voyez-vous, dit a la fin l'un d'eux, c'est par la qu'il faudra
attaquer, croyez-moi, monseigneur.

--Oui, Orthes, repondit l'autre. Tu avais raison. Allons, rappelle les
chiens et allons-nous-en.

L'homme qu'on venait d'appeler Orthes siffla doucement: Pluton,
Proserpine et Pipeau se mirent en marche.

Quoi! Pipeau lui aussi?... Oui!

Car Pipeau s'etait approche de Proserpine, et, en son langage, lui avait
fait compliment. Il lui avait presente ses civilites en excellents
termes, sans doute, car Proserpine avait doucement remue la queue, sur
quoi Pipeau s'etait livre sans plus de bagatelles a une declaration en
regle; c'est-a-dire qu'il s'etait mis a tourner autour de la donzelle en
flairant tout ce qu'un chien croit devoir flairer.

Or, Pluton, mari de la dame, ayant releve ses levres epaisses, montra
une double rangee de crocs formidables.

Pipeau jeta un regard oblique sur le mari. Son poil se herissa. Sa levre
tremblotante decouvrit, chez lui aussi, des engins d'attaque et de
defense d'un calibre raisonnable.

Il y eut de part et d'autre un grognement sourd.

La bataille etait imminente.

Proserpine, assise commodement sur son derriere, s'appreta a juger ce
combat dont, comme Chimene, elle etait le prix.

Tout a coup. Pipeau recula.

Pipeau recula jusqu'a la carcasse de poulet qu'on lui avait apportee et
a laquelle il n'avait pas touche, soit par tristesse, soit qu'il voulut
menager ses provisions. Il la prit dans sa gueule et l'apporta, oui,
l'apporta... a qui? a Proserpine? pas du tout: a Pluton!

Pluton etait un chien feroce et bete. Il se precipita sur la carcasse
et la devora incontinent. Apres quoi il jeta sur Pipeau un regard
d'etonnement et de reconnaissance; et, en signe de paix, agita sa queue,
puis se coucha tranquillement.

Pipeau comprit que des lors il etait admis dans, l'amitie du gros chien.

Il se retourna aussitot vers Proserpine et, en toute securite,
recommenca ses salamalecs.

Lorsque les deux hommes s'en allerent, Pluton et Proserpine suivirent.
Tout naturellement, Pipeau suivit.

Il oublia l'amitie pour l'amour. Il oublia sa tristesse. Il oublia son
maitre disparu. Il eut suivi Proserpine au bout du monde, d'autant
plus que la ribaude faisait des graces, jouait avec lui, et paraissait
disposee a lui accorder ses faveurs.

Pluton marchait gravement, et peut-etre, se disait-il qu'apres tout un
camarade qui offrait ainsi des carcasses de poulet meritait bien un
petit sacrifice de sa part.

La bande arriva jusqu'a une grande maison de la rue des
Fosses-Montmartre; une lourde porte s'ouvrit et Pipeau, se faufilant en
douceur entre Proserpine et Pluton, entra dans la maison!...

La porte se referma.

Pipeau etait l'hote du marechal de Damville et d'Orthes, vicomte
d'Aspremont!...



XXIV

L'AMIRAL COLIGNY

Nous laisserons Pipeau s'occuper de ses amours, nous laisserons Catho,
l'hotesse des Deux-morts-qui-parlent, s'occuper, en compagnie de la
Roussette et de Paquette, d'une mysterieuse affaire pour laquelle elle
se demenait fort, et, avant de revenir aux Pardaillan qui, dans la
prison du Temple, attendent l'heure lugubre ou leur sera appliquee la
question, nous conduirons nos lecteurs au Louvre.

Depuis le lundi 18 aout, les fetes succedent aux fetes. Les huguenots
sont radieux.

Catherine de Medicis se montre charmante pour tous.

Charles IX, seul, mefiant et taciturne, semble promener dans toute cette
joie une incurable melancolie.

Le vendredi 22 aout, de bon matin, l'amiral Coligny quitta son hotel de
la rue de Bethisy et se rendit au Louvre.

Il etait escorte, comme toujours, de cinq ou six gentilshommes huguenots
et portait sous son bras une liasse de papiers.

C'etait le plan definitif de la campagne qu'on allait entreprendre
contre les Pays-Bas et dont Coligny devait avoir le commandement
supreme.

Le roi devait etudier ce plan avec l'amiral et lui donner la derniere
approbation.

Charles IX venait de se lever lorsque l'amiral arriva aux appartements
du roi deja envahis par la foule des courtisans. Il etait ce matin-la de
bonne humeur, et, lorsqu'il apercut Coligny, il alla a sa rencontre, le
pressa tendrement dans ses bras et s'ecria:

--Mon bon pere, j'ai reve cette nuit que vous me battiez!

--Moi, sire!

--Oui, oui, vous-meme.

Deja l'inquietude se peignait sur le visage des huguenots presents,
tandis que les catholiques ricanaient. Les uns et les autres
pressentaient quelqu'une de ces terribles plaisanteries dont Charles IX
etait coutumier.

Mais le roi, eclatant de rire, continua:

--Vous me battiez a la paume! Concoit-on cela? Moi, le premier joueur de
France!

--Et de Navarre, sire! dit en souriant Henri de Bearn. Chacun sait que
mon cousin Charles est imbattable a la paume.

Charles IX remercia Henri d'un geste gracieux et reprit:

--Amiral, je veux reprendre ma revanche sur mon reve. Venez.

--Mais, sire, dit Coligny, Votre Majeste n'ignore pas que je n'ai jamais
tenu une raquette...

--Allons bon! Et moi qui comptais vous battre!

--Sire, dit alors Teligny, si Votre Majeste le permet, je serai en cette
occasion le tenant de M. l'amiral, que j'ai bien le droit d'appeler mon
pere, et je releverai en son nom le defi.

--Vrai Dieu, monsieur, vous etes un charmant homme et vous me faites
grand plaisir. Amiral, nous causerons ce soir de choses serieuses, car
je vois aux redoutables papiers que vous tenez sous le bras, que vous me
vouliez faire travailler. Vous me pardonnez, n'est-ce pas, mon bon pere?

Et le roi, sifflant une fanfare de chasse, descendit au jeu de paume,
suivi de tous ses courtisans. Deux camps furent formes et la partie
commenca aussitot par un coup superbe du roi qui excellait veritablement
a cet exercice.

Coligny etait demeure avec quelques gentilshommes et le vieux general
des galeres La Garde, qu'on appelait familierement le capitaine Paulin.

Antoine Escalin des Aismars, baron de la Garde, etait un soldat
d'aventure. Pauvre, ne de parents obscurs, il s'etait eleve de grade en
grade jusqu'au titre de general des galeres, qui correspond a peu pres a
ce que nous appelons un contre-amiral.

C'etait un homme froid, sans scrupule, feroce dans la bataille,
catholique enrage par politique plutot que par devotion: mais il avait
concu pour Coligny une sorte d'admiration et d'estime; il s'interessait
fort a la campagne projetee, esperant y conquerir quelque nouvelle
faveur.

Coligny l'avait specialement charge d'armer les vaisseaux qui devaient
servir, car on comptait attaquer le duc d'Aibe par terre et par mer,
et le vieux La Garde s'etait acquitte de sa mission avec le plus grand
zele: la flotte etait prete.

Cet homme avait-il eu vent de quelque trahison? Avait-il flaire les
projets de Catherine?

C'est probable. Mais, courtisan avise autant que guerrier sans peur, il
gardait pour lui ses impressions.

Coligny eut avec lui un long entretien qui dura deux heures.

Ceci se passait dans l'antichambre meme du roi, en une embrasure de
fenetre ou La Garde avait tire un fauteuil. Et c'est sur ce fauteuil que
Coligny avait deroule ses plans. Ils avaient fini par se mettre a genoux
tous les deux pres du fauteuil, pour examiner de plus pres une carte que
l'amiral avait etalee.

Et ils etaient si profondement plonges dans leur etude qu'ils ne virent
pas la reine Catherine de Medicis sortir des appartements du roi,
traverser l'antichambre, saluee au passage par les gentilshommes
presents, et s'enfoncer dans une galerie, lente, pale, glaciale comme un
spectre sous ses vetements noirs.

Depuis la terrible scene de Saint-Germain-l'Auxerrois, Catherine
paraissait troublee.

Parfois, elle s'arretait court dans les longues promenades solitaires
qu'elle faisait dans son oratoire, et qui se fut trouve pres d'elle
l'eut entendue murmurer alors:

"C'etait mon fils..."

Etait-ce donc le remords qui avait force les portes de cet esprit
jusqu'alors ferme, solidement verrouille?

Si Catherine se trouvait vraiment aux prises avec ce sentiment etrange
qu'on appelle le remords, si son esprit sondait avec effroi les abimes
qu'elle avait creuses, ceux qui l'eussent parfaitement connue, Ruggieri
par exemple, eussent redoute l'explosion de ce remords.

En effet, Catherine n'etait pas femme a reculer. Si une plainte montait
du fond de sa conscience, elle devait chercher a l'etouffer sous des
clameurs plus terribles.

Ainsi son remords, si c'etait du remords, aboutissait a une hate plus
febrile, a une soif de sang plus brulante.

Catherine songeait:

"Du sang, encore du sang pour effacer ce sang!"

Ce matin-la, plus sombre que jamais des qu'elle se trouvait seule,
le sourire radieux qu'elle affectait devant la, cour disparut de ses
levres, elle passa, comme nous avons dit, et jeta un oblique regard sur
Coligny.

Au bout de la galerie, au moment d'entrer dans son oratoire, elle vit
un homme qui l'attendait. C'etait Maurevert. Il s'inclina comme pour la
saluer et murmura:

--J'attends votre dernier ordre, madame.

Catherine laissa couler un long regard jusqu'au bout de la galerie,
jusqu'a l'antichambre, jusqu'a Coligny qui se relevait, roulait ses
papiers en causant vivement avec La Garde.

Et elle laissa tomber ce mot:

--Allez!

Maurevert s'inclina plus profondement. Il avait quelque chose a dire..
Maurevert songeait a la recommandation que lui avait faite le duc de
Guise par une nuit de fete: il fallait blesser et non tuer Coligny...
Maurevert voulait garder les bonnes graces du duc, tout en obeissant a
la reine. Et, laissant de cote la fiction que c'etait un ami a lui qui
devait tirer sur l'amiral, il dit:

--Et si je le manquais, madame?

--Eh bien! fit la reine tranquillement, vous en seriez quitte pour
recommencer!

--Ainsi, insista le bravo, que l'amiral meure ou ne meure pas, demain
matin, mes deux prisonniers du Temple sont bien a moi?...

--Oui!... a condition que j'assiste a la question."

La-dessus, Catherine rentra dans son oratoire. Quelques minutes plus
tard, Maurevert sortait du Louvre.

Dans l'embrasure de fenetre de l'antichambre, le vieux La Garde disait a
ce moment:

--Monsieur l'amiral, si vous m'en croyez, vous haterez les derniers
preparatifs... J'ai bataille contre vous... Mais j'ai pour vous l'estime
qu'on doit a un chef illustre... permettez-moi d'insister... Il faudrait
que, dans un mois au plus tard, vous soyez en campagne.

--Dans un mois, mon cher baron! Dites dans dix jours et vous serez dans
la verite.

--Ah! tant mieux!" fit le vieux La Garde avec un soupir de soulagement.

Les deux chefs se serrerent la main et La Garde descendit au jeu de
paume pour faire sa cour au roi.

Coligny ayant roule ses papiers, les placa sous son bras et, faisant
signe a ses gentilshommes, descendit a son tour et sortit du Louvre,
repondant d'un sourire aux saluts respectueux.

Maurevert, sans se presser etait arrive au cloitre
Samt-Germain-l'Auxerrois. Il entra dans une maison basse dont les
fenetres du rez-de-chaussee etaient grillees: c'est la que demeurait
le chanoine Villemur. Mais, depuis trois jours, le chanoine avait
ostensiblement quitte la maison, se rendant, disait-il, aupres d'une
parente qui habitait la Picardie. La maison passait donc pour inhabitee.
Maurevert se glissa dans l'interieur par une petite porte qu'une main
mysterieuse lui entrouvrit du dedans, et il parvint bientot dans la
salle a manger au rez-de-chaussee.

--C'est le moment! dit-il alors a l'homme qui lui avait ouvert et qui
l'avait accompagne.

Cet homme, c'etait le chanoine Villemur.

--Je le savais, repondit simplement le chanoine. Venez.

Maurevert suivit son hote, qui lui fit traverser trois pieces et
l'introduisit enfin dans une cour qui se trouvait sur le derriere de
la maison. La cour etait cloturee de murs assez eleves. Une porte
permettait d'en sortir. Villemur l'ouvrit et montra a Maurevert une
sente deserte qui aboutissait a la Seine.

--Vous fuirez par la, dit-il. Et voici pour votre fuite.

Du doigt, il designa un vigoureux cheval tout selle, attache par le
bridon a un anneau.

--C'est Mgr Henri de Guise, reprit le chanoine, qui s'est ainsi
occupe de votre surete. Ce cheval sort de ses ecuries. A la porte
Saint-Antoine, on vous laissera passer. Vous gagnerez le Soissonnais;
puis, tournant a droite, vous vous dirigerez sur Reims. La, vous
attendrez.

--Bien, bien, fit Maurevert avec un sourire narquois. Croyez-vous
vraiment a la necessite de ma fuite?

--Je crois qu'il y va de votre tete.

--Je fuirai donc, reprit Maurevert parfaitement resolu a n'en rien
faire.

Alors ils revinrent tous deux dans la salle a manger. Villemur prit dans
un angle une arquebuse toute chargee et la presenta a Maurevert, qui
l'examina attentivement.

--Parfait, dit-il enfin.

--Le voici!" s'ecria a ce moment, et non sans quelque emotion, Villemur,
qui s'etait poste a la fenetre grillee.

Le chanoine se recula, mais de facon a ne rien perdre de ce qui allait
se passer.

Maurevert avait appuye le bout du canon de l'arquebuse contre le
treillis de la fenetre.

Sur sa gauche, apparaissait un groupe de cinq ou six gentilshommes. En
avant d'eux, a trois pas, marchait Coligny, qui causait paisiblement
avec Clermont comte de Piles, jeune homme de la suite du roi de Navarre.

Maurevert, a ce moment, fit feu.

Il y eut, dans le cloitre Saint-Germain-l'Auxerrois une seconde de
stupefaction. Coligny agitait sa main droite vers la fenetre. Cette main
etait ensanglantee: la balle avait emporte l'index.

--Au meurtre! hurlerent les gentilshommes.

Au meme instant, un deuxieme coup de feu retentit et, cette fois,
l'amiral s'affaissa, l'epaule gauche fracassee.

Dans la meme seconde, le cloitre se remplit de cris une foule se
rassembla, mais, lorsqu'on sut que l'amiral Coligny venait d'etre
frappe, cette foule se recula aussitot, avec de sourdes imprecations
contre les huguenots.

Apres son premier coup de feu, Maurevert avait repose son arme, en
disant:

--Maladroit! je l'ai manque.

--Recommencez! gronda Villemur.

--Avec quoi? fit Maurevert goguenard.

Le chanoine, d'un bond, fut pres de lui, une deuxieme arquebuse a la
main, toute chargee. Maurevert, sans hesitation apparente, s'en saisit,
et fit feu.

L'amiral tomba.

--Il est mort! dit Villemur.

--Je crois que oui, dit Maurevert avec un sourire.

--Fuyez!...

Maurevert obeit sans hate, bien qu'a ce moment des coups violents
ebranlassent la porte.

Il atteignit l'arriere-cour, defit le bridon, se mit en selle et enfila
la sente, au trot.

Alors, le chanoine descendit rapidement dans les caves de sa maison,
leva une trappe, s'enfonca dans un boyau, parcourut un long couloir,
et, remontant par un escalier de pierre, arriva dans la sacristie de
Saint-Germain-l'Auxerrois.

Dans le cloitre, une scene de confusion terrible se passait. Les
gentilshommes huguenots s'etaient rues vers la fenetre; mais le treillis
etait solide; alors, tandis que les uns cherchaient a defoncer la porte,
d'autres, l'epee a la main, entourerent Coligny, comme pour faire face a
une nouvelle attaque.

--Avertissez le roi, dit tranquillement Coligny.

L'un des gentilshommes, le baron de Pont, s'elanca en courant vers le
Louvre, traversant des groupes silencieux et hostiles.

Cependant, avec l'aide de ses amis, Coligny s'etait releve; mais il ne
put se tenir debout et parut pret a defaillir.

--Une chaise! cria Clermont de Piles.

Dans la foule, il y eut des ricanements; nul ne bougea. Les huguenots se
regarderent epouvantes, tout pales.

Alors, deux d'entre eux unirent leurs mains entrelacees, formant ainsi
une sorte de siege sur lequel le blesse fut assis, ses deux bras au cou
des deux gentilshommes.

Les autres entourerent ce groupe en silence, l'epee a la main. Ceux
qui avaient essaye vainement de defoncer la porte, vinrent s'unir au
cortege, qui se mit en route.

Coligny n'avait pas perdu connaissance.

--Soyez calmes, repetait-il d'une voix encore forte.

Mais ses amis ne l'ecoutaient pas. Clermont de Piles pleurait--de colere
autant que de douleur. Les autres criaient:

--On a tue l'amiral! on a meurtri notre pere! Vengeance!

A chaque instant, ils rencontraient des huguenots, qui, se reunissant
au cortege et voyant l'amiral grievement blesse, tiraient leur epees et
criaient:

--Vengeance!

En arrivant rue de Bethisy, ils etaient deux cents, agitant leurs epees,
pleurant, menacant, et les groupes du peuple qui les regardaient passer
gardaient le silence.

Le bruit de l'attentat se repandit avec une rapidite inouie; en moins
d'une heure, une effervescence extraordinaire enfievra Paris; les
bourgeois sortirent en armes a tous les carrefours, des danses
s'organiserent; en d'autres endroits, des pretres, montes sur des
bornes, expliquerent au peuple que Dieu venait de frapper un ennemi de
l'Eglise.

A l'hotel Bethisy et dans les environs, plus de mille huguenots
s'etaient rassembles et organises, ne doutant pas qu'on voulut tuer
l'amiral et decides a le defendre en bataille rangee.

Cette multitude de gentilshommes exasperes emplissait la cour de l'hotel
et, refluant par les portes grandes ouvertes, occupait toute la rue.

Cependant, le calme se retablit peu a peu, et les epees rentrerent
dans les fourreaux lorsque le bruit se fut repandu que le meurtrier
de l'amiral etait un vulgaire coquin et non un stipendie du chanoine
Villemur, comme on l'avait pense. Le calme devint de l'apaisement
lorsqu'on sut que les blessures, n'etaient nullement mortelles.

Malgre ce calme et cet apaisement, un grand nombre de huguenots
s'enquirent, sur l'heure meme, des logements qui etaient a louer dans la
rue de Bethisy, voulant etre prets, jour et nuit. a courir au secours de
leur chef.

Vers deux heures, il y eut un remous dans cette foule qui continuait a
stationner dans la rue.

Une litiere venait d'apparaitre au bout de la rue; elle etait precedee
et suivie d'une demi-compagnie d'arquebusiers.

"Le roi! Le roi!..."

Toutes les tetes se decouvrirent.

Mais la douleur et l'indignation l'emportant sur le respect, on cria:
"Vengeance!"

La litiere, avant d'entrer dans l'hotel, s'arreta un moment. Et, alors,
on put voir qu'elle contenait le roi, Catherine et le duc d'Anjou.

Charles IX, pale, sombre, agite, se pencha vers le groupe de
gentilshommes le plus rapproche de lui.

--Messieurs, dit-il, autant que vous, je desire la vengeance; plus que
vous, j'y suis engage, car l'amiral est mon hote; tenez-vous donc en
paix, le meurtrier sera saisi et livre a un chatiment memorable...

Des cris frenetiques de: "Vive le roi!" s'eleverent alors.

Charles IX etait au jeu de paume et dirigeait la partie contre le camp
oppose, a la tete duquel se trouvait M. de Teligny, gendre de l'amiral,
lorsque le baron de Pont etait arrive en courant, tout bouleverse, des
larmes plein les yeux.

--Sire, on vient de tuer M. l'amiral!

Charles IX, qui s'appretait a envoyer la balle, demeura un instant
immobile, comme frappe de stupeur.

Deja, Teligny, Henri de Bearn, Conde et quelques autres huguenots, qui
avaient entendu, s'etaient precipites au-dehors et avaient pris le
chemin de la rue de Bethisy.

--Par la mort-Dieu, fit enfin le roi, que nous dites-vous la, monsieur!

--La verite, sire! La triste verite!...

Et il raconta la scene du cloitre Saint-Germain-l'Auxerrois.

Charles jeta furieusement sa raquette.

--C'en est trop! cria-t-il. Il ne se passe pas de jour qu'on ne tue. Ah!
messieurs les Parisiens, vous ne voulez faire qu'a votre tete? Et moi,
qui suis le roi, je n'en ferai qu'a la mienne! Voila qu'on me tue mes
chefs d'armee a present!

Et il rentra precipitamment dans le Louvre en disant:

--Qu'on me fasse venir M. de Birague et M. le grand prevot.

Le grand prevot se trouvait au Louvre; il se presenta aussitot dans le
cabinet du roi.

--Monsieur, dit Charles IX au grand prevot, je vous donne trois jours
pour trouver le meurtrier de mon digne pere, l'amiral Coligny.

--Mais, sire...

--Allez, monsieur, allez! vocifera le roi. Trois tours vous entendez?
Et, si vous ne trouvez pas, je croirai que vous etes complice et je
ferai votre proces!

Le grand prevot se retira dans une inexprimable epouvante.

Le chancelier de Birague arriva au bout d'une heure pendant laquelle
Charles IX se promena febrilement dans son cabinet.

--Monsieur, lui dit Charles IX, quelles peines avons-nous edictees
contre les bourgeois porteurs d'armes?

--L'amende d'abord, sire, l'amende proportionnee a la richesse du
coupable; puis, la prison.

--Eh bien, monsieur, je veux qu'aujourd'hui vous fassiez creer un nouvel
edit, que veuillez faire enregistrer.

Le chancelier, courbe, attendait. Le roi prononca:

"Tout porteur d'armes visibles, arquebuses, epees dagues, pistolets,
arbaletes, hallebardes ou piques sera saisi sans autre proces et
embastille pour dix ans; ses biens, s'il en a, confisques. Tout porteur
d'armes cachees sous le manteau, sera conduit aux fourches patibulaires
de sa juridiction et pendu, apres douze heures pour tout delai, afin
qu'il puisse faire penitence et se reconcilier avec Dieu, s'il est en
etat de peche mortel.

--Sire, dit Birague, l'edit sera crie aujourd'hui. Mais Votre Majeste
veut-elle me permettre une observation?

--Faites, monsieur.

--L'edit concerne tous les Parisiens, sans exception?

--Oui, monsieur: hormis les gentilshommes.

--Tres bien, sire; seulement, je ferai remarquer a Votre Majeste que,
depuis quelque temps, il n'est pas un Parisien qui se montre sans armes,
dans les rues.

--Voila qui prouve combien nos commandements royaux sont respectes. Que
voulez-vous dire? Qu'il sera difficile d'arreter tous les Parisiens
armes? On les arretera, s'il le faut!... D'ailleurs, rassurez-vous,
monsieur le chancelier; quelques exemples suffiront, deux bonnes
douzaines de pendus, accroches a nos fourches, inspireront de salutaires
reflexions. Allez, mon sieur.

Birague s'inclina et sortit.

--Messieurs, continua le roi en s'adressant a ses courtisans, je veux
qu'on fasse bon visage aux huguenots, et, si l'on tire l'epee, que ce
soit pour notre service et le bien du royaume, et non pour continuer des
guerres intestines. Les huguenots sont maintenant de nos amis, je veux
qu'on le sache!

La-dessus, Charles IX fit un signe et la foule des courtisans s'empressa
de sortir.

Le roi, demeure seul, se jeta dans un fauteuil et se mit a songer:

"Par la mort-Dieu, je voudrais que la peste etouffat le truand qui a
tire sur l'amiral!... Voila la campagne retardee... Et, pourtant, mon
salut est dans cette guerre qui entrainera hors du royaume tous les
huguenots, a la suite de leur chef... Qu'ils s'en aillent guerroyer
aux Pays-Bas, et voila ma tranquillite assuree. Combien en
reviendra-t-il?... Coligny me trahit-il comme madame la reine le
pretend? C'est possible! Mais la meilleure maniere de me debarrasser de
lui et de tous ses acolytes, n'etait-ce pas de lui donner une armee pour
l'envoyer loin du royaume? Lui parti, Henri de Bearn tenu en laisse par
Margot, qui m'aime, je n'avais plus que Guise devant moi, et j'en eusse
fait bon marche... Voila ma politique, a moi. Elle vaut bien celle de ma
mere!..."

Charles IX demeura enferme deux heures dans son cabinet, montrant par la
la douleur que lui causait l'evenement.

Puis, ayant dine en hate, il fit savoir a Catherine et a son frere,
le duc d'Anjou, qu'ils eussent a se preparer pour l'accompagner chez
l'amiral.

Bientot, la litiere se mit en route, escortee par une compagnie que
commandait de Cosseins, le capitaine des gardes du roi. Pendant tout
le trajet, le duc d'Anjou et Catherine affecterent de parler
continuellement d'un miracle qu'on avait constate, a
Saint-Germain-l'Auxerrois:

Trois jours auparavant, le mardi, de grand matin, le sacristain, etant
entre dans l'eglise, avait vu le benitier tout plein de sang, alors que,
la veille au soir, il etait rempli d'eau. Il s'agissait d'un miracle.
Et tout ce sang avait ete pieusement recueilli dans des ampoules, qu'on
avait portees a Notre-Dame.

A ce signe, il etait impossible de ne pas connaitre la volonte divine:
Dieu voulait du sang!

Charles IX avait ecoute tout cet entretien, sombre et silencieux, se
demandant peut-etre s'il n'etait pas dans l'erreur, et si le temps
n'etait pas venu de donner satisfaction a Dieu.

Cependant, lorsque la litiere arriva devant l'hotel de Coligny, le roi,
secouant la tete, parut se reprendre, et, se penchant, prononca les
paroles que nous avons signalees et qui furent accueillies par des cris
frenetiques de: "Vive le roi!".

Coligny etait couche lorsque Charles IX, Henri d'Anjou et Catherine
entrerent dans sa chambre. La pale figure du blesse rayonna de joie. Le
roi courut a lui et l'embrassa en disant:

--J'espere que ce miserable se balancera bientot au bout d'une corde.
J'espere que votre precieuse vie n'est pas en danger.

--Sire, dit Ambroise Pare qui se trouvait pres du lit, je reponds de la
vie de M. l'amiral. Dans quinze jours, il sera sur pied...

--Sire, dit a son tour Coligny, la joie que me cause la marque d'interet
qui m'est donnee par mon roi fera beaucoup pour ma guerison.

--Monsieur l'amiral, fit le duc d'Anjou, vous me voyez tout morfondu du
mal qui vous arrive...

--Dieu nous conserve le chef illustre et loyal serviteur, en qui nous
avons mis toute notre confiance! fit Catherine, qui essuyait ses larmes.

A ces mots, il y eut, dans la chambre remplie de gentilshommes, un grand
murmure de satisfaction.

Malgre les recommandations d'Ambroise Pare, on cria:

"Vive le roi! Vive la reine! Et vive le duc d'Anjou!..."

Enfin, la chambre du blesse se vida. Autour du lit demeurerent seuls les
trois augustes visiteurs, Henri de Navarre, Teligny et sa femme, Louise
de Coligny.

La visite se prolongea une heure, au bout de laquelle le roi se retira
en disant qu'il reviendrait le surlendemain, dimanche.

--Monsieur de Cosseins. appela-t-il a haute voix, pour que tout le monde
put l'entendre.

--Sire? fit le capitaine des gardes en s'approchant.

--Combien d'hommes avez-vous avec vous?

--Une compagnie, sire!

--Bon! Cela vous suffit-il pour defendre cet hotel en cas d'attaque?

--Sire, avec ma compagnie, je tiendrais contre trois mille assaillants
bien organises.

--Bien! Vous demeurerez donc ici, je vous commets a la garde de cet
hotel, vous me repondez de la vie de l'amiral sur la votre...

--Mais, sire, qui vous escortera pour rentrer au Louvre?

Charles IX, d'un geste large, designa les huguenots qui remplissaient la
cour.

--Ces dignes gentilshommes voudront bien, pour une fois, composer mon
escorte et, jamais, je n'en aurai eu de plus belle.

Il y eut alors une telle clameur de vivats, un tel enthousiasme, qu'il
sembla que l'hotel allait crouler...

Charles IX etait radieux. Catherine avait echange un rapide regard avec
le duc d'Anjou, et dissimulait la joie terrible qui la faisait palpiter.

En effet, l'hotel Coligny se trouvait ainsi degarni de huguenots et
occupe par Cosseins, qu'elle se flattait de faire obeir au premier
signe.

Les gentilshommes huguenots s'organiserent aussitot pour faire escorte
au roi. Ils tirerent l'epee et se placerent en rangs, comme des soldats
a la parade.

Ce fut ainsi, au milieu d'un millier de huguenots, parmi les
acclamations, que le roi rentra au Louvre.

Le soir, il y eut un grand diner pour celebrer l'heureuse issue de
l'evenement, qui avait failli etre mortel. La campagne projetee
s'ouvrirait, des que Coligny pourrait partir, c'est-a-dire dans une
quinzaine de jours. Il voulut jouer avec des cartes un jeu nouveau qu'on
venait d'inventer, et perdit, contre le Bearnais, deux cents ecus, en
riant de tout son coeur.

Le roi de Navarre empocha les deux cents ecus avec une grimace de
satisfaction et dit a la jeune reine, sa femme:

--Si cela continue ainsi, ma mie, nous deviendrons riches, et cela me
changera un peu.

Margot regarda autour d'elle avec inquietude et murmura:

--Sire, prenez garde!

--A quoi?... Charles est de bonne foi, j'en jurerais!

--Peut-etre, mais regardez la reine... jamais je ne l'ai vue aussi
souriante... Prenez garde, sire!

Catherine de Medicis, en effet, paraissait toute a la joie.

A dix heures, elle se retira dans son appartement, en disant a haute
voix:

--Bonne nuit, messieurs de la reforme, je vais prier pour vous...

A minuit, tout paraissait dormir dans le Louvre...



XXV

LA NUIT TERRIBLE

Le roi etait couche depuis une heure et ne dormait pas encore... Il
meditait. Et, chez cet etre maladif, nerveux a l'exces, la meditation
prenait tout naturellement sa forme la plus poetique et peut-etre la
plus feconde c'est-a-dire la forme imaginative.

Ce n'etaient pas des raisonnements qui se presentaient a son esprit,
mais des images.

Il revoyait la foule tumultueuse des huguenots ces visages bouleverses
de fureur, ces epees qui s'agitaient dans la rue de Bethisy, puis
l'apaisement, des qu'il avait promis de venger l'amiral. Et l'ovation de
la journee, ce triomphe qu'on lui avait decerne, lui inspirait autant de
reconnaissance que de fierte.

Charles avait vingt ans: c'etait un enfant. C'etait un roi. Double
raison pour excuser en lui l'egoiste vanite d'avoir entendu tant de cris
qui se traduisaient par ce mot: "Vive moi!..."

Puis, il revoyait Coligny tout pale dans son lit, et il repoussait
l'idee que cette physionomie severe, mais loyale, put etre une figure de
traitre. Presque aussitot une image en appelant une autre, c'etait sa
mere qui passait sur l'ecran de son imagination. Rassure par l'image de
Coligny, il fremissait devant celle de sa mere... Et il evitait de se
demander pourquoi.

Guise lui apparaissait alors, eclatant d'orgueil, rayonnant de beaute,
magnifique, souriant et vigoureux, autant que lui, pauvre petit roi,
etait chetif, triste et maladif... "Oui certes. Guise serait un roi plus
royal que moi!...", et une revolte le faisait se redresser.

Puis, il s'apaisait en appelant a son aide le tableau de l'armee partant
pour la guerre, la multitude des hommes d'armes defilant devant lui,
Coligny, les huguenots, et Conde, Guise, tous, tous ceux qu'il redoutait
de lui-meme ou qu'on lui avait appris a redouter, tous, jusqu'a son
frere d'Anjou, s'en allant aux pays lointains d'ou, peut-etre, ils ne
reviendraient pas...

C'etait sa grande trouvaille, cela. C'etait sa politique.

Et alors, autour de lui, la paix, la tranquillite, l'amour de Marie
Touchet.

Charles ferma les yeux et sourit doucement.

Alors, le sommeil le gagna.

C'etait ainsi toutes les nuits; les reveries qui precedent le sommeil
chez tout homme qui s'endort, aboutissent fatalement au point central de
ses inquietudes du jour. Chez Charles, apres des meandres, la reverie
aboutissait toujours a Marie Touchet.

Charles etait donc dans cet etat ou la vie reelle se fond en une sorte
de torpeur, lorsqu'un grattement, a une porte, le ramena violemment a la
conscience des choses qui l'entouraient.

Il se souleva sur un coude et ecouta.

Il y avait trois portes a sa chambre: une grande, qu'on ouvrait a deux
battants, pour laisser entrer les courtisans au moment de son lever, et
deux petites. L'une de celles-ci donnait sur un cabinet particulier par
ou le roi pouvait passer dans sa salle a manger. L'autre donnait sur un
long et etroit couloir derobe, dont deux personnes seules, au Louvre,
pouvaient faire usage: sa mere et lui.

C'est a cette derniere porte qu'on venait de gratter.

Charles sauta a bas de son lit, alla a la porte et demanda:

--Est-ce vous, madame?

--Oui, sire: il faut que je vous parle sur l'heure.

Le roi ne s'etait pas trompe: c'etait bien Catherine de Medicis qui
venait le reveiller. Il eut un geste d'ennui puis s'habilla en hate,
placa un poignard a sa ceinture, et ouvrit.

Catherine de Medicis entra, et, sans autre explication:

--Mon fils, en ce moment, M. le chancelier de Birague, M. Gondi, le duc
de Nevers, le marechal de Tavannes et votre frere, Henri d'Anjou, sont
reunis dans mon oratoire pour y prendre des decisions propres a vous
sauver, a sauver l'Etat. Et ils attendent le roi pour lui soumettre le
resultat de leur deliberation.

Charles IX demeura un instant stupefait.

--Madame, dit-il enfin, si je ne connaissais toute votre fermete
d'esprit, je me demanderais si une vision n'a pas trouble votre bon
sens. Quoi, madame! vous me venez eveiller une heure apres minuit pour
me dire que ces messieurs deliberent! De quel droit deliberent-ils? Qui
les a convoques? Quel danger me menace et menace l'Etat? Eh bien, qu'ils
deliberent donc et me laissent dormir en paix!...

--Charles, dit froidement Catherine, ne vous couchez pas. Ou bien, ce
sera peut-etre pour la derniere fois.

Le roi se retourna vivement vers elle. Ses yeux avaient pris cette
expression de terreur, ses joues, cette paleur plombee qu'il avait au
moment de ses crises.

--Que se passe-t-il donc? balbutia Charles IX.

--Il se passe que vous avez heureusement des amis qui veillent sur vous.
Il se passe que, sous quarante-huit heures au plus tard, le Louvre doit
etre envahi, le roi massacre, moi exilee. Il se passe que les vaillants
serviteurs que je viens de vous nommer sont venus m'avertir, et qu'a mon
tour je vous avertis. Maintenant, sire, recouchez-vous, si vous voulez:
je vais prevenir ces amis devoues que leur deliberation est inutile et
que le roi veut dormir en paix...

--Le Louvre envahi! Le roi massacre! repetait Charles en passant ses
mains sur son front jaune. Quelle folie!

Catherine le saisit par un bras qu'elle serra nerveusement.

--Charles, dit-elle d'une voix sombre, vous vous defiez de votre mere,
de votre frere, de ceux qui vous aiment et dont l'interet meme, a defaut
de leur affection, vous garantit le devouement. Ce qui est de la folie,
c'est de vous livrer pieds et poings lies a ces maudits heretiques, qui
ont horreur de notre religion, et qui, pour en arriver a leurs fins,
sont obliges de commencer par tuer le fils aine de l'Eglise...
Qu'avez-vous fait, Charles? Vous avez comble ces gens-la des marques de
votre affection, au point que la chretiente catholique du royaume est
reduite au desespoir, au point que trois mille seigneurs catholiques.
Guise en tete, ont pris la resolution de sauver la France et l'Eglise
malgre vous!... Vous voila donc pris entre ces deux forces egalement
redoutables: les huguenots, remplis d'orgueil et resolus a nous imposer
la reforme; les catholiques, desesperes, furieux, accules a la revolte
supreme. L'instant est grave, sire! Si grave que je me demande si, sur
le point de tout perdre, honneur et couronne, nous ne ferions pas bien
de sauver tout au moins notre vie en prenant la fuite! Votre attitude
d'aujourd'hui a mis le feu aux poudres. En jurant publiquement, en
pleine rue, de venger un malheureux coup d'arquebuse qui a effleure le
cher amiral, vous avez souleve le peuple entier. En faisant crier l'edit
qui desarme les bourgeois, vous avez accredite le bruit que vous voulez
faire massacrer les Parisiens par les huguenots. En vous faisant
escorter par les heretiques, vous avez signifie aux gentilshommes
catholiques qu'ils ne vous etaient plus rien, et que, sous peu, il leur
faudrait ceder le pas aux huguenots. Voila ce que vous avez fait, sire!
O mon Dieu! ajouta-t-elle tout a coup en levant les bras, eclairez le
roi, et dites-lui, vous, puisqu'il se mefie de sa mere, dites-lui que
l'heure est venue de mourir ou de tuer!

--Tuer! Toujours tuer!... Qui faut-il tuer?

--Coligny!

--Jamais!

Charles se redressa, livide, hagard. Les paroles de sa mere lui
donnaient le vertige. Une exorbitante terreur s'etait emparee de lui.
Il jetait autour de lui des regards de fou, et sa main s'incrustait
au manche de son poignard. Mais la pensee de ce proces terrible qu'il
faudrait faire a l'amiral (car, dans son esprit, c'etait de cela qu'il
s'agissait) lui causait une insurmontable horreur.

Il est vrai qu'il avait quelque temps cru sa mere; il avait admis que
l'amiral conspirait contre lui. Mais les preuves de l'innocence du vieux
chef s'etaient accumulees si nombreuses, si evidentes dans son esprit,
qu'il avait du se rendre a cette evidence.

--Vous m'aviez dit, continua-t-il, que j'aurais les preuves de la
trahison de Coligny et des huguenots. Ou sont-elles, ces preuves?

--Vous voulez des preuves? Vous en aurez!

--Et quand cela?

--Demain matin: pas plus tard. Ecoutez. Je suis parvenue a faire saisir
deux aventuriers qui ont surpris bien des secrets et qui en savent long
a la fois sur Guise, sur Montmorency et sur Coligny. L'un d'eux est ce
jeune homme, le chevalier de Pardaillan, qui vint au Louvre en compagnie
du marechal, et qui eut une si etrange attitude. L'autre est son pere.
Je tiens ces deux hommes. Demain matin, ils vont etre interroges au
Temple, ou ils sont prisonniers. Je vous apporterai le proces-verbal de
l'interrogatoire et vous verrez que Coligny n'est venu a Paris que pour
vous frapper!

La reine parlait avec une telle force de conviction que Charles, deja
terrorise, se sentit cette fois convaincu.

Toutefois, il ne voulut pas avoir l'air de ceder et dit avec une fermete
apparente:

--C'est bien, madame, demain, je veux lire moi-meme l'interrogatoire de
ces Pardaillan.

--Ce n'est pas tout, mon fils! reprit Catherine avec plus d'energie
encore. Je vous ai dit que Tavannes se trouve dans mon oratoire, et
vous m'avez dit, vous, que vous vous defiez du marechal... Eh bien, moi
aussi, je m'en defie! Seulement, je ne me contente pas de supposer, moi.
Je vais droit au but et je cherche a savoir la verite: je la sais!

--Il y a donc une verite sur Tavannes!

--Une terrible verite: savez-vous pourquoi le marechal de Tavannes est
au Louvre? C'est Henri de Guise qui l'a envoye!... Ainsi cet homme, qui
commande aux trois quarts de la garnison de Paris, qui, d'un geste, peut
faire marcher quatre mille soldats sur le Louvre, cet homme appartient a
Guise! Et que vient-il faire en notre conseil? S'assurer que vous etes
vraiment le roi, que vous allez prendre les mesures propres a sauver
votre trone, votre vie et l'Eglise!... Faute de quoi, c'est Guise qui
les prendra ces mesures. Mais lui ne sauvera que l'Eglise... Quant
a votre trone et a votre vie, vous devrez lui demander merci. Ah!
Charles... mon fils... mon roi!... du courage, par le sang du Christ!
Voyez les huguenots qui s'appretent a une supreme entreprise! Voyez
Guise, qui attend de vous un moment de defaillance pour se faire
elire capitaine general et marcher sur vous... sur le roi, ami des
heretiques!...

--Par l'enfer! gronda Charles en se relevant. Ah! pour ceux-la, pas
d'hesitation! Je n'ai que trop bien compris leur trahison. Je veux que,
sur l'heure meme, on arrete Guise en son hotel! Je veux qu'on arrete
Tavannes dans votre oratoire...

--Sire! Sire! cria Catherine en s'elancant et en placant sa main sur la
bouche du roi, pour l'empecher d'appeler.

--Eh! madame! etes-vous donc aussi avec eux? dit Charles en se
debarrassant de l'etreinte.

--Charles, qu'allez-vous faire? Ou sont vos gardes pour arreter Guise?
Sachez que Paris tout entier se levera pour le defendre. Ce n'est
pas seulement du courage et de l'energie qu'il faut ici, c'est de
la prudence! Laissez Guise s'endormir dans sa securite, et nous le
rattraperons bien tot ou tard. L'essentiel est qu'il ne puisse rien
faire cette nuit, ni demain; et, pour cela, il faut qu'il sache par
Tavannes que vous etes decide a sauver l'Eglise!... Venez, Charles,
venez, mon fils... allons jouer ensemble la partie supreme qui doit
raffermir sur votre tete cette couronne chancelante!

Catherine paraissait transfiguree par l'enthousiasme.

Jamais le roi ne l'avait vue si forte, si vaillante, avec un visage
enflamme, des yeux ou roulaient des pensees tragiques.

Et lui, chetif, malingre, suant l'epouvante et la fievre, il se sentit
pres d'elle comme un petit enfant.

Elle l'avait pris par la main et l'entrainait avec une irresistible
vigueur.

La reine atteignit son oratoire, ouvrit brusquement la porte et s'effaca
devant Charles IX, qui entra le premier.

--Le roi! dit Tavannes.

Les autres se leverent, s'inclinerent, demeurerent courbes.

Charles IX avait repris assez d'empire sur lui-meme pour paraitre calme.

--Messieurs, dit-il, je vous remercie de vous etre rendus a mon
appel..."

Ce trait d'audace etait presque un trait de genie, et Catherine regarda
son fils avec etonnement.

--Asseyez-vous, messieurs, continua Charles, et deliberons sur les
affaires presentes. Parlez le premier, monsieur le chancelier.

--Sire, dit Birague, j'ai fait crier aujourd'hui l'edit qui defend aux
Parisiens de sortir armes dans les rues. Or, a mesure que cet edit
se criait, les rues de Paris se sont remplies de gens en armes. Les
capitaines de quartier ont rassemble leurs hommes et, a l'heure qu'il
est, il y a, dans chaque maison, des soldats prets a occuper les
carrefours. J'estime, sire, qu'il nous est impossible de resister a une
pareille force. Si M. de Coligny est encore vivant d'ici vingt-quatre
heures, il ne restera plus pierre sur pierre dans Paris.

--Votre avis est donc que nous devons arreter M. l'amiral et instruire
son proces?

