Project Gutenberg's Les Pardaillan 02, L'pope d'amour, by Michel Zvaco

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Title: Les Pardaillan 02, L'pope d'amour

Author: Michel Zvaco

Release Date: August 31, 2004 [EBook #13339]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN 02 ***




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MICHEL ZVACO


LES PARDAILLAN

L'pope d'amour



I

OU UNE MINUTE DE JOIE FAIT PLUS QUE DIX-SEPT ANNES DE MISRE

Le marchal de Montmorency avait retrouv, au bout de dix-sept ans, sa
femme, Jeanne de Piennes, sa femme dont la flonie de son frre cadet,
le marchal de Damville, l'avait spar.

Il revoyait, comme dans un songe, la scne o Damville feignait de lui
avouer qu'il avait t l'amant de Jeanne... son duel avec lui o il
avait cru le laisser mort sur place... et la disparition de la comtesse
de Piennes, duchesse de Montmorency.

Il revoyait son divorce, son mariage avec une autre femme que,
d'ailleurs, il n'avait jamais aime, l'image de la premire demeurant
tout entire en son coeur.

Les annes coulaient et, soudain, un jeune seigneur, un jeune hros, le
chevalier de Pardaillan, lui apportait une lettre de celle qu'il croyait
 jamais disparue de sa vie.

Jeanne de Piennes tait vivante!

Dans sa lettre, elle en appelait  son ancien seigneur et matre, elle
clamait la flonie de Damville, elle demandait grce et secours pour
Lose, sa fille,  lui, duc de Montmorency.

Une aube de gratitude et de joie s'tait leve dans l'me du vieux duc:
il avait t, mais en vain, en appeler de son frre  la justice du roi,
en vain il l'avait provoqu, sachant qu'il tenait en son pouvoir Jeanne
et sa fille, en vain il avait fouill Paris pour les retrouver, et il
allait retomber dans sa nuit de deuil quand, de nouveau, le chevalier de
Pardaillan tait venu  lui.

Ce jeune homme, hros d'un autre ge, dont peut-tre il devinait
confusment le secret, l'avait conduit par la main  la demeure
mystrieuse o se cachait tout ce qu'il avait aim au monde, l'avait mis
en prsence de Jeanne de Piennes, la premire duchesse de Montmorency.

L'heure tant espre, aprs dix-sept ans de larmes et de deuil, tait
enfin sonne.

Enfin, il retrouvait tout ce qu'il avait chri et qui avait t la joie
de son coeur, la moelle de ses os, l'essence mme de son tre; en un
mot, celle qu'il avait aime.

Hlas! comme une sve trop puissante fait craquer le bourgeon, le
bonheur avait fait craquer le cerveau de celle qui avait t sienne.

Comment la retrouvait-il?

Folle?...

Jeanne de Piennes, dans les derniers jours de son martyre, alors qu'elle
se sentait mortellement atteinte, ne vivait plus qu'avec une pense:

Il ne faut pas que je meure avant d'avoir assur le bonheur de ma
fille... Et quel bonheur peut-il y avoir pour la pauvre petite tant
qu'elle ne sera pas sous l'gide de son pre!... Oui! retrouver
Franois, mme s'il me croit encore coupable... mettre son enfant dans
ses bras... et mourir alors!...

Lorsqu'elle interrogea le chevalier de Pardaillan, lorsque celui-ci lui
dit que c'tait  un autre que lui de dire comment sa lettre avait t
accueillie par le marchal, Jeanne eut ds lors la conviction intime
que Franois avait lu la lettre, et qu'il savait la vrit. Et elle
attendit.

Lorsque le vieux Pardaillan lui annona que le marchal tait l, elle
ne parut pas surprise.

Aucune commotion ne l'agita. Seulement, elle murmura:

Voici l'heure o je vais mourir!...

La pense de la mort ne la quittait plus. Elle ne la dsirait ni ne la
craignait.

Au vrai, elle se sentait mourir.

Qu'y avait-il de bris en elle? Pourquoi le retour du bien-aim
n'avait-il provoqu dans son me qu'une sorte de flamme dvorante et
aussitt teinte? Elle ne savait.

Mais, srement, quelque chose se brisait en elle. Et elle put se dire:
Voici la mort! Voici l'heure du repos!...

Elle treignit convulsivement Lose dans ses bras et murmura  son
oreille quelques mots qui produisirent sur la jeune fille quelque
foudroyant effet, car elle essaya en vain de rpondre, elle fit
un effort inutile pour suivre sa mre et elle demeura comme rive
dfaillante, soutenue par le vieux Pardaillan.

Telle tait l'immense lassitude de Jeanne, telle tait la morbide fixit
de sa pense, qu'elle ne s'aperut pas de l'vanouissement de Lose.

Elle se mit en marche en songeant:

O mon Franois,  ma Lose. Je vais donc vous voir runis! Je vais donc
pouvoir mourir dans vos bras!...

Elle ouvrit la porte que lui avait indique Pardaillan et elle vit
Franois de Montmorency.

Elle voulut, elle crut mme s'lancer vers lui.

Elle crut pousser une grande clameur o fulgurait son bonheur.

Et tout ce mouvement de sa pense se rduisit brusquement  cette parole
qu'elle crut prononcer:

Adieu... je meurs...

Puis il n'y eut plus rien en elle.

Seulement, ce ne fut pas son corps qui mourut...

Sa pense seule s'anantit dans la folie: cette femme qui avait support
tant de douleurs, qui avait tenu tte  de si effroyables catastrophes,
cette admirable mre qui n'avait t soutenue pendant son calvaire
que par l'ide fixe de sauver son enfant, cette malheureuse enfin
s'abandonna, cessa de rsister ds l'instant o elle crut sa fille
sauve, en sret! la folie qui, sans doute, la guettait depuis des
annes, fondit sur elle.

Dix-sept ans et plus de malheur n'avaient pu la terrasser.

Une seconde de joie la tua.

Mais, par une consolante misricorde de la fatalit qui s'tait acharne
sur elle,--si toutefois il est des consolations dans ces drames atroces
de la pense humaine!--par une sorte de piti du sort, disons-nous,
la folie de Jeanne la ramenait aux premires annes de sa radieuse
jeunesse, de son pur amour, dans ces chers paysages de Margency, o elle
avait tant aim...

Pauvre Jeanne! Pauvre petite fe aux fleurs!

L'histoire injuste ne t'a consacr que quelques mots arides. Pour le
rveur qui aime  pntrer d'un pas hsitant dans les sombres annales
du pass, qui cherche en tremblant parmi l'amas des dcombres, l'humble
fleurette qui a vcu, aim, souffert, tu demeures un pur symbole de la
souffrance humaine, et nous qui venons de retracer ta douleur, nous
saluons d'un souvenir mu ta douce et noble figure.

Lorsque le marchal de Montmorency revint  lui il se souleva sur un
genou et, jetant  travers la salle le regard tonn de l'homme qui
croit sortir d'un rve, il vit Jeanne assise dans un fauteuil, souriante
la physionomie apaise, mais, hlas! les yeux sans vie.

Une jeune fille agenouille devant elle, la tte cache dans les genoux
de la folle, sanglotait sans bruit.

Franois se releva et s'approcha, en titubant, de ce groupe si gracieux
et si mlancolique.

Il se baissa vers la jeune fille et la toucha lgrement  l'paule.

Lose leva la tte.

Le marchal la prit par les deux mains, la mit debout sans que sa mre
essayt de la retenir et il la contempla avec avidit.

Il la reconnut  l'instant.

Lose tait le vivant portrait de sa mre.

Ou plutt elle tait le commencement de Jeanne telle qu'il l'avait vue
et aime  Margency.

Ma fille! balbutia-t-il.

Lose, toute frissonnante de sanglots, se laissa aller dans les bras
du marchal et, pour la premire fois de sa vie, avec un inexprimable
ravissement ml d'une infinie douceur, elle pronona ce mot auquel ses
lvres n'taient pas accoutumes...

Mon pre!...

Alors, leurs larmes se confondirent. Le marchal s'assit prs de Jeanne
dont il garda une main dans sa main, et prenant sa fille sur ses genoux,
comme si elle et t toute petite, il dit gravement:

Mon enfant, tu n'as plus de mre... mais, dans le moment mme o ce
grand malheur te frappe, tu retrouves un pre...

Ce fut ainsi que ces trois tres se trouvrent runis.

Lorsque le marchal et Lose eurent repris un peu de calme  force de
se rpter qu' eux deux ils arriveraient  sauver la raison de Jeanne,
lorsque leurs larmes furent apaises, ce furent de part et d'autre les
questions sans fin.

Et Franois apprit ainsi par sa fille, en un long rcit souvent
interrompu, quelle avait t l'existence de celle qui avait port son
nom...

A son tour, il raconta sa vie, depuis le drame de Margency.

Et au moment o, enlacs, ils dposrent sur le front ple de Jeanne
leur double baiser, il tait prs de minuit.



II

OU LA PROMESSE DE PARDAILLAN PRE EST TENUE PAR MATRE GILLES

Le marchal de Damville, aprs avoir assist a l'investissement de la
maison de la rue Montmartre, s'tait empress de regagner l'htel de
Mesmes.

Il tenait les deux Pardaillan et se promettait de ne pas les laisser
chapper.

En effet, la mort seule de ces deux hommes pouvait lui garantir sa
propre scurit. Ils taient tous les deux possesseurs d'un secret qui
pouvait l'envoyer  t'chafaud.

Lorsque, persuad que le vieux Pardaillan avait suivi la voiture qui
enlevait Jeanne de Piennes, le marchal s'tait dcid  rompre avec
lui, il avait en mme temps dcid de supprimer ce dangereux auxiliaire.

Il se privait ainsi d'un aide prcieux.

Mais il y gagnait une certaine tranquillit en ce qui concernait ses
prisonnires.

Damville s'tait jet dans la conspiration de Guise uniquement en haine
de son frre: pour acqurir Damville, Guise avait promis la mort de
Montmorency. Franois mort, assassin par quelque bon procs, Henri
devenait le chef de la maison, l'unique hritier, un seigneur presque
aussi puissant et peut-tre plus riche que le roi; on lui donnait l'pe
de conntable qu'avait illustre son pre; il tait presque le deuxime
personnage du royaume!

Voil les penses qui, lentement, s'taient agglomres dans la
conscience du rude marchal, et dont la pense initiale avait t le
dsir effrn de se dbarrasser de son frre.

Or, cette haine elle-mme avait pris sa source dans l'amour d'Henri pour
Jeanne de Piennes.

Repouss  Margency par la fiance de son frre, il s'tait atrocement
veng.

Les choses en taient l lorsqu'il rencontra Jeanne et s'aperut ou crut
s'apercevoir que sa passion mal teinte se rveillait plus ardente que
jadis.

La conspiration qui devait faire Guise roi de France conduisait Damville
 la puissance; du mme coup, son frre disparaissait; Jeanne de Piennes
n'avait plus de raison de demeurer fidle  Franois; et cette puissance
acquise conduisait Henri  la conqute de Jeanne.

On s'explique maintenant que Damville s'empresst de se saisir de Jeanne
et de sa fille pour que Franois ne pt jamais les rencontrer; on
s'explique aussi sa modration relative vis--vis de ses prisonnires.

Il voulait un beau jour apparatre  Jeanne et lui dire:

Je suis immensment riche, je suis le plus puissant du royaume aprs le
roi; je serai peut-tre un jour roi de France, car, en notre temps,
le pouvoir appartient aux plus audacieux. Voulez-vous partager cette
puissance et cette richesse, en attendant que je place une couronne sur
votre tte?

Et il ne doutait pas d'blouir Jeanne de Piennes!

On comprend donc l'immense intrt qu'avait Damville  ce que le
chevalier de Pardaillan, fal de Montmorency, croyait-il, ignort
toujours o se trouvaient Jeanne et Lose.

De l, la ncessit de cacher cette retraite au vieux Pardaillan qui
n'hsiterait pas  avertir son fils! De l, la fureur du marchal
lorsque d'Aspremont lui eut persuad que le vieux routier avait suivi
la voiture! De l. Sa rsolution de le tuer d'abord, de tuer ensuite le
fils!

Or, il croyait que le vieux Pardaillan tait mort au moment o il quitta
Paris pour se rendre  Blois  la suite du roi.

Maintenant on comprend sa stupfaction, sa rage, et aussi sa terreur de
retrouver Pardaillan bien vivant, Pardaillan avec son fils!

Et quelles durent tre ses penses lorsqu'il vit Jeanne elle-mme!...

C'tait l'croulement de tout son plan.

Les Pardaillan dnonant la conspiration, Franois reprenant Jeanne, il
vit tout cela d'un coup d'oeil, et lorsqu'il reprit le chemin de l'htel
de Mesmes, il tait bien rsolu  obtenir un ordre du roi,  revenir
lui-mme faire le sige de la maison, de tuer de sa main les deux
Pardaillan.

Il voulait avant tout savoir comment le vieux Pardaillan, qu'il avait
laiss pour mort au fond de sa cave, se trouvait parfaitement en vie,
et comment Gilles avait pu laisser Jeanne de Piennes s'chapper de chez
Alice.

Il avait cd  la prire menaante de Jeanne en lui disant: Ces
deux hommes sont  vous, prenez-les! Mais, en cdant, il s'tait dit
simplement qu'ainsi il les tenait tous quatre et qu'il les reprendrait
dans un seul coup de filet.

Malgr ces assurances qu'il se donnait  lui-mme, il se sentait dvor
d'inquitude et, lorsqu'il atteignit l'htel de Mesmes, il cumait de
rage.

Il parcourut rapidement l'htel sans retrouver personne.

Fou que je suis! gronda-t-il, le misrable Gilles doit se trouver lui
aussi aux Fosss-Montmartre!...  moins qu'il n'ait fui!...

Il allait rebrousser chemin et sortir lorsqu'il eut l'ide de pousser
jusqu' l'office.

Il lui fallut pour cela longer ce corridor o se trouvait la porte de la
fameuse cave et o avait eu lieu la grande bataille de Pardaillan.

Or, en passant devant la cave, le marchal vit la porte ouverte.

Il se pencha et aperut une faible lueur.

Si ce pouvait tre lui! grina-t-il entre ses dents. Cette cave qui
et d tre la tombe de Pardaillan deviendrait celle de Gilles, voil
tout. Il n'y aurait que le cadavre de chang!

Il descendit avec prcaution.

A mesure qu'il descendait, l'intrieur de la cave lui apparaissait plus
nettement.

Un spectacle trange, presque fantastique, s'offrit  sa vue.

Il se glissa alors sans bruit dans un angle obscur pour ne rien perdre
du spectacle en question.

La scne que nous allons retracer et qui se droula sous les yeux du
marchal, tait claire par une torche de rsine qui traait un cercle
de lumire, tandis que le restant de la vaste cave demeurait plong dans
les tnbres.

Dans ce cercle de lumire, clair par les lueurs fumeuses de la torche,
apparaissaient deux hommes.

L'un d'eux tait debout, attach par des cordes  une espce de poteau
de torture.

L'autre tait assis sur un billot de bois, en face du patient.

Celui qui tait attach au poteau tait assez jeune encore; il avait une
figure blme de terreur et poussait des gmissements  fendre l'me la
plus dure.

L'autre tait un vieillard  physionomie dmoniaque; une espce de
rictus balafrait ce visage coutur de rides.

Il tait accroupi plutt qu'assis sur son billot, et il s'occupait trs
consciencieusement  aiguiser son couteau.

Or, ce vieux qui semblait se prparer  quelque besogne de bourreau,
c'tait Gilles.

Le jeune, c'tait Gillot.

Expliquons, en quelques mots, comment Gillot se trouvait dans cette
cave alors que la plus lmentaire notion de la prudence et d lui
conseiller de mettre le plus d'espace possible entre lui et son digne
oncle.

Gillot avait reu du ciel un certain nombre de vices en partage.
Il tait poltron, cafard, libidineux, gourmand ou plutt goinfre,
paresseux, fainant, mchant quand il pouvait, lche par consquent, en
somme un rpugnant personnage.

Mais par-dessus tout, Gillot tait avare.

Il tenait cela de son oncle, qui tait l'avarice incarne.

Ce fut cette avarice qui perdit l'infortun Gillot, de mme que l'amour
perdit Troie.

En effet, au moment o, aprs l'hroque rsistance de Gilles, qui,
comme on l'a vu, s'tait obstinment refus  rvler le secret du
marchal, Gillot, pour sauver ses oreilles, avait racont  Pardaillan
en quelle maison se trouvaient Jeanne de Piennes et Lose;  ce
moment-l, disons-nous, profitant de la prostration de son oncle et de
l'motion des deux Pardaillan, Gillot s'tait clips sans bruit.

Il venait de sauver ses oreilles--ces larges oreilles auxquelles,
d'aprs les dires du vieux Pardaillan, qui avait des ides spciales en
esthtique, il avait si grand tort de tenir.

Mais ce n'tait pas tout, les oreilles ne constituant en somme qu'un
ornement de sa figure.

Il s'agissait maintenant de sauver le corps tout entier.

Pardaillan n'avait menac que les oreilles, et encore prtendait-il
ainsi embellir la face rougeaude de Gillot.

Mais Gilles! Ah! l'inexorable colre de l'oncle s'attaquerait  sa vie
mme! Gillot s'attendait pour le moins  tre pendu si jamais il se
trouvait nez  nez avec le terrible vieillard qui n'avait pas hsit 
offrir sa vie et sa fortune plutt que d'encourir la disgrce de son
matre!

Et ce matre lui-mme que ferait-il de Gillot?...

Gillot frmit. Gillot sentit des ailes pousser  ses talons. Gillot
escalada l'escalier avec toute la vlocit de l'pouvante la plus
justifie. Gillot en quelques secondes, se trouva dans l'office, et l.
il se dit:

Voyons, je ne puis rester  Paris. Si je n'y mourais de pendaison, de
strangulation ou d'estrapade, j'y mourrais de peur, ce qui est tout un.
Il faut que je m'en aille!

Et Gillot fit un mouvement pour s'lancer.

Mais au mme instant, sa figure se rembrunit. Pour aller loin, il faut
beaucoup d'argent.

Presque aussitt, une rflexion traversa sa cervelle matoise et sa
figure prit  l'instant une expression d'hilarit qui et pu faire
croire qu'il devenait fou.

Non, Gillot n'tait pas fou!

Simplement, il venait de se rappeler que s'il tait pauvre, son oncle
tait fort riche! A force de musarder et de fouiller dans l'htel,
Gillot avait dcouvert depuis longtemps le vnrable coffre o Gilles
entassait les cus qu'il avait gagns indistinctement avec ceux qu'il
avait vols.

Saisir une pioche, s'emparer des clefs, voler vers l'appartement de son
oncle, ouvrir le cabinet o se trouvait le fameux coffre, tout cela ne
fut pour le rapide Gillot que l'affaire de deux minutes.

Or, il se disait que Gilles en avait bien encore pour un bon quart
d'heure avec les Pardaillan.

Gillot, avant de porter le premier coup, tta le couvercle du coffre
pour voir o il faudrait frapper.

Et il tressaillit alors d'un long tressaillement de joie et de surprise:
au premier mouvement qu'il avait fait, il avait soulev le couvercle! Le
coffre n'tait pas ferm! Pourquoi? (Nos lecteurs n'ont pas oubli
sans doute que le vieux Pardaillan avait pass par la.) Gillot leva le
couvercle sans plus de rflexions et poussa un rugissement de joie,
tomba  genoux, et plongea ses deux bras jusqu'aux coudes dans les piles
d'cus.

A ce moment, Gillot oublia le ciel et la terre. Il oublia Pardaillan. Il
oublia son oncle. Aprs un temps d'extase et de contemplation, Gillot en
vint pourtant  se dire qu'il tait l pour emplir ses poches, opration
qu'il commena aussitt.

Jamais je ne pourrai tout emporter! grommela-t-il avec un soupir de
furieux regret, un vrai soupir d'avare.

Gillot tait tout entier dans ce mot.

Ple-mle, cependant, il entassait les cus dans ses poches, dans ses
chaussures, dans son pourpoint, sans songer qu'il ne pourrait faire un
pas dans la rue sans rsonner comme un mulet  sonnettes et sans risquer
de semer de l'or sur la route.

Une fois qu'il se fut vautr tout son sol dans cet argent et cet or,
Gillot, les jambes cartes, les bras raides, tout pesant et tout
embarrass, se recula en murmurant:

Quel malheur! j'en ai  peine la moiti. Or a, fuyons!

Il se dtourna vers la porte et demeura ptrifi.

Son oncle tait l!

Le terrible Gilles, accot  la porte ferme, le regardait faire, avec
un sourire blafard.

Gillot voulut joindre les mains, et dans ce mouvement, deux ou trois
cus roulrent sur le carreau.

Gillot se laissa tomber  genoux, et alors ce furent ses chausses
qui crevrent, la danse des cus recommena, une course d'or que le
vieillard suivait du coin de l'oeil en continuant  sourire le plus
hideusement du Monde.

Ce que voyant, Gillot essaya de sourire aussi: d'o le choc de deux
grimaces extraordinaires.

--Mon oncle, mon digne oncle, balbutia Gillot.

--Que fais-tu l? demanda le vieillard.

--Je... vous voyez... je... range votre coffre...

Ah bon! Tu ranges mon coffre? Eh bien, continue, mon garon.

Gillot demeura interloqu.

--Que... je continue?

--Mais oui: il y a ici dans mon coffre vingt-neuf mille trois cent
soixante-cinq livres en argent et soixante mille deux cent vingt-huit
livres en or; en tout, si je sais compter, quatre-vingt-neuf mille cinq
cent quatre-vingt-treize livres. Compte, mon garon, compte devant moi,
cu par cu; range-moi tout cela par piles de vingt-cinq; l'or  droite,
comme tant plus noble; l'argent  gauche; allons... qu'attends-tu?

--Voil, mon digne oncle, mon bon oncle, voil! fit Gillot.

Et il se mit  vider ses poches, ses chaussures, son pourpoint.

Le rangement commena avec ordre et mthode sous les yeux de l'oncle qui
brillaient comme des escarboucles.

A mesure que chaque pile reprenait sa place dans le coffre, un nouveau
soupir s'tranglait dans la gorge de Gillot, tandis que l'oncle
comptait:

Encore quinze mille... encore douze mille...

Le total baissait de plus en plus,  mesure que les cus taient
rintgrs.

L'opration, comme bien on pense, dura longtemps. Commence vers deux
heures, elle s'acheva  cinq heures du soir.

Or, cette opration s'accomplissait en mme temps que le roi Charles IX
faisait sa rentre dans Paris, en mme temps que les deux Pardaillan se
battaient rue Montmartre contre les mignons de Damville.

Donc, l'oncle Gilles annonait le total  mesure que les piles d'or et
les piles d'argent s'entassaient dans le coffre.

Il ne manque plus que cinq mille livres... plus que quatre mille...
plus que trois mille...

Gillot qui venait de placer dlicatement le dernier

cu et de pousser un dernier soupir, Gillot regarda autour de lui et ne
vit plus rien.

Le carreau apparaissait donc tout entier: il n'y avait plus un seul cu.

Comment dites-vous, mon oncle? fit Gillot.

--Je dis qu'il ne manque plus que trois mille livres.

Gillot se fouilla et tira de sa poche l'cu, les deux sols et les six
deniers qui constituaient sa fortune personnelle. Hroquement, il les
tendit au vieillard qui s'en saisit, les fit disparatre, et dit:

--Aprs!...

--Aprs, mon oncle?

--Oui, les trois mille livres!

--Mais je n'ai plus rien, mon oncle!

--Allons, dpche-toi, sans quoi je te fouille.

--Fouillez-moi, mon bon oncle... je n'ai plus rien!

Gilles touffa un grognement de dsespoir, palpa de ses mains
tremblantes les vtements de Gillot, et une sueur froide pointa sur son
crne. Gillot ne mentait pas!...

--Dshabille-toi!

Gillot obit, plus mort que vif. Le vieux Gilles examina chaque
vtement, sonda les coutures, retourna les poches, dchira les
doublures... Il dut se rendre enfin  l'horrible vrit:

Trois mille livres manquaient au trsor!...

Une sauvage imprcation et un hurlement d'pouvante retentirent dans le
cabinet; l'imprcation venait de Gilles, qui en mme temps rugissait:

--Rends-les-moi, misrable!

Le hurlement venait de Gillot que son oncle venait de saisir  la gorge.

--Mes conomies de cinq ans! hurla Gilles. Mais qui, qui donc me les a
pris, mes pauvres cus? Mes pauvres cus, o tes-vous?...

Seul, le vieux Pardaillan et pu rpondre  cette question.

Mais Gillot crut que le moment tait venu de rentrer en grce et
insinua:

--Mon oncle, je vous aiderai  les retrouver!

--Toi! hurla le vieillard qui avait oubli son neveu, toi, misrable!
Toi qui venais pour me voler! Toi! attends! Tu vas voir ce qu'il en
cote de se faire larronneur et tratre! Habille-toi! vite!

En mme temps, il secouait son neveu avec une force qu'on n'et pu lui
souponner. Enfin, il le lcha, et Gillot se revtit rapidement.

Gilles, cependant, s'apaisa par degrs.

Lorsque Gillot fut prt, il le harponna au cou de ses doigts longs,
osseux, durs comme du fer, et ayant soigneusement referm le cabinet, il
l'entrana.

--Misricorde! gmit Gillot.

Arriv au rez-de-chausse, Gilles lcha son neveu, et tirant une dague
acre, lui dit:

--Au premier mouvement que tu fais pour fuir, je t'gorge!

Cette menace rassura un peu Gillot. On ne voulait donc pas le tuer,
puisqu'il n'tait menac de mort que s'il tentait de fuir!

--Marche devant! reprit l'oncle, sa dague  la main.

Guid, ou plutt pouss, par le vieillard, Gillot passa dans le jardin,
et entra dans la remise du jardinier.

--Prends ce pieu! commanda l'oncle en dsignant un assez long poteau
pointu par un bout.

Gillot obit et chargea le poteau sur son paule.

--Prends cette corde! Prends cette bche! ajouta l'oncle.

Le neveu se chargea des objets qu'on venait de lui dsigner. Ainsi
charg des instruments de supplice que le redoutable vieillard trouva
amusant de lui faire porter, Gillot reprit le chemin de l'office, puis
il pntra dans le couloir de la cave.

Dans l'office, Gilles avait pris en passant une torche et un couteau.

Il poussa son neveu dans la cave et, lorsqu'ils furent descendus, il
l'entrana au fond et lui dit:

--Creuse ici!

Gillot, vritable loque humaine, dcompos par la terreur, hbt, se
mit  creuser avec la bche.

Le trou creus, Gillot y planta le poteau et l'enfona profondment 
coups de maillet jusqu' ce que Gilles, ayant constat qu'il tenait
solidement, crit: Assez!

Alors le vieillard saisit son neveu, le colla au poteau et l'y attacha
avec la corde, de faon qu'il ne ptremuer ni les bras, ni les jambes,
ni la tte.

Gillot, fou de peur, se laissait faire, et l'instinct vital ne lui
suggrait pas une rvolte.

--Que voulez-vous donc faire de moi? balbutia-t-il.

--Tu vas le savoir, dit l'oncle.

Le vieillard poussa devant Gillot une sorte de billot de bois, s'y assit
et se mit  aiguiser sur la lame de sa dague le couteau de cuisine qu'il
avait apport.

A la vue de ces apprts, Gillot commena  pousser des gmissements
ininterrompus.

Ce fut  ce moment-l que le marchal de Damville pntra dans la cave.

Tu m'impatientes avec tes clameurs de cochon qu'on gorge, cria Gilles.
Si tu ne te tais, je serai forc de te tuer.

Gillot observa instantanment un silence absolu.

Il ne veut donc pas me tuer! songea-t-il. Mais alors, que veut-il?...

--Voyons, reprit alors le vieux Gilles. Je vais te juger en mon me et
conscience. C'est te dire que je serai indulgent, autant que tes crimes
peuvent mriter l'indulgence. Rponds-moi en toute franchise.

--Oui, mon oncle. Je vous le promets bien, fit Gillot commenant  se
rassurer.

Cependant, il louchait fortement sur le couteau que le vieillard
continuait  affter paisiblement. Celui-ci reprit:

--Tu as donc suivi la voiture o monseigneur avait cach ses
prisonnires?

--Oui, mon oncle. Jusqu' la rue de la Hache.

--Quelqu'un t'a-t-il vu?

--Je crois que M. d'Aspremont a d m'apercevoir. Mais je ne pense pas
qu'il m'ait reconnu.

--Et quelle tait ton ide en suivant la voiture?

--Rien. Je voulais voir, voil tout.

--Et tu as vu ce que tu ne devais pas voir, mon garon!

--Hlas! je m'en repens bien, mon digne oncle!

--Bon. Maintenant, dis-moi, fripon, dis-moi, misrable, quel dmon t'a
pouss  raconter ce que tu n'aurais jamais d voir aux deux damns
Pardaillan?

--Ce n'est pas un dmon. Je voulais sauver mes oreilles, mon oncle.

--Ah! misrable lche! Tu voulais sauver tes oreilles, alors que je te
donnais l'exemple! Alors que j'offrais toute ma fortune, ce dont je
fusse mort de chagrin si on l'et accepte! Sais-tu bien, infme, quels
malheurs ta trahison va attirer sur mon illustre matre?

--Hlas! pardonnez-moi, mon oncle!

--Et moi-mme, que vais-je devenir? Que vais-je rpondre  ce puissant
seigneur lorsqu'il va me demander des comptes?

Le vieux Gilles tait sincre. Il avait laiss tomber sa tte dans ses
deux mains et se demandait s'il ne valait pas mieux mourir plutt que
d'avoir  essuyer la colre du marchal.

Cependant, il avait un tmoin de sa rsistance et de sa parfaite
innocence. Ce tmoin n'tait autre que Gillot lui-mme. Gillot tait
donc prcieux  conserver.

--Ecoute! dit-il en relevant la tte. Je ne te condamne pas  mort.
Monseigneur prendra  ton gard telle dcision qui lui conviendra. Mais
il faut que je punisse ta lchet, ta trahison qui me met moi-mme au
pied du gibet, sans compter qu'elle me dshonore. Note que je ne te
parle pas des trois mille livres qui manquent  mon coffre...

--Mais ce n'est pas moi! hurla Gillot.

--Que je ne te parle pas, continua Gilles impassible du vol norme que
tu as voulu perptrer. Que n'as-tu eu l'ide de me poignarder plutt que
de toucher  mes pauvres chers cus?... Mais je te pardonne ce crime, te
dis-je!... Et quant  ta trahison, monseigneur en jugera, et peut-tre
te fera-t-il grce si tu lui racontes les choses telles qu'elles se sont
passs. Me le jures-tu?

--Sur ma part de paradis, je le jure!

--Bon. En ce cas, je vais me contenter de juger le tort que tu me causes
 moi-mme en me faisant courir le risque d'tre pour le moins chass
par monseigneur. Et je vais te punir par o tu as pch...

--Comment cela? Comment cela? bredouilla Gillot en verdissant de
terreur.

--Oui, tu as trahi ton matre et ton oncle pour sauver tes oreilles. Eh
bien, je vais te couper les oreilles!

--Misricorde! rugit l'infortun Gillot.

Gilles s'tait lev tranquillement et essayait le tranchant de son
couteau sur l'ongle de son pouce.

Il s'approcha de son neveu qui, livide, les yeux ferms, eut encore la
force de se dgager.

--Au moins, n'en coupez qu'une!...

Il avait  peine termin cette singulire objurgation qu'une clameur
terrible jaillit de sa gorge: le terrible vieillard venait de lui saisir
l'oreille droite et, la tirant fortement, l'avait tranche d'un seul
coup de couteau.

L'oreille tomba sur le sol de la cave.

--Grce pour celle qui me reste, vocifra Gillot. ivre d'pouvante et de
douleur. Grce! piti...

Un deuxime hurlement lui chappa, et alors il s'vanouit.

Avec la mme tranquillit, l'oncle tait pass  gauche et, au bout
d'une seconde, l'oreille gauche de Gillot avait rejoint son oreille
droite sur le sol ensanglant.

Nul n'vite sa destine, assurent les fatalistes. Il parat que celle du
malheureux Gillot tait d'tre tt ou tard priv de ces deux vastes et
larges ornements que la nature avait prodigalement octroys  chaque
face de son visage.

Une fois sa besogne accomplie, le hideux vieillard se mit  sourire.

Mais lorsqu'il vit son neveu inond de sang, lorsqu'il le vit sans
connaissance, il frmit et grommela:

Diable! il ne faut pas que cet imbcile meure tout de suite. Il est mon
tmoin devant le marchal!

Il s'empressa donc de courir  l'office et en rapporta de l'eau, du vin
sucr, un cordial, des compresses.

Lorsqu'il eut bien lav les deux plaies, lorsqu'il les eut cautrises
au vin sucr, lorsqu'il les eut bandes convenablement, il introduisit
une gorge de cordial entre les lvres du patient et aspergea son visage
d'eau frache.

Gillot revint  lui, ouvrit des yeux hagards et, croyant avoir fait
un cauchemar, son premier geste fut de porter les deux mains  ses
oreilles. Elles n'y taient plus!...

Gillot poussa un lamentable gmissement.

--Qu'as-tu donc  te plaindre? fit l'oncle avec cette intonation
narquoise qu'on prte  Satan dans les vieilles lgendes.

--Hlas! rpondit Gillot, comment vais-je faire pour entendre, 
prsent?

--Imbcile! dit Gilles.

Ce fut toute la consolation qu'il accorda au pauvre mutil! Seulement,
il le prit par un bras, l'aida  se soulever, le remit debout, et tous
deux se dirigrent vers l'escalier aux dernires lueurs de la torche
mourante.

Mais ils s'arrtrent alors, aussi pouvants l'un que l'autre.

Un homme tait devant eux!

Et cet homme, c'tait le marchal de Damville!

--Monseigneur! s'cria Gilles qui tomba  genoux.

--Eh bien, fit Damville d'une voix calme, que se passe-t-il?

--Ah! monseigneur! un affreux malheur! Je suis innocent, je vous le
jure! J'ai veill, surveill, comme vous m'en aviez donn l'ordre en
partant. La fatalit et ce misrable imbcile ont tout fait.

--Expliquez-vous clairement, matre Gilles! fit Damville avec svrit.

--Eh bien, monseigneur, les prisonnires, le damn Pardaillan sait o
elles se trouvent...

--Et tu n'es pour rien dans cette trahison?

--Monseigneur, je vous le jure. Mais daignez interroger ce misrable 
qui je viens de couper les oreilles...

--C'est inutile. J'ai foi en ta parole, Gilles. Relve-toi.

--Ah! monseigneur! s'cria l'intendant; vous me croirez si vous voulez,
mais ce que vous venez de dire est pour moi une rcompense plus
magnifique que le jour o vous me donntes cinq cents cus d'un seul
coup!

--Ainsi, tu me restes dvou?

--Jusqu' la mort! Parlez, ordonnez, ma vie est  vous!

--Viens donc, et fais appel  ton gnie d'astuce. Car, si je n'ai nul
besoin de ton sang, ce que je vais te demander sera plus difficile 
coup sr que de mourir pour moi.

--Je suis prt, monseigneur!

Et le vieillard se redressa. Le marchal lui avait dit qu'il avait foi
en sa parole,  lui, laquais! Comme s'il et t gentilhomme!... de
puissance  puissance!

Gilles sentit ses forces d'intrigue se dcupler et brla de se jeter
dans la lutte, entrevoyant, au bout de cette lutte, une victoire
clatante, et, au bout de cette victoire, la fortune.

Damville remontait l'escalier de la cave, tout pensif.

Monseigneur, et cet imbcile? dit le vieillard, en dsignant Gillot,
toujours vanoui. Faut-il l'achever?

--Non, il pourra servir dans ce que tu vas entreprendre. Viens!...



III

L'ASTROLOGUE

Nous laisserons le marchal de Damville aux prises avec sa haine et sa
rage, chercher quelque moyen de frapper  mort les Pardaillan et de
s'emparer de Jeanne. Nous laisserons galement Franois de Montmorency,
la pauvre folle, et Lose, dans la maison du savant Ramus, o les
ncessits de notre rcit nous rappelleront bientt.

Trois jours aprs les vnements qui se sont drouls, trois jours aprs
la rentre triomphale du roi dans sa ville, comme dix heures, du soir
sonnaient  Saint-Germain-l'Auxerrois, deux ombres marchaient lentement,
dans la nuit qui enveloppait les jardins du nouvel htel de la reine.

Sur l'emplacement actuel de la Halle aux bls (Bourse de commerce),
s'tait lev jadis l'htel de Soissons, non loin de l'htel de Nesle.

Catherine de Mdicis, qui avait l'amour de la proprit, avait achet
les vastes jardins et les terrains vagues, autour de l'htel de
Soissons, en ruine. Elle avait fait jeter bas les pierres branlantes;
des rgiments de maons s'taient employs  faire sortir de terre,
comme sous le coup de baguette d'une fe, un htel d'une lgante
magnificence, et une arme de jardiniers avaient, autour de l'Htel de
la Reine, fait jaillir les plantes, les arbustes et les fleurs.

Dans ces jardins, Catherine, qui, toute sa vie, regretta l'Italie, avait
fait transplanter  grands frais des orangers et des citronniers.

Elle aimait toutes les volupts, toutes les ivresses, tous les parfums,
le sang et les fleurs.

Et, c'est au bout de ces jardins, dans l'angle d'une sorte de cour qui
s'avanait dans la direction du Louvre que, sur les ordres et les
plans de Catherine, s'tait leve la colonne d'ordre dorique,
encore debout--dernier vestige de tout cet harmonieux ensemble de
constructions. Cette espce de tourelle avait t spcialement
construite pour l'astrologue de la reine.

C'est vers cette tour que se dirigeaient les deux ombres que nous
venons de signaler. Ombres... car Ruggieri et Catherine--c'taient
eux--s'avanaient en silence, vtus de noir tous deux. Ils s'arrtrent
au pied de la colonne.

L'astrologue tira une clef de son pourpoint et ouvrit une porte basse.

Ils entrrent et se trouvrent alors au pied de l'escalier, qui montait
en spirale jusqu' la plate-forme de la tour.

L, c'tait un cabinet, ou plutt un troit rduit, o Ruggieri rangeait
ses instruments de travail, lunettes, compas, etc. Pour tout meuble, il
n'y avait qu'une table charge de livres et deux fauteuils.

Une troite meurtrire, donnant sur la rue de la Hache, laissait
pntrer l'air dans ce rduit.

C'est par cette meurtrire que la vieille Laura, espionne d'une
espionne, communiquait avec Ruggieri.

C'est par cette meurtrire qu'Alice de Lux jetait les rapports qu'elle
voulait faire parvenir  la reine.

Or, ce jour-l, Catherine avait reu de Laura un billet contenant ces
quelques mots:

Ce soir, vers dix heures, _elle_ recevra une visite importante, dont je
rendrai compte demain.

--Votre Majest dsire-t-elle que j'allume un flambeau? demanda
Ruggieri.

Au lieu de lui rpondre, Catherine saisit vivement la main de
l'astrologue et la pressa, comme pour lui recommander le silence.

En effet, elle venait de percevoir un bruit de pas qui, dans la rue,
s'approchait de la tour. Et, Catherine de Mdicis, qui et t un
policier de premier ordre, se disait d'instinct que ces pas taient sans
doute ceux de la personne qui devait faire  Alice de Lux une importante
visite.

La reine s'avana vers la meurtrire. Et, comme les tnbres taient
profondes, comme elle ne voyait rien, elle se plaa de faon  entendre.

Les pas se rapprochaient.

--Des passants! fit Ruggieri, en haussant les paules. Croyez-moi.
Majest.

Et il levait la voix comme s'il et voulu tre entendu, et-on dit, des
gens qui venaient.

--Silence! murmura Catherine d'un ton de menace qui fit plir
l'astrologue.

Les personnes qui marchaient dans la rue, quelles qu'elles fussent, ne
pouvaient, en aucune faon, se douter qu'elles taient ainsi pies.
Elles s'arrtrent prs de la tour, non loin de la meurtrire, et la
reine entendit une voix... une voix d'homme qu'on et dit voile d'une
indfinissable tristesse et qui la fit brusquement tressaillir.

La voix disait:

J'attendrai ici Votre Majest. De ce poste, je surveillerai  la fois
la rue Traversine et la rue de la Hache. Nul ne saurait arriver  la
porte verte sans que je lui barre le chemin. Votre Majest sera donc en
parfaite sret...

--Je n'ai aucune crainte, comte, rpondit une autre voix--voix de femme,
cette fois.

--Dodat! avait sourdement murmur Ruggieri.

--Jeanne d'Albret! avait ajout Catherine de Mdicis.

--Voici la porte, madame, reprit la voix du comte de Marillac. Voyez, 
travers le jardin, apparat une lumire. Sans aucun doute, elle a reu
votre messager. Elle vous attend...

--Tu trembles, mon pauvre enfant?

--Jamais je n'prouverai pareille motion dans ma vie, qui en contient
pourtant quelques-unes, qui furent ou bien douces, ou bien cruelles.
Songez, Majest, que ma vie se joue en ce moment!... Quoi qu'il
advienne, je vous bnis, madame, pour l'intrt que vous daignez me
tmoigner...

--Dodat, tu sais que je t'aime  l'gal d'un fils.

--Oui, ma reine, je le sais. Hlas! c'est une autre qui devrait tre o
vous tes... Tenez, madame, quand je songe que ma mre m'a certainement
reconnu dans cette entrevue du Pont de Bois, quand je songe qu'elle a vu
mon motion, touch ma plaie, sond ma douleur et que pas un mot, pas un
geste, pas un signe d'affection ne lui est chapp, qu'elle est demeure
glaciale, impntrable, formidable de rigidit...

Le comte laissa chapper un geste de violente amertume, et le bruit
touff d'une sorte de sanglot parvint jusqu' Catherine, qui demeura
impassible.

--Courage! fit Jeanne d'Albret pour dtourner les cours des penses du
jeune homme. Dans une heure, je l'espre, je vous apporterai un peu de
joie, mon enfant...

A ces mots, la reine de Navarre traversa rapidement la rue et alla
frapper  la porte verte.

L'instant d'aprs, la porte s'ouvrait et Jeanne d'Albret pntrait dans
la maison d'Alice de Lux.

Le comte de Marillac, les bras croiss, s'accota  la tour et attendit.
Sa tte touchait presque  la meurtrire.

Quelles furent les penses de ces trois tres, pendant les longues
minutes qui, une  une, tombrent dans le silence de la nuit?
L'astrologue: le pre!... la reine: la mre!... Dodat: l'enfant!...

Par un imperceptible mouvement trs lent, Ruggieri s'tait plac de
manire  empcher Catherine de passer son bras par la meurtrire. Quel
horrible soupon traversa donc son esprit?

Catherine tait toujours arme d'un court poignard acr, arme
florentine dont la lame portait d'admirables arabesques, bijou terrible
dans les mains de la reine.

Et Ruggieri frmissait d'pouvante.

Car, la pointe de ce poignard, il l'avait trempe lui-mme de subtils
poisons, et une seule piqre de ce prcieux objet d'art tait mortelle.

Qui sait si la reine ne l'eut pas, cette pense d'allonger subitement
son bras et de frapper?

Quoi qu'il en soit, elle demeura immobile.

Onze heures sonnrent, puis la demie.

Enfin, comme le dernier coup de minuit s'envolait lourdement par les
airs, la reine de Navarre quitta la maison d'Alice de Lux.

Le cou tendu, perdu d'angoisse, le comte la vit venir sans pouvoir
faire un pas.

Catherine s'apprta  couter.

Mais Jeanne d'Albret, s'tant approche du comte de Marillac, lui dit
simplement:

--Venez, mon cher fils, nous avons  causer sans retard...

Et tous deux s'loignrent alors...

Lorsqu'ils eurent disparu, Catherine de Mdicis murmura:

--Maintenant, tu peux allumer ton flambeau.

L'astrologue obit. Et il apparut alors livide, quoique sa main n'et
pas un tremblement et que son regard ft calme. Catherine, l'ayant
considr attentivement, eut un haussement d'paules et dit:

--Tu as pens que j'allais le tuer?

--Oui, dit l'astrologue avec une effrayante nettet.

--Ne t'ai-je pas dit que je ne voulais pas sa mort? Qu'il peut m'tre
utile? Tu vois que je ne songe pas  le frapper, puisqu'il vit encore
aprs ce que nous venons d'entendre... As-tu entendu, toi? Il sait que
je suis sa mre!

L'astrologue garda le silence.

--Jusqu'ici, j'ai voulu douter! Maintenant, c'est fini. Lui-mme a
parl. Il sait, Ren!...

Pour tout autre que Ruggieri, ces paroles de Catherine n'eussent port
l'accent d'aucune motion. Mais l'astrologue la connaissait. Et la voix
de sa terrible amante lui apparut si formidable qu'il tint les yeux
baisss, n'osant regarder celle qui, en apparence, lui parlait si
paisiblement.

Sombre, la bouche contracte, les yeux fixs dans la nuit vers le point
o le comte avait disparu, la reine reprit:

--Tu vois donc que tu peux te rassurer, mon bon Ren; ton affection
paternelle ne sera soumise  aucune preuve.

--Si, madame! rpondit sourdement l'astrologue; je sais que mon fils va
mourir et que rien au monde ne peut le sauver.

Catherine, tonne, jeta un furtif regard sur l'astrologue.

--Expliquez-moi cela! fit-elle en s'asseyant dans un fauteuil.

Ruggieri se redressa. Son visage ne manquait ni de beaut, ni mme d'une
certaine majest naturelle. Ruggieri tait loin d'tre un charlatan.
Nature complexe, faible au point d'accepter sans rvolte les plus
effroyables besognes, implacable dans l'excution des crimes que seul il
n'et jamais os concevoir, pitoyable quand il tait livr  lui-mme,
terrible quand il redevenait l'instrument de la reine, il et sans doute
pass sa vie en tudes et ft devenu un paisible savant s'il ne s'tait
trouv sur le chemin de Catherine.

L'art de la divination par les astres n'tait pour Ruggieri qu'un art
intermdiaire: il cherchait plus haut et plus loin. Connatre l'avenir,
se disait-il, c'est le diriger! Quelle redoutable puissance armera
l'homme qui parviendra  savoir aujourd'hui ce que demain doit tre!
Et que deviendra cette puissance si cet homme peut faire de l'or  sa
guise?

Ruggieri croyait donc fermement.

Sans cesse du dans ses calculs, souvent, lorsqu'il avait pass des
nuits, il laissait tomber sa plume avec dcouragement. Mais bientt une
force nouvelle le poussait, et avec une froide fureur, il s'enfonait
dans la solution de l'insoluble.

Quoi d'tonnant, ds lors, que ce cerveau fatigu ait t hant de
visions?

--Madame, dit-il, vous voulez savoir pourquoi mon fils va mourir et
pourquoi rien ne peut le sauver. Je vais vous le dire. Lorsque j'ai
reconnu mon fils dans cette auberge o vous m'aviez envoy, je n'ai
d'abord song qu' vous. Qu'tait mon fils pour moi? Un inconnu. Tandis
que vous tiez, vous, l'adoration de ma vie... Puis, peu  peu, la piti
est entre en moi. Et avec la piti, d'autres sentiments assez forts
pour me faire souffrir, pas assez pour me pousser  me dresser devant
vous pour vous dire: Celui-l, vous ne le frapperez pas... Et lorsque
j'ai compris que vous l'aviez condamn, je me suis content de pleurer
en moi-mme. Car vous avez pris sur moi un trange pouvoir, Catherine.
Je ne vous tonnerai pas en disant que j'ai lutt pour vous chasser de
moi-mme. Ces temps derniers surtout, ayant consult les astres, et ne
recevant que des rponses douteuses, je m'tais repris  esprer. C'est
vous dire que j'avais pris la rsolution de me placer entre vous et lui,
et d'empcher le meurtre de mon enfant. Tout  l'heure encore, madame,
si vous aviez essay de le frapper, vous n'y eussiez point russi: car
je croyais alors qu'il devait vivre... Maintenant, je sais qu'il doit
mourir.

Catherine hocha la tte, trs calme en apparence.

--Superstition! murmura-t-elle.

--Visions diverses, madame. Vous voyez ceci, et je vois cela. Si
vous avez une vision, vous l'appelez fantme. Si j'ai une vision, je
l'appelle corps astral.

--Je te crois, Ren! je te crois, fit sourdement Catherine.

Car cette femme si forte, et qui dominait si entirement l'astrologue,
tait  son tour domine par lui ds que Ruggieri abordait les problmes
d'occultisme.

Un changement trange s'tait fait dans la physionomie de l'astrologue.
Ses yeux, lgrement convulss, avaient ce regard en dedans qui
transforme si compltement la figure humaine.

--Oui, reprit-il lentement, lorsque le Ciel se refuse  me rpondre,
lorsque les problmes que je pose d'aprs les donnes sidrales
aboutissent  l'insoluble, parfois la question que j'ai pose aux
invisibles puissances me parvient par une autre voie. C'est ce qui
vient d'arriver. Voici ce que j'ai vu, Catherine. Vous tiez prs de la
meurtrire. Et moi j'tais  cette place. Toute mon attention se portait
sur vos bras. La bague que vous avez  l'index brillait doucement dans
la nuit, et je ne la quittais pas des yeux. Car ainsi, je pouvais
surveiller votre main, et si votre main se ft porte  votre poignard,
je l'eusse arrte. Tout  coup, mon regard s'est troubl. A la mme
seconde, j'ai reu comme une lgre secousse dans le crne, et ma tte,
d'elle-mme, s'est tourne vers la meurtrire. A ces signes, il m'tait
impossible de ne pas reconnatre que j'tais en communication avec
l'Invisible. Remarquez que je ne pouvais voir mon fils de la place o
j'tais. Pourtant, je l'aperus distinctement. Il tait  une vingtaine
de pas en avant de la meurtrire, et se trouvait  sept ou huit pieds
en l'air; il flottait, pour ainsi dire, dans une atmosphre brillante;
lui-mme brillait d'un trange clat dans toutes les parties de son
corps. Il appuyait sa main sur son sein droit. Cette main, lentement,
retomba. Et  la place o elle tait, je vis une large blessure par
laquelle s'chappait  flots un sang pareil  du cristal en fusion, et
non pas rouge comme le sang des hommes. Mon fils flotta ainsi devant mes
yeux pendant prs de deux minutes. Puis, peu  peu, ses contours sont
devenus moins prcis; la forme s'est confondue jusqu' ne plus tre
qu'une vapeur lgre; la lueur s'est teinte; la vision s'est vanouie,
puis, rien...

La voix de Ruggieri tait tombe au plus bas pendant ces derniers mots,
et n'tait plus qu'un murmure indistinct.

La reine se secoua comme pour se dcharger de l'inutile fardeau des
terreurs vaines; ses yeux pleins de dfi dardrent leur regard d'une
trange clart sur le point que fixait l'astrologue.

--Mon mari, gronda-t-elle entre ses dents, jurait que je sentais la
mort! Soit! Par le corps du Christ! il me plat de sentir la mort! Il
me plat d'tre celle qui passe en laissant un sillage de cadavres,
puisque, pour dominer, il faut frapper! Puissances invisibles qui venez
de me prvenir, je vous remercie! Marillac doit mourir: qu'il meure!
Charles doit mourir, lui aussi: qu'il meure!... Anges et dmons, vous
m'aiderez  placer sur le trne le fils de mon coeur, mon bien-aim
Henri...

Catherine esquissa un rapide signe de croix, et toucha l'astrologue au
front, du bout de son doigt glac.

Ruggieri fut secou d'un tressaillement.

--Ren, dit-elle, tu vois bien que le Ciel lui-mme condamne cet
homme...

--Notre fils...

--Eh bien, laissons sa destine s'accomplir; ne nous mlons pas de
discuter les arrts prononcs par les puissances; il sait que je suis sa
mre, et c'est pour cela qu'on le condamne.

Catherine disait: on, parce qu'elle ne savait pas au juste si elle
devait dire Dieu ou Satan.

--On le condamne alors que je rvais pour lui un avenir royal. N'en
parlons plus, Ren... Mais l'autre!... Cette femme qui sait aussi! tu
viens d'entendre: Jeanne d'Albret connat ce secret... Et celle-l,
Ren, c'est moi qui la condamne! Je la tiens. Je rve de nettoyer d'un
seul coup le royaume que je destine  mon fils. Je rve de rtablir
l'autorit de Rome pour consolider l'autorit de mon Henri. J'ai sond
Coligny; j'ai sond le Barnais, j'ai tudi tous ces seigneurs qui
encombrent la cour et la ville de leur morgue. Ren, je te le dis, tous,
depuis leur reine jusqu'au dernier gentilhomme, tous ont le germe de la
rvolte. Ce n'est pas seulement contre l'Eglise qu'ils s'lvent comme
une menaante barrire; l'autorit royale de France leur pse; l-bas,
dans leurs montagnes, ils ont pris des habitudes d'indpendance, et plus
d'un se dit huguenot qui est tout bonnement rvolt. Ren, si je ne
dtruis pas la rforme, c'est la monarchie elle-mme qui sera quelque
jour rforme. Commenons donc par frapper  la tte. Jeanne d'Albret,
c'est la tte du protestantisme. Jeanne d'Albret connat mon secret. En
la supprimant, je me sauve et je sauve l'Eglise et l'tat.

Ayant ainsi parl, Catherine de Mdicis entrana Ruggieri hors de la
tour.

--Ne devions-nous pas examiner les astres? fit celui-ci.

--Cet examen devient inutile. Je sais ce que je voulais savoir.

Ils traversrent la partie des jardins o ils se trouvaient et
parvinrent  un petit btiment d'allure lgante, plac  une centaine
de pas de la tour. Il se composait d'un rez-de-chausse et d'un premier
tage. Catherine l'avait fait construire pour servir de logement  son
astrologue. C'tait une gracieuse maison brique et pierre blanche, avec
balcon ventru en fer forg. Une belle porte cintre, en chne orn de
gros clous  tte, des fentres  vitraux dlicats, une faade contre
laquelle grimpaient des rosiers touffus, achevaient de donner  cette
demeure une apparence de coquetterie.

Ils entrrent, et, tout de suite aprs l'antichambre, pntrrent
dans une pice trs vaste qui occupait toute l'aile gauche du
rez-de-chausse. Sur une grande table taient dployes des cartes
clestes dresses par Ruggieri lui-mme; les murs disparaissaient
derrire les rayons de chne qui supportaient des volumes.

La reine et l'astrologue ne s'arrtrent que quelques instants dans le
cabinet de travail poussireux.

--Allons dans ton laboratoire, dit Catherine.

Ruggieri eut un frmissement, mais obit.

Ils traversrent  nouveau l'antichambre, et Ruggieri, faisant
manoeuvrer trois serrures compliques, finit par ouvrir, aprs dix
minutes de travail, une lourde porte renforce de barres de fer.

Derrire cette porte s'en trouvait une autre. Et celle-ci tait toute en
fer. Elle n'avait aucune serrure. Mais Catherine elle-mme ayant appuy
fortement sur un imperceptible bouton, la porte s'ouvrit, ou plutt
s'carta, laissant de chaque ct la place suffisante pour le passage
d'un homme.

La pice o ils entrrent alors occupait l'aile droite du
rez-de-chausse.

L'air y pntrait par deux fentres, que d'pais rideaux en cuir,
soigneusement tirs, protgeaient contre tout regard qui ft parvenu 
percer les vitraux.

Ruggieri alluma deux flambeaux de cire, et la salle apparut alors.

Tout le panneau du fond tait occup par le manteau d'une chemine
assez vaste pour former  elle seule comme une pice distincte. Sous
ce manteau, deux larges fourneaux taient dresss:  chacun d'eux,
aboutissait le bout d'un soufflet de forge. Ils taient encombrs de
creusets de diffrentes, grandeurs. Cinq ou six tables places a et
l supportaient des cornues de toutes tailles. Sur une planche, une
collection de masques en verre ou en treillis d'acier.

Sur un signe de Catherine, Ruggieri ouvrit une vitrine au moyen de la
clef qu'il portait suspendue  son cou, sous son pourpoint.

Catherine se pencha, et murmura:

--Choisissons!... Qu'est-ce que cette aiguille, Ren, cette jolie
aiguille d'or?...

Ren s'tait pench, lui aussi. Leurs deux ttes se touchaient presque.

Celle de Catherine,  ce moment, tait hideuse;, parce qu'elle riait. Au
repos, la tte de la reine prsentait un caractre de sombre mlancolie
qui n'allait pas sans grandeur. Quand elle souriait, elle parvenait 
tre gracieuse comme au temps de sa jeunesse o son sourire avait t
chant par tous les potes. Mais quand elle riait d'une certaine faon,
elle devenait effrayante.

Quant  Ruggieri, il n'y avait plus ni douleur ni inquitude sur son
visage, o clatait le sauvage orgueil du savant qui contemple son
oeuvre.

--Cette aiguille? dit-il avec un sourire d'affreuse modestie. Cueillez
un fruit, madame, par exemple, une belle pche bien mre et dore;
enfoncez cette aiguille dans sa chair savoureuse; voyez, l'aiguille est
si mince qu'il sera impossible d'apercevoir la trace de son passage dans
le fruit. D'ailleurs, le fruit n'en sera nullement gt, Seulement, la
personne qui aura mang cette pche sera prise, dans la journe, de
nauses et de vertiges; le soir, elle sera morte.

--Ah! ah!... Et ce liquide pais dans ce flacon, ce liquide qui
ressemble  de l'huile?

--C'est, en effet, de l'huile, madame. Si, lorsqu'on prpare la
veilleuse de Votre Majest, on mlangeait douze ou quinze gouttes de
cette huile  l'huile de la veilleuse. Votre Majest s'endormirait
comme d'habitude sans prouver ni angoisse ni malaise. Seulement,
elle s'endormirait un peu plus viee que d'habitude... et elle ne se
rveillerait plus.

--Admirable, Ren! et cette srie de minuscules flacons?

--Tout simplement des essences de fleurs, ma reine. Voici la ros, voici
l'oeillet et voici l'hliotrope; puis, l'essence de granium; voici la
violette; voici l'oranger. Vous vous promenez dans vos jardins avec un
ami et vous lui faites remarquer la beaut d'un rosier, par exemple.
Votre ami admire et demande  cueillir la rose. Il la cueille et la
respire: c'est un homme mort si, la veille, vous avez fait une lgre
incision sur l'arbuste et si, dans l'incision, vous avez vers dix
gouttes de cette essence... Vous pouvez aussi vous contenter de verser
une goutte sur la fleur que vous offrirez. Le parfum de la fleur n'est
pas modifi puisque chacune de ces essences possde le parfum lui-mme.

--Trs joli, Ren! Et ces cosmtiques?

--Ce sont des cosmtiques ordinaires, madame. Voici le noir pour les
sourcils et cils; voici le rouge pour les lvres; voici la pte pour
tendre sur le visage; voici les crayons pour donner de la vivacit aux
yeux. Seulement, la femme qui aura employ cette pte ou ces crayons
sera prise, dans les deux jours qui suivront, de violentes dmangeaisons
 la figure, et bientt un ulcre se produira, qui ravagera le plus beau
visage.

--Ah! ce n'est pas pour tuer, alors?

--Eh! madame, on tue une jolie femme en lui prenant sa beaut.

--Tout ceci est foudroyant, murmura Catherine. Qu'y a-t-il l? de l'eau?

-Oui, madame, de l'eau pure, sans got, sans saveur, sans odeur, sans
parfum, de l'eau qui n'altrera en rien l'eau ou le vin, ou le liquide
quelconque avec lequel vous l'aurez mle dans la proportion infime
de trente  quarante gouttes pour une pinte. Ceci, madame, c'est le
chef-d'oeuvre de Lucrce: c'est l'aqua-tofana.

--L'aqua-tofana! fit sourdement la reine.

--Un pur chef-d'oeuvre, vous dis-je! Vous disiez, non sans raison, que
l'effet de tous ces poisons est trop foudroyant. Je comprends qu'il est
des cas o il faut agir avec quelque prudence. L'aqua-tofana, limpide
comme du cristal, ne laisse aucune trace de son passage dans le corps de
l'tre quelconque, animal ou homme qui en aura bu. Cet homme, s'il a eu
l'honneur de dner  votre table et si son vin a t additionn de cette
pure eau de roche, s'en retournera chez lui trs bien portant. Ce n'est
qu'un mois aprs qu'il commencera  prouver quelque malaise, une
angoisse spciale; peu  peu, il lui sera impossible de manger; une
faiblesse gnrale s'emparera de lui et, trois mois aprs le dner, on
l'enterrera.

--Merveilleux, dit Catherine, mais trop long.

--Venons-en donc  l'honnte moyenne. Dans combien de temps voulez-vous
que... la gne soit supprime?

--Il faut que Jeanne d'Albret meure d'ici vingt ou trente jours, pas
plus, pas moins.

--La chose est possible, madame, et la victime va nous en fournir le
moyen. Choisissez sur tout ce rayon d'bne.

--Ce livre?

--Est un livre d'heures, madame, livre d'une essentielle utilit entre
les mains d'une catholique, missel prcieux pour le travail des fermoirs
d'or et de la reliure d'argent. Il suffit de le feuilleter.

--Mais Jeanne d'Albret est protestante, interrompit Catherine. Cette
broche?

--Un admirable joyau. Malheureusement, elle est difficile  fermer...
Alors, il arrive que la personne qui s'en sert force le ressort pour
fermer et, en forant, elle se pique au doigt, piqre insignifiante qui
fait se dclarer en huit jours une bonne gangrne.

--Non. Ce coffret. Qu'est-ce?

--Vous le voyez, madame, un coffret ordinaire pareil  tous les coffrets
du monde, avec cette diffrence pourtant qu'il a t cisel par
d'habiles artisans et qu'il est en or massif, ce qui en fait un prsent
vraiment royal. Et puis, il y a une deuxime diffrence. Ouvrez-le,
madame.

Catherine, sans la moindre hsitation, ouvrit. Un autre que Ruggieri et
tressailli devant une preuve d'aussi absolue confiance. Mais il y tait
habitu.

--Voyez, madame, reprit Ruggieri, l'intrieur de ce coffret est doubl
en beau cuir de Cordoue... Ce cuir de Cordoue, qui est  lui seul un
objet d'art, gaufr selon les mthodes secrtes de la tradition arabe,
ce cuir est lgrement parfum, comme vous pouvez vous en assurer.

Catherine, sans hsitation, aspira le parfum d'ambre qui se dgageait
lgrement de l'intrieur du coffret.

--Il n'y a aucun danger  respirer ce parfum, reprit le chimiste.
Seulement, si vous touchiez ce cuir, si vous laissiez votre main dans ce
coffret pendant un temps suffisant, soit une heure environ, les essences
dont il est imbib se communiqueraient  votre sang par les pores de la
peau, et dans une vingtaine de jours vous seriez prise d'une fivre qui
vous emporterait en trois ou quatre jours.

--Trs bien. Mais quelle vraisemblance y a-t-il que je laisserais ma
main dans ce coffret pendant au moins une heure?

--A dfaut de votre main allant trouver le cuir de Cordoue, le cuir
ne peut-il pas lui-mme venir trouver votre main?... Je vous offre ce
coffret... Vous lui donnez une destination quelconque... Il vous servira
 renfermer l'charpe que vous mettez  votre cou, les gants qui vont
s'adapter  votre main. L'charpe, les gants sjournent dans le coffret,
leur vertu est ds lors aussi efficace que la vertu mme de ce cuir.

--Voil un vrai chef-d'oeuvre, murmura la reine.

Ruggieri se redressa. Son orgueil de chimiste trouvait dans ce mot la
rcompense de son patient labeur.

--Oui, dit-il, c'est l mon chef-d'oeuvre. J'ai mis des annes 
combiner les lments subtils capables de s'adapter  la peau comme  la
tunique de Nessus; j'ai veill des nuits et des nuits, j'ai failli cent
fois m'empoisonner moi-mme pour trouver cette essence qui se communique
par le toucher, et non par l'odorat ou par le palais. Dans ce coffret
redoutable, j'ai enferm la mort que j'ai ainsi rduite  l'tat de
servante docile, muette, invisible, mconnaissable. Prenez-le, ma reine.
Il est  vous.

--Je le prends! dit Catherine.

En effet, elle referma soigneusement le coffret et s'en empara. Elle le
garda un instant dans ses deux mains leves  hauteur de ses yeux, et
murmura:

--Dieu le veut!



IV

ORDRE DU ROI

Le lendemain du jour o Franois de Montmorency retrouva sa fille et
celle qui avait t sa femme, fut une journe paisible pour tous les
habitants de la maison de la rue Montmartre.

Le marchal sentait son coeur se dilater. Il tait en extase devant
sa fille et n'imaginait pas qu'il pt exister au monde rien d'aussi
gracieux. Quant  Jeanne, la conviction se fortifiait en lui qu'elle
subissait une crise passagre et que le bonheur lui rendrait  la fois
la raison et la sant physique. Quelquefois, il lui semblait surprendre
dans les yeux de la folle une aube d'intelligence. Il voulait croire 
la gurison.

Il attachait parfois des regards timides sur Jeanne, et se disait alors:

Lorsqu'elle comprendra, comment lui expliquerai-je mon mariage? Est-ce
que je n'aurais pas d demeurer fidle, mme la croyant infidle?

Et un trouble l'envahissait  la voir si belle,  peine change, presque
aussi idale qu'au temps o il l'attendait dans le bois de Margency.

Quant  Lose,  part la douleur de ne pouvoir tout de suite associer sa
mre  sa flicit, elle tait en plein ravissement. Elle aussi tait
convaincue qu'un mois de soins attentifs rendrait la raison  la
martyre. Et elle s'abandonnait  cette joie inconnue d'elle jusqu'ici
d'avoir une famille, un nom, un pre. Ce pre lui semblait un homme
exceptionnel par la force, la gravit sereine. C'tait de plus l'un des
puissants du royaume.

Cette journe fut donc une journe de bonheur vritable malgr la folie
de Jeanne.

Mais n'tait-elle pas l, vivante? Et mme, lorsqu'ils la considraient
tous les deux, le pre et la fille ne remarquaient-ils pas qu'un heureux
changement se manifestait dans sa sant? Ses yeux reprenaient leur
brillant, ses joues redevenaient ross; jamais Lose ne l'avait vue ni
aussi belle ni aussi gaie. Le rire de la folle clatait non pas strident
et nerveux, mais doux et plein d'innocent bonheur.

En ce jour, le marchal lia pleine connaissance avec le vieux
Pardaillan. Leurs mains se serrrent dans une treinte loyale et le
souvenir de l'enlvement de Lose s'teignit.

La nuit qui suivit fut galement trs calme.

Cependant, vers le commencement de cette nuit, un incident se produisit
dans la rue. Le marchal de Damville vint visiter le poste qui veillait
devant la maison. Il tait accompagn de quarante gardes du roi qui
relevrent les gardes d'Anjou. Un officier de la maison royale les
commandait et le capitaine qui avait accept la caution de Jeanne de
Piennes dut se retirer.

Damville passa la nuit dans la rue, et vers l'aube, un mouvement se
produisit parmi les soldats.

Vingt d'entre eux chargrent leurs arquebuses et se tinrent prts 
faire feu.

On se prparait videmment  enfoncer la porte.

La caution de Jeanne de Piennes tait donc tenue pour nulle et non
avenue? C'est l la rflexion que se fit le vieux Pardaillan lorsque,
ayant mis le nez  la lucarne, il vit ces prparatifs. Il appela
aussitt le marchal et le chevalier qui vinrent examiner la situation.
Le vieux routier tait tout joyeux et ses yeux ptillaient:

--S'ils attaquent, dit-il, nous n'avons plus aucune raison de tenir
notre parole; nous tions ici prisonniers sous la foi de Mme de Piennes.
L'attaque nous dlivre et nous rend le droit de fuir. Il y a une porte
ouverte: fuyons!

--C'est mon avis, dit le marchal, pour le cas o ils attaqueraient.
Parole fausse, parole rendue!

--Ils attaqueront, n'en doutez pas. Qu'en penses-tu, chevalier?

--Je pense que M. le marchal doit sortir immdiatement avec les deux
femmes, mais que nous devons rester, nous, et tenir tte.

--Ah! ah! Voil du nouveau! grommela le vieux Pardaillan, qui comprit
aussitt ce qui se passait dans le coeur de son fils.

Et le prenant  part:

--Tu veux mourir, hein?

--Oui, mon pre.

--Mourons donc ensemble. Cependant, tu peux bien entendre une
observation de ton vieux pre?

--Oui, monsieur...

--Eh bien, je ne demande pas mieux que de mourir, puisque tu ne peux
vivre sans cette petite Loson que le diable emporte, et que moi, je
ne puis vivre sans toi. Mais encore faut-il tre sr que ta Losette
t'chappe!

--Que voulez-vous dire? s'cria le chevalier en plissant d'espoir.

--Simplement ceci: as-tu demand sa fille au marchal?

--Folie!

--D'accord! Mais enfin, l'as-tu demande?

--Vous savez bien que non!

--Eh bien, il faut la demander!

--Jamais! Jamais!... Oh! l'affront de me voir refuser!...

--Bon, c'est donc moi qui parlerai pour toi! Or, de de deux choses
l'une: ou tu es accept et tu fais aux Montmorency l'honneur d'entrer
dans leur famille. Mort de tous les diables! ton pe vaut la leur,
et ton nom est sans tache... Je poursuis: ou tu es refus, et alors
seulement il sera temps de graisser nos bottes pour le grand voyage d'o
on ne revient pas. Voyons, consens  vivre jusqu' ce que le pre de
Loise m'ait formellement dit: Non!

--Soit, mon pre! dit le chevalier qui entrevit l un moyen de mourir
seul et de ne pas entraner son pre  la mort.

--Monseigneur, dit alors le vieux Pardaillan en rejoignant le marchal,
nous venons, le chevalier et moi, de tenir conseil de guerre. Voici
ce qui est dcid: Vous allez partir  l'instant. Nous demeurons ici
jusqu' ce que l'attaque soit avre. Alors, nous partirons  notre
tour.

--Je ne partirai pas d'ici sans vous, dit le marchal d'une voix ferme.
Et songez-y, chevalier, si vous ne consentez pas  me suivre, ds la
premire attaque, vous exposez  une mort terrible ces deux innocentes
cratures.

Le chevalier tressaillit.

--Nous partirons donc, dit-il.

--Il n'y a plus qu' attendre, dit Pardaillan pre.

L'attente ne fut pas longue. Vers cinq heures du matin, le vieux
routier, demeur en observation  l'oeil-de-boeuf, vit un cavalier
faire un signe  l'officier. Ce cavalier, bien qu'il ft chaud, tait
envelopp d'un manteau qui le couvrait entirement. En sorte que
Pardaillan ne put le reconnatre.

L'officier s'approcha, escort d'un procureur tout vtu de noir, lequel,
tirant un papier d'un tui, se mit  lire  haute et distincte voix:

Au nom du roi:

Sont dclars tratres et rebelles les sieurs Pardaillan pre et fils
rfugis en cette maison sous la caution de noble dame de Piennes; est
dclare non avenue ladite caution, en ce que ladite dame ignorait les
crimes prcdemment commis par lesdits sieurs Pardaillan;

Enjoignons auxdits sieurs de se rendre  discrtion pour tre mens au
Temple et de l tre jugs pour crime de flonie et de lse-majest;
plus incendie volontaire d'une maison; plus rbellion  main arme;

Enjoignons aux officiers du guet royal de les prendre morts s'ils ne
peuvent les prendre vifs, afin que leurs cadavres soient pendus.

Et nous, Jules-Henri Percegrain, dclarons avoir ainsi parl  haute
voix auxdits rebelles, et dclarons leur avoir, par dernire indulgence,
accord une heure de rflexion.

En foi de quoi nous avons sign et remis les prsentes rquisitions 
gentilhomme Guillaume Mercier, baron du Teil, lieutenant  la compagnie
des arquebusiers du roi.

L'homme noir remit son papier  l'officier et se retira prs du cavalier
au manteau, qui demeura immobile.

L'heure de grce accorde aux rebelles s'coula promptement.

La rue s'tait remplie de monde; les curieux se haussaient sur la pointe
des pieds pour voir si on prendrait les rebelles tout vifs ou si on les
prendrait morts.

L'heure tait passe, l'officier s'approcha de la porte et frappa
rudement en criant:

Au nom du roi!

Le bruit du marteau rsonna sourdement dans la maison et une fentre du
premier tage s'ouvrit. Le vieux Pardaillan apparut. Une clameur s'leva
dans la rue:

Les voil! Les voil! Ils se rendent!...

Pardaillan salua gravement, se pencha et demanda:

--Monsieur, prtendez-vous donc nous attaquer?

--A l'instant mme, dit l'officier, si vous ne vous rendez.

--Faites bien attention que vous violez vous-mme la caution accorde.

--Je le sais, monsieur. Et vous devez vous rendre  discrtion.

--Nous rendre, c'est autre chose. Je voulais simplement vous faire dire
que vous faussez la parole donne. Maintenant, attaquez si bon vous
semble.

L-dessus, le vieux Pardaillan referma tranquillement sa fentre, tandis
que l'officier criait encore une fois:

Au nom du roi!

Comme aucune rponse ne lui parvenait, l'officier fit un signe et
un madrier dispos en faon de catapulte commena  fonctionner. Au
cinquime coup, la porte tomba.

Les arquebusiers dirigrent leurs canons sur la porte et se tinrent
prts.

Mais, personne ne s'tant montr, il fallut se rsoudre  entrer dans
la maison. L, on constata que l'escalier tait hriss de barricades
diverses.

--C'est en haut qu'il faudra faire le sige, gronda l'officier.

Il fallut deux heures pour dblayer l'escalier.

Lorsque le passage fut enfin libre, toute la troupe monta avec
prcaution, suivie par le cavalier, qui avait mis pied  terre, mais qui
continuait  se cacher le visage dans son manteau.

A la satisfaction de l'officier, on trouva toutes les portes ouvertes en
haut.

On pntra dans les pices qu'on visita l'une aprs l'autre, avec toutes
les prcautions ncessaires.

Le premier tage ayant t ainsi fouill, il devint vident que les
assigs s'taient retirs dans le grenier.

Mais, lorsque, aprs bien des hsitations et des sommations ritres,
on se dcida enfin  pntrer dans ce grenier, on n'y trouva que du
foin.

Le cavalier poussa alors un cri de rage et, apercevant la porte de
communication par laquelle on entrait dans la maison voisine, l'enfona
d'un violent coup de pied.

--Ils ont fui par l! rugit-il. Ils m'chappent!

Alors ce cavalier laissa retomber son manteau et les soldats tonns
reconnurent l'illustre marchal de Damville.

--Qu'ordonnez-vous, monseigneur? demanda l'officier.

--Fouillez cette maison! grina Damville.

La maison fut fouille; on n'y trouva personne.

Le marchal de Damville sortit par la ruelle aux Fossoyeurs. Il tait
ple de fureur. Il monta aussitt  cheval et s'lana dans la direction
du Louvre.

Arriv l, il demanda aussitt  tre introduit auprs du roi.

Pendant ce temps, les fugitifs arrivaient  l'htel de Montmorency, et,
les deux femmes installes, tinrent conseil de guerre.

--Ici, dit le marchal aux Pardaillan, vous tes en sret.

Le chevalier hocha la tte.

--Monseigneur, dit-il, si vous m'en croyez, vous devez fuir. Si vous
tiez seul, je ne vous donnerais pas ce conseil...

--Vous avez raison, chevalier, dit le marchal. Aussi bien, mon
intention n'est-elle pas d'exposer ma fille et sa mre. Ds ce soir, je
partirai avec elles pour le chteau de Montmorency. Je compte sur vous
pour nous escorter jusque-l. Une fois  Montmorency, nul, pas mme le
roi, n'osera vous y chercher. Il faudrait une arme pour prendre le
manoir.

Il fut donc convenu que le soir,  la nuit tombante, on quitterait
Paris.

Dans cette journe, Pardaillan pre eut avec le marchal une mmorable
conversation. Le chevalier s'tait retir dans la chambre qu'il occupait
 l'htel. Lose venait de se retirer auprs de sa mre. Le vieux
Pardaillan demeura seul avec le marchal et, voyant sortir Lose, entama
hroquement la question qui lui tenait au coeur:

--Charmante enfant, dit-il, et que vous devez tre bien heureux d'avoir
retrouve, monseigneur.

--Oui, monsieur. Heureux au-del de toute expression.

--Puisse-t-elle, s'cria le vieux renard, trouver un mari digne d'elle!
Mais je doute qu'il existe un homme digne de possder une beaut aussi
accomplie...

--Cet homme existe pourtant, dit simplement le marchal. Je connais un
personnage trange qui apparat comme un type achev de bravoure et de
finesse. Ce qu'on m'a racont de lui, ce que j'en ai su par moi-mme
fait que je me le reprsente comme un de ces anciens paladins du temps
du bon empereur Charlemagne. C'est  cet homme, mon cher monsieur de
Pardaillan, que je destine ma fille.

--Excusez ma hardiesse, monseigneur, mais le portrait que vous venez de
tracer est si beau que j'prouve un imprieux dsir de connatre un tel
homme. Serais-je trs indiscret si je vous demandais son nom?

--Nullement. Je vous ai,  vous et  votre fils, de telles obligations,
que je ne veux rien vous cacher de mes chagrins et de mes joies. Vous le
verrez, monsieur, car j'espre bien que vous assisterez au mariage de
Lose...

--Et il s'appelle? demanda Pardaillan.

--Le comte de Margency, rpondit le marchal en fixant son regard sur le
vieux routier.

Celui-ci chancela. Il avait reu le coup en plein coeur.

Il balbutia quelques mots et, tout tourdi, atterr, prit cong du
marchal et rejoignit son fils.

--Je viens de parler  M. le marchal, dit-il.

--Ah!... Et vous lui avez dit?

--Je lui ai demand  qui il comptait donner Lose en mariage. Tiens-toi
bien, chevalier. Le fer chaud dans une plaie vaut mieux que l'onguent.
Tu n'auras jamais la petite. Elle est destine  un certain comte de
Margency.

--Ah! Et connaissez-vous cet homme?

--Je connais Margency, dit le vieux Pardaillan. C'est un beau comt.
Enclav dans les domaines de Montmorency, il avait t pour ainsi dire
dpec, et il n'en restait plus qu'un pauvre reste qui a appartenu  la
famille de Piennes jusqu'au moment o le conntable s'en est empar.
Sans aucun doute, le comt a t reconstitu; quelque hobereau l'aura
achet pour avoir le titre de comte.

--Peu importe, monsieur, dit paisiblement le chevalier.

--J'admire ton calme, clata le routier. Comment! c'est ainsi qu'on te
traite, toi!... Et tu ne bondis pas?...

--Mais, mon pre, comment voulez-vous que je sois trait? Le marchal
pour quelques pauvres services que je lui ai rendus, m'offre une
somptueuse hospitalit.

--Chevalier, nous allons partir d'ici.

--Non, mon pre.

--Tu dis: non? Qui t'y retient maintenant?

--Le marchal compte sur nous pour l'escorter jusqu' Montmorency. Nous
l'escorterons, mon pre. Et, une fois qu'il sera en parfaite sret
dans son castel, alors nous irons nous faire tuer dans quelque jolie
entreprise.

--De par tous les diables! pourquoi M. le marchal n'appelle-t-il pas M.
le comte de Margency pour l'escorter?

--Sans doute, nous trouverons le comte en route, dit le chevalier
toujours souriant. Mais, lors mme qu'il serait ici, je ne lui cderais
pas le droit que j'ai conquis de mettre Lose en sret. C'est  moi
qu'elle fit appel,  moi seul. Je n'oublierai jamais cette minute.
J'tais  mon observatoire de la Devinire... Tiens,  propos, il me
faudra y passer pour rgler une vieille dette. Avez-vous de l'argent,
mon pre?

--Trois mille livres. C'est le dernier prsent que m'a fait M. de
Damville, un peu malgr lui, d'ailleurs. Tu disais donc que tu voulais
payer matre Landry?

--Et dame Huguette.

--Tu dois  tous les deux?

--Oui, Seulement, c'est de l'argent que je dois  Landry. Et c'est de la
reconnaissance que je dois  Huguette. Je paierai l'un avec des cus, et
l'autre... ma foi, ce sera plus difficile. Un cu n'est qu'un cu. Une
parole sortie du coeur vaut un trsor. Je chercherai... je trouverai.

--Mais mon pre, il faut nous occuper de quitter Paris ds ce soir.
L'escorte du marchal, s'il survient quelque obstacle, ne pourra que
se battre, et ceci est insuffisant. Nous avons besoin de force et nous
avons besoin de ruse. Damville est un rude jouteur, sans compter que
nous avons  nos trousses une foule de roquets de moindre importance.

--Je connais, dit Pardaillan, quelques bons garons qui pourront ce soir
nous tre utiles. Il faudrait que j'aille faire un tour du ct de la
Truanderie.

--Allez donc, mon pre, et soyez prudent.

Le vieux routier jeta un dernier regard  son fils, hocha la tte et
s'loigna.

Le chevalier dcrocha sa rapire, fit quelques tours dans la chambre et
s'assit dans un vaste fauteuil qu'on appelait dans l'htel le fauteuil
du roi, parce que Henri Il s'y tait assis.

Qu'on n'aille pas croire que le chevalier venait de jouer vis--vis de
son pre la comdie du jeune amoureux qui parle avec dtachement de sa
peine, en laissant sous-entendre le violent chagrin que cache le sourire
amer.

Le chevalier tait sincre au point qu'il ne jouait mme pas la comdie
avec lui-mme, ce qui est encore plus difficile que de ne pas la jouer
avec les autres.

Le sourire de pince-sans-rire qui lui tait habituel ne disparut pas de
ses lvres. Il ne pleura pas. Il ne soupira pas. Chez lui, les choses se
passaient en dedans.

Il tait naf. Une douleur entrevue mme chez des inconnus lui serrait
le coeur. Il rvait de fabuleuses richesses pour tancher des larmes
partout o il passerait. A dfaut de richesses, il rvait de parcourir
le monde en aidant les opprims, en frappant les oppresseurs. Il ne
s'tait jamais admir soi-mme. Mais il comprenait vaguement qu'il tait
exceptionnel et digne d'admiration. Il en rsultait que parfois des
bouffes d'ambition montaient  son cerveau. L'ambition de quelque
magnifique et glorieuse destine.

Il calculait exactement sa valeur, et nous l'avons vu devant le roi,
c'est--dire devant un tre d'essence suprieure, tout voisin de la
divinit, calme, paisible, railleur  son habitude, comme devant un
gal. Et, au fond de lui-mme, il s'tait effar de n'avoir pas trembl
devant la majest royale.

Lors donc qu'il se trouva seul, il n'prouva pas le besoin de modifier
son attitude. Il avait simplement dit  son pre qu'il ne lui restait
plus qu' mourir, parce qu'il se jugeait incapable de surmonter l'amour
qui avait pris possession de son coeur. Avec la mme simplicit, il et
sanglot, s'il en et prouv le besoin.

Tel tait ce hros qui avait tonn Catherine de Mdicis si difficile 
tonner, qui avait conquis l'admiration de Jeanne d'Albret, qui avait
soufflet de son rire le duc d'Anjou, qui s'tait moqu du roi de
France, qui avait battu sur tous les terrains le marchal de Damville,
et que le marchal de Montmorency traitait en hte royal.

Il tait si pauvre qu' part les trois mille cus rapins par son pre,
il allait se trouver sans un sol du jour o il sortirait de cet htel.

Sincre, moqueur, tendre, ouvert  toutes les motions, fort comme
Samson, lgant comme Guise, il passait dans la vie sans voir qu'il
marchait dans une gloire.

Une fois seul, il ne maudit pas le marchal et trouva que les choses
taient comme elles devaient tre, puisque, selon les ides de son
temps,--de tous les temps!--un gueux ne pouvait pouser une hritire
d'immenses richesses.

Il maudit encore moins Lose, et se contenta de murmurer avec une
adorable navet:

Quel malheur pour elle! Comment quelqu'un, pourra-t-il jamais l'aimer
comme je l'eusse aime?... Pauvre Lose!...

Et aprs quelques instants de rflexion:

Je crois bien qu'il est impossible de souffrir plus que je ne souffre.
Si cela devait durer huit jours, je deviendrais fou. Heureusement, tout
va s'arranger. Cette nuit, nous sommes  Montmorency, demain je rentre
 Paris. Et alors, voyons... combien sont-ils? Damville: rude pe. Ce
d'Aspremont dont m'a parl mon pre. Les trois mignons. Ce Maurevert.
Cela fait six. Je les provoque tous les six  la fois. C'est le diable
si  eux tous ils ne parviennent pas  me tuer. Allons, j'aurai de
jolies funrailles!

A ce moment, une tte tide se posa sur ses genoux.

Il baissa les yeux et vit que Pipeau s'tait approch de lui, avait
commodment install sa tte et le regardait de ses grands yeux bruns,
tendres, profonds, d'une belle humanit.

--Te voil, toi? sourit-il joyeusement.

Pipeau jappa avec non moins de joie, rpondant:

--Parfaitement! C'est moi! Moi! ton ami! Tu avais l'air de m'oublier, de
ne pas plus penser  moi que si je n'tais pas ton ami le plus fidle...
fidle jusqu' la mort!

Voil ce que dit Pipeau.

Le chevalier posa sa main sur la tte du chien et dit:

--Nous allons donc nous quitter. Pipeau? Ce m'est un grand chagrin. Je
te dois beaucoup, sais-tu? Grce  toi, je suis sorti de la Bastille, et
puis, un jour que j'avais faim, tu as partag avec moi, tu te rappelles?
Et puis, toujours gai, tu me fus un si bon compagnon. Que deviendras-tu
sans moi?...

Le chien avait cout gravement.

Et sans doute, bien que le discours de son matre ft termin, il
continua  couter ce que le chevalier pouvait se dire  lui-mme, car
ses yeux ne quittrent pas les yeux du jeune homme, et le chien finit
par pousser une plainte sourde.

--Pipeau! fit  ce moment le vieux Pardaillan qui entrebilla la porte.

Le chien interrogea le chevalier, qui dit:

--Va.

--Je vais  la Devinire, puisque tu as des scrupules en ce qui regarde
matre Landry, reprit le routier.

--Je vous accompagne, mon pre.

--Non pas, mort diable! Le chien me suffira en cas d'attaque. Il pourra
aussi me servir de courrier. Mais toi, ne bouge pas d'ici.

Le chevalier fit un geste d'acquiescement, et Pardaillan pre s'loigna,
suivi du chien, heureux d'entreprendre seul la besogne d'exploration
qu'il avait mdite. Car, sous prtexte d'aller  la Devinire payer les
dettes de son fils, le routier voulait surtout s'assurer que l'htel
n'tait pas surveill, qu'ils n'avaient pas t suivis, enfin, que le
chevalier tait en sret parfaite.

Une fois  Montmorency, songeait-il, je le dciderai  me suivre, et du
diable si je n'arrive pas  lui faire oublier toutes les Lose du monde.
A son ge, j'eusse enlev la petite, voil tout. D'ailleurs, qui sait si
ma ruse ne va pas arranger les choses? C'est un tour de vieille guerre.
Allons, Pipeau, saute sur ton matre!

Pardaillan tendit son bras et le chien sauta, avec un aboi sonore.

A quelle ruse? A quel tour faisait-il allusion?

Pour le moment, suivons le vieux routier dans son exploration. Il
parcourut les rues avoisinantes et ayant constat que tout paraissait
parfaitement tranquille, n'ayant rien vu de suspect, descendit jusqu'au
bac pour traverser la Seine.

Alors, il gagna la rue Saint-Denis et parvint  la Devinire en se
promettant bien de pousser jusqu'au cabaret de Catho par la mme
occasion.

Matre Landry vit arriver Pardaillan avec un certain tonnement mlang
de crainte et d'esprance.

Qui sait si cette fois enfin je ne serai pas pay? murmura le digne
aubergiste.

--Matre Landry, dit Pardaillan, je viens payer mes dettes et celles de
mon fils, car nous allons quitter Paris.

--Ah! monsieur, quel malheur! s'cria Landry.

--Que voulez-vous, mon cher monsieur Grgoire, nous nous retirons aprs
fortune faite.

L'aubergiste ouvrit des yeux normes.

--Mais je ne vois pas dame Huguette, reprit Pardaillan. J'ai une
commission  lui faire de la part de mon fils.

--Ma femme va arriver dans un instant. Mais monsieur me fera bien
l'honneur de djeuner une fois encore dans mon auberge, puisqu'il est
sur le point de quitter Paris?

--Trs volontiers, mon cher ami. Et d'ailleurs, tandis que je
djeunerai, vous tablirez notre compte.

--Oh! monsieur, la chose ne presse pas.

--Si fait!

--Puisqu'il en est ainsi, monsieur, je vous avouerai que votre compte
est tout prpar. Vous m'en aviez vous-mme donn l'ordre, et par deux
fois vous ftes sur le point de rgler cette misre. Seulement, vous en
ftes toujours empch par des circonstances regrettables...

--Pour vous? fit Pardaillan en clatant de rire.

--Non pas, mais pour vous, monsieur, dit Landry, qui se mit  rire aussi
par politesse. En effet, la premire fois, vous etes ce terrible duel
avec ce monsieur Orths... Et la deuxime fois... au moment o je
tendais dj la main, vous vous lantes dans la rue...

---Oui, j'avais vu passer un vieil ami, que je voulais serrer dans mes
bras.

--En sorte que nous en demeurmes l, acheva Lan dry d'un air si piteux
que le vieux routier eut un deuxime accs d'hilarit.

Cependant, on dressait le couvert sur une petite table, tandis que
Pipeau, reprenant instantanment ses vieilles habitudes, entrait dans
la cuisine de cet air hypocrite et dtach des biens de ce monde
qui inspirait tant de confiance  ceux qui ne connaissaient pas la
gourmandise et l'astuce de ce chien.

Pardaillan se mit donc  table. A l'aspect vnrable des flacons que
Landry lui-mme dposa sur la nappe blouissante, il comprit qu'il tait
devenu aux yeux de l'aubergiste un personnage d'importance.

Hum! grommela-t-il, l'argent est tout de mme une bonne chose! Avec de
l'argent qu'il me suppose, j'achte  crdit le respect et l'admiration
de ce digne homme. Que serait-ce si j'tais rellement riche!

A ce moment, Huguette entra dans la salle.

--Toujours frache, rose et tendre comme un jeune radis qui croque  la
dent, dit le vieux Pardaillan.

Huguette, sans s'tonner de la bizarrerie de cette comparaison, sourit
et soupira:

--Il parat donc que vous nous abandonnez?

--Oui, ma chre madame Huguette, nous partons pour... pour des pays
inconnus. Et, avant de partir, nous avons song, mon fils et moi, que
nous avions un vieux compte  rgler, ici...

--Ah! monsieur! fit Landry avec attendrissement. Et il ajouta: je vais
chercher la note.

--Ma chre Huguette, dit alors le vieux Pardaillan, je crois qu'il sera
difficile au chevalier de venir acquitter ce qu'il vous doit, bien qu'il
m'ait annonc son intention de passer , la Devinire.

--Monsieur le chevalier ne me doit rien, fit vivement Huguette.

--Si fait, par la mort du diable! A telles enseignes que je vais vous
citer ses propres paroles: Quant  la jolie Huguette, a-t-il dit,
ce n'est pas de l'argent que je lui dois, mais deux bons baisers, en
reconnaissance des attentions qu'elle a eues pour moi. Et je voudrais
lui dire aussi que, quoi qu'il arrive, je ne l'oublierai jamais, et que
je lui garderai toujours une bonne place parmi les plus doux et les
meilleurs de mes souvenirs.

--Le chevalier a dit cela? s'cria l'htesse, en rougissant.

--Sur ma foi! Et je crois qu'il n'a dit que la moiti de ce qu'il
pensait. Aussi, je vais m'acquitter de la commission.

L-dessus, le vieux routier se leva et embrassa Huguette deux fois sur
chaque joue, ce qui faisait bonne mesure. Puis, se rasseyant, il leva
son verre, et dit gravement: A votre sant, jolie Huguette!

--Monsieur, fit alors l'htesse toute rveuse, je n'oublierai jamais la
bonne pense qu'a eue pour moi monsieur le chevalier. Dites-le-lui, je
vous prie. Et, je veux  mon tour lui tmoigner ma gratitude par un
avis...

--Parlez, ma chre...

--Eh bien! dites-lui bien qu'_elle l'aime_! fit Huguette avec un soupir.

--Qui cela? s'cria Pardaillan, tonn.

--Celle qu'il aime, la jolie demoiselle... Lose... Elle l'aime,
continua Huguette, j'en suis sre. J'ai vu ce pauvre jeune homme si
malheureux...

--Ah! ma chre Huguette, vous tes un ange!...

--Si malheureux que je n'ai pu m'empcher de le lui dire  lui-mme.
Rptez-le-lui, et, lorsqu'il sera le mari de Lose, qu'il se souvienne
que c'est moi qui lui ai annonc son bonheur.

--Corbleu! Dites que vous lui portez bonheur, ma bonne Huguette. Ah!
c'est ainsi?... Ah! bien, voil qui change diablement les choses!...
Vive Dieu!... Que je vous embrasse encore!...

Sur ce, nouvelle embrassade. Aprs quoi, le vieux Pardaillan continua
son repas, avec une infinie satisfaction.

Tout a une fin, mme les bons djeuners.

Celui de Pardaillan suit donc la loi commune, et le dernier flacon
vid jusqu' la dernire goutte, le vieux routier, l'oeil conqurant,
reboucla son pe et, mettant la main  sa ceinture de cuir qui
contenait les trois mille livres prises dans le coffre de Gilles, appela
matre Landry qui, sa note  la main, accourut, radieux, lger, fendant
l'air de ses bras pour arriver plus vite. Landry, en arrivant  la
table, dploya son papier. Il tait long d'une aune. Et, comme pour
s'excuser de cette menaante longueur, l'aubergiste se hta de dire:

--Dame, monsieur, c'est qu'il y en a long! Et encore, n'ai-je pas marqu
les extras.

--Marquez tout, mon cher Landry, fit Pardaillan.

--En ce cas, tout compris, cela fait trois mille livres juste.

Le vieux routier reut le coup sans sourciller et commena  entrouvrir
sa ceinture de cuir. Le visage de Landry, qui tait radieux, devint
incandescent, tant l'motion le fit flamboyer.

Enfin! murmura-t-il dans un souffle.

Le voil! Le voil! tonna  ce moment une voix furieuse.

En mme temps, trois personnages, qui venaient d'entrer  l'instant mme
dans la salle, dgainrent et se prcipitrent sur Pardaillan. L'auberge
se remplit de cris. La main de Pardaillan, qui touchait la fameuse
ceinture, descendit jusqu' la rapire qu'elle mit au vent.

Le sourire de Landry se termina en grimace de douleur et d'pouvante...
Pardaillan avait, d'un coup de pied, renvers la table ont toute la
vaisselle s'tait croule.

Huguette s'tait enfuie dans la cuisine.

Les trois enrags portaient coup sur coup.

--Cette fois, pas de caution! ricanait l'un.

--Cette fois, pas de quartier! hurlait le second.

Le premier, c'tait Maugiron. L'autre, Qulus.

Le troisime, qui ne disait rien, mais qui s'escrimait avec une rage
froide, c'tait Maurevert.

Ils taient entrs  tout hasard dans l'auberge, sachant que la
Devinire avait t longtemps le quartier gnral des Pardaillan.

A dfaut du chevalier, ils trouvaient le pre et, sans plus de
rflexion, s'tant consults d'un rapide regard, ils le chargrent.

Pardaillan, affaibli par les blessures qu'il avait reues rue
Montmartre, se contenta d'tablir un peu de dfensive.

Il avait sur sa poitrine trois pointes menaantes.

A chaque coup qui lui tait port, il parait s'il pouvait, ou reculait
d'un bond.

La bataille tait silencieuse, cette fois. Les trois taient rsolus 
tuer le pre en attendant le fils, et ils gardaient toutes leurs forces,
tout leur sang-froid, jouant serr, cherchant le coup mortel.

Pardaillan reculait donc. Malheureusement, ses trois adversaires taient
placs en bataille entre lui et la porte de la rue. Il tait donc
repouss peu  peu vers le fond de la salle, o la porte se trouvait
ouverte. Il la franchit et se trouva alors dans cette salle o, au dbut
de ce rcit, nous avons montr le banquet des potes de la Pliade.

Cette salle franchie, il pntra dans la suivante et parvint enfin dans
la dernire pice.

--Cette fois, nous le tenons, dit Maurevert, les dents serres.

Allons, pensa Pardaillan, le chevalier et moi, nous ne mourrons pas
ensemble!

A ce moment, il vit une porte s'ouvrir, et, sans hsitation, se
prcipita dans le rduit obscur qu'il entrevoyait: c'tait un sombre
cabinet o se trouvait l'entre de la cave, d'une part, et, de l'autre,
l'entre du long corridor qui aboutissait  la rue.

Les trois assaillants voulurent se jeter a la suite de Pardaillan dans
ce rduit. Mais la porte se ferma  leur nez.

Ce n'tait pas le vieux routier qui avait ferm la porte: c'tait
Huguette!...

Quand elle avait vu la tournure que prenait la bagarre, elle avait
rapidement fait le tour par la rue et le corridor et avait ouvert, puis
referm  clef la porte du rduit.

--Vous! s'cria Pardaillan, qui reconnut Huguette.

--Fuyez! fit la jolie htesse en montrant le corridor.

--Pas avant de vous avoir remercie, dit le vieux; routier qui,
rengainant sa rapire, saisit Huguette par la taille et l'embrassa sur
les deux joues. Un pour moi! Un pour le chevalier de Pardaillan.

Aussitt, il s'lana dans le corridor et, l'instant d'aprs, il
dtalait le long de la rue Saint-Denis.

--Tu ne nous chapperas pas, cette fois! criaient Maugiron et Qulus,
tandis que Maurevert courait chercher un marteau pour dfoncer la
serrure.

Il se heurta  Huguette dans la salle des banquets.

--Un marteau! commanda Maurevert.

--Inutile, dit Huguette. Je vais ouvrir avec une clef.

--Vous serez rcompense, ma brave femme.

La porte ouverte, les trois spadassins virent le couloir et comprirent
que le vieux renard avait fui.

Et tous trois s'lancrent. Mais trop tard! Pardaillan tait dj loin,
courant vers la Truanderie, non pour y chercher refuge, mais pour y
trouver les compagnons dont il avait besoin pour assurer le dpart du
marchal.

Dans la rue, il fut rejoint par Pipeau qui, fidle  ses habitudes,
tenait dans sa gueule un saucisson enlev sur les tables de la
Devinire.

Huguette, aprs le dpart des mignons, revint  la cuisine, o elle
trouva son mari cramoisi de fureur.

--Ah! vocifrait Landry, j'espre bien que M. de Pardaillan n'aura plus
la pense de me payer!

--Pourquoi donc? fit Huguette en souriant. Il faudra pourtant qu'il
paie, nous ne sommes pas assez riches pour abandonner une note pareille!

--Ouais-! fit l'aubergiste. Toutes les fois qu'il me vient payer, il y a
bataille et bris de vaisselle dans ma pauvre auberge!

--Bah! marquez toujours...

Et matre Landry, ayant pouss un soupir, s'assit  une table, commanda
qu'on lui apportt de l'encre et une plume, et il fit  la fameuse note
la rallonge suivante:

Item, un djeuner complet et bien conditionn. Ci: deux cus et cinq
sols. Item, une bouteille de vieux Beaugency: trois cus. Item, deux
flacons de Saumur: deux cus. Item, vaisselle brise: vingt livres.
Item, un saucisson vol par le chien de M. de Pardaillan: quinze sols et
quatre deniers.

--Donnez, que j'enferme la note, dit Huguette qui avait lu par-dessus
l'paule de son mari.

Landry lui remit le papier et regagna ses cuisines en proie  la plus
sombre mlancolie.

Au-dessous du total gnral, Huguette crivit alors:

Reu de M. de Pardaillan deux baisers, un pour lui, un pour M. le
chevalier, son fils, de la valeur de quinze cents livres chacun.

Et elle enferma la note dans l'armoire de sa chambre.

Vers six heures du soir, le vieux Pardaillan rentra  l'htel de
Montmorency, sans avoir fait d'autre mauvaise rencontre. Il avait
fait une longue station dans la Truanderie et avait eu un entretien
mystrieux avec un certain nombre de ces figures patibulaires, qui
pullulent en ce lieu.

Il souriait dans sa moustache et murmurait:

Voyons ce qu'il sera advenu de la rencontre que j'ai si habilement
prpare!

A quelle rencontre faisait-il allusion?

On se rappelle que le vieux routier avait d'abord quitt son fils en
lui disant qu'il allait  la Truanderie, puis, qu'il tait revenu sous
prtexte de lui emprunter Pipeau.

Or, du premier coup o il sortit de la chambre du chevalier, Pardaillan
pre se mit  errer par l'htel, jusqu'au moment o il se rencontra avec
Lose.

Je vous cherchais, dit le vieux routier. Je tenais  vous faire mes
adieux.

--Vos adieux! s'cria la charmante enfant qui ne put s'empcher de
plir.

--Oui, nous partons, mon fils et moi.

En parlant ainsi, et tout en expliquant avec volubilit que son fils lui
paraissait atteint d'un mal incurable, le vieux renard marchait dans la
direction de la chambre du chevalier.

Lose le suivait, machinalement, tout mue par la nouvelle de ce brusque
dpart, le coeur serr par une angoisse inconnue.

Pardaillan ouvrit doucement la porte.

Lose entendit le discours que le chevalier adressait  Pipeau.

