The Project Gutenberg EBook of Oeuvres Compltes De Alfred De Musset (Tome
Sixime), by Alfred De Musset

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Title: Oeuvres Compltes De Alfred De Musset (Tome Sixime)

Author: Alfred De Musset

Release Date: August 20, 2004 [EBook #13231]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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ALFRED DE MUSSET


OEUVRES COMPLTES




DITION ORNE DE 28 GRAVURES D'APRS LES DESSINS DE BIDA,
D'UN PORTRAIT GRAV PAR FLAMENG D'APRES L'ORIGINAL DE LANDELLE
ET ACCOMPAGNE D'UNE NOTICE SUR ALFRED DE MUSSET PAR SON FRRE




TOME SIXIME: NOUVELLES ET CONTES

Toutes les Nouvelles contenues dans ce volume ont paru pour la premire
fois dans la _Revue des Deux Mondes_, du 1er aot 1837 au 1er octobre
1838.


I. EMMELINE

II. LES DEUX MATRESSES

III. FRDRIC ET BERNERETTE

IV. LE FILS DU TITIEN

V. MARGOT


       *       *       *       *       *




I. EMMELINE


1837




I


Vous vous souvenez sans doute, madame, du mariage de mademoiselle Duval.
Quoiqu'on n'en ait parl qu'un jour  Paris, comme on y parle de tout, ce
fut un vnement dans un certain monde: Si ma mmoire est bonne, c'tait
en 1825. Mademoiselle Duval sortait du couvent,  dix-huit ans, avec
quatre-vingt mille livres de rente. M. de Marsan, qui l'pousa, n'avait
que son titre et quelques esprances d'arriver un jour  la pairie, aprs
la mort de son oncle, esprances que la rvolution de juillet a dtruites.
Du reste, point de fortune, et d'assez grands dsordres de jeunesse. Il
quitta, dit-on, le troisime tage d'une maison garnie, pour conduire
mademoiselle Duval  Saint-Roch, et rentrer avec elle dans un des plus
beaux htels du faubourg Saint-Honor. Cette trange alliance, faite en
apparence  la lgre, donna lieu  mille interprtations dont pas une
ne fut vraie, parce que pas une n'tait simple, et qu'on voulut trouver 
toute force une cause extraordinaire  un fait inusit. Quelques dtails,
ncessaires pour expliquer les choses, vous donneront en mme temps
une ide de notre hrone.

Aprs avoir t l'enfant le plus turbulent, studieux, maladif et entt
qu'il y et au monde, Emmeline tait devenue,  quinze ans, une jeune
fille au teint blanc et rose, grande, lance, et d'un caractre
indpendant. Elle avait l'humeur d'une galit incomparable et une
grande insouciance, ne montrant de volont qu'en ce qui touchait son
coeur. Elle ne connaissait aucune contrainte; toujours seule dans son
cabinet, elle n'avait gure, pour le travail, d'autre rgle que son bon
plaisir. Sa mre, qui la connaissait et savait l'aimer, avait exig pour
elle cette libert dans laquelle il y avait quelque compensation au
manque de direction; car un got naturel de l'tude et l'ardeur de
l'intelligence sont les meilleurs matres pour les esprits bien ns. Il
entrait autant de srieux que de gaiet dans celui d'Emmeline; mais son
ge rendait cette dernire qualit plus saillante. Avec beaucoup de
penchant  la rflexion, elle coupait court aux plus graves mditations
par une plaisanterie, et ds lors n'envisageait plus que le ct comique
de son sujet. On l'entendait rire aux clats toute seule, et il lui
arrivait, au couvent, de rveiller sa voisine, au milieu de la nuit, par
sa gaiet bruyante.

Son imagination trs flexible paraissait susceptible d'une teinte
d'enthousiasme; elle passait ses journes  dessiner ou  crire; si un
air de son got lui venait en tte, elle quittait tout aussitt pour se
mettre au piano, et se jouer cent fois l'air favori dans tous les tons;
elle tait discrte et nullement confiante, n'avait point d'panchement
d'amiti, une sorte de pudeur s'opposant en elle  l'expression parle de
ses sentiments. Elle aimait  rsoudre elle-mme les petits problmes qui,
dans ce monde, s'offrent  chaque pas; elle se donnait ainsi des plaisirs
assez tranges que, certes, les gens qui l'entouraient ne souponnaient
pas. Mais sa curiosit avait toujours pour bornes un certain respect
d'elle-mme; en voici un exemple entre autres.

Elle tudiait toute la journe dans une salle o se trouvait une grande
bibliothque vitre, contenant trois mille volumes environ. La clef tait
 la serrure, mais Emmeline avait promis de ne point y toucher. Elle
garda toujours scrupuleusement sa promesse, et il y avait quelque mrite
dans cette conduite, car elle avait la rage de tout apprendre. Ce qui
n'tait pas dfendu, c'tait de dvorer les livres des yeux; aussi en
savait-elle tous les titres par coeur; elle parcourait successivement
tous les rayons, et, pour atteindre les plus levs, plantait une chaise
sur la table; les yeux ferms, elle et mis la main sur le volume qu'on
lui aurait demand. Elle affectionnait les auteurs par les titres de
leurs ouvrages, et, de cette faon, elle a eu de terribles mcomptes.
Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit.

Dans cette salle tait une petite table prs d'une grande croise qui
dominait une cour assez sombre. L'exclamation d'un ami de sa mre fit
apercevoir Emmeline de la tristesse de sa chambre; elle n'avait jamais
ressenti l'influence des objets extrieurs sur son humeur. Les gens qui
attachent de l'importance  ce qui compose le bien-tre matriel taient
classs par elle dans une catgorie de maniaques. Toujours nu-tte, les
cheveux en dsordre, narguant le vent, le soleil, jamais plus contente
que lorsqu'elle rentrait mouille par la pluie, elle se livrait,  la
campagne,  tous les exercices violents, comme si l et t toute sa
vie. Sept ou huit lieues  cheval, au galop, taient un jeu pour elle; 
pied, elle dfiait tout le monde; elle courait, grimpait aux arbres, et
si on ne marchait pas sur les parapets plutt que sur les quais, si on ne
descendait pas les escaliers sur leurs rampes, elle pensait que c'tait
par respect humain. Par-dessus tout elle aimait, chez sa mre, 
s'chapper seule,  regarder dans la campagne et ne voir personne. Ce
got d'enfant pour la solitude, et le plaisir qu'elle prenait  sortir
par des temps affreux, tenaient, disait-elle,  ce qu'elle tait sre
qu'alors on ne viendrait pas _la chercher en se promenant_. Toujours
entrane par cette bizarre ide,  ses risques et prils, elle se
mettait dans un bateau en pleine eau, et sortait ainsi du parc, que la
rivire traversait, sans se demander o elle aborderait. Comment lui
laissait-on courir tant de dangers? Je ne me chargerai pas de vous
l'expliquer.

Au milieu de ces folies, Emmeline tait railleuse; elle avait un oncle
tout rond, avec un rire bte, excellent homme. Elle lui avait persuad
que de figure et d'esprit elle tait tout son portrait, et cela avec des
raisons  faire rire un mort. De l le digne oncle avait conu pour sa
nice une tendresse sans bornes. Elle jouait avec lui comme avec un
enfant, lui sautait au cou quand il arrivait, lui grimpait sur les
paules; et jusqu' quel ge? c'est ce que je ne vous dirai pas non plus.
Le plus grand amusement de la petite espigle tait de faire faire  ce
personnage, assez grave du reste, des lectures  haute voix: c'tait
difficile, attendu qu'il trouvait que les livres n'avaient aucun sens, et
cela s'expliquait par sa faon de ponctuer; il respirait au milieu des
phrases, n'ayant pour guide que la mesure de son souffle. Vous jugez quel
galimatias, et l'enfant de rire  se pmer. Je suis oblig d'ajouter
qu'au thtre elle en faisait autant pendant les tragdies, mais qu'elle
trouvait quelquefois moyen d'tre mue aux comdies les plus gaies.

Pardonnez, madame, ces dtails purils, qui, aprs tout, ne peignent
qu'un enfant gt. Il faut que vous compreniez qu'un pareil caractre
devait plus tard agir  sa faon, et non  celle de tout le monde.

A seize ans, l'oncle en question, allant en Suisse, emmena Emmeline. A
l'aspect des montagnes, on crut qu'elle perdait la raison, tant ses
transports de joie parurent vifs. Elle criait, s'lanait de la calche;
il fallait qu'elle allt plonger son petit visage dans les sources qui
s'chappaient des roches. Elle voulait gravir des pics, ou descendre
jusqu'aux torrents dans les prcipices; elle ramassait des pierres,
arrachait la mousse. Entre un jour dans un chalet, elle n'en voulait
plus sortir; il fallut presque l'enlever de force, et lorsqu'elle fut
remonte en voiture, elle cria en pleurant aux paysans: Ah! mes amis,
vous me laissez partir!

Nulle trace de coquetterie n'avait encore paru en elle lorsqu'elle entra
dans le monde. Est-ce un mal de se trouver lance dans la vie sans grande
maxime en portefeuille? Je ne sais. D'autre part, n'arrive-t-il pas
souvent de tomber dans un danger en voulant l'viter? Tmoin ces pauvres
personnes auxquelles on a fait de si terribles peintures de l'amour,
qu'elles entrent dans un salon les cordes du coeur tendues par la
crainte, et qu'au plus lger soupir elles rsonnent comme des harpes.
Quant  l'amour, Emmeline tait encore fort ignorante sur ce sujet. Elle
avait lu quelques romans o elle avait choisi une collection de ce
qu'elle nommait des niaiseries sentimentales, chapitre qu'elle traitait
volontiers d'une faon divertissante. Elle s'tait promis de vivre
uniquement en spectateur. Sans nul souci de sa tournure, de sa figure,
ni de son esprit, devait-elle aller au bal, elle posait sur sa tte une
fleur, sans s'inquiter de l'effet de sa coiffure, endossait une robe de
gaze comme un costume de chasse, et, sans se mirer les trois quarts du
temps, partait joyeuse.

Vous sentez qu'avec sa fortune (car du vivant de sa mre sa dot tait
considrable) on lui proposait tous les jours des partis. Elle n'en
refusait aucun sans examen; mais ces examens successifs n'taient pour
elle que l'occasion d'une galerie de caricatures. Elle toisait les gens
de la tte aux pieds avec plus d'assurance qu'on n'en a ordinairement 
son ge; puis, le soir, enferme avec ses bonnes amies, elle leur donnait
une reprsentation de l'entrevue du matin; son talent naturel pour
l'imitation rendait cette scne d'un comique achev. Celui-l avait
l'air embarrass, celui-ci tait fat; l'un parlait du nez, l'autre
saluait de travers. Tenant  la main le chapeau de son oncle, elle
entrait, s'asseyait, causait de la pluie et du beau temps comme  une
premire visite, en venait peu  peu  effleurer la question matrimoniale,
et, quittant brusquement son rle, clatait de rire; rponse dcisive
qu'on pouvait porter  ses prtendants.

Un jour arriva cependant o elle se trouva devant son miroir, arrangeant
ses fleurs avec un peu plus d'art que de coutume. Elle tait ce jour-l
d'un grand dner, et sa femme de chambre lui avait mis une robe neuve
qui ne lui parut pas de bon got. Un vieil air d'opra avec lequel on
l'avait berce lui revint en tte:

Aux amants lorsqu'on cherche  plaire,
On est bien prs de s'enflammer.

L'application qu'elle se fit de ces paroles la plongea tout  coup dans
un moi singulier. Elle demeura rveuse tout le soir, et pour la premire
fois on la trouva triste.

M. de Marsan arrivait alors de Strasbourg, o tait son rgiment; c'tait
un des plus beaux hommes qu'on pt voir, avec cet air fier et un peu
violent que vous lui connaissez. Je ne sais s'il tait du dner o avait
paru la robe neuve, mais il fut pri pour une partie de chasse chez
madame Duval, qui avait une fort belle terre prs de Fontainebleau.
Emmeline tait de cette partie. Au moment d'entrer dans le bois, le bruit
du cor fit emporter le cheval qu'elle montait. Habitue aux caprices de
l'animal, elle voulut l'en punir aprs l'avoir calm; un coup de cravache
donn trop vivement faillit lui coter la vie. Le cheval ombrageux se
jeta  travers champs, et il entranait  un ravin profond la cavalire
imprudente, quand M. de Marsan, qui avait mis pied  terre, courut
l'arrter; mais le choc le renversa, et il eut le bras cass.

Le caractre d'Emmeline,  dater de ce jour, parut entirement chang.
A sa gaiet succda un air de distraction trange. Madame Duval tant
morte peu de temps aprs, la terre fut vendue, et on prtendit qu' la
maison du faubourg Saint-Honor, la petite Duval soulevait rgulirement
sa jalousie  l'heure o un beau garon  cheval passait, allant aux
Champs-Elyses. Quoi qu'il en soit, un an aprs, Emmeline dclara  sa
famille ses intentions, que rien ne put branler. Je n'ai pas besoin de
vous parler du haro et de tout le tapage qu'on fit pour la convaincre.
Aprs six mois de rsistance opinitre, malgr tout ce qu'on put dire et
faire, il fallut cder  la demoiselle, et la faire comtesse de Marsan.




II


Le mariage fait, la gaiet revint. Ce fut un spectacle assez curieux de
voir une femme redevenir enfant aprs ses noces; il semblait que la vie
d'Emmeline et t suspendue par son amour; ds qu'il fut satisfait, elle
reprit son cours, comme un ruisseau arrt un instant.

Ce n'tait plus maintenant dans la chambrette obscure que se passaient
les enfantillages journaliers, c'tait  l'htel de Marsan comme dans les
salons les plus graves, et vous imaginez quels effets ils y produisaient.
Le comte, srieux et parfois sombre, gn peut-tre par sa position
nouvelle, promenait assez tristement sa jeune femme, qui riait de tout
sans songer  rien. On s'tonna d'abord, on murmura ensuite, enfin on s'y
fit, comme  toute chose. La rputation de M. de Marsan n'tait pas celle
d'un homme  marier, mais tait trs bonne pour un mari; d'ailleurs,
et-on voulu tre plus svre, il n'tait personne que n'et dsarm
la bienveillante gaiet d'Emmeline. L'oncle Duval avait eu soin d'annoncer
que le contrat, du ct de la fortune, ne mettait pas sa nice  la merci
d'un matre; le monde se contenta de cette confidence qu'on voulait bien
lui faire, et, pour ce qui avait prcd et amen le mariage, on en parla
comme d'un caprice dont les bavards firent un roman.

On se demandait pourtant tout bas quelles qualits extraordinaires
avaient pu sduire une riche hritire et la dterminer  ce coup de
tte. Les gens que le hasard a maltraits ne se figurent pas aisment
qu'on dispose ainsi de deux millions sans quelque motif surnaturel. Ils
ne savent pas que, si la plupart des hommes tiennent avant tout  la
richesse, une jeune fille ne se doute quelquefois pas de ce que c'est que
l'argent, surtout lorsqu'elle est ne avec, et qu'elle n'a pas vu son
pre le gagner. C'tait prcisment l'histoire d'Emmeline; elle avait
pous M. de Marsan uniquement parce qu'il lui avait plu et qu'elle
n'avait ni pre ni mre pour la contrarier; mais, quant  la diffrence
de fortune, elle n'y avait seulement pas pens. M. de Marsan l'avait
sduite par les qualits extrieures qui annoncent l'homme, la beaut et
la force. Il avait fait devant elle et pour elle la seule action qui et
fait battre le coeur de la jeune fille; et, comme une gaiet habituelle
s'allie quelquefois  une disposition romanesque, ce coeur sans exprience
s'tait exalt. Aussi la folle comtesse aimait-elle son mari  l'excs;
rien n'tait beau pour elle que lui, et, quand elle lui donnait le bras,
rien ne valait la peine qu'elle tournt la tte.

Pendant les quatre premires annes aprs le mariage, on les vit trs peu
l'un et l'autre. Ils avaient lou une maison de campagne au bord de la
Seine, prs de Melun; il y a dans cet endroit deux ou trois villages qui
s'appellent le May, et comme apparemment la maison est btie  la place
d'un ancien moulin, on l'appelle le _Moulin de May_. C'est une habitation
charmante; on y jouit d'une vue dlicieuse. Une grande terrasse, plante
de tilleuls, domine la rive gauche du fleuve, et on descend du parc au
bord de l'eau par une colline de verdure. Derrire la maison est une
basse-cour d'une propret et d'une lgance singulires, qui forme  elle
seule un grand btiment au milieu duquel est une faisanderie; un parc
immense entoure la maison, et va rejoindre le bois de la Rochette. Vous
connaissez ce bois, madame; vous souvenez-vous de l'_alle des Soupirs?_
Je n'ai jamais su d'o lui vient ce nom; mais j'ai toujours trouv
qu'elle le mrite. Lorsque le soleil donne sur l'troite charmille, et
qu'en s'y promenant seul au frais pendant la chaleur de midi, on voit
cette longue galerie s'tendre  mesure qu'on avance, on est inquiet et
charm de se trouver seul, et la rverie vous prend malgr vous.

Emmeline n'aimait pas cette alle; elle la trouvait sentimentale, et ses
railleries du couvent lui revenaient quand on en parlait. La basse-cour,
en revanche, faisait ses dlices; elle y passait deux ou trois heures par
jour avec les enfants du fermier. J'ai peur que mon hrone ne vous
semble niaise si je vous dis que, lorsqu'on venait la voir, on la trouvait
quelquefois sur une meule, remuant une norme fourche et les cheveux
entremls de foin; mais elle sautait  terre comme un oiseau, et, avant
que vous eussiez le temps de voir l'enfant gt, la comtesse tait prs
de vous, et vous faisait les honneurs de chez elle avec une grce qui
fait tout pardonner.

Si elle n'tait pas  la basse-cour, il fallait alors, pour la rencontrer,
gagner au fond du parc un petit tertre vert au milieu des rochers:
c'tait un vrai dsert d'enfant, comme celui de Rousseau  Ermenonville,
trois cailloux et une bruyre; l, assise  l'ombre, elle chantait 
haute voix en lisant les Oraisons funbres de Bossuet, ou tout autre
ouvrage aussi grave. Si l encore vous ne la trouviez pas, elle courait 
cheval dans la vigne, forant quelque rosse de la ferme  sauter les
fosss et les chaliers, et se divertissant toute seule aux dpens de la
pauvre bte avec un imperturbable sang-froid. Si vous ne la voyiez ni 
la vigne, ni au dsert, ni  la basse-cour, elle tait probablement
devant son piano, dchiffrant une partition nouvelle, la tte en avant,
les yeux anims et les mains tremblantes; la lecture de la musique
l'occupait tout entire, et elle palpitait d'esprance en pensant qu'elle
allait dcouvrir un air, une phrase de son got. Mais si le piano tait
muet comme le reste, vous aperceviez alors la matresse de la maison
assise ou plutt accroupie sur un coussin au coin de la chemine, et
tisonnant, la pincette  la main. Ses yeux distraits cherchent dans les
veines du marbre des figures, des animaux, des paysages, mille aliments
de rveries, et, perdue dans cette contemplation, elle se brle le bout
du pied avec sa pincette rougie au feu.

Voil de vraies folies, allez-vous dire; ce n'est pas un roman que je
fais, madame, et vous vous en apercevez bien.

Comme, malgr ses folies, elle avait de l'esprit, il se trouva que, sans
qu'elle y penst, il s'tait form au bout de quelque temps un cercle de
gens d'esprit autour d'elle. M. de Marsan, en 1829, fut oblig d'aller
en Allemagne pour une affaire de succession qui ne lui rapporta rien. Il
ne voulut point emmener sa femme et la confia  la marquise d'Ennery, sa
tante, qui vint loger au Moulin de May. Madame d'Ennery tait d'humeur
mondaine; elle avait t belle aux beaux jours de l'empire, et elle
marchait avec une dignit foltre, comme si elle et tran une robe 
queue. Un vieil ventail  paillettes, qui ne la quittait pas, lui
servait  se cacher  demi lorsqu'elle se permettait un propos grivois,
qui lui chappait volontiers; mais la dcence restait toujours  porte
de sa main, et, ds que l'ventail se baissait, les paupires de la dame
en faisaient autant. Sa faon de voir et de parler tonna d'abord Emmeline
 un point qu'on ne peut se figurer; car, avec son tourderie, madame de
Marsan tait reste d'une innocence rare. Les rcits plaisants de sa
tante, la manire dont celle-ci envisageait le mariage, ses demi-sourires
en parlant des autres, ses hlas! En parlant d'elle-mme, tout cela
rendait Emmeline tantt srieuse et stupfaite, tantt folle de plaisir,
comme la lecture d'un conte de fes.

Quand la vieille dame vit l'_alle des Soupirs_, il va sans dire qu'elle
l'aima beaucoup; la nice y vint par complaisance. Ce fut l qu' travers
un dluge de sornettes Emmeline entrevit le fond des choses, ce qui veut
dire, en bon franais, la faon de vivre des Parisiens.

Elles se promenaient seules toutes deux un matin, et gagnaient, en
causant, le bois de la Rochette; madame d'Ennery essayait vainement
de faire raconter  la comtesse l'histoire de ses amours; elle la
questionnait de cent manires sur ce qui s'tait pass  Paris, pendant
l'anne mystrieuse o M. de Marsan faisait la cour  mademoiselle Duval;
elle lui demandait en riant s'il y avait eu quelques rendez-vous, un
baiser pris avant le contrat, enfin comment la passion tait venue.
Emmeline, sur ce sujet, a t muette toute sa vie; je me trompe peut-tre,
mais je crois que la raison de ce silence, c'est qu'elle ne peut parler
de rien sans en plaisanter, et qu'elle ne veut pas plaisanter l-dessus.
Bref, la douairire, voyant sa peine perdue, changea de thse, et demanda
si, aprs quatre ans de mariage, cet amour trange vivait encore.--Comme
il vivait au premier jour, rpondit Emmeline, et comme il vivra  mon
dernier jour. Madame d'Ennery,  cette parole, s'arrta, et baisa
majestueusement sa nice sur le front.--Chre enfant, dit-elle, tu
mrites d'tre heureuse, et le bonheur est fait,  coup sr, pour l'homme
qui est aim de toi. Aprs cette phrase prononce d'un ton emphatique,
elle se redressa tout d'une pice, et ajouta en minaudant: Je croyais que
M. de Sorgues te faisait les yeux doux?

M. de Sorgues tait un jeune homme  la mode, grand amateur de chasse et
de chevaux, qui venait souvent au Moulin de May, plutt pour le comte que
pour sa femme. Il tait cependant assez vrai qu'il avait fait les _yeux
doux_  la comtesse; car quel homme dsoeuvr,  douze lieues de Paris,
ne regarde une jolie femme quand il la rencontre? Emmeline ne s'tait
jamais gure occupe de lui, sinon pour veiller  ce qu'il ne manqut de
rien chez elle. Il lui tait indiffrent, mais l'observation de sa tante
le lui fit secrtement har malgr elle. Le hasard voulut qu'en rentrant
du bois elle vit prcisment dans la cour une voiture qu'elle reconnut
pour celle de M. de Sorgues. Il se prsenta un instant aprs, tmoignant
le regret d'arriver trop tard de la campagne o il avait pass l't,
et de ne plus trouver M. de Marsan. Soit tonnement, soit rpugnance,
Emmeline ne put cacher quelque motion en le voyant; elle rougit, et il
s'en aperut.

Comme M. de Sorgues tait abonn  l'Opra, et qu'il avait entretenu deux
ou trois figurantes,  cent cus par mois, il se croyait homme  bonnes
fortunes, et oblig d'en soutenir le rle. En allant dner, il voulut
savoir jusqu' quel point il avait bloui, et serra la main de madame de
Marsan. Elle frissonna de la tte aux pieds, tant l'impression lui fut
nouvelle; il n'en fallait pas tant pour rendre un fat ivre d'orgueil.

Il fut dcid par la tante, un mois durant, que M. de Sorgues tait
l'_adorateur_; c'tait un sujet intarissable d'antiques fadaises et de
mots  double entente qu'Emmeline supportait avec peine, mais auxquels
son bon naturel la forait de se plier. Dire par quels motifs la vieille
marquise trouvait l'adorateur aimable, par quels autres motifs il lui
plaisait moins, c'est malheureusement ou heureusement une chose impossible
 crire et impossible  deviner. Mais on peut aisment supposer l'effet
que produisaient sur Emmeline de pareilles ides, accompagnes, bien
entendu, d'exemples tirs de l'histoire moderne, et de tous les principes
des gens bien levs qui font l'amour comme des matres de danse. Je
crois que c'est dans un livre aussi dangereux que les liaisons dont parle
son titre, que se trouve une remarque dont on ne connat pas assez la
profondeur: Rien ne corrompt plus vite une jeune femme, y est-il dit,
que de croire corrompus ceux qu'elle doit respecter. Les propos de
madame d'Ennery veillaient dans l'me de sa nice un sentiment d'une
autre nature.--Qui suis-je donc, se disait-elle, si le monde est ainsi?
La pense de son mari absent la tourmentait; elle aurait voulu le trouver
prs d'elle lorsqu'elle rvait au coin du feu; elle et du moins pu le
consulter, lui demander la vrit; il devait la savoir, puisqu'il tait
homme, et elle sentait que la vrit dite par cette bouche ne pouvait pas
tre  craindre.

Elle prit le parti d'crire  M. de Marsan, et de se plaindre de sa
tante. Sa lettre tait faite et cachete, et elle se disposait 
l'envoyer, quand, par une bizarrerie de son caractre, elle la jeta au
feu en riant.--Je suis bien sotte de m'inquiter, se dit-elle avec sa
gaiet habituelle; ne voil-t-il pas un beau monsieur pour me faire peur
avec ses yeux doux! M. de Sorgues entrait au moment mme. Apparemment
que, pendant sa route, il avait pris des rsolutions extrmes; le fait
est qu'il ferma brusquement la porte, et, s'approchant d'Emmeline sans
lui dire un mot, il la saisit et l'embrassa.

Elle resta muette d'tonnement, et, pour toute rponse, tira sa sonnette.
M. de Sorgues, en sa qualit d'homme  bonnes fortunes, comprit aussitt
et se sauva. Il crivit le soir mme une grande lettre  la comtesse, et
on ne le revit plus au Moulin de May.




III


Emmeline ne parla de son aventure  personne. Elle n'y vit qu'une leon
pour elle, et un sujet de rflexion. Son humeur n'en fut pas altre;
seulement, quand madame d'Ennery, selon sa coutume, l'embrassait le soir
avant de se retirer, un lger frisson faisait plir la comtesse.

Bien loin de se plaindre de sa tante, comme elle l'avait d'abord rsolu,
elle ne chercha qu' se rapprocher d'elle et  la faire parler davantage.
La pense du danger tant carte par le dpart de l'adorateur, il
n'tait rest dans la tte de la comtesse qu'une curiosit insatiable.
La marquise avait eu, dans la force du terme, ce qu'on appelle une
jeunesse orageuse; en avouant le tiers de la vrit, elle tait dj trs
divertissante, et avec sa nice, aprs dner, elle en avouait quelque
fois la moiti. Il est vrai que tous les matins elle se rveillait avec
l'intention de ne plus rien dire, et de reprendre tout ce qu'elle avait
dit; mais ses anecdotes ressemblaient, par malheur, aux moutons de
Panurge:  mesure que la journe avanait, les confidences se
multipliaient; en sorte que, quand minuit sonnait, il se trouvait
quelquefois que l'aiguille semblait avoir compt le nombre des
historiettes de la bonne dame.

Enfonce dans un grand fauteuil, Emmeline coutait gravement; je n'ai
pas besoin d'ajouter que cette gravit tait trouble  chaque instant
par un fou rire et les questions les plus plaisantes. A travers les
scrupules et les rticences indispensables, madame de Marsan dchiffrait
sa tante, comme un manuscrit prcieux o il manque nombre de feuillets,
que l'intelligence du lecteur doit remplacer; le monde lui apparut sous
un nouvel aspect; elle vit que, pour faire mouvoir les marionnettes, il
fallait connatre et saisir les fils. Elle prit dans cette pense une
indulgence pour les autres qu'elle a toujours conserve; il semble, en
effet, que rien ne la choque, et personne n'est moins svre qu'elle pour
ses amis; cela vient de ce que l'exprience l'a force  se regarder
comme un tre  part, et qu'en s'amusant innocemment des faiblesses
d'autrui elle a renonc  les imiter.

Ce fut alors que, de retour  Paris, elle devint cette comtesse de Marsan
dont on a tant parl, et qui fut si vite  la mode. Ce n'tait plus la
petite Duval, ni la jeune marie turbulente et presque toujours dcoiffe.
Une seule preuve et sa volont l'avaient subitement mtamorphose.
C'tait une femme de tte et de coeur qui ne voulait ni amours ni
conqutes, et qui, avec une sagesse reconnue, trouvait moyen de plaire
partout. Il semblait qu'elle se ft dit: Puisque c'est ainsi que va le
monde, eh bien! nous le prendrons comme il est. Elle avait devin la vie,
et pendant un an, vous vous en souvenez, il n'y eut pas de plaisir sans
elle. On a cru et on a dit, je le sais, qu'un changement si extraordinaire
n'avait pu tre fait que par l'amour, et on a attribu  une passion
nouvelle le nouvel clat de la comtesse. On juge si vite, et on se trompe
si bien! Ce qui fit le charme d'Emmeline, ce fut son parti pris de
n'attaquer personne, et d'tre elle-mme inattaquable. S'il y a quelqu'un
 qui puisse s'appliquer ce mot charmant d'un de nos potes: Je vis par
curiosit [1] c'est  madame de Marsan; ce mot la rsume tout entire.

[Note 1: Victor Hugo, _Marion Delorme_. (_Note de l'auteur_.)]

M. de Marsan revint; le peu de succs de son voyage ne l'avait pas mis
de bonne humeur. Ses projets taient renverss. La rvolution de juillet
vint par l-dessus, et il perdit ses paulettes. Fidle au parti qu'il
servait, il ne sortit plus que pour faire de rares visites dans le
faubourg Saint-Germain. Au milieu de ces tristes circonstances, Emmeline
tomba malade; sa sant dlicate fut brise par de longues souffrances, et
elle pensa mourir. Un an aprs, on la reconnaissait  peine. Son oncle
l'emmena en Italie, et ce ne fut qu'en 1832 qu'elle revint de Nice avec
le digne homme.

Je vous ai dit qu'il s'tait form un cercle autour d'elle; elle le
retrouva au retour; mais, de vive et alerte qu'elle tait, elle devint
sdentaire. Il semblait que l'agilit de son corps l'et quitte, et ne
ft reste que dans son esprit. Elle sortait rarement, comme son mari,
et on ne passait gure le soir sous sa fentre sans voir la lumire de sa
lampe. L se rassemblaient quelques amis; comme les gens d'lite se
cherchent, l'htel de Marsan fut bientt un lieu de runion trs agrable,
que l'on n'abordait ni trop difficilement ni trop aisment, et qui eut le
bon sens de ne pas devenir un bureau d'esprit. M. de Marsan, habitu 
une vie plus agite, s'ennuyait de ne savoir que faire. Les conversations
et l'oisivet n'avaient jamais t fort  son got. On le vit d'abord
plus rarement chez la comtesse, et peu  peu on ne le vit plus. On a dit
mme que, fatigu de sa femme, il avait pris une matresse; comme ce
n'est pas prouv, nous n'en parlerons pas.

Cependant Emmeline avait vingt-cinq ans, et sans se rendre compte de ce
qui se passait en elle, elle sentait aussi l'ennui la gagner. L'_alle
des Soupirs_ lui revint en mmoire, et la solitude l'inquita. Il lui
semblait prouver un dsir, et, quand elle cherchait ce qui lui manquait,
elle ne trouvait rien. Il ne lui venait pas  la pense qu'ont pt
aimer deux fois dans sa vie; sous ce rapport, elle croyait avoir puis
son coeur, et M. de Marsan en tait pour elle l'unique dpositaire;
lorsqu'elle entendait la Malibran, une crainte involontaire la saisissait;
rentre chez elle et renferme, elle passait quelquefois la nuit entire
 chanter seule, et il arrivait que sur ses lvres les notes devenaient
convulsives.

Elle crut que sa passion pour la musique suffirait pour la rendre
heureuse; elle avait une loge aux Italiens, qu'elle fit tendre de soie,
comme un boudoir. Cette loge, dcore avec un soin extrme, fut pendant
quelque temps l'objet constant de ses penses; elle en avait choisi
l'toffe, elle y fit porter une petite glace gothique qu'elle aimait. Ne
sachant comment prolonger ce plaisir d'enfant, elle y ajoutait chaque
jour quelque chose; elle fit elle-mme pour sa loge un petit tabouret en
tapisserie qui tait un chef-d'oeuvre; enfin, quand tout fut dcidment
achev, quand il n'y eut plus moyen de rien inventer, elle se trouva
seule, un soir, dans son coin chri, en face du _Don Juan_ de Mozart.
Elle ne regardait ni la salle ni le thtre; elle prouvait une
impatience irrsistible; Rubini, madame Heinefetter et mademoiselle
Sontag chantaient le trio des masques, que le public leur fit rpter.
Perdue dans sa rverie, Emmeline coutait de toute son me; elle
s'aperut, en revenant  elle, qu'elle avait tendu le bras sur une
chaise vide  ses cts, et qu'elle serrait fortement son mouchoir 
dfaut d'une main amie. Elle ne se demanda pas pourquoi M. de Marsan
n'tait pas l, mais elle se demanda pourquoi elle y tait seule, et
cette rflexion la troubla.

Elle trouva en rentrant son mari dans le salon, jouant aux checs avec un
de ses amis. Elle s'assit  quelque distance, et, presque malgr elle,
regarda le comte. Elle suivait les mouvements de cette noble figure,
qu'elle avait vue si belle  dix-huit ans lorsqu'il s'tait jet
au-devant de son cheval. M. de Marsan perdait, et ses sourcils froncs
ne lui prtaient pas une expression gracieuse. Il sourit tout  coup; la
fortune tournait de son ct, et ses yeux brillrent.

--Vous aimez donc beaucoup ce jeu? demanda Emmeline en souriant.

--Comme la musique, pour passer le temps, rpondit le comte.

Et il continua sans regarder sa femme.

--Passer le temps! se rpta tout bas madame de Marsan, dans sa chambre,
au moment de se mettre au lit. Ce mot l'empchait de dormir.--Il est
beau, il est brave, se disait-elle, il m'aime. Cependant son coeur
battait avec violence; elle coutait le bruit de la pendule, et la
vibration monotone du balancier lui tait insupportable; elle se leva
pour l'arrter.--Que fais-je? demanda-t-elle; arrterai-je l'heure et le
temps, en forant cette petite horloge  se taire?

Les yeux fixs sur la pendule, elle se livra  des penses qui ne lui
taient pas encore venues. Elle songea au pass,  l'avenir,  la
rapidit de la vie; elle se demanda pourquoi nous sommes sur terre, ce
que nous y faisons, ce qui nous attend aprs. En cherchant dans son
coeur, elle n'y trouva qu'un jour o elle et vcu, celui o elle avait
senti qu'elle aimait. Le reste lui sembla un rve confus, une succession
de journes uniformes comme le mouvement du balancier. Elle posa sa main
sur son front, et sentit un besoin invincible de vivre; dirai-je de
souffrir? Peut-tre. Elle et prfr en cet instant la souffrance  sa
tristesse. Elle se dit qu' tout prix elle voulait changer son existence.
Elle fit cent projets de voyage, et aucun pays ne lui plaisait.
Qu'irait-elle chercher? L'inutilit de ses dsirs, l'incertitude qui
l'accablait l'effrayrent; elle crut avoir eu un moment de folie; elle
courut  son piano, et voulut jouer son trio des masques, mais aux
premiers accords elle fondit en larmes, et resta pensive et dcourage.




IV


Parmi les habitus de l'htel de Marsan se trouvait un jeune homme nomm
Gilbert. Je sens, madame, qu'en vous parlant de lui, je touche ici  un
point dlicat, et je ne sais trop comment je m'en tirerai.

Il venait depuis six mois une ou deux fois par semaine chez la comtesse,
et ce qu'il ressentait prs d'elle ne doit peut-tre pas s'appeler de
l'amour. Quoi qu'on en dise, l'amour c'est l'esprance; et telle que ses
amis la connaissaient, si Emmeline inspirait des dsirs, sa conduite et
son caractre n'taient pas faits pour les enhardir. Jamais, en prsence
de madame de Marsan, Gilbert ne s'tait adress de questions de ce genre.
Elle lui plaisait par sa conversation, par ses manires de voir, par ses
gots, par son esprit, et par un peu de malice, qui est le hochet de
l'esprit. loign d'elle, un regard, un sourire, quelque beaut secrte
entrevue, que sais-je? mille souvenirs s'emparaient de lui et le
poursuivaient incessamment, comme ces fragments de mlodie dont on ne
peut se dbarrasser  la suite d'une soire musicale; mais, ds qu'il la
voyait, il retrouvait le calme, et la facilit qu'il avait de la voir
souvent l'empchait peut-tre de souhaiter davantage; car ce n'est
quelquefois qu'en perdant ceux qu'on aime qu'on sent combien on les
aimait.

En allant le soir chez Emmeline, on la trouvait presque toujours entoure;
Gilbert n'arrivait gure que vers dix heures, au moment o il y avait le
plus de monde, et personne ne restait le dernier: on sortait ensemble 
minuit, quelquefois plus tard, s'il s'tait trouv une histoire amusante
en train. Il en rsultait que, depuis six mois, malgr son assiduit chez
la comtesse, Gilbert n'avait point eu de tte--tte avec elle. Il la
connaissait cependant trs bien, et peut-tre mieux que de plus intimes,
soit par une pntration naturelle, soit par un autre motif qu'il faut
vous dire aussi. Il aimait la musique autant qu'elle; et, comme un got
dominant explique bien des choses, c'tait par l qu'il la devinait: il y
avait telle phrase d'une romance, tel passage d'un air italien qui tait
pour lui la clef d'un trsor: l'air achev, il regardait Emmeline, et il
tait rare qu'il ne rencontrt pas ses yeux. S'agissait-il d'un livre
nouveau ou d'une pice reprsente la veille, si l'un d'eux en disait son
avis, l'autre approuvait d'un signe de tte. A une anecdote, il leur
arrivait de rire au mme endroit; et le rcit touchant d'une belle action
leur faisait dtourner les regards en mme temps, de peur de trahir
l'motion trop vive. Pour tout exprimer par un bon vieux mot, il y avait
entre eux sympathie. Mais, direz-vous, c'est de l'amour; patience, madame,
pas encore.

Gilbert allait souvent aux Bouffes, et passait quelquefois un acte dans
la loge de la comtesse. Le hasard fit qu'un de ces jours-l on donnt
encore _Don Juan_. M. de Marsan y tait. Emmeline, lorsque vint le trio,
ne put s'empcher de regarder  ct d'elle et de se souvenir de son
mouchoir; c'tait, cette fois, le tour de Gilbert de rver au son des
basses et de la mlancolique harmonie; toute son me tait sur les lvres
de mademoiselle Sontag, et qui n'et pas senti comme lui aurait pu le
croire amoureux fou de la charmante cantatrice; les yeux du jeune homme
tincelaient. Sur son visage un peu ple, ombrag de longs cheveux noirs,
on lisait le plaisir qu'il prouvait; ses lvres taient entr'ouvertes,
et sa main tremblante frappait lgrement la mesure sur le velours de la
balustrade. Emmeline sourit; et en ce moment, je suis forc de l'avouer,
en ce moment, assis au fond de la loge, le comte dormait profondment.

Tant d'obstacles s'opposent ici-bas  des hasards de cette espce, que ce
ne sont que des rencontres; mais, par cela mme, ils frappent davantage,
et laissent un plus long souvenir. Gilbert ne se douta mme pas de la
pense secrte d'Emmeline et de la comparaison qu'elle avait pu faire. Il
y avait pourtant de certains jours o il se demandait au fond du coeur si
la comtesse tait heureuse; en se le demandant, il ne le croyait pas;
mais, ds qu'il y pensait, il n'en savait plus rien. Voyant  peu prs
les mmes gens, et vivant dans le mme monde, ils avaient tous deux
ncessairement mille occasions de s'crire pour des motifs lgers; ces
billets indiffrents, soumis aux lois de la crmonie, trouvaient toujours
moyen de renfermer un mot, une pense, qui donnaient  rver. Gilbert
restait souvent une matine avec une lettre de madame de Marsan ouverte
sur la table; et, malgr lui, de temps en temps il y jetait les yeux.
Son imagination excite lui faisait chercher un sens particulier aux
choses les plus insignifiantes. Emmeline signait quelquefois en italien:
_Vostrissima_; et il avait beau n'y voir qu'une formule amicale, il se
rptait que ce mot voulait pourtant dire: toute  vous.

Sans tre homme  bonnes fortunes comme M. de Sorgues, Gilbert avait eu
des matresses: il tait loin de professer pour les femmes cette apparence
de mpris prcoce que les jeunes gens prennent pour une mode; mais il
avait sa faon de penser, et je ne vous l'expliquerai pas autrement
qu'en vous disant que la comtesse de Marsan lui paraissait une exception.
Assurment, bien des femmes sont sages; je me trompe, madame, elles le
sont toutes; mais il y a manire de l'tre. Emmeline  son ge, riche,
jolie, un peu triste, exalte sur certains points, insouciante  l'excs
sur d'autres, environne de la meilleure compagnie, pleine de talents,
aimant le plaisir, tout cela semblait au jeune homme d'tranges lments
de sagesse.--Elle est belle pourtant! se disait-il, tandis que par les
douces soires d'aot il se promenait sur le boulevard Italien. Elle aime
son mari sans doute, mais ce n'est que de l'amiti; l'amour est pass;
vivra-t-elle sans amour? Tout en y pensant, il fit rflexion que depuis
six mois il vivait sans matresse.

Un jour qu'il tait en visites, il passa devant la porte de l'htel de
Marsan, et y frappa, contre sa coutume, attendu qu'il n'tait que trois
heures: il esprait trouver la comtesse seule, et il s'tonnait que
l'ide de cet heureux hasard lui vint pour la premire fois. On lui
rpondit qu'elle tait sortie. Il reprit le chemin de son logis de
mauvaise humeur, et, comme c'tait son habitude, il parlait seul entre
ses dents. Je n'ai que faire de vous dire  quoi il songeait. Ses
distractions l'entranrent peu  peu, et il s'carta de sa route. Ce
fut, je crois, au coin du carrefour Buci qu'il heurta assez rudement un
passant, et d'une manire au moins bizarre; car il se trouva tout  coup
face  face avec un visage inconnu,  qui il venait de dire tout haut:
Si je vous le disais, pourtant, que je vous aime?

Il s'esquivait honteux de sa folie, dont il ne pouvait s'empcher de
rire, lorsqu'il s'aperut que son apostrophe ridicule faisait un vers
assez bien tourn. Il en avait fait quelques-uns du temps qu'il tait au
collge; il lui prit fantaisie de chercher la rime, et il la trouva
comme vous allez voir.

Le lendemain tait un samedi, jour de rception de la comtesse. M. de
Marsan commenait  se relcher de ses rsolutions solitaires, et il y
avait grande foule ce jour-l, les lustres allums, toutes les portes
ouvertes, cercle norme  la chemine, les femmes d'un ct, les hommes
de l'autre; ce n'tait pas un lieu  billets doux. Gilbert s'approcha,
non sans peine, de la matresse de la maison; aprs avoir caus de choses
indiffrentes avec elle et ses voisines un quart d'heure, il tira de sa
poche un papier pli qu'il s'amusait  chiffonner. Comme ce papier, tout
chiffonn qu'il tait, avait pourtant un air de lettre, il s'attendait
qu'on le remarquerait; quelqu'un le remarqua, en effet, mais ce ne fut
pas Emmeline. Il le remit dans sa poche, puis l'en tira de nouveau; enfin
la comtesse y jeta les yeux et lui demanda ce qu'il tenait.--Ce sont,
lui dit-il, des vers de ma faon que j'ai faits pour une belle dame, et
je vous les montrerais si vous me promettiez que, dans le cas o vous
devineriez qui c'est, vous ne me nuirez pas dans son esprit.

Emmeline prit le papier et lut les stances suivantes:

A NINON

  Si je vous le disais, pourtant, que je vous aime,
  Qui sait, brune aux yeux bleus, ce que vous en diriez?
  L'amour, vous le savez, cause une peine extrme
  C'est un mal sans piti que vous plaignez vous-mme;
  Peut-tre cependant que vous m'en puniriez.

  Si je vous le disais, que six mois de silence
  Cachent de longs tourments et des voeux insenss
  Ninon, vous tes fine, et votre insouciance
  Se plat, comme une fe,  deviner d'avance;
  Vous me rpondriez peut-tre: Je le sais.

  Si je vous le disais, qu'une douce folie
  A fait de moi votre ombre et m'attache  vos pas:
  Un petit air de doute et de mlancolie,
  Vous le savez, Ninon, vous rend bien plus jolie;
  Peut-tre diriez-vous que vous n'y croyez pas.

  Si je vous le disais, que j'emporte dans l'me
  Jusques aux moindres mots de nos propos du soir:
  Un regard offens, vous le savez, madame,
  Change deux yeux d'azur en deux clairs de flamme;
  Vous me dfendriez peut-tre de vous voir.

  Si je vous le disais, que chaque nuit je veille,
  Que chaque jour je pleure et je prie  genoux:
  Ninon, quand vous riez, vous savez qu'une abeille
  Prendrait pour une fleur votre bouche vermeille;
  Si je vous le disais, peut-tre en ririez-vous.

  Mais vous n'en saurez rien;--je viens, sans en rien dire,
  M'asseoir sous votre lampe et causer avec vous;
  Votre voix, je l'entends, votre air, je le respire;
  Et vous pouvez douter, deviner et sourire,
  Vos yeux ne verront pas de quoi m'tre moins doux.

  Je rcolte en secret des fleurs mystrieuses:
  Le soir, derrire vous, j'coute au piano
  Chanter sur le clavier vos mains harmonieuses,
  Et dans les tourbillons de nos valses joyeuses,
  Je vous sens dans mes bras plier comme un roseau.

  La nuit, quand de si loin le monde nous spare,
  Quand je rentre chez moi pour tirer mes verrous,
  De mille souvenirs en jaloux je m'empare;
  Et l, seul devant Dieu, plein d'une joie avare,
  J'ouvre comme un trsor mon coeur tout plein de vous.

  J'aime, et je sais rpondre avec indiffrence;
  J'aime, et rien ne le dit; j'aime, et seul je le sais;
  Et mon secret m'est cher, et chre ma souffrance;
  Et j'ai fait le serment d'aimer sans esprance,
  Mais non pas sans bonheur;--je vous vois, c'est assez.

  Non, je n'tais pas n pour ce bonheur suprme,
  De mourir dans vos bras et de vivre  vos pieds,
  Tout me le prouve, hlas! jusqu' ma douleur mme...
  Si je vous le disais, pourtant, que je vous aime,
  Qui sait, brune aux yeux bleus, ce que vous en diriez?

Lorsque Emmeline eut achev sa lecture, elle rendit le papier  Gilbert,
sans rien dire. Un peu aprs, elle le lui redemanda, relut une seconde
fois, puis garda le papier  la main d'un air indiffrent, comme il avait
fait tout  l'heure, et, quelqu'un s'tant approch, elle se leva, et
oublia de rendre les vers.




V


Qui sommes-nous, je vous le demande, pour agir aussi lgrement? Gilbert
tait sorti joyeux pour se rendre  cette soire; il revint tremblant
comme une feuille. Ce qu'il y avait dans ces vers d'un peu exagr et
d'un peu _plus que vrai_, tait devenu vrai ds que la comtesse y avait
touch. Elle n'avait cependant rien rpondu, et, devant tant de tmoins,
impossible de l'interroger. tait-elle offense? Comment interprter
son silence? Parlerait-elle la premire fois, et que dirait-elle? Son
image se prsentait tantt froide et svre, tantt douce et riante.
Gilbert ne put supporter l'incertitude; aprs une nuit sans sommeil, il
retourna chez la comtesse; il apprit qu'elle venait de partir en poste,
et qu'elle tait au Moulin de May.

Il se rappela que peu de jours auparavant il lui avait demand par hasard
si elle comptait aller  la campagne, et qu'elle lui avait rpondu que
non; ce souvenir le frappa tout  coup.--C'est  cause de moi qu'elle
part, se dit-il, elle me craint, elle m'aime! A ce dernier mot, il
s'arrta. Sa poitrine tait oppresse; il respirait  peine, et je ne
sais quelle frayeur le saisit; il tressaillit malgr lui  l'ide d'avoir
touch si vite un si noble coeur. Les volets ferms, la cour de l'htel
dserte, quelques domestiques qui chargeaient un fourgon, ce dpart
prcipit, cette sorte de fuite, tout cela le troubla et l'tonna. Il
rentra chez lui  pas lents; en un quart d'heure, il tait devenu un
autre homme. Il ne prvoyait plus rien, ne calculait rien; il ne savait
plus ce qu'il avait fait la veille, ni quelles circonstances l'avaient
amen l; aucun sentiment d'orgueil ne trouvait place dans sa pense;
durant cette journe entire, il ne songea pas mme aux moyens de
profiter de sa position nouvelle, ni  tenter de voir Emmeline; elle ne
lui apparaissait plus ni douce ni svre; il la voyait assise  la
terrasse, relisant les stances qu'elle avait gardes; et, en se rptant:
Elle m'aime! il se demandait s'il en tait digne.

Gilbert n'avait pas vingt-cinq ans; lorsque sa conscience eut parl, son
ge lui parla  son tour. Il prit la voiture de Fontainebleau le
lendemain, et arriva le soir au Moulin de May; quand on l'annona,
Emmeline tait seule; elle le reut avec un malaise visible; en le
voyant fermer la porte, le souvenir de M. de Sorgues la fit plir. Mais,
 la premire parole de Gilbert, elle vit qu'il n'tait pas plus rassur
qu'elle-mme. Au lieu de lui toucher la main comme il faisait d'ordinaire,
il s'assit d'un air plus timide et plus rserv qu'auparavant. Ils
restrent seuls environ une heure, et il ne fut question ni des stances,
ni de l'amour qu'elles exprimaient. Quand M. de Marsan rentra de la
promenade, un nuage passa sur le front de Gilbert; il se dit qu'il avait
bien mal profit de son premier tte--tte. Mais il en fut tout autrement
d'Emmeline; le respect de Gilbert l'avait mue, elle tomba dans la plus
dangereuse rverie; elle avait compris qu'elle tait aime, et de
l'instant qu'elle se crut en sret, elle aima.

Lorsqu'elle descendit, le jour suivant, au djeuner, les belles couleurs
de la jeunesse avaient reparu sur ses joues; son visage, aussi bien que
son coeur, avait rajeuni de dix ans. Elle voulut sortir  cheval, malgr
un temps affreux; elle montait une superbe jument qu'il n'tait pas
facile de faire obir, et il semblait qu'elle voult exposer sa vie; elle
balanait, en riant, sa cravache au-dessus de la tte de l'animal inquiet,
et elle ne put rsister au singulier plaisir de le frapper sans qu'il
l'et mrit; elle le sentit bondir de colre, et, tandis qu'il secouait
l'cume dont il tait couvert, elle regarda Gilbert. Par un mouvement
rapide, le jeune homme s'tait approch, et voulait saisir la bride du
cheval.--Laissez, laissez, dit-elle en riant, je ne tomberai pas ce matin.

Il fallait pourtant bien parler de ces stances, et ils s'en parlaient en
effet beaucoup tous deux, mais des yeux seulement; ce langage en vaut
bien un autre. Gilbert passa trois jours au Moulin de May, sur le point
de tomber  genoux  chaque instant. Quand il regardait la taille
d'Emmeline, il tremblait de ne pouvoir rsister  la tentation de
l'entourer de ses bras; mais, ds qu'elle faisait un pas, il se rangeait
pour la laisser passer, comme s'il et craint de toucher sa robe. Le
troisime jour au soir, il avait annonc son dpart pour le lendemain
matin; il fut question de valse en prenant le th, et de l'ode de Byron
sur la valse. Emmeline remarqua que, pour parler avec tant d'animosit,
il fallait que le plaisir et excit bien vivement l'envie du pote qui
ne pouvait le partager; elle fut chercher le livre  l'appui de son dire,
et, pour que Gilbert pt lire avec elle, elle se plaa si prs de lui,
que ses cheveux lui effleurrent la joue. Ce lger contact causa au jeune
homme un frisson de plaisir auquel il n'et pas rsist si M. de Marsan
n'et t l. Emmeline s'en aperut et rougit: on ferma le livre, et ce
fut tout l'vnement du voyage.

Voil, n'est-il pas vrai, madame, un amoureux assez bizarre? Il y a un
proverbe qui prtend que ce qui est diffr n'est pas perdu. J'aime peu
les proverbes en gnral, parce que ce sont des selles  tous chevaux;
il n'en est pas un qui n'ait son contraire, et, quelque conduite que l'on
tienne, on en trouve un pour s'appuyer. Mais je confesse que celui que je
cite me parat faux cent fois dans l'application, pour une fois qu'il se
trouvera juste, tout au plus  l'usage de ces gens aussi patients que
rsigns, aussi rsigns qu'indiffrents. Qu'on tienne ce langage en
paradis, que les saints se disent entre eux que ce qui est diffr n'est
pas perdu, c'est  merveille; il sied  des gens qui ont devant eux
l'ternit, de jeter le temps par les fentres. Mais nous, pauvres
mortels, notre chance n'est pas si longue. Aussi, je vous livre mon hros
pour ce qu'il est; je crois pourtant que, s'il et agi de toute autre
manire, il et t trait comme de Sorgues.

Madame de Marsan revint au bout de la semaine. Gilbert arriva un soir
chez elle de trs bonne heure. La chaleur tait accablante. Il la trouva
seule au fond de son boudoir, tendue sur un canap. Elle tait vtue de
mousseline, les bras et le col nus. Deux jardinires pleines de fleurs
embaumaient la chambre; une porte ouverte sur le jardin laissait entrer
un air tide et suave. Tout disposait  la mollesse. Cependant une
taquinerie trange, inaccoutume, vint traverser leur entretien. Je vous
ai dit qu'il leur arrivait continuellement d'exprimer en mme temps, et
dans les mmes termes, leurs penses, leurs sensations; ce soir-l ils
n'taient d'accord sur rien, et par consquent tous deux de mauvaise foi.
Emmeline passait en revue certaines femmes de sa connaissance. Gilbert
en parla avec enthousiasme; et elle en disait du mal  proportion.
L'obscurit vint; il se fit un silence. Un domestique entra, apportant
une lampe; madame de Marsan dit qu'elle n'en voulait pas, et qu'on la mt
dans le salon. A peine cet ordre donn, elle parut s'en repentir, et,
s'tant leve avec quelque embarras, elle se dirigea vers son piano.
--Venez voir, dit-elle  Gilbert, le petit tabouret de ma loge, que je
viens de faire monter autrement; il me sert maintenant pour m'asseoir l;
on vient de me l'apporter tout  l'heure, et je vais vous faire un peu de
musique, pour que vous en ayez l'trenne.

Elle prludait doucement par de vagues mlodies, et Gilbert reconnut
bientt son air favori, _le Dsir_, de Beethoven. S'oubliant peu  peu,
Emmeline rpandit dans son excution l'expression la plus passionne,
pressant le mouvement  faire battre le coeur, puis s'arrtant tout 
coup comme si la respiration lui et manqu, forant le son et le
laissant s'teindre. Nulles paroles n'galeront jamais la tendresse d'un
pareil langage. Gilbert tait debout, et de temps en temps les beaux
yeux se levaient pour le consulter. Il s'appuya sur l'angle du piano, et
tous deux luttaient contre le trouble, quand un accident presque ridicule
vint les tirer de leur rverie.

Le tabouret cassa tout  coup, et Emmeline tomba aux pieds de Gilbert. Il
s'lana pour lui tendre la main; elle la prit et se releva en riant; il
tait ple comme un mort, craignant qu'elle ne se ft blesse.--C'est
bon, dit-elle, donnez-moi une chaise; ne dirait-on pas que je suis tombe
d'un cinquime?

Elle se mit  jouer une contredanse, et, tout en jouant,  le plaisanter
sur la peur qu'il avait eue.--N'est-il pas tout simple, lui dit-il, que
je m'effraye de vous voir tomber?--Bah! rpondait-elle, c'est un effet
nerveux; ne croyez-vous pas que j'en suis reconnaissante? Je conviens que
ma chute est ridicule, mais je trouve, ajouta-t-elle assez schement, je
trouve que votre peur l'est davantage.

Gilbert fit quelques tours de chambre, et la contredanse d'Emmeline
devenait moins gaie d'instant en instant. Elle sentait qu'en voulant le
railler, elle l'avait bless. Il tait trop mu pour pouvoir parler. Il
revint s'appuyer au mme endroit, devant elle; ses yeux gonfls ne purent
retenir quelques larmes; Emmeline se leva aussitt et fut s'asseoir au
fond de la chambre, dans un coin obscur. Il s'approcha d'elle et lui
reprocha sa duret. C'tait le tour de la comtesse  ne pouvoir rpondre.
Elle restait muette et dans un tat d'agitation impossible  peindre; il
prit son chapeau pour sortir, et, ne pouvant s'y dcider, s'assit prs
d'elle; elle se dtourna et tendit le bras comme pour lui faire signe
de partir; il la saisit et la serra sur son coeur. Au mme instant on
sonna  la porte, et Emmeline se jeta dans un cabinet.

Le pauvre garon ne s'aperut le lendemain qu'il allait chez madame de
Marsan qu'au moment o il y arrivait. L'exprience lui faisait craindre
de la trouver svre et offense de ce qui s'tait pass. Il se trompait,
il la trouva calme et indulgente, et le premier mot de la comtesse fut
qu'elle l'attendait. Mais elle lui annona fermement qu'il leur fallait
cesser de se voir--Je ne me repens pas, lui dit-elle, de la faute que
j'ai commise, et je ne cherche  m'abuser sur rien. Mais, quoi que je
puisse vous faire souffrir et souffrir moi-mme, M. de Marsan est entre
nous; je ne puis mentir; oubliez-moi.

Gilbert fut atterr par cette franchise, dont l'accent persuasif ne
permettait aucun doute. Il ddaignait les phrases vulgaires et les vaines
menaces de mort qui arrivent toujours en pareil cas; il tenta d'tre
aussi courageux que la comtesse, et de lui prouver du moins par l quelle
estime il avait pour elle. Il lui rpondit qu'il obirait et qu'il
quitterait Paris pour quelque temps; elle lui demanda o il comptait
aller, et lui promit de lui crire. Elle voulut qu'il la connt tout
entire, et lui raconta en quelques mots l'histoire de sa vie, lui
peignit sa position, l'tat de son coeur, et ne se fit pas plus heureuse
qu'elle n'tait. Elle lui rendit ses vers, et le remercia de lui avoir
donn un moment de bonheur.

--Je m'y suis livre, lui dit-elle, sans vouloir y rflchir; j'tais
sre que l'impossible m'arrterait; mais je n'ai pu rsister  ce qui
tait possible. J'espre que vous ne verrez pas dans ma conduite une
coquetterie que je n'y ai pas mise. J'aurais d songer davantage  vous;
mais je ne vous crois pas assez d'amour pour que vous n'en gurissiez
bientt.

--Je serai assez franc, rpondit Gilbert, pour vous dire que je n'en sais
rien, mais je ne crois pas en gurir. Votre beaut m'a moins touch que
votre esprit et votre caractre, et si l'image d'un beau visage peut
s'effacer par l'absence ou par les annes, la perte d'un tre tel que
vous est  jamais irrparable. Sans doute, je gurirai en apparence, et
il est presque certain que dans quelque temps je reprendrai mon existence
habituelle; mais ma raison mme dira toujours que vous eussiez fait le
bonheur de ma vie. Ces vers que vous me rendez ont t crits comme par
hasard, un instant d'ivresse les a inspirs; mais le sentiment qu'ils
expriment est en moi depuis que je vous connais, et je n'ai eu la force
de le cacher que par cela mme qu'il est juste et durable. Nous ne serons
donc heureux ni l'un ni l'autre, et nous ferons au monde un sacrifice que
rien ne pourra compenser.

--Ce n'est pas au monde que nous le ferons, dit Emmeline, mais 
nous-mmes, ou plutt c'est  moi que vous le ferez. Le mensonge m'est
insupportable, et hier soir, aprs votre dpart, j'ai failli tout dire 
M. de Marsan. Allons, ajouta-t-elle gaiement, allons, mon ami, tchons de
vivre.

Gilbert lui baisa la main respectueusement, et ils se sparrent.




VI


A peine cette dtermination fut-elle prise, qu'ils la sentirent impossible
 raliser. Ils n'eurent pas besoin de longues explications pour en
convenir mutuellement. Gilbert resta deux mois sans venir chez madame de
Marsan, et pendant ces deux mois ils perdirent l'un et l'autre l'apptit
et le sommeil. Au bout de ce temps, Gilbert se trouva un soir tellement
dsol et ennuy, que, sans savoir ce qu'il faisait, il prit son chapeau
et arriva chez la comtesse  son heure ordinaire, comme si de rien
n'tait. Elle ne songea pas  lui adresser un reproche de ce qu'il ne
tenait pas sa parole. Ds qu'elle l'eut regard, elle comprit ce qu'il
avait souffert; et il la vit si ple et si change, qu'il se repentit de
n'tre pas revenu plus tt.

Ce qu'Emmeline avait dans le coeur n'tait ni un caprice ni une passion;
c'tait la voix de la nature mme qui lui criait qu'elle avait besoin
d'un nouvel amour. Elle n'avait pas fait grande rflexion sur le caractre
de Gilbert; il lui plaisait, et il tait l; il lui disait qu'il l'aimait,
et il l'aimait d'une tout autre manire que M. de Marsan ne l'avait aime.
L'esprit d'Emmeline, son intelligence, son imagination enthousiaste,
toutes les nobles qualits renfermes en elle souffraient  son insu. Les
larmes qu'elle croyait rpandre sans raison demandaient  couler malgr
elle, et la foraient d'en chercher le motif; tout alors le lui apprenait,
ses livres, sa musique, ses fleurs, ses habitudes mme et sa vie
solitaire; il fallait aimer et combattre, ou se rsigner  mourir.

Ce fut avec une fiert courageuse que la comtesse de Marsan envisagea
l'abme o elle allait tomber. Lorsque Gilbert la serra de nouveau dans
ses bras, elle regarda le ciel, comme pour le prendre  tmoin de sa
faute et de ce qu'elle allait lui coter. Gilbert comprit ce regard
mlancolique; il mesura la grandeur de sa tche  la noblesse du coeur de
son amie, il sentit qu'il avait entre les mains le pouvoir de lui rendre
l'existence ou de la dgrader  jamais. Cette pense lui inspira moins
d'orgueil que de joie; il se jura de se consacrer  elle, et remercia
Dieu de l'amour qu'il prouvait.

La ncessit du mensonge dsolait pourtant la jeune femme; elle n'en
parla plus  son amant, et garda cette peine secrte; du reste, l'ide de
rsister plus ou moins longtemps, du moment qu'elle ne pouvait rsister
toujours, ne lui vint pas  l'esprit. Elle compta, pour ainsi dire, ses
chances de souffrance et ses chances de bonheur, et mit hardiment sa vie
pour enjeu. Au moment o Gilbert revint, elle se trouvait force de
passer trois jours  la campagne. Il la conjurait de lui accorder un
rendez-vous avant de partir.--Je le ferai si vous voulez, lui
rpondit-elle, mais je vous supplie de me laisser attendre.

Le quatrime jour, un jeune homme entra vers minuit au Caf Anglais.--Que
veut monsieur? Demande le garon.--Tout ce que vous avez de meilleur,
rpondit le jeune homme avec un air de joie qui fit retourner tout le
monde.--A la mme heure, au fond de l'htel de Marsan, une persienne
entr'ouverte laissait apercevoir une lueur derrire un rideau. Seule,
en dshabill de nuit, madame de Marsan tait assise sur une petite
chaise, dans sa chambre, les verrous tirs derrire elle.--Demain je
serai  lui. Sera-t-il  moi?

Emmeline ne pensait pas  comparer sa conduite  celle des autres femmes.
Il n'y avait pour elle, en cet instant, ni douleurs ni remords; tout
faisait silence devant l'ide du lendemain. Oserai-je vous dire  quoi
elle pensait? Oserai-je crire ce qui,  cette heure redoutable,
inquitait une belle et noble femme, la plus sensible et la plus honnte
que je connaisse,  la veille de la seule faute qu'elle ait jamais eu 
se reprocher?

Elle pensait  sa beaut. Amour, dvouement, sincrit du coeur,
constance, sympathie de got, crainte, dangers, repentir, tout tait
chass, tout tait dtruit par la plus vive inquitude sur ses charmes,
sur sa beaut corporelle. La lueur que nous apercevons, c'est celle d'un
flambeau qu'elle tient  la main. Sa psych est en face d'elle; elle se
retourne, coute; nul tmoin, nul bruit; elle a entr'ouvert le voile qui
la couvre, et, comme Vnus devant le berger de la fable, elle comparat
timidement.