--Mon avis, sire, est qu'on doit executer M. de Coligny seance tenante
et sans autre forme de proces.

Le roi ne montra aucune surprise.

Seulement, il devint un peu plus pale, et ses yeux parurent encore plus
vitreux que d'habitude.

--Et vous, monsieur de Nevers?

--Moi, dit le duc de Nevers, j'ai vu ce soir des bandes de huguenots
qui, hautement, accusaient Votre Majeste de jouer double jeu. J'ai vu
ces memes huguenots tout pales et deconfits au moment ou ils ont su que
l'amiral avait ete tue; ils se preparaient tous a prendre la fuite.
Puis, lorsqu'ils ont connu la verite, plus insolents que jamais, ils
ont decide qu'il fallait exterminer les catholiques, de crainte d'etre
extermines par eux; qu'on tue Coligny, et tout danger est conjure.

Tavannes, interroge, fit une reponse pareille.

Le duc d'Anjou assura que le marechal de Montmorency, a la tete des
politiques, allait se reunir aux huguenots, pour accabler le roi et
Paris.

Gondi, dans un beau mouvement de colere, dit qu'il etait pret a
etrangler l'amiral de ses propres mains.

Catherine ne disait rien. Elle ecoutait et souriait.

Seulement, quand tous eurent parle, quand elle vit Charles IX si pale
qu'on eut dit un spectre, ses levres blanches agitees d'un tremblement
convulsif, elle se tourna vers lui et prononca:

--Sire, nous ici presents, et toute la chretiente comme nous, attendons
le mot qui doit nous sauver.

--Vous voulez donc que l'amiral meure? begaya Charles.

--Qu'il meure! dirent-ils tous d'une voix.

Le roi se leva de son siege et se mit a marcher a pas precipites dans
l'oratoire, essuyant, a grands revers de main, l'abondante sueur qui
coulait sur son visage.

Catherine le suivait des yeux dans ses evolutions. Sa main, cette main
de femme encore fine et belle, s'etait crispee au manche de la dague
qu'elle portait toujours a sa ceinture. Une double flamme d'un feu
sombre jaillissait de ses prunelles grises; ses sourcils s'etaient
contractes; toute sa personne se raidissait dans une tension de volonte
portee au paroxysme.

Charles IX allait et venait, murmurant des mots sans suite.

La reine le vit s'arreter au pied du grand Christ d'argent massif sur sa
croix d'ebene. Catherine fit trois pas, et, levant ses deux bras vers la
croix, d'une voix rauque, empreinte d'une etrange exaltation, elle cria:

--Maudis-moi, Seigneur! Maudis-moi d'avoir porte dans mes flancs un fils
qui meprise ta loi, resiste a tes ordres et, sous ton divin regard,
songe a jeter bas ton temple!...

Charles, les cheveux herisses, recula et gronda:

--Vous blasphemez, madame!...

--Maudis-moi, Seigneur! continua Catherine fanatisee par l'exces
de l'effort, maudis-moi de ne pas trouver les paroles qui doivent
convaincre le roi de France!

--Assez! Assez, madame!... Que voulez-vous?...

--La mort de l'Antechrist.

--La mort de Coligny! murmura Charles.

--Ah! cria Catherine d'une voix eclatante, vous voyez bien que vous le
nommez!... Oui, sire, vous le savez comme nous tous, l'Antechrist,
c'est l'hypocrite qui nous a tue plus de six mille braves en tant de
batailles, qui nous fait une guerre acharnee, qui, dans Paris meme,
exalte l'orgueil de ses demons et fomente la destruction de la sainte
Eglise!

--C'est mon hote, madame!... Messieurs, songez-y...

--C'est l'enfer qui nous attend tous s'il vit! rugit Catherine.

--Moi, je retourne en Italie, dit Gondi. Le salut de mon ame avant tout!

--Sire, fit le chancelier de Birague, daigne Votre Majeste me permettre
de me retirer sur mes terres...

--Par le tonnerre du Ciel! vocifera Tavannes, je vais offrir mon epee au
duc d'Albe!

--Partez! gronda Catherine. Partez donc tous! Que l'exode des fils
de France commence donc! Malheur! Malheur sur nous! Charles, ta mere
demeurera seule avec toi et mourra sous tes yeux, te couvrant de son
corps avant que les heretiques ne te frappent!...

Et, se rapprochant de lui, elle lui glissa dans l'oreille:

--Avant qu'Henri de Guise ne soit proclame roi de France, pour avoir
arrache le royaume aux huguenots!...

--Vous le voulez! haleta Charles IX. Vous le voulez tous!... Eh bien,
tuez-le! Tuez l'amiral! Tuez mon hote! Tuez celui que j'appelle mon
pere! Mais, par l'enfer, tuez aussi tous les huguenots de France, afin
qu'il n'en reste pas un pour me reprocher ma felonie! Tuez! Tuez tout!
Tuez!... Ah!..."

Son visage se convulsa.

Et ce rire sombre, fantastique et terrible, qui, parfois, eclatait sur
ses levres, le secoua de frissons convulsifs.

--Enfin! avait hurle Catherine avec un accent de joie furieuse.

--Enfin! repeta le marechal de Tavannes avec une sorte de contrariete.

D'un geste, Catherine les entraina tous dans son cabinet proche de
l'oratoire, tandis que le roi tombait dans un fauteuil, luttant
desesperement contre la crise qui se dechainait.

--Monsieur le marechal, dit alors Catherine en regardant Tavannes en
face, je vous charge d'avertir M. de Guise que le roi est decide a
sauver l'Eglise et le royaume. Nous comptons sur lui...

Tavannes s'inclina.

--Allez, messieurs, reprit la reine, voici trois heures qui sonnent;
soyez ici demain matin, a huit heures; amenez-moi M. de Guise, M.
d'Aumale, M. de Montpensier et M. de Damville; n'oubliez pas le prevot
Le Charron. Que, des huit heures, nous soyons tous assembles ici...

Le duc d'Anjou demeura seul avec sa mere.

Catherine lui prit les deux mains, le regarda longuement avec une
profonde tendresse et, d'une voix tres douce, murmura:

--Tu seras roi, mon fils! Va te reposer...

--Ma foi, dit le futur Henri III en baillant, j'en ai grand besoin,
madame.

Et il se retira, sans repondre au baiser de sa mere Cette indifference
du fils prefere, adore... c'etait le tourment, la plaie secrete de ce
coeur de granit... c'etait peut-etre le chatiment.

Apres quelques minutes de reverie, Catherine alla ouvrir une porte.

Ruggieri parut. Il avait, depuis trois jours, vieilli de dix ans.

--Il est temps, dit la reine. Previens Cruce, Kervier Pezou...

--Oui, madame, dit Ruggieri d'une voix blanche.

--C'est pour la nuit prochaine. Charge-toi du signal. A trois heures
apres minuit. L'heure est bonne. Tu placeras quelqu'un aux cloches de
Saint-Germain-l'Auxerrois...

Ruggieri tressaillit et eut un geste d'horreur.

--Es-tu fou? gronda Catherine en haussant les epaules.

--J'irai moi-meme, murmura sourdement Ruggieri, le glas de mon fils n'a
pas ete sonne... Je le sonnerai!...

--Son fils! songea la reine. Mon fils!...

Elle eut un geste violent et rude pour ecarter d'importunes pensees et
reprit:

A propos, qu'as-tu fait de Laura?

--Morte, dit Ruggieri.

--Et Panigarola?

--Je ne sais pas.

--Il faudra savoir. Cet homme peut etre dangereux...

Ruggieri disparut silencieusement, pale comme un fantome.

La reine se mit a sa table. Bien qu'il fut plus de trois heures, elle
n'avait nullement sommeil. Elle saisit sa plume et febrilement commenca
a ecrire...

Mais, bientot, elle s'arreta... la plume tomba de ses mains... son front
s'inclina et, d'une voix sourde, a peine perceptible, dans un long et
terrible soupir qui gonfla son sein, elle murmura:

"C'etait mon fils!"

Cependant, Charles IX, la tete en feu, s'etait traine hors de l'oratoire
et avait regagne sa chambre a coucher.

Il se jeta tout habille en travers de son lit, mais n'y demeura que
quelques minutes.

Il allait et venait d'un pas tremblant, et parfois soulevait les rideaux
de sa fenetre pour voir si le jour ne paraitrait pas. Ses deux levriers
favoris, Nysus et Euryalus, le suivaient d'un air inquiet dans ses
evolutions.

"Que faire pour ne pas penser a cela?" murmurait-il en claquant des
dents.

Il alluma tout ce qu'il y avait de flambeaux dans la chambre et, allant
a un petit meuble vitre, en tira un manuscrit.

"Si je travaillais un peu a mon livre?..."

Le manuscrit etait tout entier de la main du roi. Il portait ce titre:
_La Chasse royale_[1]. Le roi le feuilleta machinalement de ses mains
qu'agitaient des tremblements et arriva jusqu'aux dernieres lignes,
jusqu'a la derniere phrase. Elle commencait par ces mots:

"Lorsque l'animal est hallali..."

[Note 1: Revu et corrige par Villeroi, ce livre a ete imprime en
1625.]

"Hallali! gronda le roi. Oh! l'infernal et sinistre hallali qui se
prepare!..."

Il rejeta furieusement le manuscrit au fond du petit meuble. Un
gemissement se fit entendre.

"Qui est la?" hurla Charles en se retournant, livide.

C'etait Nysus, l'un de ses deux chiens, qui sollicitait une caresse. Ils
etaient la, tous les deux, le museau pointu en l'air, le regardant et
l'interrogeant.

"Ah! fit Charles avec un soupir, c'est vous?... Que voulez-vous?...
Etes-vous chiens de chasse?... Est-ce la curee que vous reclamez?...
Arriere! Arriere! C'est trop de sang!..."

Les deux levriers, effares, se reculerent en jetant une plainte.

Charles vacilla sur ses jambes, ses mains s'etendirent pour chercher un
appui, il tomba. Ses ongles s'incrusterent sur le tapis; ses yeux se
convulserent jusqu'a paraitre entierement blancs; sa bouche ecuma...

"A moi!... Voici Guise qui m'assassine! Au meurtre!... Qui vient
derriere lui?... Coligny! Les huguenots!... A mort! Tuez! Tuez!...
Mettez-moi ce Pardaillan au chevalet... Reponds! Que sais-tu?...
Cosseins!... Arretez ma mere! Ah! je meurs!..."

Il demeura pantelant pendant dix minutes.

Puis, se redressant sur ses mains:

"Que de sang!... Seigneur! Seigneur!... Voila que je sue du sang, a
present!... Maitre Ambroise, sauvez-moi!... Horreur! c'est du sang!
J'etouffe! A moi! Oh! ils me laisseront noyer dans le sang!... Fuyons,
Marie, fuyons... La... plus haut, dans les tours de Notre-Dame!...
Fuyons, Marie... le sang monte toujours...

Pendant une heure, le roi se debattit contre la crise, dans l'effroyable
cauchemar de sa vision.

Puis, il n'eut plus qu'un souffle court et rauque, et tomba d'un morne
et profond sommeil...



XXVI

LA CHAMBRE DE TORTURE

Pendant que se deroulaient au Louvre les tragiques incidents de ce
formidable et supreme conciliabule que nous avons essaye d'esquisser,
les deux Pardaillan, dans leur prison du Temple, sur leur botte de
paille, dormaient cote a cote.

Car, c'est ce matin-la, samedi 23 aout, qu'ils devaient tous les deux
subir la question ordinaire et extraordinaire.

Et cela equivalait a une condamnation a mort.

Quelle mort!... Les os broyes, les chairs arrachees par des tenailles
chauffees a blanc, les jambes serrees dans l'etau mortel, au point que
les veines eclatent et que le sang jaillit et gicle!...

La chose devait se faire a dix heures du matin.

Ils dormaient.

Depuis six jours que le chevalier avait rejoint son pere dans ce cachot,
les deux prisonniers n'avaient eu aucune nouvelle du dehors. Montluc
n'etait pas venu les voir; Peut-etre l'ivrogne les avait-il oublies. Ils
ne voyaient meme pas le geolier, car on leur passait a boire et a manger
par une sorte de chatiere menagee au bas de la porte. Les trois
premiers jours, et quoi que son pere lui en eut dit, le chevalier avait
activement cherche un moyen d'evasion.

Il avait sonde les murs: leur epaisseur--peut-etre cinq ou six
pieds--defiait toute tentative; il eut fallu un an pour arriver a les
percer sans le secours des instruments necessaires--et pour aboutir ou?
Sans doute dans quelque cachot voisin.

Quant a la lucarne, par ou filtrait une lumiere avare de ses rayons, il
n'y avait meme pas moyen d'atteindre les barreaux.

La porte etait en chene massif, bardee de fer, herissee de clous
enormes.

L'emploi de la force etant inutile, le chevalier songea a la ruse. Un
soir, il se mit a plat ventre, la tete contre la chatiere, appela la
sentinelle et lui offrit cinq cents ecus d'or s'il voulait l'aider a
sortir, ne doutant pas que le duc de Montmorency ne payat la dette. La
sentinelle repondit que M. de Montluc, le gouverneur, avait une telle
defiance, qu'il gardait chez lui les clefs des cachots ou se trouvaient
les prisonniers les plus importants; que, meme eut-il ces clefs, lui,
soldat, n'ouvrirait pas pour tout l'or du royaume, vu qu'il tenait a sa
tete plus encore qu'a la richesse.

--Tu vois? dit le vieux Pardaillan. Puisque nous n'avons plus que deux
ou trois jours a vivre, tachons de les vivre calmement. Ah! si tu
m'avais ecoute, chevalier! Si tu avais suivi mes conseils! Or ca,
qu'as-tu a soupirer? Regretterais-tu de mourir?

--Ma foi oui, monsieur, repondit le chevalier dans la simplicite de son
ame. J'aime la vie, je l'avoue. Et puis, il me semble que j'avais un
role a jouer et que j'en ai esquisse les premiers gestes a peine.
J'eusse voulu etre un de ces hommes simples et dignes qui, la lance au
poing, le coeur ferme et l'esprit libre, s'en allaient par le monde,
afin de terroriser les mechants et de reconforter les faibles!

C'est en devisant de ces choses que les deux Pardaillan--evitant avec
soin de parler de Loise, l'un pour ne pas eveiller une supreme douleur
chez son fils, l'autre pour ne pas pleurer,--atteignirent la nuit du
vendredi, la derniere nuit.

Comme tous les soirs, ils s'endormirent paisiblement.

Comme tous les matins, le vieux Pardaillan se reveilla le premier, vers
six heures. Un mince filet de jour se jouait sur le visage du chevalier;
il souriait, revant sans doute de Loise.

Le routier le contempla avec une inexprimable expression de tendresse et
de douleur. L'heure terrible etait arrivee. Un leger mouvement qu'il fit
reveilla le jeune homme. Il ouvrit les yeux et vit son pere, penche sur
lui.

Alors, chacun d'eux fremit jusqu'au plus profond de l'etre, et chacun
s'efforca de garder un visage serein. Ils ne se dirent rien. Que se
fussent-ils dit a ce moment supreme?

Enfin, apres des heures qui leur parurent des minutes, ils entendirent
dans le couloir un bruit de pas nombreux.

Ils s'etreignirent silencieusement, d'une longue etreinte d'adieu.

La porte s'ouvrit. Montluc parut. Il avait une escorte de vingt
arquebusiers.

Montluc fit un signe: les gardes entourerent les deux Pardaillan, qui
eurent un dernier eclair de joie sombre en voyant que, jusqu'au bout,
ils seraient ensemble.

On se mit en marche. Le chevalier constata qu'au bout du couloir il
y avait d'autres gardes qui attendaient; toute la garnison du
Temple--soixante soldats--etait sur pied.

On descendit un escalier de pierre. On s'enfonca dans les entrailles de
la vieille prison.

Enfin, on penetra dans une vaste piece dallee.

C'etait la chambre de torture.

Le bourreau-jure etait la. Pres de lui, se trouvait un homme qu'a la
lueur des torches le chevalier reconnut aussitot--: c'etait Maurevert.
Le chevalier tourna la tete vers son pere et sourit. Maurevert etait
livide et tremblant de haine impatiente.

Trente arquebusiers se rangerent autour de la salle aux voutes
surbaissees. De six en six hommes, il y avait une torche. Les Pardaillan
virent tout cela d'un coup d'oeil. Ils virent le chevalet de torture,
avec ses ais, ses cordes, les coins de bois et le maillet poses sur une
dalle; ils virent un brasier ou chauffaient des fers, des tenailles.
Ils virent le bourreau qui donnait des instructions a deux hommes: ses
aides; ils virent Montluc qui causait avec Maurevert...

--Par lequel commencons-nous? demanda Montluc.

--Monsieur..., fit le chevalier en avancant d'un pas.

Aussitot, dix mains rudes s'abattirent sur lui comme si on eut craint
quelque tentative desesperee.

--Que voulez-vous? grommela Montluc.

--Une grace, dit le chevalier en affermissant sa voix d'un effort
terrible. Faites que je sois questionne le premier.

--Morbleu! cria le vieux Pardaillan, ce que tu demandes la est injuste.
Honneur, a la vieillesse, que diable!

--Moi, ca m'est egal, dit Montluc qui interrogea Maurevert du regard.

Maurevert chercha les yeux du chevalier; mais le jeune homme avait
tourne vers son pere un supreme regard d'adieu.

--Le vieux d'abord! gronda Maurevert avec un accent de haine implacable.

Il avait devine tout ce que le chevalier allait souffrir en voyant
torturer son pere. En meme temps, il recula vivement vers une porte qui
donnait sur une sorte de cabinet, ou divers ustensiles etaient ranges.
La, dans l'ombre, une femme vetue de noir, le visage couvert d'un long
voile, attendait, semblable au genie familier de cet enfer.

Elle fit un signe a Maurevert, qui cria:

--Allons, bourreau, commence ton office.

--Nous disons le plus vieux d'abord? demanda le bourreau d'une voix
indifferente.

Les deux aides, le bourreau et quelques gardes saisirent le vieux
routier.

--Mon pere! Mon pere! rugit le chevalier.

Et, le desespoir le galvanisant d'une secousse electrique, il se courba,
se raidit, se secoua, faisant vaciller et trembler les huit gardes
qui essayaient de le maintenir. Il y eut une minute de tumulte et de
desordre. Montluc tirait sa dague, et Maurevert cria: "Les chaines! Les
chaines!" lorsque, tout a coup, la porte de la chambre des questions
s'ouvrit et une voix haletante, une voix de femme, eclatante, domina les
bruits de l'affreuse lutte:

"Au nom du roi!... Il y a sursis!..."

A ce cri "Au nom du roi", tous demeurerent immobiles, jusqu'au bourreau
qui laissa tomber les chainettes dont il commencait a lier les jambes du
chevalier, jusqu'a Maurevert, qui se mordit les poings pour etouffer un
hurlement de rage, jusqu'a Catherine de Medicis qui, dans son ombre,
tressaillit violemment.

Et tous virent alors une femme, une jeune femme a tournure elegante,
modestement vetue, qui jetait un regard de compassion emue et de joie
profonde sur les deux condamnes, et qui, les mains jointes, murmurait:

"Que benie soit la Vierge Marie, ma sainte patronne, j'arrive a temps!

--Marie Touchet! murmura le chevalier qui s'inclina d'un air de grace,
d'une simplicite prodigieuse en un tel moment.

--Qui etes-vous, madame? demanda Montluc en s'avancant vers la jeune
femme.

--Je suis une messagere du roi de France, voila tout ce qui vous
importe, monsieur! dit Marie Touchet.

--Comment etes-vous parvenue ici?

Sans repondre, elle tendit un papier que Montluc alla lire a la lueur
d'une torche. Il contenait ces mots:

_Ordre aux gouverneurs, portiers et tous geoliers du

Temple de laisser passer le porteur des presentes jusqu'a la chambre des
questions.--Signe: Charles, Roi._

--Et maintenant, lisez ceci! reprit Marie Touchet.

Et elle tendit a Montluc stupefait un deuxieme papier sur lequel le roi
avait, de sa main, trace cette ligne:

_Ordre de surseoir a l'interrogatoire de messieurs de Pardaillan pere et
fils.--Signe: Charles, Roi._

Montluc, ayant lu, se tourna vers le sergent qui commandait les gardes
et dit:

--Emmenez les prisonniers dans leur cachot. Bourreau, tu reviendras
quand il plaira au roi.

--Un instant, gronda Maurevert. Tout n'est pas dit...

--Tout est dit quand le roi ordonne, dit Montluc.

Le chevalier et le vieux routier, pendant ces quelques instants, avaient
tenu leurs yeux fixes sur Marie Touchet et l'eloquence de leurs regards
la remerciait. Ils sortirent, environnes de leurs gardes, deja plus
respectueux.

Alors Marie Touchet s'eloigna a son tour, pareille a un de ces anges de
la legende descendu un instant dans la demeure des demons.

Il n'y eut plus dans la lugubre salle que Maurevert et Montluc.

--Confiez-moi ces papiers, dit Maurevert. Le roi sera sans doute heureux
de votre promptitude a obeir; mais, enfin, s'ils n'etaient pas de
lui!...

--Ma foi, mon cher monsieur, dit le soudard, qu'ils soient du roi ou
d'un autre, peu m'en chaut. Y a-t-il un cachet sur ces papiers? Oui. Ce
cachet est-il aux armes du roi? Oui. Le reste ne me regarde pas.

Maurevert prit les papiers, et entra dans le cabinet.

--J'ai tout entendu, dit la reine en jetant a peine un coup d'oeil sur
les papiers. Je connais la personne qui est venue.

--Ainsi, c'est bien le roi qui a signe? balbutia Maurevert. Que faire
alors?

--Obeir. Je vais au Louvre et j'arrangerai la chose Tenez-vous en paix;
ce qui est dit est dit; vous aurez ces deux hommes. Dans huit jours,
trouvez-vous a mon hotel. D'ici la, voyagez; ne demeurez pas a Paris.
Vous avez commis une premiere maladresse en manquant l'amiral. Si vous
en commettiez une deuxieme en vous laissant arreter--car on cherche le
meurtrier--vous seriez, cette fois, perdu sans recours.

--Madame, je crois que mon interet exige que je demeure a Paris. Dans
huit jours, d'ailleurs on aura autant d'interet que maintenant a trouver
l'auteur de l'arquebusade du cloitre.

--Je ne crois pas! dit Catherine avec un sourire livide.

Et saisissant le bras de Maurevert:

--Je vous couvre, entendez-vous? Votre grande faute n'est pas d'avoir
tire sur l'amiral, c'est de l'avoir manque. Mais au surplus, les choses
sont mieux ainsi; votre maladresse est peut-etre un coup d'adresse
extraordinaire. Obeissez, partez, revenez dans huit jours et vous saurez
alors ma pensee. Et, quant a ces deux hommes ne craignez rien: je vous
en reponds.

--J'obeirai, madame, dit Maurevert

Il sortit en se disant:

"Je me loge aux abords du Temple et je ne bouge pas de huit jours; je
veux voir, moi!..."

"Comment et pourquoi la maitresse du roi s'interesse-t-elle a ces deux
aventuriers? se demandait Catherine. Comment et pourquoi a-t-elle obtenu
cet ordre de sursis?... Je le saurai dans quelques jours. Les Pardaillan
ne peuvent m'echapper. Pour aujourd'hui, songeons a la grande besogne!"

Comment Marie Touchet avait obtenu ce sursis? C'est ce que nous devons
expliquer rapidement.

Le valet du roi etait entre a sept heures du matin dans l'appartement de
Charles IX et l'avait trouve qui se deshabillait.

--Tu vois, avait dit Charles, j'ai passe la nuit a travailler...

--Aussi Votre Majeste est-elle a faire peur, dit familierement le valet.

--Je vais reparer cela. Je veux dormir jusqu'a onze heures, tu entends?
Que personne n'entre ici! Tu diras a mes gentilshommes qu'il n'y aura
pas de lever ce matin et que je les attends a mon jeu de paume apres
midi.

Le valet parti, le roi acheva de se deshabiller, mais pour revetir
aussitot un costume de drap, d'apparence bourgeoise. Bientot, par des
couloirs et des escaliers derobes, il gagna une cour deserte,
atteignit une petite porte situee non loin de l'angle qui avoisine
Saint-Germain-l'Auxerrois. C'est par la qu'il passait quand il voulait
qu'on le crut au Louvre alors qu'il se promenait dans sa bonne ville,
comme un ecolier heureux d'echapper pour quelques heures a la dure
contrainte.

Des qu'il se trouva dehors, le roi huma a pleins poumons l'air vif de la
Seine. Sa poitrine etroite se dilata.

Un peu de couleur anima ses joues.

Nul n'eut reconnu dans ce petit bourgeois souriant et heureux l'homme
qui venait de se debattre dans une crise affreuse contre des visions
formidables, le roi qui venait de decreter l'hecatombe des huguenots...

Il remonta le cours de la Seine, puis tourna a gauche, atteignit la rue
des Barres et penetra dans la maison de Marie Touchet.

C'est la qu'apres ces terribles acces, qui faisaient de lui tantot une
miserable loque humaine, tantot un fou furieux, c'est la qu'il venait
chercher le repos reparateur; c'est la qu'il venait trouver l'apaisement
et la douceur, lorsque quelque terrible scene l'avait mis aux prises
avec sa mere.

Lorsque le roi eut ete introduit dans l'appartement de Marie Touchet,
il s'arreta dans l'encadrement de la porte, emerveille par le spectacle
qu'il avait sous les yeux: Marie Touchet, assise pres d'une fenetre dont
les chassis leves laissaient entrer a flots l'air et la lumiere, etait
en deshabille du matin. Son sein etait nu. Et a ce sein se suspendait
l'enfant rose, joufflu ses deux petites mains pressant le beau sein
blanc qu'il tetait assidument, ses jambes en l'air se livrant a une
gymnastique de satisfaction. Marie le contemplait en souriant.

Enfin, l'enfant, repu sans doute, s'endormit tout a coup, une goutte de
lait au coin des levres.

Alors Marie Touchet se leva et le deposa doucement dans le berceau.

Et elle demeura la, le visage plein d'admiration.

A ce moment, Charles s'avanca sans bruit, la saisit par-derriere dans
ses bras et lui mit ses deux mains sur les yeux, en riant comme un gamin
qui fait une bonne farce.

Marie le reconnut aussitot, mais, se pretant au jeu de son amant, elle
s'ecria dans un joli rire:

--Qui est la? Quel vilain m'empeche de voir monsieur mon fils? Ah! c'est
trop fort. Je m'en plaindrai au roi.

--Plains-toi donc! fit Charles en otant ses mains. Et Marie, se jetant
dans ses bras, lui tendit ses levres en disant:

--Mon cher seigneur, le premier baiser pour moi... Et maintenant,
monsieur votre fils.

Le roi se pencha sur le berceau. Marie etait pres de lui, penchee aussi.
Les deux tetes se touchaient. Toutes les deux exprimaient la meme
admiration naive qui chez le roi, se nuancait d'etonnement... Quoi! ce
petit etre si fort si beau, c'est mon fils!... Le roi etait perplexe...
Il cherchait une place pour embrasser le petit sans l'eveiller et
finalement, n'osant pas, chercha les levres de Marie en disant:

--Tiens, donne-lui ce baiser... je pourrais lui faire mal, moi!

Marie Touchet deposa doucement ses levres sur le front de l'enfant.

Puis, tous deux, se relevant, gagnerent sur la pointe des pieds la salle
a manger ou le roi se jeta dans un fauteuil en disant:

--Je tombe de sommeil et de fatigue...

Marie Touchet s'etait assise sur ses genoux et caressait doucement les
cheveux de Charles.

--Raconte-moi tes peines, disait-elle. Comme tu es pale!... Qui t'a
encore tourmente?... J'espere que tu n'as pas eu de crise, au moins?...

--Eh bien, si, j'ai encore eu une crise, et elle a ete terrible... Ce
qui est affreux, vois-tu, c'est qu'il y a quelque chose de nouveau
dans mon mal... Je sens que mon esprit est atteint... ma cervelle se
detraque... lorsque je sens la crise venir, il entre en moi comme un
souffle de haine furieuse contre l'humanite... Dans ces minutes-la, je
voudrais detruire tout ce qui m'entoure, mettre le feu a Paris comme je
t'ai dit que cet empereur fit de Rome, frapper, tuer... Ah! Marie, on
m'a trop dit que les rois ne sont forts que lorsqu'on les redoute,
lorsqu'ils tuent... et cela, vois-tu, m'est entre dans le sang...

--Allons, tout cela passera... Il ne te faut qu'un peu de repos...

--Oui... du calme... du repos... Mais ou en trouver hormis ici? Je suis
entoure de conspirateurs.

--N'y songe pas en ce moment. Prends ici, du moins, le peu de repos qui
calme ta pauvre chere tete... plains-toi, dis-moi ce que tu as souffert,
mais ne me dis pas ce que tu redoutes... Tu es le roi... nul n'oserait
te toucher..."

Elle parla ainsi longuement de sa voix douce, le bercant, le
consolant...

Mais, cette fois, le roi ne voulait pas etre console. Trop de choses et
des choses trop terribles se preparaient autour de lui. Et, comme
il n'osait en parler, il se mit a raconter que le parti des Guises
travaillait a sa perte et que sa mere avait decouvert la preuve de
la conspiration, et que, ce matin meme, on allait questionner deux
dangereux acolytes de Guise.

--Voici neuf heures, termina-t-il. Dans une heure, ces maudits
Pardaillan auront tout avoue, et je saurai la verite.

Marie Touchet jeta un cri.

--Tu dis qu'on va questionner deux hommes qui s'appellent Pardaillan?

--Oui-da. Ce sont sans doute des serviteurs de Guise.

--Sire, s'ecria Marie Touchet, je vous demande grace pour ces deux
hommes.

--Ca! perds-tu la tete?...

--Non, non, mon bon Charles! Ne t'ai-je pas dit que j'ai ete sauvee par
deux inconnus qui m'ont dit s'appeler Brisard et La Rochette?... Eh
bien, ce sont eux! Ramus a su leurs vrais noms...

--Ah! tu vois bien qu'ils conspirent, puisqu'ils cachent leurs noms!...
Ecoute, Marie, veux-tu que je sois tue?...

--Charles! Mon Charles! Je te jure qu'ils ne peuvent etre coupables! Oh!
tu les cherchais pour les combler d'honneurs... et voici qu'on va les
questionner!... Ceci est affreux, sire! Ces deux hommes m'ont sauvee! Si
je suis vivante, c'est a eux que je le dois.

--Marie!...

--Non, Charles! Je serais une infame si je laissais livrer au bourreau
deux vaillants gentilshommes qui ont risque leur vie pour moi! Ne
peux-tu les faire venir au Louvre? les interroger sans l'aide du
bourreau? Ils diront tout! Je m'en fais la caution!...

--C'est, pardieu! vrai. Pourquoi ne leur parlerais-je pas moi-meme?...

Marie, toute tremblante, entraina le roi a un secretaire.

--Ecris, dit-elle, ecris un ordre de sursis.

Charles ecrivit l'ordre.

--Ou sont-ils? demanda-t-elle.

--Au Temple. Je vais envoyer...

--Non, non! J'y vais! J'y cours! s'ecria Marie Touchet en jetant a la
hate une capeline sur sa tete et un manteau sur ses epaules. Donne-moi
seulement un sauf-conduit...

Charles ecrivit le laisser-passer. Il apposa son cachet sur les deux
papiers et les remit a Marie Touchet.

--O mon Charles, comme tu es bon... comme je t'aime!...

Et elle s'elanca au-dehors, laissant le roi tout effare, mais charme. On
sait le reste. Le roi demeura quelques minutes encore dans la paisible
maison, alla revoir son fils qui dormait dans son berceau; puis, calme,
l'ame purifiee, les yeux brillants, il reprit le chemin du Louvre.



XXVII

LE MESSIE DE LA SAINTE-INQUISITION

La reine, en quittant le Temple, etait rentree secretement au Louvre ou
l'attendaient quelques seigneurs a qui elle avait donne rendez-vous pour
huit heures. L'ordre de surseoir a l'interrogatoire des Pardailian etait
pour elle une grosse deception.

En effet, elle avait espere surprendre enfin la preuve de la trahison de
Guise.

Par avance, elle avait prepare un coup de theatre qui devait mettre
Henri de Guise a sa discretion...

Passant par un couloir secret, elle arriva a son oratoire.

Sa suivante florentine l'attendait.

--Qui est la? demanda la reine.

--Monseigneur le duc d'Anjou, le jeune duc de Guise le duc d'Aumale,
M. de Birague, M. Gondi, le marechal de Tavannes et le marechal de
Damville, M. le duc de Nevers et M. le duc de Montpensier.

--Ou est Nancey?

--Le capitaine est a son poste avec les cent gardes.

--Que fait le roi?

--Sa Majeste est sortie ce matin de bonne heure; mais tout le monde
croit, au Louvre, que le roi dort.

Catherine alla soulever une tenture et vit Nancey, son capitaine, l'epee
nue a la main. Elle eut un geste de satisfaction et, venant s'asseoir
pres d'une petite table qui supportait un lourd missel, elle s'assura
que son poignard etait bien en place a portee de sa main, et elle dit:

--Fais prevenir M. le duc de Guise que je l'attends.

Deux minutes plus tard, le duc, somptueusement vetu comme a son
ordinaire, penetrait dans l'oratoire et s'inclinait devant la reine.

La reine s'arma de son plus charmant sourire et designa un siege au duc
qui, sans se faire prier davantage, s'assit, campa son poing sur la
hanche et regarda fixement la souveraine, comme d'egal a egal.

--Il se croit deja roi! songea-t-elle.

Quel etait donc cet homme qui faisait trembler l'indomptable Catherine?

Henri Ier de Lorraine, duc de Guise, etait alors age de vingt-deux ans.

Il etait tres beau.

C'etait le vivant portrait de sa mere, Anne d'Este, duchesse de Nemours.
Il avait donc cette beaute male et reguliere de la superbe Italienne qui
avait peut-etre dans les veines un peu du sang de Lucrece Borgia.

Cette filiation eclatait sur son visage en orgueil et en dedain.

Il s'habillait magnifiquement, entretenait une maison plus fastueuse
que celle du roi; il portait au cou un triple collier de perles d'une
inestimable valeur, et la garde de son epee etait constellee de
diamants; les soieries les plus chatoyantes, les velours les plus fins
composaient son costume. Il penchait un peu la tete en arriere et
fermait a demi les yeux pour parler aux gens, comme s'il eut voulu
laisser tomber sa parole de plus haut. Sa certitude de monter sur le
trone de France etait, a cette epoque, absolue.

D'ou lui venait cette certitude qui, seule, lui donnait cette superbe
confiance, cette morgue fastueuse, cet orgueil intraitable? Nous
l'allons dire.

Notons, en passant, que ce magnifique cavalier qui eclipsait jusqu'au
duc d'Anjou en elegance, que ce type acheve de la beaute, connut toute
sa vie la singuliere destinee d'etre outrageusement trompe par sa femme:
les amants se succedaient dans son lit, et toujours le duc de Guise
montrait la morgue d'un etre a demi divin que le ridicule ne saurait
atteindre.

Si Henri de Guise tenait de sa mere la beaute du visage et la noblesse
outree des attitudes, il tenait de son pere la froide cruaute.

Francois de Lorraine, duc de Guise et d'Aumale, prince de Joinville
et marquis de Mayenne, avait tue quelquefois pour le seul plaisir de
tuer,--comme a Vassy; sans coeur, sans esprit, sans entrailles, tel
avait ete l'illustre, le magnanime, le brave Francois de Guise, que les
ecrivains se sont toujours efforces de presenter comme un modele de
vertu civique et guerriere.

La reine, ayant essaye de faire baisser les yeux a son redoutable
interlocuteur, resolut d'abattre au moins pour un temps ses esperances.

--Monsieur le duc, dit-elle d'une voix glaciale, on vous a sans doute
appris que le roi votre maitre s'est decide a debarrasser le royaume des
heretiques qui l'encombrent.

--Je connais cette resolution, et vous m'en voyez tout heureux, madame,
bien qu'elle soit un peu tardive.

--Le roi est maitre de choisir son heure. Mieux que les intrigants et
les brouillons, il sait l'heure propice pour frapper les ennemis de
l'Eglise... et ceux du trone.

Guise ne sourcilla pas et continua de sourire.

--Le roi, reprit la reine, le roi peut-il compter sur votre concours?...

--Vous le savez bien, madame! Mon pere et moi nous avons assez fait pour
le salut de la religion pour que je puisse reculer au dernier moment.

--Bien, monsieur. De quelle besogne speciale voulez-vous vous charger?

--Je prends Coligny, dit froidement Guise; je pretends envoyer sa tete a
mon frere le cardinal.

Catherine palit. Cette tete, c'est elle qui avait promis de l'envoyer
aux inquisiteurs!

--Soit! dit-elle. Vous agirez au signal convenu: le tocsin de
Saint-Germain-l'Auxerrois.

--Est-ce tout, madame?

--C'est tout, dit Catherine. Pourtant, comme vous etes le rempart du
trone, je pretends vous montrer les precautions que j'ai prises pour le
cas ou le Louvre serait attaque par les parpaillots. Nancey!

Le capitaine des gardes de la reine parut aussitot.

--Nancey, demanda la reine, combien avons-nous d'arquebusiers en ce
moment dans le Louvre?

--Douze cents, madame.

Guise sourit.

--Et puis? reprit Catherine en le regardant de cote.

--Et puis, continua Nancey, nous avons deux mille Suisses, quatre cents
arbaletriers et mille cavaliers loges comme nous avons pu."

Cette fois, le front de Guise devint soucieux.

--Et puis? reprit la reine. Vous pouvez tout dire devant M. le duc, qui
est un fidele serviteur du roi.

--Et puis, enfin, nous avons douze canons...

--Les bombardes des jours de fete? insista Catherine.

--Non pas, madame: douze canons de bataille qui sont entres secretement
au Louvre la nuit derniere.

Guise palit. Il ne souriait plus. D'instinct, il se leva et prit une
attitude ou commencait a paraitre une nuance de respect.

--Achevez de rassurer M. le duc, dit Catherine. Que nous ont annonce les
messagers qui nous arrivent de puis trois jours?

--Mais, fit Nancey d'un air etonne, ces messagers annoncent simplement
que les ordres du roi s'executent et que chaque gouverneur a mis des
troupes en marche sur Paris...

--En sorte que?...

--En sorte que six mille cavaliers nous ont ete signales ce matin et
seront dans la journee a Paris; en sorte que huit a dix mille fantassins
doivent arriver ce soir ou demain matin au plus tard; en sorte que, sous
trois jours, il y aura dans Paris ou sous les murs de Paris une armee de
vingt-cinq mille combattants aux ordres du roi."

Cette fois, Henri de Guise ne dissimula plus: il etait atterre.

--La partie est perdue! gronda-t-il.

Et il s'inclina devant la reine avec un respect qu'il ne lui avait
jamais temoigne: il etait vaincu.

Mais deja Nancey reprenait:

--Puisque nous parlons de ces choses, madame, voulez-vous me dire
qui doit prendre le commandement des troupes du Louvre? Est-ce M. de
Cosseins?

Le duc de Guise tressaillit d'espoir: Cosseins etait a lui, on le sait.
Mais cet espoir fut de courte duree.

--Monsieur de Cosseins, dit la reine, a obtenu du roi la garde de
l'hotel-amiral. Qu'il y reste. Nancey, vous commanderez. Je sais a quel
point vous etes devoue.

Nancey mit un genou a terre et dit:

Jusqu'a la mort. Majeste!

--Je le sais. Faites donc, des la nuit tombante, charger les arquebuses.
Placez vos hommes en les distribuant a chaque porte. Que les canons
soient charges et pointes dans toutes les directions. Que les cavaliers
se tiennent a cheval dans la cour, prets a charger. Mettez quatre cents
Suisses autour du roi, et, si on tente de marcher sur le Louvre, feu,
Nancey! feu de vos arquebuses! feu de vos canons! feu partout et contre
qui que ce soit, manants, bourgeois, pretres, gentilshommes huguenots ou
catholiques... tuez tout.

--Je tuerai tout! s'ecria Nancey en se relevant. Mais, madame, autour de
Votre Majeste... qui dois-je placer?

Catherine se leva, tendit son bras vers le Christ d'argent et, d'une
voix qui eut des sonorites etranges, elle repondit:

--Autour de moi? Personne: j'ai Dieu pour moi!...

--Madame, dit Guise d'une voix alteree, lorsque Nancey fut sorti. Votre
Majeste sait qu'elle peut faire etat de moi pour le service du roi aussi
bien que pour la defense de la religion...

--Je le sais, monsieur le duc. Aussi, croyez bien que, si vous n'aviez
vous-meme choisi votre besogne dans le grand oeuvre qui se prepare,
c'est a vous que j'eusse demande de prendre le commandement du Louvre.

Guise se mordit les levres jusqu'au sang: il s'etait enferre lui-meme.

--Madame, reprit-il, il ne me reste plus qu'a vous demander la faveur de
vouloir bien recevoir l'homme a qui j'ai donne des ordres pour la nuit
prochaine.

--Qu'il vienne!" dit Catherine.

Guise alla ouvrir la porte d'un couloir et fit un signe. Une sorte de
colosse a figure niaise et poupine, aux mains enormes, aux yeux ronds
a fleui; de tete, bleu faience, au front bas et tetu, entra en se
dandinant.

Cet homme s'appelait Dianowitz. Mais, comme il etait d'origine
bohemienne, le duc de Guise, selon l'usage qui faisait nommer les
domestiques du nom de leur province, l'appelait Boheme et, par
abreviation, simplement Beme.

La reine regarda le geant avec une admiration exageree. Le geant sourit
et caressa sa moustache.

--Tu t'es charge de quelque chose pour cette nuit? demanda Catherine.

--De tuer l'Antechrist, oui. Si Votre Majeste veut, je lui coupe la
tete.

--Je le veux, dit la reine. Va, et obeis a ton maitre.

Le geant se dandina sur ses jambes, mais demeura sur place.

--Eh bien, Beme, as-tu entendu? fit le duc.

--Oui; mais je veux pouvoir sortir de Paris avec deux ou trois bons
compagnons qui m'escortent jusqu'a Rome... Vous savez que toutes les
portes sont fermees..."

Catherine s'assit et ecrivit rapidement quelques lignes sur un papier
qu'elle signa et sur lequel elle apposa le sceau royal.

Beme le lut attentivement. Il contenait ces mots:

Sauf-conduit pour toute porte de Paris, valable ce jourd'hui 23 aout et
jusque dans trois jours--Laissez passer le porteur des presentes et les
personnes qui l'accompagnent.--Service du Roi.

Le geant plia le papier et le placa dans son pourpoint.

--Tu oublies ceci, dit Catherine.

Elle laissa tomber une bourse pleine d'or sur le plancher.

Le geant se baissa, la ramassa et sortit convaincu qu'il avait produit
sur la reine une impression extraordinaire.

--Quelle magnifique brute! fit la reine. Je vous felicite, monsieur le
duc, d'etre capable d'avoir pres de vous de pareils serviteurs... Et,
maintenant, allons conferer avec nos amis.

La conference dura jusqu'a sept heures du soir.

Tout cet apres-midi, il y eut dans le Louvre des allees et venues
mysterieuses.

A diverses reprises, la reine envoya chercher le roi; mais le roi jouait
a la paume avec les huguenots et refusa constamment de se rendre a la
priere de sa mere.

Peut-etre esperait-il que, sans lui, on n'oserait prendre les decisions
supremes. Peut-etre voulait-il simplement s'etourdir.

A huit heures du soir, il y eut dans l'hotel du duc de Guise une reunion
de tous ceux qui avaient place en lui toutes leurs esperances et deja le
consideraient comme le roi de France--depuis Damville jusqu'a Cosseins,
depuis Sorbin de Sainte-Foi jusqu'a Guitalens.

--Messieurs, leur dit-il, cette nuit nous sauvons la religion de la
Messe. Vous savez tous ce que vous avez a faire...

