Project Gutenberg's Nouvelles lettres d'un voyageur, by George Sand

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Title: Nouvelles lettres d'un voyageur

Author: George Sand

Release Date: August 17, 2004 [EBook #13198]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVELLES LETTRES D'UN VOYAGEUR ***




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NOUVELLES LETTRES

D'UN

VOYAGEUR

PAR

GEORGE SAND

1877




I

LA VILLA PAMPHILI


A***

Rome, 25 mars 185...

La villa Pamphili n'a pas t abme dans les derniers vnements, comme
on l'a dit. Ni Garibaldi, ni les Franais n'y ont laiss de traces de
dvastation srieuse. Ses pins gigantesques sont, en grande partie,
encore debout. Elle est bien plus menace de prir par l'abandon que par
la guerre, car elle porte l'empreinte de cette indiffrence et de ce
dgot qui sont,  ce que l'on me dit, le cachet gnral de toutes les
habitations princires de la ville et des environs.

C'est un bel endroit, une vue magnifique sur Rome, l'Agro-Romano et
la mer. De petites collines un peu plantes, chose rare ici, font un
premier plan agrable. Le palais est encore de ceux qui rsolvent le
problme d'tre trs-vastes  l'intrieur et trs-petits d'aspect
extrieur.

En gnral, tout me parat trop petit ou trop grand, depuis que je suis
 Rome. Quant  la vgtation, cela est certain, les arbres de nos
climats y sont pauvres, et les essences intermdiaires n'y atteignent
pas la sant et l'ampleur qu'elles ont dans nos campagnes et dans nos
jardins.

En revanche, les plantes indignes sont d'une taille dmesure, et le
mme contraste pnible que l'on remarque dans les difices se fait
sentir dans la nature. On dirait que cette dernire est aristocrate
comme la socit et qu'elle ne veut pas souffrir de milieu entre les
gants et les pygmes, sur cette terre de la papaut. Ces ruines de la
ville des empereurs au milieu des petites btisses de la ville moderne,
et ces normes pins d'Italie au milieu des humbles bosquets et des
courts buissons de la villgiature, me font l'effet de magnifiques
cardinaux entours de misrables capucins. Et puis, quels que soient
les repoussoirs, il y a un manque constant de proportion entre eux et
l'arne dsole qu'ils dominent. Cette campagne de Rome, vue de haut et
termine par une autre immensit, la mer, est effrayante d'tendue et de
nudit. Rome elle-mme, toute vaste qu'elle est, s'y perd. Ses lignes,
tant vantes par les artistes italianomanes, sont courtes et crues,
crues surtout; et ce soleil, que l'on me disait devoir tout enchanter,
un beau et chaud soleil, en effet! accuse plus durement encore ces
contours dj si secs. Je comprends maintenant les ingristes, que je
trouvais un peu trop livrs  la convention, au _style_, comme ils
disent. Je vois qu'ils ont, au contraire, trop de conscience et
d'exactitude, et que la ralit prend ici cette physionomie de froide
pret qui me gnait chez eux. Il faudrait adoucir ce caractre au lieu
de le faire prdominer, car ce n'est pas l sa beaut, c'est son dfaut.

Le sjour de Rome doit ncessairement entraner  cette manire de
traduire la nature. L'oeil s'y fait, l'me s'en prend. C'est pour
cela, indpendamment de son grand savoir, que M. Ingres a eu une cole
homogne. Mais, si on ne se dfend pas de cette impression, on risque de
tomber dans les tons froids ou criards, dans les models insuffisants,
dans les contours incrusts au mur, de la fresque primitive.

Eh bien, et les fresques de Raphal, et celles de Michel-Ange, les
avez-vous vues? pourquoi n'en parlez-vous pas?

Je vous entends d'ici. Permettez-moi de ne pas vous rpondre encore.
Nous sommes  la villa Pamphili, dans la rgion des fleurs. Oh! ici, les
fleurs se plaisent; ici, elles jonchent littralement le sol, aussitt
qu'un peu de culture remue cette terre excellente abandonne de l'homme.
Dans les champs, autour des bassins, sur les revers des fosss, partout
o elles peuvent trouver un peu de nourriture assainie par la pioche,
les fleurs sauvages s'en donnent  coeur-joie et prennent des bats
ravissants. A la villa Pamphili, une vaste prairie est diapre
d'anmones de toutes couleurs. Je ne sais quelle tradition attribue ce
semis d'anmones  la Batrix Cenci. Je ne vous oblige pas d'y croire.
Dans nos pays de la Gaule, les traditions ont de la valeur. Nos paysans
ne sont pas gascons, mme en Gascogne. Ils rptent navement, sans le
comprendre, et par consquent sans le commenter, ce que leur ont cont
leurs aeux. Ici, tout proltaire est cicrone, c'est--dire rsolu 
vous conter des merveilles pour vous amuser et vous faire payer ses
frais d'imagination. Il y a donc  se mtier beaucoup. M. B..., jadis 
la recherche de la fontaine grie, prtend qu'en un seul jour, on lui
en a montr dix-sept.

Il y a  Pamphili d'assez belles eaux, des grottes, des cascades, des
lacs et des rivires. C'est grand pour un jardin particulier, et le
_rococo_, dont je ne suis pas du tout l'ennemi, y est plus agrable que
ce qui nous en reste en France. C'est plus franchement adopt, et ils
ont employ pour leurs rocailles des chantillons minralogiques d'une
grande beaut. Tivoli et la Solfatare qui l'avoisine ont fourni des
ptrifications curieuses et des dbris volcaniques superbes  toutes
les villas de la contre. Ces fragments tranges, couverts de plantes
grimpantes, de folles herbes, et de murmurantes eaux, sont trs-amusants
 regarder, je vous assure.

Pardon, cher ami. Vous m'avez dit souvent que j'avais de l'intelligence;
mais, sans vous offenser, je crois que vous vous tes bien tromp et que
je ne suis qu'un ne. Je crois aussi, et plus souvent que je n'ose vous
le dire, que j'ai eu bien tort de me croire destin  faire de l'art.
Je suis trop contemplatif, et je le suis  la manire des enfants. Je
voudrais tout saisir, tout embrasser, tout comprendre, tout savoir, et
puis, aprs ces bouffes d'ambition dplace, je me sens retomber de
tout mon poids sur un rien, sur un brin d'herbe, sur un petit insecte
qui me charme et me passionne, et qui, tout  coup, par je ne sais quel
prestige, me parat aussi grand, aussi complet, aussi important dans
ma vie d'motion que la mer, les volcans, les empires avec leurs
souverains, les ruines du Colise, le dme de Saint-Pierre, le pape,
Raphal et tous les matres, et la Vnus de Mdicis par-dessus le
march.

Quelle influence me rend idiot  ce point? Ne me le demandez pas, je
l'ignore. Peut-tre que j'aime trop la nature pour lui donner jamais
une interprtation raisonnable. Je l'aime pour ses modesties adorables
autant que pour ses grandeurs terrifiantes. Ce qu'elle cache dans un
petit caillou aux couleurs harmonieuses, dans une violette au suave
parfum, me pntre, en de certains moments, jusqu' l'attendrissement
le plus stupide. Un autre jour, j'aurai la fantaisie de voler sur les
nuages ou sur la crte des vagues courrouces, d'enjamber les montagnes,
de plonger dans les volcans, et d'embrasser, d'un coup d'oeil, la
configuration de la terre. Mais, si tout cela m'tait permis, si Dieu
consentait  ce que je fusse un pur esprit, errant dans les abmes de
l'univers, je crois que, dans cette haute condition, je resterais
bon prince, et que, tout  coup, au milieu de ma course effrne, je
m'arrterais pour regarder, en badaud, une mouche tombe sur le nez
d'une carpe, ou, en colier, un cerf-volant emport dans la nue.

Je cache mon infirmit le mieux que je puis; mais je vous confesse, 
vous, que, sur cette terre classique des arts, je me sens las d'avance
de tout ce que j'ai  voir,  sentir et  juger. Juger, moi! pourquoi
faire? J'aime mieux ne rien dire et penser fort peu. Pardonnez-moi
d'tre ainsi: j'ai tout souffert dans la vie de civilisation! j'y ai
tant de fois dsir l'absence de prvoyance et le laisser aller complet
de la pense! Je voudrais encore quelquefois tre bien seul dans le
fond d'un antre noir, comme les lavandires de l'_acqua argentina_, et
chanter quelque chose que je ne comprendrais pas moi-mme. Il me faut
faire un immense effort pour passer brusquement, de mes rveries,  la
conversation raisonnable ou enjoue, comme il convient avec des tres de
mon espce et de mon temps.

Je regardais dans les eaux de la villa Pamphili un beau petit canard
de Chine barbotant auprs d'une cascatelle. Il est donc tout seul?
demandai-je  un jardinier qui passait.--Tiens! il est seul aujourd'hui,
rpondit-il avec insouciance. _L'oiseau_ lui aura mang sa femme ce
matin. Il y en avait ici une belle bande, de ces canards-l; mais il y a
encore plus d'oiseaux de proie, et, ma foi, celui-ci est le dernier.

L-dessus, il passa sans s'inquiter de mettre le pauvre canard  l'abri
de la _serre cruelle_. Je levai les yeux et je vis cinq ou six de ces
brigands ails dcrivant leurs cercles funestes au-dessus de lui. Ils
attendaient d'avoir dpec sa femelle et d'avoir un peu d'apptit pour
venir le prendre. Je ne saurais vous dire quelle tristesse s'empara de
moi. C'tait une image de la fatalit. La mort plane comme cela sur la
tte de ceux qu'on aime. Si elle les prend, qu'a-t-on  faire en ce
monde, sinon de barboter dans un coin, comme ce canard hbt qui se
baigne au soleil en attendant son heure?

L'abandon de ces oiseaux trangers, objets de luxe dans la demeure
princire, tait, du reste, trs en harmonie avec celui qui se faisait
sentir dans le parc. La mme malpropret que dans les rues de Rome, les
mmes souillures sur les fleurs que sur les pavs de la ville ternelle.
Cela sent le dgot de la vie. Je crois qu'un spleen profond dvore ici
les grandes existences. Je ne sais si elles se l'avouent, mais cela est
crit sur les pierres de leurs maisons  formes coquettes et sur les
riantes perspectives de leurs alles abandonnes. Est-ce la saison
encore pluvieuse et incertaine qui fait ce dsert dans des lieux si
beaux? est-ce la dvotion ou l'ennui, ou la tristesse qui retiennent 
Rome ces htes ingrats envers le printemps? On dit que toutes les villas
sont dlaisses ou ngliges et que celle-ci est encore une des mieux
entretenues. J'ai peine  le croire.

En quittant le parc pour voir les jardins, je fus frapp pourtant de
l'activit dploye par un vieux jardinier pour la rparation d'un
singulier objet de got horticole. Je n'ai jamais vu rien de semblable.
On me dit que c'est usit dans plusieurs villas et que cela date de
la renaissance. J'aurai de la peine  vous expliquer ce que c'est.
Figurez-vous un tapis  dessins gigantesques et  couleurs voyantes,
tendu sur une terrasse qui tient tout le flanc d'une colline sous les
fentres du palais. Les dessins sont jolis: ce sont des armoiries de
famille, entoures de guirlandes, de noeuds entrelacs, de palmes, de
chiffres, de couronnes, de croix et de bouquets. L'ensemble en est
riche et les couleurs en sont vives. Mais qu'est-ce que cette mosaque
colossale, ou ce tapis fantastique tal, en plein air, sur une si vaste
esplanade? Il faut en approcher pour le comprendre. C'est un parterre
de plantes basses, entrecoup de petits sentiers de marbre, de faence,
d'ardoise ou de brique, le tout cass en menus morceaux et sem comme
des drages sur un surtout de table du temps de Louis XV; mais on ne
marche pas dans ces sentiers, je pense, car ils sont trop durement
caillouts pour des pieds aristocratiques et trop troits pour des
personnes d'importance. Cela ne sert uniquement qu' rjouir la vue et
absorbe toute la vie d'un jardinier mrite. Les compartiments de chaque
cusson ou rosace sont en fleurs faisant touffe basse et drue. Les
plantes de la campagne y sont admises, pourvu qu'elles donnent le ton
dont on a besoin. Une petite bordure de buis nain ou de myrte, taille
bien court, serpente autour de chaque dtail: c'est d'un effet bizarre
et minutieux; c'est un ouvrage de patience, et toute la symtrie, toute
la recherche, toute la propret dont les Romains de nos jours sont
susceptibles, paraissent s'tre rfugies et concentres dans
l'entretien de cette ornementation vgtale et gymnoplastique.



II

LES CHANSONS DES BOIS

ET DES RUES

A VICTOR HUGO


Dans une de ses chansons, le pote dit:

  George Sand a la Gargilesse
  Comme Horace avait l'Anio.

O posie! Horace avait beaucoup de choses, et George Sand n'a rien, pas
mme l'eau courante et rieuse de la Gargilesse, c'est--dire le don de
la chanter dignement; car ces choses qui appartiennent  Dieu, les flots
limpides, les forts sombres, les fleurs, les toiles, tout le beau
domaine de la posie, sont concdes par la loi divine a qui sait les
voir et les aimer. C'est comme cela que le pote est riche. Mais, moi,
je suis devenu pauvre, et je n'ai plus  moi qu'une chose infconde,
le chagrin, champ aride, domaine du silence. J'ai perdu en un an trois
tres qui remplissaient ma vie d'esprance et de force. L'esprance,
c'tait un petit enfant qui me reprsentait l'avenir; la force,
c'taient deux amitis, soeurs l'une de l'autre, qui, en se dvouant 
moi, ravivaient en moi la croyance au dvouement utile.

Il me reste beaucoup pourtant: des enfants adors, des amis parfaits.
Mais, quand la mort vient de frapper autour de nous ce qui devait si
naturellement et si lgitimement nous survivre, on se sent pris d'effroi
et comme dnu de tout bonheur, parce qu'on tremble pour ce qui est
rest debout, parce que le nant de la vie vous apparat terrible, parce
qu'on en vient  se dire: Pourquoi aimer, s'il faut se quitter tout 
l'heure? Qu'est-ce que le dvouement, la tendresse, les soins, s'ils ne
peuvent retenir prs de nous ceux que nous chrissons? Pourquoi lutter
contre cette implacable loi qui brise toute association et ruine toute
flicit? A quoi bon vivre, puisque les vrais biens de la vie, les joies
du coeur et de la pense, sont aussi fragiles que la proprit des
choses matrielles?

O matre pote! comme je me sentais, comme je me croyais encore riche,
quand, il y a un an et demi, je vous lisais au bord de la Creuse, et
vous promenais avec moi en rve le long de cette Gargilesse honore
d'une de vos rimes, petit torrent ignor qui roule dans des ravines plus
ignores encore. Je me figurais vraiment que ce dsert tait  moi qui
l'avais dcouvert,  quelques peintres et  quelques naturalistes qui
s'y taient aventurs sur ma parole et ne m'en savaient pas mauvais gr.
Eux et moi, nous le possdions par les yeux et par le coeur, ce qui est
la seule possession des choses belles et pures. Moi, j'avais un trsor
de vie, l'espoir! l'espoir de faire vivre ceux qui devaient me fermer
les yeux, l'illusion de compter qu'en les aimant beaucoup, je leur
assurerais une longue carrire. Et,  prsent, j'ai les bras croiss
comme, au lendemain d'un dsastre, on voit les ouvriers dcourags se
demander si c'est la peine de recommencer  travailler et  btir sur
une terre qui toujours tremble et s'entr'ouvre, pour dmolir et dvorer.

A prsent, je suis oisif et dpouill jusqu'au fond de l'me. Non,
George Sand n'a plus la Gargilesse; il n'a plus l'Anio, qu'il a possd
aussi autrefois tout un jour, et qu'il avait emport tout mugissant et
tout ombrag dans un coin de sa mmoire, comme un bijou de plus dans un
crin de prdilection. Il n'a plus rien, le voyageur! il ne veut pas
qu'on l'appelle pote, il ne voit plus que du brouillard, il n'a plus
de prairies embaumes dans ses visions, il n'a plus de chants d'oiseaux
dans les oreilles, le soleil ne lui parle plus, la nature qu'il aimait
tant, et qui tait bonne pour lui, ne le connat plus. Ne l'appelez pas
artiste, il ne sait plus s'il l'a jamais t. Dites-lui _ami_, comme on
dit aux malheureux qui s'arrtent puiss, et que l'on engage  marcher
encore, tout en plaignant leur peine.

Marcher! oui, on sait bien qu'il le faut, et que la vie trane celui qui
ne s'aide pas. Pourquoi donner aux autres,  ceux qui sont gnreux et
bienfaisants, la peine de vous porter? n'ont-ils pas aussi leur fardeau
bien lourd? Oui, amis, oui, enfants, je marcherai, je marche; je vis
dans mon milieu sombre et muet comme si rien n'tait chang. Et, au
fait, il n'y a rien de chang que moi; la vie a suivi autour de moi son
cours invitable, le fleuve qui mne  la mort. Il n'y a d'trange en
ma destine que moi rest debout. Pourquoi faire? pour chanter, cigale
humaine, l'hiver comme l't!

Chanter! quoi donc chanter? La bise et la brume, les feuilles qui
tombent, le vent qui pleure? J'avais une voix heureuse qui murmurait
dans mon cerveau des paroles de renouvellement et de confiance. Elle
s'est tue; reviendra-t-elle? et, si elle revient, l'entendrai-je? est-ce
bientt, est-ce demain, est-ce dans un sicle ou dans une heure qu'elle
reviendra?

Nul ne sait ce qui lui sera donn de douceur ou de force pour flchir
les mauvais jours. Au fort de la bataille, tous sont braves: c'est si
beau, le courage! Ayez-en, vous dit-on; tous en ont, il faut en avoir.
Et on rpond: J'en ai! Oui, on en a, quand on vient d'tre frapp et
qu'il faut sourire pour laisser croire que la blessure n'est pas trop
profonde. Mais aprs? quand le devoir est accompli, quand on a press
les mains amies, quand on a dissip les tendres inquitudes, quand on
reprend sa route sur le sol branl, quand on s'est remis au travail, au
mtier, au devoir; quand tout est dit enfin sur notre infortune et qu'il
n'est plus dlicat d'accepter la piti des bons coeurs, est-ce donc
fini? Non, c'est le vrai chagrin qui commence, en mme temps que la
lutte se clt. On avance, on coute, on voit vivre, on essaie de
vivre aussi; mais quelle nuit dans la solitude! Est-ce la fatigue
qui persiste, ou s'est-il fait une diminution de vie en nous, une
dperdition de forces? J'ai peine  croire qu'en perdant ceux qu'on
aime, on conserve son me entire. A moins que....

Oui, allons, la vie ne se perd pas, elle se dplace. Elle s'lance et
se transporte au del de cet horizon que nous croyons tre le cercle de
notre existence. Nous avons les cercles de l'infini devant nous. C'est
une gamme que nous croyons descendre aprs l'avoir monte, mais les
gammes s'enchanent et montent toujours, La voix humaine ne peut
dpasser une certaine tonalit; mais, par la pense, elle entre
facilement dans les tonalits impossibles, et, d'octave en octave,
l'audition imaginaire, mais mathmatique, escalade le ciel. Ceux qui
sont partis vivent, chantent et pensent maintenant une octave plus haut
que nous; c'est pourquoi nous ne les entendons plus; mais nous savons
bien que le choeur sacr des mes n'est pas muet et que notre partie y
est crite et nous attend.

Au del, oui, au del! Faut-il s'inquiter de ce peu de notes que nous
avons  dire encore? Et, quand nous avons souhait le bonsoir au vivant
qui ferme la porte et descend l'escalier, savons-nous si ce mot n'est
pas le dernier que nous aurons dit dans la langue des hommes?

Vivre est un bonheur quand mme, parce que la vie est un don; mais il
y a bien des jours, dans notre phmre existence humaine, o nous
ne sentons pas ce bonheur. Ce n'est pas la faute de l'univers! Les
personnalits puissantes souffrent moins que les autres. Elles
traversent les crises avec une vaillance extraordinaire, et, quand elles
sont forces de descendre dans les abmes du doute et de la douleur,
elles remontent, les mains pleines de posies sublimes.

Tel vous tes,  pote que nous admirons! dans la tempte, vous chantez
plus haut que la foudre, et, quand un rayon de soleil vous enivre, vous
avez l'exubrante gaiet du printemps. Si tout est gris et morne autour
de vous, votre me se met  l'unisson des heures ples et lugubres; mais
vous chantez toujours et vous voyez, vous sentez, mme sous l'impression
accablante du nant, la profondeur des choses caches sous le silence et
l'ombre. Ce mutisme intrieur des coeurs briss, cette surdit subite
de l'esprit ferm  tous les renouvellements du dehors, vous ne les
connaissez pas. Cela est heureux pour nous, car votre voix est un
vnement dans nos destines, et, quand nous n'entendons plus celle de
la nature, vous parlez pour elle et vous nous forcez d'couter. Il faut
donc s'veiller, et demander  votre immense vitalit un souffle qui
nous ranime. Nul n'a le droit d'tre indiffrent quand votre fanfare
retentit. C'est un appel  la vie,  la force,  la croyance,  la
reconnaissance que nous devons  l'auteur du beau dans l'univers. Ne pas
vous couter, c'est tre ingrat envers lui, car personne ne le connat
et ne le clbre comme vous.

La posie, la grande posie! quelle arme dans les mains de l'homme pour
combattre l'horreur du doute! La philosophie est belle et grande, soit
qu'elle rejette, soit qu'elle affirme l'esprance. Elle aussi fouille
les profondeurs, claire les abmes et relve nergiquement la puissance
intellectuelle. Par elle, celui-ci, qui croit au nant, se dvoue 
tripler les forces de son tre pour marquer son passage en ce monde. Par
elle encore, celui-l, qui croit  sa propre immortalit, se rend digne
d'un monde meilleur. Appel  la libre raison sur toute la ligne! Travail
gnreux de la pense qui cherche Dieu toujours, quand mme elle le nie!

Mais voici venir la posie. Celle-ci ne raisonne ni ne discute, elle
s'impose. Elle vous saisit, elle vous enlve au-dessus mme de la rgion
o vous vous sentiez libres. Vous pouvez bien encore discuter ses
audaces et rejeter ses promesses, mais vous n'en tes pas moins la proie
de l'motion qu'elle suscite. C'est ce cheval fantastique qui de son vol
puissant spare les nues et embrasse les horizons. Le pote l'appelle
monstrueux et divin. Il est l'un et l'autre, mais qu'on l'aime
classique, comme la Grce, ou qu'il ait l'chevlement des prophtes,
il a cela d'trange et de surnaturel que chacun voudrait pouvoir le
monter, et qu'au bruit formidable de sa course, tout frmit du dsir de
s'envoler avec lui.

C'est la magie de cet art qui s'adresse  la partie la plus
impressionnable de l'me humaine,  l'imagination, au sens de l'infini,
et, si le pote vous arrache ce cri: C'est grand! c'est beau! il a
vaincu! Il a prouv Dieu, mme sans parler de lui, car,  propos d'un
brin d'herbe, il a fait palpiter en vous l'immortalit, il a fait
jaillir de vous cette flamme qui veut monter au-dessus du rel. Il ne
vous a pas dit comme le philosophe: Croyez ou niez, vous tes libre.
Il vous a dit: Voyez et entendez, vous voil dlivr.

Au del d'une certaine rgion o l'esprit humain ne peut plus affirmer
rien, et o il craint de s'affirmer lui-mme, le pote peut affirmer
tout. C'est le voyant qui regarde par-dessus toutes nos montagnes.
Qui osera lui dire qu'il se trompe, s'il a fait passer en vous
l'enthousiasme de l'inconnu, et si sa vision palpitante a fait vibrer en
vous une corde que la raison et la volont laissaient muette?

Art et posie, voil les deux ailes de notre me. Que la note soit
terrible ou dlicieuse, elle veille l'instinct sublime engourdi qui
s'ignore, ou le renouvelle quand elle le trouve puis par la fatigue et
la tristesse. Chantez, chantez, pote de ce sicle! Jamais vous ne ftes
si ncessaire  notre gnration. Promenez votre caprice dans la tendre
et moqueuse antithse du rire antique et du rire moderne:

  O fracheur du rire! ombre pure!
  Mystrieux apaisement!

Il vous est permis,  vous, de placer dans votre universelle symphonie
le mirliton de Saint-Cloud  ct de la lyre de Thbes. Vous avez le
droit de mettre Pgase au vert. Ceux qui s'en fchent ne sont pas les
vrais tristes; ce ne sont que des gens chagrins qui ne veulent pas que
le pote joue avec le feu sacr. Les tristes, famille d'amis en deuil,
veulent bien qu'on essaie de tout pour prouver la vie quand mme.
Il s'agit de prouver, et l, dans l'expansion brillante comme dans
l'austre rverie, le pote prouve du moment qu'il rayonne.

Quel rayonnement dans ces vers  la courte et vive allure, qui nous
versent les senteurs du printemps et les puissantes folies de la nature
en fte! Hlas! je regarde souvent par ma fentre les vestiges de ces
jardins des Feuillantines o vous avez t lev et o l'on a bti des
maisons neuves. On a respect de vieux murs couverts de lierre. Des
arbres qui vous ont prt leur ombre, quelques-uns sont encore debout,
me dit-on. L'hiver les dpouille  cette heure, et je ne sais o se sont
rfugis les oiseaux. Rien ne chante plus dans ce coin qui abrita et
charma votre enfance. Au dehors, dans les vallons mystrieux qu'on
trouve encore non loin de Paris, la gele a mordu les rames. Il n'y a
plus d'autres chansons des bois que le grsillement des feuilles tombes
que le vent balaie. Dans les rues, il n'y a pas de chansons non plus. Ce
beau quartier latin que je traverse chaque soir est devenu vaste, ar,
monumental. Ses groupes d'tudiants qui emplissaient jadis toute une rue
dans un clat de rire, sont comme perdus et inaperus sur ces larges
chausses plantes d'arbres. Ils sont toujours jeunes, pourtant; le
printemps ne se fait jamais vieux, et le renouveau de chaque gnration
est toujours un objet d'attendrissement et de sympathie pour les coeurs
qui ont vcu et souffert. Mais qu'y a-t-il dans cette influence de la
saison o nous sommes?

Je me le demandais l'autre jour en traversant le jardin du Luxembourg,
au coucher du soleil. C'tait une belle et douce soire. Le ciel tait
tout rose et l'horizon en feu derrire les branchages noirs. Le grand
bassin aussi tait rouge et comme embras de tous ces reflets. Le cygne
de la fontaine Mdicis tait mu et disait de temps en temps je ne sais
quel mot triste et doux. Les enfants taient gais, eux, franchement
gais, en lanant sur l'eau des flottilles en miniature. La jeunesse
se promenait sagement, presque gravement, et je m'inquitais de cette
gravit. Parlait-on de vous? sentait-on passer sur cette austrit
du grand jardin, du grand palais, du grand ciel qui peu  peu se
remplissait de brume violette, le vol du coursier que vous dliez et
faites repartir si vigoureusement aprs l'avoir forc de brouter la
prairie de l'idylle en fleurs? Moi, je croyais l'entendre soulever des
flots d'harmonie....

Mais un lugubre tonnerre s'leva des tours de Saint-Sulpice, dj
effaces dans le brouillard du soir. Une furieuse clameur touffa le
rire des petits et glaa peut-tre le rve des jeunes. Cette voix rauque
de l'airain me jeta moi-mme dans une stupeur profonde. N'est-ce pas la
voix du sicle? Cloches et canons, voil notre musique  nous; comment
serions-nous musiciens, comment serions-nous artistes et potes, quand
les coryphes de nos villes sont des prtres ou des soldats, quand la
bndiction des cathdrales ressemble  un tocsin d'alarme, et quand les
joies publiques s'expriment par les brutales explosions de la poudre? Du
bruit, quelque chose qui, de la part de Dieu ou des hommes, ressemble 
la menace d'un _Dies irae_. Pourquoi le brutal courroux des beffrois?
Ce jour de fte religieuse annonce-t-il le jugement dernier? Avons-nous
tous pch si horriblement qu'il nous faille entendre clater la fanfare
discordante des dmons prts  s'emparer de nous?--Mais non, ce n'est
rien, ce sont les vpres qui sonnent. C'est comme cela que l'on prie
Dieu; ce tam-tam sinistre, c'est la manire de le bnir. O sauvages que
nous sommes!

Vous voyez bien qu'il faut que vous chantiez toujours, par-dessus ces
voix du bronze qui veulent nous rendre sourds, nous et nos enfants, et
il faut que nous coutions en nous-mmes l'harmonie de vos vers qui nous
rappelle celle des bois, des eaux, des brises, et tout ce qui clbre
et bnit dignement l'auteur du vrai. Ce sera l notre chanson des rues,
celle qu'en dpit du morne hiver qui arrive et des mornes ides qui
menacent, nous chanterons en nous-mmes pour nous dlivrer des paroles
de mort qui planent sur nos toits plors.

Et je revenais seul au clair de la lune par le Panthon silencieux.
La brume avait tout envahi, mais la lune, perant ce voile argent,
enlevait de ples lumires sur le fronton et sur le dme qui paraissait
norme et comme bti dans les nuages. La place tait dserte, et le
monument, qui n'aura jamais l'aspect d'une glise, quoi qu'on fasse,
tait beau de srnit avec ses grands murs froids et sa coupole perdue
dans les hautes rgions. Je sentis ma tristesse s'agrandir et s'lever.
Ce colosse d'architecture n'est rien, en somme, qu'un tombeau vot aux
grands hommes, et il faudra qu'il se rouvre un jour pour recevoir leur
cendre ou leur effigie. Mais je ne pensais pas aux morts en contemplant
cette tombe. J'avais lu vos radieux pomes sur la vie, et la vie
m'apparaissait impassiblement ternelle en dpit de nos simulacres
d'ternelle sparation.

Pourquoi des spultures et des hypoges? me disais-je. Il n'y a pas de
morts. Il y a des amis spars pour un temps, mais le temps est court,
le temps est relatif, le temps n'existe pas; et, pensant  la flamme
immortelle que Dieu a mise en nous, dans ceux qui chevauchent les
monstres comme dans les plus humbles pasteurs de brebis, je lui disais
ce que vous dites  la posie:

  Tu ne connais ni le sommeil
  Ni le spulcre, nos pages.

Novembre 1865.



III

LE PAYS DES ANMONES


A MADAME JULIETTE LAMBER, AU GOLFE JUAN



I

Nohant, 7 avril 1868.

J'tais, il y a aujourd'hui un mois, au bord de la Mditerrane,
ctoyant la belle plage doucement dchire de Villefranche, et causant
de vous sous des oliviers plants peut-tre au temps des Romains. Trois
jours plus tard, nous tions ensemble beaucoup plus loin, dans la rgion
des styrax[1],--ne confondez plus avec smilax,--et les styrax n'taient
pas fleuris; mais le lieu tait enchant quand mme, et, en ce lieu
vous dites une parole qui me donna  rflchir. Vous en souvenez-vous?
C'tait auprs de la source o nous avions djeun avec d'excellents
amis. B..., mon cher B..., aussi bon botaniste que qui que ce soit,
venait de briser une tige feuille en disant:

--_Suis-je bte!_ j'ai pris une daphn pour une euphorbe!

[Note 1: Le styrax doit crotre aussi autour de Grasse. Dites au
cher docteur Maure de vous en procurer.]

Vous vouliez vite cueillir la plante pour m'en viter la peine. Je vous
dis que je ne la voulais pas, que je la connaissais, qu'elle n'tait pas
exclusivement mridionale, et mon fils se souvint qu'elle croissait dans
nos bois de Boulaize, au pays des roches de jaspe, de sardoine et de
cornaline.

A ce propos, vous me dites, avec l'indignation d'un gnreux coeur, que
je connaissais trop de plantes, que rien ne pouvait plus me surprendre
ni m'intresser, et que _la science refroidissait_.

Aviez-vous raison?

Moi, je disais intrieurement:

--Je sais que l'tude enflamme.

Avais-je tort?

Nous avions l-bas trop de soleil sur la tte et trop de cailloux sous
les pieds pour causer. Maintenant,  tte et  pieds reposs, causons.

La science.... Qu'est-ce que la science? Une route partant du connu
pour se perdre dans l'inconnu. Les efforts des savants ont ouvert cette
route, ils en ont rendu les abords faciles, les asprits praticables;
ils ne pouvaient rien faire de plus, ils n'ont rien fait de plus; ils
n'ont pas dgag l'inconnu, ce terme insaisissable qui semble reculer 
mesure que l'explorateur avance, ce terme qui est le grand mystre, la
source de la vie.

On peut tudier avec progrs continuel le fonctionnement de la vie chez
tous les tres: travail d'observation et de constatation trs-utile,
trs-intressant. Ds qu'on cherche  saisir l'opration qui _fait_ la
vie, on tombe forcment dans l'hypothse, et les hypothses des savants
sont gnralement froides.

Pourquoi, me direz-vous, une tude que vous trouvez ardente et pleine
de passion, conduit-elle  des conclusions glaces? Je ne sais pas;
peut-tre,  force de dvelopper minutieusement les hautes nergies de
la patience, l'examen devient-il une facult trop prpondrante dans
l'quilibre intellectuel, par consquent une infirmit relative. Le
besoin de conclure se fait sentir, absolu, imprieux, aprs une longue
srie de recherches; on fait la synthse des millions d'analyses qu'on
a menes  bien, et on prend cette synthse, qui n'est qu'un travail
humain tout personnel, plus ou moins ingnieux, pour une vrit
dmontre, pour une rvlation de la nature. Le savant a march
lentement, il a mesur chacun de ses pas, il a noblement sacrifi
l'motion  l'attention; car c'est un respectable esprit que celui du
vrai savant, c'est une me toute faite de conscience et de scrupule.
C'est le buveur d'eau pure qui se dfend de la liqueur d'enthousiasme
que distille la nature par tous ses pores, liqueur capiteuse qui enivre
le pote et l'gare. Mais le pote est fait pour s'garer, son chemin,
 lui, c'est l'absence de chemin. Il coupe  travers tout, et, s'il ne
trouve pas le positif de la science, il trouve le vrai de la peinture et
du sentiment. Tel est un naturaliste de fantaisie, qu'on doit cependant
lever au rang de prtre de la nature, parce qu'il l'a comprise, sentie
et chante sous l'aspect qui la fait voir et chrir avec enthousiasme.

Le savant proprement dit est calme, il le faut ainsi. Aimons et
respectons cette srnit  laquelle nous devons tant de recherches
prcieuses, mais ne nous croyons pas obligs de conclure avec le savant
quand il arrive par l'induction  un systme _froid_. Ce seul adjectif
le condamne. Rien n'est froid, tout est feu dans la production de la
vie.

Ceci me rappelle une anecdote. Un lve botaniste de mes amis tudiait
la germandre et se sentait pris d'amour pour cette plante sans clat,
mais si dlicatement teinte. Au milieu de son enthousiasme, en lisant
la description de la plante dans un trait de botanique, excellent
d'ailleurs, il tombe sur cette dsignation de la corolle: _fleur d'un
jaune sale_. Je le vois jeter le livre avec colre en s'criant:

--C'est vous, malheureux auteur, qui avez les yeux sales!

On pourrait en dire autant aux malveillants qui jugent  leur point de
vue les actions et les intentions des autres; mais aux bons et graves
savants qui voient la nature froide en ses oprations brlantes on
pourrait peut-tre dire:

--C'est vous qui avez l'esprit refroidi par trop de travail.

L'auteur de _la Plante_, ce spirituel et potique Grimard, dont je vous
recommandais le livre, lui aussi a pourtant fait acte de soumission
presque complte aux arrts des savants sur la loi de la vie dans le
vgtal. Quand vous le lirez, vous vous insurgerez  cette page, je le
sais; aussi, pour ne pas vous voir abandonner la pense d'tudier les
fleurs, je veux me hter de vous dire que, moi aussi, je proteste, non
contre le systme gnralement adopt en botanique, mais contre la
manire dont on l'expose et les conclusions arbitraires qu'on en tire.

Je tcherai de rsumer le plus simplement possible, au risque de forcer
un peu le raisonnement pour le rendre plus palpable, et pour vous mettre
plus aisment en garde contre ce que prsente de spcieux et mme de
captieux ce raisonnement.

Il part d'une observation positive, incontestable. La plante tire ses
organes de sa propre substance; qui en doute? De quoi les tirerait-elle?
Est-il besoin d'affirmer que la patte qui repousse  l'crevisse ou  la
salamandre ampute est patte d'crevisse pour l'crevisse, et patte de
salamandre pour la salamandre? Le merveilleux serait que la nature se
trompt et fit des arlequins.

Cependant les savants se sont crus obligs de constater et d'affirmer le
fait, et ils ont donn, trs  tort selon moi, le nom de mtamorphisme 
l'opration logique et obligatoire qui transforme le ptale en tamine
aprs avoir transform la feuille en ptale, comme si une progression
de fonctions dans l'organisme tait un changement de substance. Ils
appellent trs-srieusement l'attention de l'observateur sur ce
changement de formes, de couleurs et de fonctions. Fort bien. Le passage
du ptale  l'tamine saute aux yeux dans le nnufar, comme dans la
rose des jardins le passage de l'tamine au ptale. Dans le nnufar, la
nature travaille elle-mme  son perfectionnement normal; dans la rose,
elle subit le travail inverse que lui impose la culture pour arriver 
un perfectionnement de convention; mais, de grce, avec quoi, dans l'un
et l'autre cas, la fleur arriverait-elle  se faire fconde ou strile?
Et, dans tout tre organis, animal ou plante, de quoi se forment
l'organisation et la dsorganisation, sinon de la propre substance,
enrichie ou gare, de l'individu?

Cette simple observation a fait trop de bruit dans la science et a
produit une doctrine que voici: la plante serait un pauvre tre soumis
 d'tranges fatalits; elle ne serait en tat de sant normale qu'
l'tat inerte. Reste  savoir quel est le savant qui surprendra ce
moment d'inertie dans la nature organise! Mais continuons. Du moment
que la plante crot et se dveloppe, elle entre dans une srie continue
d'_avortements_. Le ptiole est un avortement de la tige, la feuille un
avortement du ptiole; ainsi du calice, du prianthe et des organes de
la reproduction. Tous ces avortements sont maladifs, n'en doutons pas,
car la floraison est le dernier, c'est la maladie mortelle. Les feuilles
devenues ptales se dcolorent; oui, la science, hlas! parle ainsi. Ces
brillantes livres de noces, la pourpre de l'adonis, l'azur du myosotis,
dcoloration, maladie, signe de mort, agonie, dcomposition, heure
suprme, mort.

Tel est l'arrt de la science. Elle appelle sans doute mort le travail
de la gestation, puisqu'elle appelle maladie mortelle le travail de la
fcondation. Il n'y a pas  dire: si jusque-l tout est avortement,
atrophie, efforts tromps, le rle de la vie est fini au moment o la
vie se complte. La nature est une cruelle insense qui ne peut procder
que par un enchanement de fausses expriences et de vaines tentatives.
Elle dveloppe  seule fin de dformer, de mutiler, d'anantir;
toutes les richesses qu'elle nous prsente sont des appauvrissements
successifs. La plante veut se former en boutons, elle vole la substance
de son pdoncule pour se faire un calice dont les ptales vont devenir
les voleurs  leur tour, et ainsi de suite jusqu'aux organes, qui sont
apparemment des monstruosits, et que la mort va justement punir,
puisqu'ils sont le rsultat d'un enchanement de crimes.

Pauvres fleurs! qui croirait que votre adorable beaut ait pu inspirer
une doctrine aussi triste, aussi amre, aussi froce?

Rassurons-nous. Tout cela, ce sont des mots. Les mots, hlas! _words,
words, words!_ quel rle insens et dplorable ils jouent dans le monde!
A combien de discussions oiseuses ils donnent lieu! Et que fais-je en
ce moment, sinon une chose parfaitement purile, qui est de rfuter des
mots? Pas autre chose, car, au fond, les savants ne croient pas les
sottises que je suis forc de leur attribuer pour les punir d'avoir si
mal exprim leur pense. Non, ils ne croient pas que la beaut soit une
maladie, l'intelligence une nvrose, l'hymen une tombe; ce serait une
doctrine de fakirs, et ils sont par tat les prtres de la vie, les
instigateurs de l'intelligence, les rvlateurs de la beaut dans les
lois qui prsident  son rle sur la terre.... Mais ils disent mal;
ils ont je ne sais quel fatalisme dans le cerveau, je ne sais quelle
tristesse dans la forme, et parfois l'envie maladive d'tonner le
vulgaire par des plaisanteries sceptiques, comme si la science avait
besoin d'esprit!

Supposons qu'ils eussent retourn la question et qu'ils l'eussent
prsente  peu prs ainsi:

Comme la nature a pour but la fcondation et la reproduction de
l'espce, la plante tend ds l'tat embryonnaire  ce but, qui est le
complment de sa vie. Ce qu'elle doit produire, c'est une fleur pour
l'hymne, un lit pour l'enfantement. Elle commence par un germe, puis
une tige, puis des feuilles, qui sont, ainsi que le calice, le prianthe
et les organes, une succession de dveloppements et de perfectionnements
de la mme substance. Il serait presque rationnel de dire que l'effort
de la plante pour produire des organes passe par une srie d'bauches,
et que la tige est un pistil incomplet, les feuilles des tamines
avortes; mais supprimons ce mot d'avortement, qui n'est jamais que le
rsultat d'un accident, et ne l'appliquons pas  ce qui est normal,
car c'est torturer l'esprit du langage et outrager la logique de la
cration. Quand une fleur nous prsente constamment le caractre
d'organes inachevs qui semblent inutiles, rappelons-nous la loi
gnrale de la nature, qui cre toujours _trop_, pour conserver _assez_,
observons la ponte exorbitante de certains animaux, et, sans sortir de
la botanique, la profusion de semence de certaines espces.

Que l'on suppose la nature inconsciente ou non, qu'on la fasse procder
d'un quilibre fatalement tabli ou d'une sagesse toute maternelle, elle
fonctionne absolument comme si elle avait la prvision infinie. Donc,
si certaines plantes sont pourvues d'organes striles  ct d'organes
fconds, c'est que ceux-ci ont pris la substance de ceux-l dans la
mesure ncessaire  leur accroissement complet. Cette plante, en vertu
d'autres lois qui sont au profit d'autres tres, de quelque butineur
ail ou rampant, est expose  perdre ses anthres avant leur formation
complte. La nature lui fournit des rudiments pour les remplacer, et
leur avortement, loin d'tre maladif, prouve l'tat de sant de l'organe
qui les absorbe. Dirons-nous que la floraison exubrante des arbres 
fruit est une erreur de la nature? La nature est prodigue parce qu'elle
est riche, et non parce qu'elle est folle.

Nous voulons bien,--je fais toujours parler les savants  ma guise, ne
leur en dplaise,--nous voulons bien ne pas l'appeler gnreuse, pour
ne pas nous garer dans les questions de Providence, qui ne sont pas
de notre ressort et dont la recherche nous est interdite; mais, s'il
fallait choisir entre ce mot de gnreuse et celui d'imbcile, nous
prfrerions le premier comme peignant infiniment mieux l'aspect et
l'habitude de ses fonctions sur la plante. Donc, nous rejetons de notre
vocabulaire scientifique les mots impropres et malsonnants d'avortement
et de maladie appliqus aux oprations normales de la vie.

Les savants eussent pu exprimer cette ide en de meilleurs termes; mais
tels qu'ils sont, vulgaires et sans art, ils valent mieux que ceux dont
ils se sont servis pour dnaturer leur pense et nous la rendre obscure,
purile et quelque peu rvoltante.

N'en parlons plus, et chrissons quand mme la science et ses adeptes.
Je veux vous dire d'o je tire mon affection et mon respect pour les
naturalistes, car c'est ici le lieu de rpondre compltement  votre
objection: _la science refroidit_.

Je n'ai pas la science, c'est--dire que je n'ai pas pu suivre tout le
chemin trac dans le domaine du connu. Une application tardive, d'autres
devoirs, des ncessits de position, peu de temps  consacrer au plaisir
d'apprendre, le seul vrai plaisir sans mlange, peu de mmoire pour
reprendre les tudes interrompues sans tre forc de tout recommencer,
voil mes prtextes, je ne veux pas dire mon excuse. J'ai  peine
parcouru les premires tapes de la route, et j'ai encore les joies
de la surprise quand je fais un pas en avant. Je dois donc parler
humblement et vous rpter: Je ne sais pas si vraiment on se refroidit
et pourquoi on se refroidit quand on a fait le plus long trajet
possible. Pour vous expliquer la froide hypothse de tout  l'heure,
j'ai t oblig de recourir  des hypothses; mais j'ai un peu d'tude,
et je peux vous dire  coup sr que l'tude enflamme. Or, l'tude nous
est donne par ceux qui savent, et il est impossible de renier et
de mconnatre les initiateurs  qui l'on doit de vives et pures
jouissances.

Ces jouissances, vous ne les avez pas bien comprises, et pourtant elles
n'ont rien de mystrieux. Vous me disiez: J'aime les fleurs avec
passion, j'en jouis plus que vous qui cherchez la raret, et trouvez
_sans intrt_ les bouquets que je cueille pour vous tout le long de la
promenade.

