The Project Gutenberg EBook of Clotilde Martory, by Hector Malot

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Title: Clotilde Martory

Author: Hector Malot

Release Date: August 31, 2004 [EBook #13336]

Language: French

Character set encoding: ASCII

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CLOTILDE MARTORY ***




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CLOTILDE MARTORY

PAR HECTOR MALOT



_AVERTISSEMENT_


_M. Hector Malot qui a fait paraitre, le 20 mai 1859, son premier roman_
"LES AMANTS", _va donner en octobre prochain son soixantieme volume_
"COMPLICES"; _le moment est donc venu de reunir cette oeuvre
considerable en une collection complete, qui par son format, les soins
de son tirage, le choix de son papier, puisse prendre place dans une
bibliotheque, et par son prix modique soit accessible a toutes les
bourses, meme les petites._

_Pendant cette periode de plus de trente annees, Hector Malot a touche
a toutes les questions de son temps; sans se limiter a l'avance dans
un certain nombre de sujets ou de tableaux qui l'auraient borne, il a
promene le miroir du romancier sur tout ce qui merite d'etre etudie,
allant des petits aux grands, des heureux aux miserables, de Paris a la
Province, de la France a l'Etranger, traversant tous les mondes, celui
de la politique, du clerge, de l'armee, de la magistrature, de l'art, de
la science, de l'industrie, meritant que le poete Theodore de Banville
ecrivit de lui "que ceux qui voudraient reconstituer l'histoire intime
de notre epoque devraient l'etudier dans son oeuvre"._

_Il nous a paru utile que cette oeuvre etendue, qui va du plus
dramatique au plus aimable, tantot douce ou tendre, tantot passionnee ou
justiciaire, mais toujours forte, toujours sincere, soit expliquee,
et qu'il lui soit meme ajoute une cle quand il en est besoin. C'est
pourquoi nous avons demande a l'auteur d'ecrire sur chaque roman une
notice que nous placerons a la fin du volume. Quand il ne prendra pas la
parole lui-meme, nous remplacerons cette notice par un article critique
sur le roman publie au moment ou il a paru, et qui nous paraitra
caracteriser le mieux le livre ou l'auteur._

_Jusqu'a l'achevement de cette collection, un volume sera mis en vente
tous les mois._

L'editeur,

E.F._

CLOTILDE

MARTORY

I



Quand on a passe six annees en Algerie a courir apres les Arabes, les
Kabyles et les Marocains, on eprouve une veritable beatitude a se
retrouver au milieu du monde civilise.

C'est ce qui m'est arrive en debarquant a Marseille. Parti de France en
juin 1845, je revenais en juillet 1851. Il y avait donc six annees que
j'etais absent; et ces annees-la, prises de vingt-trois a vingt-neuf
ans, peuvent, il me semble, compter double. Je ne mets pas en doute la
legende des anachoretes, mais je me figure que ces sages avaient depasse
la trentaine, quand ils allaient chercher la solitude dans les deserts
de la Thebaide. S'il est un age ou l'on eprouve le besoin de s'ensevelir
dans la continuelle admiration des oeuvres divines, il en est un aussi
ou l'on prefere les distractions du monde aux pratiques de la penitence.
Je suis precisement dans celui-la.

A peine a terre je courus a la Cannebiere. Il soufflait un mistral a
decorner les boeufs, et des nuages de poussiere passaient en tourbillons
pour aller se perdre dans le vieux port. Je ne m'en assis pas moins
devant un cafe et je restai plus de trois heures accoude sur ma table,
regardant, avec la joie du prisonnier echappe de sa cage, le mouvement
des passants qui defilaient devant mes yeux emerveilles. Le va-et-vient
des voitures tres-interessant; l'accent provencal harmonieux et doux;
les femmes, oh! toutes ravissantes; plus de visages voiles; des pieds
chausses de bottines souples, des mains finement gantees, des chignons,
c'etait charmant.

Je ne connais pas de sentiment plus miserable que l'injustice, et
j'aurais vraiment honte d'oublier ce que je dois a l'Algerie; ma croix
d'abord et mon grade de capitaine, puis l'experience de la guerre avec
les emotions de la poursuite et de la bataille.

Mais enfin tout n'est pas dit quand on est capitaine de chasseurs et
decore, et l'on n'a pas epuise toutes les emotions de la vie quand on a
eu le plaisir d'echanger quelques beaux coups de sabre avec les Arabes.
Oui, les nuits lumineuses du desert sont admirables. Oui, le _rapport_
est interessant... quelquefois. Mais il y a encore autre chose au monde.

Si comme toi, cher ami, j'avais le culte de la science; si comme toi
je m'etais jure de mener a bonne fin la triangulation de l'Algerie;
si comme toi j'avais parcouru pendant plusieurs annees l'Atlas dans
l'esperance d'apercevoir les montagnes de l'Espagne, afin de reprendre
et d'achever ainsi les travaux de Biot et d'Arago sur la mesure du
meridien, sans doute je serais desole d'abandonner l'Afrique.

Quand on a un pareil but il n'y a plus de solitude, plus de deserts, on
marche porte par son idee et perdu en elle. Qu'importe que les villages
qu'on traverse soient habites par des guenons ou par des nymphes, ce
n'est ni des nymphes ni des guenons qu'on a souci. Est-ce que dans notre
expedition de Sidi-Brahim tu avais d'autre preoccupation que de savoir
si l'atmosphere serait assez pure pour te permettre de reconnaitre la
sierra de Grenade? Et cependant je crois que nous n'avons jamais ete en
plus serieux danger. Mais tu ne pensais ni au danger, ni a la faim, ni
a la soif, ni au chaud; et quand nous nous demandions avec une certaine
inquietude si nous reverrions jamais Oran, tu te demandais, toi, si la
brume se dissiperait.

Malheureusement, tous les officiers de l'armee francaise, meme ceux de
l'etat-major, n'ont pas cette passion de la science, et au risque de
t'indigner j'avoue que j'ignore absolument les entrainements et les
delices de la triangulation; la mesure elle-meme du meridien me laisse
froid; et j'aurais pu, en restant deux jours de plus en Afrique,
prolonger l'arc francais jusqu'au grand desert que cela ne m'eut pas
retenu.

--Cela est inepte, vas-tu dire, grossier et stupide.

--Je ne m'en defends pas, mais que veux-tu, je suis ainsi.

--Qu'es-tu alors? une exception, un monstre?

--J'espere que non.

--Si la guerre ne te suffit pas, si la science ne t'occupe pas, que te
faut-il?

--Peu de chose.

--Mais encore?

La reponse a cet interrogatoire serait difficile a risquer en
tete-a-tete, et me causerait un certain embarras, peut-etre meme me
ferait-elle rougir, mais la plume en main est comme le sabre, elle donne
du courage aux timides.

--Je suis... je suis un animal sentimental.

Voila le grand mot lache, a lui seul il explique pourquoi j'ai ete si
heureux de quitter l'Afrique et de revenir en France.

De la, il ne faut pas conclure que je vais me marier et que j'ai deja
fait choix d'une femme, dont le portrait va suivre.

Ce serait aller beaucoup trop vite et beaucoup trop loin. Jusqu'a
present, je n'ai pense ni au mariage ni a la paternite, ni a la famille,
et ce n'est ni d'un enfant, ni d'un interieur que j'ai besoin pour me
sentir vivre.

Le mariage, je n'en ai jamais eu souci; il en est de cette fatalite
comme de la mort, on y pense pour les autres et non pour soi; les autres
doivent mourir, les autres doivent se marier, nous, jamais.

Les enfants n'ont ete jusqu'a ce jour, pour moi, que de jolies petites
betes roses et blondes, surtout les petites filles, qui sont vraiment
charmantes avec une robe blanche et une ceinture ecossaise: ca remplace
superieurement les kakatoes et les perruches.

Quant a la famille, je ne l'accepterais que sans belle-mere, sans
beau-pere, sans beau-frere ou belle-soeur, sans cousin ni _cousine_, et
alors ces exclusions la reduisent si bien, qu'il n'en reste rien.

Non, ce que je veux est beaucoup plus simple, ou tout au moins beaucoup
plus primitif,--je veux aimer, et, si cela est possible, je veux etre
aime.

Je t'entends dire que pour cela je n'avais pas besoin de quitter
l'Afrique et que l'amour est de tous les pays, mais par hasard il se
trouve que cette verite, peut-etre generale, ne m'est pas applicable
puisque je suis un animal sentimental. Or, pour les animaux de cette
espece, l'amour n'est point une simple sensation d'epiderme, c'est
au contraire la grande affaire de leur vie, quelque chose comme la
metamorphose que subissent certains insectes pour arriver a leur complet
developpement.

J'ai passe six annees en Algerie, et la femme qui pouvait m'inspirer un
amour de ce genre, je ne l'ai point rencontree.

Sans doute, si je n'avais voulu demander a une maitresse que de la
beaute, j'aurais pu, tout aussi bien que tant d'autres, trouver ce que
je voulais. Mais, apres? Ces liaisons, qui n'ont pour but qu'un plaisir
de quelques instants, ne ressemblent en rien a l'amour que je desire.

Maintenant que me voici en France, serai-je plus heureux? Je l'espere
et, a vrai dire meme, je le crois, car je ne me suis point fait un ideal
de femme impossible a realiser. Brune ou blonde, grande ou petite, peu
m'importe, pourvu qu'elle me fasse battre le coeur.

Si ridicule que cela puisse paraitre, c'est la en effet ce que je veux.
Je conviens volontiers qu'un monsieur qui, en l'an de grace 1851, dans
un temps prosaique comme le notre, demande a ressentir "les orages du
coeur" est un personnage qui prete a la plaisanterie.

Mais de cela je n'ai point souci. D'ailleurs, parmi ceux qui seraient
les premiers a rire de moi si je faisais une confession publique,
combien en trouverait-on qui ne se seraient jamais laisse entrainer par
les joies ou par les douleurs de la passion! Dieu merci, il y a encore
des gens en ce monde qui pensent que le coeur est autre chose qu'un
organe conoide creux et musculaire.

Je suis de ceux-la, et je veux que ce coeur qui me bat sous le sein
gauche, ne me serve pas exclusivement a pousser le sang rouge dans mes
arteres et a recevoir le sang noir que lui rapportent mes veines.

Mes desirs se realiseront-ils? Je n'en sais rien.

Mais il suffit que cela soit maintenant possible, pour que deja je me
sente vivre.

Ce qui arrivera, nous le verrons. Peut-etre rien. Peut-etre quelque
chose au contraire. Et j'ai comme un pressentiment que cela ne peut pas
tarder beaucoup. Donc, a bientot.

Un voyage au pays du sentiment, pour toi cela doit etre un voyage
extraordinaire et fantastique,--en tous cas il me semble que cela doit
etre aussi curieux que la decouverte du Nil blanc.

Le Nil, on connaitra un jour son cours; mais la femme, connaitra-t-on
jamais sa marche? Saura-t-on d'ou elle vient, ou elle va?



II

En me donnant Marseille pour lieu de garnison, le hasard m'a envoye en
pays ami, et nulle part assurement je n'aurais pu trouver des relations
plus faciles et plus agreables.

Mon pere, en effet, a ete prefet des Bouches-du-Rhone pendant les
dernieres annees de la Restauration, et il a laisse a Marseille, comme
dans le departement, des souvenirs et des amities qui sont toujours
vivaces.

Pendant les premiers jours de mon arrivee, chaque fois que j'avais a me
presenter ou a donner mon nom, on m'arretait par cette interrogation:

--Est-ce que vous etes de la famille du comte de Saint-Neree qui a ete
notre prefet?

Et quand je repondais que j'etais le fils de ce comte de Saint-Neree,
les mains se tendaient pour serrer la mienne.

--Quel galant homme!

--Et bon, et charmant.

--Quel homme de coeur!

Un veritable concert de louanges dans lequel tout le monde faisait sa
partie, les grands et les petits.

Il est assez probable que mon pere ne me laissera pas autre chose que
cette reputation, car s'il a toujours ete l'homme aimable et loyal que
chacun prend plaisir a se rappeler, il ne s'est jamais montre, par
contre, bien soigneux de ses propres affaires, mais j'aime mieux cette
reputation et ce nom honore pour heritage que la plus belle fortune. Il
y a vraiment plaisir a etre le fils d'un honnete homme, et je crois que
dans les jours d'epreuves, ce doit etre une grande force qui soutient et
preserve.

En attendant que ces jours arrivent, si toutefois la mauvaise chance
veut qu'ils arrivent pour moi, le nom de mon pere m'a ouvert les
maisons les plus agreables de Marseille et m'a fait retrouver enfin ces
relations et ces plaisirs du monde dont j'ai ete prive pendant six ans.
Depuis que je suis ici, chaque jour est pour moi un jour de fete, et je
connais deja presque toutes les villas du Prado, des Aygalades, de la
Rose. Pendant la belle saison, les riches commercants n'habitent pas
Marseille, ils viennent seulement en ville au milieu de la journee pour
leurs affaires; et leurs matinees et leurs soirees ils les passent a la
campagne avec leur famille. Celui qui ne connaitrait de Marseille
que Marseille, n'aurait qu'une idee bien incomplete des moeurs
marseillaises. C'est dans les riches chateaux, les villas, les bastides
de la banlieue qu'il faut voir le negociant et l'industriel; c'est dans
le cabanon qu'il faut voir le boutiquier et l'ouvrier. J'ai visite peu
de cabanons, mais j'ai ete recu dans les chateaux et les villas
et veritablement j'ai ete plus d'une fois ebloui du luxe de leur
organisation. Ce luxe, il faut le dire, n'est pas toujours de tres-bon
gout, mais le gout et l'harmonie n'est pas ce qu'on recherche.

On veut parler aux yeux avant tout et parler fort. N'a de valeur que ce
qui coute cher. Volontiers on prend l'etranger par le bras, et avec une
apparente bonhomie, d'un air qui veut etre simple, on le conduit devant
un mur quelconque:--Voila un mur qui n'a l'air de rien et cependant il
m'a coute 14,000 francs; je n'ai economise sur rien. C'est comme pour
ma villa, je n'ai employe que les meilleurs ouvriers, je les payais 10
francs par jour; rien qu'en ciment ils m'ont depense 42,000 francs.
Aussi tout a ete soigne et autant que possible amene a la perfection. Ce
parquet est en bois que j'ai fait venir par mes navires de Guatemala, de
la cote d'Afrique et des Indes; leur reunion produit une chose unique en
son genre; tandis que le salon de mon voisin Salary chez qui vous diniez
la semaine derniere lui coute 2 ou 3,000 francs parce qu'il est en
simple parqueterie de Suisse, le mien m'en coute plus de 20,000.

Mais ce n'est pas pour te parler de l'ostentation marseillaise que je
t'ecris; il y aurait vraiment cruaute a detailler le luxe et le confort
de ces chateaux a un pauvre garcon comme toi vivant dans le desert et
couchant souvent sur la terre nue; c'est pour te parler de moi et d'un
fait qui pourrait bien avoir une influence decisive sur ma vie.

Hier j'etais invite a la soiree donnee a l'occasion d'un mariage, le
mariage de mademoiselle Bedarrides, la fille du riche armateur, avec le
fils du maire de la ville. Bien que la villa Bedarrides soit une
des plus belles et des plus somptueuses (c'est elle qui montre
orgueilleusement ses 42,000 francs de ciment et son parquet de 20,000),
on avait eleve dans le jardin une vaste tente sous laquelle on devait
danser. Cette construction avait ete commandee par le nombre des invites
qui etait considerable. Il se composait d'abord de tout ce qui a un nom
dans le commerce marseillais, l'industrie et les affaires, c'etait la
le cote de la jeune femme et de sa famille, puis ensuite il comprenait
ainsi tout ce qui est en relations avec la municipalite--cote du mari.
En realite, c'etait le _tout-Marseille_ beaucoup plus complet que ce
qu'on est convenu d'appeler le _tout-Paris_ dans les journaux. Il
y avait la des banquiers, des armateurs, des negociants, des hauts
fonctionnaires, des Italiens, des Espagnols, des Grecs, des Turcs, des
Egyptiens meles a de petits employes et a des boutiquiers, dans une
confusion curieuse.

Retenu par le general qui avait voulu que je vinsse avec lui, je
n'arrivai que tres-tard. Le bal etait dans tout son eclat, et le coup
d'oeil etait splendide: la tente etait ornee de fleurs et d'arbustes
au feuillage tropical et elle ouvrait ses bas cotes sur la mer qu'on
apercevait dans le lointain miroitant sous la lumiere argentee de la
lune. C'etait feerique avec quelque chose d'oriental qui parlait a
l'imagination.

Mais je fus bien vite ramene a la realite par l'oncle de la mariee, M.
Bedarrides jeune, qui voulut bien me faire l'honneur de me prendre par
le bras, pour me promener avec lui.

--Regardez, regardez, me dit-il, vous avez devant vous toute la fortune
de Marseille, et si nous etions encore au temps ou les corsaires
barbaresques faisaient des descentes sur nos cotes, ils pourraient
operer ici une razzia generale qui leur payerait facilement un milliard
pour se racheter.

Je parvins a me soustraire a ces plaisanteries financieres et j'allai me
mettre dans un coin pour regarder la fete a mon gre, sans avoir a subir
des reflexions plus ou moins spirituelles.

Qui sait? Parmi ces femmes qui passaient devant mes yeux se trouvait
peut-etre celle que je devais aimer. Laquelle?

Cette idee avait a peine effleure mon esprit, quand j'apercus, a
quelques pas devant moi, une jeune fille d'une beaute saisissante.
Pres d'elle etait une femme de quarante ans, a la physionomie et a la
toilette vulgaires. Ma premiere pensee fut que c'etait sa mere.

Mais a les bien regarder toutes deux, cette supposition devenait
improbable tant les contrastes entre elles etaient prononces. La jeune
fille, avec ses cheveux noirs, son teint mat, ses yeux profonds et
veloutes, ses epaules tombantes, etait la distinction meme; la vieille
femme, petite, replete et couperosee, n'etait rien qu'une vieille femme;
la toilette de la jeune fille etait charmante de simplicite et de bon
gout; celle de son chaperon etait ridicule dans le pretentieux et le
cherche.

Je restai assez longtemps a la contempler, perdu dans une admiration
emue; puis, je m'approchai d'elle pour l'inviter. Mais force de faire un
detour, je fus prevenu par un grand jeune homme lourdaud et timide, gene
dans son habit (un commis de magasin assurement), qui l'emmena a l'autre
bout de la chambre.

Je la suivis et la regardai danser. Si elle etait charmante au repos,
dansant elle etait plus charmante encore. Sa taille ronde avait une
souplesse d'une grace feline; elle eut marche sur les eaux tant sa
demarche etait legere.

Quelle etait cette jeune fille? Par malheur, je n'avais pres de moi
personne qu'il me fut possible d'interroger.

Lorsqu'elle revint a sa place, je me hatai de m'approcher et je
l'invitai pour une valse, qu'elle m'accorda avec le plus delicieux
sourire que j'aie jamais vu.

Malheureusement, la valse est peu favorable a la conversation; et
d'ailleurs, lorsque je la tins contre moi, respirant son haleine,
plongeant dans ses yeux, je ne pensai pas a parler et me laissai
emporter par l'ivresse de la danse.

Lorsque je la quittai apres l'avoir ramenee, tout ce que je savais
d'elle, c'etait qu'elle n'etait point de Marseille, et qu'elle avait ete
amenee a cette soiree par une cousine, chez laquelle elle etait venue
passer quelques jours.

Ce n'etait point assez pour ma curiosite impatiente. Je voulus savoir
qui elle etait, comment elle se nommait, quelle etait sa famille; et je
me mis a la recherche de Marius Bedarrides, le frere de la mariee, pour
qu'il me renseignat; puisque cette jeune fille etait invitee chez lui,
il devait la connaitre.

Mais Marius Bedarrides, peu sensible au plaisir de la danse, etait au
jeu. Il me fallut le trouver; il me fallut ensuite le detacher de sa
partie, ce qui fut long et difficile, car il avait la veine, et nous
revinmes dans la tente juste au moment ou la jeune fille sortait.

--Je ne la connais pas, me dit Bedarrides, mais la dame qu'elle
accompagne est, il me semble, la femme d'un employe de la mairie. C'est
une invitation de mon beau-frere. Par lui nous en saurons plus demain;
mais il vous faut attendre jusqu'a demain, car nous ne pouvons pas
decemment, ce soir, aller interroger un jeune marie; il a autre chose a
faire qu'a nous repondre. Vous lui parleriez de votre jeune fille,
que, s'il vous repondait, il vous parlerait de ma soeur; ca ferait
un quiproquo impossible a debrouiller. Attendez donc a demain soir;
j'espere qu'il me sera possible de vous satisfaire; comptez sur moi.

Il fallut s'en tenir a cela; c'etait peu; mais enfin c'etait quelque
chose.



III

Je quittai le bal; je n'avais rien a y faire, puisqu'elle n'etait plus
la.

Je m'en revins a pied a Marseille, bien que la distance soit assez
grande. J'avais besoin de marcher, de respirer. J'etouffais. La nuit
etait splendide, douce et lumineuse, sans un souffle d'air qui fit
resonner le feuillage des grands roseaux immobiles et raides sur le bord
des canaux d'irrigation. De temps en temps, suivant les accidents du
terrain et les echappees de vue, j'apercevais au loin la mer qui, comme
un immense miroir argente, reflechissait la lune.

Je marchais vite; je m'arretais; je me remettais en route machinalement,
sans trop savoir ce que je faisais. Je n'etais pas cependant insensible
a ce qui se passait autour de moi, et en ecrivant ces lignes, il me
semble respirer encore l'apre parfum qui s'exhalait des pinedes que je
traversais. Les ombres que les arbres projetaient sur la route blanche
me paraissaient avoir quelque chose de fantastique qui me troublait;
l'air qui m'enveloppait me semblait habite, et des plantes, des arbres,
des blocs de rochers sortaient des voix etranges qui me parlaient un
langage mysterieux. Une pomme de pin qui se detacha d'une branche
et tomba sur le sol, me souleva comme si j'avais recu une decharge
electrique.

Que se passait-il donc en moi? Je tachai de m'interroger. Est-ce que
j'aimais cette jeune fille que je ne connaissais pas, et que je ne
devais peut-etre revoir jamais?

Quelle folie! c'etait impossible.

Mais alors pourquoi cette inquietude vague, ce trouble, cette emotion,
cette chaleur; pourquoi cette sensibilite nerveuse? Assurement, je
n'etais pas dans un etat normal.

Elle etait charmante, cela etait incontestable, ravissante, adorable.
Mais ce n'etait pas la premiere femme adorable que je voyais sans
l'avoir adoree.

Et puis enfin on n'adore pas ainsi une femme pour l'avoir vue dix
minutes et avoir fait quelques tours de valse avec elle. Ce serait
absurde, ce serait monstrueux. On aime une femme pour les qualites, les
seductions qui, les unes apres les autres, se revelent en elle dans une
frequentation plus ou moins longue. S'il en etait autrement, l'homme
serait a classer au meme rang que l'animal; l'amour ne serait rien de
plus que le desir.

Pendant assez longtemps, je me repetai toutes ces verites pour me
persuader que ma jeune fille m'avait seulement paru charmante, et que
le sentiment qu'elle m'avait inspire etait un simple sentiment
d'admiration, sans rien de plus.

Mais quand on est de bonne foi avec soi-meme, on ne se persuade pas par
des verites de tradition; la conviction monte du coeur aux levres et
ne descend pas des levres au coeur. Or, il y avait dans mon coeur un
trouble, une chaleur, une emotion, une joie qui ne me permettaient pas
de me tromper.

Alors, par je ne sais quel enchainement d'idees, j'en vins a me rappeler
une scene du _Romeo et Juliette_ de Shakspeare qui projeta dans mon
esprit une lueur eblouissante.

Romeo masque s'est introduit chez le vieux Capulet qui donne une fete.
Il a vu Juliette pendant dix minutes et il a echange quelques paroles
avec elle. Il part, car la fete touchait a sa fin lorsqu'il est entre.
Alors Juliette, s'adressant a sa nourrice, lui dit: "Quel est ce
gentilhomme qui n'a pas voulu danser? va demander son nom; s'il est
marie, mon cercueil pourrait bien etre mon lit nuptial."

Ils se sont a peine vus et ils s'aiment, l'amour comme une flamme les
a envahis tous deux en meme temps et embrases. Et Shakspeare humain et
vrai ne disposait pas ses fictions, comme nos romanciers, pour le seul
effet pittoresque. Quelle curieuse ressemblance entre cette situation
qu'il a inventee et la mienne! c'est aussi dans une fete que nous nous
sommes rencontres, et volontiers comme Juliette je dirais: "Va demander
son nom; si elle est mariee, mon cercueil sera mon lit nuptial."

Ce nom, il me fallut l'attendre jusqu'au surlendemain, car Marius
Bedarrides ne se trouva point au rendez-vous arrete entre nous. Ce fut
le soir du deuxieme jour seulement que je le vis arriver chez moi.
J'avais passe toute la matinee a le chercher, mais inutilement.

Il voulut s'excuser de son retard; mais c'etait bien de ses excuses que
mon impatience exasperee avait affaire.

--He bien?

--Pardonnez-moi.

--Son nom, son nom.

--Je suis desole.

--Son nom; ne l'avez-vous pas appris?

--Si, mais je ne vous le dirai, que si vous me pardonnez de vous avoir
manque de parole hier.

--Je vous pardonne dix fois, cent fois, autant que vous voudrez.

--He bien, cher ami, je ne veux pas vous faire languir: connaissez-vous
le general Martory?

--Non.

--Vous n'avez jamais entendu parler de Martory, qui a commande en
Algerie pendant les premieres annees de l'occupation francaise?

--Je connais le nom, mais je ne connais pas la personne.

--Votre princesse est la fille du general; de son petit nom elle
s'appelle Clotilde; elle demeure avec son pere a Cassis, un petit port a
cinq lieues d'ici, avant d'arriver a la Ciotat. Elle est en ce moment a
Marseille, chez un parent, M. Lieutaud, employe a la mairie; M. Lieutaud
avait ete invite comme fonctionnaire, et mademoiselle Clotilde Martory
a accompagne sa cousine. J'espere que voila des renseignements precis;
maintenant, cher ami, si vous en voulez d'autres, interrogez, je suis
a votre disposition; je connais le general, je puis vous dire sur son
compte tout ce que je sais. Et comme c'est un personnage assez original,
cela vous amusera peut-etre.

Marius Bedarrides, qui est un excellent garcon, serviable et devoue, a
un defaut ordinairement assez fatigant pour ses amis; il est bavard et
il passe son temps a faire des cancans; il faut qu'il sache ce que font
les gens les plus insignifiants, et aussitot qu'il l'a appris, il va
partout le racontant; mais dans les circonstances ou je me trouvais, ce
defaut devenait pour moi une qualite et une bonne fortune. Je n'eus qu'a
lui lacher la bride, il partit au galop.

--Le general Martory est un soldat de fortune, un fils de paysans qui
s'est engage a dix-sept ou dix-huit ans; il a fait toutes les guerres de
la premiere Republique.

--Comment cela? Mademoiselle Clotilde n'est donc que sa petite-fille?

--C'est sa fille, sa propre fille; et en y reflechissant, vous verrez
tout de suite qu'il n'y a rien d'impossible a cela. Ne vers 1775 ou 76,
le general a aujourd'hui soixante-quinze ou soixante-seize ans; il s'est
marie tard, pendant les premieres annees du regne de Louis-Philippe,
avec une jeune femme de Cassis precisement, une demoiselle Lieutaud,
et de ce mariage est nee mademoiselle Clotilde Martory, qui doit avoir
aujourd'hui a peu pres dix-huit ans. Quand elle est venue au monde, son
pere avait donc cinquante-huit ou cinquante-neuf ans; ce n'est pas un
age ou il est interdit d'avoir des enfants, il me semble.

--Assurement non.

--Donc je reprends: L'empire trouva Martory simple lieutenant et en fit
successivement un capitaine, un chef de bataillon et un colonel. Sa
fermete et sa resistance dans la retraite de Russie ont ete, dit-on,
admirables; a Waterloo il eut trois chevaux tues sous lui et il fut
grievement blesse. Cela n'empecha pas la Restauration de le licencier,
et je ne sais trop comment il vecut de 1815 a 1830, car il n'avait pas
un sou de fortune. Louis-Philippe le remit en service actif et il devint
general en Algerie. Ce fut alors qu'il se maria. Bientot mis a la
retraite, il vint se fixer a Cassis, ou il est toujours reste. Il y
passe son temps a elever dans son jardin des monuments a Napoleon, qui
est son dieu. Ce jardin a la forme de la croix de la Legion d'honneur;
et au centre se dresse un buste de l'empereur, ombrage par un saule
pleureur dont la bouture a ete rapportee de Sainte-Helene: un saule
pleureur a Cassis dans un terrain sec comme la cendre, il faut voir ca.
Du mois de mai au mois d'octobre, le general consacre deux heures par
jour a l'arroser, et quand la secheresse est persistante, il achete de
porte en porte de l'eau a tous ses voisins. Quand le saule jaunit, le
general est menace de la jaunisse.

--Mais c'est touchant ce que vous racontez la.

--Vous pourrez voir ca; le general montre volontiers son monument; et
comme vous etes militaire, il vous invitera peut-etre a _dijuner_, ce
qui vous donnera l'occasion de l'entendre rappeler sa cuisiniere
a l'ordre, si par malheur elle a laisse bruler la sauce dans la
_casterole_. C'est la, en effet, sa facon de s'exprimer; car, pour
devenir general, il a depense plus de sang sur les champs de bataille
que d'encre sur le papier. En meme temps, vous ferez connaissance avec
un personnage interessant aussi a connaitre: le commandant de Solignac,
qui a figure dans les conspirations de Strasbourg et de Boulogne, et
qui est l'ami intime, le commensal du vieux Martory; celui-la est un
militaire d'un autre genre, le genre aventurier et conspirateur, et
nous pourrions bien lui voir jouer prochainement un role actif dans la
politique, si Louis-Napoleon voulait faire un coup d'Etat pour devenir
empereur.

--Ce n'est pas l'ami du general Martory que je desire connaitre, c'est
sa fille.

--J'aurais voulu vous en parler, mais je ne sais rien d'elle ou tout au
moins peu de chose. Elle a perdu sa mere quand elle etait enfant et
elle a ete elevee a Saint-Denis, d'ou elle est revenue l'annee derniere
seulement. Cependant, puisque nous sommes sur son sujet, je veux ajouter
un mot, un avis, meme un conseil si vous le permettez: Ne pensez pas a
Clotilde Martory, ne vous occupez pas d'elle. Ce n'est pas du tout la
femme qu'il vous faut: le general n'a pour toute fortune que sa pension
de retraite, et il est gene, meme endette. Si vous voulez vous marier,
nous vous trouverons une femme qui vous permettra de soutenir votre nom.
Nous avons tous, dans notre famille, beaucoup d'amitie pour vous, mon
cher Saint-Neree, et ce sera, pour une Bedarrides, un honneur et un
bonheur d'apporter sa fortune a un mari tel que vous. Ce que je vous dis
la n'est point paroles en l'air; elles sont reflechies, au contraire, et
concertees. Mademoiselle Martory a pu vous eblouir, elle ne doit point
vous fixer.



IV

Ce n'etait pas la premiere fois qu'on me parlait ce langage dans la
famille Bedarrides, et deja bien souvent on avait de differentes
manieres aborde avec moi ce sujet du mariage.

--Il faut que nous mariions M. de Saint-Neree, disait madame Bedarrides
mere chaque fois que je la voyais. Qu'est-ce que nous lui proposerions
bien?

Et l'on cherchait parmi les jeunes filles qui etaient a marier. Je me
defendais tant que je pouvais, en declarant que je ne me sentais aucune
disposition pour le mariage, mais cela n'arretait pas les projets qui
continuaient leur course fantaisiste.

Les gens qui cherchent a vous convertir a leur foi religieuse ou a leurs
idees politiques deviennent heureusement de plus en plus rares chaque
jour, mais ceux qui veulent vous convertir a la pratique du mariage sont
toujours nombreux et empresses.

Le plus souvent, ils vivent dans leur interieur comme chien et chat;
peu importe: ils vous vantent serieusement les douceurs et les joies du
mariage. Ils vous connaissent a peine, pourtant ils veulent vous marier,
et il faudrait que vous eussiez vraiment bien mauvais caractere pour
refuser celle a laquelle ils ont eu la complaisance de penser pour vous.
C'est pour votre bonheur; acceptez les yeux fermes, quand ce ne serait
que pour leur faire plaisir.

On rit des annonces de celui qui a fait sanctionner le courtage
matrimonial et qui en a ete "l'initiateur et le propagateur;" le monde
cependant est plein de courtiers de ce genre qui font ce metier
pour rien, pour le plaisir. Ayez mal a une dent, tous ceux que vous
rencontrerez vous proposeront un remede excellent; soyez garcon, tous
ceux qui vous connaissent vous proposeront une femme parfaite.

Ce fut la a peu pres la reponse que je fis a Marius Bedarrides, au moins
pour le fond; car pour la forme, je tachai de l'adoucir et de la rendre
a peu pres polie. Les intentions de ce brave garcon etaient excellentes,
et ce n'etait pas sa faute si la manie matrimoniale etait chez lui
hereditaire.

--Je dois avouer, me dit-il d'un air legerement depite, que je ne sais
comment concilier la repulsion que vous temoignez pour le mariage avec
l'enthousiasme que vous ressentez pour mademoiselle Martory, car enfin
vous ne comptez pas, n'est-ce pas, faire de cette jeune fille votre....

--Ne prononcez pas le mot qui est sur vos levres, je vous prie; il me
blesserait. J'ai vu chez vous une jeune fille qui m'a paru admirable;
j'ai desire savoir qui elle etait; voila tout. Je n'ai pas ete plus loin
que ce simple desir, qui est bien innocent et en tous cas bien naturel.
Mon enthousiasme est celui d'un artiste qui voit une oeuvre splendide et
qui s'inquiete de son origine.

--Parfaitement. Mais enfin il n'en est pas moins vrai que la rencontre
de mademoiselle Martory peut etre pour vous la source de grands
tourments.

--Et comment cela, je vous prie?

--Mais parce que si vous l'aimez, vous vous trouvez dans une situation
sans issue.

--Je n'aime pas mademoiselle Martory!

--Aujourd'hui; mais demain? Si vous l'aimez demain, que ferez-vous? D'un
cote, vous avez horreur du mariage; d'un autre, vous n'admettez pas la
realisation de la chose a laquelle vous n'avez pas voulu que je donne de
nom tout a l'heure. C'est la une situation qui me parait delicate. Vous
aimez, vous n'epousez pas, et vous ne vous faites pas aimer. Alors,
que devenez-vous? un amant platonique. A la longue, cet etat doit etre
fatigant. Voila pourquoi je vous repete: ne pensez pas a mademoiselle
Martory.

--Je vous remercie du conseil, mais je vous engage a etre sans
inquietude sur mon avenir. Il est vrai que j'ai peu de dispositions pour
le mariage; cependant, si j'aimais mademoiselle Clotilde, il ne serait
pas impossible que ces dispositions prissent naissance en moi.

--Faites-les naitre tout de suite, alors, et ecoutez mes propositions
qui sont serieuses, je vous en donne ma parole, et inspirees par une
vive estime, une sincere amitie pour vous.

--Encore une fois merci, mais je ne puis accepter. Qu'on se marie
parce qu'un amour tout-puissant a surgi dans votre coeur, cela je le
comprends, c'est une fatalite qu'on subit; on epouse parce que l'on aime
et que c'est le seul moyen d'obtenir celle qui tient votre vie entre ses
mains. Mais qu'on se decide et qu'on s'engage a se marier, en se disant
que l'amour viendra plus tard, cela je ne le comprends pas. On aime, on
appartient a celle que l'on aime; on n'aime pas, on s'appartient. C'est
la mon cas et je ne veux pas aliener ma liberte; si je le fais un jour,
c'est qu'il me sera impossible de m'echapper. En un mot, montrez-moi
celle que vous avez la bonte de me destiner, que j'en devienne amoureux
a en perdre la raison et je me marie; jusque-la ne me parlez jamais
mariage, c'est exactement comme si vous me disiez: "Frere, il faut
mourir." Je le sais bien qu'il faut mourir, mais je n'aime pas a me
l'entendre dire et encore moins a le croire.

L'entretien en resta la, et Marius Bedarrides s'en alla en secouent la
tete.

--Je ne sais pas si vous devez mourir, dit-il en me serrant la main,
mais je crois que vous commencez a etre malade; si vous le permettez, je
viendrai prendre de vos nouvelles.

--Ne vous derangez pas trop souvent, cher ami, la maladie n'est pas
dangereuse.

Nous nous separames en riant, mais pour moi, je riais des levres
seulement, car, dans ce que je venais d'entendre, il y avait un fond de
verite que je ne pouvais pas me cacher a moi-meme, et qui n'etait rien
moins que rassurant. Oui, ce serait folie d'aimer Clotilde et, comme
le disait Marius Bedarrides, ce serait s'engager dans une impasse. Ou
pouvait me conduire cet amour?

Pendant toute la nuit, j'examinai cette question, et, chaque fois que
j'arrivai a une conclusion, ce fut toujours a la meme: je ne devais plus
penser a cette jeune fille, je n'y penserais plus. Apres tout, cela ne
devait etre ni difficile ni penible, puisque je la connaissais a peine;
il n'y avait pas entre nous de liens solidement noues et je n'avais
assurement qu'a vouloir ne plus penser a elle pour l'oublier. Ce serait
une etoile filante qui aurait passe devant mes yeux,--le souvenir d'un
eblouissement.

Mais les resolutions du matin ne sont pas toujours determinees par les
raisonnements de la nuit. Aussitot habille, je me decidai a aller a la
mairie, ou je demandai M. Lieutaud. On me repondit qu'il n'arrivait pas
de si bonne heure et qu'il etait encore chez lui. C'etait ce que j'avais
prevu. Je me montrai presse de le voir et je me fis donner son adresse;
il demeurait a une lieue de la ville, sur la route de la Rose,--la
bastide etait facile a trouver, au coin d'un chemin conduisant a
Saint-Joseph.

Vers deux heures, je montai a cheval et m'allai promener sur la route
de la Rose. Qui sait? Je pourrais peut-etre apercevoir Clotilde dans le
jardin de son cousin. Je ne lui parlerais pas; je la verrais seulement;
a la lumiere du jour elle n'etait peut-etre pas d'une beaute aussi
resplendissante qu'a la clarte des bougies; le teint mat ne gagne pas a
etre eclaire par le soleil; et puis n'etant plus en toilette de bal
elle serait peut-etre tres-ordinaire. Ah! que le coeur est habile a se
tromper lui-meme et a se faire d'hypocrites concessions! Ce n'etait pas
pour trouver Clotilde moins seduisante, ce n'etait pas pour l'aimer
moins et decouvrir en elle quelque chose qui refroidit mon amour, que je
cherchais a la revoir.

Il faisait une de ces journees de chaleur etouffante qui sont assez
ordinaires sur le littoral de la Provence; on rotissait au soleil, et,
si les arbres et les vignes n'avaient point ete couverts d'une couche de
poussiere blanche, ils auraient montre un feuillage roussi comme apres
un incendie. Mais cette poussiere les avait enfarines, du meme qu'elle
avait blanchi les toits des maisons, les chaperons des murs, les appuis,
les corniches des fenetres, et partout, dans les champs brules, dans les
villages desseches, le long des collines avides et pierreuses, on ne
voyait qu'une teinte blanche qui, reflechissant les rayons flamboyants
du soleil, eblouissait les yeux.

Un Parisien, si amoureux qu'il eut ete, eut sans doute renonce a cette
promenade; mais il n'y avait pas la de quoi arreter un Africain comme
moi. Je mis mon cheval au trot, et je soulevai des tourbillons de
poussiere, qui allerent epaissir un peu plus la couche que quatre
mois de secheresse avait amassee, jour par jour, minute par minute,
continuellement.

Les passants etaient rares sur la route; cependant, ayant apercu un
gamin etale tout de son long sur le ventre a l'ombre d'un mur, j'allai a
lui pour lui demander ou se trouvait la bastide de M. Lieutaud.

--C'est celle devant laquelle un fiacre est arrete, dit-il sans se
lever.

Devant une bastide aux volets verts, un cocher etait en train de charger
sur l'imperiale de la voiture une caisse de voyage.

Qui donc partait?

Au moment ou je me posais cette question, Clotilde parut sur le seuil du
jardin. Elle etait en toilette de ville et son chapeau etait cache par
un voile gris.

C'etait elle qui retournait a Cassis; cela etait certain.

Sans chercher a en savoir davantage, je tournai bride et revins grand
train a Marseille. En arrivant aux allees de Meilhan, je demandai a un
commissionnaire de m'indiquer le bureau des voitures de Cassis.

En moins de cinq minutes, je trouvai ce bureau: un facteur etait assis
sur un petit banc, je lui donnai mon cheval a tenir et j'entrai.

Ma voix tremblait quand je demandai si je pouvais avoir une place pour
Cassis.

--Coupe ou banquette?

Je restai un moment hesitant.

--Si M. le capitaine veut fumer, il ferait peut-etre bien de prendre une
place de banquette; il y aura une demoiselle dans le coupe.

Je n'hesitai plus.

--Je ne fume pas en voiture; inscrivez-moi pour le coupe.

--A quatre heures precises; nous n'attendrons pas.

Il etait trois heures; j'avais une heure devant moi.



V

Depuis que j'avais apercu Clotilde se preparant a monter en voiture
jusqu'au moment ou j'avais arrete ma place pour Cassis, j'avais agi sous
la pression d'une force impulsive qui ne me laissait pas, pour ainsi
dire, la libre disposition de ma volonte. Je trouvais une occasion
inesperee de la voir, je saisissais cette occasion sans penser a rien
autre chose; cela etait instinctif et machinal, exactement comme le saut
du carnassier qui s'elance sur sa proie. J'allais la voir!

Mais en sortant du bureau de la voiture et en revenant chez moi, je
compris combien mon idee etait folle.

Que resulterait-il de ce voyage en tete-a-tete dans le coupe de cette
diligence?

Ce n'etait point en quelques heures que je la persuaderais de la
sincerite de mon amour pour elle. Et d'ailleurs oserais-je lui parler de
mon amour, ne la veille, dans un tour de valse, et deja assez puissant
pour me faire risquer une pareille entreprise? Me laisserait-elle
parler? Si elle m'ecoutait, ne me rirait-elle pas au nez? Ou bien plutot
ne me fermerait-elle pas la bouche au premier mot, indignee de mon
audace, blessee dans son honneur et dans sa purete de jeune fille? Car
enfin c'etait une jeune fille, et non une femme aupres de laquelle on
pouvait compter sur les hasards et les surprises d'un tete-a-tete.

Plus je tournai et retournai mon projet dans mon esprit, plus il me
parut reunir toutes les conditions de l'insanite et du ridicule.

Je n'irais pas a Cassis, c'etait bien decide, et m'asseyant devant ma
table, je pris un livre que je mis a lire. Mais les lignes dansaient
devant mes yeux; je ne voyais que du blanc sur du noir.

Apres tout, pourquoi ne pas tenter l'aventure? Qui pouvait savoir si
nous serions en tete-a-tete? Et puis, quand meme nous serions seuls
dans ce coupe, je n'etais pas oblige de lui parler de mon amour; elle
n'attendait pas mon aveu. Pourquoi ne pas profiter de l'occasion qui
se presentait si heureusement de la voir a mon aise? Est-ce que ce ne
serait pas deja du bonheur que de respirer le meme air qu'elle, d'etre
assis pres d'elle, d'entendre sa voix quand elle parlerait aux mendiants
de la route ou au conducteur de la voiture, de regarder le paysage
qu'elle regarderait? Pourquoi vouloir davantage? Dans une muette
contemplation, il n'y avait rien qui put la blesser: toute femme, meme
la plus pure, n'eprouve-t-elle pas une certaine joie a se sentir admiree
et adoree? c'est l'esperance et le desir qui font l'outrage.

J'irais a Cassis.

Pendant que je balancais disant non et disant oui, l'heure avait marche:
il etait trois heures cinquante-cinq minutes. Je descendis mon escalier
quatre a quatre et, en huit ou dix minutes, j'arrivai au bureau de
la voiture; en chemin j'avais bouscule deux braves commercants qui
causaient de leurs affaires, et je m'etais fait arroser par un
cantonnier qui m'avait inonde; mais ni les reproches des commercants, ni
les excuses du cantonnier ne m'avaient arrete.

Il etait temps encore; au detour de la rue j'apercus la voiture rangee
devant le bureau, les chevaux atteles, la bache ficelee: Clotilde debout
sur le trottoir s'entretenait avec sa cousine.

Je ralentis ma course pour ne pas faire une sotte entree. En
m'apercevant, madame Lieutaud s'approcha de Clotilde et lui parla a
l'oreille. Evidemment, mon arrivee produisait de l'effet.

Lequel? Allait-elle renoncer a son voyage pour ne pas faire route avec
un capitaine de chasseurs? Ou bien allait-elle abandonner sa place de
coupe et monter dans l'interieur, ou deja heureusement cinq ou six
voyageurs etaient entasses les uns contre les autres?

J'avais danse avec mademoiselle Martory, j'avais echange deux ou trois
mots avec la cousine, je devais, les rencontrant, les saluer. Je pris
l'air le plus surpris qu'il me fut possible, et je m'approchai d'elles.

Mais a ce moment le conducteur s'avanca et me dit qu'on n'attendait plus
que moi pour partir.

Qu'allait-elle faire?

Madame Lieutaud paraissait disposee a la retenir, cela etait manifeste
dans son air inquiet et grognon; mais, d'un autre cote, Clotilde
paraissait decidee a monter en voiture.

--Je vais ecrire un mot a ton pere; Francois le lui remettra en
arrivant, dit madame Lieutaud a voix basse.

--Cela n'en vaut pas la peine, repliqua Clotilde, et pere ne serait pas
content. Adieu, cousine.

Et sans attendre davantage, sans vouloir rien ecouter, elle monta dans
le coupe legerement, gracieusement.

Je montai derriere elle, et l'on ferma la portiere.

Enfin.... Je respirai.

Mais nous ne partimes pas encore. Le conducteur, si presse tout a
l'heure, avait maintenant mille choses a faire. Les voyageurs enfermes
dans sa voiture, il etait tranquille.

Madame Lieutaud fit le tour de la voiture et se haussant jusqu'a
la portiere occupee par Clotilde, elle engagea avec celle-ci une
conversation etouffee. Quelques mots seulement arrivaient jusqu'a moi.
L'une faisait serieusement et d'un air desole des recommandations,
auxquelles l'autre repondait en riant.

Le conducteur monta sur son siege, madame Lieutaud abandonna la
portiere, les chevaux, excites par une batterie de coups de fouet,
partirent comme s'ils enlevaient la malle-poste.

J'avais attendu ce moment avec une impatience nerveuse; lorsqu'il fut
arrive je me trouvai assez embarrasse. Il fallait parler, que dire? Je
me jetai a la nage.

--Je ne savais pas avoir le bonheur de vous revoir sitot, mademoiselle,
et en vous quittant l'autre nuit chez madame Bedarrides, je n'esperais
pas que les circonstances nous feraient rencontrer, aujourd'hui, dans
cette voiture, sur la route de Cassis.

Elle avait tourne la tete vers moi, et elle me regardait d'un air qui
me troublait; aussi, au lieu de chercher mes mots, qui se presentaient
difficilement, n'avais-je qu'une idee: me trouvait-elle dangereux ou
ridicule?

Apres etre venu a bout de ma longue phrase, je m'etais tu; mais comme
elle ne repondait pas, je continuai sans avoir trop conscience de ce que
je disais:

--C'est vraiment la un hasard curieux.

--Pourquoi donc curieux? dit-elle avec un sourire railleur.

--Mais il me semble....

--Il me semble qu'un vrai hasard a toujours quelque chose d'etonnant;
s'il a quelque chose de veritablement curieux, il est bien pres alors de
n'etre plus un hasard.

J'etais touche: je ne repliquai point et, pendant quelques minutes, je
regardai les maisons de la Capelette, comme si, pour la premiere fois,
je voyais des maisons. Il etait bien certain qu'elle ne croyait pas a
une rencontre fortuite et qu'elle se moquait de moi. D'ordinaire j'aime
peu qu'on me raille, mais je ne me sentis nullement depite de son
sourire; il etait si charmant ce sourire qui entr'ouvrait ses levres et
faisait cligner ses yeux!

D'ailleurs sa raillerie etait assez douce, et, puisqu'elle ne se
montrait pas autrement fachee de cette rencontre il me convenait qu'elle
crut que je l'avais arrangee: c'etait un aveu tacite de mon amour, et a
la facon dont elle accueillait cet aveu je pouvais croire qu'il n'avait
point deplu. Je continuai donc sur ce ton:

--Je comprends que ce hasard n'ait rien de curieux pour vous, mais pour
moi il en est tout autrement. En effet, il y a deux heures je me doutais
si peu que j'irais aujourd'hui a Cassis, que c'etait a peine si je
connaissais le nom de ce pays.

--Alors votre voyage est une inspiration; c'est une idee qui vous est
venue tout a coup... par hasard.

--Bien mieux que cela, mademoiselle, ce voyage a ete decide par une
suggestion, par une intervention etrangere, par une volonte superieure
a la mienne; aussi je dirais volontiers de notre rencontre comme les
Arabes: "C'etait ecrit", et vous savez que rien ne peut empecher ce qui
est ecrit?

--Ecrit sur la feuille de route de Francois, dit-elle en riant, mais qui
l'a fait ecrire?

--La destinee.

--Vraiment?

J'avais ete assez loin; maintenant il me fallait une raison ou tout au
moins un pretexte pour expliquer mon voyage.

--Il y a un fort a Cassis? dis-je.

--Oh! oh! un fort. Peut-etre sous Henri IV ou Louis XIII cela etait-il
un fort, mais aujourd'hui je ne sais trop de quel nom on doit appeler
cette ruine.

Une visite a ce fort etait le pretexte que j'avais voulu donner,
j'allais passer une journee avec un officier de mes amis en garnison
dans ce fort; mais cette reponse me deconcerta un moment. Heureusement
je me retournai assez vite, et avec moins de maladresse que je n'en mets
d'ordinaire a mentir:

--C'est precisement cette ruine qui a decide mon voyage. J'ai recu une
lettre d'un membre de la commission de la defense des cotes qui me
demande de lui faire un dessin de ce fort, en lui expliquant d'une facon
exacte dans quel etat il se trouve aujourd'hui, quels sont ses avantages
et ses desavantages pour le pays. Vous me paraissez bien connaitre
Cassis, mademoiselle?

--Oh! parfaitement.

--Alors vous pouvez me rendre un veritable service. Le dessin, rien
ne m'est plus facile que de le faire. Mais de quelle utilite ce fort
peut-il etre pour la ville, voila ce qui est plus difficile. Il faudrait
pour me guider et m'eclairer quelqu'un du pays. Sans doute, je pourrais
m'adresser au commandant du fort, si toutefois il y a un commandant, ce
que j'ignore, mais c'est toujours un mauvais procede, dans une enquete
comme la mienne, de s'en tenir aux renseignements de ceux qui ont un
interet a les donner. Non, ce qu'il me faudrait, ce serait quelqu'un de
competent qui connut bien le pays, et qui en meme temps ne fut pas tout
a fait ignorant des choses de la guerre. Alors je pourrais envoyer a
Paris une reponse tout a fait satisfaisante.

Elle me regarda un moment avec ce sourire indefinissable que j'avais
deja vu sur ses levres, puis se mettant a rire franchement:

--C'est maintenant, dit-elle, que ce hasard que vous trouviez curieux
tout a l'heure devient vraiment merveilleux, car je puis vous mettre en
relation avec la seule personne qui precisement soit en etat de vous
bien renseigner; cette personne habite Cassis depuis quinze ans et elle
a une certaine competence dans la science de la guerre.

--Et cette personne? dis-je en rougissant malgre moi.

--C'est mon pere, le general Martory, qui sera tres-heureux de vous
guider, si vous voulez bien lui faire visite.



VI

La fin de ce voyage fut un emerveillement, et bien que je ne me rappelle
pas quels sont les pays que nous avons traverses, il me semble que ce
sont les plus beaux du monde. Sur cette route blanche je n'ai pas apercu
un grain de poussiere, et partout j'ai vu des arbres verts dans lesquels
des oiseaux chantaient une musique joyeuse.

Cependant je dois prevenir ceux qui me croiraient sur parole que j'ai pu
me tromper. Peut-etre au contraire la route de Marseille a Aubagne et
d'Aubagne a Cassis est-elle poussiereuse; peut-etre n'a-t-elle pas les
frais ombrages que j'ai cru voir; peut-etre les oiseaux sont-ils aussi
rares sur ses arbres que dans toute la Provence, ou il n'y en a guere.
Tout est possible; pendant un certain espace de temps dont je n'ai pas
conscience, j'ai marche dans mon reve, et c'est l'impression de ce reve
delicieux qui m'est restee, ce n'est pas celle de la realite.

Ce n'etait pas de la realite que j'avais souci d'ailleurs. Que
m'importait le paysage qui se deroulait devant nous, divers et changeant
a mesure que nous avancions? Que m'importaient les arbres et les
oiseaux? J'etais pres d'elle; et insensible aux choses de la terre
j'etais perdu en elle.

En l'apercevant pour la premiere fois dans le bal j'avais ete
instantanement frappe par l'eclat de sa beaute qui m'avait ebloui comme
l'eut fait un eclair ou un rayon de soleil; maintenant c'etait un charme
plus doux, mais non moins puissant, qui m'envahissait et me penetrait
jusqu'au coeur; c'etait la seduction de son sourire, la fascination
troublante de son regard, la musique de sa voix; c'etait son geste plein
de grace, c'etait sa parole simple et joyeuse; c'etait le parfum qui se
degageait d'elle pour m'enivrer et m'exalter.

Jamais temps ne m'a paru s'ecouler si vite, et je fus tout surpris
lorsque, etendant la main, elle me montra dans le lointain, au bas
d'une cote, un amas de maison sur le bord de la mer, et me dit que nous
arrivions.

--Comment! nous arrivons. Je croyais que Cassis etait a quatre ou cinq
lieues de Marseille. Nous n'avons pas fait cinq lieues!

--Nous en avons fait plus de dix, dit-elle en souriant.

--Je ne suis donc pas dans la voiture de Cassis?

--Vous y etes, et c'est Cassis que vous avez devant les yeux.

Mon etonnement dut avoir quelque chose de grotesque, car elle partit
d'un eclat de rire si franc que je me mis a rire aussi; elle eut pleure,
j'aurais pleure: je n'etais plus moi.

--Alors nous marchons de merveilleux en merveilleux.

--Non, mais nous avons marche avec un detour; par la cote de Saint-Cyr,
Cassis est a quatre lieues de Marseille, mais nous sommes venus par
Aubagne, ce qui a augmente de beaucoup la distance.

--Je n'ai pas trouve la distance trop longue; nous serions venus par
Toulon ou par Constantinople que je ne m'en serais pas plaint.

--La masse sombre que vous apercevez devant vous, dit-elle sans repondre
a cette niaiserie, est le chateau qui a decide votre voyage a Cassis.
Plus bas aupres de l'eglise, ou vous voyez un arbre depasser les toits,
est le jardin de mon pere.

--Un saule, je crois.

--Non, un platane; ce qui ne ressemble guere a un saule.

--Assurement, mais de loin la confusion est possible.

--Dites que la distinction est impossible et vous serez mieux dans la
verite; aussi suis-je surprise que vous ayez cru voir un saule.

Elle dit cela en me regardant fixement; mais je ne bronchai point,
car je ne voulais point qu'elle eut la preuve que j'avais pris des
renseignements sur elle et sur son pere. Qu'elle soupconnat que je
n'etais venu a Cassis que pour la voir, c'etait bien: mais qu'elle sut
que j'avais fait prealablement une sorte d'enquete, c'etait trop.

--Il est vrai qu'il y a un saule dans notre jardin, continua-t-elle, un
saule dont la bouture a ete prise a Sainte-Helene, sur le tombeau de
l'empereur, mais il n'a encore que quelques metres de hauteur et nous ne
pouvons l'apercevoir d'ici. A propos de l'empereur, l'aimez-vous?

Je restai interloque, ne sachant que repondre a cette question ainsi
posee, et ne pouvant repondre d'un mot d'ailleurs, car le sentiment que
m'inspire Napoleon est tres-complexe, compose de bon et de mauvais;
ce n'est ni de l'amour ni de la haine, et je n'ai a son egard ni les
superstitions du culte, ni les injustices de l'hostilite; ni Dieu, ni
monstre, mais un homme a glorifier parfois, a condamner souvent, a juger
toujours.

--C'est que si vous voulez etre bien avec mon pere, dit-elle apres un
moment d'attente, il faut admirer et aimer l'empereur. La-dessus il
ne souffre pas la contradiction. Sa foi, je vous en previens, est
tres-intolerante; un mot de blame est pour lui une injure personnelle.
Mais tous les militaires admirent Napoleon.

--Tous au moins admirent le vainqueur d'Austerlitz.

--Eh bien, vous lui parlerez du vainqueur d'Austerlitz et vous vous
entendrez. Mon pere etait a Austerlitz; il pourra vous raconter sur
cette grande bataille des choses interessantes. Mon pere a fait toutes
les campagnes de l'empire et presque toutes celles de la Republique.

--L'histoire a garde son nom dans la retraite de Russie et a Waterloo.

--Ah! vous savez? dit-elle en m'examinant de nouveau.

--Ce que tout le monde sait.

Mes yeux se baisserent devant les siens.

Apres un moment de silence, elle reprit:

--Vous ne regardez donc pas Cassis?

--Mais si.

Nous descendions une cote, et a mesure que nous avancions, le village se
montrait plus distinct au bas de deux vallons qui se joignent au bord
de la mer. Au-dessus des toits et des cheminees, on apercevait quelques
mats de navires qui disaient qu'un petit port etait la.

Si bien dispose que je fusse a trouver tout charmant, l'aspect de ces
vallons me parut triste et monotone: point d'arbres, et seulement ca et
la des oliviers au feuillage poussiereux qui s'elevaient tortueux et
rabougris dans un chaume de ble ou sur la cloture d'une vigne.

Les collines qui descendent sur ces vallons ne sont guere plus
agreables; d'un cote, des roches crevassees entierement denudees; de
l'autre, des bois de pins chetifs.

--He bien! me dit-elle, comment trouvez-vous ce pays?

--Pittoresque.

--Dites triste; je comprends cela; c'est la premiere impression qu'il
produit: mais, en le pratiquant, cette impression change. Si vous
restez ici quelques jours, allez vous promener a travers ces collines
pierreuses, et, en suivant le bord de la mer, vous trouverez le gouffre
de Portmiou ou viennent sourdre les eaux douces qui se perdent dans les
_paluns_ d'Aubagne. Gravissez cette montagne que nous avons sur notre
gauche, et, apres avoir depasse les bastides, vous trouverez de grands
bois ou la promenade est agreable. Ces bois vous conduiront au cap
Canaille et au cap de l'Aigle qui vous ouvriront d'immenses horizons
sur la Mediterranee et ses cotes. Meme en restant dans le village, vous
trouverez que le soleil, en se couchant, donnera a tout ce paysage
une beaute pure et sereine qui parle a l'esprit. C'est mon pays et je
l'aime.

Une fadaise me vint sur les levres; elle la devina et l'arreta d'un
geste moqueur.

--Nous arrivons, dit-elle, et pour faire le cicerone jusqu'au bout,
je dois vous indiquer un hotel. Descendez a la _Croix-Blanche_ et
faites-vous servir une bouillabaisse pour votre diner; c'est la gloire
de mon pays et l'on vient expres de Marseille et d'Aubagne pour manger
la bouillabaisse de Cassis.

La voiture etait entree, en effet, dans le village, dont nous avions
depasse les premieres maisons. Bientot elle s'arreta devant une grande
porte. J'esperais que ce serait le general Martory lui-meme qui
viendrait au-devant de sa fille, et qu'ainsi la presentation pourrait se
faire tout de suite; mais mon attente fut trompee. Point de general. A
sa place, une vieille servante, qui recut Clotilde dans ses bras comme
elle eut fait pour son enfant, et qui l'embrassa.

--Pere n'est point malade, n'est-ce pas? demanda Clotilde.

--Malade? Voila qui serait drole; il a son rhumatisme, voila tout; et
puis il fait sa partie d'echecs avec le commandant, et vous savez, quand
il est a sa partie, un tremblement de terre ne le derangerait pas.

J'aurais voulu l'accompagner jusqu'a sa porte, mais je n'osai pas, et
je dus me resigner a me separer d'elle apres l'avoir saluee
respectueusement.

--A demain, dit-elle.

Je restai immobile a la suivre des yeux, regardant encore dans la rue
longtemps apres qu'elle avait disparu.

Le maitre de l'hotel me ramena dans la realite en venant me demander si
je voulais diner.

--Diner? Certainement; et faites-moi preparer de la bouillabaisse; rien
que de la bouillabaisse.

Ce fut le soir seulement, en me promenant au bord de la mer, que je
me retrouvai assez maitre de moi pour reflechir raisonnablement aux
incidents de cette journee et les apprecier.

La nuit etait tiede et lumineuse, le ciel profond et etoile; la terre,
apres un jour de chaleur, s'etait endormie et, dans le silence du soir,
la mer seule, avec son clapotage monotone contre les rochers, faisait
entendre sa voix mysterieuse.

Je restai longtemps, tres-longtemps couche sur les pierres du rivage,
examinant ce qui venait de se passer, m'examinant moi-meme.

Le doute, les denegations, les mensonges de la conscience n'etaient plus
possibles; j'aimais cette jeune fille, et je l'aimais non d'un caprice
frivole, non d'un desir passager, mais d'un amour profond, irresistible,
qui m'avait envahi tout entier. Un eclair avait suffi, le rayonnement de
son regard, et elle avait pris ma vie.

Qu'allait-elle en faire? La question meritait d'etre etudiee, au moins
pour moi; malheureusement la reponse que je pouvais lui faire dependait
d'une autre question que j'etais dans de mauvaises conditions pour
examiner et resoudre; quelle etait cette jeune fille?

La, en effet, etait le point essentiel et decisif, car je n'etais plus
moi, j'etais elle; ce serait donc ce qu'elle voudrait, ce qu'elle ferait
elle-meme qui deciderait de ma vie.

Adorable, seduisante, elle l'est autant que femme au monde, cela est
incontestable et saute aux yeux. Assurement, il y a un charme en elle,
une fascination qui, par son geste, le timbre de sa voix, un certain
mouvement de ses levres, surtout par ses yeux et son sourire, agit, pour
ainsi dire, magnetiquement et vous entraine.

Mais apres? Tout n'est pas compris dans ce charme. Son ame, son esprit,
son caractere? Comment a-t-elle ete elevee? que doit-elle a la nature?
que doit-elle a l'education? Autant de mysteres que de mots.

Ce n'est pas en quelques heures passees pres d'elle dans cette voiture
que j'ai pu la connaitre. Sous le charme, dans l'ivresse de la joie, je
n'ai meme pas pu l'etudier.

A sa place, et dans les conditions ou nous nous trouvions, qu'eut ete
une autre jeune fille? La jeune fille honnete et pure, la jeune fille
ideale, par exemple? Et Clotilde n'avait-elle pas ete d'une facilite
inquietante pour l'avenir, d'une curiosite etrange, d'une coquetterie
effrayante?

Ou est-il l'homme qui connait les jeunes filles? S'il existe, je ne suis
pas celui-la et n'ai pas sa science. Ce fut inutilement que pendant
plusieurs heures je tournai et retournai ces difficiles problemes dans
ma tete, et je rentrai a la _Croix-Blanche_ comme j'en etais parti:
j'aimais Clotilde, voila tout ce que je savais.

Fatiguee de m'attendre, la servante de l'hotel s'etait endormie sur le
seuil de la porte, la tete reposant sur son bras replie. Je la secouai
doucement d'abord, plus fort ensuite, et apres quelques minutes je
parvins a la reveiller. En chancelant et en s'appuyant aux murs, elle me
conduisit a ma chambre.



VII

Quand j'ouvris les yeux le lendemain matin, ma chambre, dont les
fenetres etaient restees ouvertes, me parut teinte en rose. Je me levai
vivement et j'allai sur mon balcon; la mer et le ciel, du cote du
Levant, etaient roses aussi; partout, en bas, en haut, sur la terre,
dans l'air, sur les arbres et sur les maisons, une belle lueur rose.

Je me frottai les yeux, me demandant si je revais ou si j'etais eveille.

Puis je me mis a rire tout seul, me disant que decidement l'amour etait
un grand magicien, puisqu'il avait la puissance de nous faire voir tout
en rose.

Mais ce n'etait point l'amour qui avait fait ce miracle, c'etait tout
simplement l'aurore "aux doigts de rose," la vieille aurore du bonhomme
Homere qui, sur ces cotes de la Provence, dans l'air limpide et
transparent du matin, a la meme jeunesse et la meme fraicheur que sous
le climat de la Grece.

J'avais de longues heures devant moi avant de pouvoir me presenter chez
le general; pour les passer sans trop d'impatience, je resolus de les
employer a faire un croquis du fort. Puisque j'avais commence cette
histoire, il fallait maintenant la pousser jusqu'au bout en lui donnant
un certain cachet de vraisemblance, au moins pour le general, car, pour
Clotilde, il etait assez probable qu'elle n'en croyait pas un mot. Ses
questions a ce sujet, ses regards interrogateurs, son sourire incredule
m'avaient montre qu'elle avait des doutes sur le motif vrai qui avait
determine mon voyage a Cassis; si je voulais bien lui laisser ces doutes
qui servaient mon amour, je ne voulais point par contre qu'ils pussent
se presenter a l'esprit du general. Que Clotilde soupconnat mon amour,
c'etait parfait puisqu'elle le tolerait et meme l'encourageait d'une
facon tacite, mais le general, c'etait une autre affaire: les peres ont
le plus souvent, a l'egard de l'amour, des idees qui ne sont pas celles
des jeunes filles.

Il ne me fallut pas un long examen du fort pour voir que le pretexte de
ma visite a Cassis etait aussi mal trouve que possible. Ce n'etait pas
un fort, en effet, mais une mauvaise bicoque, tout au plus bonne a
quelque chose a l'epoque de Henri IV ou de Louis XIII, comme me l'avait
dit Clotilde. Jamais, bien certainement, l'idee n'avait pu venir a
l'esprit d'un membre de la commission de la defense des cotes de se
preoccuper de ce fort, et j'aurais sans doute bien du mal a faire
accepter mon histoire par le general.

Cependant, comme j'etais engage dans cette histoire et que je ne pouvais
pas maintenant la changer, je me mis au travail et commencai mon dessin.
C'etait ce dessin qui devait donner l'apparence de la verite a mon
mensonge: quand un homme arrive un morceau de papier a la main, il a des
chances pour qu'on l'ecoute et le prenne au serieux: le premier soin des
lanceurs de speculations n'est-il pas de faire imprimer avec tout le
luxe de la typographie et de la lithographie le livre a souche de leurs
actions? et le bon bourgeois, qui eut garde son argent pour une affaire
qui lui eut ete honnetement expliquee, l'echange avec empressement
contre un chiffon de papier rose qu'on lui montre.

A dix heures, j'avais fait deux petits croquis qui etaient assez avances
pour que je pusse les laisser voir. Qui m'eut dit, il y a quinze ans,
lorsque je travaillais le dessin avec gout et plaisir, que je tirerais
un jour ce parti de ma facilite a manier le crayon? Mais tout sert en
ce monde, et l'homme qui sait deux metiers vaut deux hommes. Dans
les circonstances presentes, seul avec mon sabre, je serais reste
embarrasse; j'ai trouve un auxiliaire dans un dessinateur qui est mon
meilleur ami, et ce sera un fidele complice qui me rendra peut-etre plus
d'un service.

Le coeur me battait fort quand je sonnai a la porte du general Martory.
La vieille servante qui s'etait trouvee la veille a l'arrivee de la
voiture vint m'ouvrir, et a la facon dont elle m'accueillit, il me
sembla qu'elle m'attendait.

Neanmoins je lui remis ma carte en la priant de la porter au general et
de demander a celui-ci s'il voulait bien me recevoir.

--Ce n'est pas la peine, me dit cette domestique aux moeurs primitives,
allez au bout du vestibule et entrez, vous trouverez le general qui est
en train de _sacrer_.

Sacrer? Si mes levres ne demanderent point en quoi consistait cette
operation, mes yeux surpris parlerent pour moi.

--C'est la douleur qui le fait jurer, continua la vieille servante;
elle a augmente de force cette nuit. Une visite lui fera du bien; ca le
distraira.

Puisque c'etait la l'usage de la maison, je devais m'y conformer: je
suivis donc le vestibule dalle de larges plaques de pierre grise jusqu'a
la porte qui m'avait ete indiquee. Il etait d'une proprete anglaise,
ce vestibule, passe au sable chaque matin comme le pont d'un navire de
guerre, frotte, essuye, et partout sur les murailles brillantes, sur les
moulures luisantes de la boiserie on voyait qu'on etait dans une maison
ou les soins du menage etaient pousses a l'extreme.

Arrive a la porte qui se trouvait a l'extremite de ce vestibule, je
frappai. J'avais espere que ce serait Clotilde qui me repondrait, car je
me flattais qu'elle serait avec son pere; mais, au lieu de la voix
douce que j'attendais, ce fut une voix rude et rauque qui me repondit:
"Entrez."

Je poussai la porte, et avant d'avoir franchi le seuil, mon regard
chercha Clotilde; elle n'etait pas la. La seule personne que j'apercus
fut un vieillard a cheveux blancs qui se tenait assis dans un fauteuil,
la jambe etendue sur un tabouret, et lisant sans lunettes le dernier
volume de l'_Annuaire_.

Je m'avancai et me presentai moi-meme.

--Parfaitement, parfaitement, dit le general sans se lever et en me
rendant mon salut du bout de la main. Je vous attendais, capitaine,
et, pour ne rien cacher, j'ajouterai que je vous attendais avec une
curiosite impatiente, car il n'y a que vous pour m'expliquer ce que ma
fille m'a raconte hier soir.

--C'est bien simple.

--Je n'en doute pas, mais c'est le recit de ma fille qui n'est pas
simple, pour moi au moins. Il est vrai que je n'ai jamais rien compris
aux histoires de femmes; et vous, capitaine? Mais je suis naif de vous
poser cette question; vous etes a l'age ou les femmes ont toutes les
perfections. Moi, je n'ai jamais eu cet age heureux, mais j'ai vu des
camarades qui l'avaient.

Ce langage, que je rapporte a peu pres textuellement, confirma en moi
l'impression que j'avais ressentie en apercevant le general. C'est,
en effet, un homme qu'on peut juger sans avoir besoin de l'etudier
longtemps. Apres l'avoir vu pendant deux minutes et l'avoir ecoute
pendant dix, on le connait, comme si l'on avait vecu des annees avec
lui.

Au physique, un homme de taille moyenne, aux epaules larges et a la
poitrine puissante; un torse et une encolure de taureau; tous ses
cheveux, qu'il porte coupes, ras, et qui lui font comme une calotte
d'autant plus blanche que le front, les oreilles et le cou sont plus
rouges; toutes ses dents solidement plantees dans de fortes machoires
qui font saillie de chaque cote de la figure, comme celles d'un
carnassier; une voix sonore qui dans une bataille jetant le cri: "En
avant!" devait dominer le tapage des tambours battant la charge. Avec
cela, une tenue et une attitude regimentaires; un col de crin tenant la
tete droite; une redingote bleue boutonnee d'un seul rang de boutons
comme une tunique, et cousu, sur le drap meme, a la place du coeur, le
ruban de la Legion d'honneur.

Au moral, deux mots l'expliqueront:--une culotte de peau, qui a ete un
sabreur.

--C'est donc au mariage de mademoiselle Bedarrides que vous avez
rencontre ma fille?

--Oui, general.

--Bonnes gens, ces Bedarrides. Je les connais beaucoup; ca n'apprecie
que la fortune; ca se croit quelque chose parce que ca a des millions;
mais, malgre tout, bonnes gens qui rendent a l'officier ce qu'ils lui
doivent.

--Pour moi, je leur suis reconnaissant de m'avoir fourni l'occasion de
faire la connaissance de mademoiselle votre fille, et par la la votre,
general.

--Ma fille m'a dit que vous venez a Cassis pour visiter le fort et
savoir ce qu'on en peut tirer de bon; est-ce cela?

--Precisement.

--Mais ce n'est pas vraisemblable.

Je fus un moment deconcerte; mais me remettant bientot, je tachai de
m'expliquer, et lui repetai la fable que j'avais deja debitee a sa
fille.

--C'est bien la ce que Clotilde m'a dit, mais je ne voulais pas le
croire; comment, il y a dans la commission de la defense de nos cotes
des officiers assez betes pour s'occuper de ca; c'est un marin, n'est-ce
pas? ce n'est pas un militaire.

J'evitai de repondre directement, car il ne me convenait pas de trop
preciser dans une affaire aussi sottement engagee.

--Peut-etre veut-on transformer le fort en prison; peut-etre veut-on
vendre le terrain; je ne sais rien autre chose si ce n'est qu'on m'a
demande comme service, et en dehors de toute mission officielle, de
faire quelques dessins de ce fort et de les envoyer a Paris avec les
renseignements que je pourrais reunir sur son utilite ou son inutilite.

--Maintenant que vous l'avez vu, je n'ai rien a vous en dire, n'est-ce
pas? vous en savez tout autant que moi puisque vous etes militaire.

--J'en ai cependant fait deux croquis.

Et je presentai mes dessins au general, car gene par le mensonge dans
lequel je m'etais embarque si legerement, et que j'avais ete oblige de
continuer, j'eprouvais le besoin de m'appuyer sur quelque chose qui me
soutint.

--C'est bien ca, tout a fait ca, tres-gentil, et c'est vous qui avez
fait ces deux petites machines, capitaine?

--Mais oui, mon general.

--Je vous felicite; un officier qui sait faire ces petites choses-la
peut rendre des services a un general en campagne; c'est comme un
officier qui parle la langue du pays dans lequel on se trouve; cependant
pour moi je n'ai jamais su dessiner, et en Allemagne, en Egypte, en
Italie, en Espagne, en Russie, en Algerie, je n'ai jamais parle que ma
langue et je m'en suis tout de meme tire.

Pendant que le general Martory m'exposait ainsi de cette facon naive ses
opinions sur les connaissances qui pouvaient etre utiles a l'officier en
campagne, je me demandais avec une inquietude qui croissait de minute en
minute, si je ne verrais pas Clotilde et si ma visite se passerait sans
qu'elle parut.

Elle devait savoir que j'etais la, cependant, et elle ne venait pas;
mes belles esperances, dont je m'etais si delicieusement berce, ne
seraient-elles que des chimeres?

A mesure que le temps s'ecoulait, le sentiment de la tromperie dont je
m'etais rendu coupable pour m'introduire dans cette maison m'etait de
plus en plus penible; c'etait pour la voir que j'avais persiste dans
cette fable ridicule, et je ne la voyais pas. Pres d'elle je n'aurais
probablement pense qu'a ma joie, mais en son absence je pensais a ma
position et j'en etais honteux. Car cela est triste a dire, le fardeau
d'une mauvaise action qui ne reussit pas est autrement lourd a porter
que le poids de celle qui reussit.



VIII

J'aurais voulu conduire mon entretien avec le general de maniere a lui
donner un certain interet qui fit passer le temps sans que nous en
eussions trop conscience, mais les yeux fixes sur la porte, je n'avais
qu'une idee dans l'esprit: cette porte s'ouvrirait-elle devant Clotilde?

Cette preoccupation m'enlevait toute liberte et me faisait souvent
repondre a contre-sens aux questions du general.

Enfin il arriva un moment ou, malgre tout mon desir de prolonger
indefiniment ma visite et d'attendre l'entree de Clotilde, je crus
devoir me lever.

--He bien! qu'avez-vous donc? demanda le general.

--Mais, mon general, je ne veux pas abuser davantage de votre temps.

--Abuser de mon temps, est-ce que vous croyez qu'il est precieux, mon
temps? vous l'occupez, et cela faisant, vous me rendez service. En
attendant le _dijuner_, d'ailleurs, nous n'avons rien de mieux a faire
qu'a causer, puisque ce diable de rhumatisme me cloue sur cette chaise.

--Mais, general....

--Pas d'objections, capitaine, je ne les accepte pas, ni le refus, ni
les politesses; cela est entendu, vous me faites le plaisir de _dijuner_
avec moi ou plutot de diner, car j'ai garde les anciennes habitudes, je
dine a midi et je soupe le soir.

Si heureux que je fusse de cette invitation, je voulus me defendre, mais
le general me coupa la parole.

--Capitaine, vous n'etes pas ici chez un etranger, vous etes chez un
camarade, chez un frere; un simple soldat viendrait chez moi, je le
garderais a ma table; pour moi, c'est une obligation; ce n'est pas M. de
Saint-Neree que j'invite, c'est le soldat; quand les moines voyagent,
ils sont recus de couvent en couvent; je veux que quand un soldat passe
par Cassis, il trouve l'hospitalite chez le general Martory; c'est la
regle de la maison; obeissance a la regle, n'est-ce pas?

La porte en s'ouvrant interrompit les instances du general.

Enfin, c'etait elle. Ah! qu'elle etait charmante dans sa simple toilette
d'interieur; une robe de toile grise sans ornements sur laquelle se
detachaient des manchettes et un col de toile blanche.

--J'ai fait servir le diner, dans la salle a manger, dit-elle en allant
a son pere, mais si tu ne veux pas te deranger, on peut apporter la
table ici.

--Pas du tout; je marcherai bien jusqu'a la salle. Il ne faut pas
ecouter sa carcasse, qui se plaint toujours. Si je l'avais ecoutee en
Russie, je serais reste dans la neige avec les camarades; quand
elle gemissait, je criais plus fort qu'elle; alors elle tachait de
m'attendrir; je tapais dessus: "en Espagne, tu disais que tu avais trop
chaud, maintenant tu dis que tu as trop froid; tais-toi, femelle, et
marche," et elle marchait. Il n'y a qu'a vouloir.

Cependant, bien qu'il voulut commander a son rhumatisme, il ne put
retenir un cri en posant sa jambe a terre; mais il n'en resta pas moins
debout, et repoussant sa fille qui lui tendait le bras, il se dirigea
tout seul vers la salle en grondant:

--Vieillir! misere, misere.

Je ne sais plus quel est la poete qui a dit qu'il ne fallait pas
voir manger la femme aimee. Pour moi, ce poete etait un poseur et
tres-probablement un ivrogne; en tout cas, il n'a jamais ete amoureux,
car alors il aurait senti que, quoi qu'elle fasse, la femme aimee est
toujours pleine d'un charme nouveau. Chaque mouvement, chaque geste qui
est une revelation est une seduction: j'aurais vu Clotilde laver la
vaisselle que bien certainement je l'aurais trouvee adorable dans cette
occupation, qui entre ses mains n'aurait plus eu rien de vulgaire ni de
repoussant.

Je la vis croquer des olives du bout de ses dents blanches, tremper dans
son verre ses levres roses, egrener des raisins noirs dont les grains
murs tachaient le bout de ses doigts transparents, et je me levai de
table plus epris, plus charme que lorsque j'avais pris place a ce diner.

En rentrant dans le salon, le general reprit sa place dans son fauteuil,
puis, apres avoir allume sa pipe a une allumette que sa fille lui
apporta, il se tourna vers moi:

--A soixante-dix-sept ans, dit-il; on se laisse aller a des habitudes,
qui deviennent tyranniques. Ainsi, apres diner, je suis accoutume a
faire une sieste de quinze ou vingt minutes; ma fille me joue quelques
airs, et je m'endors. Ne m'en veuillez donc pas et, si cela vous est
possible, ne vous en allez pas.

Clotilde se mit au piano.

--J'aimerais mieux une belle sonnerie de trompette que le piano,
continua le general en riant, mais je ne pouvais pas demander a ma fille
d'apprendre la trompette; je lui ai demande seulement d'apprendre les
vieux airs qui m'ont fait defiler autrefois devant l'empereur et marcher
sur toutes les routes de l'Europe, et cela elle l'a bien voulu.

Clotilde, sans attendre, jouait le _Veillons au salut de l'Empire_,
ensuite elle passa a la _Ronde du camp de Grandpre_, puis vinrent
successivement: _Allez-vous-en, gens de la noce_, _Elle aime a rire,
elle aime a boire_, et d'autres airs que je ne connais pas, mais qui
avaient le meme caractere.

Etendu dans son fauteuil, la tete renversee, fumant doucement sa pipe,
le general marquait le mouvement de la main, et quelquefois, quand l'air
lui rappelait un souvenir plus vif ou plus agreable, il chantait les
paroles a mi-voix.

Mais peu a peu le mouvement de la main se ralentit, il ne chanta plus et
sa tete s'abaissa sur sa poitrine; il s'etait endormi.

Clotilde joua encore durant quelques instants, puis, se levant
doucement, elle me demanda si je voulais venir faire un tour de
promenade dans le jardin avec lequel le salon communique de plain-pied
par une porte vitree.

--Mon pere est bien endormi, dit-elle, il ne se reveillera pas avant un
quart d'heure au moins.

Ce qu'on appelle ordinairement un jardin sur ces cotes de la Provence,
est un petit terrain clos de murs, ou la chaleur du soleil se
concentrant comme dans une rotissoire, ne laisse vivre que quelques
touffes d'immortelle, des grenadiers, des capriers et des orangers qui
ne rapportent pas de fruits mangeables. Je fus surpris de trouver celui
dans lequel nous entrames verdoyant et touffu. Au fond s'eleve un beau
platane a la cime arrondie, et de chaque cote, les murs sont caches sous
des plantes grimpantes en fleurs, des bignonias, des passiflores. Au
centre se trouve une etoile a cinq rayons doubles emaillee de pourpiers
a fleurs blanches, et au milieu de ces rayons se dresse un buste en
bronze sur lequel retombent les rameaux delies d'un saule pleureur. Ce
buste est celui de Napoleon, vetu de la redingote grise et coiffe du
petit chapeau.

--Voici l'autel de mon pere, me dit Clotilde, et son dieu, l'empereur.

Puis, me regardant en face avec son sourire moqueur:

--Je ne vous parle pas de l'arbre qui ombrage ce buste, car bien que cet
arbre ne soit pas encore arrive, malgre nos soins, a depasser les murs,
vous l'avez du haut de la montagne apercu et nomme; de pres vous le
reconnaissez, n'est-ce pas, c'est le saule pleureur que vous m'avez
montre hier.

Je restai un moment sans repondre, puis prenant mon courage et ne
baissant plus les yeux:

--Je vous remercie, mademoiselle, d'aborder ce sujet, car il me charge
d'un poids trop lourd.

--Vous etes malheureux d'avoir pris un platane pour un saule; c'est trop
de susceptibilite botanique.

--Ce n'est pas de la botanique qu'il s'agit, mais d'une chose serieuse.

Il etait evident qu'elle voulait que l'entretien sur ce sujet n'allat
pas plus loin; mais, puisque nous etions engages, je voulais, moi, aller
jusqu'au bout.

--Je vous en prie, mademoiselle, ecoutez-moi serieusement.

--Il me semble cependant qu'il n'y a rien de serieux la dedans; j'ai
voulu plaisanter, et je vous assure que dans mes paroles, quelque sens
que vous leur pretiez, il n'y a pas la moindre intention de reproche ou
de blame.

--Si le blame n'est pas en vous, il est en moi.

--He bien alors, pardonnez-vous vous-meme, et n'en parlons plus.

--Parlons-en au contraire, et je vous demande en grace de m'ecouter;
soyez convaincue que vous n'entendrez pas un mot qui ne soit
l'expression du respect le plus pur.

Arrives au bout du jardin, nous allions revenir sur nos pas et deja elle
s'etait retournee, je me placai devant elle, et, de la main, du regard,
je la priai de s'arreter.

--Hier, je vous ai dit, mademoiselle, que je venais a Cassis pour y
remplir une mission dont on m'avait charge, et sur cette parole vous
avez bien voulu m'ouvrir votre maison et me mettre en relation avec
monsieur votre pere; eh bien, cette parole etait fausse.

Elle recula de deux pas, et me regardant d'une facon etrange ou il y
avait plus de curiosite que de colere:

--Fausse? dit-elle.

--Voici la verite. Apres avoir danse avec vous sans vous connaitre,
attire seulement pres de vous par une profonde sympathie et par une
vive admiration,--pardonnez-moi le mot, il est sincere,--j'ai demande a
Marius Bedarrides qui vous etiez. Alors il m'a parle de vous, du general
et de ce _saule_,--temoignage d'une pieuse reconnaissance. J'ai voulu
vous revoir, et en vous retrouvant dans le coupe de cette diligence, au
lieu de me taire ou de vous dire la verite, j'ai invente cette fable
ridicule d'une mission a Cassis.

--Sinon ridicule, au moins etrange dans l'intention qui l'a inspiree.

--Oh! l'intention, je la defendrai, car je vous fais le serment qu'elle
n'etait pas coupable. J'ai voulu vous revoir, voila tout. Et en me
retrouvant avec vous, j'ai ete amene, je ne sais trop comment, peut-etre
par crainte de paraitre avoir cherche et prepare cette rencontre, j'ai
ete entraine dans cette histoire qui s'est faite en sortant de mes
levres et qui depuis s'est compliquee d'incidents auxquels le hasard a
eu plus de part que moi. Mais en me voyant accueilli comme je l'ai ete
par vous et par monsieur votre pere, je ne peux pas persister plus
longtemps dans ce mensonge dont j'ai honte.

Il y eut un moment de silence entre nous qui me parut mortel, car ce
qu'elle allait repondre deciderait de ma vie et l'angoisse m'etreignait
le coeur. Je ne regrettais pas d'avoir parle, mais j'avais peur d'avoir
mal parle, et ce que j'avais dit n'etait pas tout ce que j'aurais voulu
dire.

--Et que voulez-vous que je reponde a cette confidence extraordinaire?
dit-elle enfin sans lever les yeux sur moi.

--Rien qu'un mot, qui est que, sachant la verite, vous continuerez
d'etre ce que vous etiez alors que vous ne le saviez pas.

J'attendais ce mot, et pendant plusieurs secondes, une minute peut-etre,
nous restames en face l'un de l'autre, moi les yeux fixes sur son visage
epiant le mouvement de ses levres, elle le regard attache sur le sable
de l'allee.

--Allons rejoindre mon pere, dit-elle enfin, il doit etre maintenant
reveille.

Ce n'etait pas la reponse que j'esperais, ce n'etait pas davantage celle
que je craignais, et cependant c'etait une reponse.



IX

Sans doute il est bon pour l'harmonie universelle que l'homme et la
femme n'aient point l'esprit fait de meme, mais dans les choses de la
vie cette diversite amene souvent des difficultes de s'entendre et de
se comprendre. L'homme, pour avoir voulu trop preciser, est accuse de
grossierete ou de durete par la femme; la femme, pour etre restee dans
une certaine indecision, voit l'homme lui reprocher ce qu'il appelle de
la duplicite et de la tromperie.

C'etait precisement cette indecision que je reprochais a Clotilde en
marchant silencieux pres d'elle pour venir retrouver son pere. Qu'y
avait-il au juste dans sa reponse? On pouvait l'interpreter dans le sens
que l'on desirait, mais lui donner une forme nette et precise etait bien
difficile.

Je n'eus pas le temps, au reste, d'etudier longuement ce point
d'interrogation qu'elle venait de me planter dans le coeur, car en
entrant dans le salon nous trouvames le general eveille et de fort
mauvaise humeur, grommelant, bougonnant et meme _sacrant_, comme disait
la vieille servante.

--Comprends-tu ce qui se passe? s'ecria-t-il lorsqu'il vit sa fille
entrer, l'abbe Peyreuc me fait avertir qu'il lui est impossible de venir
faire ma partie, et comme Solignac ne reviendra de Marseille que demain,
me voila pour une journee entiere colle sur ce fauteuil avec mon sacre
rhumatisme pour toute distraction. Vieillir! misere, misere.

--Si tu veux de moi? dit-elle.

--La belle affaire, de jouer contre un partenaire tel que toi;
croiriez-vous, capitaine, qu'en jouant l'autre jour avec elle j'ai fait
l'echec du berger; une partie finie au quatrieme coup sans qu'aucune
piece ait ete enlevee, comme c'est amusant! Il faudrait jouer au _pion
coiffe_.

Je n'osais profiter de l'occasion qui s'offrait a moi, car dans mon
incertitude sur le sens que je devais donner a la reponse de Clotilde
j'avais peur que celle-ci ne se fachat de ma proposition. Cependant je
finis par me risquer:

--Si vous vouliez m'accepter, general?

C'etait a Clotilde bien plus qu'au general que ces paroles
s'adressaient.

Mais ce fut le general qui repondit:

--Trop de complaisance, capitaine, vous n'etes pas venu a Cassis pour
jouer aux echecs.

Je ne quittais pas Clotilde des yeux, elle me regarda et je sentis
qu'elle me disait d'insister: alors elle excusait donc ma tromperie?

Cette esperance me rendit eloquent pour insister, et le general qui ne
demandait pas mieux que d'accepter, se laissa persuader que j'etais
heureux de faire sa partie.

Et, de fait, je l'etais pleinement: l'esprit tranquillise par ma
confession, le coeur comble de joie par le regard de Clotilde, je me
voyais accueilli dans cette maison et, sans trop de folie, je pouvais
tout esperer.

Je m'appliquai a jouer de mon mieux pour etre agreable au general. Mais
j'etais dans de mauvaises conditions pour ne pas commettre des fautes.
J'etais fremissant d'emotion et le regard de Clotilde que je rencontrais
souvent (car elle s'etait installee dans le salon), n'etait pas fait
pour me calmer. D'un autre cote, la facon de jouer du general me
deroutait. Pour lui, la partie etait une veritable bataille, et il y
apportait l'ardeur et l'entrainement qu'il montrait autrefois dans
les batailles d'hommes: je commandais les Russes, et lui commandait
naturellement les Francais; mon roi etait Alexandre, le sien etait
Napoleon, et chaque fois qu'il le faisait marcher il battait aux champs;
apres un succes il criait: Vive l'empereur!

Ce qui devait arriver se produisit, je fus battu, mais apres une defense
assez convenable et assez longue pour que le general fut fier de sa
victoire.

--Honneur au courage malheureux! dit-il en me serrant chaudement la
main, vous etes un brave; il y a de bons elements dans la jeune armee.

--Voulez-vous me donner une revanche, general?