Un profond silence accueillit ces paroles.

--Quant a nos projets, continua Guise, ils sont remis a plus tard. La
reine est sur ses gardes, messieurs, montrons ce soir que nous sommes
des sujets fideles--et, pour le reste, nous attendrons. Allez,
messieurs.

C'est ainsi qu'Henri de Guise donna contrordre aux conjures. Il
paraissait trouble, inquiet, furieux.

A partir de neuf heures et jusqu'a onze heures, le duc recut les cures
des diverses paroisses et les capitaines de quartier, qu'on alla
chercher par groupes de huit a dix.

A chaque groupe, il tint en termes brefs, d'une voix saccadee, le meme
langage:

--Messieurs, la bete est prise au piege!

--A mort! A mort!" repondirent pretres et capitaines.

Et, a mesure que chaque groupe se retirait, on lui donnait les dernieres
instructions; le signal devait etre donne par le tocsin de toutes les
eglises; les fideles serviteurs de la religion porteraient un brassard
blanc, ceux qui n'auraient pas le temps de confectionner un brassard
mettraient un mouchoir autour du bras.



XXVIII

ETONNEMENT DE MONTLUC; SUITE DES AMOURS DE PIPEAU ET NOUVELLE RUINE DE
CATHO

Or, en cette soiree, trois scenes bien differentes, mais egalement
etranges, se deroulerent sur les points les plus divers de Paris.

La premiere, au Temple.

La deuxieme, dans le repaire de Damville, aux Fosses-Montmartre.

La troisieme, dans le cabaret des Deux-Morts-qui-parlent.

Vers neuf heures, deux femmes couvertes de grands manteaux furent
mysterieusement introduites dans la prison du Temple et conduites a
l'appartement du gouverneur: c'etait Paquette et la Roussette.

Montluc les attendait devant une table chargee de mets et de vins. Et,
pour avoir liberte complete dans l'orgie, il avait donne conge a ses
trois valets et a sa servante, lesquels, heureux de cette aubaine,
s'etaient empresses d'aller respirer au-dehors un autre air que celui de
la prison.

--Vous voila, mes tourterelles! s'ecria Marc de Montiuc en eclatant de
rire. Venez ca, que je vous embrasse!

Mais Paquette et la Roussette, au lieu d'obeir, degraferent leurs
manteaux et les laisserent tomber.

Montluc ouvrit des yeux enormes et demeura bouche bee. Les deux
ribaudes lui apparurent vetues de satin, le cou enfonce dans de vastes
collerettes, la taille pincee et amincie sur le devant, en pointe; des
costumes, non de bourgeoises, mais de princesses. Elles etaient chargees
de bijoux au cou, aux oreilles, aux poignets, aux doigts; elles etaient
fardees comme des grandes dames.

Dans son ingenuite, Catho avait cru devoir faire les choses en grand et
avait vise a la magnificence. Ou s'etait-elle procure ces nippes? Au
fond de quelque friperie de la Cour des Miracles? Peu importe.

Ce qui est sur, c'est qu'elle avait transforme les ribaudes en
princesses: seulement, il y avait des details qui revelaient la parfaite
ignorance de Catho en matiere de costumes de cour. En outre, si les
robes etaient de satin authentique, elles etaient fripees et tachees.
Les bijoux etaient en verroterie et en cuivre. Les deux ribaudes
s'etaient fardees, mais elles l'etaient outrageusement.

Telles qu'elles etaient, elles s'admirerent naivement, et a peine leurs
manteaux furent-ils tombes que, s'avancant vers Montluc ebahi, elles
executerent les trois reverences que Catho leur avait apprises.

Montluc, deja ivre, car il en etait a sa quatrieme bouteille en les
attendant, Montluc se leva, effare, subjugue, se demandant s'il etait en
proie a un cauchemar et si, au lieu des deux ribaudes qu'il attendait,
il ne recevait pas la visite de deux reines.

--Or ca! gronda Montluc en se remettant, que signifie?

--Eh bien, mais, dit la Roussette, nous sommes habillees pour la fete de
demain matin.

--La fete! begaya Montluc.

--Eh! oui, dit gentiment Paquette, les deux truands qu'on va
questionner, tenailler et mettre au chevalet...

Montluc avala une formidable rasade et, remis d'aplomb, son rire fit
trembler les vitraux.

--La fete! Ah! oui, j'y suis... Et, comme ca, vous vous

etes deguisees en princesses pour voir la question? Cornes du diable!
Tripes et ventre! Voila une idee! J'etouffe de rire! Ah! les dignes
gueuses! Et moi qui ne les reconnaissais pas!... Je pouffe, j'etouffe,
j'etrangle!... Des princesses! Hola! les gardes de Leurs Majestes!...
Tudieu, je veux que vous soyez des reines, ce soir! Tais-toi, la
Roussette... Assieds-toi, la, a ma gauche, et toi, Paquette, a ma
droite! Par les boyaux du dernier parpaillot que j'ai occis! Il faut que
j'ecrive la chose a M. Blaise, mon pere, pour qu'il la raconte en son
memoire qu'il ecrit... Des reines? Oui-da! Je le veux ainsi! Et je serai
roi... Voyons, toi, la Roussette, tu seras... tu seras Mme Margot
en personne! Et toi, Paquette, que seras-tu? Tu seras Elisabeth
d'Espagne... Silence! Que tout se taise dans Paris, en cette nuit
memorable! Toi, la reine de Navarre, emplis-moi mon verre. Et toi, la
reine d'Espagne, viens t'asseoir sur mes genoux...

Il n'entre pas dans notre dessein d'offusquer le lecteur par le recit de
l'orgie qui suivit: nous voulions simplement indiquer l'entree des deux
ribaudes au Temple.

A minuit, Montluc etait au dernier degre de l'ivresse. Et pourtant il
luttait encore.

A deux heures, il roulait sur le plancher, serrant contre lui, dans une
etreinte furieuse, les deux reines dont les robes etaient en lambeaux,
dont les coiffures s'etaient deroulees, dont les fards s'etaient
liquefies et se melaient en un coloris sans nom sur leurs visages.

Bientot on n'entendit plus que les ronflements enormes du soudard.

Alors, Paquette et Roussette se releverent et preterent l'oreille.

Sous leurs fards, elles etaient livides et des frissons les secouaient.

***

Transportons-nous maintenant a la maison des Fosses-Montmartre. Il est
onze heures du soir. Le marechal de Damville vient de rentrer. Il est
sombre: ordre du chef de la conjuration de ne rien tenter contre le
Louvre! Tous les grands projets remis a plus tard!... Mais, en meme
temps, une joie funeste jaillit de ses yeux en flammes de cruaute: on
lui livre son frere! Il est charge d'attaquer l'hotel de Montmorency;
c'est lui qui doit mettre a mort celui qu'on appelle le chef des
politiques.

Et, dans cet hotel de Montmorency, c'est Jeanne de Piennes qu'il va
enfin reconquerir!...

Son frere mort, Jeanne est a lui!

Le marechal traverse les vastes salles de sa maison. Elles sont remplies
de soldats, les uns aiguisent leurs dagues sur des pierres; d'autres
visitent leurs pistolets; d'autres chargent leurs arquebuses; tout cela
se fait silencieusement. Sur des tables sont posees d'enormes cruches de
vin. Tantot l'un, tantot l'autre se verse un grand gobelet.

Damville a fait signe a une douzaine de gentilshommes qui l'attendent.
Et il va s'enfermer avec eux pour donner a chacun des ordres et lui
indiquer sa besogne. Mais, avant de disparaitre, il demande ou est son
favori, le vicomte d'Aspremont, et on lui repond qu'Orthes est avec ses
chiens. Damville va le voir et le trouve dans une cour qu'eclairent deux
torches.

--Eh bien, lui demande-t-il, tu n'appretes donc pas tes armes, toi?

Sans repondre, Orthes d'Aspremont lui montre ses deux molosses. Damville
sourit.

Dans cette cour etroite, que les lueurs des deux torches teintaient de
rouge, le vicomte d'Aspremont se livrait a un singulier travail. Il
allait et venait lentement, les mains au dos. Ces mains tenaient un
fouet a chiens. Sur ses talons, marchaient gravement deux chiens, la
gueule entrouverte, les yeux sanglants, les epaisses babines pendantes:
Pluton et Proserpine!

Et, derriere Proserpine, un chien berger a poil roux ebouriffe faisait
des graces, bondissait, se roulait: Pipeau!

Pipeau etait le commensal de Proserpine...

Orthes avait voulu le renvoyer, mais Proserpine lui avait montre les
dents.

Quant a Pluton, il avait admis le partage, soit par indifference
philosophique, soit en reconnaissance de la carcasse de poulet.

Pluton et Proserpine, donc, suivaient pas a pas leur maitre.

Celui-ci arrivait au bout de la cour; la, un homme, debout, attendait,
tout raide, sans un geste, sans un mouvement.

Alors, Orthes se retournait brusquement vers les deux molosses et
faisait claquer son fouet. A ce signal, les deux monstrueuses betes
sautaient sur l'homme immobile et, d'un seul coup, avec un grondement
terrible, lui enfoncaient leurs crocs dans la gorge!...

Pipeau, la patte dressee, examinait cette scene avec etonnement.

Alors le vicomte d'Aspremont relevait l'homme, le remettait debout,
arrangeait ses vetements et son masque: l'homme etait un mannequin...

Puis, le vicomte recommencait sa promenade, son fouet au dos, les deux
chiens sur ses talons. Pipeau courtisant Proserpine.

Et, tout a coup, il donnait encore le signal... la hideuse lecon etait
repetee.

Alors, Orthes d'Aspremont se tourna vers le marechal qui examinait cette
scene effrayante et, avec un calme plus effrayant, il dit:

--Monseigneur, voila mes armes!

***

Au cabaret des Deux-morts-qui-parlent, vers minuit. Depuis longtemps,
Catho avait renvoye ses ordinaires clients nocturnes. Et meme elle avait
condamne sa porte au moment ou le couvre-feu avait sonne.

Mais, a partir de onze heures, cette porte s'entrebailla.

Bientot une femme parut, une pauvresse miserablement vetue. Puis deux
vieilles entrerent, especes de sorcieres a capuches noires. Puis une
borgnesse, un emplatre sur l'oeil, qui, en entrant, defit son emplatre.

Puis une hideuse manchote a tete de furie, qui s'etant assise, delia
quelques cordes et retrouva son bras. Puis cinq ou six bequillardes qui
se trainaient peniblement et qui jeterent leurs bequilles des qu'elles
furent dans le cabaret. Vers minuit, l'auberge etait bondee, toutes ses
salles occupees, toutes ses tables prises: et la grouillait un monde
fantastique, rien que des femmes, toute la Cour des Miracles femelle,
truandes, diseuses de bonne aventure, danseuses de corde, mendiantes,
les unes jolies sous les haillons, les autres hideuses, toutes vetues de
pieces et morceaux.

A toutes, Catho, aidee de deux ou trois femmes, servait a manger,
versait a boire; elle causait vivement a quelques-unes, glissant a
celle-ci un ducat, a celle-la un ecu d'or...

Puis, tout a coup, apres que Catho eut dit quelques mots, cette vision
s'evanouit; les bequillardes reprirent leurs bequilles, les bossues leur
bosse, les borgnes leur emplatre, et, en quelques minutes, l'auberge se
vida.

Tout ce monde inoui, exorbitant, s'etait enfonce dans l'ombre sereine de
la nuit d'ete.

Catho, alors, alla a une armoire et en tira trois sacs d'ecus d'argent
et d'or.

"La fin!" murmura-t-elle avec une grimace.

Vers une heure, le cabaret, qui s'etait vide, commenca a se remplir de
nouveau; cette fois encore, il ne vint que des femmes. Et leur misere, a
celles-ci, etait plus decente et s'attifait d'oripeaux. Il y en avait
de tres jolies. Il y en avait des laides. La plupart etaient jeunes.
Presque toutes portaient la robe lache et la ceinture; beaucoup de ces
ceintures etaient brodees d'or...

Et c'etaient les ribaudes, toutes celles qui faisaient metier de leur
corps, et que Catho, l'une apres l'autre, avait depuis trois jours
decidees. Elles riaient, chantaient, les unes d'une voix douce et
dolente, les autres d'une voix enrouee; toutes buvaient, buvaient!

Catho recommenca la distribution des ecus. Ses trois sacs se viderent.

Alors, les ribaudes, par petits groupes, s'en allerent dans la nuit
silencieuse, et l'auberge demeura vide.

Catho prit une lanterne et descendit a sa cave; elle vit qu'il ne lui
restait plus une bouteille de vin, plus un flacon de liqueur! Elle
remonta dans le cabaret, penetra dans l'office et vit qu'il ne lui
restait plus un jambon, plus un morceau de pain, plus une volaille, plus
un pate!... Elle monta a sa chambre, ouvrit ses armoires et vit que,
depuis deux jours, elle avait vendu ce qu'elle possedait pour en faire
de l'argent... Elle ouvrit l'armoire ou elle avait place son argent, vit
qu'il ne lui restait plus un sou...

"Bah!" dit-elle simplement.

Alors, elle prit une forte dague qu'elle placa a sa ceinture, sortit,
ferma la porte du cabaret devaste, placa les clefs sous la porte et
s'eloigna a son tour.



XXIX

CE QU'IL Y AVAIT DANS LE SILENCE

La nuit etait claire; c'est-a-dire que le ciel, constelle du zenith
jusqu'a l'horizon, paraissait tout pale, de cette paleur indecise et
tendre de la toute premiere aube Pourtant l'aube etait loin encore.

Catho marchait, etonnee de cette majestueuse serenite; bien que son ame
inculte et farouche fut peu apte a regarder face a face les beautes
insondables, elle levait parfois la tete vers le zenith diamante; puis
peut-etre parce qu'elle ne pouvait saisir l'emotion qui tombait de ces
harmonies, elle baissait son regard en frissonnant.

Seulement, elle pensait:

"Comme la nuit est belle!"

Elle s'etonna que Paris fut aussi profondement silencieux.

Ou etaient les amoureux? Ou etaient les truands? Pourquoi tout le monde
se cachait-il?

Tout a coup, elle vit une porte s'ouvrir, la porte d'une belle maison,
la maison de quelque homme noble ou tout au moins bourgeois. Une
quinzaine de personnages en sortirent. Ils etaient armes d'arquebuses,
de pistolets, de pertuisanes, de hallebardes. L'un d'eux portait une
lanterne sourde. Un autre portait un papier. Tous avaient un brassard
blanc, quelques-uns une croix blanche sur le pourpoint.

Cette troupe se mit en marche.

L'homme qui tenait le papier marchait en tete, pres de l'homme a la
lanterne.

"Ou vont-ils? Que font-ils?" se demandait Catho en poursuivant sa route.

La troupe s'arreta soudain; l'homme qui etait en tete consulta son
papier et, s'approchant d'une maison, traca sur la porte un signe.

Ces gens alors allerent plus loin et Catho, etant arrivee devant la
porte, vit que le signe trace etait une croix blanche marquee a la
craie.

La troupe s'arreta encore devant deux autres maisons, et le meme homme
les marqua d'une croix blanche.

Puis ils tournerent brusquement dans une autre rue, et Catho poursuivit
son chemin.

Mais alors, a vingt pas devant elle, une deuxieme troupe lui apparut;
puis, a gauche, a droite, dans toutes les rues qu'elle longeait ou
qu'elle traversait, elle apercut des troupes pareilles. Et toutes
escortaient un homme qui portait un papier; cet homme s'arretait de
temps a autre, examinait son papier et marquait une maison d'une croix
blanche...

Catho compta d'abord ces petites lanternes sourdes qui se promenaient de
place en place; elle compta aussi les portes que, sur sa route, elle
vit marquees d'une croix blanches; puis elle y renonca... il y en avait
trop.

Et, comme deux heures sonnaient au loin, dans le solennel silence, elle
tressaillit et hata le pas en disant:

"A quoi vais-je penser la!... Voici l'heure, et on m'attend!..."

Deux heures venaient de sonner. Il se fit par toute la ville comme une
vaste et sourde rumeur, pareille a un coup de vent qui bruisse tout a
coup a travers une foret.

Puis le silence se fit plus profond...

Henri de Guise etait a cheval dans la cour de son hotel, remplie de gens
d'armes.

Le duc d'Aumale etait poste non loin de l'hotel Coligny, sous un hangar,
avec cent arquebusiers.

Le marquis chancelier de Birague etait devant Saint-Germam-l'Auxerrois
et, a voix basse, donnait des ordres a un capitaine de quartier qui
commandait cinquante hommes.

Le marechal de Damville attendait hors sa maison frissonnant
d'impatience. Il etait a cheval; autour de lui, trois cents cavaliers
pareils a des statues equestres!

Cruce etait embusque pres de l'hotel du duc de La Force, vieux huguenot
qui, depuis la mort de sa femme vivait retire, se consacrant a
l'education de son jeune fils. Cruce avait avec lui une vingtaine
d'hommes Trente garcons bouchers, les bras nus, le coutelas a la main,
entouraient Pezou.

Le libraire Kervier. avec un certain Charpentier commandait a une bande
de truands, deja ivres de vin, en attendant qu'ils fussent ivres de
sang. Ce Charpentier etait un docteur plus ou moins savant, mais rival
haineux du vieux Ramus.

Le marechal de Tavannes, poste sur le grand pont ecoutait, penche sur
l'encolure de son cheval. Deux cents fantassins, la pique au poing,
avaient l'oeil fixe sur sa haute silhouette noire.

A chaque pont, il y avait ainsi un barrage de fantassins, les chaines
etaient d'ailleurs tendues du cote de l'Universite, pour que ces troupes
ne pussent etre assaillies par-derriere.

A chaque carrefour de la ville, il y avait un capitaine de quartier et
cinquante bourgeois en armes.

Derriere les portes fermees de toutes les maisons catholiques, des gens,
prets a se ruer au-dehors la figure livide, ecoutaient le silence.

Le silence etait enorme; c'etait le silence de la mort.



XXX

LES MYSTERES DE LA REINCARNATION

Vers ce moment-la, c'est-a-dire entre deux et trois heures du matin, a
cet instant solennel ou des souffles d'angoisse faisaient frissonner la
nuit, une scene effroyable se deroulait au Temple, avec, pour uniques
personnages, le vieux routier et son fils, le chevalier de Pardaillan.

C'etait une de ces scenes qui, par l'epouvante qu'elles degagent,
depassent l'imagination et devant lesquelles la plume du romancier
hesite et tremble. Mais, pour la presenter au lecteur, nous devons, pour
quelques moments, nous attacher aux faits et gestes d'un personnage sur
lequel nous concentrons toute notre attention.

Ce personnage, c'etait l'astrologue de la reine, Ruggieri.

Ruggieri etait sans doute l'homme le plus convaincu de la cour de
France. Il avait la foi. Il croyait, d'une croyance profonde et sincere,
a la possibilite de l'Absolu. Etait-ce un fou? C'est possible, sans que
ce soit certain.

L'astrologue portait en lui le mystere du Moyen Age agonisant. Ne a
Florence, il etait peut-etre le fils de quelque magicienne syriaque ou
egyptienne, qui lui avait transmis l'amour des etudes esoteriques.

L'alchimie et l'astrologie etaient la double et incessante preoccupation
de cet homme. En cherchant la pierre philosophale, en manipulant et
en combinant des corps chimiques, Ruggieri avait trouve des poisons
redoutables.

Mais il faut noter que, pour lui, la pierre philosophale et la
connaissance de l'avenir par les astres n'etaient que deux formes de
l'Absolu. Ses etudes esoteriques comprenaient une troisieme forme, qui
etait la recherche de l'immortalite de l'homme.

Ainsi donc: la toute-puissance par la richesse infinie, la science
absolue par la connaissance de l'avenir; la parfaite jouissance de la
vie par l'immortalite, voila le reve fabuleux qui hantait ce cerveau.

Quand il etait fatigue de regarder au ciel, il redescendait a la chimie;
quand il etait fatigue de se pencher sur ses creusets, il se colletait
avec la mort...

Et, courbe sur le cadavre de quelque supplicie qu'il avait achete au
bourreau, il cherchait, oui, il cherchait le moyen de faire revivre ce
cadavre!...

"Qu'est-ce que le coeur? songeait-il: un balancier. Qu'est-ce que le
sang? Le charroi de la vie. Voici un corps. Le sang y est toujours,
c'est-a-dire le moyen de vehiculer la vie. Le coeur y est toujours,
c'est-a-dire le regulateur necessaire aux mouvements de la vie. Nerfs,
muscles, chair, cerveau, tout y est. Or, ce corps, tel qu'il est
maintenant, vivait ce matin. Il a fallu qu'une corde l'ait serre au cou
pour qu'il devienne cadavre. Et, cependant, il est tel qu'il etait avant
la pendaison. Que manque-t-il a ce corps de matiere? Evidemment le corps
astral qui mettait en mouvement le balancier et charriait de la vie a
travers les veines. De quoi s'agit-il donc, en somme? D'obliger ce corps
astral a se reincarner en ce corps materiel. Voila tout!

Quand il avait bien ainsi reve, Ruggieri modelait une statuette de cire
qui representait a ses yeux le corps astral du cadavre. Et, sur ce
simulacre, il essayait ses incantations...

Quelquefois, il lui avait semble voir le cadavre tressaillir comme pret
a se reveiller. Mais l'illusion s'envolait bientot.

A force de triturer le probleme sous toutes ses faces, un jour, il se
frappa le front:

"Quelle erreur! murmura-t-il. Je dis que le sang est dans le cadavre.
Oui, il y est. Mais il n'y est plus a l'etat liquide. Il est coagule.
Il ne peut plus charrier la vie. Il faudra donc au prochain cadavre que
j'acheterai, il faudra qu'avant toute incantation je lui transfuse un
sang vivant!..."

Or, maintenant que nous avons complete le portrait de Ruggieri,
maintenant qu'une lumiere livide, mais necessaire, a ete projetee sur
cette monstrueuse silhouette, nous prierons le lecteur de se transporter
cinq jours en arriere, jusqu'au moment ou le groupe d'hommes, que
nous avons signale en temps et lieu, penetra dans l'eglise
Saint-Germain-l'Auxerrois et enleva le cadavre de Marillac.

Catherine s'etait montree genereuse: a Panigarola, elle laissait le
cadavre d'Alice; a Ruggieri, elle envoyait celui de son fils. Ruggieri
attendait, en effet, hors l'eglise. Quand il vit les hommes qui
emportaient Marillac mort, il s'approcha et prononca quelques paroles,
sans doute un mot de reconnaissance.

Alors, il fit un signe, et les funebres porteurs se mirent a le suivre.

Arrive rue de la Hache, Ruggieri s'arreta non loin de la maison qu'avait
habitee Alice de Lux et, ayant fait deposer le cadavre a terre, il
renvoya les porteurs.

A grand-peine, il souleva le corps et le transporta ou plutot le traina
jusque dans les jardins. Et il referma la petite porte. Puis, a nouveau,
il chargea sur ses epaules le lugubre fardeau et parvint enfin jusqu'a
la maison si coquette ou se trouvaient ses laboratoires.

Lorsque le corps se trouva etendu sur une grande table de marbre,
lorsque Ruggieri l'eut deshabille et soigneusement lave, sa premiere
besogne fut de lui injecter des aromates destines a empecher toute
decomposition pendant quelques jours au moins; et ceci n'etait qu'un jeu
pour ce redoutable createur de poisons.

Il s'assit pres de la table de marbre a laquelle il s'accouda, et
examina le corps de son fils: il etait laboure de coups de poignard dont
plusieurs avaient penetre jusqu'aux sources de la vie; la poitrine, les
epaules, le cou etaient zebres de longues plaies entrouvertes. La tete
avait conserve une serenite remarquable. Evidemment, Marillac ne s'etait
pas apercu qu'on le tuait. Le premier coup, qui lui avait ete porte au
moment ou il descendait vers Alice, avait du le foudroyer. Les paupieres
etaient legerement soulevees. Ruggieri essaya en vain de les fermer et,
n'y parvenant pas, il jeta sur le visage un mouchoir de fine batiste
parfumee qu'il avait trouve dans le pourpoint du mort et qui etait au
chiffre d'Alice.

Ruggieri n'etait nullement emu.

La douleur paternelle disparaissait dans l'effort cerebral du savant.

Et cet effort devait etre enorme. Car, pendant plusieurs heures, le mage
demeura petrifie dans une immobilite telle qu'on l'eut pris pour un
autre cadavre, si une espece de tremblement n'eut parfois agite ses
mains. Il etait d'ailleurs aussi pale que le mort qu'il etudiait. Mais
ses yeux laissaient echapper une flamme ardente.

A un moment de cette sinistre meditation, il bredouilla quelques mots:

"Il a perdu tout son sang... l'operation n'en est-elle pas
simplifiee?... je recoudrai toutes ces plaies, sauf une... celle-ci...
qui a ouvert la carotide... c'est par la que je dois faire la
transfusion..."

A un autre moment de la journee, il murmura:

"Nostradamus ne m'a-t-il pas affirme qu'il avait oblige le corps astral
d'un de ses enfants a demeurer pres de lui pendant plus d'un mois?...
Et, moi-meme, n'ai-je pas vu tressaillir a diverses reprises les
cadavres que je voulais ranimer? Est-ce que le corps astral n'etait pas
la, alors, qui essayait de reintegrer sa demeure charnelle?"

A l'heure ou la nuit commencait a tomber, Ruggieri se leva brusquement,
courut a une vaste armoire pleine de livres et de manuscrits, et il se
mit a la fouiller febrilement.

Il tremblait convulsivement et repetait:

"Oh! je le trouverai... je le trouverai...."

Au bout de deux heures, ayant jonche le parquet de papiers et de volumes
epars, il finit par mettre la main sur ce qu'il cherchait: c'etait un
livre qui ne contenait guere qu'une cinquantaine de pages. Les pages
etaient moisies. Les caracteres de l'ecriture etaient hebraiques.

Lentement, Ruggieri se mit a le feuilleter. Ses yeux, d'un seul trait,
parcouraient chaque page.

A la vingt-neuvieme page, il eut comme un sourd rugissement, et son
doigt se posa, s'incrusta sur une ligne.

"La formule d'incantation!" gronda-t-il.

Il etait a ce moment dix heures du soir. Le silence etait profond
au-dehors.

Comme minuit approchait, l'astrologue alluma cinq nouveaux flambeaux, ce
qui faisait sept avec ceux qui l'eclairaient deja.

Il les placa sur le parquet dans l'angle du laboratoire tourne a l'est.
Les flambeaux etaient places en fer a cheval dont l'ouverture se
trouvait donc tournee vers l'ouest, et formaient un demi-cercle dans le
coin, un demi-cercle appuye a l'est. Dans ce demi-cercle de lumiere,
Ruggieri se placa debout, tourne vers l'interieur du laboratoire,
c'est-a-dire regardant l'ouest, qui est le lieu de tenebres, par rapport
a l'est d'ou vient la lumiere.

De fa main, il traca dans l'air un cercle, comme pour s'enfermer.

Puis, devant lui, a ses pieds, au milieu des deux branches du fer
a cheval forme par les sept flambeaux, il enfonca profondement son
poignard dont la garde formait une croix.

Alors, tirant un chapelet de son pourpoint, il en detacha douze grains
qu'il placa en cercle autour du poignard dresse comme une croix.

Minuit commenca a sonner ses douze coups lents et sonores, voiles de
tristesse...

Au sixieme coup, Ruggieri prononca la formule d'une voix calme, forte et
grave.

Les vibrations du douzieme coup de minuit resonnaient encore sourdement
dans les airs, lorsqu'il vit a l'autre extremite du laboratoire une
forme blanche qui, d'abord indecise, se precisa rapidement jusqu'a
dessiner une silhouette humaine.

Nous ne disons pas que cette sorte de vapeur blanche apparut dans le
laboratoire. Nous disons que Ruggieri la vit.

Alors, d'un pas saccade, il sortit du cercle forme par les flambeaux et
la croix, et s'avanca vers la forme blanche qu'il voyait.

Il ne faisait guere qu'un pas par minute, et chacun de ces pas
s'accomplissait avec la raideur lente et sans arret d'un mecanisme.

Au bout de douze pas, il s'arreta et demanda:

--Est-ce toi, mon enfant?...

Il ne vit pas les levres de l'apparition remuer. Aucun son ne frappa
ses oreilles. Mais il entendit, en lui-meme, et tres distinctement, la
reponse:

--Pourquoi m'avez-vous appele, mon pere?

Ruggieri se remit en marche; a mesure qu'il avancait, il vit
l'apparition reculer; le corps astral essayait de le fuir; mais lui le
poursuivait.

Ruggieri continua a marcher, revenant cette fois sur le cercle.

L'apparition se trouvait pres du poignard, entre les deux branches du
fer a cheval lumineux.

Alors, Ruggieri parla de nouveau. Il dit:

--Mon enfant, il faut entrer.

Il vit la forme blanche s'agiter violemment. Et, comme tout a l'heure,
en lui-meme, il entendit:

--Pourquoi ne me laissez-vous pas a l'eternel repos?

--Tu entreras, je le veux, dit Ruggieri. Pardonne-moi, mon fils, de
t'emprisonner ici. Entre, je le veux.

Il vit la forme blanche hesiter, reculer, prendre son elan, et se placer
enfin au centre des lumieres, a la place meme qu'il avait occupee.

Une satisfaction infinie se peignit sur les traits petrifies de
Ruggieri.

Au bout de quelques minutes, son visage se detendit, ses yeux reprirent
leur position naturelle, son bras droit retomba pesamment, le livre
s'echappa de sa main gauche et roula sur le parquet.

Regardant dans le cercle de lumieres, Ruggieri ne vit plus rien: la
forme blanche avait disparu.

Mais il sourit et murmura:

"Je ne suis plus en etat de voyant; donc, je ne vois pas; mais il est
la; le corps astral de mon fils est la; et il ne sortira que lorsque je
le voudrai!"

Ruggieri subit alors, et d'une facon soudaine, la reaction de l'etat
morbide ou il s'etait place par suite d'un phenomene de volonte connu et
decrit par tous les anciens auteurs des sciences esoteriques, mais que
la medecine moderne a invente... en lui donnant le nom tout battant neuf
d'autosuggestion.

Pendant quelques minutes, il demeura tremblant, vacillant, agite de
frissons fievreux. Mais, bientot, il se remit, et, courant aux volumes
qu'il avait jetes sur le parquet, il saisit l'un d'eux et sortit
rapidement de son laboratoire.

Le cadavre demeura seul sur la table de marbre, tandis que les sept
flambeaux continuaient a bruler.

Ruggieri etait entre dans sa chambre a coucher et, ayant allume une
lampe, se mit a parcourir le volume qui portait ce titre: _Traite des
fardements_.

C'etait une oeuvre de Nostradamus, publiee a Lyon en l'an 1552.

"Voila, murmura Ruggieri, voila ce que me laissa en mourant mon bon
maitre Nostredame. Que de fois j'ai lu et relu ces lignes tracees par sa
main quelques heures avant sa mort! Que de nuits j'ai passees sur
ces pages qu'il m'a sans doute laissees pour que je pusse tenter sa
reincarnation!... Je la tentai. Par trois fois, j'entrai dans son
tombeau, la-bas, dans l'eglise de Salon... mais je n'avais pas de sang a
lui transfuser... Lisons encore... essayons!..."

Le manuscrit etait divise en trois parties tres courtes. ecrit a la
hate, et dont beaucoup de phrases etaient simplement commencees.

La premiere partie commencait par ces mots:

"La reincarnation peut s'obtenir moyennant le rappel du corps astral."

La deuxieme partie portait une sorte de titre qui etait:

"Accointances qu'il peut y avoir entre le corps astral et le corps
materiel apres leur separation."

Enfin, la troisieme partie etait egalement resumee par quelques mots
places en tete de la page:

"Quel sang il faut infuser au cadavre."

Ce fut cette derniere partie que Ruggieri se mit a lire et a relire
longuement, la tete entre les deux mains. Enfin il se leva, alla a une
armoire de fer encastree dans le mur et dissimulee dans une tapisserie.
L'ayant ouverte, il en tira, parmi une foule de papiers, un rouleau de
parchemin qu'il deroula, sur la table et sur lequel il s'accouda.

C'etait une grande feuille sur laquelle etaient traces des signes
geometriques, avec renvois explicatifs sur les cotes. En haut de la
feuille, ces mots etaient ecrits:

"Horoscope de mon fils Deodat, comte de Marillac, et diverses
constellations en conjonction avec la sienne."

Alors, l'astrologue se mit a commencer une serie de calculs geometriques
dont chacun etait suivi de calculs chiffres.

Cela dura des heures.

Vers la fin, il ecrivait avec une sorte de fievre delirante. Une joie
intense resplendissait sur son visage.

"J'y suis! murmura-t-il tout a coup, voila la constellation de l'homme
qu'il me faut!... quel est cet homme?... Oh! je le trouverai!"

Il s'evanouit soudain.

Peut-etre de joie ou peut-etre de fatigue.

Quand il revint a lui.'au bout de quelques minutes, il se dit:

"Le jour ne va pas tarder a paraitre, maintenant... Eh bien, j'attendrai
a ce soir!..."

Il se releva alors, rangea ses papiers dans l'armoire de fer, et en tira
une boite qu'il ouvrit; elle contenait un certain nombre de pilules; il
en prit une et, l'ayant avalee, un bien-etre immediat succeda aussitot a
l'enorme fatigue qu'il eprouvait.

Ses yeux tomberent alors sur l'horloge.

"Neuf heures, dit-il, il fait grand jour..."

Alors, il comprit. Il venait de passer toute une journee a etudier
l'horoscope, apres toute la nuit passee a evoquer le corps astral de
son fils. On etait au mercredi soir... Il y avait donc a tout le moins
quarante-deux heures que Ruggieri n'avait pas mange!... qu'il n'avait
pas bu!... qu'il n'avait pas dormi!...

Sans aucun doute, les pilules, dont il venait d'en absorber une et qu'il
avait composees lui-meme, devaient contenir une substance fortifiante
d'une extreme energie, car il ne se sentit ni faim ni sommeil, et se
contenta de boire un grand verre d'eau.

Toute la nuit qui suivit, Ruggieri la passa au sommet de la tour, l'oeil
fixe a une puissante lunette qu'il avait perfectionnee pour son usage
personnel.

Le vendredi, dans la nuit, il fut distrait du travail forcene auquel il
se livrait par un envoye de la reine, qui l'appelait. Lorsqu'il revint
du Louvre, il se remit a etudier la constellation de l'homme dont le
sang etait necessaire a la reincarnation de son fils.

Vers trois heures, comme les astres palissaient et qu'il allait remettre
a la nuit suivante la suite de ses recherches, il poussa un cri
terrible:

"J'ai trouve! C'est lui!"

Il courut a sa chambre, sortit de l'armoire de fer une feuille de
parchemin pareille a celle qui contenait l'horoscope de son fils. Et
c'etait en effet un autre horoscope.

Il tremblait de joie au point qu'il n'ecrivait qu'avec difficulte. Une
flamme etrange jaillissait de ses yeux. Et il murmurait, apres chaque
calcul:

"Oui... c'est bien lui!... cela coincide..."

A six heures du soir, il poussa un long soupir, pareil a un rugissement,
et s'evanouit de nouveau en prononcant un nom:

"Pardaillan!..."

Voila donc ce que Ruggieri avait trouve! Le nom de l'homme dont le sang
etait necessaire a la reincarnation de son fils!...

Et, cet homme, c'etait le chevalier de Pardaillan!

C'est sur le chevalier de Pardaillan qu'il allait tenter la hideuse,
l'effroyable experience!...

Comment le sinistre astrologue avait-il pu arriver a cette conclusion?

Il est probable que, dans son aberration, dans l'etat de delire a
froid ou il vivait depuis l'assassinat de l'infortune Marillac, il est
probable que, dans le detraquement filial de cette cervelle qui avait
recu tant de secousses, il est probable, disons-nous, que la figure de
Pardaillan se presenta d'elle-meme a lui.

Ruggieri, lorsqu'il avait ete trouver le chevalier a l'auberge de la
Deviniere pour lui faire les propositions au nom de la reine, avait
rencontre dans l'escalier, et sans doute reconnu du premier coup son
fils Deodat.

Plus tard, il avait etabli l'horoscope du chevalier.

Mais, de cette rencontre de son fils en allant voir Pardaillan, etait
nee dans ce cerveau, sans cesse preoccupe de conjonctions, la certitude
que le comte de Marillac et le chevalier de Pardaillan etaient unis par
d'invisibles liens et que leurs destinees faisaient corps.

Cette conviction, qui dormait au fond de son esprit, s'etait reveillee
sans qu'il en eut conscience, au moment ou il cherchait dans le ciel la
constellation de l'homme dont le sang lui etait necessaire.

En realite, des la premiere minute, il avait ete obsede par l'energie du
chevalier, et, comme il arrive a tous ceux qui poursuivent un probleme
insoluble, il avait amoncele d'instinct les preuves autour de la
solution ardemment souhaitee. Et, alors qu'il croyait que cette solution
lui venait de ses calculs, c'est lui qui l'y avait mise des avant de
commencer le calcul. Toute folie trouve son explication.

Ruggieri revint rapidement a lui.

En toute hate, de l'armoire de fer, il tira trois ou quatre papiers.

Ces papiers etaient blancs.

Mais au bas de chacun se trouvaient la signature de Charles IX et le
sceau royal.

Comment Ruggieri s'etait-il procure ces ordres en blanc? Les avait-il
obtenus de Catherine? Etaient-ce de parfaites imitations? Peu importe.

Il en remplit deux.

Puis il descendit a son laboratoire et renouvela ceux des flambeaux du
cercle lumineux qui etaient pres de s'eteindre, operation qu'il avait
soigneusement recommencee plusieurs fois depuis l'incarnation; car, les
lumieres ne devaient pas s'eteindre: une seule lumiere eteinte, c'etait
une porte par ou le corps astral pouvait fuir.

"O mon fils, dit-il, sois rassure; des cette nuit, je verserai dans ton
corps materiel le sang necessaire, et, pour chasser les esprits jaloux,
je sonnerai le glas, le glas terrible qui sera le signal des milliers de
morts, afin que des milliers de corps astraux encombrent l'atmosphere!"

Ainsi s'exprima le fou...

Ayant parle au corps astral comme on vient de le dire, Ruggieri sortit
du laboratoire sans regarder le cadavre tout raide et livide sur sa
table de marbre. Et, ayant enfourche sa mule, il se hata vers le Temple.

Introduit aupres de Montluc, il exhiba les papiers qu'il avait remplis.

Montluc, les ayant lus, jeta sur l'astrologue un regard de stupeur et
presque d'epouvante.

"Mais, observa-t-il enfin d'une voix saccadee, je ne sais pas si la
mecanique fonctionne encore... il y a longtemps qu'elle n'a servi...

--Ne vous inquietez de rien. Mettez-moi seulement en relation avec
l'homme.

--Bon. Venez donc.

Montluc et Ruggieri descendirent, gagnerent une cour etroite au Fond de
laquelle s'elevait une cahute en planches.

--Il est la, dit Montluc. Parlez-lui. Je vais m'occuper de faire
descendre vos deux gaillards.

Montluc salua et se retira avec une hate que motivait peut-etre un
sentiment d'horreur, ou peut-etre simplement le desir de courir a son
appartement ou il devait attendre les deux ribaudes qui lui avaient
promis leur visite pour ce soir-la.

Ruggieri, etant entre dans la cabane, vit un homme qui s'occupait a
raccommoder une paire de sandales.

Cet homme, court sur ses jambes torses, avait une tete monstrueuse, des
epaules enormes, et devait etre d'une force herculeenne. C'etait un
ancien condamne aux galeres, qu'on avait gracie a condition qu'il
remplit, au Temple, certaines fonctions d'un ordre particulier.

Ruggieri lui montra l'un de ses papiers. L'homme fit signe qu'il
obeirait. Ruggieri lui donna alors quelques ordres a voix basse. L'homme
repondit:

--J'y vais.

--Non, dit l'astrologue, pas maintenant.

--Et quand-?

--Cette nuit. Je ne pourrai etre ici qu'a trois heures et demie. Je veux
recueillir moi-meme la chose.

--Trois heures et demie. Bon. Je commencerai donc a tourner la manivelle
vers trois heures.

Ruggieri approuva d'un signe de tete et sortit.

Mais, au moment ou il allait franchir la porte du Temple, il s'arreta
soudain et murmura:

"Il faut que je le voie... il est essentiel que je lise dans sa main..."



XXXI

LA MECANIQUE

Apres la soudaine intervention de Marie Touchet dans la chambre de
torture, les deux Pardaillan avaient ete reintegres dans leur cellule.
Un flot d'espoir montait de leurs coeurs a leurs cerveaux. Mais ces
deux hommes d'une trempe exceptionnelle evitaient de se montrer l'un a
l'autre la joie qu'ils eprouvaient.

Simplement, le vieux routier s'ecria Quand ils eurent ete enfermes:

--Pour cette fois, chevalier, je dois convenir que tu n'as pas eu tort
de sauver cette aimable personne. Par Pilate, j'aurai donc connu une
femme qui aura montre quelque gratitude?

--Vous pouvez ajouter un homme, observa le chevalier.

--Qui donc? Ton Montmorency, qui nous laisse mourir dans ce
cul-de-basse-fosse, alors qu'il devrait deja avoir mis le feu a Paris et
fait sauter le Temple pour nous en tirer!

--Mais, monsieur, nous eussions saute, nous aussi en ce cas, repondit le
chevalier. Mais, ajouta-t-il, c'est de Ramus que je voulais parler.
Ce digne savant ne nous a-t-il pas tires d'un fort mauvais pas, rue
Montmartre?

--C'est pardieu la verite. Mort de tous les diables devrai-je donc me
reconcilier avec l'humanite?

Les deux intrepides aventuriers plaisantaient et devisaient paisiblement
a l'heure ou ils venaient d'echapper a une mort affreuse.

Cependant, peu a peu, leur entretien s'attacha a cette charmante et
vaillante jeune femme qui leur etait apparue comme un ange sauveur. Ils
finirent par convenir que leur situation s'etait infiniment amelioree et
que, surement. Marie Touchet les delivrerait.

La journee se passa ainsi.

Et, deja, la nuit avait envahi leur cachot, alors que dehors il faisait
jour encore, lorsque la porte s'ouvrit.

Avouons que le coeur leur battit fort: etait-ce la liberte?...

C'etait Ruggieri!...

Il entra seul, une lanterne a la main, tandis que les arquebusiers qui
l'avaient accompagne se rangeaient dans le couloir, prets a faire feu a
la moindre tentative d'evasion.

Ruggieri leva sa lanterne et alla droit au chevalier.

--Me reconnaissez-vous? demanda-t-il.

Le chevalier examina un instant l'astrologue.

--Je vous reconnais, dit-il, bien que vous ayez fort change. C'est vous
qui vintes me voir en mon taudis qui se trouva fort honore de votre
visite. C'est vous qui me posates de ces questions etranges, comme de me
demander en quelle annee j'etais ne et si j'etais libre... C'est vous
qui me donnates ce joli sac contenant deux cents beaux ecus de six
livres parisis. C'est vous qui m'ouvrites la porte de la maison du Pont
de Bois ou vous m'aviez donne rendez-vous... Mon pere, saluez cet
homme: c'est un des plus hideux coquins dont puisse se glorifier une
truanderie. Savez-vous pourquoi il m'amena a l'illustre et genereuse
Catherine, reine de par le diable? C'etait pour me prier d'assassiner
mon ami, le comte de Marillac!

Une terrible secousse fit bondir l'astrologue.

Ses yeux se gonflerent, comme s'il allait pleurer.

Mais il ne pleura pas. Il eclata d'un rire sinistre et grinca:

--Moi! Moi! Tuer Deodat! Fou! Triple fou!... Ah! si Deodat n'etait mort,
si je n'avais enferme son corps astral dans le cercle magique...

Il n'acheva pas.

Le chevalier l'avait saisi par le bras. Il secoua violemment ce bras.