D'abord un aveu. Vous me saignez le coeur quand vous dvastez avec votre
charmante fille une prairie _maille_ pour faire une botte d'anmones
de toutes nuances qui se fltrit dans nos mains au bout d'un instant.
Non, cette fleur cueillie n'a plus d'intrt pour moi, c'est un cadavre
qui perd son attitude, sa grce, son milieu. Pour vous deux, jeunes et
belles, la fleur est l'ornement de la femme: pose sur vos genoux, elle
ajoute un ton heureux  votre ensemble; mle  votre chevelure, elle
ajoute  votre beaut; c'est vrai, c'est lgitime, c'est agrable 
voir; mais ni votre toilette, ni votre beaut n'ajoutent rien 
la beaut et  la toilette de la fleur, et, si vous l'aimiez pour
elle-mme, vous sentiriez qu'elle est l'ornement de la terre, et que l
o elle est dans sa splendeur vraie, c'est quand elle se dresse lgante
au sein de son feuillage, ou quand elle se penche gracieusement sur son
gazon. Vous ne voyez en elle que la face colore qui tincelle dans la
verdure, vous marchez avec une profonde indiffrence sur une foule de
petites merveilles qui sont plus parfaites de port, de feuillage et
d'organisme ingnieusement agenc que vos prfres plus voyantes.

Ne disons pas de mal de ces princesses qui vous attirent, elles sont
sduisantes: raison de plus pour les laisser accomplir leur royale
destine dans le sol et la mousse qui leur ont donn naissance.
Cueillez-en quelques-unes pour vous orner, vous mritez des couronnes,
ou pour les contempler de prs, elles en valent la peine. Laissez-m'en
cueillir une pour observer les particularits que le terrain et le
climat peuvent avoir imprimes  l'espce; mais laissez-la-moi cueillir
moi-mme, car sa racine ou son bulbe, ses feuilles caulinaires, sa tige
entire et son feuillage intact, m'intressent autant que sa corolle
diapre. Quand vous me l'apportez courte, froisse et mutile, ce
n'est plus qu'une fleur, chre dvastatrice, vous avez dtruit la
plante.

A l'aspect d'une plante nouvelle pour moi, ou mal classe dans mon
souvenir, ou douteuse pour ma spcification, je serai plus barbare,
j'achverai quatre ou cinq sujets, afin de pouvoir analyser, ce qui
ncessite le dchirement de la fleur, et de pouvoir garder un ou deux
types, on a toujours un ami avec qui l'on aime  changer ses petites
richesses. L'tude est chose sacre, et il faut que la nature nous
sacrifie quelques individus. Nous la paierons en adoration pour ses
oeuvres, et ce sera une raison de plus pour ne pas la profaner ensuite
par des massacres inutiles.

Oui, des massacres, car qui vous dit que la plante coupe ou brise ne
souffre pas? C'est une question qui se pose dans la botanique, et sur
laquelle cette fois nos chers savants ont dit d'excellentes choses. Tout
les porte  croire  la sensibilit chez les vgtaux. Ils supposent
cette sensibilit relative, sourdement et obscurment agissante. Du plus
ou du moins de souffrance, ils ne savent rien, pas plus que du degr de
vitalit, de terreur ou de dtresse que garde un instant la tte humaine
spare de son corps. Ce que nous voyons, c'est que le vgtal saigne
et pleure  sa manire. Il se penche, il se fltrit, il prend un
ramollissement qui est d'aspect infiniment douloureux. Il devient froid
au toucher comme un cadavre. Son attitude est navrante; la main humaine
l'touffe, le souffle humain le profane. N'avait-il pas le droit de
vivre, lui qui est beau, par consquent ncessaire, utile mme en ses
terribles nergies, selon que ses proprits sont plus ou moins bien
connues de l'homme qui les interroge? Assez de dvastations invitables
poursuivent la plante sur la surface de la terre habite, et quand
mme la culture, qui multiplie et accumule certains vgtaux pour les
utiliser  notre profit, ne les atteindrait pas, la dent des ruminants
et des rongeurs, les pinces ou les trompes des insectes, leur
laisseraient peu de repos. C'est ici que la prodigalit de la nature et
l'ardeur de la vie clatent. Elles sont assez riches pour que tout ce
que la plante doit nourrir soit amplement pourvu sans que la plante
cesse de renouveler l'inpuisable trsor de son existence.

Mais faisons la part du feu. Le got des fleurs s'est tellement rpandu,
qu'il s'en fait une consommation inoue en rponse  une production
artificielle norme. La plante est entre, comme l'animal, dans
l'conomie sociale et domestique. Elle s'y est transforme comme lui,
elle est devenue monstre ou merveille au gr de nos besoins ou de nos
fantaisies. Elle y prend ses habitudes de docilit et, si l'on peut dire
ainsi, de servilit qui tablissent entre elle et sa nature primitive un
vritable divorce. Je ne m'intresse pas moralement au chou pomm et aux
citrouilles ventrues que l'on gorge et que l'on mange. Ces esclaves ont
engraiss  notre service et pour notre usage. Les fleurs de nos serres
ont consenti  vivre en captivit pour nous plaire, pour orner nos
demeures et rjouir nos yeux. Elles paraissent fires de leur sort,
vaines de nos hommages et avides de nos soins. Nous ne remarquons gure
celles qui protestent et dgnrent. Celles-ci, les indpendantes qui ne
se plient pas  nos exigences, sont celles justement qui m'intressent
et que j'appellerais volontiers les libres, les vrais et dignes enfants
de la nature. Leur rvolte est encore chose utile  l'homme. Elle le
stimule et le force  tudier les proprits du sol, les influences
atmosphriques et toutes les consquences du milieu o la vie prend
certaines formes pour creuset de son activit. Les drosraces, les
parnasses, les pinguicules, les loblies de nos terrains tourbeux
ne sont pas faciles  acclimater. La vallisnrie n'accomplit pas ses
tranges volutions matrimoniales dans toutes les eaux. Le chardon
laiteux n'installe pas o bon nous semble sa magnifique feuille
ornementale; les orchides de nos bois s'tiolent dans nos parterres,
l'_orchis militaris_ voyage mystrieusement pour aller retrouver son
ombrage, l'ornithogale ombell descend de la plate-bande et s'en va
fleurir dans le gazon de la bordure; la mignonne vronique Didyma, qui
veut fleurir en toute saison, grimpe sur les murs exposs au soleil et
se fait paritaire. Pour une foule de charmantes petites indignes, si
nous voulons retrouver le groupement gracieux et le riche gazonnement
de la nature, il nous faut reproduire avec grand soin le lit naturel o
elles naissent, et c'est par hasard que nous y parvenons quelquefois,
car presque toujours une petite circonstance absolument indispensable
chappe  nos prvisions, et la plante, si rustique et si robuste
ailleurs, se montre d'une dlicatesse rechigneuse ou d'une nostalgie
obstine.

Voil pourquoi je prfre aux jardins arrangs et soigns ceux o le
sol, riche par lui-mme de plantes locales, permet le complet abandon
de certaines parties, et je classerais volontiers les vgtaux en deux
camps, ceux que l'homme altre et transforme pour son usage, et ceux qui
viennent spontanment. Rameaux, fleurs, fruits ou lgumes, cueillez tant
que vous voudrez les premiers. Vous en semez, vous en plantez, ils
vous appartiennent: vous suivez l'quilibre naturel, vous crez et
dtruisez;--mais n'abmez pas inutilement les secondes. Elles sont bien
plus dlicates, plus prcieuses pour la science et pour l'art,
ces _mauvaises herbes_, comme les appellent les laboureurs et les
jardiniers. Elles sont vraies, elles sont des types, des tres complets.
Elles nous parlent notre langue, qui ne se compose pas de mots hybrides
et vagues. Elles prsentent des caractres certains, durables, et, quand
un milieu a imprim  l'espce une modification notable, que l'on en
fasse ou non une espce nouvellement observe et classe, ce caractre
persiste avec le milieu qui l'a produit. La passion de l'horticulture
fait tant de progrs, que peu  peu tous les types primitifs
disparatront peut-tre comme a disparu le type primitif du bl.
Pntrons donc avec respect dans les sanctuaires o la montagne et la
fort cachent et protgent le jardin naturel. J'en ai dcouvert plus
d'un, et mme assez prs des endroits habits. Un taillis pineux, un
coin inond par le cours gar d'un ruisseau, les avaient conservs
vierges de pas humains. Dans ces cas-l, je me garde bien de faire part
de ces trouvailles. On dvasterait tout.

Sur les sommets herbus de l'Auvergne, il y a des jardins de gentianes
et de statices d'une beaut inoue et d'un parfum exquis. Dans les
Pyrnes,  Gdres entre autres, sur la croupe du Cambasque prs de
Cauterets, au bord de la Creuse, dans les pres micaschistes redresss,
dans certains mandres de l'Indre, dans les dchirures calcaires de la
Savoie, dans les oasis de la Provence, o nous avons t ensemble avant
la saison des fleurs, mais que j'avais explors en bonne saison, il y a
des sanctuaires o vous passeriez des heures sans rien cueillir et sans
oser rien fouler, si une seule fois vous avez voulu vous rendre bien
compte de la beaut d'un vgtal libre, heureux, complet, intact dans
toutes ses parties et servi  souhait par le milieu qu'il a choisi. Si
la fleur est l'expression suprme de la beaut chez certaines plantes,
il en est beaucoup d'autres dont l'anthse est mystrieuse ou peu
apparente et qui n'en sont pas moins admirables. Vous n'tes pas
insensible, je le sais,  la grce de la structure et  la fracheur du
feuillage, car vous aimez passionnment tout ce qui est beau. Eh bien,
il y a dans la flore la plus vulgaire une foule de choses infiniment
belles que vous n'aimez pas encore parce que vous ne les voyez pas
encore. Ce n'est pas votre intelligence qui s'y refuse, c'est votre oeil
qui ne s'est pas exerc  tout voir. Pourtant votre oeil est jeune; le
mien est fatigu, presque teint, et il distingue un tout petit brin
d'herbe  physionomie nouvelle. C'est qu'il est dress  la recherche
comme le chien  la chasse; et voil le plaisir, voil l'amusement muet,
mais ardent et continu que chacun peut acqurir, si bon lui semble.

Apprendre  voir, voil tout le secret des tudes naturelles. Il est
presque impossible de voir avec nettet tout ce que renferme un mtre
carr de jardin naturel, si on l'examine sans notion de classement.
Le classement est le fil d'Ariane dans le ddale de la nature. Que ce
classement soit plus ou moins simple ou compliqu, peu importe, pourvu
qu'il soit classement et qu'on s'y tienne avec docilit pour apprendre.
Chacun est libre, avec le temps et le savoir acquis, de rectifier selon
son gnie ou sa conscience les classifications hasardes ou incompltes
des professeurs. Adoptons une mthode et n'ergotons pas. Le but d'un
esprit artiste et potique comme le vtre n'est pas de se satisfaire
en connaissant d'une manire infaillible tous les noms charmants ou
barbares donns aux merveilles de la nature; son but est de se servir de
ces noms, quels qu'ils soient, pour former les groupes et distinguer
les types. Les principaux sont si faciles  saisir que peu de jours
suffisent  cette prise de possession des familles. Les tribus et les
genres s'y rattachent progressivement avec une clart extrme. La
distinction des espces exige plus de patience et d'attention, c'est
le travail courant, habituel, prolong et plein d'attraits de la
dfinition. On y commet longtemps, peut-tre toujours, plus d'une
erreur, car les caractres accessoires sur lesquels repose l'espce sont
parfois trs-variables ou difficiles  saisir, mme avec la loupe ou le
microscope. Vous pouvez bien vous arrter l, si vous avez atteint le
but, qui est d'avoir vu tout ce qu'il y a de trs-beau  voir dans le
vgtal. Pourtant cette recherche ardue ne nuit pas. La loupe vous
rvle des dlicatesses infinies, des diffrences de tissu, des
appareils respiratoires ou sudorifiques trs-mystrieux, des appendices
de poils transparents qui ressemblent  une microscopique chevelure
hyaline, tantt dispose en toiles, tantt couche comme une fourrure,
tantt courant le long de la tige et alternant avec ses noeuds, tantt
compose de fines soies articules ou termines par une petite boule de
cristal. Ces appendices, placs tantt sur la tige en haut ou en bas,
tantt sur le calice, le bord des feuilles ou des ptales, dterminent
quelquefois une partie essentielle des caractres. S'ils ne nous
renseignent pas toujours exactement, c'est un bien petit malheur;
l'important, c'est d'avoir vu cette parure merveilleuse que la plus
humble fleurette ne rvlait pas  l'oeil nu, et, pour la chercher avec
la lentille, il fallait bien savoir qu'elle existe ou doit exister.

Je vous cite ce petit fait entre mille. Si vous tudiez la plante
dans tous ses dtails, vous serez frapp d'une premire unit de plan
vraiment magistrale, donnant naissance  l'infinie varit et reliant
cette varit au grand type primordial par des embranchements
admirablement ingnieux et logiques. Je m'embarrasse fort peu, quant 
moi, des questions religieuses ou matrialistes que soulve l'ordre de
la nature. Il a plu  de grands esprits d'y trouver du dsordre ou tout
au moins des lacunes et des hiatus. Pour mon compte, j'y trouve tant
d'art et de science, tant d'esprit et tant de gnie, que j'attribuerais
volontiers les lacunes apparentes de la cration  celles de notre
cerveau. Nous ne savons pas tout, mais ce que nous voyons est
trs-satisfaisant, et, que la vie se soit lance sur la terre en
semis ou en spirale, en rseau ou en jet unique, par secousses ou par
alluvions, je m'occupe  voir et je me contente d'admirer.

Pour conclure, l'tude des dtails ne peut se passer de mthode. La
mthode impose la recherche, qui n'est qu'un emploi bien dirig de
l'attention. L'attention est un exercice de l'esprit qui cre une
facult nouvelle, la vision nette et complte des choses. L o
l'amateur sans tude ne voit que des masses et des couleurs confuses,
l'artiste naturaliste voit le dtail en mme temps que l'ensemble. Qu'il
ait besoin ou non pour son art de cette facult acquise, je n'en sais
rien; et l n'est pas le but que j'ai cherch, je n'y ai mme pas song;
mais qu'il en ait besoin pour son me, pour son progrs intrieur, pour
sa sant morale, pour sa consolation dans les coeurements de la vie
sociale, pour la force  retrouver entre l'abattement du dsastre et
l'appel du devoir, voil ce qui n'est pas douteux pour moi. On arrive 
aimer la nature passionnment comme un grand tre passionn, puissant,
inpuisable, toujours souriant, toujours prt  parler d'idal et 
renouveler le pauvre petit tre troubl et tremblant que nous sommes.

Je suis arriv, moi,  penser que c'tait un devoir d'apprendre 
tudier, mme dans la vieillesse et sans souci du terme plus ou moins
rapproch qui mettra fin  l'entreprise. L'tude est l'aliment de la
rverie, qui est elle-mme de grand profit pour l'me,  cette condition
d'avoir un bon aliment. Si chaque jour qui passe fait entrer un peu plus
avant dans notre intelligence des notions qui l'enflamment et stimulent
le coeur, aucun jour n'est perdu, et le pass qui s'coule n'est pas
un bien qui nous chappe. C'est un ruisseau qui se hte de remplir le
bassin o nous pourrons toujours nous dsaltrer et o se noie le regret
des jeunes annes. On dit _les belles annes_! c'est par mtaphore,
les plus belles sont celles qui nous ont rendus plus sensitifs et plus
perceptifs; par consquent, l'anne o l'on vit dans la voie de
son progrs est toujours la meilleure. Chacun est libre d'en faire
l'exprience.

Il n'y a pas que des plantes dans la nature: d'abord il y a tout; mais
commencez par une des branches, et, quand vous l'aurez comprise, vous en
saisirez plus facilement une autre, la faune aprs la flore, si bon vous
semble. La pierre ne semble pas bien loquente au milieu de tout cela.
Elle l'est pourtant, cette grande architecture du temple; elle est
l'histoire hiroglyphique du monde, et, en l'tudiant, mme dans les
minuties minralogiques, qui sont plus amusantes qu'instructives, on
complte en soi le sens visuel du corps et de l'esprit. Ces mystrieuses
oprations de la physique et de la chimie ont imprim aux moindres
objets des physionomies frappantes que ne saisit pas le premier oeil
venu. Tous les rochers ne se ressemblent pas; chaque masse a son sens
et son expression; toute forme, toute ligne a sa raison d'tre et
s'embellit du degr de logique que sa puissance manifeste. Les grands
accidents comme les grands nivellements, les fires montagnes comme les
steppes immenses, ont des aspects inpuisables de diversit. Quand la
nature n'est pas belle, c'est que l'homme l'a change; voir sa beaut
o elle est et la voir dans tout ce qui la constitue, c'est le prcieux
rsultat de l'tude de la nature, et c'est une erreur de croire que
tout le monde est  mme d'improviser ce rsultat. Pour bien sentir la
musique, il faut la savoir; pour apprcier la peinture, il faut l'avoir
beaucoup interroge dans l'oeuvre des matres. Tout le monde est
d'accord sur ce point, et pourtant tout le monde croit voir le ciel,
la mer et la terre avec des yeux comptents. Non, c'est impossible; la
terre, la mer et le ciel sont le rsultat d'une science plus abstraite
et d'un art plus inspir que nos oeuvres humaines. Je trouve inoffensifs
les gens sincres qui avouent leur indiffrence pour la nature; je
trouve irritants ceux qui prtendent la comprendre sans la connatre et
qui feignent de l'admirer sans la voir. Cette verbeuse et prtentieuse
admiration descriptive des personnes qui voient mal rend forcment
taciturnes celles qui voient mieux, et qui sentent d'ailleurs
profondment l'impuissance des mots pour traduire l'infini du beau.

Voil ce que je voulais vous crire  propos de la botanique. Ne me
dites plus que je la sais. J'en bois tant que je peux, voil tout. Je ne
saurai jamais. Sans mmoire, on est ternellement ignorant; mais savoir
son ignorance, c'est savoir qu'il y a un monde enchant o l'on voudrait
toujours se glisser, et, si l'on reste  la porte, ce n'est pas parce
qu'on se plat au dehors dans la strilit et dans l'impuissance, c'est
parce qu'on n'est pas dou; mais au moins on est riche de dsirs,
d'lans, de rves et d'aspirations. Le coeur vit de cette soif d'idal.
On s'oublie soi-mme, on monte dans une rgion o la personnalit
s'efface, parce que le sentiment, je dirais presque la sensation de la
vie universelle, prend possession de notre tre et le spiritualise en le
dispersant dans le grand tout. C'est peut-tre l la signification du
mot mystrieux de contemplation, qui, pris dans l'acception matrielle,
ne veut rien dire. Regarder sans tre mu de ce qu'on voit serait
une jouissance vague et de courte dure, si toutefois c'tait une
jouissance. Regarder la vie agir dans l'univers en mme temps qu'elle
agit en nous, c'est la sentir universalise en soi et personnifie dans
l'univers. Levez les yeux vers le ciel et voyez palpiter la lumire des
toiles; chacune de ces palpitations rpond aux pulsations de notre
coeur. Notre plante est un des petits tres qui vivent du scintillement
de ces grands astres, et nous, tres plus petits, nous vivons des mmes
effluves de chaleur et de lumire.

L'toile est  nous, comme le soleil est  la terre. Tout nous
appartient, puisque nous appartenons  tout, et ce perptuel change
de vie s'opre dans la splendeur du plus sublime spectacle et du plus
admirable mcanisme qu'il nous soit possible de concevoir. Tout y est
beau, depuis Sirius, qui traverse l'ther d'une flche de feu, jusqu'
l'oeil microscopique de l'imperceptible insecte qui reflte Sirius et le
firmament. Tout y est grand, depuis le fleuve de mondes qui s'appelle
la voie lacte jusqu'au ruisselet de la prairie qui coule dans son flot
emperl un monde de petits tres extraordinairement forts, agiles, dous
d'une vitalit intense, presque irrductible. Tout y est heureux, depuis
la grande me du monde qui rvle sa joie de vivre par son ternelle
activit jusqu' l'tre qui se plaint toujours, l'homme! Oui, l'homme
est infiniment heureux dans ses vrais rapports avec la nature. Il a le
beau dans les yeux, le vrai est dans l'air qu'il respire, le bon est
dans son coeur, puisqu'il est heureux quand il fait le bien, et triste,
bte ou fou quand il fait le mal.

Qui l'empche d'tre lui-mme? Son ignorance du milieu o il existe,
partant son indiffrence pour les biens qui sont  sa porte. La race
humaine est une cration trop moderne pour avoir tabli sa relation
vraie avec le vrai de l'univers. Extraordinairement doue, elle s'agite
dmesurment avant de se poser dans son milieu, et l'on pourrait dire
qu'elle n'existe encore que par l'inquitude et le besoin d'exister. En
possession d'un sens merveilleux qui semble manquer aux autres cratures
terrestres, et qui est prcisment le besoin de connatre et de sentir
ses rapports avec l'univers, elle les cherche pniblement et  travers
tous les mirages que lui cre cette puissance admirable de l'esprit et
de l'imagination. La raison humaine est encore incomplte. L'historien
de l'humanit s'en tonne et s'en effraie. L'historien de la vie, le
naturaliste, peut s'en affliger aussi, mais il n'est ni surpris
ni dcourag. Les chiffres de la dure ne sont pour lui que des
palpitations de l'astre ternit.

L'homme est forc d'tre, il est donc forc d'arriver  l'existence
normale et complte, qui est le bonheur. Il en eut la rvlation
fugitive le jour o il crivit au fronton de ses temples trois mots
sacrs qui rsumaient tout le but de sa vie philosophique, sociale et
morale. Ces mots sont effacs de la bannire qui dirige la phalange
humaine. Ils sont rests vivants dans l'univers qui les a entendus.
Essayez de les arracher de l'me du monde! touffez le tressaillement
que la terre en a ressenti, faites qu'ils soient rays du livre de la
vie! Oui, oui, tchez! On peut embrouiller ou suspendre tout ce qui
est du domaine de l'ide, mais tuer une ide est aussi vain, aussi
impossible que de vouloir anantir la vibration d'un son jet dans
l'espace. Tirez cent mille coups de canon pour empcher qu'on ne
l'entende. Le dieu Pan se rit du vacarme, et l'cho a redit le chant
mystrieux de sa petite flte avant que vos mches fussent allumes.

Libert, seule condition du vritable fonctionnement de la vie; galit,
notion indispensable de la valeur de tout tre vivant et de la ncessit
de son action dans l'univers; fraternit, complment de l'existence,
application et couronnement des deux premiers termes, action vitale par
excellence.

On a dit que la Rvolution tait une exprience manque. On n'a pu
entendre cet arrt que dans un sens relatif, purement historique. Le
bouillonnement de la sve dans l'humanit peut bien n'avoir pas produit
dans le moment voulu tout l'accroissement de vitalit intellectuelle et
morale que les philosophes de cette grande poque devaient en attendre;
mais c'est la loi de la nature mme qui le voulait ainsi. La vie se
compose d'action et de repos, de dpense d'nergie dans la veille et de
recouvrement d'nergie dans le sommeil, de vie sous forme de mort et de
mort sous forme de vie. Rien ne s'arrte et rien ne se perd. C'est l'ABC
de la science, qu'elle s'intitule spiritualiste ou positive. Comment
donc se perdrait une formule qui a fait monter  l'homme un degr de
plus dans la srie du perfectionnement que la loi de l'univers impose 
son espce?

Adieu, et aimons-nous.

A LA MME



II

Nohant, 20 avril.

Ma chre, si la science est _triste_, c'est parce qu'elle est toujours
perscute. Elle lutte, elle a l'austrit et la dignit de sa tche
crite sur le front en caractres sacrs. Depuis ma dernire lettre,
j'ai t mis au courant des faits nouveaux. La foi veut attribuer 
l'tat le droit d'imposer silence  l'examen. Je vous disais que ces
discussions ne m'intressaient pas. Elles ne me troublent pas pour mon
compte, cela est certain. Je n'ai pas mission de dfendre une cole, je
ne saurais pas le faire, et, bnissant ici ma propre ignorance qui me
permet de me tromper autant qu'un autre, je me borne  dfendre mon for
intrieur contre des notions qui ne me paraissent pas convaincantes.

Mais ne pas m'intresser  la marche des ides et aux luttes qu'elles
suscitent, ce me serait tout aussi impossible qu' vous. Nous ne
sortirons pas trop de la physiologie botanique en causant de la marche
gnrale des tudes sur l'histoire naturelle; toutes ses branches
partent de l'arbre de la vie.

Voil donc que la religion nous dfend de conclure? Moi qui, par
exemple, trouvais dans l'tude une sorte d'exaltation religieuse, je
dois m'abstenir de l'tude. C'est une occupation criminelle qui peut
conduire au doute, cela entrane  discuter, et, comme on peut tre
vaincu dans la discussion, le mieux est de faire taire tout le monde.
Quand on voit de quelle faon les influences finies ou prs de finir se
prcipitent d'elles-mmes, on est tent de croire que les ides fausses
ont besoin de se suicider avec clat, et qu'elles convoquent le genre
humain au spectacle de leur abdication. Comment! le Dieu des Juifs
n'tait pas assez humili dans l'histoire le jour o en son nom le
prtre pronona la condamnation de Galile! il fallait donner encore
plus de solennit  la chose et venir, au XIXe sicle, invoquer les
pouvoirs de l'tat pour que dfense ft faite  la science de s'enqurir
de la vrit, et pour que cette sentence ft porte:

La vrit est le domaine exclusif de l'glise; quand elle dcrte
que le soleil tourne autour de la terre, elle ne peut pas se tromper!
N'a-t-elle pas l'Esprit-Saint pour lumire? Donc toutes les dcouvertes,
tous les calculs, toutes les observations de la science sont rayes et
annules: qu'on se le dise, la terre ne tourne pas!

Si la science penche vers le matrialisme exclusif,  qui la faute? Il
fallait bien une raction nergique contre ce prtendu _esprit_ saint
qui veut se passer des lumires de la raison et de l'exprience.

Dans un excellent article sur ce sujet, que je lisais hier, on rappelait
fort  propos et avec beaucoup de posie ce grand cri mystrieux que les
derniers paens entendirent sur les rivages de la Grce et qui les fit
plir d'pouvante: _Le grand Pan est mort!_

L'auteur parlait des ides qui meurent. Moi, je songeais  celles qui
ne meurent pas, et je voyais dans ce cri douloureux et solennel tout un
monde qui s'croulait, le culte et l'amour de la nature gorgs par le
spiritualisme farouche et ignorant des nouveaux chrtiens sans lumire.
Le divorce entre le corps et l'me tait prononc, et le grand Pan, le
dieu de la vie, lguait  ses derniers adeptes la tche de rhabiliter
la matire.

Depuis ce jour fatal, la science travaille  ressusciter le grand
principe, et, comme il est immortel, elle russira. Elle rvolutionnera
la face de la terre, c'est--dire que ses dcisions auront un jour
la force des vrits acquises, qu'elles auront pntr dans tous les
esprits, et qu'elles auront dtruit insensiblement tous les vestiges de
la superstition et de l'idoltrie.

On fait grand bruit de ses tendances actuelles. On fait bien. C'est le
moment de dfendre le droit qu'elle a de tout voir, de tout juger et de
tout dire, puisque ce droit lui est encore contest par les juges de
Galile; mais, quand cette rumeur sera passe, quand la science aura
triomph des vains obstacles,--un peu plus tt, un peu plus tard, ce
triomphe est assur, certain, fatal comme une loi de la vie;--quand,
mise sous l'gide de la libert sacre invoque par nos pres, elle
poursuivra paisiblement ses travaux, la grande question, aujourd'hui mal
pose, qui s'agite dans son sein sera lucide. Il le faudra bien. Si le
grand Pan reprsentait la force vitale inhrente  la matire, si en lui
se personnifiaient la plante, les bois sacrs et les suaves parfums de
la montagne, l'habitant ail de l'arbre et de la prairie, la source
fcondante et le torrent rapide, les htes du rocher, du chne et de la
bruyre, depuis le ciron jusqu' l'homme, si tout enfin tait Dieu ou
divin, la vie tait divinit: divinit accessible et intelligible, il
est vrai, divinit amie de l'homme et partageant avec lui l'empire de la
terre, mais essence divine incarne; activit indestructible, revtant
toutes les formes, ncessairement pourvue d'organes quelconques, mais
manant d'un foyer d'amour universel, incommensurable.

Vous me dites souvent que vous tes paenne. C'est une manire potique
de dire que vous aimez l'univers, et que les aperus de la science vous
ont ouvert le grand temple o tout est sacr, o toute forme est sainte,
o toute fonction est bnie. En son temps, le paganisme n'tait pas
mieux compris des masses que ne l'tait le thisme qui le ctoyait,
et l'absorbait mme dans la pense des adorateurs exclusifs du grand
Jupiter. Pour les esprits levs, Pan tait l'ide panthiste, la mme
qui s'est ranime sous la puissante treinte de Spinoza. Depuis cette
vaste conception, l'esprit humain s'est rouvert  une notion de plus en
plus large du rle de la matire, et la science dmontre chaque jour la
sublimit de ce rle dans son union intime avec le principe de la vie.

En rsulte-t-il qu'elle soit le principe mme? La matire pourrait-elle
se passer de l'esprit, qui ne peut se passer d'elle? Est-ce encore une
question de mots? Je le crains bien, ou plutt je l'espre. La science
a-t-elle la prtention de faire clore la pense humaine comme rsultat
d'une combinaison chimique? Non, certes; mais elle peut esprer de
surprendre un jour les combinaisons mystrieuses qui rendent la matire
inorganise propre  recevoir le baptme de la vie et  devenir son
sanctuaire. Ce sera une magnifique dcouverte; mais quoi! aprs? L'homme
saura, je suppose, par quelle opration naturelle le fluide vital
pntre un corps plac dans les conditions ncessaires  son apparition.
Le Dieu qui, roulant dans ses doigts une boulette de terre, souffla
dessus et en fit un tre pensant, ne sera plus qu'un mythe. Fort bien,
mais un mythe est l'expression symbolique d'une ide, et il restera 
savoir si cette ide est un pome ou une vrit.

Allons aussi loin qu'il est permis de supposer. Entrons dans le rve,
imaginons un nouveau Faust dcouvrant le moyen de renouveler sa propre
existence, un _Albertus Magnus_ faisant penser et parler une tte de
bois, _Capparion!_ un Berthelot futur voyant surgir de son creuset une
forme organise, vivante,--que saura-t-il de la source de cette vie
mystrieuse? La philosophie a beaucoup  rpondre, mais je vois surtout
l une question d'histoire naturelle  rsoudre, rentrant dans les
clbres discussions sur la gnration spontane. Pour mon compte, je
crois presque  la gnration spontane, et je n'y vois aucun principe
de matrialisme  enregistrer dans le sens absolu que l'on veut
aujourd'hui attribuer  ce mot. La matire, dit-on, renferme le
_principe vivant_. Ceci est encore l'histoire de la plante, qui tire
ses organes de sa propre substance. Mais le principe _vivant_, d'o
tire-t-il son activit, sa volition, son expansion, ses rsultats
sans limites connues? D'un milieu qui ne les a pas? C'est difficile 
comprendre. La matire possde le principe _viable_; mais point de vie
sans fcondation. La doctrine de la gnration spontane proclame que
la fcondation n'est pas due ncessairement  l'espce; elle admet donc
qu'il y a des principes de fcondation dans toute combinaison vitale,
et mme que tout est combinaison vitale, vie latente, impatiente de
s'organiser par son mariage avec la matire. Quoi qu'on fasse, il faut
bien parler la langue humaine, se servir de mots qui expriment des
ides. On aura beau nous dire que la vie est une pure opration et une
simple action de la matire, on ne nous fera pas comprendre que les
oprations de notre pense et l'action de notre volont ne soient pas le
rsultat de l'association de deux principes en nous. Que faites-vous
de la mort, si la matire seule est le principe vivant? Vous dites que
l'me s'teint quand le corps ne fonctionne plus. On peut vous demander
pourquoi le corps ne fonctionne plus quand l'me le quitte. Et tout
cela, c'est un cercle vicieux, o les vrais savants sont moins
affirmatifs que leurs impatients et enthousiastes adeptes. Il y a
quelque chose de gnreux et de hardi, j'en conviens,  braver les
foudres de l'intolrance et  vouloir attribuer  la science la libert
de tout nier. Inclinons-nous devant le droit qu'elle a de se tromper.
Ses adversaires en usent si largement! Mais attendons, pour nier
l'action divine qui prside au grand hymne universel, que l'homme soit
arriv par la science  s'en passer ou  la remplacer.

--Vous ne pensez, nous disent les mdecins positivistes, que parce que
vous avez un cerveau.

Trs-bien; mais, sans ma pense, mon cerveau serait une bote
vide.--Nous pouvons mettre le doigt sur la portion du cerveau qui pense
et oblitrer sa fonction par une blessure, notre main peut craser la
raison et la pense!--Vous pouvez produire la folie et la mort; mais
empcher l'une et gurir l'autre, voil o vous cherchez en vain des
remdes infaillibles. Cette pense qui s'teint ou qui s'gare dans le
cerveau puis et meurtri est bien force de quitter le milieu o elle
ne peut plus fonctionner.

--O va-t-elle?--Demandez-moi aussi d'o elle vient. Qui peut vous
rpondre? Me direz-vous d'o vient la matire? Vous voil tudiant les
mtorites, tude admirable qui nous renseignera sans doute sur la
formation des plantes. Mais, quand nous saurons que nous sommes ns du
soleil, qui nous dira l'origine de celui-ci? Pouvez-vous vous emparer
des causes premires? Vous n'en savez pas plus long sur l'avnement
de la matire que sur celui de la vie, et, si vous vous fondez sur la
priorit de l'apparition de la matire sur notre globe, vous ne rsolvez
rien. La vie tait organise ailleurs avant que notre terre fut prte 
la recevoir; latente chez nous, elle fonctionnait dans d'autres rgions
de l'univers.

Mais il n'y a pas de matire proprement inerte; je le veux bien! Chaque
lment de vitalit a sa vie propre, et j'admets sans surprise celle de
la terre et du rocher. La vie chimique est encore intense sous nos pieds
et se manifeste par les tressaillements et les suintements volcaniques;
mais, encore une fois, la vie la plus lmentaire est toujours une
vie; la vie inorganique--il parat qu'on parle ainsi aujourd'hui--est
toujours une force qui vient animer une inertie. D'o vient cette force?
D'une loi. D'o vient la loi?

Pour rpondre scientifiquement  une telle question, il faut trouver
une formule nouvelle  coup sr. Puisque tous les mots qui ont servi
jusqu'ici  l'ide spiritualiste paraissent entachs de superstition,
et que tous ceux qui servent  l'ide positiviste semblent entachs
d'athisme, vitalit, dis-nous ton nom!

Sublime inconnue, tu frmis sous ma main quand je touche un objet
quelconque. Tu es l dans ce roc nu qui, l'an prochain ou dans un
million d'annes, aura servi, par sa dcomposition ou toute autre
influence peut-tre occulte,  produire un fruit savoureux. Tu es
palpable et visible et dj merveilleusement savante dans la petite
graine qui porte dans sa glume les prairies de six cents lieues de
l'Amrique. Tu souris et rayonnes dans la fleur qui se pare pour
l'hymne. Tu bondis ou planes dans l'insecte vtu des couleurs de la
plante qui l'a nourri  l'tat de larve. Tu dors sous les sables dors
du rivage des mers, tu es dans l'air que je respire comme dans le regard
ami qui me console, dans le nuage qui passe comme dans le rayon qui le
traverse.--Je te vois et je te sens dans tout; mais rayez le mot divin
_amour_ du livre de la nature, et je ne vois plus rien, je ne comprends
plus, je ne vis plus.

La matire qui n'a pas la vie, et la vie qui ne se manifeste pas dans la
matire ont-elles conscience du besoin qu'elles prouvent de se runir?
Ce n'est pas trs-probable sans la supposition d'un agent souverain qui
les pousse irrsistiblement l'une vers l'autre. Quel est-il? son nom? Le
nom que vous voudrez parmi ceux qui sont  l'usage de l'homme; moi, je
n'en peux trouver que dans le vocabulaire classique des ides actuelles:
me du monde, amour, divinit. Je vois dans la moindre tude des choses
naturelles, dans la moindre manifestation de la vie, une puissance dont
nulle autre ne peut anantir le principe. La matire a beau se ruer sur
la matire et se dvorer elle-mme, la vie a beau se greffer sur la vie
et s'embrancher en d'inextricables rseaux o se confondent toutes les
limites de la classification, tout se maintient dans l'quilibre qui
permet  la vie de remplacer la mort  mesure que celle-ci opre une
transformation devenue ncessaire. Je sens le souffle divin vibrer dans
toutes ces harmonies qui se succdent pour arriver toujours et par tous
les modes au grand accord relativement parfait, me universelle, amour
inextinguible, puissance sans limites.

Laissons les savants chercher de nouvelles dfinitions. Si leurs
tendances actuelles nous ramnent  d'Holbach et compagnie, comme il y
avait l en somme trs-bonne compagnie, il en sortira quelque chose de
bon; la vie ne s'arrte pas parce que l'esprit fait fausse route.
Une notion qui tend  comprimer son essor,  dtruire son nergie, 
refroidir son lan vers l'infini, n'est pas une notion durable; mais la
science seule peut redresser et clairer la science. S'il tait possible
de la rduire au silence, ce qu'il y a de vrai dans le spiritualisme
aurait chance de succomber longtemps. Les esprits vulgaires
s'empareraient d'un athisme grossier comme d'un drapeau, et la
recherche de la vrit serait soumise aux agitations de la politique.
Tel n'est point le rle de la science, tel n'est point le chemin du
vrai. Telle n'est heureusement pas la loi du progrs, qui est la loi
mme de la vie.

* * * * *

Ce n'est certes pas moi, ma chre amie, qui vous dirai par o le monde
passera pour sortir de cette crise. Je ne sais rien qu'une chose, c'est
qu'il faut que l'homme devienne un tre complet, et que je le vois en
train d'tre comme l'enfant dont on voulait donner une moiti  chacune
des mres qui se le disputaient. L'enfant ne se laissera pas faire,
soyons tranquilles.

Au reste, je me suis probablement aussi mal exprim que possible sur le
fond de la question en parlant de la vie comme d'une opration. C'est
plus que cela sans doute, ce doit tre le rsultat d'une opration non
surnaturelle, mais divine, o les lments abstraits se marient aux
lments concrets de l'existence; mais il y a un langage technique que
je ne veux point parler ici, parce qu'il me dplat et n'claircit rien.
Les sciences et les arts ont leur technologie trs-ncessaire, et vous
voyez que j'vite d'employer cette technologie  propos de botanique.
Elle est si facile  apprendre que l'exhiber serait faire un mauvais
calcul de pdantisme. La technologie mtaphysique n'est pas beaucoup
plus _sorcire_, comme on dit chez nous; mais elle n'a pas la justesse
et la prcision de la botanique. Chaque auteur est forc de crer des
termes  son usage pour caractriser les oprations de la pense telle
qu'il les conoit. Ces oprations sont beaucoup plus profondes que
les mystres microscopiques du monde tangible. Aprs tant de sublimes
travaux et de grandioses explorations dans le domaine de l'me,
la science des ides n'a pas encore trouv la parole qui peut se
vulgariser: c'est un grand malheur et un grand tort. Le matrialisme
radical menace d'une suppression complte la recherche des oprations
de l'entendement humain. Allons donc! alors vienne l'homme de gnie
qui nous expliquera notre me et notre corps dans l'ensemble de leurs
fonctions, par des vrits sans rplique et dans une langue qui nous
permettra d'enseigner  nos petits-enfants qu'ils ne sont ni anges ni
btes!

* * * * *

Me voil bien un peu loin de ce que je voulais vous dire aujourd'hui sur
les herbiers. Je tiens cependant  ne pas finir sans cela.

L'herbier inspire des prventions aux artistes.

--C'est, disent-ils, une jolie collection de squelettes.

Avant tout, je dois vous dire que faire un herbier est une chose si
grave, que j'ai crit sur la premire feuille du mien: _Fagot_. Je
n'oserais donner un titre plus srieux  une chose si capricieuse et si
incomplte. Je parlerai donc de l'herbier au point de vue gnral, et
je vous accorde que c'est un cimetire. Ds lors, ce n'est pas un coin
aride pour la pense. Le sentiment l'habite, car ce qui parle le plus
loquemment de la vie, c'est la mort.

Maintenant, coutez une anecdote vridique.

* * * * *

J'ai vu Eugne Delacroix essayer pour la premire fois de peindre des
fleurs. Il avait tudi la botanique dans son enfance, et, comme il
avait une admirable mmoire, il la savait encore, mais elle ne l'avait
pas frapp en tant qu'artiste, et le sens ne lui en fut rvl que
lorsqu'il reproduisit attentivement la couleur et la forme de la plante.
Je le surpris dans une extase de ravissement devant un lis jaune dont il
venait de comprendre la belle _architecture_; c'est le mot heureux dont
il se servit. Il se htait de peindre, voyant qu' chaque instant son
modle, accomplissant dans l'eau l'ensemble de sa floraison, changeait
de ton et d'attitude. Il pensait avoir fini, et le rsultat tait
merveilleux; mais, le lendemain, lorsqu'il compara l'art  la nature, il
fut mcontent et retoucha. Le lis avait compltement chang. Les lobes
du prianthe s'taient recourbs en dehors, le ton des tamines avait
pli, celui de la fleur s'tait accus, le jaune d'or tait devenu
orang, la hampe tait plus ferme et plus droite, les feuilles, plus
serres contre la tige, semblaient plus troites. C'tait encore une
harmonie, ce n'tait plus la mme. Le jour suivant, la plante tait
belle tout autrement. Elle devenait de plus en plus _architecturale_.
La fleur se schait et montrait ses organes plus dvelopps; ses formes
devenaient _gomtriques_; c'est encore lui qui parle. Il voyait le
squelette se dessiner, et la beaut du squelette le charmait. Il fallut
le lui arracher pour qu'il ne fit pas, d'une tude de plante  l'tat
splendide de l'anthse, une tude de plante en herbier.

Il me demanda alors  voir des plantes sches, et il s'enamoura de ces
silhouettes dlies et charmantes que conservent beaucoup d'espces.
Les raccourcis que la pression supprime, mais que la logique de l'oeil
rtablit, le frappaient particulirement.

--Les plantes d'herbier, disait-il, c'est la grce dans la mort.

Chacun a son procd pour conserver la plante sans la dformer. Le plus
simple est le meilleur. _Jete_ et non _pose_ dans le papier qui doit
boire son suc, rtablie par le souffle dans son attitude naturelle,
si elle l'a perdue en tombant sur ce lit mortuaire, elle doit tre
convenablement comprime, mais jamais jusqu' produire l'crasement. Il
faut renouveler tous les jours les couches de papier qui l'isolent, sans
ouvrir le feuillet qui la contient. Le moindre drangement gte sa pose,
tant quelle colle  son linceul. Au bout de quelques jours, pour la
plupart des espces, la dessiccation est opre. Les plantes grasses
demandent plus de pression, plus de temps et plus de soins, sans jamais
donner de rsultats satisfaisants. Les orchides noircissent malgr le
repassage au fer chaud, qui est prfrable  la presse. Bannissons la
presse absolument, elle dtruit tout et ne laisse plus la moindre chance
 l'analyse dj si difficile du vgtal dessch. Le but de l'herbier
doit tre de faciliter l'tude des sujets qu'il contient. Le got des
collections est puril, s'il n'a pas ce but avant tout pour soi et pour
les autres.

Mais l'herbier a pour moi une autre importance encore, une importance
toute morale et toute de sentiment. C'est le passage d'une vie humaine
 travers la nature, c'est le voyage enchant d'une me aimante dans le
monde aim de la cration. Un herbier bien fait au point de vue de la
conservation exhale une odeur particulire, o les senteurs diverses,
mme les senteurs ftides, se confondent en un parfum comparable  celui
du th le plus exquis. Ce parfum est pour moi comme l'expression de la
vie prise dans son ensemble. Les saveurs salutaires des plantes dites
officinales, maries aux cres manations des plantes vireuses,
lesquelles sont probablement tout aussi _officinales_ que les autres,
produisent la suavit qui est encore une richesse, une salubrit,
une subtile beaut de la nature. Ainsi se perdent dans l'harmonie de
l'ensemble les forces trop accuses pour nous de certains dtails.

Ainsi de nos souvenirs, o se rsument comme un parfum tout un pass
compos de tristesse et de joie, de revers et de victoires. Il y a dans
cet herbier-l des pines et des poisons: l'ortie, la ronce et la cigu
y figurent; mais tant de fleurs dlicieusement belles et bienfaisantes
sont l pour ramener  l'optimisme, qui serait peut-tre la plus vraie
des philosophies!

La cigu d'ailleurs..., je l'arrache sans piti, je l'avoue, parce
qu'elle envahit tout et dtrne tout quand on la laisse faire; mais,
outre qu'elle est bien belle, elle est une plante historique. Son nom
est  jamais li au divin pome du _Phdon_. Les chrtiens ne sauraient
dire quel arbre a fourni la croix vnre de leur grand martyr. Tout le
monde sait que la cigu a procur une mort douce et sublime au grand
prdcesseur du crucifi. Innocente ou bienfaisante cigu, sois donc
rhabilite, toi qui, force de donner la mort, sus prouver que tu
n'atteignais pas la toute-puissance de l'me, et laissas pure et lucide
celle du sage jusqu' la dernire pulsation de ses artres!