--Assez pour aujourd'hui, mais la prochaine fois que vous reviendrez
a Cassis, car vous reviendrez nous voir, n'est-ce pas? A propos de la
jeune armee, dites-moi donc un peu, capitaine, ce qu'on pense de la
situation politique dans votre regiment.

--Nous arrivons d'Afrique et vous savez, la-bas, loin des villes,
n'ayant pas de journaux, on s'occupe peu de politique.

--Je comprends ca, mais enfin on a cependant un sentiment, et c'est
ce sentiment que je vous demande: vous etes pour le retablissement de
l'empire, j'espere?

L'entretien prenait une tournure dangereuse, ou tout au moins genante,
car si je ne voulais pas blesser les opinions du general, d'un autre
cote il ne me convenait pas de donner un dementi aux miennes; c'etait
assez de mon premier mensonge.

--Je serais assez embarrasse pour vous dire le sentiment de mes hommes,
car, a parler franchement, je crois qu'ils n'en ont pas; j'ai entendu
parler d'une grande propagande socialiste qui se faisait dans l'armee et
encore plus d'une tres-grande propagande bonapartiste; mais chez nous ni
l'une ni l'autre n'a reussi.

--Aupres des soldats, bien; mais aupres des officiers? Nous sommes
dans une situation ou les gens qui sont capables d'intelligence et de
raisonnement doivent prendre un parti. Il y a plus de deux ans que le
prince Louis-Napoleon a ete nomme president de la Republique, qu'a-t-il
pu faire depuis ce temps-la pour la bonheur de la France?

--Rien.

--Pourquoi n'a-t-il rien fait? Tout simplement parce qu'il est empeche
par les partis royalistes, qui ont l'influence dans l'Assemblee. Ces
partis font-ils eux-memes quelque chose d'utile? Rien que de se disputer
le pouvoir, sans avoir personne en etat de l'exercer. Incapables de
faire, ils n'ont de puissance que pour empecher de faire. Avec eux, tout
gouvernement est impossible: la Republique aussi bien que la monarchie.
Cela peut-il durer? Non, n'est-ce pas? Il faut donc que cela cesse; et
cela ne peut cesser que par le retablissement de l'empire.

--Et que serait l'empire sans un empereur? Je ne crois pas qu'un homme
comme Napoleon se remplace.

--Non; mais on peut le continuer en s'inspirant de ses idees, et son
neveu est son heritier.

--Par droit de naissance, peut-etre; mais la naissance ne suffit pas
pour une tache aussi grande.

--C'est la tentative de Strasbourg qui vous fait parler ainsi; je vous
concede que c'etait une affaire mal combinee, et cependant voyez quel
effet a produit cette tentative: des officiers qui ne connaissaient pas
ce jeune homme se sont laisse entrainer par l'influence de son nom, et
des soldats ont refuse de marcher contre lui parce qu'il etait le
neveu de l'empereur. Cela ne prouve-t-il pas la puissance du prestige
napoleonien?

--Je ne nie pas ce prestige, et je crois qu'une partie de la nation le
subit, mais je doute que celui dont vous parlez soit de taille a le
porter et a l'exercer.

--Je ne pense pas comme vous; en admettant que ce que vous dites ait
ete juste un moment, cela ne le serait plus maintenant, car precisement
l'affaire de Strasbourg aurait change cela en prouvant a ce jeune homme
qu'il portait dans sa personne ce prestige napoleonien. Cette affaire
qui n'a pas reussi immediatement lui a donc donne une grande force au
moins pour l'avenir, et s'il n'a pas encore demande a cette force de
produire tout ce qu'elle peut, c'est qu'il attend l'heure favorable.
Boulogne a produit le meme resultat: on a ri du petit chapeau et de
l'aigle....

--A-t-on eu tort?

--Certes non, et, pour moi, c'est presque une profanation; mais pendant
qu'on riait, on ne voyait pas que des generaux etaient prets a se
rallier au pretendant et qu'un regiment etait gagne. C'etait la un fait
considerable; et s'il a pu se produire sous un gouvernement regulier,
qui en somme repondait dans une certaine mesure aux besoins du pays, que
doit-il arriver aujourd'hui avec un gouvernement comme celui que nous
avons! La France va se jeter dans l'empire comme une riviere se jette
dans la mer; nous avons vu la riviere se former a Strasbourg, grossir
a Boulogne, devenir irresistible le 10 decembre; aujourd'hui, elle n'a
plus qu'a arriver a la mer, et si ce n'est demain, ce sera apres demain.

Je levai la main pour prendre la parole et repondre, mais Clotilde
posa son doigt sur ses levres, et devant ce geste qui etait une sorte
d'engagement et de complicite, j'eus la faiblesse de me taire: pourquoi
contrarier les opinions du general?

--Qu'est-ce que l'empire, d'ailleurs, continua la general, qui
s'echauffait en parlant, si ce n'est la dictature au profit du peuple;
puisque le peuple ne peut pas encore faire ses affaires lui-meme, il
faut bien qu'il charge quelqu'un de ce soin; entre la monarchie et la
Republique il faut une transition, et c'est le sang de Napoleon se
mariant au sang de la France, qui seul peut nous faire traverser ce
passage difficile. Il n'y a qu'un nom populaire et puissant en France,
un nom capable de dominer les partis, c'est la nom de Napoleon. Et
pourquoi? Parce que Napoleon est tombe avec la France sur le champ de
bataille, les armes a la main; la France et lui, lui et la France ont
ete ecrases en meme temps par l'etranger, et Dieu merci, il y a assez de
patriotisme dans notre pays pour qu'on n'oublie pas ces choses-la.
Ah! s'il s'etait fait faire prisonnier miserablement sur un champ de
bataille ou le sang de tout le monde aurait coule excepte le sien; ou
bien s'il s'etait sauve honteusement dans un fiacre pour echapper a une
emeute, on l'aurait depuis longtemps oublie, et si l'on se souvenait de
lui encore ce serait pour le mepriser. Mais non, mais non, il est mort
dans le drapeau tricolore, martyr des tyrans de l'Europe, et voila
pourquoi la France crie "Vive l'empereur!"

Malgre son rhumatisme, il se dressa sur ses deux jambes et, d'une voix
formidable qui fit trembler les vitres, il poussa trois fois ce cri. Des
larmes roulaient dans ses yeux.

--Voila pourquoi j'attends le retablissement de l'empire avec tant
d'impatience et que je veux le voir avant de mourir. Je veux voir
l'empereur venge. Vous pensez bien, n'est-ce pas, que ce sera la
premiere chose que fera son neveu; ou bien alors il n'aurait pas
une goutte du sang des Napoleon dans les veines. Mais je suis sans
inquietude et je suis bien certain qu'il commencera par battre ces gueux
d'Anglais: il n'oubliera pas Wellington ni Sainte-Helene. C'est comme
si c'etait ecrit. Puis apres les Anglais ce sera le tour d'un autre. Il
debarrassera l'Allemagne des Prussiens; il nous rendra la frontiere du
Rhin, et nous verrons des prefets francais a Cologne et a Mayence
comme autrefois. La France est dans une situation admirable; il pourra
organiser la premiere armee du monde et il l'organisera, car ce n'est
pas sur l'armee qu'un Bonaparte ferait des economies; vous verrez quelle
armee nous aurons. Mais ce n'est pas seulement a l'etranger qu'il
relevera la France; a l'interieur, il nous delivrera du clerge, et comme
les Napoleon sont des honnetes gens, il remettra les financiers a leur
place et ne laissera pas la speculation corrompre le pays. Charge des
affaires du peuple, il gouvernera pour le peuple: et comme les Napoleon
sont les heritiers de la Revolution, il promenera le sabre de la
Revolution sur toute l'Europe pour rendre tous les peuples libres.

Pensant au role de Napoleon Ier, je ne pus m'empecher de secouer la
tete.

--Vous ne croyez pas ca? dit le general. C'est parce que je m'explique
mal. Mais venez diner un de ces jours; vous vous rencontrerez avec le
commandant Solignac, qui est l'ami de Louis-Napoleon. Il connait les
idees du prince, il vous les expliquera, il vous convertira. Voulez-vous
venir dimanche?

Je n'avais aucune envie de connaitre les idees du prince, et ne voulais
pas etre converti par le commandant Solignac; mais je voulais voir
Clotilde, la voir encore, la voir toujours, j'acceptai avec bonheur.



X

Dans l'invitation du general Martory je n'avais vu tout d'abord qu'une
heureuse occasion de passer une journee avec Clotilde, mais la reflexion
ne tarda pas a me montrer qu'il y avait autre chose.

Clotilde et son pere ne seraient pas seuls a ce diner, il s'y trouverait
aussi le commandant de Solignac qui introduirait entre nous un element
etranger,--la politique.

Faire de la politique avec le general, c'etait bien ou plutot cela etait
indifferent; en realite, il s'agissait tout simplement de le laisser
parler et d'ecouter sa glorification de Napoleon. Il avait vu des choses
curieuses; sa vie etait un long recit; il y avait interet et souvent
meme profit a le laisser aller sans l'interrompre. Qu'importaient ses
opinions et ses sentiments? c'etait le representant d'un autre age. Je
ne suis point de ceux qui, en presence d'une foi sincere, haussent les
epaules parce que cette foi leur parait ridicule, ou bien qui partent en
guerre pour la combattre. Tant que nous resterions dans les limites de
la theorie de l'imperialisme et dans le domaine de la devotion a saint
Napoleon, je n'avais qu'a ouvrir les oreilles et a fermer les levres.

Mais avec le commandant de Solignac, me serait-il possible de rester
toujours sur ce terrain et de m'y enfermer?

Instinctivement et sans trop savoir pourquoi, ce commandant de Solignac
m'inquietait.

Quel etait cet homme?

Un ami du president de la Republique, disait le general Martory, un
confident de ses idees; un conspirateur de Strasbourg et de Boulogne,
m'avait dit Marius Bedarrides.

Il n'y avait pas la de quoi me rassurer.

Le president de la Republique, je ne le connais pas, mais ce que je sais
de lui n'est pas de nature a m'inspirer estime ou sympathie pour ses
amis et confidents. J'ai peur d'un prince qui, par sa naissance comme
par son education, n'a appris que le dedain de la moralite et le mepris
de l'humanite, et quand je vois qu'un tel homme trouve des amis, j'ai
peur de ses amis.

Si a ce titre d'ami de ce prince on joint celui de conspirateur de
Strasbourg et de Boulogne, ma peur et ma defiance augmentent, car pour
s'etre lance dans de pareilles entreprises, il me semble qu'il fallait
etre le plus etourdi ou le moins scrupuleux des aventuriers.

Revenu a Marseille je voulus avoir le coeur net de mon inquietude et
savoir un peu mieux ce qu'etait ce commandant de Solignac. Mais comme il
ne me convenait pas d'interroger ceux de mes camarades qui pouvaient le
connaitre, je m'en allai a la bibliotheque de la ville. Je trouverais
la sans doute des livres et des documents qui m'apprendraient le
role qu'avait joue le commandant dans les deux conspirations de
Louis-Napoleon. En faisant une sorte d'enquete parmi mes amis j'avais
des chances de tomber sur quelqu'un qui aurait eu autrefois des
relations avec le commandant de Solignac ou l'aurait approche d'assez
pres pour me dire qui il etait; mais ce moyen pouvait eveiller la
curiosite, et une fois la curiosite excitee on pouvait apprendre ma
visite a Cassis; et je ne le voulais pas, autant par respect pour
Clotilde que par jalousie, je ne voulais pas qu'on put soupconner mon
amour.

Quand je fis ma demande au bibliothecaire, que j'avais rencontre chez un
ami commun et qui me connaissait, il me regarda en souriant.

--Vous aussi, dit-il, vous voulez etudier les conspirations de
Louis-Napoleon?

--Cela vous etonne?

--Pas le moins du monde, car depuis deux ans plus de cent officiers sont
venus m'adresser la meme demande que vous. C'est une bonne fortune pour
notre bibliotheque qui n'etait point habituee a voir MM. les officiers
frequenter la salle de lecture. On prend ses precautions.

--Croyez-vous que je veuille apprendre l'art de conspirer?

--Nous ne nous inquietons des intentions de nos lecteurs, dit-il en
remontant ses lunettes par un geste moqueur, que lorsque nous avons
affaire a un collegien qui nous demande _la Captivite de Saint-Malo_ de
Lafontaine pour avoir les _Contes_, ou bien un Diderot complet pour lire
_les Bijoux indiscrets_ et _la Religieuse_ en place de l'_Essai sur
le Merite et la Vertu_. Mais avec un officier, nous ne sommes pas si
simples.

--Pour moi, cher monsieur, vous ne l'etes point encore assez et vous
cherchez beaucoup trop loin les raisons d'une demande toute naturelle.

--Je ne cherche rien, mon cher capitaine, je constate que vous etes le
cent unieme officier qui veut connaitre l'histoire des conspirations de
Louis-Napoleon, et je vous assure qu'il n'y a aucune mauvaise pensee
sous mes paroles. Pendant dix ans, les documents qui traitent de ces
conspirations n'ont point eu de lecteurs, maintenant ils sont a la mode;
voila tout.

Blesse de voir qu'on pouvait me soupconner de chercher a apprendre
comment une conspiration militaire reussit ou echoue, je me departis de
ma reserve.

--Les circonstances politiques, dis-je avec une certaine raideur, ont
fait rentrer dans l'armee des officiers qui ont pris part aux affaires
de Strasbourg et de Boulogne; nous sommes tous exposes a avoir un de ces
officiers pour chef ou pour camarade; nous voulons savoir quel role il a
joue dans cette affaire; voila ce qui explique notre curiosite.

--Je n'ai jamais pretendu autre chose, dit le bibliothecaire en me
faisant apporter les livres qui pouvaient m'etre utiles.

La lecture confirma l'opinion qui m'etait restee de ces equipees: rien
ne pouvait etre plus follement, plus maladroitement combine, et le role
que le prince Louis-Napoleon avait joue dans les deux me parut tout a
fait miserable, sans un seul de ces actes de courage temeraire, sans un
seul de ces sentiments romanesques, de ces mots chevaleresques qu'on
trouve si souvent dans la vie des aventuriers les plus vulgaires.

D'un bout a l'autre la lecture de ces pieces revele la platitude la plus
absolue chez le chef de ces entreprises. Napoleon revenant de l'ile
d'Elbe a marche en triomphe sur Paris; comme il se dit l'heritier de
Napoleon, il doit marcher en triomphe de Strasbourg a Paris la premiere
fois, de Boulogne a Paris la seconde; son oncle avait un petit chapeau,
il aura un petit chapeau sur lequel il portera un morceau de viande pour
qu'un aigle, dresse a venir prendre la sa nourriture, vole au-dessus de
sa tete.

Si tout cela n'avait pas le caractere de l'authenticite, on ne voudrait
pas le croire, et l'on dirait qu'on a affaire a un monomane, non a un
pretendant; et c'est ce monomane qu'on a accepte pour President de la
Republique, et dont on voudrait aujourd'hui faire un empereur! Pourquoi
le parti royaliste et le parti republicain ne repandent-ils pas ces deux
proces dans toute la France? il n'y a qu'a faire connaitre cet homme
pour qu'il devienne un sujet de risee: si les paysans veulent un
Napoleon, ils ne voudront pas un faux Napoleon; s'ils acceptent un
aigle, ils se moqueront d'un perroquet.

Mais ce n'est pas du chef que j'ai souci, c'est du comparse; ce n'est
pas du prince Louis, c'est du commandant de Solignac. Et si nous
n'etions pas dans des circonstances politiques qui menacent de nous
conduire a une revolution militaire, je n'aurais bien certainement point
passe mon temps a etudier les antecedents judiciaires du futur empereur.

Quant a ceux du commandant de Solignac, pour etre d'un autre genre
que ceux de son chef de troupe, ils n'en sont pas moins curieux et
interessants. Malheureusement, ils ne sont pas aussi complets qu'on
pourrait le desirer, car, dans ces deux conspirations, il parait n'avoir
occupe qu'un rang tres-secondaire.

A l'audience, ses explications sont des plus simples: il a servi la
cause du prince Louis-Napoleon parce qu'il croit que c'est celle de la
France; pour lui, ses croyances, ses esperances se resument dans un nom:
"l'Empereur," et le prince Louis est l'heritier de l'empereur. Il a
ete entraine par la reconnaissance du souvenir et par la fidelite des
convictions; il le serait encore. Il ne se defend donc pas; il se
contente de repondre; on peut faire de lui ce qu'on voudra: une
condamnation sera la confirmation du devoir accompli.

Une pareille attitude avait quelque chose de grand; il me semble que
c'eut ete celle du general Martory, s'il avait pris part a ces complots.
Par malheur pour le commandant de Solignac, il y a dans ses reponses des
inconsequences, et quand on les rapproche de celles de ses coaccuses, on
trouve des contradictions qui font douter de sa sincerite.

Au lieu d'avoir ete un simple soldat de la conspiration, comme il veut
le faire croire, il parait avoir ete un de ses chefs; au lieu d'avoir
ete entraine, il semble qu'il a entraine les autres; au lieu d'avoir
obei a la voix de la France, il pourrait bien n'avoir ecoute que celle
de son interet et de son ambition.

Mais ce sont plutot la des insinuations resultant de l'ensemble des deux
proces que des accusations nettement formulees, tant la conduite du
commandant a toujours ete habile et prudente: jamais il ne s'est avance,
jamais il ne s'est compromis au premier rang, et bien que l'on sente
partout son action, nulle part on ne peut le saisir en flagrant delit:
c'est un Bertrand malin qui se sert des pattes de Raton pour tirer du
feu les marrons qu'il doit croquer.

Une seule chose plaide fortement contre lui, c'est l'etat de ses
affaires au moment ou il se fait le complice de son prince. Elles
etaient au plus bas, ces affaires, et telles qu'elles ne pouvaient etre
relevees que par un coup desespere.

Ne en 1790, M. de Solignac fait les dernieres campagnes de l'empire; a
Waterloo il est capitaine. Bien que d'origine noble et apparente a de
bonnes familles, il avance difficilement sous la Restauration; et, en
1832, commandant la premiere circonscription de remonte, il donne sa
demission. Il y a de graves irregularites dans sa caisse, et un grand
nombre de paysans du Calvados se plaignent de ne pas avoir touche le
prix des chevaux qu'ils ont vendus, ces prix ayant ete encaisses par le
commandant. Il prend alors du service dans l'armee belge, mais pour peu
de temps, car bientot encore il donne sa demission.

J'en etais la de mon etude quand je m'entendis appeler par mon nom.

C'etait Vimard, le capitaine d'etat-major que tu as du connaitre quand
il etait a Oran; il s'etait assis en face de moi sans que je le visse
entrer.

--On me dit que vous avez le volume de l'_Histoire de dix ans_ ou
se trouve le proces de Strasbourg; si vous ne vous en servez pas,
voulez-vous me le preter?

Je le lui tendis et me remis a ma lecture. Decidement le bibliothecaire
ne m'avait pas trompe, ce proces etait a la mode.

Jusqu'au moment de la fermeture de la bibliotheque, nous restames en
face l'un de l'autre, lisant tous deux et ne nous parlant pas.

Mais en sortant Vimard me prit par le bras et cela me surprit jusqu'a
un certain point, car si nous sommes bien ensemble, nous ne sommes pas
cependant sur le pied de l'intimite.

--Etes-vous presse de rentrer? me dit-il.

--Nullement.

--Alors, voulez-vous que nous allions jusqu'au Prado?

--Et quoi faire au Prado?

--Causer.

--Il s'agit donc d'un complot?

--Pouvez-vous me dire cela, a moi surtout!

--Vous cherchez le silence et le mystere.

--C'est qu'il s'agit d'une chose serieuse que je veux examiner avec
vous, sans qu'on nous ecoute et nous derange.

--Allons, donc au Prado.



XI

De la bibliotheque au Prado la distance est assez longue; pendant le
temps que nous mimes a la franchir par le cours Julien et le cours
Lieutaud, Vimard garda un silence obstine, qui me laissa toute liberte
pour reflechir a sa demande d'entretien.

Pourquoi cet entretien?

Pourquoi ce mystere?

Pourquoi nous etions-nous rencontres a la bibliotheque consultant l'un
et l'autre l'histoire des conspirations du prince Louis?

Enfin, en arrivant au Prado, qui se trouvait a peu pres desert, Vimard
se decida a parler.

--Mon silence vous surprend, n'est-ce pas?

--Beaucoup.

--C'est que je ne desire pas que ce que j'ai a vous dire soit entendu,
et quand je suis sous l'impression d'une forte preoccupation, je ne peux
pas parler pour ne rien dire.

--Maintenant, je serai seul a vous entendre.

--J'aborde donc le sujet qui nous amene ici; et si je le fais
franchement, c'est parce que j'ai en vous toute confiance.

Il ajouta encore quelques paroles qu'il est inutile de rapporter, et
apres que je l'eus remercie comme je le devais de la sympathie qu'il me
temoignait, il continua:

--L'idee de m'ouvrir a vous m'est venue en vous trouvant a la
bibliotheque et en vous voyant etudier les proces de Strasbourg et de
Boulogne que je venais moi-meme lire. Il m'a paru qu'il y avait dans
cette rencontre quelque chose qui ne tenait point au seul hasard, et que
si tous deux en meme temps nous nous occupions du meme sujet, c'etait
que tres-probablement nous avions les memes raisons pour le faire. Je
vais vous dire quelles sont les miennes, et si vous le trouvez bon, vous
me direz apres quelles sont les votres. Mais ce n'est pas un marche que
je vous propose et je ne vous dis pas: confidence pour confidence. Bien
entendu, vous restez maitre de votre secret.

Que voulait-il? M'entrainer dans une conspiration? Cela n'etait guere
probable, etant donne son caractere honnete et droit. Mais alors, s'il
ne s'agissait pas de complot, que signifiaient ces precautions de
langage? Il ne pouvait pas avoir les memes raisons que moi pour vouloir
connaitre le commandant de Solignac. J'avoue que ma curiosite etait
vivement excitee.

--Mon secret est bien simple, dis-je.

--Je vous en felicite et je voudrais que la mien fut comme le votre,
mais il ne l'est pas et voila pourquoi je persiste dans mon idee de m'en
ouvrir a vous, afin que nous tenions a nous deux une sorte de petit
conseil de guerre. Tout d'abord j'avais cru que ce secret serait le
meme pour nous deux et alors nous aurions eu l'un et l'autre les memes
raisons pour prendre une resolution. Mais bien que par le peu de mots
que vous venez de dire, je vois que vous n'etes pas dans une situation
identique a la mienne, je n'en veux pas moins vous consulter.

Ici, il me dit de nouveau mille choses obligeantes que je ne veux pas
rapporter, mais que je dois constater cependant pour expliquer la
confiance qu'il me temoignait.

A la fin, toutes ses precautions oratoires etant prises, il abandonna le
langage obscur et entortille dont il s'etait jusque-la servi pour parler
plus clairement:

--Si on venait vous tater, me dit-il, pour savoir de quel cote vous vous
rangeriez dans le cas d'un conflit entre le president de la Republique
et l'Assemblee, quelle serait votre reponse?

--Elle serait simple et nette; je me rangerais du cote de celui qui
respecterait la loi et contre celui qui la violerait. Nous n'avons pas
autre chose a faire, nous autres soldats; notre route est tracee, nous
n'avons qu'a la suivre: c'est tres-facile.

--Pour ceux qui voient cette route, mais tout le monde ne la voit pas
comme vous, et alors dans l'obscurite, il est bien permis d'hesiter et
de tatonner.

--Qui fait cette obscurite?

--Les circonstances politiques.

--Et qui fait les circonstances politiques?

--Le hasard, ou, si vous le voulez, la Providence.

--Disons les hommes pour ne point nous perdre, et disons en meme temps
que les hommes dirigent ces circonstances suivant les besoins de leur
ambition. Si on a fait l'obscurite dans la situation politique, c'est
qu'on espere profiter de cette obscurite; l'ombre est propice aux
complots.

--Vous croyez donc aux complots?

--Et vous?

Il hesita un moment, mais sa reserve ne dura que quelques secondes.

--Moi, dit-il, je crois a un travail considerable qui se fait dans
l'armee.

--Au profit de qui?

--Au profit de Louis-Napoleon.

--He bien, cela doit vous suffire pour eclairer votre route. Si
Louis-Napoleon travaille l'esprit de l'armee, c'est pour se l'attacher.
Dans quel but? Est-ce par amour platonique pour l'armee? Non, n'est-ce
pas, mais par interet, pour s'appuyer sur nous et se faire president a
vie ou empereur. He bien, dans ces conditions, je dis que notre voie est
indiquee. Nous ne sommes pas des pretoriens pour faire des empereurs de
notre choix. Nous sommes l'armee de la France et c'est a la France qu'il
appartient de choisir son gouvernement, ce n'est pas a nous de lui
imposer par la force de nos baionnettes celui qu'il nous plait de
prendre. Nous ne devons pas ecouter les emissaires du president; car le
jour ou celui-ci aura la conviction que l'armee le suivra, l'empire sera
fait par une revolution militaire. En bon soldat que je suis, j'aime
trop l'armee pour admettre qu'elle peut se charger de ce crime et de
cette honte.

--Et cependant il y a dans l'armee des esprits honnetes, qui croient que
l'empire doit faire la grandeur de la France.

--C'est leur droit, comme c'est mon droit de voir le bonheur de la
France dans le retablissement de la monarchie legitime ou dans la
consolidation de la Republique. Mais ce que nous avons le droit de
penser n'est pas ce que nous avons le droit de faire, ou bien alors
c'est la guerre civile; tandis que vous soutiendrez l'empire, je
soutiendrai Henri V; notre colonel, qui a ete l'ami et l'officier
d'ordonnance du duc d'Aumale, soutiendra les princes d'Orleans; notre
chef d'escadron, qui est republicain, soutiendra la Republique;
Mazurier, qui aime le desordre et la canaille, soutiendra la canaille,
et nous nous battrons tous ensemble, les uns contre les autres, ce qui
sera le triomphe de l'anarchie. Voila, mon cher, a quoi l'on arrive en
ecoutant ses sentiments personnels, ses opinions ou ses interets, au
lieu d'ecouter sa conscience. Et c'est la ce qui m'indigne contre
Louis-Napoleon qui, pour faire triompher son ambition, ne craint pas de
corrompre l'armee; est-ce que les autres partis, Henri V, les d'Orleans,
les republicains agissent comme lui? il est le seul a vouloir faire de
l'armee un instrument de revolution. S'il reussit, la France est perdue;
il n'y a plus d'armee; il n'y a plus d'honneur militaire.

--Vous n'aimez pas Louis-Napoleon.

--C'est vrai, je l'avoue hautement parce que la repulsion qu'il
m'inspire n'est point causee par des preferences que j'aurais pour le
representant d'un autre parti. Je n'ai point de preferences politiques,
ou plutot je n'ai pas d'opinions exclusives. Par mes traditions de
famille, je devrais etre legitimiste; je ne le suis pas; je ne suis pas
davantage orleaniste ou republicain.

--Alors qu'etes-vous donc?

--Je suis ce que sont bien d'autres Francais; je suis du parti du
gouvernement adopte par le pays et qui s'exerce honnetement en
respectant les droits et la liberte de chacun. Je n'aurais peut-etre
pas choisi le gouvernement que nous avons en ce moment, mais c'est un
gouvernement legal et jamais je ne mettrai mon sabre, si leger
qu'il puisse etre, au service de ceux qui voudraient renverser ce
gouvernement.

Vimard s'arreta, et me prenant la main qu'il me serra fortement:

--Ma foi, mon cher, vous me faites plaisir; je suis heureux de vous
entendre parler ainsi; dans ce temps de trouble ou nous vivons
d'incertitude et d'indecision, cela soutient de voir quelqu'un de ferme,
qui ne cherche pas son chemin.

--Et cependant, l'on m'a reproche souvent mon indifference en matieres
politiques. Peut-etre, en effet, vaut-il mieux etre un homme de parti,
comme il vaut mieux peut-etre aussi etre un homme religieux. Les
convictions bien arretees sont, je crois, une grande force. Mais enfin
l'indifference politique, comme l'indifference religieuse, n'empeche pas
d'etre un honnete homme. Et pour en revenir au sujet de notre entretien,
je vous donne ma parole que, dans les circonstances presentes, quoi
qu'il arrive, je saurai rester un honnete soldat.

Nous marchames pendant quelques instants, reflechissant l'un et l'autre;
Vimard a je ne sais trop quoi, moi a ce que cet entretien avait de
singulier; car venu au Prado pour ecouter les confidences et les secrets
de Vimard, j'avais parle presque seul. Il rompit le premier le silence.

--Ainsi, dit-il, on ne vous a jamais fait d'ouvertures dans l'interet du
parti napoleonien?

--Jamais.

--He bien, je l'ai cru, en vous voyant a la bibliotheque, et c'est pour
savoir comment vous les aviez accueillies que je vous ai amene ici pour
tenir conseil et m'entendre avec vous.

--On vous a donc fait ces ouvertures a vous?

--Oui, a moi, comme a un grand nombre d'officiers.

--Une conspiration?

--Non, car s'il avait ete question d'une conspiration, on y aurait mis,
je pense, plus de reserve.

--C'est tout haut qu'on vous demande si vous etes disposes a appuyer le
retablissement de l'empire.

--He, mon cher, ce n'est pas cela qu'on nous demande, car, au premier
mot, beaucoup d'officiers, moins fermes que vous, tourneraient le dos
au negociateur. On nous represente seulement qu'un jour ou l'autre un
conflit eclatera entre le president de la Republique et l'Assemblee, et
l'on insiste sur les avantages qu'il y a pour l'armee a se ranger du
cote de Louis-Napoleon; en meme temps on glisse quelques mots adroits
sur les avantages personnels qui resulteront pour les officiers disposes
a prendre ce parti. Tout cela se fait doucement, habilement, par un
homme qui est l'agent du bonapartisme dans le Midi, le commandant de
Solignac.

En entendant ce nom, il m'echappa un mouvement involontaire.

--Vous le connaissez? demanda Vimard.

--Non; j'ai entendu son nom et je l'ai vu figurer dans les proces de
Strasbourg et de Boulogne.

--C'etait precisement pour savoir quel avait ete son role dans ces deux
affaires que je suis alle a la bibliotheque. Ici il se remue beaucoup,
et il n'y a pas d'officier qu'il n'ait vu a Marseille, a Toulon, a
Grenoble, a Montpellier; si vous n'arriviez pas d'Afrique, vous le
connaitriez aussi; c'est un homme que je crois tres-habile.

--Le proces le montre tel.

--S'il y a jamais un mouvement napoleonien, il tiendra tout le Midi dans
sa main, et c'est la un point tres-important, car la Provence entiere
est legitimiste ou republicaine, et l'on assure que la Societe des
montagnards y est tres-puissante. Ce qu'il y a de curieux dans cette
action du commandant de Solignac, c'est qu'elle s'exerce d'une facon
mysterieuse; on sent sa main partout, mais on ne la trouverait nulle
part, si l'on voulait la saisir. En apparence, il vit tranquillement a
Cassis, comme un vieux soldat retraite, et il parait n'avoir pas d'autre
occupation que de faire la partie du general Martory, une culotte de
peau, celui-la, et tout a fait inoffensif. Pour mieux tromper les
soupcons, il fait dire, ou tout au moins il laisse dire qu'il est au
mieux avec la fille du general.

--C'est une infamie! je connais mademoiselle Martory; c'est une jeune
fille charmante; un pareil propos sur son compte est une monstruosite.

--Je ne connais pas mademoiselle Martory; ce que je dis n'a donc aucune
importance a son egard, mais seulement a l'egard de Solignac.

--Mademoiselle Martory n'a pas vingt ans, ce Solignac en a soixante.

--Pour moi, cela ne prouverait rien; j'ai vu des jeunes filles seduites
par des vieillards; Dieu vous garde, mon cher Saint-Neree, d'aimer
jamais une femme qui ait ete perdue par un vieux libertin. Toute femme
peut se relever, excepte quand elle a ete fletrie par un vieillard.
C'est l'experience de quelqu'un qui a souffert de ce mal affreux, qui
vous parle en ce moment. Enfin, je crois d'autant plus volontiers a
la faussete du bruit qui court sur mademoiselle Martory, que ce bruit
profite a Solignac. Mais puisque vous connaissez le general Martory, je
ne parle pas davantage du Solignac, car bien certainement un jour ou
l'autre vous le rencontrerez, et comme il voudra vous tater et vous
engager, vous verrez alors quel homme c'est. Parole d'honneur, je suis
content qu'il s'adresse a vous, il aura a qui parler.

--Croyez bien qu'il a deja entendu plus d'une fois ce que je lui
repondrai: l'armee n'est pas si disposee a se livrer qu'on le veut dire.



XII

Si la presence de ce Solignac au diner du general Martory m'avait tout
d'abord inspire une certaine inquietude, maintenant elle me revoltait. A
la pensee de me trouver a la meme table que cet homme, je n'etais
plus maitre de moi; des bouffees de colere m'enflammaient le sang;
l'indignation me soulevait.

Et cependant je ne croyais pas un mot de ce que m'avait dit Vimard.
Pas meme pendant l'espace d'un millieme de seconde, je n'admis la
possibilite que ce propos infame eut quelque chose de fonde. C'etait
une immonde calomnie, une invention diabolique dont se servait le plus
miserable des hommes pour masquer ses cheminements souterrains.

Mais enfin une blessure profonde m'avait ete portee; le souffle
empoisonne de cette calomnie avait passe sur mon amour naissant comme
un coup de mistral passe au premier printemps sur les campagnes de la
Provence: les plantes surprises dans leur eclosion garderont pour toute
leur vie la marque de ses brulures; sur leurs rameaux reverdis il
poussera de nouvelles feuilles, il s'epanouira d'autres fleurs, ce ne
seront point celles qui ont ete dessechees dans leur bouton.

Et j'allais m'asseoir pres de cet homme; il me parlerait; je devrais lui
repondre.

Sous peine de me voir fermer la maison dont la porte s'ouvrait devant
moi, il me faudrait arranger mes reponses au gre du general, au gre meme
de Clotilde, qui partageait les idees de son pere, ou qui tout au moins
voulait qu'on ne les contrariat point.

La situation etait delicate, difficile, et, quoi qu'il advint, elle
serait pour moi douloureuse. Ce ne fut donc pas le coeur joyeux et
l'esprit tranquille que le dimanche matin je me mis en route pour
Cassis.

Le general me recut comme si j'etais son ami depuis dix ans; quand
j'entrai dans le salon il quitta son fauteuil pour venir au-devant de
moi et me serrer les mains.

--Exact, c'est parfait, bon soldat; en attendant le diner, nous allons
prendre un verre de _riquiqui_; je n'ai plus mon rhumatisme: vive
l'empereur!

Il appela pour qu'on nous servit; mais, au lieu de la servante, ce fut
Clotilde qui parut. Elle aussi me recut comme un vieil ami, avec un doux
sourire elle me tendit la main.

Les inquietudes et les craintes qui m'enveloppaient l'esprit se
dissiperent comme le brouillard sous les rayons du soleil, et
instantanement je vis le ciel bleu.

Mais cette eclaircie splendide ne dura pas longtemps, le general me
ramena d'un mot dans la realite.

--Puisque vous etes le premier arrive, dit-il, je veux vous faire
connaitre les convives avec lesquels vous allez vous trouver; quand on
est dans l'intimite comme ici, c'est une bonne precaution a prendre, ca
donne toute liberte dans la conversation sans qu'on craigne de casser
les vitres du voisin. D'abord, mon ami le commandant de Solignac, dont
je vous ai deja assez parle pour que je n'aie rien a vous en dire
maintenant; un brave soldat qui eut ete un habile diplomate, un habile
financier, enfin, un homme que vous aurez plaisir a connaitre.

Je m'inclinai pour cacher mon visage et ne pas me trahir.

--Ensuite, continua le general, l'abbe Peyreuc. Que ca ne vous etonne
pas trop de voir un pretre chez un vieux bleu comme moi; l'abbe Peyreuc
n'est pas du tout cagot, c'est un ancien cure de Marseille qui s'est
retire a Cassis, son pays natal; autrefois il pratiquait, dit-on, la
gaudriole, maintenant il entend tres-bien la plaisanterie. Pas besoin
de vous gener avec lui. Enfin, le troisieme convive, Cesar Garagnon,
negociant a Cassis, marchand de vin, marchand de pierre, marchand de
corail, marchand de tout ce qui se vend cher et s'achete bon marche, un
beau garcon en train de faire une belle fortune qu'il serait heureux
d'offrir a mademoiselle Clotilde Martory. Mais celle-ci n'en veut pas,
ce dont je l'approuve, car la fille d'un general n'est pas faite pour un
pekin de cette espece.

Au moment ou le general prononcait ce dernier mot, la porte s'ouvrit
devant M. Cesar Garagnon lui-meme, et ma jalousie, qui s'eveillait deja,
se calma aussitot. Il pouvait aimer Clotilde, il devait l'aimer, mais il
ne serait jamais dangereux: le parfait bourgeois de province avec
toutes les qualites et les defauts qui constituent ce type, qu'il soit
Provencal ou Normand, Bourguignon ou Girondin. Puis arriva un pretre
gros, gras et court, la figure rouge, la physionomie souriante, marchant
a pas glisses avec des genuflexions, l'abbe Peyreuc, ce qu'on appelle
dans le monde "un bonhomme de cure."

Enfin j'entendis sur les dalles sonores du vestibule un pas rapide et
sautillant qui me resonna dans le coeur, et je vis entrer un homme
petit, mais vigoureux, maigre et vif, le visage noble et fait pour
inspirer confiance s'il n'avait point ete depare par des yeux percants
et mobiles qui ne regardaient jamais qu'a la derobee, sans se fixer sur
rien. Avec cela une rapidite de mouvements vraiment troublante, et en
tout la tournure d'un homme d'affaires intrigant et brouillon plutot que
celle d'un militaire; un vetement de jeune homme, la moustache et les
cheveux teints; des pierres brillantes aux doigts; une voix chantante et
fausse.

Je n'eus pas le temps de bien me rendre compte de l'impression qui me
frappait, car il vint a moi amene par le general, et une presentation en
regle eut lieu. Il me semble qu'il me dit qu'il etait heureux de faire
ma connaissance ou quelque chose dans ce genre, mais j'entendis a peine
ses paroles; en tous cas je n'y repondis que par une inclinaison de
tete.

Comment allait-on nous placer a table? M. de Solignac serait-il a cote
de Clotilde? lui donnerait-il le bras pour passer dans la salle a
manger? Ces interrogations m'obsedaient sans qu'il me fut possible
d'en detacher mon esprit. Deja je n'etais plus tout au bonheur de voir
Clotilde; malgre moi le souvenir des paroles de Vimard me pesait sur
le coeur; en regardant Clotilde et M. de Solignac je me disais, je me
repetais que c'etait impossible, absolument impossible, et cependant je
les regardais, je les epiais.

Heureusement rien de ce que je craignais ne se realisa: Clotilde entra
la premiere dans la salle a manger, et comme la femme n'etait rien dans
la maison du general, celui-ci placa a sa droite et a sa gauche l'abbe
Peyreuc et M. de Solignac. Assis pres de Clotilde, frolant sa robe,
je respirai. Pourvu qu'on n'entreprit pas ma conversion politique, je
pouvais etre pleinement heureux; apres le diner, si M. de Solignac
m'emmenait dans le jardin pour me catechiser, je saurais me defendre.
Mais un mot dit par hasard ou avec intention ne nous entrainerait-il pas
dans la politique pendant ce diner? la question etait la.

Tout d'abord les choses marcherent a souhait pour moi, grace au general
et a l'abbe Peyreuc, qui s'engagerent dans une discussion sur "le
maigre." Le general, qui avait connu chez Murat le fameux Laguipierre,
racontait que celui-ci lui avait affirme et jure qu'au temps ou il etait
cuisinier au couvent des Chartreux, la regle traditionnelle dans cette
maison etait de faire des sauces maigres avec "du bon consomme et du
blond de veau." L'abbe Peyreuc soutenait que c'etait la une invention
voltairienne, et la querelle se continuait avec force droleries du cote
du general, qui tombait sur les moines, et contait, a l'appui de son
anecdote, toutes les plaisanteries plus ou moins grivoises qui avaient
cours a la fin du XVIIIe siecle. L'abbe Peyreuc se defendait et
defendait "la religion" serieusement. Tout le monde riait, surtout
le general, qui meprisait "la pretraille" et n'admettait le pretre
qu'individuellement "parce que, malgre tout, il y en a de bons: l'abbe,
par exemple, qui est bien le meilleur homme que je connaisse."

Mais au dessert ce que je craignais arriva: un mot dit en l'air par le
negociant nous fit verser dans la politique, et instantanement nous y
fumes plonges jusqu'au cou.

--Il parait qu'on a encore decouvert des complots, dit M. Garagnon.

--On en decouvrira tant que nous n'aurons pas un gouvernement assure du
lendemain, repliqua M. de Solignac; tant que les partis ne se sentiront
pas impuissants, ils s'agiteront, surtout les republicains, qui croient
toujours qu'on veut leur voler leur Republique. Ces gens-la sont comme
ces meres de melodrame a qui l'on "a vole leur enfant."

Pendant que M. de Solignac s'exprimait ainsi, je remarquai en lui une
particularite qui me parut tout a fait caracteristique. C'etait a M.
Garagnon qu'il repondait et il s'etait tourne vers lui; mais, bien
que par ses paroles, par la direction de la tete, par les gestes, il
s'adressat au negociant, par ses regards circulaires, qui allaient
rapidement de l'un a l'autre, il s'adressait a tout le monde. Cette
facon de queter l'approbation me frappa.

--Voila qui prouve, conclut le general, qu'il nous faut au plus vite le
retablissement de l'empire, ou bien nous retombons dans l'anarchie.

--Je crois que la conclusion du general, reprit M. de Solignac, est
maintenant generalement adoptee; je ne dis pas qu'elle le soit par tout
le monde,--le regard circulaire s'arrondit jusqu'a moi,--mais elle l'est
par la majorite du pays. Ce n'est plus qu'une affaire de temps.

--Et comment croyez-vous que cela se produira? demanda l'abbe Peyreuc.

--Ah! cela, bien entendu, je n'en sais rien. Mais peu importent la forme
et les moyens. Quand une idee est arrivee a point, elle se fait jour
fatalement; quelques obstacles qu'elle rencontre, elle les perce pour
eclore.

--Vous prevoyez donc des obstacles? demanda l'abbe Peyreuc, qui
decidement tenait a pousser a fond la question.

--Il faut toujours en prevoir.

--C'est la ce qui fait le bon officier, dit le general; il voit la
resistance qu'on lui opposera, et il s'arrange de maniere a l'enfoncer.

--Dans le cas present, continua M. de Solignac, je ne vois pas d'ou
la resistance pourrait venir. On me repondra peut-etre,--le regard
circulaire s'arreta sur moi,--et l'armee? En effet, l'armee seule
pourrait, si elle le voulait, maintenir le semblant de gouvernement que
nous avons et le faire fonctionner, mais elle ne le voudra pas.

--Assurement, elle ne le voudra pas, affirma le general.

--Elle ne le voudra pas, reprit M. de Solignac, parce que l'armee n'a
pas de politique.

--Eh bien! alors? demanda M. Garagnon, surpris.

--Je comprends que ce que je dis vous etonne; mais vous, negociant, vous
devez l'admettre mieux que personne. Je dis que l'armee en general n'a
pas de politique, mais je dis en meme temps qu'elle a des interets, et
c'est a ses interets qu'en fin de compte on obeit toujours en ce monde.

Bien que je me fusse promis de ne pas intervenir dans cette discussion,
je ne fus pas maitre de moi, et, en entendant cette theorie qui
atteignait l'armee dans son honneur, et par la m'atteignait
personnellement, je ne pensai plus a la reserve que je voulais garder et
levai la main pour repondre.

Mais, en meme temps, je sentis un pied se poser doucement sur le mien.

C'etait Clotilde qui me demandait de garder le silence.

Je la regardai; elle sourit; je restai interdit, eperdu, enivre, le bras
leve, les levres ouvertes et ne parla point.



XIII

Avec son habitude de regarder sans cesse autour de lui pour savoir qui
l'appuyait ou le desapprouvait, M. de Solignac avait parfaitement vu mon
mouvement.

Il s'arreta et, me regardant en face pour une seconde:

--M. de Saint-Neree veut parler, il me semble, dit-il.

Ainsi mis en cause directement, je ne pouvais plus me taire. Mais le
pied de Clotilde me pressa plus fortement. J'hesitai un moment, quelques
secondes peut-etre.

--Eh bien? demanda le general.

Clotilde a son tour me regarda.

--Je n'ai rien a dire, general.

--Capitaine, je vous demande pardon, dit M. de Solignac, j'ai mal vu:
j'ai de si mauvais yeux.

--Vous vous adressiez a M. Garagnon, dit Clotilde.

--Parfaitement, et je disais que l'armee, ni plus ni moins qu'un
individu, obeissait toujours a ses interets. Cela est bien naturel,
n'est-ce pas, monsieur Garagnon?

--Pour soi d'abord, pour son voisin ensuite.

--Cela n'est pas chretien, dit l'abbe Peyreuc en souriant finement.

--Non, mais cela est humain, et le genre humain existait avant le
christianisme, continua M. de Solignac; c'est pour cela sans doute qu'il
obeit si souvent a ses vieilles habitudes. Or, dans les circonstances
presentes, qui peut le mieux servir les interets de l'armee? Si nous
trouvons une reponse a cette question, nous aurons bien des chances
de savoir, ou, si l'on aime mieux,--le regard se glissa vers moi,--de
prevoir dans quelle balance l'armee doit deposer son epee. Ce n'est pas
le parti legitimiste, n'est-ce pas? Nous n'avons pas oublie que nous
avons ete les brigands de la Loire.

--Je m'en souviens, interrompit le general en frappant sur la table.

--Ce n'est pas davantage le parti orleaniste, car, sous le gouvernement
de la bourgeoisie, l'armee est livree aux remplacants militaires. Ce
n'est pas davantage le parti republicain, qui demande la suppression des
armees permanentes.

--Quelle stupidite! s'ecria la general.

--Si ces trois partis ne peuvent rien pour l'armee, il en reste un qui
peut tout pour elle: le parti bonapartiste. C'est un Napoleon seul qui
peut donner a la France la revanche de Waterloo et dechirer les traites
de 1815. C'est sous le premier des Napoleon qu'on a vu le soldat devenir
marechal de France, duc et prince. L'armee est donc bonapartiste dans
ses chefs et dans ses soldats, et elle ne pourrait pas ne pas l'etre
quand meme elle le voudrait, puisque Napoleon est synonyme de victoire
et de gloire, les deux mots les plus entrainants pour les esprits
francais.

--Bravo! cria le general, tres-bien, admirablement raisonne. C'est
evident.

--Si l'armee ne s'oppose pas au retablissement de l'empire, qui s'y
opposera? Est-ce le clerge? Je ne le crois pas. Le clerge sait tres-bien
qu'il a plus a gagner avec l'empire qu'avec le gouvernement de Henri V.

--Hum! hum! dit le general en grommelant.

--Je m'en rapporte a M. l'abbe.

J'eus un moment d'esperance, croyant que l'abbe allait protester; il
n'etait pas retenu comme moi, et il pouvait parler au nom de la verite,
de la dignite et de la justice.

--Le prince Louis-Napoleon parait vouloir respecter la liberte
religieuse, dit l'abbe Peyreuc.

--J'etais certain que M. l'abbe Peyreuc ne me contredirait pas,
poursuivit M. de Solignac. Henri V n'a pas besoin du clerge; le prince,
au contraire, en a besoin; voila pourquoi le clerge preferera le prince
a Henri V: il sera certain de se faire payer cher les services qu'il
rendra. Pas plus que le clerge, la bourgeoisie ne resistera, elle a
besoin d'un gouvernement stable.

--Il nous faut un gouvernement fort, interrompit M. Garagnon, qui nous
laisse travailler et fasse nos affaires politiques a l'etranger pendant
que nous faisons nos affaires commerciales chez nous. C'est au moins
celui-la que veulent les honnetes gens. Ceux qui s'occupent de politique
sont des "propres a rien" qui ont des effets en souffrance; ils comptent
sur les revolutions pour ne pas les payer.

Celui-la aussi desertait a son tour, et je restais seul pour protester,
mais je ne protestai point.

--Quant au peuple, c'est lui qui gagnera le plus au retablissement de
l'empire, qui est la continuation de 89.

L'empire continuateur des idees de 89, l'empire qui a detourne le cours
de la Revolution et retabli a son profit les institutions de l'ancien
regime, c'etait vraiment bien fort, mais j'avais entendu deja trop de
choses de ce genre sans repliquer pour ne pas laisser passer encore
celle-la. Que m'importait apres tout, car bien que ce discours
s'adressat a moi, je pouvais me taire tant qu'il ne me prenait pas
directement a partie? le mepris du silence etait un genre de reponse,
genre peu courageux, peu digne, il est vrai, mais je payais ma lachete
d'un plaisir trop doux pour me revolter contre elle.

D'ailleurs je n'avais plus besoin de prudence que pour peu de temps, le
diner touchait a sa fin.

Mais un incident se presenta, qui vint me prouver que je m'etais flatte
trop tot, d'echapper au danger de me prononcer franchement et de me
montrer l'homme que j'etais.

On avait apporte sur la table une vieille bouteille de vin du cap de
l'Aigle, dont l'aspect etait tout a fait venerable.

--Le vin blanc que vous avez bu jusqu'a present, me dit le general, et
que vous avez trouve bon, n'est pas le seul produit de notre pays; nous
faisons aussi du vin de liqueur, et voici une vieille bouteille qui
merite d'etre degustee religieusement. Aussi je trouve que le meilleur
usage que nous en puissions faire, c'est de la boire au souvenir de
Napoleon.

Il emplit son verre, et la bouteille passa de main en main.

Alors le general, levant son verre de sa main droite et posant sa main
gauche sur son coeur:

--A Napoleon, a l'empereur!

Incontestablement j'aurais mieux aime boire mon vin tout simplement
sans y joindre cet accompagnement; mais enfin ce n'etait la qu'un toast
historique, et, pour etre agreable a Clotilde, je pouvais le porter sans
scrupule.

Je levai donc mon verre et le choquai doucement contre celui de tous les
convives, en m'arrangeant cependant pour paraitre effleurer celui de M.
de Solignac, et, en realite, ne pas le toucher.

Puis le vin bu, et il etait excellent, je me dis que j'en etait quitte a
bon compte; mais tout n'etait pas fini.

--Puisque nous sommes ici tous unis dans une meme pensee, dit M. de
Solignac remplissant de nouveau son verre, je demande a porter un toast
qui completera celui du general: a l'heritier de Napoleon, a son neveu,
a Napoleon III.

Cette fois, c'etait trop: Clotilde me tendit la bouteille, je la passai
a mon voisin sans emplir mon verre.

Le pied de Clotilde pressa plus fortement le mien.

--Ce vin ne vous parait pas bon? demanda le general.

--Il est exquis; mais le premier verre me suffit; je ne saurais en boire
un second.

M. de Solignac etendit le bras. Je ne bougeai point. Rapidement le pied
de Clotilde se retira de dessus le mien. Je voulus le reprendre; je ne
le trouvai point. Pendant ce temps, les verres sonnaient les uns contre
les autres.

Heureusement on se leva bientot de table, et ce fut une distraction au
malaise que cette scene avait cause a tout le monde,--M. de Solignac
excepte.

Le negociant etait un brave homme qui aimait la paix, il voulut nous
empecher de revenir a une discussion qui l'effrayait, et il proposa une
promenade en mer, qui fut acceptee avec empressement.

Nous nous rendimes au port; mais malgre tous mes efforts pour rester
seul en arriere avec Clotilde, je ne pus y reussir. J'aurais voulu
m'expliquer, m'excuser, lui faire sentir que je me serais avili en
portant ce toast; mais elle ne parut pas comprendre mon desir, ou tout
au moins elle ne voulut pas le satisfaire.

Nous nous embarquames dans le canot sans qu'il m'eut ete possible de lui
dire un seul mot en particulier.

Le but de notre promenade etait le gouffre de Port-miou, qui se trouve a
une petite distance de Cassis; c'est une anse pittoresque s'ouvrant tout
a coup dans la ligne des montagnes blanchatres qui va jusqu'a Marseille;
la mer penetre dans cette anse par une etroite ouverture, puis,
s'elargissant, elle forme la un petit port encaisse dans de hauts
rochers dechiquetes; au milieu de ce port jaillissent plusieurs sources
d'eau douce.

On aborda, et nous descendimes sur la terre, ou, plus justement, sur la
pierre, car sur ces cotes a l'aspect desole la terre vegetale n'etant
plus retenue par les racines des arbres ou des plantes, a ete lavee
et emportee a la mer, de sorte qu'il ne reste qu'un tuf raboteux et
crevasse. Nous nous etions assis a l'ombre d'un grand rocher. Apres
quelques minutes, Clotilde se leva et se mit a sauter de pierre en
pierre. Peu de temps apres, je me levai a mon tour et la suivis.

Quand je la rejoignis, elle etait sur la pointe d'un petit promontoire
et elle regardait au loin, droit devant elle, comme si, par ses yeux,
elle voulait s'enfoncer dans l'azur.

--N'est-ce pas que c'est un curieux pays que la Provence? dit-elle en
entendant mon pas sur les rochers et en se tournant vers moi, mais
peut-etre n'aimez-vous pas la Provence comme je l'aime?

--Ce n'est pas pour vous parler de la Provence que j'ai voulu vous
suivre, c'est pour vous expliquer ce qui s'est passe a propos de ce
toast....

--Oh! de cela, pas un mot, je vous prie. J'ai voulu vous empecher de
prendre part a une discussion dangereuse; je n'ai pas reussi, c'est un
malheur. Je regrette de m'etre avancee si imprudemment; je suis punie
par ou j'ai peche. C'est ma faute. Je suis seule coupable. Mon intention
cependant etait bonne, croyez-le.

--C'est moi....

--De grace, brisons la; ce qui rappelle ce diner me blesse....

Et elle me tourna le dos pour s'avancer a l'extremite du promontoire;
elle alla si loin qu'elle etait comme suspendue au-dessus de la mer
brisant a vingt metres sous ses pieds. J'eus peur et je m'avancai pour
la retenir. Mais elle se retourna et revint de deux pas en arriere.

Je voulus reprendre l'entretien ou elle l'avait interrompu, mais elle me
prevint:

--Monsieur votre pere est l'ami de Henri V, n'est-ce pas? dit-elle
brusquement.

--Mon pere a donne sa demission en 1830; mais il n'est pas en relations
suivies avec le roi.

--Enfin il lui est reste fidele et devoue?

--Assurement.

--Et vous, vous etes l'ami du duc d'Aumale?

--J'ai servi sous ses ordres en Afrique, et il m'a toujours temoigne une
grande bienveillance; mais je ne suis point son ami dans le sens que
vous donnez a ce mot.

--Enfin cela suffit; cela explique tout.

J'aurais mieux aime qu'elle comprit les veritables motifs de ma
repulsion pour Louis-Napoleon, et j'aurais voulu qu'elle ne se les
expliquat point par des questions de personne ou d'interet, mais enfin,
puisqu'elle acceptait cette explication et paraissait s'en contenter,
c'etait deja quelque chose; j'avais mieux a faire que de me jeter dans
la politique.

--Puisque vous m'avez interroge, lui dis-je, permettez-moi de vous poser
aussi une question et faites-moi, je vous en supplie, la grace d'y
repondre: Partagez-vous les idees de monsieur votre pere?

--Certainement.

--Oui, mais enfin les avez-vous adoptees avec une foi aveugle,
exclusive, qui eleve une barriere entre vous et ceux qui ne partagent
pas ces idees?

--Et que vous importe ce que je pense ou ne pense pas en politique et
meme si je pense quelque chose?

Il fallait parler.

--C'est que cette question est celle qui doit decider mon avenir, mon
bonheur, ma vie. Et si je vous la pose avec une si poignante angoisse,
la voix tremblante, fremissant comme vous me voyez, c'est que je vous
aime, chere Clotilde, c'est que je vous adore....

--Oh! taisez-vous! dit-elle, taisez-vous!

--Non! il faut que je parle. Il faut que vous m'entendiez, il faut que
vous sachiez....

Elle etendit vivement la main, et son geste fut si imperieux que je
m'arretai.

--M. de Solignac, dit-elle a voix etouffee.

C'etait en effet M. de Solignac qui nous rejoignait apres avoir escalade
les rochers par le lit d'un ravin.

--Vous arrivez bien, dit Clotilde restant la main toujours etendue; vous
allez nous departager: M. de Saint-Neree dit que le navire que vous
voyez la-bas manoeuvrant pour entrer a Marseille, est un vapeur; moi je
soutiens que c'est un bateau a voiles; et vous, que dites-vous?



XIV

Ma vie depuis deux mois a ete un enchantement.

Ce mot explique mon long silence; je n'ai eu que juste le temps d'etre
heureux, et dans mes journees trop courtes il ne m'est pas reste une
minute pour conter mon bonheur.

Le bonheur, Dieu merci, n'est pas une chose definie et bornee. Malgre
les progres de la science, on n'est pas encore arrive a determiner d'une
maniere rigoureuse, par l'analyse, ses elements constitutifs:

  Amour, 1,730
  Gaite, 0,367
  Temperament, 0,001
  Divers, 0,415
  -----
  2,513

Temperature variable, mais toujours au-dessus de zero.

Il me semble d'ailleurs que le mot enchantement dont je me suis servi
explique mieux que de longues phrases mon etat moral: j'ai vecu depuis
deux mois dans un reve delicieux.

Reveille, racontez votre reve a quelqu'un, ou simplement
racontez-vous-le a vous-meme, et ce qui vous a charme ne sera plus que
peu de chose: il y a des sensations comme des sentiments que les paroles
humaines ne sauraient rendre.

Il est vrai qu'il y a des poetes qui ont su parler du bonheur et qui
l'ont fait admirablement; c'etaient des poetes, je ne suis qu'un soldat:
ce que j'ai vu, je sais le dire tant bien que mal; ce que j'ai entendu,
je sais le rapporter plus ou moins fidelement, mais analyser des
sentiments, expliquer un caractere, resumer une serie d'incidents dans
un trait saillant, ce n'est point mon fait.

Dans ces deux mois, je n'ai eu qu'une semaine d'inquietude, mais elle a
ete terriblement longue et douloureuse. C'est celle qui a suivi notre
entretien au gouffre de Port-miou.

Surpris par M. de Solignac nous avions du redescendre par le lit du
ravin sans qu'il nous fut possible d'echanger une seule parole en
particulier. On ne pouvait marcher qu'a la file dans ce ravin etroit
et raboteux: Clotilde etait passee la premiere, M. de Solignac l'avait
rapidement suivie et j'etais reste le dernier. Dans cette position il
nous etait impossible de nous dire un mot intime, et j'avais du me
contenter d'ecouter Clotilde parlant avec volubilite de la mer, du ciel,
des navires, de Marseille et de dix autres choses, ce qui en ce moment
n'etait pour moi qu'un vain bruit.

J'esperais etre plus heureux en arrivant au rivage, mais la encore M. de
Solignac s'etait place entre nous, et de meme en bateau quand nous nous
etions rembarques.

On a fait une comedie sur ce mot que, quand on dit aux gens qu'on
les aime, il faut au moins leur demander ce qu'ils en pensent. Cette
situation etait exactement la mienne; seulement au lieu de la prendre
par le cote comique, je la prenais par le cote tragique: la crainte
et l'angoisse m'oppressaient le coeur; j'avais dit a Clotilde que je
l'aimais: que pensait-elle de mon amour? que pensait-elle surtout de mon
aveu?

Si je ne pouvais la presser de questions et la supplier de me repondre,
je pouvais au moins l'interroger du regard. Ce fut le langage que je
parlai, en effet, toutes les fois que mes yeux purent rencontrer les
siens.

Mais qui sait lire dans les yeux d'une femme, avec la certitude de ne
pas se tromper? Je n'ai point cette science. Chaque fois que le regard
de Clotilde se posait sur moi, il me sembla qu'il n'etait charge ni de
reproches ni de colere, mais qu'il etait trouble, au contraire, par
une emotion douce. Seulement, cela n'etait-il pas une illusion de
l'esperance? Le desir pour la realite? La question etait poignante pour
un esprit comme le mien, toujours tourmente du besoin de certitude, qui
voudrait que dans la vie tout se decidat par un oui ou par un non.

Ah! qu'un mot appuyant et confirmant ce regard m'eut ete doux au coeur!

Cependant, il fallut partir sans l'avoir entendu ce mot, et il fallut
pendant huit jours rester a Marseille en proie au doute, a l'incertitude
et a l'impatience.

Enfin, ces huit jours s'ecoulerent secondes apres secondes, heures apres
heures, et le dimanche arriva: je pouvais maintenant faire une visite au
general, je le devais.

Je m'arrangeai pour arriver a Cassis au moment ou le general se leverait
de table.

Quand celui-ci me vit entrer, il poussa des exclamations de gronderie:

--Voila un joli soldat qui se presente quand on sort de table; pourquoi
n'etes-vous pas venu pour _dijuner_?

--Je suis venu pour faire votre partie et vous demander ma revanche.

--Ca, c'est une excuse.

Le regard de Clotilde que j'epiais parut m'approuver.

Comme la premiere fois que j'avais dejeune a Cassis, le general
s'allongea dans son fauteuil, et, sa pipe allumee, il ecouta: "_Veillons
au salut de l'empire_" que lui joua sa fille. Puis bientot il
s'endormit.

C'etait le moment que j'attendais. J'allais pouvoir parler, j'allais
savoir. Jamais mon coeur n'avait battu si fort, meme lorsque j'ai charge
les Kabyles pour mon debut.

Lors de mon premier dejeuner a Cassis, Clotilde, voyant son pere
endormi, m'avait propose une promenade au jardin. En serait-il de meme
cette fois? J'attendis. Puis, voyant qu'elle restait assise devant son
piano, sans jouer, je lui demandai si elle ne voulait pas venir dans le
jardin.

Alors, elle se tourna vers moi, et me regardant en face, elle me dit a
voix basse:

--Restons pres de mon pere.

--Mais j'ai a vous parler; il faut que je vous parle; je vous en
supplie.

--Et moi, dit-elle, je vous supplie de ne pas insister, car il ne faut
pas que je vous ecoute.

--Vous m'ecoutiez l'autre jour.

--C'est un bonheur que vous ayez ete interrompu, et si vous ne l'aviez
pas ete, je vous aurais demande, comme je vous demande aujourd'hui, de
n'en pas dire davantage.

--Eh quoi, c'etait la ce que vos regards disaient?

Elle garda un moment le silence; mais bientot elle reprit d'une voix
etouffee:

--A votre tour, ecoutez-moi; maintenant que vous connaissez les idees de
mon pere, croyez-vous qu'il ecouterait ce que vous voulez me dire?

Je la regardai stupefait et ne repondis point.

--Si vous le croyez, dit-elle en continuant, parlez et je vous ecoute;
si, au contraire, vous ne le croyez pas, epargnez-moi des paroles qui
seraient un outrage.

Le mauvais de ma nature est de toujours faire des plans d'avance, et
quand je prevois que je me trouverai dans une situation difficile de
chercher les moyens pour en sortir. Cela me rend quelquefois service
mais le plus souvent me laisse dans l'embarras, car il est bien rare
dans la vie que les choses s'arrangent comme nous les avons disposees.
Ce fut ce qui m'arriva dans cette circonstance. J'avais prevu que
Clotilde refuserait de venir dans le jardin et de m'ecouter, j'avais
prevu qu'elle y viendrait et me laisserait parler; mais je n'avais pas
du tout prevu cette reponse. Aussi je restai un moment interdit, ne
comprenant meme pas tres-bien ce qu'elle m'avait dit, tant ma pensee
etait eloignee de cette conclusion.

Mais, apres quelques secondes d'attention, la lumiere se fit dans mon
esprit.

--Vous me defendez cette maison! m'ecriai-je sans moderer ma voix et
oubliant que le general dormait.

--Voulez-vous donc eveiller mon pere?

En effet, le general s'agita sur son fauteuil.

Clotilde aussitot se remit a son piano, et bientot la respiration du
general montra qu'il s'etait rendormi.

Pendant assez longtemps nous restames l'un et l'autre silencieux: je ne
sais ce qui se passait en elle; mais pour moi j'avais peur de reprendre
notre entretien qui, sur la voie ou il se trouvait engage, pouvait nous
entrainer trop loin. J'avais brusquement, emporte par une impatience
plus forte que ma volonte, avoue mon amour; mais si angoisse que je
fusse d'obtenir une reponse decisive, j'aimais mieux rester a jamais
dans l'incertitude que d'arriver a une rupture.

Clotilde avait repondu d'une facon obscure; fallait-il maintenant
l'obliger a expliquer ce qui etait embarrasse et preciser ce qui etait
indecis? Deja, pour n'avoir pas voulu me contenter du regard qui
avait ete sa premiere reponse, j'avais vu ma situation devenir plus
perilleuse; maintenant, fallait-il insister encore et la pousser a bout?

Etait-elle femme, d'ailleurs, a parler la langue nette et precise que je
voulais entendre? Et ne trouverait-elle pas encore le moyen de donner a
sa pensee une forme qui permettrait toutes les interpretations?

Ce fut elle qui rompit la premiere ce silence.

--Qu'avez-vous donc compris? dit-elle, je cherche et ne trouve pas; vous
defendre cette maison, moi?

--Il me semble....

--Je ne me rappelle pas mes paroles, mais je suis certaine de n'avoir
pas dit un mot de cela.

--Si ce ne sont pas la vos propres paroles, c'est au moins leur sens
general.

--Alors, je me suis bien mal expliquee: j'ai voulu vous prier de ne pas
revenir sur un sujet qui avait ete interrompu l'autre jour, et pour
cela je vous ai demande de considerer les sentiments de mon pere. Il me
semblait que ces sentiments devraient nous interdire des paroles comme
celles qui vous ont echappe a Portmiou. Voila ce que j'ai voulu dire;
cela seulement et rien de plus. Vous voyez bien qu'il n'a jamais ete
dans ma pensee de vous "defendre cette maison."

--Et si malgre moi, entraine pas mon... par la violence de..., si je
reviens a ce sujet?

--Mais vous n'y reviendrez pas, puisque maintenant vous savez qu'il ne
peut pas avoir de conclusion.

--Jamais?

--Et qui parle de jamais? pourquoi donc donnez-vous aux mots une etendue
qu'ils n'ont pas? Jamais, c'est bien long. Je parle d'aujourd'hui, de
demain. Qui sait ou nous allons, et ce que nous serons? Chez mon
pere, meme chez vous, les sentiments peuvent changer; pourquoi ne se
modifieraient-ils pas comme les circonstances? Mon pere a pour vous
beaucoup de sympathie, je dirai meme de l'amitie, et vous pouvez pousser
ce mot a l'extreme, vous ne serez que dans la verite: laissez faire
cette amitie, laissez faire aussi le temps....

--Eh bien, que dites-vous donc? demanda le general en s'eveillant.

--Je dis a M. de Saint-Neree que tu as pour lui une vive sympathie.

--Tres-vrai, mon cher capitaine, et je vous prie de croire que ce qui
s'est passe l'autre jour ne diminue en rien mon estime pour vous.
J'aimerais mieux que nous fussions de la meme religion; mais un vieux
bleu comme moi sait ce que c'est que la liberte de conscience.

On apporta les echecs et je me placai en face du general, pendant que
Clotilde s'installait a la porte qui ouvre sur le jardin. En levant
les yeux je la trouvais devant moi la tete inclinee sur sa tapisserie;
c'etait un admirable profil qui se dessinait avec nettete sur la fond de
verdure; de temps en temps elle se tournait vers nous pour voir ou nous
en etions de notre partie, et alors nos regards se rencontraient, se
confondaient.

Notre partie fut longuement debattue, et cette fois encore je la perdis
avec honneur.

--Puisque vous n'etes pas venu diner, vous allez rester a souper, dit le
general; vous vous en retournerez a la fraiche.

--Etes-vous a cheval ou en voiture? demanda Clotilde.

--En voiture, mademoiselle.

--Eh bien, alors je propose a pere de vous accompagner ce soir; la
nuit sera superbe; nous vous conduirons jusqu'a la Cardiolle et nous
reviendrons a pied. Cela te fera du bien de marcher, pere.

Ce fut ainsi que, malgre notre diversite d'opinions, nous ne nous
trouvames pas separes. Je retournai a Cassis le dimanche suivant, puis
l'autre dimanche encore; puis enfin, il fut de regle que j'irais tous
les jeudis et tous les dimanches. Je ne pouvais pas parler de mon amour;
mais je pouvais aimer et j'aimais.

M. de Solignac, presque toujours absent, me laissait toute
liberte,--j'entends liberte de confiance.



XV

Je crus qu'il me fallait un pretexte aupres du general pour justifier
mes frequentes visites a Cassis, et je ne trouvai rien de mieux que de
le prier de me raconter ses campagnes. Bien souvent, dans le cours de
la conversation, il m'en avait dit des episodes, tantot l'un, tantot
l'autre, au hasard; mais ce n'etaient plus des extraits que je voulais,
c'etait un ensemble complet.

Je dois avouer qu'en lui adressant cette demande, je pensais que
j'aurais quelquefois des moments durs a passer; tout ne serait pas d'un
interet saisissant dans cette biographie d'un soldat de la Republique et
de l'empire, mais j'aurais toujours Clotilde devant moi, et s'il fallait
fermer les oreilles, je pourrais au moins ouvrir les yeux.

Mais en comptant que dans ces recits il faudrait faire une large part
aux redites et aux rabachages d'un vieux militaire, qui trouve une chose
digne d'etre rapportee en detail, par cela seul qu'il l'a faite ou
qu'il l'a vue,--j'avais pousse les previsions beaucoup trop loin.
Tres-curieux, au contraire, ces recits, pleins de faits que l'histoire
neglige, parce qu'ils ne sont pas nobles, mais qui seuls donnent bien la
physionomie et le caractere d'une epoque,--et quelle epoque que celle
qui voit finir le vieux monde et commencer le monde nouveau!--remplie,
largement remplie pour un soldat, la periode qui va de 1792 a 1815.

Le general Martory est fils d'un homme qui a ete une illustration du
Midi, mais une des illustrations qui conduisaient autrefois a la potence
ou aux galeres, et non aux honneurs. Le pere Martory, Privat Martory,
etait en effet, sous Louis XV et Louis XVI, le plus celebre des
faux-sauniers des Pyrenees, et il parait que ses exploits sont encore
racontes de nos jours dans les anciens pays du Conflent, du Vallespire,
de la Cerdagne et du Caspir. Ses demeles et ses luttes avec ce qu'on
appelait alors la _justice bottee_ sont restes legendaires.

Des l'age de neuf ans, le fils accompagna le pere dans ses expeditions,
et tout enfant il prit l'habitude de la marche, de la fatigue, des
privations et meme des coups de fusil. Depuis le port de Venasque
jusqu'au col de Pertus il n'est pas un passage des Pyrenees qu'il n'ait
traverse la nuit ou le jour avec une charge de sel ou de tabac sur le
dos.

A pareille vie les muscles, la force, le caractere et le courage se
forment vite. Aussi, a quinze ans, le jeune Martory est-il un homme.

Mais precisement au moment meme ou il va pouvoir prendre place a cote
de son pere et continuer les exploits de celui-ci, deux incidents se
presentent qui l'arretent dans sa carriere. Le premier est la mort de
Privat Martory, qui attrape une mauvaise balle dans une embuscade a la
frontiere. Le second est la loi du 10 mai 1790, qui supprime la gabelle.

Le jeune Martory est fier, il ne veut pas rester simple paysan dans le
pays ou il a ete une sorte de heros, car les faux-sauniers etaient des
personnages au temps de la gabelle, ou ils devenaient une providence
pour les pauvres gens qui voulaient fumer une pipe et saler leur soupe.
Il quitte son village n'ayant pour tout patrimoine qu'une veste de cuir,
une culotte de velours et de bons souliers.

Ou va-t-il? il n'en sait rien, droit devant lui, au hasard; il a de
bonnes jambes, de bons bras et l'inconnu l'attire. Avec cela, il n'a pas
peur de rester un jour ou deux sans manger; il en est quitte pour serrer
la ceinture de sa culotte, et quand une bonne chance se presente, il
dine pour deux.

Apres six mois, il ne s'est pas encore beaucoup eloigne de son village;
car il s'est arrete de place en place, la ou le pays lui plaisait et ou
il trouvait a travailler, valet de ferme ici, domestique d'auberge la.
Au mois de novembre, il arrive a la montagne Noire, ce grand massif
escarpe qui commence les Cevennes.

La saison est rude, le froid est vif, les jours sont courts, les nuits
sont longues, la terre est couverte de neige, et l'on ne trouve plus de
fruits aux arbres: la route devient penible pour les voyageurs et il
ferait bon trouver un nid quelque part pour passer l'hiver. Mais ou
s'arreter, le pays est pauvre, et nulle part on ne veut prendre un
garcon de quinze ans qui n'a pour tous merites qu'un magnifique appetit.

Il faut marcher, marcher toujours comme le juif errant, sans avoir cinq
sous dans sa poche.

Il marche donc jusqu'au jour ou ses jambes refusent de le porter, car
il arrive un jour ou lui, qui n'a jamais ete malade, se sent pris de
frisson avec de violentes douleurs dans la tete et dans les reins; il a
soif, le coeur lui manque, et grelottant, ne se soutenant plus, il est
oblige de demander l'hospitalite a un paysan.

La nuit tombait, le vent soufflait glacial, on ne le repoussa point
et on le conduisit a une bergerie ou il put se coucher; la chaleur du
fumier et celle qui se degageait de cent cinquante moutons tasses les
uns contre les autres, l'empecha de mourir de froid, mais elle ne le
rechauffa point, et toute la nuit il trembla.

Le lendemain matin, en entrant dans l'etable, le patre le trouva etendu
sur son fumier, incapable de faire un mouvement. Sa figure et ses mains
etaient couvertes de boutons rouges. C'etait la petite verole.

On voulut tout d'abord le renvoyer; mais a la fin on eut pour lui la
pitie qu'on aurait eue pour un chien, et on le laissa dans le coin de
son etable. Malheureusement les gens chez lesquels le hasard l'avait
fait tomber etaient si pauvres, qu'ils ne pouvaient rien pour le
secourir, les moutons appartenant a un proprietaire dont ils n'etaient
que les fermiers.

Pendant un mois, il resta dans cette etable, s'enfoncant dans le fumier
quand se faisait sentir le froid de la nuit, et n'ayant, pour se
soutenir, d'autre ressource que de teter les brebis qui venaient
d'agneler.

Cependant il avait l'ame si solidement chevillee dans le corps, qu'il ne
mourut point.

Ce fut quand il commenca a entrer en convalescence qu'il endura les plus
douloureuses souffrances,--celles de la faim, car les braves gens qui le
gardaient dans leur etable n'avaient pas de quoi le nourrir, et le lait
des brebis ne suffisait plus a son appetit feroce.

Il faut que le visage tumefie et couvert de pustules il se remette en
route au milieu de la neige pour chercher un morceau de pain. La France
n'avait point alors des etablissements hospitaliers dans toutes les
villes. Presque toutes les portes se ferment devant lui; on le repousse
par peur de la contagion.

A la fin, on veut bien l'employer a Castres comme terrassier pour vider
un puisard empoisonne et il est heureux de prendre ce travail que tous
les ouvriers du pays ont refuse.

Il se retablit, et son esprit aventureux le pousse de pays en pays:
bucheron ici, chien de berger la, maquignon, marinier, etc.

Pendant ce temps, la Revolution s'accomplit, la France est envahie, on
parle de patrie, d'ennemis, de bataille, de victoire; il a dix-sept ans,
il s'engage comme tambour.

Enfin, il a trouve sa vocation, et il faut convenir qu'il a ete bien
prepare au dur metier de soldat de la Revolution et de l'empire; pendant
vingt-trois ans il parcourra l'Europe dans tous les sens, et les
fatigues pas plus que les maladies ne pourront l'arreter un seul jour;
il rotira dans les sables d'Egypte, il pourrira dans les boues de
la Pologne, il gelera dans la retraite de Russie, et toujours on le
trouvera debout le sabre en main. C'est avec ces hommes qui ont recu ce
rude apprentissage de la vie, que Napoleon accomplira des prodiges qui
paraissent invraisemblables aux militaires d'aujourd'hui.

Pour son debut, il est enferme dans Mayence, ce qui est vraiment mal
commencer pour un beau mangeur; mais la famine qu'il endure a Mayence ne
ressemble en rien a la faim atroce dont il a souffert dans la montagne
Noire. Il en rit.

En Vendee, il rit aussi de la guerre des chouans et de leurs ruses; il
en a vu bien d'autres dans les passages des Pyrenees, au temps ou il
etait faux-saunier. Ce n'est pas lui qui se fera canarder derriere une
haie ou cerner dans un chemin creux.

Ou se bat-il, ou plutot ou ne se bat-il pas? Le recit en serait trop
long a faire ici, et bien que j'aie pris des notes pour l'ecrire un
jour, je retarde ce jour. Un trait seulement pris dans sa vie achevera
de le faire connaitre.

En 1801, il y a dix ans qu'il est soldat, et il est toujours simple
soldat; il a un fusil d'honneur, mais il n'est pas grade.

A la revue de l'armee d'Egypte, passee a Lyon par le premier consul,
celui-ci fait sortir des rangs le grenadier Martory.

--Tu etais a Lodi?

--Oui, general.

--A Arcole?

--Oui, general.

--Tu as fait la campagne d'Egypte; tu as un fusil d'honneur; pourquoi
es-tu simple soldat?

Martory hesite un moment, puis, pale de honte, il se decide a repondre a
voix basse:

--Je ne sais pas lire.

--Tu es donc un paresseux, car tes yeux me disent que tu es intelligent?

--Je n'ai pas eu le temps d'apprendre.

--Eh bien! il faut trouver ce temps, et quand tu sauras ecrire, tu
m'ecriras. Depeche-toi.

--Oui, general.

Et a vingt-six ans, il se met a apprendre a lire et a ecrire avec le
courage et l'acharnement qu'il a mis jusque-la aux choses de la guerre.

La paix d'Amiens lui donne le temps qui, jusque-la, lui a manque;
l'ambition, d'ailleurs, commence a le mordre, il voudrait etre sergent;
et il travaille si bien, qu'au moment de la creation de la Legion
d'honneur, dont il fait partie de droit, ayant deja une arme d'honneur,
il peut signer son nom sur le grand-livre de l'ordre.

C'est le plus beau jour de sa vie, et pour qu'il soit complet, il ecrit
le soir meme une lettre au premier consul; six lignes:

"General premier consul,

"Vous m'avez commande d'apprendre a ecrire; je vous ai obei; s'il vous
plait maintenant de me commander d'aller vous chercher la Lune, ce sera,
j'en suis certain, possible.

"C'est vous dire, mon general, que je vous suis devoue jusqu'a la mort.

"MARTORY,

"Chevalier de la Legion d'honneur, grenadier a la garde consulaire."

A partir de ce moment, le chemin des grades s'ouvre pour le grenadier:
caporal, sergent, sous-lieutenant, il franchit les divers etages en deux
ans et l'empire le trouve lieutenant.

Pendant ces deux annees, il n'a dormi que cinq heures par nuit, et tout
le temps qu'il a pu prendre sur le service il l'a donne au travail de
l'esprit.

Voila l'homme dont j'ai ri il y a quelques mois lorsque je l'ai entendu
m'inviter a _dijuner_.

Et maintenant, quand je compare ce que je sais, moi qui n'ai eu que la
peine d'ouvrir les yeux et les oreilles pour recevoir l'instruction
qu'on me donnait toute preparee, quand je compare ce que je sais a ce
qu'a appris ce vieux soldat qui a commence par garder les moutons, je
suis saisi de respect pour la grandeur de sa volonte. Il peut parler de
_dijuner_ et de _casterolle_, je n'ai plus envie de rire.

Combien parmi nous, chauffes pour l'examen de l'ecole, ont, depuis ce
jour-la, oublie de mois en mois, d'annee en annee, ce qui avait effleure
leur memoire, sans jamais se donner la peine d'apprendre rien de
nouveau, plus ignorants lorsqu'ils arrivent au grade de colonel que
lorsqu'ils sont partis du grade de sous-lieutenant. Lui, le miserable
paysan, a chaque grade gagne s'est rendu digne d'en obtenir un plus
eleve, et au prix de quel labeur!

Quels hommes! et quelle seve bouillonnait en eux!

Peut-etre, s'il n'etait pas le pere de Clotilde, ne provoquerait-il pas
en moi ces acces d'enthousiasme. Mais il est son pere, et je l'admire;
comme elle, je l'adore.



XVI

J'ai quitte Marseille pour Paris, et ce depart s'est accompli dans des
circonstances bien tristes pour moi.

Il y a huit jours, le 17 novembre, j'ai recu une lettre de mon pere dans
laquelle celui-ci me disait qu'il etait souffrant depuis quelque temps,
meme malade, et qu'il desirait que je vinsse passer quelques jours
aupres de lui: je ne devais pas m'inquieter, mais cependant je devais ne
pas tarder et aussitot que possible partir pour Paris.

A cette lettre en etait jointe une autre, qui m'etait ecrite par le
vieux valet de chambre que mon pere a a son service depuis trente-cinq
ans, Felix.

Elle confirmait la premiere et meme elle l'aggravait: mon pere, depuis
un mois, avait ete chaque jour en s'affaiblissant, il ne quittait plus
la chambre, et, sans que le medecin donnat un nom particulier a sa
maladie, il en paraissait inquiet.

Ces deux lettres m'epouvanterent, car j'avais vu mon pere a mon retour
d'Afrique a Marseille, et, bien qu'il m'eut paru amaigri avec les traits
legerement contractes, j'etais loin de prevoir qu'il fut dans un etat
maladif.

Je n'avais qu'une chose a faire, partir aussitot, c'est-a-dire le soir
meme. Apres avoir ete retenir ma place a la diligence, je me rendis chez
le colonel pour lui demander une permission.

D'ordinaire, notre colonel est tres-facile sur la question des
permissions, et il trouve tout naturel que de temps en temps un officier
s'en aille faire un tour a Paris,--ce qu'il appelle "une promenade a
Cythere;" il faut bien que les jeunes gens s'amusent, dit-il. Je croyais
donc que ma demande si legitime passerait sans la moindre observation.
Il n'en fut rien.

--Je ne vous refuse pas, me dit-il, parce que je ne peux pas vous
refuser, mais je vous prie d'etre absent le moins longtemps possible.

--C'est mon pere qui decide mon voyage, c'est sa maladie qui decidera
mon retour.

--Je sais que nous ne commandons pas a la maladie, seulement je
vous prie de nous revenir aussitot que possible, et, bien que votre
permission soit de vingt jours, vous me ferez plaisir si vous pouvez ne
pas aller jusqu'a la fin. Prenez cette recommandation en bonne part, mon
cher capitaine; elle n'a point pour but de vous tourmenter. Mais nous
sommes dans des circonstances ou un colonel tient a avoir ses bons
officiers sous la main. On ne sait pas ce qui peut arriver. Et s'il
arrive quelque chose, vous etes un homme sur lequel on peut compter.
Vous-meme d'ailleurs seriez fache de n'etre pas a votre poste s'il
fallait agir.

Je n'etais pas dans des dispositions a soutenir une conversation
politique, et j'avais autre chose en tete que de repondre a ces
previsions pessimistes du colonel. Je me retirai et partis immediatement
pour Cassis. Je voulais faire mes adieux a Clotilde et ne pas m'eloigner
de Marseille sans l'avoir vue.

--Quel malheur que vous ne soyez pas parti hier, dit le general quand je
lui annoncai mon voyage, vous auriez fait route avec Solignac. Voyez-le
a Paris, ou il restera peu de temps, et vous pourrez peut-etre revenir
ensemble: pour tous deux ce sera un plaisir; la route est longue de
Paris a Marseille.

Je pus, a un moment donne, me trouver seul avec Clotilde pendant
quelques minutes dans le jardin.

--Je ne sais pour combien de temps je vais etre separe de vous, lui
dis-je, car si mon pere est en danger, je ne le quitterai pas.

N'osant pas continuer, je la regardai, et nous restames pendant assez
longtemps les yeux dans les yeux. Il me sembla qu'elle m'encourageait a
parler. Je repris donc:

--Depuis trois mois, j'ai pris la douce habitude de vous voir deux fois
par semaine et de vivre de votre vie pour ainsi dire; car le temps
que je passe loin de vous, je le passe en realite pres de vous par la
pensee... par le coeur.

Elle fit un geste de la main pour m'arreter, mais je continuai:

--Ne craignez pas, je ne dirai rien de ce que vous ne voulez pas
entendre. C'est une priere que j'ai a vous adresser, et il me semble
que, si vous pensez a ce que va etre ma situation aupres de mon pere
malade, mourant peut-etre, vous ne pourrez pas me refuser. Permettez-moi
de vous ecrire.

Elle recula vivement.

--Ce n'est pas tout... promettez-moi de m'ecrire.

--Mais c'est impossible!

--Il m'est impossible, a moi, de vivre loin de vous sans savoir ce que
vous faites, sans vous dire que je pense a vous. Ah! chere Clotilde....

Elle m'imposa silence de la main. Puis comme je voulais continuer, elle
prit la parole:

--Vous savez bien que je ne peux pas recevoir vos lettres et que je ne
peux pas vous ecrire ostensiblement.

--Qui vous empeche de jeter une lettre a la poste, soit ici, soit a
Marseille? personne ne le saura.

--Cela, jamais.

--Cependant....

--Laissez-moi chercher, car Dieu m'est temoin que je voudrais trouver un
moyen de ne pas ajouter un chagrin ou un tourment a ceux que vous allez
endurer.

Pendant quelques secondes elle resta le front appuye dans ses mains,
puis laissant tomber son bras:

--S'il vous est possible de sortir quand vous serez a Paris, dit-elle,
choisissez-moi une babiole, un rien, un souvenir, ce qui vous passera
par l'idee, et envoyez-le-moi ici tres-franchement, en vous servant
des Messageries. J'ouvrirai moi-meme votre envoi, qui me sera adresse
personnellement, et s'il y a une lettre dedans, je la trouverai.

--Ah! Clotilde, Clotilde!

--J'espere que je pourrai vous repondre pour vous remercier de votre
envoi.

--Vous etes un ange.

--Non, et ce que je fais la est mal, mais je ne peux pas, je ne veux pas
etre pour vous une cause de chagrin. Si je ne fais pas tout ce que vous
desirez, je fais au moins plus que je ne devrais, plus qu'il n'est
possible, et vous ne pourrez pas m'accuser.

Je voulus m'avancer vers elle, mais elle recula, et, se tournant vers un
grand laurier rose dont quelques rameaux etaient encore fleuris, elle en
cassa une branche et me la tendant:

--Si, en arrivant a Paris, vous mettez ce rameau dans un vase, dit-elle,
il se ranimera et restera longtemps vert, c'est mon souvenir que je vous
donne d'avance.

Puis vivement et sans attendre ma reponse, elle rentra dans le salon ou
je la suivis.

L'heure me pressait; il fallut se separer; le dernier mot du general
fut une recommandation d'aller voir M. de Solignac; le mien fut une
repetition de mon adresse ou plutot de celle de mon pere, n deg. 50, rue
de l'Universite; le dernier regard de Clotilde fut une promesse. Et je
m'eloignai plein de foi; elle penserait a moi.

Mon voyage fut triste et de plus en plus lugubre a mesure que
j'approchais de Paris. En partant de Marseille, je me demandais avec
inquietude en quel etat j'allais trouver mon pere; en arrivant aux
portes de Paris, je me demandais si j'allais le trouver vivant encore.

Bien que separe depuis longtemps de mon pere, par mon metier de soldat,
j'ai pour lui la tendresse la plus grande, une tendresse qui s'est
developpee dans une vie commune de quinze annees pendant lesquelles nous
ne nous sommes pas quittes un seul jour.

Apres la mort de ma mere que je perdis dans ma cinquieme annee, mon pere
prit seul en main le soin de mon education et de mon instruction. Bien
qu'a cette epoque il fut prefet a Marseille, il trouvait chaque matin un
quart d'heure pour venir surveiller mon lever, et dans la journee, apres
le dejeuner, il prenait encore une heure sur ses occupations et ses
travaux pour m'apprendre a lire. Jamais la femme de chambre qui m'a
eleve, ne m'a fait repeter une lecon.

Convaincu que c'est notre premiere education qui fait notre vie, mon
pere n'a jamais voulu qu'une volonte autre que la sienne pesat sur mon
caractere; et ce que je sais, ce que je suis, c'est a lui que je le
dois. Bien veritablement, dans toute l'acception du mot, je suis deux
fois son fils.

La Revolution de juillet lui ayant fait des loisirs forces, il se
donna a moi tout entier, et nous vinmes habiter cette meme rue de
l'Universite, dans la maison ou il demeure encore en ce moment.

Mon pere etait un revolutionnaire en matiere d'education et il se
permettait de croire que les methodes en usage dans les classes etaient
le plus souvent faites pour la commodite des maitres et non pour celle
des eleves. Il se donna la peine d'en inventer de nouvelles a mon usage,
soit qu'il les trouvat dans ses reflexions, soit qu'il les prit dans les
ouvrages pedagogiques dont il fit a cette epoque une etude approfondie.

Ce fut ainsi qu'au lieu de me mettre aux mains un abrege de geographie
dont je devrais lui repeter quinze ou vingt lignes tous les jours, il me
conduisit un matin sur le Mont-Valerien, d'ou nous vimes le soleil se
lever au dela de Paris. Sans definition, je compris ce que c'etait que
le Levant. Puis, la lecon continuant tout naturellement, je compris
aussi comment la Seine, genee tantot a droite, tantot a gauche par les
collines, avait ete obligee de s'inflechir de cote et d'autre pour
chercher un terrain bas dans lequel elle avait creuse son lit. Et sans
que les jolis mots de cosmographie, d'orographie, d'hydrographie
eussent ete prononces, j'eus une idee intelligente des sciences qu'ils
designent.

Plus tard, ce fut le cours lui-meme de la Seine que nous suivimes
jusqu'au Havre. A Conflans, je vis ce qu'etait un confluent et je pris
en meme temps une lecon d'etymologie; a Pont-de-l'Arche, j'appris ce que
c'est que le flux et le reflux; a Rouen, je visitai des filatures de
coton et des fabriques d'indiennes; au Havre, du bout de la jetee, a
l'endroit meme ou cette Seine se perd dans la mer, je vis entrer les
navires qui apportaient ce coton brut qu'ils avaient ete chercher a la
Nouvelle-Orleans ou a Charlestown, et je vis sortir ceux qui portaient
ce coton travaille aux peuples sauvages de la cote d'Afrique.