Vous dites, gronda-t-il, vous dites que le comte est mort!...

--Mort! repeta Ruggieri hagard, une lueur de folie dans les yeux.
Mort!... heureusement, je tiens les deux corps, le corps materiel et
l'astral... jeune homme, c'est pour cela que je suis ici... votre main,
je vous prie...

Le chevalier avait croise les bras, et sa tete s'etait inclinee sur sa
poitrine.

--Si loyal, murmura-t-il, si brave et si jeune!... Et si bon!...
Mort!... Tue sans doute par cette femme!... Mon pere, mon pere, vous
avez trop raison... il y a trop de loups et de louves de par le monde...

--Pardieu! fit le vieux routier qui tournait avec curiosite autour de
Ruggieri. Quand je te le dis, chevalier! Des loups, certes, il y en a
a foison. Et des hiboux... tiens, comme monsieur que voici... fi! la
vilaine bete... vous sentez la mort, monsieur; allez-vous-en!...

--Monsieur, dit timidement Ruggieri, voulez-vous me donner votre
main?...

Il parlait au chevalier, et sa voix avait une si etrange douceur, elle
implorait avec tant de tristesse, que le chevalier, lentement, decroisa
les bras et dit:

--Quoi que vous ayez fait, monsieur, je crois que vous pleurez, mon
pauvre ami... voici ma main.

Ruggieri avait saisi la main droite que le chevalier, croyant qu'il
voulait simplement la serrer par communaute d'affliction, lui avait
tendue. Cette main, il l'avait ouverte, et, projetant sur la paume la
lumiere de la lanterne, il l'etudiait, il en inspectait les lignes.

Deja, Ruggieri avait oublie ce sentiment de douleur paternelle qui
s'eveillait en lui. Il etait tout a sa folie, a l'affreuse pensee qui le
guidait.

--Voici la preuve! hurla-t-il. Voici votre ligne de vie qui va se perdre
dans la ligne que j'ai retrouvee dans la main de Deodat! Voici, tenez...

Il eut sans doute revele l'abominable, la monstrueuse esperance de
reincarnation, mais le vieux Pardaillan, exaspere par l'accent funebre
de cette voix, avait saisi Ruggieri au col; il le secoua un instant et,
finalement, d'une secousse, l'envoya rouler sur la porte du cachot.

Ruggieri se leva lentement et jeta sur le chevalier un dernier regard si
etrange que celui-ci en frissonna; puis, ouvrant la porte, il disparut.

--As-tu vu ce regard? dit le vieux routier tout pale.

Le chevalier, tout a la violente douleur de la nouvelle qu'il venait
d'apprendre, allait et venait dans le cachot avec une agitation
croissante. Une furieuse colere montait en lui. Jamais le vieux
Pardaillan n'avait vu son fils dans cet etat. Et, sans doute, cette
colere, allait finalement se traduire par quelque eclat, lorsque la
porte s'ouvrit a nouveau. Les memes arquebusiers, qui avaient conduit
Ruggieri, apparurent dans les couloir. Et le sergent qui les commandait
dit simplement:

--Messieurs, veuillez me suivre.

Le vieux routier tressaillit d'espoir. Il voyait dans cet incident la
suite de l'intervention de Marie Touchet. Si on ne les mettait pas en
liberte, on allait les transferer dans quelque chambre plus aeree. Il
saisit le bras du chevalier.

--Viens, dit-il. Nous songerons a venger ton ami quand nous serons hors
d'ici.

--Oui, fit le chevalier, les dents serrees, le venger!... Je sais d'ou
est parti le coup qui l'a frappe.

Ils se mirent en marche, entoures d'arquebusiers.

--Monsieur, dit le vieux Pardaillan au sergent, vous nous conduisez dans
une autre cellule?

--Oui, monsieur.

--Tres bien.

Le sergent le regarda d'un air etonne. On arriva au bout du couloir et
on commenca a descendre un escalier tournant, pareil a celui qu'ils
avaient descendu le matin pour arriver a la chambre de torture, mais non
le meme.

Cependant, ils s'enfoncaient de plus en plus. L'air devenait mephitique.
Les murailles suintaient. Par plaques, des touffes de champignons
verdatres se renflaient sur la pierre. A d'autres endroits, cette pierre
brillait de mille cristaux minuscules: c'etait le salpetre qui sortait.

On arriva ainsi a une sorte de boyau long d'une vingtaine de pas.

"Diable!" songea Pardaillan pere.

Mais il se rassura aussitot en apercevant, au bout du boyau, un etroit
escalier qui remontait. Et, comme il n'y avait de couloir ni a droite ni
a gauche, il en conclut qu'ils allaient reprendre par la le chemin qui
les ramenerait a l'air.

C'etait vrai: les deux Pardaillan devaient monter cet escalier qui
tournait rapidement sur lui-meme et dont ils n'apercevaient que les deux
ou trois premieres marches.

Il y eut mieux: les arquebusiers firent halte dans le boyau, et les
deux prisonniers furent invites a monter les premiers. Ils monterent;
derriere eux, le sergent; derriere le sergent, les arquebusiers.

Le vieux Pardaillan qui, plein d'espoir, marchait en tete, compta huit
marches tournantes. A la neuvieme marche, il n'y avait plus d'escalier,
mais une sorte de porte basse et etroite s'ouvrait; machinalement, il
franchit le pas; le chevalier passa derriere lui; au meme instant, ils
entendirent derriere eux un bruit sonore et metallique, comme celui
d'une porte de fer qui se referme...

L'obscurite etait opaque.

Le silence etait aussi absolu que les tenebres.

--Es-tu la? demanda le vieux Pardaillan, avec une poignante angoisse.

--Je suis la! dit le chevalier.

Ils se turent brusquement, pris de cet indicible etonnement qui est le
premier signe de la terreur: en effet, leurs voix resonnaient d'etrange
facon, avec cette meme sonorite metallique qu'avait eue la porte en se
Refermant.

Instinctivement, les deux hommes avaient tendu les bras devant eux;
leurs mains se rencontrerent et s'etreignirent.

Dans ce mouvement, ils firent chacun un pas pour se rapprocher l'un de
l'autre.

Mais ils s'arreterent soudain, et la meme sensation d'etonnement les
immobilisa; en voulant marcher, ils avaient senti que le plancher
n'etait pas sur un plan horizontal, mais qu'il s'inclinait sur une pente
assez raide.

Le vieux Pardaillan se baissa vivement et toucha ce plancher.

--Du fer! gronda-t-il en se redressant.

Alors, ensemble, ils reculerent, remontant la pente de cet etrange
plancher de fer.

Au bout de trois pas, ils furent arretes par la muraille et, l'ayant
touchee, ils constaterent qu'elle etait en fer!

Ils etaient entoures de fer. Ils etaient dans une chambre de fer!

Pourtant, contre la muraille, leurs pieds se sentaient d'aplomb. La
declivite ne commencait qu'a un demi-pas du mur de fer.

--Ne bouge pas de la! fit le vieux Pardaillan. Je ne sais dans quel
traquenard nous sommes tombes. Mais ce doit etre effroyable. Je veux
pourtant me rendre compte...

Alors, il se mit a suivre la muraille en comptant ses pas a haute voix,
afin de rester en communication avec le chevalier.

Il marchait le long de cette bordure horizontale sorte de sentier qui
cotoyait le pied des murs.

Lorsque, ayant fait le tour de cette case, il rejoignit son fils, il
avait compte vingt-quatre pas; huit de chaque cote dans le sens de la
longueur et quatre dans le sens de la largeur.

La cage etait donc d'assez vastes proportions. Ni banc ni siege d'aucune
sorte, ni aucun des ustensiles qui garnissent un cachot: partout la
muraille etait unie.

Ils songerent-qu'on les avait enfermes dans cette cage pour les y
laisser mourir de faim et de soif.

Un moment, l'effroi penetra dans ces ames indomptables.

Mais, bientot, chacun d'eux songeant qu'il ne devait pas augmenter les
souffrances de l'autre par sa propre faiblesse, ils raffermirent leurs
coeurs, et se prenant par la main:

--Je pense, dit Pardaillan pere, que voici la fin de notre carriere.

--Est-ce qu'on sait? dit froidement le chevalier.

--Soit! je ne demande pas mieux que de vivre encore. Mais j'enrage de ne
pas savoir ou je suis, et pourquoi ce plancher s'en va de tous cotes en
pente vers le centre.

--Peut-etre s'est-il affaisse par son propre poids Attendons, monsieur.
Qu'avons-nous a redouter au bout du compte? De mourir par la faim.
Je conviens que c'est un supplice assez hideux. Mais nous pourrons y
echapper quand il nous sera bien demontre que nous devons mourir.

--Y echapper! Et comment?

--En nous tuant, dit simplement le chevalier.

--J'entends bien. Mais comment? Nous n'avons ni dague, ni epee.

--Nous avons mieux.

--Et quoi?

--Nos eperons. Les miens n'ont pas de molette et constituent au pis
aller des poignards assez presentables.

--Par Pilate, tu es en veine de bonnes idees, chevalier!

Tel fut l'entretien heroique de ces deux hommes places dans la situation
la plus effroyable.

Seance tenante, le chevalier defit ses eperons qui, selon un usage
encore tres repandu, consistaient simplement en une tige d'acier assez
longue et aigue. Il en donna un au vieux routier et garda l'autre pour
lui...

Chacun d'eux affermit cette arme extraordinaire dans sa main droite en
nouant autour du poignet les courroies d'eperon.

A partir de ce moment, ils ne se dirent plus rien.

Accotes a la muraille de fer, l'oreille tendue, ils attendirent,
cherchant a voir et ne voyant que tenebres, cherchant a entendre et
n'entendant que silence.

Quel espace de temps s'ecoula ainsi?

Soudain, le vieux Pardaillan murmura:

--As-tu entendu?...

--Oui... Ne bougeons pas... Taisons-nous...

Un leger bruit, comme le bruit du declic d'une machine qui va se mettre
en mouvement, venait de frapper leurs oreilles.

Ce bruit de declic venait du plafond.

A ce moment meme, une lumiere pale envahit la cage de fer... puis cette
lumiere se renforca comme si une deuxieme lampe mysterieuse eut ete
allumee... puis elle se renforca deux fois encore, en sorte que la
clarte etait maintenant suffisante pour montrer tous les details de
l'epouvantable lieu.

D'abord, les deux Pardaillan ne virent qu'eux-memes. Ils se virent
hagards, herisses, avec des visages terribles:

--On va nous attaquer, gronda le vieux.

--Oui, tenons-nous bien.

--Ce n'est pas par la faim qu'on veut nous tuer... C'est donc la
bataille!...

--La bataille! La vie!...

Cependant, l'attaque ne se produisait pas. D'un rapide regard, ils
inspecterent alors le caveau. Et cet etonnement que nous avons signale
plus haut, cet etonnement avant-coureur des plus atroces sensations
d'horreur entra de nouveau dans leurs esprits avec une violence d'ecluse
qui s'ouvre...

Voici en effet ce qu'ils virent:

Ils avaient cherche d'instinct la porte, le trou par ou ils etaient
entres, et ils ne la trouverent plus; cette porte devait sans doute se
fermer hermetiquement au moyen d'un mecanisme: sur la muraille, aucune
ligne indiquant la solution de continuite, plus de porte!

Ils examinerent alors ce plancher bizarre qui, dans la nuit, leur avait
paru s'en aller en pente.

Ils ne s'etaient pas trompes: tout autour du caveau bordant la muraille,
regnait un sentier horizontal de deux pieds de large; et a partir de
l'arete de ce sentier commencait la declivite assez raide; le plancher
etait ainsi divise en quatre pans dont chacun s'abaissait vers le
centre, et cela formait un tronc de pyramide renversee parfaitement
regulier. Les quatre pans inclines, au lieu d'aboutir a une pointe
centrale, etaient coupes de facon a former au fond de cette cuvette
quadrangulaire un rectangle tres regulier.

Or, ce rectangle, ce n'etait pas une plaque de fer, ni une dalle de
pierre, ni rien!

C'etait du vide!...

Si, dans la nuit, ils se fussent laisse entrainer sur l'une des quatre
pentes, ils eussent abouti a ce trou!

Tombes! Ou? Dans quoi? Dans quel puits? Quel abime?

A tout prix le savoir! Ils le voulurent. Et s'arc-boutant l'un a
l'autre, pour ne pas glisser sur la pente unie ils descendirent et
arriverent au bord du trou de la cheminee.

Et alors, ils fremirent. S'etant regardes ils se virent livides. Et le
vieux Pardaillan prononca ces mots:

--J'ai peur... Et toi?...

--Eloignons-nous, fit le chevalier sans repondre a la terrible question.

Ils revinrent sur le sentier.

Qu'avaient-ils donc entrevu de formidable? Etait-ce un puits sans fond?
Etait-ce le vertige d'une chute qui ne s'arreterait jamais?

Non. C'etait quelque chose de plus simple, mais cette simplicite
degageait de l'horreur.

Ce trou... Eh bien, ce trou, c'etait une fosse en fer.

Oui. Une fosse!... Mais une fosse avec d'etranges particularites.
D'un bout a l'autre, elle etait creusee d'une rigole. Et cette rigole
aboutissait a un orifice de tuyau qui se perdait on ne savait ou...

Pourquoi cet agencement destine a pousser, a refouler, a attirer, a
absorber?...

Les Pardaillan, muets, colles contre la muraille de fer, regardaient la
fosse qui beait au centre de la cuvette quadrangulaire formee par le
plancher de fer.

Nous avons dit que le fantastique caveau s'etait eclaire.

La lumiere venait de quatre lampes.

Ces lampes, placees dans des niches pratiquees au bas de la muraille, au
ras du sentier, etaient mises hors d'atteinte par un treillis de fer.

Les niches, evidees dans la muraille de fer, correspondaient evidemment
avec un couloir qui faisait le tour du caveau puisque c'etait du dehors
qu'on avait allume les quatre lampes.

Ces lampes, placees au ras du sol, etaient agencees pourtant de maniere
a envoyer leurs reflets vers le plafond en meme temps que vers la fosse.

Ce plafond lui-meme etait de fer.

Les Pardaillan leverent les yeux, l'inspecterent... et i'etonnement les
saisit dans ses rafales plus puissantes...

Ce plafond ne ressemblait pas plus a un plafond que le plancher
ressemblait a un plancher...

Ce plafond etait lui-meme dispose en tronc de pyramide, chacun de ses
pans etant parfaitement dans le plan de la pyramide d'en bas!

En sorte que, si ce plafond etait tombe, il se fut exactement adapte au
plancher.

Et, au centre de ce plafond, juste au-dessus de la fosse, une masse de
fer parfaitement rectangulaire surplombait. Cette masse, epaisse de cinq
pieds, toujours dans l'hypothese ou le plafond fut tombe, se serait
exactement emboitee dans la fosse!...

Tout cela formait un ensemble exorbitant; cela suait l'epouvante, cela
distillait de l'horreur...

Le chevalier de Pardaillan ayant tout inspecte, ayant confronte avec ce
qu'il voyait le souvenir des choses qu'on se racontait a voix basse sans
y croire, le chevalier de Pardaillan, avait compris. Et, de ses levres
qui remuerent a peine, il laissa tomber ces seuls mots:

--La mecanique espagnole qui fonctionna aux XVe et XVIe siecles, dans le
mystere des geoles profondes!

--La mecanique? interrogea le vieux Pardaillan. qui ne savait pas, lui!

Le chevalier n'eut pas le temps de repondre.

Ce leger bruit de declic, qu'ils venaient d'entendre peu avant que les
lumieres ne s'allumassent, se reproduisit dans le silence absolu.

Presque en meme temps, ils entendirent sur le cote droit de la cage de
fer, au-dehors, une rumeur grincante et continue de roue mal graissee
qui se met en mouvement, ou de vis qui s'enfonce dans un pas de vis
rouille...

La vis devait etre formidable, si c'etait une vis. Car la rumeur etait
assourdissante.

Et, aussitot, un grondement sourd, un roulement ininterrompu qui venait
d'en haut leur fit lever les yeux vers le plafond.

Leurs cheveux se herisserent...

Le plafond s'etait mis a descendre!...

Il descendait tout d'une piece, d'un mouvement tres lent, mais continu.
Il s'abaissait...

La monstrueuse pyramide de fer en relief descendait vers la pyramide de
fer en creux...

Le bloc de fer rectangulaire s'abaissait pour aller s'encastrer dans la
fosse de fer...

Et eux?...

Eux!... Ils allaient bientot sentir peser sur leurs tetes la masse
formidable!

Alors, affoles, ils allaient chercher a gagner une minute de vie!

Comment?... En descendant vers la fosse.

Et, lorsqu'ils y seraient, la masse rectangulaire s'emboiterait dans
cette fosse...

Ils seraient ecrases par l'effroyable pression!

Et la rigole etait la pour recueillir leur sang!

La fosse etait la! Ils y descendraient surement, infailliblement! Elle
les fascinait. Elle les appelait. Elle les attirait comme le Maelstrom
de l'Ocean attire le vaisseau qui se debat en vain pour echapper a ses
mortelles etreintes!

Le grondement de la mecanique continuait.

Le plafond descendait.

Bientot, il se trouva a un pied de la tete du vieux Pardaillan, plus
grand que le chevalier.

Epouvante et delire"... Bientot, il ne fut qu'a un pouce!...

Bientot, il ne fut qu'a une ligne!...

Il toucha les cheveux... il atteignit le crane... le vieux routier
baissa la tete... la masse effroyable atteignit ses epaules... il
fallait descendre... descendre vers l'horreur... descendre vers la fosse
de fer!...

Terrible, les yeux exorbites, les veines des tempes gonflees a eclater,
le vieux incrusta ses pieds sur le sentier de fer, s'arc-bouta des
deux coudes a la muraille de fer, et, se raidissant dans un effort
titanesque, il voulut, oui, il voulut, de ses epaules, arreter la
descente du plafond de fer!...

Et l'impossible se realisa!

Le plafond s'arreta!...

Mais cela dura quelques secondes... le vieux haleta, son visage se
convulsa... le plafond se remit a descendre...

Alors, comme le fer touchait les epaules du chevalier, il s'arc-bouta a
son tour... il refit le prodige...

Et pendant que, de ses epaules, il suspendait un instant l'epouvantable
masse, sa parole, etrange, comme lointaine, descendit vers le vieux
routier...

--Mon pere, nous avons nos poignards... Quand je tomberai pres de vous,
il sera temps... mourons ensemble...

La seconde d'apres, l'irresistible force descendante le courba...

Il s'abattit pres de son pere.

L'instant supreme etait venu: en meme temps, ils leverent leurs mains
armees pour se frapper...



XXXII

DES VISAGES PENCHES SUR LA NUIT

Vers deux heures du matin, cette nuit-la, Ruggieri sorti du nouvel
hotel de la reine, et, d'un pas tranquille, prit le chemin de l'eglise
Saint-Germain-l'Auxerrois ou il ne tarda pas a arriver. Il se dirigea
vers la petite porte par laquelle Marillac et Alice de Lux etaient
entres dans la nuit du lundi precedent.

Devant cette porte, il trouva un homme qui l'attendait. C etait le
sonneur de cloches. Cet homme remit a l'astrologue la clef du clocher,
et dit:

--Comme ca, vous ne voulez pas que je vous aide? C'est que la Guisarde
est lourde a manoeuvrer. Moi-meme j'ai du mal a la mettre en mouvement.

--La Guisarde? fit Ruggieri.

--Oui, dit le sonneur en eclatant de rire, c'est le nom que j'ai donne a
la grosse cloche.

Ruggieri entra dans l'eglise, ferma la porte et bientot il commencait
l'ascension du clocher. Il parvint ainsi a une sorte de chambre ouverte
a tous les vents et dont le plafond etait perce de trous par ou
descendaient des cordes qui servaient a mettre en mouvement les cloches
situees au-dessus du plafond.

L'une de ces cordes etait un vrai cable: c'etait la corde du gros
bourdon, qu'on sonnait rarement. Le sonneur, pourtant vigoureux etait
oblige de se faire aider pour le mettre en branle.

Ruggieri saisit ce cable et le secoua en levant la tete.

Une douzaine de hiboux effares se mirent a voleter.

--Qui etes-vous? s'ecria l'astrologue qui se mit a parcourir a grands
pas le plancher a demi pourri. Etes-vous les ames de Chilperic et
d'Ultrogothe dont j'ai vu les statues aux portails de cette eglise?
Est-ce toi, roi franc, toi qui batis ce temple, voici pres de mille ans?
Venez-vous m'aider?... Oui... il faut que, cette nuit, les airs soient
remplis d'esprits!

Une sueur abondante et glaciale ruisselait sur son visage.

--Voici l'heure! murmura-t-il d'une voix grelottante. Voici l'heure ou
je vais sonner le grand rappel des esprits epars... le glas du comte de
Marillac!...

Il se redressa lentement en eclatant de rire, et marcha vers la grosse
corde, la corde du tocsin...

--Le glas de mon fils!... Non, de par Dieu, de par la Vierge, de par les
saints!... Sonne, bronze enorme, sonne la vie, sonne la reincarnation du
fils de la reine!...

En hurlant ces paroles insensees, il se jeta sur la corde du tocsin et
s'y suspendit de tout son poids...

Pendant quelques secondes, la lourde cloche s'ebranla, se balanca,
tressaillit, grinca...

Puis le battant frappa les flancs... le premier coup retentit, jetant
dans le meme silence un mugissement prolonge.

Sur la facade du Louvre qui regardait Saint-Germain-l'Auxerrois,
un balcon etait ouvert--le balcon d'une vaste salle plongee dans
l'obscurite. Pres du balcon, deux ombres a demi penchees en avant, sans
oser se montrer, attendaient, raidies par l'angoisse de cette minute
Fatale.

C'etait Catherine de Medicis, toute vetue de noir.

C'etait son fils bien-aime, Henri, duc d'Anjou.

Ils se tenaient par la main. Ils etaient blemes. Le duc d'Anjou
tremblait. Comme Ruggieri, ils ecoutaient, ils regardaient. Leurs yeux
etaient fixes sur l'eglise

Cette sorte de surexcitation nerveuse, maladive, qu'on eprouve lorsqu'on
attend le bruit d'une explosion alors que les mineurs ont mis le feu
a la meche, tordait Catherine et lui laissait a peine la faculte de
respirer...

Tout a coup, devant eux, la voix grave, profonde et mugissante du bronze
donna son premier coup de gueule.

Le duc d'Anjou, d'une secousse, echappa a l'etreinte de sa mere, et
recula... recula jusqu'a ce que, trouvant derriere lui un fauteuil, il
tomba en se bouchant les oreilles.

Catherine, comme poussee par une force invincible, s'etait redressee
avec un soupir terrible.

Elle bondit sur le balcon, se pencha sur l'appui, noire funebre les
ongles incrustes a la pierre, pareille a l'archange de la Mort.

La cloche, la grosse cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois hurlait,
gueulait, mugissait, rugissait, comme folle...

Alors des bruits etranges, des rumeurs inouies monterent du fond de
l'ombre...

Pres de Saint-Germain, une autre cloche se mit a hurler, puis, plus
loin, une autre, puis d'autres, toutes les cloches tous les tocsins de
Paris secouant sur la ville les rafales monstrueuses de leurs sonorites
eperdues!

En bas, des ombres apparaissaient, qui couraient se heurtaient,
vociferaient, et des eclairs jaillissaient des epees; des torches, des
centaines de torches, des milliers de torches s'allumaient, et la ville
paraissait toute rouge tout embrasee comme par les feux de l'enfer
soudain ramenes sur la terre...

Derriere Catherine, dans le Louvre, un coup de pistolet retentit, puis
un autre, puis d'autres.

Le grand carnage huguenot, la grande hecatombe humaine venait de
commencer!



XXXIII

LE ROI QUI RIT

Charles IX se trouvait dans sa chambre a coucher. Il ne s'etait pas
deshabille. Mais il etait assis dans un vaste et profond fauteuil ou il
paraissait plus petit encore plus malingre et chetif. Ses deux levriers
favoris Nysus et Euryalus, etaient couches a ses pieds et dormaient d'un
sommeil inquiet.

Au premier coup de tocsin, il eut comme un long frisson.

Le bourdon de Saint-Germain-l'Auxerrois se mit alors a gronder et a
mugir, comme une bete fauve encagee bondit a tort et a travers.

Nysus et Euryalus, debout soudain, firent entendre un long grognement de
colere et de peur. Charles IX les appela; ils sauterent sur le fauteuil,
chacun d'un cote; il saisit leurs deux tetes fines et soyeuses, les
pressa contre sa poitrine pour sentir quelque chose de vivant et d'ami.

Toutes les cloches de Paris, tous les tocsins s'etaient mis a repondre
au tocsin enrage de Ruggieri.

Le roi, lentement, se souleva, se mit debout. Il courut enfoncer sa
tete sous les oreillers du lit; mais le hurlement etait plus fort;
les vitraux tremblaient; les flambeaux grelottaient; les meubles
trepidaient... Alors il se redressa, leva la tete, voulut braver les
hurlements; sa bouche crispee laissa echapper des maledictions sourdes;
puis il cria plus fort; puis il se mit a vociferer, il hurla a l'unisson
des cloches, et ses deux chiens hurlerent. Le roi vociferait:

--Gueuses! vous tairez-vous! Assez! Assez! Gueuses! cloches d'enfer! Je
veux qu'on les fasse taire! Oh! les cloches! Elles crient plus fort, je
ne veux pas! Ne tuez pas!

Ou fuir? Plus feroce, plus lugubre, l'immense et tragique hurlement
repercutait les echos prolonges de ses clameurs. L'affreuse tempete des
tocsins deployait sur Paris des rafales plus violentes. Ah! non, elles
ne se tairaient pas, les cloches! Pendant quatre jours et quatre nuits,
elles devaient ainsi rugir sans arret.

Charles courut a la fenetre, arracha le rideau, souleva un chassis.

Il recula en claquant des dents.

Le jour venait. Le matin de ce dimanche se levait. Mais, malgre le jour,
les torches continuaient a courir.

Des gens, avec de longs cris d'horreur, fuyaient. D'autres, rouges de
sang, les poursuivaient.

Ce fut une vision rapide, effrayante. Charles recula jusqu'au milieu de
la chambre. Il begaya:

"Qu'ai-je fait? Qu'ai-je dit?... Quoi! c'est par mon ordre que cela se
fait!... Oh! je ne veux pas voir... je ne veux pas entendre!... Ou fuir?
Ou fuir?..."

Ou fuir?... Il ouvrit la porte de sa chambre, se glissa, pareil a un
fantome, le long d'un couloir, et entra dans une galerie. Et ses cheveux
se herisserent.

Cinq ou six cadavres lui apparurent, les uns sur le nez, tout ramasses,
les autres sur le dos, les bras en croix. Dans un angle de la galerie,
un jeune homme se defendait contre une douzaine de catholiques. Il tomba
tout a coup. C'etait Clermont de Piles. Au centre de la galerie, deux
femmes a genoux levaient les mains; elles tomberent, la gorge ouverte
de coups de poignards. Et la, les hurlements des hommes retentissaient,
plus feroces que ceux des cloches. Il recula. Il n'entra pas dans la
galene et il begaya:

"C'est moi! C'est moi qui tue ces femmes! C'est moi qui assassine ces
hommes! Grace! Pitie! Ou fuir?...

Ou fuir?... Il se sauva loin de l'abominable galerie et voulut descendre
un escalier... mais la, au tournant, sur le palier, une quinzaine
de cadavres entasses, les poings crispes, les yeux convulses!...
Il remonta, chercha un autre couloir... La, des coups d'arquebuse
eclataient et des coups de pistolet.

Tout le long du couloir, des cadavres! Dans la fumee acre Charles eut
la vision d'une quinzaine de forcenes sanglants, mourant, vociferant:
Arrete! Taiaut! Taiaut!... L'homme poursuivi trebucha, tomba et
l'instant apres, son corps ne fut qu'une plaie rouge. Les demons
disparurent, coururent au bout du couloir ou deux huguenots, presque
nus, essayaient de fuir... La bande disparut... le couloir etait
libre... Charles s'avanca et arriva au cadavre de l'homme qu'on venait
de tuer... C'etait le baron de Pont qui, la veille, lui avait gagne une
partie a la paume... Charles fit un effort, bondit comme pour traverser
un large fosse, et franchit ainsi le cadavre... Mais il demeura
petrifie: ses deux pieds venaient de se poser dans une flaque de sang et
il rugit:

"Oh! ces cris dans ma tete! Qu'on sonne donc les cloches plus fort,
mort-Dieu! Ces coups d'arquebuse ne font pas de bruit! Plus fort! Je ne
veux plus entendre ces cris dans ma tete! A moi! fuyons!... ou fuir? ou
fuir?..."

Ou fuir? Il se mit a courir, enjamba des cadavres d hommes a peine
vetus, des cadavres de femmes entierement nus, des cadavres tordus, avec
des bouches convulsees par la derniere malediction, des yeux terribles,
des yeux suppliants, des yeux emplis d'ineffables etonnements... des
cadavres, encore des cadavres...

Ou fuir? Grace! Pitie! Ces deux mots, ces deux cris resonnaient dans sa
cervelle avec des hurlements prolonges...

Le Louvre, le Louvre entier n'etait plus que fumee, sang, hurlements,
plaintes, detonations... Ou fuir?

Il se frappa le crane a grands coups. Tous ces cadavres, il les
reconnaissait! Il les nommait au passage! Maintenant il marchait dans
le sang et n'y faisait plus attention. Il pietinait des chairs
dechiquetees. Il avait pris sa tete a deux mains et courait, courait,
montait, descendait, fou, hagard, hebete, et hurlait:

"Ou fuir? Qui crie dans ma tete? Assez! assez! assez!"

Il rencontra une fenetre. Il tira le chassis. Sans doute, l'horreur
centuplait ses forces: le chassis tomba, brise, dans la cour. La fenetre
etait au premier. Charles, haletant, essaya de respirer. Il se pencha:

--Grace! Pitie! crierent des voix.

--Sire! sire! nous sommes vos hotes!

--Sire! sire! nous etions vos amis!

Ils etaient la une vingtaine de gentilshommes huguenots qui tendaient
leurs bras vers lui. Sans armes, a peine vetus, ils avaient ete accules
dans un coin de la cour. Cent fauves a visage humain les entouraient,
cent arquebuses. Charles, penche, entendit encore:

"Sire! Sire! Sire!"

Alors, le rire, le rire terrible et funeste qui epouvantait lorsqu'on
l'entendait, ce rire tragique eclata sur ses levres. La tete renversee
en arriere, les mains crispees a la fenetre, il riait sans pouvoir
s'arreter de rire...

Alors, il recommenca a fuir. Une porte etait ouverte... Il s'y
engouffra... alla tomber dans un fauteuil...

Charles IX reconnut qu'il se trouvait dans son cabinet familier, celui
ou il aimait a entasser les instruments de chasse, les trompes,
les ferronneries, celui ou Cruce lui avait remis une arquebuse
perfectionnee, d'invention toute recente.

L'arquebuse etait la, dans son coin.

Elle n'etait pas seule, il y en avait une dizaine accrochees aux murs,
un peu partout, car le roi s'interessait fort aux ouvrages de mecanique,
aux armes a feu.

Ce cabinet, que nous avons depeint, se trouvait au rez-de-chaussee. On
se rappelle sans doute que le chevalier de Pardaillan y avait ete amene
par le marechal de Montmorency et la maniere dont il en etait sorti en
sautant le fosse.

Le fosse en effet, etait exactement sous la fenetre.

Au-dela du fosse commencait la berge ou de beaux peupliers dressaient
dans le ciel bleu leurs cimes elegantes.

Au-dela de la berge, la Seine.

En se retrouvant dans ce cabinet, Charles IX se sentit comme rassure.
Il respira un instant. Au-dela de la porte, l'effroyable tumulte de la
tuerie continuait dans le Louvre.

Soudain, derriere cette porte une galopade de pas nombreux.

La porte s'ouvrit violemment.

Deux hommes hagards, dechires, poursuivis par plus de cinquante
forcenes, firent irruption dans le cabinet.

Charles se redressa tout d'une piece.

Ces deux hommes qu'on allait tuer, c'etaient les deux grands chefs des
huguenots.

C'etait le roi Henri de Navarre.

C'etait le jeune prince de Conde!...

--Feu! Feu donc! vocifera quelqu'un.

D'un bond instinctif, Charles se placa entre les poursuivants et les
poursuivis.

La meute s'arreta sur le seuil du cabinet, grondante herissee, des
visages noirs de poudre, des yeux sanglants...

--Arriere! dit Charles IX.

--Mais ce sont des parpaillots! Si le roi se met a proteger les
heretiques!...

--Qui parle? tonna le roi. Qui parle ainsi devant moi?

Une seconde, Charles eut l'attitude de majeste qui lui manqua toujours.
La meute recula.

Le roi referma la porte du cabinet. Il tremblait de fureur.

--Ah! gronda-t-il en assenant un coup de poing sur une table, il y a
donc une autorite, dans le royaume, aussi forte bientot que l'autorite
du roi?

--Oui, sire, dit Conde: l'autorite de...

--Tais-toi, tais-toi, ventre-saint-gris! lui souffla le Bearnais pale
comme la mort.

Mais le jeune prince ne tremblait pas. Il leva sur le roi un regard
intrepide, et, se croisant les bras, il continua:

--Je ne suis pas venu ici pour implorer pitie. Roi de Navarre, je vous
ai entraine chez le roi de France pour que vous lui demandiez compte du
sang de nos freres! Parlez, sire... ou, par le Dieu vivant, c'est moi
qui parlerai!...

--Mauvaise tete! fit le Bearnais, qui parvint a sourire. Remercie mon
cousin Charles qui nous sauve!

Conde lui tourna le dos.

Charles les regardait tous deux d'un oeil vitreux. Il tordait dans ses
mains un mouchoir dont, parfois, il essuyait son front. Il grelottait.
Cette folie speciale qui l'avait fait fuir a travers son palais
s'emparait de nouveau de lui. Mais elle prenait une forme nouvelle. La
contagion hideuse du meurtre montait dans cette cervelle affolee. Des
lueurs sinistres s'allumerent dans ses Yeux.

Dans le Louvre, les detonations, les plaintes dechirantes, les
imprecations horribles retentissaient plus violentes.

Au-dehors de Paris montait une rumeur immense, faite des hurlements des
cloches, des hurlements des assassins, des hurlements des victimes...

--Sire! sire! clama Conde en se tordant les bras, vous n'avez donc ni
coeur ni entrailles? Quoi! cette monstrueuse tuerie!

--Taisez-vous! rugit Charles qui grinca des dents. On tue ceux qui
me voulaient tuer! C'est votre faute fourbes, hypocrites qui voulez
renverser la religion de nos peres, detruire la tradition francaise!
C'est la messe qui nous sauve, entendez-vous?

--La messe! vocifera Conde. Comedie infame!...

--Que dit-il? begaya Charles, que dit-il? Voila qu'il blaspheme!
Attends! Attends!...

Il se jeta sur l'arquebuse dont Cruce lui avait fait hommage. Elle etait
chargee.

--Tu nous perds, murmura le Bearnais qui s'adossa a un meuble pour ne
pas tomber.

--Renonce! tonna le roi en couchant Conde en joue.

Et, par une de ces sautes soudaines de la pensee qui tourne aux vents de
la folie, tout a coup ce fut sur Henri de Bearn qu'il dirigea le
canon de son arme en meme temps, il eclatait de rire, furieusement,
funebrement.

--Renonce! hurla-t-il de nouveau.

--Eh! ventre-saint-gris, s'ecria le Bearnais en accentuant cet accent
gascon qui, la veille encore, mettait Charles de si bonne humeur, est-ce
a la vie que je dois renoncer, mon cousin? C'est dommage! Adieu, nos
belles chasses!

--Je veux que tu ailles a la messe! Que cela finisse une bonne fois.
Tout le monde a la messe, et n'en parlons plus!...

--A la messe! fit Henri de Navarre.

--Oui! Choisis! La messe ou la mort!...

--Allons-y, cousin! Allons-y tout de suite! Ca! ou dit-on la messe? J'en
veux tout de suite, moi!

--Et toi? reprit Charles en se tournant vers Conde

--Moi, sire, je choisis la mort!

Le roi fit feu.

Henri de Bearn jeta un cri d'angoisse.

Mais dans la fumee, on vit Conde debout, tres calme et les bras croises.
La main de Charles tremblait a tel point que la balle avait passe a deux
pieds au-dessus de la tete du jeune homme.

--Sire! clama le Bearnais, je reponds de lui. Il se convertira sous
trois jours!

Mais Charles ne l'ecoutait plus. Peut-etre ne les voyait-il plus.
L'effroyable tumulte, dans le Louvre et dans Paris, lui donnait une
sorte de vertige. La folie montait, folie de terreur, folie de meurtre,
folie de la conscience qui hurlait, folie du sang dont les odeurs acres
envahissaient sa cervelle. Il poussa une effroyable imprecation et,
saisissant son arquebuse par le canon, a coups de crosse il se mit a
demolir la fenetre; les vitraux tomberent en eclats, le chassis sauta,
Paris lui apparut dans un brouillard sanglant!...

Charles avait jete son arquebuse. Il se pencha a la fenetre et regarda
avidement. L'affreuse chasse a l'homme, sur les berges de la Seine, se
poursuivait comme sur tous les points de Paris.

Des hommes, des enfants passaient en bondissant comme des cerfs. Un coup
d'arquebuse abattait tantot l'un, tantot l'autre. Il y en avait qui
tombaient a genoux, les mains levees vers les bourreaux. Mais des
pretres, arrivaient au pas de course et hurlaient:

"Tuez! Tuez!..."

On tuait.

"Tuez! murmurait Charles. Il faut tuer! Pourquoi tuer? Ah! oui!...
Guise... la messe..."

Et le mot effroyable bourdonnait plus fort dans sa tete.

"Tuez! Tuez!... Il faut tuer!... Du sang! Du sang!..."

Il etait ivre. Il etait soul. Il tremblait. Sa tete se balancait de
droite et de gauche, lentement. Il riait. Il sentait ses nerfs se tordre
sous l'effort du rire. Il avait un visage epouvantable. La folie montait
a la fureur.

Et, tout a coup, secouant frenetiquement l'appui de la fenetre, il eut
un long hurlement de loup au fond des bois. Et la parole affreuse, en
cris rauques, en rales brefs, fit explosion sur ses levres exsangues:

"Tuez! Tuez! Tuez!..."

Alors, il bondit en arriere, saisit l'une des arquebuse. Il y en avait
une dizaine. Elles etaient toutes chargees... Qui les avait chargees?...

Et il tira.

Puis il saisit une autre arquebuse

Et il tira...

Il tirait au hasard. Homme, femme ou enfant Tout ce qu'il voyait passer,
il tirait.

Quand il eut decharge toutes les arquebuses il se pencha, fou furieux,
effroyable a voir, la bouche pleine de mousse, les yeux hors de la tete,
les cheveux herisses et, longuement, il se mit a hurler:

"Tuez! Tuez! Tuez!..."

Soudain, il se renversa en arriere, tomba se tordit sur le plancher, la
poitrine gonflee, les ongles incrustes au tapis.

Et, alors, le roi de Navarre et Conde purent voir un spectacle hideux et
tragique...

La, sur ce tapis, un homme secoue de sanglots frenetiques se roulait,
se cognait la tete, se labourait la poitrine a coups de griffes et, de
cette loque tordue de ces sanglots effrayants, jaillissait une sorte de
plainte rauque, un cri bref:

"Tuez!... Tuez!... Tuez!..."

Et cette loque, c'etait le roi de France!

Conde leva ses deux poings crispes vers le ciel comme pour une
malediction supreme. Et brusquement, il sortit du cabinet.



XXXIV

ENTREE DE CATHO DANS LA GLOIRE

Vers l'heure ou Catherine de Medicis, au balcon du Louvre, attendait le
premier coup de tocsin Catho comme on a vu cheminait dans la nuit que
sillonnaient de lueurs falotes les lanternes des marqueurs de portes.
Elle etait paisible et farouche. C'etait tout simple, ce qu'elle
entreprenait!... et c'etait formidable!

Parvenue devant l'ouverture d'un profond cul-de-sac plus noir et plus
silencieux encore que les rues avoisinantes, elle s'arreta et, a
demi-voix, se mit a fredonner une complainte.

Aussitot dans le cul-de-sac, se produisit un murmure confus de voix,
vite etouffe, un remous d'ombres se mettant en mouvement. Catho se remit
en marche Mais, cette fois, elle n'etait plus seule. Une troupe etrange
la suivait. Pres de trois cents femmes. Toutes celles a qui, dans son
cabaret, elle avait donne rendez-vous. Mendiantes et ribaudes, jeunes et
vieilles borgnesses, bancales, boiteuses, hideuses megeres de la Cour
des Miracles ou belles filles d'amour elles marchaient en troupeau
serre, Catho en tete, etrange general de cette armee fantastique.
Elles allaient d'un bon pas. Toutes etaient armees, les unes de vieux
pistolets les autres d'epees rouillees, d'autres d'une barres de fer,
d'autres d'un simple gourdin, d'autres, enfin, n'avaient que leurs
griffes.

Comme pour Catho. c'etait tout simple, ce qu'elles entreprenaient!

A diverses reprises, le fantastique troupeau qui pietinait derriere
Catho fut arrete par ces petites troupes qui s'en allaient de porte en
porte. Le chef de l'une d'elles voulut interroger Catho et lui barrer le
chemin. Mais Catho et ses guerrieres le regarderent d'un air si menacant
que l'homme recula, il supposa, d'ailleurs, que peut-etre ces femmes
avaient un role a jouer dans la grande tragedie.

Catho arriva devant le Temple et s'arreta.

Derriere elle, son troupeau s'arreta. Il y eut des rires etouffes, des
jurons assourdis; l'impatience de la bataille gagnait les guerrieres,
il y avait une petite fille de seize ans, toute mince et fluette, qui
brandissait une arquebuse et disait:

--Qu'on y touche, pour voir! Un jour, comme maman etait malade sur son
grabat, il est entre chez nous avec du bon vieux vin, du poulet et trois
ecus...

--Une fois, il m'a tiree des mains de la prevote, dit une voix eraillee.

--Un si beau chevalier! fit une ribaude en agitant une rapiere.

--Voulez-vous vous taire? dit Catho.

Elles se turent, mais maintenant, elles fremissaient. Celles qui
connaissaient Pardaillan, a voix basse, racontaient ses hauts faits.

Catho, alors, rangea son armee. Au premier rang, toutes celles qui
avaient pu se procurer une arme a feu; puis celles qui avaient une epee,
une dague, un baton enfin, derriere, celles qui n'avaient rien.

Quant a elle, elle tenait a la main un solide poignard.

--Attention! dit-elle. A peine la porte ouverte, suivez-moi!

Il y eut un profond silence. Devant elles, le Temple se dressait,
terrible et sombre.

Tout a coup, au loin, tres loin, une cloche se mit a rugir. Puis une
autre cloche...

--Le tocsin! dit une vieille mendiante.

--Qu'est-ce cela? murmura Catho. Est-ce pour nous?

Le tumulte grandissait. Les cloches de Paris se mettaient en branle. Des
coups d'arquebuse, des coups de pistolet eclataient dans la nuit.
Dans la fantastique armee de Catho, il y eut un long fremissement. La
panique, un instant, menaca. Mais, brusquement, le commencement de
terreur se changea en fureur. Aux hurlements des cloches, aux cris
lointains, aux sourdes detonations, elles se mirent a repondre par
des insultes; les armes furent brandies; il y eut, pendant quelques
secondes, le desordre et le bruit d'une halle ou l'on s'invective.

Soudain, une porte basse fut ouverte.

La Roussette et Paquette apparurent.

--En avant! hurla Catho.

--En avant! repondit le tonnerre des trois cents voix.

--Par ici!" cria la Roussette.

Toute la troupe se rua, s'engouffra sous la porte que les deux ribaudes
venaient d'ouvrir du dedans.

--J'ai les clefs! glapissait Paquette.