Ce fut alors que le vieux routier appela le chien et partit, laissant
la porte ouverte et, devant cette porte, Lose tout interdite... Que se
passa-t-il en elle  ce moment? A quelle impulsion obit-elle? Toujours
est-il qu'elle entra et, levant ses yeux candides sur le chevalier
stupfait et boulevers, demanda:

--Vous voulez partir?... Pourquoi?

Le chevalier, non moins interdit et certes plus tremblant que la jeune
fille, murmura:

--Qui vous a dit que je voulais partir, mademoiselle?

--Votre pre, d'abord. Vous ensuite... Pardonnez-moi, monsieur... J'ai
entendu bien malgr moi... Vous avez dit que vous vouliez partir et pour
ne plus revenir... et que vous ne pouviez emmener votre chien l o
vous allez... et que si vous partez, c'est que vous vous ennuyez... Oh!
monsieur quel est ce pays d'o vous ne reviendrez jamais?...

--Mademoiselle...

--Et o vous ne pouvez emmener le pauvre Pipeau? Et pourquoi vous
ennuyez-vous?

Elle parlait ainsi que dans un rve, tout tonne de sa propre audace,
toute tremblante maintenant, deux larmes au bord de ses longs cils.

Le chevalier la contemplait avec un inexprimable ravissement et une
douleur aigu.

--De dire que je m'ennuie, mademoiselle, c'est une faon de parler...

--Oh! reprit-elle sous l'impulsion d'un irrsistible mouvement du coeur,
est-ce parce que vous tes ici?...

Le chevalier ferma les yeux, joignit les mains, et, d'une voix ardente:

--Ici... oh! ici... c'est le paradis!...

Elle poussa un faible cri. Et alors, cette lumire qui, en de certaines
circonstances, jette sa flamme dans l'esprit et le coeur des jeunes
filles, l'illumina soudainement, et, trs ple, blanche comme un lis,
elle dit:

--Vous ne voulez pas partir... vous voulez mourir...

--C'est vrai.

--Pourquoi?

--Parce que je vous aime.

--Vous m'aimez?

--Oui.

--Et vous voulez mourir?

--Oui.

--Vous voulez donc que je meure?

Ces demandes et ces rponses, rapides et haletantes, fivreuses, furent
faites de part et d'autre, d'une voix basse. Emports qu'ils taient par
leur rve, ils se rendaient  peine compte de ce qu'ils se disaient.
Mais tout tait amour entre eux.

Entre eux, il ne put tre question de dissimulation. Lose, qui parlait
au chevalier pour la deuxime ou troisime fois, avoua son amour
spontanment. La pense qu'elle aurait pu le cacher ou en rougir, ne
l'effleura mme pas. Cette fleur de timidit n'et pas compris la
timidit en ce moment.

Ce cri, qu'elle venait de laisser tomber de ses lvres, ce cri de
sincrit superbe tait l'expression la plus complte, la plus absolue,
de ce qu'elle pensait.

Si le chevalier mourait, elle mourrait.

C'tait simple, limpide, lumineux. Il n'y avait rien autour de cela: pas
de rflexion, pas de contestation possible. tait-ce de l'amour? Elle ne
savait pas. Elle ne savait qu'une chose:

C'est que sa vie s'absorbait sans effort dans la vie du chevalier; c'est
que son me s'incorporait  l'me de cet homme.

Et maintenant, s'il partait, elle partait.

S'il mourait, elle mourait.

Plus rien au monde ne pouvait les sparer.

--Voulez-vous donc que je meure? dit Lose.

En mme temps, ses yeux bleus, limpides comme l'azur du ciel, se
fixrent sur les yeux du chevalier de Pardaillan.

Il chancela.

Il oublia que le marchal la destinait  ce comte de Margency,  cet
inconnu qui allait la lui prendre, et, extasi, boulevers par un
tonnement infini, murmura:

Je rve.

Lentement, elle baissa les yeux; une pleur de lis s'tendit sur son
visage, et elle dit:

--Si vous mourez, je meurs, puisque je vous aime...

Ils taient tout prs l'un de l'autre. Et pourtant, ils ne se touchaient
pas. Le jeune homme prouvait cette sensation trs nette que l'ange
s'vanouirait si seulement il lui prenait les mains.

Alors, avec cet accent de simplicit qui est la plus souveraine
expression du pathtique, il murmura:

--Lose, je vis puisque vous m'aimez... tre aim de vous, cela me
semblait une hrsie... Que votre regard se ft abaiss sur moi, c'tait
une folie... et pourtant, cela est. Lose, je ne sais si je suis heureux
ou malheureux, je ne sais si le ciel s'ouvre devant moi... Mais, la
plnitude de la vie, Lose, vous me l'avez verse...

--Je vous aime...

--Oui. Je le savais. Tout me le criait. Tout me disait que j'tais venu
dans ce monde pour vous, pour vous seule!

Il se tut subitement.

Il tait comme dans une pouvante et dans une extase.

Et tous les deux comprirent que toute parole et t vaine.

Lentement, les yeux rivs aux yeux du chevalier, Lose recula jusqu' la
porte, s'loigna, s'vapora pour ainsi dire, et lui demeura longtemps 
la mme place, comme foudroy.

Alors, la raction se fit dans cette nature si froide en apparence, et
si rellement violente.

Une joie inoue, une joie terrible le souleva, le transporta.

Par la baie de la fentre, son regard tincelant rayonna sur Paris.

Et sa pense cria, tandis que ses lvres serres ne laissaient chapper
aucun son:

Maintenant, je suis le matre du monde! Roi Charles, Montmorency,
Damville, puissances et gloires, ma gloire et ma puissance vous galent!
O Lose! Lose!...

Vers six heures, le vieux Pardaillan regagna l'htel de Montmorency. Il
retrouva son fils arm en guerre, en conciliabule avec le marchal
de Montmorency. Dans la cour de l'htel attendait un de ces lourds
carrosses qu'on pouvait entirement fermer, au moyen de mantelets.

Le vieux routier examina curieusement le chevalier qui parut calme et
froid, comme  son habitude.

Allons, songea-t-il, il ne s'est rien pass. Heureusement que j'apporte
les bonnes paroles de cette chre Huguette!

Et, tirant son fils  part, il lui annona qu'une vingtaine de truands
se trouvaient aux abords de l'htel, prts  escorter le marchal, sans
mme qu'il s'en doutt.

Le signal du dpart fut alors donn par le marchal. On devait, pour
dpister les curieux ou les sbires, sortir par la porte Saint-Antoine,
puis faire un crochet  gauche, pour rejoindre la route de Montmorency.

Lose et sa mre prirent place dans le carrosse, qui fut soigneusement
ferm.

Le marchal se plaa  la portire de droite; le chevalier  celle de
gauche; le vieux Pardaillan prit la tte; derrire, venaient douze
cavaliers de la maison du marchal.

Ces sortes d'escorte, traversant Paris dans un appareil formidable,
n'taient alors nullement rares; nul ne fit donc attention  celle-ci,
et la voiture arriva vers sept heures  la porte Saint-Antoine.

--On ne passe pas! dit  ce moment une voix...

Et l'officier qui commandait le poste s'avana.

--Qu'est-ce? demanda le marchal en plissant.

L'officier le reconnut  l'instant, et, le saluant:

--Monseigneur,  mon grand regret, je suis oblig de vous empcher de
passer.

--Mais, monsieur, la porte est encore ouverte  cette heure!

--Pardon, monseigneur, elle est ferme; voyez, le pont est lev.

Le marchal se pencha, regarda sous la vote et vit, en effet, que le
pont tait lev!

--Bon pour cette porte, dit-il, mais les autres, sans doute...

--Toutes les portes de Paris sont fermes, monseigneur.

--Et  quelle heure seront-elles ouvertes demain?

--Demain, elles ne seront pas ouvertes, monseigneur; ni demain, ni les
autres jours...

--Mais, s'cria le marchal avec plus d'inquitude encore que de colre,
c'est une tyrannie cela!

--Ordre du roi, monseigneur!...

--Eh quoi! On ne peut plus sortir de Paris ni y entrer?...

--Pardon, monseigneur: il est facile d'y entrer et d'en sortir. On
n'empche personne d'entrer. Et, quant  sortir, il n'y a qu' se
procurer un laissez-passer de M. le grand prvt. Il demeure  deux pas
de la Bastille. Et, si monseigneur le dsire...

--Inutile, dit le marchal.

Et il donna l'ordre du retour.

Ordre du roi! murmura-t-il. Trs bien. Mais qui cet ordre vise-t-il?
Moi? Quelle apparence y a-t-il?...

Tout aussitt, il songea  ces nombreux huguenots venus  Paris, avec
Jeanne d'Albret, le roi Henri de Navarre et l'amiral Coligny.

Franois de Montmorency demeura persuad qu'il s'agissait d'une mesure
de police prise sans autre intention contre les huguenots.

Cependant, le carrosse avait repris le chemin de l'htel de Montmorency.
Le vieux Pardaillan, lui, avais mis pied  terre et donn son cheval 
conduire en main,  l'un des cavaliers de l'escorte. Il voulait en avoir
le coeur net, et son intention tait d'interroger l'officier.

Cinq minutes ne s'taient pas coules depuis le dpart du marchal, et
il rflchissait  la fable qu'il inventerait pour forcer l'officier 
parler, lorsqu'il vit l'un des soldats du poste s'loigner de la porte
en prenant la rue Saint-Antoine.

Pardaillan le suivit. Il pensait simplement qu'il lui serait plus facile
de tirer quelque chose de ce soldat. Il l'aborda donc et se mit 
marcher de conserve avec lui.

--Il fait chaud, dit-il, pour entrer en matire. Une bouteille de vin
frais serait la bienvenue?

--La bienvenue, mon gentilhomme.

--Voulez-vous en boire une avec moi,  la sant du roi?

--Je veux bien, par ma foi.

--Entrons donc dans ce bouchon...

--Pas maintenant.

--Pourquoi pas maintenant, puisque c'est maintenant que nous avons soif?

--Parce que j'ai une commission  faire.

--O cela?

Du coup, le soldat commena  regarder de travers l'acharn
questionneur. A ce moment, le regard de Pardaillan s'accrocha  un
papier que le soldat avait plac dans son justaucorps et dont un bout
dpassait.

--Ah a, mon gentilhomme, qu'est-ce que cela peut bien vous faire?
reprit le soldat.

--Rien du tout. Mais, si votre commission vous mne trop loin, vous
comprenez...

--C'est juste. Eh bien, je vais au Temple.

Pardaillan tressaillit. Il continua de marcher quelques pas en ruminant
une ide qui venait de lui traverser la cervelle.

--Camarade, dit-il tout  coup, voulez-vous que je vous dise?... Vous
portez une lettre  l'htel de Mesmes.

--Comment le savez-vous? s'cria le soldat stupfait.

--Tenez, voici la lettre qui dpasse et sort de votre justaucorps; elle
va tomber, prenez garde.

En mme temps, Pardaillan saisit entre le pouce et l'index le bout
du papier qu'il tira. Rapidement, il jeta un coup d'oeil sur la
suscription. Elle tait ainsi libelle:

A monsieur le marchal de Damville, en son htel.

Pardaillan jeta un coup d'oeil autour de lui. Ils se trouvaient dans
la rue Saint-Antoine, pleine de passants. A vingt pas, arrivait une
patrouille du guet  cheval. Il n'y avait pas moyen de se sauver en
emportant la lettre. Il la rendit donc au soldat. Mais il avait pu
remarquer qu'elle tait assez mal cachete, comme par une personne qui
et t trs presse.

Ils se remirent en marche. Pardaillan rsolu  ne plus lcher son homme
d'une semelle, le soldat devenu trs mfiant.

--Excusez-moi, mon gentilhomme, reprit tout  coup ce dernier, cette
lettre doit arriver le plus tt possible.

L-dessus, le soldat prit le pas de course.

Mais il avait affaire  plus entt que lui: Pardaillan se mit aussi 
courir.

--Camarade, dit-il, voulez-vous gagner cent livres?

--Non! fit le soldat, en prcipitant sa course.

--Cinq cents! reprit Pardaillan.

--Laissez-moi! monsieur, ou j'appelle!

--Mille!...

Le soldat s'arrta court et devint cramoisi.

--Que me voulez-vous? dit-il d'une voix tremblante.

--Vous donner mille livres en or, si vous me laissez lire la lettre que
vous portez.

--Pour mille livres, je serais pendu. Allons donc!

--Oh! oh! C'est donc bien grave, ce que vous portez?

En ce cas, je vous offre deux mille livres.

Le soldat chancela. Pardaillan reprit rapidement:

--Nous entrons au premier cabaret et, tandis que vous videz une bonne
bouteille, je dcachet la lettre, je la lis, puis je remets le cachet
en place. Personne ne saura.

--Non, murmura le soldat d'une voix sourde; mon officier m'a dit que je
serais pendu si la lettre s'garit!...

--Imbcile! Qui te parle de l'garer?... Trois mille livres! dit
Pardaillan.

Et, prenant le soldat par le bras, il l'entrana au fond d'un cabaret
voisin. Le soldat suait  grosses gouttes.

Il plissait, il rougissait.

--Est-ce bien vrai? murmura-t-il quand ils furent installs devant une
bouteille.

Pardaillan vida sa ceinture et dit:

--Compte!

Le soldat, bloui, touffa un rugissement. Jamais il n'avait vu tant
d'or. C'tait une fortune qu'il avait l devant lui. Haletant, il remit
la lettre  Pardaillan et, sans compter, remplit d'or ses poches. Puis,
comme dans un coup de folie, il se leva, gagna la porte et disparut.
Pardaillan haussa les paules et, tranquillement, dcacheta la lettre
dont il tait ds lors le matre.

Elle contenait ces mots:

Monseigneur, une voiture de voyage ferme s'est presente  la porte
Saint-Antoine, escorte par une douzaine de cavaliers. Le marchal de
Montmorency tait l. Il a paru trs contrari de ne pouvoir passer. Je
crois avoir reconnu les deux aventuriers que vous m'avez signals. Je
fais suivre la voiture qui, je suppose, regagne l'htel de Montmorency.
J'ose esprer, monseigneur, que vous brlerez ce billet aussitt reu et
que vous n'oublierez pas celui qui vous envoie cet avis.

Ah! ah! fit Pardaillan. Je sais maintenant ce que signifie l'ordre du
roi de faire fermer toutes les portes de Paris!...

L-dessus, Pardaillan se mit en chemin pour regagner l'htel de
Montmorency.

Dans cette soire, le marchal de Damville reut autant de billets qu'il
y avait de portes  Paris. Tous contenaient la mme indication en peu de
mots: Rien de nouveau ou bien: Le marchal ne s'est pas prsent pour
sortir, ou bien encore: Les personnes signales ne sont pas venues.

Seul, le poste de la porte Saint-Antoine n'envoya aucun rapport.

Ainsi, le marchal de Montmorency, Lose, Jeanne de Piennes et les deux
Pardaillan taient prisonniers dans Paris! Damville qui, en attendant
de pouvoir assassiner Charles IX, usait et abusait du crdit dont il
jouissait auprs du jeune roi, Damville avait obtenu pour une dure de
trois mois la charge d'inspecter les portes de Paris. Il n'avait pas eu
de peine  dmontrer que, dans les circonstances prsentes, il fallait
exercer une troite surveillance sur tout ce qui entrait dans Paris.

Et le roi lui avait confi le redoutable emploi qui le faisait quelque
chose comme gouverneur militaire de Paris.

A l'htel de Montmorency, l'existence s'coulait sans incident. Il avait
t convenu qu'on resterait enferm sans vaine tentative. Les portes
de Paris ne pouvaient demeurer longtemps fermes et,  la premire
occasion, le dpart se ferait tout naturellement.

Une quinzaine de jours s'coulrent ainsi.

Le chevalier et le vieux Pardaillan sortaient presque tous les
jours pour aller aux nouvelles et en prenant toutes les prcautions
ncessaires pour ne pas tre reconnus.

Un soir, le routier, qui tait sorti seul, rentrait  l'htel
lorsque, dans la loge du suisse, il aperut quelqu'un qu'il reconnut
immdiatement: c'tait Gillot, le digne neveu de l'intendant de
Damville.

--Que viens-tu faire ici? gronda-t-il.

--Monsieur l'officier, je viens... j'expliquais justement...

--Tu viens m'espionner, misrable!...

--Ecoutez-moi, de grce! balbutia Gillot.

--Point d'affaires! Je vais te couper les oreilles.

Gillot se redressa et, trs digne, pronona:

--Je vous en dfie bien, par exemple!

En mme temps, il retira un bonnet qui couvrait sa tte jusqu' la
nuque, et Pardaillan demeura stupfait:

Gillot n'avait plus d'oreilles!...

--Vous voyez bien, monsieur, que vous ne sauriez me couper ce que je
n'ai plus.

--Mais qui t'a ainsi arrang?

--Mon oncle lui-mme! Oui, monsieur!... Lorsque Mgr de Damville a su que
j'avais trahi son secret parce que j'avais peur que vous me coupassiez
les oreilles, il a dit  mon oncle: C'est bon! Coupez-les-lui!...
Alors, mon oncle, que je n'eusse jamais cru capable d'un tel crime, a
excut la cruelle sentence, et, tout vanoui que j'tais, m'a ensuite
fait porter hors de l'htel. Une femme m'a relev, m'a soign, a guri
les deux blessures. Et moi, monsieur, moi qui veux me venger, je viens
me mettre  votre disposition.

--Tiens! tiens! pensa le vieux Pardaillan.

--Prenez-moi, monsieur. Vous n'aurez pas lieu de vous en repentir.
Je vous aiderai peut-tre mieux que vous ne croyez. Et, contre mes
services, je ne vous demande qu'une chose.

--Laquelle? Voyons.

--C'est de m'aider  votre tour  me venger de Mgr de Damville qui a
donn l'ordre de me couper les oreilles, et de mon oncle qui a excut
cet ordre.

Voil un animal qui me parat anim d'excellentes intentions et qui
pourra nous tre utile, songea Pardaillan qui ajouta:

--Eh bien, c'est dit; je te prends  mon service.

Gillot eut dans les yeux un clair de joie qui et inquit Pardaillan
s'il l'et surpris. Mais, faisant signe  Gillot de le suivre, le vieux
routier s'enfonait dj dans l'htel.

Gillot le suivit en murmurant entre ses dents:

J'espre que mon oncle Gilles sera content de moi!



V

L'ORAGE GRONDE

Une vingtaine de jours aprs l'entre du roi dans Paris eurent lieu les
fianailles d'Henri de Barn et de Marguerite, soeur de Charles IX. A
cette occasion, une fte fut donne au Louvre, fte somptueuse et telle
qu'on n'en avait plus vu depuis les grandes mises en scnes auxquelles
se complurent Franois Ier et Henri II.

Cette mmorable, fastueuse et terrible soire, il faut que nous la
suivions pour ainsi dire heure par heure.

Le Louvre flamboyait de lumires, un immense bruissement de rires
s'levait de cette fournaise, et chacune des salles o se dployaient
ces magnificences contenait un drame...

Au-dehors, une foule de peuple, difficilement contenue par les archers
de service soutenus par des compagnies d'arquebusiers, roulait autour
du Louvre, comme une mer aux flots noirs qui mugit autour d'un brillant
rocher. Cette foule n'tait pas seulement attire par la curiosit.
Malgr les dits cris  diverses reprises, la plupart des bourgeois
taient arms de pertuisanes et avaient endoss la cuirasse.

Au dbut de cette soire, et comme la nuit s'tendait sur Paris,
Catherine de Mdicis et son fils Charles IX se trouvaient seuls dans une
pice dont le balcon dominait la Seine et la rive gauche.

Habill de noir comme  son habitude, plus ple que jamais, ses maigres
mains d'ivoire incrustes sur la balustrade de fer, Charles IX regardait
au loin une grande lueur rouge. Et, prs de lui, d'un pas en arrire,
Catherine souriait, de son rire nigmatique et cruel, sphinx formidable.

--Pourquoi m'avez-vous amen l, madame? demanda le roi.

--Pour vous montrer ce feu, sire.

--Un feu de joie? Mes bons Parisiens se rjouissent.

--Non, sire. Les Parisiens brlent une maison o l'on a surpris
une runion de parpaillots... Et tenez... voici encore un feu qui
s'allume... l, sur votre gauche!

Une bouffe de sang monta aux joues blmes de Charles IX.

--Plaise au Ciel, continua Catherine, que l'ide ne leur vienne pas de
brler le Louvre!

--Par le sang du Christ! Je vais donner l'ordre de charger les
incendiaires.

Et, se retournant, le roi cria:

--Hol, Cosseins!

--tes-vous fou, Charles? gronda Catherine en saisissant la main de son
fils. Voulez-vous donc provoquer des motions et des meutes dans Paris?

--Que dites-vous l, madame? fit Charles en frissonnant.

--La vrit!... Vous avez rv la fusion des catholiques et des
huguenots. Dieu sait si j'en ai gmi moi-mme, car je voyais l'abme o
vous couriez. Ne voyez-vous pas les visages menaants qui vous entourent
depuis que Jeanne d'Albret, Henri de Barn, Cond et Coligny sont ici!
Aveugle!

Au loin, l'incendie montait et s'tendait, vaste nappe de flammes rouges
qui ondulait dans la nuit.

--Voil la rponse des Parisiens aux fianailles de ce soir! reprit
Catherine.

Les yeux exorbits, les mchoires serres, Charles IX regardait. Par
moment, un frisson le secouait.

--Charles, continua la reine, coutez-moi. Vous savez avec quelle joie
j'ai pouss  la paix; vous savez que moi-mme je me suis humilie
devant l'orgueilleuse Jeanne d'Albret. Vous savez que j'ai t jusqu'
imaginer le mariage de ma propre fille avec Henri de Barn. C'est que,
moi aussi, j'tais aveugle! Je croyais alors que la paix tait possible
entre les huguenots et les catholiques. La paix avec les huguenots?
Dlire! Rve insens! Il faut que l'hrsie ou l'Eglise triomphe ou
meure!

--Madame!... Vous m'pouvantez!... Il est impossible que les choses en
soient l parce que j'ai eu horreur de tout le sang qui se versait!

--Impossible? N'avez-vous pas lu les lettres que les ambassadeurs de
tous les tats apportent? Que nous dit le roi d'Espagne?... Qu'il
prpare une arme pour rtablir le rgne de Dieu compromis par notre
faiblesse.

--Je ferai la guerre  l'Espagnol!

--Insens! Que nous dit Venise? Que nous disent Parme et Mantoue? Que
nous disent les Etats de l'Empire? Tous, tous, tous nous blment, tous
nous menacent!

--Je tiendrai tte  l'Europe s'il le faut!...

--Tiendrez-vous tte au Souverain Pontife? gronda Catherine. Vous
relverez-vous de l'excommunication dont il vous menace?

--Par l'enfer, madame! Le pape est le pape, et, moi, je suis le roi de
France!...

Et, cramponn  la balustrade, Charles se raidit davantage.

--Silence! dit-il. Je veux qu'on se taise autour de moi! J'ai dcid la
paix, et la paix se fera dans mon royaume! S'il faut faire la guerre 
l'Espagne,  l'Empire, au pape lui-mme, je ferai la guerre!

--Avec quoi? dit Catherine d'une voix glaciale.

--Avec mes armes, avec ma noblesse, avec mon peuple!...

--Votre peuple!... Venez, sire! Et vous allez entendre ce qu'il veut!

En mme temps la reine saisit la main de son fils avec un geste
d'irrsistible autorit et, l''entranant, elle lui fit traverser
plusieurs pices.

Catherine s'arrta dans une grande salle qui donnait sur le ct du
Louvre oppos  la Seine.

--Vous parlez de votre noblesse, dit-elle alors. Sur qui compterez-vous?
Sur un Guise qui fomente je ne sais quoi dans l'ombre? Sur un
Montmorency qui s'enferme dans son htel pour y donner refuge aux
rebelles?

--Mordieu! madame, de quels rebelles parlez-vous?

--De ces deux aventuriers qui, en plein Louvre, nous ont insults, vous
et moi!

--Et vous dites que Montmorency leur donne asile?

--Oui, sire. Et toute votre noblesse en est  ce point de rvolte
ouverte... Quant au peuple, coutez...

Catherine entrana le roi dans l'embrasure d'une fentre ouverte, et
Charles, se penchant, vit, au-del des fosss, du Louvre, la foule
norme qui se pressait et hurlait:

Vive la messe! Mort aux huguenots!...

Mais ces cris eux-mmes taient domins et couverts par une clameur plus
forte, plus volontaire, comme organise:

Vive Guise! Vive notre capitaine gnral!...

Charles choqua violemment ses mains l'une contre l'autre et, se tournant
vers la reine mre:

--Que signifie?... Qui est capitaine gnral?

--Votre peuple vous le dit, sire: c'est Henri de Guise!

--Et de quoi est-il capitaine gnral?

--Des troupes catholiques, sire!

--Or a, madame, perdons-nous le sens?... O donc sont ces troupes
catholiques? Et qui les a institues?...

--Charles, ces troupes, c'est tout le royaume! Ce sont les seigneurs qui
ne veulent pas que l'hrtique soit trait sur le mme pied que le
loyal serviteur! Ce sont les bourgeois que vous pouvez voir d'ici, la
pertuisane au poing! C'est tout votre peuple, enfin, qui s'arme pour
sauver la vieille religion qui, elle, a sauv le monde... Et c'est cela
qui fait une arme, sire!

Charles IX referma violemment la fentre et se mit  arpenter la salle
d'un pas agit.

--Que faire? Que faire? balbutiait-il.

--Eh! par Notre-Dame, votre devoir de roi, de fils an de l'Eglise!

--Quoi! Une trahison contre ce pauvre Coligny qui pleure de joie quand
je l'appelle mon pre! Contre ce pauvre Henri qui est si rayonnant et
qui m'assure de toute son amiti... Faites tout ce que vous voudrez! Je
ne veux pas m'en mler.

Tout Charles IX tait dans ce mot.

Catherine rprima le tressaillement de joie qui l'agita. Elle marcha
rapidement vers son fils, fixa son regard aigu sur ses yeux troubles et,
d'une voix sourde, elle murmura:

--Charles, votre bon coeur vous perdra. Malheureux enfant, ne vois-tu
pas que tu as introduit le loup dans Paris? Tu parles de l'amiti
d'Henri de Barn! Sais-tu o se trouvait Henri lorsque tu le croyais au
camp de La Rochelle, avant ton dpart pour Blois! Interroge l-dessus
ton grand prvt...

--Parlez, madame!...

--Eh bien, il tait  Paris avec Cond, d'Andelot et Coligny. Et sais-tu
ce qu'il y venait faire?... Il conspirait ta mort pour s'emparer de ta
couronne!

Le roi devint livide et jeta autour de lui des yeux hagards...

Se penchant  l'oreille de son fils, la reine ajouta:

--Pas un mot, sire! Pas un geste qui laisse comprendre aux damns
huguenots que vous savez l'horrible vrit! Dissimulez, sire, ou nous
sommes tous perdus!...

Alors elle s'loigna, descendit un escalier drob et parvint  son
oratoire.

--Paola! appela-t-elle.

Sa suivante florentine apparut.

--Sont-ils l? demanda la reine.

--Oui, Majest. Lui, ici... et l'autre, l!

--Bien! le bravo d'abord... Et ensuite, lui!

La suivante sortit et reparut quelques instants aprs, suivie d'un homme
qui s'inclina jusqu' terre.

--Bonjour, mon cher Maurevert, dit la reine avec son plus gracieux
sourire. Je vois que vous tes toujours de nos amis, toujours empress
lorsque nous avons besoin d'un homme brave, nergique et dvou.

--Votre Majest me comble, dit Maurevert en se redressant.

--Pas du tout. J'aime  rendre hommage aux amis de la couronne. Pauvre
couronne! Bien peu solide sur la tte de mon fils!...

Diable! songea Maurevert en plissant, aurait-elle vent de quelque
chose?

Et, tout haut, il dit:

--S'il ne faut que risquer ma vie pour consolider cette couronne. Votre
Majest n'a qu' parler: je suis tout prt...  tout!

Au fond, Maurevert tremblait.

Il avait jet autour de lui un rapide coup d'oeil pour s'assurer qu'il
tait bien seul avec la reine.

Puisque nous tenons ce Maurevert, dessinons-le en quelques traits. Il
paraissait une trentaine d'annes; svelte, mince, les cheveux et la
barbe d'un blond ardent, presque roux, l'oeil gris, avec des reflets
d'acier, la figure rgulire, la tournure lgante, il avait la dmarche
souple d'un fauve et, dans son ensemble, ne manquait pas d'une sorte
de beaut. Rompu  tous les exercices vigoureux, il passait pour trs
dangereux l'pe  la main et, en outre, avait une rputation tablie de
tireur infaillible  l'arquebuse et au pistolet.

Il n'avait pas de situation fixe  la cour. On ignorait d'o il venait
et quelle tait sa famille. Mais il avait t d'abord trs protg par
le duc d'Anjou, frre du roi,  qui il avait rendu de ces inavouables
services qu'un bravo pouvait rendre  un prince. En rcompense Henri
l'avait prsent  la reine Catherine, en lui disant:

--Madame ma mre, M. de Maurevert tuerait son pre si je lui en donnais
l'ordre.

Maurevert, en marge de la cour, mpris par les uns, redout par les
autres, accept, tolr plutt, n'aimait et ne hassait personne; mais
il tait capable de tuer froidement quiconque le gnait.

Que voulait-il? De l'argent d'abord, beaucoup d'argent. Et puis un titre
qui lui permt de faire bonne figure parmi les nobles compagnons qui
acceptaient sa socit.

Il trahissait secrtement le duc d'Anjou pour le duc de Guise, tout prt
 trahir le duc de Guise pour le roi Charles. Il savait que le frre
du roi attendait avec impatience la mort de Charles IX, et peut-tre
Maurevert et-il assassin le roi s'il n'et craint d'tre ensuite
abandonn par Anjou.

Lors donc que Catherine lui eut fait entendre qu'elle craignait pour la
couronne, Maurevert s'imagina que la reine avait peut-tre des soupons
sur la conspiration de Guise.

S'il en est ainsi, pensa-t-il, et qu'elle me veuille faire arrter, je
saute sur elle, je l'trangle, et je prouve au roi que la reine mre
voulait le tuer pour mettre Anjou sur le trne.

C'est pourquoi il rpondit sur un ton de menace que Catherine ne pouvait
comprendre:

--Je suis prt...  tout!

--Je le sais, monsieur, je le sais, et c'est pourquoi, dans les
circonstances difficiles que nous traversons, j'ai song  vous. J'ai
des ennemis, ou plutt mon fils a beaucoup d'ennemis...

--De quel fils Votre Majest parle-t-elle en ce moment?

Oh! Oh! pensa la reine. Corpo di Christo, voila un gaillard plus
intelligent que je ne le pensais!

Elle poussa un soupir, et dit d'un ton languissant:

--Mais de quel fils voulez-vous que je parle, sinon du roi...

--C'est que, comme je suis le plus fidle serviteur de Mgr Henri, j'ai
toujours une tendance  m'imaginer que c'est lui le seul fils de la
reine. Pardonnez-moi, madame, j'oubliais le roi!

--Monsieur de Maurevert, dit-elle, j'aime galement mes enfants...
Lorsqu'il plaira  Dieu de rappeler  lui mon pauvre Charles, je serai
heureuse de savoir qu'Henri possde des serviteurs aussi dvous que
vous... Mais, ce dvouement que vous avez pour le duc d'Anjou, ne
sauriez-vous l'offrir au roi pour un temps?

--Madame, dit Maurevert, ce que j'en ai dit, c'est pour faire comprendre
 Votre Majest que j'appartiens corps et me  Mgr d'Anjou...

Les yeux de la reine tincelrent de joie. Maurevert surprit cette joie
et continua:

--Mais il va sans dire que, si le roi a besoin de mes faibles services,
je lui suis tout acquis: c'est mon devoir de fidle sujet.

Il y avait une telle diffrence entre le ton que le bravo employait pour
parler du duc d'Anjou et pour parler du roi que Catherine, transporte,
s'cria:

--Monsieur de Maurevert, vous tes un honnte homme et, si vous voulez
m'obir, je me charge de votre fortune!

Car cette femme si rude, si subtile, devenait aveugle ds qu'on la
flattait dans son amour pour Henri d'Anjou.

Elle reprit aprs une minute de rflexion:

--Puisque vous voulez servir le roi, je veux vous donner une preuve de
mon amiti en vous disant quels sont ses ennemis...

--J'coute Votre Majest, tout prt  renfermer dans mon coeur comme au
fond d'une tombe les secrets qu'elle daignera me confier.

--Je connais votre discrtion... Mais est-ce bien un secret pour vous?
Ne vous doutez-vous pas de quels ennemis je veux vous parler?

--Serait-ce de M. le duc de Guise?

--Guise? Oh! non... le duc nous est tout dvou...

--Alors, Votre Majest veut parler du marchal de Damville.

--Damville,  qui nous avons donn le gouvernement de la Guyenne, est un
de nos plus beaux amis...

--Alors, fit Maurevert, il s'agit de celui qu'on appelle le chef des
_Politiques_.

--Montmorency! dit la reine. Cette fois, c'est bien un ennemi que vous
dsignez. Mais nous en reparlerons plus tard.

--Alors, reprit Maurevert impntrable, je ne vois pas...

--Songez que, le roi, c'est le fils an de l'Eglise.

--Votre Majest veut parler des huguenots! s'cria le bravo avec une
surprise parfaitement joue. Mais le roi lui-mme n'a-t-il pas proclam
la grande rconciliation?

--Eh bien, oui! Mais, malgr toutes nos avances, malgr la sincrit
de nos offres, les huguenots conspirent. Ils sont insatiables. Ah!
Maurevert, je tremble pour mon fils!

--Pourquoi Votre Majest ne fait-elle pas arrter l'amiral?

--Trop tard, mon bon Maurevert, trop tard. Arrter l'amiral! Qui donc
oserait maintenant se charger d'une telle besogne?...

--Moi, fit Maurevert.

--Vous!...

--Pourquoi pas? Que le roi m'en signe l'ordre, et, ds ce soir, en
pleine fte, j'arrte Coligny.

--Quel scandale!... Non, non, c'est impossible!... Ah! je suis une reine
bien malheureuse!... Ah! si le Ciel pouvait donc une fois exaucer ma
prire! Une bonne fivre quartaine nous dlivrerait de Coligny, et il
n'y aurait pas de scandale... vous comprenez... Hlas! nous en serons
rduits  subir la loi des hrtiques et  entendre la messe en
franais! car, d'esprer que le Ciel enverra  l'amiral la fivre qui
nous sauverait tous, et qui vous enrichirait, mon bon monsieur de
Maurevert, d'esprer cela, il n'y faut pas songer...

La reine s'arrta sur ce mot. Maurevert sourit. Mais il voulait des
ordres positifs. Il avait d'ailleurs compris depuis longtemps.

--Un accident! fit-il.

--Eh oui! dit la reine. Une tuile ne peut-elle pas tomber sur la tte de
l'amiral?

--Hum! Il faudrait que cette tuile ft doue d'un dvouement...

--Qui coterait cher, n'est-ce pas?... Parlez sans crainte, mon cher
monsieur de Maurevert. Que faudrait-il pour donner de l'intelligence et
du dvouement  cette tuile?

--Je l'ignore, madame. Mais,  dfaut de cette tuile, je connais
quelque part une bonne arquebuse...

--Mais c'est tout ce qu'il faut!

--En ce cas, que Votre Majest cesse de craindre. Je n'ai qu'un mot 
dire  un ami qui se chargerait...

--Voyons. Comment s'y prendrait cet ami?

--Mais de la faon la plus simple et la moins scandaleuse... Il
attendrait au dtour de quelque rue M. l'amiral qui tous les jours
quitte le Louvre  la mme heure et suit le mme chemin pour se rendre
 son htel... et tenez, madame, je vois ici l'endroit... Votre Majest
connat-elle le rvrend Villemur?

--Le chanoine de Saint-Germain-l'Auxerrois?

--C'est cela. Eh bien, ce digne chanoine, qui est des amis les
plus zls de l'Eglise, demeure justement dans le clotre
Saint-Germain-l'Auxerrois, que M. l'amiral traverse tous les jours
pour gagner la rue de Bthisy. Il loge dans une fort belle maison, cet
excellent Villemur. Et il se trouve que les fentres de son logis sont
grilles au rez-de-chausse d'un assez-fort treillis, en sorte que, de
la rue, il est impossible de voir ce qui se passe  l'intrieur de la
maison.

--Trs bien! Trs bien...

--Supposons donc que mon ami va demander l'hospitalit au chanoine, et
qu'il se place prs de la fentre, son arquebuse  la main. Il joue avec
cette arquebuse. Tout  coup la balle part et va frapper M. l'amiral qui
passe juste  ce moment. Je crois bien, madame, que ceci vaut la tuile
ou la fivre.

--Certes! Et, si un tel accident arrivait, votre ami serait royalement
rcompens.

--S'il s'agissait de moi, je rpondrais que ma plus belle rcompense
serait la satisfaction d'avoir servi ma reine.

--Oui, mais tout le monde n'a pas votre dsintressement.

--Ce n'est que trop vrai, madame. Je crois donc que l'ami dont je vous
parle et qui est d'une adresse extraordinaire  l'arquebuse pourrait
bien se montrer maladroit si je n'tais l pour assurer un paiement
raisonnable. Mais que Votre Majest ne s'en inquite pas: je possde une
cinquantaine de mille livres, et avec cette faible somme...

Catherine eut un haut-le-corps. Mais se remettant aussitt elle attira 
elle une feuille de papier et y traa quelques mots.

--Monsieur de Maurevert, dit-elle, je ne souffrirai pas un tel
sacrifice. Gardez vos cinquante mille livres. Quant  votre ami, voici
pour lui un bon de vingt-cinq mille livres sur le trsor.

Maurevert lut le papier, le plia et le mit en poche.

--Le reste... aprs l'accident, dit Catherine. Vous voyez que je ne
marchande pas quand il s'agit de rcompenser vos amis, mais j'espre
qu'il m'en sera tenu compte... Prvenez aussi votre ami que j'aurai
besoin de lui...

--Contre qui, madame?...

--Je vais vous le dire. Mais il ne s'agit plus l ni du roi ni de
l'Eglise. Il s'agit...

Catherine, se dchargeant de cette souriante simplicit dont elle
s'tait couverte pour parler des affaires de l'tat, laissa la haine
clater sur son visage.

--Il s'agit, poursuivit la reine, de deux hommes qui m'ont mortellement
offense. Sans eux, ou du moins sans l'un d'eux, nous n'en serions pas
o nous sommes. Il n'y aurait plus d'arme huguenote. Il n'y aurait
pas de fianailles royales ce soir dans le Louvre. En sauvant Jeanne
d'Albret, il nous a menacs, mes fils et moi, d'une ruine que toutes
mes ressources pourront  peine conjurer. Mais ce n'est pas tout.
Ce misrable se mle de protger quelqu'un qui est, dans ma vie, un
obstacle terrible. Ce n'est pas tout. Par deux fois il m'a bafoue. Lui
et son pre, je les hais, Maurevert, et je vous donne, en vous rvlant
cette haine, la plus grande preuve d'estime que j'aie jamais donne 
per sonne. Tuez-moi ces deux hommes et je vous cre comte...

Maurevert tressaillit.

--Je vous trouverai un comt  votre taille. Et en attendant, pour
chacune de ces ttes, il y a cent mille livres.

--Ce sont donc de bien puissants personnages, madame?

--Ce sont deux misrables aventuriers. Mais, prenez-y garde, ces deux
hommes sont de fer. On croit les avoir tus: ils reparaissent. On les
brle dans une maison, on les retrouve dans une autre. Mais vous y
tiez, Maurevert! Vous y tiez  l'incendie du cabaret, vous tiez
au sige de la rue Montmartre, vous tiez ici mme lorsque j'ai t
insulte, bafoue.

--Vous parlez des Pardaillan, madame!

--Vous les avez nomms! Ils sont maintenant...

--A l'htel de Montmorency, je le sais madame. Eh bien, madame, je vais
vous tonner: pour la vie de ces deux hommes, je ne veux ni de votre
comt, ni de vos deux cent mille livres... et je donnerais moi-mme
jusqu' la dernire goutte de mon sang pour les tenir un jour  ma merci
et les trangler de mes mains...

--Ah! ah! fit lentement Catherine, il parat que vous leur en voulez
fort, mon bon Maurevert.

Maurevert posa son doigt sur sa joue droite.

Sur cette joue, une longue cicatrice apparaissait, livide, sous les
couches de pte.

--Joli coup de cravache, dit la reine avec sa terrible tranquillit.
Vous en serez marqu toute la vie.

Maurevert grina des dents. Mais, se remettant presque aussitt, il
s'inclina:

--La reine me donne-t-elle cong?

--Allez, monsieur. Et songez que, si je suis bien servie, vous pourrez
demander ce que vous voudrez sans craindre de trop demander.

Maurevert s'loigna.

Bon! songea la reine. Coligny. Les Pardaillan. Voyons maintenant o en
est notre bonne Jeanne d'Albret.

Elle s'assit dans un vaste fauteuil.

Peu  peu les traits convulss de Catherine se dtendirent. Une
expression de mlancolie rveuse remplaa l'expression de haine. Elle
saisit un petit miroir pour s'examiner, et, quand elle se vit ce qu'elle
voulait qu'elle ft, elle s'arrangea dans son fauteuil, prit une pose
affaisse, ramena sur ses paules le voile noir qui couvrait sa tte et
s'en fit ainsi une sorte de cadre qui seyait merveilleusement  cette
attitude et  cette mlancolie.

Alors seulement elle appela la suivante et lui fit un signe. Paola
pntra dans une pice voisine, et, de mme qu'elle avait introduit
Maurevert, elle introduisit cette fois un nouveau personnage, et
s'clipsa sans bruit.

Quant  Maurevert il avait regagn les immenses salles o voluaient dix
mille invits. Sans que la fte battt encore son plein, il commenait
dj  rgner dans cette foule ce laisser-aller qui dnote que la
froideur premire est passe.

Maurevert parcourut longtemps les salons, cherchant quelqu'un.

Il aperut enfin un groupe nombreux de seigneurs qui paraissaient faire
leur cour  un personnage qui, d'aprs l'attitude et le nombre des
courtisans, ne pouvait tre que le roi lui-mme.

Ce n'tait pas le roi, c'tait Henri, duc de Guise.

Il portait avec une grce hautaine un costume qui tait une merveille de
magnificence et de bon got: la garde de son pe de parade tincelait
de diamants; chacun des rubans de son pourpoint tait fix par une
grosse perle; une agrafe de rubis et d'meraudes supportait les plumes
blanches de sa toque.

Henri de Lorraine, duc de Guise, heureux, souriant, resplendissant de
jeunesse, rellement magnifique, pouvait en cette soire passer pour le
cavalier le plus accompli de la cour de France. Il riait avec les siens
des huguenots qui passaient en leurs costumes plus svres.

Tout  coup, l'ide d'une excellente farce traversa sans doute son
esprit. Car il se mit  rire plus nerveusement que jamais: Tligny,
gendre de l'amiral, venait d'apparatre, donnant la main  sa femme,
Louise de Coligny, alors dans tout l'clat de sa beaut.

Guise la vit de loin. Il touffa un soupir et plit lgrement. Puis,
clatant de rire, comme nous avons dit, il s'cria:

--Messieurs, une jolie comdie!... Approchez-vous, je vais vous
expliquer cela.

Le cercle des courtisans se resserra. A ce moment, quelqu'un toucha
Henri de Guise au bras. Le duc se retourna et vit Maurevert.

--Attendez-moi, messieurs, dit-il. Je reviens  l'instant, et nous
allons combiner ensemble une petite mascarade dont il sera pari!

L-dessus, il se retira du cercle, suivi de Maurevert, et se rfugia
dans l'embrasure d'une large fentre.

--Eh bien, fit-il, que voulait-elle?

--Me donner l'ordre de tuer Coligny, dit Maurevert.

Le duc tressaillit et murmura sourdement:

--Elle cherche  nous devancer... Mais n'importe! Autant commencer par
l'amiral! Ah Coligny! Coligny! Tu pleureras des larmes de sang pour
m'avoir fait pleurer des larmes d'amour. Qu'as-tu promis?

--De tirer sur l'amiral.

--Bien!... Seulement tu attendras que je te dise le bon moment. Tu
comprends... Ne tire pas sans mon ordre.

--Oui, monseigneur.

--Et puis... le jour o tu tireras... tu t'arrangeras pour blesser
grivement le bonhomme, tu entends... mais non pour le tuer sur le coup.

Guise regagna son cercle de courtisans auxquels il commena  expliquer
son ide, qui devait tre des plus bouffonnes  en juger par les rires
et les bravos qui l'accueillaient.

Quant  Maurevert, il se perdit dans la foule, gagna lentement les
portes des salons, puis sortit du Louvre et disparut dans les rues
noires.



VI

L'ORAGE GRONDE (suite)

Le bravo d'abords et lui ensuite! avait dit la reine Catherine  sa
suivante Paola.

Nous venons d'assister  l'entretien qu'elle avait eu avec Maurevert. La
suivante florentine introduisit alors le personnage que la reine avait
simplement appel lui.

Ce nouveau personnage, ayant salu la reine, se tint immobile devant
elle dans une attitude de raideur o il y avait autre chose que de la
fiert. Il tait trs ple. Ses yeux ardents clairaient cette pleur
d'un feu trange.

Cet homme, c'tait le comte de Marillac.

--Vous tes fidle au rendez-vous, dit enfin Catherine; merci, comte.

--C'est bien plutt  moi de remercier Votre Majest de l'intrt
qu'elle daigne me tmoigner, de la promesse qu'elle a bien voulu me
faire...

La reine fit un signe de tte o il y avait de la lassitude, de la
mlancolie, des sentiments rprims, quelque chose comme une
affection profonde qui n'ose clater. Sa voix avait pris une douceur
extraordinaire.

--Comte, dit-elle de cette voix harmonieuse, reste si jeune et si pure,
il faut avant tout que je vous supplie de ne pas vous tonner de cet
intrt que vous avez pu remarquer...

--Madame, s'cria Marillac remu jusqu'aux entrailles, est-ce bien la
reine qui me parle ainsi?

Et, en cette minute, il eut l'impression mouvante que Catherine allait
lui rpondre:

Non pas la reine... mais vtre mre!...

Cette rponse ne vint pas.

--Comte, dit-elle, vous tes l'homme le plus gnreux que j'aie
rencontr... C'est  cette gnrosit que je fais appel pour vous prier
de ne pas m'interroger au sujet de cet intrt... de cette affection que
je vous porte.

--S'il y a un secret dans la pense de Votre Majest, et que ce secret
soit surpris par moi, puisse-je tre foudroy par le feu du ciel avant
que de mon coeur il soit mont  ma langue!

--Il y a un secret... Eh bien, oui, comte!... Et tenez... ce secret, je
vous jure de vous le divulguer un jour... bientt...

Le jeune homme laissa chapper un faible cri.

--Bientt, reprit la reine avec un admirable dsordre dans la voix, vous
saurez pourquoi je m'intresse tant  vous, pourquoi j'ai d, dans notre
dernire entrevue, feindre la froideur, et pourquoi, cependant, je vous
offrais une royaut... pourquoi j'ai sond votre chagrin... et pourquoi
enfin je veux vous voir heureux!...

--Madame! madame! cria Marillac, comme il et cri: Ma mre!...

Mais il n'entrait pas dans le plan de Catherine qu'un mot dfinitif ft
prononc. Elle dit en souriant:

--Que ftes-vous de ce coffret d'or que vous voultes bien accepter?...

Marillac rpondit par un sourire au sourire de la reine.

--Ce coffret, balbutia-t-il?... Ah! je le garde prcieusement comme une
relique, madame, puisqu'il me vient de vous!

Un nuage passa sur le front de Catherine.

--Vous le gardez... chez vous?

--Votre Majest sait que j'habite l'htel de la reine de Navarre,
puisque je suis un de ses gentilshommes... Le coffret est un bijou de
femme.

--C'est vrai! fit Catherine, toujours avec le mme sourire. Je m'en
servais pour renfermer tantt mes gants, tantt mes charpes. Il me fut
jadis donn par le bon roi Franois Ier, lorsque j'arrivai  la cour de
France...

--Il n'a pas perdu sa destination, dit alors le comte. Car Sa Majest ma
reine s'en sert pour mettre ses gants.

--Vraiment! fit Catherine avec un soupir qui et paru un merveilleux
chef-d'oeuvre de ruse  quiconque et pu voir la joie sauvage qui clata
soudain dans ce coeur.

--Oui, reprit le comte avec une gravit soudaine, j'aime la reine de
Navarre... pardonnez-moi, madame, j'allais dire: comme si elle tait
ma mre... Alors, je l'ai prie de me garder cette relique.... ce
coffret... jusqu'au jour...

--Vous avez bien fait, mon enfant!

Le comte chancela, bloui par ce mot qu'il entendait pour la premire
fois dans la bouche de Catherine.

--Jusqu'au jour, disiez-vous? reprit-elle vivement.

--Jusqu'au jour o je saurai enfin la vrit sur celle que vous savez,
dit le comte en retombant dans ce mme dsespoir qui paraissait
l'accabler. Et ceci m'amne  vous rappeler que Votre Majest, dans
cette entrevue mme o elle me donna ce magnifique coffret, daigna me
promettre...

--Je vais tenir ma promesse, mon cher comte...

Mais n'tes-vous pas curieux de savoir comment j'ai connu votre passion
pour Alice de Lux?...

--Je vis dans une telle inquitude, madame, que rien ne me touche ni
m'tonne... J'ai simplement suppos que Votre Majest avait daign
s'informer de moi...

--C'est un peu cela, comte... mais croyez bien que le gnie et
l'intrigue qu'il m'a fallu dployer pour vous suivre pas  pas, savoir
ce que vous pensiez, vous protger au besoin...

Le comte,  ces mots, eut encore un de ces mouvements impulsifs comme
Catherine en avait provoqu deux ou trois depuis le dbut de cet
entretien. Mais, cette fois encore, elle s'arrta, en se reprenant pour
ainsi dire  l'instant prcis o elle paraissait vouloir s'abandonner 
l'motion.

--Je vous ai surveill, reprit-elle avec un sourire. J'ai d'abord voulu
voir de prs, et Dieu sait ce qu'il m'en a cot pour demeurer si froide
devant vous, alors que...

--Achevez, madame, je vous en supplie!

--Rien, fit la reine sourdement. L'heure n'est pas venue, et vous avez
jur de ne pas m'arracher mon secret.

Le comte joignit les mains et s'inclina comme devant une sainte.

--Aprs notre premire entrevue, continua la reine, je ne tardai pas 
connatre votre amour pour Alice de Lux. Un soir, comte, vous vous tes
arrt prs de mon nouvel htel, au pied mme de la tour. La reine
de Navarre vous accompagnait. Elle entra chez Alice. Et vous, vous
attendtes... Alors, je voulus savoir ce qui vous tourmentait... Je
connaissais Alice... je l'avais quelque peu malmene jadis parce qu'elle
abandonnait notre religion... J'eus tort, je l'avoue; on devrait
toujours respecter la croyance des autres... Le lendemain matin, je la
vis donc... et je sus ce qu'il s'tait pass entre elle et la bonne
reine Jeanne...

--C'est ce jour-l, madame, interrompit le comte frmissant, qu'eut lieu
notre deuxime entrevue... c'est ce jour-l que vous me ftes venir...
que vous voultes bien me donner ce coffret d'or en signe de votre
affection... royale... c'est ce jour-l enfin que vous me ftes une
promesse...

--Oui: celle de vous dire au juste ce qu'est Alice de Lux!... Cette
promesse je vais la tenir... Mais, reprit Catherine, la reine de Navarre
ne vous a donc rien dit depuis ce jour?

--Rien, madame, rien!... En quittant la maison d'Alice de Lux, elle me
dit... et toute ma vie j'aurai ces paroles graves dans ma mmoire: Mon
enfant, j'ai longuement interrog votre fiance. Dans mon me, voici ce
que je pense: je verrai avec effroi que cette demoiselle devienne la
femme d'un homme que j'aime comme un fils... mais l'amour peut faire des
miracles... et je crois vraiment que l'amour d'Alice pour vous est de
ceux qui font des miracls... Devant cet amour si grand, je vous dis,
mon enfant: suivez votre destine.

Le comte garda alors un sombre silence, comme s'il et encore rpt en
lui-mme ces paroles. Puis il reprit:

--Depuis, la reine ne voulut jamais ajouter un mot. Elle me pria mme
de ne plus lui parler de ces choses jusqu'au jour o je serais dcid
 pouser Alice... Que signifie cet effroi qu'elle manifeste  l'ide
qu'Alice peut devenir ma femme? Que s'est-il donc pass qu'il ait fallu
un miracle, un miracle d'amour pour faire oublier  Jeanne d'Albret?...
Il me semble,  force de creuser ma pense, que la reine de Navarre a
surpris un crime chez Alice, et que, par piti pour moi, peut-tre, elle
ait rsolu de taire ce crime...

--Avez-vous revu Alice, depuis;? demanda Catherine.

--Non, madame!... Il me semble maintenant qu' son premier mot,  son
premier geste, je dcouvrirai son crime... et pourtant je ne puis vivre
sans elle!

--Vous parlez de crime, reprit la reine en hochant la tte, prenez garde
de ne pas aller trop loin dans des soupons que rien ne justifie...
coutez-moi, comte... Il y a dix-huit jours, je vous ai demand un mois
pour savoir toute la vrit sur Alice de Lux. Mon enqute a abouti plus
rapidement que je n'eusse espr... cette vrit, vous allez la savoir
selon ma promesse... Alice de Lux est pure, Alice de Lux a men
l'existence la plus innocente, Alice de Lux est digne de l'amour d'un
homme tel que vous... mais...

Ce mais, le comte de Marillac ne l'entendit pas. A cette certitude
que lui donnait Catherine de la puret, de l'innocence d'Alice, le
malheureux tait tomb sur ses genoux, il avait saisi les mains de la
reine, et ce cri fit pour ainsi dire explosion sur ses lvres:

Ma mre!... ma mre!...

Catherine laissa tomber sur le comte prostern un regard terrible; puis
ce regard fit le tour de l'oratoire avec une inexprimable pouvante.

--tes-vous fou, monsieur? gronda-t-elle.

Au mme instant, Marillac fut debout...

--Ah! comte, murmura Catherine, vous venez de me donner une motion bien
cruelle, pour si douce qu'elle soit... Songez que, si l'on vous avait
entendu, la mre du roi de France tait dshonore...

--Oh! infme que je suis!... Pardonnez  mon dlire, Majest...

--Silence, comte! Pour Dieu, si j'ai pu vous inspirer non pas mme de
l'affection, mais cette piti naturelle que tout homme accorde  la
femme qui a longuement et atrocement souffert, silence! Silence sur tout
ceci...

--Je le jure, oh! je le jure sur mon me.

--Pas un mot, pas une allusion  personne au monde!

--A personne, madame,  personne!...

--Pas mme  Alice! Pas mme  cette reine de bont qui est votre reine.

--Je le jure!...

--Vous m'avez galement jur de tenir secrtes toutes nos entrevues...

--Je le jure encore!...

La reine parut alors s'apaiser et s'abandonner  cette mlancolie qui
donnait un charme svre  son visage, quand elle voulait.

Quoi! songeait-il. D'o me vient donc tant de joie? Ai-je donc
rellement dout d'Alice? Jamais! Jamais!

Aprs quelques instants, pendant lesquels Catherine calcula la confiance
qu'elle avait pu acqurir dans le coeur de Marillac, elle reprit:

Maintenant, puisque j'ai promis de vous dire toute la vrit, il faut
que vous sachiez pourquoi la reine de Navarre a hsit, pourquoi vous
avez pu concevoir des doutes sur Alice de Lux... Il y a en effet
un mystre sur cette pauvre petite... Elle craignait que la vrit
n'clatt un jour  vos yeux; cette vrit est terrible en soi, bien que
la pauvre enfant n'en soit en aucune faon responsable...

--Parlez, madame, supplia le comte...

--Eh bien, Alice est une fille sans nom, sans famille. Adopte par les
de Lux, elle ne peut en ralit se rclamer de sa naissance; voil la
vrit, comte!

Cette trange accusation profre devant Dodat--l'enfant trouv
lui-mme--tait une de ces audaces comme les concevait le sombre cerveau
de Catherine. N'tre pas ne tait alors pour une fille un terrible
malheur.

Le comte, radieux, s'cria:

--Je cours me jeter aux pieds d'Alice... Puisse-t-elle me pardonner
d'avoir os la souponner!

--Ainsi, comte, vous passez outre?...

--Ah! madame, murmura Marillac d'une voix basse et ardente, comment cela
pourrait-il m'arrter, alors que moi-mme...

Il se tut subitement, en voyant le nuage de tristesse qui couvrait
soudain le front de la reine, et, se courbant devant elle, ajouta:

--Madame, je vous bnis pour la joie immense que vous venez de me
donner... c'est  vous que je dois la vie...

--Eh bien, comte, eh bien, puisque vous voulez que je fasse ce mariage,
croyez-moi, faites-le sans clat.

--Peu importe, madame, comment se fera cette union, pourvu qu'elle se
fasse!

--Me laissez-vous libre d'arranger la chose? demanda la reine avec un
charmant sourire.

--Ah! madame, vous m'enivrez! s'cria le comte dans l'exaltation de sa
double joie de fils et d'amant.

--Eh bien, je veux choisir l'glise, l'heure, le jour... Voyons, vous
n'tes pas assez huguenot pour me refuser cette joie?...

--Madame, je ferai ce que vous voudrez... peu importe le prtre...

--Le prtre? Ah! oui... Eh bien, tenez, je l'ai trouv... un saint
homme... c'est le rvrend Panigarola qui vous unira... L'glise?... ce
sera Saint-Germain-l'Auxerrois...

--Le jour? demanda le comte rellement enivr.

--Le jour?... Prenons le lendemain du mariage de ma fille Marguerite...

--L'heure?

--La meilleure: minuit! Allez, et puissiez-vous tre heureux!

--Je le suis au-del de toute expression, dit le comte en couvrant de
baisers la main que lui avait tendue la reine.

--Un dernier mot, reprit celle-ci. Laissez-moi la joie d'annoncer 
Alice son mariage; je dois une rpara tion  cette pauvre enfant que
j'ai rudoye jadis plus qu'il ne convenait...

--Je vous obirai, madame.

Et lger, soulev par cette force de joie qui transporte les vrais
amoureux, le comte s'loigna, l'me ravie, pour courir d'abord faire
part de son bonheur  la reine de Navarre, et ensuite pour courir
demander pardon  Alice.

A peine fut-il parti que la reine sortit de son oratoire, traversa son
cabinet de travail et parvint  une pice loigne. L, une jeune
femme attendait dans la demi-obscurit de la pice o brlait un seul
flambeau.

Cette femme, c'tait Alice de Lux.

La reine alla  elle, lui prit la main et, la regardant jusqu'au fond de
l'me:

--Tu as entendu?

--Non, Majest! dit Alice.

--Tu m'tonnes, fit la reine. Tu n'es donc plus toi-mme!... Eh bien,
coute: il sort de mon oratoire; il t'aime plus ardemment que jamais;
vous devez vous marier bientt; ne lui demande ni le jour ni l'heure, ni
le nom du prtre; je t'instruirai de ces dtails en temps voulu. Sache
seulement que tu n'es pas la fille du comte de Lux, mais seulement une
enfant qu'il a recueillie et dont on ne connat ni le pre ni la mre.
C'est l le secret que tu avais confi  Jeanne d'Albret et qui te
faisait trembler devant lui. Me comprends-tu?

--Oui, madame, dit faiblement Alice.

--Donc,  partir de ce jour, tu es heureuse. Plus de contrainte. Plus
rien qui te gne, puisque je suis seule  savoir...

--Et la reine de Navarre! murmura sourdement Alice.

--Ne t'en inquite plus! rpondit Catherine, d'une voix trange. Donc,
tu vas l'pouser, et vous partirez loin, o vous voudrez, et tu seras
heureuse  jamais... tout cela  condition que tu m'obisses jusqu'au
bout... A la moindre hsitation de ta part, je te brise... et je le tue!

--J'obirai, madame, dit Alice.

--Va, ma fille. Et rappelle-toi que je veux son bonheur et le tien...

Alice demeura immobile.

Il semblait qu'elle ft agite par un combat intrieur.

--Eh bien, Alice? fit la reine. A quoi songez-vous donc?

--Pardon, madame, dit-elle en tressaillant, je... non...

--Voyons, tu as quelque chose  me dire?

--Non... je songeais...

--Ecoute, gronda la reine, es-tu bien sre que tu n'as pas entendu la
conversation que je viens d'avoir?

--Je vous le jure, madame!

La reine connaissait Alice: les moindres intonations de sa voix lui
taient familires. A l'accent de la jeune femme, elle comprit sa
sincrit. Du reste, Alice se remettait maintenant; elle fit la
rvrence et sortit.

Par des couloirs et des escaliers retirs, l'espionne vita les salles
de fte, gagna une porte du Louvre, sortit et rentra dans sa petite
maison de la rue de la Hache.

L, elle s'assit, les coudes sur une table, la tte dans les deux mains,
et elle rflchit:

Et pourtant, il est son fils!... Le sait-elle? Dois-je le lui dire 
lui?... Dois-je le lui dire  elle?... Ah! heureusement que je me suis
retenue  temps, tout  l'heure, lorsque le mot a failli m'chapper...
Je n'ai pas cout, j'ai eu tort. Qu'ont-ils pu se dire?... Voyons, je
ne me trompe pas, ma mmoire est fidle... L-bas,  Saint-Germain,
lorsque la reine de Navarre m'a chasse, elle a bien eu une entrevue
avec Dodat... j'ai bien entendu... ses paroles sont encore dans mes
oreilles... il a dit: Pourquoi ne suis-je pas mort le jour o j'ai
appris que ma mre tait l'implacable Mdicis! Dois-je lui dire que je
sais cela?... Et Catherine, sait-elle que Dodat est son fils?... Si
je lui dis... Ah! qui sait s'il ne se ferait pas un revirement de
coeur!...

Elle songea longuement, tournant et retournant le problme sous toutes
ses faces.

Je ne dirai rien!... telle fut sa conclusion... Si je rvle 
Catherine que le comte est son fils, elle le ferait peut-tre tuer!



VII

PREMIER COUP DE FOUDRE

Nous suivrons maintenant le comte de Marillac qui, aprs avoir quitt
Catherine de Mdicis, tait rentre dans les salons o se dployait la
fte des fianailles.

Ainsi, toute la douleur accumule dans son me se fondait sous les
paroles de Catherine; il retrouvait une mre douloureuse dans cette
reine, qui avait t,  ses yeux, l'implacable ennemie.

Et il cherchait tout simplement Jeanne d'Albret pour lui dire,  elle la
premire, combien il avait t heureux--sans dire le motif de ce bonheur
imprvu, puisqu'il avait jur de se taire. Ensuite, s'il n'tait pas
trop tard, il irait chez Alice.

A ce moment, une bande joyeuse l'entoura, l'enveloppa d'une sorte de
farandole. Dans la bande, le plus joyeux tait le duc d'Anjou.

--Messire, vous ne vous amusez donc pas! criait le duc d'Anjou.

--Mon frre..., songea le comte, qui eut un sourire o parut toute
l'affection qui dbordait de son me.

--Mort-Dieu! messieurs de la Rforme, il faut s'amuser! reprenait Anjou.

--Monseigneur, dit le comte, jamais de ma vie je n'ai eu joie pareille.

--A la bonne heure!

Et toute la bande entourant Marillac, chercha  l'entraner. Et il
sembla au comte que les seigneurs catholiques, qui s'amusaient ainsi,
cherchaient  le rendre ridicule. Un flot de sang monta  son visage,
et, en quelques bourrades, il se dgagea. La bande s'enfuit en riant.

Alors, le comte s'aperut que la fte prenait trange tournure.

Les seigneurs catholiques s'taient organiss par petites bandes de
cinq ou six, et chacune d'elles entourait un gentilhomme huguenot. Sous
prtexte de liesse et d'amusement, chaque huguenot devenait un centre de
moqueries.

Dans une salle, Henri de Barn, saisi ainsi par la bande de Guise,
servait de balle que les gentilshommes catholiques se renvoyaient l'un 
l'autre. Ple et inquiet, le rus Barnais n'en riait que plus fort.

Dans une autre salle, le prince de Cond tenait tte  une dizaine de
catholiques, mais, moins patient que son roi, il rendait coup pour coup
et bourrade pour bourrade. En sorte que, l, les rixes sonnaient la
fte.

Cependant, les huguenots ne pensaient pas encore  mal et faisaient
preuve d'une bonne grce endurante, qui excitait les brocards et les
lazzi des gentilshommes catholiques.

Soudain, une cinquantaine de nymphes se tenant par la main, laissant
voir de leur chair tout ce qu'elles pouvaient en montrer, les yeux
brillants, les lvres ouvertes aux baisers, ces jeunes filles,
disons-nous, se rurent  travers l'immense salon dor o venait d'avoir
lieu un ballet sylvestre, dans lequel elles avaient jou un rle.

--L'escadron volant de la reine! s'cria Guise. Nous allons rire.

Le mot tait bien trouv; il fit le tour des salles. Pontus de Thyard
dclara qu'il fallait des chevaux pour un pareil escadron, et, s'offrant
en exemple, saisit l'une des bacchantes au vol, la plaa  califourchon
sur ses paules.

En un instant, une rumeur de folie secoua la fte, chacune des
bacchantes se trouva  cheval sur quelque seigneur; mais,  part Pon tus
qui tait catholique, tous ces chevaux humains se trouvrent tre des
huguenots; en effet, chacune des bacchantes s'tait accroche  un
huguenot, et, bon gr mal gr, pousse, hisse par des catholiques,
enfourchait ses paules, et le huguenot, moiti riant, moiti
scandalis, se laissait faire.

Alors, chacun de ces huguenots, ainsi transform en bte de somme, fut
saisi par les mains par deux catholiques qui l'entranrent.

Il y eut ainsi une cinquantaine de demoiselles  cheval sur des paules
huguenotes; le tout forma une longue file qui, parmi les tonnerres des
vivats, les cris, les rires, commena  cavalcader.

En tte de cette cavalcade courait le duc de Guise, qui criait:

Place aux centauresses! Place  l'union des sexes et des religions!

Et les centauresses, impudiques et superbes, toutes belles filles,
toutes demoiselles de haute noblesse, agitant leur jambes nues,
comme pour donner des coups d'peron, dpoitrailles, se dmenant,
gesticulant, les centauresses proclamaient la grande victoire de la
messe...

Or, pendant que l'escadron volant de la reine, c'est--dire les
demoiselles que Catherine avaient asservies et dresses aux besoins
de sa politique et de sa police, pendant que les filles de la reine
s'emparaient des huguenots, en mme temps, une scne identique se
produisait, les seigneurs catholiques s'emparaient des dames huguenotes
et les obligeaient  participer  une sorte de sarabande affole.

Ce fut dans ce moment que le roi parut

Les rires s'teignirent d'un coup.

Les huguenots retrouvrent leurs femmes et les catholiques se placrent
en masse sur le passage de Charles IX.

Celui-ci aperut Coligny qui, impassible et les sourcils froncs, avait
assist, ple et muet, aux scnes que nous venons d'esquisser d'un
trait. L'amiral salua profondment le roi; mais celui-ci, s'avanant
vers lui, le saisit dans ses bras, l'embrassa tendrement et lui dit:

--Eh bien, mon bon pre, vous vous divertissez?

--Admirablement, sire, ces messieurs de votre cour ont des faons que je
n'oublierai de ma vie...

--Peut-tre, fit le roi, eussiez-vous prfr un autre amusement, comme,
par exemple, de courir au roi, comme on courre le cerf...

Ces paroles rsonnrent comme un couo de tonnerre; pourtant Charles IX
les avait prononces en souriant.

--Sire, dit l'amiral froidement, j'espre que Votre Majest voudra bien
m'expliquer sa pense...

--Eh! mort-Dieu! commena le roi.

Il tait devenu livide, ses yeux lancrent un double clair, et,
peut-tre se ft-il abandonn  sa fureur, peut-tre et-il laiss
chapper les secrets que sa mre venait de lui rvler, lorsqu'il vit le
visage ple de Catherine sortir, pour ainsi dire, de l'ombre. La reine
s'avana rapidement et, toute souriante, s'cria:

--Eh! monsieur l'amiral, puisque vous vous prparez  courre le duc
d'Albe, il faudra bien vous dcider  courre le roi d'Espagne!

Un soupir de soulagement chappa aux huguenots, tandis qu'un murmure
dsappoint se faisait entendre parmi les catholiques.

--Sire! reprit alors Coligny rayonnant, j'avoue en effet qu'il
m'intresserait davantage de me divertir aux Pays-Bas, bien que la fte
de Votre Majest soit des plus magnifiques...

--Oui, mon digne pre, vous tes homme de camp plutt qu'homme de
cour, je le sais, fit le roi qui, sous les regards de sa mre, s'tait
promptement ressaisi. Mais je ne vois pas mon cousin de Barn...

--Le voici, dit Catherine, et si parfaitement heureux qu'il serait
dommage de troubler son bonheur.

En effet, Henri de Barn passait  ce moment, donnant la main 
Marguerite, et paraissant trs occup  lui conter fleurette.

Charles IX, alors, fit un signe, et la fte reprit de plus belle,
quoique avec un peu plus de modration apparente.

En mme temps, il prit Coligny par le bras et l'emmena en disant:

--Voyons, mon pre, o en sommes-nous de l'expdition aux Pays-Bas?...
Pques-Dieu, savez-vous qu'il se fait l-bas de grands carnages et que
le duc d'Albe a fait occire dix-huit mille huguenots?

--Hlas! sire... je ne le sais que trop; mais, grce  la haute
gnrosit du roi de France, j'espre qu'avant peu nous pourrons arrter
l'affreux massacre...

--Faites vite, monsieur l'amiral, car il se pourrait que d'autres pays,
fussent tents d'imiter ces tueries.

Charles IX marchait vers un trne qu'on lui avait lev dans le salon
central. En route, il rencontra le pote Ronsard, et son visage parut
s'clairer. Il l'emmena aussi. Puis, s'asseyant sur son trne pour voir
la fte, il obligea Coligny  s'asseoir  droite, honneur extraordinaire
qui arracha aux huguenots des trpignements d'enthousiasme.

En mme temps, sur un signe du roi, Ronsard prenait place  sa gauche;
le pote, rouge de plaisir, se confondait en salutations.

--Ronsard, dit gaiement Charles IX. pendant que nos gens s'amusent et
que mon bon pre l'amiral songe  la guerre, faisons des vers, veux-tu?

Ronsard, comme on sait, tait parfaitement sourd.

Il rpondit donc le plus naturellement du monde en faisant allusion  la
place qu'il occupait prs du roi:

--Sans aucun doute, sire, et c'est l un honneur dont je me souviendrai
toute la vie.

--Ecoute, reprit le roi, veux-tu que je te dise le dernier sixain que
j'ai fait? Tu le corrigeras:

  Toucher, aimer, c'est ma devise...

Mais,  peine le roi achevait-il le premier vers de son sixain qu'une
rumeur soudaine s'leva de la grande salle voisine o, une heure plus
tt, avait t jou le grand ballet des nymphes et des dryades.

--La reine se meurt!...

Voici ce qui se passait:

Nous avons vu le comte de Marillac se mettre  la recherche de Jeanne
d'Albret. Il finit par la trouver  peu prs au moment o Charles IX
s'asseyait sur son trne, entre Ronsard et Coligny. Ce moment tait
celui aussi o Catherine de Mdicis, entoure d'une escorte de
gentilshommes, se dirigeait lentement, le sourire aux lvres, vers la
reine de Navarre.

Grave et pensive, Jeanne d'Albret assistait  cette fte donne en
l'honneur de son fils. A deux ou trois reprises, les dames d'honneur et
les gentilshommes qui, autour d'elle, formaient une cour, l'avaient vue
plir; puis une rougeur, ardente comme une flamme, avait remplac cette
pleur.

Cependant, elle ne prtait qu'une mdiocre attention  ces symptmes
d'un mal qu'elle ne pouvait prvoir.

Seulement, elle cherchait des yeux son fils Henri et, quand elle l'avait
trouv, elle le suivait d'un regard inquiet.

Ce fut sur ces entrefaites qu'elle aperut tout  coup le comte de
Marillac qui, faisant effort pour percer le cercle de courtisans,
tchait de s'approcher d'elle.

Elle sourit et tendit la main.

Aussitt, les courtisans s'cartrent et le comte, rayonnant de bonheur,
comme nous avons dit, s'avana vivement pour saisir et baiser la main
qui lui tait tendue.

Mais, au mme instant, la reine retira cette main et la porta  son
front, puis  sa gorge. En mme temps, elle se renversa en arrire,
livide, le front baign de sueur.

--De l'air! De l'air! cria Marillac, en plissant. La reine se trouve
mal...

Aussitt, cris, affolement des femmes, tumulte.

--Oh! mon Dieu, dit une voix douce et tremblante d'motion, qu'a donc
notre chre cousine?...

Et l'on vit Catherine de Mdicis s'approcher prcipitamment, se pencher
sur Jeanne d'Albret, avec tous les signes d'un violent chagrin.

--Vite! Vite! ordonna-t-elle. Qu'on cherche matre Par...

Vingt courtisans se prcipitrent vers le mdecin du roi. Mais dj,
grce  un flacon que lui faisait respirer Catherine, la reine de
Navarre reprenait ses sens et balbutiait:

Ce n'est rien... la chaleur... l'motion... C'est vous, mon cher
enfant?...

--Oui, madame, rpondit Marillac d'une voix bouleverse. Plaise au Ciel
de prendre ma vie plutt que la vtre!...

A ce moment, Ambroise Par se penchait sur la reine et l'examinait
attentivement.

--A moi! rla tout  coup Jeanne d'Albret... Mon fils! Je veux voir mon
fils! Oh! je brle! Mes mains brlent...

Par saisit les mains de la reine, tandis qu'on courait chercher Henri
de Barn.

Jeanne d'Albret, pour la deuxime fois, perdit connaissance. Et, cette
fois, le flacon de sels fut impuissant. Henri arrivait  ce moment. Il
vit sa mre mourante. Il plit affreusement et, saisissant le mdecin
par le bras, lui dit d'une voix basse et terrible:

--La vrit, monsieur! Au nom du Dieu vivant, la vrit!...

Par. boulevers lui-mme, la tte perdue, murmura imprudemment:

--Elle va mourir!

Alors, Henri se jeta  genoux, saisit sa mre, se cramponna  elle, et
les sanglots de ce roi, qui paraissait si jovial, furent effrayants.
Effrayante aussi fut la douleur de Marillac qui, ayant recul quelque
peu, s'adossait  une colonne pour ne pas chanceler.

Catherine avait port les mains  ses yeux et s'criait:

--O mon Dieu! Quel affreux malheur!...

Et, de salle en salle, de groupe en groupe, touffant les rires,
chassant la joie, se propagea la sinistre rumeur parmi les huguenots:

--La reine se meurt!...

Coligny accourait  son tour. Cond, d'Andelot, les principaux huguenots
se plaaient autour de la reine de Navarre, comme s'ils eussent compris
vaguement que ce malheur qui les frappait tait peut-tre un mystrieux
avertissement de mort pour chacun d'eux.

Cependant, Charles IX avait appris en plissant la nouvelle.

Il allait s'crier, s'tonner, lorsque, comme tout  l'heure, il vit les
yeux de sa mre fixs sur lui.

Et ces yeux lui recommandaient si imprieusement le silence, ils taient
d'une si formidable loquence, que Charles IX comprit sans doute! Il
baissa la tte et dit tout haut:

--Allons, la fte est finie!

Vingt minutes plus tard, toutes les lumires taient teintes au Louvre
et tout paraissait dormir.

Dans l'oratoire, Catherine et Ruggieri, ples tous deux et suant le
crime, causaient  voix basse.

--Que disait-elle? demandait l'astrologue.

--Qu'elle brlait... partout... et surtout aux mains...

Ruggieri hocha la tte et dit:

--La chose s'est faite par les gants...

--Ah! mon ami, ton coffret est une merveille...

--La merveille, dit Ruggieri, c'est que vous ayez fait accepter le
coffret  Jeanne d'Albret, sans veiller ses soupons.

Le lendemain matin, le bruit se rpandit dans Paris que la reine de
Navarre tait morte d'un mal foudroyant, d'une sorte de fivre inconnue.
Et,  ceux qui s'tonnaient de cette mort imprvue, on rpondait
gnralement qu'aprs tout, cela faisait une hrtique de moins et que
cela n'empchait pas les Parisiens de se rgaler des grandes ftes qui
auraient lieu pour le mariage d'Henri de Barn et de Marguerite de
France.



VIII

GILLOT

Revenant en arrire, nous renouerons connaissance avec l'intressant
Gillot au moment mme o, son oncle lui ayant proprement coup les deux
oreilles, il demeura tendu sans connaissance sur le sol humide des
caves de l'htel de Mesmes.

On se souvient que le digne oncle Gilles avait demand  Damville:

--Que ferons-nous de cet imbcile? Faut-il l'achever?

Et que le marchal avait rpondu:

--Non pas, car il peut nous servir.

Gillot demeura vanoui, mais ne tarda pas  revenir  lui.

Son premier mouvement fut de porter les deux mains  ses oreilles, comme
s'il lui ft rest un vague espoir d'avoir rv. Mais ses mains ne
rencontrrent que les compresses, imbibes de vin et d'huile, que son
oncle lui avait mises autour de la tte.

--Hlas! dit-il, je n'ai donc plus d'oreilles! De quel oeil vais-je tre
considr? Je vais passer pour un monstre. Cependant, il me semble que
je perois le bruit de mes propres paroles...

Gillot se remit sur pied et constata qu' part la violente douleur qu'il
prouvait, de chaque ct de la tte, il se portait, en somme, comme
s'il n'et subi aucune fcheuse mutilation.

Il reprit donc courage et, tout affaibli qu'il tait par la souffrance,
il allait entreprendre l'ascension de l'escalier, lorsqu'au haut de cet
escalier parut quelqu'un.

C'tait l'oncle Gilles.

Il vient m'achever, songea tristement Gillot. Sans doute le marchal
lui a donn l'ordre de m'exterminer!

A sa grande stupfaction, son oncle s'approcha de lui, avec un sourire
des plus gracieux.

--Eh bien, mon pauvre ami, comment te sens-tu?

--Heu!... Bien mal, mon oncle.

--Courage... On te soignera, on te dorlotera, tu guriras.

--Ainsi, vous ne voulez pas me tuer?

--Pourquoi te tuerais-je? imbcile! Monseigneur te fait grce. Et, non
seulement il te fait grce de la vie, mais encore il veut faire ta
fortune.

--Ma fortune? balbutia Gillot.

--Oui, imbcile! A condition que tu lui obisses pour lui faire oublier
ta honteuse trahison.

--Ah! mon oncle, je m'en repens bien, je vous jure.

--Tant mieux, car, si tu es sincre, tu es en passe de devenir un homme
riche.

On se souvient sans doute que l'avarice tait le vice favori de matre
Gillot, et que c'tait mme ce vice qui l'avait perdu.

--Parlez, mon digne oncle, dit-il d'une voix tremblante d'motion. Je
suis tout prt  obir. Qu'ordonne monseigneur?

--D'abord, de te gurir!

Et, soutenant son neveu par-dessous le bras, Gilles le conduisit dans sa
chambre, le fit coucher dans son propre lit et commena  lui donner les
soins les plus dvous.

A peine fut-il dans le lit qu'une fivre violente se dclara.

Gillot eut le dlire pendant deux jours, c'est--dire qu'il passa ces
deux jours  supplier son oncle de lui rendre ses oreilles.

Gilles, impatient, finit par le menacer du billon. Au bout du sixime
jour, la fivre tait tombe; au bout du dixime, les blessures taient
cicatrises et Gillot pouvait se lever.

Le quinzime jour, Gillot put sortir.

Son premier soin fut de courir acheter un certain nombre de bonnets,
capables de lui couvrir entirement la tte, du front  la nuque.

Sur ce bonnet, il plaait son chapeau ordinaire.

En se regardant dans un miroir, il trouva qu'il pouvait encore faire
assez bonne figure.

Ce jour-l, Gillot eut avec son oncle une trs longue conversation.

A la suite de cette conversation, il s'habilla de ses habits du
dimanche, et Gilles lui dit:

--Va, maintenant, va, je te donne ma bndiction...

--J'aimerais mieux quelques cus d'acompte, dit Gillot.

Gilles fit la grimace, mais s'excuta.

--Russiras-tu  entrer seulement? demanda-t-il d'un air offensant pour
les capacits intellectuelles de son neveu.

--J'en rponds, dit Gillot: j'ai un moyen infaillible.

--Lequel?

--Mes oreilles!

L-dessus, laissant son oncle abasourdi mditer cette rponse, le matois
Gillot s'loigna.

Nos lecteurs ont vu comment Gillot tait entr  l'htel Montmorency.
Il avait rencontr le vieux Pardaillan dans la loge du suisse. Et le
routier l'avait emmen dans la chambre qu'il occupait.

Lorsqu'ils furent arrivs dans sa chambre, le routier s'assit  cheval
sur une chaise  dossier de bois plein, allongea les jambes, plaa les
coudes sur le dossier de la chaise et inspecta Gillot, qui prit une
attitude digne, ferme et modeste.

--Ainsi, dit Pardaillan, tu peux nous rendre service?

--Je le crois, monsieur;

--Trs bien, Gillot. Nous allons voir ce qu'on peut tirer de toi.
Seulement, avant tout, il faut que je te dise une chose.

--Laquelle, monsieur?

--Si jamais je surprends chez toi la moindre vellit de trahison... Si
je te surprends  couter aux portes...

--Eh bien, monsieur?

--Eh bien, je te coupe la langue.

Gillot demeura plus d'une minute suffoqu par cette perspective. Quoi?
Aprs les oreilles, la langue!

--Mais enfin, monsieur, s'cria-t-il, quelle rage avez-vous de me
vouloir ainsi dcouper vif?

--Que veux-tu? C'est ma manire,  moi. Il parat que c'est aussi celle
de ton oncle. Mais, pour en revenir  ta langue, sois assur que, si
jamais j'apprends que tu as racont  qui que ce soit ce qui se passe
ici, eh bien, je te la couperai!

Cette menace donna la chair de poule  Gillot, qui se demanda aussitt
s'il ne ferait pas mieux de s'en aller. Mais il rflchit que la colre
de l'oncle serait terrible. D'autre part, la rcompense promise n'avait
pas t sans lui inspirer quelque courage.

--Pendant qu'on me dcoupe, songeait-il, un peu plus, un peu moins...
J'en serai quitte pour ne plus parler.

Seulement, O s'arrtera ce dcoupage? Car, enfin, si, aprs les
oreilles, on me coupe la langue, il faudra bien un jour que mon nez y
passe, et puis peut-tre la tte...

--Que penses-tu? demanda Pardaillan.

--Je pense, monsieur,  ce que je pourrais bien dire pour vous persuader
de ma bonne foi. Pendant que j'ai encore une langue, je voudrais m'en
servir pour vous jurer obissance et fidlit...

--Voyons donc. Quel genre de services peux-tu nous rendre?

--Eh bien, monsieur, je n'ai pas t sans m'apercevoir qu'il existe
quelque inimiti entre vous et monseigneur de Damville. Je crois que, si
vous pouviez occire ce digne seigneur, vous n'hsiteriez gure. Et je
puis vous affirmer que, si vous tombiez aux mains de mon ancien matre,
au bout de cinq minutes, vous vous balanceriez dans le vide, une bonne
corde au cou.

--Continue, Gillot. Sais-tu que tu parles bien?

--Merci, monsieur. Je suppose que vous soyez, tenu au courant des
faits et gestes de monseigneur de Damville. Voil, je pense, qui vous
permettrait de vous dfendre?

--Mais tu es vraiment moins bte que tu n'en as l'air!

--C'est--dire que mon petit plan vous convient?

--Oui, mais comment ferai-je pour savoir ce que veut entreprendre le
marchal, puisque tu ne peux plus rentrer  l'htel de Mesmes?

--C'est vrai que je n'y peux plus rentrer sous peine de mort. Car,
monseigneur et mon oncle m'ont dclar que je serais pendu si je
reparaissais jamais en leur prsence.

--Alors? Comment feras-tu?

--Monsieur, avez-vous jamais entendu dire que, ce que femme veut, Dieu
le veut? Eh bien, il y a une femme, ou plutt une jeune fille,  l'htel
de Mesmes. Elle s'appelle Jeannette.

--Ah! ah! fit Pardaillan qui se rappela ce que le chevalier lui avait
racont.

--Or, continua Gillot, Jeannette m'aime et nous devons nous marier. Je
peux lui faire faire tout ce que je voudrai. Et, comme c'est une fine
mouche, elle saura, si je veux, tout ce qui se dit, se fait et se pense
dans l'htel de Mesmes.

--Admirable!...

--Mon plan vous convient donc?

--Il me convient. Et que demandes-tu pour me servir ainsi?

--Je vous l'ai dit: de m'aider  me venger de mon oncle, qui m'a coup
les oreilles.

--Bon! je te promets de te livrer ce vieux Satan pieds et poings lis,
et tu en feras ce que tu voudras. Voyons, que lui feras-tu?

--Monsieur, je lui rendrai la pareille!

--Bravo!... Et quand commenceras-tu  entrer en campagne?

--Ds le plus tt...

--C'est bon. Maintenant, songe que, si je suis content de toi, non
seulement tu seras veng de ton avare d'oncle, mais encore tu auras des
cus  n'en savoir que faire.

Gillot prit aussitt un air de jubilation qui acheva de persuader
entirement le vieux routier.

C'est ainsi que le plus fin renard peut parfois se laisser prendre.

Il faut dire aussi que Gillot, matois et retors comme son oncle, avait
admirablement jou son rle. Quoi qu'il en soit, il fut install dans
l'htel Montmorency, qui abrita ds lors un tratre.

Gillot ne perdit pas son temps.

Il passa le restant de la soire et la journe du lendemain  tudier le
plan de l'htel Montmorency.

Le surlendemain, il sortit aprs avoir dit  Pardaillan qu'il allait
voir Jeannette et s'entendre avec elle. Le drle se rendit  l'htel de
Mesmes, en s'assurant tous les cent pas qu'il n'tait pas suivi.

--Eh bien? lui demanda l'oncle Gilles.

--Eh bien, mon oncle, je suis dans la place S

Gilles regarda son neveu avec une certaine admiration. Puis il alla
chercher une feuille de papier, une plume, de l'encre, installa Gillot
devant une table et lui dit:

--Explique...

Et Gillot expliqua. C'est--dire qu'il commena par tracer un plan de
l'htel Montmorency qui, tout grossier qu'il tait, n'en devait pas tre
moins prcieux.

--L,  gauche, mon oncle, voyez-vous, c'est un grand btiment pour les
hommes d'armes et les chevaux.

--Combien d'hommes?

--Vingt-cinq, mon oncle, arms de bonnes arquebuses.

--Bon. Continue...

--Voyez, mon oncle, ce btiment est plac en arrire de la loge du
suisse... en face la loge, ce carr que je dessine reprsente un autre
btiment, pareil  celui des gens d'armes.

--Et que contient-il?

--Il sert de logis  une dizaine de gentilshommes dvous au marchal.

--Vingt-cinq et dix, cela fait trente-cinq hommes.

--Justement; mais ce n'est pas tout; et mme cela n'est rien...

--Comment, il y aurait donc une autre garnison?

--Il y a M. le chevalier et son pre... le coupeur de langues! dit
Gillot en frmissant.

--Que veux-tu dire, imbcile?

--Rien, mon oncle, sinon que les deux damns Pardaillan valent peut-tre
 eux seuls les vingt-cinq gens d'armes et les dix gentilshommes.

--C'est possible. Et o sont-ils logs, ces deux enrags?

--Attendez, mon oncle. Le deuxime tage du btiment aux gentilshommes
est occup par les laquais, au nombre d'une quinzaine. Bon. Maintenant,
vous voyez que le btiment des curies et gens d'armes et le btiment
des gentilshommes sont spars par ce carr qui reprsente une cour
pave. Au fond de ce carr, se dresse l'htel lui-mme, c'est--dire
l'habitation du marchal. Vous voyez que ce logis ne touche pas aux deux
autres constructions, en sorte que l'htel est compltement isol. En
arrire, il y a un jardin.

--Je vois. Parle-moi donc de ce logis isol.

--C'est l, je vous dis, qu'habite le marchal; c'est l, dans des
appartements ayant vue sur le jardin, que logent les deux dames; c'est
l, aussi, que sont logs les deux Pardaillan.

Le marchal de Damville connaissait parfaitement l'htel de Montmorency.
Le plan de Gillot ne devait donc pas lui servir; mais, ce plan indiquait
comment taient disposes les forces de l'htel, et cela pouvait lui
tre prcieux.

L'oncle Gilles ne marchanda pas les loges  son neveu, mais il ajouta:

--Il faut maintenant que nous soyons tenus au courant de ce qui se passe
l-bas. Il faut donc que tu trouves le moyen de venir ici, tous les deux
ou trois jours...

--Ce moyen est tout trouv, dit paisiblement Gillot.

--Explique-moi cela!

--Dame! M. de Pardaillan croit que je viens ici pour vous espionner;
oui, je lui ai fait croire cela!

Gilles rpondit:

--Gillot, jamais plus je ne t'appellerai imbcile! Encore quelques
efforts et tu auras conquis le fameux coffre qui,  ce que tu m'as
assur toi-mme, t'avait tant bloui.

Gillot quitta donc l'htel de Mesmes, radieux et convaincu que sa
fortune tait faite.

--Que vais-je bien raconter au Pardaillan? rflchit-il, chemin faisant.

Il eut soudain un tressaillement.

--Mais, s'cria-t-il en lui-mme, puisque je vais avoir un trsor pour
dire ce qui se passe  l'htel de Montmorency, pourquoi n'en aurais-je
pas un autre, en racontant ce qui se passe  l'htel de Mesmes?

Trahir des deux cts, c'tait recevoir des deux mains; et il rsolut de
trahir son oncle auprs de Pardaillan, comme il trahissait Pardaillan
auprs de son oncle.

Gillot rsolut de faire double fortune.

Aussi, lorsqu'il rentra  l'htel de Montmorency, s'empressa-t-il de
dire  Pardaillan:

--Ah! monsieur, j'en ai de belles  vous raconter. Je viens de voir
Jeannette, et je suis sr que je vais vous intresser.

Dcidment, songea Pardaillan, j'ai fait l une prcieuse acquisition!



IX

PANIGAROLA

Pendant toute cette priode, le rvrend Panigarola, qui s'tait nagure
signal par la violence de ses attaques contre les huguenots, ne parut
pas en chaire.

Il avait mme renonc  ses sinistres fonctions de crieur des morts.

A quoi songeait-il? Que mditait-il?...

Deux jours aprs les funrailles royales qui furent faites  Jeanne
d'Albret, vers la tombe de la nuit, une litire, de bourgeoise
apparence, s'arrta devant le couvent des Barrs.

Deux femmes en descendirent et entrrent dans le parloir. Elles taient
voiles de noir.

Le frre portier leur ayant demand ce qu'elles voulaient, la plus jeune
rpondit qu'elles dsiraient parler  l'abb lui-mme.

Le moine ayant, rpondu, en levant les bras au ciel, qu'on ne parlait
pas ainsi au rvrendissime abb du couvent, la plus vieille, ou, du
moins, celle qui paraissait telle, tira une lettre de son sein et la
remit au portier.

--Portez cela  M. l'abb, dit-elle... Et htez-vous, si vous ne voulez
tre chti.

Cette femme parla d'un tel ton d'autorit que le moine, abasourdi, se
hta d'obir. Il parat que la visiteuse tait femme de qualit, car,
 peine l'abb eut-il parcouru la lettre qu'il plit, se troubla et
s'empressa de courir au parloir.

Que devint la stupfaction du digne frre portier lorsqu'il vit son abb
s'incliner avec humilit devant la femme voile de noir!

Et cette stupfaction elle-mme devint presque du scandale lorsque
l'abb, aprs quelques mots prononcs  voix basse, introduisit la femme
dans le couvent et la guida  travers les longs couloirs dserts.

La plus jeune tait demeure au parloir.

L'abb, suivi de la dame voile, s'arrta enfin devant une cellule.

Et cette cellule, c'tait celle du rvrend Panigarola. Les portes des
cellules taient toujours ouvertes.

--C'est l! murmura l'abb qui, aussitt, se retira.

La femme entra.

Panigarola, en l'apercevant, se redressa soudain.

La femme laissa alors tomber son voile.

--La reine! murmura le moine.

En effet, c'tait Catherine de Mdicis!

--Bonjour, mon pauvre marquis, dit la reine en souriant. Il faut donc
que ce soit moi qui vienne vous trouver au fond de ce hideux monastre.
Sans compter que, pour y entrer, j'ai t oblige de me montrer  votre
abb, en sorte que, dans dix minutes, toute la communaut saura que la
mre du roi est ici...

--Rassurez-vous, madame, dit Panigarola, le vnrable abb est incapable
de trahir un incognito de cette importance. Mais il y avait un moyen
bien simple de vous viter toute inquitude en me faisant appeler. Je me
fusse rendu au Louvre au premier ordre de la reine.

--Est-ce bien sr?

--Par devoir, un homme de Dieu ne ment pas.

--Oui, mais j'ai connu un certain marquis de Pani-Garola qui n'en
faisait qu' sa tte.

--L'homme dont vous parlez est mort, madame.

Panigarola se redressa. Sa figure ravage apparut blafarde et dure, avec
un caractre d'trange grandeur; dans les plis de sa robe blanche et
noire, il se ptrifia comme une statue.

Catherine regarda autour d'elle, comme pour chercher un sige.

Panigarola, sans hte, avana l'unique escabeau de la cellule.

--Non, fit Catherine en riant, ce serait trop dur; je n'ai pas encore
fait de voeux, moi!

Et elle s'assit au bord du lit du moine.

--Asseyez-vous, marquis, reprit la reine, en dsignant  son tour
l'escabeau.

Panigarola refusa d'un signe de tte qui indiquait son respect des
hirarchies et de l'tiquette.

--Marquis, reprit la reine, convenons d'une chose, C'est qu'en ce moment
je ne suis pas la reine, mais seulement une amie... une vritable et
sincre amie... Mais comme vous avez donc chang, mon pauvre Pani!
Est-ce bien vous que je revois si ple, si amaigri, presque dcharn?...
Peut-tre y a-t-il des remdes au mal qui vous ronge...

Tandis que Catherine s'exprimait ainsi avec une sorte d'enjouement, le
moine avait accentu la raideur de son maintien.

Il avait  demi ramen son capuchon, qui retombait presque sur les yeux.

En sorte qu'on ne voyait plus rien de lui que le bas de son visage
maci, une bouche sans sourire.

--Madame, dit-il d'une voix grave, vous me demandez de la franchise.
En voici. Lorsque je suis arriv  la cour de France, vous vous tes
figure que j'tais un missaire des rpubliques italiennes et que je
venais conspirer avec le marchal de Montmorency. Vous avez suppos
que j'tais porteur de redoutables secrets. Alors, pour m'arracher ces
secrets, vous avez lanc sur moi une de vos espionnes. Cette femme n'a
pas tard  se convaincre que je ne songeais gure  conspirer. Ds
lors, vous ftes rassure, et Votre Majest daigna mme, alors, me faire
des offres que je fus oblig de dcliner. Vous me proposiez en effet
de devenir un homme de parti, alors que jeune, dbordant de vie et
de passion, je ne songeais qu' aimer la vie dans toutes ses
manifestations. Malgr mon refus, Votre Majest voulut bien m'honorer en
effet de son amiti... peut-tre espriez-vous qu'un jour viendrait o,
quelque grande catastrophe ayant fait dvier ma vie, je serais entre
vos mains un instrument de politique plus complaisant... Daigne Votre
Majest ne pas s'offenser de la violence de ma franchise...

--Mais je ne me fche pas, mio caro, dit Catherine en accentuant son
sourire. Je me demande seulement comment vous avez su que j'avais
souponn en vous un espion des princes italiens?

--De la faon la plus naturelle, madame: la femme que vous aviez lance
sur moi est tombe malade.

--Des suites de ses couches, je le sais... car vous tes pre, mon cher
marquis.

Un effrayant sanglot rla dans la gorge du moine.

--C'est vrai, continua-t-il. Cette femme devint mre... Une nuit,
elle m'avait vol mes papiers pour vous les remettre. C'est ainsi que
j'appris qu'elle tait une de vos cratures... Lorsqu'elle devint mre
et qu'elle fut malade, dans son dlire, elle m'instruisit de ce que vous
aviez mdit contre moi. Ce fut alors que je lui fis crire cette lettre
o elle s'accusait elle-mme d'avoir tu son fils. Et moi, pour me
venger, sachant l'usage que vous en feriez, je vous remis cette lettre.

--Ah! ah! vous aviez donc pens que je ferais juger Alice et que le
bourreau serait charg de votre vengeance!...

--Non, madame; je vous avais observe, je vous connaissais... C'est vous
dire que je vous savais incapable d'un acte aussi peu profitable que de
tuer une femme, d'un seul coup. Je pensais qu'arme de cette lettre vous
obligeriez cette femme  devenir votre esclave; je pensais qu'un
jour viendrait o elle aimerait; je pensais que vous n'auriez pas la
gnrosit de couvrir son pass; je pensais que, ce jour-l, elle
souffrirait ce que j'avais souffert, et que je serais veng... Vous
m'avez demand de la franchise, madame...

--Oui. En voil, et de la vraie! Mais, je ne vous en veux pas, au
contraire! Vous tes un homme suprieur, marquis!

--Ah! madame, s'cria le moine avec un sombre accent de dsespoir, bnie
serait la minute o, pour vous avoir offense, vous me livreriez au
bourreau! Car, je serais alors dlivr de cette existence que je n'ai
pas le courage de terminer! Quant  tirer parti de moi... regardez-moi,
je ne suis plus qu'une loque humaine... J'ai eu un moment l'espoir qu'
force de tourmenter mon cerveau j'en arriverais  croire en Dieu...

--Et vous ne croyez pas?

--Non, madame.

--Je vous plains, dit Catherine.

--J'ai fait ce que j'ai pu; mes prdications furieuses contre les
hrtiques, l'audace de mes attaques contre le roi, votre fils, avaient
fini par m'exalter... mais je suis retomb dans mon nant...

--Pourquoi? demanda vivement la reine.

--Parce que j'ai rencontr cette femme; parce que l'amour que j'avais
cru touff s'est rveill plus violent que jadis!...

Les yeux de Catherine lancrent un clair.

Je le tiens! songea-t-elle.

Il y eut quelques minutes de long silence, pendant lesquelles Catherine
se garda de faire le moindre geste.

Ce fut le moine qui revint le premier. Il fixa sur la reine un regard
interrogateur.

--Vous voulez savoir ce que je suis venue faire ici? demanda Catherine.

--J'ai le devoir d'couter Votre Majest, mais non le droit de
l'interroger.

--Eh bien, je vais donc faire comme si vous m'aviez interroge et vais
rpondre  la question que je lis dans vos yeux. Rassurez-vous, je ne
viens pas vous demander d'tre mon confesseur...

Le moine avait repris son attitude de statue. Rien ne paraissait frmir
ou vivre en lui.

--C'est un cas de conscience que je veux vous exposer. Je pense que
vous tes, comme moi, intress  sa solution. Dites-moi, marquis, ne
pensez-vous pas que vous tes assez veng, et qu'Alice a assez souffert?

Cette fois, les paupires baisses du moine se relevrent lentement et
son regard se fixa sur la reine, avec pouvante.

--Vous me parliez d'une lettre, reprit-elle, de cette lettre qu'elle a
crite sous votre dicte et que vous m'avez remise; je vais vous dire,
marquis. Cette lettre, je veux la rendre  la malheureuse. Moi, je
trouve que c'est assez. Et vous?

--Je suis de l'avis de Votre Majest, dit Panigarola d'une voix morne.

Ah! ah! songea la reine. Joue-t-il au plus rus?... Non, par la Madone,
il n'est que trop sincre!

Et elle ajouta:

--Je suis heureuse de ce que vous me dites l, car la lettre... eh bien,
je l'ai dj rendue  Alice.

Panigarola dit d'une voix paisible--trop paisible pour l'oreille exerce
de Catherine:

--En sorte que la voil libre? Je veux dire: dlivre de vous, madame.

--Et de vous, mon rvrend pre.

--Je ne l'ai jamais menace.

--Allons, marquis, vous tes encore un enfant. Faut-il vous dire
que j'ai assist  la scne de la confession d'Alice dans
Saint-Germain-l'Auxerrois? A l'entrevue que vous avez eue avec elle,
chez elle? J'ai tout vu, tout entendu, sinon par mes yeux et mes
oreilles, du moins par des yeux et des oreilles qui m'appartiennent.
Je sais que vous aimez Alice. Je sais que vous avez raval votre noble
lgance au hideux mtier de crieur des trpasss pour pouvoir, la nuit,
aller rder et sangloter autour de sa maison. Vous l'adorez encore, vous
dis-je.

--Vous ai-je dit que je ne l'aimais pas? fit le moine.

Et cette fois la statue parut s'animer.

--Je l'aime! continua-t-il. Et j'prouve une joie affreuse  dire tout
haut ce que je me rpte tout bas dans le silence de mes nuits sans
sommeil. Oui, ma pense a sombr dans un ocan de dsespoir et, lorsque,
perdu, je lve les yeux au ciel, je n'y dcouvre pas l'toile qui
pourrait me ramener  l'apaisement. Dieu, espoir suprme! je t'ai
cherch: tu n'es que nant... En moi, madame, il ne reste plus rien; je
suis une ombre, moins qu'une ombre... Et pourtant, lorsque j'entre dans
les obscures profondeurs de ma conscience, parfois, dans la nuit de mon
deuil, je vois luire l'aube incertaine d'un sentiment nouveau...