Ce qu'il fit pour la geographie, il le fit pour tout; et quand, a
quatorze ans, je commencai a suivre les classes du college Saint-Louis,
il ne m'abandonna pas. En sortant apres chaque classe, je le trouvais
devant la porte, m'attendant patiemment.

Quel contraste, n'est-ce pas, entre cette education paternelle, si
douce, si attentive, et celle que le hasard, a la main rude, donna au
general Martory?

Je ne sais si elle fera de moi un general comme elle en a fait un du
contrebandier des Pyrenees, mais ce qu'elle a fait jusqu'a present, c'a
a ete de me penetrer pour mon pere d'une reconnaissance profonde, d'une
ardente amitie.

Aussi, dans ce long trajet de Marseille, me suis-je plus d'une fois
fache contre la pesanteur de la diligence, et, a partir de Chalon,
contre la lenteur du chemin de fer.

Pauvre pere!



XVII

Nous entrames dans la gare du chemin de fer de Lyon a dix heures
vingt-cinq minutes du soir; a onze heures j'etais rue de l'Universite.

L'appartement de mon pere donne sur la rue. Des que je pus apercevoir la
maison, je regardai les fenetres. Toutes les persiennes etaient fermees
et sombres. Nulle part je ne vis de lumiere. Cela m'effraya, car mon
pere a toujours eu l'habitude de veiller tard dans la nuit.

Je descendis vivement de voiture.

Sous la porte cochere je me trouvai nez a nez avec Felix, le valet de
chambre de mon pere.

--Mon pere?

--Il n'est pas plus mal; il vous attend; et si je suis venu au-devant de
vous, c'est parce que M. le comte avait calcule que vous arriveriez a
cette heure-ci; il a voulu que je sois la pour vous rassurer.

Je trouvai mon pere allonge dans un fauteuil, et comme je m'attendais a
le voir etendu dans son lit, je fus tout d'abord reconforte. Il n'etait
point si mal que j'avais craint.

Mais apres quelques minutes d'examen, cette impression premiere
s'effaca; il etait bien amaigri, bien pali, et sous la lumiere de la
lampe concentree sur la table par un grand abat-jour, sa main decoloree
semblait transparente.

--J'ai voulu me lever pour te recevoir, me dit-il; j'etais certain que
tu arriverais ce soir; j'avais etudie l'_Indicateur des chemins de fer_,
et j'avais fait mon calcul de Marseille a Lyon et de Lyon a Chalon;
seulement, je me demandais si a Lyon tu prendrais le bateau a vapeur ou
si tu continuerais en diligence.

Ordinairement la voix de mon pere etait pleine, sonore et
harmonieusement soutenue; je fus frappe de l'alteration qu'elle avait
subie: elle etait chantante, aigue et, par intervalles, elle prenait des
intonations rauques comme dans l'enrouement; parfois aussi les levres
s'agitaient sans qu'il sortit aucun son; des syllabes etaient aussi
completement supprimees.

Mon pere remarqua le mouvement de surprise douloureuse qui se produisit
en moi, et, me tendant affectueusement la main:

--Il est vrai que je suis change, mon cher Guillaume, mais tout n'est
pas perdu. Tu verras le docteur demain, et il te repetera sans doute
ce qu'il m'affirme tous les jours, c'est-a-dire que je n'ai point de
veritable maladie: seulement une grande faiblesse. Avec des soins les
forces reviendront, et avec les forces la sante se retablira.

Il me sembla qu'il disait cela pour me donner de l'esperance, mais qu'il
ne croyait pas lui-meme a ses propres paroles.

--Maintenant, dit-il, tu vas souper.

Je voulus me defendre en disant que j'avais dine a Tonnerre; mais il ne
m'ecouta point, et il commanda a Felix de me servir.

--Ne crains pas de me fatiguer, dit-il, au contraire tu me ranimes!
Je t'ai fait preparer un souper que tu aimais autrefois quand nous
revenions ensemble du theatre, et je me fais fete de te le voir manger.
Qu'aimais-tu autrefois?

--La mayonnaise de volaille.

--Eh bien! tu as pour ce soir une mayonnaise. Allons, mets-toi a table
et tache de retrouver ton bel appetit de quinze ans.

Je me levai pour passer dans la salle a manger, mais il me retint:

--Tu vas souper la, pres de moi; maintenant que je t'ai, je ne te laisse
plus aller.

Felix m'apporta un gueridon tout servi et je me placai en face de mon
pere. En me voyant manger, il se prit a sourire:

--C'est presque comme autrefois, dit-il; seulement, autrefois, tu avais
un mouvement d'attaque, en cassant ton pain, qui etait plus net; on
sentait que l'affaire serait serieuse.

Je n'etais guere dispose a faire honneur a ce souper, car j'avais la
gorge serree par l'emotion; cependant, je m'efforcai a manger, et j'y
reussis assez bien pour que tout a coup mon pere appelat Felix.

--Donne-moi un couvert, dit-il; je veux manger une feuille de salade
avec Guillaume. Il me semble que je retrouve la force et l'appetit.

En effet, il s'assit sur son fauteuil et il mangea quelques feuilles de
salade; il n'etait plus le malade aneanti que j'avais trouve en entrant,
ses yeux s'etaient animes, sa voix s'etait affermie, le sang avait rougi
ses mains.

--Decidement, dit-il, je ne regrette plus de t'avoir appele a Paris et
je vois que j'aurais bien fait de m'y decider plus tot; tu es un grand
medecin, tu gueris sans remede, par le regard.

--Et pourquoi ne m'avez-vous pas ecrit la verite plus tot?

--Parce que, dans les circonstances ou nous sommes, je ne voulais
pas t'enlever a ton regiment; qu'aurais-tu dit, si a la veille d'une
expedition contre les Arabes, je t'avais demande de venir passer un mois
a Paris?

--En Algerie, j'aurais jusqu'a un certain point compris cela, mais a
Marseille nous ne sommes pas exposes a partir en guerre d'un jour a
l'autre.

--Qui sait?

--Craignez-vous une revolution?

--Je la crois imminente, pouvant eclater cette nuit, demain, dans
quelques jours. Et voila pourquoi, depuis trois semaines que je suis
malade, j'ai toujours remis a t'ecrire; je l'attendais d'un jour
a l'autre, et je voulais que tu fusses a ton poste au moment de
l'explosion. Un pere, plus politique que moi, eut peut-etre profite de
sa maladie pour garder son fils pres de lui et le soustraire ainsi au
danger de se prononcer pour tel ou tel parti. Mais de pareils calculs
sont indignes de nous, et jusqu'au dernier moment, j'ai voulu te laisser
la liberte de faire ton devoir. Il suffit d'un seul officier honnete
homme dans un regiment pour maintenir ce regiment tout entier.

--Mon regiment n'a pas besoin d'etre maintenu et je vous assure que mes
camarades sont d'honnetes gens.

--Tant mieux alors, il n'y aura pas de divisions entre vous. Mais si tu
n'as pas besoin de retourner a ton regiment pour lui, tu en as besoin
pour toi; il ne faut pas que plus tard on puisse dire que dans des
circonstances critiques, tu as eu l'habilete de te mettre a l'abri
pendant la tempete et d'attendre l'heure du succes pour te prononcer.

--Mais je ne peux pas, je ne dois pas vous quitter; je ne le veux pas.

--Aujourd'hui non, ni demain; mais j'espere que ta presence va continuer
de me rendre la force; tu vois ce qu'elle fait, je parle, je mange.

--Je vous excite et je vous fatigue sans doute.

--Pas du tout, tu me ranimes; aussi prochainement tu seras libre de
retourner a Marseille; de sorte que, si les circonstances l'exigent,
tu pourras engager bravement ta conscience. C'est ce que doit toujours
faire l'honnete homme, comme, dans la bataille, le soldat doit engager
sa personne; apres arrive que voudra; si on est tue ou broye, c'est
un malheur; au moins, l'honneur est sauf. Cette ligne de conduite a
toujours ete la mienne, et, bien que je sois reduit a vivre aujourd'hui
dans ce modeste appartement, sans avoir un sou a te laisser apres moi,
je te la conseille, pour la satisfaction morale qu'elle donne. Je
t'assure, mon cher enfant, que la mort n'a rien d'effrayant quand on
l'attend avec une conscience tranquille.

--Oh pere!

--Oui, tu as raison, ne parlons pas de cela; je vais me depecher de
reprendre des forces pour te renvoyer. Cela me donnerait la fievre de te
voir rester a Paris.

--Avez-vous donc des raisons particulieres pour craindre une revolution
immediate?

--Si je ne sors pas de cette chambre depuis un mois, je ne suis
cependant pas tout a fait isole du monde. Mon voisinage du
Palais-Bourbon fait que les deputes que je connais me visitent assez
volontiers; certains qu'ils sont de me trouver chez moi, ils entrent un
moment en allant a l'Assemblee ou en retournant chez eux. Plusieurs
des amis du general Bedeau, qui demeure dans la maison, sont aussi les
miens, et en venant chez le general ils montent jusqu'ici. De sorte que
cette chambre est une petite salle des Pas-Perdus ou une douzaine de
deputes d'opinions diverses se rencontrent. Eh bien! de tout ce que j'ai
entendu, il resulte pour moi la conviction que nous sommes a la veille
d'un coup d'Etat.

--Il me semble qu'il ne faut pas croire aux coups d'Etat annonces a
l'avance; il y a longtemps qu'on en parle....

--Il y a longtemps qu'on veut le faire; et si on ne l'a pas encore
risque, c'est que toutes les dispositions n'etaient pas prises....

--Le president?

--Sans doute. Ce n'est pas de l'Assemblee que viendra un coup d'Etat.
Il a ete un moment ou elle devait faire acte d'energie, c'etait quand,
apres les revues de Satory, dans lesquelles on a crie: Vive l'empereur!
le president et ses ministres en sont arrives a destituer le general
Changarnier. Alors, l'Assemblee devait mettre Louis-Napoleon en
accusation. Elle n'a pas ose parce que, si dans son sein il y a des gens
qui sachent parler et prevoir il n'y en a pas qui sachent agir. Du cote
de Louis-Napoleon, on ne sait pas parler, on n'a pas non plus grande
capacite politique, mais on est pret a l'action, et le moment ou cette
notion va se manifester me parait venu. Les partis, par leur faute, ont
mis une force redoutable au profit de ce pretendant, qui se trouve ainsi
un en-cas pour le pays entre la terreur blanche et la terreur rouge.
L'homme est mediocre, incapable de bien comme de mal, par cette
excellente raison qu'il ne sait ni ce qui est bien ni ce qui est mal.
En dehors de sa personnalite, du but qu'il poursuit, de son interet
immediat, rien n'existe pour lui; et c'est la ce qui le rend puissant et
dangereux, car tous ceux qui n'ont pas de sens moral sont avec lui, et,
dans un coup d'Etat, ce sont ces gens-la qui sont redoutables; rien ne
les arrete. Si on avait su le comte de Chambord favorable aux coquins,
il y a longtemps qu'il serait sur le trone. On parle toujours de la
canaille qui attend les revolutions populaires avec impatience. Je l'ai
vue a l'oeuvre; je ne nierai donc pas son existence; mais, a cote de
celle-ci, il y en a une autre; a cote de la basse canaille, il y a la
haute. Tout ce qu'il y a d'aventuriers, de bohemiens, d'intrigants, de
declasses, de miserables, de coquins dans la finance, dans les affaires,
dans l'armee ont tourne leurs regards vers ce pretendant sans scrupule.
Voyant qu'il n'y avait rien a faire pour eux ni avec le comte de
Chambord, ni avec le duc d'Aumale, ni avec le general Cavaignac, ils ont
mis leurs esperances dans cet homme qui par certains cotes de sa vie
d'aventure leur promet un heureux regne. Il ne faut pas oublier que ce
qui a fait la force de Catilina c'est qu'il etait l'assassin de son
frere, de sa femme, de son fils et qu'il avait pour amis quiconque etait
poursuivi par l'infamie, le besoin, le remords. Quand on a une pareille
troupe derriere soi, on peut tout oser et quelques centaines d'hommes
sans lendemain peuvent triompher dans un pays ou le luxe est en lutte
avec la faim, cette mauvaise conseillere (_malesuada fames_). Dans ces
conditions je tremble et je suis aussi assure d'un coup d'Etat que si
j'etais dans le complot. Quand eclatera-t-il? Je n'en sais rien, mais
il est dans l'air; on le respire si on ne le voit pas. Tout ce que je
demande a la Providence pour le moment, c'est qu'il n'eclate pas avant
ton retour a Marseille.

Pendant une heure encore, nous nous entretinmes, puis mon pere me
renvoya sans vouloir me permettre de rester aupres de lui.

--Je ne garde meme pas Felix, me dit-il. Si j'ai besoin, je
t'appellerai. De ta chambre, tu entendras ma respiration, comme
autrefois j'entendais la tienne quand j'avais peur que tu ne fusses
malade. Va dormir. Tu retrouveras ta chambre d'ecolier avec les memes
cartes aux murailles, la sphere sur ton pupitre taillade et tes
dictionnaires taches d'encre. A demain, Guillaume. Maintenant que tu es
pres de moi, je vais me retablir. A demain.



XVIII

Nous vivons dans une epoque qui, quoi qu'on fasse pour resister, nous
entraine irresistiblement dans un tourbillon vertigineux.

L'etat maladif de mon pere m'epouvante, mon eloignement de Cassis
m'irrite et cependant, si rempli que je sois de tourments et
d'angoisses, je ne me trouve pas encore a l'abri des inquietudes de la
politique. C'est que la politique, helas! en ce temps de trouble, nous
interesse tous tant que nous sommes et que sans parler du sentiment
patriotique, qui est bien quelque chose, elle nous domine et nous
asservit tous, pauvres ou riches, jeunes ou vieux, par un cote ou par un
autre.

Si Louis-Napoleon fait un coup d'Etat, je serai dans un camp oppose a
celui ou se trouvera le general Martory et Clotilde: quelle influence
cette situation exercera-t-elle sur notre amour?

Cette question est serieuse pour moi, et bien faite pour m'inquieter,
car chaque jour que je passe a Paris me confirme de plus en plus dans
l'idee que ce coup d'Etat est certain et imminent.

Comment l'Assemblee ne s'en apercoit-elle pas et ne prend-elle pas
des mesures pour y echapper, je n'en sais vraiment rien. Peut-etre,
entendant depuis longtemps parler de complots contre elle, s'est-elle
habituee a ces bruits qui me frappent plus fortement, moi nouveau venu a
Paris. Peut-etre aussi se sent-elle incapable d'organiser une resistance
efficace, et compte-t-elle sur le hasard et les evenements pour la
proteger.

Quoi qu'il en soit, il faut vouloir fermer les yeux pour ne pas voir que
dans un temps donne, d'un moment a l'autre peut-etre, un coup de force
sera tente pour mettre l'Assemblee a la porte.

Ainsi les troupes qui composent la garnison de Paris ont ete tellement
augmentees, que les logements dans les casernes et dans les forts sont
devenus insuffisants et qu'il a fallu se servir des casemates. Ces
troupes sont chaque jour consignees jusqu'a midi et on leur fait la
theorie de la guerre des rues, on leur explique comment on attaque les
barricades, comment on se defend des coups de fusil qui partent des
caves, comment on chemine par les maisons. Les officiers ont du
parcourir les rues de Paris pour etudier les bonnes positions a prendre.

Pour expliquer ces precautions, on dit qu'elles ne sont prises que
contre les societes secretes qui veulent descendre dans la rue, et
dans certains journaux, dans le public bourgeois, on parle beaucoup de
complots socialistes. Sans nier ces complots qui peuvent exister, je
crois qu'on exagere fort les craintes qu'ils inspirent et qu'on en fait
un epouvantail pour masquer d'autres complots plus serieux et plus
redoutables.

Il n'y a qu'a ecouter le langage des officiers pour etre fixe a ce
sujet. Et bien que depuis mon arrivee a Paris j'aie peu quitte mon pere,
j'en ai assez entendu dans deux ou trois rencontres que j'ai faites pour
etre bien certain que l'armee est maintenant preparee et disposee a
prendre parti pour Louis-Napoleon.

L'irritation contre l'Assemblee est des plus violentes; on la rend seule
responsable des difficultes de la situation; on accuse la droite de ne
penser qu'a nous ramener le drapeau blanc, la gauche de vouloir nous
donner le drapeau rouge avec le desordre et le pillage; entre ces deux
extremes il n'y a qu'un homme capable d'organiser un gouvernement qui
satisfasse les opinions du pays et ses besoins; c'est le president; il
faut donc soutenir Louis-Napoleon et lui donner les moyens, coute que
coute, d'organiser ce gouvernement; un pays ne peut pas tourner toujours
sur lui-meme sans avancer et sans faire un travail utile comme un
ecureuil en cage; si c'est la Constitution qui est cette cage, il faut
la briser.

D'autres moins raisonnables (car il faut bien avouer que dans ces
accusations il y a du vrai, au moins en ce qu'elles s'appliquent a
l'aveuglement des partis qui usent leurs forces a se battre entre
eux, sans souci du troisieme larron), d'autres se sont rallies a
Louis-Napoleon parce qu'ils sont las d'etre commandes par des avocats et
des journalistes.

--L'armee doit avoir pour chef un militaire, disent-ils, c'est humiliant
d'obeir a un pekin.

Et si on leur fait observer que pour s'etre affuble de broderies et
de panaches, Louis-Napoleon n'est pas devenu militaire d'un instant a
l'autre, ils se fachent. Si on veut leur faire comprendre qu'un simple
pekin comme Thiers, par exemple, qui a etudie a fond l'histoire de
l'armee, nous connait mieux que leur prince empanache, ils vous tournent
le dos.

C'est un officier de ce genre qui dernierement repondait a un depute,
son ami et son camarade: "Vous avez vote une loi pour mettre l'armee aux
ordres des questeurs, c'est bien, seulement ne t'avise pas de me donner
un ordre; sous les armes je ne connais que l'uniforme; si tu veux que je
t'obeisse, montre-moi tes etoiles ou tes galons."

On parle aussi de reunions qui auraient eu lieu a l'Elysee, et dans
lesquelles les colonels d'un cote, les generaux d'un autre, auraient
jure de soutenir le president, mais cela est tellement serieux que je ne
peux le croire sans preuves, et les preuves, bien entendu, je ne les ai
pas. Je ne rapporte donc ces bruits que pour montrer quel est l'esprit
de l'armee; sans qu'elle proteste ou s'indigne, elle laisse dire que
ses chefs vont se faire les complices d'un coup d'Etat et tout le monde
trouve cela naturel.

Non-seulement on ne proteste pas, mais encore il y a des officiers de
l'entourage de Louis-Napoleon qui annoncent ce coup d'Etat et qui en
fixent le moment a quelques jours pres. C'est ce qui m'est arrive avec
un de ces officiers, et cela me parait tellement caracteristique que je
veux le consigner ici.

Tous ceux qui ont servi en Algerie, de 1842 a 1848, ont connu le
capitaine Poirier. Quand Poirier, engage volontaire, arriva au corps
en 1842, il etait precede par une formidable reputation aupres des
officiers qui avaient vecu de la vie parisienne; ses maitresses, ses
duels, ses dettes lui avaient fait une sorte de celebrite dans le monde
qui s'amuse. Et ce qui avait pour beaucoup contribue a augmenter cette
celebrite, c'etait l'origine de Poirier. Il etait fils, en effet, du
pere Poirier, le restaurateur, chez qui les jeunes generations de
l'Empire et de la Restauration ont dine de 1810 a 1835. A faire sauter
ses casseroles, le pere Poirier avait amasse une belle fortune, dont le
fils s'etait servi pour effacer rapidement le souvenir de son origine
roturiere. En quelques annees, le nom du fils avait tue le nom du pere,
et Poirier etait ainsi arrive a cette sorte de gloire que, lorsqu'on
prononcait son nom, on ne demandait point s'il etait "le fils du pere
Poirier"; mais bien s'il etait le beau Poirier, l'amant d'Alice, des
Varietes. Il s'etait conquis une personnalite.

Malheureusement, ce genre de conquete coute cher. A vouloir etre l'amant
des lorettes a reputation; a jouer gros jeu; a ne jamais refuser un
billet de mille francs aux emprunteurs, de peur d'etre accuse de
lesinerie bourgeoise; a vivre de la vie des viveurs, la fortune
s'emiette vite. Celle qui avait ete lentement amassee par le pere
Poirier s'ecoula entre les doigts du fils comme une poignee de sable.
Et, un beau jour, Poirier se trouva en relations suivies avec les
usuriers et les huissiers.

Il n'abandonna pas la partie, et pendant plus de dix-huit mois, il fut
assez habile pour continuer de vivre, comme au temps ou il n'avait qu'a
plonger la main dans la caisse paternelle.

Cependant, a la fin et apres une longue lutte qui revela chez Poirier
des ressources remarquables pour l'intrigue, il fallut se rendre: il
etait ruine et tous les usuriers de Paris etaient pour lui brules. En
cinq ans, il avait depense deux millions et amasse trois ou quatre cent
mille francs de dettes.

Cependant tout n'avait pas ete perdu pour lui dans cette vie a outrance;
s'il avait dissipe la fortune paternelle, il avait acquis par contre une
amabilite de caractere, une aisance de manieres, une souplesse d'esprit
que son pere n'avait pas pu lui transmettre. En meme temps il s'etait
debarrasse de prejuges bourgeois qui n'etaient pas de mode dans le monde
ou il avait brille. C'etait ce qu'on est convenu d'appeler "un charmant
garcon," et il n'avait que des amis.

Assurement, s'il lui fut reste quelques debris de sa fortune ou bien
s'il eut ete convenablement apparente, on lui aurait trouve une
situation au moment ou il etait contraint de renoncer a Paris,--une
sous-prefecture ou un consulat. Mais comment s'interesser au fils "du
pere Poirier," alors surtout qu'il etait completement ruine?

Il avait fait ainsi une nouvelle experience qui lui avait ete cruelle,
et qui n'avait point dispose son coeur a la bienveillance et a la
douceur.

Il fallait cependant prendre un parti; il avait pris naturellement celui
qui etait a la mode a cette epoque, et en quelque sorte obligatoire
"pour un fils de famille;" il s'etait engage pour servir en Algerie.

Son arrivee au regiment, ou il etait connu de quelques officiers, fut
une fete: on l'applaudit, on le caressa, et chacun s'employa a lui
faciliter ses debuts dans la vie militaire.

Il montait a cheval admirablement, il avait la temerite d'un casse-cou,
il compta bientot parmi ses amis autant d'hommes qu'il y en avait dans
le regiment, officiers comme soldats, et les grades lui arriverent les
uns apres les autres avec une rapidite qui, chose rare, ne lui fit pas
d'envieux.

Quand j'entrai au regiment, il etait lieutenant, et il voulut bien me
faire l'honneur de me prendre en amitie. Avec la naive assurance de la
jeunesse, j'attribuai cette sympathie de mon lieutenant a mes merites
personnels. Heureusement je ne tardai pas a deviner les veritables
motifs de cette sympathie: j'etais vicomte, et ce titre valait toutes
les qualites aupres "du fils du pere Poirier."

Cela, je l'avoue, me refroidit un peu; j'aurais prefere etre aime pour
moi-meme plutot que pour un titre qui flattait la vanite de "mon ami."
En meme temps, quelques decouvertes que je fis en lui contribuerent a me
mettre sur mes gardes: il etait, en matiere de scrupules, beaucoup
trop libre pour moi, et je n'aimais pas ses railleries, spirituelles
d'ailleurs, contre les gens qu'il appelait des "belles ames."

Mais un hasard nous rapprocha et nous obligea, pour ainsi dire, a etre
amis. Poirier etait la bravoure meme, mais la bravoure poussee jusqu'a
la folie de la temerite; quand il se trouvait en face de l'ennemi,
il s'elancait dessus, sans rien calculer: "Il y a un grade a gagner,
disait-il en riant; en avant!"

A la fin de 1846, lors d'une expedition sur la frontiere du Maroc, il
employa encore ce systeme, et son cheval ayant ete tue, lui-meme etant
blesse, j'eus la chance de le sauver, non sans peine et apres avoir recu
un coup de sabre a la cuisse, que les changements de temperature me
rappellent quelquefois.

--Mon cher, me dit-il dans ce langage qui lui est particulier, je vous
payerai ce que vous venez de faire pour moi. Si vous m'aviez sauve
l'honneur, je ne vous le pardonnerais pas, car je ne pourrais pas vous
voir sans penser que vous connaissez ma honte, mais vous m'avez sauve la
vie dans des conditions heroiques pour nous deux, et je serai toujours
fier de m'en souvenir et de le rappeler devant tout le monde.

En 1848, il revint a Paris, se mit a la disposition de Louis-Napoleon;
et lorsque celui-ci fut nomme president de la Republique, il l'attacha a
sa personne pour le remercier des services qu'il lui avait rendus.

Tel est l'homme qui, en une heure de conversation et par ce que j'ai vu
autour de lui, m'a convaincu que nous touchions a une crise decisive.



XIX

C'etait en sortant pour porter aux Messageries le souvenir et la lettre
que j'envoyais a Clotilde, que j'avais rencontre Poirier. Sur le
Pont-Royal j'avais entendu prononcer mon nom et j'avais apercu Poirier
qui descendait de la voiture dans laquelle il etait pour venir au-devant
de moi.

--A Paris, vous, et vous n'etes pas meme venu me voir?

Je lui expliquai les motifs qui m'avaient amene et qui me retenaient
pres de mon pere.

--Enfin, puisque vous avez pu sortir aujourd'hui, je vous demande
que, si vous avez demain la meme liberte, vous veniez me voir. J'ai
absolument besoin d'un entretien avec vous: un service a me rendre; un
poids a m'oter de dessus la conscience.

--Vous parlez donc de votre conscience, maintenant?

--Je ne parle plus que de cela: conscience, honneur, patrie, vertu,
justice, c'est le fonds de ma langue; j'en fais une telle consommation
qu'il ne doit plus en rester pour les autres. Mais assez plaisante;
serieusement, je vous demande, je vous prie de venir rue Royale, n deg.
7, aussitot que vous pourrez, de onze heures a midi. Il s'agit d'une
affaire serieuse que je ne peux vous expliquer ici, car j'ai dans
ma voiture un personnage qui s'impatiente et que je dois menager.
Viendrez-vous?

--Je tacherai.

--Votre parole?

--Vous n'y croyez pas.

--Pas a la mienne; mais a la votre, c'est different.

--Je ferai tout ce que je pourrai.

Je n'allai point le voir le lendemain, mais j'y allai le surlendemain,
assez curieux, je l'avoue, de savoir ce qu'il y avait sous cette
insistance.

Arrive rue Royale, on m'introduisit dans un tres-bel appartement au
premier etage, et je fus surpris du luxe de l'ameublement, car je
croyais Poirier tres-gene dans ses affaires. Dans la salle a manger une
riche vaisselle plate en exposition sur des dressoirs. Dans le salon,
des bronzes de prix. Partout l'apparence de la fortune, ou tout au moins
de l'aisance doree.

--Je parie que vous vous demandez si j'ai fait un heritage, dit Poirier
en m'entrainant dans son cabinet; non, cher ami, mais j'ai fait quelques
affaires; et d'ailleurs, si je puis vivre en Afrique en soldat, sous la
tente, a Paris il me faut un certain confortable. Cependant, je suis
devenu raisonnable. Autrefois, il me fallait 500,000 francs par an;
aujourd'hui, 80,000 me suffisent tres-bien. Mais ce n'est pas de moi
qu'il s'agit, et je vous prie de croire que je ne vous ai pas demande a
venir me voir pour vous montrer que je n'habitais pas une mansarde. Si
je n'avais craint de vous deranger aupres de monsieur votre pere malade,
vous auriez eu ma visite; je n'aurais pas attendu la votre. Vous savez
que je suis votre ami, n'est-ce pas?

Il me tendit la main, puis continuant:

--Vous avez du apprendre ma position aupres du prince. Le prince, qui
n'a pas oublie que j'ai ete un des premiers a me mettre a son service,
alors qu'il arrivait en France isole, sans que personne allat au-devant
de lui, a un moment ou ses quelques partisans devoues en etaient reduits
a se reunir chez un bottier du passage des Panoramas, le prince me
temoigne une grande bienveillance dont j'ai resolu de vous faire
profiter.

--Moi?

--Oui, cher ami, et cela ne doit pas vous surprendre, si vous vous
rappelez ce que je vous ai dit autrefois en Afrique.

En entendant cette singuliere ouverture, je fus puni de ma curiosite, et
je me dis qu'au lieu de venir rue Royale pour ecouter les confidences de
Poirier, j'aurais beaucoup mieux fait d'aller me promener pendant une
heure aux Champ-Elysees.

Mais je n'eus pas l'embarras de lui faire une reponse immediate; car, au
moment ou j'arrangeais mes paroles dans ma tete, nous fumes interrompus
par un grand bruit qui se fit dans le salon: un brouhaha de voix,
des portes qui se choquaient, des pietinements, tout le tapage d'une
altercation et d'une lutte.

Se levant vivement, Poirier passa dans le salon, et dans sa
precipitation, il tira la porte avec tant de force, qu'apres avoir
frappe le chambranle, elle revint en arriere et resta entr'ouverte.

--Je savais bien que je le verrais, cria une voix courroucee.

--Il n'y avait pas besoin de faire tout ce tapage pour cela: je ne suis
pas invisible, repliqua Poirier.

--Si, monsieur, vous etes invisible, puisque vous vous cachez; il y a
trois heures que je suis ici et que je vous attends; vos domestiques
ont voulu me renvoyer, mais je ne me suis pas laisse prendre a leurs
mensonges. Tout a l'heure on a laisse entrer quelqu'un qu'on a fait
passer par la salle a manger, tandis que j'etais dans le vestibule.
Alors j'ai ete certain que vous etiez ici, j'ai voulu arriver jusqu'a
vous et j'y suis arrive malgre tout, malgre vos domestiques, qui m'ont
dechire, depouille.

--Ils ont eu grand tort, et je les blame.

--Oh! vous savez, il ne faut pas me faire la scene de M. Dimanche; je
la connais, j'ai vu jouer le _Festin de Pierre_, arretez les frais, pas
besoin de faire l'aimable avec moi; je ne partirai pas seduit par vos
manieres; ce n'est pas des politesses qu'il me faut, c'est de l'argent.
Oui ou non, en donnez-vous?

--Je vous ai deja explique, la derniere fois que je vous ai vu, que
j'etais tout dispose a vous payer, mais que je ne le pouvais pas en ce
moment.

--Oui, il y a trois mois.

--Croyez-vous qu'il y ait trois mois?

--Ne faites donc pas l'etonne; ce genre-la ne prend pas avec moi. Oui ou
non, payez-vous?

--Aujourd'hui non, mais dans quelques jours.

--Donnez-vous un a-compte?

--Je vous repete qu'aujourd'hui cela m'est impossible, je n'attendais
pas votre visite; mais demain...

--Je le connais, votre demain, il n'arrive jamais; il ne faut pas croire
que les bourgeois d'aujourd'hui sont betes comme ceux d'autrefois; les
debiteurs de votre genre ont fait leur education.

--Etes-vous venu chez moi pour me dire des insolences?

--Je suis venu aujourd'hui, comme je suis deja venu cent fois, vous
demander de l'argent et vous dire que, si vous ne payez pas, je vous
poursuis a outrance.

--Vous avez commence.

--He bien, je finis! et vous verrez que si adroit que vous soyez a
manoeuvrer avec les huissiers, vous ne nous echapperez pas: il nous
reste encore des moyens de vous atteindre que vous ne soupconnez pas. Ne
faites donc pas le mechant.

--Il me semble que si quelqu'un fait le mechant, ce n'est pas moi, c'est
vous.

--Croyez-vous que vous ne feriez pas damner un saint avec vos tours
d'anguille qu'on ne peut pas saisir?

--Vous m'avez cependant joliment saisi, dit Poirier en riant.

Mais le creancier ne se laissa pas desarmer par cette plaisanterie, et
il reprit d'une voix que la colere faisait trembler:

--Ecoutez-moi, je n'ai jamais vu personne se moquer des gens comme vous,
et je suis bien decide a ne plus me laisser rouler. De remise en remise,
j'ai attendu jusqu'au jour d'aujourd'hui, et maintenant vous etes plus
endette que vous ne l'etiez il y a trois mois, comme dans trois mois
vous le serez plus que vous ne l'etes aujourd'hui. Je connais votre
position mieux peut-etre que vous ne la connaissez vous-meme. Vos
chevaux sont a Montel, vos voitures a Glorieux; depuis un an vous n'avez
pas paye chez Durand, et depuis six mois chez Voisin; vous devez 30,000
francs chez Mellerio, 5,000 francs a votre tailleur...

--Qu'importe ce que je dois, si j'ai des ressources pour payer?

--Mais ou sont-elles, vos ressources? C'est la precisement ce que je
demande: prouvez-moi que vous pourrez me payer dans six mois, dans un
an, et j'attends. Allez-vous vous marier? c'est bien; avez-vous un
heritage a recevoir? c'est bien. Mais non, vous n'avez rien, et il ne
vous reste qu'a disparaitre de Paris et a aller vous faire tuer en
Afrique.

--Vous croyez?

--Vous parlez de vos ressources.

--Je parle de mes amis et des moyens que j'ai de vous payer
prochainement, tres-prochainement.

--Vos amis, oui, parlons-en. Le president de la Republique, n'est-ce
pas? C'est votre ami, je ne dis pas non, mais ce n'est pas lui qui
payera vos dettes, puisqu'il ne paye pas les siennes. Depuis qu'il est
president, il n'a pas paye ses fournisseurs; il doit a son boucher, a
son fruitier; a son pharmacien, oui, a son pharmacien, c'est le mien,
j'en suis sur; il doit a tout le monde, et pour leur faire prendre
patience il leur promet qu'ils seront nommes "fournisseurs de
l'empereur" quand il sera empereur. Mais quand sera-t-il empereur?
Est-ce que s'il pouvait donner de l'argent a ses amis, il laisserait
vendre l'hotel de M. de Morny?

--Il ne sera pas vendu.

--Il n'est pas moins affiche judiciairement pour le moment, et celui-la
est de ses amis, de ses bons amis, n'est-ce pas? Il est meme mieux que
ca, et pourtant on va le vendre.

--Ecoutez, interrompit Poirier, je n'ai qu'un mot a dire: s'il ne
vous satisfait pas, allez-vous-en; si, au contraire, il vous parait
raisonnable, pesez-le; c'est votre fortune que je vous offre; nous
sommes aujourd'hui le 25 novembre, accordez-moi jusqu'au 15 decembre, et
je vous donne ma parole que le 16, a midi, je vous paye le quart de ce
que je vous dois.

--Vous me payez 12,545 francs?

--Le 16; maintenant, si cela ne vous convient pas ainsi, faites ce que
vous voudrez; seulement, je vous previens que votre obstination pourra
vous couter cher, tres-cher.

Le creancier se defendit encore pendant quelques instants, puis il finit
par partir et Poirier revint dans le cabinet.

--Excusez-moi, cher ami, c'etait un creancier a congedier, car j'ai
encore quelques creanciers; reprenons notre entretien. Je disais que le
prince etait pour moi plein de bienveillance et que je vous offrais mon
appui pres de lui: je vous emmene donc a l'Elysee et je vous presente;
le prince est tres-sensible aux devouements de la premiere heure, j'en
suis un exemple.

--Je vous remercie...

--N'attendez pas que le succes ait fait la foule autour du prince, venez
et prenez date pendant qu'il en est temps encore; plus tard, vous ne
serez plus qu'un courtisan; aujourd'hui, vous serez un ami.

--Ni maintenant, ni plus tard. Je vous suis reconnaissant de votre
proposition, mais je ne puis l'accepter.

--Ne soyez pas "belle ame," mon cher Saint-Neree, et reflechissez que
le prince va etre maitre de la France et qu'il serait absurde de ne pas
profiter de l'occasion qui se presente.

--Pour ne parler que de la France, je ne vois pas la situation comme
vous.

--Vous la voyez mal, le pays, c'est-a-dire la bourgeoisie, le peuple, le
clerge, l'armee sont pour le prince.

--Vous croyez donc que Lamoriciere, Changarnier, Bedeau sont pour le
prince?

--Il ne s'agit pas des vieux generaux, mais des nouveaux: de
Saint-Arnaud, Herbillon, Marulas, Forey, Cotte, Renault, Cornemuse, qui
valent bien les anciens. Qu'est-ce que vous croyez avoir ete faire en
Kabylie?

--Une promenade militaire.

--Vous avez ete faire des generaux, c'est la une invention du commandant
Fleury, qui est tout simplement admirable. Par ces nouveaux generaux que
nous avons fait briller dans les journaux et qui nous sont devoues, nous
tenons l'armee. Allons, c'est dit, je vous emmene.

Mais je me defendis de telle sorte que Poirier dut abandonner son
projet; il etait trop fin pour ne pas sentir que ma resistance serait
invincible.

--Enfin, mon cher ami, vous avez tort, mais je ne peux pas vous faire
violence; seulement, souvenez-vous plus tard que j'ai voulu vous payer
une dette et que vous n'avez pas voulu que je m'acquitte; quel malheur
que tous les creanciers ne soient pas comme vous! Bien entendu, je reste
votre debiteur; malheureusement, si vous reclamez votre dette plus tard,
je ne serai plus dans des conditions aussi favorables pour m'en liberer.



XX

Depuis le 25 novembre, jour de ma visite chez Poirier, de terribles
evenements se sont passes,--terribles pour tous et pour moi
particulierement: j'ai perdu mon pauvre pere et une revolution s'est
accomplie.

Maintenant il me faut reprendre mon recit ou je l'ai interrompu et
revenir en arriere, dans la douleur et dans la honte.

J'etais sorti de chez Poirier profondement trouble.

He quoi, cette expedition qu'on venait d'entreprendre dans la Kabylie
n'avait ete qu'un jeu! On avait provoque les Kabyles qui vivaient
tranquilles chez eux, on avait fait naitre des motifs de querelles, et
apres avoir accuse ces malheureuses tribus de la province de Constantine
de revolte, on s'etait rue sur elles. Une forte colonne expeditionnaire
avait ete formee sous le commandement du general de Saint-Arnaud, qui
n'etait encore que general de brigade, et la guerre avait commence.

On avait fait tuer des Francais; on avait massacre des Kabyles, brule,
pille, saccage des pays pour que ce general de brigade put devenir
general de division d'abord, ministre de la guerre ensuite, et, enfin,
instrument docile d'une revolte militaire. Les journaux trompes avaient
celebre comme un triomphe, comme une gloire pour la France cette
expedition qui, pour toute l'armee, n'avait ete qu'une cavalcade; dans
l'esprit du public, les vieux generaux africains Bedeau, Lamoriciere,
Changarnier, Cavaignac avaient ete eclipses par ce nouveau venu. Et
celui qu'on avait ete prendre ainsi pour en faire le rival d'honnetes et
braves soldats, au moyen d'une expedition de theatre et d'articles de
journaux, etait un homme qui deux fois avait quitte l'armee dans des
conditions dont on ne parlait que tout bas: ceux qui le connaissaient
racontaient de lui des choses invraisemblables; il avait ete comedien,
disait-on, a Paris et a Londres, commis voyageur, maitre d'armes en
Angleterre; sa reputation etait celle d'un aventurier.

Roulant dans ma tete ce que Poirier venait de m'apprendre, je me laissai
presque rassurer par ce choix de Saint-Arnaud. Pour qu'on eut ete
chercher celui-la, il fallait qu'on eut ete bien certain d'avance du
refus de tous les autres. L'armee n'etait donc pas gagnee, comme on le
disait, et il n'etait pas a craindre qu'elle se laissat entrainer par
ce general qu'elle connaissait. Etait-il probable que d'honnetes gens
allaient se faire ses complices? La raison, l'honneur se refusaient a le
croire.

Alors lorsque, revenu pres de mon pere, je lui racontai ma visite a
Poirier, il ne jugea pas les choses comme moi.

--Tu parles de Saint-Arnaud general, me dit-il, mais maintenant c'est de
Saint-Arnaud ministre qu'il s'agit, et tu dois etre bien certain que les
opinions ont change sur son compte: le comedien, le maitre d'armes, le
geolier de la duchesse de Berry ont disparu, et l'on ne voit plus en lui
que le ministre de la guerre, c'est-a-dire le maitre de l'avancement
comme de la disponibilite. Je trouve, au contraire, que l'affaire
est habilement combinee. On a mis a la tete de l'armee un homme sans
scrupules, pret a courir toutes les aventures, et je crains bien que
l'armee ne le suive quels que soient les chemins par lesquels il voudra
la conduire. L'obeissance passive n'est-elle pas votre premiere regle?
Pour les prudents, pour les malins, pour ceux qui sont toujours disposes
a passer du cote du plus habile ou du plus fort, l'obeissance passive
sera un pretexte et une excuse. "Je suis soldat; je ne sais qu'une
chose, obeir." Vos anciens generaux ont eu grand tort d'abandonner
l'armee pour la politique; aujourd'hui ils sont deputes, diplomates,
vice-president de l'Assemblee, ils seraient mieux a la tete de leurs
regiments, ou leur prestige et leur honnetete auraient la puissance
morale necessaire pour retenir les indecis dans le devoir. Maintenant,
on a fait de jeunes generaux, suivant l'expression du capitaine Poirier,
et comme on a du les choisir parmi les officiers dont on se croyait sur,
ce seront ces jeunes generaux qui entraineront l'armee. Tout est si bien
combine qu'on peut fixer le jour precis ou l'affaire aura produit ses
fruits: il n'y a pas que le capitaine Poirier qui a du prendre des
echeances pour le 15 decembre. Veux-tu repartir ce soir pour Marseille?

Je ne pouvais pas accepter cette proposition, que je refusai en tachant
de ne pas inquieter mon pere.

--Combien l'homme est fou de faire des combinaisons basees sur l'avenir!
dit-il en continuant. Ainsi, quand tout jeune, tu as manifeste le desir
d'etre soldat, j'en ai ete heureux. Et depuis, quand nous sommes restes
longtemps separes, et que je t'ai su expose aux dangers et aux fatigues
d'une campagne, je n'ai jamais regrette d'avoir cede a ta vocation,
parce que si j'etais tourmente d'un cote, j'etais au moins rassure d'un
autre. Quand on a vu comme moi cinq ou six revolutions dans le cours de
son existence, c'est un grand embarras que de choisir une position pour
son fils: ou trouver une place que le flot des revolutions n'atteigne
pas? Ce n'est assurement pas dans la magistrature, ni dans
l'administration, ni dans la diplomatie. J'avais cru que l'armee
t'offrirait ce port tranquille ou tu pourrais servir honnetement ton
pays sans avoir a t'inquieter d'ou venait le vent et surtout d'ou il
viendrait le lendemain. Mais voici que maintenant l'armee n'est plus a
l'abri de la politique. Ceci est nouveau et il fallait l'ambition de ce
pretendant besogneux pour introduire en France cette innovation. Jusqu'a
present on avait vu des gouvernements corrompre les deputes, les
magistrats, les membres du clerge, il etait reserve a un Bonaparte de
corrompre l'armee. Que deviendra-t-elle entre ses mains, et jusqu'ou ne
nous fera-t-il pas descendre? La royaute est morte, le clerge s'eteint,
l'armee seule, au milieu des revolutions, etait restee debout: elle
aussi va s'effondrer.

--Quelques generaux, quelques officiers ne font pas l'armee.

--Garde ta foi, mon cher enfant; je ne dirai pas un mot pour l'ebranler;
mais je ne peux pas la partager.

Cette foi, autrefois ardente, etait maintenant bien affaiblie, et
c'etait plutot l'amour-propre professionnel qui protestait en moi que la
conviction. Comme mon pere, j'avais peur et, comme lui, j'etais desole.

Mais, si vives que fussent mes apprehensions patriotiques, elles durent
s'effacer devant des craintes d'une autre nature plus immediates et plus
brutales.

Le mieux qui s'etait manifeste dans l'etat de mon pere, apres mon
arrivee a Paris, ne se continua point, et la maladie reprit bien vite
son cours menacant.

Cette maladie etait une anemie causee par des ulcerations de l'intestin,
et, apres l'avoir lentement et pas a pas amene a un etat de faiblesse
extreme, elle etait arrivee maintenant a son dernier periode.
L'abattement moral qui avait un moment cede a la joie de me revoir,
avait redouble et s'etait complique d'une sorte de stupeur, qui pour
n'etre pas continuelle n'en etait pas moins tres-inquietante dans
ses acces capricieux. Les douleurs nevralgiques etaient devenues
intolerables. Enfin il etait survenu de l'infiltration aux membres
inferieurs.

Parvenue a ce point, la maladie avait marche a une terminaison fatale
avec une effrayante rapidite, et le vendredi soir, le medecin, apres sa
troisieme visite dans la meme journee, m'avait prevenu qu'il ne fallait
plus conserver d'esperance.

Bien que depuis deux jours j'eusse le sinistre pressentiment que ce coup
allait me frapper d'un moment a l'autre, il m'atteignait si profondement
qu'il me laissa durant quelques minutes aneanti, eperdu. Sous la parole
nette et precise du medecin qui ne permettait plus le doute, il s'etait
fait en moi un dechirement,--une corde s'etait cassee, et je m'etais
senti tomber dans la vide.

Cependant, comme je devais revenir immediatement pres de mon pere pour
ne pas l'inquieter, j'avais fait effort pour me ressaisir, et j'etais
rentre dans sa chambre.

Mais je n'avais pas pu le tromper.

--Tu es bien pale, me dit-il, tes mains tremblent, tes levres sont
contractees, le docteur a parle, n'est-ce pas? He bien, mon pauvre fils,
il faut nous resigner tous deux; on ne lutte pas contre la mort.

Je balbutiai quelques mots, mais j'etais incapable de me dominer.

--Ne cache pas ta douleur, dit-il, soyons francs tous deux dans ce
moment terrible et ne cherchons point mutuellement a nous tromper;
puisque l'un et l'autre nous savons la verite, passons librement les
quelques heures qui nous restent a etre ensemble. Mets-toi la bien en
face de moi, dans la lumiere, et laisse-moi te regarder.

Puis, apres un long moment de contemplation, pendant lequel ses yeux
alanguis ou deja flottait la mort, resterent fixes, attaches sur moi:

--Comme tu me rappelles ta mere! Oh! tu es bien son fils!

Ce souvenir amollit sa resignation, et une larme coula sur sa joue
amaigrie et decoloree. La voix, deja faible et haletante, s'arreta dans
sa gorge, et, durant quelques minutes, nous restames l'un et l'autre
silencieux.

Il reprit le premier la parole.

--Il y a une chose, dit-il, qui me pese sur la conscience, et que j'ai
souvent voulu traiter avec toi depuis que tu es ici. J'ai toujours
recule, pour ne point te peiner en parlant de notre separation; mais
maintenant ce scrupule n'est plus a observer. Je vais partir sans te
laisser un sou de fortune a recueillir.

--Je vous en prie, ne parlons pas de cela en un pareil moment.

--Parlons-en, au contraire, car cette pensee est pour moi lourde et
douloureuse et ce me sera peut-etre un soulagement de m'en expliquer
avec toi. Tu sais par quelle serie de circonstances malheureuses ma
fortune et celle de ta mere ont passe en d'autres mains que les notres.

--J'aime mieux recueillir pour heritage le souvenir de votre
desinteressement dans ces circonstances, que la fortune elle-meme qu'il
vous a coute.

--Je le pense; mais enfin le resultat materiel a ete de me laisser sans
autres ressources que ma pension de retraite et la rente viagere que me
devaient nos cousins d'Angers, en tout dix mille francs par an. Avec
la pension que j'ai eu le plaisir de te servir, avec mes depenses
personnelles, je n'ai point fait d'economies. Sans doute, j'aurais pu
diminuer mes depenses.

--Ah! pere.

--Oui, cela eut mieux valu et j'aurais un remords de moins aujourd'hui.
Mais je ne l'ai pas fait; j'ai ete entraine chaque annee, et pour
excuse, je me suis dit que tu serais colonel et richement marie quand je
te quitterais, et que les quelques mille francs amasses peniblement par
ton pere ne seraient rien pour toi. Je te quitte, tu n'es pas colonel,
tu n'es pas marie, je ne t'ai rien amasse et c'est a peine si tu
trouveras quelques centaines de francs dans ce tiroir. En tout autre
temps cela ne serait pas bien grave; mais maintenant que va-t-il se
passer? Pourras-tu rester soldat? Cette inquietude me torture et
m'empoisonne les derniers moments qui nous restent a passer ensemble.
Ces questions sont terribles pour un mourant, et plus pour moi que pour
tout autre peut-etre, car j'ai toujours eu horreur de l'incertitude.
Enfin, mon cher Guillaume, quoi qu'il arrive, n'hesite jamais entre
ton devoir et ton interet. La misere est facile a porter quand notre
conscience n'est pas chargee. Mon dernier mot, mon dernier conseil, ma
derniere priere s'adressent a ta conscience; n'obeis qu'a elle seule, et
quand tu seras dans une situation decisive, fais ce que tu dois; me le
promets-tu?

--Je vous le jure.

--Embrasse-moi.

Il m'est impossible de faire le recit de ce qui se passa pendant les
deux jours suivants. Je n'ai pas pu encore regarder le portrait de
mon pere. Je ne peux pas revenir en ce moment sur ces deux journees;
peut-etre plus tard le souvenir m'en sera-t-il supportable, aujourd'hui
il m'exaspere.

Mon pere mourut le 1er decembre au moment ou le jour se levait,--jour
lugubre pour moi succedant a une nuit affreuse.



XXI

Je n'ai jamais pu admettre l'usage qui nous fait abandonner nos morts a
la garde d'etrangers.

Qu'a donc la mort de si epouvantable en elle-meme qu'elle nous fait
fuir? Vivant, nous l'avons soigne, adore; il n'est plus depuis quelques
minutes a peine, son corps n'est pas encore refroidi, et nous nous
eloignons.

Ces yeux ne voient plus, ces levres ne parlent plus, et cependant de
ce cadavre sort une voix mysterieuse qu'il est bon pour notre ame
d'entendre et de comprendre. C'est un dernier et supreme entretien dont
le souvenir se conserve toujours vivace au fond du coeur.

Je veillai donc mon pere.

Mais, derange a chaque instant pendant la journee par ces mille soins
que les convenances de la mort commandent, je fus bien peu maitre de ma
pensee.

La nuit seulement je me trouvai tout a fait seul avec ce pauvre pere qui
m'avait tant aime. Je m'assis dans le fauteuil sur lequel il etait reste
etendu pendant sa maladie, et je me mis a lire la serie des lettres que
je lui avais ecrites depuis le jour ou j'avais su tenir une plume entre
mes doigts d'enfant. Ces lettres avaient ete classees par lui et serrees
soigneusement dans un bureau ou je les avais trouvees.

Pendant les premieres annees, elles etaient rares; car alors nous ne
nous etions pour ainsi dire pas quittes, et je n'avais eu que quelques
occasions de lui ecrire pendant de courtes absences qu'il faisait de
temps en temps. Mais a mesure que j'avais grandi, les separations
etaient devenues plus frequentes, puis enfin etait arrive le moment ou
la vie militaire m'avait enleve loin de Paris, et alors les lettres
s'etaient succede longues et suivies.

C'etait l'histoire complete de notre vie a tous deux, de la sienne
autant que de la mienne; elles parlaient de lui autant que de moi,
n'etant point seulement un recit, un journal de ce que je faisais ou de
ce qui m'arrivait, mais etant encore, etant surtout des reponses a ce
qu'il me disait, des remerciments pour sa sollicitude et ses temoignages
de tendresse.

Aussi, en les lisant dans le silence de la nuit, me semblait-il parfois
que je m'entretenais veritablement avec lui. La mort etait une illusion,
le corps que je voyais etendu sur sa couche funebre n'etait point un
cadavre et la realite etait que nous etions ensemble l'un pres de
l'autre, unis dans une meme pensee.

Alors les lettres tombaient de mes mains sur la table et, pendant de
longs instants, je restais perdu dans le passe, me le rappelant pas a
pas, le vivant par le souvenir. L'heure qui sonnait a une horloge, le
roulement d'une voiture sur le pave de la rue, le craquement d'un meuble
ou d'une boiserie, un bruit mysterieux, me ramenaient brusquement dans
la douloureuse realite. Helas! la mort n'etait pas une illusion, c'etait
le reve qui en etait une.

Vers le matin, je ne sais trop quelle heure il pouvait etre, mais
c'etait le matin, car le froid se faisait sentir; Felix entra doucement
dans la chambre. Lui aussi avait voulu veiller et il etait reste dans la
piece voisine.

--Je ne voudrais pas vous troubler, me dit-il, mais il se passe quelque
chose d'extraordinaire dans la rue.

--Que m'importe la rue?

--Vous n'avez pas entendu des bruits de pas sur la trottoir?

--Je n'ai rien entendu, laisse-moi, je te prie.

--Moi, j'ai entendu ces bruits et j'ai regarde par la fenetre de la
salle a manger; j'ai vu des agents de police passer et repasser; il y en
a aussi d'autres au coin de la rue du Bac; ils ont l'air de vouloir se
cacher. C'est la Revolution.

J'etais peu dispose a me laisser distraire de mes tristes pensees;
cependant, cette insistance de Felix m'amena a la fenetre de la salle
a manger, et a la lueur des becs de gaz, je vis en effet des groupes
sombres qui paraissaient postes en observation. Bien qu'ils fussent
caches dans l'ombre, on pouvait reconnaitre des sergents de ville.
Plusieurs leverent la tete vers notre fenetre eclairee. Au coin de la
rue du Bac, un afficheur etait occupe a coller de grands placards dont
la blancheur brillait sous la lumiere du gaz.

Il etait certain que ces agents etaient places la, dans cette rue
tranquille, pour accomplir quelque besogne mysterieuse.

Mais laquelle? je n'avais pas l'esprit en etat d'examiner cette
question. Je rentrai dans la chambre et repris ma place pres de mon
pere.

Au bout d'un certain temps Felix revint de nouveau, et comme je faisais
un geste d'impatience pour le renvoyer, il insista.

--On assassine le general Bedeau, dit-il, ils sont entres dans la
maison.

En effet, on entendait un tumulte dans l'escalier, un bruit de pas
precipites et des eclats de voix.

Assassiner le general Bedeau! Mon premier mouvement fut de me lever
precipitamment et de courir sur le palier. Mais je n'avais pas fait cinq
pas que la reflexion m'arreta. C'etait folie. Des agents de police ne
pouvaient pas s'etre introduits dans la maison pour porter la main sur
un homme comme le general. Felix etait affole par la peur.

Mais le tapage qui retentissait dans l'escalier avait redouble. J'ouvris
la porte du palier.

--A la trahison! criait une voix forte.

Puis, en meme temps, on entendait des pietinements, des fracas de
portes, le tumulte d'une troupe d'hommes, tout le bruit d'une lutte.

Je descendis vivement. D'autres locataires de la maison etaient sortis
comme moi; plusieurs portaient des lampes et des bougies qui eclairaient
l'escalier.

--Oserez-vous arracher d'ici, comme un malfaiteur, le general
Bedeau, vice-president de l'Assemblee, dit le general aux agents qui
l'entouraient?

A ce moment le commissaire de police, qui etait a la tete des agents, se
jeta sur le general et le saisit au collet.

Les agents suivirent l'exemple qui leur etait donne par leur chef et, se
ruant sur le general, le saisissant aux bras, le tirant, le poussant,
l'entrainerent au bas de l'escalier avec cette rapidite brutale que
connaissent seulement ceux qui ont vu operer la police.

--A moi! a moi! criait le general.

Descendant rapidement derriere les agents, j'etais arrive aux dernieres
marches de l'escalier comme ils s'engageaient sous le vestibule, je
voulus m'elancer au secours du general, mais deux agents se jeterent
devant moi et me barrerent le passage.

--A l'aide! criait le general, se debattant toujours, a moi, a moi, je
suis le general Bedeau.

--Mettez-lui donc un baillon, cria une voix.

Les agents m'avaient saisi chacun par un bras, je voulus me degager,
mais ils etaient vigoureux, et je ne pus me debarrasser de leur
etreinte.

--Ne bougez donc pas, dit l'un d'eux, ou l'on vous enleve aussi.

Le general et le groupe qui l'entrainait etaient arrives dans la rue, et
l'on entendait toujours la voix du general, s'adressant sans doute aux
passants qui s'etaient arretes.

--Au secours, citoyens! on arrete le vice-president de l'Assemblee; je
suis le general Bedeau.

Je parvins a me degager en repoussant l'un des agents et en trainant
l'autre avec moi.

Mais comme j'arrivais sous le vestibule, la porte de la rue se referma
avec violence et en meme temps on entendit une voiture qui partait au
galop.

Il etait trop tard, le general etait enleve. Mes deux agents s'etaient
jetes de nouveau sur moi. En entendant ce bruit, ils me lacherent.

--Ca se retrouvera, dit l'un d'eux en me montrant le poing.

Puis, comme ils avaient d'autre besogne pressee, ils se firent ouvrir la
porte, et s'en allerent sans m'emmener avec eux.

Je remontai l'escalier, et, en arrivant sur le palier de l'appartement
du general, je trouvai le domestique de celui-ci qui se lamentait au
milieu d'un groupe de curieux.

--C'est ma faute, disait-il, faut-il que je sois maladroit! quand le
commissaire a sonne, je l'ai pris pour M. Valette, le secretaire de la
presidence de l'Assemblee, et je l'ai conduit a la chambre du general.
Ils vont le fusiller. Ah! mon Dieu! c'est moi, c'est moi!

Ainsi le coup d'Etat s'accomplissait par la police, et c'etait en
faisant arreter les representants chez eux que Louis-Napoleon voulait
prendre le pouvoir.

En reflechissant un moment, j'eus un soupir de soulagement egoiste:
l'armee ne se faisait pas la complice de Louis-Napoleon; l'honneur au
moins etait sauf.

Le recueillement et la douleur sans emotions etrangeres n'etaient plus
possibles; les bruits de la rue montaient jusque dans cette chambre
funebre ou la lumiere du jour ne penetrait pas.

A chaque instant les nouvelles arrivaient jusqu'a moi quoi que je
fisse pour me boucher les oreilles. On avait arrete les questeurs de
l'Assemblee. Le palais Bourbon etait garde par les troupes. Les soldats
encombraient les quais et les places.

Il n'y avait plus d'illusion a se faire: l'armee pretait son appui au
coup d'Etat, ou tout au moins une partie de l'armee; quelques regiments
gagnes a l'avance, sans doute.

L'enterrement avait ete fixe a onze heures. Pourrait-il se faire au
milieu de cette revolution? La fusillade n'allait-elle pas eclater d'un
moment a l'autre, et les barricades n'allaient-elles pas se dresser au
coin de chaque rue?

L'arrivee des employes des pompes funebres redoubla mon trouble: leurs
paroles etaient contradictoires; tout etait tranquille; au contraire on
se battait dans le faubourg Saint-Antoine, a l'Hotel de ville.

Je ne savais a quel parti m'arreter; la venue de deux amis de mon pere
ne me tira pas d'angoisse, et il me fallut tenir conseil avec eux pour
savoir si nous ne devions pas differer l'enterrement. L'un, M. le
marquis de Planfoy, voulait qu'il eut lieu immediatement; l'autre, M.
d'Aray, voulait qu'il fut retarde, et je dus discuter avec eux, ecouter
leurs raisons, prendre une decision et tout cela dans cette chambre ou
depuis deux jours nous n'osions pas parler haut.

--Veux-tu exposer le corps de ton pere a servir de barricade? disait M.
d'Aray. Paris tout entier est souleve. Je viens de traverser la place de
l'Ecole-de-Medecine et j'ai trouve un rassemblement considerable forme
par les jeunes gens des ecoles. Il est vrai que ce rassemblement,
charge par les gardes municipaux a cheval, a ete dissipe, mais il va se
reformer; la lutte va s'engager, si elle n'est pas commencee.

--Et moi je vous affirme, dit M. de Planfoy, qu'il n'y aura rien au
moins pour le moment. Je viens de traverser les Champs-Elysees et la
place de la Concorde; j'ai vu Louis-Napoleon a la tete d'un nombreux
etat-major passer devant les troupes qui l'acclament, et qui sont si
bien disposees en sa faveur, qu'il leur fait crier ce qu'il veut;
ainsi, devant le palais de l'Assemblee, les gendarmes ayant crie
"Vive l'empereur!" il a fait repondre "Vive la Republique!" par
les cuirassiers de son escorte. Avant de tenter une resistance, on
reflechira. Les generaux africains et les chefs de l'Assemblee sont
arretes; il y a cinquante ou soixante mille hommes de troupes devoues
a Louis-Napoleon dans Paris, et le peuple ne bouge pas; il lit les
affiches avec plus de curiosite que de colere; et comme on lui dit qu'il
s'agit de defendre la Republique contre l'Assemblee, qui voulait la
renverser, il le croit ou il feint de le croire. On lui rend le suffrage
universel, on met a la porte la majorite royaliste, il ne voit pas plus
loin. La bourgeoisie et les gens intelligents comprennent mieux ce qui
se passe, mais ce n'est pas la bourgeoisie qui fait les barricades.
La garde nationale ne bouge pas, nulle part je n'ai entendu battre le
rappel. S'il y a resistance, ce ne sera pas aujourd'hui, on est indigne,
mais on est encore plus desoriente, car on n'avait rien prevu, rien
organise en vue de ce coup d'Etat que tout le monde attendait. Demain
on se retrouvera: on tentera peut-etre quelque chose, mais il sera trop
tard; Louis-Napoleon sauvera facilement la societe et l'empire n'en sera
que plus solidement etabli. Je t'engage, mon pauvre Guillaume, a ne pas
differer cette triste ceremonie.

M. d'Aray est timide, M. de Planfoy est au contraire resolu; il a ete
representant a la Constituante, il a le sentiment des choses politiques,
j'eus confiance en lui et me rangeai de son cote.



XXII

Mon pere, dans nos derniers entretiens, m'avait donne ses instructions
pour son enterrement et m'avait demande d'observer strictement sa
volonte.

Il avait toujours eu horreur de la representation, et il trouvait que
les funerailles, telles qu'on les pratique dans notre monde, sont une
comedie au benefice des vivants, bien plus qu'un hommage rendu a la
memoire des morts.

Partant de ces idees qui, chez lui, etaient rigoureuses, il avait arrete
la liste des personnes que je devrais inviter a son convoi, non par une
lettre banale imprimee suivant la formule, mais par un billet ecrit de
ma main.

--Je ne veux pas qu'on m'accuse d'etre une cause de derangement,
m'avait-il dit, et je ne veux pas non plus que ceux qui me suivront
jusqu'au cimetiere, trouvent dans cette promenade un pretexte a
causerie. Je ne veux derriere moi, pres de toi, que des amis dont le
chagrin soit en harmonie avec ta douleur. Aussi, comme les veritables
amis sont rares, la liste que je vais te dicter ne comprendra que dix
amis sinceres et devoues.

Je m'etais religieusement conforme a ces recommandations, et je n'avais
de mon cote invite personne. Ce n'etait pas d'un temoignage de sympathie
donne a ma personne qu'il s'agissait, mais d'un hommage rendu a mon
pere.

A onze heures precises, huit des dix amis qui avaient ete prevenus
etaient arrives; les deux qui manquaient ne viendraient pas, ayant ete
arretes le matin et conduits a Mazas.

Quand je fus dans la rue derriere le char, mon coeur se serra sous
le coup d'une horrible apprehension: pourrions-nous aller jusqu'au
Pere-Lachaise et traverser ainsi tout Paris, les abords de l'Hotel de
ville, la place de la Bastille, le faubourg Saint-Antoine? Le souvenir
des paroles de M. d'Aray m'etait revenu, il s'etait impose a mon esprit,
et je voyais partout des barricades: on nous arretait; on renversait le
char; on jetait le cercueil au milieu des paves; la lutte s'engageait,
c'etait une hallucination horrible.

Je regardai autour de moi. Je fus surpris de trouver a la rue son aspect
accoutume; les magasins etaient ouverts, les passants circulaient, les
voitures couraient, c'etait le Paris de tous les jours; je me rassurai,
M. de Planfoy avait raison. Mais par un sentiment contradictoire que je
ne m'explique pas, je fus indigne de ce calme qui m'etait cependant
si favorable. He quoi! c'etait ainsi qu'on acceptait cette revolution
militaire! personne n'avait le courage de protester contre cet attentat!

Mais a regarder plus attentivement, il me sembla que ce calme etait
plus apparent que reel: il y avait des groupes sur les trottoirs, dans
lesquels on causait avec animation; au coin des rues on lisait les
proclamations en gesticulant. Et d'ailleurs nous etions dans le faubourg
Saint-Germain, et ce n'est pas le quartier des resistances populaires;
il faudrait voir quand nous approcherions des faubourgs.

Et j'avais la tete si troublee, si faible, qu'apres m'etre rassure sans
raison, je retombai dans mes craintes sans que rien qu'une apprehension
vague justifiat ces craintes.

Le calme de l'eglise apaisa ces mouvements contradictoires qui me
poussaient d'un extreme a l'autre. Je pus revenir a mes pensees. Je
n'eus plus que mon pere present devant les yeux, mon pere qui m'allait
etre enleve pour jamais.

Elle etait pleine de silence, cette eglise, et de recueillement. Soit
que les troubles du dehors n'eussent point penetre sous ses voutes, soit
qu'ils n'eussent point touche l'ame de ses pretres, les offices s'y
celebraient comme a l'ordinaire. Les chantres psalmodiaient, l'orgue
chantait, et au pied des piliers, dans les chapelles sombres, il y avait
des femmes qui priaient.

Sans la presence d'un horrible maitre des ceremonies qui tournait et
retournait autour de moi, me saluant, me faisant des reverences et des
signes mysterieux, j'aurais pu m'absorber dans ma douleur. Mais ce
figurant ridicule me rejetait a chaque instant dans la realite, et quand
dans une genuflexion il ramenait les plis de son manteau, il me semblait
qu'il m'ouvrait un jour sur la rue,--ses emotions et ses troubles.

Il fallut enfin quitter l'eglise et reprendre ma place derriere le char
en nous dirigeant vers le Pere-Lachaise.

Avec quelle anxiete je regardais devant moi! A me voir, les passants
devaient se dire que j'avais une singuliere contenance. Et, de fait, a
chaque instant, je me penchais a droite ou a gauche pour regarder au
loin, si quelque obstacle n'allait pas nous barrer le passage.

Jusqu'aux quais je trouvai l'apparence du calme que j'avais deja
remarquee; mais en arrivant a un pont, je ne sais plus lequel, un corps
de troupe nous arreta. Les soldats, l'arme au pied, obstruaient le
passage; les tambours etaient assis sur leurs caisses, mangeant et
buvant; les officiers, reunis en groupe, causaient et riaient.

La chaleur de l'indignation me monta au visage: c'etaient la mes
camarades, mes compagnons d'armes; ils riaient.

La troupe s'ouvrit pour laisser passer notre cortege et jusqu'au
cimetiere notre route se continua sans incident. Partout dans les rues
populeuses, dans les places, dans les faubourgs l'ordre et le calme des
jours ordinaires.

Ce que fut la fin de cette lugubre ceremonie, je demande a ne pas le
raconter; je sens la-dessus comme les anciens, il est de certaines
choses qu'il ne faut pas nommer et dont il ne faut pas parler; c'est
bien assez d'en garder le souvenir, un souvenir tenace que toutes les
joies de la terre n'effaceront jamais.

Lorsque tout fut fini, je sentis un bras se passer sous le mien, c'etait
celui de M. de Planfoy.

--Et maintenant, dit-il, que veux-tu faire, ou veux-tu aller?

--Rentrer dans la maison de mon pere.

--Eh bien, je vais aller avec toi et nous nous en retournerons, a pied.

--Mais vous demeurez rue de Rouilly.

--Qu'importe? je te reconduirai, il y a des moments ou il est bon de
marcher pour user la fievre et abattre sa force corporelle.

Nous nous mimes en route a travers les tombes. Au tournant du chemin,
Paris nous apparut couche dans la brume. Tous deux, d'un meme mouvement,
nous nous arretames.

De cette ville immense etalee a nos pieds, il ne s'echappait pas un
murmure qui fut le signe d'une emotion populaire. Les cheminees
des usines lancaient dans le ciel gris leurs colonnes de fumee. On
travaillait.

--Et pourtant, dit M. de Planfoy, il vient de s'accomplir une revolution
autrement grave que celle que voulait tenter Charles X. Les temps sont
changes.

Nous descendions la rue de la Roquette. En approchant de la Bastille, M.
de Planfoy fut salue par deux personnes qui l'aborderent.

--Eh bien! dit l'une de ces personnes, vous voyez ou nous ont conduits
les folies de la majorite.

Et ils se mirent a parler tous trois des evenements qui
s'accomplissaient: des arrestations de la nuit, de l'appui de l'armee,
de l'apathie du peuple. Je compris que c'etaient deux membres de
l'Assemblee appartenant au parti republicain. Nous arrivions sur la
place de la Bastille. Devant nous un groupe assez compacte etait masse
sur la voute du canal.

--L'apathie du peuple n'est pas ce que vous croyez, dit l'un des
representants; le peuple est trompe, mais deja il comprend la verite de
la situation. Vous voyez qu'il se rassemble et s'emeut. Je vais parler
a ces gens; ils m'ecouteront. C'est en divisant la resistance que
nous epuiserons les troupes. Il suffit d'un centre de resistance pour
organiser une defense formidable. Si le faubourg se souleve, des quatre
coins de Paris on viendra se joindre a nous.

Disant cela, il prit les devants et s'approcha du groupe.

Mais ce n'etait point le souci de la chose publique et de la patrie qui
l'avait forme: deux saltimbanques en maillot se promenaient gravement
pendant qu'un paillasse faisait la parade, demandant "quatre sous
encore, seulement quatre pauvres petits sous, avant de commencer."

Le representant ne se decouragea point, et s'adressant d'une voix ferme
a ces badauds, il leur adressa quelques paroles vigoureuses et faites
pour les toucher.

Mais une voix au timbre percant et criard couvrit la sienne.

--Vas-tu te taire, hein? disait cette voix, tu empeches la parade; si tu
veux enfoncer le pitre, commence par etre plus drole que lui.

Nous nous eloignames.

--Voila l'attitude du peuple, dit M. de Planfoy. Avais-je tort ce matin?
Il considere que tout cela ne le touche pas, et que c'est une querelle
entre les bonapartistes et les monarchistes dans laquelle il n'a rien
a faire. Et puis il n'est peut-etre pas fache de voir ecraser la
bourgeoisie, qui l'a battu aux journees de Juin.

Dans la rue Saint-Antoine, a l'Hotel de ville, il n'y avait pas plus
d'emotion que sur la place de la Bastille. Decidement, les Parisiens
acceptaient le coup d'Etat qui se bornerait a l'arrestation de quelques
representants.

Ca et la seulement on rencontrait des rassemblements de troupes qui
attendaient.

Comme nous arrivions dans la rue de l'Universite, nous apercumes une
foule compacte et un spectacle que je n'oublierai jamais s'offrit a mes
yeux.

Un long cortege descendait la rue. En tete marchaient le general Forey
et le capitaine Schmitz, son aide de camp; puis venait une colonne de
troupes, puis apres cette troupe, entre deux haies de soldats, plus de
deux cents prisonniers.

Ces prisonniers etaient les representants a l'Assemblee nationale, qu'on
venait d'arreter a la mairie du 10e arrondissement; a leur tete marchait
leur president, qu'un agent de police tenait au collet.

Le passage de ces deputes, conduits entre des soldats comme des
malfaiteurs, provoquait quelques cris de: "Vive l'Assemblee," mais en
general il y avait plus d'etonnement dans la foule que d'indignation. Et
comme M. de Planfoy demandait a un boutiquier ou se rendait ce cortege:

--A la caserne du quai d'Orsay, dit-il; mais vous comprenez bien, tout
ca c'est pour la farce.

En rentrant dans l'appartement de mon pere, je me laissai tomber sur une
chaise, j'etais aneanti, ecoeure.

Une lettre qu'on me remit ne me tira point de cette prostration.
Elle etait de Clotilde, cependant. Mais j'etais dans une crise de
decouragement ou l'on est insensible a toute esperance. D'ailleurs,
les plaisanteries, les bavardages gais et legers de cette lettre, les
paroles de coquetterie qu'elle contenait n'etaient pas en rapport
avec ma situation presente, et elle me blessait plus qu'elle ne me
soulageait.

--Tu vas retourner a Marseille? me demanda M. de Planfoy apres un long
temps de silence.

--Oui, ce soir, et je partirais tout de suite, si je n'avais auparavant
a remettre a quelques personnes des papiers importants dont mon pere
etait le depositaire: c'est un soin dont il m'a charge et qu'il m'a
recommande vivement. Ces papiers ont, je suppose, une importance
politique.

--Alors hate-toi, car nous entrons dans une periode ou il faudra ne pas
se compromettre. Louis-Napoleon a debute par le ridicule et il voudra
sans doute effacer cette impression premiere par la terreur. Si tu ne
peux remettre ces papiers a ceux qui en sont proprietaires, et si tu
veux me les confier, je te remplacerai. Je te voudrais a ton regiment.

--Je dois d'abord essayer d'accomplir ce que mon pere m'a demande; si
je ne peux pas reussir, j'aurai ensuite recours a vous, car il m'est
impossible de rester a Paris en ce moment. Je voudrais etre a Marseille,
et pourtant je tremble de savoir ce qui s'y passe. Qui sait si mon
regiment n'a pas fait comme l'armee de Paris?

--Si tu as besoin de moi, je rentrerai ce soir vers onze heures, et je
sortirai demain a huit heures.

Il m'embrassa tendrement en me serrant a plusieurs reprises dans ses
bras, et je restai seul.



XXIII

Il etait trois heures: le train que je voulais prendre partait a huit
heures du soir, je n'avais donc que tres peu de temps a moi pour porter
ces papiers a leurs adresses; je me mis en route aussitot.

J'avais quatre courses a faire; dans le quartier de l'Observatoire, aux
Champs-Elysees, dans la Chaussee-d'Antin et rue du Rocher.

Je commencai par l'Observatoire et l'accueil qu'on me fit n'etait pas de
nature a m'encourager a persister dans l'accomplissement de ma mission.

La personne que j'allais chercher habite une de ces maisons assez
nombreuses dans ce quartier qui participent a la fois de la maison de
sante, de l'hotel meuble et du couvent. Elle me recut tout d'abord avec
une grande affabilite et me parla de mon pere en termes sympathiques,
mais quand je lui tendis la liasse de papiers qui portait son nom, elle
changea brusquement de physionomie, l'affabilite fut remplacee par la
durete, le calme par l'inquietude.

--Comment, dit-elle, en me prenant vivement la liasse des mains, c'est
pour me remettre ces lettres insignifiantes que vous vous etes expose a
parcourir Paris un jour de revolution?

--Mon pere m'avait charge de remettre ce paquet entre vos mains, et
comme je pars ce soir pour rejoindre mon regiment, je ne pouvais pas
choisir un autre jour. Au reste je n'ai couru aucun danger.

--Vous avez couru celui d'etre arrete, fouille, et bien que ces lettres
n'aient aucune importance....

--J'ai cru, a la facon dont mon pere me les recommandait, qu'elles
avaient un interet pour vous.

--Aucun; cependant, en ces temps de revolution, il eut ete mauvais
qu'elles tombassent aux mains de personnes etrangeres qui eussent pu les
interpreter faussement.

Bien que ces lettres n'eussent aucun interet, aucune importance comme
on me le disait, on les comptait cependant attentivement et on les
examinait.

--Il eut fallu que je fusse tue, dis-je avec une certaine raideur.

--Ou simplement arrete, et les deux etaient possibles, cher monsieur;
tandis qu'en gardant ces papiers chez vous, vous supprimiez tout danger,
surtout en dechirant l'enveloppe qui porte mon nom. Monsieur votre pere
etait assurement un homme auquel on pouvait se fier en toute confiance,
mais peut-etre portait-il la precaution jusqu'a l'extreme.

--Mon pere n'avait souci que de son devoir.

--Sans doute, c'est ce que je veux dire; seulement il y a des moments
pour faire son devoir.

Je me levai vivement.

--J'aurais ete peine que pour une liasse de documents insignifiants,
vous vous fussiez trouve pris dans des... complications desagreables,
pour vous d'abord et aussi pour ceux qui se seraient trouves entraines
avec vous, innocemment.

Ce fut tout mon remerciment, et je me retirai sans repondre aux
genuflexions et aux pas glisses qui accompagnerent ma sortie. A la
Chaussee-d'Antin, l'accueil fut tout autre, et quand je tendis mon
paquet cachete, on me l'arracha des mains plutot qu'on ne me le prit.

--Votre pere etait un bien brave homme, et vous, capitaine, vous
etes son digne fils; votre main, je vous prie, que je la serre avec
reconnaissance.

Je tendis ma main.

--Voila les hommes qu'on regrette; il a pense a vous charger de ces
papiers, ce cher comte. J'aurais voulu le voir. Quand j'ai appris sa
maladie, j'ai eu l'idee d'aller lui rendre visite, mais on ne fait
pas ce qu'on veut. Nous vivons dans un temps bizarre ou il faut etre
prudent; cette nouvelle revolution est la preuve qu'il faut etre pret a
tout et ne pas encombrer sa route a l'avance. Cette demarche aupres de
moi n'est pas la seule dont vous avez ete charge, n'est-ce pas?

--Mon pere s'est vu mourir, et il a pu prendre toutes ses dispositions.

--C'etait un homme precieux, en qui l'on pouvait se fier entierement;
il a eu bien des secrets entre les mains. Si jamais je puis vous etre
utile, je vous donne ma parole que je serai heureux de m'employer pour
vous. Venez me voir. On va avoir besoin de moi, et en attendant que les
choses aient repris leur cours naturel et legitime, ce que je souhaite
aussi vivement que pouvait le souhaiter votre pauvre pere, je pourrai
peut-etre rendre quelques services a mes amis. Croyez que vous etes du
nombre. Au revoir, mon cher capitaine. Soyez prudent, ne vous exposez
pas; demain, la ville sera probablement en feu.

--Demain, je serai a Lyon.

--A Lyon. Ah! tant mieux.

Le paquet que j'avais a remettre rue du Rocher portait le nom d'une dame
que j'avais entendu prononcer chez mon pere, quand j'etais jeune. Il
etait beaucoup plus volumineux que les trois autres, et au toucher, il
paraissait renfermer autre chose que des lettres,--une boite, un etui.

On me fit entrer dans un salon ou se trouvaient deux femmes, une vieille
et une jeune; la vieille paree comme pour un grand jour de grande
reception, la jeune remarquablement belle.

Ce fut la vieille dame qui m'adressa la parole.

--Vous etes le fils du comte de Saint-Neree? dit-elle en regardant ma
carte avec un lorgnon.

--Oui, madame.

Elle releva les yeux et me regarda:

--En deuil! Ah! mon Dieu!

J'etais en effet en noir, le costume avec lequel j'avais suivi
l'enterrement.

--Odette, laisse-nous, je te prie, dit la vieille dame.

Puis quand nous fumes seuls:

--Votre pere? dit-elle.

Je baissai la tete.

--Ah! mon Dieu, s'ecria-t-elle, c'est affreux.

Et, s'asseyant, elle se cacha les yeux avec la main. Je fus touche de
ces regrets donnes a la memoire de mon pere, et je regardai avec emotion
cette vieille femme qui pleurait celui que j'avais tant aime. Assurement
elle etait la grand'mere de la jeune femme qui venait de nous quitter et
elle avait du etre aussi belle que celle-ci, mais avec plus de grandeur
et de noblesse.

--Quand? dit-elle les yeux baisses.

--Nous l'avons conduit aujourd'hui au Pere-Lachaise.

--Aujourd'hui, mon Dieu!

--Pendant sa maladie, il m'a recommande de remettre en vos mains cette
liasse de lettres.

--Ah! oui, dit-elle tristement en recevant mon paquet, c'etait ainsi que
je devais apprendre sa mort. Votre pere etait un galant homme, monsieur
le comte....

Ce titre qu'on me donnait pour la premiere fois me fit frissonner.

--C'etait un homme d'honneur, dit-elle en continuant, un homme de coeur,
et le meilleur voeu que puisse former un femme qui l'a bien... qui l'a
beaucoup connu, c'est de souhaiter que vous lui ressembliez en tout.

Elle releva les yeux et me regarda longuement.

--Vous avez son air, dit-elle, sa tournure a la Charles Ier.

Elle se leva, et, ouvrant un meuble avec une petite clef en or qu'elle
portait suspendue a la chaine de son lorgnon, elle en tira un etui en
maroquin que le temps avait use et jauni.

--Le voici jeune, dit-elle en ouvrant cet etui, voyez.

Une miniature me montra mon pere sous l'aspect d'un homme de trente ans.

--Avez-vous un portrait de votre pere jeune? me dit-elle.

--Non, madame.

--Eh bien! celui-la sera pour vous; je vous demande seulement de me le
laisser encore; je vais ecrire un mot derriere cette miniature pour
dire que je vous la donne; on vous la remettra quand je ne serai plus.
Guillaume est votre nom, n'est-ce pas?

--Oui, madame.

--Votre pere s'appelait Henri.

Je remerciai et me levai pour me retirer; elle voulut me retenir, mais
l'heure me pressait; je lui expliquai les raisons qui m'obligeaient a
partir.

Alors elle appela la jeune femme qui s'etait retiree a mon arrivee, et
me presentant a elle:

--Monsieur, dit-elle, est le fils du comte de Saint-Neree, de qui je
parle si souvent quand je veux citer un modele: si jamais tu rencontres
monsieur dans le monde, j'espere que la petite-fille aura pour le fils
un peu de l'amitie que la grand'mere avait pour le pere.

Elle me reconduisit jusqu'a la porte, puis, comme je m'inclinais pour
prendre conge d'elle, elle me retint par la main.

--Voulez-vous que je vous embrasse, mon enfant?

Pendant que je lui baisais la main, elle m'embrassa sur le front.

--Soyez tranquille a Marseille, me dit-elle, il ne manquera pas de
fleurs.

Je sortis profondement trouble et me dirigeai vers les Champs-Elysees.

Jusque-la, j'avais ete assez heureux pour trouver chez elles les
personnes que j'avais besoin de voir; mais aux Champs-Elysees, cette
chance ne se continua point: le personnage politique auquel mon dernier
paquet etait adresse etait absent, et l'on ne savait ou je pourrais le
rencontrer.

Je me decidai a attendre un moment et alors je fus temoin d'une scene
caracteristique, qui me prouva, une fois de plus, que l'armee de Paris
etait devouee au coup d'Etat.

Deux regiments de carabiniers et deux de cuirassiers occupaient les
Champs-Elysees. Tout a coup, une immense clameur s'eleva de cette
troupe, des cris enthousiastes se melant au cliquetis des sabres et des
cuirasses: c'etait Louis-Napoleon qui passait devant ces regiments et
qu'on acclamait; jamais troupes victorieuses proclamant empereur leur
general vainqueur, n'ont pousse plus de cris de triomphe.

Le temps s'ecoula. J'attendis, la montre dans la main, suivant sur le
cadran la marche des aiguilles et me demandant ce que je devais faire:
Fallait-il partir pour Marseille sans remettre mon paquet? Fallait-il
le confier a M. de Planfoy? Fallait-il au contraire retarder mon depart
jusqu'au lendemain matin?

A tort ou a raison, je supposais que ce dernier paquet etait le plus
important de tous; et le nom du personnage a qui je devais le rendre,
son role dans les evenements politiques de ces vingt dernieres annees,
son caractere, ses relations avec des partis opposes me faisaient une
loi de ne pas agir a la legere.

Je passai la une heure d'incertitude penible, decide a rester, decide a
partir, et trouvant alternativement autant de bonnes raisons pour une
resolution que pour l'autre. Mon devoir de soldat et mon amour me
poussaient vers Marseille; mon engagement envers mon pere me retenait a
Paris.

Enfin ce fut ce dernier parti qui l'emporta: douze heures de retard
n'avaient pas grande importance maintenant. Que ferais-je a Marseille
trois jours apres que la nouvelle de la revolution y serait parvenue?
Mon regiment, mes camarades et mes soldats se seraient prononces depuis
longtemps. Il ne fallait pas que l'influence de Clotilde pesat sur moi
pour m'empecher de remplir la promesse que j'avais faite a mon pere. Ce
n'etait qu'un retard de quelques heures, que j'abregerais d'ailleurs en
prenant le lendemain matin le train de grande vitesse.

J'attendis encore. Mais les heures s'ajouterent aux heures; a huit
heures du soir mon personnage n'etait pas de retour.

Je laissai un mot pour dire que je reviendrais dans la soiree et je
rentrai dans Paris.

Chose bizarre et qui doit paraitre invraisemblable, les boulevards
n'etaient pas deserts et les magasins n'etaient pas fermes. Il y avait
foule au contraire sur les trottoirs et dans les restaurants; dans les
cafes on voyait le public habituel de ces etablissements. Aux fenetres
d'un de ces restaurants qui recoit ordinairement les noces de la petite
bourgeoisie, j'apercus une illumination eblouissante; on dansait, et
l'on entendait de la chaussee les grincements du violon et les notes
eclatantes du cornet a piston.

C'etait a croire qu'on marchait endormi et qu'on revait.

Ou donc etait Paris?

A onze heures, je retournai aux Champs-Elysees; meme absence. J'attendis
de nouveau, cette fois jusqu'a une heure du matin. Enfin, a une heure,
je laissai une nouvelle lettre pour annoncer que je reviendrais le
lendemain matin, a six heures.



XXIV

Etant donne le caractere du personnage que je devais voir, il fallait
conclure de son absence qu'il ne trouvait pas prudent de rentrer chez
lui, soit qu'il eut peur d'etre arrete comme tant de representants
l'avaient ete, soit, ce qui etait plus probable, qu'il craignit d'etre
entraine a se prononcer pour le nouveau gouvernement, avant que ce
gouvernement fut solidement etabli.

Dans ces conditions, j'etais expose a rester longtemps a Paris, car les
chances de Louis-Napoleon me paraissaient bien fragiles; la France, qui
s'etait unanimement soulevee contre Paris au moment des journees de
juin, ne serait pas moins energique contre cette revolution sans doute.
Et alors mon personnage ferait le mort jusqu'au jour ou il ne verrait
plus de danger a ressusciter, pour prendre parti.

Je n'avais donc qu'une chose a faire, retourner aux Champs-Elysees,
comme je l'avais promis, et si je ne le trouvais pas, partir pour
Marseille, apres avoir remis mes papiers a M. de Planfoy. Par ce moyen,
tout me semblait concilie.

J'arrivai un peu apres six heures aux Champs-Elysees, et ce qui m'avait
paru probable se trouva une realite; mon personnage n'etait pas rentre
et on l'attendait toujours, mais je dois le dire, sans inquietude
apparente.

Je me mis alors en route vers le faubourg Saint-Antoine, pour aller chez
M. de Planfoy, qui habite, rue de Reuilly, ce qu'on appelait autrefois
"une petite maison" ou "une folie." Il a recu cette maison dans un
heritage, et comme il est peu fortune, il a trouve commode de l'habiter;
le jardin qui l'entoure est vaste, et pour Mme de Planfoy qui adore
ses enfants, c'est une consideration qui l'a fait passer sur les
inconvenients du quartier; ils vivent la un peu comme en province, mais
au moins ils ont de l'air et de l'espace.

Quand je quittai les Champs-Elysees, le jour commencait a poindre, mais
sombre et pluvieux; cependant il etait assez clair pour que j'apercusse,
aussi loin que mes yeux pouvaient porter, une grande masse de troupes:
infanterie, cavalerie et artillerie, qui campait dans les Champs-Elysees
et aux abords des Tuileries.

Comme j'avais du temps devant moi, je pris par les boulevards, curieux
de voir une derniere fois l'aspect de la ville. Paris semblait endormi
d'un sommeil de mort.

Cependant, a mesure que j'avancais, je remarquai une certaine animation;
des groupes se formaient dans lesquels on discutait fievreusement, mais
sans crier. On s'arretait devant les affiches posees pendant la nuit, et
toutes ces affiches ne provenaient pas de la Prefecture de police; j'en
lus plusieurs qui appelaient le peuple aux armes; les unes annoncaient
que Louis-Napoleon etait mis hors la loi; les autres, que Lyon, Rouen,
Strasbourg s'etaient souleves pour defendre la Constitution. Les agents
de police arrachaient ces affiches, mais on en trouvait cependant
partout, sur les volets, sur les portes, sur les troncs d'arbres.
Cela indiquait bien evidemment que des tentatives de resistance
s'organisaient.

Mais que pourrait faire cette resistance? les precautions militaires
etaient prises et paraissaient redoutables; des maisons d'angle etaient
occupees par les soldats et a chaque instant on entendait les tambours
et les clairons des troupes qui defilaient pour aller occuper des
positions. Ainsi, a partir du boulevard des Filles-du-Calvaire, je
marchai en avant d'une brigade d'infanterie qui venait s'etablir sur la
place de la Bastille. Devant ces troupes, les groupes qui occupaient les
boulevards se dispersaient et rentraient dans les rues laterales.

Dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine, l'animation me parut plus
grande: des rassemblements d'ouvriers encombraient les trottoirs et ne
paraissaient pas disposes a entrer dans les ateliers; des individus
vetus en bourgeois allaient de groupes en groupes et paraissaient les
haranguer. En passant je m'arretai.

--Voulez-vous donc laisser retablir l'empire? dit l'un de ces individus.

--Napoleon est mort, repliqua un ouvrier.

--Pourquoi nous avez-vous desarmes aux jours de juin? dit un autre avec
colere.

--On retablit le suffrage universel, dit un troisieme.

Mais a ce moment il se fit un bruit du cote de la Bastille, qui
interrompit ce colloque; des omnibus, escortes par quelques lanciers,
remontaient la rue.

--Les representants qu'on emmene a Vincennes, cria une voix.

Les groupes s'agiterent, un mouvement general se produisit, quelques
voix crierent: "Delivrons-les," et l'on vit quelques hommes courir a la
tete des chevaux.

Le convoi s'arreta; que se passa-t-il alors, je ne le sais pas
precisement, car je n'entendis pas ce qui se dit; je vis seulement qu'un
colloque rapide s'engagea entre ceux qui avaient arrete les omnibus et
ceux qui se trouvaient dans ces omnibus. Puis, apres un court moment
d'attente, les voitures se mirent en route.

