The Project Gutenberg EBook of uvres Compltes De Alfred De Musset (Tome
Septime), by Alfred De Musset

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Title: uvres Compltes De Alfred De Musset (Tome Septime)

Author: Alfred De Musset

Release Date: August 19, 2004 [EBook #13221]

Language: French

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OEUVRES COMPLTES

DE

ALFRED DE MUSSET

DITION ORNE DE 28 GRAVURES

D' APRS LES DESSINS DE BIDA

D'UN PORTRAIT GRAV PAR FLAMENG D'APRS L'ORIGINAL DE LANDELLE

ET ACCOMPAGNE D'UNE NOTICE SUR ALFRED DE MUSSET PAR SON FRRE

TOME SEPTIME

NOUVELLES ET CONTES

II

PARIS

DITION CHARPENTIER

L. HBERT, LIBRAIRE

7, RUE PERRONET, 7

1888




CROISILLES

1839

I


Au commencement du rgne de Louis XV, un jeune homme nomm Croisilles,
fils d'un orfvre, revenait de Paris au Havre, sa ville natale. Il avait
t charg par son pre d'une affaire de commerce, et cette affaire
s'tait termine  son gr. La joie d'apporter une bonne nouvelle le
faisait marcher plus gaiement et plus lestement que de coutume; car,
bien qu'il et dans ses poches une somme d'argent assez considrable, il
voyageait  pied pour son plaisir. C'tait un garon de bonne humeur, et
qui ne manquait pas d'esprit, mais tellement distrait et tourdi, qu'on
le regardait comme un peu fou. Son gilet boutonn de travers, sa
perruque au vent, son chapeau sous le bras, il suivait les rives de la
Seine, tantt rvant, tantt chantant, lev ds le matin, soupant au
cabaret, et charm de traverser ainsi l'une des plus belles contres de
la France. Tout en dvastant, au passage, les pommiers de la Normandie,
il cherchait des rimes dans sa tte (car tout tourdi est un peu pote),
et il essayait de faire un madrigal pour une belle demoiselle de son
pays; ce n'tait pas moins que la fille d'un fermier gnral,
mademoiselle Godeau, la perle du Havre, riche hritire fort courtise.
Croisilles n'tait point reu chez M. Godeau autrement que par hasard,
c'est--dire qu'il y avait port quelquefois des bijoux achets chez son
pre. M. Godeau, dont le nom, tant soit peu commun, soutenait mal une
immense fortune, se vengeait par sa morgue du tort de sa naissance, et
se montrait, en toute occasion, normment et impitoyablement riche. Il
n'tait donc pas homme  laisser entrer dans son salon le fils d'un
orfvre; mais, comme mademoiselle Godeau avait les plus beaux yeux du
monde, que Croisilles n'tait pas mal tourn, et que rien n'empche un
joli garon de devenir amoureux d'une belle fille, Croisilles adorait
mademoiselle Godeau, qui n'en paraissait pas fche. Il pensait donc 
elle tout en regagnant le Havre, et, comme il n'avait jamais rflchi 
rien, au lieu de songer aux obstacles invincibles qui le sparaient de
sa bien-aime, il ne s'occupait que de trouver une rime au nom de
baptme qu'elle portait. Mademoiselle Godeau s'appelait Julie, et la
rime tait aise  trouver. Croisilles, arriv  Honfleur, s'embarqua le
coeur satisfait, son argent et son madrigal en poche, et, ds qu'il eut
touch le rivage, il courut  la maison paternelle.

Il trouva la boutique ferme; il y frappa  plusieurs reprises, non sans
tonnement ni sans crainte, car ce n'tait point un jour de fte;
personne ne venait. Il appela son pre, mais en vain. Il entra chez un
voisin pour demander ce qui tait arriv; au lieu de lui rpondre, le
voisin dtourna la tte, comme ne voulant pas le reconnatre. Croisilles
rpta ses questions; il apprit que son pre, depuis longtemps gn dans
ses affaires, venait de faire faillite, et s'tait enfui en Amrique,
abandonnant  ses cranciers tout ce qu'il possdait.

Avant de sentir tout son malheur, Croisilles fut d'abord frapp de
l'ide qu'il ne reverrait peut-tre jamais son pre. Il lui paraissait
impossible de se trouver ainsi abandonn tout  coup; il voulut  toute
force entrer dans la boutique, mais on lui fit entendre que les scells
taient mis; il s'assit sur une borne, et, se livrant  sa douleur, il
se mit  pleurer  chaudes larmes, sourd aux consolations de ceux qui
l'entouraient, ne pouvant cesser d'appeler son pre, quoiqu'il le st
dj bien loin; enfin il se leva, honteux de voir la foule s'attrouper
autour de lui, et, dans le plus profond dsespoir, il se dirigea vers le
port.

Arriv sur la jete, il marcha devant lui comme un homme gar qui ne
sait o il va ni que devenir. Il se voyait perdu sans ressources,
n'ayant plus d'asile, aucun moyen de salut, et, bien entendu, plus
d'amis. Seul, errant au bord de la mer, il fut tent de mourir en s'y
prcipitant. Au moment o, cdant  cette pense, il s'avanait vers un
rempart lev, un vieux domestique, nomm Jean, qui servait sa famille
depuis nombre d'annes, s'approcha de lui.

--Ah! mon pauvre Jean! s'cria-t-il, tu sais ce qui s'est pass depuis
mon dpart. Est-il possible que mon pre nous quitte sans avertissement,
sans adieu?

--Il est parti, rpondit Jean, mais non pas sans vous dire adieu.

En mme temps il tira de sa poche une lettre qu'ils donna  son jeune
matre. Croisilles reconnut l'criture de son pre, et, avant d'ouvrir
la lettre, il la baisa avec transport; mais elle ne renfermait que
quelques mots. Au lieu de sentir sa peine adoucie, le jeune homme la
trouva confirme. Honnte jusque-l et connu pour tel, ruin par un
malheur imprvu (la banqueroute d'un associ), le vieil orfvre n'avait
laiss  son fils que quelques paroles banales de consolation, et nul
espoir, sinon cet espoir vague, sans but ni raison, le dernier bien,
dit-on, qui se perde.

--Jean, mon ami, tu m'as berc, dit Croisilles aprs avoir lu la lettre,
et tu es certainement aujourd'hui le seul tre qui puisse m'aimer un
peu; c'est une chose qui m'est bien douce, mais qui est fcheuse pour
toi; car, aussi vrai que mon pre s'est embarqu l, je vais me jeter
dans cette mer qui le porte, non pas devant toi ni tout de suite, mais
un jour ou l'autre, car je suis perdu.

--Que voulez-vous y faire? rpliqua Jean, n'ayant point l'air d'avoir
entendu, mais retenant Croisilles par le pan de son habit; que
voulez-vous y faire, mon cher matre? Votre pre a t tromp; il
attendait de l'argent qui n'est pas venu, et ce n'tait pas peu de
chose. Pouvait-il rester ici? Je l'ai vu, monsieur, gagner sa fortune
depuis trente ans que je le sers; je l'ai vu travailler, faire son
commerce, et les cus arriver un  un chez vous. C'est un honnte homme,
et habile; on a cruellement abus de lui. Ces jours derniers, j'tais
encore l, et comme les cus taient arrivs, je les ai vus partir du
logis. Votre pre a pay tout ce qu'il a pu pendant une journe entire;
et, lorsque son secrtaire a t vide, il n'a pu s'empcher de me dire,
en me montrant un tiroir o il ne restait que six francs: Il y avait
ici cent mille francs ce matin! Ce n'est pas l une banqueroute,
monsieur, ce n'est point une chose qui dshonore!

--Je ne doute pas plus de la probit de mon pre, rpondit Croisilles,
que de son malheur. Je ne doute pas non plus de son affection; mais
j'aurais voulu l'embrasser, car que veux-tu que je devienne? Je ne suis
point fait  la misre, je n'ai pas l'esprit ncessaire pour recommencer
ma fortune. Et quand je l'aurais? mon pre est parti. S'il a mis trente
ans  s'enrichir, combien m'en faudra-t-il pour rparer ce coup? Bien
davantage. Et vivra-t-il alors? Non sans doute; il mourra l-bas, et je
ne puis pas mme l'y aller trouver; je ne puis le rejoindre qu'en
mourant aussi.

Tout dsol qu'tait Croisilles, il avait beaucoup de religion. Quoique
son dsespoir lui fit dsirer la mort, il hsitait  se la donner. Ds
les premiers mots de cet entretien, il s'tait appuy sur le bras de
Jean, et tous deux retournaient vers la ville. Lorsqu'ils furent entrs
dans les rues, et lorsque la mer ne fut plus si proche:

--Mais, monsieur, dit encore Jean, il me semble qu'un homme de bien a le
droit de vivre, et qu'un malheur ne prouve rien. Puisque votre pre ne
s'est pas tu, Dieu merci, comment pouvez-vous songer  mourir?
Puisqu'il n'y a point de dshonneur, et toute la ville le sait, que
penserait-on de vous? Que vous n'avez pu supporter la pauvret. Ce ne
serait ni brave ni chrtien; car, au fond, qu'est-ce qui vous effraye?
Il y a des gens qui naissent pauvres, et qui n'ont jamais eu ni pre ni
mre. Je sais bien que tout le monde ne se ressemble pas, mais enfin il
n'y a rien d'impossible  Dieu. Qu'est-ce que vous feriez en pareil cas?
Votre pre n'tait pas n riche, tant s'en faut, sans vous offenser, et
c'est peut-tre ce qui le console. Si vous aviez t ici depuis un mois,
cela vous aurait donn du courage. Oui, monsieur, on peut se ruiner,
personne n'est  l'abri d'une banqueroute; mais votre pre, j'ose le
dire, a t un homme, quoiqu'il soit parti un peu vite. Mais que
voulez-vous? on ne trouve pas tous les jours un btiment pour
l'Amrique. Je l'ai accompagn jusque sur le port, et si vous aviez vu
sa tristesse! comme il m'a recommand d'avoir soin de vous, de lui
donner de vos nouvelles!... Monsieur, c'est une vilaine ide que vous
avez de jeter le manche aprs la cogne. Chacun a son temps d'preuve
ici-bas, et j'ai t soldat avant d'tre domestique. J'ai rudement
souffert, mais j'tais jeune; j'avais votre ge, monsieur,  cette
poque-l, et il me semblait que la Providence ne peut pas dire son
dernier mot  un homme de vingt-cinq ans. Pourquoi voulez-vous empcher
le bon Dieu de rparer le mal qu'il vous fait? Laissez-lui le temps, et
tout s'arrangera. S'il m'tait permis de vous conseiller, vous
attendriez seulement deux ou trois ans, et je gagerais que vous vous en
trouveriez bien. Il y a toujours moyen de s'en aller de ce monde.
Pourquoi voulez-vous profiter d'un mauvais moment?

Pendant que Jean s'vertuait  persuader son matre, celui-ci marchait
en silence, et, comme font souvent ceux qui souffrent, il regardait de
ct et d'autre, comme pour chercher quelque chose qui pt le rattacher
 la vie. Le hasard fit que, sur ces entrefaites, mademoiselle Godeau,
la fille du fermier gnral, vint  passer avec sa gouvernante. L'htel
qu'elle habitait n'tait pas loign de l; Croisilles la vit entrer
chez elle. Cette rencontre produisit sur lui plus d'effet que tous les
raisonnements du monde. J'ai dit qu'il tait un peu fou, et qu'il cdait
presque toujours  un premier mouvement. Sans hsiter plus longtemps et
sans s'expliquer, il quitta le bras de son vieux domestique, et alla
frapper  la porte de M. Godeau.




II


Quand on se reprsente aujourd'hui ce qu'on appelait jadis un financier,
on imagine un ventre norme, de courtes jambes, une immense perruque,
une large face  triple menton, et ce n'est pas sans raison qu'on s'est
habitu  se figurer ainsi ce personnage. Tout le monde sait  quels
abus ont donn lieu les fermes royales, et il semble qu'il y ait une loi
de nature qui rende plus gras que le reste des hommes ceux qui
s'engraissent non seulement de leur propre oisivet, mais encore du
travail des autres. M. Godeau, parmi les financiers, tait des plus
classiques qu'on pt voir, c'est--dire des plus, gros; pour l'instant
il avait la goutte, chose fort  la mode en ce temps-l, comme l'est 
prsent la migraine. Couch sur une chaise longue, les yeux  demi
ferms, il se dorlotait au fond d'un boudoir. Les panneaux de glaces qui
l'environnaient rptaient majestueusement de toutes parts son norme
personne; des sacs pleins d'or couvraient sa table; autour de lui, les
meubles, les lambris, les portes, les serrures, la chemine, le plafond,
taient dors; son habit l'tait; je ne sais si sa cervelle ne l'tait
pas aussi. Il calculait les suites d'une petite affaire qui ne pouvait
manquer de lui rapporter quelques milliers de louis; il daignait en
sourire tout seul, lorsqu'on lui annona Croisilles, qui entra d'un air
humble mais rsolu, et dans tout le dsordre qu'on peut supposer d'un
homme qui a grande envie de se noyer. M. Godeau fut un peu surpris de
cette visite inattendue; il crut que sa fille avait fait quelque
emplette; il fut confirm dans cette pense en la voyant paratre
presque en mme temps que le jeune homme. Il fit signe  Croisilles, non
pas de s'asseoir, mais de parler. La demoiselle prit place sur un sofa,
et Croisilles, rest debout, s'exprima  peu prs en ces termes:

--Monsieur, mon pre vient de faire faillite. La banqueroute d'un
associ l'a forc  suspendre ses payements, et, ne pouvant assister 
sa propre honte, il s'est enfui en Amrique, aprs avoir donn  ses
cranciers jusqu' son dernier sou. J'tais absent lorsque cela s'est
pass; j'arrive, et il y a deux heures que je sais cet vnement. Je
suis absolument sans ressources et dtermin  mourir. Il est trs
probable qu'en sortant de chez vous je vais me jeter  l'eau. Je
l'aurais dj fait, selon toute apparence, si le hasard ne m'avait fait
rencontrer mademoiselle votre fille tout  l'heure. Je l'aime, monsieur,
du plus profond de mon coeur; il y a deux ans que je suis amoureux
d'elle, et je me suis tu jusqu'ici  cause du respect que je lui dois;
mais aujourd'hui, en vous le dclarant, je remplis un devoir
indispensable, et je croirais offenser Dieu si, avant de me donner la
mort, je ne venais pas vous demander si vous voulez que j'pouse
mademoiselle Julie. Je n'ai pas la moindre esprance que vous
m'accordiez cette demande, mais je dois nanmoins vous la faire; car je
suis bon chrtien, monsieur, et lorsqu'un bon chrtien se voit arriv 
un tel degr de malheur, qu'il ne lui soit plus possible de souffrir la
vie, il doit du moins, pour attnuer son crime, puiser toutes les
chances qui lui restent avant de prendre un dernier parti.

Au commencement de ce discours, M. Godeau avait suppos qu'on venait lui
emprunter de l'argent, et il avait jet prudemment son mouchoir sur les
sacs placs auprs de lui, prparant d'avance un refus poli, car il
avait toujours eu de la bienveillance pour le pre de Croisilles. Mais
quand il eut cout jusqu'au bout, et qu'il eut compris de quoi il
s'agissait, il ne douta pas que le pauvre garon ne ft devenu
compltement fou. Il eut d'abord quelque envie de sonner et de le faire
mettre  la porte; mais il lui trouva une apparence si ferme, un visage
si dtermin, qu'il eut piti d'une dmence si tranquille. Il se
contenta de dire  sa fille de se retirer, afin de ne pas l'exposer plus
longtemps  entendre de pareilles inconvenances.

Pendant que Croisilles avait parl, mademoiselle Godeau tait devenue
rouge comme une pche au mois d'aot. Sur l'ordre de son pre, elle se
retira. Le jeune homme lui fit un profond salut dont elle ne sembla pas
s'apercevoir. Demeur seul avec Croisilles, M. Godeau toussa, se
souleva, se laissa retomber sur ses coussins, et s'efforant de prendre
un air paternel:

--Mon garon, dit-il, je veux bien croire que tu ne te moques pas de moi
et que tu as rellement perdu la tte. Non seulement j'excuse ta
dmarche, mais je consens  ne point t'en punir. Je suis fch que ton
pauvre diable de pre ait fait banqueroute et qu'il ait dcamp; c'est
fort triste, et je comprends assez que cela t'ait tourn la cervelle. Je
veux faire quelque chose pour toi; prends un pliant et assieds-toi l.

--C'est inutile, monsieur, rpondit Croisilles; du moment que vous me
refusez, je n'ai plus qu' prendre cong de vous. Je vous souhaite
toutes sortes de prosprits.

--Et o t'en vas-tu?

--crire  mon pre et lui dire adieu.

--Eh, que diantre! on jurerait que tu dis vrai; tu vas te noyer, ou le
diable m'emporte.

--Oui, monsieur; du moins je le crois, si le courage ne m'abandonne pas.

--La belle avance! fi donc! quelle niaiserie! Assieds-toi, te dis-je, et
coute-moi.

M. Godeau venait de faire une rflexion fort juste, c'est qu'il n'est
jamais agrable qu'on dise qu'un homme, quel qu'il soit, s'est jet 
l'eau en nous quittant. Il toussa donc de nouveau, prit sa tabatire,
jeta un regard distrait sur son jabot, et continua.

--Tu n'es qu'un sot, un fou, un enfant, c'est clair, tu ne sais ce que
tu dis. Tu es ruin, voil ton affaire. Mais, mon cher ami, tout cela ne
suffit pas; il faut rflchir aux choses de ce monde. Si tu venais me
demander... je ne sais quoi, un bon conseil, eh bien! passe; mais
qu'est-ce que tu veux? tu es amoureux de ma fille?

--Oui, monsieur, et je vous rpte que je suis bien loign de supposer
que vous puissiez me la donner pour femme; mais comme il n'y a que cela
au monde qui pourrait m'empcher de mourir, si vous croyez en Dieu,
comme je n'en doute pas, vous comprendrez la raison qui m'amne.

--Que je croie en Dieu ou non, cela ne te regarde pas, je n'entends pas
qu'on m'interroge; rponds d'abord: O as-tu vu ma fille?

--Dans la boutique de mon pre et dans cette maison, lorsque j'y ai
apport des bijoux pour mademoiselle Julie.

--Qui est-ce qui t'a dit qu'elle s'appelle Julie? On ne s'y reconnat
plus, Dieu me pardonne! Mais, qu'elle s'appelle Julie ou Javotte,
sais-tu ce qu'il faut, avant tout, pour oser prtendre  la main de la
fille d'un fermier gnral?

--Non, je l'ignore absolument,  moins que ce ne soit d'tre aussi riche
qu'elle.

--Il faut autre chose, mon cher, il faut un nom.

--Eh bien! je m'appelle Croisilles.

--Tu t'appelles Croisilles, malheureux! Est-ce un nom que Croisilles?

--Ma foi, monsieur, en mon me et conscience, c'est un aussi beau nom
que Godeau.

--Tu es un impertinent, et tu me le payeras.

--Eh, mon Dieu! monsieur, ne vous fchez pas; je n'ai pas la moindre
envie de vous offenser. Si vous voyez l quelque chose qui vous blesse,
et si vous voulez m'en punir, vous n'avez que faire de vous mettre en
colre: en sortant d'ici, je vais me noyer.

Bien que M. Godeau se fut promis de renvoyer Croisilles le plus
doucement possible, afin d'viter tout scandale, sa prudence ne pouvait
rsister  l'impatience de l'orgueil offens; l'entretien auquel il
essayait de se rsigner lui paraissait monstrueux en lui-mme; je laisse
 penser ce qu'il prouvait en s'entendant parler de la sorte.

--coute, dit-il presque hors de lui et rsolu  en finir  tout prix,
tu n'es pas tellement fou que tu ne puisses comprendre un mot de sens
commun. Es-tu riche?... Non. Es-tu noble?... Encore moins. Qu'est-ce que
c'est que la frnsie qui t'amne? Tu viens me tracasser, tu crois faire
un coup de tte; tu sais parfaitement bien que c'est inutile; tu veux me
rendre responsable de ta mort. As-tu  te plaindre de moi? dois-je un
sou  ton pre? Est-ce ma faute si tu en es l? Eh, mordieu! on se noie
et on se tait.

--C'est ce que je vais faire de ce pas; je suis votre trs humble
serviteur.

--Un moment! il ne sera pas dit que tu auras eu en vain recours  moi.
Tiens, mon garon, voil quatre louis d'or; va-t'en dner  la cuisine,
et que je n'entende plus parler de toi.

--Bien oblig, je n'ai pas faim, et je n'ai que faire de votre argent!

Croisilles sortit de la chambre, et le financier, ayant mis sa
conscience en repos par l'offre qu'il venait de faire, se renfona de
plus belle dans sa chaise et reprit ses mditations.

Mademoiselle Godeau, pendant ce temps-l, n'tait pas si loin qu'on
pouvait le croire; elle s'tait, il est vrai, retire par obissance
pour son pre; mais, au lieu de regagner sa chambre, elle tait reste 
couter derrire la porte. Si l'extravagance de Croisilles lui
paraissait inconcevable, elle n'y voyait du moins rien d'offensant; car
l'amour, depuis que le monde existe, n'a jamais pass pour offense; d'un
autre ct, comme il n'tait pas possible de douter du dsespoir du
jeune homme, mademoiselle Godeau se trouvait prise  la fois par les
deux sentiments les plus dangereux aux femmes, la compassion et la
curiosit. Lorsqu'elle vit l'entretien termin et Croisilles prt 
sortir, elle traversa rapidement le salon o elle se trouvait, ne
voulant pas tre surprise aux aguets, et elle se dirigea vers son
appartement; mais presque aussitt elle revint sur ses pas. L'ide que
Croisilles allait peut-tre rellement se donner la mort lui troubla le
coeur malgr elle. Sans se rendre compte de ce qu'elle faisait, elle
marcha  sa rencontre; le salon tait vaste, et les deux jeunes gens
vinrent lentement au-devant l'un de l'autre. Croisilles tait ple comme
la mort, et mademoiselle Godeau cherchait vainement quelque parole qui
pt exprimer ce qu'elle sentait. En passant  ct de lui, elle laissa
tomber  terre un bouquet de violettes qu'elle tenait  la main. Il se
baissa aussitt, ramassa le bouquet et le prsenta  la jeune fille pour
le lui rendre; mais, au lieu de le reprendre, elle continua sa route
sans prononcer un mot, et entra dans le cabinet de son pre. Croisilles,
rest seul, mit le bouquet dans son sein, et sortit de la maison le coeur
agit, ne sachant trop que penser de cette aventure.




III


 peine avait-il fait quelques pas dans la rue, qu'il vit accourir son
fidle Jean, dont le visage exprimait la joie.

--Qu'est-il arriv? lui demanda-t-il; as-tu quelque nouvelle 
m'apprendre?

--Monsieur, rpondit Jean, j'ai  vous apprendre que les scells sont
levs, et que vous pouvez rentrer chez vous. Toutes les dettes de votre
pre payes, vous restez propritaire de la maison. Il est bien vrai
qu'on a emport tout ce qu'il y avait d'argent et de bijoux, et qu'on a
mme enlev les meubles; mais enfin la maison vous appartient, et vous
n'avez pas tout perdu. Je cours partout depuis une heure, ne sachant ce
que vous tiez devenu, et j'espre, mon cher matre, que vous serez
assez sage pour prendre un parti raisonnable.

--Quel parti veux-tu que je prenne?

--Vendre cette maison, monsieur, c'est toute votre fortune; elle, vaut
une trentaine de mille francs. Avec cela, du moins, on ne meurt pas de
faim; et qui vous empcherait d'acheter un petit fonds de commerce qui
ne manquerait pas de prosprer?

--Nous verrons cela, rpondit Croisilles, tout en se htant de prendre
le chemin de sa rue. Il lui tardait de revoir le toit paternel; mais,
lorsqu'il y fut arriv, un si triste spectacle s'offrit  lui, qu'il eut
 peine le courage d'entrer. La boutique en dsordre, les chambres
dsertes, l'alcve de son pre vide, tout prsentait  ses regards la
nudit de la misre. Il ne restait pas une chaise; tous les tiroirs
avaient t fouills, le comptoir bris, la caisse emporte; rien
n'avait chapp aux recherches avides des cranciers et de la justice,
qui, aprs avoir pill la maison, taient partis, laissant les portes
ouvertes, comme pour tmoigner aux passants que leur besogne tait
accomplie.

--Voil donc, s'cria Croisilles, voil donc ce qui reste de trente ans
de travail et de la plus honnte existence, faute d'avoir eu  temps, au
jour fixe, de quoi faire honneur  une signature imprudemment engage!
Pendant que le jeune homme se promenait de long en large, livr aux plus
tristes penses, Jean paraissait fort embarrass. Il supposait que son
matre tait sans argent, et qu'il pouvait mme n'avoir pas dn. Il
cherchait donc quelque moyen pour le questionner l-dessus, et pour lui
offrir, en cas de besoin, une part de ses conomies. Aprs s'tre mis
l'esprit  la torture pendant un quart d'heure pour imaginer un biais
convenable, il ne trouva rien de mieux que de s'approcher de Croisilles,
et de lui demander d'une voix attendrie:

--Monsieur aime-t-il toujours les perdrix aux choux?

Le pauvre homme avait prononc ces mots avec un accent  la fois si
burlesque et si touchant, que Croisilles, malgr sa tristesse, ne put
s'empcher d'en rire.

--Et  propos de quoi cette question? dit-il.

--Monsieur, rpondit Jean, c'est que ma femme m'en fait cuire une pour
mon dner, et si par hasard vous les aimiez toujours...

Croisilles avait entirement oubli jusqu' ce moment la somme qu'il
rapportait  son pre; la proposition de Jean le fit se ressouvenir que
ses poches taient pleines d'or.

--Je te remercie de tout mon coeur, dit-il au vieillard, et j'accepte
avec plaisir ton dner; mais, si tu es inquiet de ma fortune,
rassure-toi, j'ai plus d'argent qu'il ne m'en faut pour avoir ce soir un
bon souper que tu partageras  ton tour avec moi.

En parlant ainsi, il posa sur la chemine quatre bourses bien garnies,
qu'il vida, et qui contenaient chacune cinquante louis.

--Quoique cette somme ne m'appartienne pas, ajouta-t-il, je puis en user
pour un jour ou deux.  qui faut-il que je m'adresse pour la faire tenir
 mon pre?

--Monsieur, rpondit Jean avec empressement, votre pre m'a bien
recommand de vous dire que cet argent vous appartenait; et si je ne
vous en parlais point, c'est que je ne savais pas de quelle manire vos
affaires de Paris s'taient termines. Votre pre ne manquera de rien
l-bas; il logera chez un de vos correspondants, qui le recevra de son
mieux; il a d'ailleurs emport ce qu'il lui faut, car il tait bien sr
d'en laisser encore de trop, et ce qu'il a laiss, monsieur, tout ce
qu'il a laiss, est  vous, il vous le marque lui-mme dans sa lettre,
et je suis expressment charg de vous le rpter. Cet or est donc aussi
lgitimement votre bien que cette maison o nous sommes. Je puis vous
rapporter les paroles mmes que votre pre, m'a dites en partant: Que
mon fils me pardonne de le quitter; qu'il se souvienne seulement pour
m'aimer que je suis encore en ce monde, et qu'il use de ce qui restera
aprs mes dettes payes, comme si c'tait mon hritage. Voil,
monsieur, ses propres expressions; ainsi remettez ceci dans votre poche,
et puisque vous voulez bien de mon dner, allons, je vous prie,  la
maison.

La joie et la sincrit qui brillaient dans les yeux de Jean ne
laissaient aucun doute  Croisilles. Les paroles de son pre l'avaient
mu  tel point qu'il ne put retenir ses larmes; d'autre part, dans un
pareil moment, quatre mille francs n'taient pas une bagatelle. Pour ce
qui regardait la maison, ce n'tait point une ressource certaine, car on
ne pouvait en tirer parti qu'en la vendant, chose toujours longue et
difficile. Tout cela cependant ne laissait pas que d'apporter un
changement considrable  la situation dans laquelle se trouvait le
jeune homme; il se sentit tout  coup attendri, branl dans sa funeste
rsolution, et, pour ainsi dire,  la fois plus triste et moins dsol.
Aprs avoir ferm les volets de la boutique, il sortit de la maison avec
Jean, et, en traversant de nouveau la ville, il ne put s'empcher de
songer combien c'est peu de chose que nos afflictions, puisqu'elles
servent quelquefois  nous faire trouver une joie imprvue dans la plus
faible lueur d'esprance. Ce fut avec cette pense qu'il se mit  table
 ct de son vieux serviteur, qui ne manqua point, durant le repas, de
faire tous ses efforts pour l'gayer.

Les tourdis ont un heureux dfaut: ils se dsolent aisment, mais ils
n'ont mme pas le temps de se consoler, tant il leur est facile de se
distraire. On se tromperait de les croire insensibles ou gostes; ils
sentent peut-tre plus vivement que d'autres, et ils sont trs capables
de se brler la cervelle dans un moment de dsespoir; mais, ce moment
pass, s'ils sont encore en vie, il faut qu'ils aillent dner, qu'ils
boivent et mangent comme  l'ordinaire, pour fondre ensuite en larmes en
se couchant. La joie et la douleur ne glissent pas sur eux; elles les
traversent comme des flches: bonne et violente nature qui sait
souffrir, mais qui ne peut pas mentir, dans laquelle on lit tout  nu,
non pas fragile et vide comme le verre, mais pleine et transparente
comme le cristal de roche.

Aprs avoir trinqu avec Jean, Croisilles, au lieu de se noyer, s'en
alla  la comdie. Debout dans le fond du parterre, il tira de son sein
le bouquet de mademoiselle Godeau, et, pendant qu'il en respirait le
parfum dans un profond recueillement, il commena  penser d'un esprit
plus calme  son aventure du matin. Ds qu'il y eut rflchi quelque
temps, il vit clairement la vrit, c'est--dire que la jeune fille, en
lui laissant son bouquet entre les mains et en refusant de le reprendre,
avait voulu lui donner une marque d'intrt; car autrement ce refus et
ce silence n'auraient t qu'une preuve de mpris, et cette supposition
n'tait pas possible. Croisilles jugea donc que mademoiselle Godeau
avait le coeur moins dur que monsieur son pre, et il n'eut pas de peine
 se souvenir que le visage de la demoiselle, lorsqu'elle avait travers
le salon, avait exprim une motion d'autant plus vraie qu'elle semblait
involontaire. Mais cette motion tait-elle de l'amour ou seulement de
la piti, ou moins encore peut-tre, de l'humanit? Mademoiselle Godeau
avait-elle craint de le voir mourir, lui, Croisilles, ou seulement
d'tre la cause de la mort d'un homme, quel qu'il ft? Bien que fan et
 demi effeuill, le bouquet avait encore une odeur si exquise et une si
galante tournure, qu'en le respirant et en le regardant, Croisilles ne
put se dfendre d'esprer. C'tait une guirlande de roses autour d'une
touffe de violettes. Combien de sentiments et de mystres un Turc aurait
lus dans ces fleurs, en interprtant leur langage! Mais il n'y a que
faire d'tre Turc en pareille circonstance. Les fleurs qui tombent du
sein d'une jolie femme, en Europe comme en Orient, ne sont jamais
muettes; quand elles ne raconteraient que ce qu'elles ont vu,
lorsqu'elles reposaient sur une belle gorge, ce serait assez pour un
amoureux, et elles le racontent en effet. Les parfums ont plus d'une
ressemblance avec l'amour, et il y a mme des gens qui pensent que
l'amour n'est qu'une sorte de parfum; il est vrai que la fleur qui
l'exhale est la plus belle de la cration.

Pendant que Croisilles divaguait ainsi, fort peu attentif  la tragdie
qu'on reprsentait pendant ce temps-l, mademoiselle Godeau elle-mme
parut dans une loge en face de lui. L'ide ne lui vint pas que, si elle
l'apercevait, elle pourrait bien trouver singulier de le voir l aprs
ce qui venait de se passer. Il fit au contraire tous ses efforts pour se
rapprocher d'elle; mais il n'y put parvenir. Une figurante de Paris
tait venue en poste jouer Mrope, et la foule tait si serre, qu'il
n'y avait pas moyen de bouger. Faute de mieux, il se contenta donc de
fixer ses regards sur sa belle, et de ne pas la quitter un instant des
yeux. Il remarqua qu'elle semblait proccupe, maussade, et qu'elle ne
parlait  personne qu'avec une sorte de rpugnance. Sa loge tait
entoure, comme on peut penser, de tout ce qu'il y avait de
petits-matres normands dans la ville; chacun venait  son tour passer
devant elle  la galerie, car, pour entrer dans la loge mme qu'elle
occupait, cela n'tait pas possible, attendu que monsieur son pre en
remplissait seul, de sa personne, plus des trois quarts. Croisilles
remarqua encore qu'elle ne lorgnait point et qu'elle n'coutait pas la
pice. Le coude appuy sur la balustrade, le menton dans sa main, le
regard distrait, elle avait l'air, au milieu de ses atours, d'une statue
de Vnus dguise en marquise; l'talage de sa robe et de sa coiffure,
son rouge, sous lequel on devinait sa pleur, toute la pompe de sa
toilette, ne faisaient que mieux ressortir son immobilit. Jamais
Croisilles ne l'avait vue si jolie. Ayant trouv moyen, pendant
l'entr'acte, de s'chapper de la cohue, il courut regarder au carreau de
la loge, et, chose trange,  peine y eut-il mis la tte, que
mademoiselle Godeau, qui n'avait pas boug depuis une heure, se
retourna. Elle tressaillit lgrement en l'apercevant, et ne jeta sur
lui qu'un coup d'oeil; puis elle reprit sa premire posture. Si ce coup
d'oeil exprimait la surprise, l'inquitude, le plaisir de l'amour; s'il
voulait dire: Quoi! vous n'tes pas mort! ou: Dieu soit bni! vous
voil vivant! je ne me charge pas de le dmler; toujours est-il que,
sur ce coup d'oeil, Croisilles se jura tout bas de mourir ou de se faire
aimer.




IV


De tous les obstacles qui nuisent  l'amour, l'un des plus grands est
sans contredit ce qu'on appelle la fausse honte, qui en est bien une
trs vritable. Croisilles n'avait pas ce triste dfaut que donnent
l'orgueil et la timidit; il n'tait pas de ceux qui tournent pendant
des mois entiers autour de la femme qu'ils aiment, comme un chat autour
d'un oiseau en cage. Ds qu'il eut renonc  se noyer, il ne songea plus
qu' faire savoir  sa chre Julie qu'il vivait uniquement pour elle;
mais comment le lui dire? S'il se prsentait une seconde fois  l'htel
du fermier gnral, il n'tait pas douteux que M. Godeau ne le fit
mettre au moins  la porte. Julie ne sortait jamais qu'avec une femme de
chambre, quand il lui arrivait d'aller  pied; il tait donc inutile
d'entreprendre de la suivre. Passer les nuits sous les croises de sa
matresse est une folie chre aux amoureux, mais qui, dans le cas
prsent, tait plus inutile encore. J'ai dit que Croisilles tait fort
religieux; il ne lui vint donc pas  l'esprit de chercher  rencontrer
sa belle  l'glise. Comme le meilleur parti, quoique le plus dangereux,
est d'crire aux gens lorsqu'on ne peut leur parler soi-mme, il
crivit ds le lendemain. Sa lettre n'avait, bien entendu, ni ordre ni
raison. Elle tait  peu prs conue en ces termes:


Mademoiselle,


Dites-moi au juste, je vous en supplie, ce qu'il faudrait possder de
fortune pour pouvoir prtendre  vous pouser. Je vous fais l une
trange question; mais je vous aime si perdument qu'il m'est impossible
de ne pas la faire, et vous tes la seule personne au monde  qui je
puisse l'adresser. Il m'a sembl, hier au soir, que vous me regardiez au
spectacle. Je voulais mourir; plt  Dieu que je fusse mort, en effet,
si je me trompe et si ce regard n'tait pas pour moi! Dites-moi si le
hasard peut tre assez cruel pour qu'un homme s'abuse d'une manire  la
fois si triste et si douce. J'ai cru que vous m'ordonniez de vivre. Vous
tes riche, belle, je le sais; votre pre est orgueilleux et avare, et
vous avez le droit d'tre fire; mais je vous aime, et le reste est un
songe. Fixez sur moi ces yeux charmants, pensez  ce que peut l'amour,
puisque je souffre, que j'ai tout lieu de craindre, et que je ressens
une inexprimable jouissance  vous crire cette folle lettre qui
m'attirera peut-tre votre colre; mais pensez aussi, mademoiselle,
qu'il y a un peu de votre faute dans cette folie. Pourquoi m'avez-vous
laiss ce bouquet? Mettez-vous un instant, s'il se peut,  ma place;
j'ose croire que vous m'aimez, et j'ose vous demander de me le dire.
Pardonnez-moi, je vous en conjure. Je donnerais mon sang pour tre
certain de ne pas vous offenser, et pour vous voir couter mon amour
avec ce sourire d'ange qui n'appartient qu' vous. Quoi que vous
fassiez, votre image m'est reste; vous ne l'effacerez qu'en m'arrachant
le coeur. Tant que votre regard vivra dans mon souvenir, tant que ce
bouquet gardera un reste de parfum, tant qu'un mot voudra dire qu'on,
aime, je conserverai quelque esprance.

Aprs avoir cachet sa lettre, Croisilles s'en alla devant l'htel
Godeau, et se promena de long en large dans la rue, jusqu' ce qu'il vt
sortir un domestique. Le hasard, qui sert toujours les amoureux en
cachette, quand il le peut sans se compromettre, voulut que la femme de
chambre de mademoiselle Julie et rsolu ce jour-l de faire emplette
d'un bonnet. Elle se rendait chez la marchande de modes, lorsque
Croisilles l'aborda, lui glissa un louis dans la main, et la pria de se
charger de sa lettre. Le march fut bientt conclu; la servante prit
l'argent pour payer son bonnet, et promit de faire la commission par
reconnaissance. Croisilles, plein de joie, revint  sa maison et s'assit
devant sa porte, attendant la rponse.

Avant de parler de cette rponse, il faut dire un mot de mademoiselle
Godeau. Elle n'tait pas tout  fait exempte de la vanit de son pre,
mais son bon naturel y remdiait. Elle tait, dans la force du terme, ce
qu'on nomme un enfant gt. D'habitude elle parlait fort peu, et jamais
on ne la voyait tenir une aiguille; elle passait les journes  sa
toilette, et les soires sur un sofa, n'ayant pas l'air d'entendre la
conversation. Pour ce qui regardait sa parure, elle tait
prodigieusement coquette, et son propre visage tait  coup sr ce
qu'elle avait le plus considr en ce monde. Un pli  sa collerette, une
tache d'encre  son doigt, l'auraient dsole; aussi, quand sa robe lui
plaisait, rien ne saurait rendre le dernier regard qu'elle jetait sur sa
glace avant de quitter sa chambre. Elle ne montrait ni got ni aversion
pour les plaisirs qu'aiment ordinairement les jeunes filles; elle allait
volontiers au bal, et elle y renonait sans humeur, quelquefois sans
motif; le spectacle l'ennuyait, et elle s'y endormait continuellement.
Quand son pre, qui l'adorait, lui proposait de lui faire quelque cadeau
 son choix, elle tait une heure  se dcider, ne pouvant se trouver un
dsir. Quand M. Godeau recevait ou donnait  dner, il arrivait que
Julie ne paraissait pas au salon: elle passait la soire, pendant ce
temps-l, seule dans sa chambre, en grande toilette,  se promener de
long en large, son ventail  la main. Si on lui adressait un
compliment, elle dtournait la tte, et si on tentait de lui faire la
cour, elle ne rpondait que par un regard  la fois si brillant et si
srieux, qu'elle dconcertait le plus hardi. Jamais un bon mot ne
l'avait fait rire; jamais un air d'opra, une tirade de tragdie, ne
l'avaient mue; jamais, enfin, son coeur n'avait donn signe de vie, et,
en la voyant passer dans tout l'clat de sa nonchalante beaut, on
aurait pu la prendre pour une belle somnambule qui traversait ce monde
en rvant.

Tant d'indiffrence et de coquetterie ne semblait pas ais  comprendre.
Les uns disaient qu'elle n'aimait rien; les autres, qu'elle n'aimait
qu'elle-mme. Un seul mot suffisait cependant pour expliquer son
caractre: elle attendait. Depuis l'ge de quatorze ans, elle avait
entendu rpter sans cesse que rien n'tait aussi charmant qu'elle; elle
en tait persuade; c'est pourquoi elle prenait grand soin de sa parure:
en manquant de respect  sa personne, elle aurait cru commettre un
sacrilge. Elle marchait, pour ainsi dire, dans sa beaut, comme un
enfant dans ses habits de fte; mais elle tait bien loin de croire que
cette beaut dt rester inutile; sous son apparente insouciance se
cachait une volont secrte, inflexible, et d'autant plus forte qu'elle
tait mieux dissimule. La coquetterie des femmes ordinaires, qui se
dpense en oeillades, en minauderies et en sourires, lui semblait une
escarmouche purile, vaine, presque mprisable. Elle se sentait en
possession d'un trsor, et elle ddaignait de le hasarder au jeu pice 
pice: il lui fallait un adversaire digne d'elle; mais, trop habitue 
voir ses dsirs prvenus, elle ne cherchait pas cet adversaire; on peut
mme dire davantage, elle tait tonne qu'il se fit attendre. Depuis
quatre ou cinq ans qu'elle allait dans le monde et qu'elle talait
consciencieusement ses paniers, ses falbalas et ses belles paules, il
lui paraissait inconcevable qu'elle n'et point encore inspir une
grande passion. Si elle et dit le fond de sa pense, elle et
volontiers rpondu  ceux qui lui faisaient des compliments: Eh bien!
s'il est vrai que je sois si belle, que ne vous brlez-vous la cervelle
pour moi? Rponse que, du reste, pourraient faire bien des jeunes
filles, et que plus d'une, qui ne dit rien, a au fond du coeur,
quelquefois sur le bord des lvres.

Qu'y a-t-il, en effet, au monde, de plus impatientant pour une femme que
d'tre jeune, belle, riche, de se regarder dans son miroir, de se voir
pare, digne en tout point de plaire, toute dispose  se laisser aimer,
et de se dire: On m'admire, on me vante, tout le monde me trouve
charmante, et personne ne m'aime. Ma robe est de la meilleure faiseuse,
mes dentelles sont superbes, ma coiffure est irrprochable, mon visage
le plus beau de la terre, ma taille fine, mon pied bien chauss; et tout
cela ne me sert  rien qu' aller biller dans le coin d'un salon! Si un
jeune homme me parle, il me traite en enfant; si on me demande en
mariage, c'est pour ma dot; si quelqu'un me serre la main en dansant,
c'est un fat de province; ds que je parais quelque part, j'excite un
murmure d'admiration, mais personne ne me dit,  moi seule, un mot qui
me fasse battre le coeur. J'entends des impertinents qui me louent tout
haut,  deux pas de moi, et pas un regard modeste et sincre ne cherche
le mien. Je porte une me ardente, pleine de vie, et je ne suis,  tout
prendre, qu'une jolie poupe qu'on promne, qu'on fait sauter au bal,
qu'une gouvernante habille le matin et dcoiffe le soir, pour
recommencer le lendemain.

Voil ce que mademoiselle Godeau s'tait dit bien des fois  elle-mme,
et il y avait de certains jours o cette pense lui inspirait un si
sombre ennui, qu'elle restait muette et presque immobile une journe
entire. Lorsque Croisilles lui crivit, elle tait prcisment dans un
accs d'humeur semblable. Elle venait de prendre son chocolat, et elle
rvait profondment, tendue dans une bergre, lorsque sa femme de
chambre entra et lui remit la lettre d'un air mystrieux. Elle regarda
l'adresse, et, ne reconnaissant pas l'criture, elle retomba dans sa
distraction. La femme de chambre se vit alors force d'expliquer de quoi
il s'agissait, ce qu'elle fit d'un air assez dconcert, ne sachant trop
comment la jeune fille prendrait cette dmarche. Mademoiselle Godeau
couta sans bouger, ouvrit ensuite la lettre, et y jeta seulement un
coup d'oeil; elle demanda aussitt une feuille de papier, et crivit
nonchalamment ce peu de mots:

Eh, mon Dieu! non, monsieur, je ne suis pas fire. Si vous aviez
seulement cent mille cus, je vous pouserais trs volontiers.

Telle fut la rponse que la femme de chambre rapporta sur-le-champ 
Croisilles, qui lui donna encore un louis pour sa peine.




V


Cent mille cus, comme dit le proverbe, ne se trouvent pas dans le pas
d'un ne; et si Croisilles et t dfiant, il et pu croire, en lisant
la lettre de mademoiselle Godeau, qu'elle tait folle ou qu'elle se
moquait de lui. Il ne pensa pourtant ni l'un ni l'autre; il ne vit rien
autre chose, sinon que sa chre Julie l'aimait, qu'il lui fallait cent
mille cus, et il ne songea, ds ce moment, qu' tcher de se les
procurer.

Il possdait deux cents louis comptant, plus une maison qui, comme je
l'ai dit, pouvait valoir une trentaine de mille francs. Que faire?
Comment s'y prendre pour que ces trente-quatre mille francs en
devinssent tout  coup trois cent mille? La premire ide qui vint 
l'esprit du jeune homme fut de trouver une manire quelconque de jouer 
croix ou pile toute sa fortune; mais, pour cela, il fallait vendre la
maison. Croisilles commena donc par coller sur sa porte un criteau
portant que sa maison tait  vendre; puis, tout en rvant  ce qu'il
ferait de l'argent qu'il pourrait en tirer, il attendit un acheteur.

Une semaine s'coula, puis une autre; pas un acheteur ne se prsenta.
Croisilles passait ses journes  se dsoler avec Jean, et le dsespoir
s'emparait de lui, lorsqu'un brocanteur juif sonna  sa porte.

--Cette maison est  vendre, monsieur. En tes-vous le propritaire?

--Oui, monsieur.

--Et combien vaut-elle?

--Trente mille francs,  ce que je crois; du moins je l'ai entendu dire
 mon pre.

Le juif visita toutes les chambres, monta au premier, descendit  la
cave, frappa sur les murailles, compta les marches de l'escalier, fit
tourner les portes sur leurs gonds et les clefs dans les serrures,
ouvrit et ferma les fentres; puis enfin, aprs avoir tout bien examin,
sans dire un mot et sans faire la moindre proposition, il salua
Croisilles et se retira.

Croisilles, qui, durant une heure, l'avait suivi le coeur palpitant, ne
fut pas, comme on pense, peu dsappoint de cette retraite silencieuse.
Il supposa que le juif avait voulu se donner le temps de rflchir, et
qu'il reviendrait incessamment. Il l'attendit pendant huit jours,
n'osant sortir de peur de manquer sa visite, et regardant  la fentre
du matin au soir; mais ce fut en vain: le juif ne reparut point. Jean,
fidle  son triste rle de raisonneur, faisait, comme on dit, de la
morale  son matre, pour le dissuader de vendre sa maison d'une manire
si prcipite et dans un but si extravagant. Mourant d'impatience,
d'ennui et d'amour, Croisilles prit un matin ses deux cents louis et
sortit, rsolu  tenter la fortune avec cette somme, puisqu'il n'en
pouvait avoir davantage.

Les tripots, dans ce temps-l, n'taient pas publics, et l'on n'avait
pas encore invent ce raffinement de civilisation qui permet au premier
venu de se ruiner  toute heure, ds que l'envie lui en passe par la
tte.  peine Croisilles fut-il dans la rue qu'il s'arrta, ne sachant
o aller risquer son argent. Il regardait les maisons du voisinage, et
les toisait les unes aprs les autres, tchant de leur trouver une
apparence suspecte et de deviner ce qu'il cherchait. Un jeune homme de
bonne mine, vtu d'un habit magnifique, vint  passer.  en juger par
les dehors, ce ne pouvait tre qu'un fils de famille. Croisilles
l'aborda poliment.

--Monsieur, lui dit-il, je vous demande pardon de la libert que je
prends. J'ai deux cents louis dans ma poche et je meurs d'envie de les
perdre ou d'en avoir davantage. Ne pourriez-vous pas m'indiquer quelque
honnte endroit o se font ces sortes de choses?

 ce discours assez trange, le jeune homme partit d'un clat de rire.

--Ma foi! monsieur, rpondit-il, si vous cherchez un mauvais lieu, vous
n'avez qu' me suivre, car j'y vais.

Croisilles le suivit, et au bout de quelques pas ils entrrent tous deux
dans une maison de la plus belle apparence, ou ils furent reus le mieux
du monde par un vieux gentilhomme de fort bonne compagnie. Plusieurs
jeunes gens taient dj assis autour d'un tapis vert: Croisilles y prit
modestement une place, et en moins d'une heure ses deux cents louis
furent perdus.

Il sortit aussi triste que peut l'tre un amoureux qui se croit aim. Il
ne lui restait pas de quoi dner, mais ce n'tait pas ce qui
l'inquitait.

--Comment ferai-je  prsent, se demanda-t-il, pour me procurer de
l'argent?  qui m'adresser dans cette ville? Qui voudra me prter
seulement cent louis sur cette maison que je ne puis vendre?

Pendant qu'il tait dans cet embarras, il rencontra son brocanteur juif.
Il n'hsita pas  s'adresser  lui, et, en sa qualit d'tourdi, il ne
manqua pas de lui dire dans quelle situation il se trouvait. Le juif
n'avait pas grande envie d'acheter la maison; il n'tait venu la voir
que par curiosit, ou, pour mieux dire, par acquit de conscience, comme
un chien entre en passant dans une cuisine dont la porte est ouverte,
pour voir s'il n'y a rien  voler; mais il vit Croisilles si dsespr,
si triste, si dnu de toute ressource, qu'il ne put rsister  la
tentation de profiter de sa misre, au risque de se gner un peu pour
payer la maison. Il lui en offrit donc  peu prs le quart de ce qu'elle
valait. Croisilles lui sauta au cou; l'appela son ami et son sauveur,
signa aveuglment un march  faire dresser les cheveux sur la tte, et,
ds le lendemain, possesseur de quatre cents nouveaux louis, il se
dirigea de rechef vers le tripot o il avait t si poliment et si
lestement ruin la veille.

En s'y rendant, il passa sur le port. Un vaisseau allait en sortir; le
vent tait doux, l'Ocan tranquille. De toutes parts, des ngociants,
des matelots, des officiers de marine en uniforme, allaient et venaient.
Des crocheteurs transportaient d'normes ballots pleins de marchandises.
Les passagers faisaient leurs adieux; de lgres barques flottaient de
tous cts; sur tous les visages on lisait la crainte, l'impatience ou
l'esprance; et, au milieu de l'agitation qui l'entourait, le majestueux
navire se balanait doucement, gonflant ses voiles orgueilleuses.

--Quelle admirable chose, pensa Croisilles, que de risquer ainsi ce
qu'on possde, et d'aller chercher au del des mers une prilleuse
fortune! Quelle motion de regarder partir ce vaisseau charg de tant de
richesses, du bien-tre de tant de familles! Quelle joie de le voir
revenir, rapportant le double de ce qu'on lui a confi, rentrant plus
fier et plus riche qu'il n'tait parti! Que ne suis-je un de ces
marchands! Que ne puis-je jouer ainsi mes quatre cents louis! Quel tapis
vert que cette mer immense, pour y tenter hardiment le hasard! Pourquoi
n'achterais-je pas quelques ballots de toiles ou de soieries? qui m'en
empche, puisque j'ai de l'or? Pourquoi ce capitaine refuserait-il de se
charger de mes marchandises? Et qui sait? au lieu d'aller perdre cette
pauvre et unique somme dans un tripot, je la doublerais, je la
triplerais peut-tre par une honnte industrie. Si Julie m'aime
vritablement, elle attendra quelques annes, et elle me restera fidle
jusqu' ce que je puisse l'pouser. Le commerce produit quelquefois des
bnfices plus gros qu'on ne pense; il ne manque pas d'exemples, en ce
monde, de fortunes rapides, surprenantes, gagnes ainsi sur ces flots
changeants: pourquoi la Providence ne bnirait-elle pas une tentative
faite dans un but si louable, si digne de sa protection? Parmi ces
marchands qui ont tant amass et qui envoient des navires aux deux bouts
de la terre, plus d'un a commenc par une moindre somme que celle que
j'ai l. Ils ont prospr avec l'aide de Dieu; pourquoi ne pourrais-je
pas prosprer  mon tour? Il me semble qu'un bon vent souffle dans ces
voiles, et que ce vaisseau inspire la confiance. Allons! le sort en est
jet, je vais m'adresser  ce capitaine qui me parat aussi de bonne
mine, j'crirai ensuite  Julie, et je veux devenir un habile ngociant.

Le plus grand danger que courent les gens qui sont habituellement un peu
fous, c'est de le devenir tout  fait par instants. Le pauvre garon,
sans rflchir davantage, mit son caprice  excution. Trouver des
marchandises  acheter lorsqu'on a de l'argent et qu'on ne s'y connat
pas, c'est la chose du monde la moins difficile. Le capitaine, pour
obliger Croisilles, le mena chez un fabricant de ses amis qui lui vendit
autant de toiles et de soieries qu'il put en payer; le tout, mis dans
une charrette, fut promptement transport  bord. Croisilles, ravi et
plein d'esprance, avait crit lui-mme en grosses lettres son nom sur
ses ballots. Il les regarda s'embarquer avec une joie inexprimable;
l'heure du dpart arriva bientt, et le navire s'loigna de la cte.




VI


Je n'ai pas besoin de dire que, dans cette affaire, Croisilles n'avait
rien gard. D'un autre ct, sa maison tait vendue; il ne lui restait
pour tout bien que les habits qu'il avait sur le corps; point de gte,
et pas un denier. Avec toute la bonne volont possible, Jean ne pouvait
supposer que son matre ft rduit  un tel dnment; Croisilles tait,
non pas trop fier, mais trop insouciant pour le dire; il prit le parti
de coucher  la belle toile, et, quant aux repas, voici le calcul qu'il
fit: il prsumait que le vaisseau qui portait sa fortune mettrait six
mois  revenir au Havre; il vendit, non sans regret, une montre d'or que
son pre lui avait donne, et qu'il avait heureusement garde; il en eut
trente-six livres. C'tait de quoi vivre  peu prs six mois avec quatre
sous par jour. Il ne douta pas que ce ne ft assez, et, rassur par le
prsent, il crivit  mademoiselle Godeau pour l'informer de ce qu'il
avait fait; il se garda bien, dans sa lettre, de lui parler de sa
dtresse; il lui annona, au contraire, qu'il avait entrepris une
opration de commerce magnifique, dont les rsultats taient prochains
et infaillibles; il lui expliqua comme quoi la _Fleurette_, vaisseau 
fret de cent cinquante tonneaux, portait dans la Baltique ses toiles et
ses soieries; il la supplia de lui rester fidle pendant un an, se
rservant de lui en demander davantage ensuite, et, pour sa part, il lui
jura un ternel amour.

Lorsque mademoiselle Godeau reut cette lettre, elle tait au coin de
son feu, et elle tenait  la main, en guise d'cran, un de ces bulletins
qu'on imprime dans les ports, qui marquent l'entre et la sortie des
navires, et en mme temps annoncent les dsastres. Il ne lui tait
jamais arriv, comme on peut penser, de prendre intrt  ces sortes de
choses, et elle n'avait jamais jet les yeux sur une seule de ces
feuilles. La lettre de Croisilles fut cause qu'elle lut le bulletin
qu'elle tenait; le premier mot qui frappa ses yeux fut prcisment le
nom de la _Fleurette_; le navire avait chou sur les ctes de France
dans la nuit mme qui avait suivi son dpart. L'quipage s'tait sauv 
grand'peine, mais toutes les marchandises avaient t perdues.

Mademoiselle Godeau,  cette nouvelle, ne se souvint plus que Croisilles
avait fait devant elle l'aveu de sa pauvret; elle en fut aussi dsole
que s'il se ft agi d'un million; en un instant, l'horreur d'une
tempte, les vents en furie, les cris des noys, la ruine d'un homme qui
l'aimait, toute une scne de roman, se prsentrent  sa pense; le
bulletin et la lettre lui tombrent des mains; elle se leva dans un
trouble extrme, et, le sein palpitant, les yeux prts  pleurer, elle
se promena  grands pas, rsolue  agir dans cette occasion, et se
demandant ce qu'elle devait faire.