--Quel est donc ce sentiment? demanda Catherine tonne.

--La piti, rpondit le moine. Ah! madame, je sais que je vous parle en
ce moment une langue ignore de vous, inconnue des hommes de ce temps...
Et pourtant il m'arrive de me dire que la piti sauvera le monde.

--Folie! murmura Catherine. Rves insenss d'un esprit aux abois!
Allons, je n'ai rien  faire ici.

Le moine entendit ou n'entendit pas. Mais il continua:

--Voil ce que parfois je songe, Majest... Alors je sens mes douleurs
s'apaiser. Alors je renonce  rder autour de la femme que j'aime. Alors
je m'enferme dans cette cellule, et c'est de la piti qui s'lve de mon
coeur vers cette malheureuse qui me fit souffrir, mais qui souffre plus
que moi peut-tre...

--Vous tes de bonne composition, marquis..., dit Catherine en se
levant.

Panigarola s'inclina lentement comme s'il n'et eu; plus rien  dire.

La reine fit deux pas vers la porte.

Tout  coup une ide soudaine la fit s'arrter court.

Elle se retourna  demi vers le moine, courb dans une attitude o il y
avait plus de politesse pour la femme que de respect pour la reine.

--Je vous flicite, dit-elle sans ironie apparente. Alice sera donc
heureuse, puisque la voil dlivre de vous, dlivre de moi et qu'elle
partagera ce divin bonheur avec l'homme qu'elle aime.

--L'homme qu'elle aime! murmura Panigarola livide.

--Eh! oui: monsieur le comte de Marillac, ami fidle du roi de Navarre.
Ce digne huguenot pousera son Alice ds que les noces du Barnais
seront accomplies, il l'emmnera l-bas dans son pays et, comme la paix
rgnera dans le royaume, rien ne viendra troubler le parfait bonheur des
jeunes poux.

Ce que Panigarola souffrit dans cet instant, lui seul et pu le dire.
L'infernale Catherine venait d'un seul mot de rveiller en lui tous les
dmons de la jalousie. Marillac!... Il avait fini par l'oublier! A force
de s'hypnotiser dans la pense d'Alice,  force de supputer ce qu'elle
avait d souffrir, oui, il avait eu piti d'elle...

Des rves de pardon l'avaient hant, aussi.

Qui savait si, un jour, il ne conduirait pas auprs d'Alice le petit
Jacques Clment?

--Vous avez assez pay votre crime, lui dirait-il, embrassez votre
enfant!

Dans ces rves heurts, dans cette sombre recherche de l'apaisement, le
comte de Marillac n'existait plus.

Un mot de Catherine de Mdicis le fit revivre dans l'esprit du moine.

La passion devait tre la plus forte! S'il pardonnait  l'amante
malheureuse, il ne pardonnait pas au rival heureux!

Peut-tre  ce moment hassait-il Marillac autant qu'il aimait Alice.

--L'homme qu'elle aime! avait rpt Panigarola.

--Vous avez piti de celui-l aussi? dit Catherine. Je vous jure que lui
n'aurait pas piti de vous.

Et, brusquement, le moine comprit qu'il voulait tuer Marillac.

Il comprit le sens de ce qu'il appelait sa piti: Alice ne devait tre 
personne! Et Marillac devait disparatre!

--Que la femme vive! gronda-t-il. Qu'elle vive en paix, autant, que la
paix peut descendre en elle! Mais l'homme!... ah! l'homme! C'est autre
chose!...

--Allons donc! dit Catherine. Que pouvez-vous contre lui?

--Rien! fit le moine, qui grina des dents. Mais vous pouvez tout, vous!

--C'est vrai. Mais que m'importe? Que Marillac pouse Alice de Lux,
qu'ils s'aiment, qu'ils s'adorent, qu'ils s'en aillent, enfin, qu'est-ce
que tout cela peut me faire?...

--Qu'tes-vous venue faire ici? clata le moine. Vous tes la reine! Je
dis la reine la plus puissante de la chrtient! Les instructions que
j'ai reues de Rome vous indiquent comme la matresse absolue des
destines catholiques! Reine, je vous ai parl sans respect; chef des
catholiques, je vous ai cri que je n'ai ni foi ni croyance! Et vous ne
me faites pas saisir pour me jeter en quelque cachot, pour offrir ma
mort en exemple aux hrtiques! Pourquoi m'coutez-vous avec tant
de mansutude?... Madame, vous avez besoin de moi pour assouvir une
vengeance que j'ignore, pour servir de tnbreux projets! Eh bien, soit.
Je me donne  vous!

--Enfin, je vous retrouve! dit gravement Catherine. Tout ce que vous
avez dit, je l'oublie. Je suis venue vous trouver parce que j'ai besoin
de vous. Et je comptais sur votre aide parce que je connaissais votre
haine pour Marillac.

--Parlez donc! Parlez, madame! Dlivrez-moi de cette jalousie, et prenez
mon me!

--Je la prends! dit Catherine avec un calme trange.

Panigarola avait enfonc ses mains sous sa robe et ensanglantait ses
ongles sur sa poitrine.

Piti, amour, douleur, tout disparaissait de lui.

Il tait seulement l'homme qui hait.

Catherine, sre dsormais d'avoir conquis le moine, reprit avec une
simplicit d'accent qui et pu paratre plus terrible que les cris
d'angoisse du moine:

--En somme, que voulez-vous? Qu'Alice ne soit pas la femme du seul homme
qu'elle ait jamais aim? Vous voulez tuer cet homme? Et vous voulez
aussi qu'Alice ne sache pas que le meurtrier c'est vous? Car vous aimez,
car vous esprez encore! Eh bien, tout cela est facile si vous me donnez
en change l'aide que je suis venue vous demander.

--Je suis prt, dit Panigarola dans un souffle.

--coutez. Par votre loquence emporte et sauvage, vous tes devenu
l'homme qui peut bouleverser Paris. Pourquoi, tout  coup, avez-vous
gard le silence? C'est votre affaire. Mais, maintenant, je vous dis:
remontez dans la chaire, parcourez les glises de Paris, parlez, parlez
encore comme vous parliez...

--Que m'importent les prdications, maintenant!

--Insens! Oubliez-vous que Marillac est huguenot?

Panigarola poussa un effroyable soupir.

--La paix est faite, reprit Catherine avec un livide sourire. Et
j'espre qu'elle sera maintenue. Mais il y a parmi ces huguenots une
centaine de mauvaises ttes que jamais je ne pourrai rduire  la
raison. Il s'agit de les faire disparatre. M'entendez-vous? Un procs
est impossible. Le procs de cent huguenots serait le signal de
nouvelles guerres. Mais, si le peuple, dans un jour de colre, tue ces
hommes, s'ils disparaissent dans une tourmente, et que le roi dsavoue
ces meurtres, que je les dsavoue aussi, la paix est  jamais
consolide. Or, que faut-il pour cela? Surexciter les passions, mettons
les superstitions du peuple, ouvrir la cage de ce fauve, lui montrer ses
victimes!... Pour cela, il faut votre terrible loquence!...

Le moine ne rpondit pas tout de suite.

Une fivre l'exaltait. Avec sa brlante imagination, il se voyait
dcrtant la mort des huguenots.

Et c'tait un rve trange, d'une tragique ampleur, que de dcrter
la mort, de traverser la ville comme un mtore dvastateur, de faire
natre sous ses pas les incendies, de marcher dans des fleuves de sang,
et d'arriver enfin  Alice en lui disant:

--Voyez! Paris brle! Paris meurt! Pour tuer Marillac, j'ai gorg
Paris!...

Panigarola presque dlirant, l'oeil en feu, le visage boulevers,
effroyable  voir, saisit la main de Catherine.

--Demain, madame, je prcherai dans Saint-Germain-l'Auxerrois.

--Ne vous inquitez donc plus du reste! dit-elle rapidement. Et mme,
tenez, marquis... je vous rponds que des miracles vont s'accomplir, et,
que le premier de ces miracles, c'est que vous serez aim!

--Moi! rugit-il avec un accent de dsespoir indescriptible.

--Vous!... Aim d'Alice!... Je la connais!... Elle mprise vos larmes;
couvert de sang et d'horreur, vous lui apparatrez comme un dieu!...
Nous, nous serons prts...

--Comment?

--Les maisons des cent condamns seront marques une nuit. Au matin, ces
maisons brleront. Et leurs habitants...

--Vous savez o il habite, lui?

--Soyez donc tranquille! Sa maison sera la premire brle, puisqu'il
faut que Coligny soit le premier tu! Tout est prvu, tout est prt; le
jour est fix...

--Quel jour?

--Le dimanche 24 aot, jour consacr  saint Barthlmy.

--Allez en paix, madame, dit le moine. Moi, je vais mditer sur ce que
je vais dire au peuple de Paris!

En parlant ainsi, Panigarola, cumant, donnait rellement une impression
de hideur et de force qui se dchane. Catherine de Mdicis comprit
qu'il tait inutile de le pousser plus loin. Elle se retira, dit
quelques mots  l'abb qui l'attendait dans le couloir, rejoignit au
parloir la femme qui l'avait accompagne et monta avec elle dans sa
litire.

La jeune femme qui avait accompagn Catherine dans cette expdition
demeurait silencieuse.

--Eh bien, fit tout  coup la reine avec une sorte de gaiet qui et pu
paratre macabre, tu ne me demandes pas ce qu'il a dit?

La jeune femme laissa retomber son voile, et la ple figure d'Alice de
Lux apparut.

--Madame, murmura-t-elle, comment oserais-je interroger Votre Majest?

--Bah! Bah! Je te le permets... Tu n'oses pas?... Eh bien! je vais faire
comme si tu m'avais interroge... Il te pardonne!

Alice de Lux eut un frmissement.

--Madame...

--Ah! oui, la lettre! C'est cela, n'est-ce pas?... Eh bien! je la lui ai
remise... Et il veut te la rendre lui-mme... Et ce n'est pas tout!...
Il veut que tu sois heureuse, jusqu'au bout: tu reverras ton enfant.
Alice, et tu pourras l'emmener.

Alice plit affreusement.

--Ah! mon Dieu, continua la reine, je n'y pensais plus!... Il ne faut
pas que le comte sache l'existence de cet enfant... Eh bien, tu en seras
quitte pour ne pas l'emmener...

Pendant que Catherine, habile tourmenteuse s'il en ft, continuait sa
route, le moine,  travers les couloirs et les escaliers du couvent, se
dirigeait vers les jardins.

Panigarola marcha machinalement vers un coin o il y avait un banc de
pierre et o il se promenait d'habitude.

Il s'assit sur le banc et laissa tomber sa tte dans une de ses mains.

A ce moment, il faisait presque nuit. Panigarola vit tout  coup
quelqu'un qui s'asseyait prs de lui. Ce quelqu'un, c'tait l'abb du
couvent des Carmes, personnage considrable, jouissant d'une haute
influence et considr comme un saint.

--Vous travaillez, mon frre? demanda l'abb... Restez assis... Ne vous
levez pas.

--Monseigneur, dit Panigarola en cdant au geste bienveillant de l'abb,
je travaillais en effet... je prpare un sermon...

--C'est tout ce que je voulais savoir... Continuez, continuez, mon digne
frre... moi je vais prvenir les curs et leurs vicaires qu'ils aient 
venir vous entendre demain  Saint-Germain-l'Auxerrois... en mme temps,
j'cris  Rome que les temps sont proches... Laissez-moi vous faire une
recommandation, mon frre.

--Je l'accueillerai avec reconnaissance, monseigneur.

--Que votre sermon de demain soit clair! Vous n'aurez pas vos auditeurs
mondains ordinaires; l'glise sera remplie de prtres; or, vous
connaissez le peu d'intelligence de nos curs; il s'agit donc de leur
remontrer nettement leur devoir. En un mot, mon cher fils, songez que
vous leur portez un mot d'ordre.

--Votre Rvrence peut se rassurer, dit Panigarola. Je ferai de mon
mieux.

--Si cela est vrai, dit l'abb en se levant, de grandes choses
s'accompliront. Mon fils, recevez ma bndiction...

Panigarola se courba sous le geste.

Quand il se redressa, il vit l'abb qui s'en allait.

Alors, il se dirigea vers cette partie du couvent o se trouvaient logs
un certain nombre d'employs laques, et qui tait spare du monastre
proprement dit par un mur perc d'une porte. Le moine franchit cette
porte, traversa une cour, entra dans un btiment isol et pntra enfin
dans une chambrette o dormait un enfant.

Panigarola n'alluma pas de flambeau.

Il se pencha sur le petit lit et, longuement, contempla l'enfant, comme
s'il et vu clair dans la nuit.

Et qui se ft trouv prs de lui l'et entendu murmurer dans un sanglot:

--O mon fils!... Si, du moins, elle t'aimait!... Si tu pouvais me faire
reconqurir ta mre!...

Le lendemain soir, le rvrend Panigarola prcha dans
Saint-Germain-l'Auxerrois.

L'archevque de Paris assista  ce sermon. Les vques Vigor et Sorbin
de Sainte-Foi, prdicateur ordinaire du roi, le chanoine Villemur  la
tte du chapitre de son glise, les curs, doyens et vicaires de toutes
les paroisses prs de trois mille prtres emplissaient la vaste nef. Les
portes taient fermes Une vingtaine de laques furent seuls admis. En
outre, un certain nombre de capitaines des milices bourgeoises, des
centainiers, et mme quelques simples dizainiers se massrent 
l'intrieur, prs des portes, et purent entendre le sermon.

Le discours du rvrend fut entendu dans le plus grand silence.

Seulement, quand ce fut fini, un frmissement terrible parcourut cette
assemble, surtout parmi les curs.

Puis, tout ce monde s'coula.

Alors une femme, qui, cache dans une des loges, avait tout vu, tout
entendu, se leva  son tour et sortit. A la porte, elle retrouva
quelques gentilshommes qui escortrent sa litire jusqu' l'htel de la
reine.

En effet, c'tait Catherine.

Et Catherine, au moment o le sermon se finissait, s'tait penche; son
regard, charg d'une haine avide, s'tait appesanti sur le duc de Guise,
et elle avait murmur:

Messieurs de Lorraine, exterminez-moi les huguenots!... Ce sera bien
tonnant si, dans la bagarre, quelques bonnes arquebuses huguenotes
ou autres ne me dbarrassent de vous en mme temps! Quant au roi,
ajouta-t-elle avec un sourire, il n'est pas besoin de le tuer: il meurt.
O mon Henri, tu rgneras!

Ds le lendemain de cette mmorable soire, de furieuses prdications
clatrent  la fois dans toutes les glises de Paris. Et,  la suite
de chacun de ces prches, le peuple se rpandait dans les rues avec des
menaces et des imprcations contre les rforms.



X

OU TOUT LE MONDE SE TROUVE HEUREUX

Le moment est venu o, semblable au voyageur qui monte une cte fort
rude et trs hrisse d'asprits, nous devons prier le lecteur de
souffler un instant avec nous et d'examiner de haut l'ensemble de la
position.

Catherine de Mdicis est la vritable protagoniste d'un gigantesque
drame. La reine, par une lente manoeuvre, se trouve  la veille d'un
double vnement qui doit, d'aprs elle, se prsenter dans le mme
instant. En effet, l'extermination des huguenots ne doit-elle pas tre,
du mme coup, la mort de son fils Dodat?

Catherine redoutait les huguenots qui taient capables de soutenir les
prtentions qu'elle supposait  Henri de Barn.

Elle redoutait les Guise, qu'elle supposait aussi frus d'un amour sans
borne pour la puissance royale.

Elle redoutait le comte de Marillac, enfant d'une faute qui, si elle
tait dcouverte, ferait d'elle la rise de la cour.

Faire massacrer les huguenots par les Guise, et les Guise par les
huguenots, assurer la disparition du comte son fils, telle dut tre sa
pense conductrice.

Le rsultat de la victoire tait de placer le duc d'Anjou sur le trne,
ds la mort escompte de Charles IX, et de gouverner en souveraine
matresse sous le nom de son fils prfr.

Toute cette laborieuse combinaison tait sur le point d'aboutir: par
Alice et Panigarola, elle tenait Marillac; Charles IX, pouvant et
tremblant, persuad que les huguenots conspiraient sa mort, devenait un
instrument docile; les Guise taient prts  se ruer dans Paris, le fer
et la torche  la main.

Catherine tait donc plus paisible, plus heureuse que nous ne l'avons
jamais vue.

Si nous passons de la reine au comte de Marillac, de la mre au fils,
nous voyons que Dodat vient de recevoir le double coup d'un bonheur
imprvu.

Le pauvre jeune homme s'imagine avoir enfin touch le coeur de sa mre,
et Catherine l'amuse par la fantasmagorie de sa maternit  demi avoue.

De plus, le comte a retrouv toute sa srnit d'amour pour Alice.

Les soupons vagues, imprcis qu'il a pu concevoir, se sont vanouis
sous le souffle de Catherine. Il n'a pas cess un moment d'adorer Alice
de Lux; mais, maintenant, il est sr d'elle...

L'poque de son mariage approche.

Un grand chagrin, pourtant, a travers cette flicit: Jeanne d'Albret
est morte!...

C'est--dire tout ce que le comte a vnr jusque-l! Mais ce chagrin
lui-mme s'efface lorsque Dodat songe qu'il a retrouv une mre et une
fiance...

Encore un qui est heureux!...

Quant  Alice de Lux, la mort de Jeanne d'Albret lui a t le plus cruel
de ses soucis. Seule, la reine de Navarre et eu intrt  la sparer
du comte. Seule, elle pouvait et devait la dnoncer... La reine morte,
Alice a respir.

Catherine de Mdicis lui a promis la suprme rcompense de ses services.

Elle pousera le comte de Marillac!...

Une encore qui se persuade qu'aprs tant d'orages, elle est enfin
arrive au port d'un bonheur si durement conquis!...

Charles IX attend sans impatience le grand vnement que lui a promis sa
mre. Il ne sait pas au juste ce qui doit se passer. Il sait qu'il n'y
aura plus de tracas, plus d'ennuis, plus de guerres; il pourra courir
les bois, chasser le cerf et le sanglier, sans se demander  chaque
instant si l'un des chasseurs qui l'accompagnent ne va pas le tuer; il
pourra tudier de nouveaux airs sur le cor; enfin, vivre  sa guise.

Ds lors, pense-t-il, les crises effrayantes qui,  la moindre motion,
le jettent dans des dlires tantt furieux, tantt dsesprs, ces
crises ne se renouvelleront plus. Il rgnera sans conteste, c'est--dire
qu'il emploiera aux commodits de sa vie tout ce qu'un peuple entier
peut produire de richesse, de gnie, de science et d'art.

Il pourra librement, vtu en bourgeois, parcourir sa bonne ville,
s'arrter parfois dans quelque guinguette, et finir toutes ses
excursions chez Marie Touchet qu'il aime sans passion, mais avec une
tendresse profonde. Voil ce que rve cet enfant de vingt ans; pour le
reste, il a ses conseillers, ses parlements, ses chanceliers et ses
ministres qui s'occuperont de l'administration de son royaume.

Il a bonne mine, c'est--dire qu'au lieu d'tre livide, comme  son
ordinaire, il est simplement ple.

Il semble mme qu'il y ait une sorte de fiert dans ses yeux, une fiert
qui tonne ses courtisans, inquite Guise, et fait rver Catherine.

C'est qu'il s'est pass une chose que toute la cour ignore:

Marie Touchet a accouch d'un beau garon bien rbl, solide, criard,
plein de vie; Charles IX est pre!... Un nouveau petit Valois est au
monde; et le roi songe quel titre il pourra bien lui confrer.

Il veut s'occuper de ce fils... et, pour cela, il faut que l're
paisible prdite par sa mre se ralise enfin.

Jetons aussi un coup d'oeil dans le logis de Marie Touchet.

Maris Touchet, c'est la fille du peuple, avec toutes ses exquises
dlicatesses. Si nous pntrons chez elle, nous la trouvons penche sur
le berceau de son fils; car, depuis quelques jours, elle est releve de
ses couches, et dsormais elle ne vit plus que pour cet enfant.

Quel calme dans ce logis! quelle propret!... Quelle modestie aussi!...
modestie charmante qui ne va pas sans coquetterie. Dans la chambre 
coucher aux meubles de noyer cir, toute claire, voici le berceau o
dort le duc d'Angoulme. Au-dessus du berceau, un beau portrait de
Charles IX en bourgeois. Le roi sourit dans son cadre. Et Marie lui
sourit lorsque parfois son regard se lve de l'enfant jusqu'au pre.

Passons maintenant  des personnages plus actifs.

Panigarola, dans son couvent, mdite la destruction des huguenots et la
mort de son rival Marillac. trange physionomie que celle de ce moine
incroyant pouss  la haine par l'amour, devenu  son insu le redoutable
instrument que manie la sainte Inquisition!

Le duc de Guise s'apprte pour la suprme conqute. Son plan est d'une
effrayante simplicit: le roi parat rsister au mouvement de foi
apostolique et romaine qui veut sauver l'Eglise en exterminant la
rformation. Or, ce mouvement doit aboutir  quelque bataille gante
dans les rues de Paris.

Alors, lui. Guise, accusera formellement Charles IX de connivence
avec les huguenots; il se fera nommer capitaine gnral de l'arme
catholique, et, lorsque le massacre sera commenc, lorsque Paris
brlera, lorsque les ruisseaux des rues seront transforms en fleuves de
sang, lorsque le peuple sera dchan, il marchera sur le Louvre; le roi
impopulaire, le roi des huguenots sera dpos; Tavannes, le marchal,
est avec lui; Damville lui garantit trois mille cavaliers qui sont en
route, quatre mille arquebuses; Guitalens, gouverneur de la Bastille,
prpare son oubliette la plus sre pour y enfermer Charles IX... et,
lorsque le roi voudra se dfendre, lorsqu'il appellera ses gardes, c'est
Cosseins, son propre capitaine, qui l'arrtera!...

Alors Guise arrtera le carnage: il aura ainsi du mme coup l'amour des
catholiques qu'il aura dchans, et des huguenots qu'il aura sauvs.

Et, comme la France ne peut pas vivre sans roi, comme son oncle, le
cardinal de Lorraine, a tabli nettement la gnalogie qui le fait
descendre de Charlemagne, Henri de Guise sera roi!...

Le marchal de Damville, lui aussi, prpare son coup.

Du fond de son gouvernement, il fait venir des troupes nombreuses: prs
de sept mille hommes qu'il a offerts  Guise pour l'aider  dposer
Charles IX. Et, par un miracle de ruse, c'est  la prire mme du roi
que ces troupes se sont mises en route.

Si Guise est tu, Damville cherchera audacieusement  se substituer
 lui, et ce rve le hante d'arriver tout sanglant dans le Louvre,
d'arracher la couronne  Charles et de la poser sur sa tte!...

Si au contraire Guise russit, Damville se contentera d'tre le plus
haut personnage du royaume aprs le roi.

Mais ce que veut surtout Damville, c'est l'crasement de son frre.

La vieille haine qui date du jour lointain o Jeanne de Piennes le
repoussa, cette haine a gangren son me. Elle est devenue un hideux
ulcre ingurissable... Damville donnerait jusqu' cette royaut qu'il
rve dans le secret de ses penses, pour faire souffrir son frre.
L'occasion va enfin se prsenter: Damville s'est rserv l'attaque de
l'htel de Montmorency... c'est lui qui veut prendre le vieil htel o
le conntable son pre a vcu! Et le rduire en cendres! Il prendra
Franois et le tuera de ses mains... Puis il emportera Jeanne de
Piennes.

Montmorency est donc compris dans les massacres. Pourtant il n'est pas
huguenot!... C'est vrai, mais il est suspect. Le parti modr qui veut
l'apaisement le considre comme son chef naturel. Et puis d'ailleurs,
est-il vraiment besoin d'tre huguenot pour tre condamn?

Damville. donc, en cette priode o nous essayons d'indiquer la position
gnrale de la mise en scne historique, attendait avec la certitude
que sa haine et son amour, avant peu, recevraient du mme coup leur
satisfaction. Par Gillot, il sait tout ce que fait et dit son frre, et
il prend ses mesures en consquence.

Car Gillot espionne activement... Seulement, il y a une chose, une
seule, dont il n'a pu informer son oncle Gilles, pour la raison qu'il
l'ignore. Et cette chose, qui peut-tre bouleverserait de fond en comble
les plans de Damville, c'est que la malheureuse Jeanne de Piennes est
folle...

Pntrons maintenant dans l'htel de Montmorency

L se trouvent cinq personnages qui nous intressent. D'abord, nos
deux hros d'amour: le chevalier de Pardaillan et Lose de Piennes de
Montmorency.

Depuis qu'ils se sont dit leur amour, ils se parlent  peine. Et
qu'est-il besoin de paroles? Il n'est pas une pense du chevalier qui
n'aille  Lose; il n'est pas un battement du coeur de Lose qui ne soit
pour le chevalier. Pour Lose. c'est bien simple: elle mourrait en ce
moment sans s'apercevoir qu'elle meurt, pourvu que lui ft prs d'elle!
Et quel danger est possible quand le chevalier est l? Elle n'a pas
confiance: elle est la confiance mme.

Quant au chevalier, sr de l'amour de Lose, il crot n'avoir plus rien
 redouter de la fortune adverse. Pourtant, il ne se croit pas certain
d'tre uni un jour  Lose. Le marchal de Montmorency a dclar que sa
fille est destine au comte de Margency. Le chevalier de Pardaillan ne
connat pas ce comte, mais il fera tout au monde pour le rencontrer, et,
l'pe  la main, lui disputera sa fiance.

Il recherche activement deux choses. La premire, c'est le moyen de
sauver dfinitivement Lose, c'est--dire de sortir de Paris; la
deuxime, c'est de savoir qui est le comte de Margency que le marchal a
choisi pour fianc  Lose.

Pendant ce temps, le vieux Pardaillan demeure  l'afft. Il fait
manoeuvrer son Gillot et chafaude un plan que nous ne tarderons pas 
voir se dvelopper sous nos yeux. Le vieux renard est inquiet. Il flaire
il ne sait trop quel immense danger...

La pauvre Jeanne est folle. Que dire de plus? C'est peut-tre la plus
heureuse. Sa douce et tendre folie l'a ramene aux beaux jours de sa
premire jeunesse. Elle se croit  Margency. Par un phnomne assez
rare, sa sant physique est entirement rtablie.

Le marchal de Montmorency, tenu  l'cart par les chefs huguenots parce
qu'il a refus de s'associer  l'entreprise d'Henri de Barn, alors que
la paix n'tait pas dclare, est, d'autre part, ha de la Cour,
parce qu'on l'accuse de bienveillance pour les huguenots: les partis
politiques ne comprennent pas l'indpendance chez un homme influent.

Mais Franois de Montmorency ne cherche pas l'estime et l'admiration de
ses concitoyens, pour la raison bien simple qu'il ne les estime ni ne
les admire. Il a vu trop d'ambitions dchanes autour du trne; il a vu
trop de penses criminelles, trop d'hypocrisies, trop de frocits: il
ne rve plus que la retraite au fond de son manoir...

Voil donc, d'une faon gnrale, la position de tous nos personnages
principaux.

Il plane sur cette situation un calme d'orage.

C'est ainsi que, dans les minutes tragiques qui prcdent la tempte,
les arbres de la fort demeurent immobiles; pas un souffle ne traverse
l'espace. Le ciel pur n'offre rien de menaant, et les bues grises dont
il se couvre paraissent devoir se dissiper bientt.

Tout  coup ce ciel devient noir; une rafale norme balaie les airs, la
tempte bat les horizons...



XI

ENTREVUE DE DAMVILLE ET DE PARDAILLAN

Nous transporterons maintenant nos lecteurs  l'htel de Montmorency,
par une chaude soire des premiers jours d'aot. Dans la chambre qu'il
occupait  l'htel, le vieux Pardaillan achevait de s'habiller en
guerre, en sifflotant une fanfare de chasse.

C'est--dire qu'il endossait la casaque de cuir et ceignait sa longue
rapire, non sans s'tre assur que la pointe n'en tait pas mousse.
En outre, il se munissait d'une courte dague, prsent de Montmorency,
portant la marque des fabriques de Milan.

Par Pilate! grogna-t-il, j'touffe dans cette cuirasse; mais j'espre
que sous peu je pourrai m'en dbarrasser.

Il tait  ce moment neuf heures du soir et le lourd crpuscule d't
commenait  voiler Paris.

Lorsqu'il fut prt, le vieux routier se jeta dans un fauteuil les jambes
croises, la rapire en travers des genoux, et se mit  rflchir.

Dois-je prvenir le chevalier? Non, par la Mort-Dieu. Il voudrait me
suivre, car il n'en fait qu' sa tte. Or, je veux tre seul  traiter
cette petite affaire. En effet, de deux choses l'une: ou mon ancien
matre se trouvera seul, comme me l'a affirm cet animal de Gillot, et,
alors, je n'ai pas besoin d'aide. Ou je tombe dans un traquenard, et il
est inutile que le chevalier soit tu en mme temps que moi... Oui, mais
si je suis tu!... Hum! Je voudrais bien voir mon fils avant...

Pardaillan continua sa rverie jusqu'au moment o il entendit sonner dix
heures.

Alors, il descendit sans bruit, se fit reconnatre du suisse et sortit
de l'htel en prvenant le digne gardien qu'il rentrerait peut-tre
fort tard dans la nuit; que, s'il ne rentrait pas du tout, il aurait
entrepris un voyage.

Cependant, Pardaillan s'tait loign. Il descendit sans hte jusqu' la
Seine et, comme le passeur tait couch, s'en alla traverser le fleuve
au Grand Pont, qui porte aujourd'hui le nom de Pont au Change.

Pardaillan, tout flnant et sans se hter, se dirigea vers le Temple, et
il tait  peu prs onze heures lorsqu'il atteignit l'htel de Mesmes.

Sur sa faade, l'htel paraissait endormi.

Pardaillan en fit le tour. Sur les derrires, on l'a vu, se trouvait un
jardin cltur d'un mur.

Le vieux routier escalada le mur avec cette agilit qui tait telle
encore qu'elle excitait l'admiration de son fils.

Parvenu  la porte de l'office qui donnait sur le jardin, il commena 
manoeuvrer pour forcer les verrous au moyen de sa dague. Il tait minuit
lorsque Pardaillan,  sa grande satisfaction, vit la porte s'ouvrir.

L'instant d'aprs, il tait dans l'intrieur de l'htel. Pendant le
sjour qu'il y avait fait, Pardaillan avait assez tudi la localit,
selon son expression, pour tre sr de s'y conduire les yeux ferms. Il
traversa donc le vestibule de l'office, enfila le couloir o se trouvait
la fameuse entre des caves et sourit en se rappelant la grande bataille
qu'il avait soutenue l.

Parvenu  la partie antrieure de l'htel, il commena  monter un large
escalier et arriva au premier tage; puis, ayant long un corridor,
il s'arrta devant une porte: c'est l que commenait l'appartement
particulier du duc de Damville.

Y est-il?... N'y est-il pas?... S'il y est, est-il seul?

Le vieux routier se posa ces questions.

Bon! finit-il par murmurer, je vais bien voir.

Et il allongea la main pour voir si la porte tait ferme.

Au mme instant, cette porte s'ouvrit d'elle-mme, et le marchal de
Damville parut, un flambeau dans une main.

--Tiens! fit le marchal d'une voix tranquille, c'est ce cher monsieur
de Pardaillan! Vous me cherchez, je crois? Donnez-vous donc la peine
d'entrer... moi aussi, je voulais justement vous voir et vous parler...

Pardaillan demeura une seconde atterr. Si difficile  mouvoir que soit
un homme, il n'est pas sans prouver quelque violente secousse lorsqu'il
est soudain surpris par un ennemi mortel au moment mme o il croyait
surprendre cet ennemi.

Cependant, par un nergique effort de volont, le vieux routier se remit
promptement, et, saluant de bonne grce, il rpondit:

--Ma foi, monseigneur, j'accepte votre invitation, car j'ai des choses
urgentes  vous dire.

--Si j'avais su que vous me cherchiez, reprit Damville, je vous eusse
vit la peine de crocheter mes portes.

--Vous tes mille fois trop bon, monseigneur. On crochte ce qu'on
peut... les uns des serrures, les autres des coeurs humains...

--Mais entrez donc, je vous en supplie!

Pardaillan n'hsita pas. Il entra. Le marchal referma la porte.

Ils se trouvaient alors dans une vaste antichambre sur laquelle
s'ouvraient deux portes: l'une d'elles donnait sur une sorte de salon.
C'est dans ce salon que Damville fit entrer Pardaillan.

--Ah! a, dit Pardaillan qui s'assit, vous m'attendiez donc,
monseigneur?

--Monsieur de Pardaillan, je vous attendais sans vous attendre. On
attend toujours un homme comme vous.

--Voyons, monseigneur, dites-moi que vous tiez prvenu de ma visite,
dit Pardaillan qui songea  Gillot.

--C'est la vrit, rpondit Damville.

--Puisque vous tes en veine de franchise, ne pourriez-vous me dire qui
vous a prvenu?

--C'est facile, et je ne vois aucune raison de vous cacher ce dtail. Un
de mes officiers que vous connaissez bien, pour qui vous professez la
plus vive amiti... ce brave Orths...

--Le vicomte d'Aspremont!

--Lui-mme. Si vous avez de l'amiti pour lui, il a pour vous une telle
affection qu'il recherche toutes les occasions de vous apercevoir, ne
ft-ce qu'un instant. Je crois qu'il a quelque chose d'intressant 
vous dire.

--Je l'couterai volontiers, monseigneur. Il y a en effet une
conversation engage entre ce digne gentilhomme et moi, et il faudra
bien que le dernier mot reste  l'un ou  l'autre.

--Je vous disais, mon cher monsieur, que votre excellent ami Orths,
dans l'espoir de vous serrer dans ses bras, ne cesse de rder autour de
l'htel Montmorency.

Ah! songea Pardaillan, ce n'est donc pas Gillot!

--Ce soir donc, il vous a suivi, il vous a vu escalader le mur de mon
enclos, et, tandis que vous forciez l'office, il est entr par la
grande porte et m'a prvenu de votre visite. J'tais sur le point de
me coucher. Mais, pour avoir le plaisir de vous voir, j'ai rsolu de
veiller. Bien m'en a pris, puisque vous voil.

--Oui, me voil, dit Pardaillan. Mais, monseigneur, puisque vous poussez
la condescendance  ce point, vous me permettrez bien de vous poser une
petite question, une seule?

--Comment donc! Dix questions, question ordinaire et question
extraordinaire, vous avez droit  toutes les questions!

Cette fois, le vieux routier ne put s'empcher de plir!

Est-ce qu'il allait tre livr au bourreau?

Est-ce qu'on allait lui appliquer la question, c'est--dire la
torture!...

Pourtant, il fit bonne contenance et reprit:

--Je vous demanderai donc, monseigneur, si vous tes seul.

--Monsieur Pardaillan, vous pouvez tout me dire, et dcharger votre
coeur. Quant  tre seul, il n'y aura ja mais trop de braves officiers
autour de moi pour faire honneur  un homme tel que vous. Et d'ailleurs,
voyez!

A ces mots, le marchal se leva. Trois portes s'ouvraient sur le salon:
l'une par laquelle Pardaillan tait entr; la deuxime qui donnait sur
la chambre  coucher; la troisime qui ouvrait sur un cabinet d'armes.

Damville ouvrit la premire, et Pardaillan aperut douze gardes sur deux
rangs, arms de hallebardes.

Le vieux routier hocha la tte, et Damville referma.

Puis il ouvrit la deuxime porte, et une quinzaine de gentilshommes
apparurent  Pardaillan: ils avaient tous l'pe  la main.

--Bonsoir, messieurs! dit le vieux routier en saluant.

Cette deuxime vision disparut aussitt, le marchal ayant referm la
porte. Il alla alors ouvrir la troisime, et, cette fois, ce furent six
arquebusiers, prts  faire feu, qui apparurent; derrire eux, Orths,
prt  donner le signal d'une dcharge.

Je suis pris! se dit Pardaillan.

--Causons maintenant, dit le marchal en fronant les sourcils. Mon cher
monsieur, vous veniez pour m'assassiner.

--Non pas, monseigneur, je venais pour vous tuer, il est vrai, mais pour
vous tuer en un combat loyal. Je comptais vous trouver seul. J'avais
mme prvu le cas o je vous eusse trouv endormi. Alors, je vous eusse
rveill, je vous eusse pri de vous habiller, et je vous eusse dit
ceci: Monseigneur, vous gnez terriblement quelques braves gens qui
ne demandent qu' vivre heureux et tranquilles et que vous avez rsolu
d'occire. Vous avez fait assez de mal dans votre vie. Et c'est vous
rendre un signal service que de vous empcher d'en faire encore. Voici
votre pe, voici la mienne. Dfendez-vous bien, car j'ai la prtention
de ne pas sortir d'ici sans vous avoir tu. Voil ce que je vous eusse
dit, monseigneur. Et je suis prt  vous le redire. Vous ouvrirez ces
trois portes. Il y aura de nombreux tmoins pour affirmer que Mgr Henry
de Montmorency, marchal duc de Damville, n'a pas t assassin, mais
bien tu lgalement par la grce de Dieu et de ma rapire.

Le marchal tait une vritable bte froce; mais il avait le culte du
courage.

L'attitude paisible et narquoise de Pardaillan, ce sourire qui hrissait
sa moustache, sa tranquillit parfaite dans une aussi terrible
conjecture, firent donc sur lui une profonde impression.

--Monsieur de Pardaillan, dit-il, vous n'avez pas prvu le cas o c'est
moi qui vous eusse tu....

--C'tait impossible, monseigneur. J'avais tous les avantages. Je ne
vous dirai pas que votre cause est mauvaise et la mienne juste; mais je
vous dirai qu'au mtier des armes c'est le plus audacieux qui l'emporte,
et je suis sr d'tre plus audacieux que vous.

--Soit, mais vous n'avez pas prvu le cas o je n'eusse pas voulu vous
accorder l'honneur de me battre avec vous.

--Nous nous sommes expliqus l-dessus,  notre rencontre des
Ponts-de-C, monseigneur; je crois vous avoir prouv que mon pe vaut
la vtre.

Le marchal se leva, pensif, et fit quelques pas dans la salle, non sans
surveiller du coin de l'oeil les mains de son adversaire.

Mais Pardaillan, tranquillement assis, accoud  son fauteuil, le
regardait d'un air de bonhomie qui apparut au marchal comme un excs
d'intrpidit. Il s'accota  la haute chemine et dit lentement:

--Monsieur de Pardaillan, j'ai toujours eu pour vous la plus haute
estime, et je vous l'ai prouv. Je vous le prouve encore en ce moment
par ma modration. Si je faisais un signe, vous tomberiez mort 
l'instant. Je pourrais faire mieux: je pourrais vous faire transporter
 la Bastille qui, vous le savez, est commande par un de mes amis,
lequel, sur ma recommandation, vous tuerait aussi srement que
pourraient le faire ces hallebardes et ces arquebuses, avec cette
seule diffrence que vous mourriez sur un chevalet et que votre agonie
pourrait durer plusieurs heures et mme plusieurs jours... En effet, qui
tes-vous pour moi? Un ennemi. Vous m'avez trahi  Margency autrefois;
aux Ponts-de-C, nous avions conclu un pacte; je vous avais pardonn
votre trahison, je vous ai admis dans ma maison; vous tiez de mes amis;
vous m'avez encore trahi de la faon que vous savez. Par miracle, vous
avez chapp  ma juste vengeance. Et, depuis, vous tes pass au camp
ennemi. Qu'avez-vous  dire  cela?

--Que je ne vous ai pas trahi, monseigneur. Que dcid  me faire votre
second loyal dans une entreprise grandiose, je ne voulais pas devenir
votre complice dans une entreprise infme. Capable d'entrer dans le
Louvre et d'y arrter le roi de mes mains, capable si vous me l'aviez
ordonn de me saisir de la couronne et de vous l'apporter, capable de
tenir tte en rase campagne  l'arme royale si vous m'aviez confi la
poigne d'hommes dont vous disposez, je n'tais pas capable de me faire
le bourreau d'une femme. Il fallait me demander ce que je pouvais vous
donner, monseigneur! Mon pe, mon sang, mon nergie; vous avez voulu
faire de moi l'espion de mon fils et le gelier de celle qu'il aime.
Vous avez fait erreur... Vous le savez, du reste, que je ne vous ai pas
trahi. Si j'avais voulu vous trahir et faire une fortune du coup, si
j'avais voulu vous envoyer  Montfaucon et gagner dans cette ignominie
vos propres richesses, je n'avais qu' aller trouver le roi et lui dire
que vous le voulez tuer pour couronner le duc de Guise. Mon silence sur
cette affaire vous prouve, monseigneur, que vous vous tes spar par
votre faute d'un homme capable de garder un important secret, ce qui est
rare, croyez-moi.

Le marchal avait affreusement pli. Et, lui qui tenait le vieux routier
en son pouvoir, ce fut d'une voix suppliante qu'il demanda:

--Ainsi, vous n'avez rien dit  personne de cette affaire?

Pardaillan haussa les paules avec un suprme ddain.

--Entendez-moi bien, reprit Damville. Sans me dnoncer, chose abominable
et monstrueuse dont votre fiert ne saurait s'accommoder, vous auriez pu
tout au moins... confier...

Ah! ah! voil donc le secret de ce qu'il appelle sa modration, songea
Pardaillan. Il veut savoir si je n'ai point parl!

Et, tout haut, il ajouta:

--A quelles personnes, monseigneur?

--Mais  des personnes qui, elles, n'auraient peut-tre pas votre
gnrosit!... A M. de Montmorency, par exemple!

--Et quand cela serait! fit Pardaillan. Vous parliez de vos droits!
N'ai-je pas celui de vous traiter en ennemi? N'ai-je pas le droit de
donner cette arme  votre frre? C'est plus qu'un droit. Comment! vous
squestrez la fille du marchal de Montmorency... et je ne parle pas de
l'infortune dame de Piennes! Je prends seulement les choses o elles en
sont: vous faites fermer les portes de Paris au marchal; vous le tenez
prisonnier, lui et les siens, et nous, par consquent! C'est donc que
vous prparez le dernier coup qui doit nous craser tous!... Je vous
le dclare, monseigneur, je n'aurais pas le courage de me faire votre
dnonciateur, j'ai du moins pens que je devais tout dire au marchal
votre frre, afin qu'il puisse au moins se dfendre...

--Vous avez fait cela! gronda Damville avec un accent de rage et de
dsespoir.

--Je voulais le faire: mais je ne l'ai pas fait. Ne me remerciez pas.
J'enrage d'avoir gard le silence: c'est mon fils qui m'a empch de
parler. Savez-vous ce qu'il m'a dit?... Plutt que de rvler un secret
confi  notre honneur, un secret dont je ne suis plus le matre, je me
tuerais  vos yeux! Que Damville brle Paris, s'il l'ose, pour s'emparer
de nous! S'il faut mourir, nous mourrons du moins sans que nul au monde,
pas mme un flon comme lui, puisse nous accuser de flonie!... Voil ce
que m'a dit mon fils, et voil pourquoi je me suis tu, monseigneur!

--Ainsi, fit Damville d'une voix rauque. Montmorency ne sait rien?

--Rien, monseigneur; ni lui ni personne!

Le marchal poussa un profond soupir. Sa terreur avait t telle qu'il
ne songeait mme pas  relever ce terme de flon dont Pardaillan venait
de le souffleter.

En quelques instants il eut repris tout son sang-froid.

Il fit un pas comme pour se diriger vers celle des portes derrire
laquelle se trouvait Orths et ses arquebuses.

Mais, se ravisant soudain, il se retourna vers Pardaillan.

--Voyons, dit-il brusquement, si je vous offrais la paix?

Pardaillan se leva, s'inclina et demanda:

--Vos conditions, monseigneur?

--Simplement de ne pas me gner dans ce que je vais entreprendre: vous
et votre fils, vous sortirez de l'htel Montmorency; vous vous en irez
de Paris, au diable si vous le voulez. Je vous ferai remettre deux bons
chevaux tout harnachs; dans la sacoche de chacun des chevaux, il y aura
deux mille cus.

Pardaillan, la tte baisse, paraissait rflchir profondment.

--Songez-y, reprit le marchal. Vous m'avez dsarm par votre fidlit 
garder un secret que bien d'autres eussent vendu. Vos insultes, je les
oublie. Vos petites trahisons, je les efface. A vous comme au chevalier,
je veux le plus grand bien possible. Je ne veux mme pas me souvenir
que vous vous tes introduit dans cet htel pour me tuer. Je vous dis:
Pardaillan, ne soyons ni amis, ni ennemis, soyons neutres. Vous tes mon
prisonnier de guerre. Si fort et si brave que vous soyez, vous ne pouvez
lutter contre ces arquebuses, ces hallebardes et ces bonnes pes qui
vous cernent; il n'y a pas de fuite possible: vous tes pris, mon cher.
Eh bien, acceptez ce que je vous propose, et vous tes libre.

--Et si j'acceptais, dit enfin le vieux Pardaillan, comment vous y
prendriez-vous, monseigneur? Car je vous sais dfiant; sur ma simple
parole, vous ne m'ouvririez pas les portes de votre htel.

Un clair de joie, aussitt teint, flamboya dans les yeux du marchal,
qui rpondit:

--Je ne prendrai que les prcautions indispensables; vous allez crire
une lettre au chevalier, assez pressante pour qu'il vienne vous
retrouver ici. Un de ces gentilshommes portera cette lettre. Lorsque le
chevalier sera ici, lorsque vous m'aurez tous deux donn votre parole
de ne pas revenir  Paris avant trois mois, je vous escorterai moi-mme
avec quelques amis jusqu' telle porte de Paris que vous me dsignerez,
et je vous souhaiterai bon voyage. Vous acceptez, n'est-ce pas? fit
Damville en frmissant.

--Certes, monseigneur! Avec joie! Avec gratitude!

--crivez donc, alors! gronda le marchal qui, se prcipitant vers un
meuble, en tira une critoire et du papier.

Pardaillan ne bougea pas.

--Un mot, dit-il: j'accepte. Mais, malheureusement, je ne puis accepter
que pour moi seul.

--Ecrivez toujours! Je me charge de convaincre le chevalier!

--Attendez donc, monseigneur. Je connais mon fils. Vous n'avez pas ide
de sa mfiance. Il se mfie de moi. Il se mfie de lui-mme. Il se mfie
de l'ombre qui suit ses pas. Oui, monseigneur, plus d'une fois j'ai
rougi de le voir si mfiant alors que j'ai, moi, un respect sans bornes
pour les paroles d'un personnage tel que vous.

--Que signifie? gronda le marchal.

--Cela signifie, monseigneur, qu'en lisant ma lettre, mon fils
s'crierait: Comment! mon pre est prisonnier du marchal de Damville
et il veut que je l'aille rejoindre, sous prtexte qu'il a fait la paix
avec monseigneur! Allons donc! Vous tes fou, mon pre! Est-ce que vous
ne savez pas que M. Damville est un fourbe, un flon--c'est mon fils qui
parle!--un tre ptri de ruse qui voudrait nous tenir tous les deux et
nous occire ensemble? Mais sa ruse est par trop grossire. Je suis jeune
et veux vivre. Quant  vous, mon pre, qui avez assez vcu, mourez tout
seul, puisque vous avez eu la sottise d'aller vous fourrer dans la
gueule du loup!... Voil ce que dirait le chevalier en recevant ma
lettre; il me semble l'entendre clater de rire...

--Ainsi, fit Damville, les dents serres, vous n'crivez pas?...

--Cela ne servirait  rien, monseigneur. Et puis, tenez, admettons que,
par impossible, mon fils se dcide  me rejoindre. Savez-vous ce qui
arriverait?

--Voyons!

--Le chevalier n'est pas seulement l'homme le plus mfiant de la terre,
il est ttu, monseigneur,  tel point qu'il l'est presque autant que
vous. Il s'est log dans la tte d'arracher de vos griffes la dame
de Piennes, sa fille et monseigneur votre frre. Rien ne l'en fera
dmordre. Moi, vous comprenez, j'accepte avec reconnaissance votre
honorable proposition. Mais lui... Savez-vous ce qu'il nous dirait?...

Pardaillan se campa devant Damville, la main  la garde de sa rapire,
le buste droit.

--Il nous dirait ceci, monseigneur: Ainsi donc, mon pre, et vous,
monsieur le duc, vous osez me proposer cette vilenie! Fi donc,
messieurs! Pour quatre mille cus et deux chevaux tout harnachs d'or,
eussiez-vous  m'offrir quatre mille sacs, contenant chacun quatre mille
cus, que l'insulte n'en serait que plus forte. Quoi! il y a donc deux
hommes au monde qui ont pu croire que le chevalier de Pardaillan pouvait
vendre l'pe qu'il tient de son pre et, abandonnant deux malheureuses
femmes qu'il a jur de sauver, se mettre soi-mme au rang des lches?
Ah! mon pre, je ne me relverai pas de l'offense que vous me faites.
Revenez  une plus haute et plus digne estime de ce que vous vous devez
 vous-mme et laissez la honte de ces propositions  M. le duc de
Damville qui, lui, a l'habitude de la flonie et de la trahison.

--Misrable! rugit Damville.

--Un dernier mot, monseigneur! Un seul! Outre les dfauts que je viens
de vous signaler, le chevalier a encore celui de m'aimer tel que je
suis. Il me sait ici! S'il ne me revoit pas au petit jour, il est
capable d'aller raconter au roi que vous le trahissez pour Guise...
Quitte  se tuer ensuite pour se punir d'avoir fait acte de
dnonciateur!

Le marchal, qui, dj, s'lanait, s'arrta comme frapp de la foudre,
blme, cumant, terrible. Pardaillan sourit dans sa moustache et
murmura:

Pare celle-l, si tu peux!...

Mais, dans l'esprit du marchal, affol par les paroles du vieux routier
comme le taureau peut l'tre par les banderilles, la fureur et la haine
l'emportrent sur l'pouvante.

--Eh bien, soit! hurla-t-il. J'en courrai le risque! A moi!

Pardaillan, d'un geste foudroyant, tira sa dague et bondit sur le
marchal.

--C'est donc toi qui mourras le premier! rugit-il.

Mais Damville avait vu venir le coup. Au moment o le poignard
s'abattait sur lui, il se laissa tomber  plat sur le tapis! Pardaillan,
emport par l'lan, trbucha; au mme instant, la pice se remplissait
de monde, se hrissait de hallebardes et d'pes.

Hagard, le vieux routier voulut alors tirer sa rapire pour mourir au
moins en se dfendant: vaine tentative! Saisi de tous les cts  la
fois, maintenu par vingt bras, il fut en un instant dsarm, billonn,
ligot.

Alors, il ferma les yeux et se raidit dans une immobilit farouche.

--Monseigneur, dit Orths, o faut-il pendre ce truand?

--Le pendre! fit Damville d'une voix qui tremblait encore de rage.
Y pensez-vous? Ce truand possde des secrets qu'il est utile de lui
arracher dans l'intrt de Sa Majest notre roi...

--On va donc lui appliquer la question? reprit Orths.

Pardaillan frissonna longuement.

--Oui-da! rpondit Damville. Le tourmenteur jur sera prvenu par mes
soins, et je veux assister moi-mme  la besogne.

--O faut-il le conduire?

--Au Temple, dit le marchal.



XII

OU MAUREVERT JOUE UN RLE IMPORTANT

Ce dimanche-l, le chevalier de Pardaillan avait t voir son ami
Marillac, comme il faisait presque tous les jours. Les deux jeunes
gens se racontaient leurs inquitudes, leurs joies, leurs esprances;
Marillac parlait d'Alice; le chevalier parlait de Lose.

Plusieurs fois, le comte avait offert  son ami d'aller trouver la reine
mre et de lui demander un sauf-conduit pour le marchal de Montmorency
et les siens, Mais le chevalier avait toujours refus avec obstination.

Toutes les fois que le comte parlait de la reine, de sa bienveillance,
de ses promesses, Pardaillan gardait le silence.

Tout est possible! se disait en effet le chevalier. Qui sait si
l'infernale Catherine n'a pas t enfin touche au coeur! Qui sait si
elle ne s'est pas mise  aimer ce fils retrouv!... Mais qui sait aussi
quels piges peut cacher cette bienveillance trop soudaine?... Quant
 la malheureuse Alice, je m'arracherais la langue plutt que de dire
l'affreux secret qu'elle m'a confi dans une heure de dlire...

Donc, le chevalier gardait le silence  la fois sur la reine et sur
Alice... Seulement, il ne cessait de rpter  son ami:

--C'est le moment de redoubler de prudence, mon cher...

Marillac souriait alors... il tait dans cet tat de confiance absolue
qui est comme un profond sommeil de l'esprit.

Il n'y avait qu'une ombre  son bonheur: la mort de Jeanne d'Albret.

Ce dimanche, il y avait trois jours qu'il n'avait pas vu le chevalier,
lorsqu'il le vit entrer.

--J'allais entreprendre de vous relancer  l'htel de Montmorency!
s'cria le comte en saisissant les mains de son ami... mais
qu'avez-vous? Vous me paraissez sombre... proccup...

--Vous, au contraire, vous tes en pleine joie  ce que je vois... vous
essayez un costume?...

Le comte de Marillac, en effet, venait de quitter un costume qu'on lui
avait apport et qu'il avait essay... C'tait un habillement de
grand seigneur, et tel que la magnificence de ces poques pouvait le
concevoir. Mais ce costume si riche tait entirement noir depuis la
plume de la toque jusqu'au haut-de-chausses en satin.

--C'est demain le grand jour, dit Marillac en souriant. C'est demain que
notre roi Henri pouse Mme Marguerite. Avez-vous vu les prparatifs que
l'on a faits  Notre-Dame? Ce sera magique. L'glise tout entire
est tendue de velours  crpines d'or. Les siges des poux sont des
merveilles...

--Ce sera splendide, fit le chevalier. Je comprends votre joie.

Marillac saisit sa main et la pressa.

--Cher ami, murmura-t-il, ma joie ne vient pas de l... coutez...
j'avais jur de ne le dire  personne au monde... mais vous, mon
ami, vous tes mon autre moi-mme... Demain, il y aura un mariage
 Notre-Dame... et, demain soir, il y en aura un autre 
Saint-Germain-l'Auxerrois... et je veux que vous soyez l!...

--Quel mariage? demanda le chevalier.

--Le mien!...

--Le vtre! fit Pardaillan qui ne put s'empcher de frmir. Et pourquoi
le soir?

--La nuit, plutt;  minuit!... Vous allez comprendre... la reine veut
tre l pour me bnir... elle se charge de tous les dtails de la
crmonie... des amis  elle, des amis srs, y assisteront seuls... et
vous, mon cher, mon frre! mais n'en dites rien. La reine veut tre l,
comprenez-vous? Et si on savait!... Ah! Pardaillan. on voudrait savoir
pourquoi la mre de Charles IX s'intresse tant  un pauvre gentilhomme
huguenot...

Le chevalier eut un frisson que le comte ne remarqua pas: cette
crmonie mystrieuse, ce mariage de minuit qui devait tre tenu secret
et auquel Catherine devait assister... Il eut la pense d'un guet-apens.

Heureusement que je serai l! songea-t-il.

Et, comme si le pressentiment d'un malheur l'et poursuivi, il dsigna
le costume tal sur un fauteuil:

--Est-ce dans ce costume que vous allez vous marier?

--Oui, frre, dit Marillac soudain redevenu grave. C'est dans ce costume
que je veux assister au mariage de notre roi, et c'est dans ce
mme costume que, le soir,  minuit, je me rendrai 
Saint-Germain-l'Auxerrois...

--Eh quoi! Tout de noir vtu?

--coutez-moi, chevalier, dit Marillac, dont le visage se voila de
mlancolie. Je suis dans un bonheur tel que je me demande parfois si
je rve. Vous savez combien j'ai souffert d'tre oblig de maudire ma
mre... eh bien, cette mre se rvle  moi comme la femme la plus
aimante. Vous savez combien J'aime ma fiance... eh bien, demain,
Alice devient ma femme... comprenez-vous que ces deux bonheurs inous
accablent mon me!...

--Ainsi, dit le chevalier, pas une ombre  votre bonheur?

--Quelle inquitude, quelle crainte pourrais-je avoir? Non, mon ami...
tout en moi est apaisement et confiance... Et pourtant, oui, tout ce
bonheur est comme voil d'un crpe.

--Il faut quelquefois couter les pressentiments.

--Il ne s'agit pas d'un pressentiment. Encore une fois, je ne crains
rien, je n'ai rien  redouter. Mais je m'habille de noir, mon ami, parce
que je veux, aux yeux de tous, porter le deuil de l'admirable femme qui
a t ma vraie mre: la reine de Navarre. La cour semble l'avoir dj
oublie. Son fils lui-mme, cet Henri qu'elle aimait tant, a bien vite
repris ce visage insoucieux et sardonique... il a bien vite recommenc
 papillonner autour des femmes, tandis que celle qui sera la sienne
s'occupe, dit-on d'amours o le roi de Navarre ne joue aucun rle, sinon
celui de l'amant morfondu. Ah! mon ami, toute cette ingratitude pour
une femme si vaillante et si bonne, cela me rvolte. Et moi qui l'ai
vnre, moi qui l'ai vue mourir, je veux porter son deuil devant son
fils, devant ma mre aussi... et devant ma femme!

Marillac demeura quelques minutes tout songeur.

--Cher ami, reprit le chevalier, avez-vous jamais admir la singulire
destine qui vous a fait retrouver une mre juste au moment o vous avez
perdu celle que vous considriez comme telle?

--Que voulez-vous dire? fit Marillac en tressaillant.

--Simplement ceci: tant que la reine de Navarre a vcu, Catherine
de Mdicis vous est apparue comme un monstre capable de toutes les
atrocits. Or, c'est justement dans la nuit o est morte l'infortune
Jeanne d'Albret que madame votre mre a commenc de se rvler  vous
dans toute sa maternelle mansutude...

--Je vous avoue que je n'ai pas song  cette concidence, dit Marillac
en passant une main sur son front. Mais, puisque vous m'y faites penser,
ne dois-je pas voir l une preuve de plus que mon bonheur dpasse mes
esprances?

Ce fut au tour de Pardaillan de tressaillir.

Il eut la sensation que son ami cherchait  s'tourdir, et qu'il faisait
un violent effort pour se persuader  soi-mme qu'il tait heureux.

Oui, peut-tre Marillac avait-il entrevu la haine formidable qui couvait
sous les sourires de Catherine! Peut-tre,  force de creuser le
problme, en tait-il arriv  pressentir vaguement vers quels abmes il
tait entran!... Peut-tre n'y avait-il en lui qu'un dsespoir sans
fond... le dsespoir d'avoir compris que sa mre voulait le tuer, le
dsespoir de deviner que sa fiance tait complice de sa mre!...

Peut-tre, disons-nous!

Car, ce que nous tablissons en quelques lignes positives, Marillac ne
pouvait que le souponner.

--Vous ne m'avez jamais racont la mort de la reine de Navarre! reprit
tout  coup le chevalier.

--Ce sont de funestes souvenirs que vous remuez l, chevalier, dit le
comte avec une sombre expression. Ce fut foudroyant. La reine tait
arrive  neuf heures au Louvre, o on clbrait les fianailles de
son fils et de la princesse Marguerite. Aprs avoir reu l'hommage des
seigneurs catholiques, elle s'assit dans un fauteuil de ce salon, o
le roi de France vint, en personne, lui tmoigner son affectueuse
admiration. Moi, j'tais o vous savez. Lorsque je fus redescendu dans
les salles de fte, je la cherchai longtemps et ne la trouvai qu'
l'instant o elle s'vanouissait. Il y eut de grandes rumeurs, et je
n'oublierai jamais la douleur qui clata sur le visage de... la reine
mre...

--De Catherine de Mdicis? insista le chevalier.

--Oui, mon ami... Aprs que le mdecin du roi eut examin la reine de
Navarre, celle-ci fut aussitt transporte jusqu' sa litire, malgr
Ambroise Par, qui lui voulait, sur l'heure, administrer je ne sais quel
mdicament... Le roi Henri, l'amiral, le prince de Cond et moi, nous
montmes  cheval pour escorter la litire; quelques gentilshommes nous
accompagnrent. La litire, ainsi entoure de notre groupe et prcde
de laquais  cheval, portant des flambeaux, traversa la foule qui
entourait le Louvre. A la vue du roi Henri, cette foule se mit 
pousser des clameurs comme si nous eussions t des ennemis; cependant,
lorsqu'on sut que la litire contenait Jeanne d'Albret mourante, un
grand silence se fit, et, ces gens, honteux peut-tre, s'cartrent,
mais, dans leur silence mme, ce n'tait pas le respect de la mort qui
apparaissait... Ah! chevalier, quelle nuit!... Quand je songe  cette
fte monstrueuse,  cette orgie plutt, o les ntres ont tolr que
leurs femmes fussent insultes, puis ces cris funbres, cette litire
qui passe  travers un peuple retenant  peine ses grondements, je me
prends  songer  quelque norme et fantastique traquenard... mais c'est
de la folie.

--Hum! fit le chevalier.

--Le roi nous comble de ses caresses; la reine mre... je connais ses
sentiments...

--Hum! hum! rpta le chevalier.

--Le peuple nous est seul hostile; mais M. de Guise nous assure que
les Parisiens n'ont qu'un reste de mauvaise humeur, qui se dissipera
lorsqu'on aura vu notre roi entrer  Notre-Dame...

Et, comme pour viter d'approfondir les soupons qu'voquait l'attitude
du chevalier, le comte se hta de continuer son rcit:

--Lorsque la reine eut t couche dans son lit, elle reprit
connaissance. Le mdecin du roi, matre Ambroise Par, arriva  ce
moment. Mais la reine, le regardant fixement, lui dit: Je vous
remercie, matre, Vous pouvez vous retirer. Tous soins seraient inutiles
contre le mal. Je vais mourir... Allez! Sans insister davantage, matre
Par s'inclina, en poussant un soupir, et, comme il se retirait, nous
vmes que son visage portait les traces d'une trange pouvante.

--Ah! ah! Ce mdecin n'est-il pas de la religion reforme?

--Oui, chevalier.

--Et vous dites qu'il n'insista pas pour donner des soins  la
malheureuse reine? Et vous dites qu'il avait l'air pouvant?

--En effet. Mais n'tait-ce pas naturel? Ce mal foudroyant...

--Non, comte! Ambroise Par est un homme nergique. S'il n'a pas
insist, s'il a t pouvant, s'il a recul, enfin...

--Que voulez-vous dire, chevalier? s'cria Marillac avec agitation.

--Rien, fit sourdement le chevalier. Je m'tonne de cette attitude,
voil tout. Mais continuez, cher ami...

--Oui... laissons de ct les soupons.

--Ah! vous avez dit enfin le mot! Vous aussi, vous souponnez...

--Quoi? balbutia le comte.

--Un crime!...

Marillac plit. Son regard se dtourna de Pardaillan.

--Eh bien, oui, dit-il enfin; je crois  un crime! La reine de Navarre
avait des ennemis acharns; plus d'une fois, elle a failli succomber.
Peut-tre, un de ces ennemis... un de ces hommes qui ne reculent pas
devant le forfait... je donnerais ma vie pour le connatre, celui-l...

Marillac passa la main sur son front. Et, comme le chevalier gardait le
silence, il continua:

--Mais peut-tre, aprs tout, n'est-ce qu'un soupon sans valeur.

--Peut-tre! fit le chevalier. Vous disiez donc que le mdecin du roi se
retira.

--Et aussi nous tous, reprit Marillac, avec un empressement fbrile. Le
roi Henri demeura seul prs de sa mre. Pendant trois longues heures,
nous attendmes dans la pice voisine. Enfin, l'aube entra dans cette
salle o nos douleurs silencieuses taient rassembles, et fit plir les
flambeaux. Ce fut  ce moment que le roi Henri sortit de la chambre
de sa mre... Que lui avait-elle dit? Quelles furent ses suprmes
confidences? Qui sait?... Oui, qui sait si l'trange hallucination qui
s'empara de moi ne fut pas une vrit?... Car, comme je me trouvais prs
de la porte, il me sembla, un moment, saisir quelques lambeaux de la
parole royale et funbre... Je meurs assassine, disait la voix rauque
de la mourante, mais je vous ordonne de l'ignorer... feignez de croire 
une mort naturelle... ou, sans cela... vous seriez frapp  votre tour.
Mais prenez bien garde, mon fils... Ah! oui, gardez-vous!... Ces
paroles, quand j'y pense, furent sans aucun doute une imagination de
mon esprit branl... Le roi Henri reparut  nos yeux et nous fit signe
d'entrer.

Marillac touffa un sanglot et deux larmes, qu'il ne songea pas 
essuyer, coulrent de ses yeux.

--Nous entrmes donc, poursuivit-il. Quand je vis cette gnreuse reine,
cette guerrire qui avait tonn nos vieux gnraux, quand je vis cette
mre admirable qui avait abandonn la vie paisible de son palais pour
se jeter dans la vie des camps, qui avait vendu jusqu' son dernier
diamant, pour payer les soldats de son fils, quand je vis celle qui
m'avait tir du nant, arrach  la mort, oui, quand je la vis livide,
il me sembla que j'allais mourir moi-mme et je demeurai comme stupide,
dans un anantissement de mes forces et de ma pense... Elle dit au
prince de Cond: Ne pleurez pas, mon cher enfant. Peut-tre suis-je la
plus heureuse... Nous l'entourions, tchant de refouler nos sanglots...
Son regard trouble fit le tour de cette assemble d'hommes d'armes,
penchs sur le lit d'une reine mourante.

Et j'ai retenu ses dernires paroles... Les voici, chevalier:

Monsieur l'amiral, aussitt aprs le mariage du roi, il faut quitter
Paris... Rassemblez toutes nos forces... non pas que je me dfie de mon
cousin Charles, mais il faut tre prt  tout... Sous les ordres du
roi, monsieur l'amiral, vous avez le commandement suprme... Henri,
ajouta-t-elle en s'adressant au prince de Cond, vous tes un frre pour
mon fils... je vous bnis, mon enfant... Soyez toujours prs de lui, au
camp,  la ville et  la cour... Adieu, messieurs, je vous aimais bien
tous... Toi, mon vieux d'Andelot, et vous, capitaine Briquemaut, et
vous tous, fiers gentilshommes, grce  vous, les grandes injustices
prendront fin... le droit de vivre et de penser sera assur aux
huguenots... ayez confiance... notre cause est grande... qu'est-ce que
le bonheur de l'humanit sans la libert?... Adieu  tous...

--A ces mots, les sanglots clatrent. Je crus que tout tait fini...
mais la reine, fixant son regard sur moi, me fit signe d'approcher...
J'obis et tombai  genoux, prs du roi, en sorte que ma tte se
trouvait prs de celle de la reine... et c'est moi qui ai recueilli son
dernier soupir...

Marillac se leva et fit quelques pas, en proie  une agitation que
n'expliquait pas compltement la tristesse de pareils souvenirs. Il
revint s'arrter devant Pardaillan et continua d'une voix plus sourde:

--Oui, chevalier, c'est moi qui ai recueilli le dernier soupir de la
reine de Navarre... mais, peut-tre,  ma douleur filiale se mla, dans
cette minute terrible, une horreur qui me fit comprendre l'pouvante
que j'avais surprise sur le visage du mdecin et sur celui du roi... En
effet, lorsque je fus tout prs d'elle, Jeanne d'Albret tourna vers moi
sa tte convulse par l'agonie, murmura distinctement: Prends sarde,
mon enfant, prends garde!... Ecoute... il faut que tu saches... Que
voulait me dire la reine? Quel secret allait s'chapper de ses lvres
crispes? Je ne le saurai jamais, chevalier! car,  ce moment, la reine
entra en agonie... Elle faisait de violents efforts pour me parler, mais
aucune parole ne sortit plus de sa bouche... Seulement, tout  coup, son
regard se fixa avec une effrayante expression sur la chemine... puis,
une lgre secousse l'agita... puis, ce fut fini, la reine tait
morte... morte... et son regard semblait encore s'attacher  cet objet
que, dans la seconde suprme, elle avait cherch des yeux...

Marillac se tut.

A travers ses doigts crisps sur ses yeux, des larmes s'chapprent.

--Mon cher comte, dit Pardaillan, pardonnez-moi d'avoir ramen vos
penses vers ces pnibles scnes... Mais, dites-moi... pouvez-vous me
dire quel tait cet objet que la reine regardait en mourant?

Marillac alla  une armoire, dont il portait la clef sur lui et,
l'ouvrant, il en tira un coffret d'or qu'il posa sur une table.

--Ce coffret, chevalier, m'a t donn par une personne auguste. Je
l'avais  mon tour offert  la reine de Navarre, qui s'en servait pour
y mettre ses gants... Sans aucun doute, la pauvre reine, en mourant, a
voulu me dire de reprendre ce coffret qui se trouvait sur la chemine de
sa chambre et de le garder comme un double souvenir... le souvenir de
mes deux mres.

--Ainsi, dit lentement le chevalier, c'est la reine Catherine qui vous a
donn ce coffret?

--Oui, mon ami, dit Marillac en frissonnant.

Les deux hommes se regardrent.

Et, sans doute, chacun d'eux put lire chez l'autre la pense terrible
qui l'agitait, car tous les deux plirent et dtournrent les yeux.

Marillac demeurait tremblant, les mains crispes sur le coffret d'or. Il
baissa la tte. Et, soudain, le mystre de sa pense monta jusqu' ses
lvres, comme s'il n'et pu le contenir davantage. Hagard, livide, il
murmura:

--Mon sang... je le donnerais jusqu' la dernire goutte... pour savoir
la vrit... oh! chevalier... cette vrit... Ce n'est pas possible!...
Ce serait trop horrible que ce coffret ait t l'instrument de mort...
que Catherine, ma mre, ait tu Jeanne, mon autre mre... et que moi...
moi... leur fils  toutes deux... aie port  l'une le poison que lui
envoyait l'autre!

--Comte! Comte! s'cria le chevalier, vous avez raison... ce serait trop
horrible...

--Ah! puiss-je donc tre foudroy plutt que de continuer  porter
de tels soupons dans mon esprit!... Catherine ne peut avoir conu de
pareilles horreurs... Catherine m'aime... j'en suis sr... elle est ma
mre... ma mre!...

En parlant ainsi, Marillac avait ouvert le coffret avec une sorte de
rage dsespre.

Dans le coffret, il y avait une paire de gants blancs ceux que portait
Jeanne d'Albret, la nuit de sa mort.

Il les saisit et, fermant les yeux, les baisa longuement.

Pardaillan, hors de lui, en proie  une sorte de vertige, lui arracha
les gants, les remit  leur place, funbre relique, et, lui-mme, alla
renfermer, avec un effroi visible, le mystrieux coffret d'or dans
l'armoire.

Il y eut alors entre les deux hommes un long silence lourd d'angoisse.

L'action rapide de Pardaillan venait de prciser dans l'esprit de
Marillac un soupon qu'il n'osait s'avouer  lui-mme.

Sa joie fbrile, son bonheur trop surexcit par lui-mme, la vague
pouvante que recouvraient ce bonheur et cette joie, son incertitude,
ses doutes, son dsespoir latent, en un clair aveuglant, il comprit
tout, il se comprit soi-mme.

Et il assista, muet d'horreur,  l'abominable drame qui se droulait
dans sa pense.

La mort inexplicable de Jeanne d'Albret, ses mystrieux avertissements,
ce regard de terreur qu'elle avait eu en lui montrant le coffret d'or,
cette mort fit rentrer le soupon dans l'esprit du comte.

Quel soupon? Que Catherine avait assassin Jeanne d'Albret.

Non! Oh! non! Il ne voulait pas y croire!

S'il accusait Catherine, s'il acceptait cet infme soupon, s'il
admettait sa mre meurtrire, c'est donc que sa mre se jouait de lui!

C'est donc qu'elle mentait en lui garantissant la dignit d'Alice! C'est
donc qu'Alice tait une crature de Catherine!

Si Alice l'avait jou, si Alice tait indigne, si son amour
s'effondrait!... Oh! mille morts plutt! Il fallait, de toute son
nergie, repousser le soupon.

Voil dans quels abmes tournoyait l'me du comte de Marillac.

Voil pourquoi il s'arracha violemment  sa mditation. Voil pourquoi,
clatant de rire, il alla ramasser la clef que le chevalier avait
jete, la remit tranquillement  la serrure de l'armoire et s'cria
joyeusement:

--Par Dieu, mon cher ami, je crois que nous sommes fous... C'est votre
faute aussi! Pourquoi m'avoir parl de la mort de Jeanne d'Albret? Ah!
oui, j'y suis. C'est ce costume noir qui est cause de tout... Eh bien,
oui, mon cher, |e me marierai en noir, je veux porter le deuil de
la grande amie que je pleurerai toujours... Parlons d'autre chose,
voulez-vous?

--Volontiers, comte, dit le chevalier en essuyant la sueur froide qui
mouillait ses tempes. Un dernier mot, toutefois.

--Parlez, cher ami.

--C'est bien dcidment demain que doit avoir lieu votre mariage?

--Demain soir,  minuit,  Saint-Germain-l'Auxerrois... Mais vous tes
seul  le savoir.

--Et vous dsirez que j'y assiste?

--Mon bonheur ne serait pas complet si vous n'tiez l.

--Bon. Comment et  quelle heure entrerai-je dans l'glise?

--Trouvez-vous  onze heures  la petite porte qui donne sur le
clotre... mais soyez seul.

--Trs bien, mon cher comte!...

Et le chevalier songea:

J'y serai avec quelques bonnes pes que je connais. Car, je veux
donner mon me au diable, si la douce Catherine ne cherche pas  faire
assassiner son fils!...

--Sortons, voulez-vous? reprit Marillac. Je veux passer avec vous cette
fin de journe. Nous entrerons en quelque guinguette du bord de l'eau,
et nous viderons bouteille...

--Je ne demande pas mieux, car, moi-mme, je ne serais pas fch de voir
un peu ce qui se passe dans Paris. Avez-vous remarqu, mon cher comte,
comme Paris a l'air fivreux...

--Non, je n'ai pas remarqu, mon ami. Que voulez-vous? le bonheur est
goste... mais, une chose que je remarque parfaitement, c'est que vous,
si gai tous ces jours-ci, vous tes triste...

--Triste? Non pas... mais inquiet.

Les deux amis taient dehors. Il faisait un beau soleil, et, comme
le gros de la chaleur tait pass, la rue tait pleine de gens
endimanchs...

--Et le sujet de cette inquitude? demanda Marillac en prenant le bras
du chevalier.

--Voici. Mon pre a disparu depuis trois jours et je crains qu'il ne se
soit jet en quelque prilleuse aventure.

--Quoi? Vous n'en avez aucune nouvelle?

--Aucune. Mercredi soir, il est sorti de l'htel de Montmorency en
disant au suisse que, s'il n'tait pas rentr au matin, c'est qu'il
aurait entrepris un voyage. Quel peut tre ce voyage? Et comment a-t-il
pu sortir de Paris?

--C'est un homme d'une rare prudence et, sans aucun doute, vous avez
tort de vous inquiter.

--Je le sais. Aussi, ne suis-je pas trop inquiet pour lui. Et,
d'ailleurs, s'il y et un danger immdiat, il m'et prvenu. Seulement,
pendant qu'il travaillait de son ct, je travaillais du mien et son
absence peut compromettre la russite de mon plan.

--Voyons votre plan, fit Marillac.

--Je suis arriv  sduire un sergent qui doit tre de garde  la porte
Saint-Denis, mardi prochain. Il m'a promis de ne dfendre que mollement
le passage, pourvu que j'attaque avec vigueur. En outre, il s'arrangera
pour que le pont soit baiss au moment o je l'attaquerai... Je compte
sur vous, mon cher ami.

--Trs bien. Mardi, quelle heure?

--Mais, vers les sept heures du soir. Il y aura une voiture dans
laquelle seront Lose et sa mre, ainsi que le marchal, de qui j'ai pu
obtenir qu'il ne se montrt pas. Nous serons une vingtaine...

--Bon. Je vous promets de vous en amener autant.

--Ah! si mon pre tait l!...

--Il sera rentr d'ici mardi, sans doute... Mais que veut tout ce
monde?...

--Ma foi, dit le chevalier, les voil qui se mettent  genoux!...
Avanons.

--En voil deux! hurla  ce moment une voix qui fit tressaillir le
chevalier.

Marillac et Pardaillan, tout en devisant, s'taient heurts  une foule
qui entourait quelque chose, devant la porte d'un couvent. Et cette
foule criait:

Miracle! Nol!...

Les deux jeunes gens avaient continu  avancer jusqu'au moment o ils
se trouvrent devant la porte du couvent, au milieu de gens dont les
uns entonnaient des cantiques, dont les autres, comme en dlire,
s'embrassaient sans se connatre, faisaient des signes de croix et se
frappaient la poitrine. Puis, tout ce peuple tait tomb  genoux,
tandis que Marillac et Pardaillan demeuraient debout.

La foule, tout en s'agenouillant, clama d'une voix le cri qu'elle
croyait tre le plus agrable  tous les saints du paradis:

Mort aux huguenots!...

C'est  ce moment que la voix en question cria:

En voil deux!...

Pardaillan reconnut aussitt Maurevert qui le dsignait spcialement.
Maurevert tait entour d'une quinzaine de gentilshommes, qui semblaient
le considrer comme leur chef. Au signe qu'il fit, ils se prcipitrent
sur le chevalier, l'pe  la main.

Dj, la foule, furieuse, dlirante, enveloppait les deux amis qui,
serrs de prs, touffs, ne pouvaient mme pas tirer leurs pes.

Place! Place! vocifraient les gentilshommes en essayant d'arriver
jusqu' leurs deux victimes.

Mais chacun, dans ce peuple, tenait  se distinguer.

C'est pourquoi la foule ne s'ouvrit pas: elle voulait massacrer
elle-mme les deux huguenots qui, la dague  la main, immobiles,
contenaient encore par leur attitude les enrags qui les entouraient.

Les deux jeunes gens changrent un regard; ils semblaient se dire:

Nous allons mourir l, mais, avant de tomber, nous en dcoudrons bien
quelques-uns?

--Tue! Tue! vocifrait Maurevert. Les huguenots  la hart!...

Il y eut comme un vaste tourbillonnement de la foule; des milliers de
poings se levrent...

Mais,  ce moment, comme si un grand souffle et abattu toute cette
fureur, la foule retomba  genoux en criant:

Miracle!... Voici le saint!...

Le saint, c'tait frre Lubin qui, ouvrant la porte du couvent o son
suprieur l'avait rappel, la mission laque du frre tant termine, le
moine Lubin, donc, apparaissait, les bras ouverts, la face rubiconde
et, apercevant le chevalier, s'en venait  lui, la larme a l'oeil, en
souvenir des innombrables fonds de bouteille dont Pardaillan l'avait
gratifi  la Devinire.

Ce digne chevalier! Ce cher ami! bgayait le moine qui passait 
travers la foule prosterne.

Maurevert et ses acolytes le suivirent en troupe. Pardaillan et Marillac
avaient profit de ce rpit inespr pour rengainer leurs dagues et
mettre l'pe  la main.

Pardaillan ne se demanda pas pourquoi Maurevert se trouvait parmi
cette masse de peuple et pour quelle besogne il tait escort de
gentilshommes, dont il en reconnut quelques-uns pour des fervents de la
reine Catherine.

--Attention! dit-il  Marillac, voici la meute... Voyez-vous,  votre
gauche, cette encoignure sous l'auvent?

--Je la vois, dit Marillac qui, de la pointe de son pe, menaait dj
un de ses assaillants.

--Allons-y d'un bond. L, nous pourrons tenir tte... Attention! Vous y
tes?

Les deux amis se fendirent ensemble: un double hurlement clata; deux
des plus avancs tombrent.

Marillac, alors, obissant  la manoeuvre indique, se rua vers
l'encoignure, en fourrageant de l'pe; la foule s'carta avec des
clameurs et se referma sur lui. Lorsque Marillac eut atteint son poste,
il s'aperut qu'il tait seul.

--Pardaillan! rugit-il.

Et il se jeta tte baisse sur la muraille vivante.

A ce moment, il fut saisi par-derrire, paralys, dans l'impossibilit
de faire un mouvement, soulev, entran, emport dans l'intrieur du
couvent.

Quant au chevalier, voici ce qui tait arriv:

Au moment o Lubin arrivait prs de lui, l'un des gentilshommes, qui
escortait Maurevert, lui porta un coup de pointe. Ce fut alors qu'il se
fendit  fond et par un coup droit, traversa l'paule de son adversaire.
A l'instant o il se relevait et o il allait se jeter vers l'encoignure
qu'il avait montre  Marillac, le moine fut sur lui et l'enserra dans
ses bras, en bgayant:

C'est donc vous... Ah! que je suis heureux... Venez boire...

D'une violente secousse, Pardaillan se dbarrassa du moine, qui alla
rouler  terre en murmurant:

L'ingrat!...

A ce moment, cent bras s'abattirent sur le chevalier; son pe fut
brise; en un instant, ses vtements en lambeaux; le chevalier voulut
saisir sa dague: Maurevert l'enleva.

Alors, on vit un spectacle inou.

Dsarm, sanglant, le chevalier avait sur lui une masse humaine qui
s'efforait de l'craser.

Et cette masse, il la soulevait, la secouait, la dispersait d'un
formidable roulis des paules; elle se reformait, l'accablait; il
l'entranait, roulait avec elle, se relevait, mordant, frappant de ses
deux poings comme de deux bliers; des gens ensanglants tombaient
autour de lui; des hurlements effroyables, tout autour, clataient dans
la foule, tandis que le groupe frntique attach  lui luttait dans un
silence farouche.

Presque assomm, du sang plein le visage et la bouche, Pardaillan,
formidable, secouait la grappe humaine, comme le sanglier, enfin coiff,
peut secouer la meute.

Il soufflait d'un souffle rauque et bref.

Un brouillard flottait devant ses yeux. Il ne songeait plus  rien... 
rien qu' atteindre Maurevert qui,  dix pas, commandait la manoeuvre, 
le saisir,  l'trangler avant de mourir.

Une clameur plus terrible retentit soudain:

Le chevalier venait de tomber une dernire fois et ne se relevait plus:
 chacune de ses jambes,  chacun de ses bras,  sa poitrine, deux
hommes, trois, quatre, toute une foule pesait.

Des cordes! vocifra alors Maurevert.

Quelques secondes plus tard, Pardaillan, solidement li, tait emport
dans le couvent; sur la chausse, une dizaine de blesss tanchaient
leur sang.

Et la foule, saisissant Lubin, le soulevait, le portait en triomphe et
l'acclamait. C'tait le saint qui avait arrt l'hrtique! C'tait le
saint qui, rien qu'en l'enlaant de ses bras, lui avait t sa force!

Maurevert tait entr dans le couvent et avait eu une assez longue
confrence avec le prieur. A la suite de cette confrence, il s'tait
fait conduire dans la cellule o le comte de Marillac avait t enferm.
Il portait sous son bras l'pe du comte.

--Monsieur, dit-il en entrant, vous tes libre, voici votre pe.

Marillac ne tmoigna ni joie ni surprise. Il saisit froidement la lame
qu'on lui tendait et la remit au fourreau.

--Monsieur de Maurevert, dit-il, j'espre que nous nous retrouverons,
dans des conditions meilleures, c'est--dire  un moment o vous n'aurez
pas pris la prcaution de vous entourer de vingt spadassins pour
attaquer deux hommes.

--Monsieur le comte, nous nous retrouverons quand il vous plaira, dit
Maurevert en grondant.

--Aprs-demain matin, voulez-vous?

--Soit.

--Dans les prs du passeur?

--Le lieu et l'heure me conviennent; mais laissez-moi vous dire,
monsieur le comte, que je ne comprends pas la querell que vous me
faites, au moment o je vous sauve la vie.

--Vous me sauvez la vie, vous! fit Marillac avec un ddain qui fit plir
Maurevert.

Le bravo eut un clair de joie dans les yeux. Mais il se contint et
reprit:

--C'est sans doute un grand honneur pour moi, mais cela est. Je suis
arriv devant le couvent  l'instant mme o la foule, furieuse de je ne
sais quoi, allait se ruer sur vous. Avec mes amis, je vous ai pris et
transport ici. Sans moi, vous tiez donc mort, monsieur le comte.

Marillac avait cout ces explications avec une surprise tonne.

--Monsieur, dit-il alors, s'il en est vraiment ainsi, je ne puis qu'tre
surpris. Je ne suis pas de vos amis, je crois...

--Eh! avais-je besoin que vous fussiez mon ami pour essayer de vous
tirer des mains de ces enrags! Qui n'en et fait autant  ma place?...
Et puis, je dois vous l'avouer, j'avais une raison secrte de me jeter 
votre secours...

--Quelle est cette raison, monsieur?

--Le dsir que j'ai d'tre agrable  la reine mre, dit Maurevert en
s'inclinant avec un respect outr.

Marillac tressaillit et plit. Dj Maurevert continuait:

--Si je ne suis pas de vos amis, monsieur le comte, si nous nous sommes
mme un peu regards de travers  la dernire fte du Louvre, je n'en ai
pas moins l'insigne honneur d'tre des amis de la reine. Et savez-vous
ce que la reine m'a dit tout rcemment,  moi et  quelques autres de
ses fidles? Elle a dit, en propres termes, qu'elle vous considrait
comme un parfait cavalier, qu'elle avait pour vous une vritable
affection et qu'elle priait tous ses amis de vous protger en toutes
mauvaises occasions o vous pourriez vous trouver...

--La reine a dit cela! s'cria Marillac d'une voix altre.

--Ce sont ses augustes paroles que j'ai l'honneur de vous rpter,
monsieur le comte. Aussi, tout en acceptant le rendez-vous que vous me
faites l'honneur de me donner, je vous prie de me tenir pour votre trs
dvou.

Maurevert, aprs s'tre inclin, fit un pas pour se retirer.

--Attendez, monsieur! dit Marillac.

Sombre, boulevers, la voix tremblante, malgr tous ses efforts, il
reprit:

--Monsieur, les paroles que vous prtez  Sa Majest ont pour moi une
importance de vie ou de mort. Me jurez-vous que la reine s'est bien
exprime ainsi, en parlant de moi?

--Je vous le jure! dit Maurevert, avec une vidente sincrit. Je dois
mme ajouter que, si les paroles de la reine taient affectueuses, le
ton l'tait plus encore. Ce n'est un secret pour personne, monsieur
le comte, que vous tes fort avant dans les faveurs de Sa Majest, et
qu'elle vous destine un haut commandement dans l'arme que M. l'amiral
va conduire aux Pays-Bas.

Un soupir, qui ressemblait  un rugissement, gonfla la poitrine de
Marillac.

Ma mre! ma mre! balbutia-t-il au fond de lui-mme. Serait-ce donc
vrai? Me serais-je donc tromp?...

--Monsieur de Maurevert, reprit-il tout haut, je regrette de vous avoir
mal accueilli.

--Tout le monde s'y ft tromp, monsieur le comte!

--Adieu donc et merci. Veuillez, je vous prie, me conduire  M. de
Pardaillan, afin que nous partions ensemble.

--Monsieur le comte, je vous le rpte: vous tes libre. Mais, quant
 M. de Pardaillan, c'est autre chose, vu que M. de Pardaillan est
rebelle, accus de lse-majest et que c'est mon devoir de l'arrter.

--Vous l'arrtez?

--C'est fait.

--De quel droit? tes-vous donc officier des gardes?

--Non, monsieur. J'ai simplement reu un ordre d'avoir  me saisir de la
personne de M. de Pardaillan, et j'tais justement  sa recherche, quand
j'ai eu l'honneur de vous rencontrer.

--Un ordre! gronda Marillac. De qui?

--De la reine mre!

Sur ce mot, Maurevert, saluant une dernire fois le comte, sortit,
laissant la porte ouverte. Marillac demeura un moment tout tourdi. Mais
bientt, se frappant le front, il murmura:

Cette fois, je vais voir quelle peut tre l'affection de la reine pour
moi!...

Marillac sortit de la cellule et se trouva dans un couloir en prsence
d'un moine, qui le salua et lui dit:

--Monsieur le comte, je suis charg de vous faire sortir du couvent par
une porte de derrire.

--Pourquoi pas par la grande porte?

--coutez, monsieur, fit le moine en souriant.

Marillac couta. Au loin, vers la rue, il entendit une rumeur furieuse.

Cela, reprit le moine, c'est la voix du peuple qui rclame sa victime.
Et sa victime, c'est vous. Mais nous savons trop quelle serait la
douleur de notre grande reine, s'il vous arrivait malheur... Venez donc,
monsieur.

Marillac, sans plus d'observations, suivit le moine, qui le conduisit
jusqu' une petite porte donnant sur une ruelle solitaire.

Le comte prit aussitt le chemin du Louvre.



XIII

LE TEMPLE

Si vite que Marillac et pris sa course vers le Louvre, Maurevert y
arriva avant lui. Les ailes de la haine sont encore plus rapides que
celles de l'amiti.

Il parat que Maurevert tait attendu avec impatience dans cette partie
du Louvre, o se trouvaient les appartements de la reine mre. Car, 
peine le capitaine des gardes, Nancey, l'eut-il aperu, qu'il lui fit
signe de le suivre et, le conduisant par un couloir priv, l'introduisit
dans une antichambre o se trouvait la suivante florentine Paola,
laquelle,  son tour, l'introduisit aussitt dans le fameux oratoire.

Catherine de Mdicis tait l, crivant fivreusement; elle avait
devant elle un monceau de lettres dj termines. Car la reine crivait
toujours elle-mme. Soit dfiance naturelle, soit besoin d'assouvir sa
dvorante activit, elle n'eut jamais de secrtaire.

A l'entre de Maurevert, elle leva la tte, fit un signe bref pour lui
ordonner d'attendre et acheva la phrase commence.

Maurevert avait bon oeil.

Il essaya de dmler les suscriptions de toutes les lettres dj
cachetes, que la reine avait rejetes sur la table, au hasard. Et il
put constater que presque toutes ces lettres taient adresses aux
gouverneurs des provinces.

A ce moment. Catherine, levant brusquement la tte, surprit le regard de
Maurevert.

--Vous essayez de savoir  qui j'cris? demanda-t-elle. J'aime les
gens curieux. La curiosit est un signe d'intelligence. Allez  cette
fentre...

--Je supplie Votre Majest de croire...

--Obissez donc...

Maurevert alla  la fentre, tremblant et flairant quelque terrible
surprise.

--Que voyez-vous dans la cour? demanda Catherine.

--Je vois une trentaine de courriers de Sa Majest,  cheval, prts 
partir.

--C'est bien, demeurez o vous tes, reprit la reine qui, en mme temps,
frappa un timbre d'un coup de son petit marteau d'argent.

Un homme entra qui, styl d'avance, saisit toutes les lettres cachetes
et sortit en toute hte, sans avoir dit un mot. Deux minutes plus tard,
Maurevert vit appa ratre dans la cour le mme homme. Il remit une
lettre  l'un des courriers, et le courrier partit aussitt  fond
de train; puis il passa au deuxime, qui partit  son tour, puis au
troisime... Au bout de cinq minutes, tous les courriers taient partis.

--La prochaine fois que vous verrez votre ami le duc de Guise, dit
tranquillement Catherine, vous lui direz que vous avez vu partir mes
courriers porteurs de dpches pour chacun de nos gouverneurs. Vous
ajouterez que chacune de ces dpches donne l'ordre  nos gouverneurs
de rassembler leurs troupes et de marcher sur Paris, pour y arrter les
insenss qui ne craignent pas de conspirer contre le roi. Dans quelques
jours, monsieur de Maurevert, soixante mille hommes marcheront sur
Paris, pour protger le roi!

Maurevert sentit un long frisson lui courir le long des reins, comme si
la hache du bourreau se ft leve sur son cou.

Je suis perdu, murmura-t-il en s'inclinant.

Catherine le regarda un instant avec une sombre expression de doute, de
mpris et de triomphe.

Elle avait d'ailleurs menti.

Ses lettres contenaient l'ordre au gouverneur d'arrter tout courrier
qui ne serait pas muni d'un sauf-conduit, tout fuyard venant de Paris,
et de faire saisir tout huguenot dans une sorte de vaste rafle.

Relevez-vous, monsieur, reprit la reine.

Maurevert obit.

--Si vous tes franc, poursuivit Catherine, je vous donne vie sauve.

Un rugissement de joie souleva la poitrine de Maurevert. La reine ne le
faisait pas saisir. La reine discutait encore avec lui. Donc, il tait
sauv.

--O en est la conspiration de M. de Guise? demanda froidement Catherine
de Mdicis.

--Madame, rpondit enfin Maurevert en faisant un effort surhumain pour
assurer sa voix, je jure sur le Christ que je n'ai pas conspir.

--Et qui vous dit que vous conspirez? Allons donc, pour conspirer, il
faut tre quelqu'un! Seulement, vous n'tes pas sans avoir cout autour
de vous. Que savez-vous?

--Eh bien, madame, on espre que Sa Majest le roi ne voudra pas prendre
contre les hrtiques les mesures ncessaires.

--Et alors?...

--Alors, madame, comme Paris est en pleine fermentation, on en profitera
pour se faire dsigner par la noblesse, par la bourgeoisie et par le
peuple, comme le capitaine gnral des catholiques...

--Et alors?...

--C'est tout, madame!

--Vous mentez, monsieur de Maurevert!

--Madame, sur le chevalet de torture, je ne pourrais dire plus.
Cependant... je pense... mais c'est une simple supposition...

--Dites toujours.

--Je pense que, matre de Paris, capitaine gnral des forces
catholiques, on en profiterait peut-tre, si les circonstances taient
favorables... pour mener directement Sa Majest le roi...

Est-ce que vraiment il ne sait rien? songea la reine.

Maurevert, maintenant, s'tait repris. Son visage tait redevenu
impntrable.

--Monsieur, dit tout  coup la reine, vous avez rendu plus d'un service,
et vous en rendrez d'autres sans doute.

--Ma vie appartient  Votre Majest! qu'elle en dispose!

--Je vous pardonne, dit Catherine. Quant au duc de Guise, s'il veut tre
capitaine gnral, il le sera. J'aime les emportements de sa foi. Elle
va jusqu' le faire conspirer pour.. imposer au roi ses volonts. Je
pense comme lui. Et, pour l'aider  convaincre le roi, je fais venir 
Paris une arme complte. Alors nous verrons. Quant  vous...

Elle le fixa de son regard aigu.

Maurevert soutint l'examen avec le courage suprme du dsespoir.

--Quant  vous, continua Catherine en traant quelques mots sur un
parchemin, voici ce que je puis faire pour vous.

Maurevert essayait ardemment de lire de loin.

L'ordre de m'envoyer  la Bastille? songeait-il.

La reine lui tendit le papier: c'tait un bon de cinquante mille livres
sur la cassette de la reine mre.

Un frmissement de joie secoua Maurevert qui s'inclina avec respect,
mais sans exagration.

Dcidment, il ne sait rien, pensa Catherine qui avait suivi
attentivement l'effet de sa gnrosit... L'heure approche,
continua-t-elle; vous allez, mon cher monsieur, aller vous poster chez
le chanoine Villemur, avec votre ami, cet ami dont vous me parliez.

--Mais, madame, fit Maurevert, cet ami est dj pay, dj  son poste.
Et les cinquante mille livres que Votre Majest veut bien m'octroyer...

--Sont pour vous ddommager d'un injuste soupon, fit Catherine avec son
plus charmant sourire, et aussi pour vous rcompenser des nouvelles
que vous m'apportez. Deux hrtiques ont t arrts grce  votre
intervention; oui, je sais dj cela... Qu'avez-vous fait de ces deux
hommes?

--J'ai rendu la libert  l'un d'eux...

Une expression de surprise et d'inquitude se peignit sur le visage de
la reine.

--Celui  qui j'ai rendu la libert, continua Maurevert, celui que je
crois bien avoir sauv des mains de la foule furieuse, c'est un huguenot
d'importance... Mais j'ai cru remarquer que Votre Majest le tenait en
estime... C'est celui qu'on appelle le comte de Marillac.

La reine n'eut pas un tressaillement. Elle demeura souriante, presque
indiffrente. Mais Maurevert et frmi d'pouvant s'il avait pu
entendre le rugissement du coeur de cette mre. Sans la moindre motion,
elle dit trs simplement:

--Vous avez bien fait d'pargner M. de Marillac; il est de mes amis...
Et l'autre?

--L'autre, madame! Daigne Votre Majest me permettre de lui rappeler une
promesse qu'elle a bien voulu me faire?

--Laquelle? dit la reine tonne.

--Madame, je porte au visage une marque ineffaable. Tant que je n'aurai
pas veng d'effroyable manire l'insulte...

--Ce coup de fouet? dit la reine.

--Oui, madame, fit Maurevert en grinant des dents. On dirait, en effet,
un coup de cravache... Eh bien, madame, l'homme que j'ai pris devant le
couvent, c'est celui qui m'a marqu!

--Le chevalier de Pardaillan?

--Oui, Majest...

Ah! dcidment, songea Catherine, en frmissant de joie, c'est un homme
admirable que ce Maurevert!

--Madame, reprit le bravo, j'ose vous rappeler que vous m'avez donn cet
homme pour en faire ce que bon me semblerait...

--O est-il? demanda Catherine.

--Enferm dans une cellule de couvent.

--Et o voulez-vous le mettre?

--A la Bastille, si Votre Majest m'en donne l'ordre.

--Et que voulez-vous faire de ces deux hommes? reprit-elle tout  coup.

--Votre Majest a dit: ces deux hommes?

--Oui, l'autre... le pre, le vieux truand, a t pris chez M. le
marchal de Damville qui m'en a fait prvenir: il est au Temple. M. le
marchal, pour des raisons que j'ignore, m'a demand un ordre d'avoir
 questionner ce vieux diable  quatre. M. le marchal veut assister
lui-mme  la question. Mais tout cela est assez grave, en somme.
Aucun jugement n'a t pris... J'avoue que je suis assez surprise de
l'attitude du duc de Damville; il veut faire l un mtier qui n'est pas
le sien... Ah! est-ce que, par hasard, le Pardaillan possderait des
secrets prcieux?

--Que Votre Majest m'en donne l'ordre et je saurai bien lui arracher
ces secrets!

--Vous comprenez que je n'ai aucun sujet de haine contre ce Pardaillan
auquel vous en voulez tant...

--Le chevalier a insult Votre Majest en plein Louvre...

--Ce n'est pas bien sr qu'il ait eu pense de m'offenser. Et ce jeune
homme a d'ailleurs rendu un grand service au roi en sauvant un jour sa
cousine d'Albret qu'il tira d'une fort mauvaise situation. Hlas! pauvre
reine de Navarre!... Cela ne l'a pas empche de mourir... c'est un
grand malheur...

Maurevert et vainement entrepris de suivre la pense tortueuse de la
reine.

Elle reprit avec un soupir:

--Je vous ai donn ces deux hommes, je ne m'en ddirai pas. Il faudrait
donc, pour bien faire, les mettre ensemble... Et, puisque le vieux se
trouve au Temple, c'est donc au Temple que nous enverrons le jeune?

En mme temps, elle signait un ordre d'arrestation.

--Ah! madame, au Temple ou  la Bastille, peu importe, pourvu que je les
tienne... surtout le chevalier!

--Et vous dites que vous vous chargeriez de les questionner?

--Oui, madame. Et cela suffira  ma vengeance.

--Prenez-les donc, dit la reine en tendant l'ordre d'arrestation.

Maurevert s'en empara avidement, et s'inclinant:

--Votre Majest me donne-t-elle cong?

--Un moment, Maurevert. Quand comptez-vous appliquer la question  vos
deux ennemis?

--Ds tout  l'heure, madame. Le temps de faire transfrer le chevalier
au Temple et de faire prvenir le tourmenteur jur.

--Qui ne voudra instrumenter qu'en prsence des juges!

--C'est vrai! fit Maurevert atterr.

--A moins qu'il n'ait un ordre positif, reprit la reine.

Et elle crivit rapidement quelques mots sur un papier qu'elle tendit 
Maurevert.

C'tait un ordre d'avoir  appliquer la question ordinaire et
extraordinaire aux deux Pardaillan, dans la prison du Temple, le samedi
23 aot,  dix heures du matin.

--Il faudra donc que j'attende jusque-l! grina Maurevert.

--Eh! mon cher monsieur, j'ai patient plus que vous, moi. Qu'est-ce que
cinq jours? Car nous sommes  dimanche soir...

--C'est vrai. Que Votre Majest me pardonne!

--Un dernier mot. Je ne veux personne dans la chambre des questions;
personne que vous et le matre bourreau. Est-ce entendu?

--Votre Majest peut se rassurer.

--Et vous me rapporterez fidlement les aveux de ces deux hommes?

--Je vous le jure, madame!

--C'est bien. Maintenant, sachez une chose, monsieur. C'est que je vous
donne la vie de ces deux hommes contre la vie de M. de Coligny que m'a
promise... votre ami.

--Ds demain matin, madame, mon ami prendra position dans le clotre
Saint-Germain-l'Auxerrois...

--Maurevert se retira la tte en feu, la gorge sche, avec une joie
effroyable dans le coeur.

Voil qui se dessine, murmura Catherine de Mdicis... Monsieur
l'amiral, dites un pater et un ave, si toutefois vous savez vos
prires... Quant  ces deux spadassins, je saurai quel secret Damville
voulait leur arracher... il y a justement dans la chambre des tortures
du Temple un cabinet noir o je serai  merveille pour tout entendre.