Pour vous parler du jour suivant, je ne puis mieux faire, madame, que de
vous transcrire une lettre d'Emmeline  sa soeur, o elle peint elle-mme
ce qu'elle prouvait:

J'tais  lui. A toutes mes anxits avait succd un abattement
extrme. J'tais brise, et ce malaise me plaisait. Je passai la soire
en rverie; je voyais des formes vagues, j'entendais des voix lointaines;
je distinguais: Mon ange, ma vie! et je m'affaissais encore, plus
encore. Pas une fois ma pense ne s'est reporte sur les inquitudes du
jour prcdent, durant cette demi-lthargie qui me reste en mmoire comme
l'tat que je choisirais en paradis. Je me couchai et dormis comme un
nouveau-n. Au rveil, le matin, un souvenir confus des vnements de la
veille fit rapidement porter le sang au coeur. Une palpitation me fit
dresser sur mon sant, et l je m'entendis m'crier  haute voix: _C'en
est fait_! J'appuyai ma tte sur mes genoux, et je me prcipitai au fond
de mon me. Pour la premire fois, il me vint la crainte qu'il ne m'et
mal juge. La simplicit avec laquelle j'avais cd pouvait lui donner
cette opinion. En dpit de son esprit, de son tact, je pouvais craindre
une mauvaise exprience du monde. Si ce n'tait pour lui qu'une fantaisie,
une difficult  vaincre? Trop tonne, trop mue, bouleverse par tous
les sentiments qui me subjuguaient, je n'avais pas assez tudi les
siens. J'avais peur, je respirais court. Eh bien! me dis-je bravement,
le jour o il me connatra, il aura un arrir  payer. Tout ce sombre
fut clair tout  coup par de doux soupirs. Je sentais un sourire errer
autour de ma bouche; comme la veille, je revis toute sa figure, belle
d'une expression que je n'ai vue nulle part, mme dans les chefs-d'oeuvre
des grands matres: j'y lisais l'amour, le respect, le culte, et ce
doute, cette crainte de ne pas obtenir, tant on dsire vivement. Voil
pour la femme l'instant suprme, et, ainsi berce, je m'habillai. On
a grand plaisir  la toilette quand on attend son amant.




VII


Emmeline avait mis cinq ans  s'apercevoir que son premier choix ne
pouvait la rendre heureuse; elle en avait souffert pendant un an; elle
avait lutt six mois contre une passion naissante, deux mois contre un
amour avou; elle avait enfin succomb, et son bonheur dura quinze jours.

Quinze jours, c'est bien court, n'est-ce pas? J'ai commenc ce conte sans
y rflchir, et je vois qu'arriv au moment dont la pense m'a fait
prendre la plume, je n'ai rien  en dire, sinon qu'il fut bien court.
Comment tenterai-je de vous le peindre? Vous raconterai-je ce qui est
inexprimable et ce que les plus grands gnies de la terre ont laiss
deviner dans leurs ouvrages, faute d'une parole qui pt le rendre?
Certes, vous ne vous y attendez pas, et je ne commettrai pas ce sacrilge.
Ce qui vient du coeur peut s'crire, mais non ce qui est le coeur
lui-mme.

D'ailleurs, en quinze jours, si on est heureux, a-t-on le temps de s'en
apercevoir? Emmeline et Gilbert taient encore tonns de leur bonheur;
ils n'osaient y croire, et s'merveillaient de la vive tendresse dont
leur coeur tait plein.--Est-il possible, se demandaient-ils, que nos
regards se soient jamais rencontrs avec indiffrence, et que nos mains
se soient touches froidement?--Quoi! je t'ai regard, disait Emmeline,
sans que mes yeux se soient voils de larmes? Je t'ai cout sans baiser
tes lvres? Tu m'as parl comme  tout le monde, et je t'ai rpondu sans
te dire que je t'aimais?--Non, rpondait Gilbert, ton regard, ta voix, te
trahissaient; grand Dieu! comme ils me pntraient! C'est moi que la
crainte a arrt, et qui suis cause que nous nous aimons si tard. Alors
ils se serraient la main, comme pour se dire tacitement: Calmons-nous,
il y a de quoi en mourir.

A peine avaient-ils commenc  s'habituer de se voir en secret, et 
jouir des frayeurs du mystre;  peine Gilbert connaissait-il ce nouveau
visage que prend tout  coup une femme en tombant dans les bras de son
amant;  peine les premiers sourires avaient-ils paru  travers les
larmes d'Emmeline;  peine s'taient-ils jur de s'aimer toujours;
pauvres enfants! Confiants dans leur sort, ils s'y abandonnaient sans
crainte, et savouraient lentement le plaisir de reconnatre qu'ils
ne s'taient pas tromps dans leur mutuelle esprance; ils en taient
encore  se dire: Comme nous allons tre heureux! quand leur bonheur
s'vanouit.

Le comte de Marsan tait un homme ferme, et sur les choses importantes
son coup d'oeil ne le trompait pas. Il avait vu sa femme triste; il avait
pens qu'elle l'aimait moins, et il ne s'en tait pas souci. Mais il la
vit proccupe et inquite, et il rsolut de ne pas le souffrir. Ds
qu'il prit la peine d'en chercher la cause, il la trouva facilement.
Emmeline s'tait trouble  sa premire question, et  la seconde avait
t sur le point de tout avouer. Il ne voulut point d'une confidence de
cette nature, et, sans en parler autrement  personne, il s'en fut 
l'htel garni qu'il habitait avant son mariage, et y retint un
appartement. Comme sa femme allait se coucher, il entra chez elle en robe
de chambre, et, s'tant assis en face d'elle, il lui parla  peu prs
ainsi:

--Vous me connaissez assez, ma chre, pour savoir que je ne suis pas
jaloux. J'ai eu pour vous beaucoup d'amour, j'ai et j'aurai toujours pour
vous beaucoup d'estime et d'amiti. Il est certain qu' notre ge, et
aprs tant d'annes passes ensemble, une tolrance rciproque nous est
ncessaire pour que nous puissions continuer de vivre en paix. J'use,
pour ma part, de la libert que doit avoir un homme, et je trouve bon que
vous en fassiez autant. Si j'avais apport dans cette maison autant de
fortune que vous, je ne vous parlerais pas ainsi, je vous laisserais le
comprendre. Mais je suis pauvre, et notre contrat de mariage m'a laiss
pauvre par ma volont. Ce qui, chez un autre, ne serait que de
l'indulgence ou de la sagesse, serait pour moi de la bassesse. Quelque
prcaution qu'on prenne, une intrigue n'est jamais secrte; il faut, tt
ou tard, qu'on en parle. Ce jour arriv, vous sentez que je ne serais
rang ni dans la catgorie des maris complaisants, ni mme dans celle des
maris ridicules, mais qu'on ne verrait en moi qu'un misrable  qui
l'argent fait tout supporter. Il n'entre pas dans mon caractre de faire
un clat qui dshonore  la fois deux familles, quel qu'en soit le
rsultat; je n'ai de haine ni contre vous ni contre personne; c'est pour
cette raison mme que je viens vous annoncer la rsolution que j'ai
prise, afin de prvenir les suites de l'tonnement qu'elle pourra causer.
Je demeurerai,  partir de la semaine prochaine, dans l'htel garni que
j'habitais quand j'ai fait la connaissance de votre mre. Je suis fch
de rester  Paris, mais je n'ai pas de quoi voyager; il faut que je me
loge, et cette maison-l me plat. Voyez ce que vous voulez faire, et si
c'est possible, j'agirai en consquence.

Madame de Marsan avait cout son mari avec un tonnement toujours
croissant. Elle resta comme une statue; elle vit qu'il tait dcid, et
elle n'y pouvait croire; elle se jeta  son cou presque involontairement;
elle s'cria que rien au monde ne la ferait consentir  cette sparation.
A tout ce qu'elle disait il n'opposait que le silence. Emmeline clata en
sanglots; elle se mit  genoux et voulut confesser sa faute; il l'arrta,
et refusa de l'entendre. Il s'effora de l'apaiser, lui rpta qu'il
n'avait contre elle aucun ressentiment; puis il sortit malgr ses
prires.

Le lendemain, ils ne se virent pas; lorsque Emmeline demanda si le comte
tait chez lui, on lui rpondit qu'il tait parti de grand matin, et
qu'il ne rentrerait pas de la journe. Elle voulut l'attendre, et
s'enferma  six heures du soir dans l'appartement de M. de Marsan; mais
le courage lui manqua, et elle fut oblige de retourner chez elle.

Le jour suivant, au djeuner, le comte descendit en habit de cheval. Les
domestiques commenaient  faire ses paquets, et le corridor tait plein
de hardes en dsordre. Emmeline s'approcha de son mari en le voyant
entrer, et il la baisa sur le front; ils s'assirent en silence; on
djeunait dans la chambre  coucher de la comtesse. En face d'elle tait
sa psych; elle croyait y voir son fantme. Ses cheveux en dsordre, son
visage abattu, semblaient lui reprocher sa faute. Elle demanda au comte
d'une voix mal assure s'il comptait toujours quitter l'htel. Il
rpondit qu'il s'y disposait, et que son dpart tait fix pour le lundi
suivant.

--N'y a-t-il aucun moyen de retarder ce dpart? demanda-t-elle d'un ton
suppliant.

--Ce qui est ne peut se changer, rpliqua le comte; avez-vous rflchi 
ce que vous comptez faire?

--Que voulez-vous que je fasse? dit-elle.

M. de Marsan ne rpondit pas.

--Que voulez-vous? rpta-t-elle; quel moyen puis-je avoir de vous
flchir? quelle expiation, quel sacrifice puis-je vous offrir que vous
consentiez  accepter?

--C'est  vous de le savoir, dit le comte.--Il se leva et s'en fut sans
en dire plus; mais le soir mme il revint chez sa femme, et son visage
tait moins svre.

Ces deux jours avaient tellement fatigu Emmeline, qu'elle tait d'une
pleur effrayante. M. de Marsan ne put, en le remarquant, se dfendre
d'un mouvement de compassion.

--Eh bien! ma chre! dit-il, qu'avez-vous?

--Je pense, rpondit-elle, et je vois que rien n'est possible.

--Vous l'aimez donc beaucoup? demanda-t-il.

Malgr l'air froid qu'il affectait, Emmeline vit dans cette question un
mouvement de jalousie. Elle crut que la dmarche de son mari pouvait bien
n'tre qu'une tentative de se rapprocher d'elle, et cette ide lui fut
pnible. Tous les hommes sont ainsi, pensa-t-elle; ils mprisent ce
qu'ils possdent, et reviennent avec ardeur  ce qu'ils ont perdu par
leur faute. Elle voulut savoir jusqu' quel point elle devinait juste, et
rpondit d'un ton hautain:

--Oui, monsieur, je l'aime, et l-dessus, du moins, je ne mentirai pas.

--Je conois cela, reprit M. de Marsan, et j'aurais mauvaise grce 
vouloir lutter ici contre personne; je n'en ai ni le moyen ni l'envie.

Emmeline vit qu'elle s'tait trompe; elle voulait parler et ne trouvait
rien. Que rpondre, en effet,  la faon d'agir du comte? Il avait devin
clairement ce qui s'tait pass, et le parti qu'il avait pris tait juste
sans tre cruel. Elle commenait une phrase et ne pouvait l'achever; elle
pleurait. M. de Marsan lui dit avec douceur:

--Calmez-vous, songez que vous avez commis une faute, mais que vous avez
un ami qui la sait, et qui vous aidera  la rparer.

--Que ferait donc cet ami, dit Emmeline, s'il tait aussi riche que moi,
puisque cette misrable question de fortune le dcide  me quitter? Que
feriez-vous si notre contrat n'existait pas?

Emmeline se leva, alla  son secrtaire, en tira son contrat de mariage,
et le brla  la bougie qui tait sur la table. Le comte la regarda faire
jusqu'au bout.

--Je vous comprends, lui dit-il enfin; et, bien que ce que vous venez de
faire soit une action sans consquence, puisque le double est chez le
notaire, cette action vous honore, et je vous en remercie. Mais songez
donc, ajouta-t-il en embrassant Emmeline, songez donc que, s'il ne
s'agissait ici que d'une formalit  annuler, je n'aurais fait qu'abuser
de mes avantages. Vous pouvez d'un trait de plume me rendre aussi riche
que vous, je le sais, mais je n'y consentirais pas, et aujourd'hui moins
que jamais.

--Orgueilleux que vous tes, s'cria Emmeline dsespre, et pourquoi
refuseriez-vous?

M. de Marsan lui tenait la main; il la serra lgrement, et rpondit:

--Parce que vous l'aimez.




VIII


Par une de ces belles matines d'automne o le soleil brille de tout son
clat et semble dire adieu  la verdure mourante, Gilbert tait accoud 
une petite fentre au second tage, dans une rue carte derrire les
Champs-Elyses. Tout en fredonnant un air de _la Norma_, il regardait
attentivement chaque voiture qui passait sur la chausse. Quand la
voiture arrivait au coin de la rue, la chanson s'arrtait; mais la
voiture continuait sa route, et il fallait en attendre une autre. Il en
passa beaucoup ce jour-l, mais le jeune homme inquiet ne vit dans
aucune un petit chapeau de paille d'Italie et une mantille noire. Une
heure sonna, puis deux; il tait trop tard; aprs avoir regard vingt
fois  sa montre, avoir fait autant de tours de chambre, et s'tre dsol
et rassur plus souvent encore alternativement, Gilbert descendit enfin,
et erra quelque temps dans les alles. En rentrant chez lui, il demanda 
son portier s'il n'y avait point de lettres, et la rponse fut ngative.
Un pressentiment de sinistre augure l'agita toute la journe. Vers dix
heures du soir il montait, non sans crainte, le grand escalier de l'htel
de Marsan; la lampe n'tait pas allume, cela le surprit et l'inquita;
il sonna, personne ne venait; il toucha la porte, qui s'ouvrit, et
s'arrta dans la salle  manger; une femme de chambre vint  sa
rencontre, il lui demanda s'il pouvait entrer.--Je vais le demander,
rpondit-elle. Comme elle entrait dans le salon, Gilbert entendit entre
les deux portes une voix tremblante qu'il reconnut et qui disait tout
bas: Dites que je n'y suis pas.

Il m'a dit lui-mme que ce peu de mots prononcs dans les tnbres, au
moment o il s'y attendait le moins, lui avaient fait plus de mal qu'un
coup d'pe. Il sortit dans un tonnement inexprimable.--Elle tait l,
se dit-il, elle m'a vu sans doute. Qu'arrive-t-il? ne pouvait-elle me
dire un mot, ou du moins m'crire? Huit jours se passrent sans lettres,
et sans qu'il put voir la comtesse. Enfin, il reut la lettre suivante:

Adieu! il faut que vous vous souveniez de votre projet de voyage et que
vous me teniez parole. Ah! Je fais un grand sacrifice en ce moment.
Quelques mots profondment sentis et que vous m'avez dits au sujet
d'un parti funeste que je voulais prendre, m'arrtent seuls. Je vivrai.
Mais il ne faut pas entirement arracher une pense qui seule peut me
donner une apparence de tranquillit. Permettez, mon ami, que je la
place seulement  distance, avec des conditions; si, par exemple, une
entire indiffrence pour moi prenait place dans votre coeur;--si, une
fois de retour, et le coeur raffermi, vous ne me veniez plus voir;--si
jamais mon image, mon amour ne venait plus;... il est impossible de
continuer l'affreuse vie que je mne. Le plus malheureux est celui qui
reste; il faut donc que ce soit vous qui partiez. Vos affaires vous le
permettent-elles? Ou voulez-vous que j'aille je ne sais o? Rpondez-moi,
ce sera vous qui aurez de la force; je n'en ai pas du tout; ayez piti de
moi. Dites, que sais-je? que vous gurirez; mais ce n'est pas vrai!
N'importe, dites toujours. vitez de me voir avant le voyage; il faut de
la force, et je ne sais o en prendre. Je n'ai cess de pleurer et de
vous crire depuis huit jours. Je jette tout au feu. Vous trouverez cette
lettre-ci encore bien incohrente. M. de Marsan sait tout: mentir m'a t
impossible; d'ailleurs il le savait. Cependant cette lettre est loin
d'exprimer ce qu'il y a de contradictoire entre mon coeur et ma raison.
Allez dans le monde ces jours-ci, que votre dpart n'ait point l'air d'un
coup de tte. De sitt je ne pourrai sortir ni recevoir. La voix me
manque  tous moments. Vous m'crirez, n'est-ce pas? il est impossible
que vous partiez sans m'crire quelques lignes. Voyager!... C'est vous
qui allez voyager!

Le malheur de Gilbert lui parut un rve; il pensait  aller chez M. de
Marsan et  lui chercher querelle. Il tomba  terre au milieu de sa
chambre, et versa les larmes les plus amres. Enfin il rsolut de voir la
comtesse  tout prix, et d'avoir l'explication de cet vnement, qui lui
tait annonc d'une manire si peu intelligible. Il courut  l'htel de
Marsan, et, sans parler  aucun domestique, il pntra jusqu'au salon.
L, il s'arrta  la pense de compromettre celle qu'il aimait et de la
perdre peut-tre par sa faute. Entendant quelqu'un approcher, il se jeta
derrire un rideau: c'tait le comte qui entrait. Demeur seul, Gilbert
avana, et, entr'ouvrant la porte d'un cabinet vitr, il vit Emmeline
couche et son mari prs d'elle. Au pied du lit tait un linge couvert de
sang, et le mdecin s'essuyait les mains. Ce spectacle lui fit horreur;
il frmit de l'ide d'ajouter, par son imprudence, aux maux de sa
matresse, et, marchant sur la pointe du pied, il sortit de l'htel sans
tre remarqu.

Il sut bientt que la comtesse avait t en danger de mort; une nouvelle
lettre lui apprit en dtail ce qui s'tait pass. Renoncer  nous voir,
disait Emmeline, est impossible, il n'y faut pas songer; et cette ide
qui vous dsole ne me cause aucune peine, car je ne puis l'admettre un
instant. Mais nous sparer pour six mois, pour un an, voil ce qui me
fait sangloter et me dchire l'me, car c'est l tout ce qui est
possible. Elle ajoutait que, si, avant son dpart, il prouvait un dsir
trop vif de la revoir encore une fois, elle y consentirait. Il refusa
cette entrevue; il avait besoin de toute sa force; et, bien que convaincu
de la ncessit de s'loigner, il ne pouvait prendre aucun parti. Vivre
sans Emmeline lui semblait un mot vide de sens, et, pour ainsi dire, un
mensonge. Il se jura cependant d'obir  tout prix, et de sacrifier son
existence, s'il le fallait, au repos de madame de Marsan. Il mit ses
affaires en ordre, dit adieu  ses amis, annona  tout le monde qu'il
allait en Italie. Puis, quand tout fut prt, et qu'il eut son passeport,
il resta enferm chez lui, se promettant, chaque soir, de partir le
lendemain, et passant la journe  pleurer.

Emmeline, de son ct, n'tait gure plus courageuse, comme vous pouvez
penser. Ds qu'elle put supporter la voiture, elle alla au Moulin de May.
M. de Marsan ne la quittait pas; il eut pour elle, pendant sa maladie,
l'amiti d'un frre et les soins d'une mre. Je n'ai pas besoin de dire
qu'il avait pardonn, et que la vue des souffrances de sa femme l'avait
fait renoncer  ses projets de sparation. Il ne parla plus de Gilbert,
et je ne crois pas que, depuis cette poque, il ait prononc ce nom
tant seul avec la comtesse. Il apprit le voyage annonc, et n'en parut
ni joyeux ni triste. On devinait aisment  sa conduite qu'il se
reconnaissait, au fond du coeur, coupable d'avoir nglig sa femme, et
d'avoir si peu fait pour son bonheur. Lorsque, appuye  son bras,
Emmeline se promenait lentement avec lui dans la longue _alle des
Soupirs_, il paraissait presque aussi triste qu'elle; et Emmeline lui sut
gr de ce qu'il ne tenta jamais de rappeler l'ancien amour, ni de
combattre l'amour nouveau.

Elle brla les lettres de Gilbert, et, dans ce sacrifice douloureux, ne
respecta qu'une seule ligne crite de la main de son amant: _Pour vous,
tout au monde._ En relisant ces mots, elle ne put se rsoudre  les
anantir; c'tait l'adieu du pauvre garon. Elle coupa cette ligne avec
ses ciseaux, et la porta longtemps sur son coeur. S'il faut jamais
me sparer de ces mots-l, crivait-elle  Gilbert, je les avalerai.
Maintenant ma vie n'est plus qu'une pince de cendre, et je ne pourrai
de longtemps regarder ma chemine sans pleurer.

tait-elle sincre? demanderez-vous peut-tre. Ne fit elle aucune
tentative pour revoir son amant? Ne se repentait-elle pas de son
sacrifice? N'essaya-t-elle jamais de revenir sur sa rsolution? Oui,
madame, elle l'essaya; je ne veux la faire ni meilleure ni plus brave
qu'elle ne l'a t. Oui, elle essaya de mentir, de tromper son mari; en
dpit de ses serments, de ses promesses, de ses douleurs et de ses
remords, elle revit Gilbert; et, aprs avoir pass deux heures avec lui
dans un dlire de joie et d'amour, elle sentit, en rentrant chez elle,
qu'elle ne pouvait ni tromper ni mentir; je vous dirai plus, Gilbert le
sentit lui-mme, et ne lui demanda pas de revenir.

Cependant il ne partait pas encore, et ne parlait plus de voyage. Au bout
de quelques jours, il voulait dj se persuader qu'il tait plus calme,
et qu'il n'y avait aucun danger  rester. Il tchait, dans ses lettres,
de faire consentir Emmeline  ce qu'il passt l'hiver  Paris. Elle
hsitait; et, tout en renonant  l'amour, elle commenait  parler
d'amiti. Ils cherchaient tous deux mille motifs de prolonger leur
souffrance, ou du moins de se voir souffrir. Qu'allait-il arriver? Je ne
sais.




IX


Je crois vous avoir dit, madame, qu'Emmeline avait une soeur. C'tait
Une belle et grande jeune fille, et de plus un excellent coeur. Soit par
une timidit excessive, soit par une autre cause, elle n'avait jamais
parl  Gilbert qu'avec une extrme rserve, et presque avec rpugnance,
lorsqu'elle avait eu occasion de le rencontrer. Gilbert avait des manires
d'tourdi et des faons de dire qui, bien que simples et naturelles,
devaient blesser une modestie et une pudeur parfaites. La franchise
mme du jeune homme et son caractre exalt avaient peu de chances de
rencontrer de la sympathie chez la svre Sarah (c'tait le nom de la
soeur d'Emmeline). Aussi quelques mots de politesse changs au hasard,
quelques compliments lorsque Sarah chantait, une contredanse de temps en
temps, c'tait l toute la connaissance qu'ils avaient faite, et leur
amiti n'allait pas plus loin.

Au milieu de ces dernires circonstances, Gilbert reut une invitation de
bal d'une amie de madame de Marsan, et il crut devoir y aller, pour se
conformer au dsir de sa matresse. Sarah tait  cette soire. Il fut
s'asseoir  ct d'elle. Il savait quelle tendre affection unissait la
comtesse  sa soeur, et c'tait pour lui une occasion de parler de ce
qu'il aimait  quelqu'un qui le comprenait. La maladie rcente servit de
prtexte; s'informer de la sant d'Emmeline, c'tait s'informer de son
amour. Contre sa coutume, Sarah rpondit avec confiance et avec douceur;
et l'orchestre ayant donn, au milieu de leur entretien, le signal d'une
contredanse, elle dit qu'elle tait lasse, et refusa son danseur,
qui venait la chercher.

Le bruit des instruments et le tumulte du bal leur donnant plus de
libert, la jeune fille commena  laisser comprendre  Gilbert qu'elle
savait la cause du mal d'Emmeline. Elle parla des souffrances de sa
soeur, et raconta ce qu'elle en avait vu. Pendant ce rcit, Gilbert
baissait la tte; quand il la releva, une larme coulait sur sa joue.
Sarah devint tout  coup tremblante; ses beaux yeux bleus se troublrent.
--Vous l'aimez plus que je ne croyais, lui dit-elle. De ce moment elle
devint tout autre qu'elle ne s'tait jamais montre  lui; elle lui
avoua que depuis longtemps elle s'tait aperue de ce qui se passait, et
que la froideur qu'elle lui avait tmoigne venait de ce qu'elle n'avait
cru voir en lui que la lgret d'un homme du monde, qui fait la cour 
toutes les femmes sans se soucier du mal qui en rsulte. Elle parla en
soeur et en amie, avec chaleur et avec franchise. L'accent de vrit
qu'elle employa pour montrer  Gilbert la ncessit absolue de rendre le
repos  la comtesse le frappa plus que tout le reste ne l'avait pu faire,
et en un quart d'heure il vit clair dans sa destine.

On se prparait  danser le cotillon.--Asseyons-nous dans le cercle, dit
Gilbert, nous nous dispenserons de figurer, et nous pourrons causer sans
qu'on nous remarque. Elle y consentit; ils prirent place, et continurent
 parler d'Emmeline. Cependant de temps en temps un valseur forait Sarah
de prendre part  la figure, et il fallait se lever pour tenir le bout
d'une charpe ou le bouquet et l'ventail. Gilbert restait alors sur sa
chaise, perdu dans ses penses, regardant sa belle partenaire sauter et
sourire, les yeux encore humides. Elle revenait, et ils reprenaient leur
triste entretien. Ce fut au bruit de ces valses allemandes, qui avaient
berc les premiers jours de son amour, que Gilbert jura de partir et de
l'oublier.

Lorsque l'heure de se retirer fut venue, ils se levrent tous deux avec
une sorte de solennit.--J'ai votre parole, dit la jeune fille, je compte
sur vous pour sauver ma soeur; et si vous partez, ajouta-t-elle en lui
prenant la main sans songer qu'on pt l'observer, si vous partez, nous
serons quelquefois deux  penser au pauvre voyageur.

Ils se quittrent sur cette parole, et Gilbert partit le lendemain.

       *      *       *       *       *

Dans le rcit qu'on vient de lire, l'auteur a dit: Ce n'est pas un roman
que je fais, madame, et vous vous en apercevez bien.

On a d s'apercevoir, en effet, que cette histoire n'a pas le caractre
ordinaire d'une fiction. Emmeline n'est point un personnage imaginaire,
et Gilbert n'est autre que l'auteur lui-mme. On trouvera le rcit de
cette aventure dans la Notice sur la vie d'Alfred de Musset, et l'on
verra que les souvenirs qui s'y rattachent occupent une place considrable
dans les posies.


FIN D'EMMELINE.


       *       *       *       *       *




II. LES DEUX MATRESSES


1837




[Illustration: Dessin de Bidat; grav par Meunier: LES DEUX MAITRESSES:
Cent fois le soir, prs de la lampe, le jeune homme
avait suivi des yeux, sur le canevas les doigts habiles de la veuve]




I


Croyez-vous, madame, qu'il soit possible d'tre amoureux de deux personnes
 la fois? Si pareille question m'tait faite, je rpondrais que je n'en
crois rien. C'est pourtant ce qui est arriv  un de mes amis, dont je
vous raconterai l'histoire, afin que vous en jugiez vous-mme.

En gnral, lorsqu'il s'agit de justifier un double amour, on a d'abord
recours aux contrastes. L'une tait grande, l'autre petite; l'une avait
quinze ans, l'autre en avait trente. Bref, on tente de prouver que deux
femmes, qui ne se ressemblent ni d'ge, ni de figure, passions
diffrentes. Je n'ai pas ce prtexte pour m'aider ici, car les deux
femmes dont il s'agit se ressemblaient, au contraire, un peu. L'une tait
marie, il est vrai, et l'autre veuve; l'une riche, et l'autre trs
pauvre; mais elles avaient presque le mme ge, et elles taient toutes
deux brunes et fort petites. Bien qu'elles ne fussent ni soeurs ni
cousines, il y avait entre elles un air de famille: de grands yeux noirs,
mme finesse de taille; c'taient deux mnechmes femelles. Ne vous
effrayez pas de ce mot; il n'y aura pas de quiproquo dans ce conte.

Avant d'en dire plus de ces dames, il faut parler de notre hros. Vers
1825 environ, vivait  Paris un jeune homme que nous appellerons Valentin.
C'tait un garon assez singulier, et dont l'trange manire de vivre
aurait pu fournir quelque matire aux philosophes qui tudient l'homme.
Il y avait, en lui, pour ainsi dire, deux personnages diffrents. Vous
l'eussiez pris, en le rencontrant un jour, pour un petit matre de la
Rgence. Son ton lger, son chapeau de travers, son air d'enfant prodigue
en joyeuse humeur, vous eussent fait revenir en mmoire quelque _talon
rouge_ du temps pass. Le jour suivant, vous n'auriez vu en lui qu'un
modeste tudiant de province se promenant un livre sous le bras.
Aujourd'hui il roulait carrosse et jetait l'argent par les fentres;
demain il allait dner  quarante sous. Avec cela, il recherchait en toute
chose une sorte de perfection et ne gotait rien qui ft incomplet. Quand
il s'agissait de plaisir, il voulait que tout ft plaisir, et n'tait pas
homme  acheter une jouissance par un moment d'ennui. S'il avait une loge
au spectacle, il voulait que la voiture qui l'y menait ft douce, que le
dner et t bon, et qu'aucune ide fcheuse ne put se prsenter en
sortant. Mais il buvait de bon coeur la piquette dans un cabaret de
campagne, et se mettait  la queue pour aller au parterre. C'tait alors
un autre lment, et il n'y faisait pas le difficile; mais il gardait dans
ses bizarreries une sorte de logique, et s'il y avait en lui deux hommes
divers, ils ne se confondaient jamais.

Ce caractre trange provenait de deux causes: peu de fortune et un grand
amour du plaisir. La famille de Valentin jouissait de quelque aisance,
mais il n'y avait rien de plus dans la maison qu'une honnte mdiocrit.
Une douzaine de mille francs par an dpenss avec ordre et conomie, ce
n'est pas de quoi mourir de faim; mais quand une famille entire vit
l-dessus, ce n'est pas de quoi donner des ftes. Toutefois, par un
caprice du hasard, Valentin tait n avec des gots que peut avoir le fils
d'un grand seigneur. A pre avare, dit-on, fils prodigue;  parents
conomes, enfants dpensiers. Ainsi le veut la Providence, que cependant
tout le monde admire.

Valentin avait fait son droit, et tait avocat sans causes, profession
commune aujourd'hui. Avec l'argent qu'il avait de son pre et celui qu'il
gagnait de temps en temps, il pouvait tre assez heureux, mais il aimait
mieux tout dpenser  la fois et se passer de tout le lendemain. Vous vous
souvenez, madame, de ces marguerites que les enfants effeuillent brin 
brin? _Beaucoup_, disent-ils  la premire feuille; _passablement_,  la
seconde, et,  la troisime, _pas du tout_. Ainsi faisait Valentin de ses
journes; mais le _passablement_ n'y tait pas, car il ne pouvait le
souffrir.

Pour vous le faire mieux connatre, il faut vous dire un trait de son
enfance. Valentin couchait,  dix ou douze ans, dans un petit cabinet
vitr, derrire la chambre de sa mre. Dans ce cabinet d'assez triste
apparence, et encombr d'armoires poudreuses, se trouvait, entre autres
nippes, un vieux portrait avec un grand cadre dor. Quand, par une belle
matine, le soleil donnait sur ce portrait, l'enfant,  genoux sur son
lit, s'en approchait avec dlices. Tandis qu'on le croyait endormi, en
attendant que l'heure du matre arrivt, il restait parfois des heures
entires le front pos sur l'angle du cadre; les rayons de lumire,
frappant sur les dorures, l'entouraient d'une sorte d'aurole o nageait
son regard bloui. Dans cette posture, il faisait mille rves; une extase
bizarre s'emparait de lui. Plus la clart devenait vive, et plus son coeur
s'panouissait. Quand il fallait enfin dtourner les yeux, fatigus de
l'clat de ce spectacle, il fermait alors ses paupires, et suivait avec
curiosit la dgradation des teintes nuances dans cette tache rougetre
qui reste devant nous quand nous fixons trop longtemps la lumire; puis il
revenait  son cadre, et recommenait de plus belle. Ce fut l, m'a-t-il
dit lui-mme, qu'il prit un got passionn pour l'or et le soleil, deux
excellentes choses du reste.

Ses premiers pas dans la vie furent guids par l'instinct de sa passion
native. Au collge, il ne se lia qu'avec des enfants plus riches que
lui, non par orgueil, mais par got. Prcoce d'esprit dans ses tudes,
l'amour-propre le poussait moins qu'un certain besoin de distinction.
Il lui arrivait de pleurer au milieu de la classe, quand il n'avait pas,
le samedi, sa place au banc d'honneur. Il achevait ses humanits et
travaillait avec ardeur, lorsqu'une dame, amie de sa mre, lui fit cadeau
d'une belle turquoise: au lieu d'couter la leon, il regardait sa bague
reluire  son doigt. C'tait encore l'amour de l'or tel que peut le
ressentir un enfant curieux. Ds que l'enfant fut homme, ce dangereux
penchant porta bientt ses fruits.

A peine eut-il sa libert, qu'il se jeta sans rflexion dans tous les
travers d'un fils de famille. N d'humeur gaie, insouciant de l'avenir,
l'ide qu'il tait pauvre ne lui venait pas, et il ne semblait pas s'en
douter. Le monde le lui fit comprendre. Le nom qu'il portait lui
permettait de traiter en gaux des jeunes gens qui avaient sur lui
l'avantage de la fortune. Admis par eux, comment les imiter? Les parents
de Valentin vivaient  la campagne. Sous prtexte de faire son droit, il
passait son temps  se promener aux Tuileries et au boulevard. Sur ce
terrain, il tait  l'aise; mais, quand ses amis le quittaient pour monter
 cheval, force lui tait de rester  pied, seul et un peu dsappoint.
Son tailleur lui faisait crdit; mais  quoi sert l'habit quand la poche
est vide? Les trois quarts du temps il en tait l. Trop fier pour vivre
en parasite, il prenait  tche de dissimuler ses secrets motifs de
sagesse, refusait ddaigneusement des parties de plaisir o il ne pouvait
payer son cot, et s'tudiait  ne toucher aux riches que dans ses jours
de richesse. Ce rle, difficilement soutenu, tomba devant la volont
paternelle; il fallut choisir un tat. Valentin entra dans une maison de
banque. Le mtier de commis ne lui plaisait gure, encore moins le travail
quotidien. Il allait au bureau l'oreille basse; il avait fallu renoncer
aux amis en mme temps qu' la libert; il n'en tait pas honteux, mais il
s'ennuyait. Quand arrivait, comme dit Andr Chnier, le jour de la veine
dore, une sorte de fivre le saisissait. Qu'il et des dettes  payer ou
quelque emplette utile  faire, la prsence de l'or le troublait  tel
point, qu'il en perdait la rflexion. Ds qu'il voyait briller dans ses
mains un peu de ce rare mtal, il sentait son coeur tressaillir, et ne
pensait plus qu' courir, s'il faisait beau. Quand je dis courir, je me
trompe; on le rencontrait, ce jour-l, dans une bonne voiture de louage,
qui le menait au Rocher de Cancale; l, tendu sur les coussins, respirant
l'air ou fumant son cigare, il se laissait bercer mollement, sans jamais
songer  demain. Demain, pourtant, c'tait l'ordinaire, il fallait
redevenir commis; mais peu lui importait, pourvu qu' tout prix il et
satisfait son imagination. Les appointements du mois s'envolaient ainsi en
un jour. Il passait, disait-il, ses mauvais moments  rver, et ses bons
moments  raliser ses rves: tantt  Paris, tantt  la campagne, on le
rencontrait avec son fracas, presque toujours seul, preuve que ce n'tait
pas vanit de sa part. D'ailleurs il faisait ses extravagances avec la
simplicit d'un grand seigneur qui se passe un caprice. Voil un bon
commis! direz-vous; aussi le mit-on  la porte.

Avec la libert et l'oisivet revinrent des tentations de toute espce.
Quand on a beaucoup de dsirs, beaucoup de jeunesse et peu d'argent, on
court grand risque de faire des sottises. Valentin en fit d'assez grandes.
Toujours pouss par sa manie de changer des rves en ralit, il en vint 
faire les plus dangereux rves. Il lui passait, je suppose, par la tte de
se rendre compte de ce que peut tre la vie d'un tel qui a cent mille
francs  manger par an. Voil mon tourdi qui, toute une journe, n'en
agissait ni plus ni moins que s'il et t le personnage en question.
Jugez o cela peut conduire avec un peu d'intelligence et de curiosit.
Le raisonnement de Valentin sur sa manire de vivre tait, du reste,
assez plaisant. Il prtendait qu' chaque crature vivante revient de
droit une certaine somme de jouissance; il comparait cette somme  une
coupe pleine que les conomes vident goutte  goutte, et qu'il buvait,
lui,  grands traits.--Je ne compte pas les jours, disait-il, mais
les plaisirs; et le jour o je dpense vingt-cinq louis, j'ai cent
quatre-vingt-deux mille cinq cents livres de rente. Au milieu de toutes
ces folies, Valentin avait dans le coeur un sentiment qui devait le
prserver, c'tait son affection pour sa mre. Sa mre, il est vrai,
l'avait toujours gt; c'est un tort, dit-on, je n'en sais rien; mais,
en tout cas, c'est le meilleur et le plus naturel des torts. L'excellente
femme qui avait donn la vie  Valentin fit tout au monde pour la lui
rendre douce. Elle n'tait pas riche, comme vous savez. Si tous les petits
cus glisss en cachette dans la main de l'enfant chri s'taient trouvs
tout  coup rassembls, ils auraient pourtant fait une belle pile.
Valentin, dans tous ses dsordres, n'eut jamais d'autre frein que l'ide
de ne pas rapporter un chagrin  sa mre; mais cette ide le suivait
partout. D'un autre ct, cette affection salutaire ouvrait son coeur 
toutes les bonnes penses,  tous les sentiments honntes. C'tait pour
lui la clef d'un monde qu'il n'et peut tre pas compris sans cela. Je ne
sais qui a dit le premier qu'un tre aim n'est jamais malheureux; celui
l et pu dire encore: Qui aime sa mre n'est jamais mchant. Quand
Valentin regagnait le logis, aprs quelque folle quipe, tranant l'aile
et tirant le pied, sa mre arrivait et le consolait. Qui pourrait compter
les soins patients, les attentions en apparence faciles, les petites joies
intrieures, par lesquels l'amiti se prouve en silence, et rend la vie
douce et lgre? J'en veux citer un exemple en passant.

Un jour que l'tourdi garon avait vid sa bourse au jeu, il venait de
rentrer de mauvaise humeur. Les coudes sur sa table, la tte dans ses
mains, il se livrait  ses ides sombres. Sa mre entra, tenant un gros
bouquet de roses dans un verre d'eau, qu'elle posa doucement sur la table,
 ct de lui. Il leva les yeux pour la remercier, et elle lui dit en
souriant: Il y en a pour quatre sous. Ce n'tait pas cher, comme vous
voyez; cependant le bouquet tait superbe. Valentin, rest seul, sentit
le parfum frapper son cerveau excit. Je ne saurais vous dire quelle
impression produisit sur lui une si douce jouissance, si facilement venue,
si inopinment apporte; il pensa  la somme qu'il avait perdue, il se
demanda ce qu'en aurait pu faire la main maternelle qui le consolait  si
bon march. Son coeur gonfl se fondit en larmes, et il se souvint des
plaisirs du pauvre qu'il venait d'oublier.

Ces plaisirs du pauvre lui devinrent chers,  mesure qu'il les connut
mieux. Il les aima parce qu'il aimait sa mre; il regarda peu  peu autour
de lui, et ayant un peu essay de tout, il se trouva capable de tout
sentir. Est-ce un avantage? Je n'en puis rien dire encore. Chance de
jouissance, chance de souffrance. J'aurai l'air de faire une plaisanterie
si je vous dis qu'en avanant dans la vie, Valentin devint  la fois
plus sage et plus fou; c'est pourtant la vrit pure. Une double existence
se dveloppait en lui. Si son esprit avide l'entranait, son coeur le
retenait au logis. S'enfermait-il, dcid au repos, un orgue de Barbarie,
jouant une valse, passait sous la fentre et drangeait tout. Sortait-il
alors, et, selon sa coutume, courait-il aprs le plaisir, un mendiant
rencontr en route, un mot touchant trouv par hasard dans le fatras d'un
drame  la mode, le rendaient pensif, et il retournait chez lui.
Prenait-il la plume, et s'asseyait-il pour travailler, sa plume distraite
esquissait sur les marges d'un dossier la silhouette d'une jolie femme
qu'il avait rencontre au bal. Une bande joyeuse, runie chez un ami,
l'invitait-elle  rester  souper, il tendait son verre en riant, et
buvait une copieuse rasade; puis il fouillait dans sa poche, voyait
qu'il avait oubli sa clef, qu'il rveillerait sa mre en rentrant; il
s'esquivait et revenait respirer ses roses bien-aimes.

Tel tait ce garon, simple et cervel, timide et fier, tendre et
audacieux. La nature l'avait fait riche, et le hasard l'avait fait pauvre;
au lieu de choisir, il prit les deux partis. Tout ce qu'il y avait en lui
de patience, de rflexion et de rsignation ne pouvait triompher de
l'amour du plaisir, et ses plus grands moments de draison ne pouvaient
entamer son coeur. Il ne lutta ni contre son coeur, ni contre le plaisir
qui l'attirait. Ce fut ainsi qu'il devint double, et qu'il vcut en
perptuelle contradiction avec lui-mme, comme je vous le montrais tout
 l'heure. Mais c'est de la faiblesse, allez-vous dire. Eh! mon Dieu, oui;
ce n'est pas l un Romain, mais nous ne sommes pas ici  Rome [1].

Nous sommes  Paris, madame, et il est question de deux amours.
Heureusement pour vous, le portrait de mes hrones sera plus vite
fait que celui de mon hros. Tournez la page, elles vont entrer en scne.

[Note 1: Ce premier chapitre est rempli de souvenirs d'enfance de
l'auteur.]




II


Je vous ai dit que, de ces deux dames, l'une tait riche et l'autre
pauvre. Vous devinez dj par quelle raison elles plurent toutes deux 
Valentin. Je crois vous avoir dit aussi que l'une tait marie et l'autre
veuve. La marquise de Parnes (c'est la marie) tait fille et femme de
marquis. Ce qui vaut mieux, elle tait fort riche; ce qui vaut mieux
encore, elle tait fort libre, son mari tant en Hollande pour affaires.
Elle n'avait pas vingt-cinq ans, elle se trouvait reine d'un petit royaume
au fond de la Chausse-d'Antin. Ce royaume consistait en un petit htel,
bti avec un got parfait entre une grande cour et un beau jardin.
C'tait la dernire folie du dfunt beau-pre, grand seigneur un peu
libertin, et la maison,  dire vrai, se ressentait des gots de son ancien
matre; elle ressemblait plutt  ce qu'on appelait jadis une maison 
parties qu' la retraite d'une jeune femme condamne au repos par
l'absence de l'poux. Un pavillon rond, spar de l'htel, occupait le
milieu du jardin. Ce pavillon, qui n'avait qu'un rez-de-chausse, n'avait
aussi qu'une seule pice, et n'tait qu'un immense boudoir meubl avec un
luxe raffin. Madame de Parnes, qui habitait l'htel et passait pour
fort sage, n'allait point, disait-on, au pavillon. On y voyait pourtant
quelquefois de la lumire. Compagnie excellente, dners  l'avenant,
fringants quipages, nombreux domestiques, en un mot, grand bruit de bon
ton, voil la maison de la marquise. D'ailleurs une ducation acheve lui
avait donn mille talents; avec tout ce qu'il faut pour plaire sans
esprit, elle trouvait moyen d'en avoir; une indispensable tante la menait
partout; quand on parlait de son mari, elle disait qu'il allait revenir;
personne ne pensait  mdire d'elle.

Madame Delaunay (c'est la veuve) avait perdu son mari fort jeune; elle
vivait avec sa mre d'une modique pension obtenue  grand'peine, et 
grand'peine suffisante. C'tait  un troisime tage qu'il fallait monter,
rue du Plat-d'tain, pour la trouver brodant  sa fentre; c'tait tout
ce qu'elle savait faire; son ducation, vous le voyez, avait t fort
nglige. Un petit salon tait tout son domaine;  l'heure du dner, on y
roulait la table de noyer, relgue durant le jour dans l'antichambre.
Le soir, une armoire  alcve s'ouvrait, contenant deux lits. Du reste,
une propret soigneuse entretenait le modeste ameublement. Au milieu de
tout  cela, madame Delaunay aimait le monde. Quelques anciens amis de son
mari donnaient de petites soires o elle allait, pare d'une frache robe
d'organdi. Comme les gens sans fortune n'ont pas de saison, ces petites
ftes duraient toute l'anne. tre pauvre, jeune, belle et honnte, ce
n'est pas un mrite si rare qu'on le dit, mais c'est un mrite.

Quand je vous ai annonc que mon Valentin aimait ces deux femmes, je n'ai
pas prtendu dclarer qu'il les aimt galement toutes deux. Je pourrais
me tirer d'affaire en vous disant qu'il aimait l'une et dsirait l'autre;
mais je ne veux point chercher ces finesses, qui, aprs tout, ne
signifieraient rien, sinon qu'il les dsirait toutes deux. J'aime mieux
vous raconter simplement ce qui se passait dans son coeur.

Ce qui le fit d'abord aller souvent dans ces deux maisons, ce fut un assez
vilain motif, l'absence de maris dans l'une et dans l'autre. Il n'est que
trop vrai qu'une apparence de facilit, quand bien mme elle n'est qu'une
apparence, sduit les jeunes ttes. Valentin tait reu chez madame de
Parnes parce qu'elle voyait beaucoup de monde, sans autre raison;
un ami l'avait prsent. Pour aller chez madame Delaunay, qui ne recevait
personne, ce n'avait pas t aussi ais. Il l'avait rencontre  l'une de
ces petites soires dont je vous parlais tout  l'heure, car Valentin
allait un peu partout; il avait donc vu madame Delaunay, l'avait
remarque, l'avait fait danser, enfin, un beau jour, avait trouv moyen
de lui porter un livre nouveau qu'elle dsirait lire. La premire visite
une fois faite, on revient sans motif, et au bout de trois mois on est de
la maison; ainsi vont les choses. Tel qui s'tonne de la prsence d'un
jeune homme dans une famille que personne n'aborde, serait quelquefois
bien plus tonn d'apprendre sur quel frivole prtexte il y est entr.

Vous vous tonnerez peut-tre, madame, de la manire dont se prit le coeur
de Valentin. Ce fut, pour ainsi dire, l'ouvrage du hasard. Il avait,
durant un hiver, vcu, selon sa coutume, assez follement, mais assez
gaiement. L't venu, comme la cigale, il se trouva au dpourvu. Les uns
partaient pour la campagne, les autres allaient en Angleterre ou aux eaux:
il y a de ces annes de dsertion o tout ce qu'on a d'amis disparat;
une bouffe de vent les emporte, et on reste seul tout  coup. Si Valentin
et t plus sage, il aurait fait comme les autres, et serait parti de son
ct; mais les plaisirs avaient t chers, et sa bourse vide le retenait
 Paris. Regrettant son imprvoyance, aussi triste qu'on peut l'tre 
vingt-cinq ans, il songeait  passer l't, et  faire, non de ncessit
vertu, mais de ncessit plaisir, s'il se pouvait. Sorti un matin par une
de ces belles journes o tout ce qui est jeune sort sans savoir pourquoi,
il ne trouva, en y rflchissant, que deux endroits o il pt aller, chez
madame de Parnes ou chez madame Delaunay. Il fut chez toutes deux le jour
mme, et, ayant agi en gourmand, il se trouva dsoeuvr le lendemain. Ne
pouvant recommencer ses visites avant quelques jours, il se demanda quel
jour il le pourrait; aprs quoi, involontairement, il repassa dans sa tte
ce qu'il avait dit et entendu durant ces deux heures devenues prcieuses
pour lui.

La ressemblance dont je vous ai parl, et qui ne l'avait pas jusqu'alors
frapp, le fit sourire d'abord. Il lui parut trange que deux jeunes
femmes dans des positions si diverses, et dont l'une ignorait l'existence
de l'autre, eussent l'air d'tre les deux soeurs. Il compara dans sa
mmoire leurs traits, leur taille et leur esprit; chacune des deux lui fit
tour  tour moins aimer ou mieux goter l'autre. Madame de Parnes tait
coquette, vive, minaudire et enjoue; madame Delaunay tait aussi tout
cela, mais pas tous les jours, au bal seulement, et  un degr, pour ainsi
dire, plus tide. La pauvret sans doute en tait cause. Cependant les
yeux de la veuve brillaient parfois d'une flamme ardente qui semblait se
concentrer dans le repos, tandis que le regard de la marquise ressemblait
 une tincelle brillante, mais fugitive.--C'est bien la mme femme, se
disait Valentin; c'est le mme feu, voltigeant l sur un foyer joyeux, ici
couvert de cendres. Peu  peu il vint aux dtails; il pensa aux blanches
mains de l'une effleurant son clavier d'ivoire, aux mains un peu maigres
de l'autre tombant de fatigue sur ses genoux. Il pensa au pied, et il
trouva bizarre que la pauvre ft la mieux chausse: elle faisait ses
gutres elle-mme. Il vit la dame de la Chausse-d'Antin, tendue sur sa
chaise longue, respirant la fracheur, les bras nus ds le matin. Il se
demandait si madame Delaunay avait d'aussi beaux bras sous ses manches
d'indienne, et je ne sais pourquoi il tressaillit  l'ide de voir madame
Delaunay les bras nus; puis il pensa aux belles touffes de cheveux noirs
de madame de Parnes, et  l'aiguille  tricoter que madame Delaunay
plantait dans sa natte en causant. Il prit un crayon et chercha  retracer
sur le papier la double image qui l'occupait. A force d'effacer et de
ttonner, il arriva  l'une de ces ressemblances lointaines dont la
fantaisie se contente quelquefois plutt que d'un portrait trop vrai.
Ds qu'il eut obtenu cette esquisse, il s'arrta;  laquelle des deux
ressemblait-elle davantage? Il ne pouvait lui-mme en dcider; ce fut
tantt  l'une et tantt  l'autre, selon le caprice de sa rverie. Que
de mystres dans le destin! se disait-il; qui sait, malgr les apparences,
laquelle de ces deux femmes est la plus heureuse? Est-ce la plus riche ou
la plus belle? Est-ce celle qui sera la plus aime? Non, c'est celle qui
aimera le mieux. Que feraient-elles si demain matin elles s'veillaient
l'une  la place de l'autre? Valentin se souvint du dormeur veill, et
sans s'apercevoir qu'il rvait lui-mme en plein jour, il fit mille
chteaux en Espagne, il se promit d'aller, ds le lendemain, faire ses
deux visites, et d'emporter son esquisse pour en voir les dfauts; en
mme temps il ajoutait un coup de crayon, une boucle de cheveux, un pli 
la robe; les yeux taient plus grands, le contour plus dlicat. Il pensa
de nouveau au pied, puis  la main, puis aux bras blancs; il pensa encore
 mille autres choses; enfin il devint amoureux.




III


Devenir amoureux n'est pas le difficile, c'est de savoir dire qu'on l'est.
Valentin, muni de son esquisse, sortit de bonne heure le lendemain. Il
commena par la marquise. Un heureux hasard, plus rare que l'on ne pense,
voulut qu'il la trouvt ce jour-l telle qu'il l'avait rve la veille.
On tait alors au mois de juillet. Sur un banc de bois, garni de frais
coussins, sous un beau chvrefeuille en fleur, les bras nus, vtue d'un
peignoir, ainsi pouvait paratre une nymphe aux yeux d'un berger de
Virgile; ainsi parut aux yeux du jeune homme la blanche Isabelle, marquise
de Parnes. Elle le salua d'un de ces doux sourires qui cotent si peu
quand on a de belles dents, et lui montra assez nonchalamment un tabouret
fort loign d'elle. Au lieu de s'asseoir sur ce tabouret, il le prit pour
se rapprocher, et comme il cherchait o se mettre: O allez-vous donc?
Demanda la marquise.

Valentin pensa que sa tte s'tait chauffe outre mesure, et que la
ralit indocile allait moins vite que le dsir. Il s'arrta, et,
replaant le tabouret un peu plus loin encore qu'il n'tait d'abord,
s'assit, ne sachant trop quoi dire. Il faut savoir qu'un grand laquais,
 mine insolente et rbarbative, tait debout devant la marquise, et
lui prsentait une tasse de chocolat brlant, qu'elle se mit  avaler 
petites gorges. La prsence de ce tiers, l'extrme attention que mettait
la dame  ne pas se brler les lvres, le peu de souci qu'en revanche
elle prenait du visiteur, n'taient pas faits pour encourager. Valentin
tira gravement l'esquisse qu'il avait dans sa poche, et, fixant ses yeux
sur madame de Parnes, il examina alternativement l'original et la copie.
Elle lui demanda ce qu'il faisait. Il se leva, lui donna son dessin, puis
se rassit sans en dire davantage. Au premier coup d'oeil, la marquise
frona le sourcil, comme lorsqu'on cherche une ressemblance, puis elle se
pencha de ct, comme on fait lorsqu'on l'a trouve. Elle avala le reste
de sa tasse; le laquais s'en fut, et les belles dents reparurent avec le
sourire.

--C'est mieux que moi, dit-elle enfin; vous avez fait cela de mmoire?
Comment vous y tes-vous pris?

Valentin rpondit qu'un si beau visage n'avait pas besoin de poser pour
qu'on pt le copier, et qu'il l'avait trouv dans son coeur. La marquise
fit un lger salut, et Valentin approcha son tabouret.

Tout en causant de choses indiffrentes, madame de Parnes regardait le
dessin.

--Je trouve, dit-elle, qu'il y a dans ce portrait une physionomie qui
n'est pas la mienne. On dirait que cela ressemble  quelqu'un qui me
ressemble, mais que ce n'est pas moi qu'on a voulu faire.

Valentin rougit malgr lui, et crut sentir qu'au fond de l'me il aimait
madame Delaunay; l'observation de la marquise lui en parut un tmoignage.
Il regarda de nouveau son dessin, puis la marquise, puis il pensa  la
jeune veuve. Celle que j'aime, se dit-il, est celle  qui ce portrait
ressemble le plus. Puisque mon coeur a guid ma main, ma main m'expliquera
mon coeur.

La conversation continua (il s'agissait, je crois, d'une course de chevaux
qu'on avait faite au champ de Mars la veille).

--Vous tes  une lieue, dit madame de Parnes. Valentin se leva, s'avana
vers elle.

--Voil un beau chvrefeuille, dit-il en passant.

La marquise tendit le bras, cassa une petite branche  en fleur et la lui
offrit gracieusement.

--Tenez, dit-elle, prenez cela, et dites-moi si c'est vraiment moi dont
vous avez cherch la ressemblance, ou si, en en peignant une autre, vous
l'avez trouve par hasard.

Par un petit mouvement de fatuit, Valentin, au lieu de prendre la
branche, prsenta en riant  la marquise la boutonnire de son habit,
afin qu'elle y mt le bouquet elle-mme; pendant qu'elle s'y prtait de
bonne grce, mais non sans quelque peine, il tait debout, et regardait le
pavillon dont je vous ai parl, et dont une persienne tait entr'ouverte.
Vous vous souvenez que madame de Parnes passait pour n'y jamais aller.
Elle affectait mme quelque mpris pour ce boudoir galant et recherch,
qu'elle trouvait de mauvaise compagnie. Valentin crut voir cependant que
les fauteuils dors et les tentures brillantes ne souffraient pas de
la poussire. Au milieu de ces meubles  forme grecque, superbes et
incommodes comme tout ce qui vient de l'empire, certaine chaise longue
videmment moderne lui parut se dtacher dans l'ombre. Le coeur lui
battit, je ne sais pourquoi, en songeant que la belle marquise se servait
quelquefois de son pavillon; car pourquoi ce fauteuil et-il t l, sinon
pour aller s'y asseoir? Valentin saisit une des blanches mains occupes
 le dcorer, et la porta doucement  ses lvres; ce qu'en pensa la
marquise, je n'en sais rien. Valentin regardait la chaise longue; madame
de Parnes regardait le dessin de Valentin; elle ne retirait pas sa main,
et il la tenait entre les siennes. Un domestique parut sur le perron; une
visite arrivait. Valentin lcha la main de la marquise, et (chose assez
singulire) elle ferma brusquement la persienne.

La visite entre, Valentin fut un peu embarrass; car il vit que la
marquise cachait son esquisse, comme par mgarde, en jetant son mouchoir
dessus. Ce n'tait pas l son compte: il prit le parti le plus court, il
souleva le mouchoir et s'empara du papier; madame de Parnes fit un lger
signe d'tonnement.

--Je veux y retoucher, lui dit-il tout haut; permettez-moi d'emporter
cela.

Elle n'insista pas, et il s'en fut avec.

Il trouva madame Delaunay qui faisait de la tapisserie, sa mre tait
assise prs d'elle. La pauvre femme, pour tout jardin, avait quelques
fleurs sur sa croise. Son costume, toujours le mme, tait de couleur
sombre, car elle n'avait pas de robe du matin; tout superflu est signe de
richesse. Une vellit de fausse lgance lui faisait porter cependant des
boucles d'oreille de mauvais got et une chane de chrysocale. Ajoutez 
cela des cheveux en dsordre et l'apparence d'une fatigue habituelle; vous
conviendrez que le premier coup d'oeil ne lui rendait pas en ce moment la
comparaison favorable.

Valentin n'osa pas, en prsence de la mre, montrer le dessin qu'il
apportait. Mais lorsque trois heures sonnrent, la vieille dame, qui
n'avait pas de servante, sortit pour prparer son dner. C'tait l'instant
qu'attendait le jeune homme. Il tira donc de nouveau son portrait, et
tenta sa seconde preuve. La veuve n'avait pas grande finesse, elle ne se
reconnut pas, et Valentin, un peu confus, se vit oblig de lui expliquer
que c'tait elle qu'il avait voulu faire. Elle en parut d'abord tonne,
puis enchante, et, croyant simplement que c'tait un cadeau que Valentin
lui offrait, elle alla dcrocher un petit cadre en bois blanc  la
chemine, en ta un affreux portrait de Napolon qui y jaunissait depuis
1810, et se disposa  y mettre le sien.

Valentin commena par la laisser faire; il ne pouvait se rsoudre  gter
ce mouvement de joie nave. Cependant l'ide que madame de Parnes lui
redemanderait sans doute son dessin le chagrinait visiblement; madame
Delaunay, qui s'en aperut, crut avoir commis une indiscrtion; elle
s'arrta embarrasse, tenant son cadre et ne sachant qu'en faire.
Valentin, qui, de son ct, sentait qu'il avait fait une sottise en
montrant ce portrait qu'il ne voulait pas donner, cherchait en vain 
sortir d'embarras. Aprs quelques instants de gne et d'hsitation, le
cadre et le papier restrent sur la table,  ct du Napolon dtrn,
et madame Delaunay reprit son ouvrage.

--Je voudrais, dit enfin Valentin, qu'avant de vous laisser cette petite
bauche, il me ft permis d'en faire une copie.

--Je crois que je ne suis qu'une tourdie, rpondit la veuve. Gardez ce
dessin qui vous appartient, si vous y attachez quelque prix. Je ne suppose
pourtant pas que votre intention soit de le mettre dans votre chambre,
ni de le montrer  vos amis.

--Certainement non; mais c'est pour moi que je l'ai fait, et je ne
voudrais pas le perdre entirement.

--A quoi pourra-t-il vous servir, puisque vous m'assurez que vous ne le
montrerez pas?

--Il me servira  vous voir, madame, et  parler quelquefois  votre image
de ce que je n'ose vous dire  vous-mme.

Quoique cette phrase,  la rigueur, ne ft qu'une galanterie, le ton dont
elle tait prononce fit lever les yeux  la veuve. Elle jeta sur le jeune
homme un regard, non pas svre, mais srieux; ce regard troubla Valentin,
dj mu de ses propres paroles; il roula l'esquisse et allait la remettre
dans sa poche, quand madame Delaunay se leva et la lui prit des mains
d'un air de raillerie timide. Il se mit  rire, et  son tour s'empara
lestement du papier.

--Et de quel droit, madame, m'teriez-vous ma proprit? Est-ce que cela
ne m'appartient pas?

--Non, dit-elle assez schement; personne n'a le droit de faire un
portrait sans le consentement du modle.

Elle s'tait rassise  ce mot, et Valentin, la voyant un peu agite,
s'approcha d'elle et se sentit plus hardi. Soit repentir d'avoir laiss
voir le plaisir qu'elle avait d'abord ressenti, soit dsappointement, soit
impatience, madame Delaunay avait la main tremblante. Valentin, qui venait
de baiser celle de madame de Parnes, et qui ne l'avait pas fait trembler
pour cela, prit, sans autre rflexion, celle de la veuve. Elle le regarda
d'un air stupfait, car c'tait la premire fois qu'il arrivait  Valentin
d'tre si familier avec elle. Mais, quand elle le vit s'incliner et
approcher ses lvres de sa main, elle se leva, lui laissa prendre sans
rsistance un long baiser sur sa mitaine, et lui dit avec une extrme
douceur:

--Mon cher monsieur, ma mre a besoin de moi; je suis fche de vous
quitter.

Elle le laissa seul sur ce compliment, sans lui donner le temps de la
retenir et sans attendre sa rponse. Il se sentit fort inquiet, il eut
peur de l'avoir blesse; il ne pouvait se dcider  s'en aller, et restait
debout, attendant qu'elle revnt. Ce fut la mre qui reparut, et il
craignit, en la voyant, que son imprudence ne lui cott cher; il n'en fut
rien: la bonne dame, de l'air le plus riant, venait lui tenir compagnie
pendant que sa fille repassait sa robe pour aller le soir  son petit bal.
Il voulut attendre encore quelque temps, esprant toujours que la belle
boudeuse allait pardonner: mais la robe tait,  ce qu'il parat, fort
ample; le temps de se retirer arriva, et il fallut partir sans connatre
son sort.

Rentr chez lui, notre tourdi ne se trouva pourtant pas trop mcontent de
sa journe. Il repassa peu  peu dans sa tte toutes les circonstances de
ses deux visites; comme un chasseur qui a lanc le cerf, et qui calcule
ses embuscades, ainsi l'amoureux calcule ses chances et raisonne sa
fantaisie. La modestie n'tait pas le dfaut de Valentin. Il commena par
convenir avec lui-mme que la marquise lui appartenait. En effet,
il n'y avait eu de la part de madame de Parnes ombre de svrit ni de
rsistance. Il fit cependant rflexion que, par cette raison mme, il
pouvait bien n'y avoir eu qu'une ombre lgre de coquetterie. Il y a de
trs belles dames de par le monde qui se laissent baiser la main, comme le
pape laisse baiser sa mule: c'est une formalit charitable; tant mieux
pour ceux qu'elle mne en paradis. Valentin se dit que la pruderie de la
veuve promettait peut-tre plus, au fond, que le laisser-aller de la
marquise. Madame Delaunay aprs tout, n'avait pas t bien rigide. Elle
avait doucement retir sa main, et s'en tait alle repasser sa robe. En
pensant  cette robe, Valentin pensa au petit bal: c'tait le soir mme;
il se promit d'y aller.

Tout en se promenant par la chambre, et tout en faisant sa toilette, son
imagination s'exaltait. C'tait la veuve qu'il allait voir, c'tait  elle
qu'il songeait. Il vit sur sa table un petit portefeuille assez laid,
qu'il avait gagn dans une loterie. Sur la couverture de ce portefeuille
tait un mchant paysage  l'aquarelle, sous verre, et assez bien mont.
Il remplaa adroitement ce paysage par le portrait de madame de Parnes;
je me trompe, je veux dire de madame Delaunay. Cela fait, il mit ce
portefeuille en poche, se promettant de le tirer  propos et de le faire
voir  sa future conqute.--Que dira-t-elle? se demanda-t-il. Et que
rpondrai-je? se demanda-t-il encore. Tout en ruminant entre ses dents
quelques-unes de ces phrases prpares d'avance qu'on apprend par coeur et
qu'on ne dit jamais, il lui vint l'ide beaucoup plus simple d'crire
une dclaration en forme, et de la donner  la veuve.

Le voil crivant; quatre pages se remplissent. Tout le monde sait combien
le coeur s'meut durant ces instants o l'on cde  la tentation de
fixer sur le papier un sentiment peut-tre fugitif: il est doux, il est
dangereux, madame, d'oser dire qu'on aime. La premire page qu'crivit
Valentin tait un peu froide et beaucoup trop lisible. Les virgules s'y
trouvaient  leur place, les alinas bien marqus, toutes choses qui
prouvent peu d'amour. La seconde page tait dj moins correcte; les
lignes se pressaient  la troisime, et la quatrime, il faut en convenir,
tait pleine de fautes d'orthographe.

