The Project Gutenberg EBook of Le gorille, by Oscar Mtnier

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Title: Le gorille

Author: Oscar Mtnier

Release Date: August 15, 2004 [EBook #13189]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LE GORILLE
Roman Parisien

par

OSCAR MTNIER


1891


VICTOR-HAVARD, DITEUR
168, Boulevard Saint-Germain, Paris




I


Dans un fumoir lgant de la rue Bellechasse, un soir de mai, se
trouvaient runis trois hommes, trois amis d'enfance, charms de se
retrouver aprs une longue sparation.

Ils n'taient ni vieux ni jeunes. L'amphitryon tait un militaire de
haut grade, raide comme une lance, au parler brusque et bref, mais de
cordiale humeur avec ses intimes, c'est--dire avec peu de gens.

Le deuxime avait dpens en voyages d'exploration le meilleur de sa vie.
Il portait les insignes ordinaires de cette carrire aventureuse; il
tait absolument chauve et trs barbu.

Le troisime tait un personnage de grande taille, aux cheveux blonds
mls de blancs,  physionomie expressive, douce et attriste. L'homme
du monde dominait en lui, comme l'homme d'action dans le militaire, et le
sceptique dans le voyageur.

Et c'tait justement pour fter le retour de ce dernier, Adrien de
Vermont, arriv rcemment de la cte orientale d'Afrique, que le gnral
Mayran avait convoqu Paul de Breuilly.

M. de Vermont, emport par son sujet, avait voqu en pote la vie
mystrieuse de ces pays tranges, ternellement rebelles  la
civilisation europenne. Il en vint  parler chasses.

--Je me souviendrai toujours, dit-il, d'une certaine chasse au gorille
qui m'a fait prouver une des plus fortes motions que j'aie ressenties.

--Raconte-nous cela, s'exclama le gnral; mais d'abord difie-nous sur
les moeurs particulires de cet animal-l. Je suis un ignorant, tu sais.

M. de Vermont sourit.

--Les gorilles, dit-il, sont, suivant la science officielle, des
mammifres, des quadrumanes, famille des simiens, division des singes
anthropomorphes, genre voisin des chimpanzs, cr par Isidore Geoffroy
Saint-Hilaire et ne renfermant qu'une seule espce: le _gorilla gina_ de
Hannon, le _gorgona_ de Pline, le _pongo_ d'Andr Battel. Pour les ngres
de la Guine, les gorilles sont d'assez mchants ngres, velus comme les
troncs sculaires ou les roches o ils vivent, faisant des fagots,
construisant des cabanes au moyen de ces fagots, enlevant des ngresses
pour leur srail, mais ne sachant ni parler un idiome, ni faire du feu,
ces deux apanages de l'humanit. Un peloton de gorilles, arms de ses
dents et de simples btons, mettrait en fuite un de tes bataillons,
Gustave, alors mme que tu le commanderais en personne.

--Cette petite digression, dit le gnral, pour en arriver  nous dire
que tu as tu tout seul une douzaine de ces colosses-l?

--Non, un seul, et pas  moi seul! J'tais  Denis, au Gabon, cte de
Guine. Une vaste case, au pied d'une colline,  la lisire d'un
hmicycle de pturages, bord de grands bois, tait habite par un
clergyman anglais avec sa famille. Sa fille ane, miss Esther, tait
ge de dix-huit ans et fort belle.

Un beau jour, elle disparut. Je laissai la mre et les autres soeurs en
larmes, et je partis avec le pre et quelques gaillards dtermins, pour
une battue, de celles o une branche casse, o des empreintes de pas
sont les seuls guides.

Aprs trois jours, nous revenions plus tristes qu'en partant. Au moment
de revoir fumer le toit de la case dans la plaine, nous retrouvmes, sous
un grand arbre, Esther gisant meurtrie, presque mconnaissable, roule
dans ses vtements dchirs et tachs de sang. Elle semblait morte.
Cependant ses yeux taient ouverts et ils nous regardaient. Le clergyman
se prosterna, en portant vivement la main sur le coeur de son enfant.
Plus mdecin que lui, j'examinai la situation, qui semblait dsespre,
et je dis au pre quelques mots  voix basse. Il frmit. La jeune fille
fut releve et emporte  la maison avec des prcautions infinies, tandis
qu'un ngre nous devanait pour annoncer  la mre que miss Esther
n'tait pas morte. Je puis vous dire qu'elle avait t guette, emporte
et violente par un gorille.

Brise, anantie, folle de peur, miss Esther  n'avait pu ni fuir, ni mme
se rappeler par o son athltique ravisseur avait pass; elle s'tait
renferme dans l'immobilit de l'oiseau surpris par la couleuvre;
seulement elle avait suppli avec des larmes dans une langue que les
gorilles n'entendent pas, et, comme le lion de Florence, le bourreau
semblait avoir eu piti de sa victime.

La brute avait subi l'ascendant d'une race suprieure, en abritant la
prisonnire dans une cabane inaccessible, bauche sur un roc o l'on
n'arrivait qu'en grimpant aux arbres. Le gorille lui apportait des
fruits; mais, la voyant agoniser toujours et refuser toute nourriture,
il prit son parti: il la chargea de nouveau, et sans plus songer  sa
lubricit, il reporta Esther  l'endroit o il l'avait surprise et o
nous venions de la retrouver.

Pour un gorille, il fit l quelque chose approchant du sublime; pour
nous, il se dsignait  notre vengeance. Elle fut terrible.

Le rcit d'Adrien avait couvert de sueur le front de Paul de Breuilly.

--Savez-vous qu'il y a des gorilles ailleurs que dans les forts du
Gabon? dit-il  ses amis; seulement ils sont plus impitoyables! Mais
pardon, Adrien, de t'avoir interrompu. Poursuis. La vengeance, dis-tu,
fut terrible? Savourons un peu cette vengeance.

--Voici, dit Adrien. Je laissai miss Esther entoure des soins de sa
famille, et je repartis pour les bois. Je n'avais avec moi que trois
compagnons: un matelot franais, un soldat anglais, un petit pointer, mon
vieux compagnon de chasse; peu de vivres, des fusils de choix, des
munitions excellentes. Quant au chien, il avait son admirable instinct et
une obissance inconnue chez les hommes. Bref, nous dcouvrmes enfin la
retraite du gorille, vieux solitaire qui avait lu domicile  une lieue
de la plaine, dans l'endroit escarp dont je vous ai dit un mot.

Il vivait de rapines, et il avait trangl plus d'une ngresse sans que
personne s'en ft mu autant que de la disparition de miss Esther.

Surpris dans son fort, il ne chercha nullement  fuir. Quand il nous vit,
non sans tonnement, parvenus de trois cts diffrents sur son aire
rocailleuse, le poil de son col se hrissa, ses narines se dilatrent et,
faisant entendre un cri de guerre aussi rauque qu'une trompette marine,
ce lutteur, qui attaquait les panthres, sembla choisir qui de nous trois
il gorgerait le premier.

Une premire balle envoye par le matelot franais le toucha au dos, mais
ne fit que lui effleurer l'omoplate. Il se retourna et, d'un bond
prodigieux, se trouva  porte de mordre le canon du fusil et de le
casser entre ses dents comme un sucre d'orge.

L'Anglais tira. J'ajustai aussi, mais je tremblais d'atteindre le
matelot. En peu de temps, grce  nos revolvers, le gorille reut une
averse de balles.

Les reins briss, il faisait tte encore, hurlait, bataillait. Il nous
aurait charps, broys, malgr ses blessures, si une dernire balle que
je lui logeai dans l'oeil ne l'avait fait rouler par terre; il tomba,
cette fois, pour ne plus se relever.

Son dernier cri fut celui de l'homme que l'on gorge. Nous le trouvmes
Couch dans une boue sanglante, laboure par les ongles de ses mains
normes. Son cadavre tait effrayant  voir. Nous lui fmes un bcher
avec les dbris de son ajoupa. Ainsi finit cet Almaviva rudimentaire!

Le comte avait cout ce rcit avec un intrt fivreux.

--Si tu rencontrais sur le boulevard, dit-il  M. de Vermont, un gorille
de l'espce du tien, bien qu'ayant un tat civil en rgle et une position
notarie excellente, te chargerais-tu de le tuer?

--Cela dpend, repartit le sceptique, sans trop comprendre o Paul
voulait en venir. Si j'tais sr de l'impunit et qu'il s'agt de venger
une miss Esther....

--Il y a longtemps, dit tristement le comte de Breuilly, que je me pose
cette question....

--Voil une transition superbe pour arriver  faire ton petit rcit, mon
cher Paul, dit le gnral. Eh bien! si Adrien a fini,  toi la parole!

--C'est que je n'ai nulle envie de la prendre, dit le comte d'un air
navement contrit.

--Pour te taire, dit Adrien, il faut que tu craignes de nous intresser
trop.

--Ou pas assez, objecta Paul. Je voulais dire seulement qu'ayant fait de
l'anthropologie, je tiens la communaut d'origine du genre humain pour
une question secondaire. Pour moi, il est ais de reconnatre 
premire vue que tel type humain procde des ruminants, tel autre des
batraciens, tel autre des singes; celui-ci de l'aigle, celui-l du hibou.
On coudoie des gorilles et des bouledogues, exactement vtus comme vous
et moi et se croyant nos gaux. C'est trs drle et trs horrible.

Sur ce point, un domestique entra et remit  M. Mayran un journal sur un
Plateau de vermeil.

Le gnral regarda la bande et lut cette adresse crite  la main:

_A Monsieur le gnral Mayran, pour remettre  Monsieur le comte de
Breuilly_.

--criture de femme! pensa le militaire; mais il se tut et passa le
journal  Paul.

C'tait une feuille mondaine. Paul dchira la bande d'un geste brusque,
dplia rapidement le journal, passa  la seconde page, comme s'il tait
sr de ne rien trouver d'intressant dans la premire, et pench vers la
lampe, il s'arrta tout  coup  un article quelconque, mais qu'un large
trait de plume dsignait  son attention.

Presque en mme temps il saisit son chapeau, passa lestement son
pardessus et dit  ses interlocuteurs bahis:

--Pardon, mes amis, de prendre aussi promptement cong de vous; mais il
faut que je parte. Que Mayran veuille bien me faire avancer une voiture!

Quand il fut  la portire de la voiture de louage qu'un domestique tait
all chercher, Paul de Breuilly jeta au cocher ces seuls mots: Gare
Montparnasse!

En mme temps, Gustave Mayran et Adrien de Vermont se demandaient si le
comte tait conspirateur ou amoureux.

--As-tu toujours connu de Breuilly aussi trange? demanda de Vermont au
militaire.

--Paul, rpliqua Mayran, est un homme dont la poitrine est perce de part
en part et qui porte le fer dans sa plaie. S'il vit encore, c'est par un
miracle de volont.

--Un amour tardif, peut-tre?

--Oh! moi, dit le gnral, je n'entends rien  l'amour! D'ailleurs, Paul
n'a plus vingt ans.

--O tait-il  vingt ans? demanda Adrien.

--Je crois, en Allemagne, dit Gustave; mais je n'ai jamais su ce qu'il y
avait fait.




II


Le comte de Breuilly tait originaire du Languedoc, et trs gentilhomme
au point de vue du caractre.

Sa vie avait t pleine de mystre. Militaire, il avait quitt le service
pour se marier, et, depuis lors, il s'tait vou  la science avec
l'acharnement d'un homme qui se fuit lui-mme, et  la musique par
passe-temps. Il s'tait fait ainsi une vie occupe, la partageant entre
ses livres, son violon et les soins qu'il rendait  sa famille. Il avait
eu deux enfants, un garon, d'humeur bouillante et aventureuse, et une
fillette, blonde, plotte, pour qui son frre tait le soleil.

Le sige prussien avait emprisonn dans Paris, en 1870, le pre, la femme
et les enfants.

Franois de Breuilly, engag volontaire, tomba  Champigny, dans un foss
de neige, pour ne plus se relever. Le pre sortit de Paris pour aller
reconnatre les restes de son fils unique. Louise, malgr les efforts
runis de son pre et de sa mre, avait voulu l'accompagner.

Sa dtermination tait si formelle, et pour ainsi dire si violente, que
le pre cda, et ce fut la jeune fille qui, en furetant le long d'une
tranche funraire, entre les deux files de Frres de la Doctrine
chrtienne qui maniaient la pioche dans ce cimetire improvis, pronona
tout  coup, le doigt lev, ce seul mot: _Franois!_. Puis elle
chancela.... Le comte regarda le mort en soutenant sa fille vanouie.
Franois tait l, tranquille et raide sur sa dernire couche, un trou 
la tempe, le kpi encore au front. Le pre trouva la force d'emporter
sa fille, croyant retenir vivante la seconde  des cratures qu'il avait
le plus aimes; mais elle ne se remit point de cette preuve. Elle tait
dans l'ge d'closion des jeunes filles. L'branlement de la douleur
et le froid lui furent fatals. Peu de mois aprs, elle mourut de la balle
qui avait tu son frre.

M. de Breuilly et sa femme se demandrent s'il tait possible d'tre plus
malheureux.

La maison tait bien vide et les jours dsormais coulrent longs et
tristes pour ces deux tres si prouvs.

Parfois, dans le silence de cette demeure dsole, le pre, commenait
Une phrase:

Quand j'avais vingt ans!... Mais il n'achevait pas.

--Eh bien! rpliquait la comtesse, quand vous aviez vingt ans?

--Ai-je dit cela? rpondait Paul; mais il semblait avoir oubli dj sa
pense.

Blanche se rptait  elle-mme:

--Que signifie? Il tait alors en Allemagne, mais,  part des tudes
scientifiques, je n'ai jamais su ce qu'il y avait fait. Du reste, les
hommes sont gnralement sobres dans le rcit de leur premire jeunesse;
il ne faut pas le tourmenter, il est assez malheureux....

Un matin,  sa stupfaction, Blanche, arrangeant dans un vase les fleurs
qu'elle avait cueillies la veille au cimetire, crut entendre, et entendit
en effet, le susurrement d'un archet sur un stradivarius qui, depuis la
bataille de Champigny, n'tait pas sorti de sa bote. Elle tourna vivement
la tte vers les fentres de Paul, et il lui fallut l'entrevoir pendant
quelques minutes, avec l'instrument de musique  la main, pour se
convaincre qu'il avait repris son violon et qu'il en jouait.

Il y avait quelque chose d'effrayant pour elle dans cette espce de
miracle; mais, si consoler son mari de leur commune douleur tait bien un
devoir qu'elle s'tait impos, elle n'en tenait pas moins Paul pour
inconsolable. Voue dsormais aux capelines noires, rpudiant les grces
de son sexe, se plaisant mme  ressembler aux religieuses, elle n'tait
plus femme; et,  ce trait d'un archet courant, agile encore, sur une
chanterelle raffermie, elle augura que sa propre vieillesse avait devanc
les annes de Paul. Son mari, plus robuste et peut-tre moralement plus
jeune, n'avait donc pas dit encore aux joies de la terre un ternel adieu?

Les solitaires et les mlancoliques remarquent tout. Paul avait un gardien
plus attentif dans la personne de Blanche que dans n'importe quel infirmier;
d'abord parce qu'elle l'aimait, et ensuite parce que, n'ayant
plus que lui, elle tenait  l'avoir tout entier. Ce rveil accidentel du
violon eut donc des retentissements extraordinaires dans l'htel de la
rue de Verneuil, o habitaient les deux poux. Il marquait une crise, une
transition.

Mais il fallait que Blanche se dfint  elle-mme cette mtamorphose,
car elle ne pouvait dire  un homme dsesprment triste: Vous tes donc
bien gai aujourd'hui?

Paul modula plusieurs fois une phrase charmante, une phrase unique,
Inconnue de Blanche, qui, grande pianiste, croyait avoir, dans la
mmoire, toutes les musiques de quelque renom. Le retour de Paul  la
musique tonna d'autant plus que son caractre tait plus gal. Il ne se
reposait jamais d'tre lui-mme, parce que cela tenait  sa nature et ne
le fatiguait pas. Les caprices lui taient inconnus. De telles gens ne
courent point les rues; aussi les hommes, qui l'avaient apprci dans ses
jours heureux, le recherchaient encore. C'est ainsi que, deux fois par
semaine, on voyait, arrts  sa porte, quelques quipages du faubourg
Saint-Germain.

On venait l pour causer comme on ne cause plus gure. La tristesse de
cet intrieur n'en avait pas banni ce certain tour d'esprit aimable, qui
s'tait jadis rfugi  la Conciergerie lorsque la Terreur y avait exil
le _high life_ du temps.

Ces runions autour d'une table  th commenaient  neuf heures pour
finir  onze. Par exception, le petit vicomte de Charaintru, qui vivait
sans penser, n'tait pas le moins assidu, bien qu'en gommeux et en
dsoeuvr qu'il tait, il ne pt trouver personne chez le comte Paul qui
ressemblt  ses habituelles relations; mais Charaintru tait capable
d'attachement, et il n'tait pas fch de faire vnement dans un milieu
o on l'coutait d'autant plus volontiers, qu'il donnait rarement  ses
interlocuteurs la peine de lui rpondre. Trs potinier, il mettait _les
pieds dans le plat_, selon son expression, mais sans malice et assur de
l'indulgence d'un hte plus g et trs misricordieux comme l'tait Paul.

Cet enfant terrible de trente-six ans, habitu  rire lui-mme de son
prnom d'Hercule, n'avait touff de sa vie aucun serpent, et quand il
tait navement viprin, c'tait par bavardage et sans noirceur aucune.

Or, il lui arriva de dire un jour, avec une tourderie qui semblait
enfantine, que Paul avait donn  ses promenades un nouvel itinraire,
puisque Charaintru le voyait tous les jours, entre quatre et cinq, passer
sous ses fentres de la rue d'Anjou.

--Surveillez-le, Madame, ajouta-t-il, en s'adressant  Blanche: votre
mari est dans l'ge critique des hommes, l'ge des passions tardives et
des incurables amours.

--Voil, dit Paul avec un sourire impntrable,  ce qui s'appelle mettre,
d'intention  au moins, les pieds dans le plat.

--De ma vie, cher ami, vous le savez du reste, rpliqua le pygme, je
n'ai fait autre chose.

--Vous avez pris mon mari pour un autre, dit Blanche; car il va plus
souvent au cimetire qu'au faubourg Saint-Honor.

--Je puis, dit Paul, avoir conu soudainement un amour  la Des Grieux,
pour une ingnue des Folies-Marigny!

--Non, mon cher, riposta Charaintru, excusez-moi! Les rptitions des
Folies-Marigny finissent  trois heures, et, vu la pluie, le caf des
Ambassadeurs n'ouvrira que dans quinze jours. Enfin, dans mon voisinage,
il n'y a pas de bouquinistes pour vous couvrir. Cherchez-vous des nids
de corneilles dans les peupliers de l'Elyse? Pas davantage!

--Arrivons, rpartit Paul, un peu contrari; nommez, sans attendre,
l'objet de ma flamme.

--C'est m'imposer silence, car j'ignore jusqu' la premire lettre de
son nom.