Il y a une justice  rendre  l'amour, c'est que plus les motifs qui le
combattent sont forts, clairs, simples, irrcusables, en un mot, moins
il a le sens commun, plus la passion s'irrite, et plus on aime; c'est
une belle chose sous le ciel que cette draison du coeur; nous ne
vaudrions pas grand'chose sans elle. Aprs s'tre promene dans sa
chambre, sans oublier ni son cher ventail, ni le coup d'oeil  la glace
en passant, Julie se laissa retomber dans sa bergre. Qui l'et pu voir
en ce moment et joui d'un beau spectacle: ses yeux tincelaient, ses
joues taient en feu; elle poussa un long soupir et murmura avec une
joie et une douleur dlicieuses:

--Pauvre garon! il s'est ruin pour moi!

Indpendamment de la fortune qu'elle devait attendre de son pre,
mademoiselle Godeau avait,  elle appartenant, le bien que sa mre lui
avait laiss. Elle n'y avait jamais song; en ce moment, pour la
premire fois de sa vie, elle se souvint qu'elle pouvait disposer de
cinq cent mille francs. Cette pense la fit sourire; un projet bizarre,
hardi, tout fminin, presque aussi fou que Croisilles lui-mme, lui
traversa l'esprit; elle bera quelque temps son ide dans sa tte, puis
se dcida  l'excuter.

Elle commena par s'enqurir si Croisilles n'avait pas quelque parent
ou quelque ami; la femme de chambre fut mise en campagne. Tout bien
examin, on dcouvrit, au quatrime tage d'une vieille maison, une
tante  demi percluse, qui ne bougeait jamais de son fauteuil, et qui
n'tait pas sortie depuis quatre ou cinq ans. Cette pauvre femme, fort
ge, semblait avoir t mise ou plutt laisse au monde comme un
chantillon des misres humaines. Aveugle, goutteuse, presque sourde,
elle vivait seule dans un grenier; mais une gaiet plus forte que le
malheur et la maladie la soutenait  quatre-vingts ans et lui faisait
encore aimer la vie; ses voisins ne passaient jamais devant sa porte
sans entrer chez elle, et les airs suranns qu'elle fredonnait gayaient
toutes les filles du quartier. Elle possdait une petite rente viagre
qui suffisait  l'entretenir; tant que durait le jour, elle tricotait;
pour le reste, elle ne savait pas ce qui s'tait pass depuis la mort de
Louis XIV.

Ce fut chez cette respectable personne que Julie se fit conduire en
secret. Elle se mit pour cela dans tous ses atours; plumes, dentelles,
rubans, diamants, rien ne fut pargn: elle voulait sduire; mais sa
vraie beaut en cette circonstance fut le caprice qui l'entranait. Elle
monta l'escalier raide et obscur qui menait chez la bonne dame, et,
aprs le salut le plus gracieux, elle parla  peu prs ainsi:

--Vous avez, madame, un neveu nomm Croisilles, qui m'aime et qui a
demand ma main; je l'aime aussi et voudrais l'pouser; mais mon pre,
M. Godeau, fermier gnral de cette ville, refuse de nous marier, parce
que votre neveu n'est pas riche. Je ne voudrais pour rien au monde tre
l'occasion d'un scandale, ni causer de la peine  personne; je ne
saurais donc avoir la pense de disposer de moi sans le consentement de
ma famille. Je viens vous demander une grce que je vous supplie de
m'accorder; il faudrait que vous vinssiez vous-mme proposer ce mariage
 mon pre. J'ai, grce  Dieu, une petite fortune qui est toute  votre
service; vous prendrez, quand il vous plaira, cinq cent mille francs
chez mon notaire, vous direz que cette somme appartient  votre neveu,
et elle lui appartient en effet; ce n'est point un prsent que je veux
lui faire, c'est une dette que je lui paye, car je suis cause de la
ruine de Croisilles, et il est juste que je la rpare. Mon pre ne
cdera pas aisment; il faudra que vous insistiez et que vous ayez un
peu de courage; je n'en manquerai pas de mon ct. Comme personne au
monde, except moi, n'a de droit sur la somme dont je vous parle,
personne ne saura jamais de quelle manire elle aura pass entre vos
mains. Vous n'tes pas trs riche non plus, je le sais, et vous pouvez
craindre qu'on ne s'tonne de vous voir doter ainsi votre neveu; mais
songez que mon pre ne vous connat pas, que vous vous montrez fort peu
par la ville, et que par consquent il vous sera facile de feindre que
vous arrivez de quelque voyage. Cette dmarche vous cotera sans doute,
il faudra quitter votre fauteuil et prendre un peu de peine; mais vous
ferez deux heureux, madame, et, si vous avez jamais connu l'amour,
j'espre que vous ne me refuserez pas. La bonne dame, pendant ce
discours, avait t tour  tour surprise, inquite, attendrie et
charme. Le dernier mot la persuada.

--Oui, mon enfant, rpta-t-elle plusieurs fois, je sais ce que c'est,
je sais ce que c'est!

En parlant ainsi, elle fit un effort pour se lever; ses jambes
affaiblies la soutenaient  peine; Julie s'avana rapidement, et lui
tendit la main pour l'aider; par un mouvement presque involontaire,
elles se trouvrent en un instant dans les bras l'une de l'autre. Le
trait fut aussitt conclu; un cordial baiser le scella d'avance, et
toutes les confidences ncessaires s'ensuivirent sans peine.

Toutes les explications tant faites, la bonne dame tira de son armoire
une vnrable robe de taffetas qui avait t sa robe de noce. Ce meuble
antique n'avait pas moins de cinquante ans, mais pas une tache, pas un
grain de poussire ne l'avait dflor; Julie en fut dans l'admiration.
On envoya chercher un carrosse de louage, le plus beau qui ft dans
toute la ville. La bonne dame prpara le discours qu'elle devait tenir 
M. Godeau; Julie lui apprit de quelle faon il fallait toucher le coeur
de son pre, et n'hsita pas  avouer que la vanit tait son ct
vulnrable.

--Si vous pouviez imaginer, dit-elle, un moyen de flatter ce penchant,
nous aurions partie gagne.

La bonne dame rflchit profondment, acheva sa toilette sans mot dire,
serra la main de sa future nice, et monta en voiture. Elle arriva
bientt  l'htel Godeau; l, elle se redressa, si bien en entrant,
qu'elle semblait rajeunie de dix ans. Elle traversa majestueusement le
salon o tait tomb le bouquet de Julie, et, quand la porte du boudoir
s'ouvrit, elle dit d'une voix ferme au laquais qui la prcdait:

--Annoncez la baronne douairire de Croisilles.

Ce mot dcida du bonheur des deux amants; M. Godeau en fut bloui. Bien
que les cinq cent mille francs lui semblassent peu de chose, il
consentit  tout pour faire de sa fille une baronne, et elle le fut; qui
et os lui en contester le titre?  mon avis, elle l'avait bien gagn.



FIN DE CROISILLES.



Cette nouvelle a t publie pour la premire fois dans le numro de la
_Revue des Deux Mondes_ du 15 fvrier 1839.




HISTOIRE

D'UN

MERLE BLANC

1842

I


Qu'il est glorieux, mais qu'il est pnible d'tre en ce monde un merle
exceptionnel! Je ne suis point un oiseau fabuleux, et M. de Buffon m'a
dcrit. Mais, hlas! je suis extrmement rare et trs difficile 
trouver. Plt au ciel que je fusse tout  fait impossible!

Mon pre et ma mre taient deux bonnes gens qui vivaient, depuis nombre
d'annes, au fond d'un vieux jardin retir du Marais. C'tait un mnage
exemplaire. Pendant que ma mre, assise dans un buisson fourr, pondait
rgulirement trois fois par an, et couvait, tout en sommeillant, avec
une religion patriarcale, mon pre, encore fort propre et fort ptulant,
malgr son grand ge, picorait autour d'elle toute la journe, lui
apportant de beaux insectes qu'il saisissait dlicatement par le bout
de la queue pour ne pas dgoter sa femme, et, la nuit venue, il ne
manquait jamais, quand il faisait beau, de la rgaler d'une chanson qui
rjouissait tout le voisinage. Jamais une querelle, jamais le moindre
nuage n'avait troubl cette douce union.

 peine fus-je venu au monde, que, pour l premire fois de sa vie, mon
pre commena  montrer de la mauvaise humeur. Bien que je ne fusse
encore que d'un gris douteux, il ne reconnaissait en moi ni la couleur,
ni la tournure de sa nombreuse postrit.

--Voil un sale enfant, disait-il quelquefois en me regardant de
travers; il faut que ce gamin-l aille apparemment se fourrer dans tous
les pltras et tous les tas de boue qu'il rencontre, pour tre toujours
si laid et si crott.

--Eh, mon Dieu! mon ami, rpondait ma mre, toujours roule en boule
dans une vieille cuelle dont elle avait fait son nid, ne voyez-vous pas
que c'est de son ge? Et vous-mme, dans votre jeune temps, n'avez-vous
pas t un charmant vaurien? Laissez grandir notre merlichon, et vous
verrez comme il sera beau; il est des mieux que j'aie pondus.

Tout en prenant ainsi ma dfense, ma mre ne s'y trompait pas; elle
voyait pousser mon fatal plumage, qui lui semblait une monstruosit;
mais elle faisait comme toutes les mres qui s'attachent souvent  leurs
enfants par cela mme qu'ils sont maltraits de la nature, comme si la
faute en tait  elles, ou comme si elles repoussaient d'avance
l'injustice du sort qui doit les frapper.

Quand vint le temps de ma premire mue, mon pre devint tout  fait
pensif et me considra attentivement. Tant que mes plumes tombrent, il
me traita encore avec assez de bont et me donna mme la pte, me
voyant grelotter presque nu dans un coin; mais ds que mes pauvres
ailerons transis commencrent  se recouvrir de duvet,  chaque plume
blanche qu'il vit paratre, il entra dans une telle colre, que je
craignis qu'il ne me plumt pour le reste de mes jours! Hlas! je
n'avais pas de miroir; j'ignorais le sujet de cette fureur, et je me
demandais pourquoi le meilleur des pres se montrait pour moi si
barbare.

Un jour qu'un rayon de soleil et ma fourrure naissante m'avaient mis,
malgr moi, le coeur en joie, comme je voltigeais dans une alle, je me
mis, pour mon malheur,  chanter.  la premire note qu'il entendit, mon
pre sauta en l'air comme une fuse.

--Qu'est-ce que j'entends-l? s'cria-t-il; est-ce ainsi qu'un merle
siffle? est-ce ainsi que je siffle? est-ce l siffler?

Et, s'abattant prs de ma mre avec la contenance la plus terrible:

--Malheureuse! dit-il, qui est-ce qui a pondu dans ton nid?

 ces mots, ma mre indigne s'lana de son cuelle, non sans se faire
du mal  une patte; elle voulut parler, mais ses sanglots la
suffoquaient, elle tomba  terre  demi pme. Je la vis prs d'expirer;
pouvant et tremblant de peur, je me jetai aux genoux de mon pre.

--O mon pre! lui dis-je, si je siffle de travers, et si je suis mal
vtu, que ma mre n'en soit point punie! Est-ce sa faute si la nature
m'a refus une voix comme la vtre? Est-ce sa faute si je n'ai pas votre
beau bec jaune et votre bel habit noir  la franaise, qui vous donnent
l'air d'un marguillier en train d'avaler une omelette? Si le Ciel a fait
de moi un monstre, et si quelqu'un doit en porter la peine, que je sois
du moins le seul malheureux!

--Il ne s'agit pas de cela, dit mon pre; que signifie la manire
absurde dont tu viens de te permettre de siffler? qui t'a appris 
siffler ainsi contre tous les usages et toutes les rgles?

--Hlas! monsieur, rpondis-je humblement, j'ai siffl comme je pouvais,
me sentant gai parce qu'il fait beau, et ayant peut-tre mang trop de
mouches.

--On ne siffle pas ainsi dans ma famille, reprit mon pre hors de lui.
Il y a des sicles que nous sifflons de pre en fils, et, lorsque je
fais entendre ma voix la nuit, apprends qu'il y a ici, au premier tage,
un vieux monsieur, et au grenier une jeune grisette, qui ouvrent leurs
fentres pour m'entendre. N'est-ce pas assez que j'aie devant les yeux
l'affreuse couleur de tes sottes plumes qui te donnent l'air enfarin
comme un paillasse de la foire? Si je n'tais le plus pacifique des
merles, je t'aurais dj cent fois mis  nu, ni plus ni moins qu'un
poulet de basse-cour prt  tre embroch.

--Eh bien! m'criai-je, rvolt de l'injustice de mon pre, s'il en est
ainsi, monsieur, qu' cela ne tienne! je me droberai  votre prsence,
je dlivrerai vos regards de cette malheureuse queue blanche, par
laquelle vous me tirez toute la journe. Je partirai, monsieur, je
fuirai; assez d'autres enfants consoleront votre vieillesse, puisque ma
mre pond trois fois par an; j'irai loin de vous cacher ma misre, et
peut-tre, ajoutai-je en sanglotant, peut-tre trouverai-je, dans le
potager du voisin ou sur les gouttires, quelques vers de terre ou
quelques araignes pour soutenir ma triste existence.

--Comme tu voudras, rpliqua mon pre, loin de s'attendrir  ce
discours; que je ne te voie plus! Tu n'es pas mon fils; tu n'es pas un
merle.

--Et que suis-je donc, monsieur, s'il vous plat?

--Je n'en sais rien, mais tu n'es pas un merle. Aprs ces paroles
foudroyantes, mon pre s'loigna  pas lents. Ma mre se releva
tristement, et alla, en boitant, achever de pleurer dans son cuelle.
Pour moi, confus et dsol, je pris mon vol du mieux que je pus, et
j'allai, comme je l'avais annonc, me percher sur la gouttire d'une
maison voisine.




II


Mon pre eut l'inhumanit de me laisser pendant plusieurs jours dans
cette situation mortifiante. Malgr sa violence, il avait bon coeur, et,
aux regards dtourns qu'il me lanait, je voyais bien qu'il aurait
voulu me pardonner et me rappeler; ma mre, surtout, levait sans cesse
vers moi des yeux pleins de tendresse, et se risquait mme parfois 
m'appeler d'un petit cri plaintif; mais mon horrible plumage blanc leur
inspirait, malgr eux, une rpugnance et un effroi auxquels je vis bien
qu'il n'y avait point de remde.

--Je ne suis point un merle! me rptais-je; et, en effet, en
m'pluchant le matin et en me mirant dans l'eau de la gouttire, je ne
reconnaissais que trop clairement combien je ressemblais peu  ma
famille.--O ciel! rptais-je encore, apprends-moi donc ce que je suis!

Une certaine nuit qu'il pleuvait averse, j'allais m'endormir extnu de
faim et de chagrin, lorsque je vis se poser prs de moi un oiseau plus
mouill, plus ple et plus maigre que je ne le croyais possible. Il
tait  peu prs de ma couleur, autant que j'en pus juger  travers la
pluie qui nous inondait;  peine avait-il sur le corps assez de plumes
pour habiller un moineau, et il tait plus gros que moi. Il me sembla,
au premier abord, un oiseau tout  fait pauvre et ncessiteux; mais il
gardait, en dpit de l'orage qui maltraitait son front presque tondu, un
air dsert qui me charma. Je lui fis modestement une grande rvrence,
 laquelle il rpondit par un coup de bec qui faillit me jeter  bas de
la gouttire. Voyant que je me grattais l'oreille et que je me retirais
avec componction sans essayer de lui rpondre en sa langue:

--Qui es-tu? me demanda-t-il d'une voix aussi enroue que son crne
tait chauve.

--Hlas! monseigneur, rpondis-je (craignant une seconde estocade), je
n'en sais rien. Je croyais tre un merle, mais l'on m'a convaincu que je
n'en suis pas un.

La singularit de ma rponse et mon air de sincrit l'intressrent. Il
s'approcha de moi et me fit conter mon histoire, ce dont je m'acquittai
avec toute la tristesse et toute l'humilit qui convenaient  ma
position et au temps affreux qu'il faisait.

--Si tu tais un ramier comme moi, me dit-il aprs m'avoir cout, les
niaiseries dont tu t'affliges ne t'inquiteraient pas un moment. Nous
voyageons, c'est l notre vie, et nous avons bien nos amours, mais je ne
sais qui est mon pre. Fendre l'air, traverser l'espace, voir  nos
pieds les monts et les plaines, respirer l'azur mme des cieux, et non
les exhalaisons de la terre, courir comme la flche  un but marqu qui
ne nous chappe jamais, voil notre plaisir et notre existence. Je fais
plus de chemin en un jour qu'un homme n'en peut faire en dix.

--Sur ma parole, monsieur, dis-je un peu enhardi, vous tes un oiseau
bohmien.

--C'est encore une chose dont je ne me soucie gure, reprit-il. Je n'ai
point de pays; je ne connais que trois choses: les voyages, ma femme et
mes petits. O est ma femme, l est ma patrie.

--Mais qu'avez-vous l qui vous pend au cou? C'est comme une vieille
papillotte chiffonne.

--Ce sont des papiers d'importance, rpondit-il en se rengorgeant; je
vais  Bruxelles de ce pas, et je porte au clbre banquier *** une
nouvelle qui va faire baisser la rente d'un franc soixante-dix-huit
centimes.

--Juste Dieu! m'criai-je, c'est une belle existence que la vtre, et
Bruxelles, j'en suis sr, doit tre une ville bien curieuse  voir. Ne
pourriez-vous pas m'emmener avec vous? Puisque je ne suis pas un merle,
je suis peut-tre un pigeon ramier.

--Si tu en tais un, rpliqua-t-il, tu m'aurais rendu le coup de bec que
je t'ai donn tout  l'heure.

--Eh bien! monsieur, je vous le rendrai; ne nous brouillons pas pour si
peu de chose. Voil le matin qui parat et l'orage qui s'apaise. De
grce, laissez-moi vous suivre! Je suis perdu, je n'ai plus rien au
monde;--si vous me refusez, il ne me reste plus qu' me noyer dans
cette gouttire.

--Eh bien, en route! suis-moi si tu peux.

Je jetai un dernier regard sur le jardin o dormait ma mre. Une larme
coula de mes yeux; le vent et la pluie l'emportrent. J'ouvris mes ailes
et je partis.




III


Mes ailes, je l'ai dit, n'taient pas encore bien robustes. Tandis que
mon conducteur allait comme le vent, je m'essoufflais  ses cts; je
tins bon pendant quelque temps, mais bientt il me prit un blouissement
si violent, que je me sentis prs de dfaillir.

--Y en a-t-il encore pour longtemps? demandai-je d'une voix faible.

--Non, me rpondit-il, nous sommes au Bourget; nous n'avons plus que
soixante lieues  faire.

J'essayai de reprendre courage, ne voulant pas avoir l'air d'une poule
mouille, et je volai encore un quart d'heure; mais, pour le coup,
j'tais rendu.

--Monsieur, bgayai-je de nouveau, ne pourrait-on pas s'arrter un
instant? J'ai une soif horrible qui me tourmente, et, en nous perchant
sur un arbre...

--Va-t'en au diable! tu n'es qu'un merle! me rpondit le ramier en
colre.

Et, sans daigner tourner la tte, il continua son voyage enrag. Quant 
moi, abasourdi et n'y voyant plus, je tombai dans un champ de bl.

J'ignore combien de temps dura mon vanouissement. Lorsque je repris
connaissance, ce qui me revint d'abord en mmoire fut la dernire
parole du ramier: Tu n'es qu'un merle, m'avait-il dit.--O mes chers
parents! pensai-je, vous vous tes donc tromps! Je vais retourner prs
de vous; vous me reconnatrez pour votre vrai et lgitime enfant, et
vous me rendrez ma place dans ce bon petit tas de feuilles qui est sous
l'cuelle de ma mre.

Je fis un effort pour me lever; mais la fatigue du voyage et la douleur
que je ressentais de ma chute me paralysaient tous les membres.  peine
me fus-je dress sur mes pattes, que la dfaillance me reprit, et je
retombai sur le flanc.

L'affreuse pense de la mort se prsentait dj  mon esprit, lorsque, 
travers les bluets et les coquelicots, je vis venir  moi, sur la pointe
du pied, deux charmantes personnes. L'une tait une petite pie fort bien
mouchete et extrmement coquette, et l'autre une tourterelle couleur de
rose. La tourterelle s'arrta  quelques pas de distance, avec un grand
air de pudeur et de compassion pour mon infortune; mais la pie
s'approcha en sautillant de la manire la plus agrable du monde.

--Eh, bon Dieu! pauvre enfant, que faites-vous l? me demanda-t-elle
d'une voix foltre et argentine.

--Hlas! madame la marquise, rpondis-je (car c'en devait tre une pour
le moins), je suis un pauvre diable de voyageur que son postillon a
laiss en route, et je suis en train de mourir de faim.

--Sainte Vierge! que me dites-vous? rpondit-elle.

Et aussitt elle se mit  voltiger  et l sur les buissons qui nous
entouraient, allant et venant de ct et d'autre, m'apportant quantit
de baies et de fruits, dont elle fit un petit tas prs de moi, tout en
continuant ses questions.

--Mais qui tes-vous? mais d'o venez-vous? C'est une chose incroyable
que votre aventure! Et o alliez-vous? Voyager seul, si jeune, car vous
sortez de votre premire mue! Que font vos parents? d'o sont-ils?
comment vous laissent-ils aller dans cet tat-l? Mais c'est  faire
dresser les plumes sur la tte!

Pendant qu'elle parlait, je m'tais soulev un peu de ct, et je
mangeais de grand apptit. La tourterelle restait immobile, me regardant
toujours d'un oeil de piti. Cependant elle remarqua que je retournais la
tte d'un air languissant, et elle comprit que j'avais soif. De la pluie
tombe dans la nuit une goutte restait sur un brin de mouron; elle
recueillit timidement cette goutte dans son bec, et me l'apporta toute
frache. Certainement, si je n'eusse pas t si malade, une personne si
rserve ne se serait jamais permis une pareille dmarche.

Je ne savais pas encore ce que c'est que l'amour, mais mon coeur battait
violemment. Partag entre deux motions diverses, j'tais pntr d'un
charme inexplicable. Ma panetire tait si gaie, mon chanson si
expansif et si doux, que j'aurais voulu djeuner ainsi pendant toute
l'ternit. Malheureusement, tout a un terme, mme l'apptit d'un
convalescent. Le repas fini et mes forces revenues, je satisfis la
curiosit de la petite pie, et lui racontai mes malheurs avec autant de
sincrit que je l'avais fait la veille devant le pigeon. La pie
m'couta avec plus d'attention qu'il ne semblait devoir lui appartenir,
et la tourterelle me donna des marques charmantes de sa profonde
sensibilit. Mais, lorsque j'en fus  toucher le point capital qui
causait ma peine, c'est--dire l'ignorance o j'tais de moi-mme:

--Plaisantez-vous? s'cria la pie; vous, un merle! vous, un pigeon! Fi
donc! vous tes une pie, mon cher enfant, pie s'il en fut, et trs
gentille pie, ajouta-t-elle en me donnant un petit coup d'aile, comme
qui dirait un coup d'ventail.

--- Mais, madame la marquise, rpondis-je, il me semble que, pour une
pie, je suis d'une couleur, ne vous en dplaise...

--Une pie russe, mon cher, vous tes une pie russe! Vous ne savez pas
qu'elles sont blanches? Pauvre garon, quelle innocence[1]!

[Note 1: On trouve, en effet, des pies blanches en Russie.]

--Mais, madame, repris-je, comment serais-je une pie russe, tant n au
fond du Marais, dans une vieille cuelle casse?

--Ah! le bon enfant! Vous tes de l'invasion, mon cher; croyez-vous
qu'il n'y ait que vous? Fiez-vous  moi, et laissez-vous faire; je veux
vous emmener tout  l'heure et vous montrer les plus belles choses de la
terre.

--O cela, madame, s'il vous plat?

--Dans mon palais vert, mon mignon; vous verrez quelle vie on y mne.
Vous n'aurez pas plus tt t pie un quart d'heure, que vous ne voudrez
plus entendre parler d'autre chose. Nous sommes l une centaine, non pas
de ces grosses pies de village qui demandent l'aumne sur les grands
chemins, mais toutes nobles et de bonne compagnie, effiles, lestes, et
pas plus grosses que le poing. Pas une de nous n'a ni plus ni moins de
sept marques noires et de cinq marques blanches; c'est une chose
invariable, et nous mprisons le reste du monde. Les marques noires vous
manquent, il est vrai, mais votre qualit de Russe suffira pour vous
faire admettre. Notre vie se compose de deux choses: caqueter et nous
attifer. Depuis le matin jusqu' midi, nous nous attifons, et, depuis
midi jusqu'au soir, nous caquetons. Chacune de nous perche sur un arbre,
le plus haut et le plus vieux possible. Au milieu de la fort s'lve un
chne immense, inhabit, hlas! C'tait la demeure du feu roi Pie X, o
nous allons en plerinage en poussant de bien gros soupirs; mais,  part
ce lger chagrin, nous passons le temps  merveille. Nos femmes, ne sont
pas plus bgueules que nos maris ne sont jaloux, mais nos plaisirs sont
purs et honntes, parce que notre coeur est aussi noble que notre langage
est libre et joyeux. Notre fiert n'a pas de bornes, et, si un geai ou
toute autre canaille vient par hasard  s'introduire chez nous, nous le
plumons impitoyablement. Mais nous n'en sommes pas moins les meilleures
gens du monde, et les passereaux, les msanges, les chardonnerets qui
vivent dans nos taillis, nous trouvent toujours prtes  les aider, 
les nourrir et  les dfendre. Nulle part il n'y a plus de caquetage que
chez nous, et nulle part moins de mdisance. Nous ne manquons pas de
vieilles pies dvotes qui disent leurs patentres toute la journe, mais
la plus vente de nos jeunes commres peut passer, sans crainte d'un
coup de bec, prs de la plus svre douairire. En un mot, nous vivons
de plaisir, d'honneur, de bavardage, de gloire et de chiffons.

--Voil qui est fort beau, madame, rpliquai-je, et je serais
certainement mal appris de ne point obir aux ordres d'une personne
comme vous. Mais avant d'avoir l'honneur de vous suivre, permettez-moi,
de grce, de dire un mot  cette bonne demoiselle qui est
ici.--Mademoiselle, continuai-je en m'adressant  la tourterelle,
parlez-moi franchement, je vous en supplie; pensez-vous que je sois
vritablement une pie russe?

 cette question, la tourterelle baissa la tte, et devint rouge ple,
comme les rubans de Lolotte.

--Mais, monsieur, dit-elle, je ne sais si je puis...

--Au nom du ciel, parlez, mademoiselle! Mon dessein n'a rien qui puisse
vous offenser, bien au contraire. Vous me paraissez toutes deux si
charmantes, que je fais ici le serment d'offrir mon coeur et ma patte 
celle de vous qui en voudra, ds l'instant que je saurai si je suis pie
ou autre chose; car, en vous regardant, ajoutai-je, parlant un peu plus
bas  la jeune personne, je me sens je ne sais quoi de tourtereau qui me
tourmente singulirement.

--Mais, en effet, dit la tourterelle en rougissant encore davantage, je
ne sais si c'est le reflet du soleil qui tombe sur vous  travers ces
coquelicots, mais votre plumage me semble avoir une lgre teinte...

Elle n'osa en dire plus long.

--O perplexit! m'criai-je, comment savoir  quoi m'en tenir? comment
donner mon coeur  l'une de vous, lorsqu'il est si cruellement dchir? O
Socrate! quel prcepte admirable, mais difficile  suivre, tu nous as
donn, quand tu as dit: Connais-toi toi-mme!

Depuis le jour o une malheureuse chanson avait si fort contrari mon
pre, je n'avais pas fait usage de ma voix. En ce moment, il me vint 
l'esprit de m'en servir comme d'un moyen pour discerner la vrit.
Parbleu! pensai-je, puisque monsieur mon pre m'a mis  la porte ds le
premier couplet, c'est bien le moins que le second produise quelque
effet sur ces dames. Ayant donc commenc par m'incliner poliment, comme
pour rclamer l'indulgence,  cause de la pluie que j'avais reue, je me
mis d'abord  siffler, puis  gazouiller, puis  faire des roulades,
puis enfin  chanter  tue-tte, comme un muletier espagnol en plein
vent.

 mesure que je chantais, la petite pie s'loignait de moi d'un air de
surprise qui devint bientt de la stupfaction, puis qui passa  un
sentiment d'effroi accompagn d'un profond ennui. Elle dcrivait des
cercles autour de moi, comme un chat autour d'un morceau de lard trop
chaud qui vient de le brler, mais auquel il voudrait pourtant goter
encore. Voyant l'effet de mon preuve, et voulant la pousser jusqu'au
bout, plus la pauvre marquise montrait d'impatience, plus je
m'gosillais  chanter. Elle rsista pendant vingt-cinq minutes  mes
mlodieux efforts; enfin, n'y pouvant plus tenir, elle s'envola  grand
bruit, et regagna son palais de verdure. Quant  la tourterelle, elle
s'tait, presque ds le commencement, profondment endormie.

--Admirable effet de l'harmonie! pensai-je. O Marais!  cuelle
maternelle! plus que jamais je reviens  vous!

Au moment o je m'lanais pour partir, la tourterelle rouvrit les yeux.

--Adieu, dit-elle, tranger si gentil et si ennuyeux! Mon nom est
Gourouli; souviens-toi de moi!

--Belle Gourouli, lui rpondis-je, vous tes bonne, douce et charmante;
je voudrais vivre et mourir pour vous. Mais vous tes couleur de rose;
tant de bonheur n'est pas fait pour moi!




IV


Le triste effet produit par mon chant ne laissait pas que de
m'attrister.--Hlas! musique, hlas! posie, me rptais-je en regagnant
Paris, qu'il y a peu de coeurs qui vous comprennent!

En faisant ces rflexions, je me cognai la tte contre celle d'un oiseau
qui volait dans le sens oppos au mien. Le choc fut si rude et si
imprvu, que nous tombmes tous deux sur la cime d'un arbre qui, par
bonheur, se trouva l. Aprs que nous nous fmes un peu secous, je
regardai le nouveau venu, m'attendant  une querelle. Je vis avec
surprise qu'il tait blanc.  la vrit, il avait la tte un peu plus
grosse que moi, et, sur le front, une espce de panache qui lui donnait
un air hro-comique; de plus, il portait sa queue fort en l'air, avec
une grande magnanimit: du reste, il ne me parut nullement dispos  la
bataille. Nous nous abordmes fort civilement, et nous nous fmes de
mutuelles excuses, aprs quoi nous entrmes en conversation. Je pris la
libert de lui demander son nom et de quel pays il tait.

--Je suis tonn, me dit-il, que vous ne me connaissiez pas. Est-ce que
vous n'tes pas des ntres?

--En vrit, monsieur, rpondis-je, je ne sais pas desquels je suis.
Tout le monde me demande et me dit la mme chose; il faut que ce soit
une gageure qu'on ait faite.

--Vous voulez rire, rpliqua-t-il; votre plumage vous sied trop bien
pour que je mconnaisse un confrre. Vous appartenez infailliblement 
cette race illustre et vnrable qu'on nomme en latin _cacuata_, en
langue savante _kakatos_, et en jargon vulgaire catacois.

--Ma foi, monsieur, cela est possible, et ce serait bien de l'honneur
pour moi. Mais ne laissez pas de faire comme si je n'en tais pas, et
daignez m'apprendre  qui j'ai la gloire de parler.

--Je suis, rpondit l'inconnu, le grand pote Kacatogan. J'ai fait de
puissants voyages, monsieur, des traverses arides et de cruelles
prgrinations. Ce n'est pas d'hier que je rime, et ma muse a eu des
malheurs. J'ai fredonn sous Louis XVI, monsieur, j'ai braill pour la
Rpublique, j'ai noblement chant l'Empire, j'ai discrtement lou la
Restauration, j'ai mme fait un effort dans ces derniers temps, et je me
suis soumis, non sans peine, aux exigences de ce sicle sans got. J'ai
lanc dans le monde des distiques piquants, des hymnes sublimes, de
gracieux dithyrambes, de pieuses lgies, des drames chevelus, des
romans crpus, des vaudevilles poudrs et des tragdies chauves. En un
mot, je puis me flatter d'avoir ajout au temple des Muses quelques
festons galants, quelques sombres crneaux et quelques ingnieuses
arabesques. Que voulez-vous! je me suis fait vieux. Mais je rime encore
vertement, monsieur, et, tel que vous me voyez, je rvais  un pome en
un chant, qui n'aura pas moins de six cents pages, quand vous m'avez
fait une bosse au front. Du reste, si je puis vous tre bon  quelque
chose, je suis tout  votre service.

--Vraiment, monsieur, vous le pouvez, rpliquai-je, car vous me voyez en
ce moment dans un grand embarras potique. Je n'ose dire que je sois un
pote, ni surtout un aussi grand pote que vous, ajoutai-je en le
saluant, mais j'ai reu de la nature un gosier qui me dmange quand je
me sens bien aise ou que j'ai du chagrin.  vous dire la vrit,
j'ignore absolument les rgles.

--Je les ai oublies, dit Kacatogan, ne vous inquitez pas de cela.

--Mais il m'arrive, repris-je, une chose fcheuse: c'est que ma voix
produit sur ceux qui l'entendent  peu prs le mme effet que celle d'un
certain Jean de Nivelle sur... Vous savez ce que je veux dire?

--Je le sais, dit Kacatogan; je connais par moi-mme cet effet bizarre.
La cause ne m'en est pas connue, mais l'effet est incontestable.

--Eh bien! monsieur, vous qui me semblez tre le Nestor de la posie,
sauriez-vous, je vous prie, un remde  ce pnible inconvnient?

--Non, dit Kacatogan, pour ma part, je n'en ai jamais pu trouver. Je
m'en suis fort tourment tant jeune,  cause qu'on me sifflait
toujours; mais,  l'heure qu'il est, je n'y songe plus. Je crois que
cette rpugnance vient de ce que le public en lit d'autres que nous:
cela le distrait..

--Je le pense comme vous; mais vous conviendrez, monsieur, qu'il est
dur, pour une crature bien intentionne, de mettre les gens en fuite
ds qu'il lui prend un bon mouvement. Voudriez-vous me rendre le service
de m'couter, et me dire sincrement votre avis?

--Trs volontiers, dit Kacatogan; je suis tout oreilles.

Je me mis  chanter aussitt, et j'eus la satisfaction de voir que
Kacatogan ne s'enfuyait ni ne s'endormait. Il me regardait fixement, et,
de temps en temps, il inclinait la tte d'un air d'approbation, avec une
espce de murmure flatteur. Mais je m'aperus bientt qu'il ne
m'coutait pas, et qu'il rvait  son pome. Profitant d'un moment o je
reprenais haleine, il m'interrompit tout  coup.

--Je l'ai pourtant trouve, cette rime! dit-il en souriant et en
branlant la tte; c'est la soixante mille sept cent quatorzime qui sort
de cette cervelle-l! Et l'on ose dire que je vieillis! Je vais lire
cela aux bons amis, je vais le leur lire, et nous verrons ce qu'on en
dira!

Parlant ainsi, il prit son vol et disparut, ne semblant plus se souvenir
de m'avoir rencontr.




V


Rest seul et dsappoint, je n'avais rien de mieux  faire que de
profiter du reste du jour et de voler  tire-d'aile vers Paris.
Malheureusement, je ne savais pas ma route. Mon voyage avec le pigeon
avait t trop peu agrable pour me laisser un souvenir exact; en sorte
que, au lieu d'aller tout droit, je tournai  gauche au Bourget, et,
surpris par la nuit, je fus oblig de chercher un gte dans les bois de
Mortefontaine.

Tout le monde se couchait lorsque j'arrivai. Les pies et les geais, qui,
comme on le sait, sont les plus mauvais coucheurs de la terre, se
chamaillaient de tous les cts. Dans les buissons piaillaient les
moineaux, en pitinant les uns sur les autres. Au bord de l'eau
marchaient gravement deux hrons, perchs sur leurs longues chasses;
dans l'attitude de la mditation, Georges Dandins du lieu, attendant
patiemment leurs femmes. D'normes corbeaux,  moiti endormis, se
posaient lourdement sur la pointe des arbres les plus levs, et
nasillaient leurs prires du soir. Plus bas, les msanges amoureuses se
pourchassaient encore dans les taillis, tandis qu'un pivert bouriff
poussait son mnage par derrire, pour le faire entrer dans le creux
d'un arbre. Des phalanges de friquets arrivaient des champs en dansant
en l'air comme des bouffes de fume, et se prcipitaient sur un
arbrisseau qu'elles couvraient tout entier; des pinsons, des fauvettes,
des rouges-gorges, se groupaient lgrement sur des branches dcoupes,
comme des cristaux sur une girandole. De toute part rsonnaient des voix
qui disaient bien distinctement:--Allons, ma femme!--Allons, ma
fille!--Venez, ma belle!--Par ici, ma mie!--Me voil, mon
cher!--Bonsoir, ma matresse!--Adieu,--mes amis!--Dormez bien, mes
enfants!

Quelle position pour un clibataire que de coucher dans une pareille
auberge! J'eus la tentation de me joindre  quelques oiseaux de ma
taille, et de leur demander l'hospitalit.--La nuit, pensais-je, tous
les oiseaux sont gris; et, d'ailleurs, est-ce faire tort aux gens que de
dormir poliment prs d'eux?

Je me dirigeai d'abord vers un foss o se rassemblaient des tourneaux.
Ils faisaient leur toilette de nuit avec un soin tout particulier, et je
remarquai que la plupart d'entre eux avaient les ailes dores et les
pattes vernies: c'taient les dandies de la fort: Ils taient assez
bons enfants, et ne m'honorrent d'aucune attention. Mais leurs propos
taient si creux, ils se racontaient avec tant de fatuit leurs
tracasseries et leurs bonnes fortunes, ils se frottaient si lourdement
l'un  l'autre, qu'il me fut impossible d'y tenir.

J'allai ensuite me percher sur une branche o s'alignaient une
demi-douzaine d'oiseaux de diffrentes espces. Je pris modestement la
dernire place,  l'extrmit de la branche, esprant qu'on m'y
souffrirait. Par malheur, ma voisine tait une vieille colombe, aussi
sche qu'une girouette rouille. Au moment o je m'approchai d'elle, le
peu de plumes qui couvraient ses os taient l'objet de sa sollicitude;
elle feignait de les plucher, mais elle et trop craint d'en arracher
une: elle les passait seulement en revue pour voir si elle avait son
compte.  peine l'eus-je touche du bout de l'aile, qu'elle se redressa
majestueusement.

--Qu'est-ce que vous faites donc, monsieur? me dit-elle en pinant le
bec avec une pudeur britannique.

Et, m'allongeant un grand coup de coude, elle me jeta  bas avec une
vigueur qui et fait honneur  un portefaix.

Je tombai dans une bruyre o dormait une grosse gelinotte. Ma mre
elle-mme, dans son cuelle, n'avait pas un tel air de batitude. Elle
tait si rebondie, si panouie, si bien assise sur son triple ventre,
qu'on l'et prise pour un pt dont on avait mang la crote. Je me
glissai furtivement prs d'elle.

--Elle ne s'veillera pas, me disais-je, et, en tout cas, une si bonne
grosse maman ne peut pas tre bien mchante. Elle ne le fut pas en
effet. Elle ouvrit les yeux  demi, et me dit en poussant un lger
soupir:

--Tu me gnes, mon petit, va-t'en de l.

Au mme instant, je m'entendis appeler: c'taient des grives qui, du
haut d'un sorbier, me faisaient signe de venir  elles.--Voil enfin de
bonnes mes, pensai-je. Elles me firent place en riant comme des folles,
et je me fourrai aussi lestement dans leur groupe emplum qu'un billet
doux dans un manchon. Mais je ne tardai pas  juger que ces dames
avaient mang plus de raisin qu'il n'est raisonnable de le faire; elles
se soutenaient  peine sur les branches, et leurs plaisanteries de
mauvaise compagnie, leurs clats de rire et leurs chansons grivoises me
forcrent de m'loigner.

Je commenais  dsesprer, et j'allais m'endormir dans un coin
solitaire, lorsqu'un rossignol se mit  chanter. Tout le monde aussitt
fit silence. Hlas! que sa voix tait pure! que sa mlancolie mme
paraissait douce! Loin de troubler le sommeil d'autrui, ses accords
semblaient le bercer. Personne ne songeait  le faire taire, personne ne
trouvait mauvais qu'il chantt sa chanson  pareille heure; son pre ne
le battait pas, ses amis ne prenaient pas la fuite.

--Il n'y a donc que moi, m'criai-je,  qui il soit dfendu d'tre
heureux! Partons, fuyons ce monde cruel! Mieux vaut chercher ma route
dans les tnbres, au risque d'tre aval par quelque hibou, que de me
laisser dchirer ainsi par le spectacle du bonheur des autres!

Sur cette pense, je me remis en chemin et j'errai longtemps au hasard.
Aux premires clarts du jour, j'aperus les tours de Notre-Dame. En un
clin d'oeil j'y atteignis, et je ne promenai pas longtemps mes regards
avant de reconnatre notre jardin. J'y volai plus vite que l'clair...
Hlas! il tait vide... J'appelai en vain mes parents: personne ne me
rpondit. L'arbre o se tenait mon pre, le buisson maternel, l'cuelle
chrie, tout avait disparu. La cogne avait tout dtruit; au lieu de
l'alle verte o j'tais n, il ne restait qu'un cent de fagots.




VI


Je cherchai d'abord mes parents dans tous les jardins d'alentour, mais
ce fut peine perdue; ils s'taient sans doute rfugis dans quelque
quartier loign, et je ne pus jamais savoir de leurs nouvelles.

Pntr d'une tristesse affreuse, j'allai me percher sur la gouttire o
la colre de mon pre m'avait d'abord exil. J'y passais les jours et
les nuits  dplorer ma triste existence. Je ne dormais plus, je
mangeais  peine: j'tais prs de mourir de douleur.

Un jour que je me lamentais comme  l'ordinaire:

--Ainsi donc, me disais-je tout haut, je ne suis ni un merle, puisque
mon pre me plumait; ni un pigeon, puisque je suis tomb en route quand
j'ai voulu aller en Belgique; ni une pie russe, puisque la petite
marquise s'est bouch les oreilles ds que j'ai ouvert le bec; ni une
tourterelle, puisque Gourouli, la bonne Gourouli elle-mme, ronflait
comme un moine quand je chantais; ni un perroquet, puisque Kacatogan n'a
pas daign m'couter; ni un oiseau quelconque, enfin, puisque, 
Mortefontaine, on m'a laiss coucher tout seul. Et cependant j'ai des
plumes sur le corps; voil des pattes et voil des ailes. Je ne suis
point un monstre, tmoin Gourouli, et cette petite marquise elle-mme,
qui me trouvaient assez  leur gr. Par quel mystre inexplicable ces
plumes, ces ailes et ces pattes ne sauraient-elles former un ensemble
auquel on puisse donner un nom? Ne serais-je pas par hasard?...

J'allais poursuivre mes dolances, lorsque je fus interrompu par deux
portires qui se disputaient dans la rue.

--Ah, parbleu! dit l'une d'elles  l'autre, si tu en viens jamais 
bout, je te fais cadeau d'un merle blanc!

--Dieu juste! m'criai-je, voil mon affaire. O Providence! je suis fils
d'un merle, et je suis blanc: je suis un merle blanc!

Cette dcouverte, il faut l'avouer, modifia beaucoup mes ides. Au lieu
de continuer  me plaindre, je commenai  me rengorger et  marcher
firement le long de la gouttire, en regardant l'espace d'un air
victorieux.

--C'est quelque chose, me dis-je, que d'tre un merle blanc: cela ne se
trouve point dans le pas d'un ne. J'tais bien bon de m'affliger de ne
pas rencontrer mon semblable: c'est le sort du gnie, c'est le mien! Je
voulais fuir le monde, je veux l'tonner! Puisque je suis cet oiseau
sans pareil dont le vulgaire nie l'existence, je dois et prtends me
comporter comme tel, ni plus ni moins que le phnix, et mpriser le
reste des volatiles. Il faut que j'achte les Mmoires d'Alfieri et les
pomes de lord Byron; cette nourriture substantielle m'inspirera un
noble orgueil, sans compter celui que Dieu m'a donn. Oui, je veux
ajouter, s'il se peut, au prestige de ma naissance. La nature m'a fait
rare, je me ferai mystrieux. Ce sera une faveur, une gloire de me
voir.--Et, au fait, ajoutai-je plus bas, si je me montrais tout
bonnement pour de l'argent?

--Fi donc! quelle indigne pense! Je veux faire un pome comme
Kacatogan, non pas en un chant, mais en vingt-quatre, comme tous les
grands hommes; ce n'est pas assez, il y en aura quarante-huit, avec des
notes et un appendice! Il faut que l'univers apprenne que j'existe. Je
ne manquerai pas, dans mes vers, de dplorer mon isolement; mais ce sera
de telle sorte, que les plus heureux me porteront envie. Puisque le ciel
m'a refus une femelle, je dirai un mal affreux de celles des autres. Je
prouverai que tout est trop vert, hormis les raisins que je mange. Les
rossignols n'ont qu' se bien tenir; je dmontrerai, comme deux et deux
font quatre, que leurs complaintes font mal au coeur, et que leur
marchandise ne vaut rien. Il faut que j'aille trouver Charpentier. Je
veux me crer tout d'abord une puissante position littraire. J'entends
avoir autour de moi une cour compose, non pas seulement de
journalistes, mais d'auteurs vritables et mme de femmes de lettres.
J'crirai un rle pour mademoiselle Rachel, et, si elle refuse de le
jouer, je publierai  son de trompe que son talent est bien infrieur 
celui d'une vieille actrice de province. J'irai  Venise, et je
louerai, sur les bords du grand canal, au milieu de cette cit ferique,
le beau palais Mocenigo, qui cote quatre livres dix sous par jour; l,
je m'inspirerai de tous les souvenirs que l'auteur de _Lara_ doit y
avoir laisss. Du fond de ma solitude, j'inonderai le monde d'un dluge
de rimes croises, calques sur la strophe de Spencer, o je soulagerai
ma grande me; je ferai soupirer toutes les msanges, roucouler toutes
les tourterelles, fondre en larmes toutes les bcasses, et hurler toutes
les vieilles chouettes. Mais, pour ce qui regarde ma personne, je me
montrerai inexorable et inaccessible  l'amour. En vain me
pressera-t-on, me suppliera-t-on d'avoir piti des infortunes qu'auront
sduites mes chants sublimes;  tout cela, je rpondrai: Foin! O excs
de gloire! mes manuscrits se vendront au poids de l'or, mes livres
traverseront les mers; la renomme, la fortune, me suivront partout;
seul, je semblera! indiffrent aux murmures de la foule qui
m'environnera. En un mot, je serai un parfait merle blanc, un vritable
crivain excentrique, ft, choy, admir, envi, mais compltement
grognon et insupportable.




VII


Il ne me fallut pas plus de six semaines pour mettre au jour mon premier
ouvrage. C'tait, comme je me l'tais promis, un pome en quarante-huit
chants. Il s'y trouvait bien quelques ngligences,  cause de la
prodigieuse fcondit avec laquelle je l'avais crit; mais je pensai que
le public d'aujourd'hui, accoutum  la belle littrature qui s'imprime
au bas des journaux, ne m'en ferait pas un reproche.

J'eus un succs digne de moi, c'est--dire sans pareil. Le sujet de mon
ouvrage n'tait autre que moi-mme: je me conformai en cela  la grande
mode de notre temps. Je racontais mes souffrances passes avec une
fatuit charmante; je mettais le lecteur au fait de mille dtails
domestiques du plus piquant intrt; la description de l'cuelle de ma
mre ne remplissait pas moins de quatorze chants: j'en avais compt les
rainures, les trous, les bosses, les clats, les chardes, les clous,
les taches, les teintes diverses, les reflets; j'en montrais le dedans,
le dehors, les bords, le fond, les cts, les plans inclins, les plans
droits; passant au contenu, j'avais tudi les brins d'herbe, les
pailles, les feuilles sches, les petits morceaux de bois, les
graviers, les gouttes d'eau, les dbris de mouches, les pattes de
hannetons casses qui s'y trouvaient: c'tait une description
ravissante. Mais ne pensez pas que je l'eusse imprime tout d'une venue;
il y a des lecteurs impertinents qui l'auraient saute. Je l'avais
habilement coupe par morceaux, et entremle au rcit, afin que rien
n'en ft perdu; en sorte qu'au moment le plus intressant et le plus
dramatique arrivaient tout  coup quinze pages d'cuelle. Voil, je
crois, un des grands secrets de l'art, et, comme je n'ai point
d'avarice, en profitera qui voudra.

L'Europe entire fut mue  l'apparition de mon livre; elle dvora les
rvlations intimes que je daignais lui communiquer. Comment en et-il
t autrement? Non seulement j'numrais tous les faits qui se
rattachaient  ma personne, mais je donnais encore au public un tableau
complet de toutes les rvasseries qui m'avaient pass par la tte depuis
l'ge de deux mois; j'avais mme intercal au plus bel endroit une ode
compose dans mon oeuf. Bien entendu d'ailleurs que je ne ngligeais pas
de traiter en passant le grand sujet qui proccupe maintenant tant de
monde:  savoir, l'avenir de l'humanit. Ce problme m'avait paru
intressant; j'en bauchai, dans un moment de loisir, une solution qui
passa gnralement pour satisfaisante.

On m'envoyait tous les jours des compliments en vers, des lettres de
flicitation et des dclarations d'amour anonymes. Quant aux visites,
je suivais rigoureusement le plan que je m'tais trac; ma porte tait
ferme  tout le monde. Je ne pus cependant me dispenser de recevoir
deux trangers qui s'taient annoncs comme tant de mes parents. L'un
tait un merle du Sngal, et l'autre un merle de la Chine.

--Ah! monsieur, me dirent-ils en m'embrassant  m'touffer, que vous
tes un grand merle! que vous avez bien peint, dans votre pome
immortel, la profonde souffrance du gnie mconu! Si nous n'tions pas
dj aussi incompris que possible, nous le deviendrions aprs vous avoir
lu. Combien nous sympathisons avec vos douleurs, avec votre sublime
mpris du vulgaire! Nous aussi, monsieur, nous les connaissons par
nous-mmes, les peines secrtes que vous avez chantes! Voici deux
sonnets que nous avons faits, l'un portant l'autre, et que nous vous
prions d'agrer.

--Voici, en outre, ajouta le Chinois, de la musique que mon pouse a
compose sur un passage de votre prface. Elle rend merveilleusement
l'intention de l'auteur.

--Messieurs, leur dis-je, autant que j'en puis juger, vous me semblez
dous d'un grand coeur et d'un esprit plein de lumires. Mais
pardonnez-moi de vous faire une question. D'o vient votre mlancolie?

--Eh! monsieur, rpondit l'habitant du Sngal, regardez comme je suis
bti. Mon plumage, il est vrai, est agrable  voir, et je suis revtu
de cette belle couleur verte qu'on voit briller sur les canards; mais
mon bec est trop court et mon pied trop grand; et voyez de quelle queue
je suis affubl! la longueur de mon corps n'en fait pas les deux tiers.
N'y a-t-il pas l de quoi se donner au diable?

--Et moi, monsieur, dit le Chinois, mon infortune est encore plus
pnible. La queue de mon confrre balaye les rues; mais les polissons me
montrent au doigt,  cause que je n'en ai point[2].

[Note 2: Ces descriptions du merle de la Chine et du merle du
Sngal sont exactes.]

--Messieurs, repris-je, je vous plains de toute mon me; il est toujours
fcheux d'avoir trop ou trop peu n'importe de quoi. Mais permettez-moi
de vous dire qu'il y a au Jardin des Plantes plusieurs personnes qui
vous ressemblent, et qui demeurent l depuis longtemps, fort
paisiblement empailles. De mme qu'il ne suffit pas  une femme de
lettres d'tre dvergonde pour faire un bon livre, ce n'est pas non
plus assez pour un merle d'tre mcontent pour avoir du gnie. Je suis
seul de mon espce, et je m'en afflige; j'ai peut-tre tort, mais c'est
mon droit. Je suis blanc, messieurs; devenez-le, et nous verrons ce que
vous saurez dire.




VIII


Malgr la rsolution que j'avais prise et le calme que j'affectais, je
n'tais pas heureux. Mon isolement, pour tre glorieux, ne m'en semblait
pas moins pnible, et je ne pouvais songer sans effroi  la ncessit o
je me trouvais de passer ma vie entire dans le clibat. Le retour du
printemps, en particulier, me causait une gne mortelle, et je
commenais  tomber de nouveau dans la tristesse, lorsqu'une
circonstance imprvue dcida de ma vie entire.

Il va sans dire que mes crits avaient travers la Manche, et que les
Anglais se les arrachaient. Les Anglais s'arrachent tout, hormis ce
qu'ils comprennent. Je reus un jour, de Londres, une lettre signe
d'une jeune merlette:

J'ai lu votre pome, me disait-elle, et l'admiration que j'ai prouve
m'a fait prendre la rsolution de vous offrir ma main et ma personne.
Dieu nous a crs l'un pour l'autre! Je suis semblable  vous, je suis
une merlette blanche!...

On suppose aisment ma surprise et ma joie.--Une merlette blanche! me
dis-je, est-il bien possible? Je ne suis donc plus seul sur la terre!
Je me htai de rpondre  la belle inconnue, et je le fis d'une manire
qui tmoignait assez combien sa proposition m'agrait. Je la pressais de
venir  Paris ou de me permettre de voler prs d'elle. Elle me rpondit
qu'elle aimait mieux venir, parce que ses parents l'ennuyaient, qu'elle
mettait ordre  ses affaires et que je la verrais bientt.

Elle vint, en effet, quelques jours aprs. O bonheur! c'tait la plus
jolie merlette du monde, et elle tait encore plus blanche que moi.

--Ah! mademoiselle, m'criai-je, ou plutt madame, car je vous considre
des  prsent comme mon pouse lgitime, est-il croyable qu'une crature
si charmante se trouvt sur la terre sans que la renomme m'apprt son
existence? Bnis soient les malheurs que j'ai prouvs et les coups de
bec que m'a donns mon pre, puisque le ciel me rservait une
consolation si inespre! Jusqu' ce jour, je me croyais condamn  une
solitude ternelle, et,  vous parler franchement, c'tait un rude
fardeau  porter; mais je me sens, en vous regardant, toutes les
qualits d'un pre de famille. Acceptez ma main sans dlai; marions-nous
 l'anglaise, sans crmonie, et partons ensemble pour la Suisse.

--Je ne l'entends pas ainsi, me rpondit la jeune merlette; je veux que
nos noces soient magnifiques, et que tout ce qu'il y a en France de
merles un peu bien ns y soient solennellement rassembls. Des gens
comme nous doivent  leur propre gloire de ne pas se marier comme des
chats de gouttire. J'ai apport une provision de _bank-notes_. Faites
vos invitations, allez chez vos marchands, et ne lsinez pas sur les
rafrachissements.

Je me conformai aveuglment aux ordres de la blanche merlette. Nos noces
furent d'un luxe crasant; on y mangea dix mille mouches. Nous remes
la bndiction nuptiale d'un rvrend pre Cormoran, qui tait
archevque _in partibus_. Un bal superbe termina la journe; enfin, rien
ne manqua  mon bonheur.

Plus j'approfondissais le caractre de ma charmante femme, plus mon
amour augmentait. Elle runissait, dans sa petite personne, tous les
agrments de l'me et du corps. Elle tait seulement un peu bgueule;
mais j'attribuai cela  l'influence du brouillard anglais dans lequel
elle avait vcu jusqu'alors, et je ne doutai pas que le climat de la
France ne dissipt bientt ce lger nuage.

Une chose qui m'inquitait plus srieusement, c'tait une sorte de
mystre dont elle s'entourait quelquefois avec une rigueur singulire,
s'enfermant  clef avec ses camristes, et passant ainsi des heures
entires pour faire sa toilette,  ce qu'elle prtendait. Les maris
n'aiment pas beaucoup ces fantaisies dans leur mnage. Il m'tait arriv
vingt fois de frapper  l'appartement de ma femme sans pouvoir obtenir
qu'on m'ouvrt la porte. Cela m'impatientait cruellement. Un jour, entre
autres, j'insistai avec tant de mauvaise humeur, qu'elle se vit oblige
de cder et de m'ouvrir un peu  la hte, non sans se plaindre fort de
mon importunit. Je remarquai, en entrant, une grosse bouteille pleine
d'une espce de colle faite avec de la farine et du blanc d'Espagne. Je
demandai  ma femme ce qu'elle faisait de cette drogue; elle me rpondit
que c'tait un opiat pour des engelures qu'elle avait.