L'herbier est encore autre chose, c'est un reliquaire. Pas un individu
qui ne soit un souvenir doux et pur. On ne fait de la botanique bien
attentive que quand on a l'esprit libre des grandes proccupations
personnelles ou repos des grandes douleurs. Chaque plante rappelle donc
une heure de calme ou d'accalmie. Elle rappelle aussi les beaux jours
des annes coules, car on choisit ces jours-l pour chercher la vie
panouie et s'panouir pour son propre compte. La vue des sujets un
peu rares dans la localit explore rveille la vision d'un paysage
particulier. Je ne puis regarder la petite campanule  feuilles de
lierre,--merveille de la forme!--sans revoir les blocs de granit de nos
vieux dolmens, o je l'observai vivante pour la premire fois. Elle
perait la mousse et le sable en mille endroits, sur un coteau couvert
de hautes digitales pourpres, et ses mignonnes clochettes devenaient
plus amples et plus colores  mesure qu'elle se rapprochait du ruisseau
qui jase timidement dans ces solitudes austres. L aussi, je trouvai
la _lysimaque nemorum_, assez rare chez nous, non moins merveilleuse de
fini et de grce, et, dans le bois voisin, l'_oxalis acelosella_, qui
remplissait de ses touffes charmantes,--_d'un vert gai_, comme daignent
dire les botanistes,--les profondes crevasses des antiques chtaigniers.

Que ce bois tait beau alors! Il tait si pais d'ombrage que la lumire
du soleil y tombait, ple et glauque, comme un clair de lune. De
vieux arbres penchs nourrissaient, du pied  la cime, des panaches
ininterrompus de hautes fougres. A la lisire, des argynnis normes,
toutes vtues de nacre verte, planaient comme des oiseaux de haut vol
sur les glantiers. Un paysan d'aspect naf et sauvage nous demanda
ce que nous cherchions, et, nous voyant ramasser des herbes et des
insectes, resta clou sur place, les yeux hagards, le sourire sur les
lvres. Il sortit enfin de sa stupeur par un haussement d'paules
formidable, et s'loigna en disant d'un ton dont rien ne peut rendre le
mpris et la piti:

--Ah! mon Dieu, mon Dieu!

J'ouvre l'herbier au hasard, quand je suis rendu _gloomy_ par un temps
noir et froid. L'herbier est rempli de soleil. Voici la circe, et
aussitt je rve que je me promne dans les mandres et les petites
cascades de l'Indre; c'tait un coin vierge de culture et bien touffu.
La flore y est trs-belle. J'y ai trouv cette anne-l l'agraphis
blanche, le gent sagitt, la balsamine _noli me langere_, la spirante
d't, les jolies hlianthmes, le buplvre en faux, l'_anagallis
tenella_, sans parler des grandes eupatoires, des hautes salicaires, des
spires ulmaires et filipendules, des houblons et de toutes les plantes
communes dans mon petit rayon habituel. La circe m'a remis toute cette
floraison sous les yeux, et aussi la grande tour effondre, et le jardin
naturel qui se cache et se presse sous les vieux saules, avec ses petits
blocs de grs, ses sentiers encombrs de lianes indignes et ses grands
lzards verts, pierreries vivantes, qui traversent le fourr comme des
clairs rampants. Le martin-pcheur, autre clair, rase l'eau comme une
flche; la rivire parle, chante, gazouille et gronde. Il y a partout,
selon la saison, des ruisseaux et des torrents  traverser comme on
peut, sans ponts et sans chemins. C'est un endroit qui semble primitif
en quelques parties, que le paysan n'explore que dans les temps secs.
Hlas! gare au jour o les arbres seront bons  abattre! La flore des
lieux frais ira se blottir ailleurs. Il faudra la chercher.

En voyant le domaine de la nature se rtrcir de jour en jour, et les
ravages de la culture mal entendue supprimer sans relche le jardin
naturel, je ne suis gure en train de conclure avec certains adeptes de
Darwin que l'homme est un grand crateur, et qu'il faut s'en remettre
 son got et  son intelligence pour arranger au mieux la plante.
Jusqu' prsent, je trouve qu'il est un affreux bourgeois et un vandale,
qu'il a plus gt les types qu'il ne les a embellis, que, pour quelques
amliorations, il a fait cent bvues et cent profanations, qu'il a
toujours travaill pour son ventre plus que pour son coeur et pour son
esprit, que ces crations de plantes et d'animaux les plus utiles sont
prcisment les plus laides, et que ces modifications tant vantes sont,
dans la plupart des cas, des dtriorations et des monstruosits. La
thorie de Darwin n'en est pas moins vraisemblable et logiquement vraie;
mais elle ne doit pas conclure  la destruction systmatique de tout ce
qui n'est pas l'ouvrage de l'homme. L'interprter ainsi diminuerait son
importance et dnaturerait probablement son but; mais, pour parler de ce
grand esprit et de ces grands travaux, il faudrait plus de papier que je
ne veux condamner vos yeux  en lire. Revenons  nos fleurs mortes.

Je vous disais que l'herbier est un cimetire; hlas! le mien est rempli
de plantes cueillies par des mains amies que la mort a depuis longtemps
glaces. Voici les gramines que mon vieux prcepteur Deschartres
prpara et classa ici, il y a soixante-quinze ans, pour mon pre, qui
avait t son lve; elles ont servi  mes premires tudes botaniques;
je les ai pieusement gardes, et, si j'ai rectifi la classement un peu
surann de mon professeur, j'ai respect les tiquettes jaunies qui
gardent fidlement son criture... J'ai trouv dans un volume de l'abb
de Saint-Pierre, qui a t longtemps dans les mains de Jean-Jacques
Rousseau, une saponaire ocymode qui m'a bien l'air d'avoir t mise l
par lui.--De nombreux sujets me viennent de mon cher Malgache, Jules
Nraud, dont le livre lmentaire et charmant, _Botanique de ma fille_,
a t rdit avec luxe par Hetzel, aprs avoir longtemps dormi chez
l'diteur de Lausanne.

Cet aimable et excellent ouvrage est le rsum de causeries pleines
de savoir et d'esprit que j'coutais en artiste et pas assez en
naturaliste. Je ne me suis occup un peu srieusement de botanique que
depuis la mort de mon pauvre ami. J'avais toujours remis au lendemain
_l'plage_ de cet alphabet ncessaire dont on espre en vain pouvoir se
passer pour bien voir et rellement comprendre. Le lendemain, hlas! m'a
trouv seul, priv de mon prcieux guide; mais les plantes qu'il m'avait
donnes, avec d'excellentes analyses vraiment descriptives,--il y en a
si peu de compltes dans les gros livres!--sont restes dans l'herbier
comme types bien dfinis. Chacune de ces plantes me rappelle nos
promenades dans les bois avec mon fils enfant, que nous portions 
tour de rle, et qui aimait  chevaucher _la grandelette_, la bote de
fer-blanc du Malgache.

D'autres amis, qui, grce au ciel, vivent encore et me survivront, ont
aussi laiss leurs noms et leurs tributs dans mon herbier. Une grande
artiste dramatique, qui est rapidement devenue botaniste attentive et
passionne, m'a envoy des plantes rares et intressantes des bois de
la Cte-d'Or. Climne a les yeux aussi bons qu'ils sont beaux. La
botanique ne leur a rien t de leur expression et de leur puret: c'est
que l'exercice complet d'un organe le retrempe. J'ai longtemps partag
cette erreur, qu'il ne faut pas exercer la vue, dans la crainte de
la fatiguer. L'oeil est complet ou non, mais il ne peut que gagner 
fonctionner rgulirement. Des semaines et des mois de repos, que l'on
me disait et que je croyais ncessaires, augmentaient le nuage qui me
gne. Des semaines et des mois d'tude  la loupe m'ont enfin prouv que
la vue revient quand on la sollicite, tandis qu'elle s'teint de plus
en plus dans l'inertie; mais, en ceci comme en tout, il ne faut point
d'excs.

L'herbier se prte aussi aux exercices de la mmoire, qui est un sens
de l'esprit. Si on ne le feuilletait de temps en temps, les noms et les
diffrences se confondraient ou s'chapperaient pour qui n'est pas dou
naturellement du beau souvenir qui s'incruste. Les soldats passs en
revue, avec leurs costumes varis, se confondraient dans la vision,
s'ils n'taient bien classs par rgiments et bataillons. Ils dfilent
dans leur ordre; on reconnat alors facilement chacun d'eux, et, avec
son nom et son origine, on retrouve son histoire personnelle, on se
retrace des lieux aims, des personnes chries; on revoit les douces
figures, on entend les gais propos des compagnons qui couraient alertes
et joyeux au soleil, et qui aujourd'hui vivent dans notre me fidle 
l'tat de penses fortifiantes et salutaires.

Quoi de plus beau et de plus pur que la vision intrieure d'un mort
aim? L'esprit humain a la facult d'une vocation admirable. L'ami
reparat, mais non tel qu'il tait absolument. L'absence mystrieuse a
rajeuni ses traits, pur son regard, adouci sa parole, lev son me.
Il se rappelle quelques erreurs, quelques prjugs, quelques prventions
insparables du milieu incomplet o il avait vcu. Il en est dbarrass,
il vous invite  vous dbarrasser de cet alliage. Il ne se pique point
d'tre entr dans la lumire absolue, mais il est mieux clair, il juge
la vie avec calme et sagesse. Il a gard de lui-mme et dvelopp tout
ce qui tait bon. Il est dsormais  toute heure ce qu'il tait dans ses
meilleurs jours. Il nous rappelle les bienfaits de son amiti, et
il n'est pas besoin qu'il nous prie d'en oublier les erreurs ou les
lacunes. Son apparition les efface.

Telle est la puissance de l'imagination et du sentiment en nous, que
nous rendons la vie  ceux qui nous ont quitts. Y sont-ils pour quelque
chose? Nous le croyons par l'enthousiasme et l'attendrissement. La
raison jusqu'ici ne nous le prouve pas, elle ne peut tout prouver: elle
n'est pas la seule lumire de l'homme, _quoi qu'on die_; mais elle a des
droits sacrs, imprescriptibles, ne l'oublions pas, et n'arrtons jamais
son essor.

En attendant qu'elle se mette d'accord avec notre coeur, car il faut
qu'elle en arrive l, donnons  nos amis envols un sanctuaire dans
notre me, et continuons la reconnaissance et l'affection au del de
la tombe en leur faisant plus belle cette rgion idale, cette vie
renouvele o nous les plaons. Qu'ils soient pour nous comme les suaves
parfums de fleurs qui s'purent en se condensant.




IV

DE MARSEILLE A MENTON


A M. GUSTAVE TOURANGIN, A SAINT-FLORENT

Nohant. 28 avril 1868.

Mais non, mon cher _Micro_, je ne suis plus au pays des anmones, je
suis au doux pays de la famille, o vient de nous fleurir une petite
plante plus intressante que toutes celles de nos herbiers. Le beau
soleil qui rit dans sa chambre et la douce brise de printemps qui
effleure son rideau de gaze sont les divinits que j'invoque en ce
moment pour elle, et je laisse les cactus et les dattiers de la Provence
aux baisers du mistral, qu'ils ont la force de supporter.

J'ai pass un mois seulement sur le rivage de la mer bleue. Le
_rapide_,--c'est ainsi que les Mridionaux appellent le train que l'on
prend  Paris  sept heures du soir, nous dposait  Marseille le
lendemain  midi. Une heure aprs, il nous remportait  Toulon.

Je regrette toujours de ne plus m'arrter  Marseille: les environs
sont aussi beaux que ceux des autres stations du littoral, plus beaux
peut-tre, si mes souvenirs ne m'ont pas laiss d'illusions. Ce que j'en
vois en gagnant Toulon, o nous sommes attendus, me semble encore plein
d'intrt. Le massif de Carpiagne, qui s'lve  ma droite et que
j'ai flair un peu autrefois sans avoir la libert d'y
pntrer,--j'accompagnais un illustre et cher malade que tu as connu et
aim,--m'apparat toujours comme un des coins ignors du vulgaire, o
l'artiste doit trouver une de ses oasis. C'est pourtant l'aridit qui
fait la beaut de celle-ci. C'est un massif pyramidal qui s'toile 
son sommet en nombreuses artes brises, avec des coupures  pic, des
dentelures aigus, des abmes et des redressements brusques. Tout cela
n'est pas de grande dimension et parat sans doute de peu d'importance 
ceux qui mesurent le beau  la toise; autant que mon oeil peut apprcier
ce monument naturel, il a de six  sept cents mtres d'lvation, et ses
verticales nombreuses ont peut-tre trois ou quatre cents pieds. Peu
m'importe; l'oeil voit immense ce qui est construit dans de belles
proportions, et le Lapithe qui a taill cette montagne  grands coups de
massue tait un artiste puissant, quelque demi-dieu anctre du gnie qui
s'incorpora et se personnifia dans Michel-Ange.

Il y a, n'est-ce pas? dans la nature, des formes qui nous font penser
 tel ou tel matre, bien que le rapport ne soit pas matriellement
saisissable entre l'oeuvre de la plante et celle de l'artiste. Un
rocher de la Carpiagne ou de l'Estrel ne ressemble pas  la chapelle
des Mdicis ni au Mose, et pourtant ces grandes figures de la
civilisation idalise viennent, dans notre rverie, s'asseoir sur les
sommets de ces temples barbares et primitifs. C'est que le beau engendre
la postrit du beau, qui, parlant du fait et passant par tous les
perfectionnements que la pense lui donne, garde comme air de famille
les qualits de hardiesse, d'pret ou de grce du type fruste.
Michel-Ange voyait-il avec nos yeux d'aujourd'hui les croupes et les
attaches d'une montagne plus ou moins belle? Qu'importe! il avait toutes
les Alpes dans la poitrine, et il portait l'Atlas dans son cerveau.

Quittons cet Atlas en miniature de la Carpiagne, o le soleil dessine
avec de grands clats de lumire coups d'ombres vaporeuses les contours
rudes de formes, chatoyants de couleur comme l'opale. Notre desse Flore
cache-t-elle dans ces fentes arides et nues en apparence les petites
rarets du fond de sa corbeille? Probablement; mais le convoi brutal
nous emporte au loin et s'engouffre sous des tunnels interminables o il
fait noir et froid. On entre dans l'rbe, un sens paen de voyage aux
enfers se formule dans la pense; ce bruit aigre et dchirant de la
vapeur, ce rugissement touff de la rotation, cette obscurit qui
consterne l'me, c'est l'effroi de la course vers l'inconnu. L'esprit ne
sent plus la vie que par le regret de la perdre, et l'impatience de la
retrouver. Mais voici une lueur glauque: est-ce la porte du Tartare ou
celle d'un monde nouveau plus beau que l'ancien? C'est la lumire, c'est
le soleil, c'est la vie. La mort n'est peut-tre que le passage d'un
tunnel.

La cte largement dchire que l'on suit jusqu' Toulon, et o l'oeil
plonge par chappes, est merveilleusement belle; nous la savons par
coeur, mon fils et moi. Nous la revoyons avec d'autant plus de plaisir
que nous la connaissons mieux. Voil le Bec-de-l'Aigle, le beau rocher
de la Ciotat, le Brusc et les les des Embiez, la colline de Sixfours,
toutes stations amies dont je sais le dessus et le dessous, dont les
plantes sont dans mon herbier et les pierres sur mon tagre. Je sais
que derrire ces pins tordus par le vent de mer s'ouvrent des ravins
de phyllade lilas qu'un rayon de soleil fait briller comme des parois
d'amthyste sables d'or. La colline qui s'avance au del a les
entrailles toutes roses sables d'argent, l'or et l'argent des _chats_,
comme on appelle en minralogie lmentaire la poudre clatante des
roches micaces ou talqueuses.--Les _Frres_, ces cueils jumeaux, pics
engloutis qui lvent la tte au milieu du flot, sont noirs comme l'encre
 la surface, et je n'ai pas trouv de barque qui voult m'y conduire
pour explorer leurs flancs. Dans cette saison-l, le mistral soufflait
presque toujours. Aujourd'hui, il est anodin, et  peine avons-nous
embrass  la gare de Toulon les chers amis  qui nous y avions donn
rendez-vous, que nous sautons avec eux dans un fiacre, et nous voici
 trois heures  Tamaris. Soleil splendide, des fleurs partout, nos
vtements d'hiver nous psent. Hier,  pareille heure, nous nous
chauffions  Paris, le nez dans les cendres. Ce voyage n'est qu'une
enjambe de l'hiver  l't.

Rien de chang  Tamaris, o je me suis install, il y a sept ans en
fvrier, presque jour pour jour. Les beaux pins parasols couvrent
d'ombre une circonfrence un peu plus grande, voil tout; le gazon ne
s'en porte que mieux. Il est trs-remarquable, ce gazon cantonn ici
uniquement sur la colline qui sert de jardin naturel  la bastide. C'est
le brachypode rameux, une crale sauvage, n'est-ce pas? ou tout au
moins une tritice, la soeur btarde, ou, qui sait! l'anctre ignor de
monseigneur froment, puisque cet orgueilleux vgtal qui tient tant de
place et joue un si grand rle sur la terre ne peut plus nommer ses
pres ni faire connatre sa patrie. Le _brachypodium ramosus_ n'a pas de
nom vulgaire que je sache; aucun paysan n'a pu me le dire. Il porte un
petit pi grle, cinq ou six grains bien chtifs qui,  et l, ont
pass l'hiver sur leur tige sans se dtacher. On ne l'utilise pas, on ne
s'en occupe jamais. Il est venu l, et, comme son chaume fin et chevelu
forme un gazon presque toujours vert et touffu, on l'y a laiss. Il n'y
a nullement dpri depuis sept ans que je le connais. Nul autre gazon
n'et consenti  vivre dans ces rochers et sous cette ombre des grands
pins: les animaux ne le mangent pas, il n'y a que Bou-Maca, le petit
ne d'Afrique, qui s'en arrange quand on l'attache dehors; mais il aime
mieux autre chose, car il casse sa corde ou la dnoue avec ses dents et
s'en va, comme autrefois, chercher sa vie dans la presqu'le. J'apprends
que, seul tout l'hiver dans cette bastide inhabite,--le pauvre petit
chien qui lui tenait compagnie n'est plus,--il s'est mis  vivre 
l'tat sauvage. Il part ds le matin, va dans la montagne ou dans la
valle promener son caprice, son apptit et ses rflexions. Il rentre
quelquefois le soir  son gte, regarde tristement son rtelier vide et
repart. On vole beaucoup dans la presqu'le, mais on ne peut pas voler
Bou-Maca; il est plus fin que tous les larrons, il flaire l'ennemi, le
regarde d'un air paisiblement railleur, le laisse approcher, lui dtache
une ruade fantastique et part comme une flche. Or, il n'est gure plus
facile d'attraper un ne d'Afrique que de prendre un livre  la course.
Intelligent et fort entre tous les nes, il n'obit qu' ses matres
et porte ou trane des fardeaux qui n'ont aucun rapport avec sa petite
taille.

Ainsi, je n'ai pas eu le plaisir de renouer connaissance avec Bou-Maca.
Monsieur tait sorti; mais l'trange gazon de la colline profite de son
absence et recouvre les soies jaunies de sa tige d'une verdure robuste
dispose en plumes de marabout. Il tapisse tout le sol sans empiter sur
les petits sentiers et sans touffer les nombreuses plantes qui
abritent leurs jeunes pousses sous sa fourrure lgre. Une vingtaine de
lgumineuses charmantes apprtent leur joli feuillage qui se couronnera
dans six semaines de fleurettes mignonnes, et plus tard de petites
gousses bizarrement tailles: _hippocrepis ciliata_, _melilotus
sulcata_, _trifolium stellatum_, et une douzaine de lotus plus jolis les
uns que les autres. Le psorale bitumineux a pass l'hiver sans quitter
ses feuilles, qui sentent le port de mer; la santoline neutralise son
odeur cre par un parfum balsamique qui sent un peu trop la pharmacie.
Les amandiers en fleur rpandent un parfum plus suave et plus fin. Les
smilax talent leur verdure toujours sombre  ct des lavandes toujours
ples. Les cistes et les lentisques commencent  fleurir. Le _C. albida_
surtout tale  et l sa belle corolle rose, si fragile et si finement
plisse une heure auparavant. On la voit se dplier et s'ouvrir. Les
petites anmones lilas, violettes, roses, purpurines ou blanches
toilent le gazon, le liseron _althoeodes_ commence  ramper et les
orchys-insectes  tirer leur petit labelle ros ou verdtre. Rien
n'a disparu; chaque vgtal, si rare ou si humble qu'il soit dans la
localit, a gard sa place, je devrais dire sa cachette.

Quand j'ai fini ma visite domiciliaire dans le jardin sans clture et
sans culture qui tait et qui est encore pour moi un idal de jardin,
puisqu'il se lie au paysage et le complte en rendant seulement
praticable la terrasse qu'il occupe, je m'assieds sur mon banc favori,
un demi-cercle de rochers ombrag  souhait par des arbres d'une grce
orientale. A travers les branches de ceux qui s'arrondissent  la
dclivit du terrain, je vois bleuir et miroiter dans les ondulations
roses et violettes ce golfe de satin changeant qui a la srnit et la
transparence des rivages de la Grce. Ce golfe de Tamaris, vu du ct
_est_, est le coin du monde,  moi connu, o j'ai vu la mer plus douce,
plus suave, plus merveilleusement teinte et plus artistement encadre
que partout ailleurs; mais il y faut les premiers plans de ce jardin,
libre de formes et de composition. Du ct _sud_, c'est la pleine mer,
les lointains cueils, les majestueux promontoires, et l j'ai vu les
fureurs de la bourrasque durant des semaines entires. J'y ai ressenti
des tristesses infinies, un tat maladif accablant. Tamaris me rappelle
plus de fatigues et de mlancolies que de joies relles et de rveries
douces, et c'est sans doute pourquoi j'aime mieux Tamaris, o j'ai
souffert, que d'autres retraites o je n'ai pas senti la vie avec
intensit. Sommes-nous tous ainsi? Je le pense. Le souvenir de
nos jouissances est incomplet quand il ne s'y mle pas une pointe
d'amertume. Et puis les choses du pass grandissent dans le vague
qui les enveloppe, comme le profil des montagnes dans la brume du
crpuscule. Il me semble que, sur ce banc o me voil assis encore une
fois aprs lui avoir dit un adieu que je croyais ternel, j'ai port
en moi un monde de lassitude et de vaillance, d'puisement et de
renouvellement. Il me semble qu' certaines heures j'ai t un
philosophe trs-courageux, et  d'autres heures un enfant trs-lche. Je
venais de traverser une de ces maladies foudroyantes o l'on est emport
en quelques jours sans en avoir conscience. L'affaiblissement qui me
restait et que le brutal climat du Midi tait loin de dissiper, tournait
souvent  la colre, car l'tre intrieur avait conserv sa vitalit, et
le rire du printemps sur la montagne me faisait l'effet d'une cruelle
raillerie de la nature  mon impuissance.

--Puisque tu m'appelles, guris-moi, lui disais-je.

Elle m'appelait encore plus fort et ne me gurissait pas du tout.
J'tudiai la patience. Je me souviens d'avoir fait ici une thorie,
presque une mthode de cette vertu ngative, avec un classement de
phases  suivre en mme temps que j'tudiais le classement botanique
d'aprs Grenier et Godron. Ces auteurs rejettent sans piti de leur
catalogue toute plante acclimate ou non qui n'est pas de race
franaise. Je m'exerais purilement, car la maladie est trs purile,
 rejeter de ma mthode philosophique tout ce qui tait amusement ou
distraction de l'esprit, comme contraire  la recherche de la patience
pour elle-mme. Et puis je m'apercevais que la sagesse, comme la sant,
n'a pas de spcialit absolue, qu'elle doit s'aider de tout, parce
qu'elle s'alimente de tout, et, un beau jour de soleil, ayant pris ma
course tout seul, comme Bou-Maca, sauf  tomber en chemin et  mourir
sur quelque lit de mousse et de fleurs, au grand air et en pleine
solitude, ce qui m'a toujours paru la plus douce et la plus dcente
mort que l'on puisse rver, je forai ma pauvre machine  obir aux
injonctions aveugles de ma volont. J'eus chaud et froid, faim et soif,
dpit et rsignation; j'eus des envies de pleurer quand j'essayais
en vain de gravir un escarpement, des envies de crier victoire quand
j'avais russi  le gravir. L'attente muette et stoque de la gurison
ne m'avait pas rendu un atome de force musculaire. La volont de
ressaisir  tout prix cette force me la rendit, et je me souviens encore
de ceci: c'est qu'au retour d'une excursion assez srieuse, je vins
m'asseoir sur ce banc en me dbitant l'axiome suivant: Dcidment, la
patience n'est pas autre chose qu'une nergie.

J'avais peut-tre raison. L'inertie glace de l'attente du mieux n'amne
que le dprissement. La volont d'tre et d'agir en dpit de tout nous
fait vaincre les maladies de langueur du corps et de l'me; j'ai encore
vaincu, l'an dernier, un accs d'anmie en n'coutant que le mdecin qui
me conseillait de ne pas m'couter du tout.

C'est bien aussi ce que me conseillait le docteur qui m'a soign ici
il y a sept ans, et que j'ai retrouv hier soir plus jeune que moi,
toujours charmant, sensible et tendre. Je l'aimai  la premire vue, cet
ami des malades, cet tre aimable et sympathique qui apporte la sant
ou l'esprance dans ses beaux yeux septuagnaires, toujours remplis de
cette flamme mridionale si communicative. Certains vieux mdecins de
province sont des figures que l'on ne retrouvera plus: Lallemant et
Cauvires, qui sont partis au milieu d'une snilit adorable, Auban 
Toulon, Maure  Grasse, Morre  Palaiseau, Vergne  Cluis, et tant
d'autres qui sont encore bien vivants et solides, et qui exercent dans
leur milieu une sorte de royaut paternelle. Jamais riches, ils ont
pratiqu la charit sur des bases trop larges; tous aiss, ils n'ont pas
eu de vices; tous hommes de progrs, fils directs de la Rvolution, ils
ont travers dans leur jeunesse les dboires de la Restauration, ils ont
lutt contre la thorie de l'touffement, ils luttent toujours: ils ont
t hommes du temps qu'on mettait sa gloire  tre homme avant tout. Ils
sont devenus savants avec un but d'apostolat qu'ils poursuivent encore
en dpit de la mode qui a cr le problme de la science pour la
science, comme elle avait invent l'art pour l'art dans un sens troit
et faux.

Nos jeunes savants d'aujourd'hui mriront et poseront mieux la question,
car elle a son sens juste et son ct vrai; mais ils seront gnralement
et forcment sceptiques. Ils auront le doute et le rire, l'esprit et
l'audace. Ce ne sera plus le temps de l'enthousiasme et de l'espoir, de
l'indignation et du combat. On retrouve ces vieilles nergies du pass
sur de nobles fronts que le temps respecte, et on les aime spontanment.
Qu'ils soient dans l'illusion ou dans le vrai sur l'avenir des socits
humaines, c'est avec eux qu'on se plat  songer, et l'on se sent
meilleur en les approchant.

Et pourtant j'aime bien tendrement la jeunesse; comment faire pour ne
pas aimer les enfants, et pour ne pas contempler comme un idal l'ge
de l'irrflexion, o le mal n'est pas encore le mal, puisqu'il n'a pas
conscience de lui-mme?

La nature, ternellement jeune et vieille, passant de l'enfance  la
caducit, et ressuscitant pour recommencer sans savoir ce que vie
et mort signifient, est une enchanteresse qui nous dfend d'tre
moroses.... Le moyen au mois de fvrier, qui est l'avril du Midi, sous
un ciel en feu et sur une terre en fleurs, de pleurer sur les roses ou
sur les neiges d'antan?

Le lendemain, en quatre heures, nous gagnons Cannes. Le trajet le long
de la mer est aussi beau que celui de Marseille  Toulon, et tout cela
se ressemble sans s'identifier. Ce qui est nouveau d'aspect pour moi,
c'est la chane des Mores, montagnes couvertes de forts et d'une
tournure fire avec un air sombre. On les ctoie et on entre dans les
contre-forts de l'Estrel, massif superbe de porphyre rouge dcoup tout
autrement que la Carpiagne, qui est calcaire et disloque. L'Estrel
a la physionomie d'une chose d'art, des mouvements logiques et voulus
comme les ont gnralement les roches ruptives. Ses sommets ont peu de
brche, ses dents s'arrondissent comme des bouillonnements saisis d'un
brusque refroidissement. Rien ne prouve que telle soit la cause de ces
formes arrtes et solides, mais l'esprit s'en empare comme d'une raison
d'tre des ligues moutonnes qui festonnent le ciel et qui descendent
en bondissements jusque dans la mer. Petites montagnes, collines en
ralit, mais si lgantes et si fires qu'elles paraissent imposantes.
Une grande varit de groupements, rentrant dans l'unit de plans de la
structure gnrale, peu de blocs isols ou dtachs l o l'homme n'a
pas mis la main; des murailles droites inexpugnables, des plissements
soudains arrts par des mamelonnements tumultueux qui se dressent en
masses homognes, compactes, d'une grande puissance. Rien ici ne sent
le dsastre et l'effondrement. Rien ne fait songer aux cataclysmes
primitifs. C'est un difice et non une ruine; la vgtation y prend ses
bats, et le mois de mai doit y tre un enchantement.

Cannes, rendez-vous des trangers de tout pays, doit tre pour le
romancier habile une bonne mine pleine d'chantillons  collectionner;
mais, outre que je n'ai aucune habilet, je ne suis pas venu cans
pour tudier les moeurs qu'on raconte et observer les physionomies
qui passent. Ici comme ailleurs, je ne prendrai que des notes, et
j'attendrai que je sois saisi n'importe o, n'importe par quoi ou par
qui. Je ne suis pas de ceux qui savent ce qu'ils veulent faire. Je subis
l'action de mes milieux. Je ne pourrais la provoquer; d'ailleurs, je
suis en vacances.

Je n'espre pas non plus faire beaucoup de botanique. La saison est trop
peu avance, et cette anne-ci particulirement la floraison est trs en
retard. Il parait qu'il n'a pas plu depuis deux ans. Maurice ne compte
pas non plus sur des trouvailles entomologiques  te communiquer. Notre
but est une affaire de coeur, une visite  de chres personnes qui m'ont
attendu tout l'hiver. La beaut et le charme du pays seront par-dessus
le march.

Ds le lendemain pourtant, nous voici en campagne. Les amis veulent nous
faire les honneurs de l'Estrel, et nous remplissons de notre bande
joyeuse et de nos provisions de bouche un omnibus norme, tran par
trois vigoureux chevaux. La locomotion est admirablement organise ici.
On pntre dans la montagne, on trotte  fond de train sur les corniches
vertigineuses; nous n'avons pas fait autre mtier pendant un mois, et
nous n'avons pas vu l'ombre d'un accident. Cochers et chevaux sont
irrprochables.

A l'entre de la gorge de Maudelieu, on laisse la voiture, on porte les
paniers, on s'engouffre dans une troite fente de rochers en remontant
le cours d'un petit torrent presque  sec, et on s'arrte pour djeuner
 l'endroit o une cascatelle remplit  petit bruit un petit rservoir
naturel. Ce n'est pas un des plus beaux coins de l'Estrel. Le porphyre
n'y est pas bien dtermin, on est encore trop  la lisire; mais, comme
salle  manger, la place est charmante, et il y fait une rjouissante
chaleur. Les murailles djetes qui vous pressent ont une grce sauvage.
Il y a tant de lentisques, de myrtes, d'arbousiers et de phyllires
qu'on se croirait dans de la vraie verdure. Pour moi, ces feuillages
cassants et persistants ont toujours quelque chose d'artificiel et de
thtral. Ils seront beaux quand les chvrefeuilles et les clmatites
qui les enlacent mleront leurs souplesses et leurs fracheurs  cette
rigidit. Aprs le djeuner, on reprend le vaste et solide omnibus, qui
grimpe rsolument vers le point central de l'Estrel.

Le massif intrieur, ferm transversalement par une muraille rectiligne
d'une grande apparence, offre progressivement, des extrmits au coeur,
un porphyre rouge mieux dtermin et d'un plus beau ton. A toutes les
heures du jour, ces chaudes parois semblent imprgnes de soleil. La
couleur est donc ici aussi riche que la forme, et les masses de la
vgtation, en suivant le mouvement heureux du sol, se composent comme
pour le plaisir des yeux. Une belle route traverse le sanctuaire en
suivant les bords du ravin principal, et, des points les plus levs
de son parcours, permet de plonger sur les grandes ondulations qui
aboutissent  la mer. Qu'elle est belle, cette mer crule qui, partant
du plus profond du tableau, remonte comme une haute muraille de saphir
 l'horizon visuel! A droite se dressent les Alpes neigeuses, autre
sublimit qui fascine l'oeil et le fixe en dpit des plantes qui
sourient  nos pieds et sollicitent notre attention. Dis-moi, cher
naturaliste, notre matre, si le papillon, qui a tant de facettes dans
son oeil de diamant, peut voir  la fois la terre et le ciel, l'horizon
et le ciel qui s'effleure! Il est bien heureux le papillon, s'il peut
saisir d'emble le grand et le petit, le loin et le proche! Ah! que
notre oeil humain est lent et pauvre, et avec cela la vie si courte!

Les arbres sont trs beaux dans l'Estrel, on y chappe  la monotonie
des grands oliviers, bien beaux aussi, mais trop rpts dans le pays.
Sauf le lige, les essences de la fort de l'Estrel sont,  l'espce
prs, celles de nos rgions centrales. Les chtaigniers paraissent se
plaire surtout vers le centre. C'est l que nous nous arrtons au hameau
des Adrets, toujours orn de son poste de gendarmerie, comme d'une
prface de mlodrame. La route tait dangereuse autrefois, mais
Frdrick-Lematre a tu  jamais sa posie. Le lieu n'voque plus que
des souvenirs de tragdie burlesque.

Elle est pourtant sinistre, cette auberge des Adrets, et les auteurs
du drame qui en porte le nom l'ont parfaitement choisie pour type de
coupe-gorge. Elle en a tout le classique, surtout aujourd'hui que
la cuisine est ferme et abandonne. Pourquoi? On ne sait. A force
d'entendre les voyageurs plaisanter sur la mort fictive de M. Germeuil,
les propritaires se sont imagin qu'on leur attribuait un crime rel.
La porte principale est barricade, les habitants du hameau regardent
avec dfiance et curiosit les tentatives que l'on fait pour entrer. Ils
sourient mystrieusement, ils affectent un air moqueur pour rpondre aux
moqueries qu'ils attendent de vous. Il faut que certains passants les
aient cruellement mystifis. On frappe longtemps en vain; enfin, les
htes vous demandent schement ce que vous voulez et consentent  vous
conduire dans une salle de cabaret vritablement hideuse. Elle est
sombre, sale et barbouille de fresques reprsentant des paysages, des
scnes de pche et de chasse d'un dessin si barbare et d'une couleur si
froce, qu'on est pris de peur et de tristesse devant cette navrante
parodie de la nature. Ceci est la nouvelle auberge soude  l'ancienne,
que l'on ne vous ouvre qu'aprs bien des pourparlers et des questions.

--Que voulez-vous voir, l? Il n'y a rien de curieux. Il ne s'y est
jamais rien pass.

Il faut rpondre qu'on le sait bien; mais qu'on veut voir l'escalier
de bois. On le voit enfin dress en zigzag, au fond d'une salle nue et
sombre  chemine trs ancienne. Il est assez dcoratif et conduit
 deux misrables petites chambres dans l'une desquelles ne fut pas
assassin M. Germeuil. Toute cette recherche du souvenir d'une fiction
de thtre est fort purile, mais il faut rire en voyage, et, en
sortant, on rit de la figure ahurie et souponneuse de ces bons
habitants des Adrets.

* * * * *

Il fait beaucoup plus doux au golfe Juan qu'au golfe de Toulon. Le
mistral y est moins rude, moins froid, plus vite pass; mais au baisser
du soleil, l'air se refroidit plus vite et la soire est vritablement
froide, jusqu'au moment o la nuit est complte. Alors il y a un
adoucissement remarquable de l'atmosphre jusqu'au retour du matin.
En dpit de ces bnignes influences, la vgtation est beaucoup plus
avance  Toulon: pourquoi?

Le lendemain, il faisait un vent assez aigre  l'le Sainte-Marguerite.
La _passerina hirsuta_ tapisse le rivage du ct ouest. Elle est en
fleurs blanche et jaunes. On me dit qu'elle ne crot que l dans toute
la Provence. Par exemple, elle abonde au Brusc, dans les petites anses
qui dchiquettent le littoral, mais toujours tourne vers l'occident.
Est-ce un hasard ou une habitude?

Je croyais trouver ici plus de plantes spciales. Le sol que j'ai
pu explorer en courant me semble trs pauvre; pas l'ombre d'un
_tartonraire_, pas de _medicayo maritima_, pas d'astragale
_tragacantha_, rien de ce qui tapisse la plage des Sablettes et de ce
qui orne les beaux rochers du cap Sicier. Ma seule trouvaille consiste
dans un petit ornithogale  fleur blanche unique et  feuilles linaires
canalicules, dont une dmesurment longue. Je n'en trouve nulle part la
description bien exacte,  moins que ce ne soit celui que mes auteurs
localisent exclusivement sur le Monte-Grosso, en Corse. J'ai cueilli
celui-ci sur le rocher qui porte le fort d'Antibes. Il y gazonnait
sur un assez petit espace. De l'orchis jaune trouv une seule fois 
Tamaris, le 13 mars, point de nouvelles par ici; mais nous habitons une
cte particulirement aride, et les promenades en voiture ne sont pas
favorables  l'exploration botanique.

Il faut donc s'en tenir au charme de l'ensemble et mettre les lunettes
du peintre. Pour le peintre de grand dcor de thtre, ce pays-ci est
typique. Les formes sont admirables, les masses sont de dimensions 
tre embrasses dans un beau cadre, et leur tournure est si fire,
qu'elles apparaissent plus grandioses qu'elles ne le sont en effet. Ce
trompe-l'oeil perptuel caractrise au moral comme au physique la nature
et l'homme du Midi; il est cause du reproche de _blague_ adress  la
population, reproche non mrit en somme. Le Midi et le Mridional
annoncent toujours et tiennent souvent. Ils sont minemment
dmonstratifs, et,  un moment donn, ils semblent frapps d'puisement;
mais ils se renouvellent avec une facilit merveilleuse, et, comme la
terre d'Afrique qui semble souvent morte et dessche, ils refleurissent
du jour au lendemain.

La transition de l'hiver  l't n'est pourtant pas aussi belle et aussi
frappante ici que chez nous. La vgtation n'y clate pas avec la mme
splendeur. L'absence de gele srieuse n'y fait pas ressortir le rveil
de la vie, et on n'y sent gure en soi-mme ce rveil si intense et
si subit qui s'opre chez nous par crises nergiques. Le vent de mer
contrarie l'essor gnral. Le mistral est un petit hiver qui recommence
presque chaque semaine, et qui est d'autant plus perfide qu'il n'altre
pas visiblement l'aspect des choses; mais, quoi qu'on en dise, il gle
ici blanc presque tous les matins, et les promesses du soleil de la
journe ressemblent  une gasconnade. Est-ce  dire que la nature n'y
soit pas gnreuse et la vie intense? Certes non. C'est un beau pays, et
les organisations qu'il dveloppe sont rsistantes et souples  la fois.

Malheureusement, dans ces stations consacres par la mode, ce que l'on
voit le moins, c'est le type local. Homme, animaux, plantes, coutumes,
villas, jardins, quipages, langage, plaisirs, mouvement, change de
relations, c'est une grande auberge qui s'tend sur toute la cte. Si
vous apercevez le paysan, l'industriel indignes, soyez sr qu'ils
sont occups  servir les besoins ou les caprices de la fourmilire
trangre.

Ceci, je l'avoue, me serait odieux  la longue, et, si j'avais une villa
sur ce beau rivage, je la fuirais  l'poque o des quatre coins du
monde s'abattent ces bandes d'oiseaux exotiques. C'est un tort d'tre
ainsi et de vouloir tre seul ou dans l'intimit troite de quelques
amis au sein de la nature. Certes l'homme est l'animal le plus
intressant de la cration; je dirai pour mon excuse que, dans certains
milieux o tout est artificiel, l'art semble appeler les humains  se
runir et les inviter  l'change de leurs ides. Au sein du mouvement
qui est leur ouvrage, ils ont naturellement jouissance morale et
avantage intellectuel  se communiquer l'activit qui les anime. Il y a
aussi de dlicieux milieux de villgiature o la sociabilit plus douce
et un peu nonchalante peut raliser des _dcamrons_ exquis; mais, en
prsence de la mer et des Alpes neigeuses, peut-on n'tre point domin
par quelque chose d'crasant dont la sublimit nous distrait de
nous-mmes et nous fait paratre misrable toute proccupation
personnelle?

Je fus frapp de cette sorte de stupeur o la grandeur des choses
extrieures nous jette en parcourant un jardin admirablement situ
et admirablement compos  la pointe d'Antibes. C'est, sous ces deux
rapports, le plus beau jardin que j'aie vu de ma vie. Plac sur une
langue de terre entre deux golfes, il offre un groupement onduleux
d'arbres de toutes formes et de toutes nuances qui se sont assez levs
pour cacher les premiers plans du paysage environnant. Tous les noms de
ces arbres exotiques, tranges ou superbes, car le crateur de cette
oasis est horticulteur savant et passionn, je te les cacherai pour une
foule de raisons: la premire est que je ne les sais pas. Tu me fais
grce des autres, et mme tu me pardonnes de n'avoir pas abord la flore
exotique, moi qui suis si loin de connatre la flore indigne, et qui
probablement, si tu ne m'aides beaucoup, ne la connatrai jamais. Je me
souviens d'une dame qui me disait de grands noms de plantes trangres
avec une pouvantable sret de mmoire, et qui me semblait si savante,
que je n'osais lui rpliquer. Pourtant je me hasardai  lui dire
modestement:

--Madame, je ne sais pas tout cela. Je m'occupe exclusivement de l'tude
du _phaseolus_.

Elle ne comprit pas que je lui parlais du haricot, et avoua qu'elle ne
connaissait pas cette plante rare.

Pour ne point ressembler  cette dame, je ne me risquerai pas  te
nommer une seule des merveilles vgtales de l'Australie, de la
Polynsie et autres lieux fantastiques que M. Turette a su faire
prosprer dans son enclos: mais ce dont je peux te donner l'ide, c'est
du spectacle que prsente le vaste bocage o toutes les couleurs et
toutes les formes de la vgtation encadrent, comme en un frais vallon,
les pelouses toiles de corolles radieuses et encadres de buissons
chargs de merveilleuses fleurs. La villa est petite et charmante sous
sa tapisserie de bignones et de jasmins de toutes nuances et de tous
pays; mais c'est du pied de cette villa au sommet de la pelouse qui
marque le renflement du petit promontoire, et qui, par je ne sais quel
prodige de culture, est verte et touffue, que l'on est ravi par la
soudaine apparition de la mer bleue et des grandes Alpes blanches
mergeant tout  coup au-dessus de la cime des arbres. On est dans un
den qui semble nager au sein de l'immensit. Rien, absolument rien
entre cette immensit sublime et les feuillages qui vous ferment
l'horizon de la cte, cachant ses pentes arides, ses constructions
tristes, ses mille dtails prosaques; rien entre les gazons, les
fleurs, les branches formant un petit paysage exquis, frais, embaum,
et la nappe d'azur de la mer servant de fond transparent  toute cette
verdure, et puis au-dessus de la mer, sans que le dessin de la cte
loigne puisse tre saisi, ces fantastiques palais de neiges ternelles
qui dcoupent leurs sommets clatants dans le bleu pur du ciel. Je ne
chercherai pas de mots excentriques et peu usits pour te reprsenter
cette magie. Les mots qui frappent l'esprit obscurcissent les images que
l'on veut prsenter rellement  la vision de l'esprit. Figure-toi donc
tout simplement que tu es dans ce charmant vallon, arrondi au fond
comme une corbeille, que tu me dcris si bien dans ta dernire lettre,
et que tu vois surgir de l'horizon bois la Mditerrane servant de
base  la chane des Alpes. Impossible de te proccuper de la distance
considrable qui spare ton premier horizon du dernier. Il semble que
ce puissant lointain t'appartienne, et que toute cette formidable
perspective se confonde sans transition avec l'troit espace que tes pas
vont franchir, car tu es tent de t'lancer  la limite de ton vallon
pour mieux voir.--Ne le fais pas, ce serait beau encore, mais d'un beau
raliste, et tu perdrais le ravissement de cet aspect compos de trois
choses immacules, la vgtation, la mer, les glaciers. Le sol, cette
chose dure qui porte tant de choses tristes, est noy ici pour les yeux
sous le revtement splendide des choses les plus pures. On peut se
persuader qu'on est entr dans le paradis des potes... Pas une plante
qui souffre, pas un arbre mutil, pas une fortification, pas une
enceinte, pas une cabane, pas une barque, aucun souvenir de l'effort
humain, de l'humaine misre ni de l'humaine dfiance. Les arbres de tous
les climats semblent s'tre donn rendez-vous d'eux-mmes sur ce tertre
privilgi pour l'enfermer dans une frache couronne, et ne laisser
apparatre  ceux qui l'habitent que les rgions suprieures o semblent
rgner l'incommensurable et l'inaccessible.