--Ils ne veulent pas etre delivres, cria une voix.

Alors des rires eclaterent dans la foule se melant a des huees, et le
souvenir du mot que j'avais entendu la veille en regardant defiler ces
representants me revint a la memoire: "Tout ca, c'est pour la farce."

Je continuai mon chemin jusqu'a la rue de Reuilly, etrangement
impressionne.

--Je t'attendais, dit M. de Planfoy en me voyant entrer, je parie que
tu n'as pas trouve ceux que tu cherchais et que tu viens me demander de
garder les papiers que tu n'as pu remettre toi-meme.

Je lui racontai mes visites aux Champs-Elysees.

--Tu vois que je ne me trompais pas, dit-il en souriant tristement; si
tu avais eu mon experience des choses et des hommes, tu serais parti
hier soir et tu n'aurais point repete ces visites inutiles. Les gens en
evidence qui couchent chez eux en temps de revolution sont des braves,
et dans le monde politique les braves sont rares. Hier, apres t'avoir
quitte, j'ai vu un personnage de ce monde qui le matin, en apprenant
l'arrestation bien reussie des deputes, a accepte de faire partie du
gouvernement; a une heure, quand il a su que les representants reunis a
la mairie du dixieme organisaient la resistance, il a fait dire qu'il
refusait; a quatre heures, quand les representants ont ete coffres a
la caserne du quai d'Orsay, il a accepte. Le tien appartient a cette
variete, seulement, plus habile, il se cache et ne rend point publiques
ses hesitations: il aura toujours ete de coeur avec le parti qui
finalement triomphera, empeche seulement par des circonstances
independantes de sa volonte de manifester hautement ses opinions et
ses desirs. Donne ton paquet; je le lui porterai. Quel malheur que ces
papiers ne m'appartiennent pas! je m'en servirais pour lui faire une
belle peur.

Je tendais mon paquet; en entendant ces mots, je retirai ma main.

--Ne crains rien, dit M. de Planfoy, la volonte de ton pere sera sacree
pour moi comme elle l'est pour toi; je ne voudrais pas plaisanter avec
son souvenir, si justifiable que fut la plaisanterie. Tu pars donc?

--Dans une heure.

--Eh bien! je vais te conduire quelques pas.

Il etait en vareuse du matin, avec un foulard au cou; il se coiffa d'un
mauvais chapeau de jardin et m'ouvrit la porte.

Au moment ou nous sortions, madame de Planfoy parut.

--Est-ce que vous sortez? dit-elle a son mari.

--Je vais conduire Guillaume jusqu'au bout de la rue.

--Soyez prudent, je vous en prie.

Je la rassurai, et pour lui prouver qu'il n'y avait aucun danger, je lui
racontai ce qui venait de se passer dans la rue du Faubourg, quand on
avait voulu delivrer les representants.

Mais elle secoua la tete et reitera a M. de Planfoy ses recommandations.

--Je reviens tout de suite.

Nous avions fait a peine quelques pas dans la rue de Reuilly, quand
nous entendimes une clameur derriere nous, c'est-a-dire vers la rue du
Faubourg-Saint-Antoine; en nous retournant, nous apercumes des hommes
qui couraient.

--Je ne suis pas aussi assure que toi, qu'il ne se passera rien de grave
aujourd'hui, me dit M. de Planfoy; il y a eu toute la nuit des allees
et venues dans le faubourg, et bien certainement on a du essayer
d'organiser une resistance; les revolutions populaires ne s'improvisent
pas, il leur faut plusieurs jours, trois jours generalement, pour mettre
leurs combattants sur pied. Nous ne sommes qu'au deuxieme jour.

Pendant qu'il me parlait ainsi, nous etions revenus en arriere: nous
eumes alors l'explication du tumulte que nous avions entendu.

Une barricade etait commencee au coin des rues Cotte et
Sainte-Marguerite, et des representants ceints de leur echarpe
parcouraient la rue du Faubourg-Saint-Antoine en criant: "Aux armes!
vive la Republique!"

Cette barricade n'avait aucune solidite; elle etait formee d'un omnibus
renverse et de deux charrettes, et c'etait a peine si elle obstruait le
milieu de la chaussee, assez large en cet endroit.

Les defenseurs qui devaient combattre derriere ce mauvais abri n'etaient
pas non plus bien redoutables: c'etait a peine s'ils atteignaient le
nombre d'une centaine, et encore, dans cette centaine, en voyait-on
plusieurs qui ne paraissaient guere resolus, allant de ca de la,
causant, s'arretant, regardant au loin, tantot du cote de la Bastille,
tantot du cote de la barriere du Trone, comme s'ils avaient d'autres
preoccupations que de se battre.

Au coin de chaque rue, des rassemblements assez compactes commencaient a
se masser; mais ils etaient composes de curieux et d'indifferents.

Je n'avais jamais vu de revolution; en 1830, j'etais enfant, et, en
1848, j'etais en Afrique; je fus surpris de ce calme apathique, et il me
sembla que les representants et ceux qui les accompagnaient en criant:
"Aux armes!" s'adressaient a des sourds; ils criaient dans le vide,
leurs voix n'eveillaient aucun echo.

Parmi ces representants se trouvait celui que nous avions vu la veille
sur la place de la Bastille et qui avait voulu entrainer le peuple.

M. de Planfoy l'aborda.

--Eh bien, dit-il, vous organisez la resistance?

--Nous la tentons.

--Serez-vous soutenus?

--Vous voyez l'inertie du peuple. Nous esperons le galvaniser, car nous
ne comptons plus que sur lui.

--Il parait bien froid.

--Il est trompe. Depuis quelques mois il est travaille par les meneurs
de l'Elysee, et en retablissant le suffrage universel on nous enleve
notre force. D'autres raisons encore le retiennent. Cette nuit nous
avons eu une reunion a laquelle nous avions convoque les chefs des
associations ouvrieres. Nous leur avons explique qu'il fallait organiser
un centre de resistance; que dans ce centre tous les representants
restes libres viendraient se placer au milieu du peuple, et alors la
lutte pourrait commencer avec des chances serieuses. Savez-vous ce
qu'ils nous ont repondu! Le chef de ces associations, leur delegue
plutot, s'est avance et d'une voix honteuse:--"Nous ne pouvons vous
promettre notre appui, a-t-il dit, nous avons des commandes."

--Et, malgre cela, vous entreprenez la lutte?

--Nous le devons.

Emu a la pensee que ces braves allaient se faire massacrer, je voulus
expliquer a ce representant que la place de leur barricade etait mal
choisie, et qu'ils ne pouvaient se defendre. En quelques mots, je lui
expliquai les raisons strategiques qui devaient faire abandonner cette
position.

--Il ne s'agit pas de strategie, dit-il tristement; il s'agit d'un
devoir a accomplir; il s'agit de verser son sang pour la justice, et,
pour cela, toute place est bonne.

Puis serrant la main de M. de Planfoy il rejoignit les autres
representants qui allaient et venaient, s'adressant aux ouvriers groupes
sur les trottoirs et s'efforcant d'allumer en eux une etincelle.

--Voila un brave, dit M. de Planfoy, et s'il s'en trouve beaucoup comme
lui, tout n'est pas fini.



XXV

J'avais lu bien des recits d'insurrection, et ce qui se passait devant
mes yeux deroutait absolument les lecons que je tenais de la tradition.
Pour moi une insurrection etait quelque chose d'irresistible; c'etait
une explosion populaire, une eruption de paves; une barricade dans une
rue, toutes les rues devaient s'emplir de barricades.

C'etait au moins ce que j'avais lu dans les livres et dans les journaux,
mais la realite ne ressemblait pas aux recits des livres.

La barricade elevee au coin de la rue Sainte-Marguerite n'en avait point
fait jaillir d'autres; on parlait, il est vrai, d'une barricade qui
s'elevait dans le faubourg du cote de la barriere du Trone, mais cela
ne paraissait pas serieux. Ce qu'il y avait de certain et de visible,
c'etait qu'autour de ce chetif barrage improvise tant bien que mal dans
la rue, une centaine d'hommes s'agitaient comme des comediens devant des
spectateurs qui n'ont point a se meler a l'action.

Ce qui rendait cette impression plus saisissante encore, c'etait
d'entendre les propos de ces spectateurs.

--Ca une barricade, disait une vieille femme que j'avais a ma droite, si
ca ne fait pas suer!

Et, de son aiguille a tricoter, elle montrait l'omnibus, en haussant les
epaules.

Vetue d'une camisole d'indienne, coiffee d'une marmotte, chaussee de
savates eculees, avec cela des cheveux gris ebouriffes, de la barbe au
menton, le nez barbouille de tabac, la voix cassee, c'etait le type de
la terrible tricoteuse d'autrefois.

--Une barricade, repliqua son interlocuteur, c'etait celle de juin.

Celui-la etait un ouvrier de quarante-cinq a quarante-huit ans, que la
sciure du bois d'acajou avait teint en rouge.

--Elle arrivait au troisieme etage des maisons et elle barrait l'entree
des trois rues du faubourg; c'etait de l'ouvrage propre; ca avait ete
fait avec amour; mais le peuple en etait.

--Ah! voila.

--Aujourd'hui c'est des bourgeois, et les bourgeois ca n'est bon a rien
par eux-memes, ca ne sait que faire travailler les autres.

--Oui, mais il faut que les autres veuillent travailler.

--Et au jour d'aujourd'hui, ils ne veulent pas.

--Le faubourg n'a pas oublie les journees de juin.

--Ca n'empeche pas que ca va etre drole quand la ligne va arriver.

--Faut voir ca.

--He allez donc.

--Ou qu'elle est la ligne?

--Sur la place.

--Elle va arriver?

--Pas encore; nous avons le temps de prendre un _mele_.

--C'est moi qui vous l'offre, madame Isidore.

Cependant, on avait travaille a consolider la barricade, mais sans
entrain; les gamins eux-memes faisaient defaut, et les quelques moellons
qui avaient ete apportes pour appuyer les voitures ne pouvaient pas etre
d'un grand secours.

Ce qu'il y avait de lamentable, c'etait de voir d'un cote les efforts
des representants pour entrainer le peuple a la resistance, et de
l'autre l'inertie de ce peuple. Ils allaient de groupe en groupe,
d'homme en homme, et de loin on les voyait parler et gesticuler.

A mesure qu'ils passaient devant nous, M. de Planfoy me les designait
et me nommait ceux qu'il connaissait: Bastide, l'ancien ministre des
affaires etrangeres; Charamaule, l'ancien depute; Schoelcher, Alphonse
Esquiros, Baudin, de Flotte, Bruckner, Versigny, Dulac, Malardier,
Bourzat, et d'autres dont je n'ai pas retenu les noms.

Je n'avais pas encore vu d'armes aux mains de ceux qui se preparaient a
combattre; bientot on apporta quelques fusils avec quelques cartouches
et j'entendis dire que les postes du Marche-Noir et de la rue de
Montreuil s'etaient laisse desarmer sans faire resistance.

J'aurais cru qu'un pareil fait, connu dans la foule, devait produire
un certain entrainement; mais il n'en fut rien et on eut grand'peine a
trouver des combattants pour les vingt fusils qui avaient ete apportes.

Et, comme le representant Baudin tendait un de ces fusils a un ouvrier
qui se tenait sur le trottoir les mains dans ses poches, celui-ci haussa
les epaules et dit nonchalamment:

--Plus souvent que je vas me faire tuer pour vous garder vos vingt-cinq
francs.

--Eh bien! restez la, dit Baudin sans colere et avec un sourire desole,
vous allez voir comment on meurt pour vingt-cinq francs.

Depuis quelques instants, j'etais sous la poids d'une emotion
etouffante: l'heroisme de cette folie me gagnait. Ce mot m'entraina,
j'etendis la main pour prendre le fusil que l'ouvrier n'avait pas voulu,
mais M. de Planfoy me retint.

--Tu n'es pas republicain, me dit-il a mi-voix.

--C'est pour la justice et l'honneur que ces gens-la vont se battre.

--Tu es soldat; vas-tu tirer sur tes camarades? as-tu envoye ta
demission a ton colonel?

Pendant cette discussion, le fusil avait ete pris; je ne repliquai
point a M. de Planfoy; nos esprits n'etaient point en disposition de
s'entendre.

D'ailleurs il s'etait fait du cote de la Bastille un bruit qui
commandait l'attention: la troupe approchait.

Il y eut alors dans la foule un mouvement de retraite rapide qui en tout
autre moment m'eut fait bien rire: en quelques secondes la rue encombree
se vida, les portes et les volets se fermerent, mais comme la curiosite
ne perd jamais ses droits, des tetes apparurent aux fenetres se penchant
prudemment pour jouir, sans trop s'exposer, du spectacle de la rue. En
voyant venir la troupe, les representants s'etaient rapproches de la
barricade, et M. de Planfoy et moi nous nous etions colles contre les
maisons.

--Eh bien, Schoelcher, dit Bastide a son ami en lui montrant les soldats
qui avancaient rapidement, qu'est-ce que tu penses de l'abolition de la
peine de mort?

Schoelcher, soit qu'il n'eut point entendu, soit qu'il fut trop
preoccupe pour repliquer a cette plaisanterie, ne repondit pas et monta
vivement sur la barricade, suivi de cinq ou six autres representants.

L'instant etait solennel; la troupe n'etait plus qu'a une courte
distance de la barricade: elle se composait de trois compagnies
d'infanterie et elle occupait toute la largeur de la chaussee. D'un
cote, une foret de baionnettes; de l'autre, vingt combattants attendant
la mort silencieusement derriere ce mauvais abri.

Si la place etait dangereuse pour eux, elle l'etait aussi pour nous;
mais nous etions trop fortement emus pour penser a cela, et j'etais
immobile comme si mes pieds eussent ete fixes au sol.

--Ne tirez pas, dirent les representants en s'adressant aux defenseurs
de la barricade, nous allons parler aux soldats.

En effet, ils descendirent de dessus la barricade et s'avancerent
au-devant de la troupe. Dans ma vie de soldat, j'ai ete temoin de bien
des actes de calme et de courage, mais je n'ai jamais rien vu de plus
imposant que ces sept hommes s'avancant sur une meme ligne, lentement,
sans armes dans la main, n'ayant pour les proteger que leur echarpe de
representants deployee sur leur poitrine.

Les soldats qui marchaient au pas accelere s'arreterent d'eux-memes,
instinctivement, sans qu'il eut ete fait de commandement: un capitaine
etait a leur tete.

--Ecoutez-nous, dit un des representants, nous sommes representants du
peuple et nous defendons la loi, rangez-vous de notre cote.

--Taisez-vous, dit le capitaine, je ne peux pas vous entendre; j'ai recu
des ordres que je dois executer.

--Vous violez la loi.

--Je ne connais que mes ordres: dispersez-vous.

--Vous ne passerez pas.

--Ne m'obligez pas a commander le feu; retirez-vous!

--Vive la Republique! vive la Constitution!

--Mais retirez-vous donc! s'ecria le capitaine d'une voix forte; vous
voyez bien que vous n'etes pas soutenus.

Puis, se tournant vers ses soldats:

--Appretez armes!

A ce commandement les representants ne reculerent point et tous ensemble
pousserent de nouveau le cri de "Vive la Republique."

Les soldats se mirent en marche et arriverent sur les representants
qu'ils pousserent devant eux en les bousculant.

Ceux-ci voulurent resister et faire une barricade de leurs corps, pour
empecher les soldats d'aller plus loin.

Mais ils n'etaient que sept au milieu de cette large chaussee; que
pouvaient-ils contre cette troupe qui les enveloppait et les debordait?

Ils furent pousses jusqu'au pied de la barricade, tentant toujours avec
leurs mains portees en avant de s'opposer a cet envahissement.

Quelques soldats abaisserent leurs armes, et l'un des representants fut
couche en joue: la pointe de la baionnette etait contre sa poitrine. Il
mit la main sur son echarpe, et d'une voix vibrante, il dit:

--Tire donc, cochon, si tu l'oses!

Le soldat releva son fusil et le coup partit en l'air.

Mais un des defenseurs de la barricade, n'ayant pas vu, au milieu du
tumulte et de la bagarre, ce qui se passait, crut qu'on avait tire sur
les representants et il dechargea son arme sur la troupe. Un soldat
tomba.

Alors, tous les fusils du premier rang s'abaisserent avec ensemble,
et sans que le commandement de faire feu eut ete donne, une decharge
generale se fit entendre.

Un representant etait reste sur la barricade, Baudin; il fut renverse
par cette decharge, et un jeune homme qui se tenait a ses cotes tomba
avec lui.

En moins d'une seconde la barricade fut escaladee par les soldats, et
ses defenseurs se disperserent.

Dans la bagarre je fus separe de M. de Planfoy et entraine jusqu'a la
rue Cotte; un coup de baionnette m'effleura le bras et mon habit fut
troue.

Ne trouvant pas de resistance serieuse, la troupe ne fit pas d'autre
decharge, et rapidement divisee, elle se lanca a la poursuite des
republicains dans les rues Cotte et Sainte-Marguerite pour les empecher
de se reformer.

J'avais trouve un abri dans l'allee d'une maison dont la porte etait
restee ouverte; quand les soldats eurent defile, je revins sur le lieu
de la lutte pour chercher M. de Planfoy.

Avait-il ete atteint dans la decharge? La barricade avait ete si
rapidement enlevee, et les soldats nous etaient tombes si brusquement
sur le dos, que je n'avais rien pu distinguer; j'avais ete entraine
par une avalanche et j'avais eu assez affaire de me garer des coups de
baionnette.

Les soldats etaient occupes a relever le cadavre du representant Baudin;
l'autre victime, qui etait tombee avec lui, avait deja disparu.

Qu'etait devenu M. de Planfoy?

Avait-il ete entraine par les soldats?

Avait-il pu gagner la rue de Reuilly et rentrer chez lui?

Je restai un moment hesitant et perplexe; puis je me decidai a aller
rue de Reuilly; je ne pouvais pas rester dans l'incertitude. Si M. de
Planfoy n'etait pas chez lui, je devais le chercher et le trouver.

Mon depart serait une fois encore retarde, je ne pouvais pas abandonner
M. de Planfoy. S'il avait ete arrete, sa situation devenait des plus
graves, car au moment ou je lui avais donne mes papiers, il les avait
mis dans la poche de sa vareuse; et ces papiers trouves sur lui
pouvaient le compromettre serieusement.



XXVI

J'avais a peine frappe a la porte de la rue de Reuilly qu'elle s'ouvrit
devant moi.

--Ce n'est pas monsieur, cria la domestique qui m'avait ouvert.

--Mon mari? ou est mon mari? s'ecria vivement madame de Planfoy.

Dans mon trouble, je n'avais eu souci que de mon inquietude; je n'avais
point pense a celle que j'allais allumer dans cette maison.

--Mon mari, mon mari, repeta madame de Planfoy.

Il fallait repondre. J'expliquai comment nous avions ete separes et
comment, ne le retrouvant pas, j'avais cru qu'il etait rentre chez
lui. Ces explications, par malheur, n'etaient pas de nature a calmer
l'angoisse de madame de Planfoy; je ne le comprenais que trop a mesure
que j'entassais paroles sur paroles.

--Il sera revenu a la barricade, dis-je enfin; je vais y retourner, le
retrouver et le ramener.

--Je vais avec vous, dit-elle.

Mais ses enfants se pendirent apres elle, et je parvins, grace a leur
aide, a l'empecher de sortir; je lui promis de ne pas prendre une minute
de repos avant d'avoir retrouve son mari, et je partis.

Dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine, je retrouvai les representants
qui avaient ete au-devant des soldats: ceux-ci les ayant debordes, les
avaient laisses derriere eux; et les representants, sans perdre courage,
parcouraient le faubourg, en appelant le peuple aux armes. Mais leur
voix se perdait dans le vide; on les saluait en mettant la tete a
la fenetre, on criait quelquefois: Vive la Republique! mais on ne
descendait pas dans la rue pour les suivre et recommencer le combat.

Apres le depart des soldats, les curieux qui s'etaient sauves un peu
partout etaient revenus aux abords de la barricade. Ce fut en vain que
je cherchai M. de Planfoy dans ces groupes; je ne le vis nulle part. En
allant et venant, j'entendais raconter la mort du representant
Baudin, et cette mort, au lieu de produire l'intimidation, provoquait
l'exasperation. Ceux qui n'avaient pas voulu se joindre a lui exaltaient
maintenant son courage: mutuellement, on s'accusait de l'avoir laisse
tuer sans le soutenir. J'interrogeai deux ou trois de ceux qui disaient
avoir tout vu, mais on ne put pas me parler de M. de Planfoy. Enfin, je
trouvai un gamin de dix ou onze ans qui repondit a mes questions.

--Un vieux en chapeau de paille, hein! Oh! le bon chapeau; le soleil ne
le brulera pas maintenant, il a eu trop de precaution, il est a l'ombre:
les soldats l'ont emmene.

--Ou?

--Peux pas savoir; quand les soldats ont escalade la barricade en
allongeant des coups de baionnette a droite et a gauche, le vieux au
chapeau s'est fache: "Vous voyez bien que cet homme ne se defend
pas!" qu'il a dit aux troupiers. Mais les troupiers n'etaient pas en
disposition de rire; ils ont empoigne le vieux, ils l'ont bouscule, et,
comme il se defendait, il l'ont emmene.

--Ou l'ont-ils emmene?

--Au poste, bien sur.

--A quel poste?

--Est-ce que je sais? mais, pour sur, ce n'est pas au poste de la rue
Sainte-Marguerite, parce que les soldats ont file. Quand ils ne sont pas
les plus forts, ils demenagent; quand ils sont en force, ils reviennent
et ils cognent.

--Enfin, de quel cote se sont-ils diriges?

--Je n'ai pas vu; vous savez, dans la bagarre, chacun pour soi; et puis
les soldats avaient saute sur le representant pour l'emporter, de peur
qu'on ne promene son cadavre, et la, vous comprenez, c'etait plus drole
que de suivre le vieux au chapeau. Il avait trois trous a la tete, les
os etaient casses, la cervelle sortait.

Pendant que le gamin, tout fier de ce qu'il avait vu, me racontait
comment on avait enleve le cadavre du malheureux representant,
j'ecrivais deux lignes a madame de Planfoy pour la prevenir que je me
mettais a la recherche de son mari.

--Veux-tu gagner vingt sous? dis-je au gamin.

--S'il faut crier: Vive l'empereur!

--Il faut porter ce papier rue de Reuilly, a deux pas d'ici, et raconter
comment tu as vu arreter le vieux monsieur.

--Ca va, si vous payez d'avance.

Au moment ou je lui remettais ses vingt sous, nous vimes arriver deux
obusiers.

--Des canons, dit mon gamin, je ne peux pas faire votre course; ca va
chauffer, faut voir ca.

Je ne pus le decider qu'en changeant la piece de vingt sous en une piece
de cinq francs.

--Je ne veux pas vous voler votre argent, je vous previens donc que je
ne tirerai pas mon histoire en longueur.

Et il partit en courant.

C'etait quelque chose de savoir que M. de Planfoy avait ete arrete, mais
ce n'etait pas tout, il fallait apprendre maintenant ou il avait ete
conduit et le faire mettre en liberte.

Les soldats qui avaient pris la barricade appartenaient a la brigade qui
occupait la place de la Bastille; si, par hasard, je connaissais des
officiers dans les regiments qui formaient cette brigade, je pourrais,
par leur entremise, faire relacher M. de Planfoy.

Je me dirigeai donc rapidement vers la Bastille; au carrefour de la rue
de Charonne, je trouvai deux obusiers pointes pour que l'un enfilat
la rue de Charonne et l'autre la rue du Faubourg-Saint-Antoine; les
artilleurs, prets a manoeuvrer leurs pieces, etaient soutenus par une
compagnie du 44e de ligne.

On ne me barra pas le passage et je pus arriver jusqu'a la place de la
Bastille, qui etait occupee militairement avec toutes les precautions en
usage dans une ville prise d'assaut: des pieces etaient pointees dans
diverses directions, commandant les grandes voies de communication;
toutes les maisons placees avantageusement pour pouvoir tirer etaient
pleines de soldats postes aux fenetres; sur la place, le long du canal,
sur le boulevard, les troupes etaient massees. L'aspect de ces forces
ainsi disposees etait fait pour inspirer la terreur a ceux qui
voudraient se soulever: on sentait qu'a la premiere tentative de
soulevement tout serait impitoyablement balaye; une demi-section du
genie etait la pour dire que, s'il le fallait, on cheminerait a travers
les maisons, et que la hache et la mine acheveraient ce que le canon
aurait commence.

Les Parisiens, et surtout les Parisiens des faubourgs, ont maintenant
assez l'experience de la guerre des rues pour comprendre que, dans
ces conditions, s'ils se soulevent, ils seront broyes. Aussi faut-il
peut-etre expliquer, par ces reflexions que chacun peut faire, l'inertie
du peuple; s'il y a apathie et indifference dans le grand nombre, il
doit y avoir aussi, chez quelques-uns, le sentiment de l'impossibilite
et de l'impuissance. A quoi bon se faire tuer inutilement? les vrais
martyrs sont rares, et ceux qui veulent bien risquer la lutte veulent
generalement s'exposer en vue d'un succes probable et pour un but
determine: mourir pour le succes est une chose, mourir pour le devoir en
est une autre, et celle-la ne fera jamais de nombreuses victimes. C'est
la, selon moi, ce qui rend admirable la conduite de ces representants
qui veulent soulever le faubourg: ils n'ont pas l'esperance, ils n'ont
que la foi.

Si ces Parisiens dont je parle avaient pu entendre les propos des
soldats, ils auraient compris mieux encore combien la repression serait
terrible, s'il y avait insurrection.

Tous ceux qui connaissent les soldats et qui ont assiste a une affaire,
savent que bien rarement les hommes sont excites avant le combat, c'est
pendant la lutte, c'est quand on a eu des amis frappes pres de soi,
c'est quand la poudre a parle que la colere et l'exaltation nous
enflamment. Dans les troupes de l'armee de Paris, il en est autrement:
avant l'engagement, ces troupes sont animees des passions brutales de la
guerre; les fusils brulent les doigts, ils ne demandent qu'a partir.

--Les laches! disent les soldats en montrant le poing aux ouvriers qui
les regardent, ils ne bougeront donc pas, qu'on cogne un peu.

Qui les a excites ainsi? Est-ce le souvenir de la bataille de Juin
encore vivace en eux? Il me semble que Juin 1848 est bien loin, et la
rancune ordinairement n'enfonce pas de pareilles racines dans le coeur
francais.

Un mot que j'ai entendu pourrait peut-etre repondre a cette question.

Pendant que je tourne autour des troupes cherchant un visage ami, un
regiment de cuirassiers arrive sur la place.

--Qu'est-ce qu'ils viennent encore faire ceux-la? dit un soldat, il n'y
en a que pour eux; tandis que nous n'avons eu que du veau, ils ont eu de
l'oie et du poulet.

Mais je n'etais pas la pour ramasser des mots, si caracteristiques
qu'ils pussent etre, et ne trouvant personne de connaissance dans ces
regiments, je m'adressai au premier officier qui voulut bien se laisser
aborder.

Si j'avais ete en uniforme rien n'eut ete plus facile, on m'eut ecoute
et on m'eut repondu; mais j'etais en costume civil, et c'etait ce
jour-la une mauvaise recommandation aupres des soldats, qui me
repoussaient et ne voulaient meme pas entendre mon premier mot.

Enfin, mon ruban rouge, ma moustache et ma tournure militaire attirerent
l'attention d'un lieutenant qui voulut bien m'ecouter. Je lui expliquai
ce que je desirais en lui disant qui j'etais.

--C'est une compagnie du 19e qui a ete engagee; il faudrait voir le
colonel du 19e ou bien le general.

--Et ou est le general?

--Je crois qu'il est au carrefour de Montreuil, a moins qu'il ne soit au
pont d'Austerlitz. Le plus sur est de l'attendre ici; il reviendra d'un
moment a l'autre.

C'etait evidemment ce qu'il y avait de mieux a faire pour aborder
le general; mais, en attendant, l'angoisse de madame de Planfoy
s'accroissait; je ne pouvais donc attendre.

Ce fut ce que j'expliquai a mon lieutenant, en lui demandant de me
donner un sergent pour me conduire au pont d'Austerlitz ou au carrefour
de Montreuil. Mais cela n'etait pas possible: un soldat seul au milieu
du faubourg pouvait etre desarme et massacre.

--Attendez un peu, me dit mon lieutenant, l'agitation se calme, la mort
du representant aura produit le meilleur effet; ils ont peur, ils ne
bougeront pas.

Sur ce mot je le quittai et me rendis au carrefour de Montreuil. Apres
dix tentatives, je parvins a approcher, non le general, mais un officier
de son etat-major, et je lui repetai mes explications et mes prieres.

Mais, malgre toute la complaisance de cet officier, et elle fut grande,
quand il sut qu'il parlait a un camarade, il lui fut impossible de me
renseigner. Il n'avait point ete fait de prisonniers par la troupe, ou,
s'il en avait ete fait, ils avaient ete immediatement remis a la police.
C'etait a la police qu'il fallait s'adresser.

Ou trouver la police? Cette question est facile a resoudre en temps
ordinaire, mais en temps d'emeute il en est autrement. La police devient
invisible. Les quelques agents que je pus interroger ne savaient rien de
precis; seulement ils affirmaient que si on avait fait des prisonniers
dans le faubourg, on avait du, par suite de l'abandon des postes, les
conduire a Vincennes.

Je partis pour Vincennes, ou j'avais la chance de connaitre un officier.

Mais Vincennes etait en emoi; on venait de recevoir les representants
arretes, et l'on ne savait ou les loger. Mon ami, charge de ce soin,
perdait la tete; il se voyait oblige de laisser ces prisonniers en
contact avec les troupes et les ouvriers civils employes dans le fort,
et il trouvait ce rapprochement impolitique et dangereux: en tous cas il
n'avait pas recu M. de Planfoy.

Le temps s'ecoulait, et je tournais dans un cercle sans avancer. Je
pensai alors a m'adresser a Poirier, et je partis pour l'Elysee. Si je
n'avais pas voulu de sa protection pour ma fortune, je n'avais aucune
repugnance a la reclamer pour sauver un ami. Puisqu'il etait un des bras
du coup d'Etat, il aurait ce bras assez long sans doute pour me rendre
M. de Planfoy.



XXVII

Je marchais depuis six heures du matin sans m'etre arrete pour ainsi
dire, et je commencais a sentir la fatigue; mais une affiche que je lus
aux abords de l'Hotel de ville me donna des jambes.

Quelques curieux rassembles devant cette affiche, qui venait d'etre
collee sur la muraille, poussaient des exclamations de colere et
d'indignation.

Je m'approchai et je lus cette affiche. Elle avertissait les habitants
de Paris qu'en vertu de l'etat de siege le ministre de la guerre
decretait que "tout individu pris construisant ou defendant une
barricade ou les armes a la main _serait fusille_." Cela etait signe
Saint-Arnaud et etait accompagne de considerations doucereuses pour
rassurer les bons citoyens. C'etait au nom de la societe et de la
famille menacees qu'on fusillerait ces ennemis de l'ordre "qui ne
combattaient pas contre le gouvernement, mais qui voulaient le pillage
et la destruction."

Je savais Saint-Arnaud capable de bien des choses, mais je n'aurais
jamais suppose qu'un militaire francais put mettre son nom au-dessous
d'une pareille infamie; jamais je n'aurais cru qu'un homme qui avait
l'honneur de tenir une epee decreterait, en vertu d'une loi qui n'avait
jamais existe, qu'on ne ferait pas de prisonniers et qu'on fusillerait
ses ennemis desarmes. Les hommes du coup d'Etat avaient eu la main
heureuse: ils avaient trouve le ministre qu'il fallait a leurs desseins.

Se trouverait-il dans l'armee un officier pour mettre a execution un
ordre aussi feroce? Deux jours avant le coup d'Etat je me serais fache
contre celui qui m'eut pose cette question; mais ce que j'avais vu avait
porte une rude atteinte a mes croyances.

Le pauvre M. de Planfoy avait ete precisement pris derriere une
barricade, et peut-etre l'avait-on deja fusille. Il n'y avait pas un
instant a perdre.

Mais je ne pouvais aller aussi vite que j'aurais voulu. Je n'avais
pas pu passer par l'Hotel du ville a cause des troupes, et j'avais du
remonter jusqu'a la rue Rambuteau par la rue Vieille-du-Temple. Dans ces
quartiers l'emotion et l'agitation etaient grandes. La mort de Baudin
n'avait pas produit "le meilleur effet," selon le mot de mon lieutenant,
et la proclamation de Saint-Arnaud achevait ce que le recit de cette
mort avait commence: on se revoltait, et de la conscience ou il avait
jusque-la gronde, ce mot passait dans l'action.

On croisait des groupes d'hommes en armes, et sur les affiches de la
prefecture de police on en collait d'autres qui appelaient le peuple a
la resistance.

Dans la rue Rambuteau, aux jonctions de la rue Saint-Martin, de la rue
Saint-Denis, on elevait des barricades, et en arrivant aux halles, je
vis un gamin qui, monte sur une brouette, lisait tout haut la feroce
proclamation de Saint-Arnaud. Pres de lui sept ou huit hommes
s'occupaient a depaver la rue.

--Ne faites donc pas tant de bruit, cria le gamin en arretant sa
lecture, ca vous empeche d'entendre le prix qu'on vous payera pour votre
travail.

Et reprenant d'une voix percante, en detachant ses mots comme un crieur
public, il lut:

"Tout individu pris construisant ou defendant une barricade, ou les
armes a la main, sera fusille."

--Pas de difficultes pour le prix, n'est-ce pas? dit-il en riant, on
sera fusille, pas de pourboire.

Un eclat de rire accueillit cette plaisanterie. Le gamin continua,
lisant toujours:

"Restez calmes, habitants de Paris. Ne genez pas les mouvements des
braves soldats qui vous protegent de leurs baionnettes...." En attendant
qu'ils vous les enfoncent dans le ventre ou dans le dos, au gre des
amateurs.

Arrive rue Royale, je montai chez Poirier: il n'etait pas chez lui, et
depuis deux nuits il couchait a l'Elysee. C'etait ce que j'avais prevu,
je ne fus pas desappointe. Seulement, comme je pouvais tres-bien etre
repousse de l'Elysee, je demandai au valet de chambre de Poirier de
m'accompagner.

--Vous savez que je suis l'ami de votre maitre, lui dis-je,
conduisez-moi a l'Elysee, il s'agit d'une affaire de la plus haute
importance.

--Les rues ne sont pas sures pour les honnetes gens.

Ce mot dans une pareille bouche m'eut fait rire si j'avais eu le coeur
a la gaiete. Je parvins a le decider a sortir, et a l'Elysee, devant le
domestique du capitaine Poirier, les portes s'ouvrirent qui seraient
restees closes pour le capitaine de Saint-Neree.

Mais Poirier n'etait pas a l'Elysee, on ne savait quand il rentrerait,
peut-etre d'un instant a l'autre, peut-etre dans une heure, seulement
on etait certain qu'il rentrerait. Il etait mon unique ressource. Je
demandai a l'attendre, et la toute-puissante protection de son valet de
chambre me fit introduire dans un petit salon ou l'on me laissa seul.

A me trouver dans ce palais d'ou etaient partis les ordres qui mettaient
en ce moment la France a feu et a sang, j'eprouvai une impression
indefinissable. Tout etait calme, silencieux, et l'on pouvait se croire
dans l'hotel le plus honnete de Paris. A quelques centaines de pas
cependant le sang coulait pour l'ambition de celui qui jouissait de ce
calme: il avait choisi ses instruments, et maintenant il attendait plus
ou moins tranquillement le resultat du coup qu'il avait joue; s'il
gagnait, l'empire; s'il perdait, l'exil, d'ou il etait venu et ou il
retournerait.

Je fus distrait de ces reflexions par une conversation qui s'engagea
dans l'antichambre: soit que mon attitude silencieuse eut fait oublier
ma presence dans le salon, soit que celui qui m'avait introduit ne fut
pas avec les interlocuteurs pour leur rappeler que par la porte ouverte
je pouvais entendre ce qui se disait, on causait librement.

--Eh bien, comment ca va-t-il?

--Mieux qu'hier. Il y a eu un moment dur a passer. C'a ete le matin
quand la cavalerie n'est pas arrivee. Il parait que la cavalerie de
Versailles et de Saint-Germain a ete prevenue en retard, et au lieu
d'arriver au petit jour comme c'etait convenu, elle n'a commence a
paraitre qu'a midi. On a cru qu'elle ne voulait pas appuyer le prince,
et les heures ont ete longues. Il y en a plus d'un ici qui a pense a
prendre ses precautions.

--Dame! ca pouvait mal tourner si la cavalerie refusait son appui.

--Pour moi, vous pensez bien que je n'ai pas attendu pour mettre a
l'abri ce qui m'appartient; je n'ai ici que l'habit que je porte sur le
dos; le reste est chez ma famille.

--Quand on a vu des revolutions!

--Le fait est que celle-la n'est pas la premiere, mais elle me parait
maintenant bien marcher. Hier, il n'est venu personne en visite. On
attendait beaucoup de monde; personne n'est venu; on aurait dit qu'il
y avait un mort dans la maison; on parlait bas, on regardait autour de
soi. Mais aujourd'hui il est venu des personnages qui n'avaient jamais
paru ici.

--C'est bon signe.

--Et puis il parait qu'on commence a faire des barricades.

--Eh bien, alors?

--Si les bourgeois n'ont pas peur, ils crieront; et si la troupe n'a
rien a faire, elle ne sera pas contente. Il faut donc des barricades.

--Je comprends ca. Mais quand les barricades commencent, on ne peut pas
savoir ou et comment elles finiront.

--On n'en laissera faire que juste ce qu'il faudra.

Un nouvel arrivant interrompit ce colloque, et je retombai dans mes
reflexions.

Je passai la deux heures dans une angoisse mortelle. Enfin Poirier
arriva. Des qu'il me reconnut, il vint a moi, souriant et les mains
tendues.

--Vous voulez que je vous presente au prince? dit-il.

--Vous me mepriseriez si j'avais attendu l'heure du succes pour me
decider a pareille demarche.

--Je ne meprise que les imbeciles, et cette demarche serait d'un homme
intelligent et pratique; j'aime beaucoup les gens pratiques. Enfin,
puisque ce n'est pas de cela qu'il s'agit, que puis-je pour vous?

Je lui expliquai le service que j'attendais de sa toute-puissance.

--Si votre ami n'est pas deja fusille, ce que vous demandez est, je
crois, assez facile. Il faut s'adresser au prefet de police pour le
faire relacher.

--Ne pouvez-vous pas demander sa liberte au prefet de police?

--Assurement je le peux et il ne me la refusera pas. Seulement je ne
peux pas le faire tout de suite, car je suis charge par le prince d'une
mission qui ne souffre pas de retard.

--La mise en liberte de M. de Planfoy ne souffre pas de retard non plus;
pendant chaque minute qui s'ecoule on peut le fusiller.

--Sans doute, mais l'interet general doit passer avant l'interet
particulier; dans une heure je serai a la prefecture, allez m'attendre a
la porte du quai des Orfevres.

Et comme j'insistais pour qu'il se hatat:

--Voyez vous-meme si je peux faire plus. Le prince, convaincu que ce qui
perd souvent les troupes, c'est le manque de vivres et de soin, a voulu
que l'armee de Paris, qui se devoue en ce moment pour sauver la societe,
ne fut pas exposee a ce danger; il a transforme en argent tout ce qui
lui restait, vous entendez bien, _tout ce qui lui restait_, et c'est une
partie de cet argent que je dois distribuer homme par homme dans les
brigades qui m'ont ete confiees. J'ai encore deux regiments a visiter;
je viens chercher l'argent qui m'est necessaire; aussitot qu'il sera
distribue, je vous rejoins. Croyez-vous que je puisse retarder une
mission aussi belle, aussi noble, et tromper la generosite du prince,
meme pour sauver la vie d'un ami?

Il n'y avait rien a repliquer; car j'en aurais eu trop a dire, et ce
n'etait pas dans les circonstances ou je me trouvais que je pouvais
m'expliquer franchement. Je refoulai les paroles qui du coeur me
montaient aux levres, et me rendis a la prefecture.

C'etait donc avec de l'argent, avec des vivres, avec des boissons, qu'on
achetait le concours des soldats. Ah! l'honneur de l'armee francaise,
notre honneur a tous, l'honneur du pays!

Poirier fut exact au rendez-vous, et, derriere lui, je penetrai dans le
cabinet du fonctionnaire qui tenait en ce moment la place du prefet de
police.

--Eh bien, dit ce personnage, cela va mal: on se souleve au faubourg
Saint-Antoine et dans la quartier du Temple; Caussidiere et Mazzini
arrivent a Paris; le prince de Joinville est debarque a Cherbourg pour
entrainer la flotte; on construit partout des barricades.

--Et vous n'etes pas content, dit Poirier en souriant, ce matin vous
vouliez des barricades, maintenant on vous en fait et vous vous
plaignez.

Poirier eut un singulier sourire en prononcant les mots "on vous en
fait."

--Je me plains que nous ne soyons pas soutenus: le peuple est contre
nous, la bourgeoisie n'est pas avec nous, nulle part nous ne rencontrons
de sympathie.

--Et l'armee?

--La est notre salut: la police, hier, par ses arrestations; l'armee,
aujourd'hui, par son attitude, ont jusqu'a present assure notre succes;
mais demain la guerre commence.

--Demain l'armee imprimera une terreur salutaire, et apres-demain vous
pourrez vous reposer, soyez-en certain. Pour le moment, obligez-moi de
rendre service a mon ami, je vous prie.

Et il expliqua en peu de mots ce que je desirais.

On me remit alors deux pieces, ainsi concues: la premiere: "Laissez
passer M. le capitaine de Saint-Neree, et donnez-lui protection en cas
de besoin;" la seconde: "Remettez entre les mains de M. le capitaine de
Saint-Neree, M. le marquis de Planfoy, partout ou on le trouvera, s'il
est encore en vie."

Ces pieces etaient revetues de toutes les signatures et de tous les
cachets necessaires.



XXVIII

C'etait beaucoup d'avoir aux mains l'ordre de mise en liberte de M. de
Planfoy, mais ce n'etait pas tout. Il fallait maintenant savoir ou se
trouvait M. de Planfoy, et la etait le difficile.

Ce fut ce que j'expliquai. On m'envoya dans un autre bureau de la
Prefecture, avec toutes les recommandations necessaires pour que l'on
fit les recherches utiles.

Par respect pour ces recommandations, l'employe auquel je m'adressai me
recut convenablement, mais quand je lui exposai ma demande, c'est-a-dire
le desir de savoir ou se trouvait M. de Planfoy, il haussa les epaules
sans me repondre. Puis comme j'insistais en lui disant qu'a la
prefecture de police on devait savoir ou l'on enfermait les personnes
qu'on arretait:

--Certainement, me dit-il, on doit le savoir et en temps ordinaire on
le sait, mais nous ne sommes pas en temps ordinaire, et ce que vous me
demandez, c'est de chercher une aiguille dans une botte de foin; encore
vous ne me dites pas ou est cette botte de foin.

--Je vous le demande.

--Et que voulez-vous que je vous reponde: tout le monde arrete depuis
deux jours; non-seulement ceux qui ont qualite pour le faire,
mais encore tous ceux qui veulent. La Prefecture a fait faire des
arrestations, et celles-la je peux vous en rendre compte. Mais, d'un
autre cote, les commissaires et les agents en font spontanement, en meme
temps que les generaux, les officiers, les sergents, les soldats en font
aussi. Comment diable voulez-vous que nous nous reconnaissions dans un
pareil gachis; tout cela se reglera plus tard.

--Et ceux qui sont arretes injustement?

--On les relachera.

--Et ceux qui auront ete fusilles par erreur?

--Sans doute cela sera tres-malheureux, et voila pourquoi on aurait du
laisser la Prefecture operer seule. Mais chacun se mele de la police.

Cette idee le fit sortir du calme qu'il avait jusque-la garde.

--Je dis que c'est de l'anarchie au premier chef, s'ecria-t-il. Cette
confusion des pouvoirs est deplorable. En temps ordinaire, tout le monde
accuse la police, en temps de crise chacun veut lui prendre sa besogne.
Je vous demande, monsieur le capitaine, est-ce que l'armee devrait faire
des arrestations? Ou allons-nous? Cela est d'un exemple pernicieux.
Ainsi je suis certain que votre ami aura ete arrete par la troupe, ce
qui, dans l'espece, se comprend, puisque c'est la troupe qui a prit la
barricade, mais enfin, votre ami arrete, il fallait nous le confier.
Nous l'aurions garde et nous saurions ou il est. Maintenant, du diable
si je me doute ou le chercher.

--On met les prisonniers quelque part, sans doute.

--Assurement; mais comme on est encombre dans les prisons, on en
met partout; dans les postes, dans les casernes, dans les forts,
au Mont-Valerien, a Ivry, Bicetre, a Vincennes. On a ete pris a
l'improviste. Et d'ailleurs on ne pouvait pas, a l'avance, preparer les
logements, cela eut donne l'eveil aux futurs prisonniers, et nous eut
empeche d'operer comme nous l'avons fait hier. On rendra justice a la
police un jour. Songez que nous n'avons ete prevenus que dans la nuit;
huit cents sergents de ville et les brigades de surete ont ete consignes
a la prefecture; a trois heures du matin, on a ete chercher les
officiers de paix et les quarante commissaires de police; a cinq heures,
tous les commissaires ont ete appeles un a un dans le cabinet de M. le
prefet, qui, avec une chaleur de coeur et un enthousiasme, un devouement
admirable, a enleve leur concours; il s'agissait d'arreter des generaux
celebres, d'anciens ministres, des hommes que la France etait habituee
a honorer: pas un seul commissaire n'a hesite un moment. Est-ce beau le
devoir? Ils sont partis aussitot, et a huit heures, tout etait fini; a
l'exception de l'Assemblee qui avait ete reservee au colonel Espinasse,
la police avait tout fait.

A ce moment, un bruit de rumeurs vagues penetra du dehors et l'on
entendit quelques coups de fusils.

--Nous sommes cernes, s'ecria mon personnage en bondissant sur son
fauteuil, on nous abandonne; nous n'avons pas d'artillerie, pas de
cavalerie; personne ne repond a nos requisitions.

Il sortit en courant et me laissa seul. Cet effarement, succedant
brusquement a l'orgueil du triomphe, avait quelque chose de grotesque,
et ce qui le rendait plus risible encore, c'etait la cause qui le
provoquait. Ces rumeurs en effet etaient trop faibles, et les quelques
coups de fusils etaient trop eloignes pour faire croire que la
prefecture cernee allait etre prise d'assaut.

Bientot mon homme revint. Il paraissait calme, et il n'etait plus
trouble que par le souvenir de son emotion et la rapidite de sa course.

--Ce n'etait qu'une fausse alerte, dit-il; ce ne sera rien. Mais c'est
egal, quand on pense que la prefecture est a la merci d'un coup de main,
c'est effrayant.

Un nouvel arrivant entra dans le cabinet.

--Des canons, de la cavalerie, s'ecria vivement mon employe. Donnez-nous
donc ce qui nous est necessaire pour nous proteger; que deviendriez-vous
sans nous?

--Vous pouvez vous coucher tranquillement, repondit celui a qui
s'adressaient ces demandes, tout va bien.

--Mais on construit partout des barricades, rue Saint-Martin, rue
Saint-Denis, dans le quartier du Temple, dans le faubourg Saint-Martin;
la troupe laisse faire.

--La troupe va rentrer dans ses quartiers, et on pourra faire autant de
barricades qu'on voudra; demain, a deux heures, les troupes, reposees
et bien nourries, commenceront leur mouvement general d'attaque, on
envahira par la terreur les quartiers ou la resistance sera concentree,
et en quelques heures tout sera fini. Vous pouvez donc pour ce soir
dormir en paix; la police doit maintenant laisser la parole a l'armee;
demain ou apres-demain, vous reprendrez votre role, et vous aurez fort a
faire; reposez-vous et prenez des forces.

Tous ces incidents nous avaient distraits de notre sujet. Je rappelai
que M. de Planfoy etait en prison et que les minutes qui s'ecoulaient
etaient terribles pour lui et pour nous.

--C'est tres-juste et je vous promets de faire ce que je pourrai. Je
vais donc donner des ordres pour qu'on le recherche partout. Vous,
de votre cote, cherchez-le aussi. Allez a Ivry, a Bicetre, avec les
recommandations dont vous etes porteur; on vous repondra. Si vous ne
le trouvez pas, revenez a la prefecture; je serai toujours a votre
disposition.

Avant d'aller a Ivry, je voulus passer rue de Reuilly, car si mon
inquietude etait grande, combien devaient etre poignantes les angoisses
de cette pauvre femme qui pleurait son mari, et de ces enfants qui
attendaient leur pere!

A mon inquietude d'ailleurs se melait une esperance bien faible, il est
vrai, mais enfin qui etait d'une realisation possible. Pourquoi M. de
Planfoy n'aurait-il pas ete relache? Pendant que je le cherchais, il
etait peut-etre chez lui; il avait pu se sauver; il avait pu aussi faire
reconnaitre son innocence; tout ce qu'on se dit quand on veut esperer.

Mais aucune de ces heureuses hypotheses n'etait vraie. Madame de Planfoy
et ses enfants etaient dans les larmes, attendant toujours.

Lorsqu'on me vit arriver seul, l'emotion redoubla: les affiches, portant
l'epouvantable proclamation de Saint-Arnaud, avaient ete apposees dans
le faubourg, et l'on ne parlait que de fusillade.

--La verite, s'ecria madame de Planfoy lorsque j'entrai, la verite: je
meurs d'angoisse!

--J'ai l'ordre de le faire mettre en liberte.

--Ou est-il, l'avez-vous vu?

Je fus oblige de dire la verite.

--On ne sait pas ou il est, dit-elle avec un sanglot, en retombant de
l'esperance dans l'inquietude; mais qui vous assure qu'il est encore en
vie?

Je lui dis tout ce que je pus trouver pour la rassurer; mais quelle
puissance peuvent avoir nos paroles lorsque c'est l'esprit qui les
arrange et non la foi qui les inspire?

--Vous avez cet ordre? dit-elle, lorsque je fus arrive au bout de mon
recit.

--C'est un ordre de liberation qui n'admet pas le refus ou la
resistance.

Puis, comme je voulais changer l'entretien:

--Voulez-vous me le montrer? dit-elle.

Il etait impossible de refuser, sous peine de laisser croire que je
n'avais pas cet ordre. Je le donnai.

--Vous voyez bien, s'ecria-t-elle desesperement: "s'il est encore en
vie;" eux-memes admettent qu'il a du etre fusille. Ah! mes pauvres
enfants!

A ce cri, les enfants se jeterent au cou de leur mere, et ce fut une
scene dechirante; je savais ce qu'etait la perte d'un pere; leur douleur
raviva la mienne.

Mais nous n'etions pas dans des conditions a nous abandonner librement a
nos emotions. Je me raidis contre ma faiblesse et j'expliquai a madame
de Planfoy que j'allais immediatement au fort d'Ivry ou j'avais des
chances de trouver M. de Planfoy.

--Je vais avec vous, dit-elle.

Il me fallut lutter pour lui faire comprendre que cela n'etait pas
possible.

--Il n'y a aucune utilite, lui dis-je, a venir avec moi; soyez bien
convaincue que je ferai tout ce qui sera possible.

--Je le sais, mais je ne peux pas me resigner a passer une nuit pareille
a ma journee; je ne peux pas rester dans cette maison a attendre; vous
ne savez pas ce qu'a ete cette horrible attente qui va recommencer.

Enfin, je parvins a lui faire abandonner son idee. Il etait deja tard;
Ivry etait loin de Paris; nous ne pouvions y aller qu'a pied; elle me
retarderait, et dans la compagne elle pourrait m'etre un embarras et
un danger. Je partis donc seul par Bercy et la Gare: les rues de ces
quartiers etaient mornes et desertes; on eut pu se croire dans une ville
ensevelie; mes pas seuls troublaient le silence.

A la barriere on m'arreta, et je fus oblige de donner des explications
aux hommes de police qui occupaient le poste: on ne sortait plus de
Paris librement.

Je savais a peu pres ou se trouvait le fort d'Ivry, mais, dans la nuit,
j'etais assez embarrasse pour ne pas faire des pas inutiles; comme
j'hesitais a la croisee de deux routes, j'entendis une rumeur devant
moi. Je me hatai, et bientot je rejoignis un convoi en marche.

C'etaient precisement des prisonniers que des chasseurs de Vincennes
conduisaient au fort; ils etaient au nombre d'une quarantaine,
enveloppes de soldats; en queue marchaient des agents de police; les
chasseurs criaient et causaient comme des gens excites par la boisson,
les prisonniers etaient silencieux. Dans la nuit, ce defile au milieu
des campagnes avait quelque chose de sinistre; il semblait qu'on
marchait vers un champ d'execution.

J'abordai un agent de police, et apres m'etre fait reconnaitre, je lui
demandai d'ou venaient ces prisonniers.

--D'un peu partout; on fait de la place dans les prisons pour demain;
c'est une bonne precaution.

La nuit m'empechait de voir si M. de Planfoy etait dans ce convoi et je
ne pouvais m'approcher des prisonniers, je dus aller jusqu'au fort.

La, sur la presentation que je fis des ordres de la prefecture de
police, on me permit d'assister a l'entree des prisonniers dans la
casemate ou ils devaient etre enfermes.

A la lueur d'un falot, je les vis defiler un a un devant moi: toutes les
classes de la societe avaient des representants parmi ces malheureux: il
y avait des ouvriers avec leur costume de travail, et il y avait aussi
des bourgeois, des vieillards, des jeunes gens qui etaient presque des
enfants.

Plus d'un en passant devant moi me lanca un regard de colere et de
mepris dans lequel le mot "mouchard" flamboyait; mais le plus grand
nombre garda une attitude accablee: on eut dit des boeufs ou des moutons
qu'on conduisait a la boucherie et qui se laissaient conduire.

M. de Planfoy n'etait point parmi ces prisonniers, et il n'etait pas
davantage parmi ceux qui avaient ete deja amenes au fort.

Je me remis en route pour Paris, et comme il m'etait impossible de
penetrer cette nuit dans Bicetre ou dans le Mont-Valerien, je rentrai
chez moi; j'etais accable de fatigue; je marchais sans repos depuis
dix-huit heures.

Les rues etaient silencieuses, sans une seule voiture, sans un seul
passant attarde: deux fois seulement je rencontrai de fortes patrouilles
de cavalerie: Paris etait-il vaincu sans avoir combattu, ou bien se
preparait-il a la lutte?



XXIX

Le lendemain, c'est-a-dire le jeudi 4 decembre, avant le jour, je partis
pour Bicetre, mais, plus heureux que la veille, je pus trouver une
voiture dont le cocher voulut bien me conduire.

Arrives au carrefour de Buci, nous fumes arretes par une barricade; rue
Dauphine nous en trouvames une seconde, rue de la Harpe une troisieme.
La nuit avait ete mise a profit pour la resistance. Quelques groupes
se montraient ca et la, et dans ces groupes on voyait briller quelques
fusils. Pas de troupes, pas de patrouilles, pas de rondes de police dans
les rues, la ville semblait livree a elle-meme.

L'agitation d'un cote, le silence de l'autre produisaient une etrange
impression; en se rappelant ce qu'avait ete Paris la veille, on se
sentait malgre soi le coeur serre: qu'allait-il se passer? Ou les
troupes etaient-elles embusquees? Instinctivement on regardait au loin,
au bout des rues desertes, cherchant des canons pointes et des escadrons
formes en colonnes; les sentiments qu'on eprouvait doivent etre ceux du
gibier qui se sait pris dans un immense affut.

Ma voiture etait un _milord_, et par suite des differents changements de
direction qui nous avaient ete imposes par les barricades, je m'etais
trouve souvent en communication avec le cocher qui se retournait sur son
siege et m'adressait ses observations.

--Ca va chauffer, dit-il en montant la rue Mouffetard, le general
Neumayer arrive a la tete de ses troupes pour defendre l'Assemblee,
seulement le malheur c'est qu'on a deja fusille Bedeau et Charras, sans
compter les autres, car hier on a massacre tous les prisonniers.

Il n'y avait aucune importance a attribuer a ces bruits, cependant,
malgre moi, j'en fus peniblement impressionne; que devait eprouver la
malheureuse madame de Planfoy si ces rumeurs arrivaient jusqu'a elle!

A la barriere d'Italie on nous arreta, et des agents de police dirent au
cocher qu'il ne pourrait pas rentrer dans Paris.

--Pourquoi?

--Lisez l'affiche.

Sur les murs des bureaux de l'octroi une proclamation venait d'etre
collee, elle prevenait les habitants de Paris que la circulation des
voitures etait interdite, et que le stationnement des pietons dans
les rues serait disperse par la force sans sommation: "les citoyens
paisibles devaient rester chez eux, car il y aurait peril a contrevenir
a ces dispositions."

Les termes de cette proclamation n'etaient que trop clairs; ils disaient
que la ville appartenait a la troupe, et que la vraie bataille allait
commencer; la veille, c'etaient les prisonniers seulement qui devaient
etre fusilles, aujourd'hui, ceux qui se trouvaient dans la rue
s'exposaient a etre massacres sans sommations,--la sommation c'etait
cette proclamation du prefet de police Maupas qui continuait dignement
celle du ministre Saint-Arnaud.

Mon cocher etait reste interloque en apprenant qu'il ne pourrait pas
rentrer dans Paris, je le decidai a me conduire a Bicetre en lui
promettant de le garder pour aller au Mont-Valerien si je ne trouvais
pas a Bicetre la personne que je cherchais: l'idee de travailler pendant
que tous les cochers de Paris se reposeraient le fit rire.

En gravissant la rampe qui conduit au fort, nous depassames des femmes
qui marchaient en trainant leurs enfants par la main. A l'entree du
fort, d'autres femmes etaient assises sur le gazon humide. Quelles
etaient ces femmes? Venaient elles visiter leurs maris prisonniers? ou
bien voulaient-elles voir si parmi les prisonniers qu'on amenait ne se
trouvaient pas leurs maris ou leurs fils? Les malheureuses n'avaient
pas comme moi un talisman pour penetrer derriere ces murailles, et le
"passez au large" des factionnaires les tenait a distance.

M. de Planfoy n'etait point a Bicetre et je me mis en route pour le
Mont-Valerien, sans grande esperance, il est vrai, mais decide a aller
jusqu'au bout et a ne pas m'arreter avant de l'avoir retrouve.

Lorsque en temps ordinaire on se trouve sur une hauteur aux environs
de Paris, on entend une vague rumeur, quelque chose comme un profond
mugissement; c'est l'effort de la ville en travail, le bourdonnement
de cette ruche immense. Surpris de ne pas entendre le canon ou la
fusillade, je fis deux ou trois fois arreter la voiture; mais aucun
bruit n'arrivait jusqu'a nous, ni le roulement des voitures, ni le
ronflement des machines a vapeur: tout semblait frappe de mort dans
cette enorme agglomeration de maisons, et ce silence etait sinistre.

De Bicetre au Mont-Valerien, la distance est longue, surtout pour un
cheval de fiacre; je laissai ma voiture au bas de la cote et montai au
fort. La aussi les prisonniers etaient nombreux; mais M. de Planfoy
n'etait point parmi eux.

L'officier qui me repondit le fit avec beaucoup moins de complaisance
que ceux a qui j'avais eu affaire a Ivry et a Bicetre: il me croyait
evidemment un ami de la prefecture, et il ne se genait pas pour m'en
marquer son mepris.

--Ils ne savent donc pas ce qu'ils font, me dit-il comme j'insistais
pour qu'on cherchat M. de Planfoy, ce n'est pas a moi de reconnaitre
leurs prisonniers; c'est bien assez de les garder.

Ce mot de revolte etait le premier que j'entendais dans la bouche d'un
officier. Je m'expliquai franchement avec ce brave militaire, et nous
nous separames en nous serrant la main.

J'etais a bout et ne savais plus a quelle porte frapper. Ou chercher
maintenant? a qui s'adresser? Je pensai a aller chez le personnage qui
m'avait offert sa protection lorsque je lui avais remis les lettres de
mon pere. Il connaissait M. de Planfoy, il consentirait peut-etre a
s'occuper de lui et a joindre ses demarches aux miennes. Apres
avoir quitte ma voiture a l'Arc-de-Triomphe, je me dirigeai vers la
Chaussee-d'Antin.

Ceux-la seuls qui ont parcouru les Champs-Elysees a quatre ou cinq
heures du matin peuvent se faire une idee de leur aspect, le 4 decembre,
a une heure de l'apres-midi. L'etranger qui fut arrive a ce moment, ne
sachant rien de la revolution, eut cru assurement qu'il entrait dans une
ville morte, comme Pompei.

Ce fut seulement en approchant de la place de la Concorde que je trouvai
une grande masse de troupes; on attendait toujours; la bataille n'avait
donc pas encore commence.

Je me hatai vers la Chaussee-d'Antin, et a mesure que j'avancais, je
trouvais les curieux des jours precedents: on causait avec animation
dans les groupes, et tout haut on raillait les soldats et les agents de
police.

Je ne m'arretai point pour ecouter ces propos, mais le peu que
j'entendis me surprit; on ne paraissait pas prendre la situation par le
cote serieux.

La mauvaise fortune voulut que mon personnage ne fut point chez lui, et
je me trouvai deconcerte, comme il arrive dans les moments de detresse
quand on s'est cramponne a une derniere esperance, et que cette branche
vous casse dans la main.

Il ne restait plus que la prefecture de police; je me dirigeai de ce
cote. En arrivant au boulevard, je trouvai le passage intercepte par des
troupes qui defilaient, infanterie et artillerie. La foule avait ete
refoulee dans la rue et elle regardait le defile, tandis qu'aux fenetres
s'entassaient des curieux. On criait: Vive la Constitution! a bas
Soulouque! a bas les pretoriens! Et les soldats passaient sans se
retourner.

Tout a coup il se fit un brouhaha auquel se mela un tapage de ferraille;
c'etait une piece d'artillerie qui s'etait engagee sur le trottoir, les
chevaux s'etaient jetes dans les arbres et ne pouvaient se degager. Les
hommes criaient, juraient, claquaient; un cheval glissant sur l'asphalte
s'abattit.

Cet incident, bien ordinaire cependant, avait mis la confusion dans la
batterie; on entendait les commandements, les jurons et les coups de
fouet qui se melaient dans une inextricable confusion.

--Ils sont souls comme des grives, dit une voix dans la foule.

Et de fait, plusieurs hommes chancelaient sur leurs chevaux; tous
avaient la figure allumee et les yeux brillants.

Pendant que j'attendais que le passage fut devenu libre, j'apercus dans
la foule un de mes anciens camarades de classe; il me reconnut en meme
temps et s'approcha de moi.

--En bourgeois, dit-il, tu n'es pas avec ces gens-la, tu me fais
plaisir; alors tu viens voir cette mascarade militaire. Quelle grotesque
comedie! ca va finir dans des sifflets comme la descente de la
Courtille; c'est aussi ridicule que Boulogne et ce n'est pas peu dire.

--Tu crois?

--Tu vois bien que tout cela n'est pas serieux; la foule n'est la que
pour blaguer les soldats qui se sauveraient honteusement si on ne les
avait pas soules.

--Je suis beaucoup moins rassure que toi; tu n'as donc pas lu la
proclamation du prefet de police?

--Ca, c'est une autre comedie, c'est ce qu'on peut appeler la blague
de la proclamation; hier, Saint-Arnaud qui veut qu'on fusille les
prisonniers; aujourd'hui, Maupas qui veut qu'on fusille les passants;
demain, nous aurons Morny qui nous menacera de quelque autre folie.
Ce sont les fantoches de l'intimidation. Il faut bien que ces gens-la
gagnent les vingt millions qu'ils ont fait prendre a la Banque et qu'ils
se sont partages: leur coup d'Etat n'a pas eu d'autre but; maintenant
qu'ils ont l'argent, ils vont filer avec la caisse.

Et comme je me recriais contre ce scepticisme:

--Va voir la barricade du boulevard Poissonniere, dit-il, c'est eux qui
l'ont faite avec le magasin d'accessoires du Gymnase, elle est en carton
et elle n'est a autres fins que d'intimider le bourgeois; de meme que
ces civieres qu'on promene partout avec des infirmiers et des soldats
qui portent a la main un ecriteau sur lequel on lit: "Service des
hopitaux militaires," crois-tu que c'est serieux? De la blague et de la
mise en scene.

Les troupes ayant defile, nous suivimes le boulevard en discourant
ainsi. Deja, les curieux etaient revenus sur les trottoirs et a l'entree
de la rue Taitbout nous trouvames des groupes assez nombreux dans
lesquels il y avait des femmes et des enfants.

Au moment ou j'allais quitter mon ancien camarade, nous vimes arriver un
regiment de cavalerie, le 1er de lanciers, commande par le colonel de
Rochefort, que je reconnus en tete de ses hommes et alors, au lieu de
traverser la chaussee du boulevard, je restai dans la rue.

La tete de la colonne nous depassait de quelques metres a peine, lorsque
des groupes qui occupaient le trottoir partirent quelques cris de: Vive
la Constitution! et a bas le dictateur!

Brusquement le colonel retourna son cheval, et lui faisant franchir les
chaises, il tomba au milieu des groupes; ses officiers se precipiterent
apres lui, suivis de quelques lanciers, et en moins de quelques secondes
ce fut un horrible pietinement de chevaux au milieu de cette foule;
on frappait du sabre et de la lance; les malheureux que les pieds des
chevaux epargnaient etaient perces a coups de lance.

Le hasard permit que nous fussions au milieu meme de la rue; nous pumes
nous jeter en arriere et nous sauver devant cette attaque furieuse: dix
pas de moins ou dix pas de plus, nous etions ecrases contre les maisons
du boulevard, comme l'avaient ete ces malheureux.

Une porte etait entr'ouverte, nous nous jetames dedans, et elle se
referma aussitot. Quelques personnes etaient entrees avant nous, elles
me parurent folles de terreur; elles allaient et venaient en tournoyant
et se jetaient contre les murs. Au dehors on entendait le galop des
chevaux et les coups de lances dans les portes et les fenetres.

Puis tout a coup une terrible fusillade eclata. Contre qui pouvait-elle
etre dirigee: il n'y avait plus personne sur le boulevard? Un cliquetis
de verres casses tombant dans la rue fut la reponse a cette question. La
troupe tirait dans les fenetres.

--Eh bien, dis-je a mon camarade, crois-tu a la proclamation de Maupas,
maintenant?

--Oh! les monstres!

Alors le souvenir des paroles qui avaient ete prononcees devant moi a la
prefecture de police me revint: c'etait la ce qu'on appelait "envahir un
quartier par la terreur."



XXX

La fusillade continuait toujours sur le boulevard; il y avait des feux
de peloton, des coups isoles, puis des courts intervalles de repos
pendant lesquels on entendait le tapage des carreaux qui tombaient.

Dans la maison dont l'allee nous servait de refuge, ce tapage de vitres
se melait aux cris des locataires qui, eperdus de terreur, se sauvaient
dans les appartements interieurs ou dans l'escalier; ils s'appelaient
les uns les autres; puis tout a coup leurs cris etaient etouffes dans
une decharge generale qui dominait tous les bruits par son roulement
sinistre.

Pourquoi cette fusillade continuait-elle? lui repondait-on des fenetres
du boulevard? Nous ne pouvions rien voir et nous en etions reduits a
attendre sans rien comprendre a ce qui se passait au dehors; chacun
faisait ses reflexions, donnait ses explications, toutes plus
deraisonnables les unes que les autres.

--Les soldats se battent entre eux.

--Ils sont cernes par les republicains.

--Ils tirent a poudre.

--Allons donc, a poudre; est-ce que les coups charges a poudre font ce
bruit strident?

--Et les carreaux, est-ce la poudre qui les casse?

Nous etions quatre ou cinq personnes ayant pu nous refugier dans la cour
de cette maison, et parmi nous se trouvait un jeune homme qui avait
recu un coup de sabre sur le bras. Mais il ne s'inquietait pas de sa
blessure, qui saignait abondamment, et il ne pensait qu'a se faire
ouvrir la porte.

--Ou est ma mere? disait-il desesperement; laissez-moi aller la
chercher.

--Vous etes entre malgre moi, disait le concierge; vous n'ouvrirez pas
malgre moi.

Et tandis qu'il suppliait le concierge en repetant toujours d'une voix
desolee: "Ouvrez-moi! ouvrez-moi!" d'autres personnes criaient avec
colere "N'ouvrez pas, ou vous nous faites massacrer!"

La fusillade ne se ralentissait pas et les carreaux continuaient a
tomber dans notre escalier, nous avertissant que notre maison etait un
but de tir. On entendait aussi les balles ricocher contre la grande
porte ou s'enfoncer dans le bois.

Tout a coup, les personnes qui se trouvaient dans l'escalier se
precipiterent dans le vestibule, et trouvant une petite porte,
s'engouffrerent dans la cave; mais en ce moment deux ou trois
detonations eclaterent sous nos pieds. On tirait par les soupiraux.

Alors il se produisit une confusion terrible; les personnes qui etaient
deja dans la cave remonterent precipitamment et se jeterent sur celles
qui descendaient; ce fut un tourbillon, les malheureux se poussaient, se
renversaient, marchaient les uns sur les autres; c'etait a croire qu'ils
etaient frappes d'une folie furieuse.

Des coups de crosse retentirent a la porte, qui trembla dans ses
ferrures.

--N'ouvrez pas! crierent quelques voix.

--Ouvrez! ouvrez! criait-on du dehors, ou nous enfoncons la porte.

Et, presque en meme temps, trois ou quatre coups de fusil furent tires
dans les serrures.

Au milieu de ce desordre et de cette terreur affolee j'avais conserve
une certaine raison, et si je ne m'expliquais pas ce qui se passait sur
le boulevard, je comprenais tout le danger qu'il y avait a ne pas ouvrir
cette porte; les soldats allaient l'enfoncer et, se precipitant furieux
dans la maison, ils commenceraient par jouer de la baionnette.

Ce fut ce que j'expliquai en quelques mots, et nous obligeames le
concierge a tirer son cordon.

Des gendarmes se ruerent dans l'entree la baionnette baissee; vivement
j'allai au-devant d'eux; ils se jeterent sur moi et me collerent contre
le mur.

--Vous avez tire, dit un sergent en me prenant les deux mains, qu'il
flaira.

Si je ne sentais pas la poudre, il sentait, lui, terriblement
l'eau-de-vie.

--Au mur! cria un gendarme en voulant m'entrainer dans la cour.

--C'est un _gant jaune_, dit un autre, au mur!

D'autres gendarmes, une quinzaine, une vingtaine peut-etre, s'etaient
precipites dans la maison, et tandis que les uns couraient dans la cour,
les autres montaient l'escalier; deux etaient restes a la porte la
baionnette basse pour nous empecher de sortir.

--Au mur! repeta le gendarme qui me tenait par un bras.

Je les aurais supplies de m'ecouter, j'aurais voulu m'expliquer avec
calme, tres-probablement j'aurais ete fusille, ce fut l'habitude du
commandement militaire qui me sauva.

Je repoussai le gendarme qui m'avait pris par le bras, puis m'adressant
au sergent qui donnait des ordres a ses hommes, je lui dis:

--Sergent, avancez ici.

Il se retourna vers moi.

--Vous m'accusez d'avoir tire?

--On a tire de dedans les maisons; je ne dis pas que c'est vous; nous
cherchons qui.

--En voila un, crierent deux ou trois gendarmes en poussant contre le
mur de la cour le jeune homme blesse, son fusil a creve dans sa main, il
saigne.

Le pauvre garcon tomba sur les genoux et tendit vers les gendarmes un
bras suppliant; mais ceux-ci reculerent de quatre ou cinq pas, trois
fusils s'abaisserent, et le malheureux, fusille presque a bout portant,
tomba la face sur le pave.

Cette scene horrible s'etait passee en moins de quelques secondes,
sans que personne de nous, tenu en respect par une baionnette, eut pu
intervenir.

A ce moment un officier entra sous la porte, j'ecartai les baionnettes
qui me menacaient et courus a lui.

--Lieutenant, il se passe ici des choses monstrueuses, vos hommes sont
fous; arretez-les.

Et je lui montrai le cadavre etendu sur le pave de la cour.

--Il avait tire, dit le lieutenant.

--Mais non, il n'avait pas tire, pas plus que moi, pas plus que nous
tous. Je suis officier comme vous, je vous donne ma parole de soldat que
personne n'a tire ici.

--Et qui me prouve cela?

Le rouge me monta aux joues.

--Ma parole.

--Qui me prouve que vous etes soldat?

Heureusement, je pensai au laisser-passer de la prefecture. Je le lui
montrai. Il me fit alors ses excuses et ecouta mes explications.

--C'est possible pour cette maison; mais il n'en est pas moins vrai
qu'on a tire sur les lanciers; c'est un guet-apens.

--J'etais sur le boulevard quand les lanciers ont paru, je vous affirme
qu'on n'a pas tire.

--Des hommes sont tombes de cheval.

--Cela est possible, mais ils ne sont point tombes frappes par une
balle; il est probable que dans un brusque mouvement pour suivre leur
colonel, ils auront ete desarconnes; vous avez du voir comme moi que
plusieurs etaient ivres.

--Sergent, dit le lieutenant sans me repondre, appelez vos hommes.

Puis, s'adressant au concierge:

--Vous allez fermer votre porte, dit-il, et vous ne l'ouvrirez pour
personne; ceux qui seront trouves dans la rue seront fusilles.

Pendant plus de deux heures nous restames ainsi enfermes, entendant le
canon dans le lointain, auquel se mela bientot le bruit d'une fusillade,
analogue a celle qui avait suivi la charge des lanciers: les feux de
peloton se succedaient sans relache et enflammerent tout le boulevard;
c'etait a croire que Paris etait en feu depuis la Madeleine jusqu'a la
Bastille. En realite il l'etait depuis la Chaussee-d'Antin jusqu'a la
porte Saint-Denis, car c'etait a ce moment qu'eclatait l'inexplicable
fusillade du boulevard Poissonniere qui a fait tant de victimes.

Enfin le silence s'etablit, et nous pumes nous faire ouvrir la porte.
Les troupes defilaient sur le boulevard, qui presentait un aspect
horrible: les fenetres etaient brisees, les arbres etaient haches, les
maisons etaient rayees et dechiquetees par les balles; la poussiere de
la pierre et du platre poudrait les trottoirs, sur lesquels ca et la des
morts etaient etendus.

Tortoni avait ete envahi par des soldats qui buvaient du champagne en
s'enfoncant dans le gosier le goulot des bouteilles: une ville prise
d'assaut et mise a sac.

En descendant par les rues laterales jusqu'a la Madeleine, je pus gagner
les quais: deux ou trois fois je voulus traverser le boulevard; mais
je fus empeche par des sentinelles qui me mettaient en joue, ou par
d'honnetes bourgeois qui me prevenaient qu'on tirait sur tous ceux qui
voulaient passer.

Enfin j'arrivai a la prefecture de police: on n'avait pas de nouvelles
de M. de Planfoy, et mon employe m'engagea charitablement a m'aller
coucher au plus vite, "les rues n'etant pas sures." Puis comme il vit
que je n'etais point dispose a suivre ce conseil et que je voulais
continuer mes recherches, il me dit que je ferais bien de visiter les
postes des casernes du quartier Saint-Antoine et du Temple.

--Il aura ete garde probablement par les soldats, me dit-il, a la
Douane, a la Courtille, a Reuilly; puisque le coeur vous en dit, voyez
par la; seulement je vous previens que vous avez tort; l'insurrection
n'est pas finie et les balles pleuvent un peu partout: vous feriez mieux
de vous mettre au lit.

La bataille, en effet, n'etait pas encore terminee, et l'on entendait
toujours le canon dans le quartier Saint-Martin.

Pour gagner la caserne de la Douane, par laquelle je voulais commencer
mes dernieres recherches, j'inclinai du cote de l'Hotel de ville en
prenant par les rues etroites et ecartees. Partout les boutiques etaient
fermees, et bien qu'il n'y eut pas trace de lutte, les rares personnes
que j'apercevais paraissaient frappees de stupeur.

Dans une rue, je croisai une forte patrouille de chasseurs de Vincennes;
le sergent qui marchait en tete criait d'une voix forte: "Ouvrez les
persiennes et fermez les fenetres!" et quand cet ordre n'etait pas
immediatement execute, on envoyait quelques balles dans les persiennes
closes.

En arrivant dans une rue qui debouche sur le boulevard du Temple, un
soldat en vedette me coucha en joue; je lui fis un signe de la main et
m'arretai; mais il ne se contenta pas de cette marque de deference et
m'envoya son coup de fusil; la balle me siffla a l'oreille.

Alors son camarade, qui gardait l'autre coin du boulevard, m'ajusta
aussi, et je n'eus que le temps de me jeter dans l'embrasure d'une
grande porte; la balle vint s'enfoncer dans l'angle oppose a celui ou je
m'etais blotti.

Je frappai fortement a la porte en appelant et en sonnant. Mais on ne
m'ouvrit pas et on ne me repondit pas, bien que j'entendisse des bruits
de voix dans le vestibule.

Ma situation etait delicate. Si je n'avais eu affaire qu'a un seul
soldat, j'aurais pu me sauver aussitot son coup decharge; mais ils
etaient deux, et quand le fusil de l'un etait vide, le fusil de l'autre
etait plein.

Ce raisonnement me fut bientot confirme par leur facon de tirer; me
sachant refugie dans mon encoignure ils trouverent amusant de m'envoyer
leurs balles comme si j'avais ete un mannequin, et au lieu de tirer
ensemble, ils tirerent l'un apres l'autre avec regularite.

Tantot les balles s'enfoncaient dans la porte, tantot elles frappaient
contre une colonne en pierre qui me protegeait, et, ricochant, elles
allaient tomber en face.

Tant qu'ils se contenteraient de ce jeu, j'avais chance d'echapper et
j'en serais quitte probablement pour l'emotion, mais s'ils avancaient
d'une dizaine de pas, j'avais chance de n'etre plus masque par une
colonne, et alors j'etais mort.

Je passai la cinq ou six minutes fort longues; enfin, j'entendis un
bruit de pas cadences dans la rue: c'etaient quatre hommes et un caporal
qui venaient me faire prisonnier.

J'avoue que je respirai avec soulagement, et quand le caporal me mit
brutalement la main au collet, je trouvai sa main moins lourde que la
balle que j'attendais.

Je m'etais tenu si droit et si raide dans mon embrasure que je fus
presque heureux de pouvoir remuer bras et jambes.



XXXI

--Ou me conduisez-vous? dis-je au caporal qui me tenait toujours par le
collet de mon paletot.

--Ca ne te regarde pas, marche droit et plus vite que ca.

--Il fait bien le fier, celui-la, dit un grenadier en me menacant de la
crosse de son fusil.

En passant aupres des deux sentinelles qui m'avaient canarde pendant
cinq minutes, j'ai remarque qu'elles marchaient en zigzag; sans leur
ivresse, elles ne m'auraient certainement pas manque.

--Qu'est-ce que cet homme-la? demande un sergent.

--Un bourgeois qui s'est sauve.

--C'est bon, emmenez-le.

Cela prenait une mauvaise tournure, et avec ces soldats ivres je n'etais
nullement rassure.

--Et ou voulez-vous qu'on me mene? dis-je au sergent.

Le sergent me regarda d'un air hebete et haussa les epaules sans daigner
me repondre.

--Allons, marche, dit le caporal.

Et il me reprit durement au collet, tandis que ses hommes me poussaient
en avant.

Je ne sais ce que doit eprouver un honnete bourgeois en butte aux
brutalites de soldats ivres. Je n'avais du bourgeois que le costume. En
me sentant tire par le bras et en recevant un coup de crosse dans le
dos, je perdis le sentiment de la prudence et redevins officier; un coup
de poing me debarrassa du caporal et un coup de pied envoya rouler a
terre le grenadier qui me tirait par le bras. Les deux soldats qui
restaient debout croiserent la baionnette et marcherent sur moi. Si peu
solides qu'ils fussent sur leurs jambes, ils avaient au moins des armes
terribles aux mains, je reculai jusque sous la lanterne du gaz.

Ce brouhaha attira l'attention d'un officier, il arreta les soldats qui
m'ajustaient et s'approcha de moi.

Le hasard n'est pas toujours contre nous. Cet officier avait fait avec
nous la campagne du Maroc, il me reconnut et au lieu de m'empoigner par
le collet comme son caporal, il me tendit la main.

--Vous, Saint-Neree, sous ce costume?

Cinq ou six soldats s'etaient avances et m'entouraient d'un cercle de
baionnettes menacantes.

--C'est un ami, dit-il, un officier comme moi, retirez-vous.

Il y eut quelques protestations accompagnees de paroles grossieres;
mais, apres quelques moments d'hesitation, ils s'eloignerent en
grognant.

--Donnez-moi le bras, dit-il, et serrez-vous contre moi; ces
gaillards-la seraient parfaitement capables de vous envoyer une balle...
partie par malheur.

--Ils m'en ont deja envoye bien assez.

--C'est donc sur vous qu'on tirait tout a l'heure?

--Justement.

--Mais aussi, cher ami, comment vous exposez-vous a sortir dans Paris un
jour comme aujourd'hui?

--Ce n'est pas pour mon plaisir ni pour la curiosite, croyez-le bien.

--Et en bourgeois encore: si je n'etais pas en uniforme, mes propres
soldats me fusilleraient; ils sont ivres, et ils font consciencieusement
ce qu'ils appellent la chasse au bourgeois.

Je fus epouvante de ce mot qui caracterisait si tristement la situation.

--L'armee en est la, dis-je accable.

--Oui, cela n'est pas beau; mais que peut-il arriver quand on lache la
bride a des soldats? Depuis six mois, ils etaient travailles, maintenant
ils sont grises, voila ou nous en sommes venus; ils trouvent amusant
de faire la chasse au bourgeois. Vous etes bien heureux d'avoir ete en
conge pendant cette funeste journee, et quand je pense qu'on portera
peut-etre sur mes etats de service "la campagne de Paris," je ne suis
pas tres-fier d'etre soldat. Ah! cher ami, quelle horrible chose que la
guerre civile et combien est vrai le mot latin qui dit que l'homme est
un loup pour l'homme!

--Vous avez eu un engagement sanglant?

--Non, pas d'engagement, pas de lutte, et c'est la qu'est le mal, car
la lutte excuse bien des choses. Mais les armes avaient ete si
bien preparees, que pendant un quart d'heure, elles ont tire sans
commandement, sans volonte, d'elles-memes, pour ainsi dire. Pendant un
quart d'heure, nos hommes ont litteralement fusille Paris, pour rien,
pour le plaisir. Rien n'a pu les arreter, ni ordres, ni prieres, ni
supplications. J'ai vu un capitaine d'artillerie se jeter devant la
gueule de sa piece pour empecher ses hommes de tirer, et j'ai vu son
sergent l'ecarter violemment pour permettre au boulet d'aller faire des
victimes parmi les bourgeois. Mais assez la-dessus; il est des choses
dont il ne faut pas parler, car la memoire des mots s'ajoute a la
memoire des faits.

Apres un moment de silence, il me demanda comment je me trouvais dans ce
quartier isole et je lui racontai mes recherches.

Il secoua la tete avec decouragement.

--Croyez-vous donc que mon ami ait ete fusille?

Au lieu de repondre a ma question il m'en posa une autre:

--Vous n'allez pas continuer ces recherches, n'est-ce pas? me dit-il.
C'est vous exposer deraisonnablement: vous voyez a quel danger vous avez
echappe. Ne vous engagez pas sur les boulevards. Les soldats ne savent
pas ce qu'ils font et tirent au hasard. On peut encore contenir ceux
qu'on a sous la main, mais ceux qui sont en vedettes a l'angle des rues
font ce qu'ils veulent.

Je n'avais pas besoin qu'on me montrat le danger qu'il y avait a
circuler dans les rues en ce moment; j'avais vu d'assez pres ce danger
pour l'apprecier, mais je ne pouvais pas me laisser arreter par une
consideration de cette nature, et je persistai a aller a la caserne de
la Douane.

--Eh bien, alors, je vais vous conduire aussi loin que possible; tant
que vous serez a l'abri de mon uniforme, vous serez au moins protege.

Les maisons et les magasins du boulevard etaient fermes et l'on
ne rencontrait pas un seul passant: la chaussee et les trottoirs
appartenaient aux soldats, qui etaient en train de souper.

Au debouche de chaque rue se trouvaient des pelotons de cavalerie qui
montaient la garde le pistolet au poing.

Puis ca et la sur les trottoirs etaient dressees des tables autour
desquelles se pressaient les soldats: pour eclairer ces tables, on avait
fiche des bougies dans des bouteilles ou colle des chandelles sur la
planche.

Les lumieres des bougies, les flammes du punch, les feux des bivouacs
contrastaient etrangement avec l'aspect sombre des maisons; de meme que
les cris et les chants des soldats contrastaient lugubrement avec le
silence qui regnait dans les rues.

Mon ami ne pouvait pas s'eloigner de sa compagnie; nous nous separames
bientot et je continuai ma route sans accident. Plusieurs fois les
vedettes m'arreterent; plus d'une fois je vis la pointe d'une lance
ou le bout d'un pistolet se diriger vers ma poitrine; mais enfin je
n'entendis plus les balles me siffler aux oreilles et j'en fus
quitte pour des explications que j'appuyais de l'exhibition de mon
laissez-passer.

--Des prisonniers, me repondit l'officier aupres duquel on me conduisit,
nous en avons, mais je ne les connais pas, je ne sais pas leurs noms.

--Ne puis-je pas les voir?

--Ce n'est pas facile, car ils sont enfermes dans une salle qui n'est
pas eclairee et ou il ne serait pas prudent de penetrer.

--Ne puis-je pas au moins me presenter a la porte et crier le nom de
celui que je viens delivrer?

--Ca c'est possible, et je vais vous donner un homme pour vous conduire.

Un sergent prit une lanterne et marcha devant moi jusqu'au fond d'un
vestibule ou se tenaient deux sentinelles l'arme au bras; derriere nous
venaient quatre hommes de garde.

--Quand je vais ouvrir la porte, dit-il, croisez la baionnette, et s'il
y en a un qui veut sortir, foncez dessus.

Il entr'ouvrit la porte et une odeur chaude et suffocante nous souffla
au visage: on ne voyait rien dans cette piece sombre comme un puits,
mais on entendait les bruits et les rumeurs d'une agglomeration.

--Silence la dedans, cria-t-il d'une voix forte, puis il appela M. de
Planfoy.

Avant qu'on eut pu repondre, trois ou quatre hommes c'etaient precipites
a la porte.

--Qu'on nous interroge, disaient-ils, qu'on nous fasse paraitre devant
un commissaire, et ce fut une confusion de paroles dans lesquelles il
etait difficile de distinguer les voix et les cris.

--Taisez-vous donc! cria le sergent.

Il se fit un intervalle de silence. J'en profitai pour appeler a mon
tour M. de Planfoy de toute la force de mes poumons, et alors il me
sembla qu'il se produisait un mouvement distinct dans ce grouillement
humain.

--Le voila! cria une voix.

Presque aussitot M. de Planfoy m'apparut eclaire par la lumiere de la
lanterne qu'un soldat dirigeait dans ce trou noir.

--Ah! mon cher enfant, s'ecria M. de Planfoy, je savais bien que tu me
retrouverais; laisse-moi respirer: on etouffe la dedans.

La porte etait deja refermee, et au-dessus des clameurs confuses, on
n'entendait plus qu'une voix puissante qui criait "Vive la Republique."

--Ma femme, mes enfants, demanda M. de Planfoy.

Je le rassurai et nous nous mimes en route pour la rue de Reuilly par
les rues detournees du quartier Popincourt, car, apres avoir arrache
M. de Planfoy a la prison, je ne voulais pas l'exposer a recevoir une
balle.

En marchant, il me raconte comment il a ete arrete et ce qu'il a
souffert depuis deux jours.

--Quand les soldats ont escalade la barricade, me dit-il, j'ai voulu les
empecher de se jeter sur les malheureux qui ne se defendaient pas. Mal
m'en a pris. Ils se sont jetes alors sur moi et m'ont entraine a la
caserne de Reuilly, ou ils m'ont laisse apres m'avoir signale comme
combattant pris sur la barricade. Etre a Reuilly, a deux pas de chez
moi, ce n'etait pas tres-inquietant, et je me dis que je pourrais
envoyer un mot a ma femme qui saurait bien trouver moyen de me faire
relacher. Mais ce mot, il fallait l'envoyer, et quand je fis cette
demande, on me repondit en me fermant la porte de la prison sur le nez.
Je restai enferme jusqu'au soir et je commencai a faire des reflexions
serieuses. Pour ne pas compliquer ma situation deja assez grave, je
dechirai en morceaux microscopiques les papiers que vous m'aviez remis,
trouvant plus prudent de les aneantir que de les laisser tomber aux
mains de la police: Ai-je bien fait? Je n'en sais rien.

--Ni moi non plus; mais je crois que j'aurais agi comme vous.

--Le soir venu, ma porte s'ouvrit et je trouvai un peloton qui
m'attendait.--"Si vous voulez vous sauver ou si vous criez, me dit le
sergent, ordre de tirer." Les soldats m'entourerent et je les suivis. On
prit la direction de la bastille, et je crus qu'on me conduisait a
la Prefecture de police. En route, mes soldats eurent une attention
delicate.--"Faut lui faire lire la proclamation du ministre," dit un
grenadier qui aimait a plaisanter. Et l'on m'arreta devant une affiche
qui disait que les individus pris sur les barricades seraient fusilles.
A la Bastille, mon escorte croisa une forte patrouille, et, apres
quelques mots que je n'entendis pas, on me remit a cette patrouille qui
m'amena a la caserne ou tu m'as trouve.--"Qu'est-ce qu'il a fait
ce vieux-la? demanda l'officier qui me recut.--Pris sur la
barricade.--C'est bon.--Au mur? demanda le sergent.--Sans doute." Et
l'officier me tourna le dos; mais ces mots laconiques n'etaient que trop
clairs. Je protestai, j'appelai l'officier, et celui-ci voulut bien
m'ecouter. Le resultat de cet entretien fut de me faire envoyer dans la
salle d'ou tu viens de me tirer.

Nous arrivames enfin rue de Reuilly, et j'entrai seul pour eviter a
madame de Planfoy et aux enfants le coup foudroyant de la joie.

Mais deja la famille etait avertie de son bonheur: un petit chien
s'etait jete sur la porte et poussait des aboiements percants.