Cet opiat me sembla tant soit peu louche; mais quelle dfiance pouvait
m'inspirer une personne si douce et si sage, qui s'tait donne  moi
avec tant d'enthousiasme et une sincrit si parfaite? J'ignorais
d'abord que ma bien-aime ft une femme de plume; elle me l'avoua au
bout de quelque temps, et elle alla mme jusqu' me montrer le manuscrit
d'un roman o elle avait imit  la fois Walter Scott et Scarron. Je
laisse  penser le plaisir que me causa une si aimable surprise. Non
seulement je me voyais possesseur d'une beaut incomparable, mais
j'acqurais encore la certitude que l'intelligence de ma compagne tait
digne en tout point de mon gnie. Ds cet instant, nous travaillmes
ensemble. Tandis que je composais mes pomes, elle barbouillait des
rames de papier. Je lui rcitais mes vers  haute voix, et cela ne la
gnait nullement pour crire pendant ce temps-l. Elle pondait ses
romans avec une facilit presque gale  la mienne, choisissant toujours
les sujets les plus dramatiques, des parricides, des rapts, des
meurtres, et mme jusqu' des filouteries, ayant toujours soin, en
passant, d'attaquer le gouvernement et de prcher l'mancipation des
merlettes. En un mot, aucun effort ne cotait  son esprit, aucun tour
de force  sa pudeur; il ne lui arrivait jamais de rayer une ligne, ni
de faire un plan avant de se mettre  l'oeuvre. C'tait le type de la
merlette lettre.

Un jour qu'elle se livrait au travail avec une ardeur inaccoutume, je
m'aperus qu'elle suait  grosses gouttes, et je fus tonn devoir en
mme temps qu'elle avait une grande tache noire dans le dos.

--Eh, bon Dieu! lui dis-je, qu'est-ce donc? est-ce que vous tes malade?

Elle parut d'abord un peu effraye et mme penaude; mais la grande
habitude qu'elle avait du monde l'aida bientt  reprendre l'empire
admirable qu'elle gardait toujours sur elle-mme. Elle me dit que
c'tait une tache d'encre, et qu'elle y tait fort sujette dans ses
moments d'inspiration.

--Est-ce que ma femme dteint? me dis-je tout bas. Cette pense
m'empcha de dormir. La bouteille de colle me revint en mmoire.--O
ciel! m'criai-je, quel soupon! Cette crature cleste ne serait-elle
qu'une peinture, un lger badigeon? se serait-elle vernie pour abuser de
moi?... Quand je croyais presser sur mon coeur la soeur de mon me, l'tre
prvilgi cr pour moi seul, n'aurais-je donc pous que de la farine?

Poursuivi par ce doute horrible, je formai le dessein de m'en
affranchir. Je fis l'achat d'un baromtre, et j'attendis avidement qu'il
vint  faire un jour de pluie. Je voulais emmener ma femme  la
campagne, choisir un dimanche douteux, et tenter l'preuve d'une
lessive. Mais nous tions en plein juillet; il faisait un beau temps
effroyable.

L'apparence du bonheur et l'habitude d'crire avaient fort excit ma
sensibilit. Naf comme j'tais, il m'arrivait parfois, en travaillant,
que le sentiment ft plus fort que l'ide, et de me mettre  pleurer en
attendant la rime. Ma femme aimait beaucoup ces rares occasions: toute
faiblesse masculine enchante l'orgueil fminin. Une certaine nuit que je
limais une rature, selon le prcepte de Boileau, il advint  mon coeur de
s'ouvrir.

--O Loi! dis-je  ma chre merlette, toi, la seule et la plus aime!
toi, sans qui ma vie est un songe! toi, dont un regard, un sourire,
mtamorphosent pour moi l'univers, vie de mon coeur, sais-tu combien je
t'aime? Pour mettre en vers une ide banale dj use par d'autres
potes, un peu d'tude et d'attention me font aisment trouver des
paroles; mais o en prendrai-je jamais pour t'exprimer ce que ta beaut
m'inspire? Le souvenir mme de mes peines passes pourrait-il me fournir
un mot pour te parler de mon bonheur prsent? Avant que tu fusses venue
 moi, mon isolement tait celui d'un orphelin exil; aujourd'hui, c'est
celui d'un roi. Dans ce faible corps, dont j'ai le simulacre jusqu' ce
que la mort en fasse un dbris, dans cette petite cervelle enfivre, o
fermente une inutile pense, sais-tu, mon ange, comprends-tu, ma belle,
que rien ne peut tre qui ne soit  toi? coute ce que mon cerveau peut
dire, et sens combien mon amour est plus grand! Oh! que mon gnie ft
une perle, et que tu fusses Cloptre!

En radotant ainsi, je pleurais sur ma femme, et elle dteignait
visiblement.  chaque larme qui tombait de mes yeux, apparaissait une
plume, non pas mme noire, mais du plus vieux roux (je crois qu'elle
avait dj dteint autre part). Aprs quelques minutes
d'attendrissement, je me trouvai vis--vis d'un oiseau dcoll et
dsenfarin, identiquement semblable aux merles les plus plats et les
plus ordinaires.

Que faire? que dire? quel parti prendre? Tout reproche tait inutile.
J'aurais bien pu,  la vrit, considrer le cas comme rdhibitoire, et
faire casser mon mariage; mais comment oser publier ma honte? N'tait-ce
pas assez de mon malheur? Je pris mon courage  deux pattes, je rsolus
de quitter le monde, d'abandonner la carrire des lettres, de fuir dans
un dsert, s'il tait possible, d'viter  jamais l'aspect d'une
crature vivante, et de chercher, comme Alceste,

      Un endroit cart,
    O d'tre un merle blanc on et la libert!




X


Je m'envolai l-dessus, toujours pleurant; et le vent, qui est le hasard
des oiseaux, me rapporta sur une branche de Mortefontaine. Pour cette
fois, on tait couch.--Quel mariage! me disais-je, quelle quipe!
C'est certainement  bonne intention que cette pauvre enfant s'est mis
du blanc; mais je n'en suis pas moins  plaindre, ni elle moins rousse.

Le rossignol chantait encore. Seul, au fond de la nuit, il jouissait 
plein coeur du bienfait de Dieu qui le rend si suprieur aux potes, et
donnait librement sa pense au silence qui l'entourait. Je ne pus
rsister  la tentation d'aller  lui et de lui parler.

--Que vous tes heureux! lui dis-je: non seulement vous chantez tant que
vous voulez, et trs bien, et tout le monde coute; mais vous avez une
femme et des enfants, votre nid, vos amis, un bon oreiller de mousse, la
pleine lune et pas de journaux. Rubini et Rossini ne sont rien auprs de
vous: vous valez l'un, et vous devinez l'autre. J'ai chant aussi,
monsieur, et c'est pitoyable. J'ai rang des mots en bataille comme des
soldats prussiens, et j'ai coordonn des fadaises pendant que vous
tiez dans les bois. Votre secret peut-il s'apprendre?

--Oui, me rpondit le rossignol, mais ce n'est pas ce que vous croyez.
Ma femme m'ennuie, je ne l'aime point; je suis amoureux de la rose:
Sadi, le Persan, en a parl. Je m'gosille toute la nuit pour elle, mais
elle dort et ne m'entend pas. Son calice est ferm  l'heure qu'il est:
elle y berce un vieux scarabe,--et demain matin, quand je regagnerai
mon lit, puis de souffrance et de fatigue, c'est alors qu'elle
s'panouira, pour qu'une abeille lui mange le coeur!


FIN DE L'HISTOIRE D'UN MERLE BLANC.


Il n'y a pas une seule page de ce conte qui ne renferme, sous la forme
d'une piquante allgorie, quelque peinture de moeurs d'une vrit
frappante, ou quelque trait de critique littraire plein de raison et de
verve gauloise. Les souffrances, les dceptions, les chagrins des potes
en gnral, et ceux de l'auteur en particulier, y sont prsents
gaiement sous des allusions si transparentes que nous ne ferons pas au
lecteur l'injure de lui en donner l'explication.

L'_Histoire d'un merle blanc_ a paru pour la premire fois dans les
_Scnes de la vie prive des animaux_, ouvrage publi par livraisons et
illustr par le crayon de Grandville.




PIERRE ET CAMILLE

1844

I


Le chevalier des Arcis, officier de cavalerie, avait quitt le service
en 1760. Bien qu'il ft jeune encore, et que sa fortune lui permt de
paratre avantageusement  la cour, il s'tait lass de bonne heure de
la vie de garon et des plaisirs de Paris. Il se retira prs du Mans,
dans une jolie maison de campagne. L, au bout de peu de temps, la
solitude, qui lui avait d'abord t agrable, lui sembla pnible. Il
sentit qu'il lui tait difficile de rompre tout  coup avec les
habitudes de sa jeunesse. Il ne se repentit pas d'avoir quitt le monde;
mais, ne pouvant se rsoudre  vivre seul, il prit le parti de se
marier, et de trouver, s'il tait possible, une femme qui partaget son
got pour le repos et pour la vie sdentaire qu'il tait dcid  mener.

Il ne voulait point que sa femme ft belle; il ne la voulait pas laide,
non plus; il dsirait qu'elle et de l'instruction et de l'intelligence,
avec le moins d'esprit possible; ce qu'il recherchait par-dessus tout,
c'tait de la gaiet et une humeur gale, qu'il regardait, dans une
femme, comme les premires des qualits.

La fille d'un ngociant retir, qui demeurait dans le voisinage, lui
plut. Comme le chevalier ne dpendait de personne, il ne s'arrta pas 
la distance qu'il y avait entre un gentilhomme et la fille d'un
marchand. Il adressa  la famille une demande qui fut accueillie avec
empressement. Il fit sa cour pendant quelques mois, et le mariage fut
conclu.

Jamais alliance ne fut forme sous de meilleurs et de plus heureux
auspices.  mesure qu'il connut mieux sa femme, le chevalier dcouvrit
en elle de nouvelles qualits et une douceur de caractre inaltrable.
Elle, de son ct, se prit pour son mari d'un amour extrme. Elle ne
vivait qu'en lui, ne songeait qu' lui complaire, et, bien loin de
regretter les plaisirs de son ge qu'elle lui sacrifiait, elle
souhaitait que son existence entire pt s'couler dans une solitude
qui, de jour en jour, lui devenait plus chre.

Cette solitude n'tait cependant pas complte. Quelques voyages  la
ville, la visite rgulire de quelques amis y faisaient diversion de
temps en temps. Le chevalier ne refusait pas de voir frquemment les
parents de sa femme, en sorte qu'il semblait  celle-ci qu'elle n'avait
pas quitt la maison paternelle. Elle sortait souvent des bras de son
mari pour se retrouver dans ceux de sa mre, et jouissait ainsi d'une
faveur que la Providence accorde  bien peu de gens, car il est rare
qu'un bonheur nouveau ne dtruise pas un ancien bonheur.

M. des Arcis n'avait pas moins de douceur et de bont que sa femme; mais
les passions de sa jeunesse, l'exprience qu'il paraissait avoir faite
des choses de ce monde, lui donnaient parfois de la mlancolie. Ccile
(ainsi se nommait madame des Arcis) respectait religieusement ces
moments de tristesse. Quoiqu'il n'y et en elle,  ce sujet, ni
rflexion ni calcul, son coeur l'avertissait aisment de ne pas se
plaindre de ces lgers nuages qui dtruisent tout ds qu'on les regarde,
et qui ne sont rien quand on les laisse passer.

La famille de Ccile tait compose de bonnes gens, marchands enrichis
par le travail, et dont la vieillesse tait, pour ainsi dire, un
perptuel dimanche. Le chevalier aimait cette gaiet du repos, achete
par la peine, et y prenait part volontiers. Fatigue des moeurs de
Versailles et mme des soupers de mademoiselle Quinault, il se plaisait
 ces faons un peu bruyantes, mais franches et nouvelles pour lui.
Ccile avait un oncle, excellent homme, meilleur convive encore, qui
s'appelait Giraud. Il avait t matre maon, puis il tait devenu peu 
peu architecte;  tout cela il avait gagn une vingtaine de mille livres
de rente. La maison du chevalier tait fort  son got, et il y tait
toujours bien reu, quoiqu'il y arrivt quelquefois couvert de pltre
et de poussire; car, en dpit des ans et de ses vingt mille livres, il
ne pouvait se tenir de grimper sur les toits et de manier la truelle.
Quand il avait bu quelques coups de Champagne, il fallait qu'il prort
au dessert.--Vous tes heureux, mon neveu, disait-il souvent au
chevalier: vous tes riche, jeune, vous avez une bonne petite femme, une
maison pas trop mal btie; il ne vous manque rien, il n'y a rien  dire;
tant pis pour le voisin s'il s'en plaint. Je vous dis et rpte que vous
tes heureux.

Un jour, Ccile, entendant ces mots, et se penchant vers son
mari:--N'est-ce pas, lui dit-elle, qu'il faut que ce soit un peu vrai,
pour que tu te le laisses dire en face?

Madame des Arcis, au bout de quelque temps, reconnut qu'elle tait
enceinte. Il y avait derrire la maison une petite colline d'o l'on
dcouvrait tout le domaine. Les deux poux s'y promenaient souvent
ensemble. Un soir qu'ils y taient assis sur l'herbe:

--Tu n'as pas contredit mon oncle l'autre jour, dit Ccile. Penses-tu
cependant qu'il et tout  fait raison? Es-tu parfaitement heureux?

--Autant qu'un homme peut l'tre, rpondit le chevalier, et je ne vois
rien qui puisse ajouter  mon bonheur.

--Je suis donc plus ambitieuse que toi, reprit Ccile, car il me serait
ais de te citer quelque chose qui nous manque ici, et qui nous est
absolument ncessaire.

Le chevalier crut qu'il s'agissait de quelque bagatelle, et qu'elle
voulait prendre un dtour pour lui confier un caprice de femme. Il fit,
en plaisantant, mille conjectures, et  chaque question, les rires de
Ccile redoublaient. Tout en badinant ainsi, ils s'taient levs et ils
descendaient la colline. M. des Arcis doubla le pas, et, invit par la
pente rapide, il allait entraner sa femme, lorsque celle-ci s'arrta,
et s'appuyant sur l'paule du chevalier:

--Prends garde, mon ami, lui dit-elle, ne me fais pas marcher si vite.
Tu cherchais bien loin ce que je te demandais; nous l'avons l sous mes
paniers.

Presque tous leurs entretiens,  compter de ce jour, n'eurent plus qu'un
sujet; ils ne parlaient que de leur enfant, des soins  lui donner, de
la manire dont ils l'lveraient, des projets qu'ils formaient dj
pour son avenir. Le chevalier voulut que sa femme prt toutes les
prcautions possibles pour conserver le trsor qu'elle portait. Il
redoubla pour elle d'attentions et d'amour; et tout le temps que dura la
grossesse de Ccile ne fut qu'une longue et dlicieuse ivresse, pleine
des plus douces esprances.

Le terme fix par la nature arriva; un enfant vint au monde, beau comme
le jour. C'tait une fille, qu'on appela Camille. Malgr l'usage gnral
et contre l'avis mme des mdecins, Ccile voulut la nourrir elle-mme.
Son orgueil maternel tait si flatt de la beaut de sa fille, qu'il fut
impossible de l'en sparer; il tait vrai que l'on n'avait vu que bien
rarement  un enfant nouveau-n des traits aussi rguliers et aussi
remarquables; ses yeux surtout, lorsqu'ils s'ouvrirent  la lumire,
brillrent d'un clat extraordinaire. Ccile, qui avait t leve au
couvent, tait extrmement pieuse. Ses premiers pas, ds qu'elle put se
lever, furent pour aller  l'glise rendre grces  Dieu.

Cependant, l'enfant commena  prendre des forces et  se dvelopper. 
mesure qu'elle grandissait, on fut surpris de lui voir garder une
immobilit trange. Aucun bruit ne semblait la frapper; elle tait
insensible  ces mille discours que les mres adressent  leurs
nourrissons; tandis qu'on chantait en la berant, elle restait les yeux
fixes et ouverts, regardant avidement la clart de la lampe, et ne
paraissant rien entendre. Un jour qu'elle tait endormie, une servante
renversa un meuble; la mre accourut aussitt, et vit avec tonnement
que l'enfant ne s'tait pas rveille. Le chevalier fut effray de ces
indices trop clairs pour qu'on pt s'y tromper. Ds qu'il les eut
observs avec attention, il comprit  quel malheur sa fille tait
condamne. La mre voulut en vain s'abuser, et, par tous les moyens
imaginables, dtourner les craintes de son mari. Le mdecin fut appel,
et l'examen ne fut ni long ni difficile. On reconnut que la pauvre
Camille tait prive de l'oue, et par consquent de la parole.




II


La premire pense de la mre avait t de demander si le mal tait sans
remde, et on lui avait rpondu qu'il y avait des exemples de gurison.
Pendant un an, malgr l'vidence, elle conserva quelque espoir; mais
toutes les ressources de l'art chourent, et, aprs les avoir puises,
il fallut enfin y renoncer.

Malheureusement  cette poque, o tant de prjugs furent dtruits et
remplacs, il en existait un impitoyable contre ces pauvres cratures
qu'on appelle sourds-muets. De nobles esprits, des savants distingus ou
des hommes seulement pousss par un sentiment charitable, avaient, il
est vrai, ds longtemps, protest contre cette barbarie. Chose bizarre,
c'est un moine espagnol qui, le premier, au seizime sicle, a devin et
essay cette tche, crue alors impossible, d'apprendre aux muets 
parler sans parole. Son exemple avait t suivi en Italie, en Angleterre
et en France,  diffrentes reprises. Bonnet, Wallis, Bulwer, Van
Helmont, avaient mis au jour des ouvrages importants, mais l'intention
chez eux avait t meilleure que l'effet; un peu de bien avait t opr
 et l,  l'insu du monde, presque au hasard, sans aucun fruit.
Partout, mme  Paris, au sein de la civilisation la plus avance, les
sourds-muets taient regards comme une espce d'tres  part, marqus
du sceau de la colre cleste. Privs de la parole, on leur refusait la
pense. Le clotre pour ceux qui naissaient riches, l'abandon pour les
pauvres, tel tait leur sort; ils inspiraient plus d'horreur que de
piti.

Le chevalier tomba peu  peu dans le plus profond chagrin. Il passait la
plus grande partie du jour seul, enferm dans son cabinet, ou se
promenait dans les bois. Il s'efforait, lorsqu'il voyait sa femme, de
montrer un visage tranquille, et tentait de la consoler, mais en vain.
Madame des Arcis, de son ct, n'tait pas moins triste. Un malheur
mrit peut faire verser des larmes, presque toujours tardives et
inutiles; mais un malheur, sans motif accable la raison, en dcourageant
la pit.

Ces deux nouveaux maris, faits pour s'aimer et qui s'aimaient,
commencrent ainsi  se voir avec peine et  s'viter dans les mmes
alles o ils venaient de se parler d'un espoir si prochain, si
tranquille et si pur. Le chevalier, en s'exilant volontairement dans sa
maison de campagne, n'avait pens qu'au repos; le bonheur avait sembl
l'y surprendre. Madame des Arcis n'avait fait qu'un mariage de raison;
l'amour tait venu, il tait rciproque. Un obstacle terrible se plaait
tout  coup entre eux, et cet obstacle tait prcisment l'objet mme
qui et d tre un lien sacr.

Ce qui causa cette sparation soudaine et tacite, plus affreuse qu'un
divorce, et plus cruelle qu'une mort lente, c'est que la mre, en dpit
du malheur, aimait son enfant avec passion, tandis que le chevalier,
quoi qu'il voult faire, malgr sa patience et sa bont, ne pouvait
vaincre l'horreur que lui inspirait cette maldiction de Dieu tombe sur
lui.

--Pourrais-je donc har ma fille? se demandait-il souvent durant ses
promenades solitaires. Est-ce sa faute si la colre du ciel l'a frappe?
Ne devrais-je pas uniquement la plaindre, chercher  adoucir la douleur
de ma femme, cacher ce que je souffre, veiller sur mon enfant?  quelle
triste existence est-elle rserve si moi, son pre, je l'abandonne? que
deviendra-t-elle? Dieu me l'envoie ainsi; c'est  moi de me rsigner.
Qui en prendra soin? qui relvera? qui la protgera? Elle n'a au monde
que sa mre et moi; elle ne trouvera pas un mari, et elle n'aura jamais
ni frre ni soeur; c'est assez d'une malheureuse de plus au monde. Sous
peine de manquer de coeur, je dois consacrer ma vie  lui faire supporter
la sienne.

Ainsi pensait le chevalier, puis il rentrait  la maison avec la ferme
intention de remplir ses devoirs de pre et de mari; il trouvait son
enfant dans les bras de sa femme, il s'agenouillait devant eux, prenait
les mains de Ccile entre les siennes: on lui avait parl, disait-il,
d'un mdecin clbre, qu'il allait faire venir; rien n'tait encore
dcid; on avait vu des cures merveilleuses. En parlant ainsi, il
soulevait sa fille entre ses bras et la promenait par la chambre; mais
d'affreuses penses le saisissaient malgr lui; l'ide de l'avenir, la
vue de ce silence, de cet tre inachev, dont les sens taient ferms,
la rprobation, le dgot, la piti, le mpris du monde, l'accablaient.
Son visage plissait, ses mains tremblaient; il rendait l'enfant  sa
mre, et se dtournait pour cacher ses larmes.

C'est dans ces moments que madame des Arcis serrait sa fille sur son
coeur avec une sorte de tendresse dsespre et ce plein regard de
l'amour maternel, le plus violent et le plus fier de tous. Jamais elle
ne faisait entendre une plainte; elle se retirait dans sa chambre,
posait Camille dans son berceau, et passait des heures entires, muette
comme elle,  la regarder.

Cette espce d'exaltation sombre et passionne devint si forte, qu'il
n'tait pas rare de voir madame des Arcis garder le silence le plus
absolu pendant des journes. On lui adressait en vain la parole. Il
semblait qu'elle voult savoir par elle-mme ce que c'tait que cette
nuit de l'esprit dans laquelle sa fille devait vivre.

Elle parlait par signes  l'enfant et savait seule se faire comprendre.
Les autres personnes de la maison, le chevalier lui-mme, semblaient
trangers  Camille. La mre de madame des Arcis, femme d'un esprit
assez vulgaire, ne venait gure  Chardonneux[3] (ainsi se nommait la
terre du chevalier) que pour dplorer le malheur arriv  son gendre et
 sa chre Ccile. Croyant faire preuve de sensibilit, elle s'apitoyait
sans relche sur le triste sort de cette pauvre enfant, et il lui
chappa de dire un jour:--Mieux et valu pour elle ne pas tre
ne.--Qu'auriez-vous donc fait si j'tais ainsi? rpliqua Ccile presque
avec l'accent de la colre.

[Note 3: Il y a prs du Mans un chteau de ce nom. L'auteur y passa
quelques jours en septembre 1829.]

L'oncle Giraud, le matre maon, ne trouvait pas grand mal  ce que sa
petite nice ft muette:--J'ai eu, disait-il, une femme si bavarde, que
je regarde toute chose au monde, n'importe laquelle, comme prfrable.
Cette petite-l est sre d'avance de ne jamais tenir de mauvais propos,
ni d'en couter, de ne pas impatienter toute une maison en chantant de
vieux airs d'opra, qui sont tous pareils; elle ne sera pas querelleuse,
elle ne dira pas d'injures aux servantes, comme ma femme n'y manquait
jamais; elle ne s'veillera pas si son mari tousse, ou bien s'il se lve
plus tt qu'elle pour surveiller ses ouvriers; elle ne rvera pas tout
haut, elle sera discrte; elle y verra clair, les sourds ont de bons
yeux; elle pourra rgler un mmoire, quand elle ne ferait que compter
sur ses doigts, et payer, si elle a de l'argent, mais sans chicaner,
comme les propritaires  propos de la moindre btisse; elle saura
d'elle-mme une chose trs bonne qui ne s'apprend d'ordinaire que
difficilement, c'est qu'il vaut mieux faire que dire; si elle a le coeur
 sa place, on le verra sans qu'elle ait besoin de se mettre du miel au
bout de la langue. Elle ne rira pas en compagnie, c'est vrai; mais elle
n'entendra pas,  dner, les rabat-joie qui font des priodes; elle sera
jolie, elle aura de l'esprit, elle ne fera pas de bruit; elle ne sera
pas oblige, comme un aveugle, d'avoir un caniche pour se promener. Ma
foi, si j'tais jeune, je l'pouserais trs bien quand elle sera grande,
et aujourd'hui que je suis vieux et sans enfants, je la prendrais trs
bien chez nous comme ma fille, si par hasard elle vous ennuyait.

Lorsque l'oncle Giraud tenait de pareils discours, un peu de gaiet
rapprochait par instants M. des Arcis de sa femme. Ils ne pouvaient
s'empcher de sourire tous deux  cette bonhomie un peu brusque, mais
respectable et surtout bienfaisante, ne voulant voir le mal nulle part.
Mais le mal tait l; tout le reste de la famille regardait avec des
yeux effrays et curieux ce malheur, qui tait une raret. Quand ils
venaient en carriole du gu de Mauny[4], ces braves gens se mettaient en
cercle avant dner, tchant de voir et de raisonner, examinant tout d'un
air d'intrt, prenant un visage compos, se consultant tout bas pour
savoir quoi dire, tentant quelquefois de dtourner la pense commune par
une grosse remarque sur un ftu. La mre restait devant eux, sa fille
sur ses genoux, sa gorge dcouverte, quelques gouttes de lait coulant
encore. Si Raphal et t de la famille, la Vierge  la Chaise aurait
pu avoir une soeur; madame des Arcis ne s'en doutait pas, et en tait
d'autant plus belle.

[Note 4: Le gu de Mauny est un site pittoresque des environs du
Mans et un but de promenade pour les habitants de la ville.]




III


La petite fille devenait grande; la nature remplissait tristement sa
tche, mais fidlement. Camille n'avait que ses yeux au service de son
me; ses premiers gestes furent, comme l'avaient t ses premiers
regards, dirigs vers la lumire. Le plus ple rayon de soleil lui
causait des transports de joie.

Lorsqu'elle commena  se tenir debout et  marcher, une curiosit trs
marque lui fit examiner et toucher tous les objets qui l'environnaient,
avec une dlicatesse mle de crainte et de plaisir, qui tenait de la
vivacit de l'enfant, et dj de la pudeur de la femme. Son premier
mouvement tait de courir vers tout ce qui lui tait nouveau, comme pour
le saisir et s'en emparer; mais elle se retournait presque toujours 
moiti chemin en regardant sa mre, comme pour la consulter. Elle
ressemblait alors  l'hermine, qui, dit-on, s'arrte et renonce  la
route qu'elle voulait suivre, si elle voit qu'un peu de fange ou de
gravier pourrait tacher sa fourrure.

Quelques enfants du voisinage venaient jouer avec Camille dans le
jardin. C'tait une chose trange que la manire dont elle les
regardait parler. Ces enfants,  peu prs du mme ge qu'elle,
essayaient, bien entendu, de rpter des mots estropis par leurs
bonnes, et tchaient, en ouvrant les lvres, d'exercer leur intelligence
au moyen d'un bruit qui ne semblait qu'un mouvement  la pauvre fille.
Souvent, pour prouver qu'elle avait compris, elle tendait les mains
vers ses petites compagnes, qui, de leur ct, reculaient effrayes
devant cette autre expression de leur propre pense.

Madame des Arcis ne quittait pas sa fille. Elle observait avec anxit
les moindres actions, les moindres signes de vie de Camille. Si elle et
pu deviner que l'abb de l'pe allait bientt venir et apporter la
lumire dans ce monde de tnbres, quelle n'et pas t sa joie! Mais
elle ne pouvait rien et demeurait sans force contre ce mal du hasard,
que le courage et la pit d'un homme allaient dtruire. Singulire
chose qu'un prtre en voie plus qu'une mre, et que l'esprit, qui
discerne, trouve ce qui manque au coeur, qui souffre!

Quand les petites amies de Camille furent en ge de recevoir les
premires instructions d'une gouvernante, la pauvre enfant commena 
tmoigner une trs grande tristesse de ce qu'on n'en faisait pas autant
pour elle que pour les autres. Il y avait chez un voisin une vieille
institutrice anglaise qui faisait peler  grand'peine un enfant et le
traitait svrement. Camille assistait  la leon, regardait avec
tonnement son petit camarade, suivant des yeux ses efforts, et tchant,
pour ainsi dire, de l'aider; elle pleurait avec lui lorsqu'il tait
grond.

Les leons de musique furent pour elle le sujet d'une peine bien plus
vive. Debout prs du piano, elle roidissait et remuait ses petits doigts
en regardant la matresse de tous ses grands yeux, qui taient trs
noirs et trs beaux. Elle semblait demander ce qui se faisait l, et
frappait quelquefois sur les touches d'une faon en mme temps douce et
irrite.

L'impression que les tres ou les objets extrieurs produisaient sur les
autres enfants ne paraissait pas la surprendre. Elle observait les
choses et s'en souvenait comme eux. Mais lorsqu'elle les voyait se
montrer du doigt ces mmes objets et changer entre eux ce mouvement des
lvres qui lui tait inintelligible, alors recommenait son chagrin.
Elle se retirait dans un coin, et, avec une pierre ou un morceau de
bois, elle traait presque machinalement sur le sable quelques lettres
majuscules qu'elle avait vu peler  d'autres, et qu'elle considrait
attentivement.

La prire du soir, que le voisin faisait faire rgulirement  ses
enfants tous les jours, tait pour Camille une nigme qui ressemblait 
un mystre. Elle s'agenouillait, avec ses amies et joignait les mains
sans savoir pourquoi. Le chevalier voyait en cela une profanation:

--tez-moi cette petite, disait-il; pargnez-moi cette singerie.--Je
prends sur moi d'en demander pardon  Dieu, rpondit un jour la mre.

Camille donna de bonne heure des signes de cette bizarre facult que
les cossais appellent la double vue, que les partisans du magntisme
veulent faire admettre, et que les mdecins rangent, la plupart du
temps, au nombre des maladies. La petite sourde et muette sentait venir
ceux qu'elle aimait, et allait souvent au-devant d'eux, sans que rien
et pu l'avertir de leur arrive.

Non seulement les autres enfants ne s'approchaient d'elle qu'avec une
certaine crainte, mais ils l'vitaient quelquefois d'un air de mpris.
Il arrivait que l'un d'eux, avec ce manque de piti dont parle La
Fontaine, venait lui parler longtemps en la regardant en face et en
riant, lui demandant de rpondre. Ces petites rondes des enfants, qui se
danseront tant qu'il y aura de petites jambes, Camille les regardait 
la promenade, dj  demi jeune fille, et quand venait le vieux refrain:

    Entrez dans la danse,
    Voyez comme on danse...

seule  l'cart, appuye sur un banc, elle suivait la mesure, en
balanant sa jolie tte, sans essayer de se mler au groupe, mais avec
assez de tristesse et de gentillesse pour faire piti.

L'une des plus grandes tches qu'essaya cet esprit maltrait fut de
vouloir compter avec une petite voisine qui apprenait l'arithmtique. Il
s'agissait d'un calcul fort ais et fort court. La voisine se dbattait
contre quelques chiffres un peu embrouills. Le total ne se montait
gure  plus de douze ou quinze units. La voisine comptait sur ses
doigts. Camille, comprenant qu'on se trompait, et voulant aider, tendit
ses deux mains ouvertes. On lui avait donn,  elle aussi, les premires
et les plus simples notions; elle savait que deux et deux font quatre.
Un animal intelligent, un oiseau mme, compte d'une faon ou d'une
autre, que nous ne savons pas, jusqu' deux ou trois. Une pie, dit-on, a
compt jusqu' cinq. Camille, dans cette circonstance, aurait eu 
compter plus loin. Ses mains n'allaient que jusqu' dix. Elle les tenait
ouvertes devant sa petite amie avec un air si plein de bonne volont,
qu'on l'et prise pour un honnte homme qui ne peut pas payer.

La coquetterie se montre de bonne heure chez les femmes: Camille n'en
donnait aucun indice.--C'est pourtant drle, disait le chevalier, qu'une
petite fille ne comprenne pas un bonnet!  de pareils propos, madame des
Arcis souriait tristement.--Elle est pourtant belle! disait-elle  son
mari; et en mme temps, avec douceur, elle poussait un peu Camille pour
la faire marcher devant son pre, afin qu'il vt mieux sa taille, qui
commenait  se former, et sa dmarche encore enfantine, qui tait
charmante.

 mesure qu'elle avanait en ge, Camille se prit de passion, non pour
la religion, qu'elle ne connaissait pas, mais pour les glises, qu'elle
voyait. Peut-tre avait-elle dans l'me cet instinct invincible qui fait
qu'un enfant de dix ans conoit et garde le projet de prendre une robe
de laine, de chercher ce qui est pauvre et ce qui souffre, et de passer
ainsi toute sa vie. Il mourra bien des indiffrents et mme des
philosophes avant que l'un d'eux explique une pareille fantaisie, mais
elle existe.

Lorsque j'tais enfant, je ne voyais pas Dieu, je ne voyais que le
ciel, est certainement un mot sublime, crit, comme on sait, par un
sourd-muet. Camille tait bien loin de tant de force. L'image grossire
de la Vierge, badigeonne de blanc de cruse, sur un fond de pltre
frott de bleu,  peu prs comme l'enseigne d'une boutique; un enfant de
choeur de province, dont un vieux surplis couvrait la soutane, et dont la
voix faible et argentine faisait tristement vibrer les carreaux, sans
que Camille en pt rien entendre; la dmarche du suisse, les airs du
bedeau,--qui sait ce qui fait lever les yeux  un enfant? Mais
qu'importe, ds que ces yeux se lvent?




IV


--Elle est pourtant belle! se rptait le chevalier, et Camille l'tait
en effet. Dans le parfait ovale d'un visage rgulier, sur des traits
d'une puret et d'une fracheur admirables, brillait, pour ainsi dire,
la clart d'un bon coeur. Camille tait petite, non point ple, mais trs
blanche, avec de longs cheveux noirs. Gaie, active, elle suivait son
naturel; triste avec douceur et presque avec nonchalance ds que le
malheur venait la toucher; pleine de grce dans tous ses mouvements,
d'esprit et quelquefois d'nergie dans sa petite pantomime,
singulirement industrieuse  se faire entendre, vive  comprendre,
toujours obissante ds qu'elle avait compris. Le chevalier restait
aussi parfois, comme madame des Arcis,  regarder sa fille sans parler.
Tant de grce et de beaut, joint  tant de malheur et d'horreur, tait
prs de lui troubler l'esprit; on le vit embrasser souvent Camille avec
une sorte de transport, en disant tout haut:--Je ne suis cependant pas
un mchant homme!

Il y avait une alle dans le bois, au fond du jardin, o le chevalier
avait l'habitude de se promener aprs le djeuner. De la fentre de sa
chambre, madame des Arcis voyait son mari aller et venir derrire les
arbres. Elle n'osait gure l'y aller retrouver. Elle regardait, avec un
chagrin plein d'amertume, cet homme qui avait t pour elle plutt un
amant qu'un poux, dont elle n'avait jamais reu un reproche,  qui elle
n'en avait jamais eu un seul  faire, et qui n'avait plus le courage de
l'aimer parce qu'elle tait mre.

Elle se hasarda pourtant un matin. Elle descendit en peignoir, belle
comme un ange, le coeur palpitant; il s'agissait d'un bal d'enfants qui
devait avoir lieu dans un chteau voisin. Madame des Arcis voulait y
mener Camille. Elle voulait voir l'effet que pourrait produire sur le
monde et sur son mari la beaut de sa fille. Elle avait pass des nuits
sans sommeil  chercher quelle robe elle lui mettrait; elle avait form
sur ce projet les plus douces esprances.--Il faudra bien, se
disait-elle, qu'il en soit fier et qu'on en soit jaloux, une fois pour
toutes, de cette pauvre petite. Elle ne dira rien, mais elle sera la
plus belle.

Ds que le chevalier vit sa femme venir  lui, il s'avana au-devant
d'elle, et lui prit la main, qu'il baisa avec un respect et une
galanterie qui lui venaient de Versailles, et dont il ne s'cartait
jamais, malgr sa bonhomie naturelle. Ils commencrent par changer
quelques mots insignifiants, puis ils se mirent  marcher l'un  ct de
l'autre.

Madame des Arcis cherchait de quelle manire elle proposerait  son mari
de la laisser mener sa fille au bal, et de rompre ainsi une
dtermination qu'il avait prise depuis la naissance de Camille, celle
de ne plus voir le monde. La seule pense d'exposer son malheur aux yeux
des indiffrents ou des malveillants mettait le chevalier presque hors
de lui. Il avait annonc formellement sa volont sur ce sujet. Il
fallait donc que madame des Arcis trouvt un biais, un prtexte
quelconque, non seulement pour excuter son dessein, mais pour en
parler.

Pendant ce temps-l, le chevalier paraissait rflchir beaucoup de son
ct. Il fut le premier  rompre le silence. Une affaire survenue  un
de ses parents, dit-il  sa femme, venait d'occasionner de grands
drangements de fortune dans sa famille; il tait important pour lui de
surveiller les gens chargs des mesures  prendre; ses intrts, et par
consquent ceux de madame des Arcis elle-mme, couraient le risque
d'tre compromis faute de soin. Bref, il annona qu'il tait oblig de
faire un court voyage en Hollande, o il devait s'entendre avec son
banquier; il ajouta que l'affaire tait extrmement presse, et qu'il
comptait partir ds le lendemain matin.

Il n'tait que trop facile  madame des Arcis de comprendre le motif de
ce voyage. Le chevalier tait bien loign de songer  abandonner sa
femme; mais, en dpit de lui-mme, il prouvait un besoin irrsistible
de s'isoler tout  fait pendant quelque temps, ne ft-ce que pour
revenir plus tranquille. Toute vraie douleur donne, la plupart du temps,
ce besoin de solitude  l'homme comme la souffrance physique aux
animaux.

Madame des Arcis fut d'abord tellement surprise, qu'elle ne rpondit que
par ces phrases banales qu'on a toujours sur les lvres quand on ne peut
pas dire ce qu'on pense: elle trouvait ce voyage tout simple; le
chevalier avait raison, elle reconnaissait l'importance de cette
dmarche, et ne s'y opposait en aucune faon. Tandis qu'elle parlait, la
douleur lui serrait le coeur; elle dit qu'elle se trouvait lasse, et
s'assit sur un banc.

L, elle resta plonge dans une rverie profonde, les regards fixes, les
mains pendantes. Madame des Arcis n'avait connu jusqu'alors ni grande
joie ni grands plaisirs. Sans tre une femme d'un esprit lev, elle
sentait assez fortement et elle tait d'une famille assez commune pour
avoir quelque peu souffert. Son mariage avait t pour elle un bonheur
tout  fait imprvu, tout  fait nouveau; un clair avait brill devant
ses yeux au milieu de longues et froides journes, maintenant la nuit la
saisissait.

Elle demeura longtemps pensive. Le chevalier dtournait les yeux, et
semblait impatient de rentrer  la maison. Il se levait et se rasseyait.
Madame des Arcis se leva aussi enfin, prit le bras de son mari; ils
rentrrent ensemble.

L'heure du dner venue, madame des Arcis fit dire qu'elle se trouvait
malade et qu'elle ne descendrait pas. Dans sa chambre tait un
prie-Dieu o elle resta  genoux jusqu'au soir. Sa femme de chambre
entra plusieurs fois, ayant reu du chevalier l'ordre secret de veiller
sur elle; elle ne rpondit pas  ce qu'on lui disait. Vers huit heures
du soir elle sonna, demanda la robe commande  l'avance pour sa fille,
et qu'on mit le cheval  la voiture. Elle fit avertir en mme temps le
chevalier qu'elle allait au bal, et qu'elle souhaitait qu'il l'y
accompagnt.

Camille avait la taille d'un enfant, mais la plus svelte et la plus
lgre. Sur ce corps bien-aim, dont les contours commenaient  se
dessiner, la mre posa une petite parure simple et frache. Une robe de
mousseline blanche brode, des petits souliers de satin blanc, un
collier de graines d'Amrique sur le cou, une couronne de bluets sur la
tte, tels furent les atours de Camille, qui se mirait avec orgueil et
sautait de joie. La mre, vtue d'une robe de velours, comme quelqu'un
qui ne veut pas danser, tenait son enfant devant une psych, et
l'embrassait coup sur coup, en rptant: Tu es belle, tu es belle!
lorsque le chevalier monta. Madame des Arcis, sans aucune motion
apparente, demanda  son domestique si on avait attel, et  son mari
s'il venait. Le chevalier donna la main  sa femme, et l'on alla au bal.

C'tait la premire fois qu'on voyait Camille. On avait beaucoup entendu
parler d'elle. La curiosit dirigea tous les regards vers la petite
fille ds qu'elle parut. On pouvait s'attendre  ce que madame des
Arcis montrt quelque embarras et quelque inquitude; il n'en fut rien.
Aprs les politesses d'usage, elle s'assit de l'air le plus calme, et
tandis que chacun suivait des yeux son enfant avec une espce
d'tonnement ou un air d'intrt affect, elle la laissait aller par la
chambre sans paratre y songer.

Camille retrouvait l ses petites compagnes; elle courait tour  tour
vers l'une ou vers l'autre, comme si elle et t au jardin. Toutes,
cependant, la recevaient avec rserve et avec froideur. Le chevalier,
debout  l'cart, souffrait visiblement. Ses amis vinrent  lui,
vantrent la beaut de sa fille; des personnes trangres, ou mme
inconnues, l'abordrent avec l'intention de lui faire compliment. Il
sentait qu'on le consolait, et ce n'tait gure de son got. Cependant
un regard auquel on ne se trompe pas, le regard de tous, lui remit peu 
peu quelque joie au coeur. Aprs avoir parl par gestes presque  tout le
monde, Camille tait reste debout entre les genoux de sa mre. On
venait de la voir aller de ct et d'autre; on s'attendait  quelque
chose d'trange, ou tout au moins de curieux; elle n'avait rien fait que
de dire bonsoir aux gens avec une grande rvrence, donner un petit
_shake-hand_  des demoiselles anglaises, envoyer des baisers aux mres
de ses petites amies, le tout peut-tre appris par coeur, mais fait avec
grce et navet. Revenue tranquillement  sa place, on commena 
l'admirer. Rien, en effet, n'tait plus beau que cette enveloppe dont
ne pouvait sortir cette pauvre me. Sa taille, son visage, ses longs
cheveux boucls, ses yeux surtout d'un clat incomparable, surprenaient
tout le monde. En mme temps que ses regards essayaient de tout deviner,
et ses gestes de tout dire, son air rflchi et mlancolique prtait 
ses moindres mouvements,  ses allures d'enfant et  ses poses un
certain aspect d'un air de grandeur; un peintre ou un sculpteur en et
t frapp. On s'approcha de madame des Arcis, on l'entoura, on fit
mille questions par gestes  Camille;  l'tonnement et  la rpugnance
avaient succd une bienveillance sincre, une franche sympathie.
L'exagration, qui arrive toujours ds que le voisin parle aprs le
voisin pour rpter la mme chose, s'en mla bientt. On n'avait jamais
vu un si charmant enfant; rien ne lui ressemblait, rien n'tait si beau
qu'elle. Camille eut enfin un triomphe complet, auquel elle tait loin
de rien comprendre.

Madame des Arcis le comprenait. Toujours calme au dehors, elle eut ce
soir-l un battement de coeur qui lui tait d, le plus heureux, le plus
pur de sa vie. Il y eut entre elle et son mari un sourire chang, qui
valait bien des larmes.

Cependant une jeune fille se mit au piano, et joua une contredanse. Les
enfants se prirent par la main, se mirent en place et commencrent 
excuter les pas que le matre de danse de l'endroit leur avait appris.
Les parents, d'autre part, commencrent  se complimenter
rciproquement,  trouver charmante cette petite fte, et  se faire
remarquer les uns aux autres la gentillesse de leurs prognitures. Ce
fut bientt un grand bruit de rires enfantins, de plaisanteries de caf
entre les jeunes gens, de causeries de chiffons entre les jeunes filles,
de bavardages entre les papas, de politesses aigres-douces entre les
mamans, bref un bal d'enfants en province.

Le chevalier ne quittait pas des yeux sa fille, qui, on le pense bien,
n'tait pas de la contredanse. Camille regardait la fte avec une
attention un peu triste. Un petit garon vint l'inviter. Elle secoua la
tte pour toute rponse; quelques bluets tombrent de sa couronne, qui
n'tait pas bien solide. Madame des Arcis les ramassa, et eut bientt
rpar, avec quelques pingles, le dsordre de cette coiffure qu'elle
avait faite elle-mme; mais elle chercha vainement ensuite son mari: il
n'tait plus dans la salle. Elle fit demander s'il tait parti, et s'il
avait pris la voiture. On lui rpondit qu'il tait retourn chez lui 
pied.




V


Le chevalier avait rsolu de s'loigner sans dire adieu  sa femme. Il
craignait et fuyait toute explication fcheuse, et comme, d'ailleurs,
son dessein tait de revenir dans peu de temps, il crut agir plus
sagement en laissant seulement une lettre. Il n'tait pas tout  fait
vrai que ses affaires l'appelassent en Hollande; cependant son voyage
pouvait lui tre avantageux. Un de ses amis crivit  Chardonneux pour
presser son dpart; c'tait un prtexte convenu. Il prit, en rentrant,
le semblant d'un homme oblig de s'en aller  l'improviste. Il fit faire
ses paquets en toute hte, les envoya  la ville, monta  cheval et
partit.

Une hsitation involontaire et un trs grand regret s'emparrent
cependant de lui lorsqu'il franchit le seuil de sa porte. Il craignit
d'avoir obi trop vite  un sentiment qu'il pouvait matriser, de faire
verser  sa femme des larmes inutiles, et de ne pas trouver ailleurs le
repos qu'il tait peut-tre  sa maison.--Mais qui sait, pensa-t-il, si
je ne fais pas, au contraire, une chose utile et raisonnable? Qui sait
si le chagrin passager que pourra causer mon absence ne nous rendra pas
des jours plus heureux? Je suis frapp d'un malheur dont Dieu seul
connat la cause; je m'loigne pour quelques jours du lieu o je
souffre. Le changement, le voyage, la fatigue mme, calmeront peut-tre
mes ennuis; je vais m'occuper de choses matrielles, importantes,
ncessaires; je reviendrai le coeur plus tranquille, plus content;
j'aurai rflchi, je saurai mieux ce que j'ai  faire.--Cependant Ccile
va souffrir, se disait-il au fond du coeur. Mais, son parti une fois
pris, il continua sa route.

Madame des Arcis avait quitt le bal vers onze heures. Elle tait monte
en voiture avec sa fille, qui s'endormit bientt sur ses genoux. Bien
qu'elle ignort que le chevalier et excut si promptement son projet
de voyage, elle n'en souffrait pas moins d'tre sortie seule de chez ses
voisins. Ce qui n'est aux yeux du monde qu'un manque d'gards devient
une douleur sensible  qui en souponne le motif. Le chevalier n'avait
pu supporter le spectacle public de son malheur. La mre avait voulu
montrer ce malheur pour tcher de le vaincre et d'en avoir raison. Elle
eut aisment pardonn  son mari un mouvement de tristesse ou de
mauvaise humeur; mais il faut penser qu'en province une telle manire de
laisser ainsi sa femme et sa fille est une chose presque inoue; et la
moindre bagatelle en pareil cas, seulement un manteau qu'on cherche,
lorsque celui qui devrait l'apporter n'est pas l, a fait, quelquefois
plus de mal que tout le respect des convenances ne saurait faire de
bien.

Tandis que la voiture se tranait lentement sur les cailloux d'un
chemin vicinal nouvellement fait, madame des Arcis, regardant sa fille
endormie, se livrait aux plus tristes pressentiments. Soutenant Camille,
de faon  ce que les cahots ne pussent l'veiller, elle songeait, avec
cette force que la nuit donne  la pense,  la fatalit qui semblait la
poursuivre jusque dans cette joie lgitime qu'elle venait d'avoir  ce
bal. Une trange disposition d'esprit la faisait se reporter tour 
tour, tantt vers son propre pass, tantt vers l'avenir de sa
fille.--Que va-t-il arriver? se disait-elle. Mon mari s'loigne de moi;
s'il ne part pas aujourd'hui pour toujours, ce sera demain; tous mes
efforts, toutes mes prires ne serviront qu' l'importuner; son amour
est mort, sa piti subsiste, mais son chagrin est plus fort que lui et
que moi-mme. Ma fille est belle, mais voue au malheur; qu'y puis-je
faire? que puis-je prvoir ou empcher? Si je m'attache  cette pauvre
enfant, comme je le dois, comme je le fais, c'est presque renoncer 
voir mon mari. Il nous fuit, nous lui faisons horreur. Si je tentais, au
contraire, de me rapprocher de lui, si j'osais essayer de rappeler son
ancien amour, ne me demanderait-il pas peut-tre de me sparer de ma
fille? Ne pourrait-il pas se faire qu'il voult confier Camille  des
trangers, et se dlivrer d'un spectacle qui l'afflige?

En se parlant ainsi  elle-mme, madame des Arcis embrassait Camille.

--Pauvre enfant! se disait-elle, moi t'abandonner! moi acheter au prix
de ton repos, de ta vie peut-tre, l'apparence d'un bonheur qui me
fuirait  mon tour! cesser d'tre mre pour tre pouse! Quand une
pareille chose serait possible, ne vaut-il pas mieux mourir que d'y
songer?

Puis elle revenait  ses conjectures.--Que va-t-il arriver? se
demandait-elle encore. Qu'ordonnera de nous la Providence? Dieu veille
sur tous, il nous voit comme les autres. Que fera-t-il de nous? que
deviendra cette enfant?

 quelque distance de Chardonneux, il y avait un gu  passer. Il avait
beaucoup plu depuis un mois  peu prs, en sorte que la rivire
dbordait et couvrait les prs d'alentour. Le _passeux_ refusa d'abord
de prendre la voiture dans son bac, et dit qu'il fallait dteler, qu'il
se chargeait de traverser l'eau avec les gens et le cheval, non avec le
carrosse. Madame des Arcis, presse de revoir son mari, ne voulut pas
descendre. Elle dit au cocher d'entrer dans le bac; c'tait un trajet de
quelques minutes, qu'elle avait fait cent fois.

Au milieu du gu, le bateau commena  dvier, pouss par le courant. Le
_passeux_ demanda aide au cocher pour empcher, disait-il, d'aller 
l'cluse. Il y avait, en effet,  deux ou trois cents pas plus bas, un
moulin avec une cluse, faite de soliveaux, de pieux et de planches
rassembles, mais vieille, brise par l'eau, et devenue une espce de
cascade, ou plutt de prcipice. Il tait clair que, si l'on se
laissait entraner jusque-l, on devait s'attendre  un accident
terrible.

Le cocher tait descendu de son sige; il aurait voulu tre bon 
quelque chose, mais il n'y avait qu'une perche dans le bac. Le
_passeux_, de son ct, faisait ce qu'il pouvait, mais la nuit tait
sombre; une petite pluie fine aveuglait ces deux hommes, qui tantt se
relayaient, tantt runissaient leurs forces, pour couper l'eau et
gagner la rive.

 mesure que le bruit de l'cluse se rapprochait, le danger devenait
plus effrayant. Le bateau, lourdement charg, et dfendu contre le
courant par deux hommes vigoureux, n'allait pas vite. Lorsque la perche
tait bien enfonce et bien tenue  l'avant, le bac s'arrtait, allait
de ct, ou tournait sur lui-mme; mais le flot tait trop fort. Madame
des Arcis, qui tait reste dans la voiture avec l'enfant, ouvrit la
glace avec une terreur affreuse:

--Est-ce que nous sommes perdus? s'cria-t-elle.

En ce moment la perche rompit. Les deux hommes tombrent dans le bateau,
puiss, et les mains meurtries.

Le _passeux_ savait nager, mais non le cocher. Il n'y avait pas de temps
 perdre:

--Pre Georgeot, dit madame des Arcis au _passeux_ (c'tait son nom),
peux-tu me sauver, ma fille et moi?

Le pre Georgeot jeta un coup, d'oeil sur l'eau, puis sur la rive:

--Certainement, rpondit-il en haussant les paules d'un air presque
offens qu'on lui adresst une pareille question.

--Que faut-il faire? dit madame des Arcis.

--Vous mettre sur mes paules, rpliqua le _passeux_. Gardez votre robe,
a vous soutiendra. Empoignez-moi le cou  deux bras, mais n'ayez pas
peur et ne vous cramponnez pas, nous serions noys; ne criez pas, a
vous ferait boire. Quant  la petite, je la prendrai d'une main par la
taille, je nagerai de l'autre  la marinire, et je la passerai en l'air
sans la mouiller. Il n'y a pas vingt-cinq brasses d'ici aux pommes de
terre qui sont dans ce champ-l.

--Et Jean? dit madame des Arcis, dsignant le cocher.

--Jean boira un coup, mais il en reviendra. Qu'il aille  l'cluse et
qu'il attende, je le retrouverai.

Le pre Georgeot s'lana dans l'eau, charg de son double fardeau, mais
il avait trop prjug de ses forces. Il n'tait plus jeune, tant s'en
fallait. La rive tait plus loin qu'il ne disait, et le courant plus
fort qu'il ne l'avait pens. Il fit cependant tout ce qu'il put pour
arriver  terre, mais il fut bientt entran. Le tronc d'un saule
couvert par l'eau, et qu'il ne pouvait voir dans les tnbres, l'arrta
tout  coup: il s'y tait violemment frapp au front. Son sang coula, sa
vue s'obscurcit.

--Prenez votre fille et mettez-la sur mon cou, dit-il, ou sur le vtre;
je n'en puis plus.

--Pourrais-tu la sauver si tu ne portais qu'elle? demanda la mre.

-Je n'en sais rien, mais je crois que oui, dit le _passeux_.

Madame des Arcis, pour toute rponse, ouvrit les bras, lcha le cou du
_passeux_, et se laissa aller au fond de l'eau.

Lorsque le _passeux_ eut dpos  terre la petite Camille saine et
sauve, le cocher, qui avait t tir de la rivire par un paysan, l'aida
 chercher le corps de madame des Arcis. On ne le trouva que le
lendemain matin, prs du rivage.




VI


Un an aprs cet vnement, dans une chambre d'un htel garni situ rue
du Bouloi,  Paris, dans le quartier des diligences, une jeune fille en
deuil tait assise prs d'une table, au coin du feu. Sur cette table
tait une bouteille de vin d'ordinaire,  moiti vide, et un verre. Un
homme courb par l'ge, mais d'une physionomie ouverte et franche, vtu
 peu prs comme un ouvrier, se promenait  grands pas dans la chambre.
De temps en temps il s'approchait de la jeune fille, s'arrtait devant
elle, et la regardait d'un air presque paternel. La jeune fille, alors,
tendait le bras, soulevait la bouteille avec un empressement ml d'une
sorte de rpugnance involontaire, et remplissait le verre. Le vieillard
buvait un petit coup, puis recommenait  marcher, tout en gesticulant
d'une faon singulire et presque ridicule, pendant que la jeune fille,
souriant d'un air triste, suivait ses mouvements avec attention.

Il et t difficile,  qui se ft trouv l, de deviner quelles taient
ces deux personnes: l'une, immobile, froide, pareille au marbre, mais
pleine de grce et de distinction, portant sur son visage et dans ses
moindres gestes plus que ce qu'on appelle ordinairement la beaut;
l'autre, d'une apparence tout  fait vulgaire, les habits en dsordre,
le chapeau sur la tte, buvant du gros vin de cabaret, et faisant
rsonner sur le parquet les clous de ses souliers. C'tait un trange
contraste.

Ces deux personnes taient pourtant lies par une amiti bien vive et
bien tendre. C'tait Camille et l'oncle Giraud. Le digne homme tait
venu  Chardonneux lorsque madame des Arcis avait t porte d'abord 
l'glise, puis  sa dernire demeure. Sa mre tant morte et son pre
absent, la pauvre enfant se trouvait alors absolument seule en ce monde.
Le chevalier, ayant une fois quitt sa maison, distrait par son voyage,
appel par ses affaires et oblig de parcourir plusieurs villes de la
Hollande, n'avait appris que fort tard la mort de sa femme; en sorte
qu'il se passa prs d'un mois, pendant lequel Camille resta, pour ainsi
dire, orpheline. Il y avait bien, il est vrai,  la maison une sorte de
gouvernante qui avait charge de veiller sur la jeune fille; mais la
mre, de son vivant, ne souffrait point de partage. Cet emploi tait une
sincure; la gouvernante connaissait  peine Camille, et ne pouvait lui
tre d'aucun secours dans une pareille circonstance.

La douleur de la jeune fille  la mort de sa mre avait t si violente,
qu'on avait craint longtemps pour ses jours. Lorsque le corps de madame
des Arcis avait t retir de l'eau et apport  la maison, Camille
accompagnait ce cortge funbre en poussant des cris de dsespoir si
dchirants que les gens du pays en avaient presque peur. Il y avait, en
effet, je ne sais quoi d'effrayant dans cet tre qu'on tait habitu 
voir muet, doux et tranquille, et qui sortait tout  coup de son silence
en prsence de la mort. Les sons inarticuls qui s'chappaient de ses
lvres, et qu'elle seule n'entendait pas, avaient quelque chose de
sauvage; ce n'taient ni des paroles ni des sanglots, mais une sorte de
langage horrible, qui semblait invent par la douleur. Pendant un jour
et une nuit, ces cris affreux ne cessrent de remplir la maison; Camille
courait de tous cts, s'arrachant les cheveux et frappant les
murailles. On essaya en vain de l'arrter; la force mme fut inutile. Ce
ne fut que la nature puise qui la fit enfin tomber au pied du lit o
le corps de sa mre tait couch.