Comment vous dire l'trange pense qui s'empara de Valentin tandis qu'il
cachetait sa lettre? C'tait pour la veuve qu'il l'avait crite, c'tait 
elle qu'il parlait de son amour, de son baiser du matin, de ses craintes
et de ses dsirs; au moment d'y mettre l'adresse, il s'aperut, en se
relisant, qu'aucun dtail particulier ne se trouvait dans cette lettre, et
il ne put s'empcher de sourire  l'ide de l'envoyer  madame de Parnes.
Peut tre y eut-il,  son insu, un motif cach qui le porta  excuter
cette ide bizarre. Il se sentait, au fond du coeur, incapable d'crire
une pareille lettre pour la marquise, et son coeur lui disait en mme
temps que, lorsqu'il voudrait, il en pourrait rcrire une autre  madame
Delaunay. Il profita donc de l'occasion, et envoya, sans plus tarder, la
dclaration faite pour la veuve  l'htel de la Chausse-d'Antin.




IV


C'tait chez un ancien notaire, nomm M. des Andelys, qu'avait lieu la
petite runion o Valentin devait rencontrer madame Delaunay. Il la
trouva, comme il l'esprait, plus belle et plus coquette que jamais.
Malgr la chane et les boucles d'oreilles, sa toilette tait presque
simple; un simple noeud de ruban de couleur changeante accompagnait son
joli visage, et un autre de pareille nuance serrait sa taille souple et
mignonne. J'ai dit qu'elle tait fort petite, brune, et qu'elle avait
de grands yeux; elle tait aussi un peu maigre, et diffrait  en cela de
madame de Parnes, dont l'embonpoint montrait les plus belles formes
enveloppes d'un rseau d'albtre. Pour me servir d'une expression
d'atelier, qui rendra ici ma pense, l'ensemble de madame Delaunay tait
_bien fondu_, c'est--dire que rien ne tranchait en elle: ses cheveux
n'taient pas trs noirs, et son teint n'tait pas trs blanc; elle avait
l'air d'une petite crole. Madame de Parnes, au contraire, tait comme
peinte; une lgre pourpre colorait ses joues et ravivait ses yeux
tincelants; rien n'tait plus admirable que ses pais cheveux noirs
couronnant ses belles paules. Mais je vois que je fais comme mon hros;
je pense  l'une quand il faut parler de l'autre; souvenons-nous que la
marquise n'allait point  des soires de notaire.

Quand Valentin pria la veuve de lui accorder une contredanse, un _je suis
engage_ bien sec fut toute la rponse qu'il obtint. Notre tourdi, qui
s'y attendait, feignit de n'avoir pas entendu, et rpondit: Je vous
remercie. Il fit quelques pas l-dessus, et madame Delaunay courut aprs
lui pour lui dire qu'il se trompait.

--En ce cas, demanda-t-il aussitt, quelle contredanse me donnerez-vous?
Elle rougit, et n'osant refuser, feuilletant un petit livre de bal o ses
danseurs taient inscrits: Ce livret me trompe, dit-elle en hsitant; il y
a une quantit de noms que je n'ai pas encore effacs, et qui me troublent
la mmoire. C'tait bien le cas de tirer le portefeuille  portrait,
Valentin n'y manqua pas.--Tenez, dit-il, crivez mon nom sur la premire
page de cet album. Il me sera plus cher encore.

Madame Delaunay se reconnut cette fois: elle prit le portefeuille, regarda
son portrait, et crivit  la premire page le nom de Valentin; aprs
quoi, en lui rendant le portefeuille, elle lui dit assez tristement:--Il
faut que je vous parle, j'ai deux mots ncessaires  vous dire; mais je ne
puis pas danser avec vous.

Elle passa alors dans une chambre voisine o l'on jouait, et Valentin la
suivit. Elle paraissait excessivement embarrasse.--Ce que j'ai  vous
demander, dit-elle, va peut-tre vous sembler trs ridicule, et je sens
moi-mme que vous aurez raison de le trouver ainsi. Vous m'avez fait
une visite ce matin, et vous m'avez... pris la main, ajouta-t-elle
timidement. Je ne suis ni assez enfant ni assez sotte pour ignorer que si
peu de chose ne fche personne et ne signifie rien. Dans le grand monde,
dans celui o vous vivez, ce n'est qu'une simple politesse; cependant nous
nous trouvions seuls, et vous n'arriviez ni ne partiez; vous conviendrez,
ou, pour mieux dire, vous comprendrez peut-tre par amiti pour moi....

Elle s'arrta, moiti par crainte et moiti par ennui de l'effort qu'elle
faisait. Valentin,  qui ce prambule causait une frayeur mortelle,
attendait qu'elle continut, lorsqu'une ide subite lui traversa l'esprit.
Il ne rflchit pas  ce qu'il faisait, et, cdant  un premier mouvement,
il s'cria:

--Votre mre l'a vu?

--Non, rpondit la veuve avec dignit; non, monsieur, ma mre n'a rien vu.
Comme elle achevait ces mots, la contredanse commena, son danseur vint la
chercher et elle disparut dans la foule.

Valentin attendit impatiemment, comme vous pouvez croire, que la
contredanse ft finie. Ce moment dsir arriva enfin; mais madame Delaunay
retourna  sa place, et, quoi qu'il fit pour l'approcher, il ne put lui
parler. Elle ne semblait pas hsiter sur ce qui lui restait  dire, mais
penser comment elle le dirait.

Valentin se faisait mille questions qui toutes aboutissaient au mme
rsultat: Elle veut me prier de ne plus revenir chez elle. Une pareille
dfense, cependant, sur un aussi lger prtexte, le rvoltait. Il y
trouvait plus que du ridicule; il y voyait ou une svrit dplace, ou
une fausse vertu prompte  se faire valoir.--C'est une bgueule ou une
coquette, se dit-il. Voil, madame, comme on juge  vingt-cinq ans.

Madame Delaunay comprenait parfaitement ce qui se passait dans la tte du
jeune homme. Elle l'avait bien un peu prvu; mais, en le voyant, elle
perdait courage. Son intention n'tait pas tout  fait de dfendre sa
porte  Valentin; mais, tout en n'ayant gure d'esprit, elle avait
beaucoup de coeur, et elle avait vu clairement, le matin, qu'il ne
s'agissait pas d'une plaisanterie, et qu'elle allait tre attaque.
Les femmes ont un certain tact qui les avertit de l'approche du combat.
La plupart d'entre elles s'y exposent ou parce qu'elles se sentent sur
leurs gardes, ou parce qu'elles prennent plaisir au danger. Les
escarmouches amoureuses sont le passe-temps des belles oisives. Elles
savent se dfendre, et ont, quand elles veulent, l'occasion de se
distraire. Mais madame Delaunay tait trop occupe, trop sdentaire, elle
voyait trop peu de monde, elle travaillait trop aux ouvrages d'aiguille,
qui laissent rver et font quelquefois rver; elle tait trop pauvre, en
un mot, pour se laisser baiser la main. Non pas qu'aujourd'hui elle se
crt en pril; mais qu'allait-il arriver demain, si Valentin lui parlait
d'amour, et si, aprs-demain, elle lui fermait sa maison, et si, le jour
suivant, elle s'en repentait? L'ouvrage irait-il pendant ce temps-l?
Y aurait-il le soir le nombre de points voulu? (Je vous expliquerai ceci
plus tard.) Mais qu'allait-on dire, en tout cas? Une femme qui vit presque
seule est bien plus expose qu'une autre. Ne doit-elle pas tre plus
svre? Madame Delaunay se disait qu'au risque d'tre ridicule, il fallait
loigner Valentin avant que son repos ne ft troubl. Elle voulait donc
parler, mais elle tait femme, et il tait l; le _droit de prsence_ est
le plus fort de tous, et le plus difficile  combattre.

Dans un moment o tous les motifs que je viens d'indiquer brivement se
reprsentaient  elle avec force, elle se leva. Valentin tait en face
d'elle, et leurs regards se rencontrrent; depuis une heure, le jeune
homme rflchissait, seul,  l'cart, et lisait aussi de son ct dans les
grands yeux de madame Delaunay chaque pense qui l'agitait. A sa premire
impatience avait succd la tristesse. Il se demandait si en effet c'tait
l une prude ou une coquette; et plus il cherchait dans ses souvenirs,
plus il examinait le visage timide et pensif qu'il avait devant lui, plus
il se sentait saisi d'un certain respect. Il se disait que son tourderie
tait peut-tre plus grave qu'il ne l'avait cru. Quand madame Delaunay
vint  lui, il savait ce qu'elle allait lui demander. Il voulait lui en
viter la peine; mais il la trouva trop belle et trop mue, et il aima
mieux la laisser parler.

Ce ne fut pas sans trouble qu'elle s'y dcida, et qu'elle en vint  tout
expliquer. La fiert fminine, en cette circonstance, avait une rude
atteinte  subir. Il fallait avouer qu'on tait sensible, et cependant
ne pas le laisser voir; il fallait dire qu'on avait tout compris, et
cependant paratre ne rien comprendre. Il fallait dire enfin qu'on avait
peur, dernier mot que prononce une femme; et la cause de cette crainte
tait si lgre! Ds ses premires paroles, madame Delaunay sentit
qu'il n'y avait pour elle qu'un moyen de n'tre ni faible, ni prude, ni
coquette, ni ridicule, c'tait d'tre vraie. Elle parla donc; et tout son
discours pouvait se rduire  cette phrase: loignez-vous; j'ai peur de
vous aimer.

Quand elle se tut, Valentin la regarda  la fois avec tonnement, avec
chagrin et avec un inexprimable plaisir. Je ne sais quel orgueil le
saisissait; il y a toujours de la joie  se sentir battre le coeur. Il
ouvrait les lvres pour rpondre, et cent rponses lui venaient en mme
temps; il s'enivrait de son motion et de la prsence d'une femme qui
osait lui parler ainsi. Il voulait lui dire qu'il l'aimait, il voulait lui
promettre de lui obir, il voulait lui jurer de ne la jamais quitter, il
voulait la remercier de son bonheur, il voulait lui parler de sa peine;
enfin mille ides contradictoires, mille tourments et mille dlices lui
traversaient l'esprit, et, au milieu de tout cela, il tait sur le point
de s'crier malgr lui: Mais vous m'aimez!

Pendant toutes ces hsitations, on dansait un galop dans le salon: c'tait
la mode en 1825; quelques groupes s'taient lancs et faisaient le tour de
l'appartement; la veuve se leva; elle attendait toujours la rponse du
jeune homme. Une singulire tentation s'empara de lui, en voyant passer la
joyeuse promenade.--Eh bien! oui, dit-il, je vous le jure, vous me voyez
pour la dernire fois. En parlant ainsi, il entoura de son bras la taille
de madame Delaunay. Ses yeux semblaient dire: Cette fois encore soyons
amis, imitons-les. Elle se laissa entraner en silence, et bientt, comme
deux oiseaux, ils s'envolrent au bruit de la musique.

Il tait tard, et le salon tait presque vide; les tables de jeu taient
encore garnies; mais il faut savoir que la salle  manger du notaire
faisait un retour sur l'appartement, et qu'elle se trouvait alors
compltement dserte. Les galopeurs n'allaient pas plus loin; ils
tournaient autour de la table, puis revenaient au salon. Il arriva que,
lorsque Valentin et madame Delaunay passrent  leur tour dans cette
salle  manger, aucun danseur ne les suivait; ils se trouvrent donc,
tout  coup seuls au milieu du bal. Un regard rapide, jet en arrire,
convainquit Valentin qu'aucune glace, aucune porte, ne pouvait le trahir;
il serra la jeune veuve sur son coeur, et, sans lui dire une parole, posa
ses lvres sur son paule nue.

Le moindre cri chapp  madame Delaunay aurait caus un affreux scandale.
Heureusement pour l'tourdi, sa danseuse se montra prudente; mais elle ne
put se montrer brave en mme temps, et elle serait tombe s'il ne l'avait
retenue. Il la retint donc, et, en entrant au salon, elle s'arrta,
appuye sur son bras, pouvant  peine respirer. Que n'et-il pas donn
pour pouvoir compter les battements de ce coeur tremblant! Mais la musique
cessait; il fallut partir, et, quoi qu'il put dire  madame Delaunay, elle
ne voulut point lui rpondre.




V


Notre hros ne s'tait point tromp lorsqu'il avait craint de compter trop
vite sur l'indolence de la marquise. Il tait encore, le lendemain, entre
la veille et le sommeil, lorsqu'on lui apporta un billet  peu prs conu
ainsi:

Monsieur, je ne sais qui vous a donn le droit de m'crire dans de
pareils termes. Si ce n'est pas une mprise, c'est une gageure ou une
impertinence. Dans tous les cas, je vous renvoie votre lettre, qui ne peut
pas m'tre adresse.

Encore tout plein d'un souvenir plus vif, Valentin se souvenait  peine de
sa dclaration envoye  madame de Parnes. Il relut deux ou trois fois le
billet avant d'en comprendre clairement le sens. Il en fut d'abord assez
honteux, et cherchait vainement quelle rponse il pouvait y faire. En se
levant et se frottant les yeux, ses ides devinrent plus nettes. Il lui
sembla que ce langage n'tait pas celui d'une femme offense. Ce n'tait
pas ainsi que s'tait exprime madame Delaunay. Il relut la lettre qu'on
lui renvoyait, il n'y trouva rien qui mritt tant de colre; cette lettre
tait passionne, folle peut-tre, mais sincre et respectueuse. Il jeta
le billet sur sa table et se promit de n'y plus penser.

De pareilles promesses ne se tiennent gure; il n'y aurait peut-tre plus
pens, en effet, si le billet, au lieu d'tre svre, et t tendre ou
seulement poli, car la soire de la veille avait laiss dans l'me du
jeune homme une trace profonde. Mais la colre est contagieuse: Valentin
commena par essuyer son rasoir sur le billet de la marquise; puis il
le dchira et le jeta  terre; puis il brla sa dclaration; puis il
s'habilla et se promena  grands pas par la chambre; puis il demanda 
djeuner, et ne put ni boire ni manger; puis enfin, il prit son chapeau,
et s'en fut chez madame de Parnes.

On lui dit qu'elle tait sortie; voulant savoir si c'tait vrai, il
rpondit: C'est bon, je le sais, et traversa lestement la cour. Le portier
courait aprs lui, lorsqu'il rencontra la femme de chambre. Il aborda
celle-ci, la prit  l'cart, et, sans autre prambule, lui mit un louis
dans la main. Madame de Parnes tait chez elle; il fut convenu avec la
servante que personne n'aurait vu Valentin, et qu'on l'aurait laiss
passer par mgarde. Il entra l-dessus, traversa le salon, et trouva la
marquise seule dans sa chambre  coucher.

Elle lui parut, s'il faut tout dire, beaucoup moins en colre que son
billet. Elle lui fit pourtant, vous vous y attendez, des reproches de sa
conduite, et lui demanda fort schement par quel hasard il entrait ainsi.
Il rpondit d'un air naturel qu'il n'avait point rencontr de domestique
pour se faire annoncer, et qu'il venait offrir, en toute humilit, les
trs humbles excuses de sa conduite.

--Et quelles excuses en pouvez-vous donner? Demanda madame de Parnes.

Le mot de mprise qui se trouvait dans le billet revint par hasard  la
mmoire de Valentin; il lui sembla plaisant de prendre ce prtexte, et de
dire ainsi la vrit. Il rpondit donc que la lettre insolente dont se
plaignait la marquise n'avait pas t crite pour elle, et qu'elle lui
avait t apporte par erreur. Persuader une pareille affaire n'tait pas
facile, comme bien vous pensez. Comment peut-on crire un nom et une
adresse par mprise? Je ne me charge pas de vous expliquer par quelle
raison madame de Parnes crut ou feignit de croire  ce que Valentin lui
disait. Il lui raconta, du reste, plus sincrement qu'elle ne le pensait,
qu'il tait amoureux d'une jeune veuve, que cette veuve, par le hasard le
plus singulier, ressemblait beaucoup  madame la marquise, qu'il la voyait
souvent, qu'il l'avait vue la veille; il dit, en un mot, tout ce qu'il
pouvait dire, en retranchant le nom et quelques petits dtails que vous
devinerez.

Il n'est pas sans exemple qu'un amoureux novice se serve de fables de
ce genre pour dguiser sa passion. Dire  une femme qu'on en aime une
autre qui lui est semblable en tout point, c'est  la rigueur un moyen
romanesque qui peut donner le droit de parler d'amour; mais il faut, je
crois, pour cela, que la personne auprs de laquelle on emploie de pareils
stratagmes y mette un peu de bonne volont: fut-ce ainsi que la marquise
l'entendit? je l'ignore. La vanit blesse plutt que l'amour avait amen
Valentin; plutt que l'amour la vanit flatte apaisa madame de Parnes;
elle en vint mme  faire au jeune homme quelques questions sur sa veuve;
elle s'tonnait de la ressemblance dont il lui parlait; elle serait,
disait-elle, curieuse d'en juger par ses yeux.--Quel est son ge?
demandait-elle; est-elle plus petite ou plus grande que moi? a-t-elle de
l'esprit? o va-t-elle? est-ce que je ne la connais pas?

A toutes ces demandes, Valentin rpondait, autant que possible, la
vrit. Cette sincrit de sa part avait,  chaque mot, l'air d'une
flatterie dtourne.--Elle n'est ni plus grande ni plus petite que vous,
disait-il; elle a, comme vous, cette taille charmante, comme vous ce pied
incomparable, comme vous ces beaux yeux pleins de feu. La conversation,
sur ce ton, ne dplaisait pas  la marquise. Tout en coutant d'un air
dtach, elle se mirait du coin de l'oeil. A dire vrai, ce petit mange
choquait horriblement Valentin; il ne pouvait comprendre cette demi-vertu
ni cette demi-hypocrisie d'une femme qui se fchait d'une parole franche,
et qui s'en laissait conter  travers une gaze. En voyant les oeillades
que la marquise se renvoyait  elle-mme dans la glace, il se sentait
l'envie de lui tout dire, le nom, la rue, le baiser du bal, et de prendre
ainsi sa revanche complte sur le billet qu'il avait reu.

Une question de madame de Parnes soulagea la mauvaise humeur du jeune
homme. Elle lui demanda d'un air railleur s'il ne pouvait du moins lui
dire le nom de baptme de sa veuve.--Elle s'appelle Julie, rpliqua-t-il
sur-le-champ. Il y avait dans cette rponse si peu d'hsitation et tant de
nettet, que madame de Parnes en fut frappe.--C'est un assez joli nom,
dit-elle; et la conversation tomba tout  coup.

Il arriva alors une chose peut-tre difficile  expliquer et peut-tre
aise  comprendre. Ds que la marquise crut srieusement que cette
dclaration qui l'avait choque n'tait rellement pas pour elle, elle en
parut surprise et presque blesse. Soit que la lgret de Valentin lui
semblt trop forte, s'il en aimait une autre, soit qu'elle regrettt
d'avoir montr de la colre mal  propos, elle devint rveuse, et, ce qui
est trange, en mme temps irrite et coquette. Elle voulut revenir sur
son pardon, et, tout en cherchant querelle  Valentin, elle s'assit  sa
toilette; elle dnoua le ruban qui entourait son cou, puis le rattacha;
elle prit un peigne, sa coiffure semblait lui dplaire; elle refaisait une
boucle d'un ct, en retranchait une de l'autre; comme elle arrangeait son
chignon, le peigne lui glissa des mains, et sa longue chevelure noire lui
couvrit les paules.

--Voulez-vous que je sonne? demanda Valentin; avez-vous besoin de votre
femme de chambre?

--Ce n'est pas la peine, rpondit la marquise, qui releva d'une main
impatiente ses cheveux drouls, et y enfona son peigne. Je ne sais ce
que font mes domestiques: il faut qu'ils soient tous sortis, car j'avais
dfendu ce matin qu'on laisst entrer personne.

--En ce cas, dit Valentin, j'ai commis une indiscrtion, je me retire.

Il fit quelques pas vers la porte, et allait sortir en effet, quand la
marquise, qui tournait le dos, et apparemment n'avait pas entendu sa
rponse, lui dit:

--Donnez-moi une bote qui est sur la chemine.

Il obit; elle prit des pingles dans la bote et rajusta sa coiffure.

--A propos, dit-elle, et ce portrait que vous aviez fait?

--Je ne sais o il est, rpondit Valentin; mais je le retrouverai, et, si
vous le permettez, je vous le donnerai lorsque je l'aurai retouch.

Un domestique vint, apportant une lettre  laquelle il fallait une
rponse. La marquise se mit  crire; Valentin se leva et entra dans le
jardin. En passant prs du pavillon, il vit que la porte en tait ouverte;
la femme de chambre qu'il avait rencontre en arrivant y essuyait les
meubles; il entra, curieux d'examiner de prs ce mystrieux boudoir qu'on
disait dlaiss. En le voyant, la servante se mit  rire avec cet air de
protection que prend tout laquais aprs une confidence. C'tait une fille
jeune et assez jolie; il s'approcha d'elle dlibrment et se jeta sur un
fauteuil.

--Est-ce que votre matresse ne vient pas quelquefois ici? demanda-t-il
d'un air distrait.

La soubrette semblait hsiter  rpondre; elle continuait  ranger; en
passant devant la chaise longue de forme moderne, dont je vous ai, je
crois, parl, elle dit  demi-voix:

--Voil le fauteuil de madame.

--Et pourquoi, reprit Valentin, madame dit-elle qu'elle ne vient jamais?

--Monsieur, rpondit la servante, c'est que l'ancien marquis, ne vous
dplaise, a fait des siennes dans ce pavillon. Il a mauvais renom dans le
quartier; quand on y entend du tapage, on dit: C'est le pavillon de
Parnes; et voil pourquoi madame s'en dfend.

--Et qu'y vient faire madame? demanda encore Valentin.

Pour toute rponse, la soubrette haussa lgrement les paules, comme pour
dire: Pas grand mal.

Valentin regarda par la fentre si la marquise crivait encore. Il avait
mis, tout en causant, la main dans la poche de son gilet; le hasard voulut
que dans ce moment il ft dans la veine dore; un caprice de curiosit
lui passa par la tte; il tira un double louis neuf qui reluisait
merveilleusement au soleil, et dit  la soubrette:

--Cachez-moi ici.

D'aprs ce qui s'tait pass, la soubrette croyait que Valentin n'tait
pas mal vu de sa matresse. Pour entrer d'autorit chez une femme, il faut
une certaine assurance d'en tre bien reu, et quand, aprs avoir forc
sa porte, on passe une demi-heure dans sa chambre, les domestiques savent
qu'en penser. Cependant la proposition tait hardie: se cacher pour
surprendre les gens, c'est une ide d'amoureux et non une ide d'amant;
le double louis, quelque beau qu'il ft, ne pouvait lutter avec la crainte
d'tre chasse.--Mais, aprs tout, pensa la servante, quand on est aussi
amoureux, on est bien prs de devenir amant. Qui sait? au lieu d'tre
chasse, je serai peut-tre remercie. Elle prit donc le double louis en
soupirant, et montra en riant  Valentin un vaste placard o il se jeta.

--O tes-vous donc? demandait la marquise qui venait de descendre dans le
jardin.

La servante rpondit que Valentin tait sorti par le petit salon. Madame
de Parnes regarda de ct et d'autre, comme pour s'assurer qu'il tait
parti; puis elle entra dans le pavillon, y jeta un coup d'oeil, et s'en
fut aprs avoir ferm la porte  clef.

Vous trouverez peut-tre, madame, que je vous fais un conte
invraisemblable. Je connais des gens d'esprit, dans ce sicle de prose,
qui soutiendraient trs gravement que de pareilles choses ne sont pas
possibles, et que, depuis la Rvolution, on ne se cache plus dans un
pavillon. Il n'y a qu'une rponse  faire  ces incrdules: c'est qu'ils
ont sans doute oubli le temps o ils taient amoureux.

Ds que Valentin se trouva seul, il lui vint l'ide trs naturelle qu'il
allait peut-tre passer l une journe. Quand sa curiosit fut satisfaite,
et aprs qu'il eut examin  loisir le lustre, les rideaux et les
consoles, il se trouva avec un grand apptit vis--vis d'un sucrier
et d'une carafe.

Je vous ai dit que le billet du matin l'avait empch de djeuner; mais il
n'avait, en ce moment, aucun motif pour ne pas dner. Il avala deux ou
trois morceaux de sucre, et se souvint d'un vieux paysan  qui on
demandait s'il aimait les femmes.--J'aime assez une belle fille, rpondit
le brave homme, mais j'aime mieux une bonne ctelette. Valentin pensait
aux festins dont, au dire de la soubrette, ce pavillon avait t tmoin;
et,  la vue d'une belle table ronde qui occupait le milieu de la chambre,
il aurait volontiers voqu le spectre des petits soupers du dfunt
marquis.--Qu'on serait bien ici, se disait-il, par une soire ou par une
nuit d't, les fentres ouvertes, les persiennes fermes, les bougies
allumes, la table servie! Quel heureux temps que celui o nos anctres
n'avaient qu' frapper du pied sur le parquet pour faire sortir de terre
un bon repas! Et en parlant ainsi, Valentin frappait du pied; mais rien
ne lui rpondait que l'cho de la vote et le gmissement d'une harpe
dtendue.

Le bruit d'une clef dans la serrure le fit retourner prcipitamment  son
placard: tait-ce la marquise, ou la femme de chambre? Celle-ci pouvait le
dlivrer, ou du moins lui donner un morceau de pain. M'accuserez-vous
encore d'tre romanesque si je vous dis qu'en ce moment il ne savait
laquelle des deux il et souhait de voir entrer?

Ce fut la marquise qui parut. Que venait-elle faire? La curiosit fut si
forte, que toute autre ide s'vanouit. Madame de Parnes sortait de table;
elle fit prcisment ce que Valentin rvait tout  l'heure, elle ouvrit
les fentres, ferma les persiennes et alluma deux bougies. Le jour
commenait  tomber. Elle posa sur la table un livre qu'elle tenait, fit
quelques pas en fredonnant, et s'assit sur un canap.

--Que vient-elle faire? se rptait Valentin. Malgr l'opinion de la
servante, il ne pouvait se dfendre d'esprer qu'il allait dcouvrir
quelque mystre.--Qui sait? pensait-il, elle attend peut-tre quelqu'un.
Je me trouverais jouer un beau rle s'il allait arriver un tiers!
La marquise, ouvrait son livre au hasard, puis le fermait, puis semblait
rflchir. Le jeune homme crut s'apercevoir qu'elle regardait du ct du
placard. A travers la porte entre-bille, il suivait tous ses mouvements;
une trange ide lui vint tout  coup: la femme de chambre avait-elle
parl? la marquise savait-elle qu'il tait l?

Voil, direz-vous, une ide bien folle, et surtout bien peu vraisemblable.
Comment supposer qu'aprs son billet, la marquise, instruite de la
prsence du jeune homme, ne l'et pas fait mettre  la porte, ou tout au
moins ne l'y et pas mis elle-mme? Je commence, madame, par vous assurer
que je suis du mme avis que vous; mais je dois ajouter, pour l'acquit de
ma conscience, que je ne me charge, sous aucun prtexte, d'claircir des
ides de ce genre. Il y a des gens qui supposent toujours, et d'autres qui
ne supposent jamais; le devoir d'un historien est de raconter et de
laisser penser ceux qui s'en amusent.

Tout ce que je puis dire, c'est qu'il est vident que la dclaration de
Valentin avait dplu  madame de Parnes; qu'il est probable qu'elle n'y
songeait plus; que, selon toute apparence, elle le croyait parti; qu'il
est plus probable encore qu'elle avait bien dn, et qu'elle venait faire
la sieste dans son pavillon; mais il est certain qu'elle commena par
mettre un de ses pieds sur son canap, puis l'autre; puis qu'elle posa
la tte sur un coussin, puis qu'elle ferma doucement les yeux; et il me
parat difficile, aprs cela, de ne pas croire qu'elle s'endormit.

Valentin eut envie, comme dit Valmont, d'essayer de passer pour un songe.
Il poussa la porte du placard; un craquement le fit frmir; la marquise
avait ouvert les yeux, elle souleva la tte et regarda autour d'elle.
Valentin ne bougeait pas, comme vous pouvez croire. N'entendant plus rien
et n'ayant rien vu, madame de Parnes se rendormit; le jeune homme avana
sur la pointe du pied, et, le coeur palpitant, respirant  peine, il
parvint, comme Robert le Diable, jusqu' Isabelle assoupie.

Ce n'est pas en pareille circonstance qu'on rflchit ordinairement.
Jamais madame de Parnes n'avait t si belle; ses lvres entr'ouvertes
semblaient plus vermeilles; un plus vif incarnat colorait ses joues; sa
respiration, gale et paisible, soulevait doucement son sein d'albtre,
couvert d'une blonde lgre. L'ange de la nuit ne sortit pas plus beau
d'un bloc de marbre de Carrare, sous le ciseau de Michel-Ange. Certes,
mme en s'offensant, une telle femme surprise ainsi doit pardonner le
dsir qu'elle inspire. Un lger mouvement de la marquise arrta cependant
Valentin. Dormait-elle? Cet trange doute le troublait malgr lui.--Et
qu'importe? se dit-il; est-ce donc un pige? Quel travers et quelle folie!
pourquoi l'amour perdrait-il de son prix en s'apercevant qu'il est
partag? Quoi de plus permis, de plus vrai, qu'un demi-mensonge qui se
laisse deviner? Quoi de plus beau qu'elle si elle dort? quoi de plus
charmant si elle ne dort pas?

Tout en se parlant ainsi, il restait immobile, et ne pouvait s'empcher de
chercher un moyen de savoir la vrit. Domin par cette pense, il prit un
petit morceau de sucre qui restait encore de son repas, et, se cachant
derrire la marquise, il le lui jeta sur la main; elle ne remua pas. Il
poussa une chaise, doucement d'abord, puis un peu plus fort; point de
rponse. Il tendit le bras et fit tomber  terre le livre que madame de
Parnes avait pos sur la table. Il la crut veille cette fois, et se
blottit derrire le canap; mais rien ne bougeait. Il se leva alors, et,
comme la persienne entr'ouverte exposait la marquise au serein, il la
ferma avec prcaution.

Vous comprenez, madame, que je n'tais pas dans le pavillon, et, du moment
que la persienne fut ferme, il m'a t impossible d'en voir davantage.




VI


Il n'y avait pas plus de quinze jours de cela, lorsque Valentin, en
sortant de chez madame Delaunay, oublia son mouchoir sur un fauteuil.
Quand le jeune homme fut parti, madame Delaunay ramassa le mouchoir, et
ayant, par hasard, regard la marque, elle trouva un I et un P trs
dlicatement brods. Ce n'tait pas le chiffre de Valentin;  qui
appartenait ce mouchoir? Le nom d'Isabelle de Parnes n'avait jamais t
prononc rue du Plat-d'tain, et la veuve, par consquent, se perdait
en vaines conjectures. Elle retournait le mouchoir dans tous les sens,
regardait un coin, puis un autre, comme si elle et espr dcouvrir
quelque part le vritable nom du propritaire.

Et pourquoi, me demanderez-vous, tant de curiosit pour une chose si
simple? On emprunte tous les jours un mouchoir  un ami, et on le perd;
cela va sans dire. Qu'y a-t-il l d'extraordinaire? Cependant madame
Delaunay examinait de prs la fine batiste, et lui trouvait un air fminin
qui lui faisait hocher la tte. Elle se connaissait en broderie, et le
dessin lui paraissait bien riche pour sortir de l'armoire d'un garon.
Un indice imprvu lui dcouvrit la vrit. Aux plis du mouchoir, elle
reconnut qu'un des coins avait t nou pour servir de bourse, et cette
manire de serrer son argent n'appartient, vous le savez, qu'aux femmes.
Elle plit  cette dcouverte, et, aprs avoir pendant quelque temps fix
sur le mouchoir des regards pensifs, elle fut oblige de s'en servir pour
essuyer une larme qui coulait sur sa joue.

Une larme! direz-vous, dj une larme! Hlas! oui, madame, elle
pleurait. Qu'tait-il donc arriv? Je vais vous le dire; mais il faut
pour cela revenir un instant sur nos pas.

Il faut savoir que, le surlendemain du bal, Valentin tait venu chez
madame Delaunay. La mre lui ouvrit la porte, et lui rpondit que sa fille
tait sortie. Madame Delaunay, l-dessus, avait crit une longue lettre au
jeune homme; elle lui rappelait leur dernier entretien, et le suppliait de
ne plus venir la voir. Elle comptait sur sa parole, sur son honneur et sur
son amiti. Elle ne se montrait pas offense, et ne parlait pas du galop.
Bref, Valentin lut cette lettre d'un bout  l'autre sans y trouver rien de
trop ni de trop peu. II se sentit touch, et il et obi si le dernier mot
n'y et pas t. Ce dernier mot, il est vrai, avait t effac, mais si
lgrement, qu'on ne l'en voyait que mieux. Adieu, disait la veuve en
terminant sa lettre; soyez heureux.

Dire  un amant qu'on bannit: _Soyez heureux_, qu'en pensez-vous, madame?
N'est-ce pas lui dire: Je ne suis pas heureuse? Le vendredi venu,
Valentin hsita longtemps s'il irait ou non chez le notaire. Malgr son
ge et son tourderie, l'ide de nuire  qui que ce ft lui tait
insupportable. Il ne savait  quoi se dcider, lorsqu'il se rpta:
Soyez heureux! Et il courut chez M. des Andelys.

Pourquoi madame Delaunay y tait-elle? Quand notre hros entra dans le
salon, il la vit froncer le sourcil avec une singulire expression. Pour
ce qui regarde les manires, il y avait bien en elle quelque coquetterie;
mais, au fond du coeur, personne n'tait plus simple, plus inexpriment
que madame Delaunay. Elle avait pu, en voyant le danger, tenter hardiment
de s'en dfendre; mais, pour rsister  une lutte engage, elle n'avait
pas les armes ncessaires. Elle ne savait rien de ces manges habiles, de
ces ressources toujours prtes, au moyen desquelles une femme d'esprit
sait tenir l'amour en lisire et l'loigner ou l'appeler tour  tour.
Quand Valentin lui avait bais la main, elle s'tait dit: Voil un
mauvais sujet dont je pourrais bien devenir amoureuse; il faut qu'il parte
sur-le-champ. Mais lorsqu'elle le vit, chez le notaire, entrer gaiement
sur la pointe du pied, serr dans sa cravate et le sourire sur les lvres,
la saluant, malgr sa dfense, avec un gracieux respect, elle se dit:
Voil un homme plus obstin et plus rus que moi; je ne serai pas la plus
forte avec lui, et, puisqu'il revient, il m'aime peut-tre.

Elle ne refusa pas, cette fois, la contredanse qu'il lui demandait; aux
premires paroles, il vit en elle une grande rsignation et une grande
inquitude. Au fond de cette me timide et droite, il y avait quelque
ennui de la vie; tout en dsirant le repos, elle tait lasse de la
solitude. M. Delaunay, mort fort jeune, ne l'avait point aime; il l'avait
prise pour mnagre plutt que pour femme, et, quoiqu'elle n'et point de
dot, il avait fait, en l'pousant, ce qu'on appelle un mariage de raison.
L'conomie, l'ordre, la vigilance, l'estime publique, l'amiti de son
mari, les vertus domestiques en un mot, voil ce qu'elle connaissait en ce
monde. Valentin avait, dans le salon de M. des Andelys, la rputation que
tout jeune homme dont le tailleur est bon peut avoir chez un notaire. On
n'en parlait que comme d'un _lgant_, d'un habitu de Tortoni, et les
petites cousines se chuchotaient entre elles des histoires de l'autre
monde qu'on lui attribuait. Il tait descendu par une chemine chez une
baronne, il avait saut par la fentre d'une duchesse qui demeurait au
cinquime tage, le tout par amour et sans se faire de mal, etc., etc.

Madame Delaunay avait trop de bon sens pour couter ces niaiseries; mais
elle et peut-tre mieux fait de les couter que d'en entendre quelques
mots au hasard. Tout dpend souvent, ici-bas, du pied sur lequel on se
prsente. Pour parler comme les coliers, Valentin avait l'avantage sur
madame Delaunay. Pour lui reprocher d'tre venu, elle attendait qu'il lui
en demandt pardon. Il s'en garda bien, comme vous pensez. S'il et t
ce qu'elle le croyait, c'est--dire un homme  bonnes fortunes, il n'eut
peut-tre pas russi prs d'elle, car elle l'et senti alors trop habile
et trop sr de lui; mais il tremblait en la touchant, et cette preuve
d'amour, jointe  un peu de crainte, troublait  la fois la tte et le
coeur de la jeune femme. Il n'tait pas question, dans tout cela, de la
salle  manger du notaire, ils semblaient tous deux l'avoir oublie; mais
quand arriva le signal du galop, et que Valentin vint inviter la veuve,
il fallut bien s'en souvenir.

Il m'a assur que de sa vie il n'avait vu un plus beau visage que celui de
madame Delaunay quand il lui fit cette invitation. Son front, ses joues,
se couvrirent de rougeur; tout le sang qu'elle avait au coeur reflua
autour de ses grands yeux noirs, comme pour en faire ressortir la flamme.
Elle se souleva  demi, prte  accepter et n'osant le faire; un lger
frisson fit trembler ses paules, qui, cette fois, n'taient pas nues.
Valentin lui tenait la main; il la pressa doucement dans la sienne comme
pour lui dire: Ne craignez plus rien, je sens que vous m'aimez.

Avez-vous quelquefois rflchi  la position d'une femme qui pardonne un
baiser qu'on lui a drob? Au moment o elle promet de l'oublier, c'est 
peu prs comme si elle l'accordait. Valentin osa faire  madame Delaunay
quelques reproches de sa colre; il se plaignit de sa svrit, de
l'loignement o elle l'avait tenu; il en vint enfin, non sans hsiter, 
lui parler d'un petit jardin situ derrire sa maison, lieu retir, 
l'ombrage pais, o nul oeil indiscret ne pouvait pntrer. Une frache
cascade, par son murmure, y protgeait la causerie; la solitude y
protgeait l'amour. Nul bruit, nul tmoin, nul danger. Parler d'un lieu
pareil au milieu du monde, au son de la musique, dans le tourbillon
d'une fte,  une jeune femme qui vous coute, qui n'accepte ni ne refuse,
mais qui laisse dire et qui sourit... ah! madame, parler ainsi d'un lieu
pareil, c'est peut-tre plus doux que d'y tre.

Tandis que Valentin se livrait sans rserve, la veuve coutait sans
rflexion. De temps en temps, aux ardents dsirs elle opposait une
objection timide; de temps en temps, elle feignait de ne plus entendre, et
si un mot lui avait chapp, en rougissant, elle le faisait rpter. Sa
main, presse par celle du jeune homme, voulait tre froide et immobile;
elle tait inquite et brlante. Le hasard, qui sert les amants, voulut
qu'en passant dans la salle  manger ils se retrouvassent seuls, comme la
dernire fois. Valentin n'eut pas mme la pense de troubler la rverie
de sa valseuse, et,  la place du dsir, madame Delaunay vit l'amour.
Que vous dirai-je? ce respect, cette audace, cette chambre, ce bal,
l'occasion, tout se runissait pour la sduire. Elle ferma les yeux 
demi, soupira... et ne promit rien.

Voil, madame, par quelle raison madame Delaunay se mit  pleurer quand
elle trouva le mouchoir de la marquise.




VII


De ce que Valentin avait oubli ce mouchoir, il ne faut pas croire
cependant qu'il n'en et pas un dans sa poche.

Pendant que madame Delaunay pleurait, notre tourdi, qui n'en savait rien,
tait fort loign de pleurer. Il tait dans un petit salon bois, dor et
musqu comme une bonbonnire, au fond d'un grand fauteuil de damas violet.
Il coutait, aprs un bon dner, l'_Invitation  la valse_, de Weber, et,
tout en prenant d'excellent caf, il regardait de temps en temps le cou
blanc de madame de Parnes. Celle-ci, dans tous ses atours, et exalte,
comme dit Hoffmann, par une tasse de th bien sucr, faisait de son mieux
de ses belles mains. Ce n'tait pas de la petite musique, et il faut dire,
en toute justice, qu'elle s'en tirait parfaitement. Je ne sais lequel
mritait le plus d'loges, ou du sentimental matre allemand, ou de
l'intelligente musicienne, ou de l'admirable instrument d'rard, qui
renvoyait en vibrations sonores la double inspiration qui l'animait.

Le morceau fini, Valentin se leva, et, tirant de sa poche un mouchoir:
--Tenez, dit-il, je vous remercie; voil le mouchoir que vous m'avez prt.

La marquise fit justement ce qu'avait fait madame Delaunay. Elle regarda
la marque aussitt; sa main dlicate avait senti un tissu trop rude pour
lui appartenir. Elle se connaissait aussi en broderie; mais il y en avait
si peu que rien, assez pourtant pour dnoter une femme. Elle retourna deux
ou trois fois le mouchoir, l'approcha timidement de son nez, le regarda
encore, puis le jeta  Valentin en lui disant:--Vous vous tes tromp; ce
que vous me rendez l appartient  quelque femme de chambre de votre mre.

Valentin, qui avait emport par mgarde le mouchoir de madame Delaunay, le
reconnut et se sentit battre le coeur.--Pourquoi  une femme de chambre?
rpondit-il. Mais la marquise s'tait remise au piano; peu lui importait
une rivale qui se mouchait dans de la grosse toile. Elle reprit le
_presto_ de sa valse, et fit semblant de n'avoir pas entendu.

Cette indiffrence piqua Valentin. Il fit un tour de chambre et prit son
chapeau.

--O allez-vous donc? demanda madame de Parnes.

--Chez ma mre, rendre  sa femme de chambre le mouchoir qu'elle m'a
prt.

--Vous verra-t-on demain? nous avons un peu de musique, et vous me ferez
plaisir de venir dner.

--Non; j'ai affaire toute la journe.

Il continuait  se promener, et ne se dcidait pas  sortir. La marquise
se leva et vint  lui.

--Vous tes un singulier homme, lui dit-elle; vous voudriez me voir
jalouse.

--Moi? pas du tout. La jalousie est un sentiment que je dteste.

--Pourquoi donc vous fchez-vous de ce que je trouve  ce mouchoir un air
d'antichambre? Est-ce ma faute, ou la vtre?

--Je ne m'en fche point, je le trouve tout simple.

En parlant ainsi, il tournait le dos. Madame de Parnes s'avana doucement,
se saisit du mouchoir de madame Delaunay, et, s'approchant d'une fentre
ouverte, le jeta dans la rue.

--Que faites-vous? s'cria Valentin. Et il s'lana pour la retenir; mais
il tait trop tard.

--Je veux savoir, dit en riant la marquise, jusqu' quel point vous y
tenez, et je suis curieuse de voir si vous descendrez le chercher.

Valentin hsita un instant, et rougit de dpit. Il et voulu punir la
marquise par quelque rponse piquante; mais, comme il arrive souvent, la
colre lui tait l'esprit. Madame de Parnes se mit  rire de plus belle.
Il enfona son chapeau sur sa tte, et sortit en disant: Je vais le
chercher.

Il chercha en effet longtemps; mais un mouchoir perdu est bientt ramass,
et ce fut vainement qu'il revint dix fois d'une borne  une autre. La
marquise  sa fentre riait toujours en le regardant faire. Fatigu enfin,
et un peu honteux, il s'loigna sans lever la tte, feignant de ne pas
s'apercevoir qu'on l'et observ. Au coin de la rue pourtant, il se
retourna et vit madame de Parnes qui ne riait plus et qui le suivait des
yeux.

Il continua sa route sans savoir o il allait, et prit machinalement le
chemin de la rue du Plat-d'tain. La soire tait belle et le ciel pur. La
veuve tait aussi  sa fentre; elle avait pass une triste journe.

--J'ai besoin d'tre rassure, lui dit-elle ds qu'il fut entr. A qui
appartient un mouchoir que vous avez laiss chez moi?

Il y a des gens qui savent tromper et qui ne savent pas mentir. A cette
question, Valentin se troubla trop videmment pour qu'il ft possible de
s'y mprendre, et sans attendre qu'il rpondt:


--coutez-moi, dit madame Delaunay. Vous savez maintenant que je vous
aime. Vous connaissez beaucoup de monde, et je ne vois personne; il m'est
aussi impossible de savoir ce que vous faites qu'il vous serait facile d'y
voir clair dans mes moindres actions, s'il vous en prenait fantaisie. Vous
pouvez me tromper aisment et impunment, puisque je ne peux ni vous
surveiller, ni cesser de vous aimer; souvenez-vous, je vous en supplie,
de ce que je vais vous dire: tout se sait tt ou tard, et croyez-moi,
c'est une triste chose.

Valentin voulait l'interrompre; elle lui prit la main et continua:

--Je ne dis pas assez; ce n'est pas une triste chose, mais la plus triste
qu'il y ait au monde. Si rien n'est plus doux que le souvenir du bonheur,
rien n'est plus affreux que de s'apercevoir que le bonheur pass tait un
mensonge. Avez-vous jamais pens  ce que ce peut tre que de har ceux
qu'on a aims? Concevez-vous rien de pis? Rflchissez  cela, je vous
en conjure. Ceux qui trouvent plaisir  tromper les autres en tirent
ordinairement vanit; ils s'imaginent avoir par l quelque supriorit
sur leurs dupes: elle est bien fugitive, et  quoi mne-t-elle? Rien
n'est si ais que le mal. Un homme de votre ge peut tromper sa matresse,
seulement pour passer le temps; mais le temps s'coule en  effet, la
vrit vient, et que reste-t-il? Une pauvre crature abuse s'est crue
aime, heureuse; elle a fait de vous son bien unique: pensez  ce qui
lui arrive s'il faut qu'elle ait horreur de vous!

La simplicit de ce langage avait mu Valentin jusqu'au fond du coeur.

--Je vous aime, lui dit-il, n'en doutez pas, je n'aime que vous seule.

--J'ai besoin de le croire, rpondit la veuve, et, si vous dites
vrai, nous ne reparlerons jamais de ce que j'ai souffert aujourd'hui.
Permettez-moi pourtant d'ajouter encore un mot qu'il faut absolument que
je vous dise. J'ai vu mon pre,  l'ge de soixante ans, apprendre tout 
coup qu'un ami d'enfance l'avait tromp dans une affaire de commerce. Une
lettre avait t trouve, dans laquelle cet ami racontait lui-mme sa
perfidie, et se vantait de la triste habilet qui lui avait rapport
quelques billets de banque  notre dtriment. J'ai vu mon pre, abm de
douleur et stupfait, la tte baisse, lire cette lettre; il en tait
aussi honteux que s'il et t lui-mme le coupable; il essuya une larme
sur sa joue, jeta la lettre au feu, et s'cria: Que la vanit et l'intrt
sont peu de chose! mais qu'il est affreux de perdre un ami! Si vous
eussiez t l, Valentin, vous auriez fait serment de ne jamais tromper
personne.

Madame Delaunay, en prononant ces mots, laissa chapper quelques larmes.
Valentin tait assis prs d'elle; pour toute rponse, il l'attira  lui;
elle posa sa tte sur son paule, et tirant de la poche de son tablier le
mouchoir de la marquise:

--Il est bien beau, dit-elle; la broderie en est fine: vous me le
laisserez, n'est-ce pas? La femme  qui il appartient ne s'apercevra pas
qu'elle l'a perdu. Quand on a un mouchoir pareil, on en a bien d'autres.
Je n'en ai, moi, qu'une douzaine, et ils ne sont pas merveilleux. Vous me
rendrez le mien que vous avez emport, et qui ne vous ferait pas honneur;
mais je garderai celui-ci.

--A quoi bon? rpondit Valentin. Vous ne vous en servirez pas.

--Si, mon ami; il faut que je me console de l'avoir trouv sur ce
fauteuil, et il faut qu'il essuie mes larmes jusqu' ce qu'elles aient
cess de couler.

--Que ce baiser les essuie! s'cria le jeune homme. Et, prenant le
mouchoir de madame de Parnes, il le jeta par la fentre.




VIII


Six semaines s'taient coules, et il faut qu'il soit bien difficile 
l'homme de se connatre lui-mme, puisque Valentin ne savait pas encore
laquelle de ses deux matresses il aimait le mieux. Malgr ses moments de
sincrit et les lans de coeur qui l'emportaient prs de madame Delaunay,
il ne pouvait se rsoudre  dsapprendre le chemin de l'htel de la
Chausse-d'Antin. Malgr la beaut de madame de Parnes, son esprit, sa
grce et tous les plaisirs qu'il trouvait chez elle, il ne pouvait
renoncer  la chambrette de la rue du Plat-d'tain. Le petit jardin de
Valentin voyait tour  tour la veuve et la marquise se promener au bras du
jeune homme, et le murmure de la cascade couvrait de son bruit monotone
des serments toujours rpts, toujours trahis avec la mme ardeur.
Faut-il donc croire que l'inconstance ait ses plaisirs comme l'amour
fidle? On entendait quelquefois rouler encore la voiture sans livre qui
emmenait incognito madame de Parnes, quand madame Delaunay paraissait
voile au bout de la rue, s'acheminant d'un pas craintif. Cach derrire
sa jalousie, Valentin souriait de ces rencontres, et s'abandonnait sans
remords aux dangereux attraits du changement.

C'est une chose presque infaillible que ceux qui se familiarisent avec un
pril quelconque finissent par l'aimer. Toujours expos  voir sa double
intrigue dcouverte par un hasard, oblig au rle difficile d'un homme qui
doit mentir sans cesse, sans jamais se trahir, notre tourdi se sentit
fier de cette position trange; aprs y avoir accoutum son coeur, il y
habitua sa vanit. Les craintes qui le troublaient d'abord, les scrupules
qui l'arrtaient, lui devinrent chers; il donna deux bagues pareilles 
ses deux amies; il avait obtenu de madame Delaunay qu'elle portt une
lgre chane d'or qu'il avait choisie, au lieu de son collier de
chrysocale. Il lui parut plaisant de faire mettre ce collier  la
marquise; il russit  l'en affubler un jour qu'elle allait au bal, et
c'est,  coup sr, la plus grande preuve d'amour qu'elle lui ait donne.

Madame Delaunay, trompe par l'amour, ne pouvait croire  l'inconstance de
Valentin. Il y avait de certains jours o la vrit lui apparaissait tout
 coup claire et irrcusable. Elle clatait alors en reproches, elle
fondait en larmes, elle voulait mourir; un mot de son amant l'abusait de
nouveau, un serrement de main la consolait; elle rentrait chez elle
heureuse et tranquille. Madame de Parnes, trompe par l'orgueil, ne
cherchait  rien dcouvrir et n'essayait de rien savoir. Elle se disait:
c'est quelque ancienne matresse qu'il n'a pas le courage de quitter. Elle
ne daignait pas s'abaisser  demander un sacrifice. L'amour lui semblait
un passe-temps, la jalousie un ridicule; elle croyait d'ailleurs sa beaut
un talisman auquel rien ne pouvait rsister.

Si vous vous souvenez, madame, du caractre de notre hros, tel que j'ai
tch de vous le peindre  la premire page de ce conte, vous comprendrez
et vous excuserez peut-tre sa conduite, malgr ce qu'elle a de justement
blmable. Le double amour qu'il ressentait ou croyait ressentir, tait
pour ainsi dire l'image de sa vie entire. Ayant toujours cherch les
extrmes, gotant les jouissances du pauvre et celles du riche en mme
temps, il trouvait prs de ces deux femmes le contraste qui lui plaisait,
et il tait rellement riche et pauvre dans la mme journe. Si, de sept
 huit heures, au soleil couchant, deux beaux chevaux gris entraient au
petit trot dans l'avenue des Champs-lyses, tranant doucement derrire
eux un coup tendu de soie comme un boudoir, vous eussiez pu voir au fond
de la voiture une frache et coquette figure cache sous une grande
capote, et souriant  un jeune homme nonchalamment tendu prs d'elle:
c'taient Valentin et madame de Parnes qui prenaient l'air aprs dner.
Si le matin, au lever du soleil, le hasard vous avait mene prs du joli
bois de Romainville, vous eussiez pu y rencontrer sous le vert bosquet
d'une guinguette deux amoureux se parlant  voix basse, ou lisant ensemble
La Fontaine: c'taient Valentin et Madame Delaunay qui venaient de marcher
dans la rose. tiez-vous ce soir d'un grand bal  l'ambassade d'Autriche?
Avez-vous vu au milieu d'un cercle brillant de jeunes femmes une beaut
plus fire, plus courtise, plus ddaigneuse que toutes les autres? Cette
tte charmante, coiffe d'un turban dor, qui se balance avec grce comme
une rose berce par le zphyr, c'est la jeune marquise que la foule
admire, que le triomphe embellit, et qui pourtant semble rver. Non loin
de l, appuy contre une colonne, Valentin la regarde: personne ne connat
leur secret, personne n'interprte ce coup d'oeil, et ne devine la joie de
l'amant. L'clat des lustres, le bruit de la musique, les murmures de la
foule, le parfum des fleurs, tout le pntre, le transporte, et l'image
radieuse de sa belle matresse enivre ses yeux blouis. Il doute presque
lui-mme de son bonheur, et qu'un si rare trsor lui appartienne; il
entend les hommes dire autour de lui: Quel clat! quel sourire! quelle
femme! et il se rpte tout bas ces paroles. L'heure du souper arrive; un
jeune officier rougit de plaisir en prsentant sa main  la marquise; on
l'entoure, on la suit, chacun veut s'en approcher et brigue la faveur d'un
mot tomb de ses lvres; c'est alors qu'elle passe prs de Valentin et lui
dit  l'oreille: A demain. Que de jouissance dans un mot pareil! Demain
cependant,  la nuit tombante, le jeune homme monte  ttons un escalier
sans lumire; il arrive  grand'peine au troisime tage, et frappe
doucement  une petite porte; elle s'est ouverte, il entre; madame
Delaunay, devant sa table, travaillait seule en l'attendant; il s'assoit
prs d'elle; elle le regarde, lui prend la main et lui dit qu'elle le
remercie de l'aimer encore. Une seule lampe claire faiblement la modeste
chambrette, mais sous cette lampe est un visage ami, tranquille et
bienveillant; il n'y a plus l ni tmoins empresss, ni admiration, ni
triomphe. Mais Valentin fait plus que de ne pas regretter le monde, il
l'oublie: la vieille mre arrive, s'assoit dans sa bergre, et il faut
couter jusqu' dix heures les histoires du temps pass, caresser le petit
chien qui gronde, rallumer la lampe qui s'teint. Quelquefois c'est un
roman nouveau qu'il faut avoir le courage de lire; Valentin laisse tomber
le livre pour effleurer en le ramassant le petit pied de sa matresse;
quelquefois c'est un piquet  deux sous la fiche qu'il faut faire avec la
bonne dame, et avoir soin de n'avoir pas trop beau jeu. En sortant de l,
le jeune homme revient  pied; il a soup hier avec du vin de Champagne,
en fredonnant une contredanse; il soupe ce soir avec une tasse de lait, en
faisant quelques vers pour son amie. Pendant ce temps-l, la marquise est
furieuse qu'on lui ait manqu de parole; un grand laquais poudr apporte
un billet plein de tendres reproches et sentant le musc; le billet est
dcachet, la fentre ouverte, le temps est beau, madame de Parnes va
venir: voil notre tourdi grand seigneur. Ainsi, toujours diffrent de
lui-mme, il trouvait moyen d'tre vrai en n'tant jamais sincre, et
l'amant de la marquise n'tait pas celui de la veuve.

--Et pourquoi choisir? me disait-il un jour qu'en nous promenant il
essayait de se justifier. Pourquoi cette ncessit d'aimer d'une manire
exclusive? Blmerait-on un homme de mon ge d'tre amoureux de madame
de Parnes? N'est-elle pas admire, envie? ne vante-t-on pas son esprit et
ses charmes? La raison mme se passionne pour elle. D'une autre part, quel
reproche ferait-on  celui que la bont, la tendresse, la candeur de
madame Delaunay auraient touch? N'est-elle pas digne de faire la joie et
le bonheur d'un homme? Moins belle, ne serait-elle pas une amie prcieuse;
et, telle qu'elle est, y a-t-il au monde une plus charmante matresse?
En quoi donc suis-je coupable d'aimer ces deux femmes, si chacune d'elles
mrite qu'on l'aime? Et, s'il est vrai que je sois assez heureux pour
compter pour quelque chose dans leur vie, pourquoi ne pourrais-je rendre
l'une heureuse qu'en faisant le malheur de l'autre? Pourquoi le doux
sourire que ma prsence fait clore quelquefois sur les lvres de ma belle
veuve devrait-il tre achet au prix d'une larme verse par la marquise?
Est-ce leur faute si le hasard m'a jet sur leur route, si je les ai
approches, si elles m'ont permis de les aimer? Laquelle choisirais-je
sans tre injuste? En quoi celle-l aurait-elle mrit plus que celle-ci
d'tre prfre ou abandonne? Quand madame Delaunay me dit que son
existence entire m'appartient, que voulez-vous donc que je rponde?
Faut-il la repousser, la dsabuser et lui laisser le dcouragement et le
chagrin? Quand madame de Parnes est au piano, et qu'assis derrire elle,
je la vois se livrer  la noble inspiration de son coeur; quand son esprit
lve le mien, m'exalte et me fait mieux goter par la sympathie les plus
exquises jouissances de l'intelligence, faut-il que je lui dise qu'elle se
trompe et qu'un si doux plaisir est coupable? Faut-il que je change en
haine ou en mpris les souvenirs de ces heures dlicieuses? Non, mon ami,
je mentirais en disant  l'une des deux que je ne l'aime plus ou que je ne
l'ai point aime; j'aurais plutt le courage de les perdre ensemble que
celui de choisir entre elles.

Vous voyez, madame, que notre tourdi faisait comme font tous les hommes:
ne pouvant se corriger de sa folie, il tentait de lui donner l'apparence
de la raison. Cependant il y avait de certains jours o son coeur se
refusait, malgr lui, au double rle qu'il soutenait. Il tchait de
troubler le moins possible le repos de madame Delaunay; mais la fiert de
la marquise eut plus d'un caprice  supporter.--Cette femme n'a que de
l'esprit et de l'orgueil, me disait-il d'elle quelquefois. Il arrivait
aussi qu'en quittant le salon de madame de Parnes, la navet de la veuve
le faisait sourire, et qu'il trouvait qu' son tour elle avait trop peu
d'orgueil et d'esprit. Il se plaignait de manquer de libert. Tantt une
boutade lui faisait renoncer  un rendez-vous; il prenait un livre, et
s'en allait dner seul  la campagne. Tantt il maudissait le hasard qui
s'opposait  une entrevue qu'il demandait. Madame Delaunay tait, au fond
du coeur, celle qu'il prfrait; mais il n'en savait rien lui-mme, et
cette singulire incertitude aurait peut-tre dur longtemps si une
circonstance, lgre en apparence, ne l'et clair tout  coup sur ses
vritables sentiments.

On tait au mois de juin, et les soires au jardin taient dlicieuses.
La marquise, en s'asseyant sur un banc de bois prs de la cascade, s'avisa
un jour de le trouver dur.

--Je vous ferai cadeau d'un coussin, dit-elle  Valentin.

Le lendemain matin, en effet, arriva une causeuse lgante, accompagne
d'un beau coussin en tapisserie, de la part de madame de Parnes.

Vous vous souvenez peut-tre que madame Delaunay faisait de la tapisserie.
Depuis un mois, Valentin l'avait vue travailler constamment  un ouvrage
de ce genre dont il avait admir le dessin, non que ce dessin et rien de
remarquable: c'tait, je crois, une couronne de fleurs, comme toutes les
tapisseries du monde; mais les couleurs en taient charmantes. Que
peut faire, d'ailleurs, une main aime que nous ne le trouvions un
chef-d'oeuvre? Cent fois, le soir, prs de la lampe, le jeune homme avait
suivi des yeux, sur le canevas, les doigts habiles de la veuve; cent fois,
au milieu d'un entretien anim, il s'tait arrt, observant un religieux
silence, tandis qu'elle comptait ses points; cent fois il avait interrompu
cette main fatigue et lui avait rendu le courage par un baiser.

Quand Valentin eut fait porter la causeuse de la marquise dans une petite
salle attenante au jardin, il y descendit et examina son cadeau. En
regardant de prs le coussin, il crut le reconnatre; il le prit, le
retourna, le remit  sa place, et se demanda o il l'avait vu.--Fou que je
suis, se dit-il, tous les coussins se ressemblent, et celui-l n'a rien
d'extraordinaire. Mais une petite tache faite sur le fond blanc attira
tout  coup ses yeux; il n'y avait pas  se tromper. Valentin avait fait
lui-mme cette tache, en laissant tomber une goutte d'encre sur l'ouvrage
de madame Delaunay, un soir qu'il crivait prs d'elle.

Cette dcouverte le jeta, comme vous pensez, dans un grand
tonnement.--Comment est-ce possible? Se demanda-t-il; comment
la marquise peut-elle m'envoyer un coussin fait par Madame Delaunay?
Il regarda encore: plus de doute, ce sont les mmes fleurs, les mmes
couleurs. Il en reconnat l'clat, l'arrangement; il les touche comme pour
s'assurer qu'il n'est pas tromp par une illusion; puis il reste interdit,
ne sachant comment s'expliquer ce qu'il voit.

Je n'ai que faire de dire que mille conjectures, moins vraisemblables les
unes que les autres, se prsentrent  son esprit. Tantt il supposait que
le hasard avait pu faire se rencontrer la veuve et la marquise, qu'elles
s'taient entendues ensemble, et qu'elles lui envoyaient ce coussin d'un
commun accord, pour lui apprendre que sa perfidie tait dmasque; tantt
il se disait que madame Delaunay avait surpris sa conversation de la
veille dans le jardin, et qu'elle avait voulu, pour lui faire honte,
remplir la promesse de madame de Parnes. De toute faon, il se voyait
dcouvert, abandonn de ses deux matresses, ou tout au moins de l'une
des deux. Aprs avoir pass une heure  rver, il rsolut de sortir
d'incertitude. Il alla chez madame Delaunay, qui le reut comme 
l'ordinaire, et dont le visage n'exprima qu'un peu d'tonnement de le
voir si matin.

Rassur d'abord par cet accueil, il parla quelque temps de choses
indiffrentes; puis, domin par l'inquitude, il demanda  la veuve si sa
tapisserie tait termine.--Oui, rpondit-elle.--Et o est-elle donc?
demanda-t-il. A cette question, madame Delaunay se troubla et rougit.
--Elle est chez le marchand, dit-elle assez vite. Puis elle se reprit,
et ajouta: Je l'ai donne  monter; on va me la rendre.

Si Valentin avait t surpris de reconnatre le coussin, il le fut encore
davantage de voir la veuve se troubler lorsqu'il lui en parla. N'osant
pourtant faire de nouvelles questions, de peur de se trahir, il sortit
de suite, et s'en fut chez la marquise. Mais cette visite lui en apprit
encore moins; quand il fut question de la causeuse, madame de Parnes, pour
toute rponse, fit un lger signe de tte en souriant, comme pour dire:
Je suis charme qu'elle vous plaise.

Notre tourdi rentra donc chez lui, moins inquiet, il est vrai, qu'il n'en
tait sorti, mais croyant presque avoir fait un rve. Quel mystre ou quel
caprice du hasard cachait cet envoi singulier?--L'une fait un coussin et
l'autre me le donne; celle-l passe un mois  travailler, et, quand son
ouvrage est fini, celle-ci s'en trouve propritaire; ces deux femmes ne se
sont jamais vues, et elles s'entendent pour me jouer un tour dont elles
ne semblent pas se douter. Il y avait assurment de quoi se torturer
l'esprit: aussi le jeune homme cherchait-il de cent manires diffrentes
la clef de l'nigme qui le tourmentait.

En examinant le coussin, il trouva l'adresse du marchand qui l'avait
vendu. Sur un petit morceau de papier coll dans un coin, tait crit:
_Au Pre de Famille, rue Dauphine_.

Ds que Valentin eut lu ces mots, il se vit sr de parvenir  la vrit.
Il courut au magasin du _Pre de Famille_; il demanda si le matin mme on
n'avait pas vendu  une dame un coussin en tapisserie qu'il dsigna et
qu'on reconnut. Aux questions qu'il fit ensuite pour savoir qui avait fait
ce coussin et d'o il venait, on ne rpondit qu'avec restriction: on ne
connaissait pas l'ouvrire; il y avait dans le magasin beaucoup d'objets
de ce genre; enfin on ne voulait rien dire.