Cependant la comtesse cherchait, sans le trouver, ce que son mari allait
faire, chaque jour,  la mme heure, rue d'Anjou Saint-Honor....

---Eh! mon Dieu! continua Charaintru, j'ai failli, moi aussi, avoir un
roman dans ma propre rue, circonstance toujours agrable par un temps de
pluie. La jeune dame tait fort grande et blonde, approchant comme vous,
cher de Breuilly; par contre, le mari tait un petit noir, environ comme
moi, et qui paraissait mauvais comme la gale (je ne nomme personne!).
Voici donc mon petit potin personnel. Commencement....

--Peut-tre, interjeta Paul, feriez-vous mieux de commencer par la fin.

--Pourquoi? demanda navement Hercule.

--Pour abrger, riposta le matre de la maison avec une nuance de
svrit mcontente.

--Vous me troublez, s'cria Charaintru, comme un enfant interrompu dans
la rcitation de sa fable.

--Je demande le dnouement, rpta Paul d'un ton contenu, mais froid.

--Il n'y a pas eu de dnouement, dit Hercule.

--Pardon, il y a toujours un dnouement.

--Fleurs et correspondance anonymes, tout s'est born l!

--Correspondance se dit d'un change de lettres. Avez-vous reu des
rponses?

--Pas une, rpondit le petit vicomte avec une franche bonhomie.

--Alors, mon bon, pas de noeud  l'intrigue. Est-ce tout?

--Oui, dit Charaintru.

--Pas de correspondance? Pas d'intrigue? Ce n'est donc ni un roman, ni
mme un potin! Vous n'avez pas tenu votre promesse, et je vous retire la
parole.

Charaintru regarda Blanche, qui regardait son mari.

Il y eut un froid; mais Mme de Breuilly fit drailler la causerie, qui
roula dans une autre direction.

Quand il fut avr pour elle que Paul sortait  des heures rgulires et
qu'il y tenait, et quand elle eut essay vainement de lui faire avouer le
but de ses sorties,  tort ou  raison elle ne douta plus de ce qu'elle
appelait sa disgrce.

Jamais, toutefois, Paul n'avait t plus prvenant ni plus gracieux;
Mais la jalousie, comme l'amour, court  son projet sans s'inquiter
Beaucoup de la logique. Un homme qui s'absente sans dire o il va trompe
ncessairement sa femme, et s'il en aime une autre, c'est donc qu'il
n'aime plus la premire?

Il ne s'offrait, pour Blanche, que deux moyens de combattre l'ennemie,
puisqu'il y avait ncessairement une ennemie: ou courir sus et la
combattre, ou bien employer ce moyen dlicat et gnreux qui consiste 
ngliger la rivale et  ramener sur soi seule l'attention et la prfrence,
par une incomparable tendresse.

Il tait dans les aptitudes de la comtesse, femme suprieurement noble
d'esprit et de coeur, d'incliner au second parti et de le suivre avec
beaucoup d'art et d'opinitret. On vit donc alors ce que l'on voit
rarement: une mre en deuil rejeter ses crpes et, du recueillement de
la vie dvote, revenir  la fbrile activit de la vie, mondaine, 
commencer  par la musique.

Elle se commanda d'tre belle et aimable, et elle le pouvait encore. Elle
se proccupa de mille riens, dlaisss, oublis, et son miroir put lui
rendre ce tmoignage: que la plupart des femmes plus jeunes qu'elle ne
pouvaient entrer en ligne avec la comtesse de Breuilly.

N'tant plus une jeune femme, elle fut une femme jeune. Paul y prit garde
et l'en flicita de faon  la payer de ses soins; mais Blanche n'osait
attaquer de front cette heure redoutable de quatre heures,  laquelle
Paul disparaissait invariablement; et, quoique se sentant dj plus
forte, elle se prchait le courage  elle-mme, sans parvenir  se le
donner.

Enfin, un jour d't, o la beaut d'un temps doux, aprs un orage,
conviait les rares Parisiens rests  Paris  revoir les horizons
factices du bois de Boulogne, Blanche eut l'audace de demander  Paul
deux heures de son temps et le tour des lacs.

Il tait trois heures et demie. Paul y consentit sans hsiter, et il
s'excuta de la meilleure grce.

Ils partirent comme de vieux amants pour le bois, et la promenade se
serait accomplie dans toutes les conditions d'un contentement parfait
pour Mme de Breuilly si, au point de sparation des deux lacs, un rien,
un pli de rose n'avait rappel soudainement Blanche  ses proccupations.




III


Le coup de matre qui menait Blanche et Paul dans la direction de
Longchamps se trouva un moment retard, entre les deux lacs, par un
embarras de voitures. Il y en eut une qui, par une fausse manoeuvre de
son conducteur, faillit frapper en flanc, de sa flche d'acier, le sige
du cocher de M. de Breuilly.

C'tait un landau bleu, dcouvert et attel dans le dernier genre. Une
trs jeune femme y trnait seule. Abrite sous une ombrelle double et
borde de guipure blanche, l'inconnue, dont la toilette rose et grise,
plus austre que les modes nouvelles, faisait pourtant valoir une taille
svelte et dlicieuse, ne put retenir un lger cri en voyant la tte de
ses chevaux se heurter presque  la lanterne de l'autre voiture. En ce
moment, les yeux des trois personnes se rencontrrent.

Paul porta, comme instinctivement, la main  son chapeau; pas un muscle
de son visage ne tressaillit. La jeune blonde rougit en souriant vaguement,
mais elle tourna aussitt toute son attention sur la dame qui
accompagnait M. de Breuilly. Les deux femmes passrent ainsi, l'une de
l'autre, une de ces revues auprs desquelles une inspection militaire
n'est qu'un jeu d'enfants. Rien n'chappa ni  l'une ni  l'autre,
sur leur ge, leur condition, leur toilette, l'expression de leur
physionomie.

Blanche acquit la conviction que la belle blonde connaissait M, de
Breuilly. Mais, pensa-t-elle, si c'est l ma rivale, chaque jour visite
entre quatre et cinq heures par mon mari, comment l'a-t-il prvenue de ne
pas l'attendre aujourd'hui? Nous sommes partis de la rue de Verneuil
avant quatre heures, et Paul ne m'avait pas quitte un seul instant! De
quel raisonnement a-t-elle conclu que Paul n'irait point, qu'il viendrait
ici, qu'elle pourrait le rencontrer et changer encore avec lui, faute de
mieux, un regard tendre?

--Mon ami, dit Blanche rsolument, vous connaissez cette personne
vraiment charmante? Vous plat-il de me dire son nom?

--Je ne suis pas l'_Almanach Bottin_, objecta Paul en souriant.

Rponse si raisonnable et si parfaitement unie, que Blanche en fut
dsaronne encore une fois. Mais, se ravisant:

--Je n'ai, dit-elle, aucun souvenir de ce visage, du temps o j'tais du
monde et o j'y allais! Et vous, mon ami?

--Le monde est un kalidoscope! dit le comte vasivement.

--Elle vous ressemble un peu, cette gracieuse figure, insista Blanche.

--Flatteur pour moi! balbutia Paul, en s'inclinant d'un air distrait. Ce
visage o pas une ride ... tandis que le mien....

Il n'acheva point.

--Mon ami, dit, un kilomtre plus loin, la pauvre comtesse, il y a de
chacun de nous une histoire que nous savons seuls, et que nous oublions
mme quelquefois.

--Oui, rpliqua Paul; cette remarque, qui est, je crois, d'Alphonse Karr,
pourrait tre de vous, qui avez, dans l'occasion, tant de verve et
d'humour,

--Merci, mon ami. Eh bien! je me figure qu'il existe de vous une histoire
indite, antrieure  moi, et dont vous me faites mystre  depuis
quelques vingt ans.

--Une seule histoire serait trop peu, ma chre Blanche. Moi, je parie
pour la demi-douzaine, sans avoir pris le temps de les compter avant de
vous rpondre. Que de folies s'accomplissent pour un jeune homme, entre
vingt et vingt-cinq ans! Mais tout cela tiendrait aujourd'hui dans la
paume de la main.

--Y compris le sang des blessures et les cendres des souvenirs?

--Le sang des blessures! rpta Paul avec une feinte ironie. Il faudrait
savoir d'abord si les blessures de cette poque de la vie rendent
beaucoup de sang!

--La cicatrice que vous portez au menton, mon ami, et que vous attribuez
 un accident de chasse, pourrait bien....

--Non, rpondit le comte avec une svrit triste mais dcisive, non!
Absolument rien de romanesque de ce ct! Tournez hardiment la page,
cette blessure n'tait qu'une blessure bte!

Mme de Breuilly se mordit les lvres et ne parla plus.

Au, bout d'un moment, Paul, craignant d'avoir afflig Blanche par un peu
de brusquerie,  renoua la conversation sur un sujet diffrent. Il parla
musique avec un intrt qui gagna la comtesse, et elle finit par ne
plus ressentir l'acuit du trait que le regard de la jeune inconnue
lui avait dcoch. En se retrouvant dans son salon sans avoir eu 
s'affliger, ce jour-l, de l'absence de son mari, elle s'approcha de son
piano, l'ouvrit et elle chercha sur le clavier la phrase musicale dont
elle avait eu la rvlation, un matin que Paul jouait du violon aprs des
annes de silence.

On ne sait ni pourquoi une phrase musicale rentre dans la mmoire, ni
Pourquoi elle en sort; C'est de sa promenade au bois que Blanche avait
rapport cette musique. Elle l'essaya, la retrouva, et le rsultat fut
qu'en mme temps, ou presque en mme temps, Paul reprit son archet et
joua du commencement  la fin, non plus une phrase dtache, mais tout le
morceau, parfaitement nouveau pour la comtesse. Elle se tut, pour bien
couter, et, cette fois, retenir le chef-d'uvre inconnu.

C'en tait un, sans nom d'auteur, mais  la composition duquel le gnie
Allemand avait d prsider.

Blanche se leva, ouvrit la porte du salon, qui donnait dans le cabinet
de son mari, et elle lui dit:

--Quelle est donc cette musique que nous jouons tous les deux sans nous
tre concerts?

--J'ai entendu cela  Dresde, il y a vingt-cinq ans; un duo pour violon
et clavecin, comme on disait encore dans la socit franaise de ce
pays-l. Et vous, Blanche, vous la connaissez sans doute pour me l'avoir
entendu fredonner?

--Si vous saviez, mon ami, o trouver cette musique, nous pourrions
l'tudier ensemble, puisque vous l'aimez.

--Je m'en informerai, rpliqua M. de Breuilly.

Mais, du ton mme dont il fit cette rponse, Blanche infra qu'il tait
rsolu  ne pas s'en occuper. Elle pensa qu'il excutait ce duo avec une
autre musicienne qu'elle, et peut-tre ... rue d'Anjou-Saint-Honor.

--tes-vous bien sr, Paul, reprit-elle, avec un triste sourire, d'aimer
encore  faire de la musique avec moi?

--Et vous, ma chre Blanche, tes-vous bien sre de ne pas exiger de moi,
depuis quelque temps, la dmonstration extrieure de sentiments qui, chez
moi, pour tre plus latents, n'en sont que plus profonds? Nous avons
travers de si grandes peines, que nous sommes excusables d'tre un peu
moins alertes qu'aux beaux jours.

--Le coeur des femmes est ainsi fait, interrompt la comtesse, qu'elles
veulent tout avoir, dans ce moment suprme o elles sentent que tout va
leur chapper.

--C'est un cri du fond de ton me, Blanche, rpondit Paul en allant 
elle et la pressant dans ses bras. Pauvre enfant, que crains-tu de perdre
encore? D'o vient la fbrile apprhension qui te ronge? De qui donc ou
de quoi donc te sens-tu jalouse? L'tais-tu de nos pauvres enfants,
quand tu me voyais les adorer! Le serais-tu d'un troisime enfant, si
Dieu nous l'accordait encore? Et toi-mme, l'aimerais-tu moins que moi?

--Oui, naturellement, s'il tait l'enfant, d'une autre mre! Mais, que
parlez-vous d'un troisime enfant? Vous savez, hlas! tout comme moi, que
je n'en aurai plus... Seulement, la prdilection pseudo-paternelle,
l'adoption est quelquefois une tentation de votre ge, Paul.

--Oui, trs forte! rpondit loyalement le comte. Mais je sens bien par
ce que vous venez de dire, que vous ne partagez point ce genre de
prdilection! Il serait donc absurde, de ma part, d'y songer,

--Vous y avez donc song, vous?

--Je viens de le dire.

--Vous aviez en vue quelqu'enfant?

--C'est fini, n'en parlons plus jamais!

Il n'y avait pas  rpliquer.

Blanche sortit, effraye par l'expression du visage de son mari.

Mais quand M. de Breuilly fut seul, il pleura, longtemps, comme une
femme, les poings dans les yeux, sans aucun bruit. Le terrain venait de
manquer sous ses pas....

--Eh bien!_dit une voix qu' travers la porte M. de Breuilly reconnut
pour celle de Charaintru, demandez  monsieur le comte s'il consent  me
recevoir, quoique l'heure assurment soit mal choisie.

Le domestique ainsi interpell vint frapper   la porte de Paul, dj
occup, devant sa toilette,  faire disparatre la trace de ses pleurs
par des ablutions ritres.

--Dans un moment, Hercule, je suis  vous, cria-t-il  Charaintru par la
porte entrebille, et bien que mentalement il envoyt le visiteur  tous
les diables.

Quand ils furent en prsence:

--Mon cher Paul, dit Hercule, je viens sans faon vous demander  dner,
sous la rserve de l'agrment de madame de Breuilly, bien entendu.

--Je me porte garant pour elle, rpliqua Paul en offrant un sige 
Charaintru. Qu'y a-t-il de nouveau?

--Je voulais, reprit celui-ci, tre trs sr de vous rencontrer, et j'ai
choisi l'heure du repas, ayant quelque chose d'important  vous dire.
Nous sommes seuls, n'est-ce pas?

--Absolument seuls.

--Tant mieux; ce que j'ai  vous dire ne comporte aucun tmoin.

--Je vous coute.

--L'autre jour, mon cher Paul, dit Charaintru, je vous ai horripil, sans
le vouloir, par un stupide bavardage...

--J'ai oubli cela, mon cher Hercule. D'ailleurs, que pouvait
m'importer?...

--Aujourd'hui, je viens demander un service, comme si vous tiez fort
dispos  me le rendre.

--J'espre que vous n'en doutez pas.

--Que vous tes bon! Eh bien! l, que savez-vous de la position
financire de Berwick, le banquier bien connu?

--Mais quelle raison aurais-je de savoir cela? Les banquiers juifs et
moi...

--Mon Dieu! les plus purs d'entre nous peuvent avoir eu affaire  des
banquiers juifs! Berwick est excessivement en vue. Vous tes riche. Vous
spculez quelquefois...

--Ici est votre erreur, Hercule; je ne spcule jamais.

--Sans spculer positivement, vous avez, m'a-t-on dit, un compte ouvert
chez Berwick. Sa solvabilit vous intresse donc, et alors, s'il est
quelqu'un de bien inform, c'est vous. Informez-moi donc  mon tour.

--Eh bien! Hercule, vous me croirez si vous pouvez, mais c'est  vous que
je demanderais la cote de Berwick sur la place, si j'avais besoin de le
savoir. Je ne sais rien, vous semblez savoir quelque chose, puisque vous
en demandez plus; eh bien! dites-moi ce que vous savez, et c'est vous
qui m'aurez rendu service.

--Je vais tout vous dire, Paul. Je suis venu  vous, vous sachant homme
de conseil, parce que j'ai ou dire que le nouvel attelage de Berwick,
acquis pour pater le bourgeois, masque l'imminence d'une banqueroute,
et ... je suis fortement engag avec Berwick. En second lieu, parce que
vous passez pour connatre sinon le Berwick lui-mme, du moins ses
origines, ses attaches, sa famille, et que vous devez la vrit  un ami
comme moi... Vous pouvez savoir si, comme on le dit encore, les beaux
yeux de madame Berwick soutiennent le crdit du banquier; si un protecteur
anonyme, mais puissant, est sollicit d'empcher la barque de sombrer,
si....

Le vicomte de Charaintru allait toujours rcitant la leon qu'il s'tait
faite  lui-mme avant d'entrer chez Paul. Chemin faisant, toutefois, il
eut l'ide de regarder M. de Breuilly, et la pleur qui couvrait les
traits de son interlocuteur arrta court le petit Hercule.

--Mais ... vous n'tes pas bien? lui demanda-t-il avec un cordial intrt,
en lui saisissant les deux mains. Vous souffrez! Dois-je appeler?

Paul, qui agonisait en silence, ne put que lui faire un signe imprieux
de s'abstenir.

Charaintru imagina qu'il venait et cette fois sans le vouloir, de mettre
encore les pieds dans le plat.

Paul, toujours silencieux mais se raidissant, fit l'effort de se lever
et de marcher--en s'appuyant aux meubles--vers une fentre du salon. Elle
tait entr'ouverte; il l'ouvrit toute grande par un geste brusque, aspira
 longs traits l'air du dehors, et comme Hercule l'avait suivi, prt  le
soutenir, Paul se retourna enfin et lui dit:

--Ce n'est rien!... Un blouissement!... J'ai beaucoup souffert dans ma
vie, et ... je ne suis plus jeune!...

--Ce n'est pas ce que je vous ai dit, au moins, mon cher Paul?

Paul, s'asseyant prs de la fentre ouverte et regardant Charaintru bien
en face, avec un sourire forc, lui rpondit:

--C'est si peu ce que vous m'avez dit que, dj souffrant  votre
arrive, je n'ai pas saisi un mot des dernires choses que vous m'avez
racontes. Je voyais remuer vos lvres et je ne vous entendais plus. De
quoi parliez-vous donc?

--Je parlais des _potins_ qui courent sur Berwick, et je vous demandais...

--Ah! oui! s'il vendait sa femme pour combler un dficit? Si un galant
homme sauverait sa barque ou son huit-ressorts  point nomm? coutez
bien ceci, Charaintru:  je ne sais pourquoi vous m'avez choisi pour
confident  propos des oprations d'un homme qui n'a jamais t pour moi
que le guichet vitr et grill d'une caisse plus ou moins publique. Si
vous avez fait la cour  sa femme, comme vous le donniez, l'autre soir,
 entendre, en appelant Berwick le _petit noir_, vous savez  vos dpens
 quoi vous en tenir sur la vertu de cette dame? Et alors, pourquoi
m'interrogez-vous? Si vous avez des fonds chez ce banquier, retirez-les!
Je n'en sais pas davantage.

Hercule coutait Paul avec une srieuse attention; mais doutant encore
de l'ignorance dans laquelle Paul se drapait avec tant de tranquillit
apparente, il ajouta:

--Mais enfin, vous, monsieur de Breuilly, si vous aviez  cette heure
des fonds chez Berwick, les retireriez-vous?

Ici Paul eut une minute d'hsitation. S'il croyait  la vertu de Mme
Berwick, il tait cruellement difi sans doute sur l'actif et sur la
probit du mari. Il retarda sa rponse en adressant  Charaintru cette
question:

--Somme toute, que vous doit Berwick?