Presque aussitt, elle avait paru reprendre sa tranquillit accoutume,
et, pour ainsi dire, tout oublier. Elle tait reste quelque temps dans
un calme apparent, marchant toute la journe, au hasard, d'un pas lent
et distrait, ne se refusant  aucun des soins qu'on prenait pour elle;
on la croyait revenue  elle-mme, et le mdecin, qui avait t appel,
s'y trompa comme tout le monde; mais une fivre nerveuse se dclara
bientt avec les plus graves symptmes. Il fallut veiller constamment
sur la malade; sa raison semblait entirement perdue.

C'tait alors que l'oncle Giraud avait pris la rsolution de venir 
tout prix au secours de sa nice.--Puisqu'elle n'a plus ni pre ni mre
dans ce moment-ci, avait-il dit aux gens de la maison, je me dclare
pour son oncle vritable, charg de la soigner et d'empcher qu'il ne
lui arrive malheur. Cette enfant m'a toujours plu; j'ai souvent demand
 son pre de me la donner pour me faire rire. Je ne veux pas l'en
priver, c'est sa fille, mais pour l'instant je m'en empare.  son
retour, je la lui rendrai fidlement.

L'oncle Giraud n'avait pas grande foi aux mdecins, par une assez bonne
raison, c'est qu'il croyait  peine aux maladies, n'ayant jamais
lui-mme t malade. Une fivre nerveuse surtout lui paraissait une
chimre, un pur drangement d'ides, qu'un peu de distraction devait
gurir. Il s'tait donc dcid  amener Camille  Paris.--Vous voyez,
disait-il encore, qu'elle a du chagrin, cette enfant. Elle ne fait que
pleurer, et elle a raison; une mre ne vous meurt pas deux fois. Mais il
ne s'agit pas que la fille s'en aille parce que l'autre vient de partir;
il faut tcher qu'elle pense  autre chose. On dit que Paris est trs
bon pour cela; je ne connais point Paris, moi, ni elle non plus. Ainsi
donc je vais l'y mener, cela nous fera du bien  tous les deux.
D'ailleurs, quand ce ne serait que la route, cela ne peut que lui tre
trs bon. J'ai eu de la peine comme un autre, et toutes les fois que
j'ai vu sautiller devant moi la queue d'un postillon, cela m'a toujours
ragaillardi.

De cette faon, Camille et son oncle taient venus  Paris. Le
chevalier, instruit de ce voyage par une lettre de l'oncle Giraud,
l'approuva. Au retour de sa tourne en Hollande, il avait rapport 
Chardonneux une mlancolie tellement profonde, qu'il lui tait presque
impossible de voir qui que ce ft, mme sa fille. Il semblait vouloir
fuir tout tre vivant, et chercher  se fuir lui-mme. Presque toujours
seul,  cheval dans les bois, il fatiguait son corps outre mesure pour
donner quelque repos  son me. Un chagrin cach, incurable, le
dvorait. Il se reprochait au fond du coeur d'avoir rendu sa femme
malheureuse pendant sa vie, et d'avoir contribu  sa mort.--Si j'avais
t l, se disait-il, elle vivrait, et je devais y tre. Cette pense,
qui ne le quittait plus, empoisonnait sa vie.

Il dsirait que Camille ft heureuse; il tait prt, dans l'occasion, 
faire pour cela les plus grands sacrifices. Sa premire ide, en
revenant  Chardonneux, avait t d'essayer de remplacer prs de sa
fille celle qui n'tait plus, et de payer avec usure cette dette de coeur
qu'il avait contracte; mais le souvenir de la ressemblance de la mre
et de l'enfant lui causait  l'avance une douleur intolrable. C'tait
en vain qu'il cherchait  se tromper sur cette douleur mme, et qu'il
voulait se persuader que ce serait plutt  ses yeux une consolation, un
adoucissement  sa peine, de retrouver ainsi sur un visage aim les
traits de celle qu'il pleurait sans cesse. Camille, malgr tout, tait
pour lui un reproche vivant, une preuve de sa faute et de son malheur,
qu'il ne se sentait pas la force de supporter.

L'oncle Giraud n'en pensait pas si long. Il ne songeait qu' gayer sa
nice et  lui rendre la vie agrable. Malheureusement ce n'tait pas
facile. Camille s'tait laiss emmener sans rsistance, mais elle ne
voulait prendre part  aucun des plaisirs que le bonhomme tchait de lui
proposer. Ni promenades, ni ftes, ni spectacles, ne pouvaient la
tenter; pour toute rponse, elle montrait sa robe noire.

Le vieux matre maon tait obstin. Il avait lou, comme on l'a vu, un
appartement garni dans une auberge des Messageries, la premire qu'un
commissionnaire de la rue lui avait indique, ne comptant y rester qu'un
mois ou deux. Il y tait avec Camille depuis prs d'un an. Pendant un
an, Camille s'tait refuse  toutes ses propositions de partie de
plaisir, et, comme il tait en mme temps aussi bon et aussi patient
qu'entt, il attendait depuis un an sans se plaindre. Il aimait cette
pauvre fille de toute son me, sans qu'il en st lui mme la cause, par
un de ces charmes inexplicables qui attachent la bont au malheur.

--Mais enfin, je ne sais pas, disait-il, tout en achevant sa bouteille,
ce qui peut t'empcher de venir  l'Opra avec moi. Cela cote fort
cher; j'ai le billet dans ma poche; voil ton deuil fini d'hier; tu as
l deux robes neuves; d'ailleurs tu n'as qu' mettre ton capuchon, et...

Il s'interrompit.--Diable! dit-il, tu n'entends rien, je n'y avais pas
pens. Mais qu'importe? ce n'est pas ncessaire dans ces endroits-l. Tu
n'entends pas, moi, je n'coute pas. Nous regarderons danser, voil
tout.

Ainsi parlait le bon oncle, qui ne pouvait jamais songer, quand il avait
quelque chose d'intressant  dire, que sa nice ne pouvait l'entendre
ni lui rpondre. Il causait avec elle malgr lui. D'une autre part,
quand il essayait de s'exprimer par signes, c'tait encore pire; elle le
comprenait encore moins. Aussi avait-il adopt l'habitude de lui parler
comme  tout le monde, en gesticulant, il est vrai, de toutes ses
forces; Camille s'tait faite  cette pantomime parlante, et trouvait
moyen d'y rpondre  sa faon.

Le deuil de Camille venait de finir en effet, comme le disait le
bonhomme. Il avait fait faire deux belles robes  sa nice, et les lui
prsentait d'un air  la fois si tendre et si suppliant, qu'elle lui
sauta au cou pour le remercier, puis elle se rassit avec la tristesse
calme qu'on lui voyait toujours.

--Mais ce n'est pas tout, dit l'oncle, il faut les mettre, ces belles
robes. Elles sont faites pour cela, ces robes; elles sont jolies, ces
robes. Et, tout en parlant, il se promenait par la chambre en faisant
danser les robes comme des marionnettes.

Camille avait assez pleur pour qu'un moment de joie lui ft permis.
Pour la premire fois depuis la mort de sa mre, elle se leva, se plaa
devant son miroir, prit une des deux robes que son oncle lui montrait,
le regarda tendrement, lui tendit la main, et fit un petit signe de tte
pour dire: Oui.

 ce signe, le bonhomme Giraud se mit  sauter comme un enfant, avec ses
gros souliers. Il triomphait: l'heure tait enfin venue o il
accomplissait son dessein; Camille allait se parer, sortir avec lui,
venir  l'Opra, voir le monde: il ne se tenait pas d'aise  cette
pense, et il embrassait sa nice coup sur coup, tout en criant aprs la
femme de chambre, les domestiques, tous les gens de la maison.

La toilette acheve, Camille tait si belle, qu'elle sembla le
reconnatre elle-mme, et sourit  sa propre image.--La voiture est en
bas, dit l'oncle Giraud, tchant d'imiter avec ses bras le geste d'un
cocher qui fouette ses chevaux, et avec sa bouche le bruit d'un
carrosse. Camille sourit de nouveau, prit la robe de deuil qu'elle
venait de quitter, la plia avec soin, la baisa, la mit dans l'armoire,
et partit.




VII


Si l'oncle Giraud n'tait pas lgant de sa personne, il se piquait du
moins de bien faire les choses. Peu lui importait que ses habits,
toujours tout neufs et beaucoup trop larges, parce qu'il ne voulait pas
tre gn, l'enveloppassent comme bon leur semblait, que ses bas draps
fussent mal tirs, et que sa perruque lui tombt sur les yeux. Mais
quand il se mlait de rgaler les autres, il prenait d'abord ce qu'il y
avait de plus cher et de meilleur. Aussi avait-il retenu ce soir-l,
pour lui et pour Camille, une bonne loge dcouverte, bien en vidence,
afin que sa nice pt tre vue de tout le monde. Aux premiers regards
que Camille jeta sur le thtre et dans la salle, elle fut blouie; cela
ne pouvait manquer: une jeune fille  peine ge de seize ans, leve au
fond d'une campagne, et se trouvant tout  coup transporte au milieu du
sjour du luxe, des arts et du plaisir, devait presque croire qu'elle
rvait. On jouait un ballet: Camille suivait avec curiosit les
attitudes, les gestes et les pas des acteurs; elle comprenait que
c'tait une pantomime, et, comme elle devait s'y connatre, elle
cherchait  s'en expliquer le sens.  tout moment, elle se retournait
vers son oncle d'un air stupfait, comme pour le consulter; mais il n'y
comprenait gure plus qu'elle. Elle voyait des bergers en bas de soie
offrant des fleurs  leurs bergres, des amours voltigeant au bout d'une
corde, des dieux assis sur des nuages. Les dcorations, les lumires, le
lustre surtout, dont l'clat la charmait, les parures des femmes, les
broderies, les plumes, toute cette pompe d'un spectacle inconnu pour
elle la jetait dans un doux tonnement.

De son ct, elle devint bientt elle-mme l'objet d'une curiosit
presque gnrale; sa parure tait simple, mais du meilleur got. Seule,
en grande loge,  ct d'un homme aussi peu musqu que l'tait l'oncle
Giraud, belle comme un astre et frache comme une rose, avec ses grands
yeux noirs et son air naf, elle devait ncessairement attirer les
regards. Les hommes commencrent  se la montrer, les femmes 
l'observer; les marquis s'approchrent, et les compliments les plus
flatteurs, faits  haute voix,  la mode du temps, furent adresss  la
nouvelle venue; par malheur, l'oncle Giraud seul recueillait ces
hommages, qu'il savourait avec dlices.

Cependant Camille, peu  peu, reprit d'abord son air tranquille, puis un
mouvement de tristesse la saisit. Elle sentit combien il tait cruel
d'tre isole au milieu de cette foule. Ces gens qui causaient dans
leurs loges, ces musiciens dont les instruments rglaient la mesure des
pas des acteurs, ce vaste change de penses entre le thtre et la
salle, tout cela, pour ainsi dire, la repoussa en elle-mme.--Nous
parlons et tu ne parles pas, semblait lui dire tout ce monde; nous
coutons, nous rions, nous chantons, nous nous aimons, nous jouissons de
tout; toi seule ne jouis de rien, toi seule n'entends rien, toi seule
n'es ici qu'une statue, le simulacre d'un tre qui ne fait qu'assister 
la vie.

Camille ferma les yeux pour se dlivrer de ce spectacle; elle se souvint
de ce bal d'enfants o elle avait vu danser ses compagnes, et o elle
tait reste prs de sa mre. Elle revint par la pense  la maison
natale, a son enfance si malheureuse,  ses longues souffrances,  ses
larmes secrtes,  la mort de sa mre, enfin  ce deuil qu'elle venait
de quitter, et qu'elle rsolut de reprendre en rentrant. Puisqu'elle
tait  jamais condamne, il lui sembla qu'il valait mieux pour elle ne
jamais tenter de moins souffrir. Elle sentit plus amrement qu'elle ne
l'avait encore fait que tout effort de sa part pour rsister  la
maldiction cleste tait inutile. Remplie de cette pense, elle ne put
retenir quelques pleurs que l'oncle Giraud vit couler; il cherchait  en
deviner la cause, lorsqu'elle lui fit signe qu'elle voulait partir. Le
bonhomme, surpris et inquiet, hsitait et ne savait que faire; Camille
se leva, et lui montra la porte de la loge, afin qu'il lui donnt son
mantelet.

En ce moment, elle aperut au-dessous d'elle,  la galerie, un jeune
homme de bonne mine, trs richement vtu, qui tenait  la main un
morceau d'ardoise, sur lequel il traait des lettres et des figures avec
un petit crayon blanc. Il montrait ensuite cette ardoise  son voisin,
plus g que lui; celui-ci paraissait le comprendre aussitt, et lui
rpondait de la mme manire avec une trs grande promptitude. Tous deux
changeaient en mme temps, en ouvrant ou fermant les doigts, certains
signes qui semblaient leur servir  se mieux communiquer leurs ides.

Camille ne comprit rien, ni  ces dessins qu'elle distinguait  peine,
ni  ces signes qu'elle ne connaissait pas; mais elle avait remarqu, du
premier coup d'oeil, que ce jeune homme ne remuait pas les lvres;--prte
 sortir, elle s'arrta. Elle voyait qu'il parlait un langage qui
n'tait celui de personne, et qu'il trouvait moyen de s'exprimer sans ce
fatal mouvement de la parole, si incomprhensible pour elle, et qui
faisait le tourment de sa pense. Quel que fut ce langage trange, une
surprise extrme, un dsir invincible d'en voir davantage lui firent
reprendre la place qu'elle venait de quitter; elle se pencha au bord de
la loge et observa attentivement ce que faisait cet inconnu. Le voyant
de nouveau crire sur l'ardoise et la prsenter  son voisin, elle fit
un mouvement involontaire comme pour la saisir au passage.  ce
mouvement, le jeune homme se retourna et regarda Camille  son tour. 
peine leurs yeux se furent-ils rencontrs, qu'ils restrent tous deux
d'abord immobiles et indcis, comme s'ils eussent cherch  se
reconnatre; puis, en un instant, ils se devinrent, et se dirent d'un
regard: Nous sommes muets tous deux.

L'oncle Giraud apportait  sa nice son mantelet, sa canne et son loup,
mais elle ne voulut plus s'en aller, elle avait repris sa chaise, et
resta accoude sur la balustrade.

L'abb de l'pe venait, alors de commencer  se faire connatre.

Faisant une visite  une dame, dans la rue des Fosss-Saint-Victor,
touch de piti pour deux sourdes-muettes qu'il avait vues, par hasard,
travailler  l'aiguille, la charit qui remplissait son me s'tait
veille tout  coup, et oprait dj des prodiges. Dans la pantomime
informe de ces tres misrables et mpriss, il avait trouv les germes
d'une langue fconde, qu'il croyait pouvoir devenir universelle, plus
vraie, en tout cas, que celle de Leibnitz. Comme la plupart des hommes
de gnie, il avait peut-tre dpass son but, le voyant trop grand; mais
c'tait dj beaucoup d'en voir la grandeur. Quelle que pt tre
l'ambition de sa bont, il apprenait aux sourds-muets  lire et 
crire. Il les replaait au nombre des hommes. Seul et sans aide, par sa
propre force, il avait entrepris de faire une famille de ces malheureux,
et il se prparait  sacrifier  ce projet sa vie et sa fortune, en
attendant que le roi jett les yeux sur eux.

Le jeune homme assis prs de la loge de Camille tait un des lves
forms par l'abb. N gentilhomme et d'une ancienne maison, dou d'une
vive intelligence, mais frapp de la _demi-mort_, comme on disait alors,
il avait reu, l'un des premiers, la mme ducation  peu prs que le
clbre comte de Solar, avec cette diffrence qu'il tait riche, et
qu'il ne courait pas le risque de mourir de faim, faute d'une pension du
duc de Penthivre[5]. Indpendamment des leons de l'abb, on lui avait
donn un gouverneur, qui, tant une personne laque, pouvait
l'accompagner partout, charg, bien entendu, de veiller sur ses actions
et de diriger ses penses (c'tait le voisin qui lisait sur l'ardoise).
Le jeune homme profitait, avec grand soin et grande application, de ces
tudes journalires qui exeraient son esprit sur toute chose,  la
lecture comme au mange,  l'Opra comme  la messe; cependant un peu de
fiert native et une indpendance de caractre trs prononce luttaient
en lui contre cette application pnible. Il ne savait rien des maux qui
auraient pu l'atteindre, s'il ft n dans une classe infrieure ou
seulement, comme Camille, dans un autre lieu qu' Paris. L'une des
premires choses qu'on lui avait apprises, lorsqu'il avait commenc 
peler, avait t le nom de son pre, le marquis de Maubray. Il savait
donc qu'il tait,  la fois, diffrent des autres hommes par le
privilge de la naissance et par une disgrce de la nature. L'orgueil et
l'humiliation se disputaient ainsi un noble esprit, qui, par bonheur, ou
peut-tre par ncessit, n'en tait pas moins rest simple.

[Note 5: L'histoire romanesque de ce prtendu comte de Solar est
reste un mystre. Un enfant sourd-muet, abandonn de ses parents, en
1773, fut recueilli par l'abb de l'pe. Aprs lui avoir appris 
s'exprimer dans le langage des signes, l'abb crut reconnatre en lui
l'hritier des comtes de Solar, lui fit obtenir  ce titre une pension
du duc de Penthivre, et l'engagea  faire valoir ses droits. Il y eut
procs.--Un jugement du Chtelet, de 1781, donna gain de cause au jeune
sourd-muet; mais sa partie adverse en appela au parlement. Le procs
demeura en suspens, l'abb de l'pe mourut, et la rvolution survint.
Enfin le 24 juillet 1792, un arrt dfinitif cassa le jugement du
Chtelet et interdit au nomm Joseph de porter  l'avenir le nom de
Solar. M. Bouilli a crit sur ce sujet un drame en cinq actes intitul
_l'Abb de l'pe_, qui a obtenu dans son temps un succs de larmes.]

Ce marquis, sourd-muet, observant et comprenant les autres, aussi fier
qu'eux tous, et qui avait aussi, auprs de son gouverneur, sur les
grands parquets de Versailles, tran ses talons rouges  fleur de
terre, selon l'usage, tait lorgn par plus d'une jolie femme, mais il
ne quittait pas des yeux Camille; de son ct, elle le voyait trs bien,
sans le regarder davantage. L'opra fini, elle prit le bras de son
oncle, et, n'osant pas se retourner, rentra pensive.




VIII


Il va sans dire que ni Camille ni l'oncle Giraud ne savaient seulement
le nom de l'abb de l'pe; encore moins se doutaient-ils de la
dcouverte d'une science nouvelle qui faisait parler les muets. Le
chevalier aurait pu connatre cette dcouverte; sa femme l'et
certainement connue si elle et vcu; mais Chardonneux tait loin de
Paris; le chevalier ne recevait pas la gazette, ou, s'il la recevait, ne
la lisait pas. Ainsi quelques lieues de distance, un peu de paresse, ou
la mort, peuvent produire le mme rsultat.

Revenue au logis, Camille n'avait plus qu'une ide: ce que ses gestes et
ses regards pouvaient dire, elle l'employa pour expliquer  son oncle
qu'il lui fallait, avant tout, une ardoise et un crayon. Le bonhomme
Giraud ne fut point embarrass par cette demande, bien qu'elle lui ft
adresse un peu tard, car il tait temps de souper; il courut  sa
chambre, et, persuad qu'il avait compris, il rapporta en triomphe  sa
nice une petite planche et un morceau de craie, reliques prcieuses de
son ancien amour pour la btisse et la charpente.

Camille n'eut pas l'air de se plaindre de voir son dsir rempli de
cette faon; elle prit la planchette sur ses genoux, et fit asseoir son
oncle  ct d'elle; puis elle lui fit prendre la craie, et lui saisit
la main comme pour le guider, en mme temps que ses regards inquiets
s'apprtaient  suivre ses moindres mouvements.

L'oncle Giraud comprenait bien qu'elle lui demandait d'crire quelque
chose, mais quoi? Il l'ignorait.--Est-ce le nom de ta mre? Est-ce le
mien? Est-ce le tien? Et pour se faire comprendre, il frappa du bout du
doigt, le plus doucement qu'il put, sur le coeur de la jeune fille. Elle
inclina aussitt la tte; le bonhomme crut qu'il avait devin; il
crivit donc en grosses lettres le nom de Camille; aprs quoi, satisfait
de lui-mme et de la manire dont il avait pass sa soire, le souper
tant prt, il se mit  table sans attendre sa nice, qui n'tait pas de
force  lui tenir tte.

Camille ne se retirait jamais que son oncle n'et achev sa bouteille;
elle le regarda prendre son repas, lui souhaita le bonsoir, puis rentra
chez elle, tenant sa petite planche entre ses bras.

Aussitt son verrou tir, elle se mit  son tour  crire. Dbarrasse
de sa coiffure et de ses paniers, elle commena  copier, avec un soin
et une peine infinie, le mot que son oncle venait de tracer, et 
barbouiller de blanc une grande table qui tait au milieu de la chambre.
Aprs plus d'un essai et plus d'une rature, elle parvint assez bien 
reproduire les lettres qu'elle avait devant les yeux. Lorsque ce fut
fait, et que, pour s'assurer de l'exactitude de sa copie, elle eut
compt une  une les lettres qui lui avaient servi de modle, elle se
promena autour de la table, le coeur palpitant d'aise comme si elle et
remport une victoire. Ce mot de _Camille_ qu'elle venait d'crire lui
paraissait admirable  voir, et devait certainement,  son sens,
exprimer les plus belles choses du monde. Dans ce mot seul, il lui
semblait voir une multitude de penses, toutes plus douces, plus
mystrieuses, plus charmantes les unes que les autres. Elle tait loin
de croire que ce n'tait que son nom.

On tait au mois de juillet, l'air tait pur et la nuit superbe. Camille
avait ouvert sa fentre; elle s'y arrtait de temps en temps, et l,
rvant, les cheveux dnous, les bras croiss, les yeux brillants, belle
de cette pleur que la clart des nuits donne aux femmes, elle regardait
l'une des plus tristes perspectives qu'on puisse avoir devant les yeux:
l'troite cour d'une longue maison o se trouvait loge une entreprise
de diligences. Dans cette cour, froide, humide et malsaine, jamais un
rayon de soleil n'avait pntr; la hauteur des tages, entasss l'un
sur l'autre, dfendait contre la lumire cette espce de cave. Quatre ou
cinq grosses voitures, serres sous un hangar, prsentaient leurs timons
 qui voulait entrer. Deux ou trois autres, laisses dans la cour, faute
de place, semblaient attendre les chevaux, dont le pitinement dans
l'curie demandait l'avoine du soir au matin. Au-dessus d'une porte
strictement ferme ds minuit pour les locataires, mais toujours prte
 s'ouvrir avec bruit  toute heure au claquement du fouet d'un cocher,
s'levaient d'normes murailles, garnies d'une cinquantaine de croises,
o jamais, pass dix heures, une chandelle ne brillait,  moins de
circonstances extraordinaires.

Camille allait quitter sa fentre, quand tout  coup, dans l'ombre que
projetait une lourde diligence, il lui sembla voir passer une forme
humaine, revtue d'un habit brillant, se promenant  pas lents. Le
frisson de la peur saisit d'abord Camille sans qu'elle sut pourquoi, car
son oncle tait l, et la surveillance du bonhomme se rvlait par son
bruyant sommeil; quelle apparence d'ailleurs qu'un voleur ou un assassin
vint se promener dans cette cour en pareil costume?

L'homme y tait pourtant, et Camille le voyait. Il marchait derrire la
voiture, regardant la fentre o elle se tenait. Aprs quelques
instants, Camille sentit revenir son courage; elle prit sa lumire, et
avanant le bras hors de la croise, claira subitement la cour; en mme
temps elle y jeta un regard  demi effray,  demi menaant. L'ombre de
la voiture s'tant efface, le marquis de Maubray, car c'tait lui, vit
qu'il tait compltement dcouvert, et, pour toute rponse, posa un
genou en terre, joignant ses mains en regardant Camille, dans l'attitude
du plus profond respect.

Ils restrent quelque temps ainsi, Camille  la fentre, tenant sa
lumire, le marquis  genoux devant elle. Si Romo et Juliette, qui ne
s'taient vus qu'un soir dans un bal masqu, ont chang ds la premire
fois tant de serments, fidlement tenus, que l'on songe  ce que purent
tre les premiers gestes et les premiers regards de deux amants qui ne
pouvaient se dire que par la pense ces mmes choses, ternelles devant
Dieu, et que le gnie de Shakspeare a immortalises sur la terre.

Il est certain qu'il est ridicule de monter sur deux ou trois
marchepieds pour grimper sur l'impriale d'une voiture, en s'arrtant 
chaque effort qu'on est oblig de faire, pour savoir si l'on doit
continuer. Il est vrai qu'un homme en bas de soie et en veste brode
risque d'avoir mauvaise grce lorsqu'il s'agit de sauter de cette
impriale sur le rebord d'une croise. Tout cela est incontestable, 
moins, qu'on n'aime.

Lorsque le marquis de Maubray fut dans la chambre de Camille, il
commena par lui faire un salut aussi crmonieux que s'il l'et
rencontre aux Tuileries. S'il avait su parler, peut-tre lui et-il
racont comme quoi il avait chapp  la vigilance de son gouverneur,
pour venir, au moyen de quelque argent donn  un laquais, passer la
nuit sous sa fentre; comme quoi il l'avait suivie lorsqu'elle avait
quitt l'Opra; comment un regard d'elle avait chang sa vie entire;
comment enfin il n'aimait qu'elle au monde, et n'ambitionnait d'autre
bonheur que de lui offrir sa main et sa fortune. Tout cela tait crit
sur ses lvres; mais la rvrence de Camille, en lui rendant son salut,
lui fit comprendre combien un tel rcit et t inutile et qu'il lui
importait peu de savoir comment il avait fait pour venir chez elle, ds
l'instant qu'il y tait venu.

M. de Maubray, malgr l'espce d'audace dont il avait fait preuve pour
parvenir jusqu' celle qu'il aimait, tait, nous l'avons dit, simple et
rserv. Aprs avoir salu Camille, il cherchait vainement de quelle
faon lui demander si elle voulait de lui pour poux; elle ne comprenait
rien  ce qu'il tchait de lui expliquer. Il vit sur la table la
planchette o tait crit le nom de _Camille_. Il prit le morceau de
craie, et,  ct de ce nom, il crivit le sien: _Pierre_.

--Qu'est-ce que tout cela veut dire? cria une grosse voix de basse
taille; qu'est-ce que c'est que des rendez-vous pareils? Par o vous
tes-vous introduit ici, monsieur? Que venez-vous faire dans cette
maison?

C'tait l'oncle Giraud qui parlait ainsi, entrant en robe de chambre,
d'un air furieux.

--Voil une belle chose! continua-t-il. Dieu sait que je dormais, et
que, du moins, si vous avez fait du bruit, ce n'est pas avec votre
langue. Qu'est-ce que c'est que des tres pareils, qui ne trouvent rien
de plus simple que de tout escalader? Quelle est votre intention? Abmer
une voiture, briser tout, faire du dgt, et aprs cela, quoi?
Dshonorer une famille! Jeter l'opprobre et l'infamie sur d'honntes
gens!...

Celui-l, non plus, ne m'entend pas encore, s'cria l'oncle Giraud
dsol. Mais le marquis prit un crayon, un morceau de papier, et
crivit cette espce de lettre:

J'aime mademoiselle Camille, je veux l'pouser, j'ai vingt mille livres
de rente. Voulez-vous me la donner?

--Il n'y a que les gens qui ne parlent pas, dit l'oncle Giraud, pour
mener les affaires aussi vite.

--Mais, dites donc, s'cria-t-il aprs quelques moments de rflexion, je
ne suis pas son pre, je ne suis que l'oncle. Il faut demander la
permission au papa.




IX


Ce n'tait pas une chose facile que d'obtenir du chevalier son
consentement  un pareil mariage, non qu'il ne ft dispos, comme on l'a
vu,  faire tout ce qui tait possible pour rendre sa fille moins
malheureuse; mais il y avait dans la circonstance prsente une
difficult presque insurmontable. Il s'agissait d'unir une femme,
atteinte d'une horrible infirmit,  un homme frapp de la mme
disgrce, et, si une telle union devait avoir des fruits, il tait
probable qu'elle ne ferait que mettre quelque infortun de plus au
monde.

Le chevalier, retir dans sa terre, toujours en proie au plus noir
chagrin, continuait de vivre dans la solitude. Madame des Arcis avait
t enterre dans le parc, quelques saules pleureurs entouraient sa
tombe, et annonaient de loin aux passants la modeste place o elle
reposait. C'tait vers ce lieu que le chevalier dirigeait tous les jours
ses promenades. L, il passait de longues heures, dvor de regrets et
de tristesse, et se livrant  tous les souvenirs qui pouvaient nourrir
sa douleur.

Ce fut l que l'oncle Giraud vint le trouver tout  coup un matin. Ds
le lendemain du jour o il avait surpris les deux amants ensemble, le
bonhomme avait quitt Paris avec sa nice, avait ramen Camille au Mans,
et l'avait laisse dans sa propre maison, pour y attendre le rsultat de
la dmarche qu'il allait faire.

Pierre, averti de ce voyage, avait promis d'tre fidle et de rester
prt  tenir sa parole. Orphelin ds longtemps, matre de sa fortune,
n'ayant besoin que de prendre l'avis d'un tuteur, sa volont n'avait 
craindre aucun obstacle. Le bonhomme, de son ct, voulait bien servir
de mdiateur et tcher de marier les deux jeunes gens, mais il
n'entendait pas que cette premire entrevue, qui lui semblait
passablement trange, pt se renouveler autrement qu'avec la permission
du pre et du notaire.

Aux premiers mots de l'oncle Giraud, le chevalier montra, comme on le
pense, le plus grand tonnement. Lorsque le bonhomme commena  lui
raconter cette rencontre  l'Opra, cette scne bizarre et cette
proposition plus singulire encore, il eut peine  concevoir qu'un tel
roman ft possible. Forc cependant de reconnatre qu'on lui parlait
srieusement, les objections auxquelles on s'attendait se prsentrent
aussitt  son esprit:

--Que voulez-vous? dit-il  Giraud. Unir deux tres galement
malheureux? N'est-ce pas assez d'avoir dans notre famille cette pauvre
crature dont je suis le pre? Faut-il encore augmenter notre malheur en
lui donnant un mari semblable  elle? Suis-je destin  me voir entour
d'tres rprouvs du monde, objets de mpris et de piti? Dois-je passer
ma vie avec des muets, vieillir au milieu de leur affreux silence, avoir
les yeux ferms par leurs mains? Mon nom, dont je ne tire pas vanit,
Dieu le sait, mais qui, enfin, est celui de mon pre, dois-je le laisser
 des infortuns qui ne pourront ni le signer ni le prononcer?

--Non pas le prononcer, dit Giraud, mais le signer, c'est autre chose.

--Le signer! s'cria le chevalier. tes-vous priv de raison?

--Je sais ce que je dis, et ce jeune homme sait crire, rpliqua
l'oncle. Je vous tmoigne et vous certifie qu'il crit mme fort bien et
mme trs couramment, comme sa proposition, que j'ai dans ma poche et
qui est fort honnte, en fait foi.

Le bonhomme montra en mme temps au chevalier le papier sur lequel le
marquis de Maubray avait trac le peu de mots qui exposaient, d'une
manire laconique, il est vrai, mais claire, l'objet de sa demande.

--Que signifie cela? dit le pre. Depuis quand les sourds-muets
tiennent-ils la plume? Quel conte me faites-vous, Giraud?

--Ma foi, dit Giraud, je ne sais ce qui en est, ni comment pareille
chose peut se faire. La vrit est que mon intention tait tout
bonnement de distraire Camille, et de voir un peu aussi, avec elle, ce
que c'est que les pirouettes. Ce petit marquis s'est trouv tre l, et
il est certain qu'il avait une ardoise et un crayon, dont il se servait
trs lestement. J'avais toujours cru, comme vous, que, lorsqu'on tait
muet, c'tait pour ne rien dire; mais pas du tout. Il parat
qu'aujourd'hui on a fait une dcouverte au moyen de laquelle tout ce
monde-l se comprend et fait trs bien la conversation. On dit que c'est
un abb, dont je ne sais plus le nom, qui a invent ce moyen-l. Quant 
moi, vous comprenez bien qu'une ardoise ne m'a jamais paru bonne qu'
mettre sur un toit; mais ces Parisiens sont si fins!

--Est-ce srieux, ce que vous dites?

--Trs srieux. Ce petit marquis est riche, joli garon; c'est un
gentilhomme et un galant homme; je rponds de lui. Songez, je vous en
prie,  une chose: que ferez-vous de cette pauvre Camille? Elle ne parle
pas, c'est vrai, mais ce n'est pas sa faute. Que voulez-vous qu'elle
devienne? Elle ne peut pas toujours rester fille. Voil un homme qui
l'aime; cet homme-l, si vous la lui donnez, ne se dgotera jamais
d'elle  cause du dfaut qu'elle a au bout de la langue; il sait ce qui
en est par lui-mme. Ils se comprennent, ces enfants, ils s'entendent,
sans avoir besoin de crier pour cela. Le petit marquis sait lire et
crire; Camille apprendra  en faire autant; cela ne lui sera pas plus
difficile qu' l'autre. Vous sentez bien que, si je vous proposais de
marier votre fille  un aveugle, vous auriez le droit de me rire au nez;
mais je vous propose un sourd-muet, c'est raisonnable. Vous voyez que,
depuis seize ans que vous avez cette petite-l, vous ne vous en tes
jamais bien consol. Comment voulez-vous qu'un homme fait comme tout le
monde s'en arrange, si vous, qui tes son pre, vous ne pouvez pas en
prendre votre parti?

Tandis que l'oncle parlait, le chevalier jetait de temps en temps un
regard du ct du tombeau de sa femme, et semblait rflchir
profondment.

--Rendre  ma fille l'usage de la pense! dit-il aprs un long silence;
Dieu le permettrait-il? est-ce possible?

En ce moment, le cur d'un village voisin entrait dans le jardin, venant
dner au chteau. Le chevalier le salua d'un air distrait, puis, sortant
tout  coup de sa rverie:

-L'abb, lui demanda-t-il, vous savez quelquefois les nouvelles, et vous
recevez les papiers. Avez-vous entendu parler d'un prtre qui a
entrepris l'ducation des sourds-muets?

Malheureusement, le personnage auquel cette question s'adressait tait
un vritable cur de campagne de ce temps-l, homme simple et bon, mais
fort ignorant, et partageant tous les prjugs d'un sicle o il y en
avait tant, et de si funestes.

--Je ne sais ce que monseigneur veut dire, rpondit-il (traitant le
chevalier en seigneur de village),  moins qu'il ne soit question de
l'abb de l'pe.

--Prcisment, dit l'oncle Giraud. C'est le nom qu'on m'a dit; je ne
m'en souvenais plus.

--Eh bien! dit le chevalier, que faut-il en croire?

--Je ne saurais, rpliqua le cur, parler avec trop de circonspection
d'une matire sur laquelle je ne puis me donner encore pour compltement
difi. Mais je suis fond  croire, d'aprs le peu de renseignements
qu'il m'a t loisible de recueillir  ce sujet, que ce monsieur de
l'pe, qui parat tre, d'ailleurs, une personne tout  fait vnrable,
n'a point atteint le but qu'il s'tait propos.

--Qu'entendez-vous par l? dit l'oncle Giraud.

--J'entends, dit le prtre, que l'intention la plus pure peut
quelquefois faillir par le rsultat. Il est hors de doute, d'aprs ce
que j'ai pu en apprendre, que les plus louables efforts ont t faits;
mais j'ai tout lieu de croire que la prtention d'apprendre  lire aux
sourds-muets, comme le dit monseigneur, est tout  fait chimrique.

--Je l'ai vu de mes yeux, dit Giraud; j'ai vu un sourd-muet qui crit.

--Je suis bien loign, rpliqua le cur, de vouloir vous contredire en
aucune faon; mais des personnes savantes et distingues, parmi
lesquelles je pourrais mme citer des docteurs de la Facult de Paris,
m'ont assur d'une manire premptoire que la chose tait impossible.

--Une chose qu'on voit ne peut pas tre impossible, reprit le bonhomme
impatient. J'ai fait cinquante lieues avec un billet dans ma poche,
pour le montrer au chevalier; le voil, c'est clair comme le jour.

En parlant ainsi, le vieux matre maon avait de nouveau tir son
papier, et l'avait mis sous les yeux du cur. Celui-ci,  demi tonn, 
demi piqu, examina le billet, le retourna, le lut plusieurs fois 
haute voix, et le rendit  l'oncle, ne sachant trop quoi dire.

Le chevalier avait sembl tranger  la discussion; il continuait de
marcher en silence, et son incertitude croissait d'instant en instant.

--Si Giraud a raison, pensait-il, et si je refuse, je manque  mon
devoir; c'est presque un crime que je commets. Une occasion se prsente
o cette pauvre fille,  qui je n'ai donn que l'apparence de la vie,
trouve une main qui recherche la sienne dans les tnbres o elle est
plonge. Sans sortir de cette nuit qui l'enveloppe pour toujours, elle
peut rver qu'elle est heureuse. De quel droit l'en empcherais-je? Que
dirait sa mre, si elle tait l?...

Les regards du chevalier se reportrent encore une fois vers le tombeau,
puis il prit le bras de l'oncle Giraud, fit quelques pas  l'cart avec
lui, et lui dit  voix basse: Faites ce que vous voudrez.

-- la bonne heure! dit l'oncle; je vais la chercher, je vous l'amne;
elle est chez moi, nous revenons ensemble, ce sera fait dans un instant.

--Jamais! rpondit le pre. Tchons ensemble qu'elle soit heureuse; mais
la revoir, je ne le peux pas.

Pierre et Camille furent maris  Paris,  l'glise des Petits-Pres.
Le gouverneur et l'oncle furent les seuls tmoins. Lorsque le prtre
officiant leur adressa les formules d'usage, Pierre, qui en avait assez
appris pour savoir  quel moment il fallait s'incliner en signe
d'assentiment, s'acquitta assez bien d'un rle qui tait pourtant
difficile  remplir. Camille n'essaya de rien deviner ni de rien
comprendre; elle regarda son mari, et baissa la tte comme lui.

Ils n'avaient fait que se voir et s'aimer, et c'est assez, pourrait-on
dire. Lorsqu'ils sortirent de l'glise, en se tenant la main pour
toujours, c'est tout au plus s'ils se connaissaient. Le marquis avait
une assez grande maison. Camille, aprs la messe, monta dans un brillant
quipage, qu'elle regardait avec une curiosit enfantine. L'htel dans
lequel on la ramena ne lui fut pas un moindre sujet d'tonnement. Ces
appartements, ces chevaux, ces gens, qui allaient tre  elle, lui
semblaient une merveille. Il tait convenu, du reste, que ce mariage se
ferait sans bruit; un souper fort simple fut toute la fte.




X


Camille devint mre. Un jour que le chevalier faisait sa triste
promenade au fond du parc, un domestique lui apporta une lettre crite
d'une main qui lui tait inconnue, et o se trouvait un singulier
mlange de distinction et d'ignorance. Elle venait de Camille et
renfermait ce qui suit:

O mon pre! je parle, non pas avec ma bouche, mais avec ma main. Mes
pauvres lvres sont toujours fermes, et cependant je sais parler. Celui
qui est mon matre m'a appris  pouvoir vous crire. Il m'a fait
enseigner comme pour lui, par la mme personne qui l'avait lev, car
vous savez qu'il est rest comme moi trs longtemps. J'ai eu beaucoup de
peine  apprendre. Ce qu'on enseigne d'abord, c'est de parler avec les
doigts, ensuite on apprend des figures crites. Il y en a de toutes
sortes, qui expriment la peur, la colre, et tout en gnral. On est
trs long  connatre tout, et encore plus  mettre des mots,  cause
des figures qui ne sont pas la mme chose, mais enfin on en vient 
bout, comme vous voyez. L'abb de l'pe est un homme trs bon et trs
doux, de mme que le pre Vanin, de la Doctrine chrtienne.

J'ai un enfant qui est trs beau; je n'osais pas vous en parler avant
de savoir s'il sera comme nous. Mais je n'ai pu rsister au plaisir que
j'ai  vous crire, malgr notre peine car vous pensez bien que mon mari
et moi nous sommes trs inquiets, surtout parce que nous ne pouvons pas
entendre. La bonne peut bien entendre, mais nous avons peur qu'elle ne
se trompe; ainsi nous attendons avec une grande impatience de voir s'il
ouvrira les lvres et s'il les remuera avec le bruit des
entendants-parlants. Vous pensez bien que nous avons consult des
mdecins pour savoir s'il est possible que l'enfant de deux personnes
aussi malheureuses que nous ne soit pas muet aussi, et ils nous ont bien
dit que cela se pouvait; mais nous n'osons pas le croire.

Jugez avec quelle crainte nous regardons ce pauvre enfant depuis
longtemps, et comme nous sommes embarrasss lorsqu'il ouvre ses petites
lvres et que nous ne pouvons pas savoir si elles font du bruit! Soyez
sr, mon pre, que je pense bien  ma mre, car elle a d s'inquiter
comme moi. Vous l'avez bien aime, comme moi aussi j'aime mon enfant;
mais je n'ai t pour vous qu'un sujet de chagrin. Maintenant que je
sais lire et crire, je comprends combien ma mre a d souffrir.

Si vous tiez tout  fait bon pour moi, cher pre, vous viendriez nous
voir  Paris; ce serait un sujet de joie et de reconnaissance pour votre
fille respectueuse.

CAMILLE.

Aprs avoir lu cette lettre, le chevalier hsita longtemps. Il avait eu
d'abord peine  s'en fier  ses yeux, et  croire que c'tait Camille
elle-mme qui lui avait crit; mais il fallait se rendre  l'vidence.
Qu'allait-il faire? S'il cdait  sa fille, et s'il allait en effet 
Paris, il s'exposait  retrouver, dans une douleur nouvelle, tous les
souvenirs d'une ancienne douleur. Un enfant qu'il ne connaissait pas, il
est vrai, mais qui n'en tait pas moins le fils de sa fille, pouvait lui
rendre les chagrins du pass. Camille pouvait lui rappeler Ccile, et
cependant il ne pouvait s'empcher en mme temps de partager
l'inquitude de cette jeune mre attendant une parole de son enfant.

--Il faut y aller, dit l'oncle Giraud quand le chevalier le consulta.
C'est moi qui ai fait ce mariage-l, et je le tiens pour bon et durable.
Voulez-vous laisser votre sang dans la peine? N'en est-ce pas assez,
soit dit sans reproche, d'avoir oubli votre femme au bal, moyennant
quoi elle est tombe  l'eau? Oubliez-vous aussi cette petite?
Pensez-vous que ce soit tout d'tre triste? Vous l'tes, j'en conviens,
et mme plus que de raison; mais croyez-vous qu'on n'ait pas autre chose
 faire au monde? Elle vous demande de venir; partons. Je vais avec
vous, et je n'ai qu'un regret, c'est qu'elle ne m'ait pas appel aussi.
Il n'est pas bien de sa part de n'avoir pas frapp  ma porte, moi qui
lui ai toujours ouvert.

--Il a raison, pensait le chevalier. J'ai fait inutilement et
cruellement souffrir la meilleure des femmes. Je l'ai laisse mourir
d'une mort affreuse quand j'aurais d l'en prserver. Si je dois en tre
puni aujourd'hui par le spectacle du malheur de ma fille, je ne saurais
m'en plaindre; quelque pnible que soit pour moi ce spectacle, je dois
m'y rsoudre et m'y condamner. Ce chtiment m'est d. Que la fille me
punisse d'avoir abandonn la mre! J'irai  Paris, je verrai cet enfant.
J'ai dlaiss ce que j'aimais, je me suis loign du malheur; je veux
prendre maintenant un amer plaisir  le contempler.

Dans un joli boudoir bois,  l'entre-sol d'un bon htel situ dans le
faubourg Saint-Germain, se tenaient la jeune femme et son mari lorsque
le pre et l'oncle arrivrent. Sur une table taient des dessins, des
livres, des gravures. Le mari lisait, la femme brodait, l'enfant jouait
sur le tapis.

Le marquis s'tait lev; Camille courut  son pre, qui l'embrassa
tendrement, et ne put retenir quelques larmes; mais les regards du
chevalier se reportrent aussitt sur l'enfant. Malgr lui, l'horreur
qu'il avait eue autrefois pour l'infirmit de Camille reprenait place
dans son coeur,  la vue de cet tre qui allait hriter de la maldiction
qu'il lui avait lgue. Il recula lorsqu'on le lui prsenta.

--Encore un muet! s'cria-t-il.

Camille prit son fils dans ses bras; sans entendre elle avait compris.
Soulevant doucement l'enfant devant le chevalier, elle posa son doigt
sur ses petites lvres, en les frottant un peu, comme pour l'inviter 
parler. L'enfant se fit prier quelques minutes, puis pronona bien
distinctement ces deux mots, que la mre lui avait fait apprendre
d'avance:--Bonjour, papa.

--Et vous voyez bien que Dieu pardonne tout, et toujours, dit l'oncle
Giraud.

FIN DE PIERRE ET CAMILLE.




LE

SECRET DE JAVOTTE

1844

[Illustration: LE SECRET DE JAVOTTE

... deux jeunes gens, revenant de la chasse suivaient  cheval la route
de Noisy...]



I


L'automne dernier, vers huit heures du soir, deux jeunes gens revenant
de la chasse suivaient  cheval la route de Noisy,  quelque distance de
Luzarches. Derrire eux marchait un piqueur menant les chiens. Le soleil
se couchait et dorait au loin la belle fort de Carenelle, o le feu duc
de Bourbon aimait  chasser. Tandis que le plus jeune des deux
cavaliers, g d'environ vingt-cinq ans, trottait gaiement sur sa
monture, et s'amusait  sauter les haies, l'autre paraissait distrait et
proccup. Tantt il excitait son cheval et le frappait avec impatience,
tantt il s'arrtait tout  coup et restait au pas en arrire, comme
absorb par ses penses.  peine rpondait-il aux joyeux discours de son
compagnon, qui, de son ct, le raillait de son silence. En un mot, il
semblait livr  cette rverie bizarre, particulire aux savants et aux
amoureux, qui sont rarement o ils paraissent tre. Arriv  un
carrefour, il mit pied  terre, et s'avanant au bord d'un foss, il
ramassa une petite branche de saule qui tait enfonce dans le sable
assez profondment; il dtacha une feuille de cette branche, et, sans
qu'on l'apert, la glissa furtivement dans son sein; puis, remontant
aussitt  cheval:

--Pierre, dit-il au piqueur, prends le tourne-bride et va-t'en aux
Clignets par le village; nous rentrerons, mon frre et moi, par la
garenne; car je vois qu'aujourd'hui Gitana n'est pas sage, elle me
ferait quelque sottise si nous rencontrions dans le chemin creux quelque
troupeau de bestiaux rentrant  la ferme.

Le piqueur obit et prit avec ses chiens un sentier trac dans les
roches. Voyant cela, le jeune Armand de Berville (ainsi se nommait le
moins g des deux frres) partit d'un grand clat de rire:

--Parbleu! dit-il, mon cher Tristan, tu es d'une prudence admirable ce
soir. N'as-tu pas peur que Gitana ne soit dvore par un mouton? Mais tu
as beau faire; je parierais que, malgr toutes tes prcautions, cette
pauvre bte, d'ordinaire si tranquille, va te jouer quelque mauvais tour
d'ici  une demi-heure.

--Pourquoi cela? demanda Tristan d'un ton bref et presque irrit.

--Mais, apparemment, rpondit Armand en se rapprochant de son frre,
parce que nous allons passer devant l'avenue de Renonval, et que ta
jument est sujette  caracoler quand elle voit la grille. Heureusement,
ajouta-t-il en riant, et de plus belle, que madame de Vernage est l, et
que tu trouveras chez elle ton couvert mis, si Gitana te casse une
jambe.

--Mauvaise langue, dit Tristan souriant  son tour un peu  contre-coeur,
qu'est-ce qui pourra donc te dshabituer de tes mchantes plaisanteries?

--Je ne plaisante pas du tout, reprit Armand; et quel mal y a-t-il 
cela? Elle a de l'esprit, cette marquise; elle aime le passe-poil, c'est
de son ge. N'as-tu pas l'honneur d'tre au service du roi dans le
rgiment des hussards noirs? Si, d'une autre part, elle aime aussi la
chasse, et si elle trouve que ton cor fait bon effet au soleil sur ta
veste rouge, est-ce que c'est un pch mortel?

--coute, cervel, dit Tristan. Que tu badines ainsi entre nous, si
cela te plat, rien de mieux; mais pense srieusement  ce que tu dis
quand il y a un tiers pour l'entendre. Madame de Vernage est l'amie de
notre mre; sa maison est une des seules ressources que nous ayons dans
le pays pour nous dsennuyer de cette vie monotone qui t'amuse, toi,
avocat sans causes, mais qui me tuerait si je la menais longtemps. La
marquise est presque la seule femme parmi nos rares connaissances...

--La plus agrable, ajouta Armand.

--Tant que tu voudras. Tu n'es pas fch, toi-mme, d'aller  Renonval,
lorsqu'on nous y invite. Ce ne serait pas un trait d'esprit de notre
part que de nous brouiller avec ces gens-l, et c'est ce que tes
discours finiront par faire, si tu continues  jaser au hasard. Tu sais
trs bien que je n'ai pas plus qu'un autre la prtention de plaire 
madame de Vernage...

--Prends garde  Gitana! s'cria Armand. Regarde comme elle dresse les
oreilles; je te dis qu'elle sent la marquise d'une lieue.

--Trve de plaisanteries. Retiens ce que je te recommande et tche d'y
penser srieusement.

--Je pense, dit Armand, et trs srieusement, que la marquise est trs
bien en manches plates, et que le noir lui va  merveille.


--
quel propos cela?

-- propos de manches. Est-ce que tu te figures qu'on ne voit rien dans
ce monde? L'autre jour, en causant dans le bateau, est-ce que je ne t'ai
pas entendu trs clairement dire que le noir tait ta couleur, et cette
bonne marquise, sur ce renseignement, n'a-t-elle pas eu la grce de
monter dans sa chambre en rentrant, et de redescendre galamment avec la
plus noire de toutes ses robes?

--Qu'y a-t-il d'tonnant? n'est-il pas tout simple de changer de
toilette pour dner?

--Prends garde  Gitana, te dis-je; elle est capable de s'emporter, et
de te mener tout droit, malgr toi,  l'curie de Renonval. Et la
semaine dernire,  la fte, cette mme marquise, toujours de noir
vtue, n'a-t-elle pas trouv naturel de m'installer dans la grande
calche avec mon chien et monsieur le cur, pour grimper dans ton
tilbury, au risque de montrer sa jambe?

--Qu'est-ce que cela prouve? il fallait bien que l'un de nous deux subt
cette corve?

--Oui, mais cet _un_, c'est toujours moi. Je ne m'en plains pas, je ne
suis pas jaloux; mais pas plus tard qu'hier, au rendez-vous de chasse,
n'a-t-elle pas imagin de quitter sa voiture et de me prendre mon propre
cheval, que je lui ai cd avec un dsintressement admirable, pour
qu'elle pt galoper dans les bois  ct de monsieur l'officier?
Plains-toi donc de moi, je suis ta providence; au lieu de te renfermer
dans tes dngations, tu me devrais, honntement parlant, ta confiance
et tes secrets.

--Quelle confiance veux-tu qu'on ait dans un tourdi tel que toi, et
quels secrets veux-tu que je te dise, s'il n'y a rien de vrai dans tes
contes?

--Prends garde  Gitana, mon frre.

--Tu m'impatientes avec ton refrain. Et quand il serait vrai que j'eusse
fantaisie d'aller ce soir faire une visite  Renonval, qu'y aurait-il
d'extraordinaire? Aurais-je besoin d'un prtexte pour te prier d'y venir
avec moi ou de rentrer seul  la maison?

--Non, certainement; de mme que, si nous venions  rencontrer madame de
Vernage se promenant devant son avenue, il n'y aurait non plus rien de
surprenant. Le chemin que tu nous fais prendre est bien le plus long, il
est vrai; mais qu'est-ce que c'est qu'un quart de lieue de plus ou de
moins en comparaison de l'ternit? La marquise doit nous avoir entendus
sonner du cor; il serait bien juste qu'elle prt le frais sur la route,
en compagnie de son invitable adorateur et voisin, M. de la
Bretonnire.

--J'avoue, dit Tristan, bien aise de changer de texte, que ce M. de la
Bretonnire m'ennuie cruellement. Semble-t-il convenable qu'une femme
d'autant d'esprit que madame de Vernage se laisse accaparer par un sot
et trane partout une pareille ombre?

--Il est certain, rpondit Armand, que le personnage est lourd et
indigeste. C'est un vrai hobereau, dans la force du terme, cr et mis
au monde pour l'tat de voisin. Voisiner est son lot; c'est mme presque
sa science, car il voisine comme personne ne le fait. Jamais je n'ai vu
un homme mieux tabli que lui hors de chez soi. Si on va dner chez
madame de Vernage, il est au bout de la table au milieu des enfants. Il
chuchote avec la gouvernante, il donne de la bouillie au petit; et
remarque bien que ce n'est pas un pique-assiette ordinaire et classique,
qui se croit oblig de rire si la matresse du logis dit un bon mot; il
serait plutt dispos, s'il osait,  tout blmer et tout contrecarrer.
S'il s'agit d'une partie de campagne, jamais il ne manquera de trouver
que le baromtre est  variable. Si quelqu'un cite une anecdote, ou
parle d'une curiosit, il a vu quelque chose de bien mieux; mais il ne
daigne pas dire quoi, et se contente de hocher la tte avec une modestie
 le souffleter. L'assommante crature! je ne sais pas, en vrit, s'il
est possible de causer un quart d'heure durant avec madame de Vernage,
quand il est l, sans que sa tte inquite et effarouche vienne se
placer entre elle et vous. Il n'est certes pas beau, il n'a pas
d'esprit; les trois quarts du temps il ne dit mot, et par une faveur
spciale de la Providence, il trouve moyen, en se taisant, d'tre plus
ennuyeux qu'un bavard, rien que par la faon dont il regarde parler les
autres. Mais que lui importe? Il ne vit pas, il assiste  la vie, et
tche de gner, de dcourager et d'impatienter les vivants. Avec tout
cela, la marquise le supporte; elle a la charit de l'couter, de
l'encourager; je crois, ma foi, qu'elle l'aime et qu'elle ne s'en
dbarrassera jamais.

--Qu'entends-tu par l? demanda Tristan, un peu troubl  ce dernier
mot. Crois-tu qu'on puisse aimer un personnage semblable?

--Non pas d'amour, reprit Armand avec un air d'indiffrence railleuse.
Mais enfin ce pauvre homme n'est pas non plus un monstre. Il est garon
et fort  l'aise. Il a, comme nous, un petit castel, une petite meute,
et un grand vieux carrosse. Il possde sur tout autre, prs de la
marquise, cet incomparable avantage que donnent une habitude de dix ans
et une obsession de tous les jours. Un nouveau venu, un officier en
cong, permets-moi de te le dire tout bas, peut blouir et plaire en
passant; mais celui qui est l tous les jours a quinte et quatorze par
tat, sans compter l'industrie, comme dit Basile.

Tandis que les deux frres causaient ainsi, ils avaient laiss les bois
derrire eux et commenaient  entrer dans les vignes. Dj ils
apercevaient sur le coteau le clocher du village de Renonval.

--Madame de Vernage, continua Armand, a cent belles qualits; mais c'est
une coquette. Elle passe pour dvote, et elle a un chapelet bnit
accroch  son tagre; mais elle aime assez les fleurettes. Ne t'en
dplaise, c'est,  mon avis, une femme difficile  deviner et
passablement dangereuse.

--Cela est possible, dit Tristan.