A ce moment, Paola, la suivante florentine, entra et dit:

--Madame, M. le comte de Marillac est dans votre antichambre qui
s'entretient vivement avec M. de Nancey.

Le sourire de la reine demeura fig sur ses lvres.

--Et que veut-il, ce cher comte?

--Je crois qu'il prie le capitaine de demander pour lui une audience
immdiate  Votre Majest.

--Eh bien, va dire qu'on peut l'introduire.

Et son sourire se fit plus doux encore, plus paisible, d'une expression
plus sereine, tandis qu'elle grondait:

--Que ne puis-je te faire arrter, toi aussi! Ce serait si simple!...
Oui... mais s'il parlait!... Non, non... Patience, patience... encore
un jour!... Si je le tuais maintenant, d'ailleurs, cette pcore d'Alice
serait capable... Allons donc! je les tiens tous les deux! ne gtons
rien!...

--Bonjour, mon cher comte... on me dit que vous dsirez m'entretenir...

Marillac venait d'entrer.

La reine carta de la main les lettres qui taient devant elle.

Le comte, ple, agit, violemment mu, s'approcha sur un signe qu'elle
lui adressa.

--Voyons, reprit Catherine, qu'tes-vous venu me demander?... Si tout
est prt pour la crmonie de demain soir?

Marillac flchit le genou.

--Votre Majest, dit-il d'une voix tremblante, me comble d'une telle
bienveillance que je serais ingrat de douter... Non, madame, ce n'est
pas de moi qu'il s'agit. Je suis venu demander grce.

--Grce? fit la reine avec tonnement.

--Ou plutt justice. Un de mes amis vient d'tre saisi. Un ami, madame!
Un frre!

--Il suffit, comte, dit la reine avec motion. Il suffit que vous aimiez
cet homme pour que je lui veuille tout le bien que je vous veux 
vous-mme. Son nom?

--Hlas! madame. Il a eu le malheur de vous dplaire  deux reprises
diffrentes: une premire fois, dans une entrevue qu'il eut avec vous au
Pont de Bois, dans cette mme salle o j'eus, moi, le bonheur de vous
connatre! Une deuxime fois, au Louvre, dans le cabinet de Sa Majest
le roi...

--Comte, dit Catherine de sa voix mlancolique, tant de gens m'ont
dplu... je tche  les oublier...

Marillac jeta un regard ardent sur la reine.

--C'est le chevalier de Pardaillan, dit-il.

La reine parut chercher un instant dans sa mmoire, puis frappant ses
deux mains l'une contre l'autre:

--Ah! oui!... Eh bien, j'avais compltement oubli ce jeune homme  qui
je me souviens maintenant d'avoir offert d'entrer  mon service. Et vous
dites qu'il est arrt?

--Oui, madame. Et je viens vous prier de lui rendre la libert. Je me
porte garant que le chevalier n'a rien pu entreprendre ni contre le roi
ni contre Votre Majest.

--Nancey! appela la reine en frappant de son marteau.

Le capitaine des gardes apparut bientt.

--Nancey, demanda la reine, tes-vous au courant de l'arrestation d'un
jeune gentilhomme, le chevalier de Pardaillan?

--Oui, madame. C'est ce cavalier qui, arrt une premire fois, s'est
vad de la Bastille.

--Qui a donn l'ordre? dit Catherine en fronant le Sourcil.

--Sa Majest le roi. Je crois que ce jeune homme est accus de
rbellion. En tout cas, on sait qu'il a rsist par deux fois aux
soldats du roi.

--Ah! madame, s'cria Marillac, je vais vous dire en quelles
circonstances...

--Chut! fit la reine. C'est bien, Nancey.

Le capitaine se retira.

--Mon cher enfant, reprit alors Catherine, je vais vous donner une
preuve de... ma bienveillance... telle que mes fils Henri et Franois
pourraient seuls en attendre de moi... Demeurez ici jusqu' mon retour.

Marillac s'inclina profondment. Il tremblait. Un bouleversement
se faisait dans son esprit. La conviction entrait en lui profonde,
indracinable, que la reine avait pour lui une affection profonde, une
affection de mre.

Coupable? criminelle? hypocrite? cette femme qui le regardait avec une
pareille douceur, qui lui parlait avec cette agitation que lui seul
pouvait comprendre!

Et il n'tait pas jusqu' cette confiance illimite de la reine qui ne
lui inspirt une gratitude dont se gonflait son coeur, confiance que la
souponneuse Catherine n'et peut-tre pas tmoigne au roi lui-mme.

En effet, la reine le laissait seul! Et l, devant lui, se trouvaient
les lettres qu'elle crivait, secrets d'tat sans aucun doute!

Ah! plutt que d'essayer de lire, plutt que de jeter un regard sur ces
secrets augustes, il se ft aveugl sur l'heure.

Catherine demeura absente une demi-heure pendant laquelle elle ne perdit
pas de vue un instant le comte de Marillac.

Un seul point demeurait obscur dans l'esprit du comte.

Maurevert lui avait dclar que Pardaillan tait arrt par ordre de la
reine mre.

Et la reine paraissait avoir oubli jusqu'au nom du chevalier!

Nancey affirmait que l'ordre venait du roi.

Simples contradictions, aprs tout!

Soudain, Catherine rentra: elle rayonnait.

--Nous avons cause gagne! fit-elle gaiement.

--Ah! madame, murmura Marillac d'une voix que l'motion rendait sourde.
Ainsi, mon ami... le chevalier de Pardaillan... il est libre?

--J'ai la parole du roi. J'avoue que je ne la lui ai pas arrache
sans peine. Il parat que votre ami conspire avec M. le marchal de
Montmorency.

--Lui!... Ah! madame, tenez, puisque l'occasion s'en prsente,
laissez-moi vous dire ce que le marchal...

--Silence, comte... Ce ne sont pas l mes affaires, et puis, si M. de
Pardaillan a quelque chose  me dire au sujet du marchal, il me le dira
lui-mme.

--Comme vous tes un grande reine! fit Marillac avec une expression de
tendresse.

--Hlas! je suis simplement une femme qui a souffert, et la douleur, mon
cher comte, est la bonne cole de l'indulgence... Je ne veux pas savoir
si votre ami conspire ou non. Je veux savoir seulement qu'il est votre
ami. Dites-lui que, s'il a quoi que ce soit  me demander pour lui-mme
ou pour le marchal, je le recevrai aprs-demain matin,  dix heures,
lorsque le roi aura achev de l'interroger...

--Sa Majest dsire donc interroger le chevalier?

--Oui, j'ai pu obtenir cette norme drogation  toutes les procdures.
Au lieu d'tre interrog par un juge, votre ami le sera par le roi...
et, si ses rponses sont satisfaisantes, s'il explique pourquoi il
demeure renferm dans l'htel de Montmorency... on le tiendra quitte de
tout le reste, c'est--dire de la triple affaire du Louvre, du cabaret
incendi et de la bataille rue Montmartre.

--Ah! madame, s'cria Marillac radieux, l'explication est des plus
simples! Pardaillan et le marchal ne demandent qu' quitter Paris... si
vous saviez!... il n'y a sous tout cela qu'une affaire d'amour...

--Eh bien, trouvez-vous aprs-demain matin au lever du roi, et vous
emmnerez vous-mme votre ami.

--Madame, il ne quittera pas le Louvre sans avoir dpos  vos pieds
l'hommage de sa reconnaissance... Quant  moi, ma vie vous appartient.

Un clair flamboya dans les yeux de Catherine. Mais Marillac ne vit pas
cet clair qui l'et pouvant, pench qu'il tait devant la reine.

--Adieu, comte, dit celle-ci. A demain soir, d'abord... dans
Saint-Germain-l'Auxerrois... puis, au Louvre, aprs-demain matin...

Le comte sortit enivr.

Il se rendit  pied jusqu'au couvent. Comme il y arrivait, un cavalier
en sortait, montait  cheval et disparaissait dans la direction du
Louvre. Le comte demanda  tre introduit auprs de l'abb, ou tout au
moins auprs du prieur. Ce fut le prieur qui le reut au parloir.

--Monsieur, demanda-t-il, et ce terme fit faire la grimace au rvrend
prieur, y a-t-il inconvnient  ce que vous me disiez si M. le chevalier
de Pardaillan est encore dans votre couvent?

--Aucun inconvnient; ce jeune homme est encore ici. Il devait tre
transfr  la Bastille. Mais je viens de recevoir un ordre du Louvre,
qui m'enjoint de le garder jusqu' mardi matin dans la meilleure chambre
du couvent: je lui ai cd la mienne; c'est tout ce que je pouvais
faire.

--Et mardi matin, qu'arrivera-t-il? demanda Marillac palpitant.

--J'ai ordre de remettre ce jeune homme en libert, en lui disant
simplement que le roi veut lui parler  son lever et qu'une auguste
personne compte sur son honneur de gentilhomme pour...

--Il ira! Je vous en rponds, moi! s'cria Marillac transport. Mais ne
pourrais-je voir le chevalier quelques instants?

--Monsieur, je n'y verrais pour ma part aucun obstacle. Mais je n'ai pas
reu d'ordre  ce sujet.

--Oui, oui, fit Marillac en souriant... Je n'insiste pas. Du moins, vous
pouvez dire au chevalier que je serai ici mardi matin pour l'accompagner
au Louvre.

--Oh! quant  cela, chose facile, dit le prieur avec bonhomie. La
commission sera faite dans cinq minutes.

Le comte salua et se retira, l'me ravie...

Et pourtant, il sentait peser sur lui une indfinissable angoisse qui
ressemblait vaguement  de la terreur.

--C'est la joie, s'affirma-t-il. Voyons, rcapitulons tout mon bonheur.
Demain matin, c'est le mariage du roi Henri  Notre-Dame. Bon. Aprs
cela, je suis libre. Je demande un cong jusqu'au moment de l'entre
en campagne. Demain soir,  minuit... ma mre, oui, ma mre elle-mme
daigne conduire mon Alice  l'autel, et un prtre m'unit enfin  celle
qui est toute ma vie... Un prtre! Bah! je puis bien faire cela pour
ma mre!... Et puis, j'ai l'exemple du roi sous les yeux... Bon!
Aprs-demain matin, je vais prendre Pardaillan, je le conduis au Louvre,
j'obtiens pour le marchal et sa famille une autorisation de franchir
les portes... Nous partons tous!... Ah! ma mre! qui m'et dit, il y a
quelques mois, que je vous devrais tant de bonheur!

Des groupes silencieux traversaient les rues. Il y avait, dans les
profondeurs obscures de Paris, des rumeurs inaccoutumes...

Les Parisiens se prparent aux grandes ftes qui commenceront demain!
songea Marillac.

Le prieur avait menti en disant que le chevalier se trouvait encore
dans son couvent; depuis plus d'une heure dj, une escorte de vingt
cavaliers, commande par Maurevert, tait arrive: le chevalier, tout
ligot, avait t port dans une voiture ferme. Et la voiture s'tait
lance au galop, entoure par les cavaliers.

Elle s'arrta devant la prison du Temple.

Le vaste enclos conservait encore,  cette poque, le nom qu'il avait
reu jadis au temps o les moines-soldats qu'on appelait les Templiers
l'avaient habit. Il se nommait Villeneuve du Temple, comme s'il et t
une ville dans la ville.

Pourtant, depuis plus de deux sicles, les Templiers avaient t
extermins, et les chevaliers de Malte, qui les avaient remplacs,
s'taient disperss depuis longtemps.

La plupart des btiments tombaient en ruine ds cette poque.

Il ne restait plus gure de solide que la vieille tour o, deux cent
vingt ans plus tard, Louis XVI devait tre enferm avant d'tre conduit
 l'chafaud.

En 1572, la Tour du Temple servait dj de prison. Et dj mme Franois
Ier l'avait employe  cet usage.

Le gouverneur s'appelait Marc de Montluc; c'tait le fils de ce Blaise
de Montluc qui, en Guyenne, tailla les huguenots avec tant d'ardeur
qu'on l'appela le Boucher royaliste.

Marc de Montluc avait la tournure et l'me d'un gelier. C'tait un
homme de trente-cinq ans, cheveux roux en broussaille, encolure de
taureau, visage fltri par les vices, regard sanglant--une belle brute
qui ne s'apaisait que devant un flacon de vin ou devant une fille.

Le vieux Blaise de Montluc avait servi sous le conntable de Montmorency
d'abord, puis sous le marchal de Damville. Et c'tait  Damville qu'il
avait recommand son fils. Le marchal lui avait obtenu cette fonction
de gouverneur du Temple.

Lorsque Damville se fut empar du vieux Pardaillan, il l'expdia donc
tout droit au Temple: il se mfiait de la Bastille, dont le gouverneur
Guitalens, bien que de ses amis, ne lui semblait pas assez nergique.

Puis il rendit compte de sa capture  la reine Catherine, et s'en
prvalut naturellement comme d'un grand service.

Le marchal se rservait de questionner lui-mme le vieux routier.

Son plan devait tre renvers par Maurevert qui, ayant captur le
chevalier de Pardaillan, fut charg, par Catherine, de procder 
l'opration de la question. On a vu que la reine avait l'intention
d'assister, cache,  cette opration.

On a vu, en outre, que la reine avait fix au samedi 23 aot, dans la
matine, la torture des deux Pardaillan.

Et cette torture, qui devait tre la vengeance de Maurevert, elle
l'avait prsente au bravo comme la rcompense de l'assassinat de
Coligny.

Maurevert donnait un cadavre  la reine. La reine lui en donnait deux.
C'tait royalement pay.

Depuis l'instant o il avait t transport dans le couvent, le
chevalier n'avait pas ouvert les yeux. Il songeait. Le visage immobile,
un pli d'ironie au coin des lvres, il attendait le coup mortel. Car il
ne doutait pas que Maurevert ne ft dcid  le tuer.

Je voudrais bien savoir pour quel compte ce Maurevert m'assassine. Je
ne crois pas qu'il ait gard rancune du coup d'pe  revers dont je le
souffletai; il n'en a gard que la marque. Voyons, qui me fait tuer? La
grande Catherine? Peut-tre! Pourquoi? Parce que j'ai refus de lui tuer
son fils. Pauvre ami! Je crois que nous allons mourir ensemble... Lose
pousera le comte de Margency, voil tout!

Il fit un violent effort pour briser ses liens en se raidissant, en
s'arc-boutant sur la tte et les pieds. Les cordes tinrent bon et il
retomba en soufflant fortement.

Et, toutes les fois que le nom de Lose revint dans son triste
monologue, le mme effort le tordit dans un spasme impuissant.

Une dizaine d'hommes entrrent tout  coup. Pardaillan rouvrit les yeux,
voulant regarder en face ses assassins. A sa grande surprise, il ne
vit pas Maurevert, et ceux qui venaient d'entrer se contentrent de
le soulever et de l'emporter jusqu' une voiture o il fut jet tout
ligot. Au bout de vingt minutes, il comprit que la voiture passait sur
un pont-levis. Puis il entendit le bruit grinant d'une porte qu'on
referme. Puis on le tira de sa prison roulante, et il reconnut qu'il
tait dans la cour du Temple. Il vit Maurevert qui causait avec un homme
de haute taille, fort comme un hercule. Derrire cet homme, vingt gardes
taient aligns. Prs de lui, deux geliers portaient des flambeaux, car
il faisait nuit.

--Monsieur de Montluc, disait Maurevert, vous tes responsable de ces
deux hommes jusqu' samedi.

Deux hommes? se demanda le chevalier. Pourquoi jusqu' samedi?... Deux
hommes! Ah! oui, Marillac...

--C'est bon, monsieur de Maurevert, dit le gouverneur en riant; j'en
aurai tellement soin qu'ils ne voudront jamais me quitter. J'en rponds
donc jusqu' samedi. Et alors, samedi?...

--Lisez ceci.

--Ah! ah! ricana le gouverneur. Question ordinaire...

--Et extraordinaire, monsieur de Montluc.

Le chevalier frissonna longuement.

Pour samedi,  dix heures, bon!

--Prvenez le tourmenteur jur pour dix heures, dit Maurevert.

--Et les fossoyeurs pour midi! acheva Montluc avec son rire pais
d'ivrogne.

Alors toute cette vision disparut, la cour noire, la face rouge du
gouverneur, les torches, les gardes... Saisi par cinq ou six geliers,
Pardaillan fut entran dans l'antre formidable de la Tour carre. On
monta un escalier. Une porte fut ouverte. Le chevalier fut rapidement
dli, puis pouss dans une sorte de cachot; la porte se referma.

--Bonsoir, messieurs! dit une voix que le chevalier reconnut pour celle
de Montluc.

--Pourquoi messieurs? se demanda-t-il.

A ce moment, quelqu'un le saisit  pleins bras, quelqu'un qu'il ne put
reconnatre dans la profonde obscurit. Mais ce quelqu'un, l'ayant
embrass en poussant force soupirs, finit par dire d'une voix rauque de
douleur:

Toi!... Toi ici!... Toi dans cet enfer!

--Mon pre! s'cria le chevalier qui eut une seconde de joie intense.

Et, tendrement, il serra  son tour le vieux routier dans ses bras.

--Nous sommes perdus, cette fois, reprit Pardaillan pre. Pour moi, le
mal n'est pas grand. Mais toi! toi, mon pauvre chevalier!...

--Bon! Vous saviez bien que notre destine tait de mourir ensemble!

--Et vous aurez satisfaction, ricana derrire la porte la voix de
Maurevert. C'est grce  moi, messieurs, que vous tes ici dans la mme
chambre; c'est grce  moi que vous subirez la mme torture; c'est grce
 moi que vous mourrez ensemble! Voil votre coup de cravache pay!...

--Misrable! hurla le vieux routier en se jetant sur la porte.

Le chevalier n'avait pas bronch.

--Viens! reprit Pardaillan en prenant son fils par la main. Viens
t'asseoir, mon pauvre enfant...

Et, comme il connaissait le cachot qu'il habitait depuis quelques jours,
il conduisit le chevalier dans un coin o se trouvait entasse de la
paille,  la fois sige et couchette des habitants de ce lieu sinistre.

Le chevalier allongea sur la paille ses membres endoloris par la
pression des cordes. Le premier moment de joie instinctive pass, il
prouvait maintenant une douleur plus accablante qu'au moment o il
avait t arrt. Vaguement, sans se le dire, il avait compt sur
son pre pour sauver Lose! Lui mort, le vieux serait encore l pour
protger la jeune fille et la mettre en sret.

Tout tait fini! Le vieux Pardaillan tait prisonnier comme lui.

Et alors une nouvelle angoisse vint le saisir  la gorge...

Quoi! Son pre! Il allait le voir torturer sous ses yeux! Il allait
entendre les horribles cris du pauvre vieux qu'il avait tant aim!

Le chevalier clata en sanglots. Il saisit dans ses bras la tte vnre
du vieux routier.

--O mon pre! bgaya-t-il... mon pauvre pre!...

Pardaillan demeura tout saisi, tout boulevers d'entendre pleurer son
fils.

C'tait la premire fois!...

Oui! Si loin qu'il remontt dans sa vie, jamais il n'avait vu pleurer le
chevalier... Lorsque, tout enfant, il lui tait arriv de le corriger
d'une taloche--bien rare du reste--le petit lui tournait le dos aprs
l'avoir firement regard, mais il ne pleurait pas!... Plus tard,
lorsque, aprs de longues annes passes ensemble sur les routes, 
travers les mmes aventures et les mmes prils, il s'tait dcid 
partir seul de Paris, il avait bien surpris dans l'oeil du chevalier
quelque chose comme une humide bue... mais il ne pouvait dire qu'il et
rellement pleur! Lorsque le jeune homme perdu d'amour avait eu cette
conviction que sa Lose ne serait jamais  lui, il n'avait pas pleur
encore!

Ces larmes brlantes qui tombaient sur ses cheveux blancs lui causrent
une inexplicable sensation d'tonnement douloureux.

--Jean, dit-il d'une voix basse et tremblante, Jean, mon fils, je
cherche vainement dans mon coeur des paroles de consolation... Comme tu
dois souffrir, mon pauvre enfant!... Si jeune, si beau, si brave... Si
je pouvais mourir deux fois, et que cela suffise aux misrables...
mais non! c'est  toi qu'ils en veulent... Ils ne m'ont pris que pour
t'atteindre plus srement... Pleure, mon petit Jean, pleure avec ton
vieux pre qui se maudit de n'avoir que des larmes  t'offrir dans ce
suprme moment... pleure ta jeune existence brise...

--Mon vnr pre, vous vous trompez. Je mourrai sans faiblir et saurai
faire honneur  votre nom.

--C'est donc ta petite Loson que tu pleures?

--Non, mon pre... Lose m'aime... je le sais... et mourir avec cette
certitude, voyez-vous, c'est mourir avec le paradis dans le coeur...
Mais tenez, ne parlons plus de ce moment de faiblesse que je viens
d'avoir... conservons toutes nos forces pour l'instant... o...

Le chevalier ne put achever et se mordit violemment les lvres. Le
vieux Pardaillan s'tait lev et, habitu dj  l'obscurit, arpentait
furieusement le cachot.

--Chevalier, grondait-il, je ne suis qu'un sot! Si je n'avais pas commis
la folie d'aller me jeter dans la gueule du loup, je serais libre, et,
ft-ce mme en mettant le feu  cette vieille tour, je te dlivrerais!

Il raconta alors comment il s'tait rendu  l'htel de Mesmes, croyant y
trouver le marchal seul et le forcer  se battre avec lui. De son
ct, le chevalier raconta la scne de son arrestation. Enfin, bris
de fatigue, le jeune homme finit par s'endormir et sommeilla quelques
heures.

Quand il ouvrit les yeux, il constata qu'une sorte de faible jour
clairait assez le cachot pour qu'il y pt voir.

Sa premire ide fut d'examiner soigneusement la porte, puis l'troite
lucarne par o passait la lumire. Le vieux routier le laissa faire en
secouant la tte. Lorsque le chevalier eut achev son inspection, il se
tourna vers son pre.

--Ce que tu viens de faire, dit celui-ci, je l'ai fait pendant la
premire journe de mon emprisonnement. Et voici ce que j'ai pu
apprendre: si nous parvenions  ouvrir la porte--et il nous faudrait
pour cela dix  quinze jours de travail--nous tomberions dans un
couloir qui n'a qu'une issue, laquelle est garde par une trentaine
d'arquebusiers...

--Et la lucarne? fit le chevalier avec un calme terrible.

--Regarde. Il faudrait desceller trois ou quatre de ces blocs ciments
pour arriver jusqu'aux barreaux, et alors il faudrait descendre dans la
cour toujours pleine de gardes...

--N'y a-t-il donc aucun moyen? aucun espoir?...

--Aucun moyen d'vasion, dit le vieux routier. Et, quant  l'espoir, il
ne nous en reste qu'un: celui de ne pas trop souffrir en mourant et de
ne pas faire une trop vilaine grimace.

Avant de quitter le Temple, revenons pour quelques instants  cette
violente figure de Montluc que nous n'avons fait qu'entrevoir. Aprs
avoir fait conduire son nouveau prisonnier au cachot, le gouverneur du
Temple tait rentr dans son appartement. L'arrive de Maurevert l'avait
surpris en plein dner; le prisonnier dment verrouill, Montluc
reprenait tout simplement son dner o il l'avait laiss.

--A boire! fit-il en se laissant tomber dans un fauteuil.

La salle  manger tait vaste et riche. Au milieu de cette salle se
trouvait une table bien claire, charge de venaisons diverses et
surtout de flacons de toutes dimensions. Trois couverts taient mis:
celui de Marc de Montluc et ceux de deux jeunes femmes qui, en le voyant
entrer, lourd et pesant comme un homme qui ne veut pas tituber, se
htrent de remplir son gobelet, vaste rcipient d'tain qui contenait
une demi-pinte.

Ces deux femmes taient  peine vtues; leurs seins nus dbordaient de
leurs corsages ouverts; elles avaient les cheveux dnoues et le visage
peint. Elles taient jolies, malgr la fltrissure de la dbauche;
c'taient deux fortes gaillardes, l'une rousse, d'un roux ardent
comme une bte fauve, l'autre brune, avec une magnifique chevelure
d'Espagnole.

La rousse se nommait tout simplement la Roussette, et elle-mme ne se
connaissait pas d'autre nom.

La brune s'appelait Pquette.

Toutes deux taient doues, inoffensives, trs btes, mme pas fires de
la splendeur un peu fane de leurs chairs, dociles et passives.

Marc de Montluc vida d'un trait le large et profond gobelet qui venait
de lui tre prsent, puis il rpta:

--A boire! J'ai l'enfer dans la gorge.

--Ce doit tre ce jambon, observa la Roussette.

--Ou plutt les pices de ce quartier de chevreuil riposta Pquette dj
jalouse.

--Quoi que ce soit, j'enrage, mes mignonnettes, j'enrage de soif et
d'amour.

--Buvez donc, monseigneur! dirent ensemble les deux ribaudes qui,
saisissant chacune un flacon, se mirent  verser en mme temps dans le
fameux gobelet.

Ce repas, cette orgie plutt, fut ce qu'il devait tre Montluc qui tait
dj ivre lorsque Maurevert tait arriv, eut de plus en plus soif. Les
ribaudes,  force de boire, se firent bacchantes. Vers dix heures, elles
avaient fini par laisser tomber les robes lgres qui les couvraient
encore; elles taient entirement nues et Montluc, faune formidable,
s'amusait dans son norme gaiet  les porter toutes les deux  bras
tendus, la Roussette,  cheval sur le bras droit. Raquette,  cheval sur
le bras gauche. Puis il s'amusa encore  les envoyer au plafond comme
des balles et  les recevoir dans ses bras. Elles riaient, corches
d'ailleurs et toutes contuses. Pquette avait une plaie au front. La
Roussette saignait du nez. La gaiet de Montluc devenait du dlire.
Parmi les vaisselles brises, les flacons renverss, il imagina alors de
lutter contre les deux ribaudes.

--Si je suis vaincu, hurla-t-il, je vous promets une rcompense rare.
Tte et ventre! La reine mre en serait jalouse!

La lutte commena aussitt. Les deux ribaudes attaqurent le colosse.
Les trois nudits s'treignirent en des enlacements furieux et formrent
un groupe cynique dont les attitudes furent des chefs-d'oeuvre
d'insolente impudeur.

Le mle se laissa terrasser, accabl de baisers, de morsures et de coups
de griffe, remplissant la salle du tonnerre de son rire.

--Voyons la rcompense! crirent en choeur la Roussette et Pquette.

--La rcompense, bgaya Montluc, ah! oui...

--Est-ce le beau collier que vous nous ftes voir?

--Non, par le diable, c'est mieux que cela!

--Doux Jsus, s'cria la Roussette, cette ceinture toute en soie bleue
passemente d'or?

--Mieux encore, fit l'ivrogne en cherchant  rassembler ses ides, je
veux... vous mener... coutez, mes brebis...

--Voir les baladins! s'crirent les ribaudes en frappant des mains.

--Non... voir torturer!...

La Roussette et Pquette se regardrent inquites, dgrises, un peu
ples.

Montluc assena sur la table un coup de poing qui renversa un flambeau.

--A boire! dit-il. Je veux... vous mener...  la question... vous verrez
le chevalet... et comme on enfonce... les coins... ah! ah!... ce sera
beau, par saint Marc! Il y aura deux questionns... ils n'en sortiront
pas vivants. A boire!

--Qu'ont-ils fait? demanda Raquette en frissonnant.

--Rien, dit Montluc.

--Sont-ils jeunes? vieux? gentilshommes?

--Un vieux... monsieur de Pardaillan... et un jeune... monsieur de
Pardaillan... le pre et le fils...

Les deux ribaudes firent le signe de croix.

--Et quand verrons-nous appliquer la question, monseigneur?

--Quand? fit Montluc. Ah! voil... Attendez...

Un travail confus se fit dans la cervelle paissie de l'ivrogne. Une
lueur de raison lui fit entrevoir les consquences que pourrait avoir
pour lui la fantaisie qui venait de lui passer par la tte. Il risquait
sa place, un procs peut-tre!...

Une ide soudaine l'illumina, et, comme la question devait tre
applique le samedi matin, il bredouilla:

--Dimanche, mes brebis... venez dimanche...  la premire heure...
n'oubliez pas... dimanche!...



XIV

LA REINE MARGOT

Ce lundi matin 18 aot de l'an 1572, ds huit heures, les cloches de
Notre-Dame se mirent  sonner  toute vole, les cloches des glises
voisines ne tardrent pas  repondre, en sorte que bientt, dans l'air
pur et lger de la claire matine d't, ce fut un vaste vacarme des
voix de bronze qui mugissaient, toutes joyeuses.

Dans toutes les rues de Paris, bourgeois et gens du peuple marchaient
par bandes nombreuses, les femmes tranant aprs elles des gamins qui
trottinaient; des marchands allaient de groupe en groupe, offrant des
chauds, des oublies, des flans, des pts chauds, toutes bonnes choses
qui se dbitaient rapidement.

Des cris, des interpellations, des rires clataient dans ce peuple et
cela prenait une grande rumeur de fte.

Mais il y avait on ne sait quoi de mauvais dans ces rires, de menaant
dans ces physionomies.

Et la menace se prcisait lorsqu'on remarquait que la plupart des
bourgeois, au lieu d'avoir endoss le pourpoint de drap des dimanches,
portaient la cuirasse de buffle ou de fer et s'appuyaient sur des
pertuisanes.

Beaucoup d'entre eux portaient une arquebuse sur l'paule.

Ce matin-l, en effet, devait se clbrer dans Notre-Dame le mariage
d'Henri de Barn et de Marguerite de France que, dans le Louvre, Charles
IX appelait dj la reine Margot.

Quatre compagnies avaient, pendant la nuit, pris position sur le parvis
et empchaient la foule d'approcher des marches qui montaient au
grand porche central de l'glise. La double haie de soldats, hrisse
d'arquebuses et de hallebardes, se continuait ensuite, hors le parvis,
jusqu' la porte du Louvre, tourne vers Saint-Germain-l'Auxerrois.

Il en rsultait que les groupes du peuple, en arrivant au parvis, le
trouvaient dj occup par une foule entasse. Les nouveaux arrivs
poussaient pour avoir une place. Ceux qui taient dj installs
rsistaient: de l des remous terribles, des bagarres, des hurlements.

Par moments, il y avait des silences subits, d'une inquitante lourdeur;
puis des clameurs clataient, on ne savait pourquoi; dans tous les
groupes, on s'entretenait de choses menaantes; il se trouvait bien
par-ci par-l des femmes qui causaient de la toilette que porterait
Madame Marguerite et qui tait, disait-on, un miracle de richesses ou
encore, de la somptuosit des carrosses de crmonie... mais vite, on
revenait partout au sujet qui tenait au coeur des Parisiens.

Ce sujet dont on s'entretenait ardemment, avec force jurons et signes de
croix, c'tait la question de savoir si le roi de Barn et ses damns
acolytes, les huguenots, entreraient dans Notre-Dame. Quelques-uns
faisaient bien remarquer qu'il fallait que le roi entrt, s'il voulait
se marier, mais le plus grand nombre jurait que le maudit n'oserait
pntrer dans le lieu saint.

On en concluait gnralement qu'il faudrait le traner de force dans
Notre-Dame, afin qu'il pt faire amende honorable.

Telles taient les dispositions de la foule, lorsque les canons du
Louvre se mirent  tonner.

Il y eut alors,  la surface de cette masse humaine, une sorte de
houle qui se propagea du parvis jusqu'aux rues voisines, les cous se
tendirent, des cris de femmes  demi touffes retentirent, mais furent
couverts par une clameur norme, d'une sauvage expression:

Vive la messe!... A la messe, les huguenots!...

Presque aussitt, de nouvelles compagnies d'archers et d'arquebusiers
renforcrent la haie des gens d'armes qui avait maintenant un quadruple
rang de chaque ct.

Les bourgeois vocifraient.

Il fut vident qu'on ne pourrait atteindre les huguenots ainsi protgs.
Mais il fut vident aussi que cette foule, savamment porte au suprme
degr de l'exaspration, deviendrait terrible si par malheur on la
laissait se dchaner!

La manoeuvre militaire qui, pour le moment, mettait les huguenots hors
d'atteinte, exaspra la multitude.

Et cette exaspration clata en violents murmures contre le roi, qu'on
accusait tout haut de protger les hrtiques.

Il nous faut un capitaine gnral!...

Ce cri, qui traduisait si bien la pense des bourgeois arms, courut de
bouche en bouche, se fortifia, s'enfla.

Guise! Guise! Guise, capitaine gnral!

A la messe les huguenots!

Tout  coup, il y eut pourtant une accalmie; vingt-quatre hrauts 
cheval, magnifiquement vtus de drap d'or, les armoiries royales brodes
en bleu sur la poitrine, les chevaux caparaonns de longues housses
flottantes, dbouchaient sur six rangs, le coude haut, la trompette 
bannire armorie leve au ciel, et sonnaient une fanfare bruyante.

Les voil! Les voil!...

Ce cri, pour un instant, fit taire toutes les clameurs, et les haines
parses se rsorbrent en curiosit.

Le cortge royal droulait sa pompe vraiment imposante, et des
applaudissements clatrent mme.

Immdiatement aprs la fanfare des hrauts, parut une compagnie des
gardes  cheval, commands par M de Cosseins: c'tait tous des cavaliers
de haute taille, monts sur de lourds chevaux normands, tincelants
d'acier et de broderies.

Puis venait le grand-matre des crmonies dont le cheval tait tenu en
bride par deux valets, et qui prcdait une centaine de seigneurs, tous
de l'entourage du roi de France.

Mais un grand silence tomba sur le parvis, tandis que les rues
avoisinantes devenaient houleuses: le carrosse du roi venait
d'apparatre. Charles IX, sous son grand manteau royal, grelottait de
fivre; il avait t pris par une de ses crises au moment de sortir du
Louvre. Il avait une figure d'ivoire, et ses yeux, sous ses sourcils
froncs, avaient un regard de fou. Ce fut une sinistre apparition qui
passa dans un grand frisson de dfiance. Prs de lui, Henri de Barn,
trs, pale aussi et pourtant souriant, considrait le peuple avec
inquitude, ne voyant autour de lui que des visages hostiles et des yeux
menaants.

Dans un vaste carrosse entirement dor, trame par huit chevaux blancs,
on vit alors Catherine de Mdicis et Marguerite de France: la vieille
reine rutilante de diamants, toute raide dans une robe de lourde soie
qui semblait taille dans le marbre, glaciale, hautaine et, semblait-il,
attriste par la crmonie qui se prparait; sa fille Margot, radieuse
de beaut, indiffrente  ce qui se passait, un pli d'ironie au coin des
lvres.

La reine mre tait  droite et, de ce ct-l, retentirent des
hurlements forcens de:

Vive la messe! Vive la reine de la messe!

Marguerite tait assise  gauche et, sur la gauche du carrosse, ce
furent des ricanements qui clatrent. Bonjour, madame, cria une femme;
votre mari a-t-il t  confesse, au moins?

Le carrosse passa dans un rire norme; mais, aussitt aprs les
vingt-quatre voitures qui contenaient les princes du sang, c'est--dire
Henri, duc d'Anjou, et Franois, duc d'Alenon, et la duchesse de
Lorraine, deuxime fille de Catherine, puis les dames d'atours, les
demoiselles d'honneur, parurent divers personnages que la foule
accueillit par un tonnerre de vivats: le duc de Guise, le marchal
de Tavannes, le marchal de Damville, le duc d'Aumale, M. Goud, le
chancelier de Birague, le duc de Nevers, et une foule de gentilshommes,
tous dans des carrosses d'une fabuleuse richesse tous vtus de costumes
d'une relle splendeur.

Puis, tout aussitt, les hurlements reprirent:

A la messe! A la messe!

Les huguenots apparaissaient  leur tour en des costumes non moins
riches, mais plus svres que les catholiques.

On ignore qui avait ainsi ordonnanc la marche du cortge. Mais
cette sparation trs nette entre les gentilshommes catholiques et
protestants, le soin qu'on avait eu de placer les huguenots  la fin,
 part quelques-uns comme Coligny et Cond qui occupaient leur rang
naturel, permirent  la multitude mille suppositions, dont la plus
essentielle tait qu'on avait voulu mortifier les hrtiques.

Ils passrent trs fiers, ddaignant de rpondre aux quolibets, aux
plaisanteries, aux insultes.

Or, au fur et  mesure que le cortge dfilait, les personnages de
chaque carrosse pntraient sous le grand porche, o l'archevque et son
chapitre se trouvaient runis pour accueillir les deux rois, la reine et
la fiance.

Dans ce groupe que nous venons de signaler, se trouvaient Cruc, Pezou
et Kervier, toujours insparables.

Les gentilshommes du roi, qui se trouvaient  cheval avaient form un
demi-cercle autour du porche, de faon  dessiner une nouvelle barrire
renforant la barrire de hallebardiers et d'arquebusiers.

Charles IX et Henri de Barn, prcds du grand-matre des crmonies,
de ses acolytes et de douze hrauts  pied sonnant de la trompette,
entrrent les premiers dans Notre-Dame.

Le moine Salviati, envoy spcial du pape, s'avana  la rencontre du
roi et, flchissant  demi le genou, lui offrit l'eau bnite dans une
aiguire d'or, en lui disant que cette eau avait t apporte par lui de
Rome et prise au bnitier de Saint-Pierre.

Charles IX trempa ses doigts dans l'aiguire et il se signa lentement,
jetant un regard oblique sur Henri.

Le chef des huguenots comprit que tous les yeux taient fixs sur lui,
et qu'on attendait qu'il ft le signe croix.

--Mon cousin, s'cria-t-il  demi-voix, que voil donc une superbe
assemble d'vques. Bni par un aussi grand nombre de saints, mon
mariage ne peut manquer d'tre heureux.

En parlant ainsi, le Gascon gesticulait gravement avec sa main, de faon
qu'on pt  la rigueur admettre qu'il s'tait sign. Charles IX sourit
faiblement et se dirigea vers son trne.

Le cortge, peu  peu, s'entassa dans l'norme nef qui, dans le
scintillement des milliers de cierges, dans le cadre immense des
tentures brodes qui tombaient du haut des votes, dans la clameur des
cloches, des chants solennels et des trompettes, prsenta alors un
spectacle d'une magnificence inoue.

Au-dehors, les vocifrations clataient  ce moment plus menaantes,
et le bruit du peuple, semblable au bruit de l'Ocan par les heures de
tempte, faisait frissonner Charles IX qui, livide, coutait;

Vive Guise! Vive le capitaine gnral!...

Les huguenots, au nombre d'environ sept cents gentilshommes, venaient de
mettre pied  terre devant le grand porche.

Mais, au lieu d'entrer dans l'glise, ils s'taient arrts, silencieux,
ou formant des groupes qui causaient entre eux  voix basse, sans
paratre entendre les hurlements.

--A la messe!  la messe! vocifra Pezou.

--Les maudits ne veulent pas entrer! rugit Kervier.

--Ils y entreront bientt malgr eux! tonna Cruc.

Cette menace directe provoqua un dlire d'enthousiasme dans le groupe
qui occupait les marches, tandis qu'au loin la foule, ne sachant de quoi
il s'agissait, riait en criant:

Les damns huguenots sont  la messe! Vive la messe!...

Seuls trois huguenots avaient pntr dans l'glise. Le premier, c'tait
l'amiral Coligny, qui avait dit tout haut:

Ici, ce peut tre un champ de bataille comme un autre...

Le deuxime, c'tait le jeune prince de Cond qui, se penchant vers
l'oreille du Barnais, avait murmur:

La pauvre dfunte reine m'a enjoint de ne vous quitter jamais, ni au
camp, ni  la ville, ni  la cour.

Le troisime; c'tait Marillac.

Marillac ne savait qu'une chose: c'est que, depuis deux jours, en
tmoignage de son affection et pour avoir le droit de la protger, la
reine mre avait reu Alice de Lux parmi ses filles d'honneur.

Alice devait donc tre dans Notre-Dame: il y entra. Il ft entr en
enfer. Il la vit en effet. Elle tait tout prs de la reine, habille de
blanc. Elle tait toute ple. Ses yeux taient baisss.

A quoi pense-t-elle? songeait-il en la dvorant des yeux.

Alice,  ce moment, songeait ceci:

Ce soir. Oh! ce soir,  minuit, j'aurai la lettre! l'infernale lettre
qui me faisait la serve de Catherine! Ce soir, je serai libre, ah!
libre... nous partirons, demain, et le bonheur, enfin, commencera pour
moi.

Ainsi, en cette matine o elle croyait toucher  la libert,
c'est--dire  l'amour, au bonheur, Alice n'avait pas une pense pour le
pauvre petit tre abandonn, pour son fils, pour Jacques Clment!

La reine Catherine tait assise  gauche du matre-autel, sur un trne
un peu plus bas que celui du roi, plac sa droite. Autour d'elle, ses
filles d'honneur prfres sur des siges en velours bleu, parsem de
fleurs de lis.

Derrire cette tenture, nul ne pouvait voir un moine qui se tenait
debout dans l'ombre: c'tait l'envoy du pape, Salviati. Il tait  demi
pench vers la reine, qui semblait trs attentive  lire dans son livre
d'heures.

--Vous partirez aujourd'hui mme, disait Catherine du bout des lvres.

--Et que dois-je rapporter au Saint-Pre? Que vous faites la paix avec
les hrtiques? Dites, madame, est-ce cela que je dois rapporter?

Catherine rpondit:

--Vous rapporterez au Saint-Pre que l'amiral Coligny est mort!

Salviati tressaillit.

--L'amiral! fit-il. Le voil l,  trente pas de nous, plus hautain que
jamais.

--Combien de jours vous faut-il pour atteindre Rome?

--Dix jours, madame, si j'ai des nouvelles intressantes...

--Eh bien, l'amiral sera mort dans cinq jours.

--Et qui le prouvera? demanda rudement le moine.

--La tte de Coligny que je vous enverrai, rpondit Catherine sans
motion.

Salviati, tout cuirass qu'il ft contre la piti, ne put s'empcher de
frissonner. Mais dj Catherine ajoutait:

--Vous direz donc au Saint-Pre que l'amiral n'est plus. Dites-lui aussi
qu'il n'y a plus de huguenots  Paris.

--Madame!...

--Qu'il n'y a plus de huguenots en France! termina Catherine d'une voix
funbre.

En mme temps, elle s'agenouillait sur son prie-Dieu et se prosternait.
Salviati, ple comme un mort, avait lentement recul.

Nul n'avait remarqu son mange, except une personne qui paraissait
plonge dans la plus vanglique mditation, mais qui, manoeuvrant son
regard  droite et  gauche, ne perdait pas un dtail de ce qui se
passait autour d'elle.

Et cette personne, c'tait l'pouse elle-mme, la soeur de Charles IX,
la fille ane de Catherine.

Savante, sceptique, suprieure  son poque, capable de soutenir une
conversation suivie en latin et mme en grec, prise de littrature, de
moeurs faciles, Marguerite tait l'antithse vivante de sa mre. Elle
avait horreur des violences, horreur du sang vers, horreur de la
guerre. On peut sans doute lui reprocher d'avoir considr la vertu
domestique comme un prjug. Mais nous voulons seulement retenir que
Margot, jusque dans ses dbauches, conserva une lgance d'attitude et
d'esprit qui lui font pardonner bien des choses.

Le matin mme, comme l'amiral Coligny arrivait au Louvre pour prendre sa
place dans le cortge, il avait dit au roi:

--Sire, voil certes un beau jour qui se prpare pour le roi de Navarre,
pour moi, et pour tous ceux de ma religion.

--Oui, avait brusquement rpondu Charles, car, en donnant Margot  mon
cousin Henri, je la donne  tous les huguenots du royaume.

Cette boutade, qui disait clairement le peu d'estime qu'avait le roi
pour la vertu de sa soeur, fut rapporte aussitt  Marguerite qui, avec
son plus charmant sourire, repartit:

--Oui-da, mon frre et sire a dit cela? Eh bien, j'en accepte l'augure,
et ferai de mon mieux pour rendre heureux tous les huguenots de France.

Pendant la crmonie, Margot, l'oeil aux aguets, surprit l'entretien de
sa mre et de l'envoy du pape. A ce moment, elle tait agenouille prs
d'Henri de Barn, qu'elle poussa lgrement du coude.

Henri, un peu ple et souriant quand mme de son sourire narquois,
tudiait, lui aussi, avec une ardeur parfaitement dissimule, les gens
qui l'entouraient.

--Monsieur mon poux, murmura Marguerite, tandis que l'archevque
psalmodiait, avez-vous vu ma mre causer avec le rvrend Salviati?

--Non, madame, dit Henri  voix basse tout en paraissant couter
religieusement l'officiant. Mais, comme vous avez de bons yeux, j'ose
esprer que vous me ferez part de ce que vous avez vu.

--Monsieur, reprit Margot, je n'ai vu et ne vois rien de bon autour de
nous.

--Auriez-vous peur, ma mie? demanda bravement le Gascon.

--Non, monsieur. Mais, dites-moi, ne sentez-vous rien?

--Si fait. Je sens l'encens...

--Et moi, je sens la poudre.

Henri jeta un regard de ct sur sa femme. Pour la premire fois,
peut-tre, il la comprit bien. Car, baissant la tte comme pour une
prire, il murmura d'une voix o, cette fois, il n'y avait plus
d'ironie:

--Madame, pourrais-je donc vous parler  coeur ouvert?... Puis-je
rellement compter sur vous?

--Oui, monsieur et sire, rpondit Marguerite avec un accent de ferme
franchise. Ne me quittez pas pendant tout le temps que nous serons 
Paris...

--Ventre-saint-gris, madame, savez-vous que je ne vais plus avoir peur
que d'une chose?

--Laquelle, sire?

--C'est de me mettre  vous aimer.

Margot eut un sourire plein de coquetterie.

Ainsi, c'est dit? reprit-elle. Vous me jurez fidlit pour tout le temps
que vous logerez au Louvre?

--Madame, vous tes adorable, dit le Gascon avec une motion contenue.

Tels furent les propos qu'changrent les deux nouveaux poux, pendant
que se droulait la crmonie nuptiale:

Cette crmonie se termina enfin. Puis, prcd en grande pompe de tout
le chapitre de Notre-Dame, le cortge se reforma: cardinaux, vques,
archevques rutilants d'or, mitre en tte, crosse  la main, marchrent
jusqu' la porte en entonnant le Te Deum. Le roi de Navarre donnait la
main  la nouvelle reine; Catherine de Mdicis, Charles IX, les princes,
passrent dans la double haie des seigneurs et des grandes dames toutes
raidies dans les plis des soieries; les trompettes sonnrent de joyeuses
fanfares; les cloches recommencrent leurs mugissements; le canon
gronda, le peuple se mit  hurler, et tout ce monde, dans une houle
norme, dans la clameur des vivats et des menaces, reprit le chemin du
Louvre.

Au Louvre, des ftes splendides commencrent aussitt. Mais, ds que
Marguerite eut reu les salutations et les voeux de la multitude des
seigneurs, ds qu'on se fut rpandu dans les salles, elle entrana son
mari jusque dans son appartement.

--Sire, dit-elle, voici ma chambre. Comme vous voyez, j'y ai fait
dresser deux lits. Voici le mien, et voici le vtre. Tant que vous
dormirez dans ce lit, je rponds de vous, sire!

--Pour Dieu, madame, s'cria Henri, que savez-vous?

--Je ne sais rien, dit sincrement Margot. Je ne sais rien qu'une chose.
C'est qu'ici je suis chez moi. Ici nul n'oserait pntrer, pas mme le
roi.

Henri baissa la tte, pensif.

--Venez, sire, reprit la reine Margot. Il ne faut pas que notre absence
soit remarque. On pourrait souponner que nous parlons d'amour...

--Tandis que nous parlons de mort! dit le Barnais avec un frisson.

Ples tous deux des penses formidables qu'ils portaient et des choses
qu'ils entrevoyaient, ils reprirent silencieusement le chemin des salles
de fte.

Vive la messe! rugissait au-dehors la foule.

--Eh! ventre-saint-gris! dit le Barnais, j'en sors, de la messe... et
je n'en suis pas fch, ajouta-t-il en dguisant ses inquitudes sous
une apparence de joviale galanterie... Car ma premire messe me vaut la
femme de France qui a le plus d'esprit et de beaut.

Il fixa un clair regard sur la nouvelle reine.

--Or a, que me rapportera, en ce cas, ma deuxime messe?

--Qui sait? rpondit la reine Margot en lui rendant regard pour regard.

Et, en elle-mme, elle pensa:

--Peut-tre un coup de poignard... ou peut-tre le trne de France.



XV

L'ESCADRON VOLANT DE LA REINE

Dans les rues qui avoisinaient le Louvre, la foule de bourgeois et de
peuple enfin libre de toute entrave s'tait rpandue avec des hurlements
si froces que les postes de chaque porte crurent prudent de relever les
ponts-levis.

On ne sait ce qui ft arriv dans cette journe si le temps ne se ft
soudainement couvert et si une forte pluie d'orage n'et engag les
Parisiens  rentrer chez eux.

Cependant, deux ou trois milliers des plus enrags reurent stoquement
les averses en criant de plus belle:

Vive la messe! Vive la messe!

Ce cri, les huguenots rassembls dans le Louvre l'entendaient sans
inquitude: ils taient les htes du roi de France, et il leur semblait
impossible que le plus grand roi de la chrtient manqut  ses devoirs
d'hospitalit en les faisant malmener.

Ils taient d'ailleurs parfaitement rsolus  se dfendre, et  dfendre
le roi lui-mme. Beaucoup d'entre eux souponnaient la main de Guise
dans toute cette effervescence populaire. Si les choses allaient plus
loin, si Guise, dans un coup de folie, osait attaquer Charles IX, ils
dfendraient le roi et le maintiendraient sur le trne.

Mais la foule poussait aussi un autre cri, que Catherine coutait avec
un sourire aigu.

A un moment, elle entrana son fils Charles vers un balcon en lui
disant:

--Sire, montrez-vous donc un peu  votre bon peuple qui vous acclame.

Charles IX parut sur le balcon. A sa vue, ce fut au-dehors une sorte de
rugissement furieux. Et cette rumeur clata:

Vive le capitaine gnral! Vive Guise!... Mort aux huguenots!

--Vous entendez, sire? fit Catherine  l'oreille du roi. Il n'est que
temps d'agir... si vous ne voulez que Guise agisse  votre place!

Charles IX eut un tressaillement de rage et de terreur. Une lueur
sanglante s'alluma dans ses yeux. Il recula, rentra, et, comme il se
retournait vers l'intrieur de la salle, il vit venir Henri de Guise et
l'amiral Coligny qui paraissaient au mieux ensemble.

Charles IX les regarda tous les deux avec des yeux de fou. Et, soudain,
il clata de rire: ce rire atroce, funbre, terrible, qui le secouait
comme d'une convulsion mortelle.

Catherine de Mdicis s'tait loigne lentement. Sur son passage, les
fronts se courbaient. Souriante, hautaine, elle passa.

Elle tait plus jaune encore que d'habitude; c'tait une statue d'ivoire
en marche. On la vit s'arrter devant une de ses demoiselles d'honneur;
elle laissa tomber quelques mots, et continua son chemin: puis elle
parla  une autre de ses demoiselles, puis  une autre; peut-tre
donnait-elle un mot d'ordre.

Enfin, elle se retira dans ses appartements, suivie par quatre de ses
filles qui l'avaient escorte dans toutes ses volutions.

Parmi ces quatre, se trouvait Alice de Lux.

Catherine pntra dans son vaste et somptueux cabinet. Sur un signe
qu'elle fit, Alice seule la suivit.

--Mon enfant, dit la reine en prenant place dans son grand fauteuil,
tandis qu'Alice avanait un coussin de velours sous ses pieds, mon
enfant, vous ne quitterez pas le Louvre aujourd'hui, ou plutt vous ne
me quitterez pas...

--Cependant, madame...

--Oui, je sais ce que vous allez me dire: vous devez attendre le comte
de Marillac ce soir  huit heures...

Alice jeta sur la reine un regard tonn. Catherine haussa les paules.

--Est-ce que je ne sais pas tout? fit-elle avec bonhomie. Mais, puisque
nous allons nous sparer sans doute, je veux vous parler avec entire
franchise: c'est Laura qui m'a prvenue. Cette bonne vieille Laura qui
vous avait inspir tant de confiance, eh bien, elle me tenait tous les
jours au courant de ce que vous disiez et faisiez... A l'avenir, Alice,
soyez prudente dans le choix de vos amies et de vos confidentes.

Alice demeurait atterre, reprise par cette pouvante insurmontable que
lui inspirait Catherine.

--Cette Laura est une laide crature, continua la reine; chassez-la ds
demain... Mais, pour en revenir  ce que je disais, je sais donc que
vous avez donn rendez-vous au comte de Marillac pour ce soir,  huit
heures. Il devait vous rvler le secret qu'il avait eu bien du mal 
garder, le pauvre garon!... Ce secret, je vais vous le dire: le
comte devait vous conduire  minuit dans Saint-Germain-l'Auxerrois...
savez-vous pourquoi?

--Non, madame, balbutia Alice.

--Enfant!... Je vous croyais plus perspicace... Eh bien, apprenez donc
que j'ai tout fait prparer pour que votre union avec le comte soit
couronne ce soir...

L'espionne rougit et plit coup sur coup. Son coeur se dilata. Ses yeux
se remplirent de larmes. Elle balbutia:

--Mais la lettre, madame...

--La lettre? ah! oui... eh bien?

--C'est ce soir qu'on devait me la remettre, fit Alice tremblante
d'espoir.

--Que Panigarola doit vous la remettre, voulez-vous dire? Puisque je la
lui ai remise  lui-mme! Puisqu'il vous pardonne!... Eh bien... 
onze heures, vous verrez le marquis, et  minuit, le comte de Marillac
arrivera, je me charge de le prvenir...

Alice sentait sa tte lui tourner comme lorsqu'on a le vertige.

Que Panigarola et Marillac fussent amens par la reine dans le mme
lieu, presque  la mme heure, cela lui semblait une redoutable
conjoncture.

Le moine s'en irait-il? Le moine tait-il au courant du mariage qui
se prparait? Aurait-il donc cette grandeur d'me de disparatre, la
laissant libre, heureuse?...

--Vous ne me remerciez pas? reprit la reine toujours souriante.

--Hlas! madame! Vous me voyez toute bouleverse de bonheur et de
crainte...

--De crainte?... Ah! oui... vous pensez que les deux rivaux peuvent
se rencontrer, qu'un mot chapp  Panigarola peut tout apprendre 
Marillac... Rassurez-vous: j'ai pris mes prcautions... ils ne se
verront pas.

--Ah! madame, s'cria Alice dans une explosion de joie sincre, que ne
puis-je mourir pour Votre Majest!...

--Enfant que vous tes! Songez donc  vivre bien plutt!... Mais
ce n'est pas tout, Alice. Je vous ai parle avec la plus entire
franchise... j'espre que vous-mme...

--Interrogez-moi, madame!

--Eh bien, demanda la reine, que prtendez-vous faire? J'entends non pas
seulement demain, mais ds cette nuit... Restez-vous  Paris?... Vous en
allez-vous?...

Alors l'espionne devina ou crut avoir devin la secrte pense de la
reine.

Le comte de Marillac, c'tait son fils!

L'espionne le savait. Elle l'avait appris  Saint-Germain, dans la
soire mme o la reine de Navarre l'avait chasse. Ce terrible secret,
elle l'avait enferm au plus profond de son coeur.

En effet, elle avait cette conviction profonde que la reine tuerait
Marillac du jour o le mystre de sa naissance menacerait de s'clairer.

Voici donc ce qu'elle supposa: la reine sait que Marillac est son fils.
Elle sait que je ne puis vivre  Paris sans risquer d'tre dmasque 
chaque instant. Elle sait donc que j'entranerai le comte le plus loin
possible de Paris. Et c'est pour cela, c'est uniquement pour cela
qu'elle me le donne pour poux et que mon mariage se fait la nuit, en
plein mystre...

--Madame, dit-elle, c'est justement de ces choses que je voulais, ce
soir, m'entretenir avec le comte. Mais j'attendrai les ordres de Votre
Majest.

--Nullement. Je veux que vous en fassiez  votre tte. Voyons, quel
conseil donnerez-vous au comte?

--Eh bien, madame, pour tre franche comme me l'ordonne ma reine, je
n'ai pas de plus ardent dsir que de quitter Paris. Votre Majest me
pardonnera, j'ose l'esprer.

--Ainsi, reprit Catherine avec une joie visible et peut-tre sincre,
vous partirez... mais quand?

--Ds cette nuit, si je puis, madame!

Catherine demeura pensive pendant quelques instants.

Qui sait si,  ce moment, elle ne pesa pas une dernire fois dans son
esprit la ncessit du meurtre de son fils.

Qui sait si elle ne se dit pas que ce meurtre tait peut-tre inutile!

--Ce soir,  minuit, dit-elle lentement, une voiture vous attendra  la
porte de Saint-Germain-l'Auxerrois. J'aurai donn les ordres ncessaires
pour qu'elle puisse franchir sans obstacle la porte Bucy, par laquelle
vous quitterez Paris. Vous gagnerez Lyon sans vous arrter. De l, vous
passerez en Italie. Vous vous arrterez  Florence et vous y attendrez
mes dernires instructions. Me promettez-vous que tout se passera ainsi
que je vous le dis?

--Je vous le jure, madame! dit Alice en tombant  genoux.

--Bien... Si le comte... si votre poux manifestait un jour l'intention
de rentrer en France, me promettez-vous de l'en dtourner? Et s'il
persiste, de m'en aviser?

--Jamais nous ne reviendrons en France, madame!

--Bien. Relevez-vous; mon enfant... Dans la voiture, vous trouverez mon
cadeau de noces. A Florence, je vous ferai parvenir un acte de donation
de l'un des palais de ma famille... Ne me remerciez pas, Alice... vous
m'avez fidlement servie, il est juste que je vous rcompense...

Un flot de larmes brlantes dborda des yeux d'Alice.

--Ah! madame, dit-elle, pauvre, sans ressources, dpouille du peu que
je possde, duss-je marcher  pied, je serai trop heureuse encore de
quitter Paris... pardonnez-moi, madame, j'y ai trop souffert!...

--Maintenant, Alice, coutez-moi bien... j'ai encore des choses graves
 vous dire... Je vais, mon enfant, vous donner une preuve de confiance
illimite.

--Les secrets de Votre Majest me sont sacrs...

Catherine fixa un profond regard sur l'espionne, et dit nettement.

--Il y a une faute dans ma vie...

Alice demeura attentive, mais sans surprise apparente.

--Je dis, continua Catherine, une faute dans ma vie de femme... Quant 
ma vie de reine, elle est au-dessus de la faute mme... Pour vous parler
plus clairement, Alice, apprenez un redoutable secret et voyez jusqu'o
va ma confiance pour vous: Charles, Henri et Franois ne sont pas mes
seuls fils...

Alice n'eut pas un tressaillement.

Peut-tre cette insensibilit absolue fut-elle une erreur de sa part.
Peut-tre et-elle d tmoigner une respectueuse surprise.

La reine, qui la dvorait des yeux, poursuivit:

--J'ai un quatrime fils. Et celui-l est loin des marches du trne.

--Quoi! madame, s'cria enfin Alice, un des fils de Votre Majest aurait
donc t cart ds sa naissance...

Exclamation d'une prodigieuse habilet qui arriva presque  convaincre
Catherine.

--Vous n'y tes pas, reprit celle-ci. Le fils dont je vous parle, c'est
mon fils, mais ce n'est pas celui du roi dfunt...

--Madame, balbutia Alice, est-ce bien  moi que Votre Majest fait une
si terrible confidence....

--Vous jugez donc que la chose est terrible? fit Catherine... Oui, vous
avez raison... Car, si on savait qu'il y a un adultre dans la vie de
la grande Catherine, s'il y avait de par le monde un homme qui puisse
entrer un jour ici et revendiquer peut-tre des droits de naissance,
 coup sr des droit du coeur... oui, ce serait horrible pour moi!...
C'est cela que vous avez voulu dire, n'est-ce pas?...

--Madame, s'cria l'espionne affole dj, comment oserais-je me
permettre une pareille pense!

Catherine se leva brusquement.

--Cet homme existe! gronda-t-elle. Oui, Alice, cette affreuse menace est
suspendue sur la tte de ta reine! Et maintenant tu vas savoir pourquoi
je considre Marillac comme mon ennemi mortel, pourquoi j'ai voulu le
surveiller troitement, pourquoi je t'ai attache  ses pas...

Alice frissonnait.

Catherine notait ces frissons, tudiait cette pleur livide, cherchait
 provoquer le coup de foudre qui clairerait ce qu'il y avait d'obscur
dans la pense d'Alice...

--Alice, dit la reine en martelant ses paroles, il y a un homme qui est
la preuve vivante de ma faute, et cet homme, mon fils... Marillac le
connat...

--C'est faux, rugit Alice.

--Comment le sais-tu? haleta Catherine. Tu sais donc quelque chose?...

--Rien, madame, rien, je le jure! Marillac ne sait rien...

--Comment le sais-tu?

--Il me l'et dit! Il n'a pas de secret pour moi...

La rponse tait si naturelle, si vraisemblable, que la reine reprit
lentement sa place et murmura:

Me suis-je trompe?...

Mais c'tait une habile tourmenteuse que Catherine de Mdicis. Elle
rassembla ses ides et, avec cette rapidit, cette lucidit qui la
faisaient si redoutable, changea sur l'instant mme son plan d'attaque.

--Oui, dit-elle avec une mlancolie profonde, je hassais le comte de
Marillac... Je ne le hais plus, Alice. Ne crois pas que ce soit pour toi
que je lui ai pardonn... Je l'aime bien, c'est vrai, mais mon affection
ne pouvait aller jusque-l... Non, si j'ai pardonn au comte, c'est
que j'ai acquis la certitude qu'il n'a pas parl, qu'il a enseveli en
lui-mme le terrible secret... Et puis, ce qui me rassure, c'est que je
compte sur toi pour l'emmener loin de Paris...

L'espionne fut, ds lors, entirement rassure.

Voil donc la vrit! Je la vois clairement. La reine sait que son fils
est vivant! Elle croit que Dodat connat son fils. Elle me charge de
l'entraner loin de Paris. C'est simple. Mais que serait-ce donc si elle
savait que ce fils... c'est Dodat lui-mme!

Dans cette dernire et suprme bataille entre les deux femmes, la reine
fut la plus forte. Elle ne commit aucune faute. Alice en commit une
terrible en oubliant de se demander pourquoi Catherine lui faisait de
telles confidences.

Alors la reine acheva son volution, ce qu'on pourrait appeler un
mouvement tournant de la pense; sans grand effort, ses yeux se
remplirent de larmes et elle murmura:

--Hlas! mon enfant, qui pourra jamais sonder le coeur d'une mre? Ce
fils, qui est une menace pour moi, ce fils dont j'ai peur, ce fils que
je cherche  carter de ma vie sans le connatre, eh bien, je donnerais
tout au monde pour le voir... ne ft-ce qu'une fois! Oh! tu ne peux
comprendre cela, toi.

Alice demeura crase.

--En effet, gmit-elle au fond de sa conscience, je ne puis comprendre
cela, moi! Moi qui vais partir, abandonnant mon enfant...

--Vois-tu, reprit la reine avec un sanglot, depuis des annes et des
annes, c'est de cela que l'on me voit triste  la mort! Ce fils, Alice,
il m'inspire une terreur insurmontable... et pourtant, je l'aime! Oh! si
seulement je pouvais le bnir, l'embrasser  mon heure dernire... Comme
je l'ai cherch... Comme je le cherche encore!...

Les mains jointes, les yeux humides, la voix brise, la reine semblait
oublier la prsence d'Alice.

--Est-il plus effroyable supplice pour une mre! Passer sa vie 
chercher l'enfant que l'on aime en secret sans mme avoir la consolation
de pouvoir avouer son amour maternel!... Que disais-je donc, Alice?...
oui, c'est sur toi que je compte...

--Sur moi, madame, balbutia l'espionne.

--Ecoute! Quoi que tu en dises, Marillac connat mon fils. Le comte,
dans son extrme loyaut, ne t'a jamais entretenu de ce mystre... mais
 quelques mots qui lui sont chapps, devant moi, je sais qu'il connat
mon fils!... Alors...

--Alors, madame? fit Alice toute palpitante.

--Eh bien, lorsque vous serez  Florence, tu lui arracheras ce secret...
c'est le dernier service que je te demande, Alice!

Alice chancelait. Son esprit vacillait. Elle tait comme un duelliste
qui a reu plusieurs coups et qui sent l'pe lui chapper des mains.
Elle jeta un regard sur la reine et la vit livide.

--Hlas! reprit la reine dans un murmure, et en fermant les yeux, faible
espoir! Qui sait si tu arriveras jamais  me faire connatre ce fils que
je cherche en vain...

--J'en suis sre, madame! s'cria l'espionne hors d'elle.

--Tu cherches  me consoler, fit la reine en se raidissant dans son
rle. Tu ne sais rien... tu me l'as dit..

--Madame, je vous jure que je vous ferai connatre votre fils!...

--Hlas! en es-tu bien sre?...

--Aussi sre que je vois Votre Majest!

Ce fut une explosion sur les lvres d'Alice.

La reine ferma les yeux, ses traits se dtendirent: la lutte tait
termine par ce mot. Avec la profonde satisfaction du triomphe, avec la
haine furieuse qui s'tait accumule en elle, avec l'pouvante que le
secret n'et dj franchi le cercle o il tait enferm, elle murmura en
elle-mme:

Enfin! tu avoues! Tu sais, vipre!... Bon, bon... Ils taient trois:
Jeanne d'Albret, Marillac, Alice... Jeanne d'Albret est morte. Au tour
d'Alice... et de mon fils!...

Elle rouvrit les yeux, se leva, embrassa au front l'espionne.

--Mon enfant, dit-elle, je vous crois!... C'est vous qui me ferez
retrouver mon fils... Adieu, Alice,  ce soir... D'ici l, vous tes ma
prisonnire... quelqu'un viendra vous prendre ici...

Elle sortit, laissant Alice palpitante, courbe par l'motion plus
encore que par le respect.

O mon amant! s'cria l'espionne quand elle fut seule, enfin, nous
touchons au bonheur.



XVI

L'ESCADRON VOLANT DE LA REINE (suite)

Dix heures du soir venaient de sonner. Au Louvre, la premire journe
des ftes donnes en l'honneur du grand acte qu'avait t le mariage
d'Henri de Barn et de Marguerite de France, cette premire journe
s'achevait dans une joie sans mlange.

Au-dehors, tout tait silence et tnbres.

A dix heures du soir, l'glise Saint-Germain-l'Auxerrois tait plonge
dans une profonde obscurit.

Cependant, l'une des chapelles latrales s'clairait faiblement, grce 
quatre flambeaux qui brlaient sur l'autel.

Dans ce coin de l'glise, un trange spectacle et frapp le visiteur
qui ft entr  ce moment-l, si toutefois quelqu'un et pu entrer:
chose difficile, car les portes taient fermes, et  chacune de ces
portes, au-dehors, dissimuls dans l'ombre, trois ou quatre hommes
montaient la garde.

Si quelqu'un venait et frappait d'une certaine faon convenue, ils
devaient ne pas s'en inquiter: on ouvrirait  ce quelqu'un, du dedans.
Ces nocturnes veilleurs avaient mission de se saisir de toute autre
personne qui se serait approche.

Au-dedans, prs de chaque porte, deux femmes attendaient ces personnes
inconnues qui devaient venir.

Dans la chapelle latrale que nous venons de signaler, se trouvaient
rassembles une cinquantaine de femmes.

Elles taient assises autour de l'autel, en demi-cercle, sur cinq ou six
rangs, et causaient entre elles  voix basse; il en rsultait un murmure
confus qui n'tait pas un murmure de prires.

Parfois, un clat de rire touff jaillissait de ce murmure.

Parfois aussi, un clat de voix dominait soudain les conversations.

Ces femmes taient toutes d'une extrme jeunesse: la plus vieille
n'avait pas vingt ans.

Elles taient richement vtues; toutes taient belles; elles avaient des
yeux hardis, hautains, et mme durs.

Telles qu'elles taient, cependant, plus d'une de ces femmes tait
souverainement belle, de cette beaut qui inspire de tragiques amours.

Toutes ces jeunes filles portaient  leur corsage une dague.

Toutes ces dagues, sorties videmment de chez le mme armurier, taient
caches dans d'uniformes fourreaux de velours noirs.

Uniformment aussi, la poigne de ces dagues formait une croix.

Et chacune de ces poignes, c'est--dire chacune de ces croix, portait
pour unique ornement un beau rubis.

Dans l'ombre, ces cinquante rubis incrusts  la croix de ces poignards
attachs aux corsages de ces femmes, jetaient de rouges lueurs.

Dix heures sonnrent...

Le murmure des voix fminines s'arrta soudain.

Tout  coup, une sorte de glissement furtif se fit entendre, les jeunes
filles tournrent la tte vers le matre-autel...

La reine! Voici la reine!

Toutes alors se levrent et demeurrent silencieuses, courbes,
frissonnantes.

Catherine s'avana lentement, arrivant du fond de l'glise, probablement
de la sacristie.

Elle tait entirement vtue de noir. Le long voile des veuves
l'enveloppait et cachait son visage. Sur sa tte, une couronne royale en
or vieilli jetait de vagues reflets.

Elle traversa les rangs et s'agenouilla au pied de l'autel.

Toutes s'agenouillrent.

Puis le fantme se releva et monta les trois marches de l'autel.

Alors Catherine, rejetant sur ses paules le voile qui couvrait son
visage, se tourna vers les jeunes femmes qui, debout maintenant,
muettes, violemment impressionnes, la regardaient avec une sorte de
crainte superstitieuse.

La reine jeta un long regard sur ces filles.

Catherine de Mdicis fut satisfaite de ce qu'elle vit.

Ces cinquante visages de jeunes femmes tourns vers elle taient comme
ptrifis par l'angoisse de cette mise en scne. Et elle-mme,  la
sourde motion qui la faisait palpiter, elle si forte, elle comprit tout
l'effet qu'elle avait d produire.

Oui, la reine tait mue!

Un souvenir traversa son esprit.

Elle se revit  la bataille de Jarnac, trois ans auparavant, dansant
au son des violes sur le champ de bataille avec ces mmes filles qui
taient devant elle; elle entendit les clats de rire de ses femmes
lorsqu'il leur arrivait de marcher sur un bless, ou de laisser traner
le bas de leurs robes dans une flaque de sang; et dans sa tte le son
des violes se mlait au son du canon: pendant qu'elle dansait, on
bombardait les huguenots en droute.

Du sang et des danses!

Des cadavres et des jeunes filles qui rient!

De la mort et de l'amour!

L'esprit de Catherine tait fait de ces antithses exorbitantes, de ces
formidables contrastes.

Sous ses yeux, maintenant, dans l'glise noire, emplie de silence,
l'escadron volant tait l, non pas au complet: sur les cent cinquante
filles de noblesse qu'elle surexcitait, transformant les unes en
ribaudes, les autres en espionnes, elle n'avait fait venir que celles
dont elle tait trs sre.

Celles-ci lui taient soumises, lui appartenaient corps et me. Leur
admiration pour la souveraine matresse tenait de l'adoration.

Ribaudes, guerrires, espionnes, hystrises par les passions, par les
plaisirs orgiaques, surmenes de jouissance et de superstition, dans un
couvent elles eussent t des possdes. Elles l'taient en effet: l'me
de Catherine les brlait...

Et elles taient jeunes, belles, oui, belles  inspirer autour d'elles
d'effroyables passions...

Tel tait l'escadron volant de la reine.

--Mes filles, dit Catherine, l'heure approche o vous allez dlivrer le
royaume. Vous allez entrer dans la gloire de la suprme victoire... J'ai
voulu la paix avec les hrtiques: Dieu m'en punit. Je suis frappe dans
ce que j'ai de plus cher au monde, c'est--dire en vous qui tes mes
vritables filles selon mon coeur.

Les auditrices s'entre-regardrent avec ce vague sentiment de terreur
que l'accent, plus encore que les paroles de la reine, semblait
distiller. Elle continua: Parce que vous tes toute ma joie, toute ma
consolation, toute ma force, parce que vous m'aidez dans la terrible
lutte que j'ai engage, parce que vous tes les plus implacables ennemis
que Dieu ait suscits aux hrtiques, parce que vous tes enfin les
guerrires de Dieu, on a rsolu votre perte. Dans une mme nuit, vous
devez tre gorges. Si ce malheur arrivait, si l'horrible hcatombe
s'accomplissait, se serait la mort. Ce serait la perte du royaume. Or,
mes filles, tout est prt. Cinquante gentilshommes, cinquante monstres,
cinquante huguenots, enfin, vont, dans la nuit de samedi  dimanche,
assassiner les cinquante fidles de la reine dont chacune aura t
attire dans un guet-apens.

Les cinquante filles, d'un mme geste, dgainrent leurs dagues.

Elles frmissaient de rage autant que d'pouvant.

Un geste de la reine calma cet orage.

Ardentes, le cou tendu, les pupilles dilates, elles coutrent.

--Je suis bien punie d'avoir voulu la paix! Punie d'autant plus que la
trahison vient de ceux  qui j'avais donn toute ma confiance. Parmi les
huguenots, il en tait un qui m'avait inspir une sorte d'affection.
Parmi vous, il en tait une que j'aimais plus que toutes. C'est celle-l
qui me trahit! qui vous trahit! C'est celui-l qui a agenc, combin,
foment le massacre qui doit me laisser seule, sans appui, sans amis,
puisque vous serez toutes gorges!

La reine parlait sans colre.

Cette fois, les filles demeurrent silencieuses, stupfies d'horreur.

--Celle dont j'ai surpris les sinistres projets, continua la reine, vous
a dsignes. Ah! elle ne s'est pas trompe! Elle a choisi parmi mes
cent cinquante amies les plus rsolues, les plus fidles, les plus
guerrires, vous toutes ici prsentes. L'abominable tratresse s'appelle
Alice de Lux.

--La Belle Barnaise! hurlrent plusieurs voix.

Et la tempte se dchana: tempte de vocifrations, de menaces sur
ces bouches convulses, bras levs, mains frntiques, agitant les
poignards, tempte que Catherine, livide dans ses voiles noirs,
immobile et raide, dominait comme le gnie du mal. Puis les hurlements
s'apaisrent.

--L'homme qui, sur les indications de la Barnaise, a combin le
massacre, c'est ce huguenot hypocrite qui avait su m'inspirer une
vritable amiti: le comte de Marillac!... A partir de cette nuit, ds
que vous sortirez d'ici, vous vous rendrez toutes en mon nouvel htel
et vous y logerez jusqu' dimanche. Pas une de vous, d'ici l, ne se
hasardera  sortir: car elle serait impitoyablement frappe. Dimanche,
tout danger sera cart. Vous verrez comment. Vous serez donc sauves.
Mais ce n'est pas tout, mes filles! Dans une heure, Alice de Lux et
Marillac seront ici.

Un silence effrayant accueillit cette dclaration et Catherine sourit.

Je vous les livre, poursuivit Catherine. Mais coutez-moi d'abord. Un
saint homme doit venir ici. Il est au courant de la trahison. Il s'est
charg de punir les deux tratres. Frapps par lui, ils seront frapps
par la main de Dieu, et cela vaudra mieux ainsi... Je le veux! Dieu le
veut! Le rvrend Panigarola, instrument du Seigneur, va vous venger.
Vous, pendant l'excution, masses contre la grande porte, invisibles,
vous ne vous montrerez pas. Je le veux. Mais si Panigarola hsitait...
si sa main tremblait... si la Belle Barnaise et Marillac se dfendaient
trop bien... Alors, mes filles, vous accourriez... et vous feriez le
reste. Ce signal...

Catherine dgaina sa dague et la leva comme une croix.

--Ce signal, le voici! dit-elle d'une voix qui tomba pesamment dans le
silence plein de frissons. Et je crierai: Dieu le veut!

Elle pronona ce mot d'un accent si rude, si sauvage que les cinquante
filles en eurent un recul d'pouvante.

Mais aussitt, entranes comme dans une formidable rafale de haine,
souleves par la vengeance, elles tendaient leurs bras, leurs poignards
en croix et un seul hurlement gronda, funbre et sourd:

Dieu le veut!...

Un grand souffle de superstition courba toutes les tes... L'obscurit
se fit soudain complte... Les cierges de l'autel s'teignirent... Quand
les filles de la reine se redressrent, elles virent Catherine qui,
ayant teint les flambeaux, descendait les marches de l'autel.

Frmissantes, agites de sentiments o la rage, la vengeance,
l'pouvante et l'horreur superstitieuse se heurtaient, les cinquante se
glissrent  la place qui leur avait t dsigne.

Et, le poignard  la main, elles attendirent.



XVII

LE MOINE

Vingt minutes s'coulrent. Les rafales qui mugissaient autour de la
vaste glise, dans le clotre, donnaient plus de profondeur au silence
de l'intrieur. Car la tempte qui avait menac toute la soire,
paraissait alors sur le point d'clater.

Onze heures sonnrent.

Puis la demie.

A ce moment, un homme s'approcha du matre-autel et d'une main
tremblante, alluma quatre cierges, deux  droite, deux  gauche du
tabernacle. Cet homme tait blme. Il vacillait sur ses jambes. Il se
retourna et vit la reine prosterne dans une attitude de recueillement.

--Madame..., balbutia-t-il.

Et, comme elle ne rpondait pas, il la toucha  l'paule et murmura:

--Catherine!...

La reine releva la tte; cette tte tait effrayante.

--Ren, demanda la reine dans un souffle, tout est-il prt?

Ruggieri joignit les mains:

--Madame, dit-il d'une voix sourde, ceci est un rve atroce. Oh vous lui
ferez grce, n'est-ce pas? Grce, ma reine! Piti pour mon fils!

La reine s'tait mise debout.

--Ren, dit-elle, par le Dieu vivant qui nous coute, je te jure que
j'ai aujourd'hui voulu le sauver... J'ai interrog Alice... j'ai surpris
la vrit... Elle est terrible, cette vrit! Non seulement Dodat sait
qu'il est mon fils, mais il s'en vante! Alice de Lux connat le secret.

Et comment le saurait-elle, s'il n'avait parl?... Qui sait ce qu' eux
deux ils pourraient faire de ce secret si je les laissais fuir?... Non,
Ren, il n'y a pas de piti possible. Et, toi-mme, ne l'as-tu pas
condamn? Ne l'as-tu pas vu mort, le sein perc?

--Ce fut une vision de mon esprit malade, dit Ruggieri, dont les dents
claquaient. Grce, madame!... Tenez... je partirai avec eux... je les
surveillerai...

--Tais-toi, Ren... Voici le signal... l...  cette porte...

--Non! c'est le tonnerre qui gronde!

--Va ouvrir, te dis-je!...

--Catherine!... Quoi!... le sang de votre sang! La chair de votre chair!
Vous n'en aurez pas piti!...

La reine se pencha, saisit l'astrologue par le bras et, comme dans ce
moment ses forces taient dcuples, d'un mouvement irrsistible, elle
le releva.

--Misrable! gronda-t-elle, veux-tu donc que je sacrifie honneur,
gloire, puissance, royaut,  ta faiblesse indigne? Prends garde
toi-mme!

Ruggieri leva les bras vers les votes obscures.

--Va ouvrir! commanda la reine.

Titubant, se heurtant aux grilles du choeur, aux asprits des piliers
massifs, il gagna la porte et ouvrit. Un homme, un moine, lui apparut.

Son capuchon tait rabattu sur ses yeux.

Le moine entra. Il se retourna vers Ruggieri qui, hagard, les cheveux
hrisss, le regardait de ses yeux fous.

--O dois-je aller? demanda lentement le moine.

Ruggieri tendit le bras vers le matre-autel et, d'une voix rauque,
sans expression humaine, gronda:

--L!... C'est l qu'elle t'attend!... Va... bourreau!...

Le moine tressaillit longuement.

Ruggieri, les yeux tourns vers lui, recula, le bras tendu, et franchit
la porte. Alors, le moine entendit une plainte dchirante que couvrait
le roulement d'un coup de tonnerre, et,  la lueur de l'clair, il vit
l'homme qui s'en allait, se sauvait en trbuchant, les deux poings dans
ses cheveux, grondant de sourdes imprcations.

Alors il ferma lui-mme la porte et, laissant retomber son capuchon sur
ses paules, se dirigea vers le matre-autel.

Catherine le vit venir sans faire un pas  sa rencontre.

--Cest bien, marquis de Pani Garola. Fidle au rendez-vous. Fort dans
l'amour. Fort dans la mort. Soyez le bienvenu.

Panigarola tourna la tte vers la porte qu'il venait de fermer et
songea:

Pourquoi cet homme m'a-t-il appel bourreau?...

--Marquis, dit la reine, vous avez tenu parole. Grce  vous, Paris
est en bullition. Grce  vous, les paroisses sont autant de foyers
d'incendie. Il n'y manque que l'tincelle qui mettra le feu  tant de
passions. Merci mon rvrend... A moi de tenir ma parole. Ici, dans un
instant, vous allez voir celle que vous aimez...

--Alice! frmit le moine dans un frisson de tout son tre.

--Elle est  vous! Emmenez-la, marquis. Je vous la donne. Et quant au
rival, l'homme excr, voici pour le tuer!....

La reine tendit au moine un papier pli en quatre

--La lettre d'Alice! rugit Panigarola en saisissant le papier. Ah! je
comprends! Ah! vous tes grande et terrible!... Oui, il l'aime, il
l'adore, et cette lettre peut le tuer plus srement qu'une balle au
coeur!

--Ainsi, nous sommes d'accord?... Vous montrez la lettre a Marillac?...
Vous la lui faites lire?

--Oui, oui!...

--Et alors, vous emmenez Alice. Ce sera  vous de la consoler... elle
ne demande qu' vous croire... je l'ai interroge, marquis... soyez sr
qu'elle ne vous hait pas! Une voiture vous attend... Vous l'avez vue, je
pense?

--Mais lui! lui! Il va donc venir ici?...

--Il va venir. L est l'essentiel. Et si, malgr la lettre, il veut
garder Alice pour lui? S'il la veut infme et couverte d'opprobre comme
vous allez la lui montrer? Si son amour survit  cette rvlation, comme
votre amour  vous a survcu  ses trahisons?...

--Madame! Madame! rla le moine.

--Il faut tout prvoir, poursuivit Catherine d'une voix effroyablement
calme. Si Marillac vous dispute Alice...

D'un geste violent, le moine carta sa robe.

Sous cette robe, il apparut vtu en gentilhomme, d'un costume d'une rare
magnificence. Il apparut tel qu'il tait jadis, l'lgant marquis au
pourpoint de soie,  la collerette de dentelles prcieuses, une chane
d'or au cou, une forte dague  la ceinture.

Farouche, il tira la lame courte, paisse, trapue et, d'une voix
sifflante, haleta:

--Voil qui dcidera!



XVIII

LES FIANCS

Panigarola referma sa robe, rabattit son capuchon et s'agenouilla...
Catherine le contempla un instant avec un sourire aigu. Puis elle se
dirigea vers la porte par laquelle tait entr le moine.

Il tait  ce moment prs de minuit.

Elle entendit le roulement d'un carrosse et ouvrit elle-mme Le carrosse
s'arrta. Trois femmes en descendirent. L'une d'elles tait Alice de
Lux, ple, vtue de blanc. Elle eut comme une hsitation, puis entra.
Les deux autres femmes remontrent alors dans le carrosse qui s'loigna
aussitt.

L'espionne, en pntrant dans l'glise, demeura un instant palpitante,
interrogeant les tnbres que les quatre flambeaux du matre-autel,
l-bas, tout au loin trouaient de leurs lumires blafardes.

Mais une main saisit sa main; une voix murmura  son oreille:

--Mon enfant, vous voil donc?...

Alice reconnut alors la reine.

--Vous le cherchez, n'est-ce pas? reprit Catherine. Patience... il va
venir...

--Comme vous tes bonne, madame!...

--As-tu vu la voiture qui doit vous emmener?...

--Je n'ai pas remarqu, madame! Mais je ne vois pas... le prtre...
Quoi! personne dans cette glise?...

--Patience! te dis-je...

--Voici minuit qui sonne, madame.

--Oui. Et voici ton fianc, dit la reine.

En effet, comme le premier coup de minuit rsonnait, le signal fut
frapp  la porte, du dehors. Alice, palpitante, allongea le bras pour
ouvrir. La reine retint ce bras, d'un geste rude.

--C'est moi qui ouvre! gronda-t-elle.

Alice demeura toute saisie. Et, de fait, c'tait trange que la reine
ft poste  cette entre de l'glise, qu'elle n'et pas commis le soin
d'ouvrir  quelque domestique; qu'elle-mme, de ses mains royales,
s'occupt de cette besogne.

Elle apparut  la malheureuse affole comme une horrible araigne
embusque au centre de la toile qu'elle avait tendue.

Ce n'est pas Marillac, songea-t-elle perdue.

Elle se trompait: c'tait bien Marillac!

La reine ayant ouvert, inspecta les abords de l'glise pour s'assurer
que le comte tait venu seul.

--Quoi! demanda la reine, vous n'avez pas amen avec vous deux ou trois
amis?

Marillac, reconnaissant la reine fut frappe d'tonnement. Il s'inclina
avec une profonde motion. Ah cette reine qui attendait  la porte, qui
lui ouvrait elle-mme! Quelle autre qu'une mre lui et donn une telle
preuve d'excessive bienveillance!

--Madame, dit-il, Votre Majest oublie qu'elle m'a ordonn de venir
seul... Cependant, je dois l'avouer j'avais rsolu de me faire
accompagner de celui qui est pour moi plus qu'un ami... mais le
chevalier ne sera libre que demain matin...

--Oui, oui, interrompit vivement Catherine.

Elle ferma la porte et un soupir de joie terrible s'exhala de sa
poitrine.

Les deux fiancs s'entrevirent dans l'ombre, se reconnurent plutt
qu'ils ne se virent;  l'instant, leurs mains s'enlacrent et ils
oublirent l'univers...

D'instinct, ils marchrent vers le matre-autel, attirs par les quatre
toiles qui brillaient faiblement.

La reine marchait derrire eux, les couvant de son regard funbre.

Les fiancs s'arrtrent au pied de l'autel.

Alice murmura:

--Je ne vois pas le prtre qui doit nous unir... Serait-il en retard?

Catherine s'avana vers Panigarola prostern, le toucha  l'paule et
dit:

--Voici celui qui va vous unir...

Le moine se releva lentement, dcouvrit son visage et se tourna vers les
fiancs...



XIX

LES RIBAUDES

En cette mme soire du lundi 18 aot, la vieille Laura tait seule dans
la petite maison de la rue de la Hache.

A huit heures, selon le rendez-vous convenu avec Alice Marillac tait
arriv.

--Alice? demanda-t-il.

--Retenue par la reine jusqu' minuit. Elle m'a charge de vous
attendre. Que doit-il se passer. Seigneur Jsus? Jamais je n'ai vu Alice
aussi radieuse.

Marillac sourit.

--Elle m'a dit de vous prvenir... attendez donc que je me rappelle bien
ses paroles... Mon Dieu, la chre entant, comme elle est heureuse!...

--Voyons, fit doucement le comte, rappelez-vous

--J'y suis!... Voici: vous tes attendu au premier coup de minuit, pas
avant, pas aprs, o vous savez...

--C'est bien...

--Vous savez donc? reprit Laura en joignant les mains. Oh! que je
voudrais savoir, moi aussi!

Vous saurez demain matin, je vous le promets... Allons, adieu, ma bonne
dame!...

--Dieu vous conduise, monsieur le comte!

Le comte de Marillac jeta un regard attendri sur cette pice paisible
o si souvent il avait vu celle qu'il aimait, fit un geste d'adieu et
disparut.

La vieille Laura l'avait accompagn jusqu' la porte du jardin en
le comblant de bndictions mues. Puis elle tait rentre, s'tait
enferme soigneusement et, s'tant assise, elle se mit  attendre.

Neuf heures sonnrent.

Alors, elle grommela:

Je crois qu'il ne reviendra plus maintenant. Quant  elle... elle est
en bonnes mains.

Elle se leva, inspecta tout d'un coup d'oeil et murmura en souriant:

_E finita la commedia_. Je commenais  m'ennuyer. Ouf! c'est fini. Me
voici libre. Voyons, que vais-je faire? Eh! pardieu! c'est bien simple.
Chercher dans Paris quelque bonne petit auberge o je puisse passer
trois au quatre jours inaperue. Puis, me mettre en route, gagner
l'Italie  petites journes... et l, nous verrons, je suis riche!

Elle monta dans la chambre d'Alice, dont elle dfona la serrure en deux
coups de marteau.

L, sur le lit, Alice avait le matin mme rassembl tout ce qu'elle
voulait emporter: une sacoche et un coffret.

Le coffret contenait les lettres qu'elle avait reues de Marillac: Laura
les jeta tranquillement au feu et elle ouvrit la sacoche. Ses yeux
jetrent un double clair, sa bouche dente grimaa un sourire.

La sacoche contenait les bijoux d'Alice et une trentaine de rouleaux
d'cus d'or--toute sa fortune!

Il y a bien l pour trois cent mille livres de bijoux et d'or, murmura
la vieille, toute ple. Avec ce que m'a remis la reine...

Un coup violent retentit au-dehors.

Laura, d'un souffle, teignit le flambeau qui l'clairait et, dgainant
un poignard, elle se posta derrire la porte.

Qu'elle entre! gronda-t-elle. Tant pis, je la tue! J'en ai assez! La
reine m'a dit que tout serait fini cette nuit!

Le mme coup violent se renouvela et un long gmissement traversa la
maison.

Laura, alors, respira:

Suis-je sotte! C'est ce contrevent qui vient de se rabattre...

Alors,  la hte, elle empila dans la sacoche les bijoux et les rouleaux
d'or qu'elle en avait extraits. Elle courut  sa proche chambre, revint
avec un petit sac.

Quarante mille livres! murmura-t-elle avec une moue de ddain. Voil ce
que me donne la grande Catherine pour tant de bons et loyaux services.
C'est maigre. Heureusement, je me rattrape!

Elle engouffra les quarante mille livres dans la sacoche qu'elle referma
solidement.

Puis elle jeta un manteau sur ses paules, sortit, ferma la porte du
jardin, jeta la clef par-dessus le mur et s'loigna aussi rapidement que
le lui permettait le poids de sa sacoche.

Une ombre se dtacha d'une encoignure voisine et se mit  la suivre.

Il tait alors neuf heures et demie.

Les rues taient dsertes et noires; des nuages bas passaient en courant
au-dessus des toits aigus; le couvre-feu avait sonn; les auberges et
htelleries taient fermes...

Laura ne s'apercevait pas qu'elle tait suivie.

Elle allait au hasard, connaissant assez peu Paris, d'ailleurs: depuis
l'poque o elle tait venue, elle n'avait gure quitt la rue de la
Hache. Enfin, elle se trouva compltement gare.

Par moments, elle entrevoyait des ombres qui se mouvaient autour d'elle.
Elle entendait des chuchotements. Peut-tre l'homme qui la suivait
parlait-il  ces gens... Peut-tre... car,  diverses reprises, les
ombres, qui avaient paru vouloir l'arrter, s'cartrent.

Alors elle frissonnait de terreur et htait le pas...

Insense que j'ai t! grondait-elle, de quitter la maison avant le
jour, puisque Alice ne doit plus y revenir!... Oui, mais si la reine
m'avait menti!... Si elle tait revenue!...

Et ses doigts s'incrustaient sur la sacoche.

A un moment, elle s'arrta haletante: elle se trouvait dans une rue
troite et venait d'apercevoir un peu de lumire filtrant entre les
jointures d'une porte.

Un large clair dchira l'obscurit, inonda la rue d'une lumire
livide. Et,  cette lueur, Laura entrevit une enseigne qui se balanait
au-dessus de la porte en grinant au vent.

L'enseigne reprsentait deux Maures attabls, buvant et causant.

C'est une auberge! gronda-t-elle.

Et elle s'lana vers la porte.

A cet instant, elle se sentit saisie par deux bras vigoureux et
renverse sur la chausse, tandis qu'une main rude s'appuyait sur sa
bouche pour l'empcher de crier.

Laura tait vigoureuse. Elle se raidit dans un dsespoir furieux.

--Diable! diable! grommela une voix avine, on fait la mchante! A bas
les pattes! En voil une enrage!...

La vieille mordit la main qui s'appuyait sur sa bouche; cette main se
retira; Laura se mit  hurler:

--A moi! Au guet! Au meurtre!

Le dernier cri s'trangla dans sa gorge; la main qui s'tait retire
de sa bouche venait de s'incruster sur son cou, les doigts s'y
enfonaient... et cette tenaille serrait d'un mouvement lent, d'une
pression savante...

Laura se dbattit quelques instants encore.

Et, tout  coup, la vieille espionne se tint immobile, sa tte roula sur
son paule, ses ongles s'implantrent dans la boue de la chausse.

Elle tait morte.

Le truand la palpa, la retourna en grommelant.

Lorsque le truand eut trouv la sacoche, il la soupesa, et un sourire de
satisfaction balafra son visage, comme les clairs balafraient le ciel
noir.

Alors il saisit la vieille, la rangea proprement le long d'un mur.

L! grogna-t-il, me voil en paix. Ah! ah! en voil une qui ne parlera
plus jamais!

Pourtant, si cuirass qu'il ft, le truand ne put chapper  cette
rverie spciale qui s'appesantit sur le meurtrier.

Il demeura l une minute, arrangeant le cadavre contre le mur de faon
qu'il ne pt tre mouill par le ruisseau du milieu de la ruelle.

C'est drle, songeait-il. Ce matin encore pauvre comme Job, me voici
riche ce soir. Riche! Que de fois j'ai souhait la richesse! Par les
tripes du diable, il y a quarante mille livres l-dedans, et je n'en
suis pas plus joyeux... Au fait, y sont-elles, les quarante mille
livres!... Si je sais bien compter, c'est mon seizime cadavre,
depuis que j'exerce la digne profession de tueur aux gages... Seize
cadavres!... Bah! je tue on me paie, et tout est dit...

Le bandit frissonna. Peut-tre tout n'tait-il pas dit dans cette
conscience obscure.

Il continua son monologue, attendant un nouvel clair pour voir une
dernire fois la vieille, peut-tre par cette terrible curiosit du
criminel, ou peut-tre simplement pour s'assurer qu'elle tait bien
morte.

Il tait accroupi, regardant de ses yeux hagards, et il songeait:

Ce matin donc, je vois entrer l'homme dans ma cassine. Il cachait bien
son visage... mais je connais tous les visages de Paris, moi! Suffit, le
seigneur astrologue ne voulait pas tre reconnu; soit: ni vu, ni connu!
Monseigneur Ruggieri, on est discret dans mon mtier. L'homme me dit:
combien pour une vieille femme?--Cinq cus de six livres, ce n'est pas
trop. Voici les cinq cus. Tu iras rue de la Hache, au coin de la rue
Traversine, tu attendras devant la maison; il y a une porte verte. Vers
huit heures, la femme s'en ira. Tu la suivras. Mais, pour la frapper, tu
attendras qu'elle soit loin, trs loin de la maison. Compris, n'est-ce
pas?--Compris, par les boyaux du diable!--Bon, qu'il me dit encore.
Maintenant, coute bien. Si tu n'excutes pas bien la chose, si tu
frappes mal, si la femme en revient, tu seras pendu. On te connat, mon
brave, et on a l'oeil sur toi.--Paix, monseigneur! La besogne sera faite
et bien faite!--Alors, coute: ce n'est pas cinq malheureux cus que tu
auras gagns: la femme aura sur elle au moins quarante mille livres;
c'est pour toi!...

Le truand souffla fortement et tta le cadavre.

Hum! elle se refroidit dj, grogna-t-il... Quelle journe! Il me
semblait que jamais le soir ne viendrait!... Il est venu pourtant! Et
la vieille est bien sortie de la maison  la porte verte! Et je l'ai
suivie! Et la voil morte!... A moi les quarante mille livres!

Un clair,  ce moment, illumina la face convulse du cadavre.

Le truand se releva.

Pas de danger qu'elle en revienne, monsieur l'astrologue!... Entrons
l, j'ai soif...

Il frappa d'une faon spciale. La porte s'entrouvrit. Le truand entra
et alla s'asseoir dans un coin obscur, la sacoche sur ses genoux, sous
la table.

Il parvint  entrouvrir la sacoche, y plongea la main, tta les rouleaux
d'cus, sentit les pierres sous ses doigts.

Bon. Les quarante mille livres y sont. Cornes d'enfer! Pourquoi ne
suis-je pas plus joyeux?...

Qu'et dit le truand s'il et connu la vritable fortune que renfermait
la sacoche?...

Peu nous importe, au fond.

Cette sinistre silhouette, apparue un instant, disparat de notre rcit
sans que nous sachions si nous la retrouverons plus tard. C'est une
ombre qui passe; nous l'avons not pour le geste tragique inspir par
Catherine, qui avait toutes les prudences.

Le truand, ayant vid plusieurs flacons, paya et s'en alla sans bruit.

Mais, puisque nous venons de pntrer dans le cabaret des
deux-morts-qui-parlent, jetons-y un coup d'oeil.

Il y avait nombreuse socit, surtout compose de femmes, dans ce que
Catho appelait la grande salle.

Catho tait sujette aux hyperboles et exagrations. En vente, cette
grande salle tait assez troite. Elle contenait cinq tables. A
chaque table, il y avait trois ou quatre buveurs, truands et ribaudes,
physionomies froces ou abties, gens de sac et de corde, qui
composaient la clientle nocturne du cabaret.

En effet, l'auberge des Deux-morts-qui-parlent, frquente le jour par
des bourgeois et des soldats, devenait, la nuit, un vritable repaire.
Catho ne s'tait jamais senti le courage de refuser l'hospitalit  ses
anciennes connaissances.

Il en rsultait que cette salle avait, le jour, l'aspect du plus honnte
cabaret qui ft dans le quartier, et, la nuit, l'apparence d'une
vritable caverne o se rfugiaient des gens poursuivis par le guet, des
ribaudes qui attendaient la bonne fortune.

A cette heure tardive, Catho n'tait pas couche encore. Elle tait
attable dans un troit cabinet, attenant  la salle publique, et
causait avec deux jeunes femmes.

Ces deux femmes taient entres vers dix heures dans le cabaret,
et, comme cette visite s'enchane troitement  divers incidents de
l'histoire que nous racontons, il est intressant que nous reprenions du
dbut la conversation qu'elles eurent avec Catho.

Lorsqu'elles pntrrent dans la salle, Catho s'avana  leur rencontre
en disant:

Vous voil donc, mes toutes belles? Plus d'un mois qu'on ne vous a
vues... Srement, vous avez quelque chose  me demander...

--C'est vrai, Catho, c'est vrai. Nous avons quelque chose  te demander,
fit l'une des deux femmes.

--Et c'est grave, ajouta l'autre.

--Bon, bon, entrez l, dit Catho en les poussant vers le cabinet. Vous
tes toujours  court, et vous ne me rendez jamais. Toi, la Roussette,
tu as encore mon beau collier de verroterie bleue que je te prtai pour
faire la conqute de ce beau capitaine, et toi, Pquette, tu me dois Je
ne sais plus combien d'cus... Vous tes deux paniers percs...

--Mais aussi, comme nous t'aimons!

--Ah! jeunesse, jeunesse! Vous ne voulez pas mettre un sol de ct...
S'il vous arrivait pourtant ce qui m'est arriv  moi! Si vous perdiez
votre beaut du diable!

Elles entrrent dans le cabinet, tandis que la matresse du cabaret
s'occupait de divers clients. Enfin, la digne Catho vint rejoindre ses
prfres avec un flacon de vieux vin et quelques tartelettes.

Elle aimait la Roussette et Pquette justement  cause des dfauts
qu'elle leur reprochait.

La Roussette, la plus hardie des deux, prit la parole, sur un coup de
coude que lui donna Pquette.

--Voil, dit-elle, Pquette et moi, nous sommes invites  une fte...

--Pour quand? fit Catho souriante.

--Pour dimanche... Tu vois que nous avons le temps de nous prparer...
surtout si tu nous aides.

--Et en quoi puis-je vous aider, friponnes? Il vous faut quelque
collier, quelque ceinture?

--Eh bien, pas du tout, Catho. Il faut que nous soyons dcemment vtues,
comme des bourgeoises, si j'ose dire. Dame... il y aura  cette fte des
juges, des prtres, sans doute... et lors, comprends-tu? Pquette et
moi, nous avons pass la journe  examiner nos robes... Toutes bonnes
pour notre mtier... corsages ouverts... ceintures clatantes: non,
il n'est pas possible que nous allions ainsi vtues  cette fte. Et
pourtant nous voulons y aller... Ecoute, Catho, il faut que d'ici 
dimanche, et mme samedi soir, tu nous aies habilles...

Catho leva les bras au ciel:

--Mais enfin! s'cria-t-elle, qu'est-ce donc que cette fte o doivent
paratre des juges et des prtres et o vous ne pouvez paratre avec ces
robes, qui pourtant vous vont  merveille?

--Ah! Catho, si tu savais! fit timidement Pquette.

--Un mariage, peut-tre? Ou bien un feu de joie!

--Non pas, Catho: nous sommes invites  voir questionner.

Catho demeura stupfaite.

La Roussette et Pquette, d'un signe de tte rptrent que c'tait bien
vrai.

--Et cela vous amuse? s'cria la digne cabaretire Voir souffrir un
pauvre diable, l'entendre crier merci... Moi, j'ai vu rouer une fois, et
j'en frmis encore lorsque j'y songe.