--Cent cinquante mille francs! Rpliqua le petit vicomte sans hsiter.

Paul se releva, marcha dans le salon comme s'il se livrait en lui un
combat terrible, et il finit par dire  Hercule:

--Berwick est bon pour vos cent cinquante mille francs.




IV


Paul de Breuilly donna  dner au petit vicomte, comme si de rien
n'tait. Blanche, qui ignorait la conversation qui avait prcd le
dner, fut presque enjoue. Il vint, dans la soire, plusieurs personnes.
Il y et une table de whist o Paul prit place. Mme de Breuilly eut un
assez long apart avec Charaintru. Mais, bien que Paul se dfit de la
sotte langue d'Hercule, il s'tait assur de son silence en lui demandant
sa parole d'honneur de laisser les Berwick de ct dans ses causeries de
ce soir-l, et le petit vicomte tant bien vicomte en ceci, qu'il savait
tenir sa parole.

Cependant,  un chasse-crois dans la partie de whist, Paul, ayant quitt
son fauteuil, vint auprs du divan o Blanche causait avec Hercule.

--Le vicomte me parlait de vous, mon ami, rpliqua Blanche; il me
conviait  lui dire s'il serait accueilli en vous faisant une amicale
proposition qu'il m'a expose en dtail.

--Et laquelle? demanda Paul en serrant lgrement le bras d'Hercule.

--Je prie madame de conserver la parole pour vous exposer ce dont il
s'agit. Elle s'en acquittera mieux que moi.

--Mon Dieu, reprit Blanche, cela n'est pas d'une complication extrme,
M. de Charaintru a, parat-il, un cheval anglais dont la taille (c'est
le vicomte qui parle) correspond mieux  la vtre qu' la sienne. De
plus, il s'est pris d'un double poney ... sans grand usage chez nous,
depuis que...

--Oui, interrompit Paul, qui voulait dispenser Mme de Breuilly de
prononcer le nom de son fils mort. Et alors Hercule rverait un change?

--Avec toutes les compensations voulues! ajouta aussitt le petit vicomte
d'un ton courtois.

--Cela se trouve merveilleusement bien, reprit Paul sans sourciller: je
veux rformer mon curie. Je ne puis donc point acqurir votre anglais;
mais, au prix qui vous conviendra, mon double poney est  vous.

Blanche ne s'tait nullement attendue  un accord aussi prompt, sachant
que Paul gardait le poney en souvenir du pauvre Franois. Et puis ce
mot: rformer mon curie, indiquait des rsolutions qu'elle n'avait pas
souponnes.

--Voulez-vous aussi notre Clarence, insista M. de Breuilly. Vous pourrez
y atteler votre anglais, s'il est  deux fins.

--Je rflchirai  cela, repartit Hercule, presque aussi surpris de
cette liquidation de la remise que Blanche de la liquidation de l'curie.

Puis les groupes du salon se formrent autrement. Hercule alla s'asseoir
au whist, et Blanche, tout en causant avec deux dames de ses amies, sonna
pour le th.

A onze heures et demie, il n'y avait plus personne dans le salon de la
rue de Verneuil; Blanche se faisait dshabiller par sa femme de chambre,
et Paul, retir dans son cabinet, se mettait  compulser des papiers
et  couvrir de chiffres plusieurs pages.

Le lendemain matin, quand Blanche s'veilla, le poney de son fils tait
dj emmen par le palefrenier chez le petit vicomte, sur l'ordre de
Paul, qui, par cette attention dlicate, vita  la pauvre mre le
chagrin de voir partir, et peut-tre la fantaisie de caresser une
dernire fois le cheval que Franois avait aim et mont.

Ce fut ensuite sans aucune solennit et du ton uni et affectueux dont
les gens courageux savent parler d'une grande catastrophe  ceux qu'ils
chrissent, ce fut, en un mot, avec la bonne humeur d'un ancien soldat
que Paul dit  sa femme:

--Eh bien! ma chre, il faut nous prparer  un petit sacrifice purement
mondain. Il n'est qu'heur et malheur ici-bas! Bienheureux sommes-nous
encore, vous et moi, puisqu'il n'y va que de la caisse! Je connais votre
grand coeur et votre excellent esprit, et je dois vous avouer que nous
sommes dcidment ... un peu ruins! Je n'ai que faire de vous dire que
je n'ai point perdu au jeu, puisque je ne joue point. Je ne suis d'aucun
cercle et je ne vais jamais  la Bourse. Quoi qu'il en soit, j'ai perdu
et pas mal perdu! Rassurez-vous: votre dot est intacte! Du reste, voici
les chiffres...

Et, tirant de son portefeuille une petite note, Paul lut ce qui suit:

--Cet htel vaut cent cinquante mille francs, au prix, faible toujours,
d'une ralisation immdiate. Il y a ici cinquante mille francs de
tableaux et de mobilier. Mes chevaux et ma voiture reprsentent, au
bas mot, vingt mille francs. Et il me faut 300,000 francs en chiffres
ronds pour boucher un trou qui n'a t creus ni par mon incurie, ni par
mon imprudence. Ma fortune y passera, mais vous voyez que cela n'effleure
en rien le patrimoine qui vous est propre et qui est plac en rentes, car
j'aimerais mieux mourir que d'y toucher.

--Mais alors, Paul, il ne vous restera rien? Et comment cela est-il
arriv?

--Eh bien! nous avions de la marge pour vivre et nous n'aurons plus que
le ncessaire; nous en aimerons-nous moins?...

--Tout pour ce mot-l, Paul! s'cria l'honnte et tendre femme en
se jetant dans les bras de son mari. Je ne regretterai rien, je ne
m'apercevrai de rien. Je te dis, Paul, qu' part le deuil qui nous
suivra jusqu' la tombe, je suis la plus heureuse des femmes avec toi!

--Aussi est-ce sans aucune apprhension, ma chre Blanche, que je t'avais
attendue l.

--Maintenant, est-il bien sr que ... ce soit perdu, perdu sans remde!

--Oui!

--Vous avez t tromp?

--Je voudrais vous rpondre que non, car j'ai, moi aussi, de
l'amour-propre.... Enfin, mettons que j'aie t tromp....

--Ah! mais ... o allons-nous prendre notre retraite?

--J'ai pens, cette nuit, que peut-tre il vous agrerait, comme 
moi, de vous rapprocher des tombes qui nous sont chres. Alors ... les
Batignolles?... Le cimetire Montmartre est tout prs de l.

--Les Batignolles! Pourquoi pas? Rpliqua sans hsiter la comtesse.

--Laisse-moi t'admirer! dit Paul en couvrant de baisers les mains de
Blanche.

La liquidation de M. et de Mme de Breuilly fut prompte et cruelle.
En voulant rserver les objets auxquels se rattachaient de prcieux
souvenirs, Paul et Blanche s'aperurent qu' ce compte ils
n'abandonneraient aux tapissiers que des banquettes. On attaqua la
rserve en fermant les yeux, de peur de s'attendrir, et le mobilier
tout entier, sauf les portraits de famille et quelques meubles
personnels, y passa. Le poney de Franois tait vendu  Hercule, les
deux lits de Franois et de sa soeur, avec les armes du premier et les
poupes de Louise, furent conservs comme reliques.

Ces motions, sans cesse renaissantes pendant huit jours, firent ployer
la taille encore si droite de Paul, comme sous un invisible fardeau. Mais
son chagrin n'tait pas born  l'abandon de son htel. Il en avait un
autre dont il ne parlait  personne.

Les Anglais meurent du spleen, qui n'a pas de larmes et qui n'a pas
d'objet. Les Allemands ne connaissent en gnral, de la douleur, que les
phrases  effet et les libations posthumes. Seuls, les Franais, qui
passent pour lgers, peuvent devenir fous de chagrin ou en mourir.

Le logis que Paul de Breuilly loua aux Batignolles, aprs avoir vendu le
petit palais de la rue de Verneuil, tait situ rue de la Condamine.
C'tait un modeste rez-de-chausse, sur un perron de dix marches, entre
cour et jardin. Le jardinet, au midi, spar, par ses murs d'espaliers,
des jardins du voisinage; la cour, au nord, ayant un puits, un poulailler
et des plantes grimpantes.

Les lits des enfants, dans deux jolies mansardes, demeurrent faits,
comme si ces tres si chers taient attendus. Les divers souvenirs qui
restaient d'eux furent groups  leur chevet: des nippes, des jouets,
des cheveux coups  diffrents ges, sur des ttes blondes ou brunes,
et enchsss dans des mdaillons, au-dessous de photographies.

Le matin, en se levant, Paul s'occupait avant tout de Blanche, la
grondait amicalement s'il lui trouvait les yeux rougis par l'insomnie ou
par les pleurs. Puis, aprs un djeuner frugal, il s'occupait du jardin.

Une servante unique avait remplac chez le comte cinq ou six domestiques.
Ds que la maisonnette tait en ordre, Paul et Blanche, dans deux pices
contigus, spares seulement par une porte ouverte o flottait un
lambeau de vieille tapisserie de Beauvais, essayaient de s'intresser 
quelque travail. Paul s'occupait des livres en petit nombre dont il
n'avait pas consenti  se sparer, Blanche brodait ou le plus souvent
raccommodait elle-mme le linge de la famille. Le soir, la musique
rapprochait aussi les deux poux, qui s'taient ordonn  eux-mmes de
faire face  la vie en braves, et de ne point s'assassiner mutuellement
de leur douleur.

Mais, n'ayant plus de chevaux, Paul n'avait pas moins besoin d'exercice,
et mme d'exercices violents, pour conserver sa sant, altre par les
preuves. Il s'imposait pour ainsi dire des marches forces. Blanche
tait la premire  l'y engager, quand il les oubliait, bien qu'elle ft
porte  mesurer, par un reste d'inquitude jalouse, les heures que son
mari passait dehors. Mais les heures de ces absences n'taient pas fixes.
Il n'y avait donc point de convention entre la mystrieuse inconnue et
lui. Blanche vita longtemps de revenir, avec Paul, sur les causes de sa
ruine, parce qu'elle sentait que son mari tait humili d'avoir perdu sa
fortune. Jamais elle ne s'tait beaucoup occupe des questions d'argent.
Cette ngligence est assez frquente chez les femmes nes au milieu du
luxe, et qui ont pour mari un homme incapable d'aventurer le commun
patrimoine. Cependant la question devait renatre, surtout depuis que
Paul et Blanche faisaient ensemble assaut d'conomie.

--Vous saurez une fois, ma chre amie, dit Paul, comment un dsastre
financier est venu s'ajouter  nos autres dsastres; mais je vous demande
en grce la permission de choisir l'heure de cette confession. Qu'il
vous suffise de savoir positivement qu'elle vous sera faite. Reconnaissez
qu'il me serait plus doux de m'excuter sur ce point, si j'avais une fois
russi  rparer cette brche. Eh bien! je ne veux pas encore dsesprer.

Mais rien ne changeait dans le rgime austre des deux reclus, et,
quoique certaines  amitis anciennes leur fussent demeures  aussi
fidles rue de la Condamine que rue de Verneuil, quoique, tous les mardis
et tous les jeudis, quelques voyageurs  d'outre-Seine vinssent faire
stopper leurs chevaux devant la petite grille de l'ermitage, la mlancolie
de Paul semblait s'augmenter, et ses longues promenades hyginiques
devenaient plus rares.

La capitulation suprme semblait entrer peu  peu dans la pense de ce
Courageux champion. Il se plaignait par instants de palpitations
violentes et prolonges, mais, sans consentir  voir aucun mdecin.

Enfin, la maladie clata.

Le docteur de la famille, Billardel, le fameux sceptique, habitu du caf
Procope, ancien convive de Paul et son contradicteur en matire de
religion, de politique et d'conomie sociale, fut appel par Mme de
Breuilly, qui avait autant de confiance dans l'amiti et dans l'habilet
de l'homme que d'aversion pour ses opinions. Billardel inventa une
maladie nerveuse sans gravit, ordonna des boulettes de mie de pain, sous
des noms scientifiques; mais il dit  la comtesse, en sortant:

--M. de Breuilly n'a qu'un seul mal, dont je ne guris, il est vrai
personne: il meurt de chagrin.

--De quel chagrin? demanda vivement Blanche.

--Cherchez, madame! vous trouverez peut-tre. Les femmes s'y entendent
mieux que les mdecins.

--A son ge, ce ne serait pas?...

--Pourquoi non? riposta Billardel. Il n'y a pas d'ge pour cela!

Retire dans sa chambre, Blanche se prit la tte  deux mains, demandant
Un miracle  Dieu.

Mais elle ne pouvait exiger de Dieu qu'il lui donnt,  son ge, un
troisime enfant, ni qu'il fit trouver  la femme lgitime sa rivale
aimable.

Cependant, en retournant auprs de Paul, Blanche lui dit avec la
rsignation d'une martyre:

--Vous tes triste, mon bon ami, accabl, ennuy surtout. Je ne suffis
pas pour vous distraire. Le docteur veut absolument pour vous de la
distraction. Y aurait-il quelqu'un dont la socit vous amuserait?

Paul regarda fixement Mme de Breuilly et ne rpondit rien d'abord. Puis
il parla:

--Tant de gnrosit, dit-il, ne restera pas sans rcompense. Oui, il y a
quelqu'un que j'aimerais  voir. Mais ce quelqu'un, tu ne le connais pas.

--Comment ne me l'avez-vous pas prsent?

--Ce quelqu'un...

Mais il n'acheva point, et sa tte s'inclina sur sa poitrine.

--Est-ce un homme ou une femme?

--Ne me demande rien, Blanche.

--Mais encore...

Paul ne sortit point de son mutisme. Il sembla  sa femme qu'il touffait,
car il rougit excessivement.

Il tendit la main, comme s'il cherchait un breuvage. Blanche lui tendit
un verre d'eau sucre plac sur un guridon  quelques pas de lui.

--Puisque vous ne pouvez me parler de cela, je vais, dit Blanche ds
qu'elle vit son mari plus calme, je vais vous donner un exemple que vous
suivrez certainement, car l'aveu  vous faire me cote probablement
encore plus que l'aveu que je vous demande.

Paul tressaillit et sembla se ranimer tout  fait.

--Il y a, reprit Mme de Breuilly, dix jours que vous gardez la chambre.
Le cinquime jour, on frappa timidement  la porte du vestibule. Par un
coup d'oeil jet vers la grille, je m'aperus qu'elle n'tait pas ferme.
Annette, notre unique servante tait sans doute sortie pour un instant.
J'ouvris la porte du vestibule, et une dame voile parut devant moi. Elle
paraissait fort trouble.

--Que souhaitez-vous, madame? Lui demandai-je.

--Mon mari, n'ayant pas vu M. de Breuilly depuis quelques jours, m'a
charge de prendre de ses nouvelles.

--A qui ai-je l'honneur de parler, madame?

Pour toute rponse, la dame voile me tendit une carte crite  la main
sur laquelle je lus: _Laure Widmer_.

--Mon mari, lui dis-je alors, est plutt indispos que malade. Il ne
saurait vous recevoir, il repose en ce moment. Je mentais, mon cher Paul!
J'avais pour excuse d'avoir dj reconnu sous son voile la dame ... du
bois de Boulogne!




V


A cet aveu de Blanche, un pli soucieux crispa le front et les lvres du
malade. Mais Blanche continua:

--Je mentais! je promis  la dame de vous remettre sa carte, et j'tais
rsolue dj  ne point le faire. Quelle tait ma pense? Celle d'carter
de la voie douloureuse o je marche, une pierre de plus... Je cdais 
mon aversion instinctive de femme pour une autre femme, plus jeune, plus
belle et qui me paraissait vous aimer... Pour abrger, et sans offrir 
la dame d'entrer, ce qui tait peu courtois, je dis  l'inconnue que
votre premire sortie serait pour rendre  son mari cette visite, et je
la congdiai. Par bonheur pour le succs de mon mensonge, Annette ne
rentra que lorsque la visiteuse tait dj loin. Voil mon pch, sans
rticence aucune. Et maintenant, la dame du Bois, la dame au voile qui se
dit tre Laure Widmer, est peut-tre justement la personne dont l'absence
vous cause tant d'ennui, et que vous souhaiteriez voir auprs de vous.
Dois-je, en expiation de ma faute, aller la chercher?

--Vous n'avez pas conserv cette carte? demanda Paul, dont les mains se
tordaient avec une agitation fivreuse.

--Je l'ai brle sur-le-champ! Rpliqua Blanche sans hsiter.

--Voici, dit alors le comte aprs une mditation douloureuse: j'ai 
choisir entre de nouvelles rticences vis--vis de vous (je ne dis pas
mensonges, car je n'ai pas conscience de vous avoir jamais menti!) et
le rcit complet d'une chose que mon orgueil et le respect de vos
sentiments pour moi m'engageaient  ne point vous faire. Avant de vous
initier  des circonstances de moins d'intrt pour vous que vous ne
l'imaginez, je voudrais avoir termin une oeuvre entreprise dans un but
qui m'honore, veuillez le croire. Eh bien! voulez-vous me faire encore
quelques mois de crdit? Je laisse cela  votre entire discrtion.
Parlez! Quant  aller chercher Laure Widmer, je vous en dispense. Je la
verrai, quand je serai en tat de sortir. En attendant, je vais lui
adresser quelques lignes que vous lirez, et que vous ne ferez jeter
 la poste que si vous en approuvez la teneur.

--J'attendrai le temps qu'il vous plaira, mon ami; et je mettrai moi-mme
votre lettre  la poste sans l'avoir lue.

--J'exige que vous la lisiez!

Paul parlait trs fermement.

--Je vous obirai, rpliqua Mme de Breuilly en baissant la tte.

--C'est bien, dit le comte, en congdiant sa femme d'un geste un peu
impatient.

Elle se retira sans ajouter un mot.

Paul, sans plus attendre, se mit  son bureau  et, crivit, non pas comme
les comdiens  crivent ou feignent d'crire quand ils sont en scne,
mais avec une difficult extrme, cherchant et ne trouvant pas ses mots.

Enfin, aprs une srie de projets, raturs les uns aprs les autres, il
parut s'arrter  une rdaction, qu'il relut plusieurs fois avant de
l'adopter dfinitivement.

Sur ces entrefaites, Hercule de Charaintru, qui n'avait pas abandonn
non plus les exils de Batignolles, arriva rue de la Condamine avec son
habituel et si merveilleux -propos.

Il fut reu d'abord par Mme de Breuilly, beaucoup trop trouble pour
bnir l'arrive du personnage en pareil moment.

--Cette fois, dit-il, ayant une lieue de poste  courir pour visiter mes
amis, je me suis bott et peronn comme vous voyez, et j'ai fait l'tape
sur mon poney, au lieu de me voiturer en coup. Il est dlicieux, ce
petit cheval-l, et je ne l'ai pas pay trop cher  votre mari.

--Vous auriez pu le faire entrer dans la cour, dit Blanche.

--Ah! mon groom est rest  la porte avec les deux chevaux. Puis-je tre
admis  l'honneur de visiter notre savant dans le sanctuaire de ses
livres?