--Et mme probable, reprit son frre. Je ne suis pas fch que tu le
penses comme moi, et je te dirai volontiers  mon tour: Parlons
srieusement. J'ai depuis longtemps occasion de la connatre et de
l'tudier de prs. Toi, tu viens ici pour quelques jours; tu es un jeune
et beau garon, elle est une belle et spirituelle femme; tu ne sais que
faire, elle te plat, tu lui en contes, et elle te laisse dire. Moi, qui
la vois l'hiver comme l't,  Paris comme  la campagne, je suis moins
confiant, et elle le sait bien; c'est pourquoi elle me prend mon cheval
et me laisse en tte--tte avec le cur. Ses grands yeux noirs, qu'elle
baisse vers la terre avec une modestie parfois si svre, savent se
relever vers toi, j'en suis bien sr, lorsque vous courez la fort, et
je dois convenir que cette femme a un grand charme. Elle a tourn la
tte,  ma connaissance,  trois ou quatre pauvres petits garons qui
ont failli en perdre l'esprit; mais veux-tu que je t'exprime ma pense?
Je te dirai, en style de Scudry, qu'on pntre assez facilement jusqu'
l'antichambre de son coeur, mais que l'appartement est toujours ferm,
peut-tre parce qu'il n'y a personne.

--Si tu ne te trompais pas, dit Tristan, ce serait un assez vilain
caractre.

--Non pas  son avis: qu'a-t-on  lui reprocher? Est-ce sa faute si on
devient amoureux d'elle? Bien qu'elle n'ait gure plus de trente ans,
elle dit  qui veut l'entendre qu'elle a renonc, depuis qu'elle est
veuve, aux plaisirs du monde, qu'elle veut vivre en paix dans sa terre,
monter  cheval et prier Dieu. Elle fait l'aumne et va  confesse; or,
toute femme qui a un confesseur, si elle n'est pas sincrement et
vritablement religieuse, est la pire espce de coquette que la
civilisation ait invente. Une femme pareille, sre d'elle-mme, belle
encore et jouissant volontiers des petits privilges de la beaut, sait
composer sans cesse, non avec sa conscience, mais avec sa prochaine
confession. Aux moments mmes o elle semble se livrer avec le plus
charmant abandon aux cajoleries qu'elle aime tout bas, elle regarde si
le bout de son pied est suffisamment cach sous sa robe, et calcule la
place o elle peut laisser prendre, sans pch, un baiser sur sa
mitaine.  quoi bon? diras-tu. Si la foi lui manque, pourquoi ne pas
tre franchement coquette? Si elle croit, pourquoi s'exposer  la
tentation? Parce qu'elle la brave et s'en amuse. Et, en effet, on ne
saurait dire qu'elle soit sincre ni hypocrite; elle est ainsi et elle
plat; ses victimes passent et disparaissent. La Bretonnire, le
silencieux, restera jusqu' sa mort, trs probablement, sur le seuil du
temple o ce sphynx aux grands yeux rend ses oracles et respire
l'encens.

Tristan, pendant que son frre parlait, avait arrt son cheval. La
grille du chteau de Renonval n'tait plus loigne que d'une centaine
de pas. Devant cette grille, comme Armand l'avait prvu, madame de
Vernage se promenait sur la pelouse; mais elle tait seule, contre
l'ordinaire. Tristan changea tout  coup de visage.

--coute, Armand, dit-il, je t'avoue que je l'aime. Tu es homme et tu as
du coeur; tu sais aussi bien que moi que devant la passion il n'y a ni
loi ni conseil. Tu n'es pas le premier qui me parle ainsi d'elle; on m'a
dit tout cela, mais je n'en puis rien croire. Je suis subjugu par cette
femme; elle est si charmante, si aimable, si sduisante, quand elle
veut...

--Je le sais trs bien, dit Armand.

--Non, s'cria Tristan, je ne puis croire qu'avec tant de grce, de
douceur, de pit, car enfin elle fait l'aumne, comme tu dis, et
remplit ses devoirs; je ne puis, je ne veux pas croire qu'avec tous les
dehors de la franchise et de la bont, elle puisse tre telle que tu te
l'imagines. Mais il n'importe; je cherchais un motif pour te laisser en
chemin, et pour rester seul; j'aime mieux m'en fier  ta parole. Je vais
 Renonval; retourne aux Clignets. Si notre bonne mre s'inquite de ne
pas me voir avec toi, tu lui diras que j'ai perdu la chasse, que mon
cheval est malade, ce que tu voudras. Je ne veux faire qu'une courte
visite, et je reviendrai sur-le-champ.

--Pourquoi ce mystre, s'il en est ainsi?

--Parce que la marquise elle-mme reconnat que c'est le plus sage. Les
gens du pays sont bavards, sots et importuns comme trois petites villes
ensemble. Garde-moi le secret;  ce soir.

Sans attendre une rponse, Tristan partit au galop.

Demeur seul, Armand changea de route, et prit un chemin de traverse qui
le menait plus vite chez lui. Ce n'tait pas, on le pense bien, sans
dplaisir ni sans une sorte de crainte qu'il voyait son frre
s'loigner. Jeune d'annes, mais dj mri par une prcoce exprience du
monde, Armand de Berville, avec un esprit souvent lger en apparence,
avait beaucoup de sens et de raison. Tandis que Tristan, officier
distingu dans l'arme, courait en Algrie les chances de la guerre, et
se livrait parfois aux dangereux carts d'une imagination vive et
passionne, Armand restait  la maison et tenait compagnie  sa vieille
mre. Tristan le raillait parfois de ses gots sdentaires, et
l'appelait monsieur l'abb, prtendant que, sans la Rvolution, il
aurait port la tonsure, en sa qualit de cadet; mais cela ne le fchait
pas.--Va pour le titre, rpondait-il, mais donne-moi le bnfice. La
baronne de Berville, la mre, veuve depuis longtemps, habitait le Marais
en hiver, et dans la belle saison la petite terre des Clignets. Ce
n'tait pas une maison assez riche pour entretenir un grand quipage,
mais comme les jeunes gens aimaient la chasse et que la baronne adorait
ses enfants, on avait fait venir des _foxhounds_ d'Angleterre; quelques
voisins avaient suivi cet exemple; ces petites meutes runies formaient
de quoi composer des chasses passables dans les bois qui entouraient la
fort de Carenelle. Ainsi s'taient tablies rapidement, entre les
habitants des Clignets et ceux de deux ou trois chteaux des environs,
des relations amicales et presque intimes. Madame de Vernage, comme on
vient de le voir, tait la reine du canton. Depuis le sieur de
Franconville et le magistrat de Beauvais jusqu' l'lgant un peu
arrir de Luzarches, tout rendait hommage  la belle marquise, voire
mme le cur de Noisy. Renonval tait le rendez-vous de ce qu'il y avait
de personnes notables dans l'arrondissement de Pontoise. Toutes taient
d'accord pour vanter, comme Tristan, la grce et la bont de la
chtelaine. Personne ne rsistait  l'empire souverain qu'elle exerait,
comme on dit, sur les coeurs; et c'est prcisment pourquoi Armand tait
fch que son frre ne revnt pas souper avec lui.

Il ne lui fut pas difficile de trouver un prtexte pour justifier cette
absence, et de dire  la baronne en rentrant que Tristan s'tait arrt
chez un fermier, avec lequel il tait en march pour un coin de terre.
Madame de Berville, qui ne dnait qu' neuf heures quand ses enfants
allaient  la chasse, afin de prendre son repas en famille, voulut
attendre pour se mettre  table que son fils an fut revenu. Armand,
mourant de faim et de soif, comme tout chasseur qui a fait son mtier,
parut mdiocrement satisfait de ce retard qu'on lui imposait. Peut-tre
craignait-il,  part lui, que la visite  Renonval ne se prolonget plus
longtemps qu'il n'avait t dit. Quoi qu'il en ft, il prit d'abord,
pour se donner un peu de patience, un -compte sur le dner, puis il
alla visiter ses chiens et jeter  l'curie le coup d'oeil du matre, et
revint s'tendre sur un canap, dj  moiti endormi par la fatigue de
la journe.

La nuit tait venue, et le temps s'tait mis  l'orage. Madame de
Berville, assise, comme de coutume, devant son mtier  tapisserie,
regardait la pendule, puis la fentre, o ruisselait la pluie. Une
demi-heure s'coula lentement, et bientt vint l'inquitude.

--Que fait donc ton frre? disait la baronne; il est impossible qu'
cette heure et par un temps semblable il s'arrte si longtemps en route;
quelque accident lui sera arriv: je vais envoyer  sa rencontre.

--C'est inutile, rpondait Armand; je vous jure qu'il se porte aussi
bien que nous, et peut-tre mieux; car, voyant cette pluie, il se sera
sans doute fait donner  souper dans quelque cabaret de Noisy, pendant
que nous sommes  l'attendre.

L'orage redoublait, le temps se passait; de guerre lasse, on servit le
dner; mais il fut triste et silencieux. Armand se reprochait de laisser
ainsi sa mre dans une incertitude cruelle, et qui lui semblait inutile;
mais il avait donn sa parole. De son ct, madame de Berville voyait
aisment, sur le visage de son fils, l'inquitude qui l'agitait; elle
n'en pntrait pas la cause, mais l'effet ne lui chappait pas. Habitue
 toute la tendresse et aux confidences mme d'Armand, elle sentait que,
s'il gardait le silence, c'est qu'il y tait oblig. Par quelle raison?
elle l'ignorait, mais elle respectait cette rserve, tout en ne pouvant
s'empcher d'en souffrir. Elle levait les yeux vers lui d'un air
craintif et presque suppliant, puis elle coutait gronder la foudre, et
haussait les paules en soupirant. Ses mains tremblaient, malgr elle,
de l'effort qu'elle faisait pour paratre tranquille.  mesure que
l'heure avanait, Armand se sentait de moins en moins le courage de
tenir sa promesse. Le dner termin, il n'osait se lever; la mre et le
fils restrent longtemps seuls, appuys sur la table desservie, et se
comprenant sans ouvrir les lvres.

Vers onze heures, la femme de chambre de la baronne tant venue apporter
les bougeoirs, madame de Berville souhaita le bonsoir  son fils, et se
retira dans son appartement pour dire ses prires accoutumes.

--Que fait-il, en effet, cet tourdi garon? se disait Armand, tout en
se dbarrassant, pour se mettre au lit, de son attirail de chasseur.
Rien de bien inquitant, cela est probable. Il fait les yeux doux 
madame de Vernage, et subit le silence imposant de la Bretonnire.
Est-ce bien sr? Il me semble qu' cette heure-ci la Bretonnire doit
tre dans son coche, en route pour aller se coucher. Il est vrai que
Tristan est peut-tre en route aussi; j'en doute, pourtant; le chemin
n'est pas bon, il pleut bien fort pour monter  cheval. D'une autre
part, il y a d'excellents lits  Renonval, et une marquise si polie peut
certainement offrir un asile  un capitaine surpris par l'orage. Il est
probable, tout bien considr, que Tristan ne reviendra que demain. Cela
est fcheux, pour deux raisons: d'abord cela inquite notre mre, et
puis, c'est toujours une chose dangereuse que ces abris trouvs chez une
voisine; il n'y a rien qui porte moins conseil qu'une nuit passe sous
le toit d'une jolie femme, et on ne dort jamais bien chez les gens dont
on rve. Quelquefois mme, on ne dort pas du tout. Que va-t-il advenir
de Tristan s'il se prend tout de bon pour cette coquette? Il a du coeur
pour deux, mais tant pis. Elle trouvera ais de le jouer, trop ais,
peut-tre, c'est l mon espoir. Elle ddaignera d'en agir faussement
envers un si loyal caractre. Mais, aprs tout, se disait encore Armand,
en soufflant sur sa bougie, qu'il revienne quand il voudra, il est beau
et brave. Il s'est tir d'affaire  Constantine, il s'en tirera 
Renonval.

Il y avait longtemps que toute la maison reposait et que le silence
rgnait dans la campagne lorsque le bruit des pas d'un cheval se fit
entendre sur la route. Il tait deux heures du matin; une voix
imprieuse cria qu'on ouvrt, et tandis que le garon d'curie levait
lourdement, l'une aprs l'autre, les barres de fer qui retenaient la
grande porte, les chiens se mirent, selon leur coutume,  pousser de
longs gmissements. Armand, qui dormait de tout son coeur, rveill en
sursaut, vit tout  coup devant lui son frre tenant un flambeau et
envelopp d'un manteau dgouttant de pluie.

--Tu rentres  cette heure-ci? lui dit-il; il est bien tard ou bien
matin.

Tristan s'approcha de lui, lui serra la main, et lui dit avec l'accent
d'une colre presque furieuse:

--Tu avais raison, c'est la dernire des femmes, et je ne la reverrai de
ma vie.

Aprs quoi il sortit brusquement.




II


Malgr toutes les questions, toutes les instances que put faire Armand,
Tristan ne voulut donner  son frre aucune explication des tranges
paroles qu'il avait prononces en rentrant. Le lendemain, il annona 
sa mre que ses affaires le foraient d'aller  Paris pour quelques
jours, et donna ses ordres en consquence; il avait le dessein de partir
le soir mme.

--Il faut convenir, disait Armand, que tu en agis avec moi d'une faon
un peu cavalire. Tu me fais la moiti d'une confidence, et tu t'en vas
d'un jour  l'autre avec le reste de ton secret. Que veux-tu que je
pense de ce dpart impromptu?

--Ce qu'il te plaira, rpondit Tristan avec une indiffrence si
tranquille qu'elle semblait n'avoir rien d'emprunt, tu ne feras qu'y
perdre ta peine. J'ai eu un mouvement de colre, il est vrai, pour une
bagatelle, une querelle d'amour-propre, une bouderie, comme tu voudras
l'appeler. La Bretonnire m'a ennuy; la marquise tait de mauvaise
humeur; l'orage m'a contrari; je suis revenu je ne sais pourquoi, et je
t'ai parl sans savoir ce que je disais. Je conviendrai bien, si tu
veux, qu'il y a un peu de froid entre la marquise et moi; mais,  la
premire occasion, tu nous verras amis comme devant.

--Tout cela est bel et bon, rpliquait Armand, mais tu ne parlais pas
hier par nigme, quand tu m'as dit: C'est la dernire des femmes. Il n'y
a l mauvaise humeur qui tienne. Quelque chose est arriv que tu caches.

--Et que veux-tu qu'il me soit arriv? demandait Tristan.

 cette question, Armand baissait la tte, et restait muet; car en
pareille circonstance, du moment que son frre se taisait, toute
supposition, mme faite en plaisantant, pouvait tre aisment blessante.

Vers le milieu de la journe, une calche dcouverte entra dans la cour
des Clignets. Un petit homme d'assez mauvaise tournure,  l'air gauche
et endimanch, descendit aussitt de la voiture, baissa lui-mme le
marchepied et prsenta la main  une grande et belle femme, mise
simplement et avec got. C'tait madame de Vernage et la Bretonnire qui
venaient faire visite  la baronne. Tandis qu'ils montaient le perron,
o madame de Berville vint les recevoir, Armand observa le visage de son
frre avec un peu de surprise et beaucoup d'attention. Mais Tristan le
regarda en souriant, comme pour lui dire: Tu vois qu'il n'y a rien de
nouveau.

 la tournure aise que prit la conversation, aux politesses froides,
mais sans nulle contrainte, qu'changrent Tristan et la marquise, il ne
semblait pas, en effet, que rien d'extraordinaire se ft pass la
veille. La marquise apportait  madame de Berville, qui aimait les
oiseaux, un nid de rouges-gorges; la Bretonnire l'avait dans son
chapeau. On descendit dans le jardin et on alla voir la volire. La
Bretonnire, bien entendu, donna le bras  la baronne; les deux jeunes
gens restrent prs de madame de Vernage. Elle paraissait plus gaie que
de coutume; elle marchait au hasard de ct et d'autre sans respect pour
les buis de la baronne, et tout en se faisant un bouquet au passage.

--Eh bien! messieurs, dit-elle, quand chassons-nous?

Armand attendait cette question pour entendre Tristan annoncer son
dpart. Il l'annona effectivement du ton le plus calme; mais, en mme
temps, il fixa sur la marquise un regard pntrant, presque dur et
offensif. Elle ne parut y faire aucune attention, et ne lui demanda mme
pas quand il comptait revenir.

--En ce cas-l, reprit-elle, monsieur Armand, vous serez le seul
reprsentant des Berville que nous verrons  Renonval; car je suppose
que nous vous aurons. La Bretonnire dit qu'il a dcouvert, avec les
lunettes de mon garde, une espce de cochon sauvage  qui la barbe vient
comme aux oiseaux les plumes...

--Point du tout, dit la Bretonnire, c'est une sorte de truie chinoise,
de couleur noire, appele tonkin. Lorsque ces animaux quittent la
basse-cour et s'habituent  vivre dans les bois...

--Oui, dit la marquise, ils deviennent farouches, et,  force de manger
du gland, les dfenses leur poussent au bout du museau.

--C'est de toute vrit, rpondit la Bretonnire, non pas, il est vrai,
 la premire, ni mme  la seconde gnration; mais il suffit que le
fait existe, ajouta-t-il d'un air satisfait.

--Sans doute, reprit madame de Vernage, et si un homme s'avisait de
faire comme mesdames les tonkines, de s'installer dans une fort, il en
rsulterait que ses petits-enfants auraient des cornes sur la tte. Et
c'est ce qui prouve, continua-t-elle en frappant de son bouquet sur la
main de Tristan, qu'on a grand tort de faire le sauvage: cela ne russit
 personne.

--Cela est encore vrai, dit la Bretonnire; la sauvagerie est un grand
dfaut.

--Elle vaut pourtant mieux, rpondit Tristan, qu'une certaine espce de
domesticit.

La Bretonnire ouvrait de grands yeux, ne sachant trop s'il devait se
fcher.

--Oui, dit madame de Berville  la marquise, vous avez bien raison.
Grondez-moi ce mchant garon, qui est toujours sur les grands chemins,
et qui veut encore nous quitter ce soir pour aller  Paris. Dfendez-lui
donc de partir.

Madame de Vernage, qui, tout  l'heure, n'avait pas dit un mot pour
essayer de retenir Tristan, se voyant ainsi prie de le faire, y mit
aussitt toute l'insistance et toute la bonne grce dont elle tait
capable. Elle prit son plus doux regard et son plus doux sourire pour
dire  Tristan qu'il se moquait, qu'il n'avait point d'affaires  Paris,
que la curiosit d'une chasse au tonkin devait l'emporter sur tout au
monde; qu'enfin elle le priait officiellement de venir djeuner le
lendemain  Renonval. Tristan rpondait  chacun de ses compliments par
un de ces petits saluts insignifiants qu'ont invents les gens qui ne
savent quoi dire: il tait clair que sa patience tait mise  une
cruelle preuve. Madame de Vernage n'attendit pas un refus qu'elle
prvoyait, et, ds qu'elle eut cess de parler, elle se retourna et
s'occupa d'autre chose, exactement comme si elle et rpt une comdie
et que son rle et t fini.

--Que signifie tout cela? se disait toujours Armand. Quel est celui qui
en veut  l'autre? Est-ce mon frre? est-ce la Bretonnire? Que vient
faire ici la marquise?

La faon d'tre de madame de Vernage tait, en effet, difficile 
comprendre. Tantt elle tmoignait  Tristan une froideur et une
indiffrence marques; tantt elle paraissait le traiter avec plus de
familiarit et de coquetterie qu' l'ordinaire.--Cassez-moi donc cette
branche-l, lui disait-elle; cherchez-moi du muguet. J'ai du monde ce
soir, je veux tre toute en fleurs; je compte mettre une robe
botanique, et avoir un jardin sur la tte.

Tristan obissait: il le fallait bien. La marquise se trouva bientt
avoir une vritable botte de fleurs, mais aucune ne lui plaisait.--Vous
n'tes pas connaisseur, disait-elle, vous tes un mauvais jardinier;
vous brisez tout, et vous croyez bien faire parce que vous vous piquez
les doigts; mais ce n'est pas cela, vous ne savez pas choisir.

En parlant ainsi, elle effeuillait les branches, puis les laissait
tomber  terre, et les repoussait du pied en marchant, avec ce ddain
sans souci qui fait quelquefois tant de mal le plus innocemment du
monde.

Il y avait au milieu du parc une petite rivire avec un pont de bois qui
tait bris, mais dont il restait encore quelques planches. La
Bretonnire, selon sa manie, dclara qu'il y avait danger  s'y
hasarder, et qu'il fallait revenir par un autre chemin. La marquise
voulut passer, et commenait  prendre les devants, quand la baronne lui
reprsenta qu'en effet ce pont tait vermoulu, et qu'elle courait le
risque d'une chute assez grave.

--Bah! dit madame de Vernage. Vous calomniez vos planches pour faire les
honneurs de la profondeur de votre rivire; et si je faisais comme
Cond, qu'est-ce qu'il arriverait donc?

Devant monter  cheval, au retour, elle avait  la main une cravache.
Elle la jeta de l'autre ct de l'eau, dans une petite
le:--Maintenant, messieurs, reprit-elle, voil mon bton jet 
l'ennemi. Qui de vous ira le chercher?

--C'est fort imprudent, dit la Bretonnire; cette cravache est fort
jolie, la pomme en est trs bien cisele.

--Y aura-t-il du moins une rcompense honnte? demanda Armand.

--Fi donc! s'cria la marquise. Vous marchandez avec la gloire! Et vous,
monsieur le hussard, ajouta-t-elle en se tournant vers Tristan,
qu'est-ce que vous dites? passerez-vous?

Tristan semblait hsiter, non par crainte du danger ni du ridicule, mais
par un sentiment de rpugnance  se voir ainsi provoqu pour une
semblable bagatelle. Il frona le sourcil et rpondit froidement:

--Non, madame.

--Hlas! dit madame de Vernage en soupirant, si mon pauvre Phanor tait
l, il m'aurait dj rendu ma cravache.

La Bretonnire, ttant le pont avec sa canne, le contemplait d'un air de
rflexion profonde; appuye nonchalamment sur la poutre brise qui
servait de rampe, la marquise s'amusait  faire plier les planches en se
balanant au-dessus de l'eau: elle s'lana tout  coup, traversa le
pont avec une vivacit et une lgret charmantes, et se mit  courir
dans l'le. Armand avait voulu la prvenir, mais son frre lui prit le
bras, et, se mettant  marcher  grands pas, l'entrana  l'cart dans
une alle; l, ds que les deux jeunes gens furent seuls:

--La patience m'chappe, dit Tristan. J'espre que tu ne me crois pas
assez sot pour me fcher d'une plaisanterie; mais cette plaisanterie a
un motif. Sais-tu ce qu'elle vient chercher ici? Elle vient me braver,
jouer avec ma colre, et voir jusqu' quel point j'endurerai son audace;
elle sait ce que signifie son froid persiflage. Misrable coeur!
mprisable femme, qui, au lieu de respecter mon silence et de me laisser
m'loigner d'elle en paix, vient promener ici sa petite vanit, et se
faire une sorte de triomphe d'une discrtion qu'on ne lui doit pas!

--Explique-toi, dit Armand; qu'y a-t-il?

--Tu sauras tout, car, aussi bien, tu y es intress, puisque tu es mon
frre. Hier au soir, pendant que nous causions sur la route, et que tu
me disais tant de mal de cette femme, je suis descendu de cheval au
carrefour des Roches. Il y avait  terre une branche de saule, que tu ne
m'as pas vu ramasser; cette branche de saule, c'tait madame de Vernage
qui l'avait enfonce dans le sable, en se promenant le matin. Elle riait
tout  l'heure en m'en faisant casser d'autres aux arbres; mais celle-l
avait un sens: elle voulait dire que la gouvernante et les enfants de la
marquise taient alls chez son oncle  Beaumont, que la Bretonnire ne
viendrait pas dner, et que, si je craignais d'veiller les gens en
sortant de Renonval un peu plus tard, je pouvais laisser mon cheval chez
le bonhomme du Hloy.

--Peste! dit Armand, tout cela dans un brin de saule!

--Oui, et plt  Dieu que j'eusse repouss du pied ce brin de saule
comme elle vient de le faire pour nos fleurs! Mais, je te l'ai dit et tu
l'as vu toi-mme, je l'aimais, j'tais sous le charme. Quelle
bizarrerie! Oui! hier encore je l'adorais; j'tais tout amour, j'aurais
donn mon sang pour elle, et aujourd'hui...

--Eh bien, aujourd'hui?

--coute; il faut, pour que tu me comprennes, que tu saches d'abord une
petite aventure qui m'est arrive l'an pass. Tu sauras donc qu'au bal
de l'Opra j'ai rencontr une espce de grisette, de modiste, je ne sais
quoi. Je suis venu  faire sa connaissance par un hasard assez
singulier. Elle tait assise  ct de moi, et je ne faisais nulle
attention  elle, lorsque Saint-Aubin, que tu connais, vint me dire
bonsoir. Au mme instant, ma voisine, comme effraye, cacha sa tte
derrire mon paule; elle me dit  l'oreille qu'elle me suppliait de la
tirer d'embarras, de lui donner le bras pour faire un tour de foyer; je
ne pouvais gure m'y refuser. Je me levai avec elle, et je quittai
Saint-Aubin. Elle me conta l-dessus qu'il tait son amant, qu'elle
avait peur de lui, qu'il tait jaloux, enfin, qu'elle le fuyait. Je me
trouvais ainsi tout  coup jouer, aux yeux de Saint-Aubin, le rle d'un
rival heureux; car il avait reconnu sa grisette, et nous suivait d'un
air mcontent. Que te dirai-je? Il me parut plaisant de prendre  peu
prs au srieux ce rle que l'occasion m'offrait. J'emmenai souper la
petite fille. Saint-Aubin, le lendemain, vint me trouver et voulut se
fcher. Je lui ris au nez, et je n'eus pas de peine  lui faire entendre
raison. Il convint de bonne grce qu'il n'tait gure possible de se
couper la gorge pour une demoiselle qui se rfugiait au bal masqu pour
fuir la jalousie de son amant. Tout se passa en plaisanterie, et
l'affaire fut oublie; tu vois que le mal n'est pas grand.

--Non, certes; il n'y a l rien de bien grave.

--Voici maintenant ce qui arrive: Saint-Aubin, comme tu sais, voit
quelquefois madame de Vernage. Il est venu ici et  Renonval. Or, cette
nuit, au moment mme o la marquise, assise prs de moi, coutait de son
grand air de reine toutes les folies qui me passaient par la tte, et
essayait, en souriant, cette bague qui, grce au ciel, est encore  mon
doigt, sais-tu ce qu'elle imagine de me dire? Que cette histoire de bal
lui a t conte, qu'elle la sait de bonne source, que Saint-Aubin
adorait cette grisette, qu'il a t au dsespoir de l'avoir perdue,
qu'il a voulu se venger, qu'il m'a demand raison, que j'ai recul, et
qu'alors...

Tristan ne put achever. Pendant quelques minutes les deux frres
marchrent en silence.

--Qu'as-tu rpondu? dit enfin Armand.

--Je lui ai rpondu une chose trs simple. Je lui ai dit tout
bonnement: Madame la marquise, un homme qui souffre qu'un autre homme
lve la main sur lui impunment s'appelle un lche, vous le savez trs
bien. Mais la femme qui, sachant cela, ou le croyant, devient la
matresse de ce lche, s'appelle aussi d'un certain nom qu'il est
inutile de vous dire. L-dessus, j'ai pris mon chapeau.

--Et elle ne t'a pas retenu?

--Si fait, elle a d'abord voulu prendre les choses en riant, et me dire
que je me fchais pour un propos en l'air. Ensuite, elle m'a demand
pardon de m'avoir offens sans dessein; je ne sais mme pas si elle n'a
pas essay de pleurer.  tout cela, je n'ai rien rpliqu, sinon que je
n'attachais aucune importance  une indignit qui ne pouvait
m'atteindre, qu'elle tait libre de croire et de penser tout ce que bon
lui semblerait, et que je ne me donnerais pas la moindre peine pour lui
ter son opinion. Je suis, lui ai-je dit, soldat depuis dix ans, mes
camarades qui me connaissent auraient quelque peine  admettre votre
conte, et par consquent je ne m'en soucie qu'autant qu'il faut pour le
mpriser.

--Est-ce l rellement ta pense?

--Y songes-tu? Si je pouvais hsiter  savoir ce que j'ai  faire, c'est
prcisment parce que je suis soldat que je n'aurais pas deux partis 
prendre. Veux-tu que je laisse une femme sans coeur plaisanter avec mon
honneur, et rpter demain sa misrable histoire  une coquette de son
bord, ou  quelqu'un de ces petits garons  qui tu prtends qu'elle
tourne la tte? Supposes-tu que mon nom, le tien, celui de notre mre,
puisse devenir un objet de rise? Seigneur Dieu! cela fait frmir!

--Oui, dit Armand, et voil cependant les petits badinages pleins de
grce qu'inventent ces dames pour se dsennuyer. Faire d'une niaiserie
un roman bien noir, bien scandaleux, voil le bon plaisir de leur
cervelle creuse. Mais que comptes-tu faire maintenant?

--Je compte aller ce soir  Paris. Saint-Aubin est aussi un soldat;
c'est un brave; je suis loin de croire, Dieu m'en prserve! qu'un mot de
sa part ait jamais pu donner l'ide de cette fable fabrique par quelque
femme de chambre; mais,  coup sr, je le ramnerai ici, et il ne lui
sera pas plus difficile de dire tout haut la vrit, qu'il ne me le
sera,  moi, de l'entendre. C'est une dmarche fcheuse, pnible, que je
ferai l, sans nul doute; c'est une triste chose que d'aller trouver un
camarade, et de lui dire: On m'accuse d'avoir manqu de coeur. Mais
n'importe, en pareille circonstance, tout est juste et doit tre permis.
Je te le rpte, c'est notre nom que je dfends, et s'il ne devait pas
sortir de l pur comme de l'or, je m'arracherais moi-mme la croix que
je porte. Il faut que la marquise entende Saint-Aubin lui dire, en ma
prsence, qu'on lui a rpt un sot conte, et que ceux qui l'ont forg
en ont menti. Mais, une fois cette explication faite, il faut que la
marquise m'entende aussi  mon tour; il faut que je lui donne bien
discrtement, en termes bien polis, en tte--tte, une leon qu'elle
n'oublie jamais; je veux avoir le petit plaisir de lui exprimer
nettement ce que je pense de son orgueil et de sa ridicule pruderie. Je
ne prtends pas faire comme Bussy d'Amboise, qui, aprs avoir expos sa
vie pour aller chercher le bouquet de sa matresse, le lui jeta  la
figure: je m'y prendrai plus civilement; mais quand une bonne parole
produit son effet, il importe peu comment elle est dite, et je te
rponds que d'ici  quelque temps, du moins, la marquise sera moins
fire, moins coquette et moins hypocrite.

--Allons rejoindre la compagnie, dit Armand, et ce soir j'irai avec toi.
Je te laisserai faire tout seul, cela va sans dire; mais, si tu le
permets, je serai dans la coulisse.

La marquise se disposait  retourner chez elle lorsque les deux frres
reparurent. Elle se doutait vraisemblablement qu'elle avait t pour
quelque chose dans leur conversation, mais son visage n'en exprimait
rien; jamais, au contraire, elle n'avait sembl plus calme et plus
contente d'elle-mme. Ainsi qu'il a t dit, elle s'en allait  cheval.
Tristan, faisant les honneurs de la maison, s'approcha pour lui prendre
le pied et la mettre en selle. Comme elle avait march sur le sable
mouill, son brodequin tait humide, en sorte que l'empreinte en resta
marque sur le gant de Tristan. Ds que madame de Vernage fut partie,
Tristan ta ce gant et le jeta  terre.

--Hier, je l'aurais bais, dit-il  son frre.

Le soir venu, les deux jeunes gens prirent la poste ensemble, et
allrent coucher  Paris. Madame de Berville, toujours inquite et
toujours indulgente, comme une vraie mre qu'elle tait, fit semblant de
croire aux raisons qu'ils prtendirent avoir pour partir. Ds le
lendemain matin, comme on le pense bien, leur premier soin fut d'aller
demander M. de Saint-Aubin, capitaine de dragons, rue
Neuve-Saint-Augustin,  l'htel garni o il logeait habituellement quand
il tait en cong.

--Dieu veuille que nous le trouvions! disait Armand. Il est peut-tre en
garnison bien loin.

--Quand il serait  Alger, rpondait Tristan, il faut qu'il parle, ou du
moins qu'il crive; j'y mettrai six mois, s'il le faut, mais je le
trouverai, ou il dira pourquoi.

Le garon de l'htel tait un Anglais, chose fort commode peut-tre pour
les sujets de la reine Victoria curieux de visiter Paris, mais assez
gnante pour les Parisiens.  la premire parole de Tristan, il rpondit
par l'exclamation la plus britannique:

--Oh!

--Voil qui est bien, dit Armand, plus impatient encore que son frre;
mais M. de Saint-Aubin est-il ici?

--Oh! no.

--N'est-ce pas dans cette maison qu'il demeure?

--Oh! yes.

--Il est donc sorti?

--Oh! no.

--Expliquez-vous. Peut-on lui parler?

--No, sir, impossible.

--Pourquoi, impossible?

--Parce qu'il est... Comment dites-vous?

--Il est malade.

--Oh! no, il est mort.




III


Il serait difficile de peindre l'espce de consternation qui frappa
Tristan et son frre en apprenant la mort de l'homme qu'ils avaient un
si grand dsir de retrouver. Ce n'est jamais, quoi qu'on en dise, une
chose indiffrente que la mort. On ne la brave pas sans courage, on ne
la voit pas sans horreur, et il est mme douteux qu'un gros hritage
puisse rendre vraiment agrable sa hideuse figure, dans le moment o
elle se prsente. Mais quand elle nous enlve subitement quelque bien ou
quelque esprance, quand elle se mle de nos affaires et nous prend dans
les mains ce que nous croyons tenir, c'est alors surtout qu'on sent sa
puissance, et que l'homme reste muet devant le silence ternel.

Saint-Aubin avait t tu en Algrie, dans une razzia. Aprs s'tre fait
raconter, tant bien que mal, par les gens de l'htel, les dtails de cet
vnement, les deux frres reprirent tristement le chemin de la maison
qu'ils habitaient  Paris.

--Que faire maintenant? dit Tristan; je croyais n'avoir, pour sortir
d'embarras, qu'un mot  dire  un honnte homme, et il n'est plus.
Pauvre garon! je m'en veux  moi-mme de ce qu'un motif d'intrt
personnel se mle au chagrin que me cause sa mort. C'tait un brave et
digne officier; nous avions bivouaqu et trinqu ensemble. Ayez donc
trente ans, une vie sans reproche, une bonne tte et un sabre au ct,
pour aller vous faire assassiner par un Bdouin en embuscade! Tout est
fini, je ne songe plus  rien, je ne veux pas m'occuper d'un conte quand
j'ai  pleurer un ami. Que toutes les marquises du monde disent ce qui
leur plaira.

--Ton chagrin est juste, rpondit Armand; je le partage et je le
respecte; mais, tout en regrettant un ami et en mprisant une coquette,
il ne faut pourtant rien oublier. Le monde est l, avec ses lois; il ne
voit ni ton ddain ni tes larmes; il faut lui rpondre dans sa langue,
ou, tout au moins, l'obliger  se taire.

--Et que veux-tu que j'imagine? O veux-tu que je trouve un tmoin, une
preuve quelconque, un tre ou une chose qui puisse parler pour moi? Tu
comprends bien que Saint-Aubin, lorsqu'il est venu me trouver pour
s'expliquer en galant homme sur une aventure de grisette, n'avait pas
amen avec lui tout son rgiment. Les choses se sont passes en
tte--tte; si elles eussent d devenir srieuses, certes, alors, les
tmoins seraient l; mais nous nous sommes donn une poigne de main, et
nous avons djeun ensemble; nous n'avions que faire d'inviter personne.

--Mais il n'est gure probable, reprit Armand, que cette sorte de
querelle et de rconciliation soit demeure tout  fait secrte.
Quelques amis communs ont d la connatre. Rappelle-toi, cherche dans
les souvenirs.

--Et  quoi bon? quand mme, en cherchant bien, je pourrais retrouver
quelqu'un qui se souvnt de cette vieille histoire, ne veux-tu pas que
j'aille me faire donner par le premier venu une espce d'attestation
comme quoi je ne suis pas un poltron? Avec Saint-Aubin, je pouvais agir
sans crainte; tout se demande  un ami. Mais quel rle jouerais-je, 
l'heure qu'il est, en allant dire  un de nos camarades: Vous
rappelez-vous une petite fille, un bal, une querelle de l'an pass? On
se moquerait de moi, et on aurait raison.

--C'est vrai; et cependant il est triste de laisser une femme, et une
femme orgueilleuse, vindicative et offense, tenir impunment de
mchants propos.

--Oui, cela est triste plus qu'on ne peut le dire.  une insulte faite
par un homme on rpond par un coup d'pe. Contre toute espce d'injure,
publique ou non,... mme imprime, on peut se dfendre; mais quelle
ressource a-t-on contre une calomnie sourde, rpte dans l'ombre, 
voix basse, par une femme malfaisante qui veut vous nuire? C'est l le
triomphe de la lchet. C'est l qu'une pareille crature, dans toute la
perfidie du mensonge, dans toute la scurit de l'impudence, vous
assassine  coups d'pingle; c'est l qu'elle ment avec tout l'orgueil,
toute la joie de la faiblesse qui se venge; c'est l qu'elle glisse 
loisir, dans l'oreille d'un sot qu'elle cajole, une infamie tudie,
revue et augmente par l'auteur; et cette infamie fait son chemin, cela
se rpte, se commente, et l'honneur, le bien du soldat, l'hritage des
aeux, le patrimoine des enfants, est mis en question pour une telle
misre!

Tristan parut rflchir pendant quelque temps, puis il ajouta d'un ton 
demi srieux,  demi plaisant:

--J'ai envie de me battre avec la Bretonnire.

-- propos de quoi? dit Armand, qui ne put s'empcher de rire. Que t'a
fait ce pauvre diable dans tout cela?

--Ce qu'il m'a fait, c'est qu'il est trs possible qu'il soit au courant
de mes affaires. Il est assez dans les initis, et passablement curieux
de sa nature; je ne serais pas du tout surpris que la marquise le prt
pour confident.

--Tu avoueras du moins que ce n'est pas sa faute si on lui raconte une
histoire, et qu'il n'en est pas responsable.

--Bah! et s'il s'en fait l'diteur? Cet homme-l, qui n'est qu'une
mouche du coche, est plus jaloux cent fois de madame de Vernage que s'il
tait son mari; et, en supposant qu'elle lui rcite ce beau roman
invent sur mon compte, crois-tu qu'il s'amuse  en garder le secret?

-- la bonne heure, mais encore faudrait-il tre sr d'abord qu'il en
parle, et mme, dans ce cas-l, je ne vois gure qu'il puisse tre
juste de chercher querelle  quelqu'un parce qu'il rpte ce qu'il a
entendu dire. Quelle gloire y aurait-il d'ailleurs  faire peur  la
Bretonnire? Il ne se battrait certainement pas, et, franchement, il
serait dans son droit.

--Il se battrait. Ce garon-l me gne; il est ennuyeux, il est de trop
dans ce monde.

--En vrit, mon cher Tristan, tu parles comme un homme qui ne sait 
qui s'en prendre. Ne dirait-on pas,  t'entendre, que tu cherches une
affaire d'honneur pour rtablir ta rputation, ou que tu as besoin d'une
balafre pour la montrer  ta matresse, comme un tudiant allemand?

--Mais, aussi, c'est que je me trouve dans une situation vraiment
intolrable. On m'accuse, on me dshonore, et je n'ai pas un moyen de me
venger! Si je croyais rellement...

Les deux jeunes gens passaient en cet instant sur le boulevard, devant
la boutique d'un bijoutier. Tristan s'arrta de nouveau, tout  coup,
pour regarder un bracelet plac dans l'talage.

--Voil une chose trange, dit-il.

--Qu'est-ce que c'est? veux-tu te battre aussi avec la fille de
comptoir?

--Non pas, mais tu me conseillais de chercher dans mes souvenirs. En
voici un qui se prsente. Tu vois bien ce bracelet d'or qui, du reste,
n'a rien de merveilleux: un serpent avec deux turquoises. Dans le
moment de ma dispute avec Saint-Aubin, il venait de commander, chez ce
mme marchand, dans cette boutique, un bracelet comme celui-l, lequel
bracelet tait destin  cette grisette dont il s'occupait, et qui avait
failli nous brouiller; lorsque, aprs notre querelle vide, nous emes
djeun ensemble:--Parbleu, me dit-il en riant, tu viens de m'enlever la
reine de mes penses  l'instant o je me disposais  lui faire un
cadeau; c'tait un petit bracelet avec mon nom grav en dedans; mais, ma
foi, elle ne l'aura pas. Si tu veux le lui donner, je te le cde;
puisque tu es le prfr, il faut que tu payes ta bienvenue.--Faisons
mieux, rpondis-je; soyons de moiti dans l'envoi que tu comptais lui
faire.--Tu as raison, reprit-il; mon nom est dj sur la plaque, il faut
que le tien y soit grav aussi, et, en signe de bonne amiti, nous y
ferons ajouter la date. Ainsi fut dit, ainsi fut fait. La date et les
deux noms, crits sur le bracelet, furent envoys  la demoiselle, et
doivent actuellement exister quelque part en la possession de
mademoiselle Javotte (c'est le nom de notre hrone),  moins qu'elle ne
l'ait vendu pour aller dner.

-- merveille! s'cria Armand; cette preuve que tu cherchais est toute
trouve. Il faut maintenant que ce bracelet reparaisse. Il faut que la
marquise voie les deux signatures, et le jour bien spcifi. Il faut que
mademoiselle Javotte elle-mme tmoigne au besoin de la vrit et de
l'identit de la chose. N'en est-ce pas assez pour prouver clairement
que rien de srieux n'a pu se passer entre Saint-Aubin et toi? Certes,
deux amis qui, pour se divertir, font un pareil cadeau  une femme
qu'ils se disputent, ne sont pas bien en colre l'un contre l'autre, et
il devient alors vident...

--Oui, tout cela est trs bien, dit Tristan; ta tte va plus vite que la
mienne; mais pour excuter cette grande entreprise, ne vois-tu pas
qu'avant de retrouver ce bracelet si prcieux, il faudrait commencer par
retrouver Javotte? Malheureusement ces deux dcouvertes semblent
galement difficiles. Si, d'un ct, la jeune personne est sujette 
perdre ses nippes, elle est capable, d'une autre part, de s'garer fort
elle-mme. Chercher, aprs un an d'intervalle, une grisette perdue sur
le pav de Paris, et, dans le tiroir de cette grisette, un gage d'amour
fabriqu en mtal, cela me parat au-dessus de la puissance humaine;
c'est un rve impossible  raliser.

--Pourquoi? reprit Armand; essayons toujours. Vois comme le hasard, de
lui-mme, te fournit l'indice qu'il te fallait; tu avais oubli ce
bracelet; il te le met presque devant les yeux, ou du moins, il te le
rappelle. Tu cherchais un tmoin, le voil, il est irrcusable; ce
bracelet dit tout, ton amiti pour Saint-Aubin, son estime pour toi, le
peu de gravit de l'affaire. La Fortune est femme, mon cher; quand elle
fait des avances, il faut en profiter. Penses-y, tu n'as que ce moyen
d'imposer silence  madame de Vernage; mademoiselle Javotte et son
serpentin bleu sont ta seule et unique ressource. Paris est grand, c'est
vrai, mais nous avons du temps. Ne le perdons pas; et d'abord, o
demeurait jadis cette demoiselle?

-- te dire vrai, je n'en sais plus rien; c'tait, je crois, dans un
passage, une espce de _square_, de cit.

--Entrons chez le bijoutier, et questionnons-le. Les marchands ont
quelquefois une mmoire incroyable; ils se souviennent des gens aprs
des annes, surtout de ceux qui ne les payent pas trs bien.

Tristan se laissa conduire par son frre; tous deux entrrent dans la
boutique. Ce n'tait pas une chose facile que de rappeler au marchand un
objet de peu de valeur achet chez lui il y avait longtemps. Il ne
l'avait pourtant pas oubli,  cause de la singularit des deux noms
runis.

--Je me souviens, en effet, dit-il, d'un petit bracelet que deux jeunes
gens m'ont command l'hiver dernier, et je reconnais bien monsieur. Mais
quant  savoir o ce bracelet a t port, et  qui, je n'en peux rien
dire.

--C'tait  une demoiselle Javotte, dit Armand, qui devait demeurer dans
un passage.

--Attendez, reprit le bijoutier. Il ouvrit son livre, le feuilleta,
rflchit, se consulta, et finit par dire: C'est cela mme; mais ce
n'est point le nom de Javotte que je trouve sur mon livre. C'est le nom
de madame de Monval, cit Bergre, 4.

--Vous avez raison dit Tristan, elle se faisait appeler ainsi; ce nom
de Monval m'tait sorti de la tte; peut-tre avait-elle le droit de le
porter, car son titre de Javotte n'tait, je crois, qu'un sobriquet.
Travaillez-vous encore quelquefois pour elle; vous a-t-elle achet autre
chose?

--Non, monsieur; elle m'a vendu, au contraire, une chane d'argent
casse qu'elle avait.

--Mais point de bracelet?

--Non, monsieur.

--Va pour Monval, dit Armand; grand merci, monsieur. Et quant  nous, en
route pour la cit Bergre.

--Je crois, dit Tristan en quittant le bijoutier, qu'il serait bon de
prendre un fiacre. J'ai quelque peur que madame de Monval n'ait chang
plusieurs fois de domicile, et que notre course ne soit longue.

Cette prvision tait fonde. La portire de la cit Bergre apprit aux
deux frres que madame de Monval avait dmnag depuis longtemps,
qu'elle s'appelait  prsent mademoiselle Durand, ouvrire en robes, et
qu'elle demeurait rue Saint-Jacques.

--Est-elle  son aise? a-t-elle de quoi vivre? demanda Armand, poursuivi
par la crainte du bracelet vendu.

--Oh! oui, monsieur, elle fait beaucoup de dpense; elle avait ici un
logement complet, des meubles d'acajou et une batterie de cuisine. Elle
voyait beaucoup de militaires, toutes personnes dcores et trs comme
il faut. Elle donnait quelquefois de trs jolis dners qu'on faisait
venir du caf Vachette. Tous ces messieurs taient bien gais, et il y en
avait un qui avait une bien belle voix; il chantait comme un vrai
artiste de l'Acadmie. Du reste, monsieur, il n'y a jamais eu rien 
dire sur le compte de madame de Monval. Elle tudiait aussi pour tre
artiste; c'tait moi qui faisais son mnage, et elle ne sortait jamais
qu'en citadine.

--Fort bien, dit Armand; allons rue Saint-Jacques.

--Mademoiselle Durand ne loge plus ici, rpondit la seconde portire; il
y a six mois qu'elle s'en est alle, et nous ne savons gure trop o
elle est. Ce ne doit pas tre dans un palais, car elle n'est pas partie
en carrosse, et elle n'emportait pas grand'chose.

--Est-ce qu'elle menait une vie malheureuse?

--Oh! mon Dieu, une vie bien pauvre. Elle n'tait gure  l'aise, cette
demoiselle. Elle demeurait l au fond de l'alle, sur la cour, derrire
la fruitire. Elle travaillait toute la sainte journe; elle ne gagnait
gure et elle avait bien du mal. Elle allait au march le matin, et elle
faisait sa soupe elle-mme sur un petit fourneau qu'elle avait. On ne
peut pas dire qu'elle manquait de soin, mais cela sentait toujours les
choux dans sa chambre. Il y a une dame en deuil qui est venue, une de
ses tantes, qui l'a emmene; nous croyons qu'elle s'est mise aux soeurs
du Bon-Pasteur. La lingre du coin vous dira peut-tre cela: c'tait
elle qui l'employait.

--Allons chez la lingre, dit Armand; mais les choux sont de mauvais
augure.

Le troisime renseignement recueilli sur Javotte ne fut pas d'abord plus
satisfaisant que les deux premiers. Moyennant une petite somme que sa
famille avait trouv moyen de fournir, elle tait entre, en effet, au
couvent des soeurs du Bon-Pasteur, et y avait pass environ trois mois.
Comme sa conduite tait bonne, la protection de quelques personnes
charitables l'avait fait admettre par les soeurs, qui lui montraient
beaucoup de bont et qui n'avaient qu' se louer de son
obissance.--Malheureusement, disait la lingre, cette pauvre enfant a
une tte si vive qu'il ne lui est pas possible de rester en place.
C'tait une grande faveur pour elle que d'avoir t reue comme
pensionnaire par les religieuses. Tout le monde disait du bien d'elle,
et elle remplissait rgulirement ses devoirs de religion, en mme temps
qu'elle travaillait trs bien, car c'est une bonne ouvrire. Mais tout
d'un coup sa tte est partie; elle a demand  s'en aller. Vous
comprenez, monsieur, que dans ce temps-ci un couvent n'est pas une
prison; on lui a ouvert les portes, et elle s'est envole.

--Et vous ignorez ce qu'elle est devenue?

--Pas tout  fait, rpondit en riant la lingre. Il y a une de mes
demoiselles qui l'a rencontre au Ranelagh. Elle se fait appeler
maintenant Amlina Rosenval. Je crois qu'elle demeure rue de Brda, et
qu'elle est figurante aux Folies-Dramatiques.

Tristan commenait  se dcourager.--Laissons tout cela, dit-il  son
frre.  la tournure que prennent les choses, nous n'en aurons jamais
fini. Qui sait si mademoiselle Durand, madame de Monval, madame
Rosenval, n'est pas en Chine ou  Quimper-Corentin?

--Il faut y aller voir, disait toujours Armand. Nous avons trop fait
pour nous arrter. Qui te dit que nous ne sommes pas sur le point de
dcouvrir notre voyageuse? Ouvrire ou artiste, nonne ou figurante, je
la trouverai. Ne faisons pas comme cet homme qui avait pari de
traverser pieds nus un bassin gel au mois de janvier, et qui, arriv 
moiti chemin, trouva que c'tait trop froid et revint sur ses pas.

Armand avait raison cette fois. Madame Rosenval en personne fut
dcouverte rue de Brda; mais il ne s'agissait plus,  cette nouvelle
adresse, du couvent, ni des choux, ni du Ranelagh. De figurante qu'elle
tait nagure, madame Rosenval tait devenue tout  coup, par la grce
du hasard et d'un ancien prfet, personnage important et protecteur des
arts, _prima donna_ d'un thtre de province. Elle habitait depuis
quelque temps une assez grande ville du midi de la France, o son
talent, nouvellement dcouvert, mais gnreusement encourag, faisait
les dlices des connaisseurs du lieu et l'admiration de la garnison.
Elle se trouvait  Paris en passant, pour contracter, si faire se
pouvait, un engagement dans la capitale. On dit aux deux jeunes gens, il
est vrai, qu'on ne savait pas s'ils pourraient tre reus; mais ils
furent introduits par une femme de chambre dans un appartement assez
riche, d'un got peu svre, orn de statuettes, de glaces et de
cartons-ptes,  peu prs comme un caf. La matresse du lieu tait  sa
toilette; elle fit dire qu'on attendt, et qu'elle allait recevoir M. de
Berville.

-- prsent, je te laisse, dit Armand  son frre; tu vois que nous
sommes venus  bout de notre campagne. C'est  toi de faire le reste;
dcide madame Rosenval  te rendre ton bracelet; qu'elle l'accompagne
d'un mot de sa main qui donne plus de poids  cette restitution; reviens
arm de cette preuve authentique, et moquons-nous de la marquise.

Armand sortit sur ces paroles, et Tristan resta seul  se promener dans
le somptueux salon de Javotte. Il y tait depuis un quart d'heure,
lorsque la porte de la chambre  coucher s'ouvrit. Un gros et grand
monsieur,  la dmarche grave,  la tte grisonnante, portant des
lunettes, une chane, un binocle et des breloques de montre, le tout en
or, s'avana d'un air affable et majestueux.--Monsieur, dit-il 
Tristan, j'apprends que vous tes le parent de madame Rosenval. Si vous
voulez prendre la peine d'entrer, elle vous attend dans son cabinet.

Il fit un lger salut et se retira.

--Peste! se dit Tristan, il parat que Javotte voit  prsent meilleure
compagnie que dans l'alle de la rue Saint-Jacques.

Soulevant une portire de soie chamarre, que lui avait indique le
monsieur aux lunettes d'or, il pntra dans un boudoir tendu en
mousseline rose, o madame Rosenval, tendue sur un canap, le reut
d'un air nonchalant. Comme on ne retrouve jamais sans plaisir une femme
qu'on a aime, ft-ce Amlina, ft-ce mme Javotte, surtout lorsque l'on
s'est donn tant de peine pour la chercher, Tristan baisa avec
empressement la main fort blanche de son ancienne conqute, puis il prit
place  ct d'elle, et dbuta, comme cela se devait, par lui faire ses
compliments sur ce qu'elle tait embellie, qu'il la revoyait plus
charmante que jamais, etc... (toutes choses qu'on dit  toute femme
qu'on retrouve, ft-elle devenue plus laide qu'un pch mortel).

--Permettez-moi, ma chre, ajouta-t-il, de vous fliciter sur l'heureux
changement qui me semble s'tre opr dans vos petites affaires. Vous
tes loge ici comme un grand seigneur.

--Vous serez donc toujours un mauvais plaisant, monsieur de Berville?
rpondit Javotte; tout cela est fort simple; ce n'est qu'un
pied--terre; mais je me fais arranger quelque chose l-bas, car vous
savez que je perche au diable.

--Oui, j'ai appris que vous tiez au thtre.

--Mon Dieu, oui, je me suis dcide. Vous savez que la grande musique,
la musique srieuse, a t l'occupation de toute ma vie. M. le baron,
que vous venez de voir, je suppose, sortant d'ici, et qui est un de mes
bons amis, m'a perscute pour prendre un engagement. Que voulez-vous!
je me suis laiss faire. Nous jouons toutes sortes de choses, le drame,
le vaudeville, l'opra.

--On m'a dit cela, reprit Tristan; mais j'ai  vous parler d'une affaire
assez srieuse, et, comme votre temps doit tre prcieux, trouvez bon
que je me hte de profiter de l'occasion que j'ai de vous faire mes
confidences. Vous souvenez-vous d'un certain bracelet?...

Tout en parlant, Tristan, par distraction, jeta les yeux sur la
chemine; la premire chose qu'il y remarqua fut la carte de visite de
la Bretonnire, accroche  la glace.

--Est-ce que vous connaissez ce personnage-l? demanda-t-il avec
surprise.

--Oui; c'est un ami du baron; je le vois de temps en temps, et je crois
mme qu'il dne  la maison aujourd'hui. Mais, de grce, continuez donc,
je vous en prie, et je vous coute.




IV


Il y aurait peut-tre pour le philosophe ou pour le psychologue, comme
on dit, une curieuse tude  faire sur le chapitre des distractions.
Supposez un homme qui est en train de parler des choses qui le touchent
le plus  la personne dont il aie plus  craindre ou  esprer,  un
avocat,  une femme ou  un ministre. Quel degr d'influence exercera
sur lui une pingle qui le pique au milieu de son discours, une
boutonnire qui se dchire, un voisin qui se met  jouer de la flte?
Que fera un acteur, rcitant une tirade, et apercevant tout  coup un de
ses cranciers dans la salle? Jusqu' quel point, enfin, peut-on parler
d'une chose, et en mme temps penser  une autre?

Tristan se trouvait  peu prs dans une situation de ce genre. D'une
part, comme il l'avait dit, le temps pressait; le monsieur  lunettes
d'or pouvait reparatre  tout moment. D'ailleurs, dans l'oreille d'une
femme qui vous coute, il y a une mouche qu'il faut prendre au vol; ds
qu'il n'est plus trop tt avec elle, presque toujours il est trop tard.
Tristan attachait assez de prix  ce qu'il venait demander  Javotte
pour y employer toute son loquence. Plus la dmarche qu'il faisait
pouvait sembler bizarre et extraordinaire, plus il sentait la ncessit
de la terminer promptement. Mais, d'une autre part, il avait devant les
yeux la carte de la Bretonnire, ses regards ne pouvaient s'en dtacher;
et, tout en poursuivant l'objet de sa visite, il se rptait 
lui-mme:--Je retrouverai donc cet homme-l partout?

--Enfin, que voulez-vous? dit Javotte. Vous tes distrait comme un pote
en couches.

Il va sans dire que Tristan ne voulait point parler de son motif secret,
ni prononcer le nom de la marquise.

--Je ne puis rien vous expliquer, rpondit-il. Je ne puis que vous dire
une seule chose, c'est que vous m'obligeriez infiniment en me rendant le
bracelet que Saint-Aubin et moi nous vous avons donn, s'il est encore
en votre possession.

--Mais qu'est-ce que vous voulez en faire?

--Rien qui puisse vous inquiter, je vous en donne ma parole.

--Je vous crois, Berville, vous tes homme d'honneur. Le diable
m'emporte, je vous crois.

(Madame Rosenval, dans ses nouvelles grandeurs, avait conserv quelques
expressions qui sentaient encore un peu les choux.)

--Je suis enchant, dit Tristan, que vous ayez de moi un si bon
souvenir; vous n'oubliez pas vos amis.