Le crateur de ce beau jardin a-t-il eu conscience de ce qu'il
entreprenait? A-t-il vu dans sa pense, lorsqu'il en a trac le plan, le
spectacle trange et unique au monde qu'il offrirait lorsque ces plantes
auraient atteint le dveloppement qu'elles ont aujourd'hui? Si oui,
voil un grand artiste; si non, s'il n'a cherch qu' acclimater des
rarets vgtales, disons qu'il a t bien rcompens de son intressant
labeur.

Mais tout passe ou change, et il est  craindre que dans quelques annes
les arbres, en grandissant, ne cachent la mer. Quelques annes de plus,
et ils cacheront les Alpes. Il faudra s'y rsigner, car, si on monde
les matresses branches pour dgager l'horizon, leur souple feston de
verdure perdra sa grce riante et ses divins hasards de mouvement. Ce ne
sera plus qu'un beau jardin botanique.

Ainsi du petit bois de pins, de liges et de bruyres blanches en arbres
qui s'levait au-dessus de Tamaris, et d'o l'on voyait la mer et les
collines  travers des rideaux de fleurs. J'y ai contempl de petites
plantes, le _dorycnium suffruticosum_ et l'_epipactis ancifolia_, qui se
donnaient des airs de colosses en se profilant sur les vagues lointaines
de la pleine mer. Barbare qui les et cueillies pour leur donner
l'horizon d'un verre d'eau ou d'une feuille de papier gris!

--C'est moi, pensais-je en regardant le jardin de M. Turette, qui
voudrais bien emporter cet horizon de flots et de neiges pour encadrer
mon jardin de Nohant!

Mais bien vite cette ambitieuse aspiration m'effraya. Je suis un trop
petit tre pour vivre dans cette grandeur; j'y suis trop sensible, je
me donne trop  ce qui me dpasse dans un sens quelconque, et, quand je
veux me reprendre aprs m'tre abjur ainsi, je ne me retrouve pas. Je
deviendrais tellement contemplatif, que la rflexion ne fonctionnerait
plus.

En effet,  quoi bon chercher la raison des choses quand elles vous
procurent une extase plus douce que l'tude? On risque la folie 
vouloir perptuer le ravissement. Maxime Du Camp, dans son roman des
_Forces perdues_,--un titre trs profond!--raconte que deux mes ivres
de bonheur se sont puises et presque haes sans autre motif que de
s'tre trop aimes. Peut-tre, en se fixant au centre d'une oasis rve,
deviendrait-on l'ennemi du beau trop senti et trop possd,  moins que,
sans retour et  tout jamais, on n'en devnt la victime. Pour habiter
l'den, il faudrait donc devenir un tre compltement paradisiaque. Adam
en fut exil, et s'en exila probablement de lui-mme le jour o l'esprit
de libert le fit homme. Quelle irrsistible et dcevante fascination
ces Alpes et ces mers, vues ainsi sans intermdiaire matriel, doivent
exercer sur l'me! Comme on oublierait volontiers que le mal et la
douleur habitent la terre, et que la mort svit jusque sur ces hauteurs
sereines o l'on rve la permanence et l'ternit! Le son de la voix
humaine arriverait ici comme une fausse note. Le dsir de peindre, le
besoin d'exprimer, s'vanouiraient comme des vellits puriles. Le
sentiment des relations sociales s'teindrait, et la dmence vous ferait
payer cher quelques annes d'un bonheur goste.

Voil pourquoi j'arrive  comprendre ceux qui viennent sur ces rivages
admirables pour ne rien voir et ne rien sentir, ou pour voir mal et
sentir  faux. S'ils taient bien pntrs de la grandeur qui les
environne, ils n'oseraient pas vivre, ils ne le pourraient pas.
Arrachons-nous au ravissement qui paralyse, et soyons plutt btes
qu'gostes. Acceptons la vie comme elle est, la terre comme l'homme
l'a faite. Le cruel, l'insens! il l'a bien gte, et des artistes ont
imagin d'aimer sa laideur plutt que de ne pas l'aimer du tout.

Un autre jour, nous voici sur la Corniche, trottant sur une route que
surplombent et que supportent follement des calcaires en ruine. Ici,
la France finit splendidement par une muraille  pic ou  ressauts
vertigineux qui s'croule par endroits dans la Mditerrane. On ctoie
les dernires assises de cette crte altire, et pendant des heures
l'oeil plonge dans les abmes. Ici, la lumire enivre, car tout
est lumire; l'immense tendue de mer que l'on domine vous renvoie
l'blouissement d'une clart immense, et son reflet sur les rochers,
les flots et les promontoires qu'elle baigne, produit des tons qui
deviennent froids et glauques en plein soleil, comme les objets que
frappe la lumire lectrique. A la distance norme qui vous lve
au-dessus du rivage, vous percevez le moindre dtail ainsi clair avec
une nettet invraisemblable. C'est bien rellement une ferie que
le panorama de la Corniche. Les rudes dcombres de la montagne y
contrastent  chaque instant avec la vigoureuse vgtation des ses
pentes et la fracheur luxuriante de ses fissures arroses de fines
cascades. L'eau courante manque toujours un peu dans ces pays de la
soif; mais il y a tant d'oranges et de citrons sur les terrasses de
l'abme que l'on oublie l'aspect aride des sommets, et qu'on se plat
au dsordre hardi des boulements. Les sinuosits de la cte offrent 
chaque pas un dcor magique. Les ruines d'Eza, plantes sur un cne de
rocher, avec un pittoresque village en pain de sucre, arrtent forcment
le regard. C'est le plus beau point de vue de la route, le plus complet,
le mieux compos. On a pour premiers plans la formidable brche de
montagne qui s'ouvre  point pour laisser apparatre la forteresse
sarrasine au fond d'un abme dominant un autre abme. Au-dessus de cette
perspective gigantesque, o la grce et l'pret se disputent sans se
vaincre, s'lve  l'horizon maritime un spectre colossal. Au premier
aspect, c'est un amas de nuages blancs dormant sur la Mditerrane; mais
ces nuages ont des formes trop solides, des artes trop vives: c'est une
terre, c'est la Corse avec son monumental bloc de montagnes neigeuses,
dont trente lieues vous sparent; plus loin, vous dcouvrez d'autres
cimes, d'autres neiges spares par une autre distance inapprciable.
Est-ce la Sardaigne, est-ce l'Apennin? Je ne m'oriente plus.

Il faisait un temps magnifique. Le ciel et la mer taient si limpides,
qu'on distinguait les navires  un loignement inou, et les dtails du
Monte-Grosso  l'oeil nu; mais passer, car il faut bien passer par l
sans y planter sa tente, rend tout  coup mortellement triste.

La riante presqu'le de Monaco vous apparat bientt. On se demande
par quel problme on y descendra des hauteurs de la Turbie. C'est bien
simple: on tourne pendant une grande heure le massif de la montagne, et,
d'enchantements en enchantements, de rampe en rampe, on descend par des
lacets l'unique petite route assez escarpe de la principaut: on admire
tous les profils du gros bloc de la _Tte-du-Chien_, qui surplombe la
ville et la menace, et on arrive de plain-pied avec la rive dans un
grand htel qui est  la fois une htellerie, un restaurant, un casino
et une maison de jeu.

trange opposition! au sortir de ces grandeurs de la nature, vous voil
jet en pleine immondice de civilisation moderne. Au ple clair de la
jeune lune, au pied du gros rocher qui dort dans l'ombre, au mystrieux
gmissement du ressac,  la senteur des orangers qui vous enveloppe,
succdent et se mlent la lueur blafarde du gaz, un caquetage de filles
chiffonnes et fatigues, je ne sais quelle ftide odeur de fivre et le
bruit implacable de la roulette. Il y a l de jeunes femmes qui jouent
pendant que sur les sofas des nourrices allaitent leurs enfants. Une
jolie petite fille de cinq  six ans s'y trane et s'endort accable de
lassitude, de chaleur et d'ennui. Sa misrable mre l'oublie-t-elle,
ou rve-t-elle de lui gagner une dot? Des _babies_ de tout ge, de
vingt-cinq  soixante-et-dix ans, essuient en silence la sueur de
leur front en fixant le tapis vert d'un oeil abruti. Une vieille dame
trangre est assise au jeu avec un garonnet de douze ans qui l'appelle
sa mre. Elle perd et gagne avec impassibilit. L'enfant joue aussi et
trs dcemment, il a dj l'habitude. Dans la vaste cour que ferme le
mur escarp de la montagne, des ombres inquites ou consternes
errent autour du caf. On dirait qu'elles ont froid; mais peut-tre
regardent-elles avec convoitise le verre d'eau glace qu'elles ne
peuvent plus payer. On en rencontre sur le chemin, qui s'en vont  pied,
les poches vides; il y en a qui vous abordent et qui vous demandent
presque l'aumne d'une place dans votre voiture pour regagner Nice.
Les suicides ne sont point rares. Les garons de l'htel ont l'air de
mpriser profondment ceux qui ont perdu, et  ceux qui se plaignent
d'tre mal servis ils rpondent en haussant les paules:

--a n'a donc pas t ce soir?

On dne comme on peut dans une salle immense encombre de petites tables
que l'on se dispute, assourdi par le bruit que font les demoiselles  la
recherche d'un dner et d'un ami qui le paie. On retourne un instant aux
salles de jeu pour y guetter quelque drame. Moi, je n'y peux tenir; la
puanteur me chasse. Nous courons au rivage, nous gagnons la ville qui
s'lance en pointe sur une langue de terre dlicieusement dcoupe au
milieu des flots. Elle aussi, cette pauvre petite rsidence, semble
vouloir fuir le mauvais air du tripot et se rfugier sous les beaux
arbres qui l'enserrent. Nous montons au vieux chteau sombre et
solennel. La lune lui donne un grand air de tragdie. Le palais du
prince est charmant et nous rappelle la capricieuse demeure moresque du
gouverneur  Mayorque. La ville est dserte et muette, tout le monde
parat endormi  neuf heures du soir. Nous revenons par la grve, o la
mer se brise par de rares saccades trs brusques au milieu du silence.
La lune est couche. Le gaz seul illumine le pied du grand rocher
et jette des lueurs verdtres sur les rampes de marbre blanc et les
orangers du jardin. La roulette va toujours. Un rossignol chante, un
enfant pleure...

Pour gagner Menton, le lendemain matin, nous traversons une gorge qui
ressemble aux plus fraches retraites de l'Apennin du ct de Tivoli;
les oliviers y sont superbes, les caroubiers monstrueux. Ceci doit tre
un _nid_ pour la botanique; mais peu de fleurs sont closes, et nous
passons trop vite. Nous courons et ne voyageons pas. Il faudrait revenir
seul au mois de juin. Nous sommes gais quand mme, parce que nous
nous aimons les uns les autres, et parce que voir ainsi dfiler des
merveilles comme dans la confusion d'un rve est, sinon un plaisir vrai,
du moins une ivresse excitante. On revient de la frontire d'Italie 
Cannes en quelques heures. Route excellente, aucun danger et aucune
interruption dans la splendeur des tableaux; mais trop de rencontres,
trop d'Anglais, trop de mendiants, trop de villas odieusement btes
ou stupidement folles, un pays sublime, un ciel divin, empests de
civilisation idiote ou absurde.

Mon cher ami, aprs avoir vu cette limite mridionale incomparablement
belle de notre France, j'ai report ma pense tout naturellement  la
limite nord que je ctoyais l'automne dernier, et j'ai trouv mon coeur
plus tendre pour le pays des vents tides et des grands arbres baigns
de brume. Le souvenir que l'on emporte des ctes de Normandie, c'est un
parfum de forts et d'algues qui s'attache  vous: ce qui vous reste des
rivages de la Provence, c'est un vertige de lumire et d'blouissements.
Et ce qu'il y a encore de mieux, c'est notre France centrale, avec son
climat souple et chaud, ses hivers rapidement heurts de glace et de
soleil, ses pluies abondantes et courtes, sa flore et sa faune varies
comme le sol, o s'entre-croisent les surfaces des diverses formations
gologiques, son caractre minemment rustique, son loignement des
grands centres d'activit industrielle, ses habitudes de silence et de
scurit. Je l'ai passionnment aim, notre humble et obscur pays, parce
qu'il tait mon pays et que j'avais reu de lui l'initiation premire;
je l'aime dans ma vieillesse avec plus de tendresse et de discernement,
parce que je le compare aux nombreuses stations o j'ai cherch ou
rv un nid. Toutes taient plus sduisantes, aucune aussi propice au
fonctionnement normal et rgulier de la vie physique et morale. Notre
Berry a beau tre laid dans la majeure partie de sa surface, il a ses
oasis que nous connaissons et que les trangers ne dnicheront gure. Un
petit plerinage tous les ans dans nos granits et dans nos micaschistes
vaut toutes les excursions dans le nord ou dans le midi de l'Europe pour
qui sait apprcier le charme et se passer de l'clat.

Le chemin de fer va nous supprimer plus d'un sanctuaire, ne le
maudissons pas. Rien n'est stable dans la nature, mme quand l'homme la
respecte. Les arbres unissent, les rochers se dsagrgent, les collines
s'affaissent, les eaux changent leurs cours, et, de certains paysages
aims de mon enfance, je ne retrouve presque plus rien aujourd'hui.
L'existence d'un homme embrasse un changement aussi notable dans les
choses extrieures que celui qui s'opre dans son propre esprit. Chacun
de nous aime et regrette ses premires impressions; mais, aprs une
saison de dgot des choses prsentes, il se reprend  aimer ce que ses
enfants embrassent et saisissent comme du neuf. En les voyant s'initier
 la beaut des choses, il comprend que, pour tre ternellement
changeant et relatif, le beau n'en est pas moins imprissable. Si nous
pouvions revenir dans quelques sicles, nous ne pourrions plus nous
diriger dans nos petits sentiers disparus. La culture toute change nous
serait peut-tre incomprhensible, nous chercherions nos plaines sous
le manteau des bois, et nos bois sous la toison des prairies. Comme de
vieux druides ressuscits, nous demanderions en vain nos chnes sacrs
et nos grandes pierres en quilibre, nos retraites ignores du vulgaire,
nos marcages fconds en plantes dlicates et curieuses. Nous serions
perdus et navrs, et pourtant des hommes nouveaux, des jeunes, des
potes, savoureraient la beaut de ce monde refait  leur image et selon
les besoins de leur esprit.

Quels seront-ils, ces hommes de l'an 2500 ou 3000? Comprendrions-nous
leur langage? Leurs habitudes et leurs ides nous frapperaient-elles
d'admiration ou de terreur? Par quels chemins ils auront pass! Que
d'essais de socit ils auront faits! L'individualisme effrn aura eu
son jour. Le socialisme despotique aura eu son heure. Que de questions
aujourd'hui insolubles auront t tranches! que de progrs industriels
accomplis! que de mystres dgags dans les nigmes de la science! On
ne se demandera plus le nom du chvrefeuille sauvage qui nous a tant
proccup  Crevant et qui nous tourmente encore, ni si l'on doit
sacrifier dans les guerres la moiti du genre humain pour assurer la vie
de l'autre moiti. On ne croira plus qu'une nation doive obir  un seul
homme, ni qu'un seul homme doive tre immol au repos d'une nation. On
saura peut-tre ce que clbre la grosse grive du gui _dans son solo
de contralto_, et de quoi se moque la petite grive des vignes qui lui
rpond en fausset. On ne comptera peut-tre plus cent vingt espces de
roses sauvages sur nos buissons. Peut-tre en aura-t-on distingu cent
vingt mille espces; peut-tre aussi paiera-t-on un impt pour cultiver
le _drosera_ dans un pot  fleurs, peut-tre n'en paiera-t-on plus
pour cultiver sept pieds de tabac dans sa plate-bande. Peut-tre aussi
croira-t-on qu'il n'y a pas de Dieu log dans les glises et qu'il y en
a un log partout, voire mme dans l'me de la plante.

Qu'est-ce que tu en dis, toi, de l'_me de la plante_ et de l'ouvrage[2]
qui porte ce joli nom? Ce n'est peut-tre pas un livre de science
proprement dit, mais c'est le dveloppement d'une hypothse charmante,
c'est le sentiment d'un observateur que la posie entrane.--Et, aprs
tout, quel tre dans l'univers peut vivre sans ce que j'appelle une me,
c'est--dire la sensation de son existence? Que cette sensation devienne
_conscience_ chez l'homme, affaire de mots pour exprimer un degr
suprieur atteint par une mme et seule facult. O commence _l'tre_
et o finit-il? Ce n'est pas le mouvement, ce n'est pas la facult de
locomotion, premier degr de la libert sacre, qui le caractrise
essentiellement. Dans certaines choses, le mouvement semble voulu; chez
certains tres, il semble fatal. La vritable vie commence o commence
le sentiment de la vie, la distinction du plaisir et de la souffrance.
Si la plante cherche avec effort et une merveilleuse apparence de
discernement les conditions ncessaires  son existence--et cela est
prouv par tous les faits,--nous ne sommes pas autoriss  refuser une
me au vgtal. Pour moi, je me dfinis la vie, le mariage de la matire
avec l'esprit. C'est vieux, c'est classique; ce n'est pas ma faute si on
ne me fournit pas une formule plus neuve et aussi vraie. Or, l'esprit
existe partout o il fonctionne, si peu que ce soit. L'me d'une hutre
est presque aussi lmentaire que celle d'un fucus. C'est une me
pourtant, aussi prcieuse ou aussi indiffrente au reste de l'univers
que la ntre. Si la ntre se dissipe et s'teint avec les fonctions
de l'tre matriel, nous ne sommes rien de plus que la plante et le
mollusque; si elle est immortelle et progressive, le jour o nous serons
anges, le mollusque et la plante seront hommes, car la matire est
galement progressive et immortelle.

[Note 2: Par M. Boscowitz.]

Nous voici loin de la doctrine du jugement dernier et du drame
fantastique de la valle de Josaphat. Ce n'est pas que ces fictions me
dplaisent; elles semblent indiquer un dogme de renouvellement, et elles
sont en complet dsaccord avec les dcisions catholiques qui placent le
jugement de l'me au moment qui suit la mort de chacun de nous. Si nous
devons attendre pour reprendre notre dpouille mortelle et pour marcher
dans l'avenir terrible ou riant, suivant nos mrites, la fin du monde
que nous habitons, c'est un sursis d'excution qui a sa valeur. C'est
aussi une concession temporaire  la croyance au nant dont il faut
prendre note. Toute la doctrine du spiritualisme catholique repose ainsi
sur une foule de notions et de symboles contradictoires que l'glise a
fait entrer ple-mle et de force dans sa prtendue orthodoxie. Elle
succombe  cette plthore, recueillant aujourd'hui ceci, et rejetant
demain cela, au hasard des circonstances et selon les besoins de la
cause du moment. Elle a fait grand mal au spiritualisme, qu'elle n'a
jamais compris, et qu'elle tue en irritant une raction cruelle, mais
lgitime.

Aprs un mois d'excursions dans les environs du littoral, nous sommes
revenus avec nos amis  Toulon, o d'autres amis nous attendaient,
et j'ai voulu revoir avec eux toutes les rgions montagneuses de la
Provence o se brise le mistral et o la vraie beaut du climat donne
asile  la flore de l'Afrique et  celle des Alpes de Savoie. C'tait
encore trop tt. Les clmatites qui revtent des arbres entiers taient
encore sches. Les belles plantes n'taient pas fleuries. N'importe, le
lieu tait toujours ce qu'il est, un des plus beaux du monde.

Ce lieu s'appelle Montrieux, il est situ sur les hauteurs prs des
sources du Gapeau,  trente-deux kilomtres de Toulon. La route est
belle, on va vite. On traverse des rgions maigres et sches, des
collines peles ou revtues de terrasses d'oliviers petits et laids. Ce
n'est pas avant Cannes qu'il faut voir l'olivier, on le prendrait en
haine; mais l il est de plus en plus splendide jusqu' Menton. On ne le
taille pas, il devient futaie, il est monumental et primitif.

Il ne faut pas le regarder dans le pays qui nous conduit  Montrieux.
A Belgentier, le pays devient charmant quand mme. On avance dans une
troite valle arrose de mille ruisseaux qui descendent de la montagne
et qui se laissent choir en cascades dans les prairies et les cultures
pour se joindre en bondissant au Gapeau, qui bondit lui-mme. On n'est
plus dans le pays de la soif. La vue de tant d'eaux limpides, folles et
gaies est un enchantement.

On voit se dresser bientt devant soi, au dessus des bois, les dents
blanches, bizarrement dcoupes et fouilles  jour, de la crte des
montagnes calcaires de Montrieux. J'annonce  nos compagnons que nous
allons grimper jusque-l. Comme il fait trs chaud, on s'en effraie;
mais, une demi-heure aprs, sans descendre de voiture, nous entrons dans
ces dentelures fantastiques, nous sommes dans la fort de Montrieux,
un gracieux ple-mle de roches ardues, de vallons troits, d'arbres
magnifiques, de buissons pais et d'eaux frissonnantes. Nous traversons
 gu le Gapeau, qui danse et chante sur du sable fin et dor, au milieu
des herbes et des guirlandes de feuillage. C'est une oasis, un den.

Si tu y vas l'an prochain, repose-toi l. Cette entre de fort autour
du gu de Gapeau est le plus bel endroit de la promenade. C'est que
nous eussions d djeuner et ne point passer seulement; mais l'envie de
revoir la source et d'arriver au but, qui est la chartreuse, nous a fait
quitter un peu la proie pour l'ombre.

La chartreuse nouvelle est fort laide et sans intrt aucun. Les dbris
de l'ancienne sont enfouis au fond d'une gorge encaisse et boise o le
roc montre ses flancs pres  travers le revtement de la fort.
C'est un de ces sites sauvages qu'en de nombreuses localits les gens
intitulent emphatiquement le _bout du monde_, et qui, comme toutes les
fins, est l'embranchement d'un monde nouveau. Si la montagne enferme la
ruine et semble la sparer du reste de la terre,  cent pas au-dessous
on voit la muraille faire un coude, une verte petite prairie s'ouvrir le
long du ruisseau, se rtrcir pour s'entr'ouvrir plus loin et dboucher
dans les larges valles qui se succdent et s'tagent jusqu' la mer.
L'endroit est frais, austre et riant  la fois.

--On y vivrait, me dit mon ami Talma, le capitaine de vaisseau. C'est
une retraite, un nid, un asile. J'y passerais volontiers le reste de ma
vie.

--En famille?

--Non, la famille s'y ennuierait. Je me suppose sans famille, seul au
monde, las des voyages, revenu de la grande illusion du devoir. Vivre l
d'tude et de rverie....

--Oh! trs-bien, vous rvez ici, comme j'ai rv partout,
l'insaisissable chimre du repos?

Mon fils nous apprit qu'un naturaliste avait fait de cette sauvage
rsidence le centre de son activit. M. de Crisy tait un entomologiste
distingu. Il a vcu et il est mort ici, s'occupant  communiquer au
monde savant le fruit de ses recherches et de ses explorations. Nous
voyons encore dans un pavillon,  travers les vitres, une grande
bote de toile mtallique qui a servi  l'levage des chenilles ou 
l'hivernage des chrysalides. Ces bois et ces montagnes ont d lui donner
de grandes jouissances et de grands enseignements. Un sentiment de
respect s'empare de nous, et je ne sais comment je me surprends  penser
 toi,  ta retraite,  tes courses,  tes occupations, et  me rappeler
Maurice cherchant partout, il y a une vingtaine d'annes, certaine
phalne blanche que vous avez souvent trouve depuis, mais que nous
appelions alors _desideratum Touranginii_.

En ce moment, toute ta vie se prsenta devant moi, rsume par une de
ces rapides oprations de la pense que les mtaphysiciens, lents 
penser, n'ont jamais su nous apprendre  expliquer et  exprimer en peu
de mots. Je n'ai donc pas la formule pour dire en trois paroles tout ce
qui m'apparut en trois secondes, et il me faudrait beaucoup de mots pour
raconter ce que le souvenir me raconta instantanment. Je te vis
d'abord adolescent, aussi mince, aussi chevelu, aussi calme que tu l'es
aujourd'hui, avec de grands yeux clairs et je ne sais quoi d'_ail_
dans le regard et dans l'attitude qui te faisait ressembler  un de ces
oiseaux de rivage, lents et paresseux d'aspect, infatigables en ralit.
On disait de toi:

--Il est fort dlicat. Vivra-t-il? Que fera-t-il? disait ton pre.

--Rien et tout, lui rpondais-je.

Dans ce temps-l, tu empaillais des oiseaux. C'est tout ce qu'on savait
de tes occupations, et on admirait ton ouvrage, car ces oiseaux sont les
seuls que j'aie vus tromper les yeux au point de faire illusion. Ils
avaient le mouvement, l'attitude vraie, la grce essentiellement propre
 leur espce, outre que tu ne choisissais que des sujets intacts,
lustrs, frais et en pleine toilette, selon la saison. C'taient des
chefs-d'oeuvre.

Tu prparas ensuite des papillons avec une perfection gale, cherchant
 conserver avec pattes et antennes les plus petits, les plus fragiles,
les microscopiques enfin, d'o te vint le surnom de _Micro_, dont nous
n'avons jamais su nous dshabituer.

Un jour, tu t'exeras  dessiner des oiseaux et  peindre des
lpidoptres: autres merveilles! Tu tais dcidment d'une adresse
inoue. tais-tu artiste? tais-tu savant? Tes chantillons furent
admirs, et, quand ta famille perdit une fortune qui t'et permis de
ne faire que ce qui te plaisait, tu entras comme prparateur au Musum
d'histoire naturelle sous les auspices de Geoffroy Saint-Hilaire. Il
nous semblait que tu tais _cas_, comme on dit bourgeoisement, et que,
ayant la passion exclusive des sciences naturelles, tu arriverais peu 
peu  pouvoir la satisfaire en dehors d'une troite spcialit; mais,
au bout de quelques mois, tu nous revins dgot de ces arides
commencements, affam d'air rustique et de libert. Tu tais souffrant.
Ta soeur, l'tre adorablement maternel, te reut avec joie et ne te
gronda pas.

Moi, j'tais afflig de ta dsertion. L'illustre vieillard m'avait dit:

--Votre jeune frre a le pied  l'trier. On _arrive_  tout quand on
est dou comme lui.

Parlait-il ainsi pour m'tre agrable, ou parce qu'il avait senti en toi
un vritable amant de la nature? Dans ce dernier cas, il a d comprendre
ta fuite. _Arriver_, voil un grand mot, le mot, le but, le charbon
ardent de la gnration actuelle. Il n'a pas touch tes lvres, tu n'y
as pas cru, ou tu l'as trop analys, ce charbon qui souvent n'allume
rien, ce mot qui rsume pour la plupart des hommes, un ocan de
dceptions. Je ne parle pas de ceux qui se croient arrivs quand ils
sont riches ou influents. L'argent ou l'autorit, c'est le but du
vulgaire; les esprits plus levs ou plus aimants rvent la gloire ou la
satisfaction intrieure de se rendre utiles, de servir la science, la
philosophie, le progrs, la patrie.

Une modestie excessive, farouche mme, t'a persuad que tu n'avais rien
d'utile  communiquer personnellement, et, ddaignant de te rsumer, tu
as tout appris et tout donn, tes collections, tes observations, tes
dcouvertes,  quiconque a bien voulu s'en servir. Ta vie s'est coule
dans une sorte de contemplation attentive dont je ne comprends que trop
les dlices, mais que j'eusse voulu, dans ce temps-l, rendre fconde
chez toi par une manifestation de ta volont. Tu es rest inbranlable,
je dirais impassible, si je ne connaissais la solidit de tes muettes
affections et l'enthousiasme de tes admirations secrtes. Tu avais une
philosophie pratique mieux formule en toi-mme que je ne le supposais:
avais-je raison, avais-je tort de la combattre?

Assis un instant pour reprendre haleine sur une pierre du sentier de ce
_bout du monde_ fictif o s'enferma pour n'en plus sortir M. de Crisy,
je me demandais srieusement si j'tais arriv moi-mme  une limite
quelconque de mon activit, et si tu n'avais pas t beaucoup plus sage
que moi en limitant la tienne ds ta jeunesse  l'exercice paisible et
soutenu de ton intelligence, sans aucun souci de la faire connatre en
dehors de l'intimit.

Si tu tais goste, je n'hsiterais pas  te donner tort. Ma
raison--jamais mon coeur--t'a quelquefois blm. J'ai cru tre dans le
vrai en me persuadant qu'il fallait instruire les autres, et que le
devoir de quiconque avait un don, grand ou petit, tait imprieusement
trac: se communiquer  toutes les insultes, se rvler, se donner,
s'immoler, s'exposer  toutes les injures,  toutes les calomnies, 
tous les dboires de la notorit, pour peu que l'on et  dire, bien ou
mal, quelque chose de senti, d'expriment ou de jug au fond de soi.
Si ma nature et mon ducation m'eussent permis d'acqurir la science,
j'aurais voulu explorer le monde entier en savant et en artiste, deux
fonctions intellectuelles dont je sentais en moi, je ne dis certes pas
la puissance, mais l'apptence bien vive et le dsir bien ardent. Une
plus humble destine m'ayant t faite, j'ai tudi, comme par hasard et
faute de mieux, les sentiments et les luttes de l'tre humain, et peu 
peu j'ai pris  coeur ce mtier des gens qui n'ont pas de mtier, et
que les personnes purement pratiques mprisent profondment ou ne
comprennent pas du tout.

Engag dans cette voie, et voyant le temps qu'il faut y consacrer, la
dpense d'nergie vitale qu'il exige, j'ai pens que ce n'tait pas
un vain travail, et, poursuivi par un type idal applicable  l'tre
humain, j'ai cru parfois trs-utile de tenter de le dgager de la
fiction des entrailles de l'humanit prsente, qui le porte en elle
sans y croire, mais qui le fait vibrer et tressaillir par moments en le
trouvant exprim dans un livre, dans un tableau, dans un chant, dans une
oeuvre d'art quelconque.

Je ne me suis pas fait de grandes illusions sur la porte de mon
travail; mais, s'il a produit peu d'effet, la faute en est  mon peu
de talent, non  mon but, qui tait trop consciencieux pour ne pas me
paratre srieux. Ceci donn, je m'abandonnais au hasard de la fantaisie
pour les sujets, ayant expriment que le bien, si bien il y a, me
venait en dormant et que je ne savais pas composer d'avance. Dans cet
emploi soutenu de la petite part d'nergie qui m'tait dvolue j'ai
senti pourtant, avec un regret quelquefois bien douloureux, combien sont
 envier ceux qui, au lieu de produire sans relche, se sont rserv le
droit d'acqurir sans cesse: et souvent dans ta modeste fortune, dans
tes longues claustrations d'hiver, dans tes courses solitaires des beaux
jours, dans ton tat d'absorption par l'examen et l'tude de la nature,
tu m'as paru le plus sage de nous deux. Tu n'as pas eu besoin d'arriver,
toi, tu n'es pas parti, et tu es heureux au port que tu n'as pas voulu
quitter. Moi, j'ai eu les aventures du pigeon de la fable, et je reviens
toujours vers les miens sans autre joie que celle de les retrouver. Ce
n'tait donc pas la peine de quitter la terre natale, puisque _arriver_,
pour moi, c'est toujours revenir.

Je ne saurais me plaindre du sort. J'y aurais mauvaise grce du moment
que la facult d'aimer et d'admirer ne s'est point amoindrie en moi dans
mon combat avec la vie; mais, quand on pense  soi, quand on compare sa
destine avec d'autres destines qui nous intressent galement, on est
port--c'est mon travers-- chercher l'idal de la vie pour tous les
tres du prsent et de l'avenir. C'est la pente que suivait ma pense
pendant que nous revenions  la nouvelle chartreuse.

Et, chemin faisant, nous rencontrmes un groupe de chartreux qui se
promenaient: un gros vieux, court, qui s'appuyait sur une canne, cinq
ou six autres moins frappants de type, et un jeune, grand, brun, d'une
figure triste et d'une beaut remarquable dans son svre costume
de laine blanche, qui semblait fait pour s'harmoniser avec la roche
calcaire, le sentier poudreux et la ple verdure des buissons. Dans
ce pays des styrax et des clmatites, ces personnages _tomenteux_[3]
semblaient un produit du sol.

On nous apprit que le beau chartreux tait le hros de mille lgendes
dans la province, qu'un mystre impntrable enveloppait le roman de sa
vie, qu'on ne savait ni son vrai nom, ni son pays, que, selon les
uns, il cachait l le remords d'un crime, et, selon les autres, une
dramatique histoire d'amour. Nous n'avons pas voulu nous informer
davantage. Eu gard  sa belle figure, nous lui devons de ne pas
chercher la prose peut-tre fcheuse de sa vie relle. Le garde
forestier qui nous servait de guide nous dit que ces moines taient
paisibles et doux, trs charitables, et faisaient beaucoup de bien.

[Note 3: On appelle plantes tomenteuses, en botanique, celles qui
sont couvertes d'une sorte de duvet comme le bouillon blanc.]

Je me demandai quel bien on pouvait faire dans ce dsert,  moins de le
dfricher et de le peupler. Pour le dernier point, les chartreux se sont
mis officiellement hors de cause par leurs voeux, et, quant au premier,
il est tout  fait illusoire. Les chartreux, devant cultiver eux-mmes
le sol qu'ils possdent, rentrent dans la classe des propritaires
associs pour le grand bien de leur immeuble, et encore ne
prsentent-ils pas le modle d'une bonne association, car la prire, la
mditation, la pnitence et les offices absorbent la bonne moiti de
leur existence. On ne fait pas un bien gros travail des bras et de
l'intelligence quand l'esprit est ainsi plong,  heures fixes, dans la
stupeur du mysticisme.

Faire travailler, donner de l'ouvrage aux pauvres, c'est le classique
devoir des propritaires dans les pays habits; mais, en Provence, au
coeur de ces roches revches, o le petit propritaire suffit tout au
plus  sa tche ingrate, il n'y a pas de bras  employer. Tous les
travaux du littoral sont faits par des trangers, et les forts de
l'tat, qui remplissent les gorges de la montagne, seraient et sont
probablement plus utiles aux journaliers sans ouvrage que les terres
arables des chartreux. Si leur tablissement emploie quelques pauvres
diables, c'est parce qu'il ne peut se passer de leur aide. En somme,
leurs charits, que je ne nie point, seraient tout aussi bien rpandues
par de simples particuliers qui n'auraient pas la tte rase en couronne
et porteraient des souliers au lieu de porter des sandales. Le luxe
archologique de leur costume peut encore poser pour le peintre; voil
tout l'emploi qui lui reste.

En regardant ces beaux figurants s'loigner et se perdre dans le dcor
de la chartreuse, je me demandai naturellement quel monde, sublime ou
idiot, celui qui nous avait frapps portait sous ce crne ras, expos
aux morsures d'un soleil dvorant. Est-il _arriv_, celui-l? A-t-il
trouv dans le clotre une solution  son existence? Posie fconde ou
anantissement strile, s'il possde l'une ou l'autre, il est entr au
port; mais qui de nous voudrait l'y suivre? Certes ce lieu-ci est un
den, et l'image divine y est revtue de sublimit; mais le catholicisme
n'a-t-il pas rompu avec la nature, et n'est-il pas dfendu au mystique
particulirement de se plaire  la contemplation des choses extrieures?
Quel enfer d'ailleurs que la promiscuit du communisme pratiqu dans ce
sens troit et sauvage du couvent? Les chartreux ont, il est vrai,
des habitations spares, mais qui se touchent en s'alignant dans une
enceinte rectiligne. Ces petites maisons propres et nues, avec leur ton
jaune et leur couverture de tuiles roses, ressemblent beaucoup  une
maison de fous. Il y en a une douzaine, et toutes ne sont pas occupes.
Je crois bien que le groupe de six ou sept religieux que nous avons
rencontr compose toute la communaut. J'ignore s'ils observent bien
strictement la rgle austre de saint Bruno, s'ils se dispensent de la
prison cellulaire, du silence et du salut classique: _Frre, il faut
mourir!_ Ils ont, ma foi, bien raison, les pauvres hres, et je ne
les blme point. Le catholicisme n'a plus rien  faire dans la vie
cnobitique. Il s'y teint sans retentissement et sans qu'on l'admire ou
le plaigne.

Il y aurait pourtant ici, dans ce lieu enchant, le long de ces eaux
limpides, au pied de ces roches thtrales, sous l'ombre frache de ces
beaux arbres, dans ces clairires baignes de soleil o croissent de
si belles fleurs et de si sveltes gramines, une vie  vivre dans les
dlices de l'tude ou du recueillement. Cette oasis de la Provence
n'existe pas pour rien, elle n'a pas t cre pour des chartreux, ni
mme pour des entomologistes exclusifs; sa beaut suave appartient au
peintre, au pote, au philosophe,  l'rudit,  l'amant et  l'ami,
tout comme au botaniste et au gologue. Il faudrait tre tout cela pour
habiter ce sanctuaire. O sont les hommes dignes de s'y rfugier et de
le possder avec le respect qu'il inspire? Voil ce que l'on se demande
chaque fois que l'on rencontre un vestige du beau primitif, dans des
conditions de douceur appropries  l'existence humaine. On pourrait
vivre ici de chasse et de pche, de fruits et de lgumes; le sol est
excellent. On n'y serait pas enferm et spar du reste des hommes; les
chemins sont beaux en toute saison, et il faudrait d'ailleurs y vivre en
famille, car sans famille il n'y a rien  la longue qui vaille sous
le ciel. Il faudrait aussi y tre tous occups de choses tour  tour
intellectuelles et pratiques, que le mnage occupt les femmes sans les
abrutir, et que le travail passionnt les hommes sans les absorber et
les rendre insociables.

Je rve ici une abbaye de Thlme avec la grande devise _Fais ce que
veulx!_ En possession de cette absolue libert, l'homme rationnel est
invitablement port par sa nature  ne vouloir que le bien. Ds lors je
peuple cette solitude  ma guise; d'un coup de baguette, ma fantaisie
fait rentrer sous terre cette ridicule chartreuse avec ses clochetons
vernis, qui ressemblent  des parapluies ferms, et ces petites maisons,
qui ressemblent  un hospice d'alins. Je restitue  la merveilleuse
flore de cette rgion cette partie trop longtemps mutile de son
domaine. Je ne vois dans la brume de mon rve ni chteau, ni villa, ni
chalet pour abriter les cratures d'lite que j'voque. Je ne suis pas
en peine du dtail de leur vie pratique: elles ont l'intelligence et
le got, quelques-unes ont probablement le gnie. Elles ont su se
construire des habitations dignes d'elles et les placer de manire  ne
pas faire tache dans le paysage. Je ne vois pas non plus quel costume
elles ont revtu. Il est beau  coup sr et ne ressemble en rien 
nos modes extravagantes ou hideuses. Il n'y a point de mode dans ce
monde-l. Chacun marque ou adoucit son type avec art et discernement;
tout y est harmonieux d'ensemble et ingnieux de dtail comme la nature
qui l'environne et l'inspire.

La langue que parlent ces tres libres n'est pas la ntre; elle est
dbarrasse de ses rgles troites et compliques. Elle est aussi rapide
que la pense; l'emploi du verbe est simplifi, la nuance de l'adjectif
est enrichie. Il ne faut pas des annes, il faut des jours pour
apprendre cette langue, parce que la logique humaine s'est dgage, et
que le langage humain s'en est imprgn naturellement. J'ignore le
mode d'occupations de mes thlmites. Ils ont trouv des lumires qui
simplifient tous nos procds; mais, quelle que soit leur tude, je les
vois sinon runis volontairement  de certaines heures, du moins groups
dans les plus beaux sites  certains moments et se communiquant leurs
ides avec l'expansion fraternelle des sentiments libres. L'art est l
en pleine expansion, et la nature inspire des chefs-d'oeuvre. Pauline
Viardot chante au bord du Gapeau avec Rubini, Eugne Delacroix esquisse
des profils de rochers o son gnie voque le monde fantastique. Nos
matres aims y conoivent des livres sublimes; nos chers amis y rvent
des bonheurs ralisables, et nous deux, cher Micro, nous y cueillons des
plantes, tout en mlant dans notre rverie ceux qui sont  ceux qui ne
sont plus et  ceux qui seront!




V

A PROPOS DE BOTANIQUE


Juillet 1868.

Puisque ces lettres, toujours commences avec l'intention d'tre
particulires, ont pris chacune un dveloppement qui me les a fait
croire propres  tre publies, et puisqu'en leur donnant le titre de
_Lettres d'un voyageur_, j'ai cru leur conserver le ton de modestie qui
convient  des impressions toutes personnelles, il est temps peut-tre
que je les accompagne d'un mot de prface et d'explication.

Somm plusieurs fois, par la bienveillance et par l'hostilit, de
reprendre ce genre de travail qu'on disait m'avoir russi jadis dans
la priode de l'motion, je n'ai cd, je l'avoue, qu'au besoin de me
rsumer un peu, et je n'ai point du tout cherch  mettre le pass de
ma vie intellectuelle d'accord avec le prsent. J'ignore si, dans
des rgions plus leves que celle o je promne cette vie un peu
aventureuse et toujours sincre, les _penseurs_ se croient forcs
d'expliquer leurs variations. Moi, j'ai la simplicit de regarder les
miennes comme un progrs, et je n'attache pas assez d'importance  ma
personnalit pour ne pas lui donner un dmenti quand je pense qu'elle
s'est trompe. Il y a des personnalits susceptibles qui rpondent par
un soufflet  ce dmenti: c'est quand la personnalit nouvelle, vendue
 quelque intrt humain, s'efforce de renier son pass honnte et
candide. Ce n'est point ici le cas. Mes dfauts ont persist, mon
indpendance ne s'est point range au joug du convenu, je ne me suis
pas rconcili avec ce qui facilite la vie et allge le travail; j'ai
cherch un chemin, je l'ai trouv, perdu, retrouv, et je peux le perdre
encore. Si cela m'arrive, je le dirai encore, rien ne m'empchera de le
dire. La contre idale que j'appelais autrefois la verte bohme des
potes s'est seme de plus de fleurs  mes yeux, mais les fleurs
fantastiques y ont fait de moins frquentes apparitions. J'ai essay de
trouver le vrai de ma fantaisie, le droit lgitime de ma protestation.

J'ai peut-tre vu peu  peu la destine humaine avec d'autres yeux, et
reconnu que, dans la priode du doute et du dcouragement, je voyais
mal parce que je ne voyais pas assez; mais je crois sentir avec le
mme coeur, penser avec la mme libert. Ds lors je ne crains pas que
l'ancien _moi_, qu'il s'incline ou non devant le nouveau, lui cherche
querelle ou lui adresse un reproche.

En 1834, il y a trente-quatre ans, j'crivais  mon cher Rollinat qui
n'est plus:

Eh quoi! ma priode de parti pris n'arrivera-t-elle pas? Oh! si j'y
arrive, vous verrez, mes amis, quels profonds philosophes, quels
antiques stociens, quels ermites  barbe blanche se promneront 
travers mes romans. Quelles pesantes dissertations, quels magnifiques
plaidoyers, quelles superbes condamnations dcouleront de ma plume!
Comme je vous demanderai pardon d'avoir t jeune et malheureux! Comme
je vous prnerai la sainte sagesse des vieillards et les joies calmes
de l'gosme! Que personne ne s'avise plus d'tre malheureux dans ce
temps-l, car aussitt je me mettrai  l'ouvrage, et je noircirai trois
mains de papier pour lui prouver qu'il est un sot et un lche, et que,
quant  moi, je suis parfaitement heureux[4].

Aujourd'hui, en 1868, il y a bien un vieux ermite qui se promne 
travers mes romans; mais il n'a pas de barbe, il n'est pas stocien, et
certes il n'est pas un philosophe bien profond, car c'est moi. Je ne
sais s'il condamnerait et gourmanderait la jeunesse de son temps, si
elle tait _jeune et malheureuse_; mais, chose trange, cette jeunesse
nouvelle rit de tout, elle exorcise le doute au nom de la raison, elle
ne comprend rien aux souffrances morales que les vieux ont traverses,
elle s'en moque un peu, et un des plus nafs; un des plus mus, un des
plus jeunes de cette poque de refroidissement, c'est encore le vieux
ermite qui la contemple avec surprise.

Le voyageur d'autrefois l'et maudite, l'poque o nous voici! Je
crois bien qu'il n'et pas rsist aux tentations de suicide qui
l'assigeaient. Le vieux voyageur d'aujourd'hui la bnit quand mme,
croyant fermement qu'elle est une transition invitable, peut-tre
ncessaire, un passage difficile, mais sr, pour monter plus haut.

[Note 4: _Lettres d'un voyageur_.]

Quant  lui, jusqu' sa dernire heure, il aura fantaisie de monter.
Donnez-lui la main, vous qui pensez  peu prs comme lui, et vous
aussi qui pensez tout  fait autrement; ceux qui veulent rester en bas
crieront aprs nous tous et nous envelopperont dans le mme anathme.
Que cette perscution nous unisse, car notre but est le mme, et, si ce
n'est la conviction, c'est du moins le sentiment de notre droit qui
nous rend solidaires. Nous ferons tous effort pour gagner les hauteurs,
chacun suivant ses moyens et ses procds, et il est des tapes o nous
ne pouvons manquer de nous rencontrer, des refuges o nous aurons 
lutter ensemble contre l'ennemi commun. Monte, jeunesse, monte en riant
si tu veux, pourvu que tu ne t'arrtes pas trop sous les arbres du
chemin, et qu' l'heure du combat tu saches te dfendre!