Et sans attendre la rponse de Blanche, il se dirigea vers le cabinet
De son ami. C'est  regret que Paul, ayant reconnu sa voix, lui cria
d'entrer.

--Mon excellent ami, dit Hercule, je vous drange videmment; mais je
tenais  vous faire les remerciements que je vous dois, tant pour le
cheval que pour une affaire plus grave, vous savez?

--Bonjour, Charaintru. Entrez donc, je suis enchant de vous voir.

--Ce que vous faites l est donc d'une gaiet mdiocre, puisque c'est
encore moins amusant que moi?

--Trs mdiocre, mais il y a sur la terre o nous sommes des obligations
de force majeure, et dame...

--D'abord, il y a les obligations d'Orlans...

--Vous en avez? Vous tes bien heureux...

--J'en ai, parce que je viens d'en acheter, quoiqu'elles ne soient pas 
bas prix; mais, aprs avoir t rembours par Berwick de mes 150,000
francs, suivant votre prophtie, et m'tant tt depuis lors pour
trouver un bon emploi, je ne me suis dcid qu'hier  celui-ci, et je
vous en apportais la nouvelle.

--Vous mettez du temps  rflchir, mon cher; car ce remboursement
remonte, je crois,  l'poque de mon dmnagement?

Charaintru, en rentrant chez son ami, avait naturellement, par gard pour
Blanche, laiss la porte du salon ouverte, en sorte que Mme de Breuilly
tait en tiers, sans le vouloir positivement, dans cette conversation.
Elle ne put rien perdre, quand mme elle l'aurait souhait, du bavardage
d'Hercule qui, s'tant offert un sige  lui-mme en se mettant  cheval
sur une chaise, continua  de son ton de fausset:

--Vous aviez dit vrai, et il parat que le banquier en question a trouv
 temps de quoi payer ses chevaux neufs et son landau bleu. Son aimable
femme a pu continuer  frquenter le bois dans ce gracieux quipage et en
dpit des mdisances, ni madame Berwick, ni la caisse de monsieur Berwick
n'ont perdu leur rputation. On prte  une amiti dsintresse; cette
rouverture du Pactole....

Paul regardait fixement Charaintru, et son regard svre conviait
vainement Hercule  s'arrter.

--Est-ce par ironie ou par conviction, lui demanda-t-il enfin, que vous
parlez d'une amiti dsintresse?

--Moi, rpliqua Charaintru, je nie les immolations absolues. Ne ft-ce
que par un sourire, une jolie femme sait toujours reconnatre les
services qu'on lui rend, et...

Ici la voix de Mme de Breuilly se fit entendre pour dire d'un ton
sardonique:

--N'est-ce pas un peu cher, un sourire de cent cinquante mille francs?

--II y a des sourires que l'on ne saurait payer, dit courtoisement
Charaintru, en revenant  vers la porte du cabinet, devant laquelle
Blanche, debout, semblait plus occupe d'un cheveau de soie qu'elle
dnouait,  que du fil de cette causerie.

--Bref, dit Paul avec brusquerie, on veut que madame Berwick ait procur
 son mari, par ses beaux yeux, les fonds qui manquaient  la caisse du
banquier? Et va-t-on jusqu' nommer l'auteur de ce libre change?

--On va jusque-l, mais avec des noms si invraisemblables que des paris
se sont ouverts. D'abord, on ne voit jamais ni Berwick ni aucun de ses
amis dans le landau bleu; ensuite, les gens qui frquentent cette maison
sont gnralement des ganaches; non qu'il n'y ait, par le monde, beaucoup
de ganaches parmi les soupirants d'amour, mais enfin, il y a de ces
ganaches qui sont au-dessus et au-dessous du soupon! A dfaut d'un
jeune premier en rage de se ruiner, il faudrait un vieux beau en rupture
de ban conjugal. Les vieux beaux sont quelquefois trs gnreux...

--Ah a! interrompit M. de Breuilly, est-ce pour nous raconter ces
hypothses outrageantes pour une femme qui n'a jamais fait parler d'elle,
que vous tes venu en poste de la rue d'Anjou  la rue de la Condamine?

Paul tait d'autant plus impatient de clore l'incident, que Blanche
paraissait plus ple et plus trouble depuis que Charaintru avait pris
la parole.

--Non, rpliqua Charaintru; je voulais aussi reconnatre le service si
grand que vous m'avez rendu, en vous donnant  mon tour un conseil pour
rtablir votre fortune.

--Ah! parlez! dit Blanche, cela ne serait pas de refus. Si ce conseil est
bon, je vous remets tous vos petits pchs.

--Voici! dit Hercule. Berwick monte une affaire dans laquelle je serai
compris; il serait ais sans doute  Paul de s'y faire comprendre. Une
affaire de la force de vingt mille chevaux: la concession des fumiers
de la ville de Paris!

--Je suis bien revenu des affaires, dit M. de Breuilly en souriant
tristement, et il me serait d'autant plus difficile de souscrire 
aucune, que le peu qui me reste ne m'appartient pas.

--Si vous avez de ces scrupules, repartit Hercule, madame pourrait ne pas
les avoir, et je suis sr qu'avec ses capitaux personnels, elle serait
ravie de vous enrichir.

--Mon ami, dit froidement M. de Breuilly, ces distinctions sont hors de
saison chez nous. II ne faut parler ni de corde dans la maison d'un
pendu, ni de spculation dans la maison d'un homme ruin. D'ailleurs, en
me mlant des entreprises de votre banquier, je craindrais  juste raison
d'tre considr par les vipres de vos amis, comme un vieux beau en
qute d'un sourire de Madame Berwick, et je serais dsol de compromettre
en rien son honneur. Brisons donc l et, si les fleurs de notre jardin
sont dignes d'un regard de vous, priez madame de vous les montrer, tandis
que j'achve une lettre pressante.

Cette lettre, si malencontreusement interrompue par la visite du petit
vicomte, tait dfinitivement ainsi conue:

Madame,

Madame de Breuilly m'a fait part d'une dmarche obligeante que vous avez
faite au cours de mon indisposition, de la part de votre mari et de la
vtre, pour prendre des nouvelles de ma sant.

J'ai diffr de jour en jour l'expression de ma gratitude, esprant me
trouver assez rtabli pour vous la porter moi-mme. Malheureusement il
n'en est rien encore.

Ds que je le pourrai, je prendrai, en allant vous visiter, la libert
de vous prsenter madame de Breuilly, flatte de connatre personnellement
une famille dont les ascendants firent  ma premire jeunesse un aimable
accueil lorsque je visitais l'Allemagne.

Daignez, je vous prie, madame, agrer, etc.

PAUL DE BREUILLY.

A la suite de la visite de Charaintru, M. de Breuilly prsenta
gracieusement  sa femme une enveloppe  l'adresse de Mme Laure Widmer.
Non moins gracieusement, Blanche la rendit  son mari, sans l'avoir
ouverte.

--Vous oubliez nos conventions, lui dit-il.

--Soit, dit Mme de Breuilly en s'excutant.

Et elle ajouta en riant: Je vais mme la clore pour plus de sret.
Alors, elle mouilla la gomme de l'enveloppe, la posa sur le marbre de la
chemine et elle retourna paisiblement  sa broderie.

A compter de ce moment, la pense de Paul sembla se rassrner; sa sant
en prouva le contre-coup favorable, et peu de temps aprs il tait en
pleine convalescence.




VI


Un matin de printemps de l'anne 1873, Paul de Breuilly, habitant alors
la rue de Verneuil, arpentait,  dix heures du matin, la contre-alle de
l'avenue Gabrielle aux Champs-Elyses. Le temps tait gris et douteux,
contrastant avec les primeurs de la vgtation parisienne, souvent
surprise en pleine closion par des avalanches de neige. Les pitons et
les cavaliers taient si rares que le comte, par moments, aurait pu se
croire dans une ville morte. Il marchait pour marcher. Les grandes
douleurs ont souvent de ces besoins et de ces fantaisies gymnastiques.
Comme il allait, sans but dtermin, devant lui, se tenant droit et
cambrant son parapluie sous son bras d'un air qu'il voulait rendre
dispos, il se trouva face  face avec une jeune femme, mince et blonde
et, malgr la discrtion d'un voile brun, assez visiblement jolie pour
rendre Paul attentif  ses traits.

Mais elle ne se bornait point  tre jolie. M. de Breuilly, en
l'examinant, lui trouva une ressemblance qui l'intrigua, l'mut; et s'il
n'avait pas t un homme dj mr,  qui ces caprices ne sont plus
permis, il se serait attach aux pas de l'inconnue.

A part l'instant si court o les yeux de l'un et de l'autre se
rencontrrent et se confondirent, la jeune personne marchait l'oeil en
terre, et l'lgante simplicit de sa mise et de sa tournure faisait
carter de prime abord toute ide d'intrigue vulgaire.

Elle tenait dans sa petite main gante de sude un mouchoir brod; sous
le regard du passant, elle raffermit sa marche, cacha son mouchoir et
acclra le pas, en baissant les yeux, qu'elle avait fort grands.

Paul fut frapp de cette rencontre, sans s'expliquer pourquoi.

Il passa, s'efforant de n'y plus penser.

Il ne put y parvenir. L'image s'tait comme fixe dans sa mmoire; elle
Eclipsait le reste, comme ce disque fauve qui persiste dans notre oeil
ferm, aprs que nous avons considr le soleil.

Paul avana jusqu' l'embouchure de la rue de Ponthieu, puis il revint
sur ses pas. A la hauteur de la grille de l'ambassade anglaise, il se
trouva vis--vis de la jeune dame, revenant, elle aussi, en sens oppos.

Les deux promeneurs, surpris de leur double rencontre, allaient se perdre
de vue, quand Paul remarqua,  vingt pas derrire la dame, le mouchoir
brod qu'il avait vu  la main de la dame une premire fois. Il alla le
ramasser, sans rien dire, puis, htant le pas, il rejoignit la promeneuse
et le lui offrit en se dcouvrant.

--Ce mouchoir marqu L. B. est-il  vous, madame? demanda-t-il d'un ton
respectueux.

La jeune femme reconnut le mouchoir, le prit vivement et balbutia un
Remerciement plein de confusion.

--Vous vous appelez Lontine, Louise ou Laure? ajouta galamment M. de
Breuilly dsireux de prolonger la conversation.

--Je m'appelle Laure en effet ... mais peu importe!

Elle salua de la tte et allait fuir.

--Non! reprit le comte, vous tes moins presse de partir qu'il ne vous
convient de le paratre! Un sentiment que nous ne nous expliquons pas
nous a fait l'un et l'autre revenir sur nos pas... Il y a entre nous un
air de famille extraordinaire, convenez-en! Il est impossible que vous
n'en ayez pas t frappe comme moi. A votre ge, vous pourriez tre ma
fille, et vous ne me prenez pas, je l'espre, pour un de ces malotrus
qui abordent sans cause une dame dans la rue!

--J'avoue, monsieur, avoir t frappe comme vous de cet air de famille
dont vous parlez; mais comment rendrais-je excusable pour l'oeil du monde
la folie que j'aurais de causer plus longtemps avec vous? Vous-mme,
vous vous mprendriez sur ce que je suis...

Elle hsita un instant, puis, cdant  une curiosit dont elle ne fut pas
matresse:

--Mais  qui ai-je honneur de parler? demanda la jeune femme.

Paul se nomma sur-le-champ. Son interlocutrice changea de couleur.

--Consentiriez-vous  tre prsent  mon mari? demanda-t-elle 
brle-pour-point.

--Sans doute, madame, rpondit le gentilhomme, qui ne dsirait rien de
plus que de rendre nette cette situation trange.

--Vous avez sans doute rencontr autrefois une famille de Lussan?

Ce fut au tour de Paul de se troubler.

--Vous auriez connu ... Charlotte? fit-il en plissant?

--J'ai t leve, rpondit-elle, en face de votre portrait.

--Comment donc, de prime abord, ne m'avez-vous pas reconnu?

--Qui vous dit, au contraire, que telle n'ait pas t ma premire pense?

--Mais, qui tes-vous, madame, par rapport  Mme de Lussan?

--Sa petite-fille!

--Et votre mre?

--coutez, monsieur de Breuilly; vous savez comment les de Lussan se
trouvaient en Saxe depuis 1832? A la suite des vnements de la duchesse
de Berry, tant du nombre des familles franaises compromises dans cette
insurrection, la famille de Lussan migra et s'tablit  Dresde. M. et
Mme de Lussan, mes grands parents, y devinrent le centre d'une autre et
Plus ancienne migration datant de la rvocation de l'dit de Nantes.
Leur fille, Charlotte, tait ge de huit ans. Elle avait dix-huit ans en
1842, quand elle se maria...

--Passons! interrompit le comte de Breuilly en faisant le geste d'carter
un nuage appesanti sur son front.

--De cette union naquit en 1843 une petite fille Laure, que vous avez
devant vous...

--Vous vous appelez Laure ... Widmer! demanda le comte trs bas et comme
si ce nom de Widmer lui serrait la gorge.

--C'est ce nom que j'ai port jusqu'au jour de mon propre mariage avec
M. Berwick,  qui j'aurai le plaisir de vous prsenter.

--Mais votre mre, Charlotte de Lussan?

--A rendu son me  Dieu, en 1846, trois ans aprs m'avoir mis au monde.
Vous l'ignoriez?

--Hlas! murmura Paul en creusant le sable de l'alle du bout de son
parapluie, elle est morte sans que je l'aie revue!

--Elle est morte veuve....

--Elle a t libre? s'cria Paul dont les yeux s'humectrent.

II y avait un banc  quelques pas de l'endroit o Laure et le comte
causaient debout. Il s'approcha du banc et y tomba plutt qu'il ne s'y
assit.

--Votre place est l! dit-il  la jeune femme aprs cinq minutes
d'accablement, ici,  ma gauche, Laure, prs de ce coeur dont vous venez
de rouvrir les blessures!

--Monsieur, repartit Laure, interdite, nous sommes ici en public. Nous ne
sommes pas censs nous connatre, et....

--Ne pas nous connatre! La fille de Charlotte et moi! Mais vous me
rappelez, mon enfant, aux ralits prsentes. Je ne vous avais jamais
vue, puisque vous n'tiez pas encore de ce monde, quand j'tais  Dresde
et qu'un drame ignor de vous, j'espre.... Enfin, Charlotte a pu me
croire mort! Elle vous a pourtant lgu quelque sympathie pour mon
souvenir, puisque mon portrait, conserv par elle, a t longtemps
conserv par vous?

--Un jour d'garement n'est pas un crime?

--Ah! vous saviez?... J'aurais d mourir alors!

Sans prolonger l'entretien, Paul se leva en s'excusant d'tre demeur
assis un instant devant Mme Berwick. Puis, se dcouvrant, il fit  la
jeune femme un salut profond.

--J'espre, madame, vous revoir avant longtemps.

--Rue d'Anjou-Saint-Honor. n 19, rpondit Laure en rendant son salut
 Paul.

Paul se rassit ds que Laure se fut loigne, et, les yeux fixs sur
l'empreinte des petites bottines de la fille de Charlotte dans la terre
humide, il revcut en une demi-heure toutes les motions de sa vie
passe.

Enfin, il se leva avec effort pour retourner chez lui.

--Morte veuve, un an aprs mon mariage!... rptait-il par instants. Elle
m'attendit peut-tre! Elle ne serait pas morte  si elle avait appris que
je vivais encore!... Oui, dcidment, le suicide est un crime. Si je
n'avais subi le coupable entranement de Werther, pris d'une autre
Charlotte, si je n'avais pas voulu venger sur moi-mme l'union conclue
entre ma Charlotte et ce Widmer, mon rival n'en serait pas moins mort
quelques annes aprs, et au lieu d'un souvenir de sang, j'aurais laiss
 ma bien-aime un souvenir aimable; elle aurait gard cette foi qui fait
vivre. Nous nous serions cherchs et retrouvs aisment sans doute, et
notre bonheur  deux, couronnant ma patience, aurait prolong ses jours!
Et aujourd'hui je retrouve cette enfant qui me semble tout moi, ou plutt
un mlange de mes traits et des traits de sa pauvre mre! Elle a mon
profil et ses yeux?... J'ai perdu les autres! celui-l seul me reste. Ah!
comme je vais l'aimer, cette Laure, cette pave de ma jeunesse! L'aimer,
et la pauvre Blanche que dira-t-elle?... Mon devoir imprieux est de me
taire, car Blanche ne pourra aimer Laure!

M. de Breuilly tait visiblement agit en rentrant rue de Verneuil, et
bien qu'il se contnt en face de Blanche,  l'animation de ses yeux, sa
femme imagina aisment qu'il avait fait une rencontre extraordinaire.
Mais il ne rpondit point aux questions que Blanche lui adressait au
sujet de sa promenade, et Paul rentra peu  peu dans l'apparente
monotonie de ses penses et de ses occupations.

Dans les jours qui suivirent, il reut une lettre de Gustave Mayran,
date de Tarbes. M. Mayran, gnral de brigade, entretenait son ancien
compagnon d'armes du dsir qu'il prouvait de se rapprocher de Paris et
des difficults de ce changement. Il priait Paul, qui avait conserv dans
l'arme de vieilles amitis, de s'occuper de lui.

Paul et Gustave avaient servi ensemble en Algrie, sous le marchal
Bugeaud, et Blanche salua avec joie le changement que ces rminiscences
apporteraient au cours des ides de son mari.

Elle-mme se souvenait avec plaisir que, n'tant pas encore marie, elle
avait suivi, de loin, avec un anxieux intrt, le jeune militaire dans
ses campagnes.

Paul de Breuilly tait sous les ordres du colonel de Montagnac, qui prit
en hros  Sidi-Ibrahim, avec la plupart de ses compagnons. Il fut de ces
quatre-vingt-trois hommes qui, bloqus par les Arabes dans un marabout,
y puisrent leurs vivres et leurs munitions, et, aprs trois jours de
lutte dsespre, tentrent une troue  la baonnette.

Paul fut un des treize qui parvinrent seuls  se sauver. Aprs un pareil
Fait d'armes, il fut dcor.

Il continua  se distinguer dans les rangs des colonnes conduites par les
Gnraux Bedeau, de Mac-Mahon et Lamoricire.

Aprs la dfaite d'Abd-el-Kader, Paul, devenu lieutenant, fut dsign
pour faire partie de l'escorte de l'mir prisonnier, envoy 
Djemma-Gazahouat.

La conqute de l'Algrie une fois termine, Paul de Breuilly demanda son
changement, et il dbarquait  Toulon, le 29 dcembre 1847, en mme temps
que l'mir prisonnier.

Ce fut une grande joie pour Blanche que de revoir en cong ce jeune
Lieutenant chapp  tant de prils.

Paul de Breuilly servit jusqu' la fin de la guerre de Crime et se
retira avec le grade de capitaine.

Il s'tait mari dans l'intervalle, en 1850, et il tait pre de
Franois, n en 1851.

Ces souvenirs animrent pendant quelques jours la solitude de la rue de
Verneuil sans faire oublier sa rencontre avec Laure Widmer.