--Nous avons renferme les hommes d'armes! ajouta la Roussette.

--Vite! Vite! Au cachot! commanda Catho. Ou est-ce?

--Par la!

Elles deboucherent dans une petite cour qu'elles emplirent de leur
tumulte.

Hola! tonna une voix, que signifie? Qui etes-vous, sorcieres?...
Arriere!...

--En avant! vocifera Catho.

--Feu! Feu! hurla la voix...

Douze arquebuses eclaterent. Cinq des guerrieres de Catho tomberent,
mortes ou blessees. Alors, dans cette cour etroite, il y eut des
vociferations inimaginables. Douze soldats ranges en bataille et
commandes par un officier venaient de faire feu...

Voici ce qui s'etait passe:

Il y avait dans le Temple une garnison de soixante soldats. Elle etait
divisee en deux groupes qui occupaient deux postes. La Roussette et
Paquette, apres avoir ficele solidement le gouverneur Montluc, avaient
pris deux trousseaux de clefs et etaient descendues en toute hate. Dans
l'une des cours sur laquelle s'ouvrait la grande porte du Temple, il y
avait un poste. Quarante soldats y dormaient; la Roussette s'approcha
de la porte massive et la ferma a double tour: les soldats ne pouvaient
plus sortir, les fenetres etant grillees!

Alors elles coururent ouvrir la porte basse ou Catho devait entrer.

Malheureusement, il y avait un deuxieme poste. Outre ce deuxieme poste,
il y avait les geoliers, les sentinelles.

Un officier, qui faisait sa ronde, se heurta dans une cour a l'armee des
ribaudes.

Au bruit de la decharge et de la bataille qui commencait, les soldats du
deuxieme poste, qui n'etaient pas enfermes, accoururent. Les geoliers
s'habillerent en hate et descendirent. Les sentinelles se replierent sur
le champ de bataille... En voyant le Temple envahi par cette legion de
mendiantes hurlantes et vociferantes, ils crurent d'abord a une vision
de cauchemar. Mais les coups pleuvaient. Ces femmes en guenilles
frappaient et leurs coups portaient...

Pendant quelques minutes, ce fut, dans la cour, un vacarme effrayant que
couvrait le tumulte dechaine sur Paris.

Une vingtaine de truandes et ribaudes gisaient sur le sol. Mais autant
de soldats etaient tombes.

Elles bondissaient, poussaient des cris assourdissants, rouges de
sang, les cheveux epars, sorcieres en delire: enivrees par le sang,
enfievrees, furieuses, hagardes; les soldats pliaient, se debandaient,
on n'entendait plus que des plaintes sourdes, de rauques imprecations
et, finalement, un grand hurlement de triomphe eclata.

Les derniers soldats ou geoliers survivants s'etaient precipites dans
un couloir dont ils pousserent la porte affoles terrorises par cette
irruption inouie de megeres endiablees. Seuls, un officier, un sergent
et un soldat demeurerent dans un coin.

--En avant! rugit Catho.

Elle avait recu trois coups de dague. Elle haletait elle etait comme une
panthere blessee qui cherche sur quel ennemi elle va fondre.

Elle chercha des yeux la Roussette et Paquette: elles venaient de
tomber, blessees--mortellement peut-etre.

Alors Catho eut une malediction terrible. Elle saisit les clefs que la
Roussette tenait dans sa main crispee et, livide, sanglante, echevelee,
courut au groupe des trois prisonniers.

--Ou est le chevalier de Pardaillan? demanda-t-elle au soldat.

--Je ne sais pas! dit le soldat.

Catho leva sa dague et frappa un seul coup. Le soldat tomba comme une
masse.

--Conduis-moi! reprit-elle haletante en s'adressant a l'officier.

--Ribaude! dit l'officier, crois-tu donc que...

Il n'eut pas le temps d'achever; Catho l'abattit d'un coup terrible, un
seul coup, comme pour le soldat.

--A toi, dit-elle au sergent.

--J'obeis, repondit le sergent, pale comme la mort

Le sergent se mit en marche. Catho le suivit, tamponnant ses blessures,
marchant de ce pas souple de la panthere prete a bondir, son poignard
rouge incruste dans la main. Derriere elle le troupeau suivait a la
debandade.

Le sergent par une porte, etait passe dans une deuxieme cour.

La, au fond de cette cour, il y avait une voute.

Le sergent s'enfonca sous la voute; a gauche, une petite porte basse
ouverte; un escalier tournant commencait la.

Catho arreta le sergent, lui mit la main sur l'epaule et dit:

--Si tu me trompes, tu es mort.

--Des lumieres! cria une voix.

--Inutile, reprit le sergent. La mecanique est eclairee.

--La mecanique? gronda Catho.

--Oui. La, vous trouverez ceux que vous cherchez.

Le sergent commenca a descendre l'escalier tournant. Il grommelait et
ricanait dans sa moustache grise:

--Elle les trouvera oui!... Attends un peu, tu vas les retrouver... une
pinte ou deux de sang, et voila!

La bande cheminait le long de l'etroit boyau.

Au bout de ce couloir ou les tumultes du dehors n'arrivaient plus que
comme un bourdonnement lointain, Catho entrevit un etrange spectacle.

Dans la lumiere fumeuse d'une torche, au bas d'un escalier tournant, il
y avait un homme, sorte de gnome court sur pattes, a tete enorme, aux
bras nus musculeux.

Cet etre bizarre, a grand effort, faisait tourner une manivelle de fer.

--Qu'est cela? demanda-t-elle.

--La mecanique! dit le sergent.

--Ou sont-ils? haleta Catho prise d'un pressentiment terrible.

--La!... sous la meule de fer!" dit le sergent qui eclata de rire.

Catho jeta un hurlement. Son poing ferme se leva, siffla dans l'air
et s'abattit sur le crane du sergent qui etendit les bras, tourna sur
lui-meme et tomba, le nez sur les dalles.

Il etait mort.

Catho enjamba le cadavre. En deux bonds, hurlante, echevelee,
depoitraillee, elle fut sur le gnome qui, tout a sa besogne, ne voyait
rien, n'entendait rien.

Les dix doigts de Catho s'incrusterent sur la nuque du gnome qu'elle
arracha de la manivelle.

Le grincement s'arreta net.

Le bourreau considera Catho d'un oeil hebete. Catho, apres l'avoir saisi
par la nuque, l'avait retourne, l'avait colle contre la muraille. Ses
doigts maintenant s'incrustaient dans la gorge du gnome. Un silence
profond regna dans le boyau. On n'entendait que les deux rales, celui du
monstre et celui de Catho.

--Grace! dit l'homme, stupide d'epouvante devant tous ces visages de
femmes.

--Ou sont-ils? rala Catho.

--La! fit le gnome.

--Ouvre! Ouvre! Ou tu es mort!

Elle parlait bas, bredouillait plutot, comme ivre. Le monstre etendit le
bras et montra un fort bouton de metal qui, a cinq pieds au-dessus de la
manivelle, bosselait le mur.

Catho lacha le gnome et bondit.

Son poing ferme se mit a marteler a grands coups le bouton de fer.

Mais, des le premier coup, un declic avait retenti, La porte de fer
s'ouvrit.

Et alors, deux hommes, deux fantomes, livides, les yeux elargis par
l'etonnement infini, les levres retroussees par le rictus des epouvantes
surhumaines, apparurent...

--Sauves! hurla Catho dans un eclat de rire effrayant.

Presque aussitot, les sanglots firent explosion sur ses levres.

--Sauves!...

--Catho!...

Ce cri eclata en meme temps, pousse par les deux hommes.

Un instant, ils demeurerent comme petrifies devant le boyau empli de
femmes qui maintenant riaient, battaient des mains, se felicitaient,
jacassaient, pleuraient.

Alors, ils comprirent!

Leur imagination, prompte comme la foudre, reconstitua l'epopee: Catho
soulevant les ribaudes et les truandes pour envahir le Temple, et la
bataille, et la ruee a travers les sombres couloirs; et ils comprirent
pourquoi, au moment de se frapper, ils avaient entendu de sourdes
rumeurs, pourquoi le plafond s'etait arrete net pourquoi la porte
s'etait ouverte, pourquoi ils etaient vivants, libres, hors
l'epouvantable cauchemar de la mecanique de fer!...

D'un bond, ils furent pres de Catho.

D'un meme mouvement, ils tomberent a ses genoux et chacun d'eux,
saisissant une de ses mains, y deposa un long baiser.

Catho, appuyee au mur, se laissait faire, comme si elle eut compris que
cet hommage, venant de pareils hommes, etait la suite toute naturelle du
reve de son ame simple, violente et douce.

Le gnome, le monstre, en sautillant sur ses iambes torses, s'etait
faufile, avait fui, effare.

Dans l'etroit couloir, le silence s'etait retabli, et on entendait
seulement la sourde rumeur qui venait du monde des vivants en train
d'accomplir la grande hecatombe.

Le vieux Pardaillan, le premier, sortit de cette extase qui les avait
fait tomberai genoux devant Catho.

Il se releva, le sourcil fronce, la moustache herissee et, de sa voix
breve:

--Partons! Malheur a eux!...

--Oui, dit le chevalier en se relevant alors, partons! Nous avons
quelque chose a faire!

Il avait dit cela d'une voix si calme qu'il etait impossible d'y
decouvrir une emotion.

Mais le vieux Pardaillan comprit, lui, car il murmura entre ses dents
serrees:

--Gare aux loups, maintenant que ce lion est dechaine!... Allons, viens,
Catho!

Catho voulut faire un pas. Brusquement, elle s'affaissa.

Catho sourit. Elle montra du doigt son sein droit ensanglante. D'un
geste rapide, le vieux routier acheva de dechirer le corsage deja en
lambeaux. Le sein apparut.

Une plaie large et profonde laissait echapper du sang qui ne sortait
deja plus que goutte a goutte.

--Partez!, rala Catho.

--Sans toi! Jamais!..."

De nouveau, elle sourit. Ses yeux de bon chien fidele s'attacherent sur
le vieux routier, puis sur le chevalier.

--Tout de meme, murmura-t-elle a mots entrecoupes, ils... ne vous...
auront pas... partez... adieu...

--Catho! ma pauvre Catho!

Les deux Pardaillan s'etaient mis a genoux. Ils soutenaient, dans leurs
bras, l'un les epaules, l'autre la tete de la blessee.

Elle continuait a sourire. Elle comprenait bien que tout etait fini pour
elle. Tout a coup, ses yeux fixes sur le chevalier devinrent vitreux.
Elle eut une legere secousse. Et ce fut ainsi, en souriant et en
regardant le chevalier de Pardaillan, qu'elle se raidit dans le supreme
effort de la vie qui quitte le corps.

--Morte! gronda le vieux Pardaillan.

--Les voila! Les voila! hurla a ce moment a l'entree du couloir une voix
feroce, delirante et tremblante a la fois.

Et un homme apparut, haletant, convulse, hideux a voir... suivi d'une
vingtaine de soldats.

Et, cet homme, c'etait Ruggieri qui cherchait sa proie, Ruggieri qui
venait chercher le sang necessaire a la reincarnation--a son reve de
magicien fou furieux!



XXXV

LIONS DECHAINES

Les deux Pardaillan bondirent et se ruerent vers l'entree du boyau.
D'instinct, les ribaudes, collees au mur a droite et a gauche, leur
firent un passage. Mais, des qu'ils se trouverent en tete, elles
remplirent le couloir de leurs cris assourdissants.

--Catho est morte!

--Vengeons-la!

--Mort au guet!

En un instant, les Pardaillan s'etaient heurtes au groupe de soldats qui
apparaissait. Les deux premiers tomberent mortellement frappes a
coups de l'arme bizarre et courte qu'ils portaient--des poincons,
paraissait-il.

Devant cette attaque furieuse, devant les visages des tunes decharnees
qui hurlaient a la mort derriere les deux hommes, les autres soldats
s'arreterent. Le vieux routier et son fils avaient ramasse les piques
des deux soldats tombes.

Dans le boyau, il n'y avait place que pour deux de front.

Une nouvelle attaque des Pardaillan jeta par terre les deux plus
avances.

En meme temps, la bande des ribaudes, agitant ses armes, poussait des
cris terribles; en desordre, les soldats remonterent precipitamment
l'escalier.

Sans un mot, livides, herisses, les Pardaillan monterent par bonds
furieux; a chaque bond, un coup de pique; a chaque coup de pique, un
juron; a chaque juron, un homme qui tombait.

Tout a coup, les Pardaillan se virent a l'air, dans une cour. Ils
respirerent largement, et, d'un meme mouvement instinctif, leverent les
yeux comme pour se rendre compte qu'ils ne revaient pas, qu'ils voyaient
bien une realite: les sombres batiments du Temple, et, la-haut, le ciel
ou brillaient des etoiles palies par l'approche de l'aube.

--Feu! tonna la voix d'un officier.

Les deux Pardaillan tomberent a plat ventre, la decharge passa au-dessus
d'eux et ils se releverent d'un bond...

L'officier avait range ses hommes au fond de la cour, sur un seul rang.
Les arquebuses dechargees, il hurla:

--En avant!...

Alors, dans cet etroit espace qu'eclairaient les premieres lueurs de
l'aube, il y eut une melee fabuleuse, comparable en ses evolutions
desordonnees aux tourbillons d'un cyclone. En effet, les soldats,
croyant que les Pardaillan etaient les chefs de cette bande de furies,
les avaient entoures. Le vieux routier et le chevalier s'etaient adosses
l'un a l'autre; autour d'eux tourbillonnaient des hommes d'armes, et,
autour des hommes d'armes, avec des cris stridents, tourbillonnaient les
femmes.

Ruggieri, cependant, courait comme un insense, s'arrachant les cheveux
et vociferant des maledictions.

--A l'aide! A l'aide! Ils s'echappent!

Il parvint a la grande porte et l'ouvrit, affole, ne sachant plus ce
qu'il faisait.

Des groupes de catholiques passaient, le mouchoir blanc au bras.

--Ici, Ici! hurla Ruggieri... Miserables! Ils ne m'entendent pas!

Devant lui, on pillait une maison d'ou sortaient les cris percants des
victimes.

--Par ici! appela Ruggieri. Il y a deux huguenots ici!...

On ne l'ecoutait pas; en effet, chacun des assassins pillards etait
occupe a quelque sinistre besogne.

Alors, avec des sanglots terribles, se heurtant aux murs, se frappant
la poitrine, invoquant les esprits, il rentra dans le Temple. Il eut
un rugissement de joie en apercevant les hommes d'armes derriere les
barreaux des deux fenetres.

Reveilles par le tumulte, d'abord effares de trouver la solide porte
fermee, ces hommes cherchaient a demolir les grilles des fenetres.

--Attendez! Je vais vous aider! Vite! Vite!

--Au nom du Ciel! cria un sergent, que se passe-t-il?

--Vite! vite! Ils se sauvent! Il me faut leur sang!

A ce moment, une grande clameur le fit se retourner. Il vit la cour se
remplir de femmes delirantes qui hurlaient:

--Victoire! Victoire!...

Elles passerent en courant, se dirigeant vers la grande porte.

Les soldats du poste, a grands coups, cherchaient a demolir leurs
grilles. Des barreaux sauterent enfin! A cet instant, les dernieres
combattantes passerent echevelees, et cette vision fantastique
s'evanouit sous une voute: les deux Pardaillan, les derniers, apparurent
alors, sanglants, l'oeil en feu, marchant de ce pas souple et terrible
des grands fauves qui regagnent leurs forets.

Ruggieri, sans voix, begayant une derniere malediction, voulut se jeter
au-devant d'eux.

Le chevalier, d'une main, l'ecarta sans effort apparent Mais le geste
avait du etre puissant, car Ruggieri alla rouler jusqu'a la muraille au
pied de laquelle il tomba tout d'une masse.

Les Pardaillan passerent!...

Cinq ou six soldats, par l'ouverture pratiquee, sautaient dans la
cour et leur coururent sus; les deux fauves se retournerent avec un
grondement si effroyable, avec des faces si terribles que les reitres
s'arreterent, reculerent et mirent en joue.

Deux coups de feu eclaterent.

Sans hater leur pas souple de lions en marche, les Pardaillan
continuerent leur route et, comme les quarante soldats du poste enfin
delivres s'elancaient ensemble, ils les virent franchir la grande
porte que Ruggieri avait ouverte et disparaitre dans la fumee, dans
le tumulte. L'officier survivant, stupefait du spectacle insense que
presentait la rue entrevue, ne songea qu'a se barricader. Puis il se mit
a la recherche du gouverneur Montluc qu'il trouva ficele, ronflant sous
la table de sa salle a manger...

A ce moment, il etait trois heures et demie.

Le jour grandissait.

Malgre cela, les bandes de forcenes qui parcouraient les rues
n'eteignaient pas leurs torches! Elles servaient a mettre le feu aux
maisons marquees d'une croix blanche.

Les deux Pardaillan, une fois hors du Temple, avaient pris au hasard
la premiere rue. Elle etait pleine de fumee et de cris; fumee des
arquebusades, fumee des incendies, detonations, cris d'horreur, clameurs
d'agonie...

--Libres! gronda le vieux routier.

--Libres! repeta le chevalier. Pauvre Catho!...

Ils se regarderent. Chacun d'eux avait ramasse une forte rapiere et une
bonne dague. Dagues et rapieres etaient rouges. Ils etaient dechires.
Ils etaient pales.

--Pas blesse? demanda le vieux.

--Rien, ou presque. Et vous, monsieur?

--Pas une egratignure... Allons!... Mais qu'y a-t-il dans Paris?... Que
de sang!... Quelle affreuse bataille!...

--Non, mon pere, c'est un egorgement... Allons, depechons...

--Mais ou?... Chez Montmorency?...

--Tout a l'heure. Je ne pense pas qu'on ose attaquer le marechal.
D'ailleurs, il est catholique... Venez... vite!...

--Ou aller, alors?

--A l'hotel Coligny, mon pere! On tue les huguenots... La, on doit tuer
aussi... Ah! mon pauvre ami!...

--Marillac?... Mais il est mort! Le sorcier te l'a dit!

--Il a menti, peut-etre... Allons!

Ils couraient maintenant, sans s'arreter, enjambant ici un cadavre,
faisant la un crochet pour eviter une foule en train de bruler une
maison; ils allaient, remplis d'etonnement, la cervelle endolorie par
l'epouvantable tumulte des cloches et des detonations; ils allaient,
frappant tout ce qui se dressait devant eux, sans un mot, cote a cote,
la dague en avant; et ce fut ainsi qu'ils atteignirent l'hotel Coligny,
a quatre heures du matin.

Une foule enorme remplissait la rue de Bethisy.

Ils foncerent et se frayerent un passage. Peut-etre les prit-on pour
deux catholiques forcenes.

La porte de l'hotel etait grande ouverte, la cour encombree de gens
d'armes qui hurlaient:

--A sac! A sac!

Et ils entrerent. Dans un remous de cette foule qui affluait et
refluait, ils arriverent au centre de la cour, horrifies, et, comme ils
regardaient autour d'eux, pantelants de colere, une voix dominant le
tumulte cria:

--Eh bien, Beme!... Beme! Beme! As-tu fini?...

Et ils reconnurent le duc de Guise qui levait la tete vers une des
fenetres de l'hotel.



XXXVI

ICI L'ON TUE

Guise avait perdu du temps. Parti a trois heures de son hotel, il venait
d'arriver seulement chez Coligny Il avait fait plusieurs detours et,
de temps a autre, il s'arretait, ecoutait, paraissant attendre. Chemin
faisant pour faire patienter ses hommes, il faisait massacrer au hasard
de la rencontre, tout ce qui ne criait pas "Vive la messe!" et n'avait
pas une croix blanche au chapeau. Qu'esperait-il? Qu'attendait-il?
Peut-etre pensait-il pouvoir marcher sur le Louvre... Comme il venait
de s'arreter encore, un homme accourut au galop de son cheval, vint se
placer pres de lui et lui dit a voix basse:

--Rien a faire, monseigneur! Le prevot occupe l'hotel de ville avec des
forces imposantes et les troupes de la reine sont en route!

Guise grinca des dents. Il prit le trot. Suivi de ses cavaliers, il
passa comme un tonnerre, tandis qu'autour de lui retentissaient les
vociferations de:

"Vive Guise! Vive le pilier de l'Eglise!"

Dans la rue de Bethisy, les maisons qui avoisinaient l'hotel etaient
remplies de huguenots. Mais, la, la besogne etait deja faite; trois de
ces maisons flambaient; deux cents cadavres jonchaient la chaussee;
Guise et ses soudards arriverent de leur trot pesant et pietinant ces
cadavres, s'arreterent devant la porte de l'hotel.

Sur cette porte, quelqu'un venait de tracer ces mots a la craie:

"Ici, l'on tue!"

--Tu vois? de Guise s'adressant a un colosse qui etait pres de lui.

--Je vois! repondit le colosse.

C'etait Dianowitz, appele Boheme et, par abreviation, Beme.

A ce moment, arriva le duc d'Aumale, escorte de Sarlabous, gouverneur du
Havre, et de cent cavaliers.

--Ca va se faire! dit Guise.

Tous descendirent de cheval. Et le duc de Guise du pommeau de son epee,
frappa rudement a la porte Elle s'ouvrit aussitot. Cosseins apparut,
entoure de ses gardes--ces gardes que Charles IX avait laisses pour
proteger Coligny.

--Monseigneur, dit Cosseins, faut-il commencer?

--Commencez! repondit Guise.

Aussitot, les gardes meles aux cavaliers de Guise s'elancerent dans
l'hotel, des torches a la main l'epee nue. Beme, suivi d'une dizaine de
gardes, monta droit a l'appartement de l'amiral.

Alors, on entendit les cris des serviteurs que l'on egorgeait. Pendant
quelques minutes, l'hotel fut plein de ces etranges clameurs d'agonie
qui ressemblent aux cris des fous. Puis il y eut un brusque silence.
Beme et les siens, parmi lesquels un certain Attin, de la maison
d'Aumale, etaient arrives devant la chambre de l'amiral. Derriere eux,
en soutien, marchait Cosseins le capitaine des gardes de Charles IX. La
bande s'arreta un instant; devant la porte, un homme, l'epee nue a la
main, les attendait. C'etait Teligny, gendre de Coligny.

"Qui demandez-vous? dit-il d'une voix calme

--L'Antechrist! repondit Beme.

Teligny se rua sur lui, mais, avant qu'il eut pu faire deux pas, il
tomba, perce de dix coups de poignard Cosseins se pencha sur lui.

--Il est mort, dit-il froidement.

Teligny n'etait pas mort. Il agonisait. Ses yeux effrayants s'ouvrirent
et se fixerent sur ce visage penche sur lui. Il fit un supreme effort.

--Face de traitre! rala-t-il.

Et, dans ce meme effort, il cracha au visage du capitaine et expira.
Cosseins se releva et recula vivement tout pale, en essuyant sa face
souillee.

Beme, cependant, d'un coup d'epaule, avait defonce la porte.

Il entra. Coligny etait au lit. La chambre etait eclairee par deux
grands flambeaux.

A demi releve sur les oreillers, l'amiral apparut si calme, si
majestueux, que les forcenes eurent une hesitation. Pres de lui, le
pasteur Merlin lisait dans un livre de prieres. Coligny qui, depuis
une heure, ecoutait l'effroyable tumulte, Coligny qui avait compris la
hideuse verite, Coligny n'avait pas essaye de fuir.

Toute tentative eut d'ailleurs ete inutile; des les premiers instants,
Cosseins avait place partout des gardes.

Lorsqu'il vit entrer Beme, il se tourna legerement vers le pasteur et
lui dit d'une voix etrangement paisible:

--Je crois qu'il est temps de reciter la priere des morts.

--Merlin fit un signe approbatif et tourna quelques feuillets de son
livre.

Au meme moment, Attin lui enfonca son poignard dans la gorge; le pasteur
s'affaissa, sans une plainte tue raide.

Beme s'etait approche en ricanant du lit de l'amiral Il tenait une dague
dans sa main gauche et un epieu de chasse dans sa main droite.

--Quiconque se sert de l'epee perira par l'epee dit gravement Coligny en
regardant Attin qui venait de foudroyer le pasteur.

--Bon! hurla Beme, ce n'est donc pas par l'epee que tu seras meurtri!

Et il jeta son poignard.

Il leva son epieu, un fort epieu de chasse au sanglier.

Et, comme il paraissait hesiter devant le vieillard, si calme, si
imposant, si majestueux, l'amiral lui dit:

--Frappe, bourreau: tu ne raccourcis pas de beaucoup ma vie.

--Taiaut! Taiaut! hurlerent les demons qui entouraient Beme.

Beme frappa. L'epieu, du premier coup, troua profondement la gorge. Un
flot de sang jaillit. Alors le miserable, ivre de sang, se mit a frapper
a coups redoubles le cadavre. Il continuait, toujours, les yeux hors
de la tete, tandis que la meute, autour de lui, saccageait, pillait,
brisait et hurlait:

--Taiaut! Taiaut!

--Beme! Beme! cria d'en bas la voix de Guise, as-tu fini?...

Beme s'acharnait.

--Beme! Beme! appela encore Henri de Guise. Est-ce fait?...

Sanglant, hagard, Beme s'arreta. Sa monstrueuse figure s'apaisa par
degre, c'est-a-dire qu'elle s'illumina d'une sorte d'orgueil bestial. Il
examina le cadavre hideusement dechiquete, comme le tigre peut examiner
sa proie alors qu'il est repu.

Ce cadavre, il le saisit a pleins bras, l'arracha du lit et l'apporta
pres de la fenetre dont le chassis venait de voler en eclats.

--C'est fait! hurla Beme en se penchant.

Et il apparut, a la lueur des torches, dans le jour naissant, dans ce
melange informe de jour, de lumiere rouge et de fumee, il apparut, le
cadavre rouge dans ses bras, il apparut comme ces visions de delire qui
durent jadis epouvanter les reves de Dante!

Une sauvage acclamation qui monta de la cour salua l'atroce apparition.

Les cheveux herisses d'horreur, petrifies comme dans les cauchemars, le
chevalier de Pardaillan et le vieux routier, parmi ces abois feroces,
distinguerent:

--Vive la messe!

--Vive le pilier de l'Eglise!

Lorsque le silence se retablit, comme parfois les volcans se taisent
apres un instant, on entendit alors une voix, la voix du noble Henri de
Lorraine, duc de Guise, qui criait a Beme:

--C'est bien! Jette-le, qu'on le reconnaisse!...

Le cadavre, avec un bruit sourd et mat, tomba sur les paves de la cour.

Guise, Aumale, Montpensier, Cosseins, vingt autres se pencherent.

--C'est bien lui! dit Guise. Te voila donc, Chatillon! Je savais bien
qu'un jour ou l'autre ma race mettrait son pied sur ta tete! Tiens!
Tiens!...

Le talon se leva et se posa violemment sur le front du cadavre.

--Voila! hurla le duc de Guise, voila comment travaillent les bons
catholiques!

--Lache! siffla une voix etrange, cinglante comme un coup de cravache.

Et, dans l'insaisissable seconde de silence et de stupefaction qui
suivit ce cri, Pardaillan marcha au duc, l'atteignit et sa voix continua
a cravacher;

--Ton pere s'appelait le Balafre. Toi, tu t'appelleras le Soufflete!...

Sa main se leva, s'abattit toute grande sur la face de Guise, le
soufflet retentit dans le silence comme un coup de tonnerre. Guise
chancela et roula a trois pas dans les bras de ses soudards...

Quels hurlements firent alors explosion! Des centaines de poignards,
des centaines d'epees se leverent, se choquerent, des centaines de voix
heurterent dans le tumulte leurs cris de mort.

Pardaillan s'etait mis en garde, resolu a mourir.

Mais il n'eut pas le temps de porter le premier coup, les bras leves
n'eurent pas le temps de s'abattre sur lui... Le chevalier, a l'instant
precis ou retentissait le soufflet, se sentit saisi par une force
d'ouragan, enleve, porte, pousse vers un trou noir qui beait, il entra
dans du noir, il entendit un choc violent et sonore.

Ce trou, c'etait une porte ouverte.

Cette force qui avait saisi le chevalier, comme la rafale peut saisir
une feuille, c'etait le vieux routier qui empoignait son fils et
l'emportait.

Ce choc sonore, c'etait une porte que le vieux lion venait de pousser du
pied, a l'instant ou des centaines de furieux, se genant d'ailleurs et
se bousculant l'un l'autre, allaient les happer tous les deux!...

Des coups enormes ebranlerent cette porte.

Il etait certain qu'elle ne tiendrait pas deux minutes.

--Tu n'en feras jamais d'autres! dit simplement le vieux routier en
escaladant les marches qui se trouvaient devant lui et en entrainant son
fils.

Ou montaient-ils? Ils ne savaient pas...

--Ce n'est pas fini! repondit le chevalier, les dents serrees.

Dans la cour, Henri de Guise etait remonte a cheval et criait:

--Cinquante hommes pour fouiller l'hotel! Que j'aie la tete de ces deux
parpaillots dans une heure! Les autres, suivez-moi!... A Montfaucon!..."



XXXVII

LA MARCHE AU GIBET

--Pardon, monseigneur, dit une voix pres du duc sanglant.

Guise se pencha, feroce, le poignard leve.

--Ah! c'est toi! fit-il en reconnaissant Beme. Que veux-tu?

--Vous voulez pendre l'Antechrist?

--Oui! Que veux-tu? Depeche!

--Je veux la tete, pardieu! Elle m'appartient, vous le savez! Elle vaut
mille ecus d'or!"

Guise eclata d'un rire terrible.

--C'est juste! Prends-la!... Nous pendrons l'Antechrist parles pieds,
voila tout!...

Beme se baissa. En quelques coups de poignard il acheva de separer
la tete du tronc. Le corps fut saisi par les pieds. Deux hommes le
trainaient, marchant en avant, chacun d'eux tenant une jambe, le torse
sanglant trainant dans la boue.

Et tous suivirent. Guise en tete!...

La marche au gibet, la marche macabre du corps traine dans la boue
gluante de sang, commenca a travers les rues de Paris, parmi d'autres
cadavres, dans le tumulte des acclamations feroces, dans le tonnerre des
detonations d'arquebuses, sous le hurlement des cloches inlassables...

Vingt mille Parisiens suivaient l'infame procession que conduisait
Guise.

Chemin faisant, on tuait, on riait, on chantait... Le cadavre de Coligny
sautait sur les cailloux, tantot sur le ventre, tantot sur le dos...
Ce fut ainsi qu'on atteignit les fourches de Montfaucon. Le cadavre,
bientot, se balanca par les pieds au bout d'une corde. Et alors s'eleva
dans les airs une clameur immense qu'on entendit de tout Paris et qui
frissonna longuement, lugubre comme le grand coup d'aile de l'ouragan
dechaine.



XXXVIII

PAROLE MEMORABLE DE BEME

Beme etait reste dans la cour de l'hotel de Coligny, avec les gens
d'armes laisses par Guise pour retrouver les audacieux, les fous qui
l'avaient insulte en un tel moment. En quelques minutes, la porte fut
defoncee et la bande se rua dans un escalier, celui-la meme qu'avaient
monte les Pardaillan. Beme entendit les cris eclater d'etage en etage.

"Ils les tiennent! songea-t-il en riant. Voila deux gaillards dont la
peau ne vaut pas un ducaton a l'heure qu'il est... tandis que cette
tete vaut mille ecus d'or. Belle tete, ma foi!... Ca, il faut que je la
debarbouille...

Il entra dans une piece du rez-de-chaussee qui avait du servir de
corps de garde, et il en ressortit bientot avec un baquet plein d'eau.
Tranquillement, il se mit a sa hideuse besogne.

En haut, dans les combles, il entendait les voix furieuses des limiers
lances aux trousses des Pardaillan.

Tout a coup, il vit entrer dans la cour un homme qui, d'un air anxieux,
se mit a inspecter l'hotel, le nez en l'air.

--Tiens! monsieur de Maurevert! dit Beme. On dirait que vous cherchez un
tresor!

--Je cherche, dit Maurevert, la voix rauque et les yeux sanglants, je
cherche deux de ces parpaillots, justement! Je les ai vus partir du
Temple. J'ai perdu leur piste. Je suis sur qu'ils ont du venir ici...

--Ah! ah!... Un vieux, maigre, moustache grise et rude, oeil gris?...

--Oui, oui!...

--Et un jeune, comme qui dirait l'autre, en plus sauvage, en plus fort,
en plus herisse? Ils sont la... on leur fait la chasse, allez-y!

Maurevert s'elanca dans l'escalier que lui montrait Beme et disparut en
poussant un rugissement de joie.

Pendant que ces choses se passaient dans la cour, les deux Pardaillan
avaient monte l'escalier. Le batiment dans lequel ils se trouvaient
formait le flanc gauche de l'hotel et etait isole des deux autres dont
l'ensemble tracait le rectangle de la cour.

D'etage en etage, les Pardaillan virent qu'il n'y avait pour eux aucune
issue possible.

Comme ils atteignaient le grenier, la porte venait de ceder et la bande
faisait irruption dans l'escalier.

--Ah! ca! dit le vieux routier, mais nous allons etre pris comme des
renards?

--Faites attention, monsieur, repondit le chevalier, que nous etions,
il y a moins de deux heures, dans une cage de fer ou nous allions etre
broyes; nous sommes au paradis en comparaison.

En parlant ainsi, ils avaient couru a l'unique fenetre du grenier,
donnant sur une cour etroite.

--Voici le chemin! s'ecria le vieux routier en apercevant la fenetre.

--Une planche! Vite, une planche!

Ils chercherent des yeux: il n'y avait rien dans le grenier, pas meme
une corde qu'on eut pu, peut-etre, utiliser...

Redescendre? Impossible: les gens d'armes montaient, fouillant chaque
etage.

Ils se regarderent, tout pales...

Soudain, ils entendirent des cris au-dessous d'eux...

--Sautons! dit le chevalier froidement. Il y a moins de six pieds d'une
fenetre a l'autre!...

--Sautons! dit le vieux routier d'une voix qui parut etrange a son fils.

En effet, sauter etait impossible: tout point d'appui pour prendre
de l'elan manquait; la fenetre d'en face etait etroite; c'eut ete un
prodige que de pouvoir se lancer dans le vide et arriver juste a passer
dans cet espace resserre.

Mais mieux valait encore courir ce risque terrible que de tomber aux
mains des cinquante fous furieux qui montaient, ivres de rage!

--Sautons! avait dit le vieux Pardaillan. Attends! je passe le
premier!...

Et aussitot il se mit debout sur le bord de la fenetre.

Au meme instant, le chevalier, la gorge serree par l'angoisse, la sueur
au front, vit son pere se laisser tomber en avant!

Le vieux routier ne sautait pas! Il se laissait tomber!...

La tentative etait prodigieuse, inouie--une de ces idees folles qui
germent dans la folie du desespoir!...

Le corps raidi, tendu a briser ses nerfs, les bras musculeux tendus dans
un formidable effort, les pieds rives a l'appui de la fenetre, le
vieux Pardaillan se laissa tomber en avant, tout d'une piece, sans
flechissement ni des jarrets, ni des coudes... Son corps decrivit un arc
de cercle dans le vide...

Le chevalier jeta un cri...

Et, a ce cri, la voix du routier, oui, sa voix meme, repondit:

--Voici la planche, passe, chevalier!..."

La folle tentative avait reussi!

Les mains du vieux Pardaillan, au bout de ses bras tendus, avaient saisi
le rebord de la fenetre d'en face, tandis que ses pieds s'arc-boutaient
a la fenetre du grenier!...

Et il demeurait ainsi suspendu sur le vide, pont vivant jete d'une
fenetre a l'autre!

Ces deux hommes etaient formidables dans tout ce qu'ils entreprenaient:
prompt comme l'eclair, leger comme un chat sauvage, le chevalier bondit,
posa son pied sur le centre du pont vivant, et, dans son elan, alla
rouler jusqu'au milieu de la piece ou il venait de tomber!...

Au meme instant, le vieux routier, solidement harponne des mains, laissa
tomber ses pieds, se hissa a la force des poignets et rejoignit son
fils...

Tel avait ete l'effort que, pendant une minute, ils demeurerent
prostres, haletants, sans voix...

Le grenier qu'ils venaient de quitter se remplit de cris de fureur.

Puis il y eut un silence relatif.

Les deux Pardaillan, l'oreille tendue, couches sur le plancher,
ecoutaient, prets a bondir.

--Je comprends tout! s'ecria une voix. Voyez, capitaine, ils ont du
sauter dans le passage par la fenetre du premier etage, pendant que nous
montions.

--Et maintenant ils sont loin, dit une autre voix qui devait etre celle
de l'officier.

Les Pardaillan entendirent la bande s'eloigner et redescendre en brisant
quelques vitres par acquit de conscience. Le chevalier s'approcha alors
d'une fenetre qui donnait sur la cour.

Beme etait demeure seul, toujours occupe a sa funebre besogne.

Maintenant, il enveloppait de linges la tete de l'amiral.

Puis, sifflotant un air de fanfare, il alla chercher de l'eau pour se
laver les mains. Il n'avait plus qu'a prendre la tete et la porter chez
un embaumeur qui etait prevenu et l'attendait. Apres quoi, avec cinq ou
six compagnons, il monterait a cheval et se dirigerait a franc etrier
sur l'Italie et Rome...

--Tiens! dit Beme en revenant dans la cour, la grande porte est fermee?
Par qui? Pourquoi?

Comme il se posait ces questions avec une vague inquietude, il apercut
tout a coup les deux Pardaillan.

Au meme instant, le chevalier fut sur lui et dit:

--C'est bien toi qui as jete par la fenetre le corps de M. de Coligny?

La voix du chevalier paraissait parfaitement paisible.

Beme se redressa, se rengorgea et repondit de son haut:

--C'est bien moi, mon jeune parpaillot. Apres?

--Est-ce toi qui as tue l'amiral?

--C'est bien moi, suppot de Calvin. Apres?

--Avec quoi l'as-tu assassine?

--Avec ca! fit le colosse en designant son epieu rouge.

Et il eclata de rire en ajoutant:

--Il y en a autant a votre service, faillis chiens d'heretiques! Hola! A
moi! Au parpaillot!...

En meme temps, Beme voulut s'elancer vers la porte de l'hotel pour
l'ouvrir et appeler une bande qu'on entendait dans la rue, occupee a
saccager une maison.

Mais il demeura cloue sur place.

Le vieux Pardaillan venait de lui sauter a la gorge en disant:

--Ne bouge pas, mon ami, nous avons a regler un petit compte...

Beme se secoua violemment. Mais la tenaille vivante ne lachait pas
prise. A demi suffoque, ralant, le colosse fit signe qu'il se tiendrait
tranquille. Le vieux routier le lacha.

--Que voulez-vous? demanda le colosse, pris d'un commencement de
terreur.

--A toi! Rien! fit le chevalier. Je veux simplement debarrasser la terre
d'un monstre.

--Ah! vous me voulez assassiner?

--Sais-tu te battre?" dit le chevalier en haussant les epaules.

Beme bondit en arriere, tira sa rapiere de la main droite et sa dague de
la main gauche. Il tomba en garde.

Le chevalier deboucla son ceinturon et jeta son epee.

--Voici l'arme qui convient ici, dit-il.

Sans hate, il alla ramasser l'epieu, l'assura dans sa main et marcha sur
le colosse.

Beme sourit: sa rapiere etait deux fois plus longue que l'epieu; il
etait sur d'embrocher ce jeune fou et apres, il ferait son affaire au
vieux.

Le chevalier marcha sur lui et, cette fois, Beme palit.

Le vieux routier, au milieu de la cour, s'etait croise les bras.

Le chevalier arrivait sur le colosse, et sa physionomie etait
meconnaissable, avec ses yeux effrayants de fixite.

Beme, coup sur coup, lui porta deux ou trois bottes: elles furent parees
par l'epieu qui, soudain, se trouva a un pouce de sa poitrine. Le
colosse recula, d'abord lentement, puis plus vite; il rugissait,
bondissait, multipliait les coups, effare, stupefait de voir qu'aucun
ne portait. Il reculait. Et, apres chacun de ses coups, a chacun de ses
arrets, il voyait la pointe de l'epieu sur sa poitrine.

Tout a coup, il se trouva accule a la grande porte.

Devant lui, le visage effrayant du chevalier.

Beme comprit qu'il etait dans la main de la fatalite.

--Je vais donc mourir! begaya-t-il. Ah!... Est-ce que par hasard Dieu...

Ce fut sa derniere parole. Comme il levait son poignard dans un dernier
effort desespere, le chevalier lui porta le coup--le seul qu'il lui eut
porte--un seul coup.

L'epieu, lance avec une sorte de frenesie, defonca la poitrine, passa a
travers et s'enfonca dans le bois de la porte...

Beme demeura cloue au portail de l'hotel Coligny, tout debout, mort sans
un soupir...

Le chevalier alla ramasser sa rapiere, reboucla son ceinturon et,
prenant le bras de son pere, qui avait assiste sans un mot, sans un
geste, a cette execution, tous d deg.ux sortirent par la petite porte
batarde...

Deux minutes ne s'etaient pas ecoulees que Maurevert parut dans la cour.

Maurevert avait suivi les soudards de Guise d'etage en etage,
cherchant et fouillant avec une ardeur passionnee. Lorsque les soldats
s'eloignerent, il eut un moment de desespoir. Par ou avaient donc fui
les Pardaillan? Il redescendit et seul, d'etage en etage, recommenca les
recherches.

--Ils ont fui! Ils m'echappent!... Oh! je les retrouverai!"

Il grondait ces mots en rentrant dans la cour et jetait autour de lui
des regards sanglants.

Il s'arreta soudain, petrifie, muet d'epouvante...

La, devant lui, un cadavre, debout, un epieu en travers du corps, etait
cloue a la grande porte fermee!...

Le cadavre de Beme!...

Maurevert, au bout d'un instant, revint de sa stupeur et se mit a
tourner dans la cour comme un insense en vociferant:

"Ils ont passe par la! Voila la marque de leur passage!"

Cependant, il eut vite acquis la conviction qu'il n'y avait plus
personne dans la cour ni dans l'hotel... plus rien, que des cadavres!

Alors, par un effort de volonte, il se calma, reflechit comme peut
reflechir un limier et chercha a reprendre la piste.

Son regard tomba sur un paquet enveloppe de linges.

Il defit les linges et trouva la tete de Coligny. Il la saisit par les
cheveux.

--Toujours bon a prendre, gronda-t-il entre les dents. A qui la
porterai-je? A Guise? A la reine?... Bah! Guise est battu pour cette
fois, je la porterai a la reine!

Il s'elanca.

--Nous allons essayer de sortir de Paris, dit le vieux Pardaillan a son
fils, lorsqu'ils se trouverent dans la rue.

--Nous allons essayer de gagner l'hotel Montmorency.

--Tu l'as dit toi-meme: le marechal, en sa qualite de catholique, ne
court aucun danger...

--Est-ce qu'on sait? Allons toujours.

--Dis donc la verite! fit le vieux routier avec humeur. Il te tarde de
revoir la petite Loison...

Le chevalier palit. Jamais il ne prononcait le nom de Loise: il y
pensait trop pour en parler. Il se contenta de repeter:

--Allons toujours, monsieur. Si le marechal de Montmorency est attaque,
je crois que nous ne lui serons pas inutiles...

Et, a la pensee que des bandes de forcenes entouraient peut-etre Loise,
il fremit et hata le pas.

--Mais enfin! s'ecria le vieux routier, s'il est avec les
massacreurs!... Dame!... n'est-il pas bon catholique?

Le chevalier s'arreta, livide.

--Oh! murmura-t-il, ce serait horrible... Je veux m'en assurer, mon
pere! Je veux voir si Loise est la fille d'un de ceux qui tuent au nom
de Dieu!...