A MAURICE SAND.


Nohant, 15 juillet 1868.

Il fait sombre, l'orage s'amasse, et dj vers l'horizon les hachures de
la pluie se dessinent en gris de perle sur le gris ardoise du ciel. La
bourrasque va se dchaner, les feuilles commencent  frissonner  la
cime des tilleuls, et la flche dlie des cdres oscille, incertaine
de la direction que le vent va prendre. C'est le moment de rentrer les
enfants, les petites chaises et les jouets fragiles. L'ane voudrait
jouer encore sur la terrasse, elle ne croit pas  la pluie; mais le vent
vient brusquement gonfler les plis de sa petite jupe, une large goutte
d'eau tombe sur sa main mignonne. Elle saisit sa chre _Henriette_, la
poupe favorite, et vient se rfugier dans mon cabinet.

Alors commence un nouveau jeu: le jeu, la fiction, le drame de la pluie.
L'enfant ouvre une ombrelle et marche effare par la chambre; elle se
livre  une pantomime charmante de grce et de vrit. Elle se courbe
sous les coups de l'aquilon, elle fuit devant la rivire qui dborde,
elle avertit _Henriette_ de tous les dangers qui la menacent, elle la
prserve, elle la pelotonne sous son bras, enfin elle combat la tempte
avec elle, et, toute souriante et palpitante, m'apporte _son enfant_,
qu'il me faut essuyer, rchauffer et caresser comme un Mose sauv des
eaux. Cette comparaison, qui ne peut pas tre dans son esprit, perce
aussitt dans le mien.

La dualit de l'me clate dans cette puissance qu'un enfant de trente
mois possde dj de ddoubler dans son esprit la ralit et le
simulacre; mais voici un autre phnomne. J'tais en train d'crire;
l'action scnique m'intresse, je l'observe, j'y prends part. Je
joue mon rle dans le drame qu'elle improvise, et, entre chacune des
rpliques que nous changeons, ma plume reprend sa course sur le papier,
l'ide que j'exprimais se retrouve dans la case de mon cerveau o je
l'ai prie d'attendre, mon tre intellectuel a suivi l'opration que
l'enfant a su faire, il s'est ddoubl; il y a en moi deux acteurs,
l'un qui crit sa pense mdite, l'autre qui reprsente la fille des
pharaons arrachant aux flots du Nil le berceau d'un pauvre enfant
nouveau-n. Je ne suis pas moins saisi de la fiction que ne l'est ma
petite-fille. Je le suis peut-tre davantage, car je vois le paysage
gyptien qui doit servir de cadre  l'pisode. J'aperois la mre qui se
cache dans les roseaux, pleine d'angoisse, jusqu' ce que son fils
soit recueilli et emmen par la princesse. Le sentiment maternel, plus
dvelopp en moi, rve une motion que je ressens presque...

Et pourtant mon travail, compltement tranger  ce genre d'impressions,
va son train, et aprs chaque interruption de mon dialogue avec ta
fille, dont la grce me charme et m'occupe, il se trouve suffisamment
labor pour que je le reprenne sans effort et sans hsitation.
L'habitude de jouer ainsi avec elle, tout en faisant ma tche
quotidienne, a sans doute prpar et amen peu  peu ce rsultat un peu
exceptionnel; mais, comme il n'a rien du tout de prodigieux, il me
donne  rflchir sur les facults de notre tre intellectuel, et ces
rflexions, je veux te les rsumer  mesure quelles se succdent et
se groupent. Aussi bien l'orage redouble, l'enfant s'est endormie;
voyageurs, nous ne voyageons pas: en ce moment, la nature nous chasse
de es sanctuaires, la plante gonfle de pluie veut boire  l'aise,
l'insecte s'est rfugi sous l'paisse feuille, le paysage s'est
rempli de voiles o la couler plit et se noie; n'est-ce pas le moment
d'entreprendre une petite excursion dans le domaine de l'invisible et de
l'impalpable?

Essayons.

Bien que la botanique, qui me proccupe cette anne par son ct
philosophique, ne soit pas le sujet direct de cette causerie, c'est
elle qui m'y a conduit aussi par de longues rveries sur _l'me de la
plante_, et je m'imagine avoir trouv quelque chose pour ma satisfaction
personnelle tout au moins. Cela se rsume en quelques mots, mais il m'en
faudra davantage pour y arriver; prends patience.

Nous avons deux mes: l'une prpose  l'entretien et  la conservation
de la vie physique, l'autre au dveloppement de la vie psychique. La
premire, involontaire, impersonnelle, qui tombe sous l'examen et
l'apprciation de la science physiologique, est, avec plus ou moins
d'intensit, identique chez tous les hommes. L'autre, dont l'tude est
du ressort des sciences mtaphysiques, c'est le _moi_ personnel, l'homme
affranchi de la fatalit, le souffle imprissable et mystrieux de la
vie.

Ainsi m'enseignait, il y a quelque vingt ans, un ami trs-intelligent et
trs-modeste qui n'a jamais fait parler de lui comme philosophe.

Cette dfinition pouvait tre force quant  l'expression: il donnait le
mme nom  l'instinct et  la rflexion; mais, dans son langage figur,
il rsumait peut-tre d'une faon pntrante et saisissante le problme
de l'humanit. Je n'ai jamais oubli cette formule qui m'a toujours paru
rsoudre admirablement le mystre de nos contradictions antrieures et
les antinomies sans fin qui divisent les hommes  l'endroit de leurs
croyances.

Voici ce que je lis dans un livre dernirement publi:

Les choses se passent dans l'tre humain comme si,  ct du cerveau
pensant, il y avait d'autres cerveaux pensant  notre insu, et
commandant  tous les actes ce que j'appelle la vie _spcifique_. Le
dualisme de l'homme et de l'animal, de l'ange et de la bte, n'est point
chimre, antithse, fantaisie. Voici le cerveau, le centre noble, et
voil les centres divers de la moelle et du systme nerveux sympathique.
Ici rgne la volont, l l'instinct. Quelle lumire se rpand sur la
vie humaine quand on se met  y dmler l'oeuvre de l'intelligence
consciente et volontaire, et le travail lent, monotone et fatal
de l'instinct, cach aux centres nerveux secondaires! Comme l'me
proprement dite se trouve parfois devant cette me-instinct qui ne
devrait tre que servante[5].

Voil bien, en somme, la dfinition de mon vieux philosophe--_sans le
savoir_: une me libre, immatrielle, fonctionnant au sommet de l'tre;
une me esclave, _spcifique_, c'est--dire commune  toute l'espce,
agissant dans les rgions infrieures; ici la moelle pinire
transmettant ses volitions  l'encphale, l l'encphale luttant avec
la volont, dont il est le sige, contre les volitions aveugles de
l'instinct.

De l deux propositions contraires qui contiennent chacune une vrit
incontestable.

L'homme est toujours et partout le mme, disent les uns: cruel,
lascif, intemprant, paresseux, goste. Les mmes causes produisent et
produiront toujours les mmes effets. L'homme ne progresse point.

[Note 5: Auguste Laugel, _des Problmes de l'me_. Paris, 1868.]

Cette opinion est fonde. Le rle de l'instinct est fatal et ne s'puise
ni dans le temps ni dans l'espace. Vaincu, il n'est pas soumis et ne
renonce jamais  la lutte.

L'homme est essentiellement et ncessairement progressif, disent les
autres. Chaque rvolution sociale ou religieuse marque une tape de
son perfectionnement, chaque effort de son intelligence amne une
dcouverte, chaque instant de sa dure est un pas vers le mieux.

Ceci est tout aussi vrai que l'assertion contraire. Aussitt que l'on
prend la peine de distinguer, on se trouve d'accord.

Nous arriverons, je pense,  savoir compter jusqu' trois, qui est le
nombre sacr, la clef de l'homme et celle de l'univers, et une bonne
dfinition nous fera quelque jour reconnatre en nous, non pas seulement
deux _mes_ aux prises l'une contre l'autre, mais trois _mes_ bien
distinctes, une pour le domaine de la vie spcifique, une autre pour
celui de la vie individuelle, une troisime pour celui de la vie
universelle. Celle-ci, qui tiendra compte du droit inalinable de la vie
spcifique, mettra l'accord et l'quilibre entre cette vie diffuse chez
tous les tres et la vie personnelle exagre en chacun. Elle sera te
vrai lien, la vraie _me_, la lumire, l'unit.

Chacun de nous,  un degr quelconque, porte en lui cette troisime et
suprme puissance, puisqu'il l'entrevoit, l'interroge, lui cherche un
nom, et s'inquite de son emploi; mais l'clair a bien des nuages 
traverser encore, et peut-tre faudra-t-il ces crises sociales terribles
o s'amasse la foudre, pour que l'homme, frapp de la vrit comme d'une
flche divine, dcouvre sa vraie force et remplisse enfin son vrai rle
sur la terre.

L'excellent livre que je viens de te citer, et que tu voudras lire, est
le dveloppement analytique du dualisme o l'homme actuel est encore
engag entre ses deux mes. Le tableau loquent de cette lutte est
navrant, mais il aboutit  des esprances d'un ordre suprieur. Il
est plein d'pouvantes pour la destine humaine livre  l'instinct
spcifique, plein d'enseignements et d'exhortations  l'homme
individuel, qui est ardemment sollicit de dgager le principe
imprissable de sa libert du tourbillon des passions basses ou des
fantaisies coupables. C'est un livre de morale et de philosophie crit
par un savant et un libre penseur, car il nous engage  rejeter ces
vains termes de spiritualisme et de matrialisme qui nous loignent de
la recherche de la vrit. Funeste antagonisme, en effet! Il semble que
l'humanit se condamne  marcher sur des lignes parallles sans vouloir
jamais les faire flchir pour se rencontrer, et que, de cette stupide
obstination, les individus se fassent un point d'honneur et un mrite
personnel. Faudra-t-il en conclure que bien des gens n'auraient rien 
dire, s'ils ne disaient pas d'injures aux autres?

La critique philosophique, dont le rle est grand en ce moment-ci, est
forte quand elle signale l'abus des mots et le vide des formules. C'est
tout ce qu'elle a pu faire jusqu' ce jour, et il semble qu'il ne soit
pas encore de son ressort de chercher une solution. Les ignorants s'en
impatientent; ils s'imaginent que leur sentiment personnel doit se
manifester et se concentrer dans quelque aphorisme magique sanctionn
par l'exprience et la raison. Faites place  ces ardeurs de la pense,
hommes de rflexion! elles vous donnent la mesure de nos tendances et
de nos besoins. Ne les ddaignez pas, elles sont un thermomtre 
consulter, une face de l'humanit  examiner. La preuve de ce besoin,
c'est le catholicisme de pur sentiment qui se prche avec succs
aujourd'hui dans les salons et les glises, doctrine incapable de lutter
contre la critique historique et habile  esquiver ses coups, mais forte
de nos aspirations et adroite pour les accaparer au profit de sa cause.
Faites-y grande attention, dfenseurs de la doctrine exprimentale!
Trouvez dans vos plus consciencieuses inductions un refuge pour notre
idalisme; autrement tous les faibles, tous les indcis, tous les
illettrs passeront du ct du christianisme moderne, esprant y trouver
la paix de l'esprit, et l'oubli du devoir de raisonner sa foi.

M. Vacherot, dans un solide et dlicat travail rcemment publi dans
la _Revue_, nous trace une esquisse instructive de la situation du
catholicisme actuel. Malgr son exquise courtoisie pour les lumires de
la chaire et de la polmique religieuse, il met ces lumires au pied du
mur, les sommant, le malin qu'il est, d'tudier les textes sacrs, de
les mettre d'accord et de dfinir l'orthodoxie. L'glise rpond _in
petto: Non possumus_; mais elle continue  nous parler avec une
loquence plus ou moins entranante (M. Vacherot a un peu exagr le
talent de ses adversaires par excs de gnrosit ou de finesse) des
points lumineux que cherche  ressaisir l'humanit prsente: l'me
immortelle, la divinit _personnelle_, l'avenir infini, les cieux
ouverts, l'idal en un mot.

Devant une critique et une philosophie qui ne peuvent sauver ouvertement
ces trsors du naufrage, qui ne pensent pas mme devoir trop affirmer
qu'ils existent, l'glise invoque le sentiment, suprieur selon elle, 
la raison, et les tres de sentiment vont  elle.

Mal ncessaire, disent les gens calmes. J'avoue que je ne puis pousser
jusque-l l'indiffrence et la srnit. Je vois l'me suprieure
s'atrophier dans ce divorce avec la logique et retourner  l'enfance de
l'humanit, enfance sacre, potique, respectable en son temps, dans
son premier dveloppement normal; snilit purile et funeste, presque
honteuse  l'heure que nous marque aujourd'hui l'aiguille du temps.

Eh quoi! nous ne sommes point mrs pour une croyance qui rponde aux
besoins de notre libre aspiration sans condamner  mort cet instinct
spcifique, qui est le code imprescriptible de la nature anime? Et
mme dans le sanctuaire de l'encphale, dont les oprations sont aussi
multiples et aussi mystrieuses que la structure anatomique du cerveau
est complique et insaisissable, il nous est impossible de marier la
lucidit suprieure  la clairvoyance pratique? Nous sommes donc
des infirmes, des tres puiss,  moins que nous ne soyons des
intelligences qui n'ont encore rien commenc?

Levez-vous donc, veiller-vous, nobles esprits qui sentez palpiter en
vous la troisime me, la grande, la vraie, celle qui n'affirme pas
timidement l'idal et qui le prouve par cela mme qu'elle le possde,
qui ne tressaille pas d'effroi devant l'preuve scientifique parce
qu'elle sait _a priori_ que cette preuve sera la sanction de sa foi
aussitt qu'elle sera complte et dcisive. Cette me a autre chose 
faire que de vaincre les rvoltes et les tyrannies de l'instinct. Elle
clora dans des organisations qui les auront vaincues; mais, sitt
qu'elle parlera, elle enseignera rapidement comment il est facile  tous
de les vaincre. Elle rsoudra ce formidable problme qui consterne notre
lan philosophique vers la beaut morale; elle nous rendra moins svres
pour les obstinations de la vie _spcifique_. Ces tyrannies de la chair
ne sont redoutables que parce que l'me universelle n'a point clairement
parl en nous, et que l'me personnelle n'a pas d'armes assez bien
trempes pour le combat. Ces armes de la foi et de la grce que les
catholiques se vantent de possder sont aussi faibles que celles du
scepticisme, puisque les tentations sont plus pres  mesure que le
chrtien devient plus saint et plus mortifi. Ce n'est pas la haine et
le mpris de la chair qui en imposent  cette sourde-muette que nous
portons en nous. Ce n'est point assez d'une me libre de ses propres
mouvements pour combattre des mouvements qui ne sont pas libres de lui
obir. Il faut quelque chose de plus. Il faut l'clat d'une vrit
suprieur  toutes les individualits, et suprieure mme  leur
libert, car toute libert qui ne se soumet pas  l'vidence devient
aberration ou tyrannie.

On nous dit que cette vrit de _consentement_, qui est la vraie
discipline des intelligences, ne peut natre que d'une religion
thologique ou sociale.

De gnreux esprits, prenant un effet pour une cause, ont cru
l'apercevoir dans des formes sociales  imposer  l'humanit; d'autre
part, de nobles rudits, pris de leurs sujets d'tude, se persuadent
encore aujourd'hui que, sans le prestige d'un culte et l'absolu d'un
dogme, aucune vrit ne peut devenir commune  l'humanit.

A mes yeux, il y a erreur chez les uns comme chez les autres. Si
l'humanit future confectionne des socits et construit des temples,
l'individu sera libre sous la loi commune, et le mystre sera banni de
l'autel.

Pour cela, il faut que l'homme _sache_ Dieu et l'humanit. On croit  ce
que l'on sait. Ouvrez la porte au savoir. Donnez-lui des instruments,
des laboratoires et la libert absolue; mais donnez-lui aussi des ailes.
Apprenez-lui que chaque genre de certitude a son domaine, chaque vrit
acquise sa case dans l'intelligence, mais qu'il en est une d'un ordre si
lev, qu'il faut l'accueillir et la possder dans la plus haute rgion
de l'me pour qu'elle serve de _criterium_ et de corollaire  toutes les
autres.


18 juillet 1868.


.... Tu me demandes ce que j'entends par l'me _universelle_ de l'homme.
Mon mot est mauvais, je ne le dfends pas. Il faudrait toujours prendre
les mots pour ce qu'ils valent; ils sont les empreintes du moment qui
les fait clore, les symboles qui transmettent  notre esprit nos
impressions passagres, toujours incompltes. Peu de mots fixent assez
une ide pour mriter d'tre conservs toute une semaine. Prends le mien
pour ce que je te le donne, et vois-y l'appel d'une relation  tablir
entre l'me individuelle et l'me de l'univers.

Tu vas me demander encore o est l'me de l'univers, si elle est diffuse
ou personnelle. Elle est partout selon moi, comme la matire est
partout; elle est  la fois personnelle et diffuse, elle remplit le fini
et l'infini. Je ne vois point d'obstacle  cette antithse, puisque
l'me humaine a ces deux attributs bien distincts et cependant
insparables. A toute heure, notre esprit, enferm en apparence dans le
cercle troit de nos besoins matriels ou de nos impressions passagres,
peut s'lancer vers les sphres de l'infini, non pas seulement par la
rverie potique, mais par les calculs prcis de la mathmatique et les
certitudes idales de la gomtrie. Supposez que l'univers a une me
comme nous, mais une me aide de la connaissance d'elle-mme, ce qui
est la connaissance absolue de toutes choses; vous pouvez trs-bien lui
attribuer aussi la volont de maintenir ses propres lois, puisque cette
volont est toujours en nous  un degr quelconque. Je ne vois rien
l qui dpasse les perceptions de l'esprit humain. Il me semble au
contraire, que cette vision de l'me de l'univers nous est ncessaire,
qu'elle prend sa source dans ce que nous avons de plus clair dans le
cerveau, la logique, et de plus personnel dans le coeur, la conscience.
Il nous est impossible d'attacher un sens aux mots de _sagesse_,
d'_amour_ et de _justice_, qui rsument toute la raison d'tre et toute
l'aspiration de notre vie, si nous ne sentons pas planer sur nous une
idale atmosphre compose de ces trois lments abstraits, qui nous
pntre et nous anime. Il n'y a pas que l'air qui alimente nos poumons.
Il y a celui que notre me respire. Trop subtil pour tomber sous les
sens, cet air divin a une vertu suprieure  nos volitions animales, il
les dompte ou les rgularise quand nous ne lui fermons pas nos organes
suprieurs. La chimie ne trouvera jamais ce fluide sacr; raison de
plus pour que le chimiste ne le nie pas. C'est par d'autres moyens,
par d'autres mditations, par d'autres expriences, que le vrai
mtaphysicien devra s'en emparer.

Quels peuvent tre ces moyens, me diras-tu? Ils sont bien simples et 
la porte de tous, et mme il n'y en a qu'un: passer  l'tat de sant
morale qui seule permet de saisir la vritable notion du divin. Je
voudrais bien que l'on trouvt  l'me de l'univers un autre nom que
celui de _Dieu_, si mal port depuis le temps des Kabires jusqu' nos
jours. J'aimerais encore mieux celui d'homme, _le grand homme_ (comme
qui dirait la grande personne universelle) de Swedenborg; mais
qu'importe son nom? Elle en changera longtemps encore avant que nous
lui-en ayons trouv un dfinitif et convenable.

Ce Dieu, puisqu'il faut le dsigner par un nom qui est tout aussi
grossier que sublime, n'a pas seulement mis en nous,  l'heure de
notre naissance _spcifique_, une parcelle de sa divinit; il nous
la renouvelle et nous l'augmente quand nous naissons  la vie de
raisonnement individuel. Il nous la concde rellement quand nous
surmontons l'instinct aveugle assez pour mriter d'chapper  sa
tyrannie. Je ne dirai pas avec Laugel qu'il faudra  l'homme de grands
combats et des sacrifices immenses pour arriver  ce perfectionnement.
Il les lui faut aujourd'hui parce qu'il doute. Le jour o il croira,
avec ses _deux mes_ suprieures,  un idal bien dfini et bien
vident, l'me infrieure ne rclamera que la part de satisfaction qui
lui est due. L'apptit ne sera plus la fureur, la passion ne sera plus
le crime, la fantaisie ne sera plus le vice. L'me personnelle, celle
qui est libre de choisir entre le vrai et le faux, recevra--de l'me
voue au culte de l'_universel_--une lumire assez frappante pour ne
plus hsiter  la suivre. Le mal a dj beaucoup diminu  mesure qu'a
diminu l'ignorance, qui peut le nier? Il disparatra progressivement 
mesure que rayonnera l'astre intellectuel voil en nous.

On opposera  cette esprance, je le sais, la brutalit de la nature,
le dchanement aveugle des dsastres extrieurs ruinant  tout instant
l'oeuvre du travail de l'homme, la frocit des animaux qui lui ont fait
si longtemps une guerre srieuse, le dchanement des cyclones, les
tremblements de terre, les pidmies foudroyantes, les maladies
incurables, toutes les puissances ennemies que nous ne savons point
encore conjurer ou viter. Mais l'me de l'univers a aussi sa dualit
pour ne pas dire sa trinalit. Elle a, comme l'homme, une me
spcifique, instinctive, fatale, que l'me libre et personnelle combat,
et que l'me universelle domine. L'me spcifique, qui agit aveuglment
dans tout tre, peut-tre dans toute chose, pousse sans cesse l'univers
matriel vers le trop plein et le trop vivant. De cet excs naissent
les clatements, le vase trop rempli se brise, la force trop accumule
dchire ses enveloppes et se dtruit elle-mme en s'panchant au dehors.
Une montagne, une contre, un monde, peuvent tomber en ruine sous les
coups de l'agent indompt. L'me cleste et personnelle de ce monde
n'est pas dtruite pour cela; elle va rejoindre le foyer de la vie
cleste irrductible, et, dans ce foyer de l'infini psychique, elle
se retrempe  la vie universelle, qui s'aperoit peu des dsastres
partiels, ou qui s'en sert avec discernement pour reconstruire des
mondes mieux quilibrs.

Mais les victimes, les millions d'individus plus ou moins intelligents
que frappe un grand cataclysme, les compterons-nous pour rien? Si
nous croyons que quatre-vingts ou cent ans d'existence sont toute
l'aspiration, toute la conqute, toute la destine de l'homme, ou que,
surpris par la mort violente en tat de pch, il ait une ternit
d'innarrable souffrance  endurer au sortir de la vie, certes Dieu est
injuste, l'me universelle est idiote et mchante, ou, pour mieux dire,
elle n'existe pas. Nous sommes des chiffres,... pas mme! des accidents
qui ne comptent point.

Ceux que domine l'me spcifique sont bien libres de le croire, mais ils
ne peuvent forcer ceux qui pensent  partager leur dcouragement. Sur
quelque raisonnement que s'appuie la ngation du _moi_ ternel, il ne
dpend pas de nous de nous sentir persuads. A mesure que nos instincts
se rglent et s'harmonisent doucement avec les instincts suprieurs,
nous entrons dans une lucidit de l'esprit qui est l'tat normal auquel
l'homme doit parvenir.


19 juillet.


Te dfinirai-je l'tat de sant morale, l'idal tel que je l'entends? Il
est relatif et se moule forcment sur la vertu la plus pure et la raison
la plus haute qu'un homme puisse atteindre dans le temps et le milieu
o il existe.--Tel saint trs-respectable et trs-sincre des anciennes
religions ne serait plus aujourd'hui qu'un fou. Le cnobitisme serait
l'gosme, la paresse, la lchet. Nous savons que la vie complte est
un devoir, qu'on ne peut pas rompre avec l'instinct normal de la vie
spcifique sans rompre avec les lois les plus lmentaires de la vie, et
que l'infraction  une loi de l'univers est une sorte d'impit toujours
punie par le dsordre des facults suprieures. La mortification de la
chair, par le clibat, le jene et les flagellations, tait grossire et
charnelle en ce sens qu'elle ne servait qu' ranimer ses rvoltes. En
lui imposant des sacrifices, l'esprit tranquille et fort la mortifie
surabondamment.

Mais les apptits drgls, vicieux, immondes, sont-ils donc une loi de
l'espce? Si certains animaux, en se rapprochant de la forme humaine et
du dveloppement de l'encphale, nous offrent le repoussant spectacle
de la lubricit, de la cruaut, de la gourmandise; si l'homme sauvage
lui-mme, aux prises avec l'animalit, s'imprgne des instincts de la
brute, rsulte-il de cette confusion de limites entre l'homme et le
singe que l'instinct humain ne soit pas modifiable? Il l'est  un point
qui frappe de surprise et d'admiration, quand on ne voit que la surface
des moeurs civilises. Le respect d'une convention qui prend sa source
dans le respect de soi et des autres est une victoire bien signale de
la volont sur l'instinct.

Si c'est peu que cette dcence extrieure qui, sous le nom de
savoir-vivre, voile des abmes de corruption, c'est dj quelque chose.
La saintet pourrait consister ds aujourd'hui  identifier la vie
secrte et cache  ces apparences de pudeur, de bont, d'hospitalit,
de raison, qui sont le code de la bonne compagnie. Pourquoi non? O
est l'obstacle? Pourquoi toute parole aimable ne serait-elle pas
l'expression d'une me aimante? Pourquoi toute allure de pudeur ne
serait-elle pas la manifestation d'une conscience pure? Pourquoi
tout simulacre d'obligeance ne prendrait-il pas sa source dans la joie
d'assister son semblable? Pourquoi toute discussion de l'intelligence ne
reposerait-elle pas avant tout sur le dsir de s'instruire?

Avoue que, si nous arrivions  marier la politesse parfaite  une
parfaite sincrit, nous serions dj, sans sortir de nos lois et de nos
usages, monts  un degr suprieur d'excellence et de joie intrieure.

La joie intrieure, voil un grand mot! C'est le premier des biens,
parce qu'il est le seul qui nous appartienne rellement. Je ne vois pas
que beaucoup de gens s'en proccupent et le cherchent. La masse court
aux satisfactions de l'instinct: les vicieux s'efforcent d'exasprer
leurs apptits pour mieux sentir l'intensit de la vie animale; les
ambitieux se vouent  une anxit incessante qui bannit la joie du
sanctuaire de leur me; des esprits plus levs se vouent  des tudes
dont le but dfini n'est souvent que la satisfaction d'une curiosit
spciale; les coeurs passionns cherchent leur ivresse et leur expansion
dans l'amour, sans songer  en faire quelque chose de plus noble que
la volont d'amasser deux orages et de choquer douloureusement deux
courants lectriques. O sont les hommes qui cherchent sincrement 
se rendre meilleurs sans prtendre  un paradis fait  leur guise, en
acceptant dans l'avenir ternel toutes les ventualits, toutes les
fonctions, toutes les preuves, quelles qu'elles soient, que l'inconnu
nous rserve? Cette rsignation, non mystique ni fanatique, mais
confiante et digne, serait dj un pas vers la saintet.

Quelle difficult insurmontable prouvons-nous donc  nous placer ainsi
dans le sentiment de l'infini avec une bravoure calme et un modeste
sentiment de nos forces? O serait la vanit de travailler le _moi_
comme un lapidaire taille et polit une pierre prcieuse? La vertu peut
avoir aussi son instinct pour ainsi dire _spcifique_, son besoin ardent
et soutenu d'lever dans l'individu le niveau intellectuel de la race.
Pour peu que l'on s'y essaie, on dcouvre en soi une docilit que l'on
ne se connaissait pas, de mme que l'esprit gnreux qui entreprend un
grand et noble travail est tout surpris de sentir en lui un nouveau
lui-mme qui s'veille, se rvle et semble dicter ses lois  l'ancien.
C'est la troisime me, c'est ce que les artistes inspirs appellent
l'_autre_, celle qui chante quand le compositeur coute et qui vibre
quand le virtuose improvise. C'est celle qui jette brlante sur la toile
du matre l'impression qu'il a cru recevoir froidement. C'est celle qui
pense quand la main crit et qui fait quelquefois qu'on exprime _au
del_ de ce que l'on songeait  exprimer. Enfin c'est elle qui n'ergote
pas, qui n'a plus besoin de raisonner, mais qui peut et qui veut; elle
est l, agissante  notre insu le plus souvent, cherchant  nous lever
vers le foyer de la science infinie; mais nous ne la connaissons pas,
nous avons peur d'elle. Nous croyons qu'elle usera trop vite les
ressorts de notre frle machine. L'instinct de la conservation nous
empche de la suivre sur les cimes. C'est une peur lche, rsultat de
notre ignorance, car c'est elle qui est la vie irrductible, et, si son
embrassement nous donnait la mort, ce serait une mort bien douce, bien
enviable et bien fconde, le rveil dans la lumire!

Mais ne nous livrons pas trop  l'enthousiasme sans contrle. N'oublions
pas qu'il s'agit de rendre la vrit accessible mme aux esprits froids,
pourvu qu'ils soient pris de la vrit.

L'analyse complte de l'homme, _mes et corps_, nous conduirait
certainement  une notion complte de la Divinit, _corps et mes_.--En
distinguant en nous trois tages de facults, nous nous rendrions compte
des trois tages de puissance de la vie universelle. Nous ne sortirons
d'aucun problme par la notion de dualit, puisque toute dualit
reprsente deux contraires. Ce que je dis l est aussi vieux que le
monde pensant. C'est l'ternel symbole. D'o vient qu'il n'a reu aucune
application scientifique qui puisse se traduire en philosophie certaine
pour les lois de la vie morale et les actes de la vie pratique? Les
explications des trinits thologiques sont des figures confuses mal
comprises ou mal dfinies par les hommes du pass. La dfinition que je
te propose ne vaut peut-tre pas mieux. La technologie vulgaire, dont
il n'est pas permis  mon humilit de se dgager, est encore
trs-insuffisante pour rsumer une vision plus ou moins nouvelle du
vieux thme de l'humanit. A des conceptions vraiment neuves il faudra
certes un langage nouveau.

Mais, quelque mal exprime que soit ma dfinition, elle ne m'apparat
pas comme un vain songe que le rveil dissipe. J'ai besoin d'un Dieu,
non pour satisfaire mon gosme ou consoler ma faiblesse, mais pour
croire  l'humanit dpositaire d'un feu sacr plus pur que celui auquel
elle se chauffe. Jamais on ne me fera comprendre que le cruel, l'injuste
et le farouche soient des lois sans cause, sans but et sans correctif
dans l'univers. La compensation que le malheureux demande  Dieu dans
une vie meilleure est une rclamation toute personnelle que Dieu
pourrait fort bien ne pas couter, si elle n'tait le cri nergique
et dchirant de l'humanit entire. Nulle thorie srieuse n'a encore
prsent le sentiment et le besoin de la justice comme une illusion. Le
moment o l'homme renoncerait  possder cet idal marquerait la fin de
sa race et le ferait redescendre  l'animalit, dont il est peut-tre
issu. S'il existe une doctrine qui envisage ce rsultat comme digne
d'tre poursuivi, je lui refuse tout au moins d'avoir pour guide la
_raison_, puissance si hautement invoque par les sceptiques.

Non, il n'y a pas de raison vritable sans sagesse; c'est par la sagesse
seule que la raison, s'levant  l'tat de vertu, devient respectable.
La sagesse entrane et rclame imprieusement la justice, et, s'il n'y a
ni justice ni sagesse dans l'me de l'univers, il n'y en a jamais eu, il
n'y en aura jamais dans celle de l'homme. Que devient la morale,
devant laquelle pourtant toutes les coles s'inclinent et toutes les
discussions cessent, si l'homme ne peut puiser  une source certaine les
premires conditions de la moralit?

Il existe donc dans l'univers une pense souveraine faite de lumire et
d'quit. Si les faits extrieurs simulent de temps  autre, par des
dsastres partiels, l'indiffrence d'un destin inexorable, ne nous
arrtons pas  ces apparences indignes de troubler une philosophie
srieuse. Il est bien certain que la plupart des maux inhrents  notre
espce, maladies, passions, guerres, garements, sont notre propre
ouvrage, c'est--dire le rsultat de l'lan drgl ou de l'aveugle
inertie de l'me spcifique. Cette me impersonnelle, ce moteur aveugle
que les uns respectent trop, que les autres ne respectent pas assez,
est chez nous un agent de destruction tout aussi bien qu'un agent de
conservation. Chose frappante, et qui tmoigne de la ncessit de la
troisime me, l'instinct de l'homme est infrieur  celui des animaux.
Les animaux ont le discernement des aliments salutaires ou nuisibles, la
prvision jamais en dfaut des besoins de la vie et des influences de
l'atmosphre pour eux et pour leur progniture. Aucun vice particulier,
aucun excs de nourriture, aucune ivresse d'amour ne fait oublier  une
pauvre petite femelle de papillon qui va mourir aprs sa ponte de se
dpouiller le ventre de son duvet pour envelopper et tenir chaudement
ses oeufs destins  passer l'hiver avant d'clore. Il semble, devant
une multitude de faits observs, que l'animal ait deux mes aussi,
l'instinctive et celle qui raisonne. Peut-tre devrait-on oser
l'affirmer, puisqu' toute heure la prvoyance, le dvouement, le
discernement et la modration de la bte semblent faire la critique
de nos aveuglements et de nos excs. Avec l'hypothse des trois mes,
l'animal, dou des deux premires, s'explique et cesse d'tre un
problme insoluble. La troisime me complte l'homme: Il n'est, a dit
Pascal, ni ange ni bte. Pascal est rest garrott ici par la notion de
dualit. L'homme est bte, homme et ange. .

_La plante, place  l'tage infrieur, a sans doute l'me inconsciente,
spcifique._ Ainsi seraient expliqus les deux royaumes de la vie,
improprement nomms rgnes de la nature.

L'homme a donc  se proccuper des trois supports de son existence
normale, dirai-je latente? Non, le monde cach s'ouvre peu  peu et
beaucoup ont pntr dans la troisime sphre, croyant n'tre que dans
la seconde.

L'homme, parvenu  l'apoge de ses facults, saura conjurer les flaux
matriels. Quand il accuse l'me de l'univers de frapper son me par
le dchirement des morts prmatures, c'est lui-mme, c'est son espce
qu'il devrait accuser de paresse et d'ignorance. Loin de se dcourager
d'invoquer la grande me, il devrait s'lever de plus en plus vers elle
pour sortir des tnbres. En l'interrogeant dans la portion de lui-mme
qu'elle habite plus spcialement, il trouverait une rponse nette qui
serait le remde  sa douleur. Cette rponse que l'on traite de vague
esprance, c'est la perptuit du _moi_, qui ordonne d'entrevoir une
meilleure existence pour les chers innocents que nous pleurons. Nous le
connaissons, nous l'avons bu ensemble, ce calice, le plus amer qui soit
vers dans la vie de famille. J'ose dire que la douleur de l'aeule, qui
sent dans ses entrailles et dans sa pense la douleur du fils et de la
fille en mme temps que la sienne propre, est la plus cruelle preuve de
son existence. La blessure faite  l'instinct et  la rflexion ne se
ferme pas. C'est alors qu'il faut monter au sanctuaire de la croyance
qui est celui de la raison suprieure; c'est alors qu'il faut soumettre
les notions de justice personnelle aux notions de justice universelle.
Si Dieu a pris cette me qui tait le plus pur de nous-mmes, c'est
qu'il la voulait heureuse, disent les chrtiens. Disons mieux, Dieu n'a
pas pris cette me: c'est notre science humaine, c'est notre puissance
spcifique qui n'ont pas su la retenir; mais Dieu l'a reue, elle est
aussi bien sauve et vivante dans son sein, cette petite parcelle de sa
divinit, que l'me plus complexe d'un monde qui se brise. Elle n'y est
pas perdue et diffuse dans le grand tout, elle a revtu les insignes de
la vie, d'une vie suprieure immanquablement; elle respire, elle agit,
elle aime, elle se souvient!

Dans le refuge de la seconde me, celle qui rsonne et choisit, nous
trouvons encore des lments de force et de gurison relative; celle-ci,
c'est l'me sociale o le sentiment parle au sentiment. Il nous reste
toujours, si nous sommes dans le juste et l'humain, quelqu'un  chrir
sur la terre. A la consolation de cet tre, n'y en et-il qu'un seul,
nous devons notre courage, et, si nous ne le devons  aucun individu, si
nous sommes sans famille et spars de nos amis, nous le devons  tous
nos semblables, l'ide de solidarit et de fraternit tant commune 
l'me sociale et  l'me mtaphysique.

Mais voici l'aube! Pendant que je te rsume l'objet, assez flottant
jusqu'ici, de quelques-uns de nos entretiens, tu poursuis avec une
nergie soutenue des tudes spciales, o ta pense rencontre souvent la
proccupation de ce _moi_ divin interrogeant les mystrieuses fonctions
de la vie instinctive. Je vais aller teindre ta lampe,  moins que
je n'aille avec toi voir coucher les toiles rouges et bleues dans la
pleur de l'horizon. Les oiseaux ne chantent pas encore, nos enfants
dorment. Leur adorable mre s'est retire de bonne heure, s'arrachant
avec courage aux enjouements de la veille, pour assister au rveil de
ses petits anges. Un silence solennel plane sur cette chaude nuit. La
matire repose, et pourtant ton chien rve de chasse ou de combats. La
_plusie_ argente voltige autour des fentres d'o s'chappe un rayon
de lumire. La chouette, qui semble porte par l'air immobile et muet,
glisse discrtement sous les branches. Tout un monde nyctalope s'agite
autour de nous sans bruit. Nous prouvons la sensation d'un bien-tre
diffus dans toute la nature estivale.... Est-ce l'me spcifique qui
rpercute seule en nous ce mlange de calme suprme et d'activit
mystrieuse rpandus dans les dernires ombres? Il y a quelque chose de
plus; notre me personnelle observe et compare, notre me divine peroit
et savoure.

Bonsoir, je veux dire bonjour, car un rayon rose monte l-bas derrire
les vieux noyers. Endormons-nous comme nous nous rveillerons, en nous
aimant!

22 juillet.

Tu n'en as pas assez? tu veux un rsum de cette doctrine? Oh! je ne
donne pas ce titre pompeux  ma notion personnelle de l'univers, toute
notion de ce genre est trop forcment incomplte pour s'affirmer comme
une dcouverte; c'est un essai de mthode, et rien de plus. L'homme
n'en est pas encore  possder autre chose qu'un instrument de travail
intellectuel que chacun tche d'adapter  son cerveau, comme l'ouvrier
mcontent des instruments imparfaits qu'il trouve dans le commerce
cherche  s'en fabriquer un qui rponde  la conformation de sa main. Il
y a une vrit d'ensemble, corollaire de toutes les vrits de dtail.
Personne ne peut nier cette proposition sans une dfiance qui va
jusqu'au mpris de la vrit.

Pour parvenir  la possession de cette vrit suprme, l'homme doit
s'exciter, se perfectionner, se rendre apte  la saisir et  l'lucider;
c'est toute une ducation qu'il doit acqurir et s'imposer  travers
des angoisses et des difficults qui exerceront et dcupleront sa force
morale. La plupart des mthodes qu'il a inventes sont restes sans
rsultat gnral, et les plus belles, les plus ingnieuses, n'ont
pas toujours t les plus efficaces; elles n'ont pas russi  lever
l'esprit humain plus haut que l'antithse, qui est une impasse.

En cherchant Dieu dans l'univers, l'homme n'a pu que le chercher en
lui-mme, c'est--dire en se servant de l'induction personnelle et
directe. Le premier sauvage qui a invoqu une puissance suprieure  la
nature ennemie s'est dit: Je suis trop faible; appelons un tre fort
dans la nue et dans la foudre pour clater sur les obstacles de ma
vie. De l le sentiment de la toute-puissance.

Le premier croyant qui a constat l'insuffisance des sacrifices s'est
dit qu'il fallait persuader ce Dieu qui ne se laissait point acheter
par des offrandes. Il a cherch dans son coeur la fibre tendre et
suppliante, et il s'est dit, en se sentant adouci, que son Dieu devait
tre bon.

Le premier philosophe qui a contempl ou subi l'injustice du destin
s'est dit  son tour qu'il devait y avoir dans la pense divine, dans
l'me de l'univers, quelque refuge contre cette injustice. En se sentant
pntr d'horreur pour l'injuste, il s'est senti juste, et aussitt il
a attribu  son Dieu une justice si exacte et si tendue, que les maux
soufferts en cette vie devaient se convertir dans sa main en bienfaits
ternels.

Trouvera-t-on un autre procd que ces moyens nafs d'apercevoir la
Divinit? Est-ce la science qui remplacera le sens humain? Mais la
science n'est elle-mme qu'une mthode humaine pour chercher la vrit
extra-humaine; ce sont nos sciences exactes qui ont mesur l'espace
et conu l'infini. Ce sont nos sciences naturelles qui ont class
mthodiquement les oeuvres de la nature.

Il s'est trouv que l'univers donnait pleine confirmation aux sciences
exactes, et que la nature terrestre pouvait se prter au classement,
Donc, le vrai est au del de l'homme, mais ne peut tre prouv  l'homme
que par l'homme. Ceux qui font intervenir le miracle, l'interversion des
lois naturelles pour faire apparatre Dieu au sommet de leur extase,
ne peuvent plus tre traits srieusement. Il faut que l'homme trouve
lui-mme son Dieu par les moyens qui lui sont propres et qui lui ont
fait trouver tout ce qu'il possde de vrai. Toute conception d'une
abstraction parfaite a son sige dans notre intelligence et sa raison
d'tre dans notre coeur.

Pour percevoir l'idal en dehors de soi, il faut donc le percevoir en
soi. Pour connatre Dieu, l'homme doit se connatre, et mon avis est
qu'il ne l'ignore que parce qu'il s'ignore lui-mme.

Certaines tudes ont conduit tristement quelques-uns  ne reconnatre
en nous que l'me spcifique, la plupart des autres ont confondu cette
premire rgion de la vie commune  l'espce avec la seconde, sige de
la vie individuelle. Ce mlange de libert et de fatalit n'a pu trouver
de solution pratique, puisque la discussion continue sous tous les noms
et sous toutes les formes. Le christianisme a d expliquer le mal par
l'intervention du diable, et il y a encore des gens qui croient au
diable, la logique de leur croyance exigeant cette bizarre hypothse.

Pourtant on s'est gnralement arrt  la notion d'une vie instinctive
et d'une vie intellectuelle, et on a fait procder nos contradictions
intrieures du combat sans issue de ces deux natures. La notion
de l'univers, moule sur cette notion de nous-mmes, est reste
problmatique, et confond encore de trs-grands esprits qui ne
s'expliquent ni son ordre admirable, ni ses dsordres effrayants.

Ne pas consentir  ce que l'univers soit ce qu'il est, c'est ne pas
consentir  tre ce que nous sommes, et le considrer comme une nigme,
c'est se rsoudre  ne jamais dchiffrer celle de notre propre vie.
Pouvons-nous nous arrter l? Pour ma part, je le voudrais en vain.

J'appelle donc  notre aide une mthode qui fasse entrer l'homme dans la
notion de _trinalit_, applicable  l'univers et  lui. Je crois que ce
n'est certes point assez pour clore la srie de nos tudes. Le vieux
monde a trouv, dans les profondeurs de sa mtaphysique mystrieuse,
ce nombre trois, qui n'est pas dpass, puisqu'il n'est pas encore
gnralement admis. Nos efforts actuels devraient tendre  le faire
comprendre et accepter en attendant mieux. Ce serait un grand pas de
fait.

Je sais fort bien qu'aucune mthode ne peut rpondre sans rplique 
toutes les questions que l'homme se pose. La plus grave est celle-ci:

Pourquoi Dieu, qui pouvait tout, n'a-t-il pas tout rgl en vue d'un
idal auquel l'homme peut arriver d'emble sans passer par l'ge de
barbarie, et pourquoi cet ge d'ignorance et de bestialit a-t-il encore
tant d'mes soumises  son empire, mme au sein de la civilisation
raffine de notre temps? Il ne tenait qu'au _Crateur_ de nous faire
plus ducables et de nous initier plus promptement  l'intelligence de
sa loi.

S'il y a un Dieu antrieur  la cration, et qu'elle soit son ouvrage,
si l'univers a eu un commencement, si une me magique a souffl sur la
matire inerte  un moment donn pour la faire tressaillir et penser,
enfin si le Dieu que l'humanit doit admettre est celui des antiques
thodices, ces questions resteront  jamais sans rponse.

Mais si, cartant ces pomes symboliques, nous nous contentons de
comprendre l'me de l'univers par l'induction rigoureuse, qui est le
seul rapport possible entre elle et nous, nous sommes forcs de croire
qu'il y a un crateur perptuel sans commencement ni fin dans une
cration ternelle et infinie. Si l'univers a commenc, Dieu a commenc
aussi; c'est ce que n'admet aucune mtaphysique, aucune philosophie.

L'univers avec ses lois immuables existe par lui-mme, il est Dieu, et
Dieu est universel. Dieu est un corps et des mes. Il faudrait peut-tre
dire que dans son unit il a des corps et des mes  l'infini, car,
dans le fini o nous rampons, nous ignorons le chiffre de nos organes
matriels et intellectuels. Quel oeil, quel microscope est jamais
descendu dans les profonds abmes du monde crbral? Dans ce petit
espace remuent des systmes plus complexes que les systmes clestes,
des constellations organiques plus tonnantes que celles qui parsment
l'infini. Une force unique dtermine les formes et les mouvements des
grands corps qui courent dans l'espace; mais ici sont enfermes des
forces sans nombre comme en champ clos, elles s'y marient, s'y pousent,
s'y fcondent, s'y mtamorphosent sans relche....