VII


Ainsi s'ouvrit, du printemps 1873 jusque vers le milieu de l'anne 1874,
cette re singulire pour un homme de l'humeur de Paul, d'une vie morale
en partie double.

Chez lui, il tait le mari qui console sa femme et qui pleure avec elle
ses enfants. Hors de chez lui, il tait l'amant, vivant du souvenir de
sa matresse et la retrouvant dans une fille, dont les beaux yeux le
rattachaient  l'existence.

Il se fit prsenter, en effet, peu de jours aprs la rencontre aux
Champs-Elyses,  ce Berwick, le petit noir, comme Charaintru l'appela
plus tard, et qui n'tait autre qu'un juif allemand de la plus belle eau.

Paul tomba des nues en l'apercevant, tant le financier cynique tait
caractris par la physionomie, le geste, l'accent grasseyant de ce
Gobseck bavarois. Trop g pour sa femme, Berwick appartenait  la secte
Des ramoneurs. D'une mche de cheveux abondante, ingnieusement dtourne
de sa destination primitive, qui tait de garnir l'occiput, il se
faisait,  l'aide de son coiffeur et de beaucoup de pommade, un toupet
tout entier. Cette mche providentielle revenait par devant couper, d'un
bandeau noir de jais, un front dj trop bas et qui faisait songer aux
batraciens. L'oeil bouffi et protubrant appartenait bien  cette
dernire espce. Comme les Tartares, Berwick devait voir derrire lui,
sans tourner la tte. Son menton exprimait la brutalit, comme son nez
pointu marquait une finesse de renard. Il avait les doigts carrs, les
mains courtes et velues.

Paul regarda tour  tour Laure et Berwick, et il comprit que l'orpheline
tait tombe dans un pige et avait t sacrifie  quelque spculation;
mais il ne pouvait s'en expliquer avec elle.

Quant  Berwick, il ne vit dans la connaissance inattendue que Laure lui
Faisait faire, que la pche miraculeuse d'un client. Le jour o Paul
franchit le seuil de cette demeure, la maison Berwick savait que M. de
Breuilly tait riche, et que le moyen probable de le faire financer tait
de jouer de la flte des souvenirs. Berwick ne savait pas et ne pouvait
savoir qu'une vingtaine d'annes auparavant un monsieur franais avait
tent de se suicider par amour pour sa belle-mre, Charlotte Widmer, que
lui, Berwick, n'avait jamais connue.

Mais de prime abord la cicatrice formidable que Paul avait au menton,
puisque la balle d'un pistolet lui avait bris la mchoire, intrigua
vivement le banquier. Il questionna sa femme. Celle-ci ne savait rien,
sinon que peut-tre un duel de jeunesse avait provoqu l'accident; elle
ne pouvait en assigner la date.

Le portrait de M. de Breuilly, que Laure conservait toujours, ne
mentionnait pas cette cicatrice; mais enfin ce Paul, qui tait riche,
qui avait t militaire, devait avoir la tte chaude, un caractre
violent, sous les dehors d'un homme trs bien lev, II fallait le
mnager, ne l'irriter en rien. Telle fut l'opinion  de Berwick.

De son ct, Paul se fit de bois vis--vis d'un homme qui lui tait
antipathique; car il tait rsolu  se lier intimement avec Laure  tout
prix. Il parvint mme, en quelques semaines,  faire croire  Berwick
que ses discours sur les oprations de Bourse lintressaient infiniment.

Mais Berwick n'tait pas toujours l: il n'y tait mme presque jamais,
car il ne trnait au salon que les soirs. Et quand Paul pouvait se rendre
rue d'Anjou Saint-Honor, n 19, c'tait justement  l'heure o, dans un
entresol de la rue Le Peletier, Berwick dpouillait ses carnets et
faisait son courrier. Laure tait grande musicienne, et Paul bon
violoniste. Tous deux passaient chaque jour quelques instants dlicieux.

Lorsque Paul prenait cong de Laure pour retourner rue de Verneuil,
l'image de la jeune femme l'y suivait, tout comme celle de Charlotte
l'avait suivi autrefois de Dresde  Freyberg, quand il retournait dans
cette dernire ville pour y continuer ses tudes scientifiques.

La musique qu'il venait de faire avec Laure et qui remplissait encore ses
Oreilles tout le long du chemin, tait justement celle que Charlotte et
lui retrouvaient jadis sous leurs doigts, dans les soires frquentes
qu'ils passaient ensemble.

Cette musique ft longtemps le seul langage qu'en prsence de Widmer se
Permit leur amour, car Paul respectait le toit conjugal autant que
Charlotte le respectait elle-mme. Mais un jour vint o, dans un moment
d'garement et de passion, Charlotte oublia qu elle tait pouse. Elle
devint enceinte. pouvante, comprenant enfin l'tendue de sa faute, elle
conjura son amant de partir et de l'oublier.

Voyant toutes ses supplications se briser devant l'inflexible rsolution
de Charlotte, fou de dsespoir, Paul crut alors se rendre  lui-mme une
cruelle justice en tentant de se supprimer.

Ainsi ramen,  tant d'annes de distance, aux motions d'alors, M. de
Breuilly retrouvait, toutes les motions qu'il avait traverses  vingt
ans, et condamnait tous les raisonnements qu'il s'tait faits pour
en arriver  se brler la cervelle. Le nouveau Werther, plus ou moins
fascin par l'exemple de l'ancien, tait tomb dans son sang, mais il
n'tait pas parvenu  se tuer. Aprs une longue maladie, pendant laquelle
son tat de faiblesse avait fait dsesprer de sa raison, emmen dans les
Alpes, au canton de Schwitz, il y demeura au village d'Einsiedeln, en
face du couvent clbre de ce nom. C'est l que la solitude et l'amiti
des Bndictins rendirent un peu de calme  son me en rvolte, et il
reprit, un beau jour, le chemin de la France, de Paris, du foyer
paternel.

Il crut expier la lchet de son suicide en se faisant soldat. La
campagne d'Algrie offrit  son impatience l'occasion de se distinguer
et des actions d'clat, pour lesquelles il fut mis  l'ordre du jour de
son rgiment, l'une lui valut la croix de la Lgion d'honneur, et l'autre
sa premire paulette.

Le mariage de Paul et de Blanche prouva d'abord quelques difficults.

Ds longtemps rapproches par l'amiti, les deux familles avaient de tout
temps rv cette union. De tout temps aussi Blanche en avait caress le
projet. Petite fille, elle avait appel Paul son mari, mais au retour
d'Allemagne, elle vit bien que l'me de Paul tait ailleurs.

L'attention distraite qu'il accordait  la jeune fille irrita
l'inclination de cette dernire au lieu de l'amortir. Le culte de
Blanche redoubla de ferveur quand elle vit Paul en uniforme.

Sous diffrents prtextes, Paul ajourna longtemps cette union; mais il
n'avouait point la cause relle et mme il ne l'articula jamais devant
personne. Enfin, il cda, lorsqu'il se crut assur de pouvoir faire
honneur  un engagement, qui tait celui de rendre Blanche heureuse.

En 1873, tout avait bien chang. Ce n'tait pas de la science qu'elle
tait jalouse, et ce n'tait plus des hasards de la guerre qu'elle tait
inquite.

Elle tait inquite et jalouse d'une rivale dont elle supposait
l'existence, mais qu' vrai dire elle ne connaissait pas.

De son ct, Paul vita d'abord de porter devant Laure Berwick aucun
Jugement sur son mari; mais ce fut elle qui se plaignit d'avoir t
sacrifie par son tuteur  des convenances purement matrielles.

Bien loin d'exciter ses plaintes, Paul cherchait  les apaiser.

--Toutes les jeunes filles, disait-il, se forgent un idal de flicit,
comme si la vie relle tenait en rserve pour tous les oiseaux un nid
environn de fleurs et doubl de soie et de mousse. Il faut en rabattre
et consentir  ce que les hommes ne soient pas des anges.

--Sans tre des anges, rpliquait Laure, ils pourraient ne pas tre des
dmons.

--L'incompatibilit d'humeur exagre des griefs insignifiants. Mais,
quand les annes ont pass sur certains froissements, l'habitude les
mousse. On dcouvre le pouvoir de la patience, et la forme cesse de
l'emporter sur le fond.

--Except, ripostait Laure, quand la forme est brutale et que le fonds
est mauvais. D'ailleurs, je ne saurais supporter certains outrages! Le
luxe apparent dans lequel M. Berwick me fait vivre ne peut me cacher les
moyens qu'il emploie pour le faire durer. Sachez, mon ami, qu'il a t
souvent  deux doigts de sa perte. Mieux vaut mille fois un bon juif
qu'un juif prtendu converti. J'ai remarqu que ces moderniss n'ont ni
les vertus de notre monde, quoiqu'ils s'y rattachent, ni les talents
spciaux de la race qu'ils ont renie. Un franc isralite thsaurise et
fait fortune; un faux isralite spcule et se ruine. Considrez bien les
choses et vous verrez cela partout.

Paul ne se paya pas de ces raison. Il voulut mettre sur le compte des
vapeurs les mlancolies d'une pouse qui n'tait pas mre, et plus il
hassait Berwick, plus il s'attacha  le bien pntrer.

Il feignit mme, devant Berwick, de trouver Mme Berwick fantasque, et
Comme rien ne facilite les affaires comme une intimit apparente,
Berwick, pour transformer Paul en bailleur de fonds, s'appliqua d'abord
 le transformer en intime ami.

Tandis que le gentilhomme et le banquier se livraient  ces travaux
d'approche, mais sans qu'ils fussent encore couronns de succs, il vint
un jour o Laure plore s'cria, sans prambule, en voyant entrer chez
elle M. de Breuilly:

--Mon ami, venez  mon aide! Sauvez-moi de lui!...

--Qu'y a-t-il donc de nouveau? Demanda Paul.

--Je ne puis vous le dire!

Et la jeune femme se jeta, sans rien ajouter, dans les bras de son pre.

Quand elle eut pleur longtemps:

--J'avais cru, reprit-elle assise  ses cts, j'avais cru, en vous
retrouvant, retrouver le bonheur: je m'arrangeais dj pour en jouir,
pour le rendre ternel! J'tais, en esprance, dlivre de mes heures
mortelles, les heures de quatre  six o M. Berwick est partout, except
chez lui, mais sur le point de rentrer. Je me disais: Dans les courts
jours d'hiver, je sortirai avec mon pre, en voiture, et nous irons 
travers le bois dsert ou  travers les rues remplies de boutiques et de
monde, regardant, causant, voyant sans tre vus...

--Oui, c'est charmant, tout cela, rpliqua Paul amrement, mais ma femme,
mais votre mari seront-ils obligs de comprendre que M. de Breuilly est
le pre d'une femme de trente ans, dont la mre chrie par lui n'a jamais
t pourtant sa femme?

--Que vole-t-on aux autres quand on ne leur prend rien?

--Mais votre mari aura le droit de penser que notre intimit va plus
loin.

--Il pensera ce qu'il voudra. Je connais ses relations avec des
drlesses, et si je suivais son exemple et mme ses inspirations,
il y a longtemps que ... mais il sera du aussi en cela, car je ne
verrai et ne chercherai en vous que l'ami, que le pre!

--Mais enfin, reprit M. de Breuilly, vous m'avez abord en me disant:
Sauvez-moi! De quoi parliez-vous?

--D'une chose tellement horrible que je ne trouve pas d'expression pour
vous la dire? Dussiez-vous feindre et mentir, faites-le parler lui-mme!

Aprs avoir song profondment  ce que Laure lui demandait, Paul lui
dit:

--Je crois savoir ce qu'il faut faire. De quelque temps, je vais feindre
de ne plus m'occuper de vous. Par contre, je verrai de plus en plus votre
mari, et, me croyant pris dans le filet des spculations qu'il me
propose, duss-je m'associer en apparence jusqu'  ses plaisirs, je
surprendrai sans doute le secret de ses desseins. Alors, je vous verrai,
ou je vous crirai, selon les cas, assur que je suis d'avance que le
secret sera gard, o ma lettre lue et dtruite entre le moment o vous
sortirez de chez vous pour la lire et le moment o vous y rentrerez.
Adieu donc, ou plutt au revoir!

Mme Berwick lui rpondit:

--Tout ce qu'il vous plaira. Je me fie  vous. Je n'espre qu'en vous!

Cette scne avait lieu dans l't de 1874.

Laure fut plusieurs jours sans voir M. de Breuilly.

Aprs quatre heures, ne l'attendant plus, elle sortait en voiture.

Enfin, un jour, au moment prcis o son landau mergeait de la porte
cochre et o Laure tait seule comme toujours, un pli cachet vola de la
main d'un passant inconnu sur les genoux de la jeune femme, et bien que
l'criture de la suscription lui ft inconnue, elle ne douta pas un
instant de l'origine de cette lettre. Elle la cacha dans son sein et
attendit d'tre au Bois pour l'ouvrir.




VIII


Berwick revenait de la Bourse; il allait atteindre la maison de la rue
Le Peletier, n 5, dont l'entresol tait occup par ses bureaux,
lorsqu'il rencontra M. de Breuilly.

Paul s'tait prsent chez le banquier, il ne l'avait pas trouv, mais
comme il s'tait mis en tte de le voir, il tait sorti, prfrant
attendre son homme en se promenant dans la rue.

--Mon trs cher comte, lui dit Berwick, en passant familirement son
bras sous le bras de Paul, vous exaucez le plus cher de mes voeux en
venant me trouver. Avez-vous rflchi  mes propositions? Vous
rconciliez-vous un peu avec ces coquines d'affaires? Vous savez si j'ai
de la prdilection pour vous; mais,  propos, passons donc la soire
ensemble! J'ai quelques signatures  donner, vous me ferez la faveur de
m'attendre un instant. Vous dnez aujourd'hui au caf Anglais avec moi.
On ne vous voit plus  la maison. Je suis fin, moi, et j'ai trs bien
remarqu que vous tes un peu en froid avec Mme Berwick. Mon Dieu, je
ne vous en fais pas un reproche, je sais qu'elle est un peu fantasque.
Je le regrette pour elle, car vous tes un ami d'excellent conseil.

Tout en parlant, le banquier tait entr dans son cabinet personnel par
une porte particulire. Il avait offert un sige  son hte, et il
s'tait enfonc jusque sous les coudes dans un vaste fauteuil de cuir,
il fit retentir un timbre. Des employs entrrent portant des lettres et
des effets  signer. Berwick lut avec mthode des paperasses couvertes
de chiffres, et il se mit  abattre des signatures.

Tout  coup il se leva et dit  M. de Breuilly:

--Maintenant, je suis  vous.

Paul, rsign et rsolu, envoya rue de Verneuil un exprs avertir
Blanche qu'il ne rentrerait pas pour dner, et les deux hommes
traversrent le boulevard des Italiens.

Berwick fit bien les choses. Il ne manqua rien  ce dner pour porter
Insensiblement les deux convives  ce degr o l'expansion est plus
facile.

--Mais enfin vous tes mari, monsieur le comte, demanda tout  coup le
banquier, est-ce que nous n'aurons pas une belle fois l'honneur de
connatre madame la comtesse.

Depuis notre deuil, monsieur Berwick, nous n'allons pas dans le monde;
Ma femme vit dans la retraite, je ne saurais lui faire violence  cet
gard.

--Il y a pourtant dans la vie conjugale, reprit Berwick, des situations
de force majeure. Quand on occupe un certain rang dans le monde, on a des
relations  soutenir. Qui quitte sa place la perd. Les hommes savent,
mieux que les femmes, se conformer aux situations. Nos dames ont la
prtention de nous gouverner un peu. C'est  se demander, quand on les
voit si peu  la question, si elles sont positivement nos gales.

--Cela dpend de ce que vous entendez par l, monsieur Berwick; j'ai
peut-tre des ides un peu diffrentes, mais je vous ferai grce de ma
philosophie.

--Je ne suis pas philosophe, moi, monsieur le comte; je suis plutt
mcanicien. Tenez, le monde moral obit, comme le monde matriel, aux
lois de la statique et de la dynamique. Or, comme il est avr que le
vice inhrent  toutes les machines est la dperdition des forces par
le frottement, il m'est avis que, dans la vie de famille, il convient
de le supprimer quand on peut; alors a marche tout seul.

--Ah! vous avez supprim, les frottements dans la vie de famille?

--Permettez, rpondit Berwick, je vais vous exposer cela trs simplement.
Moi, par exemple, j'ai pous Laure Widmer, qui est une femme ptrie
d'esprit, d'intelligence, etc., mais je ne vivrais pas avec elle dans
une paix constante si je n'avais pris en tout la haute main.

--Et en quoi consiste cette haute main? demanda Paul d'un air intrigu.

--Mon Dieu! je rpugnerais  parler de cela aussi crment si j'tais un
jeune mari... Pour viter, toute discussion, je ne consulte jamais ma
femme... Comme je tenais  ce qu'on ne me ft jamais aucune condition,
j'ai commenc par riger en principe que les dlibrations seraient
superflues.

--En tout?

--En tout.

--C'est l ce qu'on appelle subir l'amour sans le partager. Ce genre de
passivit vous suffit?

--Le partager? Est-ce que nos femmes nous aiment? Et qu'est-ce, 
proprement parler, qu'aimer?

--Cette question nous mnerait loin, monsieur Berwick, si j'essayais
d'y rpondre; mais l o l'amour n'existe point, je ne vois pas trop
quel plaisir...

--Ah! un plaisir trs born, quand la fantaisie des personnes n'y mle
pas un peu d'imprvu! C'est comme le vin d'ordinaire qui, ft-il du
bordeaux  huit francs, finit par faire regretter la piquette. J'avoue,
du reste, que j'ai surtout eu besoin de toute mon autorit pour faire
bonne figure vis--vis de la famille de ma femme, compose en grande
partie de gens qui,  tort ou  raison, se croyaient le droit de me
regarder de haut, parce que je suis un parvenu.

--Et alors, monsieur Berwick, vous avez un peu mis l'orgueil des Lussan
 la raison?

--Oui et non! Je trouvais assez piquant de m'tre adjoint une personne
m'ayant sacrifi son origine nobiliaire. Elle subit d'ailleurs cette
ncessit d'assez bonne grce, mais ce n'est pas tout.

--Et que peut-il y avoir de plus?

--Eh bien! il y a eu pour moi des jours d'anxit; car tout ne russit
pas quand on commence avec rien. Je pars d'un principe: dans mon opinion,
les grces de la femme doivent concourir  la fortune du mari. Ne vous
cabrez pas! Deux poux sont deux associs; ne faut-il pas que chacun,
dans la mesure de ses moyens, aide l'autre  arriver au but unique, la
fortune? Pourquoi la femme profiterait-elle d'un bien-tre acquis au
prix des sueurs du mari exclusivement? Connaissez-vous une socit dans
laquelle les associs ne participent qu'aux profits sans avoir  supporter
l'ala des pertes? Ds l'instant que l'intrt est commun, il ne convient
pas que l'on puisse reprocher  l'autre de consommer sans produire. Quand
on joue  deux la comdie sociale, il est bon de savoir monter tour 
tour sur les planches et de remplir le rle.