--C'est pere, c'est pere, criaient les enfants, Jap l'a senti.

J'eus ma part des embrassements.



XXXII

Il etait trop tard pour partir le soir meme. Je couchai rue de Reuilly.
Et le lendemain matin je pris le train de Chalon. M. de Planfoy voulut
me conduire au chemin de fer, mais au grand contentement de madame de
Planfoy, je le fis renoncer a cette idee. Notre premiere promenade
n'avait pas ete assez heureuse pour en risquer une seconde. Dans le
lointain, on entendait encore quelques coups de fusil du cote de la rive
gauche et vers le faubourg Saint-Martin. Cela ne paraissait pas bien
serieux, mais c'en etait assez cependant pour un homme qui avait ete si
pres "du mur," le mur contre lequel on fusille, ne se risquat point dans
les rues.

J'avais attendu l'heure de ce depart avec impatience, et autant qu'il
avait dependu de moi, je l'avais avancee. A chaque minute, pendant mes
recherches et mes voyages a travers Paris, je m'etais exaspere contre
leur lenteur, je voulais partir, et si la vie de M. de Planfoy n'avait
point ete en jeu, je me serais echappe de Paris quand meme.

Je ne fus pas plutot installe dans mon wagon, que cette grande
impatience d'etre a Marseille fit place a une inquietude non moins
grande et non moins irritante.

Ces sentiments divers qui se succedaient en moi etaient cependant
facilement explicables, malgre leur contradiction apparente.

Si j'avais tout d'abord voulu partir avec tant de hate, c'etait pour
rejoindre mon regiment et me trouver au milieu de mes hommes au moment
ou il faudrait se prononcer et agir.

Maintenant ce moment etait passe; maintenant, mes camarades avaient pris
parti, et je ne les rejoindrais que pour les imiter ou pour me separer
d'eux.

Quel parti avaient-ils pris? et que s'etait-il passe a Marseille?

Pendant ces deux journees de courses folles, je n'avais pas eu le temps
de lire les journaux; mais en montant en chemin de fer j'en avais
achete plusieurs. Je me mis a les etudier, en cherchant ce qui touchait
Marseille et le Midi.

Malheureusement les journaux de ces pays n'avaient pas encore eu le
temps d'arriver a Paris depuis le coup d'Etat, et l'on etait reduit aux
depeches transmises par les prefets.

Ces depeches disaient que les mesures de salut public, prises si
courageusement par le President de la Republique, avaient ete
accueillies a Marseille avec enthousiasme.

Cela etait-il vrai? cela etait-il faux? c'etait ce qu'on ne pouvait
savoir. Cependant, en lisant les depeches des Basses-Alpes et du Var,
on pouvait supposer que cet enthousiasme des populations du Midi etait
exagere, car dans ces deux departements on signalait une certaine
agitation "parmi les bandits et les socialistes."

Ce qui contribua surtout a me faire douter de cet enthousiasme constate
officiellement, ce fut le recit des faits qui s'etaient passes au
boulevard des Italiens, et dont j'avais ete le temoin.

Si l'on racontait en pareils termes a Paris, pour les Parisiens, ce qui
s'etait passe a Paris devant les Parisiens, on pouvait tres-bien n'etre
pas sincere pour ce qui s'etait passe a deux cents lieues de tout
controle.

"Un incident malheureux, disait le journal, a signale la journee d'hier
sur le boulevard des Italiens. Au passage du 1er lanciers et de la
gendarmerie mobile, plusieurs coups de feu sont partis de differentes
maisons et plusieurs lanciers ont ete blesses. Le regiment a riposte et
des degats redoutables et naturels, mais necessaires, en sont resultes.
Les individus qui se trouvaient dans ces maisons ont ete plus ou moins
atteints par les coups de feu de la troupe."

Ainsi c'etait la foule qui avait attaque les lanciers; ainsi le
malheureux jeune homme assassine dans la cour de la maison ou nous
avions trouve un abri, avait ete atteint par un coup de feu qui etait
"une riposte de la troupe;" ainsi les maisons criblees de balles,
les glaces, les fenetres brisees etaient "des degats naturels et
necessaires."

Quand on a dans ses mains le telegraphe et qu'on n'est point gene par
les scrupules, on est bien fort pour mentir.

L'enthousiasme des Marseillais pouvait etre tout aussi vrai que les
coups de fusil tires sur les lanciers.

Je retombai dans mon inquietude, me demandant ce que je ferais en
arrivant a Marseille.

Me separer de mes camarades, s'ils ont adhere au coup d'Etat, c'est
briser ma carriere et perdre mon avenir. J'aime la vie militaire. Depuis
dix ans des liens puissants m'ont attache a mon regiment, qui est devenu
une famille pour moi, et une famille d'autant plus chere que je n'en ai
plus d'autre. C'est la que sont mes affections, mes souvenirs et mes
esperances. Que ferai-je si je ne suis plus soldat? Quel metier puis-je
prendre pour gagner ma vie? car je serai oblige de travailler pour
vivre. Mon education a ete dirigee uniquement vers l'etat militaire, et
je n'ai etudie, je ne sais que les sciences et les choses qui touchent a
l'art de la guerre. A quoi est bon dans la vie civile un soldat qui n'a
plus son sabre en main?

Mais chose plus grave encore, ou tout au moins plus douloureuse pour
le moment, que dira Clotilde d'une pareille determination? Comment me
recevra le general Martory, si je me presente devant lui en paletot et
non plus en veste d'uniforme?

Bien que des paroles precises n'aient point ete echangees entre nous a
ce sujet, il est certain que si Clotilde devient ma femme un jour, c'est
l'officier qu'elle acceptera, le colonel et le general futur, et non
le comte de Saint-Neree, qui n'a d'autre patrimoine que son blason.
Clotilde est un esprit pratique et positif qui ne se laissera pas
prendre a des chimeres ou a des esperances. D'ailleurs, quelles
esperances aurais-je a lui presenter? Comtesse, la belle affaire par le
temps qui court, la belle dot et la riche position!

Lorsque de pareilles pensees s'agitent dans l'esprit, le temps passe
vite. J'arrivai a Tonnerre sans m'etre pour ainsi dire apercu du voyage.
Mais la, un compagnon de route m'arracha a mes reflexions pour me
rejeter dans la realite. Il arrivait de Clamecy, et il me raconta que
cette ville etait en pleine insurrection, que les paysans s'etaient
leves dans la Nievre et dans l'Yonne, et que la guerre civile avait
commence.

Ce compagnon de route appartenait a l'espece des trembleurs, et, emporte
par ses craintes, il me representa cette insurrection comme formidable.

La province n'acceptait donc pas le coup d'Etat avec l'enthousiasme
unanime que constataient les journaux. Que se passait-il a Marseille?

A Macon, j'entendis dire aussi que la resistance s'organisait dans le
departement, et que des insurrections avaient eclate a Cluny et dans les
communes rurales.

A Lyon, je trouvai la ville parfaitement calme; mais a mesure que je
descendis vers le Midi, les bruits d'insurrection devinrent plus forts.
On arretait notre diligence pour nous demander des nouvelles de Paris,
et a nos renseignements on repondait par d'autres renseignements sur
l'etat du pays.

Les environs de Valence etaient dans une extreme agitation, et nous
depassames sur la route un detachement compose d'infanterie et
d'artillerie qui, nous dit-on, se rendait a Privas, menace par des
bandes nombreuses qui occupaient une grande partie du departement.

A un certain moment ou nous longions le Rhone, nous entendimes une
fusillade assez vive sur la rive opposee, a laquelle succeda la
_Marseillaise_, chantee par trois ou quatre cents voix.

Dans certain village, c'etait l'insurrection qui etait devenue
l'autorite, on montait la garde comme dans une place de guerre, et l'on
fondait des balles devant les corps de garde.

A Loriol, on nous dit que les troupes avaient ete battues a Crest; dans
le lointain, nous entendimes sonner le tocsin, qui se repondait de
clochers en clochers.

Nous etions en pleine insurrection, et en arrivant dans un gros village,
nous tombames au milieu d'une bande de plus de deux mille paysans qui
campaient dans les rues et sur la place principale. Dans cette foule
bigarree, il y avait des redingotes et des blouses, des sabots et des
souliers; l'armement etait aussi des plus varies: des fusils de chasse,
des faux, des fourches, des gaules terminees par des baionnettes.
C'etait l'heure du diner; des tables etaient dressees, et je dois dire
qu'elles ne ressemblaient pas a celles qui m'avaient si douloureusement
emu le 4 decembre sur les boulevards de Paris: parmi ces soldats de
l'insurrection, on ne voyait pas un seul homme qui fut ivre ou anime par
la boisson.

On entoura la diligence; on nous regarda, mais on ne nous demanda rien,
si ce n'est des nouvelles de Valence et de l'artillerie.

A Montelimar, notre colonne rejoignit une forte colonne d'infanterie
qui rentrait en ville. Les soldats marchaient en desordre: ils venaient
d'avoir un engagement avec les paysans et ils avaient ete repousses.
Il y avait des blesses qu'on portait sur des civieres et d'autres qui
suivaient difficilement.

Tout cela ne confirmait pas l'enthousiasme des depeches officielles et
ressemblait meme terriblement a une levee en masse.

Aussi a chaque pas en avant, je me repetais ma question avec une anxiete
toujours croissante: que se passe-t-il a Marseille? Comme toujours
en pareilles circonstances, les nouvelles que nous obtenions etaient
contradictoires; selon les uns, Marseille et la Provence etaient calmes;
selon les autres, au contraire, l'insurrection y etait maitresse des
campagnes et d'un grand nombre de villes.

Mais a mesure que nous avancames ces nouvelles se preciserent: Marseille
n'avait pas bouge, et le departement du Var seul s'etait insurge.

A Aix, deux voyageurs monterent dans la diligence et purent me raconter
ce que je desirais si vivement apprendre. Tous deux habitaient
Marseille: l'un etait un ancien magistrat destitue en 1848 et inscrit,
depuis cette epoque, au tableau de l'ordre des avocats; l'autre etait
un riche commercant en grains: un proces les avait appeles a Aix et
ils rentraient chez eux. Je les connaissais l'un et l'autres, et nos
relations avaient ete assez suivies pour qu'une entiere liberte de
parole regnat entre nous.

Mais je ne pus rien obtenir d'eux qu'apres leur avoir fait le recit
de ce qui se passait a Paris. Vingt fois ils m'interrompirent par des
exclamations de colere et d'indignation; l'ancien magistrat protestant
au nom du droit et de la justice, la commercant au nom de la liberte et
de l'humanite.

Ce fut seulement quand je fus arrive au bout de mon recit, qu'ils
m'apprirent comment Marseille avait accueilli le coup d'Etat. Le premier
jour, la population ouvriere s'etait formee en rassemblements menacants
et l'on avait pu croire a une revolution formidable. Mais cette
agitation s'etait bien vite apaisee, et les troupes n'avaient point eu
besoin d'intervenir: elles avaient occupe seulement quelques points
strategiques.

--Ce n'est pas par l'insurrection armee qu'il faut repondre a un pareil
attentat, dit l'ancien magistrat: c'est par des moyens legaux. Nous
avons aux mains une arme plus puissante que les canons et qui renversera
surement Louis-Napoleon: c'est le vote. La France entiere se prononcant
contre lui, il faudra bien qu'il succombe. Il n'y a qu'a faire autour de
lui ce que j'appellerai "la greve des honnetes gens." Abandonne par tout
le monde, il tombera sous le mepris general.

--C'est evident, dit le commercant, et si un seul de mes amis accepte
une place ou une position d'une pareille main, je me fache avec lui,
quand meme ce serait mon frere.

--S'il en etait autrement, ce serait a quitter la societe.

Ces paroles me furent un soulagement; c'etaient la deux honnetes gens,
avec lesquels on etait heureux de se trouver en communion de sentiments.

En arrivant chez moi, on me prevint que le colonel m'attendait; il
m'avait envoye chercher trois fois, et je devais me rendre pres de lui
aussitot mon retour, sans perdre une minute.

Je ne pris pas meme le temps de changer de costume, et, assez inquiet de
cette insistance, je courus chez le colonel.



XXXIII

--Enfin vous voila! s'ecria le colonel en me voyant entrer, c'est
heureux.

--Mais, colonel, mon conge n'expire qu'aujourd'hui, je ne suis pas en
retard.

--Je le sais bien: seulement vous m'aviez ecrit apres la mort de votre
pere que vous partiez aussitot, et je vous attends depuis jeudi.

En quelques mots je lui expliquait les raisons qui m'avaient retenu.

--Sans doute vous avez bien fait, et par ce que vous me dites, je vois
qu'il s'est passe a Paris des choses graves, mais ici aussi nous sommes
dans une situation grave, et j'ai besoin de vous.

--A Marseille?

--Non, dans le Var et dans les Basses-Alpes. A Marseille, Dieu merci, le
danger est passe, mais, dans le Var, les paysans se sont souleves, ils
ont forme des bandes nombreuses qui saccagent le pays. Les troupes
de Toulon et de Draguignan ne sont pas en force pour les dissiper
rapidement; on nous demande des renforts, et comme maintenant nous
pouvons, sans compromettre la securite de Marseille, detacher quelques
hommes, il faut que vous partiez pour le Var.

--Mais je suis mort de fatigue, mon colonel.

--Comment c'est vous, capitaine, qui parlez de fatigue au moment de
monter a cheval?

Il me regarda avec surprise et je baissai les yeux, mal a l'aise et
confus.

--Vous avez raison d'etre etonne de ma reponse, dis-je enfin, car elle
n'est pas sincere. Vous avez toujours ete plein d'indulgence et de bonte
pour moi, colonel, et j'ai pour vous une profonde estime; permettez-moi
de m'expliquer en toute franchise et de vous parler non comme a un
colonel, mais comme a un pere.

--Je vous ecoute, mon ami.

--Comment voulez-vous que j'accepte le commandement d'un detachement qui
doit agir contre des hommes dont j'approuve les idees et la conduite?

--Vous, Saint-Neree, vous approuvez ces paysans qui organisent la
jacquerie?

--Ce n'est pas la jacquerie que j'approuve, c'est la resistance au coup
d'Etat, c'est la defense du droit et de la liberte; je ne peux donc pas
sabrer ceux qui levent ce drapeau: derriere la premiere barricade qui a
ete elevee, j'ai failli prendre un fusil pour la defense, et c'est le
hasard bien plus que la volonte qui m'en a empeche.

Le colonel etait assis devant son bureau; il se leva, et arpentant le
salon a grands pas, les bras croises:

--Ceux qui nous ont mis dans cette situation sont bien coupables!
s'ecria-t-il.

--Si vous pensez ainsi, Colonel, comment me demandez-vous de prendre
parti pour eux?

--Eh! ce n'est pas du president seulement que je parle, c'est aussi de
l'Assemblee, c'est de tout le monde, de celui-ci et de ceux-la. Pourquoi
l'Assemblee, par ses petites intrigues, ses rivalites de parti et son
impuissance nous a-t-elle amenes a avoir besoin d'un sauveur? Les
sauveurs sont toujours prets, ils surgissent de n'importe ou, ils
agissent, et a un certain moment, par la faute d'adversaires aveugles,
ils s'imposent irresistiblement. Voila notre situation, le sauveur s'est
presente et comme par suite des circonstances, on ne pouvait prendre
parti contre lui qu'en se jetant dans la guerre civile, on n'a point ose
le faire.

--Ces paysans l'osent; ils ne raisonnent point avec subtilite, ils
agissent suivant les simples lois de la conscience.

--Vous croyez que c'est la conscience qui commande de prendre des otages
pour les fusiller, de piller les caisses publiques, de saccager, de
bruler les proprietes privees. Eh bien, ma conscience de soldat me
commande, a moi, d'empecher ce desordre; mon devoir est trace, et je ne
m'en ecarterai pas; sans prendre parti pour celui-ci ou celui-la, je
crois que je dois me servir du sabre que j'ai a la main pour maintenir
l'ordre public. Et c'est ce que je vous demande de faire.

--Ces paysans ont-ils fusille, pille et brule, et ne les accuse-t-on pas
de ces crimes, comme on a accuse les bourgeois de Paris d'avoir tire sur
l'armee?

--Je ne sais pas ce qui s'est passe a Paris et j'aime mieux ne pas le
savoir. Je ne sais qu'une chose; je suis requis de faire respecter la
tranquillite, et la liberte, la vie des citoyens, et j'obeis. Quant a
la politique, ce n'est pas mon affaire, et le pays peut tres-bien la
decider sans prendre les armes. Il est appele a se prononcer par oui
et par non sur ce coup d'Etat; qu'il se prononce et j'obeirai a son
verdict. Voila le role du soldat tel que je le comprends dans ce moment
difficile, et je vous demande, je vous supplie, mon cher Saint-Neree, de
le comprendre comme moi.

Il vint a moi et me prit la main.

--Vous m'avez dit que vous m'estimiez?

--De tout mon coeur, colonel.

--Vous me croyez donc incapable de vous tromper, n'est-ce pas, et de
vous entrainer dans une mauvaise action!

--Oh! colonel.

--Eh bien! faites ce que je vous demande. Je ne vous commande pas de
vous mettre a la tete du detachement qui est pret a partir, je vous le
demande et vous prie de ne pas me refuser. C'est pour moi, c'est pour
l'honneur de mon regiment.

Il approcha sa chaise et s'asseyant pres de moi:

--Vous m'avez parle en toute franchise, dit-il a mi-voix, je veux vous
parler de meme. Si vous ne prenez pas le commandement de ce detachement,
il revient de droit a Mazurier, et je ne voudrais pas que ce fut
Mazurier qui fut a la tete de mes hommes dans ces circonstances. Je veux
un homme calme, raisonnable, qui ne se laisse pas entrainer; car ce
n'est pas la guerre que je veux que vous fassiez, c'est l'ordre que
je veux que vous retablissiez. Je crains que Mazurier n'ait pas ces
qualites de moderation et de prudence.

Mazurier a parmi nous une detestable reputation: repousse par tout le
monde, n'ayant pas un ami ou un camarade, deteste des soldats, c'est un
officier dangereux. Republicain feroce en 1848, il est, depuis un an,
bonapartiste enrage.

A l'idee qu'il pouvait diriger mes hommes dans cette guerre civile,
j'eus peur et compris combien devaient etre vives les apprehensions du
colonel. Mazurier voudrait faire du zele et sabrerait tout ce qui se
trouverait devant lui, hommes, femmes, enfants.

--Maintenant, continua le colonel, vous comprenez n'est-ce pas, que j'ai
besoin de vous. Je ne peux pas refuser mes hommes et, d'un autre cote,
oblige de rester a Marseille, je ne peux pas les commander moi-meme.
Vous voyez, mon cher capitaine, que c'est l'honneur de notre regiment
qui est engage.

Je restai assez longtemps sans repondre, profondement trouble par la
lutte douloureuse qui se livrait en moi.

--Eh bien! vous ne me repondez pas. A quoi pensez-vous donc?

--A me mettre la devant votre bureau, mon colonel, et a vous ecrire ma
demission.

--Votre demission! Perdez-vous la tete, capitaine?

--Malheureusement non, car je ne souffrirais plus.

--Votre demission, vous qui serez chef d'escadron avant deux ans; vous
qui etes estime de vos chefs; votre demission en face de l'avenir qui
s'ouvre devant vous, ce serait de la folie. Vous n'aimez donc plus
l'armee?

--Helas! l'armee n'est plus pour moi, aujourd'hui, ce qu'elle etait
hier.

--Il fallait rester a Paris alors, et laisser passer les evenements.

--Non; car c'eut ete une lachete de conscience; jamais je ne me mettrai
a l'abri d'une responsabilite en me cachant. Et c'est pour cela que
j'avais si grande hate de revenir. Je prevoyais que j'aurais une lutte
terrible a soutenir, mais je ne prevoyais pas ce qui arrive.

--Et, qu'esperiez-vous donc? Pensiez-vous que, seul dans toute l'armee,
mon regiment se revolterait contre les ordres qu'il recevait?

--Ne me demandez pas ce que je pensais ni ce que j'esperais, colonel: je
serais aussi embarrasse pour l'expliquer que mal a l'aise pour vous
le dire. Mais enfin je ne pensais pas etre oblige de commander le feu
contre des gens qui ont pour eux le droit et l'honneur.

--Et qui parle de commander le feu? s'ecria le colonel, puisque c'est la
precisement ce que je vous demande de ne pas faire. Je sais tres-bien
que parmi ceux que nous sommes exposes a trouver devant nous il y en a
qui sont excites par ces idees de droit et d'honneur dont vous parlez;
mais combien d'autres, au contraire, obeissent a leurs mauvais
instincts, au meurtre, au vol, au pillage? Tout ce monde, bons et
mauvais, doit rentrer dans l'ordre. Mais, dans cette action repressive,
il ne faut pas que les bons et les mauvais soient confondus; en un mot,
il ne faut pas sabrer a tort et a travers. C'est une mission de justice
et d'humanite que je vous confie; parce que de tous mes officiers vous
etes celui que je juge le plus apte a la remplir. Je suis surpris, je
suis peine que vous ne me compreniez pas. Allons, capitaine; allons, mon
enfant.

Mes hesitations et mes scrupules flechirent enfin.

--Je vous obeis: quand faut-il partir?

Il regarda la pendule.

--Dans une heure.

D'ordinaire je ne suis pas irresolu, et quand je me suis prononce, je
ne reviens pas sur ma determination. Mais en descendant l'escalier du
colonel, je m'arretai plus d'une fois, hesitant si je ne remonterais pas
pour signer ma demission. Oui, je pouvais empecher bien des crimes en
commandant le detachement qu'on me confiait, cela etait certain; mais
la question d'humanite devait-elle passer avant la question de justice!
Approuvant, au fond du coeur, ceux qui s'etaient souleves, m'etait-il
permis de paraitre les combattre? Si peu que je fusse, avais-je le droit
d'apporter mon concours a une oeuvre de repression que je blamais?
N'etait-ce point ainsi que se formaient des forces morales qui
entrainaient les faibles et noyaient les forts dans un deluge?

Tout ce qu'on peut se dire en pareille circonstance, je me le dis.
Longtemps je plaidai le pour et le contre. Puis enfin, l'esprit trouble
bien plus que convaincu, le coeur desole, je me decidai a obeir.

Mais, avant de quitter Marseille, je voulus faire savoir a Clotilde que
j'etais revenu pres d'elle. J'entrai chez un libraire et j'achetai un
volume, dans les pages duquel je glissai le billet suivant:

"J'esperais vous voir demain, chere Clotilde; mais a peine descendu de
diligence, on m'envoie dans le Var et dans les Basses-Alpes contre les
paysans insurges. Il me faut partir. Je n'ai que le temps de vous ecrire
ces quelques mots pour vous demander de penser un peu a moi et pour vous
dire que je vous aime. Je ne sais ce que l'avenir nous reserve, mais
je vous assure en ce moment que, quoi qu'il arrive, je vous adorerai
toujours. Quand nous nous reverrons, je vous expliquerai le sens des
tristes pressentiments qui m'ecrasent. Sachez seulement que je suis
cruellement malheureux, et que ma seule esperance est en vous, en votre
bonte, en votre tendresse."

Je portai le volume bien enveloppe et cachete a la voiture de Cassis,
puis je me hatai d'aller endosser mon uniforme. A l'heure convenue je
montais a cheval et partais de Marseille a la tete de mon detachement.

La route que nous primes etait celle que j'avais parcourue quelques mois
auparavant avec Clotilde, quand j'etais revenu pres d'elle de Marseille
a Cassis.

Combien j'etais loin de ce moment heureux! combien mes idees tristes et
inquietes etaient differentes de celles qui m'egayaient alors l'esprit
et m'echauffaient le coeur!

J'aimais cependant, et je me sentais aime; mais qu'allait-il advenir de
notre amour?

Si je n'avais pas aime Clotilde, si je n'avais pas craint de la perdre,
aurais-je accepte ce commandement?

Le premier pas dans la faiblesse et la lachete etait fait, ou
m'arreterais-je maintenant? Qui l'emporterait en moi: le coeur ou la
conscience?



XXXIV

Nous nous dirigions sur Brignoles, qui, disaient les rapports, etait en
pleine insurrection, ainsi que les villages environnants, Saint-Maximin,
Barjols, Seillon, Bras, Ollieres.

Mais tant que nous restions dans le departement des Bouches-du-Rhone,
nous etions en pays tranquille, c'etait seulement aux confins du Var que
l'agitation avait degenere en resistance ouverte.

Un peu avant d'arriver aux montagnes qui forment le massif de la
Sainte-Baume je fis faire halte a mes hommes et je crus devoir leur
adresser un petit discours.

Je ne veux point le rapporter ici, attendu qu'il n'avait aucune des
qualites exigees par les Professeurs de rhetorique: pas d'exorde pour
eveiller l'attention des soldats, pas d'exposition, pas de confirmation
pour prouver les faits avances, pas de refutation, pas de peroraison. En
quelques mots je disais a mes hommes que nous n'etions plus en Afrique
et que ceux qui allaient se trouver devant nous n'etaient point des
Arabes qu'il fallait sabrer, mais des compatriotes qu'il fallait
menager.

En parlant, j'avais les yeux fixes sur Mazurier. Je le vis faire la
grimace, cela m'obligea a insister. Je leur dis donc tout ce que je crus
de nature a les emouvoir; puis, comme les verites generales ont
beaucoup moins d'influence sur des esprits primitifs que des verites
particulieres et personnelles, l'idee me vint de leur demander si parmi
eux il ne s'en trouvait point qui fussent de ce pays.

--Moi, dit un brigadier nomme Brussanes, je suis ne a Cotignac, ou j'ai
ma famille.

--Eh bien! mes enfants, pensez toujours que l'homme que vous aurez en
face de vous peut etre le pere, le frere de votre camarade Brussanes, et
cela retiendra, j'en suis certain, les mains trop promptes. Nous sommes
en France, et tous nous sommes Francais, soldats aussi bien que paysans.

On se remit en marche, et Mazurier tacha d'engager avec moi une
conversation plus intime que celles que nous avions ordinairement
ensemble. Au lieu de le tenir a distance comme j'en avais l'habitude, je
le laissai venir.

--C'est une promenade militaire que nous entreprenons, dit-il.

--Je l'espere.

--Alors une troupe de missionnaires pour precher la paix dans chaque
village, eut mieux valu qu'une troupe de cavaliers.

--C'est mon avis, mais comme on n'avait pas de missionnaires sous la
main, on a pris des cavaliers; c'est a celui qui commande ces cavaliers
d'en faire des missionnaires, et je vous donne ma parole que cela se
fera.

--Il est plus difficile de faire rester les sabres dans le fourreau que
de les faire sortir.

--Peut-etre, mais quand les officiers le veulent, ils peuvent retenir
leurs hommes, et je compte sur vous.

Mazurier me fit toutes les protestations que je pouvais desirer. Dans la
bouche d'un autre, elles m'eussent convaincu; dans la sienne, elles
ne pouvaient me rassurer. J'etais presque certain que mes hommes me
comprendraient et m'obeiraient; depuis six ans, nous avions vecu de la
meme vie, nous avions partage les memes privations, les memes fatigues,
les memes dangers, et j'avais sur eux quelque chose de plus que
l'autorite d'un chef. Mais ce quelque chose n'avait de valeur que si
j'etais soutenu par tous ceux qui m'entouraient, et un mot de Mazurier
dit a propos pouvait tres-bien briser mon influence; une plaisanterie,
un geste meme suffisaient pour cela. Ce fut une inquietude nouvelle qui
s'ajouta a toutes celles qui me tourmentaient deja.

C'etait aux confins des Bouches-du-Rhone et du Var que nous devions
trouver l'insurrection, et l'on m'avait signale Saint-Zacharie comme le
premier village dangereux.

En approchant de ce village, bati dans les gorges de l'Huveaune,
au milieu d'une contree boisee et accidentee ou tout est obstacles
naturels, je craignis une resistance serieuse, qui eut singulierement
compromis l'attitude que je voulais garder. Cinquante paysans resolus
embusques dans les bois et dans les rochers pouvaient nous arreter en
nous faisant le plus grand mal. Comment alors retenir mes hommes et les
empecher de sabrer s'ils voyaient leurs camarades frappes aupres d'eux?

Pour prevenir ce danger, je m'avancai seul avec un trompette, le sabre
au fourreau, decide a essayer sur les paysans la conciliation que
j'avais vu les representants tenter a Paris sur les soldats; les moyens
et les roles etaient renverses, mais le but etait le meme, empecher le
sang de couler.

Mais je n'eus point de harangue a adresser aux paysans: en apprenant le
passage des troupes, le village, qui s'etait insurge depuis trois ou
quatre jours, s'etait immediatement calme; les hommes resolus s'etaient
replies sur Brignoles, ou ils avaient du rejoindre le gros de
l'insurrection, les autres avaient mis bas les armes et, sur le pas de
leurs portes, ils nous regardaient tranquillement defiler. On ne nous
faisait pas cortege, mais on ne nous adressait ni injures, ni mauvais
regards.

Ce premier resultat me donna bonne esperance, et je commencai a croire
qu'un simple deploiement de forces suffirait pour retablir partout
le calme. Si on ne nous avait pas arretes dans les gorges de
Saint-Zacharie, ou la resistance etait si facile, c'est qu'on ne voulait
pas ou qu'on ne pouvait pas resister.

A mesure que nous avancames, je me confirmai dans cette esperance; nulle
part nous ne trouvions de resistance; on nous disait, il est vrai, que
les hommes valides se retiraient devant nous dans les montagnes au dela
de Brignoles, mais il fallait faire la part de l'exageration dans ces
renseignements qui nous etaient apportes par des trembleurs ou par
des adversaires que la passion politique entrainait: Brignoles etait
barricade, dix mille insurges occupaient la ville, les maisons etaient
crenelees, le pont etait mine, enfin tout ce que l'imagination affolee
par la terreur peut inventer.

En realite, il n'y eut pas plus de resistance dans cette ville qu'il n'y
en avait eu dans les villages qui s'etaient deja rencontres sur notre
chemin: pas la plus petite barricade, pas la moindre maison crenelee,
pas un insurge arme d'un fusil.

Cependant tous ces bruits reposaient sur un certain fondement: ainsi,
on avait voulu se defendre; on avait propose de barricader la ville, on
avait parle de miner le pont; mais rien de tout cela ne s'etait realise,
et, a notre approche, ceux qui avaient voulu resister s'etaient retires
du cote de Draguignan.

Cette perpetuelle retraite des insurges, rassurante pour le moment,
etait inquietante pour un avenir prochain: tous ces hommes qui
reculaient devant nous, a mesure que nous avancions, finiraient par
s'arreter lorsqu'ils se trouveraient en force, et alors un choc se
produirait.

Ce qui donnait a cette situation une gravite imminente, c'etait la
position des troupes qui operaient contre les insurges. Mon petit
detachement n'etait pas seul a les poursuivre: au nord, ils etaient
menaces par le colonel de Sercey, qui avait sous ses ordres de
l'infanterie et de l'artillerie; au sud, ils l'etaient par une forte
colonne partie de Toulon. Qu'arriverait-il lorsqu'ils seraient
enveloppes? Mettraient-ils bas les armes? Soutiendraient-ils la lutte?

Ainsi ce qui avait ete tout d'abord pour moi un motif d'esperance
devenait maintenant un danger, car ce n'etait plus de desarmer
successivement quelques villages isoles qu'il s'agissait, c'etait d'une
rencontre, d'une bataille.

Les nouvelles qui nous parvenaient de l'insurrection nous la
representaient comme formidable; elle occupait presque tout le pays qui
s'etend de la chaine des Maures a la Durance; son armee, disait-on,
etait forte de plus de six mille hommes, et ces hommes etaient
redoutables; pour la plupart c'etaient des bucherons, des charbonniers,
des ouvriers en liege, habitues a la rude vie des forets, et qui
n'avaient peur de rien, ni de la fatigue, ni des privations, ni des
dangers; a leur tete marchait une jeune et belle femme qui, coiffee du
bonnet phrygien, portait le drapeau rouge.

Ce n'etaient pas la des paysans timides que la vue d'un escadron
s'avancant au galop devait disperser sans resistance.

A en croire ces nouvelles, ils etaient deja organises militairement;
les bandes s'etaient formees par cantons, et elles avaient choisi des
officiers; l'une etait commandee par un chirurgien de marine, les autres
l'etaient par des gens resolus; un certain ordre regnait parmi tous ces
hommes, qui ne se rendaient nullement coupables de pillages, d'incendies
et d'assassinats, comme on l'avait dit.

La seule accusation serieuse qu'on formulat contre eux etait de prendre
des otages dans chaque ville et chaque village qu'ils traversaient et de
les emmener prisonniers. Pour moi, c'etait la un crime qui me placait
a leur egard dans une situation toute differente de celle que j'aurais
voulu garder.

Si d'un cote je voyais en eux des gens convaincus de leur droit et se
soulevant pour le defendre, ce qui dans les conditions ou nous nous
trouvions etait pour le moins excusable, d'un autre cote j'etais indigne
de la faute criminelle qu'ils commettaient. En s'insurgeant, ils avaient
la justice pour eux; pourquoi compromettaient-ils leur cause et la
deshonoraient-ils par cette lachete?

Le soir qui suivit notre entree a Brignoles, je sentis mieux que par le
raisonnement, combien etait grave cette question des otages et combien
terrible elle pouvait devenir pour les insurges.

Nous etions arrives dans un gros village ou nous devions passer la
nuit, et j'avais ete chercher gite au chateau avec Mazurier et quelques
hommes.

Ce chateau etait en desarroi, et ses proprietaires etaient dans la
desolation: une bande d'insurges etait venue le matin arreter le chef
de la famille, qui n'avait commis d'autre crime que celui d'etre
legitimiste, et l'avait emmene comme otage. On ne lui avait point
fait violence, et comme il souffrait de douleurs qui l'empechaient de
marcher, on lui avait permis de monter en voiture, mais enfin on l'avait
emmene sans vouloir rien entendre.

Lorsque nous arrivames, sa femme et ses enfants, deux fils de
vingt-trois a vingt-cinq ans, nous accueillirent comme des liberateurs;
il n'eut pas ete tard, je me serais mis immediatement a la poursuite
de cette bande, mais la nuit etait tombee depuis longtemps deja, nos
chevaux etaient morts de fatigue, et nous ne pouvions nous engager a
l'aventure dans ce pays accidente. Ce fut ce que je tachai de faire
comprendre a cette malheureuse famille, et je lui promis de partir le
lendemain matin aussitot que possible.

Je donnai les ordres en consequence, et le lendemain, avant le jour, je
fus pret a monter a cheval. En arrivant dans la cour du chateau, je
fus surpris d'apercevoir cinq chevaux de selle aupres des notres. Je
demandais a un domestique a qui ils etaient destines, lorsque je vis
paraitre les deux fils suivis de trois autres jeunes gens. Tous les
cinq etaient armes. Ils portaient un fusil a deux coups suspendu en
bandouliere et a la ceinture un couteau de chasse.

--Monsieur le capitaine, me dit l'aine des fils, nous vous demandons la
permission de vous accompagner et de vous servir de guides. Quand nous
rencontrerons l'ennemi, vous verrez que mes amis, mon frere et moi
nous sommes dignes de marcher avec vos soldats. Nous ne serons pas les
derniers a la charge.

Je restai pendant quelques secondes cruellement embarrasse; la demande
de ces jeunes gens avait par malheur de puissantes raisons a faire
valoir: c'etait a la delivrance de leur pere qu'ils voulaient marcher;
c'etait leur pere qu'ils voulaient venger.

Ce fut precisement ce cote personnel de la question qui me fit refuser
leur concours: ils mettraient une ardeur trop vive dans la poursuite,
une haine trop legitime dans la lutte, et ils pourraient entrainer mes
soldats a des represailles que je voudrais eviter.

Je repoussai donc leur demande; il me fallut discuter, disputer presque,
mais je tins bon.

--Je ne veux que l'un de vous, messieurs, dis-je en montant a cheval, et
encore celui qui viendra doit-il laisser ses armes ici; c'est un guide
que j'accepte, et non un soldat.

A quelques propos de mes hommes que je saisis par bribes, je vis qu'ils
ne me comprenaient point et qu'ils me blamaient.



XXXV

Tous ceux qui ont fait campagne savent combien il est difficile de
rejoindre une troupe ennemie, lorsqu'on n'a pour se diriger que les
renseignements qu'on peut obtenir des paysans; celui-ci a vu qu'ils
allaient au nord, celui-la a vu qu'ils allaient au sud, un troisieme a
entendu dire qu'ils etaient passes par l'ouest, un quatrieme est certain
qu'ils n'ont ete ni au nord, ni au sud, ni a l'ouest, attendu qu'ils
n'ont pas paru dans le pays.

Ce fut ce qui m'arriva lorsque je me mis a la poursuite de la bande qui
avait emmene comme otage le proprietaire du chateau dans lequel nous
avions passe la nuit, et jamais, en si peu de temps, on n'a pu, je
crois, recueillir plus de renseignements contradictoires; dans un
village, c'etait l'exces de zele qui nous trompait, dans un autre,
c'etait la malveillance qui nous egarait; de maison en maison, les
indications variaient comme les opinions et les sentiments: ici, nous
etions des bourreaux, la des sauveurs.

Cependant, au milieu de cette confusion, se detachaient deux faits
principaux; nous etions sur le point de joindre les bandes qui s'etaient
reunies et cherchaient une bonne position pour resister; les autres
troupes envoyees entre elles commencaient a approcher: la lutte devenait
donc a chaque pas de plus en plus menacante; un hasard pouvait l'engager
d'un moment a l'autre.

Ce qu'il y avait de particulierement grave pour moi dans cette
situation, c'etait l'esprit de mes hommes qui, depuis Marseille, avait
completement change: en entrant dans le Var, j'etais sur que les sabres
ne sortiraient pas du fourreau sans mon ordre; maintenant des indices
certains me prouvaient qu'on n'attendrait pas cet ordre pour agir, et
que peut-etre meme on ne m'ecouterait pas. A la fievre de la poursuite,
toujours entrainante pour les esprits les plus calmes et les plus
pacifiques, s'etaient jointes les excitations passionnees des
populations au milieu desquelles nous nous trouvions: "Tuez-les, sabrez
tout, pas de prisonniers;" et tous ces mauvais conseils de gens qui,
apres avoir perdu la tete dans la peur, perdent la raison lorsqu'ils
sont rassures.

Quand nous paraissions dans une ville ou dans un village, la partie de
la population hostile a l'insurrection, qui s'etait prudemment condamnee
au calme ou cachee dans ses caves, reprenait courage, ou s'armait, ou se
formait en compagnie de gardes nationaux pour marcher derriere nous, et
l'esprit qui animait ces volontaires de la derniere heure n'etait point
la moderation et la justice; on etait d'autant plus exalte qu'on
avait ete plus timide; on voulait se venger de sa peur. Mes hommes
naturellement subissaient le contre-coup de cette exaltation; on les
attirait, on les entrainait, on les faisait boire, et je ne les avais
plus dans la main; apres avoir ecoute toutes les histoires plus ou moins
exagerees qu'on leur racontait, echange des poignees de main avec les
trembleurs, entendu les applaudissements des uns, les vociferations des
autres, ils en etaient arrives a croire qu'ils marchaient contre des
bandits coupables de tous les crimes.

Comment les retenir et les moderer? Je commencai alors a regretter
d'avoir accepte le commandement que le colonel m'avait impose, car je ne
pourrais pas assurement me renfermer dans le role que je m'etais trace;
au moment de la rencontre, je ne commanderais pas a mes hommes, mais je
serais entraine par eux, et jusqu'ou n'iraient-ils pas?

Mes hesitations, mes irresolutions, mes remords me reprirent: je
n'aurais pas du ceder aux prieres du colonel, et plutot que de me lancer
dans une expedition que je reprouvais, j'aurais mieux fait de persister
dans ma demission.

Mazurier, comme s'il lisait ce qui se passait en moi, semblait prendre a
coeur d'irriter mes craintes.

--Il sera bien difficile de moderer nos hommes, me disait-il a chaque
instant.

Et alors il me donnait le conseil de leur parler, et de recommencer ma
harangue de Saint-Zacharie. Mais le moment favorable aux bonnes paroles
etait passe, je ne voulais pas me faire rire au nez et compromettre mon
autorite dans une maladresse: il me fallait au moins conserver sur mes
hommes l'influence du respect et de l'estime.

Tant que je serais seul maitre de mon detachement, j'avais l'esperance
de conserver une partie de cette influence et, en fin de compte,
d'imposer toujours ma direction a mes hommes; s'ils n'obeissaient point
a la persuasion, ils obeiraient au moins a la discipline; mais le moment
arrivait ou j'allais devoir agir de concert avec les autres troupes qui
cernaient les insurges dans un cercle concentrique, et alors j'aurais a
obeir a une autre inspiration, a une autre volonte que la mienne.

Quelle serait cette inspiration? quel serait l'esprit des officiers
avec lesquels j'allais operer? quels seraient les sentiments de leurs
troupes? sous les ordres de quel general, de quel colonel le hasard
allait-il me placer? aux requisitions de quel prefet me faudrait-il
obeir?

Toutes ces questions venaient compliquer les dangers de ma situation.

Mais ce qui les aggrava d'une facon plus facheuse encore, ce fut une
nouvelle que m'apprit le maire d'un village dans lequel nous arrivames.

Aussitot qu'il nous vit paraitre, il accourut au-devant de moi pour
me prevenir que nous devions nous arreter dans sa commune, afin de
concerter notre mouvement avec les troupes qui occupaient les communes
environnantes; les differentes bandes s'etaient reunies en un seul
corps, et apres s'etre successivement emparees de Luc, de Vidauban, de
Lorgues et de Salernes, elles marchaient sur Draguignan. Le moment etait
venu de les attaquer; les troupes se concentraient; ordre etait donne
d'arreter les divers detachements de maniere a agir avec ensemble, et il
me communiqua cet ordre, qui etait signe "de Solignac."

De Solignac! Je regardai attentivement la signature; mais l'erreur
n'etait pas possible, les lettres etaient formees avec une nettete
remarquable.

Quel pouvait etre ce Solignac? J'interrogeai le maire pour savoir quel
etait le prefet du departement; il me repondit qu'il y en avait deux: un
ancien, M. de Romand, un nouveau, M. Pastoureau.

--Et ce M. de Solignac?

--Je ne sais pas; je crois que c'est un commissaire extraordinaire; au
reste, vous allez le voir bientot; il a passe par ici il y a deux heures
avec une escorte de gendarmes, et il doit revenir.

Il n'y avait qu'a attendre; j'ordonnai la halte, et je fis reposer mes
hommes et mes chevaux.

Ce Solignac etait-il l'ami du general Martory? Cela etait bien probable;
le signalement que me donnait le maire se rapportait a mon personnage,
et le devouement de celui-ci a la cause napoleonienne avait du en
faire un commissaire extraordinaire dans un departement insurge; cela
convenait au role qu'il jouait depuis six mois dans le Midi et le
completait; il n'avait point de position officielle, afin de pouvoir en
prendre une officieuse partout ou besoin serait.

Comme j'agitais ces questions avec un certain effroi, car il ne me
convenait point d'etre place sous la direction de M. de Solignac,--au
moins du Solignac que je connaissais fanatique et implacable,--on
m'amena un paysan qu'on venait d'arreter.

La foule l'accompagnait en vociferant, et ce n'etait pas trop de six
soldats pour le proteger; on criait: "A mort!" et on lui jetait des
pierres.

C'etait un vieux bucheron aux traits fatigues, mais a l'attitude calme
et resolue; il etait vetu d'une blouse bleue, et l'un de mes soldats
portait un mauvais sabre rouille qu'on avait saisi sur lui.

Je demandai quel etait son crime; on me repondit qu'on l'avait arrete au
moment ou il se sauvait pour rejoindre les insurges.

La foule l'avait suivi et nous entourait en continuant de crier: "A
mort! a mort!" Des femmes et des enfants montraient le poing au vieux
bucheron qui, sans s'emouvoir de tout ce tapage, les regardait avec
placidite.

Je le fis entrer dans la salle de la mairie pour l'interroger et je
fis entrer aussi les gens qui l'avaient arrete, car il me paraissait
impossible que l'exasperation de la foule n'eut pas un motif plus
serieux. On nous pressait tellement que je fus oblige de placer des
sentinelles a la porte la sabre en main.

Je me fis d'abord raconter ce qui s'etait passe par les temoins ou les
acteurs de l'arrestation, et l'on me raconta ce qu'on m'avait deja dit:
ce vieux bonhomme, au lieu d'entrer dans le village, avait pris par les
champs, on l'avait vu courir et se cacher derriere les oliviers quand il
se croyait apercu; on s'etait mis a sa poursuite: on l'avait atteint,
arrete, et l'on avait trouve ce sabre qu'il cachait sous sa blouse.

--C'est vrai ce qu'on raconte la? dis-je au bucheron.

--Oui.

--D'ou etes-vous?

--De Salernes.

--Ou allez-vous?

--Je vas a Aups, rejoindre ceux qui veulent defendre la Republique.

A cet aveu sincere, il y eut parmi les temoins un mouvement
d'indignation.

--C'est mon droit, pour sur.

--Si vous croyez etre dans votre droit, pourquoi vous etes-vous cache
et sauve? pourquoi, au lieu de traverser ce village, avez-vous pris les
champs?

--Parce que ceux d'ici ne sont pas dans les memes idees que ceux
de Salernes, et qu'on s'en veut de pays a pays. S'ils m'avaient vu
traverser leur rue, comme ils avaient des cavaliers avec eux qui leur
donnaient du coeur, ils m'auraient arrete, et je voulais rejoindre les
amis.

--Cela n'est pas vrai, dit un temoin en interrompant, les gens de
Salernes sont partis depuis hier, et si celui-la etait de Salernes, il
serait parti avec eux; il n'aurait pas attendu aujourd'hui: c'est un
incendiaire qui venait pour nous bruler.

Sans se facher, le bucheron haussa les epaules, et se tourna vers moi
apres avoir regarde son accusateur avec mepris.

--Si je ne suis pas parti hier avec les autres, dit-il, c'est que
j'etais dans la montagne a travailler. Quand on a appris la revolution
de Paris chez nous, tout le monde a ete heureux; on a cru que c'etait
pour etablir veritablement la Republique, la vraie, celle de tout le
monde, et comme a Salernes il n'y a que des republicains, on a ete
heureux, on a danse une farandole. Le lendemain matin je suis parti
pour la montagne ou je suis reste trois jours. Pendant ce temps-la on a
compris qu'on s'etait trompe; les gens de la Garde-Freynet sont arrives,
et puis d'autres, on s'est leve, et quand je suis redescendu a la
maison, j'ai trouve tout le monde parti, alors je suis parti aussi pour
les rejoindre.

Les cris du dehors continuaient; ne voulant pas exasperer cette
exaltation meridionale, je donnai l'ordre d'enfermer mon bucheron dans
la prison de la mairie.

Mais ce n'etait point assez pour satisfaire cette foule affolee; quand
on sut que j'avais fait conduire le bucheron en prison, les cris: "A
mort!" redoublerent. Je ne m'en inquietai point, j'avais une force
suffisante pour faire respecter mes ordres; lorsque je quitterais ce
village, j'emmenerais mon prisonnier.

Il y avait a peine dix minutes que la porte de la prison etait refermee
sur ce pauvre vieux, quand il se fit un grand bruit de chevaux dans la
rue.

C'etait M. de Solignac qui arrivait au galop, suivi de quelques
gendarmes,--ce Solignac etait bien le mien, c'est-a-dire celui de
Clotilde et du general.

En m'apercevant, il poussa une exclamation de surprise et vint a moi la
main tendue.

--Comment, mon cher capitaine, c'est vous! Que je suis heureux de vous
voir! Nous allons marcher ensemble.

Puis, apres quelques paroles insignifiantes, il continua:

--Vous avez un prisonnier, m'a-t-on dit, pris les armes a la main;
avez-vous commande le peloton?

--Quel peloton?

--Le peloton pour le fusiller.



XXXVI

Fusiller ce vieux bucheron!

En entendant ces mots, je regardai M. de Solignac; pres de lui se
tenait un autre personnage portant l'habit civil et decore de la Legion
d'honneur qui me fit un signe affirmatif comme pour confirmer et
souligner les paroles de M. de Solignac.

--Et pourquoi voulez-vous qu'on fusille ce bonhomme?

--Comment a-t-il ete arrete?

Je racontai son arrestation.

--Ainsi, de votre propre recit, il resulte qu'il se sauvait.

--Parfaitement.

--Il voulait se cacher?

--Sans doute.

--Il le voulait parce qu'il allait rejoindre les insurges; son aveu est
formel.

--Il n'a pas cache son intention.

--Il doit donc etre considere comme etant en etat d'insurrection.

--Je le crois, et c'est ce qui m'a oblige a le maintenir en arrestation;
en meme temps j'ai voulu le soustraire a l'exasperation de cette foule
affolee.

--Ne parlons pas de cela, laissons cette foule de cote, et occupons-nous
seulement de ce bucheron. C'est un insurge, n'est-ce pas?

--Cela n'est pas contestable et lui-meme n'a pas envie de le contester;
il avoue tres-franchement son intention: il a voulu rejoindre ses amis
qui se sont souleves pour defendre le droit et la justice, ou tout au
moins ce qu'ils considerent comme tel.

--Bien; c'est un insurge, vous le reconnaissez et lui-meme le reconnait
aussi. Voila un point d'etabli. Maintenant passons a un autre. Il a ete
pris les armes a la main.

--C'est-a-dire qu'on a saisi sur lui un sabre rouille qui ne serait pas
bon pour couper des choux.

--Eh bien, ce sabre caracterise son crime et devient la circonstance
aggravante qui vous oblige a le faire fusiller; l'ordre du ministre de
la guerre est notre loi; vous connaissez cet ordre: "Tout individu pris
les armes a la main sera fusille."

--Mais jamais personne ne donnera le nom d'arme a ce mauvais sabre, ce
n'est meme pas un joujou, dis-je en allant prendre le sabre qui etait
reste sur une table.

Et je le mis sous les yeux de M. de Solignac en faisant appel a son
singulier acolyte. Tous deux detournerent la tete.

--Il n'est pas possible d'argumenter sur les mots, dit enfin M. de
Solignac, ce sabre est un sabre, et l'ordre du general Saint-Arnaud est
formel.

--Mais cet ordre est... n'est pas executable.

--En quoi donc?

--Il vise une loi qui n'a jamais autorise pareille mesure.

--Pardon, capitaine, mais nous ne sommes pas ici pour discuter, nous ne
sommes pas legislateurs et vous etes militaire.

Malgre l'indignation qui me soulevait, je m'etais jusque-la assez bien
contenu; a ce mot, je ne fus plus maitre de moi.

--C'est parce que je suis militaire, que je ne peux pas faire executer
un ordre aussi....

--Permettez-moi de vous rappeler, interrompit M. de Solignac, que vous
n'avez pas a qualifier un ordre de votre superieur; il existe, et du
moment que vous le connaissez, vous n'avez qu'une chose a faire; un
soldat obeit, il ne discute pas.

--Vous avez raison, monsieur, et j'ai tort; je vous suis oblige de me le
faire comprendre, je ne discuterai donc pas davantage et je ferai ce que
mon devoir m'ordonne.

--Je n'en ai jamais doute; seulement, on peut comprendre son devoir de
differentes manieres, et je vous prie de me permettre de vous demander
ce que votre devoir vous ordonne a l'egard de cet homme.

--De l'emmener prisonnier et de le remettre aux autorites competentes.

--Tres-bien; alors veuillez le faire remettre entre nos mains.

Et comme j'avais laisse echapper un geste d'etonnement:

--Qui nous sommes, n'est-ce pas? continua-t-il; rien n'est plus juste:
precisement, nous sommes cette autorite competente que vous demandez, et
comme nous n'avons pas encore mis le departement en etat de siege, c'est
l'autorite civile qui commande.

Je n'avais pas eu l'avantage dans cette discussion rapide ou les paroles
s'etaient heurtees comme dans un combat; je sentis que la situation du
vieux bucheron devenait de plus en plus mauvaise. Mais que faire? Je
ne pouvais me mettre en opposition avec l'autorite departementale, et
puisqu'ils reclamaient ce prisonnier qui n'etait pas le mien d'ailleurs,
mais celui des paysans, je ne pouvais pas prendre les armes pour le
defendre. Je ne pouvais qu'une chose: refuser mes hommes pour le faire
fusiller, s'ils persistaient dans cette epouvantable menace, et a cela
j'etais parfaitement decide. Ils ne le fusilleraient pas eux-memes.

--Ce bucheron est dans la prison de la mairie, il vous appartient.

--Tres-bien, dit M. de Solignac.

--Tres-bien, repeta son acolyte.

--Maintenant, dit M. de Solignac, voulez-vous designer les hommes qui
doivent former le peloton d'execution?

--Non, monsieur.

--Vous refusez d'obeir a notre requisition? dit froidement M. de
Solignac.

--Absolument.

--Vous vous mettez en revolte contre l'ordre du ministre?

--Oui, monsieur; nous sommes des soldats, nous ne sommes pas des
bourreaux; mes hommes ne fusillent pas les prisonniers.

M. de Solignac ne se laissa pas emporter par la colere; il me regarda
durant quelques secondes, puis d'une voix qui tremblait legerement et
trahissait ainsi ce qui se passait en lui:

--Capitaine, dit-il, je vois que vous ne vous rendez pas compte de la
situation. Elle est grave, extremement grave. Tout le pays est souleve.
L'armee de l'insurrection est formidable; elle s'accroit d'heure en
heure. Pour l'attaquer, nous n'avons que des forces insuffisantes, et
l'etat des troupes ne permet pas cette attaque aujourd'hui; il faudra la
differer jusqu'a demain, peut-etre meme jusqu'a apres-demain. Pendant
ce temps, les paysans de cette contree vont rejoindre les bandes
insurrectionnelles, et quand nous attaquerons, au lieu d'avoir six ou
sept mille hommes devant nous, nous en aurons peut-etre douze mille,
peut-etre vingt mille; car les bandes des Basses-Alpes nous menacent. Il
faut empecher cette levee en masse et cette reunion. Nous n'avons qu'un
moyen: la terreur; il faut que toute la contree soit envahie et domptee
par une force morale, puisqu'elle ne peut pas l'etre par une force
materielle. Quand on saura qu'un insurge pris les armes a la main a ete
fusille, cela produira une impression salutaire. Ceux des paysans qui
veulent se soulever, resteront chez eux, et beaucoup de ceux qui sont
deja incorpores dans les bandes les abandonneront. Au lieu d'avoir vingt
mille hommes devant nous, nous n'en aurons que deux ou trois mille, et
encore beaucoup seront-ils ebranles. Au lieu d'avoir a soutenir une
lutte formidable qui ferait couler des torrents de sang, nous n'aurons
peut-etre qu'a paraitre pour disperser ces miserables. Vous voyez bien
que la mort de ce prisonnier est indispensable; il est condamne par la
necessite. Sans doute, cela est facheux pour lui, mais il est coupable.

J'etais atterre par ce langage froidement raisonne: je restai sans
repondre, regardant M. de Solignac avec epouvante.

--J'attends votre reponse, dit-il.

--J'ai repondu.

--Vous persistez dans votre refus?

--Plus que jamais.

--Prenez garde, capitaine; c'est de l'insubordination, c'est de la
revolte, et dans des conditions terribles.

--Terribles, en effet.

--Pour vous, capitaine.

M. de Solignac s'emportait; son second se pencha a son oreille et lui
dit quelques mots a voix basse.

--C'est juste, repliqua M. de Solignac, allez.

Et ce sinistre personnage sortit marchant d'un mouvement raide et
mecanique comme un automate. Presque aussitot il rentra suivi de deux
gendarmes: un brigadier et un simple gendarme.

--Brigadier, dit M. de Solignac, il y a la un prisonnier qui a ete pris
les armes a la main; vous allez le faire fusiller par vos hommes.

Ces paroles me firent comprendre que le malheureux bucheron etait perdu.
L'insurrection avait exaspere les gendarmes; on les avait poursuivis,
maltraites, injuries, desarmes; dans certains villages on s'etait livre
sur eux, m'avait-on dit, a des actes de brutalite honteuse; ils
avaient a se venger, et pour beaucoup la repression etait une affaire
personnelle. Si ce brigadier etait dans ce cas, le prisonnier etait un
homme mort.

En entendant les paroles de M. de Solignac, ce dernier palit
affreusement, et il resta sans repondre regardant droit devant lui, une
main a la hauteur de la tete, l'autre collee sur son pantalon.

--Eh bien? demanda M. de Solignac.

Le brigadier ne bougea point, mais il palit encore.

--Etes-vous sourd?

Alors le gendarme qui etait pres de lui s'avanca de trois pas: il
portait un fusil de chasse a deux coups; un bandeau de soie noire lui
cachait la moitie du visage; une raie sanguinolente coulait sous ce
bandeau.

--Sauf respect, dit-il, il n'y a pas besoin de plusieurs hommes, je
le fusillerai tout seul; le brigand payera pour ceux qui m'ont creve
l'oeil.

Un crime horrible allait se commettre, et ne pouvant pas l'empecher par
la force, je voulus au moins l'arreter. Dans la salle de la mairie ou
cette discussion avait lieu se trouvaient plusieurs personnes; le maire
de la commune, quelques notables et notre guide, c'est-a-dire le fils du
proprietaire qui avait ete emmene en otage.

La vue de ce jeune homme qui marchait en long et en large, impatient de
tout ce retard, me suggera une idee, et tandis que la foule continuait
au dehors ses chants et ses vociferations, je revins sur M. de Solignac,
en meme temps que d'un geste j'arretais le gendarme qui allait sortir.

--Par cette mort, lui dis-je, vous voulez empecher l'effusion du sang et
vous oubliez que vous allez le faire couler.

--Le sang de ce miserable ne vaut pas celui que je veux menager.

--Ce n'est pas de ce miserable que je veux parler maintenant, c'est des
otages qui sont aux mains des insurges et qui peuvent devenir victimes
d'affreuses represailles, lorsqu'on apprendra que la troupe fusille ses
prisonniers.

Puis, m'adressant a mon jeune guide:

--Parlez pour votre pere, monsieur; demandez sa vie a M. de Solignac, et
vous tous, messieurs, demandez celle de vos amis qui ont ete emmenes par
les insurges.

On entoura M. de Solignac, on le pressa; mais il se degagea, et d'une
voix ferme:

--L'interet general est au-dessus de l'interet particulier, dit-il; il
faut que cette execution soit un exemple.

--Mais mon pere, mon pere, s'ecria le jeune chatelain.

--Nous le delivrerons. Gendarme, faites ce qui vous a ete ordonne.

Alors, le maire s'avanca vers M. de Solignac; je crus qu'il voulait
interceder a son tour, et j'eus une lueur d'esperance.

--Il faudrait accorder un pretre a ce miserable, dit-il.

--C'est juste; qu'on aille chercher le cure.

Une personne sortit, et comme elle avait sans doute sur son passage
annonce la condamnation du prisonnier, il s'eleva de la foule une
clameur furieuse: des huees, des cris, des chants: "A mort! a mort!"

Je me retirai dans un coin de la salle, mais je fus bientot oblige de
changer de place, car j'avais en face de moi le gendarme au bandeau noir
et sa vue m'exasperait: il faisait craquer les batteries de son fusil
les unes apres les autres.

Le pretre arriva; M. de Solignac alla au-devant de lui et le conduisit a
la prison en faisant signe au gendarme de le suivre.

Dix minutes, un quart d'heure peut-etre s'ecoulerent; puis tout a coup
deux detonations retentirent dans la cour de la mairie, dominant le
tapage de la foule; puis, apres quelques secondes, ces deux detonations
furent suivies d'une autre moins forte: le coup de grace donne avec un
pistolet.

Et M. de Solignac, suivi de son gendarme, rentra dans la salle.



XXXVII

Il se dirigea vers moi, je me retournai pour l'eviter, mais il
m'interpella directement, et je fus oblige de m'arreter.

Cependant je n'osai lever les yeux sur lui, il me faisait horreur, et
j'avais peur de me laisser emporter par mon indignation.

--Capitaine, dit-il, dans une heure vous vous dirigerez sur
Entrecastaux, ou vous attendrez des ordres; le village est important,
vous pourrez loger votre detachement chez l'habitant; vous veillerez a
ce que vos hommes soient bien soignes, la journee de demain sera rude.
Cependant j'espere que l'exemple que nous venons de faire aura facilite
notre tache. A demain.

Puis, s'approchant de moi:

--Je regrette, dit-il a mi-voix, que notre discussion ait eu des
temoins, mais j'espere qu'ils ne parleront point.

--Et moi j'espere qu'ils parleront.

--Alors comme vous voudrez.

Et il sortit sans se retourner, suivi de son muet compagnon qui marchait
sur ses talons, et du gendarme qui venait a cinq ou six pas derriere
eux, le fusil a la main, horriblement pale sous son bandeau noir.

Les trois coups de feu qui avaient retenti avaient brise les liens qui
me retenaient, le voile qui m'enveloppait de ses ombres s'etait dechire,
je voyais mon devoir.

Peu de temps apres que M. de Solignac eut disparu, je quittai la salle
de la mairie, ou j'etais reste seul.

Le cadavre du malheureux bucheron etait etendu dans la cour, au pied du
mur contre lequel il avait ete fusille. Pres de lui, le pretre qu'on
avait ete chercher etait agenouille et priait.

Au bruit que firent mes eperons sur les dalles sonores, il releva la
tete et me regarda.

Je m'approchai; le cadavre etait couche la face contre terre; on ne
voyait pas comment il avait ete frappe; une seule blessure etait
apparente, celle qui avait ete faite par le pistolet. Le coup avait ete
tire a bout portant dans l'oreille; les cheveux etaient roussis.

--Quelle chose horrible que la guerre civile! me dit le pretre d'une
voix tremblante; cette execution est epouvantable. Je ne sais si cet
exemple etait necessaire comme on le dit; mais, je vous en prie,
monsieur le capitaine, au nom de Dieu, faites qu'il ne se repete pas. Ce
malheureux est mort sans se plaindre et sans accuser personne.

--Priez pour lui, monsieur le cure, c'est un martyr.

Je trouvai la rue pleine de monde; des hommes, des femmes, des enfants
qui couraient ca et la en criant; devant la fontaine, on avait amoncele
des sarments de vigne et des branches de pin qui formaient un immense
brasier petillant. On chantait et on se rejouissait.

Mes hommes regardaient ce spectacle en plaisantant avec les femmes et
les jeunes filles.

J'allai a eux pour leur demander ou etait le lieutenant. Ils
m'envoyerent a l'auberge, ou je trouvai Mazurier, finissant son diner.

Je lui repetai les ordres qui m'avaient ete donnes par M. de Solignac,
et lui dis de prendre le commandement du detachement.

--Et vous, capitaine?

--Moi, je reste ici.

Il me regarda en dessous; mais malgre l'envie qu'il en avait, il n'osa
pas me poser la question qui etait sur ses levres.

Je lui repetai les instructions du colonel et lui demandai de les suivre
exactement pendant tout le temps que le detachement serait sous ses
ordres.

--J'aurai votre petit discours toujours present a l'esprit, me dit-il,
et s'il est besoin, je le repeterai a nos hommes; vous pouvez compter
sur moi. Puis-je vous demander qui vous gardez avec vous?

--Personne.

--Personne! s'ecria-t-il avec stupefaction.

--Pas meme mon ordonnance.

La surprise l'empecha de me poser une question incidente, et il n'osa
pas m'interroger directement.

Le moment etait arrive de se preparer au depart, je le lui rappelai. Il
sortit pour donner ses ordres, et bientot j'entendis la sonnerie des
trompettes.

Je vis les hommes courir, puis bientot apres j'entendis le trot des
chevaux sur le pave. Le chemin qui conduisait a Entrecastaux passait
devant l'auberge.

Ils allaient arriver; je quittai la fenetre ou je me tenais
machinalement le nez colle contre les vitres, et, reculant de quelques
pas, je me placai derriere le rideau; de la rue on ne me voyait pas,
mais moi je voyais la rue.

Le plus vieux des trompettes, celui qui se trouvait de mon cote, etait
l'Alsacien Zigang: il etait deja au regiment lorsque j'y etais arrive,
et il avait sonne la premiere fanfare qui m'avait salue. J'entends la
voix du commandant, disant: "Trompettes, fermez le ban;" et je vois au
milieu des eclairs des sabres le vieux Zigang sur son cheval blanc.

Voici le marechal des logis Groual, qui m'a sauve la vie en Afrique, et
que, malgre toutes mes demarches, je n'ai pas encore pu faire decorer.

Voici Bistogne, Dumont, Jarasse, mes vieux soldats avec qui j'ai fait
campagne pendant six annees consecutives.

Ce sont mes souvenirs qui defilent devant moi, mes souvenirs de
jeunesse, de gaiete, de bataille, de bonheur. Ils sont passes. Et sur
le pave de la rue, je n'entends plus qu'un bruit vague, qui bientot
s'evanouit au tournant du chemin.

Un petit nuage de poussiere s'eleve; le vent l'emporte; c'est fini; je
ne vois plus rien, et une gouttelette chaude tombe de mes yeux sur ma
main: je ne suis plus soldat.

L'aubergiste, en venant me demander ce qu'il fallait me servir,
m'arracha a mes tristes reflexions.

Je me levai et, allant prendre mon cheval, je me mis en route pour
Marseille. Mes soldats s'etaient diriges vers l'est; moi j'allais vers
l'ouest. Nous nous tournions le dos; ils entraient dans la bataille, moi
j'entrais dans le repos.

Ces inquietudes qui me tourmentaient depuis plusieurs semaines, ces
irresolutions, ces luttes, m'avaient amene a ce resultat, de me separer
de mes hommes au moment du combat.

Ah! pourquoi n'avais-je pas persiste dans ma demission lorsque j'avais
voulu la donner a mon colonel? Pourquoi etais-je revenu a Marseille?

L'esprit est ingenieux a nous chercher des excuses, a inventer sans
relache de faciles justifications. Mais lorsque les circonstances qui
necessitent ces excuses sont passees, nous nous condamnons d'autant plus
severement que nous avons ete plus indulgents pour nous innocenter.

Il ne s'agissait plus a cette heure de balancer une resolution et de
m'arreter a celle qui s'accommodait avec mes secrets desirs. Le moment
des compromis hypocrites etait passe, celui de la franchise etait
arrive.

J'etais revenu a Marseille pour Clotilde, et c'etait pour Clotilde, pour
elle seule, que j'avais accepte le commandement qu'on m'avait donne.

Les services que je pouvais rendre, tromperie; la peur de perdre ma
position, mensonge; la verite, c'etait la peur de compromettre mon amour
et de perdre Clotilde.

Jusqu'ou n'avais-je pas ete entraine par cette faiblesse d'un coeur
lache? Maintenant, Dieu merci, l'irreparable etait accompli, et ma
conscience etait sauvee.

Mais mon amour? mais Clotilde?

L'impatience et l'angoisse me faisaient presser le pas de mon cheval.
Malheureusement il etait fatigue, et la distance etait beaucoup trop
grande pour qu'il me fut possible de la franchir en une journee. Je
dus passer la nuit dans un petit village au dela de Brignoles, d'ou je
partis le lendemain matin au jour naissant.

Je franchis les douze lieues qui me separaient de Cassis en quatre
heures, et, apres avoir mis a la _Croix-Blanche_ mon pauvre cheval qui
n'en pouvait plus, je courus chez le general Martory.

Comme mon coeur battait! C'etait ma vie qui allait se decider.

Le general etait sorti, mais Clotilde etait a la maison. Je priai la
vieille servante de la prevenir de mon arrivee.

Elle accourut aussitot.

--Vous! dit-elle en me tendant la main.

Je l'attirai contre ma poitrine et longtemps je la tins embrassee, mes
yeux perdus dans les siens, oubliant tout, perdu dans l'ivresse de
l'heure presente.

Elle se degagea doucement et, m'abandonnant sa main, que je gardai dans
les miennes:

--Comment etes-vous ici? demanda-t-elle. Que se passe-t-il? J'ai recu la
lettre par laquelle vous me disiez que vous partiez pour le Var.

--C'est du Var que j'arrive.

--Comme vous me dites cela!

--C'est que dans ces mots, bien simples par eux-memes, mon bonheur est
renferme.

--Votre bonheur!

--Mon amour, chere Clotilde.

Elle me regarda, et je me sentis faiblir.

--Je ne suis plus soldat, dis-je, et je viens vous demander ce que vous
voulez faire de ma vie. Jusqu'a ce jour, des paroles decisives n'ont
point ete echangees entre nous, mais vous saviez, n'est-ce pas, que pour
vous demander d'etre ma femme, je n'attendais qu'une occasion propice.

--Et maintenant....

--Non, je ne viens pas maintenant vous adresser cette demande, car je
n'ai rien et ne suis rien; je viens vous dire seulement que je vous
aime.

Elle ne me retira point sa main, et ses yeux resterent poses sur les
miens avec une expression de tristesse attendrie.

--Vous n'avez donc pas pense a moi? dit-elle.

--J'ai pense que vous n'aimeriez pas un homme qui se serait deshonore.
La lutte a ete terrible entre la peur de vous perdre et le devoir.
Etes-vous perdue pour moi?

--Ne prononcez donc pas de pareilles paroles.

--Me permettez-vous de vous voir comme autrefois, de vous aimer comme
autrefois, ou me condamnez-vous a ne revenir jamais dans cette maison?

--Et pourquoi ne reviendriez-vous pas dans cette maison? Croyez-vous
donc que c'etait votre uniforme qui faisait mes sentiments?

--Chere Clotilde!

Un bruit de pas qui retentit dans le vestibule interrompit notre
entretien: c'etait le general qui rentrait pour dejeuner et faisait
resonner les roulements de sa canne.

L'accent et le regard de Clotilde, bien plus que ses paroles, m'avaient
rendu l'esperance, et avec elle la force. Mais ce n'etait pas tout.
Comment le general allait-il accepter mon recit?

Je le recommencai long et circonstancie, en insistant surtout sur ma
demission que j'avais donnee au colonel, et que je n'avais reprise que
pour empecher le sang de couler; du moment que les fusillades que je
reprouvais etaient ordonnees malgre moi, je devais me retirer.

Je suivais avec anxiete l'effet de ces explications. Le general resta
assez longtemps sans repondre, et j'eus un moment de cruelle angoisse.

--J'avoue, dit-il enfin, que j'aurais mieux aime votre demission quand
votre colonel a voulu vous donner le commandement du detachement envoye
dans le Var, cela eut ete plus net et plus crane. On ne peut pas obliger
un honnete homme a faire ce que ses opinions lui defendent. L'abandon
de votre commandement devant l'ennemi me plait moins: c'est presque une
desertion. Je comprends ce qui l'a amenee, mais enfin c'est grave. En
tout cas, il depend de Solignac de lui donner le caractere qu'il voudra,
et je me charge de lui ecrire la-dessus.

--Ceci ne regarde pas M. de Solignac, il me semble.

--Je vous en prie, laissez-moi agir a mon gre. J'ai mon idee. Et
maintenant, que comptez-vous faire, mon cher comte?

--Je ne sais, et de l'avenir je n'ai pas souci pour le moment. Ce
qui m'inquiete et me tourmente, c'est votre sentiment; vos opinions
m'epouvantent, j'ai peur de vous avoir blesse.

--Blesse pour avoir obei a vos convictions, allons donc. Touchez la,
mon ami: vous etes un homme de coeur. J'aime l'armee, mais si la
Restauration ne m'avait pas mis a pied, je vous prie de croire que je
lui aurais... fichu ma demission, et plus vite que ca. On fait ce qu'on
croit devoir faire d'abord, le reste importe peu, mais l'heure s'avance,
allons _dijuner_. Offrez votre bras a ma fille... Bayard.



XXXVIII

J'aurais voulu rester a Cassis toute la journee, afin de trouver une
occasion de reprendre avec Clotilde notre entretien au point ou il avait
ete interrompu.

Car notre esprit est ainsi fait, le mien du moins, de vouloir toujours
plus que ce qu'il a obtenu.

En accourant a Cassis, j'avais craint, mettant les choses au pire, que
Clotilde ne voulut plus me voir.

En meme temps, et d'un autre cote, j'avais espere que s'il n'y avait pas
rupture complete, il y aurait engagement formel de sa part.

Rien de cela ne s'etait accompli, ni rupture, ni engagement; les
craintes comme les esperances avaient ete au dela de la realite.

Le present restait ce qu'avait ete le passe; mais que serait l'avenir?

C'etait ce point pour moi gros d'angoisses que je voulais eclairer, en
obligeant Clotilde a une reponse precise, en la forcant a sortir de ses
reponses vagues qui permettaient toutes les esperances et n'affirmaient
rien.

Rendu exigeant par ce que j'avais deja obtenu, c'etait une affirmation
que je voulais maintenant.

Le jour ou j'aurais une position a lui offrir, voudrait-elle etre ma
femme; m'attendrait-elle jusque-la; ferait-elle ce credit a mon amour?
C'etaient la les questions que je voulais lui poser, et auxquelles je
voulais qu'elle repondit franchement, sans detours, sans equivoque, par
oui ou par non.

Le temps a marche depuis le moment ou je regardais le mariage comme
un malheur qui pouvait frapper mes amis, mais qui ne devait pas
m'atteindre. C'est qu'alors que je raisonnais ainsi, je n'aimais point,
j'etais insouciant de l'avenir, j'etais heureux du present, j'avais mon
pere, j'avais ma position d'officier, tandis que maintenant j'aime, je
n'ai plus mon pere, je ne suis plus rien et Clotilde est tout pour moi.

Cependant, malgre mon desir de prolonger mon sejour a Cassis, cela ne
fut pas possible.

--Vous savez que je ne veux pas vous renvoyer, me dit le general,
lorsque nous nous levames de table, mais je vous engage a partir pour
Marseille. Il vaut mieux voir tout de suite votre colonel que plus tard.
La premiere impression est celle qui nous decide. Faites-lui votre recit
avant que des rapports lui arrivent, et expliquez-lui vous-meme votre
affaire. Elle est bien assez grave comme cela sans la compliquer encore.
Quant a Solignac, il est entendu que je m'en charge; je vais lui ecrire
tout de suite.

--Je voudrais que M. de Solignac ne parut pas dans tout ceci.

--Pas de susceptibilite, mon cher ami; laissez-moi faire avec Solignac
ce que je crois utile et ne vous en melez en rien. J'agis pour moi, par
amitie pour vous, et arriere de vous. Vous ne cherchez pas un eclat,
n'est-ce pas? vous ne voulez pas que l'univers entier sache que vous
avez quitte votre regiment parce que votre conscience vous defendait
d'executer les ordres du ministre?

--Assurement non; je ne suis pas glorieux de ma resolution; je suis
desole d'avoir ete oblige de la prendre.

--Alors, laissez-moi agir comme je l'entends. Adieu, et revenez-nous
aussitot que possible.

--Au revoir, dit Clotilde en me serrant doucement la main.

Quand le colonel me vit entrer dans son cabinet, il me regarda avec
stupefaction.

--Vous, capitaine! s'ecria-t-il, qu'est-il arrive a votre escadron?

--Rien.

--Vous etes blesse?

--Nous n'avons pas eu d'engagement.

--Mais alors, parlez donc.

--C'est ce que je desire, et je vous demande cinq minutes.

Je lui racontai ce qui s'etait passe depuis notre depart de Marseille
jusqu'a l'execution du bucheron.

--Et vous avez abandonne votre commandement; vous avez laisse mes hommes
sous les ordres de Mazurier!

--Que pouvais-je faire?

--Rester a votre poste et accomplir la mission que je vous avais
confiee.

--Cette mission, telle que vous me l'avez expliquee, etait une mission
de paix, non d'assassinat.

--Vous avez deserte votre poste.

--C'est vrai, colonel, et je ne me defends pas contre cette accusation
qui n'est par malheur que trop juste. Celle que je repousse, c'est de
n'avoir pas accompli la mission que vous aviez cru devoir me confier.

--Si vous ne pouviez pas la mener a bonne fin, il ne fallait pas
l'accepter, monsieur.

--Voulez-vous vous rappeler que j'ai voulu vous donner ma demission?

--Et vous ne l'avez pas donnee.

--Ce reproche aussi est juste et vous ne condamnerez jamais ma faiblesse
aussi severement que je l'ai condamnee moi-meme. Mais vous savez comment
j'ai ete entraine. Je ne voulais pas accepter ce commandement qui
m'obligeait a combattre des gens que j'approuvais. Vous m'avez
represente que ce que vous attendiez de moi, ce n'etait pas d'engager la
lutte, mais de l'empecher. Cette consideration m'a decide. Elle a ete
l'excuse que j'ai pu faire concorder avec mes desirs, car ce n'etait pas
de gaiete de coeur, je vous le jure, que je voulais donner ma demission.
Ce n'etait pas par degout de la vie militaire que je voulais la quitter.
Bien des liens me retenaient solides et resistants, plus resistants meme
que vous ne pouvez l'imaginer.

--J'ai toujours cru que vous aimiez votre metier.

--Et en ces derniers temps, j'y tenais plus que jamais. Si je m'etais
decide a y renoncer, c'etait apres une lutte douloureuse. Vos instances
et les considerations dont vous les appuyiez ont fait violence a ma
resolution. Vous m'avez montre ce qu'il y avait de bon dans cette
mission, et j'ai cesse de voir ce qu'il y avait de mauvais. N'attendant
qu'une occasion pour revenir sur une resolution qui me desesperait,
j'ai saisi celle que vous me presentiez. La est mon tort, colonel, ma
faiblesse et ma lachete.

--Voulez-vous dire que je vous ai conseille une lachete, monsieur?

--Non, colonel, car vous ne saviez pas ce qui se passait en moi et vous
agissiez en vue du bien general, tandis que moi j'ai agi en vue de mon
propre interet, miserablement, avec egoisme. Et j'en ai ete puni comme
je le meritais. Si j'avais persiste dans ma demission comme je le
devais, nous ne serions point dans la facheuse position ou nous nous
trouvons tous par ma faute, vous, colonel, le regiment et moi-meme.

Le colonel resta pendant assez longtemps sans repondre, arpentant son
cabinet en long et en large a grands pas, les bras croises, les sourcils
crispes. Enfin il s'arreta devant moi.

--Voyons, dit-il, etes-vous homme a faire tout ce que vous pouvez pour
que nous sortions au mieux, le regiment et moi, de cette position
facheuse?

--Tout, colonel, excepte cependant de reprendre ma demission.

--Je ne vous demande pas cela; je vous demande seulement d'attendre
quelques jours pour la donner; pendant ces quelques jours, vous garderez
votre chambre et vous recevrez tous les matins la visite du major.

Je fis au colonel la promesse qu'il me demandait et je rentrai chez moi.

Le dessein du colonel etait simple: il voulait me faire sortir du
regiment sans scandale; l'abandon de mon commandement, qui avait eu lieu
sans bruit, serait facilement explicable par la maladie, et la maladie
serait aussi la raison qui motiverait ma demission. Par ce moyen il se
mettait a l'abri de tous reproches et l'on ne pouvait pas l'accuser
d'avoir confie un commandement a un officier mal pensant: le regiment
aurait fait son devoir; s'il y avait distribution de recompenses, il
aurait droit a en reclamer sa part.

Il est vrai que cette combinaison me faisait jouer un singulier role;
mais je n'avais pas a me plaindre, puisque j'etais le coupable. Si je
n'avais pas eu la faiblesse d'accepter le commandement qu'on me donnait,
rien de tout cela ne serait arrive: le bucheron eut ete fusille par
l'ordre de Mazurier, au lieu de l'etre par le gendarme, voila tout.

Quant a moi, je me serais epargne les hesitations et les hontes de ces
quelques jours.

Je passai le temps de ma maladie en proie a des reflexions qui n'etaient
pas faites pour egayer mon emprisonnement, car je n'en avais pas fini
avec le tourment et l'incertitude.

Si j'avais tranche la question de la demission, il m'en restait deux
autres qui me pesaient sur le coeur d'un poids lourd et penible:
c'etaient celles qui touchaient a Clotilde et a ma position; et la
l'incertitude et l'angoisse me reprenaient.

Clotilde pouvait-elle devenir la femme d'un homme qui n'etait rien et
qui n'avait rien? C'etait folie de l'esperer, folie d'en avoir l'idee.

Si j'avais hesite a parler de mon amour au general, alors que je n'etais
que capitaine, pouvais-je le faire maintenant que je n'etais rien?

Quel pere donnerait sa fille a un homme qui n'avait pas de position, qui
n'avait pas un metier?

Car telle etait la triste verite: je n'avais meme pas aux mains un outil
pouvant me faire gagner cent sous par jour.

A quoi est bon dans la societe un homme que son education et sa
naissance rendent exigeant et qui pendant dix ans n'a appris qu'a
commander d'une voix claire: "Arme sur l'epaule, guide a droite;" et
autres manoeuvres fort utiles a la tete d'un regiment, mais tout a fait
superflues lorsqu'au lieu d'un poulet d'Inde on a une chaise entre les
jambes?

Cette question de position etait donc la premiere a examiner et a
resoudre; apres viendrait la question du mariage, si jamais elle pouvait
venir.

Jusqu'a ce moment je devais donc me contenter de ce que Clotilde
m'accordait et avoir la sagesse de me tenir dans le vague ou elle avait
la prudence de vouloir rester. C'etait deja beaucoup d'avoir le present,
et, dans mon abandon et ma tristesse, de pouvoir m'appuyer sur son
amour.

J'examinai donc cette question de la position sous toutes ses faces, et,
apres l'avoir bien tournee, retournee, je m'arretai a la seule idee qui
me parut praticable: c'etait de demander une place dans les bureaux des
freres Bedarrides.

Aussitot que l'affaire de ma demission fut terminee,--et elle le fut
conformement aux desirs du colonel,--j'allai frapper a la porte du
bureau de MM. Bedarrides.

On me croyait toujours a Paris, on fut surpris de me voir, mais on le
fut bien plus encore quand j'eus explique l'objet de ma visite.

--Votre demission! s'ecrierent les deux freres en levant les bras au
ciel, vous avez donne votre demission?

Et ils me regarderent avec etonnement comme si l'homme qui donne sa
demission etait une curiosite ou un monstre.

--Le fait est, dit l'aine apres un moment de reflexion, qu'on ne peut
pas fusiller les gens dont on partage les opinions.

Mais le premier moment de surprise passe, ils examinerent ma demande
avec toute la bienveillance que j'etais certain de rencontrer en eux.

La seule difficulte etait de savoir a quoi l'on pouvait m'employer, car,
apres m'avoir fait quelques questions sur les usages du commerce et la
navigation, ils s'etaient bien vite convaincus que j'etais, sur ces
sujets, d'une ignorance honteuse.

--S'il ne s'agissait que d'une place ordinaire, disaient-ils, rien ne
serait plus facile; mais nous ne pouvons pas avoir chez nous comme
simple commis a 1,800 francs le fils de notre meilleur ami.

--Je me contenterai tres-bien de 1,800 francs pour commencer.

--Oui, mais nous ne pouvons pas nous contenter de cela. Voyons,
Barthelemy, donne-moi une idee?

--Je te fais la meme demande, Honore.

J'etais vraiment touche de voir ces deux braves gens s'ingeniant a me
venir en aide. Mais ils avaient beau chercher, ils ne trouvaient pas.

Ils m'avaient interroge sur ce que je savais, et mon fonds etait, helas!
celui de tout le monde; tout a coup, dans la conversation, je dis que
j'ecrivais et parlais l'espagnol comme le francais.

--Et vous ne le disiez pas! s'ecrierent-ils; nous sommes sauves; nous
avons des affaires considerables avec l'Amerique espagnole; vous ferez
la correspondance.

Me voila donc chez les freres Bedarrides charge de la correspondance
avec le Chili, le Perou, l'Equateur et le Mexique.



XXXIX

L'affaire de ma demission, compliquee des scrupules prudents de mon
colonel, m'avait amene a entretenir une correspondance active avec le
general Martory; tous les matins, pendant ma maladie officielle, je lui
avais ecrit, et plus d'une fois, dans le cours de la journee, je lui
avais envoye une seconde lettre.

Mais en sa qualite de vieux militaire qui meprise le papier blanc
et considere le travail de la correspondance comme une annexe du
menage,--le balayage ou le lavage de la vaisselle,--il avait charge
Clotilde de me repondre.

Par ce moyen, nous avions trouve l'occasion d'echanger bien des pensees
qui n'avaient aucun rapport avec ma demission, mais qui nous touchaient
personnellement, nous et notre amour.

J'avais ete assez gauche dans cette conversation par a peu pres;
Clotilde, au contraire, y avait revele d'admirables qualites; elle avait
un tour merveilleux pour effleurer les choses et en donner la sensation
sans les exprimer directement; ses lettres etaient des chefs-d'oeuvre
d'insinuation et d'allusion qui, pour un etranger, eussent ete
absolument incomprehensibles et qui, pour moi, etaient delicieuses;
chaque mot etait une promesse, chaque sous-entendu une caresse.

Aussitot qu'il fut convenu que j'entrerais dans la maison Bedarrides, je
lui ecrivis cette bonne nouvelle, car elle etait alors a Toulon avec son
pere, et, a ma lettre, elle fit une reponse qui me remplit d'esperance.

Bien que, dans ma lettre, je n'eusse pas touche la veritable raison qui
m'avait fait rester a Marseille, elle insistait surtout dans sa reponse
sur cette raison, se montrant heureuse pour son pere et pour elle d'une
determination qui assurait la continuite de nos relations. Et la-dessus
elle rappelait ce qu'avaient ete ces relations depuis cinq mois,
marquant d'un trait precis ce qui pour nous deux etait des souvenirs
d'amour.

Ce fut donc sans trop de souci et sans trop de tristesse que je
commencai cette vie nouvelle si differente de celle pour laquelle je
m'etais prepare.

Sans doute ma carriere militaire etait finie pour jamais; aucun des
chateaux en Espagne que j'avais batis autrefois dans mes heures de
reverie ambitieuse ne prendrait un corps; mes habitudes, mes amities
etaient brisees, et cela etait dur et cruel.

Mais enfin, dans ce desastre qui s'etait abattu sur moi, je n'etais pas
englouti: une esperance me restait pour me guider et me donner la force
de lutter; si j'avais le courage perseverant, si je ne m'abandonnais
pas, un jour peut-etre j'approcherais du port et je pourrais saisir la
main qui se tendait vers moi; la distance etait longue, les fatigues
seraient grandes; qu'importe, je n'etais pas perdu dans la nuit noire
sur la mer immense; j'avais devant les yeux une etoile radieuse,
Clotilde.

Aussi, quand madame Bedarrides revint sur certaines propositions dont
elle m'avait deja touche quelques mots a mon arrivee a Marseille, me
fut-il impossible d'y repondre dans le sens qu'elle desirait.

Les Bedarrides, les deux freres, la femme de l'aine et Marius se
montraient tous d'une bonte exquise pour moi, et il n'etait sorte
d'attentions et de prevenances qu'ils ne me temoignassent. Avec une
delicatesse de coeur que n'ont pas toujours les gens d'argent, ils
s'ingeniaient a me servir, et a la lettre ils me traitaient comme si
j'avais ete leur fils.

--Nous aurions tant voulu faire quelque chose pour votre pere,
disaient-ils; c'est a lui que nous devons d'etre ce que nous sommes, et
nous aimons a payer nos dettes.

--Capital et interets.

--Et interets des interets.

Le dimanche qui avait suivi mon entree dans les bureaux, j'avais ete
invite a venir passer la journee a la villa, et si peu dispose que je
fusse a paraitre dans le monde, je n'avais pu refuser.

Comme tous les dimanches, il y avait grand diner, et a table on me placa
a cote d'une jeune fille de quatorze a quinze ans, que Marius me dit
etre sa cousine, c'est-a-dire la niece de MM. Bedarrides. Je ne fis
pas grande attention a cette jeune fille, que je traitai comme une
pensionnaire, ce qu'elle etait d'ailleurs, etant sortie de son couvent a
l'occasion des fetes de Noel.

Lorsqu'on fut sorti de table, madame Bedarrides m'appela dans un petit
salon, ou nous nous trouvames seuls.

--Que pensez-vous de votre voisine? me dit-elle.

--La grosse dame que j'avais a ma droite, ou la jeune fille qui etait a
gauche?

--La petite fille.

--Elle est charmante et je crois qu'elle sera tres-jolie dans deux ou
trois ans.

--N'est-ce pas? vous savez qu'elle est notre niece; elle sera
l'heritiere de mon beau-frere, avec Marius et ma fille; et une heritiere
qui meritera attention.

J'avais aborde cet entretien sans aucune defiance; mais ce mot m'eclaira
et me montra le but ou madame Bedarrides voulait me conduire: c'etait la
reprise de nos conversations d'autrefois.

--Je crois qu'il faudra se sentir appuye par quelques millions pour la
demander en mariage.

--Et pourquoi cela? Il ne faut pas croire que dans notre famille nous
sommes sensibles aux seuls avantages de la fortune; il en est d'autres
que nous savons reconnaitre et estimer. Ainsi, je ne vois pas pourquoi
elle ne deviendrait pas votre femme.

--Moi, madame?

--Pourquoi cet etonnement? C'est un projet que je caresse depuis
longtemps de vous marier. Je vous en ai parle lors de votre arrivee a
Marseille, et si je ne vous ai point fait connaitre Berthe a ce moment,
c'est qu'elle etait a son couvent, et qu'il n'y avait point urgence a
la faire venir. Vous avez alors repousse mon projet. Je le reprends
aujourd'hui.

--Mais aujourd'hui les temps ne sont plus ce qu'ils etaient alors.

--Sans doute; vous etiez officier et vous ne l'etes plus; vous aviez un
bel avenir devant vous que vous n'avez plus. Mais ce n'etait pas a
votre grade de capitaine que notre sympathie et notre amitie etaient
attachees; c'etait a votre personne. Vous etes toujours le jeune homme
que nous aimions et ce que vous avez fait a redouble notre estime pour
vous. Vous voici maintenant dans notre maison.

--Simple commis.

--Mon mari et mon beau-frere ont ete plus petits commis que vous, et
ce n'est pas nous qui pouvons avoir des prejuges contre les commis;
d'ailleurs, quand on est comte, quand on est chevalier de la Legion
d'honneur, quand on a votre education, on n'est pas un commis ordinaire.
Et puis il n'est pas dit que l'emploi qu'on a du vous donner dans notre
maison restera toujours le votre. Qui sait, vous pouvez prendre gout
au commerce et arriver tres-facilement a avoir un interet dans notre
maison?

--Ce n'est pas le gout qui me manquerait.