--Oublier mes amis! jamais. Vous m'avez vue dans le monde quand j'tais
sans le sou, je me plais  le reconnatre. J'avais deux paires de bas 
jour qui se succdaient l'une  l'autre, et je mangeais la soupe dans
une cuillre de bois. Maintenant je dne dans de l'argent massif, avec
un laquais par derrire et plusieurs dindons par devant; mais mon coeur
est toujours le mme. Savez-vous que dans notre jeune temps nous nous
amusions pour de bon?  prsent, je m'ennuie comme un roi... Vous
souvenez-vous d'un jour,...  Montmorency?... Non, ce n'tait pas vous,
je me trompe; mais c'est gal, c'tait charmant. Ah! les bonnes cerises!
et ces ctelettes de veau que nous avons manges chez le pre Duval, au
Chteau de la Chasse, pendant que le vieux coq, ce pauvre Coco, picorait
du pain sur la table! Il y a eu pourtant deux Anglais assez btes pour
faire boire de l'eau-de-vie  ce pauvre animal, et il en est mort.
Avez-vous su cela?

Lorsque Javotte parlait ainsi  peu prs naturellement, c'tait avec une
volubilit extrme; mais quand ses grands airs la reprenaient, elle se
mettait tout  coup  traner ses phrases avec un air de rverie et de
distraction.

--Oui, vraiment, continua-t-elle d'une voix de duchesse enrhume, je me
souviens toujours avec plaisir de tout ce qui se rattache au pass.

--C'est  merveille, ma chre Amlina; mais, rpondez, de grce,  mes
questions. Avez-vous conserv ce bracelet?

--Quel bracelet, Berville? qu'est-ce que vous voulez dire?

--Ce bracelet que je vous redemande, et que Saint-Aubin et moi nous vous
avions donn?

--Fi donc! redemander un cadeau! c'est bien peu gentilhomme, mon cher.

--Il ne s'agit point ici de gentilhommerie. Je vous l'ai dit, il s'agit
d'un service fort important que vous pouvez me rendre. Rflchissez, je
vous en conjur, et rpondez-moi srieusement. Si ce n'est que le
bracelet qui vous tient au coeur, je m'engage bien volontiers  vous en
mettre un autre  chaque bras, en change de celui dont j'ai besoin.

--C'est fort galant de votre part.

--Non, ce n'est pas galant, c'est tout simple. Je ne vous parle ici que
dans mon intrt.

--Mais d'abord, dit Javotte en se levant et en jouant de l'ventail, il
faudrait savoir, comme je vous disais, ce que vous en feriez, de ce
bracelet. Je ne peux pas me fier  un homme qui n'a pas lui-mme
confiance en moi. Voyons, contez-moi un peu vos affaires. Il y a quelque
femme, quelque tricherie l-dessous. Tenez, je parierais que c'est
quelque ancienne matresse  vous ou  Saint-Aubin, qui veut me
dpouiller de mes ustensiles de mnage. Il y a quelque brouille, quelque
jalousie, quelque mauvais propos; allons, parlez donc.

--S'il faut absolument vous dire mon motif, rpondit Tristan, voulant se
dbarrasser de ces questions, la vrit est que Saint-Aubin est mort;
nous tions fort lis, vous le savez, et je dsirerais garder ce
bracelet o nos deux noms sont crits ensemble.

--Bah! quelle histoire vous me fabriquez l! Saint-Aubin est mort?
Depuis quand?

--Il est mort en Afrique, il y a peu de temps.

--Vrai? Pauvre garon! je l'aimais bien aussi. C'tait un gentil coeur,
et je me souviens que dans le temps il m'appelait sa beaut rose.--Voil
ma beaut rose, disait-il. Je trouve ce nom-l trs-joli. Vous
rappelez-vous comme il tait drle un jour que nous tions 
Ermenonville, et que nous avions tout cass dans l'auberge? Il ne
restait seulement plus une assiette. Nous avions jet les chaises par
les fentres  travers les carreaux, et le matin, tout justement, voil
qu'il arrive une grande longue famille de bons provinciaux qui venaient
visiter la nature. Il ne se trouvait plus une tasse pour leur servir
leur caf au lait.

--Tte de folle! dit Tristan; ne pouvez-vous, une fois par hasard, faire
attention  ce qu'on vous dit? Avez-vous mon bracelet, oui ou non?

--Je n'en sais rien du tout, et je n'aime pas les propositions faites 
bout portant.

--Mais vous avez, je le suppose, un coffre, un tiroir, un endroit
quelconque  mettre vos bijoux? Ouvrez-moi ce tiroir ou ce coffre; je ne
vous en demande pas davantage.

Javotte sembla un peu rflchir, se rassit prs de Tristan, et lui prit
la main:

--Ecoutez, dit-elle, vous concevez que, si ce bracelet vous est
ncessaire, je ne tiens pas  une pareille misre. J'ai de l'amiti pour
vous, Berville; il n'y a rien que je ne fisse pour vous obliger. Mais
vous comprenez bien aussi que ma position m'impose des devoirs. Il est
possible que, d'un jour  l'autre, j'entre  l'Opra, dans les choeurs.
Monsieur le baron m'a promis d'y employer toute son influence. Un ancien
prfet, comme lui, a de l'empire sur les ministres, et M. de la
Bretonnire, de son ct...

--La Bretonnire! s'cria Tristan impatient; et que diantre fait-il
ici? Apparemment qu'il trouve moyen d'tre en mme temps  Paris et  la
campagne. Il ne nous quitte pas l-bas, et je le retrouve chez vous!

--Je vous dis que c'est un ami du baron. C'est un homme fort distingu
que M. de la Bretonnire. Il est vrai qu'il a une campagne prs de la
vtre, et qu'il va souvent chez une personne que vous connaissez
probablement, une marquise, une comtesse, je ne sais plus son nom.

--Est-ce qu'il vous parle d'elle? Qu'est-ce que cela veut dire?

--Certainement, il nous parle d'elle. Il la voit tous les jours, pas
vrai? Il a son couvert  sa table; elle s'appelle Vernage, ou quelque
chose comme a; on sait ce que c'est, entre nous soit dit, que les
voisins et les voisines... Eh bien! qu'est-ce que vous avez donc?

--Peste soit du fat! dit Tristan, prenant la carte de la Bretonnire et
la froissant entre ses doigts. Il faut que je lui dise son fait un de
ces jours.

--Oh! oh! Berville, vous prenez feu, mon cher. La Vernage vous touche,
je le vois. Eh bien! tenez, faisons l'change. Votre confidence pour mon
bracelet.

--Vous l'avez donc, ce bracelet?

--Vous l'aimez donc, cette marquise?

--Ne plaisantons pas. L'avez-vous?

--Non pas, je ne dis pas cela. Je vous rpte que ma position...

--Belle position! Vous moquez-vous des gens? Quand vous iriez  l'Opra,
et quand vous seriez figurante  vingt sous par jour...

--Figurante! s'cria Javotte en colre. Pour qui me prenez-vous, s'il
vous plat? Je chanterai dans les choeurs, savez-vous!

--Pas plus que moi; on vous prtera un maillot et une toque, et vous
irez en procession derrire la princesse Isabelle; ou bien on vous
donnera le dimanche une petite gratification pour vous enlever au bout
d'une poulie dans le ballet de _la Sylphide_. Qu'est-ce que vous
entendez avec votre position?

--J'entends et je prtends que, pour rien au monde, je ne voudrais que
monsieur le baron pt voir mon nom ml  une mauvaise affaire. Vous
voyez bien que, pour vous recevoir, j'ai dit que vous tiez mon parent.
Je ne sais pas ce que vous ferez de ce bracelet, moi, et il ne vous
plat pas de me le dire. Monsieur le baron ne m'a jamais connue que
sous le nom de madame de Rosenval; c'est le nom d'une terre que mon pre
a vendue. J'ai des matres, mon cher, j'tudie, et je ne veux rien faire
qui compromette mon avenir.

Plus l'entretien se prolongeait, plus Tristan souffrait de la rsistance
et de l'trange lgret de Javotte. videmment le bracelet tait l,
dans cette chambre peut-tre; mais o le trouver? Tristan se sentait par
moments l'envie de faire comme les voleurs, et d'employer la menace pour
parvenir  son but. Un peu de douceur et de patience lui semblait
pourtant prfrable.

--Ma brave Javotte, dit-il, ne nous fchons pas. Je crois fermement 
tout ce que vous me dites. Je ne veux non plus, en aucune faon, vous
compromettre; chantez  l'Opra tant que vous voudrez, dansez mme, si
bon vous semble. Mon intention n'est nullement...

--Danser! moi qui ai jou Climne! oui, mon petit, j'ai jou Climne 
Belleville, avant de partir pour la province; et mon directeur, M.
Poupinel, qui a assist  la reprsentation, m'a engage tout de suite
pour les troisimes Dugazon. J'ai t ensuite seconde grande premire
coquette, premier rle marqu, et forte premire chanteuse; et c'est
Brochard lui-mme, qui est tnor lger, qui m'a fait rsilier, et
Gustave, qui est laruette, a voyag avec moi en Auvergne. Nous faisions
quatre ou cinq cents francs avec _la Tour de Nesle_, et _Adolphe et
Clara_; nous ne jouions que ces deux pices-l partout. Si vous croyez
que je vais danser!

--Ne nous fchons pas, ma belle, je vous en conjure!

--Savez-vous que j'ai jou avec Frdrick? Oui, j'ai jou avec
Frdrick, en province, au bnfice d'un homme de lettres. Il est vrai
que je n'avais pas un grand rle; je faisais un page dans _Lucrce
Borgia_, mais toujours j'ai jou avec Frdrick.

--Je n'en doute pas, vous ne danserez point; je vous supplie de
m'excuser; mais, ma chre, le temps se passe, et vous rpondez 
beaucoup de choses, except  ce que je vous demande. Finissons-en, s'il
est possible. Dites-moi: voulez-vous me permettre d'aller  l'instant
mme chez Fossin, d'y prendre un bracelet, une chane, une bague, ce qui
vous amusera, ce qui pourra vous plaire, de vous l'envoyer ou de vous le
rapporter, selon votre fantaisie; en change de quoi vous me renverrez
ou vous me rendrez  moi-mme cette bagatelle que je vous demande, et 
laquelle vous ne tenez pas sans doute?

--Qui sait? dit Javotte d'un ton radouci; nous autres, nous tenons  peu
de chose; et je suis comme cela, j'aime mes effets.

--Mais ce bracelet ne vaut pas dix louis, et apparemment, ce n'est pas
ce qu'il y a d'crit dessus qui vous le rend prcieux?

La vanit masculine, d'une part, et la coquetterie fminine, d'une
autre, sont deux choses si naturelles et qui retrouvent toujours si
bien leur compte, que Tristan n'avait pu s'empcher de se rapprocher de
Javotte en faisant cette question. Il avait entour doucement de son
bras la jolie taille de son ancienne amie, et Javotte, la tte penche
sur son ventail, souriait en soupirant tout bas, tandis que la
moustache du jeune hussard effleurait dj ses cheveux blonds; le
souvenir du pass et l'ide d'un bracelet neuf lui faisaient palpiter le
coeur.

--Parlez, Tristan, dit-elle, soyez tout  fait franc. Je suis bonne
fille; n'ayez pas peur. Dites-moi o ira mon serpentin bleu.

--Eh bien! mon enfant, rpondit le jeune homme, je vais tout vous
avouer: je suis amoureux.

--Est-elle belle?

--Vous tes plus jolie; elle est jalouse, elle veut ce bracelet; il lui
est revenu, je ne sais comment, que je vous ai aime...

--Menteur!

--Non, c'est la vrit; vous tiez, ma chre, vous tes encore si
parfaitement gentille, frache et coquette, une petite fleur; vos dents
ont l'air de perles tombes dans une rose; vos yeux, votre pied...

--Eh bien! dit Javotte, soupirant toujours.

--Eh bien! reprit Tristan, et notre bracelet? Javotte se prparait
peut-tre  rpondre de sa voix la plus tendre: Eh bien! mon ami, allez
chez Fossin, lorsqu'elle s'cria tout  coup:

--Prenez garde, vous m'gratignez!

La carte de visite de la Bretonnire tait encore dans la main de
Tristan, et le coin du carton corn avait, en effet, touch l'paule de
madame Rosenval. Au mme instant on frappa doucement  la porte; la
tapisserie se souleva, et la Bretonnire lui-mme entra dans la chambre.

--Pardieu! monsieur, s'cria Tristan, ne pouvant contenir un mouvement
de dpit, vous arrivez comme mars en carme.

--Comme mars en toute saison, dit la Bretonnire, enchant de son
calembour.

--On pourrait voir cela, reprit Tristan.

--Quand il vous plaira, dit la Bretonnire.

--Demain vous aurez de mes nouvelles.

Tristan se leva, prit Javotte  part:--Je compte sur vous, n'est-ce pas?
lui dit-il  voix basse; dans une heure, j'enverrai ici.

Puis il sortit, sans plus de faon, en rptant encore:  demain!

--Que veut dire cela? demanda Javotte.

--Ma foi, je n'en sais rien, dit la Bretonnire.




V


Armand, comme on le pense bien, avait attendu impatiemment le retour de
son frre, afin d'apprendre le rsultat de l'entretien avec Javotte.
Tristan rentra chez lui tout joyeux.

--Victoire! mon cher, s'cria-t-il; nous avons gagn la bataille, et
mieux encore, car nous aurons demain tous les plaisirs du monde  la
fois.

--Bah! dit Armand; qu'y a-t-il donc? tu as un air de gaiet qui fait
plaisir  voir.

--Ce n'est pas sans raison ni sans peine. Javotte a hsit; elle a
bavard; elle m'a fait des discours  dormir debout; mais enfin elle
cdera, j'en suis certain; je compte sur elle. Ce soir, nous aurons mon
bracelet, et demain matin, pour nous distraire, nous nous battrons avec
la Bretonnire.

--Encore ce pauvre homme! Tu lui en veux donc beaucoup?

--Non, en vrit, je n'ai plus de rancune contre lui. Je l'ai rencontr,
je l'ai envoy promener, je lui donnerai un coup d'pe, et je lui
pardonne.

--O l'as-tu donc vu? chez ta belle?

--Eh, mon Dieu! oui; ne faut-il pas que ce monsieur-l se fourre
partout?

--Et comment la querelle est-elle venue?

--Il n'y a pas de querelle; deux mots, te dis-je, une misre; nous en
causerons. Commenons maintenant par aller chez Fossin acheter quelque
chose pour Javotte, avec qui je suis convenu d'un change; car on ne
donne rien pour rien quand on s'appelle Javotte, et mme sans cela.

--Allons, dit Armand, je suis ravi comme toi que tu sois parvenu  ton
but et que tu aies de quoi confondre ta marquise. Mais, chemin faisant,
mon cher ami, rflchissons, je t'en prie, sur la seconde partie de ta
vengeance projete. Elle me semble plus qu'trange.

--Trve de mots, dit Tristan, c'est un point rsolu. Que j'aie tort ou
raison, n'importe: nous pouvions ce matin discuter l-dessus;  prsent
le vin est tir, il faut le boire.

--Je ne me lasserai pas, reprit Armand, de te rpter que je ne conois
pas comment un homme comme toi, un militaire, reconnu pour brave, peut
trouver du plaisir  ces duels sans motif, ces affaires d'enfant, ces
bravades d'colier, qui ont peut-tre t  la mode, mais dont tout le
monde se moque aujourd'hui. Les querelles de parti, les duels de cocarde
peuvent se comprendre dans les crises politiques. Il peut sembler
plaisant  un rpublicain de ferrailler avec un royaliste, uniquement
parce qu'ils se rencontrent: les passions sont en jeu, et tout peut
s'excuser. Mais je ne te conseille pas ici, je te blme. Si ton projet
est srieux, je n'hsite pas  te dire qu'en pareil cas je refuserais de
servir de tmoin  mon meilleur ami.

--Je ne te demande pas de m'en servir, mais de te taire; allons chez
Fossin.

--Allons o tu voudras, je n'en dmordrai pas. Prendre en grippe un
homme importun, cela arrive  tout le monde: le fuir ou s'en railler,
passe encore; mais vouloir le tuer, c'est horrible.

--Je te dis que je ne le tuerai pas; je te le promets, je m'y engage. Un
petit coup d'pe, voil tout. Je veux mettre en charpe le bras du
cavalier servant de la marquise, en mme temps que je lui offrirai
humblement,  elle, le bracelet de ma grisette.

--Songe donc que cela est inutile. Si tu te bats pour laver ton honneur,
qu'as-tu  faire du bracelet? Si le bracelet te suffit, qu'as-tu  faire
de cette querelle? M'aimes-tu un peu? cela ne sera pas.

--Je t'aime beaucoup, mais cela sera.

En parlant ainsi, les deux frres arrivrent chez Fossin. Tristan, ne
voulant pas que Javotte pt se repentir de son march, choisit pour elle
une jolie chtelaine qu'il fit envelopper avec soin, ayant dessein de la
porter lui-mme et d'attendre la rponse, s'il n'tait pas reu. Armand,
ayant autre chose en tte et voyant son frre plus joyeux encore 
l'ide de revenir promptement avec le bracelet en question, ne lui
proposa pas de l'accompagner. Il fut convenu qu'ils se retrouveraient le
soir.

Au moment o ils allaient se sparer, la roue d'une calche dcouverte,
courant avec un assez grand fracas, rasa le trottoir de la rue
Richelieu. Une livre bizarre, qui attirait les yeux, fit retourner les
passants. Dans cette voiture tait madame de Vernage, seule,
nonchalamment tendue. Elle aperut les deux jeunes gens, et les salua
d'un petit signe de tte, avec une indolence protectrice.

--Ah! dit Tristan, plissant malgr lui, il parat que l'ennemi est venu
observer la place. Elle a renonc  sa fameuse chasse, cette belle dame,
pour faire un tour aux Champs-lyses et respirer la poussire de Paris.
Qu'elle aille en paix! elle arrive  point. Je suis vraiment flatt de
la voir ici. Si j'tais un fat, je croirais qu'elle vient savoir de mes
nouvelles. Mais point du tout; regarde avec quel laisser-aller
aristocratique, suprieur mme  celui de Javotte, elle a daign nous
remarquer. Gageons qu'elle ne sait ce qu'elle vient faire; ces femmes-l
cherchent le danger, comme les papillons la lumire. Que son sommeil de
ce soir lui soit lger! Je me prsenterai demain  son petit lever, et
nous en aurons des nouvelles. Je me fais une vritable fte de vaincre
un tel orgueil avec de telles armes. Si elle savait que j'ai l, dans
mes mains, un petit cadeau pour une petite fille, moyennant quoi je suis
en droit de lui dire: Vos belles lvres en ont menti et vos baisers
sentent la calomnie; que dirait-elle? Elle serait peut-tre moins
superbe, non pas moins belle... Adieu, mon cher,  ce soir.

Si Armand n'avait pas plus longuement insist pour dissuader son frre
de se battre, ce n'tait pas qu'il crt impossible de l'en empcher;
mais il le savait trop violent, surtout dans un moment pareil, pour
essayer de le convaincre par la raison; il aimait mieux prendre un autre
moyen. La Bretonnire, qu'il connaissait de longue main, lui paraissait
avoir un caractre plus calme et plus facile  aborder: il l'avait vu
chasser prudemment. Il alla le trouver sur-le-champ, rsolu  voir si de
ce ct il n'y aurait pas plus de chances de rconciliation. La
Bretonnire tait seul, dans sa chambre, entour de liasses de papiers,
comme un homme qui met ses affaires en ordre. Armand lui exprima tout le
regret qu'il prouvait de voir qu'un mot (qu'il ignorait du reste,
disait-il) pouvait amener deux gens de coeur  aller sur le terrain, et
de l en prison.

--Qu'avez-vous donc fait  mon frre? lui demanda-t-il.

--Ma foi, je n'en sais rien, dit la Bretonnire, se levant et s'asseyant
tour  tour d'un air un peu embarrass, tout en conservant sa gravit
ordinaire: votre frre, depuis longtemps, me semble mal dispos  mon
gard; mais, s'il faut vous parler franchement, je vous avoue que
j'ignore absolument pourquoi.

--N'y a-t-il pas entre vous quelque rivalit? Ne faites-vous pas la
cour  quelque femme?...

--Non, en vrit, pour ce qui me regarde, je ne fais la cour  personne,
et je ne vois aucun motif raisonnable qui ait fait franchir ainsi 
votre frre les bornes de la politesse.

--Ne vous tes-vous jamais disputs ensemble?

--Jamais, une seule fois excepte, c'tait du temps du cholra: M. de
Berville, en causant au dessert, soutint qu'une maladie contagieuse
tait toujours pidmique, et il prtendait baser sur ce faux principe
la diffrence qu'on a tablie entre le mot pidmique et le mot
endmique. Je ne pouvais, vous le sentez, tre de son avis, et je lui
dmontrai fort bien qu'une maladie pidmique pouvait devenir fort
dangereuse sans se communiquer par le contact. Nous mmes  cette
discussion un peu trop de chaleur, j'en conviens...

--Est-ce l tout?

--Autant que je me le rappelle. Peut-tre cependant a-t-il t bless,
il y a quelque temps, de ce que j'ai cd  l'un de mes parents deux
bassets dont il avait envie. Mais que voulez-vous que j'y fasse? Ce
parent vient me voir par hasard; je lui montre mes chiens, il trouve ces
bassets...

--Si ce n'est que cela encore, il n'y a pas de quoi s'arracher les yeux.

--Non,  mon sens, je le confesse; aussi vous dis-je, en toute
conscience, que je ne comprends exactement rien  la provocation qu'il
vient de m'adresser.

--Mais si vous ne faites la cour  personne, il est peut-tre amoureux,
lui, de cette marquise chez laquelle nous allons chasser?

--Cela se peut, mais je ne le crois pas... Je n'ai point souvenance
d'avoir jamais remarqu que la marquise de Vernage pt souffrir ou
encourager des assiduits condamnables.

--Qu'est-ce qui vous parle de rien de condamnable? Est-ce qu'il y a du
mal  tre amoureux?

--Je ne discute pas cette question; je me borne  vous dire que je ne le
suis point, et que je ne saurais, par consquent, tre le rival de
personne.

--En ce cas, vous ne vous battrez pas?

--Je vous demande pardon; je suis provoqu de la manire la plus
positive. Il m'a dit, lorsque je suis entr, que j'arrivais comme mars
en carme. De tels discours ne se tolrent pas; il me faut une
rparation.

--Vous vous couperez la gorge pour un mot?

--Les conjonctures sont fort graves. Je n'entre point dans les raisons
qui ont amen ce dfi; je m'en tonne parce qu'il me semble trange,
mais je ne puis faire autrement que de l'accepter.

--Un duel pareil est-il possible? Vous n'tes pourtant pas fou, ni
Berville non plus. Voyons, la Bretonnire, raisonnons. Croyez-vous que
cela m'amuse de vous voir faire une tourderie semblable?

--Je ne suis point un homme faible, mais je ne suis pas non plus un
homme sanguinaire. Si votre frre me propose des excuses, pourvu
qu'elles soient bonnes et valables, je suis prt  les recevoir. Sinon,
voici mon testament que je suis en train d'crire, comme cela se doit.

--Qu'entendez vous par des excuses valables?

--J'entends... cela se comprend.

--Mais encore?

--De bonnes excuses.

--Mais enfin,  peu prs, parlez.

--Eh bien! Il m'a dit que j'arrivais comme mars en carme, et je crois
lui avoir dignement rpondu. Il faut qu'il rtracte ce mot, et qu'il me
dise, devant tmoins, que j'arrivais tout simplement comme M. de la
Bretonnire.

--Je crois que, s'il est raisonnable, il ne peut vous refuser cela.

Armand sortit de cette confrence non pas entirement satisfait, mais
moins inquiet qu'il n'tait venu. C'tait au boulevard de Gand, entre
onze heures et minuit, qu'il avait rendez-vous avec son frre. Il le
trouva, marchant  grands pas d'un air agit, et il s'apprtait 
ngocier son accommodement dans les termes voulus par la Bretonnire,
lorsque Tristan lui prit le bras en s'criant:

--Tout est manqu! Javotte se joue de moi, je n'ai pas mon bracelet.

--Pourquoi?

--Pourquoi? que sais-je? une ide d'hirondelle. Je suis all chez elle
tout droit; on me rpond qu'elle est sortie. Je m'assure qu'en effet
elle n'y est pas, et je demande si elle n'a rien laiss pour moi; la
chambrire me regarde avec tonnement.  force de questions, j'apprends
que madame Rosenval a dn avec son baron  lunettes et une autre
personne, sans doute ce damn la Bretonnire; qu'ils se sont spars
ensuite, la Bretonnire pour rentrer chez lui, Javotte et le baron pour
aller au spectacle, non pas dans la salle, mais sur le thtre; et je ne
sais quoi encore d'incomprhensible; le tout ml de verbiages de
servante:--Madame avait reu une bonne nouvelle; madame paraissait trs
contente; elle tait presse, on n'avait pas eu le temps de manger le
dessert, mais on avait envoy chercher  la cave du vin de Champagne.
Cependant je tire de ma poche la petite bote de Fossin, que je remets 
la chambrire, en la priant de donner cela ce soir  sa matresse, et en
confidence. Sans chercher  comprendre ce que je ne peux savoir, je
joins  mon cadeau un billet crit  la hte. L-dessus, je rentre, je
compte les minutes, et la rponse n'arrive pas. Voil o en sont les
choses. Maintenant que cette fille a je ne sais quoi en tte, s'en
dtournera-t-elle pour m'obliger? Quel vent a souffl sur cette
girouette?

--Mais, dit Armand, le spectacle a fini tard; il lui faut bien,  cette
girouette, le temps ncessaire pour lire et rpondre, chercher ce
bracelet et l'envoyer. Nous le trouverons chez toi tout  l'heure.
Songe donc que Javotte ne peut dcemment accepter ton cadeau qu' titre
d'change. Quant  ton duel, n'y songe plus.

--Eh, mon Dieu! je n'y songe pas; j'y vais.

--Fou que tu es! et notre mre?

Tristan baissa la tte sans rpondre, et les deux frres rentrrent chez
eux.

Javotte n'tait pourtant pas aussi mchante qu'on pourrait le croire.
Elle avait pass la journe dans une perplexit singulire. Ce bracelet
redemand, cette insistance, ce duel projet, tout cela lui semblait
autant de rveries incomprhensibles; elle cherchait ce qu'elle avait 
faire, et sentait que le plus sage et t de demeurer indiffrente 
des vnements qui ne la regardaient pas. Mais si madame Rosenval avait
toute la fiert d'une reine de thtre, Javotte, au fond, avait bon
coeur. Berville tait jeune et aimable; le nom de cette marquise ml 
tout cela, ce mystre, ces demi confidences, plaisaient  l'imagination
de la grisette parvenue.

--S'il tait vrai qu'il m'aime encore un peu, pensait-elle, et qu'une
marquise ft jalouse de moi, y aurait-il grand risque  donner ce
bracelet? Ni le baron ni d'autres ne s'en douteraient; je ne le porte
jamais; pourquoi ne pas rendre service, si cela ne fait de mal 
personne?

Tout en rflchissant, elle avait ouvert un petit secrtaire dont la
clef tait suspendue  son cou. L taient entasss, ple-mle, tous
les joyaux de sa couronne: un diadme en clinquant pour _la Tour de
Nesle_, des colliers en strass, des meraudes en verre qui avaient
besoin des quinquets pour briller d'un clat douteux; du milieu de ce
trsor, elle tira le bracelet de Tristan et considra attentivement les
deux noms gravs sur la plaque.

--Il est joli, ce serpentin, dit-elle; quelle peut tre l'ide de
Berville en voulant le reprendre? je crois qu'il me sacrifie. Si
l'inconnue me connat, je suis compromise. Ces deux noms  ct l'un de
l'autre, ce n'est pas autoris. Si Berville n'a eu pour moi qu'un
caprice, est-ce une raison? Bah! il m'en donnera un autre; ce sera
drle.

Javotte allait peut-tre envoyer le bracelet, lorsqu'un coup de sonnette
vint l'interrompre dans ses rflexions. C'tait le monsieur aux lunettes
d'or.

--Mademoiselle, dit-il, je vous annonce un succs: vous tes des choeurs.
Ce n'est pas, de prime abord, une affaire extrmement brillante; trente
sous, vous savez, mais qu'importe? ce joli pied est dans l'trier. Ds
ce soir, vous porterez un domino dans le bal masqu de _Gustave_.

-Voil une nouvelle! s'cria Javotte en sautant de joie. Choriste 
l'Opra! choriste tout de suite! j'ai justement repass mon chant; je
suis en voix; ce soir, _Gustave_!... Ah, mon Dieu!

Aprs le premier moment d'ivresse, madame Rosenval retrouva la gravit
qui convient  une cantatrice.

--Baron, dit-elle, vous tes un homme charmant. Il n'y a que vous, et je
sens ma vocation; dnons: allons  l'Opra,  la gloire; rentrons,
soupons, allez-vous-en; je dors dj sur mes lauriers.

Le convive attendu arriva bientt. On brusqua le dner, et Javotte ne
manqua pas de vouloir partir beaucoup plus tt qu'il n'tait ncessaire.
Le coeur lui battait en entrant par la porte des acteurs, dans ce vieux,
sombre et petit corridor o Taglioni, peut-tre, a march. Comme le
ballet fut applaudi, madame Rosenval, couverte d'un capuchon rose, crut
avoir contribu au succs. Elle rentra chez elle fort mue, et, dans
l'ivresse du triomphe, ses penses taient  cent, lieues de Tristan,
lorsque sa femme de chambre lui remit la petite bote soigneusement
enveloppe par Fossin, et un billet o elle trouva ces mots: Il ne faut
pas que les plaisirs vous fassent oublier un ancien ami qui a besoin
d'un service. Soyez bonne comme autrefois. J'attends votre rponse avec
impatience.

--Ce pauvre garon, dit madame Rosenval, je l'avais oubli. Il m'envoie
une chtelaine; il y a plusieurs turquoises....

Javotte se mit au lit, et ne dormit gure. Elle songea bien plus  son
engagement et  sa brillante destine qu' la demande de Tristan. Mais
le jour la retrouva dans ses bonnes penses.

-Allons, dit-elle, il faut s'excuter. Ma journe d'hier a t
heureuse; il faut que tout le monde soit content.

Il tait huit heures du matin quand Javotte prit son bracelet, mit son
chle et son chapeau, et sortit de chez elle, pleine de coeur, et presque
encore grisette. Arrive  la maison de Tristan, elle vit, devant la
loge du concierge, une grosse femme, les joues couvertes de larmes.

--M. de Berville? demanda Javotte.

--Hlas! rpondit la grosse femme.

--Y est-il, s'il vous plat? Est-ce ici?

--Hlas! madame,... il s'est battu,... on vient de le rapporter... Il
est mort!

Le lendemain, Javotte chantait pour la seconde fois dans les choeurs de
l'Opra, sous un quatrime nom qu'elle avait choisi: celui de madame
Amaldi.

FIN DU SECRET DE JAVOTTE.

_Pierre et Camille_ et _le Secret de Javotte_ ont t publis pour la
premire fois dans le _Constitutionnel_,  peu de distance l'un de
l'autre (avril et juin 1844).




MIMI PINSON

PROFIL DE GRISETTE

1845

[Illustration: Dessin de Hida. Grav par G. Levy

Elle a les yeux et les mains prestes.
Les carabins matin et soir,
Usent les manches de leurs vestes,
Landerirette!
 son comptoir.]


I


Parmi les tudiants qui suivaient; l'an pass, les cours de l'cole de
mdecine, se trouvait un jeune homme nomm Eugne Aubert. C'tait un
garon de bonne famille, qui avait  peu prs dix-neuf ans. Ses parents
vivaient en province, et lui faisaient une pension modeste, mais qui lui
suffisait. Il menait une vie tranquille, et passait pour avoir un
caractre fort doux. Ses camarades l'aimaient; en toute circonstance, on
le trouvait bon et serviable, la main gnreuse et le coeur ouvert. Le
seul dfaut qu'on lui reprochait tait un singulier penchant  la
rverie et  la solitude, et une rserve si excessive dans son langage
et ses moindres actions, qu'on l'avait surnomm la _Petite Fille_,
surnom, du reste, dont il riait lui-mme, et auquel ses amis
n'attachaient aucune ide qui pt l'offenser, le sachant aussi brave
qu'un autre au besoin; mais il tait vrai que sa conduite justifiait un
peu ce sobriquet, surtout par la faon dont elle contrastait avec les
moeurs de ses compagnons. Tant qu'il n'tait question que de travail, il
tait le premier  l'oeuvre; mais, s'il s'agissait d'une partie de
plaisir, d'un dner au Moulin de Beurre, ou d'une contredanse  la
Chaumire, la _Petite Fille_ secouait la tte et regagnait sa chambrette
garnie. Chose presque monstrueuse parmi les tudiants: non seulement
Eugne n'avait pas de matresse, quoique son ge et sa figure eussent pu
lui valoir des succs, mais on ne l'avait jamais vu faire le galant au
comptoir d'une grisette, usage immmorial au quartier Latin. Les beauts
qui peuplent la montagne Sainte-Genevive et se partagent les amours des
coles, lui inspiraient une sorte de rpugnance qui allait jusqu'
l'aversion. Il les regardait comme une espce  part, dangereuse,
ingrate et dprave, ne pour laisser partout le mal et le malheur en
change de quelques plaisirs.--Gardez-vous de ces femmes-l, disait-il:
ce sont des poupes de fer rouge. Et il ne trouvait malheureusement que
trop d'exemples pour justifier la haine qu'elles lui inspiraient. Les
querelles, les dsordres, quelquefois mme la ruine qu'entranent ces
liaisons passagres, dont les dehors ressemblent au bonheur, n'taient
que trop faciles  citer, l'anne dernire comme aujourd'hui, et
probablement comme l'anne prochaine.

Il va sans dire que les amis d'Eugne le raillaient continuellement sur
sa morale et ses scrupules.--Que prtends-tu? lui demandait souvent un
de ses camarades, nomm Marcel, qui faisait profession d'tre un bon
vivant; que prouve une faute, ou un accident arriv une fois par hasard?

--Qu'il faut s'abstenir, rpondait Eugne, de peur que cela n'arrive une
seconde fois.

--Faux raisonnement, rpliquait Marcel, argument de capucin de carte,
qui tombe si le compagnon trbuche. De quoi vas-tu t'inquiter? Tel
d'entre nous a perdu au jeu; est-ce une raison pour se faire moine? L'un
n'a plus le sou, l'autre boit de l'eau frache; est-ce qu'lise en perd
l'apptit?  qui la faute si le voisin porte sa montre au mont-de-pit
pour aller se casser un bras  Montmorency? la voisine n'en est pas
manchote. Tu te bats pour Rosalie, on te donne un coup d'pe; elle te
tourne le dos, c'est tout simple: en a-t-elle moins fine taille? Ce sont
de ces petits inconvnients dont l'existence est parseme, et ils sont
plus rares que tu ne penses. Regarde un dimanche, quand il fait beau
temps, que de bonnes paires d'amis dans les cafs, les promenades et les
guinguettes! Considre-moi ces gros omnibus bien rebondis, bien bourrs
de grisettes, qui vont au Ranelagh ou  Belleville. Compte ce qui sort,
un jour de fte seulement, du quartier Saint-Jacques: les bataillons de
modistes, les armes de lingres, les nues de marchandes de tabac; tout
cela s'amuse, tout cela a ses amours, tout cela va s'abattre autour de
Paris, sous les tonnelles des campagnes, comme des voles de friquets.
S'il pleut, cela va au mlodrame manger des oranges et pleurer; car cela
mange beaucoup, c'est vrai, et pleure aussi trs volontiers: c'est ce
qui prouve un bon caractre. Mais quel mal font ces pauvres filles, qui
ont cousu, bti, ourl, piqu et ravaud toute la semaine, en prchant
d'exemple, le dimanche, l'oubli des maux et l'amour du prochain? Et que
peut faire de mieux un honnte homme qui, de son ct, vient de passer
huit jours  dissquer des choses peu agrables, que de se dbarbouiller
la vue en regardant un visage frais, une jambe ronde, et la belle
nature?

--Spulcres blanchis! disait Eugne.

--Je dis et maintiens, continuait Marcel, qu'on peut et doit faire
l'loge des grisettes, et qu'un usage modr en est bon. Premirement,
elles sont vertueuses, car elles passent la journe  confectionner les
vtements les plus indispensables  la pudeur et  la modestie; en
second lieu, elles sont honntes, car il n'y a pas de matresse lingre
ou autre qui ne recommande  ses filles de boutique de parler au monde
poliment; troisimement, elles sont trs soigneuses et trs propres,
attendu qu'elles ont sans cesse entre les mains du linge et des toffes
qu'il ne faut pas qu'elles gtent, sous peine d'tre moins bien payes;
quatrimement, elles sont sincres, parce qu'elles boivent du ratafia;
en cinquime lieu, elles sont conomes et frugales, parce qu'elles ont
beaucoup de peine  gagner trente sous, et s'il se trouve des occasions
o elles se montrent gourmandes et dpensires, ce n'est jamais avec
leurs propres deniers; siximement, elles sont trs gaies, parce que le
travail qui les occupe est en gnral ennuyeux  mourir, et qu'elles
frtillent comme le poisson dans l'eau ds que l'ouvrage est termin. Un
autre avantage qu'on rencontre en elles, c'est qu'elles ne sont point
gnantes, vu qu'elles passent leur vie cloues sur une chaise dont elles
ne peuvent pas bouger, et que par consquent il leur est impossible de
courir aprs leurs amants comme les dames de bonne compagnie. En outre,
elles ne sont pas bavardes, parce qu'elles sont obliges de compter
leurs points. Elles ne dpensent pas grand'chose pour leurs chaussures,
parce qu'elles marchent peu, ni pour leur toilette, parce qu'il est rare
qu'on leur fasse crdit. Si on les accuse d'inconstance, ce n'est pas
parce qu'elles lisent de mauvais romans ni par mchancet naturelle;
cela tient au grand nombre de personnes diffrentes qui passent devant
leurs boutiques; d'un autre ct, elles prouvent suffisamment qu'elles
sont capables de passions vritables, par la grande quantit d'entre
elles qui se jettent journellement dans la Seine ou par la fentre, ou
qui s'asphyxient dans leurs domiciles. Elles ont, il est vrai,
l'inconvnient d'avoir presque toujours faim et soif, prcisment 
cause de leur grande temprance; mais il est notoire qu'elles peuvent
se contenter, en guise de repas, d'un verre de bire et d'un cigare:
qualit prcieuse qu'on rencontre bien rarement en mnage. Bref, je
soutiens qu'elles sont bonnes, aimables, fidles et dsintresses, et
que c'est une chose regrettable lorsqu'elles finissent  l'hpital.

Lorsque Marcel parlait ainsi, c'tait la plupart du temps au caf, quand
il s'tait un peu chauff la tte; il remplissait alors le verre de son
ami, et voulait le faire boire  la sant de mademoiselle Pinson,
ouvrire en linge, qui tait leur voisine; mais Eugne prenait son
chapeau, et, tandis que Marcel continuait  prorer devant ses
camarades, il s'esquivait doucement.




II


Mademoiselle Pinson n'tait pas prcisment ce qu'on appelle une jolie
femme. Il y a beaucoup de diffrence entre une jolie femme et une jolie
grisette. Si une jolie femme, reconnue pour telle, et ainsi nomme en
langue parisienne, s'avisait de mettre un petit bonnet, une robe de
guingamp et un tablier de soie, elle serait tenue, il est vrai, de
paratre une jolie grisette. Mais si une grisette s'affuble d'un
chapeau, d'un camail de velours et d'une robe de Palmyre, elle n'est
nullement force d'tre une jolie femme; bien au contraire, il est
probable qu'elle aura l'air d'un porte-manteau, et, en l'ayant, elle
sera dans son droit. La diffrence consiste donc dans les conditions o
vivent ces deux tres, et principalement dans ce morceau de carton
roul, recouvert d'toffe et appel chapeau, que les femmes ont jug 
propos de s'appliquer de chaque ct de la tte,  peu prs comme les
oeillres des chevaux. (Il faut remarquer cependant que les oeillres
empchent les chevaux de regarder de ct et d'autre, et que le morceau
de carton n'empche rien du tout.)

Quoi qu'il en soit, un petit bonnet autorise un nez retrouss, qui, 
son tour, veut une bouche bien fendue,  laquelle il faut de belles
dents et un visage rond pour cadre. Un visage rond demande des yeux
brillants; le mieux est qu'ils soient le plus noirs possible, et les
sourcils  l'avenant. Les cheveux sont _ad libitum_, attendu que les
yeux noirs s'arrangent de tout. Un tel ensemble, comme on le voit, est
loin de la beaut proprement dite. C'est ce qu'on appelle une figure
chiffonne, figure classique de grisette, qui serait peut-tre laide
sous le morceau de carton, mais que le bonnet rend parfois charmante, et
plus jolie que la beaut. Ainsi tait mademoiselle Pinson.

Marcel s'tait mis dans la tte qu'Eugne devait faire la cour  cette
demoiselle; pourquoi? je n'en sais rien, si ce n'est qu'il tait
lui-mme l'adorateur de mademoiselle Zlia, amie intime de mademoiselle
Pinson. Il lui semblait naturel et commode d'arranger ainsi les choses 
son got, et de faire amicalement l'amour. De pareils calculs ne sont
pas rares, et russissent assez souvent, l'occasion, depuis que le monde
existe, tant, de toutes les tentations, la plus forte. Qui peut dire ce
qu'ont fait natre d'vnements heureux ou malheureux, d'amours, de
querelles, de joies ou de dsespoirs, deux portes voisines, un escalier
secret, un corridor, un carreau cass?

Certains caractres, pourtant, se refusent  ces jeux du hasard. Ils
veulent conqurir leurs jouissances, non les gagner  la loterie, et ne
se sentent pas disposs  aimer parce qu'ils se trouvent en diligence 
ct d'une jolie femme. Tel tait Eugne, et Marcel le savait; aussi
avait-il form depuis longtemps un projet assez simple, qu'il croyait
merveilleux et surtout infaillible pour vaincre la rsistance de son
compagnon.

Il avait rsolu de donner un souper, et ne trouva rien de mieux que de
choisir pour prtexte le jour de sa propre fte. Il fit donc apporter
chez lui deux douzaines de bouteilles de bire, un gros morceau de veau
froid avec de la salade, une norme galette de plomb, et une bouteille
de vin de Champagne. Il invita d'abord deux tudiants de ses amis, puis
il fit savoir  mademoiselle Zlia qu'il y avait le soir gala  la
maison, et qu'elle et  amener mademoiselle Pinson. Elles n'eurent
garde d'y manquer. Marcel passait,  juste titre, pour un des talons
rouges du quartier Latin, de ces gens qu'on ne refuse pas; et sept
heures du soir venaient  peine de sonner, que les deux grisettes
frappaient  la porte de l'tudiant, mademoiselle Zlia en robe courte,
en brodequins gris et en bonnet  fleurs, mademoiselle Pinson, plus
modeste, vtue d'une robe noire qui ne la quittait pas, et qui lui
donnait, disait-on, une sorte de petit air espagnol dont elle se
montrait fort jalouse. Toutes deux ignoraient, on le pense bien, les
secrets desseins de leur hte.

Marcel n'avait pas fait la maladresse d'inviter Eugne d'avance; il et
t trop sr d'un refus de sa part. Ce fut seulement lorsque ces
demoiselles eurent pris place  table, et aprs le premier verre vid,
qu'il demanda la permission de s'absenter quelques instants pour aller
chercher un convive, et qu'il se dirigea vers la maison qu'habitait
Eugne; il le trouva, comme d'ordinaire,  son travail, seul, entour de
ses livres. Aprs quelques propos insignifiants, il commena  lui faire
tout doucement ses reproches accoutums, qu'il se fatiguait trop, qu'il
avait tort de ne prendre aucune distraction, puis il lui proposa un tour
de promenade. Eugne, un peu las, en effet, ayant tudi toute la
journe, accepta; les deux jeunes gens sortirent ensemble, et il ne fut
pas difficile  Marcel, aprs quelques tours d'alle au Luxembourg,
d'obliger son ami  entrer chez lui.

Les deux grisettes, restes seules, et ennuyes probablement d'attendre,
avaient dbut par se mettre  l'aise; elles avaient t leurs chles et
leurs bonnets, et dansaient en chantant une contredanse, non sans faire,
de temps en temps, honneur aux provisions, par manire d'essai. Les yeux
dj brillants et le visage anim, elles s'arrtrent joyeuses et un peu
essouffles, lorsque Eugne les salua d'un air  la fois timide et
surpris. Attendu ses moeurs solitaires, il tait  peine connu d'elles;
aussi l'eurent-elles bientt dvisag des pieds  la tte avec cette
curiosit intrpide qui est le privilge de leur caste; puis elles
reprirent leur chanson et leur danse, comme si de rien n'tait. Le
nouveau venu,  demi dconcert, faisait dj quelques pas en arrire
songeant peut-tre  la retraite, lorsque Marcel, ayant ferm la porte 
double tour, jeta bruyamment la clef sur la table.

--Personne encore! s'cria-t-il. Que font donc nos amis? Mais n'importe,
le sauvage nous appartient. Mesdemoiselles, je vous prsente le plus
vertueux jeune homme de France et de Navarre, qui dsire depuis
longtemps avoir l'honneur de faire votre connaissance, et qui est,
particulirement, grand admirateur de mademoiselle Pinson.

La contredanse s'arrta de nouveau; mademoiselle Pinson fit un lger
salut, et reprit son bonnet.

--Eugne! s'cria Marcel, c'est aujourd'hui ma fte; ces deux dames ont
bien voulu venir la clbrer avec nous. Je t'ai presque amen de force,
c'est vrai; mais j'espre que tu resteras de bon gr,  notre commune
prire. Il est  prsent huit heures  peu prs; nous avons le temps de
fumer une pipe en attendant que l'apptit nous vienne.

Parlant ainsi, il jeta un regard significatif  mademoiselle Pinson,
qui, le comprenant aussitt, s'inclina une seconde fois en souriant, et
dit d'une voix douce  Eugne: Oui, monsieur, nous vous en prions.

En ce moment les deux tudiants que Marcel avait invits frapprent  la
porte. Eugne vit qu'il n'y avait pas moyen de reculer sans trop de
mauvaise grce, et, se rsignant, prit place avec les autres.




III


Le souper fut long et bruyant. Ces messieurs, ayant commenc par remplir
la chambre d'un nuage de fume, buvaient d'autant pour se rafrachir.
Ces dames, faisaient les frais de la conversation, et gayaient la
compagnie de propos plus ou moins piquants aux dpens de leurs amis et
connaissances, et d'aventures plus, ou moins croyables, tires des
arrire-boutiques. Si la matire manquait de vraisemblance, du moins
n'tait-elle pas strile. Deux clercs d'avou,  les en croire, avaient
gagn vingt mille francs en jouant sur les fonds espagnols, et les
avaient mangs en six semaines avec deux marchandes de gants. Le fils
d'un des plus riches banquiers de Paris avait propos  une clbre
lingre une loge  l'Opra et une maison de campagne, qu'elle avait
refuses, aimant mieux soigner ses parents et rester fidle  un commis
des Deux-Magots. Certain personnage qu'on ne pouvait nommer, et qui
tait forc par son rang  s'envelopper du plus grand mystre, venait
incognito rendre visite  une brodeuse du passage du Pont-Neuf, laquelle
avait t enleve tout  coup par ordre suprieur, mise dans une chaise
de poste  minuit, avec un portefeuille plein de billets de banque, et
envoye aux tat-Unis, etc.

--Suffit, dit Marcel, nous connaissons cela. Zlia improvise, et quant 
mademoiselle Mimi (ainsi s'appelait mademoiselle Pinson en petit
comit), ses renseignements sont imparfaits. Vos clercs d'avou n'ont
gagn qu'une entorse en voltigeant sur les ruisseaux; votre banquier a
offert une orange, et votre brodeuse est si peu aux tats-Unis, qu'elle
est visible tous les jours, de midi  quatre heures,  l'hpital de la
Charit, o elle a pris un logement par suite de manque de comestibles.

Eugne tait assis auprs de mademoiselle Pinson. Il crut remarquer, 
ce dernier mot, prononc avec une indiffrence complte, qu'elle
plissait. Mais, presque aussitt, elle se leva, alluma une cigarette,
et, s'cria d'un air dlibr:

--Silence  votre tour! Je demande la parole. Puisque le sieur Marcel ne
croit pas aux fables, je vais raconter une histoire vritable, _et
quorum pars magna fui._

--Vous parlez latin? dit Eugne.

--Comme vous voyez, rpondit mademoiselle Pinson; cette sentence me
vient de mon oncle, qui a servi sous le grand Napolon, et qui n'a
jamais manqu de la dire avant de rciter une bataille. Si vous ignorez
ce que ces mots signifient, vous pouvez l'apprendre sans payer. Cela
veut dire: Je vous en donne ma parole d'honneur. Vous saurez donc
que, la semaine passe, je m'tais rendue, avec deux de mes amies,
Blanchette et Rougette, au thtre de l'Odon.

--Attendez que je coupe la galette, dit Marcel.

--Coupez, mais coutez, reprit mademoiselle Pinson. J'tais donc alle
avec Blanchette et Rougette  l'Odon, voir une tragdie. Rougette,
comme vous savez, vient de perdre sa grand'mre; elle a hrit de quatre
cents francs. Nous avions pris une baignoire; trois tudiants se
trouvaient au parterre; ces jeunes gens nous avisrent, et, sous
prtexte que nous tions seules, nous invitrent  souper.

--De but en blanc? demanda Marcel; en vrit, c'est trs galant. Et vous
avez refus, je suppose.

--Non, monsieur, dit mademoiselle Pinson, nous acceptmes, et, 
l'entr'acte, sans attendre la fin de la pice, nous nous transportmes
chez Viot.

--Avec vos cavaliers?

--Avec nos cavaliers. Le garon commena, bien entendu, par nous dire
qu'il n'y avait plus rien; mais une pareille inconvenance n'tait pas
faite pour nous arrter. Nous ordonnmes qu'on allt par la ville
chercher ce qui pouvait manquer. Rougette prit la plume, et commanda un
festin de noces: des crevettes, une omelette au sucre, des beignets, des
moules, des oeufs  la neige, tout ce qu'il y a dans le monde des
marmites. Nos jeunes inconnus,  dire vrai, faisaient lgrement la
grimace...

--Je le crois parbleu bien! dit Marcel.

--Nous n'en tnmes compte. La chose apporte, nous commenmes  faire
les jolies femmes. Nous ne trouvions rien de bon, tout nous dgotait. 
peine un plat tait-il entam, que nous le renvoyions pour en demander
un autre.--Garon, emportez cela; ce n'est pas tolrable; o avez-vous
pris des horreurs pareilles? Nos inconnus dsirrent manger, mais il ne
leur fut pas loisible. Bref, nous soupmes comme dnait Sancho, et la
colre nous porta mme  briser quelques ustensiles.

--Belle conduite! et comment payer?

--Voil prcisment la question que les trois inconnus s'adressrent.
Par l'entretien qu'ils eurent  voix basse, l'un d'eux nous parut
possder six francs, l'autre infiniment moins, et le troisime n'avait
que sa montre, qu'il tira gnreusement de sa poche. En cet tat, les
trois infortuns se prsentrent au comptoir, dans le but d'obtenir un
dlai quelconque. Que pensez-vous qu'on leur rpondit?

--Je pense, rpliqua Marcel, que l'on vous a gardes en gage, et qu'on
les a conduits au violon.

--C'est une erreur, dit mademoiselle Pinson. Avant de monter dans le
cabinet, Rougette avait pris ses mesures, et tout tait pay d'avance.
Imaginez le coup de thtre,  cette rponse de Viot: Messieurs, tout
est pay! Nos inconnus nous regardrent comme jamais trois chiens n'ont
regard trois vques, avec une stupfaction piteuse mle d'un pur
attendrissement. Nous, cependant, sans feindre d'y prendre garde, nous
descendmes et fmes venir un fiacre.--Chre marquise, me dit Rougette,
il faut reconduire ces messieurs chez eux.--Volontiers, chre comtesse,
rpondis-je. Nos pauvres amoureux ne savaient plus quoi dire. Je vous
demande s'ils taient penauds! ils se dfendaient de notre politesse,
ils ne voulaient pas qu'on les reconduist, ils refusaient de dire leur
adresse... Je le crois bien! Ils taient convaincus qu'ils avaient
affaire  des femmes du monde, et ils demeuraient rue du Chat-Qui-Pche!

Les deux tudiants, amis de Marcel, qui, jusque-l, n'avaient gure fait
que fumer et boire en silence, semblrent peu satisfaits de cette
histoire. Leurs visages se rembrunirent; peut-tre en savaient-ils
autant que mademoiselle Pinson sur ce malencontreux souper, car ils
jetrent sur elle un regard inquiet, lorsque Marcel lui dit en riant:

--Nommez les masques, mademoiselle Mimi. Puisque c'est de la semaine
dernire, il n'y a plus d'inconvnient.

--Jamais, monsieur, dit la grisette. On peut berner un homme, mais lui
faire tort dans sa carrire, jamais!

--Vous avez raison, dit Eugne, et vous agissez en cela plus sagement
peut-tre que vous ne pensez. De tous ces jeunes gens qui peuplent les
coles, il n'y en a presque pas un seul qui n'ait derrire lui quelque
faute ou quelque folie, et cependant c'est de l que sortent tous les
jours ce qu'il y a en France de plus distingu et de plus respectable:
des mdecins, des magistrats...

--Oui, reprit Marcel, c'est la vrit. Il y a des pairs de France en
herbe qui dnent chez Flicoteaux, et qui n'ont pas toujours de quoi
payer la carte. Mais, ajouta-t-il en clignant de l'oeil, n'avez-vous pas
revu vos inconnus?

--Pour qui nous prenez-vous? rpondit mademoiselle Pinson d'un air
srieux et presque offens. Connaissez-vous Blanchette et Rougette? et
supposez-vous que moi-mme...

--C'est bon, dit Marcel, ne vous fchez pas. Mais voil, en somme, une
belle quipe. Trois cerveles qui n'avaient peut-tre pas de quoi
dner le lendemain, et qui jettent l'argent par les fentres pour le
plaisir de mystifier trois pauvres diables qui n'en peuvent mais!

--Pourquoi nous invitent-ils  souper? rpondit mademoiselle Pinson.




IV


Avec la galette parut, dans sa gloire, l'unique bouteille de vin de
Champagne qui devait composer le dessert. Avec le vin on parla
chanson.--Je vois, dit Marcel, je vois, comme dit Cervants, Zlia qui
tousse; c'est signe qu'elle veut chanter. Mais, si ces messieurs le
trouvent bon, c'est moi qu'on fte, et qui par consquent prie
mademoiselle Mimi, si elle n'est pas enroue par son anecdote, de nous
honorer d'un couplet. Eugne, continua-t-il, sois donc un peu galant,
trinque avec ta voisine, et demande-lui un couplet pour moi.

Eugne rougit et obit. De mme que mademoiselle Pinson n'avait pas
ddaign de le faire pour l'engager lui-mme  rester, il s'inclina, et
lui dit timidement:

--Oui, mademoiselle, nous vous en prions.

En mme temps il souleva son verre, et toucha celui de la grisette. De
ce lger choc sortit un son clair et argentin; mademoiselle Pinson
saisit cette note au vol, et d'une voix pure et frache la continua
longtemps en cadence.

--Allons, dit-elle, j'y consens, puisque mon verre me donne le _la_.
Mais que voulez-vous que je vous chante? Je ne suis pas bgueule, je
vous en prviens, mais je ne sais pas de couplets de corps de garde. Je
ne m'encanaille pas la mmoire.

--Connu, dit Marcel, vous tes une vertu; allez votre train, les
opinions sont libres.

--Eh bien! reprit mademoiselle Pinson, je vais vous chanter  la bonne
venue des couplets qu'on a faits sur moi.

--Attention! Quel est l'auteur?

--Mes camarades du magasin. C'est de la posie faite  l'aiguille; ainsi
je rclame l'indulgence.

--Y a-t-il un refrain  votre chanson?

--Certainement; la belle demande!

--En ce cas-l, dit Marcel, prenons nos couteaux, et, au refrain, tapons
sur la table, mais tchons d'aller en mesure. Zlia peut s'abstenir si
elle veut.

--Pourquoi cela, malhonnte garon? demanda Zlia en colre?

--Pour cause, rpondit Marcel; mais si vous dsirez tre de la partie,
tenez, frappez avec un bouchon, cela aura moins d'inconvnients pour nos
oreilles et pour vos blanches mains.