--Et, comme cela, vous aimeriez que Mme Berwick battt aussi la caisse
pour la remplir?

--Oh! il y a tambour et tambour, comme il y a planches et planches!
Mais c'est sur ce point qu'elle a t d'un rtif...

--Je croyais qu'en toutes choses vous aviez la haute main?

--Toujours est-il que, vivant dans l'opulence, elle ne m'a apport
jusqu'ici dans mes affaires nul concours. Elle reoit mal les gens que
j'ai le plus grand intrt  mnager. Vous seul aviez fait exception
jusqu'ici, et, comme un fait exprs, c'est presque de vous seul que je
n'attendais aucun service, puisque, par sympathie, je ne me suis, au
contraire, attach qu' vous en rendre.

--Ainsi, Mme Berwick fait grise mine  des gens  qui vous passez la
main sur le dos?

--Eh bien, oui! s'cria le banquier avec une sorte d'emportement; j'ai
 Paris, de passage, un correspondant tranger avec lequel je traite
une affaire de la plus haute importance. Ce capitaliste prouve,  n'en
pas douter, un got trs vif pour Mme Berwick. Sans l'enhardir  l'excs,
elle pourrait rpondre en quelque faon  la faveur que cet tranger
lui tmoigne. Entre forfaire  ses devoirs et blesser des sentiments
dlicats et tendres, il y a de la marge, et elle ne donne que des
camouflets  un homme de qui j'attends l'avenir, peut-tre le salut de
ma maison! Je prtends que, si une femme a de la coquetterie (et toutes
en ont!), il vaut mieux que cela profite  son mari qu' elle seule. Et
enfin, si une femme a un amant, elle doit au moins attnuer sa faute
envers son mari par des avantages qu'il en recueille, sans savoir d'o
ils viennent, et qui l'indemnisent.

L'excellent Berwick s'animait et ricanait si agrablement, en tenant
ces propos, que Paul, de plus en plus stupfait, n'eut pas le courage
de lui dclarer qu'il le tenait tout simplement pour un drle. Mais d'un
entretien aussi scandaleux il recueillit cette leon que la beaut de
Laure tait mise  prix et qu'au profit de la caisse conjugale, on
l'engageait  fouler aux pieds le contrat.

L'indignation de M. de Breuilly tait peut-tre moins forte que son
dgot. Toutefois, il se demanda s'il tait bien sr que Berwick ne le
tnt pas pour un amant de Laure, duquel,  dfaut du soupirant tranger
en vedette, le banquier pensait  tirer parti.

Berwick savait bien que Paul s'tait prsent chez lui sous les auspices
d'anciens souvenirs de famille; mais le comte, de son ct, tait sr
qu' un homme de cette trempe la fille de Charlotte, n'avait jamais
parl du lien mystrieux qui l'unissait  Paul, ni surtout de la tragdie
sanglante qui avait rompu ce lien.

M. de Breuilly se sentait rougir en pensant tre considr par le
banquier comme un amant en titre,  qui Berwick tendait la main en lui
donnant  dner.

Peu s'en fallut qu'il n'clatt; mais le salut de Laure, qu'elle-mme
avait remis entre ses mains, lui sembla plus prcieux que l'clat d'une
rupture, et, aprs avoir pris cong du banquier sur le seuil du Caf
anglais, dans les termes d'une amiti et d'une gratitude ironiques pour
son amphitryon, il sauta en voiture pour aller crire  Laure la lettre
suivante:

Ma chre Laure,

Vous m'avez pri de dcouvrir les secrets desseins de votre mari: vous
n'avez pas eu le courage de me faire part des insinuations infmes
auxquelles vous tiez en butte et dont vous ne deviniez que trop le sens
et la porte. Je comprends votre rserve.

Je sors d'une entrevue avec M. Berwick. Vos craintes n'taient
malheureusement que trop fondes. J'prouve trop de dgot pour vouloir
entrer dans le dtail de notre conversation; je rsumerai en deux
mots l'impression qui m'en est reste:

Votre mari, je l'ai devin, est sur le chemin de la ruine. C'est en
vous que gt sa dernire esprance. Il veut vous vendre! Il veut
escompter son dshonneur, et c'est sur le vtre qu'il tentera de
reconstruire l'difice de sa nouvelle fortune. Le nom de l'amant importe
peu, vous serez au plus offrant et dernier enchrisseur!

Vous avez  choisir entre deux partis: rsister ou fuir! Rsister!
Est-ce possible? J'en doute. Vos deux volonts seront opinitres. Vous
ne cderez jamais, lui non plus.

Fuir! Peut-tre serait-ce plus sage, mais o'? Comment? Laure, vous
avez un ami, mieux que cela, un pre, dispos  tous les sacrifices pour
sauver son enfant. A quelque parti que vous vous arrtiez, comptez sur
moi. Dans les deux cas, je suis  vous. Dcidez!

PAUL.

Cette lettre, que Mme Berwick avait reue en partant pour le Bois, elle
la lut, tandis que ses chevaux l'entranaient trop rapidement pour que
nul ne pt voir ce qu'elle tenait; elle rflchit que, pour rpondre 
M. de Breuilly avec plus de sret, il valait mieux ne pas attendre
d'tre rentre. Elle dchira une page de son carnet et, au dtour d'une
alle qui semblait presque dserte, ayant fait arrter sa voiture, elle
traa au crayon ces seuls mots:

Je ne sais quel parti prendre. Pensez et agissez pour moi.

La lettre de Paul, dj froisse, gisait aux pieds de Laure, dans le
fond de la voiture.

En ce moment, quelqu'un arrivant par derrire avec une autre personne
que, dans sa proccupation douloureuse, Laure n'avait pas remarque non
plus, tourna le bouton de la portire et invita son acolyte  monter.

Mme Berwick reconnut son mari et, dans son compagnon, un vieux beau,
Dalmate  breloques et  bagues, auquel elle avait, depuis quelque
temps, fait dfendre sa porte. Ce dernier se prsenta tte nue et d'un
air aussi avenant que le comportaient sa moustache en crocs et son oeil
fourbe. Elle salua du geste en cachant lestement son carnet, tandis
qu'instinctivement, du pied, elle cherchait par terre la lettre de Paul
pour la soustraire  toute curiosit; mais son pied ne trouva rien, et
elle comprit qu'en ouvrant la portire, Berwick avait dj ramass ce
papier rvlateur.




IX


_De Laure  M. de Breuilly_

Mon bon pre,

J'cris ceci  l'heure de la Bourse, le seul moment du jour o je sois
matresse de ma libert. J'cris devant le feu, quoique les chemines,
dans cette saison, ne soient pas gnralement rallumes encore. C'est
afin de pouvoir y jeter ce papier  la moindre alerte. N'est-ce pas une
vie de prisonnire?

Je n'ai pas  vous dire comment votre lettre m'est parvenue un jour que
j'allais au Bois: je crayonnais la rponse.

Par prmditation ou par hasard, mon mari, qui ne va gure au Bois, se
trouva l pour monter dans ma voiture, o il ne monte jamais; il y
servait d'introducteur  un convive que j'avais supprim, il y a quinze
jours. Je vous reparlerai forcment de ce convive, mais je vais, par un
aveu terrible, au devant d'un trop juste reproche: ne voulant ni jeter
votre lettre en menus morceaux, ni la conserver, je l'avais froisse et
jete sous mes pieds; pour attendre le moment o je pourrais la livrer
aux flammes. A compter de l'instant o M. Berwick est mont dans la
voiture, la lettre a disparu, je ne sais comment il l'a ramasse.

Introduit de haute lutte dans ma voiture  la faveur d'une surprise,
l'ami de mon mari, M. Sebenico, fut exactement pour moi comme si je ne
l'avais pas conduit.

Devant moi, M. Berwick voulut le retenir  dner pour le jour mme.

--Je n'accepterai, dit Sebenico en s'inclinant vers moi, qu'autant que
madame...

--Le dsir de M. Berwick est un ordre, rpondis-je en regardant
l'tranger avec une profonde indiffrence.

Sebenico accepta, sans insister, comme s'il n'avait pas compris.

Au retour,  la faon dont mon mari sortit du salon, en m'y laissant
seule avec Sebenico, je jugeai qu'il tait impatient de lire la lettre
vole. Je prtextai le besoin de changer de toilette, et je passai dans
ma chambre  mon tour. J'y sjournai peu d'instants, car je tremblais
que Berwick n'y vint, votre lettre d'une main et un pistolet de l'autre.

C'tait un enfantillage, et, du reste, la prsence mme chez nous de
l'odieux Dalmate me rassura. Quand je me retrouvai avec ce dernier,
il me demanda si j'tais toujours aussi froide. La pense de ce qui se
passait dans le cerveau de M. Berwick jetait un trouble profond dans
le mien. Sebenico me vit mue, sa vanit en trouva l'explication dans
le souvenir de liberts qu'il s'tait permises avant son bannissement de
chez moi. Il pensa sans doute que cette motion tait un encouragement,
et qu'une femme interdite tait repentante et  moiti vaincue. Il
recommena  m'obsder de protestations et de coups d'oeil que son
accent et son ge rendaient ridicules. Je n'y rpondais en aucune sorte;
mais je demeurais immobile, tranquillement assise, et je me contentais
d'loigner mes mains qu'il s'efforait de saisir.

Enfin M. Berwick rentra. J'tais ple, doublement anxieuse. Je compris
que mon mari avait lu la lettre, d'aprs le regard qu'il me lana. Mais
aussitt, reprenant son sourire et son ton mielleux, il dit  son
hte:

--J'espre que vous n'aurez pas abus de ce petit tte--tte?

--Eh! rpliqua Sebenico d'un ton gaillard, ce n'est pas l'envie qui
m'en a manqu; madame a le don de me faire oublier tout et toutes,
quand je la considre. II est mme heureux, pour le salut de ma cervelle,
que vous soyez si vite arriv.

--Vous oubliez, rpondis-je au Dalmate en le persiflant, qu'il faut tre
deux pour perdre la tte.

Permettez-moi, mon ami, de ne vous raconter au long ni la conversation,
ni le dner, ni l'offre que fit Sebenico de sa loge  l'Opra, ni la
faon dont Berwick accepta, pour m'obliger  l'y suivre. A mon grand
dplaisir, je me retrouvai seule avec l'tranger pendant un entr'acte,
M. Berwick tant sorti de la loge, sous un prtexte futile et sans
m'offrir son bras pour aller au foyer.

Ainsi, je restai le point de mire de la curiosit, et je pus juger que
la faon dont cet homme me parlait de trop prs veillait des sourires
dans la salle; en faisant braquer  sur nous des lorgnettes.

Mais tout cela n'tait rien encore. Sebenico,  la sortie du spectacle,
prit cong de nous, en m'annonant qu'il viendrait bientt me remercier
de mes _bonts_.

Je remontai dans mon coup avec mon mari. Le tour de Berwick tait venu.
Ici encore, je ne me sens la force ni de revivre ces vingt minutes-l,
ni de les crire.

Me montrant la lettre  la lueur des rverbres sans la lcher un seul
instant, il commena par me demander si je connaissais cette criture,
et sur ma rponse que je ne savais pas lire  minuit sans lumire, il
me dit qu'il n'avait pas besoin de lumire pour me faire expier ma
trahison.

Vous dirai-je qu'il me frappa? Vous dirai-je que, de son aveu, peu lui
Importait d'o venait son dshonneur, pourvu que l'amant de mon choix
le sauvt d'une ruine imminente, que j'avais prpare en fermant ma
maison  tout venant, suivant mon caprice.

Laissons ces horreurs! J'avais du laudanum dans ma chambre, et si, ds
cette nuit-l, je n'en fis pas usage, c'est au souvenir de ma pauvre
mre que je le dois.

Brise, anantie, vous esprant, redoutant votre prsence, en un mot
plus morte que vive, je reus,  deux jours de l, du Dalmate la visite
de digestion.

Quelque honte que pour moi vous en puissiez ressentir, je vous confesse
que, pour gagner du temps, le temps de vous attendre, je laissai  cet
impudent des esprances.

Tout Dalmate qu'il est, il faut que cet individu soit bien peu
physionomiste, car, de la main que j'abandonnai  ces repoussantes
lvres, j'eusse vers du poison si j'en avais eu  ma porte.

Berwick sut sans doute par les domestiques la visite que je venais
De recevoir. A la faon cynique dont il inspecta les meubles et ma
toilette, je compris ce que j'aurais voulu ignorer toujours. Je parvins
 lui parler d'un ton si souriant et si tranquille (celui des femmes qui
ont quelque chose  se reprocher), qu'il crut sans doute  son malheur
et  ma dfaite.

L'ide mme de ce malheur le rendit si heureux qu'il eut une lueur
d'amabilit pour moi. Il lui chappa de me dire qu'il attendait la
visite de Sebenico le surlendemain, pour la conclusion de leur grande
affaire.

Adieu, mon ami, mon pre, les minutes sont maintenant des sicles. Je
me suis procure la double clef de l'escalier de service pour m'enfuir
d'ici,  l'insu de mes domestiques, si vous me commandez de m'enfuir.
O irai-je? Le temps et Sebenico marchent. Berwick me surveille, les
valets m'espionnent. Je perds la tte! Pensez pour moi!

Votre fille,

L....

P.-S.--Je sortirai  quatre heures en voiture. J'aurai sur moi cette
lettre. Je la jetterai moi-mme  la poste, si je ne vous rencontre pas.

A la lecture d'une semblable lettre, la premire pense de Paul de
Breuilly fut de recommander sa fille  la protection des lois, il ne
s'y arrta pas. La protection des lois ne s'achte qu'au prix du
scandale. La justice informe, mais elle informe  la faon de l'ours de
la fable, qui crase la tte de son matre pour le dlivrer d'un
moucheron. A quel homme, jeune ou vieux, portant la robe, une femme qui
se respecte ira-t-elle dnoncer son mari, qui veut la vendre? Quelle
femme affrontera, mme  huis clos, les questions qu'un pareil fait
dictera  ses juges?

Il ne reste, se dit-il, que les expdients de la dfense individuelle.
Mettre le mari dans l'impuissance de nuire en le fuyant, ou en le tuant;
ou bien le rduire, lui qui veut vendre les autres, en l'achetant
lui-mme!  Mais la fuite passera toujours pour un enlvement; une femme
n'est jamais rpute partir seule.

Tuer Berwick? Celui qui le provoquerait sera obligatoirement rput
l'amant de sa femme.

Acheter Berwick? Oui, il n'y aurait que cela de vraiment pratique. Mais
alors, ce serait subir les conditions d'un adversaire victorieux. Payer
pour empcher la perscution, la violence! Payer pour avoir le droit de
vivre et pour dsarmer celui qui prtend empcher les autres de vivre!
C'est monstrueux! Si Laure ne cde pas (et elle ne cdera pas), quel
sort, quelles brutalits l'attendent! Et moi qui, les mains lies par
le respect que je dois  Blanche, ne puis ni me mouvoir en libert, ni
montrer mme la moindre proccupation de cet intrt qui m'enfivre!
Ne pouvoir dire, dans le moment de la lutte: Cette femme que je dois
protger et que je veux sauver, c'est ma fille! Car enfin, je ne puis
ni inventer une fable, ni confesser la vrit! Assurment, je puis
disposer de ma fortune personnelle, comme bon me semble, puisque j'ai
perdu mes enfants; mais comment avouer que j'en aurai dispos?
J'allguerai vainement que je l'ai perdue; je ne suis ni joueur de
baccarat ni joueur  la Bourse. J'aurai eu beau respecter l'hritage
personnel de ma femme, je n'en serai pas moins ruin et, par contrecoup,
je l'aurai appauvrie! Je vivrai donc dsormais de ses deniers, n'tant
plus en ge de rparer mes brches. De bonne grce, elle subira mes
revers; mais je devrai lui en cacher la cause, comme une honte. Je veux
admettre que je fasse  Blanche l'aveu devant lequel j'ai toujours
recul, afin d'avoir un prtexte de m'occuper de Laure ouvertement, et
de lui chercher un asile. Si cet asile est ma maison, la prsence de
Laure y sera le reproche vivant d'un premier amour. Si je cre  la
fille de Charlotte un autre asile, une autre retraite, jamais Blanche
n'admettra que cette retraite ne soit point un second mnage. D'ailleurs,
dans l'une comme dans l'autre hypothse, Berwick est un fin limier qui
aura bientt djou les prcautions les plus ingnieuses, et c'est alors
que ses exigences pcuniaires crotront, comme prix de sa complaisance
pour un march honteux.  Et cependant, elle m'a dit: Pensez pour moi!
Disposez de moi! Un goste de bon sens me dirait: Laure n'est pas
ta fille! Elle s'appelle Laure Widmer! Tu n'es pas responsable d'elle;
abandonne-la! Mon coeur se rvolte contre cette lchet!... Abandonner
la fille aujourd'hui, ce serait le digne pendant d'avoir voulu dserter
la vie, pour n'avoir pu possder la mre! Eh bien, quelle partie de
moi-mme dois-je immoler pour la sauver? Le bonheur de Blanche, l'honneur
de Laure ou ma fortune?

Telle tait la torture morale de cet homme sensible, dlicat entre tous,
Complique par l'obligation de ne rien laisser paratre de cette torture;
et c'est alors que Charaintru vnt, avec son tourderie habituelle,
arracher Paul  sa solitude et retourner le fer dans la blessure, en
rejetant une fois encore la question Berwick sur le tapis.

Le petit vicomte somma avec insistance son ami de rpondre au sujet de
la solvabilit du banquier, et  cette sommation Paul rpondit par
l'assurance que Charaintru serait pay.  compter de ce moment, M. de
Breuilly devenait le dbiteur anonyme et indirect d'Hercule. A compter
De ce moment, il devait raliser, et (par un moyen qu'il n'avait pas
trouv encore) faire passer dans les mains d'Hercule, sans que Berwick
ft tent de les arrter au passage, ces malheureux cent cinquante mille
francs. C'est ainsi que, ds le soir mme, au grand tonnement de
Charaintru, qui ne se doutait pas d'avoir dtermin ce sacrifice, Paul
annonait sa rsolution de vendre sa voiture et ses chevaux; aveu
bientt suivi d'excution, comme de la vente de son htel et de son
mobilier.

Les jours qui suivirent furent bien remplis.

M. de Breuilly s'adressa  Falconet, l'homme d'affaires attitr de
Tout le faubourg Saint-Germain, pour connatre la situation exacte du
banquier Berwick et, de l'autre, pour le charger des ralisations qu'il
avait arrtes.

Le crdit du comte tait d'autant mieux tabli qu'il n'y avait jamais
fait appel. D'ailleurs, Falconet tait de ces confidents vis--vis
desquels les rticences sont superflues.

M. de Breuilly avait besoin d'argent. Mieux que lui peut-tre, Falconet
sut chiffrer la position de fortune des deux poux, et il n'attendit
pas la consommation des ventes pour mettre  la disposition de Paul
les capitaux qu'il disait lui tre ncessaires.