Malgr les rticences, Valentin eut bientt saisi, dans les rponses du
garon qu'il interrogeait, un mystre qu'il ne souponnait pas et que bien
d'autres que lui ignorent: c'est qu'il y a  Paris un grand nombre de
femmes, de demoiselles pauvres, qui, tout en ayant dans le monde un rang
convenable et quelquefois distingu, travaillent en secret pour vivre.
Les marchands emploient ainsi, et  bon march, des ouvrires habiles;
mainte famille, vivant sobrement, chez qui pourtant on va prendre le th,
se soutient par les filles de la maison; on les voit sans cesse tenant
l'aiguille, mais elles ne sont pas assez riches pour porter ce qu'elles
font; quand elles ont brod du tulle, elles le vendent pour acheter de la
percale: celle-l, fille de nobles aeux, fire de son titre et de sa
naissance, marque des mouchoirs; celle-ci, que vous admirez au bal, si
enjoue, si coquette et si lgre, fait des fleurs artificielles et paye
de son travail le pain de sa mre; telle autre, un peu plus riche, cherche
 gagner de quoi ajouter  sa toilette; ces chapeaux tout faits, ces
sachets brods qu'on voit aux talages des boutiques, et que le passant
marchande par dsoeuvrement, sont l'oeuvre secrte, quelquefois pieuse,
d'une main inconnue. Peu d'hommes consentiraient  ce mtier, ils
resteraient pauvres par orgueil en pareil cas; peu de femmes s'y refusent,
quand elles en ont besoin, et de celles qui le font, aucune n'en rougit.
Il arrive qu'une jeune femme rencontre une amie d'enfance qui n'est pas
riche et qui a besoin de quelque argent; faute de pouvoir lui en prter
elle-mme, elle lui dit sa ressource, l'encourage, lui cite des exemples,
la mne chez le marchand, lui fait une petite clientle; trois mois aprs,
l'amie est  son aise et rend  une autre le mme service. Ces sortes de
choses se passent tous les jours; personne n'en sait rien, et c'est pour
le mieux; car les bavards qui rougissent du travail trouveraient bientt
le moyen de dshonorer ce qu'il y a au monde de plus honorable.

--Combien de temps, demanda Valentin, faut-il  peu prs pour faire un
coussin comme celui dont je vous parle, et combien gagne l'ouvrire?

--Monsieur, rpondit le garon, pour faire un coussin comme celui-l,
il faut deux mois, six semaines environ. L'ouvrire paye sa laine, bien
entendu; par consquent, c'est autant de moins pour elle. La laine
anglaise, belle, cote dix francs la livre; le ponceau, le cerise, cotent
quinze francs. Pour ce coussin, il faut une livre et demie de laine au
plus, et il sera pay quarante ou cinquante francs  l'habile ouvrire.




IX


Quand Valentin, de retour au logis, se retrouva en face de sa causeuse, le
secret qu'il venait d'apprendre produisit un effet inattendu. En pensant
que madame Delaunay avait mis six semaines  faire ce coussin pour gagner
deux louis, et que madame de Parnes l'avait achet en se promenant, il
prouva un serrement de coeur trange. La diffrence que la destine avait
mise entre ces deux femmes se montrait  lui, en ce moment, sous une forme
si palpable, qu'il ne put s'empcher de souffrir. L'ide que la marquise
allait arriver, s'appuyer sur ce meuble, et traner son bras nu sur la
trace des larmes de la veuve, fut insupportable au jeune homme. Il prit le
coussin et le mit dans une armoire. Qu'elle en pense ce qu'elle voudra, se
dit-il, ce coussin me fait piti, et je ne puis le laisser l.

Madame de Parnes arriva bientt aprs, et s'tonna de ne pas voir son
cadeau. Au lieu de chercher une excuse, Valentin rpondit qu'il n'en
voulait pas et qu'il ne s'en servirait jamais. Il pronona ces mots d'un
ton brusque et sans rflchir  ce qu'il faisait.

--Et pourquoi? demanda la marquise.

--Parce qu'il me dplat.

--En quoi vous dplat-il? Vous m'avez dit le contraire ce matin mme.

--C'est possible; il me dplat maintenant. Combien est-ce qu'il vous a
cot?

--Voil une belle question! dit madame de Parnes. Qu'est-ce qui vous passe
par la tte?

Il faut savoir que depuis quelques jours Valentin avait appris de la mre
de madame Delaunay qu'elle se trouvait fort gne. Il s'agissait d'un
terme de loyer  payer  un propritaire avare qui menaait au moindre
retard. Valentin, ne pouvant faire, mme pour une bagatelle, des offres de
service qu'on n'et pas voulu entendre, n'avait eu d'autre parti  prendre
que de cacher son inquitude. D'aprs ce qu'avait dit le garon du _Pre
de Famille_, il tait probable que le coussin n'avait pas suffi pour tirer
la veuve d'embarras. Ce n'tait pas la faute de la marquise; mais l'esprit
humain est quelquefois si bizarre, que le jeune homme en voulait presque 
madame de Parnes du prix modique de son achat, et sans s'apercevoir du peu
de convenance de sa question:

--Cela vous a cot quarante ou cinquante francs, dit-il avec amertume.
Savez-vous combien de temps on a mis  le faire?

--Je le sais d'autant mieux, rpondit la marquise, que je l'ai fait
moi-mme.

--Vous?

--Moi, et pour vous; j'y ai pass quinze jours: voyez si vous me devez
quelque reconnaissance.

--Quinze jours, madame? mais il faut deux mois, et deux mois de travail
assidu, pour terminer un pareil ouvrage. Vous mettriez six mois  en venir
 bout, si vous l'entrepreniez.

--Vous me paraissez bien au courant; d'o vous vient tant d'exprience?

--D'une ouvrire que je connais, et qui certes ne  s'y trompe pas.

--Eh bien! cette ouvrire ne vous a pas tout dit. Vous ne savez pas que
pour ces choses-l le plus important, ce sont les fleurs, et qu'on trouve
chez les marchands des canevas prpars, o le fond est rempli; le plus
difficile reste  faire, mais le plus long et le plus ennuyeux est fait.
C'est ainsi que j'ai achet ce coussin, qui ne m'a mme pas cot quarante
ou cinquante francs, car ce fond ne signifie rien; c'est un ouvrage de
manoeuvre pour lequel il ne faut que de la laine et des mains.

Le mot de _manoeuvre_ n'avait pas plu  Valentin.

--J'en suis bien fch, rpliqua-t-il, mais ni le fond ni les fleurs ne
sont de vous.

--Et de qui donc? apparemment de l'ouvrire que vous connaissez?

--Peut-tre.

La marquise sembla hsiter un instant entre la colre et l'envie de rire.
Elle prit le dernier parti, et se livrant  sa gaiet:

--Dites-moi donc, s'cria-t-elle, dites-moi donc, je vous prie, le nom de
votre mystrieuse ouvrire, qui vous donne de si bons renseignements.

--Elle s'appelle Julie, rpondit le jeune homme.

Son regard, le son de sa voix, rappelrent tout  coup  madame de Parnes
qu'il lui avait dit le mme nom le jour o il lui avait parl d'une veuve
qu'il aimait. Comme alors, l'air de vrit avec lequel il avait rpondu
troubla la marquise. Elle se souvint vaguement de l'histoire de cette
veuve, qu'elle avait prise pour un prtexte; mais, rpt ainsi, ce nom
lui parut srieux.

--Si c'est une confidence, que vous me faites, dit-elle, elle n'est ni
adroite ni polie.

Valentin ne rpondit pas. Il sentait que son premier mouvement l'avait
entran trop loin, et il commenait  rflchir. La marquise, de son
ct, garda le silence quelque temps. Elle attendait une explication, et
Valentin songeait au moyen d'viter d'en donner une. Il allait enfin se
dcider  parler, et essayer peut-tre de se rtracter, quand la marquise,
perdant patience, se leva brusquement.

--Est-ce une querelle ou une rupture? demanda-t-elle d'un ton si violent,
que Valentin ne put conserver son sang-froid.

--Comme vous voudrez, rpondit-il.

--Trs bien, dit la marquise, et elle sortit. Mais, cinq minutes aprs, on
sonna  la porte: Valentin ouvrit, et vit madame de Parnes debout sur le
palier, les bras croiss, enveloppe dans sa mantille et appuye contre le
mur; elle tait d'une pleur effrayante, et prte  se trouver mal. Il la
prit dans ses bras, la porta sur la causeuse, et s'effora de l'apaiser.
Il lui demanda pardon de sa mauvaise humeur, la supplia d'oublier cette
scne fcheuse, et s'accusa d'un de ces accs d'impatience dont il est
impossible de dire la raison.

--Je ne sais ce que j'avais ce matin, lui dit-il; une fcheuse nouvelle
que j'ai reue m'avait irrit; je vous ai cherch querelle sans motif;
ne pensez jamais  ce que je vous ai dit que comme  un moment de folie
de ma part.

--N'en parlons plus, dit la marquise revenue  elle, et allez me chercher
mon coussin. Valentin obit avec rpugnance; madame de Parnes jeta le
coussin  terre, et posa ses pieds dessus. Ce geste, comme vous pensez,
ne fut pas agrable au jeune homme; il frona le sourcil malgr lui, et se
dit qu'aprs tout il venait de cder par faiblesse  une comdie de femme.

Je ne sais s'il avait raison, et je ne sais non plus par quelle
obstination purile la marquise avait voulu,  toute force, obtenir ce
petit triomphe. Il n'est pas sans exemple qu'une femme, et mme une femme
d'esprit, ne veuille pas se soumettre en pareil cas; mais il peut arriver
que ce soit de sa part un mauvais calcul, et que l'homme, aprs avoir
obi, se repente de sa complaisance; c'est ainsi qu'un enfantillage
devient grave quand l'orgueil s'en mle, et qu'on s'est brouill
quelquefois pour moins encore qu'un coussin brod.

Tandis que madame de Parnes, reprenant son air gracieux, ne dissimulait
pas sa joie, Valentin ne pouvait dtacher ses regards du coussin, qui, 
dire vrai, n'tait pas fait pour servir de tabouret. Contre sa coutume,
la marquise tait venue  pied, et la tapisserie de la veuve, repousse
bientt au milieu de la chambre, portait l'empreinte poudreuse du
brodequin qui l'avait foule. Valentin ramassa le coussin, l'essuya et
le posa sur un fauteuil.

--Allons-nous encore nous quereller? dit en souriant la marquise. Je
croyais que vous me laissiez faire et que la paix tait conclue.

--Ce coussin est blanc; pourquoi le salir?

--Pour s'en servir, et quand il sera sale, mademoiselle Julie nous en fera
d'autres.

--coutez-moi, madame la marquise, dit Valentin. Vous comprenez trs bien
que je ne suis pas assez sot pour attacher de l'importance  un caprice
ni  une bagatelle de cette sorte. S'il est vrai que le dplaisir que je
ressens de ce que vous faites puisse avoir quelque motif que vous ignorez,
ne cherchez pas  l'approfondir, ce sera le plus sage. Vous vous tes
trouve mal tout  l'heure, je ne vous demande pas si cet vanouissement
tait bien profond; vous avez obtenu ce que vous dsiriez, n'en essayez
pas davantage.

--Mais vous comprenez peut-tre, rpondit madame de Parnes, que je ne suis
pas assez sotte non plus pour attacher  cette bagatelle plus d'importance
que vous; et, s'il m'arrivait d'insister, vous comprendriez encore que je
voudrais savoir jusqu' quel point c'est une bagatelle.

--Soit, mais je vous demanderai, pour vous rpondre, si c'est l'orgueil
ou l'amour qui vous pousse.

--C'est l'un et l'autre. Vous ne savez pas qui je suis: la lgret de
ma conduite avec vous vous a donn de moi une opinion que je vous laisse,
parce que vous ne la feriez partager  personne; pensez sur mon compte
comme il vous plaira, et soyez infidle si bon vous semble, mais
gardez-vous de m'offenser.

--C'est peut-tre l'orgueil qui parle en ce moment, madame; mais convenez
donc que ce n'est pas l'amour.

--Je n'en sais rien; si je ne suis pas jalouse, il est certain que
c'est par ddain. Comme je ne reconnais qu' M. de Parnes le droit de
surveillance sur moi, je ne prtends non plus surveiller personne. Mais
comment osez-vous me rpter deux fois un nom que vous devriez taire?

--Pourquoi le tairais-je, quand vous m'interrogez? Ce nom ne peut faire
rougir ni la personne  qui il appartient ni celle qui le prononce.

--Eh bien! achevez donc de le prononcer.

Valentin hsita un moment.

--Non, rpondit-il, je ne le prononcerai pas, par respect pour celle qui
le porte.

La marquise se leva  ces paroles, serra sa mantille autour de sa taille,
et dit d'un ton glac:

--Je pense qu'on doit tre venu me chercher, reconduisez-moi jusqu' ma
voiture.




X


La marquise de Parnes tait plus qu'orgueilleuse, elle tait hautaine.
Habitue ds l'enfance  voir tous ses caprices satisfaits, nglige par
son mari, gte par sa tante, flatte par le monde qui l'entourait, le
seul conseiller qui la diriget, au milieu d'une libert si dangereuse,
tait cette fiert native qui triomphait mme des passions. Elle pleura
amrement en rentrant chez elle; puis elle fit dfendre sa porte, et
rflchit  ce qu'elle avait  faire, rsolue  n'en pas souffrir
davantage.

Quand Valentin, le lendemain, alla voir madame Delaunay, il crut
s'apercevoir qu'il tait suivi. Il l'tait en effet, et la marquise eut
bientt appris la demeure de la veuve, son nom, et les visites frquentes
que le jeune homme lui rendait. Elle ne voulut pas s'en tenir l, et,
quelque invraisemblable que puisse paratre le moyen dont elle se servit,
il n'est pas moins vrai qu'elle l'employa, et qu'il lui russit.

A sept heures du matin, elle sonna sa femme de chambre; elle se fit
apporter par cette fille une robe de toile, un tablier, un mouchoir de
coton, et un ample bonnet sous lequel elle cacha, autant que possible, son
visage. Ainsi travestie, un panier sous le bras, elle se rendit au march
des Innocents. C'tait l'heure o madame Delaunay avait coutume d'y aller,
et la marquise ne chercha pas longtemps; elle savait que la veuve lui
ressemblait, et elle aperut bientt devant l'talage d'une fruitire une
jeune femme  peu prs de sa taille, aux yeux noirs et  la dmarche
modeste, marchandant des cerises. Elle s'approcha.

--N'est-ce pas  madame Delaunay, demanda-t-elle, que j'ai l'honneur de
parler?

--Oui, mademoiselle; que me voulez-vous?

La marquise ne rpondit pas; sa fantaisie tait satisfaite et peu lui
importait qu'on s'en tonnt. Elle jeta sur sa rivale un regard rapide et
curieux, la toisa des pieds  la tte, puis se retourna et disparut.

Valentin ne venait plus chez madame de Parnes; il reut d'elle une
invitation de bal imprime, et crut devoir s'y rendre par convenance.
Quand il entra dans l'htel, il fut surpris de ne voir qu'une fentre
claire; la marquise tait seule et l'attendait.--Pardonnez-moi, lui
dit-elle, la petite ruse que j'ai employe pour vous faire venir; j'ai
pens que vous ne rpondriez peut-tre pas si je vous crivais pour vous
demander un quart d'heure d'entretien, et j'ai besoin de vous dire un mot,
en vous suppliant d'y rpondre sincrement.

Valentin, qui de son naturel n'tait pas gardeur de rancune, et chez
qui le ressentiment passait aussi vite qu'il venait, voulut mettre la
conversation sur un ton enjou, et commena  plaisanter la marquise sur
son bal suppos. Elle lui coupa la parole en lui disant: J'ai vu madame
Delaunay.

--Ne vous effrayez pas, ajouta-t-elle, voyant Valentin changer de visage;
je l'ai vue sans qu'elle st qui j'tais et de manire  ce qu'elle ne
puisse me reconnatre. Elle est jolie, et il est vrai qu'elle me ressemble
un peu. Parlez-moi franchement: l'aimiez-vous dj quand vous m'avez
envoy une lettre qui tait crite pour elle?

Valentin hsitait.

--Parlez, parlez sans crainte, dit la marquise. C'est le seul moyen de me
prouver que vous avez quelque estime pour moi.

Elle avait prononc ces mots avec tant de tristesse, que Valentin en fut
mu. Il s'assit prs d'elle, et lui conta fidlement tout ce qui s'tait
pass dans son coeur.--Je l'aimais dj, lui dit-il enfin, et je l'aime
encore; c'est la vrit.

--Rien n'est plus possible entre nous, rpondit la marquise en se levant.
Elle s'approcha d'une glace, se renvoya  elle-mme un regard coquet.

--J'ai fait pour vous, continua-t-elle, la seule action de ma vie o je
n'ai rflchi  rien. Je ne m'en repens pas, mais je voudrais n'tre pas
seule  m'en souvenir quelquefois.

Elle ta de son doigt une bague d'or o tait enchsse une aigue-marine.

--Tenez, dit-elle  Valentin, portez ceci pour l'amour de moi; cette
pierre ressemble  une larme.

Quand elle prsenta sa bague au jeune homme, il voulut lui baiser la main.

--Prenez garde, dit-elle; songez que j'ai vu votre matresse; ne nous
souvenons pas trop tt.

--Ah! rpondit-il, je l'aime encore, mais je sens que je vous aimerai
toujours.

--Je le crois, rpliqua la marquise, et c'est peut-tre pour cette raison
que je pars demain pour la Hollande, o je vais rejoindre mon mari.

--Je vous suivrai, s'cria Valentin; n'en doutez pas, si vous quittez la
France, je partirai en mme temps que vous.

--Gardez-vous-en bien, ce serait me perdre, et vous tenteriez en vain de
me revoir.

--Peu m'importe; quand je devrais vous suivre  dix lieues de distance,
je vous prouverai du moins ainsi la sincrit de mon amour, et vous y
croirez malgr vous.

--Mais je vous dis que j'y crois, rpondit madame de Parnes avec un
sourire malin: adieu donc, ne faites pas cette folie.

Elle tendit la main  Valentin, et entr'ouvrit, pour se retirer, la porte
de sa chambre  coucher.

--Ne faites pas cette folie, ajouta-t-elle d'un ton lger; ou, si vous la
faisiez par hasard, vous m'cririez un mot  Bruxelles, parce que de l on
peut changer de route.

La porte se ferma sur ces paroles, et Valentin, rest seul, sortit de
l'htel dans le plus grand trouble.

Il ne put dormir de la nuit, et le lendemain, au point du jour, il n'avait
encore pris aucun parti sur la conduite qu'il tiendrait. Un billet assez
triste de madame Delaunay, reu  son rveil, l'avait branl sans le
dcider. A l'ide de quitter la veuve, son coeur se dchirait; mais 
l'ide de suivre en poste l'audacieuse et coquette marquise, il se sentait
tressaillir de dsir; il regardait l'horizon, il coutait rouler les
voitures; les folles quipes du temps pass lui revenaient en tte; que
vous dirai-je? il songeait  l'Italie, au plaisir,  un peu de scandale, 
Lauzun dguis en postillon; d'un autre ct, sa mmoire inquite lui
rappelait les craintes si navement exprimes un soir par madame Delaunay.
Quel affreux souvenir n'allait-il pas lui laisser! Il se rptait ces
paroles de la veuve: _Faut-il qu'un jour j'aie horreur de vous?_

Il passa la journe entire renferm, et aprs avoir puis tous les
caprices, tous les projets fantasques de son imagination: Que veux-je
donc? se demanda-t-il. Si j'ai voulu choisir entre ces deux femmes,
pourquoi cette incertitude? et, si je les aime toutes les deux galement,
pourquoi me suis-je mis de mon propre gr dans la ncessit de perdre
l'une ou l'autre? Suis-je fou? Ai-je ma raison? Suis-je perfide ou
sincre? Ai-je trop peu de courage ou trop peu d'amour?

Il se mit  table, et, prenant le dessin qu'il avait fait autrefois, il
considra attentivement ce portrait infidle qui ressemblait  ses deux
matresses. Tout ce qui lui tait arriv depuis deux mois se reprsenta 
son esprit: le pavillon et la chambrette, la robe d'indienne et les
blanches paules, les grands dners et les petits djeuners, le piano et
l'aiguille  tricoter, les deux mouchoirs, le coussin brod, il revit
tout. Chaque heure de sa vie lui donnait un conseil diffrent.

--Non, se dit-il enfin, ce n'est pas entre deux femmes que j'ai  choisir,
mais entre deux routes que j'ai voulu suivre  la fois, et qui ne peuvent
mener au mme but: l'une est la folie et le plaisir, l'autre est l'amour;
laquelle dois-je prendre? laquelle conduit au bonheur?

Je vous ai dit, en commenant ce conte, que Valentin avait une mre qu'il
aimait tendrement. Elle entra dans sa chambre tandis qu'il tait plong
dans ces penses.

--Mon enfant, lui dit-elle, je vous ai vu triste ce matin. Qu'avez-vous?
Puis-je vous aider? Avez-vous besoin de quelque argent? Si je ne puis vous
rendre service, ne puis-je du moins savoir vos chagrins et tenter de vous
consoler?

--Je vous remercie, rpondit Valentin. Je faisais des projets de voyage,
et je me demandais qui doit nous rendre heureux, de l'amour ou du plaisir;
j'avais oubli l'amiti. Je ne quitterai pas mon pays, et la seule femme 
qui je veuille ouvrir mon coeur est celle qui peut le partager avec vous.


FIN DES DEUX MATRESSES.

Bien que l'auteur se soit amus  prter au personnage de Valentin
quelques traits de son propre caractre, les doubles amours du hros
n'ont exist que dans son imagination.

       *       *       *       *       *




III. FRDRIC ET BERNERETTE


1838




[Illustration: Dessin de Bida Grav par Ch. Colin]


I


Vers les dernires annes de la Restauration, un jeune homme de Besanon,
nomm Frdric Hombert, vint  Paris pour faire son droit. Sa famille
n'tait pas riche et ne lui donnait qu'une modique pension; mais, comme il
avait beaucoup d'ordre, peu de chose lui suffisait. Il se logea dans le
quartier Latin, afin d'tre  porte de suivre les cours; ses gots et son
humeur taient si sdentaires, qu'il visita  peine les promenades, les
places et les monuments qui sont  Paris l'objet de la curiosit des
trangers. La socit de quelques jeunes gens avec lesquels il eut bientt
occasion de se lier  l'cole de droit, quelques maisons que des lettres
de recommandation lui avaient ouvertes, telles taient ses seules
distractions. Il entretenait une correspondance rgle avec ses parents,
et leur annonait le succs de ses examens au fur et  mesure qu'il les
subissait. Aprs avoir travaill assidment pendant trois ans, il vit
enfin arriver le moment o il allait tre reu avocat; il ne lui restait
plus qu' soutenir sa thse, et il avait dj fix l'poque de son retour
 Besanon, lorsqu'une circonstance imprvue vint pour quelque temps
troubler son repos.

Il demeurait rue de la Harpe, au troisime tage, et il avait sur sa
croise des fleurs dont il prenait soin. En les arrosant, un matin, il
aperut,  une fentre en face de lui, une jeune fille qui se mit  rire.
Elle le regardait d'un air si gai et si ouvert, qu'il ne put s'empcher
de lui faire un signe de tte. Elle lui rendit son salut de bonne grce,
et,  compter de ce moment, ils prirent l'habitude de se souhaiter ainsi
le bonjour tous les matins, d'un ct de la rue  l'autre. Un jour que
Frdric s'tait lev de meilleure heure que de coutume, aprs avoir salu
sa voisine, il prit une feuille de papier qu'il plia en forme de lettre,
et qu'il montra de loin  la jeune fille, comme pour lui demander s'il
pouvait lui crire; mais elle secoua la tte en signe de refus, et se
retira d'un air fch.

Le lendemain, le hasard fit qu'ils se rencontrrent dans la rue. La
demoiselle rentrait chez elle, accompagne d'un jeune homme que Frdric
ne connaissait pas, et qu'il ne se rappela point avoir jamais vu parmi
les tudiants. A la tournure et  la toilette de sa voisine, quoiqu'elle
portt un chapeau, il jugea qu'elle devait tre ce qu'on appelle  Paris
une grisette. Le cavalier, d'aprs son ge, n'tait sans doute qu'un
frre ou un amant, et semblait plutt un amant qu'un frre. Quoi qu'il en
ft, Frdric rsolut de ne plus songer  cette aventure. Les premiers
froids tant venus, il ta ses fleurs de la place qu'elles occupaient sur
sa croise; mais, malgr lui, il regardait toujours dehors de temps en
temps; il rapprocha de la fentre le bureau o il travaillait, et arrangea
son rideau de faon  pouvoir guetter sans tre aperu.

La voisine, de son ct, ne se montra plus le matin. Elle paraissait
quelquefois  cinq heures du soir pour fermer ses persiennes, aprs avoir
allum sa lampe. Frdric se hasarda un jour  lui envoyer un baiser. Il
fut surpris de voir qu'elle le lui rendit aussi gaiement qu'autrefois son
premier salut. Il prit de nouveau son morceau de papier, qui tait rest
pli sur sa table, et, s'expliquant par signes du mieux qu'il put, il
demanda qu'on lui crivt ou qu'on ret son billet. Mais la rponse ne
fut pas plus favorable que la premire fois; la grisette secoua encore
la tte, et il en fut de mme pendant huit jours. Les baisers taient
bienvenus, mais, quant aux lettres, il fallait y renoncer.

Au bout d'une semaine, Frdric, dpit d'essuyer sans cesse le mme
refus, dchira son papier devant sa voisine. Elle en rit d'abord, resta
quelque temps indcise, puis tira de la poche de son tablier un billet
qu'elle montra  son tour  l'tudiant. Vous jugez bien qu'il ne secoua
pas la tte. Ne pouvant parler, il crivit en grosses lettres, sur une
grande feuille de papier  dessin, ces trois mots: Je vous adore! Puis
il posa la feuille sur une chaise et plaa une bougie allume de chaque
ct. La belle grisette, arme d'une lorgnette, put lire ainsi la premire
dclaration de son amant. Elle y rpondit par un sourire, et fit signe 
Frdric de descendre pour venir chercher le billet qu'elle lui avait
montr.

Le temps tait obscur, et il faisait un pais brouillard. Le jeune homme
descendit lestement, traversa la rue et entra dans la maison de sa
voisine; la porte tait ouverte, et la demoiselle tait au bas de
l'escalier. Frdric, l'entourant de ses bras, fut plus prompt 
l'embrasser qu' lui parler. Elle s'enfuit toute tremblante.

--Que m'avez-vous crit? demanda-t-il; quand et comment puis-je vous
revoir?

Elle, s'arrta, revint sur ses pas, et, glissant son billet dans la main
de Frdric:

--Tenez, lui dit-elle, et ne dcouchez plus.

Il tait arriv en effet  l'tudiant, depuis peu, de passer, malgr sa
sagesse, la nuit hors du logis, et la grisette l'avait remarqu.

Quand deux amoureux sont d'accord, les obstacles sont bien peu de chose.
Le billet remis  Frdric annonait les plus grandes prcautions 
prendre, parlait de dangers menaants, et demandait o il fallait aller
pour se voir. Ce ne pouvait tre, disait-on, dans l'appartement du jeune
homme. Il fallut donc chercher une chambrette aux alentours. Le quartier
Latin n'en manque pas. Le premier rendez-vous tait fix, lorsque Frdric
reut la lettre suivante:

Vous dites que vous m'adorez, et vous ne me dites pas si vous me trouvez
jolie. Vous m'avez mal vue, et, pour pouvoir m'aimer, il faut que vous me
voyiez mieux. Je vais sortir avec ma bonne; sortez de votre ct, et venez
 ma rencontre dans la rue. Vous m'aborderez comme une connaissance, vous
me direz quelques mots, et regardez-moi bien pendant ce temps-l. Si vous
ne me trouvez pas jolie, vous me le direz et je ne m'en fcherai pas.
C'est tout simple, et d'ailleurs je ne suis pas mchante.

Mille baisers.
BERNERETTE.

Frdric obit aux ordres de sa matresse, et je n'ai que faire de
dire que l'preuve ne fut pas douteuse. Cependant Bernerette, par un
raffinement de coquetterie, au lieu de se munir de tous ses atours pour
cette rencontre, se prsenta en nglig, les cheveux relevs sous son
chapeau. L'tudiant lui fit un respectueux salut, lui rpta qu'il la
trouvait plus belle que jamais, puis rentra chez lui, ravi de sa nouvelle
conqute; mais elle lui sembla bien plus belle encore le lendemain,
lorsqu'elle vint au rendez-vous, et il vit l qu'elle pouvait se passer
non seulement d'atours, mais encore de toute espce de toilette, mme la
plus nglige.




II


Frdric et Bernerette s'taient livrs  leur amour avant d'avoir chang
presque un seul mot, et ils en taient  se tutoyer aux premires paroles
qu'ils s'adressrent. Enlacs dans les bras l'un de l'autre, ils
s'assirent prs de la chemine, o ptillait un bon feu. L, Bernerette,
appuyant sur les genoux de son amant ses joues brillantes des belles
couleurs du plaisir, lui apprit qui elle tait. Elle avait jou la comdie
en province. Elle s'appelait Louise Durand, et Bernerette tait son nom
de guerre; elle vivait depuis deux ans avec un jeune homme qu'elle
n'aimait plus. Elle voulait,  tout prix, s'en dbarrasser, et changer
sa manire de vivre, soit en rentrant au thtre, si elle trouvait quelque
protection, soit en apprenant un mtier. Du reste, elle ne s'expliqua ni
sur sa famille ni sur le pass. Elle annonait seulement sa rsolution de
briser ses liens, qui lui taient insupportables. Frdric ne voulut pas
la tromper, et lui peignit sincrement la position o il se trouvait
lui-mme; n'tant pas riche, et connaissant peu le monde, il ne pouvait
lui tre que d'un bien faible secours.--Comme je ne puis me charger de
toi, ajoutait-il, je ne veux, sous aucun prtexte, devenir la cause d'une
rupture; mais, comme il me serait trop cruel de te partager avec un autre,
je partirai bien  regret, et je garderai dans mon coeur le souvenir d'un
heureux jour.

A cette dclaration inattendue, Bernerette se mit  pleurer.--Pourquoi
partir? dit-elle. Si je me brouille avec mon amant, ce n'est pas toi qui
en seras cause, puisqu'il y a longtemps que j'y suis dtermine. Si
j'entre chez une lingre pour faire mon apprentissage, est-ce que tu ne
m'aimeras plus? Il est fcheux que tu ne sois pas riche; mais que veux-tu!
nous ferons comme nous pourrons.

Frdric allait rpliquer, mais un baiser lui imposa silence.--N'en
parlons plus, et n'y pensons plus, dit enfin Bernerette. Quand tu voudras
de moi, fais-moi signe par la fentre, et ne t'inquite pas du reste qui
ne te regarde pas.

Pendant six semaines environ, Frdric ne travailla gure. Sa thse
commence restait sur sa table; il y ajoutait une ligne de temps en temps.
Il savait que, si l'envie de s'amuser lui venait, il n'avait qu' ouvrir
sa croise: Bernerette tait toujours prte; et quand il lui demandait
comment elle jouissait de tant de libert, elle lui rpondait toujours que
cela ne le regardait pas. Il avait dans son tiroir quelques conomies,
qu'il dpensa rapidement. Au bout de quinze jours, il fut oblig d'avoir
recours  un ami pour donner  souper  sa matresse.

Quand cet ami, qui se nommait Grard, apprit le nouveau genre de vie de
Frdric: Prends garde  toi, lui dit-il, tu es amoureux. Ta grisette
n'a rien, et tu n'as pas grand'chose; je me dfierais  ta place d'une
comdienne de province; ces passions-l mnent plus loin qu'on ne pense.

Frdric rpondit en riant qu'il ne s'agissait point d'une passion, mais
d'une amourette passagre. Il raconta  Grard comment il avait fait
connaissance, par sa croise, avec Bernerette.--C'est une fille qui ne
pense qu' rire, dit-il  son ami; il n'y a rien de moins dangereux
qu'elle, et rien de moins srieux que notre liaison.

Grard se rendit  ces raisons et engagea cependant Frdric  travailler.
Celui-ci assura que sa thse allait tre bientt termine, et, pour
n'avoir pas fait un mensonge, il se mit en effet  l'ouvrage pendant
quelques heures; mais le soir mme Bernerette l'attendait. Ils allrent
ensemble  _la Chaumire_, et le travail fut laiss de ct.

La Chaumire est le Tivoli du quartier Latin; c'est le rendez-vous des
tudiants et des grisettes. Il s'en faut que ce soit un lieu de bonne
compagnie, mais c'est un lieu de plaisir: on y boit de la bire et on y
danse; une gaiet franche, parfois un peu bruyante, anime l'assemble.
Les lgantes y ont des bonnets ronds, et les _fashionables_ des vestes de
velours; on y fume, on y trinque, on y fait l'amour en plein air. Si la
police interdisait l'entre de ce jardin dlicieux aux cratures qu'elle
enregistre, ce serait peut-tre l seulement que se retrouverait encore 
Paris cette ancienne vie des tudiants, si libre et si joyeuse, dont les
traditions se perdent tous les jours.

Frdric, en sa qualit de provincial, n'tait pas homme  faire le
difficile sur les gens qu'il rencontrait l; et Bernerette, qui ne voulait
que se divertir, ne l'en et pas fait apercevoir. Il faut un certain usage
du monde pour savoir o il est permis de s'amuser. Notre heureux couple
ne raisonnait pas ses plaisirs; quand il avait dans toute la soire, il
rentrait fatigu et content. Frdric tait si novice, que ses premires
folies de jeunesse lui semblaient le bonheur mme. Quand Bernerette,
appuye sur son bras, sautait en marchant sur le boulevard Neuf, il
n'imaginait rien de plus doux que de vivre ainsi au jour le jour. Ils se
demandaient de temps en temps l'un  l'autre o en taient leurs affaires,
mais ni l'un ni l'autre ne rpondait clairement  cette question. La
chambrette garnie, situe prs du Luxembourg, tait paye pour deux mois;
c'tait l'important. Quelquefois, en y arrivant, Bernerette avait sous le
bras un pt envelopp dans du papier, et Frdric une bouteille de bon
vin. Ils s'attablaient alors; la jeune fille chantait au dessert les
couplets des vaudevilles qu'elle avait jous; si elle avait oubli les
paroles, l'tudiant improvisait, pour les remplacer, des vers  la louange
de son amie, et, quand il ne trouvait pas la rime, un baiser en tenait
lieu. Ils passaient ainsi la nuit tte  tte, sans se douter du temps qui
s'coulait.

--Tu ne fais plus rien, disait Grard, et ton amourette passagre durera
plus longtemps qu'une passion. Prends garde  toi; tu dpenses de
l'argent, et tu ngliges les moyens que tu as d'en gagner.

--Rassure-toi, rpondait Frdric; ma thse avance, et Bernerette va
entrer en apprentissage chez une lingre.  Laisse-moi jouir en paix d'un
moment de bonheur, et ne t'inquite pas de l'avenir.

L'poque approchait cependant o il fallait imprimer la thse. Elle fut
acheve  la hte et n'en valut pas moins pour cela. Frdric fut reu
avocat; il adressa  Besanon plusieurs exemplaires de sa dissertation,
accompagne de son diplme. Son pre rpondit  cette heureuse nouvelle
par l'envoi d'une somme beaucoup plus considrable qu'il n'tait
ncessaire pour payer les frais de retour au pays. La joie paternelle
vint donc ainsi, sans le savoir, au secours de l'amour. Frdric put
rendre  son ami l'argent que celui-ci lui avait prt, et le convaincre
de l'inutilit de ses remontrances. Il voulut faire un cadeau 
Bernerette, mais elle le refusa.

--Fais-moi cadeau d'un souper, lui dit-elle; tout ce que je veux de toi,
c'est toi.

Avec un caractre aussi gai que celui de cette jeune fille, ds qu'elle
avait le moindre chagrin, il tait facile de s'en apercevoir. Frdric
la trouva triste un jour et lui en demanda la raison. Aprs quelque
hsitation, elle tira de sa poche une lettre.

--C'est une lettre anonyme, dit-elle; le jeune homme qui demeure avec
moi l'a reue hier, et me l'a donne en me disant qu'il n'ajoutait aucune
foi  des accusations non signes. Qui a crit cela? je l'ignore.
L'orthographe est aussi mauvaise que le style; mais ce n'en est pas moins
dangereux pour moi: on me dnonce comme une fille perdue, et l'on va
jusqu' prciser le jour et l'heure de nos derniers rendez-vous. Il faut
que ce soit quelqu'un de la maison, une portire ou une femme de chambre;
je ne sais que faire ni comment me prserver du pril qui me menace.

--Quel pril? demanda Frdric.

--Je crois, dit en riant Bernerette, qu'il n'y va pas moins que de ma vie.
J'ai affaire  un homme d'un caractre violent, et, s'il savait que je le
trompe, il serait trs capable de me tuer.

Frdric relut en vain la lettre, et l'examina de cent faons, il ne put
reconnatre l'criture. Il rentra chez lui fort inquiet, et rsolut de ne
pas voir Bernerette de quelques jours; mais il reut bientt d'elle un
billet.

Il sait tout, crivait-elle; je ne sais qui a parl; je crois que c'est
la portire. Il ira vous voir; il veut se battre avec vous. Je n'ai pas la
force d'en dire davantage; je suis plus morte que vive.

Frdric passa la journe entire dans sa chambre; il s'attendait  la
visite de son rival, ou du moins  une provocation. Il fut surpris de
ne recevoir ni l'une ni l'autre. Le lendemain et pendant les huit jours
suivants, mme silence. Il apprit enfin que M. de N----, l'amant de
Bernerette, avait eu avec elle une explication,  la suite de laquelle
celle-ci avait quitt la maison  et s'tait sauve chez sa mre. Rest
seul et dsol de la perte d'une matresse qu'il aimait perdument, le
jeune homme tait sorti un matin et n'avait plus reparu. Au bout de quatre
jours, ne le voyant pas revenir, on avait fait ouvrir la porte de son
appartement; il avait laiss sur sa table une lettre qui annonait son
fatal dessein. Ce ne fut qu'une semaine plus tard qu'on trouva dans la
fort de Meudon les restes de cet infortun.




III


L'impression que ressentit Frdric  la nouvelle de ce suicide fut
profonde. Bien qu'il ne connut pas ce jeune homme et qu'il ne lui et
jamais adress la parole, il savait son nom, qui tait celui d'une famille
illustre. Il vit arriver les parents, les frres en deuil, et il sut les
tristes dtails des recherches auxquelles on avait t oblig de se
livrer pour dcouvrir le mort. Les scells furent mis; bientt aprs,
les tapissiers enlevrent les meubles; la fentre auprs de laquelle
travaillait Bernerette resta ouverte, et ne montra plus que les murs
d'un appartement dsert.

On n'prouve de remords que lorsqu'on est coupable, et Frdric n'avait
aucun reproche srieux  se faire, puisqu'il n'avait tromp personne, et
qu'il n'avait mme jamais su clairement o en taient les choses entre la
grisette et son amant. Mais il se sentait pntr d'horreur en se voyant
la cause involontaire d'une fatalit si cruelle.--Que n'est-il venu me
trouver! se disait-il; que n'a-t-il tourn contre moi l'arme dont il a
fait un si funeste usage! Je ne sais comment j'aurais agi, ni ce qui se
serait pass; mais mon coeur me dit qu'il ne serait pas arriv un tel
malheur. Que n'ai-je appris seulement qu'il l'aimait  ce point! Que
n'ai-je t tmoin de sa douleur! Qui sait? je serais peut-tre parti; je
l'aurais peut-tre convaincu, guri, ramen  la raison par des paroles
franches et amicales. Dans tous les cas, il vivrait encore, et j'aimerais
mieux qu'il m'et cass le bras que de penser qu'en se donnant la mort
il a peut-tre prononc mon nom!

Au milieu de ces tristes rflexions arriva une lettre de Bernerette; elle
tait malade et gardait le lit. Dans la dernire scne avec elle, M. de
N----l'avait frappe, et elle avait fait une chute dangereuse. Frdric
sortit pour aller la voir, mais il n'en eut pas le courage. En la gardant
pour matresse, il lui semblait commettre un meurtre. Il se dcida 
partir; aprs avoir mis ordre  ses affaires, il envoya  la pauvre fille
ce dont il put disposer, lui promit de ne pas l'abandonner si elle tombait
dans la misre: puis il retourna  Besanon.

Son arrive fut, comme on peut penser, un jour de fte pour sa famille.
On le flicita sur son nouveau titre, on l'accabla de questions sur son
sjour  Paris; son pre le conduisit avec orgueil chez toutes les
personnes de distinction de la ville. Bientt on lui fit part d'un projet
conu pendant son absence: on avait pens  le marier, et on lui proposa
la main d'une jeune et jolie personne dont la fortune tait honorable.
Il ne refusa ni n'accepta; il avait dans l'me une tristesse que rien ne
pouvait surmonter. Il se laissa mener partout o l'on voulut, rpondit de
son mieux  ceux qui l'interrogeaient, et s'effora mme de faire la cour
 sa prtendue; mais c'tait sans plaisir et presque malgr lui qu'il
s'acquittait de ces devoirs: non que Bernerette lui ft assez chre
pour le faire renoncer  un mariage avantageux; mais les dernires
circonstances avaient agi sur lui trop fortement pour qu'il pt s'en
remettre si vite. Dans un coeur troubl par le souvenir, il n'y a pas de
place pour l'esprance; ces deux sentiments, dans leur extrme vivacit,
s'excluent l'un l'autre; ce n'est qu'en s'affaiblissant qu'ils se
concilient, s'adoucissent et finissent par s'appeler mutuellement.

La jeune personne dont il s'agissait avait un caractre trs mlancolique.
Elle n'prouvait pour Frdric ni sympathie ni rpugnance; c'tait, comme
lui, par obissance qu'elle se prtait aux projets de ses parents. Grce
 la facilit qu'on leur laissait de causer ensemble, ils s'aperurent
tous deux de la vrit. Ils sentirent que l'amour ne leur venait pas, et
l'amiti leur vint sans efforts. Un jour que les deux familles runies
avaient fait une partie de campagne, Frdric, au retour, donna le bras
 sa future. Elle lui demanda s'il n'avait pas laiss  Paris quelque
affection, et il lui conta son histoire. Elle commena par la trouver
plaisante et par la traiter de bagatelle; Frdric n'en parlait pas non
plus autrement que comme d'une folie sans importance; mais la fin du
rcit parut srieuse  mademoiselle Darcy (c'tait le nom de la jeune
personne).--Grand Dieu! dit-elle, c'est bien cruel. Je comprends ce qui
s'est pass en vous, et je vous en estime davantage. Mais vous n'tes pas
coupable; laissez faire le temps. Vos parents sont aussi presss sans
doute que les miens de conclure le mariage qu'ils ont en tte; fiez-vous
 moi, je vous pargnerai le plus d'ennuis possible, et, en tout cas, la
peine d'un refus.

Ils se sparrent sur ces mots. Frdric souponna que mademoiselle Darcy
avait de son ct une confidence  lui faire. Il ne se trompait pas. Elle
aimait un jeune officier sans fortune qui avait demand sa main et qui
avait t repouss par la famille. Elle fit preuve de franchise  son
tour, et Frdric lui jura qu'il ne l'en ferait pas repentir. Il s'tablit
entre eux une convention tacite de rsister  leurs parents, tout en
paraissant se soumettre  leur volont. On les voyait sans cesse l'un
auprs de l'autre, dansant ensemble au bal, causant au salon, marchant 
l'cart  la promenade; mais, aprs s'tre comports toute la journe
comme deux amants, ils se serraient la main en se quittant et se
rptaient chaque soir qu'ils ne deviendraient jamais poux.

De pareilles situations sont trs dangereuses. Elles ont un charme qui
entrane, et le coeur s'y livre avec confiance; mais l'amour est une
divinit jalouse qui s'irrite ds qu'on cesse de la craindre, et on aime
quelquefois seulement parce qu'on a promis de ne pas aimer. Au bout de
quelque temps, Frdric avait recouvr sa gaiet; il se disait qu'aprs
tout ce n'tait pas sa faute si une lgre intrigue avait eu un dnoment
sinistre; que tout autre  sa place et agi comme lui, et qu'enfin il faut
oublier ce qu'il est impossible de rparer. Il commena  trouver du
plaisir  voir tous les jours mademoiselle Darcy; elle lui parut plus
belle qu'au premier abord. Il ne changea pas de conduite auprs d'elle;
mais il mit peu  peu dans ses discours et dans ses protestations d'amiti
une chaleur  laquelle on ne pouvait se mprendre. Aussi la jeune personne
ne s'y mprit-elle pas; l'instinct fminin l'avertit promptement de ce
qui se passait dans le coeur de Frdric. Elle en fut flatte et presque
touche; mais, soit qu'elle ft plus constante que lui, soit qu'elle ne
voult pas revenir sur sa parole, elle prit la dtermination de rompre
entirement avec lui et de lui ter toute esprance. Il fallait attendre
pour cela qu'il s'expliqut plus clairement, et l'occasion s'en prsenta
bientt.

Un soir que Frdric s'tait montr plus enjou qu' l'ordinaire,
mademoiselle Darcy, pendant qu'on prenait le th, alla s'asseoir dans une
petite pice recule. Une certaine disposition romanesque, qui est souvent
naturelle aux femmes, prtait ce jour-l  son regard et  sa parole un
attrait indfinissable. Sans se rendre compte de ce qu'elle prouvait,
elle se sentait la facult de produire une impression violente, et elle
cdait  la tentation d'user de sa puissance, dt-elle en souffrir
elle-mme. Frdric l'avait vue sortir; il la suivit, s'approcha, et,
aprs quelques mots sur l'air de tristesse qu'il remarquait en elle:

--Eh bien! mademoiselle, lui dit-il, pensez-vous que le jour approche o
il faudra vous dclarer d'une matire positive? Avez-vous trouv quelque
moyen d'luder cette ncessit? Je viens vous consulter l-dessus. Mon
pre me questionne sans cesse, et je ne sais plus que lui rpondre. Que
puis-je objecter contre cette alliance, et comment dire que je ne veux pas
de vous? Si je feins de vous trouver trop peu de beaut, de sagesse ou
d'esprit, personne ne voudra me croire. Il faut donc que je dise que j'en
aime une autre, et plus nous tarderons, plus je mentirai en le disant.
Comment pourrait-il en tre autrement? Puis-je impunment vous voir sans
cesse? L'image d'une personne absente peut-elle, devant vous, ne pas
s'effacer! Apprenez-moi donc ce qu'il me faut rpondre, et ce que vous
pensez vous-mme. Vos intentions n'ont-elles pas chang? Laisserez-vous
votre jeunesse se consumer dans la solitude? Resterez-vous fidle  un
souvenir, et ce souvenir vous suffira-t-il? Si j'en juge d'aprs moi,
j'avoue que je ne puis le croire; car je sens que c'est se tromper que de
rsister  son propre coeur et  la destine commune, qui veut qu'on oublie
et qu'on aime. Je tiendrai ma parole, si vous l'ordonnez; mais je ne puis
m'empcher de vous dire que cette obissance me sera cruelle. Sachez donc
que maintenant c'est de vous seule que dpend notre avenir, et prononcez.

--Je ne suis pas surprise de ce que vous me dites, rpondit mademoiselle
Darcy; c'est l le langage de tous les hommes. Pour eux, le moment prsent
est tout, et ils sacrifieraient leur vie entire  la tentation de faire
un compliment. Les femmes ont aussi des tentations de ce genre; mais la
diffrence est qu'elles y rsistent. J'ai eu tort de me fier  vous, et il
est juste que j'en porte la peine; mais, quand mon refus devrait vous
blesser et m'attirer votre ressentiment, vous apprendrez de moi une chose
dont plus tard vous sentirez la vrit: c'est qu'on n'aime qu'une fois
dans la vie, quand on est capable d'aimer. Les inconstants n'aiment
pas; ils jouent avec le coeur. Je sais que, pour le mariage, on dit
que l'amiti suffit; c'est possible dans certains cas; mais comment
serait-ce possible pour nous, puisque vous savez que j'ai de l'amour pour
quelqu'un? En supposant que vous abusiez aujourd'hui de ma confiance pour
me dterminer  vous pouser, que ferez vous de ce secret quand je serai
votre femme? N'en sera-ce pas assez pour nous rendre  tous deux le
bonheur impossible? Je veux croire que vos amours parisiennes ne sont
qu'une folie de jeune homme. Pensez vous qu'elles m'aient donn bonne
opinion de votre coeur, et qu'il me soit indiffrent de vous connatre
d'un caractre aussi frivole? Croyez-moi, Frdric, ajouta-t-elle en
prenant la main du jeune homme, croyez-moi, vous aimerez un jour, et
ce jour-l, si vous vous souvenez de moi, vous aurez peut-tre quelque
estime pour celle qui a os vous parler ainsi. Vous saurez alors ce que
c'est que l'amour.

Mademoiselle Darcy se leva  ces paroles, et sortit. Elle avait vu le
trouble de Frdric et l'effet que son discours produisait sur lui; elle
le laissa plein de tristesse. Le pauvre garon tait trop inexpriment
pour supposer que, dans une dclaration aussi formelle, il pt y avoir de
la coquetterie. Il ne connaissait pas les mobiles tranges qui gouvernent
quelquefois les actions des femmes; il ne savait pas que celle qui veut
rellement refuser se contente de dire non, et que celle qui s'explique
veut tre convaincue.

Quoi qu'il en soit, cette conversation eut sur lui la plus fcheuse
influence. Au lieu de chercher  persuader mademoiselle Darcy, il vita,
les jours suivants, toute occasion de lui parler seul  seul. Trop fire
pour se repentir, elle le laissa s'loigner en silence. Il alla trouver
son pre, et lui parla de la ncessit de faire son stage. Quant au
mariage, ce fut mademoiselle Darcy qui se chargea de rpondre la premire;
elle n'osa refuser tout  fait, de peur d'irriter sa famille, mais elle
demanda qu'on lui donnt le temps de rflchir, et elle obtint qu'on
la laisserait tranquille pendant un an. Frdric se disposa donc 
retourner  Paris; on augmenta un peu sa pension, et il quitta Besanon
plus triste encore qu'il n'y tait venu. Le souvenir du dernier entretien
avec mademoiselle Darcy le poursuivait comme un prsage funeste, et,
tandis que la malle-poste l'emportait loin de son pays, il se rptait
tout bas: Vous saurez ce que c'est que l'amour.




IV


Il ne se logea point, cette fois, dans le quartier Latin; il avait affaire
au Palais de Justice, et il prit une chambre prs du quai aux Fleurs. A
peine arriv, il reut la visite de son ami Grard. Celui-ci, pendant
l'absence de Frdric, avait fait un hritage considrable. La mort
d'un vieil oncle l'avait rendu riche; il avait un appartement dans la
Chausse-d'Antin, un cabriolet et des chevaux; il entretenait en outre une
jolie matresse; il voyait beaucoup de jeunes gens; on jouait chez lui
toute la journe et quelquefois toute la nuit. Il courait les bals, les
spectacles, les promenades; en un mot, de modeste tudiant il tait devenu
un jeune homme  la mode.

Sans abandonner ses tudes, Frdric fut entran dans le tourbillon qui
environnait son ami. Il y apprit bientt  mpriser ses anciens plaisirs
de la Chaumire. Ce n'est pas l qu'irait se montrer ce qu'on appelle la
jeunesse dore. C'est souvent en moins bonne compagnie, mais peu importe;
il suffit de l'usage, et il est plus noble de se divertir chez Musard avec
la canaille qu'au boulevard Neuf avec d'honntes gens. Grard n'tait
pas d'une partie qu'il ne voult y emmener Frdric. Celui-ci rsistait
le plus possible, et finissait par se laisser conduire. Il fit donc
connaissance avec un monde qui lui tait inconnu; il vit de prs des
actrices, des danseuses, et l'approche de ces divinits est d'un effet
immense sur un provincial; il se lia avec des joueurs, des tourdis, des
gens qui parlaient en souriant de deux cents louis qu'ils avaient perdus
la veille; il lui arriva de passer la nuit avec eux, et il les vit, le
jour venu, aprs douze heures employes  boire et  remuer des cartes, se
demander, en faisant leur toilette, quels seraient les plaisirs de la
journe. Il fut invit  des soupers o chacun avait  ses cts une femme
 soi appartenant,  laquelle on ne disait mot, et qu'on emmenait en
sortant comme on prend sa canne et son chapeau. Bref, il assista  tous
les travers,  tous les plaisirs de cette vie lgre, insouciante, 
l'abri de la tristesse, que mnent seuls quelques lus qui ne semblent
appartenir que par la jouissance au reste de la race humaine.

Il commena par s'en trouver bien, en ce qu'il y perdit toute humeur
chagrine et tout souvenir importun. Et, en effet, il n'y a pas moyen, dans
une sphre pareille, d'tre seulement proccup; il faut se divertir ou
s'en aller. Mais Frdric se fit tort en mme temps, en ce qu'il perdit la
rflexion et ses habitudes d'ordre, la suprme sauvegarde. Il n'avait pas
de quoi jouer longtemps, et il joua; son malheur voulut qu'il comment
par gagner, et sur son gain il eut de quoi perdre. Il tait habill par
un vieux tailleur de Besanon, qui, depuis nombre d'annes, servait sa
famille; il lui crivit qu'il ne voulait plus de ses habits, et il prit
un tailleur  la mode. Il n'eut bientt plus le temps  d'aller au Palais:
comment l'aurait-il eu avec des jeunes gens qui, dans leur dsoeuvrement
affair, n'ont pas le loisir de lire un journal. Il faisait donc son stage
sur le boulevard; il dnait au caf, allait au bois, avait de beaux habits
et de l'or dans ses poches; il ne lui manquait qu'un cheval et une
matresse pour tre un _dandy_ accompli.

Ce n'est pas peu dire, il est vrai; au temps pass, un homme n'tait
homme, et ne vivait rellement, qu' la condition de possder trois
choses, un cheval, une femme et une pe. Notre sicle prosaque et
pusillanime a d'abord, de ces trois amis, retranch le plus noble, le plus
sr, le plus insparable de l'homme de coeur. Personne n'a plus l'pe au
ct; mais, hlas! peu de gens ont un cheval, et il y en a qui se vantent
de vivre sans matresse.

Un jour que Frdric avait des dettes urgentes  payer, il s'tait vu
forc de faire quelques dmarches auprs de ses compagnons de plaisir,
qui n'avaient pu l'obliger. Il obtint enfin, sur son billet, trois mille
francs d'un banquier qui connaissait son pre. Lorsqu'il eut cette somme
dans sa poche, se sentant joyeux et tranquille aprs beaucoup d'agitation,
il fit un tour de boulevard avant de rentrer chez lui. Comme il passait
au coin de la rue de la Paix pour s'en revenir dans les Tuileries, une
femme qui donnait le bras  un jeune homme se mit  rire en le voyant:
c'tait Bernerette. Il s'arrta et la suivit des yeux; de son ct, elle
tourna plusieurs fois la tte; il changea de route sans trop savoir
pourquoi et s'en fut au Caf de Paris.

Il s'y tait promen une heure, et il montait pour aller dner, quand
Bernerette passa de nouveau. Elle tait seule; il l'aborda et lui demanda
si elle voulait venir dner avec lui. Elle accepta et prit son bras, mais
elle le pria de la mener chez un traiteur moins en vidence.

--Allons au cabaret, dit-elle gaiement; je n'aime pas  dner dans la
rue.

Ils montrent en fiacre, et, comme autrefois, ils s'taient donn mille
baisers avant de se demander de leurs nouvelles.

Le tte  tte fut joyeux, et les tristes souvenirs en furent bannis.
Bernerette se plaignit cependant que Frdric ne ft pas venu la voir;
mais il se contenta de lui rpondre qu'elle devait bien savoir pourquoi.
Elle lut aussitt dans les yeux de son amant, et comprit qu'il fallait se
taire. Assis prs d'un bon feu, comme au premier jour, ils ne songrent
qu' jouir en libert de l'heureuse rencontre qu'ils devaient au hasard.
Le vin de Champagne anima leur gaiet, et avec lui vinrent les tendres
propos qu'inspire cette liqueur de pote, ddaigne par les dlicats.
Aprs dner, ils allrent au spectacle. A onze heures, Frdric demanda
A Bernerette o il fallait la reconduire; elle garda quelque temps le
silence,  demi honteuse et  demi craintive; puis, entourant de ses bras
le cou du jeune homme, elle lui dit timidement  l'oreille:

--Chez toi.

Il tmoigna quelque tonnement de la trouver libre.

--Eh! quand je ne le serais pas, rpondit-elle, ne  crois-tu pas que je
t'aime? Mais je le suis, ajouta-t-elle aussitt, voyant Frdric hsiter;
la personne qui m'accompagnait tantt t'a peut-tre donn  penser;
l'as-tu regarde?

--Non, je n'ai regard que toi.

--C'est un excellent garon; il est marchand de nouveauts et assez riche;
il veut m'pouser.

--T'pouser, dis-tu! Est-ce srieux?

--Trs srieux; je ne l'ai pas tromp, il sait l'histoire entire de ma
vie; mais il est amoureux de moi. Il connat ma mre, et il a fait sa
demande il y a un mois. Ma mre ne voulait rien dire sur mon compte; elle
a pens me battre quand elle a appris que je lui avais tout dclar. Il
veut que je tienne son comptoir: ce serait une assez jolie place, car il
gagne par an une quinzaine de mille francs; malheureusement cela ne se
peut pas.

--Pourquoi? Y a-t-il quelque obstacle?

--Je te dirai cela; commenons par aller chez toi.

--Non; parle-moi d'abord franchement.

--C'est que tu vas te moquer de moi. J'ai de l'estime et de l'amiti pour
lui, c'est le meilleur homme de la terre; mais il est trop gros.

--Trop gros? Quelle folie!

--Tu ne l'as pas vu: il est gros et petit, et tu as une si jolie taille!

--Et sa figure, comment est-elle?

--Pas trop mal; il a un mrite, c'est d'avoir l'air bon et de l'tre. Je
lui suis plus reconnaissante que je ne puis le dire, et si j'avais voulu,
mme sans m'pouser, il m'aurait dj fait du bien. Pour rien au monde je
ne voudrais le chagriner, et si je pouvais lui rendre un service, je le
ferais de tout mon coeur.

--pouse-le donc, s'il en est ainsi.

--Il est trop gros; c'est impossible. Allons chez toi, nous causerons.

Frdric se laissa entraner, et lorsqu'il s'veilla le lendemain, il
avait oubli ses ennuis passs et les beaux yeux de mademoiselle Darcy.




V


Bernerette le quitta aprs djeuner, et ne voulut pas qu'il la rament
chez elle. Il mit de ct l'argent qu'on lui avait prt, bien rsolu 
payer ses dettes; mais il ne se pressa pas de les payer. Quelque temps
aprs, il fut d'un souper chez Grard; on ne se spara qu'au jour. Comme
il sortait, Grard l'arrta.

--Que vas-tu faire? lui dit-il; il est trop tard pour dormir; allons
djeuner  la campagne.

La partie fut arrange; Grard envoya rveiller sa matresse, et lui fit
dire de se prparer.

--C'est dommage, dit-il  son ami, que tu n'aies pas aussi quelqu'un 
emmener; nous ferions partie carre, ce serait plus gai.

--Qu' cela ne tienne, rpondit Frdric, cdant  un mouvement
d'amour-propre; je vais, si tu veux, crire un petit mot que ton groom
portera ici prs; quoiqu'il soit un peu matin, Bernerette viendra, je
n'en doute pas.

--A merveille! Qu'est-ce que c'est que Bernerette? N'est-ce pas ta
grisette d'autrefois?

--Prcisment; c'est  son sujet que tu me faisais ta morale.

--Vraiment? dit Grard en riant; mais j'avais peut tre raison,
ajouta-t-il, car tu es d'un caractre constant,  et c'est dangereux
avec ces demoiselles.

Comme il parlait, sa matresse entra; Bernerette ne se fit pas attendre,
elle arriva pare de son mieux. On envoya chercher une voiture de remise,
et, malgr un temps assez froid, on partit pour Montmorency. Le ciel
tait clair, le soleil brillait; les jeunes gens fumaient, les deux dames
chantaient; au bout d'une lieue, elles taient amies.

On fit une promenade  cheval; lanc au galop dans les bois, Frdric
Se sentait battre le coeur; jamais il ne s'tait trouv si  l'aise:
Bernerette tait prs de lui; il voyait avec orgueil l'impression que
produisait sur Grard le charmant visage de la jeune fille anim par la
course. Aprs un long dtour dans la fort, ils s'arrtrent sur une
petite minence o se trouvaient une maisonnette et un moulin. La meunire
leur donna une bouteille de vin blanc, et ils s'assirent sur une bruyre.

--Nous aurions bien d, dit Grard, apporter quelques gteaux; la
digestion se fait vite  cheval, et je me sens de l'apptit; nous aurions
fait un petit repas sur l'herbe avant de reprendre le chemin de l'auberge.

Bernerette tira de sa poche une talmouse qu'elle avait prise en passant 
Saint-Denis, et l'offrit de si bonne grce  Grard, qu'il lui baisa la
main pour la remercier.

--Faisons mieux, dit-elle; au lieu de retourner au village, dnons ici.
Cette bonne femme a bien un quartier de mouton dans sa maisonnette;
d'ailleurs voil des poules qu'on nous fera rtir. Demandons si cela
se peut; pendant que le dner se prparera, nous ferons un tour dans
le bois. Qu'en pensez-vous? Cela vaudra bien les antiques perdreaux du
_Cheval-Blanc_.

La proposition fut accepte; la meunire voulait s'excuser, mais, blouie
par une pice d'or que Grard lui donna, elle se mit  l'oeuvre aussitt,
et sacrifia sa basse-cour. Jamais dner ne fut plus gai. Il se prolongea
plus longtemps que les convives n'y avaient compt. Le soleil disparut
bientt derrire les belles collines de Saint-Leu; d'pais nuages
couvrirent la valle, et une pluie battante commena  tomber.

--Qu'allons-nous devenir? dit Grard. Nous avons prs de deux lieues 
faire pour regagner Montmorency, et ce n'est pas l un orage d't qu'on
n'a qu' laisser passer; c'est une vraie pluie d'hiver, il y en a pour
toute la nuit.

--Pourquoi cela? dit Bernerette; une pluie d'hiver passe comme une autre.
Faisons une partie de cartes pour nous distraire; quand la lune se lvera,
nous aurons beau temps.

La meunire, comme on peut penser, n'avait pas de cartes chez elle; par
consquent, point de partie. Ccile, la matresse de Grard, commenait 
regretter l'auberge, et  trembler pour sa robe neuve. Il fallut mettre
les chevaux  l'abri sous un hangar. Deux grands garons d'assez mauvaise
mine entrrent dans la chambre; c'taient les fils de la meunire; ils
demandrent  souper, peu satisfaits de trouver des trangers. Grard
s'impatientait, Frdric n'tait pas de bonne humeur. Rien n'est plus
triste que des gens qui viennent de rire, lorsqu'un contre-temps imprvu
a dtruit leur joie. Bernerette seule conservait la sienne, et ne semblait
se soucier de rien.

--Puisque nous n'avons pas de cartes, dit-elle, je vais vous proposer
un jeu. Quoique nous soyons en novembre, tchons d'abord de trouver une
mouche.

--Une mouche! dit Grard; qu'en voulez-vous faire?

--Cherchons toujours, nous verrons aprs.

Tout examin, la mouche fut trouve. La pauvre bte tait engourdie par
l'approche de l'hiver. Bernerette s'en saisit dlicatement, et la posa au
milieu de la table. Elle fit ensuite asseoir tout le monde.

--Maintenant, dit-elle, prenons chacun un morceau de sucre, et plaons-le
devant nous, sur cette table. Mettons chacun une pice de monnaie dans une
assiette; ce sera l'enjeu. Que personne ne parle ni ne bouge. Laissez la
mouche se rveiller; la voil dj qui voltige; elle va se poser sur un
des morceaux de sucre, puis le quitter, aller  un autre, revenir, selon
son caprice. Toutes les fois qu'un morceau de sucre l'aura attire et
fixe, celui  qui appartiendra le morceau prendra une pice, jusqu' ce
que l'assiette soit vide, et alors nous recommencerons.

La plaisante ide de Bernerette ramena la gaiet. On suivit ses
instructions; deux ou trois autres mouches arrivrent. Chacun, dans le
plus religieux silence, les suivait des yeux, tandis qu'elles tournoyaient
en l'air au-dessus de la table. Si l'une d'elles se posait sur le sucre,
c'tait un rire gnral. Une heure s'coula ainsi, et la pluie avait
cess.

--Je ne puis souffrir une femme maussade, disait Grard  son ami pendant
le retour; il faut avouer que la gaiet est un grand bien; c'est peut-tre
le premier de tous, puisque avec lui on se passe des autres. Ta grisette
a trouv moyen de changer en plaisir une heure d'ennui, et cela seul me
donne meilleure opinion d'elle que si elle avait fait un pome pique.
Vos amours dureront-ils longtemps?

--Je ne sais, rpondit Frdric, affectant la mme lgret que son
compagnon; si elle te plat, tu peux lui faire la cour.

--Tu n'es pas franc, car tu l'aimes et elle t'aime.

--Oui, par caprice, comme autrefois.

--Prends garde  ces caprices-l.