--Que veux-tu, dit la Roussette, moi je ne voulais pas. Mais Pquette
veut voir. Et puis si nous n'y allions pas, M. de Montluc, qui est fort
gnreux, mais aussi fort brutal, nous en voudrait...

--Ah! c'est M. de Montluc qui vous invite  voir torturer? Le gouverneur
du Temple?

--Oui-da, Catho. Tu vois que le personnage est d'importance.

--Et o devez-vous voir la question?

--Au Temple mme. Nous serons caches dans un cabinet proche de la
chambre des questions. Car il ne faut pas qu'on nous voie. Mais, enfin,
si on nous voit, nous devons passer pour des parentes du patient venues
pour l'assister.

--Ah! bon... Mais,  votre place, je n'irais pas...

--Catho, ma bonne Catho, tu veux donc nous faire un gros chagrin? fit
Pquette.

--Et nous faire perdre la clientle de M. de Montluc!

--Et nous attirer sa colre!

--Eh bien, soit! s'cria Catho vaincue. Je vous aurai tout ce qu'il
faut.

--Pour samedi?

--Pour samedi soir, c'est entendu!

Les deux ribaudes battirent des mains et embrassrent la digne
aubergiste.

--Mais, reprit alors Catho, quel est donc le malheureux qu'on va
questionner?

--Ils sont deux, fit Pquette.

--Comment s'appellent-ils, ces deux pauvres diables?

--Pardaillan, fit tranquillement Pquette. Le pre et le fils.

Catho ne disait plus rien. Elle avait pli. Ses mains, en tremblant,
s'occupaient  dchiqueter une tartelette.

Certes, elle avait pour ces deux hommes une sorte de rude affection.

Dans son temps, elle avait aim le vieux Pardaillan quinze jours, ou un
mois, elle ne se souvenait plus.

Mais, tout de mme, elle ne pensait pas qu'elle et pu ressentir une
telle angoisse, une si profonde rvolte de son coeur et de sa chair 
l'ide que cet homme devait mourir.

Catho avait pass dans la vie en repoussant d'instinct tout sentiment
qui fait souffrir. Etait-elle bonne? mchante? Elle ne savait pas.
Rarement, elle avait pleur. Sa seule douleur srieuse avait t de se
voir marque au visage et enlaidie aprs sa maladie.

Quant au chevalier de Pardaillan, ce jeune homme ne lui avait jamais
inspir qu'une sorte d'admiration. Elle ne voyait aucun gentilhomme
semblable  lui. Sa fiert, sa grce, sa froideur qui tenait  distance,
l'ironie de son sourire, et, avec tout cela, cette piti lointaine
qu'elle avait lue au fond de ses yeux, cet ensemble en faisait un tre 
part.

Souvent Catho, songeant  lui, avait soupir en se regardant au miroir.
Mais la pense ne lui ft jamais venue qu'elle pouvait aimer le
chevalier.

Ils devaient mourir!

On devait les torturer!...

Catho se sentit si triste, si abattue, qu'elle souhaita de mourir sur
l'heure, elle aussi.

--On dirait que nous t'avons fait de la peine, reprit la Roussette.
Est-ce que tu connais ces hommes?

--Moi? Non..., murmura Catho.

--Alors... c'est entendu? nos robes...

--Oui, fit machinalement Catho, vous les aurez, allons, laissez-moi...
Et vous dites que la chose est pour dimanche?

--Dimanche matin... mais nous devons aller au Temple samedi soir...

--Ah!... samedi soir...

--Mais oui, voyons! M. de Montluc nous attend  souper samedi soir, 
huit heures... tu comprends?

--Oui, oui, balbutia Catho... Allez-vous-en, maintenant.

Les deux ribaudes embrassrent leur bonne amie et se retirrent.

Catho, alors, plaa ses deux coudes sur la table sa tte dans ses mains,
et murmura:

Dimanche! Dimanche matin!...

Et, alors, elle se prit  sangloter.

Il n'est pas inutile de rappeler ici que la torture devait tre
applique aux Pardaillan non pas le dimanche, comme le croyaient
Pquette et la Roussette mais bien le samedi matin. Marc de Montluc,
aprs avoir promis aux deux ribaudes de les faire assister  la hideuse
scne, s'tait repris  temps. Mais, comme il tenait  s'assurer leur
visite, il leur avait affirm que la chose se ferait le dimanche: au
moment de tenir sa promesse aprs la bonne nuit qu'il se promettait, il
en serait quitte pour leur dire que la question avait t avance d'un
jour.

Ceci tabli, revenons  Catho.

Comme on a pu le voir, c'tait une fille nergique.

L'explosion de sa douleur fut donc rapide. Et aprs les premiers
sanglots, elle frappa du poing sur la table en disant de ce ton farouche
qui indique les rsolutions inbranlables:

C'est bien. Il faut que, dans la nuit de samedi  dimanche, j'entre au
Temple!

Au moment o elle prit cette rsolution, des cris retentirent dans la
grande salle.

Catho essuya ses yeux, frotta ses joues avec son tablier pour y ramener
quelque couleur et pntra dans le cabaret en grondant:

--Que se passe-t-il encore?

--Un meurtre! On vient de tuer une pauvre vieille femme!

--C'est la Roussette et Pquette!

Trois ou quatre ribaudes venaient de jeter cette affirmation: c'taient
des ennemies acharnes des deux filles, jalouses de leur succs et de
leur beaut.

Aussi faisaient-elles grand tapage de ce meurtre qui, en d'autres
circonstances, les et laisses parfaitement indiffrentes.

--Cette pauvre vieille! glapissait l'une. C'est abominable!

--J'ai toujours dit que Pquette avait un mauvais regard! criait une
autre.

--Il faut les dnoncer  la prvt! hurlait une troisime.

La Roussette et Pquette pleuraient, sanglotaient, juraient de leur
innocence.

--Silence, toutes et tous! commanda Catho.

Le silence se rtablit  l'instant.

--O est la vieille femme tue? demanda Catho.

--Dans la rue, en face, ah! la pauvre vieille!... Cela fait piti, j'en
ferai une maladie...

Celle qui venait de parler ainsi tait une grosse fille  tignasse
jaune, aux yeux bouffis, qui jetaient des regards terribles sur les
deux pauvrettes abasourdies, pouvantes par la soudaine accusation qui
pesait sur elles.

--Voyons, Jehanne, raconte ce que tu sais, dit Catho.

La grosse fille mit ses poings sur ses hanches, se balana un instant et
commena:

--Donc, nous venions de sortir, il y a cinq minutes, moi et Jacques le
Manchot, avec la grande Blonde, Fifine-aux-soldats et Lonarde. A peine
dehors, voil Jacques le Manchot qui crie: Tiens! qu'est-ce qu'il y a
l?

--Faut voir, que dit Fifine.--Allons-y, que je dis. Alors, Jacques le
Manchot en avant, nous allons toutes voir. Et qu'est-ce que nous voyons?
La Roussette et Pquette accroupies sur une vieille femme qu'elles
achevaient d'trangler. Pas vrai, dites?

--C'est vrai! s'crirent Lonarde, la grande Blonde et
Fifine-aux-soldats.

--C'est pas vrai! dit la Roussette. La vieille tait dj morte.

--Dj morte! Dj morte! Mme qu'elle remuait encore!

Pquette et la Roussette clatrent en sanglots et jurrent qu'elles
s'taient heurtes dans la nuit  ce cadavre et qu'elles avaient voulu
voir seulement s'il n'y avait rien de bon  emporter.

--Pas vrai! affirma Jehanne en roulant ses gros yeux. Moi, d'abord, je
vais prvenir la prvt! Viens Manchot!

Catho saisit la fille par le bras.

--Voil bien des histoires, dit-elle simplement, pour une vieille qui
est venue mourir  ma porte. C'est-il la premire fois? Qu'as-tu  dire?
Va chercher la prvt, ma fille, et je me charge de lui dire ce qu'est
devenu ce sergent qu'on n'a jamais retrouv; et toi Manchot, j'en sais
long sur ton compte... et vous toutes hein?

Il y eut un frmissement de terreur parmi la clientle du cabaret.

--Par la mort-Dieu! reprit Catho, c'est la premire fois qu'on parle
de m'amener la prvt. Qu'elle vienne donc, et elle en entendra de
belles!...

--Catho! Catho! s'crirent quelques truands.

--Mais Catho a raison! C'est la faute  Jehanne!

La grosse fille fit amende honorable et assura qu'elle avait voulu
plaisanter en parlant de dnoncer la Roussette et Pquette. La paix se
rtablit. Deux truands se chargrent d'emporter le cadavre au loin, afin
d'carter tout soupon du cabaret des Deux-morts-qui-parlent. Puis la
socit se dispersa.

Au moment o Pquette et la Roussette allaient s'loigner  leur tour,
Catho les retint:

--Restez, je veux vous parler! dit-elle.

L'auberge fut ferme; les lumires s'teignirent.

Catho conduisit ses deux amies jusqu' une chambre et, l, elle leur
dit:

--Alors, ce n'est pas vous qui avez tu la vieille?

--Catho! est-il possible que tu nous souponnes?...

--Eh bien, moi, dit Catho, je crois que c'est vous! Ne criez pas, ne
pleurez pas, c'est inutile. Je crois que c'est vous. Et, quand mme ce
ne serait pas vous, tout vous dnonce. Il y a des tmoins pour prouver
que vous avez tu la vieille... Vous avez entendu Jehanne? Silence,
donc! pas de pleurnicheries, nous allons nous entendre... coutez-moi!

Pquette joignit les mains. La Roussette baissa la tte. Elles
tremblaient de terreur.

--coutez-moi, reprit Catho, si vous m'obissez, je ne dis rien. Si vous
ne m'obissez pas, je vous dnonce. Choisissez.

--Commande! dirent-elles en claquant des dents.

--Voil. Je vous demande cinq jours d'obissance, pas une heure de plus;
c'est facile.

--Que faut-il faire?

--Je vous le dirai au moment voulu. Mais, pour le moment, vous allez
coucher ici. De cinq jours vous ne sortirez pas de chez moi. N'ayez pas
peur, vous savez qu'on y dort bien et qu'on y mange mieux.

--On t'obira, Catho. On sera sages et on ne se montrera pas.

--C'est tout ce qu'il faut. Mais songez-y. Si l'une de vous me quitte
d'ici  samedi soir, je cours chez le grand prvt.

--Et samedi soir, qu'arrivera-t-il?

--Eh bien, samedi soir, je vous rends la libert. Je vous habille comme
des filles de bourgeoises, et tout simplement vous vous rendez au
Temple.



XX

LA DERNIRE FARCE DE L'ONCLE GILLES

Pendant que ces choses se passaient  l'auberge des
Deux-morts-qui-parlent, une scne grotesque et macabre se droulait 
l'htel de Mesmes.

Ainsi, trois points de Paris, en cette soire qui suivit le mariage
d'Henri de Barn et de Margot, en cette nuit o se dchana le violent
orage que nous avons signal, trois points, disons-nous, sollicitent
notre curiosit, sans parler du Louvre o clatait le faste d'une fte
dont les annales du temps parlent comme d'un vnement magnifique; sans
parler de l'htel de Montmorency o la disparition inexplique des deux
Pardaillan avait jet le trouble, la crainte et la douleur; sans parler
des recoins obscurs o grouillaient des ombres prparant on ne sait quel
cataclysme...

Ces trois points, ce sont: l'auberge de Catho que nous venons de
quitter; l'glise Saint-Germain-l'Auxerrois o nous devons revenir sur
le coup de minuit; et enfin, l'htel de Mesmes.

L'htel du duc de Damville tait dsert: toute la maison du marchal
s'tait transporte rue des Fosss-Montmartre. Il y avait  cela un
double motif. Le premier, le plus important peut-tre, c'est qu'Henri
de Montmorency redoutait une attaque de son frre; la visite du vieux
Pardaillan n'avait fait qu'exasprer cette crainte.

Prvenu  temps, se disait Damville, j'ai pu attendre cet homme de pied
ferme et m'emparer de lui; mais qui sait si Franois, dans un coup de
dsespoir, ne viendra pas lui-mme  la tte de ses gentilshommes?

Le deuxime motif, c'est que le marchal, ayant obtenu la surveillance
de toutes les portes de Paris, en avait profit pour placer des hommes
 lui  la porte Montmartre. Qu'une catastrophe se produist, que
Catherine de Mdicis ft informe de la conspiration de Guise, comme
Maurevert le laissait entendre, que Paris ft envahi par les troupes des
provinces en marche, et il n'avait qu'un bond  faire pour fuir par la
porte Montmartre.

L'htel de Mesmes tait donc abandonn.

Cependant, ce soir-l, deux hommes s'y taient introduits, et vers neuf
heures, ils achevaient de souper dans l'office, en devisant entre eux:
c'taient Gilles et son neveu Gillot.

--Encore un bon coup de ce vieux vin, disait Gilles au moment o nous
pntrons auprs des deux compres.

Et il remplit le gobelet de Gillot. Le gobelet se trouva vide 
l'instant mme.

--Jamais je n'ai bu de vin pareil, fit Gillot d'une voix pteuse.

Il avait la figure enlumine et les yeux brillants.

--Tiens, mon enfant, va donc prendre ce flacon, l, dans cette armoire
ouverte, et tu en boira? du meilleur.

Gillot se leva et obit sans trop trbucher.

Il n'est pas encore  point, murmura Gilles.

Et il versa  son neveu une nouvelle rasade.

--Ainsi, reprit-il, tu ne veux plus retourner  l'htel Montmorency?

--Retourner l-bas! s'cria Gillot en levant les bras au ciel. Vous n'y
pensez pas, mon oncle! Savez-vous que la maison est sens dessus dessous
depuis la disparition du vieux coupeur de langues?

--Coupeur de langues? interrogea Gilles.

--Oui... le damn Pardaillan!...

Gillot, renvers sur le dossier de son fauteuil, se mit  rire aux
clats. Gilles fit chorus. Mais son rire,  lui, grinait comme une
vieille girouette et et donn le frisson au neveu, si le neveu n'et
pas t occup  ses agrables penses.

--Or, continua Gillot, tout le monde, l-bas, se mfiait de moi. On
devait souponner que j'tais pour quelque chose dans cette bonne farce;
je vous le dis, mon oncle, il tait temps que je m'en allasse... j'y
eusse laiss ma tte... et je tiens  ma tte, moi...

Au souvenir de la mutilation qu'il avait subie, Gillot porta les deux
mains  sa tte, soit pour s'assurer que cette tte tait bien toujours
 sa place, soit en signe d'adieu  ses oreilles dfuntes. Il frissonna
et parut se dgriser.

L'oncle se hta de remplir son gobelet.

--Pour une farce, reprit Gillot aprs avoir bu, c'est une bonne farce!
Le Pardaillan avait en moi une confiance! Et quand je lui ai assur
qu'il trouverait monseigneur tout seul... il a failli m'embrasser...
Pauvre diable!

--Oui, mais il a voulu te couper les oreilles!

--C'est vrai! L'infme!...

--Et la langue!

--Oui-da!... Qu'il y vienne, maintenant!...

Gillot saisit un couteau et voulut se lever. Mais il retomba pesamment
assis et se mit  rire.

--En sorte, reprit Gilles, que tu es content?

--Content, mon oncle!... c'est--dire qu'il me semble que je rve!...
Quand je pense que, sur l'ordre de notre bon seigneur, vous m'avez
octroy mille cus!

--Et tu es bien dcid  ne plus retourner l-bas? dit Gilles.

--Vous tes, fou, mon oncle!...

--Imbcile! Puisque Pardaillan n'est plus l!

--Mais puisque je l'ai trahi!... Il me couperait la langue, voyez-vous!
Je veux jouir de mes mille cus, moi!... Je veux boire, moi! Et comment
ferais-je pour boire sans langue?

Gillot,  partir de ce moment, devint larmoyant.

--Tu les as l, tes cus? demanda l'oncle. Fais voir un peu...

Gillot vida sa ceinture sur la table; les cus roulrent; les yeux de
Gilles brillrent.

--C'est pourtant moi qui t'ai donn cela! fit-il d'un trange accent,
tandis que ses doigts osseux caressaient les cus et commenaient  les
empiler...

--Sans compter..., balbutia Gillot, ce que vous... devez encore... me
donner... a, mon oncle, c'est pour boire... vous me l'avez dit... mais
maintenant... vous devez... me donner le reste...

--Quel reste? haleta Gilles.

--Le marchal a dit... trois mille cus... trois mille...

--Bois donc, imbcile!

Gillot obit. Son gobelet vide roula sur le carreau.

L'oncle s'tait lev. Il tait hagard. La vue des piles d'cus lui
donnait le vertige.

--Imbcile! gronda-t-il. Trois mille cus d'or!  toi? Tu es ivre, je
pense!

--Monseigneur... l'a dit!... H l! mon oncle!... Payez... ou je me
plains... au marchal...

--Payer!... rugit le vieillard... Et si je ne veux pas, moi!...
Misrable! tu veux donc me ruiner?...

--Bon, bon! grommela Gillot en essayant vainement de se lever, nous
allons voir... ce que monseigneur...

--Prends garde, Gillot, ricana l'oncle.

--Ah!... quel drle de rire... vous avez... j'ai peur...

Gilles riait de son effroyable rire. Il tait livide. La pense d'avoir
 livrer trois mille cus d'or l'affolait. Et la pense que Gillot
pourrait le dnoncer au marchal, s'il ne s'excutait pas, lui
paraissait non moins effrayante.

--Ecoute, Gillot, dit-il tout  coup, veux-tu me donner de bon coeur cet
argent dont tu ne saurais que faire?

--Fou! bgaya Gillot, mon pauvre oncle est devenu fou...

Gillot ne put achever. Le vieillard s'tait prcipit sur lui et, d'un
tour de main, l'avait billonn. Puis, saisissant une corde que sans
doute il avait prpare d'avance, il le lia sur son fauteuil.

Cela s'tait fait si vite que Gillot, soudain dgris par l'pouvante,
se vit dans l'impossibilit de faire un mouvement en mme temps qu'il
voulut essayer de se dfendre.

Quant au vieillard, il marmottait des mots sans suite, allant et venant
comme un lutin, plaant dans une armoire les cus que Gillot avait jets
sur la table, sauf un petit tas. Quand cette opration fut termine,
quand il eut referm l'armoire, Gilles se retourna vers son neveu et le
dbaillonna.

Gillot en profita pour se mettre  hurler; Gilles attendit patiemment.
Quand son neveu eut compris que ses lamentations taient inutiles, quand
il se tut, Gilles lui dit paisiblement:

--Te voil enfin raisonnable. Tiens, tu vois ce tas? C'est ta part:
cinquante cus. Le reste est pour moi.

Le vieillard sourit et se versa un verre de vin.

--Avec ces cinquante cus, tu t'en iras chercher fortune ailleurs, et
tche que je ne t'y reprenne plus, ou sans a, cette fois, plus de
piti: je t'occis.

La rsolution de Gillot fut vite prise. Il simula la plus grande
rsignation:

--Puisque vous le voulez ainsi, mon oncle... je m'en irai...

--Et o iras-tu?

--Je ne sais pas... je quitterai Paris...

--Oui, j'y compte. Mais, avant de quitter Paris, tu iras bien un peu me
dnoncer au marchal, hein?... Si fait! Je te connais.

--Je me tairai, mon oncle, je vous le jure!

--Oui, mais moi, je veux en tre sr. Et, pour cela, je vais te couper
la langue!

Gilles clata de son rire dmoniaque et ajouta:

--C'est toi qui m'en as donn l'ide. Comme tu m'avais dj donn l'ide
de te couper les oreilles. Bonnes ides, mon garon, fameuses ides!

Quant  Gillot, son pouvante et son horreur furent telles qu'il
renversa la tte, exhala un soupir d'angoisse et s'vanouit.

Gilles, paisible et rapide, se mit  affter un coutelas de cuisine.

Puis, saisissant une forte tenaille dans un tiroir, il s'approcha de
l'infortun.

Mais, alors, il s'aperut qu'il tait plus difficile d'arracher une
langue que de couper des oreilles. Il demeura un instant perplexe, sa
tenaille d'une main, son coutelas de l'autre.

Bah! grommela-t-il, j'en viendrai bien a bout... Le pauvre Gillot, tout
de mme!

Il se mit  pouffer en se figurant la tte qu'aurait son neveu.

Il tait sinistre.

Dehors, la tempte faisait rage autour de l'htel et, par moment,
s'engouffrait en gmissant dans les couloirs.

Tout  coup, Gillot rouvrit les yeux.

Les hsitations de Gilles cessrent  l'instant mme. Gillot n'eut pas
le temps de pousser jusqu'au bout le cri de terreur et de supplication
que dj l'horrible vieux lui enfonait sa tenaille dans la bouche, ou
plutt il cherchait  la lui enfoncer.

Le malheureux, les yeux sanglants, les veines du front gonfles par
l'effort, serrait les dents, en une crise de dsespoir.

Cette lutte muette tait effroyable.

Gillot eut soudain une sorte de grognement bref, puis une longue, une
hideuse clameur stridente, frntique; la tenaille avait saisi la
langue! La tenaille venait de couper cette langue!

Tant pis! murmura Gilles. S'il ne s'tait pas dbattu, j'eusse coup
proprement la chose avec mon couteau!

Et comme il commenait son ricanement de dmon, comme un coup de vent
furieux ouvrait soudain sa fentre et teignait le flambeau sur la
table, Gilles, lui aussi, se mit tout  coup  hurler d'pouvante.
Gillot venait de le saisir  la gorge!

Dans le paroxysme de souffrance, Gillot s'tait raidi d'un effort
trange, Gillot avait cass la corde qui attachait son bras, Gillot, 
demi mort, mais rendu fou furieux par l'atroce douleur, s'tait lev
et, se laissant lourdement retomber sur son oncle, Gillot pouvantable.
sanglant, monstrueux, enlaa le vieillard, ses doigts s'incrustrent
dans sa gorge, tous deux roulrent sur le carreau...

Lorsque le jour vint, lorsque le soleil pntra par la fentre ouverte,
il claira deux cadavres enlacs, dont l'un, la figure rouge de sang,
serrait encore l'autre  la gorge.



XXI

DIEU LE VEUT!

Panigarola priait, agenouill, prostr sur les marches du matre-autel
de Saint-Germain-l'Auxerrois. Il priait, c'est--dire qu'il discutait
avec lui-mme, dans un tragique et silencieux corps  corps. Il semblait
de pierre.

Il n'implorait ni la bont ni la puissance de la divinit: il cherchait
dans son me tourmente une lueur de vrit.

Voici quelle fut la prire, ou plutt la mditation, du moine, dans
la silencieuse glise, que la tempte extrieure battait de ses ailes
gantes, tandis que Catherine de Mdicis, embusque  la petite porte,
guettait l'arrive d'Alice de Lux, l'arrive du comte de Marillac,
tandis que les cinquante nobles ribaudes, les cinquante belles
demoiselles, attendaient, le poignard  la main.

Pourquoi suis-je ici? Que viens-je faire? Et qu'ai-je fait?... Ce que
j'ai fait est terrible: pour atteindre un homme, j'ai fait passer
ma haine dans l'me des multitudes  qui j'ai parl au nom de Dieu,
c'est--dire au nom de ce qui est, pour les hommes, la Bont, le Pardon,
la Justice. Donc, au nom de la Justice, j'ai indiqu qu'il fallait tre
injuste envers une foule de malheureux, au nom du Pardon, j'ai soutenu
qu'il fallait exterminer ceux qui ne croient pas comme les catholiques;
au nom de la Bont, j'ai dchan la haine... J'ai voulu tuer Marillac.
J'ai voulu emporter cette femme! J'ai voulu conqurir un baiser et, pour
ce baiser, j'ai mis le feu aux quatre horizons du monde!... Or, o en
suis-je maintenant? Voici: aujourd'hui, l'envoye de Catherine
m'est venue dire: Ce soir, un peu avant minuit, soyez 
Samt-Germain-l'Auxerrois: Alice vous attend. Oui, voila bien ce qui m'a
t dit... Et lorsque j'arrive, ayant oubli Marillac, lorsque j'arrive
chercher l'amour, c'est encore  ma haine que je me heurte, et Catherine
est l pour me dire que Marillac va se trouver devant moi!... O sombre
gnie,  tnbreuse conspiratrice! qu'attends-tu de moi?... Ce que tu
attends de moi, reine, c'est que je mette dans l'me de cet homme autant
de douleur, autant de haine qu'il y en a dans la mienne Et c'est cela
que j'ai promis! Cette lettre, ce papier qui se tord dans ma main, je
dois le faire lire  cet homme! Et voil  quoi aboutit ma vengeance!...
 cette chose ignoble et basse, vile et hideuse, que moi, marquis de
Pani Garola, moi, qu'au-del des monts on appelait le loyal, le fier, le
probe gentilhomme, oui, moi, je vais lchement tuer un homme, non pas
en combat singulier comme jadis, non pas au soleil, mais dans l'ombre,
aprs l'avoir attir au plus infme guet-apens, non pas les armes  la
main, mais par un papier, par une forfaiture!... Voil ce que je vais
faire! Et cela pour qu'une femme qui ne m'aime pas soit  moi!

Une main s'appesantit sur l'paule du moine.

Il frissonna.

L'heure terrible est venue! murmura-t-il.

Telle fut la pense suprme du moine,  l'instant o le comte
de Marillac et Alice de Lux, les mains enlaces, l'me ravie,
s'approchaient  pas lents et s'arrtaient au pied de l'autel.

Catherine anxieuse, attentive, sans un geste de trop, concentre dans
l'attente, dit d'une voix calme:

--Voici celui qui va vous unir...

Les fiancs levrent leur regard vers le moine qui lentement se
redressait, rabattait son capuchon sur ses paules et se tournait vers
eux...

L'angoisse de cet instant fut inexprimable.

Alice vit Panigarola. Ses lvres devinrent blanches. Un tremblement
convulsif la saisit. Ses yeux rivs  ceux du moine exprimrent une
surhumaine horreur.

Dans cette inapprciable seconde, elle comprit l'affreux guet-apens.

Son regard de folie se dtacha du moine, se posa sur Catherine avec une
telle intensit d'pouvante que la reine recula d'un pas, puis sur
son fianc, et, cette fois, avec une si profonde piti que Marillac
chancela, puis, enfin,  nouveau sur le moine.

Marillac sentait ses penses se disloquer avec le fracas d'un monument
qui tombe.

Rien au monde ne pouvait lui faire savoir... mais il devinait, il
voyait avec une aveuglante clart que ce devait tre quelque chose de
monstrueux, d'impossible et pourtant de certain, quelque chose d'norme
et de fabuleusement hideux...

Le moine ne voyait qu'Alice... Alice seule!

Cela ne dura pas en tout deux secondes...

Mais ces deux secondes furent dans l'me de Panigarola une ternit de
dsespoir. Il y avait dans l'attitude d'Alice un tel amour, si grand, si
vrai, si pur, que, dans l'ombre, elle en paraissait illumine...

Ah! ses grands yeux bruns tourns vers le moine! Comme ils parlrent!
Quelle ineffable et sublime supplication jaillit de leur double rayon de
lumire!

Tuez-moi, disaient ces yeux, infligez-moi les tortures qu'il vous
plaira, mais lui! Ah! si vous n'tes pas plus bourreau que le bourreau,
ne lui faites pas de mal!...

Cette prire muette de l'amante, cette synthse d'atroce douleur, cette
intense supplication, pntraient dans l'me du moine.

Il tait debout par un miracle de volont.

Et, lorsque aprs ces deux secondes il se retrouva, lorsqu'il put jeter
en lui-mme un regard d'tonnement, il n'y dcouvrit plus qu'une immense
piti...

Il leva les bras vers les votes noires, comme s'il et voulu prendre 
tmoin de son sacrifice d'invisibles puissances, puis ses yeux, avec une
expression de misricorde o il sembla que son me entire ft passe;
l'instant d'aprs, tandis qu'Alice de Lux touffait une clameur de joie,
d'espoir et de gratitude, le moine s'affaissa, vanoui.

Le sacrifice avait bris ses forces.

Marillac perdu, livide, s'arracha  l'treinte d'Alice et fit deux pas
vers Catherine.

--Madame, fit-il d'une voix rude, que se passe-t-il? Quel est cet homme?
Ah! ce n'est pas un prtre! Voyez, voyez... sous sa robe de moine, c'est
un gentilhomme qui apparat!...

La robe s'tait en effet carte. Le brillant costume de Panigarola se
montrait en partie. Dans sa main crispe, le moine tenait encore un
papier chiffonn.

--Viens! haletait Alice, viens, partons, fuyons!...

--Madame, rugit le comte, quel est cet homme?...

Catherine rpondit:

--Je ne sais... Mais, tenez, ce papier nous le dira peut-tre...

Au mme moment la reine s'cria:

--Oh! mais je le reconnais! C'est le marquis de Pani-Garola! Que fait-il
ici  la place du prtre qui m'attendait?...

Marillac s'tait pench; de la main crispe du moine, il avait arrach
le papier, ou du moins une partie du papier, et, d'un geste fbrile, de
ses doigts qui tremblaient, il le dpliait, le dfripait...

Ses deux poignets,  cet instant, furent saisis comme dans deux taux
par deux mains frles, glaces, doues, satines, mais convulsivement
serres. Le visage d'Alice lui apparut  quelques lignes du sien. Leurs
regards changrent des sentiments de folie, obscurs, intraduisibles,
terribles. Elle murmura d'une voix  peine distincte:

--Ne lis pas...

--Alice, tu sais ce qu'il y a l?

--Ne lis pas!... Donne-moi cette preuve d'amour! Regarde-moi! Je t'aime,
tu ne peux savoir combien je t'aime! Ne lis pas, mon amant, mon poux!
Ne lis pas le papier de cet homme!

--Alice! Tu connais cet homme!

Leurs voix, maintenant, avaient d'tranges intonations. Ils ne les
reconnaissaient pas. Toute l'horreur, toute l'pouvante tait dans la
voix d'Alice, tandis que celle de Marillac rugissait le soupon.

La malheureuse fit un effort dsespr et tenta de prendre le papier.

Marillac, d'un mouvement de douceur formidable se dfit de l'treinte et
monta jusqu' l'autel, posa prs du tabernacle la lettre que ses doigts
ne pouvaient plus tenir.

Alice se mit  genoux et murmura:

--Oh! mon amant, mon unique amour, adieu... tu ne sauras jamais... comme
tu as t ador... adieu...

Et, portant  ses lvres le chaton d'une bague qui ne quittait pas son
index, elle le mordit.

Alors elle leva sur Marillac des yeux empreints d'une passion surhumaine
et attendit la mort.

A la lueur du cierge pos prs du tabernacle, Marillac lut ces mots:

Moi, Alice de Lux, je dclare que, si l'enfant que j ai eu du marquis
de Pani-Garola, mon amant est mort, c'est que je l'ai tu. Que, si on
retrouvait le cadavre de mon enfant, il ne...

L le papier tait dchir. Le reste tait demeur dans la main du
moine.

Le comte se retourna: dcompos  ce point que Catherine ne le reconnut
pas,--Catherine qui,  deux pas, ramasse sur elle-mme, son poignard 
la main contemplait cette scne.

Alice tendit vers lui ses bras, et, d'une voix redevenue trangement
pure, dans une extase d'amour, transfigure, purifie par la mort qui la
gagnait, elle dit:

--Je t'aime!...

Marillac ne la vit ni ne l'entendit.

Il s'tonnait qu'il ft vivant, que l'effroyable charge de douleur
appesantie tout  coup sur lui ne l'et pas cras, une singulire
lucidit dans son esprit clairait violemment un seul point,--une
question qu'il se posait:

--Comment vais-je mourir?

Le reste disparaissait dans une sorte d'obscurit. Il n'y avait plus en
lui que l'horreur de la vie. Vivre encore une heure, une minute, cela
lui semblait une impossibilit.

Son regard vitreux tourna autour de lui.

Il se posa un inapprciable instant sur Alice qui, les bras tendus, les
yeux rivs  lui, ne voyant que lui, rpta:

--Je t'aime...

Il ne la vit pas. Son regard atteignit la reine.

A grand-peine, il se dtacha de l'autel auquel il s'tait appuy, et,
d'un pas lourd, hsitant, il s'approcha d'elle.

Catherine de Mdicis le vit venir sans pouvoir faire un geste. Elle
tait sous le charme de l'horreur. Confusment, elle se disait qu'elle
avait outrepass les limites.

Lorsque Marillac fut tout prs d'elle, il sourit.

Quel sourire!...

Et voil ce qu'il dit, ce qu'il balbutia plutt:

--Eh bien, ma mre, tes-vous contente?... Pourquoi me tuez-vous... de
cette manire?...

Catherine apprit ainsi que son fils comprenait la vrit tout entire.
Cette conviction rompit le charme. Effroyable, elle se redressa; d'un
geste brusque, elle leva quelque chose qui paraissait tre une croix et
qui tait un poignard, et elle gronda:

--Comte, ce n'est pas moi qui vous tue... c'est cette croix... c'est
pour le service de Dieu! Dieu le veut!

Et, d'une voix tonnante, elle rpta:

--Dieu le veut!

Alors une trange rumeur se fit entendre dans l'glise. On eut dit que
la tempte qui mugissait au-dehors avait dfonce les portes et que les
rafales accouraient vers le matre-autel. Un bruissement de robes qui
se froissent et se heurtent, un pitinement rapide parmi des bruits
de chaises renverses, un murmure d'abord indistinct de voix, puis le
tumulte de ces voix clatant en imprcations sauvages...

--Dieu le veut! Dieu le veut!

Marillac, comme dans une fantasmagorie de cauchemar, vit la foule des
ttes fminines convulses par la haine et la peur, il vit l'ombre se
hrisser de lueurs de poignards...

Puis son regard tomba sur Alice.

Et il ne vit plus qu'elle!

--Je t'aime...

Et il n'entendit plus que ce mot.

Ses penses se disloqurent, sa raison s'effondra  grand tracas; il
lui sembla une seconde que des hurlements emplissaient sa tte, que ses
muscles hurlaient que ses nerfs hurlaient, que son cerveau hurlait puis
brusquement, il ne ressentit plus rien; le cercle de feu s'loigna,
l'apaisement infini se fit en lui; son sourire devint radieux. Il tait
fou!

Dans cette fugitive dure du temps, le fou se mit  marcher vers Alice.

Elle rpta:

--Je t'aime...

Et il rpondit de sa voix d'amour:

--Je t'aime... Attends-moi... partons...

--Dieu du ciel! rugit Alice, il me pardonne!...

Au mme instant le corps de son amant s'abattit prs d'elle; plus de dix
coups de poignard l'avaient frapp en mme temps.

--Quoi! rla-t-elle. Que se passe-t-il? Qui est l?... Ecoute!

Elle essayait de soulever le cadavre; il retomba pesamment...

Et, dans la mme seconde, des mains furieuses s'abattirent sur elle,
la dchirrent, lacrrent sa robe... Sanglante, hagarde, presque nue,
Alice s'attachait dsesprment au corps et haletait:

--Laissez-le! grce pour lui!... Tuez-moi seule!

Un hurlement norme emplit ses oreilles.

--A mort!  mort les deux tratres!  mort la Barnaise!

De nouveaux coups de poignard atteignirent le cadavre.

A travers les larmes de sang qui inondaient son visage, Alice aperut
alors, dans une suprme vision, la reine qui, debout, appuye  l'autel,
son poignard lev au ciel, son pied pos sur la poitrine de Marillac,
hideuse et flamboyante, rugissait:

--Ainsi prissent les ennemis de la reine et de Dieu!

--Grce pour lui! cria frntiquement Alice.

--Mes filles! mes filles! tonna Catherine, jurez de frapper ainsi les
ennemis de Dieu et de la reine! Dieu le veut!

Alice, au paroxysme de l'horreur, parvint  soulever la tte livide de
son amant comme pour le montrer  Catherine. D'une main elle s'accrocha
violemment  la robe de la reine.

Et, tandis que les cinquante juraient de frapper, tandis que les
poignards s'agitaient, que les bouches cumaient, que les yeux
tincelaient, dans la tempte des serments, la malheureuse, comme dans
une dernire lueur d'espoir, jeta cette clameur:

--Sois donc maudite!... Reine de sang et de meurtre! Tu cherchais ton
fils! Regarde! Le voil...

A l'instant, elle retomba sur le corps de Marillac, et elle mourut en
murmurant:

-Je t'aime!...



XXII

LE CIMETIRE DES S. S. INNOCENTS

Lorsque le tumulte se fut apais, Catherine de Mdicis pronona quelques
mots, et les cinquante, une  une, quittrent l'glise. Seulement, l'une
d'elles, en sortant dans la rue, alla droit  un groupe de quatre ou
cinq hommes qui attendaient et leur parla  voix basse.

Les hommes alors entrrent dans l'glise et marchrent jusqu'au
matre-autel o ils virent une femme agenouille, compltement
enveloppe dans ses voiles noirs.

La femme leur montra le cadavre du comte de Marillac.

Et celle-ci? fit l'un d'eux en dsignant Alice de Lux.

La femme secoua la tte; les hommes saisirent Marillac et l'emportrent
hors de l'glise.

Alors la reine teignit les quatre cierges qui brlaient  droite et
 gauche du tabernacle. Puis, dans l'obscurit que trouait seule
maintenant la faible lueur de la veilleuse suspendue aux votes, elle se
baissa, se pencha sur une ombre tendue au pied de l'autel.

Cette ombre, c'tait le moine Panigarola.

La reine plaa sa main sur la poitrine du moine et constata que le coeur
battait sourdement. Alors, elle tira un flacon de son aumnire, et,
l'ayant dbouch, le fit respirer  l'homme vanoui.

Pendant quelques minutes, ses efforts furent vains...

Pourtant, il vit! gronda-t-elle.

Enfin, un lger tressaillement agita le moine, et bientt il entrouvrit
les yeux.

Bon! pensa la reine. Il n'a rien vu... rien entendu!

Panigarola se remit debout.

Il lui sembla qu'il sortait de la tombe, et la pense indcise,
affaiblie, lui parut revenir des lointaines rgions de la mort.

Catherine le prit par la main, le conduisit jusqu'au cadavre d'Alice, et
lui dit:

Elle est morte, mon pauvre marquis... Vous voyez, il l'a tue... J'ai
assist, impuissante,  ce meurtre... Lorsqu'il a vu le papier que vous
teniez dans vos mains raidies, il s'en est empar... il l'a lu... jamais
je ne vis fureur pareille... en quelques instants, la malheureuse
enfant, lacre, dchire comme vous voyez, est tombe sous ses coups...
Mais vous tes veng... quelques gentilshommes qui m'avaient escorte...
l'ont vu sortir sanglant, hagard, ils ont cru qu'il venait de me frapper
moi-mme, et,  cette heure... le cadavre de Marillac roule parmi les
flots de la Seine... Adieu, marquis... je laisse le corps de cette
pauvre fille  vos soins pieux... que Dieu ait piti de son me...

Catherine, alors, se recula, pareille  un fantme qui rentre dans les
tnbres d'o il est sorti un instant pour quelque malfice; quelques
instants plus tard, seule,  pied, sans escorte, son poignard  la main,
vaillante comme un retre, l'me gorge d'horreur, paisible et forte,
elle se glissait par les rues et rentrait en son htel.

Panigarola demeur seul se pencha sur le cadavre d'Alice.

Sa main se posa sur le sein nu et glac: rien ne palpitait plus sous ce
sein de neige, Alice tait bien morte.

Le moine, se redressant, regarda autour de lui comme pour chercher
quelque chose. Ayant trouv, sans doute, il se dirigea vers le bnitier,
y trempa son mouchoir de fine batiste, et revenant au cadavre se mit 
laver doucement les taches de sang.

Bien que l'obscurit ft profonde, except au-dessous de la ple
veilleuse, il semblait y voir parfaitement et, dans ses alles et
venues, marchait sans hsitation, sans bruit.

Par trois fois, il retourna au bnitier tremper son mouchoir.

Le bnitier, ds lors, parut plein de sang.

Par un hasard assez inexplicable, Alice n'avait aucune plaie au visage,
et le sang qu'elle y portait provenait des blessures qui avaient labour
ses paules, sa gorge et sa poitrine.

Lorsqu'il eut achev de laver toutes ces plaies, le moine contempla un
instant le cadavre: le visage ple d'Alice apparaissait dans l'indcise
clart de la veilleuse, avec sa merveilleuse beaut pour ainsi dire
idalise.

Panigarola, cependant, avait examin les blessures, l'une aprs l'autre.

Il y en avait dix-sept. C'taient de longues dchirures  fleur de peau,
aucune n'avait pntr aux sources de la vie.

Le moine secoua la tte et murmura:

Pas une de ces blessures n'tait mortelle...

Continuant son funbre examen, il remarqua  l'index de la main droite
une bague dont le large chaton tait comme crev. A grand-peine il
retira la bague du doigt qui se raidissait dj.

Alors, il illumina un cierge et, avec une sorte de curiosit morbide, il
tudia la bague.

Dans le chaton ventr, il aperut quelques grains d'une poudre blanche;
il rajusta les bords du chaton, de faon que le reste de poudre ne pt
s'en chapper, et plaa la bague  son petit doigt.

L'anneau des fianailles, dit-il.

Revenant  Alice, il essaya de la recouvrir tant bien que mal; mais,
comme il ne pouvait arriver  rejoindre les lambeaux lacrs du corsage,
il se dpouilla de sa robe de gros drap brun et en enveloppa le cadavre.

Il apparut ainsi dans son lgant costume de riche gentilhomme.

D'un geste puissant, presque sans effort, il souleva dans ses bras le
cadavre habill de sa robe de moine, et l'emporta vers la porte que
Ruggieri lui avait ouverte au moment o il tait entr dans l'glise.

Un carrosse de voyage tait l qui attendait: c'tait celui que la reine
avait fait venir.

Un homme vtu en postillon s'approcha du marquis de Pani-Garola et lui
dit:

--Monseigneur, voici la chaise de route...

--Cette voiture est l pour moi? demanda-t-il sans s'tonner.

--Oui, monseigneur. J'ai des ordres. Nous prenons la route de Lyon et de
l'Italie. Vous n'avez qu' monter.

Le marquis, sans rpondre, dposa Alice dans la voiture, l'allongea
sur la banquette, de faon qu'elle ne pt tomber; puis, refermant la
portire, il alla se placer  la tte des chevaux qu'il saisit par la
bride.

Et il se mit en marche.

Le postillon, tonn, suivit et songeait:

Voici l'pouse que m'a dit la reine... L'pouse est dans la
voiture... mais pourquoi habille en moine?...

Il tait,  ce moment, deux heures du matin.

Par moments, la rafale arrtait l'attelage, les chevaux, la tte dans le
vent, les jambes arques dans une rsistance.

Le postillon, terrifi maintenant plus encore par ce gentilhomme
silencieux qui avait une allure de spectre que par la bataille qui
hurlait dans les airs, s'abritait derrire la voiture, s'accrochait aux
rayons des roues.

Panigarola demeurait immobile, sa face livide leve vers le ciel en feu.

Et, lorsque la rafale tait passe, il reprenait sa marche, dans le
bruit de la ferraille de la voiture funraire, dans le tumulte et les
clameurs des lments dchans.

Ou va-t-il? O va-t-il? murmurait le postillon perdu Pour un voyage de
noces... c'est drle... j'ai peur!

Panigarola s'arrta tout  coup, et, l'homme, ayant regarde autour de
lui, se signa rapidement et bgaya:

Le cimetire des Saints-Innocents!...

Panigarola, sans plus faire attention  cet homme que s'il n'eut pas t
l, monta dans la voiture; l'instant d'aprs, il en redescendait, tenant
dans ses bras le cadavre d'Alice.

Il le dposa au pied du petit mur qui, de ce ct clturait le
cimetire.

Et il alla frapper  la fentre basse d'une sorte de cabane qui se
dressait l.

Le postillon, de ses yeux agrandis par l'effroi, considrait celle qu'il
avait appele l'pouse. Un coup de vent carta la robe de gros drap:
la figure livide du cadavre lui apparut. Alors, avec une sourde
imprcation, il sauta sur la selle du cheval conducteur, enfona ses
perons dans les flancs de l'animal, et, comme emporte par une rafale
d'pouvante, la lourde voiture s'enfuit dans la nuit...

--Qui va l? dit une voix chancelante, au coup que Panigarola frappa.

--Vous tes le fossoyeur? demanda le gentilhomme

La porte de la cabane s'ouvrit. Un vieillard parut qui tenait  la main
une lampe fumeuse. Cet homme examina un instant l'trange visiteur qui
venait le rveiller  pareille heure.

--Le rvrend Panigarola! murmura-t-il. Sous ce costume!...

--Vous me connaissez?

--Qui ne connat Votre Rvrence? qui ne l'a entendue prcher?

--Bon! Alors, si tu sais qui je suis, tu sais ce qu'il t'en coterait
pour me dsobir? Prends ta pioche tes instruments...

--Il s'agit donc..., interrogea le vieillard craintif.

--De creuser une fosse, oui! dit Panigarola d'une voix qui glaa le
fossoyeur.

Le fossoyeur trembla. Ses cheveux se mouillrent d'une sueur froide.
Cette voix, qu'il entendait, ne lui parvenait pas comme une voix
humaine. Elle paraissait monter du fond d'une tombe.

Vacillant, il saisit une pioche et une pelle.

Sur un signe du funbre visiteur, il ouvrit une porte et pntra dans le
cimetire.

Panigarola avait soulev dans ses bras le cadavre d'Alice et
l'treignait en marchant, d'une treinte dont aucune parole ne pourrait
rendre l'infinie douceur.

Il l'treignait comme l'amant le plus passionn peut serrer dans ses
bras la vierge qui lui avoue son amour.

Il l'treignait comme une mre douloureuse peut treindre le cadavre de
l'enfant bien-aim qu'elle essaie de faire revivre.

Le fossoyeur s'tait arrt.

Le vieillard commena  creuser, avec une hte maladroite.

Cela dura une heure. Au bout de cette heure, la fosse fut assez
profonde.

Or, pendant cette heure-l, le marquis de Panigarola, le premier amant
d'Alice de Lux, se tint debout au bord de la fosse qui se creusait,
tenant dans ses bras le cadavre de son amante. Ses yeux de piti
demeurrent rivs sur le visage de la morte, sans un tressaillement des
cils. Pendant cette heure-l, tandis que le fossoyeur piochait, tandis
que les clairs l'enveloppaient de leurs nappes livides, tandis que les
croix de bois tombaient autour de lui avec des bruits secs de branches
qui se brisent, il fut une statue du dsespoir et de la piti.

Le fossoyeur tant remont, Panigarola descendit dans la fosse et y
coucha son amante.

Il couvrit soigneusement son visage et ses mains, l'enveloppa tout
entire dans la robe de moine.

Alors, il remonta sur les bords de la fosse.

Le vieillard effar, ses mches grises au vent tendit son doigt pour
dsigner le cadavre, et demanda:

--Quoi!... Sans cercueil?...

--Il n'en est pas besoin..., dit Panigarola.

--Quoi!  peine couverte!...

--Elle sera mieux couverte tout  l'heure.

Le fossoyeur ne comprit pas le sens de ces paroles.

Il saisit sa bche et s'apprta  jeter dans la fosse la premire
pellete de terre.

Panigarola l'empoigna par le bras et dit:

--Pas encore!

Le fossoyeur, dj pench, se redressa. Panigarola continua:

--Il manque quelqu'un dans la fosse...

--Qui? hurla le vieillard.

--Moi.

Le fossoyeur vacilla d'pouvant. Il tait transport dans les rgions
de l'horreur... Il ne cherchait pas  comprendre. Il ne vivait plus, il
rvait.

--Va-t'en, reprit Panigarola. Tu reviendras dans une heure. Et, alors,
coute...

--J'entends, dit le vieillard en claquant des dents

--Tu recouvriras la fosse sans y regarder... Il y aura deux cadavres, le
mien et le sien... tu recouvriras tout. Prends ceci.

Il tendit au fossoyeur une bourse pleine d'or, une fortune. Le vieillard
s'en saisit. Ds lors, il se rassura quelque peu.

--C'est pour que je ne dise rien? demanda-t-il avec un sourire o
luttaient l'avarice et l'effroi.

Panigarola secoua la tte.

--C'est donc pour me payer ma besogne?

--Si tu disais un mot de ce que tu fais cette nuit tu serais pendu.
Quant  ta besogne, je n'ai pas  la payer puisque tu es le fossoyeur...

--Alors, pourquoi cet or?

--Ecoute... Demain, dans huit jours, dans un mois je ne sais pas quand,
un enfant viendra... un petit garon, cheveux noirs, yeux noirs, figure
triste, ple et chtive... six ans  le voir... Cet enfant, tu le
prendras par la main, tu le conduiras sur cette fosse, et lui diras: Si
c'est la tombe de ta mre que tu cherches, mon enfant, la voici. Le
feras-tu?

--C'est facile.

--L'enfant s'appelle Jacques-Clment.

--Jacques-Clment. Bon. Il pourra venir prier et pleurer tant qu'il
voudra. C'est sacr.

Panigarola eut un geste de satisfaction.

Va-t'en. Souviens-toi. Et reviens dans une heure.

Le fossoyeur recula, s'en alla, les yeux tourns vers cet homme qui,
debout sur le bord de la fosse, immobile, paraissait un spectre se
prparant  rentrer dans la tombe d'o il tait sorti.

Une terreur insense, de nouveau, s'abattit sur lui. Il sentit qu'il
allait tomber et s'appuya  quelque chose qui tait une croix de bois.
Il s'y cramponna. Et, de l, il continua  regarder. Un large clair lui
montra l'homme qui se courbait sur le bord de la fosse...

Puis l'obscurit se fit profonde.

Un nouvel clair illumina le cimetire. Le fossoyeur,  bout de forces,
tomba sur ses genoux: cette fois, il n'y avait plus personne au bord de
la fosse!...

Panigarola s'tait tendu prs du corps d'Alice, son visage tourn vers
le visage de la morte. Il avait dgain sa dague, pour se frapper sans
doute au cas o la mort ne viendrait pas assez vite.

Alors, il porta  ses lvres le chaton qu'Alice avait mordu et il le
mordit  la mme place, absorba le reste de la poudre blanche.

C'est  peine s'il pensait. Son bras droit s'arrangea sous le cou de la
morte. Ses yeux grand ouverts cherchaient  la voir. Et, dans ces yeux,
il n'y avait ni haine ni amour, seulement une piti infime.

A vingt pas de l, le fossoyeur croul au pied de la croix de bois,
hagard, livide, le cou tendu vers la fosse, attendait. L'heure convenue
s'coula. Puis une autre. La tempte, lentement, s'apaisa. Et ce fut
seulement au jour venu, au moment o, dans un ciel pur, lav par les
grands souffles, monta la lumire du soleil levant, ce fut alors
seulement que le vieillard se trana jusqu'au bord de la fosse et y jeta
un regard empreint de cet tonnement indicible que causent les visions
des rves tragiques.

Les deux cadavres tourns visage contre visage les yeux ouverts, la
bouche crispe, semblaient se regarder, se sourire, et se dire des
choses mystrieuses et doues.

Le vieillard se dpouilla du surtout en peau de mouton qui couvrait ses
paules et le plaa sur les deux visages.

Puis, en hte, il commena  remplir la fosse  pelletes rapides.



XXIII

LES AMOURS DE PIPEAU

Depuis la disparition du chevalier de Pardaillan, un des personnages
les plus affairs, les plus occups, les plus actifs de Paris, c'tait
certainement matre Pipeau.

Ce chien, qui avait le mensonge dans la peau, qui tait voleur comme six
tire-laine, avait d'abord trouv dans l'htel Montmorency le paradis que
peut rver un chien. Par intrigue, ruse et astuce, il s'tait mis au
mieux avec le matre queux de l'htel; il avait persuad  ce cuisinier,
un peu faible d'esprit d'ailleurs, qu'il avait pour lui une amiti sans
borne. Pur mensonge! Pipeau mprisait parfaitement le cuisinier, mais il
adorait sa cuisine.

Comme il m'aime! rptait le digne homme. Toujours dans mes Jambes! Il
ne me quitte plus!

Qu'et-il dit, s'il avait connu la vritable pense de Pipeau?

Mensonge, la queue, le moignon de queue qui remuait frntiquement!
Mensonge, le bon regard o il et t impossible de dmler la moindre
ironie! Mensonge, cette langue qui lchait avec componction les mains du
brave homme et la sauce qui y restait souvent! Mensonge ces petits abois
amicaux, ces cabrioles qui secouaient de rire la panse du matre queux!

Mais comment celui-ci aurait-il devin la malice, l'hypocrisie et le
mensonge du chien?

Pipeau acceptait rarement un morceau, si friand ft-il, des mains du
cuisinier: il y avait  cela une raison toute simple, mais qui fut
toujours ignore de cet homme. Pipeau se servait lui-mme.

En cachette, au bon moment, il prenait ce qui lui convenait. Et c'tait
ainsi bien meilleur.

Il n'est pas gourmand, disait le matre queux. Il m'aime pour
moi-mme.

Pas gourmand! Justes dieux, c'est ainsi que se font les rputations
bonnes ou mauvaises! Pipeau pipait tout ce qu'il pouvait. Pipeau mettait
l'office au pillage. Pipeau, fidle  ses instincts, passait son temps 
voler. Il devenait gras. Il devenait insolent.

Mais Pipeau n'tait pas seulement un chien voleur, un effront, un
menteur, comme nous croyons l'avoir prouv en diverses circonstances.
Lorsque nous prsentmes ce personnage au lecteur, il nous souvient
d'avoir affirm que c'tait un chien paillard.

Ajoutons que nous eussions fait le silence sur les amours de Pipeau, si
le rcit de ces amours n'tait li  des scnes importantes de notre
rcit.

Donc, Pipeau, dans l'htel Montmorency, tait le chien le plus heureux
de la cration.

Ce bonheur fut sans mlange et sans remords jusqu'au jour o disparut le
chevalier de Pardaillan. Le chien avait pour son matre--ou plutt son
ami--une adoration qui, de son ct, tait sincre.

Un soir--soir d'inquitude et de douleur--l'ami ne reparut pas!

De cette nuit-l. Pipeau ne ferma pas les yeux. Il alla et vint par
l'htel, quta, flaira, appela par de petits gmissements, le tout en
pure perte. Le matin, il s'installa dans la rue devant la grande porte
de l'htel.

Pardaillan ne revint pas. Pipeau en oublia l'office lui-mme. Et le
cuisinier l'appela en vain. Mme le digne homme ayant voulu le saisir
par le collier, le chien gronda de faon  lui faire comprendre qu'il
et  le laisser tranquille.

Cette journe se passa ainsi. Le soir, le chien ne rentra pas dans
l'htel. Il continua d'attendre devant la porte.

Et, lorsque le jour revint, lorsqu'il fut bien persuad que son matre
ne reviendrait plus, il fila comme un trait.

O pensez-vous qu'il alla?

Eh bien, il courut  la Bastille! Qu'on m'aille soutenir, s'crie
quelque part La Fontaine, ce matre des potes, qu'on m'aille soutenir,
aprs un tel rcit, que les btes n'ont point d'esprit!

Pipeau en avait certainement. Il venait de passer de longues heures 
ruminer sur l'absence de son matre.

O peut-il tre, finit-il par se dire en son langage ou peut-il tre,
sinon dans cet endroit sombre et escarp ou il s'est dj renferm une
fois? Que peut-il bien faire l-dedans?

C'est pourquoi il s'lana comme une flche dans la direction de la
Bastille. En temps ordinaire, Pipeau ignorait les allures lentes. Mais,
lorsqu'il tait press, le galop qui tait sa marche habituelle devenait
une frnsie. Pipeau culbuta successivement une douzaine d'enfants,
deux ou trois vieilles femmes, renversa des pots  lait et des paniers
d'oeufs  des devantures, fona tte baisse dans des groupes, souleva
sur son passage force clameurs et maldictions, et s'arrta tout
haletant devant la porte mme par o le chevalier de Pardaillan avait
t entran dans la Bastille.

Le chien leva le nez vers la fentre o son ami s'tait montr  lui.
Hlas! l'troite meurtrire avait t bouche: la prcaution, chez
les administratifs, est toujours rtrospective, et, pourrait-on dire,
vindicative. M. de Guitalens avait fait murer cette lucarne qui avait
servi au chevalier de Pardaillan pour communiquer avec son chien!

Pipeau, ayant attendu inutilement, se mit  faire le tour de la
Bastille.

Mais c'est en vain qu'il aboya, appela et inspecta toute meurtrire
semblable  la sienne.

Alors, de la mme course furieuse, il repartit, et, quelques minutes
plus tard, faisait irruption  l'auberge de la Devinire. Il monta
jusqu' la chambre jadis habite par son matre, redescendit, visita
coins et recoins, jusqu' ce que, matre Landry Grgoire l'ayant aperu,
le pauvre chien fut expuls  renfort de coups de balai.

Pipeau fila sans insister. videmment son matre n'tait pas l: sans
quoi'on ne l'et pas ainsi trait.

Poursuivant le cours de ses recherches, Pipeau parcourut Paris en tous
sens, et toujours  la mme allure dsordonne. Il visita tous les
endroits o il tait pass avec son matre et finit, sur le soir, par
aboutir  l'auberge des Deux-morts-qui-parlent, affam, assoiff,
reint, haletant.

Catho lui donna  boire,  manger, le rconforta, et Pipeau trouvant le
gte  son gr y passa la nuit.

Mais le lendemain matin, repos par neuf heures de sommeil, restaur,
et ayant eu soin de faire un tour  la cuisine, il s'clipsa ds qu'une
servante ouvrit la porte.

Cette fois, il ne courait plus.

Il s'en allait tristement le nez  terre, la queue et les oreilles
basses.

C'est fini, songeait la pauvre bte, il m'a abandonn, je ne le verrai
plus!

Il atteignit ainsi l'htel Montmorency, se coucha devant la porte et
attendit. Tout le jour, il demeura l, sourd  toute invitation du
cuisinier, lequel, vraiment magnanime en cette circonstance, lui apporta
sur le soir un succulent repas compos d'une carcasse de poulet.

Or, on tait au soir du mercredi 20 aot. Et cette date qui n'avait
aucune importance pour le chien en a une pour nous.

La nuit vint. Pipeau, couch au fond d'une encoignure cherchait le
sommeil et se livrait aux plus sombres rflexions, lorsque, tout  coup,
il se remit sur ses quatre pattes; son nez se mit  remuer et  renifler
sa queue s'agita doucement.

Pipeau avait-il flair de loin son matre!... D'o lui venait cet moi?
D'o cette joie? Il nous en cote de l'avouer, mais la vrit avant
tout; Pipeau venait de flairer une chienne! Pipeau donc, s'tait
redress, les yeux fixes, le nez interrogateur. Il ne tarda pas 
apercevoir quatre ombres qui s'arrtrent juste en face de l'htel.

Ce groupe de quatre ombres se composait de deux hommes et de deux
chiens.

Pipeau s'approcha. Les deux chiens grognrent. L'un des deux hommes,
d'une voix basse et rude, commanda:

--La paix, Pluton! La paix, Proserpine!

Pluton et Proserpine devaient tre merveilleusement dresss car ils se
turent  l'instant. C'taient deux chiens de forte taille, deux
sortes de molosses  poil rude, aux yeux sanguinolents, aux mchoires
formidables. L'un, le chien Pluton, tait tout noir L'autre la chienne
Proserpine, tait toute blanche. Mais tous deux taient de mme race.

Pendant une heure environ, les deux hommes demeurrent en observation
devant l'htel. Ils allaient et venaient avec prcaution et paraissaient
chercher  voir ce qui pouvait se passer  l'intrieur.

--Voyez-vous, dit  la fin l'un d'eux, c'est par l qu'il faudra
attaquer, croyez-moi, monseigneur.

--Oui, Orths, rpondit l'autre. Tu avais raison. Allons, rappelle les
chiens et allons-nous-en.

L'homme qu'on venait d'appeler Orths siffla doucement: Pluton,
Proserpine et Pipeau se mirent en marche.

Quoi! Pipeau lui aussi?... Oui!

Car Pipeau s'tait approch de Proserpine, et, en son langage, lui avait
fait compliment. Il lui avait prsent ses civilits en excellents
termes, sans doute, car Proserpine avait doucement remu la queue, sur
quoi Pipeau s'tait livr sans plus de bagatelles  une dclaration en
rgle; c'est--dire qu'il s'tait mis  tourner autour de la donzelle en
flairant tout ce qu'un chien croit devoir flairer.

Or, Pluton, mari de la dame, ayant relev ses lvres paisses, montra
une double range de crocs formidables.

Pipeau jeta un regard oblique sur le mari. Son poil se hrissa. Sa lvre
tremblotante dcouvrit, chez lui aussi, des engins d'attaque et de
dfense d'un calibre raisonnable.

Il y eut de part et d'autre un grognement sourd.

La bataille tait imminente.

Proserpine, assise commodment sur son derrire, s'apprta  juger ce
combat dont, comme Chimne, elle tait le prix.

Tout  coup. Pipeau recula.

Pipeau recula jusqu' la carcasse de poulet qu'on lui avait apporte et
 laquelle il n'avait pas touch, soit par tristesse, soit qu'il voult
mnager ses provisions. Il la prit dans sa gueule et l'apporta, oui,
l'apporta...  qui?  Proserpine? pas du tout:  Pluton!

Pluton tait un chien froce et bte. Il se prcipita sur la carcasse
et la dvora incontinent. Aprs quoi il jeta sur Pipeau un regard
d'tonnement et de reconnaissance; et, en signe de paix, agita sa queue,
puis se coucha tranquillement.

Pipeau comprit que ds lors il tait admis dans, l'amiti du gros chien.

Il se retourna aussitt vers Proserpine et, en toute scurit,
recommena ses salamalecs.

Lorsque les deux hommes s'en allrent, Pluton et Proserpine suivirent.
Tout naturellement, Pipeau suivit.

Il oublia l'amiti pour l'amour. Il oublia sa tristesse. Il oublia son
matre disparu. Il et suivi Proserpine au bout du monde, d'autant
plus que la ribaude faisait des grces, jouait avec lui, et paraissait
dispose  lui accorder ses faveurs.

Pluton marchait gravement, et peut-tre, se disait-il qu'aprs tout un
camarade qui offrait ainsi des carcasses de poulet mritait bien un
petit sacrifice de sa part.

La bande arriva jusqu' une grande maison de la rue des
Fosses-Montmartre; une lourde porte s'ouvrit et Pipeau, se faufilant en
douceur entre Proserpine et Pluton, entra dans la maison!...

La porte se referma.

Pipeau tait l'hte du marchal de Damville et d'Orthes, vicomte
d'Aspremont!...



XXIV

L'AMIRAL COLIGNY

Nous laisserons Pipeau s'occuper de ses amours, nous laisserons Catho,
l'htesse des Deux-morts-qui-parlent, s'occuper, en compagnie de la
Roussette et de Pquette, d'une mystrieuse affaire pour laquelle elle
se dmenait fort, et, avant de revenir aux Pardaillan qui, dans la
prison du Temple, attendent l'heure lugubre o leur sera applique la
question, nous conduirons nos lecteurs au Louvre.

Depuis le lundi 18 aot, les ftes succdent aux ftes. Les huguenots
sont radieux.

Catherine de Mdicis se montre charmante pour tous.

Charles IX, seul, mfiant et taciturne, semble promener dans toute cette
joie une incurable mlancolie.

Le vendredi 22 aot, de bon matin, l'amiral Coligny quitta son htel de
la rue de Bthisy et se rendit au Louvre.

Il tait escort, comme toujours, de cinq ou six gentilshommes huguenots
et portait sous son bras une liasse de papiers.

C'tait le plan dfinitif de la campagne qu'on allait entreprendre
contre les Pays-Bas et dont Coligny devait avoir le commandement
suprme.

Le roi devait tudier ce plan avec l'amiral et lui donner la dernire
approbation.

Charles IX venait de se lever lorsque l'amiral arriva aux appartements
du roi dj envahis par la foule des courtisans. Il tait ce matin-l de
bonne humeur, et, lorsqu'il aperut Coligny, il alla  sa rencontre, le
pressa tendrement dans ses bras et s'cria:

--Mon bon pre, j'ai rv cette nuit que vous me battiez!

--Moi, sire!

--Oui, oui, vous-mme.

Dj l'inquitude se peignait sur le visage des huguenots prsents,
tandis que les catholiques ricanaient. Les uns et les autres
pressentaient quelqu'une de ces terribles plaisanteries dont Charles IX
tait coutumier.

Mais le roi, clatant de rire, continua:

--Vous me battiez  la paume! Conoit-on cela? Moi, le premier joueur de
France!

--Et de Navarre, sire! dit en souriant Henri de Barn. Chacun sait que
mon cousin Charles est imbattable  la paume.

Charles IX remercia Henri d'un geste gracieux et reprit:

--Amiral, je veux reprendre ma revanche sur mon rve. Venez.

--Mais, sire, dit Coligny, Votre Majest n'ignore pas que je n'ai jamais
tenu une raquette...

--Allons bon! Et moi qui comptais vous battre!

--Sire, dit alors Tligny, si Votre Majest le permet, je serai en cette
occasion le tenant de M. l'amiral, que j'ai bien le droit d'appeler mon
pre, et je relverai en son nom le dfi.

--Vrai Dieu, monsieur, vous tes un charmant homme et vous me faites
grand plaisir. Amiral, nous causerons ce soir de choses srieuses, car
je vois aux redoutables papiers que vous tenez sous le bras, que vous me
vouliez faire travailler. Vous me pardonnez, n'est-ce pas, mon bon pre?

Et le roi, sifflant une fanfare de chasse, descendit au jeu de paume,
suivi de tous ses courtisans. Deux camps furent forms et la partie
commena aussitt par un coup superbe du roi qui excellait vritablement
 cet exercice.

Coligny tait demeur avec quelques gentilshommes et le vieux gnral
des galres La Garde, qu'on appelait familirement le capitaine Paulin.

Antoine Escalin des Aismars, baron de la Garde, tait un soldat
d'aventure. Pauvre, n de parents obscurs, il s'tait lev de grade en
grade jusqu'au titre de gnral des galres, qui correspond  peu prs 
ce que nous appelons un contre-amiral.

C'tait un homme froid, sans scrupule, froce dans la bataille,
catholique enrag par politique plutt que par dvotion: mais il avait
conu pour Coligny une sorte d'admiration et d'estime; il s'intressait
fort  la campagne projete, esprant y conqurir quelque nouvelle
faveur.

Coligny l'avait spcialement charg d'armer les vaisseaux qui devaient
servir, car on comptait attaquer le duc d'Abe par terre et par mer,
et le vieux La Garde s'tait acquitt de sa mission avec le plus grand
zle: la flotte tait prte.

Cet homme avait-il eu vent de quelque trahison? Avait-il flair les
projets de Catherine?

C'est probable. Mais, courtisan avis autant que guerrier sans peur, il
gardait pour lui ses impressions.

Coligny eut avec lui un long entretien qui dura deux heures.

Ceci se passait dans l'antichambre mme du roi, en une embrasure de
fentre o La Garde avait tir un fauteuil. Et c'est sur ce fauteuil que
Coligny avait droul ses plans. Ils avaient fini par se mettre  genoux
tous les deux prs du fauteuil, pour examiner de plus prs une carte que
l'amiral avait tale.

Et ils taient si profondment plongs dans leur tude qu'ils ne virent
pas la reine Catherine de Mdicis sortir des appartements du roi,
traverser l'antichambre, salue au passage par les gentilshommes
prsents, et s'enfoncer dans une galerie, lente, ple, glaciale comme un
spectre sous ses vtements noirs.

Depuis la terrible scne de Saint-Germain-l'Auxerrois, Catherine
paraissait trouble.

Parfois, elle s'arrtait court dans les longues promenades solitaires
qu'elle faisait dans son oratoire, et qui se ft trouv prs d'elle
l'et entendue murmurer alors:

C'tait mon fils...

tait-ce donc le remords qui avait forc les portes de cet esprit
jusqu'alors ferm, solidement verrouill?

Si Catherine se trouvait vraiment aux prises avec ce sentiment trange
qu'on appelle le remords, si son esprit sondait avec effroi les abmes
qu'elle avait creuss, ceux qui l'eussent parfaitement connue, Ruggieri
par exemple, eussent redout l'explosion de ce remords.

En effet, Catherine n'tait pas femme  reculer. Si une plainte montait
du fond de sa conscience, elle devait chercher  l'touffer sous des
clameurs plus terribles.

Ainsi son remords, si c'tait du remords, aboutissait  une hte plus
fbrile,  une soif de sang plus brulante.

Catherine songeait:

Du sang, encore du sang pour effacer ce sang!

Ce matin-l, plus sombre que jamais ds qu'elle se trouvait seule,
le sourire radieux qu'elle affectait devant la, cour disparut de ses
lvres, elle passa, comme nous avons dit, et jeta un oblique regard sur
Coligny.

Au bout de la galerie, au moment d'entrer dans son oratoire, elle vit
un homme qui l'attendait. C'tait Maurevert. Il s'inclina comme pour la
saluer et murmura:

--J'attends votre dernier ordre, madame.

Catherine laissa couler un long regard jusqu'au bout de la galerie,
jusqu' l'antichambre, jusqu' Coligny qui se relevait, roulait ses
papiers en causant vivement avec La Garde.

Et elle laissa tomber ce mot:

--Allez!

Maurevert s'inclina plus profondment. Il avait quelque chose a dire..
Maurevert songeait  la recommandation que lui avait faite le duc de
Guise par une nuit de fte: il fallait blesser et non tuer Coligny...
Maurevert voulait garder les bonnes grces du duc, tout en obissant 
la reine. Et, laissant de ct la fiction que c'tait un ami a lui qui
devait tirer sur l'amiral, il dit:

--Et si je le manquais, madame?

--Eh bien! fit la reine tranquillement, vous en seriez quitte pour
recommencer!

--Ainsi, insista le bravo, que l'amiral meure ou ne meure pas, demain
matin, mes deux prisonniers du Temple sont bien  moi?...

--Oui!...  condition que j'assiste  la question.

La-dessus, Catherine rentra dans son oratoire. Quelques minutes plus
tard, Maurevert sortait du Louvre.

Dans l'embrasure de fentre de l'antichambre, le vieux La Garde disait 
ce moment:

--Monsieur l'amiral, si vous m'en croyez, vous hterez les derniers
prparatifs... J'ai bataill contre vous... Mais j'ai pour vous l'estime
qu'on doit  un chef illustre... permettez-moi d'insister... Il faudrait
que, dans un mois au plus tard, vous soyez en campagne.

--Dans un mois, mon cher baron! Dites dans dix jours et vous serez dans
la vrit.

--Ah! tant mieux! fit le vieux La Garde avec un soupir de soulagement.

Les deux chefs se serrrent la main et La Garde descendit au jeu de
paume pour faire sa cour au roi.

Coligny ayant roul ses papiers, les plaa sous son bras et, faisant
signe  ses gentilshommes, descendit  son tour et sortit du Louvre,
rpondant d'un sourire aux saluts respectueux.

Maurevert, sans se presser tait arriv au clotre
Samt-Germain-l'Auxerrois. Il entra dans une maison basse dont les
fentres du rez-de-chausse taient grilles: c'est l que demeurait
le chanoine Villemur. Mais, depuis trois jours, le chanoine avait
ostensiblement quitt la maison, se rendant, disait-il, auprs d'une
parente qui habitait la Picardie. La maison passait donc pour inhabite.
Maurevert se glissa dans l'intrieur par une petite porte qu'une main
mystrieuse lui entrouvrit du dedans, et il parvint bientt dans la
salle  manger au rez-de-chausse.

--C'est le moment! dit-il alors  l'homme qui lui avait ouvert et qui
l'avait accompagn.

Cet homme, c'tait le chanoine Villemur.

--Je le savais, rpondit simplement le chanoine. Venez.

Maurevert suivit son hte, qui lui fit traverser trois pices et
l'introduisit enfin dans une cour qui se trouvait sur le derrire de
la maison. La cour tait clture de murs assez levs. Une porte
permettait d'en sortir. Villemur l'ouvrit et montra  Maurevert une
sente dserte qui aboutissait  la Seine.

--Vous fuirez par l, dit-il. Et voici pour votre fuite.

Du doigt, il dsigna un vigoureux cheval tout sell, attach par le
bridon  un anneau.

--C'est Mgr Henri de Guise, reprit le chanoine, qui s'est ainsi
occup de votre sret. Ce cheval sort de ses curies. A la porte
Saint-Antoine, on vous laissera passer. Vous gagnerez le Soissonnais;
puis, tournant  droite, vous vous dirigerez sur Reims. L, vous
attendrez.

--Bien, bien, fit Maurevert avec un sourire narquois. Croyez-vous
vraiment  la ncessit de ma fuite?

--Je crois qu'il y va de votre tte.

--Je fuirai donc, reprit Maurevert parfaitement rsolu  n'en rien
faire.

Alors ils revinrent tous deux dans la salle  manger. Villemur prit dans
un angle une arquebuse toute charge et la prsenta  Maurevert, qui
l'examina attentivement.

--Parfait, dit-il enfin.

--Le voici! s'cria  ce moment, et non sans quelque motion, Villemur,
qui s'tait post  la fentre grille.

Le chanoine se recula, mais de faon  ne rien perdre de ce qui allait
se passer.

Maurevert avait appuy le bout du canon de l'arquebuse contre le
treillis de la fentre.

Sur sa gauche, apparaissait un groupe de cinq ou six gentilshommes. En
avant d'eux,  trois pas, marchait Coligny, qui causait paisiblement
avec Clermont comte de Piles, jeune homme de la suite du roi de Navarre.

Maurevert,  ce moment, fit feu.

Il y eut, dans le clotre Saint-Germain-l'Auxerrois une seconde de
stupfaction. Coligny agitait sa main droite vers la fentre. Cette main
tait ensanglante: la balle avait emport l'index.

--Au meurtre! hurlrent les gentilshommes.

Au mme instant, un deuxime coup de feu retentit et, cette fois,
l'amiral s'affaissa, l'paule gauche fracasse.

Dans la mme seconde, le clotre se remplit de cris une foule se
rassembla, mais, lorsqu'on sut que l'amiral Coligny venait d'tre
frapp, cette foule se recula aussitt, avec de sourdes imprcations
contre les huguenots.

Aprs son premier coup de feu, Maurevert avait repos son arme, en
disant:

--Maladroit! je l'ai manqu.

--Recommencez! gronda Villemur.

--Avec quoi? fit Maurevert goguenard.

Le chanoine, d'un bond, fut prs de lui, une deuxime arquebuse  la
main, toute charge. Maurevert, sans hsitation apparente, s'en saisit,
et fit feu.

L'amiral tomba.

--Il est mort! dit Villemur.

--Je crois que oui, dit Maurevert avec un sourire.

--Fuyez!...

Maurevert obit sans hte, bien qu' ce moment des coups violents
branlassent la porte.

Il atteignit l'arrire-cour, dfit le bridon, se mit en selle et enfila
la sente, au trot.

Alors, le chanoine descendit rapidement dans les caves de sa maison,
leva une trappe, s'enfona dans un boyau, parcourut un long couloir,
et, remontant par un escalier de pierre, arriva dans la sacristie de
Saint-Germain-l'Auxerrois.

Dans le clotre, une scne de confusion terrible se passait. Les
gentilshommes huguenots s'taient rus vers la fentre; mais le treillis
tait solide; alors, tandis que les uns cherchaient  dfoncer la porte,
d'autres, l'pe  la main, entourrent Coligny, comme pour faire face 
une nouvelle attaque.

--Avertissez le roi, dit tranquillement Coligny.

L'un des gentilshommes, le baron de Pont, s'lana en courant vers le
Louvre, traversant des groupes silencieux et hostiles.

Cependant, avec l'aide de ses amis, Coligny s'tait relev; mais il ne
put se tenir debout et parut prt  dfaillir.

--Une chaise! cria Clermont de Piles.

Dans la foule, il y eut des ricanements; nul ne bougea. Les huguenots se
regardrent pouvants, tout ples.

Alors, deux d'entre eux unirent leurs mains entrelaces, formant ainsi
une sorte de sige sur lequel le bless fut assis, ses deux bras au cou
des deux gentilshommes.

Les autres entourrent ce groupe en silence, l'pe  la main. Ceux
qui avaient essay vainement de dfoncer la porte, vinrent s'unir au
cortge, qui se mit en route.

Coligny n'avait pas perdu connaissance.

--Soyez calmes, rptait-il d'une voix encore forte.

Mais ses amis ne l'coutaient pas. Clermont de Piles pleurait--de colre
autant que de douleur. Les autres criaient:

--On a tu l'amiral! on a meurtri notre pre! Vengeance!

A chaque instant, ils rencontraient des huguenots, qui, se runissant
au cortge et voyant l'amiral grivement bless, tiraient leur pes et
criaient:

--Vengeance!

En arrivant rue de Bthisy, ils taient deux cents, agitant leurs pes,
pleurant, menaant, et les groupes du peuple qui les regardaient passer
gardaient le silence.

Le bruit de l'attentat se rpandit avec une rapidit inoue; en moins
d'une heure, une effervescence extraordinaire enfivra Paris; les
bourgeois sortirent en armes a tous les carrefours, des danses
s'organisrent; en d'autres endroits, des prtres, monts sur des
bornes, expliqurent au peuple que Dieu venait de frapper un ennemi de
l'Eglise.

A l'htel Bthisy et dans les environs, plus de mille huguenots
s'taient rassembls et organiss, ne doutant pas qu'on voult tuer
l'amiral et dcids  le dfendre en bataille range.

Cette multitude de gentilshommes exasprs emplissait la cour de l'htel
et, refluant par les portes grandes ouvertes, occupait toute la rue.

Cependant, le calme se rtablit peu  peu, et les pes rentrrent
dans les fourreaux lorsque le bruit se fut rpandu que le meurtrier
de l'amiral tait un vulgaire coquin et non un stipendi du chanoine
Villemur, comme on l'avait pens. Le calme devint de l'apaisement
lorsqu'on sut que les blessures, n'taient nullement mortelles.

Malgr ce calme et cet apaisement, un grand nombre de huguenots
s'enquirent, sur l'heure mme, des logements qui taient  louer dans la
rue de Bthisy, voulant tre prts, jour et nuit.  courir au secours de
leur chef.

Vers deux heures, il y eut un remous dans cette foule qui continuait 
stationner dans la rue.

Une litire venait d'apparatre au bout de la rue; elle tait prcde
et suivie d'une demi-compagnie d'arquebusiers.

Le roi! Le roi!...

Toutes les ttes se dcouvrirent.

Mais la douleur et l'indignation l'emportant sur le respect, on cria:
Vengeance!

La litire, avant d'entrer dans l'htel, s'arrta un moment. Et, alors,
on put voir qu'elle contenait le roi, Catherine et le duc d'Anjou.

Charles IX, ple, sombre, agit, se pencha vers le groupe de
gentilshommes le plus rapproch de lui.

--Messieurs, dit-il, autant que vous, je dsire la vengeance; plus que
vous, j'y suis engag, car l'amiral est mon hte; tenez-vous donc en
paix, le meurtrier sera saisi et livr  un chtiment mmorable...

Des cris frntiques de: Vive le roi! s'levrent alors.

Charles IX tait au jeu de paume et dirigeait la partie contre le camp
oppos,  la tte duquel se trouvait M. de Tligny, gendre de l'amiral,
lorsque le baron de Pont tait arriv en courant, tout boulevers, des
larmes plein les yeux.

--Sire, on vient de tuer M. l'amiral!

Charles IX, qui s'apprtait  envoyer la balle, demeura un instant
immobile, comme frapp de stupeur.

Dj, Tligny, Henri de Barn, Cond et quelques autres huguenots, qui
avaient entendu, s'taient prcipits au-dehors et avaient pris le
chemin de la rue de Bthisy.

--Par la mort-Dieu, fit enfin le roi, que nous dites-vous l, monsieur!

--La vrit, sire! La triste vrit!...

Et il raconta la scne du clotre Saint-Germain-l'Auxerrois.

Charles jeta furieusement sa raquette.

--C'en est trop! cria-t-il. Il ne se passe pas de jour qu'on ne tue. Ah!
messieurs les Parisiens, vous ne voulez faire qu' votre tte? Et moi,
qui suis le roi, je n'en ferai qu'a la mienne! Voil qu'on me tue mes
chefs d'arme  prsent!

Et il rentra prcipitamment dans le Louvre en disant:

--Qu'on me fasse venir M. de Birague et M. le grand prvt.

Le grand prvt se trouvait au Louvre; il se prsenta aussitt dans le
cabinet du roi.

--Monsieur, dit Charles IX au grand prvt, je vous donne trois jours
pour trouver le meurtrier de mon digne pre, l'amiral Coligny.

--Mais, sire...

--Allez, monsieur, allez! vocifra le roi. Trois tours vous entendez?
Et, si vous ne trouvez pas, je croirai que vous tes complice et je
ferai votre procs!

Le grand prvt se retira dans une inexprimable pouvante.

Le chancelier de Birague arriva au bout d'une heure pendant laquelle
Charles IX se promena fbrilement dans son cabinet.

--Monsieur, lui dit Charles IX, quelles peines avons-nous dictes
contre les bourgeois porteurs d'armes?

--L'amende d'abord, sire, l'amende proportionne  la richesse du
coupable; puis, la prison.

--Eh bien, monsieur, je veux qu'aujourd'hui vous fassiez crer un nouvel
dit, que veuillez faire enregistrer.

Le chancelier, courb, attendait. Le roi pronona:

Tout porteur d'armes visibles, arquebuses, pes dagues, pistolets,
arbaltes, hallebardes ou piques sera saisi sans autre procs et
embastill pour dix ans; ses biens, s'il en a, confisqus. Tout porteur
d'armes caches sous le manteau, sera conduit aux fourches patibulaires
de sa juridiction et pendu, aprs douze heures pour tout dlai, afin
qu'il puisse faire pnitence et se rconcilier avec Dieu, s'il est en
tat de pch mortel.

--Sire, dit Birague, l'dit sera cri aujourd'hui. Mais Votre Majest
veut-elle me permettre une observation?

--Faites, monsieur.

--L'dit concerne tous les Parisiens, sans exception?

--Oui, monsieur: hormis les gentilshommes.

--Trs bien, sire; seulement, je ferai remarquer  Votre Majest que,
depuis quelque temps, il n'est pas un Parisien qui se montre sans armes,
dans les rues.

--Voil qui prouve combien nos commandements royaux sont respects. Que
voulez-vous dire? Qu'il sera difficile d'arrter tous les Parisiens
arms? On les arrtera, s'il le faut!... D'ailleurs, rassurez-vous,
monsieur le chancelier; quelques exemples suffiront, deux bonnes
douzaines de pendus, accrochs  nos fourches, inspireront de salutaires
rflexions. Allez, mon sieur.

Birague s'inclina et sortit.

--Messieurs, continua le roi en s'adressant  ses courtisans, je veux
qu'on fasse bon visage aux huguenots, et, si l'on tire l'pe, que ce
soit pour notre service et le bien du royaume, et non pour continuer des
guerres intestines. Les huguenots sont maintenant de nos amis, je veux
qu'on le sache!

L-dessus, Charles IX fit un signe et la foule des courtisans s'empressa
de sortir.

Le roi, demeur seul, se jeta dans un fauteuil et se mit  songer:

Par la mort-Dieu, je voudrais que la peste toufft le truand qui a
tir sur l'amiral!... Voil la campagne retarde... Et, pourtant, mon
salut est dans cette guerre qui entranera hors du royaume tous les
huguenots,  la suite de leur chef... Qu'ils s'en aillent guerroyer
aux Pays-Bas, et voil ma tranquillit assure. Combien en
reviendra-t-il?... Coligny me trahit-il comme madame la reine le
prtend? C'est possible! Mais la meilleure manire de me dbarrasser de
lui et de tous ses acolytes, n'tait-ce pas de lui donner une arme pour
l'envoyer loin du royaume? Lui parti, Henri de Barn tenu en laisse par
Margot, qui m'aime, je n'avais plus que Guise devant moi, et j'en eusse
fait bon march... Voil ma politique,  moi. Elle vaut bien celle de ma
mre!...

Charles IX demeura enferm deux heures dans son cabinet, montrant par l
la douleur que lui causait l'vnement.

Puis, ayant dn en hte, il fit savoir  Catherine et  son frre,
le duc d'Anjou, qu'ils eussent  se prparer pour l'accompagner chez
l'amiral.

Bientt, la litire se mit en route, escorte par une compagnie que
commandait de Cosseins, le capitaine des gardes du roi. Pendant tout
le trajet, le duc d'Anjou et Catherine affectrent de parler
continuellement d'un miracle qu'on avait constat, 
Saint-Germain-l'Auxerrois:

Trois jours auparavant, le mardi, de grand matin, le sacristain, tant
entr dans l'glise, avait vu le bnitier tout plein de sang, alors que,
la veille au soir, il tait rempli d'eau. Il s'agissait d'un miracle.
Et tout ce sang avait t pieusement recueilli dans des ampoules, qu'on
avait portes  Notre-Dame.

A ce signe, il tait impossible de ne pas connatre la volont divine:
Dieu voulait du sang!

Charles IX avait cout tout cet entretien, sombre et silencieux, se
demandant peut-tre s'il n'tait pas dans l'erreur, et si le temps
n'tait pas venu de donner satisfaction  Dieu.

Cependant, lorsque la litire arriva devant l'htel de Coligny, le roi,
secouant la tte, parut se reprendre, et, se penchant, pronona les
paroles que nous avons signales et qui furent accueillies par des cris
frntiques de: Vive le roi!.

Coligny tait couch lorsque Charles IX, Henri d'Anjou et Catherine
entrrent dans sa chambre. La ple figure du bless rayonna de joie. Le
roi courut  lui et l'embrassa en disant:

--J'espre que ce misrable se balancera bientt au bout d'une corde.
J'espre que votre prcieuse vie n'est pas en danger.

--Sire, dit Ambroise Par qui se trouvait prs du lit, je rponds de la
vie de M. l'amiral. Dans quinze jours, il sera sur pied...

--Sire, dit  son tour Coligny, la joie que me cause la marque d'intrt
qui m'est donne par mon roi fera beaucoup pour ma gurison.

--Monsieur l'amiral, fit le duc d'Anjou, vous me voyez tout morfondu du
mal qui vous arrive...

--Dieu nous conserve le chef illustre et loyal serviteur, en qui nous
avons mis toute notre confiance! fit Catherine, qui essuyait ses larmes.

A ces mots, il y eut, dans la chambre remplie de gentilshommes, un grand
murmure de satisfaction.

Malgr les recommandations d'Ambroise Par, on cria:

Vive le roi! Vive la reine! Et vive le duc d'Anjou!...

Enfin, la chambre du bless se vida. Autour du lit demeurrent seuls les
trois augustes visiteurs, Henri de Navarre, Tligny et sa femme, Louise
de Coligny.

La visite se prolongea une heure, au bout de laquelle le roi se retira
en disant qu'il reviendrait le surlendemain, dimanche.

--Monsieur de Cosseins. appela-t-il  haute voix, pour que tout le monde
pt l'entendre.

--Sire? fit le capitaine des gardes en s'approchant.

--Combien d'hommes avez-vous avec vous?

--Une compagnie, sire!

--Bon! Cela vous suffit-il pour dfendre cet htel en cas d'attaque?

--Sire, avec ma compagnie, je tiendrais contre trois mille assaillants
bien organiss.

--Bien! Vous demeurerez donc ici, je vous commets  la garde de cet
htel, vous me rpondez de la vie de l'amiral sur la vtre...

--Mais, sire, qui vous escortera pour rentrer au Louvre?

Charles IX, d'un geste large, dsigna les huguenots qui remplissaient la
cour.

--Ces dignes gentilshommes voudront bien, pour une fois, composer mon
escorte et, jamais, je n'en aurai eu de plus belle.

Il y eut alors une telle clameur de vivats, un tel enthousiasme, qu'il
sembla que l'htel allait crouler...

Charles IX tait radieux. Catherine avait chang un rapide regard avec
le duc d'Anjou, et dissimulait la joie terrible qui la faisait palpiter.

En effet, l'htel Coligny se trouvait ainsi dgarni de huguenots et
occup par Cosseins, qu'elle se flattait de faire obir au premier
signe.

Les gentilshommes huguenots s'organisrent aussitt pour faire escorte
au roi. Ils tirrent l'pe et se placrent en rangs, comme des soldats
 la parade.

Ce fut ainsi, au milieu d'un millier de huguenots, parmi les
acclamations, que le roi rentra au Louvre.

Le soir, il y eut un grand dner pour clbrer l'heureuse issue de
l'vnement, qui avait failli tre mortel. La campagne projete
s'ouvrirait, ds que Coligny pourrait partir, c'est--dire dans une
quinzaine de jours. Il voulut jouer avec des cartes un jeu nouveau qu'on
venait d'inventer, et perdit, contre le Barnais, deux cents cus, en
riant de tout son coeur.

Le roi de Navarre empocha les deux cents cus avec une grimace de
satisfaction et dit  la jeune reine, sa femme:

--Si cela continue ainsi, ma mie, nous deviendrons riches, et cela me
changera un peu.

Margot regarda autour d'elle avec inquitude et murmura:

--Sire, prenez garde!

--A quoi?... Charles est de bonne foi, j'en jurerais!

--Peut-tre, mais regardez la reine... jamais je ne l'ai vue aussi
souriante... Prenez garde, sire!

Catherine de Mdicis, en effet, paraissait toute  la joie.

A dix heures, elle se retira dans son appartement, en disant  haute
voix:

--Bonne nuit, messieurs de la rforme, je vais prier pour vous...

A minuit, tout paraissait dormir dans le Louvre...



XXV

LA NUIT TERRIBLE

Le roi tait couch depuis une heure et ne dormait pas encore... Il
mditait. Et, chez cet tre maladif, nerveux  l'excs, la mditation
prenait tout naturellement sa forme la plus potique et peut-tre la
plus fconde c'est-a-dire la forme imaginative.

Ce n'taient pas des raisonnements qui se prsentaient  son esprit,
mais des images.

Il revoyait la foule tumultueuse des huguenots ces visages bouleverss
de fureur, ces pes qui s'agitaient dans la rue de Bthisy, puis
l'apaisement, ds qu'il avait promis de venger l'amiral. Et l'ovation de
la journe, ce triomphe qu'on lui avait dcern, lui inspirait autant de
reconnaissance que de fiert.

Charles avait vingt ans: c'tait un enfant. C'tait un roi. Double
raison pour excuser en lui l'goste vanit d'avoir entendu tant de cris
qui se traduisaient par ce mot: Vive moi!...

Puis, il revoyait Coligny tout ple dans son lit, et il repoussait
l'ide que cette physionomie svre, mais loyale, put tre une figure de
tratre. Presque aussitt une image en appelant une autre, c'tait sa
mre qui passait sur l'cran de son imagination. Rassur par l'image de
Coligny, il frmissait devant celle de sa mre... Et il vitait de se
demander pourquoi.

Guise lui apparaissait alors, clatant d'orgueil, rayonnant de beaut,
magnifique, souriant et vigoureux, autant que lui, pauvre petit roi,
tait chtif, triste et maladif... Oui certes. Guise serait un roi plus
royal que moi!..., et une rvolte le faisait se redresser.

Puis, il s'apaisait en appelant  son aide le tableau de l'arme partant
pour la guerre, la multitude des hommes d'armes dfilant devant lui,
Coligny, les huguenots, et Cond, Guise, tous, tous ceux qu'il redoutait
de lui-mme ou qu'on lui avait appris  redouter, tous, jusqu' son
frre d'Anjou, s'en allant aux pays lointains d'o, peut-tre, ils ne
reviendraient pas...

C'tait sa grande trouvaille, cela. C'tait sa politique.

Et alors, autour de lui, la paix, la tranquillit, l'amour de Marie
Touchet.

Charles ferma les yeux et sourit doucement.

Alors, le sommeil le gagna.

C'tait ainsi toutes les nuits; les rveries qui prcdent le sommeil
chez tout homme qui s'endort, aboutissent fatalement au point central de
ses inquitudes du jour. Chez Charles, aprs des mandres, la rverie
aboutissait toujours  Marie Touchet.

Charles tait donc dans cet tat o la vie relle se fond en une sorte
de torpeur, lorsqu'un grattement,  une porte, le ramena violemment  la
conscience des choses qui l'entouraient.

Il se souleva sur un coude et couta.

Il y avait trois portes  sa chambre: une grande, qu'on ouvrait  deux
battants, pour laisser entrer les courtisans au moment de son lever, et
deux petites. L'une de celles-ci donnait sur un cabinet particulier par
o le roi pouvait passer dans sa salle  manger. L'autre donnait sur un
long et troit couloir drob, dont deux personnes seules, au Louvre,
pouvaient faire usage: sa mre et lui.

C'est  cette dernire porte qu'on venait de gratter.

Charles sauta  bas de son lit, alla  la porte et demanda:

--Est-ce vous, madame?

--Oui, sire: il faut que je vous parle sur l'heure.

Le roi ne s'tait pas tromp: c'tait bien Catherine de Mdicis qui
venait le rveiller. Il eut un geste d'ennui puis s'habilla en hte,
plaa un poignard  sa ceinture, et ouvrit.

Catherine de Mdicis entra, et, sans autre explication:

--Mon fils, en ce moment, M. le chancelier de Birague, M. Gondi, le duc
de Nevers, le marchal de Tavannes et votre frre, Henri d'Anjou, sont
runis dans mon oratoire pour y prendre des dcisions propres  vous
sauver,  sauver l'tat. Et ils attendent le roi pour lui soumettre le
rsultat de leur dlibration.

Charles IX demeura un instant stupfait.

--Madame, dit-il enfin, si je ne connaissais toute votre fermet
d'esprit, je me demanderais si une vision n'a pas troubl votre bon
sens. Quoi, madame! vous me venez veiller une heure aprs minuit pour
me dire que ces messieurs dlibrent! De quel droit dlibrent-ils? Qui
les a convoqus? Quel danger me menace et menace l'tat? Eh bien, qu'ils
dlibrent donc et me laissent dormir en paix!...

--Charles, dit froidement Catherine, ne vous couchez pas. Ou bien, ce
sera peut-tre pour la dernire fois.

Le roi se retourna vivement vers elle. Ses yeux avaient pris cette
expression de terreur, ses joues, cette pleur plombe qu'il avait au
moment de ses crises.

--Que se passe-t-il donc? balbutia Charles IX.

--Il se passe que vous avez heureusement des amis qui veillent sur vous.
Il se passe que, sous quarante-huit heures au plus tard, le Louvre doit
tre envahi, le roi massacr, moi exile. Il se passe que les vaillants
serviteurs que je viens de vous nommer sont venus m'avertir, et qu' mon
tour je vous avertis. Maintenant, sire, recouchez-vous, si vous voulez:
je vais prvenir ces amis dvous que leur dlibration est inutile et
que le roi veut dormir en paix...

--Le Louvre envahi! Le roi massacr! rptait Charles en passant ses
mains sur son front jaune. Quelle folie!

Catherine le saisit par un bras qu'elle serra nerveusement.

--Charles, dit-elle d'une voix sombre, vous vous dfiez de votre mre,
de votre frre, de ceux qui vous aiment et dont l'intrt mme,  dfaut
de leur affection, vous garantit le dvouement. Ce qui est de la folie,
c'est de vous livrer pieds et poings lis  ces maudits hrtiques, qui
ont horreur de notre religion, et qui, pour en arriver  leurs fins,
sont obligs de commencer par tuer le fils an de l'Eglise...
Qu'avez-vous fait, Charles? Vous avez combl ces gens-l des marques de
votre affection, au point que la chrtient catholique du royaume est
rduite au dsespoir, au point que trois mille seigneurs catholiques.
Guise en tte, ont pris la rsolution de sauver la France et l'Eglise
malgr vous!... Vous voil donc pris entre ces deux forces galement
redoutables: les huguenots, remplis d'orgueil et rsolus  nous imposer
la rforme; les catholiques, dsesprs, furieux, acculs  la rvolte
suprme. L'instant est grave, sire! Si grave que je me demande si, sur
le point de tout perdre, honneur et couronne, nous ne ferions pas bien
de sauver tout au moins notre vie en prenant la fuite! Votre attitude
d'aujourd'hui a mis le feu aux poudres. En jurant publiquement, en
pleine rue, de venger un malheureux coup d'arquebuse qui a effleur le
cher amiral, vous avez soulev le peuple entier. En faisant crier l'dit
qui dsarme les bourgeois, vous avez accrdit le bruit que vous voulez
faire massacrer les Parisiens par les huguenots. En vous faisant
escorter par les hrtiques, vous avez signifi aux gentilshommes
catholiques qu'ils ne vous taient plus rien, et que, sous peu, il leur
faudrait cder le pas aux huguenots. Voil ce que vous avez fait, sire!
O mon Dieu! ajouta-t-elle tout  coup en levant les bras, clairez le
roi, et dites-lui, vous, puisqu'il se mfie de sa mre, dites-lui que
l'heure est venue de mourir ou de tuer!

--Tuer! Toujours tuer!... Qui faut-il tuer?

--Coligny!

--Jamais!

Charles se redressa, livide, hagard. Les paroles de sa mre lui
donnaient le vertige. Une exorbitante terreur s'tait empare de lui.
Il jetait autour de lui des regards de fou, et sa main s'incrustait
au manche de son poignard. Mais la pense de ce procs terrible qu'il
faudrait faire  l'amiral (car, dans son esprit, c'tait de cela qu'il
s'agissait) lui causait une insurmontable horreur.

Il est vrai qu'il avait quelque temps cru sa mre; il avait admis que
l'amiral conspirait contre lui. Mais les preuves de l'innocence du vieux
chef s'taient accumules si nombreuses, si videntes dans son esprit,
qu'il avait d se rendre  cette vidence.

--Vous m'aviez dit, continua-t-il, que j'aurais les preuves de la
trahison de Coligny et des huguenots. O sont-elles, ces preuves?

--Vous voulez des preuves? Vous en aurez!

--Et quand cela?

--Demain matin: pas plus tard. coutez. Je suis parvenue  faire saisir
deux aventuriers qui ont surpris bien des secrets et qui en savent long
 la fois sur Guise, sur Montmorency et sur Coligny. L'un d'eux est ce
jeune homme, le chevalier de Pardaillan, qui vint au Louvre en compagnie
du marchal, et qui eut une si trange attitude. L'autre est son pre.
Je tiens ces deux hommes. Demain matin, ils vont tre interrogs au
Temple, o ils sont prisonniers. Je vous apporterai le procs-verbal de
l'interrogatoire et vous verrez que Coligny n'est venu  Paris que pour
vous frapper!

La reine parlait avec une telle force de conviction que Charles, dj
terroris, se sentit cette fois convaincu.

Toutefois, il ne voulut pas avoir l'air de cder et dit avec une fermet
apparente:

--C'est bien, madame, demain, je veux lire moi-mme l'interrogatoire de
ces Pardaillan.

--Ce n'est pas tout, mon fils! reprit Catherine avec plus d'nergie
encore. Je vous ai dit que Tavannes se trouve dans mon oratoire, et
vous m'avez dit, vous, que vous vous dfiez du marchal... Eh bien, moi
aussi, je m'en dfie! Seulement, je ne me contente pas de supposer, moi.
Je vais droit au but et je cherche  savoir la vrit: je la sais!

--Il y a donc une vrit sur Tavannes!

--Une terrible vrit: savez-vous pourquoi le marchal de Tavannes est
au Louvre? C'est Henri de Guise qui l'a envoy!... Ainsi cet homme, qui
commande aux trois quarts de la garnison de Paris, qui, d'un geste, peut
faire marcher quatre mille soldats sur le Louvre, cet homme appartient 
Guise! Et que vient-il faire en notre conseil? S'assurer que vous tes
vraiment le roi, que vous allez prendre les mesures propres  sauver
votre trne, votre vie et l'Eglise!... Faute de quoi, c'est Guise qui
les prendra ces mesures. Mais lui ne sauvera que l'Eglise... Quant
 votre trne et  votre vie, vous devrez lui demander merci. Ah!
Charles... mon fils... mon roi!... du courage, par le sang du Christ!
Voyez les huguenots qui s'apprtent  une suprme entreprise! Voyez
Guise, qui attend de vous un moment de dfaillance pour se faire
lire capitaine gnral et marcher sur vous... sur le roi, ami des
hrtiques!...

--Par l'enfer! gronda Charles en se relevant. Ah! pour ceux-l, pas
d'hsitation! Je n'ai que trop bien compris leur trahison. Je veux que,
sur l'heure mme, on arrte Guise en son htel! Je veux qu'on arrte
Tavannes dans votre oratoire...

--Sire! Sire! cria Catherine en s'lanant et en plaant sa main sur la
bouche du roi, pour l'empcher d'appeler.

--Eh! madame! tes-vous donc aussi avec eux? dit Charles en se
dbarrassant de l'treinte.

--Charles, qu'allez-vous faire? O sont vos gardes pour arrter Guise?
Sachez que Paris tout entier se lvera pour le dfendre. Ce n'est
pas seulement du courage et de l'nergie qu'il faut ici, c'est de
la prudence! Laissez Guise s'endormir dans sa scurit, et nous le
rattraperons bien tt ou tard. L'essentiel est qu'il ne puisse rien
faire cette nuit, ni demain; et, pour cela, il faut qu'il sache par
Tavannes que vous tes dcid  sauver l'Eglise!... Venez, Charles,
venez, mon fils... allons jouer ensemble la partie suprme qui doit
raffermir sur votre tte cette couronne chancelante!

Catherine paraissait transfigure par l'enthousiasme.

Jamais le roi ne l'avait vue si forte, si vaillante, avec un visage
enflamm, des yeux o roulaient des penses tragiques.

Et lui, chtif, malingre, suant l'pouvante et la fivre, il se sentit
prs d'elle comme un petit enfant.