L'oeuvre de l'anatomie, toute descriptive, est jusqu'ici demeure
strile. Elle peint des tissus, des lments anatomiques, elle ignore la
dynamique de ces petits difices molculaires. Elle reste en face de ces
amas cellulaires comme un oeil ignorant en face des dsordres lumineux
du ciel. Elle connat les caractres d'un livre, elle ignore le sens des
mots[6].

[Note 6: Laugel, _Problmes de l'me_.]

Vous qui proclamez la mthode exclusivement exprimentale, il ne
faudrait peut-tre pas tant affirmer qu'elle suffit. Jusqu' ce jour,
elle ne suffit pas, elle ne sait pas, elle n'a pas trouv. Tout comme
les tudes psychiques, vos tudes ont encore besoin d'un peu de
modestie.

Il existe un trs-beau livre, trs-peu connu, de notre digne ami M.
Lon Brothier[7], qui rpond  bien des propositions et rsout bien
des doutes. Il t'a sembl ardu, et pourtant il est charmant dans sa
profondeur, et l'on y sent la bonhomie de la Fontaine, pour ne pas dire
celle de Leibnitz. Il conclut en d'autres termes, tantt plus savants,
tantt plus aimables que ceux que j'emploie ici,  la ncessit d'une
triple vue sur le monde des faits et des ides. Je ne suis pas de
force  proclamer qu'il ne se trompe en rien, que, aprs l'avoir lu
attentivement, je pense par lui et avec lui sur toute chose. Je ne sais,
mais il m'a puissamment aid  me dgager de la notion de dualit
qui nous touffe, et j'ose dire que cette notion ne rsiste pas  sa
critique.

[Note 7: _bauche d'un glossaire du langage philosophique_. Paris,
1853.]

Avant lui, les travaux de Pierre Leroux, de Jean Reynaud et de son cole
avaient port de grands coups aux vieilles mthodes de l'antithse,
beaucoup d'autres nobles esprits ont cherch  traduire les
trois personnes divines de la thologie par des notions vraiment
philosophiques. Moi, je demande, je cherche une explication plus facile
 vulgariser, et surtout l'abandon de cette vision trinitaire cleste
qui supprime le corps et ne peut pas supprimer Satan. Je ne peux pas me
reprsenter un Dieu hors du monde, hors de la matire, hors de la vie.

Les attributs apprciables de la Divinit, que, par un grand progrs,
nous pourrions classer en trois ordres principaux, n'ont pas de limites
apprciables  l'esprit humain, puisque l'esprit humain ne sait pas
encore la limite de ses propres facults et s'obstine  ne s'en
attribuer que deux, prives de rgulateur et de lien.

Ne va pas croire qu'en donnant le nom de _troisime_ me, d'me
suprieure en contact avec l'universel, au troisime ordre encore peu
dfini de nos facults vitales, je sois tent de croire cette me
impersonnelle et de l'abmer en Dieu. Je n'en suis pas l; je pense avec
nos anctres de la Gaule que l'homme ne pntrera jamais dans _Ceugant_,
et je ne les suis pas dans cette notion que Dieu lui-mme puisse habiter
l'_absolu_ du druidisme. La fin d'un monde ne me surprend pas, mais
la fin de l'univers n'entre pas dans ma tte. L'existence diffuse,
la disparition du moi, l'extinction de la personne, me paraissent
l'croulement de la Divinit elle-mme.

Mais voici l'heure du bain. L-bas, sous les trembles, gronde une petite
cascade de diamants qui nous appelle, et qui s'panche en fuyant dans
l'alle de verdure, sous les gros arbres penchs en forme de ponts, sous
les guirlandes de houblon et de rosiers sauvages. Il y a l de petits
jardins naturels que le courant baigne et qu'un furtif rayon de soleil
caresse; il y a des les de salicaires et de spires, des rivages de
scutellaires et des presqu'les d'pilobes. Une dlicieuse fracheur
nous attend dans cette oasis, ta fille y baigne ses poupes, et la
vieille laveuse qui tord et bat son linge au bas de l'cluse s'arrte
et sourit en voyant cette enfance et cette joie. Tout est salubre et
charmant dans ce petit coin o j'ai rv autrefois d'une _fadette_
et d'un _champi_. Couch dans l'eau et  demi assoupi sous l'ombre
charmeresse, j'ai senti cent fois mon me instinctive se mettre en
parfait accord avec mon me rflective, pour savourer et pour rver.
L'instinct _thermique_ a son sige dans une de nos _mes_,  ce que
disent les physiologistes. Je ne vois point que ces instincts de la vie
impersonnelle soient aussi impersonnels qu'on le dit. Ils produisent des
effets trs-divers selon les individus, et, loin d'tre toujours
les ennemis de l'me personnelle, ils lui procurent souvent, par la
sympathie nerveuse qui unit leurs foyers, un tat de sant morale que
l'esprit isol de la matire ne trouverait pas.

Il y aurait bien des choses encore  dire sur cette me infrieure,
vritable soutien d'une vie normale, flau d'une vie corrompue. Je
t'avoue que, si je la traite d'_infrieure_, c'est parce que, en lisant
Laugel, je me suis imprgn  mon insu de sa technologie. Il est
difficile de se prserver de cet entranement en suivant la pense d'un
loquent crivain; mais, en y rflchissant, en reprenant possession
de mon moi intrieur, je trouve qu'il a trop vu la face excessive
et repoussante de cette me qu'il qualifie de _spcifique_. D'abord
est-elle spcifique d'une manire absolue? offre-t-elle  des degrs
identiques les tendances nombreuses de la vitalit? est-elle la mme
dans un sujet malade et dans un individu sain? Dans tous les cas, son
rle n'est pas la satisfaction isole d'elle-mme, puisqu'il lui faut
l'assistance du cerveau, c'est--dire de la facult de comparer, pour
arriver  son entier dveloppement de jouissance. L'amour chez l'homme
distingue la beaut de la laideur en toute chose. Ses apptits
s'aiguisent par la qualit des aliments. L'me instinctive dans un sujet
normal serait donc la soeur jumelle ou l'pouse irrpudiable de l'me
personnelle. Cette me, dite _suprieure_, n'est suprieure que dans
notre apprciation. Elle a besoin du contentement et du consentement de
l'me instinctive pour tre lucide, et, de ce que cette princesse daigne
absorber les fruits de vie que cette paysanne lui cultive, il ne rsulte
pas que l'me universelle maudisse l'une pour bnir l'autre. L'me
personnelle doit commander, cela est certain; mais nos prjugs sociaux
nous font mconnatre l'galit qui existe entre ce qui commande et ce
qui obit en vertu d'une fonction de rciprocit. La plante _obit_ 
l'insecte quand elle subit l'effet de sa faim; mais, quand l'insecte
fconde la plante en transportant sa poussire sminale de fleur en
fleur, il _sert_ la plante.

Tel est  peu prs l'change entre l'esprit et l'instinct. Ils se
nourrissent et se fcondent mutuellement. Si l'esprit se plaint
amrement de la bte, c'est peut-tre parce que la bte a aussi  se
plaindre de l'esprit.

Mais ce n'est pas mon tat de tant philosopher, et je demande que ceux
qui savent m'instruisent. Si j'ai lieu d'tre reconnaissant envers
quelques-uns, je suis impatient contre plusieurs autres qui pourraient
nous enseigner (ce n'est pas le talent qui leur manque), et qui ne nous
apprennent rien.

Vivons par toutes nos mes, mais vivons en gens de bien, et, comme
l'phmre dans le rayon ternel, buvons le plus possible de chaleur et
de lumire. En avions-nous donc trop, hlas! pour que l'on cherche 
nous en ter?





MLANGES



I

UNE VISITE AUX CATACOMBES


...Terra parens...

Ce qui nous frappa le plus en visitant les Catacombes, ce fut une source
qu'on appelle le puits de la Samaritaine.

Nous avions err entre deux longues murailles d'ossements, nous nous
tions arrts devant des autels d'ossements, nous avions foul aux
pieds de la poussire d'ossements. L'ordre, le silence et le repos
de ces lieux solennels ne nous avaient inspir que des penses de
rsignation philosophique. Rien d'affreux, selon moi, dans la face
dcharne de l'homme. Ce grand front impassible, ces grands yeux vides,
cette couleur sombre aux reflets de marbre, ont quelque chose d'austre
et de majestueux qui commande mme  la destruction. Il semble que ces
ttes inanimes aient retenu quelque chose de la pense et qu'elles
dfient la mort d'effacer le sceau divin imprim sur elles. Une
observation qui nous frappa et nous rconcilia beaucoup avec l'humanit,
fut de trouver un infiniment petit nombre de crnes disgracis. La
monstruosit des organes de l'instinct ou l'atrophie des protubrances
de l'intelligence et de la moralit ne se prsentent que chez quelques
individus, et des masses imposantes de crnes bien conforms attestent,
par des signes sacrs, l'harmonie intellectuelle et morale qui runit et
anima des millions d'hommes.

Quand nous emes quitt la ville des Morts, nous descendmes encore plus
bas et nous suivmes la raie noire trace sur le banc de roc calcaire
qui forme le plafond des galeries. Cette raie sert  diriger les pas de
l'homme dans les dtours inextricables qui occupent huit ou neuf lieues
d'tendue souterraine. Au bas d'un bel escalier, taill rgulirement
dans le roc, nous trouvmes une source limpide incruste comme un
diamant sans facettes dans un cercle de pierre froide et blanche; cette
eau, dont le souffle de l'air extrieur n'a jamais rid la surface, est
tellement transparente et immobile, qu'on la prendrait pour un bloc de
cristal de roche. Qu'elle est belle, et comme elle semble rveuse dans
son impassible repos! Triste et douce nymphe assise aux portes de
l'rbe, vous avez pleur sur des dpouilles amies; mais, dans le
silence de ces lieux glacs, vos larmes se sont rpandues dans votre
urne de pierre, et maintenant on dirait une large goutte de l'onde du
Lth.

Aucun tre vivant ne se meut sur cette onde ni dans son sein; le jour ne
s'y est jamais reflt, jamais le soleil ne l'a rchauffe d'un regard
d'amour, aucun brin d'herbe ne s'est pench sur elle, berc par une
brise voluptueuse; nulle fleur ne l'a couronne, nulle toile n'y a
rflchi son image frmissante. Ainsi, votre voix s'est teinte, et les
larves plaintives qui cherchent votre coupe pour s'y dsaltrer, ne sont
point averties par l'appel d'un murmure tendre et mlancolique. Elles
s'embrassent dans les tnbres, mais sans se reconnatre, car votre
miroir ne renvoie aucune parcelle de lumire; et vous aussi, immortelle,
vous tes morte, et votre onde est un spectre.

Larmes de la terre, vous semblez n'tre point l'expression de la
douleur, mais celle d'une joie terrible, silencieuse, implacable.
Cavernes plores, retenez-vous donc votre proie avec dlices, pour ne
la rendre jamais  la chaleur du soleil? Mais non! on est frapp d'un
autre sentiment en parcourant  la lueur des torches les funbres
galeries des carrires qui ont fourni  la capitale ses matriaux de
construction. La ville souterraine a livr ses entrailles au monde des
vivants, et, en retour, la cit vivante a donn ses ossements  la terre
dont elle est sortie. Les bras qui creusrent le roc reposent maintenant
sous les cryptes profondes qu'ils baignrent de leurs sueurs. L'ternel
suintement des parois glaces retombe en larmes intarissables sur les
dbris humains. Cyble en pleurs presse ses enfants morts sur son sein
glac, tandis que ses fortes paules supportent avec patience le fardeau
des tours, le vol des chars et le trpignement des armes, les iniquits
et les grandeurs de l'homme, le brigand qui se glisse dans l'ombre et
le juste qui marche  la lumire du jour. Mre infatigable, inpuisable
nourrice, elle donne la vie  ceux-ci, le repos  ceux-l; elle alimente
et protge, elle livre ses mamelles fcondes  ceux qui s'veillent,
elle ouvre ses flancs pleins d'amour et de piti  ceux qui s'endorment.

Homme d'un jour, pourquoi tant d'effroi  l'approche du soir? Enfant
poltron, pourquoi tressaillir en pntrant sous les votes du tombeau?
Ne dormiras-tu pas en paix sous l'aisselle de ta mre? Et ces montagnes
d'ossements ne te feront-elles pas une place assez large pour t'asseoir
dans l'oubli, suprme asile de la douleur? Si tu n'es que poussire,
vois comme la poussire est paisible, vois comme la cendre humaine
aspire  se mler  la cendre rgnratrice du monde! Pleures-tu sur
le vieux chne abattu dans l'orage, sur le feuillage dessch du jeune
palmier que le vent embras du sud a touch de son aile? Non, car tu
vois la souche antique reverdir au premier souffle du printemps, et le
pollen du jeune palmier, port par le mme vent de mort qui frappa la
tige, donner la semence de vie au calice de l'arbre voisin. Soulve sans
horreur ce vieux crne dont la pesanteur accuse la fatigue d'une longue
vie. A quelques pieds au-dessus du spulcre o ce cadavre d'aeul est
enfoui, de beaux enfants grandissent et foltrent dans quelque jardin
par des plus belles fleurs de la saison. Encore quelques annes, et
cette gnration nouvelle viendra se coucher sur les membres affaisss
de ses pres. Et pour tous, la paix du tombeau sera profonde, et
toujours la caverne humide travaillera  la dissolution de ses
squelettes.

Bouche immense, avide, incessamment occupe  broyer la poussire
humaine,  communier pour ainsi dire avec sa propre substance, afin de
reconstituer la vie, de la retremper dans ses sources inconnues et de
la reproduire  sa surface, faisant sortir ainsi le mouvement du repos,
l'harmonie du silence, l'esprance de la dsolation. Vie et mort,
indissoluble fraternit, union sublime, pourquoi reprsenteriez-vous
pour l'homme le dsir et l'effroi, la jouissance et l'horreur? Loi
divine, mystre ineffable, quand mme tu ne te rvlerais que par
l'auguste et merveilleux spectacle de la matire assoupie et de la
matire renaissante, tu serais encore Dieu, esprit, lumire et bienfait.



II

DE LA LANGUE D'OC

ET

DE LA LANGUE D'OIL


A M. LE RDACTEUR EN CHEF DE _l'claireur de l'Indre._

Monsieur,

J'ai entendu dire par certains savants que la diversit des langues
venait de la diffrence des climats. Ils soutiennent que, si le
norvgien est rude et guttural, et le toscan musical et doux, cela
provient de, ce que, en Norvge, les eaux et les vents grondent et
mugissent, tandis qu'en Italie, ils font entendre un murmure mlodieux.

Cette thorie sur la diversit des langues, base sur l'onomatope, ne
me va pas. Je m'en tiens  la tour de Babel. La confusion des langues
doit tre de droit divin. Cette explication me plat parce qu'elle est
beaucoup moins savante et beaucoup moins embrouille. Ne voit-on pas,
d'ailleurs, le miracle se continuer de nos jours? Plus les socits
vieillissent, moins les hommes s'entendent, moins ils se comprennent. Et
n'a-t-on pas remarqu qu'une foule de dialectes naissaient d'une mme
langue, au sein d'une mme nation?

La langue de notre pays de France, la langue romane, presque aussi
harmonieuse que celle des Grecs, au dire des connaisseurs, avait comme
elle diffrents dialectes. Les deux principaux taient le _provenal_ et
le _franais_ proprement dit, autrement la langue d'_oc_ et la langue
d'_oil_.

Vous ne voyez peut-tre pas encore o je veux en venir, monsieur le
rdacteur. Un peu de patience, s'il vous plat, nous arriverons.

Le premier de ces dialectes tait rpandu dans le Midi; le second dans
le Nord. Mais o commenait le pays de la langue d'_oc_, o finissait
celui de la langue d'_oil_? Les uns disent que c'tait la Loire qui
formait la ligne de dmarcation. Cela est vrai  partir de sa source
jusqu'aux montagnes de l'Auvergne. De l, la frontire qui divisait
les deux pays, se dirigeant  travers les montagnes de la Marche,
aboutissait, en suivant une ligne droite, au pertuis d'Antioche.

Nous y voil, monsieur le rdacteur. Les potes du pays de la langue
d'_oc_ s'appelaient _troubadours_; on nommait _trouvres_ ceux de la
langue d'_oil_. Ainsi,  partir de la province de la Marche jusqu' la
frontire du nord, _franais_, proprement dit, et _trouvres_ c'est le
pays de Rabelais, de Paul-Louis Courier et de Blaise Bonnin;  partir,
au contraire, de la mme province jusqu'aux rives de la Durance,
dialecte provenal et _troubadours, troubadours_ purs; nos braves
voisins de la Marche peuvent seuls revendiquer les deux qualits; car,
pour le dire en passant, c'est au milieu de leur pays qu'tait assise la
noble forteresse de Croizan. C'tait l, au confluent de la Creuse et de
la Sedelle, que passait la ligne sparative des deux dialectes.

Vous savez mieux que moi, monsieur le rdacteur, qu'on a beaucoup et
savamment crit sur les _troubadours_ et les _trouvres_. Mais il nous
importe,  nous qui habitons le pays de la langue d'_oil_, de prouver
que les seconds l'emportaient sur les premiers.

Je m'en rfre au jugement d'un homme comptent sur la matire,  celui
de M. de Marchangy, crivain monarchique et religieux s'il en fut. Il
dit que les _troubadours_ ont excit une admiration que le faible mrite
de leurs compositions ne peut suffisamment justifier. Il ajoute que les
_trouvres_, moins connus et plus dignes de l'tre, ont fait briller
une imagination riche et varie dans ses jeux, et ont laiss des
ouvrages o n'ont pas ddaign de puiser Boccace, l'Arioste, la Fontaine
et Molire.

Admettons cependant qu'un _troubadour_ puisse lutter contre un
_trouvre_ avec quelque espoir de succs; du moins faudra-t-il qu'ils
crivent chacun dans leur langue; mais qu'un habitant du pays des
trouvres s'avise de composer en dialecte provenal, ou qu'un troubadour
pur sang, un _indigne des rgions Lmoricques_ se permette d'crire
dans le langage de Rabelais, nous verrons, ma foi, de belle besogne!

Si vous rencontrez jamais un infortun _troubadour_ qui veuille entrer
en lutte avec notre ami Blaise Bonnin, et s'vertuer  parler notre
patois berrichon, citez-lui, je vous prie, le chapitre VI du livre II de
_Pantagruel_.

C'est une petite leon que Rabelais donnait aux coliers de son temps,
et dont ceux du ntre feront bien de profiter.

Si ce passage ne dgrise pas le malencontreux orateur, il faudra
dsesprer de sa raison.



CHAPITRE VI

_Comment Pantagruel rencontra ung Limosin qui contrefaisoit le languaige
franoys._

Quelque jour, je ne say quand, Pantagruel se pourmenoit aprs souper
avecques ses compaignons, par la porte d'ond l'on va  Paris: l
rencontra ung escholier tout joliet, qui venoit par icelluy chemin; et,
aprs qu'ils se feurent saluez, luy demanda:

--Mon amy, d'ond viens-tu  ceste heure?

L'escholier lui respondist:

--De l'alme, inclyte et celebre academie que l'on vocite Lutece[8].

--Qu'est-ce  dire? dist Pantagruel  ung de ses gens.

--C'est, respondist-il, de Paris.

--Tu viens doncques de Paris? dit-il. Et  quoi passez-vous le temps,
vous aultres messieurs estudians audict Paris?

Respondist l'escholier:

--Nous transfretons la Sequane au dilucule et crepuscule: nous
deambulons par les compites et quadeivies de l'urbe, nous despumons
la verbocination latiale; et, comme versimiles amorabonds, captons la
benevolence de l'omnijuge, omniforme et omnigene sexe feminin[9]...

[Note 8: De la belle, remarquable et clbre acadmie que l'on
appelle Paris.]

[Note 9: Nous passons la Seine soir et matin. Nous nous promenons
sur les places et dans les carrefours de la ville. Nous parlons la
langue latine; et, comme vrais amoureux, nous captons la bienveillance
du sexe fminin, le juge suprme, possesseur de toutes les formes et le
gnrateur Universel.]

A quoi Pantagruel dist:

--Que diable de languaige est cecy? par Dieu tu es quelque hereticque.

--Seignor, non, dist l'escholier, car libentissimement des ce qu'il
illuccese quelque minutule lesche du jour, je demigre en quelqu'ung de
ces tant bien architectez moustiers: et l, me irrorant de belle eau
lustrale, grignotte d'un transon de quelque missique precation de nos
sacrificules, et submirmillant mes precules horaires, eslue et absterge
mon anime des es inquinamens nocturnes. Je revere les olympicoles. Je
venere latrialement le supernel astripotent. Je dilige et redame mes
proximes. Je serre les prescripz decalogicques; et, selon la facultatule
de mes vires, n'en discede la late unguicule. Bien est veriforme qu'
cause que Mammone ne supergurgite goutte en mes locules. Je suis quelque
peu rare et lent  supereroger les elecmosynes  ces egenes queritans
leur stipe hostiatement[10].

[Note 10: Non, seigneur, dit l'colier; car, ds que brille le
moindre rayon de jour, je me rends de grand coeur dans quelqu'une de nos
belles cathdrales, et, l, m'arrosant de belle eau lustrale, je
chante un morceau des prires de nos offices. Et, parcourant mon livre
d'heures, je lave et purifie mon me de ses souillures nocturnes. Je
rvre les anges, je rvre avec un culte particulier l'ternel qui
rgit les astres. J'aime et je chris mon prochain. J'observe les
prceptes du Dcalogue; et, selon la puissance de mes forces, je ne
m'en carte de la longueur de l'ongle; il est bien vrai que le dieu des
richesses ne verse une goutte dans mes coffres, et c'est  cause de cela
que je suis quelque peu rare et lent  faire l'aumne  ces pauvres qui
vont demander aux portes.]

--Eh bren, bren, dist Pantagruel, qu'est-ce que veult dire ce fol? Je
croi qu'il nous forge ici quelque languaige diabolique, et qu'il nous
charme comme enchanteur!

A quoi dist ung de ses gens:

--Seigneur, sans doubte, ce galant veult contrefaire la langue des
Parisians; mais il ne faict qu'escorcher le latin et cuide ainsi
pindariser; et luy semble bien qu'il est quelque grand orateur en
franoys, parce qu'il ddaigne l'usance commune de parler.

A quoy dist Pantagruel:

--Est-il vrai?

L'escholier respondist:

--Signor messire, mon genie n'est point apte nate  ce que dist ce
flagitiose nebulon, pour escorier la cuticule de votre vernacule
gallicque; mais viceversement je gnave opere, et par veles et par rames
je me entite de le locupleter par la redundance latinicome[11].

--Par Dieu! dist Pantagruel, je vous apprendray  parler. Mais devant,
respond moi, d'ond es-tu?

A quoy dist l'escholier:

--L'origine primere de mes aves et ataves feut indigene des rgions
Limoricques, o requiesce le corpore de l'agiotate sainct Martial[12].

--J'entends bien, dist Pantagruel: Tu es Limosin pour tout potaige; et
tu veulx ici contrefaire le Parisian. Or viens a que je te donne un
tour de pigne.

Lors le print  la gorge, lui disant:

--Tu escorches le latin; par sainct Jean, je te ferai escorcher le
regnard, car je t'escorcheray tout vif.

[Note 11: Seigneur messire, mon gnie n'est pas apte  faire ce que
dit ce mauvais fripon, je ne suis pas n pour corcher la pellicule
de votre franais vulgaire, au contraire je mets tout mon soin, et,
 l'aide de la voile et de la rame, je m'efforce de l'enrichir par
l'imitation latine.]

[Note 12: L'origine premire de mes aeux et quadris aeux fut
indigne des rgions Lmoriques, o repose le corps du trs-saint
Martial.]

Lors commena le paoure Limosin  dire:

--Vee dicon gentilastre! hau! sainct Marsault, adjouda mu! Hau! hau!
laissas a quo au nom de Dious, et ne me touquas gron[13].

A quoy, dist Pantagruel:

--A ceste heure, parles-tu naturellement.

Et ainsi le laissa; car le paoure Limosin conchioit toutes ses
chausses, qui estoyent faictes  queue de merluz, et non  plain fonds,
dont dit Pantagruel:

--Au diable soit le mascherabe[14]!

Et le laissa. Mais ce luy fut un tel remordz toute sa vie, et tant feut
altr, qu'il disoit souvent que Pantagruel le tenoit  la gorge. Et,
aprs quelques annes, mourut de la mort Roland, ce faisant la vengeance
divine, et nous demonstrant ce que dict le philosophe, et Aule-Gelle,
qu'il nous convient parler selon le languaige usit. Et, comme disait
Octavia Auguste, qu'il fault eviter les mots espaves[15] en pareille
diligence que les patrons de navire evitent lers rochiers de mer.


[Note 13: Eh! dites donc, mon gentilhomme... O saint Martial
secourez-moi! oh! oh! laissez-moi, au nom de Dieu, ne me touchez pas.]

[Note 14: Mangeur de raves.]

[Note 15: Inusits.]


Je vous demande mille pardons, monsieur le rdacteur, d'avoir interrompu
vos travaux; mais vous m'excuserez. J'aime la jeunesse et je ne dsire
rien tant que de la voir suivre la bonne voie en littrature comme en
toute chose. Je crois qu'il est inutile d'en dire davantage.

A bon entendeur, salut.

Agrez mes salutations cordiales.



III

LA PRINCESSE

ANNA CZARTORYSKA


Il y a en France environ cinq mille cinq cents migrs polonais. De ce
nombre, cinq cents vivent sans subsides, des dbris de leur fortune.
Trois mille travaillent, et, sans distinction de rang, comme, hlas!
sans distinction de forces physiques, se livrent aux professions les
plus pnibles. Les proscrits ne se plaignent pas et ne demandent rien.
Loin de se croire humilis, ils portent noblement la misre qui est le
partage des durs travaux. Ils remuent la terre sur les grandes routes,
ils font mouvoir des machines dans les manufactures. Les fils des
compagnons de Jean Sobieski ne sont plus soldats, ils sont ouvriers pour
ne pas tre mendiants sur une terre trangre. Quatre cent cinquante
autres migrs suivent l'enseignement de nos savants dans diffrentes
coles.

Mais il reste environ onze cents personnes, vieillards, femmes et
enfants, accables par les infirmits, la misre et le dsespoir. Le
temps, loin d'adoucir cet amer regret de la patrie, semble avoir rendu
plus profond encore le dcouragement des victimes. Le chiffre des
exils morts en 1832 est de onze seulement, et cette anne il s'lve
 soixante-quatorze. A mesure que les rangs s'claircissent, la misre
augmente, car l'abattement moral, l'puisement des forces sont le
partage des chefs de famille, des mres charges d'enfants. Des
orphelins restent sans ressources, des vieillards sans consolation, des
jeunes filles sans conseil et sans appui.

Au milieu de ses dsastres et de sa dtresse, l'migration a reu du
ciel le secours et la protection d'un ange. La princesse Czartoryska,
femme du noble prince Czartoryski, qui fut  la tte de la rvolution
polonaise, a consacr sa vie au soulagement de tant d'infortunes. Cette
femme, qui eut une existence royale, vit aujourd'hui  Paris avec sa
famille, dans une mdiocrit voisine de la pauvret. C'est quelque chose
de solennel et de vnrable que cet intrieur modeste et rsign. Cette
famille n'a qu'un regret, celui de n'avoir pas assez de pain pour
nourrir tous les pauvres proscrits, et nous savons qu'elle se refuse les
plus modiques jouissances du bien-tre domestique, pour subvenir aux
frais incessants d'une patriotique charit.

Qu'on me permette donc d'entrer dans quelques dtails sur cette femme,
dont le nom se placera un jour, dans l'histoire de l'migration
polonaise,  ct de Claudine Potoka et de Szczanieka.

Ceci est bien aussi intressant qu'un feuilleton de thtre ou qu'une
nouvelle de revue; ce sera une scne d'analyse de moeurs si l'on veut,
aussi potique  narrer simplement que le serait une cration de
l'art. Si quelque grand talent d'crivain s'y consacrait, la postrit
donnerait peut-tre tous nos romans prtendus intimes pour ce tableau
historique de la vie d'une princesse au XIXe sicle.

Compagne dvoue d'un digne poux, mre de trois beaux enfants, frle
et dlicate comme une Parisienne, quel moyen pouvait-elle trouver de
se consacrer  la rvolution polonaise sans manquer aux devoirs de la
famille? Pouvait-elle armer et commander un rgiment comme la belle
Plater et tant d'autres hrones du vieux sang sarmatique? Pouvait-elle,
comme Claudine Potoka, se faire cnobite et partager son dernier
morceau de pain avec un soldat? Non; mais elle trouva un moyen tout
fminin de se rendre utile et de donner plus que son pain, plus que son
sang. Elle donna son temps, sa pense et son intelligence, le travail
de ses mains; mais quel travail! C'est  elle qu'il appartenait de
rhabiliter  nos yeux les ouvrages de l'aiguille trop mpriss en
ces temps-ci par quelques femmes philosophes, trop apprcis par la
coquetterie goste de quelques autres.

Jamais, avant d'avoir vu ces merveilleux ouvrages, nous n'eussions pens
qu'une broderie pt tre une oeuvre d'art, une cration potique; et
pourtant, si on y songe bien, ne faudrait-il pas dans le rve d'une vie
complte faire intervenir la pense potique, le sentiment de l'art, ce
quelque chose qui chappe  l'analyse, mais dont l'absence fait souffrir
toutes les organisations choisies, et qu'on appelle _got_; mot vague
encore, parce qu'il est jusqu'ici le rsultat d'un sens individuel, et
souvent trs-excentrique, partant trs-oppos  la _mode_, qui est la
cration vulgaire des masses.

Dans le perfectionnement que doivent subir toutes choses, et les arts
particulirement, il y aura certes un encouragement  donner aux oeuvres
de pur got; elles n'auront pas, si vous voulez, une utilit positive,
immdiate; mais, comme l'avenir nous rendra certainement moins positifs,
nous arriverons  comprendre que l'lgance et l'harmonie sont
ncessaires aux objets qui nous entourent, et que le sentiment
d'harmonie sociale, religieux, politique mme, doit entrer en nous
par les yeux, comme la bonne musique nous arrive  l'esprit par les
oreilles, comme la conviction de la vrit nous est transmise par le
charme de l'loquence, comme la beaut de l'ordre universel nous est
rvle  chaque pas par le moindre dtail des beauts ou des grces
d'un paysage. Le grand artiste de la cration nous a donn un assez
vaste atelier pour nous porter  l'tude du beau.

D'o vient donc que des gnrations entires passent au milieu du temple
universel sans apprendre  construire un seul difice qui ne soit
grossier et disproportionn, tandis que d'autres gnrations se sont
tellement proccupes du beau extrieur, qu'elles nous ont transmis les
objets les plus futiles, empreints d'une invention exquise ou d'une
correction mticuleuse? C'est que l'humanit n'a pu se dvelopper par
tous les cts  la fois. Incomplte encore et ne suffisant pas 
l'norme gestation de son travail interne, elle a d ngliger l'art
lorsqu'elle existait par la guerre, de mme qu'elle a d ngliger la
politique lorsqu'elle s'est laisse absorber par le luxe et le got. On
a conclu jusqu'ici, comme Jean-Jacques-Rousseau, que l'esprit humain
tait  jamais condamn  perdre d'un ct ce qu'il acqurait de
l'autre. Mais c'est une erreur que repoussent les esprits srieux. Ne
sentent-ils pas dj en eux la perfectibilit se manifester par les
besoins du coeur et de l'intelligence, qui ne peuvent se raliser
tout d'un coup, mais dont la prsence dans le cerveau humain est une
souffrance, un appel, une protestation contre _le fini_ des choses
passes, un garant de l'infini des choses futures?

Sans aller trop loin, nous pouvons jeter les yeux autour de nous et
remarquer combien, depuis quelques annes seulement, le got a gagn
sous plusieurs rapports. L'inconstance effrne de la mode est une
preuve vidente du besoin que le got des masses prouve de se former et
de s'clairer avant de se fixer. Il ne se fixera sans doute jamais d'une
manire absolue, mais il se posera du moins des bases plus durables, et,
 mesure que le gnie des artistes innovera, le got du public est prt
 le contenir dans sa bizarrerie ou  le protger dans son lan. Dj ce
que nous appelions il y a quelques annes l'_picier_ commence  perdre
de ses principes absolus de stagnation, dj il cherche  se meubler
_moyen ge_, _renaissance_, et, quand il a de l'argent, son tapissier
lui insuffle un peu de got. Ces essais de retour vers le pass ne
sont point une marche rtrograde; c'est en tudiant, en comprenant les
produits antrieurs de l'art, qu'on pourra apprendre  les juger,  les
corriger,  les perfectionner. Qu'on ne s'inquite pas de nous voir
encore copier dans les arts l'architecture ou l'ameublement de nos
pres; chaque instant de la vie sociale donnera bien assez de caractre
 ce qui ressortira de ces essais de reproduction.

Il faut donc encourager le got mme dans les plus petites choses, et
compter pour l'avenir sur une _nouvelle renaissance_; elle sortira de
nos erreurs mmes, et il n'y aura pas une bvue de nos architectes ou de
nos dcorateurs qui ne serve de base  de meilleures notions. Il faut ne
point mpriser comme futiles le sentiment de la grce et le mouvement
de l'esprit, manifests dans un tapis, dans une tenture, dans l'toffe
d'une robe, dans la peinture d'un ventail. Nos meubles sont dj
devenus plus moelleux et plus confortables; on en viendra  leur donner
l'lgance qui leur manque. Une ducation plus exquise apportera dans
les ornements de toute espce l'harmonie et le charme, qui sont encore
touffs sous la transition bien ncessaire de l'conomie et de
l'utilit. Dans ces choses de dtail, les femmes seront nos matres,
n'en doutons pas, et, loin de les en dtourner, cultivons en elles ce
tact et cette finesse de perception qui ne leur ont pas t donns pour
rien par la nature.

Reconnaissons-le donc, il y a du gnie dans le got, et jusqu'ici le
got est peut-tre encore tout le gnie de la femme. Autant nous avons
souffert quelquefois de voir de jeunes personnes plir et s'atrophier
sur la minutieuse excution d'une fleur de broderie dessine lourdement
par un ouvrier sans intelligence, autant nous avons admir ce qu'il y a
de posie dans le travail d'une femme qui cre elle-mme ses dessins,
qui raisonne les proportions de l'ornement et qui sent l'harmonie des
couleurs. Celle qui nous a le plus frapp dans ce talent, o l'me met
sa posie et le caractre sa persvrance, c'est la princesse Anna
Czartoryska. Cette jeune femme aux mains patientes,  l'me forte,
 l'esprit exquis, passe sa vie auprs de sa mre, charitable et
laborieuse comme elle, penche sur un mtier ou debout sur un
marchepied, crant avec la rapidit d'une fe des enroulements
hiroglyphiques d'or, d'argent ou de soie, sur des toffes pesantes ou
des trames dlies, semant des fleurs riches et solides sur des toiles
d'araigne, peignant des arabesques d'azur et de pourpre sur le bois,
sur le satin, sur le velours et nuanant avec la patience de la femme,
et jetant avec l'inspiration de l'artiste, des dessins toujours
nouveaux, des richesses toujours inattendues du bout de ses jolis
doigts, du fond de son ingnieuse pense, du fond de son coeur surtout.
Oui, c'est son coeur qui travaille, car c'est lui qui la soutient dans
cette desschante fatigue d'une vie sdentaire, o le cerveau brille, o
le sang glace. Il n'y a pas une de ces fleurs qui ne soit close
sous l'influence d'un sentiment gnreux et qu'une larme de ferveur
patriotique n'ait arrose.

Qui nous dira le mystre sacr de ces penses, tandis que, courbe sur
son ouvrage, tremblante de fivre, attentive pourtant au moindre cri, au
moindre geste de ses enfants, elle poursuivait d'un air calme et dans
une apparente immobilit le pome intrieur de sa vie? Chacun de ces
fantastiques ornements qu'elle a tracs sur l'or et la soie renferme le
secret d'une longue rverie; l'immolation de sa vie entire est l.

C'est ainsi que, chaque anne, elle rassemble tous les travaux qu'elle
a termins pour les vendre elle-mme aux belles dames oisives du grand
monde. Elle ne leur fait payer ni son travail, ni sa peine, ni sa pense
cratrice: elle compte tout cela presque pour rien, et, pourvu qu'on
achte autour d'elle mille petits objets que la sympathie d'autres
femmes gnreuses apporte  son atelier, elle est heureuse d'achalander
la vente des objets de pur caprice par la valeur relle de ses belles
productions. Aussi les acheteurs ne lui manqueront pas cette anne plus
que les autres, et le monde lgant de Paris viendra en foule, nous
l'esprons, se disputer ces charmants ouvrages, cration d'une artiste,
reliques d'une sainte.



IV

UTILIT

D'UNE

COLE NORMALE D'QUITATION [16]


Nous ne savons pas si un artiste doit s'excuser auprs du public d'avoir
compris, par hasard, un beau matin, comme on dit, l'importance d'une
question toute spciale, et sur laquelle les pdants du mtier
pourraient bien l'accuser d'incomptence. Cependant, si la logique
naturelle n'est pas un critrium applicable  tous les jugements
humains, le public lui-mme, qui n'est pas spcialement renseign sur
toutes les matires possibles, risque fort d'tre regard comme le
plus incomptent de tous les juges; et comme il n'est gure dispos 
souffrir qu'on le rcuse, comme, aprs tout, il n'est point de questions
gnrales, de quelque nature qu'elles soient, qui ne lui soient soumises
en dernier ressort, il faut bien que, entre lui et les travailleurs
spciaux, la critique remplisse son rle et serve d'intermdiaire.

[Note 16: Par le comte d'Aure. In-8, 1815.]

Ceci,  propos d'une courte brochure que vient d'crire M. le vicomte
d'Aure, et qui est le rsum de deux remarquables ouvrages prcdemment
publis, le _Trait d'quitation_ et le _Trait sur l'industrie
chevaline_. A ceux qui ont suivi ces travaux et lu ces ouvrages,
l'importance du sujet est suffisamment dmontre, soit qu'ils s'occupent
de l'quitation comme art ou comme science, soit qu'ils l'envisagent
sous son aspect militaire et politique, soit, enfin, qu'ils la
considrent sous le rapport de l'conomie industrielle.

Cette brochure a pour but de faire comprendre au gouvernement
l'indispensable utilit d'une cole normale d'quitation. C'est au
moyen d'une institution de ce genre que l'on crera des hommes spciaux
destins  rpandre le got du cheval et les connaissances questres
dans les populations. Il s'agit de revenir  ce que l'on faisait
autrefois, c'est--dire former des hommes en tat de dresser et de
mettre en valeur nos chevaux de luxe, et des consommateurs en tat de
s'en servir. A quoi ont abouti toutes les dpenses du gouvernement pour
rgnrer nos races de luxe, le jour o il n'a pas compris que la chose
essentielle pour leur assurer la vogue tait de crer des hommes en
tat d'en tirer parti? Mais laissons parler M. d'Aure, sur les courses,
considres aujourd'hui comme le seul et unique moyen de rgnration:

On ne peut pas mettre en doute que les courses ne soient  prsent
plutt une question de jeu qu'une amlioration de race; il suffit, pour
tre difi  cet gard, de voir comment les choses se passent aussi
bien en Angleterre qu'en France.

Le cheval de course est un d sur lequel un joueur vient placer un
enjeu considrable; peu importe ce que deviendra plus tard le cheval;
ce  quoi l'on s'attache, c'est  lui faire subir une prparation; les
mettant dans le cas de concourir de bonne heure, et avec le plus de
chances possible de vitesse. Si, en agissant ainsi le joueur peut y
trouver son compte, l'amlioration de l'espce doit-elle y trouver le
sien? Je ne le pense pas. Du reste, tous les hommes senss et spciaux
de l'Angleterre reconnaissent que l'adoption d'un pareil systme apporte
la dgnrescence de leurs races; ils s'aperoivent que des sujets,
soumis ds l'ge de deux ans  une prparation donnant une nergie
factice et prmature, sont ruins pour la plupart, et retirent ainsi 
la production une foule de sujets qui eussent t prcieux s'ils avaient
t levs dans de meilleures conditions.

N'en est-il pas de mme, chez nous? Que deviennent la plupart de ces
chevaux de noble origine, levs d'abord avec tant de frais? Dfleuris,
estropis, altrs dans leur sant par l'entranement, ils sortent de
l'hippodrome souvent pour tre vendus  vil prix, et le produit de cette
vente doit servir de ddommagement aux frais normes faits pour leur
ducation. Avec de semblables rsultats, bien rares en exceptions,
le jeu devient une consquence; ne faut-il pas se couvrir des frais
exorbitants de l'entranement et de toutes les chances dfavorables qui
en manent, et chercher, dans le hasard, des chances pouvant devenir
plus propices; aussi, en France comme en Angleterre, le motif rel,
essentiel des courses, a-t-il t effac: ce n'est plus qu'un vaste
champ d'agiotage subventionn chez nous par l'tat.

Aprs avoir fait natre une situation aussi aventureuse dans une
industrie ne demandant, au contraire, que de la suite et du positif,
quels avantages en a retirs l'tat? quel a t le prix des sacrifices
faits pour soutenir une pareille institution? Dans le nombre
incalculable de chevaux tars et estropis par les exercices prmaturs,
il a trouv, depuis quatorze ans,  acheter,  des prix souvent trop
levs, une cinquantaine d'talons dont la plupart ont encore des
qualits fort contestables comme reproducteurs. Cependant, si l'on fait
le relev des fonds verss par l'tat depuis quatorze ans, les villes
ayant des hippodromes, le roi, les princes et les socits, on pourrait
valuer  plusieurs millions les fonds employs  encourager une
industrie, cause de ruine pour beaucoup de gens et n'ayant servi qu'
dtriorer une race appele  jeter des germes d'amlioration dans nos
espces...

Et plus loin:

Si tout le mrite du cheval tait dans la vitesse, cette proccupation
serait excusable; mais  quoi sert le meilleur coureur, quand il ne
joint pas  cette qualit une bonne construction et de belles allures?
Repouss pour la reproduction, ne trouvant pas mme d'emploi chez celui
qui l'lve, il ne sert qu' engager des paris et  compromettre ainsi
la fortune de celui auquel il appartient.

Rien ne pourrait mieux faire natre le doute, qu'un mode amenant
d'aussi tristes rsultats. En tout tat de cause,  quoi sert d'obtenir
un degr de plus grande vitesse parmi les individus d'une mme race et
tous soumis aux mmes conditions? seront-ils pour cela plus de pur sang?

Si la lutte s'tablissait entre des chevaux d'espce diffrente, et que
deux systmes fussent en prsence, je comprendrais fort bien alors les
luttes  outrance pour faire prvaloir un de ces deux systmes; mais ici
tout le monde est d'accord; et l'on tient si fortement  l'tre, que,
dans les concours, on n'admet pas un cheval dont l'origine ne soit bien
constate, tant on craint de rveiller la controverse, si un cheval dont
l'origine serait douteuse tait vainqueur.

Voil donc pourtant o nous en sommes; voil le rsultat de ces
grands moyens d'amlioration, considrs aujourd'hui comme la panace
universelle. M. d'Aure, qui admet bien les preuves de courses pour
certains chevaux, voudrait cependant aussi que des primes, des
encouragements fussent accords  des chevaux qui ne peuvent et ne
doivent pas tre achets comme talons, et qui sont destins  entrer
dans la consommation. Cet encouragement serait certainement le meilleur,
car l'ducation donne  nos chevaux indignes contribuerait puissamment
 combattre la concurrence trangre.

Laissons encore parler M. d'Aure:

Pourquoi, en exigeant quelques preuves d'nergie, ne pas primer aussi
les allures, la construction, le dressage et la bonne condition? Le
cheval une fois soumis  des exercices qui ne serviraient qu' le mettre
en valeur, une grande concurrence s'tablirait alors pour obtenir un
prix, et, si on ne l'obtenait pas, on disposerait, en tout tat
de cause, le cheval  une vente facile et avantageuse. Dans cette
hypothse, il n'est pas douteux qu'une foule de chevaux ne soient
achets par le consommateur  un prix souvent beaucoup plus lev que ne
sont vendus annuellement au haras quelques talons.

De quelque manire que soit envisage cette grande question, la cration
d'hommes spciaux est une chose indispensable. Quand bien mme nous
enlverions  l'quitation son importance sous le point de vue
d'conomie industrielle, ou sous le point de vue militaire et politique,
elle a encore une valeur immense sous le point de vue artistique.

L'quitation est, en effet, une science et un art. C'est un art pour
celui qui dispose du cheval tout dress. C'est une science pour le
professeur, qui dresse et l'homme et le cheval. Le professeur a donc
 crer l'instrument et le virtuose: il faut qu'il possde  fond
la physiologie du cheval; faute de quoi, il est expos  demander
violemment  certains individus ce que leur conformation, des dfauts
naturels ou des tares peu apparents leur interdisent de faire avec
spontanit. L'ignorance de l'ducateur, inattentif  ces imperfections
ou  ces particularits, provoque infailliblement chez des animaux,
peut-tre gnreux et dociles d'ailleurs, la souffrance, la rvolte et
une irritation de caractre qu'eux-mmes ne peuvent plus gouverner.