XXXIX

LE DIMANCHE 24 AOUT 1572 FETE DE LA SAINT-BARTHELEMY

Des qu'ils furent sortis de la rue de Bethisy, les Pardaillan purent
se rendre compte que chacun de leurs pas les jetterait dans un nouveau
peril Paris etait comme un vaste champ de bataille, qu'il etait
impossible de traverser sans se heurter a des ennemis furieux, sans
risquer la mort a chaque seconde Pourtant, il n'y avait pas bataille: il
y avait tuerie, carnage.

Dans chaque quartier, dans chaque rue, toute personne suspecte, qui
avait temoigne quelque sympathie a la reforme, ceux-la, protestants ou
non. etaient traques; la meme hideuse scene se reproduisait sur tous les
points de Paris.

Au jour venu, le massacre avait pris des proportions fantastiques. Cela
devait durer ainsi pendant six jours En province, dans les grandes
villes, les memes scenes d'horreur se reproduisaient...

A Paris, dans cette matinee d'aout, si belle et si radieuse, l'humanite
se transforma. Les hommes devinrent des carnassiers. On vit des femmes
boire du sang des victimes. On respirait une odeur acre et fade on
respirait des chairs grillees, on ne voyait que du feu, de la fumee,
et, dans ces tourbillons de fumee, des visages hideux, des ombres qui
couraient, l'eclair rouge d'un poignard au poing.

Du sang! Du sang! Il y en avait partout, le long des murs, en larges
eclaboussures, sur les chaussees en flaques gluantes, dans les ruisseaux
epaissis qui roulaient lourdement. Et, par un singulier phenomene il
y avait des quartiers qui demeuraient paisibles des rues ou, pendant
plusieurs heures, on ne se douta pas que Paris etait a feu et a sang.

Dans un petit marche en plein air qui se tenait derriere Samt-Merry,
dans une cour, marchandes et menageres causaient gaiement, etonnees
seulement de ces bruits de cloche qu'elles ne comprenaient pas...

A cent pas de la Seine, non loin de la Bastille, des vieillards jouaient
aux boules ou se chauffaient au soleil...

En dehors de ces rares endroits qui echappaient a l'horreur, tout dans
Paris offrait l'image d'une ville devastee par quelque grand cataclysme;
des centaines de maisons flambaient; des milliers de cadavres jonchaient
les rues.

Voila ce que les Pardaillan virent en cette matinee de dimanche, fete de
saint Barthelemy:

Obstinement, ils cherchaient a piquer droit sur l'hotel Montmorency;
ils reculaient jusqu'aux confins de Paris, revenaient a la charge,
entraines, pousses en avant, ramenes en arriere, ballottes par le
cyclone qui ravageait la cite, l'universite et la ville.



XL

PROFILS DE GARGOUILLES

Quelle heure etait-il? Ils ne savaient pas. Ou etaient-ils? Ils ne
savaient pas. Ils etaient quelque part accroches a la borne cavaliere
qui se dressait sous un auvent ou les avait entraines un violent reflux
de peuple.

A dix pas, sur leur droite, on saccageait un hotel

Devant l'hotel, on dressait un bucher: les meubles les sieges de l'hotel
s'entassaient.

Alors, quelqu'un mit le feu au bucher.

Un homme parut, tenant dans ses bras un cadavre.

"Vive Pezou!" hurlait la foule autour du bucher.

Le cadavre, c'etait celui du duc de La Rochefoucauld. L homme, c'etait
Pezou. Le chevalier de Pardaillan le distingua nettement dans les
tourbillons de fumee Pezou avait les bras nus. Il avait la marche et
l'attitude du tigre; autour de lui, sa bande avait les memes faces
crispees; les memes yeux flamboyants les memes bouches aux levres
retroussees... des tigres! Il n'y avait la que des tigres...

--Ca fait le quarantieme! hurla l'un d'eux. Bravo Pezou!

Pezou sourit, marcha sur le bucher, le cadavre dans les bras.

Le cadavre du malheureux La Rochefoucauld avait la gorge ouverte par une
large plaie d'ou le sang continuait a couler.

Pezou et sa bande entourerent le bucher qui deja flambait.

Pezou monta sur une table.

Alors, il leva le corps, comme pour le jeter au sommet de l'entassement.

Soudain, il le ramena a lui, violemment. Sa face prit l'expression du
fauve. Sa bouche, dans un geste de delire, se colla un instant a la
plaie rouge... puis il jeta le cadavre dans le feu, sa bouche apparut
sanglante et il sauta de la table en grognant:

--J'avais soif!...

Un hurlement prolonge de la foule salua la bande de tigres qui
s'elancait, disparaissait au coin de la rue, cherchant, quetant,
reniflant; Pezou grognait;

--Au quarante et unieme a present! M'en faut cent d'ici ce soir a moi
tout seul...

--Fuyons! Fuyons! dit le vieux Pardaillan, livide d'horreur.

Il avait enlace son fils de tout son effort pour l'empecher de se ruer
sur Pezou.

Ils s'orienterent et reprirent leur chemin, piquant droit sur l'hotel
Montmorency.

Et, comme ils avaient gagne du terrain, comme ils se rapprochaient de la
Seine, ils furent saisis dans un autre tourbillon, se trouverent
soudain au milieu d'une foule, et, accroches l'un a l'autre, ballottes,
entraines, refluerent jusqu'a l'entree de la rue Saint-Denis, et,
regardant autour d'eux, se virent dans la cour d'une belle maison; a
l'interieur, on entendait des cris d'agonie, la foule battait des mains
et vociferait...

--Bravo, Cruce! Bravo, Cruce! Taiaut! Pille La Force!...

C'etait en effet la maison du vieux huguenot La Force.

La, ce fut vite fait. Au bout de trois minutes on n'entendit plus
de cris d'agonie; tout avait ete massacre. serviteurs, servantes,
maitres...

La foule partit, entrainee par les lieutenants de Cruce, allant plus
loin chercher de nouvelles autres victimes... la cour se trouva libre.

--Fuyons! repeta le vieux Pardaillan.

--Entrons! dit le chevalier.

S'engouffrant dans un large escalier, ils parvinrent dans une grande
belle salle ravagee en partie. Au milieu de ce salon, il y avait cinq
cadavres en tas, les uns sur les autres.

Deux hommes s'occupaient avec une farouche tranquillite a fracturer une
armoire. C'etait Cruce et l'un de ses fideles.

Ils defoncerent les tiroirs et commencerent a emplir leurs poches.

Puis ils coururent aux cadavres, le vieux La Force ayant encore au cou
un collier de grand prix.

Ils se pencherent... Cruce saisit le collier, son compagnon arrachait
les oreilles d'une femme pour avoir les diamants des boucles.

--En route, maintenant, dit Cruce...

Comme ils allaient se relever, ils tomberent tous deux en meme temps, la
face sur les cadavres.

Le chevalier avait assomme Cruce d'un coup de poing a la tempe; le vieux
Pardaillan avait fracasse le rrane de l'autre d'un coup de crosse de
pistolet.

Les deux bandits ne pousserent pas un cri. Ils se debattirent un instant
dans les spasmes de l'agonie...

Les Pardaillan redescendirent alors et, dans la rue, reprirent leur
course, rasant les maisons, tachant d'eviter les feux de joie et les
bandes de carnassiers.

Ou etaient-ils? Ils ne savaient pas.

Quelle heure? Ils ne savaient pas.

Seulement, le soleil etait haut dans le ciel, brillant d'un eclat
paisible au-dessus des tourbillons de fumee.

Et, toujours, les cloches mugissaient.

A un tournant de rue, les Pardaillan s'arreterent petrifies.

Ils eussent voulu fuir l'atroce apparition.

Devant eux, a vingt pas, une bande venait d'apparaitre. Elle se
composait d'une cinquantaine de carnassiers marchant en rangs serres;
derriere eux venait une foule enorme, armee de gourdins, de vieilles
epees, de piques rouges.

Les cinquante qui marchaient en tete etaient solidement armes de
poignards. Toutes ces lames etaient rouges de sang.

Tous portaient la croix blanche.

Une quinzaine d'entre eux etaient a cheval.

Or, devant toute la bande, marchaient trois hommes. Ces trois hommes
portaient des piques. Au bout de chacune de ces piques, il y avait une
tete!...

--Vive Kervier! Vive Kervier! vociferait la foule frenetique.

Kervier! le libraire Kervier! Cervier! Loup-Cervier! Il brandissait sa
pique au haut de laquelle la tete blafarde se balancait...

Cette tete, les deux Pardaillan la reconnurent ensemble et un meme
fremissement d'horreur les secoua.

--Ramus!

Le chevalier avait murmure le nom en fermant un instant les yeux...

C'etait bien la tete du pauvre et inoffensif savant...

Les yeux du chevalier demeuraient fixes sur cette tete. Puis ces yeux
s'abaisserent sur celui qui portait la pique, sur Kervier. Le chevalier
trembla. Cette impression d'horreur et de pitie qui l'avait paralyse fit
place a une furieuse colere qui blanchit ses levres.

Kervier vit cette figure convulsee qui le regardait; il y lut le mepris
foudroyant qui y eclatait. Il eut un grondement et fit un geste pour
designer les deux Pardaillan; dans la meme seconde, il tomba, roula sur
la chaussee qu'il talonna. Il cria:

--Malediction!

Et il expira: une balle de pistolet venait de le frapper en plein front,
et ce coup de pistolet c'etait le chevalier qui l'avait tire. Rudement,
un grand gaillard a croix blanche venait de le heurter; cet homme
agitait un pistolet charge; d'un coup de poing, Pardaillan l'avait
arrete net, lui avait arrache son pistolet et avait fait feu!

Au meme instant, il y eut contre les deux Pardaillan une ruee feroce,
une sauvage clameur de mort, des coups d'arquebuse retentirent, cinq
cents loups furieux aboyerent lugubrement devant une allee ou les deux
heretiques s'enfoncaient tous voulurent penetrer a la fois, mais, plus
prompt, plus furieux que tous, un cavalier, un geant vetu de rouge et
qui appartenait sans doute a la maison de Damville, car il en portait
les armes sur son pourpoint, ce geant poussa son cheval en avant, et
pointa sa rapiere...

--Sauves! hurla d'une voix etrange le vieux routier.

Et tandis que le chevalier se demandait comment, le vieux Pardaillan,
d'un bond terrible, se jeta a la bride du cheval dont la tete et le cou
se presentaient a l'entree de l'allee; ce cheval, il l'attira, le happa,
l'entraina, le fit entrer tout entier dans l'allee!..

Et l'allee se trouva ainsi bouchee!...

Le routier eclata d'un rire homerique.

Derriere la croupe du cheval tourbillonnaient les loups, retentissaient
les hurlements de rage; le cheval ruait; le colosse rouge, un instant
hebete par cette manoeuvre, essayait par violentes saccades de ramener
la bete en arriere, et, tout a coup, pris d'une terreur folle, il se
laissa glisser en arriere de la croupe pour fuir et une ruade l'envoya
rouler sur les assaillants au moment ou il touchait le sol...

Deja le chevalier, avec son ceinturon, avait entrave les jambes de
devant du cheval, magnifique rouan... le vieux routier s'appretait
a frapper la bete au poitrail, de son poignard, afin que l'obstacle
demeurat plus longtemps... le chevalier l'arreta soudain et dit:

--Galaor!...

Le vieux considera la bete et, la reconnaissant, repeta:

--Galaor!... C'est bien lui!...

Et leur rire, a tous deux, remplit l'allee d'un bruit de tonnerre.

Galaor, ses jambes entravees, n'en ruait qu'avec plus de fureur; chacun
de ses flancs touchait l'une et l'autre paroi; l'allee etait bouchee par
une barricade vivante.

Les deux Pardaillan s'enfoncerent vers le fond de l'allee, certains
qu'elle ne serait pas degagee avant dix bonnes minutes; mais, avant
de partir, le chevalier avait embrasse le naseau fumant du cheval en
disant:

--Merci, mon bon ami...

--Ah ca! s'ecria le vieux, mais nous sommes dans une souriciere... pas
d'issue! Mais du diable si je ne connais pas ce boyau... il me semble
que j'ai du passer par la...

Une porte, au fond de l'allee, s'ouvrit soudain, et une femme parut...

--Huguette!

Ce cri echappa aux deux hommes.

C'etait Huguette, en effet et ils se trouvaient dans l'allee de
l'auberge de la Deviniere. Comment ne l'avaient-ils pas reconnue?

Le hasard les avait pousses dans la rue Saint-Denis au moment ou ils
essayaient de se diriger sur la Seine.

Le hasard les avait arretes devant cette allee qui leur offrait un
refuge au moment ou la rue avait ete envahie par la bande hurlante des
loups de Kervier...

Huguette, toute tremblante, les conduisit alors dans la salle voisine;
trois hommes s'y trouvaient: Landry Gregoire, pale comme un mort, et,
chose etrange en pareil moment, deux poetes qui buvaient et ecrivaient:
c'etaient Dorat et Pontus de Thyard.

--Par la! dit Huguette aux deux Pardaillan, en leur montrant un
escalier. En haut vous pourrez communiquer avec la maison voisine,
redescendre et sortir par-derriere... fuyez!

--Par le Ciel! disait Dorat, je veux ecrire en l'honneur de la
destruction des heretiques une ode qui portera mon nom a la posterite!
j'appellerai mon poeme: les Matines de Paris!

--Trempe ta plume dans le sang, en ce cas, dit Pontus.

--Malheur! malheur! gemit Landry Gregoire en faisant le geste de
s'arracher les cheveux, operation impossible puisqu'il etait entierement
chauve. Malheur! mon auberge va etre saccagee, si on sait qu'ils ont fui
par la!

--Maitre Landry, lui cria le vieux Pardaillan, vous mettrez l'auberge,
la casse et l'incendie sur ma note!...

--Je jure que tout sera paye, ajouta le chevalier.

--Fuyez! Fuyez!... repeta Huguette.

Le vieux Pardaillan l'embrassa sur les deux joues.

Le chevalier la prit dans ses bras, toute palissante, la baisa doucement
sur les yeux, et murmura:

--Huguette, jamais je ne t'oublierai...

Pour la premiere fois, il tutoyait Huguette, et le coeur de celle-ci en
fut bouleverse...

Ils s'elancerent et disparurent dans l'escalier.

Au meme instant reparut l'aubergiste, portant sur le bras un sac ou il
avait entasse son or et les bijoux de sa femme.

--Fuyons! dit Huguette. Les forcenes ont envahi l'allee...

Fuyons! repeta Landry qui flageolait sur ses jambes.

--Madame Landry! tonna le poete Dorat, vous etes une mauvaise catholique
et je vais vous denoncer!

Pontus de Thyard degaina sa rapiere et dit tranquillement:

--Partez, Huguette, partez, maitre Landry!... Et, si cette vipere
s'avise de siffler, je la pourfends sur l'heure!..

Dorat s'effondra.

Quelques instants plus tard, la horde des loups penetrait par la porte
de l'allee defoncee, et, ne trouvant plus personne, mettait l'auberge a
sac et a feu...



XLI

VISIONS TRAGIQUES

Les Pardaillan, ayant suivi le chemin que leur avait indique Huguette,
se retrouverent dans une ruelle deserte, et, s'elancant au pas de
course, atteignirent la rue Montmartre par la ruelle Saint-Sauveur. Mais
c'est en vain qu'ils eussent essaye de prendre pied dans cette rue. Il y
avait la un prodigieux encombrement de peuple qui roulait vers la Seine
ses flots vertigineux, parmi les lourdes volutes de fumee, parmi les
hurlements de mort, dans le tumulte inlassable des cloches et des
arquebusades...

Dans ce remous, les Pardaillan furent saisis, entraines ou?... Ils
ne savaient pas! Ils avaient la tete perdue d'angoisse. Des nausees
violentes soulevaient leurs coeurs...

Et, comme ils s'etonnaient vaguement que les carnassiers d'alentour ne
se jetassent pas sur eux, soudain ils virent que chacun d'eux avait un
brassard blanc au bras droit...

C'etait Huguette qui, d'une main rapide et legere sans qu'ils s'en
apercussent, les avait marques du talisman de protection.

Le chevalier degrafa le brassard d'un geste de colere; il n'etait pas
huguenot. Etait-il catholique? En realite il ignorait l'une et l'autre
religion. Il voulut jeter le brassard; le vieux Pardaillan le saisit au
vol, et le mit dans sa poche en disant:

--Par Pilate, conserve-le au moins comme un souvenir de la bonne
Huguette!

Le chevalier haussa les epaules.

En enfouissant l'etoffe blanche au fond de sa poche, le vieux routier
sentit un papier qu'il froissait.

--Qu'est cela? dit-il.

--Quoi?...

--Rien... je me rappelle... marchons.

Ce n'etait rien, en effet, ou pas grand-chose, pensait le routier; au
moment ou ils avaient quitte la cour de l'hotel Coligny, Pardaillan pere
avait apercu ce papier tombe aux pieds de Beme cloue a la porte, l'epieu
en travers de la poitrine. Machinalement, il avait ramasse le papier et
l'avait fourre dans sa poche.

Ils continuerent donc a suivre le flot humain qui les portait vers la
Seine qu'il leur fallait traverser pour marcher sur l'hotel Montmorency.
Mais, a l'embouchure du pont, ils durent s'arreter devant une foule de
huit a dix mille forcenes.

Tout a coup, ils purent se jeter dans une ruelle et fuir l'effroyable
tumulte... ils coururent haletants, hagards, et, brusquement, se
trouverent pres d'un enclos entoure de murs assez bas; et ce coin de
Paris leur apparut paisible, souriant, tranquille...



XLII

L'OASIS

Ou etaient-ils?... Ils ne savaient pas. Quelle heure etait-il?... Ils ne
savaient pas. Ils respirerent, essuyerent la sueur qui inondait leurs
visages livides.

A dix pas sur la gauche, il y avait une porte spacieuse. Pres de la
porte s'elevait une construction basse, une sorte de cabane.

L'esprit repose, et rafraichi, ils regarderent autour d'eux et virent
alors qu'il y avait une croix au-dessus de la porte. Ayant regarde
par-dessus le mur, ils virent l'enclos plein de croix. Et ils
comprirent.

L'enclos etait un cimetiere. La cabane, c'etait le logis du fossoyeur.

Les Pardaillan avaient abouti au cimetiere des Innocents.

Il pouvait etre un peu plus de midi.

Alors ils tinrent conseil pour savoir par quel chemin ils traverseraient
la Seine pour gagner l'hotel Montmorency.

Finalement, le chevalier trouva un plan qui consistait a gagner le port
aux platres, qu'on appelait aussi _port des Barres_, et qui se trouvait
derriere Saint-Paul La, ils sauteraient dans une barque et descendraient
le cours du fleuve jusqu'au bac, ou ils aborderaient non loin de l'hotel
du marechal.

Comme ils allaient se mettre en route, ils virent venir a eux un petit
enfant.

L'enfant marchait lentement, courbe sous un volumineux paquet enveloppe
d'une serge.

--Ou ai-je vu cet enfant-la? murmura le chevalier.

Et comme le porteur arrivait pres d'eux:

Ou vas-tu, petit?..."

L'enfant deposa son paquet avec precaution, designa le cimetiere et dit:

--Je vais la... Ah! Je vous reconnais bien... c'est vous qui m'avez
parle un jour, comme je travaillais pres du couvent... et vous m'avez
dit que mes aubepines etaient magnifiques. Voulez-vous les voir? elles
sont finies...

--Lestement, il defit son paquet et, avec un naif orgueil, montra son
ouvrage.

--C'est tres beau, dit sincerement le chevalier.

--N'est-ce pas?... C'est pour ma mere...

--Ah! oui, je me rappelle, dit le chevalier emu... Tu te nommes?...

--Jacques Clement, je vous l'ai dit. Voulez-vous me faire ouvrir la
porte du cimetiere.

Le chevalier alla heurter a la porte de la cabane. Le fossoyeur apparut,
tremblant du tumulte qu'il entendait se dechainer. Cependant, lorsqu'on
lui eut explique de quoi il s'agissait, il parut se rassurer, examina
attentivement l'enfant, se frappa le front et dit:

--Est-ce que tu ne t'appelles pas Jacques Clement

--Oui-da.

--Eh bien, viens! Je vais te montrer la tombe de ta mere...

Les deux Pardaillan etaient stupefaits de cette reconnaissance. Mais le
petit n'en paraissait pas etonne. Il reprit son paquet.

--Et tu viens de loin ainsi? fit le chevalier.

--Du couvent... vous savez bien! Ah! j'ai eu du mal a passer, par
exemple! Il y en a du monde dans les rues!

Il parlait posement, gravement meme. Puis il suivit le fossoyeur. Le
chevalier, machinalement, suivit et entra dans le cimetiere.

Au moment ou le groupe disparaissait parmi les tombes, deux moines
arriverent par le meme chemin qu'avait suivi Jacques Clement et
s'arreterent pres de la porte d'entree.

--Mon frere, dit l'un, soufflons un instant et laissons a nos hommes le
temps de nous rejoindre.

--Et le temps a l'enfant de preparer le miracle, dit l'autre... Que de
meurtres! Que de sang, frere Thibaut! Croyez-vous vraiment qu'il ne
vaudrait pas mieux repandre du vin, bonum vinum?...

--Frere Lubin, ce sang est agreable a Dieu, songez-y!

--Oui, je ne dis pas non. Mais j'avoue que j'aimerais mieux etre a la
Deviniere, sans compter qu'une balle egaree..."

Pendant que les moines, l'un severe et l'autre dolent, devisaient ainsi,
le groupe forme par les deux Pardaillan, le fossoyeur et le petit
Jacques Clement, s'arretait pres d'une tombe ou la terre etait
fraichement remuee.

--C'est la!" dit le fossoyeur.

Une minute, l'enfant parut trouble. Il murmura:

--Ma mere... comment etait-elle, quand elle vivait!

--Pauvre petit, dit le chevalier, tu ne l'as donc pas connue?

--Non... mais elle va etre contente.

Alors il se mit a planter sur la tombe les touffes d'aubepine
artificielle qu'il tirait de son paquet...

Et cela finit par former un gros buisson fleuri comme si, par miracle,
de l'aubepine se fut mise a fleurir en plein mois d'aout.

Quelque chose comme une larme roula sur les joues du chevalier et tomba
sur la terre... sur la tombe de la mere du petit Jacques Clement... la
tombe d'Alice de Lux et de Panigarola!...

L'enfant, ayant leve les yeux, vit ces larmes et demeura tout saisi. Il
s'approcha et, prenant la main du chevalier, il dit gravement:

"Vous avez pleure sur ma mere, jamais je ne l'oublierai... voulez-vous
me dire votre nom?

--Je m'appelle le chevalier de Pardaillan...

--Le chevalier de Pardaillan...

--Mon petit, dit le chevalier, veux-tu que je te reconduise?...

--Non, non... je n'ai pas peur... et puis je veux rester ici... j'ai
beaucoup de choses a dire a maman...

--Adieu, mon enfant...

--Au revoir, chevalier de Pardaillan, dit gravement Jacques Clement.

Le vieux routier prit le chevalier par le bras et l'entraina.

Les deux moines, cependant, attendaient non loin de la porte du
cimetiere. Au bout d'une demi-heure, ils virent reparaitre le petit
Jacques Clement. Thibaut donna rapidement ses instructions a Lubin, qui
gemit:

--Alors, il faut encore que je risque d'etre tue dans la bagarre!

--Soyez prompt, soyez fort, frere Lubin... moi, je rentre au couvent, il
faut accompagner l'enfant...

Lubin poussa un profond soupir et la graisse de ses joues trembla.

Thibaut avait pris Jacques Clement par la main. Il s'eloigna en disant:

--D'ailleurs, voici du renfort... _fratres ad succurrendum_!... allons,
frere Lubin, c'est le moment!

Une cinquantaine d'individus a mine patibulaire s'approchaient du
cimetiere. En passant pres d'eux, Thibaut leur fit un signe; puis il
disparut rapidement, entrainant le petit.

--C'est egal, grommela Lubin, s'il s'etait agi d'aller vider bouteille
a la Deviniere, frere Thibaut n'eut pas ete si prompt a me confier aux
soins de la Providence, tandis qu'il va se mettre a l'abri...

Et il penetra dans le cimetiere sans avoir l'air d'apercevoir la bande
qui s'engouffra derriere lui et le suivit.

Frere Lubin marcha tout droit a la tombe d'Alice de Lux.

--Que vois-je? cria-t-il de sa plus belle voix. De l'aubepine qui vient
de fleurir?...

Et, tombant a genoux, il leva les bras au ciel en tonitruant:

--Miracle! Miracle! Loue soit le Seigneur!

--Miracle! Miracle! hurlerent les acolytes, comparses probablement
inconscients de la comedie qui se jouait.

--C'est Dieu qui manifeste sa volonte.

--Mort aux heretiques!

Ces cris se croiserent pendant quelques secondes. Fuis frere Lubin
entonna le _Te Deum_, repris en choeur par les gens qui l'entouraient.
D'autres, entendant des clameurs, entraient dans le cimetiere. Le bruit
du miracle, rapidement colporte, se repandait dans tout le quartier; des
gens accouraient, se pressaient parmi les tombes; au bout d'un quart
d'heure, une foule enorme emplissait le cimetiere, et chacun put se
rendre compte qu'un magnifique buisson d'aubepine avait fleuri en plein
mois d'aout!...

Frere Lubin cueillit le buisson d'aubepine dont il eut soin de ne pas
laisser une seule branche.

Alors, une douzaine de forts gaillards le saisirent le placerent sur
leurs epaules; ce groupe fut etroitement entoure par les gens a mine
patibulaire que Thibaut avait appeles des _fratres ad succurrendum_
(freres de renfort).

Et la procession s'organisa. Des pretres surgirent Des moines en
quantite affluerent.

Glorieux et reluisant de graisse, Lubin portant dans ses bras le buisson
du petit Jacques Clement fut promene a travers Paris; sur son passage,
l'ardeur se ranimait, le massacre reprenait des forces, la grande tuerie
devenait plus furieuse.

Tel fut le miracle de l'aubepine...



XLIII

"...QUE DES CHIENS DEVORANTS SE DISPUTAIENT ENTRE EUX....

Les deux Pardaillan avaient essaye de mettre a execution leur projet de
gagner le port aux Barres pour descendre la Seine en s'emparant de l'une
des nombreuses barques attachees a quai.

Mais a peine furent-ils sortis de cette sorte d'oasis que formait la
tranquillite du cimetiere et des environs qu'ils furent repris par les
tourbillons des foules dechainees: ils voulaient remonter le fleuve, un
coup d'aile de le tempete humaine les renvoya vers le Louvre.

Et soudain, au milieu de ce torrent, ils se trouverent a l'entree du
Pont de Bois, puis sur le pont, puis sur la rive gauche...

Ce fut ainsi qu'ils passerent la Seine.

Le torrent tournait vers la gauche

Alors ils entrerent dans le dedale des rues qui les conduirait a l'hotel
de Montmorency.

La les clameurs de mort, le hurlement des cloches, les plaintes des
victimes s'entrechoquaient comme sur la rive droite dans les airs
embrases.

La tete perdue, ils allaient, guides seulement par une sorte
d'instinct... Ils poursuivaient le cours de l'epique ruee a travers le
carnage, dans le sang et les flammes, tragiques, effrayants.

Soudain, une petite place... Le vieux Pardaillan saisit son fils par
le bras, l'arreta net et lui designa quelque chose qui devait etre
effroyable, car le chevalier fut saisi d'un frisson convulsif.

Le vieux, de sa voix devenue rauque, avait gronde:

--Orthes! Orthes d'Aspremont... Damville rode par ici!

--Malediction! rala le chevalier.

--C'etait Orthes, le premier lieutenant de Damville! son ame damnee!

A ce moment, une femme, une huguenote, d'une maison voisine, bondit
echevelee, hagarde, ses vetements en lambeaux, presque nue, en criant
d'une voix dechirante: Grace!

Une douzaine de forcenes la poursuivaient.

La femme, jeune et belle, alla heurter Orthes, tomba a genoux et
pantela, les mains tendues:

--Grace! Ne me tuez pas! Pitie!

Un effroyable sourire contracta les levres d'Orthes. Il leva un fouet
et toucha la femme, puis, a grands coups, il fit claquer son fouet en
hurlant:

--Taiaut, Pluton! Taiaut, Proserpine! Taiaut! Pille! Pille!..."

Au meme instant, deux chiens enormes, a la gueule rouge de sang, se
jeterent sur la femme; elle eut une horrible clameur d'epouvante et
tomba a la renverse, les deux chiens sur elle.

Un coup de croc de Pluton lui ouvrit la gorge, la gueule de Proserpine
s'implanta sur un des seins, pendant quelques secondes, les Pardaillan,
petrifies par l'horreur, ne virent qu'un amas de chairs pantelantes d'ou
fusaient des jets de sang, n'entendirent que les grognements sourds des
deux chiens occupes a l'horrible besogne.

Alors, le chevalier, pale comme un mort, la levre soulevee par l'etrange
sourire qu'il avait a de certaines minutes epiques, la moustache
herissee, tremblante marcha sur Orthes.

Orthes, levant les yeux, apercut les deux Pardaillan et poussa un
hurlement de joie infernale... il commenca un geste, ce geste ne
s'acheva pas... le chevalier venait de le saisir par un poignet, celui
qui tenait le fouet le hurlement de joie devint un cri de terreur: le
chevalier lui arracha le fouet, continua a tenir l'homme par le poignet.

Alors le fouet se leva, siffla dans les airs et s'abattit sur Orthes...

Une large zebrure rouge balafra la face du tigre humain.

Une deuxieme fois, le fouet se leva, le fouet des chiens s'abattit sur
la face d'Orthes, puis encore, et encore!...

D'un effort desespere, Orthes s'arracha a l'etreinte et, les yeux
sanglants, vocifera a ceux qui le suivaient:

--Sus! sus! Ils en sont!... Pille! Tue! Pluton, Proserpine, taiaut!
taiaut!...

Les deux chiens lacherent les restes sanglants de la femme et se
dresserent, tout herisses, les babines retroussees, l'un devant le vieux
Pardaillan, l'autre devant le chevalier...

Orthes, delirant de rage et de souffrance, rala encore:

--Pille, Pluton! Pille Proserpine! Hardi mes dogues!

Il tomba soudain renverse, en proferant une horrible imprecation un
chien, non l'un des siens, un chien de berger a poil roux, maigre et
subtil, avait bondi sur lui... Pipeau! C'etait Pipeau! Pipeau; l'amant
de Proserpine, qui avait suivi sa maitresse d'etape en etape.

D'un coup sec, d'un seul coup, les machoires de fer de Pipeau entrerent
dans la gorge d'Orthes.

Le vicomte d'Aspremont demeura immobile tue net pres des restes
sanglants de la femme... les deux Pardaillan n'avaient rien vu de cette
scene...

Pluton s'etait dresse devant le vieux Pardaillan.

Proserpine, devant le chevalier...

Ils hesiterent pendant un laps de temps inappreciable, puis, ensemble,
avec un aboi sauvage, ils bondirent, cherchant la gorge...

Dans le meme instant, Pluton retomba en arriere, eventre par le coup de
dague du vieux routier...

Proserpine avait saute sur le chevalier...

Au moment ou elle avait bondi, lui, des deux mains" l'avait empoignee au
cou; il serra frenetiquement, de ses dix doigts convulses par l'effort;
la chienne rala, sa voix s'eteignit...

Dix secondes ne s'etaient pas ecoulees depuis l'instant ou les
Pardaillan avaient vu les chiens bondir sur la huguenote.

Ils jeterent autour d'eux des regards flamboyants, ne voyant meme pas
Pipeau qui bondissait autour d'eux, delirant de joie, ne voyant que les
visages des compagnons d'Orthes, de la foule qui houlait, roulait autour
d'eux, aboyant a la mort.

--En route! dit le chevalier.

Et sa voix avait une prodigieuse intonation.

Il ramassa le fouet... le fouet a chiens.

Et ils s'avancerent, flamboyants, etincelants, tragiques, souples,
grandis, paraissait-il, plus grands que ne sont les hommes, marchant
d'un pas rude qui talonnait le pave derriere eux, comme s'ils eussent
fonce sur le genie des tempetes d'enfer...

Et le rugissement du chevalier retentit au-dessus des tumultes
dechaines.

--Arriere, chiens!... Fils de chiennes!... Arriere, chiens!...

A droite, a gauche, le fouet se levait, s'abattait, sifflait...

Et la voix du chevalier, comme la cravache, cinglait, sifflait...

--Arriere, les chiens! Au chenil, la meute!

Tout a coup, il apercut Pipeau et dit:


--Pardon, ami! je t'ai insulte...

Devant le fouet, devant cette laniere vivante prodigieuse, la foule
s'ouvrait. Tigres, loups, chacals, tous les carnassiers ramperent, se
culbuterent, se bousculerent a droite et a gauche sur la petite place.

Une ruelle deserte s'ouvrait devant le chevalier: il s'y engouffra.



XLIV

ENTRE LE CIEL ET LA TERRE

Le chevalier entra dans la ruelle sans savoir ou elle le conduirait...

Pres de lui, le vieux Pardaillan, les deux mains armees, pareilles a
deux griffes de lion.

Autour d'eux. Pipeau, fou de joie, fou de fureur!

Ils firent face a la foule.

Sur leurs pas, la foule s'etait ruee avait envahi l'etroit passage,
massee, tassee, ondulante; et cela formait un mascaret humain qui
s'avancait, roulait se heurtait, avec des clameurs d'ocean.

Pas a pas, face au mascaret, les deux etres fabuleux hausses en cette
minute aux grandissements surhumains pas a pas, les deux Pardaillan
reculaient.

La laniere du chevalier sifflait, cinglait, marbrait des faces d'ou
jaillissait un hurlement: les deux dagues les deux griffes du vieux
routier, du vieux lion labouraient des poitrines; Pipeau a reculons,
l'oeil en feu, le poil droit, la gueule enrouee, pillait, mordait des
jambes...

Les Pardaillan reculaient...

Ou etaient-ils? Ils ne le savaient pas.

Soudain, a vingt pas derriere eux, il y eut une sourde et puissante
detonation suivie d'un fracas de maison qui s'ecroule. Le vieux routier
jeta un rapide regard vers ce bruit d'explosion. Et il vit alors que
la ruelle debouchait sur une rue plus large; que, dans cette rue, une
deuxieme foule tourbillonnait autour de quelque chose qui ressemblait a
une forteresse assiegee, et qu'un coup de mine venait de faire sauter
une partie de cette forteresse...

Donc, devant eux, la horde dechainee devant laquelle ils reculaient pas
a pas...

Derriere eux, cette autre foule sur laquelle ils allaient etre jetes...

Un etau dans lequel ils allaient etre broyes...

Et, soudain, la chose se produisit. Les deux foules se rejoignirent.
Refoules par une vague plus puissante du mascaret, les deux Pardaillan
furent jetes sur la horde qui assiegeait la forteresse; la rue etait
pleine de fumee acre, de poussiere, de vociferations, de detonations
d'arquebuses; il y eut une melee affreuse de cavalerie et de pietons,
un remous vertigineux ou les Pardaillan furent ballottes, pousses,
repousses brusquement, une sorte d'ouverture bea devant eux ils se
retrouverent dans un large escalier eventre rampes demolies, marches
dechaussees... Ils se retrouverent la... ils se retrouverent bondissant
le long des marches de cet escalier qui ne tenait plus que par
miracle... ils montaient, montaient: comme dans les reves du delire, ils
montaient, sans savoir ou ils etaient, ou ils allaient, sans que nul,
parmi la foule osat se lancer a leur poursuite dans l'infernal escalier
qui branlait et vacillait parmi les tourbillons de fumee!...

Ils atteignirent le sommet de l'escalier, etroite plateforme en plein
air, qui avait du etre son dernier palier.

La il n'y avait plus rien, sinon une haute muraille a laquelle
s'adossait encore l'escalier. D'un dernier bond les deux Pardaillan
atteignirent le faite de cette muraille. Ils s'y cramponnerent, s'y
installerent solidement et, au meme instant, derriere eux, il y eut un
effroyable fracas tandis qu'un opaque nuage de poussiere et de platras
les enveloppait: c'etait l'escalier qui venait de s'ecrouler!...

Cramponnes sur le faite de la haute muraille, ils se trouverent alors
isoles entre le ciel, ou roulaient de lourdes volutes de fumee, ou
passait la rafale des hurlements de cloches, et la terre d'ou montait
l'immense clameur de mort...

Alors le chevalier se pencha, regarda en bas, non du cote de l'escalier
ecroule, mais sur l'autre versant de la muraille.

Il regarda a travers les tourbillons de fumee ecarlate qui montait,
chercha a distinguer ce qu'il y avait dans le tumulte effrayant qui se
dechainait au-dessous de lui.

Et son ame fremit. Son coeur defaillit. Ses levres tremblerent. Ses yeux
jeterent une lueur farouche de desespoir!

Qu'avait-il donc vu?...

La cour d'un hotel: l'hotel qu'on assiegeait de la rue. Une cour pleine
de decombres et de cadavres! Parmi ces decombres, une foule de gens
d'armes qui se ruaient a travers la grande porte demantelee! Et sur les
marches qui conduisaient a la porte de l'hotel trois hommes, l'epee a la
main, se defendant encore!...

Et, a la tete des assaillants, un furieux, plus furieux plus ardent que
tous!

Et, parmi les trois, un homme de haute stature qui levait au ciel un
dernier regard charge d'imprecations!

Et Pardaillan les reconnut, assaillants et assieges!

C'etait Henri de Damville qui attaquait! Francois de Montmorency qui
allait succomber!

Les deux freres enfin face a face!

Et, cette cour, c'etait la cour de l'hotel Montmorency!...

--Malediction! rugit le chevalier de Pardaillan.



XLV

COMME A THEROUANNE

Henri de Montmorency, marechal de Damville, s'etait mis en route au
premier coup de tocsin de Saint-Germain-l'Auxerrois. Son armee marchait
en bon ordre et sans hate.

Il avait d'abord les gentilshommes de sa maison, au nombre de
vingt-cinq; puis trois cents soudards a cheval; derriere les cavaliers,
roulaient trois tombereaux charges de tonneaux de poudre; derriere la
poudre, deux cents reitres armes d'arquebuses.

A peine cette troupe se fut-elle mise en marche que le marechal en
confia le commandement a l'un de ses gentilshommes et s'eloigna avec
trente cavaliers seulement.

La petite troupe atteignit rapidement l'hotel de Mesmes.

Il mit pied a terre, s'approcha de la porte de son hotel et cria:

--Francois de Montmorency, est-ce toi qui m'as jete ce gant?

En meme temps, il frappait le gant cloue a la porte.

Dans les environs, le tumulte grandissait, des torches passaient, des
cris retentissaient. Les trente cavaliers, immobiles comme des statues,
ne tournaient pas la tete vers ces clameurs: ils regardaient leur chef.

Damville frappa le gant. Et, d'une voix devenue plus sauvage, il cria:

--Ou es-tu, Francois de Montmorency? Pourquoi n'es-tu pas ici quand je
releve ton gant?

Aussitot, il arracha le gant et alla l'attacher a l'arcon de sa selle.

Pour la troisieme fois, il cria:

--Lache! Puisque tu n'es pas ici pour relever ton defi, c'est donc moi
qui vais te retrouver!

A ces mots, il monta a cheval et, s'elancant au galop, rejoignit son
armee au moment ou elle venait de franchir le Grand-Pont.

Le marechal de Montmorency, tenu a l'ecart comme nous avons vu, suspect
a Guise, hai de la vieille reine, ignorait ce qui devait se passer.
L'eut-il su meme, il lui eut ete impossible de supposer qu'on oserait
s'attaquer a un Montmorency.

Francois de Montmorency, donc, se savait suspect, mais non designe aux
coups des massacreurs.

A tout hasard, il mit son hotel en etat de defense.

Une douzaine de gentilshommes, les uns catholiques, les autres
huguenots, et bons serviteurs de la monarchie, mais comme lui ayant
horreur de tant de guerres sauvages, vivaient dans l'hotel et
composaient sa maison, ou, si l'on veut, sa cour.

Le marechal porta a quarante le nombre des gens d'armes qu'il
entretenait.

De plus, il arma les laquais: il y en avait une vingtaine dans l'hotel.

Tout cela formait un total d'environ quatre-vingts combattants. L'hotel
fut abondamment pourvu de poudre, de balles, de mousquets, de pistolets
et d'armes de toute nature, des provisions de bouche pour un mois y
furent entassees.

La successive disparition du vieux Pardaillan et du chevalier raviva les
inquietudes du marechal. Des lors tous les soirs, l'hotel fut barricade.

Pendant ces quelques journees, Loise vecut aupres de sa mere La douce
folie de Jeanne de Piennes demeurait invariable dans ses manifestations;
toujours elle se croyait a Margency et on la voyait preter l'oreille en
murmurant:

--Le voici qui vient... Je vais lui dire... oh! je tremble... Et, si
Francois apparaissait alors, le coeur serre les bras vaguement tendus
vers celle qui l'avait tant aime, la folle le regardait d'un air etonne,
sans le reconnaitre:

Quant a Loise, si elle souffrit de l'inexplicable disparition du
chevalier il fut impossible de le deviner; son pur et fier profil de
vierge ne s'altera pas. Seulement l'inquietude faisait de terrible
ravages dans cette ame.

Le samedi soir, comme elle s'etait assise pres de Jeanne de Piennes,
s'occupant a un travail de broderie ses yeux reveurs parurent fixer
un point dans l'espace; la folle, qui semblait sommeiller, redressa
soudain, se pencha, et, la figure extasiee, murmura:

--Enfin, le voici!... Oh! quand viendra-t-il?...

--Helas! Helas! murmura Loise. Ou est-il?

Le marechal entra en ce moment. Il vit cette scene si douce et triste
d'un seul coup d'oeil Il saisit la mere et la fille dans ses bras et les
serra convulsivement contre lui, en proie a une angoisse inexprimable.

Vers deux heures du matin, tout dormait dans l'hotel, en cette nuit du
samedi, hormis les gens d'armes du corps de garde. Le silence etait
profond. Jeanne de Piennes et Loise reposaient dans la meme chambre.

Le marechal, vers dix heures, s'etait retire dans son appartement.

Les premiers mugissements des cloches reveillerent Francois de
Montmorency.

Il s'habilla, revetit une cuirasse de buffle, ceignit son epee de
bataille, s'arma d'une dague et ouvrit une fenetre.

Une etrange rumeur venait du fond de Paris et semblait gagner les rues
de proche en proche. Au loin, de sourdes detonations eclataient. Les
cloches sonnaient le tocsin.

Pendant quelques minutes, le marechal ecouta cette enorme rumeur. Son
visage s'assombrit.

Alors, il courut a la chambre ou dormaient Jeanne de Piennes et Loise.

Loise, des le premier coup de cloche, s'etait habillee, et, maintenant,
elle aidait sa mere a se vetir.

--Tu n'as pas peur, mon enfant? dit le marechal.

--Je n'ai pas peur. Mais que se passe-t-il?

--Je vais le savoir. Mets tes vetements de route, mon enfant, et
tiens-toi prete. a tout!

Dans la cour, Francois trouva ses gentilshommes, armes, ecoutant
l'horrible tumulte dont les rafales allaient grandissant de minute en
minute. Les gens d'armes etaient a leur poste.

--Monseigneur, s'ecria l'un des gentilshommes, le jeune La Tremoille,
que le vieux duc de La Tremoille avait place aupres de Montmorency
pour y apprendre, avait-il dit, l'honneur, le courage et la
vertu,--monseigneur, je suis sur que les guisards attaquent le Louvre!
Il faut courir au secours du roi! Ecoutez! ecoutez! On se bat au
Louvre!..."

Le marechal secoua la tete. Une inexprimable inquietude l'envahissait.
Non! il ne s'agissait pas d'un coup de force tente par Guise!... Guise
eut procede plus vite!

--La Tremoille. dit-il, et vous, Saint-Martin, poussez une pointe
jusqu'a la Seine...

Les deux jeunes gens s'elancerent dans la rue.

Il etait tout pres de quatre heures lorsqu'ils revinrent. Et, sans
doute, ce qu'ils avaient vu devait etre horrible, car ils etaient
livides, hagards.