Elle l'avait pris par la main et l'entranait avec une irrsistible
vigueur.

La reine atteignit son oratoire, ouvrit brusquement la porte et s'effaa
devant Charles IX, qui entra le premier.

--Le roi! dit Tavannes.

Les autres se levrent, s'inclinrent, demeurrent courbs.

Charles IX avait repris assez d'empire sur lui-mme pour paratre calme.

--Messieurs, dit-il, je vous remercie de vous tre rendus  mon
appel...

Ce trait d'audace tait presque un trait de gnie, et Catherine regarda
son fils avec tonnement.

--Asseyez-vous, messieurs, continua Charles, et dlibrons sur les
affaires prsentes. Parlez le premier, monsieur le chancelier.

--Sire, dit Birague, j'ai fait crier aujourd'hui l'dit qui dfend aux
Parisiens de sortir arms dans les rues. Or,  mesure que cet dit
se criait, les rues de Paris se sont remplies de gens en armes. Les
capitaines de quartier ont rassembl leurs hommes et,  l'heure qu'il
est, il y a, dans chaque maison, des soldats prts  occuper les
carrefours. J'estime, sire, qu'il nous est impossible de rsister  une
pareille force. Si M. de Coligny est encore vivant d'ici vingt-quatre
heures, il ne restera plus pierre sur pierre dans Paris.

--Votre avis est donc que nous devons arrter M. l'amiral et instruire
son procs?

--Mon avis, sire, est qu'on doit excuter M. de Coligny sance tenante
et sans autre forme de procs.

Le roi ne montra aucune surprise.

Seulement, il devint un peu plus ple, et ses yeux parurent encore plus
vitreux que d'habitude.

--Et vous, monsieur de Nevers?

--Moi, dit le duc de Nevers, j'ai vu ce soir des bandes de huguenots
qui, hautement, accusaient Votre Majest de jouer double jeu. J'ai vu
ces mmes huguenots tout ples et dconfits au moment o ils ont su que
l'amiral avait t tu; ils se prparaient tous  prendre la fuite.
Puis, lorsqu'ils ont connu la vrit, plus insolents que jamais, ils
ont dcid qu'il fallait exterminer les catholiques, de crainte d'tre
extermins par eux; qu'on tue Coligny, et tout danger est conjur.

Tavannes, interrog, fit une rponse pareille.

Le duc d'Anjou assura que le marchal de Montmorency,  la tte des
politiques, allait se runir aux huguenots, pour accabler le roi et
Paris.

Gondi, dans un beau mouvement de colre, dit qu'il tait prt 
trangler l'amiral de ses propres mains.

Catherine ne disait rien. Elle coutait et souriait.

Seulement, quand tous eurent parl, quand elle vit Charles IX si ple
qu'on et dit un spectre, ses lvres blanches agites d'un tremblement
convulsif, elle se tourna vers lui et pronona:

--Sire, nous ici prsents, et toute la chrtient comme nous, attendons
le mot qui doit nous sauver.

--Vous voulez donc que l'amiral meure? bgaya Charles.

--Qu'il meure! dirent-ils tous d'une voix.

Le roi se leva de son sige et se mit  marcher  pas prcipits dans
l'oratoire, essuyant,  grands revers de main, l'abondante sueur qui
coulait sur son visage.

Catherine le suivait des yeux dans ses volutions. Sa main, cette main
de femme encore fine et belle, s'tait crispe au manche de la dague
qu'elle portait toujours  sa ceinture. Une double flamme d'un feu
sombre jaillissait de ses prunelles grises; ses sourcils s'taient
contracts; toute sa personne se raidissait dans une tension de volont
porte au paroxysme.

Charles IX allait et venait, murmurant des mots sans suite.

La reine le vit s'arrter au pied du grand Christ d'argent massif sur sa
croix d'bne. Catherine fit trois pas, et, levant ses deux bras vers la
croix, d'une voix rauque, empreinte d'une trange exaltation, elle cria:

--Maudis-moi, Seigneur! Maudis-moi d'avoir port dans mes flancs un fils
qui mprise ta loi, rsiste  tes ordres et, sous ton divin regard,
songe  jeter bas ton temple!...

Charles, les cheveux hrisss, recula et gronda:

--Vous blasphmez, madame!...

--Maudis-moi, Seigneur! continua Catherine fanatise par l'excs
de l'effort, maudis-moi de ne pas trouver les paroles qui doivent
convaincre le roi de France!

--Assez! Assez, madame!... Que voulez-vous?...

--La mort de l'Antchrist.

--La mort de Coligny! murmura Charles.

--Ah! cria Catherine d'une voix clatante, vous voyez bien que vous le
nommez!... Oui, sire, vous le savez comme nous tous, l'Antchrist,
c'est l'hypocrite qui nous a tu plus de six mille braves en tant de
batailles, qui nous fait une guerre acharne, qui, dans Paris mme,
exalte l'orgueil de ses dmons et fomente la destruction de la sainte
Eglise!

--C'est mon hte, madame!... Messieurs, songez-y...

--C'est l'enfer qui nous attend tous s'il vit! rugit Catherine.

--Moi, je retourne en Italie, dit Gondi. Le salut de mon me avant tout!

--Sire, fit le chancelier de Birague, daigne Votre Majest me permettre
de me retirer sur mes terres...

--Par le tonnerre du Ciel! vocifra Tavannes, je vais offrir mon pe au
duc d'Albe!

--Partez! gronda Catherine. Partez donc tous! Que l'exode des fils
de France commence donc! Malheur! Malheur sur nous! Charles, ta mre
demeurera seule avec toi et mourra sous tes yeux, te couvrant de son
corps avant que les hrtiques ne te frappent!...

Et, se rapprochant de lui, elle lui glissa dans l'oreille:

--Avant qu'Henri de Guise ne soit proclam roi de France, pour avoir
arrach le royaume aux huguenots!...

--Vous le voulez! haleta Charles IX. Vous le voulez tous!... Eh bien,
tuez-le! Tuez l'amiral! Tuez mon hte! Tuez celui que j'appelle mon
pre! Mais, par l'enfer, tuez aussi tous les huguenots de France, afin
qu'il n'en reste pas un pour me reprocher ma flonie! Tuez! Tuez tout!
Tuez!... Ah!...

Son visage se convulsa.

Et ce rire sombre, fantastique et terrible, qui, parfois, clatait sr
ses lvres, le secoua de frissons convulsifs.

--Enfin! avait hurl Catherine avec un accent de joie furieuse.

--Enfin! rpta le marchal de Tavannes avec une sorte de contrarit.

D'un geste, Catherine les entrana tous dans son cabinet proche de
l'oratoire, tandis que le roi tombait dans un fauteuil, luttant
dsesprment contre la crise qui se dchanait.

--Monsieur le marchal, dit alors Catherine en regardant Tavannes en
face, je vous charge d'avertir M. de Guise que le roi est dcid 
sauver l'Eglise et le royaume. Nous comptons sur lui...

Tavannes s'inclina.

--Allez, messieurs, reprit la reine, voici trois heures qui sonnent;
soyez ici demain matin,  huit heures; amenez-moi M. de Guise, M.
d'Aumale, M. de Montpensier et M. de Damville; n'oubliez pas le prvt
Le Charron. Que, ds huit heures, nous soyons tous assembls ici...

Le duc d'Anjou demeura seul avec sa mre.

Catherine lui prit les deux mains, le regarda longuement avec une
profonde tendresse et, d'une voix trs douce, murmura:

--Tu seras roi, mon fils! Va te reposer...

--Ma foi, dit le futur Henri III en billant, j'en ai grand besoin,
madame.

Et il se retira, sans rpondre au baiser de sa mre Cette indiffrence
du fils prfr, ador... c'tait le tourment, la plaie secrte de ce
coeur de granit... c'tait peut-tre le chtiment.

Aprs quelques minutes de rverie, Catherine alla ouvrir une porte.

Ruggieri parut. Il avait, depuis trois jours, vieilli de dix ans.

--Il est temps, dit la reine. Prviens Cruc, Kervier Pezou...

--Oui, madame, dit Ruggieri d'une voix blanche.

--C'est pour la nuit prochaine. Charge-toi du signal. A trois heures
aprs minuit. L'heure est bonne. Tu placeras quelqu'un aux cloches de
Saint-Germain-l'Auxerrois...

Ruggieri tressaillit et eut un geste d'horreur.

--Es-tu fou? gronda Catherine en haussant les paules.

--J'irai moi-mme, murmura sourdement Ruggieri, le glas de mon fils n'a
pas t sonn... Je le sonnerai!...

--Son fils! songea la reine. Mon fils!...

Elle eut un geste violent et rude pour carter d'importunes penses et
reprit:

A propos, qu'as-tu fait de Laura?

--Morte, dit Ruggieri.

--Et Panigarola?

--Je ne sais pas.

--Il faudra savoir. Cet homme peut tre dangereux...

Ruggieri disparut silencieusement, ple comme un fantme.

La reine se mit  sa table. Bien qu'il ft plus de trois heures, elle
n'avait nullement sommeil. Elle saisit sa plume et fbrilement commena
 crire...

Mais, bientt, elle s'arrta... la plume tomba de ses mains... son front
s'inclina et, d'une voix sourde,  peine perceptible, dans un long et
terrible soupir qui gonfla son sein, elle murmura:

C'tait mon fils!

Cependant, Charles IX, la tte en feu, s'tait tran hors de l'oratoire
et avait regagn sa chambre  coucher.

Il se jeta tout habill en travers de son lit, mais n'y demeura que
quelques minutes.

Il allait et venait d'un pas tremblant, et parfois soulevait les rideaux
de sa fentre pour voir si le jour ne paratrait pas. Ses deux lvriers
favoris, Nysus et Euryalus, le suivaient d'un air inquiet dans ses
volutions.

Que faire pour ne pas penser  cela? murmurait-il en claquant des
dents.

Il alluma tout ce qu'il y avait de flambeaux dans la chambre et, allant
 un petit meuble vitr, en tira un manuscrit.

Si je travaillais un peu  mon livre?...

Le manuscrit tait tout entier de la main du roi. Il portait ce titre:
_La Chasse royale_[1]. Le roi le feuilleta machinalement de ses mains
qu'agitaient des tremblements et arriva jusqu'aux dernires lignes,
jusqu' la dernire phrase. Elle commenait par ces mots:

Lorsque l'animal est hallali...

[Note 1: Revu et corrig par Villeroi, ce livre a t imprim en
1625.]

Hallali! gronda le roi. Oh! l'infernal et sinistre hallali qui se
prpare!...

Il rejeta furieusement le manuscrit au fond du petit meuble. Un
gmissement se fit entendre.

Qui est l? hurla Charles en se retournant, livide.

C'tait Nysus, l'un de ses deux chiens, qui sollicitait une caresse. Ils
taient l, tous les deux, le museau pointu en l'air, le regardant et
l'interrogeant.

Ah! fit Charles avec un soupir, c'est vous?... Que voulez-vous?...
tes-vous chiens de chasse?... Est-ce la cure que vous rclamez?...
Arrire! Arrire! C'est trop de sang!...

Les deux lvriers, effars, se reculrent en jetant une plainte.

Charles vacilla sur ses jambes, ses mains s'tendirent pour chercher un
appui, il tomba. Ses ongles s'incrustrent sur le tapis; ses yeux se
convulsrent jusqu' paratre entirement blancs; sa bouche cuma...

A moi!... Voici Guise qui m'assassine! Au meurtre!... Qui vient
derrire lui?... Coligny! Les huguenots!... A mort! Tuez! Tuez!...
Mettez-moi ce Pardaillan au chevalet... Rponds! Que sais-tu?...
Cosseins!... Arrtez ma mre! Ah! je meurs!...

Il demeura pantelant pendant dix minutes.

Puis, se redressant sur ses mains:

Que de sang!... Seigneur! Seigneur!... Voil que je sue du sang, 
prsent!... Matre Ambroise, sauvez-moi!... Horreur! c'est du sang!
J'touffe! A moi! Oh! ils me laisseront noyer dans le sang!... Fuyons,
Marie, fuyons... L... plus haut, dans les tours de Notre-Dame!...
Fuyons, Marie... le sang monte toujours...

Pendant une heure, le roi se dbattit contre la crise, dans l'effroyable
cauchemar de sa vision.

Puis, il n'eut plus qu'un souffle court et rauque, et tomba d'un morne
et profond sommeil...



XXVI

LA CHAMBRE DE TORTURE

Pendant que se droulaient au Louvre les tragiques incidents de ce
formidable et suprme conciliabule que nous avons essay d'esquisser,
les deux Pardaillan, dans leur prison du Temple, sur leur botte de
paille, dormaient cte  cte.

Car, c'est ce matin-l, samedi 23 aot, qu'ils devaient tous les deux
subir la question ordinaire et extraordinaire.

Et cela quivalait  une condamnation  mort.

Quelle mort!... Les os broys, les chairs arraches par des tenailles
chauffes  blanc, les jambes serres dans l'tau mortel, au point que
les veines clatent et que le sang jaillit et gicle!...

La chose devait se faire  dix heures du matin.

Ils dormaient.

Depuis six jours que le chevalier avait rejoint son pre dans ce cachot,
les deux prisonniers n'avaient eu aucune nouvelle du dehors. Montluc
n'tait pas venu les voir; Peut-tre l'ivrogne les avait-il oublis. Ils
ne voyaient mme pas le gelier, car on leur passait  boire et  manger
par une sorte de chatire mnage au bas de la porte. Les trois
premiers jours, et quoi que son pre lui en et dit, le chevalier avait
activement cherch un moyen d'vasion.

Il avait sond les murs: leur paisseur--peut-tre cinq ou six
pieds--dfiait toute tentative; il et fallu un an pour arriver  les
percer sans le secours des instruments ncessaires--et pour aboutir o?
Sans doute dans quelque cachot voisin.

Quant  la lucarne, par o filtrait une lumire avare de ses rayons, il
n'y avait mme pas moyen d'atteindre les barreaux.

La porte tait en chne massif, barde de fer, hrisse de clous
normes.

L'emploi de la force tant inutile, le chevalier songea  la ruse. Un
soir, il se mit  plat ventre, la tte contre la chatire, appela la
sentinelle et lui offrit cinq cents cus d'or s'il voulait l'aider 
sortir, ne doutant pas que le duc de Montmorency ne payt la dette. La
sentinelle rpondit que M. de Montluc, le gouverneur, avait une telle
dfiance, qu'il gardait chez lui les clefs des cachots o se trouvaient
les prisonniers les plus importants; que, mme et-il ces clefs, lui,
soldat, n'ouvrirait pas pour tout l'or du royaume, vu qu'il tenait  sa
tte plus encore qu' la richesse.

--Tu vois? dit le vieux Pardaillan. Puisque nous n'avons plus que deux
ou trois jours  vivre, tchons de les vivre calmement. Ah! si tu
m'avais cout, chevalier! Si tu avais suivi mes conseils! Or a,
qu'as-tu  soupirer? Regretterais-tu de mourir?

--Ma foi oui, monsieur, rpondit le chevalier dans la simplicit de son
me. J'aime la vie, je l'avoue. Et puis, il me semble que j'avais un
rle  jouer et que j'en ai esquiss les premiers gestes  peine.
J'eusse voulu tre un de ces hommes simples et dignes qui, la lance au
poing, le coeur ferme et l'esprit libre, s'en allaient par le monde,
afin de terroriser les mchants et de rconforter les faibles!

C'est en devisant de ces choses que les deux Pardaillan--vitant avec
soin de parler de Lose, l'un pour ne pas veiller une suprme douleur
chez son fils, l'autre pour ne pas pleurer,--atteignirent la nuit du
vendredi, la dernire nuit.

Comme tous les soirs, ils s'endormirent paisiblement.

Comme tous les mtins, le vieux Pardaillan se rveilla le premier, vers
six heures. Un mince filet de jour se jouait sur le visage du chevalier;
il souriait, rvant sans doute de Lose.

Le routier le contempla avec une inexprimable expression de tendresse et
de douleur. L'heure terrible tait arrive. Un lger mouvement qu'il fit
rveilla le jeune homme. Il ouvrit les yeux et vit son pre, pench sur
lui.

Alors, chacun d'eux frmit jusqu'au plus profond de l'tre, et chacun
s'effora de garder un visage serein. Ils ne se dirent rien. Que se
fussent-ils dit  ce moment suprme?

Enfin, aprs des heures qui leur parurent des minutes, ils entendirent
dans le couloir un bruit de pas nombreux.

Ils s'treignirent silencieusement, d'une longue treinte d'adieu.

La porte s'ouvrit. Montluc parut. Il avait une escorte de vingt
arquebusiers.

Montluc fit un signe: les gardes entourrent les deux Pardaillan, qui
eurent un dernier clair de joie sombre en voyant que, jusqu'au bout,
ils seraient ensemble.

On se mit en marche. Le chevalier constata qu'au bout du couloir il
y avait d'autres gardes qui attendaient; toute la garnison du
Temple--soixante soldats--tait sur pied.

On descendit un escalier de pierre. On s'enfona dans les entrailles de
la vieille prison.

Enfin, on pntra dans une vaste pice dalle.

C'tait la chambre de torture.

Le bourreau-jur tait l. Prs de lui, se trouvait un homme qu' la
lueur des torches le chevalier reconnut aussitt--: c'tait Maurevert.
Le chevalier tourna la tte vers son pre et sourit. Maurevert tait
livide et tremblant de haine impatiente.

Trente arquebusiers se rangrent autour de la salle aux votes
surbaisses. De six en six hommes, il y avait une torche. Les Pardaillan
virent tout cela d'un coup d'oeil. Ils virent le chevalet de torture,
avec ses ais, ses cordes, les coins de bois et le maillet poss sur une
dalle; ils virent un brasier o chauffaient des fers, des tenailles.
Ils virent le bourreau qui donnait des instructions  deux hommes: ses
aides; ils virent Montluc qui causait avec Maurevert...

--Par lequel commenons-nous? demanda Montluc.

--Monsieur..., fit le chevalier en avanant d'un pas.

Aussitt, dix mains rudes s'abattirent sur lui comme si on et craint
quelque tentative dsespre.

--Que voulez-vous? grommela Montluc.

--Une grce, dit le chevalier en affermissant sa voix d'un effort
terrible. Faites que je sois questionn le premier.

--Morbleu! cria le vieux Pardaillan, ce que tu demandes l est injuste.
Honneur,  la vieillesse, que diable!

--Moi, a m'est gal, dit Montluc qui interrogea Maurevert du regard.

Maurevert chercha les yeux du chevalier; mais le jeune homme avait
tourn vers son pre un suprme regard d'adieu.

--Le vieux d'abord! gronda Maurevert avec un accent de haine implacable.

Il avait devin tout ce que le chevalier allait souffrir en voyant
torturer son pre. En mme temps, il recula vivement vers une porte qui
donnait sur une sorte de cabinet, o divers ustensiles taient rangs.
L, dans l'ombre, une femme vtue de noir, le visage couvert d'un long
voile, attendait, semblable au gnie familier de cet enfer.

Elle fit un signe  Maurevert, qui cria:

--Allons, bourreau, commence ton office.

--Nous disons le plus vieux d'abord? demanda le bourreau d'une voix
indiffrente.

Les deux aides, le bourreau et quelques gardes saisirent le vieux
routier.

--Mon pre! Mon pre! rugit le chevalier.

Et, le dsespoir le galvanisant d'une secousse lectrique, il se courba,
se raidit, se secoua, faisant vaciller et trembler les huit gardes
qui essayaient de le maintenir. Il y eut une minute de tumulte et de
dsordre. Montluc tirait sa dague, et Maurevert cria: Les chanes! Les
chanes! lorsque, tout  coup, la porte de la chambre des questions
s'ouvrit et une voix haletante, une voix de femme, clatante, domina les
bruits de l'affreuse lutte:

Au nom du roi!... Il y a sursis!...

A ce cri Au nom du roi, tous demeurrent immobiles, jusqu'au bourreau
qui laissa tomber les chanettes dont il commenait  lier les jambes du
chevalier, jusqu' Maurevert, qui se mordit les poings pour touffer un
hurlement de rage, jusqu' Catherine de Mdicis qui, dans son ombre,
tressaillit violemment.

Et tous virent alors une femme, une jeune femme  tournure lgante,
modestement vtue, qui jetait un regard de compassion mue et de joie
profonde sur les deux condamns, et qui, les mains jointes, murmurait:

Que bnie soit la Vierge Marie, ma sainte patronne, j'arrive  temps!

--Marie Touchet! murmura le chevalier qui s'inclina d'un air de grce,
d'une simplicit prodigieuse en un tel moment.

--Qui tes-vous, madame? demanda Montluc en s'avanant vers la jeune
femme.

--Je suis une messagre du roi de France, voil tout ce qui vous
importe, monsieur! dit Marie Touchet.

--Comment tes-vous parvenue ici?

Sans rpondre, elle tendit un papier que Montluc alla lire  la lueur
d'une torche. Il contenait ces mots:

_Ordre aux gouverneurs, portiers et tous geliers du

Temple de laisser passer le porteur des prsentes jusqu' la chambre des
questions.--Sign: Charles, Roi._

--Et maintenant, lisez ceci! reprit Marie Touchet.

Et elle tendit  Montluc stupfait un deuxime papier sur lequel le roi
avait, de sa main, trac cette ligne:

_Ordre de surseoir  l'interrogatoire de messieurs de Pardaillan pre et
fils.--Sign: Charles, Roi._

Montluc, ayant lu, se tourna vers le sergent qui commandait les gardes
et dit:

--Emmenez les prisonniers dans leur cachot. Bourreau, tu reviendras
quand il plaira au roi.

--Un instant, gronda Maurevert. Tout n'est pas dit...

--Tout est dit quand le roi ordonne, dit Montluc.

Le chevalier et le vieux routier, pendant ces quelques instants, avaient
tenu leurs yeux fixs sur Marie Touchet et l'loquence de leurs regards
la remerciait. Ils sortirent, environns de leurs gardes, dj plus
respectueux.

Alors Marie Touchet s'loigna  son tour, pareille  un de ces anges de
la lgende descendu un instant dans la demeure des dmons.

Il n'y eut plus dans la lugubre salle que Maurevert et Montluc.

--Confiez-moi ces papiers, dit Maurevert. Le roi sera sans doute heureux
de votre promptitude  obir; mais, enfin, s'ils n'taient pas de
lui!...

--Ma foi, mon cher monsieur, dit le soudard, qu'ils soient du roi ou
d'un autre, peu m'en chaut. Y a-t-il un cachet sur ces papiers? Oui. Ce
cachet est-il aux armes du roi? Oui. Le reste ne me regarde pas.

Maurevert prit les papiers, et entra dans le cabinet.

--J'ai tout entendu, dit la reine en jetant  peine un coup d'oeil sur
les papiers. Je connais la personne qui est venue.

--Ainsi, c'est bien le roi qui a sign? balbutia Maurevert. Que faire
alors?

--Obir. Je vais au Louvre et j'arrangerai la chose Tenez-vous en paix;
ce qui est dit est dit; vous aurez ces deux hommes. Dans huit jours,
trouvez-vous  mon htel. D'ici l, voyagez; ne demeurez pas  Paris.
Vous avez commis une premire maladresse en manquant l'amiral. Si vous
en commettiez une deuxime en vous laissant arrter--car on cherche le
meurtrier--vous seriez, cette fois, perdu sans recours.

--Madame, je crois que mon intrt exige que je demeure a Paris. Dans
huit jours, d'ailleurs on aura autant d'intrt que maintenant  trouver
l'auteur de l'arquebusade du clotre.

--Je ne crois pas! dit Catherine avec un sourire livide.

Et saisissant le bras de Maurevert:

--Je vous couvre, entendez-vous? Votre grande faute n'est pas d'avoir
tir sur l'amiral, c'est de l'avoir manqu. Mais au surplus, les choses
sont mieux ainsi; votre maladresse est peut-tre un coup d'adresse
extraordinaire. Obissez, partez, revenez dans huit jours et vous saurez
alors ma pense. Et, quant  ces deux hommes ne craignez rien: je vous
en rponds.

--J'obirai, madame, dit Maurevert

Il sortit en se disant:

Je me loge aux abords du Temple et je ne bouge pas de huit jours; je
veux voir, moi!...

Comment et pourquoi la matresse du roi s'intresse-t-elle  ces deux
aventuriers? se demandait Catherine. Comment et pourquoi a-t-elle obtenu
cet ordre de sursis?... Je le saurai dans quelques jours. Les Pardaillan
ne peuvent m'chapper. Pour aujourd'hui, songeons  la grande besogne!

Comment Marie Touchet avait obtenu ce sursis? C'est ce que nous devons
expliquer rapidement.

Le valet du roi tait entr  sept heures du matin dans l'appartement de
Charles IX et l'avait trouv qui se dshabillait.

--Tu vois, avait dit Charles, j'ai pass la nuit  travailler...

--Aussi Votre Majest est-elle  faire peur, dit familirement le valet.

--Je vais rparer cela. Je veux dormir jusqu' onze heures, tu entends?
Que personne n'entre ici! Tu diras  mes gentilshommes qu'il n'y aura
pas de lever ce matin et que je les attends  mon jeu de paume aprs
midi.

Le valet parti, le roi acheva de se dshabiller, mais pour revtir
aussitt un costume de drap, d'apparence bourgeoise. Bientt, par des
couloirs et des escaliers drobs, il gagna une cour dserte,
atteignit une petite porte situe non loin de l'angle qui avoisine
Saint-Germain-l'Auxerrois. C'est par l qu'il passait quand il voulait
qu'on le crt au Louvre alors qu'il se promenait dans sa bonne ville,
comme un colier heureux d'chapper pour quelques heures  la dure
contrainte.

Ds qu'il se trouva dehors, le roi huma  pleins poumons l'air vif de la
Seine. Sa poitrine troite se dilata.

Un peu de couleur anima ses joues.

Nul n'et reconnu dans ce petit bourgeois souriant et heureux l'homme
qui venait de se dbattre dans une crise affreuse contre des visions
formidables, le roi qui venait de dcrter l'hcatombe des huguenots...

Il remonta le cours de la Seine, puis tourna  gauche, atteignit la rue
des Barrs et pntra dans la maison de Marie Touchet.

C'est l qu'aprs ces terribles accs, qui faisaient de lui tantt une
misrable loque humaine, tantt un fou furieux, c'est l qu'il venait
chercher le repos rparateur; c'est l qu'il venait trouver l'apaisement
et la douceur, lorsque quelque terrible scne l'avait mis aux prises
avec sa mre.

Lorsque le roi eut t introduit dans l'appartement de Marie Touchet,
il s'arrta dans l'encadrement de la porte, merveill par le spectacle
qu'il avait sous les yeux: Marie Touchet, assise prs d'une fentre dont
les chssis levs laissaient entrer  flots l'air et la lumire, tait
en dshabill du matin. Son sein tait nu. Et a ce sein se suspendait
l'enfant ros, joufflu ses deux petites mains pressant le beau sein
blanc qu'il ttait assidment, ses jambes en l'air se livrant  une
gymnastique de satisfaction. Marie le contemplait en souriant.

Enfin, l'enfant, repu sans doute, s'endormit tout  coup, une goutte de
lait au coin des lvres.

Alors Marie Touchet se leva et le dposa doucement dans le berceau.

Et elle demeura l, le visage plein d'admiration.

A ce moment, Charles s'avana sans bruit, la saisit par-derrire dans
ses bras et lui mit ses deux mains sur les yeux, en riant comme un gamin
qui fait une bonne farce.

Marie le reconnut aussitt, mais, se prtant au jeu de son amant, elle
s'cria dans un joli rire:

--Qui est l? Quel vilain m'empche de voir monsieur mon fils? Ah! c'est
trop fort. Je m'en plaindrai au roi.

--Plains-toi donc! fit Charles en tant ses mains. Et Marie, se jetant
dans ses bras, lui tendit ses lvres en disant:

--Mon cher seigneur, le premier baiser pour moi... Et maintenant,
monsieur votre fils.

Le roi se pencha sur le berceau. Marie tait prs de lui, penche aussi.
Les deux ttes se touchaient. Toutes les deux exprimaient la mme
admiration nave qui chez le roi, se nuanait d'tonnement... Quoi! ce
petit tre si fort si beau, c'est mon fils!... Le roi tait perplexe...
Il cherchait une place pour embrasser le petit sans l'veiller et
finalement, n'osant pas, chercha les lvres de Marie en disant:

--Tiens, donne-lui ce baiser... je pourrais lui faire mal, moi!

Marie Touchet dposa doucement ses lvres sur le front de l'enfant.

Puis, tous deux, se relevant, gagnrent sur la pointe des pieds la salle
 manger o le roi se jeta dans un fauteuil en disant:

--Je tombe de sommeil et de fatigue...

Marie Touchet s'tait assise sur ses genoux et caressait doucement les
cheveux de Charles.

--Raconte-moi tes peines, disait-elle. Comme tu es ple!... Qui t'a
encore tourment?... J'espre que tu n'as pas eu de crise, au moins?...

--Eh bien, si, j'ai encore eu une crise, et elle a t terrible... Ce
qui est affreux, vois-tu, c'est qu'il y a quelque chose de nouveau
dans mon mal... Je sens que mon esprit est atteint... ma cervelle se
dtraque... lorsque je sens la crise venir, il entre en moi comme un
souffle de haine furieuse contre l'humanit... Dans ces minutes-l, je
voudrais dtruire tout ce qui m'entoure, mettre le feu  Paris comme je
t'ai dit que cet empereur ft de Rome, frapper, tuer... Ah! Marie, on
m'a trop dit que les rois ne sont forts que lorsqu'on les redoute,
lorsqu'ils tuent... et cela, vois-tu, m'est entr dans le sang...

--Allons, tout cela passera... Il ne te faut qu'un peu de repos...

--Oui... du calme... du repos... Mais o en trouver hormis ici? Je suis
entour de conspirateurs.

--N'y songe pas en ce moment. Prends ici, du moins, le peu de repos qui
calme ta pauvre chre tte... plains-toi, dis-moi ce que tu as souffert,
mais ne me dis pas ce que tu redoutes... Tu es le roi... nul n'oserait
te toucher...

Elle parla ainsi longuement de sa voix douce, le berant, le
consolant...

Mais, cette fois, le roi ne voulait pas tre consol. Trop de choses et
des choses trop terribles se prparaient autour de lui. Et, comme
il n'osait en parler, il se mit  raconter que le parti des Guises
travaillait  sa perte et que sa mre avait dcouvert la preuve de
la conspiration, et que, ce matin mme, on allait questionner deux
dangereux acolytes de Guise.

--Voici neuf heures, termina-t-il. Dans une heure, ces maudits
Pardaillan auront tout avou, et je saurai la vrit.

Marie Touchet jeta un cri.

--Tu dis qu'on va questionner deux hommes qui s'appellent Pardaillan?

--Oui-da. Ce sont sans doute des serviteurs de Guise.

--Sire, s'cria Marie Touchet, je vous demande grce pour ces deux
hommes.

--a! perds-tu la tte?...

--Non, non, mon bon Charles! Ne t'ai-je pas dit que j'ai t sauve par
deux inconnus qui m'ont dit s'appeler Brisard et La Rochette?... Eh
bien, ce sont eux! Ramus a su leurs vrais noms...

--Ah! tu vois bien qu'ils conspirent, puisqu'ils cachent leurs noms!...
Ecoute, Marie, veux-tu que je sois tu?...

--Charles! Mon Charles! Je te jure qu'ils ne peuvent tre coupables! Oh!
tu les cherchais pour les combler d'honneurs... et voici qu'on va les
questionner!... Ceci est affreux, sire! Ces deux hommes m'ont sauve! Si
je suis vivante, c'est  eux que je le dois.

--Marie!...

--Non, Charles! Je serais une infme si je laissais livrer au bourreau
deux vaillants gentilshommes qui ont risqu leur vie pour moi! Ne
peux-tu les faire venir au Louvre? les interroger sans l'aide du
bourreau? Ils diront tout! Je m'en fais la caution!...

--C'est, pardieu! vrai. Pourquoi ne leur parlerais-je pas moi-mme?...

Marie, toute tremblante, entrana le roi  un secrtaire.

--cris, dit-elle, cris un ordre de sursis.

Charles crivit l'ordre.

--O sont-ils? demanda-t-elle.

--Au Temple. Je vais envoyer...

--Non, non! J'y vais! J'y cours! s'cria Marie Touchet en jetant  la
hte une capeline sur sa tte et un manteau sur ses paules. Donne-moi
seulement un sauf-conduit...

Charles crivit le laisser-passer. Il apposa son cachet sur les deux
papiers et les remit  Marie Touchet.

--O mon Charles, comme tu es bon... comme je t'aime!...

Et elle s'lana au-dehors, laissant le roi tout effar, mais charm. On
sait le reste. Le roi demeura quelques minutes encore dans la paisible
maison, alla revoir son fils qui dormait dans son berceau; puis, calme,
l'me purifie, les yeux brillants, il reprit le chemin du Louvre.



XXVII

LE MESSIE DE LA SAINTE-INQUISITION

La reine, en quittant le Temple, tait rentre secrtement au Louvre o
l'attendaient quelques seigneurs  qui elle avait donn rendez-vous pour
huit heures. L'ordre de surseoir  l'interrogatoire des Pardailan tait
pour elle une grosse dception.

En effet, elle avait espr surprendre enfin la preuve de la trahison de
Guise.

Par avance, elle avait prpar un coup de thtre qui devait mettre
Henri de Guise  sa discrtion...

Passant par un couloir secret, elle arriva  son oratoire.

Sa suivante florentine l'attendait.

--Qui est l? demanda la reine.

--Monseigneur le duc d'Anjou, le jeune duc de Guise le duc d'Aumale,
M. de Birague, M. Gondi, le marchal de Tavannes et le marchal de
Damville, M. le duc de Nevers et M. le duc de Montpensier.

--O est Nancey?

--Le capitaine est  son poste avec les cent gardes.

--Que fait le roi?

--Sa Majest est sortie ce matin de bonne heure; mais tout le monde
croit, au Louvre, que le roi dort.

Catherine alla soulever une tenture et vit Nancey, son capitaine, l'pe
nue  la main. Elle eut un geste de satisfaction et, venant s'asseoir
prs d'une petite table qui supportait un lourd missel, elle s'assura
que son poignard tait bien en place  porte de sa main, et elle dit:

--Fais prvenir M. le duc de Guise que je l'attends.

Deux minutes plus tard, le duc, somptueusement vtu comme  son
ordinaire, pntrait dans l'oratoire et s'inclinait devant la reine.

La reine s'arma de son plus charmant sourire et dsigna un sige au duc
qui, sans se faire prier davantage, s'assit, campa son poing sur la
hanche et regarda fixement la souveraine, comme d'gal  gal.

--Il se croit dj roi! songea-t-elle.

Quel tait donc cet homme qui faisait trembler l'indomptable Catherine?

Henri Ier de Lorraine, duc de Guise, tait alors g de vingt-deux ans.

Il tait trs beau.

C'tait le vivant portrait de sa mre, Anne d'Est, duchesse de Nemours.
Il avait donc cette beaut mle et rgulire de la superbe Italienne qui
avait peut-tre dans les veines un peu du sang de Lucrce Borgia.

Cette filiation clatait sur son visage en orgueil et en ddain.

Il s'habillait magnifiquement, entretenait une maison plus fastueuse
que celle du roi; il portait au cou un triple collier de perles d'une
inestimable valeur, et la garde de son pe tait constelle de
diamants; les soieries les plus chatoyantes, les velours les plus fins
composaient son costume. Il penchait un peu la tte en arrire et
fermait  demi les yeux pour parler aux gens, comme s'il et voulu
laisser tomber sa parole de plus haut. Sa certitude de monter sur le
trne de France tait,  cette poque, absolue.

D'o lui venait cette certitude qui, seule, lui donnait cette superbe
confiance, cette morgue fastueuse, cet orgueil intraitable? Nous
l'allons dire.

Notons, en passant, que ce magnifique cavalier qui clipsait jusqu'au
duc d'Anjou en lgance, que ce type achev de la beaut, connut toute
sa vie la singulire destine d'tre outrageusement tromp par sa femme:
les amants se succdaient dans son lit, et toujours le duc de Guise
montrait la morgue d'un tre  demi divin que le ridicule ne saurait
atteindre.

Si Henri de Guise tenait de sa mre la beaut du visage et la noblesse
outre des attitudes, il tenait de son pre la froide cruaut.

Franois de Lorraine, duc de Guise et d'Aumale, prince de Joinville
et marquis de Mayenne, avait tu quelquefois pour le seul plaisir de
tuer,--comme  Vassy; sans coeur, sans esprit, sans entrailles, tel
avait t l'illustre, le magnanime, le brave Franois de Guise, que les
crivains se sont toujours efforcs de prsenter comme un modle de
vertu civique et guerrire.

La reine, ayant essay de faire baisser les yeux  son redoutable
interlocuteur, rsolut d'abattre au moins pour un temps ses esprances.

--Monsieur le duc, dit-elle d'une voix glaciale, on vous a sans doute
appris que le roi votre matre s'est dcid  dbarrasser le royaume des
hrtiques qui l'encombrent.

--Je connais cette rsolution, et vous m'en voyez tout heureux, madame,
bien qu'elle soit un peu tardive.

--Le roi est matre de choisir son heure. Mieux que les intrigants et
les brouillons, il sait l'heure propice pour frapper les ennemis de
l'Eglise... et ceux du trne.

Guise ne sourcilla pas et continua de sourire.

--Le roi, reprit la reine, le roi peut-il compter sur votre concours?...

--Vous le savez bien, madame! Mon pre et moi nous avons assez fait pour
le salut de la religion pour que je puisse reculer au dernier moment.

--Bien, monsieur. De quelle besogne spciale voulez-vous vous charger?

--Je prends Coligny, dit froidement Guise; je prtends envoyer sa tte 
mon frre le cardinal.

Catherine plit. Cette tte, c'est elle qui avait promis de l'envoyer
aux inquisiteurs!

--Soit! dit-elle. Vous agirez au signal convenu: le tocsin de
Saint-Germain-l'Auxerrois.

--Est-ce tout, madame?

--C'est tout, dit Catherine. Pourtant, comme vous tes le rempart du
trne, je prtends vous montrer les prcautions que j'ai prises pour le
cas o le Louvre serait attaqu par les parpaillots. Nancey!

Le capitaine des gardes de la reine parut aussitt.

--Nancey, demanda la reine, combien avons-nous d'arquebusiers en ce
moment dans le Louvre?

--Douze cents, madame.

Guise sourit.

--Et puis? reprit Catherine en le regardant de ct.

--Et puis, continua Nancey, nous avons deux mille Suisses, quatre cents
arbaltriers et mille cavaliers logs comme nous avons pu.

Cette fois, le front de Guise devint soucieux.

--Et puis? reprit la reine. Vous pouvez tout dire devant M. le duc, qui
est un fidle serviteur du roi.

--Et puis, enfin, nous avons douze canons...

--Les bombardes des jours de fte? insista Catherine.

--Non pas, madame: douze canons de bataille qui sont entrs secrtement
au Louvre la nuit dernire.

Guise plit. Il ne souriait plus. D'instinct, il se leva et prit une
attitude o commenait  paratre une nuance de respect.

--Achevez de rassurer M. le duc, dit Catherine. Que nous ont annonc les
messagers qui nous arrivent de puis trois jours?

--Mais, fit Nancey d'un air tonn, ces messagers annoncent simplement
que les ordres du roi s'excutent et que chaque gouverneur a mis des
troupes en marche sur Paris...

--En sorte que?...

--En sorte que six mille cavaliers nous ont t signals ce matin et
seront dans la journe  Paris; en sorte que huit  dix mille fantassins
doivent arriver ce soir ou demain matin au plus tard; en sorte que, sous
trois jours, il y aura dans Paris ou sous les murs de Paris une arme de
vingt-cinq mille combattants aux ordres du roi.

Cette fois, Henri de Guise ne dissimula plus: il tait atterr.

--La partie est perdue! gronda-t-il.

Et il s'inclina devant la reine avec un respect qu'il ne lui avait
jamais tmoign: il tait vaincu.

Mais dj Nancey reprenait:

--Puisque nous parlons de ces choses, madame, voulez-vous me dire
qui doit prendre le commandement des troupes du Louvre? Est-ce M. de
Cosseins?

Le duc de Guise tressaillit d'espoir: Cosseins tait  lui, on le sait.
Mais cet espoir fut de courte dure.

--Monsieur de Cosseins, dit la reine, a obtenu du roi la garde de
l'htel-amiral. Qu'il y reste. Nancey, vous commanderez. Je sais  quel
point vous tes dvou.

Nancey mit un genou  terre et dit:

Jusqu' la mort. Majest!

--Je le sais. Faites donc, ds la nuit tombante, charger les arquebuses.
Placez vos hommes en les distribuant  chaque porte. Que les canons
soient chargs et points dans toutes les directions. Que les cavaliers
se tiennent  cheval dans la cour, prts  charger. Mettez quatre cents
Suisses autour du roi, et, si on tente de marcher sur le Louvre, feu,
Nancey! feu de vos arquebuses! feu de vos canons! feu partout et contre
qui que ce soit, manants, bourgeois, prtres, gentilshommes huguenots ou
catholiques... tuez tout.

--Je tuerai tout! s'cria Nancey en se relevant. Mais, madame, autour de
Votre Majest... qui dois-je placer?

Catherine se leva, tendit son bras vers le Christ d'argent et, d'une
voix qui eut des sonorits tranges, elle rpondit:

--Autour de moi? Personne: j'ai Dieu pour moi!...

--Madame, dit Guise d'une voix altre, lorsque Nancey fut sorti. Votre
Majest sait qu'elle peut faire tat de moi pour le service du roi aussi
bien que pour la dfense de la religion...

--Je le sais, monsieur le duc. Aussi, croyez bien que, si vous n'aviez
vous-mme choisi votre besogne dans le grand oeuvre qui se prpare,
c'est  vous que j'eusse demand de prendre le commandement du Louvre.

Guise se mordit les lvres jusqu'au sang: il s'tait enferr lui-mme.

--Madame, reprit-il, il ne me reste plus qu' vous demander la faveur de
vouloir bien recevoir l'homme  qui j'ai donn des ordres pour la nuit
prochaine.

--Qu'il vienne! dit Catherine.

Guise alla ouvrir la porte d'un couloir et fit un signe. Une sorte de
colosse  figure niaise et poupine, aux mains normes, aux yeux ronds
 fleui; de tte, bleu faence, au front bas et ttu, entra en se
dandinant.

Cet homme s'appelait Dianowitz. Mais, comme il tait d'origine
bohmienne, le duc de Guise, selon l'usage qui faisait nommer les
domestiques du nom de leur province, l'appelait Bohme et, par
abrviation, simplement Bme.

La reine regarda le gant avec une admiration exagre. Le gant sourit
et caressa sa moustache.

--Tu t'es charg de quelque chose pour cette nuit? demanda Catherine.

--De tuer l'Antchrist, oui. Si Votre Majest veut, je lui coupe la
tte.

--Je le veux, dit la reine. Va, et obis  ton matre.

Le gant se dandina sur ses jambes, mais demeura sur place.

--Eh bien, Bme, as-tu entendu? fit le duc.

--Oui; mais je veux pouvoir sortir de Paris avec deux ou trois bons
compagnons qui m'escortent jusqu' Rome... Vous savez que toutes les
portes sont fermes...

Catherine s'assit et crivit rapidement quelques lignes sur un papier
qu'elle signa et sur lequel elle apposa le sceau royal.

Bme le lut attentivement. Il contenait ces mots:

Sauf-conduit pour toute porte de Paris, valable ce jourd'hui 23 aot et
jusque dans trois jours--Laissez passer le porteur des prsentes et les
personnes qui l'accompagnent.--Service du Roi.

Le gant plia le papier et le plaa dans son pourpoint.

--Tu oublies ceci, dit Catherine.

Elle laissa tomber une bourse pleine d'or sur le plancher.

Le gant se baissa, la ramassa et sortit convaincu qu'il avait produit
sur la reine une impression extraordinaire.

--Quelle magnifique brute! fit la reine. Je vous flicite, monsieur le
duc, d'tre capable d'avoir prs de vous de pareils serviteurs... Et,
maintenant, allons confrer avec nos amis.

La confrence dura jusqu' sept heures du soir.

Tout cet aprs-midi, il y eut dans le Louvre des alles et venues
mystrieuses.

A diverses reprises, la reine envoya chercher le roi; mais le roi jouait
 la paume avec les huguenots et refusa constamment de se rendre  la
prire de sa mre.

Peut-tre esprait-il que, sans lui, on n'oserait prendre les dcisions
suprmes. Peut-tre voulait-il simplement s'tourdir.

A huit heures du soir, il y eut dans l'htel du duc de Guise une runion
de tous ceux qui avaient plac en lui toutes leurs esprances et dj le
considraient comme le roi de France--depuis Damville jusqu' Cosseins,
depuis Sorbin de Sainte-Foi jusqu' Guitalens.

--Messieurs, leur dit-il, cette nuit nous sauvons la religion de la
Messe. Vous savez tous ce que vous avez  faire...

Un profond silence accueillit ces paroles.

--Quant  nos projets, continua Guise, ils sont remis  plus tard. La
reine est sur ses gardes, messieurs, montrons ce soir que nous sommes
des sujets fidles--et, pour le reste, nous attendrons. Allez,
messieurs.

C'est ainsi qu'Henri de Guise donna contrordre aux conjurs. Il
paraissait troubl, inquiet, furieux.

A partir de neuf heures et jusqu' onze heures, le duc reut les curs
des diverses paroisses et les capitaines de quartier, qu'on alla
chercher par groupes de huit  dix.

A chaque groupe, il tint en termes brefs, d'une voix saccade, le mme
langage:

--Messieurs, la bte est prise au pige!

--A mort! A mort! rpondirent prtres et capitaines.

Et,  mesure que chaque groupe se retirait, on lui donnait les dernires
instructions; le signal devait tre donn par le tocsin de toutes les
glises; les fidles serviteurs de la religion porteraient un brassard
blanc, ceux qui n'auraient pas le temps de confectionner un brassard
mettraient un mouchoir autour du bras.



XXVIII

TONNEMENT DE MONTLUC; SUITE DES AMOURS DE PIPEAU ET NOUVELLE RUINE DE
CATHO

Or, en cette soire, trois scnes bien diffrentes, mais galement
tranges, se droulrent sur les points les plus divers de Paris.

La premire, au Temple.

La deuxime, dans le repaire de Damville, aux Fosss-Montmartre.

La troisime, dans le cabaret des Deux-Morts-qui-parlent.

Vers neuf heures, deux femmes couvertes de grands manteaux furent
mystrieusement introduites dans la prison du Temple et conduites 
l'appartement du gouverneur: c'tait Pquette et la Roussette.

Montluc les attendait devant une table charge de mets et de vins. Et,
pour avoir libert complte dans l'orgie, il avait donn cong  ses
trois valets et  sa servante, lesquels, heureux de cette aubaine,
s'taient empresss d'aller respirer au-dehors un autre air que celui de
la prison.

--Vous voil, mes tourterelles! s'cria Marc de Montuc en clatant de
rire. Venez a, que je vous embrasse!

Mais Pquette et la Roussette, au lieu d'obir, dgrafrent leurs
manteaux et les laissrent tomber.

Montluc ouvrit des yeux normes et demeura bouche be. Les deux
ribaudes lui apparurent vtues de satin, le cou enfonc dans de vastes
collerettes, la taille pince et amincie sur le devant, en pointe; des
costumes, non de bourgeoises, mais de princesses. Elles taient charges
de bijoux au cou, aux oreilles, aux poignets, aux doigts; elles taient
fardes comme des grandes dames.

Dans son ingnuit, Catho avait cru devoir faire les choses en grand et
avait vis  la magnificence. O s'tait-elle procur ces nippes? Au
fond de quelque friperie de la Cour des Miracles? Peu importe.

Ce qui est sr, c'est qu'elle avait transform les ribaudes en
princesses: seulement, il y avait des dtails qui rvlaient la parfaite
ignorance de Catho en matire de costumes de cour. En outre, si les
robes taient de satin authentique, elles taient fripes et taches.
Les bijoux taient en verroterie et en cuivre. Les deux ribaudes
s'taient fardes, mais elles l'taient outrageusement.

Telles qu'elles taient, elles s'admirrent navement, et  peine leurs
manteaux furent-ils tombs que, s'avanant vers Montluc bahi, elles
excutrent les trois rvrences que Catho leur avait apprises.

Montluc, dj ivre, car il en tait  sa quatrime bouteille en les
attendant, Montluc se leva, effar, subjugu, se demandant s'il tait en
proie  un cauchemar et si, au lieu des deux ribaudes qu'il attendait,
il ne recevait pas la visite de deux reines.

--Or a! gronda Montluc en se remettant, que signifie?

--Eh bien, mais, dit la Roussette, nous sommes habilles pour la fte de
demain matin.

--La fte! bgaya Montluc.

--Eh! oui, dit gentiment Pquette, les deux truands qu'on va
questionner, tenailler et mettre au chevalet...

Montluc avala une formidable rasade et, remis d'aplomb, son rire fit
trembler les vitraux.

--La fte! Ah! oui, j'y suis... Et, comme a, vous vous

tes dguises en princesses pour voir la question? Cornes du diable!
Tripes et ventre! Voil une ide! J'touffe de rire! Ah! les dignes
gueuses! Et moi qui ne les reconnaissais pas!... Je pouffe, j'touffe,
j'trangle!... Des princesses! Hol! les gardes de Leurs Majests!...
Tudieu, je veux que vous soyez des reines, ce soir! Tais-toi, la
Roussette... Assieds-toi, l,  ma gauche, et toi, Pquette,  ma
droite! Par les boyaux du dernier parpaillot que j'ai occis! Il faut que
j'crive la chose  M. Blaise, mon pre, pour qu'il la raconte en son
mmoire qu'il crit... Des reines? Oui-da! Je le veux ainsi! Et je serai
roi... Voyons, toi, la Roussette, tu seras... tu seras Mme Margot
en personne! Et toi, Pquette, que seras-tu? Tu seras Elisabeth
d'Espagne... Silence! Que tout se taise dans Paris, en cette nuit
mmorable! Toi, l reine de Navarre, emplis-moi mon verre. Et toi, la
reine d'Espagne, viens t'asseoir sur mes genoux...

Il n'entre pas dans notre dessein d'offusquer le lecteur par le rcit de
l'orgie qui suivit: nous voulions simplement indiquer l'entre des deux
ribaudes au Temple.

A minuit, Montluc tait au dernier degr de l'ivresse. Et pourtant il
luttait encore.

A deux heures, il roulait sur le plancher, serrant contre lui, dans une
treinte furieuse, les deux reines dont les robes taient en lambeaux,
dont les coiffures s'taient droules, dont les fards s'taient
liqufis et se mlaient en un coloris sans nom sur leurs visages.

Bientt on n'entendit plus que les ronflements normes du soudard.

Alors, Pquette et Roussette se relevrent et prtrent l'oreille.

Sous leurs fards, elles taient livides et des frissons les secouaient.

***

Transportons-nous maintenant  la maison des Fosss-Montmartre. Il est
onze heures du soir. Le marchal de Damville vient de rentrer. Il est
sombre: ordre du chef de la conjuration de ne rien tenter contre le
Louvre! Tous les grands projets remis  plus tard!... Mais, en mme
temps, une joie funeste jaillit de ses yeux en flammes de cruaut: on
lui livre son frre! Il est charg d'attaquer l'htel de Montmorency;
c'est lui qui doit mettre  mort celui qu'on appelle le chef des
politiques.

Et, dans cet htel de Montmorency, c'est Jeanne de Piennes qu'il va
enfin reconqurir!...

Son frre mort, Jeanne est  lui!

Le marchal traverse les vastes salles de sa maison. Elles sont remplies
de soldats, les uns aiguisent leurs dagues sur des pierres; d'autres
visitent leurs pistolets; d'autres chargent leurs arquebuses; tout cela
se fait silencieusement. Sur des tables sont poses d'normes cruches de
vin. Tantt l'un, tantt l'autre se verse un grand gobelet.

Damville a fait signe  une douzaine de gentilshommes qui l'attendent.
Et il va s'enfermer avec eux pour donner  chacun des ordres et lui
indiquer sa besogne. Mais, avant de disparatre, il demande o est son
favori, le vicomte d'Aspremont, et on lui rpond qu'Orths est avec ses
chiens. Damville va le voir et le trouve dans une cour qu'clairent deux
torches.

--Eh bien, lui demande-t-il, tu n'apprtes donc pas tes armes, toi?

Sans rpondre, Orths d'Aspremont lui montre ses deux molosses. Damville
sourit.

Dans cette cour troite, que les lueurs des deux torches teintaient de
rouge, le vicomte d'Aspremont se livrait  un singulier travail. Il
allait et venait lentement, les mains au dos. Ces mains tenaient un
fouet  chiens. Sur ses talons, marchaient gravement deux chiens, la
gueule entrouverte, les yeux sanglants, les paisses babines pendantes:
Pluton et Proserpine!

Et, derrire Proserpine, un chien berger  poil roux bouriff faisait
des grces, bondissait, se roulait: Pipeau!

Pipeau tait le commensal de Proserpine...

Orths avait voulu le renvoyer, mais Proserpine lui avait montr les
dents.

Quant  Pluton, il avait admis le partage, soit par indiffrence
philosophique, soit en reconnaissance de la carcasse de poulet.

Pluton et Proserpine, donc, suivaient pas  pas leur matre.

Celui-ci arrivait au bout de la cour; l, un homme, debout, attendait,
tout raide, sans un geste, sans un mouvement.

Alors, Orths se retournait brusquement vers les deux molosses et
faisait claquer son fouet. A ce signal, les deux monstrueuses btes
sautaient sur l'homme immobile et, d'un seul coup, avec un grondement
terrible, lui enfonaient leurs crocs dans la gorge!...

Pipeau, la patte dresse, examinait cette scne avec tonnement.

Alors le vicomte d'Aspremont relevait l'homme, le remettait debout,
arrangeait ses vtements et son masque: l'homme tait un mannequin...

Puis, le vicomte recommenait sa promenade, son fouet au dos, les deux
chiens sur ses talons. Pipeau courtisant Proserpine.

Et, tout  coup, il donnait encore le signal... la hideuse leon tait
rpte.

Alors, Orths d'Aspremont se tourna vers le marchal qui examinait cette
scne effrayante et, avec un calme plus effrayant, il dit:

--Monseigneur, voil mes armes!

***

Au cabaret des Deux-morts-qui-parlent, vers minuit. Depuis longtemps,
Catho avait renvoy ses ordinaires clients nocturnes. Et mme elle avait
condamn sa porte au moment o le couvre-feu avait sonn.

Mais,  partir de onze heures, cette porte s'entrebilla.

Bientt une femme parut, une pauvresse misrablement vtue. Puis deux
vieilles entrrent, espces de sorcires  capuches noires. Puis une
borgnesse, un empltre sur l'oeil, qui, en entrant, dfit son empltre.

Puis une hideuse manchote  tte de furie, qui s'tant assise, dlia
quelques cordes et retrouva son bras. Puis cinq ou six bquillardes qui
se tranaient pniblement et qui jetrent leurs bquilles ds qu'elles
furent dans le cabaret. Vers minuit, l'auberge tait bonde, toutes ses
salles occupes, toutes ses tables prises: et l grouillait un monde
fantastique, rien que des femmes, toute la Cour des Miracles femelle,
truandes, diseuses de bonne aventure, danseuses de corde, mendiantes,
les unes jolies sous les haillons, les autres hideuses, toutes vtues de
pices et morceaux.

A toutes, Catho, aide de deux ou trois femmes, servait  manger,
versait  boire; elle causait vivement  quelques-unes, glissant 
celle-ci un ducat,  celle-l un cu d'or...

Puis, tout  coup, aprs que Catho eut dit quelques mots, cette vision
s'vanouit; les bquillardes reprirent leurs bquilles, les bossues leur
bosse, les borgnes leur empltre, et, en quelques minutes, l'auberge se
vida.

Tout ce monde inou, exorbitant, s'tait enfonc dans l'ombre sereine de
la nuit d't.

Catho, alors, alla  une armoire et en tira trois sacs d'cus d'argent
et d'or.

La fin! murmura-t-elle avec une grimace.

Vers une heure, le cabaret, qui s'tait vid, commena  se remplir de
nouveau; cette fois encore, il ne vint que des femmes. Et leur misre, 
celles-ci, tait plus dcente et s'attifait d'oripeaux. Il y en avait
de trs jolies. Il y en avait des laides. La plupart taient jeunes.
Presque toutes portaient la robe lche et la ceinture; beaucoup de ces
ceintures taient brodes d'or...

Et c'taient les ribaudes, toutes celles qui faisaient mtier de leur
corps, et que Catho, l'une aprs l'autre, avait depuis trois jours
dcides. Elles riaient, chantaient, les unes d'une voix douce et
dolente, les autres d'une voix enroue; toutes buvaient, buvaient!

Catho recommena la distribution des cus. Ses trois sacs se vidrent.

Alors, les ribaudes, par petits groupes, s'en allrent dans la nuit
silencieuse, et l'auberge demeura vide.

Catho prit une lanterne et descendit  sa cave; elle vit qu'il ne lui
restait plus une bouteille de vin, plus un flacon de liqueur! Elle
remonta dans le cabaret, pntra dans l'office et vit qu'il ne lui
restait plus un jambon, plus un morceau de pain, plus une volaille, plus
un pt!... Elle monta  sa chambre, ouvrit ses armoires et vit que,
depuis deux jours, elle avait vendu ce qu'elle possdait pour en faire
de l'argent... Elle ouvrit l'armoire o elle avait plac son argent, vit
qu'il ne lui restait plus un sou...

Bah! dit-elle simplement.

Alors, elle prit une forte dague qu'elle plaa  sa ceinture, sortit,
ferma la porte du cabaret dvast, plaa les clefs sous la porte et
s'loigna  son tour.



XXIX

CE QU'IL Y AVAIT DANS LE SILENCE

La nuit tait claire; c'est--dire que le ciel, constell du znith
jusqu' l'horizon, paraissait tout ple, de cette pleur indcise et
tendre de la toute premire aube Pourtant l'aube tait loin encore.

Catho marchait, tonne de cette majestueuse srnit; bien que son me
inculte et farouche ft peu apte  regarder face  face les beauts
insondables, elle levait parfois la tte vers le znith diamant; puis
peut-tre parce qu'elle ne pouvait saisir l'motion qui tombait de ces
harmonies, elle baissait son regard en frissonnant.

Seulement, elle pensait:

Comme la nuit est belle!

Elle s'tonna que Paris ft aussi profondment silencieux.

O taient les amoureux? O taient les truands? Pourquoi tout le monde
se cachait-il?

Tout  coup, elle vit une porte s'ouvrir, la porte d'une belle maison,
la maison de quelque homme noble ou tout au moins bourgeois. Une
quinzaine de personnages en sortirent. Ils taient arms d'arquebuses,
de pistolets, de pertuisanes, de hallebardes. L'un d'eux portait une
lanterne sourde. Un autre portait un papier. Tous avaient un brassard
blanc, quelques-uns une croix blanche sur le pourpoint.

Cette troupe se mit en marche.

L'homme qui tenait le papier marchait en tte, prs de l'homme a la
lanterne.

O vont-ils? Que font-ils? se demandait Catho en poursuivant sa route.

La troupe s'arrta soudain; l'homme qui tait en tte consulta son
papier et, s'approchant d'une maison, traa sur la porte un signe.

Ces gens alors allrent plus loin et Catho, tant arrive devant la
porte, vit que le signe trac tait une croix blanche marque  la
craie.

La troupe s'arrta encore devant deux autres maisons, et le mme homme
les marqua d'une croix blanche.

Puis ils tournrent brusquement dans une autre rue, et Catho poursuivit
son chemin.

Mais alors,  vingt pas devant elle, une deuxime troupe lui apparut;
puis,  gauche,  droite, dans toutes les rues qu'elle longeait ou
qu'elle traversait, elle aperut des troupes pareilles. Et toutes
escortaient un homme qui portait un papier; cet homme s'arrtait de
temps  autre, examinait son papier et marquait une maison d'une croix
blanche...

Catho compta d'abord ces petites lanternes sourdes qui se promenaient de
place en place; elle compta aussi les portes que, sur sa route, elle
vit marques d'une croix blanches; puis elle y renona... il y en avait
trop.

Et, comme deux heures sonnaient au loin, dans le solennel silence, elle
tressaillit et hta le pas en disant:

A quoi vais-je penser l!... Voici l'heure, et on m'attend!...

Deux heures venaient de sonner. Il se fit par toute la ville comme une
vaste et sourde rumeur, pareille  un coup de vent qui bruisse tout 
coup  travers une fort.

Puis le silence se fit plus profond...

Henri de Guise tait  cheval dans la cour de son htel, remplie de gens
d'armes.

Le duc d'Aumale tait post non loin de l'htel Coligny, sous un hangar,
avec cent arquebusiers.

Le marquis chancelier de Birague tait devant Saint-Germam-l'Auxerrois
et,  voix basse, donnait des ordres  un capitaine de quartier qui
commandait cinquante hommes.

Le marchal de Damville attendait hors sa maison frissonnant
d'impatience. Il tait  cheval; autour de lui, trois cents cavaliers
pareils  des statues questres!

Cruc tait embusqu prs de l'htel du duc de La Force, vieux huguenot
qui, depuis la mort de sa femme vivait retir, se consacrant 
l'ducation de son jeune fils. Cruc avait avec lui une vingtaine
d'hommes Trente garons bouchers, les bras nus, le coutelas  la main,
entouraient Pezou.

Le libraire Kervier. avec un certain Charpentier commandait  une bande
de truands, dj ivres de vin, en attendant qu'ils fussent ivres de
sang. Ce Charpentier tait un docteur plus ou moins savant, mais rival
haineux du vieux Ramus.

Le marchal de Tavannes, post sur le grand pont coutait, pench sur
l'encolure de son cheval. Deux cents fantassins, la pique au poing,
avaient l'oeil fix sur sa haute silhouette noire.

A chaque pont, il y avait ainsi un barrage de fantassins, les chanes
taient d'ailleurs tendues du ct de l'Universit, pour que ces troupes
ne pussent tre assaillies par-derrire.

A chaque carrefour de la ville, il y avait un capitaine de quartier et
cinquante bourgeois en armes.

Derrire les portes fermes de toutes les maisons catholiques, des gens,
prts  se ruer au-dehors la figure livide, coutaient le silence.

Le silence tait norme; c'tait le silence de la mort.



XXX

LES MYSTRES DE LA RINCARNATION

Vers ce moment-l, c'est--dire entre deux et trois heures du matin, 
cet instant solennel o des souffles d'angoisse faisaient frissonner la
nuit, une scne effroyable se droulait au Temple, avec, pour uniques
personnages, le vieux routier et son fils, le chevalier de Pardaillan.

C'tait une de ces scnes qui, par l'pouvante qu'elles dgagent,
dpassent l'imagination et devant lesquelles la plume du romancier
hsite et tremble. Mais, pour la prsenter au lecteur, nous devons, pour
quelques moments, nous attacher aux faits et gestes d'un personnage sur
lequel nous concentrons toute notre attention.

Ce personnage, c'tait l'astrologue de la reine, Ruggieri.

Ruggieri tait sans doute l'homme le plus convaincu de la cour de
France. Il avait la foi. Il croyait, d'une croyance profonde et sincre,
 la possibilit de l'Absolu. tait-ce un fou? C'est possible, sans que
ce soit certain.

L'astrologue portait en lui le mystre du Moyen Age agonisant. N 
Florence, il tait peut-tre le fils de quelque magicienne syriaque ou
gyptienne, qui lui avait transmis l'amour des tudes sotriques.

L'alchimie et l'astrologie taient la double et incessante proccupation
de cet homme. En cherchant la pierre philosophale, en manipulant et
en combinant des corps chimiques, Ruggieri avait trouv des poisons
redoutables.

Mais il faut noter que, pour lui, la pierre philosophale et la
connaissance de l'avenir par les astres n'taient que deux formes de
l'Absolu. Ses tudes sotriques comprenaient une troisime forme, qui
tait la recherche de l'immortalit de l'homme.

Ainsi donc: la toute-puissance par la richesse infinie, la science
absolue par la connaissance de l'avenir; la parfaite jouissance de la
vie par l'immortalit, voil le rve fabuleux qui hantait ce cerveau.

Quand il tait fatigu de regarder au ciel, il redescendait  la chimie;
quand il tait fatigu de se pencher sur ses creusets, il se colletait
avec la mort...

Et, courb sur le cadavre de quelque supplici qu'il avait achet au
bourreau, il cherchait, oui, il cherchait le moyen de faire revivre ce
cadavre!...

Qu'est-ce que le coeur? songeait-il: un balancier. Qu'est-ce que le
sang? Le charroi de la vie. Voici un corps. Le sang y est toujours,
c'est--dire le moyen de vhiculer la vie. Le coeur y est toujours,
c'est--dire le rgulateur ncessaire aux mouvements de la vie. Nerfs,
muscles, chair, cerveau, tout y est. Or, ce corps, tel qu'il est
maintenant, vivait ce matin. Il a fallu qu'une corde l'ait serr au cou
pour qu'il devienne cadavre. Et, cependant, il est tel qu'il tait avant
la pendaison. Que manque-t-il  ce corps de matire? Evidemment le corps
astral qui mettait en mouvement le balancier et charriait de la vie 
travers les veines. De quoi s'agit-il donc, en somme? D'obliger ce corps
astral  se rincarner en ce corps matriel. Voil tout!

Quand il avait bien ainsi rv, Ruggieri modelait une statuette de cire
qui reprsentait  ses yeux le corps astral du cadavre. Et, sur ce
simulacre, il essayait ses incantations...

Quelquefois, il lui avait sembl voir le cadavre tressaillir comme prt
 se rveiller. Mais l'illusion s'envolait bientt.

A force de triturer le problme sous toutes ses faces, un jour, il se
frappa le front:

Quelle erreur! murmura-t-il. Je dis que le sang est dans le cadavre.
Oui, il y est. Mais il n'y est plus  l'tat liquide. Il est coagul.
Il ne peut plus charrier la vie. Il faudra donc au prochain cadavre que
j'achterai, il faudra qu'avant toute incantation je lui transfuse un
sang vivant!...

Or, maintenant que nous avons complt le portrait de Ruggieri,
maintenant qu'une lumire livide, mais ncessaire, a t projete sur
cette monstrueuse silhouette, nous prierons le lecteur de se transporter
cinq jours en arrire, jusqu'au moment o le groupe d'hommes, que
nous avons signal en temps et lieu, pntra dans l'glise
Saint-Germain-l'Auxerrois et enleva le cadavre de Marillac.

Catherine s'tait montre gnreuse:  Panigarola, elle laissait le
cadavre d'Alice;  Ruggieri, elle envoyait celui de son fils. Ruggieri
attendait, en effet, hors l'glise. Quand il vit les hommes qui
emportaient Marillac mort, il s'approcha et pronona quelques paroles,
sans doute un mot de reconnaissance.

Alors, il fit un signe, et les funbres porteurs se mirent  le suivre.

Arriv rue de la Hache, Ruggieri s'arrta non loin de la maison qu'avait
habite Alice de Lux et, ayant fait dposer le cadavre  terre, il
renvoya les porteurs.

A grand-peine, il souleva le corps et le transporta ou plutt le trana
jusque dans les jardins. Et il referma la petite porte. Puis,  nouveau,
il chargea sur ses paules le lugubre fardeau et parvint enfin jusqu'
la maison si coquette o se trouvaient ses laboratoires.

Lorsque le corps se trouva tendu sur une grande table de marbre,
lorsque Ruggieri l'eut dshabill et soigneusement lav, sa premire
besogne fut de lui injecter des aromates destins  empcher toute
dcomposition pendant quelques jours au moins; et ceci n'tait qu'un jeu
pour ce redoutable crateur de poisons.

Il s'assit prs de la table de marbre  laquelle il s'accouda, et
examina le corps de son fils: il tait labour de coups de poignard dont
plusieurs avaient pntr jusqu'aux sources de la vie; la poitrine, les
paules, le cou taient zbrs de longues plaies entrouvertes. La tte
avait conserv une srnit remarquable. Evidemment, Marillac ne s'tait
pas aperu qu'on le tuait. Le premier coup, qui lui avait t port au
moment o il descendait vers Alice, avait d le foudroyer. Les paupires
taient lgrement souleves. Ruggieri essaya en vain de les fermer et,
n'y parvenant pas, il jeta sur le visage un mouchoir de fine batiste
parfume qu'il avait trouv dans le pourpoint du mort et qui tait au
chiffre d'Alice.

Ruggieri n'tait nullement mu.

La douleur paternelle disparaissait dans l'effort crbral du savant.

Et cet effort devait tre norme. Car, pendant plusieurs heures, le mage
demeura ptrifi dans une immobilit telle qu'on l'et pris pour un
autre cadavre, si une espce de tremblement n'et parfois agit ses
mains. Il tait d'ailleurs aussi ple que le mort qu'il tudiait. Mais
ses yeux laissaient chapper une flamme ardente.

A un moment de cette sinistre mditation, il bredouilla quelques mots:

Il a perdu tout son sang... l'opration n'en est-elle pas
simplifie?... je recoudrai toutes ces plaies, sauf une... celle-ci...
qui a ouvert la carotide... c'est par l que je dois faire la
transfusion...

A un autre moment de la journe, il murmura:

Nostradamus ne m'a-t-il pas affirm qu'il avait oblig le corps astral
d'un de ses enfants  demeurer prs de lui pendant plus d'un mois?...
Et, moi-mme, n'ai-je pas vu tressaillir  diverses reprises les
cadavres que je voulais ranimer? Est-ce que le corps astral n'tait pas
l, alors, qui essayait de rintgrer sa demeure charnelle?

A l'heure o la nuit commenait  tomber, Ruggieri se leva brusquement,
courut  une vaste armoire pleine de livres et de manuscrits, et il se
mit  la fouiller fbrilement.

Il tremblait convulsivement et rptait:

Oh! je le trouverai... je le trouverai....

Au bout de deux heures, ayant jonch le parquet de papiers et de volumes
pars, il finit par mettre la main sur ce qu'il cherchait: c'tait un
livre qui ne contenait gure qu'une cinquantaine de pages. Les pages
taient moisies. Les caractres de l'criture taient hbraques.

Lentement, Ruggieri se mit  le feuilleter. Ses yeux, d'un seul trait,
parcouraient chaque page.

A la vingt-neuvime page, il eut comme un sourd rugissement, et son
doigt se posa, s'incrusta sur une ligne.

La formule d'incantation! gronda-t-il.

Il tait  ce moment dix heures du soir. Le silence tait profond
au-dehors.

Comme minuit approchait, l'astrologue alluma cinq nouveaux flambeaux, ce
qui faisait sept avec ceux qui l'clairaient dj.

Il les plaa sur le parquet dans l'angle du laboratoire tourn  l'est.
Les flambeaux taient placs en fer  cheval dont l'ouverture se
trouvait donc tourne vers l'ouest, et formaient un demi-cercle dans le
coin, un demi-cercle appuy  l'est. Dans ce demi-cercle de lumire,
Ruggieri se plaa debout, tourn vers l'intrieur du laboratoire,
c'est--dire regardant l'ouest, qui est le lieu de tnbres, par rapport
 l'est d'o vient la lumire.

De fa main, il traa dans l'air un cercle, comme pour s'enfermer.

Puis, devant lui,  ses pieds, au milieu des deux branches du fer
 cheval form par les sept flambeaux, il enfona profondment son
poignard dont la garde formait une croix.

Alors, tirant un chapelet de son pourpoint, il en dtacha douze grains
qu'il plaa en cercle autour du poignard dress comme une croix.

Minuit commena  sonner ses douze coups lents et sonores, voils de
tristesse...

Au sixime coup, Ruggieri pronona la formule d'une voix calme, forte et
grave.

Les vibrations du douzime coup de minuit rsonnaient encore sourdement
dans les airs, lorsqu'il vit  l'autre extrmit du laboratoire une
forme blanche qui, d'abord indcise, se prcisa rapidement jusqu'
dessiner une silhouette humaine.

Nous ne disons pas que cette sorte de vapeur blanche apparut dans le
laboratoire. Nous disons que Ruggieri la vit.

Alors, d'un pas saccad, il sortit du cercle form par les flambeaux et
la croix, et s'avana vers la forme blanche qu'il voyait.

Il ne faisait gure qu'un pas par minute, et chacun de ces pas
s'accomplissait avec la raideur lente et sans arrt d'un mcanisme.

Au bout de douze pas, il s'arrta et demanda:

--Est-ce toi, mon enfant?...

Il ne vit pas les lvres de l'apparition remuer. Aucun son ne frappa
ses oreilles. Mais il entendit, en lui-mme, et trs distinctement, la
rponse:

--Pourquoi m'avez-vous appel, mon pre?

Ruggieri se remit en marche;  mesure qu'il avanait, il vit
l'apparition reculer; le corps astral essayait de le fuir; mais lui le
poursuivait.

Ruggieri continua  marcher, revenant cette fois sur le cercle.

L'apparition se trouvait prs du poignard, entre les deux branches du
fer  cheval lumineux.

Alors, Ruggieri parla de nouveau. Il dit:

--Mon enfant, il faut entrer.

Il vit la forme blanche s'agiter violemment. Et, comme tout  l'heure,
en lui-mme, il entendit:

--Pourquoi ne me laissez-vous pas  l'ternel repos?

--Tu entreras, je le veux, dit Ruggieri. Pardonne-moi, mon fils, de
t'emprisonner ici. Entre, je le veux.

Il vit la forme blanche hsiter, reculer, prendre son lan, et se placer
enfin au centre des lumires,  la place mme qu'il avait occupe.

Une satisfaction infinie se peignit sur les traits ptrifis de
Ruggieri.

Au bout de quelques minutes, son visage se dtendit, ses yeux reprirent
leur position naturelle, son bras droit retomba pesamment, le livre
s'chappa de sa main gauche et roula sur le parquet.

Regardant dans le cercle de lumires, Ruggieri ne vit plus rien: la
forme blanche avait disparu.

Mais il sourit et murmura:

Je ne suis plus en tat de voyant; donc, je ne vois pas; mais il est
l; le corps astral de mon fils est l; et il ne sortira que lorsque je
le voudrai!

Ruggieri subit alors, et d'une faon soudaine, la raction de l'tat
morbide o il s'tait plac par suite d'un phnomne de volont connu et
dcrit par tous les anciens auteurs des sciences sotriques, mais que
la mdecine moderne a invent... en lui donnant le nom tout battant neuf
d'autosuggestion.

Pendant quelques minutes, il demeura tremblant, vacillant, agit de
frissons fivreux. Mais, bientt, il se remit, et, courant aux volumes
qu'il avait jets sur le parquet, il saisit l'un d'eux et sortit
rapidement de son laboratoire.

Le cadavre demeura seul sur la table de marbre, tandis que les sept
flambeaux continuaient  brler.

Ruggieri tait entr dans sa chambre  coucher et, ayant allum une
lampe, se mit  parcourir le volume qui portait ce titre: _Trait des
fardements_.

C'tait une oeuvre de Nostradamus, publie  Lyon en l'an 1552.

Voil, murmura Ruggieri, voil ce que me laissa en mourant mon bon
matre Nostredame. Que de fois j'ai lu et relu ces lignes traces par sa
main quelques heures avant sa mort! Que de nuits j'ai passes sur
ces pages qu'il m'a sans doute laisses pour que je pusse tenter sa
rincarnation!... Je la tentai. Par trois fois, j'entrai dans son
tombeau, l-bas, dans l'glise de Salon... mais je n'avais pas de sang 
lui transfuser... Lisons encore... essayons!...

Le manuscrit tait divis en trois parties trs courtes. crit  la
hte, et dont beaucoup de phrases taient simplement commences.

La premire partie commenait par ces mots:

La rincarnation peut s'obtenir moyennant le rappel du corps astral.

La deuxime partie portait une sorte de titre qui tait:

Accointances qu'il peut y avoir entre le corps astral et le corps
matriel aprs leur sparation.

Enfin, la troisime partie tait galement rsume par quelques mots
placs en tte de la page:

Quel sang il faut infuser au cadavre.

Ce fut cette dernire partie que Ruggieri se mit  lire et  relire
longuement, la tte entre les deux mains. Enfin il se leva, alla  une
armoire de fer encastre dans le mur et dissimule dans une tapisserie.
L'ayant ouverte, il en tira, parmi une foule de papiers, un rouleau de
parchemin qu'il droula, sur la table et sur lequel il s'accouda.

C'tait une grande feuille sur laquelle taient traces des signes
gomtriques, avec renvois explicatifs sur les cts. En haut de la
feuille, ces mots taient crits:

Horoscope de mon fils Dodat, comte de Marillac, et diverses
constellations en conjonction avec la sienne.

Alors, l'astrologue se mit  commencer une srie de calculs gomtriques
dont chacun tait suivi de calculs chiffrs.

Cela dura des heures.

Vers la fin, il crivait avec une sorte de fivre dlirante. Une joie
intense resplendissait sur son visage.

J'y suis! murmura-t-il tout  coup, voil la constellation de l'homme
qu'il me faut!... quel est cet homme?... Oh! je le trouverai!

Il s'vanouit soudain.

Peut-tre de joie ou peut-tre de fatigue.

Quand il revint  lui.'au bout de quelques minutes, il se dit:

Le jour ne va pas tarder  paratre, maintenant... Eh bien, j'attendrai
 ce soir!...

Il se releva alors, rangea ses papiers dans l'armoire de fer, et en tira
une bote qu'il ouvrit; elle contenait un certain nombre de pilules; il
en prit une et, l'ayant avale, un bien-tre immdiat succda aussitt 
l'norme fatigue qu'il prouvait.

Ses yeux tombrent alors sur l'horloge.

Neuf heures, dit-il, il fait grand jour...

Alors, il comprit. Il venait de passer toute une journe  tudier
l'horoscope, aprs toute la nuit passe  voquer le corps astral de
son fils. On tait au mercredi soir... Il y avait donc  tout le moins
quarante-deux heures que Ruggieri n'avait pas mang!... qu'il n'avait
pas bu!... qu'il n'avait pas dormi!...

Sans aucun doute, les pilules, dont il venait d'en absorber une et qu'il
avait composes lui-mme, devaient contenir une substance fortifiante
d'une extrme nergie, car il ne se sentit ni faim ni sommeil, et se
contenta de boire un grand verre d'eau.

Toute la nuit qui suivit, Ruggieri la passa au sommet de la tour, l'oeil
fix  une puissante lunette qu'il avait perfectionne pour son usage
personnel.

Le vendredi, dans la nuit, il fut distrait du travail forcen auquel il
se livrait par un envoy de la reine, qui l'appelait. Lorsqu'il revint
du Louvre, il se remit a tudier la constellation de l'homme dont le
sang tait ncessaire  la rincarnation de son fils.

Vers trois heures, comme les astres plissaient et qu'il allait remettre
 la nuit suivante la suite de ses recherches, il poussa un cri
terrible:

J'ai trouv! C'est lui!

Il courut  sa chambre, sortit de l'armoire de fer une feuille de
parchemin pareille  celle qui contenait l'horoscope de son fils. Et
c'tait en effet un autre horoscope.

Il tremblait de joie au point qu'il n'crivait qu'avec difficult. Une
flamme trange jaillissait de ses yeux. Et il murmurait, aprs chaque
calcul:

Oui... c'est bien lui!... cela concide...

A six heures du soir, il poussa un long soupir, pareil  un rugissement,
et s'vanouit de nouveau en prononant un nom:

Pardaillan!...

Voil donc ce que Ruggieri avait trouv! Le nom de l'homme dont le sang
tait ncessaire  la rincarnation de son fils!...

Et, cet homme, c'tait le chevalier de Pardaillan!

C'est sur le chevalier de Pardaillan qu'il allait tenter la hideuse,
l'effroyable exprience!...

Comment le sinistre astrologue avait-il pu arriver  cette conclusion?

Il est probable que, dans son aberration, dans l'tat de dlire 
froid o il vivait depuis l'assassinat de l'infortun Marillac, il est
probable que, dans le dtraquement filial de cette cervelle qui avait
reu tant de secousses, il est probable, disons-nous, que la figure de
Pardaillan se prsenta d'elle-mme  lui.

Ruggieri, lorsqu'il avait t trouver le chevalier  l'auberge de la
Devinire pour lui faire les propositions au nom de la reine, avait
rencontr dans l'escalier, et sans doute reconnu du premier coup son
fils Dodat.

Plus tard, il avait tabli l'horoscope du chevalier.

Mais, de cette rencontre de son fils en allant voir Pardaillan, tait
ne dans ce cerveau, sans cesse proccup de conjonctions, la certitude
que le comte de Marillac et le chevalier de Pardaillan taient unis par
d'invisibles liens et que leurs destines faisaient corps.

Cette conviction, qui dormait au fond de son esprit, s'tait rveille
sans qu'il en et conscience, au moment o il cherchait dans le ciel la
constellation de l'homme dont le sang lui tait ncessaire.

En ralit, ds la premire minute, il avait t obsd par l'nergie du
chevalier, et, comme il arrive  tous ceux qui poursuivent un problme
insoluble, il avait amoncel d'instinct les preuves autour de la
solution ardemment souhaite. Et, alors qu'il croyait que cette solution
lui venait de ses calculs, c'est lui qui l'y avait mise ds avant de
commencer le calcul. Toute folie trouve son explication.

Ruggieri revint rapidement  lui.

En toute hte, de l'armoire de fer, il tira trois ou quatre papiers.

Ces papiers taient blancs.

Mais au bas de chacun se trouvaient la signature de Charles IX et le
sceau royal.

Comment Ruggieri s'tait-il procur ces ordres en blanc? Les avait-il
obtenus de Catherine? taient-ce de parfaites imitations? Peu importe.

Il en remplit deux.

Puis il descendit  son laboratoire et renouvela ceux des flambeaux du
cercle lumineux qui taient prs de s'teindre, opration qu'il avait
soigneusement recommence plusieurs fois depuis l'incarnation; car, les
lumires ne devaient pas s'teindre: une seule lumire teinte, c'tait
une porte par o le corps astral pouvait fuir.

O mon fils, dit-il, sois rassur; ds cette nuit, je verserai dans ton
corps matriel le sang ncessaire, et, pour chasser les esprits jaloux,
je sonnerai le glas, le glas terrible qui sera le signal des milliers de
morts, afin que des milliers de corps astraux encombrent l'atmosphre!

Ainsi s'exprima le fou...

Ayant parl au corps astral comme on vient de le dire, Ruggieri sortit
du laboratoire sans regarder le cadavre tout raide et livide sur sa
table de marbre. Et, ayant enfourch sa mule, il se hta vers le Temple.

Introduit auprs de Montluc, il exhiba les papiers qu'il avait remplis.

Montluc, les ayant lus, jeta sur l'astrologue un regard de stupeur et
presque d'pouvant.

Mais, observa-t-il enfin d'une voix saccade, je ne sais pas si la
mcanique fonctionne encore... il y a longtemps qu'elle n'a servi...

--Ne vous inquitez de rien. Mettez-moi seulement en relation avec
l'homme.

--Bon. Venez donc.

Montluc et Ruggieri descendirent, gagnrent une cour troite au Fond de
laquelle s'levait une cahute en planches.

--Il est l, dit Montluc. Parlez-lui. Je vais m'occuper de faire
descendre vos deux gaillards.

Montluc salua et se retira avec une hte que motivait peut-tre un
sentiment d'horreur, ou peut-tre simplement le dsir de courir  son
appartement o il devait attendre les deux ribaudes qui lui avaient
promis leur visite pour ce soir-l.

Ruggieri, tant entr dans la cabane, vit un homme qui s'occupait 
raccommoder une paire de sandales.

Cet homme, court sur ses jambes torses, avait une tte monstrueuse, des
paules normes, et devait tre d'une force herculenne. C'tait un
ancien condamn aux galres, qu'on avait graci  condition qu'il
remplt, au Temple, certaines fonctions d'un ordre particulier.

Ruggieri lui montra l'un de ses papiers. L'homme fit signe qu'il
obirait. Ruggieri lui donna alors quelques ordres  voix basse. L'homme
rpondit:

--J'y vais.

--Non, dit l'astrologue, pas maintenant.

--Et quand-?

--Cette nuit. Je ne pourrai tre ici qu' trois heures et demie. Je veux
recueillir moi-mme la chose.

--Trois heures et demie. Bon. Je commencerai donc  tourner la manivelle
vers trois heures.

Ruggieri approuva d'un signe de tte et sortit.

Mais, au moment o il allait franchir la porte du Temple, il s'arrta
soudain et murmura:

Il faut que je le voie... il est essentiel que je lise dans sa main...



XXXI

LA MCANIQUE

Aprs la soudaine intervention de Marie Touchet dans la chambre de
torture, les deux Pardaillan avaient t rintgrs dans leur cellule.
Un flot d'espoir montait de leurs coeurs  leurs cerveaux. Mais ces
deux hommes d'une trempe exceptionnelle vitaient de se montrer l'un 
l'autre la joie qu'ils prouvaient.

Simplement, le vieux routier s'cria Quand ils eurent t enferms:

--Pour cette fois, chevalier, je dois convenir que tu n'as pas eu tort
de sauver cette aimable personne. Par Pilate, j'aurai donc connu une
femme qui aura montr quelque gratitude?

--Vous pouvez ajouter un homme, observa le chevalier.

--Qui donc? Ton Montmorency, qui nous laisse mourir dans ce
cul-de-basse-fosse, alors qu'il devrait dj avoir mis le feu  Paris et
fait sauter le Temple pour nous en tirer!

--Mais, monsieur, nous eussions saut, nous aussi en ce cas, rpondit le
chevalier. Mais, ajouta-t-il, c'est de Ramus que je voulais parler.
Ce digne savant ne nous a-t-il pas tirs d'un fort mauvais pas, rue
Montmartre?

--C'est pardieu la vrit. Mort de tous les diables devrai-je donc me
rconcilier avec l'humanit?

Les deux intrpides aventuriers plaisantaient et devisaient paisiblement
 l'heure o ils venaient d'chapper  une mort affreuse.

Cependant, peu  peu, leur entretien s'attacha  cette charmante et
vaillante jeune femme qui leur tait apparue comme un ange sauveur. Ils
finirent par convenir que leur situation s'tait infiniment amliore et
que, srement. Marie Touchet les dlivrerait.

La journe se passa ainsi.

Et, dj, la nuit avait envahi leur cachot, alors que dehors il faisait
jour encore, lorsque la porte s'ouvrit.

Avouons que le coeur leur battit fort: tait-ce la libert?...

C'tait Ruggieri!...

Il entra seul, une lanterne  la main, tandis que les arquebusiers qui
l'avaient accompagn se rangeaient dans le couloir, prts  faire feu 
la moindre tentative d'vasion.

Ruggieri leva sa lanterne et alla droit au chevalier.

--Me reconnaissez-vous? demanda-t-il.

Le chevalier examina un instant l'astrologue.

--Je vous reconnais, dit-il, bien que vous ayez fort chang. C'est vous
qui vntes me voir en mon taudis qui se trouva fort honor de votre
visite. C'est vous qui me postes de ces questions tranges, comme de me
demander en quelle anne j'tais n et si j'tais libre... C'est vous
qui me donntes ce joli sac contenant deux cents beaux cus de six
livres parisis. C'est vous qui m'ouvrtes la porte de la maison du Pont
de Bois o vous m'aviez donn rendez-vous... Mon pre, saluez cet
homme: c'est un des plus hideux coquins dont puisse se glorifier une
truanderie. Savez-vous pourquoi il m'amena  l'illustre et gnreuse
Catherine, reine de par le diable? C'tait pour me prier d'assassiner
mon ami, le comte de Marillac!

Une terrible secousse fit bondir l'astrologue.

Ses yeux se gonflrent, comme s'il allait pleurer.

Mais il ne pleura pas. Il clata d'un rire sinistre et grina:

--Moi! Moi! Tuer Dodat! Fou! Triple fou!... Ah! si Dodat n'tait mort,
si je n'avais enferm son corps astral dans le cercle magique...

Il n'acheva pas.

Le chevalier l'avait saisi par le bras. Il secoua violemment ce bras.

Vous dites, gronda-t-il, vous dites que le comte est mort!...

--Mort! rpta Ruggieri hagard, une lueur de folie dans les yeux.
Mort!... heureusement, je tiens les deux corps, le corps matriel et
l'astral... jeune homme, c'est pour cela que je suis ici... votre main,
je vous prie...

Le chevalier avait crois les bras, et sa tte s'tait incline sur sa
poitrine.

--Si loyal, murmura-t-il, si brave et si jeune!... Et si bon!...
Mort!... Tu sans doute par cette femme!... Mon pre, mon pre, vous
avez trop raison... il y a trop de loups et de louves de par le monde...

--Pardieu! fit le vieux routier qui tournait avec curiosit autour de
Ruggieri. Quand je te le dis, chevalier! Des loups, certes, il y en a
 foison. Et des hiboux... tiens, comme monsieur que voici... fi! la
vilaine bte... vous sentez la mort, monsieur; allez-vous-en!...

--Monsieur, dit timidement Ruggieri, voulez-vous me donner votre
main?...

Il parlait au chevalier, et sa voix avait une si trange douceur, elle
implorait avec tant de tristesse, que le chevalier, lentement, dcroisa
les bras et dit:

--Quoi que vous ayez fait, monsieur, je crois que vous pleurez, mon
pauvre ami... voici ma main.

Ruggieri avait saisi la main droite que le chevalier, croyant qu'il
voulait simplement la serrer par communaut d'affliction, lui avait
tendue. Cette main, il l'avait ouverte, et, projetant sur la paume la
lumire de la lanterne, il l'tudiait, il en inspectait les lignes.

Dj, Ruggieri avait oubli ce sentiment de douleur paternelle qui
s'veillait en lui. Il tait tout  sa folie,  l'affreuse pense qui le
guidait.

--Voici la preuve! hurla-t-il. Voici votre ligne de vie qui va se perdre
dans la ligne que j'ai retrouve dans la main de Dodat! Voici, tenez...

Il et sans doute rvl l'abominable, la monstrueuse esprance de
rincarnation, mais le vieux Pardaillan, exaspr par l'accent funbre
de cette voix, avait saisi Ruggieri au col; il le secoua un instant et,
finalement, d'une secousse, l'envoya rouler sur la porte du cachot.

Ruggieri se leva lentement et jeta sur le chevalier un dernier regard si
trange que celui-ci en frissonna; puis, ouvrant la porte, il disparut.

--As-tu vu ce regard? dit le vieux routier tout ple.

Le chevalier, tout  la violente douleur de la nouvelle qu'il venait
d'apprendre, allait et venait dans le cachot avec une agitation
croissante. Une furieuse colre montait en lui. Jamais le vieux
Pardaillan n'avait vu son fils dans cet tat. Et, sans doute, cette
colre, allait finalement se traduire par quelque clat, lorsque la
porte s'ouvrit  nouveau. Les mmes arquebusiers, qui avaient conduit
Ruggieri, apparurent dans les couloir. Et le sergent qui les commandait
dit simplement:

--Messieurs, veuillez me suivre.

Le vieux routier tressaillit d'espoir. Il voyait dans cet incident la
suite de l'intervention de Marie Touchet. Si on ne les mettait pas en
libert, on allait les transfrer dans quelque chambre plus are. Il
saisit le bras du chevalier.

--Viens, dit-il. Nous songerons  venger ton ami quand nous serons hors
d'ici.

--Oui, ft le chevalier, les dents serres, le venger!... Je sais d'o
est parti le coup qui l'a frapp.

Ils se mirent en marche, entours d'arquebusiers.

--Monsieur, dit le vieux Pardaillan au sergent, vous nous conduisez dans
une autre cellule?

--Oui, monsieur.

--Trs bien.

Le sergent le regarda d'un air tonn. On arriva au bout du couloir et
on commena  descendre un escalier tournant, pareil  celui qu'ils
avaient descendu le matin pour arriver  la chambre de torture, mais non
le mme.

Cependant, ils s'enfonaient de plus en plus. L'air devenait mphitique.
Les murailles suintaient. Par plaques, des touffes de champignons
verdtres se renflaient sur la pierre. A d'autres endroits, cette pierre
brillait de mille cristaux minuscules: c'tait le salptre qui sortait.

On arriva ainsi  une sorte de boyau long d'une vingtaine de pas.

Diable! songea Pardaillan pre.

Mais il se rassura aussitt en apercevant, au bout du boyau, un troit
escalier qui remontait. Et, comme il n'y avait de couloir ni  droite ni
 gauche, il en conclut qu'ils allaient reprendre par l le chemin qui
les ramnerait  l'air.

C'tait vrai: les deux Pardaillan devaient monter cet escalier qui
tournait rapidement sur lui-mme et dont ils n'apercevaient que les deux
ou trois premires marches.

Il y eut mieux: les arquebusiers firent halte dans le boyau, et les
deux prisonniers furent invits  monter les premiers. Ils montrent;
derrire eux, le sergent; derrire le sergent, les arquebusiers.

Le vieux Pardaillan qui, plein d'espoir, marchait en tte, compta huit
marches tournantes. A la neuvime marche, il n'y avait plus d'escalier,
mais une sorte de porte basse et troite s'ouvrait; machinalement, il
franchit le pas; le chevalier passa derrire lui; au mme instant, ils
entendirent derrire eux un bruit sonore et mtallique, comme celui
d'une porte de fer qui se referme...

L'obscurit tait opaque.

Le silence tait aussi absolu que les tnbres.

--Es-tu l? demanda le vieux Pardaillan, avec une poignante angoisse.

--Je suis l! dit le chevalier.

Ils se turent brusquement, pris de cet indicible tonnement qui est le
premier signe de la terreur: en effet, leurs voix rsonnaient d'trange
faon, avec cette mme sonorit mtallique qu'avait eue la porte en se
Refermant.

Instinctivement, les deux hommes avaient tendu les bras devant eux;
leurs mains se rencontrrent et s'treignirent.

Dans ce mouvement, ils firent chacun un pas pour se rapprocher l'un de
l'autre.

Mais ils s'arrtrent soudain, et la mme sensation d'tonnement les
immobilisa; en voulant marcher, ils avaient senti que le plancher
n'tait pas sur un plan horizontal, mais qu'il s'inclinait sur une pente
assez raide.

Le vieux Pardaillan se baissa vivement et toucha ce plancher.

--Du fer! gronda-t-il en se redressant.

Alors, ensemble, ils reculrent, remontant la pente de cet trange
plancher de fer.

Au bout de trois pas, ils furent arrts par la muraille et, l'ayant
touche, ils constatrent qu'elle tait en fer!

Ils taient entours de fer. Ils taient dans une chambre de fer!

Pourtant, contre la muraille, leurs pieds se sentaient d'aplomb. La
dclivit ne commenait qu' un demi-pas du mur de fer.

--Ne bouge pas de l! fit le vieux Pardaillan. Je ne sais dans quel
traquenard nous sommes tombs. Mais ce doit tre effroyable. Je veux
pourtant me rendre compte...

Alors, il se mit  suivre la muraille en comptant ses pas  haute voix,
afin de rester en communication avec le chevalier.

Il marchait le long de cette bordure horizontale sorte de sentier qui
ctoyait le pied des murs.

Lorsque, ayant fait le tour de cette case, il rejoignit son fils, il
avait compt vingt-quatre pas; huit de chaque ct dans le sens de la
longueur et quatre dans le sens de la largeur.

La cage tait donc d'assez vastes proportions. Ni banc ni sige d'aucune
sorte, ni aucun des ustensiles qui garnissent un cachot: partout la
muraille tait unie.

Ils songrent-qu'on les avait enferms dans cette cage pour les y
laisser mourir de faim et de soif.

Un moment, l'effroi pntra dans ces mes indomptables.

Mais, bientt, chacun d'eux songeant qu'il ne devait pas augmenter les
souffrances de l'autre par sa propre faiblesse, ils raffermirent leurs
coeurs, et se prenant par la main:

--Je pense, dit Pardaillan pre, que voici la fin de notre carrire.

--Est-ce qu'on sait? dit froidement le chevalier.

--Soit! je ne demande pas mieux que de vivre encore. Mais j'enrage de ne
pas savoir o je suis, et pourquoi ce plancher s'en va de tous cts en
pente vers le centre.

--Peut-tre s'est-il affaiss par son propre poids Attendons, monsieur.
Qu'avons-nous  redouter au bout du compte? De mourir par la faim.
Je conviens que c'est un supplice assez hideux. Mais nous pourrons y
chapper quand il nous sera bien dmontr que nous devons mourir.

--Y chapper! Et comment?

--En nous tuant, dit simplement le chevalier.

--J'entends bien. Mais comment? Nous n'avons ni dague, ni pe.

--Nous avons mieux.

--Et quoi?

--Nos perons. Les miens n'ont pas de molette et constituent au pis
aller des poignards assez prsentables.

--Par Pilate, tu es en veine de bonnes ides, chevalier!

Tel fut l'entretien hroque de ces deux hommes placs dans la situation
la plus effroyable.

Sance tenante, le chevalier dfit ses perons qui, selon un usage
encore trs rpandu, consistaient simplement en une tige d'acier assez
longue et aigu. Il en donna un au vieux routier et garda l'autre pour
lui...

Chacun d'eux affermit cette arme extraordinaire dans sa main droite en
nouant autour du poignet les courroies d'peron.

A partir de ce moment, ils ne se dirent plus rien.

Accots  la muraille de fer, l'oreille tendue, ils attendirent,
cherchant  voir et ne voyant que tnbres, cherchant  entendre et
n'entendant que silence.

Quel espace de temps s'coula ainsi?

Soudain, le vieux Pardaillan murmura:

--As-tu entendu?...

--Oui... Ne bougeons pas... Taisons-nous...

Un lger bruit, comme le bruit du dclic d'une machine qui va se mettre
en mouvement, venait de frapper leurs oreilles.

Ce bruit de dclic venait du plafond.

A ce moment mme, une lumire ple envahit la cage de fer... puis cette
lumire se renfora comme si une deuxime lampe mystrieuse et t
allume... puis elle se renfora deux fois encore, en sorte que la
clart tait maintenant suffisante pour montrer tous les dtails de
l'pouvantable lieu.

D'abord, les deux Pardaillan ne virent qu'eux-mmes. Ils se virent
hagards, hrisss, avec des visages terribles:

--On va nous attaquer, gronda le vieux.

--Oui, tenons-nous bien.

--Ce n'est pas par la faim qu'on veut nous tuer... C'est donc la
bataille!...

--La bataille! La vie!...

Cependant, l'attaque ne se produisait pas. D'un rapide regard, ils
inspectrent alors le caveau. Et cet tonnement que nous avons signal
plus haut, cet tonnement avant-coureur des plus atroces sensations
d'horreur entra de nouveau dans leurs esprits avec une violence d'cluse
qui s'ouvre...

Voici en effet ce qu'ils virent:

Ils avaient cherch d'instinct la porte, le trou par o ils taient
entrs, et ils ne la trouvrent plus; cette porte devait sans doute se
fermer hermtiquement au moyen d'un mcanisme: sur la muraille, aucune
ligne indiquant la solution de continuit, plus de porte!

Ils examinrent alors ce plancher bizarre qui, dans la nuit, leur avait
paru s'en aller en pente.

Ils ne s'taient pas tromps: tout autour du caveau bordant la muraille,
rgnait un sentier horizontal de deux pieds de large; et  partir de
l'arte de ce sentier commenait la dclivit assez raide; le plancher
tait ainsi divis en quatre pans dont chacun s'abaissait vers le
centre, et cela formait un tronc de pyramide renverse parfaitement
rgulier. Les quatre pans inclins, au lieu d'aboutir  une pointe
centrale, taient coups de faon  former au fond de cette cuvette
quadrangulaire un rectangle trs rgulier.

Or, ce rectangle, ce n'tait pas une plaque de fer, ni une dalle de
pierre, ni rien!

C'tait du vide!...

Si, dans la nuit, ils se fussent laiss entraner sur l'une des quatre
pentes, ils eussent abouti  ce trou!

Tombs! O? Dans quoi? Dans quel puits? Quel abme?

A tout prix le savoir! Ils le voulurent. Et s'arc-boutant l'un 
l'autre, pour ne pas glisser sur la pente unie ils descendirent et
arrivrent au bord du trou de la chemine.

Et alors, ils frmirent. S'tant regards ils se virent livides. Et le
vieux Pardaillan pronona ces mots:

--J'ai peur... Et toi?...

--loignons-nous, fit le chevalier sans rpondre  la terrible question.

Ils revinrent sur le sentier.

Qu'avaient-ils donc entrevu de formidable? tait-ce un puits sans fond?
tait-ce le vertige d'une chute qui ne s'arrterait jamais?

Non. C'tait quelque chose de plus simple, mais cette simplicit
dgageait de l'horreur.

Ce trou... Eh bien, ce trou, c'tait une fosse en fer.

Oui. Une fosse!... Mais une fosse avec d'tranges particularits.
D'un bout  l'autre, elle tait creuse d'une rigole. Et cette rigole
aboutissait  un orifice de tuyau qui se perdait on ne savait o...

Pourquoi cet agencement destin  pousser,  refouler,  attirer, 
absorber?...

Les Pardaillan, muets, colls contre la muraille de fer, regardaient la
fosse qui bait au centre de la cuvette quadrangulaire forme par le
plancher de fer.

Nous avons dit que le fantastique caveau s'tait clair.

La lumire venait de quatre lampes.

Ces lampes, places dans des niches pratiques au bas de la muraille, au
ras du sentier, taient mises hors d'atteinte par un treillis de fer.

Les niches, vides dans la muraille de fer, correspondaient videmment
avec un couloir qui faisait le tour du caveau puisque c'tait du dehors
qu'on avait allum les quatre lampes.