Marcel avait rang en rond les verres et les assiettes, et s'tait assis
au milieu de la table, son couteau  la main. Les deux tudiants du
souper de Rougette, un peu ragaillardis, trent le fourneau de leurs
pipes pour frapper avec le tuyau de bois; Eugne rvait, Zlia boudait.
Mademoiselle Pinson prit une assiette et fit signe qu'elle voulait la
casser, ce  quoi Marcel rpondit par un geste d'assentiment, en sorte
que la chanteuse, ayant pris les morceaux pour s'en faire des
castagnettes, commena ainsi les couplets que ses compagnes avaient
composs, aprs s'tre excuse d'avance de ce qu'ils pouvaient contenir
de trop flatteur pour elle:

    Mimi Pinson est une blonde,
    Une blonde que l'on connat.
    Elle n'a qu'une robe au monde,
    Landerirette!
    Et qu'un bonnet.
    Le Grand Turc en a davantage.
    Dieu voulut, de cette faon,
    La rendre sage.
    On ne peut pas la mettre en gage,
    La robe de Mimi Pinson.

    Mimi Pinson porte une rose,
    Une rose blanche au ct.
    Cette fleur dans son coeur close,
    Landerirette!
    C'est la gaiet.
    Quand un bon souper la rveille,
    Elle fait sortir la chanson
    De la bouteille.
    Parfois il penche sur l'oreille,
    Le bonnet de Mimi Pinson.

    Elle a les yeux et la main prestes.
    Les carabins, matin et soir,
    Usent les manches de leurs vestes,
    Landerirette!
     son comptoir.
    Quoique sans maltraiter personne,
    Mimi leur fait mieux la leon
    Qu' la Sorbonne.
    Il ne faut pas qu'on la chiffonne,
    La robe de Mimi Pinson.

    Mimi Pinson peut rester fille;
    Si Dieu le veut, c'est dans son droit.
    Elle aura toujours son aiguille,
    Landerirette!
    Au bout du doigt.
    Pour entreprendre sa conqute,
    Ce n'est pas tout qu'un beau garon;
    Faut tre honnte.
    Car il n'est pas loin de sa tte,
    Le bonnet de Mimi Pinson.

    D'un gros bouquet de fleurs d'orange
    Si l'amour veut la couronner,
    Elle a quelque chose en change,
    Landerirette!
     lui donner.
    Ce n'est pas, on se l'imagine,
    Un manteau sur un cusson
    Fourr d'hermine;
    C'est l'tui d'une perle fine,
    La robe de Mimi Pinson.

    Mimi n'a pas l'me vulgaire,
    Mais son coeur est rpublicain;
    Aux trois jours elle a fait la guerre,
    Landerirette!
    En casaquin.
     dfaut d'une hallebarde,
    On l'a vue avec son poinon
    Monter la garde.
    Heureux qui mettra sa cocarde
    Au bonnet de Mimi Pinson!

Les couteaux et les pipes, voire mme les chaises, avaient fait leur
tapage, comme de raison,  la fin de chaque couplet. Les verres
dansaient sur la table, et les bouteilles,  moiti pleines, se
balanaient joyeusement en se donnant de petits coups d'paule.

--Et ce sont vos bonnes amies, dit Marcel, qui vous ont fait cette
chanson-l! Il y a un teinturier; c'est trop musqu. Parlez-moi de ces
bons airs o on dit les choses!

Et il entonna d'une voix forte:

    Nanette n'avait pas encore quinze ans...

--Assez, assez, dit mademoiselle Pinson; dansons plutt, faisons un tour
de valse. Y a-t-il ici un musicien quelconque?

--J'ai ce qu'il vous faut, rpondit Marcel; j'ai une guitare; mais,
continua-t-il en dcrochant l'instrument, ma guitare n'a pas ce qu'il
lui faut; elle est chauve de trois de ses cordes.

--Mais voil un piano, dit Zlia; Marcel va nous faire danser.

Marcel lana  sa matresse un regard aussi furieux que si elle l'et
accus d'un crime. Il tait vrai qu'il en savait assez pour jouer une
contredanse; mais c'tait pour lui, comme pour bien d'autres, une espce
de torture  laquelle il se soumettait peu volontiers. Zlia, en le
trahissant, se vengeait du bouchon.

--tes-vous folle? dit Marcel; vous savez bien que ce piano n'est l que
pour la gloire, et qu'il n'y a que vous qui l'corchiez, Dieu le sait.
O avez-vous pris que je sache faire danser? Je ne sais que _la
Marseillaise_, que je joue d'un seul doigt. Si vous vous adressiez 
Eugne,  la bonne heure, voil un garon qui s'y entend! mais je ne
veux pas l'ennuyer  ce point, je m'en garderai bien. Il n'y a que vous
ici d'assez indiscrte pour faire des choses pareilles sans crier gare.

Pour la troisime fois, Eugne rougit, et s'apprta  faire ce qu'on lui
demandait d'une faon si politique et si dtourne. Il se mit donc au
piano, et un quadrille s'organisa.

Ce fut presque aussi long que le souper. Aprs la contredanse vint une
valse; aprs la valse, le galop, car on galope encore au quartier Latin.
Ces dames surtout taient infatigables, et faisaient des gambades et des
clats de rire  rveiller tout le voisinage. Bientt Eugne, doublement
fatigu par le bruit et par la veille, tomba, tout en jouant
machinalement, dans une sorte de demi-sommeil, comme les postillons qui
dorment  cheval. Les danseuses passaient et repassaient devant lui
comme des fantmes dans un rve; et, comme rien n'est plus aisment
triste qu'un homme qui regarde rire les autres, la mlancolie, 
laquelle il tait sujet, ne tarda pas  s'emparer de lui.--Triste joie,
pensait-il, misrables plaisirs! instants qu'on croit vols au malheur!
Et qui sait laquelle de ces cinq personnes qui sautent si gaiement
devant moi, est sre, comme disait Marcel, d'avoir de quoi dner demain?

Comme il faisait cette rflexion, mademoiselle Pinson passa prs de lui;
il crut la voir, tout en galopant, prendre  la drobe un morceau de
galette rest sur la table, et le mettre discrtement dans sa poche.




V


Le jour commenait  paratre quand la compagnie se spara. Eugne,
avant de rentrer chez lui, marcha quelque temps dans les rues pour
respirer l'air frais du matin. Suivant toujours ses tristes penses, il
se rptait tout bas, malgr lui, la chanson de la grisette:

    Elle n'a qu'une robe au monde
    Et qu'un bonnet.

--Est-ce possible? se demandait-il. La misre peut-elle tre pousse 
ce point, se montrer si franchement, et se railler d'elle-mme? Peut-on
rire de ce qu'on manque de pain?

Le morceau de galette emport n'tait pas un indice douteux. Eugne ne
pouvait s'empcher d'en sourire, et en mme temps d'tre mu de
piti.--Cependant, pensait-il encore, elle a pris de la galette et non
du pain, il se peut que ce soit par gourmandise. Qui sait? c'est
peut-tre l'enfant d'une voisine  qui elle veut rapporter un gteau,
peut-tre une portire bavarde, qui raconterait qu'elle a pass la nuit
dehors, un Cerbre qu'il faut apaiser.

Ne regardant pas o il allait, Eugne s'tait engag par hasard dans ce
ddale de petites rues qui sont derrire le carrefour Buci, et dans
lesquelles une voiture passe  peine. Au moment o il allait revenir sur
ses pas, une femme, enveloppe dans un mauvais peignoir, la tte nue,
les cheveux en dsordre, ple et dfaite, sortit d'une vieille maison.
Elle semblait tellement faible qu'elle pouvait  peine marcher; ses
genoux flchissaient; elle s'appuyait sur les murailles, et paraissait
vouloir se diriger vers une porte voisine, o se trouvait une bote aux
lettres, pour y jeter un billet qu'elle tenait  la main. Surpris et
effray, Eugne s'approcha d'elle et lui demanda o elle allait, ce
qu'elle cherchait, et s'il pouvait l'aider. En mme temps il tendit le
bras pour la soutenir, car elle tait prs de tomber sur une borne.
Mais, sans lui rpondre, elle recula avec une sorte de crainte et de
fiert. Elle posa son billet sur la borne, montra du doigt la bote, et
paraissant rassembler toutes ses forces:--L! dit-elle seulement; puis,
continuant  se traner aux murs, elle regagna sa maison. Eugne essaya
en vain de l'obliger  prendre son bras et de renouveler ses questions.
Elle rentra lentement dans l'alle sombre et troite dont elle tait
sortie.

Eugne avait ramass la lettre; il fit d'abord quelques pas pour la
mettre  la poste, mais il s'arrta bientt. Cette trange rencontre
l'avait si fort troubl, et il se sentait frapp d'une sorte d'horreur
mle d'une compassion si vive, que, avant de prendre le temps de la
rflexion, il rompit le cachet presque involontairement. Il lui semblait
odieux et impossible de ne pas chercher, n'importe par quel moyen, 
pntrer un tel mystre. videmment cette femme tait mourante; tait-ce
de maladie ou de faim? Ce devait tre, en tout cas, de misre. Eugne
ouvrit la lettre; elle portait sur l'adresse:  monsieur le baron de
***, et renfermait ce qui suit:

Lisez cette lettre, monsieur, et, par piti, ne rejetez pas ma prire.
Vous pouvez me sauver, et vous seul le pouvez. Croyez ce que je vous
dis, sauvez-moi, et vous aurez fait une bonne action, qui vous portera
bonheur. Je viens de faire une cruelle maladie, qui m'a t le peu de
force et de courage que j'avais. Le mois d'aot, je rentre en magasin;
mes effets sont retenus dans mon dernier logement, et j'ai presque la
certitude qu'avant samedi je me trouverai tout  fait sans asile. J'ai
si peur de mourir de faim, que ce matin j'avais pris la rsolution de me
jeter  l'eau, car je n'ai rien pris encore depuis prs de vingt-quatre
heures. Lorsque je me suis souvenue de vous, un peu d'espoir m'est venu
au coeur. N'est-ce pas que je ne me suis pas trompe? Monsieur, je vous
en supplie  genoux, si peu que vous ferez pour moi me laissera respirer
encore quelques jours. Moi, j'ai peur de mourir, et puis je n'ai que
vingt-trois ans! Je viendrai peut-tre  bout, avec un peu d'aide,
d'atteindre le premier du mois. Si je savais des mots pour exciter
votre piti, je vous les dirais, mais rien ne me vient  l'ide. Je ne
puis que pleurer de mon impuissance, car, je le crains bien, vous ferez
de ma lettre comme on fait quand on en reoit trop souvent de pareilles:
vous la dchirerez sans penser qu'une pauvre femme est l qui attend les
heures et les minutes avec l'espoir que vous aurez pens qu'il serait
par trop cruel de la laisser ainsi dans l'incertitude. Ce n'est pas
l'ide de donner un louis, qui est si peu de chose pour vous, qui vous
retiendra, j'en suis persuade; aussi il me semble que rien ne vous est
plus facile que de plier votre aumne dans un papier, et de mettre sur
l'adresse:  mademoiselle Bertin, rue de l'peron. J'ai chang de nom
depuis que je travaille dans les magasins, car le mien est celui de ma
mre. En sortant de chez vous, donnez cela  un commissionnaire.
J'attendrai mercredi et jeudi, et je prierai avec ferveur pour que Dieu
vous rende humain.

Il me vient  l'ide que vous ne croyez pas  tant de misre; mais si
vous me voyiez, vous seriez convaincu.

ROUGETTE.

Si Eugne avait d'abord t touch en lisant ces lignes, son tonnement
redoubla, on le pense bien, lorsqu'il vit la signature. Ainsi c'tait
cette mme fille qui avait follement dpens son argent en parties de
plaisir, et imagin ce souper ridicule racont par mademoiselle Pinson,
c'tait elle que le malheur rduisait  cette souffrance et  une
semblable prire! Tant d'imprvoyance et de folie semblait  Eugne un
rve incroyable. Mais point de doute, la signature tait l; et
mademoiselle Pinson, dans le courant de la soire, avait galement
prononc le nom de guerre de son amie Rougette, devenue mademoiselle
Bertin. Comment se trouvait-elle tout  coup abandonne, sans secours,
sans pain, presque sans asile? Que faisaient ses amies de la veille,
pendant qu'elle expirait peut-tre dans quelque grenier de cette maison?
Et qu'tait-ce que cette maison mme o l'on pouvait mourir ainsi?

Ce n'tait pas le moment de faire des conjectures; le plus press tait
de venir au secours de la faim.

Eugne commena par entrer dans la boutique d'un restaurateur qui venait
de s'ouvrir, et par acheter ce qu'il put y trouver. Cela fait, il
s'achemina, suivi du garon, vers le logis de Rougette; mais il
prouvait de l'embarras  se prsenter brusquement ainsi. L'air de
fiert qu'il avait trouv  cette pauvre fille lui faisait craindre,
sinon un refus, du moins un mouvement de vanit blesse; comment lui
avouer qu'il avait lu sa lettre?

Lorsqu'il fut arriv devant la porte:

--Connaissez-vous, dit-il au garon, une jeune personne qui demeure dans
cette maison, et qui s'appelle mademoiselle Bertin?

--Oh que oui! monsieur, rpondit le garon. C'est nous qui portons
habituellement chez elle. Mais si monsieur y va, ce n'est pas le jour.
Actuellement elle est  la campagne.

--Qui vous l'a dit? demanda Eugne.

--Pardi! monsieur, c'est la portire. Mademoiselle Rougette aime  bien
dner, mais elle n'aime pas beaucoup  payer. Elle a plus tt fait de
commander des poulets rtis et des homards que rien du tout; mais, pour
voir son argent, ce n'est pas une fois qu'il faut y retourner! Aussi
nous savons, dans le quartier, quand elle y est ou quand elle n'y est
pas...

--Elle est revenue, reprit Eugne. Montez chez elle, laissez-lui ce que
vous portez, et si elle vous doit quelque chose, ne lui demandez rien
aujourd'hui. Cela me regarde, et je reviendrai. Si elle veut savoir qui
lui envoie ceci, vous lui rpondrez que c'est le baron de ***.

Sur ces mots, Eugne s'loigna. Chemin faisant, il rajusta comme il put
le cachet de la lettre, et la mit  la poste.--Aprs tout, pensa-t-il,
Rougette ne refusera pas, et si elle trouve que la rponse  son billet
a t un peu prompte, elle s'en expliquera avec son baron.




VI


Les tudiants, non plus que les grisettes, ne sont pas riches tous les
jours. Eugne comprenait trs bien que, pour donner un air de
vraisemblance  la petite fable que le garon devait faire, il et fallu
joindre  son envoi le louis que demandait Rougette; mais l tait la
difficult. Les louis ne sont pas prcisment la monnaie courante de la
rue Saint-Jacques. D'une autre part, Eugne venait de s'engager  payer
le restaurateur, et, par malheur, son tiroir, en ce moment, n'tait
gure mieux garni que sa poche. C'est pourquoi il prit sans diffrer le
chemin de la place du Panthon.

En ce temps-l demeurait encore sur cette place ce fameux barbier qui a
fait banqueroute, et s'est ruin en ruinant les autres. L, dans
l'arrire-boutique, o se faisait en secret la grande et la petite
usure, venait tous les jours l'tudiant pauvre et sans souci, amoureux
peut-tre, emprunter  norme intrt quelques pices dpenses gaiement
le soir et chrement payes le lendemain. L entrait furtivement la
grisette, la tte basse, le regard honteux, venant louer pour une partie
de campagne un chapeau fan, un chle reteint, une chemise achete au
mont-de-pit. L, des jeunes gens de bonne maison, ayant besoin de
vingt-cinq louis, souscrivaient pour deux ou trois mille francs de
lettres de change. Des mineurs mangeaient leur bien en herbe; des
tourdis ruinaient leur famille, et souvent perdaient leur avenir.
Depuis la courtisane titre,  qui un bracelet tourne la tte, jusqu'au
cuistre ncessiteux qui convoite un bouquin ou un plat de lentilles,
tout venait l comme aux sources du Pactole, et l'usurier barbier, fier
de sa clientle et de ses exploits jusqu' s'en vanter, entretenait la
prison de Clichy en attendant qu'il y allt lui-mme.

Telle tait la triste ressource  laquelle Eugne, bien qu'avec
rpugnance, allait avoir recours pour obliger Rougette, ou pour tre du
moins en mesure de le faire; car il ne lui semblait pas prouv que la
demande adresse au baron produist l'effet dsirable. C'tait de la
part d'un tudiant beaucoup de charit,  vrai dire, que de s'engager
ainsi pour une inconnue; mais Eugne croyait en Dieu: toute bonne action
lui semblait ncessaire.

Le premier visage qu'il aperut, en entrant chez le barbier, fut celui
de son ami Marcel, assis devant une toilette, une serviette au cou, et
feignant de se faire coiffer. Le pauvre garon venait peut-tre chercher
de quoi payer son souper de la veille; il semblait fort proccup, et
fronait les sourcils d'un air peu satisfait, tandis que le coiffeur,
feignant de son ct de lui passer dans les cheveux un fer parfaitement
froid, lui parlait  demi-voix dans son accent gascon. Devant une autre
toilette, dans un petit cabinet, se tenait assis, galement affubl
d'une serviette, un tranger fort inquiet, regardant sans cesse de ct
et d'autre, et, par la porte entr'ouverte de l'arrire-boutique, on
apercevait, dans une vieille psych, la silhouette passablement maigre
d'une jeune fille, qui, aide de la femme du coiffeur, essayait une robe
 carreaux cossais.

--Que viens-tu faire ici  cette heure? s'cria Marcel, dont la figure
reprit l'expression de sa bonne humeur habituelle, ds qu'il reconnut
son ami.

Eugne s'assit prs de la toilette, et expliqua en peu de mots la
rencontre qu'il avait faite et le dessein qui l'amenait.

--Ma foi, dit Marcel, tu es bien candide. De quoi te mles-tu, puisqu'il
y a un baron? Tu as vu une jeune fille intressante qui prouvait le
besoin de prendre quelque nourriture; tu lui as pay un poulet froid,
c'est digne de toi; il n'y a rien  dire. Tu n'exiges d'elle aucune
reconnaissance, l'incognito te plat; c'est hroque. Mais aller plus
loin, c'est de la chevalerie. Engager sa montre ou sa signature pour une
lingre que protge un baron, et que l'on n'a pas l'honneur de
frquenter, cela ne s'est pratiqu, de mmoire humaine, que dans la
Bibliothque bleue.

--Ris de moi si tu veux, rpondit Eugne. Je sais qu'il y a dans ce
monde beaucoup plus de malheureux que je n'en puis soulager. Ceux que
je ne connais pas, je les plains; mais si j'en vois un, il faut que je
l'aide. Il m'est impossible, quoi que je fasse, de rester indiffrent
devant la souffrance. Ma charit ne va pas jusqu' chercher les pauvres,
je ne suis pas assez riche pour cela; mais quand je les trouve, je fais
l'aumne.

--En ce cas, reprit Marcel, tu as fort  faire; il n'en manque pas dans
ce pays-ci.

--Qu'importe? dit Eugne, encore mu du spectacle dont il venait d'tre
tmoin; vaut-il mieux laisser mourir les gens et passer son chemin?
Cette malheureuse est une tourdie, une folle, tout ce que tu voudras;
elle ne mrite peut-tre pas la compassion qu'elle fait natre; mais
cette compassion, je la sens. Vaut-il mieux agir comme ses bonnes amies,
qui dj ne semblent pas plus se soucier d'elle que si elle n'tait plus
au monde, et qui l'aidaient hier  se ruiner?  qui peut-elle avoir
recours?  un tranger qui allumera un cigare avec sa lettre, ou 
mademoiselle Pinson, je suppose, qui soupe en ville et danse de tout son
coeur, pendant que sa compagne meurt de faim? Je t'avoue, mon cher
Marcel, que tout cela, bien sincrement, me fait horreur. Cette petite
vapore d'hier soir, avec sa chanson et ses quolibets, riant et
babillant chez toi, au moment mme o l'autre, l'hrone de son conte,
expire dans un grenier, me soulve le coeur. Vivre ainsi en amies,
presque en soeurs, pendant des jours et des semaines, courir les
thtres, les bals, les cafs, et ne pas savoir le lendemain si l'une
est morte et l'autre en vie, c'est pis que l'indiffrence des gostes,
c'est l'insensibilit de la brute. Ta demoiselle Pinson est un monstre,
et tes grisettes que tu vantes, ces moeurs sans vergogne, ces amitis
sans me, je ne sais rien de si mprisable!

Le barbier, qui, pendant ces discours, avait cout en silence, et
continu de promener son fer froid sur la tte de Marcel, sourit d'un
air malin lorsque Eugne se tut. Tour  tour bavard comme une pie, ou
plutt comme un perruquier qu'il tait, lorsqu'il s'agissait de mchants
propos, taciturne et laconique comme un Spartiate ds que les affaires
taient en jeu, il avait adopt la prudente habitude de laisser toujours
d'abord parler ses pratiques, avant de mler son mot  la conversation.
L'indignation qu'exprimait Eugne en termes si violents lui fit
toutefois rompre le silence.

--Vous tes svre, monsieur, dit-il en riant et en gasconnant. J'ai
l'honneur de coiffer mademoiselle Mimi, et je crois que c'est une fort
excellente personne.

--Oui, dit Eugne, excellente en effet, s'il est question de boire et de
fumer.

--Possible, reprit le barbier, je ne dis pas non. Les jeunes personnes,
a rit, a chante, a fume, mais il y en a qui ont du coeur.

--O voulez-vous en venir, pre Caddis? demanda Marcel. Pas tant de
diplomatie; expliquez-vous tout net.

--Je veux dire, rpliqua le barbier en montrant l'arrire-boutique,
qu'il y a l, pendue  un clou, une petite robe de soie noire que ces
messieurs connaissent sans doute, s'ils connaissent la propritaire, car
elle ne possde pas une garde-robe trs complique. Mademoiselle Mimi
m'a envoy cette robe ce matin au petit jour; et je prsume que, si elle
n'est pas venue au secours de la petite Rougette, c'est qu'elle-mme ne
roule pas sur l'or.

--Voil qui est curieux, dit Marcel, se levant et entrant dans
l'arrire-boutique, sans gard pour la pauvre femme aux carreaux
cossais. La chanson de Mimi en a donc menti, puisqu'elle met sa robe en
gage? Mais avec quoi diable fera-t-elle ses visites  prsent? Elle ne
va donc pas dans le monde aujourd'hui?

Eugne avait suivi son ami.

Le barbier ne les trompait pas: dans un coin poudreux, au milieu
d'autres hardes de toute espce, tait humblement et tristement
suspendue l'unique robe de mademoiselle Pinson.

--C'est bien cela, dit Marcel; je reconnais ce vtement pour l'avoir vu
tout neuf il y a dix-huit mois. C'est la robe de chambre, l'amazone et
l'uniforme de parade de Mimi. Il doit y avoir  la manche gauche une
petite tache grosse comme une pice de cinq sous, cause parle vin de
Champagne. Et combien avez-vous prt l-dessus, pre Caddis? car je
suppose que cette robe n'est pas vendue, et qu'elle ne se trouve dans ce
boudoir qu'en qualit de nantissement.

--J'ai prt quatre francs, rpondit le barbier; et je vous assure,
monsieur, que c'est pure charit.  toute autre je n'aurais pas avanc
plus de quarante sous, car la pice est diablement mre; on y voit 
travers, c'est une lanterne magique. Mais je sais que mademoiselle Mimi
me payera; elle est bonne pour quatre francs.

--Pauvre Mimi! reprit Marcel. Je gagerais tout de suite mon bonnet
qu'elle n'a emprunt cette petite somme que pour l'envoyer  Rougette.

--Ou pour payer quelque dette criarde, dit Eugne.

--Non, dit Marcel, je connais Mimi; je la crois incapable de se
dpouiller pour un crancier.

--Possible encore, dit le barbier. J'ai connu mademoiselle Mimi dans une
position meilleure que celle o elle se trouve actuellement; elle avait
alors un grand nombre de dettes. On se prsentait journellement chez
elle pour saisir ce qu'elle possdait, et on avait fini, en effet, par
lui prendre tous ses meubles, except son lit, car ces messieurs savent
sans doute qu'on ne prend pas le lit d'un dbiteur. Or, mademoiselle
Mimi avait dans ce temps-l quatre robes fort convenables. Elle les
mettait toutes les quatre l'une sur l'autre, et elle couchait avec pour
qu'on ne les saist pas; c'est pourquoi je serais surpris si, n'ayant
plus qu'une seule robe aujourd'hui, elle l'engageait pour payer
quelqu'un.

--Pauvre Mimi! rpta Marcel. Mais, en vrit, comment
s'arrange-t-elle? Elle a donc tromp ses amis? elle possde donc un
vtement inconnu? Peut-tre se trouve-t-elle malade d'avoir trop mang
de galette, et, en effet, si elle est au lit, elle n'a que faire de
s'habiller. N'importe, pre Caddis, cette robe me fait peine, avec ses
manches pendantes qui ont l'air de demander grce; tenez, retranchez-moi
quatre francs sur les trente-cinq livres que vous venez de m'avancer, et
mettez-moi cette robe dans une serviette, que je la rapporte  cette
enfant. Eh bien! Eugne, continua-t-il, que dit  cela ta charit
chrtienne?

--Que tu as raison, rpondit Eugne, de parler et d'agir comme tu fais,
mais que je n'ai peut-tre pas tort; j'en fais le pari, si tu veux.

--Soit, dit Marcel, parions un cigare, comme les membres du Jockey-Club.
Aussi bien, tu n'as plus que faire ici. J'ai trente et un francs, nous
sommes riches. Allons de ce pas chez mademoiselle Pinson; je suis
curieux de la voir.

Il mit la robe sous son bras et tous deux sortirent de la boutique.




VII


--Mademoiselle est alle  la messe, rpondit la portire aux deux
tudiants, lorsqu'ils furent arrivs chez mademoiselle Pinson.

-- la messe! dit Eugne surpris.

-- la messe! rpta Marcel. C'est impossible, elle n'est pas sortie.
Laissez-nous entrer; nous sommes de vieux amis.

--Je vous assure, monsieur, rpondit la portire, qu'elle est sortie
pour aller  la messe, il y a environ trois quarts d'heure.

--Et  quelle glise est-elle alle?

-- Saint-Sulpice, comme de coutume; elle n'y manque pas un matin.

--Oui, oui, je sais qu'elle prie le bon Dieu; mais cela me semble
bizarre qu'elle soit dehors aujourd'hui.

--La voici qui rentre, monsieur; elle tourne la rue; vous la voyez
vous-mme.

Mademoiselle Pinson, sortant de l'glise, revenait chez elle, en effet.
Marcel ne l'eut pas plus tt aperue, qu'il courut  elle, impatient de
voir de prs sa toilette. Elle avait, en guise de robe, un jupon
d'indienne fonce,  demi cach sous un rideau de serge verte dont elle
s'tait fait, tant bien que mal, un chle. De cet accoutrement
singulier, mais qui, du reste, n'attirait pas les regards,  cause de sa
couleur sombre, sortaient sa tte gracieuse coiffe de son bonnet blanc,
et ses petits pieds chausss de brodequins. Elle s'tait enveloppe dans
son rideau avec tant d'art et de prcaution, qu'il ressemblait vraiment
 un vieux chle et qu'on ne voyait presque pas la bordure. En un mot,
elle trouvait moyen de plaire encore dans cette friperie, et de prouver,
une fois de plus sur terre, qu'une jolie femme est toujours jolie.

--Comment me trouvez-vous? dit-elle aux deux jeunes gens en cartant un
peu son rideau, et en laissant voir sa fine taille serre dans son
corset. C'est un dshabill du matin que Palmyre vient de m'apporter.

--Vous tes charmante, dit Marcel. Ma foi, je n'aurais jamais cru qu'on
pt avoir si bonne mine avec le chle d'une fentre.

--En vrit? reprit mademoiselle Pinson; j'ai pourtant l'air un peu
paquet.

--Paquet de roses, rpondit Marcel. J'ai presque regret maintenant de
vous avoir rapport votre robe.

--Ma robe? O l'avez-vous trouve?

--O elle tait, apparemment.

--Et vous l'avez tire de l'esclavage?

--Eh, mon Dieu! oui, j'ai pay sa ranon. M'en voulez-vous de cette
audace?

--Non pas!  charge de revanche. Je suis bien aise de revoir ma robe;
car,  vous dire vrai, voil dj longtemps que nous vivons toutes les
deux ensemble, et je m'y suis attache insensiblement.

En parlant ainsi, mademoiselle Pinson montait lestement les cinq tages
qui conduisaient  sa chambrette, o les deux amis entrrent avec elle.

--Je ne puis pourtant, reprit Marcel, vous rendre cette robe qu' une
condition.

--Fi donc! dit la grisette. Quelque sottise! Des conditions? je n'en
veux pas.

--J'ai fait un pari, dit Marcel; il faut que vous nous disiez
franchement pourquoi cette robe tait en gage.

--Laissez-moi donc d'abord la remettre, rpondit mademoiselle Pinson; je
vous dirai ensuite mon pourquoi. Mais je vous prviens que, si vous ne
voulez pas faire antichambre dans mon armoire ou sur la gouttire, il
faut, pendant que je vais m'habiller, que vous vous voiliez la face
comme Agamemnon.

--Qu' cela ne tienne, dit Marcel; nous sommes plus honntes qu'on ne
pense, et je ne hasarderai pas mme un oeil.

--Attendez, reprit mademoiselle Pinson; je suis pleine de confiance,
mais la sagesse des nations nous dit que deux prcautions valent mieux
qu'une.

En mme temps elle se dbarrassa de son rideau, et l'tendit
dlicatement sur la tte des deux amis, de manire  les rendre
compltement aveugles.

--Ne bougez pas, leur dit-elle; c'est l'affaire d'un instant.

--Prenez garde  vous, dit Marcel. S'il y a un trou au rideau, je ne
rponds de rien. Vous ne voulez pas vous contenter de notre parole, par
consquent elle est dgage.

--Heureusement ma robe l'est aussi, dit mademoiselle Pinson; et ma
taille aussi, ajouta-t-elle en riant et en jetant le rideau par terre.
Pauvre petite robe! il me semble qu'elle est toute neuve. J'ai un
plaisir  me sentir dedans!

--Et votre secret? nous le direz-vous maintenant? Voyons, soyez sincre,
nous ne sommes pas bavards. Pourquoi et comment une jeune personne comme
vous, sage, range, vertueuse et modeste, a-t-elle pu accrocher ainsi,
d'un seul coup, toute sa garde-robe  un clou?

-Pourquoi?... pourquoi?... rpondit mademoiselle Pinson, paraissant
hsiter. Puis elle prit les deux jeunes gens chacun par un bras, et leur
dit en les poussant vers la porte: Venez avec moi, vous le verrez.

Comme Marcel s'y attendait, elle les conduisit rue de l'peron.




VIII


Marcel avait gagn son pari. Les quatre francs et le morceau de galette
de mademoiselle Pinson taient sur la table de Rougette, avec les dbris
du poulet d'Eugne.

La pauvre malade allait un peu mieux, mais elle gardait encore le lit;
et, quelle que fut sa reconnaissance envers son bienfaiteur inconnu,
elle fit dire  ces messieurs, par son amie, qu'elle les priait de
l'excuser, et qu'elle n'tait pas en tat de les recevoir.

--Que je la reconnais bien l, dit Marcel; elle mourrait sur la paille
dans sa mansarde, qu'elle ferait encore la duchesse vis--vis de son pot
 l'eau.

Les deux amis, bien qu' regret, furent donc obligs de s'en retourner
chez eux comme ils taient venus, non sans rire entre eux de cette
fiert et de cette discrtion si trangement niches dans une mansarde.

Aprs avoir t  l'cole de mdecine suivre les leons du jour, ils
dnrent ensemble, et, le soir venu, ils firent un tour de promenade au
boulevard Italien. L, tout en fumant le cigare qu'il avait gagn le
matin:

--Avec tout cela, disait Marcel, n'es-tu pas forc de convenir que j'ai
raison d'aimer, au fond, et mme d'estimer ces pauvres cratures?
Considrons sainement les choses sous un point de vue philosophique.
Cette petite Mimi, que tu as tant calomnie, ne fait-elle pas, en se
dpouillant de sa robe, une oeuvre plus louable, plus mritoire, j'ose
mme dire plus chrtienne, que le bon roi Robert en laissant un pauvre
couper la frange de son manteau? Le bon roi Robert, d'une part, avait
videmment quantit de manteaux; d'un autre ct, il tait  table, dit
l'histoire, lorsqu'un mendiant s'approcha de lui, en se tranant 
quatre pattes, et coupa avec des ciseaux la frange d'or de l'habit de
son roi. Madame la reine trouva la chose mauvaise, et le digne monarque,
il est vrai, pardonna gnreusement au coupeur de franges; mais
peut-tre avait-il bien dn. Vois quelle distance entre lui et Mimi!
Mimi, quand elle a appris l'infortune de Rougette, assurment tait 
jeun. Sois convaincu que le morceau de galette qu'elle avait emport de
chez moi tait destin par avance  composer son propre repas. Or, que
fait-elle? Au lieu de djeuner, elle va  la messe, et en ceci elle se
montre encore au moins l'gale du roi Robert, qui tait fort pieux, j'en
conviens, mais qui perdait son temps  chanter au lutrin, pendant que
les Normands faisaient le diable  quatre. Le roi Robert abandonne sa
frange, et, en somme, le manteau lui reste. Mimi envoie sa robe tout
entire au pre Caddis, action incomparable en ce que Mimi est femme,
jeune, jolie, coquette et pauvre; et note bien que cette robe lui est
ncessaire pour qu'elle puisse aller, comme de coutume,  son magasin,
gagner le pain de sa journe. Non seulement donc elle se prive du
morceau de galette qu'elle allait avaler, mais elle se met
volontairement dans le cas de ne pas dner. Observons en outre que le
pre Caddis est fort loign d'tre un mendiant, et de se traner 
quatre pattes sous la table. Le roi Robert, renonant  sa frange, ne
fait pas un grand sacrifice, puisqu'il la trouve toute coupe d'avance,
et c'est  savoir si cette frange tait coupe de travers ou non, et en
tat d'tre recousue; tandis que Mimi, de son propre mouvement, bien
loin d'attendre qu'on lui vole sa robe, arrache elle-mme de dessus son
pauvre corps ce vtement, plus prcieux, plus utile que le clinquant de
tous les passementiers de Paris. Elle sort vtue d'un rideau; mais sois
sr qu'elle n'irait pas ainsi dans un autre lieu que l'glise. Elle se
ferait plutt couper un bras que de se laisser voir ainsi fagote au
Luxembourg ou aux Tuileries; mais elle ose se montrer  Dieu, parce
qu'il est l'heure o elle prie tous les jours. Crois-moi, Eugne, dans
ce seul fait de traverser avec son rideau la place Saint-Michel, la rue
de Tournon et la rue du Petit-Lion, o elle connat tout le monde, il y
a plus de courage, d'humilit et de religion vritable que dans toutes
les hymnes du bon roi Robert, dont tout le monde parle pourtant, depuis
le grand Bossuet jusqu'au plat Anquetil, tandis que Mimi mourra inconnue
dans son cinquime tage, entre un pot de fleurs et un ourlet.

--Tant mieux pour elle, dit Eugne.

--Si je voulais maintenant, dit Marcel, continuer  comparer, je
pourrais te faire un parallle entre Mucius Scvola et Rougette.
Penses-tu, en effet, qu'il soit plus difficile  un Romain du temps de
Tarquin de tenir son bras, pendant cinq minutes, au-dessus d'un rchaud
allum, qu' une grisette contemporaine de rester vingt-quatre heures
sans manger? Ni l'un ni l'autre n'ont cri, mais examine par quels
motifs. Mucius est au milieu d'un camp, en prsence d'un roi trusque
qu'il a voulu assassiner; il a manqu son coup d'une manire pitoyable,
il est entre les mains des gendarmes. Qu'imagine-t-il? Une bravade. Pour
qu'on l'admire avant qu'on le pende, il se roussit le poing sur un tison
(car rien ne prouve que le brasier ft bien chaud, ni que le poing soit
tomb en cendres). L-dessus, le digne Porsenna, stupfait de sa
fanfaronnade, lui pardonne et le renvoie chez lui. Il est  parier que
ledit Porsenna, capable d'un tel pardon, avait une bonne figure, et que
Scvola se doutait que, en sacrifiant son bras, il sauvait sa tte.
Rougette, au contraire, endure patiemment le plus horrible et le plus
lent des supplices, celui de la faim; personne ne la regarde. Elle est
seule au fond d'un grenier, et elle n'a l pour l'admirer ni Porsenna,
c'est--dire le baron, ni les Romains, c'est--dire les voisins, ni les
trusques, c'est--dire ses cranciers, ni mme le brasier, car son
pole est teint. Or pourquoi souffre-t-elle sans se plaindre? Par
vanit d'abord, cela est certain, mais Mucius est dans le mme cas; par
grandeur d'me ensuite, et ici est sa gloire; car si elle reste muette
derrire son verrou, c'est prcisment pour que ses amis ne sachent pas
qu'elle se meurt, pour qu'on n'ait pas piti de son courage, pour que sa
camarade Pinson, qu'elle sait bonne et toute dvoue, ne soit pas
oblige, comme elle l'a fait, de lui donner sa robe et sa galette.
Mucius,  la place de Rougette, et fait semblant de mourir en silence
mais c'et t dans un carrefour ou  la porte de Flicoteaux. Son
taciturne et sublime orgueil et t une manire dlicate de demander 
l'assistance un verre de vin et un croton. Rougette, il est vrai, a
demand un louis au baron, que je persiste  comparer  Porsenna. Mais
ne vois-tu pas que le baron doit videmment tre redevable  Rougette de
quelques obligations personnelles? Cela saute aux yeux du moins
clairvoyant. Comme tu l'as, d'ailleurs, sagement remarqu, il se peut
que le baron soit  la campagne, et ds lors Rougette est perdue. Et ne
crois pas pouvoir me rpondre ici par cette vaine objection qu'on oppose
 toutes les belles actions des femmes,  savoir qu'elles ne savent ce
qu'elles font, et qu'elles courent au danger comme les chats sur les
gouttires. Rougette sait ce qu'est la mort; elle l'a vue de prs au
pont d'Ina, car elle s'est dj jete  l'eau une fois, et je lui ai
demand si elle avait souffert. Elle m'a dit que non, qu'elle n'avait
rien senti, except au moment o on l'avait repche, parce que les
bateliers la tiraient par les jambes, et qu'ils lui avaient,  ce
qu'elle disait, _racl_ la tte sur le bord du bateau.

--Assez! dit Eugne, fais-moi grce de tes affreuses plaisanteries.
Rponds-moi srieusement: crois-tu que de si horribles preuves, tant de
fois rptes, toujours menaantes, puissent enfin porter quelque fruit?
Ces pauvres filles, livres  elles-mmes, sans appui, sans conseil,
ont-elles assez de bon sens pour avoir de l'exprience? Y a-t-il un
dmon, attach  elles, qui les voue  tout jamais au malheur et  la
folie, ou, malgr tant d'extravagances, peuvent-elles revenir au bien?
En voil une qui prie Dieu, dis-tu? elle va  l'glise, elle remplit ses
devoirs, elle vit honntement de son travail; ses compagnes paraissent
l'estimer,... et vous autres mauvais sujets, vous ne la traitez pas
vous-mmes avec votre lgret habituelle. En voil une autre qui passe
sans cesse de l'tourderie  la misre, de la prodigalit aux horreurs
de la faim. Certes, elle doit se rappeler longtemps les leons cruelles
qu'elle reoit. Crois-tu que, avec de sages avis, une conduite rgle,
un peu d'aide, on puisse faire de telles femmes des tres raisonnables?
S'il en est ainsi, dis-le-moi; une occasion s'offre  nous. Allons de ce
pas chez la pauvre Rougette; elle, est sans doute encore bien
souffrante, et son amie veille  son chevet. Ne me dcourage pas,
laisse-moi agir. Je veux essayer de les ramener dans la bonne route, de
leur parler un langage sincre; je ne veux leur faire ni sermon ni
reproches. Je veux m'approcher de ce lit, leur prendre la main, et leur
dire...

En ce moment, les deux amis passaient devant le caf Tortoni. La
silhouette de deux jeunes femmes, qui prenaient des glaces prs d'une
fentre, se dessinait  la clart des lustres. L'une d'elles agita son
mouchoir, et l'autre partit d'un clat de rire.

--Parbleu! dit Marcel, si tu veux leur parler, nous n'avons que faire
d'aller si loin, car les voil, Dieu me pardonne! Je reconnais Mimi  sa
robe, et Rougette  son panache blanc, toujours sur le chemin de la
friandise. Il parat que monsieur le baron a bien fait les choses.

--Et une pareille folie, dit Eugne, ne t'pouvante pas?

--Si fait, dit Marcel; mais, je t'en prie, quand tu diras du mal des
grisettes, fais une exception pour la petite Pinson. Elle nous a cont
une histoire  souper, elle a engag sa robe pour quatre francs, elle
s'est fait un chle avec un rideau; et qui dit ce qu'il sait, qui donne
ce qu'il a, qui fait ce qu'il peut, n'est pas oblig  davantage.

FIN DE MIMI PINSON.

Ce _profil de grisette_, comme l'appelle l'auteur, a t compos pour le
_Diable  Paris_, ouvrage publi par livraisons et orn de dessins par
Gavarni.

Ce conte est entirement de pure invention.




LA MOUCHE

1853

[Illustration: LA MOUCHE

... immobile, debout derrire elle, le Chevalier observait la Marquise
qui crivait...]

I


En 1756, lorsque Louis XV, fatigu des querelles entre la magistrature
et le grand conseil  propos de l'impt des deux sous[6], prit le parti
de tenir un lit de justice, les membres du parlement remirent leurs
offices. Seize de ces dmissions furent acceptes, sur quoi il y eut
autant d'exils.--Mais pourriez-vous, disait madame de Pompadour  l'un
des prsidents, pourriez-vous voir de sang-froid une poigne d'hommes
rsister  l'autorit d'un roi de France? N'en auriez-vous pas mauvaise
opinion? Quittez votre petit manteau, monsieur le prsident, et vous
verrez tout cela comme je le vois.

Ce ne furent pas seulement les exils qui portrent la peine de leur
mauvais vouloir, mais aussi leurs parents et leurs amis. Le
_dcachetage_ amusait le roi. Pour se dsennuyer de ses plaisirs, il se
faisait lire par sa favorite tout ce qu'on trouvait de curieux  la
poste. Bien entendu que, sous le prtexte de faire lui-mme sa police
secrte, il se divertissait de mille intrigues qui lui passaient ainsi
sous les yeux; mais quiconque, de prs ou de loin, tenait aux chefs des
factions, tait presque toujours perdu. On sait que Louis XV, avec
toutes sortes de faiblesses, n'avait qu'une seule force, celle d'tre
inexorable.

[Note 6: Deux sous pour livre du dixime du revenu. (_Note de
l'auteur_.)]

Un soir qu'il tait devant le feu, les pieds sur le manteau de la
chemine, mlancolique  son ordinaire, la marquise, parcourant un
paquet de lettres, haussait les paules en riant. Le roi demanda ce
qu'il y avait.

-C'est que je trouve l, rpondit-elle, une lettre qui n'a pas le sens
commun, mais c'est une chose touchante et qui fait piti.

-Qu'y a-t-il au bas? dit le roi.

-Point de nom: c'est une lettre d'amour.

-Et qu'y a-t-il dessus?

-Voil le plaisant. C'est qu'elle est adresse  mademoiselle
d'Annebault, la nice de ma bonne amie, madame d'Estrades. C'est
apparemment pour que je la voie qu'on l'a fourre avec ces papiers.

-Et qu'y a-t-il dedans? dit encore le roi.

-Mais, je vous dis, c'est de l'amour. Il y est question aussi de Vauvert
et de Neauflette. Est-on un gentilhomme dans ces pays-l? Votre Majest
les connat-elle?

Le roi se piquait de savoir la France par coeur, c'est--dire la noblesse
de France. L'tiquette de sa cour, qu'il avait tudie, ne lui tait pas
plus familire que les blasons de son royaume: science assez courte, le
reste ne comptant pas; mais il y mettait de la vanit, et la hirarchie
tait, devant ses yeux, comme l'escalier de marbre de son palais; il y
voulait marcher en matre. Aprs avoir rv quelques instants, il frona
le sourcil comme frapp d'un mauvais souvenir, puis, faisant signe  la
marquise de lire, il se rejeta dans sa bergre, en disant avec un
sourire:

--Va toujours, la fille est jolie.

Madame de Pompadour, prenant alors son ton le plus doucement railleur,
commena  lire une longue lettre toute remplie de tirades amoureuses:

Voyez un peu, disait l'crivain, comme les destins me perscutent! Tout
semblait dispos  remplir mes voeux, et vous-mme, ma tendre amie, ne
m'aviez-vous pas fait esprer le bonheur? Il faut pourtant que j'y
renonce, et cela pour une faute que je n'ai pas commise. N'est-ce pas un
excs de cruaut de m'avoir permis d'entrevoir les cieux, pour me
prcipiter dans l'abme? Lorsqu'un infortun est dvou  la mort, se
fait-on un barbare plaisir de laisser devant ses regards tout ce qui
doit faire aimer et regretter la vie? Tel est pourtant mon sort; je n'ai
plus d'autre asile, d'autre esprance que le tombeau, car, ds
l'instant que je suis malheureux, je ne dois plus songer  votre main.
Quand la fortune me souriait, tout mon espoir tait que vous fussiez 
moi; pauvre aujourd'hui, je me ferais horreur si j'osais encore y
songer, et, du moment que je ne puis vous rendre heureuse, tout en
mourant d'amour, je vous dfends de m'aimer...

La marquise souriait  ces derniers mots.

--Madame, dit le roi, voil un honnte homme. Mais, qu'est-ce qui
l'empche d'pouser sa matresse?

--Permettez, Sire, que je continue:

Cette injustice qui m'accable, me surprend de la part du meilleur des
rois. Vous savez que mon pre demandait pour moi une place de cornette
ou d'enseigne aux gardes, et que cette place dcidait de ma vie,
puisqu'elle me donnait le droit de m'offrir  vous. Le duc de Biron
m'avait propos; mais le roi m'a rejet d'une faon dont le souvenir
m'est bien amer, car si mon pre a sa manire de voir (je veux que ce
soit une faute), dois-je toutefois en tre puni? Mon dvouement au roi
est aussi vritable, aussi sincre que mon amour pour vous. On verrait
clairement l'un et l'autre, si je pouvais tirer l'pe. Il est
dsesprant qu'on refuse ma demande; mais que ce soit sans raison
valable qu'on m'enveloppe dans une pareille disgrce, c'est ce qui est
oppos  la bont bien connue de Sa Majest...

--Oui-da, dit le roi, ceci m'intresse.

Si vous saviez combien nous sommes tristes! Ah! mon amie, cette terre
de Neauflette, ce pavillon de Vauvert, ces bosquets! je m'y promne seul
tout le jour. J'ai dfendu de ratisser; l'odieux jardinier est venu hier
avec son manche  balai ferr. Il allait toucher le sable... La trace de
vos pas, plus lgre que le vent, n'tait pourtant pas efface. Le bout
de vos petits pieds et vos grands talons blancs taient encore marqus
dans l'alle: ils semblaient marcher devant moi, tandis que je suivais
votre belle image, et ce charmant fantme s'animait par instants, comme
s'il se ft pos sur l'empreinte fugitive. C'est l, c'est en causant le
long du parterre qu'il m'a t donn de vous connatre, de vous
apprcier. Une ducation admirable dans l'esprit d'un ange, la dignit
d'une reine avec la grce des nymphes, des penses dignes de Leibnitz
avec un langage si simple, l'abeille de Platon sur les lvres de Diane,
tout cela m'ensevelissait sous le voile de l'adoration. Et pendant ce
temps-l ces fleurs bien-aimes s'panouissaient autour de nous. Je les
ai respires en vous coutant: dans leur parfum vivait votre souvenir.
Elles courbent  prsent la tte; elles me montrent la mort...

--C'est du mauvais Jean-Jacques, dit le roi. Pourquoi me lisez-vous
cela?

--Parce que Votre Majest me l'a ordonn pour les beaux yeux de
mademoiselle d'Annebault.

--Cela est vrai, elle a de beaux yeux.

Et quand je rentre de ces promenades, je trouve mon pre seul, dans le
grand salon, accoud auprs d'une chandelle, au milieu de ces dorures
fanes qui couvrent nos lambris vermoulus. Il me voit venir avec
peine,... mon chagrin drange le sien... Athnas! au fond de ce salon,
prs de la fentre, est le clavecin o voltigeaient vos doigts
dlicieux, qu'une seule fois ma bouche a touchs, pendant que la vtre
s'ouvrait doucement aux accords de la plus suave musique,... si bien que
vos chants n'taient qu'un sourire. Qu'ils sont heureux, ce Rameau, ce
Lulli, ce Duni, que sais-je? et bien d'autres! Oui, oui, vous les aimez,
ils sont dans votre mmoire; leur souffle a pass sur vos lvres. Je
m'assieds aussi  ce clavecin, j'essaye d'y jouer un de ces airs qui
vous plaisent; qu'ils me semblent froids, monotones! je les laisse et
les coute mourir, tandis que l'cho s'en perd sous cette vote lugubre.
Mon pre se retourne et me voit dsol; qu'y peut-il faire? Un propos de
ruelle, d'antichambre, a ferm nos grilles. Il me voit jeune, ardent,
plein de vie, ne demandant qu' tre au monde; il est mon pre et n'y
peut rien...

--Ne dirait-on pas, dit le roi, que ce garon s'en allait en chasse, et
qu'on lui tue son faucon sur le poing?  qui en a-t-il, par hasard?

Il est bien vrai, reprit la marquise, continuant la lecture d'un ton
plus bas, il est bien vrai que nous sommes proches voisins et parents
loigns de l'abb Chauvelin...

--Voil donc ce que c'est! dit Louis XV en billant. Encore quelque
neveu des enqutes et requtes. Mon parlement abuse de ma bont; il a
vraiment trop de famille.

--Mais si ce n'est qu'un parent loign!...

--Bon, ce monde-l ne vaut rien du tout. Cet abb Chauvelin est un
jansniste; c'est un bon diable, mais c'est un dmis. Jetez cette lettre
au feu, et qu'on ne m'en parle plus.




II


Les derniers mots prononcs par le roi n'taient pas tout  fait un
arrt de mort, mais c'tait  peu prs une dfense de vivre. Que pouvait
faire, en 1756, un jeune homme sans fortune, dont le roi ne voulait pas
entendre parler? Tcher d'tre commis, ou se faire philosophe, pote
peut-tre, mais sans ddicace, et le mtier, en ce cas, ne valait rien.

Telle n'tait pas,  beaucoup prs, la vocation du chevalier de Vauvert,
qui venait d'crire avec des larmes la lettre dont le roi se moquait.
Pendant ce temps-l, seul, avec son pre, au fond du vieux chteau de
Neauflette, il marchait par la chambre d'un air triste et furieux.

--Je veux aller  Versailles, disait-il.

--Et qu'y ferez-vous?

--Je n'en sais rien; mais que fais-je ici.

--Vous me tenez compagnie; il est bien certain que cela ne peut pas tre
fort amusant pour vous, et je ne vous retiens en aucune faon. Mais
oubliez-vous que votre mre est morte?

--Non, monsieur, et je lui ai promis de vous consacrer la vie que vous
m'avez donne. Je reviendrai, mais je veux partir; je ne saurais plus
rester dans ces lieux.

--D'o vient cela?

--D'un amour extrme. J'aime perdment mademoiselle d'Annebault.

--Vous savez que c'est inutile. Il n'y a que Molire qui fasse des
mariages sans dot. Oubliez-vous aussi ma disgrce?

--Eh! monsieur, votre disgrce, me serait-il permis, sans m'carter du
plus profond respect, de vous demander ce qui l'a cause? Nous ne sommes
pas du parlement. Nous payons l'impt, nous ne le faisons pas. Si le
parlement lsine sur les deniers du roi, c'est son affaire et non la
ntre. Pourquoi M. l'abb Chauvelin nous entrane-t-il dans sa ruine?

--M. l'abb Chauvelin agit en honnte homme. Il refuse d'approuver le
dixime, parce qu'il est rvolt des dilapidations de la cour. Rien de
pareil n'aurait eu lieu du temps de madame de Chteauroux. Elle tait
belle, au moins, celle-l, et elle ne cotait rien, pas mme ce qu'elle
donnait si gnreusement. Elle tait matresse et souveraine, et elle se
disait satisfaite si le roi ne l'envoyait pas pourrir dans un cachot
lorsqu'il lui retirerait ses bonnes grces. Mais cette tioles, cette Le
Normand, cette Poisson insatiable!

--Et qu'importe?

--Qu'importe! dites-vous? Plus que vous ne pensez. Savez-vous seulement
que,  prsent, tandis que le roi nous gruge, la fortune de sa grisette
est incalculable? Elle s'tait fait donner au dbut cent quatre-vingt
mille livres de rente; mais ce n'tait qu'une bagatelle, cela ne compte
plus maintenant; on ne saurait se faire une ide des sommes effrayantes
que le roi lui jette  la tte; il ne se passe pas trois mois de l'anne
o elle n'attrape au vol, comme par hasard, cinq ou six cent mille
livres, hier sur les sels, aujourd'hui sur les augmentations du
trsorier des curies; avec les logements qu'elle a dans toutes les
maisons royales, elle achte la Selle, Cressy, Aulnay, Brinborion,
Marigny, Saint-Rmi, Bellevue, et tant d'autres terres, des htels 
Paris,  Fontainebleau,  Versailles,  Compigne, sans compter une
fortune secrte place en tous pays dans toutes les banques d'Europe, en
cas de disgrce probablement, ou de la mort du souverain. Et qui paye
tout cela, s'il vous plat?

--Je l'ignore, monsieur, mais ce n'est pas moi.

--C'est vous, comme tout le monde, c'est la France, c'est le peuple qui
sue sang et eau, qui crie dans la rue, qui insulte la statue de Pigalle.
Et le parlement ne veut plus de cela; il ne veut plus de nouveaux
impts. Lorsqu'il s'agissait des frais de la guerre, notre dernier cu
tait prt; nous ne songions pas  marchander. Le roi victorieux a pu
voir clairement qu'il tait aim par tout le royaume, plus clairement
encore lorsqu'il faillit mourir. Alors cessa toute dissidence, toute
faction, toute rancune; la France entire se mit  genoux devant le lit
du roi, et pria pour lui. Mais si nous payons, sans compter, ses soldats
ou ses mdecins, nous ne voulons plus payer ses matresses, et nous
avons autre chose  faire que d'entretenir madame de Pompadour.

--Je ne la dfends pas, monsieur. Je ne saurais lui donner ni tort ni
raison; je ne l'ai jamais vue.

--Sans doute; et vous ne seriez pas fch de la voir, n'est-il pas vrai,
pour avoir l-dessus quelque opinion? Car,  votre ge, la tte juge par
les yeux. Essayez donc, si bon vous semble, mais ce plaisir-l vous sera
refus.

--Pourquoi, monsieur?

--Parce que c'est une folie; parce que cette marquise est aussi
invisible dans ses petits boudoirs de Brinborion que le Grand Turc dans
son srail; parce qu'on vous fermera toutes les portes au nez. Que
voulez-vous faire? Tenter l'impossible? chercher fortune comme un
aventurier?

--Non pas, mais comme un amoureux. Je ne prtends point solliciter,
monsieur, mais rclamer contre une injustice. J'avais une esprance
fonde, presque une promesse de M. de Biron; j'tais  la veille de
possder ce que j'aime, et cet amour n'est point draisonnable; vous ne
l'avez pas dsapprouv. Souffrez donc que je tente de plaider ma cause.
Aurai-je affaire au roi ou  madame de Pompadour, je l'ignore, mais je
veux partir.

--Vous ne savez pas ce que c'est que la cour, et vous voulez vous y
prsenter!

--Eh! j'y serai peut-tre reu plus aisment par cette raison que j'y
suis inconnu.

--Vous inconnu, chevalier! y pensez-vous? Avec un nom comme le vtre!...
Nous sommes vieux gentilshommes, monsieur; vous ne sauriez tre inconnu.

--Eh bien donc! le roi m'coutera.

--Il ne voudra pas seulement vous entendre. Vous rvez Versailles, et
vous croirez y tre quand votre postillon s'arrtera... Supposons que
vous parveniez jusqu' l'antichambre,  la galerie,  l'Oeil-de-Boeuf:
vous ne verrez entre Sa Majest et vous que le battant d'une porte: il y
aura un abme. Vous vous retournerez, vous chercherez des biais, des
protections, vous ne trouverez rien. Nous sommes parents de M. de
Chauvelin; et comment croyez-vous que le roi se venge? Par la torture
pour Damiens; par l'exil pour le parlement, mais pour nous autres, par
un mot, ou, pis encore, par le silence. Savez-vous ce que c'est que le
silence du roi, lorsque, avec son regard muet, au lieu de vous rpondre,
il vous dvisage en passant et vous anantit? Aprs la Grve et la
Bastille, c'est un certain degr de supplice qui, moins cruel en
apparence, marque aussi bien que la main du bourreau. Le condamn, il
est vrai, reste libre, mais il ne lui faut plus songer  s'approcher ni
d'une femme, ni d'un courtisan, ni d'un salon, ni d'une abbaye, ni d'une
caserne. Devant lui tout se ferme ou se dtourne, et il se promne
ainsi au hasard dans une prison invisible.