--Marechal! rala Saint-Martin, on meurtrit les huguenots en masse!...

--Monseigneur, rugit La Tremoille. on tue mes freres! Partout! Dans les
maisons! Dans les rues! Au Louvre!

--J'y vais" dit Montmorency d'un accent qui fit courir un long frisson
parmi les hommes d'armes.

Il commanda, comme jadis quand il partait pour Therouanne:

--A cheval, messieurs! Hola! mon destrier de bataille!...

Il y eut dans la cour un rapide tumulte de prise d'armes.

--Messieurs, dit Francois, nous allons tenter l'impossible: atteindre le
Louvre, penetrer jusqu'au roi, lui demander d'arreter le carnage... et
s'il refuse... bataille!

--Bataille! rugirent les gentilshommes.

--Ouvrez la porte! commanda le marechal.

Le suisse se precipita vers la grande porte.

A ce moment, un etrange tumulte envahit la rue tumulte de reitres
arrivant au pas de course, de lourds chevaux martelant le pave, d'epees
entrechoquees et tout ce tumulte s'arreta devant l'hotel... Une voix
eclatante, terrible, sauvage, hurla:

--A l'assaut, au pillage! a sac! Sus! Sus! Sus!

--Mon frere! gronda Francois de Montmorency.

Et d'une voix terrible qui domina les puissantes rafales de la tempete
de mort, il cria:

--Henri! Henri! Malheur! Malheur a toi!

Un formidable coup de madrier ebranla la grande porte massive.

--Pied a terre! commanda Montmorency

La manoeuvre s'executa, les chevaux furent rentres aux ecuries.

Francois en quelques secondes, prit son dispositif de bataille: devant
la porte fermee, les quarante hommes d'armes sur un front de dix
arquebuses, et sur quatre rangs, le premier rang, pret a faire feu,
les trois autres, l'arme au pied. A gauche de la porte, un groupe de
gentilshommes armes de longues piques; a droite, un autre groupe.
Montmorency, sur le perron de l'hotel, dominant cet ensemble,
l'estramacon au poing.

Un deuxieme coup de madrier retentit sourdement sur la porte.

--Lache! Lache! hurla la voix de Damville, je releve ton defi! Me voici!
Ou es-tu, que je te soufflette de ton gant!...

--Ouvrez la porte! tonna Montmorency.

De droite et de gauche, les deux groupes de gentilshommes se
precipiterent, firent tomber les lourdes ferrures, attirerent a eux
les deux enormes vantaux de chene massif, la porte se trouva grande
ouverte!...

Manoeuvre audacieuse, manoeuvre sublime!

Il y eut dans la rue un recul desordonne devant cette porte qui
s'ouvrait.

Puissante et calme, la voix de Francois tomba du haut du perron:

--Premier rang!... Feu!...

Les dix arquebuses tonnerent; d'effroyables clameurs retentirent; les
dix hommes, deja, avaient degage le deuxieme rang et rechargeaient leurs
armes.

--En avant! En avant! vocifera Damville.

--Deuxieme rang!... Feu!...

Un rideau de flammes, un nuage de fumee noire, un coup de tonnerre,
cris, vociferations, insultes, tourbillon de recul dans la rue...

--Troisieme rang!... Feu!...

--Quatrieme rang!... Feu!...

Dans la ruelle par ou avaient debouche les Pardaillan, les troupes de
Damville fuyaient; trente cadavres jonchaient la rue, a droite et a
gauche de la porte, une foule enorme, et Damville mettant pied a terre,
livide de rage, fou furieux, tendant le poing a la forteresse, geste
impuissant!...

--Fermez la porte! commanda Montmorency.

Cependant, Henri de Dam ville retrouva promptement le sang-froid
necessaire pour organiser un deuxieme assaut.

Il commenca par rassembler ses reitres et ses cavaliers auxquels il fit
mettre pied a terre; les chevaux furent conduits au bord de la Seine, a
l'endroit ou aboutissait le bac du passeur.

Puis il fit refouler a droite et a gauche de l'hotel la foule hurlante.

Alors, devant l'hotel, il tint conseil avec quelques-uns de ses
gentilshommes. Tout cela dura une heure.

Le soleil etait deja haut dans le ciel lorsque Damville acheva son
dispositif pour une nouvelle attaque. Les levres blanches, la moustache
tremblante, la voix breve et rauque, il donnait ses ordres.

Et il persista dans le meme plan: defoncer la porte!

Alors, au moyen de palans, on dressa une sorte de catapulte devant
la porte de l'hotel. A cette machine fut accrochee une masse de fer
composee de trois enormes enclumes attachees ensemble au bout d'une
chaine.

En meme temps, on penetrait dans la maison qui faisait mur mitoyen avec
le batiment de droite: ce mur, on le perca a coups de pioche et, dans
l'excavation, un tonneau de poudre fut place.

A ce moment, il etait plus de midi. L'installation de la machine avait
demande plusieurs heures. Un silence relatif s'etablit dans la rue. D'un
coup d'oeil, Damville vit que chacun etait a son poste. Il donna le
signal en levant le bras.

Dix hommes s'attelerent a la masse de fer suspendue a la chaine qui
pendait du haut de quatre immenses madriers places debout l'un contre
l'autre, les quatre sommets lies ensemble, les quatre pieds s'ecartant
de dix coudees l'un de l'autre.

Les dix hommes ramenerent la masse de fer jusque dans la ruelle, et,
soudain, la lacherent.

La masse partit, s'elanca, decrivit sa courbe de plus en plus
foudroyante et alla heurter la porte... les reitres firent un mouvement
pour s'elancer... un craquement sinistre se fit entendre...

Mais reitres et gentilshommes pousserent une clameur de malediction: la
porte avait resiste!...

Damville se mordait les poings, il comprit que, de l'interieur, on
avait eleve une barricade; tout le temps qu'il avait passe a preparer
l'assaut, Montmorency l'avait passe a organiser une defense acharnee.

--Oh! gronda Henri, quand je devrais passer un mois devant cette
masure!...

Cette masure, c'etait l'hotel de Montmorency! la demeure qu'avait
habitee son pere le connetable!

--Orthes! appela-t-il.

--Le vicomte promene ses chiens! lui fut-il repondu.

--Sauval! appela-t-il alors.

L'homme ainsi nomme se precipita: c'etait celui qui etait prepose a la
garde de la manipulation des poudres.

--Ici, dit le marechal, un tonneau. Et la, un tonneau, Est-ce compris?

La manoeuvre fut aussitot executee, les tonneaux places, la meche
amorcee.

Damville y mit lui-meme le feu, puis se retira a distance.

Vingt secondes plus tard, l'explosion retentit, un double jet de flammes
s'eleva jusqu'au ciel, la porte s'ecroula, les barricades qui la
maintenaient se disloquerent, le passage etait libre!...

Les reitres entrerent dans la cour comme une bande de loups. Des
decharges d'arquebuses les accueillirent, mais, cette fois, ils etaient
lances, rien ne pouvait les arreter.

La melee commenca; les arquebuses et les pistolets decharges se turent;
on commenca a se battre a coups de piques, de dagues et de rapieres.

Serres en un groupe compact, en un peloton herisse, les gens de
Montmorency tenaient tete a la meute; ils gardaient le silence farouche
du desespoir; les assaillants hurlaient, vociferaient; dans la rue, la
foule accourue de toutes parts voulait entrer, tuer; le besoin de tuer
etait dans ces esprits affoles.

Montmorency cherchait des yeux Damville; il ne le voyait pas.

Damville attendait la minute propice.

L'estramacon de Francois, de seconde en seconde, se levait et
s'abattait.

Autour de Montmorency, une quinzaine de corps, entasses, morts ou
blesses, lui faisaient un rempart.

Son peloton, reduit de la moitie, s'etait masse au pied du perron
central de l'hotel.

Or, pendant que ces reitres tourbillonnaient autour de cette poignee
d'hommes, Damville avait rassemble cent de ses cavaliers demontes sur la
gauche de la cour.

Et il les jetait comme un belier vivant sur le groupe de defenseurs et
d'assaillants. Leur masse se rua d'un bloc.

Avec la violence d'epaves lancees a la cote, les gens de Montmorency
furent precipites sur le batiment de droite.

Montmorency, des lors, n'eut plus qu'une dizaine de combattants autour
de lui.

Il monta sur le perron avec ces quelques derniers defenseurs. Quelques
secondes se passerent; une clameur immense s'eleva tout a coup... et
Montmorency vit qu'il n'y avait plus autour de lui que sept ou huit
hommes; la cour tout entiere appartenait aux gens de Damville.

A ce moment meme, une detonation formidable retentissait: le batiment
de droite s'ecroulait presque tout entier, ensevelissant ses defenseurs
sous des decombres fumants!

Un lieutenant de Damville venait de faire sauter le batiment!...

Il ne restait plus debout que la muraille bordant la cour.

--Il faut mourir ici! dit Montmorency avec le calme du desespoir.

Et, comme il jetait derriere lui un rapide regard, par la porte de la
salle d'honneur il vit sa fille Loise qui accourait, bondissait, une
dague a la main.

--Mon pere! cria-t-elle, vous allez voir comment sait mourir une
Montmorency!

--Ta mere! hurla Francois en assenant un terrible coup d'estramacon qui
fit reculer le flot des assaillants.

Loise s'arreta, pantelante. Sa mere!... Il fallait qu'elle vecut pour sa
mere.

A cet instant, Francois de Montmorency, livide, sanglant, dechire,
effrayant, eut un rugissement de joie terrible:

--Enfin! Toi! Toi! Enfin!...

--Il avait Damville devant lui!...



XLVI

LES TITANS

Dans un de ces supremes coups d'oeil qui durent ce que dure un eclair,
voici ce que vit Francois de Montmorency.

Il etait sur le perron, son estramacon leve a deux mains. Derriere lui,
sa fille. Au fond de la salle, sur un fauteuil, Jeanne de Piennes,
souriante devant ces horreurs...

Pres de lui, deux hommes encore vivants.

Au bas des marches, Damville, son frere Henri, levant vers lui une face
convulsee de haine, montant, une lourde rapiere au poing.

Derriere Damville, a sa droite, a sa gauche, une foule de gens d'armes
presses, tasses, un bloc herisse d'epees, de dagues, qui emplissait la
cour tout entiere, quatre cents tigres entasses la, des flamboiements
d'acier, une clameur sauvage;

--A mort! A mort!

Au milieu de cette foule, un tombereau charge de poudre qu'on venait de
faire entrer.

Au-dela, la porte de l'hotel, demantelee, jetee bas, beante...

Par ce large trou beant, la rue apparaissait, noire de foule, un ocean
de peuple, d'ou montait la meme clameur obstinee, rauque, sauvage:

--A mort! A mort!

Voici ce que Montmorency vit et entendit dans cet inappreciable temps
de recit pendant lequel Damville, refoulant ses hommes d'armes pour
atteindre son frere, gronda:

--Place! Il est a moi!...

Au meme instant, les deux freres se trouverent l'un devant l'autre.

Les deux hommes, qui avaient survecu a l'effroyable carnage et qui se
trouvaient pres de Montmorency, tomberent.

Damville fit un geste, qui arreta les centaines de dagues levees sur
Francois, et il hurla:

--Vivant! Il me le faut vivant!...

Francois avait leve son estramacon qui jeta dans l'air un flamboiement
rouge. L'estramacon decrivit sa courbe et s'abattit avec une violence
capable de fendre un homme...

Damville fit un bond en arriere.

L'estramacon de Francois heurta la marche de marbre et se brisa.

Malediction! rugit Montmorency.

--A moi! hurla Damville. Francois, tu meurs de ma main! Adieu, mon
frere! Rappelle-toi que tu m'as confie Jeanne de Piennes! Sois
tranquille, j'aurai soin d'elle!

En meme temps, il se rua sur Francois, desarme.

Francois, d'un coup de son troncon d'epee, para le coup formidable qui
lui etait destine. Au meme instant, d'un bond, il entra dans la salle
d'honneur et, d'un geste frenetique, saisissant sa fille dans ses bras,
il tonna:

--Ni Jeanne! Ni Loise! Ni moi! Aucun de nous ne sera a toi!

Il arracha la dague des mains de la jeune fille et, entrainant Loise
pres de sa mere assise au fond de la salle, il leva l'arme sur Jeanne de
Piennes!...

Mourons! Mourons ensemble! adieu!...

A ce moment, une clameur enorme, une clameur d'imprecations, de
maledictions, de plaintes dechirantes, jaillit, fusa de la cour, melee
au grondement sourd de quelque chose qui s'ecroule!...

Damville avait bondi au bas du perron, avec un cri de malediction!

Les reitres fuyaient, tourbillonnaient, se heurtaient, eperdus, se
frappaient les uns les autres pour fuir plus vite!

Que se passe-t-il?...

En quelques bondissements, haletant, la tete perdue, delirant d'un
espoir insense. Montmorency regagna le perron...

Ce qui se passait!... Voici:

Du haut de la muraille demeuree debout, seule de tout le batiment qui
avait saute, du haut de cette muraille, disons-nous, un bloc de pierre
avait roule, s'etait abattu au milieu de la cour, ecrasant trois ou
quatre hommes...

Tous, ayant leve la tete, apercurent a travers les tourbillons de fumee
deux hommes, debout, deux etres etranges qui marchaient sur l'arete de
la muraille branlante...

Et, aussitot apres le premier bloc, un deuxieme tomba, roula, ecrasa,
traca un large sillon sanglant, puis un autre, et un autre encore, sans
arret!... Cela pleuvait!

Quelle panique! Quels hurlements de rage et d'epouvante!

Vingt secondes apres la chute du premier bloc, il n'y avait plus dans
la cour de l'hotel que des cadavres et des blesses aux membres
fracasses!...

Et, la-haut, sur l'infernale muraille, les deux etres fabuleux, entoures
de fumee et de poussiere, noirs, etincelants, rouges, dechires,
flamboyants, les deux Pardaillan eclataient d'un rire terrible!...

La muraille sur laquelle se trouvaient le chevalier de Pardaillan et
le vieux routier dominait l'hotel central, c'est-a-dire que les deux
epiques travailleurs etaient plus haut places que le toit.

Il leur eut ete facile de sauter sur ce toit, de gagner la premiere
lucarne et de descendre par le grenier.

C'est ce que le vieux routier avait fait remarquer a son fils sur le
premier moment, c'est-a-dire lorsque, s'etant penches, ils reconnurent
qu'ils avaient abouti a l'hotel Montmorency.

Le chevalier secoua frenetiquement la tete. Il montra le marechal debout
entre ses deux derniers compagnons, et, derriere lui, Loise. Et il
gronda:

--Si elle meurt, c'est la tete la premiere que je descendrai!...

--Enfer! rugit le vieux, avoir tenu tete a Paris tout entier! Et venir
te tuer ici!...

Il s'etait croise les bras et frappait furieusement du talon.

Sous ces coups, une pierre a moitie descelle se detacha, tomba dans le
vide... d'en bas, une clameur de stupefaction, de rage et de terreur
monta jusqu'a eux...

--Tiens! tiens! fit simplement le vieux routier. Mais ca ecrase, ca!...

--A l'oeuvre! rugit le chevalier.

Ils se baisserent tous deux; leurs deux dagues attaquerent un bloc,
firent levier, une poussee precipita le bloc dans le vide et, en bas,
une large trouee se fit dans la foule des reitres.

Des lors, ils ne regarderent plus.

Chacun travailla de son cote; la grele de pierres se mit a pleuvoir;
piece par piece, ils demantelaient la muraille. Ils etaient aussi fermes
sur l'etroite corniche que sur la terre; un geste de trop, un mouvement
a faux, et ils etaient precipites; ils n'y prenaient pas garde... Quand
ils se rejoignirent, ils regarderent en bas et virent qu'il n'y avait
plus personne dans la cour!...

Ils riaient; ils etaient noirs de fumee et de poussiere; leurs yeux
flamboyaient; leurs mains s'etaient ensanglantees; leurs habits etaient
en lambeaux; ils riaient comme des fous!

Un coup d'arquebuse retentit; la balle fit tomber le chapeau du
chevalier.

--Ce n'est pas moi qui vous salue! hurla-t-il.

Les arquebusades se succedaient; les balles sifflaient autour d'eux; de
la rue, deux ou trois cents reitres les visaient, tandis que la foule
poussait ses hurlements de mort...

Alors, le vieux longea, la muraille et vint surplomber la rue...

--Rangez vos cranes! vocifera-t-il.

On vit le titan soulever dans ses bras un moellon qu'il lanca a toute
volee.

--Place, monsieur! dit le chevalier.

Et, a son tour, il s'avanca, tandis que le vieux se couchait sur la
crete pour le laisser passer.

Le moellon du chevalier traca sa courbe dans l'espace, tomba, rebondit
parmi les hurlements d'epouvante.

Pendant trois minutes, l'effrayante manoeuvre se poursuivit; a coups de
moellons, les deux titans deblayaient la rue comme ils avaient deblaye
la cour; la muraille baissait; ils descendaient a mesure d'un cran; et,
finalement, les arquebuses se turent!... Dans la rue, il n'y avait plus
personne! Damville, livide, saisit sa tete a deux mains et, tandis que,
la-haut, retentissait le rire des titans, ceux qui environnaient le
marechal virent qu'il pleurait a chaudes larmes, de rage, de honte et de
fureur!...

La muraille avait baisse de sept ou huit rangees de moellons...

Les deux titans, voyant la rue libre et l'hotel entierement degage,
dirent ensemble: "Partons!"

Ils sauterent sur le toit de la loge du suisse; du toit, ils sauterent
dans la cour; la, ils se regarderent un instant et ne se reconnurent
pas, tant leurs faces noires et sanglantes flamboyaient d'audace et
d'orgueil!...

Les Pardaillan, enjambant cadavres et decombres, traverserent la cour
en quelques bonds, escaladerent le perron et se jeterent dans la grande
salle d'honneur de l'hotel de Montmorency.

Le chevalier, qui marchait le premier, se sentit saisi par deux bras
puissants, enleve, presse sur une large poitrine; et le marechal de
Montmorency, l'embrassant sur les deux joues, murmura en fremissant:

--Mon fils! Mon fils!...

Pardaillan, alors, jeta autour de lui un regard egare: il vit Jeanne
de Piennes, qui, indifferente, souriait a son reve; il vit Francois de
Montmorency qui pleurait; il vit Loise toute droite, toute pale, qui
l'examinait d'un air de supreme gravite.

Le chevalier laissa errer, du marechal a Loise, son regard ebloui. Et le
titan se sentit faible comme un enfant...

Il balbutia:

--Votre fils!... Oh! prenez garde que je ne me trompe sur le sens de ce
mot!... Vous m'appelez votre fils... moi!..."

Le marechal comprit l'angoisse qui montait dans ce coeur de lion.

Il se tourna vers sa fille et dit:

--Reponds, Loise!...

Loise devint tres pale. Ses yeux se remplirent de larmes.

--Mon epoux... soyez le bienvenu dans la maison de mes peres... ta
maison, o mon epoux!..."

Le chevalier chancela, s'abattit sur ses genoux, son front s'inclina sur
les deux mains de Loise et il se prit a pleurer...

--Pardieu! s'ecria le vieux routier. Je te disais bien qu'elle ne
pouvait etre qu'a toi! Tu l'as conquise le fer a la main!

Mais Loise secoua la tete, et elle murmura:

--Non, non... je l'aimais avant!... La-bas... la petite fenetre du
grenier... c'est la qu'il m'a conquise...

Comme les paroles sont lentes! Et que valent les descriptions en de tels
moments!... Dans l'intense emotion qui les faisait palpiter, cette scene
n'avait dure que quelques secondes. Ce fut un cri, un geste d'eclair,
une explosion d'amour. Ce fut, dans le cadre tragique de l'hotel fumant,
parmi les ruines, dans la vaste et funebre rumeur de mort qui emplissait
Paris, ce fut, dans cette minute epique, l'enlacement supreme de deux
ames qui, depuis des temps, allaient l'une vers l'autre!...

Loise, degageant ses mains, alla au vieux routier, lui mit ses bras
autour du cou et, comme le marechal avait dit: "Mon fils" au chevalier,
elle dit:

--Mon pere!...

La rude moustache du routier trembla.

Puis, il saisit Loise a pleins bras, l'enleva et cria:

--Vive Dieu! La jolie fille que j'ai la!...

Une rumeur qui venait de la rue l'arreta court.

Herisses, les deux Pardaillan bondirent vers le perron.

--Alerte! Alerte! Par l'enfer! tonna le vieux.

Pres de la grande porte demantelee, les visages de tigres de Damville se
montraient.

Le chevalier courut au marechal.

Le routier s'avanca sur le perron.

Haletant, a mots haches, eut lieu le supreme conciliabule:

--Marechal, qu'y a-t-il, par la?

--Les jardins, les communs, mon fils...

--Au-dela des jardins?

--Des ruelles aboutissant a la Seine...

--Y a-t-il une voiture? N'importe quoi, dans les communs?...

--Une chaise de voyage...

--En route! hurla le chevalier.

--Je vous rejoins! cria le vieux routier.

Le marechal saisit Jeanne de Tiennes dans ses bras. Le chevalier enleva
Loise comme une plume; elle laissa tomber sa tete sur son epaule; il fut
secoue d'un frisson convulsif et s'elanca.

L'instant d'apres, ils etaient dans les jardins. Penetrer dans la grande
remise, trainer dehors une voiture fermee qui s'y trouvait, atteler
deux chevaux a la voiture furent pour les deux hommes l'affaire de deux
minutes. Jeanne de Piennes et Loise furent deposees, jetees, pourrait-on
dire, sur les banquettes.

--En conducteur, marechal! commanda Pardaillan.

Le marechal sauta sur l'un des deux chevaux.

Le chevalier bondit dans l'ecurie, en tira un cheval qu'il ne sella meme
pas, lui jetant simplement un bridon a la bouche. Il remit le bridon au
marechal:

--Ou est la porte, mon pere?...

--La!... Voyez, mon fils!...

--Allez!... Je vous suis!... Ouvrez et attendez-nous!...

Le chevalier, le pauvre here, le gueux jetait des ordres. Francois de
Montmorency, marechal de France, obeissait.

Et cela leur semblait, a tous deux, naturel, comme certaines choses
exorbitantes deviennent naturelles dans les reves!...

La voiture, deja, traversait le jardin, gagnait la porte que le marechal
ouvrait.

Le chevalier se precipitait vers la grande salle d'honneur.

Dans la cour de l'hotel s'elevaient d'effroyables clameurs... Damville
revenait a la charge!...

--Mon pere! Mon pere! Mon pere! hurla Pardaillan.

A l'instant ou le chevalier allait mettre le pied dans la salle qu'il
lui fallait traverser pour rejoindre la cour anterieure de l'hotel, une
explosion terrible fit entendre son tonnerre qui, pour une seconde,
etouffa l'immense rumeur des cloches, des plaintes et des hurlements de
mort...

Une flamme ecarlate fusa tres haut dans le ciel, puis s'affaissa, se
replia sur elle-meme comme un rideau qui tombe...

L'hotel Montmorency vacilla, s'entrouvrit, s'ecroula dans un fracas de
cataclysme.

La violente poussee de l'air fit reculer de dix pas le chevalier.

Mais il ne tomba pas! Il ne voulut pas tomber!

Et ce fut ce recul qui le sauva malgre lui.

La pluie de pierres, noires de poudre, ne l'atteignit pas.

Dans cette seconde epique ou, farouche, convulse, petrife, il lutta
contre l'ouragan dechaine par l'explosion, ou, quand meme, il demeura
debout, une sorte de passage s'entrouvrit devant ses yeux flamboyants...
Passage herisse de poutres calcinees, de pierres fumantes, de platras.
Et cela brulait!...

L'incendie, allume par l'explosion, achevait l'oeuvre devastatrice...

--Mon pere! Mon pere! rala le chevalier. Ou est mon pere?...

Ou etait le vieux routier? Que faisait-il?

Tandis que le chevalier entrainait Montmorency, Jeanne de Piennes et
Loise vers les jardins, le vieux Pardaillan s'etait avance vers la cour.
Par un etrange revirement de son esprit, le routier avait reconquis tout
son calme.

Il etait alle plus loin que l'horreur, plus haut que toute exaltation,
et, tres calme, grommelait:

--C'est tout de meme exorbitant que cela me tarabuste ainsi!... Il faut
que j'en aie le coeur net!

De quoi s'agissait-il? Du papier qu'il avait pris a Beme.

Qu'etait-ce que ce papier? Par trois ou quatre fois, il avait voulu y
regarder. Toujours quelque nouvel incident l'en avait empeche: il n'y
tenait plus. Il le prit, l'ouvrit, le parcourut rapidement.

Sauf-conduit pour toute porte de Paris valable ce jourd'hui, 23 d'aout,
et jusque dans trois jours.--Laissez passer le porteur des presentes et
les personnes qui l'accompagneront.--Service du Roi.

C'etait signe: Charles, Roi. Le cachet, aux armes de France, faisait une
tache rouge dans un coin.

Le vieux routier, simplement, poussa un soupir de soulagement. Il savait
enfin!

Il descendait le perron, le terrible perron ou Montmorency avait tenu
tete a la meute.

Voyait-il seulement les reitres de Damville qui, un a un,
s'approchaient, avec des faces inquietes et sombres?... S'il les voyait,
il ne s'en preoccupa point. Il alla droit au tombereau de poudre laisse
dans la cour, au milieu de la rue. Il y avait dans ce tombereau vingt
barils de poudre.

Le vieux Pardaillan se mit tranquillement a les decharger.

A ce moment, un coup d'arquebuse retentit: l'un des reitres venait de
tirer sur lui et l'avait manque.

Le routier grommela:

--C'est imbecile de n'avoir pas lu ce papier plus tot. Comment le faire
parvenir au chevalier, maintenant?

Et il continua sa besogne, sans hate apparente, sans deploiement de
force visible, mais, en realite, avec le prodigieux effort de tous ses
muscles tendus, avec la rapidite foudroyante d'une machine en mouvement.

L'un apres l'autre, il transportait les barils dans la salle d'honneur.

D'instant en instant, le nombre de ces figures louches qu'il avait
remarquees augmentait; les reitres n'osaient pas encore penetrer dans la
cour.

Le vieux Pardaillan en etait a son seizieme baril.

Ruisselant de sueur, les mains en sang, les ongles dechires, livide de
son titanesque effort sous la couche de poussiere qui lui noircissait
le visage, il reparut sur le perron pour aller chercher le dix-septieme
baril...

Il vit la cour pleine de furieux, qui se ruaient vers le perron...

--A mort! A mort! rugit Damville qui poussait ses reitres.

--Mais il me reste quatre barils a prendre! hurla le vieux Pardaillan.
Tant pis! Avec seize, nous ferons l'affaire... Adieu, Loise, Loisette,
Loison!

Il tira le pistolet qu'il avait a la ceinture et, au moment ou la horde
envahissait la salle d'honneur, murmura:

--Je crois, mes agneaux, qu'entre vous et le chevalier je vais dresser
une barricade un peu soignee!

Il fit feu sur la poudre!...

La poudre s'enflamma, commenca a petiller!...

Les assaillants, a la vue des barils entasses, de la trainee de poudre
qui crepitait, essayerent de fuir, jetant des imprecations sauvages, des
rales d'epouvante. Le vieux titan fit un bond terrible vers une porte de
degagement... Trop tard!...

La formidable explosion retentit.

L'hotel s'ecroula dans un fracas d'enfer, ensevelissant deux cents des
assaillants sous ses decombres fumants.

Damville avait pu fuir a temps, lui!

Et, de la rue, fou de rage, livide d'epouvante, hagard, hebete, il
contemplait la destruction des derniers restes de son armee de cinq
cents reitres, gentilshommes et gens d'armes!...

Son armee mise en deroute! Et par qui?... Par deux hommes!...

--Oh! les demons! hurla-t-il, les demons de l'enfer!

Devant la grande porte de l'hotel, il contemplait ces ruines avec le
desespoir de la vengeance inassouvie. Et pourtant une flamme de sombre
joie jaillissait de ses yeux, lorsqu'il songeait que, sans aucun doute,
tous avaient peri dans l'explosion: son frere, les Pardaillan... Jeanne
de Piennes aussi! Sa passion en saignait. Mais mieux encore il aimait
Jeanne morte que Jeanne au bras de Francois.

Soudain, voici ce que la foule put voir:

Au milieu de l'infernal passage, dans les tourbillons de fumee, dans
les flammes, marchant parmi les ruines fumantes, sautant ici une poutre
enflammee, la un entassement de pierres brulantes, oui, dans cette
fournaise, apparut un homme!

Les sourcils et les cheveux a demi brules, les vetements en lambeaux,
noir dans l'aureole ecarlate des flammes, cet homme tourna vers
Damville, vers la foule, un visage effrayant ou on ne vit que le
flamboiement des yeux...

Et, cet homme, c'etait le chevalier de Pardaillan L.

--Mon pere!... Monsieur!... Monsieur de Pardaillan!...

--Ici, par les cornes du diable!

Le chevalier bondit. Sous un entassement de poutres et de moellons, il
vit alors son pere. Arc-boute sur ses genoux, le vieux routier soutenait
encore de ses epaules la charge effroyable des pierres ecroulees sur
lui. Il etait livide. Son souffle court et rauque ne rendait plus qu'un
rale. Il souriait a son fils.

--Me voici, pere, me voici... ce ne sera rien... courage... encore cette
pierre... oh! vos pauvres cheveux blancs sont brules... plus que cette
poutre... votre jambe. Seigneur!"

Delirant, la voix tremblante, le geste fievreux, rude, le chevalier
travaillait...

--Tu n'auras donc... jamais... voulu m'ecouter... Je t'avais ordonne...
de fuir..."

Le chevalier saisit son pere a pleins bras, le souleva...

--Pere, pere... il n'y a que la jambe, n'est-ce pas?... Oui, oui... pas
d'autres blessures...

--Je dois avoir... deux ou trois cotes... un peu... froissees.

Le vieux routier avait la poitrine fracassee.

Sur son dernier mot, il perdit connaissance. Un sanglot terrible
convulsa la gorge du chevalier...

Il enleva le vieux dans ses deux bras et se mit en marche...

La foule se rua avec un long hurlement de mort et envahit les decombres
de ce qui avait ete la cour d'honneur.

L'instant d'apres, le chevalier, emportant son pere charge sur ses
epaules, achevait de franchir les ruines, se retrouvait dans les
jardins, courait dans un dernier effort jusqu'a la voiture ou il deposa
le vieux routier agonisant, entre Jeanne de Tiennes et Loise... entre
la mere dont il avait jadis enleve l'enfant... et la fille qu'il avait
ramenee!...

Alors, il ramassa une rapiere, sauta sur le cheval sans selle que lui
tenait le marechal; il se mit en tete et piqua droit devant lui, vers la
porte la plus voisine!...

Dans la voiture, le vieux routier, secoue par les cahots, revint a
lui; il fouilla dans une de ses poches, en tira un papier qu'il serra
convulsivement dans sa main et qu'il tendit tout froisse a Loise...



XLVII

LA BONNE ETAPE

Il pouvait etre sept heures du soir. Le soleil descendait vers l'horizon
et ses rayons obliques nuancaient de pourpre les fumees qui roulaient
lourdement sur Paris. Dans les rues, dans les carrefours, dans les
maisons, on tuait toujours.

Pardaillan, sur son cheval sans selle, rapiere au poing, passait a
travers ces horreurs. Il ne voyait plus rien. Il n'entendait plus rien.
Dans sa tete, une seule idee fixe: gagner l'une des portes de Paris!
Sortir de cet enfer! Comment? Il ne savait pas...

Toutes ces hordes sanglantes, ces victimes qui bondissaient, ces feux
de buchers et d'incendies, ces houles humaines qui deferlaient a grand
fracas lui apparaissaient dans un brouillard rouge, comme les ombres
d'une fantasmagorie geante...

Soudain, la halte!...

Ou est-il? Devant une porte.

En avant de la porte, vingt soldats, vingt arquebuses. Un officier.

D'un bond sauvage, Pardaillan est sur l'officier: un cri rauque, bref:

--Ouvrez!...

--On ne sort pas!...

De la voiture, Loise a saute. A l'officier, elle presente un papier tout
ouvert, et elle se rejette dans la voiture...

L'officier jette un regard etonne sur Pardaillan et crie:

--Ouvrez la porte!... Messagers du roi!...

--Messagers du roi! ricane le vieux routier qui, dans le fond de la
voiture, s'est souleve un instant et retombe pantelant, un sourire
etrange au coin de sa moustache herissee...

--Messagers du roi! murmure Pardaillan.

Il ne comprend pas! Il ne sait pas! Il reve! C'est la suite du reve
fabuleux qui se poursuit depuis le matin, partant de l'apparition
de Catho dans la mecanique infernale du Temple, pour aboutir a la
catastrophe de l'hotel Montmorency!...

Voici la porte ouverte! Voici le pont baisse!

Il s'elance! Il passe! La voiture roule. Ils sont au-dela du pont-levis
qui deja se releve. Ils sont hors Paris!...

Et, comme ils viennent de franchir la porte, comme la porte, deja, s'est
refermee, voici qu'arrivent une quinzaine de cavaliers, chevaux blancs
d'ecume, flancs eventres par les eperons, faces humaines convulsees par
la haine, la rage, la fureur...

C'est Damville! C'est Maurevert! Ils accourent, haletants. Le cheval de
Damville s'abat, fourbu. Ensemble, ils vociferent:

--Ouvrez! Ouvrez! Ce sont des parpaillots!...

--Ce sont des messagers du roi! repond l'officier. Voici l'ordre!

--Ouvre! rugit Damville. Ouvre, ou par le sang du Christ...

--Gardes! tonne l'officier. Appretez vos armes!...

Damville recule... Maurevert s'elance, un papier a la main:

--Messager de la reine! gronde-t-il. Ouvrez, officier!

--Passez, monsieur! Mais vous passerez seul! Arriere. les autres!...

Maurevert franchit la porte.

Damville leve ses deux poings au ciel, vomit une affreuse imprecation et
tombe comme une masse...


Maurevert n'a pas menti; il est bien le messager de Catherine de
Medicis. Apres avoir cherche les Pardaillan partout ou il pense les
trouver, il s'est rendu au Louvre, il a ete introduit aussitot dans
l'oratoire, ou il a trouve la reine a genoux, au pied du grand Christ
massif.

--Vous voyez, a dit Catherine en se relevant, je prie pour l'ame de tous
ceux qui meurent en ce jour...

--Priez-vous aussi pour celui-ci, madame?

Rudement, il a pose la tete de Coligny sur la table. Catherine n'a pas
eu un frisson. Dans un souffle, elle a interroge:

--Beme?...

--Mort!

--Maurevert, portez cette tete a Rome et racontez la-bas ce que nous
faisons ici!

--Je pars!...

--Voici un laissez-passer. Voici de l'or. Courez. Volez. Pas un instant
a perdre... Ah! prenez encore ceci!...

"Ceci" c'est un petit poignard qu'elle tend a Maurevert. Celui-ci secoue
la tete en montrant sa forte dague:

--Je suis arme!

--Oui, mais ceci ne pardonne jamais!... jamais!...

Maurevert a tressailli. Il saisit l'arme qu'on lui offre... et qui, sans
doute, sort de la fameuse vitrine de Ruggieri, le savant manipulateur de
poisons!...

Il est parti!... Il a attache la tete de Coligny a l'arcon de sa
selle... Il est parti... revant de faire sa fortune a Rome, puis de
revenir en France frapper Pardaillan avec le petit poignard qui jamais
ne pardonne... Il a traverse la Seine... Et, comme il se dirige vers la
porte du faubourg de Grenelle, des hommes d'armes passent pres de
lui, dans le tumulte de la tuerie... des hommes qui fuient! Il les a
reconnus. Ce sont des gens de Damville!...

Damville! Montmorency! Pardaillan!

Les trois noms se heurtent dans sa tete! Il se rue vers l'hotel
Montmorency! Impuissant, ivre de rage, il assiste a l'explosion, a la
retraite epique de Pardaillan jetant son pere sur ses epaules comme Enee
autrefois Anchise, et l'emportant a travers la fournaise...

Puis il a rassemble quelques cavaliers, il a secoue Damville, tous ont
fait le tour de la forteresse embrasee, se sont lances sur les traces de
la voiture qui vole devant eux, parmi les cadavres.

Maurevert, enfin, a franchi la meme porte que Pardaillan...

En meme temps que Maurevert, un etre s'est glisse, s'est precipite, que
nul n'a songe a retenir: ce n'est qu'un chien!

Pipeau!...

Pipeau, qui a suivi son maitre a la piste, et qui, maintenant, s'elance.

Hors la porte, Maurevert s'est arrete un instant. Ou sont-ils passes?
Par ou ont-ils fui? Oh! il les retrouvera! Il les suivra jusqu'en
enfer!...

Ah! ce chien qui s'elance!... Mais c'est son chien! Le chien de
Pardaillan!... Le nez a terre, il cherche, souffle... Il a trouve la
piste!...

Pipeau est parti comme un trait...

Et Maurevert, enfoncant ses eperons dans le ventre de son cheval, a
bondi sur les traces de Pipeau!...

Une fois hors Paris, Pardaillan a pousse son cheval droit devant lui. La
voiture le suit. Ils traversent une plaine. Ils montent une cote. Une
colline boisee par places de hetres et de chataigniers. Puis des champs,
de larges champs couverts d'epis dores.

En haut de la cote, Pardaillan s'est arrete, il a saute a bas de son
cheval.

Montmorency, de son cote, met pied a terre.

Ou sont-ils?... Sur le haut de la colline de Montmartre Quelle heure? Le
soleil, a l'horizon, plonge dans un ocean de nuees ecarlates... A leurs
pieds, Paris!...

A peine a-t-il saute a terre que Pardaillan, ayant constate qu'on ne le
poursuit pas, s'est elance, a ouvert la voiture; Loise en est descendue;
Jeanne de Piennes demeure a sa place, indifferente.

Le chevalier a pris son pere dans ses bras et, avec des precautions
infinies, l'a descendu, l'a etendu sur le gazon... Il est encore
persuade que le vieux routier est seulement blesse aux jambes. Il se
penche sur lui... sur ce pauvre visage couvert de contusions, balafre
d'eraflures sanguinolentes, noir de poudre...

M. de Pardaillan vient de perdre connaissance.

Il a eu un sourire pour son fils, puis, avec un douloureux soupir, il a
ferme les yeux...

--De l'eau! De l'eau!

De l'eau? Une source murmure la, tout pres. Le chevalier s'est redresse.
Il apercoit la source. Il va s'elancer.

A ce moment, du milieu d'un epais buisson, surgit un homme...

Maurevert!...

Maurevert a suivi a la piste Pipeau qui, maintenant, se roule sur le
gazon, saute, bondit, gemit, prouve l'allegresse de son ame par les
exorbitantes gambades qui sont sa facon de parler.

Maurevert, a trois cents pas de la voiture qu'il a apercue, est descendu
de cheval, a attache sa bete sous le couvert d'un bouquet de hetres et
s'est avance en rampant parmi les buissons...

Il a vu le chevalier descendre son pere de la voiture...

Il l'a vu se baisser...

C'est le moment!...

Il frappera le chevalier encore baisse, dans le dos!...

Le chevalier se releve... les deux hommes sont presque face a face... le
chevalier desarme, Maurevert, son poignard a la main... le poignard que
lui a donne la reine!

L'elan emporte Maurevert...

--Meurs! hurle-t-il dans un rale de joie sauvage! Voici ma reponse a ton
coup de cravache!...

Un cri terrible, un cri de femme retentit...

Le poignard s'est leve!...

Et, avant qu'il ne soit retombe, Loise s'est jetee en avant... Elle a
recu au sein le coup destine a Pardaillan!... Elle tombe dans les bras
du chevalier!...

Toute cette scene a dure moins d'une seconde.

Deja Maurevert a bondi en arriere, il court, il vole vers son cheval...

Pardaillan a depose Loise sur le gazon et, terrible, convulse, rugissant
de douleur, il a fait un saut effrayant sur la pente raide de la
colline.

Vain effort...

Maurevert a atteint son cheval!

Et, avant de disparaitre, il se retourne sur sa selle et vocifere:

Au revoir! Bientot ton tour!"

Ces paroles se perdent au vent. Elles n'arrivent pas jusqu'a Pardaillan.

Alors, la sueur de l'angoisse au front, les dents claquant de terreur,
Pardaillan se retourne vers le groupe de Loise et Montmorency; il n'ose
faire un pas; il rale:

--Morte! Morte peut-etre!

--Ce n'est rien! rugit de loin Montmorency, dans une clameur de joie
folle. Ce n'est rien, chevalier!... ce n'est qu'une piqure au sein!

Au meme instant, le chevalier voit Loise se relever et lui sourire.

Le chevalier, a pas tremblants, vacillant de la secousse qu'il vient
d'eprouver, s'approche vers Loise qui lui tend les deux mains. Pres de
la gorge, il voit la blessure: une legere eraflure... Sans aucun doute,
le mouvement violent de Loise a fait devier l'arme de l'assassin...

Le chevalier, laissant Loise aux soins du marechal, se retourna vers son
pere. Et, a ce moment, il oublia qu'il existat une Loise au monde; les
effroyables dangers qui l'avaient harcele comme une nuee de fantomes,
son amour meme, il oublia tout, il fut comme submerge par une douleur
qu'il ne connaissait pas. Que se passait-il?...

Le sire de Pardaillan se mourait!...

En ces quelques secondes qui venaient de s'ecouler, un terrible
bouleversement s'etait accompli sur le visage du vieux lutteur abattu,
du titan ecrase, du sire de Pardaillan etendu sur le gazon de la colline
de Montmartre.

Le masque de l'aventurier, de l'intrepide coureur de routes, ce masque
si vivant, si narquois, deja se detournait, les joues tirees, le nez
aminci; ce profil si fin et si hardi semblait se petrifier...

--Seigneur! Seigneur! gronda le chevalier tout au fond de lui-meme, mon
pere agonise!...

Intrepide et fort devant la douleur, il refoula ses sanglots et parvint,
oui, il parvint a sourire; doucement, sans une secousse, il souleva le
blesse dans ses bras, le porta au bord de la source...

--Comment etes-vous, monsieur?... Ce sont vos jambes, n'est-ce pas?...
mais nous allons nous installer dans une maison de ce village... et je
vous guerirai, moi...

Heroiquement, il souriait; ni sa voix ni son geste ne tremblaient tandis
qu'il mouillait son mouchoir dans la source et lavait le visage noir de
poudre.

Et, soudain, il s'arreta epouvante; ce visage, a mesure qu'il le lavait,
apparaissait d'une lividite de cadavre!

Pipeau, couche au long de la source, gemissait doucement, remuant son
moignon de queue, et il lechait les mains du blesse, les pauvres mains a
demi brulees, toutes tailladees de longues plaies...

Un frisson glacial secoua le chevalier; il lui parut que la terre allait
s'effondrer sous lui...

Le vieux souleva a demi la tete; il eut un geste de caresse pour le
chien, qui le regarda de ses yeux noirs et profonds, humides de douleur
humaine.

--Ah! ah! murmura le sire de Pardaillan. tu as compris, toi? Et tu
me dis adieu, hein? Chevalier, ou est donc... le marechal? Et Loise,
Loison?...

--Me voici, monsieur, dit Francois de Montmorency en se penchant.

--Me voici, mon pere, dit Loise en s'agenouillant.

Le chevalier etouffa le rugissement qui montait a sa gorge, et, de ses
ongles, laboura sa poitrine...

--Marechal, reprit le blesse, vous allez... donc... marier... nos
enfants?... Dites-le-moi... je partirai... tranquille...

--Je vous le jure! dit gravement Montmorency.

--Bon!... Eh bien, chevalier... tu n'es pas a plaindre... Mais,
dites-moi, marechal.. vous aviez parle... d'un certain comte de
Margency...

A qui je destinais ma fille, parce que je ne connaissais personne de
plus digne d'elle... monsieur...

--Eh bien?...