--Suivez-nous donc, messieurs, cria Bernerette, qui galopait en avant avec
Ccile. Elles s'arrtrent sur un plateau, et la cavalcade fit une halte.
La lune se levait; elle se dgageait lentement des massifs obscurs, et, 
mesure qu'elle montait, les nuages semblaient fuir devant elle. Au-dessous
du plateau s'tendait une valle o le vent agitait sourdement une mer de
sombre verdure; le regard n'y distinguait rien, et  six lieues de Paris
on aurait pu se croire devant un ravin de la Fort-Noire. Tout  coup
l'astre sortit de l'horizon; un immense rayon de lumire glissa sur la
cime des bois et s'empara de l'espace en un instant; les hautes futaies,
les coupes de chtaigniers, les clairires, les routes, les collines se
dessinrent au loin comme par enchantement. Les promeneurs se regardrent,
tonns et joyeux de se voir.

--Allons, Bernerette, s'cria Frdric, une chanson!

--Triste ou gaie? demanda-t-elle.

--Comme tu voudras. Une chanson de chasse! l'cho y rpondra peut-tre.

Bernerette rejeta son voile en arrire et entonna le refrain d'une
fanfare; mais elle s'arrta tout  coup. La brillante toile de Vnus, qui
scintillait sur la montagne, avait frapp ses yeux; et, comme sous le
charme d'une pense plus tendre, elle chanta sur un air allemand les vers
suivants, qu'un passage d'Ossian avait inspirs  Frdric:

  Ple toile du soir, messagre lointaine,
  Dont le front sort brillant des voiles du couchant,
  De ton palais d'azur, au sein du firmament,
    Que regardes-tu dans la plaine?
  La tempte s'loigne et les vents sont calms.
  La fort qui frmit pleure sur la bruyre.
  Le phalne dor, dans sa course lgre,
    Traverse les prs embaums.

  Que cherches-tu sur la terre endormie?
  Mais dj vers les monts je te vois t'abaisser.
  Tu fuis en souriant, mlancolique amie,
  Et ton tremblant regard est prs de s'effacer;
  toile qui descends sur la verte colline,
  Triste larme d'argent du manteau de la nuit,
  Toi que regarde au loin le ptre qui chemine,
  Tandis que pas  pas son long troupeau le suit;--

  toile, o t'en vas-tu dans cette nuit immense?
  Cherches-tu sur la rive un lit dans les roseaux?
  O t'en vas-tu si belle,  l'heure du silence,
  Tomber comme une perle au sein profond des eaux?
  Ah! si tu dois mourir, bel astre, et si ta tte
  Va dans la vaste mer plonger ses blonds cheveux,
  Avant de nous quitter, un seul instant arrte:--

  toile de l'amour, ne descends pas des cieux!

Tandis que Bernerette chantait, les rayons de la lune, tombant sur son
visage, lui donnaient une pleur charmante. Ccile et Grard lui firent
compliment de la fracheur et de la justesse de sa voix, et Frdric
l'embrassa tendrement.

On rentra  l'auberge et on soupa. Au dessert, Grard, dont la tte
s'tait chauffe grce  une bouteille de vin de Madre, devint si
empress et si galant, que Ccile lui chercha querelle; ils se disputrent
avec assez d'aigreur, et, Ccile ayant quitt la table, Grard la suivit
de mauvaise humeur. Rest seul avec Bernerette, Frdric lui demanda si
elle s'tait trompe sur la cause de cette dispute.

--Non, rpondit-elle; ce n'est pas de la posie que ces choses-l, et
tout le monde les comprend.

--Eh bien! qu'en penses-tu? Ce jeune homme a du got pour toi; sa
matresse l'ennuie, et pour la lui faire quitter tu n'aurais, je crois,
qu' dire un mot.

--Que nous importe! Es-tu jaloux?

--Tout au contraire; et tu sais bien que je n'ai pas le droit de l'tre.

--Explique-toi; que veux-tu dire?

--Ma chre enfant, je veux dire que ni ma fortune ni mes occupations ne me
permettent d'tre ton amant. Ce n'est pas d'aujourd'hui que tu le sais, et
je ne t'ai jamais trompe l-dessus. Si je voulais faire le grand seigneur
avec toi, je me ruinerais sans te rendre heureuse; ma pension me suffit
 peine; il faudra d'ailleurs, d'ici  peu de temps, que je retourne 
Besanon. Sur ce sujet, tu le vois, je m'explique clairement, quoique ce
soit bien  contre-coeur; mais il y a de certaines choses sur lesquelles
je ne puis m'expliquer ainsi: c'est  toi de rflchir et de penser 
l'avenir.

--C'est--dire que tu me conseilles de faire ma cour  ton ami.

--Non; c'est lui qui te fait la sienne. Grard est riche, et je ne le suis
pas; il vit  Paris, au centre de tous les plaisirs, et je ne suis destin
qu' faire un avocat de province. Tu lui plais beaucoup, et c'est
peut-tre un bonheur pour toi.

Malgr sa tranquillit apparente, Frdric tait mu en parlant ainsi.
Bernerette garda le silence et alla s'appuyer contre la croise; elle
pleurait et s'efforait de cacher ses larmes; Frdric s'en aperut et
s'approcha d'elle.

--Laissez-moi, lui dit-elle. Vous ne daigneriez pas tre jaloux de moi
je le conois, et j'en souffre sans me plaindre; mais vous me parlez trop
durement, mon ami; vous me traitez tout  fait comme une fille, et vous
me dsolez sans raison.

Il avait t dcid qu'on passerait la nuit  l'auberge, et qu'on
reviendrait  Paris le lendemain. Bernerette ta le mouchoir qui entourait
son cou, et, tout en s'essuyant les yeux, elle le noua autour de la tte
de son amant. S'appuyant ensuite sur son paule, elle l'attira doucement
vers l'alcve.

--Ah, mchant! lui dit-elle en l'embrassant, il n'y a donc pas moyen que
tu m'aimes?

Frdric la serra dans ses bras. Il songea  quoi il s'exposait en cdant
 un mouvement d'attendrissement; plus il tait tent de s'y livrer,
plus il se dfiait de lui-mme. Il tait prt  dire qu'il aimait: cette
dangereuse parole expira sur ses lvres; mais Bernerette la sentit dans
son coeur, et ils s'endormirent tous deux contents, l'un de ne pas l'avoir
prononce, et l'autre de l'avoir comprise.




VI


Au retour, Frdric, cette fois, reconduisit Bernerette chez elle. Il la
trouva si pauvrement loge qu'il comprit aisment par quel motif elle
avait d'abord refus de se laisser ramener. Elle demeurait dans une
maison garnie dont l'entre tait une alle obscure. Elle n'avait que deux
petites chambres  peine meubles. Frdric essaya de lui faire quelques
questions sur la position fcheuse o elle semblait rduite, mais elle n'y
rpondit qu' peine.

Quelques jours aprs, il venait la voir et il entrait dans l'alle,
lorsqu'un bruit trange se fit entendre au haut de l'escalier. Des femmes
criaient; on appelait au secours, on menaait, on parlait d'envoyer
chercher la garde. Au milieu de ces voix confuses dominait celle d'un
jeune homme que Frdric aperut bientt. Il tait ple, couvert de
vtements dchirs, ivre  la fois de vin et de colre.

--Tu me le payeras, Louise! cria-t-il en frappant sur la rampe, tu me le
payeras; je te retrouverai, et je saurai te faire obir ou t'arracher
d'ici. Je me soucie bien de ces menaces et de vos criailleries de femmes!
Comptez que dans peu vous me reverrez. Il descendit en parlant ainsi, et
sortit furieux de la maison. Frdric hsitait  monter, lorsqu'il vit
Bernerette sur le palier. Elle lui expliqua la cause de cette scne.
L'homme qui venait de s'en aller tait son frre.

--Vous avez entendu ce triste nom de Louise, dit elle en pleurant, et vous
savez qu'il m'appartient pour mon malheur. Mon frre a t ce soir au
cabaret, et quand il en sort, voil comme il me traite, sous le prtexte
que je refuse de lui donner de l'argent pour y retourner.

Au milieu de son dsordre et de ses larmes, elle apprit  Frdric
ce qu'elle avait toujours tent de lui cacher. Ses parents taient
menuisiers, fort pauvres, et, aprs l'avoir horriblement maltraite durant
son enfance, ils l'avaient vendue, ds l'ge de seize ans,  un homme qui
n'tait plus jeune. Cet homme, riche et gnreux, lui avait fait donner
quelque ducation; mais bientt il tait mort, et, reste sans ressource,
elle s'tait engage alors dans une troupe de comdiens de province. Son
frre l'avait suivie de ville en ville dans ce nouvel tat, la forant 
lui abandonner ce qu'elle gagnait, et l'accablant de coups et d'injures
lorsqu'elle ne pouvait satisfaire  ses demandes. Ayant enfin atteint
l'ge de dix-huit ans, elle avait trouv moyen de se faire manciper; mais
la protection mme de la loi ne pouvait la garantir des visites de ce
frre odieux qui l'pouvantait par des actes de violence et la dshonorait
par sa conduite. Tel fut, en somme,  peu prs le rcit que la douleur
arracha  Bernerette, rcit dont Frdric ne pouvait mettre la vrit en
doute, d'aprs la manire dont elle lui tait rvle.

Quand il n'aurait pas eu d'amour pour la pauvre fille, il se serait senti
touch de piti. Il s'informa de la demeure du frre; quelques pices d'or
et un langage ferme accommodrent les choses. La portire eut ordre de
rpondre que Bernerette avait chang de quartier, si le jeune homme se
prsentait de nouveau. Mais c'tait faire bien peu que d'assurer ainsi
la tranquillit d'une femme qui manquait de tout. Au lieu de payer ses
propres dettes, Frdric paya celles de Bernerette; elle essaya en vain de
l'en dissuader; il ne voulut rflchir ni  l'imprudence qu'il commettait,
ni aux suites qu'elle pourrait avoir; il se laissa entraner par son
coeur, et se jura, quoi qu'il pt arriver, de ne jamais se repentir de ce
qu'il venait de faire.

Il fut pourtant bientt forc de s'en repentir; car, pour satisfaire aux
engagements qu'il avait pris, il lui fallut en contracter de nouveaux,
plus difficiles et plus onreux que les premiers. Il n'avait pas reu de
la nature ce caractre insouciant qui, en pareille circonstance, te du
moins la crainte du mal  venir; tout au contraire, des qualits qu'il
avait perdues, la prvoyance lui restait seule; il serait devenu sombre
et taciturne, si l'on pouvait l'tre  son ge. Ses amis remarqurent ce
changement; il n'en voulut pas dire la cause; pour tromper les autres sur
son compte, il dissimula avec lui-mme, et par faiblesse ou par ncessit
laissa faire la destine.

Il ne changea cependant pas de langage auprs de Bernerette; il lui
parlait toujours de son prochain dpart; mais, tout en parlant, il
ne partait pas, et il allait chez elle tous les jours. Quand il eut
l'habitude de l'escalier, il ne trouva plus l'alle si obscure; les deux
chambrettes, qui lui avaient sembl d'abord si tristes, lui parurent
gaies; le soleil y donnait le matin, et leur petite dimension les rendait
plus chaudes; on y trouva la place d'un piano de louage. Il y avait dans
le voisinage un bon restaurant d'o l'on faisait apporter  dner.
Bernerette avait un talent que les femmes seules possdent quelquefois,
celui d'tre  la fois tourdie et conome; mais elle y joignait un mrite
bien plus rare encore, celui d'tre contente de tout, et d'avoir pour
toute opinion l'envie de faire plaisir aux autres.

Il faut dire aussi ses dfauts; sans tre paresseuse, elle vivait dans
une oisivet inconcevable. Aprs s'tre acquitte avec une prestesse
surprenante des soins de son petit mnage, elle passait la journe
entire, les bras croiss, sur son canap. Elle parlait de coudre et
de broder comme Frdric parlait de partir, c'est--dire qu'elle n'en
faisait rien. Malheureusement bien des femmes sont ainsi, surtout dans une
certaine classe qui aurait prcisment besoin d'occupation plus que toute
autre. Il y a  Paris telle fille ne sans pain, qui n'a jamais tenu une
aiguille, et qui se laisserait mourir de faim en se frottant les mains de
pte d'amandes.

Quand les plaisirs du carnaval commencrent, Frdric, qui courait les
bals, arrivait  toute heure chez Bernerette, tantt le matin au point du
jour, tantt au milieu de la nuit. Quelquefois, en sonnant  la porte,
il se demandait, malgr lui, s'il allait la trouver seule; et si un
rival l'avait supplant, aurait-il eu le droit de se plaindre? Non sans
doute, puisque, de son propre aveu, il refusait de s'arroger ce droit.
Le dirai-je? ce qu'il craignait, il le souhaitait presque en mme temps.
Il aurait eu alors le courage de partir, et l'infidlit de sa matresse
l'aurait forc de se sparer d'elle. Mais Bernerette tait toujours seule;
assise au coin du feu pendant le jour, elle peignait ses longs cheveux qui
lui tombaient sur les paules; s'il tait nuit quand Frdric sonnait,
elle accourait  demi nue, les yeux ferms et le rire sur les lvres; elle
se jetait  son cou encore endormie, rallumait le feu, tirait de l'armoire
de quoi souper, toujours alerte et prvenante, ne demandant jamais d'o
venait son amant. Qui aurait pu rsister  une vie si douce,  un amour si
rare et si facile? Quels que fussent les soucis de la journe, Frdric
s'endormait heureux; et pouvait-il s'veiller triste lorsqu'il voyait
sa joyeuse amie aller et venir par la chambre, prparant le bain et le
djeuner?

S'il est vrai que de rares entrevues et des obstacles sans cesse
renaissants rendent les passions plus vivaces et prtent au plaisir
l'intrt de la curiosit, il faut avouer aussi qu'il y a un charme
trange, plus doux, plus dangereux peut-tre, dans l'habitude de vivre
avec ce qu'on aime. Cette habitude, dit-on, amne la satit; c'est
possible, mais elle donne la confiance, l'oubli de soi-mme, et lorsque
l'amour y rsiste, il est  l'abri de toute crainte. Les amants qui ne se
voient qu' de longs intervalles ne sont jamais srs de s'entendre; ils
se prparent  tre heureux, ils veulent se convaincre mutuellement qu'ils
le sont, et ils cherchent ce qui est introuvable, c'est--dire des mots
pour exprimer ce qu'ils sentent. Ceux qui vivent ensemble n'ont besoin
de rien exprimer: ils sentent en mme temps, ils changent des regards,
ils se serrent la main en marchant; ils connaissent seuls une jouissance
dlicieuse, la douce langueur des lendemains; ils se reposent des
transports de l'amour dans l'abandon de l'amiti: j'ai quelquefois pens
 ces liens charmants en voyant deux cygnes sur une eau limpide se laisser
emporter au courant.

Si un mouvement de gnrosit avait entran d'abord  Frdric, ce fut
l'attrait de cette vie nouvelle pour lui qui le captiva. Malheureusement
pour l'auteur de ce conte, il n'y a qu'une plume comme celle de Bernardin
de Saint-Pierre qui puisse donner de l'intrt aux dtails familiers d'un
amour tranquille. Encore cet habile crivain avait-il, pour embellir ses
rcits nafs, les nuits ardentes de l'Ile-de-France, et les palmiers dont
l'ombre frissonnait sur les bras nus de Virginie. C'est en prsence de
la plus riche nature qu'il nous peint ses hros; dirai-je que les miens
allaient tous les matins au tir du pistolet de Tivoli, de l chez leur
ami Grard, de l quelquefois dner chez Vry, et ensuite au spectacle?
dirai-je que, lorsqu'ils taient las, ils jouaient aux dames au coin du
feu? Qui voudrait lire des dtails si vulgaires? et  quoi bon, lorsqu'un
mot suffit? Ils s'aimaient, ils vivaient ensemble; cela dura trois mois 
peu prs.

Au bout de ce temps, Frdric se trouva dans une position si fcheuse,
qu'il annona  son amie la ncessit o il tait de se sparer d'elle.
Elle s'y attendait depuis longtemps, et ne fit aucun effort pour le
retenir; elle savait qu'il avait fait pour elle tous les sacrifices
possibles; elle ne pouvait donc que se rsigner, et lui cacher le chagrin
qu'elle prouvait. Ils dnrent ensemble encore une fois. Frdric glissa,
en sortant, dans le manchon de Bernerette un petit papier qui renfermait
tout ce qui lui restait. Elle le reconduisit chez lui, et garda le silence
pendant la route. Quand le fiacre s'arrta, elle baisa la main de son
amant en rpandant quelques larmes, et ils se sparrent.




VII


Cependant Frdric n'avait ni l'intention ni la possibilit de partir.
D'une part les obligations qu'il avait contractes, d'une autre son stage,
le retenaient  Paris. Il travailla avec ardeur pour chasser l'ennui qui
le saisissait; il cessa d'aller chez Grard, s'enferma pendant un mois, et
ne sortit plus que pour se rendre au Palais. Mais la solitude o il se
trouvait tout  coup, aprs tant de dissipation, le plongea dans une
mlancolie profonde. Il passait quelquefois des journes entires dans sa
chambre  se promener de long en large, sans ouvrir un livre et ne sachant
que faire. Le carnaval venait de finir; aux neiges de fvrier succdaient
les pluies glaciales de mars. N'tant distrait ni par le plaisir ni par la
socit de ses amis, Frdric se livra avec amertume  l'influence de ce
triste moment de l'anne qu'on nomme avec raison une _saison morte_.

Grard vint le voir et lui demanda le motif d'une rclusion si subite. Il
n'en fit point mystre; mais il refusa les offres de service de son ami.

--Il est temps, lui dit-il, de rompre avec des habitudes  qui ne peuvent
que me conduire  ma perte. Il vaut mieux supporter quelque ennui que de
s'exposer  des malheurs rels.

Il ne dissimula point le chagrin qu'il ressentait d'tre spar de
Bernerette, et Grard ne put que le plaindre et le fliciter en mme
temps de la dtermination qu'il avait prise.

A la mi-carme, il alla au bal de l'Opra. Il y trouva peu de monde. Ce
dernier adieu aux plaisirs n'avait pas mme la douceur d'un souvenir.
L'orchestre, plus nombreux que le public, jouait dans le dsert les
contredanses de l'hiver. Quelques masques erraient dans le foyer;  leur
tournure et  leur langage, on s'apercevait que les femmes de bonne
compagnie ne viennent plus  ces ftes oublies. Frdric allait se
retirer, lorsqu'un domino s'assit prs de lui. Il reconnut Bernerette,
et elle lui dit qu'elle n'tait venue que dans l'espoir de le rencontrer.
Il lui demanda ce qu'elle avait fait depuis qu'il ne l'avait vue; elle lui
rpondit qu'elle avait l'espoir de rentrer au thtre; elle apprenait un
rle pour dbuter. Frdric fut tent de l'emmener souper; mais il pensa
 la facilit avec laquelle il s'tait laiss entraner,  son retour de
Besanon, par une occasion pareille; il lui serra la main et sortit seul
de la salle.

On a dit que le chagrin vaut mieux que l'ennui; c'est un triste mot
malheureusement vrai. Une me bien ne trouve contre le chagrin, quel
qu'il soit, de l'nergie et du courage; une grande douleur est souvent
un grand bien. L'ennui, au contraire, ronge et dtruit l'homme; l'esprit
s'engourdit, le corps reste immobile, et la pense flotte au hasard.
N'avoir plus de raison de vivre est un tat pire que la mort. Quand la
prudence, l'intrt et la raison s'opposent  une passion, il est facile
au premier venu de blmer justement celui que cette passion entrane. Les
arguments abondent sur ces sortes de sujets, et, bon gr, mal gr, il faut
qu'on s'y rende. Mais quand le sacrifice est fait, quand la raison et la
prudence sont satisfaites, quel philosophe ou quel sophiste n'est au bout
de ses arguments? et que rpondre  l'homme qui vous dit:--J'ai suivi vos
conseil, mais j'ai tout perdu: j'ai agi sagement, mais je souffre?

Telle tait la situation de Frdric. Bernerette lui crivit deux fois.
Dans sa premire lettre, elle disait que la vie lui tait devenue
insupportable, elle le suppliait de venir la voir de temps en temps, et de
ne pas l'abandonner entirement. Il se dfiait trop de lui-mme pour se
rendre  cette demande. La seconde lettre vint quelque temps aprs. J'ai
revu mes parents, disait Bernerette, et ils commencent  me traiter plus
doucement. Un de mes oncles est mort, et nous a laiss quelque argent. Je
me fais faire pour mon dbut des costumes qui vous plairont, et que je
voudrais vous montrer. Entrez donc un instant chez moi, si vous passez
devant ma porte. Frdric, cette fois, se laissa persuader. Il fit une
visite  son amie; mais rien de ce qu'elle lui avait annonc n'tait vrai.
Elle n'avait voulu que le revoir. Il fut touch de cette persvrance;
mais il n'en sentit que plus tristement la ncessit d'y rsister. Aux
premires paroles qu'il pronona pour revenir sur ce sujet, Bernerette lui
ferma la bouche.

--Je le sais, dit-elle, embrasse-moi, et va-t'en.

Grard partait pour la campagne; il y emmena Frdric. Les premiers beaux
jours, l'exercice du cheval, rendirent  celui-ci un peu de gaiet; Grard
en avait fait autant que lui; il avait, disait-il, renvoy sa matresse:
il voulait vivre en libert. Les deux jeunes gens couraient les bois
ensemble, et faisaient la cour  une jolie fermire d'un bourg voisin.
Mais bientt arrivrent des invits de Paris; la promenade fut quitte
pour le jeu; les dners devinrent longs et bruyants; Frdric ne put
supporter cette vie qui l'avait bloui nagure, et il revint  sa
solitude.

Il reut une lettre de Besanon. Son pre lui annonait que mademoiselle
Darcy venait  Paris avec sa famille. Elle arriva en effet dans le courant
de la semaine; Frdric, bien qu' contre-coeur, se prsenta chez elle. Il
la trouva telle qu'il l'avait laisse, fidle  son amour secret, et prte
 se servir de cette fidlit comme d'un moyen de coquetterie. Elle avoua
toutefois qu'elle avait regrett quelques paroles un peu trop dures
prononces durant le dernier entretien  Besanon. Elle pria Frdric de
lui pardonner si elle avait paru douter de sa discrtion, et elle ajouta
que, ne voulant pas se marier, elle lui offrait de nouveau son amiti,
mais  tout jamais cette fois. Quand on n'est ni gai ni heureux, de telles
offres sont toujours bienvenues; le jeune homme la remercia donc et trouva
quelque charme  passer de temps en temps ses soires auprs d'elle.

Un certain besoin d'motion pousse quelquefois les gens blass  la
recherche de l'extraordinaire. Il peut sembler surprenant qu'une femme
aussi jeune que l'tait mademoiselle Darcy et ce bizarre et dangereux
caractre; il est cependant vrai qu'elle tait ainsi. Il ne lui fut pas
difficile d'obtenir la confiance de Frdric et de lui faire raconter ses
amours. Elle aurait peut-tre pu le consoler, en se montrant seulement
coquette auprs de lui, elle l'et du moins distrait de ses peines; mais
il lui plut de faire le contraire. Au lieu de le blmer de ses dsordres,
elle lui dit que l'amour excusait tout et que ses folies lui faisaient
honneur; au lieu de le confirmer dans sa rsolution, elle lui rpta
qu'elle ne concevait pas qu'il l'et prise: Si j'tais homme, disait-elle,
et si j'avais autant de libert que vous, rien au monde ne pourrait me
sparer de la femme que j'aimerais; je m'exposerais de bon gr  tous
les malheurs,  la misre, s'il le fallait, plutt que de renoncer  ma
matresse.

Un pareil langage tait bien trange dans la bouche d'une jeune personne
qui ne connaissait de ce monde que l'intrieur de sa famille. Mais, par
cette raison mme, ce langage tait plus frappant. Mademoiselle Darcy
avait deux motifs pour jouer ce rle, qui d'ailleurs lui plaisait.
D'une part, elle voulait faire preuve d'un grand coeur et se donner pour
romanesque; d'un autre ct, elle tmoignait par l que, loin de trouver
mauvais que Frdric l'et oublie, elle approuvait sa passion. Le pauvre
garon, pour la seconde fois, fut la dupe de ce mange fminin, et se
laissa persuader par un enfant de dix-sept ans.--Vous avez raison, lui
rpondait-il; aprs tout, la vie est si courte, et le bonheur est si rare
ici-bas, qu'on est bien insens de rflchir et de s'attirer des chagrins
volontaires, lorsqu'il y en a tant d'invitables. Mademoiselle Darcy
changeait alors de thme.--Votre Bernerette vous aime-t-elle?
demandait-elle d'un air de mpris. Ne me disiez-vous pas que c'est une
grisette? et quel compte peut-on faire de ces sortes de femmes?
Serait-elle digne de quelques sacrifices? en sentirait-elle le prix?
--Je n'en sais rien, rpliquait Frdric, et je n'ai pas moi-mme grand
amour pour elle, ajoutait-il d'un ton lger; je n'ai jamais song, auprs
d'elle, qu' passer le temps agrablement. Je m'ennuie maintenant, voil
tout le mal.--Fi donc! s'criait mademoiselle Darcy; qu'est-ce que c'est
qu'une passion pareille!

Lance sur ce sujet, la jeune personne s'exaltait; elle en parlait comme
s'il se ft agi d'elle-mme, et son active imagination y trouvait de quoi
s'exercer.--Est-ce donc aimer, disait-elle, que de chercher  passer le
temps? Si vous n'aimiez pas cette femme, qu'alliez-vous faire chez elle?
Si vous l'aimiez, pourquoi l'abandonnez-vous? Elle souffre, elle pleure
peut-tre; comment de misrables calculs d'argent peuvent-ils trouver
place dans un noble coeur? tes-vous donc aussi froid, aussi esclave
de vos intrts que mes parents l'ont t nagure, lorsqu'ils ont fait
le malheur de ma vie? Est-ce l le rle d'un jeune homme, et n'en
devriez-vous pas rougir? Mais non, vous ne savez pas vous-mme si vous
souffrez, ni ce que vous regrettez; la premire venue vous consolerait;
votre esprit n'est que dsoeuvr. Ah! ce n'est pas ainsi qu'on aime!
Je vous ai prdit,  Besanon, que vous sauriez un jour ce que c'est
que l'amour, mais si vous n'avez pas plus de courage, je vous prdis
aujourd'hui que vous ne le saurez jamais.

Frdric revenait chez lui un soir, aprs un entretien de ce genre.
Surpris par la pluie, il entra dans un caf o il but un verre de punch.
Lorsqu'un long ennui nous a serr le coeur, il suffit d'une lgre
excitation pour le faire battre, et il semble alors qu'il y ait en nous un
vase trop plein qui dborde. Quand Frdric sortit du caf, il doubla le
pas. Deux mois de solitude et de privations lui pesaient; il prouvait un
besoin invincible de secouer le joug de sa raison et de respirer plus
 l'aise. Il prit, sans rflexion, le chemin de la maison de Bernerette;
la pluie avait cess; il regarda,  la clart de la lune, les fentres de
son amie, la porte, la rue, qui lui taient si familires. Il posa en
tremblant sa main sur la sonnette, et, comme jadis, il se demanda s'il
allait trouver dans la chambrette le feu couvert de cendres et le souper
prt. Au moment de sonner, il hsita.

--Mais quel mal y aurait-il, se dit-il  lui-mme, quand je passerais l
une heure, et quand je demanderais  Bernerette un souvenir de l'ancien
amour? Quel danger puis-je courir? Ne serons-nous pas libres tous deux
demain? Puisque la ncessit nous spare, pourquoi craindrais-je de la
revoir un instant?

Il tait minuit; il sonna doucement, et la porte s'ouvrit. Comme il
montait l'escalier, la portire l'appela, et lui dit qu'il n'y avait
personne. C'tait la premire fois qu'il lui arrivait de ne pas trouver
Bernerette chez elle. Il pensa qu'elle tait alle au spectacle et
rpondit qu'il attendrait, mais la portire s'y opposa. Aprs avoir
hsit longtemps, elle lui avoua enfin que Bernerette tait sortie de
bonne heure, et qu'elle ne devait rentrer que le lendemain.




VIII


A quoi sert de jouer l'indiffrent quand on aime, sinon  souffrir
cruellement le jour o la vrit l'emporte? Frdric s'tait jur tant
de fois qu'il ne serait pas jaloux de Bernerette, il l'avait si souvent
rpt devant ses amis, qu'il avait fini par le croire lui-mme.
Il regagna son logis  pied, en sifflant une contredanse.

--Elle a un autre amant, se dit-il; tant mieux pour elle; c'est ce que je
souhaitais. Dsormais me voil tranquille.

Mais  peine fut-il arriv chez lui qu'il sentit une faiblesse mortelle.
Il s'assit, posa son front dans ses mains comme pour y comprimer sa
pense. Aprs une lutte inutile, la nature fut la plus forte; il se leva
le visage baign de larmes, et il trouva quelque soulagement  s'avouer ce
qu'il prouvait.

Une langueur extrme succda  cette violente secousse. La solitude
lui devint intolrable, et pendant plusieurs jours il passa son temps
en visites, en courses sans but. Tantt il essayait de ressaisir
l'insouciance qu'il avait affecte; tantt il s'abandonnait  une colre
aveugle,  des projets de vengeance. Le dgot de la vie s'emparait de
lui. Il se souvenait de la triste circonstance qui avait accompagn son
amour naissant; ce funeste exemple tait devant ses yeux.

--Je commence  le comprendre, disait-il  Grard; je ne m'tonne plus
qu'on dsire la mort en pareil cas. Ce n'est pas pour une femme qu'on se
tue, c'est parce qu'il est inutile et impossible de vivre quand on souffre
 ce point, quelle qu'en soit la cause.

Grard connaissait trop bien son ami pour douter de son dsespoir, et il
l'aimait trop pour l'y abandonner. Il trouva moyen, par des protections
puissantes dont il n'avait jamais us pour lui-mme, de faire attacher
Frdric  une ambassade. Il se prsenta un matin chez lui avec un ordre
de dpart du ministre des affaires trangres.

--Les voyages, lui dit-il, sont le meilleur, le seul remde contre le
chagrin. Pour te dcider  quitter Paris, je me suis fait solliciteur, et,
grce  Dieu, j'ai russi. Si tu as du courage, tu partiras sur-le-champ
pour Berne, o le ministre t'envoie.

Frdric n'hsita pas. Il remercia son ami, et s'occupa aussitt de
mettre ses affaires en ordre. Il crivit  son pre pour lui apprendre
Ses nouveaux projets, et lui demanda son autorisation. La rponse fut
favorable. Au bout de quinze jours, les dettes taient payes; rien ne
s'opposait plus au dpart de Frdric, et il alla chercher son passe-port.

Mademoiselle Darcy lui fit mille questions, mais il n'y voulait plus
rpondre. Tant qu'il n'avait pas vu clair dans son propre coeur, il
s'tait prt par faiblesse  la curiosit de sa jeune confidente; mais
la souffrance tait maintenant trop vraie pour qu'il consentt  en faire
un jeu, et, en s'apercevant du danger de sa passion, il avait compris
combien l'intrt qu'y prenait mademoiselle Darcy tait frivole. Il fit
donc ce que font tous les hommes en pareil cas. Pour aider lui-mme 
sa gurison,  il prtendit qu'il tait guri; qu'une amourette avait
pu l'tourdir, mais qu'il tait d'un ge  penser  des choses plus
srieuses. Mademoiselle Darcy, comme on peut croire, n'approuva pas de
pareils sentiments; elle ne voyait de srieux en ce monde que l'amour;
le reste lui semblait mprisable. Tels taient du moins ses discours.
Frdric la laissa parler, et convint de bonne grce avec elle qu'il ne
saurait jamais aimer. Son coeur lui disait assez le contraire, et, en se
donnant pour inconstant, il aurait voulu ne pas mentir.

Moins il se sentait de courage, plus il se htait de partir. Il ne pouvait
cependant se dfendre d'une pense qui l'obsdait. Quel tait le nouvel
amant de Bernerette? Que faisait-elle? Devait-il tenter de la revoir
encore une fois? Grard n'tait pas de cet avis; il avait pour principe de
ne rien faire  demi. Du moment que Frdric tait dcid  s'loigner, il
lui conseillait de tout oublier.--Que veux-tu savoir? lui disait-il; ou
Bernerette ne te dira rien, ou elle altrera la vrit. Puisqu'il est
prouv qu'un autre amour l'occupe,  quoi bon le lui faire avouer? Une
femme n'est jamais sincre sur ce sujet avec un ancien amant, mme lorsque
tout rapprochement est impossible. Qu'espres-tu d'ailleurs? elle ne
t'aime plus.

C'tait  dessein et pour rendre  son ami un peu de force, que Grard
s'exprimait en termes aussi durs. Je laisse  ceux qui ont aim  juger
l'effet qu'ils pouvaient produire. Mais bien des gens ont aim qui ne le
savent pas. Les liens de ce monde, mme les plus forts, se dnouent la
plupart du temps; quelques-uns seulement se brisent. Ceux dont l'absence,
l'ennui, la satit, ont affaibli peu  peu les amours, ne peuvent se
figurer ce qu'ils eussent prouv si un coup subit les avait frapps. Le
coeur le plus froid saigne et s'ouvre  ce coup; qui y reste insensible
n'est pas homme. De toutes les blessures que la mort nous fait ici-bas
avant de nous abattre, c'est la plus profonde. Il faut avoir regard
avec des yeux pleins de larmes le sourire d'une matresse infidle, pour
comprendre ces mots: _Elle ne t'aime plus_! Il faut avoir longtemps pleur
pour s'en souvenir; c'est une triste exprience. Si je voulais tenter
d'en donner une ide  ceux qui l'ignorent, je leur dirais que je ne sais
pas lequel est le plus cruel de perdre tout  coup la femme qu'on aime,
par son inconstance ou par sa mort.

Frdric ne pouvait rien rpondre aux svres conseils de Grard; mais un
instinct plus fort que la raison luttait en lui contre ces conseils. Il
prit une autre voie pour parvenir  son but; sans se rendre compte de ce
qu'il voulait, ni de ce qui en pourrait advenir, il chercha un moyen
d'avoir  tout prix des nouvelles de son amie. Il portait une bague assez
belle, que Bernerette avait souvent regarde d'un oeil d'envie. Malgr
tout son amour pour elle, il n'avait jamais pu se dcider  lui donner ce
bijou, qu'il tenait de son pre. Il le remit  Grard, en lui disant qu'il
appartenait  Bernerette, et il le pria de se charger de lui remettre
cette bague, qu'elle avait, disait-il, oublie chez lui. Grard se chargea
volontiers de la commission, mais il ne se pressait pas de s'en acquitter.
Frdric insista; il fallut cder.

Les deux amis sortirent un matin ensemble, et, tandis que Grard allait
chez Bernerette, Frdric l'attendit aux Tuileries. Il se mla assez
tristement  la foule des promeneurs. Ce n'tait pas sans regret qu'il se
sparait d'une relique de famille qui lui tait chre; et quel bien en
esprait-il? qu'apprendrait-il qui pt le consoler? Grard allait voir
Bernerette, et si quelque parole, quelques larmes chappaient  celle-ci,
ne croirait-il pas ncessaire de n'en rien tmoigner? Frdric regardait
la grille du jardin, et s'attendait  tout moment  voir revenir son ami
d'un air indiffrent. Qu'importe? Il aurait vu Bernerette; il tait
impossible qu'il n'et rien  dire; qui sait ce que le hasard peut faire?
Il aurait peut-tre appris, bien des choses dans cette visite. Plus Grard
tardait  paratre, et plus Frdric esprait.

Cependant le ciel tait sans nuages; les arbres commenaient  se couvrir
de verdure. Il y a un arbre aux Tuileries qu'on appelle l'arbre du 20
mars. C'est un marronnier qui, dit-on, tait en fleur le jour de la
naissance du roi de Rome, et qui, tous les ans, fleurit  la mme poque.
Frdric s'tait assis bien des fois sous cet arbre; il y retourna, par
habitude, en rvant. Le marronnier tait fidle a sa potique renomme;
ses branches rpandaient les premiers parfums de l'anne. Des femmes, des
enfants, des jeunes gens allaient et venaient. La gaiet du printemps
respirait sur tous les visages. Frdric rflchissait  l'avenir,  son
voyage, au pays qu'il allait voir; une inquitude mle d'esprance
l'agitait malgr lui; tout ce qui l'entourait semblait l'appeler  une
existence nouvelle. Il pensa  son pre, dont il tait l'orgueil et
l'appui, dont il n'avait reu, depuis qu'il tait au monde, que des
marques de tendresse. Peu  peu des ides plus douces, plus saines,
prirent le dessus dans son esprit. La multitude qui se croisait devant lui
le fit songer  la varit et  l'inconstance des choses. N'est-ce pas, en
effet, un spectacle trange que celui de la foule, quand on rflchit que
chaque tre a sa destine? Y a-t-il rien qui doive nous donner une ide
plus juste de ce que nous valons, et de ce que nous sommes aux yeux de la
Providence? Il faut vivre, pensa Frdric, il faut obir au suprme guide.
Il faut marcher mme quand on souffre, car nul ne sait o il va. Je suis
libre et bien jeune encore; il faut prendre courage et se rsigner.

Comme il tait plong dans ces penses, Grard parut et accourut vers lui.
Il tait ple et trs mu.

--Mon ami, lui dit-il, il faut y aller. Vite, ne perdons pas de temps.

--O me mnes-tu?

--Chez elle. Je t'ai conseill ce que j'ai cru juste; mais il y a telle
occasion o le calcul est en dfaut, et la prudence hors de saison.

--Que se passe-t-il donc? s'cria Frdric.

--Tu vas le savoir; viens, courons.

Ils allrent ensemble chez Bernerette.

--Monte seul, dit Grard, je reviens dans un instant;--et il s'loigna.

Frdric entra. La clef tait  la porte, les volets taient ferms.

--Bernerette, dit-il, o tes-vous?

Point de rponse.

Il s'avana dans les tnbres, et,  la lueur d'un feu  demi teint, il
aperut son amie assise  terre prs de la chemine.

--Qu'avez-vous? demanda-t-il, qu'est-il arriv?

Mme silence.

Il s'approcha d'elle, lui prit la main.

--Levez-vous, lui dit-il; que faites-vous l?

Mais  peine avait-il prononc ces mots, qu'il recula d'horreur. La main
qu'il tenait tait glace et un corps inanim venait de rouler  ses
pieds.

pouvant, il appela au secours. Grard entrait, suivi d'un mdecin. On
ouvrit la fentre; on porta Bernerette sur son lit. Le mdecin l'examina,
secoua la tte, et donna des ordres. Les symptmes n'taient pas douteux,
la pauvre fille avait pris du poison; mais quel poison? Le mdecin
l'ignorait, et cherchait en vain  le deviner. Il commena par saigner la
malade; Frdric la soutenait dans ses bras; elle ouvrit les yeux, le
reconnut et l'embrassa, puis elle retomba dans sa lthargie. Le soir, on
lui fit prendre une tasse de caf; elle revint  elle comme si elle se ft
veille d'un songe. On lui demanda alors quel tait le poison dont elle
s'tait servie; elle refusa d'abord de le dire; mais, presse par le
mdecin, elle l'avoua. Un flambeau de cuivre, plac sur la chemine,
portait les marques de plusieurs coups de lime; elle avait eu recours
 cet affreux moyen pour augmenter l'effet d'une faible dose d'opium,
le pharmacien auquel elle s'tait adresse ayant refus d'en donner
davantage.




IX


Ce ne fut qu'au bout de quinze jours qu'elle fut entirement hors de
danger. Elle commena  se lever et  prendre quelque nourriture; mais
sa sant tait dtruite, et le mdecin dclara qu'elle souffrirait toute
sa vie.

Frdric ne l'avait pas quitte. Il ignorait encore le motif qui lui
avait fait chercher la mort, et il s'tonnait que personne au monde ne
s'inquitt d'elle. Depuis quinze jours, en effet, il n'avait vu venir
chez elle ni un parent ni un tranger. Se pouvait-il que son nouvel amant
l'abandonnt dans une pareille circonstance? Cet abandon tait-il la cause
du dsespoir de Bernerette? Ces deux suppositions paraissaient galement
incroyables  Frdric, et son amie lui avait fait comprendre qu'elle
ne s'expliquerait pas sur ce sujet. Il restait donc dans un doute cruel,
troubl par une jalousie secrte, retenu par l'amour et par la piti.

Au milieu de ses douleurs, Bernerette lui tmoignait la plus vive
tendresse. Pleine de reconnaissance pour les soins qu'il lui prodiguait,
elle tait, prs de lui, plus gaie que jamais, mais d'une gaiet
mlancolique, et, pour ainsi dire, voile par la souffrance. Elle faisait
tous ses efforts pour le distraire, et pour lui persuader de ne pas la
laisser seule. S'il s'loignait, elle lui demandait  quelle heure il
reviendrait. Elle voulait qu'il dnt  son chevet, et s'endormir en lui
tenant la main. Elle lui faisait, pour le divertir, mille contes sur sa
vie passe; mais, ds qu'il s'agissait du prsent et de sa funeste action,
elle restait muette. Aucune question, aucune prire de Frdric n'obtenait
de rponse. S'il insistait, elle devenait sombre et chagrine. Elle tait
un soir au lit; on venait de la saigner de nouveau, et il sortait encore
un peu de sang de la blessure mal ferme. Elle regardait en souriant
couler une larme de pourpre sur son bras aussi blanc que le marbre.

--M'aimes-tu encore? dit-elle  Frdric; est-ce que toutes ces horreurs
ne te dgotent pas de moi?

--Je t'aime, rpondit-il, et rien ne nous sparera maintenant.

--Est-ce vrai? reprit-elle en l'embrassant; ne me trompez pas; dites-moi
si c'est un rve.

--Non, ce n'est pas un rve, non, ma belle et chre matresse; vivons
tranquilles, soyons heureux.

--Hlas! nous ne pouvons pas, nous ne pouvons pas! s'cria-t-elle avec
angoisse. Puis elle ajouta  voix basse: Et si nous ne pouvons pas, c'est
 recommencer.

Quoiqu'elle n'et fait que murmurer ces dernires paroles, Frdric les
avait entendues, et il en avait frissonn. Il les rpta le lendemain 
Grard.

--Mon parti est pris, lui dit-il; je ne sais ce que mon pre en dira, mais
je l'aime, et, quoi qu'il arrive, je ne la laisserai pas mourir.

Il prit, en effet, un parti dangereux, mais le seul qui s'offrt  lui.
Il crivit  son pre, et lui confia l'histoire de ses amours. Il oublia
dans sa lettre l'infidlit de Bernerette; il ne parla que de sa beaut,
de sa constance, de la douce opinitret qu'elle avait mise  le revoir;
enfin de l'horrible tentative qu'elle venait de faire sur elle-mme. Le
pre de Frdric, vieillard septuagnaire, aimait son fils unique plus
que sa propre vie. Il accourut en toute hte  Paris, accompagn de
mademoiselle Hombert, sa soeur, vieille demoiselle  fort dvote.
Malheureusement ni le digne homme ni la bonne tante n'avaient pour vertu
la discrtion, en sorte que, ds leur arrive, toutes leurs connaissances
surent que Frdric tait amoureux fou d'une grisette qui s'tait
empoisonne pour lui. On ajouta bientt qu'il voulait l'pouser; les
malveillants crirent au scandale, au dshonneur de la famille; sous
prtexte de dfendre la cause du jeune homme, mademoiselle Darcy raconta
tout ce qu'elle savait, avec les dtails les plus romanesques. Bref,
en voulant conjurer l'orage, Frdric le vit fondre sur sa tte de tous
cts.

Il eut d'abord  comparatre devant les parents et les amis rassembls, et
 y subir une sorte d'interrogatoire: non qu'il ft trait en coupable,
on lui tmoignait au contraire toute l'indulgence possible; mais il lui
fallut mettre son coeur  nu et entendre discuter ses secrets les plus
chers; il est inutile de dire que l'on ne put rien dcider. M. Hombert
voulut voir Bernerette; il alla chez elle, lui parla longtemps, et lui
fit mille questions auxquelles elle sut rpondre avec une grce et une
navet qui touchrent le vieillard. Il avait eu, comme tout le monde, ses
amourettes de jeunesse. Il sortit de cet entretien fort troubl et fort
inquiet. Il fit venir son fils, et lui dit qu'il tait dcid  faire
un petit sacrifice en faveur de Bernerette, si elle promettait, quand
elle serait rtablie, d'apprendre un mtier. Frdric transmit cette
proposition  son amie.

--Et toi, que feras-tu? lui dit-elle; comptes-tu rester ou partir?

Il rpondit qu'il resterait; mais ce n'tait pas l'avis de la famille.
Sur ce point, M. Hombert fut intraitable. Il reprsenta  son fils le
danger, la honte, l'impossibilit d'une liaison pareille; il lui fit
sentir, en termes bienveillants et mesurs, qu'il se perdait de
rputation, qu'il ruinait son avenir. Aprs l'avoir forc de rflchir,
il employa l'irrsistible argument qui fait la toute-puissance paternelle:
il supplia son fils; celui-ci promit ce qu'on voulut. Tant de secousses,
tant d'intrts divers l'avaient agit, qu'il ne savait plus  quoi se
rsoudre, et, voyant le malheur de tous les cts, il n'osait ni lutter ni
choisir. Grard lui-mme, ordinairement ferme, cherchait vainement quelque
moyen de salut, et se voyait oblig de dire qu'il fallait laisser faire le
destin.

Deux vnements inattendus changrent tout  coup les choses. Frdric
tait seul, un soir, dans sa chambre; il vit entrer Bernerette. Elle tait
ple, les cheveux en dsordre; une fivre ardente faisait briller ses
yeux d'un clat effrayant; contre l'ordinaire, sa parole tait brve,
imprieuse. Elle venait, disait-elle, sommer Frdric de s'expliquer.

--Vous voulez me tuer? lui demanda-t-elle. M'aimez-vous ou ne m'aimez-vous
pas? tes-vous un enfant? Avez-vous besoin des autres pour agir? tes-vous
fou de consulter votre pre pour savoir s'il faut garder votre matresse?
Qu'est-ce que ces gens-l dsirent? Nous sparer. Si vous le voulez comme
eux, vous n'avez que faire de leur avis, et si vous ne le voulez pas,
encore moins. Voulez-vous partir? Emmenez-moi. Je n'apprendrai jamais un
mtier; je ne veux pas rentrer au thtre. Comment le pourrais-je, faite
comme je suis? je souffre trop pour attendre; dcidez-vous.

Elle parla sur ce ton pendant prs d'une heure, interrompant Frdric ds
qu'il voulait rpondre. Il tenta en vain de l'apaiser. Une exaltation
aussi violente ne pouvait cder  aucun raisonnement. Enfin, puise de
fatigue, Bernerette fondit en larmes. Le jeune homme la serra dans ses
bras; il ne pouvait rsister  tant d'amour. Il porta sa matresse sur
son lit.

--Reste l, lui dit-il, et que le ciel m'crase si je t'en laisse
arracher! Je ne veux plus rien entendre, rien voir, si ce n'est toi.
Tu me reproches ma lchet, et tu as raison; mais j'agirai, tu le verras.
Si mon pre me repousse, tu me suivras; puisque Dieu m'a fait pauvre, nous
vivrons pauvrement. Je ne me soucie ni de mon nom, ni de ma famille, ni de
l'avenir.

Ces mots, prononcs avec toute l'ardeur de la conviction, consolrent
Bernerette. Elle pria son ami de la reconduire chez elle  pied; malgr
sa lassitude, elle voulait prendre l'air. Ils convinrent, pendant
la route, du plan qu'ils avaient  suivre. Frdric feindrait de se
soumettre aux dsirs de son pre; mais il lui reprsenterait qu'avec
peu de fortune il n'est pas possible de se hasarder dans la carrire
diplomatique. Il demanderait donc  achever son stage; M. Hombert cderait
vraisemblablement,  la condition que son fils oublierait ses folles
amours. Bernerette, de son ct, changerait de quartier; on la croirait
partie. Elle louerait une petite chambre dans la rue de la Harpe, ou
aux environs; l, elle vivrait avec tant d'conomie, que la pension de
Frdric suffirait pour tous deux. Ds que son pre serait retourn 
Besanon, il viendrait la rejoindre et demeurer avec elle. Pour le
reste, Dieu y pourvoirait. Tel fut le projet auquel les pauvres amants
s'arrtrent, et dont ils crurent le succs infaillible, comme il arrive
toujours en pareil cas.

Deux jours aprs, Frdric, aprs une nuit sans sommeil, se rendit chez
son amie ds six heures du matin.  Un entretien qu'il avait eu avec
son pre le troublait; on exigeait qu'il partt pour Berne; il venait
embrasser Bernerette pour retrouver prs d'elle son courage affaibli. La
chambre tait dserte, le lit tait vide. Il questionna la portire, et
apprit,  n'en pouvoir douter, qu'il avait un rival et qu'on le trompait.
Il sentit cette fois moins de douleur que d'indignation. La trahison tait
trop forte pour que le mpris ne vnt pas prendre la place de l'amour.
Rentr chez lui, il crivit une longue lettre  Bernerette pour l'accabler
des reproches les plus amers. Mais il dchira cette lettre au moment de
l'envoyer; une si misrable crature ne lui parut pas digne de sa colre.
Il rsolut de partir le plus tt possible; une place tait vacante pour le
lendemain  la malle-poste de Strasbourg; il la retint, et courut prvenir
son pre; toute la famille le flicita; on ne lui demanda pas, bien
entendu, par quel hasard il obissait si vite. Grard seul sut la vrit.
Mademoiselle Darcy dclara que c'tait une piti, et que les hommes
manqueraient toujours de coeur. Mademoiselle Hombert augmenta de ses
pargnes la petite somme qu'emportait son neveu. Un dner d'adieu runit
toute la famille, et Frdric partit pour la Suisse.




X


Les plaisirs et les fatigues du voyage, l'attrait du changement, les
occupations de sa nouvelle carrire, rendirent bientt le calme  son
esprit. Il ne pensait plus qu'avec horreur  la fatale passion qui avait
failli le perdre. Il trouva  l'ambassade l'accueil le plus gracieux:
il tait bien recommand; sa figure prvenait en sa faveur; une modestie
naturelle donnait plus de prix  ses talents, sans leur ter leur relief;
il occupa bientt dans le monde une place honorable et le plus riant
avenir s'ouvrit devant lui.

Bernerette lui crivit plusieurs fois. Elle lui demandait gaiement
s'il tait parti pour tout de bon, et s'il comptait bientt revenir. Il
s'abstint d'abord de rpondre; mais, comme les lettres continuaient et
devenaient de plus en plus pressantes, il perdit enfin patience. Il
rpondit et dchargea son coeur. Il demanda  Bernerette, dans les termes
les plus amers, si elle avait oubli sa double trahison, et il la pria de
lui pargner  l'avenir de feintes protestations dont il ne pouvait plus
tre la dupe. Il ajouta que, du reste, il bnissait la Providence de
l'avoir clair  temps; que sa rsolution tait irrvocable, et qu'il ne
reverrait probablement la France qu'aprs un long sjour  l'tranger.
Cette lettre partie, il se sentit plus  l'aise et entirement dlivr du
pass. Bernerette cessa de lui crire depuis ce moment, et il n'entendit
plus parler d'elle.

Une famille anglaise assez riche habitait une jolie maison aux environs de
Berne. Frdric y fut prsent; trois jeunes personnes, dont la plus ge
n'avait que vingt ans, faisaient les honneurs de la maison. L'ane
tait d'une beaut remarquable; elle s'aperut bientt de la vive
impression qu'elle produisait sur le jeune _attach_, et ne s'y montra
pas insensible. Il n'tait pourtant pas encore assez bien guri pour se
livrer  un nouvel amour. Mais, aprs tant d'agitations et de chagrins,
il prouvait le besoin d'ouvrir son coeur  un sentiment calme et pur.
La belle Fanny ne devint pas sa confidente, comme l'avait t mademoiselle
Darcy; mais, sans qu'il lui ft le rcit de ses peines, elle devina qu'il
venait de souffrir, et comme le regard de ses yeux bleus semblait consoler
Frdric, elle les tournait souvent de son ct.

La bienveillance mne  la sympathie, et la sympathie  l'amour. Au bout
de trois mois l'amour n'tait pas venu, mais il tait bien prs de venir.
Un homme d'un caractre aussi tendre et aussi expansif que Frdric ne
pouvait tre constant qu' la condition d'tre confiant. Grard avait eu
raison de lui dire autrefois qu'il aimerait Bernerette plus longtemps
qu'il ne le croyait; mais il et fallu pour cela que Bernerette l'aimt
aussi, du moins en apparence. En rvoltant les coeurs faibles, on met leur
existence en question; il faut qu'ils se brisent ou qu'ils oublient, car
ils n'ont pas la force d'tre fidles  un souvenir dont ils souffrent.
Frdric s'habitua donc de jour en jour  ne plus vivre que pour Fanny;
il fut bientt question de mariage. Le jeune homme n'avait pas grande
fortune, mais sa position tait faite, ses protections puissantes;
l'amour, qui lve tout obstacle, plaidait pour lui; il fut dcid qu'on
demanderait une faveur  la cour de France, et que Frdric, nomm second
secrtaire, deviendrait l'poux de Fanny.

Cet heureux jour arriva enfin; les nouveaux maris venaient de se lever,
et Frdric, dans l'ivresse du bonheur, tenait sa femme entre ses bras.
Il tait assis prs de la chemine; un ptillement du feu et un jet de
flamme le firent tressaillir. Par un bizarre effet de la mmoire, il se
souvint tout  coup du jour o pour la premire fois il s'tait trouv
ainsi, avec Bernerette, prs de la chemine d'une petite chambre. Je
laisse  commenter ce hasard trange  ceux dont l'imagination se plat 
admettre que l'homme pressent la destine. Ce fut en ce moment qu'on remit
 Frdric une lettre timbre de Paris, qui lui annonait la mort de
Bernerette. Je n'ai pas besoin de peindre son tonnement et sa douleur;
je dois me contenter de mettre sous les yeux du lecteur l'adieu de la
pauvre fille  son ami; on y trouvera l'explication de sa conduite en
quelques lignes, crites de ce style  moiti gai et  moiti triste
qui lui tait particulier.

 Hlas! Frdric, vous saviez bien que c'tait un rve. Nous ne pouvions
pas vivre tranquillement et tre heureux. J'ai voulu m'en aller d'ici;
j'ai reu la visite d'un jeune homme dont j'avais fait la connaissance en
province, du temps de ma gloire; il tait fou de moi  Bordeaux. Je ne
sais o il avait appris mon adresse; il est venu et s'est jet  mes
pieds, comme si j'tais encore une reine de thtre. Il m'offrait sa
fortune qui n'est pas grand chose, et son coeur qui n'est rien du tout.
C'tait le lendemain, ami, souviens-t'en! tu m'avais quitte en me
rptant que tu partais. Je n'tais pas trop gaie, mon cher, et je ne
savais trop o aller dner. Je me suis laiss emmener; malheureusement,
je n'ai pas pu y tenir: j'avais fait porter mes pantoufles chez lui; je
les ai envoy redemander, et je me suis dcide  mourir.

Oui, mon pauvre bon, j'ai voulu te laisser l. Je ne pourrais pas vivre en
apprentissage. Cependant la seconde fois j'tais dcide. Mais ton pre
est revenu chez moi: voil ce que tu n'as pas su. Que voulais-tu que je
lui disse? J'ai promis de t'oublier; je suis retourne chez mon adorateur.
Ah! que je me suis ennuye! Est-ce ma faute si tous les hommes me semblent
laids et btes depuis que je t'aime? Je ne peux pourtant pas vivre de
l'air du temps. Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse?

Je ne me tue pas, mon ami, je m'achve; ce n'est pas un grand meurtre que
je fais. Ma sant est dplorable,  jamais perdue. Tout cela ne serait
rien sans l'ennui. On dit que tu te maries: est-elle belle? Adieu, adieu.
Souviens-toi, quand il fera beau temps, du jour o tu arrosais tes fleurs.
Ah! comme je t'ai aim vite! En te voyant, c'tait un soubresaut en moi,
une pleur qui me prenait. J'ai t bien heureuse avec toi. Adieu.

Si ton pre l'avait voulu, nous ne nous serions jamais quitts; mais tu
n'avais point d'argent, voil le malheur, et moi non plus. Quand j'aurais
t chez une lingre, je n'y serais pas reste; ainsi, que veux-tu? Voil
maintenant deux essais que je fais de recommencer: rien ne me russit.

Je t'assure que ce n'est pas par folie que je veux mourir: j'ai toute ma
raison. Mes parents (que Dieu leur pardonne!) sont encore revenus. Si tu
savais ce qu'on veut faire de moi! C'est trop dgotant d'tre un jouet
de misre et de se voir tirailler ainsi. Quand nous nous sommes aims
autrefois, si nous avions eu plus d'conomie, cela aurait mieux t. Mais
tu voulais aller au spectacle et nous amuser. Nous avons pass de bonnes
soires  la Chaumire.

Adieu, mon cher, pour la dernire fois, adieu. Si je me portais mieux, je
serais rentre au thtre; mais je n'ai plus que le souffle. Ne te fais
jamais reproche de ma mort; je sens bien que, si tu avais pu, rien de tout
cela ne serait arriv; je le sentais, moi, et je n'osais pas le dire; j'ai
vu tout se prparer, mais je ne voulais pas te tourmenter.

C'est par une triste nuit que je t'cris, plus triste, sois-en sr, que
celle o tu es venu sonner et o tu m'as trouve sortie. Je ne t'avais
jamais cru jaloux; quand j'ai su que tu tais en colre, cela m'a fait
peine et plaisir. Pourquoi ne m'as-tu pas attendue d'autorit? Tu aurais
vu la mine que j'avais en rentrant de ma bonne fortune; mais c'est gal,
tu m'aimais plus que tu ne le disais.

Je voudrais finir, et je ne peux pas. Je m'attache  ce papier comme  un
reste de vie; je serre mes lignes; je voudrais rassembler tout ce que j'ai
de force et te l'envoyer. Non, tu n'as pas connu mon coeur. Tu m'as aime
parce que tu es bon; c'tait par piti que tu venais, et aussi un peu pour
ton plaisir. Si j'avais t riche, tu ne m'aurais pas quitte: voil ce
que je me dis; c'est la seule chose qui me donne du courage. Adieu.

Puisse mon pre ne pas se repentir du mal dont il a t cause! Maintenant,
je le sens, que ne donnerais-je pas pour savoir quelque chose, pour avoir
un gagne-pain dans les mains! Il est trop tard. Si, quand on est enfant,
on pouvait voir sa vie dans un miroir, je ne finirais pas ainsi; tu
m'aimerais encore; mais peut-tre que non, puisque tu vas te marier.

Comment as-tu pu m'crire une lettre aussi dure? Puisque ton pre
l'exigeait et puisque tu allais partir, je ne croyais pas mal faire en
essayant de prendre un autre amant. Jamais je n'ai rien prouv de pareil
et jamais je n'ai rien vu de si drle que sa figure quand je lui ai
dclar que je retournais chez moi.

Ta lettre m'a dsole; je suis reste au coin de mon feu pendant deux
jours, sans pouvoir dire un mot ni bouger. Je suis ne bien malheureuse,
mon ami. Tu ne saurais croire comme le bon Dieu m'a traite depuis une
pauvre vingtaine d'annes que j'existe: c'est comme une gageure. Enfant,
on me battait, et quand je pleurais, on m'envoyait dehors.--Va voir s'il
pleut, disait mon pre. Quand j'avais douze ans, on me faisait raboter
des planches; et quand je suis devenue femme, m'a-t-on assez perscute!
Ma vie s'est passe  tcher de vivre, et finalement  voir qu'il faut
mourir.

Que Dieu te bnisse, toi qui m'as donn mes seuls, seuls jours heureux!
J'ai respir l une bonne bouffe d'air; que Dieu te la rende! Puisses-tu
tre heureux, libre,  ami! Puisses-tu tre aim comme t'aime ta mourante,
ta pauvre Bernerette!

Ne t'afflige pas; tout va tre fini. Te souviens-tu d'une tragdie
allemande que tu me lisais un soir chez nous? Le hros de la pice
demande: Qu'est-ce que nous crierons en mourant?--_Libert_! rpond le
petit Georges. Tu as pleur en lisant ce mot-l. Pleure donc! c'est le
dernier cri de ton amie.

Les pauvres meurent sans testament; je t'envoie pourtant une boucle de mes
cheveux. Un jour que le coiffeur me les avait brls avec son fer, je me
rappelle que tu voulais le battre. Puisque tu ne voulais pas qu'on me
brlt mes cheveux, tu ne jetteras pas au feu cette boucle.

Adieu, adieu encore; pour jamais.
Ta fidle amie,

BERNERETTE.

On m'a dit qu'aprs avoir lu cette lettre, Frdric avait fait sur
lui-mme une funeste tentative. Je n'en parlerai pas ici: les indiffrents
trouvent trop souvent du ridicule  des actes semblables lorsqu'on y
survit. Les jugements du monde sont tristes sur ce point; on rit de celui
qui essaye de mourir, et celui qui meurt est oubli.

FIN DE FRDRIC ET BERNERETTE.

La notice sur la vie de l'auteur fera connatre ce qu'il y a
de rel dans l'histoire de Bernerette.

       *       *       *       *       *




IV. LE FILS DU TITIEN


1838

[Illustration: Elle parut alors devant lui dans un costume  peu prs
pareil  celui dont Paris Bordone a revtu sa Vnus couronne...
CHARPENTIER. DITEUR]




I


Au mois de fvrier de l'anne 1580, un jeune homme traversait, au point
Du jour, la Piazzetta,  Venise. Ses habits taient en dsordre; sa toque,
sur laquelle flottait une belle plume carlate, tait enfonce sur ses
oreilles. Il marchait  grands pas vers la rive des Esclavons, et son
pe et son manteau tranaient derrire lui, tandis que d'un pied assez
ddaigneux il enjambait par-dessus les pcheurs couchs  terre. Arriv
au pont de la Paille, il s'arrta et regarda autour de lui. La lune se
couchait derrire la Giudecca, et l'aurore dorait le palais ducal. De
temps en temps une fume paisse, une lueur brillante, s'chappaient d'un
palais voisin. Des poutres, des pierres, d'normes blocs de marbre, mille
dbris encombraient le canal des Prisons. Un incendie rcent venait de
dtruire, au milieu des eaux, la demeure d'un patricien. Des gerbes
d'tincelles s'levaient par instants, et,  cette clart sinistre, on
apercevait un soldat sous les armes veillant au milieu des ruines.

Cependant notre jeune homme ne semblait frapp ni de ce spectacle de
destruction, ni de la beaut du ciel qui se teignait des plus fraches
nuances. Il regarda quelque temps l'horizon, comme pour distraire ses
yeux blouis; mais la clart du jour parut produire sur lui un effet
dsagrable, car il s'enveloppa dans son manteau et poursuivit sa route
en courant. Il s'arrta bientt de nouveau  la porte d'un palais o il
frappa. Un valet, tenant un flambeau  la main, lui ouvrit aussitt. Au
moment d'entrer, il se retourna, et jetant sur le ciel encore un regard:

--Par Bacchus! s'cria-t-il, mon carnaval me cote cher!

Ce jeune homme se nommait Pomponio Filippo Vecellio. C'tait le second
fils du Titien, enfant plein d'esprit et d'imagination, qui avait fait
concevoir  son pre les plus heureuses esprances, mais que sa passion
pour le jeu entranait dans un dsordre continuel. Il y avait quatre ans
seulement que le grand peintre et son fils an, Orazio, taient morts
presque en mme temps, et le jeune Pippo, depuis quatre ans, avait dj
dissip la meilleure part de l'immense fortune que lui avait donne ce
double hritage. Au lieu de cultiver les talents qu'il tenait de la
nature, et de soutenir la gloire de son nom, il passait ses journes 
dormir et ses nuits  jouer chez une certaine comtesse Orsini, ou du
moins soi-disant comtesse, qui faisait profession de ruiner la jeunesse
vnitienne. Chez elle s'assemblait chaque soir une nombreuse compagnie,
compose de nobles et de courtisanes; l, on soupait et on jouait,
et comme on ne payait pas son souper, il va sans dire que les ds se
chargeaient d'indemniser la matresse du logis. Tandis que les sequins
flottaient par monceaux, le vin de Chypre coulait, les oeillades allaient
grand train, et les victimes, doublement tourdies, y laissaient leur
argent et leur raison.

C'est de ce lieu dangereux que nous venons de voir sortir le hros de ce
conte, et il avait fait plus d'une perte dans la nuit. Outre qu'il avait
vid ses poches au passe-dix, le seul tableau qu'il et jamais termin,
tableau que tous les connaisseurs donnaient pour excellent, venait de
prir dans l'incendie du palais Dolfino. C'tait un sujet d'histoire
trait avec une verve et une hardiesse de pinceau presque dignes du Titien
lui-mme; vendue  un riche snateur, cette toile avait eu le mme sort
qu'un grand nombre d'ouvrages prcieux; l'imprudence d'un valet avait
rduit en cendres ces richesses. Mais c'tait l le moindre souci de
Pippo; il ne songeait qu' la chance fcheuse qui venait de le poursuivre
avec un acharnement inusit, et aux ds qui l'avaient fait perdre.