Ces prliminaires accomplis, la faillite imminente de Berwick roulait
sur un dficit de trois cent mille francs, chiffre qui dpassait de prs
d'un tiers les prvisions du comte; mais il ne sourcilla point.

Il lui restait  dlivrer Laure de ses angoisses.

Ce fut encore la promenade quotidienne de Mme Berwick au Bois qui
Lui offrit le moyen de communiquer avec elle sans retourner rue
d'Anjou-Saint-Honor. Chaque jour, elle scrutait, en les traversant,
les plis de la foule des promeneurs, sans que son ami y appart. Enfin,
une fois qu' demi mourante de peur  la pense de rentrer dans un
moment  l'htel somptueux qui tait son lieu de torture, elle passait
sa revue accoutume, elle vit Paul droit en face de l'avenue, assis sur
une des premires chaises qui borde le grand lac. L'change des regards
fut rapide. Le comte se leva et, porta en silence la main  son chapeau,
puis il fit un pas, en avant de l'arbre au pied duquel il se trouvait.

Mme Berwick fit arrter, et, ostensiblement pour les oreilles de son
cocher, qui devait tre, lui aussi, un espion, elle dit  M. de
Breuilly:

--Vous voici donc revenu de votre excursion en Languedoc?

--Oui, madame, et je songeais au plaisir de me prsenter chez vous;
mais vous paraissez souffrante?

--Au contraire, je ne me suis jamais mieux porte; mais ne voulez-vous
pas me faire ici la visite que vous venez de m'annoncer  l'heure mme?

--Pourquoi pas? rpliqua le comte en s'asseyant respectueusement sur le
sige du devant du landau.

La portire tait referme.

--Allez maintenant! dit Mme Berwick  son cocher. Ah!... Il tait temps,
ajouta la jeune femme, qui sembla  Paul bien plie. Parlez-vous toujours
allemand?

--Moins bien que vous, madame, mais trs passablement encore.

Alors, dans la langue de Goethe, la fille de Charlotte dit  son ami:

--A quel parti vous tes-vous arrt pour moi?

--Voici! rpondit-il, en lui tendant un portefeuille.




X


M. de Breuilly n'avait peut-tre point pass, en tout, un quart d'heure
dans le landau de Mme Berwick; et nanmoins dans ce court espace de
temps, la physionomie de la jeune femme avait compltement chang.

Elle tait redevenue radieuse, et c'est  peine si un pli fugitif du
front marqua le moment o elle aperut ses fentres de la rue d'Anjou.

C'tait merveille que Berwick n'et jamais  entrav les promenades de
sa femme au Bois; mais c'tait moins par intrt pour sa distraction et
pour sa sant que pour avoir, au vu de tous, une rclame vivante de sa
maison. Son quipage, ses chevaux, sa femme allaient jouer l le rle
du chariot rouge d'_Old England_ ou du char--bancs de l'_Insecticide
Vicat_. Pour un rien,  dfaut d'armoiries, Berwick aurait fait graver
sur les lanternes et peindre sur les portires: _Berwick et Cie,
banquiers. Entrez sans frapper_.

L'accueil de Mme Berwick  son mari, qui rentrait plus tt que de
coutume, le remplit de stupfaction.

--Vous voil dlivr des affaires, lui dit-elle du ton amical dont une
femme heureuse parle  son mari. Voici un sige qui vous attend.

Il tait si peu fait  ces allures, qu'il regarda sous le fauteuil s'il
n'y avait pas quelque surprise  la dynamite.

--Votre situation s'est-elle un peu amliore? Vos inquitudes se
calment-elles? continua Laure d'une voix presque caressante.

--Le salut commun est toujours en question, rpliqua le banquier d'une
voix dolente, et la question est toujours pose de la mme manire.
Sebenico, offens de vos rigueurs, est dispos  les oublier aprs
vous avoir donn des preuves de son peu de ressentiment; et,  votre
accueil plus gracieux de la dernire fois, il a rpondu aussitt par la
reprise des ngociations pendantes avec moi. Que voulez-vous, ma chre?
Il est tout naturel que l'on soit susceptible. Vous l'tes bien, vous.
Et pourquoi ferait-on des affaires? Pourquoi confierait-on des capitaux
 une maison o l'on est reu comme un chien dans un jeu de quilles?
Sebenico a le choix.

--Il est bien exigeant, ce Sebenico! Il y a maison et maison. La rue
d'Anjou, n 19, n'est pas la rue Le Peletier, n 5. C'est rue Le Peletier
qu'il a affaire, plutt qu'ici.

--Quant  moi, les deux adresses me semblent difficilement sparables,
et elles le sont si peu, dans la pense de mon client, qu'il m'a promis
de venir tout  l'heure et de rester  dner avec nous. Je l'ai mme
devanc pour donner les ordres indispensables.

--Les ordres! Ne vous en mettez pas en peine, mon ami; je vais les
donner moi-mme, pour que la rception  faire  M. Sebenico soit  la
hauteur de son mrite.

Et, sans attendre la rponse de son mari, elle sonna.

Un domestique parut.

--Monsieur Sebenico, vous savez qui est monsieur Sebenico?

--Oui, Madame.

--Il viendra tout  l'heure, et vous lui direz que nous sommes sortis.

Berwick bondit sur sa chaise:

--Mais, s'cria-t-il, vous rvez, madame!

--Vous allez voir dans un moment que je ne rve, point; d'ailleurs,
ajouta-t-elle d'un ton de dignit offense, si je rve quelque part, ce
n'est jamais devant mes gens!

Puis, s'adressant au domestique,

--Allez! fit-elle.

La porte se referma.

--M'expliquerez-vous enfin?... tonna Berwick en courant vers sa femme,
les poings crisps.

--Oui, mon ami, je vous expliquerai, quand vous vous serez rassis. Vous
me parlez de trop prs. Vous avez fum et l'odeur du tabac m'incommode.
Voyons, dites-moi franchement  quel chiffre se monte ce fameux dficit
qui devait,  la fin du mois, vous faire suspendre vos paiements?

--Faute de 275,000 francs, mon bilan sera dpos, et adieu les loges et
les voitures! fit Berwick, qui avait recul docilement de quelques pas.

--Je croyais, dit Laure, que c'tait 300,000 fr.?

--A prsent, vous connaissez mieux que moi mes affaires.

--Si je ne les connais pas mieux, je les connais tout aussi bien, et je
les traite peut-tre avec plus de bonheur que vous! Eh bien! faites-moi
un reu de 300,000 francs!

--Vous avez 300,000 francs  me donner? dit Berwick, ahuri, en se
renversant sur sa chaise en face de sa femme.

--Peut-tre, riposta Laure d'un ton absolument srieux.

--Vous les avez? O sont-ils?

--Oh! rpondit Mme Berwick, rien ne presse; le reu d'abord, s'il vous
plat.

--Un reu? Ne sommes-nous pas communs en biens?

--Pas tout  fait, si vous vous rappelez notre contrat. Si je vous prte,
il est entendu que vous me rendrez.

--Vous n'avez rien en propre que cette mchante bicoque de Dresde, loue
cent florins par an.

--Enfin, mon ami, au lieu de nous garer en vains propos, faites-moi,
sur papier timbr, un reu de 300,000 francs en bonne et due forme, et,
si la forme vous embarrasse, en voici le modle que vous n'aurez qu'
transcrire, mot pour mot.

Le modle du reu dpista la curiosit de Berwick; car il tait de
l'criture de Laure, bien qu'il et t dict par Falconet  Paul,
avec les noms en blanc.

--Vous tes bien forte pour une femme seule, dit le banquier; je ne sais
si je dois en passer par l.

--C'est comme il vous plaira, rpliqua Mme Berwick, qui semblait
impassible. Vous tes libre!

En ce moment, le timbre de la porte retentit, et l'on entendit Sebenico
qui entrait sans mme demander si M. et Mme Berwick taient visibles.

Ce fut une seconde d'agonie pour le banquier; car le domestique avait
ordre de congdier trois cent mille francs, sous les traits du Dalmate,
qui allait franchir le seuil; mais, pour prix de ce cong, trois cent
mille francs taient offerts  Berwick par Laure, qui ne lui avait
jamais menti.

Le Juif fit le geste de se prcipiter pour prvenir l'irrmdiable avanie
qui allait tre faite  l'tranger; mais, pour l'arrter, Mme Berwick
n'eut besoin que de dire  son mari, en levant l'index de sa jolie main
jusqu' ses lvres:

--Prenez garde! Trop parler nuit!

--Mais enfin!... tonna une voix dans l'anti-chambre, je vous dis que
monsieur Berwick m'a invit  dner.

Le Dalmate se fchait.

--Vous voyez, dit le Juif  sa femme d'un ton trs bas, car il n'avait
nulle envie, en trahissant sa prsence  la maison, de se compromettre
 tout jamais. Il couta l'altercation en retenant son haleine.

Laure, beaucoup moins effraye, eut de la peine  s'empcher de rire.

Enfin, le bruit de la porte d'entre, que l'on refermait  tour de bras,
lui fit dire avec ironie:

--Il parat qu'en Dalmatie, c'est comme cela qu'on ferme les portes dans
les bonnes maisons.

--Cet homme est furieux! s'cria Berwick. Il est capable de me provoquer
 prsent.

--Il est provocant, en effet, mais peut-tre pas comme vous l'entendez.
Finalement, j'ai t insulte ici, chez moi, par ce galantin de
l'Adriatique, et vous n'tiez pas l pour dfendre ou venger mon honneur.
J'en ai assez.

--Pas de mlodrame, et finissons-en avec les rbus! N'avez-vous pas
300,000 fr?

--Voici, dit Laure, de l'encre, une plume, du papier, voire du papier
timbr, enfin tout ce qu'il faut pour crire un reu. Ecrivez-le. Quand
je l'aurai, donnant, donnant!

Berwick se rsigna et il transcrivit le reu. Laure regardait s'il le
Transcrivait exactement, en se tenant penche par-dessus son paule.

--Vous oubliez quelque chose, lui dit-elle, en lui dsignant de l'ongle
un membre de phrase omis.

--Pure inadvertance, riposta le banquier en rougissant.

--Tout y est bien, maintenant, lui dit-elle, quand il eut appos sa
signature. Donnez-moi cela.

Elle prit le reu, le plia, puis:

--Tenez, fit-elle, voici une clef, celle du chiffonnier de ma chambre.
Le dernier tiroir en bas. Vous y trouverez trois liasses de cent mille
francs en billets de banque.

A ces mots, Berwick sauta sur la clef, courut  la chambre de sa femme,
Fora presque le tiroir en l'ouvrant, saisit, compta les trois cent
mille francs, les enfouit dans les poches de son veston et, rentrant
dans le salon, il dit, comme tonn:

--Il y a le compte!... Mais, ajouta-t-il aussitt d'un ton railleur,
j'ai donn le reu pour avoir les 300,000 francs; maintenant que je les
ai, je veux le reu.

--Votre probit naturelle, mon ami, a de ces retours!...

--Il me faut le reu! dit-il d'une voix sche.

--Ce serait un vol, objecta Laure, d'un ton trs doux.

--Vous dites?

--Je dis que vous ne l'aurez pas.

--J'aurai bientt fait de le reprendre.

Et il se jeta sur sa femme, lui tordant les bras et fouillant avec
frnsie dans la poche de sa robe.

--Misrable! Vous pouvez me tuer, mais vous ne pouvez le reprendre; il
n'est plus l!

--S'il n'est pas sur vous, il est quelque part dans un meuble.

--Cherchez, dit-elle, vous ne trouverez pas.

--Je suis refait, fit Berwick, l'oreille basse.

--Est-ce l votre faon de remercier! Je vous sauve l'honneur, la vie,
et vous n'avez pas un mot aimable  me dire?

--Je voudrais remercier le vritable auteur de cette munificence, mais
il faudrait pour cela le connatre, savoir son nom.

--Cherchez, rpta Laure, vous ne trouverez pas.

--Vous avez donc un amant, madame, avec tous vos airs de vertu? Il vous
a enseign la dfiance!

--Tout est possible, dit-elle; n'est-ce pas vous qui m'avez montr le
chemin?

--Trve de plaisanteries! C'est votre fameux comte de Breuilly, sans
doute?

--Demandez-le-lui!

--Mettons d'abord cela en lieu sr, fit Berwick en se rendant  son
cabinet avec les billets de banque.

Ds qu'il fut sorti de la chambre, Laure prit, dans la corbeille de bois
 brler, prs de la chemine, une bche lgrement fendue qu'elle
transporta dans l'tre de sa chambre, aprs en avoir retir, et cach
dans le tiroir o avaient t les 300,000 fr., le reu de son mari. Puis
elle mit la clef de ce tiroir dans un autre meuble dont elle retira la
clef  son tour.

Ces prcautions prises, elle se rendit  la salle  manger, o, d'un air
distrait, le banquier parcourait les journaux du soir.

Le dner eut lieu sans encombre, et les poux semblrent en si bonne
Harmonie que les domestiques se demandaient si leurs matres taient
bien les mmes que les jours prcdents.

Non que Mme Berwick donnt jamais volontairement le spectacle sans
dignit des dissidences conjugales; mais il tait rare que le fond de
grossiret de Berwick ne se traduist point par quelque boutade de
mauvais ton.

Ce soir-l, il fut doux, doux comme s'il y avait eu l quelque convive.
En ralit, il songeait que cette haute main, dont il tait si fier, il
venait de la perdre tout  fait, et que des gards au moins temporaires
taient dus  une femme qui avait su faire tomber dans sa caisse une
aubaine de 300,000 francs.

Laure n'eut toutefois de vritable repos qu'aprs avoir utilis sa
premire sortie pour mettre le reu en sret chez une personne de
confiance; car elle, redoutait, pour ce papier, nonobstant les
prcautions prises, le sort de la lettre de M. de Breuilly.

De son ct, Berwick se demandait s'il devait attribuer  M. de Breuilly
le secours inespr qui venait de rtablir son crdit, et si Laure
n'avait pas donn volontairement au comte les marques de tendresse
refuses au Dalmate.

La lettre vole lui prouvait que l'intimit, morale au moins, du comte
et de Laure avait t pousse trs loin. La faon dont Berwick y tait
trait ne laissait, pour ce dernier, nulle place au doute. Il pensait
qu'une femme est ncessairement infidle ds qu'elle prte l'oreille au
mal qu'un tiers lui dit de son mari.

Il aurait frapp juste s'il et eu devant lui des caractres ordinaires.
Il ne pouvait se douter du lien qui unissait sa femme  M. de Breuilly.




XI


Ds que Laure eut pu se recueillir, elle s'inquita srieusement de
revoir M. de Breuilly, et, dans ce but, elle fut assidue  croiser en
voiture devant la place du bois de Boulogne o il lui tait arriv de
le rencontrer. Tout fut inutile. Elle ne pouvait pas aller rue de
Verneuil. Elle se dcida  crire, bien que, par exprience, le sort des
lettres lui semblt fort problmatique; mais la dlicatesse la plus
lmentaire ne lui permettait pas de rester muette en face d'un pareil
bienfait.

A vrai dire, la fille de Charlotte ne s'tait jamais proccupe de savoir
si Paul tait plus ou moins riche.

Elle l'avait cru dans une aisance conforme  sa naissance et aux
habitudes qu'elle lui voyait; puis, le service immense et inespr
qu'elle avait reu de lui trahissait des ressources financires
considrables. Ce qu'elle ne pouvait imaginer (car le gentilhomme
s'tait abstenu de toute rflexion  cet gard), c'est qu'il et ventr,
pour sauver la jeune femme, le seul baril d'or dont se composait sa
fortune personnelle.

En aucun cas, Mme Berwick ne pouvait demeurer inactive, ni ignorante
de ce que le comte tait devenu. Son coeur aimant et reconnaissant lui
avait fait d'ailleurs une telle ncessit de voir celui qu'elle appelait
son pre, que peut-tre elle et choisi sans hsiter la misre si on
lui et donn le choix d'tre pauvre et de garder son ami, ou de lui
dire un ternel adieu pour conserver l'opulence.

Si la socit de M. de Breuilly et t celle des Berwick, peu de jours
auraient suffi pour permettre  Laure de se renseigner; mais les couches
sociales sont si distinctes  Paris, qu'une trangre surtout comme
Mme Berwick, ne savait comment s'y prendre.

D'ailleurs les questions irrflchies sont toujours dangereuses dans
un monde nouveau que l'on connat mal, et le premier mot qu'elle aurait
prononc devant un tiers indiffrent aurait pu provoquer, notamment
au moins, cette rflexion:

En quoi M. de Breuilly peut-il intresser madame Berwick?

Ce qui l'affligeait le plus, c'tait la crainte que Paul ne ft malade,
ou qu'il et clos ses relations avec elle par un bienfait, avec
l'arrire-pense de ne pas les prolonger.

Elle lui crivit donc:

L'enfant que vous avez sauve d'un si grand pril ne peut s'habituer
 ne plus vous voir. J'ai le besoin absolu de vous dire que votre
bienfait n'a pas t strile, et que vos instructions ont t suivies
de point en point. Je ne voudrais pas que la situation compromise, puis
par vous rtablie, ft la seule preuve que vous eussiez de ma
reconnaissance.

D'ailleurs, en _recevant_, vous savez que j'ai rsolu de _rendre_!
Ne me laissez pas languir sans nouvelles de vous.

Cette lettre demeura sans rponse. Les jours, les semaines se passrent
ainsi.

Mme Berwick avait beau se dire: S'il s'abstient, c'est par ncessit.
Cette ncessit l'pouvantait. L'infernal banquier y tait-il pour
quelque chose? Il se doutait que M. de Breuilly avait jou un rle dans
cette aventure; mais son intrt mme lui commandait de mnager un ennemi
en qui il avait trouv un pareil alli. Dans quel but alors se serait-il
arrt  un autre parti?

Aprs tant de petites infamies, le Juif s'avisait-il d'un tardif scrupule
d'honneur? Voulait-il ignorer officiellement qu'il avait t sauv par
l'amant de sa femme?

Laure creusa la question et ne trouva rien.

En attendant, Berwick vivait en ctoyant sa femme, sans la froisser.
Il ne lui marquait qu'une courtoise indiffrence. S'il continuait 
l'espionner et  la faire espionner, comme cela tait plus que probable,
qu'aurait-il dcouvert, puisqu'il n'y avait rien?

Le gros de l'hiver se passa. Le banquier paraissait content de ses
affaires. Il menait sa femme au spectacle, et Paul tait aussi invisible
dans les thtres que dans la rue.

L'htel de la rue de Verneuil avait t vendu  huis clos; sans quoi,
la publicit de cette vente serait apparue  la quatrime page de
quelque journal, et Laure en aurait t avertie.

La seule explication plausible pour elle tait la maladie ou l'absence;
mais elle ne se serait jamais avise de la ruine.