--Je vous entends; mais il ne faut pas vous faire un fantome des
difficultes d'argent; on sort toujours des difficultes de ce genre et
l'on trouve toujours de l'argent; c'est meme ce qui se trouve le plus
facilement. Au reste, je ne vois pas que vous en ayez besoin dans mon
projet et c'est la ce qui le rend excellent. Mon ami et mon beau-frere
commencent a etre fatigues des affaires; ils seraient heureux de
pouvoir se retirer dans quatre ou cinq ans. Alors la maison de commerce
reviendra a Marius; mais elle est bien lourde pour un homme seul, et
nous verrions avec plaisir Marius prendre un associe. Si cet associe
etait le mari de sa cousine, apportant pour sa part la dot que
mon beau-frere donnera a sa niece, les choses s'arrangeraient
merveilleusement. N'est-ce point votre avis?

J'etais vivement touche de cette proposition, car ce n'etait plus un
projet de mariage en l'air comme tant de gens s'amusent a en faire dans
le monde pour le plaisir de batir des romans avec un denoument reel.
C'etait un projet serieux qui avait un tout autre but que d'arriver a la
conclusion des comedies du Gymnase: "Le mariage de Leon et de Leonie."
Il ne s'agissait plus d'une jeune fille a laquelle on cherchait un mari;
il s'agissait de mon avenir, de ma position et de ma fortune.

A une telle ouverture faite avec tant de bienveillance, il n'etait pas
possible de repondre par une defaite polie ou par des paroles vagues, il
fallait la franchise et la sincerite.

--Soyez persuadee, dis-je, que vous ne vous adressez pas a un ingrat et
que jamais je n'oublierai le temoignage d'amitie que vous venez de me
donner. Vous avez eu pour moi la generosite d'une mere.

--Je voudrais en etre une pour vous, mon cher enfant, et c'est ce
sentiment maternel qui m'a inspire mon idee.

--C'est ce sentiment maternel qui me penetre de gratitude, et c'est lui
qui me desole si profondement en ce moment.

--Je vous desole? et pourquoi donc?

--Parce que je ne puis accepter.

--Ma niece ne vous plait point? dit-elle, avec un accent fache.

--Croyez bien qu'il ne s'agit point de votre niece, qui est charmante,
ni de votre famille a laquelle je serais heureux d'etre uni par des
liens plus etroits que ceux de l'amitie et de la reconnaissance; mais je
ne suis pas libre.

--Vous aimez quelqu'un?

--Oui, une jeune fille qui, j'espere, sera ma femme un jour.

Madame Bedarrides baissa les yeux et pendant quelques minutes elle
garda le silence; elle etait blessee de ma reponse et evidemment elle
s'efforcait de ne pas laisser paraitre ce qui se passait en elle. Pour
moi, embarrasse, je ne trouvais rien a dire. A la fin elle se leva et
je la suivis pour rentrer dans le salon; mais pres de la porte elle
s'arreta:

--C'est quelqu'un de Marseille? dit-elle.

--Permettez-moi de ne pas repondre a cette question, seulement je vous
promets que le jour ou mon mariage sera decide, vous serez la premiere
personne a qui j'en parlerai.

--Je n'ai aucune curiosite, croyez-le.

--Arrivez donc, dit M. Bedarrides aine, lorsque nous entrames dans le
grand salon ou tout le monde etait reuni, j'allais aller vous deranger.

Puis s'adressant a sa femme:

--Voici M. Genson qui vient nous faire ses adieux avant d'aller occuper
sa prefecture: il a recu sa nomination il y a deux heures.

--Ah! vraiment, dit madame Bedarrides avec une surprise qu'elle ne sut
pas cacher.

A sa place j'aurais peut-etre ete moins maitre de moi qu'elle ne l'avait
ete elle-meme, car ce M. Genson qui venait de recevoir sa nomination
de prefet, etait cet ancien magistrat avec lequel j'avais voyage a mon
retour de Paris et qui voulait qu'on fit autour de Louis-Napoleon "la
greve des honnetes gens." Comme il avait preche "sa greve" dans tous les
salons de Marseille, pendant les deux ou trois jours qui avaient suivi
le coup d'Etat, on avait le droit d'etre etonne de cette nomination.

--Votre surprise, dit-il a madame Bedarrides, ne sera jamais plus grande
que n'a ete la mienne, lorsque j'ai appris ma nomination de prefet, et
mon premier mouvement a ete de refuser. Mais il ne faut pas se montrer
plus severe pour le prince que ne l'a ete le pays, et puisque la France
vient de l'acclamer par sept millions de votants, je ne pouvais pas
avoir l'outrecuidance de me croire plus sage tout seul que ces sept
millions d'electeurs. D'ailleurs, il est bon que ceux qui ont la
pratique des affaires apportent leur concours a ce nouveau gouvernement
qui n'a pas la tradition; il faut qu'on fasse autour de lui ce que
j'appellerai "le rempart des honnetes gens" pour le maintenir dans la
bonne voie.

Puis, apres ce petit discours debite serieusement avec une voix que la
conviction rendait vibrante, "ce rempart des honnetes gens" fit le tour
du salon pour recevoir les felicitations dues a son abnegation.

Je m'etais retire dans la salle de billard pour echapper a l'etreinte de
sa poignee de main, mais il vint m'y rejoindre.

--Je vois que, vous aussi, vous etes etonne, dit-il, et de votre part,
je le comprends mieux que de tout autre, car vous avez donne votre
demission. Aussi je veux vous expliquer le veritable motif de mon
acceptation: c'est pour ma femme que l'ambition politique devore; car,
pour moi, je n'ai pas change dans mes idees; le droit est le droit; s'il
en etait autrement, ce serait a quitter la societe. Mais les femmes, les
femmes! Ah! jeune homme, n'apprenez jamais a connaitre les sacrifices
qu'elles imposent a notre conscience.



XL

Le sejour de Clotilde et de son pere a Toulon se prolongea pendant
plusieurs semaines. Enfin je recus une lettre qui m'apprenait leur
retour a Cassis et m'invitait a venir passer une journee avec eux.

J'aurais voulu partir aussitot, mais je n'avait plus ma liberte
d'autrefois, mes journees etaient prises a mon bureau depuis huit heures
du matin jusqu'a sept heures du soir, et je ne pouvais plus disposer que
de mes seuls dimanches.

Je dus donc attendre le dimanche qui suivit la reception de cette lettre
ou plutot le samedi, car la voiture pour Cassis, partant de Marseille le
soir, a quatre heures, je ne pus me mettre en route que le samedi soir
apres mon bureau. Avec ma liberte, j'avais aussi perdu mon cheval et
c'etait quatre lieues a faire a pied. Mais il n'y avait pas la de quoi
m'effrayer et je franchis gaiement cette distance; la marche est bonne
pour les reveurs et les amoureux; en occupant le corps, elle active la
fantaisie de l'esprit qui s'echauffe et s'emporte. Le temps d'ailleurs
m'etait propice: la nuit etait douce et la lune, dans son premier
croissant, eclairait de sa pale lumiere un ciel bleu crible d'etoiles,
le silence mysterieux de la montagne deserte n'etait trouble que par
le bruit de la mer qui m'arrivait faiblement suivant les caprices du
chemin.

J'allai frapper a la porte de la _Croix-Blanche_, et, apres une station
assez longue, la servante, endormie comme a l'ordinaire, vint m'ouvrir.
Je ne me rappelle pas avoir passe une meilleure nuit: mon sommeil fut un
long reve dans lequel Clotilde, me tenant par la main, me promena dans
une delicieuse feerie.

Le lendemain matin, j'eus peine a attendre le moment du dejeuner; mais,
rendu prudent par l'espoir meme de mon amour, je m'imposai le devoir de
ne pas faire d'imprudence et de n'arriver chez le general qu'a une heure
convenable. C'etait un sacrifice que je faisais a Clotilde; elle me
saurait gre de lui laisser toute sa liberte et trouverait bien moyen de
me recompenser de cette attente irritante.

Enfin l'heure sonna et au deuxieme coup je tirai la sonnette du general.

Mais en entrant dans le salon je m'arretai frappe au coeur; assis pres
du general mais tourne vers Clotilde, a laquelle il s'adressait, se
tenait M. de Solignac.

Comme je restais immobile, le general me tendit la main.

--Arrivez donc, cher ami, on vous attend avec impatience, d'abord pour
vous serrer la main et puis ensuite pour deux mots d'explication qui me
paraissent inutiles, mais qu'on croit necessaires.

--Cette explication, dit M. de Solignac en s'avancant de deux pas, c'est
moi qui tiens a vous la donner: Si, dans notre rencontre, j'ai montre
envers vous trop de vivacite, trop d'exigences, je vous en temoigne mes
vifs regrets. Nous etions dans des circonstances ou les paroles vont
souvent au dela de la volonte. Chacun de notre cote nous obeissions a
notre devoir, la est notre excuse.

Pendant que M. de Solignac m'adressait ce petit discours auquel j'etais
loin de m'attendre, Clotilde tenait ses yeux fixes sur les miens, et
l'expression de son regard n'etait pas douteuse, je devais tendre la
main a M. de Solignac, elle le voulait, elle le demandait.

--Les opinions ne doivent pas diviser les honnetes gens, dit le general,
il n'y a que l'honneur; mais l'honneur n'a rien a voir dans cette
affaire, ou vous avez fait, l'un et l'autre, ce que vous deviez.

Le regard de Clotilde devint plus pressant, suppliant, et litteralement
avec ses yeux elle prit ma main pour la mettre dans celle que M. de
Solignac me tendait. Mais le contact de cette main rompit ce charme
irresistible, tout mon etre se revolta dans une horripilation nerveuse,
comme a un attouchement immonde.

Apres avoir salue le general, je revins a Clotilde et m'inclinai vers
elle.

--Que m'avez-vous fait faire? dis-je a voix basse.

--Je vous adore, me dit-elle en me soufflant ces trois mots qui me
brulerent.

Toute la journee fut employee a chercher l'occasion de me trouver seul
un moment avec Clotilde; mais, bien qu'elle parut se preter a mon desir,
il nous fut impossible de rencontrer ce tete-a-tete.

Rien de ce que nous preparions ne se realisa selon nos arrangements, et,
jusqu'au soir, M. de Solignac vint toujours se mettre entre nous.

Humilie de ma lachete du matin, j'etais irrite par cette continuelle
surveillance au point d'en perdre toute prudence: heureusement Clotilde
veillait sur ma colere, et d'un regard ou d'un mot me rappelait a la
raison.

Le soir s'approchait, et j'allais etre oblige de repartir sans avoir pu
lui parler, lorsque franchement et devant tout le monde elle m'appela
pres d'elle.

--Messieurs, n'ecoutez pas, dit-elle a M. de Solignac, a l'abbe Peyreuc
et a son pere, j'ai deux mots a dire a M. de Saint-Neree; c'est un
secret que vous ne devez pas connaitre.

--Un secret de petite fille, dit l'abbe en plaisantant.

--Non, un secret de grande fille.

Et, m'attirant dans un angle du salon:

--Il faut que je vous parle, dit-elle a voix basse; ici c'est
impossible. Tachez de prendre un visage souriant en ecoutant ce que je
vais vous dire. Trouvez-vous apres-demain matin au cabanon; arrivez la
nuit par les bois, et faites en sorte de n'etre pas apercu. Vous vous
cacherez dans le hangar en m'attendant. Si a neuf heures je ne suis pas
arrivee, c'est qu'il me sera impossible de venir. Apportez toutes mes
lettres.

--Eh bien! dit l'abbe Peyreuc, la confession est longue.

--Elle est finie, dit Clotilde en souriant; mais puisque vous etes
curieux, monsieur l'abbe, je peux vous la repeter si vous voulez; il n'y
a de secret que pour mon pere et M. de Solignac.

--Y pensez-vous, chere enfant, repeter une confession?

Ces quelques mots me permirent de me remettre et de prendre une
contenance.

Je revins a Marseille profondement trouble, partage entre l'angoisse
et le bonheur. Me parler dans ce cabanon; pourquoi ce mystere et ces
precautions? Pourquoi m'avoir demande d'apporter ses lettres?

Je partis de Marseille dans la nuit du lundi au mardi de maniere a
arriver a Cassis de bonne heure, car pour gagner le cabanon du general
bati a la limite des grands bois qui s'etendent jusqu'au cap de l'Aigle,
je devais traverser le village.

J'arrivai au cabanon avant six heures du matin et, comme la lune etait
couchee depuis plus d'une heure, je ne fis pas de rencontre dangereuse;
quelques chiens, eveilles par le bruit de mes pas sur les cailloux
roulants, me saluerent, il est vrai, de leurs aboiements qui allaient se
repetant et se repondant dans le lointain, mais ce fut tout. Assis dans
le hangar, sur une botte de roseaux, j'attendis.

A huit heures et demie, j'entendis le bruit d'une barriere grincant sur
ses gonds rouilles. C'etait Clotilde. Elle vint droit au hangar.

Avant qu'elle eut pu dire un mot, elle fut dans mes bras, et longtemps
je la tins serree, embrassee, sans echanger une parole; nos coeurs, nos
regards se parlaient.

Elle se degagea enfin; puis, reculant de quelques pas et me regardant
longuement:

--Pauvre ami! pauvre ami! dit-elle tristement d'une voix navree.

Je fus epouvante de son accent et j'eus la sensation brutale d'un coup
mortel.

--Oui, dit-elle, vous avez raison de vous effrayer, car ce que j'ai a
vous apprendre est terrible.

--Parlez, parlez, chere Clotilde, cette angoisse est affreuse.

--C'est pour parler que je vous ai fait venir ici; mais avant de vous
porter de ma propre main le coup douloureux qui va vous atteindre,
il est d'autres paroles que je veux dire et que d'abord vous devez
entendre. Celles-la ne vous seront pas cruelles.

En prononcant ces derniers mots son regard desole s'attendrit.

--Plus d'une fois, dit-elle en continuant, vous m'avez parle de votre
amour et jamais je ne vous ai repondu d'une facon precise. Si j'ai agi
ainsi ce n'etait point par prudence ou par duplicite; ce n'etait pas non
plus parce que je restais insensible a votre amour. Non. Mais je voulais
que mon aveu, je voulais que le mot "je vous aime" ne sortit point des
levres de la jeune fille, mais fut dit par la femme a son mari.

--Chere Clotilde, cher ange!

--Ce n'est pas ange qu'il faut dire, c'est demon, ou, plus justement,
c'est malheureuse, car cet aveu qui m'echappe maintenant dans cette
heure solennelle, c'est la jeune fille qui le fait, ce n'est pas la
femme.

--Clotilde, mon Dieu!

--Oui, tremblez, desolez-vous! Vos craintes, par malheur, resteront
toujours au-dessous de l'epouvantable verite; votre femme, je ne pourrai
l'etre jamais, car je vais devenir celle d'un autre.

Elle se detourna vers le mur et cacha sa tete entre ses mains. Pour moi,
immobile devant elle, je restai partage entre la douleur la plus atroce
que j'aie ressentie jamais et la douleur folle.

Apres un certain temps, elle reprit:

--Comme votre regard me menace! Ah! tuez-moi si vous voulez; la mort de
votre main me sera moins douloureuse que la vie que je dois accepter.

Je baissai les yeux.

--Il y a quelque temps, vous avez pris une resolution qui vous a ete
terriblement douloureuse. Et cependant vous n'avez pas hesite, et vous
vous etes sacrifie a votre devoir. Aujourd'hui, c'est a mon tour de
souffrir et de me sacrifier au mien. J'epouse M. de Solignac.

A ce nom la fureur m'emporta et je me lancai sur elle; mais elle ne
recula point et ses yeux resterent fixes sur les miens; mes mains levees
pour l'etouffer s'abaisserent; je retombai aneanti contre les roseaux.

--Maintenant, dit-elle, il faut que vous m'ecoutiez, non pour que je me
justifie, mais pour que vous compreniez comment ce malheur, comment ce
crime est possible. Mon pere n'est pas riche, vous le savez, et meme ses
affaires sont fort embarrassees; en ces derniers temps, on lui avait
fait esperer que si les projets du prince reussissaient il serait nomme
senateur. Le senat c'etait pour lui la fortune et pour moi c'etait
l'independance; j'etais libre de devenir la femme de celui que j'aime;
mais cette esperance ne se realise pas: mon pere ne sera pas senateur,
et M. de Solignac l'est ou plutot il le sera dans quelques jours.
Comment ce changement s'est-il fait, je n'en sais rien, et qu'il y
ait la-dessous quelque machination infame, c'est possible. Je ne suis
sensible qu'au seul malheur de devenir la femme d'un homme que je n'aime
pas, et que je ne peux pas aimer, car j'en aime un autre.

--Mais ce malheur est impossible, vous ne pouvez pas accepter cet homme.

--Je ne le peux pas, cela est vrai, mais je le dois. Puis-je laisser mon
pere dans la misere? puis-je lui demander d'attendre que vous vous soyez
refait une position? Vous savez bien qu'a son age on n'attend pas.
Et puis, combien faudrait-il attendre! Oui, moi, je le pourrais, car
j'aurais le coeur rempli par votre amour, mais mon pere! pensez a ce que
serait sa vieillesse dans les tracas d'affaires besogneuses. M'est-il
permis de lui imposer ces chagrins pour la satisfaction de mon amour?
C'est a moi de me sacrifier et je me sacrifie, mais je ne le fais pas
sans crier, et sans me plaindre, et voila pourquoi j'ai voulu vous voir
ici; c'est pour vous dire maintenant que je suis encore libre, le mot
que je ne pourrai pas prononcer demain: Guillaume, je vous aime.

Comment se trouva-t-elle dans mes bras, je n'en sais rien; mais nos
baisers se confondirent, nos coeurs s'unirent dans une meme etreinte et
ses caresses se melerent a mes caresses.

Eperdus, enivres par la joie, exaltes par la douleur, nous n'etions plus
maitres de nous.

Une lueur de raison me traversa l'esprit; je la repoussai doucement. Je
l'aimais trop pour pouvoir resister a mon amour; et, d'un autre cote, je
l'aimais trop aussi pour vouloir emporter de cette derniere entrevue un
souvenir deshonore.

--Laissez-moi, laissez-moi partir, lui dis-je; je ne peux pas te
regarder, je ne peux pas t'entendre. Adieu.

--Non, Guillaume, pas adieu; pas ainsi.

Je la repris dans mes bras, et cette fois encore, nous restames
longtemps embrasses. Mais, grace au ciel, je pus m'arracher a cette
etreinte, et, me bouchant les oreilles, fermant les yeux, je me sauvai
en courant.



XLI

Ce que furent les journees qui suivirent ce rendez-vous d'amour, notre
premier et notre dernier, je renonce a le dire.

Tantot je voulais ecrire a Clotilde pour lui demander un nouveau
rendez-vous, sous le pretexte de lui rendre ses lettres que j'avais
gardees. Et alors, profitant de son emotion et de son trouble, je ferais
d'elle ma maitresse. Au lieu de m'arracher a ses etreintes, je les
provoquerais, et si elle me resistait, je saurais bien, par un moyen ou
par un autre, la ruse ou la force, triompher de sa resistance. Une fois
qu'elle se serait donnee a moi, elle n'epouserait pas ce Solignac, et si
malgre cela elle persistait dans son dessein, j'aurais alors des droits
a faire valoir.

Tantot je voulais quitter la France, et je demandai meme a M. Bedarrides
aine de m'envoyer au Perou. Malgre mes prieres, il ne voulut pas me
laisser partir, et comme j'insistais, il me regarda un moment avec
inquietude, cherchant a lire sur mon visage si j'etais devenu fou.

Que ne l'etais-je reellement? On dit que les fous ne se souviennent pas
et qu'ils vivent dans leur reve. Peut-etre ce reve est-il douloureux,
mais il me semble qu'il ne peut pas l'etre autant que la realite, alors
que tout en nous, la raison, l'imagination, la memoire, se reunit pour
nous montrer notre malheur et nous le faire sentir.

Oublier, ne plus penser, suspendre le cours de la vie morale, c'etait la
ce que je voulais, ce que je cherchais. Les efforts memes que je faisais
pour m'arracher a mon obsession, m'y ramenaient irresistiblement.

Le travail de mon bureau, auquel je m'etais applique dans les premiers
temps, quand j'esperais qu'il me rapprocherait un jour de Clotilde,
n'etait pas de nature, maintenant que je n'avais plus d'esperance
d'aucune sorte, a retenir mon esprit captif. Je faisais ma besogne
parce que notre main nous obeit toujours; mais ma tete n'avait pas, par
malheur, la docilite de mes doigts, et les traductions que j'apportais
aux freres Bedarrides etaient pleines d'erreurs grossieres. Ils me
reprenaient doucement, sans se facher; ils s'inquietaient de ce qui se
passait en moi; et dans leur bienveillante indulgence, ils trouvaient
des raisons pour m'excuser: la mort de mon pere, ma demission qui
troublaient ma raison.

M. de Solignac etait devenu un personnage dont les journaux
s'occupaient; un matin, en ouvrant le _Semaphore_, pour y chercher un
renseignement commercial, mes yeux furent attires par son nom qui, au
milieu des lettres noires, flamboya pour moi en caracteres de feu. Je
voulus ne pas lire, et vivement je repoussai le journal; mais bientot,
je le repris: un entrefilet annoncait le mariage de M. de Solignac,
senateur, avec mademoiselle Clotilde Martory, fille du general Martory.
"Ainsi, disait la note, vont se trouver reunies deux illustrations de
l'Empire..." Je ne pus en lire davantage, car le journal tremblait
dans mes mains comme une feuille secouee au bout d'une branche par une
bourrasque.

Ce ne fut pas tout. Deux jours apres, je recus une lettre ecrite par le
general lui-meme. En deux lignes, il me demandait de venir a Cassis le
dimanche suivant, afin de diner d'abord, puis ensuite "pour entendre une
communication importante" qu'on avait a me faire.

Mon premier mouvement fut de me mettre a l'abri d'une lachete du coeur
et je repondis qu'il m'etait, a mon grand regret, impossible d'accepter
cette invitation.

Puis ce devoir envers moi-meme accompli, j'eus un peu de tranquillite,
au moins de tranquillite relative.

Mais le samedi soir je me sentis moins ferme dans ma resolution, et
pendant toute la nuit je me dis que j'avais tort de ne pas vouloir
ecouter cette communication; sans doute, c'etait un moyen trouve par
Clotilde pour me voir. Qui pouvait dire ce qui resulterait de cette
entrevue? elle m'aimait, elle m'en avait fait l'aveu. Devais-je ceder
sans lutter jusqu'au bout?

Le dimanche matin, je me mis en route pour Cassis. Mais en arrivant au
haut de la cote, a l'endroit ou la vue embrasse tout le village dans
son ensemble, un dernier effort de raison et de courage me retint. Je
m'arretai, et pendant plus d'une heure je restai assis sur un quartier
de roc.

Devant moi s'etalait le village ramasse au bord de la mer, et par-dessus
le toit des maisons emergeait le grand platane que j'avais apercu tout
d'abord quand j'etais venu la premiere fois a Cassis. Comme ce temps
etait loin!

Une petite colonne de fumee blanche montait dans les branches denudees
du platane et me marquait la place precise de sa maison. Elle etait la,
et peut-etre elle pensait a moi, peut-etre m'attendait-elle.

Mais, qu'irais-je faire la? cet homme etait pres d'elle. Je ne pourrais
lui parler. Et d'ailleurs, quand je le pourrais, que lui dirais-je? Que
je l'aimais, que je souffrais. Et apres? Si la pensee de cet amour et de
ces souffrances ne l'avait pas arretee dans son projet, mes plaintes,
mes cris et mes larmes ne la feraient pas maintenant revenir en arriere.

Peut-etre n'y avait-il pas autant de sacrifice dans ce mariage qu'elle
voulait bien le dire; sans doute, elle n'eut jamais epouse M. de
Solignac, simple commandant, mais le senateur! Et bien des propos
contre lesquels je m'etais fache me revinrent a la memoire, bien des
observations, bien des petits faits qui m'avaient blesse.

Je repris la route de Marseille; mais, honteux de ma faiblesse et ne
voulant pas m'exposer a retomber dans une nouvelle, je lui renvoyai
toutes ses lettres dans un volume que je remis a la voiture de Cassis.
Ainsi, je n'aurais plus de pretexte pour vouloir la voir.

Le lendemain, en arrivant au comptoir, M. Barthelemy Bedarrides m'appela
dans son bureau.

--Vous m'avez demande a aller au Perou il y a quelque temps, me dit-il,
je n'ai point accepte cette proposition; aujourd'hui, voulez-vous aller
a Barcelone? Nous avons la une affaire embrouillee qui a besoin d'etre
traitee de vive voix. Cela nous rendrait service, si vous vouliez vous
en charger. En meme temps, je crois que ce petit voyage vous serait
salutaire; vous avez besoin de distraction, et cela se comprend, apres
les epreuves que vous venez de traverser.

Evidemment on s'etait occupe de moi dans la famille Bedarrides pendant
la journee du dimanche. Les deux freres s'etaient plaints de mes
erreurs; madame Bedarrides avait parle; Marius avait raconte ce qu'il
savait, et l'on etait arrive a cette conclusion: qu'il fallait, pour me
guerir, m'eloigner de Marseille. De la cette proposition de voyage, car
on ne prend pas pour arranger une affaire embrouillee un negociateur tel
que moi.

J'hesitai un moment, car, apres avoir voulu partir, j'avais presque peur
maintenant de m'eloigner; mais enfin j'acceptai, et, trois heures apres,
je m'embarquais sur le vapeur qui partait pour Barcelone.

Je croyais n'etre que quelques jours absent, une semaine au plus. Mais,
a Barcelone, je recus une lettre de M. Bedarrides qui m'envoyait a
Alicante, d'Alicante on m'envoya a Carthagene, de Carthagene a Malaga,
et de Malaga a Cadix. Quand je rentrai a Marseille, il y avait six
semaines que j'en etais parti.

Malheureusement, le voyage n'avait pas produit l'effet que les freres
Bedarrides esperaient; il avait occupe mon temps, il n'avait pas
distrait mon esprit. Pendant ces deux mois, je n'avais pas cesse une
minute de penser a Clotilde et de la voir.

Le seul soulagement que j'y avais gagne avait ete de ne pas savoir le
moment precis de son mariage et de n'etre pas ainsi tente de courir
a Cassis, pour la voir a l'eglise mettre sa main dans celle de ce
Solignac.

Pour etre juste, il faut dire que j'avais gagne autre chose encore: une
resolution, celle de quitter Marseille et d'aller a Paris.

Quand je fis part de cette resolution aux freres Bedarrides, ils
pousserent les hauts cris.

--Quitter Marseille! abandonner le commerce! j'etais donc fou: ils
etaient contents de moi; je me formais admirablement aux affaires;
je pouvais leur rendre de grands services, ils doubleraient mes
appointements a la fin de l'annee.

Ni les reproches, ni les propositions ne purent m'ebranler, et je leur
expliquai que les raisons qui m'avaient fait entrer dans le commerce
n'existant plus, je ne pouvais pas y rester.

Si bienveillant qu'on soit, il vient un moment ou l'on se fatigue de
s'occuper des gens qui refusent obstinement tout ce qu'on leur propose.
Ce fut ce qui arriva avec les freres Bedarrides: ils m'abandonnerent a
mon malheureux sort, desoles de mon entetement et regrettant de n'avoir
pas le droit de me faire soigner par un medecin alieniste.

Avant de partir, je voulus faire une visite d'adieu a Cassis: Clotilde
etait a Paris avec M. de Solignac; je ne serais pas expose a la
rencontrer et je verrais au moins son pere: nous parlerions d'elle.

Au temps ou je venais chaque semaine a Cassis, la maison du general
etait la plus coquette et la plus propre du pays: il y avait des fleurs
a toutes les fenetres, et les ferrures de la porte, frottees chaque
matin, brillaient comme les cuivres d'un navire de guerre.

Je trouvai cette porte pleine de plaques de boue et les ferrures
rouillees; en tirant la chaine de la sonnette, je me rougis les mains.
Comme on ne me repondait point et que la porte etait entrebaillee,
j'entrai. Le vestibule, autrefois si brillant de proprete, etait dans
le meme etat de salete que la porte: les dalles etaient boueuses, des
souliers trainaient ca et la, et des vieux habits couverts d'une couche
de poussiere pelucheuse etaient accroches contre les murailles.

J'avancai jusqu'au salon sans trouver personne; arrive la, j'entendis
des eclats de voix dans le jardin et je vis le general, un fusil de
munition a la main, faisant faire l'exercice a un grand paysan de
dix-huit a dix-neuf ans.

--Au commandement: "Portez, arme!" criait le general, vous saisissez
vivement votre arme: une, deusse.

Et il fit resonner son fusil sous sa main vigoureuse comme le meilleur
sergent instructeur. Mais a ce moment il m'apercut, et venant vivement a
moi, il me prit les deux mains.

--Comment c'est vous, dit-il, quel plaisir vous me faites; nous allons
dejeuner ensemble, si toutefois il y a a manger, car maintenant ce
n'est plus comme autrefois. J'ai remplace ma vieille servante par ce
garcon-la, a qui j'apprends l'exercice pour me distraire, et il n'est
pas fort sur la cuisine; mais a la guerre comme a la guerre.

Nous nous mimes a table.

--Cela rejouit le coeur, dit le general en me regardant, d'avoir une
honnete figure devant soi; car maintenant je suis toujours seul, ce qui
n'est pas gai. Garagnon ne vient plus, fache qu'il est, je crois, par le
mariage de Clotilde, et l'abbe a ses douleurs. Je suis seul, toujours
seul. On devait m'emmener a Paris; mais le mariage fait, monsieur mon
gendre a trouve que je le generais moins a Cassis et on m'a abandonne;
c'est un homme de volonte que monsieur mon gendre. Apres tout, mieux
vaut peut-etre que je reste ici que de vivre avec ma fille; je lui
serais un embarras: elle est deja a la mode a Paris et un vieux bonhomme
comme moi n'est pas amusant a trainer.

Tant que dura le dejeuner, il se plaignit ainsi: cette separation
l'avait accable; la solitude surtout l'epouvantait.

Apres le dejeuner, je lui proposai de faire sa sieste comme a
l'ordinaire, pendant que je me promenerais dans le jardin, mais il
secoua tristement la tete.

--C'etait la musique qui m'endormait, dit-il; maintenant, je n'ai plus
de musique puisque la musicienne est partie.

--Si je la remplacais aujourd'hui?

Je me mis au piano et lui chantai:

  Elle aime a rire, elle aime a boire.

Ma voix tremblait en commencant, mais je me roidis contre mes emotions.

Tout a coup j'entendis un gros soupir, et en me retournant je vis le
general qui pleurait.

--Ah! dit-il en me tendant la main, c'etait un gendre comme vous qu'il
m'aurait fallu. Vous viendrez souvent, n'est-ce pas? Nous chanterons
ensemble, nous jouerons aux echecs; je vous raconterai Austerlitz et la
campagne d'Egypte et celle de Russie.

--Helas! je pars ce soir pour Paris.

--Vous aussi, vous m'abandonnez? Allons, les vieux restent trop
longtemps sur la terre.

Je le quittai le soir meme, et le lendemain je partis pour Paris.



XLII

Me voici a Paris, a vingt-neuf ans, sans un sou de fortune et n'ayant
pas de metier aux mains.

Que faire, non pour me creer une position ou pour me gagner une fortune,
mais pour vivre honnetement et librement?

On a souvent raille l'officier qui va partout cherchant "l'Annuaire", et
qui, revant haut dans le cafe ou il s'est endormi, demande "l'Annuaire".
Jusqu'a un certain point la raillerie est fondee. Oui, l'officier vit
continuellement avec la preoccupation et le souci de son avancement. En
dehors de l'armee et de son regiment, il ne voit rien et ne s'interesse
a rien. Cela est ainsi, on doit en convenir, mais en meme temps il faut
dire qu'il ne peut pas en etre autrement.

On demande au soldat de quitter son pays et sa famille, de vivre sans
foyer, sans affections, sans relations sociales, sans aucun des mobiles
qui poussent les hommes ou les soutiennent, et il se resigne a tous
ces sacrifices. Mais comme il faut bien qu'on aime quelque chose en
ce monde, comme il faut bien qu'on ait un but dans sa vie, on aime la
carriere dans laquelle on est entre, et le but qu'on propose a son
activite et a son intelligence, c'est l'avancement: lieutenant, on veut
etre capitaine; colonel, on veut etre general; c'est un devoir qu'on
accomplit, un droit qu'on poursuit.

Voila pourquoi l'officier qui sort de l'armee, dans un age ou il doit
travailler encore, est un declasse. Il en est de lui comme du pretre qui
sort du clerge. Il n'y a rien a faire ni pour l'un ni pour l'autre dans
la societe; le monde n'est pas organise pour eux, pour leurs besoins,
pour leurs habitudes, et ils vont se choquant a des moeurs, a des
usages, a des idees qui ne sont pas les leurs. Partout genes, ils sont
partout genants; ils encombrent la vie sociale, et sans pitie on les
pousse, on les coudoie, on les meurtrit, ils tournent sur eux-memes, et
comme ils n'ont point de but vers lequel ils puissent se diriger, ils
pietinent sur place... et surtout sans place.

C'est la mon cas, et je suis dans Paris comme un Huron que le hasard
aurait tout a coup pose au carrefour du boulevard et de la rue Vivienne:
ces gens qui l'entourent, courant a leurs affaires ou a leurs
plaisirs, l'etonnent sans l'interesser; c'est un homme qui regarde une
fourmiliere.

En venant de Marseille a Paris, j'ai lu, pour me distraire de mes
pensees, un livre qui m'a donne a reflechir sur ce sujet; c'est un
roman de Balzac: _Un menage de garcon_. Le heros ou plus justement le
principal personnage de ce roman, car Balzac peint des hommes et non des
heros dessines en vue de plaire aux belles ames, le principal personnage
de ce roman est un officier qui, apres Waterloo, rentre dans la vie
sociale.

Endurci par l'exercice de la force et du commandement, exaspere par les
deceptions de la defaite, corrompu par les autres autant que par sa
propre nature, il devient le type le plus complet qu'on puisse rever
du soudard et du brigand. Sa mere, il lui demande pour tout service de
"crever le plus tot possible". Sa nourrice, il la vole. Son oncle, il
l'abrutit. Sa femme, il la fait mourir de debauche. Ses amis, il les
trahit quand ils sont heureux, ou bien il les abandonne quand ils
sont malheureux. Les hommes, il les tue, les dupe ou les insulte. Ses
enfants, il les craint, et il croit qu'ils souhaiteront sa mort, "ou
bien ils ne seraient pas ses enfants". Si je devais etre un jour un
Philippe Brideau, ce que j'aurais de mieux a faire serait de me bruler
tout de suite la cervelle.

J'avoue que plus d'une fois j'ai eu cette idee, et que si je ne l'ai
point encore mise a execution, c'est que rien ne presse; je ne suis
point a bout de forces, et j'ai, je m'en flatte, bien du chemin a
parcourir avant d'arriver a la pente sur laquelle glissent les Brideau.

Debarque a Paris, mon premier soin a ete de regler les affaires de mon
pere, dont je n'avais pas pu m'occuper encore. Ce reglement a ete des
plus simples; mais pour cela il n'en a pas moins ete tres-douloureux,
car il m'a fallu vendre bien des meubles qui pour moi etaient des
souvenirs.

J'ai commence par prendre tout ce que j'ai pu entasser dans les deux
petites chambres que j'occupe au cinquieme etage d'une maison de la rue
Blanche; mais l'appartement de mon pere etait assez grand, tandis que
le mien est des plus exigus. J'ai ete vite deborde, et alors j'ai du me
debarrasser de bien des objets qui m'etaient precieux. La place se paye
cher a Paris, et, dans ma situation, je ne peux pas me charger d'un
loyer lourd; les cinq cents francs que coute le mien me sont deja assez
difficiles a payer.

Cet emmenagement a occupe mes premieres semaines de sejour a Paris; et
comme je ne m'y suis point presse, il a dure assez longtemps. J'avais du
plaisir a revoir les gravures qui avaient appartenu a mon pere, et qui
me rappelaient le temps ou nous les feuilletions ensemble. J'avais
du bonheur a ranger ses livres, ou a chaque page je retrouvais ses
annotations et ses coups de crayon.

Et puis, faut-il le dire, cette occupation qui prenait mon temps me
permettait de ne point aborder franchement la grande difficulte de ma
vie.

--Quand j'aurai fini, me disais-je, nous verrons.

Enfin, le moment arriva ou je n'avais plus d'excuse pour ne pas voir, et
ou il fallut bien se decider a prendre un parti.

Ce que je voyais, c'etait que de l'heritage de mon pere, toutes charges
et dettes payees, il me restait un capital de quatre mille francs,
c'est-a-dire de quoi vivre pendant deux ans avec economie. Il fallait
donc qu'avant deux ans je fusse en etat de gagner quinze ou dix-huit
cents francs par an.

Comment et a quoi?

Un seul moyen se presentait: accepter une place de commis, si j'en
trouvais une. J'ecrivais assez proprement et je comptais assez vite
pour oser demander un emploi qui, pour etre rempli convenablement,
n'exigerait que la connaissance de la calligraphie et de l'arithmetique.

Le tout maintenant etait donc d'obtenir un emploi de ce genre.

Parmi mes anciens camarades avec lesquels j'avais continue des relations
d'amitie depuis le college se trouvait Paul Taupenot, le fils de Justin
Taupenot, le grand editeur. Paul etait maintenant l'associe de son pere;
il pourrait sans doute me trouver la place que je desirais, soit dans sa
maison, soit chez un de ses confreres. Je l'allai trouver.

En m'entendant parler d'une place de quinze cents francs, il poussa des
exclamations de surprise comme les freres Bedarrides lorsque je leur
avais demande a entrer dans leurs bureaux.

--Toi commis-libraire? allons donc, mon cher, tu n'y penses pas.

--Et pourquoi n'y penserais-je pas? Que veux-tu que je fasse? Je n'ai
pas de metier, et pour tout capital j'ai quatre mille francs. Trouves-tu
le travail deshonorant?

--Certes non.

--Eh bien, alors donne-moi a travailler. Ce n'est pas une vocation
irresistible qui m'oblige a etre commis. En donnant ma demission de
capitaine, je ne me suis pas dit que j'allais enfin avoir le bonheur
d'etre employe dans ta maison, ce qui realiserait tous mes desirs et
tous mes reves. Force bien malgre moi a cette demission, j'ai su que
la vie ne me serait pas facile, mais enfin j'ai du faire ce que ma
conscience me commandait; maintenant tu peux m'adoucir ces difficultes,
et je m'adresse a ton amitie.

--Sois bien certain qu'elle ne te manquera pas. Seulement laisse-moi
te dire que tu ne sais pas ce que tu me demandes. Tu es habitue a une
certaine independance d'action et a la liberte de l'esprit; pourras-tu
rester enferme dans un bureau pendant douze ou treize heures, sans
distraction, applique a un travail qui te paraitra fastidieux et qui le
sera reellement? Crois-tu qu'un bucheron ou un jardinier n'est pas plus
heureux qu'un commis qui toute la journee demeure penche sur son bureau
a faire des chiffres?

--Je ne sais pas fendre un arbre, et je ne sais pas davantage ratisser
un jardin, tandis que je sais faire des chiffres.

--Si je te parle ainsi, c'est qu'il me parait impossible qu'un homme
de ton age qui, pendant dix ans, a vecu a cheval, le sabre a la main,
puisse tout a coup remplacer son sabre par une plume et vivre enferme
dans un bureau.

--Il le faut cependant.

--Sans doute, mais comme je me figure que tu ne pourrais pas te plier
a ces nouvelles habitudes sans en beaucoup souffrir, je voudrais
t'epargner ces souffrances.

--Si tu as un moyen de me faire gagner agreablement mes 1,500 francs,
dis-le; je te promets que je ne le repousserai pas.

--Pourquoi ne nous ferais-tu pas des articles pour nos dictionnaires et
pour nos manuels?

--C'est toujours une plume que tu me proposes.

--Assurement, mais tu travaillerais a tes heures, tu ne serais pas
enferme dans un bureau, tu aurais ta liberte et tu pourrais facilement
gagner quinze ou vingt francs par jour, ce qui vaut mieux que quinze
cents francs par an.

--Je ne sais pas ecrire.

--De cela ne prends pas souci, le travail que je te propose n'a rien de
litteraire, c'est une besogne de compilation, et il faut vraiment
ta naivete pour me faire cette reponse. Nous avons des traites
d'agriculture qui se vendent ma foi tres-bien, et qui ont ete ecrits par
des savants incapables de distinguer en pleine campagne un champ de ble
d'avec un champ d'avoine. C'est ce qu'on appelle le savant en chambre,
et tu peux en augmenter le nombre deja considerable sans deshonneur.

--J'aimerais mieux aligner dix regiments de cavalerie dans le
Champ-de-Mars que trois phrases dans un livre. Ecrire une lettre,
raconter ce que j'ai vu, c'est parfait, j'y vois franchement et
bravement; mais je sais trop ce qu'est l'art d'ecrire pour oser me faire
imprimer.

--Tu refuses, alors?

--Je ne peux pas accepter ce que je me sens incapable de faire
convenablement.

--Eh bien, voyons autre chose, car je ne peux pas m'habituer a l'idee
que tu resterais impunement enferme derriere ce grillage, a l'abri de
ces rideaux verts. Tu serais pris par le spleen, et tu mourrais a
la peine. Quand nous etions au college, tu dessinais d'une facon
remarquable, et tu m'as envoye d'Afrique deux ou trois croquis
tres-reussis: tu ne dois donc pas avoir pour dessiner les scrupules que
tu as pour ecrire.

--Mes croquis sont comme mes lettres, sans consequence.

--Ce n'est pas mon sentiment, et je crois que de ce cote nous avons
chance d'arriver a un resultat. Nous preparons en ce moment un grand
dictionnaire des sciences militaires qui sera accompagne de cinq ou
six mille gravures representant les armes, les costumes, les objets
quelconques qui ont servi a la guerre chez tous les peuples depuis
l'antiquite jusqu'a nos jours. Veux-tu te charger d'un certain nombre
de ces dessins? Ne sois pas trop modeste, il ne s'agit pas de gravures
artistiques; ce qu'il nous faut surtout, c'est un dessin exact qui ne
soit pas enleve de _chic_ en sacrifiant tout a l'effet. L'effet n'est
rien pour un ouvrage comme le notre, qui veut des gravures tirees
d'originaux authentiques, et assez distinctes dans le detail pour donner
les points caracteristiques qui doivent appuyer le texte. Tu connais
les choses de la guerre, tu les aimes, tu dessines mieux qu'il n'est
necessaire, tu peux nous rendre service en acceptant ce travail. Si dans
le commencement tu as besoin de conseils, nous te ferons _recaler_ tes
premiers dessins, et tu arriveras bien vite a une habilete de main qui
te permettra de ne pas trop travailler.

Evidemment cela etait de beaucoup preferable au bureau. Je remerciai
Taupenot comme je le devais, et je me mis en relation avec le directeur
de ce dictionnaire pour qu'il me guidat.

Je trouvai en lui un homme bienveillant, qui ne se moqua ni de mon
ignorance ni de mon inexperience, et qui par ses conseils me facilita
singulierement mes premiers pas.



XLIII

S'endormir capitaine de cavalerie et se reveiller artiste, c'est croire
qu'on continue un reve commence.

Cependant ce reve est pour moi une realite. Il est vrai que je suis bien
peu artiste, mais enfin si je ne le suis pas par le talent, je le suis
jusqu'a un certain point par le travail, par les habitudes et par les
relations.

Mon cinquieme etage est divise en ateliers et mon logement est le seul
qui ne soit pas occupe par des peintres. Les hasards de la vie porte a
porte ont etabli des relations entre mes voisins et moi, et peu a peu il
en est resulte pour nous une sorte de camaraderie et d'amitie.

Ce ne sont point des peintres ayant un nom et une reputation, mais des
jeunes gens qui m'ont recu parmi eux avec la confiance et la facilite de
la jeunesse.

Tout d'abord ils ont bien ete un peu effrayes par ma decoration et ma
tournure militaire, mais la glace s'est insensiblement fondue quand ils
ont reconnu petit a petit que je n'etais pas si culotte de peau que j'en
avais l'air.

Nous nous voyons le matin et je vais manger chez eux le dejeuner que
mon concierge me monte. Par la il ne faut pas entendre que je
vais m'attabler dans une salle a manger ou mon couvert serait mis
regulierement.

Nous sommes plus simples et plus reserves dans nos habitudes, car les
uns et les autres nous sommes a peu pres egaux devant la fortune.
S'ils ont deja du talent (et c'est leur cas), ils n'ont pas encore de
notoriete et leurs tableaux se vendent peu ou tout ou moins se vendent
mal. Et pour moi qui ne fait pas de l'art, mais qui fais seulement du
metier, je suis loin de gagner ce que Taupenot m'avait fait esperer. Je
n'ai pas encore cette habitude du travail qui donne la facilite; Je ne
sais pas me mettre a ma table et enlever un dessin d'un coup, je me leve
dix fois par heure, je regarde ce que j'ai fait, je cherche ce que je
vais faire, j'ouvre un livre et, au lieu de m'en tenir au renseignement
qui m'est necessaire, je lis tout le passage qui m'interesse, celui-la
en amene un autre, je reve, je reflechis et n'avance pas. D'un autre
cote j'ai des scrupules et des exigences qui m'entrainent dans d'autres
lenteurs. De sorte que je mets quelquefois huit jours a faire un dessin
qu'un autre trouverait et terminerait en quelques heures. C'est par
la surtout que je suis un amateur travaillant avec fantaisie pour son
plaisir, et non un ouvrier ou un veritable artiste. Le resultat de ce
genre de travail est de rogner considerablement mes benefices et de les
reduire au strict necessaire.

Nos dejeuners ne necessitent donc pas une table confortablement servie;
ils se composent d'un petit pain avec une tranche de jambon ou d'un
morceau de fromage que nous allons manger les uns chez les autres. Celui
qui recoit nous offre le liquide, et il en est quitte a bon marche; le
porteur d'eau fait tous les matins sa provision pour deux sous.

C'est l'heure de la causerie: on regarde le tableau qui est en train, on
se conseille et l'on discute. C'est l'heure aussi ou je demande avis a
mes camarades qui, pour moi, sont des maitres, et, dans un mot, dans un
coup de crayon, j'en apprends plus que dans de longues heures de travail
et de reflexion.

Puis apres une demi-heure de repos et d'intimite, chacun rentre chez
soi, tandis que je descends dans Paris pour aller faire les recherches
necessaires a mon travail, a la Bibliotheque ou au Cabinet des estampes.

Le soir, nous nous retrouvons dans un restaurant de la rue Fontaine
(est-ce bien restaurant qu'il faut dire), enfin dans un endroit ou,
moyennant la somme de vingt a vingt-trois sous, on donne un diner
compose d'un potage et de deux plats de viande. Il en est de nos diners
comme des soupers de theatre, un dialogue vif et anime est la piece de
resistance; on pense a ce qui se dit et non a ce qu'on mange.

Notre diner termine, nous rentrons chez nous, et le plus souvent c'est
dans ma chambre qu'on se reunit, car j'ai un luxe de chaises et de
meubles pour s'etendre que mes voisins ne possedent pas.

On allume les pipes et la causerie reprend sur les sujets qui nous
occupent, le travail et la peinture; ou bien l'un de nous prend un
livre et lit haut, tandis que les autres cherchent une esquisse ou bien
suivent paresseusement les spirales de leur fumee. A onze heures on se
separe, pour recommencer le lendemain.

Point de theatres, point de cafes, point de visites dans le monde;
nous sommes preserves de ces distractions couteuses par des raisons
toutes-puissantes dont on ne parle pas, mais auxquelles on obeit
discretement.

Personne ne se plaint du present, car on a foi dans l'avenir: plus tard,
quand on sera quelqu'un.

Quand je dis on, je ne me comprends pas, bien entendu, dans ce on, car
je n'ai pas d'avenir, et, comme mes camarades, je n'ai pas d'etoile pour
me guider; je ne serai jamais quelqu'un.

Et Clotilde?

Clotilde n'est plus l'avenir pour moi, mais j'avoue qu'elle est toujours
le present. Si je suis venu habiter la rue Blanche, c'est parce que
Clotilde demeure rue Moncey; si j'ai quitte Marseille, c'est pour
suivre Clotilde a Paris. Voila l'aveu que j'ai retarde jusqu'a present,
agissant un peu comme les femmes qui bavardent longuement pendant quatre
pages sans rien dire, et mettent leur pensee dans le dernier mot de leur
lettre.

Mon dernier mot, vrai et franc, c'est que je l'aime toujours.

Cela est lache, peut-etre, et meme je suis assez dispose a le
reconnaitre; mais apres, que puis-je a cela? Si la lachete du coeur est
honteuse, c'est un malheur pour moi.

Si j'avais ete un homme fort, j'aurais du oublier Clotilde; cela j'en
conviens. Le jour ou elle m'a dit qu'elle devenait la femme de M. de
Solignac, je devais la regarder avec mepris, lui lancer un coup d'oeil
qui l'eut fait rougir, lui assener une epigramme pleine de finesse
et d'ironie, et, cela fait, me retirer dignement. Voila qui etait
convenable et correct.

C'est ainsi, je crois, qu'eut agi un homme raisonnable ayant le respect
de soi-meme et des convenances. Puis, si cet homme bien equilibre eut
souffert de cet abandon, il eut probablement aime une autre femme; car
il est universellement reconnu que le meilleur remede pour guerir un
amour chronique, c'est un nouvel amour: cette espece de vaccination
opere presque toujours des cures remarquables.

Malheureusement, je n'ai point agi suivant les regles precises de cette
sage methode. Apres avoir donne mon coeur a Clotilde, je ne l'ai point
repris pour le porter a une autre. Je l'ai aimee; j'ai continue de
l'aimer, plus peut-etre que je ne l'aimais avant sa trahison; car il est
des coeurs ainsi faits, que la douleur les attache plus fortement encore
que le bonheur.

Elle etait indigne de mon amour. Cela aussi peut etre vrai, et je ne dis
pas qu'elle meritat ma tendresse et mon adoration. Mais depuis quand nos
sentiments se reglent-ils sur les qualites de celle qui nous inspire
ces sentiments? On n'aime pas une femme parce qu'elle est bonne, parce
qu'elle est tendre, on l'aime parce qu'on l'aime, et ses qualites comme
ses defauts ne sont pour rien dans notre amour. Quand je dis nous, je
ne veux pas parler des gens raisonnables, mais de quelques fous,
de quelques miserables comme moi, de ce qu'on appelle en riant les
passionnes.

Oui, Clotilde m'a trompe. M'aimant, elle a consenti a epouser un homme
qu'elle n'aimait pas, qu'elle ne pouvait pas, qu'elle ne pourrait jamais
aimer; car cet homme est vieux et meprisable. Assurement, cela n'est pas
beau et tout le monde la condamnera impitoyablement.

Mais quand je me reunirais a tout le monde, cela ferait-il que je ne
l'aimerais plus? Helas! non. Les autres peuvent la regarder d'un oeil
froid et dur, moi je ne le peux pas, car je l'aime, et sa trahison, son
crime a mon egard n'effaceront jamais les cinq mois de bonheur dans
lesquels elle m'a fait vivre; a parler vrai, c'est sa trahison qui palit
et s'eteint devant le rayonnement de ces jours heureux.

Pendant ces cinq mois, elle a enfante en moi un etre qui s'est developpe
sous le souffle de sa tendresse, et qui, maintenant, bien qu'abandonne,
ne peut pas mourir.

C'est cet etre nouveau qui commande en moi a cette heure, qui me dirige
et qui m'inspire; c'est lui qui a impose silence a mon orgueil, a ma
dignite et a ma raison. Si je veux me revolter, et je le veux souvent,
je le veux toujours, il me courbe et me dompte. Nous luttons, mais il a
toujours le dernier mot.

--Clotilde s'est donnee a un autre.

--Apres?

--Elle est meprisable.

--Apres?

--Je ne veux plus la voir, je veux ne plus penser a elle.

--Pourquoi repeter sans cesse ce qui est impossible? A quoi bon dire "Je
veux" si la realite est je ne peux pas? Autrefois tu pouvais vouloir;
aujourd'hui ta volonte est paralysee par ta passion. Tu t'agites, mais
c'est la passion qui te mene et je suis ton maitre. Tu veux te detacher
de Clotilde; moi, je ne le veux pas. Tire sur la chaine qui te lie
a elle; tu verras si tu peux la rompre et si chaque secousse que tu
donneras ne te retentira pas douloureusement dans le coeur. C'est
Clotilde qui m'a fait naitre, et je ne veux pas mourir; c'est ma mere,
et je veux vivre par elle.

Je l'aime donc toujours.

Et c'est parce que je l'aime que j'ai quitte Marseille.

C'est parce que je l'aime que j'ai pris ce logement de la rue Blanche
qui me permet de voir les fenetres de son hotel, et souvent meme de
l'apercevoir alors qu'elle se promene dans son jardin.

L'hotel de M. de Solignac, en effet, occupe un assez grand terrain dans
la rue Moncey, et comme ma maison forme le cote de l'angle oppose au
sien, je me trouve ainsi avoir pleine vue sur ses appartements et sur
son jardin. La distance est assez longue, il est vrai, mais mes yeux
sont bons; et d'ailleurs le jardin arrive contre le mur de la cour de ma
maison.

Forme d'une pelouse decouverte, ce jardin n'est boise que dans le
pourtour de l'allee circulaire, de sorte que dans un miroir que j'ai
dispose avec une inclinaison suffisante, je vois tout ce qui s'y passe;
ma fenetre ouverte, j'entends meme le murmure confus des voix et
toujours le bruit cristallin du jet d'eau retombant dans son petit
bassin de marbre; le matin, j'entends les merles chanter.

Assurement, elle ne sait pas que je suis si pres d'elle.

Pense-t-elle a moi?

Je n'ai pas l'idee d'examiner cette question; etre pres d'elle me
suffit.

Elle est toujours ce qu'elle etait jeune fille, moins simple seulement
dans sa toilette, qui est celle d'une femme a la mode.

Elle me parait lancee dans le monde, au moins si j'en juge par les
visites qui se succedent chez elle le mercredi, qui est son jour de
reception.

A l'exception de ce mercredi ou elle reste chez elle, tous ses autres
jours sont pris par les plaisirs du monde: les diners, les soirees, le
theatre. Et bien promptement je suis arrive a deviner, par le mouvement
des lumieres dans la nuit, d'ou elle revient.

Beaucoup d'autres petites remarques me revelent aussi ce qu'est sa vie,
et je serais de son monde que je ne saurais pas mieux ce qu'elle fait.

La premiere fois qu'elle est descendue dans son jardin, ou elle s'est
longtemps promenee seule en tournant sur elle-meme comme si elle
reflechissait tristement, j'ai eu la tentation de lui crier mon nom.
Mais ce n'a ete qu'un eclair de folie, qui depuis n'a jamais traverse
mon esprit.

Je veux vivre ainsi sans qu'elle sache que je suis pres d'elle. Je la
vois et c'est assez pour mon amour. Ce n'etait certes pas la ce que
j'avais espere, mais c'est ce qu'elle a decide, et ce qu'a voulu--la
fatalite.



XLIV

Si bonne volonte que j'eusse, je ne pouvais pas etre assidu a mon
travail, comme mes camarades. Tant que le jour durait, ils restaient
devant leur chevalet, et une courte promenade apres diner, une flanerie
d'une heure dans les rues de notre quartier leur suffisait tres-bien; on
descendait par la Chaussee-d'Antin, on remontait par la rue Laffitte,
en s'arretant devant les expositions des marchands de tableaux, et tout
etait dit; on avait pris l'air et on avait fait de l'exercice.

Pour moi, il m'en fallait davantage. J'avais pris dans ma vie active,
en plein air, des besoins et des habitudes que cette vie renfermee ne
pouvait contenter. Assurement, si j'avais du rester dans un bureau,
comme j'en avais ete menace un moment, je serais mort a la peine,
asphyxie, ou bien j'aurais fait explosion, ni plus ni moins qu'une
locomotive dont on renverse la vapeur quand elle est lancee a grande
vitesse. J'etouffais dans mon logement encombre de meubles, comme un
oiseau mis brusquement en cage, et comme un poisson dans son bocal,
j'ouvrais betement la bouche pour respirer. J'enviais le sort des
charbonniers qui montaient des charges de bois au cinquieme etage, et
volontiers j'aurais ete m'offrir pour frotter les appartements de la
maison, afin de me degourdir les jambes. Dans la rue, je faisais
le moulinet avec mon parapluie, car maintenant je porte ce meuble
indispensable a la conservation de mon chapeau; mais cette arme
bourgeoise ne fatigue pas le bras comme un sabre, et c'etait la fatigue
que je cherchais, c'etait beaucoup de fatigue qu'il me fallait pour
depenser ma force et bruler mon sang.

Ce fut surtout au commencement du printemps que ces habitudes
sedentaires me devinrent tout a fait insupportables.

La senteur des feuilles nouvelles qui, du jardin de Clotilde, montait
jusqu'a ma chambre, m'etouffait: l'odeur de la seve et des giroflees
me grisait. A voir les oiseaux se poursuivre dans le jardin, allant,
venant, tourbillonnant sur eux-memes, sifflant, criant, se battant, je
pietinais sur place et mes jambes s'agitaient mecaniquement. J'avais
beau m'appliquer au travail, des mouvements de revolte me faisaient
jeter mon crayon, et alors je m'etirais les bras en baillant d'une facon
grotesque. Je ne mangeais plus; la vue du pain me soulevait le coeur,
l'odeur du vin me donnait la nausee, et volontiers j'aurais ete me
promener a quatre pattes dans les pres et brouter l'herbe nouvelle.

J'ai toujours cru que la plupart de nos maladies nous venaient par notre
propre faute, de sorte que si nous voulions veiller aux desordres qui se
produisent dans la marche de notre machine, nous y pourrions remedier
facilement. Etre malade a Paris ne me convenait pas; en Afrique, a la
suite d'un refroidissement ou d'une insolation, c'est bon, on subit les
coups de la fievre, et l'on s'en va a l'hopital avec les camarades; mais
a Paris etre malade parce que les merles chantent et que les feuilles
bourgeonnent, c'est trop bete.

Sans aller consulter un medecin, qui m'eut probablement ri au nez, ou,
ce qui est tout aussi probable, m'eut interroge serieusement, ce qui
m'eut fait rire moi-meme, je resolus d'apporter un remede a cet etat
ridicule.

Ma maladie etait causee par l'exces de la force et de la sante, je
cherchai un moyen pour user cette force, et tous les jours, en sortant
de la Bibliotheque ou des Estampes, je m'administrai une course rapide
de deux a trois heures.

Dans la rue Richelieu, sur les boulevards et dans les Champs-Elysees, je
marchais raisonnablement, de maniere a ne pas attirer sur mes talons
les chiens et les gamins; mais une fois que j'avais gagne le bois de
Boulogne dans ses parties desertes, je prenais le pas gymnastique et je
me donnais une _suee_, exactement comme un cheval qu'on fait maigrir.

Par malheur, la solitude devient difficile a rencontrer dans le bois de
Boulogne ou jamais on n'a vu autant de voitures que maintenant. C'est a
croire que les gens a equipages n'avaient pas ose sortir depuis 1848, et
que maintenant que "l'ordre est retabli," ils ont hate de regagner
le temps perdu. De quatre a six heures, les Champs-Elysees sont
veritablement encombres et Paris prend la une physionomie nouvelle. Il
y a trois mois que le coup d'Etat est accompli et maintenant que "les
mauvaises passions sont comprimees," on ose s'amuser: il y a une
explosion de plaisirs, c'est vraiment un spectacle caracteristique et
qui meriterait d'etre etudie par un moraliste.

Il est certain qu'une grande partie de la France a amnistie
Louis-Napoleon. Elle lui est reconnaissante d'avoir assume sur sa
tete cette terrible responsabilite qui a assure au pays une securite
momentanee, et dont elle profite pour faire des affaires ou jouir de la
fortune. Le nombre est considerable des gens pour lesquels la vie se
resume en deux mots: gagner de l'argent et s'amuser; et le gouvernement
qui s'est etabli en decembre donne satisfaction a ces deux besoins.
C'est la ce qui fait sa force; il a avec lui ceux qui veulent jouir de
ce qu'ils ont, et ceux qui veulent avoir pour jouir bientot.

La fete a commence avec d'autant plus d'impetuosite, qu'on attendait
depuis longtemps: les affaires ont pris en quelques mois un
developpement qu'on dit prodigieux, et les plaisirs suivent les
affaires.

Ceux qui comme moi n'ont ni affaires ni plaisirs, regardent passer le
tourbillon et reflechissent tristement.

Car il n'y a pas d'illusion possible, le succes du Deux-Decembre a
ecrase toute une generation.

Quel sera notre role dans ce tourbillon? on agira et nous regarderons;
nous serons l'abstention.

En est-il de plus triste, de plus miserable, quand on se sent au coeur
le courage et l'activite? On aurait pu faire quelque chose, on aurait pu
etre quelqu'un; on ne fera rien, on sera un impuissant. On attendra.

Mais combien de temps faudra-t-il attendre? Les jours passent vite, et
si jamais l'heure sonne pour nous, il sera trop tard; l'age aura rendu
nos mains debiles.

Nos enfants seront; nos peres auront ete; nous seuls resterons noyes
dans une epoque de transition, subissant la fatalite.

Ces pensees peu consolantes sont celles qui trop souvent occupent
mon esprit dans mes longues promenades; car, par suite d'une bizarre
disposition de ma nature, plus ce qui m'entoure est rejouissant pour les
yeux, plus je m'enfonce dans une sombre melancolie. C'est au milieu des
bois verdoyants que ces tristes idees me tourmentent, et, au lieu de
regarder les aubepines qui commencent a fleurir, de respirer l'odeur des
violettes qui bleuissent les clairieres, d'ecouter les fauvettes et les
rossignols qui chantent dans les broussailles, je me laisse assaillir
par des reflexions qui, autrefois, me faisaient rire et qui,
aujourd'hui, me feraient volontiers pleurer.

Avant-hier, m'en revenant a Paris par l'allee de Longchamps a ce moment
deserte, j'entendis derriere moi le trot de deux chevaux qui arrivaient
grand train. Machinalement je me retournai et a une petite distance
j'apercus un coupe: le cocher conduisait avec la tenue correcte d'un
Anglais, et les chevaux me parurent etre des betes de sang.

En quelques secondes, le coupe se rapprocha et m'atteignit. Je reculai
contre le tronc d'un acacia pour le laisser passer et pour regarder les
chevaux qui trottaient avec une superbe allure: car bien que j'en sois
reduit maintenant a faire mes promenades a pied, je n'en ai pas moins
conserve mon gout pour les chevaux, et c'est ce gout qui m'a fait
choisir le bois de Boulogne comme le but ordinaire de mes promenades;
j'ai chance d'y voir de belles betes et de bons cavaliers qui savent
monter.

J'etais tout a l'examen des chevaux, ne regardant ni le coupe ni ceux
qui pouvaient se trouver dedans, lorsqu'une tete de femme se tourna de
mon cote.

Clotilde!

Elle me fit signe de la main.

Ebloui comme si j'avais ete frappe par un eclair, je ne compris pas ce
qu'il signifiait: elle m'avait vu, voila seulement ce qu'il y avait de
certain dans ce signe.

J'etais reste immobile au pied de l'acacia, regardant le coupe qui
s'eloignait. Il me sembla que le cocher ralentissait l'allure de ses
chevaux comme pour les arreter. Je ne me trompais point. La voiture
s'arreta, la portiere s'ouvrit et Clotilde etant descendue vivement se
dirigea vers moi.

Tout cela s'etait passe si vite que je n'en avais pas eu tres-bien
conscience. Mais en voyant Clotilde venir de mon cote, je reculai
instinctivement de deux pas et je pensai a me jeter dans le fourre:
j'avais peur d'un entretien; j'avais peur d'elle, surtout j'avais peur
de moi.

Mais je n'eus pas le temps de mettre a execution mon dessein; elle
s'etait avancee rapidement, et j'etais deja sous le charme de son
regard; a mon tour j'allai vers elle, irresistiblement attire.

--Vous n'etes plus en Espagne, dit-elle en marchant; et depuis quand
etes-vous a Paris?

--Depuis le mois de mars.

Nous nous etions rejoints: elle me tendit les deux mains en me
regardant, et pendant plusieurs minutes je restai devant elle sans
pouvoir prononcer une seule parole. Ce fut elle qui continua:

--Depuis le mois de mars, et vous n'etes pas venu me voir!

--Moi, chez vous, chez M. de Solignac?

--Non, mais chez madame de Solignac; vous avez donc oublie le passe?

--C'est parce que je me le rappelle trop cruellement qu'il m'est
impossible d'aller maintenant chez vous.

--Ce n'est pas de cela que je veux parler; ce que je vous demande, c'est
de vous rappeler ce que vous me disiez autrefois. Vous souvenez-vous
qu'a la suite de plusieurs difficultes, vous m'aviez manifeste la
crainte de ne pas pouvoir venir chez mon pere et que toujours je vous ai
assure que rien ne devait alterer notre amitie; ne voulez-vous pas venir
chez moi maintenant, quand autrefois vous paraissiez si desireux de
venir chez mon pere?

--Pouvez-vous comparer le present au passe!

--Pouvez-vous me faire un crime d'un sacrifice qui m'etait impose!

--Par qui? Votre pere souffre de ce mariage.

--Il en souffre, cela est vrai, mais il eut plus souffert encore s'il ne
s'etait pas fait; et d'ailleurs, quand j'ai consenti a devenir la femme
de M. de Solignac, je ne croyais pas que sa conduite envers mon pere
serait ce qu'elle a ete. Ils avaient ete amis; ils avaient longtemps
vecu ensemble, je croyais qu'ils seraient heureux d'y vivre encore. M.
de Solignac a pris d'autres dispositions, et ce ne sont pas les seules
dont j'ai a souffrir. Mais ne parlons pas de cela. Oubliez ce que je
vous ai dit et reconduisez-moi a ma voiture. Voulez-vous m'offrir votre
bras?

Quand je sentis sa main s'appuyer doucement sur mon bras, le coeur me
manqua, et je n'osai tourner mes yeux de son cote.

--Ainsi, dit-elle apres quelques pas, vous ne voulez plus me voir?

C'en etait trop.

--Je ne veux plus vous voir, dis-je en m'arretant; vous croyez cela;
eh bien! ecoutez et ne vous en prenez qu'a vous de ce que vous allez
entendre. Hier, vous avez ete aux Italiens et vous etes rentree chez
vous a onze heures trente-cinq minutes. Avant-hier, vous avez ete
en soiree et vous etes rentree a deux heures. Jeudi, vous vous etes
promenee pendant une heure dans votre jardin, de dix a onze heures; vous
aviez pour robe un peignoir gris-perle.

--Comment savez-vous...

--Mercredi, vous avez recu depuis quatre heures jusqu'a sept. Et
maintenant vous voulez que je vous dise comment je sais tout cela. Je
le sais parce que j'ai voulu vous voir, et pour cela j'ai pris un
appartement dont les fenetres ouvrent sur votre hotel.

Puis tout de suite je lui racontai comment je m'etais installe rue
Blanche, et comment, depuis le mois de mars, je la voyais chaque jour.
Nous nous etions arretes, et elle m'ecoutait les yeux fixes sur les
miens, sans m'interrompre par un mot ou par un regard.

Quand je cessai de parler, elle se remit en marche vers sa voiture.

--Il faut que nous nous separions, dit-elle; mais puisque vous
connaissez si bien ma vie, vous savez que le mercredi je suis chez moi.

Et sans un mot de plus, mais apres m'avoir longuement serre la main,
elle monta dans son coupe qui partit rapidement, tandis que je restais
immobile sur la route, la suivant des yeux.



XLV

Je m'en revins lentement a Paris marchant dans un reve.

Cette rencontre avait deroute toutes mes previsions, et maintenant je
n'allais plus pouvoir vivre aupres de Clotilde comme je l'avais voulu.
Mon amour discret etait fini. Je me reprochai d'avoir parle. Je n'aurais
pas du reveler ma presence rue Blanche: et puisque je m'etais laisse
entrainer a cet aveu, j'aurais du aller plus loin.

Les choses telles qu'elles venaient de se passer me creaient une
situation qui bien certainement ne tarderait pas a devenir insoutenable
ou, si j'avais la force de la supporter, horriblement douloureuse.

Lorsque Clotilde ignorait ma presence a Paris et me croyait en Espagne,
j'avais pu l'aimer de loin et me contenter du plaisir de la suivre a
distance; son apparition dans le jardin m'etait un bonheur; sa lampe a
sa fenetre au milieu de la nuit m'etait une joie. Mais maintenant me
serait-il possible de m'en tenir a ces satisfactions platoniques? Est-ce
que cent fois je n'avais ete oblige de me rejeter en arriere pour ne pas
lui crier: Je suis la, je t'aime, je t'adore! Quand elle se montrerait
maintenant dans son jardin, ses yeux, au lieu de se baisser sur ses
fleurs, se leveraient vers mes fenetres, aurais-je la force de resister
a leur appel? Si j'y parvenais, de quel prix me faudrait-il payer cette
resistance? Si je n'y parvenais pas, qu'arriverait-il?

Je n'avais deja que trop parle. Bien que je n'eusse pas dit un mot de
mon amour, Clotilde savait mieux que par des paroles que je l'aimais
encore et que, malgre sa trahison, je n'avais pas cesse de l'aimer. De
cet aveu tacite, elle ne s'etait point fachee, elle ne s'etait meme pas
inquietee, et son dernier mot en me quittant avait ete le meme que celui
par lequel elle m'avait aborde, une invitation a l'aller voir chez elle.

Ainsi elle supprimait entre nous son mariage, et notre vie devait
reprendre comme autrefois. Nous avions ete separes par la force des
circonstances, nous nous retrouvions, nous reprenions notre vie ou elle
avait ete interrompue, comme si rien ne s'etait passe d'extraordinaire.

Les femmes sont vraiment merveilleuses pour supprimer ainsi dans
leur vie ce qui les gene et vouloir que par une convention tacite on
considere comme n'existant pas des gens qu'on a devant les yeux ou des
faits qui vous ont ecrase.--"Je suis mariee, c'est vrai, mais qu'importe
mon mariage si je suis toujours la Clotilde d'autrefois? Mon mariage,
il n'y faut pas penser; mon mari, il ne faut pas le voir. Nous avions
plaisir autrefois a etre ensemble. Reprenons le cours de nos anciennes
journees. Voyons-nous comme nous nous voyions autrefois. Avez-vous donc
oublie? moi je me souviens toujours."

Si telles n'avaient point ete les paroles de Clotilde, telle etait la
traduction fidele de notre entretien dans ce langage mysterieux ou les
regards, les serrements de main, les silences, les intonations, les
sourires ont bien plus d'importance que les mots, ou la musique est
tout, ou les paroles ne sont que peu de chose.

Elle voulait me voir chez elle; et elle le voulait sachant que je
l'aimais.

Que resulterait-il de cette reunion?

La conclusion n'etait pas difficile a tirer: ou elle resisterait a mon
amour et me rendrait effroyablement malheureux, ou elle cederait, et
alors je ferais de ma propre main des blessures a mon amour, qui, pour
etre autres, ne seraient pas moins douloureuses.

Je ne veux pas me faire plus puritain que je ne le suis, et laisser
croire que le precepte "Tu ne desireras pas la femme de ton prochain,"
tout-puissant sur moi, est capable de comprimer mes desirs ou de tuer
mon amour. J'avoue que les droits de M. de Solignac ne me sont pas du
tout sacres. C'est un mari comme les autres, et qui meme a contre lui
dans cette circonstance particuliere d'etre mon ennemi et non mon ami.
Ce n'est donc pas sa position officielle et la protection legale dont le
Code l'entoure, qui peut m'eloigner de Clotilde.

Mes raisons sont moins pures, au moins en ce qui touche la morale
sociale.

Quand j'ai rencontre Clotilde au bal de la famille Bedarrides et me suis
pris a l'aimer, je ne savais qui elle etait: femme ou jeune fille. Quand
je me suis inquiete de le savoir, si j'avais appris qu'elle etait mariee
et que M. de Solignac etait son mari, cela tres-probablement n'eut
pas tue mon amour naissant. J'aurais continue de l'aimer, malgre son
mariage, malgre son mari, et tres-probablement aussi j'aurais essaye de
me faire aimer d'elle; j'aurais cherche le moyen de penetrer dans sa
maison, je me serais fait l'ami de son mari, et le jour ou je serais
devenu l'amant de madame de Solignac, j'aurais ete l'homme le plus
heureux du monde. En se donnant a moi, Clotilde, au lieu de dechoir dans
mon coeur y eut monte, elle eut gagne toutes les qualites, toutes les
vertus de la femme passionnee qui cede a son amour et a son amant.

Mais ce n'est point ainsi que les choses se sont passees. Celle que je
me suis pris a aimer si passionnement n'etait point une femme, c'etait
une jeune fille, c'etait Clotilde Martory. Pas de faussetes a s'imposer,
pas d'hypocrisie de conduite, pas de mari a tromper. Tout au grand jour,
honnetement, franchement.

C'est ainsi que mon amour est ne, et en se developpant, il a garde le
caractere de purete qu'il tenait de sa naissance.

Celle que j'aimais serait un jour ma femme, et je me suis plu a la parer
de toutes les qualites qu'on reve chez celle qui sera la compagne de
notre vie et la mere de nos enfants.

Point de desirs mauvais, point d'impatience; je l'aimais, elle m'aimait,
nous etions pleinement heureux.

Au moins moi je l'etais, et chaque jour j'ajoutais une grace nouvelle,
une perfection a la statue de marbre blanc que de mes propres mains
j'avais creee dans mon coeur, m'inspirant plus peut-etre de l'ideal que
de la realite, inventant et ne copiant pas. Mais qu'importe! la statue
existait, la sainte, la madone.

Un jour, ce fut precisement le contraire de ce que j'avais espere qui se
realisa: Clotilde, au lieu de devenir ma femme, devint celle de M. de
Solignac.

Mais cette trahison, si lourde qu'elle fut dans son choc terrible, ne
brisa point l'idole cependant: au lieu d'etre la statue de l'esperance
elle fut celle du souvenir.

Elle est restee dans mon coeur a la place qu'elle occupait. Maintenant
vais-je porter la main sur elle et l'abattre de son piedestal? Sur le
marbre chaste et nu de la jeune fille, vais-je mettre le peignoir lascif
de la femme amoureuse?

Si Clotilde cede maintenant a mon amour et au sien, ce ne sera point
pour monter plus haut dans mon coeur, mais au contraire pour y
descendre. Elle tuera la jeune fille et deviendra une femme comme les
autres.

Et c'est cette jeune fille que j'aime.

Bien d'autres a ma place n'auraient pas sans doute ces scrupules; et
comme le mariage n'a point defigure Clotilde, comme elle est toujours
belle et seduisante, ils profiteraient de l'occasion qui se presente.
C'est toujours la meme femme.

Mais ceux-la aimeraient la femme et n'aimeraient pas leur amour. Or,
c'est mon amour que j'aime; c'est ma jeunesse, c'est mes souvenirs,
mes reves, mes esperances. Que me restera-t-il dans la vie, si je les
souille de ma propre main? Madame de Solignac ne peut etre que ma
maitresse, et c'est ma femme que j'adore dans Clotilde.

Il est facile de comprendre que, me trouvant dans de pareilles
dispositions morales, j'attendis douloureusement le mercredi.

Irais-je chez Clotilde ou bien n'irais-je pas?

Dans la meme heure, dans la meme minute, je disais oui et je disais non,
ne sachant a quoi me resoudre, ne sachant surtout si j'aurais la force
de m'en tenir a la resolution que je prendrais.

Le plus souvent, quand j'etais seul, je me decidais a ne pas y aller.
Mais quand je la voyais dans son jardin ou maintenant elle se promenait
dix fois par jour les yeux leves vers mes fenetres, je me disais que
je ne pourrais jamais resister a l'attraction toute-puissante qu'elle
exercait sur ma volonte.

Et indecis, irresolu, ballotte, je passai dans de cruelles angoisses les
quatre jours qui nous separaient de ce mercredi.

Le matin, a onze heures, Clotilde descendit dans le jardin, et pendant
vingt minutes elle tourna et retourna autour de la pelouse; lorsqu'elle
remonta les marches de son perron, il me sembla qu'elle me faisait un
signe a peine perceptible. Etait-ce un adieu, etait-ce un appel?

Jamais les heures ne m'avaient paru si longues. A trois heures, je me
decidai a aller chez elle et je m'habillai. A quatre heures, je me
decidai a rester. A cinq heures, je descendis mon escalier, mais, arrive
sur le trottoir, au lieu de prendre la rue Moncey, je montai la rue
Blanche et me sauvai comme un voleur sur les boulevards exterieurs.

Vraiment voleur je n'aurais pas ete plus honteux que je ne l'etais.
Cette irresolution etait miserable, ces alternatives de volonte et de
faiblesse etaient le comble de la lachete. M'etait-il donc impossible de
savoir ce que je voulais, et, le sachant, de le vouloir jusqu'au bout?

Jamais, dans aucune circonstance de ma vie, je n'avais subi ces
indecisions, et toujours je m'etais determine franchement; la passion
nous rend-elle lache a ce point?

Je passai une nuit affreuse.

Certainement Clotilde m'avait attendu, et jusqu'au dernier moment
elle avait compte sur ma visite. Comment allait-elle considerer cette
absence? Une injure, une rupture.

Alors, c'etait fini.

A cette pensee, je devenais lache et me fachais contre moi-meme.

C'etait a l'orgueil de l'amant trompe que j'avais obei: j'avais boude,
voila le tout; le beau role, vraiment, et comme il etait digne de mon
amour!

Mon amour! M'etait-il permis de parler de mon amour? Est-ce que
j'aimais? Est-ce que si j'avais vraiment aime j'aurais pu resister a
l'impulsion qui me poussait vers elle? Est-ce que l'homme qui aime
veritablement peut ecouter la voix de la raison? Est-ce que la passion
se comprime? N'eclate-t-elle pas au contraire et n'emporte-t-elle pas
tout avec elle, honneur, dignite, famille! Les meres sacrifient leurs
enfants a leur amour, et moi j'avais sacrifie mon amour a mon reve.
J'avais donc soixante ans, que je voulais vivre dans le souvenir?
Insense que j'etais!

Je me trouvai si accable, que je ne voulus pas sortir. Et puis Clotilde
n'avait pas paru dans son jardin a l'heure accoutumee et j'avais besoin
de la voir.

Je m'installai devant ma table. Mais, bien entendu, il me fut impossible
de travailler, et je restai les yeux fixes sur le miroir qui me disait
ce qui se passait dans l'hotel Solignac. Mais rien ne se montra sur
la glace qui reflechissait seulement les allees vides et les fenetres
closes.

Bien evidemment Clotilde ne me pardonnerait jamais.

Comme je m'enfoncais dans ces tristes pensees, il me sembla entendre
le bruissement d'une robe a ma porte. Mes voisins recevaient a chaque
instant la visite de leurs modeles; je ne pretais pas grande attention
a ce bruit; une femme qui se trompait sans doute, car jamais une femme
n'etait venue chez moi, et je n'en attendais pas.

Mais on frappa deux petits coups. Sans me deranger, je repondis:
"Entrez." Et, levant les yeux, je vis la porte s'ouvrir.

C'etait, elle, Clotilde! c'etait Clotilde.

J'allai tomber a ses genoux, et, sans pouvoir dire un mot, je la serrai
longuement dans mes bras. Mais elle se degagea et me regardant avec un
doux sourire:

--Ce n'est pas madame de Solignac qui vient ici, dit-elle, c'est
Clotilde Martory; voulez-vous etre pour moi aujourd'hui ce que vous
etiez autrefois?

Je me relevai.



XLVI

J'etais si profondement emu que je ne pouvais parler; Clotilde, de son
cote, ne paraissait pas desireuse d'engager l'entretien.

Pendant assez longtemps nous restames ainsi en face l'un de l'autre ne
disant rien, nous observant avec un trouble qui, loin de se dissiper,
allait en augmentant.

Clotilde, la premiere, fit quelques pas en avant. Elle vint a ma table
de travail et regarda le dessin que j'avais esquisse. Puis elle examina
les gravures qui couvraient les murailles, et, tournant ainsi autour de
la piece, elle arriva a la fenetre qui ouvre sur son jardin.

--Je comprends, dit-elle en souriant, vous etes chez moi.

En revenant en arriere, ses yeux tomberent sur mon miroir dans lequel
elle vit se refleter ses fenetres.

Je suivais sur son visage l'impression que cette decouverte allait
amener; pendant quelques secondes, elle regarda curieusement la
disposition du miroir et les effets de vision qui se produisaient sur sa
glace, puis, se tournant vers moi, elle se mit a sourire.

--Cela est fort ingenieux, dit-elle, mais est-ce bien delicat?

--Je ne sais pas, je n'ai pas pense a la delicatesse du procede, ni a
sa convenance, ni a sa discretion, je n'ai pense qu'a une chose, a une
seule, vous voir. J'aurais ete libre, je n'aurais pas eu besoin de
ce moyen, je serais reste du matin au soir a ma fenetre, attendant
l'occasion de vous apercevoir. Mais je ne suis pas libre, mon temps est
occupe, il faut que je travaille.

--C'est un travail, ce dessin? dit-elle, en venant a ma table.

--C'est pour un grand ouvrage sur la guerre, dont je dois faire les
gravures. Mais ne parlons pas de cela.

--Parlons-en, au contraire. Croyez-vous donc que je sois indifferente a
ce qui vous touche? C'est un peu pour l'apprendre que je me suis decidee
a cette visite: puisque vous ne vouliez pas venir chez moi, il fallait
bien que je vinsse chez vous.

--Chere Clotilde....

Mais elle m'arreta.

--J'ai une heure a passer avec vous, dit-elle en riant, ne
m'offrirez-vous pas un siege?

Elle attira un fauteuil, et de la main me montrant une chaise a cote
d'elle:

--Maintenant, causons raisonnablement, n'est-ce pas? Je vous croyais en
Espagne, je vous retrouve a Paris; je vous croyais commercant, je vous
retrouve artiste; cela merite quelques mots d'explication, il me semble.

Il etait evident qu'elle voulait diriger notre entretien, de maniere a
ne pas le laisser aller trop loin; et avec son habilete a effleurer
les sujets les plus dangereux sans les attaquer serieusement, avec
sa legerete de parole, son art des sous-entendus, avec son adresse a
attenuer ou a souligner du regard ce que ses levres avaient indique,
elle pouvait tres-bien se croire certaine de me maintenir dans la limite
qu'elle s'etait fixee.

En tout autre moment il est probable qu'elle eut reussi a me conduire ou
il lui plaisait d'aller, mais nous n'etions pas dans des circonstances
ordinaires. Les sentiments que j'eprouvais en sa presence et sous le feu
de son regard ne ressemblaient en rien a ceux que je m'imposais loin
d'elle alors que je raisonnais froidement mon amour et le reglais
methodiquement.

Elle m'etait apparue au moment meme ou je la croyais perdue a jamais, et
ce coup de foudre m'avait jete hors de moi-meme: les quelques secondes
pendant lesquelles je l'avais pressee dans mes bras m'avaient enivre.
Maintenant, elle etait chez moi, nous etions seuls, a deux pas l'un
de l'autre; je la voyais, je la respirais, et ma main, mes bras, mes
levres, etaient irresistiblement attires vers elle, comme le fer l'est
par l'aimant, comme un corps l'est par un autre corps electrise: il y
avait la une force toute-puissante, une attraction mysterieuse qui me
soulevait pour me rapprocher d'elle.

Il ne pouvait plus etre question de prudence, de raison, d'avenir, de
passe: le present parlait et commandait en maitre.

--Vous savez pourquoi je m'etais decide a me faire commercant? lui
dis-je. C'etait pour me creer promptement une position qui me permit de
devenir votre mari. Vous n'avez pas voulu attendre.

--Voulu....

--Mon intention n'est pas de recriminer; vous n'avez pas pu attendre.
Alors, je n'avais pas de raisons pour rester a Marseille et j'en avais
de puissantes pour venir a Paris: mon amour qui m'obligeait a vous
chercher, a vous trouver, a vous voir.

Elle leva la main pour m'arreter, mais je ne la laissai point
m'interrompre; saisissant sa main, je m'approchai jusque contre elle,
et, tenant mes yeux attaches sur les siens, je continuai:

--Ce que votre mariage m'a fait souffrir, je ne le dirai pas, car ni
pour vous, ni pour moi, je ne veux revenir sur ce passe horrible, mais,
si cruelles qu'aient ete ces souffrances, elles n'ont pas une minute
affaibli mon amour. Dans l'emportement de la colere, sous le coup de
l'exasperation, precipite du ciel dans l'enfer, brise par cette chute,
accable sous l'ecroulement de mes esperances, j'ai pu vous maudire, mais
je n'ai pas pu cesser de vous aimer. C'est parce que je vous aimais que
je suis parti pour l'Espagne par crainte de ceder a un mouvement de
fureur folle, le jour de votre mariage. C'est parce que je vous aimais
que j'ai quitte Marseille pour venir ici vivre pres de vous. C'est parce
que je vous aime que je suis tremblant, attendant un mot, un regard
d'esperance.

Plusieurs fois elle avait voulu m'interrompre et plusieurs fois aussi
elle avait voulu se degager de mon etreinte, mais je ne lui avais pas
laisse prendre la parole et n'avais pas abandonne sa main.

--Ah! Guillaume, dit-elle en detournant la tete, epargnez-moi.

--Ne detournez pas votre regard et n'essayez pas de retirer votre main.
J'ai commence de parler, vous devez m'entendre jusqu'au bout.

--Et que voulez-vous donc que j'entende de plus? Que voulez-vous que je
vous reponde?

--Je veux que ce que vous m'avez dit la derniere fois que nous nous
sommes vus, vous me le repetiez aujourd'hui. Alors, peut-etre,
j'oublierai le passe, et une vie nouvelle commencera pour moi, pour
nous, une vie de tendresse, d'amour, chere Clotilde. Tournez vos yeux
vers les miens; regardez-moi, la ainsi, comme il y a trois mois, et ce
mot que vous avez dit alors: "Guillaume, je vous aime," repetez-le,
Clotilde, chere Clotilde.

En parlant, je m'etais insensiblement rapproche d'elle; je l'entourais;
je voyais ses prunelles noires s'ouvrir et se refermer, selon les
impressions qui la troublaient; sa respiration saccadee me brulait.
Elle ferma les paupieres et detourna la tete; sa main tremblait dans la
mienne.

--Pourquoi me faire cette violence? dit-elle. Ah! Guillaume, vous etes
sans pitie!

--Ce mot, ce mot.

--Pourquoi m'obliger a le prononcer tout haut? Si je ne vous aimais pas,
Guillaume, serais-je ici?

Je la saisis dans mes bras, mais elle se defendit et me repoussa.

--Laissez-moi, je vous en supplie, Guillaume, laissez-moi; ne me faites
pas regretter d'etre venue et d'avoir eu foi en vous. Souvenez-vous de
ce que vous avez ete a notre derniere entrevue.

--C'est parce que je m'en souviens que je ne veux pas qu'il en soit
aujourd'hui comme il en a ete alors. Ne vous defendez pas, ne me
repoussez pas. Vous etes chez moi, vous etes a moi.

--Je sais que je ne peux pas vous repousser, mais je vous jure,
Guillaume, que si vous n'ecoutez pas ma priere, vous ne me reverrez
jamais. Vous pouvez m'empecher de sortir d'ici mais vous ne pourrez
jamais m'obliger a y revenir, et vous ne m'obligerez pas non plus a vous
recevoir chez moi.

Sans ouvrir mes bras, je reculai la tete pour la mieux voir, ses yeux
etaient pleins de resolution.

--Vous dites que vous m'aimez.

--L'homme que j'aime, ce n'est pas celui qui me serre en ce moment
dans cette etreinte, c'est celui dont j'avais garde le souvenir, c'est
l'homme loyal qui savait ecouter les prieres et respecter la faiblesse
d'une femme.

Je la laissai libre, elle s'eloigna de deux pas et s'appuyant sur la
table:

--N'etes-vous plus cet homme, dit-elle, et faut-il que je sorte d'ici?

--Restez.

--Dois-je avoir confiance en vous ou dois-je vous craindre? Ah! ce
n'etait pas ainsi que j'avais cru que vous recevriez ma visite. Mais
je suis la seule coupable; j'ai eu tort de la faire, et je comprends
maintenant que vous avez pu vous tromper sur l'intention qui m'amenait
chez vous. C'est ma faute: je ne vous en veux pas, Guillaume.

Fache contre elle autant que contre moi-meme, je n'etais pas en
disposition d'engager une discussion de ce genre.

--Vous savez que je suis malhabile a comprendre ces subtilites de
langage, dis-je brutalement. Si vous voulez bien me donner les raisons
de cette visite, vous m'epargnerez des recherches et des soucis.

--Je n'en ai eu qu'une, vous voir. Sans doute, dans ma position cette
demarche etait coupable, je le savais, et il a fallu une pression
irresistible sur mon coeur pour me l'imposer, mais je n'avais pas
imagine que vous puissiez lui donner de telles consequences. En vous
rencontrant au bois de Boulogne, mon premier mot a ete pour vous
demander comment vous n'etiez pas encore venu me voir, et mon dernier
pour vous prier de venir. Vous n'etes pas venu.

--Je l'ai voulu, je suis sorti d'ici pour aller chez vous, et je n'ai
pas eu la force de franchir la porte de l'hotel de votre mari. Si vous
voulez que je vous explique le sentiment qui ma retenu, je suis pret.

--Je ne vous accuse pas. Vous n'etes pas venu, je me suis decidee a
venir. J'avais beaucoup a me faire pardonner; j'ai voulu que cette
visite, qui peut me perdre si elle est connue, fut une expiation envers
vous. J'ai cru que cette preuve d'amitie vous toucherait et vous
disposerait a l'indulgence.

--Ne m'a-t-elle pas rendu heureux?

--Trop, dans votre joie vous avez perdu la raison et le souvenir. Je ne
voudrais pas vous peiner, mon ami, mais enfin, il faut bien le dire,
puisque vous l'avez oublie: je suis mariee.

--C'est vous qui avez la cruaute de me le rappeler.

--J'avais cru que vous ne l'oublieriez pas, et que des lors vous ne
me demanderiez pas ce que je ne peux pas vous donner. Quelle femme
croyez-vous donc que je sois devenue, vous qui autrefois aviez tant de
respect pour celle que vous aimiez? C'est par le souvenir de ce respect
que j'ai ete trompee. Si vous saviez le reve que j'avais fait!...