Mais comment s'tonnerait-on que l'ducation des btes, de ces
instruments passifs et muets de nos indiscrtes volonts, ne ft pas
souvent prise  rebours, lorsque, nous qui avons le raisonnement et la
parole pour nous dfendre et nous justifier, nous sommes si mal compris
et si mal mens par les prtendus ducateurs du genre humain? Un bon
cheval, intelligent et fin, est un instrument  perfectionner. Une main
brutale ne saurait en tirer parti; un artiste habile en dveloppe la
dlicatesse et la puissance. Dans ce noble et vivifiant exercice,
l'cuyer expriment sent qu'il y a l, comme dans tous les arts, un
progrs continuel  faire, une perfection de plus en plus difficile
 atteindre, de plus en plus attrayante  chercher. C'est un champ
illimit pour l'tude et l'observation des instincts et des ressources
de cet admirable instrument, de cet instrument qui vit, qui comprend,
qui rpond, qui progresse, qui entend, qui retient, qui devine, qui
raisonne presque; le plus beau, le plus intelligent des animaux qui
peuvent nous rendre un service immdiat en nous consacrant leurs forces.

Ceux qui n'ont aucune notion de cet art du cavalier s'imaginent
que l'quilibre rsultant de l'habitude, la force musculaire et
l'intrpidit suffisent. La premire de ces qualits est la seule
indispensable. Elle l'est,  la vrit, mais elle est loin de suppler
 la connaissance des moyens; et, quant  l'emploi de la force et de
l'audace, il est souvent plus dangereux qu'utile. Une femme dlicate,
un enfant, peuvent manier un cheval vigoureux s'il est convenablement
dress, et s'ils ont l'instruction ncessaire. Les qualits naturelles
sont: la prudence, le sang-froid, la patience, l'attention, la
souplesse, l'intelligence des moyens et la dlicatesse du toucher, car
ce mot de pratique instrumentale peut trs-bien s'appliquer au maniement
de la bouche du cheval; et, tandis que l'ignorance croit n'avoir qu'
exciter et  braver l'exaspration du coursier, la science constate
qu'il s'agit, au contraire, de calmer cette crature imptueuse, de la
dominer paisiblement, de l'assouplir, de la persuader pour ainsi dire,
et de l'amener ainsi  excuter toutes les volonts du cavalier avec une
sorte de zle et de gnreux plaisir.

Qu'on nous permette encore un mot sur la question d'art. Il y a dans
l'quitation, comme dans tout, une bonne et une mauvaise manire, ou
plutt il y a cent mauvaises manires et une seule bonne, celle que la
logique gouverne. Cependant l'erreur prvaut souvent, et la logique
proteste en vain. Certain professeur, nagure au pinacle, et qui n'a
pas craint de soumettre sa mthode, incarne en sa personne, aux
applaudissements et aux sifflets d'une salle de spectacle, avait obtenu
des rsultats en apparence merveilleux, tout en ressuscitant et en
exagrant des procds  la mode sous Louis XIII. Le cheval rduit 
l'tat de machine entre ses mains et entre ses jambes, entirement
dnatur, raidi l o la nature l'avait fait souple, bris l o il
devait tre ferme, dform en ralit et comme crisp dans une attitude
contrainte et bizarre, excutait, comme une mcanique  ressorts, tous
les mouvements que l'cuyer, espce d'homme  ressorts aussi, lui
imprimait au grand bahissement des spectateurs. Cela tait fort
curieux, en effet, et ce puril travail, considr comme tude de
fantaisie, pouvait fort bien dfrayer le spectacle de Franconi parmi les
diverses exhibitions de chevaux savants.

Jusque-l, rien de mieux: M. Baucher mritait les applaudissements pour
avoir montr un si remarquable asservissement des facults du cheval aux
volonts de l'homme. Malheureusement le public s'imagina que c'tait
l de l'quitation, et qu'un spcimen de l'exagration  laquelle
on pouvait parvenir en ce genre tait la vraie, la seule base de
l'ducation hippique. Des hommes rputs spciaux se le laissrent
persuader par l'engouement, et l'inventeur du systme finit par le
croire lui-mme en se voyant pris au srieux.

C'est donc d'une mauvaise manire, de la pire de toutes peut-tre, que
ces hommes prtendus comptents se sont rcemment enthousiasms aux
dpens et dommages de l'tat. Cette incroyable erreur ne signale que
trop la dcadence o sont tombs aujourd'hui l'art de l'quitation et
la science de l'hippiatrique; car ces choses qu'on a voulu dsunir
sont indissolublement solidaires l'une de l'autre. Avant de dresser un
cheval, il faut savoir: 1 ce que c'est que le cheval en gnral; 2 ce
qu'est en particulier l'individu soumis  l'ducation. Nous avons dit
comment la connaissance de l'individu tait indispensable lorsqu'on ne
voulait pas s'exposer  lui demander autre chose que ce qu'il pouvait
excuter. Quant au cheval en gnral, nous disons que c'est un tre
nergique, irritable, gnreux, par consquent. On pourrait presque
dire de lui, que c'est, aprs l'homme, un tre libre, puisqu'il est
susceptible d'abjurer la libert naturelle de l'tat sauvage et d'aimer
non-seulement la domesticit, mais l'ducation. Aimer est le mot, et les
potes n'ont fait ni mtaphore ni paradoxe en dpeignant son ardeur
dans le combat et son orgueil dans l'arne du tournoi. Autant un cheval
courrouc par une ducation abrutissante se montre colre, vindicatif et
perfide, autant celui qui n'a jamais prouv que de bons traitements et
que l'on instruit avec logique, patience et clart, rpond aux leons
avec zle et attrait.

Il s'agit donc de faire de cet tre intelligent un tre instruit, et,
pour cela, il ne faudrait pas oublier qu'on s'adresse  une sorte
d'intelligence et non  une sorte de machine construite de main d'homme
et qu'il soit donn  l'homme de modifier dans son essence. La main de
Dieu a pass par l, elle a imprim  cette race d'tres un cachet de
beaut et des aptitudes particulires que l'homme, appel  gouverner
les cratures secondaires, ne peut fausser sans contrarier et gter
l'oeuvre de la nature; c'est l une loi inviolable dans tous nos arts,
dans tous nos travaux, dans toutes nos inventions. Le cheval est fait
pour se porter en avant, pour aspirer l'air avec libert, pour gagner en
grce, en force, en souplesse,  mesure qu'on rgle ses allures; mais
rgler, c'est dvelopper. Cela est vrai pour la bte et pour l'homme.
La science vraie de l'cuyer consiste donc, en deux mots,  rendre sa
monture docile en augmentant son nergie.

Nous ne pouvions rendre compte d'une brochure qui est le rsum rapide
des travaux prcdents et de l'exprience de toute la vie de l'auteur,
sans rsumer de notre ct ses principes sur l'quitation. M. d'Aure est
un praticien srieux qui a tudi sa spcialit sous ses rapports les
plus profonds. Il a port dans ses tudes et dans sa pratique une
vritable ferveur d'artiste, des convictions fondes, la persvrance et
le dsintressement qui caractrisent ceux qui sentent vivement l'utile,
le beau et le vrai de leur vocation.

Dans un excellent trait sur _l'industrie chevaline_, crit avec une
clart remarquable, et rempli de vues historiques ingnieuses et
intressantes, M. d'Aure a vu en grand et trait en matre cette
question de l'amlioration des races que nous rsumerions, nous,
communistes, dans les termes suivants: Socialisation d'un des
instruments du travail de l'homme. On ne niera pas que le cheval
ne soit un de ces instruments de travail qu'aucune machine n'est de
longtemps appele  remplacer absolument. Il est heureux sans doute que
le gnie de l'industrie arrive de plus en plus  substituer les machines
 l'emploi abusif qui a t fait et qui se fait encore des forces
vitales. Mais, tandis qu'on se proccupe aujourd'hui de supprimer par
les machines la dpense qu'exige l'entretien de ces forces vitales, on
ne s'aperoit pas qu'on les laisse se dtriorer et se perdre, lorsque,
pour longtemps encore, on en a un besoin essentiel. On oublie que, pour
des sicles encore, le cheval sera indispensable au travail humain, au
service des armes,  l'agriculture, aux transports de fardeaux, aux
voyages, etc.; et, lorsque cette noble espce ne sera plus dans les
mains de nos descendants que ce qu'elle doit tre en effet, c'est--dire
un moyen de plaisir, et son ducation perfectionne une pratique d'art
accessible  tous, nous aurons t forcs d'puiser encore bien des
gnrations de ces laborieux animaux, avant d'arriver  supprimer
l'excs de leur travail. Ne dirait-on pas,  voir l'tat de dcadence
o l'on a laiss tomber la production chevaline, que nous sommes  la
veille d'entrer dans cet Eldorado de machines, o tout se fera  l'aide
de la vapeur, depuis le transport des cathdrales jusqu' l'office du
barbier?

Quel est donc le rsultat social qu'il faudrait atteindre pour
rhabiliter l'industrie chevaline,  peu prs perdue depuis la
rvolution et particulirement depuis 1830? Encourager la production,
renouveler et conserver nos belles races indignes, qui, dans peu
d'annes, auront entirement disparu si on n'y prend garde; donner aux
cultivateurs et aux leveurs de chevaux les moyens de faire de bons
lves; enfin crer, comme on l'a dj dit, une classe d'ducateurs
spciaux, sans laquelle le producteur ne peut donner au cheval la valeur
d'un instrument complet, mis en tat de service et de dure; sans
laquelle aussi le consommateur ne saura jamais entretenir les ressources
de sa monture. Nous en avons dit assez au commencement de cet article
pour prouver que, sans l'ducation, le cheval est d'un mauvais service,
et qu'entre les mains d'un bon ducateur et d'un bon cavalier, sa valeur
augmente, ses forces se dcuplent et se conservent. Il y aurait une sage
conomie gnrale  rpandre ces connaissances dans notre peuple.
Les riches n'y songent gure, ils ne se contentent pas de se servir
exclusivement de chevaux anglais, il leur faut des cochers et des
jockeys d'outre-Manche. Il est vrai qu'on trouverait difficilement
aujourd'hui chez nous _des hommes de cheval_ entendus. A qui la faute?

Pour prouver la ncessit de ces mesures, il suffit de montrer le
dsordre, l'incurie, et tous les fcheux rsultats de la concurrence
aveugle et inintelligente, l'absence d'encouragements bien entendus,
de dpenses utiles, d'initiative claire, et de vues sociales et
patriotiques de la part de l'tat.

Nous ne prtendons pas que M. d'Aure ait song  accuser, de notre point
de vue, le rgime de la concurrence et  invoquer les solutions sociales
qui nous proccupent; mais, par la force rigoureuse de la logique qui
est au fond de toutes les questions approfondies, ses dmonstrations
arrivent  prouver la ncessit de l'initiative sociale dans la question
qu'il traite. Si l'on apportait sur toutes les spcialits possibles des
travaux aussi complets et des calculs aussi certains, tous ces travaux
d'analyse aboutiraient  la mme conclusion synthtique:  savoir, que
la concurrence est destructive de toute industrie, de tout progrs, de
toute richesse nationale, et qu'il faut, pour rgler la production et la
consommation, que la sagesse et la prvoyance de l'tat interviennent,
rglent et dirigent.



V

LA BERTHENOUX


C'est un hameau entre Linires et Issoudun, sur la route de
communication qui ctoie le plateau de la valle Noire. Une trs-jolie
glise gothique et un vieux chteau, jadis abbaye fortifie, aujourd'hui
ferme importante, embellissent cette bourgade, situe d'ailleurs dans un
paysage agrable; c'est l que se tient annuellement, dans une prairie
d'environ cent boisseles (plus de six hectares), une des foires les
plus importantes du centre de la France. On value de douze  treize
mille ttes le btail qui s'y est prsent cette anne: quatre cents
paires de boeufs de travail, trois cents gnisses et taureaux, denre
que l'on dsigne communment dans le pays sous le nom de _jeunesse_ (un
mtayer se fait entendre on ne peut mieux quand il vous dit qu'il va
_mener sa jeunesse_ en foire pour s'en dfaire); trois cents vaches,
douze cents chevaux, quatre mille btes  laine, trois cents chvres, et
une centaine d'nes. Ajoutez  cela ces animaux que le paysan mticuleux
ne nomme pas sans dire: _sauf votre respect_, c'est--dire trois mille
porcs, qui ont un champ de foire particulier de quatre-vingts boisseles
d'tendue, et vous aurez la moyenne d'un des grands marchs de bestiaux
du Berry.

Les marchands forains et les leveurs s'y rendent de la Creuse, du
Nivernais, du Limousin, et mme de l'Auvergne. Les chevaux, comme on a
vu, n'y sont pas en grand nombre, et ils sont rarement beaux. Les vaches
laitires sont encore moins nombreuses et plus mauvaises; on ne vend les
belles vaches que quand elles ne peuvent plus faire d'lves. Ces lves
sont la richesse du pays. Ils deviennent de grands boeufs de labour
qui travaillent chez nous une terre grasse et forte, _bien terrible_ 
soulever. Quant  la _jeunesse_ qu'on a de reste, aprs que le choix des
boeufs de travail est fait, elle est enleve en masse par les Marchois,
qui l'engraissent ou la brocantent. Quelques bouchers d'Orlans viennent
aussi s'approvisionner  la foire de la Berthenoux. Une belle paire de
boeufs assortis se vend aujourd'hui, six cents francs; la _taurinaille_
ou la _jeunesse_ quatre-vingts francs par tte; les chevaux cent trente,
les vaches cent vingt, les moutons trente, les brebis vingt-cinq, les
porcs vingt-cinq, les nes vingt-cinq, les chvres dix, les chevreaux,
de quinze  trente sous.

Les principales affaires se traitent entre Berrichons et Marchois. Les
premiers ont une rputation de simplicit dont ils se servent avec
beaucoup de finesse. Les seconds ont une rputation de duplicit qui les
fait chouer souvent devant la mfiance des Berrichons.

La vente du btail est, chez nous, une sorte de bourse en plein air,
dont les pripties et les assauts sont les grandes motions de la
vie du cultivateur. C'est l que le paysan, le maquignon, le fermier,
dploient les ressources d'une loquence pleine de tropes et de
mtaphores inoues. Nous entendions un jour,  propos d'un lot de porcs,
le marchandeur s'crier:

--Si je les paie vingt-trois francs pice, j'aime mieux que les
trente-six cochons me passent  travers le corps!

Et mme nous altrons le texte; il disait _le cadavre_, et encore
prononait-il _calabre_, ce qui rendait son ide beaucoup plus claire
pour les oreilles environnantes.

Il y a d'autres formules de serment ou de protestation non moins
tranges:

--Je veux que la patte du diable me serve de crucifix  mon dernier
jour, si je mens.--Que cette paire de boeufs me serve de poison..., etc.

Ces luttes d'nergumnes durent quelquefois du matin jusqu' la nuit.
Enfin, aprs avoir attaqu et dfendu pied  pied, sou par sou, la
dernire pice de cinq francs, on conclut le march par des poignes de
main qui, pour valoir signature, sont d'une telle vigueur que les yeux
en sortent de la tte; mais discours, serments et accolades sont perdus
dans la rumeur et la confusion environnantes; tandis que vingt musettes
braillent  qui mieux mieux du haut des trteaux, les propos des buveurs
sous la rame, les chansons de table, les cris des charlatans et des
montreurs de curiosits _ l'esprit-de-vin_, l'antienne des mendiants,
le grincement des vielles, le mugissement des animaux, forment un
charivari  briser la cervelle la plus aguerrie. Il y a mille tableaux
pittoresques  saisir, mille types bien accuss  observer.

Quelquefois la chose devient superbe et, en mme temps, effrayante:
c'est quand la panique prend dans le campement des animaux  cornes.
_La jeunesse_ est particulirement quinteuse, et parfois un taureau
s'pouvante ou se fche, on ne sait pourquoi, au milieu de cinq ou six
cents autres, qui, au mme instant, saisis de vertige, rompent leurs
liens, renversent leurs conducteurs, et s'lancent comme une houle
rugissante au milieu du champ de foire. La peur gagne btes et gens
de proche en proche, et on a vu cette multitude d'hommes et d'animaux
prsenter des scnes de terreur et de dsordre vraiment pouvantables.
Une mouche tait l'auteur de tout ce mal.

La foire de la Berthenoux a lieu tous les ans le 8 et le 9 septembre.
Elle commence par la vente des btes  laine, et finit par celle des
boeufs. Il s'y fait pour un million d'affaires, en moyenne.



VI

LES JARDINS EN ITALIE


Depuis cent ans, les voyageurs en Italie ont jet sur le papier et sem
sur leur route beaucoup de maldictions contre le mauvais got des
_villgiatures_[17]. Le prsident de Brosses tait, lui, un homme de
got, et nul, dans son temps, n'a mieux apprci le beau classique,
nul ne s'est plus gaiement moqu du rococo italien et des grotesques
modernes mls partout aux lgances de la statuaire antique. Sur la foi
de ce spirituel voyageur, bon nombre de touristes se croient obligs,
encore aujourd'hui, de mpriser ces fantaisies de l'autre sicle avec
une rigueur un peu pdantesque.

[Note 17: Un de nos amis n'aime pas cette expression, qui tait
familire  rasme. Nous le prions toutefois de considrer que c'est ici
le mot propre et qu'il ne serait mme pas remplac par une priphrase.
On entend par _villgiature_  la fois le plaisir dont on jouit dans
les maisons de campagne italiennes, la temps que l'on y passe, et, par
extension, ces villas elles-mmes avec leurs dpendances.]

Tout est mode dans l'apprciation que l'on a du pass comme dans les
crations o le prsent s'essaie, et, aprs avoir bien cri, sous
l'Empire et la Restauration, contre les chinoiseries du temps de Louis
XV, nous voil aussi dgots du grec et du romain que du gothique de la
Restauration! C'est que tout cela tait du faux antique et du faux moyen
ge, et que toute froide et infidle imitation est strile dans les
arts. Mais, en gnral, les artistes ont fait ce progrs rel de ne
pas s'engouer exclusivement d'une poque donne, et de s'identifier
complaisamment au gnie ou  la fantaisie de tous les temps. La
complaisance de l'esprit est toujours une chose fort sage et bien
entendue, car on se prive de beaucoup de jouissances en dcrtant qu'un
seul genre de jouissance est admissible  la raison.

Parmi ces fantaisies du commencement du dernier sicle que
stigmatisaient dj les puristes venus de France trente ou quarante ans
plus tard, il en est effectivement de fort laides dans leur dtail: mais
l'ensemble en est presque toujours agrable, coquet et amusant pour
les yeux. C'est dans leurs jardins surtout que les seigneurs italiens
dployaient ces richesses d'invention puriles que l'on ne voit pourtant
pas disparatre sans regret:

Les grandes girandes, immenses constructions de lave, de mosaque et de
ciment, qui, du haut d'une montagne, font descendre en mille cascades
tournantes et jaillissantes les eaux d'un torrent jusqu'au seuil d'un
manoir;

Les grandes cours intrieures, sortes de muses de campagne, o,  ct
d'une vasque sortie des villas de Tibre, grimace un triton du temps de
Louis XIV, et o la madone sourit dans sa chapelle entoure de faunes et
de dryades mythologiques;

Le labyrinthe d'escaliers splendides dans le got de Watteau, qui
semblent destins  quelque crmonie de peuples triomphants, et qui
conduisent  une maisonnette tonne et honteuse de son gigantesque
pidestal, ou tout bonnement  une plate-bande de tulipes trs-communes;

Les tapis de parterre, ouvrage de patience, qui consiste  dessiner sur
le papier le pav d'une vaste cour ou sur les immenses terrasses d'un
jardin, des arabesques, des dessins de tenture, et surtout des armoiries
de famille, avec des compartiments de fleurs, de plantes basses, de
marbre, de faence, d'ardoise et de brique;

Les concerts hydrauliques, o des personnages en pierre et en bronze
jouent de divers instruments mus par les eaux des girandes;

Enfin les grottes de coquillages, les chteaux sarrasins en ruine, les
jardiniers de granit, et mille autres drleries qui font rire par la
pense qu'elles ont fait rire de bonne foi une gnration plus nave que
la ntre.

Les plus belles girandes de la campagne de Rome sont  Frascati, dans
les jardins de la villa Aldobrandini. Ces jardins ont t dessins et
orns par Fontana, dans les flancs d'une montagne admirablement plante
et arrose d'eaux vives. Dans un coin du parc, on s'est imagin de
creuser le roc en forme de mascaron, et de faire de la bouche de ce
Polyphme une caverne o plusieurs personnes peuvent se mettre  l'abri.
Les branches pendantes et les plantes parasites se sont charges d'orner
de barbe et de sourcils cette face fantastique reflte dans un bassin.

A la Rufinella (ou villa Tusculana), une autre fantaisie chappe au
crayon par son tendue; c'est une rapide monte d'un kilomtre de
chemin, plante d'inscriptions monumentales en buis taill. Et, chose
trange, sur cette terre papale dans la liste de cent noms illustres,
choisis avec amour, on voit ceux de Voltaire et de Rousseau verdoyer
sur la montagne, entretenus et tondus avec le mme soin que ceux des
crivains orthodoxes et des potes sacrs. Je souponne que cette
galerie herbagre a t compose par Lucien Bonaparte, autrefois
propritaire de la villa. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle a t
respecte par les jsuites, possesseurs, aprs lui, de cette rsidence
pittoresque, et qu'elle l'est encore par la reine de Sardaigne,
aujourd'hui propritaire.

En rsum, la vtust de ces dcorations princires, et l'tat
d'abandon o on les voit maintenant, leur prte un grand charme, et,
de bouffonnes, toutes ces allgories, toutes ces surprises, toutes ces
gaiets d'un autre temps, sont devenues mlancoliques et quasi austres.
Le lierre embrasse souvent d'informes dbris que l'on pourrait attribuer
 des ges plus reculs; les racines des arbres centenaires soulvent
les marbres, et partout les eaux cristallines, restes seules vivantes
et actives, s'chappent de leur prison de pierre pour chanter leur
ternelle jeunesse sur ces ruines qu'un jour a vues natre et passer.



VII

A MADAME ERNEST PRIGOIS[18]

  Deux amoureux sont l guettant la fleur charmante:
  Le papillon superbe et la bte rampante;
  L'une qui souille tout dans son embrassement,
  L'autre qui du pollen s'enivre follement.

  Femmes, talents, beauts, contemplez votre image;
  Toujours un ennemi s'abreuve de vos fleurs,
  Soit qu'il dvore, abject, la tige et le feuillage,
  Soit qu'il pille, imprudent, le parfum de vos coeurs!

Nohant, 30 mai 1856

[Note 18: crit sur son album, au-dessous d'un dessin d'Alexandre
Manceau reprsentant une corbeille de fleurs, un escargot et un
papillon.]



VIII

LES BOIS

  Dieu! que ne suis-je assise  l'ombre des fortis!

Qui de vous, sans tre dvor de passions tragiques n'a soupir, comme
la Phdre de Racine, aprs l'ombre et le silence des bois? Ce vers,
isol de toute situation particulire, est comme un cri de l'me qui
aspire au repos et  la libert, ou plutt  ce recueillement profond et
mystrieux qu'on respire sous les grands arbres. Malheureusement, ces
monuments de la nature deviennent chaque jour plus rares devant les
besoins de la civilisation et les exigences de l'industrie. Comme il se
passera encore peut-tre des sicles avant que les besoins de la posie
et les exigences de l'art soient pris en considration par les socits,
il est  prsumer que le progrs industriel dtruira de plus en plus les
plantes sculaires, ou qu'il ne donnera de longtemps  aucune plante
leve le droit de vivre au del de l'ge strictement ncessaire  son
exploitation. Dj la fort de Fontainebleau a souffert de ces ides
positives, et des provinces entires se sont dpouilles,  la mme
poque, de leurs grands chnes et de leurs pins majestueux. Nous savons
tous, autour de nous, des endroits regretts o, dans notre jeunesse,
nous avons dlicieusement rv sous des arbres impntrables au soleil
et  la pluie, et qui ne prsentent plus que des sillons ensemencs ou
d'humbles taillis.

Ce n'est pas seulement en France que ces magnifiques ornements de la
terre ont disparu. Dans nos voyages, nous les avons toujours cherchs
et nous sommes convaincus que sur les grandes tendues de pays ils
n'existent plus. On fait trs-bien des journes de marche en France,
en Italie et en Espagne, sans rencontrer un seul massif vritablement
important, et, dans les forts mmes, il n'est presque plus de
sanctuaires rservs au dveloppement complet de la vie vgtale.

Un des plus beaux endroits de la terre serait le golfe de la Spezzia,
sur la cte du Pimont, si les grands arbres n'y manquaient absolument.
Montagnes gracieuses et fires, sol luxuriant de plantes basses,
mouvements de terrain pittoresques, couleur chaude et varie des
terrains mmes, crtes neigeuses dans le ciel, horizons maritimes
merveilleusement encadrs, tout y est, except un seul arbre imposant.
La montagne et la valle ne demandent cependant qu' en produire; mais,
aussitt qu'un pin vigoureux s'lance au-dessus des taillis jets en
pente jusqu'au bord des flots, la marine s'en empare, et mme le jeune
arbre,  peine grandi, est condamn  aller flotter sur le dos de la
petite chaloupe ctire.

Si, de l, vous suivez l'Apennin jusqu' Florence, et de Florence
jusqu' Rome, vous trouvez partout, au sein d'une nature splendide de
formes, sa plus belle parure, la haute vgtation, absente par suite de
l'aridit des montagnes, ou supprime par la main de l'homme, qui ne
respecte que l'olivier, le plus utile, mais le plus laid des arbres,
quand il n'est pas sept ou huit fois centenaire.

La campagne de Rome, jadis si riche de jardins et de parcs touffus, est
dsormais, on le sait, une plaine affreuse o l'oeil ne se repose que
sur des ruines; mais, au sortir de cette campagne romaine, si mal 
propos vante, quand on a gravi les premires volcaniques des monts
Latins, on trouve, dans les immenses parcs des villas et sur les routes
(celle d'Albano est justement clbre sous ce rapport), le chne vert
parvenu  toute son extension formidable. C'est un colosse au feuillage
dur, noir et uniforme, au branchage tortueux et violent, que l'on peut
regarder sans respect, mais qui ne saurait plaire qu'aux premiers jours
du printemps, lorsque la mousse frache couvre son corce jusque sur les
rameaux levs et lui fait une robe de velours vert tendre qui tranche
sur sa feuille sombre et terne. Toute la beaut de l'arbre est alors
sur son bois, o le printemps semble s'tre gliss mystrieusement 
l'insu de son autre ternelle et lugubre verdure.

Dans cette rgion, les pins sont vritablement gigantesques. Ils se
dressent firement au-dessus de ces chnes verts dj monstrueux et, les
dpassant de toute la moiti de leur taille, ils forment un second dme
au-dessus du dme dj si noir qu'ils ombragent.

Ces lieux sont magnifiques, car entre toutes ces branches tendues en
parasol ou entre-croises en rseaux inextricables, la moindre claircie
encadre un paysage de montagnes transparentes ou de plaines profondes
termines par les lignes d'or de l'embouchure du Tibre, qui se
confondent avec la nappe tincelante de la Mditerrane.

Mais, pour chrir exclusivement cette vgtation mridionale, il faut
n'avoir pas aim auparavant celle de nos latitudes plus douces et plus
voiles. Tout est rude sous l'oeil de Rome. Les ples oliviers y sont
durs encore par leur sche opposition avec les autres arbres trop noirs.
Les bosquets splendides de buis, de lauriers et de myrtes sont noirs
aussi par leur paisseur, et leurs cres parfums sont en harmonie avec
leur inflexible attitude. Le soleil clate sur toutes ces feuilles
cassantes qui le reoivent comme autant de miroirs; il glisse ses rayons
crus sous les longues alles tnbreuses et les raie de sillons lumineux
trop arrts, parfois bizarres. Il ne faut point tre ingrat, cela est
parfois splendide, surtout quand les rayons tombent sur des tapis de
violettes, de cyclamens et d'anmones qui jonchent la terre jusque
dans les coins les plus sauvages, ou sur les ruisseaux cristallins qui
sautent, cument et babillent entre les grosses racines des arbres;
mais, en gnral, l'oeil, comme la pense, est en lutte contre la
lumire et contre l'ombre qui, trop vigoureuses toutes deux, se heurtent
plus souvent qu'elles ne se combinent et ne s'associent.

Sans aller si loin, il y a autour de nous, en France, quand on les
cherche et que l'on arrive  les trouver, des aspects d'une beaut toute
diffrente, il est vrai, mais plus pntrante et plus dlicate que cette
rude beaut du Latium. Aimons l'une et l'autre, et que chaque cole
d'artiste y trouve sa volupt. Pour nous, il faudra toujours garder une
secrte prfrence pour certains coins de notre patrie. En dehors du
sentiment national, que l'on ne rpudie pas  son gr, il est des
jouissances de contemplation que nous n'avons point trouves ailleurs.
Certains recoins ignors dans la Creuse et dans l'Indre ont ralis pour
nous le rve des forts vierges. Dans des localits humides et comme
abandonnes, nous avons pntr sous des ombrages dont l'paisseur
admirable n'tait rien  la transparence et au vague dlicieux. L, tout
aussi bien que dans la fort ferme de Laricia et sur les roches de
Tivoli, les plantes grimpantes avaient envahi les tiges sculaires et
s'enlaaient en lianes verdoyantes aux branches des chtaigniers, des
htres et des chnes. La mousse tapissait les branches, et la fougre
hrissait de ses touffes dcoupes le corps des arbres, de la base au
fate. Dans leur creux, des touffes de trfle forestier semblaient
s'tre rfugies et sortaient en bouquet de chaque fissure. Les blocs
granitiques, embrasss et dvors par les racines, taient soulevs et
comme incrusts dans le flan des arbres. Enfin, ce que j'ai en vain
cherch en Italie, ce que je n'ai remarqu que l, en plein midi, le
soleil, tamis par le feuillage serr mais diaphane, laissait tomber
sur le sol et sur les fts puissants des htres, des reflets froids et
bleutres comme ceux de la lune.

En rsum, les arbres  feuillage persistant ont plus d'audace et
d'tranget dans leur attitude; mais ils manquent tout  fait de cette
finesse de tons et de cette grce de contours qui caractrisent les
essences forestires de nos climats. Les cyprs monumentaux de la villa
Mandragone,  Frascati, ont,  coup sr, un grand caractre; mais ces
plantes  centuple tige, runies en faisceau comme des colonnettes
sarrasines, ressemblent trop  de l'architecture. Ils sont si noirs
qu'ils font tache dans l'ensemble. La brise ne les caresse point, la
tempte seule les meut. Aussi, quand, aux approches du Clitumne et
de l'Arno, on revoit les peupliers et les saules, on croit reprendre
possession de l'air et de la vie. En Provence, on se croit encore un
peu trop en Italie et pas assez en France; mais, quand on gagne nos
provinces du Centre, moins riches de grands mouvements du sol, on est
ddommag par l'abondance et la tranquille majest de la vgtation. Les
noyers normes des bords de la Creuse sont mille fois plus beaux que
les beaux orangers de Majorque, et il semble que, dans la varit
harmonieuse de nos arbres indignes, les tilleuls, les rables, les
trembles, les aunes, les charmes, les cormiers, les frnes, etc., il y
ait quelque chose qui ressemble  l'intelligence tendue et profonde des
artistes fconds, compare au gnie troit et orgueilleux des potes
monocordes.

Quant  la beaut des lignes, si vante par les amants exclusifs de la
nature mridionale, nous l'avons gote aussi, mais sans pouvoir la
trouver suprieure  celle de nos forts de France. Il y a, dans l'effet
magistral de nos grandes avenues, des masses plus harmonieusement
disposes et vraiment mieux dessines par la structure des arbres qui
les composent. Enfin, nous nous rsumerons en disant que l'ternelle
verdure des climats chauds est insparable d'une ternelle monotonie,
non-seulement de couleur, mais de formes dures qui excluent la grce
touchante et peut-tre la vritable majest.



IX

L'ILE DE LA RUNION[19]


Sous ce titre beaucoup trop modeste, un homme minemment observateur et
dou de connaissances spciales en plus d'un genre, rassemble une foule
de notions trs-compltes sur cette intressante colonie franaise qui,
d'un volcan perdu au sein des mers lointaines, s'est fait longtemps un
nid tranquille et dlicieux.

[Note 19: Par Louis Maillard.]

Bien que dchue de sa sauvage beaut primitive, l'le de la Runion
offre encore pour l'avenir des ressources immenses, si on sait les
mettre  profit. Grce  ses formes coniques et  la grande lvation de
ses principaux centres, elle se prte  toutes les productions, depuis
celles de la zone torride jusqu' celles de nos Alpes. Donc, rien
de plus vari que la flore de cette chelle de temprature; mais le
caractre le plus curieux de l'le, caractre qui y a t gnral
autrefois et qui s'y trouve localis aujourd'hui, c'est cet tat
perptuel de cration ignescente, propre aux les volcaniques, et nulle
part mieux apprciable aux tudes spciales.

Le volcan qui couronne notre colonie de ses banderoles de flamme ou de
fume vomit toujours,  des intervalles assez rapprochs, des torrents
de lave et de cendre qui, sur une notable tendue de sa surface (un
dixime environ), changent sa configuration. Des tremblements de terre
ont fait surgir sur les hauteurs des masses rocheuses, dbris des
anciennes ruptions que d'autres cataclysmes avaient engloutis.
Ailleurs, ces monuments naturels, anciennement produits, s'effondrent et
rentrent dans l'abme. De profondes ravines se creusent et des torrents
s'y prcipitent, des valles se soulvent ou s'aplanissent sous des lits
de sable et de cendre bientt recouverts d'un nouvel humus, des remparts
rocheux s'croulent ou se dressent. La fertilit, poursuivie par ces
ravages, se dplace, monte ou descend, abandonne les forts saisies
sur pied par la lave et s'en va crer des pturages dans les rgions
redevenues calmes.

D'autre part, la mer, refoule par les coules volcaniques, voit des
caps nouveaux tendre leurs bras dans ses ondes et former des anses
paisibles l o, la veille, elle battait la cte avec nergie; mais,
toujours agissante, elle aussi, elle va ronger plus loin,--par son
action saline encore plus que par ses vagues,--les pores des anciennes
falaises. Elle y creuse des cavernes tranges, jusqu' ce que la roche,
dsagrge, s'croule et montre  vif ses artes de basalte et les
couches superposes des diverses ruptions. Au fond de son lit, l'Ocan
ne travaille pas moins  se dbarrasser des masses de galets et de
dbris de toutes formes et de toutes dimensions que les torrents lui
dversent. Il les soulve, les roule, les porte sur un point de la cte
o il les reprend pour les amonceler ou les rpandre encore. Ailleurs,
il se btit des digues de corail et des bancs de madrpores aussi
solides que les remparts de lave, si bien que ces deux forces
gigantesques, la mer et le volcan, l'eau et le feu, toujours en lutte,
ptrissent pour ainsi dire le dur relief de l'le comme une cire molle
soumise  leur caprice; mais ici le caprice ne consiste que dans
l'treinte corps  corps de deux lois galement fatales, logiques par
consquent, car ce que nous appelons fatalit est la logique mme, et
l'homme qui les observe arrive  saisir leur puissance d'impulsion et
 camper en toute scurit sur cette terre mobile, si souvent remanie
dans les ges anciens, et qui change encore manifestement de forme et
d'emploi sur une partie de sa surface.

Pour nous, cette le enchante, passablement terrible, a toujours t
un type des plus intressants. Nos frquents rapports avec M. Maillard
durant les dix dernires annes de son sjour  la Runion, nous avaient
initi  une partie de sa flore, de sa faune et de ses particularits
gologiques. Plus anciennement encore, un autre ami, spcialement
botaniste, aprs un sjour de quelques annes dans ces parages, nous
avait rapport de prcieux chantillons et des souvenirs pleins de
posie. Ce fut le rve de notre jeunesse d'aller voir les _grands
brls_ et les fraches ravines de Bourbon. Quand l'ge des projets
est pass, c'est un vif plaisir que de se promener dans son rve
rtrospectif avec un excellent guide, et ce guide,  qui rien n'est
rest tranger durant vingt-six ans d'explorations aventureuses et de
travaux assidus, c'est l'auteur des notes que nous avons sous les yeux.

Ingnieur colonial  la Runion, M. Maillard s'est trouv l, en
prsence de la mer et du volcan, le reprsentant d'une troisime force,
le travail humain aux prises avec les imptueuses et implacables forces
d'expansion de la nature. Le temps n'est plus o le Dieu hbreu dfiait
Job de dire  la mer: Tu n'iras pas plus loin! Le vrai Dieu, qui veut
que l'homme aille toujours plus loin, lui a permis de possder la nature
en quelque sorte, en s'y faisant place et en luttant avec elle de
persvrance. Des jetes hardies et des travaux sous-marins bien
calculs, ouvrent aux navires les passes les plus dangereuses et
dfendent aux flots d'envahir les grves o l'homme s'tablit. Quand
les torrents des montagnes emportent les ponts jets sur leurs abmes,
l'homme s'attaque au torrent lui-mme, lui creuse un autre lit, et
l'oblige  se dtourner. Les dbris incandescents des volcans ravagent
en vain ses cultures: il les transporte ailleurs, et il attend. Il sait
que ces dserts redeviendront fertiles, il sait aussi quels abris ces
gigantesques vomissements refroidis offriront  sa demeure,  son
troupeau,  son verger, et, de cette nature terrible, de ces cratres
teints, il se fait une forteresse et un jardin.

En ouvrant des routes dans la lave, en dessinant des jetes  la
cte, en explorant lui-mme les profondeurs sous-marines  l'aide
du scaphandre, en tudiant les habitudes de l'atmosphre et ses
perturbations violentes, M. Louis Maillard a pu observer cette nature
tropicale sous tous ses aspects. Ses notes embrassent donc tout ce
qui constitue l'existence de la colonie: topographie, hydrographie,
mtorologie, gologie, botanique, zoologie, agriculture, industrie,
administration, histoire, lgislation, finances, statistique, arts,
coutumes, biographie, travaux publics, etc. Toutes ces recherches,
sobrement et clairement exposes, appuyes des indications et
tmoignages des hommes les plus srieux et les plus comptents de la
colonie, sont venues demander l'aide de la science aux illustrations
de la mre patrie. M. Maillard a eu de la sorte le gnreux plaisir
d'offrir  notre Musum, ainsi qu' des personnages minents dans
la science, des collections et des spcimens prcieux, rares, ou
entirement nouveaux en histoire naturelle, et, en retour, il a eu
l'honneur de pouvoir joindre  sa publication une annexe de notes
descriptives et classificatives, signes Verreaux, Michelin,
Guichenot, Milne-Edwards, Gune, Deyrolle, H. Lucas, Signoret, de
Slys-Longchamps, Sichel, Bigot, Duchartre. L'illustre et respectable
docteur Camille Montagne et son savant associ M. Millardet se sont
chargs de dcrire les algues et toute la cryptogamie. Aux travaux zls
et consciencieux de M. Maillard se rattache donc une suite de travaux
extrmement prcieux et intressants, non-seulement pour l'le de la
Runion, mais aussi pour le progrs des sciences naturelles, auxquelles
les recherches des voyageurs et des amateurs dvous apportent chaque
jour leur contingent minemment utile. Celui de M. Louis Maillard est
considrable. Il a rapport, en fait de zoologie et de botanique, les
types d'une famille nouvelle (parmi les crustacs) de plusieurs genres,
et de plus de cent cinquante espces jusqu'ici non dcrites.[20] Il
a donc bien mrit de la science, et son ouvrage intresse tous les
adeptes.

Mais une autre utilit incontestable de cet ouvrage, c'est d'avoir
signal sans mnagement  l'attention du gouvernement et de la socit
tout entire, la ncessit d'organiser, sur des bases svres et
intelligentes, le rgime de la proprit et le systme de l'exploitation
territoriale dans notre colonie, aujourd'hui dvaste et menace de
ruine par suite du dboisement. Tout le monde lira avec intrt les
rflexions de M. Maillard sur les inconvnients de la culture trop
dveloppe de la canne  sucre, sur l'abandon de la culture du caf,
du girofle et d'autres plantes utiles qui prservaient le sol en le
retenant sur les pentes et en lui conservant l'humidit ncessaire. Le
dfrichement aveugle, qui est la consquence du _chacun pour soi_, a
fait disparatre entirement les arbres magnifiques dont les essences
prcieuses couronnaient l'le et la protgeaient  la fois contre la
scheresse et contre les inondations. Quand les terribles cyclones
dvastaient ces belles forts, leurs dbris imposants servaient encore
longtemps de digues  la fureur des ouragans et protgeaient les jeunes
pousses destines  remplacer les anciennes.

[Note 20: Ce chiffre sera peut-tre dpass, le travail le plus
important, la conchyliologie, n'tant pas encore termin.]

Aujourd'hui, rien n'entrave plus les dluges qui plent le sol et
l'entranent  la mer, tandis que dans les temps secs, les sources,
prives d'ombre, tarissent et que l'aridit se propage. Si la France
ne daigne pas intervenir, ou si les colons ne se rendent pas aux plus
simples calculs de la prvoyance, on peut prdire la ruine et l'abandon
prochains de cette perle des mers que les anciens navigateurs salurent
du nom d'_den_, et qui, puise et mutile par la main de l'homme,
secouera son joug et rentrera dans le domaine de Dieu. C'est une leon
qu'il tient en rserve, en France aussi bien qu'ailleurs, pour les
populations qui mconnaissent les lois de l'quilibre providentiel, et
abusent de leurs droits sur la terre. A l'homme sans doute est dvolue
la mission d'explorer et d'exploiter; mais l'intelligence lui a t
dpartie pour pargner  propos, prvoir l'avenir, et chercher dans la
nature mme le prservatif de son existence. Les forts lui avaient t
donnes comme rservoirs inpuisables de la fcondit du sol et
comme remparts contre les crises atmosphriques. Il a viol tous les
sanctuaires. Plus aveugle et plus ignorant que ses anctres, il a
port la hache jusqu'au plus pais de la fort sacre. En Amrique, il
s'acharne avec fureur contre le monde primitif qui lui livre un sol
admirablement nourri et prserv depuis les premiers ges de la
vgtation. L'oeuvre de dvastation s'accomplit. Nous aurons du bl, du
sucre et du coton jusqu' ce que la terre fatigue se rvolte et jusqu'
ce que le climat nous refuse la vie.



X

CONCHYLIOLOGIE

DE L'ILE DE LA RUNION[21]


Dans un prcdent article, nous avons appel l'attention du monde savant
et du monde instruit sur un ouvrage, intressant  tous les points de
vue[22], science, industrie, moeurs, agriculture, histoire naturelle,
etc. Il manquait  cette publication une annexe importante dont nous
n'avons pas nomm l'auteur, et dont nous n'avions pas encore pu prendre
connaissance. Ce travail nous est communiqu aujourd'hui, et nous
voulons rparer une omission qui laisserait incomplte l'utilit des
notes si prcieuses de M. Maillard, d'autant plus qu'ici il ne s'agit
plus seulement de complter la description de notre belle colonie, mais
bien d'apporter des matriaux au grand difice de la science naturelle
en gnral. C'est le savant M. Deshayes, illustr par d'immenses travaux
sur cette matire, qui s'est charg de la conchyliologie, ou, pour mieux
dire, de la malacologie relative aux trouvailles et dcouvertes de M.
Maillard. Cette annexe forme donc un travail du plus grand intrt, et
l'on peut dire qu'elle est un monument acquis  la science dans une de
ses branches les plus ardues.

[Note 21: Par M. Deshayes.]

[Note 22: _Notes sur l'le de la Runion_, par Louis Maillard.]

Beaucoup de personnes dans le monde se doutent peu du rle immense que
jouent les mollusques dans l'conomie de notre plante. On s'en pntre
en lisant les pages par lesquelles M. Deshayes ouvre l'tude spciale
dont nous nous occupons ici. La conscience et la modestie, conditions
essentielles du vrai savoir, obligent ce grand explorateur  nous dire
que la connaissance de vingt mille espces provenant de toutes les
rgions du monde n'est rien encore, et que de trop grands espaces sont
encore trop peu connus pour qu'il soit possible d'entreprendre un
travail d'ensemble satisfaisant. Si un pareil chiffre et celui qu'on
nous fait entrevoir nous tonnent, reportons-nous au noble et potique
livre de M. Michelet, _la Mer_, et notre imagination au moins se
reprsentera la puissante fcondit qui se produit au sein des eaux, et
qui n'a aucun point de comparaison avec ce qui se passe sur la terre.