Il commena, en rentrant chez lui, par soulever le tapis qui couvrait sa
table et compter l'argent qui restait dans son tiroir; puis, comme il
tait d'un caractre naturellement gai et insouciant, aprs qu'on l'eut
dshabill, il se mit  sa fentre en robe de chambre. Voyant qu'il
faisait grand jour, il se demanda s'il fermerait ses volets pour se mettre
au lit, ou s'il se rveillerait comme tout le monde; il y avait longtemps
qu'il ne lui tait arriv de voir le soleil du ct o il se lve, et il
trouvait le ciel plus joyeux qu' l'ordinaire. Avant de se dcider 
veiller ou  dormir, tout en luttant contre le sommeil, il prit son
chocolat sur son balcon. Ds que ses yeux se fermaient, il croyait voir
une table, des mains agites, des figures ples, il entendait rsonner les
cornets.--Quelle fatale chance! murmurait-il; est-ce croyable qu'on perde
avec quinze! Et il voyait son adversaire habituel, le vieux Vespasiano
Memmo, amenant dix-huit et s'emparant de l'or entass sur le tapis. Il
rouvrait alors promptement les paupires pour se soustraire  ce mauvais
rve, et regardait les fillettes passer sur le quai. Il lui sembla
apercevoir de loin une femme masque; il s'en tonna, bien qu'on ft au
carnaval, car les pauvres gens ne se masquent pas, et il tait trange,
 une pareille heure, qu'une dame vnitienne sortit seule  pied [A]; mais
il reconnut que ce qu'il avait pris pour un masque tait le visage d'une
ngresse; il la vit bientt de plus prs, et elle lui parut assez bien
tourne. Elle marchait fort vite, et un coup de vent, collant sur ses
hanches sa robe bigarre de fleurs, dessina des contours gracieux.
Pippo se pencha sur le balcon, et vit, non sans surprise, que la ngresse
frappait  sa porte.

[Note A: On sortait masqu autrefois  Venise tant que durait le carnaval.
(_Note de l'auteur_.)]

Le portier tardait  ouvrir.

--Que demandes-tu? cria le jeune homme; est-ce  moi que tu as affaire,
brunette? Mon nom est Vecellio, et, si on te fait attendre, je vais aller
t'ouvrir moi-mme.

La ngresse leva la tte.

--Votre nom est Pomponio Vecellio?

--Oui, ou Pippo, comme tu voudras.

--Vous tes le fils du Titien?

--A ton service; qu'y a-t-il pour te plaire?

Aprs avoir jet sur Pippo un coup d'oeil rapide et curieux, la ngresse
fit quelques pas en arrire, lana adroitement sur le balcon une petite
bote roule dans du papier, puis s'enfuit promptement, en se retournant
de temps en temps. Pippo ramassa la bote, l'ouvrit et y trouva une jolie
bourse enveloppe dans du coton. Il souponna avec raison qu'il pouvait y
avoir sous le coton un billet qui lui expliquerait cette aventure. Le
billet s'y trouvait en effet, mais tait aussi mystrieux que le reste,
car il ne contenait que ces mots: Ne dpense pas trop lgrement ce que
je renferme; quand tu sortiras de chez toi, charge-moi d'une pice d'or,
c'est assez pour un jour; et s'il t'en reste le soir quelque chose, si peu
que ce soit, tu trouveras un pauvre qui t'en remerciera.

Lorsque le jeune homme eut retourn la bote de cent faons, examin la
bourse, regard de nouveau sur le quai, et qu'il vit enfin clairement
qu'il n'en pourrait savoir davantage: Il faut avouer, pensa-t-il, que ce
cadeau est singulier, mais il vient cruellement mal  propos. Le conseil
qu'on me donne est bon; mais il est trop tard pour dire aux gens qu'ils se
noient quand ils sont au fond de l'Adriatique. Qui diable peut m'envoyer
cela?

Pippo avait aisment reconnu que la ngresse tait une servante; il
commena  chercher dans sa mmoire quelle tait la femme ou l'ami capable
de lui adresser cet envoi, et, comme sa modestie ne l'aveuglait pas, il
se persuada que ce devait tre une femme plutt qu'un de ses amis. La
bourse tait en velours brod d'or; il lui sembla qu'elle tait faite avec
une finesse trop exquise pour sortir de la boutique d'un marchand. Il
passa donc en revue dans sa tte d'abord les plus belles dames de Venise,
ensuite celles qui l'taient moins; mais il s'arrta l, et se demanda
comment il s'y prendrait pour dcouvrir d'o lui venait sa bourse. Il fit
l-dessus les rves les plus hardis et les plus doux; plus d'une fois il
crut avoir devin; le coeur lui battait, tandis qu'il s'efforait de
reconnatre l'criture; il y avait une princesse bolonaise qui formait
ainsi ses lettres majuscules, et une belle dame de Brescia dont c'tait
 peu prs la main.

Rien n'est plus dsagrable qu'une ide fcheuse venant se glisser tout 
coup au milieu de semblables rveries; c'est  peu prs comme si, en se
promenant dans une prairie en fleur, on marchait sur un serpent. Ce fut
aussi ce qu'prouva Pippo lorsqu'il se souvint tout  coup d'une certaine
Monna Bianchina, qui depuis peu le tourmentait singulirement. Il avait eu
avec cette femme une aventure de bal masqu, et elle tait assez jolie,
mais il n'avait aucun amour pour elle. Monna Bianchina, au contraire,
s'tait prise subitement de passion pour lui, et elle s'tait mme
efforce de voir de l'amour l o il n'y avait que de la politesse; elle
s'attachait  lui, lui crivait souvent, et l'accablait de tendres
reproches; mais il s'tait jur un jour, en sortant de chez elle, de ne
jamais y retourner, et il tenait scrupuleusement sa parole. Il vint donc
 penser que Monna Bianchina pouvait bien lui avoir fait une bourse et
la lui avoir envoye; ce soupon dtruisit sa gaiet et les illusions qui
le beraient; plus il rflchissait, plus il trouvait vraisemblable cette
supposition; il ferma sa fentre de mauvaise humeur, et se dcida  se
coucher.

Mais il ne pouvait dormir; malgr toutes les probabilits, il lui tait
impossible de renoncer  un doute qui flattait son orgueil. Il continua 
rver involontairement: tantt il voulait oublier la bourse et n'y plus
songer; tantt il voulait se nier l'existence mme de Monna Bianchina,
afin de chercher plus  l'aise. Cependant il avait tir ses rideaux, et il
s'tait enfonc du ct de la ruelle pour ne pas voir le jour; tout  coup
il sauta  bas de son lit, et appela ses domestiques. Il venait de faire
une rflexion bien simple qui ne s'tait pas d'abord prsente  lui.
Monna Bianchina n'tait pas riche; elle n'avait qu'une servante, et cette
servante n'tait pas une ngresse, mais une grosse fille de Chioja.
Comment aurait-elle pu se procurer, pour cette occasion, cette messagre
inconnue que Pippo n'avait jamais vue  Venise?--Bnis soient ta noire
figure, s'cria-t-il, et le soleil africain qui l'a colore! Et, sans
s'arrter plus longtemps, il demanda son pourpoint et fit avancer sa
gondole.




II


Il avait rsolu d'aller rendre visite  la signora Dorothe, femme de
l'avogador Pasqualigo. Cette dame, respectable par son ge, tait des plus
riches et des plus spirituelles de la rpublique; elle tait, en outre,
marraine de Pippo, et, comme il n'y avait pas une personne de distinction
 Venise qu'elle ne connt, il esprait qu'elle pourrait l'aider 
claircir le mystre qui l'occupait. Il pensa toutefois qu'il tait encore
trop matin pour se prsenter chez sa protectrice, et il fit un tour de
promenade, en attendant, sous les Procuraties.

Le hasard voulut qu'il y rencontrt prcisment Monna Bianchina, qui
marchandait des toffes; il entra dans la boutique, et, sans trop savoir
pourquoi, aprs quelques paroles insignifiantes, il lui dit: Monna
Bianchina, vous m'avez envoy ce matin un joli cadeau, et vous m'avez
donn un sage conseil; je vous en remercie bien humblement.

En s'exprimant avec cet air de certitude, il comptait peut-tre
s'affranchir sur-le-champ du doute qui l'avait tourment; mais Monna
Bianchina tait trop ruse pour tmoigner de l'tonnement avant d'avoir
examin s'il tait de son intrt d'en montrer. Bien qu'elle n'et
rellement rien envoy au jeune homme, elle vit qu'il y avait moyen de
lui faire prendre le change; elle rpondit, il est vrai, qu'elle ne savait
de quoi il lui parlait; mais elle eut soin, en disant cela, de sourire
avec tant de finesse et de rougir si modestement, que Pippo demeura
convaincu, malgr les apparences, que la bourse venait d'elle.--Et depuis
quand, lui demanda-t-il, avez-vous  vos ordres cette jolie ngresse?

Dconcerte par cette question, et ne sachant comment y rpondre, Monna
Bianchina hsita un moment, puis elle partit d'un grand clat de rire et
quitta brusquement Pippo. Rest seul et dsappoint, celui-ci renona  la
visite qu'il avait projete; il rentra chez lui, jeta la bourse dans un
coin, et n'y songea pas davantage.

Il arriva pourtant quelques jours aprs qu'il perdit au jeu une forte
somme sur parole. Comme il sortait pour acquitter sa dette, il lui parut
commode de se servir de cette bourse, qui tait grande, et qui faisait
bon effet  sa ceinture; il la prit donc, et, le soir mme, il joua de
nouveau et perdit encore.

--Continuez-vous? demanda ser Vespasiano, le vieux notaire de la
chancellerie, lorsque Pippo n'eut plus d'argent.

--Non, rpondit celui-ci, je ne veux plus jouer sur parole.

--Mais je vous prterai ce que vous voudrez, s'cria la comtesse Orsini.

--Et moi aussi, dit ser Vespasiano.

--Et moi aussi, rpta d'une voix douce et sonore une des nombreuses
nices de la comtesse; mais rouvrez votre bourse, seigneur Vecellio:
il y a encore un sequin dedans.

Pippo sourit, et trouva en effet au fond de sa bourse un sequin qu'il y
avait oubli.--Soit, dit-il, jouons encore un coup, mais je ne hasarderai
pas davantage. Il prit le cornet, gagna, se remit  jouer en faisant
paroli; bref, au bout d'une heure, il avait rpar sa perte de la veille
et celle de la soire.

--Continuez-vous? demanda-t-il  son tour  ser Vespasiano, qui n'avait
plus rien devant lui.

--Non! car il faut que je sois un grand sot de me laisser mettre  sec par
un homme qui ne hasarderait qu'un sequin. Maudite soit cette bourse! elle
renferme sans doute quelque sortilge.

Le notaire sortit furieux de la salle. Pippo se disposait  le suivre,
lorsque la nice qui l'avait averti lui dit en riant:

--Puisque c'est  moi que vous devez votre bonheur, faites-moi cadeau du
sequin qui vous a fait gagner.

Ce sequin avait une petite marque qui le rendait reconnaissable. Pippo le
chercha, le retrouva, et il tendait dj la main pour le donner  la jolie
nice, lorsqu'il s'cria tout  coup:

--Ma foi, ma belle, vous ne l'aurez pas; mais, pour vous montrer que je
ne suis pas avare, en voil dix que je vous prie d'accepter. Quant 
celui-l, je veux suivre un avis qu'on m'a donn dernirement, et j'en
fais cadeau  la Providence.

En parlant ainsi, il jeta le sequin par la fentre.

--Est-il possible, pensait-il en retournant chez lui, que la bourse de
Monna Bianchina me porte bonheur? Ce serait une singulire raillerie du
hasard si une chose qui en elle-mme m'est dsagrable avait une influence
heureuse pour moi.

Il lui sembla bientt, en effet, que toutes les fois qu'il se servait de
cette bourse il gagnait. Lorsqu'il y mettait une pice d'or, il ne pouvait
se dfendre d'un certain respect superstitieux, et il rflchissait
quelquefois,  malgr lui,  la vrit des paroles qu'il avait trouves
au fond de la bote.--Un sequin est un sequin, se disait-il, et il y a
bien des gens qui n'en ont pas un par jour. Cette pense le rendait moins
imprudent, et lui faisait un peu restreindre ses dpenses.

Malheureusement, Monna Bianchina n'avait pas oubli son entretien avec
Pippo sous les Procuraties. Pour le confirmer dans l'erreur o elle
l'avait laiss, elle lui envoyait de temps en temps un bouquet ou une
autre bagatelle, accompagns de quelques mots d'crit. J'ai dj dit qu'il
tait trs fatigu de ses importunits, auxquelles il avait rsolu de ne
pas rpondre.

Or il arriva que Monna Bianchina, pousse  bout par cette froideur
tenta une dmarche audacieuse qui dplut beaucoup au jeune homme. Elle se
prsenta seule chez lui, pendant son absence, donna quelque argent  un
domestique, et russit  se cacher dans l'appartement. En rentrant, il la
trouva donc, et il se vit forc de lui dire, sans dtour, qu'il n'avait
point d'amour pour elle, et qu'il la priait de le laisser en repos.

La Bianchina, qui, comme je l'ai dit, tait jolie, se laissa aller  une
colre effrayante; elle accabla Pippo de reproches, mais non plus tendres
cette fois. Elle lui dit qu'il l'avait trompe en lui parlant d'amour,
qu'elle se regardait comme compromise par lui, et qu'enfin elle se
vengerait. Pippo n'couta pas ses menaces sans s'irriter  son tour; pour
lui prouver qu'il ne craignait rien, il la fora de reprendre  l'instant
mme un bouquet qu'elle lui avait envoy le matin, et, comme la bourse se
trouvait sous sa main:--Tenez, lui dit-il, prenez aussi cela; cette bourse
m'a port bonheur, mais apprenez par l que je ne veux rien de vous.

A peine eut-il cd  ce mouvement de colre, qu'il en eut du regret.
Monna Bianchina se garda bien de le dtromper sur le mensonge qu'elle lui
avait fait. Elle tait pleine de rage, mais aussi de dissimulation. Elle
prit la bourse et se retira, bien dcide  faire repentir Pippo de la
manire dont il l'avait traite.

Il joua le soir comme  l'ordinaire, et perdit; les jours suivants, il ne
fut pas plus heureux. Ser Vespasiano avait toujours le meilleur d, et
lui gagnait des sommes considrables. Il se rvolta contre sa fortune
et contre sa superstition, il s'obstina et perdit encore. Enfin, un jour
qu'il sortait de chez la comtesse Orsini, il ne put s'empcher de s'crier
dans l'escalier: Dieu me pardonne! je crois que ce vieux fou avait raison,
et que ma bourse tait ensorcele; car je n'ai plus un d passable depuis
que je l'ai rendue  la Bianchina.

En ce moment, il aperut, flottant devant lui, une robe  fleurs, d'o
sortaient deux jambes fines et lestes; c'tait la mystrieuse ngresse.
Il doubla le pas, l'accosta, et lui demanda qui elle tait et  qui elle
appartenait.

--Qui sait? rpondit l'Africaine avec un malicieux sourire.

--Toi, je suppose. N'es-tu pas la servante de Monna Bianchina?

--Non; qui est-elle, Monna Bianchina?

--Eh! par Dieu! celle qui t'a charge l'autre jour de m'apporter cette
bote que tu as si bien jete sur mon balcon.

--Oh! Excellence, je ne le crois pas.

--Je le sais; ne cherche pas  feindre; c'est elle-mme qui me l'a dit.

--Si elle vous l'a dit,... rpliqua la ngresse d'un air d'hsitation.
Elle haussa les paules, rflchit un instant; puis, donnant de son
ventail un petit coup sur la joue de Pippo, elle lui cria en s'enfuyant:

--Mon beau garon, on s'est moqu de toi.

Les rues de Venise sont un labyrinthe si compliqu, elles se croisent de
tant de faons par des caprices si varis et si imprvus, que Pippo, aprs
avoir laiss chapper la jeune fille, ne put parvenir  la rejoindre.
Il resta fort embarrass, car il avait commis deux fautes, la premire
en donnant sa bourse  Bianchina, et la seconde en ne retenant pas la
ngresse. Errant au hasard dans la ville, il se dirigea, presque sans
le savoir, vers le palais de la signora Dorothe, sa marraine; il se
repentait de n'avoir pas fait  cette dame, quelque temps auparavant,
sa visite projete; il avait coutume de la consulter sur tout ce qui
l'intressait, et rarement il avait eu recours  elle sans en retirer
quelque avantage.

Il la trouva seule dans son jardin, et aprs lui avoir bais la main:
--Jugez, lui dit-il, ma bonne marraine, de la sottise que je viens de
faire. On m'a envoy, il n'y a pas longtemps, une bourse....

Mais  peine avait-il prononc ces mots, que la signora Dorothe se mit 
rire.--Eh bien! lui dit-elle, est-ce que cette bourse n'est pas jolie?
Ne trouves-tu pas que les fleurs d'or font bon effet sur le velours rouge?

--Comment! s'cria le jeune homme; se pourrait-il que vous fussiez
instruite....

En ce moment, plusieurs snateurs entraient dans le jardin; la vnrable
dame se leva pour les recevoir, et ne rpondit pas aux questions que
Pippo, dans son tonnement, ne cessait de lui adresser.




III


Lorsque les snateurs se furent retirs, la signora Dorothe, malgr les
prires et les importunits de son filleul, ne voulut jamais s'expliquer
davantage. Elle tait fche qu'un premier mouvement de gaiet lui et
fait avouer qu'elle savait le secret d'une aventure dont elle ne voulait
pas se mler. Comme Pippo insistait toujours:

--Mon cher enfant, lui dit-elle, tout ce que je puis te dire, c'est qu'il
est vrai qu'en t'apprenant le nom de la personne qui a brod pour toi
cette bourse, je te rendrais peut-tre un bon service; car cette personne
est assurment une des plus nobles et des plus belles de Venise. Que cela
te suffise donc; malgr mon envie de t'obliger, il faut que je me taise;
je ne trahirai pas un secret que je possde seule, et que je ne pourrai te
dire que si l'on m'en charge, car je le ferai alors honorablement.

--Honorablement, ma chre marraine? mais pouvez-vous croire qu'en me
confiant  moi seul....

--Je m'entends, rpliqua la vieille dame; et comme, malgr sa dignit,
elle ne pouvait se passer d'un peu de malice: Puisque tu fais quelquefois
des vers, ajouta-t-elle, que ne fais-tu un sonnet l-dessus?

Voyant qu'il ne pouvait rien obtenir, Pippo mit fin  ses instances; mais
sa curiosit, comme on peut penser, tait d'une vivacit extrme. Il resta
 dner chez l'avogador Pasqualigo, ne pouvant se rsoudre  quitter sa
marraine, esprant que sa belle inconnue viendrait peut-tre faire visite
le soir, mais il ne vit que des snateurs, des magistrats, et les plus
graves robes de la rpublique.

Au coucher du soleil, le jeune homme se spara de la compagnie, et alla
s'asseoir dans un petit bosquet. Il rflchit  ce qu'il avait  faire, et
il se dtermina  deux choses: obtenir de la Bianchina qu'elle lui rendt
sa bourse, et suivre, en second lieu, le conseil que la signora Dorothe
lui avait donn en riant, c'est--dire faire un sonnet sur son aventure.
Il rsolut, en outre, de donner ce sonnet, quand il serait fait,  sa
marraine, qui ne manquerait sans doute pas de le montrer  la belle
inconnue. Sans vouloir tarder davantage, il mit sur-le-champ son double
projet  excution.

Aprs avoir rajust son pourpoint, et pos avec soin sa toque sur son
oreille, il se regarda d'abord dans une glace pour voir s'il avait bonne
mine, car sa premire pense avait t de sduire de nouveau la Bianchina
par de feintes protestations d'amour, et de la persuader par la douceur;
mais il renona bientt  ce projet, rflchissant qu'ainsi il ne ferait
que ranimer la passion de cette femme et se prparer de nouvelles
importunits. Il prit le parti oppos; il courut chez elle en toute
hte, comme s'il et t furieux; il se prpara  lui jouer une scne
dsespre, et  l'pouvanter si bien qu'elle se tnt dornavant en repos.

Monna Bianchina tait une de ces Vnitiennes blondes aux yeux noirs dont
le ressentiment a, de tout temps, t regard comme dangereux. Depuis
qu'il l'avait si maltraite, Pippo n'avait reu d'elle aucun message; elle
prparait sans doute en silence la vengeance qu'elle avait annonce. Il
tait donc ncessaire de frapper un coup dcisif, sous peine d'augmenter
le mal. Elle se disposait  sortir quand le jeune homme arriva chez elle;
il l'arrta dans l'escalier, et la forant  rentrer dans sa chambre:

--Malheureuse femme! s'cria-t-il, qu'avez-vous fait? Vous avez dtruit
toutes mes esprances, et votre vengeance est accomplie!

--Bon Dieu! que vous est-il arriv? demanda la Bianchina stupfaite.

--Vous le demandez! O est cette bourse que vous avez dit venir de vous?
Oserez-vous encore me soutenir ce mensonge?

--Qu'importe si j'ai menti ou non? je ne sais ce que cette bourse est
devenue.

--Tu vas mourir ou me la rendre, s'cria Pippo en se jetant sur elle. Et,
sans respect pour une robe neuve dont la pauvre femme venait de se parer,
il carta violemment le voile qui couvrait sa poitrine et lui posa son
poignard sur le coeur.

La Bianchina se crut morte et commena  appeler au secours; mais Pippo
lui billonna la bouche avec son mouchoir, et, sans qu'elle pt pousser
un cri, il la fora d'abord de lui rendre la bourse qu'elle avait
heureusement conserve.--Tu as fait le malheur d'une puissante famille,
lui dit-il ensuite, tu as  jamais troubl l'existence d'une des plus
illustres maisons de Venise! Tremble! cette maison redoutable veille sur
toi; ni toi ni ton mari, vous ne ferez un seul pas, maintenant, sans qu'on
ait l'oeil sur vous. Les Seigneurs de la Nuit ont inscrit ton nom sur leur
livre, pense aux caves du palais ducal. Au premier mot que tu diras pour
rvler le secret terrible que ta malice t'a fait deviner, ta famille
entire disparatra!

Il sortit sur ces paroles, et tout le monde sait qu' Venise on n'en
pouvait prononcer de plus effrayantes. Les impitoyables et secrets arrts
de la _corte maggiore_ rpandaient une terreur si grande, que ceux qui se
croyaient seulement souponns se regardaient d'avance comme morts. Ce fut
justement ce qui arriva au mari de la Bianchina, ser Orio,  qui elle
raconta,  peu de chose prs, la menace que Pippo venait de lui faire. Il
est vrai qu'elle en ignorait les motifs, et en effet Pippo les ignorait
lui-mme, puisque toute cette affaire n'tait qu'une fable; mais ser Orio
jugea prudemment qu'il n'tait pas ncessaire de savoir par quels motifs
on s'tait attir la colre de la cour suprme, et que le plus important
tait de s'y soustraire. Il n'tait pas n  Venise, ses parents
habitaient la terre ferme: il s'embarqua avec sa femme le jour suivant,
et l'on n'entendit plus parler d'eux. Ce fut ainsi que Pippo trouva moyen
de se dbarrasser de Bianchina, et de lui rendre avec usure le mauvais
tour qu'elle lui avait jou. Elle crut toute sa vie qu'un secret d'tat
tait rellement attach  la bourse qu'elle avait voulu drober, et,
comme dans ce bizarre vnement tout tait mystre pour elle, elle ne put
jamais former que des conjectures. Les parents de ser Orio en firent le
sujet de leurs entretiens particuliers. A force de suppositions, ils
finirent par crer une fable plausible. Une grande dame, disaient-ils,
s'tait prise du Tizianello, c'est--dire du fils du Titien, lequel tait
amoureux de Monna Bianchina, et perdait, bien entendu, ses peines auprs
d'elle. Or, cette grande dame, qui avait brod elle-mme une bourse pour
le Tizianello, n'tait autre que la dogaresse en personne. Qu'on juge de
sa colre en apprenant que le Tizianello avait fait le sacrifice de ce
don d'amour  la Bianchina! Telle tait la chronique de famille qu'on se
rptait  voix basse  Padoue dans la petite maison de ser Orio.

Satisfait du succs de sa premire entreprise, notre hros songea  tenter
la seconde. Il s'agissait de faire un sonnet pour sa belle inconnue. Comme
l'trange comdie qu'il avait joue l'avait mu malgr lui, il commena
par crire rapidement quelques vers o respirait une certaine verve.
L'esprance, l'amour, le mystre, toutes les expressions passionnes
ordinaires aux potes, se prsentaient enfouie  son esprit.--Mais,
pensa-t-il, ma marraine m'a dit que j'avais affaire  l'une des plus
nobles et des plus belles dames de Venise; il me faut donc garder un ton
convenable et l'aborder avec plus de respect.

Il effaa ce qu'il avait crit, et, passant d'un extrme  l'autre, il
rassembla quelques rimes sonores auxquelles il s'effora d'adapter, non
sans peine, des penses semblables  sa dame, c'est--dire les plus
belles et les plus nobles qu'il put trouver. A l'esprance trop hardie il
substitua le doute craintif; au lieu de mystre et d'amour, il parla de
respect et de reconnaissance. Ne pouvant clbrer les attraits d'une femme
qu'il n'avait jamais vue, il se servit, le plus dlicatement possible,
de quelques termes vagues qui pouvaient s'appliquer  tous les visages.
Bref, aprs deux heures de rflexions et de travail, il avait fait douze
vers passables, fort harmonieux et trs insignifiants.

Il les mit au net sur une belle feuille de parchemin, et dessina sur les
marges des oiseaux et des fleurs qu'il coloria soigneusement. Mais, ds
que son ouvrage fut achev, il n'eut pas plus tt relu ses vers, qu'il les
jeta par la fentre, dans le canal qui passait prs de sa maison.--Que
fais-je donc? se demanda-t-il;  quoi bon poursuivre cette aventure, si ma
conscience ne parle pas?

Il prit sa mandoline et se promena de long en large dans sa chambre, en
chantant et en s'accompagnant sur un vieil air compos pour un sonnet de
Ptrarque. Au bout d'un quart d'heure il s'arrta; son coeur battait. Il
ne songeait plus ni aux convenances, ni  l'effet qu'il pourrait produire.
La bourse qu'il avait arrache  la Bianchina, et qu'il venait de
rapporter comme une conqute, tait sur sa table. Il la regarda.

--La femme qui a fait cela pour moi, se dit-il, doit m'aimer et savoir
aimer. Un pareil travail est long et difficile; ces fils lgers, ces vives
couleurs, demandent du temps, et, en travaillant, elle pensait  moi.
Dans le peu de mots qui accompagnaient cette bourse, il y avait un conseil
d'ami et pas une parole quivoque. Ceci est un cartel amoureux envoy par
une femme de coeur; n'et-elle pens  moi qu'un jour, il faut bravement
relever le gant.

Il se remit  l'oeuvre, et, en prenant sa plume, il tait plus agile par
la crainte et par l'esprance que lorsqu'il avait jou les plus fortes
sommes sur un coup de d. Sans rflchir et sans s'arrter, il crivit 
la hte un sonnet, dont voici  peu prs la traduction:

  Lorsque j'ai lu Ptrarque, tant encore enfant,
  J'ai souhait d'avoir quelque gloire en partage.
  Il aimait en pote et chantait en amant;
  De la langue des dieux lui seul sut faire usage.

  Lui seul eut le secret de saisir au passage
  Les battements du coeur qui durent un moment,
  Et, riche d'un sourire, il en gravait l'image
  Du bout d'un stylet d'or sur un pur diamant.

  O vous qui m'adressez une parole amie,
  Qui l'criviez hier et l'oublierez demain,
  Souvenez-vous de moi qui vous en remercie.

  J'ai le coeur de Ptrarque et n'ai point son gnie;
  Je ne puis ici-bas que donner en chemin
  Ma main  qui m'appelle,  qui m'aime ma vie.

Pippo se rendit le lendemain chez la signora Dorothe. Ds qu'il se trouva
seul avec elle, il posa son sonnet sur les genoux de l'illustre dame, en
lui disant: Voil pour votre amie. La signora se montra d'abord surprise,
puis elle lut les vers, et jura qu'elle ne se chargerait jamais de les
montrer  personne. Mais Pippo n'en fit que rire, et, comme il tait
persuad du contraire, il la quitta en l'assurant qu'il n'avait l-dessus
aucune inquitude.




IV


Il passa cependant la semaine suivante dans le plus grand trouble; mais
ce trouble n'tait pas sans charmes. Il ne sortait pas de chez lui, et
n'osait, pour ainsi dire, remuer, comme pour mieux laisser faire la
fortune. En cela il agit avec plus de sagesse qu'on n'en a ordinairement
 son ge, car il n'avait que vingt-cinq ans, et l'impatience de la
jeunesse nous fait souvent dpasser le but en voulant l'atteindre trop
vite. La fortune veut qu'on s'aide soi-mme et qu'on sache la saisir 
propos; car, selon l'expression de Napolon, elle est femme. Mais, par
cette raison mme, elle veut avoir l'air d'accorder ce qu'on lui arrache,
et il faut lui donner le temps d'ouvrir la main.

Ce fut le neuvime jour, vers le soir, que la capricieuse desse frappa
A la porte du jeune homme; et ce n'tait pas pour rien, comme vous allez
voir. Il descendit et ouvrit lui-mme. La ngresse tait sur le seuil;
elle tenait  la main une rose qu'elle approcha des lvres de Pippo.

--Baisez cette fleur, lui dit-elle; il y a dessus un baiser de ma
matresse. Peut-elle venir vous voir sans danger?

--Ce serait une grande imprudence, rpondit Pippo, si elle venait en
plein jour; mes domestiques ne pourraient manquer de la voir. Lui est-il
possible de venir la nuit?

--Non; qui l'oserait  sa place? Elle ne peut ni sortir la nuit, ni vous
recevoir chez elle.

--Il faut donc qu'elle consente  venir autre part qu'ici, dans un endroit
que je t'indiquerai.

--Non, c'est ici qu'elle veut venir; voyez  prendre vos prcautions.

Pippo rflchit quelques instants.--Ta matresse peut-elle se lever de
bonne heure? demanda-t-il  la ngresse.

--A l'heure o se lve le soleil.

--Eh bien! coute. Je me rveille ordinairement fort tard, par consquent
toute ma maison dort la grasse matine. Si ta matresse peut venir au
point du jour, je l'attendrai, et elle pourra pntrer ici sans tre vue
de personne. Pour ce qui est de la faire sortir ensuite, je m'en charge,
si toutefois elle peut rester chez moi jusqu' la nuit tombante.

--Elle le fera; vous plat-il que ce soit demain?

--Demain  l'aurore, dit Pippo. Il glissa une poigne de sequins sous la
gorgerette de la messagre; puis, sans en demander davantage, il regagna
sa chambre et s'y enferma, dcid  veiller jusqu'au jour. Il se fit
d'abord dshabiller, afin qu'on crt qu'il allait se mettre au lit;
lorsqu'il fut seul, il alluma un bon feu, mit une chemise brode d'or,
un collet de senteur et un pourpoint de velours blanc avec des manches
de satin de la Chine; puis, tout tant bien dispos, il s'assit prs de
la fentre, et commena  rver  son aventure.

Il ne jugeait pas aussi dfavorablement qu'on le croirait peut-tre de la
promptitude avec laquelle sa dame lui avait donn un rendez-vous. Il ne
faut pas, d'abord, oublier que cette histoire se passe au seizime sicle,
et les amours de ce temps-l allaient plus vite que les ntres. D'aprs
les tmoignages les plus authentiques, il parat certain qu' cette poque
ce que nous appellerions de l'indlicatesse passait pour de la sincrit,
et il y a mme lieu de penser que ce qu'on nomme aujourd'hui vertu
paraissait alors de l'hypocrisie. Quoi qu'il en soit, une femme amoureuse
d'un joli garon se rendait sans de longs discours, et celui-ci n'en
prenait pas pour cela moins bonne opinion d'elle: personne ne songeait 
rougir de ce qui lui semblait naturel; c'tait le temps o un seigneur de
la cour de France portait sur son chapeau, en guise de panache, un bas de
soie appartenant  sa matresse, et il rpondait sans faon  ceux qui
s'tonnaient de le voir au Louvre dans cet quipage, que c'tait le bas
d'une femme qui le faisait mourir d'amour.

Tel tait, d'ailleurs, le caractre de Pippo que, fut-il n dans le sicle
prsent, il n'et peut-tre pas entirement chang d'avis sur ce point.
Malgr beaucoup de dsordre et de folie, s'il tait capable de mentir
quelquefois  autrui, il ne se mentait jamais  lui-mme; je veux dire
par l qu'il aimait les choses pour ce qu'elles valent et non pour les
apparences, et que, tout en tant capable de dissimulation, il n'employait
la ruse que lorsque son dsir tait vrai. Or, s'il pensait qu'il y et un
caprice dans l'envoi qu'on lui avait fait, du moins il n'y croyait pas
voir le caprice d'une coquette; j'en ai dit tout  l'heure les motifs, qui
taient le soin et la finesse avec lesquels sa bourse tait brode, et le
temps qu'on avait d mettre  la faire.

Pendant que son esprit s'efforait de devancer le bonheur qui lui tait
promis, il se souvint d'un mariage turc dont on lui avait fait le rcit.
Quand les Orientaux prennent femme, ils ne voient qu'aprs la noce le
Visage de leur fiance, qui, jusque-l, reste voile devant eux, comme
devant tout le monde. Ils se fient  ce que leur ont dit les parents, et
se marient ainsi sur parole. La crmonie termine, la jeune femme se
montre  l'poux, qui peut alors vrifier par lui-mme si son march
conclu est bon ou mauvais; comme il est trop tard pour s'en ddire, il
n'a rien de mieux  faire que de le trouver bon; et l'on ne voit pas,
du reste, que ces unions soient plus malheureuses que d'autres.

Pippo se trouvait prcisment dans le mme cas qu'un fianc turc: il ne
s'attendait pas, il est vrai,  trouver une vierge dans sa dame inconnue,
mais il s'en consolait aisment; il y avait en outre cette diffrence
 son avantage, que ce n'tait pas un lien aussi solennel qu'il allait
contracter. Il pouvait se livrer aux charmes de l'attente et de la
surprise, sans en redouter les inconvnients, et cette considration
lui semblait suffire pour le ddommager de ce qui pourrait d'ailleurs
lui manquer. Il se figura donc que cette nuit tait rellement celle de
ses noces, et il n'est pas tonnant qu' son ge cette pense lui caust
des transports de joie.

La premire nuit des noces doit tre, en effet, pour une imagination
active, un des plus grands bonheurs possibles, car il n'est prcd
d'aucune peine. Les philosophes veulent, il est vrai, que la peine
donne plus de saveur au plaisir qu'elle accompagne, mais Pippo pensait
qu'une mchante sauce ne rend pas le poisson plus frais. Il aimait donc
les jouissances faciles, mais il ne les voulait pas grossires, et,
malheureusement, c'est une loi presque invariable que les plaisirs exquis
se payent chrement. Or la nuit des noces fait exception  cette rgle;
c'est une circonstance unique dans la vie, qui satisfait  la fois les
deux penchants les plus chers  l'homme, la paresse et la convoitise;
elle amne dans la chambre d'un jeune homme une femme couronne de fleurs,
qui ignore l'amour, et dont une mre s'est efforce, depuis quinze ans,
d'ennoblir l'me et d'orner l'esprit: pour obtenir un regard de cette
belle crature, il faudrait peut-tre la supplier pendant une anne
entire; cependant, pour possder ce trsor, l'poux n'a qu' ouvrir les
bras; la mre s'loigne; Dieu lui-mme le permet. Si, en s'veillant d'un
si beau rve, on ne se trouvait pas mari, qui ne voudrait le faire tous
les soirs?

Pippo ne regrettait pas de ne point avoir adress de questions  la
ngresse; car une servante, en pareil cas, ne peut manquer de faire
l'loge de sa matresse, ft-elle plus laide qu'un pch mortel; et les
deux mots chapps  la signora Dorothe suffisaient. Il et voulu
seulement savoir si sa dame inconnue tait brune ou blonde. Pour se
faire une ide d'une femme, lorsqu'on sait qu'elle est belle, rien n'est
plus important que de connatre la nuance de ses cheveux. Pippo hsita
longtemps entre les deux couleurs, enfin il s'imagina qu'elle avait les
cheveux chtains, afin de mettre son esprit en repos.

Mais il ne sut alors comment dcider de quelle couleur taient ses yeux;
il les aurait supposs noirs si elle et t brune, et bleus si elle et
t blonde. Il se figura qu'ils taient bleus, non pas de ce bleu clair et
indcis qui est tour  tour gris ou verdtre, mais de cet azur pur comme
le ciel, qui, dans les moments de passion, prend une teinte plus fonce,
et devient sombre comme l'aile du corbeau.

A peine ces yeux charmants lui eurent-ils apparu, avec un regard tendre
et profond, que son imagination les entoura d'un front blanc comme la
neige, et de deux joues roses comme les rayons du soleil sur le sommet des
Alpes. Entre ces deux joues, aussi douces qu'une pche, il crut voir un
nez effil comme celui du buste antique qu'on a appel l'Amour grec.
Au-dessous, une bouche vermeille, ni trop grande ni trop petite, laissant
passer entre deux ranges de perles une haleine frache et voluptueuse;
le menton tait bien form et lgrement arrondi; la physionomie franche,
mais un peu altire; sur un cou un peu long, sans un seul pli, d'une
blancheur mate, se balanait mollement, comme une fleur sur sa tige, cette
tte et gracieuse et toute sympathique [A]. A cette belle image, cre par
la fantaisie, il ne manquait que d'tre relle. Elle va venir, pensait
Pippo, elle sera ici quand il fera jour; et ce qui n'est pas le moins
surprenant dans son trange rverie, c'est qu'il venait de faire, sans
s'en douter, le fidle portrait de sa future matresse.

[Note A: _Simpatica_, mot italien dont notre langue n'a pas l'quivalent,
peut-tre parce que notre caractre n'a pas l'quivalent de ce qu'il
exprime. _(Note de l'auteur.)_]

Lorsque la frgate de l'tat qui veille  l'entre du port tira son coup
de canon pour annoncer six heures du matin, Pippo vit que la lumire de
sa lampe devenait rougetre, et qu'une lgre teinte bleue colorait ses
vitres. Il se mit aussitt  sa croise. Ce n'tait plus, cette fois, avec
des yeux  demi ferms qu'il regardait autour de lui; bien que sa nuit
se fut passe sans sommeil, il se sentait plus libre et plus dispos que
jamais. L'aurore commenait  se montrer, mais Venise dormait encore:
cette paresseuse patrie du plaisir ne s'veille pas si matin. A l'heure
o, chez nous, les boutiques s'ouvrent, les passants se croisent, les
voitures roulent, les brouillards se jouaient sur la lagune dserte et
couvraient d'un rideau les palais silencieux. Le vent ridait  peine
l'eau; quelques voiles paraissaient au loin du ct de Fusine, apportant
 la reine des mers les provisions de la journe. Seul, au sommet de la
ville endormie, l'ange du campanile de Saint-Marc sortait brillant du
crpuscule, et les premiers rayons du soleil tincelaient sur ses ailes
dores.

Cependant les innombrables glises de Venise sonnaient l'Anglus  grand
bruit; les pigeons de la rpublique, avertis par le son des cloches, dont
ils savent compter les coups avec un merveilleux instinct, traversaient
par bandes,  tire-d'aile, la rive des Esclavons, pour aller chercher sur
la grande place le grain qu'on y rpand rgulirement pour eux  cette
heure; les brouillards s'levaient peu  peu; le soleil parut; quelques
pcheurs secourent leurs manteaux et se mirent  nettoyer leurs barques;
l'un d'eux entonna d'une voix claire et pure un couplet d'un air national;
du fond d'un btiment de commerce, une voix de basse lui rpondit; une
autre plus loigne se joignit au refrain du second couplet; bientt le
choeur fut organis, chacun faisait sa partie tout en travaillant, et une
belle chanson matinale salua la clart du jour.

La maison de Pippo tait situe sur le quai des Esclavons, non loin du
palais Nani,  l'angle d'un petit canal; en cet instant, au fond de ce
canal obscur, brilla la scie d'une gondole. Un seul barcarol tait sur la
poupe; mais le frle bateau fendait l'onde avec la rapidit d'une flche,
et semblait glisser sur l'pais miroir o sa rame plate s'enfonait en
cadence. Au moment de passer sous le pont qui spare le canal de la grande
lagune, la gondole s'arrta. Une femme masque, d'une taille noble et
svelte, en sortit, et se dirigea vers le quai. Pippo descendit aussitt
et s'avana vers elle.--Est-ce vous? lui dit-il  voix basse. Pour toute
rponse, elle prit sa main qu'il lui prsentait, et le suivit. Aucun
domestique n'tait encore lev dans la maison; sans dire un seul mot, ils
traversrent sur la pointe du pied la galerie infrieure o dormait le
portier. Arrive dans l'appartement du jeune homme, la dame s'assit sur un
sofa et resta d'abord quelque temps pensive. Elle ta son masque. Pippo
reconnut alors que la signora Dorothe ne l'avait pas tromp, et qu'il
avait en effet devant lui une des plus belles femmes de Venise, et
l'hritire de deux nobles familles, Batrice Lordano, veuve du
procurateur Donato.




V


Il est impossible de rendre par des paroles la beaut des premiers regards
que Batrice jeta autour d'elle lorsqu'elle eut dcouvert son visage.
Bien qu'elle ft veuve depuis dix-huit mois, elle n'avait encore que
vingt-quatre ans, et quoique la dmarche qu'elle venait de faire ait pu
paratre hardie au lecteur, c'tait la premire fois de sa vie qu'elle en
faisait une semblable; car il est certain que jusque-l elle n'avait eu
d'amour que pour son mari. Aussi cette dmarche l'avait-elle trouble 
tel point que, pour n'y pas renoncer en route, il lui avait fallu runir
toutes ses forces, et ses yeux taient  la fois pleins d'amour, de
confusion et de courage.

Pippo la regardait avec tant d'admiration, qu'il ne pouvait parler.
En quelque circonstance qu'on se trouve, il est impossible de voir une
femme parfaitement belle sans tonnement et sans respect. Pippo avait
Souvent rencontr Batrice  la promenade et  des runions particulires.
Il avait fait et entendu faire cent fois l'loge de sa beaut.
Elle tait fille de Pierre Lordan, membre du conseil des Dix, et
arrire-petite-fille du fameux Lordan qui prit une part si active au
procs de Jacques Foscari. L'orgueil de cette famille n'tait que trop
connu  Venise, et Batrice passait aux yeux de tous pour avoir hrit de
la fiert de ses anctres. On l'avait marie trs jeune au procurateur
Marco Donato, et la mort de celui-ci venait de la laisser libre et en
possession d'une grande fortune. Les premiers seigneurs de la rpublique
aspiraient  sa main; mais elle ne rpondait aux efforts qu'ils faisaient
pour lui plaire que par la plus ddaigneuse indiffrence. En un mot, son
caractre altier et presque sauvage tait, pour ainsi dire, pass en
proverbe. Pippo tait donc doublement surpris; car si, d'une part, il
n'et jamais os supposer que sa mystrieuse conqute ft Batrice Donato,
d'un autre ct, il lui semblait, en la regardant, qu'il la voyait pour la
premire fois, tant elle tait diffrente d'elle-mme. L'amour, qui sait
donner des charmes aux visages les plus vulgaires, montrait en ce moment
sa toute-puissance en embellissant ainsi un chef-d'oeuvre de la nature.

Aprs quelques instants de silence, Pippo s'approcha de sa dame et lui
prit la main. Il essaya de lui peindre sa surprise et de la remercier
de son bonheur; mais elle ne lui rpondait pas et ne paraissait pas
l'entendre. Elle restait immobile et semblait ne rien distinguer, comme
si tout ce qui l'entourait et t un rve. Il lui parla longtemps sans
qu'elle ft aucun mouvement; cependant il avait entour de son bras la
taille de Batrice, et il s'tait assis auprs d'elle.

--Vous m'avez envoy hier, lui dit-il, un baiser sur une rose; sur une
fleur plus belle et plus frache, laissez-moi vous rendre ce que j'ai
reu.

En parlant ainsi, il l'embrassa sur les lvres. Elle ne fit point d'effort
pour l'en empcher; mais ses regards, qui erraient au hasard, se fixrent
tout  coup sur Pippo. Elle le repoussa doucement et lui dit en secouant
la tte avec une tristesse pleine de grce:

--Vous ne m'aimerez pas, vous n'aurez pour moi qu'un caprice; mais je vous
aime, et je veux d'abord me mettre,  genoux devant vous.

Elle s'inclina en effet; Pippo la retint vainement, en la suppliant de se
lever. Elle glissa entre ses bras, et s'agenouilla sur le parquet.

Il n'est pas ordinaire ni mme agrable de voir une femme prendre
cette humble posture. Bien que ce soit une marque d'amour, elle semble
appartenir exclusivement  l'homme; c'est une attitude pnible qu'on ne
peut voir sans trouble, et qui a quelquefois arrach  des juges le
pardon d'un coupable. Pippo contempla avec une surprise croissante le
spectacle admirable qui s'offrait  lui. S'il avait t saisi de respect
en reconnaissant Batrice, que devait-il prouver en la voyant  ses
pieds? La veuve de Donato, la fille des Lordans, tait  genoux. Sa robe
de velours, seme de fleurs d'argent, couvrait les dalles; son voile,
ses cheveux drouls, pendaient  terre. De ce beau cadre sortaient ses
blanches paules et ses mains jointes, tandis que ses yeux humides se
levaient vers Pippo. mu jusqu'au fond du coeur, il recula de quelques
pas, et se sentit enivr d'orgueil. Il n'tait pas noble; la fiert
patricienne  que Batrice dpouillait passa comme un clair dans l'me du
jeune homme.

Mais cet clair ne dura qu'un instant et s'vanouit rapidement. Un tel
spectacle devait produire plus qu'un mouvement de vanit. Quand nous nous
penchons sur une source limpide, notre image s'y peint aussitt, et notre
approche fait natre un frre qui, du fond de l'eau, vient au-devant de
nous. Ainsi, dans l'me humaine, l'amour appelle l'amour et le fait clore
d'un regard. Pippo se jeta aussi  genoux. Inclins l'un devant l'autre,
ils restrent ainsi tous deux quelques moments, changeant leurs premiers
baisers.

Si Batrice tait fille des Lordans, le doux sang de sa mre, Bianca
Contarini, coulait aussi dans ses veines. Jamais crature en ce monde
n'avait t meilleure que cette mre, qui tait aussi une des beauts de
Venise. Toujours heureuse et avenante, ne pensant qu' bien vivre durant
la paix, et, en temps de guerre, amoureuse  de la patrie, Bianca semblait
la soeur ane de ses filles. Elle mourut jeune, et, morte, elle tait
belle encore.

C'tait par elle que Batrice avait appris  connatre et  aimer
les arts, et surtout la peinture. Ce n'est pas que la jeune veuve ft
devenue bien savante sur ce sujet.  Elle avait t  Rome et  Florence,
et les chefs-d'oeuvre de Michel-Ange ne lui avaient inspir que de la
curiosit. Romaine, elle n'et aim que Raphal; mais elle tait fille de
l'Adriatique, et elle prfrait le Titien. Pendant que tout le monde
s'occupait, autour d'elle, d'intrigues de cour ou des affaires de la
rpublique, elle ne s'inquitait que de tableaux nouveaux et de ce
qu'allait devenir son art favori aprs la mort du vieux Vecellio. Elle
avait vu au palais Dolfin le tableau dont j'ai parl au commencement de
ce conte, le seul qu'et fait le Tizianello, et qui avait pri dans un
incendie. Aprs avoir admir cette toile, elle avait rencontr Pippo
chez la signora Dorothe, et elle s'tait prise pour lui d'un amour
irrsistible.

La peinture, au sicle de Jules II et de Lon X, n'tait pas un mtier
comme aujourd'hui; c'tait une religion pour les artistes, un got
clair chez les grands seigneurs, une gloire pour l'Italie et une
passion pour les femmes. Lorsqu'un pape quittait le Vatican pour rendre
visite  Buonarotti, la fille d'un noble vnitien pouvait sans honte
aimer le Tizianello; mais Batrice avait conu un projet qui levait et
enhardissait sa passion. Elle voulait faire de Pippo plus que son amant,
elle voulait en faire un grand peintre. Elle connaissait la vie drgle
qu'il menait, et elle avait rsolu de l'en arracher. Elle savait qu'en
lui, malgr ses dsordres, le feu sacr des arts n'tait pas teint, mais
seulement couvert de cendre, et elle esprait que l'amour ranimerait la
divine tincelle. Elle avait hsit une anne entire, caressant en secret
cette ide, rencontrant Pippo de temps en temps, regardant ses fentres
quand elle passait sur le quai. Un caprice l'avait entrane; elle n'avait
pu rsister  la tentation de broder une bourse et de l'envoyer. Elle
s'tait promis, il est vrai, de ne pas aller plus loin et de ne jamais
tenter davantage. Mais quand la signora Dorothe lui avait montr les vers
que Pippo avait faits pour elle, elle avait vers des larmes de joie. Elle
n'ignorait pas quel risque elle courait en essayant de raliser son rve;
mais c'tait un rve de femme, et elle s'tait dit en sortant de chez
elle: Ce que femme veut, Dieu le veut.

Conduite et soutenue par cette pense, par son amour et par sa franchise,
elle se sentait  l'abri de la crainte. En s'agenouillant devant Pippo,
elle venait de faire sa premire prire  l'Amour; mais, aprs le
sacrifice de sa fiert, le dieu impatient lui en demandait un autre.
Elle n'hsita pas plus  devenir la matresse du Tizianello que si elle
et t sa femme. Elle ta son voile, et le posa sur une statue de Vnus
qui se trouvait dans la chambre; puis, aussi belle et aussi ple que la
desse de marbre, elle s'abandonna au destin.

Elle passa la journe chez Pippo, comme il avait t convenu. Au coucher
du soleil, la gondole qui l'avait amene vint la chercher. Elle sortit
aussi secrtement qu'elle tait entre. Les domestiques avaient t
carts sous diffrents prtextes; le portier seul restait dans la maison.
Habitu  la manire de vivre de son matre, il ne s'tonna pas de voir
une femme masque traverser la galerie avec Pippo. Mais lorsqu'il vit la
dame, auprs de la porte, relever la barbe de son masque, et Pippo lui
donner un baiser d'adieu, il s'avana sans bruit et prta l'oreille.

--Ne m'avais-tu jamais remarque? demandait gaiement Batrice.

--Si, rpondit Pippo, mais je ne connaissais pas ton visage; toi-mme,
sois-en sre, tu ne te doutes pas de ta beaut.

--Ni toi non plus; tu es beau comme le jour, mille fois plus que je ne le
croyais. M'aimeras-tu?

--Oui, et longtemps.

--Et moi toujours.

Ils se sparrent sur ces mots, et Pippo resta sur le pas de sa porte,
suivant des yeux la gondole qui emportait Batrice Donato.




VI


Quinze jours s'taient couls, et Batrice n'avait pas encore parl
du projet qu'elle avait conu. A dire vrai, elle l'avait un peu oubli
elle-mme. Les premiers jours d'une liaison amoureuse ressemblent aux
excursions des Espagnols, lors de la dcouverte du nouveau monde.

En s'embarquant, ils promettaient  leur gouvernement de suivre des
instructions prcises, de rapporter des plans et de civiliser l'Amrique;
mais,  peine arrivs, l'aspect d'un ciel inconnu, une fort vierge, une
mine d'or ou d'argent, leur faisaient perdre la mmoire. Pour courir aprs
la nouveaut, ils oubliaient leurs promesses et l'Europe entire, mais il
leur arrivait de dcouvrir un trsor: ainsi font quelquefois les amants.

Un autre motif excusait encore Batrice. Pendant ces quinze jours, Pippo
n'avait pas jou et n'tait pas all une seule fois chez la comtesse
Orsini. C'tait un commencement de sagesse; Batrice, du moins, en jugeait
ainsi, et je ne sais si elle avait tort ou raison. Pippo passait une
moiti du jour prs de sa matresse, et l'autre moiti  regarder la mer,
en buvant du vin de Samos dans un cabaret du Lido. Ses amis ne le voyaient
plus; il avait rompu toutes ses habitudes, et ne s'inquitait ni du temps,
ni de l'heure, ni de ses actions; il s'enivrait en un mot du profond oubli
de toutes choses que les premiers baisers d'une belle femme laissent
toujours aprs eux; et peut-on dire d'un homme, en pareil cas, s'il est
sage ou fou?

Pour me servir d'un mot qui dit tout, Pippo et Batrice taient faits l'un
pour l'autre; ils s'en taient aperus ds le premier jour, mais encore
fallait-il le temps de s'en convaincre, et, pour cela, ce n'tait pas trop
d'un mois. Un mois se passa donc sans qu'il ft question de peinture.
En revanche, il tait beaucoup question d'amour, de musique sur l'eau et
de promenades hors de la ville. Les grandes dames aiment quelquefois mieux
une secrte partie de plaisir dans une auberge des faubourgs qu'un petit
souper dans un boudoir. Batrice tait de cet avis, et elle prfrait aux
dners mmes du doge un poisson frais mang en tte--tte avec Pippo sous
les tonnelles de la Quintavalle. Aprs le repas, ils montaient en gondole,
et s'en allaient voguer autour de l'le des Armniens: c'est l, entre la
ville et le Lido, entre le ciel et la mer, que je conseille au lecteur
d'aller, par un beau clair de lune, faire l'amour  la vnitienne.

Au bout d'un mois, un jour que Batrice tait venue secrtement chez
Pippo, elle le trouva plus joyeux que de coutume. Lorsqu'elle entra, il
venait de djeuner et se promenait en chantant; le soleil clairait sa
chambre et faisait reluire sur sa table une cuelle d'argent pleine de
sequins. Il avait jou la veille, et gagn quinze cents piastres  ser
Vespasiano. De cette somme il avait achet un ventail chinois, des gants
parfums et une chane d'or faite  Venise et admirablement travaille;
il avait mis le tout dans un coffret de bois de cdre incrust de nacre,
qu'il offrit  Batrice.

Elle reut d'abord ce cadeau avec joie; mais bientt aprs, lorsqu'elle
eut appris qu'il provenait d'argent gagn au jeu, elle ne voulut plus
l'accepter. Au lieu de se joindre  la gaiet de Pippo, elle tomba dans la
rverie. Peut-tre pensait-elle qu'il avait dj moins d'amour pour elle,
puisqu'il tait retourn  ses anciens plaisirs. Quoi qu'il en ft, elle
vit que le moment tait venu de parler et d'essayer de le faire renoncer
aux dsordres dans lesquels il allait retomber.

Ce n'tait pas une entreprise facile. Depuis un mois, elle avait dj
pu connatre le caractre de Pippo. Il tait, il est vrai, d'une
nonchalance extrme pour ce qui regarde les choses ordinaires de la vie,
et il pratiquait le _far-niente_ avec dlices; mais, pour les choses
plus importantes, il n'tait pas ais de le matriser,  cause de cette
indolence mme; car, ds qu'on voulait prendre de l'empire sur lui, au
lieu de lutter et de disputer, il laissait dire les gens et n'en faisait
pas moins  sa guise. Pour arriver  ses fins, Batrice prit un dtour et
lui demanda s'il voulait faire son portrait.

Il y consentit sans peine; le lendemain il acheta une toile, et fit
apporter dans sa chambre un beau chevalet de chne sculpt qui avait
appartenu  son pre. Batrice arriva ds le matin, couverte d'une ample
robe brune, dont elle se dbarrassa lorsque Pippo fut prt  se mettre 
l'ouvrage. Elle parut alors devant lui dans un costume  peu prs pareil 
celui dont Pris Bordone a revtu sa Vnus couronne. Ses cheveux, nous
sur le front et entremls de perles, tombaient sur ses bras et sur ses
paules en longues mches ondoyantes. Un collier de perles qui descendait
jusqu' la ceinture, fix au milieu de sa poitrine par un fermoir d'or,
suivait et dessinait les parfaits contours de son sein nu. Sa robe de
taffetas changeant, bleu et rose, tait releve sur le genou par une
agrafe de rubis, laissant  dcouvert une jambe polie comme le marbre.
Elle portait en outre de riches bracelets et des mules de velours
carlate laces d'or.

La Vnus de Bordone n'est pas autre chose, comme on sait, que le portrait
d'une dame vnitienne; et ce peintre, lve du Titien, avait une grande
rputation en Italie. Mais Batrice, qui connaissait peut-tre le modle
du tableau, savait bien qu'elle tait plus belle. Elle voulait exciter
l'mulation de Pippo, et elle lui montrait ainsi qu'on pouvait surpasser
le Bordone.--Par le sang de Diane! s'cria le jeune homme lorsqu'il l'eut
examine quelque temps, la Vnus couronne n'est qu'une caillre de
l'arsenal qui s'est dguise en desse; mais voici la mre de l'Amour et
la matresse du dieu des batailles!

Il est facile de croire que son premier soin, en voyant un si beau modle,
ne fut pas de se mettre  peindre. Batrice craignit un instant d'tre
trop belle et d'avoir pris un mauvais moyen pour faire russir ses projets
de rforme. Cependant le portrait fut commenc, mais il tait bauch
d'une main distraite. Pippo laissa par hasard tomber son pinceau; Batrice
le ramassa, et en le rendant  son amant:--Le pinceau de ton pre, lui
dit-elle, tomba ainsi un jour de sa main; Charles-Quint le ramassa et
le lui rendit: je veux faire comme Csar, quoique je ne sois pas une
impratrice.

Pippo avait toujours eu pour son pre une affection et une admiration
sans bornes, et il n'en parlait jamais qu'avec respect. Ce souvenir fit
impression sur lui. Il se leva et ouvrit une armoire.--Voil le pinceau
dont vous me parlez, dit-il  Batrice en le lui montrant; mon pauvre pre
l'avait conserv comme une relique, depuis que le matre de la moiti du
monde y avait touch.

--Vous souvenez-vous de cette scne, demanda Batrice, et pourriez-vous
m'en faire le rcit?

--C'tait  Bologne, rpondit Pippo. Il y avait eu une entrevue entre le
pape et l'empereur; il s'agissait du duch de Florence, ou, pour mieux
dire, du sort de l'Italie. On avait vu le pape et Charles-Quint causer
ensemble sur une terrasse, et pendant leur entretien la ville entire se
taisait. Au bout d'une heure tout tait dcid; un grand bruit d'hommes et
de chevaux avait succd au silence. On ignorait ce qui allait arriver,
et on s'agitait pour le savoir; mais le plus profond mystre avait t
ordonn; les habitants regardaient passer avec curiosit et avec terreur
les moindres officiers des deux cours; on parlait d'un dmembrement de
l'Italie, d'exils et de principauts nouvelles. Mon pre travaillait  un
grand tableau, et il tait au bout de l'chelle qui lui servait  peindre,
lorsque des hallebardiers, leur pique  la main, ouvrirent la porte et se
rangrent contre le mur. Un page entra et cria  haute voix: Csar!
Quelques minutes aprs, l'empereur parut, roide dans son pourpoint, et
souriant dans sa barbe rousse. Mon pre, surpris et charm de cette
visite inattendue, descendait aussi vite qu'il pouvait de son chelle;
il tait vieux; en s'appuyant  la rampe, il laissa tomber son pinceau.
Les assistants restaient immobiles, car la prsence de l'empereur les
avait changs en statues. Mon pre tait confus de sa lenteur et de sa
maladresse, mais il craignait, en se htant, de se blesser; Charles-Quint
fit quelques pas en avant, se courba lentement et ramassa le pinceau.
--Le Titien, dit-il d'une voix claire et imprieuse, le Titien mrite
bien d'tre servi par Csar. Et avec une majest vraiment  sans gale,
il rendit le pinceau  mon pre, qui mit un genou en terre pour le
recevoir.

Aprs ce rcit, que Pippo n'avait pu faire sans motion, Batrice resta
silencieuse pendant quelque temps; elle baissait la tte et paraissait
tellement distraite, qu'il  lui demanda  quoi elle pensait.

--Je pense  une chose, rpondit-elle. Charles-Quint est mort maintenant,
et son fils est roi d'Espagne. Que dirait-on de Philippe II, si, au lieu
de porter l'pe de son pre, il la laissait se rouiller dans une armoire?

--Pippo sourit, et quoiqu'il et compris la pense de Batrice, il lui
demanda ce qu'elle voulait dire par l.

--Je veux dire, rpondit-elle, que toi aussi tu es l'hritier d'un roi,
car le Bordone, le Moretto, le Romanino, sont de bons peintres; le
Tintoret et le Giorgione taient des artistes; mais le Titien tait un
roi; et maintenant qui porte son sceptre?

--Mon frre Orazio, rpondit Pippo, et t un grand peintre s'il et
vcu.

--Sans doute, rpliqua Batrice, et voil ce qu'on dira des fils du
Titien: l'un aurait t grand s'il avait vcu, et l'autre s'il avait
voulu.

--Crois-tu cela? dit en riant Pippo; eh bien! On ajoutera donc: Mais il
aima mieux aller en gondole avec Batrice Donato.

Comme c'tait une autre rponse que Batrice avait espre, elle fut un
peu dconcerte. Elle ne perdit pourtant point courage, mais elle prit un
ton plus srieux.

--coute-moi, dit-elle, et ne raille pas. Le seul tableau que tu aies fait
a t admir. Il n'y a personne qui n'en regrette la perte; mais la vie
que tu mnes est quelque chose de pire que l'incendie du palais Dolfin,
car elle te consume toi-mme. Tu ne penses qu' te divertir, et tu ne
rflchis pas que ce qui est un garement pour les autres est pour toi
une honte. Le fils d'un marchand enrichi peut jouer aux ds, mais non
le Tizianello. A quoi sert que tu en saches autant que nos plus vieux
peintres, et que tu aies la jeunesse qui leur manque? Tu n'as qu' essayer
pour russir et tu n'essayes pas. Tes amis te trompent, mais je remplis
mon devoir en te disant que tu outrages la mmoire de ton pre; et qui te
le dirait, si ce n'est moi? Tant que tu seras riche, tu trouveras des gens
qui t'aideront  te ruiner; tant que tu seras beau, les femmes t'aimeront;
mais qu'arrivera-t-il si, pendant que tu es jeune, on ne te dit pas la
vrit? Je suis votre matresse, mon cher seigneur, mais je veux tre
aussi votre amante. Plt  Dieu que vous fussiez n pauvre! Si vous
m'aimez, il faut travailler. J'ai trouv dans un quartier loign de la
ville une petite maison retire, o il n'y a qu'un tage. Nous la ferons
meubler, si vous voulez,  notre got, et nous en aurons deux clefs:
l'une sera pour vous, et je garderai l'autre. L, nous n'aurons peur de
personne, et nous serons en libert. Vous y ferez porter un chevalet;
si vous me promettez d'y venir travailler seulement deux heures par jour,
j'irai vous y voir tous les jours. Aurez-vous assez de patience pour cela?
Si vous acceptez, dans un an d'ici vous ne m'aimerez probablement plus,
mais vous aurez pris l'habitude du travail, et il y aura un grand nom de
plus en Italie. Si vous refusez, je ne puis cesser de vous aimer, mais ce
sera me dire que vous ne m'aimez pas.

Pendant que Batrice parlait, elle tait tremblante. Elle craignait
d'offenser son amant, et cependant elle s'tait impos l'obligation de
s'exprimer sans rserve; cette crainte et le dsir de plaire faisaient
tinceler ses yeux. Elle ne ressemblait plus  Vnus, mais  une Muse.
Pippo ne lui rpondit pas sur-le-champ; il la trouvait si belle ainsi,
qu'il la laissa quelque temps dans l'inquitude. A dire vrai, il avait
moins cout les remontrances que l'accent de la voix qui les prononait;
mais cette voix pntrante l'avait charm. Batrice avait parl de toute
son me, dans le plus pur toscan, avec la douceur vnitienne. Quand une
vive ariette sort d'une belle bouche, nous ne faisons pas grande attention
aux paroles; il est mme quelquefois plus agrable de ne pas les entendre
distinctement, et de nous laisser entraner par la musique seule. Ce fut
 peu prs ce que fit Pippo. Sans songer  ce qu'on lui demandait, il
s'approcha de Batrice, lui donna un baiser sur le front, et lui dit:

--Tout ce que tu voudras, tu es belle comme un ange.

Il fut convenu qu' partir de ce jour, Pippo travaillerait rgulirement.
Batrice voulut qu'il s'y engaget par crit. Elle tira ses tablettes, et
en y traant quelques lignes avec une fiert amoureuse:

--Tu sais, dit-elle, que nous autres Lordans, nous tenons des comptes
fidles [A]. Je t'inscris comme mon dbiteur pour deux heures de travail
par jour pendant un an; signe, et paye-moi exactement, afin que je sache
que tu m'aimes.