--C'est notre malheur a tous deux de ne pas realiser les reves que nous
formons; moi aussi j'en avais fait un qui a eu un epouvantable reveil.

--C'est ce reveil que je voulais adoucir; je me disais: Guillaume est un
coeur delicat, une ame elevee, il comprendra le sentiment qui m'amene
pres de lui et il se laissera aimer, comme je peux aimer, sans vouloir
davantage. Assurement je ne serai pas pour lui la femme que je voudrais
etre, mais il sera assez genereux pour se contenter de ma tendresse et
de mon amitie. Puisque je ne peux pas etre sa femme, je serai sa soeur.
Puisque nous ne pouvons pas etre toujours ensemble, nous nous verrons
aussi souvent que nous pourrons, et dans cette intimite, dans cette
union de nos deux coeurs, il trouvera encore d'heureuses journees. Sa
vie ne sera plus attristee et moi j'aurai la joie de lui donner un
peu de bonheur. Voila mon reve. Ah! mon cher Guillaume! pourquoi ne
voulez-vous pas qu'il devienne la realite? ce serait si facile.

--Facile! vous ne diriez pas ce mot si vous m'aimiez comme je vous aime.

--Alors je dois partir, et nous ne nous verrons plus.

--Non, restez et laissez-moi reprendre ma raison si je peux imposer
silence a mon amour.

Elle reprit sa place dans le fauteuil qu'elle avait quitte et je m'assis
en face d'elle, mais assez loin pour ne pas subir le contact de sa robe.
Puis, pour ne pas la voir, je me cachai la tete entre mes deux mains.
Pendant un quart d'heure, vingt minutes peut-etre, je restai ainsi.

Tout a coup je sentis un souffle tiede sur mes mains: Clotilde s'etait
agenouillee devant moi.

--Guillaume, mon ami, dit-elle d'une voix suppliante.

Je la regardai longuement, puis mettant ma main dans la sienne:

--Eh bien, lui dis-je, ordonnez, je suis a vous.

Alors, elle se releva vivement et, effleurant mes cheveux de ses levres:

--Guillaume, dit-elle, je t'aime.



XLVII

Quand je lis un roman, j'envie les romanciers qui savent voir dans l'ame
de leurs personnages, et qui peuvent, d'une main sure, comme celle de
l'anatomiste, analyser et expliquer leurs sentiments.

"Les levres de Metella disaient je t'aime, mais son coeur au contraire
disait je ne t'aime pas."

Ou le trouvent-ils ce coeur, et par quels procedes peuvent-ils lire ce
qui se passe dedans? C'est cet interieur qu'il est curieux et utile de
connaitre.

Mais, dans la vie, les choses ne se passent pas tout a fait comme
dans les romans, meme dans ceux qui s'approchent le plus de la verite
humaine. Les gens qu'on rencontre communement et avec lesquels on se
trouve en relations ne sont point des personnages typiques: ils ne se
montrent point dans une action habilement combinee pour arriver a la
revelation d'un caractere, ils ne prononcent point, a chaque instant de
ces mots qui dessinent une situation, expliquent une passion, eclairent
le _dedans_. Ils n'ont point un relief extraordinaire et il vivent sans
aucune de ces exagerations dans un sens ou dans un autre, en beau ou en
laid, en bien ou en mal, que la convention litteraire exige chez les
personnages que la fiction met dans les livres ou sur le theatre.

De la une difficulte d'observation d'autant plus grande que pour
chercher et decouvrir le vrai, nous ne sommes pas des psychologues
extraordinaires armes de methodes infaillibles pour lire dans l'ame de
ceux que nous etudions. Tous nous sommes generalement coules dans le
moule commun, et comme nous n'avons ni les uns ni les autres rien
d'excessif, nous restons en presence sans nous connaitre.

Ces reflexions furent celles qui m'agiterent apres le depart de
Clotilde.

Qu'etait veritablement cette femme qui emportait ma vie, qu'etait sa
nature, qu'etait son ame?

Comment fallait-il l'etudier? Dans ses paroles ou dans ses actions? Par
ou fallait-il la juger? Ou etait le vrai, ou etait le faux? Y avait-il
en elle quelque chose qui fut faux et tout au contraire n'etait-il pas
sincere?

A ne considerer que sa visite, je devais croire qu'elle etait resolue au
dernier sacrifice et que la passion etait maitresse de son coeur et
de sa raison. Une femme ne vient pas chez un homme dont elle connait
l'amour, sans etre prete a toutes les consequences de cette demarche.
Elle etait venue parce qu'elle m'aimait et parce qu'elle n'avait pas pu
vaincre les sentiments qui l'entrainaient. Sa defense avait ete celle
d'une femme qui lutte jusqu'au bout et qui ne succombe que lorsqu'elle
a epuise tous les moyens de resistance. Si j'avais insiste, si j'avais
persiste, elle se serait rendue.

Donc j'avais eu tort d'ecouter sa priere et de la laisser partir.

Mais, d'un autre cote, si je cherchais a l'etudier d'apres ses paroles,
je ne trouvais plus la meme femme. Elle m'aimait, cela etait certain,
mais pas au point de sacrifier son honneur a son amour. Elle avait
regrette nos jours d'autrefois; elle avait voulu les renouveler, voila
tout. Si j'avais exige davantage, je n'aurais rien obtenu, et nous en
serions venus a une rupture absolue. Sure d'elle-meme, elle voulait
concilier son amour pour moi, avec ses devoirs envers son mari. Ce n'est
pas apres trois mois de mariage qu'une femme telle que Clotilde va
au-devant d'une faute et vient la chercher elle-meme.

Donc, j'avais eu raison de ne pas ceder a ma passion.

Mais je n'arrivais pas a une conclusion pour m'y tenir solidement, et je
passais de l'une a l'autre avec une mobilite vertigineuse. Oui, j'avais
eu raison. Non, j'avais eu tort; ou plutot j'avais eu tort et raison a
la fois.

C'etait alors que je regrettais de n'avoir pas la profondeur
d'observation des romanciers, et de n'etre pas comme eux habile
psychologue. J'aurais lu dans l'ame de Clotilde comme dans un livre
ouvert et j'aurais trouve le ressort qui imprimait l'impulsion a sa
conduite; l'amour ou la coquetterie, la franchise ou la duplicite.

Malheureusement ce livre ne s'ouvrait pas sous ma main malhabile, et
partout, en elle, en moi, autour de nous, je ne voyais que confusion et
contradiction.

Apres avoir longuement tourne et retourne les difficultes de cette
situation sans percer l'obscurite qui l'enveloppait, j'en arrivai comme
toujours, en pareilles circonstances, a m'en remettre au temps et
au hasard pour l'eclairer. Le jour etait sombre, il n'y avait qu'a
attendre, le soleil se leverait et me montrerait ce que je ne savais pas
trouver dans l'ombre. Et en attendant, sans me tourmenter et m'epuiser
a la recherche de l'impossible, je ferais mieux de jouir de l'heure
presente en ne lui demandant que les seules satisfactions qu'elle
pouvait donner.

Il avait ete convenu avec Clotilde que, pour m'adoucir une premiere
visite a l'hotel Solignac, je ne la ferais pas le mercredi, jour de
reception, ou j'etais presque certain de rencontrer M. de Solignac, mais
le vendredi, a un moment ou il n'etait jamais chez lui. J'etais cense
ignorer que le mercredi etait le jour ou on le trouvait. J'arrivais de
Cassis apportant des nouvelles du general, rien n'etait plus naturel
que cette premiere visite. Pour les autres, nous verrions et nous
arrangerions les choses a l'avance.

Le vendredi, apres son dejeuner, Clotilde descendit au jardin et vint
s'installer, un livre a la main, sous un marronnier en fleurs. Elle se
placa de maniere a tourner le dos a l'hotel et par consequent en me
faisant face. Je ne sais si le livre pose sur ses genoux etait bien
interessant, mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle tint plus
souvent ses yeux leves vers mes fenetres que baisses sur les feuillets
de ce livre.

Pendant deux heures, elle resta la; puis, avant de quitter cette
place, elle me fit un signe pour me dire qu'elle rentrait chez elle et
m'attendait.

Cinq minutes apres, je laissais retomber le marteau de l'hotel Solignac,
et l'on m'introduisait dans un petit salon d'attente.

--Je ne sais si madame peut recevoir, dit le domestique, je vais le
faire demander.

Ce moment d'attente me permit de me remettre, car l'emotion m'etouffait.

Quelques minutes s'ecoulerent, et le domestique m'ouvrit la porte du
salon de reception: Clotilde, debout devant la cheminee, me tendait les
deux mains.

--Enfin, vous voila, dit-elle, apres m'avoir fait asseoir pres d'elle,
chez moi, et nous sommes ensemble, sans avoir a trembler ou a nous
cacher. Comme j'attendais ce moment avec impatience! Maintenant que nous
sommes reunis, rien ne nous separera plus. Mais, regardez-moi donc.

Et comme je tenais les yeux baisses sur le tapis:

--Pourquoi cette tristesse! vous n'etes donc pas heureux d'etre pres de
moi?

--Vous ne pensez qu'au present; moi je suis dans le passe, et je ne peux
pas etre heureux en comparant ce present a mes esperances. Est-ce dans
la maison d'un autre, la femme d'un autre que je devais vous voir? Vous
n'aviez donc jamais bati de chateaux en Espagne? Si vous saviez la vie
que je m'etais arrangee avec vous!

--Pourquoi parler de ce qui est impossible, dit-elle avec impatience, et
quel bonheur trouvez-vous a rappeler des souvenirs qui ne peuvent que
nous attrister tous deux? L'heure presente n'a-t-elle donc pas de joies
pour vous? Soyez juste et ne vous laissez pas aveugler par le chagrin.
Il y a quinze jours, esperiez-vous ce qui arrive aujourd'hui? Non,
n'est-ce pas? Eh bien, croyez que demain, dans quinze jours, nous aurons
d'autres bonheurs que nous ne pouvons pas prevoir en ce moment. Ayons
foi dans l'avenir. Et pour aujourd'hui, ne me gatez pas la joie de cette
premiere visite. Faites qu'il m'en reste un souvenir qui me soutienne
et m'egaye dans mes heures de tristesse; car si vous avez des jours de
douleur, vous devez bien penser que j'en ai aussi. Vous etes seul, vous
etes libre, moi je n'ai pas cette solitude et cette liberte. Allons,
donnez-moi vos yeux, Guillaume, donnez-moi votre sourire.

Qui peut resister a la voix de la femme aimee? L'amertume qui me
gonflait le coeur lorsque j'etais entre, la colere, la jalousie se
dissiperent sous le charme de cette parole caressante. La seduction
qui se degageait de Clotilde m'enveloppa, m'etourdit, m'endormit et
m'emporta dans un paradis ideal.

Cependant les heures en sonnant a la pendule me ramenerent a la realite.
Je regardai le cadran, il etait cinq heures, il y avait plus de deux
heures que j'etais pres d'elle.

Elle devina que je pensais a me retirer.

--Non, dit-elle en me retenant; pas encore, je vous avertirai.

--Nous reprimes notre causerie; mais enfin l'heure arriva ou je ne
pouvais plus prolonger ma visite.

--Demain, me dit Clotilde, je pourrai rester longtemps encore dans le
jardin; mais si vous me voyez, moi je ne vous vois pas, et je voudrais
cependant etre avec vous. Pourquoi ne serions-nous pas ensemble par
l'esprit comme nous y sommes? Pourquoi ne liriez-vous pas dans votre
chambre le livre que je lis dans le jardin? Nous commencerions en meme
temps, nous tournerions les feuillets en meme temps, et en meme temps
aussi nous aurions les memes idees et les memes emotions. Voyons, quel
livre lirions-nous bien?

Elle me prit par la main et me conduisit devant une etagere sur laquelle
etaient poses quelques volumes richement relies. Mais si les reliures
etaient belles, les livres etaient miserables: c'etaient des nouveautes
prises au hasard, sans choix personnel, et pour la vogue du moment.

--Je veux quelque chose de tendre, de doux, dit-elle, que nous ne
connaissions ni l'un ni l'autre, pour avoir le plaisir de creer ensemble
et en meme temps.

--Les volumes que vous avez ici ne peuvent pas vous donner cela.

--Eh bien! prenons-en d'autres.

--Si vous le voulez, je vais vous en envoyer un; connaissez-vous
_Francois le Champi_?

--Non.

--Ni moi non plus, mais je sais que c'est un des meilleurs romans de G.
Sand; je vais en acheter deux exemplaires. J'en garderai un et je vous
enverrai l'autre.

--C'est cela; lire dans un livre donne par vous, le plaisir sera double;
vous ferez des marques sur votre exemplaire; j'en ferai de mon cote sur
le mien, et nous les echangerons apres.

Cette premiere entrevue n'avait eu que des joies, mais maintenant il
fallait voir M. de Solignac, et c'etait la le douloureux. Il me fallait
du courage pour cette visite, mais ce n'est pas le courage qui me manque
d'ordinaire, c'est la resolution; une fois que mon parti est pris,
je vais de l'avant coute que coute; et mon parti etait pris, ou plus
justement il m'etait impose par Clotilde.

Le mercredi suivant, a six heures, j'entrai dans le salon ou Clotilde
m'avait deja recu. Elle etait la, et deux personnes etrangeres
s'entretenaient avec M. de Solignac.

J'allai a elle d'abord et elle me serra la main, en me lancant un regard
qui n'avait pas besoin de commentaire: jamais paroles n'avaient dit si
eloquemment: "Je t'aime."

Je me retournai vers M. de Solignac qui me tendit la main; il me fallut
avancer la mienne.

Les personnes avec lesquelles il etait en conversation se leverent
bientot et sortirent. Nous restames seuls tous les trois.

--J'ai regrette, me dit-il, de ne m'etre pas trouve chez moi quand vous
avez bien voulu venir voir madame de Solignac, je vous remercie d'avoir
renouvele votre visite pour moi. Vous avez vu le general; comment
est-il?

J'etais tellement furieux contre moi que je voulus m'en venger sur M. de
Solignac.

--Il se plaint beaucoup de la solitude, et a son age, il est vraiment
triste d'etre seul, ce qu'il appelle abandonne.

--Sans doute; mais a son age il eut ete plus mauvais encore de changer
completement sa vie; c'est ce qui m'a empeche de le faire venir avec
nous, comme nous en avions l'intention.

L'entretien roula sur des sujets insignifiants; enfin je pus me lever
pour partir.

--Puisque vous habitez Paris, me dit M. de Solignac, j'espere que nous
nous verrons souvent; il est inutile de dire, n'est-ce pas, que ce sera
un bonheur pour madame de Solignac et pour moi.

Trois jours apres cette visite, je recus une lettre de M. de Solignac,
qui m'invitait a diner pour le mercredi suivant.



XLVIII

Cette invitation a diner a l'hotel de Solignac n'etait pas faite pour me
plaire.

C'etait la menace d'une intimite qui m'effrayait; car, si je pouvais
garder jusqu'a un certain point l'espoir d'eviter la presence de M.
de Solignac dans mes visites a Clotilde, j'allais maintenant subir
le supplice de l'avoir devant les yeux pendant plusieurs heures. Il
parlerait a _sa_ femme, elle lui repondrait, et je serais ainsi initie,
malgre moi, a des details d'interieur et de menage qui ne pouvaient etre
que tres-penibles pour mon amour.

Mais il n'y aurait pas que mes illusions et ma jalousie qui
souffriraient dans cette intimite.

J'avoue franchement que je ne me fais aucun scrupule d'aimer Clotilde,
malgre qu'elle soit la femme d'un autre. Je l'aimais jeune fille, je
l'aime mariee, sans me considerer comme coupable envers son mari, et je
trouve que le plus coupable de nous deux, c'est lui qui m'a enleve celle
que j'aimais. D'ailleurs, ce mari, je le meprise et le hais.

Mais, pour garder ces sentiments, il faut que je reste avec M. de
Solignac dans les termes ou nous sommes. Si je vais chez lui, si je
mange a sa table, si je deviens le familier de la maison, les conditions
dans lesquelles je suis place se trouvent changees par mon fait; je n'ai
plus le droit de le hair et de le mepriser. Si je garde cette haine
et ce mepris au fond de mon coeur, je suis oblige a n'en laisser rien
paraitre et a afficher, au contraire, l'amitie ou tout au moins la
sympathie.

La situation deviendra donc intolerable pour moi,--honteuse quand je
serai avec Clotilde et son mari,--cruelle quand je serai seul avec
moi-meme.

Il y a une question que je me suis souvent posee: la perspicacite de
l'esprit est-elle une bonne chose? Autrement dit, est-il bon, lorsque
nous nous trouvons en presence d'une resolution a prendre, de prevoir
les resultats que cette resolution amenera?

Il est evident que si cet examen nous permet de prendre la route qui
conduit au bien et d'eviter celle qui nous conduirait au mal, c'est le
plus merveilleux instrument, la plus utile boussole que la nature nous
ait mise aux mains. Mais si, au contraire, il n'a pas une influence
determinante sur notre direction, il n'a plus les memes qualites.
L'homme bien portant qui tombe ecrase sous un coup de tonnerre, n'a pas
l'agonie du malheureux poitrinaire qui, trois ans d'avance, est condamne
a une mort certaine et qui sait que, quoi qu'il fasse, il n'echappera
pas a son sort.

Le cas du poitrinaire a ete le mien: j'ai vu clairement, comme si je les
touchais du doigt, toutes les raisons qui me defendaient d'aller chez
M. de Solignac, et cependant j'y suis alle. Sachant d'avance a quels
dangers et a quels tourments ce diner m'exposerait, je n'ai pas eu la
force de resister a l'impulsion qui m'entrainait. Mon esprit me disait:
n'y va pas, et il me presentait mille raisons meilleures les unes que
les autres pour m'arreter. Mon coeur me disait: vas-y, et bien qu'il ne
motivat son ordre sur rien, c'est lui qui l'a emporte.

Un regard de Clotilde, lorsque j'entrai dans le salon, me paya
ma faiblesse et me fit oublier les angoisses de ces trois jours
d'incertitude.

--J'etais inquiete de vous, me dit-elle en me serrant la main, votre
lettre me faisait craindre de ne pas vous avoir.

--Jusqu'au dernier moment, j'ai craint moi-meme de ne pouvoir pas venir.

--Nous aurions ete desoles, dit M. de Solignac, intervenant, si vous
aviez ete empeche.

Nous etions entoures et nous ne pouvions, Clotilde et moi, echanger un
seul mot en particulier, mais les paroles etaient inutiles entre nous;
dans son regard et dans la pression de sa main il y avait tout un
discours.

J'etais curieux de voir le monde que Clotilde recevait; sortant du
cercle forme autour de la cheminee, j'allai m'asseoir sur un canape au
fond du salon.

Quelques personnes etaient arrivees avant moi; je pus les examiner
librement. Les deux dames assises aupres de Clotilde presentaient entre
elles un contraste frappant: l'une etait jeune et fort belle, mais avec
quelque chose de vulgaire dans la tournure, qui donnait une mediocre
idee de sa naissance et de son education; l'autre, au contraire, etait
laide et vieille, mais avec une physionomie ouverte, des manieres
discretes, une toilette de bon gout qui inspiraient sinon le respect, au
moins la confiance et une certaine sympathie. On se sentait en presence
d'une honnete femme qui devait etre une bonne mere de famille.

Les hommes n'avaient rien de frappant qui permit un jugement immediat
et certain: cependant l'ensemble n'etait pas satisfaisant; parmi eux
assurement il ne se trouvait pas une seule personnalite remarquable,
mais des gens d'affaires et de bourse, non des grandes affaires ou de la
haute finance, mais de la chicane et de la coulisse.

On annonca "le baron Torlades" et je vis entrer un Portugais qui, a son
cou et a la boutonniere de son habit, portait toutes les croix de la
terre; "le comte Vanackere-Vanackere", un Belge majestueux; "sir Anthony
Partridge", un patriarche anglais; "le prince Mazzazoli", un Italien
presque aussi decore que le Portugais.

C'etait a croire que M. de Solignac, ministre des affaires etrangeres,
recevait a diner le corps diplomatique: allions-nous remanier la carte
de l'Europe?

Au milieu de ces convives qui parlaient tous un francais de fantaisie,
Clotilde montrait une aisance parfaite; pour chacun elle avait un mot de
politesse particuliere, et a la voir libre, legere, charmante, jouant
admirablement son role de maitresse de maison, on n'eut jamais suppose
que son education s'etait faite en repetant ce role avec quelques
pauvres comparses de province dont j'etais le jeune premier, le general,
le pere noble, et M. de Solignac, le financier.

Je me trouvais fort depayse au milieu de ces etrangers et restais isole
sur mon canape quand la porte du salon s'ouvrit pour laisser entrer un
convive qu'on n'annonca pas. C'etait un artiste, un pianiste, Emmanuel
Treyve, que je connaissais pour avoir dine plusieurs fois avec lui a
notre restaurant.

Apres avoir salue la maitresse et le maitre de la maison, il promena un
regard circulaire dans le salon et, m'apercevant, il vint vivement a
moi.

--En voila une bonne fortune de vous trouver la, me dit-il a mi-voix;
au milieu de ces magots decores, le diner n'eut pas ete drole. Quelles
tetes! Regardez donc ce vieux gorille; comment ne s'est-il pas fait
fendre le nez pour y passer une croix... ou une bague?

--C'est un Portugais, le baron Torlades.

--Un Portugais de Batignolles. Qu'il serait beau au Palais-Royal!

Clotilde vint a nous.

--Je suis heureuse que vous connaissiez M. le comte de Saint-Neree,
dit-elle au pianiste; je vais vous faire mettre a cote l'un de l'autre,
vous pourrez causer.

Puis elle nous quitta.

--C'est vrai? dit Treyve en me regardant d'un air etonne.

--Quoi donc?

--Vous n'etes pas un comte de Batignolles? Vous etes un vrai comte?
Pourquoi vous en cachez-vous?

--Je ne cache pas mon titre, mais je ne m'en pare pas non plus. Ne
serait-il pas plaisant que la bonne de notre gargote me servit en
disant: "La portion de M. le comte de Saint-Neree!"

--Eh bien! vous savez, votre noblesse me fache tout a fait.

--Parce que?

--Parce que, en vous apercevant, je me suis flatte que vous etiez invite
dans cette honorable maison pour faire le quatorzieme a table, tandis
que je l'etais, moi, pour mon talent et mon nom. Maintenant, il me faut
perdre cette illusion, c'est moi le quatorzieme.

--Ou voyez-vous cela? nous sommes treize precisement.

--Nous sommes treize parce qu'on attend quelqu'un; vous verrez que tout
a l'heure nous serons quatorze. Ah! mon cher, nous sommes dans un drole
de monde.

Treyve se montrait bien leger, bien etourdi, et j'etais blesse de ses
propos qui atteignaient Clotilde jusqu'a un certain point; cependant je
ne pus m'empecher de lui demander quel etait ce monde qu'il paraissait
si bien connaitre.

--Nous en reparlerons, dit-il, parmi ces longues oreilles, il y en a
peut-etre de fines.

Ses previsions quant au quatorzieme se realiserent, on annonca "le
colonel Poirier" et je vis paraitre mon ancien camarade, le nez au vent,
les epaules effacees, la moustache en croc, en vainqueur qui connait ses
merites et sait qu'il ne peut recueillir que des applaudissements sur
son passage: le succes lui avait donne des ailes; il planait, et s'il
voulut bien serrer les mains qui se tendaient vers lui, ce fut avec une
majeste souveraine.

Avec moi seul il redevint le Poirier d'autrefois, et, quand il
m'apercut, il ecarta le venerable Partridge qui lui barrait le passage,
planta la le Portugais qui s'attachait a lui, ne repondit pas au prince
Mazzazoli qui lui insinuait un compliment et vint jusqu'a mon canape les
deux mains tendues.

L'accueil que m'avait fait le pianiste n'avait naturellement produit
aucun effet, mais celui de Poirier me fit considerer comme un
personnage. Personne ne m'avait regarde, tout le monde se tourna de mon
cote.

--Vous connaissez M. le comte de Saint-Neree? demanda M. de Solignac.

--Si je connais Saint-Neree, s'ecria Poirier, mais vous ne savez donc
pas que je lui dois la vie?

Et il se mit a raconter comment j'avais ete le chercher au milieu des
Arabes. Jamais je n'avais vu tirer parti d'un service rendu avec cette
superbe jactance: j'etais un heros, mais Poirier!

On passa dans la salle a manger. Poirier, bien entendu, offrit son bras
a la maitresse de la maison, et a table il s'assit a sa droite, tandis
que le venerable Partridge prenait place a sa gauche.

J'avais pour voisins Treyve, d'un cote, et de l'autre, un jeune homme a
la figure chafouine qui me menacait d'un entretien suivi.

Apres le potage, Treyve se pencha vers moi, et parlant a mi-voix, en
machant ses paroles de maniere a les rendre a peu pres inintelligibles:

--Voulez-vous le menu du diner? dit-il. Le potage m'annonce d'ou il
vient: c'est signe Potel et Chabot. Nous allons voir sur cette table ce
qu'on sert a cette heure dans dix autres maisons: la meme sauce noire,
la meme sauce blanche, la meme poularde truffee, le meme foie gras, les
memes asperges en branches. J'ai deja vu dix fois cet hiver les pommes
d'api qui sont devant nous. Je vais en marquer une et je suis certain
de la retrouver la semaine prochaine dans une autre maison du genre de
celle-ci. Les sauces, les pommes, le prince italien, le Portugais, tout
est de Batignolles; ca manque d'originalite.

Mais la conversation generale etouffa les reflexions desagreables du
pianiste.

--Il n'y a qu'a _Parisss_ qu'on _s'amouse_, dit le baron portugais.
_Parisss_ provoque _l'emoulation_ du monde entier.

--Si Paris est redevenu ce qu'il etait autrefois, dit le prince italien,
et s'il promet de prendre un essor nouveau, il ne faut pas oublier que
nous le devons aux amis fideles, aux devoues collaborateurs du prince
Louis-Napoleon.

Et de son verre il salua M. de Solignac et Poirier.

--Oh! messieurs, dit M. de Solignac, ne faisons pas de politique, je
vous en prie; nous avons ici un representant de la vieille noblesse
francaise, un grand nom de notre pays--il se tourna vers moi en
souriant--qui a quitte l'armee pour ne pas s'associer a l'oeuvre du
prince. Respectons toutes les opinions.

--Surtout celles qui sont vaincues, dit Clotilde.

--Decidement, me dit Treyve, apres un moment de silence, je suis bien le
quatorzieme a table; vous, vous etes "un grand nom de notre pays." Nous
faisons chacun notre partie dans ce diner; moi, je rassure ces etrangers
superstitieux, en apportant a cette table mon unite; vous, vous les
eblouissez en apportant "votre vieille noblesse francaise." Quel drole
de monde! C'est egal, le sauterne est bon; je vous engage a en prendre.



XLIX

Si je ne disais pas, a chaque instant, comme le pianiste: "Quel drole de
monde," je n'en faisais pas moins mes reflexions sur les convives de M.
de Solignac.

Bien souvent, dans les premieres annees de ma vie de soldat, alors que
je parcourais les garnisons de la France, il m'etait arrive de diner
chez des fonctionnaires dont les convives reunis par le hasard se
connaissaient assez peu pour qu'il y eut a table une certaine reserve,
melee quelquefois d'embarras. Mais ce que je voyais maintenant ne
ressemblait en rien a ce que j'avais vu alors.

Evidemment les invites de M. de Solignac avaient eux aussi ete reunis
par le hasard, mais ce n'etait point de l'embarras qui regnait entre
eux, c'etait plutot de la defiance; a l'exception de Treyve qui s'etait
ouvert a moi en toute liberte, chacun semblait se garder de son voisin;
c'etait a croire que ces gens qui paraissaient ne pas se connaitre,
se connaissaient au contraire parfaitement et se craignaient ou se
meprisaient les uns les autres. Quand on prononcait le nom du baron
Torlades, le prince Mazzazoli avait un sourire indefinissable, et quand
le Portugais s'adressait a l'Italien, il avait une maniere d'insister
sur le titre de prince qui promettait de curieuses revelations a celui
qui eut voulu les provoquer.

N'y avait-il la que des princes, des barons et des comtes de fantaisie?
La question pouvait tres-bien se presenter a l'esprit. En tous cas, que
ceux qui prenaient ces titres en fussent ou n'en fussent pas legitimes
proprietaires, il y avait une chose qui sautait aux yeux, c'est qu'ils
avaient tous l'air de parfaits aventuriers, meme le patriarche anglais
dont la respectabilite, les cheveux blancs, les gestes benisseurs
appartenaient a un comedien "qui s'est fait une tete."

La politique bannie de la conversation on se rabattit sur les affaires
et tous ces nobles convives revelerent une veritable competence dans
tout ce qui touchait le commerce de l'argent.

Si curieux que je fusse de connaitre les relations de M. de Solignac par
ces conversations, et d'eclaircir ainsi plus d'un point obscur dans sa
vie, je me laissai distraire par Clotilde.

Tout d'abord je m'etais contente d'echanger avec elle un furtif regard,
mais bientot je remarquai qu'elle etait engagee avec Poirier dans une
conversation intime qui a la longue me tourmenta.

Pendant que le venerable Partridge repliquait au baron portugais ou un
comte flamand, Clotilde penchee vers Poirier s'entretenait avec lui dans
une conversation animee. De temps en temps ils tournaient les yeux, a
la derobee, de mon cote, et bien que la distance m'empechat d'entendre
leurs paroles, je sentais qu'il etait question de moi.

Que disaient-ils? Pourquoi s'occupaient-ils de moi? Quand leurs regards
rencontraient le mien, il est vrai qu'ils me souriaient l'un et l'autre,
mais il n'y avait pas la de quoi me rassurer, bien au contraire. Ceux
qui ont aime comprendront par quels sentiments je passais.

--Nous parlons de vous, me dit Clotilde repondant a un coup d'oeil.

--Et que dites-vous de moi?

--Du bien, cher ami, repliqua Poirier en levant son verre.

--Et du mal, continua Clotilde en me souriant tendrement.

--Mais enfin?

--Plus tard, plus tard, repondit Poirier en riant; vous etes trop
ardent; il faut savoir attendre et ne pas toujours prendre la vie au
tragique.

--La vie est une comedie, dit sentencieusement le prince italien.

--Un melodrame, dit le baron portugais, ou le rire se mele aux larmes.

Il n'etait pas possible de continuer sur ce ton. Il fallut attendre.

Le plus tard de Poirier arriva apres le diner; lorsque nous fumes
rentres dans le salon il vint me prendre par le bras et m'emmena dans le
jardin pour fumer un cigare.

--Vous etes curieux de savoir ce que nous disions de vous, n'est-ce pas?

--Cela est vrai.

--Vos yeux me l'ont dit. Ils sont eloquents vos yeux. Peut-etre meme le
sont-ils trop.

--Comment cela?

--En disant des choses qu'il ne serait pas bon que tout le monde
entendit. Heureusement je ne suis pas tout le monde, et je n'ai pas
l'habitude de raconter ce que j'apprends ou devine.

L'entretien sur ce ton ne pouvait pas aller plus loin, je voulus le
couper nettement.

--Vous avez beaucoup trop d'imagination, mon cher Poirier, et vous lisez
mieux ce qui se passe en vous que ce qui se passe au dehors.

--Toujours la tragedie; vous vous fachez, vous avez tort, car je vous
donne ma parole que je ne trouve pas mauvais du tout que madame de
Solignac vous ait touche au coeur: elle est assez charmante pour cela,
et Solignac de son cote est assez laid et assez vieux pour expliquer les
caprices de sa femme.

--Est-ce pour cela que vous m'avez amene dans ce jardin?

--C'est "expliquer" qui vous blesse, mettons "justifier" et n'en parlons
plus.

--N'en parlons plus, c'est ce que je demande pour moi autant que pour
madame de Solignac.

--Vous etes plus begueule qu'elle ne l'est elle-meme; car je vous assure
que, pendant tout le diner, elle a eu plaisir a me parler de vous.

--Et que vous disait-elle?

--Elle m'a raconte comment vous etiez devenu l'ami de son pere, et...
le sien. Si je me trompe dans l'ordre des faits, reprenez-moi, je vous
prie; faut-il dire que vous etes devenu d'abord l'ami de mademoiselle
Martory et ensuite celui du general, ou bien faut-il dire que vous avez
commence par le general et fini par mademoiselle Martory; mais peu vous
importe, n'est-ce pas?

--Parfaitement.

--Je m'en doutais. Je continue donc. Apres m'avoir parle de votre
intimite, elle m'a dit comment vous aviez donne votre demission, et
c'est la ce qui a singulierement allonge notre entretien, car j'avoue
que bien que vous m'ayez prouve que nous ne jugions pas les choses de ce
monde de la meme maniere, j'etais loin de m'attendre a ce qu'elle m'a
appris. Comment diable, si vous desapprouviez le coup d'Etat, et je
comprends cela de votre part, n'etes-vous pas reste a Paris et pourquoi
etes-vous retourne a Marseille ou vous etiez expose a marcher avec votre
regiment?

--Vous avez donne la raison de ma determination tout a l'heure, je ne
juge pas les choses de ce monde comme vous.

--Enfin, vous vous etes mis dans la necessite d'abandonner votre
detachement, pour ne pas faire fusiller vos amis par vos soldats.

--C'est cela meme.

--Savez-vous que vous vous etes tire de cette affaire tres-heureusement
pour vous; il y a des officiers detenus dans la citadelle de Lille pour
en avoir fait beaucoup moins que vous, car ils ont simplement refuse de
preter serment.

--Je n'ai rien demande, et je serais alle au chateau d'If sans me
plaindre, s'il avait plu au general de m'y envoyer.

--Dieu merci, cela n'est point arrive; mais enfin il n'en est pas moins
vrai que vous voici sorti de l'armee, ce qui n'est pas gai pour un
officier comme vous, amoureux de son metier. J'ai ete a peu pres dans
cette position pendant un moment et je sais ce qu'elle a de triste.

--Il ne fallait pas faire le 2 Decembre; sans votre coup d'Etat je
serais toujours capitaine.

--L'interet du pays.

--Il n'y a rien a dire a cela; aussi je ne dis rien.

--Sans doute, mais vos amis disent pour vous.

--Mes amis parlent trop.

--Vos amis repondent aux questions d'un autre ami qui les interroge.
Croyez-vous que je n'ai pas presse de questions madame de Solignac quand
j'ai su que vous aviez donne votre demission? Croyez-vous qu'il ne me
desolait point de ne pouvoir pas vous etre utile, alors que dans ma
position, il me serait si facile de vous servir?

--Je vous remercie, mais vous savez que je ne peux rien demander a votre
gouvernement et que je ne pourrais meme en rien accepter, alors qu'il me
ferait des avances.

--Je ne le sais que trop. Aussi je ne veux pas vous faire des
propositions que vous ne pouvez pas ecouter. Non, ce n'est pas cela qui
me preoccupe; c'est votre situation. Madame de Solignac m'a dit que vous
faisiez des dessins, des illustrations pour la maison Taupenot. Cela
n'est pas digne de vous.

--Et pourquoi?

--Je ne veux pas dire que vous n'etes point digne d'etre artiste, je me
rappelle des dessins de vous qui etaient tres-remarquables et que je
vous ai vu faire avec une facilite etonnante. Ce que je veux dire c'est
que cela ne peut vous conduire a rien.

--Cela me conduit a vivre, ce qui est quelque chose, il me semble.

--Mais apres?

--Apres ces illustrations d'autres, a moins cependant que je ne....

--Ah! ne vous arretez pas; a moins que vous ne soyez reintegre dans
votre grade par le gouvernement qui remplacera celui-ci, n'est-ce
pas? c'est la ce que vous voulez dire et ce que vous ne dites pas par
politesse. Eh bien! moi, je serai moins poli, et je vous dirai que ce
gouvernement en a au moins pour quinze ou vingt ans, ce qui est la
moyenne des gouvernements en France. Dans vingt ans, vous aurez
cinquante ans et vous ne quitterez pas le crayon pour reprendre le
sabre. Voila pourquoi je voudrais vous voir le quitter tout de suite.

--Pour prendre quoi?

--Avec quoi, croyez-vous, que M. de Solignac entretienne le train qu'il
mene? Ce n'est pas avec ses appointements de senateur, n'est-ce pas? Un
hotel comme celui-ci, trois voitures sous les remises, cinq chevaux dans
les ecuries, un personnel convenable de domestiques, tout cela, sans
compter les toilettes de madame et les depenses de monsieur, ne se
paye pas, vous le savez bien, avec trente mille francs. Ajoutons que
mademoiselle Martory s'est mariee sans dot, et que Solignac etait
bas perce, extremement bas il y a quelques mois. Vous ne croyez pas,
n'est-ce pas, que Solignac ait recu du prince quelques-uns des nombreux
millions voles par nous a la Banque? Non. Eh bien! le mot de ce mystere
est tout simplement qu'il fait des affaires. Un age nouveau a commence
pour la France, c'est celui des affaires et de la speculation. Solignac
l'a compris, et il s'est mis a la tete de ce mouvement qui va prendre
un essor irresistible. Aujourd'hui, vous avez vu a sa table un prince
Mazzazoli, un baron Torlades, un comte Vanackere, un Partridge, et deux
ou trois autres personnages qui valent ceux-la. Et cette reunion de
convives ne vous a pas, j'en suis certain, inspire une bien grande
confiance. Vous vous etes dit que c'etaient la des aventuriers, des
intrigants, des fruits secs des gouvernements anterieurs.

--Je me suis trompe?

--Je ne dis pas cela; mais revenez diner ici dans un an, jour pour jour,
et, a la place de ces aventuriers cosmopolites, vous verrez les rois de
la finance qui ecouteront bouche ouverte les moindres mots de Solignac.
Qui aura fait ce miracle? L'experience. Aujourd'hui Solignac en est
reduit a se servir de gens qui, j'en conviens, ne meritent pas l'estime
des puritains; il debute et il n'a pas le droit d'etre bien exigeant.
Mais dans un an, tout le monde saura qu'il a fait attribuer des
concessions de chemin de fer, de mines, de travaux, a ces aventuriers,
et l'on comptera avec lui. Je vous assure que M. de Solignac est un
homme habile qui deviendra une puissance dans l'Etat. Rien que son
mariage prouve sa force. Pour la reussite de ses projets, il avait
besoin d'une femme jeune et belle qui lui permit d'avoir un salon et
surtout une salle a manger. A son age et dans sa position, cela etait
difficile. Cependant il a su en trouver une qui reunit toutes les
qualites exigees pour le role qu'il lui destinait: jeunesse, beaute,
naissance, seduction; n'est-ce pas votre avis?

Je fis un signe affirmatif.

--Eh bien, mon cher, servez-vous de Solignac, faites des affaires avec
lui, cela vaudra mieux que de faire des dessins. Vous avez un beau nom,
vous etes decore, vous exercerez un prestige sur l'actionnaire, et
Solignac sera heureux de vous avoir avec lui.

--Il vous l'a dit?

--Non, mais avec la connaissance que j'ai de lui, j'en suis certain;
dans deux ou trois ans, vous serez a la tete de la finance, et alors si
certaines circonstances se presentent, par exemple si vous voulez vous
marier, vous pourrez epouser la femme que vous voudrez. C'est un conseil
d'ami, un bon conseil.



L

Il est inutile de rapporter la reponse que je fis a Poirier; elle fut ce
qu'elle devait etre.

Mon nom, s'il avait une valeur, "un prestige sur l'actionnaire," comme
disait Poirier, devait m'empecher de faire des bassesses, il ne devait
pas m'aider a en commettre. C'est la, il me semble, ce qu'il y a de
meilleur dans les titres hereditaires; si par malheur nous sommes trop
faibles, dans des circonstances critiques, pour nous decider nous-memes,
nous pouvons etre tres-utilement influences par le souvenir de
nos aieux, par notre nom. On ne devient pas un coquin ou un lache
facilement, quand on se souvient qu'on a eu un pere honnete ou brave.

Alors meme que je n'aurais pas eu cette raison pour fermer l'oreille aux
propositions de Poirier, j'en aurais eu dix autres.

Il est certain que le pays est en proie a la fievre des affaires.
Pendant les quinze annees de la Restauration et les dix-huit annees de
regne de Louis-Philippe, la richesse publique s'est considerablement
accrue: la bourgeoisie a gagne beaucoup et le paysan a commence a
amasser. Il y a une epargne qui ne demande qu'a etre mise en mouvement.

Jusqu'a present cette epargne est restee dans les armoires et au fond
des vieux bas de laine, parce qu'on n'a pas su aller la chercher et
qu'elle etait trop timide pour venir elle-meme s'offrir aux hauts barons
de la finance. On l'employait prudemment en placements a 4-1/2 sur
premiere hypotheque, ou bien en achats de terre, et ces placements
faits on recommencait a economiser sou a sou jusqu'au jour ou une somme
nouvelle etait amassee.

Mais ce mode de proceder a change. Aux barons de la finance, qui
restaient tranquillement chez eux, attendant qu'on leur apportat
l'argent qu'ils daignaient a peine accepter, sont venus se joindre des
speculateurs moins paresseux.

Le coup d'Etat a amene sur l'eau un tas de gens qui pataugeaient dans
la boue et qui comprennent les affaires autrement que les financiers
majestueux du gouvernement de Juillet. Ils ont prete leur argent et
leurs bras a l'homme en qui ils ont reconnu un bon aventurier, un bon
chef de troupe, et maintenant que cet homme, pousse par eux, est arrive,
ils demandent le payement de leur argent et de leur devouement. Il est
bien probable que Louis-Napoleon serait heureux de se debarrasser de ses
complices exigeants; mais, grace a Dieu, le chatiment de ceux qui ont eu
recours a l'intrigue est d'etre toujours exploites par l'intrigue. Vous
vous etes servi des gredins, les gredins a leur tour se serviront de
vous et ne vous lacheront plus. L'appui que vous leur avez demande en
un jour de detresse, vous serez condamne a le leur rendre pendant vos
annees de prosperite.

Ces gens sont d'autant plus presses de profiter de la position qu'ils
ont su conquerir brusquement et inesperement, qu'ils ont attendu plus
longtemps. Ils ne sont point, comme leurs devanciers, restes derriere le
grillage de leur caisse, se contentant d'en ouvrir le guichet pour
ceux qui voulaient y verser leur argent. Ils ont pris la peine d'aller
eux-memes a la recherche de cet argent, et tous les moyens, toutes les
amorces, tous les appats leur ont ete bons pour le faire sortir. La
revolution de 1848 a fait entrer le peuple dans la politique en lui
donnant le suffrage universel, le coup d'Etat le fait entrer dans la
speculation.

Je ne veux rien dire du suffrage universel, bien que je sois
terriblement irrite contre lui, depuis qu'il a eu la faiblesse
d'absoudre l'auteur du Deux-Decembre, mais, la speculation universelle,
je n'en veux a aucun prix, et je n'irai pas me faire un de ses agents et
de ses courtiers. Le beau resultat quand la contagion des affaires aura
penetre jusque dans les villages et quand le paysan lui-meme aura souci
de la cote de la Bourse: la fievre de l'or est la maladie la plus
effroyable qui puisse fondre sur un peuple.

Je ne sais si M. de Solignac pense comme moi sur ce sujet et s'il ne
croit pas, au contraire, que les meilleurs gouvernements sont ceux qui
developpent la fortune publique. Mais peu importe; il suffit que mon
sentiment sur l'agiotage soit ce qu'il est pour m'empecher de m'associer
a ses speculations pour la part la plus minime, alors meme que j'aurais
la preuve de l'honnetete parfaite du speculateur.

L'associe de M. de Solignac, moi!

Cette idee seule me fait monter le sang de la honte au front.

L'associe d'un homme que je meprise et que je hais: divises par notre
amour, reunis par notre interet.

C'est deja trop de honte pour moi que la lachete de ma passion me fasse
aller chez lui et m'oblige a lui serrer la main, a manger a sa table, a
l'ecouter, a lui sourire.

Mon amour m'est jusqu'a un certain point une excuse; mais l'interet?

Pendant que Poirier m'exposait son plan, je me demandais comment il en
avait eu l'idee, s'il en etait le seul auteur, et si Clotilde ne le lui
avait point suggere. Je voulus l'interroger a ce sujet, mais je n'osai
le faire directement, et mes questions timides n'eurent d'autre resultat
que d'amener chez mon ancien camarade une chaleureuse protestation de
devouement: il avait voulu m'etre utile, et son experience de la vie en
meme temps que son amitie pour moi lui avaient inspire ce moyen.

Je fus heureux de cette reponse et m'en voulus presque d'avoir pu croire
Clotilde capable d'une pareille idee; incontestablement elle n'avait pu
naitre que dans l'esprit d'un homme comme Poirier, absolument debarrasse
de tous prejuges, qui, dans la vie, ne voit que des interets, et ne
s'inquiete plus depuis longtemps des moyens par lesquels on arrive a les
satisfaire.

La reflexion me confirma dans cette croyance. Aussi je fus bien surpris
le mercredi suivant lorsque Clotilde me demanda tout a coup si j'avais
pense aux conseils du colonel Poirier.

Afin d'etre seul avec elle, j'etais arrive de bonne heure pour lui faire
ma visite, et ce fut pour ainsi dire son premier mot.

Je la regardai un moment sans repondre tant j'etais etonne de sa
question.

--Ainsi, c'est vous qui avez eu cette idee? dis-je a la fin.

--Cela vous etonne?

--Je l'avoue.

--Vous croyez donc que je ne pense pas a vous et que je ne fais pas
sans cesse des projets auxquels je tache de me rattacher par un lien
quelconque. C'est la ce qui m'a inspire cette idee.

--De l'intention, je suis vivement touche, chere Clotilde, car elle est
une preuve de tendresse; mais l'idee?

--Eh bien, qu'a de mauvais cette idee? Elle vous blesse dans votre
fierte de gentilhomme? J'avoue que je n'avais pas pense a cela. Je
savais que vous ne pensiez pas comme ces hobereaux qui se croiraient
deshonores s'ils se servaient de leurs dix doigts ou de leur
intelligence pour faire oeuvre de travail. Vous travaillez; passez-moi
le mot: "Vous gagnez votre vie," qu'importe que ce soit en faisant
des dessins ou que ce soit en faisant des affaires; c'est toujours
travailler. Seulement les dessins vous obligent a travailler vous-meme
pour gagner peu, tandis que les affaires vous permettent de faire
travailler les autres pour gagner beaucoup, voila tout.

--Vous n'avez vu que cela dans votre idee?

--J'ai vu encore autre chose, et je suis surprise que vous ne le voyez
pas vous-meme. J'ai vu un moyen d'etre reunis sans avoir rien a craindre
de personne. Si vous etiez interesse dans les affaires de M. de
Solignac, vous seriez en relations quotidiennes avec lui. Au lieu de
venir ici une fois par hasard en visite ou pour diner, vous y viendriez
tous les jours, amene par de bonnes raisons qui defieraient les
insinuations et les calomnies. Je voudrais tant vous avoir sans cesse
pres de moi; je serais si heureuse de vous voir toujours, a chaque
instant, toute la journee, du matin au soir. Tout d'abord, j'avais eu un
autre projet. Faut-il vous le dire et ne vous en facherez-vous pas?

--Du projet peut-etre, mais en tout cas je suis bien certain que je
n'aurai qu'a vous remercier de l'intention.

--Puisque vous le voulez, je me confesse. Quand vous m'avez dit que vous
aviez ete force d'accepter ce travail de dessinateur, l'idee m'est venue
de vous proposer un autre genre de travail qui serait moins penible et
qui aurait le grand avantage de nous reunir. Pourquoi ne serait-il pas
le secretaire de M. de Solignac? me suis-je dit.

--Moi! vous avez pu penser?

--Laissez-moi vous dire ce que j'ai pense et dans l'ordre ou je l'ai
pense. D'abord, je n'ai songe qu'a une chose: notre reunion. Je vous
voyais tous les matins, je descendais dans le cabinet de M. de Solignac
pendant votre travail; je vous voyais dans la journee, je vous voyais le
soir. Peut-etre meme etait-il possible de vous organiser un appartement
dans le pavillon. Nous ne nous quittions plus.

--Et votre mari!

--Mon mari aurait ete tres sensible a l'honneur d'avoir pour secretaire
un homme comme vous; cela fait bien de dire: "Le comte de Saint-Neree,
mon secretaire." D'ailleurs, M. de Solignac n'est pas jaloux. Il a
pu autrefois vous paraitre genant par sa surveillance; mais alors
je n'etais pas sa femme et il avait peur que je devinsse la votre;
maintenant qu'il est mon mari, il ne s'inquiete plus de moi et ne me
demande qu'une chose: diriger sa maison comme il veut qu'elle aille
pour le bien de ses affaires; je suis pour lui une sorte de maitre de
ceremonies, et pourvu que chez lui on me trouve paree dans ce salon,
pourvu que dans le monde je fasse mon entree a son bras, il ne me
demande rien de plus. Ce n'est donc pas lui qui a arrete mon projet,
c'est vous. J'ai craint de vous blesser. Je me suis dit que votre fierte
ne pourrait pas se plier. J'ai cru que votre amour ne serait pas assez
grand pour me faire ce sacrifice, et alors je me suis rabattue sur cette
idee qui vous etonne.

--Ce qui m'etonne, c'est que vous n'ayez pas pense a ce qu'il y a
d'odieux et de honteux dans ce role que vous me destinez.

--Vous seul pouviez le rendre honteux; si vous m'aimiez comme je vous
aime et veux toujours vous aimer, si a votre amour vous ne meliez pas de
mauvaises esperances, ce role ne serait pas ce que vous dites.

--Pour ma dignite, je vous en supplie, Clotilde, ne m'obligez pas a des
relations suivies avec M. de Solignac.

--Vous pensez a votre dignite, moi je ne pense qu'a mon amour, et vous
dites que vous m'aimez.

Notre discussion menacait de prendre une tournure dangereuse lorsqu'elle
fut interrompue par l'arrivee de M. de Solignac.

--Je suis heureux de vous voir, dit-il, apres les premieres politesses
et j'allais monter chez vous. Vous connaissez bien la province d'Oran,
n'est-ce pas?

--Je l'ai parcourue pendant cinq ans jour et nuit.

--Vous pouvez me rendre un grand service.

Alors il m'expliqua qu'il etait en train de fonder une affaire pour
construire des barrages sur les principales rivieres de la province:
Chelif, Mina, Habra, Sig, afin de fournir de l'eau aux irrigations, et
il me demanda tout ce que je savais sur le cours de ces rivieres, sur
les plaines et sur les villages qu'elles traversent. Puis, comme il
y avait des questions techniques sur le debit d'eau, l'altitude, le
sous-sol, que je ne pouvais pas resoudre, il me pria de t'ecrire.

--Quelques mots de l'officier de l'etat-major qui releve ces contrees,
me dit-il, me fortifieront aupres de nos ingenieurs.

Et sous sa dictee, pour ainsi dire, je t'ecrivis la lettre geographique
a laquelle tu as repondu, sans te douter bien certainement des
conditions dans lesquelles je me trouvais, en te questionnant ainsi
brusquement, sur un sujet que nous n'avons point l'habitude de traiter.

Ce ne fut pas tout; il me pria encore de lui ecrire une lettre dans
laquelle je consignerais tout ce que je savais sur cette question.

J'etais pris de telle sorte qu'il m'etait impossible de refuser; je
fis donc ma lettre en m'attachant surtout a m'enfermer dans une verite
rigoureuse, puis je ne pensai plus a cette affaire.

Mais hier je recus la visite de M. de Solignac; il m'apportait un long
rapport sur ces barrages et, dans ce rapport, se trouvaient ma lettre et
la tienne, "lettres emanant de deux officiers, disait une note, qui,
a des titres differents, ont toute autorite pour parler de cette
question."

Cela me fit faire une grimace qui s'accentua singulierement quand M. de
Solignac m'offrit un paquet d'actions liberees de sa compagnie.

Bien entendu, je ne les ai point acceptees. Mais le refus a ete dur et
la discussion difficile.



LI

Dans les anciens fabliaux, il y a un sujet qui revient souvent sous
la plume des trouveres, a savoir si un amant peut etre heureux en
respectant la purete de sa dame.

Je me rappelle avoir lu sur cette question de longues dissertations
plaintives, mais combien sont legeres les impressions de la lecture, a
cote de celles que donne la realite.

Depuis que je suis pres de Clotilde ou plus justement depuis qu'elle
me sait pres d'elle, je vis continuellement dans le trouble et dans la
fievre.

Par le seul fait de notre amour et des exigences qui en resultent, la
vie que je m'etais arrangee a ete bouleversee.

Comme je suis contraint par la necessite de faire un certain nombre de
dessins par semaine, et que je n'ai plus, comme autrefois, toute ma
journee pour travailler, je me leve a cinq heures tous les matins et je
travaille jusqu'a dix ou onze heures avec toute l'activite dont je suis
capable. Je ne me crois pas paresseux et je n'ai aucune frayeur du
papier blanc; cependant ce procede de travail que j'ai ete contraint
d'adopter m'est penible et fatigant.

Faire douze lieues par jour en douze heures d'un pas regulier, n'est pas
un exercice bien penible, on jouit de la route et on en profite; si l'on
rencontre un site agreable, on peut meme s'arreter pour l'examiner
a loisir; au contraire, faire douze lieues en six heures, au pas
gymnastique, demande une depense de forces qui, a la longue, lasse
et epuise. C'est le pas gymnastique que j'ai du introduire dans mon
travail, et c'est par lui que j'ai remplace la promenade qui m'etait si
agreable.

Je ne _lache_ pas mes dessins, comme on dit en style d'atelier, et
j'espere bien n'en jamais arriver la, mais enfin je n'ai plus le plaisir
de les caresser; au lieu d'attendre que les idees me viennent doucement,
je vais les chercher avec les fers et les amene de force. Je n'ai que
cinq heures a moi et il faut qu'a onze heures mes yeux soient plus
souvent sur mon miroir que sur mon papier, car c'est le moment ou
Clotilde se leve, et ou elle parait a la fenetre de sa chambre en
attendant qu'elle descende dans le jardin.

Je suis la et nous echangeons un regard; c'est alors que se decide ma
journee, qui, bien entendu, est reglee sur celle de Clotilde.

Pour cela nous avons adopte un systeme de telegraphie qui nous est
particulier et qui nous permet de nous entendre au moins sur quelques
points principaux.

Comme je n'ai aucune direction, aucune volonte dans l'arrangement de
cette journee et que je me conforme a ce que Clotilde m'indique, je ne
parais pas a ma fenetre pendant tout le temps qu'elle me transmet sa
depeche. Apres que nous nous sommes regardes un moment, je rentre dans
ma chambre et, me placant devant mon miroir que je dispose pour qu'il
recoive tous les mouvements de Clotilde, suivant qu'elle est a sa
fenetre ou dans le jardin, je note ses signaux.

Si elle leve le bras droit en l'air, cela veut dire qu'elle va le soir a
un theatre de musique; le bras leve une fois, c'est l'Opera; deux fois,
les Italiens; trois fois, l'Opera Comique. Si c'est le bras gauche qui
transmet le signal, cela veut dire que c'est a un theatre de genre
qu'elle ira, une fois les Francais, deux fois le Gymnase, trois fois le
Vaudeville et ainsi de suite: notre clef, convenue a l'avance, a prevu
les theatres les plus impossibles.

Si, en descendant au jardin, elle commence sa promenade a droite, cela
signifie qu'elle ira au bois de Boulogne; si elle s'arrete a moitie
chemin et revient sur ses pas, elle s'arretera dans la journee a
l'Arc-de-Triomphe et reviendra dans les Champs-Elysees.

Si elle se coiffe avec une natte relevee sur la tete, ainsi qu'elle se
coiffait autrefois a Cassis, c'est que M. de Solignac sera absent durant
la journee entiere et qu'elle sera toute a moi. Un livre a la main, elle
restera seule et ne recevra personne. Pas de livre, je pourrai lui faire
visite.

Quelquefois les signaux sont longs et compliques, et je dois les ecrire
pour ne pas les brouiller dans ma memoire; car, si precis que soit ce
langage faconne a notre usage, il ne vaut pas la parole, et la necessite
de la traduction m'entrainerait facilement a des erreurs.

Sur cette depeche, j'arrange ma journee.

Si Clotilde ne doit faire qu'une simple promenade dans les
Champs-Elysees, je vais a l'avance m'asseoir au pied d'un orme, et je
reste la au milieu des badauds et des etrangers venus pour jouir du
Paris mondain qui defile dans l'avenue. Quand elle passe devant moi, je
la salue, elle me sourit, nos regards s'embrassent.

Si elle doit aller jusqu'au bois de Boulogne, je vais l'attendre, et
quelquefois elle me fait la grace de descendre de voiture pour se
promener pendant cinq minutes en s'appuyant sur mon bras. Nous cherchons
un sentier ecarte, et doucement serres l'un contre l'autre, nous
jouissons delicieusement de ce court moment.

Mais ces bonnes fortunes sont rares, car elles nous mettent a la
discretion d'un passant curieux ou d'un valet bavard; et chaque fois je
suis le premier a representer a Clotilde combien elles sont dangereuses.
Que faut-il pour que nos rencontres soient connues de M. de Solignac ou
du monde, et comment ne le sont-elles pas deja?

--Vous aimeriez mieux me voir chez vous, n'est-ce pas? dit-elle en
souriant.

--Sans doute, et, sous tous les rapports, le danger serait moindre.

--Peut-etre. Mais si je retournais chez vous une seconde fois, je
devrais bientot y retourner une troisieme, puis une quatrieme, puis
toujours, car je ne saurais pas resister a vos prieres. C'est beaucoup
trop d'y avoir ete une premiere.

--Vous le regrettez?

--Non, mais voyez ou cela nous a entraines. Et cependant, si loin que
nous soyons arrives, je ne regrette pas cette visite, comme vous me le
reprochez. C'etait un devoir envers vous. Et bien que ce devoir accompli
m'ait chargee d'une faute lourde pour le present et menacante pour
l'avenir, je la ferais encore si c'etait a recommencer. Mais pour ne pas
augmenter le poids de cette faute, pour me l'alleger, il faut que vous
n'insistiez pas ainsi sans cesse, et a propos de tout, sur votre desir
de me voir une seconde fois chez vous. Comme vous, je reconnais que les
chances d'etre rencontree seraient moins grandes qu'ici, mais ici j'ai
une derniere ressource que je n'aurais pas chez vous; c'est d'avouer.
Que M. de Solignac apprenne que nous nous sommes promenes dans cette
allee, je ne nierai pas et j'aurai dans le hasard une explication que je
n'aurais pas chez vous. Nous nous sommes rencontres; le hasard a tout
fait. Mais le hasard ne peut pas me faire monter vos cinq etages.
J'allais chez vous pour vous; une femme peut-elle se resoudre a un
pareil aveu: je ne supporterais pas cette honte. Au moins laissez-moi la
liberte de choisir celle a laquelle je peux m'exposer.

--Si on decouvre ces promenades, nous ne nous verrons plus.

--Nous ne nous verrions plus ici, mais nous nous verrions ailleurs, rien
ne serait perdu. Pourquoi prendre toujours ainsi les choses par le plus
mauvais cote et les pousser a l'extreme? Pourquoi ne pas esperer et s'en
fier a la chance? C'est une facheuse disposition de votre caractere de
vouloir que tout soit regle methodiquement dans votre vie; pour etre
tranquille et confiant, vous auriez besoin de savoir ce que vous ferez
d'aujourd'hui en dix ans; si nous nous promenerons dans cette allee; si
je vous aimerai.

--Moi, je suis certain de vous aimer dans dix ans comme je vous aime
aujourd'hui; s'il y a un changement dans mon amour, ce sera en plus et
non en moins, car vous m'etes de plus en plus chere, aujourd'hui plus
que vous ne l'etiez hier, hier plus que vous ne l'etiez il y a un mois.

--Qui est certain du lendemain, vous excepte, mon ami? Laissez aller
la vie, et prenons en riant les bonnes fortunes qu'elle nous envoie.
L'imprevu n'a donc pas de charme pour vous?

--L'incertitude m'epouvante.

--Je comprendrais cette peur de l'imprevu si vous ne me saviez pas
disposee a profiter de toutes les occasions qu'il nous offre, et meme
a les faire naitre; ce reproche, vous ne pouvez pas me l'adresser,
n'est-ce pas? Si nous ne sommes pas toujours ensemble du matin au soir,
ce n'est pas ma faute, et vous voyez vous-meme comment je travaille a
notre reunion.

--A notre reunion en public, oui, mais dans l'intimite, dans le
tete-a-tete....

--Et que voulez-vous que je fasse?

--Si vous vouliez.

--Dites si je pouvais, ou plutot ne dites rien, et ne revenons pas sur
un sujet qui ne peut que nous peiner tous deux.

Ce qu'elle appelait les bonnes fortunes de la vie, c'etaient nos
rencontres fortuites, et la verite est qu'elles se produisaient presque
chaque jour et meme plusieurs fois par jour.

Partout ou se reunissaient trois personnes a la mode, il etait certain
qu'elle ferait la quatrieme: aux expositions de peinture, aux sermons de
charite, aux courses, aux premieres representations.

J'aurais voulu ne voir la qu'un empressement a chercher les occasions
d'etre ensemble; par malheur, si bien dispose que je fusse a croire
tout ce qui pouvait caresser mon amour, je ne pouvais me faire cette
illusion.

En se montrant ainsi partout, Clotilde obeit un peu a son gout pour le
plaisir, un peu aussi au desir de me rencontrer, mais surtout elle se
conforme aux intentions de son mari qui veut qu'elle soit a la mode. Ce
n'est pas pour lui qu'il a epouse une femme jeune et belle, c'est pour
le monde; de meme que c'est pour le monde qu'il a de beaux chevaux et
qu'il tache d'avoir une bonne table. Il faut qu'on parle de lui, et tout
ce qui peut augmenter sa notoriete et, en fin de compte, servir ses
affaires, lui est bon. Que ce genre de vie expose sa femme a de certains
dangers, il n'en a souci; son ambition n'est pas qu'on ecrive sur sa
tombe: "Il fut bon pere et bon epoux." S'il a jamais eu le sens de la
famille, il y a longtemps qu'il l'a perdu. A son age, il est presse de
jouir, et les jouissances qu'il demande, ne sont point celles qui font
le bonheur du commun des mortels.

Quand je rencontre Clotilde au theatre ou aux courses, nous avons la
aussi, bien entendu, un langage muet pour nous entendre.

Si elle porte la main gauche a sa joue en me regardant, je peux
m'approcher; si, au contraire, elle ne me fait aucun signe, je dois
rester eloigne d'elle; enfin, si, pendant ma visite, elle arrange ses
cheveux de la main droite, je dois aussitot la quitter.

C'est la une de mes grandes souffrances, la plus poignante, la plus
exasperante peut-etre. Dans sa position, jeune, charmante, mariee a un
vieillard qui ne montre aucune jalousie et laisse toute liberte a sa
femme, elle doit etre entouree et courtisee. Elle l'est en effet. Tous
les hommes de son monde s'empressent autour d'elle, et meme beaucoup
d'autres, qui, s'ils n'etaient attires par sa seduction, n'auraient
jamais salue M. de Solignac et qui pour obtenir un sourire de la femme
se font les flatteurs du mari.

C'est au milieu de cette cour que bien souvent je suis oblige de la
quitter. On la presse, on la complimente, on fait la roue devant elle,
j'enrage dans le coin ou je me suis retire; elle porte la main droite a
ses cheveux, je me leve, je la salue et je pars.

Je ne dis pas un mot, mais je m'eloigne la colere dans le coeur, furieux
contre elle, qui sourit a ces hommages, furieux contre ce mari qui les
supporte, furieux contre ces hommes jeunes ou vieux, beaux ou laids,
intelligents ou betes, qui la souillent de leurs desirs.

Redescendu a ma place, je braque ma lorgnette sur la scene, mais mes
yeux, au lieu de regarder dans les tubes noircis, regardent du cote de
sa loge. Je la vois rire et plaisanter; je la vois ecouter ceux qui lui
parlent; je la vois serrer les mains qui se tendent vers les siennes;
puis, quand la toile est levee, je suis avec angoisse la direction de la
lorgnette; qui cherche-t-elle dans la salle? Qui occupe sa pensee, son
souvenir ou son caprice?

Le spectacle fini, je cours me placer dans l'escalier ou dans le
vestibule, sur son passage; je la vois passer emmitouflee dans sa
pelisse, souriant a tous ceux qui la saluent; elle me fait une
inclination de tete, un signe a peine perceptible, et c'est fini.

Je n'ai plus qu'a rentrer, a regarder la fenetre de sa chambre et a me
coucher bien vite pour me lever le lendemain a cinq heures dispos au
travail.



LII

Et qui vous force a supporter cette vie? me diraient les gens
raisonnables, si je les prenais pour confidents de ma folie. Vous n'etes
point heureux, allez-vous-en. Vous avez a vous plaindre de celle que
vous aimez, ne l'aimez plus; et s'il vous faut absolument un amour au
coeur, aimez-en une autre.

Je reconnais volontiers que ce conseil est sage, et probablement c'est
celui que je donnerais a l'ami qui me conterait des peines semblables
aux miennes.

--Soyez fort, raidissez-vous, n'abdiquez pas votre volonte et votre
dignite d'homme. Il n'y a que le premier effort qui soit douloureux.
C'est une dent a arracher, rien de plus; l'os de la machoire casse, la
dent vient facilement, et l'on est heureux d'en etre debarrasse. Un peu
de poigne.

Voila bien le malheur; on se fait arracher les dents dont on souffre:
on ne se les arrache pas soi-meme. Le dentiste qui deploie une belle
solidite de poigne sur votre machoire serait beaucoup moins ferme sur la
sienne propre; au premier craquement, il lacherait la clef de Garangeot.

C'est ce qui m'est arrive chaque fois que j'ai voulu m'arracher
mon amour; j'etais bien decide; je saisissais solidement la clef,
j'appliquais le crochet; mais au moment ou il s'agissait de faire operer
le mouvement de bascule, la douleur etait plus forte que la volonte et
je n'allais pas jusqu'au bout.

Ce ne sont pas les encouragements qui m'ont manque pourtant; car, bien
que je n'aie pas parle de mon amour et n'aie point pris mes camarades
pour confidents, ceux-ci se sont bien vite apercus des changements qui
se faisaient dans ma vie, tout d'abord si reguliere et si calme.

Le jour meme de la visite de Clotilde, ils m'ont raille pendant le diner
sur ce qu'ils ont appele en riant mon devergondage.

--Vous savez qu'il est arrive aujourd'hui un fait tres-grave; une femme
a passe sur notre palier, et comme elle n'est pas venue chez moi....

--Ni chez moi.

--Elle est allee chez Saint-Neree; j'ai entendu le frou-frou de sa robe
a son arrivee et a son depart.

--C'etait peut-etre la grand'mere de notre ami.

--Ou sa soeur.

--Notre ami n'a ni grand'mere, ni soeur, mais il a un caractere
sournois; il cachait son jeu. Officier de cavalerie, oeil sentimental,
oreilles rouges et pas de maitresse, c'etait invraisemblable. Pendant
plusieurs mois, il a pu nous tromper. Mais maintenant, nous savons la
verite; cet artiste vertueux s'enfermait pour travailler.

Comme je ne repondis rien a ces plaisanteries, elles n'allerent pas
plus loin ce jour-la; mais elles recommencerent bientot. Puis, quand on
m'entendit rentrer a une heure presque toutes les nuits et me mettre au
travail des cinq heures; quand on me vit exagerer les economies de mon
diner deja si maigre, les plaisanteries se changerent en avertissements
discrets, et l'on me reprocha doucement de trop travailler.

--Vous n'y resisterez pas, me dit-on, l'homme qui travaille de l'esprit
a besoin de plus de sommeil que celui qui ne travaille que des jambes:
il faut que la tete se repose en proportion de l'effort qu'elle a fait.
Travaillez moins le matin, ou plutot amusez-vous moins le soir.

Le conseil etait bon, mais je ne pouvais le suivre. Si je rentrais tard,
c'etait pour rester avec Clotilde, et si je me levais tot, c'etait pour
faire un plus grand nombre de dessins. Les fauteuils d'orchestre coutent
cher; les gants blancs ne durent pas longtemps, et chaque mois mes
depenses, si econome que je fusse, excedaient mes recettes.

Mes amis, voyant qu'ils n'obtenaient rien de moi, s'y prirent d'une
autre maniere. Nous etions en ete, et depuis assez longtemps mes
camarades parlaient d'aller faire des etudes en province. La veille de
leur depart, je vis entrer dans mon atelier, a sept heures du matin,
Gabriel Lindet, celui d'entre eux qui m'avait toujours temoigne le plus
de sympathie.

--Vous savez que nous partons demain, me dit-il, je viens au nom de nos
camarades vous proposer de partir avec nous. Au lieu de rester a vous
ennuyer ici tout seul, vous travaillerez avec nous, et cela ne vous sera
peut-etre pas inutile.

Je me rejetai sur mes travaux qui me retenaient a Paris.

--Je ne vous demande pas de confidences, dit-il, et je vous assure que
je n'en veux pas provoquer, pas plus que je ne veux etre indiscret.
Cependant, laissez-moi vous dire que vous avez tort de repousser ma
proposition. Vous souffrez, et d'un autre cote, vous travaillez beaucoup
trop; vous vous userez dans cette double peine. Venez avec nous; nous
vous distrairons.

Puis il ajouta tout ce qu'il pouvait dire pour me decider, mais
naturellement ses efforts furent inutiles, je ne quittai point Paris,
et n'ayant plus personne autour de moi pour me distraire, je m'enfoncai
plus profondement dans ma passion et m'y enfermai etroitement.

Je ne veux pas dire qu'il n'est pas possible de vivre pleinement heureux
aupres d'une jeune fille qu'on aime et de se contenter des joies
immaterielles d'un amour pur. Je ne veux meme pas dire qu'il n'y ait pas
des femmes capables d'inspirer et de contenir un amour de ce genre.

Seulement le malheur de ma position, c'est que Clotilde n'est plus cette
jeune fille et qu'elle n'est pas cette femme. Dans sa beaute vigoureuse,
dans son regard ardent, dans ses mouvements ondoyants, dans toute sa
personne enfin, il y a une voix qui parle une autre langue que celle de
l'ame. Malgre qu'on veuille et qu'on fasse, on ne peut pas rester pres
d'elle sans etre entraine dans un tourbillon d'idees ou ce n'est pas
l'esprit qui commande en maitre.

Quand j'ai passe une heure dans sa loge, quand son pied s'est pose sur
le mien, quand sa main a cherche et serre la mienne dans une furtive
caresse, quand, sous pretexte de me dire un mot a l'oreille, ses
levres ont effleure ma joue, je ne suis point dans des dispositions a
m'agenouiller devant elle et a l'adorer de loin respectueusement.

Quand, dans une visite chez elle, j'ai eu le bonheur de la trouver
seule; quand je l'ai tenue serree dans une longue etreinte, mes yeux sur
ses yeux, son souffle mele au mien; quand de sa voix vibrante, en me
regardant jusqu'au plus profond du coeur, elle m'a dit ce mot qu'elle
me repete souvent: "Suis-je votre femme, Guillaume, est-ce comme votre
femme que vous m'aimez et m'estimez?" quand, pendant ces visites qui se
prolongent longtemps, chaque mot a ete un mot d'amour, chaque regard une
caresse, chaque sourire une promesse; quand, pendant de longs silences,
la main dans la main, les yeux dans les yeux, nous sommes restes
fremissants, enivres, lies puissamment l'un a l'autre par ce courant
magnetique que la chair degage et transmet, je ne peux pas rentrer
calme chez moi, et me mettre tranquillement au travail en me disant que
Clotilde est un ange.

Femme au contraire; femme ou demon: c'est la femme que j'aime; c'est le
demon qui allume la fievre dans mes veines, que j'adore et que je desire
ardemment. Je ne suis ni un vieillard ni un saint; j'ai trente ans, et,
comme dit Lindet, je suis un officier de cavalerie.

Malgre tout, les choses eussent pu durer longtemps ainsi, sans un
incident qui tout d'abord semblait devoir desesperer mon amour et qui au
contraire fit son bonheur.

L'ete arrive, M. de Solignac avait trouve qu'il ne pouvait pas rester a
Paris. Ce n'etait pas qu'il eut des gouts bucoliques qui l'obligeassent
a aller respirer l'air pur des champs. Ce n'etait pas non plus que
Clotilde aimat beaucoup la campagne, car, ainsi que presque toutes les
femmes qui ont ete menacees de vivre a la campagne, elle adorait Paris.
Mais les lois du monde commandaient, et il etait inconvenant de rester a
Paris quand les gens marquants etaient dans leurs terres.

N'ayant ni terre ni chateau hereditaire, M. de Solignac avait loue une
maison sur le coteau qui s'etend entre Andilly et Montmorency, et il
avait fait aux convenances le sacrifice de s'etablir pour trois mois,
dans cette maison, une des plus charmantes de ce charmant pays.

Trois mois! En apprenant cette nouvelle, j'avais ete desole. Comment
vivre pendant trois mois sans voir Clotilde chaque matin! Comment rompre
mes habitudes de chaque jour! Mon miroir muet pendant trois mois,
c'etait impossible!

Pour m'adoucir cette desolation, Clotilde m'avait fait inviter a diner
tous les mercredis a Andilly; et comme je n'etais plus au temps ou
certains scrupules m'arretaient, j'avais accepte avec bonheur.

Le troisieme mercredi qui suivit cette installation a la campagne, je
vis venir Clotilde au-devant de moi quand j'entrai dans le jardin. Elle
etait souriante, et il y avait dans son regard quelque chose de gai qui
me frappa.

--Une bonne nouvelle, dit-elle en me tendant la main, nous sommes
libres, nous sommes seuls. M. de Solignac est parti hier a l'improviste
pour Londres. Je devais vous en prevenir; _j'aurai_ oublie. Nous
avons deux heures avant le diner: que veux-tu en faire? Tu es maitre,
commande.

--D'abord je veux ton bras.

Elle se serra contre moi.

--Comme cela?

--Tes yeux.

Elle pencha sa tete en arriere et me regarda longuement.

--Comme cela?

--Maintenant, allons droit devant nous.

--J'avais prevu ton desir, j'ai la clef du bois.

Et par la porte qui ouvre sur la foret, nous sortimes. Ce que fut cette
promenade en plein bois, seuls, libres, serres l'un contre l'autre,
parlant sans retenir notre voix, nous regardant sans souci des importuns
ou des jaloux,--un emerveillement, un reve. Comme le soleil etait
radieux; comme l'ombre etait fraiche; comme la musique de la brise
dans le feuillage des trembles etait douce, se melant aux chants des
fauvettes qui voletaient ca et la sous les taillis!

Ces deux heures passerent comme un eclair, et Clotilde, qui n'avait pas
perdu au meme degre que moi le sentiment de la vie ordinaire, me ramena
a la maison.

--Et diner! dit-elle. Comme je _devais_ etre seule, je n'ai pas pu
ordonner le menu que j'aurais voulu. Cependant, tout en commandant un
diner pour moi, je crois que je suis arrivee a le faire faire au gout de
mon ami. Nous allons voir si j'ai reussi.

Le couvert etait mis sous une veranda qui prolonge la salle a manger
jusque dans le jardin.

--Suis-je madame de Saint-Neree? me dit-elle a voix basse en nous
asseyant.

Et pendant tout le temps que dura le diner, elle prit plaisir a jouer
ce role; et ce qu'il y eut de particulier, c'est que, par des nuances
pleines de finesse, elle sut tres-bien preciser cette situation: elle ne
fut pas madame de Solignac, elle fut madame de Saint-Neree: j'etais son
mari, elle n'en avait jamais eu d'autre. Et il y a de braves gens qui
reprochent la tromperie aux femmes!

La soiree comme la journee s'ecoula avec une rapidite terrible, et, a
mesure que l'heure marcha, la tristesse m'envahit.

--Pourquoi ce regard chagrin? me dit-elle.

--Il va falloir partir. Ah! Clotilde, si vous vouliez.

--Faut-il donc que vous attristiez cette journee de bonheur, et
voulez-vous me faire repentir de ma confiance en vous?

A dix heures, on vint me prevenir que la voiture m'attendait pour me
conduire a la station d'Ermont. Je partis.

Mais a Ermont, au lieu de m'embarquer dans le chemin de fer, je revins
rapidement a Andilly et j'entrai dans le jardin par le saut de loup que
j'escaladai. Doucement et a pas etouffes je me dirigeai vers la maison.
Une lampe brillait dans la chambre de Clotilde qui ouvrait sur le jardin
par une porte-fenetre.

Je m'approchai avec les precautions d'un voleur. Assise dans l'ouverture
de la porte, Clotilde respirait la fraicheur du soir: la nuit etait
admirable, douce et sereine, l'air etait charge du parfum des roses et
des heliotropes.

Je restai longtemps a la contempler; puis, irresistiblement attire, je
sortis de la charmille ou je m'etais tenu cache.

--C'est vous, Pierre? dit-elle.

D'un bond, je fus pres d'elle et la pris dans mon bras, tandis que, de
l'autre main, j'eteignais la lampe.

Malgre mon etreinte, elle put se degager et elle me supplia de
m'eloigner. Elle se jeta a mes genoux, et tout ce qu'une femme peut
dire, elle le trouva: prieres, menaces, caresses. La lutte fut longue;
mais comme toujours, elle triompha.

Je fis quelques pas pour m'eloigner.

--Tu pars, me dit-elle, c'est vrai n'est-ce pas? tu m'epargnes; tu pars;
eh bien! reste.

Et elle se jeta dans mes bras.



LIII

Depuis longtemps ma vie flottait sur le fleuve aux eaux troubles qui
la porte, et longtemps encore sans doute il m'eut entraine dans son
courant, si tout a coup je ne m'etais brusquement trouve arrete et force
de revenir en arriere, au moins par la pensee, en mesurant le chemin
parcouru.

Le gouvernement imperial, apres avoir fait la guerre de Crimee pour
rehabiliter l'armee et noyer dans la gloire militaire les souvenirs de
Decembre, avait entrepris la guerre d'Italie.

Le hasard m'avait fait traverser la rue de Rivoli au moment ou
l'empereur, sortant des Tuileries, se dirigeait vers la gare de Lyon
pour aller prendre le commandement des troupes. J'avais accompagne son
cortege et j'avais vu l'enthousiasme de la foule.

Assis dans une caleche decouverte, ayant l'imperatrice pres de lui, il
avait ete acclame sur tout son passage. En petite tenue de general de
division, il saluait le peuple, et jamais souverain, je crois, n'a
recueilli plus d'applaudissements. Les maisons etaient pavoisees de
drapeaux francais et de drapeaux sardes, et tous les coeurs paraissaient
unis dans une meme pensee d'esperance et de confiance: l'armee de la
France allait affranchir un peuple.

La rue Saint-Antoine, la place de la Bastille que j'avais vues pendant
les journees de Decembre mornes et ensanglantees, etaient encombrees
d'une population enthousiaste qui battait des mains et qui, du balcon,
des fenetres, du haut des toits, acclamait de ses cris et de ses saluts
celui qui, quelques annees auparavant, l'avait fait mitrailler.

Comme ces souvenirs de Decembre etaient loin! Qui se les rappelait en
cette belle soiree de mai, si ce n'est Napoleon lui-meme peut-etre, et
aussi sans doute quelques-uns de ceux qui avaient ete ecrases par le
coup d'Etat et rejetes en dehors de la vie de leur pays?

J'avais suivi les incidents de cette guerre avec un poignant interet,
non-seulement comme un Francais qui pense a sa patrie, mais encore
comme un soldat qui est de coeur avec son ancien regiment: les sabres
brillaient au soleil, on sonnait la charge, la poudre parlait, et moi,
dans mon atelier, courbe sur mon papier blanc, je maniais le crayon.

J'avoue que plus d'une fois, pendant cette campagne, en lisant les
bulletins de Palestro, de Turbigo, de Magenta, de Melegnano, j'eus des
moments cruels de doute. Plus d'une fois le journal m'echappa des mains
et je restai pendant de longues heures plonge dans des reflexions
douloureuses.

Qui avait eu raison? Mes camarades qui etaient restes a l'armee, ou moi
qui l'avais quittee? Ils se battaient pour la liberte d'une nation, ils
etaient a la gloire, et moi j'interrogeais ma conscience, ne sachant
meme pas ou etait le bien et ou etait le mal. La France avait absous
l'homme du coup d'Etat; la France s'etait-elle trompee dans son
indulgence, ou bien ceux qui persistaient dans leur haine et dans leur
rancune ne se trompaient-ils pas?

La paix de Villafranca vint dissiper ces inquietudes qui, pendant deux
mois, m'avaient oppresse, et me rendre moins amers mes regrets de
n'avoir point pris part a cette campagne. Cette guerre, qui m'avait
paru entreprise pour une noble cause, n'avait ete, en realite, qu'une
nouvelle aventure au milieu de toutes celles qui avaient deja ete
poursuivies. Ne pouvant vivre d'une vie qui lui fut propre, l'Empire
avait ete oblige d'agir; et il s'etait laisse embarquer sur le principe
des nationalites sans trop savoir ou cela le conduirait.

Il lui fallait agir, il lui fallait faire quelque chose sous peine de
mourir; il avait fait la guerre en parant son ambition personnelle d'un
principe qu'il etait incapable de comprendre et d'appliquer. Puis,
lorsqu'il avait eu assez de gloire pour redorer son prestige, il s'etait
subitement arrete sans souci de ses engagements ou de son principe. Il
avait gagne deux grandes batailles, de plus il avait acquis Nice et la
Savoie, que lui importait le reste? Il y avait danger a aller plus
loin, mieux valait revenir en arriere. Il n'y a que les idees qui nous
entrainent aux extremes, les interets savent raisonner et ne faire que
le strict necessaire; l'idee avait ete le pretexte dans cette guerre,
l'interet dynastique la realite.

Je voulus cependant assister a la rentree triomphale des troupes dans
Paris, car, si desillusionne que je fusse par cette paix malheureuse, je
n'en etais pas moins fier de l'armee: ce n'etait pas l'armee qui avait
fait cette politique tortueuse, et ce n'etait pas elle qui avait demande
a s'arreter avant d'avoir atteint l'Adriatique.

Dans les dispositions morales ou je me trouvais, j'aurais aime a
assister seul a cette entree des troupes victorieuses, mais celle qui
est maitresse de ma vie et de ma volonte en disposa autrement.

--Je pense que vous voudrez voir le defile des troupes, me dit-elle.

--Sans doute.

--Cela sera bien difficile pour ceux qui n'ont pas un appartement sur
les boulevards.

--N'avez-vous pas une place reservee dans les tribunes du monde
officiel?

--Oui, mais il ne me convient pas de l'occuper; j'ai retenu une fenetre
sur le boulevard, a un premier etage, et j'ai pense qu'il vous serait
agreable de m'accompagner.

Nous n'etions plus au temps ou je ne pouvais que difficilement
l'approcher; maintenant, le monde parisien est habitue a me voir presque
partout a ses cotes, cela est admis. Je ne sais au juste ce qu'on en
pense, car on n'a jamais ose m'en parler, mais enfin personne ne s'en
etonne plus. Je dus accepter, et, une heure avant le defile des troupes,
nous allames occuper le balcon que Clotilde avait retenu.

D'instinct je deteste tout ce qui est theatre et mise en scene.
Cependant, quand je vis s'avancer les blesses trainant la jambe, le
bras en echarpe, la tete bandee, j'oubliai les mats venitiens, les
oriflammes, les arcs de triomphe en toile peinte, les larmes me
monterent aux yeux, et, comme tout le monde, je battis des mains.

Pendant mes dix annees passees dans l'armee je m'etais naturellement
trouve en relation avec bien des officiers; mes chefs, mes camarades,
mes amis. J'en vis un grand nombre defiler devant moi et mes souvenirs
de jeunesse allerent les chercher et les reconnaitre en tete ou dans les
rangs de leurs soldats. Les uns etaient devenus generaux ou colonels
et j'etais heureux de leurs succes; les autres etaient restes dans des
grades inferieurs et je me demandais les raisons de cette injustice ou
de cet oubli.

Les drapeaux passaient noircis par la poudre et dechiquetes par les
balles, les musiques jouaient, les tambours-majors jetaient leur canne
en l'air, et au milieu des applaudissements et des cris d'orgueil de
la foule, les regiments se succedaient regulierement, les uns en grand
uniforme comme pour la parade, les autres en tenue de campagne, portant
dans leurs tuniques trouees et leurs kepis poussiereux les traces
glorieuses de la fatigue et de la bataille.

Tout a coup, une commotion me frappa au coeur: au milieu des eclairs des
sabres, au loin, j'avais vu paraitre un regiment dont l'uniforme m'etait
bien connu,--le mien.

Clotilde posa sa main sur mon bras.

--Voyez-vous la-bas? dit-elle. Cet uniforme vous parle-t-il au coeur?
C'etait celui que vous portiez quand nous nous sommes rencontres.

Pour la premiere fois, je restai insensible a ce souvenir d'amour;
d'autres souvenirs m'etreignaient, m'etouffaient.

Mes amis, mes camarades, mes soldats. Ils s'avancaient, et les uns apres
les autres je les retrouvais. Quelques-uns manquaient. Ou etaient-ils?
qu'etaient-ils devenus? Mazurier est lieutenant-colonel. Comment a-t-il
pu arriver a ce grade? Danglas n'est encore que capitaine et il n'est
meme pas decore. Comme les hommes ont bonne tenue! C'est le meilleur
regiment de l'armee.

Ils passent, ils sont passes.

--Pourquoi n'etes-vous pas a leur tete? me dit Clotilde; vous seriez
leur colonel.

Oui, pourquoi ne suis-je pas avec eux? Ce mot jete au milieu du
tourbillon de mes souvenirs m'ecrasa. Je quittai le balcon et j'allai
m'asseoir dans un coin de la chambre; que m'importait ce defile
maintenant, je n'etais plus dans le present, j'etais dans le passe,
j'etais avec ceux au milieu desquels ma jeunesse s'etait ecoulee.
L'antiquite a fait une fable de la robe de Nessus, l'uniforme s'attache
a la peau comme cette robe legendaire, et quoi qu'on fasse on ne peut
pas l'arracher.

Je voulus les revoir, et, au lieu de rester a diner chez Clotilde, comme
je le devais, je m'en allai a Vincennes.

Les troupes rentraient dans leur camp qui occupait le grand espace
denude compris entre le chateau et le fort de Gravelle.

Beaucoup de jeunes officiers et de jeunes soldats regarderent avec
indifference ou dedain ce pekin qui venait roder autour de leur
campement; mais les vieux voulurent bien me reconnaitre et me faire
fete.

Ce fut le trompette Zigang qui, le premier, me reconnut: je m'etais
arrete devant lui; il me regarda d'un air goguenard en me lancant au
nez quelques bouffees de tabac, puis ses yeux s'agrandirent, sa bouche
s'ouvrit, son visage s'epanouit; vivement, il retira sa pipe de ses
levres, et, portant la main a son kepi:

--Hola, c'est le _gabidaine_.

Que de choses s'etaient passees depuis que j'avais quitte le regiment!
Que de questions! Que de recits!

La soiree s'ecoula vite; puis apres la soiree, une bonne partie de la
nuit. On ne voulut pas me laisser rentrer a Paris, et je couchai sous la
tente roule dans une pelisse qu'on me preta.

En sentant le drap d'uniforme sous ma joue, la tete pleine de recits et
de souvenirs, le coeur emu, je revai que j'etais soldat et que je devais
dormir d'un sommeil leger pour etre pret a partir le lendemain matin en
expedition.

Le froid de l'aube me reveilla, car j'avais perdu l'habitude de coucher
en plein air; mais mon reve se continua.

Pourquoi ce reve ne serait-il pas la realite? Ils allaient partir,
pourquoi ne pas les suivre et retourner en Afrique? Pourquoi ne pas
redevenir soldat?

C'etait au regiment qu'etait le calme moral, la tranquillite de
l'esprit, la vie que j'aimais.

Qu'etais-je a Paris? L'amant d'une femme qui m'avait trahi, rien de
plus. Que serais-je demain? Ce que j'avais ete hier, son amant, rien de
plus.

J'avais quitte l'armee pour obeir a ma conscience. Mais depuis, dans
combien de luttes cette conscience, fiere autrefois, lache maintenant,
avait-elle succombe, entrainee par les faiblesses de la passion!

Et les unes apres les autres toutes ces faiblesses me revinrent. Chaque
fois, j'avais voulu resister et toujours j'avais succombe.

Sacrifie ton honneur au mien avait ete le mot que chaque jour _elle_
m'avait repete.

Quel role que le mien dans le monde parisien ou je n'etais plus
"Guillaume de Saint-Neree," mais seulement "l'amant de madame de
Solignac."

Mais la clarte du soleil levant dissipa les ombres de la reverie; je
quittai mes amis pour rentrer a Paris.

J'avais reve. Avec le jour ma vie reprenait son cours.



LIV

Il y a six jours, Clotilde, en descendant dans son jardin, me fit le
signal qui me disait que je devais l'aller voir immediatement. Puis, au
lieu de se promener quelques instants, comme a l'ordinaire, elle rentra
vivement dans la maison.

Elle paraissait troublee et marchait avec une excitation que je ne lui
avais jamais vue.

Que signifiait ce trouble? Pourquoi ce signal presse?

Je l'avais quittee la veille a onze heures du soir, et notre soiree
s'etait passee comme de coutume, sans que rien fit prevoir qu'il devait
arriver quelque chose d'extraordinaire.

Et cependant ce quelque chose s'etait assurement produit.

Quoi?

Nous ne sommes plus au temps ou nous nous inquietions d'un rien;
l'habitude nous a rendus indifferents au danger. D'ailleurs, quel danger
pouvait nous menacer? D'ou pouvait-il venir, de qui?

Je ne restai point sous le coup de ces questions et je courus chez
Clotilde.

L'hotel, ou regnait habituellement un ordre rigoureux, ou chaque chose
comme chaque personne etait strictement a sa place, me parut bouleverse.
Il n'y avait point de valet dans le vestibule, et au timbre du concierge
m'annoncant, personne n'avait repondu.

Le timbre sonna une seconde fois, et ce fut Clotilde elle-meme qui parut
dans le salon ou j'etais entre.

--Que se passe-t-il donc?

--M. de Solignac a ete rapporte hier soir dans un etat tres-grave.

--Hier soir?

--Aussitot apres votre depart, on est venu me prevenir que M. de
Solignac etait dans une voiture de place a moitie evanoui. Je l'ai fait
porter dans sa chambre et j'ai envoye chercher le docteur Horton.