C'est l que la nature, chappant  la destruction dont l'homme est
l'agent fatal, et se drobant  plusieurs gards  son investigation,
enfante sans se lasser des tres innombrables dont l'existence phmre
se rvle plus tard par l'apparition de continents nouveaux, ou par
l'extension des continents anciens. Cette intressante et universelle
formation de la terre par les mollusques commence aux premiers ges du
monde. C'est sous cette forme lmentaire d'abord et de plus en plus
complique que la vie apparat, mais avec quelle profusion tonnante!
Notre monde, nos montagnes, nos bassins, les immenses bancs calcaires
qui portent nos moissons ou qui servent  la construction de nos villes
ne sont en grande partie qu'un amoncellement, une pte de coquillages,
les uns d'espce si menue, qu'il faut les reconnatre au microscope,
les autres dous de proportions colossales relativement aux espces
actuellement vivantes. Ainsi les grands et les petits habitants des mers
primitives ont bti la terre et ont constitu ses premiers lments de
fcondit. Ils ont disparu pour la plupart, ces travailleurs du pass 
qui Dieu avait confi le soin d'tablir le sol o nous marchons; mais
leur oeuvre accomplie sur une partie du globe, n'oublions pas que la
plus grande partie du globe est encore  la mer et que la mer travaille
toujours  se combler par l'entassement des dpouilles animales qui s'y
accumulent et par le travail ininterrompu des coraux et des polypiers,
enfin qu'on peut admettre l'ide de leur dplacement partiel sans
secousse, sans cataclysme, et sans que les gnrations qui peuplent la
terre s'en aperoivent autrement qu'en se transmettant les unes aux
autres les constatations successives de cette insensible rvolution.

Le rle des habitants de la mer et celui des mollusques en particulier,
 cause de leur abondance inoue, est donc immense dans l'ordonnance de
la cration. Tout en constatant les importants et vastes travaux de ses
devanciers et de ses contemporains adonns  ce genre de recherches, M.
Deshayes ne pense pas que le moment soit venu d'entreprendre la grande
statistique de la mer. Des documents que nous possdons, on pourrait,
selon lui, tirer des notions d'une assez grand valeur; mais, dans
l'tat actuel de la science, ce travail, dit-il, ne satisferait pas les
plus imprieux besoins de la gologie et de la palontologie, car il
ne s'agit pas de savoir quelle est la population riveraine de certains
points de la terre: il est bien plus important de connatre la
distribution des mollusques dans les profondeurs de la mer, de
dterminer l'tendue des surfaces qu'ils habitent, la nature du fond
qu'ils prfrent, et ce sont ces recherches, ce sont ces documents qui
manquent  la science.

Il rsulte de ceci que, dans la mer, la vie a son ordonnance logique
comme partout ailleurs, et que ce vaste abme ne renferme pas l'horreur
du chaos, ainsi qu'au premier aperu l'imagination pouvante se la
reprsente. Tous ces grands tumultes, ces ouragans, ces fureurs qui
agitent sa surface passent sans rien dranger au calme mystrieux de
ses profondeurs et aux lois de la vie, qui s'y renouvelle dans des
conditions voulues. Pour entreprendre des investigations compltes,
dit encore M. Deshayes, il faut mesurer les profondeurs, reconnatre
la nature des fonds, suivre les zones d'gale profondeur, tablir
sparment la liste des espces habites par chacune d'elles: bientt
on reconnat des populations diffrentes attaches  des profondeurs
dtermines.

Donc, si c'est avec raison que les gologues considrent les coquilles,
selon la belle expression de M. Lon Brothier, comme les mdailles
commmoratives des grandes rvolutions du globe, il est de la
plus haute importance d'tudier leur existence actuelle, destine
probablement  marquer un jour les phases du monde terrestre futur,
enfoui encore dans un milieu inaccessible  la vie humaine. C'est une
grande tude  faire et qui n'effraye pas la persvrance de ces hommes
paisibles et respectables dont la mission volontaire est d'interroger la
nature dans ses plus minutieux secrets. Notre sicle, positif et avide
de jouissances immdiates, sourit  la pense d'une vie consacre  un
travail qui lui semble puril; mais les esprits srieux savent qu' la
suite de ces vaillantes investigations, la lumire se fait, l'hypothse
devient certitude, et que, d'un ensemble d'observations de dtail,
jaillissent tout  coup des vrits qui branlent de fond en comble les
plus importantes notions de notre existence. C'est la grande entreprise
que la science accomplit de nos jours, et c'est par elle que les
prjugs font ncessairement place  de saines croyances.

Nous avons donn de sincres loges aux notes de M. Maillard sur ses
travaux de recherches  l'le de la Runion; nous ne pouvons mieux les
complter qu'en citant encore M. Deshayes. Pour ce qui a rapport aux
mollusques (de cette rgion), nous pouvons l'affirmer, et le catalogue
le constate, personne avant M. Maillard n'en avait runi une collection
aussi complte.... Parmi tant d'espces contenues dans cette collection,
il et t bien trange de n'en rencontrer aucune qui ft nouvelle. Loin
de ce rsultat ngatif, nous avons eu le plaisir d'en reconnatre un
grand nombre qui jusqu'alors avaient chapp aux recherches d'autres
naturalistes. On remarquera surtout une addition notable  ces
mollusques aborignes et fluviatiles sur lesquels notre savant ami M.
Morelet avait entrepris des recherches. Nous ne pouvions confier  de
meilleures mains le soin de dterminer les espces contenues dans ce
catalogue. Suit la description de trois genres nouveaux et de plus de
cent espces avec treize planches d'un travail exquis dues  l'habile
dessinateur M. Levasseur. Cet ouvrage se recommande donc  tous les
explorateurs de la faune malacologique comme un document d'une valeur
incontestable.



XI

A PROPOS DU CHOLRA DE 1865


Le cholra est parti, des douleurs sont restes: des veuves, des
orphelins, de la misre. La charit administrative et la charit prive
ont donn de grands secours. Mais, quand le chef de famille est frapp,
la misre se prolonge ou se renouvelle. La mre est puise et les
enfants dprissent. En ce moment, ce qui manque le plus, c'est
le vtement, et l'hiver va svir! Le XVIIIe arrondissement a
particulirement souffert. Huit cent vingt et un dcs reprsentent une
masse srieuse de veuves dcourages et d'enfants sans ressources.

M. Arrault, secrtaire du conseil de salubrit, a vu ces douleurs, il
les a racontes avec motion dans _le Sicle_. Il a fait un appel aux
mres heureuses, il a demand les vieux vtements des enfants heureux.
On s'est empress de lui envoyer de quoi vtir une grande partie de
ses orphelins. _L'Avenir national_ veut l'aider dans son oeuvre de
dvouement et de charit en publiant  son tour ce bon et simple remde
 la plupart des maladies de l'enfance indigente, des habits et des
chaussures! Non pas seulement des habits d'enfants, mais des vestes,
des rebuts de toute sorte sont employs par les veuves qui coupent,
ajustent, essayent, utilisent, s'aidant les unes les autres et
retrouvant dans le travail le courage et l'espoir. Secours et
moralisation: voil ce que l'on peut donner avec de vieux chiffons.

On peut envoyer  M. Arrault, qui se charge d'acquitter les frais de
transport,--rue Lepic, n 11,  Montmartre,--tous les objets destins 
cette oeuvre de bienfaisance opportune et gnreuse.

LES AMIS DISPARUS


I

NRAUD PRE


Nous venons de perdre un de ces hommes rares qui ont travers les
vicissitudes de notre vie politique sans y rien laisser fltrir de leur
noble caractre. Le vieillard probe et sage que nous avons conduit ces
jours-ci  son dernier lit de repos, a parcouru sa longue carrire,
sinon avec clat, du moins avec honneur. C'est une de ces gloires
modestes qui restent dans le cercle de la famille, mais qui
l'agrandissent au point d'y faire entrer tout ce qu'il y a d'honnte
dans une province. C'est un de ces exemples qui demeurent pour
l'encouragement ou pour la condamnation des hommes publics appels 
leur succder.

Magistrat de sret durant la Rvolution,  l'poque d'une raction
antiroyaliste, il n'usa de sa dictature qu'avec indulgence et
gnrosit. Plus tolrant que la lettre des lois, il ne voulut entendre
ni punir bien des plaintes vives et bien des regrets imprudemment
exprims.

Sous l'Empire, fidle  un profond sentiment de son indpendance et de
sa dignit, nous l'avons vu blmer avec force et franchise, en prsence
de ses suprieurs, l'insupportable tyrannie qui trouvait alors tant
d'agents fanatiques ou cupides. Sous la Restauration, poursuivant de ses
railleries spirituelles les prtentions d'une gnration suranne, nous
l'avons encore vu lutter tranquillement contre les tendances du pouvoir.

Quoique ha personnellement par M. de Peyronnel, quoique dnonc maintes
fois et tourment dans l'exercice de ses fonctions, il fut l'alli
sincre du parti national et favorisa toujours l'opposition librale
de son vote. Sous la Convention comme sous l'Empire et comme sous la
Restauration, il fut donc toujours le mme; ferme, bon et tolrant.

Il eut une vertu, grande chez un magistrat: il resta homme, il crut au
repentir des coupables. Entre ses mains, l'accusation demeura sobre
de poursuites, dlicate dans les moyens, dcente et modre dans
l'invocation des chtiments.

Le trait dominant de son caractre, c'tait une grande bienveillance
pour les hommes, une gaiet railleuse pour leurs vices et leurs travers.

Son enjouement aimable et sa douce philosophie le conservrent jeune
dans un ge avanc. Pendant ses dernires annes, sa tte s'affaiblit,
mais son coeur resta jusqu' la fin affectueux et simple. Il avait
oubli le nom et la demeure de ses amis; mais, lorsqu'il les
rencontrait, son regard et son sourire attestaient que leur image ne
s'tait point efface de son me.


II

GABRIEL DE PLANET


Le Berry vient de perdre un des hommes les plus aimants et les plus
aims qui aient vcu en ce monde, o tout est remis en discussion, et
o il est si rare,  prsent, de voir toutes les opinions, toutes les
classes se runir autour d'une tombe pour la bnir.

Gabriel de Planet est mort le 30 dcembre 1854, d'une phthisie
pulmonaire,  l'ge de quarante-cinq ans. Port  sa dernire demeure
par des ouvriers et des bourgeois, sans distinction de parti ni d'tat,
il laisse des regrets unanimes, incontests.

N gentilhomme, Planet avait conu, ds sa premire jeunesse, l'ide
nette et le sentiment profond de l'quit fraternelle. Il n'a jamais
vari un seul jour dans cette religion de son coeur et de son esprit;
et pourtant, la rare tolrance de son jugement, la bienveillance de son
caractre et le charme conciliant de son commerce l'ont rendu cher  des
hommes dont la croyance et les instincts semblaient lever une barrire
infranchissable entre eux et lui. Il a t estim et apprci de la
Fayette, des deux Cavaignac, de Royer-Collard, de Michel (de Bourges),
de Delatouche, de Bethmont, des deux Garnier-Pags, de l'archevque de
Bourges, de MM. Mater et Duvergier de Hauranne, de MM. Devillaines et
de Boissy, de MM. Dufaure, Goudchaux, Duclerc et de cent autres qui,
en apprenant sa mort et la douleur quelle nous cause, s'crieront sans
hsiter: Et moi aussi, je l'ai aim!

Reu avocat aprs 1830, Planet habita Bourges et apprit la science des
affaires avec Michel. Il fit, sous sa direction, la _Revue du Cher_ avec
M. Duplan, aujourd'hui rdacteur du _Pays_, puis vint s'tablir  la
Chtre, o il acheta une tude d'avou qui prospra entre ses mains et
lui cra des relations tendues et varies qu'il a gardes, comme
autant d'amitis fidles, jusqu' sa mort. Il les a dues autant  sa
remarquable capacit qu' son activit infatigable, et  un zle dont
ses clients ont su lui tenir compte. Nomm prfet du Cher sous le
gnral Cavaignac, il a t d'emble un des meilleurs administrateurs
de France, et grce  son esprit liant et persuasif, il a exerc des
fonctions calmes et faciles dans des temps difficiles et troubls.
Envoy  la prfecture de la Corrze  l'avnement de la Prsidence, il
donna sa dmission, n'ayant jamais eu d'autre ambition que celle d'tre
utile dans sa province. L'Assemble nationale s'occupait alors
de composer le Conseil d'tat, Planet y obtint un nombre de voix
insuffisant, mais assez lev pour tmoigner de son mrite et de la
considration dont il jouissait. Depuis, il a vcu  la campagne,
adonn  la culture d'un admirable jardin cr par lui sur des collines
sauvages, dans le but principal d'occuper de nombreux ouvriers sans
ressources. Il avait aussi l'espoir de combattre, par le mouvement et la
volont, l'incurable mal qui dtruisait son tre. Jusqu' son dernier
jour, il a conserv cette volont de vivre pour tre utile et serviable;
jusqu' sa dernire heure, il s'est proccup du bonheur de ses amis, du
bien-tre des malheureux, de la charit, de l'affection et du devoir.

Il a t l'homme de dvouement par excellence. Il a fait autant de
bonnes actions et rendu autant de services importants qu'il a compt
de moments dans sa vie. Son activit dcuplait le temps et tenait du
prodige. D'autres sont les martyrs d'instincts hroques, il a t, lui,
le martyr de sa propre bont. Tolrant par nature, navr des souffrances
d'autrui, malade d'une angoisse fivreuse jusqu' ce qu'il et russi
 les faire cesser, accabl de fatigues physiques et morales, toujours
ranim par le dsir du bien, toujours prt  reprendre sa tche
crasante, il a vcu bien littralement pour aimer, et il est mort jeune
pour avoir bien rellement vcu ainsi.

Planet tait naf comme un enfant, avec un esprit pntrant et une
finesse dlie. Il tait un type de stocisme envers lui-mme, de tendre
indulgence envers les autres. Les contrastes de cette me exquise et
simple, souffrante et enjoue, tonnaient et charmaient en mme
temps, Nulle intimit n'a t plus douce et plus sre que la sienne.
Souvenez-vous de lui, vous tous qui l'avez reconnu, et cherchez qui
lui ressemble! Pour nous, qui l'avons fraternellement chri pendant
vingt-cinq ans, sans jamais dcouvrir une tache dans son me ardente, un
travers dans son admirable bon sens, une dfaillance dans sa charit,
une lacune dans son affection, nous ne le remplacerons pas! mais nous
l'aimerons toujours, tant de ceux pour qui la mort ne dtruit rien.


  A PLANET


  L'avant-dernier des jours qui finissent l'anne,
  Planet nous a quitts pour un monde meilleur;
  Il a rejoint, l-haut, la troupe fortune
  De ceux que Dieu remplit d'un ternel bonheur.

  Je crois  ce beau rve o l'me se transporte
  Pour accepter le mal qui rgne parmi nous;
  Mais j'y crois  demi: des cieux j'ouvre la porte,
  Mais sans la refermer  tout jamais sur tous.

  Je crois, ou crois sentir que Dieu, dans sa clmence,
  Dans sa justice aussi, nous reprend tous en lui;
  Que, dans son sein fcond, retrempant l'existence,
  Il nous te l'effroi d'un monde vanoui.

  Mais je pense qu'ayant renouvel notre tre,
  Et l'ayant affranchi du cuisant souvenir,
  Il nous dit: Recommence, homme, tu vas renatre,
  Et retourner l-bas pour vivre et pour mourir.

  Tche qu' ton retour, je te retrouve digne
  De rester prs de moi pendant l'ternit;	.
  Pour te faire obtenir cette faveur insigne,
  Ne t'ai-je pas cent fois rendu ta volont?

  Je n'ai jamais puni d'une peine ternelle,
  L'homme ingrat et chtif qui ne peut m'offenser.
  J'ai fait courte et fragile une phase mortelle,
  O croyant vivre, enfant, tu ne fais que passer.

  Reprends donc ton fardeau, refais ta rude tche!
  C'est dur! mais c'est un jour dans l'abme du temps.
  Ce jour mal employ ne sert de rien au lche,
  Mais il peut conqurir le Ciel aux militants.

  Des rvlations que nous ouvre la tombe,
  Nous ne conservons pas le souvenir distinct:
  Sous le poids de la chair l'esprit divin succombe,
  Mais nous en retenons un doux et vague instinct.

  L'enfant, ds qu'il connat le baiser de sa mre,
  Aime avant de comprendre.--Aimer est le besoin
  Qui s'veille avec lui ds qu'il touche la terre,
  Et que, plus qu'on ne croit, il rapporte de loin.

  L'enfant, ds qu'il comprend le son de la parole,
  Aide au tableau qu'on fait pour lui du paradis,
  Il le voit, il l'a vu! et nulle parabole
  N'embellit ce beau lieu prsent  ses esprits.

  Oui, l'enfant se souvient; mais il faut qu'il oublie,
  Afin de s'attacher  ce monde sans foi;
  Il faut que par lui-mme il essaye la vie,
  Afin de dire  Dieu: J'ai souffert, reprends-moi.

  C'est alors que, selon le plus ou moins de flamme
  Qu'elle a su raviver dans cet obscur sjour,
  Pour plus ou moins de temps, le juge prend cette me.
  Et lui rend la sant, la jeunesse, l'amour.

  Mais il est des mortels dont la course est remplie
  De mrites si purs et d'un prix si parfait,
  Que, leur peine remise, ou leur tche accomplie,
  De l'ternel repos ils gotent le bienfait.

  Planet, humble martyr, me douce et nave,
  Toi qui restas enfant jusque dans l'ge mr,
  Par le besoin d'aimer, par la croyance vive,
  Par le coeur et l'esprit, va donc, ton sort est sr!

  Tu luttas quarante ans contre un mal sans remde,
  Tu naquis condamn, c est--dire bni.
  Dieu t'avait dit l-haut: Au malheur, viens en aide;
  Meurs  la peine: alors, ton temps sera fini.

  Il vcut pour bnir, pour consoler, pour prendre
  Sur ses bras, tout le poids des misres d'autrui:
  Pour souffrir de nos maux, pour ranimer la cendre
  De nos coeurs puiss que l'espoir avait fui.

  Simple dans sa parole, loquent  son heure,
  Ingnieux en l'art de la persuasion,
  Habile  pntrer ce qu'en secret on pleure,
  Indulgent aux douleurs de la confession;

  nergique au besoin, aptre de tendresse,
  Sans parti pris d'orgueil, sans rigueur de savant,
  Du vritable juste il avait la sagesse,
  Du conseil dcisif il avait l'ascendant.

  Les esprits froids ont dit: Cet homme a la manie
  De faire des ingrats, puisqu'il fait des heureux.
  Dieu dit: De la bont, cet homme eut le gnie,
  C'est la seule grandeur que je couronne aux cieux.


III

CARLO SOLIVA[23]

SONNET TRADUIT DE L'ITALIEN


  Du beau dans tous les arts, disciple intelligent,
  Tu possdas longtemps la science profonde
  Que n'encourage point la vanit d'un monde
  Insensible et rebelle au modeste talent.

  Dans le style sacr, dans le style lgant,
  Sur le divin _Mozart_ ta puissance se fonde,
  Puis dans _Cimarosa_, ton me se fconde,
  Et de _Paesiello_ tu sors jeune et vivant.

  C'est que, sous notre ciel, tu sentis la Nature
  L'emporter dans les coeurs sur la science pure,
  Et qu'au doux chant natal tu fus initi.

  Si, dans ce peu de mots, je ne puis de ta vie
  Rsumer les travaux, la force et le gnie,
  Laissons dire le reste aux pleurs de l'amiti!

[Note 23: Compositeur italien.]


IV

LE COMTE D'AURE


La presse a consacr quelques lignes au souvenir de M. d'Aure. Elle a
dit l'emploi officiel de sa vie active, elle a parl de ses talents, de
ses travaux, de ses vues pratiques, de tout ce qui formait son minente
spcialit.

Pour les amis particuliers de M. d'Aure, il y a quelque chose de plus 
dire. On ne peut se rsoudre  voir disparatre un coeur d'lite sans
lui payer le tribut de l'affection mrite, et c'est l qu'il faut
entrer dans la vie prive. M. d'Aure tait un des hommes les meilleurs
qui aient exist. L'loge ne semblera banal qu' ceux qui ne font point
de cas du dvouement et ceux-l sont rares, esprons-le. M. d'Aure ne
vivait que pour obliger, secourir, consoler. Il avait l'enjouement, la
srnit de la bont vraie, sre d'elle-mme, toujours prte. Toute sa
vie, il a donn tout ce qu'il avait d'argent  tout ce qu'il a rencontr
de dtresse, et tout ce qu'il avait de coeur et de courage  tout ce
qu'il a rencontr de faible et d'abandonn. Au milieu de cette activit
mise au service de quiconque la rclamait, il tait l'homme de la
famille et de l'intimit. Il s'est mari trois fois et trois fois il
a rpandu autour de lui le charme de l'existence, car son unique
proccupation tait de rendre une famille heureuse. Il tait
essentiellement paternel, mme dans sa jeunesse, et ses nombreux
subordonns se regardaient presque comme ses enfants. Il n'a jamais
abandonn personne. Il n'a jamais t servi par un pauvre homme sans
assurer son travail et le repos de sa vieillesse avec une sollicitude
incessante. Il pardonnait mme l'ingratitude avec une facilit
qu'on prenait quelquefois pour de l'insouciance. Ce n'tait pas de
l'insouciance; c'tait un sentiment d'humanit raisonn par la logique
du coeur, et qui rendait d'autant plus nergiques les arrts rendus par
son indignation. Il avait le sens du juste et du vrai avec une rare
quit de jugement. En lui, aucun prjug de naissance, aucune intrigue;
une admirable franchise, un bon sens infaillible, une sensibilit
profonde, inpuisable.

Voil ce que j'avais  dire de lui: il a t _bon_; pas comme tout le
monde peut l'tre  un moment donn; il l'a t toujours,  toute heure
et jusqu'au dernier souffle de sa vie.


V

LOUIS MAILLARD

DISCOURS PRONONC SUR SA TOMBE

LE 25 JANVIER 1865


Celui  qui nous disons adieu ici, avec l'espoir de le retrouver dans
l'immortalit _de tout ce qui est_, fut dvou corps et me  cet
ternel _devenir_ de l'humanit. Il a servi la civilisation avec la
famille saint-simonienne, ce grand et fcond agent du progrs au
dix-neuvime sicle. Il a servi son pays comme individu, en portant dans
une de nos colonies les plus franaises l'activit, l'intelligence, la
conscience et le zle qui font durables et bienfaisants les travaux
de l'ingnieur. Il a servi la science en lui apportant le fruit de
recherches et d'observations vraiment fcondes et heureuses, faites avec
cette vraie lumire qui, chez les hommes pris de la nature, supple aux
tudes spciales. Il a servi aussi les lettres par son dvouement
aux ides gnreuses et  quiconque autour de lui s'attachait  les
rpandre.

Mais tous ces travaux, tous ces efforts, tous ces _dons_ d'une volont
aussi ardente que srieuse, n'ont pas assouvi la sainte prodigalit de
cette riche et tendre organisation. Nous le savons ici. Il a t le
meilleur ami de tous ses amis. Rien ne lui cotait pour les aider, pour
les prserver, pour les consoler. Il tait toujours l, lui, dans nos
dangers ou dans nos dsastres, sachant, ou conjurer le malheur, ou dire
la parole simple et vraie qui sauve l'afflig en le rattachant  l'amour
des autres. Il tait le compagnon toujours prt et toujours utile, le
confident toujours dlicat et sr, le conseil sage, le secours prompt et
soutenu. Il tait, pour tous ceux qui ont eu le bonheur de vivre prs de
lui, un lment de leur tre, une part de leur me.

Reois nos remercments, toi qui ne voulais jamais tre remerci, toi
qui te regardais ingnument comme notre oblig quand tu nous avais fait
du bien! On peut dire de toi que tu as eu le gnie de la bont, comme
d'autres en ont l'instinct. O que tu sois, dans le monde du mieux
incessant et du dveloppement infini, reois les bndictions de
l'imprissable amiti.


VI

FERDINAND PAJOT


La mort de Ferdinand Pajot est un fait des plus douloureux et des
plus regrettables. Ce jeune homme, dou d'une beaut remarquable et
appartenant  une excellente famille, tait en outre un homme de coeur
et d'ides gnreuses. Nous avons t  mme de l'apprcier chaque fois
que nous avons invoqu sa charit pour les pauvres de notre entourage.
Il donnait largement, plus largement peut-tre que ses ressources
ne l'autorisaient  le faire, et il donnait avec spontanit, avec
confiance, avec joie. Il tait sincre, indpendant, bon comme un ange.
Mari depuis peu de temps  une charmante jeune femme, il sera regrett
comme il le mrite. Je tiens  lui donner aprs cette cruelle mort, une
tendre et maternelle bndiction: Illusion si l'on veut, mais je crois
que nous entrons mieux dans la vie qui suit celle-ci, quand nous y
arrivons escorts de l'estime et de l'affection de ceux que nous venons
de quitter.


VII

PATUREAU-FRANCOEUR


Patureau-Francoeur vient de mourir  la ferme de Saint-Vincent, prs de
Gastonville (province de Constantine). Son nom suffit pour ses nombreux
amis, mais il appartient  l'un d'eux de dire au public quel homme tait
Patureau-Francoeur.

C'tait un simple paysan, un vigneron des faubourgs de Chteauroux. Il
avait appris tout seul  crire, et il crivait trs remarquablement,
avec ces naves incorrections qui sont presque des grces, dans un style
rustique et spontan. Il a publi un excellent trait sur la culture de
la vigne, qu'il avait tudie et pratique toute sa vie en bon ouvrier
et en naturaliste de vocation. Ce petit homme robuste,  grosse tte
ronde, au teint color,  l'oeil bleu tincelant et doux, tait dou
d'une faon suprieure. Il voyait la nature, il l'observait, il l'aimait
et il la savait. Il avait des enthousiasmes de pote, il faisait des
vers barbares, incorrects, d'o s'lanaient, comme des fleurs d'un
buisson, des clairs de gnie. Il riait de ses vers, il les disait ou
les chantait une ou deux fois, et n'en parlait plus. Quand il crivait
srieusement, c'tait pour enseigner. Il a mis dans de nombreux
opuscules d'excellentes ides et des observations ingnieuses et sages
sur la culture propre aux rgions de l'Afrique qu'il a longtemps
habites.

Son existence parmi nous fut pnible, agite, mritante. Naturellement
un esprit aussi complet que le sien devait se passionner pour les
ides de progrs et de civilisation. Il fut, avant la Rvolution, le
reprsentant populaire des aspirations de son milieu, et il travailla
 les diriger vers un idal de justice et d'humanit. Il faisait sa
modeste et active propagande sans sortir de chez lui, en causant avec
ses amis, au milieu de ses enfants et en s'inclinant avec respect
quand sa mre octognaire, pieuse et digne femme qui professait le
christianisme primitif, lui rappelait que l'vangile tait la science de
l'galit par excellence. Aussi Patureau tenait-il de sa mre la douceur
des instincts, l'austrit des moeurs et une religiosit particulire
qui ajoutait au charme de sa douce prdication.

Nul homme ne parlait mieux, avec plus de sens, plus de bonhomie et plus
d'esprit. Il tait impossible de l'aborder sans vouloir l'couter encore
et toujours. Il y avait en lui un intime mlange de finesse et de
candeur, d'ardeur pour le bien et de moquerie pour le mal, d'indignation
rpublicaine et de pardon chrtien. Lorsque les journaux nous
apportrent la nouvelle d'un attentat clbre, il tait chez moi. Nous
djeunions ensemble. Cet attentat tait dirig contre le reprsentant
d'un systme qui l'avait dj cruellement frapp. Loin de s'intresser
aux conspirateurs, il jeta tristement le journal, en s'criant:

--Faire du mal  ses ennemis, moi, je ne pourrais pas!

Il n'en fut pas moins emprisonn et exil comme solidaire, sinon
complice de l'attentat.

On dit qu'il ne faut pas rappeler ces erreurs, ces garements, ces
injustices des poques historiques voisines de nous; que c'est rveiller
des passions _assoupies_, voquer des souvenirs dangereux, _armer_ les
citoyens les uns contre les autres! Non, cent fois non! Sur la tombe 
peine ferme d'un des plus purs martyrs de l'ide vanglique, raconter
le malheur et le courage ne peut pas tre un dlit. Apprendre aux
rancuniers et aux vindicatifs de tous les partis comment une me
gnreuse subit et pardonne, ne peut pas tre une excitation  la haine.
Le systme de l'oubli et de l'touffement est immoral, antihumain et
par-dessus tout chimrique. C'est dans le silence forc que couvent les
vengeances. C'est sous la compression que s'enveniment les plaies. Mieux
vaut relcher le lien qui oppresse les coeurs et dire  ceux qui firent
le mal: Voyez comme vous ftes abuss, vous qui avez cru sauver la
socit en bannissant ses plus utiles soutiens! Et  ceux qui subirent
la perscution: Voyez comme les vrais croyants se vengent en protestant
par leur douceur et leur vertu, contre l'arrt aveugle qui les frappe!

En 1848, Patureau avait t lu maire de Chteauroux. _Inde irae_. Il
remplissait avec fermet et impartialit ses fonctions, prservant les
uns, apaisant les autres, tche difficile et dlicate s'il en fut! Mais,
si quelques-uns se sont souvenus de sa conduite et se sont chaudement
employs--le marquis de Barbanois entre autres--pour l'arracher 
l'exil, il en est beaucoup qui lui ont imput les agitations populaires
de certains moments de crise. Une cruelle proccupation agissait alors
dans l'esprit d'une fraction irrite de la bourgeoisie. Ce maire en
blouse et en sabots--il tait trop pauvre pour tre mieux vtu--faisait,
disait-on, souffrir, malgr son extrme politesse et le tact exquis dont
il tait dou, l'orgueil de certaines familles aristocratiques, dont il
consacrait les actes civils. Il y avait d'ailleurs l, comme partout,
jalousie de crdit et d'autorit, et puis la peur, une peur simule, la
plus dangereuse de toutes. On savait bien que Patureau tait sage et
humain; mais ce peuple inquiet, passionn, dont il tranait tous les
coeurs aprs lui: comment lui pardonner cela? La popularit est la chose
la plus envie des temps de rvolution; on oublie alors que c'est la
plus trompeuse et la plus funeste. On la redoute chez les autres, on la
voudrait pour soi. Tout homme se flatte d'en user  sa guise! Patureau
savait bien le contraire. Il se voyait alors dbord. Un agitateur assez
mystrieux dont j'ai oubli le nom, et qui, depuis, a inspir de grands
doutes sur le but de sa vritable mission, travaillait les esprits et
passionnait la masse. Ces choses se perdirent et s'effacrent dans les
vnements du 15 mai.

Jusqu'en 1852, Patureau continua  tailler la vigne. Sa vie tait rude,
il ne trouvait pas d'ouvrage chez les gens de certaines opinions, et il
avait une nombreuse famille  soutenir. Je lui confiai la cration d'un
vignoble, et il tira d'un terrain strile et abandonn une plante modle
produisant le meilleur fruit de la localit. Il se louait aussi  la
journe pour les autres travaux de la terre. Il conduisait nos moissons
comme _chef dirige_, c'est--dire _tte de sillon_, et par son ardeur,
sa force et sa gaiet, il stimulait et charmait les autres moissonneurs.
On oubliait l'heure de la sieste pour l'couter parler des toiles, des
plantes, des insectes ou des oiseaux; car il avait tout observ et tout
retenu dans son contact perptuel avec la nature, qu'il tudiait en
praticien et en artiste. La journe finie, il venait dner avec nous
ou avec nos gens quand il s'tait laiss attarder et que notre repas
changeait de table. Il tait absolument le mme  l'office ou au salon,
toujours aussi distingu dans ses manires, aussi choisi et aussi simple
dans son langage, aussi sobre, aussi aimable, aussi intressant; sachant
se mettre  la porte de tous, instruisant les jardiniers, raillant avec
douceur les prjugs du paysan, enseignant  mon fils les moeurs des
insectes et  moi celles des plantes, causant philosophie, histoire ou
politique avec des personnes minemment distingues qui le rencontraient
toujours avec un vif plaisir et se montraient avides de l'entendre. Il
n'tait jamais bavard ni dclamateur. Il causait surtout par rpliques;
il racontait brivement et de la faon la plus pittoresque. Il
questionnait avec candeur, se faisait expliquer, coutait comme un
enfant, souriait comme si les choses eussent dpass la porte de son
intelligence, et tout  coup, d'un trait pntrant, d'un mot charmant
et profond, il rsumait et l'opinion de son interlocuteur et la sienne
propre. Combien j'ai vu d'esprits srieux et vraiment levs, saisis
par la parole, le regard et l'attitude de cet homme suprieur, au teint
cuivr par le soleil et aux mains gerces par le travail!

--C'est le paysan idal, me disait l'un.

--C'est le bonhomme la Fontaine, me disait l'autre.

Je leur rpondais:

--C'est le peuple comme il devrait, comme il doit tre.

Il fallait bien payer les chaudes amitis et l'affection populaire dont
il tait l'objet. Trop d'amis lui firent d'irrconciliables ennemis.
Jalousie de gens plus haut placs sur l'chelle de la fortune et qui ne
peuvent pardonner  un pauvre diable d'tre n leur suprieur. Dieu
se trompe parfois trangement; il ne tient pas compte des distances
sociales. Il donne le gnie de la grce et de la sduction  un
petit homme de rien. Dieu est sans principes, il pense mal. Il aime
quelquefois la canaille avec passion.

Les aversions longtemps couves clatrent au coup d'tat. Les gens
prtendus dangereux furent dnoncs, arrts et emprisonns. Patureau,
averti  temps, disparut. Le paysan, l'homme de la nature, abhorre
la prison. Il sent qu'elle le tuera. Il aime mieux subir de pires
souffrances sous la vote des cieux. Patureau, errant  travers la
campagne, dormant en plein bois,  la belle toile, entrant furtivement
dans la premire hutte venue et trouvant partout le pain du pauvre et
la discrtion du fidle, chappa  toutes les recherches. Sa vie
d'aventures fut un roman. Tous les limiers de la police y perdirent leur
peine. L'un d'eux, un Javert peu lettr, essaya, dans un zle fanatique,
de faire parler son petit enfant, le dernier, qui avait quatre ans, et
qui voyait souvent son pre venir l'embrasser au milieu de la nuit.
L'enfant ne parla pas.

Personne ne parla, et, durant des semaines et des mois, le proscrit
revint voir ses nombreux amis et sa chre famille  l'improviste,
soupant chez l'un, djeunant chez un autre, dormant quelquefois dans
un lit hospitalier, d'o il entendait, entre deux sommes, la voix des
agents qui venaient interroger ses htes sur son compte.

Une nuit, il dormit dans la fort de Chteauroux dans un tas de fagots,
presque cte  cte avec un garde qui l'et arrt--car ordre tait
donn  tous de l'apprhender--et qui ne le vit pas.

--Nous avons trs-bien dormi tous deux, disait-il en racontant
l'anecdote; seulement, cette fois-l, j'ai eu bien soin de ne pas
ronfler.

On le cherchait toujours. Je lui avais conseill de changer de province.
Je lui avais trouv un gte sous un nom suppos dans une maison o, de
jardinier, il devint bientt chef de travaux, gardien et rgisseur. Je
pourrai dire un jour le nom de l'honnte homme qui le recueillit et
l'aima. Aujourd'hui, je ne veux compromettre que moi.

Patureau fut compris dans la liste des exils. Il en prit son parti sans
colre.

--Que voulez-vous! disait-il, les gens qui viennent pour nous juger ne
nous connaissent pas. Ils consultent certaines personnes qui souvent ne
nous connaissent pas davantage, et qui nous jugent, non sur ce que nous
sommes, mais sur ce que nous pourrions tre aprs tant de misres, de
perscutions. Me voil trait comme un buveur de sang, moi qui n'aime
pas  tuer une mouche!

Pendant que, lass de vivre loin des siens, il se disposait  revenir et
 se montrer, d'actives et persvrantes dmarches aboutirent  faire
entendre la vrit en haut lieu.

Enfin Patureau, _graci_,--Dieu sait de quels crimes! mais c'tait le
mot officiel--revint dans ses foyers, ainsi que plusieurs autres. Ses
ennemis ne laissaient pas de le surveiller, de l'inquiter, de l'accuser
et de le mettre aux prises avec l'autorit, sans pouvoir trouver en lui
l'toffe d'un conspirateur. Il se disculpa, la haine s'en accrut.

Un jour qu'il travaillait sous les ordres d'un rgisseur qui l'avait
embauch comme bon ouvrier, le propritaire accourut furieux et le
chassa de son domaine.

--Il en avait le droit, dit Patureau  ses amis. J'ai ramass ma
faucille et j'ai serr la main des camarades qui me regardaient partir
et pleuraient de colre. On ne veut donc pas, disaient-ils, que cet
homme gagne sa vie?... Je leur ai rpondu: Soyez tranquilles, Dieu y
pourvoira. Il n'est pas du ct de ceux qui se vengent.

Mais de quoi se vengeait-on? Impossible de le dire. Patureau ne pouvait
le deviner, car il le cherchait navement en faisant son examen de
conscience. Il n'avait jamais fait injure ni menace  personne; mais il
faisait envie, et c'est ce que sa modestie ne comprenait pas. Jamais je
n'ai pu saisir un fait contre lui, car j'tais  la recherche des griefs
pour le justifier. Toutes les accusations se rsumaient ainsi: Il ne
dit et ne fait rien de mal, il est fort prudent; mais ses amis sont 
craindre. C'est un homme dangereux, il est trop aim. Je ne pus rien
arracher de plus juste et de plus clair  celui de nos prfets qui me
faisait marchander sa grce.

L'attentat d'Orsini, qui, dans les provinces, servit de prtexte  tant
de vengeances personnelles, surprit Patureau dans une quitude complte
sur son propre sort. Il blmait si sincrement la doctrine du meurtre,
qu'il se croyait  l'abri de tout soupon et ne songeait point  se
cacher. Il avait tort. Tant d'autres aussi innocents que lui de fait et
d'intention taient arrts et condamns  un nouvel exil! On lui fit la
prison rude! on l'isola, on ne permit pas  sa femme et  ses enfants de
le voir, pas mme de lui faire passer des vtements. Il resta un mois au
cachot sur la paille, en plein hiver. Quand on le mit dans la voiture
cellulaire qui le dirigeait vers l'Afrique, il tait presque aveugle,
et, depuis, il a toujours souffert cruellement des yeux.

Cette fois, toutes les tentatives chourent. Il dut aller expier, sous
le terrible climat de Gastonville, le crime d'avoir t trop aim.

Quelques-uns se dcouragrent et y perdirent leur foi et leur esprance.
Le paysan, pris de nostalgie, devient fou. Patureau supporta l'exil en
homme et se prit  regarder l'Afrique en artiste. A peine arriv, il
nous crivait des lettres charmantes, presque enjoues, comme les et
crites un homme voyageant pour son plaisir et son instruction. La vue
des premires grandes montagnes couvertes de neige, l'audition des
premiers rugissements du lion dans la nuit firent battre son coeur d'une
motion inattendue et il m'crivait simplement: Ah! madame, que c'est
beau!

Et puis il se prit d'amour pour cette terre nouvelle si fconde en
promesses. Il regardait _pousser le bl derrire la charrue_; il prenait
cette terre dans sa main, l'examinait, l'analysait d'un oeil expert et
disait:

--Il y a l la nourriture d'un monde.

Dclar libre, en septembre 1858, sur la terre d'Afrique, il rsolut de
s'tablir sous ce beau ciel et de chercher une ferme  faire valoir.
Connaissant sa valeur et sa capacit, le ministre de l'Algrie lui
accorda une concession qu'il lui fut permis de chercher  son gr dans
la rgion qu'il avait explore. Enfin, une permission lui fut accorde
aussi de venir vendre sa maison et sa vigne de Chteauroux, et d'y
chercher sa famille pour tre en mesure de cultiver. Il revint donc,
ralisa ses humbles ressources, emballa ses outils, persuada sa femme et
ses enfants (ses vieux parents taient morts), vint chez nous donner une
_faon_  la vigne qu'il y avait cre, et qu'il aimait comme sa
chose, nous raconta ses misres et ses joies, ses tonnements et ses
esprances; puis il partit pour Gastonville, avec tout son monde, la
pioche en main et le fusil sur l'paule pour se prserver des btes
sauvages qui trnaient encore sur son domaine. Malgr de gnreux
secours, il eut grand'peine  vivre au commencement. Pas assez d'argent,
pas assez de bras, et, la chaude saison, la fivre et l'ophthalmie
interrompant le travail.

C'est gal, disait-il dans ses lettres, le cachot m'a attaqu les yeux,
il faudra bien que le soleil me les gurisse.

Au bout de deux ans, il s'aperut bien que la colonisation est
impossible sans ressources suffisantes; il se vit forc de louer sa
terre aux Arabes et de chercher une ferme dont il pt retirer de quoi
payer sa btisse, condition exige de tous les concessionnaires.
Il trouva un terrain considrable, et s'tablit  la ferme de
Coudiat-Ottman, dite depuis ferme de M. Vincent, et dite aujourd'hui
ferme du pre Patureau. C'est l qu'il a vcu ds lors, levant ses fils
et gardant sa douce philosophie pour remonter les courages autour de
lui. Il y conquit tant d'estime et de sympathie, que le prfet de
Constantine voulut l'adjoindre au conseil municipal de sa commune. Il
publia, ainsi que son fils an Joseph, de trs-bons travaux sur
la vigne et la culture du tabac. Il fut nomm membre de la Socit
d'agriculture de Philippeville. Tous les colons,  quelque classe et 
quelque opinion qu'ils appartinssent, se sont tonns qu'un homme
de moeurs si douces et d'un coeur si humain et si gnreux et t
emprisonn et chass de son pays comme un malfaiteur. Heureusement les
uns rparrent la faute des autres. Sur la terre lointaine et au milieu
des races trangres, le sentiment de la patrie se fait srieux et
fraternel. Les jalousies de clocher expirent au seuil du dsert, on se
connat, on s'apprcie, on ne songe point  se perscuter. Patureau
sentait profondment cette solidarit qui lui faisait une nouvelle
patrie. Il l'avait sentie ds les premiers jours de son exil, et, quand
il vint nous faire ses derniers adieux, comme nous voulions lui dire:
_Au revoir!_

--Non, rpondit-il, c'est bien adieu pour toujours. Si une amnistie
est promulgue, je n'en profiterai pas. J'ai dit adieu  tout ce que
j'aimais,  la maison o mes parents sont morts et o mes enfants sont
ns,  la vigne que j'ai plante et que mes amis cultivaient pour moi en
mon absence. Je laisse beaucoup de gens qui m'ont aim et que j'aimerai
toujours; mais j'en laisse aussi beaucoup qui m'ont ha injustement et
rendu malheureux. L-bas, il y a la fatigue et la soif, la souffrance,
la fivre, et peut-tre la mort; mais il n'y a pas d'ennemis, pas de
police politique, pas de dnonciations, pas de jalousies, il suffit
qu'on soit Franais pour tre frres. C'est un beau pays, allez, que
celui o l'on n'a  se dfendre que des chacals et des panthres!

On le voit, tre aim, c'tait l'idal de ce coeur aimant. Il a beaucoup
souffert du climat de l'Afrique, et il y a succomb encore dans la force
de l'ge; mais il y a ralis son rve. Il y a t chri et respect
comme il mritait de l'tre. Son nom vivra dans la mmoire de ses
anciens concitoyens, et je ne serais pas surpris que, chez nos paysans,
qui l'ont tant questionn et tant admir, il ne restt comme un
personnage lgendaire. La perscution lui a fait une double aurole;
c'est  quoi toute perscution aboutit.


VIII

MADAME LAURE FLEURY

PAROLES PRONONCES SUR SA TOMBE A LA CHATRE LE 26 OCTOBRE 1870


Elle est revenue mourir au pays, la femme du proscrit, l'pouse dvoue,
la digne mre de famille! Elle a beaucoup souffert et beaucoup mrit,
elle a soutenu ses compagnons d'exil, soutenu ses amis et ses croyances
avec un courage hroque. Elle laisse d'imprissables regrets  tous
ceux qui l'ont connue et qui viennent ici lui dire un solennel adieu.

Mais cet adieu n'est pas le dernier mot d'une si pure et si noble
existence. Comme elle, nous avons toujours cru  un Dieu juste et bon
qui connat les belles mes, qui ne leur demande pas compte des nuances
religieuses, et qui ne les abandonne jamais.

Nous comptons la retrouver dans une vie meilleure, cette me immortelle,
sans tache et sans dfaillance, et notre runion autour d'une tombe est
un hommage plein de respect et de foi, un cri de douleur et d'esprance.



FIN



TABLE

NOUVELLES LETTRES D'UN VOYAGEUR


I. LA VILLA PAMPHILI
II. LES CHANSONS DES BOIS ET DES RUES
III. LE PAYS DES ANMONES
IV. DE MARSEILLE A MENTON
V. A PROPOS DE BOTANIQUE

MLANGES

I. UNE VISITE AUX CATACOMBES
II. DE LA LANGUE D'OC ET DE LA LANGUE D'OIL
III. LA PRINCESSE ANNA CZARTORYSKA
IV. UTILIT D'UNE COLE NORMALE D'QUITATION
V. LA BERTHENOUX VI. LES JARDINS EN ITALIE
VII. SONNET A MADAME ERNEST PRIGOIS
VIII. LES BOIS
IX. L'ILE DE LA RUNION
X. CONCHYLIOLOGIE DE L'ILE DE LA RUNION
XI. A PROPOS DU CHOLRA DE 1865

LES AMIS DISPARUS

I. NRAUD PRE
II. GABRIEL DE PLANET
III. CARLO SOLIVA
IV. LE COMTE D'AURE
V. LOUIS MAILLARD
VI. FERDINAND PAJOT
VII. PATUREAU-FRANCOEUR
VIII. MADAME LAURE FLEURY












End of Project Gutenberg's Nouvelles lettres d'un voyageur, by George Sand

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The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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