--Le voici! dit Montmorency en designant le chevalier. Le comte de
Margency m'appartient: je le donne au chevalier de Pardaillan... c'est
la dot de Loise...

Le vieux routier eut un pale sourire. Il murmura:

Ta main, chevalier!...

Le chevalier, a bout de forces, s'abattit a genoux, saisit la main de
son pere, y colla ses levres et s'abandonna aux sanglots.

--Tu pleures?... enfant!... Donc te voila... comte de Margency... Va,
mon fils, tu seras heureux.. Et vous aussi, ma chere enfant... Vos deux
visages... pres du mien... jamais je n'eusse ose... rever... une aussi
belle.... mort!...

--Tu ne mourras pas! begaya le chevalier. Mon pere!...

--C'est ici... ma derniere etape, chevalier, la bonne etape... de
l'eternel repos!... Et tu voudrais que je ne meure pas?... Adieu,
marechal... adieu, Loise... Loisette... Loison... je vous benis, chere
petite... adieu, chevalier...

Les mains du vieux routier devenaient glacees... Le sire de Pardaillan
ferma un instant les yeux.

Il les rouvrit bientot, jeta un regard autour de lui et dit:

--Chevalier... je veux reposer... ici... l'endroit est charmant... pres
de cette source... sous ce grand hetre... Moi qui ai couru... tant
d'auberges... ce sera la ma derniere auberge...

Une plainte dechirante jaillit des levres du chevalier

Le vieux routier l'entendit... Un etrange sourire passa sur ses levres
blanches. Il eut quelque chose comme un eclat de rire de supreme ironie
et il dit:

--A propos d'auberge... chevalier... n'oublie pas de payer.... notre
dette... a Huguette!...

Presque aussitot, il leva les yeux vers la serenite du ciel ou les
premieres etoiles du soir s'allumaient une a une, pales et douces.

Les mains du vieux Pardaillan etreignirent la main de son fils et celle
de Loise.

Il eut encore un murmure, presque un souffle les yeux fixes sur une
etoile qui souriait au fond de l'immensite bleuatre.

Une legere secousse l'agita.

Il demeura immobile, un sourire fige sur les levres les yeux ouverts sur
l'immensite du ciel crepusculaire au fond duquel les douces et pales
constellations s'eveillaient...

Le sire de Pardaillan, celui que notre grand historien national
Henri Martin, si reserve dans ses admirations a appele L'HEROIQUE
PARDAILLAN... le vieux routier etait mort...

Le chevalier de Pardaillan se retrouva vers minuit dans les bras du
marechal de Montmorency, Loise soutenait sa tete et pleurait; Pipeau se
lamentait a ses pieds.

--Mon fils, dit le marechal, soyez homme jusqu'au bout... songez que
votre fiancee n'est pas en surete tant que nous n'aurons pas gagne
Montmorency...

--Ah! rala le jeune homme, j'ai perdu le meilleur de moi-meme."

Il retomba a genoux pres du corps de son pere et, la tete dans les
mains, se prit a pleurer... Une heure se passa... Lorsque le chevalier
regarda autour de lui, il vit que quelques paysans du village s'etaient
approches, avec une torche, des beches... sans doute le marechal les
avait appeles pendant sa longue defaillance.

Il colla ses levres sur le front glace du vieux routier et murmura un
adieu supreme...

Alors il se releva et, comme les paysans commencaient a creuser une
fosse sous le grand hetre, pres de la source, le chevalier les ecarta
doucement, saisit lui-meme la beche, et, tandis que de grosses larmes
tracaient leur sillon le long de ses joues, il se mit, de ses mains, a
creuser la tombe de son pere... la derniere auberge du vieux coureur de
routes!...

Un des paysans, de sa torche, l'eclairait de reflets rouges.

Les autres, le bonnet a la main, regardaient en silence... Au-dessus
de cette scene tragique, le ciel deroulait ses splendeurs paisibles et
la-bas, au-dela des plaines qui s'etendaient au bas de la colline, Paris
rougeoyait comme une fournaise immense, et il semblait que toutes les
cloches sonnaient le glas de l'heroique Pardaillan...

Vers deux heures du matin, la fosse fut assez profonde.

Le chevalier de Pardaillan ne pleurait plus; mais une paleur terrible
avait envahi son visage; il prit son pere dans ses bras et le coucha au
fond de la fosse.

A ses cotes il placa le troncon de rapiere qui, n'avait pas quitte le
vieux lutteur.

Puis il le couvrit soigneusement, et lui-meme, doucement, commenca a
ramener du gazon, des feuillages, puis de la terre; alors, il sortit
de la fosse qu'il commenca a combler... Au bout d'une demi-heure, tout
etait fini!...

Le marechal et les paysans s'approcherent de cette tombe et
s'inclinerent profondement.

Loise et le chevalier s'agenouillerent, leurs mains s'unirent...

Et, comme Loise cherchait ce que, dans sa naive croyance, elle pourrait
dire qui fut bien venu du vieux pere couche sous la terre, elle murmura:

--O mon pere, je te jure d'aimer toujours celui que tu aimais tant!...

Bientot, ils se releverent. Loise, de deux branches coupees par un
paysan, fit une croix et la planta dans la terre fraichement remuee...

Alors, elle remonta dans la voiture; le marechal se remit en selle, le
chevalier sauta sur son cheval et ils prirent le chemin de Montmorency.

Comme le soleil se levait, ils penetraient dans l'antique chateau
feodal...

Quant a la fosse creusee par le chevalier, voici ce qui arriva: la croix
plantee par Loise fut remplacee, par les paysans qui avaient assiste a
la scene, par une grande croix mieux faite.

Enfin, l'humble croix paysanne fut remplacee par un crucifix immense,
qu'on appela le Calvaire.

Le souvenir de ces choses s'est perpetue jusqu'a nos temps, et
aujourd'hui encore, a l'endroit ou le vieux routier rendit le dernier
soupir, il y a une petite place qu'on appelle la place du Calvaire de
Montmartre.



XLVIII

SUEE SANGLANTE

Si notre recit est termine en fait, nous devons donner satisfaction aux
curiosites qui ont pu s'eveiller sur certains de nos personnages.

Nous devons dire surtout ce que devinrent Jeanne de Piennes, Loise, le
chevalier de Pardaillan et Francois de Montmorency lorsqu'ils eurent
enfin gagne le vieux manoir ou s'est deroulee la premiere scene de cette
histoire.

Mais, avant de revenir au chateau de Montmorency, jetons un dernier coup
d'oeil sur quelques autres acteurs du drame.

Maurevert alla jusqu'a Rome porter la nouvelle de la destruction des
heretiques. En traversant la France, il put se rendre compte que la
tache de sang s'elargissait jusqu'a couvrir tout le royaume. Maurevert
demeura un an a Rome.

Que fit-il pendant cette annee? Sans doute, il prepara sa fortune;
probablement il s'aboucha avec certains personnages.

Le jour ou il se mit en selle pour reprendre la route de Paris, ce qui
arriva le Ier septembre de l'an 1573, une sombre satisfaction brillait
dans ses yeux, et il murmura, en se touchant la joue que le chevalier
avait cinglee:

"Et maintenant, Pardaillan, a nous deux!..."

Huguette et son mari, maitre Gregoire, avaient pu demeurer caches dans
une cave chez une de leurs parentes; lorsque le calme se retablit,
Huguette voulut retourner a son auberge. Mais le timide Gregoire lui fit
observer que Paris etait un sejour encore bien dangereux, que tous les
jours il y avait des processions ou les cris de mort retentissaient
encore; que lui, Landry Gregoire, etait, Dieu merci! excellent
catholique, mais, enfin, qu'a defaut d'heretiques on pourrait bien le
pendre ou le tailler un jour pour avoir favorise la fuite de Pardaillan.
Huguette se rendit a ses raisonnements. Ils allerent donc a Provins,
pays natal d'Huguette, et y demeurerent environ trois ans, au bout
desquels maitre Gregoire commenca a se persuader que peut-etre on
l'avait oublie, et qu'il pouvait rentrer a Paris. C'est ce qu'il fit,
non d'ailleurs sans repugnances.

Le 18 juin 1575, l'auberge de la Deviniere, ainsi baptisee jadis par
Rabelais, fut rouverte, et aussi achalandee que par le passe.

Jacques Clement continua a etre eleve chez les Barres jusqu'a l'age
de treize ans, epoque de sa vie a laquelle il passa au couvent des
Cordeliers.

Ruggieri, pendant les horribles journees de carnage, demeura enferme
dans son laboratoire, en tete-a-tete avec le cadavre embaume du
malheureux comte de Marillac.

Ruggieri fit venir d'Italie un superbe bloc de marbre qui fut taille en
forme de pierre tombale tres simple.

Sur la pierre, il fit graver un seul mot,--le nom de l'infortune jeune
homme:

DEODAT

Des lors Ruggieri vecut miserablement, se tuant a la recherche de
l'insoluble probleme, passant des nuits entieres en observation sur sa
tour, et des jours en reveries sombres pendant lesquels, assis au fond
d'un fauteuil, il contemplait, d'un oeil morne et vitreux, un point dans
l'espace.

Il parait que Catherine eut peur de lui a un moment donne, car elle le
fit impliquer dans le proces en sorcellerie intente a La Mole et au
comte de Coconasso. Peut-etre la vieille souveraine eut-elle alors
encore plus peur des revelations que Ruggieri pouvait faire. Car, apres
lui avoir pour ainsi dire montre de pres l'echafaud, elle le sauva et
le garda pres d'elle, et, sans doute, il lui rendit encore plus d'un
mysterieux service.

Apres les massacres de la Saint-Barthelemy, le duc de Guise rejoignit
son gouvernement de Champagne, et le duc de Damville, son gouvernement
de Guyenne. Henri de Guise comprenait que Catherine de Medicis,
chaudement felicitee par Rome et par l'Espagne, triomphait pour l'heure.
Mais, sans doute, il ne renoncait pas a ses projets car, en s'eloignant
de Paris, il montra le poing au Louvre et gronda entre ses dents
serrees:

--Tout n'est pas fini!...

Quant a Damville, lorsqu'il sut que son frere et Jeanne de Piennes
avaient pu gagner Montmorency, il tomba dans un etat de prostration qui
faillit lui couter la vie... Mais sa robuste constitution, la rage et
le desir de vengeance furent plus forts que la mort. Il quitta Paris en
disant lui aussi:

--Je reviendrai! Tout n'est pas fini, mon frere!

Nous prierons maintenant le lecteur de se transporter au chateau de
Vincennes, residence et prison royales. C'est par une magnifique matinee
d'ete. Nous sommes au 30 mai de l'an 1574, c'est-a-dire exactement vingt
et un mois et six jours apres ce dimanche de la fete de Saint-Barthelemy
ou le roi Charles IX avait laisse massacrer ses hotes.

Pres de deux ans, donc, se sont ecoules depuis l'abominable forfait.

Entoure d'intrigants qui guettaient sa mort et l'escomptaient
ouvertement, Charles vecut retire, laissant le gouvernement a sa
mere. Il voyait bien qu'autour de lui tous, sa mere, ses freres, ses
courtisans, trouvaient qu'il avait trop vecu. Et pourtant, il n'avait
que vingt-trois ans. Brantome dit qu'au moment de se retirer au chateau
de Vincennes Charles s'ecria amerement:

--Ah! c'est trop m'en vouloir! Au moins, s'ils eussent attendu ma
mort!...

A Vincennes, sous les beaux ombrages du bois, il retrouva quelque
tranquillite. Mais ses nuits etaient terribles. Des qu'il s'endormait,
il se voyait entoure de spectres auxquels il demandait grace. Il ne
parvenait a dormir un peu que lorsque sa nourrice, assise pres de son
lit, lui racontait de vieilles histoires de chevalerie, comme on fait
aux enfants peureux pour les endormir.

Il faisait aussi de la musique, se melait aux choeurs qu'il organisait,
faisait venir des musiciens avec lesquels il discutait fievreusement
pendant des heures. Mais souvent, au milieu d'un choeur, on le voyait
s'arreter tout a coup, palir et trembler de tous ses membres. Et alors,
ceux qui pouvaient l'approcher de tres pres l'entendaient murmurer:

--Que de sang! que de meurtres! O mon Dieu, pardonne-les-moi et fais-moi
misericorde!...

Puis il se mettait a pleurer, et generalement se declarait alors une
crise qui le laissait abattu, mortellement triste... Plusieurs fois par
semaine. Marie Touchet venait le voir secretement.

Le 29 mai, Charles IX passa une journee effrayante, suivie d'une nuit de
delire pendant laquelle, malgre les soins de sa nourrice, il se debattit
contre d'affreuses visions. Il pleura, sanglota, supplia des spectres et
ne retrouva un peu de repos qu'au matin du 30 mai.

C'est en ce matin-la que nous introduisons le lecteur dans la chambre du
roi.

Charles se promenait lentement, courbe, voute, les joues creuses, les
yeux caves, brulants de fievre; ce jeune homme paraissait un vieillard
brise par l'age...

--Charles, a chaque instant, allait a la fenetre, soulevait le rideau et
balbutiait:

--Oh! elle ne vient pas!... Nourrice, elle ne vient pas!...

--Sire, le cavalier est parti a sept heures, il est a peine huit heures
et demie... elle va venir...

--Et Entraigues? L'as-tu mande?... Est-il la?

--Il est la, sire... Vous n'avez qu'a ouvrir cette porte...

Francois de Balzac d'Entraigues etait un jeune gentilhomme profondement
devoue a Charles qui, deux jours avant cette scene, l'avait nomme
gouverneur d'Orleans.

Orleans! le pays natal de Marie Touchet!

Que revait donc Charles IX?... Nous allons le savoir.

A neuf heures la porte de la chambre s'ouvrit et Marie Touchet parut.
Elle portait son enfant dans ses bras. Une joie intense brilla dans les
yeux du roi. Marie deposa l'enfant dans les bras de la vieille nourrice
de Charles et s'avanca vers le roi. Elle avait bien maigri. Elle etait
bien palie. Mais elle etait toujours belle de cette beaute douce et
comme effacee qui etait son grand charme.

En voyant les ravages que le mal avait faits sur la figure du roi depuis
sa derniere visite, elle ne put retenir ses larmes. S'asseyant, elle
prit son amant sur ses genoux comme elle faisait dans leur maison de la
rue des Barres, et elle l'etreignit sans pouvoir prononcer une parole.

Cette fois, ce fut Charles qui s'efforca de consoler Marie. Il semblait
avoir repris une derniere lueur d'energie.

--Marie, ecoute-moi... je suis condamne, je vais mourir, demain, dans
quelques jours, aujourd'hui peut-etre...

--Charles, mon bon Charles, tu ne mourras pas! Ce sont les regrets qui
te donnent ces tristes idees!... Ah! maudits soient ceux qui t'ont
conseille, et que ce sang verse retombe sur leur tete...

--Non, Marie! Je suis perdu, je le sais! Peut-etre a ta prochaine visite
ne me trouveras-tu pas. Ne pleure pas. Ecoute-moi. Je veux que tu sois
heureuse encore et que tu vives... ne fut-ce que pour apprendre a cet
enfant a ne pas execrer ma memoire...

--Charles! Tu me dechires le coeur!...

--Je sais, mon doux ange bien-aime... il le faut pourtant. Je t'ai
appelee ce matin pour te donner mes dernieres instructions, mes
ordres... Oui, s'il le faut, ce seront les ordres de ton roi!...

--Charles! mon amant! mon roi! ta volonte m'est sacree!...

--Donc, pour la tranquillite de mes derniers jours, pour toi, ma chere
Marie, et aussi pour ce pauvre innocent, tu vas me jurer de m'obeir
par-dela ma mort...

Elle se prit a sangloter et, esperant le calmer, repondit:

--Je te le jure, mon bon sire.

--Tres bien, dit le roi. Je te sais femme a tenir parole, meme quand tu
sauras ce que je vais te demander. Ecoute, Marie. Quand je serai mort,
si tu es seule, tu seras en butte a mes ennemis qui voudront te faire
payer le seul bonheur que j'aie connu en ce monde...

--Qu'importe! s'ecria la jeune femme, alarmee par ce qu'elle prevoyait.
J'aime mieux souffrir, pourvu que je sois seule. Et puis, pourquoi
songerait-on a persecuter une pauvre femme qui ne demande que d'elever
son enfant!

--Ah! Marie, tu ne les connais pas. Peut-etre te ferait-on grace, a
toi... Mais l'enfant!... On redoutera les pretentions de ce pauvre petit
qui est de sang royal, on voudra l'ecarter... et la meilleure maniere
d'ecarter les gens, vois-tu, c'est de les tuer!..."

Marie Touchet eut un cri de terreur et demeura toute tremblante.

--On le tuera, Marie! si loin que tu ailles, si bien que tu te caches,
on l'empoisonnera... on l'egorgera.

--Tais-toi! oh! tais-toi!...

--La seule maniere de le sauver, c'est de placer pres de toi et de lui
un homme fidele, brave et bon qui veillera sur vous deux parce qu'il en
aura le droit, parce qu'il sera ton mari!... Parmi tant de traitres qui
m'entourent, il est un gentilhomme que j'aime et que tu estimes a sa
valeur: c'est Entraigues... ce sera ton epoux...

--Sire!... Charles!...

--C'est mon desir supreme, dit le roi.

--O mon cher bien-aime! dit Marie d'une voix brisee.

--C'est ma volonte royale!...

--J'obeirai, dit Marie dans un souffle. Oui, pour l'enfant, pour ton
fils... J'obeirai!...

Le roi fit un signe a la nourrice qui ouvrit une porte.

Francois d'Entraigues parut.

--Approche, mon ami, dit Charles IX. Je veux te demander si tu es
dispose a tenir le serment que tu me fis hier.

--Je l'ai jure, sire, et je ne suis pas de ceux qui jurent par deux
fois.

--Tu me promis d'epouser la femme que je te designerais, d'adopter son
enfant comme la chair de ta propre chair...

--Sire, dit Entraigues, des ce moment j'ai compris que vous me demandiez
de veiller sur la vie de votre fils en devenant aux yeux du monde, sinon
en fait, l'epoux de Mme Marie... est-ce bien cela, sire?

--Oui, mon ami...

--J'ai jure, sire, que je tiendrai parole: je donnerai mon nom a celle
que vous avez aimee; je la couvrirai du blason de ma famille; la force
de mon bras et les ressources de mon esprit je les emploierai a la
proteger envers et contre tous ainsi que l'enfant royal qui m'est
confie...

Marie Touchet avait couvert ses yeux de son mouchoir et pleurait.

Le gentilhomme se tourna vers elle et ajouta:

--Ne craignez rien, madame... jamais je ne me prevaudrai de mon titre
d'epoux, qui ne me donnera qu'un seul droit: celui de vous rendre la vie
douce et de vous faire un rempart contre les desseins des mechants...

C'etait un redoutable engagement que prenait la ce jeune homme--en toute
sincerite.

Peut-etre l'avenir allait-il echafauder sur ce serment des complications
dramatiques...

Charles IX, dans un mouvement de joie profonde, saisit la main de Marie
Touchet et la placa dans celle d'Entraigues.

--Mes enfants, dit-il,--et ce mot, dans la bouche de ce mourant, n'etait
pas deplace--mes enfants, soyez benis tous deux!

Alors il prit dans ses bras son fils, pauvre petit etre autour duquel
deja se tramaient peut-etre dans l'ombre des projets de mort; il le
serra sur sa maigre poitrine, l'embrassa, et le rendit enfin a Marie
Touchet.

--Marie, dit-il alors, je sens que mes jours sont comptes; mon enfant,
fais-moi la grace de revenir ici tous les matins a partir d'aujourd'hui.

--Certes, mon bon Charles! Si je pouvais demeurer en ce chateau... te
soigner, te veiller... ah! je te guerirais!

Le roi secoua la tete...

--Entraigues, dit-il, accompagne-la... Car voici l'heure ou madame ma
mere me vient voir.

Marie se jeta dans les bras du roi.

--A demain, dit Charles IX.

--A demain, repondit Marie Touchet.

Apres un dernier baiser, un dernier regard a son amant, elle sortit,
accompagnee d'Entraigues.

Comme Marie Touchet etait montee dans sa voiture fermee, et comme
Entraigues se mettait en selle, il vit venir au loin un groupe de
cavaliers au galop.

La voiture de Marie Touchet s'ebranla.

Entraigues demeura un moment sur place pour voir quels etaient ces
cavaliers si presses qui accouraient dans un nuage de poussiere. En
tete de ce groupe, en avant de plus de cinquante pas, galopait un homme
qu'Entraigues ne tarda pas a reconnaitre.

Il palit et murmura:

--Le roi de Pologne ici[2]!... Ah! maintenant je vois bien que Charles
va mourir, puisque les corbeaux accourent!

[Note 2: Le duc d'Anjou. On sait qu'Henri d'Anjou, frere de Charles,
etait monte, peu apres la Saint-Barthelemy, sur le trone de Pologne.
On sait que, prevenu en toute hate par Catherine de Medicis, de la fin
prochaine de Charles IX, il quitta secretement la cour de Pologne
et arriva a Vincennes juste a temps pour voir mourir son frere, et
recueillir sa couronne sous le nom de Henri III.]

Alors, d'un temps de trot rapide, il rejoignit la voiture de Marie
Touchet et rentra avec elle dans Paris.

Charles IX etait demeure avec sa nourrice.

--Comme il ferait bon vivre! murmura-t-il. Oh! vivre dans la paix des
champs, n'etre plus roi, n'etre plus le miserable que je suis, ne plus
deviner les poignards dans l'ombre, ne plus redouter le poison dans le
pain que je mange. Oh! mon reve de roi!... Vivre! oh! vivre encore!...
Seigneur! un peu de paix, par pitie!...

Deux larmes coulerent le long de ses joues amaigries.

--Madame la reine ne vient pas? demanda-t-il.

Non, Catherine de Medicis ne venait pas, ce matin-la! Sans doute, elle
devait etre fort occupee, depuis que le cavalier apercu par Entraigues
etait entre au chateau.

--Couche-moi, nourrice, reprit Charles au bout d'un moment.

La vieille nourrice obeit. Bientot, le roi fut installe dans son grand
lit. Elle le borda maternellement. Il ferma les yeux.

--Il va mieux, songea la nourrice.

Lorsqu'il comprit qu'il etait seul, Charles IX ouvrit les yeux.

--Seul! murmura-t-il. Tout seul! Autour de moi, le silence, l'abandon!
plus de courtisans, plus de gardes! On sait que je vais mourir...

La solitude, en effet, etait profonde autour du roi. C'etait bien le
silence de l'abandon. Seule, la vieille nourrice venait de temps a autre
se pencher sur lui...

Pourtant, en pretant l'oreille, il semblait a Charles qu'il entendait
dans le chateau des bruits inaccoutumes, un mouvement de va-et-vient de
gens empresses, une rumeur joyeuse, eut-on dit! cette rumeur d'une foule
de courtisans qui s'empresse autour d'un roi...

Quelle etait donc cette Majeste qu'on saluait ainsi, tandis que lui
demeurait seul, tout seul en presence de la mort?...

Les heures s'ecoulerent.

La nourrice elle-meme ne venait plus: peut-etre l'avait-on ecartee afin
qu'elle ne put renseigner le roi.

Vers le soir, Charles voulut se lever, il frappa sur un timbre. Il
appela. Personne ne vint.

Alors il voulut se lever seul, sans aide.

Mais il retomba sur son lit, et constata avec epouvante que ses forces,
depuis le matin, s'en etaient allees.

Il demeura faible, baigne d'une sueur froide, pris d'une angoisse
terrible. Il voulut crier, et ses levres ne rendirent qu'un son rauque,
a peine intelligible.

--Mon Dieu! mon Dieu! rala-t-il. Est-ce que je vais mourir?

Il se souleva subitement, ses dents se mirent a claquer... la crise, la
redoutable crise qui l'avait si souvent terrasse, s'abattait sur lui...

Les ombres du crepuscule envahissaient la chambre.

Charles, assis sur son lit, les jambes pendantes, d'un geste d'horreur,
repoussait de la main droite les spectres qui, peu a peu, envahissaient
la chambre, tandis que, de la main gauche, il cherchait a remonter la
couverture jusqu'a son cou, comme pour se cacher.

--Du sang! gronda-t-il. Qui a repandu tant de sang?... Grace! Qui donc
crie grace et pitie?... Qui etes-vous? Est-ce toi, Coligny? Et toi,
Clermont, que veux-tu? Et toi. La Rochefoucauld? Et toi Chavaignes? Et
toi, La Force? Et toi, Pont? Et toi, Ramus? Et toi, Briquemaut? Et toi,
La Tremoille? Et toi, La Place? Et toi, Rohan? Que me voulez-vous? Et,
vous tous, pourquoi entrez-vous ici? Oh!... la chambre se remplit...
il y en a partout, partout, dans le couloir, dans la galerie, dans le
chateau, dans la cour... Ils montent! Ils viennent tous! Qui etes-vous?
Que voulez-vous? A moi! A moi! Oh! c'est affreux! Quoi! vous me voulez
tuer?... Quels effroyables gemissements! Quels cris d'agonie! Que sont
ces mugissements par les airs? Les cloches! Les cloches! Cela hurle dans
ma tete! Cela rugit! Assez! Arretez! Grace!...

Charles IX se tut subitement. Sa voix, qui, peu a peu, s'etait enflee,
se termina par une plainte affreuse.

Alors, il prit sa tete a deux mains et pleura. Il murmurait:

--Mon Dieu! Mon Dieu! pardonnez-moi!

Tout a coup, il tendit ses bras decharnes vers cette foule de fantomes
qui l'entouraient.

--Pardon! oh! pardon!... Que de maledictions sur moi!

La nuit devenait sombre au-dehors. Mais la chambre s'etait eclairee de
flambeaux.

En effet, maintenant, des etres se glissaient vers ce lit ou hoquetait
l'epouvantable agonie.. non pas des fantomes, mais des vivants... des
courtisans... le duc d'Anjou... et, toute noire, sinistre, effrayante,
Catherine de Medicis!...

La vieille reine se pencha sur le lit et murmura:

--Mon fils...

De sa main glacee, elle toucha le roi au front.

Charles IX jeta une stridente clameur d'epouvante, chercha a repousser
cette main, se souleva, les yeux hagards, fou de terreur, fou de
remords, il rejeta les couvertures...

Il eut un rale, un souffle:

--Du sang!...

Et, cette fois, ce n'etait pas une illusion!...

Il y avait reellement du sang dans ce lit! Les draps etaient piques de
petites taches rouges! Et c'etait du sang! Une affreuse transpiration
d'agonie et de delire coulait sur le corps du mourant. Et c'etait du
sang! Charles IX suait du sang[3]. Sa poitrine etait a nu. De ses
ongles, il avait lacere sa chemise. Ses bras se tordaient, tordus par la
crise.

[Note 3: Historique.]

Et tous ceux qui etaient la se regarderent avec des yeux d'epouvante et
d'horreur!

Cette poitrine etait rouge! Ces bras etaient rouges! Rouges de sang!...

Catherine eut un recul terrible et ferma les yeux.

Deux secondes, un silence mortel pesa sur cette scene.

D'un rale plus rauque, d'une voix plus rude, Charles repeta son cri:

--Du sang!...

Et, tout a coup, sa bouche se convulsa, ses levres se crisperent, et son
rire, le rire terrible, le rire funebre qui jetait l'epouvante dans les
ames, ce rire semblable a un hurlement grinca, fusa, eclata, se gonfla,
toujours plus fort, toujours plus sinistre...

Soudain, Charles se renversa... Mort!...

La reine se pencha, posa sa main sur la poitrine de Charles. Et cette
main devint toute rouge.

Alors, lentement, elle se releva, se tourna vers le duc d'Anjou, livide,
et, d'une etreinte farouche de sa main sanglante, elle empoigna la
main de son fils bien-aime, la main d'Henry d'Anjou... et, d'une voix
eclatante, d'une clameur de triomphe qui s'entendit au loin, cria:

--Messieurs!... Vive le roi!...



XLIX

LE PRINTEMPS DE MONTMORENCY

Revenant de vingt et un mois en arriere, nous reprenons nos heros au
point ou nous les avons laisses, c'est-a-dire entrant au chateau de
Montmorency, a l'aube du 25 aout 1572.

On n'a peut-etre pas oublie qu'apres son enquete a Margency, enquete qui
etablissait d'une maniere eclatante l'innocence de Jeanne de Piennes,
le marechal avait commande a son intendant d'amenager toute une aile du
chateau pour deux princesses qu'il comptait heberger. C'est dans cette
partie du chateau que furent installees Loise et Jeanne de Piennes.

Le marechal voulait entreprendre de sauver la raison de celle qu'il
avait adoree, qu'il adorait encore, et il imaginait de frapper vivement
l'esprit de la pauvre folle en la conduisant un jour a Margency...

Mais, un devoir plus immediat sollicita son courage et son devouement.
A peine Jeanne et sa fille furent-elles installees qu'il fit sonner
le tocsin du manoir. Il ordonna a son capitaine d'armes de fermer les
portes, de lever les ponts-levis, de faire couler dans les fosses les
eaux qui en etaient detournees en temps de paix, de faire charger les
vingt-quatre pieces d'artillerie, d'armer en guerre les quatre cents
hommes de la garnison, enfin, de tout preparer pour soutenir au besoin
un long siege.

En meme temps, il envoyait des estafettes dans plusieurs directions.

Francois de Montmorency eut un entretien avec le chevalier de
Pardaillan. Les dernieres resolutions y furent prises.

Le 25 aout 1572, vers trois heures, il y avait pres du chateau deux
mille quatre cents cavaliers bien montes, bien armes. Ce corps de
cavalerie fut divise en deux brigades, fortes chacune de douze cents
hommes.

Le marechal prit le commandement de l'une; Pardaillan fut mis a la tete
de l'autre.

Puis, chacun d'eux s'elanca dans une direction differente; et ces deux
hommes, qui laissaient derriere eux tout ce qu'ils aimaient au monde,
partirent sans regrets apparents pour remplir un devoir d'humanite.

Le marechal s'elanca vers Pontoise; de la, il battit le pays jusqu'a
Magny, puis poussa droit au nord et arriva jusqu'a Beauvais. Partout ou
il passait, il rassemblait ceux qui etaient en etat de porter les armes,
leur parlait fortement, leur racontait les horreurs de Paris, et enfin
les decidait a s'opposer, les armes a la main, a toute tentative de
massacre.

La ou les ordres de Catherine etaient deja arrives, la ou on commencait
a tuer, il fondait tout a coup sur les massacreurs, faisait jeter en
prison les plus enrages et decretait que tout homme pris a violenter,
molester ou piller, serait pendu haut et court, sans proces.

Pendant un mois, il battit la campagne, inspirant partout une terreur
salutaire aux trop fervents catholiques.

Pardaillan operait de son cote. mais avec plus de fougue encore et de
rapidite. Pendant deux mois, il ne laissa pas un point inexplore dans
les pays qu'il traversa.

De L'Isle-Adam, ou il se dirigea tout d'abord, Pardaillan bondit jusqu'a
Luzarches; de la, il remonta a Senlis, traversa Crepy, allant, revenant,
courant a l'est, a l'ouest, entra en coup de foudre a Compiegne et
poussa jusqu'a Noyon dans une course audacieuse.

Alors, obliquant a gauche, il redescendit sur Montdidier, et, par
Crevecoeur, gagna enfin Beauvais ou le marechal avait etabli ses
quartiers.

Cette campagne, faite de marches et de contre-marches, avait dure trois
mois.

Grace donc au marechal de Montmorency et au chevalier de Pardaillan,
toute cette province fut exempte des horreurs qui s'abattirent sur
presque tout le reste du royaume.

Au bout de ces trois mois, le calme s'etait completement retabli. Mais
le marechal, pendant un mois encore, promena sa petite armee pour
achever d'intimider les forcenes.

Ce ne fut que le soir du 29 decembre par un temps de neige, que le
marechal rentra dans son manoir. Le 6 janvier, il licencia son armee.

L'hiver s'ecoula paisiblement.

Le mariage de Pardaillan et de Loise avait ete fixe au mois d'avril, sur
la priere de Francois.

Pendant la campagne du marechal et du chevalier, la sante de Jeanne
de Piennes avait acheve de se retablir. Sa beaute etait redevenue
eclatante; toute paleur avait disparu; cette ombre de melancolie, qui
couvrait son visage a l'epoque ou on l'appelait encore la Dame en noir,
s'etait dissipee. C'etait dans ses yeux et sur ses levres un soupir de
bonheur.

Helas! ce bonheur n'etait qu'un reve!

C'est a son reve que souriait la pauvre demente...

Quant a Loise, la blessure qu'elle avait recue de Maurevert sur la
colline de Montmartre s'etait cicatrisee moins promptement qu'on
n'aurait pu s'y attendre, il est vrai; mais enfin, lorsque le marechal
et le chevalier etaient rentres au chateau, il n'y avait plus qu'une
legere trace rosee indiquant que Loise avait ete frappee la.

Sa sante, a elle aussi, s'etait retablie. Elle avait meme pris une bonne
mine qu'elle n'avait jamais eue. L'incarnat de ses levres, l'animation
extraordinaire de son teint etonnerent le marechal. Il est vrai que,
parfois, elle devenait soudain d'une paleur mortelle et se mettait
a grelotter; mais cela durait deux minutes, et ne pouvait paraitre
alarmant.

En meme temps, le caractere de la jeune fille se transformait.

Elle avait toujours ete un peu melancolique; elle devint d'une gaiete
dont les eclats, par moments, amenerent de soudaines epouvantes dans
l'ame du chevalier.

Seulement, lorsqu'elle etait seule, elle croisait quelquefois ses mains
sur sa poitrine, et murmurait:

"J'ai la un feu qui me brule, et lentement me consume..."

Le 25 avril, devant toute la seigneurie de la province, tandis que les
cloches de Montmorency sonnaient, et que les canons faisaient entendre
des salves joyeuses, le contrat de mariage fut signe dans la grande
salle d'honneur du chateau.

La veille, le marechal dit a Pardaillan:

--Mon cher fils, voici les lettres et documents qui vous font maitre
et seigneur du comte de Margency... Prenez-les comme un gage de mon
affection et de ma gratitude...

--Monseigneur, c'est un souvenir de tendresse et d'admiration que
je veux offrir a celui qui fut mon maitre, et me legua le nom de
Pardaillan. Pauvre, sans sou ni maille, sans terres, n'ayant pour tout
bien au monde que ce nom, je desire, en m'unissant a l'ange que vous me
donnez, m'appeler seulement le chevalier de Pardaillan... Plus tard,
monseigneur, il conviendra peut-etre que je m'appelle le comte de
Margency.

Ceci fut dit avec une belle simplicite d'orgueil que le marechal
comprit. Il serra le chevalier dans ses bras, et, sans insister, referma
les parchemins dans un coffre.

Devant le bailli qui procedait au contrat, devant la foule des seigneurs
accourus, le chevalier fut donc purement et simplement: le chevalier de
Pardaillan.

La ceremonie fut suivie d'un de ces festins somptueux comme seul un
Montmorency pouvait en offrir a de tels hotes.

Le soir, les invites repartirent.

En effet, le mariage devait se faire a l'eglise, en la plus stricte
intimite, vu le deuil du jeune epoux.

Le matin du 26 avril se leva enfin.

Ce fut une radieuse journee de printemps. Les cerisiers etaient en
fleur; les haies embaumaient; les bois d'alentour se couvraient d'une
verdure tendre; la campagne parsemee de bouquets--pommiers blancs,
poudres a frimas--satures de parfums--lilas, violettes, muguet--la
campagne si douce et si plaisante a l'oeil, en ces jours ou le monde
renait, offrait le spectacle et le charme d'un jardin comme timide et
frileux encore. Cette journee passa comme un doux songe d'amour.

Le marechal, pourtant, paraissait assiege de sombres souvenirs... C'est
que cette date du 26 avril etait a jamais gravee dans son coeur. Vingt
ans avant, la nuit du 26 avril, en la chapelle de Margency, s'etait
consommee son union avec Jeanne de Piennes! Et, en cette meme nuit, il
etait parti pour Therouanne... pour la guerre... pour l'inconnu... pour
le malheur!...

Le soir vint. Onze heures sonnerent.

Le marechal avait revetu son costume, semblable a celui qu'il portait le
26 avril de l'an 1553. Il donna le signal du depart: en effet, ce n'est
pas dans la chapelle du chateau que devait s'accomplir la ceremonie...
Loise et Jeanne furent placees dans une voiture. Le marechal et
Pardaillan monterent a cheval. On partit. On suivit la route sous un
clair de lune d'une douceur infinie, et, enfin, on s'arreta devant une
pauvre petite eglise:

La chapelle de Margency, comme vingt ans avant!

Le mariage de minuit, comme vingt ans avant!

Presque les memes personnages!... Quelques paysans... et pres de
l'autel, une vieille, tres vieille femme qui pleurait, nourrice de
Jeanne! Le pretre commenca son office.

Pardaillan et Loise, l'un pres de l'autre, se tenaient par la main;
leurs yeux ne se quittaient pas; et, dans ce double regard qui se
croisait, il y avait comme de l'extase.

Le marechal, avec une poignante anxiete suivait sur le visage Jeanne
l'effet de cette scene. La memoire allait-elle se reveiller? La raison
allait-elle revenir? La martyre pourrait-elle donc entrevoir un peu de
bonheur?...

Les anneaux furent echanges.

Le pretre prononca les formules sacramentelles.

Loise et Pardaillan etaient unis!...

Alors, comme autrefois Jeanne et, Francois s'etaient a cette minute meme
tournes vers le sire de Piennes Pour demander sa benediction supreme,
d'un meme mouvement instinctif et gracieux, les deux epoux se tournerent
vers la pauvre folle, et, pales tous deux de leur bonheur infini,
s'inclinerent doucement, ployerent le genoux...

Dans le trajet de Montmorency a Margency, Jeanne de Piennes etait
demeuree indifferente, loin de ce monde, aux prises avec les pensees
obscures qui evoluaient dans les tenebres de son esprit.

Pendant la ceremonie, elle tint ses regards fixes tantot sur le pretre,
tantot sur cette vieille femme qui pleurait non loin d'elle. A un
moment, elle passa ses mains sur son front, ses levres s'agiterent... un
prodigieux travail se faisait dans cette pauvre cervelle... Tout a coup,
elle vit Loise et le chevalier, qui s'inclinaient devant elle.

--Ou suis-je? balbutia-t-elle.

--Jeanne! Jeanne! supplia Francois d'une voix ardente.

--Ma mere!... murmura Loise en levant sur elle son beau regard noye de
larmes.

La folle se dressa toute droite. Pendant deux secondes qui furent
longues comme des heures, dans le silence plein d'angoisse qui regnait
dans l'eglise, elle contempla tout ce qui l'entourait.

Sa voix, de nouveau, se fit entendre, plus distincte, plus affermie:

--L'eglise de Margency... l'autel... Qui est la? ma fille?... oh!...
est-ce bien toi, Francois?... Est-ce que je reve?... Non... je suis
morte et je vois ces choses du fond de la tombe!...

--Jeanne!...

--Ma mere!...

Ce double cri retentit dans l'eglise, dechirant, terrible, epouvante.

Jeanne avait repete:

"Morte!"

Et, en meme temps qu'elle prononcait ce mot, elle etait tombee a la
renverse dans le fauteuil, comme jadis le sire de Piennes, son pere. Un
instant, ses bras essayerent de se soulever comme pour benir les
etres qui sanglotaient autour d'elle... puis ses yeux s'ouvrirent et
s'attacherent a Francois... un celeste rayonnement d'amour intense et de
bonheur surhumain jaillit de ces yeux... et ce fut tout!...

Francois, avec un atroce sanglot de desespoir, la saisit dans ses
bras... la tete de Jeanne retomba mollement sur son epaule... C'etait
fini!...

Alors. la voix grave du vieillard qui venait d'officier l'union de Loise
et Pardaillan s'eleva, solennelle te tremblante:

--Mon Dieu, recevez dans votre sein celle qui vient a vous.

Un mois apres cette scene, par un beau soir de mai, comme le soleil
se couchait dans une gloire pourpre Francois de Montmorency, en grand
deuil, l'ame noyee de regrets, se promenant dans le jardin du chateau.
Il s'assit sur un banc de pierre, qu'ombrageait un enorme buisson de
chevrefeuille.

Dans une allee lointaine, il vit passer un couple qui marchait lentement
parmi les fleurs, parmi les parfums du soir, dans l'auguste serenite de
ce beau crepuscule.

Pardaillan et Loise s'arreterent enlaces; ils echangerent un long
baiser, et leur amour paraissait infini, suave, parfume comme la
radieuse et sereine nature qui les enveloppait de ses caresses.

Les yeux du marechal s'emplirent de larmes, il laissa tomber sa tete
dans ses deux mains, et murmura:

"O mes enfants, aimez-vous, soyez heureux! Comme Loise est fievreuse
depuis quelques jours!... comme ses yeux brillent d'un eclat funeste!...
Est-ce que je n'ai pas assez paye ma dette au malheur? Est-ce que je
vais souffrir encore?... Oh! non!... non!... Enfants, chers enfants,
pour tant d'infortune et de tristesse, soyez heureux!...

Il releva la tete... regarda au loin la vision adorable des deux
amoureux qui s'etaient remis en marche, lents, onduleux, enlaces... Dans
l'ombre ils semblerent ne former qu'un seul etre... Puis ils disparurent
au detour d'un massif de roses.

Alors, un sourire consolateur erra sur les levres de Francois de
Montmorency.

Il se leva pour les voir encore, et il murmura le mot qui resume tout le
doute et toute l'esperance des hommes:

"Qui sait?... Peut-etre!..."



TABLE

  I.--Ou une minute de joie fait plus que dix-sept annees de misere.
  II.--Ou la promesse de Pardaillan pere est tenue par maitre Gilles.
  III.--L'astrologue.
  IV.--Ordre du roi.
  V.--L'orage gronde.
  VI.--L'orage gronde (suite).
  VII.--Premier coup de foudre.
  VIII.--Gillot.
  IX,--Panigarola.
  X.--Ou tout le monde se trouve heureux.
  XI.--Entrevue de Damville et de Pardaillan.
  XII.--Ou Maurevert joue un role important.
  XIII.--Le Temple.
  XIV.--La reine Margot.
  XV.--L'escadron volant de la reine.
  XVI.--L'escadron volant de la reine (suite).
  XVII.--Le moine.
  XVIII.--Les fiances.
  XIX.--Les ribaudes.
  XX.--La derniere farce de l'oncle Gilles.
  XXI.--Dieu le veut!
  XXII.--Le cimetiere des SS Innocents.
  XXIII.--Les amours de Pipeau.
  XXIV.--L'amiral Coligny.
  XXV.--La nuit terrible.
  XXVI.--La chambre de torture.
  XXVII.--Le messie de la Sainte-Inquisition.
  XXVIII.--Etonnement de Montluc; suite des amours de Pipeau et
  nouvelle ruine de Catho.
  XXIX.--Ce qu'il y avait dans le silence.
  XXX.--Les mysteres de la reincarnation.
  XXXI.--La mecanique.
  XXXII.--Des visages penches sur la nuit.
  XXXIII.--Le roi qui rit.
  XXXIV.--Entree de Catho dans la gloire.
  XXXV.--Lions dechaines.
  XXXVI.--Ici l'on tue.
  XXXVII.--La marche au gibet.
  XXXVIII.--Parole memorable de Beme.
  XXXIX.--Le dimanche 24 aout 1572, fete de la Saint-Barthelemy.
  XL.--Profils de gargouilles.
  XLI.--Visions tragiques.
  XLII.--L'oasis.
  XLIII.--"...que des chiens devorants se disputaient entre eux..."
  XLIV.--Entre le ciel et la terre.
  XLV.--Comme a Therouanne.
  XLVI.--Les Titans.
  XLVII.--La bonne etape.
  XLVIII.--Suee sanglante.
  XLIX.--Le printemps de Montmorency.





End of the Project Gutenberg EBook of Les Pardaillan 02, L'epopee d'amour
by Michel Zevaco

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