--Je m'y remuerai tant que j'en sortirai.

--Pas plus qu'un autre. Le fils de M. de Meynires n'tait pas plus
coupable que vous. Il avait, comme vous, des promesses, les plus
lgitimes esprances. Son pre, le plus dvou sujet de Sa Majest, le
plus honnte homme du royaume, repouss par le roi, est all, avec ses
cheveux gris, non pas prier, mais essayer de persuader la grisette.
Savez-vous ce qu'elle a rpondu? Voici ses propres paroles, que M. de
Meynires m'envoie dans une lettre: Le roi est le matre; il ne juge
pas  propos de vous marquer son mcontentement personnellement; il se
contente de vous le faire prouver en privant monsieur votre fils d'un
tat; vous punir autrement, ce serait commencer une affaire, et il n'en
veut pas; il faut respecter ses volonts. Je vous plains cependant,
j'entre dans vos peines, j'ai t mre; je sais ce qu'il doit vous en
coter pour laisser votre fils sans tat. Voil le style de cette
crature, et vous voulez vous mettre  ses pieds!

--On dit qu'ils sont charmants, monsieur.

--Parbleu! oui. Elle n'est pas jolie, et le roi ne l'aime pas, on le
sait. Il cde, il plie devant cette femme. Pour maintenir son trange
pouvoir, il faut bien qu'elle ait autre chose que sa tte de bois.

--On prtend qu'elle a tant d'esprit!

--Et point de coeur; le beau mrite!

--Point de coeur! elle qui sait si bien dclamer les vers de Voltaire,
chanter la musique de Rousseau! elle qui joue Alzire et Colette! C'est
impossible, je ne le croirai jamais.

--Allez-y voir, puisque vous le voulez. Je conseille et n'ordonne pas,
mais vous en serez pour vos frais de voyage. Vous aimez donc beaucoup
cette demoiselle d'Annebault?

--Plus que ma vie.

--Allez, monsieur.




III


On a dit que les voyages font tort  l'amour, parce qu'ils donnent des
distractions; on a dit aussi qu'ils le fortifient, parce qu'ils laissent
le temps d'y rver. Le chevalier tait trop jeune pour faire de si
savantes distinctions. Las de la voiture,  moiti chemin, il avait pris
un bidet de poste, et arrivait ainsi vers cinq heures du soir 
l'auberge du Soleil, enseigne passe de mode, du temps de Louis XIV.

Il y avait  Versailles un vieux prtre qui avait t cur prs de
Neauflette: le chevalier le connaissait et l'aimait. Ce cur, simple et
pauvre, avait un neveu  bnfices, abb de cour, qui pouvait tre
utile. Le chevalier alla donc chez le neveu, lequel, homme d'importance,
plong dans son rabat, reut fort bien le nouveau venu et ne ddaigna
pas d'couter sa requte.

--Mais, parbleu! dit-il, vous venez au mieux. Il y a ce soir opra  la
cour, une espce de fte, de je ne sais quoi. Je n'y vais pas, parce que
je boude la marquise, afin d'obtenir quelque chose; mais voici justement
un mot de M. le duc d'Aumont, que je lui avais demand pour quelqu'un,
je ne sais plus qui. Allez l. Vous n'tes pas encore prsent, il est
vrai, mais pour le spectacle cela n'est pas ncessaire. Tchez de vous
trouver sur le passage du roi au petit foyer. Un regard, et votre
fortune est faite.

Le chevalier remercia l'abb, et, fatigu d'une nuit mal dormie et d'une
journe  cheval, il fit, devant un miroir d'auberge, une de ces
toilettes nonchalantes qui vont si bien aux amoureux. Une servante peu
exprimente l'accommoda du mieux qu'elle put, et couvrit de poudre son
habit paillet. Il s'achemina ainsi vers le hasard. Il avait vingt ans.

La nuit tombait lorsqu'il arriva au chteau. Il s'avana timidement vers
la grille et demanda son chemin  la sentinelle. On lui montra le grand
escalier. L, il apprit du suisse que l'opra venait de commencer, et
que le roi, c'est--dire tout le monde, tait dans la salle[7].

[Note 7: Il ne s'agit point ici de la salle actuelle, construite par
Louis XV, ou plutt par madame de Pompadour, mais termine seulement en
1769 et inaugure en 1770, pour le mariage du duc de Berri (Louis XVI)
avec Marie-Antoinette. Il s'agit d'une sorte de thtre mobile qu'on
transportait dans une galerie ou un appartement, selon la coutume de
Louis XIV. (Note de l'auteur.)]

--Si monsieur le marquis veut traverser la cour, ajouta le suisse (
tout hasard, on donnait du marquis), il sera au spectacle dans un
instant. S'il aime mieux passer par les appartements....

Le chevalier ne connaissait point le palais. La curiosit lui fit
rpondre d'abord qu'il passerait par les appartements; puis, comme un
laquais se disposait  le suivre pour le guider, un mouvement de vanit
lui fit ajouter qu'il n'avait que faire d'tre accompagn. Il s'avana
seul donc, non sans quelque motion.

Versailles resplendissait de lumire. Du rez-de-chausse jusqu'au fate,
les lustres, les girandoles, les meubles dors, les marbres
tincelaient. Hormis aux appartements de la reine, les deux battants
taient ouverts partout.  mesure que le chevalier marchait, il tait
frapp d'un tonnement et d'une admiration difficiles  imaginer; car ce
qui rendait tout  fait merveilleux le spectacle qui s'offrait  lui, ce
n'tait pas seulement la beaut, l'clat de ce spectacle mme, c'tait
la complte solitude o il se trouvait dans cette sorte de dsert
enchant.

 se voir seul, en effet, dans une vaste enceinte, que ce soit dans un
temple, un clotre ou un chteau, il y a quelque chose de bizarre, et,
pour ainsi dire, de mystrieux. Le monument semble peser sur l'homme:
les murs le regardent; les chos l'coutent; le bruit de ses pas trouble
un si grand silence, qu'il en ressent une crainte involontaire, et n'ose
marcher qu'avec respect.

Ainsi d'abord fit le chevalier; mais bientt la curiosit prit le dessus
et l'entrana. Les candlabres de la galerie des Glaces, en se mirant,
se renvoyaient leurs feux. On sait combien de milliers d'amours, que de
nymphes et de bergres se jouaient alors sur les lambris, voltigeaient
aux plafonds, et semblaient enlacer d'une immense guirlande le palais
tout entier. Ici de vastes salles, avec des baldaquins en velours sem
d'or, et des fauteuils de parade conservant encore la roideur
majestueuse du grand roi; l des ottomanes chiffonnes, des pliants en
dsordre autour d'une table de jeu; une suite infinie de salons toujours
vides, o la magnificence clatait d'autant mieux qu'elle semblait plus
inutile; de temps en temps des portes secrtes s'ouvrant sur des
corridors  perte de vue; mille escaliers, mille passages se croisant
comme dans un labyrinthe; des colonnes, des estrades faites pour des
gants; des boudoirs enchevtrs comme des cachettes d'enfants; une
norme toile de Vanloo prs d'une chemine de porphyre; une bote 
mouches oublie  ct d'un magot de la Chine; tantt une grandeur
crasante, tantt une grce effmine; et partout, au milieu du luxe, de
la prodigalit et de la mollesse, mille odeurs enivrantes, tranges et
diverses, les parfums mls des fleurs et des femmes, une tideur
nervante, l'air de la volupt.

tre en pareil lieu  vingt ans, au milieu de ces merveilles, et s'y
trouver seul, il y avait  coup sr de quoi tre bloui. Le chevalier
avanait au hasard, comme dans un rve.

--Vrai palais de fes, murmurait-il; et, en effet, il lui semblait voir
se raliser pour lui un de ces contes o les princes gars dcouvrent
des chteaux magiques.

tait-ce bien des cratures mortelles qui habitaient ce sjour sans
pareil? tait-ce des femmes vritables qui venaient de s'asseoir dans
ces fauteuils, et dont les contours gracieux avaient laiss  ces
coussins cette empreinte lgre, pleine encore d'indolence? Qui sait?
derrire ces rideaux pais, au fond de quelque immense et brillante
galerie, peut-tre allait-il apparatre une princesse endormie depuis
cent ans, une fe en paniers, une Armide en paillettes, ou quelque
hamadryade de cour, sortant d'une colonne de marbre, entr'ouvrant un
lambris dor!

tourdi, malgr lui, par toutes ces chimres, le chevalier, pour mieux
rver, s'tait jet sur un sofa, et il s'y serait peut-tre oubli
longtemps, s'il ne s'tait souvenu qu'il tait amoureux. Que faisait,
pendant ce temps-l, mademoiselle d'Annebault, sa bien-aime, reste,
elle, dans un vieux chteau?

--Athnas! s'cria-t-il tout  coup, que fais-je ici  perdre mon
temps? Ma raison est-elle gare? O suis-je donc, grand Dieu! et que se
passe-t-il en moi?

Il se leva et continua son chemin  travers ce pays nouveau, et il s'y
perdit, cela va sans dire. Deux ou trois laquais, parlant  voix basse,
lui apparurent au fond d'une galerie. Il s'avana vers eux et leur
demanda sa route pour aller  la comdie.

--Si monsieur le marquis, lui rpondit-on (toujours d'aprs la mme
formule), veut bien prendre la peine de descendre par cet escalier et de
suivre la galerie  droite, il trouvera au bout trois marches  monter;
il tournera alors  gauche, et quand il aura travers le salon de Diane,
celui d'Apollon, celui des Muses et celui du Printemps, il redescendra
encore six marches; puis, en laissant  droite la salle des gardes,
comme pour gagner l'escalier des ministres, il ne peut manquer de
rencontrer l d'autres huissiers qui lui indiqueront le chemin.

--Bien oblig, dit le chevalier, et, avec de si bons renseignements, ce
sera bien ma faute si je ne m'y retrouve pas.

Il se remit en marche avec courage, s'arrtant toujours malgr lui pour
regarder de ct et d'autre, puis se rappelant de nouveau ses amours;
enfin, au bout d'un grand quart d'heure, ainsi qu'on le lui avait
annonc, il trouva de nouveaux laquais.

--Monsieur le marquis s'est tromp, lui dirent ceux-ci, c'est par
l'autre aile du chteau qu'il aurait fallu prendre; mais rien n'est plus
facile que de la regagner. Monsieur n'a qu' descendre cet escalier,
puis il traversera le salon des Nymphes, celui de l't, celui de...

--Je vous remercie, dit le chevalier.

Et je suis bien sot, pensa-t-il encore, d'interroger ainsi les gens
comme un badaud. Je me dshonore en pure perte, et quand, par
impossible, ils ne se moqueraient pas de moi,  quoi me sert leur
nomenclature, et tous les sobriquets pompeux de ces salons dont je ne
connais pas un?

Il prit le parti d'aller droit devant lui, autant que faire se
pourrait.--Car, aprs tout, se disait-il, ce palais est fort beau, il
est trs grand, mais il n'est pas sans bornes, et, ft-il long comme
trois fois notre garenne, il faudra bien que j'en voie la fin.

Mais il n'est pas facile,  Versailles, d'aller longtemps droit devant
soi, et cette comparaison rustique de la royale demeure avec une garenne
dplut peut-tre aux nymphes de l'endroit, car elles recommencrent de
plus belle  garer le pauvre amoureux, et, sans doute pour le punir,
elles prirent plaisir  le faire tourner et retourner sur ses propres
pas, le ramenant sans cesse  la mme place, justement comme un
campagnard fourvoy dans une charmille; c'est ainsi qu'elles
l'enveloppaient dans leur ddale de marbre et d'or.

Dans les _Antiquits de Rome_, de Piransi, il y a une srie de gravures
que l'artiste appelle ses rves, et qui sont un souvenir de ses
propres visions durant le dlire d'une fivre. Ces gravures reprsentent
de vastes salles gothiques: sur le pav sont toutes sortes d'engins et
de machines, roues, cbles, poulies, leviers, catapultes, etc., etc.,
expression d'norme puissance mise en action et de rsistance
formidable. Le long des murs vous apercevez un escalier et, sur cet
escalier, grimpant, non sans peine, Piransi lui-mme. Suivez les
marches un peu plus haut, elles s'arrtent tout  coup devant un abme.
Quoi qu'il soit advenu du pauvre Piransi, vous le croyez du moins au
bout de son travail, car il ne peut faire un pas de plus sans tomber;
mais levez les yeux, et vous voyez un second escalier qui s'lve en
l'air, et, sur cet escalier encore, Piransi sur le bord d'un autre
prcipice. Regardez encore plus haut, et un escalier encore plus arien
se dresse devant vous, et encore le pauvre Piransi continuant son
ascension, et ainsi de suite, jusqu' ce que l'ternel escalier et
Piransi disparaissent ensemble dans les nues, c'est--dire dans le bord
de la gravure.

Cette fivreuse allgorie reprsente assez exactement l'ennui d'une
peine inutile, et l'espce de vertige que donne l'impatience. Le
chevalier, voyageant toujours de salon en salon et de galerie en
galerie, fut pris d'une sorte de colre.

--Parbleu! dit-il, voil qui est cruel. Aprs avoir t si charm, si
ravi, si enthousiasm de me trouver seul dans ce maudit palais (ce
n'tait plus le palais des fes), je n'en pourrai donc pas sortir! Peste
soit de la fatuit qui m'a inspir cette ide d'entrer ici comme le
prince Fanfarinet avec ses bottes d'or massif, au lieu de dire au
premier laquais venu de me conduire tout bonnement  la salle de
spectacle!

Lorsqu'il ressentait ces regrets tardifs, le chevalier tait, comme
Piransi,  la moiti d'un escalier, sur un palier, entre trois portes.
Derrire celle du milieu, il lui sembla entendre un murmure si doux, si
lger, si voluptueux, pour ainsi dire, qu'il ne put s'empcher
d'couter. Au moment o il s'avanait, tremblant de prter une oreille
indiscrte, cette porte s'ouvrit  deux battants. Une bouffe d'air
embaume de mille parfums, un torrent de lumire  faire plir la
galerie des Glaces, vinrent le frapper si soudainement qu'il recula de
quelques pas.

--Monsieur le marquis veut-il entrer? demanda l'huissier qui avait
ouvert la porte.

--Je voudrais aller  la comdie, rpondit le chevalier.

--Elle vient de finir  l'instant mme.

En mme temps, de fort belles dames, dlicatement pltres de blanc et
de carmin, donnant, non pas le bras, ni mme la main, mais le bout des
doigts  de vieux et jeunes seigneurs, commenaient  sortir de la salle
de spectacle, ayant grand soin de marcher de profil pour ne pas gter
leurs paniers. Tout ce monde brillant parlait  voix basse, avec une
demi-gaiet, mle de crainte et de respect.

--Qu'est-ce donc? dit le chevalier, ne devinant pas que le hasard
l'avait conduit prcisment au petit foyer.

--Le roi va passer, rpondit l'huissier.

Il y a une sorte d'intrpidit qui ne doute de rien, elle n'est que trop
facile: c'est le courage des gens mal levs. Notre jeune provincial,
bien qu'il ft raisonnablement brave, ne possdait pas cette facult. 
ces seuls mots: Le roi va passer, il resta immobile et presque
effray.

Le roi Louis XV, qui faisait  cheval,  la chasse, une douzaine de
lieues sans y prendre garde, tait, comme l'on sait, souverainement
nonchalant. Il se vantait, non sans raison, d'tre le premier
gentilhomme de France; et ses matresses lui disaient, non sans cause,
qu'il en tait le mieux fait et le plus beau. C'tait une chose
considrable que de le voir quitter son fauteuil, et daigner marcher en
personne. Lorsqu'il traversa le foyer, avec un bras pos ou plutt
tendu sur l'paule de M. d'Argenson, pendant que son talon rouge
glissait sur le parquet (il avait mis cette paresse  la mode), toutes
les chuchoteries cessrent; les courtisans baissaient la tte, n'osant
pas saluer tout  fait, et les belles dames, se repliant doucement sur
leurs jarretires couleur de feu, au fond de leurs immenses falbalas,
hasardaient ce bonsoir coquet que nos grand'mres appelaient une
rvrence, et que notre sicle a remplac par le brutal shakehand des
Anglais.

Mais le roi ne se souciait de rien, et ne voyait que ce qui lui
plaisait. Alfiri tait peut-tre l, qui raconte ainsi sa prsentation
 Versailles, dans ses Mmoires:

Je savais que le roi ne parlait jamais aux trangers qui n'taient pas
marquants; je ne pus cependant me faire  l'impassible et sourcilleux
maintien de Louis XV. Il toisait l'homme qu'on lui prsentait de la tte
aux pieds, et il avait l'air de n'en recevoir aucune impression. Il me
semble cependant que, si l'on disait  un gant: _Voici une fourmi que
je vous prsente_, en la regardant il sourirait, ou dirait peut-tre:
Ah! le petit animal!

Le taciturne monarque passa donc  travers ces fleurs, ces belles
dames, et toute cette cour, gardant sa solitude au milieu de la foule.
Il ne fallut pas au chevalier de longues rflexions pour comprendre
qu'il n'avait rien  esprer du roi, et que le rcit de ses amours
n'obtiendrait l aucun succs.

--Malheureux que je suis! pensa-t-il, mon pre n'avait que trop raison
lorsqu'il me disait qu' deux pas du roi je verrais un abme entre lui
et moi. Quand bien mme je me hasarderais  demander une audience, qui
me protgera? qui me prsentera? Le voil, ce matre absolu qui peut
d'un mot changer ma destine, assurer ma fortune, combler tous mes
souhaits. Il est l, devant moi; en tendant la main, je pourrais
toucher sa parure,... et je me sens plus loin de lui que si j'tais
encore au fond de ma province! Comment lui parler? comment l'aborder?
Qui viendra donc  mon secours?

Pendant que le chevalier se dsolait ainsi, il vit entrer une jeune dame
assez jolie, d'un air plein de grce et de finesse; elle tait vtue
fort simplement, d'une robe blanche, sans diamants ni broderies, avec
une rose sur l'oreille. Elle donnait la main  un seigneur _tout 
l'ambre_, comme dit Voltaire, et lui parlait tout bas derrire son
ventail. Or le hasard voulut qu'en causant, en riant et en gesticulant,
cet ventail vint  lui chapper et  tomber sous un fauteuil,
prcisment devant le chevalier. Il se prcipita aussitt pour le
ramasser, et comme, pour cela, il avait mis un genou en terre, la jeune
dame lui parut si charmante, qu'il lui prsenta l'ventail sans se
relever. Elle s'arrta, sourit et passa, remerciant d'un lger signe de
tte; mais, au regard qu'elle avait jet sur le chevalier, il sentit
battre son coeur sans savoir pourquoi.--Il avait raison.--Cette jeune
dame tait la petite d'tioles, comme l'appelaient encore les
mcontents, tandis que les autres, en parlant d'elle, disaient la
Marquise comme on dit la Reine.




IV


--Celle-l me protgera, celle-l viendra  mon secours! Ah! que l'abb
avait raison de me dire qu'un regard dciderait de ma vie! Oui, ces yeux
si fins et si doux, cette petite bouche railleuse et dlicieuse, ce
petit pied noy dans un pompon... Voil ma bonne fe!

Ainsi pensait, presque tout haut, le chevalier rentrant  son auberge.
D'o lui venait cette esprance subite? Sa jeunesse seule parlait-elle,
ou les yeux de la marquise avaient-ils parl?

Mais la difficult restait toujours la mme. S'il ne songeait plus
maintenant  tre prsent au roi, qui le prsenterait  la marquise?

Il passa une grande partie de la nuit  crire  mademoiselle
d'Annebault une lettre  peu prs pareille  celle qu'avait lue madame
de Pompadour.

Retracer cette lettre serait fort inutile. Hormis les sots, il n'y a que
les amoureux qui se trouvent toujours nouveaux, en rptant toujours la
mme chose.

Ds le matin le chevalier sortit et se mit  marcher, en rvant dans les
rues. Il ne lui vint pas  l'esprit d'avoir encore recours  l'abb
protecteur, et il ne serait pas ais de dire la raison qui l'en
empchait. C'tait comme un mlange de crainte et d'audace, de fausse
honte et de romanesque. Et, en effet, que lui aurait rpondu l'abb,
s'il lui avait cont son histoire de la veille?--Vous vous tes trouv 
propos pour ramasser un ventail; avez-vous su en profiter? Qu'avez-vous
dit  la marquise?--Rien.--Vous auriez d lui parler.--J'tais troubl,
j'avais perdu la tte.--Cela est un tort; il faut savoir saisir
l'occasion; mais cela peut se rparer. Voulez-vous que je vous prsente
 monsieur un tel? il est de mes amis;  madame une telle? elle est
mieux encore. Nous tcherons de vous faire parvenir jusqu' cette
marquise qui vous a fait peur, et cette fois, etc., etc.

Or le chevalier ne se souciait de rien de pareil. Il lui semblait qu'en
racontant son aventure, il l'aurait, pour ainsi dire, gte et dflore.
Il se disait que le hasard avait fait pour lui une chose inoue,
incroyable, et que ce devait tre un secret entre lui et la fortune;
confier ce secret au premier venu, c'tait,  son avis, en ter tout le
prix et s'en montrer indigne.--Je suis all seul hier au chteau de
Versailles, pensait-il; j'irai bien seul  Trianon (c'tait en ce moment
le sjour de la favorite).

Une telle faon de penser peut et doit mme paratre extravagante aux
esprits calculateurs, qui ne ngligent rien et laissent le moins
possible au hasard; mais les gens les plus froids, s'ils ont t jeunes
(tout le monde ne l'est pas, mme au temps de la jeunesse), ont pu
connatre ce sentiment bizarre, faible et hardi, dangereux et sduisant,
qui nous entrane vers la destine: on se sent aveugle, et on veut
l'tre; on ne sait o l'on va, et l'on marche. Le charme est dans cette
insouciance et dans cette ignorance mme; c'est le plaisir de l'artiste
qui rve, de l'amoureux qui passe la nuit sous les fentres de sa
matresse; c'est aussi l'instinct du soldat; c'est surtout celui du
joueur.

Le chevalier, presque sans le savoir, avait donc pris le chemin de
Trianon. Sans tre fort par, comme on disait alors, il ne manquait ni
d'lgance, ni de cette faon d'tre qui fait qu'un laquais, vous
rencontrant en route, ne vous demande pas o vous allez. Il ne lui fut
donc pas difficile, grce  quelques indications prises  son auberge,
d'arriver jusqu' la grille du chteau, si l'on peut appeler ainsi cette
bonbonnire de marbre qui vit jadis tant de plaisirs et d'ennuis.
Malheureusement, la grille tait ferme, et un gros suisse, vtu d'une
simple houppelande, se promenait, les mains derrire le dos, dans
l'avenue intrieure, comme quelqu'un qui n'attend personne.

--Le roi est ici! se dit le chevalier, ou la marquise n'y est pas.
videmment, quand les portes sont closes et que les valets se promnent,
les matres sont enferms ou sortis.

Que faire? Autant il se sentait, un instant auparavant, de confiance et
de courage, autant il prouvait tout  coup de trouble et de
dsappointement. Cette seule pense: Le roi est ici! l'effrayait plus
que n'avaient fait la veille ces trois mots: Le roi va passer! car ce
n'tait alors que de l'imprvu, et maintenant il connaissait ce froid
regard, cette majest impassible.

--Ah, bon Dieu! quel visage ferais-je si j'essayais, en tourdi, de
pntrer dans ce jardin, et si j'allais me trouver face  face devant ce
monarque superbe, prenant son caf au bord d'un ruisseau?

Aussitt se dessina devant le pauvre amoureux la silhouette
dsobligeante de la Bastille; au lieu de l'image charmante qu'il avait
garde de cette marquise passant en souriant, il vit des donjons, des
cachots, du pain noir, l'eau de la question; il savait l'histoire de
Latude. Peu  peu venait la rflexion, et peu  peu s'envolait
l'esprance.

--Et cependant, se dit-il encore, je ne fais point de mal, ni le roi non
plus. Je rclame contre une injustice; je n'ai jamais chansonn
personne. On m'a si bien reu hier  Versailles, et les laquais ont t
si polis! De quoi ai-je peur? De faire une sottise. J'en ferai d'autres
qui rpareront celle-l.

Il s'approcha de la grille et la toucha du doigt; elle n'tait pas tout
 fait ferme. Il l'ouvrit et entra rsolument. Le suisse se retourna
d'un air ennuy.

--Que demandez-vous? o allez-vous?

--Je vais chez madame de Pompadour.

--Avez-vous une audience?

--Oui.

--O est votre lettre?

Ce n'tait plus le marquisat de la veille, et, cette fois, il n'y avait
plus de duc d'Aumont. Le chevalier baissa tristement les yeux, et
s'aperut que ses bas blancs et ses boucles de cailloux du Rhin taient
couverts de poussire. Il avait commis la faute de venir  pied dans un
pays o l'on ne marchait pas. Le suisse baissa les yeux aussi, et le
toisa, non de la tte aux pieds, mais des pieds  la tte. L'habit lui
parut propre, mais le chapeau tait un peu de travers et la coiffure
dpoudre:

--Vous n'avez point de lettre. Que voulez-vous?

--Je voudrais parler  madame de Pompadour.

--Vraiment! et vous croyez que a se fait comme a?

--Je n'en sais rien. Le roi est-il ici?

--Peut-tre. Sortez, et laissez-moi en repos.

Le chevalier ne voulait pas se mettre en colre; mais, malgr lui, cette
insolence le fit plir.

--J'ai dit quelquefois  un laquais de sortir, rpondit-il, mais un
laquais ne me l'a jamais dit.

--Laquais! moi? un laquais! s'cria le suisse furieux.

--Laquais, portier, valet et valetaille, je ne m'en soucie point, et
trs peu m'importe.

Le suisse fit un pas vers le chevalier, les poings crisps et le visage
en feu. Le chevalier, rendu  lui-mme par l'apparence d'une menace,
souleva lgrement la poigne de son pe.

--Prenez garde, dit-il, je suis gentilhomme, et il en cote trente-six
livres pour envoyer en terre un rustre comme vous.

--Si vous tes gentilhomme, monsieur, moi, j'appartiens au roi; je ne
fais que mon devoir, et ne croyez pas...

En ce moment, le bruit d'une fanfare, qui semblait venir du bois de
Satory, se fit entendre au loin et se perdit dans l'cho. Le chevalier
laissa son pe retomber dans le fourreau, et, ne songeant plus  la
querelle commence:

--Eh, morbleu! dit-il, c'est le roi qui part pour la chasse. Que ne me
le disiez-vous tout de suite?

--Cela ne me regarde pas, ni vous non plus.

--coutez-moi, mon cher ami. Le roi n'est pas l, je n'ai pas de lettre,
je n'ai pas d'audience. Voici pour boire, laissez-moi entrer.

Il tira de sa poche quelques pices d'or. Le suisse le toisa de nouveau
avec un souverain mpris.

--Qu'est-ce que c'est que a? dit-il ddaigneusement. Cherche-t-on ainsi
 s'introduire dans une demeure royale? Au lieu de vous faire sortir,
prenez garde que je ne vous y enferme.

--Toi, double maraud! dit le chevalier, retrouvant sa colre et
reprenant son pe.

--Oui, moi, rpta le gros homme.

Mais, pendant cette conversation, o l'historien regrette d'avoir
compromis son hros, d'pais nuages avaient obscurci le ciel; un orage
se prparait. Un clair rapide brilla, suivi d'un violent coup de
tonnerre, et la pluie commenait  tomber lourdement. Le chevalier, qui
tenait encore son or, vit une goutte d'eau sur son soulier poudreux,
grande comme un petit cu.

--Peste! dit-il, mettons-nous  l'abri. Il ne s'agit pas de se laisser
mouiller.

Et il se dirigea lestement vers l'antre du Cerbre, ou, si l'on veut, la
maison du concierge; puis l, se jetant sans faon dans le grand
fauteuil du concierge mme:

--Dieu! que vous m'ennuyez! dit-il, et que je suis malheureux! Vous me
prenez pour un conspirateur, et vous ne comprenez pas que j'ai dans ma
poche un placet pour Sa Majest! Je suis de province, mais vous n'tes
qu'un sot.

Le suisse, pour toute rponse, alla dans un coin prendre sa hallebarde,
et resta ainsi debout, l'arme au poing.

--Quand partirez-vous? s'cria-t-il d'une voix de Stentor.

La querelle, tour  tour oublie et reprise, semblait cette fois devenir
tout  fait srieuse, et dj les deux grosses mains du suisse
tremblaient trangement sur sa pique; qu'allait-il advenir? je ne sais,
lorsque, tournant tout  coup la tte: Ah! dit le chevalier, qui vient
l?

Un jeune page, montant un cheval superbe (non pas anglais; dans ce
temps-l les jambes maigres n'taient pas  la mode), accourait  toute
bride et au triple galop. Le chemin tait tremp par la pluie; la grille
n'tait qu'entr'ouverte. Il y eut une hsitation; le suisse s'avana et
ouvrit la grille. Le page donna de l'peron; le cheval, arrt un
instant, voulut reprendre son train, manqua du pied, glissa sur la terre
humide et tomba.

Il est fort peu commode, presque dangereux, de faire relever un cheval
tomb  terre. Il n'y a cravache qui tienne. La gesticulation des jambes
de la bte, qui fait ce qu'elle peut, est extrmement dsagrable,
surtout lorsque l'on a soi-mme une jambe aussi prise sous la selle.

Le chevalier, toutefois, vint  l'aide sans rflchir  ces
inconvnients, et il s'y prit si adroitement que bientt le cheval fut
redress et le cavalier dgag. Mais celui-ci tait couvert de boue, et
ne pouvait qu' peine marcher en boitant. Transport, tant bien que mal,
dans la maison du suisse, et assis  son tour dans le grand fauteuil:

--Monsieur, dit-il au chevalier, vous tes gentilhomme,  coup sr. Vous
m'avez rendu un grand service, mais vous m'en pouvez rendre un plus
grand encore. Voici un message du roi pour madame la marquise, et ce
message est trs press, comme vous le voyez, puisque mon cheval et moi,
pour aller plus vite, nous avons failli nous rompre le cou. Vous
comprenez que, fait comme je suis, avec une jambe cloppe, je ne
saurais porter ce papier. Il faudrait, pour cela, me faire porter
moi-mme. Voulez-vous y aller  ma place?

En mme temps, il tirait de sa poche une grande enveloppe dore
d'arabesques, accompagne du sceau royal.

--Trs volontiers, monsieur, rpondit le chevalier, prenant l'enveloppe.
Et, leste et lger comme une plume, il partit en courant sur la pointe
du pied.




V


Quand le chevalier arriva au chteau, un suisse tait encore devant le
pristyle:

--Ordre du roi, dit le jeune homme, qui, cette fois, ne redoutait plus
les hallebardes; et, montrant sa lettre, il entra gaiement au travers
d'une demi-douzaine de laquais.

Un grand huissier, plant au milieu du vestibule, voyant l'ordre et le
sceau royal, s'inclina gravement, comme un peuplier courb par le vent,
puis, de l'un de ses doigts osseux, il toucha, en souriant, le coin
d'une boiserie.

Une petite porte battante, masque par une tapisserie, s'ouvrit aussitt
comme d'elle-mme. L'homme osseux fit un signe obligeant: le chevalier
entra et la tapisserie, qui s'tait entr'ouverte, retomba mollement
derrire lui.

Un valet de chambre silencieux l'introduisit alors dans un salon, puis
dans un corridor, sur lequel s'ouvraient deux ou trois petits cabinets,
puis enfin dans un second salon, et le pria d'attendre un instant.

--Suis-je encore ici au chteau de Versailles? se demandait le
chevalier. Allons-nous recommencer  jouer  cligne-musette?

Trianon n'tait,  cette poque, ni ce qu'il est maintenant, ni ce qu'il
avait t. On a dit que madame de Maintenon avait fait de Versailles un
oratoire et madame de Pompadour un boudoir. On a dit aussi de Trianon
que _ce petit chteau de porcelaine_ tait le boudoir de Madame de
Montespan. Quoi qu'il en soit de tous ces boudoirs, il parat que Louis
XV en mettait partout. Telle galerie o son aeul se promenait
majestueusement tait alors bizarrement divise en une infinit de
compartiments. Il y en avait de toutes les couleurs; le roi allait
papillonnant dans ces bosquets de soie et de velours.--Trouvez-vous de
bon got mes petits appartements meubls? demanda-t-il un jour  la
belle comtesse de Sran.--Non, dit-elle, je les voudrais bleus. Comme le
bleu tait la couleur du roi, cette rponse le flatta. Au second
rendez-vous, madame de Sran trouva le salon meubl en bleu, comme elle
l'avait dsir.

Celui dans lequel, en ce moment, le chevalier se trouvait seul, n'tait
ni bleu, ni blanc, ni rose, mais tout en glaces. On sait combien une
jolie femme qui a une jolie taille gagne  laisser ainsi son image se
rpter sous mille aspects. Elle blouit, elle enveloppe, pour ainsi
dire, celui  qui elle veut plaire. De quelque ct qu'il regarde, il la
voit; comment l'viter? Il ne lui reste plus qu' s'enfuir, ou 
s'avouer subjugu.

Le chevalier regardait aussi le jardin. L, derrire les charmilles et
les labyrinthes, les statues et les vases de marbre, commenait 
poindre le got pastoral, que la marquise allait mettre  la mode, et
que, plus tard, madame Dubarry et la reine Marie-Antoinette devaient
pousser  un si haut degr de perfection. Dj apparaissaient les
fantaisies champtres o se rfugiait le caprice blas. Dj les tritons
boursoufls, les graves desses et les nymphes savantes, les bustes 
grandes perruques, glacs d'horreur dans leurs niches de verdure,
voyaient sortir de terre un jardin anglais au milieu des ifs tonns.
Les petites pelouses, les petits ruisseaux, les petits ponts, allaient
bientt dtrner l'Olympe pour le remplacer par une laiterie, trange
parodie de la nature, que les Anglais copient sans la comprendre, vrai
jeu d'enfant devenu alors le passe-temps d'un matre indolent, qui ne
savait comment se dsennuyer de Versailles dans Versailles mme.

Mais le chevalier tait trop charm, trop ravi de se trouver l pour
qu'une rflexion critique pt se prsenter  son esprit. Il tait, au
contraire, prt  tout admirer, et il admirait en effet, tournant sa
missive dans ses doigts, comme un provincial fait de son chapeau,
lorsqu'une jolie fille de chambre ouvrit la porte et lui dit doucement:

--Venez, monsieur.

Il la suivit, et aprs avoir pass de nouveau par plusieurs corridors
plus ou moins mystrieux, elle le fit entrer dans une grande chambre o
les volets taient  demi ferms. L, elle s'arrta et parut couter.

--Toujours cligne-musette, se disait le chevalier.

Cependant, au bout de quelques instants, une porte s'ouvrit encore, et
une autre fille de chambre qui semblait devoir tre aussi jolie que la
premire, rpta du mme ton les mmes paroles:

--Venez, monsieur.

S'il avait t mu  Versailles, il l'tait maintenant bien autrement,
car il comprenait qu'il touchait au seuil du temple qu'habitait la
divinit. Il s'avana le coeur palpitant; une douce lumire, faiblement
voile par de lgers rideaux de gaze, succda  l'obscurit; un parfum
dlicieux, presque imperceptible, se rpandit dans l'air autour de lui;
la fille de chambre carta timidement le coin d'une portire de soie,
et, au fond d'un grand cabinet de la plus lgante simplicit, il
aperut la dame  l'ventail, c'est--dire la toute-puissante marquise.

Elle tait seule, assise devant une table, enveloppe d'un peignoir, la
tte appuye sur sa main, et paraissant trs proccupe. En voyant
entrer le chevalier, elle se leva par un mouvement subit et comme
involontaire.

--Vous venez de la part du roi?

Le chevalier aurait pu rpondre, mais il ne trouva rien de mieux que de
s'incliner profondment, en prsentant  la marquise la lettre qu'il
lui apportait. Elle la prit, ou plutt s'en empara avec une extrme
vivacit. Pendant qu'elle la dcachetait, ses mains tremblaient sur
l'enveloppe.

Cette lettre, crite de la main du roi, tait assez longue. Elle la
dvora d'abord, pour ainsi dire, d'un coup d'oeil, puis elle la lut
avidement avec une attention profonde, le sourcil fronc et serrant les
lvres. Elle n'tait pas belle ainsi, et ne ressemblait plus 
l'apparition magique du petit foyer. Quand elle fut au bout, elle sembla
rflchir. Peu  peu, son visage, qui avait pli, se colora d'un lger
incarnat ( cette heure-l elle n'avait pas de rouge): non seulement la
grce lui revint, mais un clair de vraie beaut passa sur ses traits
dlicats; on aurait pu prendre ses joues pour deux feuilles de rose.
Elle poussa un demi-soupir, laissa tomber la lettre sur la table, et se
retournant vers le chevalier:

--Je vous ai fait attendre, monsieur, lui dit-elle avec le plus charmant
sourire, mais c'est que je n'tais pas leve, et je ne le suis mme pas
encore. Voil pourquoi j'ai t force de vous faire venir par les
cachettes; car je suis assige ici presque autant que si j'tais chez
moi. Je voudrais rpondre un mot au roi. Vous ennuie-t-il de faire ma
commission?

Cette fois il fallait parler; le chevalier avait eu le temps de
reprendre un peu de courage.

--Hlas! madame, dit-il tristement, c'est beaucoup de grce que vous me
faites; mais, par malheur, je n'en puis profiter.

--Pourquoi cela?

--Je n'ai pas l'honneur d'appartenir  Sa Majest.

--Comment donc tes-vous venu ici?

--Par un hasard. J'ai rencontr en route un page qui s'est jet par
terre, et qui m'a pri...

--Comment, jet par terre! rpta la marquise en clatant de rire. (Elle
paraissait si heureuse en ce moment, que la gaiet lui venait sans
peine.)

--Oui, madame, il est tomb de cheval  la grille. Je me suis trouv l,
heureusement, pour l'aider  se relever, et, comme son habit tait fort
gt, il m'a pri de me charger de son message.

--Et par quel hasard vous tes-vous trouv l?

--Madame, c'est que j'ai un placet  prsenter  Sa Majest.

--Sa Majest demeure  Versailles.

--Oui, mais vous demeurez ici.

--Oui-da! En sorte que c'tait vous qui vouliez me charger d'une
commission.

--Madame, je vous supplie de croire...

--Ne vous effrayez pas, vous n'tes pas le premier. Mais  propos de
quoi vous adresser  moi? Je ne suis qu'une femme... comme une autre.

En prononant ces mots d'un air moqueur, la marquise jeta un regard
triomphant sur la lettre qu'elle venait de lire.

--Madame, reprit le chevalier, j'ai toujours ou dire que les hommes
exeraient le pouvoir, et que les femmes...

--En disposaient, n'est-ce pas? Eh bien! monsieur, il y a une reine de
France.

--Je le sais, madame, et c'est ce qui fait que je me suis _trouv l_ ce
matin.

La marquise tait plus qu'habitue  de semblables compliments, bien
qu'on ne les lui ft qu' voix basse; mais dans la circonstance
prsente, celui-ci parut lui plaire trs singulirement.

--Et sur quelle foi, dit-elle, sur quelle assurance avez-vous cru
pouvoir parvenir jusqu'ici? car vous ne comptiez pas, je suppose, sur un
cheval qui tombe en chemin.

--Madame, je croyais,... j'esprais...

--Qu'espriez-vous?

--J'esprais que le hasard... pourrait faire...

--Toujours le hasard! Il est de vos amis,  ce qu'il parat; mais je
vous avertis que, si vous n'en avez pas d'autres, c'est une triste
recommandation.

Peut-tre la fortune offense voulut-elle se venger de cette
irrvrence; mais le chevalier, que ces dernires questions avaient de
plus en plus troubl, aperut tout  coup, sur le coin de la table,
prcisment le mme ventail qu'il avait ramass la veille. Il le prit,
et, comme la veille, il le prsenta  la marquise, en flchissant le
genou devant elle.

--Voil, madame, lui dit-il, le seul ami que j'aie ici.

La marquise parut d'abord tonne, hsita un moment, regardant tantt
l'ventail, tantt le chevalier.

--Ah! vous avez raison, dit-elle enfin; c'est vous, monsieur! je vous
reconnais. C'est vous que j'ai vu hier, aprs la comdie, avec M. de
Richelieu. J'ai laiss tomber cet ventail, et vous vous tes _trouv
l_, comme vous disiez.

--Oui, madame.

--Et fort galamment, en vrai chevalier, vous me l'avez rendu: je ne vous
ai pas remerci, mais j'ai toujours t persuade que celui qui sait,
d'aussi bonne grce, relever un ventail, sait aussi, au besoin, relever
le gant; et nous aimons assez cela, nous autres.

--Et cela n'est que trop vrai, madame; car, en arrivant tout  l'heure,
j'ai failli avoir un duel avec le suisse.

--Misricorde! dit la marquise, prise d'un second accs de gaiet, avec
le suisse! et pour quoi faire?

--Il ne voulait pas me laisser entrer.

--C'et t dommage. Mais, monsieur, qui tes-vous? que demandez-vous?

--Madame, je me nomme le chevalier de Vauvert, M. de Biron avait demand
pour moi une place de cornette aux gardes.

--Oui-da! je me souviens encore. Vous venez de Neauflette; vous tes
amoureux de mademoiselle d'Annebault...

--Madame, qui a pu vous dire?...

--Oh! je vous prviens que je suis fort  craindre. Quand la mmoire me
manque, je devine. Vous tes parent de l'abb Chauvelin, et refus pour
cela, n'est-ce pas? O est votre placet?

--Le voil, madame; mais, en vrit, je ne puis comprendre...

-- quoi bon comprendre? Levez-vous, et mettez votre papier sur cette
table. Je vais rpondre au roi; vous lui porterez en mme temps votre
demande et ma lettre.

--Mais, madame, je croyais vous avoir dit...

--Vous irez. Vous tes entr ici de par le roi, n'est-il pas vrai? Eh
bien! vous entrerez l-bas de par la marquise de Pompadour, dame du
palais de la reine.

Le chevalier s'inclina sans mot dire, saisi d'une sorte de stupfaction.
Tout le monde savait depuis longtemps combien de pourparlers, de ruses
et d'intrigues la favorite avait mis en jeu, et quelle obstination elle
avait montre pour obtenir ce titre, qui, en somme, ne lui rapporta rien
qu'un affront cruel du Dauphin. Mais il y avait dix ans qu'elle le
dsirait; elle le voulait, elle avait russi. M. de Vauvert, qu'elle ne
connaissait pas, bien qu'elle connt ses amours, lui plaisait comme une
bonne nouvelle.

Immobile, debout derrire elle, le chevalier observait la marquise qui
crivait, d'abord de tout son coeur, avec passion, puis qui
rflchissait, s'arrtait et passait sa main sur son petit nez, fin
comme l'ambre. Elle s'impatientait: un tmoin la gnait. Enfin elle se
dcida et fit une rature; il fallait avouer que ce n'tait plus qu'un
brouillon.

En face du chevalier, de l'autre ct de la table, brillait un beau
miroir de Venise. Le trs timide messager osait  peine lever les yeux.
Il lui fut cependant difficile de ne pas voir dans ce miroir, par-dessus
la tte de la marquise, le visage inquiet et charmant de la nouvelle
dame du palais.

--Comme elle est jolie! pensait-il. C'est malheureux que je sois
amoureux d'une autre; mais Athnas est plus belle, et d'ailleurs ce
serait, de ma part, une si affreuse dloyaut!...

--De quoi parlez-vous? dit la marquise. (Le chevalier, selon sa coutume,
avait pens tout haut sans le savoir.) Qu'est-ce que vous dites?

--Moi, madame? j'attends.

--Voil qui est fait, rpondit la marquise, prenant une autre feuille de
papier; mais, au petit mouvement qu'elle venait de faire pour se
retourner, le peignoir avait gliss sur son paule.

La mode est une chose trange. Nos grand'mres trouvaient tout simple
d'aller  la cour avec d'immenses robes qui laissaient leur gorge
presque dcouverte, et l'on ne voyait  cela nulle indcence; mais elles
cachaient soigneusement leur dos, que les belles dames d'aujourd'hui
montrent au bal ou  l'Opra. C'est une beaut nouvellement invente.

Sur l'paule frle, blanche et mignonne de madame de Pompadour, il y
avait un petit signe noir qui ressemblait  une mouche tombe dans du
lait. Le chevalier, srieux comme un tourdi qui veut avoir bonne
contenance, regardait ce signe, et la marquise, tenant sa plume en
l'air, regardait le chevalier dans la glace.

Dans cette glace, un coup d'oeil rapide fut chang, coup d'oeil auquel
les femmes ne se trompent pas, qui veut dire d'une part: Vous tes
charmante et de l'autre: Je n'en suis pas fche.

Toutefois la marquise rajusta son peignoir.

--Vous regardez ma mouche, monsieur?

--Je ne regarde pas, madame; je vois et j'admire.

--Tenez, voil ma lettre; portez-la au roi avec votre placet.

--Mais, madame...

--Quoi donc?

--Sa Majest est  la chasse; je viens d'entendre sonner dans le bois de
Satory.

--C'est vrai, je n'y songeais plus; eh bien! demain, aprs-demain, peu
importe.--Non, tout de suite. Allez, vous donnerez cela  Lebel. Adieu,
monsieur. Tchez de vous souvenir que cette mouche que vous venez de
voir, il n'y a dans le royaume que le roi qui l'ait vue; et quant 
votre ami le hasard, dites-lui, je vous prie, qu'il s'accoutume  ne
pas jaser tout seul aussi haut que tout  l'heure. Adieu, chevalier.

Elle toucha un petit timbre, puis, relevant sur sa manche un flot de
dentelles, tendit au jeune homme son bras nu.

Il s'inclina encore, et du bout des lvres effleura  peine les ongles
roses de la marquise. Elle n'y vit pas une impolitesse, tant s'en faut,
mais un peu trop de modestie.

Aussitt reparurent les petites filles de chambre (les grandes n'taient
pas leves), et derrires elles, debout comme un clocher au milieu d'un
troupeau de moutons, l'homme osseux, toujours souriant, indiquait le
chemin.




VI


Seul, plong dans un vieux fauteuil, au fond de sa petite chambre, 
l'auberge du Soleil, le chevalier attendit le lendemain, puis le
surlendemain; point de nouvelles.

--Singulire femme! douce et imprieuse, bonne et mchante, la plus
frivole et la plus entte! Elle m'a oubli. Oh, misre! Elle a raison,
elle peut tout, et je ne suis rien.

Il s'tait lev, et se promenait par la chambre.

--Rien, non, je ne suis qu'un pauvre diable. Que mon pre disait vrai!
La marquise s'est moque de moi; c'est tout simple, pendant que je la
regardais, c'est sa beaut qui lui a plu. Elle a bien t aise de voir
dans ce miroir et dans mes yeux le reflet de ses charmes, qui, ma foi,
sont vritablement incomparables! Oui, ses yeux sont petits, mais quelle
grce! Et Latour, avant Diderot, a pris pour faire son portrait la
poussire de l'aile d'un papillon. Elle n'est pas bien grande, mais sa
taille est bien prise.--Ah! mademoiselle d'Annebault! Ah! mon amie
chrie! est-ce que moi aussi j'oublierais?

Deux ou trois petits coups secs frapps sur la porte le rveillrent de
son chagrin.

--Qu'est-ce?

L'homme osseux, tout de noir vtu, avec une belle paire de bas de soie,
qui simulaient des mollets absents, entra et fit un grand salut.

--Il y a ce soir, monsieur le chevalier, bal masqu  la cour, et madame
la marquise m'envoie vous dire que vous tes invit.

--Cela suffit, monsieur, grand merci.

Ds que l'homme osseux se fut retir, le chevalier courut  la sonnette:
la mme servante qui, trois jours auparavant, l'avait accommod de son
mieux, l'aida  mettre le mme habit paillet, tchant de l'accommoder
mieux encore.

Aprs quoi le jeune homme s'achemina vers le palais, invit cette fois
et plus tranquille en apparence, mais plus inquiet et moins hardi que
lorsqu'il avait fait le premier pas dans ce monde encore inconnu de lui.

tourdi, presque autant que la premire fois, par toutes les splendeurs
de Versailles, qui, ce soir-l, n'tait pas dsert, le chevalier
marchait dans la grande galerie, regardant de tous les cts, tchant de
savoir pourquoi il tait l; mais personne ne semblait songer 
l'aborder. Au bout d'une heure, il s'ennuyait et allait partir, lorsque
deux masques, exactement pareils, assis sur une banquette, l'arrtrent
au passage. L'un des deux le visa du doigt, comme s'il et tenu un
pistolet; l'autre se leva et vint  lui:

--Il parat, monsieur, lui dit le masque, en lui prenant le bras
nonchalamment, que vous tes assez bien avec notre marquise.

--Je vous demande pardon, madame, mais de qui parlez-vous?

--Vous le savez bien.

--Pas le moins du monde.

--Oh! si fait.

--Point du tout.

--Toute la cour le sait.

--Je ne suis pas de la cour.

--Vous faites l'enfant. Je vous dis qu'on le sait.

--Cela se peut, madame, mais je l'ignore.

--Vous n'ignorez pas, cependant, qu'avant-hier un page est tomb de
cheval  la grille de Trianon. N'tiez-vous pas l, par hasard?

--Oui, madame.

--Ne l'avez-vous pas aid  se relever?

--Oui, madame.

--Et n'tes-vous pas entr au chteau?

--Sans doute.

--Et ne vous a-t-on pas donn un papier?

--Oui, madame.

--Et ne l'avez-vous pas port au roi?

--Assurment.

--Le roi n'tait pas  Trianon; il tait  la chasse, la marquise tait
seule,... n'est-ce pas?

--Oui, madame.

--Elle venait de se rveiller; elle tait  peine vtue, except,  ce
qu'on dit, d'un grand peignoir.

--Les gens qu'on ne peut pas empcher de parler disent ce qui leur passe
par la tte.

--Fort bien, mais il parat qu'il a pass entre sa tte et la vtre un
regard qui ne l'a pas fche.

--Qu'entendez-vous par l, madame?

--Que vous ne lui avez pas dplu.

--Je n'en sais rien, et je serais au dsespoir qu'une bienveillance si
douce et si rare,  laquelle je ne m'attendais pas, qui m'a touch
jusqu'au fond du coeur, pt devenir la cause d'un mauvais propos.

--Vous prenez feu bien vite, chevalier; on croirait que vous allez
provoquer toute la cour; vous ne finirez jamais de tuer tant de monde.

--Mais, madame, si ce page est tomb, et si j'ai port son message....
Permettez-moi de vous demander pourquoi je suis interrog.

Le masque lui serra le bras et lui dit:--Monsieur, coutez.

--Tout ce qui vous plaira, madame.

--Voici  quoi nous pensons, maintenant. Le roi n'aime plus la marquise,
et personne ne croit qu'il l'ait jamais aime. Elle vient de commettre
une imprudence; elle s'est mis  dos tout le parlement, avec ses deux
sous d'impt, et aujourd'hui elle ose attaquer une bien plus grande
puissance, la compagnie de Jsus. Elle y succombera; mais elle a des
armes, et, avant de prir, elle se dfendra.

--Eh bien! madame, qu'y puis-je faire?

--Je vais vous le dire. M. de Choiseul est  moiti brouill avec M. de
Bernis; ils ne sont srs, ni l'un ni l'autre, de ce qu'ils voudraient
essayer. Bernis va s'en aller, Choiseul prendra sa place; un mot de vous
peut en dcider.

--En quelle faon, madame, je vous prie?

--En laissant raconter votre visite de l'autre jour.

--Quel rapport peut-il y avoir entre ma visite, les jsuites et le
parlement?

--crivez-moi un mot: la marquise est perdue. Et ne doutez pas que le
plus vif intrt, la plus entire reconnaissance....

--Je vous demande encore bien pardon, madame, mais c'est une lchet que
vous me demandez l.

--Est-ce qu'il y a de la bravoure en politique?

--Je ne me connais pas  tout cela. Madame de Pompadour a laiss tomber
son ventail devant moi; je l'ai ramass, je le lui ai rendu; elle m'a
remerci, elle m'a permis, avec cette grce qu'elle a, de la remercier 
mon tour.

--Trve de faons: le temps se passe: je me nomme la comtesse
d'Estrades. Vous aimez mademoiselle d'Annebault, ma nice;... ne dites
pas non, c'est inutile; vous demandez un emploi de cornette,... vous
l'aurez demain, et, si Athnas vous plat, vous serez bientt mon
neveu.

--Oh! madame, quel excs de bont!

--Mais il faut parler.

--Non, madame.

--On m'avait dit que vous aimiez cette petite fille.

--Autant qu'on peut aimer; mais si jamais mon amour peut s'avouer devant
elle, il faut que mon honneur y soit aussi.

--Vous tes bien entt, chevalier! Est-ce l votre dernire rponse?

--C'est la dernire, comme la premire.

--Vous refusez d'entrer aux gardes? Vous refusez la main de ma nice?

--Oui, madame, si c'est  ce prix.

Madame d'Estrades jeta sur le chevalier un regard perant, plein de
curiosit; puis, ne voyant sur son visage aucun signe d'hsitation, elle
s'loigna lentement et se perdit dans la foule.

Le chevalier, ne pouvant rien comprendre  cette singulire aventure,
alla s'asseoir dans un coin de la galerie.

--Que pense faire cette femme? se disait-il; elle doit tre un peu
folle. Elle veut bouleverser l'tat au moyen d'une sotte calomnie, et,
pour mriter la main de sa nice, elle me propose de me dshonorer! Mais
Athnas ne voudrait plus de moi, ou, si elle se prtait  une pareille
intrigue, ce serait moi qui la refuserais! Quoi! tcher de nuire 
cette bonne marquise, la diffamer, la noircir;... jamais! non, jamais!

Toujours fidle  ses distractions, le chevalier, trs probablement,
allait se lever et parler tout haut, lorsqu'un petit doigt, couleur de
rose, lui loucha lgrement l'paule. Il leva les yeux, et vit devant
lui les deux masques pareils qui l'avaient arrt.

--Vous ne voulez donc pas nous aider un peu, dit l'un des masques,
dguisant sa voix. Mais, bien que les deux costumes fussent tout  fait
semblables, et que tout part calcul pour donner le change, le
chevalier ne s'y trompa point. Le regard ni l'accent n'taient plus les
mmes.

--Rpondrez-vous, monsieur?

--Non, madame.

--crirez-vous?

--Pas davantage.

--C'est vrai que vous tes obstin. Bonsoir, lieutenant.

--Que dites-vous, madame?

--Voil votre brevet, et votre contrat de mariage.

Et elle lui jeta son ventail.

C'tait celui que le chevalier avait dj ramass deux fois. Les petits
amours de Boucher se jouaient sur le parchemin, au milieu de la nacre
dore. Il n'y avait pas  en douter, c'tait l'ventail de madame de
Pompadour.

--O ciel! marquise, est-il possible?...

--Trs possible, dit-elle, en soulevant, sur son menton, sa petite
dentelle noire.

--Je ne sais, madame, comment rpondre....

--Il n'est pas ncessaire. Vous tes un galant homme, et nous nous
reverrons, car vous tes chez nous. Le roi vous a plac dans la cornette
blanche. Souvenez-vous que, pour un solliciteur, il n'y a pas de plus
grande loquence que de savoir se taire  propos....

Et pardonnez-nous, ajouta-t-elle en riant et en s'enfuyant, si, avant de
vous donner notre nice, nous avons pris des renseignements[8].

[Note 8: Madame d'Estrades, peu de temps aprs, fut disgracie avec
M. d'Argenson, pour avoir conspir, srieusement cette fois, contre
madame de Pompadour. (_Note de l'auteur_.)]


FIN DE LA MOUCHE.




Ce conte a paru pour la premire fois en 1853, dans le feuilleton du
_Moniteur_.--C'est le dernier ouvrage d'Alfred de Musset qui ait t
publi de son vivant.


FIN DU TOME SEPTIME.




TABLE DU TOME SEPTIME


CROISILLES

HISTOIRE D'UN MERLE BLANC

PIERRE ET CAMILLE

LE SECRET DE JAVOTTE

MIMI PINSON

LA MOUCHE





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(Tome Septime), by Alfred De Musset

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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
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opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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