[Note A: Lorsque Foscari fut jug, Jacques Lordan, fils de Pierre,
croyait ou feignait de croire avoir  venger les pertes de sa famille.
Dans ses livres de compte (car il faisait le commerce, comme,  cette
poque, presque tous les patriciens), il avait inscrit de sa propre main
le doge au nombre de ses dbiteurs, pour la mort, y tait-il dit, de mon
pre et de mon oncle. De l'autre ct du registre, il avait laiss une
page en blanc, pour y faire mention du recouvrement de cette dette; et en
effet, aprs la perte du doge, il crivit sur son registre: _l'ha pagata_,
il l'a paye. (DARU, _Hist. de la Rpublique de Venise_.)
(_Note de l'auteur_.)]

Pippo signa de bonne grce.--Mais il est bien entendu, dit-il, que je
commencerai par faire ton portrait.

Batrice l'embrassa  son tour, et lui dit  l'oreille:

--Et moi aussi je ferai ton portrait, un beau portrait bien ressemblant,
non pas inanim, mais vivant.




VII


L'amour de Pippo et de Batrice avait pu se comparer d'abord  une source
qui s'chappe de terre; il ressemblait maintenant  un ruisseau qui
s'infiltre peu  peu et se creuse un lit dans le sable. Si Pippo et t
noble, il et certainement pous Batrice; car,  mesure qu'ils se
connaissaient mieux, ils s'aimaient davantage; mais, quoique les Vecelli
fussent d'une bonne famille de Cador en Frioul, une pareille union n'tait
pas possible. Non seulement les proches parents de Batrice s'y seraient
opposs, mais tout ce qui portait  Venise un nom patricien se serait
indign. Ceux qui tolraient le plus volontiers les intrigues d'amour, et
qui ne trouvaient rien  redire  ce qu'une noble dame ft la matresse
d'un peintre, n'eussent jamais pardonn  cette mme femme si elle et
pous son amant. Tels taient les prjugs de cette poque, qui valait
pourtant mieux que la ntre.

La petite maison tait meuble; Pippo tenait parole en y allant tous
les jours. Dire qu'il travaillait, ce serait trop, mais il en faisait
semblant, ou plutt il croyait travailler. Batrice, de son ct, tenait
plus qu'elle n'avait promis, car elle arrivait toujours la premire.
Le portrait tait bauch; il avanait lentement, mais il tait sur le
chevalet, et, quoiqu'on n'y toucht pas la plupart du temps, il faisait
du moins l'office de tmoin, soit pour encourager l'amour, soit pour
excuser la paresse.

Tous les matins, Batrice envoyait  son amant un bouquet par sa ngresse,
afin qu'il s'accoutumt  se lever de bonne heure.--Un peintre doit tre
debout  l'aurore, disait-elle; la lumire du soleil est sa vie et le
vritable lment de son art, puisqu'il ne peut rien faire sans elle.

Cet avertissement paraissait juste  Pippo, mais il en trouvait
l'application difficile. Il lui arrivait de mettre le bouquet de la
ngresse dans le verre d'eau sucre qu'il avait sur sa table de nuit,
et de se rendormir. Quand, pour aller  la petite maison, il passait
sous les fentres de la comtesse Orsini, il lui semblait que son argent
s'agitait dans sa poche. Il rencontra un jour  la promenade ser
Vespasiano, qui lui demanda pourquoi on ne le voyait plus.

--J'ai fait serment de ne plus tenir un cornet, rpondit-il, et de ne plus
toucher  une carte; mais, puisque vous voil, jouons  croix ou pile
l'argent que nous avons sur nous.

Ser Vespasiano, qui, bien qu'il fut vieux et notaire, n'en tait pas moins
le jeu incarn, n'eut garde de refuser cette proposition. Il jeta une
piastre en l'air, perdit une trentaine de sequins et s'en fut trs peu
satisfait.--Quel dommage, pensa Pippo, de ne pas jouer dans ce moment-ci!
je suis sr que la bourse de Batrice continuerait  me porter bonheur,
et que je regagnerais en huit jours ce que j'ai perdu depuis deux ans.

C'tait pourtant avec grand plaisir qu'il obissait  sa matresse. Son
petit atelier offrait l'aspect le plus gai et le plus tranquille. Il s'y
trouvait comme dans un monde nouveau, dont cependant il avait mmoire,
car sa toile et son chevalet lui rappelaient son enfance. Les choses qui
nous ont t jadis familires nous le redeviennent aisment, et cette
facilit, jointe au souvenir, nous les rend chres sans que nous sachions
pourquoi. Lorsque Pippo prenait sa palette, et que, par une belle matine,
il y crasait ses couleurs brillantes; puis quand il les regardait
disposes en ordre et prtes  se mler sous sa main, il lui semblait
entendre derrire lui la voix rude de son pre lui crier comme autrefois:
Allons, fainant;  quoi rves-tu? qu'on m'entame hardiment cette besogne!
A ce souvenir, il tournait la tte; mais, au lieu du svre visage du
Titien, il voyait Batrice les bras et le sein nus, le front couronn
De perles, qui se prparait  poser devant lui, et qui lui disait en
souriant: Quand il vous plaira, mon seigneur.

Il ne faut pas croire qu'il ft indiffrent aux conseils qu'elle lui
donnait, et elle ne les lui pargnait pas. Tantt elle lui parlait des
matres vnitiens, et de la place glorieuse qu'ils avaient conquise parmi
les coles d'Italie; tantt, aprs lui avoir rappel  quelle grandeur
l'art s'tait lev, elle lui en montrait la dcadence. Elle n'avait que
trop raison sur ce sujet, car Venise faisait alors ce que venait de faire
Florence: elle perdait non seulement sa gloire, mais le respect de sa
gloire. Michel-Ange et le Titien avaient vcu tous deux prs d'un sicle;
aprs avoir enseign les arts  leur patrie, ils avaient lutt contre le
dsordre aussi longtemps que le peut la force humaine; mais ces deux
vieilles colonnes s'taient enfin croules. Pour lever aux nues des
novateurs obscurs, on oubliait les matres  peine ensevelis. Brescia,
Crmone, ouvraient de nouvelles coles, et les proclamaient suprieures
aux anciennes. A Venise mme, le fils d'un lve du Titien, usurpant
le surnom donn  Pippo, se faisait appeler comme lui le Tizianello, et
remplissait d'ouvrages du plus mauvais got l'glise patriarcale.

Quand mme Pippo ne se ft pas souci de la honte de sa patrie, il devait
s'irriter de ce scandale. Lorsqu'on vantait devant lui un mauvais tableau,
ou lorsqu'il trouvait dans quelque glise une mchante toile au milieu
des chefs-d'oeuvre de son pre, il prouvait le mme dplaisir qu'aurait
pu ressentir un patricien en voyant le nom d'un btard inscrit sur le
livre d'or. Batrice comprenait ce dplaisir, et les femmes ont toutes
plus ou moins un peu de l'instinct de Dalila: elles savent saisir  propos
le secret des cheveux de Samson. Tout en respectant les noms consacrs,
Batrice avait soin de faire de temps en temps l'loge de quelque peintre
mdiocre. Il ne lui tait pas facile de se contredire ainsi elle-mme,
mais elle donnait  ces faux loges, avec beaucoup d'habilet, un air de
vraisemblance. Par ce moyen, elle parvenait souvent  exciter la mauvaise
humeur de Pippo, et elle avait remarqu que, dans ces moments, il se
mettait  l'ouvrage avec une vivacit extraordinaire. Il avait alors la
hardiesse d'un matre, et l'impatience l'inspirait. Mais son caractre
frivole reprenait bientt le dessus, il jetait tout  coup son pinceau.
--Allons boire un verre de vin de Chypre, disait-il, et ne parlons plus
de ces sottises.

Un esprit aussi inconstant et peut-tre dcourag une autre que Batrice;
mais, puisque nous trouvons dans l'histoire le rcit des haines les
plus tenaces, il ne faut pas s'tonner que l'amour puisse donner de la
persvrance. Batrice tait persuade d'une chose vraie, c'est que
l'habitude peut tout; et voici d'o lui venait cette conviction. Elle
avait vu son pre, homme extrmement riche et d'une faible sant, se
livrer, dans sa vieillesse, aux plus grandes fatigues, aux calculs les
plus arides, pour augmenter de quelques sequins son immense fortune.
Elle l'avait souvent suppli de se mnager, mais il avait constamment
fait la mme rponse: que c'tait une habitude prise ds l'enfance, qui
lui tait devenue ncessaire, et qu'il conserverait tant qu'il vivrait.
Instruite par cet exemple, Batrice ne voulait rien prjuger tant que
Pippo ne se serait pas astreint  un travail rgulier, et elle se disait
que l'amour de la gloire est une noble convoitise qui doit tre aussi
forte que l'avarice.

En pensant ainsi, elle ne se trompait pas; mais la difficult consistait
en ceci, que, pour donner  Pippo une bonne habitude, il fallait lui en
ter une mauvaise. Or il y a de mauvaises herbes qui s'arrachent sans
beaucoup d'efforts, mais le jeu n'est pas de celles-l; peut-tre mme
est-ce la seule passion qui puisse rsister  l'amour, car on a vu des
ambitieux, des libertins et des dvots cder  la volont d'une femme,
mais bien rarement des joueurs, et la raison en est facile  dire. De mme
que le mtal monnay reprsente presque toutes les jouissances, le jeu
rsume presque toutes les motions; chaque carte, chaque coup de d
entrane la perte ou la possession d'un certain nombre de pices d'or
ou d'argent, et chacune de ces pices est le signe d'une jouissance
indtermine. Celui qui gagne sent donc une multitude de dsirs, et
non seulement il s'y livre en libert, mais il cherche  s'en crer de
nouveaux, ayant la certitude de les satisfaire. De l le dsespoir de
celui qui perd, et qui se trouve tout  coup dans l'impossibilit d'agir,
aprs avoir mani des sommes normes. De telles preuves, rptes
souvent, puisent et exaltent  la fois l'esprit, le jettent dans une
sorte de vertige, et les sensations ordinaires sont trop faibles, elles
se prsentent d'une manire trop lente et trop successive, pour que le
joueur, accoutum  concentrer les siennes, puisse y prendre le moindre
intrt.

Heureusement pour Pippo, son pre l'avait laiss trop riche pour que la
perte ou le gain pussent exercer sur lui une influence aussi funeste.
Le dsoeuvrement, plutt que le vice, l'avait pouss; il tait trop jeune,
d'ailleurs, pour que le mal ft sans remde; l'inconstance mme de ses
gots le prouvait; il n'tait donc pas impossible qu'il se corriget,
pourvu qu'on st veiller attentivement sur lui. Cette ncessit n'avait
pas chapp  Batrice, et, sans s'inquiter du soin de sa propre
rputation, elle passait prs de son amant presque toutes ses journes.
D'autre part, pour que l'habitude n'engendrt pas la satit, elle mettait
en oeuvre toutes les ressources de la coquetterie fminine; sa coiffure,
sa parure, son langage mme, variaient sans cesse, et, de peur que Pippo
ne vnt  se dgoter d'elle, elle changeait de robe tous les jours.
Pippo s'apercevait de ces petits stratagmes; mais il n'tait pas si sot
que de s'en fcher; tout au contraire, car de son ct il en faisait
autant; il changeait d'humeur et de faons autant de fois que de
collerette. Mais il n'avait pas, pour cela, besoin de s'y tudier; le
naturel y pourvoyait, et il disait quelquefois en riant: Un goujon est un
petit poisson, et un caprice est une petite passion.

Vivant ainsi et aimant tous deux le plaisir, nos amants s'entendaient 
merveille. Une seule chose inquitait Batrice. Toutes les fois qu'elle
parlait  Pippo des projets qu'elle formait pour l'avenir, il se
contentait de rpondre: Commenons par faire ton portrait.

--Je ne demande pas mieux, disait-elle, et il y a longtemps que cela est
convenu. Mais que comptes-tu faire ensuite? Ce portrait ne peut tre
expos en public, et il faut, ds qu'il sera fini, penser  te faire
connatre. As-tu quelque sujet dans la tte? Sera-ce un tableau d'glise
ou d'histoire?

Quand elle lui adressait ces questions, il trouvait toujours moyen d'avoir
quelque distraction qui l'empchait d'entendre, comme, par exemple, de
ramasser son mouchoir, de rajuster un bouton de son habit, ou toute autre
bagatelle de mme sorte. Elle avait commenc par croire que ce pouvait
tre un mystre d'artiste, et qu'il ne voulait pas rendre compte de ses
plans; mais personne n'tait moins mystrieux que lui, ni mme plus
confiant, du moins avec sa matresse, car il n'y a pas d'amour sans
confiance.--Serait-il possible qu'il me trompt, se demandait Batrice,
que sa complaisance ne ft qu'un jeu, et qu'il n'et pas l'intention de
tenir sa parole?

Lorsque ce doute lui venait  l'esprit, elle prenait un air grave et
presque hautain.--J'ai votre promesse, disait-elle; vous vous tes engag
pour un an, et nous verrons si vous tes homme d'honneur. Mais, avant
qu'elle et achev sa phrase, Pippo l'embrassait tendrement.--Commenons
par faire ton portrait, rptait-il. Puis il savait s'y prendre de faon
 la faire parler d'autre chose.

On peut juger si elle avait hte de voir ce portrait termin. Au bout de
six semaines, il le fut enfin. Lorsqu'elle posa pour la dernire sance,
Batrice tait si joyeuse, qu'elle ne pouvait rester en place; elle
allait et venait du tableau  son fauteuil, et elle se rcriait  la fois
d'admiration et de plaisir. Pippo travaillait lentement et secouait
la tte de temps en temps; il frona tout  coup le sourcil, et passa
brusquement sur sa toile le linge qui lui servait  essuyer ses pinceaux.
Batrice courut  lui aussitt, et elle vit qu'il avait effac la bouche
et les yeux. Elle en fut tellement consterne, qu'elle ne put retenir ses
larmes; mais Pippo remit tranquillement ses couleurs dans sa bote.--Le
regard et le sourire, dit-il, sont deux choses difficiles  rendre; il
faut tre inspir pour oser les peindre. Je ne me sens pas la main assez
sre; et je ne sais mme pas si je l'aurai jamais.

Le portrait resta donc ainsi dfigur, et toutes les fois que Batrice
regardait cette tte sans bouche et sans yeux, elle sentait redoubler son
inquitude.




VIII


Le lecteur a pu remarquer que Pippo aimait les vins grecs. Or, quoique
Les vins d'Orient ne soient pas bavards, aprs un bon dner il jasait
volontiers au dessert. Batrice ne manquait jamais de faire tomber la
conversation sur la peinture; mais, ds qu'il en tait question, il
arrivait de deux choses l'une: ou Pippo gardait le silence, et il avait
alors un certain sourire que Batrice n'aimait pas  voir sur ses lvres;
ou il parlait des arts avec une indiffrence et un ddain singuliers.
Une pense bizarre lui revenait surtout, la plupart du temps, dans ces
entretiens.

--Il y aurait un beau tableau  faire, disait-il; il reprsenterait le
Campo-Vaccino  Rome, au soleil couchant. L'horizon est vaste, la place
dserte. Sur le premier plan, des enfants jouent sur des ruines; au
second plan, on voit passer un jeune homme envelopp d'un manteau; son
visage est ple, ses traits dlicats sont altrs par la souffrance; il
faut qu'en le voyant on devine qu'il va mourir. D'une main il tient une
palette et des pinceaux, de l'autre il s'appuie sur une femme jeune et
robuste, qui tourne la tte en souriant. Afin d'expliquer cette scne,
il faudrait mettre au bas la date du jour o elle se passe, le vendredi
saint de l'anne 1520.

Batrice comprenait aisment le sens de cette espce d'nigme. C'tait
le vendredi saint de l'anne 1520 que Raphal tait mort  Rome, et,
quoiqu'on et essay de dmentir le bruit qui en avait couru, il tait
certain que ce grand homme avait expir dans les bras de sa matresse.
Le tableau que projetait Pippo et donc reprsent Raphal peu d'instants
avant sa fin; et une telle scne, en effet, traite avec simplicit par
un vritable artiste, et pu tre belle. Mais Batrice savait  quoi s'en
tenir sur ce projet suppos, et elle lisait dans les yeux de son amant ce
qu'il lui donnait  entendre.

Tandis que tout le monde s'accordait, en Italie,  dplorer cette mort,
Pippo avait coutume, au contraire, de la vanter, et il disait souvent que,
malgr tout le gnie de Raphal, sa mort tait plus belle que sa vie.
Cette pense rvoltait Batrice, sans qu'elle pt se dfendre d'en
sourire; c'tait dire que l'amour vaut mieux que la gloire, et si une
pareille ide peut tre blme par une femme, elle ne peut du moins
l'offenser. Si Pippo avait choisi un autre exemple, Batrice aurait
peut-tre t de son avis.--Mais pourquoi, disait-elle, opposer l'une 
l'autre deux choses qui sympathisent si bien? L'amour et la gloire sont
le frre et la soeur: pourquoi veux-tu les dsunir?

--On ne fait jamais bien deux choses  la fois, ajoutait Pippo. Tu ne
conseillerais pas  un commerant de faire des vers en mme temps que
ses calculs, ni  un pote d'auner de la toile pendant qu'il chercherait
ses rimes. Pourquoi donc veux-tu me faire peindre pendant que je suis
amoureux?

Batrice ne savait trop que rpondre, car elle n'osait dire que l'amour
n'est pas une occupation.

--Veux-tu donc mourir comme Raphal? demandait-elle; et si tu le veux,
que ne commences-tu par faire comme lui?

--C'est, au contraire, rpondait Pippo, de peur de mourir comme Raphal
que je ne veux pas faire comme lui. Ou Raphal a eu tort de devenir
amoureux tant peintre, ou il a eu tort de se mettre  peindre tant
amoureux. C'est pourquoi il est mort  trente-sept ans, d'une manire
glorieuse, il est vrai; mais il n'y a pas de bonne manire de mourir.
S'il et fait seulement cinquante chefs-d'oeuvre de moins, c'et t
un malheur pour le pape, qui aurait t oblig de faire dcorer ses
chapelles par un autre; mais la Fornarine en aurait eu cinquante baisers
de plus, et Raphal aurait vit l'odeur des couleurs  l'huile, qui est
si nuisible  la sant.

--Feras-tu donc de moi une Fornarine? s'criait alors Batrice; si tu
ne prends soin ni de ta gloire ni de ta vie, veux-tu me charger de
t'ensevelir?

--Non, en vrit, rpondait Pippo, en portant son verre  ses lvres;
si je pouvais te mtamorphoser, je ferais de toi une Staphyl [A].

[Note A: Nymphe dont Bacchus fut amoureux. Il la changea en grappe de
raisin. (_Note de l'auteur._)]

Malgr le ton lger qu'il affectait, Pippo, en s'exprimant ainsi, ne
plaisantait pas tant qu'on pourrait le croire. Il cachait mme sous ses
railleries une opinion raisonnable, et voici quel tait le fond de sa
pense.

On a souvent parl, dans l'histoire des arts, de la facilit avec laquelle
de grands artistes excutaient leurs ouvrages, et on en a cit qui
savaient allier au travail le dsordre et l'oisivet mme. Mais il n'y a
pas de plus grande erreur que celle-l. Il n'est pas impossible qu'un
peintre exerc, sr de sa main et de sa rputation, russisse  faire
une belle esquisse au milieu des distractions et des plaisirs. Le Vinci
peignit quelquefois, dit-on, tenant sa lyre d'une main; mais le clbre
portrait de la Joconde resta quatre ans sur son chevalet. Malgr de
rares tours de force, qui, en rsultat, sont toujours trop vants, il est
certain que ce qui est vritablement beau est l'ouvrage du temps et du
recueillement, et qu'il n'y a pas de vrai gnie sans patience.

Pippo tait convaincu de cette rgle, et l'exemple de son pre l'avait
confirm dans son opinion. En effet, il n'a peut-tre jamais exist un
peintre aussi hardi que le Titien, si ce n'est son lve Rubens; mais
si la main du Titien tait vive, sa pense tait patiente. Pendant
quatre-vingt-dix-neuf ans qu'il vcut, il s'occupa constamment de son art.
A ses dbuts, il avait commenc par peindre avec une timidit minutieuse
et une scheresse qui faisaient ressembler ses ouvrages aux tableaux
gothiques d'Albert Drer. Ce ne fut qu'aprs de longs travaux qu'il osa
obir  son gnie et laisser courir son pinceau; encore eut-il quelquefois
 s'en repentir, et il arriva  Michel-Ange de dire, en voyant une toile
du Titien, qu'il tait fcheux qu' Venise on ngliget les principes du
dessin.

Or, au moment o se passait ce que je raconte, une facilit dplorable,
qui est toujours le premier signe de la dcadence des arts, rgnait 
Venise. Pippo, soutenu par le nom qu'il portait, avec un peu d'audace
et les tudes qu'il avait faites, pouvait aisment et promptement
s'illustrer; mais c'tait l prcisment ce qu'il ne voulait pas. Il et
regard comme une chose honteuse de profiter de l'ignorance du vulgaire;
il se disait, avec raison, que le fils d'un architecte ne doit pas
dmolir ce qu'a bti son pre, et que, si le fils du Titien se faisait
peintre, il tait de son devoir de s'opposer  la dcadence de la
peinture.

Mais, pour entreprendre une pareille tche, il lui fallait sans aucun
doute y consacrer sa vie entire. Russirait-il? C'tait incertain. Un
seul homme a bien peu de force, quand tout un sicle lutte contre lui;
il est emport par la multitude comme un nageur par un tourbillon.
Qu'arriverait-il donc? Pippo ne s'aveuglait pas sur son propre compte;
il prvoyait que le courage lui manquerait tt ou tard, et que ses anciens
plaisirs l'entraneraient de nouveau; il courait donc la chance de faire
un sacrifice inutile, soit que ce sacrifice ft entier, soit qu'il ft
incomplet; et quel fruit en recueillerait-il? Il tait jeune, riche, bien
portant, et il avait une belle matresse; pour vivre heureux sans qu'on
et, aprs tout, de reproches  lui faire, il n'avait qu' laisser le
soleil se lever et se coucher. Fallait-il renoncer  tant de biens pour
une gloire douteuse qui, probablement, lui chapperait?

C'tait aprs y avoir mrement rflchi que Pippo avait pris le parti
d'affecter une indiffrence qui, peu  peu, lui tait devenue naturelle.
--Si j'tudie encore vingt ans, disait-il, et si j'essaye d'imiter
mon pre, je chanterai devant des sourds; si la force me manque, je
dshonorerai mon nom. Et, avec sa gaiet habituelle, il concluait en
s'criant: Au diable la peinture! la vie est trop courte.

Pendant qu'il disputait avec Batrice, le portrait restait toujours
inachev. Pippo entra un jour, par hasard, dans le couvent des Servites.
Sur un chafaud lev dans une chapelle, il aperut le fils de Marco
Vecellio, celui-l mme qui, comme je l'ai dit plus haut, se faisait
appeler aussi le Tizianello. Ce jeune homme n'avait pour prendre ce nom
aucun motif raisonnable, si ce n'est qu'il tait parent loign du Titien,
et qu'il s'appelait, de son nom de baptme, Tito, dont il avait fait
Titien, et de Titien Tizianello, moyennant quoi les badauds de Venise le
croyaient hritier du gnie du grand peintre, et s'extasiaient devant ses
fresques. Pippo ne s'tait jamais gure inquit de cette supercherie
ridicule; mais, en ce moment, soit qu'il lui ft dsagrable de se trouver
vis--vis de ce personnage, soit qu'il penst  sa propre valeur plus
srieusement que d'ordinaire, il s'approcha de l'chafaud qui tait
soutenu par de petites poutres mal tayes: il donna un coup de pied sur
une de ces poutres et la fit tomber. Fort heureusement l'chafaud ne tomba
pas en mme temps; mais il vacilla de telle sorte que le soi-disant
Tizianello chancela d'abord comme s'il et t ivre, puis acheva de perdre
l'quilibre au milieu de ses couleurs dont il fut bariol de la plus
trange faon.

On peut juger, lorsqu'il se releva, de la colre o il tait. Il descendit
aussitt de son chafaud, et s'avana vers Pippo en lui adressant des
injures. Un prtre se jeta entre eux pour les sparer au moment o
ils allaient tirer l'pe dans le saint lieu; les dvotes s'enfuirent
pouvantes avec de grands signes de croix, tandis que les curieux
s'empressrent d'accourir. Tito criait  haute voix qu'un homme avait
voulu l'assassiner, et qu'il demandait justice de ce crime; la poutre
renverse en tmoignait. Les assistants commencrent  murmurer, et l'un
d'eux, plus hardi que les autres, voulut prendre Pippo au collet. Pippo,
qui n'avait agi que par tourderie, et qui regardait cette scne en riant,
se voyant sur le point d'tre tran en prison et s'entendant traiter
d'assassin, se mit  son tour en colre. Aprs avoir rudement repouss
celui qui voulait l'arrter, il s'lana sur Tito.

--C'est toi, s'cria-t-il en le saisissant, c'est toi qu'il faut prendre
au collet et mener sur la place Saint-Marc pour y tre pendu comme un
voleur! Sais-tu  qui tu parles, emprunteur de noms? Je me nomme Pomponio
Vecellio, fils du Titien. J'ai donn tout  l'heure un coup de pied dans
ta baraque vermoulue; mais, si mon pre et t  ma place, sois sr que,
pour t'apprendre  te faire appeler le Tizianello, il t'aurait si bien
secou sur ton arbre que tu en serais tomb comme une pomme pourrie.
Mais il n'en serait pas rest l. Pour te traiter comme tu le mrites,
il t'aurait pris par l'oreille, insolent colier, et il t'aurait ramen
 l'atelier, dont tu t'es chapp avant de savoir dessiner une tte.
De quel droit salis-tu les murs de ce couvent et signes-tu de mon nom
tes misrables fresques? Va-t'en apprendre l'anatomie et copier des
corchs pendant dix ans, comme je l'ai fait, moi, chez mon pre, et nous
verrons ensuite qui tu es et si tu as une signature. Mais jusque-l ne
t'avise plus de prendre celle qui m'appartient, sinon je te jette dans
le canal, afin de te baptiser une fois pour toutes!

Pippo sortit de l'glise sur ces mots. Ds que la foule avait entendu
son nom, elle s'tait aussitt calme; elle s'carta pour lui ouvrir un
passage, et le suivit avec curiosit. Il s'en fut  la petite maison, o
il trouva Batrice qui l'attendait. Sans perdre de temps  lui raconter
son aventure, il prit sa palette, et, encore mu de colre, il se mit 
travailler au portrait.

En moins d'une heure il l'acheva. Il y fit en mme temps de grands
changements; il retrancha d'abord plusieurs dtails trop minutieux;
il disposa plus librement  les draperies, retoucha le fond et les
accessoires, qui sont des parties trs importantes dans la peinture
vnitienne. Il en vint ensuite  la bouche et aux yeux, et il russit,
en quelques coups de pinceau,  leur donner une expression parfaite.
Le regard tait doux et fier; les lvres, au-dessus desquelles paraissait
un lger duvet, taient entr'ouvertes; les dents brillaient comme des
perles, et la parole semblait prte  sortir.

--Tu ne te nommeras pas Vnus couronne, dit-il quand tout fut fini, mais
Vnus amoureuse.

On devine la joie de Batrice; pendant que Pippo travaillait, elle avait
 peine os respirer; elle l'embrassa et le remercia cent fois, et lui dit
qu' l'avenir elle ne voulait plus l'appeler Tizianello, mais Titien.
Pendant le reste de la journe, elle ne parla que des beauts sans nombre
qu'elle dcouvrait  chaque instant dans son portrait; non seulement elle
regrettait qu'il ne pt tre expos, mais elle tait prs de demander
qu'il le ft. La soire se passa  la Quintavalle, et jamais les deux
amants n'avaient t plus gais ni plus heureux. Pippo montrait lui-mme
une joie d'enfant,  et ce ne fut que le plus tard possible, aprs mille
protestations d'amour, que Batrice se dcida  se sparer de lui pour
quelques heures.

Elle ne dormit pas de la nuit; les plus riants projets, les plus douces
esprances l'agitrent. Elle voyait dj ses rves raliss, son amant
vant et envi par toute l'Italie, et Venise lui devant une gloire
nouvelle. Le lendemain, elle se rendit, comme d'ordinaire, la premire
au rendez-vous, et elle commena, en attendant Pippo, par regarder son
cher portrait. Le fond de ce portrait tait un paysage, et il y avait sur
le premier plan une roche. Sur cette roche, Batrice aperut quelques
lignes traces avec du cinabre. Elle se pencha avec inquitude pour les
lire; en caractres gothiques trs fins, tait crit le sonnet suivant:

  Batrix Donato fut le doux nom de celle
  Dont la forme terrestre eut ce divin contour;
  Dans sa blanche poitrine tait un coeur fidle,
  Et dans son corps sans tache un esprit sans dtour.

  Le fils du Titien, pour la rendre immortelle,
  Fit ce portrait, tmoin d'un mutuel amour;
  Puis il cessa de peindre  compter de ce jour,
  Ne voulant de sa main illustrer d'autre qu'elle.

  Passant, qui que tu sois, si ton coeur sait aimer,
  Regarde ma matresse avant de me blmer,
  Et dis si par hasard la tienne est aussi belle.

  Vois donc combien c'est peu que la gloire ici-bas,
  Puisque, tout beau qu'il est, ce portrait ne vaut pas,
  Crois-m'en sur ma parole, un baiser du modle.

Quelque effort que Batrice pt faire par la suite, elle n'obtint jamais
de son amant qu'il travaillt de nouveau; il fut inflexible  toutes ses
prires, et, quand elle le pressait trop vivement, il lui rcitait son
sonnet. Il resta ainsi jusqu' sa mort fidle  sa paresse; et Batrice,
dit-on, le fut  son amour. Ils vcurent longtemps comme deux poux, et
il est  regretter que l'orgueil des Lordans, bless de cette liaison
publique, ait dtruit le portrait de Batrice, comme le hasard avait
dtruit le premier tableau du Tizianello [A].

[Note A: C'est aux recherches d'un amateur clbre, M. Doglioni, qu'on,
doit de savoir que ce tableau a exist. (_Note de l'auteur._)]


FIN DU FILS DU TITIEN.


       *       *       *       *       *




V. MARGOT


1838




I


Dans une grande et gothique maison, rue du Perche au Marais, habitait,
en 1804, une vieille dame connue et aime de tout le quartier; elle
s'appelait madame Doradour. C'tait une femme du temps pass, non
pas de la cour, mais de la bonne bourgeoisie, riche, dvote, gaie et
charitable. Elle menait une vie trs retire; sa seule occupation tait
de faire l'aumne et de jouer au boston avec ses voisins. On dnait chez
elle  deux heures, on soupait  neuf. Elle ne sortait gure que pour
aller  l'glise et faire quelquefois, en revenant, un tour  la place
Royale. Bref, elle avait conserv les moeurs et  peu prs le costume de
son temps, ne se souciant que mdiocrement du ntre, lisant ses heures
plutt que les journaux, laissant le monde aller son train, et ne pensant
qu' mourir en paix.

Comme elle tait causeuse et mme un peu bavarde, elle avait toujours eu,
depuis vingt ans qu'elle tait veuve, une demoiselle de compagnie. Cette
demoiselle, qui ne la quittait jamais, tait devenue pour elle une amie.
On les voyait sans cesse toutes deux ensemble,  la messe,  la promenade,
au coin du feu. Mademoiselle Ursule tenait les clefs de la cave, des
armoires, et mme du secrtaire. C'tait une grande fille sche, 
tournure masculine, parlant du bout des lvres, fort imprieuse et
passablement acaritre. Madame Doradour, qui n'tait pas grande, se
suspendait en babillant au bras de cette vilaine crature, l'appelait
sa toute bonne, et se laissait mener  la lisire. Elle tmoignait  sa
favorite une confiance aveugle; elle lui avait assur d'avance une large
part dans son testament.

Mademoiselle Ursule ne l'ignorait pas; aussi faisait-elle profession
d'aimer sa matresse plus qu'elle-mme, et n'en parlait-elle que les yeux
au ciel avec des soupirs de reconnaissance.

Il va sans dire que mademoiselle Ursule tait la vritable matresse au
logis. Pendant que madame Doradour, enfonce dans sa chaise longue,
tricotait dans un coin de son salon, mademoiselle Ursule, affuble de
ses clefs, traversait majestueusement les corridors, tapait les portes,
payait les marchands et faisait damner les domestiques; mais ds
qu'il tait l'heure de dner, et ds que la compagnie arrivait, elle
apparaissait avec timidit, dans un vtement fonc et modeste; elle
saluait avec componction, savait se tenir  l'cart et abdiquer en
apparence. A l'glise, personne ne priait plus dvotement qu'elle et ne
baissait les yeux plus bas; il arrivait  madame Doradour, dont la pit
tait sincre, de s'endormir au milieu d'un sermon: mademoiselle Ursule
lui poussait le coude, et le prdicateur lui en savait gr. Madame
Doradour avait des fermiers, des locataires, des gens d'affaires;
mademoiselle Ursule vrifiait leurs comptes, et en matire de chicane
elle se montrait incomparable. Il n'y avait pas, grce  elle, un grain de
poussire dans la maison; tout tait propre, net, frott, bross, les
meubles en ordre, le linge blanc, la vaisselle luisante, les pendules
rgles, tout cela tait ncessaire  la gouvernante pour qu'elle pt
gronder  son aise et rgner dans toute sa gloire. Madame Doradour ne se
dissimulait pas,  proprement parler, les dfauts de sa bonne amie, mais
elle n'avait su de sa vie distinguer en ce monde que le bien. Le mal ne
lui semblait jamais clair; elle l'endurait sans le comprendre. L'habitude,
d'ailleurs, pouvait tout sur elle; il y avait vingt ans que mademoiselle
Ursule lui donnait le bras et qu'elles prenaient le matin leur caf
ensemble. Quand sa protge criait trop fort, madame Doradour quittait son
tricot, levait la tte et demandait de sa petite voix flte: Qu'est-ce
donc, ma toute bonne? Mais la toute bonne ne daignait pas toujours
rpondre, ou, si elle entrait en explication, elle s'y prenait de telle
sorte que madame Doradour revenait  son tricot en fredonnant un petit
air, pour n'en pas entendre davantage.

Il fut reconnu tout  coup, aprs une si longue confiance, que
mademoiselle Ursule trompait tout le monde,  commencer par sa matresse;
non seulement elle se faisait un revenu sur les dpenses qu'elle
dirigeait, mais elle s'appropriait, par anticipation sur le testament,
des hardes, du linge et jusqu' des bijoux. Comme l'impunit l'enhardit,
elle en tait enfin venue jusqu' drober un crin de diamants, dont, il
est vrai, madame Doradour ne faisait aucun usage, mais qu'elle gardait
avec respect dans un tiroir depuis un temps immmorial, en souvenir de
ses appas perdus. Madame Doradour ne voulut point livrer aux tribunaux
une femme qu'elle avait aime; elle se borna  la renvoyer de chez elle,
et refusa de la voir une dernire fois; mais elle se trouva subitement
dans une solitude si cruelle, qu'elle versa les larmes les plus amres.
Malgr sa pit, elle ne put s'empcher de maudire l'instabilit des
choses d'ici-bas, et les impitoyables caprices du hasard, qui ne respecte
pas mme une vieille et douce erreur.

Un de ses bons voisins, nomm M. Desprs, tant venu la voir pour la
consoler, elle lui demanda conseil.

--Que vais-je devenir  prsent? lui dit-elle. Je ne puis vivre seule;
o trouverai-je une nouvelle amie? Celle que je viens de perdre m'a t
si chre et je m'y tais si habitue, que, malgr la triste faon dont
elle m'en a rcompense, j'en suis au regret de ne l'avoir plus; qui me
rpondra d'une autre? Quelle confiance pourrais-je maintenant avoir pour
une inconnue?

--Le malheur qui vous est arriv, rpondit M. Desprs, serait  jamais
dplorable s'il faisait douter de la vertu une me telle que la vtre.
Il y a dans ce monde des misrables et beaucoup d'hypocrites, mais il y a
aussi d'honntes gens. Prenez une autre demoiselle de compagnie, non
pas  la lgre, mais sans y apporter non plus trop de scrupule. Votre
confiance a t trompe une fois; c'est une raison pour qu'elle ne le
soit pas une seconde.

--Je crois que vous dites vrai, rpliqua madame Doradour; mais je suis
bien triste et bien embarrasse. Je ne connais pas une me  Paris; ne
pourriez-vous me rendre le service de prendre quelques informations et de
me trouver une honnte fille qui serait bien traite ici, et qui servirait
du moins  me donner le bras pour aller  Saint-Franois d'Assise?

M. Desprs, en sa qualit d'habitant du Marais, n'tait ni fort ingambe
ni fort rpandu. Il se mit cependant en qute, et, quelques jours aprs,
madame Doradour eut une nouvelle demoiselle,  laquelle, au bout de deux
mois, elle avait donn toute son amiti, car elle tait aussi lgre
qu'elle tait bonne. Mais il fallut, au bout de deux ou trois mois,
mettre la nouvelle venue  la porte, non comme malhonnte, mais comme
peu honnte. Ce fut pour madame Doradour un second sujet de chagrin.
Elle voulut faire un nouveau choix; elle eut recours  tout le voisinage,
s'adressa mme aux _Petites Affiches_, et ne fut pas plus heureuse.

Le dcouragement la prit; on vit alors cette bonne dame s'appuyer sur
une canne et se rendre seule  l'glise; elle avait rsolu, disait-elle,
d'achever ses jours sans l'aide de personne, et elle s'efforait en public
de porter gaiement sa tristesse et ses annes; mais ses jambes tremblaient
en montant l'escalier, car elle avait soixante-quinze ans; on la trouvait
le soir auprs du feu, les mains jointes et la tte basse; elle ne pouvait
supporter la solitude; sa sant, dj faible, s'altra bientt; elle
tombait peu  peu dans la mlancolie.

Elle avait un fils unique nomm Gaston, qui avait embrass de bonne heure
la carrire des armes, et qui en ce moment tait en garnison. Elle lui
crivit pour lui conter sa peine et pour le prier de venir  son secours
dans l'ennui o elle se trouvait. Gaston aimait tendrement sa mre: il
demanda un cong et l'obtint; mais le lieu de sa garnison tait, par
malheur, la ville de Strasbourg, o se trouvent, comme on sait, en grande
abondance les plus jolies grisettes de France. On ne voit que l de ces
brunes allemandes, pleines  la fois de la langueur germanique et de la
vivacit franaise. Gaston tait dans les bonnes grces de deux jolies
marchandes de tabac, qui ne voulurent pas le laisser s'en aller; il tenta
vainement de les persuader, il alla mme jusqu' leur montrer la lettre de
sa mre; elles lui donnrent tant de mauvaises raisons, qu'il s'en laissa
convaincre, et retarda de jour en jour son dpart.

Madame Doradour, pendant ce temps-l, tomba srieusement malade. Elle
tait ne si gaie, et le chagrin lui tait si peu naturel, qu'il ne
pouvait tre pour elle qu'une maladie. Les mdecins n'y savaient que
faire.--Laissez-moi, disait-elle; je veux mourir seule. Puisque tout ce
que j'aimais m'a abandonne, pourquoi tiendrais-je  un reste de vie
auquel personne ne s'intresse?

La plus profonde tristesse rgnait dans la maison, et en mme temps le
plus grand dsordre. Les domestiques, voyant leur matresse moribonde,
et sachant son testament fait, commenaient  la ngliger. L'appartement,
jadis si bien entretenu, les meubles si bien rangs taient couverts de
poussire.--O ma chre Ursule! s'criait madame Doradour, ma toute bonne,
o tes-vous? Vous me chasseriez ces marauds-l!

Un jour qu'elle tait au plus mal, on la vit avec tonnement se redresser
tout  coup sur son sant, carter ses rideaux et mettre ses lunettes.
Elle tenait  la main une lettre qu'on venait de lui apporter et qu'elle
Dplia avec grand soin. Au haut de la feuille tait une belle vignette
reprsentant le temple de l'Amiti avec un autel au milieu et deux coeurs
enflamms sur l'autel. La lettre tait crite en grosse btarde, les mots
parfaitement aligns, avec de grands traits de plume aux queues des
majuscules. C'tait un compliment de bonne anne,  peu prs conu en
ces termes:

Madame et chre marraine,

C'est pour vous la souhaiter bonne et heureuse que je prends la plume
pour toute la famille, tant la seule qui sache crire chez nous. Papa,
maman et mes frres vous la souhaitent de mme. Nous avons appris que
vous tiez malade, et nous prions Dieu qu'il vous conserve, ce qui
arrivera srement. Je prends la libert de vous envoyer ci-jointes des
rillettes, et je suis avec bien du respect et de l'attachement,

Votre filleule et servante,

MARGUERITE PIDELEU.

Aprs avoir lu cette lettre, madame Doradour la mit sous son chevet;
elle fit aussitt appeler M. Desprs, et elle lui dicta sa rponse.
Personne, dans la maison, n'en eut connaissance; mais, ds que cette
rponse fut partie, la malade se montra plus tranquille, et peu de jours
aprs on la trouva aussi gaie et aussi bien portante qu'elle l'avait
jamais t.




II


Le bonhomme Pideleu tait Beauceron, c'est--dire natif de la Beauce,
o il avait pass sa vie et o il comptait bien mourir. C'tait un
vieux et honnte fermier de la terre de la Honville, prs de Chartres,
terre qui appartenait  madame Doradour. Il n'avait vu de ses jours ni
une fort ni une montagne, car il n'avait jamais quitt sa ferme que
pour aller  la ville ou aux environs, et la Beauce, comme on sait, n'est
qu'une plaine. Il avait vu, il est vrai, une rivire, l'Eure, qui coulait
prs de sa maison. Pour ce qui est de la mer, il y croyait comme au
paradis, c'est--dire qu'il pensait qu'il fallait y aller voir; aussi ne
trouvait-il en ce monde que trois choses dignes d'admiration, le clocher
de Chartres, une belle fille et un beau champ de bl. Son rudition se
bornait  savoir qu'il fait chaud en t, froid en hiver, et le prix des
grains au dernier march. Mais quand, par le soleil de midi,  l'heure
o les laboureurs se reposent, le bonhomme sortait de la basse-cour pour
dire bonjour  ses moissons, il faisait bon voir sa haute taille et ses
larges paules se dessiner sur l'horizon. Il semblait alors que les bls
se tinssent plus droits et plus fiers que de coutume, que le soc des
charrues ft plus tincelant. A sa vue, ses garons de ferme, couchs 
l'ombre et en train de dner, se dcouvraient respectueusement tout en
avalant leurs belles tranches de pain et de fromage. Les boeufs ruminaient
en bonne contenance, les chevaux se redressaient sous la main du matre
qui frappait leur croupe rebondie.--Notre pays est le grenier de la
France, disait quelquefois le bonhomme; puis il penchait la tte en
marchant, regardait ses sillons bien aligns, et se perdait dans cette
contemplation.

Madame Pideleu, sa femme, lui avait donn neuf enfants, dont huit
garons, et, si tous les huit n'avaient pas six pieds de haut, il ne s'en
fallait gure. Il est vrai que c'tait la taille du bonhomme, et la mre
avait ses cinq pieds cinq pouces; c'tait la plus belle femme du pays.
Les huit garons, forts comme des taureaux, terreur et admiration du
village, obissaient en esclaves  leur pre. Ils taient, pour ainsi
dire, les premiers et les plus zls de ses domestiques, faisant tour
 tour le mtier de charretiers, de laboureurs, de batteurs en grange.
C'tait un beau spectacle que ces huit gaillards, soit qu'on les vt,
les manches retrousses, la fourche au poing, dresser une meule, soit
qu'on les rencontrt le dimanche allant  la messe bras dessus bras
dessous, leur pre marchant  leur tte; soit enfin que le soir, aprs
le travail, on les vt, assis autour de la longue table de la cuisine,
deviser en mangeant la soupe et choquer en trinquant leurs grands gobelets
d'tain.

Au milieu de cette famille de gants tait venue au monde une petite
crature, pleine de sant, mais toute mignonne; c'tait le neuvime enfant
de madame Pideleu, Marguerite, qu'on appelait Margot. Sa tte ne venait
pas au coude de ses frres, et, quand son pre l'embrassait, il ne
manquait jamais de l'enlever de terre et de la poser sur la table. La
petite Margot n'avait pas seize ans; son nez retrouss, sa bouche bien
fendue, bien garnie et toujours riante, son teint dor par le soleil,
ses bras potels, sa taille rondelette, lui donnaient l'air de la gaiet
mme; aussi faisait-elle la joie de la famille. Assise au milieu de ses
frres, elle brillait et rjouissait la vue, comme un bluet dans un
bouquet de bl.--Je ne sais, ma foi, disait le bonhomme, comment ma
femme s'y est prise pour me faire cet enfant-l: c'est un cadeau de la
Providence; mais toujours est-il que ce brin de fillette me fera rire
toute ma vie.

Margot dirigeait le mnage; la mre Pideleu, bien qu'elle ft encore
verte, lui en avait laiss le soin, afin de l'habituer de bonne heure 
l'ordre et  l'conomie. Margot serrait le linge et le vin, avait la haute
main sur la vaisselle, qu'elle ne daignait pas laver; mais elle mettait
le couvert, versait  boire et chantait la chanson au dessert. Les
servantes de la maison ne l'appelaient que mademoiselle Marguerite, car
elle avait un certain quant--soi. Du reste, comme disent les bonnes gens,
elle tait sage comme une image. Je ne veux pas dire qu'elle ne ft pas
coquette; elle tait jeune, jolie et fille d'Eve. Mais il ne fallait pas
qu'un garon, mme des plus hupps de l'endroit, s'avist de lui serrer
la taille trop fort; il ne s'en serait pas bien trouv: le fils d'un
fermier, nomm Jarry, qui tait ce qu'on appelle un _mauvais gas_, l'ayant
embrasse un jour  la danse, avait t pay d'un bon soufflet.

M. le cur professait pour Margot la plus haute estime. Quand il avait un
exemple  citer, c'tait elle qu'il choisissait. Il lui fit mme un jour
l'honneur de parler d'elle en plein sermon et de la donner pour modle 
ses ouailles. Si le progrs des lumires, comme on dit, n'avait pas fait
supprimer les rosires, cette vieille et honnte coutume de nos aeux,
Margot et port les roses blanches, ce qui et mieux valu qu'un sermon;
mais ces messieurs de 89 ont supprim bien autre chose. Margot savait
coudre et mme broder; son pre avait voulu, en outre, qu'elle st lire
et crire, et qu'elle apprt l'orthographe, un peu de grammaire et de
gographie. Une religieuse carmlite s'tait charge de son ducation.
Aussi Margot tait-elle l'oracle de l'endroit; ds qu'elle ouvrait la
bouche, les paysans s'bahissaient. Elle leur disait que la terre tait
ronde, et ils l'en croyaient sur parole. On faisait cercle autour d'elle,
le dimanche, lorsqu'elle dansait sur la pelouse; car elle avait eu un
matre de danse, et son _pas de bourre_ merveillait tout le monde.
En un mot, elle trouvait moyen d'tre en mme temps aime et admire,
ce qui peut passer pour difficile.

Le lecteur sait dj que Margot tait filleule de madame Doradour, et
que c'tait elle qui lui avait crit, sur un beau papier  vignettes,
un compliment de bonne anne. Cette lettre, qui n'avait pas dix lignes,
avait cot  la petite fermire bien des rflexions et bien de la peine,
car elle n'tait pas forte en littrature. Quoi qu'il en soit, madame
Doradour, qui avait toujours beaucoup aim Margot et qui la connaissait
pour la plus honnte fille du pays, avait rsolu de la demander  son
pre, et d'en faire, s'il se pouvait, sa demoiselle de compagnie.

Le bonhomme tait un soir dans sa cour, fort occup  regarder une roue
neuve qu'on venait de remettre  une de ses charrettes. La mre Pideleu,
debout sous le hangar, tenait gravement avec une grosse pince le nez d'un
taureau ombrageux, pour l'empcher de remuer pendant que le vtrinaire
le pansait. Les garons de ferme bouchonnaient les chevaux qui revenaient
de l'abreuvoir. Les bestiaux commenaient  rentrer; une majestueuse
procession de vaches se dirigeait vers l'table au soleil couchant, et
Margot, assise sur une botte de trfle, lisait un vieux numro du _Journal
de l'Empire_, que le cur lui avait prt [A].

[Note A: Ce paragraphe est la description exacte d'un intrieur de ferme
que l'auteur avait vu, en 1818,  l'ge de sept ans, et dont le tableau
s'tait grav dans sa mmoire.]

Le cur lui-mme parut en ce moment, s'approcha du bonhomme et lui remit
une lettre de la part de madame Doradour. Le bonhomme ouvrit la lettre
avec respect; mais il n'en eut pas plus tt lu les premires lignes, qu'il
fut oblig de s'asseoir sur un banc, tant il tait mu et surpris.--Me
demander ma fille! s'cria-t-il, ma fille unique, ma pauvre Margot!

A ces mots, madame Pideleu pouvante accourut; les garons, qui
revenaient des champs, s'assemblrent autour de leur pre; Margot seule
resta  l'cart, n'osant bouger ni respirer. Aprs les premires
exclamations, toute la famille garda un morne silence.

Le cur commena alors  parler et  numrer tous les avantages que
Margot trouverait  accepter la proposition de sa marraine. Madame
Doradour avait rendu de grands services aux Pideleu, elle tait leur
bienfaitrice; elle avait besoin de quelqu'un qui lui rendt la vie
agrable, qui prt soin d'elle et de sa maison; elle s'adressait avec
confiance  ses fermiers; elle ne manquerait pas de bien traiter sa
filleule et d'assurer son avenir. Le bonhomme couta le cur sans mot
dire, puis il demanda quelques jours pour rflchir avant de prendre une
dtermination.

Ce ne fut qu'au bout d'une semaine, aprs bien des hsitations et bien
des larmes, qu'il fut rsolu que Margot se mettrait en route pour Paris.
La mre tait inconsolable; elle disait qu'il tait honteux de faire de
sa fille une servante, lorsqu'elle n'avait qu' choisir parmi les plus
beaux garons du pays pour devenir une riche fermire. Les fils Pideleu,
pour la premire fois de leur vie, ne pouvaient russir  se mettre
d'accord; ils se querellaient toute la journe, les uns consentant, les
autres refusant; enfin, c'tait un dsordre et un chagrin inous dans la
maison. Mais le bonhomme se souvenait que, dans une mauvaise anne,
madame Doradour, au lieu de lui demander son terme, lui avait envoy un
sac d'cus; il imposa silence  tout le monde, et dcida que sa fille
partirait.

Le jour du dpart arriv, on mit un cheval  la carriole, afin de mener
Margot  Chartres, o elle devait prendre la diligence. Personne n'alla
aux champs ce jour-l; presque tout le village se rassembla dans la cour
de la ferme. On avait fait  Margot un trousseau complet; le dedans, le
derrire et le dessus de la carriole taient encombrs de botes et de
cartons: les Pideleu n'entendaient pas que leur fille fit mauvaise
figure  Paris. Margot avait fait ses adieux  tout le monde, et allait
embrasser son pre, lorsque le cur la prit par la main et lui fit une
allocution paternelle sur son voyage, sur la vie future et sur les dangers
qu'elle allait courir.--Conservez votre sagesse, jeune fille, s'cria le
digne homme en terminant, c'est le plus prcieux des trsors; veillez sur
lui, Dieu fera le reste.

Le bonhomme Pideleu tait mu jusqu'aux larmes, quoiqu'il n'et pas tout
compris clairement dans le discours du cur. Il serra sa fille sur son
coeur, l'embrassa, la quitta, revint  elle et l'embrassa encore; il
voulait parler, et son trouble l'en empchait.--Retiens bien les conseils
de M. le cur, dit-il enfin d'une voix altre; retiens-les bien; ma
pauvre enfant.... Puis il ajouta brusquement: Mille pipes de diables!
n'y manque pas.

Le cur, qui tendait les mains pour donner  Margot sa bndiction,
s'arrta court  ce gros mot. C'tait pour vaincre son motion que le
bonhomme avait jur; il tourna le dos au cur et rentra chez lui sans en
dire davantage.

Margot grimpa dans la carriole, et le cheval allait partir, lorsqu'on
entendit un si gros sanglot que tout le monde se retourna. On aperut
alors un petit garon de quatorze ans  peu prs, auquel on n'avait pas
fait attention. Il s'appelait Pierrot, et son mtier n'tait pas bien
noble, car il tait gardeur de dindons; mais il aimait passionnment
Margot, non pas d'amour, mais d'amiti. Margot aimait aussi ce pauvre
petit diable; elle lui avait donn maintes fois une poigne de cerises ou
une grappe de raisin pour accompagner son pain sec. Comme il ne manquait
pas d'intelligence, elle se plaisait  le faire causer et  lui apprendre
le peu qu'elle savait, et comme ils taient tous deux presque du mme ge,
il tait souvent arriv que, la leon finie, la matresse et l'colier
avaient jou ensemble  cligne-musette. En ce moment, Pierrot portait
une paire de sabots que Margot lui avait donne, ayant piti de le voir
marcher pieds nus. Debout dans un coin de la cour, entour de son modeste
troupeau, Pierrot regardait ses sabots et pleurait de tout son coeur.
Margot lui fit signe d'approcher et lui tendit sa main: il la prit et la
porta  son visage, comme s'il et voulu la baiser, mais il la posa sur
ses yeux; Margot la retira toute baigne de larmes. Elle dit une dernire
fois adieu  sa mre, et la carriole se mit en marche.




III


Lorsque Margot monta en diligence  Chartres, l'ide de faire vingt lieues
et de voir Paris la bouleversait  tel point qu'elle en avait perdu le
boire et le manger. Toute dsole qu'elle tait de quitter son pays,
elle ne pouvait s'empcher d'tre curieuse, et elle avait si souvent
entendu parler de Paris comme d'une merveille, qu'elle avait peine 
s'imaginer qu'elle allait voir de ses yeux une si belle ville. Parmi ses
compagnons de route se trouva un commis voyageur, qui, selon les habitudes
du mtier, ne manqua pas de bavarder. Margot l'coutait faire ses contes
avec une attention religieuse. Au peu de questions qu'elle hasarda, il
vit combien elle tait novice, et, renchrissant sur lui-mme, il fit de
la capitale un portrait si extravagant et si ampoul, qu'on n'aurait
su,  l'entendre, s'il s'agissait de Paris ou de Pkin. Margot n'avait
garde de le reprendre, et, pour lui, il n'tait pas homme  s'arrter
 la pense qu'au premier pas qu'elle ferait elle verrait qu'il avait
menti. C'est en quoi on ne peut trop admirer le suprme attrait de la
forfanterie. Je me souviens qu'allant en Italie, il m'en arriva autant
qu' Margot: un de mes compagnons de voyage me fit une description de
Gnes, que j'allais voir; il mentait sur le bateau qui nous y conduisait,
il mentait en vue de la ville, et il mentait encore dans le port.

Les voitures qui viennent de Chartres entrent  Paris par les
Champs-Elyses. Je laisse  penser l'admiration d'une Beauceronne 
l'aspect de cette magnifique entre qui n'a pas sa pareille au monde,
et qu'on dirait faite pour recevoir un hros triomphant, matre du reste
de l'univers. Les tranquilles et troites rues du Marais parurent ensuite
bien tristes  Margot. Cependant, quand son fiacre s'arrta devant la
porte de madame Doradour, la belle apparence de la maison l'enchanta. Elle
souleva le marteau d'une main tremblante, et frappa avec une crainte mle
de plaisir. Madame Doradour attendait sa filleule; elle la reut  bras
ouverts, lui fit mille caresses, l'appela sa fille, l'installa dans une
bergre, et lui fit d'abord donner  souper.

tourdie du bruit de la route, Margot regardait les tapisseries,
Les lambris et les meubles dors, mais surtout les belles glaces qui
dcoraient le salon. Elle qui ne s'tait jamais coiffe que dans le miroir
 barbe de son pre, il lui semblait charmant et prodigieux de voir son
image rpte autour d'elle de tant de manires diffrentes. Le ton
dlicat et poli de sa marraine, ses expressions nobles et rserves, lui
faisaient aussi une grande impression. Le costume mme de la bonne dame,
son ample robe de pou-de-soie  fleurs, son grand bonnet et ses cheveux
poudrs donnaient  penser  Margot et lui faisaient voir qu'elle se
trouvait en face d'un tre particulier. Comme elle avait l'esprit prompt
et facile, et, en mme temps, ce penchant  l'imitation qui est naturel
aux enfants, elle n'eut pas plus tt caus une heure avec madame Doradour,
qu'elle essaya de se modeler sur elle. Elle se redressa, rajusta sa
cornette, et appela  son secours tout ce qu'elle savait de grammaire.
Malheureusement un peu de fort bon vin que sa marraine lui avait fait
boire pur, pour rparer la fatigue du voyage, avait embrouill ses ides;
ses paupires se fermaient. Madame Doradour la prit par la main et la
conduisit dans une belle chambre; aprs quoi, l'ayant embrasse de
nouveau, elle lui souhaita une bonne nuit et se retira.

Presque aussitt on frappa  la porte; une femme de chambre entra,
dbarrassa Margot de son chle et de son bonnet, et se mit  genoux
pour la dchausser. Margot dormait tout debout et se laissait faire.
Ce ne fut que lorsqu'on lui ta sa chemise qu'elle s'aperut qu'on la
dshabillait, et, sans rflchir qu'elle tait toute nue, elle fit un
grand salut  sa femme de chambre; elle expdia ensuite sa prire du soir,
et se mit promptement au lit. A la lueur de sa veilleuse, elle vit que sa
chambre avait aussi des meubles dors, et qu'il s'y trouvait une de ces
magnifiques glaces qui lui tenaient si fort au coeur. Au-dessus de cette
glace tait un trumeau, et les petits amours qui y taient sculpts lui
parurent autant de bons gnies qui l'invitaient  se mirer. Elle se promit
bien de n'y pas manquer, et, berce par les plus doux songes, elle
s'endormit dlicieusement.

On se lve de bonne heure aux champs; notre petite campagnarde s'veilla
le lendemain avec les oiseaux. Elle se mit sur son sant, et, apercevant
dans sa chre glace son joli minois chiffonn, elle s'honora d'un gracieux
sourire. La femme de chambre reparut bientt, et demanda respectueusement
si mademoiselle voulait prendre un bain. En mme temps, elle lui posa
sur les paules une robe de flanelle carlate, qui parut  Margot la
pourpre d'un roi.

La salle de bain de madame Doradour tait un rduit plus mondain qu'il
n'appartient  un bain de dvote; elle avait t construite sous Louis XV.
La baignoire, exhausse sur une estrade, tait place dans un cintre de
stuc encadr de roses dores, et les invitables amours foisonnaient
autour du plafond. Sur le panneau oppos  l'estrade, on voyait une copie
des Baigneuses de Boucher, copie faite peut-tre par Boucher lui-mme.
Une guirlande de fleurs se jouait sur le lambris; un tapis moelleux
couvrait le parquet, et un rideau de soie, galamment retrouss, laissait
pntrer,  travers la persienne, un demi-jour mystrieux. Il va sans
dire que tout ce luxe tait un peu fan par le temps, et que les dorures
avaient vieilli; mais, par cette raison mme, on s'y plaisait mieux, et
on y sentait comme un reste de parfum de ces soixante annes de folie o
rgna le roi bien-aim.

Margot, seule dans cette salle, s'approcha timidement de l'estrade. Elle
examina d'abord les griffons dors placs de chaque ct de la baignoire;
elle n'osait entrer dans l'eau, qui lui semblait devoir, pour le moins,
tre de l'eau de rose; elle y fourra doucement une jambe, puis l'autre,
puis elle resta debout en contemplation devant le panneau. Elle n'tait
pas connaisseuse en peinture; les nymphes de Boucher lui parurent des
desses; elle n'imaginait pas que de pareilles femmes pussent exister sur
la terre, qu'on pt manger avec des mains si blanches, ni marcher avec de
si petits pieds. Que n'et-elle pas donn pour tre aussi belle! Elle ne
se doutait pas qu'avec ses mains hles elle valait cent fois mieux que
ces poupes. Un lger mouvement du rideau la tira de sa distraction; elle
frmit  l'ide d'tre surprise ainsi, et se plongea dans l'eau jusqu'au
cou.

Un sentiment de mollesse et de bien-tre ne tarda pas  s'emparer d'elle.
Elle commena, comme font les enfants, par jouer dans l'eau avec le coin
de son peignoir; elle s'amusa ensuite  compter les fleurs et les rosaces
de la chambre; puis elle examina les petits amours, mais leurs gros
ventres lui dplaisaient. Elle appuya sa tte sur le bord de la baignoire,
et regarda par la fentre entr'ouverte.

La salle de bain tait au rez-de-chausse, et la fentre donnait sur le
jardin. Ce n'tait pas, comme on le pense bien, un jardin anglais, mais un
antique jardin  la mode franaise, qui en vaut bien une autre. De belles
alles sables bordes de buis, de grands parterres brillant de couleurs
bien assorties, de jolies statues d'espace en espace, et, dans le fond,
un labyrinthe en charmille. Margot regardait le labyrinthe, dont la sombre
entre la faisait rver. La cligne-musette lui revenait en mmoire, et
elle pensait que dans les dtours de la charmille il devait y avoir de
bonnes cachettes.

Un beau jeune homme en costume de hussard sortit en ce moment du
labyrinthe, et se dirigea vers la maison. Aprs avoir travers le
parterre, il passa si prs de la fentre de la salle de bain, que son
coude branla la persienne. Margot ne put retenir un lger cri que la
frayeur lui arracha; le jeune homme s'arrta, ouvrit la persienne, et
avana la tte; il aperut Margot dans son bain, et, quoique hussard, il
rougit. Margot rougit aussi, et le jeune homme s'loigna.




IV


Il y a sous le soleil une chose fcheuse pour tout le monde, et
particulirement pour les petites filles: c'est que la sagesse est un
travail, et que, pour tre seulement raisonnable, il faut se donner
beaucoup de mal, tandis que, pour faire des sottises, il n'y a qu' se
laisser aller. Homre nous apprend que Sisyphe tait le plus sage des
mortels; cependant les potes le condamnent unanimement  rouler une
grosse roche au haut d'une montagne, d'o elle retombe aussitt sur ce
pauvre homme, qui recommence  la rouler. Les commentateurs se sont
puiss  chercher la raison de ce supplice; quant  moi, je ne doute pas
que, par cette belle allgorie, les anciens n'aient voulu reprsenter la
sagesse. La sagesse est, en effet, une grosse pierre que nous roulons sans
dsemparer, et qui nous retombe sans cesse sur la tte. Notez que, le jour
o elle nous chappe, il ne nous est tenu aucun compte de l'avoir roule
pendant nombre d'annes, tandis qu'au contraire, si un fou vient  faire,
par hasard, une action raisonnable, on lui en sait un gr infini. La folie
est bien loin d'tre une pierre; c'est une bulle de savon qui s'en va
dansant devant nous, et se colorant, comme l'arc-en-ciel, de toutes les
nuances de la cration. Il arrive, il est vrai, que la bulle crve et nous
envoie quelques gouttes d'eau dans les yeux; mais aussitt il s'en forme
une nouvelle, et pour la maintenir en l'air nous n'avons besoin que de
respirer.

Par ces rflexions philosophiques, je veux montrer qu'il n'est pas
tonnant que Margot ft un peu amoureuse du jeune garon qui l'avait
aperue dans son bain, et je veux dire aussi que pour cela on ne doit pas
prendre mauvaise opinion d'elle. Lorsque l'amour se mle de nos affaires,
il n'a pas grand besoin qu'on l'aide, et on sait que lui fermer la porte
n'est pas le moyen de l'empcher d'entrer; mais il entra ici par la
croise, et voici comment:

Ce jeune garon en habit de hussard n'tait pas autre que Gaston, fils de
madame Doradour, qui s'tait arrach, non sans peine, aux amourettes de sa
garnison, et qui venait d'arriver chez sa mre. Le ciel voulut que la
chambre o logeait Margot ft  l'angle de la maison, et que celle du
jeune homme y ft aussi, c'est--dire que leurs deux croises taient
presque en face l'une de l'autre, et en mme temps fort rapproches.
Margot dnait avec madame Doradour, et passait prs d'elle l'aprs-midi,
jusqu'au souper; mais de sept heures du matin jusqu' midi, elle restait
dans sa chambre. Or Gaston, la plupart du temps, tait dans la sienne 
cette heure-l. Margot n'avait donc rien de mieux  faire que de coudre
prs de la croise et de regarder son voisin.