Je dois avouer que je respirai. Ce danger n'etait pas celui que je
craignais, si veritablement je le craignais.

--Qu'a dit Horton?

--Hier soir, il n'a rien dit, si ce n'est que l'etat etait fort grave.
Cependant M. de Solignac a bientot repris sa pleine connaissance. Ce
matin, M. Horton, qui vient de partir, a ete plus precis. M. de Solignac
avait ete frappe par une congestion au cerveau, ce qui avait amene son
evanouissement.

--Est-ce une attaque d'apoplexie?

--Je ne sais; Horton n'en a point parle. Il regarde cette congestion
comme une menace serieuse....

Elle s'arreta. Je la regardai pour lire dans ses yeux le mot qu'elle
n'avait pas prononce, mais elle tenait ses paupieres baissees et je ne
pus pas deviner sa pensee. Comme elle ne continuait pas, je n'eus pas la
patience d'attendre.

--Ce danger est-il imminent? dis-je a voix basse.

--Il pourrait le devenir, m'a dit Horton, si M. de Solignac ne reste
pas dans un calme absolu et surtout s'il a conscience de son etat et du
danger qui le menace; une emotion vive peut le tuer.

--Et qui lui donnera cette emotion? vous pouvez, il me semble, faire ce
calme autour de lui.

--Moi, oui, et je le ferai assurement; mais le trouble peut venir du
dehors.

--Vous etes maitresse chez vous, vous pouvez fermer votre porte.

--Pas devant tout le monde. Ainsi vous savez qu'il est d'usage que
l'empereur vienne dire adieu a ses amis mourants. Je ne pourrai pas
fermer ma porte, comme vous m'en donnez le conseil, si l'empereur se
presente.

--Il n'y a qu'a lui ecrire quelle est la situation de M. de Solignac, et
il ne viendra pas hater sa mort par une visite imprudente. Il me semble,
d'ailleurs, qu'il ne doit pas plus aimer a faire ces visites qu'on
n'aime a les recevoir.

--J'ai pense a ecrire cette lettre, mais j'ai ete retenue par un danger
qui surgit d'un autre cote. Vous savez que M. de Solignac a entre
les mains des papiers importants qui interessent un grand nombre de
personnages. Si on apprend aux Tuileries que M. de Solignac peut mourir,
on voudra avoir ces papiers; si ce n'est pas l'empereur lui-meme qui
vient les chercher, ce sera quelqu'un qui parlera en son nom et que je
ne pourrai pas repousser.

--En effet, la situation est difficile. Que comptez-vous faire?

--Cacher la maladie de M. de Solignac. Si on ne sait pas qu'il est
malade, on ne s'inquietera pas de lui, on ne voudra pas le voir et il se
rassurera. Deja, depuis ce matin, il a demande plusieurs fois le nom de
ceux qui s'etaient presentes pour prendre des nouvelles de sa sante. Il
m'a dit qu'il voulait qu'on ecrivit regulierement le nom des personnes
qui se presenteraient.

--Comment allez-vous faire alors, puisque precisement, par suite de vos
precautions, on ne se presentera pas?

--Je vais faire dresser un livre de faux noms que je dicterai moi-meme,
car la situation est telle qu'il faut que personne ne sache la maladie
de M. de Solignac, alors que lui-meme croira que tout le monde en est
informe. Comme le docteur Horton lui a interdit de recevoir, j'arriverai
peut-etre a le tromper. On dira aux gens d'affaires qui voudront le voir
qu'il est indispose.

--Mais si le secret est bien garde par vous et vos gens, des
indiscretions peuvent etre commises par les personnes chez lesquelles il
a ete frappe. Ou a-t-il eu cette congestion?

--Je crois savoir chez qui, dit-elle avec embarras, mais je ne sais pas
dans quelle maison et je ne peux pas le demander a M. de Solignac. Enfin
je vais faire tout ce que je pourrai pour etouffer le bruit de cette
maladie et je vous prie de n'en parler a personne.

--Doutez-vous de moi? dis-je en la regardant en face.

--Non, mon ami, puisque je m'ouvre a vous et vous explique les
consequences terribles qu'une indiscretion pourrait amener. Vous voyez
que je n'ai pas craint de mettre la vie de M. de Solignac entre vos
mains. Songez qu'il y a cinq ou six jours a peine, dimanche precisement,
parlant a table, il disait: "Pour moi, a moins d'etre tue par hasard ou
d'etre frappe d'apoplexie, je suis certain d'apprendre ma mort au moins
six ou huit heures a l'avance, car je recevrai une visite qui sera
plus sure que l'avertissement du medecin ou les consolations du cure."
Maintenant que nous nous sommes vus, laissez-moi retourner pres de lui.
Revenez dans la journee autant de fois que vous voudrez; je vais donner
des ordres pour qu'on vous recoive et me previenne aussitot.

Elle tendit la main; je la gardai dans les miennes.

Alors, la regardant longuement et l'obligeant pour ainsi dire a relever
ses paupieres qu'elle tenait obstinement baissees, et a fixer ses yeux
sur les miens, je lui dis ce seul mot:

--Clotilde!

Mais elle detourna la tete, et retirant doucement sa main de dedans les
miennes, elle sortit du salon sans se retourner.

J'avais bien souvent pense a la mort de M. de Solignac. Mais ce qui
flotte indecis dans notre esprit ne ressemble en rien aux faits
materiels de la realite.

M. de Solignac allait mourir. Quel resultat cette mort aurait-elle sur
ma vie?

Clotilde n'aimait pas son mari. De cela j'avais la certitude et la
preuve. Elle avait fait un mariage d'argent ou plutot de position, ce
qu'on appelle dans le monde un mariage de raison. Pauvre, elle avait
voulu la fortune, et elle l'avait prise ou elle l'avait trouvee, sans
s'inquieter de la main qui la lui offrait. Le hasard avait servi son
calcul. M. de Solignac, en dix annees, avait conquis une fortune qu'on
croyait considerable et qui lui avait cree une grande position dans la
speculation: il n'y avait pas d'affaire dans laquelle il n'eut mis les
mains.

Les predictions de mon camarade Poirier s'etaient realisees, et M. de
Solignac etait rapidement devenu une puissance financiere avec qui
on avait du compter; en ces dernieres annees, ce n'etaient plus les
aventuriers qui dinaient a sa table, des Partridge, des Torlades,
mais les grands noms du monde des affaires. Et son habilete lui avait
toujours permis de se retirer les mains pleines la ou les autres
restaient les mains vides.

Quelle influence cette fortune exercerait-elle sur Clotilde?

J'etais en train de tourner et de retourner cette question, en suivant
la rue Moncey, pour rentrer chez moi, quand je me sentis saisir par le
bras. Je levai les yeux sur celui qui m'arretait, c'etait Treyve.

--Vous sortez du chez M. de Solignac, me dit-il, comment se trouve-t-il?

--M. de Solignac, dis-je, surpris par cette interruption, mais il va
bien.

--Tout a fait bien; il ne se ressent donc pas de son attaque d'hier?

--Comment son attaque? il n'a pas eu d'attaque.

--Si vous me dites que M. de Solignac n'a pas eu d'attaque hier, c'est
que vous avez vos raisons pour cela, et je ne me permets pas de les
deviner; seulement, quand je vous dis que M. de Solignac a eu une
attaque hier soir, il ne faut pas me repondre non. Je n'avance jamais
que ce dont je suis sur, et je suis sur de cette attaque; si vous ne la
connaissez pas, apprenez-la de ma bouche et faites-en votre profit, si
profit il peut y avoir pour vous.

--Je vous repete ce que je viens d'apprendre; on m'a dit que M. de
Solignac, que je n'ai pas vu, etait indispose, voila tout.

--Eh bien, mon cher, la legere indisposition de M. de Solignac n'est
rien moins qu'une bonne congestion au cerveau, qui a ete causee hier
soir, a onze heures, par un acces de colere. Vous voyez que je precise.

--En effet, et je commence a croire que vous etes bien informe.

--Comment vous commencez? mais vous etes donc le doute incarne. Eh bien,
je vais vous achever. Vous connaissez Lina Boireau, n'est-ce pas?

--J'en ai entendu parler.

--Cela suffit; moi je la connais davantage, un peu, beaucoup,
tendrement, en attendant que ce soit pas du tout. Lina a une niece,
mademoiselle Zulma, une adorable diablotine de quinze uns. Zulma connait
M. de Solignac qui, depuis un an, lui veut du bien, mais en meme temps
elle connait un Arthur du nom de Polyte, qui lui veut du mal. La lutte
du bon et du mauvais principe s'est precisee hier a l'occasion d'une
lettre de cet aimable Polyte, qui est tombee entre les mains de M. de
Solignac. En se voyant trompe pour un pale voyou, car Polyte n'est,
helas! qu'un pale voyou, M. de Solignac a eu un acces de colere
terrible, et il a ete frappe d'une congestion chez Zulma, rue
Neuve-des-Mathurins. Frayeur de l'enfant qui perd la tete et s'adresse
en desespoir de cause a sa tante. On emballe M. de Solignac dans un
fiacre, car un illustre senateur, un celebre financier ne peut pas
mourir chez mademoiselle Zulma, et on l'expedie chez lui. Madame de
Solignac a du le recevoir franco, ou le cocher est un voleur.

J'etais tellement frappe de ce recit, que je restai sans repondre.

--Me croyez-vous, maintenant? Vous savez bien que M. de Solignac passe
sans cesse d'une Zulma a une autre, et qu'il lui faut absolument des
pommes vertes.

Mon parti etait pris.

--Je crois, dis-je a Treyve, que vous ferez sagement de ne pas parler de
cette congestion. Si on cache la maladie de M. de Solignac, c'est qu'on
a interet a la cacher. Je peux meme vous dire que cet interet est
considerable. Voyez donc au plus vite mademoiselle Zulma et mademoiselle
Lina, et obtenez, n'importe a quel prix, qu'elles ne parlent pas de
l'accident d'hier. Il y va de la fortune de M. de Solignac, meme de sa
vie.

Treyve leva les bras au ciel.

--Et moi, dit-il, qui viens de raconter l'histoire a Adrien Sebert; il
va l'arranger pour la mettre dans son journal.

--Qu'est-ce que c'est que M. Adrien Sebert?

--Un chroniqueur du _Courrier de Paris_. Comme l'histoire etait drole,
je la lui ai contee; elle sera ce soir dans son journal.

--Il ne faut pas qu'elle y soit. Ou est M. Sebert?

--Il m'a quitte pour aller a son journal.

--Eh bien, donnez-moi votre carte, je vais l'aller trouver; pour vous,
courez chez votre amie Lina et faites-lui comprendre qu'il ne faut pas
dire un mot de ce qui s'est passe hier.

--Ca faisait une si belle reclame a sa niece. Enfin, je vous promets de
faire le possible et meme l'impossible.

--Notez que le secret n'a d'importance que tant que M. de Solignac est
en vie; le jour de sa mort on pourra parler.

--Et s'il ne meurt pas?



LV

S'il ne meurt pas.

Ce fut le mot que je me repetai en allant aux bureaux du _Courrier de
Paris_.

S'il ne meurt pas, notre situation reste ce qu'elle a ete depuis
plusieurs annees.

S'il meurt au contraire, Clotilde est libre, et moi je suis affranchi de
toutes les servitudes, de toutes les hontes que j'ai du m'imposer depuis
que je suis son ami.

Car il y a cela de terrible dans ma position que pour le monde je suis
"l'ami de la maison", aussi bien celui du mari que celui de la femme; et
le monde n'a pas tort. Par ma conduite, par mon attitude tout au moins
avec M. de Solignac, j'ai autorise toutes les insinuations, toutes les
accusations. Comment le monde, en me voyant sans cesse a ses cotes, en
apprenant certains services que je lui rendais, ou, ce qui est plus
grave encore, ceux que je me laissais rendre par lui; en trouvant nos
noms meles dans mille circonstances ou ils n'auraient pas du l'etre,
comment le monde eut-il pu supposer que les apparences etaient
mensongeres et qu'en realite, au fond du coeur, je n'avais pour cet
homme que de la haine et du mepris?

Quel poids sa mort m'enleverait de dessus la conscience! plus
d'hypocrisie, plus de bassesses, plus de lachetes; Clotilde libre et moi
plus libre qu'elle.

Je ne serais pas sincere si je n'avouais pas que bien souvent j'avais
pense a cette mort. Plus d'une fois je m'etais ecrie: "Je n'en serai
donc jamais delivre!" Mais il etait si solidement bati, si vigoureux, si
resistant, que cette mort ne m'etait jamais apparue que dans un lointain
brumeux. La realite avait ete plus vite que ma pensee. Maintenant il
etait mourant.

Et pour qu'il mourut, pour que Clotilde fut libre, pour que je le fusse,
je n'avais qu'un mot a dire ou plutot a ne pas dire.

J'etais arrive devant les bureaux du _Courrier de Paris_, je m'arretai
pour reflechir un moment; mais les passants qui allaient et venaient sur
le trottoir ne me permettaient pas d'etre maitre de ma pensee. Ou
plutot le trouble qui s'etait fait en moi ne me permettait pas de
peser froidement les idees qui s'agitaient confusement dans mon ame.
J'attribuais mon agitation aux distractions exterieures quand, en
realite, c'etait un bouleversement interieur qui m'empechait de me
recueillir.

J'allai sur le boulevard; la aussi il y avait foule; on me coudoyait, on
me poussait; je me heurtais a des groupes que je ne voyais pas.

Et cependant j'avais besoin de ressaisir ma volonte et ma raison;
j'avais besoin de me recueillir.

L'horloge d'un kiosque sur laquelle mes yeux s'arreterent machinalement
me dit qu'il etait midi dix minutes; les journaux ne se publient
qu'apres la Bourse, j'avais du temps devant moi, je poussai jusqu'aux
Tuileries.

Tout se heurtait si confusement dans mon cerveau qu'une idee a peine
formee etait effacee par une nouvelle, il me fallait le calme pour
descendre en moi, et avant de prendre une resolution savoir nettement ce
que j'allais faire.

Il pleuvait une petite pluie fine qui avait empeche les enfants et les
promeneurs de sortir; le jardin etait desert; je ne trouvai personne
sous les marronniers, dont l'epais feuillage retenait la pluie.

Je n'etais plus distrait, je n'etais plus trouble, et cependant je ne
voyais pas plus clair en moi: j'etais dans un tourbillon, et mes pensees
tournoyaient dans ma tete comme les feuilles seches, alors que, saisies
par un vent violent, elles tournoient dans un mouvement vertigineux.

Il allait mourir, il devait mourir et je me jetais au devant de la mort
pour l'empecher de frapper son dernier coup.

Telle etait la situation; il fallait l'envisager avec calme et voir
quelle conduite elle devait m'inspirer.

Malheureusement ce calme, je ne pouvais pas l'imposer a ma raison
chancelante.

Cependant cette situation etait bien simple et je n'etais pour rien dans
les faits qui l'avaient amenee. Elle s'etait produite en dehors de moi,
a mon insu, sans que j'eusse rien fait pour la preparer. Ce n'etait pas
moi qui avais conduit M. de Solignac chez mademoiselle Zulma, pas moi
qui avais excite sa fureur, pas moi qui l'avais frappe d'une congestion
mortelle. S'il mourait de cette congestion, c'est que son heure etait
venue et que la Providence voulait qu'il mourut.

De quel droit est-ce que j'osais me mettre entre la Providence et lui?
Cela ne me regardait point. Etais-je le fils de M. de Solignac? son ami?

Son ennemi au contraire, son ennemi implacable. Il m'avait pris celle
que j'aimais, il m'avait reduit a cette vie miserable que je menais
depuis si longtemps. Il etait puni de ses infamies, et Dieu prenait
enfin pitie de mes souffrances.

Et je voulais arreter la main de Dieu! Au moment ou j'allais atteindre
le but que j'avais si longtemps reve, je m'en eloignais. Et pourquoi?
Pour sauver un homme qui ne faisait que le mal sur la terre.

Sans doute c'eut ete un crime a moi, sachant ce que Clotilde m'avait
appris, d'aller repeter partout: "M. de Solignac est dans un etat
desespere, et s'il apprend la verite de la situation, il peut en
mourir." Mais ce n'est point ainsi que les choses se presentent.

Je n'ai dit a personne que M. de Solignac etait mourant, et j'ai eu meme
la generosite de demander a celui qui pouvait repandre cette nouvelle de
la cacher.

C'est bien assez. Plus serait folie. Si le journal edite cette nouvelle,
si elle arrive sous les yeux de ceux qui ont interet a la connaitre, et
par eux si elle penetre jusqu'a M. de Solignac, tant pis pour lui; ce ne
sera pas ma faute.

Dieu l'aura voulu.

Je n'avais rien a faire, je n'avais qu'a laisser faire, ce qui etait
bien different.

Cette conclusion apaisa instantanement le tumulte qui m'avait si
profondement trouble. Je m'assis sur un banc. Rien ne pressait plus,
puisque je n'irais pas au journal. Je me mis a regarder des pigeons qui
roucoulaient dans les branches.

Le jardin etait toujours desert et les oiseaux causaient en liberte. Au
loin on entendait le murmure de la ville.

--Rien a faire, me disais-je. S'il doit mourir, il mourra; s'il doit
guerir, il guerira; cela ne me regarde en rien. Les choses iront comme
elles doivent aller.

Toute la question maintenant etait de savoir s'il vivrait ou s'il
mourrait. A son age une congestion devait etre mortelle. La mort etait
donc la probabilite. Clotilde serait veuve. Enfin!

Mais a cette idee je ne sentis pas en moi la joie qui aurait du me
transporter; au contraire.

Je me levai et repris ma marche sous les arbres, plus trouble peut-etre
qu'au moment ou je discutais ma resolution; et, cependant, cette
resolution etait prise, maintenant, elle avait ete raisonnee, pesee.
D'ou venait donc le tumulte qui soulevait ma conscience?

--Et quand il sera mort, me criait une voix, crois-tu que tu ne te
souviendras pas que tu avais aux mains un moyen pour empecher cette mort
et que tu as tenu tes mains fermees? Si cette visite dont on t'a parle
a lieu, si elle le tue, pourras-tu te croire innocent? Quand tu
embrasseras ta Clotilde, qui maintenant sera bien _ta Clotilde_, un
fantome ne se dressera-t-il pas derriere elle? En racontant cette
nouvelle, Treyve ne savait pas l'effet qu'elle pouvait produire; toi, tu
le connais, cet effet, et cependant tu permets qu'on publie la nouvelle.
Tu appelles cela laisser aller les choses a la grace de Dieu. As-tu le
droit de laisser accomplir ce que tu peux empecher? Ne tendras-tu pas la
main a l'homme qui se noie et te diras-tu que c'est Dieu qui l'a voulu?
Cet homme est ton ennemi. Mais c'est la ce qui, precisement, aggrave ton
crime. Sa mort t'affranchit de tes lachetes de chaque jour; tu seras
libre. Le seras-tu, vraiment, et le poids du remords ne t'ecrasera-t-il
pas?

J'ai dit le mauvais, je peux dire le bon. Lorsque cette pensee se fut
precisee dans mon esprit, je n'hesitai plus, et, quittant aussitot les
Tuileries, je repris le chemin du _Courrier de Paris_.

Deux heures sonnaient a l'horloge, ne serait-il pas trop tard?

Je demandai M. Sebert; on me repondit qu'il etait parti apres avoir
corrige ses epreuves. Je n'avais pas prevu cela. Je demandai ou
je pourrais le trouver. On me repondit: a cinq heures au cafe du
Vaudeville.

--Et a quelle heure parait le journal?

--A trois heures et demie.

Je restai un moment deconcerte. Si je ne pouvais voir le redacteur qu'a
cinq heures et si le journal paraissait a trois heures et demie, il
m'etait donc impossible d'empecher la nouvelle de paraitre.

--Si c'est pour affaire de redaction, me dit le garcon de bureau, vous
pouvez voir le secretaire de la redaction.

Assurement je devais le voir. J'entrai donc au bureau du secretaire et
lui expliquai le but du ma visite. Je m'adressais a sa complaisance pour
qu'il ne publiat point la nouvelle de l'accident qui etait arrive a M.
de Solignac.

--Le fait est vrai, n'est-ce pas? dit-il en mettant son pince-nez pour
me regarder.

--Tres-vrai.

--Alors, monsieur, je suis desole de vous dire que je ne peux pas ne pas
le publier.

--Cette publication peut tuer M. de Solignac s'il lit votre journal ou
si quelqu'un lui parle de votre article.

--Cela pourrait peut-etre arriver si l'article etait redige dans une
forme inquietante. Mais cela n'est pas. Nous nous contentons d'annoncer
le fait lui-meme. M. de Solignac sait bien qu'il a eprouve un accident.

--Il faudrait qu'il fut seul a le savoir, tous les jours on se sent
malade et l'on ne s'inquiete que quand on est averti par ses amis.

--M. de Solignac serait le premier venu, je vous dirais tout de suite
que je vais supprimer cette nouvelle. Mais il n'en est pas ainsi. Mieux
que personne, puisque vous etes l'ami de M. de Solignac, vous savez
quelle position il occupe.

--Il ne faut pas s'exagerer l'importance de cette position; ce n'est pas
parce que M. de Solignac est malade, que l'Etat est en danger ou que la
Bourse va baisser.

--La Bourse, non, c'est-a-dire la Rente, mais les affaires dont M.
de Solignac est le fondateur? C'est la ce qui donne une veritable
importance a cette nouvelle. La mort de M. de Solignac peut ruiner bien
des gens, car il est l'ame de ses entreprises. Excellentes tant qu'il
les dirige, ces entreprises peuvent devenir mauvaises le jour ou il ne
sera plus la. Vous voyez donc que, sachant la maladie de M. de Solignac,
il nous est impossible de n'en pas parler. On ne fait pas un journal
pour soi, on le fait pour le public, et c'est un devoir d'apprendre
au public tout ce qui peut l'interesser. La maladie de M. de Solignac
l'interesse, je la lui annonce.

J'insistai; il ne se laissa point toucher.

--Le redacteur en chef est absent pour le moment, me dit-il en maniere
de conclusion; je pense qu'il va rentrer avant la mise en pages; vous
lui expliquerez votre demande, et s'il consent a supprimer la nouvelle,
ce sera bien.

--Et s'il ne rentre pas?

--Je la publierai.

J'attendis. Rentrerait-il a temps, ou rentrerait-il trop tard?

--Si j'etais venu il y a deux heures, aurais-je trouve votre redacteur
en chef ici? demandai-je.

--Non monsieur; il n'est pas venu aujourd'hui.

Je respirai. Les minutes, les quarts d'heure s'ecoulerent. Le redacteur
en chef n'arrivait pas. Trois heures sonnerent, puis le quart, puis la
demie. Il ne viendrait pas. La nouvelle paraitrait.

--On va serrer la troisieme page, dit un gamin coiffe d'un chapeau de
papier.

--C'est celle ou se trouve le fait Solignac, me dit le secretaire de la
redaction.

Decidement Dieu le voulait. J'avais fait le possible.

A ce moment, la porte s'ouvrit.

--Voici le redacteur en chef, dit le secretaire. Et il expliqua a
celui-ci ce que je demandais.

--Vous tenez beaucoup a ce que cette nouvelle ne paraisse pas? me dit le
redacteur en chef.

--Je tiens a faire tout ce que je pourrai pour l'empecher.

--Eh bien! qu'on la supprime.

Il me fallut le remercier. Je tachai de le faire de bonne grace.

--Si vous voulez empecher cette nouvelle d'etre connue, me dit le
secretaire de la redaction, il faudrait voir Sebert; car il va la mettre
dans sa correspondance belge. Vous le trouverez au cafe du Vaudeville a
cinq heures.

J'attendis M. Sebert jusqu'a cinq heures et demie, et une fois encore je
crus que malgre mes efforts la nouvelle serait publiee; mais enfin il
arriva; on me le designa et il me fit le sacrifice de sa nouvelle. Tout
d'abord il me refusa, j'insistai, il ceda.

Je rentrai chez moi brise: je trouvai un mot de Clotilde: M. de Solignac
etait mort a cinq heures.

Cette fois je respirai pleinement.



LVI

M. de Solignac mort, je croyais que Clotilde serait la premiere a me
parler de l'avenir.

Cela pour moi resultait de nos deux positions: elle etait riche et
j'etais pauvre.

Sa fortune, il est vrai, n'etait pas ce qu'on avait cru, car les
affaires de M. de Solignac etaient fort embrouillees ou plus justement
fort compliquees; mais leur liquidation, si mauvaise qu'elle fut,
promettait encore un magnifique reliquat.

En tous cas cette fortune, alors meme qu'elle serait diminuee dans
des proportions improbables, serait toujours une grosse fortune en la
comparant a ce que je pouvais mettre a cote d'elle, puisque mon avoir se
reduit a rien.

Bien souvent, pensant a la mort de M. de Solignac et l'escomptant, si
j'ose me servir de ce mot, je m'etais dit que, pour ce moment, il me
fallait une fortune ou tout au moins une position pour l'offrir a
Clotilde.

Malheureusement, une fortune ne s'acquiert point ainsi a volonte, et par
cette seule raison qu'on en a besoin. Tous les jours, il y a des gens de
bonne foi naive qui se disent en se levant que decidement le moment est
arrive pour eux de faire fortune, et qui cependant se couchent le soir
sans avoir pu realiser cette idee judicieuse. Comment aurais-je fait
fortune, d'ailleurs? Avec mes dessins, c'est a peine s'ils m'ont donne
le necessaire; car s'il y a des dessinateurs qui gagnent de l'argent, ce
sont ceux qui joignent au talent un travail regulier, et ce n'est pas
la mon cas. Je n'ai pas de talent, et je n'ai jamais pu travailler
regulierement, ce qui s'appelle travailler du matin au soir.

La seule chose que j'aie pu faire avec regularite, avec emportement,
avec feu, c'a ete d'aimer.

Par la, par ce cote seulement, j'ai ete un artiste. En ce temps de
calme, de bourgeoisie et d'effacement, ou l'amour ne semble plus etre
qu'une affaire comme les autres dans laquelle chacun cherche son
interet, j'ai aime. Pendant huit ans, ma vie a tenu dans le sourire
d'une femme. Je me suis donne a elle tout entier, esprit, volonte,
conscience. Je n'ai eu qu'un but, elle, qu'un desir, elle, toujours
elle.

Durant ces huit annees, la grande affaire, pour moi, n'a pas ete le
Grand-Central, l'attentat d'Orsini ou les elections de Paris, mais
simplement de savoir le lundi si Clotilde allait a l'Opera, et le mardi
si elle irait aux Italiens; puis, cela connu, ma grande affaire a ete
d'aller moi-meme a l'Opera ou aux Italiens. J'ai ete le satellite d'un
astre qui m'a entraine dans ses mouvements, ne m'en permettant pas
d'autres que ceux qu'il accomplissait lui-meme.

Il est facile de comprendre, n'est-ce pas, qu'a vivre ainsi on ne fait
pas fortune? C'est ce qui est arrive pour moi.

Pecuniairement, je suis exactement dans la meme situation qu'au moment
ou j'ai donne ma demission. Vingt fois, peut-etre cinquante fois, M. de
Solignac m'a offert des occasions superbes pour gagner sans peine de
grosses sommes qui, mises bout a bout et additionnees, eussent bien vite
forme une fortune. Mais, grace au ciel, je n'en ai jamais profite. Il
suffisait qu'elles me vinssent de M. de Solignac pour qu'il me fut
impossible de les accepter. Quant a celles qui ont pu se presenter
autrement (et dans le monde ou je vivais elles ne m'ont pas manque), je
n'ai jamais eu le temps de m'en occuper. Je ne m'appartenais pas; mon
intelligence comme mon coeur etaient a Clotilde.

Donc je n'avais rien et c'etait vraiment trop peu pour demander en
mariage une femme riche.

Si vous etiez bon pour etre son amant, me dira-t-on, vous l'etiez encore
pour devenir son mari. Sans doute, cet argument serait tout-puissant
si le monde etait organise d'apres la loi naturelle; mais comme il est
regle par les conventions sociales, ce raisonnement, qui tout d'abord
parait excellent, se trouve en fin de compte n'avoir aucune valeur.

Dans ces conditions, je n'avais qu'une chose a faire: attendre que
Clotilde me parlat de ce mariage.

Assez souvent elle m'avait dit: "Suis-je ta femme, m'aimes-tu comme ta
femme," pour me repeter ces paroles alors qu'elles pouvaient prendre une
signification immediate et devenir la realite. Il me semblait qu'elle
m'aimait assez pour venir au-devant de mes esperances.

Cependant ce ne fut point cette question de mariage qu'elle aborda, mais
bien une autre a laquelle, je l'avoue, j'etais loin de penser.

Pendant son mariage, Clotilde avait ete si peu la femme de M. de
Solignac, que je n'avais pas cru que la mort de celui dont elle portait
le nom dut amener le plus leger changement entre nous. Nous serions
un peu plus libres, voila tout, et cette liberte avait ete si grande,
qu'elle ne pouvait guere l'etre davantage, a moins que je n'allasse
demeurer chez elle.

Faut-il dire que j'eus peur qu'elle ne m'en fit la proposition? Que je
la connaissais peu!

--Mon ami, me dit-elle un soir, peu de temps apres la mort de M.
de Solignac, le moment est venu de traiter entre nous une question
delicate.

--Depuis plusieurs jours j'attends que vous l'abordiez la premiere, et
je ne saurais vous dire combien je suis heureux de vous voir mettre tant
d'empressement a venir au-devant de mes desirs.

Elle me regarda avec surprise; mais j'etais si bien convaincu qu'elle ne
pouvait que vouloir me parler de notre mariage, que je ne m'arretai pas
devant cet etonnement et je continuai:

--Avant tout, laissez-moi vous dire ce que vous savez, mais ce que je
veux repeter, c'est que rien n'est au-dessus de mon amour pour vous;
c'est cet amour qui a fait ma vie, il la fera encore. Assurement, le
role que joue dans le monde un homme pauvre qui epouse une femme riche
est fort ridicule, et il l'expose a toutes sortes d'humiliations, a
toutes sortes d'accusations. Personne ne veut admettre la passion, tout
le monde croit a la speculation. Que cela ne vous arrete pas: aime par
vous, les accusations ne m'atteindront pas, les humiliations glisseront
sur mon coeur, si bien rempli qu'il n'y aura place en lui que pour la
joie.

Elle ne me laissa pas aller plus loin; de la main elle m'arreta:

--Ce n'est pas de l'avenir que je veux vous parler, me dit-elle, nous
avons tout le temps de nous en occuper, c'est du present. La mort de M.
Solignac m'impose des convenances que nous devons respecter.

--Ah! c'est de questions de convenances que vous voulez m'entretenir,
dis-je, tombant du reve dans la realite, rougissant de ma naivete,
humilie de ma sottise, profondement blesse dans ma confiance.

--Vous sentez, n'est-ce pas, que nous ne pouvons pas garder maintenant
les habitudes que nous avions au temps de M. de Solignac.

--Vraiment?

--Oh! j'entends en public. Une veuve est obligee a une reserve dont une
femme est affranchie par l'usage.

--L'usage est admirable.

--Il ne s'agit pas de savoir s'il est ou s'il n'est pas admirable;
il est, cela suffit pour que je desire lui obeir et pour que je vous
demande de me faciliter cette tache... penible. Si vous y consentez,
nous ne nous verrons donc que dans l'intimite la plus etroite. Si nous
etions maintenant ce que nous etions naguere, ce serait nous afficher
pour le present, et en meme temps ce serait donner de notre passe une
explication que le monde ne pardonnerait pas.

Je n'avais rien a repondre a cette morale mondaine, ou plutot la
surprise, l'indignation et la douleur ne me permettaient pas de dire ce
que j'avais dans le coeur: les paroles seraient allees trop vite et trop
loin.

Je me conformai a ce qu'elle exigeait, nous adoptames un genre de vie
qui devait respecter ses singuliers scrupules, et bien entendu il ne fut
pas question entre nous de mariage. Nous avions le temps, suivant
son expression; ce n'etait pas a moi maintenant qu'il appartenait de
s'occuper de notre avenir; l'experience du present m'etait une trop
cruelle lecon.

Le temps s'ecoulait ainsi, lorsqu'un fait se presenta qui exaspera
encore ma reserve a ce sujet. Clotilde se trouva enceinte.

De meme qu'elle m'avait souvent parle autrefois de son desir d'etre ma
femme, de meme elle m'avait parle souvent aussi de son desir d'avoir un
enfant. "Un enfant de toi, me disait-elle, un enfant qui te ressemble,
qui porte ton nom, pourquoi n'est-ce pas possible?" Il semblait donc
que, ce souhait realise, elle devrait en etre heureuse.

Ce fut la figure sombre et avec un veritable chagrin qu'elle m'annonca
cette nouvelle.

Mon premier mouvement fut un transport de joie; mais je n'etais
malheureusement plus au temps ou je m'abandonnais a mon premier
mouvement. Avant de repondre par un mot ou par un regard de bonheur,
j'examinai Clotilde: son attitude me confirma ce que le son de sa voix
m'avait deja indique.

Pour toute autre femme, il n'y avait qu'une issue a cette situation, le
mariage. Mais telles etaient les conditions dans lesquelles nous nous
trouvions places que je ne pouvais pas prononcer ce mot si simple, car
aussitot l'enfant devenait un moyen dont je me serais servi pour forcer
un consentement qu'on ne donnait pas de bonne volonte.

Je ne repondis pas.

--Vous ne me repondez pas, dit-elle, en me regardant.

--Vous etes convaincue, n'est-ce pas, que ce que vous m'apprenez me
donne la joie la plus grande que je puisse recevoir de vous; mais que
puis-je vous repondre? C'est a vous de parler. Que voulez-vous pour
nous? que voulez-vous pour cet enfant? que voulez-vous pour moi?

Elle resta pendant plusieurs minutes silencieuse:

--J'ai la tete troublee, dit-elle, je ne saurais prendre en ce moment
une resolution sur un sujet de cette importance; laissez-moi reflechir,
nous en reparlerons.

Ce retard ne donnait que trop clairement a entendre ce que serait cette
resolution. Elle fut en effet d'attendre, attendre encore; un mariage
suivant de si pres la mort de M. de Solignac etait un aveu brutal. On
cacherait la grossesse, et pour cela nous irions a l'etranger.

Ce fut ainsi que nous partimes pour l'Angleterre et que nous allames
nous etablir dans l'ile de Wight, a Ryde, ou, sous un faux nom, nous
occupames une villa de _Brigstoche Terrace_.

J'aurais eu le coeur libre de toute preoccupation que les sept mois que
nous passames la auraient assurement ete les plus beaux de ma vie. Nous
etions libres, nous etions seuls, et jamais amants, jamais mari et femme
n'ont vecu dans une plus etroite intimite. Pour tout le monde, en effet,
nous etions mari et femme, excepte pour nous, helas!

Cependant ces sept mois s'ecoulerent vite dans cette ile charmante ou
chaque jour nous faisions de delicieuses promenades, et ou les jours
de pluie nous avions pour nous distraire la vue splendide qui de notre
terrasse s'etendait sur les cotes du Hampshire, le detroit du Solent et
les flottes de navires aux blanches voiles qui passent et repassent sans
cesse dans cette baie.

Quand le terme fatal arriva, nous quittames l'ile de Wight pour Londres,
obeissant en cela a une nouvelle exigence de Clotilde.

--Vous vous etes jusqu'a present conforme a mon desir, me dit-elle,
et je saurai un jour vous payer le sacrifice que vous m'avez fait si
genereusement. Maintenant, j'ai une nouvelle grace a vous demander. Il
faut que la naissance de notre enfant soit cachee. Ici, il serait trop
facile de la decouvrir. Allons a Londres.

Nous allames a Londres ou elle donna naissance a une fille que j'appelai
Valentine, du nom de ma mere.

--Maintenant, me dit Clotilde, tu es bien certain que je serai ta femme,
n'est-ce pas, et notre enfant doit te rassurer mieux que toutes les
promesses. Laisse-moi donc arranger notre vie pour assurer notre amour
sans rien compromettre.

Au bout d'un mois, nous revinmes a Paris et j'allai conduire ma fille
chez une nourrice qui m'avait ete trouvee a Courtigis sur les bords de
l'Eure. La veuve d'un de mes anciens camarades, madame d'Arondel, habite
ce pays; c'est une tres-excellente et tres digne femme qui voulut bien
me promettre de veiller sur ma fille et d'etre pour elle une mere en
attendant le moment ou la mere veritable voudrait se faire connaitre.



LVII

La naissance de ma fille fit ce que les observations, les inductions,
les raisonnements n'avaient pu faire, elle me demontra jusqu'a
l'evidence que Clotilde ne voulait pas me prendre pour mari.

Pourquoi?

Un autre que moi examinant cette question eut trouve l'explication de sa
resistance dans des raisons personnelles, c'est-a-dire dans la fatigue
d'une liaison qui durait depuis trop longtemps. Seul peut-etre je ne
pouvais accepter cette conclusion, car chaque jour j'avais des preuves
certaines que son amour ne s'etait point affaibli et qu'il etait
maintenant ce qu'il avait ete pendant les premiers mois de notre
liaison. Seulement, la mort de Solignac ne lui avait pas fait faire un
pas decisif: Clotilde voulait bien etre aimee par moi, elle voulait bien
m'aimer, elle ne voulait pas plus.

Ce n'etait donc pas dans des raisons personnelles qu'il fallait
chercher, mais dans des raisons professionnelles, si l'on peut
s'exprimer ainsi, c'est-a-dire que le motif determinant de son refus
etait dans ma position. Elle ne voulait pas prendre pour mari, un homme
qui n'etait rien et qui n'avait rien. En agissant ainsi, etait-elle
entrainee par l'interet? Jamais je ne lui ait fait l'injure de le
supposer un instant; legataire de M. de Solignac, elle etait assez riche
pour n'avoir pas besoin de s'enrichir par un nouveau mariage. Ce qui la
dominait, c'etait l'opinion du monde. Elle ne voulait pas qu'on put dire
qu'elle avait epouse par amour un homme de rien. Que le monde, au temps
ou elle etait mariee, dit que cet homme etait son amant, elle n'en avait
eu souci. Mais qu'il dit maintenant que de cet amant elle faisait
son mari, c'etait ce qu'elle ne pouvait supporter. Etrange morale,
contradiction bizarre, tout ce qu'on voudra; mais c'etait ainsi; et
d'ailleurs, il ne serait peut-etre pas difficile de trouver d'autres
femmes qui aient agi de cette maniere.

Avant la naissance de Valentine, j'avais souffert de ne pas voir
Clotilde venir au-devant de mes desirs en me donnant ce dernier
temoignage d'amour. Mais enfin, comme elle m'aimait, comme elle me
donnait d'autres marques de tendresse, comme rien n'etait change dans
notre vie intime, je m'etais resigne a rester dans cette situation tant
qu'elle voudrait la garder: pourvu que je la visse chaque jour; pourvu
qu'elle fut a moi, c'etait l'essentiel. Le mariage viendrait plus tard,
s'il devait venir. J'avais son amour, et c'etait son amour seul que je
voulais; le sacrement matrimonial ne pouvait y ajouter que les joies de
l'interieur et du foyer.

Mais la naissance de Valentine changeait completement la situation. Il
fallait qu'elle eut un pere, une mere, une famille, la chere petite. Et
le mariage, qui pour nous n'etait pas rigoureusement exige, le devenait
pour elle; il fallait qu'elle fut notre fille, pour elle d'abord, et
aussi pour nous.

Arrive a cette conclusion, je me decidai a forcer le consentement de
Clotilde. Pour cela, je n'avais qu'un moyen, un seul, conquerir un nom
ou une fortune, et, ainsi arme, exiger ce qu'on ne m'offrait pas.

Malheureusement on ne conquiert pas un nom ou une fortune du jour au
lendemain: il faut des conditions particulieres, du temps, des occasions
et encore bien d'autres choses. J'examinai le possible, et apres avoir
reconnu que j'etais absolument incapable de faire fortune, je m'arretai
a l'idee de tacher de me faire un nom dans la guerre d'Amerique. Il me
sembla que pour un homme determine qui connaissait la guerre, il y avait
la des occasions de se distinguer: les Americains avaient besoin
de soldats, ils accueilleraient bien, sans doute, ceux qui se
presenteraient.

Sans doute, pour realiser cette idee, il me fallait quitter Clotilde,
quitter ma fille, mais c'etait un sacrifice necessaire, et, si
douloureux qu'il put etre, je ne devais pas hesiter a me l'imposer.

Avant de partir pour l'Amerique, je voulus m'y preparer un bon accueil
et m'entourer d'appuis et de recommandations, qui pouvaient m'etre
utiles. Pour cela, je songeai a m'adresser a mon ancien camarade
Poirier, qui, si souvent, m'avait fait des offres de service que je
n'avais pas pu accepter.

Devenu general, Poirier etait maintenant un personnage dans l'Etat; il
avait l'oreille et la confiance de son maitre et tout le monde comptait
avec lui; il pouvait a peu pres ce qu'il voulait. Pour ce que je
desirais obtenir, cette toute-puissance n'eut pas pu cependant m'etre
d'une grande utilite; mais il avait epouse une riche Americaine, et je
savais que la famille de sa femme jouissait d'une influence considerable
aux Etats-Unis.

Sans avoir entretenu des relations suivies, nous nous etions assez
souvent rencontres, et toujours il m'avait raille de ce qu'il appelait
"la fidelite de ma paresse;" dans les circonstances presentes, il
voudrait peut-etre m'aider a m'affranchir de cette "paresse."

Je lui ecrivis pour lui demander un rendez-vous; il me repondit aussitot
qu'il me recevrait le lendemain matin, entre neuf et dix heures. A
neuf heures, je me presentai a l'hotel qu'il occupe au haut des
Champs-Elysees.

Non content d'etre devenu general et d'occuper deux ou trois fonctions
de cour qui lui font une riche position, Poirier, comme M. de Solignac
et comme beaucoup d'autres, a profite de sa situation pour faire des
affaires, et il y a bien peu d'entreprises dans lesquelles il n'ait la
main. Je trouvai dans le salon d'attente cinq ou six speculateurs
que j'avais l'habitude de voir chez M. de Solignac. Je crus qu'il me
faudrait attendre et ne passer qu'apres eux, mais quand j'eus donne mon
nom, on me fit entrer aussitot dans le cabinet du general.

En veston du matin, Poirier etait assis dans un fauteuil, et trois
enfants, dont l'aine n'avait pas cinq ans, jouaient autour de lui, l'un
lui grimpant aux jambes, les autres se roulant sur le tapis.

--Pardonnez-moi de ne pas me lever, me dit-il, mais je ne veux pas
deranger M. Number one.

Et comme je le regardais:

--Vous cherchez M. Number one, dit-il en riant. J'ai l'honneur de vous
le presenter; le voici, c'est mon fils aine. Maintenant, voici miss
Number two, ma fille; puis Number three, mon second fils; quant a miss
Number four, elle dort avec sa nourrice. Je me perdais dans les noms de
mes enfants; j'ai trouve plus commode de les designer par un numero. Je
sais d'avance comment ils s'appelleront, car Number four n'est pas le
dernier. Un enfant tous les ans, mon cher, il n'y a que cela pour qu'une
femme vous laisse tranquillite et liberte; elle s'occupe de sa famille,
elle se soigne elle-meme et elle ne peut pas faire de reproches a un
mari aussi... bon mari. Quant a doter ou a caser tout ce petit monde,
la France y pourvoira. Je vous recommande mon exemple et je vous assure
qu'il est bon a suivre. Venez-vous m'annoncer votre mariage?

--Je viens vous demander si vous pouvez me faire admettre dans l'armee
americaine avec mon grade de capitaine?

--Vous voulez quitter Paris, vous, maintenant?

--Je suis arrive a un age ou il faut absolument que je me fasse une
position, et je viens vous prier de m'y aider.

--Vous voulez une position et vous voulez en meme temps quitter la
France! pardonnez ma surprise, mais ce que vous me dites la est
tellement extraordinaire pour quelqu'un qui vous connait et qui vous
a suivi comme moi, que vous ne vous facherez pas, je l'espere, de mes
exclamations.

--Nullement; vous avez le droit d'etre surpris d'une determination qui
ne peut pas etre plus etrange pour vous qu'elle ne l'est pour moi-meme.

--Alors, tres-bien. Mais revenons a votre affaire. Vous voulez prendre
du service dans l'armee americaine. Dans laquelle, celle du Nord ou
celle du Sud? Mon beau-pere est pour le Nord et les oncles de ma femme
sont pour le Sud; je puis donc vous servir dans l'un ou l'autre parti,
et je le ferai avec plaisir. Seulement, si vous me permettez un conseil,
je vous engagerai a ne prendre ni l'un ni l'autre.

--Et pourquoi?

--Parce que, pour prendre tel ou tel parti, il faut savoir d'avance
celui qui triomphera, et dans la guerre d'Amerique, la question, en ce
moment, est difficile. Le Nord? le Sud? Pour moi, je n'en sais rien. A
quoi vous servira de vous etre battu pour le Nord, si c'est le Sud qui
triomphe? Vous serez un vaincu, et il faut toujours s'arranger pour
etre un vainqueur; au moins, c'est ma regle de conduite, et je la crois
bonne. Je ne vous conseille donc pas de prendre du service en Amerique.

--J'aurais bien des choses a repondre a votre theorie, mais ce que
je veux dire seulement, c'est que si l'idee m'est venue d'aller en
Amerique, c'est qu'il n'y a qu'en Amerique qu'on fasse la guerre en
ce moment, et comme c'est par la guerre seule que je peux gagner la
position que je veux, il faut bien que j'aille ou l'on se bat.

--Alors nous pouvons nous entendre; des lors que c'est une affaire, une
bonne affaire que vous cherchez, j'ai mieux a vous proposer que ce que
vous avez en vue. Mais qui m'eut dit que vous seriez un jour ambitieux?
comme les hommes changent!

--Helas!

--Je ne dis pas helas comme vous, car comment gouverner un pays si tous
les hommes gardaient les illusions de la jeunesse? Enfin voici ce que
j'ai a vous offrir. S'il n'y a qu'aux Etats-Unis qu'on se batte en ce
moment, on pourrait bientot se battre ailleurs, c'est-a-dire au Mexique.
Vous savez que l'Espagne, l'Angleterre et la France ont des reclamations
a adresser a ce pays pour des dettes qu'il ne paye pas. Si le Mexique ne
s'execute pas de bonne volonte, on l'executera par la force. Les choses
en sont la pour le moment, et ce qui rend une expedition assez probable,
c'est que dans les reclamations de la France, se trouve une creance qui
est une affaire personnelle pour l'un des maitres de notre gouvernement.
En un mot, un banquier de Mexico nomme Jecker demande au gouvernement
mexicain quinze millions de piastres, et sur cette somme il abandonnera
30 pour 100 a un de nos amis, si celui-ci parvient, par un moyen
quelconque, a le faire payer. Vous comprenez, n'est-ce pas, que si un
tel personnage est dans l'affaire, il saura en tirer parti, et que,
coute que coute, il la poussera jusqu'au bout?

--Jusqu'a faire la guerre?

--Jusqu'a tout. Mais cette affaire n'est pas celle que je veux vous
proposer. Le puissant associe qu'a su trouver Jecker a eveille des
convoitises au Mexique. On a pense ne pas s'en tenir au recouvrement des
creances, et l'on est venu m'offrir l'achat de mines d'or, d'argent
et de diamants dans deux provinces. Ces mines, parait-il, sont d'une
richesse extraordinaire, et elles pourraient etre la source d'une
immense fortune pour ceux qui les exploiteront. Je ne puis aller au
Mexique voir ce qu'il y a de vrai dans ce qu'on me raconte: voulez-vous
y aller a ma place?

--Je ne verrais rien; je ne connais pas les mines.

--Vous savez l'espagnol, et, de plus, vous etes le seul homme en qui
j'aie une confiance absolue; d'avance, je suis certain que vous ne
tacherez pas de prendre pour vous seul l'affaire que je vous offre, et
que vous vous contenterez de la part qui vous sera faite, laquelle part,
bien entendu, sera considerable. Quant a ce qui est des mines, je vous
donnerai un ingenieur que vous dirigerez et qui vous renseignera sur la
partie technique de l'affaire.

--Je vous demandais la guerre et c'est la fortune que vous me proposez.

--La guerre n'etait-elle pas pour vous une occasion de faire fortune?
prenez celle qui se presente, elle est moins dangereuse et plus sure.
Pour vous montrer une partie des chances qu'elle offre, je dois ajouter
a ce que je vous ai dit que j'ai l'esperance de la faire accepter
par l'empereur. Deja il a ete question pour lui d'acheter la terre
d'Encenillas, dans la province de Chihuahua. Mon affaire est beaucoup
plus belle; je crois qu'elle pourra le tenter. Il a toujours eu les
yeux tournes vers le Mexique; autrefois, il a voulu percer l'isthme de
Tehuantepec et depuis il s'est enthousiasme pour le triomphe des races
latines dans l'ancien et le nouveau continent. Si je l'entraine dans mon
projet, c'est pour nous la fortune la plus considerable qu'on puisse
rever; c'est l'exploitation des mines du Mexique qui, pendant plusieurs
siecles, a fait la grandeur de l'Espagne. Cela vaudra bien les 75
millions de notre ami.

Pendant plus d'une heure, il m'exposa aussi son idee que je resume
dans ces quelques mots; puis il me donna jusqu'au lendemain pour lui
rapporter une reponse definitive.



LVIII

Il y a si longtemps que j'ai interrompu le recit de mes confidences,
que je ne sais trop ou je l'ai arrete. Tant de choses se sont passees
depuis, que les faits se brouillent dans ma memoire et que je ne sais
plus ce que j'ai dit ou n'ai pas dit. Il me semble que j'en etais reste
a ma premiere entrevue avec Poirier, celle dans laquelle il m'a propose
de venir au Mexique. C'est la que je vais reprendre mon recit. Si je me
repete, je reclame ton indulgence.

Je sortis de chez Poirier fort trouble, perplexe et incertain sur ce que
je devais faire. Ce mirage des millions m'avait ebloui; je ne voyais
plus clair en moi. Sensible a l'argent, quelle chute et quelle honte!

Mais en realite ce n'etait pas a l'argent que j'etais sensible, c'etait
au but qu'il me permettait d'atteindre promptement et surement. En
prenant du service dans l'armee americaine j'arriverais peut-etre a
conquerir un grade eleve. Mais il y avait un peut-etre, tandis que
dans la proposition de Poirier, il y avait une certitude. C'etait une
fortune, et cette grosse fortune me donnait Clotilde et ma fille; en
quelques mois, j'obtenais la realisation assuree de mes desirs. A mon
retour du Mexique, je pouvais parler hautement, et Clotilde n'avait plus
de raisons pour se defendre et attendre.

On dit qu'on ne peut pas savoir si l'on est solidement honnete, quand
on ne s'est pas trouve mourant de faim, devant un pain qu'on pouvait
derober en allongeant la main. On devrait dire de meme qu'on ne sait pas
quelle est la solidite de la conscience, quand elle n'a eu a lutter que
pour resister a nos propres besoins et non a ceux des etres que nous
aimons. Se sacrifier a son devoir n'est pas bien difficile; ce qui
l'est, c'est de sacrifier sa femme, son enfant.

Seul, j'avais donne ma demission pour ne pas servir le gouvernement du
coup d'Etat! Amant et pere, je balancais pour savoir si j'accepterais
ou refuserais de m'associer a l'auteur meme de ce coup d'Etat. Que
de distance parcourue en dix annees! Autrefois, la seule idee d'une
pareille association m'eut indigne; maintenant je la discutais et je
cherchais des raisons pour ne pas la repousser.

Par malheur je n'en trouvais que trop. Cependant quand j'allai le soir
chez Clotilde, j'etais encore irresolu.

Elle etait si bien habituee a lire sur mon visage ce qui se passait dans
mon ame ou dans mon esprit, que son premier mot fut pour me demander
quel sujet me preoccupait.

--On m'a propose aujourd'hui d'aller au Mexique.

--Au Mexique, vous?

--Et l'on m'a offert le moyen de gagner une fortune considerable.

--Vous avez souci de la fortune maintenant.

--J'ai souci de vous et de Valentine.

--Il me semble que nous n'avons pas besoin que vous nous gagniez une
fortune, et si votre voyage au Mexique n'a pas un autre but, vous pouvez
ne pas l'entreprendre.

--Faut-il etre franc et ne m'en voudrez-vous pas si je vous dis toutes
les pensees qui ont traverse mon esprit inquiet?

--Je vous en veux, ayant eu ces idees, de me les avoir cachees.

--Eh bien, j'ai cru que si vous n'aviez point encore realise le reve que
nous caressions tous deux autrefois, en un mot, que si vous n'aviez pas
encore decide notre mariage, c'est que vous aviez ete, c'est que
vous etiez arretee par des raisons de convenance qui resultent de ma
position.

--De la notre, cela est vrai, mais non pas exclusivement de la votre.

--Enfin j'ai cru que si au lieu d'etre ce que je suis, j'etais general
ou bien si j'avais une certaine situation financiere, ces raisons
perdraient singulierement de leur force.

--A quels mobiles supposez-vous donc que j'obeisse en differant notre
mariage?

--A la peur de certaines interpretations. Pour vous mettre a l'abri des
interpretations et pouvoir des lors faire valoir hardiment mes droits,
j'ai voulu obtenir cette situation, et je suis alle demander a Poirier
les moyens d'etre admis avec mon grade dans l'armee americaine. Au lieu
de m'aider a prendre du service aux Etats Unis, Poirier m'a propose de
m'associer a une grande entreprise pour une exploitation des mines
au Mexique; cette entreprise doit faire la fortune de ceux qui la
dirigeront.

--Vous seriez force de rester au Mexique.

--Si cette condition m'avait ete posee, vous ne me verriez pas hesitant;
j'aurais refuse tout de suite. Vous savez bien que je ne peux rester que
la ou vous etes; il s'agit seulement d'un voyage de quelques mois.

--Et vous hesitez?

--J'ai peur de m'eloigner; et puis j'ai honte d'entrer dans une affaire
ou se trouvent certains associes.

Je lui expliquai alors la combinaison de Poirier.

--Vous m'avez demande a etre franc, dit-elle apres m'avoir attentivement
ecoute; a mon tour je veux etre franche aussi. Que vous alliez prendre
du service dans l'armee americaine, je m'y oppose, pour moi d'abord,
pour Valentine, ensuite. Mais que vous alliez au Mexique dans les
conditions qui vous sont offertes, j'en serai bien aise. Si votre
affaire reussit, il me sera agreable de recevoir de vous une fortune. Si
elle ne reussit pas, vous aurez par votre absence fait taire certains
bruits dont je m'effraye, et alors rien ne s'opposera plus a ce mariage
que vous ne pouvez pas desirer plus vivement que je ne le desire
moi-meme.

Engage dans ces termes, cet entretien, qui fut long, ne pouvait avoir
qu'un resultat: me decider a accepter les propositions de Poirier. Les
unes apres les autres, Clotilde combattit mes hesitations. Raison,
raillerie, tendresse, elle parla toutes les langues, et je dois le dire,
elle n'eut pas grand'peine a reduire au silence ma conscience troublee.
Je luttais plus par devoir que par conviction et je combattais pour
pouvoir me dire que j'avais combattu. Ma miserable resistance etait
celle de la femme entrainee par sa passion qui dit "non" des levres et
"oui" du coeur.

--Je sais, dit-elle, lorsque je la quittai, tard, dans la nuit, ce que
sont les doutes qui nous torturent dans la separation. Au Mexique, loin
de moi, ne recevant pas les lettres que tu attendras, ton esprit jaloux
s'inquietera peut-etre et se forgera des chimeres qui te tourmenteront.
Il faut alors que tu retrouves au fond de ton coeur des souvenirs qui
te rassurent mieux que des paroles certaines: Je te jure donc qu'a ton
retour, que ce soit dans trois mois, que ce soit dans un an, tu me
retrouveras t'aimant comme je t'aime aujourd'hui, comme je t'aime depuis
que nous nous sommes vus pour la premiere fois.

--Ma femme?

--Oui, ta femme.

Le lendemain matin j'etais chez Poirier pour lui annoncer mon
acceptation.

--Du moment que vous ne me refusiez pas au premier mot, me dit-il avec
un sourire railleur, j'etais certain d'avance de la reponse que vous me
feriez aujourd'hui. C'est pour cela que je vous ai donne sans inquietude
le temps de la reflexion et du conseil.

Il dit ce dernier mot en le soulignant.

--Maintenant, continua-t-il, il ne reste plus qu'a arranger votre
depart; le plus tot sera le mieux. Je me suis occupe de l'ingenieur que
je dois vous adjoindre et je l'attends. Avant qu'il arrive, je dois vous
dire que vous serez le veritable chef de l'expedition; c'est a vous
qu'il aura affaire et non a moi; c'est en vous seul que je mets ma
confiance. Je ne veux de lui que des rapports techniques. Pour vous,
naturellement, vous m'adresserez tous les rapports que vous jugerez
utiles. Cependant, je dois vous prevenir qu'il serait bon que votre
correspondance avec moi eut un double caractere: l'un confidentiel, dans
lequel vous me diriez tout, ce qui s'appelle tout; l'autre, dans lequel
vous pourriez vous en tenir aux generalites.

Et comme je faisais un mouvement de surprise:

--Ce que je vous demande, me dit-il, ce n'est pas d'alterer la verite et
de montrer le bon de notre entreprise en cachant le mauvais. Je ne pense
pas a cela; je sais qu'il serait inutile de vous faire une proposition
de ce genre. Je pense a notre principal associe, qui aime la chimere.
Si vos lettres qui seront lues par lui etaient trop nettes et trop
affirmatives, elles l'ennuieraient; si, au contraire, elles se tiennent
dans un certain vague en cotoyant l'irrealisable et l'impossible; si, en
meme temps, elles sont bourrees de considerations profondes sur le role
des races latines dans l'humanite, elles produiront un effet utile. Je
vous indique ce point de vue et vous prie de ne pas le negliger.

Mon depart fut bien vite arrange, et Clotilde voulut me conduire
jusqu'a Southampton, ou je donnai rendez-vous a mon ingenieur pour nous
embarquer.

Apres avoir ete a Courtigis embrasser ma fille et la recommander a
madame d'Arondel, nous partimes, Clotilde et moi, pour l'ile de Wight;
et en attendant mon embarquement pour Vera-Cruz, nous pumes passer
trois journees dans notre ancienne villa de Brigstocke Terrace. Ce sont
assurement les plus belles de ma vie, car, bien que je fusse a la veille
d'une separation qui serait longue peut-etre, je ne pensais qu'aux joies
de l'heure presente et au bonheur du retour.

Le hasard permit que mon ingenieur eut un caractere qui sympathisat avec
le mien; nous fumes bien vite amis et il voulut bien employer le temps
de la traversee a faire mon education miniere: quand nous debarquames,
je savais ce que c'etait que le gypse, le basalte, le trapp, les
amygdaloides.

Les mines que nous devions visiter se trouvent dans les Etats de
Guanaxuato et de Michoacan; leur richesse n'avait point ete surfaite
pour ce qui touchait la production de l'argent et de l'or; cette
production annuelle etait de 10 millions de piastres, et le benefice net
a 25 pour 100 donnait aux proprietaires des mines plus de 12 millions de
francs; le fonds social necessaire etant de 50 millions, on voit quelle
source de fortune elles pouvaient etre dans des mains habiles. C'etait a
donner le vertige.

Quant aux terrains qui fournissaient les diamants et les pierres
precieuses, il en etait tout autrement. Des recherches nous firent
trouver, il est vrai, des diamants au grand etonnement de mon ingenieur,
qui soutenait qu'on ne pouvait pas en rencontrer dans des terrains de
cette nature. Mais des recherches d'un autre genre, que je fus assez
heureux pour diriger et mener a bonne fin, m'apprirent que nous avions
failli etre victimes d'une curieuse escroquerie. Ces terrains avaient
ete _sales_, c'est-a-dire qu'on y avait seme des diamants provenant de
l'Afrique meridionale, et cette operation du _salage_ avait ete importee
de la Californie au Mexique pour nous vendre des terres qui n'avaient
aucune valeur. En Californie, en effet, on ensemence souvent les
_claims_ de pepites d'or avant de les vendre aux mineurs qui, alleches
par ces pepites, ne trouvent plus rien quand ils se mettent au travail.

Nous etions tout a la joie de cette decouverte et en plein dans
l'organisation de nos mines d'argent, lorsque nous fumes rappeles a
Vera-Cruz par l'arrivee de l'expedition francaise. Il fallait arreter
notre entreprise au moment ou elle allait reussir.

Je croyais pouvoir revenir en France, mais a Vera-Cruz je trouvai une
lettre de Poirier qui me disait de rester au Mexique pour etre a meme de
reprendre notre affaire au moment ou un arrangement surviendrait entre
le Mexique et les allies. Puis, pour que je pusse defendre nos interets,
Poirier m'apprenait qu'il m'avait fait accepter comme "attache
militaire" par le general Prim.

Comment du general Prim suis-je passe a l'etat-major francais? autant
demander comment le bras suit la main qui a ete prise dans un engrenage,
et comment le corps tout entier passe ou a passe la main.

Ce qu'il y a de certain, c'est que, venu au Mexique pour y surveiller
une affaire, je suis de pas en pas arrive a rentrer dans l'armee.

Ce n'etait vraiment pas la peine d'en sortir franchement il y a dix ans,
pour y rentrer maintenant par la petite porte et la tete basse.



LIX

Rentre dans les rangs de l'armee, j'avais hate de reprendre un service
actif.

Jouer le role de comparse ou de confident dans les negociations ne
pouvait pas me convenir; j'avais vu de pres les intrigues des premiers
mois de l'occupation et un tel spectacle n'etait pas fait pour
m'encourager.

Je connais peu l'histoire de la diplomatie, mais je crois qu'on y
trouverait difficilement l'equivalent de ce qui s'est passe au Mexique
depuis le debarquement des troupes espagnoles jusqu'au moment ou notre
petit corps d'armee s'est mis en mouvement.

Espagnols, Anglais, Francais, chacun tirait a soi; Prim, arrive au
Mexique avec des projets d'ambition personnelle, tachait d'arranger les
choses de maniere a se preparer un trone; les Francais, au contraire,
ou au moins certains negociateurs parmi les Francais, s'efforcaient de
rendre tout arrangement impossible de maniere a ce que la guerre fut
inevitable.

Ce fut ainsi qu'au moment ou le Mexique etait dispose a donner toute
satisfaction aux allies et a mettre fin par la a l'expedition,
l'arrangement ne fut pas conclu parce que les plenipotentiaires francais
exigerent que le gouvernement mexicain executat pleinement le contrat
passe avec le banquier Jecker.

Par ce que je t'ai deja dit, tu sais de qui ce banquier est l'associe,
et tu sais aussi qu'il a abandonne a cet associe 30 pour 100 sur le
montant des creances qu'il reclame au Mexique. Mais ce que tu ne sais
pas, c'est que cette creance reunie a quelques autres et qui s'eleve au
chiffre de 60 millions de francs, ne represente en realite qu'une somme
de 3 millions due veritablement au banquier Jecker. C'est donc pour
faire valoir les reclamations de ce banquier ou plutot celles de son
puissant associe (car M. Jecker, sujet suisse, n'eut jamais ete soutenu
par nous s'il avait ete seul), c'est pour faire gagner quelques millions
a M. Jecker et C^o que l'arrangement qu'on allait signer a ete repousse
par les plenipotentiaires francais. Et comme consequence de ce fait,
c'est pour des interets aussi respectables que la France s'est lancee
dans une guerre qui pourra nous entrainer beaucoup plus loin qu'on ne
pense, car ceux qui croient que le Mexique est une Chine qu'on soumettra
facilement avec quelques regiments se trompent etrangement.

Quand on a ete dans la coulisse ou agissent les ficelles qui tiennent
des affaires de ce genre, quand on a vu les acteurs se preparer a leurs
roles, quand on a entendu leurs reflexions, on n'a qu'une envie: sortir
au plus vite de cette caverne ou l'on etouffe.

Aussi, quand on commenca a parler de marcher en avant, ce fut avec
une joie de sous-lieutenant qui arrive a son regiment la veille d'une
bataille, que j'accueillis cette bonne nouvelle.

J'allais donc pouvoir monter a cheval, je n'aurais plus de lettres, plus
de rapports a ecrire; je redevenais soldat.

Sans doute cette declaration des hostilites retardait mon retour en
France, sans doute aussi elle compromettait gravement le succes de notre
entreprise financiere, mais je ne pensai pas a tout cela, pas plus que
je ne pensai au raisons qui faisaient entreprendre cette expedition;
comme le cheval de guerre qui a entendu la sonnerie des trompettes, je
courais prendre ma place dans les rangs pour marcher en avant: je ne
savais pas trop pourquoi je marchais, ni ou je devais marcher, mais je
devais aller de l'avant et cela suffisait pour m'entrainer. Ce n'est pas
impunement qu'on a ete soldat pendant dix ans et qu'on a respire l'odeur
de la poudre.

Dans mon enivrement j'en vins jusqu'a me demander pourquoi j'avais donne
ma demission. J'avais alors ete peut-etre un peu jeune. Sans cette
demission j'aurais fait la campagne de Crimee, celle d'Italie, et me
trouvant maintenant au Mexique, ce serait avec une position nettement
definie, au lieu de me trainer a la suite de l'armee, sans trop bien
savoir moi-meme ce que je suis, moitie homme d'affaires, moitie soldat.

Cette fausse situation m'a entraine dans une aventure qui m'a deja coute
cher et qui me coutera plus cher encore dans l'avenir probablement.
Voici comment.

Quand j'appris que le general Lorencez pensait a marcher en avant pour
pousser sans doute jusqu'a Mexico, je fus veritablement desole de
n'avoir rien a faire dans cette expedition qui se preparait. Je voulus
me rendre utile a quelque chose et je me proposai pour eclairer la
route. Les hostilites n'etaient point encore commencees; avant de
s'aventurer dans un pays que nos officiers ne connaissaient pas, il
fallait savoir quel etait ce pays et voir quelles troupes on aurait a
combattre si toutefois on nous opposait de la resistance. On accepta
ma proposition et l'on me fixa une date a laquelle je devais etre de
retour, les hostilites ne devant pas commencer avant cette date.

Me voila donc parti avec un guide mexicain. J'avais deja parcouru deux
fois la route de Vera-Cruz a Mexico, mais en simple curieux, qui
n'est attentif qu'au charme du paysage. Cette fois, je voyageais plus
serieusement, en officier qui fait une reconnaissance.

J'allai jusqu'a Mexico et je revins sur mes pas. A mon retour des bruits
contradictoires que je recueillis ca et la me firent hater ma marche. On
disait que les troupes francaises avaient quitte leurs cantonnements et
qu'elles se dirigeaient sur Puebla.

Tout d'abord, je refusai d'admettre cette nouvelle: la date qui m'avait
ete fixee n'etait point arrivee, et ce que je savais de l'organisation
de nos troupes, de leur approvisionnement en vivres et en munitions, ne
me permettait pas d'admettre qu'on se fut lance ainsi dans une aventure
qui pouvait offrir de serieuses difficultes.

Cependant ces bruits se repetant et se confirmant, je commencai a
etre assez inquiet, et j'accelerai encore ma marche: les Mexicains
paraissaient decides a la resistance, et, en raison du petit nombre
de nos troupes, en raison surtout des difficultes de terrain que nous
aurions a traverser, ils pouvaient tres-bien nous faire eprouver un
echec. Il fallait que le general en chef fut prevenu.

Aussi, en arrivant a Puebla, au lieu de coucher dans cette ville, comme
j'en avais eu tout d'abord l'intention, je continuai ma route tant que
nos chevaux purent aller, c'est-a-dire a trois ou quatre lieues au dela.

Jusque-la, j'avais pu voyager sans etre inquiete; car dans ce pays, qui
etait menace d'une guerre par les Francais, on laissait les Francais
circuler et aller a leurs affaires sans la moindre difficulte. Mais dans
ce hameau, ou nous nous arretames, il me parut qu'il devait en etre
autrement.

Bien que je ne parlasse que l'espagnol avec mon guide, il me sembla
qu'on me regardait d'un mauvais oeil, et pendant le souper il y eut des
allees et venues, des colloques a voix basse entre notre hote et deux ou
trois chenapans a figure sinistre qui n'etaient pas rassurants.

Mon repas fini, je tirai mon guide a part et lui dis qu'il aurait a
coucher dans ma chambre, sans m'expliquer autrement. Mais il avait comme
moi fait ses remarques et il me repliqua que, bien qu'il ne crut pas que
nous fussions en danger, il fallait prendre ses precautions, que dans
ce but il se proposait de coucher a l'ecurie a cote de nos chevaux pour
veiller sur eux, car c'etait sans doute a nos betes qu'on en voulait et
non a nous; qu'en tout cas, si nous etions attaques, il nous fallait nos
chevaux pour nous sauver.

L'observation avait du juste, je le laissai aller a l'ecurie et je
montai seul a ma chambre; a quoi d'ailleurs m'eut servi un Mexicain
peureux qu'il m'eut fallu defendre en meme temps que je me defendais
moi-meme?

Ma chambre etait au premier etage de la maison et on y penetrait par une
porte qui me parut assez solide. J'ouvris la fenetre, elle donnait
sur une petite cour carree, fermee de deux cotes par des murs et du
troisieme par l'ecurie. Il faisait un faible clair de lune qui ne me
montra rien de suspect dans cette cour.

Cependant, comme je voulais me tenir sur mes gardes, je commencai par
visiter mon revolver, la seule arme que j'eusse, puis je trainai le
lit devant la porte pour la barricader, et, cela fait, au lieu du me
coucher, je me roulai dans mon manteau et m'endormis.

Par bonheur j'ai le sommeil leger, et plus je suis fatigue, plus je suis
dispose a m'eveiller facilement.

Il y avait a peu pres deux heures que je dormais lorsque j'entendis un
leger bruit a ma porte. Je me redressai vivement.

On la poussa franchement; mais le lit contre lequel je m'arc-boutai
resista.

--Qui est la?

--_Por Dios_, ouvrez.

Au lieu d'ouvrir la porte, j'ouvris rapidement la fenetre. Mais a la
clarte de la lune, j'apercus cinq ou six hommes ranges le long des murs,
ils etaient enveloppes de leur sarape et armes de fusils.

Deux me coucherent en joue et je n'eus que le temps de me jeter a terre;
deux coups de feu retentirent et j'entendis les balles me siffler
au-dessus de la tete.

C'est dans des circonstances de ce genre qu'il est bon d'avoir ete
soldat et de s'etre habitue a la musique des balles. Un bourgeois eut
perdu la tete. Je ne me laissai point affoler et j'examinai rapidement
ma situation.

Attendre, on enfoncerait la porte.

Sortir, il faudrait lutter dans l'obscurite de l'escalier.

Sauter par la fenetre, ce serait tomber au milieu de mes six chenapans
qui me fusilleraient a leur aise.

Ce fut cependant a la fenetre que je demandai mon salut.

Vivement, je pris les draps, la couverture et l'oreiller de mon lit et
les roulai dans mon manteau. A la rigueur et dans l'obscurite, un paquet
pouvait etre pris pour un homme.

Je me baissai de maniere a ne pas depasser la fenetre, puis, soulevant
mon paquet, je le jetai dans la cour. Immediatement une decharge
retentit. Ma ruse avait reussi; mes chenapans avaient cru que j'etais
dans mon manteau et ils m'avaient fusille.

Leurs fusils etaient vides. C'etait le moment de sauter a mon tour. Je
pris mon revolver de la main droite et me suspendant de la main gauche a
l'appui de la fenetre, je me laissai tomber dans la cour.

Mes assaillants, qui me savaient seul dans ma chambre, et qui voyaient
deux hommes sauter par la fenetre, furent epouvantes de ce prodige.
Avant qu'ils fussent revenus de leur surprise, je leur envoyai deux
coups de revolver. Pris d'une terreur folle, ils ouvrirent la porte de
la route et se sauverent.

Je courus a l'ecurie; si mon guide avait ete la, je pouvais echapper;
mais j'eus beau appeler, personne ne repondit. Dans l'obscurite, trouver
mon cheval et le seller etait difficile. Je perdis du temps.

Quand je sortis de la cour, mes brigands etaient revenus de leur
terreur; ils me saluerent d'une fusillade qui abattit mon cheval et me
cassa la jambe.

Comment je ne fus pas massacre, je n'en sais rien. Je recus force coups;
puis, le matin, comme je n'etais pas mort, on me transporta a Puebla. Je
suis prisonnier a l'hopital, ou l'on soigne ma jambe cassee.

Maintenant, que va-t-il arriver de moi? Je n'en sais vraiment rien. La
guerre est commencee.

Le general Lorencez a ete repousse hier en attaquant les hauteurs de
Guadalupe, et on vient d'amener a l'hopital quelques-uns de nos soldats
blesses.

On me dit qu'il y a en ville des officiers francais prisonniers.

Cette aventure est deplorable, et quand on pense que le drapeau de la
France a ete ainsi engage pour une miserable question d'argent, on a le
coeur serre.



LX

Je suis reste a l'hopital de Puebla depuis le 4 mai jusqu'au
commencement du mois d'aout. Ce n'est pas qu'il faille d'ordinaire tant
de temps pour guerir une jambe cassee; mais a ma blessure se joignit une
belle attaque de typhus, qui pendant trois semaines me mit entre la vie
et la mort. Du 10 mai au 2 juin, il y a une lacune dans mon existence;
j'ai ete mort.

Enfin je me retablis, et grace a la solidite de ma sante, grace aussi
aux bons soins dont je fus entoure, je fus assez vite sur pied.

On fit pour moi ce qu'on avait fait pour les Francais blesses a
l'affaire de Lorette; lorsque je fus gueri on me rendit la liberte, et
le 8 aout j'arrivai a Orizaba ou j'apercus, avec une joie qui ne se
decrit pas, les pantalons rouges de nos soldats.

Mes lettres, mes lettres de France, je n'en trouvai que deux de
Clotilde: l'une datee de la fin d'avril, l'autre du commencement de mai.
Comment depuis cette epoque ne m'avait-elle pas ecrit? Aussitot apres
mon accident, je lui avais ecrit, et si j'etais reste trois semaines
sans pouvoir tenir une plume, j'avais regagne le temps perdu aussitot
que j'etais entre en convalescence. Que signifiait ce silence? Mes
lettres ne lui etaient-elles pas parvenues? Etait-elle malade? Que se
passait-il?

Une lettre de Poirier vint, jusqu'a un certain point, repondre a ces
questions. On m'avait cru mort; mon guide qui s'etait sauve avait
rapporte qu'il m'avait vu sauter par la fenetre et que j'avais ete
frappe de quatre coups de fusil; les journaux avaient raconte cette
histoire et enregistre ma mort. Ma lettre, ecrite a mon entree a
l'hopital de Puebla, n'etait pas parvenue a Poirier, et c'etait
seulement a celle qui datait des premiers jours de ma convalescence
qu'il repondait.

Ce que Poirier avait pu faire etait possible pour Clotilde. Pourquoi ne
m'avait-elle pas repondu? Me croyait-elle mort? La pauvre femme, comme
elle devait souffrir!

Dans sa lettre, Poirier me disait que si l'on me rendait la liberte
comme j'en avais manifeste l'esperance, je ferais bien de rester au
Mexique pour etre a meme de surveiller nos interets; et il insistait
vivement sur la necessite de ne pas rentrer en France.

Mais je ne pouvais pas obeir a de pareilles instructions; l'angoisse que
me causait le silence de Clotilde m'eut bien vite renvoye a l'hopital;
Orizaba au lieu de Puebla, un major au lieu d'un medecin mexicain, toute
la difference eut ete la. D'ailleurs les medecins exigeaient que je
retournasse en France, et de ce retour ils faisaient une question de vie
ou de mort pour moi.

Ils n'eurent pas besoin d'insister; je partis aussitot pour Vera-Cruz ou
je m'embarquai sur le paquebot de Saint-Nazaire.

Les vingt-cinq jours de traversee me parurent terriblement longs, mais
ils me furent salutaires; l'air fortifiant de la mer me retablit tout
a fait; quand j'apercus les signaux de Belle-Isle, il me sembla que je
n'avais jamais ete malade et que j'avais vingt ans.

En touchant le quai de Saint-Nazaire, je courus au telegraphe et
j'envoyai une depeche a Clotilde pour lui dire que j'arrivais en France
et que je serais a Paris a neuf heures du soir.

A chaque station je m'impatientai contre le mecanicien qui perdait du
temps; les chefs de gare, les employes, les voyageurs etaient d'une
lenteur desesperante: nous aurions plus d'une heure de retard. A neuf
heures precises cependant nous entrames dans la gare d'Orleans: Clotilde
n'aurait pas a attendre.

Je me dirigeai rapidement vers la sortie, mais tout a coup je m'arretai:
une femme s'avancait au-devant de moi. A la demarche, il me sembla que
c'etait Clotilde; mais un voile epais lui cachait le visage. Ce n'etait
pas elle assurement. Elle m'attendait chez elle et non dans cette gare.
Elle avait continue de s'avancer et je me m'etais remis en marche. Nous
nous joignimes. Elle s'arreta et vivement elle me prit le bras. Elle,
c'etait elle!

Un eclair traversa ma joie: ma fille; c'etait sans doute pour m'avertir
d'une terrible nouvelle que Clotilde etait venue au-devant de moi.

--Valentine?

Elle me rassura d'un mot. Valentine etait chez sa nourrice. Elle
m'entraina. Une voiture nous attendait. Nous partimes. Elle etait dans
mes bras.

--Toi, disait-elle, c'est toi, enfin!

La voiture roula longtemps sans qu'il y eut d'autres paroles entre nous.
Enfin elle voulut m'interroger. Elle n'avait pas recu mes lettres et
c'etait par les journaux qu'elle avait appris ma mort, brusquement, un
soir. Quel coup!

Et elle me serra dans une etreinte passionne.

Pendant trois mois elle m'avait pleure. Ma depeche lui avait appris en
meme temps et ma vie et mon arrivee.

Je la regardai et la lueur d'un bec de gaz devant lequel nous passions
me montra son visage pale qui gardait les traces de cette longue
angoisse.

Je lui racontai alors comment je lui avais ecrit, comment j'avais ecrit
aussi a Poirier qui, lui, avait recu ma lettre et m'avait repondu. Mais
elle n'avait pas vu Poirier depuis mon depart.

--Que de souffrances evitees, s'ecria-t-elle, si Poirier m'avait
communique ta lettre!

Je crus qu'elle parlait de ses souffrances pendant ces trois mois, mais,
depuis, ce mot m'est revenu et j'ai compris sa cruelle signification.

La voiture s'arreta: je regardai: nous etions devant ma porte.

--Chez moi?

--Cela te deplait donc, dit-elle en me serrant la main, que je vienne
chez toi? Je vais monter pendant que tu expliqueras a ton concierge que
tu n'es pas un revenant.

Elle baissa son voile et entra la premiere. Bientot je la rejoignis.

Quelle joie! Il y avait bientot un an que nous nous etions quittes.

Enfin un peu de calme se fit en nous, en moi plutot. Malgre mon ivresse,
il m'avait deja semble remarquer qu'il y avait en Clotilde quelque chose
qui n'etait point ordinaire. Je l'examinai plus attentivement et la
pressai de parler.

Elle se jeta a mes genoux et un flot de larmes jaillit de ses yeux: elle
suffoquait; elle me serrait dans ses bras; elle m'embrassait, elle ne
parlait point.

--Eh bien, oui, s'ecria-t-elle, il faut parler, il faut tout dire, mais
la coup qui nous atteint est si horrible que je n'ose pas.

Effraye, je cherchais de douces paroles pour la rassurer et la decider.

--Tu sais comment j'ai appris ta mort, dit-elle. Alors, au milieu de ma
douleur, j'ai eu une pensee d'inquietude affreuse, non pour moi, ma vie
etait brisee, mais pour Valentine, pour notre fille, pour ta fille.
Que serait-elle la pauvre petite, une enfant sans nom; ta mort m'avait
montre la faute que nous avions faite en ne la reconnaissant pas. Un
homme, depuis longtemps, avait demande a m'epouser, un vieillard, je lui
ai dit la verite. Il a consenti a accepter Valentine comme sa fille.
Pour qu'elle eut un pere, j'ai cede.

--Mariee!

Elle baissa la tete.

--Vous m'avez pris mon enfant, ma fille a moi, pour la donner a un
autre.

Un poignard etait accroche a la muraille, devant moi. Je sautai dessus
et revins d'un bond sur Clotilde la main levee. Elle s'etait rejetee en
arriere, et son visage bouleverse, ses yeux, ses bras tendus imploraient
la pitie.

Grace a Dieu, je ne frappai point; allant a la fenetre je jetai mon
poignard et revins vers elle.

--C'est un mariage in extremis, dit-elle, M. de Torlades est vieux, il
n'a que quelques jours peut-etre. Je serai a toi, Guillaume, je te jure
que je t'aime.

Mais je ne l'ecoutai point. Je la pris par les deux poignets et la
trainai vers la porte. Elle se defendit, elle m'implora. Je ne lui
repondis qu'un mot, toujours le meme.

--Va-t'en, va-t'en.

J'avais ouvert la porte et j'ai entraine Clotilde avec moi. Elle voulut
se cramponner a mes bras. Je la repoussai et rentrai dans ma chambre
dont je refermai la porte.

Je tombai aneanti. Quel epouvantable ecroulement! Ma vie brisee, ma
dignite abaissee, ma fierte perdue, mon honneur fletri, dix annees de
sacrifices et de honte pour en arriver la!

Tout cela n'etait rien cependant; elle m'avait oublie, sacrifie, trahi,
c'etait bien, c'etait ma faute, la juste expiation de mes faiblesses et
de mes lachetes. Tout se paye sur la terre, l'heure du payement avait
sonne pour moi. Mais, ma fille!

Pendant toute la nuit, je marchai dans ma chambre. A cinq heures
du matin, j'etais a la gare Montparnasse. A neuf heures, j'etais a
Courtigis chez madame d'Arondel.

Mais Valentine n'etait plus a Courtigis; sa mere etait venue la
chercher, et madame d'Arondel, qui me croyait mort, n'avait pas pu
s'opposer au depart de l'enfant. Ou etait-elle? Personne ne le savait.

Je revins a Paris. Je voulais ma fille. Je courus chez Clotilde, chez
madame la baronne Torlades.

Elle me recut. Elle etait calme, j'etais fou.

--Je viens de Courtigis, je n'ai pas trouve ma fille, ou est-elle? Je
veux la voir, je la veux.

--Je comprends votre desespoir, dit-elle; mais si vous parlez ainsi, je
ne peux pas vous ecouter. Il n'entre pas dans mes intentions de vous
empecher de voir votre fille.

--Ou est-elle?

--Je vous conduirai pres d'elle; mais vous ne la verrez pas sans moi;
nous la verrons ensemble.

--Avec vous, jamais!

Je sortis. Que faire? Elle n'avait pas pu faire prendre mon enfant pour
la donner a un autre. J'etais son pere. Mes droits etaient certains.
J'allai consulter un avocat de mes amis. Par malheur mes droits
n'existaient pas, puisque l'acte de naissance de ma fille ne portait pas
que j'etais son pere; elle n'etait pas a moi. M. et madame la baronne
Torlades avaient pu "la legitimer par mariage subsequent."

Cette consultation et les delais necessaires pour que mon ami se
procurat cet acte de mariage donnerent le temps a ma fureur de
s'apaiser; le sentiment paternel l'emporta.

J'ecrivis a madame la baronne Torlades que j'etais a sa disposition pour
faire la visite dont elle m'avait parle. Elle me repondit qu'elle serait
le lendemain a la gare du Nord a dix heures.

Elle fut exacte au rendez-vous. Nous partimes pour Bernes, un village
aupres de Beaumont, et nous fimes la route sans echanger un seul mot.

Je trouvai ma fille chez une fermiere. Mais apres nous avoir regardes
quelques secondes, elle ne fit plus attention a nous: elle ne
connaissait que sa nourrice.

Le retour fut ce qu'avait ete l'aller. Je ne levai meme pas les yeux sur
cette femme que j'avais tant aimee, que j'aimais tant.

--Quand vous voudrez voir Valentine, me dit-elle en arrivant dans la
gare, vous n'aurez qu'a m'avertir, car je dois vous dire que j'ai donne
des ordres pour qu'on ne puisse pu l'approcher sans moi.

Je ne repondis pas et m'eloignai.

Le soir meme, je prenais le train de Saint-Nazaire.

Et c'est de ma cabine de la _Floride_ que je t'ecris cette lettre.

Je retourne au Mexique. Arrive le 12, je repars le 20. Je suis reste
huit jours en France; les huit jours les plus douloureux de ma vie.

Je t'ecrirai de la-bas si j'assiste a des choses interessantes, ce qui
est probable.

On va se battre. Des renforts sont envoyes; la guerre va etre
vigoureusement poussee. Fasse le ciel que je puisse mourir sur le champ
de bataille, et que j'aie le temps de me voir mourir... pour mon pays.
J'ai besoin que ma mort rachete ma vie.



FIN





NOTICE SUR CLOTILDE MARTORY

Au mois d'avril 1871, aller de Versailles a Fontenay-sous-Bois, etait
un voyage qui demandait plus de vingt-quatre heures, et qui, si
l'itineraire n'en etait pas choisi avec certaines precautions, pouvait
presenter des dangers puisque sur la ligne des fortifications qui
va d'Ivry a Asnieres, les troupes de la Commune et de Versailles se
battaient chaque jour du matin au soir, souvent meme une partie de la
nuit, et qu'il fallait faire un circuit assez large pour ne pas etre
pris dans la melee.

Mais combien curieux aussi etait-il ce voyage, et lamentable, le long
des routes dont les arbres avaient ete coupes, et a travers les villages
devastes par cinq mois de guerre, aux murs des jardins creneles, aux
facades rayees par les balles, eventrees par les obus, avec ca et la des
trous noirs qui marquaient la place des maisons incendiees. Maintenant
la guerre civile succedait a la guerre etrangere, et la canonnade,
la fusillade, les defiles d'artillerie, les marches des troupes, les
sonneries de clairons, les batteries de tambours continuaient comme s'il
n'y avait rien de change. Mais ce que les paysans voyaient et n'avaient
pas vu pendant la guerre, c'etaient des cavalcades de gens du monde qui,
a cheval ou en break, venaient se donner le spectacle de la bataille
du haut des collines d'ou l'on a des vues sur Paris: le temps etait
generalement beau, l'eclosion du printemps s'accomplissait avec cette
immuable serenite de la nature qui ne connait ni les douleurs ni les
catastrophes humaines, et cet agreable deplacement etait un sport qui
remplacait Longchamps, cette annee-la ferme pour cause de bombardement;
dans les sous-bois, aux carrefours il y avait des haltes ou les claires
toilettes des femmes se melaient aux uniformes des officiers, en
jolis tableaux bien composes, tandis que sur les routes passaient et
repassaient a la file des omnibus charges de Parisiens qui allaient
de Versailles a Saint-Germain et de Saint-Germain a Versailles,
incessamment, toujours en mouvement comme des abeilles autour de leur
ruche envahie et devastee par un ennemi contre qui elles ne peuvent que
bourdonner effarees.

Quand des lignes francaises on passait aux lignes ennemies, on ne
rencontrait plus ces cavalcades, mais l'aspect des villages etait le
meme: les troupes au lieu de marcher a la bataille s'en allaient a
l'exercice, et c'etait le defile successif de tous les uniformes de
l'armee allemande: Prussiens, Saxons, Bavarois, Wurtembergeois, et ce
qui etait un etonnement c'etait de voir sur les murs blancs, souvent
sous les inscriptions d'etapes en langue allemande, un cri francais
ecrit sous l'oeil meme des vainqueurs: "Werder assassin."

Parti de Versailles des le matin je devais passer par Marly,
Saint-Germain, Maisons, Argenteuil, Saint-Denis pour prendre a Pantin
le chemin de fer qui m'amenerait a Nogent, et j'esperais, en me hatant,
qu'il ne me faudrait pas plus d'une bonne journee pour faire cette
route, mais comme je n'arrivai a Saint-Denis qu'apres le soleil couche,
il me fut impossible de trouver une voiture, et je dus me decider a
passer la nuit dans un pauvre hotel pres de la gare.

Bien qu'il ne fut guere attrayant ni meme engageant, il etait si bien
rempli de Parisiens attendant la naivement le moment de rentrer chez
eux, qu'on ne put me donner qu'un cabinet noir, sans fenetre, sous les
toits, et dans la salle a manger qu'une place a une petite table de cafe
deja occupee.

Mon vis-a-vis etait un homme de cinquante ans environ, de grande taille,
au visage fin, a l'air distingue et de tournure militaire. Comme je le
regardais, curieusement surpris du contraste qu'il presentait avec les
gens dont nous etions environnes, il m'examinait aussi.

--Nous n'avons pas trop l'air d'etre dans le meme commerce que ces
pistolets-la, me dit-il en souriant.

Nos noms furent bientot echanges.

Le hasard voulut qu'il connut le mien.

Le sien etait celui d'un officier de l'aristocratie demissionnant
au coup d'Etat, dans des conditions qui avaient frappe l'attention
publique, et apres etre rentre dans l'armee au moment de la guerre du
Mexique s'etait signale de telle sorte que, pendant plusieurs annees, ce
nom avait rempli les journaux.

On n'est pas romancier si l'on ne sait pas ecouter.

J'aurais bien voulu savoir ce qu'il faisait alors a Saint-Denis, et ce
qu'il attendait dans cet hotel.

Mais ce ne fut pas de cela qu'il me parla: ce fut de sa sortie de
l'armee et de ses luttes de conscience a ce moment, ce fut aussi du
Mexique.

Notre soiree se passa: lui a parler, moi a ecouter, pendant qu'autour de
Paris, au sud et a l'ouest, une de ces fusillades folles comme il y en
eut plusieurs sous la Commune, emplissait le ciel d'eclairs fulgurants
que nous suivions sur les eaux noires du canal au bord duquel nous nous
promenions: l'orage le plus terrible n'eut pas mieux enflamme le ciel et
les eaux.

Ce fut la, sous cette impression si forte et si poignante de la guerre
civile, que me vint l'idee de ce roman qui parut dans l'_Opinion
nationale_ sous le titre: _Le Roman d'une Conscience_, et ne prit celui
de _Clotilde Martory_ que lorsqu'apres un certain recul je sentis que
c'etait reellement Clotilde qui remplissait le premier role et non
Saint-Neree.

H.M...





End of the Project Gutenberg EBook of Clotilde Martory, by Hector Malot

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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
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particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
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works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
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with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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