Ces lampes, places au ras du sol, taient agences pourtant de manire
 envoyer leurs reflets vers le plafond en mme temps que vers la fosse.

Ce plafond lui-mme tait de fer.

Les Pardaillan levrent les yeux, l'inspectrent... et 'tonnement les
saisit dans ses rafales plus puissantes...

Ce plafond ne ressemblait pas plus  un plafond que le plancher
ressemblait  un plancher...

Ce plafond tait lui-mme dispos en tronc de pyramide, chacun de ses
pans tant parfaitement dans le plan de la pyramide d'en bas!

En sorte que, si ce plafond tait tomb, il se ft exactement adapt au
plancher.

Et, au centre de ce plafond, juste au-dessus de la fosse, une masse de
fer parfaitement rectangulaire surplombait. Cette masse, paisse de cinq
pieds, toujours dans l'hypothse o le plafond ft tomb, se serait
exactement embote dans la fosse!...

Tout cela formait un ensemble exorbitant; cela suait l'pouvante, cela
distillait de l'horreur...

Le chevalier de Pardaillan ayant tout inspect, ayant confront avec ce
qu'il voyait le souvenir des choses qu'on se racontait  voix basse sans
y croire, le chevalier de Pardaillan, avait compris. Et, de ses lvres
qui remurent  peine, il laissa tomber ces seuls mots:

--La mcanique espagnole qui fonctionna aux XVe et XVIe sicles, dans le
mystre des geles profondes!

--La mcanique? interrogea le vieux Pardaillan. qui ne savait pas, lui!

Le chevalier n'eut pas le temps de rpondre.

Ce lger bruit de dclic, qu'ils venaient d'entendre peu avant que les
lumires ne s'allumassent, se reproduisit dans le silence absolu.

Presque en mme temps, ils entendirent sur le ct droit de la cage de
fer, au-dehors, une rumeur grinante et continue de roue mal graisse
qui se met en mouvement, ou de vis qui s'enfonce dans un pas de vis
rouille...

La vis devait tre formidable, si c'tait une vis. Car la rumeur tait
assourdissante.

Et, aussitt, un grondement sourd, un roulement ininterrompu qui venait
d'en haut leur fit lever les yeux vers le plafond.

Leurs cheveux se hrissrent...

Le plafond s'tait mis  descendre!...

Il descendait tout d'une pice, d'un mouvement trs lent, mais continu.
Il s'abaissait...

La monstrueuse pyramide de fer en relief descendait vers la pyramide de
fer en creux...

Le bloc de fer rectangulaire s'abaissait pour aller s'encastrer dans la
fosse de fer...

Et eux?...

Eux!... Ils allaient bientt sentir peser sur leurs ttes la masse
formidable!

Alors, affols, ils allaient chercher  gagner une minute de vie!

Comment?... En descendant vers la fosse.

Et, lorsqu'ils y seraient, la masse rectangulaire s'emboterait dans
cette fosse...

Ils seraient crass par l'effroyable pression!

Et la rigole tait l pour recueillir leur sang!

La fosse tait l! Ils y descendraient srement, infailliblement! Elle
les fascinait. Elle les appelait. Elle les attirait comme le Malstrom
de l'Ocan attire le vaisseau qui se dbat en vain pour chapper  ses
mortelles treintes!

Le grondement de la mcanique continuait.

Le plafond descendait.

Bientt, il se trouva  un pied de la tte du vieux Pardaillan, plus
grand que le chevalier.

pouvante et dlire... Bientt, il ne fut qu' un pouce!...

Bientt, il ne fut qu' une ligne!...

Il toucha les cheveux... il atteignit le crne... le vieux routier
baissa la tte... la masse effroyable atteignit ses paules... il
fallait descendre... descendre vers l'horreur... descendre vers la fosse
de fer!...

Terrible, les yeux exorbits, les veines des tempes gonfles  clater,
le vieux incrusta ses pieds sur le sentier de fer, s'arc-bouta des
deux coudes  la muraille de fer, et, se raidissant dans un effort
titanesque, il voulut, oui, il voulut, de ses paules, arrter la
descente du plafond de fer!...

Et l'impossible se ralisa!

Le plafond s'arrta!...

Mais cela dura quelques secondes... le vieux haleta, son visage se
convulsa... le plafond se remit  descendre...

Alors, comme le fer touchait les paules du chevalier, il s'arc-bouta 
son tour... il refit le prodige...

Et pendant que, de ses paules, il suspendait un instant l'pouvantable
masse, sa parole, trange, comme lointaine, descendit vers le vieux
routier...

--Mon pre, nous avons nos poignards... Quand je tomberai prs de vous,
il sera temps... mourons ensemble...

La seconde d'aprs, l'irrsistible force descendante le courba...

Il s'abattit prs de son pre.

L'instant suprme tait venu: en mme temps, ils levrent leurs mains
armes pour se frapper...



XXXII

DES VISAGES PENCHS SUR LA NUIT

Vers deux heures du matin, cette nuit-l, Ruggieri sorti du nouvel
htel de la reine, et, d'un pas tranquille, prit le chemin de l'glise
Saint-Germain-l'Auxerrois o il ne tarda pas  arriver. Il se dirigea
vers la petite porte par laquelle Marillac et Alice de Lux taient
entrs dans la nuit du lundi prcdent.

Devant cette porte, il trouva un homme qui l'attendait. C tait le
sonneur de cloches. Cet homme remit  l'astrologue la clef du clocher,
et dit:

--Comme a, vous ne voulez pas que je vous aide? C'est que la Guisarde
est lourde  manoeuvrer. Moi-mme j'ai du mal  la mettre en mouvement.

--La Guisarde? fit Ruggieri.

--Oui, dit le sonneur en clatant de rire, c'est le nom que j'ai donn 
la grosse cloche.

Ruggieri entra dans l'glise, ferma la porte et bientt il commenait
l'ascension du clocher. Il parvint ainsi  une sorte de chambre ouverte
 tous les vents et dont le plafond tait perc de trous par o
descendaient des cordes qui servaient  mettre en mouvement les cloches
situes au-dessus du plafond.

L'une de ces cordes tait un vrai cble: c'tait la corde du gros
bourdon, qu'on sonnait rarement. Le sonneur, pourtant vigoureux tait
oblig de se faire aider pour le mettre en branle.

Ruggieri saisit ce cble et le secoua en levant la tte.

Une douzaine de hiboux effars se mirent  voleter.

--Qui tes-vous? s'cria l'astrologue qui se mit  parcourir  grands
pas le plancher  demi pourri. tes-vous les mes de Chilpric et
d'Ultrogothe dont j'ai vu les statues aux portails de cette glise?
Est-ce toi, roi franc, toi qui btis ce temple, voici prs de mille ans?
Venez-vous m'aider?... Oui... il faut que, cette nuit, les airs soient
remplis d'esprits!

Une sueur abondante et glaciale ruisselait sur son visage.

--Voici l'heure! murmura-t-il d'une voix grelottante. Voici l'heure o
je vais sonner le grand rappel des esprits pars... le glas du comte de
Marillac!...

Il se redressa lentement en clatant de rire, et marcha vers la grosse
corde, la corde du tocsin...

--Le glas de mon fils!... Non, de par Dieu, de par la Vierge, de par les
saints!... Sonne, bronze norme, sonne la vie, sonne la rincarnation du
fils de la reine!...

En hurlant ces paroles insenses, il se jeta sur la corde du tocsin et
s'y suspendit de tout son poids...

Pendant quelques secondes, la lourde cloche s'branla, se balana,
tressaillit, grina...

Puis le battant frappa les flancs... le premier coup retentit, jetant
dans le mme silence un mugissement prolong.

Sur la faade du Louvre qui regardait Saint-Germain-l'Auxerrois,
un balcon tait ouvert--le balcon d'une vaste salle plonge dans
l'obscurit. Prs du balcon, deux ombres  demi penches en avant, sans
oser se montrer, attendaient, raidies par l'angoisse de cette minute
Fatale.

C'tait Catherine de Mdicis, toute vtue de noir.

C'tait son fils bien-aim, Henri, duc d'Anjou.

Ils se tenaient par la main. Ils taient blmes. Le duc d'Anjou
tremblait. Comme Ruggieri, ils coutaient, ils regardaient. Leurs yeux
taient fixs sur l'glise

Cette sorte de surexcitation nerveuse, maladive, qu'on prouve lorsqu'on
attend le bruit d'une explosion alors que les mineurs ont mis le feu
 la mche, tordait Catherine et lui laissait  peine la facult de
respirer...

Tout a coup, devant eux, la voix grave, profonde et mugissante du bronze
donna son premier coup de gueule.

Le duc d'Anjou, d'une secousse, chappa  l'treinte de sa mre, et
recula... recula jusqu' ce que, trouvant derrire lui un fauteuil, il
tomba en se bouchant les oreilles.

Catherine, comme pousse par une force invincible, s'tait redresse
avec un soupir terrible.

Elle bondit sur le balcon, se pencha sur l'appui, noire funbre les
ongles incrusts  la pierre, pareille  l'archange de la Mort.

La cloche, la grosse cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois hurlait,
gueulait, mugissait, rugissait, comme folle...

Alors des bruits tranges, des rumeurs inoues montrent du fond de
l'ombre...

Prs de Saint-Germain, une autre cloche se mit  hurler, puis, plus
loin, une autre, puis d'autres, toutes les cloches tous les tocsins de
Paris secouant sur la ville les rafales monstrueuses de leurs sonorits
perdues!

En bas, des ombres apparaissaient, qui couraient se heurtaient,
vocifraient, et des clairs jaillissaient des pes; des torches, des
centaines de torches, des milliers de torches s'allumaient, et la ville
paraissait toute rouge tout embrase comme par les feux de l'enfer
soudain ramens sur la terre...

Derrire Catherine, dans le Louvre, un coup de pistolet retentit, puis
un autre, puis d'autres.

Le grand carnage huguenot, la grande hcatombe humaine venait de
commencer!



XXXIII

LE ROI QUI RIT

Charles IX se trouvait dans sa chambre  coucher. Il ne s'tait pas
dshabill. Mais il tait assis dans un vaste et profond fauteuil o il
paraissait plus petit encore plus malingre et chtif. Ses deux lvriers
favoris Nysus et Euryalus, taient couchs  ses pieds et dormaient d'un
sommeil inquiet.

Au premier coup de tocsin, il eut comme un long frisson.

Le bourdon de Saint-Germain-l'Auxerrois se mit alors  gronder et 
mugir, comme une bte fauve encage bondit a tort et  travers.

Nysus et Euryalus, debout soudain, firent entendre un long grognement de
colre et de peur. Charles IX les appela; ils sautrent sur le fauteuil,
chacun d'un ct; il saisit leurs deux ttes fines et soyeuses, les
pressa contre sa poitrine pour sentir quelque chose de vivant et d'ami.

Toutes les cloches de Paris, tous les tocsins s'taient mis a rpondre
au tocsin enrag de Ruggieri.

Le roi, lentement, se souleva, se mit debout. Il courut enfoncer sa
tte sous les oreillers du lit; mais le hurlement tait plus fort;
les vitraux tremblaient; les flambeaux grelottaient; les meubles
trpidaient... Alors il se redressa, leva la tte, voulut braver les
hurlements; sa bouche crispe laissa chapper des maldictions sourdes;
puis il cria plus fort; puis il se mt  vocifrer, il hurla  l'unisson
des cloches, et ses deux chiens hurlrent. Le roi vocifrait:

--Gueuses! vous tairez-vous! Assez! Assez! Gueuses! cloches d'enfer! Je
veux qu'on les fasse taire! Oh! les cloches! Elles crient plus fort, je
ne veux pas! Ne tuez pas!

O fuir? Plus froce, plus lugubre, l'immense et tragique hurlement
rpercutait les chos prolongs de ses clameurs. L'affreuse tempte des
tocsins dployait sur Paris des rafales plus violentes. Ah! non, elles
ne se tairaient pas, les cloches! Pendant quatre jours et quatre nuits,
elles devaient ainsi rugir sans arrt.

Charles courut  la fentre, arracha le rideau, souleva un chssis.

Il recula en claquant des dents.

Le jour venait. Le matin de ce dimanche se levait. Mais, malgr le jour,
les torches continuaient  courir.

Des gens, avec de longs cris d'horreur, fuyaient. D'autres, rouges de
sang, les poursuivaient.

Ce fut une vision rapide, effrayante. Charles recula jusqu'au milieu de
la chambre. Il bgaya:

Qu'ai-je fait? Qu'ai-je dit?... Quoi! c'est par mon ordre que cela se
fait!... Oh! je ne veux pas voir... je ne veux pas entendre!... O fuir?
O fuir?...

O fuir?... Il ouvrit la porte de sa chambre, se glissa, pareil  un
fantme, le long d'un couloir, et entra dans une galerie. Et ses cheveux
se hrissrent.

Cinq ou six cadavres lui apparurent, les uns sur le nez, tout ramasss,
les autres sur le dos, les bras en croix. Dans un angle de la galerie,
un jeune homme se dfendait contre une douzaine de catholiques. Il tomba
tout  coup. C'tait Clermont de Piles. Au centre de la galerie, deux
femmes  genoux levaient les mains; elles tombrent, la gorge ouverte
de coups de poignards. Et l, les hurlements des hommes retentissaient,
plus froces que ceux des cloches. Il recula. Il n'entra pas dans la
galne et il bgaya:

C'est moi! C'est moi qui tue ces femmes! C'est moi qui assassine ces
hommes! Grce! Piti! O fuir?...

O fuir?... Il se sauva loin de l'abominable galerie et voulut descendre
un escalier... mais l, au tournant, sur le palier, une quinzaine
de cadavres entasss, les poings crisps, les yeux convulss!...
Il remonta, chercha un autre couloir... L, des coups d'arquebuse
clataient et des coups de pistolet.

Tout le long du couloir, des cadavres! Dans la fume acre Charles eut
la vision d'une quinzaine de forcens sanglants, mourant, vocifrant:
Arrte! Taaut! Taaut!... L'homme poursuivi trbucha, tomba et
l'instant aprs, son corps ne fut qu'une plaie rouge. Les dmons
disparurent, coururent au bout du couloir o deux huguenots, presque
nus, essayaient de fuir... La bande disparut... le couloir tait
libre... Charles s'avana et arriva au cadavre de l'homme qu'on venait
de tuer... C'tait le baron de Pont qui, la veille, lui avait gagn une
partie a la paume... Charles fit un effort, bondit comme pour traverser
un large foss, et franchit ainsi le cadavre... Mais il demeura
ptrifi: ses deux pieds venaient de se poser dans une flaque de sang et
il rugit:

Oh! ces cris dans ma tte! Qu'on sonne donc les cloches plus fort,
mort-Dieu! Ces coups d'arquebuse ne font pas de bruit! Plus fort! Je ne
veux plus entendre ces cris dans ma tte! A moi! fuyons!... o fuir? o
fuir?...

O fuir? Il se mit  courir, enjamba des cadavres d hommes a peine
vtus, des cadavres de femmes entirement nus, des cadavres tordus, avec
des bouches convulses par la dernire maldiction, des yeux terribles,
des yeux suppliants, des yeux emplis d'ineffables tonnements... des
cadavres, encore des cadavres...

O fuir? Grce! Piti! Ces deux mots, ces deux cris rsonnaient dans sa
cervelle avec des hurlements prolongs...

Le Louvre, le Louvre entier n'tait plus que fume, sang, hurlements,
plaintes, dtonations... O fuir?

Il se frappa le crne  grands coups. Tous ces cadavres, il les
reconnaissait! Il les nommait au passage! Maintenant il marchait dans
le sang et n'y faisait plus attention. Il pitinait des chairs
dchiquetes. Il avait pris sa tte  deux mains et courait, courait,
montait, descendait, fou, hagard, hbt, et hurlait:

O fuir? Qui crie dans ma tte? Assez! assez! assez!

Il rencontra une fentre. Il tira le chssis. Sans doute, l'horreur
centuplait ses forces: le chssis tomba, bris, dans la cour. La fentre
tait au premier. Charles, haletant, essaya de respirer. Il se pencha:

--Grce! Piti! crirent des voix.

--Sire! sire! nous sommes vos htes!

--Sire! sire! nous tions vos amis!

Ils taient l une vingtaine de gentilshommes huguenots qui tendaient
leurs bras vers lui. Sans armes,  peine vtus, ils avaient t acculs
dans un coin de la cour. Cent fauves  visage humain les entouraient,
cent arquebuses. Charles, pench, entendit encore:

Sire! Sire! Sire!

Alors, le rire, le rire terrible et funeste qui pouvantait lorsqu'on
l'entendait, ce rire tragique clata sur ses lvres. La tte renverse
en arrire, les mains crispes  la fentre, il riait sans pouvoir
s'arrter de rire...

Alors, il recommena a fuir. Une porte tait ouverte... Il s'y
engouffra... alla tomber dans un fauteuil...

Charles IX reconnut qu'il se trouvait dans son cabinet familier, celui
o il aimait  entasser les instruments de chasse, les trompes,
les ferronneries, celui o Cruc lui avait remis une arquebuse
perfectionne, d'invention toute rcente.

L'arquebuse tait l, dans son coin.

Elle n'tait pas seule, il y en avait une dizaine accroches aux murs,
un peu partout, car le roi s'intressait fort aux ouvrages de mcanique,
aux armes  feu.

Ce cabinet, que nous avons dpeint, se trouvait au rez-de-chausse. On
se rappelle sans doute que le chevalier de Pardaillan y avait t amen
par le marchal de Montmorency et la manire dont il en tait sorti en
sautant le foss.

Le foss en effet, tait exactement sous la fentre.

Au-del du foss commenait la berge o de beaux peupliers dressaient
dans le ciel bleu leurs cimes lgantes.

Au-del de la berge, la Seine.

En se retrouvant dans ce cabinet, Charles IX se sentit comme rassur.
Il respira un instant. Au-del de la porte, l'effroyable tumulte de la
tuerie continuait dans le Louvre.

Soudain, derrire cette porte une galopade de pas nombreux.

La porte s'ouvrit violemment.

Deux hommes hagards, dchirs, poursuivis par plus de cinquante
forcens, firent irruption dans le cabinet.

Charles se redressa tout d'une pice.

Ces deux hommes qu'on allait tuer, c'taient les deux grands chefs des
huguenots.

C'tait le roi Henri de Navarre.

C'tait le jeune prince de Cond!...

--Feu! Feu donc! vocifra quelqu'un.

D'un bond instinctif, Charles se plaa entre les poursuivants et les
poursuivis.

La meute s'arrta sur le seuil du cabinet, grondante hrisse, des
visages noirs de poudre, des yeux sanglants...

--Arrire! dit Charles IX.

--Mais ce sont des parpaillots! Si le roi se met  protger les
hrtiques!...

--Qui parle? tonna le roi. Qui parle ainsi devant moi?

Une seconde, Charles eut l'attitude de majest qui lui manqua toujours.
La meute recula.

Le roi referma la porte du cabinet. Il tremblait de fureur.

--Ah! gronda-t-il en assenant un coup de poing sur une table, il y a
donc une autorit, dans le royaume, aussi forte bientt que l'autorit
du roi?

--Oui, sire, dit Cond: l'autorit de...

--Tais-toi, tais-toi, ventre-saint-gris! lui souffla le Barnais ple
comme la mort.

Mais le jeune prince ne tremblait pas. Il leva sur le roi un regard
intrpide, et, se croisant les bras, il continua:

--Je ne suis pas venu ici pour implorer piti. Roi de Navarre, je vous
ai entran chez le roi de France pour que vous lui demandiez compte du
sang de nos frres! Parlez, sire... ou, par le Dieu vivant, c'est moi
qui parlerai!...

--Mauvaise tte! fit le Barnais, qui parvint  sourire. Remercie mon
cousin Charles qui nous sauve!

Cond lui tourna le dos.

Charles les regardait tous deux d'un oeil vitreux. Il tordait dans ses
mains un mouchoir dont, parfois, il essuyait son front. Il grelottait.
Cette folie spciale qui l'avait fait fuir  travers son palais
s'emparait de nouveau de lui. Mais elle prenait une forme nouvelle. La
contagion hideuse du meurtre montait dans cette cervelle affole. Des
lueurs sinistres s'allumrent dans ses Yeux.

Dans le Louvre, les dtonations, les plaintes dchirantes, les
imprcations horribles retentissaient plus violentes.

Au-dehors de Paris montait une rumeur immense, faite des hurlements des
cloches, des hurlements des assassins, des hurlements des victimes...

--Sire! sire! clama Cond en se tordant les bras, vous n'avez donc ni
coeur ni entrailles? Quoi! cette monstrueuse tuerie!

--Taisez-vous! rugit Charles qui grina des dents. On tue ceux qui
me voulaient tuer! C'est votre faute fourbes, hypocrites qui voulez
renverser la religion de nos pres, dtruire la tradition franaise!
C'est la messe qui nous sauve, entendez-vous?

--La messe! vocifra Cond. Comdie infme!...

--Que dit-il? bgaya Charles, que dit-il? Voil qu'il blasphme!
Attends! Attends!...

Il se jeta sur l'arquebuse dont Cruc lui avait fait hommage. Elle tait
charge.

--Tu nous perds, murmura le Barnais qui s'adossa  un meuble pour ne
pas tomber.

--Renonce! tonna le roi en couchant Cond en joue.

Et, par une de ces sautes soudaines de la pense qui tourne aux vents de
la folie, tout  coup ce fut sur Henri de Barn qu'il dirigea le
canon de son arme en mme temps, il clatait de rire, furieusement,
funbrement.

--Renonce! hurla-t-il de nouveau.

--Eh! ventre-saint-gris, s'cria le Barnais en accentuant cet accent
gascon qui, la veille encore, mettait Charles de si bonne humeur, est-ce
 la vie que je dois renoncer, mon cousin? C'est dommage! Adieu, nos
belles chasses!

--Je veux que tu ailles  la messe! Que cela finisse une bonne fois.
Tout le monde  la messe, et n'en parlons plus!...

--A la messe! fit Henri de Navarre.

--Oui! Choisis! La messe ou la mort!...

--Allons-y, cousin! Allons-y tout de suite! a! o dit-on la messe? J'en
veux tout de suite, moi!

--Et toi? reprit Charles en se tournant vers Cond

--Moi, sire, je choisis la mort!

Le roi fit feu.

Henri de Barn jeta un cri d'angoisse.

Mais dans la fume, on vit Cond debout, trs calme et les bras croises.
La main de Charles tremblait  tel point que la balle avait pass  deux
pieds au-dessus de la tte du jeune homme.

--Sire! clama le Barnais, je rponds de lui. Il se convertira sous
trois jours!

Mais Charles ne l'coutait plus. Peut-tre ne les voyait-il plus.
L'effroyable tumulte, dans le Louvre et dans Paris, lui donnait une
sorte de vertige. La folie montait, folie de terreur, folie de meurtre,
folie de la conscience qui hurlait, folie du sang dont les odeurs acres
envahissaient sa cervelle. Il poussa une effroyable imprcation et,
saisissant son arquebuse par le canon,  coups de crosse il se mit 
dmolir la fentre; les vitraux tombrent en clats, le chssis sauta,
Paris lui apparut dans un brouillard sanglant!...

Charles avait jet son arquebuse. Il se pencha  la fentre et regarda
avidement. L'affreuse chasse  l'homme, sur les berges de la Seine, se
poursuivait comme sur tous les points de Paris.

Des hommes, des enfants passaient en bondissant comme des cerfs. Un coup
d'arquebuse abattait tantt l'un, tantt l'autre. Il y en avait qui
tombaient  genoux, les mains leves vers les bourreaux. Mais des
prtres, arrivaient au pas de course et hurlaient:

Tuez! Tuez!...

On tuait.

Tuez! murmurait Charles. Il faut tuer! Pourquoi tuer? Ah! oui!...
Guise... la messe...

Et le mot effroyable bourdonnait plus fort dans sa tte.

Tuez! Tuez!... Il faut tuer!... Du sang! Du sang!...

Il tait ivre. Il tait sol. Il tremblait. Sa tte se balanait de
droite et de gauche, lentement. Il riait. Il sentait ses nerfs se tordre
sous l'effort du rire. Il avait un visage pouvantable. La folie montait
 la fureur.

Et, tout  coup, secouant frntiquement l'appui de la fentre, il eut
un long hurlement de loup au fond des bois. Et la parole affreuse, en
cris rauques, en rles brefs, fit explosion sur ses lvres exsangues:

Tuez! Tuez! Tuez!...

Alors, il bondit en arrire, saisit l'une des arquebuse. Il y en avait
une dizaine. Elles taient toutes chargees... Qui les avait charges?...

Et il tira.

Puis il saisit une autre arquebuse

Et il tira...

Il tirait au hasard. Homme, femme ou enfant Tout ce qu'il voyait passer,
il tirait.

Quand il eut dcharg toutes les arquebuses il se pencha, fou furieux,
effroyable  voir, la bouche pleine de mousse, les yeux hors de la tte,
les cheveux hrisss et, longuement, il se mit  hurler:

Tuez! Tuez! Tuez!...

Soudain, il se renversa en arrire, tomba se tordit sur le plancher, la
poitrine gonfle, les ongles incrusts au tapis.

Et, alors, le roi de Navarre et Cond purent voir un spectacle hideux et
tragique...

L, sur ce tapis, un homme secou de sanglots frntiques se roulait,
se cognait la tte, se labourait la poitrine  coups de griffes et, de
cette loque tordue de ces sanglots effrayants, jaillissait une sorte de
plainte rauque, un cri bref:

Tuez!... Tuez!... Tuez!...

Et cette loque, c'tait le roi de France!

Cond leva ses deux poings crisps vers le ciel comme pour une
maldiction suprme. Et brusquement, il sortit du cabinet.



XXXIV

ENTRE DE CATHO DANS LA GLOIRE

Vers l'heure o Catherine de Mdicis, au balcon du Louvre, attendait le
premier coup de tocsin Catho comme on a vu cheminait dans la nuit que
sillonnaient de lueurs falotes les lanternes des marqueurs de portes.
Elle tait paisible et farouche. C'tait tout simple, ce qu'elle
entreprenait!... et c'tait formidable!

Parvenue devant l'ouverture d'un profond cul-de-sac plus noir et plus
silencieux encore que les rues avoisinantes, elle s'arrta et, 
demi-voix, se mit  fredonner une complainte.

Aussitt dans le cul-de-sac, se produisit un murmure confus de voix,
vite touff, un remous d'ombres se mettant en mouvement. Catho se remit
en marche Mais, cette fois, elle n'tait plus seule. Une troupe trange
la suivait. Prs de trois cents femmes. Toutes celles  qui, dans son
cabaret, elle avait donn rendez-vous. Mendiantes et ribaudes, jeunes et
vieilles borgnesses, bancales, boiteuses, hideuses mgres de la Cour
des Miracles ou belles filles d'amour elles marchaient en troupeau
serr, Catho en tte, trange gnral de cette arme fantastique.
Elles allaient d'un bon pas. Toutes taient armes, les unes de vieux
pistolets les autres d'pes rouilles, d'autres d'une barres de fer,
d'autres d'un simple gourdin, d'autres, enfin, n'avaient que leurs
griffes.

Comme pour Catho. c'tait tout simple, ce qu'elles entreprenaient!

A diverses reprises, le fantastique troupeau qui pitinait derrire
Catho fut arrt par ces petites troupes qui s'en allaient de porte en
porte. Le chef de l'une d'elles voulut interroger Catho et lui barrer le
chemin. Mais Catho et ses guerrires le regardrent d'un air si menaant
que l'homme recula, il supposa, d'ailleurs, que peut-tre ces femmes
avaient un rle  jouer dans la grande tragdie.

Catho arriva devant le Temple et s'arrta.

Derrire elle, son troupeau s'arrta. Il y eut des rires touffs, des
jurons assourdis; l'impatience de la bataille gagnait les guerrires,
il y avait une petite fille de seize ans, toute mince et fluette, qui
brandissait une arquebuse et disait:

--Qu'on y touche, pour voir! Un jour, comme maman tait malade sur son
grabat, il est entr chez nous avec du bon vieux vin, du poulet et trois
cus...

--Une fois, il m'a tire des mains de la prvt, dit une voix raille.

--Un si beau chevalier! fit une ribaude en agitant une rapire.

--Voulez-vous vous taire? dit Catho.

Elles se turent, mais maintenant, elles frmissaient. Celles qui
connaissaient Pardaillan,  voix basse, racontaient ses hauts faits.

Catho, alors, rangea son arme. Au premier rang, toutes celles qui
avaient pu se procurer une arme  feu; puis celles qui avaient une pe,
une dague, un bton enfin, derrire, celles qui n'avaient rien.

Quant  elle, elle tenait  la main un solide poignard.

--Attention! dit-elle. A peine la porte ouverte, suivez-moi!

Il y eut un profond silence. Devant elles, le Temple se dressait,
terrible et sombre.

Tout  coup, au loin, trs loin, une cloche se mit  rugir. Puis une
autre cloche...

--Le tocsin! dit une vieille mendiante.

--Qu'est-ce cela? murmura Catho. Est-ce pour nous?

Le tumulte grandissait. Les cloches de Paris se mettaient en branle. Des
coups d'arquebuse, des coups de pistolet clataient dans la nuit.
Dans la fantastique arme de Catho, il y eut un long frmissement. La
panique, un instant, menaa. Mais, brusquement, le commencement de
terreur se changea en fureur. Aux hurlements des cloches, aux cris
lointains, aux sourdes dtonations, elles se mirent  rpondre par
des insultes; les armes furent brandies; il y eut, pendant quelques
secondes, le dsordre et le bruit d'une halle o l'on s'invective.

Soudain, une porte basse fut ouverte.

La Roussette et Pquette apparurent.

--En avant! hurla Catho.

--En avant! rpondit le tonnerre des trois cents voix.

--Par ici! cria la Roussette.

Toute la troupe se rua, s'engouffra sous la porte que les deux ribaudes
venaient d'ouvrir du dedans.

--J'ai les clefs! glapissait Pquette.

--Nous avons renferm les hommes d'armes! ajouta la Roussette.

--Vite! Vite! Au cachot! commanda Catho. O est-ce?

--Par l!

Elles dbouchrent dans une petite cour qu'elles emplirent de leur
tumulte.

Hol! tonna une voix, que signifie? Qui tes-vous, sorcires?...
Arrire!...

--En avant! vocifra Catho.

--Feu! Feu! hurla la voix...

Douze arquebuses clatrent. Cinq des guerrires de Catho tombrent,
mortes ou blesses. Alors, dans cette cour troite, il y eut des
vocifrations inimaginables. Douze soldats rangs en bataille et
commands par un officier venaient de faire feu...

Voici ce qui s'tait pass:

Il y avait dans le Temple une garnison de soixante soldats. Elle tait
divise en deux groupes qui occupaient deux postes. La Roussette et
Pquette, aprs avoir ficel solidement le gouverneur Montluc, avaient
pris deux trousseaux de clefs et taient descendues en toute hte. Dans
l'une des cours sur laquelle s'ouvrait la grande porte du Temple, il y
avait un poste. Quarante soldats y dormaient; la Roussette s'approcha
de la porte massive et la ferma  double tour: les soldats ne pouvaient
plus sortir, les fentres tant grilles!

Alors elles coururent ouvrir la porte basse o Catho devait entrer.

Malheureusement, il y avait un deuxime poste. Outre ce deuxime poste,
il y avait les geliers, les sentinelles.

Un officier, qui faisait sa ronde, se heurta dans une cour  l'arme des
ribaudes.

Au bruit de la dcharge et de la bataille qui commenait, les soldats du
deuxime poste, qui n'taient pas enferms, accoururent. Les geliers
s'habillrent en hte et descendirent. Les sentinelles se replirent sur
le champ de bataille... En voyant le Temple envahi par cette lgion de
mendiantes hurlantes et vocifrantes, ils crurent d'abord  une vision
de cauchemar. Mais les coups pleuvaient. Ces femmes en guenilles
frappaient et leurs coups portaient...

Pendant quelques minutes, ce fut, dans la cour, un vacarme effrayant que
couvrait le tumulte dchan sur Paris.

Une vingtaine de truandes et ribaudes gisaient sur le sol. Mais autant
de soldats taient tombs.

Elles bondissaient, poussaient des cris assourdissants, rouges de
sang, les cheveux pars, sorcires en dlire: enivres par le sang,
enfivres, furieuses, hagardes; les soldats pliaient, se dbandaient,
on n'entendait plus que des plaintes sourdes, de rauques imprcations
et, finalement, un grand hurlement de triomphe clata.

Les derniers soldats ou geliers survivants s'taient prcipits dans
un couloir dont ils poussrent la porte affols terroriss par cette
irruption inoue de mgres endiables. Seuls, un officier, un sergent
et un soldat demeurrent dans un coin.

--En avant! rugit Catho.

Elle avait reu trois coups de dague. Elle haletait elle tait comme une
panthre blesse qui cherche sur quel ennemi elle va fondre.

Elle chercha des yeux la Roussette et Pquette: elles venaient de
tomber, blesses--mortellement peut-tre.

Alors Catho eut une maldiction terrible. Elle saisit les clefs que la
Roussette tenait dans sa main crispe et, livide, sanglante, chevele,
courut au groupe des trois prisonniers.

--O est le chevalier de Pardaillan? demanda-t-elle au soldat.

--Je ne sais pas! dit le soldat.

Catho leva sa dague et frappa un seul coup. Le soldat tomba comme une
masse.

--Conduis-moi! reprit-elle haletante en s'adressant  l'officier.

--Ribaude! dit l'officier, cros-tu donc que...

Il n'eut pas le temps d'achever; Catho l'abattit d'un coup terrible, un
seul coup, comme pour le soldat.

--A toi, dit-elle au sergent.

--J'obis, rpondit le sergent, ple comme la mort

Le sergent se mit en marche. Catho le suivit, tamponnant ses blessures,
marchant de ce pas souple de la panthre prte  bondir, son poignard
rouge incrust dans la main. Derrire elle le troupeau suivait  la
dbandade.

Le sergent par une porte, tait pass dans une deuxime cour.

L, au fond de cette cour, il y avait une vote.

Le sergent s'enfona sous la vote;  gauche, une petite porte basse
ouverte; un escalier tournant commenait l.

Catho arrta le sergent, lui mit la main sur l'paule et dit:

--Si tu me trompes, tu es mort.

--Des lumires! cria une voix.

--Inutile, reprit le sergent. La mcanique est claire.

--La mcanique? gronda Catho.

--Oui. L, vous trouverez ceux que vous cherchez.

Le sergent commena  descendre l'escalier tournant. Il grommelait et
ricanait dans sa moustache grise:

--Elle les trouvera oui!... Attends un peu, tu vas les retrouver... une
pinte ou deux de sang, et voil!

La bande cheminait le long de l'troit boyau.

Au bout de ce couloir o les tumultes du dehors n'arrivaient plus que
comme un bourdonnement lointain, Catho entrevit un trange spectacle.

Dans la lumire fumeuse d'une torche, au bas d'un escalier tournant, il
y avait un homme, sorte de gnome court sur pattes,  tte norme, aux
bras nus musculeux.

Cet tre bizarre,  grand effort, faisait tourner une manivelle de fer.

--Qu'est cela? demanda-t-elle.

--La mcanique! dit le sergent.

--O sont-ils? haleta Catho prise d'un pressentiment terrible.

--L!... sous la meule de fer! dit le sergent qui clata de rire.

Catho jeta un hurlement. Son poing ferm se leva, siffla dans l'air
et s'abattit sur le crne du sergent qui tendit les bras, tourna sur
lui-mme et tomba, le nez sur les dalles.

Il tait mort.

Catho enjamba le cadavre. En deux bonds, hurlante, chevele,
dpoitraille, elle fut sur le gnome qui, tout  sa besogne, ne voyait
rien, n'entendait rien.

Les dix doigts de Catho s'incrustrent sur la nuque du gnome qu'elle
arracha de la manivelle.

Le grincement s'arrta net.

Le bourreau considra Catho d'un oeil hbt. Catho, aprs l'avoir saisi
par la nuque, l'avait retourn, l'avait coll contre la muraille. Ses
doigts maintenant s'incrustaient dans la gorge du gnome. Un silence
profond rgna dans le boyau. On n'entendait que les deux rles, celui du
monstre et celui de Catho.

--Grce! dit l'homme, stupide d'pouvant devant tous ces visages de
femmes.

--O sont-ils? rla Catho.

--L! fit le gnome.

--Ouvre! Ouvre! Ou tu es mort!

Elle parlait bas, bredouillait plutt, comme ivre. Le monstre tendit le
bras et montra un fort bouton de mtal qui,  cinq pieds au-dessus de la
manivelle, bosselait le mur.

Catho lcha le gnome et bondit.

Son poing ferm se mit  marteler  grands coups le bouton de fer.

Mais, ds le premier coup, un dclic avait retenti, La porte de fer
s'ouvrit.

Et alors, deux hommes, deux fantmes, livides, les yeux largis par
l'tonnement infini, les lvres retrousses par le rictus des pouvantes
surhumaines, apparurent...

--Sauvs! hurla Catho dans un clat de rire effrayant.

Presque aussitt, les sanglots firent explosion sur ses lvres.

--Sauvs!...

--Catho!...

Ce cri clata en mme temps, pouss par les deux hommes.

Un instant, ils demeurrent comme ptrifis devant le boyau empli de
femmes qui maintenant riaient, battaient des mains, se flicitaient,
jacassaient, pleuraient.

Alors, ils comprirent!

Leur imagination, prompte comme la foudre, reconstitua l'pope: Catho
soulevant les ribaudes et les truandes pour envahir le Temple, et la
bataille, et la rue a travers les sombres couloirs; et ils comprirent
pourquoi, au moment de se frapper, ils avaient entendu de sourdes
rumeurs, pourquoi le plafond s'tait arrte net pourquoi la porte
s'tait ouverte, pourquoi ils taient vivants, libres, hors
l'pouvantable cauchemar de la mcanique de fer!...

D'un bond, ils furent prs de Catho.

D'un mme mouvement, ils tombrent  ses genoux et chacun d'eux,
saisissant une de ses mains, y dposa un long baiser.

Catho, appuye au mur, se laissait faire, comme si elle eut compris que
cet hommage, venant de pareils hommes, tait la suite toute naturelle du
rve de son me simple, violente et douce.

Le gnome, le monstre, en sautillant sur ses iambes torses, s'tait
faufil, avait fui, effar.

Dans l'troit couloir, le silence s'tait rtabli, et on entendait
seulement la sourde rumeur qui venait du monde des vivants en train
d'accomplir la grande hcatombe.

Le vieux Pardaillan, le premier, sortit de cette extase qui les avait
fait tomberai genoux devant Catho.

Il se releva, le sourcil fronc, la moustache hrisse et, de sa voix
brve:

--Partons! Malheur  eux!...

--Oui, dit le chevalier en se relevant alors, partons! Nous avons
quelque chose  faire!

Il avait dit cela d'une voix si calme qu'il tait impossible d'y
dcouvrir une motion.

Mais le vieux Pardaillan comprit, lui, car il murmura entre ses dents
serres:

--Gare aux loups, maintenant que ce lion est dchan!... Allons, viens,
Catho!

Catho voulut faire un pas. Brusquement, elle s'affaissa.

Catho sourit. Elle montra du doigt son sein droit ensanglant. D'un
geste rapide, le vieux routier acheva de dchirer le corsage dj en
lambeaux. Le sein apparut.

Une plaie large et profonde laissait chapper du sang qui ne sortait
dj plus que goutte  goutte.

--Partez!, rla Catho.

--Sans toi! Jamais!...

De nouveau, elle sourit. Ses yeux de bon chien fidle s'attachrent sur
le vieux routier, puis sur le chevalier.

--Tout de mme, murmura-t-elle  mots entrecoups, ils... ne vous...
auront pas... partez... adieu...

--Catho! ma pauvre Catho!

Les deux Pardaillan s'taient mis  genoux. Ils soutenaient, dans leurs
bras, l'un les paules, l'autre la tte de la blesse.

Elle continuait  sourire. Elle comprenait bien que tout tait fini pour
elle. Tout  coup, ses yeux fixs sur le chevalier devinrent vitreux.
Elle eut une lgre secousse. Et ce fut ainsi, en souriant et en
regardant le chevalier de Pardaillan, qu'elle se raidit dans le suprme
effort de la vie qui quitte le corps.

--Morte! gronda le vieux Pardaillan.

--Les voil! Les voil! hurla  ce moment  l'entre du couloir une voix
froce, dlirante et tremblante  la fois.

Et un homme apparut, haletant, convuls, hideux  voir... suivi d'une
vingtaine de soldats.

Et, cet homme, c'tait Ruggieri qui cherchait sa proie, Ruggieri qui
venait chercher le sang ncessaire  la rincarnation-- son rve de
magicien fou furieux!



XXXV

LIONS DCHANS

Les deux Pardaillan bondirent et se rurent vers l'entre du boyau.
D'instinct, les ribaudes, colles au mur a droite et  gauche, leur
firent un passage. Mais, ds qu'ils se trouvrent en tte, elles
remplirent le couloir de leurs cris assourdissants.

--Catho est morte!

--Vengeons-la!

--Mort au guet!

En un instant, les Pardaillan s'taient heurts au groupe de soldats qui
apparaissait. Les deux premiers tombrent mortellement frapps 
coups de l'arme bizarre et courte qu'ils portaient--des poinons,
paraissait-il.

Devant cette attaque furieuse, devant les visages des tunes dcharnes
qui hurlaient  la mort derrire les deux hommes, les autres soldats
s'arrtrent. Le vieux routier et son fils avaient ramass les piques
des deux soldats tombs.

Dans le boyau, il n'y avait place que pour deux de front.

Une nouvelle attaque des Pardaillan jeta par terre les deux plus
avancs.

En mme temps, la bande des ribaudes, agitant ses armes, poussait des
cris terribles; en dsordre, les soldats remontrent prcipitamment
l'escalier.

Sans un mot, livides, hrisss, les Pardaillan montrent par bonds
furieux;  chaque bond, un coup de pique;  chaque coup de pique, un
juron;  chaque juron, un homme qui tombait.

Tout  coup, les Pardaillan se virent  l'air, dans une cour. Ils
respirrent largement, et, d'un mme mouvement instinctif, levrent les
yeux comme pour se rendre compte qu'ils ne rvaient pas, qu'ils voyaient
bien une ralit: les sombres btiments du Temple, et, l-haut, le ciel
o brillaient des toiles plies par l'approche de l'aube.

--Feu! tonna la voix d'un officier.

Les deux Pardaillan tombrent  plat ventre, la dcharge passa au-dessus
d'eux et ils se relevrent d'un bond...

L'officier avait rang ses hommes au fond de la cour, sur un seul rang.
Les arquebuses dcharges, il hurla:

--En avant!...

Alors, dans cet troit espace qu'clairaient les premires lueurs de
l'aube, il y eut une mle fabuleuse, comparable en ses volutions
dsordonnes aux tourbillons d'un cyclone. En effet, les soldats,
croyant que les Pardaillan taient les chefs de cette bande de furies,
les avaient entours. Le vieux routier et le chevalier s'taient adosss
l'un  l'autre; autour d'eux tourbillonnaient des hommes d'armes, et,
autour des hommes d'armes, avec des cris stridents, tourbillonnaient les
femmes.

Ruggieri, cependant, courait comme un insens, s'arrachant les cheveux
et vocifrant des maldictions.

--A l'aide! A l'aide! Ils s'chappent!

Il parvint  la grande porte et l'ouvrit, affol, ne sachant plus ce
qu'il faisait.

Des groupes de catholiques passaient, le mouchoir blanc au bras.

--Ici, Ici! hurla Ruggieri... Misrables! Ils ne m'entendent pas!

Devant lui, on pillait une maison d'o sortaient les cris perants des
victimes.

--Par ici! appela Ruggieri. Il y a deux huguenots ici!...

On ne l'coutait pas; en effet, chacun des assassins pillards tait
occup  quelque sinistre besogne.

Alors, avec des sanglots terribles, se heurtant aux murs, se frappant
la poitrine, invoquant les esprits, il rentra dans le Temple. Il eut
un rugissement de joie en apercevant les hommes d'armes derrire les
barreaux des deux fentres.

Rveills par le tumulte, d'abord effars de trouver la solide porte
ferme, ces hommes cherchaient  dmolir les grilles des fentres.

--Attendez! Je vais vous aider! Vite! Vite!

--Au nom du Ciel! cria un sergent, que se passe-t-il?

--Vite! vite! Ils se sauvent! Il me faut leur sang!

A ce moment, une grande clameur le fit se retourner. Il vit la cour se
remplir de femmes dlirantes qui hurlaient:

--Victoire! Victoire!...

Elles passrent en courant, se dirigeant vers la grande porte.

Les soldats du poste,  grands coups, cherchaient  dmolir leurs
grilles. Des barreaux sautrent enfin! A cet instant, les dernires
combattantes passrent cheveles, et cette vision fantastique
s'vanouit sous une vote: les deux Pardaillan, les derniers, apparurent
alors, sanglants, l'oeil en feu, marchant de ce pas souple et terrible
des grands fauves qui regagnent leurs forts.

Ruggieri, sans voix, bgayant une dernire maldiction, voulut se jeter
au-devant d'eux.

Le chevalier, d'une main, l'carta sans effort apparent Mais le geste
avait d tre puissant, car Ruggieri alla rouler jusqu' la muraille au
pied de laquelle il tomba tout d'une masse.

Les Pardaillan passrent!...

Cinq ou six soldats, par l'ouverture pratique, sautaient dans la
cour et leur coururent sus; les deux fauves se retournrent avec un
grondement si effroyable, avec des faces si terribles que les retres
s'arrtrent, reculrent et mirent en joue.

Deux coups de feu clatrent.

Sans hter leur pas souple de lions en marche, les Pardaillan
continurent leur route et, comme les quarante soldats du poste enfin
dlivrs s'lanaient ensemble, ils les virent franchir la grande
porte que Ruggieri avait ouverte et disparatre dans la fume, dans
le tumulte. L'officier survivant, stupfait du spectacle insens que
prsentait la rue entrevue, ne songea qu' se barricader. Puis il se mit
 la recherche du gouverneur Montluc qu'il trouva ficel, ronflant sous
la table de sa salle  manger...

A ce moment, il tait trois heures et demie.

Le jour grandissait.

Malgr cela, les bandes de forcens qui parcouraient les rues
n'teignaient pas leurs torches! Elles servaient  mettre le feu aux
maisons marques d'une croix blanche.

Les deux Pardaillan, une fois hors du Temple, avaient pris au hasard
la premire rue. Elle tait pleine de fume et de cris; fume des
arquebusades, fume des incendies, dtonations, cris d'horreur, clameurs
d'agonie...

--Libres! gronda le vieux routier.

--Libres! rpta le chevalier. Pauvre Catho!...

Ils se regardrent. Chacun d'eux avait ramass une forte rapire et une
bonne dague. Dagues et rapires taient rouges. Ils taient dchirs.
Ils taient ples.

--Pas bless? demanda le vieux.

--Rien, ou presque. Et vous, monsieur?

--Pas une gratignure... Allons!... Mais qu'y a-t-il dans Paris?... Que
de sang!... Quelle affreuse bataille!...

--Non, mon pre, c'est un gorgement... Allons, dpchons...

--Mais o?... Chez Montmorency?...

--Tout  l'heure. Je ne pense pas qu'on ose attaquer le marchal.
D'ailleurs, il est catholique... Venez... vite!...

--O aller, alors?

--A l'htel Coligny, mon pre! On tue les huguenots... L, on doit tuer
aussi... Ah! mon pauvre ami!...

--Marillac?... Mais il est mort! Le sorcier te l'a dit!

--Il a menti, peut-tre... Allons!

Ils couraient maintenant, sans s'arrter, enjambant ici un cadavre,
faisant l un crochet pour viter une foule en train de brler une
maison; ils allaient, remplis d'tonnement, la cervelle endolorie par
l'pouvantable tumulte des cloches et des dtonations; ils allaient,
frappant tout ce qui se dressait devant eux, sans un mot, cte  cte,
la dague en avant; et ce fut ainsi qu'ils atteignirent l'htel Coligny,
 quatre heures du matin.

Une foule norme remplissait la rue de Bthisy.

Ils foncrent et se frayrent un passage. Peut-tre les prit-on pour
deux catholiques forcens.

La porte de l'htel tait grande ouverte, la cour encombre de gens
d'armes qui hurlaient:

--A sac! A sac!

Et ils entrrent. Dans un remous de cette foule qui affluait et
refluait, ils arrivrent au centre de la cour, horrifis, et, comme ils
regardaient autour d'eux, pantelants de colre, une voix dominant le
tumulte cria:

--Eh bien, Bme!... Bme! Bme! As-tu fini?...

Et ils reconnurent le duc de Guise qui levait la tte vers une des
fentres de l'htel.



XXXVI

ICI L'ON TUE

Guise avait perdu du temps. Parti  trois heures de son htel, il venait
d'arriver seulement chez Coligny Il avait fait plusieurs dtours et,
de temps  autre, il s'arrtait, coutait, paraissant attendre. Chemin
faisant pour faire patienter ses hommes, il faisait massacrer au hasard
de la rencontre, tout ce qui ne criait pas Vive la messe! et n'avait
pas une croix blanche au chapeau. Qu'esprait-il? Qu'attendait-il?
Peut-tre pensait-il pouvoir marcher sur le Louvre... Comme il venait
de s'arrter encore, un homme accourut au galop de son cheval, vint se
placer prs de lui et lui dit  voix basse:

--Rien  faire, monseigneur! Le prvt occupe l'htel de ville avec des
forces imposantes et les troupes de la reine sont en route!

Guise grina des dents. Il prit le trot. Suivi de ses cavaliers, il
passa comme un tonnerre, tandis qu'autour de lui retentissaient les
vocifrations de:

Vive Guise! Vive le pilier de l'Eglise!

Dans la rue de Bthisy, les maisons qui avoisinaient l'htel taient
remplies de huguenots. Mais, l, la besogne tait dj faite; trois de
ces maisons flambaient; deux cents cadavres jonchaient la chausse;
Guise et ses soudards arrivrent de leur trot pesant et pitinant ces
cadavres, s'arrtrent devant la porte de l'htel.

Sur cette porte, quelqu'un venait de tracer ces mots  la craie:

Ici, l'on tue!

--Tu vois? de Guise s'adressant  un colosse qui tait prs de lui.

--Je vois! rpondit le colosse.

C'tait Dianowitz, appel Bohme et, par abrviation, Bme.

A ce moment, arriva le duc d'Aumale, escort de Sarlabous, gouverneur du
Havre, et de cent cavaliers.

--a va se faire! dit Guise.

Tous descendirent de cheval. Et le duc de Guise du pommeau de son pe,
frappa rudement  la porte Elle s'ouvrit aussitt. Cosseins apparut,
entour de ses gardes--ces gardes que Charles IX avait laisss pour
protger Coligny.

--Monseigneur, dit Cosseins, faut-il commencer?

--Commencez! rpondit Guise.

Aussitt, les gardes mls aux cavaliers de Guise s'lancrent dans
l'htel, des torches  la main l'pe nue. Bme, suivi d'une dizaine de
gardes, monta droit  l'appartement de l'amiral.

Alors, on entendit les cris des serviteurs que l'on gorgeait. Pendant
quelques minutes, l'htel fut plein de ces tranges clameurs d'agonie
qui ressemblent aux cris des fous. Puis il y eut un brusque silence.
Bme et les siens, parmi lesquels un certain Attin, de la maison
d'Aumale, taient arrivs devant la chambre de l'amiral. Derrire eux,
en soutien, marchait Cosseins le capitaine des gardes de Charles IX. La
bande s'arreta un instant; devant la porte, un homme, l'pe nue a la
main, les attendait. C'tait Tligny, gendre de Coligny.

Qui demandez-vous? dit-il d'une voix calme

--L'Antchrist! rpondit Bme.

Tligny se rua sur lui, mais, avant qu'il et pu faire deux pas, il
tomba, perc de dix coups de poignard Cosseins se pencha sur lui.

--Il est mort, dit-il froidement.

Tligny n'tait pas mort. Il agonisait. Ses yeux effrayants s'ouvrirent
et se fixrent sur ce visage pench sur lui. Il fit un suprme effort.

--Face de tratre! rla-t-il.

Et, dans ce mme effort, il cracha au visage du capitaine et expira.
Cosseins se releva et recula vivement tout ple, en essuyant sa face
souille.

Bme, cependant, d'un coup d'paule, avait dfonc la porte.

Il entra. Coligny tait au lit. La chambre tait claire par deux
grands flambeaux.

A demi relev sur les oreillers, l'amiral apparut si calme, si
majestueux, que les forcens eurent une hsitation. Prs de lui, le
pasteur Merlin lisait dans un livre de prires. Coligny qui, depuis
une heure, coutait l'effroyable tumulte, Coligny qui avait compris la
hideuse vrit, Coligny n'avait pas essay de fuir.

Toute tentative et d'ailleurs t inutile; ds les premiers instants,
Cosseins avait plac partout des gardes.

Lorsqu'il vit entrer Bme, il se tourna lgrement vers le pasteur et
lui dit d'une voix trangement paisible:

--Je crois qu'il est temps de rciter la prire des morts.

--Merlin fit un signe approbatif et tourna quelques feuillets de son
livre.

Au mme moment, Attin lui enfona son poignard dans la gorge; le pasteur
s'affaissa, sans une plainte tu raide.

Bme s'tait approch en ricanant du lit de l'amiral Il tenait une dague
dans sa main gauche et un pieu de chasse dans sa main droite.

--Quiconque se sert de l'pe prira par l'pe dit gravement Coligny en
regardant Attin qui venait de foudroyer le pasteur.

--Bon! hurla Bme, ce n'est donc pas par l'pe que tu seras meurtri!

Et il jeta son poignard.

Il leva son pieu, un fort pieu de chasse au sanglier.

Et, comme il paraissait hsiter devant le vieillard, si calme, si
imposant, si majestueux, l'amiral lui dit:

--Frappe, bourreau: tu ne raccourcis pas de beaucoup ma vie.

--Taaut! Taaut! hurlrent les dmons qui entouraient Bme.

Bme frappa. L'pieu, du premier coup, troua profondment la gorge. Un
flot de sang jaillit. Alors le misrable, ivre de sang, se mit  frapper
 coups redoubls le cadavre. Il continuait, toujours, les yeux hors
de la tte, tandis que la meute, autour de lui, saccageait, pillait,
brisait et hurlait:

--Taaut! Taaut!

--Bme! Bme! cria d'en bas la voix de Guise, as-tu fini?...

Bme s'acharnait.

--Bme! Bme! appela encore Henri de Guise. Est-ce fait?...

Sanglant, hagard, Bme s'arrta. Sa monstrueuse figure s'apaisa par
degr, c'est--dire qu'elle s'illumina d'une sorte d'orgueil bestial. Il
examina le cadavre hideusement dchiquet, comme le tigre peut examiner
sa proie alors qu'il est repu.

Ce cadavre, il le saisit  pleins bras, l'arracha du lit et l'apporta
prs de la fentre dont le chssis venait de voler en clats.

--C'est fait! hurla Bme en se penchant.

Et il apparut,  la lueur des torches, dans le jour naissant, dans ce
mlange informe de jour, de lumire rouge et de fume, il apparut, le
cadavre rouge dans ses bras, il apparut comme ces visions de dlire qui
durent jadis pouvanter les rves de Dante!

Une sauvage acclamation qui monta de la cour salua l'atroce apparition.

Les cheveux hrisss d'horreur, ptrifis comme dans les cauchemars, le
chevalier de Pardaillan et le vieux routier, parmi ces abois froces,
distingurent:

--Vive la messe!

--Vive le pilier de l'Eglise!

Lorsque le silence se rtablit, comme parfois les volcans se taisent
aprs un instant, on entendit alors une voix, la voix du noble Henri de
Lorraine, duc de Guise, qui criait  Bme:

--C'est bien! Jette-le, qu'on le reconnaisse!...

Le cadavre, avec un bruit sourd et mat, tomba sur les pavs de la cour.

Guise, Aumale, Montpensier, Cosseins, vingt autres se penchrent.

--C'est bien lui! dit Guise. Te voil donc, Chtillon! Je savais bien
qu'un jour ou l'autre ma race mettrait son pied sur ta tte! Tiens!
Tiens!...

Le talon se leva et se posa violemment sur le front du cadavre.

--Voil! hurla le duc de Guise, voil comment travaillent les bons
catholiques!

--Lche! siffla une voix trange, cinglante comme un coup de cravache.

Et, dans l'insaisissable seconde de silence et de stupfaction qui
suivit ce cri, Pardaillan marcha au duc, l'atteignit et sa voix continua
 cravacher;

--Ton pre s'appelait le Balafr. Toi, tu t'appelleras le Soufflet!...

Sa main se leva, s'abattit toute grande sur la face de Guise, le
soufflet retentit dans le silence comme un coup de tonnerre. Guise
chancela et roula  trois pas dans les bras de ses soudards...

Quels hurlements firent alors explosion! Des centaines de poignards,
des centaines d'pes se levrent, se choqurent, des centaines de voix
heurtrent dans le tumulte leurs cris de mort.

Pardaillan s'tait mis en garde, rsolu  mourir.

Mais il n'eut pas le temps de porter le premier coup, les bras levs
n'eurent pas le temps de s'abattre sur lui... Le chevalier,  l'instant
prcis o retentissait le soufflet, se sentit saisi par une force
d'ouragan, enlev, port, pouss vers un trou noir qui bait, il entra
dans du noir, il entendit un choc violent et sonore.

Ce trou, c'tait une porte ouverte.

Cette force qui avait saisi le chevalier, comme la rafale peut saisir
une feuille, c'tait le vieux routier qui empoignait son fils et
l'emportait.

Ce choc sonore, c'tait une porte que le vieux lion venait de pousser du
pied,  l'instant o des centaines de furieux, se gnant d'ailleurs et
se bousculant l'un l'autre, allaient les happer tous les deux!...

Des coups normes branlrent cette porte.

Il tait certain qu'elle ne tiendrait pas deux minutes.

--Tu n'en feras jamais d'autres! dit simplement le vieux routier en
escaladant les marches qui se trouvaient devant lui et en entranant son
fils.

O montaient-ils? Ils ne savaient pas...

--Ce n'est pas fini! rpondit le chevalier, les dents serres.

Dans la cour, Henri de Guise tait remont  cheval et criait:

--Cinquante hommes pour fouiller l'htel! Que j'aie la tte de ces deux
parpaillots dans une heure! Les autres, suivez-moi!... A Montfaucon!...



XXXVII

LA MARCHE AU GIBET

--Pardon, monseigneur, dit une voix prs du duc sanglant.

Guise se pencha, froce, le poignard lev.

--Ah! c'est toi! fit-il en reconnaissant Bme. Que veux-tu?

--Vous voulez pendre l'Antchrist?

--Oui! Que veux-tu? Dpche!

--Je veux la tte, pardieu! Elle m'appartient, vous le savez! Elle vaut
mille cus d'or!

Guise clata d'un rire terrible.

--C'est juste! Prends-la!... Nous pendrons l'Antchrist parles pieds,
voil tout!...

Bme se baissa. En quelques coups de poignard il acheva de sparer
la tte du tronc. Le corps fut saisi par les pieds. Deux hommes le
tranaient, marchant en avant, chacun d'eux tenant une jambe, le torse
sanglant tranant dans la boue.

Et tous suivirent. Guise en tte!...

La marche au gibet, la marche macabre du corps tran dans la boue
gluante de sang, commena  travers les rues de Paris, parmi d'autres
cadavres, dans le tumulte des acclamations froces, dans le tonnerre des
dtonations d'arquebuses, sous le hurlement des cloches inlassables...

Vingt mille Parisiens suivaient l'infme procession que conduisait
Guise.

Chemin faisant, on tuait, on riait, on chantait... Le cadavre de Coligny
sautait sur les cailloux, tantt sur le ventre, tantt sur le dos...
Ce fut ainsi qu'on atteignit les fourches de Montfaucon. Le cadavre,
bientt, se balana par les pieds au bout d'une corde. Et alors s'leva
dans les airs une clameur immense qu'on entendit de tout Paris et qui
frissonna longuement, lugubre comme le grand coup d'aile de l'ouragan
dchan.



XXXVIII

PAROLE MMORABLE DE BME

Bme tait rest dans la cour de l'htel de Coligny, avec les gens
d'armes laisss par Guise pour retrouver les audacieux, les fous qui
l'avaient insult en un tel moment. En quelques minutes, la porte fut
dfonce et la bande se rua dans un escalier, celui-l mme qu'avaient
mont les Pardaillan. Bme entendit les cris clater d'tage en tage.

Ils les tiennent! songea-t-il en riant. Voil deux gaillards dont la
peau ne vaut pas un ducaton  l'heure qu'il est... tandis que cette
tte vaut mille cus d'or. Belle tte, ma foi!... a, il faut que je la
dbarbouille...

Il entra dans une pice du rez-de-chausse qui avait d servir de
corps de garde, et il en ressortit bientt avec un baquet plein d'eau.
Tranquillement, il se mit  sa hideuse besogne.

En haut, dans les combles, il entendait les voix furieuses des limiers
lancs aux trousses des Pardaillan.

Tout  coup, il vit entrer dans la cour un homme qui, d'un air anxieux,
se mit  inspecter l'htel, le nez en l'air.

--Tiens! monsieur de Maurevert! dit Bme. On dirait que vous cherchez un
trsor!

--Je cherche, dit Maurevert, la voix rauque et les yeux sanglants, je
cherche deux de ces parpaillots, justement! Je les ai vus partir du
Temple. J'ai perdu leur piste. Je suis sr qu'ils ont d venir ici...

--Ah! ah!... Un vieux, maigre, moustache grise et rude, oeil gris?...

--Oui, oui!...

--Et un jeune, comme qui dirait l'autre, en plus sauvage, en plus fort,
en plus hriss? Ils sont l... on leur fait la chasse, allez-y!

Maurevert s'lana dans l'escalier que lui montrait Bme et disparut en
poussant un rugissement de joie.

Pendant que ces choses se passaient dans la cour, les deux Pardaillan
avaient mont l'escalier. Le btiment dans lequel ils se trouvaient
formait le flanc gauche de l'htel et tait isol des deux autres dont
l'ensemble traait le rectangle de la cour.

D'tage en tage, les Pardaillan virent qu'il n'y avait pour eux aucune
issue possible.

Comme ils atteignaient le grenier, la porte venait de cder et la bande
faisait irruption dans l'escalier.

--Ah! a! dit le vieux routier, mais nous allons tre pris comme des
renards?

--Faites attention, monsieur, rpondit le chevalier, que nous tions,
il y a moins de deux heures, dans une cage de fer o nous allions tre
broys; nous sommes au paradis en comparaison.

En parlant ainsi, ils avaient couru  l'unique fentre du grenier,
donnant sur une cour troite.

--Voici le chemin! s'cria le vieux routier en apercevant la fentre.

--Une planche! Vite, une planche!

Ils cherchrent des yeux: il n'y avait rien dans le grenier, pas mme
une corde qu'on et pu, peut-tre, utiliser...

Redescendre? Impossible: les gens d'armes montaient, fouillant chaque
tage.

Ils se regardrent, tout ples...

Soudain, ils entendirent des cris au-dessous d'eux...

--Sautons! dit le chevalier froidement. Il y a moins de six pieds d'une
fentre  l'autre!...

--Sautons! dit le vieux routier d'une voix qui parut trange  son fils.

En effet, sauter tait impossible: tout point d'appui pour prendre
de l'lan manquait; la fentre d'en face tait troite; c'et t un
prodige que de pouvoir se lancer dans le vide et arriver juste  passer
dans cet espace resserr.

Mais mieux valait encore courir ce risque terrible que de tomber aux
mains des cinquante fous furieux qui montaient, ivres de rage!

--Sautons! avait dit le vieux Pardaillan. Attends! je passe le
premier!...

Et aussitt il se mit debout sur le bord de la fentre.

Au mme instant, le chevalier, la gorge serre par l'angoisse, la sueur
au front, vit son pre se laisser tomber en avant!

Le vieux routier ne sautait pas! Il se laissait tomber!...

La tentative tait prodigieuse, inoue--une de ces ides folles qui
germent dans la folie du dsespoir!...

Le corps raidi, tendu  briser ses nerfs, les bras musculeux tendus dans
un formidable effort, les pieds rivs  l'appui de la fentre, le
vieux Pardaillan se laissa tomber en avant, tout d'une pice, sans
flchissement ni des jarrets, ni des coudes... Son corps dcrivit un arc
de cercle dans le vide...

Le chevalier jeta un cri...

Et,  ce cri, la voix du routier, oui, sa voix mme, rpondit:

--Voici la planche, passe, chevalier!...

La folle tentative avait russi!

Les mains du vieux Pardaillan, au bout de ses bras tendus, avaient saisi
le rebord de la fentre d'en face, tandis que ses pieds s'arc-boutaient
 la fentre du grenier!...

Et il demeurait ainsi suspendu sur le vide, pont vivant jet d'une
fentre  l'autre!

Ces deux hommes taient formidables dans tout ce qu'ils entreprenaient:
prompt comme l'clair, lger comme un chat sauvage, le chevalier bondit,
posa son pied sur le centre du pont vivant, et, dans son lan, alla
rouler jusqu'au milieu de la pice o il venait de tomber!...

Au mme instant, le vieux routier, solidement harponn des mains, laissa
tomber ses pieds, se hissa  la force des poignets et rejoignit son
fils...

Tel avait t l'effort que, pendant une minute, ils demeurrent
prostrs, haletants, sans voix...

Le grenier qu'ils venaient de quitter se remplit de cris de fureur.

Puis il y eut un silence relatif.

Les deux Pardaillan, l'oreille tendue, couchs sur le plancher,
coutaient, prts  bondir.

--Je comprends tout! s'cria une voix. Voyez, capitaine, ils ont d
sauter dans le passage par la fentre du premier tage, pendant que nous
montions.

--Et maintenant ils sont loin, dit une autre voix qui devait tre celle
de l'officier.

Les Pardaillan entendirent la bande s'loigner et redescendre en brisant
quelques vitres par acquit de conscience. Le chevalier s'approcha alors
d'une fentre qui donnait sur la cour.

Bme tait demeur seul, toujours occup  sa funbre besogne.

Maintenant, il enveloppait de linges la tte de l'amiral.

Puis, sifflotant un air de fanfare, il alla chercher de l'eau pour se
laver les mains. Il n'avait plus qu' prendre la tte et la porter chez
un embaumeur qui tait prvenu et l'attendait. Aprs quoi, avec cinq ou
six compagnons, il monterait  cheval et se dirigerait  franc trier
sur l'Italie et Rome...

--Tiens! dit Bme en revenant dans la cour, la grande porte est ferme?
Par qui? Pourquoi?

Comme il se posait ces questions avec une vague inquitude, il aperut
tout  coup les deux Pardaillan.

Au mme instant, le chevalier fut sur lui et dit:

--C'est bien toi qui as jet par la fentre le corps de M. de Coligny?

La voix du chevalier paraissait parfaitement paisible.

Bme se redressa, se rengorgea et rpondit de son haut:

--C'est bien moi, mon jeune parpaillot. Aprs?

--Est-ce toi qui as tu l'amiral?

--C'est bien moi, suppt de Calvin. Aprs?

--Avec quoi l'as-tu assassin?

--Avec a! fit le colosse en dsignant son pieu rouge.

Et il clata de rire en ajoutant:

--Il y en a autant  votre service, faillis chiens d'hrtiques! Hol! A
moi! Au parpaillot!...

En mme temps, Bme voulut s'lancer vers la porte de l'htel pour
l'ouvrir et appeler une bande qu'on entendait dans la rue, occupe 
saccager une maison.

Mais il demeura clou sur place.

Le vieux Pardaillan venait de lui sauter  la gorge en disant:

--Ne bouge pas, mon ami, nous avons  rgler un petit compte...

Bme se secoua violemment. Mais la tenaille vivante ne lchait pas
prise. A demi suffoqu, rlant, le colosse fit signe qu'il se tiendrait
tranquille. Le vieux routier le lcha.

--Que voulez-vous? demanda le colosse, pris d'un commencement de
terreur.

--A toi! Rien! fit le chevalier. Je veux simplement dbarrasser la terre
d'un monstre.

--Ah! vous me voulez assassiner?

--Sais-tu te battre? dit le chevalier en haussant les paules.

Bme bondit en arrire, tira sa rapire de la main droite et sa dague de
la main gauche. Il tomba en garde.

Le chevalier dboucla son ceinturon et jeta son pe.

--Voici l'arme qui convient ici, dit-il.

Sans hte, il alla ramasser l'pieu, l'assura dans sa main et marcha sur
le colosse.

Bme sourit: sa rapire tait deux fois plus longue que l'pieu; il
tait sr d'embrocher ce jeune fou et aprs, il ferait son affaire au
vieux.

Le chevalier marcha sur lui et, cette fois, Bme plit.

Le vieux routier, au milieu de la cour, s'tait crois les bras.

Le chevalier arrivait sur le colosse, et sa physionomie tait
mconnaissable, avec ses yeux effrayants de fixit.

Bme, coup sur coup, lui porta deux ou trois bottes: elles furent pares
par l'pieu qui, soudain, se trouva  un pouce de sa poitrine. Le
colosse recula, d'abord lentement, puis plus vite; il rugissait,
bondissait, multipliait les coups, effar, stupfait de voir qu'aucun
ne portait. Il reculait. Et, aprs chacun de ses coups,  chacun de ses
arrts, il voyait la pointe de l'pieu sur sa poitrine.

Tout  coup, il se trouva accul  la grande porte.

Devant lui, le visage effrayant du chevalier.

Bme comprit qu'il tait dans la main de la fatalit.

--Je vais donc mourir! bgaya-t-il. Ah!... Est-ce que par hasard Dieu...

Ce fut sa dernire parole. Comme il levait son poignard dans un dernier
effort dsespr, le chevalier lui porta le coup--le seul qu'il lui et
port--un seul coup.

L'pieu, lanc avec une sorte de frnsie, dfona la poitrine, passa 
travers et s'enfona dans le bois de la porte...

Bme demeura clou au portail de l'htel Coligny, tout debout, mort sans
un soupir...

Le chevalier alla ramasser sa rapire, reboucla son ceinturon et,
prenant le bras de son pre, qui avait assist sans un mot, sans un
geste,  cette excution, tous dux sortirent par la petite porte
btarde...

Deux minutes ne s'taient pas coules que Maurevert parut dans la cour.

Maurevert avait suivi les soudards de Guise d'tage en tage,
cherchant et fouillant avec une ardeur passionne. Lorsque les soldats
s'loignrent, il eut un moment de dsespoir. Par o avaient donc fui
les Pardaillan? Il redescendit et seul, d'tage en tage, recommena les
recherches.

--Ils ont fui! Ils m'chappent!... Oh! je les retrouverai!

Il grondait ces mots en rentrant dans la cour et jetait autour de lui
des regards sanglants.

Il s'arrta soudain, ptrifi, muet d'pouvant...

L, devant lui, un cadavre, debout, un pieu en travers du corps, tait
clou  la grande porte ferme!...

Le cadavre de Bme!...

Maurevert, au bout d'un instant, revint de sa stupeur et se mit 
tourner dans la cour comme un insens en vocifrant:

Ils ont pass par l! Voil la marque de leur passage!

Cependant, il eut vite acquis la conviction qu'il n'y avait plus
personne dans la cour ni dans l'htel... plus rien, que des cadavres!

Alors, par un effort de volont, il se calma, rflchit comme peut
rflchir un limier et chercha  reprendre la piste.

Son regard tomba sur un paquet envelopp de linges.

Il dfit les linges et trouva la tte de Coligny. Il la saisit par les
cheveux.

--Toujours bon  prendre, gronda-t-il entre les dents. A qui la
porterai-je? A Guise? A la reine?... Bah! Guise est battu pour cette
fois, je la porterai  la reine!

Il s'lana.

--Nous allons essayer de sortir de Paris, dit le vieux Pardaillan  son
fils, lorsqu'ils se trouvrent dans la rue.

--Nous allons essayer de gagner l'htel Montmorency.

--Tu l'as dit toi-mme: le marchal, en sa qualit de catholique, ne
court aucun danger...

--Est-ce qu'on sait? Allons toujours.

--Dis donc la vrit! fit le vieux routier avec humeur. Il te tarde de
revoir la petite Loson...

Le chevalier plit. Jamais il ne prononait le nom de Lose: il y
pensait trop pour en parler. Il se contenta de rpter:

--Allons toujours, monsieur. Si le marchal de Montmorency est attaqu,
je crois que nous ne lui serons pas inutiles...

Et,  la pense que des bandes de forcens entouraient peut-tre Lose,
il frmit et hta le pas.

--Mais enfin! s'cria le vieux routier, s'il est avec les
massacreurs!... Dame!... n'est-il pas bon catholique?

Le chevalier s'arrta, livide.

--Oh! murmura-t-il, ce serait horrible... Je veux m'en assurer, mon
pre! Je veux voir si Lose est la fille d'un de ceux qui tuent au nom
de Dieu!...



XXXIX

LE DIMANCHE 24 AOT 1572 FTE DE LA SAINT-BARTHLMY

Ds qu'ils furent sortis de la rue de Bthisy, les Pardaillan purent
se rendre compte que chacun de leurs pas les jetterait dans un nouveau
pril Paris tait comme un vaste champ de bataille, qu'il tait
impossible de traverser sans se heurter  des ennemis furieux, sans
risquer la mort  chaque seconde Pourtant, il n'y avait pas bataille: il
y avait tuerie, carnage.

Dans chaque quartier, dans chaque rue, toute personne suspecte, qui
avait tmoign quelque sympathie  la rforme, ceux-l, protestants ou
non. taient traqus; la mme hideuse scne se reproduisait sur tous les
points de Paris.

Au jour venu, le massacre avait pris des proportions fantastiques. Cela
devait durer ainsi pendant six jours En province, dans les grandes
villes, les mmes scnes d'horreur se reproduisaient...

A Paris, dans cette matine d'aot, si belle et si radieuse, l'humanit
se transforma. Les hommes devinrent des carnassiers. On vit des femmes
boire du sang des victimes. On respirait une odeur acre et fade on
respirait des chairs grilles, on ne voyait que du feu, de la fume,
et, dans ces tourbillons de fume, des visages hideux, des ombres qui
couraient, l'clair rouge d'un poignard au poing.

Du sang! Du sang! Il y en avait partout, le long des murs, en larges
claboussures, sur les chausses en flaques gluantes, dans les ruisseaux
paissis qui roulaient lourdement. Et, par un singulier phnomne il
y avait des quartiers qui demeuraient paisibles des rues ou, pendant
plusieurs heures, on ne se douta pas que Paris tait  feu et  sang.

Dans un petit march en plein air qui se tenait derrire Samt-Merry,
dans une cour, marchandes et mnagres causaient gaiement, tonnes
seulement de ces bruits de cloche qu'elles ne comprenaient pas...

A cent pas de la Seine, non loin de la Bastille, des vieillards jouaient
aux boules ou se chauffaient au soleil...

En dehors de ces rares endroits qui chappaient  l'horreur, tout dans
Paris offrait l'image d'une ville dvaste par quelque grand cataclysme;
des centaines de maisons flambaient; des milliers de cadavres jonchaient
les rues.

Voil ce que les Pardaillan virent en cette matine de dimanche, fte de
saint Barthlmy:

Obstinment, ils cherchaient  piquer droit sur l'htel Montmorency;
ils reculaient jusqu'aux confins de Paris, revenaient  la charge,
entrans, pousss en avant, ramens en arrire, ballotts par le
cyclone qui ravageait la cit, l'universit et la ville.



XL

PROFILS DE GARGOUILLES

Quelle heure tait-il? Ils ne savaient pas. O taient-ils? Ils ne
savaient pas. Ils taient quelque part accrochs  la borne cavalire
qui se dressait sous un auvent o les avait entrans un violent reflux
de peuple.

A dix pas, sur leur droite, on saccageait un htel

Devant l'htel, on dressait un bcher: les meubles les siges de l'htel
s'entassaient.

Alors, quelqu'un mit le feu au bcher.

Un homme parut, tenant dans ses bras un cadavre.

Vive Pezou! hurlait la foule autour du bcher.

Le cadavre, c'tait celui du duc de La Rochefoucauld. L homme, c'tait
Pezou. Le chevalier de Pardaillan le distingua nettement dans les
tourbillons de fume Pezou avait les bras nus. Il avait la marche et
l'attitude du tigre; autour de lui, sa bande avait les mmes faces
crispes; les mmes yeux flamboyants les mmes bouches aux lvres
retrousses... des tigres! Il n'y avait l que des tigres...

--a fait le quarantime! hurla l'un d'eux. Bravo Pezou!

Pezou sourit, marcha sur le bcher, le cadavre dans les bras.

Le cadavre du malheureux La Rochefoucauld avait la gorge ouverte par une
large plaie d'o le sang continuait  couler.

Pezou et sa bande entourrent le bcher qui dj flambait.

Pezou monta sur une table.

Alors, il leva le corps, comme pour le jeter au sommet de l'entassement.

Soudain, il le ramena  lui, violemment. Sa face prit l'expression du
fauve. Sa bouche, dans un geste de dlire, se colla un instant  la
plaie rouge... puis il jeta le cadavre dans le feu, sa bouche apparut
sanglante et il sauta de la table en grognant:

--J'avais soif!...

Un hurlement prolong de la foule salua la bande de tigres qui
s'lanait, disparaissait au coin de la rue, cherchant, qutant,
reniflant; Pezou grognait;

--Au quarante et unime  prsent! M'en faut cent d'ici ce soir  moi
tout seul...

--Fuyons! Fuyons! dit le vieux Pardaillan, livide d'horreur.

Il avait enlac son fils de tout son effort pour l'empcher de se ruer
sur Pezou.

Ils s'orientrent et reprirent leur chemin, piquant droit sur l'htel
Montmorency.

Et, comme ils avaient gagn du terrain, comme ils se rapprochaient de la
Seine, ils furent saisis dans un autre tourbillon, se trouvrent
soudain au milieu d'une foule, et, accrochs l'un  l'autre, ballotts,
entrans, reflurent jusqu' l'entre de la rue Saint-Denis, et,
regardant autour d'eux, se virent dans la cour d'une belle maison; 
l'intrieur, on entendait des cris d'agonie, la foule battait des mains
et vocifrait...

--Bravo, Cruc! Bravo, Cruc! Taaut! Pille La Force!...

C'tait en effet la maison du vieux huguenot La Force.

L, ce fut vite fait. Au bout de trois minutes on n'entendit plus
de cris d'agonie; tout avait t massacr. serviteurs, servantes,
matres...

La foule partit, entrane par les lieutenants de Cruc, allant plus
loin chercher de nouvelles autres victimes... la cour se trouva libre.

--Fuyons! rpta le vieux Pardaillan.

--Entrons! dit le chevalier.

S'engouffrant dans un large escalier, ils parvinrent dans une grande
belle salle ravage en partie. Au milieu de ce salon, il y avait cinq
cadavres en tas, les uns sur les autres.

Deux hommes s'occupaient avec une farouche tranquillit  fracturer une
armoire. C'tait Cruc et l'un de ses fidles.

Ils dfoncrent les tiroirs et commencrent  emplir leurs poches.

Puis ils coururent aux cadavres, le vieux La Force ayant encore au cou
un collier de grand prix.

Ils se penchrent... Cruc saisit le collier, son compagnon arrachait
les oreilles d'une femme pour avoir les diamants des boucles.

--En route, maintenant, dit Cruc...

Comme ils allaient se relever, ils tombrent tous deux en mme temps, la
face sur les cadavres.

Le chevalier avait assomm Cruc d'un coup de poing  la tempe; le vieux
Pardaillan avait fracass le rrne de l'autre d'un coup de crosse de
pistolet.

Les deux bandits ne poussrent pas un cri. Ils se dbattirent un instant
dans les spasmes de l'agonie...

Les Pardaillan redescendirent alors et, dans la rue, reprirent leur
course, rasant les maisons, tchant d'viter les feux de joie et les
bandes de carnassiers.

O taient-ils? Ils ne savaient pas.

Quelle heure? Ils ne savaient pas.

Seulement, le soleil tait haut dans le ciel, brillant d'un clat
paisible au-dessus des tourbillons de fume.

Et, toujours, les cloches mugissaient.

A un tournant de rue, les Pardaillan s'arrtrent ptrifis.

Ils eussent voulu fuir l'atroce apparition.

Devant eux,  vingt pas, une bande venait d'apparatre. Elle se
composait d'une cinquantaine de carnassiers marchant en rangs serrs;
derrire eux venait une foule norme, arme de gourdins, de vieilles
pes, de piques rouges.

Les cinquante qui marchaient en tte taient solidement arms de
poignards. Toutes ces lames taient rouges de sang.

Tous portaient la croix blanche.

Une quinzaine d'entre eux taient  cheval.

Or, devant toute la bande, marchaient trois hommes. Ces trois hommes
portaient des piques. Au bout de chacune de ces piques, il y avait une
tte!...

--Vive Kervier! Vive Kervier! vocifrait la foule frntique.

Kervier! le libraire Kervier! Cervier! Loup-Cervier! Il brandissait sa
pique au haut de laquelle la tte blafarde se balanait...

Cette tte, les deux Pardaillan la reconnurent ensemble et un mme
frmissement d'horreur les secoua.

--Ramus!

Le chevalier avait murmur le nom en fermant un instant les yeux...

C'tait bien la tte du pauvre et inoffensif savant...

Les yeux du chevalier demeuraient fixs sur cette tte. Puis ces yeux
s'abaissrent sur celui qui portait la pique, sur Kervier. Le chevalier
trembla. Cette impression d'horreur et de piti qui l'avait paralys fit
place  une furieuse colre qui blanchit ses lvres.

Kervier vit cette figure convulse qui le regardait; il y lut le mpris
foudroyant qui y clatait. Il eut un grondement et fit un geste pour
dsigner les deux Pardaillan; dans la mme seconde, il tomba, roula sur
la chausse qu'il talonna. Il cria:

--Maldiction!

Et il expira: une balle de pistolet venait de le frapper en plein front,
et ce coup de pistolet c'tait le chevalier qui l'avait tir. Rudement,
un grand gaillard  croix blanche venait de le heurter; cet homme
agitait un pistolet charg; d'un coup de poing, Pardaillan l'avait
arrt net, lui avait arrach son pistolet et avait fait feu!

Au mme instant, il y eut contre les deux Pardaillan une rue froce,
une sauvage clameur de mort, des coups d'arquebuse retentirent, cinq
cents loups furieux aboyrent lugubrement devant une alle o les deux
hrtiques s'enfonaient tous voulurent pntrer  la fois, mais, plus
prompt, plus furieux que tous, un cavalier, un gant vtu de rouge et
qui appartenait sans doute  la maison de Damville, car il en portait
les armes sur son pourpoint, ce gant poussa son cheval en avant, et
pointa sa rapire...

--Sauvs! hurla d'une voix trange le vieux routier.

Et tandis que le chevalier se demandait comment, le vieux Pardaillan,
d'un bond terrible, se jeta  la bride du cheval dont la tte et le cou
se prsentaient  l'entre de l'alle; ce cheval, il l'attira, le happa,
l'entrana, le fit entrer tout entier dans l'alle!..

Et l'alle se trouva ainsi bouche!...

Le routier clata d'un rire homrique.

Derrire la croupe du cheval tourbillonnaient les loups, retentissaient
les hurlements de rage; le cheval ruait; le colosse rouge, un instant
hbt par cette manoeuvre, essayait par violentes saccades de ramener
la bte en arrire, et, tout  coup, pris d'une terreur folle, il se
laissa glisser en arrire de la croupe pour fuir et une ruade l'envoya
rouler sur les assaillants au moment o il touchait le sol...

Dj le chevalier, avec son ceinturon, avait entrav les jambes de
devant du cheval, magnifique rouan... le vieux routier s'apprtait
 frapper la bte au poitrail, de son poignard, afin que l'obstacle
demeurt plus longtemps... le chevalier l'arrta soudain et dit:

--Galaor!...

Le vieux considra la bte et, la reconnaissant, rpta:

--Galaor!... C'est bien lui!...

Et leur rire,  tous deux, remplit l'alle d'un bruit de tonnerre.

Galaor, ses jambes entraves, n'en ruait qu'avec plus de fureur; chacun
de ses flancs touchait l'une et l'autre paroi; l'alle tait bouche par
une barricade vivante.

Les deux Pardaillan s'enfoncrent vers le fond de l'alle, certains
qu'elle ne serait pas dgage avant dix bonnes minutes; mais, avant
de partir, le chevalier avait embrass le naseau fumant du cheval en
disant:

--Merci, mon bon ami...

--Ah a! s'cria le vieux, mais nous sommes dans une souricire... pas
d'issue! Mais du diable si je ne connais pas ce boyau... il me semble
que j'ai d passer par l...

Une porte, au fond de l'alle, s'ouvrit soudain, et une femme parut...

--Huguette!

Ce cri chappa aux deux hommes.

C'tait Huguette, en effet et ils se trouvaient dans l'alle de
l'auberge de la Devinire. Comment ne l'avaient-ils pas reconnue?

Le hasard les avait pousss dans la rue Saint-Denis au moment o ils
essayaient de se diriger sur la Seine.

Le hasard les avait arrts devant cette alle qui leur offrait un
refuge au moment o la rue avait t envahie par la bande hurlante des
loups de Kervier...

Huguette, toute tremblante, les conduisit alors dans la salle voisine;
trois hommes s'y trouvaient: Landry Grgoire, ple comme un mort, et,
chose trange en pareil moment, deux potes qui buvaient et crivaient:
c'taient Dort et Pontus de Thyard.

--Par l! dit Huguette aux deux Pardaillan, en leur montrant un
escalier. En haut vous pourrez communiquer avec la maison voisine,
redescendre et sortir par-derrire... fuyez!

--Par le Ciel! disait Dort, je veux crire en l'honneur de la
destruction des hrtiques une ode qui portera mon nom  la postrit!
j'appellerai mon pome: les Matines de Paris!

--Trempe ta plume dans le sang, en ce cas, dit Pontus.

--Malheur! malheur! gmit Landry Grgoire en faisant le geste de
s'arracher les cheveux, opration impossible puisqu'il tait entirement
chauve. Malheur! mon auberge va tre saccage, si on sait qu'ils ont fui
par l!

--Matre Landry, lui cria le vieux Pardaillan, vous mettrez l'auberge,
la casse et l'incendie sur ma note!...

--Je jure que tout sera pay, ajouta le chevalier.

--Fuyez! Fuyez!... rpta Huguette.

Le vieux Pardaillan l'embrassa sur les deux joues.

Le chevalier la prit dans ses bras, toute plissante, la baisa doucement
sur les yeux, et murmura:

--Huguette, jamais je ne t'oublierai...

Pour la premire fois, il tutoyait Huguette, et le coeur de celle-ci en
fut boulevers...

Ils s'lancrent et disparurent dans l'escalier.

Au mme instant reparut l'aubergiste, portant sur le bras un sac o il
avait entass son or et les bijoux de sa femme.

--Fuyons! dit Huguette. Les forcens ont envahi l'alle...

Fuyons! rpta Landry qui flageolait sur ses jambes.

--Madame Landry! tonna le pote Dort, vous tes une mauvaise catholique
et je vais vous dnoncer!

Pontus de Thyard dgaina sa rapire et dit tranquillement:

--Partez, Huguette, partez, matre Landry!... Et, si cette vipre
s'avise de siffler, je la pourfends sur l'heure!..

Dort s'effondra.

Quelques instants plus tard, la horde des loups pntrait par la porte
de l'alle dfonce, et, ne trouvant plus personne, mettait l'auberge 
sac et  feu...



XLI

VISIONS TRAGIQUES

Les Pardaillan, ayant suivi le chemin que leur avait indiqu Huguette,
se retrouvrent dans une ruelle dserte, et, s'lanant au pas de
course, atteignirent la rue Montmartre par la ruelle Saint-Sauveur. Mais
c'est en vain qu'ils eussent essay de prendre pied dans cette rue. Il y
avait l un prodigieux encombrement de peuple qui roulait vers la Seine
ses flots vertigineux, parmi les lourdes volutes de fume, parmi les
hurlements de mort, dans le tumulte inlassable des cloches et des
arquebusades...

Dans ce remous, les Pardaillan furent saisis, entrans o?... Ils
ne savaient pas! Ils avaient la tte perdue d'angoisse. Des nauses
violentes soulevaient leurs coeurs...

Et, comme ils s'tonnaient vaguement que les carnassiers d'alentour ne
se jetassent pas sur eux, soudain ils virent que chacun d'eux avait un
brassard blanc au bras droit...

C'tait Huguette qui, d'une main rapide et lgre sans qu'ils s'en
aperussent, les avait marqus du talisman de protection.

Le chevalier dgrafa le brassard d'un geste de colre; il n'tait pas
huguenot. tait-il catholique? En ralit il ignorait l'une et l'autre
religion. Il voulut jeter le brassard; le vieux Pardaillan le saisit au
vol, et le mit dans sa poche en disant:

--Par Pilate, conserve-le au moins comme un souvenir de la bonne
Huguette!

Le chevalier haussa les paules.

En enfouissant l'toff blanche au fond de sa poche, le vieux routier
sentit un papier qu'il froissait.

--Qu'est cela? dit-il.

--Quoi?...

--Rien... je me rappelle... marchons.

Ce n'tait rien, en effet, ou pas grand-chose, pensait le routier; au
moment o ils avaient quitt la cour de l'htel Coligny, Pardaillan pre
avait aperu ce papier tomb aux pieds de Bme clou  la porte, l'pieu
en travers de la poitrine. Machinalement, il avait ramass le papier et
l'avait fourr dans sa poche.

Ils continurent donc  suivre le flot humain qui les portait vers la
Seine qu'il leur fallait traverser pour marcher sur l'htel Montmorency.
Mais,  l'embouchure du pont, ils durent s'arrter devant une foule de
huit  dix mille forcens.

Tout  coup, ils purent se jeter dans une ruelle et fuir l'effroyable
tumulte... ils coururent haletants, hagards, et, brusquement, se
trouvrent prs d'un enclos entour de murs assez bas; et ce coin de
Paris leur apparut paisible, souriant, tranquille...



XLII

L'OASIS

Ou taient-ils?... Ils ne savaient pas. Quelle heure tait-il?... Ils ne
savaient pas. Ils respirrent, essuyrent la sueur qui inondait leurs
visages livides.

A dix pas sur la gauche, il y avait une porte spacieuse. Prs de la
porte s'levait une construction basse, une sorte de cabane.

L'esprit repos, et rafrachi, ils regardrent autour d'eux et virent
alors qu'il y avait une croix au-dessus de la porte. Ayant regard
par-dessus le mur, ils virent l'enclos plein de croix. Et ils
comprirent.

L'enclos tait un cimetire. La cabane, c'tait le logis du fossoyeur.

Les Pardaillan avaient abouti au cimetire des Innocents.

Il pouvait tre un peu plus de midi.

Alors ils tinrent conseil pour savoir par quel chemin ils traverseraient
la Seine pour gagner l'htel Montmorency.

Finalement, le chevalier trouva un plan qui consistait  gagner le port
aux pltres, qu'on appelait aussi _port des Barrs_, et qui se trouvait
derrire Saint-Paul La, ils sauteraient dans une barque et descendraient
le cours du fleuve jusqu'au bac, o ils aborderaient non loin de l'htel
du marchal.

Comme ils allaient se mettre en route, ils virent venir  eux un petit
enfant.

L'enfant marchait lentement, courb sous un volumineux paquet envelopp
d'une serge.

--O ai-je vu cet enfant-l? murmura le chevalier.

Et comme le porteur arrivait prs d'eux:

O vas-tu, petit?...

L'enfant dposa son paquet avec prcaution, dsigna le cimetire et dit:

--Je vais l... Ah! Je vous reconnais bien... c'est vous qui m'avez
parl un jour, comme je travaillais prs du couvent... et vous m'avez
dit que mes aubpines taient magnifiques. Voulez-vous les voir? elles
sont finies...

--Lestement, il dfit son paquet et, avec un naf orgueil, montra son
ouvrage.

--C'est trs beau, dit sincrement le chevalier.

--N'est-ce pas?... C'est pour ma mre...

--Ah! oui, je me rappelle, dit le chevalier mu... Tu te nommes?...

--Jacques Clment, je vous l'ai dit. Voulez-vous me faire ouvrir la
porte du cimetire.

Le chevalier alla heurter  la porte de la cabane. Le fossoyeur apparut,
tremblant du tumulte qu'il entendait se dchaner. Cependant, lorsqu'on
lui eut expliqu de quoi il s'agissait, il parut se rassurer, examina
attentivement l'enfant, se frappa le front et dit:

--Est-ce que tu ne t'appelles pas Jacques Clment

--Oui-da.

--Eh bien, viens! Je vais te montrer la tombe de ta mre...

Les deux Pardaillan taient stupfaits de cette reconnaissance. Mais le
petit n'en paraissait pas tonn. Il reprit son paquet.

--Et tu viens de loin ainsi? fit le chevalier.

--Du couvent... vous savez bien! Ah! j'ai eu du mal  passer, par
exemple! Il y en a du monde dans les rues!

Il parlait posment, gravement mme. Puis il suivit le fossoyeur. Le
chevalier, machinalement, suivit et entra dans le cimetire.

Au moment o le groupe disparaissait parmi les tombes, deux moines
arrivrent par le mme chemin qu'avait suivi Jacques Clment et
s'arrtrent prs de la porte d'entre.

--Mon frre, dit l'un, soufflons un instant et laissons  nos hommes le
temps de nous rejoindre.

--Et le temps  l'enfant de prparer le miracle, dit l'autre... Que de
meurtres! Que de sang, frre Thibaut! Croyez-vous vraiment qu'il ne
vaudrait pas mieux rpandre du vin, bonum vinum?...

--Frre Lubin, ce sang est agrable  Dieu, songez-y!

--Oui, je ne dis pas non. Mais j'avoue que j'aimerais mieux tre  la
Devinire, sans compter qu'une balle gare...

Pendant que les moines, l'un svre et l'autre dolent, devisaient ainsi,
le groupe form par les deux Pardaillan, le fossoyeur et le petit
Jacques Clment, s'arrtait prs d'une tombe o la terre tait
frachement remue.

--C'est l! dit le fossoyeur.

Une minute, l'enfant parut troubl. Il murmura:

--Ma mre... comment tait-elle, quand elle vivait!

--Pauvre petit, dit le chevalier, tu ne l'as donc pas connue?

--Non... mais elle va tre contente.

Alors il se mit  planter sur la tombe les touffes d'aubpine
artificielle qu'il tirait de son paquet...

Et cela finit par former un gros buisson fleuri comme si, par miracle,
de l'aubpine se ft mise  fleurir en plein mois d'aot.

Quelque chose comme une larme roula sur les joues du chevalier et tomba
sur la terre... sur la tombe de la mre du petit Jacques Clment... la
tombe d'Alice de Lux et de Panigarola!...

L'enfant, ayant lev les yeux, vit ces larmes et demeura tout saisi. Il
s'approcha et, prenant la main du chevalier, il dit gravement:

Vous avez pleur sur ma mre, jamais je ne l'oublierai... voulez-vous
me dire votre nom?

--Je m'appelle le chevalier de Pardaillan...

--Le chevalier de Pardaillan...

--Mon petit, dit le chevalier, veux-tu que je te reconduise?...

--Non, non... je n'ai pas peur... et puis je veux rester ici... j'ai
beaucoup de choses  dire  maman...

--Adieu, mon enfant...

--Au revoir, chevalier de Pardaillan, dit gravement Jacques Clment.

Le vieux routier prit le chevalier par le bras et l'entrana.

Les deux moines, cependant, attendaient non loin de la porte du
cimetire. Au bout d'une demi-heure, ils virent reparatre le petit
Jacques Clment. Thibaut donna rapidement ses instructions  Lubin, qui
gmit:

--Alors, il faut encore que je risque d'tre tu dans la bagarre!

--Soyez prompt, soyez fort, frre Lubin... moi, je rentre au couvent, il
faut accompagner l'enfant...

Lubin poussa un profond soupir et la graisse de ses joues trembla.

Thibaut avait pris Jacques Clment par la main. Il s'loigna en disant:

--D'ailleurs, voici du renfort... _fratres ad succurrendum_!... allons,
frre Lubin, c'est le moment!

Une cinquantaine d'individus  mine patibulaire s'approchaient du
cimetire. En passant prs d'eux, Thibaut leur fit un signe; puis il
disparut rapidement, entranant le petit.

--C'est gal, grommela Lubin, s'il s'tait agi d'aller vider bouteille
 la Devinire, frre Thibaut n'et pas t si prompt  me confier aux
soins de la Providence, tandis qu'il va se mettre  l'abri...

Et il pntra dans le cimetire sans avoir l'air d'apercevoir la bande
qui s'engouffra derrire lui et le suivit.

Frre Lubin marcha tout droit  la tombe d'Alice de Lux.

--Que vois-je? cria-t-il de sa plus belle voix. De l'aubpine qui vient
de fleurir?...

Et, tombant  genoux, il leva les bras au ciel en tonitruant:

--Miracle! Miracle! Lou soit le Seigneur!

--Miracle! Miracle! hurlrent les acolytes, comparses probablement
inconscients de la comdie qui se jouait.

--C'est Dieu qui manifeste sa volont.

--Mort aux hrtiques!

Ces cris se croisrent pendant quelques secondes. Fuis frre Lubin
entonna le _Te Deum_, repris en choeur par les gens qui l'entouraient.
D'autres, entendant des clameurs, entraient dans le cimetire. Le bruit
du miracle, rapidement colport, se rpandait dans tout le quartier; des
gens accouraient, se pressaient parmi les tombes; au bout d'un quart
d'heure, une foule norme emplissait le cimetire, et chacun put se
rendre compte qu'un magnifique buisson d'aubpine avait fleuri en plein
mois d'aot!...

Frre Lubin cueillit le buisson d'aubpine dont il eut soin de ne pas
laisser une seule branche.

Alors, une douzaine de forts gaillards le saisirent le placrent sur
leurs paules; ce groupe fut troitement entour par les gens  mine
patibulaire que Thibaut avait appels des _fratres ad succurrendum_
(frres de renfort).

Et la procession s'organisa. Des prtres surgirent Des moines en
quantit afflurent.

Glorieux et reluisant de graisse, Lubin portant dans ses bras le buisson
du petit Jacques Clment fut promen  travers Paris; sur son passage,
l'ardeur se ranimait, le massacre reprenait des forces, la grande tuerie
devenait plus furieuse.

Tel fut le miracle de l'aubpine...



XLIII

...QUE DES CHIENS DVORANTS SE DISPUTAIENT ENTRE EUX....

Les deux Pardaillan avaient essay de mettre  excution leur projet de
gagner le port aux Barrs pour descendre la Seine en s'emparant de l'une
des nombreuses barques attaches  quai.

Mais  peine furent-ils sortis de cette sorte d'oasis que formait la
tranquillit du cimetire et des environs qu'ils furent repris par les
tourbillons des foules dchanes: ils voulaient remonter le fleuve, un
coup d'aile de le tempte humaine les renvoya vers le Louvre.

Et soudain, au milieu de ce torrent, ils se trouvrent  l'entre du
Pont de Bois, puis sur le pont, puis sur la rive gauche...

Ce fut ainsi qu'ils passrent la Seine.

Le torrent tournait vers la gauche

Alors ils entrrent dans le ddale des rues qui les conduirait  l'htel
de Montmorency.

L les clameurs de mort, le hurlement des cloches, les plaintes des
victimes s'entrechoquaient comme sur la rive droite dans les airs
embrass.

La tte perdue, ils allaient, guids seulement par une sorte
d'instinct... Ils poursuivaient le cours de l'pique rue  travers le
carnage, dans le sang et les flammes, tragiques, effrayants.

Soudain, une petite place... Le vieux Pardaillan saisit son fils par
le bras, l'arrta net et lui dsigna quelque chose qui devait tre
effroyable, car le chevalier fut saisi d'un frisson convulsif.

Le vieux, de sa voix devenue rauque, avait grond:

--Orths! Orths d'Aspremont... Damville rde par ici!

--Maldiction! rla le chevalier.

--C'tait Orths, le premier lieutenant de Damville! son me damne!

A ce moment, une femme, une huguenote, d'une maison voisine, bondit
chevele, hagarde, ses vtements en lambeaux, presque nue, en criant
d'une voix dchirante: Grce!

Une douzaine de forcens la poursuivaient.

La femme, jeune et belle, alla heurter Orths, tomba  genoux et
pantela, les mains tendues:

--Grce! Ne me tuez pas! Piti!

Un effroyable sourire contracta les lvres d'Orths. Il leva un fouet
et toucha la femme, puis,  grands coups, il fit claquer son fouet en
hurlant:

--Taaut, Pluton! Taaut, Proserpine! Taaut! Pille! Pille!...

Au mme instant, deux chiens normes,  la gueule rouge de sang, se
jetrent sur la femme; elle eut une horrible clameur d'pouvante et
tomba  la renverse, les deux chiens sur elle.

Un coup de croc de Pluton lui ouvrit la gorge, la gueule de Proserpine
s'implanta sur un des seins, pendant quelques secondes, les Pardaillan,
ptrifis par l'horreur, ne virent qu'un amas de chairs pantelantes d'o
fusaient des jets de sang, n'entendirent que les grognements sourds des
deux chiens occups  l'horrible besogne.

Alors, le chevalier, ple comme un mort, la lvre souleve par l'trange
sourire qu'il avait  de certaines minutes piques, la moustache
hrisse, tremblante marcha sur Orths.