Le voisinage a, de tout temps, caus de grands malheurs; il n'y a rien de
si dangereux qu'une jolie voisine; ft-elle laide, je ne m'y fierais pas,
car  force de la voir sans cesse, il arrive tt ou tard un jour o l'on
finit par la trouver jolie. Gaston avait un petit miroir rond accroch 
sa fentre, selon la coutume des garons. Devant ce miroir, il se rasait,
se peignait et mettait sa cravate. Margot remarqua qu'il avait de beaux
cheveux blonds qui frisaient naturellement; cela fut cause qu'elle acheta
d'abord un flacon d'huile  la violette, et qu'elle prit soin que les deux
petits bandeaux de cheveux noirs qui sortaient de son bonnet fussent
toujours bien lisses et bien brillants. Elle s'aperut enfin que Gaston
avait de jolies cravates et qu'il les changeait fort souvent; elle fit
emplette d'une douzaine de foulards, les plus beaux qu'il y et dans tout
le Marais. Gaston avait, en outre, cette habitude qui indignait si fort le
philosophe de Genve, et qui le brouilla avec son ami Grimm: il se faisait
les ongles, comme dit Rousseau, avec un instrument fait exprs. Margot
n'tait pas un si grand philosophe que Rousseau; au lieu de s'indigner,
elle acheta une brosse, et, pour cacher sa main, qui tait un peu rouge,
comme je l'ai dj dit, elle prit des mitaines noires qui ne laissaient
voir que le bout de ses doigts. Gaston avait encore bien d'autres belles
choses que Margot ne pouvait imiter, par exemple, un pantalon rouge et une
veste bleu de ciel avec des tresses noires. Margot possdait, il est vrai,
une robe de chambre de flanelle carlate; mais que rpondre  la veste
bleue? Elle prtendit avoir mal  l'oreille, et elle se fit, pour le
matin, une petite toque de velours bleu. Ayant aperu au chevet de Gaston
le portrait de Napolon, elle voulut avoir celui de Josphine. Enfin,
Gaston ayant dit un jour,  djeuner, qu'il aimait assez une bonne
omelette, Margot vainquit sa timidit et fit un acte de courage; elle
dclara que personne au monde ne savait faire les omelettes comme elle,
que chez ses parents elle les faisait toujours, et qu'elle suppliait sa
marraine d'en goter une de sa main.

Ainsi tchait la pauvre enfant de tmoigner son modeste amour; mais Gaston
n'y prenait pas garde. Comment un jeune homme hardi, fier, habitu aux
plaisirs bruyants et  la vie de garnison, aurait-il remarqu ce mange
enfantin? Les grisettes de Strasbourg s'y prennent d'autre manire
lorsqu'elles ont un caprice en tte. Gaston dnait avec sa mre, puis
sortait pour toute la soire; et, comme Margot ne pouvait dormir qu'il
ne ft rentr, elle l'attendait derrire son rideau. Il arriva bien
quelquefois que le jeune homme, voyant de la lumire chez elle, se dit en
traversant la cour:--Pourquoi cette petite fille n'est-elle pas couche?
Il arriva encore qu'en faisant sa toilette, il jeta sur Margot un coup
d'oeil distrait qui la pntrait jusqu' l'me; mais elle dtournait la
tte aussitt, et elle serait plutt morte que d'oser soutenir ce regard.
Il faut dire aussi qu'au salon elle ne se montrait plus la mme. Assise
auprs de sa marraine, elle s'tudiait  paratre grave, rserve, et
 couter dcemment le babillage de madame Doradour. Quand Gaston lui
adressait la parole, elle lui rpondait de son mieux, mais, ce qui
semblera singulier, elle lui rpondait presque sans motion. Expliquera
qui pourra ce qui se passe dans une cervelle de quinze ans; l'amour de
Margot tait, pour ainsi dire, enferm dans sa chambre, elle le trouvait
ds qu'elle y entrait, et elle l'y laissait en sortant; mais elle tait
la clef de sa porte, pour que personne ne pt, en son absence, profaner
son petit sanctuaire.

Il est facile, du reste, de supposer que la prsence de madame Doradour
devait la rendre circonspecte et l'obliger  rflchir, car cette prsence
lui rappelait sans cesse la distance qui la sparait de Gaston. Une autre
que Margot s'en serait peut-tre dsespre ou plutt se serait gurie,
voyant le danger de sa passion; mais Margot ne s'tait jamais demand,
mme dans le plus profond de son coeur,  quoi lui servirait son amour;
et, en effet, y a-t-il une question plus vide de sens que celle-l, qu'on
adresse continuellement aux amoureux: A quoi cela vous mnera-t-il?--Eh!
bonnes gens, cela me mne  aimer.

Ds que Margot s'veillait, elle sautait  bas de son lit, et elle courait
pieds nus, en cornette, carter le coin de son rideau pour voir si Gaston
avait ouvert ses jalousies. Si les jalousies taient fermes, elle allait
vite se recoucher, et elle guettait l'instant o elle entendrait le bruit
de l'espagnolette, auquel elle ne se trompait pas. Cet instant venu,
elle mettait ses pantoufles et sa robe de chambre, ouvrait  son tour sa
croise, et penchait la tte de ct et d'autre d'un air endormi, comme
pour regarder quel temps il faisait. Elle poussait ensuite un des battants
de la fentre de manire  n'tre vue que de Gaston, puis elle posait son
miroir sur une petite table, et commenait  peigner ses beaux cheveux.
Elle ne savait pas qu'une vraie coquette se montre quand elle est pare,
mais ne se laisse pas voir pendant qu'elle se pare; comme Gaston se
coiffait devant elle, elle se coiffait devant lui. Masque par son miroir,
elle hasardait de timides coups d'oeil, prte  baisser les yeux si Gaston
la regardait. Quand ses cheveux taient bien peigns et retrousss, elle
posait sur sa tte son petit bonnet de tulle brod  la paysanne, qu'elle
n'avait pas voulu quitter; ce petit bonnet tait toujours tout blanc,
ainsi que le grand collet rabattu qui lui couvrait les paules et lui
donnait un peu l'air d'une nonnette. Elle restait alors les bras nus, en
jupon court, attendant son caf. Bientt paraissait mademoiselle Plagie,
sa femme de chambre, portant un plateau et escorte du chat du logis,
meuble indispensable au Marais, qui ne manquait jamais le matin de rendre
ses devoirs  Margot. Il jouissait alors du privilge de s'tablir dans
une bergre en face d'elle, et de partager son djeuner. Ce n'tait pour
elle, comme on pense, qu'un prtexte de coquetterie. Le chat, qui tait
vieux et gt, roul en boule dans un fauteuil, recevait fort gravement
des baisers qui ne lui taient pas adresss. Margot l'agaait, le prenait
dans ses bras, le jetait sur son lit, tantt le caressait, tantt
l'irritait; depuis dix ans qu'il tait de la maison, il ne s'tait jamais
vu  pareille fte; et il ne s'en trouvait pas prcisment satisfait; mais
il prenait le tout en patience, tant, au fond, d'un bon naturel, et ayant
beaucoup d'amiti pour Margot. Le caf pris, elle s'approchait de nouveau
de la fentre, regardait encore un peu s'il faisait beau temps, puis elle
poussait le battant rest ouvert, mais sans le fermer tout  fait.
Pour qui aurait eu l'instinct du chasseur, c'tait alors le temps de se
mettre  l'afft. Margot achevait sa toilette, et veux-je dire qu'elle
se montrait? Non pas; elle mourait de peur d'tre vue, et d'envie de se
laisser voir. Et Margot tait une fille sage? Oui, sage, honnte et
innocente. Et que faisait-elle? Elle se chaussait, mettait son jupon et
sa robe, et de temps en temps, par la fente de la fentre, on aurait pu
la voir allonger le bras pour prendre une pingle sur la table. Et
qu'et-elle fait si on l'et guette? Elle aurait sur-le-champ ferm sa
croise. Pourquoi donc la laisser entr'ouverte? Demandez-le-lui, je n'en
sais rien.

Les choses en taient l, lorsqu'un certain jour madame Doradour et son
fils eurent un long entretien tte  tte. Il s'tablit entre eux un air
de mystre, et ils se parlaient souvent  mots couverts. Peu de temps
aprs, madame Doradour dit  Margot:--Ma chre enfant, tu vas revoir ta
mre; nous passerons l'automne  la Honville.




V


L'habitation de la Honville tait  une lieue de Chartres, et  une
demi-lieue environ de la ferme o demeuraient les parents de Margot.
Ce n'tait pas tout  fait un chteau, mais une trs belle maison avec
un grand parc. Madame Doradour n'y venait pas souvent, et depuis nombre
d'annes on n'y avait vu qu'un rgisseur. Ce voyage prcipit, les
entretiens secrets entre le jeune homme et la vieille dame, surprenaient
Margot et l'inquitaient.

Il n'y avait que deux jours que madame Doradour tait arrive, et tous les
paquets n'taient pas encore dballs, lorsqu'on vit s'avancer dans la
plaine dix colosses marchant en bon ordre; c'tait la famille Pideleu qui
venait faire ses compliments: la mre portait un panier de fruits, les
fils tenaient  la main chacun un pot de girofles, et le bonhomme se
prlassait, ayant dans ses poches deux normes melons qu'il avait choisis
lui-mme et jugs les meilleurs de son potager. Madame Doradour reut ces
prsents avec sa bont ordinaire; et comme elle avait prvu la visite de
ses fermiers, elle tira aussitt de son armoire huit gilets de soie 
fleurs pour les garons, une dentelle pour la mre Pideleu, et, pour le
bonhomme, un beau chapeau de feutre  larges bords dont la ganse tait
retenue par une boucle d'or. Les compliments tant changs, Margot,
brillante de joie et de sant, comparut devant sa famille; aprs qu'elle
eut t embrasse  la ronde, sa marraine fit tout haut son loge, vanta
sa douceur, sa sagesse, son esprit, et les joues de la jeune fille, toutes
vermeilles des baisers qu'elle avait reus, se colorrent encore d'une
pourpre plus vive. La mre Pideleu, voyant la toilette de Margot, jugea
qu'elle devait tre heureuse, et elle ne put s'empcher, en bonne mre,
de lui dire qu'elle n'avait jamais t si jolie.--C'est ma foi vrai, dit
le bonhomme.--C'est vrai, rpta une voix qui fit trembler Margot jusqu'au
fond du coeur: c'tait Gaston qui venait d'entrer.

En ce moment, la porte tant reste ouverte, on aperut dans l'antichambre
le petit gardeur de dindons, Pierrot, qui avait tant pleur au dpart de
Margot. Il avait suivi ses matres  quelque distance, et, n'osant entrer
dans le salon, il fit de loin un salut craintif.--Quel est donc ce petit
gas? dit madame Doradour. Approche donc, petit, viens nous dire bonjour.
Pierrot salua de nouveau, mais rien ne put le dcider  entrer; il devint
rouge comme le feu et se sauva  toutes jambes.

--C'est donc vrai que vous me trouvez jolie? se rpta Margot  voix basse
en se promenant seule dans le parc, lorsque sa famille fut partie. Mais
quelle hardiesse ont les garons pour dire des choses pareilles devant
tout le monde! Moi qui n'ose pas le regarder en face, comment se fait-il
qu'il me dise tout haut une chose que je ne puis entendre sans rougir?
Il faut que ce soit chez lui une grande habitude, ou qu'il le regarde
comme indiffrent: et pourtant, dire  une femme qu'on la trouve jolie,
c'est beaucoup, cela ressemble un peu  une dclaration d'amour.

A cette pense, Margot s'arrta, et se demanda ce que c'tait, au juste,
qu'une dclaration d'amour. Elle en avait beaucoup entendu parler, mais
elle ne s'en rendait pas compte bien clairement. Comment dit-on qu'on
aime? se demanda-t-elle, et elle ne pouvait se figurer que ce ft
seulement en disant: Je vous aime. Il lui semblait que ce devait tre
bien autre chose, qu'il devait y avoir pour cela un secret, un langage
particulier, quelque mystre plein de pril et de charme. Elle n'avait
jamais lu qu'un roman, j'ignore quel en tait le titre; c'tait un volume
dpareill qu'elle avait trouv dans le grenier de son pre; il y tait
question d'un brigand sicilien qui enlevait une religieuse, et il s'y
trouvait bien quelques phrases inintelligibles qu'elle avait juges devoir
tre des paroles d'amour; mais elle avait entendu dire au cur que tous
les romans n'taient que des sottises, et c'tait la vrit seule qu'elle
brlait de connatre; mais  qui oser la demander?

La chambre de Gaston,  la Honville, n'tait plus si prs qu' Paris.
Plus de coups d'oeil furtifs, plus de bruits d'espagnolette. Tous les
jours,  cinq heures du matin, la cloche rsonnait faiblement. C'tait
le garde-chasse qui rveillait Gaston, la cloche se trouvant prs de
sa fentre. Le jeune homme se levait et partait pour la chasse. Cache
derrire sa persienne, Margot le voyait, entour de ses chiens, le fusil
au poing, monter  cheval et se perdre dans le brouillard qui couvrait
les champs. Elle le suivait des yeux avec autant d'motion que si elle
et t une chtelaine captive dont l'amant partait pour la Palestine.
Il arrivait souvent que Gaston, au lieu d'ouvrir le premier chalier, le
faisait franchir  son cheval. Margot,  cette vue, poussait des soupirs
ignors, mais  la fois bien doux et bien cruels. Elle se figurait qu'
la chasse on courait les plus grands dangers. Quand Gaston rentrait le
soir, couvert de poussire, elle le regardait des pieds  la tte pour
s'assurer qu'il n'tait point bless, comme s'il ft revenu d'un combat;
mais, lorsqu'elle le voyait tirer de son carnier un livre ou une couple
de perdrix, et les dposer sur la table, il lui semblait voir un guerrier
vainqueur charg des dpouilles de l'ennemi.

Ce qu'elle craignait arriva un jour: Gaston, en sautant une haie, fit une
chute de cheval; il tomba au milieu des ronces, et en fut quitte pour
quelques gratignures. De quelles poignantes motions ce lger accident
fut la cause! La prudence de Margot faillit l'abandonner; elle fut d'abord
prs de se trouver mal. On la vit joindre les mains et prier tout bas:
que n'et-elle pas donn pour avoir la permission d'essuyer le sang qui
coulait sur la main du jeune homme! Elle mit dans sa poche son plus beau
mouchoir, le seul en sa possession qui ft brod, et elle attendait
impatiemment quelque occasion de le tirer  l'improviste pour que Gaston
en pt envelopper un instant sa main; mais elle n'eut pas mme cette
consolation. Le cruel garon tant  souper, et quelques gouttes de sang
coulant de sa blessure, il refusa le mouchoir de Margot et roula sa
serviette autour de son poignet. Margot en sentit un tel dplaisir, que
ses yeux se remplirent de larmes.

Elle ne pouvait penser cependant que Gaston mprist son amour; mais il
l'ignorait: que faire  cela? Tantt Margot se rsignait, et tantt elle
s'impatientait. Les vnements les plus indiffrents devenaient tour 
tour pour elle des motifs de joie ou de chagrin. Un mot obligeant, un
regard de Gaston, la rendaient heureuse une journe entire; s'il
traversait le salon sans prendre garde  elle, s'il se retirait le soir
sans lui adresser un lger salut qu'il avait coutume de lui faire, elle
passait la nuit  chercher en quoi elle avait pu lui dplaire. S'il
s'asseyait prs d'elle par hasard, et s'il lui faisait un compliment sur
sa tapisserie, elle rayonnait d'aise et de reconnaissance; s'il refusait,
 dner, de manger d'un plat qu'elle lui offrait, elle s'imaginait qu'il
ne l'aimait plus.

II y avait de certains jours o elle se faisait, pour ainsi dire, piti 
elle-mme; elle en venait  douter de sa beaut et  se croire laide toute
une aprs-dne. En d'autres moments, l'orgueil fminin se rvoltait en
elle; quelquefois, devant son miroir, elle haussait les paules de dpit
en pensant  l'indiffrence de Gaston. Un mouvement de colre et de
dcouragement lui faisait chiffonner sa collerette et enfoncer son bonnet
sur ses yeux; un lan de fiert rveillait sa coquetterie; elle paraissait
tout  coup, au milieu de la journe, revtue de tous ses atours, et
dans sa robe du dimanche, comme pour protester de tout son pouvoir contre
l'injustice du destin.

Margot, dans sa nouvelle condition, avait conserv les gots de son
premier tat. Pendant que Gaston tait  la chasse, elle passait souvent
ses matines dans le potager; elle savait manier  propos la serpe, le
rteau et l'arrosoir, et plus d'une fois elle avait donn un bon conseil
au jardinier. Le potager s'tendait devant la maison et servait en mme
temps de parterre; les fleurs, les fruits et les lgumes y venaient en
compagnie. Margot affectionnait surtout un grand espalier couvert des
plus belles pches; elle en prenait un soin extrme, et c'tait elle qui,
chaque jour, y choisissait d'une main conome quelques fruits pour le
dessert. Il y avait sur l'espalier une pche beaucoup plus grosse que
toutes les autres. Margot ne pouvait se dcider  cueillir cette pche;
elle la trouvait si veloute, et d'une si belle couleur de pourpre,
qu'elle n'osait la dtacher de l'arbre, et qu'il lui semblait que c'et
t un meurtre de la manger. Elle ne passait jamais devant sans l'admirer,
et elle avait recommand au jardinier qu'on ne s'avist pas d'y toucher,
sous peine d'encourir sa colre et les reproches de sa marraine. Un jour,
au soleil couchant, Gaston, revenant de la chasse, traversa le potager;
press par la soif, il tendit la main en passant prs de l'espalier, et
le hasard fit qu'il en arracha le fruit, favori de Margot, dans lequel il
mordit sans respect. Elle tait  quelques pas de l, arrosant un carr de
lgumes; elle accourut aussitt, mais le jeune homme, ne la voyant pas,
continua sa route. Aprs une ou deux bouches, il jeta le fruit  terre
et entra dans la maison. Margot avait vu, du premier coup d'oeil, que
sa chre pche tait perdue. Le brusque mouvement de Gaston, l'air
d'insouciance avec lequel il avait jet la pche, avaient produit sur la
petite fille un effet bizarre et inattendu. Elle tait dsole et en mme
temps ravie, car elle pensait que Gaston devait avoir grand'soif, par
le soleil ardent qu'il faisait, et que ce fruit devait lui avoir fait
plaisir. Elle ramassa la pche, et, aprs avoir souffl dessus pour en
essuyer la poussire, elle regarda si personne ne pouvait la voir, puis
elle y dposa un baiser furtif; mais elle ne put s'empcher en mme
temps de donner un petit coup de dent pour y goter. Je ne sais quelle
singulire ide lui traversa l'esprit, et, pensant peut-tre au fruit,
peut-tre  elle-mme:--Mchant garon, murmura-t-elle, comme vous
gaspillez sans le savoir!

Je demande grce au lecteur pour les enfantillages que je lui raconte;
mais comment raconterais-je autre chose, mon hrone tant un enfant?
Madame Doradour avait t invite  dner dans un chteau des environs.
Elle y mena Gaston et Margot; on se spara fort tard, et il faisait nuit
close quand on reprit le chemin de la maison. Margot et sa marraine
occupaient le fond de la voiture; Gaston, assis sur le devant, et n'ayant
personne  ct de lui, s'tait tendu sur le coussin, en sorte qu'il y
tait presque couch. Il faisait un beau clair de lune, mais l'intrieur
de la voiture tait fort sombre; quelques rayons de lumire n'y
pntraient que par instants; la conversation languissait; un bon dner,
un peu de fatigue, l'obscurit, le balancement moelleux de la berline,
tout invitait nos voyageurs au sommeil. Madame Doradour s'endormit la
premire, et, en s'endormant, elle posa son pied sur la banquette de
devant, sans s'inquiter si elle gnait Gaston. L'air tait frais; un
pais manteau, jet sur les genoux, enveloppait  la fois la marraine et
la filleule. Margot, enfonce dans son coin, ne bougeait pas, quoique bien
veille; mais elle tait fort inquite de savoir si Gaston dormait. Il
lui semblait que, puisqu'elle avait les yeux ouverts, il devait les avoir
aussi; elle le regardait sans le voir, et elle se demandait s'il en
faisait de mme. Ds qu'un peu de clart glissait dans la voiture, elle
se hasardait  tousser lgrement. Le jeune homme tait immobile, et
la petite fille n'osait parler, de peur de troubler le sommeil de sa
marraine. Elle avana la tte et regarda au dehors; l'ide d'un long
voyage a tant de ressemblance avec l'ide d'un long amour, qu'en voyant
le clair de lune et les champs, Margot oublia aussitt qu'elle tait sur
le chemin de la Honville; elle ferma  demi les paupires, et, tout en
regardant passer les arbres, elle se figura qu'elle partait pour la Suisse
ou l'Italie avec madame Doradour et son fils. Ce rve, comme on pense,
lui en fit faire bien d'autres, et de si doux, qu'elle s'y abandonna
entirement. Elle se vit, non pas femme de Gaston, mais sa fiance, allant
courir le monde, aime de lui, ayant droit de l'aimer, et au bout du
voyage tait le bonheur, ce mot charmant qu'elle se rptait sans cesse,
et que, heureusement pour elle, elle comprenait si peu. Pour mieux rver,
elle ferma tout  fait les yeux; elle s'assoupit, et, par un mouvement
involontaire, elle fit comme madame Doradour: elle tendit le pied sur le
coussin qui tait devant elle; le hasard fit qu'elle posa ce pied, fort
bien chauss d'ailleurs et trs petit, prcisment sur la main de Gaston.
Gaston ne parut rien sentir; mais Margot s'veilla en sursaut; elle ne
retira pourtant pas son pied tout de suite, elle le glissa seulement un
peu  ct. Son rve l'avait si bien berce, que le rveil mme ne l'en
tirait pas; et ne peut-on mettre son pied sur la banquette o dort son
amant, quand on part avec lui pour la Suisse? Peu  peu, toutefois,
l'illusion se dissipa; Margot commena  penser  l'tourderie qu'elle
venait de faire.--S'en est-il aperu? se demanda-t-elle; dort-il, ou
en fait-il semblant? S'il s'en est aperu, comment n'a-t-il pas t sa
main? et, s'il dort, comment cela ne l'a-t-il pas rveill? Peut-tre me
mprise-t-il trop pour daigner me montrer qu'il a senti mon pied;
peut-tre qu'il en est bien aise, et qu'en feignant de ne pas le sentir,
il s'attend que je vais recommencer; peut-tre croit-il que je dors
moi-mme. Il n'est pourtant pas agrable d'avoir le pied d'un autre sur sa
main,  moins qu'on n'aime cette personne-l. Mon soulier doit avoir sali
son gant, car nous avons beaucoup march aujourd'hui; mais peut-tre
qu'il ne veut pas avoir l'air de tenir  si peu de chose. Que dirait-il
si je recommenais? mais il sait bien que je n'oserai jamais; peut-tre
devine-t-il mon incertitude, et s'amuse-t-il  me tourmenter? Tout en
rflchissant ainsi, Margot retirait doucement son pied, avec toute
la prcaution possible: ce petit pied tremblait comme une feuille; en
ttonnant dans l'obscurit, il effleura de nouveau le bout des doigts du
jeune homme, mais si lgrement que Margot elle-mme eut  peine le temps
de s'en apercevoir. Jamais son coeur n'avait battu si vite; elle se crut
perdue, et s'imagina qu'elle avait commis une imprudence irrparable.

--Que va-t-il penser, se dit-elle; quelle opinion aura-t-il de moi? Dans
quel embarras vais-je me trouver? Je n'oserai plus le regarder en face.
C'tait dj une grande faute de l'avoir touch la premire fois, mais
c'est bien pis maintenant. Comment pourrais-je prouver que je ne l'ai
pas fait exprs? Les garons ne veulent jamais rien croire. Il va se
moquer de moi et le dire  tout le monde,  ma marraine peut-tre, et ma
marraine le dira  mon pre; je ne pourrai plus me montrer dans le pays.
O irai-je? que vais-je devenir? J'aurai beau me dfendre, il est certain
que je l'ai touch deux fois, et que jamais une femme n'a fait une
chose pareille. Aprs ce qui vient de se passer, le moins qu'il puisse
m'arriver, c'est de sortir de la maison. A cette ide, Margot frissonna.
Elle chercha longtemps dans sa tte quelque moyen de se justifier; elle
fit le projet d'crire le lendemain une grande lettre  Gaston, qu'elle
lui ferait remettre en secret, et dans laquelle elle lui expliquerait que
c'tait par mgarde qu'elle avait pos son pied sur sa main, qu'elle lui
en demandait pardon, et qu'elle le priait de l'oublier.--Mais s'il ne dort
pas? pensa-t-elle encore; s'il se doute que je l'aime? s'il m'a devine?
si c'tait lui qui vnt demain me parler le premier de notre aventure?
s'il me disait qu'il m'aime aussi? s'il me faisait une dclaration?... La
voiture s'arrta en ce moment. Gaston, qui dormait en conscience, tendit
les bras en se rveillant avec fort peu de crmonie. Il lui fallut
quelque temps pour se rappeler o il tait;  cette triste dcouverte,
les rveries de Margot s'vanouirent; et, quand le jeune homme lui offrit,
pour descendre, la main qu'elle avait effleure, elle ne vit que trop
clairement qu'elle venait de voyager seule.




VI


Deux vnements imprvus, dont l'un fut ridicule et l'autre srieux,
arrivrent presque en mme temps. Gaston tait un matin dans l'avenue de
la maison, essayant un cheval qu'il venait d'acheter, lorsqu'un petit
garon,  demi couvert de haillons et presque nu, vint  lui d'un air
rsolu et s'arrta devant son cheval. C'tait Pierrot, le gardeur de
dindons. Gaston ne le reconnut pas, et, croyant qu'il lui demandait
l'aumne, il lui jeta quelques sous dans son bonnet. Pierrot mit les sous
dans sa poche, mais, au lieu de s'loigner, il courut aprs le cavalier
et se replaa devant lui quelques pas plus loin. Gaston lui cria deux ou
trois fois de se garer, mais en vain; Pierrot le suivait et l'arrtait
toujours.

--Que me veux-tu, petit drle? demanda le jeune homme; as-tu jur de te
faire craser?

--Monsieur, rpondit Pierrot sans se dranger, je voudrais tre domestique
de monsieur.

--De qui?

--De vous, monsieur.

--De moi? Et  propos de quoi me fais-tu cette demande?

--Pour tre domestique de monsieur.

--Mais je n'ai pas besoin de domestique; qui t'a dit que j'en cherchais
un?

--Personne, monsieur.

--Que viens-tu donc faire alors?

--Je viens demander  monsieur d'tre son domestique.

--Est-ce que tu es fou, ou te moques-tu de moi?

--Non, monsieur.

--Tiens, laisse-moi en repos.

Gaston lui jeta encore quelque monnaie, et, dtournant son cheval, il
continua sa route. Pierrot s'assit sur le bord de l'avenue, et Margot,
venant  y passer quelque temps aprs, l'y trouva pleurant  chaudes
larmes. Elle accourut  lui aussitt.

--Qu'as-tu, mon pauvre Pierrot? que t'est-il arriv?

Pierrot refusa d'abord de rpondre.--Je voulais tre domestique de
monsieur, dit-il enfin en sanglotant, et monsieur ne veut pas.

Ce ne fut pas sans peine que Margot parvint  le faire s'expliquer. Elle
comprit enfin de quoi il s'agissait. Depuis qu'elle avait quitt la ferme,
Pierrot s'ennuyait de ne plus la voir. Moiti honteux et moiti pleurant,
il lui raconta ses chagrins, et elle ne put s'empcher d'en rire et d'en
avoir en mme temps piti. Le pauvre garon, pour exprimer ses regrets,
parlait  la fois de son amiti pour Margot, de ses sabots qui taient
uss, de sa triste solitude dans les champs, d'un de ses dindons qui tait
mort; tout cela se mlait dans sa tte. Enfin, ne pouvant plus supporter
sa tristesse, il avait pris le parti de venir  la Honville et de s'offrir
 Gaston comme domestique ou comme palefrenier. Cette dtermination lui
avait cot huit jours de rflexions, et, comme on vient de le voir, elle
n'avait pas eu grand succs. Aussi parlait-il de mourir plutt que de
retourner  la ferme.--Puisque monsieur ne veut pas de moi, dit-il en
terminant son rcit, et puisque je ne peux pas tre auprs de lui comme
vous tes auprs de madame Doradour, je me laisserai mourir de faim. Je
n'ai pas besoin de dire que ces derniers mots furent accompagns d'un
nouveau dluge de larmes.

Margot le consola de son mieux, et, le prenant par la main, l'emmena 
la maison. L, en attendant qu'il ft temps pour lui de mourir de faim,
elle le fit entrer dans l'office et lui donna un morceau de pain avec du
jambon et des fruits. Pierrot, inond de larmes, mangea de bon apptit en
regardant Margot de tous ses yeux. Elle lui fit comprendre aisment que,
pour entrer au service de quelqu'un, il faut attendre qu'il y ait une
place vacante, et elle lui promit qu' la premire occasion elle se
chargerait de sa demande. Elle le remercia de son amiti, l'assura qu'elle
l'aimait de mme, essuya ses larmes, l'embrassa sur le front avec un petit
air maternel, et le dcida enfin  s'en retourner. Pierrot, convaincu,
fourra dans ses poches ce qui restait de son djeuner; Margot lui donna
en outre un cu de cent sous pour s'acheter un gilet et des sabots.
Ainsi consol, il prit la main de la jeune fille et y colla ses lvres
en lui disant d'une voix mue: Au revoir, mam'selle Marguerite. Pendant
qu'il s'loignait  pas lents, Margot s'aperut que le petit garon
commenait  devenir grand. Elle fit rflexion qu'il n'avait qu'un an
de moins qu'elle, et elle se promit,  la premire occasion, de ne plus
l'embrasser si vite.

Le lendemain, elle remarqua que Gaston, contre son ordinaire, n'tait
point all  la chasse, et qu'il y avait dans sa toilette plus de
recherche que de coutume. Aprs dner, c'est--dire vers quatre heures,
le jeune homme donna le bras  sa mre, et tous deux se dirigrent vers
l'avenue. Ils causaient  voix basse, et paraissaient inquiets; Margot,
reste seule au salon, regardait avec anxit par la fentre, lorsqu'une
chaise de poste entra dans la cour. Gaston courut ouvrir la portire;
une vieille dame descendit d'abord, puis une jeune demoiselle d'environ
dix-neuf ans, lgamment vtue et belle comme le jour. A l'accueil qu'on
fit aux deux trangres, Margot jugea qu'elles n'taient pas seulement des
personnes de distinction, mais qu'elles devaient tre des parentes de sa
marraine; les deux meilleures chambres de la maison avaient t prpares.
Lorsque les nouvelles arrives entrrent au salon, madame Doradour fit
un signe et dit tout bas  Margot de se retirer. Celle-ci s'loigna 
contre-coeur, et le sjour de ces deux dames ne lui sembla rien promettre
d'agrable.

Elle hsitait, le jour suivant,  descendre au djeuner, quand sa marraine
vint la prendre, et la prsenta  madame et  mademoiselle de Vercelles;
ainsi se nommaient les deux trangres. En entrant dans la salle 
manger, Margot vit qu'il y avait une serviette blanche  sa place
ordinaire, qui tait  ct de Gaston. Elle s'assit en silence, mais non
sans tristesse,  une autre place; la sienne fut prise par mademoiselle
de Vercelles, et il ne fut pas difficile de voir bientt que le jeune
homme regardait beaucoup sa voisine. Margot resta muette pendant le repas;
elle servit un plat qui tait devant elle, et, quand elle en offrit 
Gaston, il n'eut pas mme l'air de l'avoir entendue. Aprs le djeuner,
on se promena dans le parc; lorsqu'on eut fait quelques tours d'alle,
madame Doradour prit le bras de la vieille dame et Gaston offrit aussitt
le sien  la belle jeune fille; Margot, reste seule, marchait derrire la
compagnie, personne ne pensait  elle ni ne lui adressait la parole; elle
s'arrta et revint  la maison. A dner, madame Doradour fit apporter
une bouteille de frontignan, et, comme elle avait conserv en tout les
vieilles coutumes, elle tendit son verre, avant de boire, pour inviter ses
htes  trinquer. Tout le monde imita son exemple, except Margot, qui
ne savait trop quoi faire. Elle souleva pourtant aussi un peu son verre,
esprant tre encourage. Personne ne rpondit  son geste craintif, et
elle remit le verre devant elle sans avoir bu ce qu'il contenait.--C'est
dommage que nous n'ayons pas un cinquime, dit madame de Vercelles aprs
dner, nous ferions une bouillotte (on jouait alors la bouillotte  cinq).
Margot, assise dans un coin, se garda bien de dire qu'elle savait y jouer,
et sa marraine proposa un whist. Le souper venu, au dessert, on pria
mademoiselle de Vercelles de chanter; la demoiselle se fit longtemps
prier, puis elle entonna d'une voix frache et lgre un petit refrain
assez joyeux. Margot ne put s'empcher, en l'coutant, de soupirer,
et de songer  la maison de son pre, o c'tait elle qui chantait au
dessert; lorsqu'il fut temps de se retirer, elle trouva, en entrant dans
sa chambre, qu'on en avait enlev deux meubles qui taient ceux qu'elle
prfrait, une grande bergre et une petite table en marqueterie sur
laquelle elle posait son miroir pour se coiffer. Elle entr'ouvrit sa
croise en tremblant, pour regarder un instant la lumire qui brillait
ordinairement derrire les rideaux de Gaston: c'tait son adieu de tous
les soirs; mais ce jour-l point de lumire, Gaston avait ferm ses
volets; elle se coucha la mort dans l'me, et ne put dormir de la nuit.

Quel motif amenait les deux trangres, et combien de temps durerait leur
sjour? Voil ce que Margot ne pouvait savoir; mais il tait clair que
leur prsence se rattachait aux entretiens secrets de madame Doradour et
de son fils. Il y avait l un mystre impossible  deviner, et, quel que
ft ce mystre, Margot sentait qu'il devait dtruire son bonheur. Elle
avait d'abord suppos que ces dames taient des parentes; mais on leur
tmoignait  la fois trop d'amiti et trop de politesse pour qu'il en ft
ainsi. Madame Doradour, pendant la promenade, avait pris grand soin de
faire remarquer  la mre jusqu'o s'tendaient les murs du parc; elle
lui avait parl  l'oreille des produits et de la valeur de sa terre;
peut-tre s'agissait-il de vendre la Honville, et, dans ce cas, que
deviendrait la famille de Margot? Un nouveau propritaire conserverait-il
les anciens fermiers? Mais, d'une autre part, quel motif pouvait avoir
madame Doradour pour vendre une maison o elle tait ne, o son fils
paraissait se plaire, lorsqu'elle jouissait d'une si grande fortune?
Les trangres venaient de Paris, elles en parlaient  tout propos, et
ne semblaient pas d'humeur  vivre aux champs. Madame de Vercelles avait
fait entendre  souper qu'elle approchait souvent l'impratrice, qu'elle
l'accompagnait  la Malmaison, et qu'elle avait ses bonnes grces.
Peut-tre tait-il question de demander de l'avancement pour Gaston, et
il devenait alors naturel qu'on fit de grandes flatteries  une dame en
crdit. Telles taient les conjectures de Margot; mais, quelque effort
qu'elle pt faire, son esprit n'en tait pas satisfait, et son coeur
l'empchait de s'arrter  la seule supposition vraisemblable qui et t
en mme temps la seule vraie.

Deux domestiques avaient apport  grand'peine une grosse caisse de bois
dans l'appartement qu'occupait mademoiselle de Vercelles. Au moment o
Margot sortit de sa chambre, elle entendit le son d'un piano; c'tait la
premire fois de sa vie que de pareils accords frappaient ses oreilles;
elle ne connaissait, en fait de musique, que les contredanses de son
village. Elle s'arrta pleine d'admiration. Mademoiselle de Vercelles
jouait une valse; elle s'interrompit pour chanter, et Margot s'approcha
doucement de la porte, afin d'couter les paroles. Les paroles taient
italiennes. La douceur de cette langue inconnue parut encore plus
extraordinaire  Margot que l'harmonie de l'instrument. Qu'tait-ce donc
que cette belle demoiselle qui prononait ainsi des mots mystrieux au
milieu d'une si trange mlodie? Margot, vaincue par la curiosit,
se baissa, essuya ses yeux, o roulaient encore quelques larmes, et
regarda par le trou de la serrure. Elle vit mademoiselle de Vercelles
en dshabill, les bras nus, les cheveux en dsordre, les lvres
entr'ouvertes et les yeux au ciel. Elle crut voir un ange; jamais rien de
si charmant ne s'tait offert  ses regards. Elle s'loigna  pas lents,
blouie et en mme temps consterne, sans pouvoir distinguer ce qui se
passait en elle. Mais, tandis qu'elle descendait l'escalier, elle rpta
plusieurs fois d'une voix mue: Sainte Vierge! la belle beaut!




VII


Il est singulier qu'aux choses de ce monde, ceux qui se trompent le mieux
soient prcisment ceux qui y sont intresss. A la contenance de Gaston
prs de mademoiselle de Vercelles, le plus indiffrent tmoin aurait
devin qu'il en tait amoureux. Cependant Margot ne le vit pas d'abord,
ou plutt ne voulut pas le voir. Malgr le chagrin qu'elle en prouvait,
un sentiment inexprimable, et que bien des gens croiraient impossible,
l'empcha longtemps de discerner la vrit: je veux parler de cette
admiration que mademoiselle de Vercelles lui avait inspire.

Mademoiselle de Vercelles tait grande, blonde, avenante. Elle faisait
mieux que plaire; elle tait, si l'on peut s'exprimer ainsi, d'une beaut
consolante. Il y avait, en effet, dans son regard et dans son parler, un
calme si singulier et si doux, qu'il n'tait pas possible de rsister au
plaisir que causait sa prsence. Au bout de quelques jours, elle tmoigna
 Margot beaucoup d'amiti; elle lui fit mme les premires avances. Elle
lui enseigna quelques petits secrets de broderie et de tapisserie; elle
lui prit le bras  la promenade, et lui fit chanter, en l'accompagnant au
piano, les airs de son village. Margot fut d'autant plus touche de ces
marques de bienveillance qu'elle avait le coeur dchir. Il y avait prs
de trois jours qu'elle vivait dans l'abandon le plus cruel, lorsque
la jeune Parisienne s'approcha d'elle et lui adressa pour la premire
fois la parole. Margot tressaillit d'aise, de crainte et de surprise.
Elle souffrait de se voir entirement oublie par Gaston, et elle en
souponnait bien la cause. Elle trouva dans cette action de sa rivale je
ne sais quel charme ml d'amertume; elle sentit d'abord avec joie qu'elle
allait sortir de l'isolement o elle venait de tomber tout  coup; elle
fut en mme temps flatte de se voir distingue par une si belle personne.
Cette beaut, qui aurait d ne lui donner que de la jalousie, l'enchanta
ds le premier mot. Devenue peu  peu plus familire, elle se prit de
passion pour mademoiselle de Vercelles. Aprs avoir admir son visage,
elle admira sa dmarche, son exquise simplicit, ses airs de tte et
jusqu'au moindre ruban qu'elle portait. Elle ne la quittait presque pas
des yeux, et elle l'coulait parler avec une attention extrme. Quand
mademoiselle de Vercelles se mettait au piano, les regards de Margot
tincelaient et semblaient dire  tout le monde: Voil ma bonne amie
qui va jouer, car c'est ainsi qu'elle l'appelait, non sans prouver
intrieurement un petit mouvement de vanit. Quand elles traversaient le
village ensemble, les paysans se retournaient. Mademoiselle de Vercelles
n'y prenait pas garde, mais Margot rougissait de plaisir. Presque tous les
matins elle faisait, avant le djeuner, une visite  sa bonne amie; elle
l'aidait  sa toilette, la regardait laver ses belles mains blanches,
l'coutait chanter dans son doux langage italien. Puis elle descendait au
salon avec elle, fire d'avoir retenu quelque ariette, qu'elle fredonnait
dans l'escalier. Au milieu de tout cela, elle tait dvore de chagrin,
et, ds qu'elle tait seule, elle pleurait. Madame Doradour avait l'esprit
trop lger pour s'apercevoir de quelque changement dans sa filleule.--Il
me semble que tu es ple, lui disait-elle quelquefois; est-ce que tu n'as
pas bien dormi? Puis, sans attendre de rponse, elle s'occupait d'autre
chose. Gaston tait plus clairvoyant, et, quand il se donnait la peine
d'y penser, il ne se mprenait pas sur la tristesse de Margot, mais il se
disait que ce n'tait srement qu'un caprice d'enfant, un peu de jalousie
naturelle aux femmes, et qui passerait avec le temps. Il faut observer
que Margot avait toujours vit toute occasion de se trouver seule avec
lui. La pense d'un tte--tte la faisait frmir, et, du plus loin
qu'elle le voyait, lorsqu'elle se promenait seule, elle se dtournait,
en sorte que les prcautions qu'elle prenait pour cacher son amour
paraissaient au jeune homme l'effet d'un caractre sauvage.--Singulire
petite fille! s'tait-il dit souvent en la voyant s'enfuir ds qu'il
faisait mine de l'approcher; et, pour se divertir de son trouble, il
l'avait quelquefois aborde malgr elle. Margot baissait alors la tte,
ne rpondait que par monosyllabes, et se repliait, pour ainsi dire, sur
elle-mme, comme une sensitive.

Les journes s'coulaient dans une monotonie extrme; Gaston n'allait plus
 la chasse, on jouait peu, on se promenait rarement; tout se passait en
entretiens, et deux ou trois fois par jour madame Doradour avertissait
Margot de se retirer, afin de ne pas gner la compagnie. La pauvre enfant
ne faisait que descendre de sa chambre et y remonter. S'il lui arrivait
d'entrer au salon mal  propos, elle voyait les deux mres changer des
signes, et tout le monde se taisait; lorsqu'on la rappelait, aprs une
longue conversation secrte, elle s'asseyait sans regarder personne,
et l'inquitude qu'elle sentait ressemblait  ce qu'on prouve en mer
lorsqu'un orage s'annonce au loin et s'avance lentement au milieu d'un
ciel calme.

Elle passait un matin devant la porte de mademoiselle de Vercelles,
lorsque celle-ci l'appela. Aprs quelques mots indiffrents, Margot
remarqua au doigt de sa bonne amie une jolie bague.

--Essayez-la, dit mademoiselle de Vercelles, et voyons un peu si elle
vous irait.

--Oh! mademoiselle, ma main n'est pas assez belle pour porter de pareils
bijoux.

--Laissez donc, cette bague vous va  merveille. Je vous en ferai cadeau
le jour de mes noces.

--Est-ce que vous allez vous marier? demanda Margot en tremblant.

--Qui sait? rpondit en riant mademoiselle de Vercelles; nous autres
filles, nous sommes exposes tous les jours  ces choses-l.

Je laisse  penser dans quel trouble ces paroles jetrent Margot; elle se
les rpta cent fois jour et nuit, mais presque machinalement et sans oser
y rflchir. Cependant, peu de temps aprs, comme on apportait le caf
aprs souper, Gaston lui en ayant prsent une tasse, elle le repoussa
doucement en lui disant:--Vous me donnerez cela le jour de vos noces.
Le jeune homme sourit et parut un peu tonn; il ne rpondit rien, mais
madame Doradour frona le sourcil et pria Margot avec humeur de se mler
de ses affaires.

Margot se le tint pour dit; ce qu'elle dsirait et craignait tant de
savoir lui sembla prouv par cette circonstance. Elle courut s'enfermer
dans sa chambre; l elle posa son front dans ses mains et pleura
amrement. Ds qu'elle fut revenue  elle-mme, elle eut soin de tirer son
verrou, afin que personne ne ft tmoin de sa douleur. Ainsi enferme,
elle se sentit plus libre et commena  dmler peu  peu ce qui se
passait dans son me.

Malgr son extrme jeunesse et le fol amour qui l'occupait, Margot
avait beaucoup de bon sens. La premire chose qu'elle sentit, ce fut
l'impossibilit o elle tait de lutter contre les vnements. Elle
comprit que Gaston aimait mademoiselle de Vercelles, que les deux familles
s'taient accordes et que le mariage tait dcid. Peut-tre le jour
tait-il fix dj; elle se souvenait d'avoir vu dans la bibliothque
un homme habill de noir qui crivait sur du papier timbr; c'tait
probablement un notaire qui dressait le contrat. Mademoiselle de
Vercelles tait riche, Gaston devait l'tre aprs la mort de sa mre;
que pouvait-elle contre des arrangements pris, si naturels, si justes?
Elle s'attacha  cette pense, et plus elle s'y appesantit, plus elle
trouva l'obstacle invincible. Ne pouvant empcher ce mariage, elle crut
que tout ce qui lui restait  faire tait de ne pas y assister. Elle tira
de dessous son lit une petite malle qui lui appartenait, et elle la plaa
au milieu de la chambre, pour y mettre ses hardes, rsolue  retourner
chez ses parents; mais le courage lui manqua: au lieu d'ouvrir la malle,
elle s'assit dessus et recommena  pleurer. Elle resta ainsi prs d'une
heure dans un tat vraiment pitoyable. Les motifs qui l'avaient d'abord
frappe se troublaient dans son esprit; les larmes qui coulaient de ses
yeux l'tourdissaient; elle secouait la tte comme pour s'en dlivrer.
Pendant qu'elle s'puisait  chercher le parti qu'elle avait  prendre,
elle ne s'tait pas aperue que sa bougie allait s'teindre. Elle se
trouva tout  coup dans les tnbres; elle se leva et ouvrit sa porte,
afin de demander de la lumire; mais il tait tard et tout le monde tait
couch. Elle marchait nanmoins  ttons, ne croyant pas l'heure si
avance.

Lorsqu'elle vit, en descendant, que l'escalier tait obscur, et qu'elle
tait, pour ainsi dire, seule dans la maison, un mouvement de frayeur,
naturel  son ge, la saisit. Elle avait travers un long corridor qui
menait  sa chambre; elle s'arrta, n'osant revenir sur ses pas. Il arrive
quelquefois qu'une circonstance, en apparence peu importante, change le
cours de nos ides; l'obscurit, plus que toute autre chose, produit cet
effet. L'escalier de la Honville tait, comme dans beaucoup de vieux
btiments, construit dans une petite tourelle qu'il remplissait en entier,
tournant en spirale autour d'une colonne de pierre. Margot, dans son
hsitation, s'appuya sur cette colonne, dont le froid, joint  la peur et
au chagrin, lui glaa le sang. Elle demeura quelque temps immobile; une
pense sinistre se prsenta tout  coup  elle; la faiblesse qu'elle
prouvait lui donna l'ide de la mort, et, chose trange, cette ide,
qui ne dura qu'un instant et s'vanouit aussitt, lui rendit ses forces.
Elle regagna sa chambre, et s'y enferma de nouveau jusqu'au jour.

Ds que le soleil fut lev, elle descendit dans le parc. Cette anne-l,
l'automne tait superbe; les feuilles, dj jaunies, paraissaient comme
dores. Rien ne tombait encore des rameaux, et le vent calme et tide
semblait respecter les arbres de la Honville. On venait d'entrer dans
cette saison o les oiseaux font leurs dernires amours. La pauvre Margot
n'en tait pas si avance; mais,  la chaleur bienfaisante du soleil,
elle sentit sa peine s'adoucir. Elle commena  songer  son pre,  sa
famille,  sa religion; elle revint  son premier dessein, qui tait
de s'loigner et de se rsigner. Bientt mme elle ne le jugea plus si
indispensable qu'il lui avait sembl la veille; elle se demanda quel mal
elle avait fait pour mriter d'tre bannie des lieux o elle avait pass
ses plus heureux jours. Elle s'imagina qu'elle pouvait y rester, non sans
souffrir, mais en souffrant moins que si elle partait. Elle s'enfona dans
les sombres alles, tantt marchant  pas lents, tantt de toutes ses
forces; puis elle s'arrtait et disait: Aimer, c'est une grande affaire;
il faut avoir du courage pour aimer. Ce mot d'_aimer_, et la certitude que
personne au monde ne se doutait de sa passion, la faisaient esprer malgr
elle, quoi? elle l'ignorait, et par cela mme esprait plus facilement.
Son secret chri lui semblait un trsor cach dans son coeur; elle ne
pouvait se rsoudre  l'en arracher; elle se jurait de l'y conserver
toujours, de le protger contre tous, dt-il y rester enseveli. En dpit
de la raison, l'illusion reprenait le dessus, et, comme elle avait aim
en enfant, aprs s'tre dsole en enfant, elle se consolait de mme.
Elle pensa aux cheveux blonds de Gaston, aux fentres de la rue du Perche;
elle essaya de se persuader que le mariage n'tait pas conclu, et qu'elle
avait pu se tromper  ce qu'avait dit sa marraine. Elle se coucha au pied
d'un arbre, et, brise d'motion et de fatigue, elle ne tarda pas 
s'endormir.

Il tait midi lorsqu'elle s'veilla. Elle regarda autour d'elle, se
souvenant  peine de ses chagrins. Un lger bruit qu'elle entendit 
peu de distance lui fit tourner la tte. Elle vit venir  elle sous la
charmille Gaston et mademoiselle de Vercelles; ils taient seuls; et
Margot, cache par un taillis pais, ne pouvait tre aperue d'eux. Au
milieu de l'alle, mademoiselle de Vercelles s'arrta et s'assit sur un
banc; Gaston resta quelque temps debout devant elle, la regardant avec
tendresse; puis il flchit le genou, l'entoura de ses bras, et lui donna
un baiser. A ce spectacle, Margot se leva hors d'elle-mme; une douleur
inexprimable la saisit, et, sans savoir o elle allait, elle s'enfuit en
courant vers la campagne.




VIII


Depuis que Pierrot avait chou dans la grande entreprise qu'il avait
forme d'tre pris pour domestique par Gaston, il tait devenu de jour
en jour plus triste. Les consolations que Margot lui avait donnes
l'avaient satisfait un moment; mais cette satisfaction n'avait pas dur
plus longtemps que les provisions qu'il avait emportes dans ses poches.
Plus il pensait  sa chre Margot, plus il sentait qu'il ne pouvait vivre
loin d'elle, et,  dire vrai, la vie qu'il menait  la ferme n'tait
pas faite pour le distraire, non plus que la compagnie avec laquelle il
passait son temps; or, le jour mme du dsespoir de notre hrone, il s'en
allait rvant le long de la rivire, chassant ses dindons devant lui,
lorsqu'il vit,  une centaine de pas de distance, une femme qui courait
 perdre haleine, et qui, aprs avoir err de ct et d'autre, disparut
tout  coup au milieu des saules qui bordaient la rive. Cela le surprit et
l'inquita; il se mit  courir aussi pour tcher, d'atteindre cette femme,
mais, en arrivant  l'endroit o elle avait disparu, il la chercha en vain
dans les champs environnants; il pensa qu'elle tait entre dans un moulin
qui se trouvait dans le voisinage; toutefois il suivit le cours de l'eau
avec un pressentiment de mauvais augure. L'Eure tait enfle ce jour-l
par des pluies abondantes, et Pierrot, qui n'tait pas gai, trouvait les
flots plus sinistres que de coutume. Il lui sembla bientt apercevoir
quelque chose de blanc qui s'agitait dans les roseaux; il s'approcha, et,
s'tant mis  plat ventre sur le rivage, il attira  lui un cadavre qui
n'tait pas autre que Margot elle-mme: la malheureuse fille ne donnait
plus aucun signe de vie; elle tait sans mouvement, froide comme le
marbre, les yeux ouverts et immobiles.

A cette vue, Pierrot poussa des cris qui firent sortir du moulin tous
ceux qui s'y trouvaient. Sa douleur fut si violente, qu'il eut d'abord
l'ide de se jeter  l'eau  son tour et de mourir  ct du seul tre
qu'il et aim. Il fit cependant rflexion qu'on lui avait dit que les
noys pouvaient revenir  la vie s'ils taient secourus  temps. Les
paysans affirmrent, il est vrai, que Margot tait morte sans retour,
mais il ne voulut pas les en croire, ni les laisser dposer le corps
dans le moulin; il le chargea sur ses paules, et, marchant aussi vite
qu'il put, il le porta dans la masure qu'il habitait. Le ciel voulut que,
dans sa route, il rencontrt le mdecin du village, qui s'en allait 
cheval faire ses visites aux environs: il l'arrta et l'obligea  entrer
chez lui, afin d'examiner s'il restait quelque espoir.

Le mdecin fut du mme avis que les paysans;  peine eut-il vu le cadavre,
qu'il s'cria:--Elle est bien morte, et il n'y a plus qu' l'enterrer;
d'aprs l'tat o se trouve le corps, il doit avoir sjourn sous l'eau
plus d'un quart d'heure. Sur quoi, le docteur sortit de la chaumire, et
se disposa  remonter  cheval, ajoutant qu'il fallait aller chez le maire
faire la dclaration voulue par la loi.

Outre qu'il aimait passionnment Margot, Pierrot tait fort obstin; il
savait trs bien qu'elle n'tait pas reste un quart d'heure dans la
rivire, puisqu'il l'avait vue s'y jeter. Il courut aprs le mdecin et
le supplia au nom du ciel de ne pas s'en aller avant d'tre bien sr que
ses secours taient inutiles.--Et quels secours veux-tu que je lui donne?
s'cria le mdecin de mauvaise humeur. Je n'ai pas un seul des instruments
qui me seraient indispensables.

--Je les irai chercher chez vous, monsieur, rpondit Pierrot; dites-moi
seulement ce que c'est, et attendez-moi ici; je serai bientt revenu.

Le mdecin, press de partir, se mordit les lvres de la sottise qu'il
venait de faire en parlant de ses instruments; bien qu'il fut convaincu
que la mort tait relle, il sentit qu'il ne pouvait se refuser  tenter
quelque chose, sous peine de se faire tort dans le pays et de compromettre
sa rputation.--Va donc et dpche-toi, dit-il  Pierrot; tu prendras une
bote de fer-blanc que ma gouvernante te donnera; et tu me retrouveras
ici; je vais, en attendant, envelopper le corps dans ces couvertures, et
essayer des frictions. Tche, en mme temps, de trouver de la cendre que
nous puissions faire chauffer; mais tout cela ne servira  rien qu'
perdre mon temps, ajouta-t-il en haussant les paules et en frappant du
pied; allons! entends-tu ce que je te dis?

--Oui, monsieur, dit Pierrot, et pour aller plus vite, si monsieur veut,
je vais prendre le cheval de monsieur.

Et sans attendre la permission du docteur, il sauta sur le cheval et
disparut. Un quart d'heure aprs, il revint au galop avec deux gros sacs
pleins de cendre, l'un devant, l'autre derrire lui.--Monsieur voit que
je n'ai pas perdu de temps, dit-il en montrant le cheval qui n'en pouvait
plus; je ne me suis pas amus  causer, je n'ai dit un mot  personne;
votre gouvernante tait sortie, et j'ai tout arrang moi-mme.

--Que le diable t'emporte! pensa le docteur, voil mon cheval en bon
tat pour la journe! et, tout en murmurant tout bas, il commena 
souffler, au moyen d'une vessie, dans la bouche de la pauvre Margot,
pendant que Pierrot lui frottait les bras. Le feu s'alluma; quand la
cendre fut chaude, ils la rpandirent sur le lit de telle sorte que le
corps y tait entirement enseveli. Le mdecin versa alors quelques
gouttes de liqueur sur les lvres de Margot, puis il secoua la tte et
tira sa montre.--J'en suis dsol, dit-il d'un ton pntr, mais il ne
faut pas que les morts fassent tort aux malades; on m'attend fort loin,
et je m'en vais.

--Si monsieur voulait rester encore une demi-heure, dit Pierrot, je lui
donnerais bien un cu.

--Non, mon garon, c'est impossible, et je ne veux pas de ton argent.

--Le voil, l'cu, rpondit Pierrot en le mettant dans la main du mdecin,
sans avoir l'air de l'couter.

C'tait toute la fortune du pauvre garon; il venait de tirer de la
paillasse de son lit toutes ses conomies, et le docteur les prit, bien
entendu.

--Soit, dit-il, encore une demi-heure, mais aprs cela je pars sans
rmission, car tu vois bien que tout est inutile.

Au bout d'une demi-heure, Margot, toujours roide et glace, n'avait pas
donn le moindre signe de connaissance. Le mdecin lui tta le pouls,
puis, dcid  en finir, il prit sa canne et son chapeau, et se dirigea
vers son cheval. Pierrot, n'ayant plus d'argent, et voyant que les prires
ne serviraient de rien, suivit le mdecin hors de la chaumire, puis il se
posta devant le cheval avec le mme air de tranquillit que le jour o il
avait arrt Gaston dans l'avenue.

--Qu'est-ce  dire? demanda le docteur; veux-tu me faire coucher ici?

--Nenni, monsieur, rpondit Pierrot, mais il vous faut rester encore une
demi-heure; a reposera votre bidet. En parlant ainsi, il tenait  la main
un chalas, et regardait de travers d'une faon si trange, que le mdecin
rentra pour la troisime fois dans la chaumire; mais, cette fois, il ne
se contraignit plus.

--Maudit soit l'entt! s'cria-t-il; ce garnement me fera perdre un louis
avec ses six francs!

--Mais, monsieur, rpliqua Pierrot, puisqu'on dit qu'on en revient au bout
de six heures.

--Jamais; o as-tu pris cela? il ne me manquerait plus que de passer six
heures dans ton galetas!

--Et vous les y passerez, les six heures, poursuivit Pierrot; ou bien
vous me laisserez la bote, les tuyaux, et tout, sauf votre permission,
et, quand je vous aurai vu travailler encore une couple d'heures, je
saurai peut-tre bien m'en servir.

Le mdecin eut beau se mettre en fureur, il fallut cder bon gr mal gr,
et rester encore deux heures entires. Ce temps expir, Pierrot, qui
commenait  dsesprer lui-mme, laissa sortir son prisonnier. Il resta
seul alors, au chevet du lit, immobile, dans un morne abattement; il passa
ainsi le reste du jour, sans bouger, les regards fixs sur Margot. La nuit
venue, il se leva, et pensa qu'il tait temps d'aller prvenir le bonhomme
Pideleu de la mort de sa fille. Il sortit de la chaumire, et ferma sa
porte; en la fermant, il crut entendre une voix faible qui l'appelait; il
tressaillit et courut au lit, mais rien ne remuait; il jugea qu'il s'tait
tromp: c'en fut assez cependant de cet instant d'esprance pour qu'il ne
pt se dcider  quitter la place.

--J'irai aussi bien demain, se dit-il, et il se rassit au chevet.

En regardant attentivement Margot, il crut remarquer tout  coup un
changement sur son visage. Il lui semblait que, lorsqu'il avait voulu
la quitter, elle avait les dents serres, et maintenant ses lvres
taient entr'ouvertes; il s'empara aussitt de l'instrument du docteur,
et essaya de souffler comme lui dans la bouche de Margot, mais il ne
savait comment s'y prendre; le tuyau ne s'adaptait pas bien  la vessie.
Pierrot s'puisait  souffler, et l'air se perdait; il versa quelques
gouttes d'ammoniaque sur les lvres de la malade, mais elles ne purent
pntrer dans sa gorge; il eut de nouveau recours au tuyau; rien ne
russissait.--Quelles sottes machines, s'cria-t-il enfin, lorsqu'il fut
hors d'haleine; tout a n'est rien et ne fait rien qui vaille. Il jeta
l'instrument, s'inclina sur Margot, posa ses lvres sur les siennes, et,
dans un effort dsespr, soufflant de toute la force de ses robustes
poumons, il fit pntrer l'air vital dans la poitrine de la jeune fille;
au mme instant, la cendre s'agita, deux bras mourants se soulevrent,
puis retombrent sur le coude Pierrot. Margot poussa un profond soupir,
et s'cria:--Je gle, je gle!

--Non, tu ne gles pas, rpondit Pierrot, tu es dans de la bonne cendre
chaude.

--Tu as raison; pourquoi m'a-t-on mise l?

--Pour rien, Margot; pour te faire du bien. Comment te portes-tu 
prsent?

--Pas mal; je suis seulement bien lasse; aide-moi un peu  me lever.

Le bonhomme Pideleu et Madame Doradour, avertis par le mdecin, entrrent
dans la chaumire au moment o la noye,  demi nue, nonchalamment penche
dans les bras de Pierrot, avalait une cuillere d'eau de cerises.

--Ah! a, qu'est-ce que vous venez me chanter? s'cria le bonhomme.
Savez-vous bien que a ne se fait pas, de venir dire aux gens que leur
fille est morte! Il ne faudrait pas recommencer, mille tonnerres! a ne
se passerait pas comme a.

Et il sauta au cou de sa fille.--Prenez garde, cher pre, dit celle-ci en
souriant, ne me serrez pas trop fort: il n'y a pas encore bien longtemps
que je ne suis plus morte.

Je n'ai pas besoin de peindre la surprise, la joie de madame Doradour
et de tous les parents de Margot, qui arrivrent les uns aprs les
autres. Gaston et mademoiselle de Vercelles vinrent aussi, et madame
Doradour ayant pris le bonhomme  part, il commena  comprendre de quoi
il s'agissait. Les conjectures qu'on avait faites trop tard, avaient
aisment tout expliqu. Lorsque le bonhomme eut appris que l'amour tait
la cause du dsespoir de sa fille, et qu'elle avait failli payer de sa
vie son sjour chez sa marraine, il se promena quelque temps de long en
large.--Nous sommes quittes, dit-il enfin brusquement  madame Doradour.
Je vous devais beaucoup, et je vous ai beaucoup pay. Il prit alors
sa fille par la main et la mena dans un coin de la chaumire.--Tiens,
malheureuse, lui dit-il en lui montrant un drap prpar pour servir de
linceul, prends a, et si tu es une honnte fille, garde-le pour moi et
ne t'avise plus de te noyer. Il s'approcha ensuite de Pierrot, et, lui
donnant une bonne tape sur l'paule: Parlez donc, monsieur, lui dit-il,
qui soufflez si bien dans la bouche des filles. Est-ce qu'il ne faut pas
qu'on te le rende, cet cu que tu as donn au docteur?

--Monsieur, s'il vous plat, rpondit Pierrot, je veux bien qu'on me rende
mon cu, mais je ne veux pas davantage, entendez-vous? non pas par fiert,
mais c'est qu'on a beau n'tre rien dans ce monde...

--Va donc, bta! rpliqua le bonhomme en lui donnant une seconde tape,
va donc un peu soigner ta malade; ce gaillard-l lui a souffl dans la
bouche, mais il ne l'a seulement pas embrasse.




IX


Dix ans s'taient passs. Les victorieux dsastres de 1814 couvraient la
France de soldats. Envelopp par l'Europe entire, l'Empereur finissait
comme il avait commenc, et retrouvait en vain, au terme de sa carrire,
les inspirations des campagnes d'Italie. Les divisions russes, en marche
sur Paris par les rives de la Seine, venaient d'tre mises en droute au
combat de Nangis, o dix mille trangers avaient succomb; un officier,
gravement bless, avait quitt le corps d'arme command par le gnral
Grard, et gagnait, par Etampes, la route de la Beauce. Il pouvait  peine
se tenir  cheval; puis de fatigue, il frappa un soir  la porte d'une
ferme de belle apparence, o il demanda un gte pour la nuit. Aprs lui
avoir donn un bon souper, le fermier, qui n'avait pas plus de vingt-cinq
ans, lui amena sa femme, jeune et jolie campagnarde  peu prs du mme
ge et dj mre de cinq enfants. En la voyant entrer, l'officier ne put
retenir un cri de surprise, et la belle fermire le salua d'un sourire.
--Ne me tromp-je pas? dit l'officier; n'avez-vous pas t demoiselle
de compagnie auprs de madame Doradour, et ne vous appelez-vous pas
Marguerite?

--A votre service, rpondit la fermire, et c'est au colonel comte Gaston
de la Honville que j'ai l'honneur de parler, si j'ai bonne mmoire.
Voici Pierre Blanchard, mon mari,  qui je dois d'tre encore au monde;
embrassez mes enfants, monsieur le comte: c'est tout ce qui reste d'une
famille qui a longtemps et fidlement servi la vtre.

--Est-ce possible? rpondit l'officier; que sont donc devenus vos frres?

--Ils sont rests  Champaubert et  Montmirail, dit la fermire d'une
voix mue, et, depuis six ans, notre pre les attendait.

--Et moi aussi, poursuivit l'officier, j'ai perdu ma mre, et, par cette
seule mort, j'ai perdu autant que vous. A ces mots, il essuya une larme.

--Allons, Pierrot, ajouta-t-il gaiement en s'adressant au mari et en lui
tendant son verre, buvons  la mmoire des morts, mon ami, et  la sant
de tes enfants! Il y a de rudes moments dans la vie; le tout est de savoir
les passer.

Le lendemain, en quittant la ferme, l'officier remercia ses htes, et,
au moment de remonter  cheval, il ne put s'empcher de dire  la
fermire:

--Et vos amours d'autrefois, Margot, vous en souvient-il?

--Ma foi, monsieur le comte, rpondit Margot, ils sont rests dans la
rivire.

--Et avec la permission de monsieur, ajouta Pierrot, je n'irai pas les y
repcher.


FIN DE MARGOT.




Toutes les Nouvelles contenues dans ce volume ont paru pour la premire fois
dans la _Revue des Deux Mondes_, du 1er aot 1837 au 1er octobre 1838.


FIN DU TOME SIXIME.

       *       *       *       *       *

TABLE DU TOME SIXIME.


I. EMMELINE

II. LES DEUX MATRESSES

III. FRDRIC ET BERNERETTE

IV. LE FILS DU TITIEN

V. MARGOT

       *       *       *       *       *






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(Tome Sixime), by Alfred De Musset

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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works, and the medium on which they may be stored, may contain
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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