Orths, levant les yeux, aperut les deux Pardaillan et poussa un
hurlement de joie infernale... il commena un geste, ce geste ne
s'acheva pas... le chevalier venait de le saisir par un poignet, celui
qui tenait le fouet le hurlement de joie devint un cri de terreur: le
chevalier lui arracha le fouet, continua  tenir l'homme par le poignet.

Alors le fouet se leva, siffla dans les airs et s'abattit sur Orths...

Une large zbrure rouge balafra la face du tigre humain.

Une deuxime fois, le fouet se leva, le fouet des chiens s'abattit sur
la face d'Orths, puis encore, et encore!...

D'un effort dsespr, Orths s'arracha  l'treinte et, les yeux
sanglants, vocifra  ceux qui le suivaient:

--Sus! sus! Ils en sont!... Pille! Tue! Pluton, Proserpine, taaut!
taaut!...

Les deux chiens lchrent les restes sanglants de la femme et se
dressrent, tout hrisss, les babines retrousses, l'un devant le vieux
Pardaillan, l'autre devant le chevalier...

Orths, dlirant de rage et de souffrance, rla encore:

--Pille, Pluton! Pille Proserpine! Hardi mes dogues!

Il tomba soudain renvers, en profrant une horrible imprcation un
chien, non l'un des siens, un chien de berger a poil roux, maigre et
subtil, avait bondi sur lui... Pipeau! C'tait Pipeau! Pipeau; l'amant
de Proserpine, qui avait suivi sa matresse d'tape en tape.

D'un coup sec, d'un seul coup, les mchoires de fer de Pipeau entrrent
dans la gorge d'Orths.

Le vicomte d'Aspremont demeura immobile tu net prs des restes
sanglants de la femme... les deux Pardaillan n'avaient rien vu de cette
scne...

Pluton s'tait dress devant le vieux Pardaillan.

Proserpine, devant le chevalier...

Ils hsitrent pendant un laps de temps inapprciable, puis, ensemble,
avec un aboi sauvage, ils bondirent, cherchant la gorge...

Dans le mme instant, Pluton retomba en arrire, ventr par le coup de
dague du vieux routier...

Proserpine avait saut sur le chevalier...

Au moment o elle avait bondi, lui, des deux mains l'avait empoigne au
cou; il serra frntiquement, de ses dix doigts convulss par l'effort;
la chienne rla, sa voix s'teignit...

Dix secondes ne s'taient pas coules depuis l'instant o les
Pardaillan avaient vu les chiens bondir sur la huguenote.

Ils jetrent autour d'eux des regards flamboyants, ne voyant mme pas
Pipeau qui bondissait autour d'eux, dlirant de joie, ne voyant que les
visages des compagnons d'Orths, de la foule qui houlait, roulait autour
d'eux, aboyant  la mort.

--En route! dit le chevalier.

Et sa voix avait une prodigieuse intonation.

Il ramassa le fouet... le fouet  chiens.

Et ils s'avancrent, flamboyants, tincelants, tragiques, souples,
grandis, paraissait-il, plus grands que ne sont les hommes, marchant
d'un pas rude qui talonnait le pav derrire eux, comme s'ils eussent
fonc sur le gnie des temptes d'enfer...

Et le rugissement du chevalier retentit au-dessus des tumultes
dchans.

--Arrire, chiens!... Fils de chiennes!... Arrire, chiens!...

A droite,  gauche, le fouet se levait, s'abattait, sifflait...

Et la voix du chevalier, comme la cravache, cinglait, sifflait...

--Arrire, les chiens! Au chenil, la meute!

Tout  coup, il aperut Pipeau et dit:


--Pardon, ami! je t'ai insult...

Devant le fouet, devant cette lanire vivante prodigieuse, la foule
s'ouvrait. Tigres, loups, chacals, tous les carnassiers ramprent, se
culbutrent, se bousculrent a droite et  gauche sur la petite place.

Une ruelle dserte s'ouvrait devant le chevalier: il s'y engouffra.



XLIV

ENTRE LE CIEL ET LA TERRE

Le chevalier entra dans la ruelle sans savoir o elle le conduirait...

Prs de lui, le vieux Pardaillan, les deux mains armes, pareilles 
deux griffes de lion.

Autour d'eux. Pipeau, fou de joie, fou de fureur!

Ils firent face  la foule.

Sur leurs pas, la foule s'tait rue avait envahi l'troit passage,
masse, tasse, ondulante; et cela formait un mascaret humain qui
s'avanait, roulait se heurtait, avec des clameurs d'ocan.

Pas  pas, face au mascaret, les deux tres fabuleux hausss en cette
minute aux grandissements surhumains pas  pas, les deux Pardaillan
reculaient.

La lanire du chevalier sifflait, cinglait, marbrait des faces d'o
jaillissait un hurlement: les deux dagues les deux griffes du vieux
routier, du vieux lion labouraient des poitrines; Pipeau  reculons,
l'oeil en feu, le poil droit, la gueule enroue, pillait, mordait des
jambes...

Les Pardaillan reculaient...

O taient-ils? Ils ne le savaient pas.

Soudain,  vingt pas derrire eux, il y eut une sourde et puissante
dtonation suivie d'un fracas de maison qui s'croule. Le vieux routier
jeta un rapide regard vers ce bruit d'explosion. Et il vit alors que
la ruelle dbouchait sur une rue plus large; que, dans cette rue, une
deuxime foule tourbillonnait autour de quelque chose qui ressemblait 
une forteresse assige, et qu'un coup de mine venait de faire sauter
une partie de cette forteresse...

Donc, devant eux, la horde dchane devant laquelle ils reculaient pas
 pas...

Derrire eux, cette autre foule sur laquelle ils allaient tre jets...

Un tau dans lequel ils allaient tre broys...

Et, soudain, la chose se produisit. Les deux foules se rejoignirent.
Refouls par une vague plus puissante du mascaret, les deux Pardaillan
furent jets sur la horde qui assigeait la forteresse; la rue tait
pleine de fume acre, de poussire, de vocifrations, de dtonations
d'arquebuses; il y eut une mle affreuse de cavalerie et de pitons,
un remous vertigineux o les Pardaillan furent ballotts, pousss,
repousss brusquement, une sorte d'ouverture ba devant eux ils se
retrouvrent dans un large escalier ventr rampes dmolies, marches
dchausses... Ils se retrouvrent l... ils se retrouvrent bondissant
le long des marches de cet escalier qui ne tenait plus que par
miracle... ils montaient, montaient: comme dans les rves du dlire, ils
montaient, sans savoir o ils taient, o ils allaient, sans que nul,
parmi la foule ost se lancer  leur poursuite dans l'infernal escalier
qui branlait et vacillait parmi les tourbillons de fume!...

Ils atteignirent le sommet de l'escalier, troite plateforme en plein
air, qui avait d tre son dernier palier.

L il n'y avait plus rien, sinon une haute muraille  laquelle
s'adossait encore l'escalier. D'un dernier bond les deux Pardaillan
atteignirent le fate de cette muraille. Ils s'y cramponnrent, s'y
installrent solidement et, au mme instant, derrire eux, il y eut un
effroyable fracas tandis qu'un opaque nuage de poussire et de pltras
les enveloppait: c'tait l'escalier qui venait de s'crouler!...

Cramponns sur le fate de la haute muraille, ils se trouvrent alors
isols entre le ciel, o roulaient de lourdes volutes de fume, o
passait la rafale des hurlements de cloches, et la terre d'o montait
l'immense clameur de mort...

Alors le chevalier se pencha, regarda en bas, non du cote de l'escalier
croul, mais sur l'autre versant de la muraille.

Il regarda  travers les tourbillons de fume carlate qui montait,
chercha  distinguer ce qu'il y avait dans le tumulte effrayant qui se
dchanait au-dessous de lui.

Et son me frmit. Son coeur dfaillit. Ses lvres tremblrent. Ses yeux
jetrent une lueur farouche de desespoir!

Qu'avait-il donc vu?...

La cour d'un htel: l'htel qu'on assigeait de la rue. Une cour pleine
de dcombres et de cadavres! Parmi ces dcombres, une foule de gens
d'armes qui se ruaient  travers la grande porte dmantele! Et sur les
marches qui conduisaient  la porte de l'htel trois hommes, l'pe  la
main, se dfendant encore!...

Et,  la tte des assaillants, un furieux, plus furieux plus ardent que
tous!

Et, parmi les trois, un homme de haute stature qui levait au ciel un
dernier regard charg d'imprcations!

Et Pardaillan les reconnut, assaillants et assigs!

C'tait Henri de Damville qui attaquait! Franois de Montmorency qui
allait succomber!

Les deux frres enfin face  face!

Et, cette cour, c'tait la cour de l'htel Montmorency!...

--Maldiction! rugit le chevalier de Pardaillan.



XLV

COMME A THROUANNE

Henri de Montmorency, marchal de Damville, s'tait mis en route au
premier coup de tocsin de Saint-Germain-l'Auxerrois. Son arme marchait
en bon ordre et sans hte.

Il avait d'abord les gentilshommes de sa maison, au nombre de
vingt-cinq; puis trois cents soudards  cheval; derrire les cavaliers,
roulaient trois tombereaux chargs de tonneaux de poudre; derrire la
poudre, deux cents retres arms d'arquebuses.

A peine cette troupe se fut-elle mise en marche que le marchal en
confia le commandement  l'un de ses gentilshommes et s'loigna avec
trente cavaliers seulement.

La petite troupe atteignit rapidement l'htel de Mesmes.

Il mit pied  terre, s'approcha de la porte de son htel et cria:

--Franois de Montmorency, est-ce toi qui m'as jet ce gant?

En mme temps, il frappait le gant clou  la porte.

Dans les environs, le tumulte grandissait, des torches passaient, des
cris retentissaient. Les trente cavaliers, immobiles comme des statues,
ne tournaient pas la tte vers ces clameurs: ils regardaient leur chef.

Damville frappa le gant. Et, d'une voix devenue plus sauvage, il cria:

--O es-tu, Franois de Montmorency? Pourquoi n'es-tu pas ici quand je
relve ton gant?

Aussitt, il arracha le gant et alla l'attacher  l'aron de sa selle.

Pour la troisime fois, il cria:

--Lche! Puisque tu n'es pas ici pour relever ton dfi, c'est donc moi
qui vais te retrouver!

A ces mots, il monta  cheval et, s'lanant au galop, rejoignit son
arme au moment o elle venait de franchir le Grand-Pont.

Le marchal de Montmorency, tenu  l'cart comme nous avons vu, suspect
 Guise, ha de la vieille reine, ignorait ce qui devait se passer.
L'et-il su mme, il lui et t impossible de supposer qu'on oserait
s'attaquer  un Montmorency.

Franois de Montmorency, donc, se savait suspect, mais non dsign aux
coups des massacreurs.

A tout hasard, il mit son htel en tat de dfense.

Une douzaine de gentilshommes, les uns catholiques, les autres
huguenots, et bons serviteurs de la monarchie, mais comme lui ayant
horreur de tant de guerres sauvages, vivaient dans l'htel et
composaient sa maison, ou, si l'on veut, sa cour.

Le marchal porta  quarante le nombre des gens d'armes qu'il
entretenait.

De plus, il arma les laquais: il y en avait une vingtaine dans l'htel.

Tout cela formait un total d'environ quatre-vingts combattants. L'htel
fut abondamment pourvu de poudre, de balles, de mousquets, de pistolets
et d'armes de toute nature, des provisions de bouche pour un mois y
furent entasses.

La successive disparition du vieux Pardaillan et du chevalier raviva les
inquitudes du marchal. Ds lors tous les soirs, l'htel fut barricad.

Pendant ces quelques journes, Lose vcut auprs de sa mre La douce
folie de Jeanne de Piennes demeurait invariable dans ses manifestations;
toujours elle se croyait  Margency et on la voyait prter l'oreille en
murmurant:

--Le voici qui vient... Je vais lui dire... oh! je tremble... Et, si
Franois apparaissait alors, le coeur serr les bras vaguement tendus
vers celle qui l'avait tant aim, la folle le regardait d'un air tonn,
sans le reconnatre:

Quant  Lose, si elle souffrit de l'inexplicable disparition du
chevalier il fut impossible de le deviner; son pur et fier profil de
vierge ne s'altra pas. Seulement l'inquitude faisait de terrible
ravages dans cette me.

Le samedi soir, comme elle s'tait assise prs de Jeanne de Piennes,
s'occupant  un travail de broderie ses yeux rveurs parurent fixer
un point dans l'espace; la folle, qui semblait sommeiller, redressa
soudain, se pencha, et, la figure extasie, murmura:

--Enfin, le voici!... Oh! quand viendra-t-il?...

--Hlas! Hlas! murmura Lose. O est-il?

Le marchal entra en ce moment. Il vit cette scne si douce et triste
d'un seul coup d'oeil Il saisit la mre et la fille dans ses bras et les
serra convulsivement contre lui, en proie a une angoisse inexprimable.

Vers deux heures du matin, tout dormait dans l'htel, en cette nuit du
samedi, hormis les gens d'armes du corps de garde. Le silence tait
profond. Jeanne de Piennes et Lose reposaient dans la mme chambre.

Le marchal, vers dix heures, s'tait retir dans son appartement.

Les premiers mugissements des cloches rveillrent Franois de
Montmorency.

Il s'habilla, revtit une cuirasse de buffle, ceignit son pe de
bataille, s'arma d'une dague et ouvrit une fentre.

Une trange rumeur venait du fond de Paris et semblait gagner les rues
de proche en proche. Au loin, de sourdes dtonations clataient. Les
cloches sonnaient le tocsin.

Pendant quelques minutes, le marchal couta cette norme rumeur. Son
visage s'assombrit.

Alors, il courut  la chambre o dormaient Jeanne de Piennes et Lose.

Lose, ds le premier coup de cloche, s'tait habille, et, maintenant,
elle aidait sa mre  se vtir.

--Tu n'as pas peur, mon enfant? dit le marchal.

--Je n'ai pas peur. Mais que se passe-t-il?

--Je vais le savoir. Mets tes vtements de route, mon enfant, et
tiens-toi prte.  tout!

Dans la cour, Franois trouva ses gentilshommes, arms, coutant
l'horrible tumulte dont les rafales allaient grandissant de minute en
minute. Les gens d'armes taient  leur poste.

--Monseigneur, s'cria l'un des gentilshommes, le jeune La Trmoille,
que le vieux duc de La Trmoille avait plac auprs de Montmorency
pour y apprendre, avait-il dit, l'honneur, le courage et la
vertu,--monseigneur, je suis sr que les guisards attaquent le Louvre!
Il faut courir au secours du roi! coutez! coutez! On se bat au
Louvre!...

Le marchal secoua la tte. Une inexprimable inquitude l'envahissait.
Non! il ne s'agissait pas d'un coup de force tent par Guise!... Guise
et procd plus vite!

--La Trmoille. dit-il, et vous, Saint-Martin, poussez une pointe
jusqu' la Seine...

Les deux jeunes gens s'lancrent dans la rue.

Il tait tout prs de quatre heures lorsqu'ils revinrent. Et, sans
doute, ce qu'ils avaient vu devait tre horrible, car ils taient
livides, hagards.

--Marchal! rla Saint-Martin, on meurtrit les huguenots en masse!...

--Monseigneur, rugit La Trmoille. on tue mes frres! Partout! Dans les
maisons! Dans les rues! Au Louvre!

--J'y vais dit Montmorency d'un accent qui fit courir un long frisson
parmi les hommes d'armes.

Il commanda, comme jadis quand il partait pour Throuanne:

--A cheval, messieurs! Hol! mon destrier de bataille!...

Il y eut dans la cour un rapide tumulte de prise d'armes.

--Messieurs, dit Franois, nous allons tenter l'impossible: atteindre le
Louvre, pntrer jusqu'au roi, lui demander d'arrter le carnage... et
s'il refuse... bataille!

--Bataille! rugirent les gentilshommes.

--Ouvrez la porte! commanda le marchal.

Le suisse se prcipita vers la grande porte.

A ce moment, un trange tumulte envahit la rue tumulte de retres
arrivant au pas de course, de lourds chevaux martelant le pav, d'pes
entrechoques et tout ce tumulte s'arrta devant l'htel... Une voix
clatante, terrible, sauvage, hurla:

--A l'assaut, au pillage!  sac! Sus! Sus! Sus!

--Mon frre! gronda Franois de Montmorency.

Et d'une voix terrible qui domina les puissantes rafales de la tempte
de mort, il cria:

--Henri! Henri! Malheur! Malheur  toi!

Un formidable coup de madrier branla la grande porte massive.

--Pied  terre! commanda Montmorency

La manoeuvre s'excuta, les chevaux furent rentrs aux curies.

Franois en quelques secondes, prit son dispositif de bataille: devant
la porte ferme, les quarante hommes d'armes sur un front de dix
arquebuses, et sur quatre rangs, le premier rang, prt  faire feu,
les trois autres, l'arme au pied. A gauche de la porte, un groupe de
gentilshommes arms de longues piques;  droite, un autre groupe.
Montmorency, sur le perron de l'htel, dominant cet ensemble,
l'estramaon au poing.

Un deuxime coup de madrier retentit sourdement sur la porte.

--Lche! Lche! hurla la voix de Damville, je relve ton dfi! Me voici!
O es-tu, que je te soufflette de ton gant!...

--Ouvrez la porte! tonna Montmorency.

De droite et de gauche, les deux groupes de gentilshommes se
prcipitrent, firent tomber les lourdes ferrures, attirrent  eux
les deux normes vantaux de chne massif, la porte se trouva grande
ouverte!...

Manoeuvre audacieuse, manoeuvre sublime!

Il y eut dans la rue un recul dsordonn devant cette porte qui
s'ouvrait.

Puissante et calme, la voix de Franois tomba du haut du perron:

--Premier rang!... Feu!...

Les dix arquebuses tonnrent; d'effroyables clameurs retentirent; les
dix hommes, dj, avaient dgag le deuxime rang et rechargeaient leurs
armes.

--En avant! En avant! vocifra Damville.

--Deuxime rang!... Feu!...

Un rideau de flammes, un nuage de fume noire, un coup de tonnerre,
cris, vocifrations, insultes, tourbillon de recul dans la rue...

--Troisime rang!... Feu!...

--Quatrime rang!... Feu!...

Dans la ruelle par o avaient dbouch les Pardaillan, les troupes de
Damville fuyaient; trente cadavres jonchaient la rue,  droite et 
gauche de la porte, une foule norme, et Damville mettant pied  terre,
livide de rage, fou furieux, tendant le poing  la forteresse, geste
impuissant!...

--Fermez la porte! commanda Montmorency.

Cependant, Henri de Dam ville retrouva promptement le sang-froid
ncessaire pour organiser un deuxime assaut.

Il commena par rassembler ses retres et ses cavaliers auxquels il fit
mettre pied  terre; les chevaux furent conduits au bord de la Seine, 
l'endroit o aboutissait le bac du passeur.

Puis il fit refouler  droite et  gauche de l'htel la foule hurlante.

Alors, devant l'htel, il tint conseil avec quelques-uns de ses
gentilshommes. Tout cela dura une heure.

Le soleil tait dj haut dans le ciel lorsque Damville acheva son
dispositif pour une nouvelle attaque. Les lvres blanches, la moustache
tremblante, la voix brve et rauque, il donnait ses ordres.

Et il persista dans le mme plan: dfoncer la porte!

Alors, au moyen de palans, on dressa une sorte de catapulte devant
la porte de l'htel. A cette machine fut accroche une masse de fer
compose de trois normes enclumes attaches ensemble au bout d'une
chane.

En mme temps, on pntrait dans la maison qui faisait mur mitoyen avec
le btiment de droite: ce mur, on le pera  coups de pioche et, dans
l'excavation, un tonneau de poudre fut plac.

A ce moment, il tait plus de midi. L'installation de la machine avait
demand plusieurs heures. Un silence relatif s'tablit dans la rue. D'un
coup d'oeil, Damville vit que chacun tait  son poste. Il donna le
signal en levant le bras.

Dix hommes s'attelrent  la masse de fer suspendue  la chane qui
pendait du haut de quatre immenses madriers placs debout l'un contre
l'autre, les quatre sommets lis ensemble, les quatre pieds s'cartant
de dix coudes l'un de l'autre.

Les dix hommes ramenrent la masse de fer jusque dans la ruelle, et,
soudain, la lchrent.

La masse partit, s'lana, dcrivit sa courbe de plus en plus
foudroyante et alla heurter la porte... les retres firent un mouvement
pour s'lancer... un craquement sinistre se fit entendre...

Mais retres et gentilshommes poussrent une clameur de maldiction: la
porte avait rsist!...

Damville se mordait les poings, il comprit que, de l'intrieur, on
avait lev une barricade; tout le temps qu'il avait pass  prparer
l'assaut, Montmorency l'avait pass  organiser une dfense acharne.

--Oh! gronda Henri, quand je devrais passer un mois devant cette
masure!...

Cette masure, c'tait l'htel de Montmorency! la demeure qu'avait
habite son pre le conntable!

--Orths! appela-t-il.

--Le vicomte promne ses chiens! lui fut-il rpondu.

--Sauval! appela-t-il alors.

L'homme ainsi nomm se prcipita: c'tait celui qui tait prpos  la
garde de la manipulation des poudres.

--Ici, dit le marchal, un tonneau. Et l, un tonneau, Est-ce compris?

La manoeuvre fut aussitt excute, les tonneaux placs, la mche
amorce.

Damville y mit lui-mme le feu, puis se retira  distance.

Vingt secondes plus tard, l'explosion retentit, un double jet de flammes
s'leva jusqu'au ciel, la porte s'croula, les barricades qui la
maintenaient se disloqurent, le passage tait libre!...

Les retres entrrent dans la cour comme une bande de loups. Des
dcharges d'arquebuses les accueillirent, mais, cette fois, ils taient
lancs, rien ne pouvait les arrter.

La mle commena; les arquebuses et les pistolets dchargs se turent;
on commena  se battre  coups de piques, de dagues et de rapires.

Serrs en un groupe compact, en un peloton hriss, les gens de
Montmorency tenaient tte  la meute; ils gardaient le silence farouche
du dsespoir; les assaillants hurlaient, vocifraient; dans la rue, la
foule accourue de toutes parts voulait entrer, tuer; le besoin de tuer
tait dans ces esprits affols.

Montmorency cherchait des yeux Damville; il ne le voyait pas.

Damville attendait la minute propice.

L'estramaon de Franois, de seconde en seconde, se levait et
s'abattait.

Autour de Montmorency, une quinzaine de corps, entasss, morts ou
blesss, lui faisaient un rempart.

Son peloton, rduit de la moiti, s'tait mass au pied du perron
central de l'htel.

Or, pendant que ces retres tourbillonnaient autour de cette poigne
d'hommes, Damville avait rassembl cent de ses cavaliers dmonts sur la
gauche de la cour.

Et il les jetait comme un blier vivant sur le groupe de dfenseurs et
d'assaillants. Leur masse se rua d'un bloc.

Avec la violence d'paves lances  la cte, les gens de Montmorency
furent prcipits sur le btiment de droite.

Montmorency, ds lors, n'eut plus qu'une dizaine de combattants autour
de lui.

Il monta sur le perron avec ces quelques derniers dfenseurs. Quelques
secondes se passrent; une clameur immense s'leva tout  coup... et
Montmorency vit qu'il n'y avait plus autour de lui que sept ou huit
hommes; la cour tout entire appartenait aux gens de Damville.

A ce moment mme, une dtonation formidable retentissait: le btiment
de droite s'croulait presque tout entier, ensevelissant ses dfenseurs
sous des dcombres fumants!

Un lieutenant de Damville venait de faire sauter le btiment!...

Il ne restait plus debout que la muraille bordant la cour.

--Il faut mourir ici! dit Montmorency avec le calme du dsespoir.

Et, comme il jetait derrire lui un rapide regard, par la porte de la
salle d'honneur il vit sa fille Lose qui accourait, bondissait, une
dague  la main.

--Mon pre! cria-t-elle, vous allez voir comment sait mourir une
Montmorency!

--Ta mre! hurla Franois en assenant un terrible coup d'estramaon qui
fit reculer le flot des assaillants.

Lose s'arrta, pantelante. Sa mre!... Il fallait qu'elle vct pour sa
mre.

A cet instant, Franois de Montmorency, livide, sanglant, dchir,
effrayant, eut un rugissement de joie terrible:

--Enfin! Toi! Toi! Enfin!...

--Il avait Damville devant lui!...



XLVI

LES TITANS

Dans un de ces suprmes coups d'oeil qui durent ce que dure un clair,
voici ce que vit Franois de Montmorency.

Il tait sur le perron, son estramaon lev  deux mains. Derrire lui,
sa fille. Au fond de la salle, sur un fauteuil, Jeanne de Piennes,
souriante devant ces horreurs...

Prs de lui, deux hommes encore vivants.

Au bas des marches, Damville, son frre Henri, levant vers lui une face
convulse de haine, montant, une lourde rapire au poing.

Derrire Damville,  sa droite,  sa gauche, une foule de gens d'armes
presss, tasss, un bloc hriss d'pes, de dagues, qui emplissait la
cour tout entire, quatre cents tigres entasss l, des flamboiements
d'acier, une clameur sauvage;

--A mort! A mort!

Au milieu de cette foule, un tombereau charg de poudre qu'on venait de
faire entrer.

Au-del, la porte de l'htel, dmantele, jete bas, bante...

Par ce large trou bant, la rue apparaissait, noire de foule, un ocan
de peuple, d'o montait la mme clameur obstine, rauque, sauvage:

--A mort! A mort!

Voici ce que Montmorency vit et entendit dans cet inapprciable temps
de rcit pendant lequel Damville, refoulant ses hommes d'armes pour
atteindre son frre, gronda:

--Place! Il est  moi!...

Au mme instant, les deux frres se trouvrent l'un devant l'autre.

Les deux hommes, qui avaient survcu  l'effroyable carnage et qui se
trouvaient prs de Montmorency, tombrent.

Damville fit un geste, qui arrta les centaines de dagues leves sur
Franois, et il hurla:

--Vivant! Il me le faut vivant!...

Franois avait lev son estramaon qui jeta dans l'air un flamboiement
rouge. L'estramaon dcrivit sa courbe et s'abattit avec une violence
capable de fendre un homme...

Damville fit un bond en arrire.

L'estramaon de Franois heurta la marche de marbre et se brisa.

Maldiction! rugit Montmorency.

--A moi! hurla Damville. Franois, tu meurs de ma main! Adieu, mon
frre! Rappelle-toi que tu m'as confi Jeanne de Piennes! Sois
tranquille, j'aurai soin d'elle!

En mme temps, il se rua sur Franois, dsarm.

Franois, d'un coup de son tronon d'pe, para le coup formidable qui
lui tait destin. Au mme instant, d'un bond, il entra dans la salle
d'honneur et, d'un geste frntique, saisissant sa fille dans ses bras,
il tonna:

--Ni Jeanne! Ni Loise! Ni moi! Aucun de nous ne sera  toi!

Il arracha la dague des mains de la jeune fille et, entranant Lose
prs de sa mre assise au fond de la salle, il leva l'arme sur Jeanne de
Piennes!...

Mourons! Mourons ensemble! adieu!...

A ce moment, une clameur norme, une clameur d'imprcations, de
maldictions, de plaintes dchirantes, jaillit, fusa de la cour, mle
au grondement sourd de quelque chose qui s'croule!...

Damville avait bondi au bas du perron, avec un cri de maldiction!

Les retres fuyaient, tourbillonnaient, se heurtaient, perdus, se
frappaient les uns les autres pour fuir plus vite!

Que se passe-t-il?...

En quelques bondissements, haletant, la tte perdue, dlirant d'un
espoir insens. Montmorency regagna le perron...

Ce qui se passait!... Voici:

Du haut de la muraille demeure debout, seule de tout le btiment qui
avait saut, du haut de cette muraille, disons-nous, un bloc de pierre
avait roul, s'tait abattu au milieu de la cour, crasant trois ou
quatre hommes...

Tous, ayant lev la tte, aperurent  travers les tourbillons de fume
deux hommes, debout, deux tres tranges qui marchaient sur l'arte de
la muraille branlante...

Et, aussitt aprs le premier bloc, un deuxime tomba, roula, crasa,
traa un large sillon sanglant, puis un autre, et un autre encore, sans
arrt!... Cela pleuvait!

Quelle panique! Quels hurlements de rage et d'pouvant!

Vingt secondes aprs la chute du premier bloc, il n'y avait plus dans
la cour de l'htel que des cadavres et des blesss aux membres
fracasss!...

Et, l-haut, sur l'infernale muraille, les deux tres fabuleux, entours
de fume et de poussire, noirs, tincelants, rouges, dchirs,
flamboyants, les deux Pardaillan clataient d'un rire terrible!...

La muraille sur laquelle se trouvaient le chevalier de Pardaillan et
le vieux routier dominait l'htel central, c'est--dire que les deux
piques travailleurs taient plus haut placs que le toit.

Il leur et t facile de sauter sur ce toit, de gagner la premire
lucarne et de descendre par le grenier.

C'est ce que le vieux routier avait fait remarquer  son fils sur le
premier moment, c'est--dire lorsque, s'tant penchs, ils reconnurent
qu'ils avaient abouti  l'htel Montmorency.

Le chevalier secoua frntiquement la tte. Il montra le marchal debout
entre ses deux derniers compagnons, et, derrire lui, Lose. Et il
gronda:

--Si elle meurt, c'est la tte la premire que je descendrai!...

--Enfer! rugit le vieux, avoir tenu tte  Paris tout entier! Et venir
te tuer ici!...

Il s'tait crois les bras et frappait furieusement du talon.

Sous ces coups, une pierre  moiti descell se dtacha, tomba dans le
vide... d'en bas, une clameur de stupfaction, de rage et de terreur
monta jusqu' eux...

--Tiens! tiens! fit simplement le vieux routier. Mais a crase, a!...

--A l'oeuvre! rugit le chevalier.

Ils se baissrent tous deux; leurs deux dagues attaqurent un bloc,
firent levier, une pousse prcipita le bloc dans le vide et, en bas,
une large troue se fit dans la foule des retres.

Ds lors, ils ne regardrent plus.

Chacun travailla de son ct; la grle de pierres se mit  pleuvoir;
pice par pice, ils dmantelaient la muraille. Ils taient aussi fermes
sur l'troite corniche que sur la terre; un geste de trop, un mouvement
 faux, et ils taient prcipits; ils n'y prenaient pas garde... Quand
ils se rejoignirent, ils regardrent en bas et virent qu'il n'y avait
plus personne dans la cour!...

Ils riaient; ils taient noirs de fume et de poussire; leurs yeux
flamboyaient; leurs mains s'taient ensanglantes; leurs habits taient
en lambeaux; ils riaient comme des fous!

Un coup d'arquebuse retentit; la balle fit tomber le chapeau du
chevalier.

--Ce n'est pas moi qui vous salue! hurla-t-il.

Les arquebusades se succdaient; les balles sifflaient autour d'eux; de
la rue, deux ou trois cents retres les visaient, tandis que la foule
poussait ses hurlements de mort...

Alors, le vieux longea, la muraille et vint surplomber la rue...

--Rangez vos crnes! vocifra-t-il.

On vit le titan soulever dans ses bras un moellon qu'il lana  toute
vole.

--Place, monsieur! dit le chevalier.

Et,  son tour, il s'avana, tandis que le vieux se couchait sur la
crte pour le laisser passer.

Le moellon du chevalier traa sa courbe dans l'espace, tomba, rebondit
parmi les hurlements d'pouvant.

Pendant trois minutes, l'effrayante manoeuvre se poursuivit;  coups de
moellons, les deux titans dblayaient la rue comme ils avaient dblay
la cour; la muraille baissait; ils descendaient  mesure d'un cran; et,
finalement, les arquebuses se turent!... Dans la rue, il n'y avait plus
personne! Damville, livide, saisit sa tte  deux mains et, tandis que,
l-haut, retentissait le rire des titans, ceux qui environnaient le
marchal virent qu'il pleurait  chaudes larmes, de rage, de honte et de
fureur!...

La muraille avait baiss de sept ou huit ranges de moellons...

Les deux titans, voyant la rue libre et l'htel entirement dgag,
dirent ensemble: Partons!

Ils sautrent sur le toit de la loge du suisse; du toit, ils sautrent
dans la cour; l, ils se regardrent un instant et ne se reconnurent
pas, tant leurs faces noires et sanglantes flamboyaient d'audace et
d'orgueil!...

Les Pardaillan, enjambant cadavres et dcombres, traversrent la cour
en quelques bonds, escaladrent le perron et se jetrent dans la grande
salle d'honneur de l'htel de Montmorency.

Le chevalier, qui marchait le premier, se sentit saisi par deux bras
puissants, enlev, press sur une large poitrine; et le marchal de
Montmorency, l'embrassant sur les deux joues, murmura en frmissant:

--Mon fils! Mon fils!...

Pardaillan, alors, jeta autour de lui un regard gar: il vit Jeanne
de Piennes, qui, indiffrente, souriait  son rve; il vit Franois de
Montmorency qui pleurait; il vit Lose toute droite, toute ple, qui
l'examinait d'un air de suprme gravit.

Le chevalier laissa errer, du marchal  Lose, son regard bloui. Et le
titan se sentit faible comme un enfant...

Il balbutia:

--Votre fils!... Oh! prenez garde que je ne me trompe sur le sens de ce
mot!... Vous m'appelez votre fils... moi!...

Le marchal comprit l'angoisse qui montait dans ce coeur de lion.

Il se tourna vers sa fille et dit:

--Rponds, Lose!...

Lose devint trs ple. Ses yeux se remplirent de larmes.

--Mon poux... soyez le bienvenu dans la maison de mes pres... ta
maison,  mon poux!...

Le chevalier chancela, s'abattit sur ses genoux, son front s'inclina sur
les deux mains de Lose et il se prit  pleurer...

--Pardieu! s'cria le vieux routier. Je te disais bien qu'elle ne
pouvait tre qu' toi! Tu l'as conquise le fer  la main!

Mais Lose secoua la tte, et elle murmura:

--Non, non... je l'aimais avant!... L-bas... la petite fentre du
grenier... c'est l qu'il m'a conquise...

Comme les paroles sont lentes! Et que valent les descriptions en de tels
moments!... Dans l'intense motion qui les faisait palpiter, cette scne
n'avait dur que quelques secondes. Ce fut un cri, un geste d'clair,
une explosion d'amour. Ce fut, dans le cadre tragique de l'htel fumant,
parmi les ruines, dans la vaste et funbre rumeur de mort qui emplissait
Paris, ce fut, dans cette minute pique, l'enlacement suprme de deux
mes qui, depuis des temps, allaient l'une vers l'autre!...

Lose, dgageant ses mains, alla au vieux routier, lui mit ses bras
autour du cou et, comme le marchal avait dit: Mon fils au chevalier,
elle dit:

--Mon pre!...

La rude moustache du routier trembla.

Puis, il saisit Lose  pleins bras, l'enleva et cria:

--Vive Dieu! La jolie fille que j'ai l!...

Une rumeur qui venait de la rue l'arrta court.

Hrisss, les deux Pardaillan bondirent vers le perron.

--Alerte! Alerte! Par l'enfer! tonna le vieux.

Prs de la grande porte dmantele, les visages de tigres de Damville se
montraient.

Le chevalier courut au marchal.

Le routier s'avana sur le perron.

Haletant,  mots hachs, eut lieu le suprme conciliabule:

--Marchal, qu'y a-t-il, par l?

--Les jardins, les communs, mon fils...

--Au-del des jardins?

--Des ruelles aboutissant  la Seine...

--Y a-t-il une voiture? N'importe quoi, dans les communs?...

--Une chaise de voyage...

--En route! hurla le chevalier.

--Je vous rejoins! cria le vieux routier.

Le marchal saisit Jeanne de Tiennes dans ses bras. Le chevalier enleva
Lose comme une plume; elle laissa tomber sa tte sur son paule; il fut
secou d'un frisson convulsif et s'lana.

L'instant d'aprs, ils taient dans les jardins. Pntrer dans la grande
remise, traner dehors une voiture ferme qui s'y trouvait, atteler
deux chevaux  la voiture furent pour les deux hommes l'affaire de deux
minutes. Jeanne de Piennes et Lose furent dposes, jetes, pourrait-on
dire, sur les banquettes.

--En conducteur, marchal! commanda Pardaillan.

Le marchal sauta sur l'un des deux chevaux.

Le chevalier bondit dans l'curie, en tira un cheval qu'il ne sella mme
pas, lui jetant simplement un bridon  la bouche. Il remit le bridon au
marchal:

--O est la porte, mon pre?...

--L!... Voyez, mon fils!...

--Allez!... Je vous suis!... Ouvrez et attendez-nous!...

Le chevalier, le pauvre hre, le gueux jetait des ordres. Franois de
Montmorency, marchal de France, obissait.

Et cela leur semblait,  tous deux, naturel, comme certaines choses
exorbitantes deviennent naturelles dans les rves!...

La voiture, dj, traversait le jardin, gagnait la porte que le marchal
ouvrait.

Le chevalier se prcipitait vers la grande salle d'honneur.

Dans la cour de l'htel s'levaient d'effroyables clameurs... Damville
revenait  la charge!...

--Mon pre! Mon pre! Mon pre! hurla Pardaillan.

A l'instant o le chevalier allait mettre le pied dans la salle qu'il
lui fallait traverser pour rejoindre la cour antrieure de l'htel, une
explosion terrible fit entendre son tonnerre qui, pour une seconde,
touffa l'immense rumeur des cloches, des plaintes et des hurlements de
mort...

Une flamme carlate fusa trs haut dans le ciel, puis s'affaissa, se
replia sur elle-mme comme un rideau qui tombe...

L'htel Montmorency vacilla, s'entrouvrit, s'croula dans un fracas de
cataclysme.

La violente pousse de l'air fit reculer de dix pas le chevalier.

Mais il ne tomba pas! Il ne voulut pas tomber!

Et ce fut ce recul qui le sauva malgr lui.

La pluie de pierres, noires de poudre, ne l'atteignit pas.

Dans cette seconde pique o, farouche, convuls, ptrif, il lutta
contre l'ouragan dchan par l'explosion, o, quand mme, il demeura
debout, une sorte de passage s'entrouvrit devant ses yeux flamboyants...
Passage hriss de poutres calcines, de pierres fumantes, de pltras.
Et cela brlait!...

L'incendie, allum par l'explosion, achevait l'oeuvre dvastatrice...

--Mon pre! Mon pre! rla le chevalier. O est mon pre?...

O tait le vieux routier? Que faisait-il?

Tandis que le chevalier entranait Montmorency, Jeanne de Piennes et
Lose vers les jardins, le vieux Pardaillan s'tait avanc vers la cour.
Par un trange revirement de son esprit, le routier avait reconquis tout
son calme.

Il tait all plus loin que l'horreur, plus haut que toute exaltation,
et, trs calme, grommelait:

--C'est tout de mme exorbitant que cela me tarabuste ainsi!... Il faut
que j'en aie le coeur net!

De quoi s'agissait-il? Du papier qu'il avait pris  Bme.

Qu'tait-ce que ce papier? Par trois ou quatre fois, il avait voulu y
regarder. Toujours quelque nouvel incident l'en avait empch: il n'y
tenait plus. Il le prit, l'ouvrit, le parcourut rapidement.

Sauf-conduit pour toute porte de Paris valable ce jourd'hui, 23 d'aot,
et jusque dans trois jours.--Laissez passer le porteur des prsentes et
les personnes qui l'accompagneront.--Service du Roi.

C'tait sign: Charles, Roi. Le cachet, aux armes de France, faisait une
tache rouge dans un coin.

Le vieux routier, simplement, poussa un soupir de soulagement. Il savait
enfin!

Il descendait le perron, le terrible perron o Montmorency avait tenu
tte  la meute.

Voyait-il seulement les retres de Damville qui, un  un,
s'approchaient, avec des faces inquites et sombres?... S'il les voyait,
il ne s'en proccupa point. Il alla droit au tombereau de poudre laiss
dans la cour, au milieu de la rue. Il y avait dans ce tombereau vingt
barils de poudre.

Le vieux Pardaillan se mit tranquillement  les dcharger.

A ce moment, un coup d'arquebuse retentit: l'un des retres venait de
tirer sur lui et l'avait manqu.

Le routier grommela:

--C'est imbcile de n'avoir pas lu ce papier plus tt. Comment le faire
parvenir au chevalier, maintenant?

Et il continua sa besogne, sans hte apparente, sans dploiement de
force visible, mais, en ralit, avec le prodigieux effort de tous ses
muscles tendus, avec la rapidit foudroyante d'une machine en mouvement.

L'un aprs l'autre, il transportait les barils dans la salle d'honneur.

D'instant en instant, le nombre de ces figures louches qu'il avait
remarques augmentait; les retres n'osaient pas encore pntrer dans la
cour.

Le vieux Pardaillan en tait  son seizime baril.

Ruisselant de sueur, les mains en sang, les ongles dchirs, livide de
son titanesque effort sous la couche de poussire qui lui noircissait
le visage, il reparut sur le perron pour aller chercher le dix-septime
baril...

Il vit la cour pleine de furieux, qui se ruaient vers le perron...

--A mort! A mort! rugit Damville qui poussait ses retres.

--Mais il me reste quatre barils  prendre! hurla le vieux Pardaillan.
Tant pis! Avec seize, nous ferons l'affaire... Adieu, Loise, Losette,
Loson!

Il tira le pistolet qu'il avait  la ceinture et, au moment o la horde
envahissait la salle d'honneur, murmura:

--Je crois, mes agneaux, qu'entre vous et le chevalier je vais dresser
une barricade un peu soigne!

Il fit feu sur la poudre!...

La poudre s'enflamma, commena  ptiller!...

Les assaillants,  la vue des barils entasss, de la trane de poudre
qui crpitait, essayrent de fuir, jetant des imprcations sauvages, des
rles d'pouvant. Le vieux titan fit un bond terrible vers une porte de
dgagement... Trop tard!...

La formidable explosion retentit.

L'htel s'croula dans un fracas d'enfer, ensevelissant deux cents des
assaillants sous ses dcombres fumants.

Damville avait pu fuir  temps, lui!

Et, de la rue, fou de rage, livide d'pouvant, hagard, hbt, il
contemplait la destruction des derniers restes de son arme de cinq
cents retres, gentilshommes et gens d'armes!...

Son arme mise en droute! Et par qui?... Par deux hommes!...

--Oh! les dmons! hurla-t-il, les dmons de l'enfer!

Devant la grande porte de l'htel, il contemplait ces ruines avec le
dsespoir de la vengeance inassouvie. Et pourtant une flamme de sombre
joie jaillissait de ses yeux, lorsqu'il songeait que, sans aucun doute,
tous avaient pri dans l'explosion: son frre, les Pardaillan... Jeanne
de Piennes aussi! Sa passion en saignait. Mais mieux encore il aimait
Jeanne morte que Jeanne au bras de Franois.

Soudain, voici ce que la foule put voir:

Au milieu de l'infernal passage, dans les tourbillons de fume, dans
les flammes, marchant parmi les ruines fumantes, sautant ici une poutre
enflamme, l un entassement de pierres brlantes, oui, dans cette
fournaise, apparut un homme!

Les sourcils et les cheveux  demi brls, les vtements en lambeaux,
noir dans l'aurole carlate des flammes, cet homme tourna vers
Damville, vers la foule, un visage effrayant o on ne vit que le
flamboiement des yeux...

Et, cet homme, c'tait le chevalier de Pardaillan L.

--Mon pre!... Monsieur!... Monsieur de Pardaillan!...

--Ici, par les cornes du diable!

Le chevalier bondit. Sous un entassement de poutres et de moellons, il
vit alors son pre. Arc-bout sur ses genoux, le vieux routier soutenait
encore de ses paules la charge effroyable des pierres croules sur
lui. Il tait livide. Son souffle court et rauque ne rendait plus qu'un
rle. Il souriait  son fils.

--Me voici, pre, me voici... ce ne sera rien... courage... encore cette
pierre... oh! vos pauvres cheveux blancs sont brls... plus que cette
poutre... votre jambe. Seigneur!

Dlirant, la voix tremblante, le geste fivreux, rude, le chevalier
travaillait...

--Tu n'auras donc... jamais... voulu m'couter... Je t'avais ordonn...
de fuir...

Le chevalier saisit son pre  pleins bras, le souleva...

--Pre, pre... il n'y a que la jambe, n'est-ce pas?... Oui, oui... pas
d'autres blessures...

--Je dois avoir... deux ou trois ctes... un peu... froisses.

Le vieux routier avait la poitrine fracasse.

Sur son dernier mot, il perdit connaissance. Un sanglot terrible
convulsa la gorge du chevalier...

Il enleva le vieux dans ses deux bras et se mit en marche...

La foule se rua avec un long hurlement de mort et envahit les dcombres
de ce qui avait t la cour d'honneur.

L'instant d'aprs, le chevalier, emportant son pre charg sur ses
paules, achevait de franchir les ruines, se retrouvait dans les
jardins, courait dans un dernier effort jusqu' la voiture o il dposa
le vieux routier agonisant, entre Jeanne de Tiennes et Lose... entre
la mre dont il avait jadis enlev l'enfant... et la fille qu'il avait
ramene!...

Alors, il ramassa une rapire, sauta sur le cheval sans selle que lui
tenait le marchal; il se mit en tte et piqua droit devant lui, vers la
porte la plus voisine!...

Dans la voiture, le vieux routier, secou par les cahots, revint 
lui; il fouilla dans une de ses poches, en tira un papier qu'il serra
convulsivement dans sa main et qu'il tendit tout froiss  Loise...



XLVII

LA BONNE TAPE

Il pouvait tre sept heures du soir. Le soleil descendait vers l'horizon
et ses rayons obliques nuanaient de pourpre les fumes qui roulaient
lourdement sur Paris. Dans les rues, dans les carrefours, dans les
maisons, on tuait toujours.

Pardaillan, sur son cheval sans selle, rapire au poing, passait 
travers ces horreurs. Il ne voyait plus rien. Il n'entendait plus rien.
Dans sa tte, une seule ide fixe: gagner l'une des portes de Paris!
Sortir de cet enfer! Comment? Il ne savait pas...

Toutes ces hordes sanglantes, ces victimes qui bondissaient, ces feux
de bchers et d'incendies, ces houles humaines qui dferlaient  grand
fracas lui apparaissaient dans un brouillard rouge, comme les ombres
d'une fantasmagorie gante...

Soudain, la halte!...

O est-il? Devant une porte.

En avant de la porte, vingt soldats, vingt arquebuses. Un officier.

D'un bond sauvage, Pardaillan est sur l'officier: un cri rauque, bref:

--Ouvrez!...

--On ne sort pas!...

De la voiture, Lose a saut. A l'officier, elle prsente un papier tout
ouvert, et elle se rejette dans la voiture...

L'officier jette un regard tonn sur Pardaillan et crie:

--Ouvrez la porte!... Messagers du roi!...

--Messagers du roi! ricane le vieux routier qui, dans le fond de la
voiture, s'est soulev un instant et retombe pantelant, un sourire
trange au coin de sa moustache hrisse...

--Messagers du roi! murmure Pardaillan.

Il ne comprend pas! Il ne sait pas! Il rve! C'est la suite du rve
fabuleux qui se poursuit depuis le matin, partant de l'apparition
de Catho dans la mcanique infernale du Temple, pour aboutir  la
catastrophe de l'htel Montmorency!...

Voici la porte ouverte! Voici le pont baiss!

Il s'lance! Il passe! La voiture roule. Ils sont au-del du pont-levis
qui dj se relve. Ils sont hors Paris!...

Et, comme ils viennent de franchir la porte, comme la porte, dj, s'est
referme, voici qu'arrivent une quinzaine de cavaliers, chevaux blancs
d'cume, flancs ventrs par les perons, faces humaines convulses par
la haine, la rage, la fureur...

C'est Damville! C'est Maurevert! Ils accourent, haletants. Le cheval de
Damville s'abat, fourbu. Ensemble, ils vocifrent:

--Ouvrez! Ouvrez! Ce sont des parpaillots!...

--Ce sont des messagers du roi! rpond l'officier. Voici l'ordre!

--Ouvre! rugit Damville. Ouvre, ou par le sang du Christ...

--Gardes! tonne l'officier. Apprtez vos armes!...

Damville recule... Maurevert s'lance, un papier  la main:

--Messager de la reine! gronde-t-il. Ouvrez, officier!

--Passez, monsieur! Mais vous passerez seul! Arrire. les autres!...

Maurevert franchit la porte.

Damville lve ses deux poings au ciel, vomit une affreuse imprcation et
tombe comme une masse...


Maurevert n'a pas menti; il est bien le messager de Catherine de
Mdicis. Aprs avoir cherch les Pardaillan partout o il pense les
trouver, il s'est rendu au Louvre, il a t introduit aussitt dans
l'oratoire, o il a trouv la reine  genoux, au pied du grand Christ
massif.

--Vous voyez, a dit Catherine en se relevant, je prie pour l'me de tous
ceux qui meurent en ce jour...

--Priez-vous aussi pour celui-ci, madame?

Rudement, il a pos la tte de Coligny sur la table. Catherine n'a pas
eu un frisson. Dans un souffle, elle a interrog:

--Bme?...

--Mort!

--Maurevert, portez cette tte  Rome et racontez l-bas ce que nous
faisons ici!

--Je pars!...

--Voici un laissez-passer. Voici de l'or. Courez. Volez. Pas un instant
 perdre... Ah! prenez encore ceci!...

Ceci c'est un petit poignard qu'elle tend  Maurevert. Celui-ci secoue
la tte en montrant sa forte dague:

--Je suis arm!

--Oui, mais ceci ne pardonne jamais!... jamais!...

Maurevert a tressailli. Il saisit l'arme qu'on lui offre... et qui, sans
doute, sort de la fameuse vitrine de Ruggieri, le savant manipulateur de
poisons!...

Il est parti!... Il a attach la tte de Coligny  l'aron de sa
selle... Il est parti... rvant de faire sa fortune  Rome, puis de
revenir en France frapper Pardaillan avec le petit poignard qui jamais
ne pardonne... Il a travers la Seine... Et, comme il se dirige vers la
porte du faubourg de Grenelle, des hommes d'armes passent prs de
lui, dans le tumulte de la tuerie... des hommes qui fuient! Il les a
reconnus. Ce sont des gens de Damville!...

Damville! Montmorency! Pardaillan!

Les trois noms se heurtent dans sa tte! Il se rue vers l'htel
Montmorency! Impuissant, ivre de rage, il assiste  l'explosion,  la
retraite pique de Pardaillan jetant son pre sur ses paules comme Ene
autrefois Anchise, et l'emportant  travers la fournaise...

Puis il a rassembl quelques cavaliers, il a secou Damville, tous ont
fait le tour de la forteresse embrase, se sont lancs sur les traces de
la voiture qui vole devant eux, parmi les cadavres.

Maurevert, enfin, a franchi la mme porte que Pardaillan...

En mme temps que Maurevert, un tre s'est gliss, s'est prcipit, que
nul n'a song  retenir: ce n'est qu'un chien!

Pipeau!...

Pipeau, qui a suivi son matre  la piste, et qui, maintenant, s'lance.

Hors la porte, Maurevert s'est arrt un instant. O sont-ils passs?
Par o ont-ils fui? Oh! il les retrouvera! Il les suivra jusqu'en
enfer!...

Ah! ce chien qui s'lance!... Mais c'est son chien! Le chien de
Pardaillan!... Le nez  terre, il cherche, souffle... Il a trouv la
piste!...

Pipeau est parti comme un trait...

Et Maurevert, enfonant ses perons dans le ventre de son cheval, a
bondi sur les traces de Pipeau!...

Une fois hors Paris, Pardaillan a pouss son cheval droit devant lui. La
voiture le suit. Ils traversent une plaine. Ils montent une cte. Une
colline boise par places de htres et de chtaigniers. Puis des champs,
de larges champs couverts d'pis dors.

En haut de la cte, Pardaillan s'est arrt, il a saut  bas de son
cheval.

Montmorency, de son ct, met pied  terre.

O sont-ils?... Sur le haut de la colline de Montmartre Quelle heure? Le
soleil,  l'horizon, plonge dans un ocan de nues carlates... A leurs
pieds, Paris!...

A peine a-t-il saut  terre que Pardaillan, ayant constat qu'on ne le
poursuit pas, s'est lanc, a ouvert la voiture; Lose en est descendue;
Jeanne de Piennes demeure  sa place, indiffrente.

Le chevalier a pris son pre dans ses bras et, avec des prcautions
infinies, l'a descendu, l'a tendu sur le gazon... Il est encore
persuad que le vieux routier est seulement bless aux jambes. Il se
penche sur lui... sur ce pauvre visage couvert de contusions, balafr
d'raflures sanguinolentes, noir de poudre...

M. de Pardaillan vient de perdre connaissance.

Il a eu un sourire pour son fils, puis, avec un douloureux soupir, il a
ferm les yeux...

--De l'eau! De l'eau!

De l'eau? Une source murmure l, tout prs. Le chevalier s'est redress.
Il aperoit la source. Il va s'lancer.

A ce moment, du milieu d'un pais buisson, surgit un homme...

Maurevert!...

Maurevert a suivi  la piste Pipeau qui, maintenant, se roule sur le
gazon, saute, bondit, gmit, prouve l'allgresse de son me par les
exorbitantes gambades qui sont sa faon de parler.

Maurevert,  trois cents pas de la voiture qu'il a aperue, est descendu
de cheval, a attach sa bte sous le couvert d'un bouquet de htres et
s'est avanc en rampant parmi les buissons...

Il a vu le chevalier descendre son pre de la voiture...

Il l'a vu se baisser...

C'est le moment!...

Il frappera le chevalier encore baiss, dans le dos!...

Le chevalier se relve... les deux hommes sont presque face  face... le
chevalier dsarm, Maurevert, son poignard  la main... le poignard que
lui a donn la reine!

L'lan emporte Maurevert...

--Meurs! hurle-t-il dans un rle de joie sauvage! Voici ma rponse  ton
coup de cravache!...

Un cri terrible, un cri de femme retentit...

Le poignard s'est lev!...

Et, avant qu'il ne soit retomb, Lose s'est jete en avant... Elle a
reu au sein le coup destin  Pardaillan!... Elle tombe dans les bras
du chevalier!...

Toute cette scne a dur moins d'une seconde.

Dj Maurevert a bondi en arrire, il court, il vole vers son cheval...

Pardaillan a dpos Lose sur le gazon et, terrible, convuls, rugissant
de douleur, il a fait un saut effrayant sur la pente raide de la
colline.

Vain effort...

Maurevert a atteint son cheval!

Et, avant de disparatre, il se retourne sur sa selle et vocifre:

Au revoir! Bientt ton tour!

Ces paroles se perdent au vent. Elles n'arrivent pas jusqu' Pardaillan.

Alors, la sueur de l'angoisse au front, les dents claquant de terreur,
Pardaillan se retourne vers le groupe de Lose et Montmorency; il n'ose
faire un pas; il rle:

--Morte! Morte peut-tre!

--Ce n'est rien! rugit de loin Montmorency, dans une clameur de joie
folle. Ce n'est rien, chevalier!... ce n'est qu'une piqre au sein!

Au mme instant, le chevalier voit Lose se relever et lui sourire.

Le chevalier,  pas tremblants, vacillant de la secousse qu'il vient
d'prouver, s'approche vers Lose qui lui tend les deux mains. Prs de
la gorge, il voit la blessure: une lgre raflure... Sans aucun doute,
le mouvement violent de Lose a fait dvier l'arme de l'assassin...

Le chevalier, laissant Lose aux soins du marchal, se retourna vers son
pre. Et,  ce moment, il oublia qu'il existt une Lose au monde; les
effroyables dangers qui l'avaient harcel comme une nue de fantmes,
son amour mme, il oublia tout, il fut comme submerg par une douleur
qu'il ne connaissait pas. Que se passait-il?...

Le sire de Pardaillan se mourait!...

En ces quelques secondes qui venaient de s'couler, un terrible
bouleversement s'tait accompli sur le visage du vieux lutteur abattu,
du titan cras, du sire de Pardaillan tendu sur le gazon de la colline
de Montmartre.

Le masque de l'aventurier, de l'intrpide coureur de routes, ce masque
si vivant, si narquois, dj se dtournait, les joues tires, le nez
aminci; ce profil si fin et si hardi semblait se ptrifier...

--Seigneur! Seigneur! gronda le chevalier tout au fond de lui-mme, mon
pre agonise!...

Intrpide et fort devant la douleur, il refoula ses sanglots et parvint,
oui, il parvint  sourire; doucement, sans une secousse, il souleva le
bless dans ses bras, le porta au bord de la source...

--Comment tes-vous, monsieur?... Ce sont vos jambes, n'est-ce pas?...
mais nous allons nous installer dans une maison de ce village... et je
vous gurirai, moi...

Hroquement, il souriait; ni sa voix ni son geste ne tremblaient tandis
qu'il mouillait son mouchoir dans la source et lavait le visage noir de
poudre.

Et, soudain, il s'arrta pouvant; ce visage,  mesure qu'il le lavait,
apparaissait d'une lividit de cadavre!

Pipeau, couch au long de la source, gmissait doucement, remuant son
moignon de queue, et il lchait les mains du bless, les pauvres mains 
demi brles, toutes taillades de longues plaies...

Un frisson glacial secoua le chevalier; il lui parut que la terre allait
s'effondrer sous lui...

Le vieux souleva  demi la tte; il eut un geste de caresse pour le
chien, qui le regarda de ses yeux noirs et profonds, humides de douleur
humaine.

--Ah! ah! murmura le sire de Pardaillan. tu as compris, toi? Et tu
me dis adieu, hein? Chevalier, o est donc... le marchal? Et Lose,
Loison?...

--Me voici, monsieur, dit Franois de Montmorency en se penchant.

--Me voici, mon pre, dit Lose en s'agenouillant.

Le chevalier touffa le rugissement qui montait  sa gorge, et, de ses
ongles, laboura sa poitrine...

--Marchal, reprit le bless, vous allez... donc... marier... nos
enfants?... Dites-le-moi... je partirai... tranquille...

--Je vous le jure! dit gravement Montmorency.

--Bon!... Eh bien, chevalier... tu n'es pas  plaindre... Mais,
dites-moi, marchal.. vous aviez parl... d'un certain comte de
Margency...

A qui je destinais ma fille, parce que je ne connaissais personne de
plus digne d'elle... monsieur...

--Eh bien?...

--Le voici! dit Montmorency en dsignant le chevalier. Le comt de
Margency m'appartient: je le donne au chevalier de Pardaillan... c'est
la dot de Lose...

Le vieux routier eut un ple sourire. Il murmura:

Ta main, chevalier!...

Le chevalier,  bout de forces, s'abattit  genoux, saisit la main de
son pre, y colla ses lvres et s'abandonna aux sanglots.

--Tu pleures?... enfant!... Donc te voil... comte de Margency... Va,
mon fils, tu seras heureux.. Et vous aussi, ma chre enfant... Vos deux
visages... prs du mien... jamais je n'eusse os... rver... une aussi
belle.... mort!...

--Tu ne mourras pas! bgaya le chevalier. Mon pre!...

--C'est ici... ma dernire tape, chevalier, la bonne tape... de
l'ternel repos!... Et tu voudrais que je ne meure pas?... Adieu,
marchal... adieu, Lose... Losette... Loson... je vous bnis, chre
petite... adieu, chevalier...

Les mains du vieux routier devenaient glaces... Le sire de Pardaillan
ferma un instant les yeux.

Il les rouvrit bientt, jeta un regard autour de lui et dit:

--Chevalier... je veux reposer... ici... l'endroit est charmant... prs
de cette source... sous ce grand htre... Moi qui ai couru... tant
d'auberges... ce sera l ma dernire auberge...

Une plainte dchirante jaillit des lvres du chevalier

Le vieux routier l'entendit... Un trange sourire passa sur ses lvres
blanches. Il eut quelque chose comme un clat de rire de suprme ironie
et il dit:

--A propos d'auberge... chevalier... n'oublie pas de payer.... notre
dette...  Huguette!...

Presque aussitt, il leva les yeux vers la srnit du ciel ou les
premires toiles du soir s'allumaient une  une, pales et douces.

Les mains du vieux Pardaillan treignirent la main de son fils et celle
de Lose.

Il eut encore un murmure, presque un souffle les yeux fixes sur une
toile qui souriait au fond de l'immensit bleutre.

Une lgre secousse l'agita.

Il demeura immobile, un sourire fig sur les lvres les yeux ouverts sur
l'immensit du ciel crpusculaire au fond duquel les douces et ples
constellations s'veillaient...

Le sire de Pardaillan, celui que notre grand historien national
Henri Martin, si rserv dans ses admirations a appel L'HROQUE
PARDAILLAN... le vieux routier tait mort...

Le chevalier de Pardaillan se retrouva vers minuit dans les bras du
marchal de Montmorency, Lose soutenait sa tte et pleurait; Pipeau se
lamentait  ses pieds.

--Mon fils, dit le marchal, soyez homme jusqu'au bout... songez que
votre fiance n'est pas en sret tant que nous n'aurons pas gagn
Montmorency...

--Ah! rla le jeune homme, j'ai perdu le meilleur de moi-mme.

Il retomba  genoux prs du corps de son pre et, la tte dans les
mains, se prit  pleurer... Une heure se passa... Lorsque le chevalier
regarda autour de lui, il vit que quelques paysans du village s'taient
approchs, avec une torche, des bches... sans doute le marchal les
avait appels pendant sa longue dfaillance.

Il colla ses lvres sur le front glac du vieux routier et murmura un
adieu suprme...

Alors il se releva et, comme les paysans commenaient  creuser une
fosse sous le grand htre, prs de la source, le chevalier les carta
doucement, saisit lui-mme la bche, et, tandis que de grosses larmes
traaient leur sillon le long de ses joues, il se mit, de ses mains, 
creuser la tombe de son pre... la dernire auberge du vieux coureur de
routes!...

Un des paysans, de sa torche, l'clairait de reflets rouges.

Les autres, le bonnet  la main, regardaient en silence... Au-dessus
de cette scne tragique, le ciel droulait ses splendeurs paisibles et
l-bas, au-del des plaines qui s'tendaient au bas de la colline, Paris
rougeoyait comme une fournaise immense, et il semblait que toutes les
cloches sonnaient le glas de l'hroque Pardaillan...

Vers deux heures du matin, la fosse fut assez profonde.

Le chevalier de Pardaillan ne pleurait plus; mais une pleur terrible
avait envahi son visage; il prit son pre dans ses bras et le coucha au
fond de la fosse.

A ses cts il plaa le tronon de rapire qui, n'avait pas quitt le
vieux lutteur.

Puis il le couvrit soigneusement, et lui-mme, doucement, commena 
ramener du gazon, des feuillages, puis de la terre; alors, il sortit
de la fosse qu'il commena  combler... Au bout d'une demi-heure, tout
tait fini!...

Le marchal et les paysans s'approchrent de cette tombe et
s'inclinrent profondment.

Lose et le chevalier s'agenouillrent, leurs mains s'unirent...

Et, comme Lose cherchait ce que, dans sa nave croyance, elle pourrait
dire qui ft bien venu du vieux pre couch sous la terre, elle murmura:

--O mon pre, je te jure d'aimer toujours celui que tu aimais tant!...

Bientt, ils se relevrent. Lose, de deux branches coupes par un
paysan, fit une croix et la planta dans la terre frachement remue...

Alors, elle remonta dans la voiture; le marchal se remit en selle, le
chevalier sauta sur son cheval et ils prirent le chemin de Montmorency.

Comme le soleil se levait, ils pntraient dans l'antique chteau
fodal...

Quant  la fosse creuse par le chevalier, voici ce qui arriva: la croix
plante par Lose fut remplace, par les paysans qui avaient assist 
la scne, par une grande croix mieux faite.

Enfin, l'humble croix paysanne fut remplace par un crucifix immense,
qu'on appela le Calvaire.

Le souvenir de ces choses s'est perptu jusqu' nos temps, et
aujourd'hui encore,  l'endroit o le vieux routier rendit le dernier
soupir, il y a une petite place qu'on appelle la place du Calvaire de
Montmartre.



XLVIII

SUE SANGLANTE

Si notre rcit est termin en fait, nous devons donner satisfaction aux
curiosits qui ont pu s'veiller sur certains de nos personnages.

Nous devons dire surtout ce que devinrent Jeanne de Piennes, Lose, le
chevalier de Pardaillan et Franois de Montmorency lorsqu'ils eurent
enfin gagn le vieux manoir o s'est droule la premire scne de cette
histoire.

Mais, avant de revenir au chteau de Montmorency, jetons un dernier coup
d'oeil sur quelques autres acteurs du drame.

Maurevert alla jusqu' Rome porter la nouvelle de la destruction des
hrtiques. En traversant la France, il put se rendre compte que la
tache de sang s'largissait jusqu' couvrir tout le royaume. Maurevert
demeura un an  Rome.

Que fit-il pendant cette anne? Sans doute, il prpara sa fortune;
probablement il s'aboucha avec certains personnages.

Le jour o il se mit en selle pour reprendre la route de Paris, ce qui
arriva le Ier septembre de l'an 1573, une sombre satisfaction brillait
dans ses yeux, et il murmura, en se touchant la joue que le chevalier
avait cingle:

Et maintenant, Pardaillan,  nous deux!...

Huguette et son mari, matre Grgoire, avaient pu demeurer cachs dans
une cave chez une de leurs parentes; lorsque le calme se rtablit,
Huguette voulut retourner  son auberge. Mais le timide Grgoire lui fit
observer que Paris tait un sjour encore bien dangereux, que tous les
jours il y avait des processions ou les cris de mort retentissaient
encore; que lui, Landry Grgoire, tait, Dieu merci! excellent
catholique, mais, enfin, qu' dfaut d'hrtiques on pourrait bien le
pendre ou le tailler un jour pour avoir favoris la fuite de Pardaillan.
Huguette se rendit  ses raisonnements. Ils allrent donc  Provins,
pays natal d'Huguette, et y demeurrent environ trois ans, au bout
desquels matre Grgoire commena  se persuader que peut-tre on
l'avait oubli, et qu'il pouvait rentrer  Paris. C'est ce qu'il fit,
non d'ailleurs sans rpugnances.

Le 18 juin 1575, l'auberge de la Devinire, ainsi baptise jadis par
Rabelais, fut rouverte, et aussi achalande que par le pass.

Jacques Clment continua  tre lev chez les Barrs jusqu' l'ge
de treize ans, poque de sa vie  laquelle il passa au couvent des
Cordeliers.

Ruggieri, pendant les horribles journes de carnage, demeura enferm
dans son laboratoire, en tte--tte avec le cadavre embaum du
malheureux comte de Marillac.

Ruggieri fit venir d'Italie un superbe bloc de marbre qui fut taill en
forme de pierre tombale trs simple.

Sur la pierre, il fit graver un seul mot,--le nom de l'infortun jeune
homme:

DODAT

Ds lors Ruggieri vcut misrablement, se tuant  la recherche de
l'insoluble problme, passant des nuits entires en observation sur sa
tour, et des jours en rveries sombres pendant lesquels, assis au fond
d'un fauteuil, il contemplait, d'un oeil morne et vitreux, un point dans
l'espace.

Il parat que Catherine eut peur de lui  un moment donn, car elle le
fit impliquer dans le procs en sorcellerie intent  La Mle et au
comte de Coconasso. Peut-tre la vieille souveraine eut-elle alors
encore plus peur des rvlations que Ruggieri pouvait faire. Car, aprs
lui avoir pour ainsi dire montr de prs l'chafaud, elle le sauva et
le garda prs d'elle, et, sans doute, il lui rendit encore plus d'un
mystrieux service.

Aprs les massacres de la Saint-Barthlmy, le duc de Guise rejoignt
son gouvernement de Champagne, et le duc de Damville, son gouvernement
de Guyenne. Henri de Guise comprenait que Catherine de Mdicis,
chaudement flicite par Rome et par l'Espagne, triomphait pour l'heure.
Mais, sans doute, il ne renonait pas  ses projets car, en s'loignant
de Paris, il montra le poing au Louvre et gronda entre ses dents
serres:

--Tout n'est pas fini!...

Quant  Damville, lorsqu'il sut que son frre et Jeanne de Piennes
avaient pu gagner Montmorency, il tomba dans un tat de prostration qui
faillit lui coter la vie... Mais sa robuste constitution, la rage et
le dsir de vengeance furent plus forts que la mort. Il quitta Paris en
disant lui aussi:

--Je reviendrai! Tout n'est pas fini, mon frre!

Nous prierons maintenant le lecteur de se transporter au chteau de
Vincennes, rsidence et prison royales. C'est par une magnifique matine
d't. Nous sommes au 30 mai de l'an 1574, c'est--dire exactement vingt
et un mois et six jours aprs ce dimanche de la fte de Saint-Barthlmy
o le roi Charles IX avait laiss massacrer ses htes.

Prs de deux ans, donc, se sont couls depuis l'abominable forfait.

Entour d'intrigants qui guettaient sa mort et l'escomptaient
ouvertement, Charles vcut retir, laissant le gouvernement  sa
mre. Il voyait bien qu'autour de lui tous, sa mre, ses frres, ses
courtisans, trouvaient qu'il avait trop vcu. Et pourtant, il n'avait
que vingt-trois ans. Brantme dit qu'au moment de se retirer au chteau
de Vincennes Charles s'cria amrement:

--Ah! c'est trop m'en vouloir! Au moins, s'ils eussent attendu ma
mort!...

A Vincennes, sous les beaux ombrages du bois, il retrouva quelque
tranquillit. Mais ses nuits taient terribles. Ds qu'il s'endormait,
il se voyait entour de spectres auxquels il demandait grce. Il ne
parvenait  dormir un peu que lorsque sa nourrice, assise prs de son
lit, lui racontait de vieilles histoires de chevalerie, comme on fait
aux enfants peureux pour les endormir.

Il faisait aussi de la musique, se mlait aux choeurs qu'il organisait,
faisait venir des musiciens avec lesquels il discutait fivreusement
pendant des heures. Mais souvent, au milieu d'un choeur, on le voyait
s'arrter tout  coup, plir et trembler de tous ses membres. Et alors,
ceux qui pouvaient l'approcher de trs prs l'entendaient murmurer:

--Que de sang! que de meurtres! O mon Dieu, pardonne-les-moi et fais-moi
misricorde!...

Puis il se mettait  pleurer, et gnralement se dclarait alors une
crise qui le laissait abattu, mortellement triste... Plusieurs fois par
semaine. Marie Touchet venait le voir secrtement.

Le 29 mai, Charles IX passa une journe effrayante, suivie d'une nuit de
dlire pendant laquelle, malgr les soins de sa nourrice, il se dbattit
contre d'affreuses visions. Il pleura, sanglota, supplia des spectres et
ne retrouva un peu de repos qu'au matin du 30 mai.

C'est en ce matin-l que nous introduisons le lecteur dans la chambre du
roi.

Charles se promenait lentement, courb, vot, les joues creuses, les
yeux caves, brlants de fivre; ce jeune homme paraissait un vieillard
bris par l'ge...

--Charles,  chaque instant, allait  la fentre, soulevait le rideau et
balbutiait:

--Oh! elle ne vient pas!... Nourrice, elle ne vient pas!...

--Sire, le cavalier est parti  sept heures, il est  peine huit heures
et demie... elle va venir...

--Et Entraigues? L'as-tu mand?... Est-il l?

--Il est l, sire... Vous n'avez qu' ouvrir cette porte...

Franois de Balzac d'Entraigues tait un jeune gentilhomme profondment
dvou  Charles qui, deux jours avant cette scne, l'avait nomm
gouverneur d'Orlans.

Orlans! le pays natal de Marie Touchet!

Que rvait donc Charles IX?... Nous allons le savoir.

A neuf heures la porte de la chambre s'ouvrit et Marie Touchet parut.
Elle portait son enfant dans ses bras. Une joie intense brilla dans les
yeux du roi. Marie dposa l'enfant dans les bras de la vieille nourrice
de Charles et s'avana vers le roi. Elle avait bien maigri. Elle tait
bien plie. Mais elle tait toujours belle de cette beaut douce et
comme efface qui tait son grand charme.

En voyant les ravages que le mal avait faits sur la figure du roi depuis
sa dernire visite, elle ne put retenir ses larmes. S'asseyant, elle
prit son amant sur ses genoux comme elle faisait dans leur maison de la
rue des Barrs, et elle l'treignit sans pouvoir prononcer une parole.

Cette fois, ce fut Charles qui s'effora de consoler Marie. Il semblait
avoir repris une dernire lueur d'nergie.

--Marie, coute-moi... je suis condamn, je vais mourir, demain, dans
quelques jours, aujourd'hui peut-tre...

--Charles, mon bon Charles, tu ne mourras pas! Ce sont les regrets qui
te donnent ces tristes ides!... Ah! maudits soient ceux qui t'ont
conseill, et que ce sang vers retombe sur leur tte...

--Non, Marie! Je suis perdu, je le sais! Peut-tre  ta prochaine visite
ne me trouveras-tu pas. Ne pleure pas. Ecoute-moi. Je veux que tu sois
heureuse encore et que tu vives... ne ft-ce que pour apprendre  cet
enfant  ne pas excrer ma mmoire...

--Charles! Tu me dchires le coeur!...

--Je sais, mon doux ange bien-aim... il le faut pourtant. Je t'ai
appele ce matin pour te donner mes dernires instructions, mes
ordres... Oui, s'il le faut, ce seront les ordres de ton roi!...

--Charles! mon amant! mon roi! ta volont m'est sacre!...

--Donc, pour la tranquillit de mes derniers jours, pour toi, ma chre
Marie, et aussi pour ce pauvre innocent, tu vas me jurer de m'obir
par-del ma mort...

Elle se prit  sangloter et, esprant le calmer, rpondit:

--Je te le jure, mon bon sire.

--Trs bien, dit le roi. Je te sais femme  tenir parole, mme quand tu
sauras ce que je vais te demander. coute, Marie. Quand je serai mort,
si tu es seule, tu seras en butte  mes ennemis qui voudront te faire
payer le seul bonheur que j'aie connu en ce monde...

--Qu'importe! s'cria la jeune femme, alarme par ce qu'elle prvoyait.
J'aime mieux souffrir, pourvu que je sois seule. Et puis, pourquoi
songerait-on  perscuter une pauvre femme qui ne demande que d'lever
son enfant!

--Ah! Marie, tu ne les connais pas. Peut-tre te ferait-on grce, 
toi... Mais l'enfant!... On redoutera les prtentions de ce pauvre petit
qui est de sang royal, on voudra l'carter... et la meilleure manire
d'carter les gens, vois-tu, c'est de les tuer!...

Marie Touchet eut un cri de terreur et demeura toute tremblante.

--On le tuera, Marie! si loin que tu ailles, si bien que tu te caches,
on l'empoisonnera... on l'gorgera.

--Tais-toi! oh! tais-toi!...

--La seule manire de le sauver, c'est de placer prs de toi et de lui
un homme fidle, brave et bon qui veillera sur vous deux parce qu'il en
aura le droit, parce qu'il sera ton mari!... Parmi tant de tratres qui
m'entourent, il est un gentilhomme que j'aime et que tu estimes  sa
valeur: c'est Entraigues... ce sera ton poux...

--Sire!... Charles!...

--C'est mon dsir suprme, dit le roi.

--O mon cher bien-aim! dit Marie d'une voix brise.

--C'est ma volont royale!...

--J'obirai, dit Marie dans un souffle. Oui, pour l'enfant, pour ton
fils... J'obirai!...

Le roi fit un signe  la nourrice qui ouvrit une porte.

Franois d'Entraigues parut.

--Approche, mon ami, dit Charles IX. Je veux te demander si tu es
dispos  tenir le serment que tu me fis hier.

--Je l'ai jur, sire, et je ne suis pas de ceux qui jurent par deux
fois.

--Tu me promis d'pouser la femme que je te dsignerais, d'adopter son
enfant comme la chair de ta propre chair...

--Sire, dit Entraigues, ds ce moment j'ai compris que vous me demandiez
de veiller sur la vie de votre fils en devenant aux yeux du monde, sinon
en fait, l'poux de Mme Marie... est-ce bien cela, sire?

--Oui, mon ami...

--J'ai jur, sire, que je tiendrai parole: je donnerai mon nom  celle
que vous avez aime; je la couvrirai du blason de ma famille; la force
de mon bras et les ressources de mon esprit je les emploierai  la
protger envers et contre tous ainsi que l'enfant royal qui m'est
confi...

Marie Touchet avait couvert ses yeux de son mouchoir et pleurait.

Le gentilhomme se tourna vers elle et ajouta:

--Ne craignez rien, madame... jamais je ne me prvaudrai de mon titre
d'poux, qui ne me donnera qu'un seul droit: celui de vous rendre la vie
douce et de vous faire un rempart contre les desseins des mchants...

C'tait un redoutable engagement que prenait l ce jeune homme--en toute
sincrit.

Peut-tre l'avenir allait-il chafauder sur ce serment des complications
dramatiques...

Charles IX, dans un mouvement de joie profonde, saisit la main de Marie
Touchet et la plaa dans celle d'Entraigues.

--Mes enfants, dit-il,--et ce mot, dans la bouche de ce mourant, n'tait
pas dplac--mes enfants, soyez bnis tous deux!

Alors il prit dans ses bras son fils, pauvre petit tre autour duquel
dj se tramaient peut-tre dans l'ombre des projets de mort; il le
serra sur sa maigre poitrine, l'embrassa, et le rendit enfin  Marie
Touchet.

--Marie, dit-il alors, je sens que mes jours sont compts; mon enfant,
fais-moi la grce de revenir ici tous les matins  partir d'aujourd'hui.

--Certes, mon bon Charles! Si je pouvais demeurer en ce chteau... te
soigner, te veiller... ah! je te gurirais!

Le roi secoua la tte...

--Entraigues, dit-il, accompagne-la... Car voici l'heure o madame ma
mre me vient voir.

Marie se jeta dans les bras du roi.

--A demain, dit Charles IX.

--A demain, rpondit Marie Touchet.

Aprs un dernier baiser, un dernier regard  son amant, elle sortit,
accompagne d'Entraigues.

Comme Marie Touchet tait monte dans sa voiture ferme, et comme
Entraigues se mettait en selle, il vit venir au loin un groupe de
cavaliers au galop.

La voiture de Marie Touchet s'branla.

Entraigues demeura un moment sur place pour voir quels taient ces
cavaliers si presss qui accouraient dans un nuage de poussire. En
tte de ce groupe, en avant de plus de cinquante pas, galopait un homme
qu'Entraigues ne tarda pas  reconnatre.

Il plit et murmura:

--Le roi de Pologne ici[2]!... Ah! maintenant je vois bien que Charles
va mourir, puisque les corbeaux accourent!

[Note 2: Le duc d'Anjou. On sait qu'Henri d'Anjou, frre de Charles,
tait mont, peu aprs la Saint-Barthlmy, sur le trne de Pologne.
On sait que, prvenu en toute hte par Catherine de Mdicis, de la fin
prochaine de Charles IX, il quitta secrtement la cour de Pologne
et arriva  Vincennes juste  temps pour voir mourir son frre, et
recueillir sa couronne sous le nom de Henri III.]

Alors, d'un temps de trot rapide, il rejoignit la voiture de Marie
Touchet et rentra avec elle dans Paris.

Charles IX tait demeur avec sa nourrice.

--Comme il ferait bon vivre! murmura-t-il. Oh! vivre dans la paix des
champs, n'tre plus roi, n'tre plus le misrable que je suis, ne plus
deviner les poignards dans l'ombre, ne plus redouter le poison dans le
pain que je mange. Oh! mon rve de roi!... Vivre! oh! vivre encore!...
Seigneur! un peu de paix, par piti!...

Deux larmes coulrent le long de ses joues amaigries.

--Madame la reine ne vient pas? demanda-t-il.

Non, Catherine de Mdicis ne venait pas, ce matin-l! Sans doute, elle
devait tre fort occupe, depuis que le cavalier aperu par Entraigues
tait entr au chteau.

--Couche-moi, nourrice, reprit Charles au bout d'un moment.

La vieille nourrice obit. Bientt, le roi fut install dans son grand
lit. Elle le borda maternellement. Il ferma les yeux.

--Il va mieux, songea la nourrice.

Lorsqu'il comprit qu'il tait seul, Charles IX ouvrit les yeux.

--Seul! murmura-t-il. Tout seul! Autour de moi, le silence, l'abandon!
plus de courtisans, plus de gardes! On sait que je vais mourir...

La solitude, en effet, tait profonde autour du roi. C'tait bien le
silence de l'abandon. Seule, la vieille nourrice venait de temps  autre
se pencher sur lui...

Pourtant, en prtant l'oreille, il semblait  Charles qu'il entendait
dans le chteau des bruits inaccoutums, un mouvement de va-et-vient de
gens empresss, une rumeur joyeuse, et-on dit! cette rumeur d'une foule
de courtisans qui s'empresse autour d'un roi...

Quelle tait donc cette Majest qu'on saluait ainsi, tandis que lui
demeurait seul, tout seul en prsence de la mort?...

Les heures s'coulrent.

La nourrice elle-mme ne venait plus: peut-tre l'avait-on carte afin
qu'elle ne pt renseigner le roi.

Vers le soir, Charles voulut se lever, il frappa sur un timbre. Il
appela. Personne ne vint.

Alors il voulut se lever seul, sans aide.

Mais il retomba sur son lit, et constata avec pouvante que ses forces,
depuis le matin, s'en taient alles.

Il demeura faible, baign d'une sueur froide, pris d'une angoisse
terrible. Il voulut crier, et ses lvres ne rendirent qu'un son rauque,
 peine intelligible.

--Mon Dieu! mon Dieu! rla-t-il. Est-ce que je vais mourir?

Il se souleva subitement, ses dents se mirent  claquer... la crise, la
redoutable crise qui l'avait si souvent terrass, s'abattait sur lui...

Les ombres du crpuscule envahissaient la chambre.

Charles, assis sur son lit, les jambes pendantes, d'un geste d'horreur,
repoussait de la main droite les spectres qui, peu  peu, envahissaient
la chambre, tandis que, de la main gauche, il cherchait  remonter la
couverture jusqu' son cou, comme pour se cacher.

--Du sang! gronda-t-il. Qui a rpandu tant de sang?... Grce! Qui donc
crie grce et piti?... Qui tes-vous? Est-ce toi, Coligny? Et toi,
Clermont, que veux-tu? Et toi. La Rochefoucauld? Et toi Chavaignes? Et
toi, La Force? Et toi, Pont? Et toi, Ramus? Et toi, Briquemaut? Et toi,
La Trmoille? Et toi, La Place? Et toi, Rohan? Que me voulez-vous? Et,
vous tous, pourquoi entrez-vous ici? Oh!... la chambre se remplit...
il y en a partout, partout, dans le couloir, dans la galerie, dans le
chteau, dans la cour... Ils montent! Ils viennent tous! Qui tes-vous?
Que voulez-vous? A moi! A moi! Oh! c'est affreux! Quoi! vous me voulez
tuer?... Quels effroyables gmissements! Quels cris d'agonie! Que sont
ces mugissements par les airs? Les cloches! Les cloches! Cela hurle dans
ma tte! Cela rugit! Assez! Arrtez! Grce!...

Charles IX se tut subitement. Sa voix, qui, peu  peu, s'tait enfle,
se termina par une plainte affreuse.

Alors, il prit sa tte  deux mains et pleura. Il murmurait:

--Mon Dieu! Mon Dieu! pardonnez-moi!

Tout  coup, il tendit ses bras dcharns vers cette foule de fantmes
qui l'entouraient.

--Pardon! oh! pardon!... Que de maldictions sur moi!

La nuit devenait sombre au-dehors. Mais la chambre s'tait claire de
flambeaux.

En effet, maintenant, des tres se glissaient vers ce lit o hoquetait
l'pouvantable agonie.. non pas des fantmes, mais des vivants... des
courtisans... le duc d'Anjou... et, toute noire, sinistre, effrayante,
Catherine de Mdicis!...

La vieille reine se pencha sur le lit et murmura:

--Mon fils...

De sa main glace, elle toucha le roi au front.

Charles IX jeta une stridente clameur d'pouvante, chercha  repousser
cette main, se souleva, les yeux hagards, fou de terreur, fou de
remords, il rejeta les couvertures...

Il eut un rle, un souffle:

--Du sang!...

Et, cette fois, ce n'tait pas une illusion!...

Il y avait rellement du sang dans ce lit! Les draps taient piqus de
petites taches rouges! Et c'tait du sang! Une affreuse transpiration
d'agonie et de dlire coulait sur le corps du mourant. Et c'tait du
sang! Charles IX suait du sang[3]. Sa poitrine tait  nu. De ses
ongles, il avait lacr sa chemise. Ses bras se tordaient, tordus par la
crise.

[Note 3: Historique.]

Et tous ceux qui taient l se regardrent avec des yeux d'pouvant et
d'horreur!

Cette poitrine tait rouge! Ces bras taient rouges! Rouges de sang!...

Catherine eut un recul terrible et ferma les yeux.

Deux secondes, un silence mortel pesa sur cette scne.

D'un rle plus rauque, d'une voix plus rude, Charles rpta son cri:

--Du sang!...

Et, tout  coup, sa bouche se convulsa, ses lvres se crisprent, et son
rire, le rire terrible, le rire funbre qui jetait l'pouvante dans les
mes, ce rire semblable  un hurlement grina, fusa, clata, se gonfla,
toujours plus fort, toujours plus sinistre...

Soudain, Charles se renversa... Mort!...

La reine se pencha, posa sa main sur la poitrine de Charles. Et cette
main devint toute rouge.

Alors, lentement, elle se releva, se tourna vers le duc d'Anjou, livide,
et, d'une treinte farouche de sa main sanglante, elle empoigna la
main de son fils bien-aim, la main d'Henry d'Anjou... et, d'une voix
clatante, d'une clameur de triomphe qui s'entendit au loin, cria:

--Messieurs!... Vive le roi!...



XLIX

LE PRINTEMPS DE MONTMORENCY

Revenant de vingt et un mois en arrire, nous reprenons nos hros au
point o nous les avons laisss, c'est--dire entrant au chteau de
Montmorency,  l'aube du 25 aot 1572.

On n'a peut-tre pas oubli qu'aprs son enqute  Margency, enqute qui
tablissait d'une manire clatante l'innocence de Jeanne de Piennes,
le marchal avait command  son intendant d'amnager toute une aile du
chteau pour deux princesses qu'il comptait hberger. C'est dans cette
partie du chteau que furent installes Lose et Jeanne de Piennes.

Le marchal voulait entreprendre de sauver la raison de celle qu'il
avait adore, qu'il adorait encore, et il imaginait de frapper vivement
l'esprit de la pauvre folle en la conduisant un jour  Margency...

Mais, un devoir plus immdiat sollicita son courage et son dvouement.
A peine Jeanne et sa fille furent-elles installes qu'il fit sonner
le tocsin du manoir. Il ordonna  son capitaine d'armes de fermer les
portes, de lever les ponts-levis, de faire couler dans les fosss les
eaux qui en taient dtournes en temps de paix, de faire charger les
vingt-quatre pices d'artillerie, d'armer en guerre les quatre cents
hommes de la garnison, enfin, de tout prparer pour soutenir au besoin
un long sige.

En mme temps, il envoyait des estafettes dans plusieurs directions.

Franois de Montmorency eut un entretien avec le chevalier de
Pardaillan. Les dernires rsolutions y furent prises.

Le 25 aot 1572, vers trois heures, il y avait prs du chteau deux
mille quatre cents cavaliers bien montes, bien arms. Ce corps de
cavalerie fut divis en deux brigades, fortes chacune de douze cents
hommes.

Le marchal prit le commandement de l'une; Pardaillan fut mis  la tte
de l'autre.

Puis, chacun d'eux s'lana dans une direction diffrente; et ces deux
hommes, qui laissaient derrire eux tout ce qu'ils aimaient au monde,
partirent sans regrets apparents pour remplir un devoir d'humanit.

Le marchal s'lana vers Pontoise; de l, il battit le pays jusqu'
Magny, puis poussa droit au nord et arriva jusqu' Beauvais. Partout o
il passait, il rassemblait ceux qui taient en tat de porter les armes,
leur parlait fortement, leur racontait les horreurs de Paris, et enfin
les dcidait  s'opposer, les armes  la main,  toute tentative de
massacre.

L o les ordres de Catherine taient dj arrivs, l o on commenait
 tuer, il fondait tout  coup sur les massacreurs, faisait jeter en
prison les plus enrags et dcrtait que tout homme pris  violenter,
molester ou piller, serait pendu haut et court, sans procs.

Pendant un mois, il battit la campagne, inspirant partout une terreur
salutaire aux trop fervents catholiques.

Pardaillan oprait de son ct. mais avec plus de fougue encore et de
rapidit. Pendant deux mois, il ne laissa pas un point inexplor dans
les pays qu'il traversa.

De L'Isle-Adam, o il se dirigea tout d'abord, Pardaillan bondit jusqu'
Luzarches; de l, il remonta  Senlis, traversa Crpy, allant, revenant,
courant  l'est,  l'ouest, entra en coup de foudre  Compigne et
poussa jusqu' Noyon dans une course audacieuse.

Alors, obliquant  gauche, il redescendit sur Montdidier, et, par
Crvecoeur, gagna enfin Beauvais o le marchal avait tabli ses
quartiers.

Cette campagne, faite de marches et de contre-marches, avait dur trois
mois.

Grce donc au marchal de Montmorency et au chevalier de Pardaillan,
toute cette province fut exempte des horreurs qui s'abattirent sur
presque tout le reste du royaume.

Au bout de ces trois mois, le calme s'tait compltement rtabli. Mais
le marchal, pendant un mois encore, promena sa petite arme pour
achever d'intimider les forcens.

Ce ne fut que le soir du 29 dcembre par un temps de neige, que le
marchal rentra dans son manoir. Le 6 janvier, il licencia son arme.

L'hiver s'coula paisiblement.

Le mariage de Pardaillan et de Lose avait t fix au mois d'avril, sur
la prire de Franois.

Pendant la campagne du marchal et du chevalier, la sant de Jeanne
de Piennes avait achev de se rtablir. Sa beaut tait redevenue
clatante; toute pleur avait disparu; cette ombre de mlancolie, qui
couvrait son visage  l'poque o on l'appelait encore la Dame en noir,
s'tait dissipe. C'tait dans ses yeux et sur ses lvres un soupir de
bonheur.

Hlas! ce bonheur n'tait qu'un rve!

C'est  son rve que souriait la pauvre dmente...

Quant  Lose, la blessure qu'elle avait reue de Maurevert sur la
colline de Montmartre s'tait cicatrise moins promptement qu'on
n'aurait pu s'y attendre, il est vrai; mais enfin, lorsque le marchal
et le chevalier taient rentrs au chteau, il n'y avait plus qu'une
lgre trace rose indiquant que Lose avait t frappe l.

Sa sant,  elle aussi, s'tait rtablie. Elle avait mme pris une bonne
mine qu'elle n'avait jamais eue. L'incarnat de ses lvres, l'animation
extraordinaire de son teint tonnrent le marchal. Il est vrai que,
parfois, elle devenait soudain d'une pleur mortelle et se mettait
 grelotter; mais cela durait deux minutes, et ne pouvait paratre
alarmant.

En mme temps, le caractre de la jeune fille se transformait.

Elle avait toujours t un peu mlancolique; elle devint d'une gaiet
dont les clats, par moments, amenrent de soudaines pouvantes dans
l'me du chevalier.

Seulement, lorsqu'elle tait seule, elle croisait quelquefois ses mains
sur sa poitrine, et murmurait:

J'ai l un feu qui me brle, et lentement me consume...

Le 25 avril, devant toute la seigneurie de la province, tandis que les
cloches de Montmorency sonnaient, et que les canons faisaient entendre
des salves joyeuses, le contrat de mariage fut sign dans la grande
salle d'honneur du chteau.

La veille, le marchal dit  Pardaillan:

--Mon cher fils, voici les lettres et documents qui vous font matre
et seigneur du comt de Margency... Prenez-les comme un gage de mon
affection et de ma gratitude...

--Monseigneur, c'est un souvenir de tendresse et d'admiration que
je veux offrir  celui qui fut mon matre, et me lgua le nom de
Pardaillan. Pauvre, sans sou ni maille, sans terres, n'ayant pour tout
bien au monde que ce nom, je dsire, en m'unissant  l'ange que vous me
donnez, m'appeler seulement le chevalier de Pardaillan... Plus tard,
monseigneur, il conviendra peut-tre que je m'appelle le comte de
Margency.

Ceci fut dit avec une belle simplicit d'orgueil que le marchal
comprit. Il serra le chevalier dans ses bras, et, sans insister, referma
les parchemins dans un coffre.

Devant le bailli qui procdait au contrat, devant la foule des seigneurs
accourus, le chevalier fut donc purement et simplement: le chevalier de
Pardaillan.

La crmonie fut suivie d'un de ces festins somptueux comme seul un
Montmorency pouvait en offrir  de tels htes.

Le soir, les invits repartirent.

En effet, le mariage devait se faire  l'glise, en la plus stricte
intimit, vu le deuil du jeune poux.

Le matin du 26 avril se leva enfin.

Ce fut une radieuse journe de printemps. Les cerisiers taient en
fleur; les haies embaumaient; les bois d'alentour se couvraient d'une
verdure tendre; la campagne parseme de bouquets--pommiers blancs,
poudrs  frimas--saturs de parfums--lilas, violettes, muguet--la
campagne si douce et si plaisante  l'oeil, en ces jours o le monde
renat, offrait le spectacle et le charme d'un jardin comme timide et
frileux encore. Cette journe passa comme un doux songe d'amour.

Le marchal, pourtant, paraissait assig de sombres souvenirs... C'est
que cette date du 26 avril tait  jamais grave dans son coeur. Vingt
ans avant, la nuit du 26 avril, en la chapelle de Margency, s'tait
consomme son union avec Jeanne de Piennes! Et, en cette mme nuit, il
tait parti pour Throuanne... pour la guerre... pour l'inconnu... pour
le malheur!...

Le soir vint. Onze heures sonnrent.

Le marchal avait revtu son costume, semblable  celui qu'il portait le
26 avril de l'an 1553. Il donna le signal du dpart: en effet, ce n'est
pas dans la chapelle du chteau que devait s'accomplir la crmonie...
Lose et Jeanne furent places dans une voiture. Le marchal et
Pardaillan montrent  cheval. On partit. On suivit la route sous un
clair de lune d'une douceur infinie, et, enfin, on s'arrta devant une
pauvre petite glise:

La chapelle de Margency, comme vingt ans avant!

Le mariage de minuit, comme vingt ans avant!

Presque les mmes personnages!... Quelques paysans... et prs de
l'autel, une vieille, trs vieille femme qui pleurait, nourrice de
Jeanne! Le prtre commena son office.

Pardaillan et Lose, l'un prs de l'autre, se tenaient par la main;
leurs yeux ne se quittaient pas; et, dans ce double regard qui se
croisait, il y avait comme de l'extase.

Le marchal, avec une poignante anxit suivait sur le visage Jeanne
l'effet de cette scne. La mmoire allait-elle se rveiller? La raison
allait-elle revenir? La martyre pourrait-elle donc entrevoir un peu de
bonheur?...

Les anneaux furent changes.

Le prtre pronona les formules sacramentelles.

Lose et Pardaillan taient unis!...

Alors, comme autrefois Jeanne et, Franois s'taient  cette minute mme
tourns vers le sire de Piennes Pour demander sa bndiction suprme,
d'un mme mouvement instinctif et gracieux, les deux poux se tournrent
vers la pauvre folle, et, ples tous deux de leur bonheur infini,
s'inclinrent doucement, ployrent le genoux...

Dans le trajet de Montmorency  Margency, Jeanne de Piennes tait
demeure indiffrente, loin de ce monde, aux prises avec les penses
obscures qui voluaient dans les tnbres de son esprit.

Pendant la crmonie, elle tint ses regards fixes tantt sur le prtre,
tantt sur cette vieille femme qui pleurait non loin d'elle. A un
moment, elle passa ses mains sur son front, ses lvres s'agitrent... un
prodigieux travail se faisait dans cette pauvre cervelle... Tout  coup,
elle vit Lose et le chevalier, qui s'inclinaient devant elle.

--O suis-je? balbutia-t-elle.

--Jeanne! Jeanne! supplia Franois d'une voix ardente.

--Ma mre!... murmura Lose en levant sur elle son beau regard noy de
larmes.

La folle se dressa toute droite. Pendant deux secondes qui furent
longues comme des heures, dans le silence plein d'angoisse qui rgnait
dans l'glise, elle contempla tout ce qui l'entourait.

Sa voix, de nouveau, se fit entendre, plus distincte, plus affermie:

--L'glise de Margency... l'autel... Qui est l? ma fille?... oh!...
est-ce bien toi, Franois?... Est-ce que je rve?... Non... je suis
morte et je vois ces choses du fond de la tombe!...

--Jeanne!...

--Ma mre!...

Ce double cri retentit dans l'glise, dchirant, terrible, pouvant.

Jeanne avait rpt:

Morte!

Et, en mme temps qu'elle prononait ce mot, elle tait tombe  la
renverse dans le fauteuil, comme jadis le sire de Piennes, son pre. Un
instant, ses bras essayrent de se soulever comme pour bnir les
tres qui sanglotaient autour d'elle... puis ses yeux s'ouvrirent et
s'attachrent  Franois... un cleste rayonnement d'amour intense et de
bonheur surhumain jaillit de ces yeux... et ce fut tout!...

Franois, avec un atroce sanglot de dsespoir, la saisit dans ses
bras... la tte de Jeanne retomba mollement sur son paule... C'tait
fini!...

Alors. la voix grave du vieillard qui venait d'officier l'union de Lose
et Pardaillan s'leva, solennelle te tremblante:

--Mon Dieu, recevez dans votre sein celle qui vient  vous.

Un mois aprs cette scne, par un beau soir de mai, comme le soleil
se couchait dans une gloire pourpre Franois de Montmorency, en grand
deuil, l'me noye de regrets, se promenant dans le jardin du chteau.
Il s'assit sur un banc de pierre, qu'ombrageait un norme buisson de
chvrefeuille.

Dans une alle lointaine, il vit passer un couple qui marchait lentement
parmi les fleurs, parmi les parfums du soir, dans l'auguste srnit de
ce beau crpuscule.

Pardaillan et Lose s'arrtrent enlacs; ils changrent un long
baiser, et leur amour paraissait infini, suave, parfum comme la
radieuse et sereine nature qui les enveloppait de ses caresses.

Les yeux du marchal s'emplirent de larmes, il laissa tomber sa tte
dans ses deux mains, et murmura:

O mes enfants, aimez-vous, soyez heureux! Comme Lose est fivreuse
depuis quelques jours!... comme ses yeux brillent d'un clat funeste!...
Est-ce que je n'ai pas assez pay ma dette au malheur? Est-ce que je
vais souffrir encore?... Oh! non!... non!... Enfants, chers enfants,
pour tant d'infortune et de tristesse, soyez heureux!...

Il releva la tte... regarda au loin la vision adorable des deux
amoureux qui s'taient remis en marche, lents, onduleux, enlacs... Dans
l'ombre ils semblrent ne former qu'un seul tre... Puis ils disparurent
au dtour d'un massif de roses.

Alors, un sourire consolateur erra sur les lvres de Franois de
Montmorency.

Il se leva pour les voir encore, et il murmura le mot qui rsume tout le
doute et toute l'esprance des hommes:

Qui sait?... Peut-tre!...



TABLE

  I.--O une minute de joie fait plus que dix-sept annes de misre.
  II.--O la promesse de Pardaillan pre est tenue par matre Gilles.
  III.--L'astrologue.
  IV.--Ordre du roi.
  V.--L'orage gronde.
  VI.--L'orage gronde (suite).
  VII.--Premier coup de foudre.
  VIII.--Gillot.
  IX,--Panigarola.
  X.--O tout le monde se trouve heureux.
  XI.--Entrevue de Damville et de Pardaillan.
  XII.--O Maurevert joue un rle important.
  XIII.--Le Temple.
  XIV.--La reine Margot.
  XV.--L'escadron volant de la reine.
  XVI.--L'escadron volant de la reine (suite).
  XVII.--Le moine.
  XVIII.--Les fiancs.
  XIX.--Les ribaudes.
  XX.--La dernire farce de l'oncle Gilles.
  XXI.--Dieu le veut!
  XXII.--Le cimetire des SS Innocents.
  XXIII.--Les amours de Pipeau.
  XXIV.--L'amiral Coligny.
  XXV.--La nuit terrible.
  XXVI.--La chambre de torture.
  XXVII.--Le messie de la Sainte-Inquisition.
  XXVIII.--tonnement de Montluc; suite des amours de Pipeau et
  nouvelle ruine de Catho.
  XXIX.--Ce qu'il y avait dans le silence.
  XXX.--Les mystres de la rincarnation.
  XXXI.--La mcanique.
  XXXII.--Des visages penches sur la nuit.
  XXXIII.--Le roi qui rit.
  XXXIV.--Entre de Catho dans la gloire.
  XXXV.--Lions dchans.
  XXXVI.--Ici l'on tue.
  XXXVII.--La marche au gibet.
  XXXVIII.--Parole mmorable de Bme.
  XXXIX.--Le dimanche 24 aot 1572, fte de la Saint-Barthlmy.
  XL.--Profils de gargouilles.
  XLI.--Visions tragiques.
  XLII.--L'oasis.
  XLIII.--...que des chiens dvorants se disputaient entre eux...
  XLIV.--Entre le ciel et la terre.
  XLV.--Comme  Throuanne.
  XLVI.--Les Titans.
  XLVII.--La bonne tape.
  XLVIII.--Sue sanglante.
  XLIX.--Le printemps de Montmorency.





End of the Project Gutenberg EBook of Les Pardaillan 02, L'pope d'amour
by Michel Zvaco

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