Cependant il est bien rare que la volont d'une femme qui aime n'arrive
pas  ses fins. Quand les jours plus longs et meilleurs permirent 
Mme Berwick de sortir  pied, elle commena par habituer ses argus,
matre et valets,  des sorties trs apparentes, avec un but trs avr
pour objet. Tantt elle se faisait conduire en voiture  quelque point
des promenades les plus rapproches, les Champs-Elyses, le parc Monceau,
et, descendue-l, elle renvoyait ses chevaux, pour rentrer  pied. Tantt
elle portait ostensiblement des secours  quelque famille pauvre, dont
elle donnait l'adresse. Ceci expliquait ses sorties matinales. Elle ne
s'en fit pas faute, et, pour le bel air comme pour son propre crdit,
Berwick fut flatt, en apparence, d'avoir pour femme une dame de charit.

Mais la charit sert trop souvent de prtexte  des fugues fminines qui
n'ont rien de trop catholique; Berwick le savait, et il est probable que
Laure tait frquemment suivie.

Toutefois, elle ne se dmentit point; elle cherchait M. de Breuilly sans
le dire, et ce fut d'une fruitire de la rue de Verneuil qu'elle apprit
enfin que le comte avait dmnag. Toutefois, il fut impossible  cette
femme de dire o il tait all. Il restait  savoir quel chemin son
mobilier avait pu prendre, et il fallait, pour cela, s'adresser aux
entreprises de dmnagements; mais cette recherche, faite un peu au
hasard, n'aboutit point, et elle pouvait d'autant moins aboutir, que
les meubles avaient t, non dmnags, mais vendus.

Quelque soin que Paul et pris de laisser ignorer sa retraite, Mme
Berwick, rencontrant un jour le double poney noir sur lequel elle
Avait vu jadis le comte au Bois, eut la hardiesse de faire signe au
Palefrenier qui le montait et de lui dire, avec un sans-gne dont elle
ne se serait pas crue capable:

--Cette jolie bte appartient  l'curie du comte de Breuilly, n'est-ce
pas?

--Pardon, madame, elle est  prsent  M. de Charaintru.

--Ah! depuis quand le comte l'a-t-il vendue?

--Oh! dit le palefrenier, cela remonte  plusieurs mois.

--Et sait-on o le comte demeure  prsent?

--Monsieur le comte, rpondit le domestique, demeure rue de la Condamine,
aux Batignolles.

Mme Berwick tait enfin en possession du renseignement qui lui avait
cot tant de soins, de recherches et de peines. Elle pouvait sauter
dans une voiture de place et courir sur-le-champ  l'adresse indique,
savoir enfin, par suite de quelles tranges circonstances un habitant
du faubourg Saint-Germain avait migr au fond d'un quartier o les
hommes portent des abat-jour verts.

Mais un scrupule l'arrtait. Elle qui avait toujours respect, et
pour cause, les pnates de la comtesse Blanche, ne pouvait encourir
l'tonnement douloureux qu'elle lui causerait rue de la Condamine
comme ailleurs. Malgr son impatience, elle voulut prendre le temps de
la rflexion jusqu'au lendemain, et ds le matin, elle partait dcidment
pour les Batignolles.

On sait ce qui s'y passa. On sait qu'alors Paul de Breuilly, malade,
confinait dans une obscurit calcule ses malaises et sa tristesse et
que Blanche en tait parfois rduite  ouvrir elle-mme sa porte.

La fatalit, qui avait dj livr une lettre de Paul  Berwick, fit
tomber entre les mains du banquier la rponse crite de Paul  la
dmarche de Laure, Cette rponse adresse  Mme Laure Widmer intrigua
plus Berwick que si elle et t adresse  Mme Berwick; donc il
l'ouvrit, et, comme le comte y parlait de prsenter Mme de Breuilly
 Mme Berwick, il jugea qu'il tait habile de donner cette lettre  sa
femme et d'attribuer la rupture du cachet  une inadvertance.

Du tout il rsulta pour Laure que Paul tait malade et ruin; que sa
ruine avait t la cause de son silence et qu'il avait pouss la
gnrosit jusqu' drober  sa fille la cause relle de son malheur.

La ncessit d'une restitution se dressa devant elle. Si le banquier
prosprait, il fallait que le remboursement comment; mais, si M. et
Mme de Breuilly se prsentaient chez elle, Laure pourrait-elle, sans
indiscrtion, faire une allusion quelconque aux faits accomplis?
Pourrait-elle dire  Paul, devant Blanche, qu'elle tait dbitrice et
qu'elle songeait  s'acquitter? Et, avant tout, Paul avait-il eu
seulement connaissance de la dernire lettre adresse par elle rue de
Verneuil? La rponse du comte faisait allusion  la visite, mais point
 la lettre.

Elle se fia au hasard du soin de faciliter une tche aussi difficile.
Seulement la visite annonce se fit inutilement attendre. La
convalescence de Paul n'tait donc pas encore dclare?

Laure se dit bien qu'elle devait questionner son mari sur l'tat actuel
de ses finances et insinuer de quelque manire qu'elle avait besoin
d'argent; mais, ds que cette allusion  l'existence du reu en eut
raviv le souvenir dans l'esprit du banquier, celui-ci recommena
 demander ce que cette pice compromettante tait devenue. Il en parla
un peu tous les jours, puis il manifesta de l'impatience de ce que Laure
ne lui rpondait point; puis il menaa Laure d'indiscrtions qui,
pourtant, ne pouvaient maner que de lui et dont il aurait t la
premire victime.

Il voulait que Laure lui montrt au moins le reu, pour l'aider  s'en
rappeler les termes et pour voir de quelle manire il tait forc de
tenir son engagement. Laure continua  dire qu'il n'tait plus en sa
possession. Le banquier eut beau prtendre que sa caisse devait tre le
dpt des affaires et des secrets de famille, et que rien n'tait en
sret que l, Mme Berwick fut inexorable. Elle allgua que, pour payer
ses dettes personnelles, elle se contenterait de cinquante mille francs
par an, mais qu'elle tenait  honneur de les solder.

--Eh bien! dit Berwick, je ne veux rien rendre, jusqu' ce qu'il m'ait
t prouv que ces malheureux trois cent mille francs ne sont pas le prix
de notre dshonneur. Vous voyez le comte presque tous les jours, et ce
n'est apparemment point pour parler  politique ensemble. L'existence de
ce reu dans des mains tierces me tient sous le couteau. Le reu doit
tre modifi, en tout cas. Si vous tiez bien inspire, vous feriez ce
que je vous demande, ne ft-ce que pour prvenir le scandale d'un procs
entre nous.

Laure, alarme, vit bien que son mari allait en revenir aux emportements
et aux violences, tandis qu' elle-mme sa conscience lui faisait un
devoir de secourir son pre, comme lui-mme l'avait secourue.

On tait alors  la fin de mars.

Un beau jour, Berwick, se disant puis par le travail et domin par un
ardent besoin de respirer un meilleur air que l'air de Paris, annona
qu'il avait lou une proprit d'agrment et qu'il allait s'y rendre.
Sans autre forme de procs, il pria sa femme de se prparer  le suivre,
et comme elle lui demandait en quel pays se trouvait cette proprit,
il lui rpondit qu'il tenait  lui mnager une surprise.

--Mais, du moins, lui dit-elle, emporterai-je ce qu'il faut pour une
absence de huit jours ou de trois mois, et pour habiter les Ardennes
ou la Provence.

--Peu importe, lui dit-il, emportez ce qu'il faut pour demeurer n'importe
o et partout. Quant  la dure, elle dpendra du bien que cette absence
pourra me faire. Il est temps que je songe  sauver la barque en sauvant
le pilote. Vous tes la dernire  vous apercevoir que ma sant s'altre
profondment et de plus en plus.

Puis, ds le lendemain de ce jour-l, il annona son dpart pour le soir
mme.

Mme Berwick, prtant  son mari quelque dessein sinistre, n'avait plus
ni le temps, ni aucun moyen de communiquer avec M. de Breuilly.

Les malles furent improvises; l'appartement de la rue d'Anjou fut ferm
et,  la nuit close, aprs un dner silencieux auquel Laure ne toucha
point, un omnibus de famille conduisit les deux poux  la gare
Montparnasse.

Laure espra du moins connatre la destination lorsque Berwick prendrait
les billets; mais il la fit entrer dans la salle d'attente des premires,
pendant qu'un domestique allait au guichet et faisait enregistrer les
bagages. Elle monta donc en voiture, littralement sans savoir o elle
allait.

Pour comble, elle se trouva seule dans le compartiment avec Berwick.




XII


A la stupfaction du concierge de la rue d'Anjou, n 19, M. Berwick
tait, ds le surlendemain, de retour dans son appartement, aprs avoir
annonc une absence lointaine et prolonge. Le trousseau de ses clefs 
la main, il s'enferma chez lui tout seul, car il avait congdi les
domestiques qu'il n'avait pas emmens. Il pratiqua une minutieuse
perquisition; tous les meubles  l'usage personnel de Laure y passrent.
Ce fut en vain; le reu n'tait rellement pas rue d'Anjou.

Il tait impossible, d'aprs les relations au moins amicales entre
M. de Breuilly et Laure, que celle-ci n'et pas donn au comte, en
garantie d'un versement qui ne pouvait tre venu que de lui, le papier
qui reprsentait les 300,000 francs. Ainsi, le crancier rel n'tait
plus Mme Berwick: c'tait l'ami imprudent et gnreux qui avait fourni
cette somme, et c'tait lui qu'il importait de sonder, de provoquer  un
aveu, de dsarmer, s'il rvait une campagne contre le dbiteur. Berwick
prit donc une rsolution hardie. Peu soucieux du mpris non dissimul
du gentilhomme pour un Gobseck de son caractre, il affronta une entrevue
nouvelle avec lui. Paul l'avait, par crit, trait de drle, mais le
banquier se souciait peu des injures qui rentraient, selon lui, dans la
catgorie des _frottements inutiles_, nuisibles au bon fonctionnement
des affaires.

Le banquier apprit aisment, par Charaintru, l'adresse actuelle de Paul
et, comprenant qu'il ne pouvait faire venir  son cabinet de la rue Le
Peletier un personnage qui ne lui devait rien, il rsolut d'aller aux
Batignolles. Il avait une entre toute naturelle; s'il rencontrait la
comtesse chez elle, il pouvait se plaindre aimablement d'avoir t
frustr d'une visite annonce par M. le comte lui-mme.

Quel que ft l'empire de Paul sur lui-mme, son visage marqua un vif
Dgot quand Annette annona  son matre le nom du visiteur qui le
demandait. Mais la dfense des portes est plus difficile dans les
petites maisons que dans les grandes. Il n'y avait pas l de portires
paisses et de pices en enfilades pour amortir les voix.

A quelques mtres, Berwick entendit Annette prononcer son nom; il avait
Mme entrevu dj la figure austre du comte par une porte entrebille.

--Faites entrer! fut la seule rplique de Paul  l'annonce de cette
visite inattendue; et quand le banquier parut devant le gentilhomme,
celui-ci tait debout derrire sa table  crire, s'inclinait sans
ouvrir la bouche et de la main lui dsignait un fauteuil.

 voir entrer Berwick souriant, ptillant, mis  la dernire mode, gant
de frais et exhalant un vtiver intense, on aurait dit que ces messieurs
n'avaient pas cess de se voir et que le banquier continuait simplement
avec M. de Breuilly d'anciennes relations de haute courtoisie.

--Monsieur le comte, dit le Juif, aprs les compliments d'usage, je veux
vous prendre pour confident. A une poque encore peu loigne, j'ai
pass par de mauvais jours. Une confiance excessive peut-tre dans des
oprations qui ne la mritaient pas me firent craindre un moment de
succomber dans la lutte. Ah! le terrain de la banque est bien glissant,
mme pour un vieux patineur comme moi! Un banquier est difficile 
tromper; mais il se trompe quelquefois!... Il est homme!

 l'oue de cette tirade, le visage de Paul s'allongeait, de plus en
plus ennuy; Berwick s'en aperut.

--Toujours est-il, poursuivit-il, qu'un secours providentiel, offert par
une main inconnue, me tira d'embarras d'une faon singulire, au moment
o je m'y attendais le moins. Quelqu'un, qui poussa la dlicatesse
jusqu' garder l'anonyme, me procura sans garantie aucune, le moyen de
faire face  mes chances. Cet inconnu pensa-t-il que le masque pais
dont il avait si gnreusement couvert son visage ne serait jamais perc
par mes regards? Ou bien fit-il  ma loyaut l'honneur de croire qu'elle
serait d'autant plus scrupuleuse, qu'il m'tait plus facile, si je
n'tais pas ce que je suis, d'oublier le bienfait? A la seconde question,
ma prsence chez vous rpond suffisamment. Elle est en mme temps une
dngation oppose  la premire.

--Pardon, monsieur, rpondit le comte, toujours glac, je ne vois
dcidment pas o vous voulez en venir. Il est invraisemblable de
m'attribuer un service aussi extraordinaire, rendu  quelqu'un qui n'est
ni mon parent, ni mon ami.

--Je regrette amrement, monsieur le comte, que vous ne soyez plus le
mien, mais je suis demeur le vtre, et, quand mme je ne le serais plus,
ma venue ici est l'accomplissement d'un devoir. Si vous n'tes pas
l'auteur de cette belle action, le connaissez-vous? Je pense qu'alors
vous m'aideriez  le dcouvrir. Quant  moi, les relations anciennes que
vous avez soutenues avec ma famille vous dsignaient comme seul capable
d'une pareille abngation, dicte sans doute par des souvenirs qui vous
sont toujours chers; et dans cette hypothse, ce que vous m'avez prt,
je me suis mis en mesure de vous le rendre,

--Ainsi, dit Paul, je ne vous ai pas rclam  d'argent, et vous m'en
apportez? Mais pour l'accepter il faudrait que j'eusse reconnu la dette.

--Et c'est ce que vous allez faire, mon cher comte; car il m'est
impossible de rester  dans la situation o je suis. Vous n'tes plus mon
ami, dites-vous? A plus forte raison n'avez-vous pas de cadeaux  me
faire, et il ne me convient pas,  moi, d'en recevoir.

Paul tait excessivement combattu; car, ou Berwick, ayant appris la
vrit, venait rellement pour s'acquitter, et la position du comte
Etait trop amoindrie pour qu'il pt mpriser une pareille aubaine; ou
bien le rus banquier voulait seulement obtenir la preuve que Paul avait
rellement fourni  Laure les 300,000 francs.

Paul savait parfaitement que,  vues humaines, il faut tre l'amant
d'une femme, quand on n'est ouvertement ni son frre, ni son pre, ni
son mari, pour accomplir des actions d'un pareil dvouement; et si
Berwick voulait avoir une preuve matrielle de l'infidlit de sa femme,
il n'en avait pas de plus belle  recueillir que l'aveu du service
rendu par Paul.

Et le comte ne voulait ni perdre dcidment sa fortune, ni compromettre
Laure en s'avouant l'auteur du bienfait.

Il regardait fixement Berwick, qui ne baissait pas les yeux, et qui
cherchait en vain, dans la physionomie de son interlocuteur, une trace
des sentiments qui l'agitaient.

--Monsieur, dit-il enfin au banquier, vous n'tes point mon oblig, et
pour ce motif je ne puis que vous remercier de la sollicitude exquise
qui vous conduit chez moi. Il est en effet possible que, par mes
relations personnelles et sous le sceau de la confidence, j'aie connu
l'auteur de cette libralit dont vous parlez. Si elle a raffermi votre
crdit, j'en suis aise. Si vous avez  coeur une restitution, cette
restitution sera certainement bienvenue, mais pour que je puisse en
toucher un mot  la personne que cela intresse, au moins faudrait-il
que je pusse lui dire sous quelle forme cette restitution aurait lieu.
De quelle somme s'agit-il et qu'offrez-vous?

--Mon Dieu! repartit Berwick avec une sorte de bonhomie, j'ai lanc
depuis peu l'affaire des Fumiers de la ville de Paris. Or, il a t
cr des parts de proprit de cette mine inpuisable, pour rcompenser
certains concours. Je m'en suis rserv une quantit considrable et je
puis en disposer en faveur de quelques privilgis, sans leur faire
bourse dlier. Ces titres, qui ne coteraient rien  mon crancier, le
nantiraient d'un revenu tel,  moins qu'il ne prfrt les vendre en
hausse, qu'il serait rembours, capital et intrts, en peu d'annes.

Quoique Paul ne ft pas un homme de Bourse, il se rappela tout
soudainement les parts de proprit de certaines entreprises et il eut
sur les lvres un mot qu'il n'articula pas: monnaie de singe!

Accepter ce mode de remboursement, c'tait dsarmer sa fille,  qui il
tait bien rellement d 300,000 francs, et liquider, en ce qui le
concernait lui-mme, une crance de cette somme par un tant pour cent
drisoire.

Il n'avait pas fait un sacrifice pour en bnficier; en sauvant Laure
du dshonneur et de la perscution, il n'avait compt sur aucun avantage.

Il aurait accept s'il avait t seul, aimant mieux, que sais-je? Trente
mille francs, sur trois cent mille que rien, mais il fut intraitable.

Seulement, comme il voulait rflchir, il ajourna.

--J'ignore absolument, monsieur, quel accueil pourra tre fait  cette
ouverture officieuse; mais il est une question  laquelle vous n'avez
pas rpondu Quel est le quantum de la crance?

--Puisque ce n'est pas affaire  vous, monsieur le comte, en quoi ce
chiffre peut-il vous intresser?

--Vous avez raison, rpliqua M. de Breuilly avec brusquerie. Eh bien!
je dirai un mot dans l'occasion de vos Fumiers de la ville de Paris.
C'est tout ce que je puis faire.

--Si vous jetiez un coup d'oeil sur la cote, ajouta le Juif d'un air
insinuant, vous verriez que, ces jours-ci, ces titres-l sont cots
trs haut. Or, tout a des fluctuations, et....

--Oui, interrompit Paul, ces fluctuations peuvent tre dfavorables si
l'on ne se hte?

--Je ne dis pas cela, objecta Berwick; mais l'occasion n'a qu'un cheveu.

--J'ai dit, riposta le comte en se levant.

C'tait mettre Berwick en demeure de l'imiter. Il le fit.

--Ah! il fait fi de mes parts de proprit qui ne lui coteraient rien,
ni  moi non plus, et dont je lui avais apport un ballot dans ma
voiture. Dcidment, c'est un homme indcrottable, pensa le banquier.

Puis haut:

--Aurai-je l'honneur de vous revoir, monsieur le comte?

--C'est douteux, monsieur Berwick. Je suis avec Mme de Breuilly sur le
point de m'absenter.

Puis, ds que Berwick eut franchi la grille:

--Annette, dit Paul  la vieille femme de chambre, vous avez bien vu cet
homme? Je n'y suis jamais pour lui.

Comme il revenait sur ses pas en traversant la cour, le facteur sonna et
Remit une lettre qui portait le timbre de Tarbes.

La suscription tait de Gustave Mayran. Paul sourit avant de l'avoir
ouverte,  la pense d'y trouver la reconnaissance et le contentement
d'un ami.

Elle tait courte, comme toutes les missives du gnral:

Merci, mon vieux Paul! Tes dmarches ont t couronnes de succs, et,
grce  toi, je vais commander  Lunville, ce qui, par la canicule
prochaine, sera plus rafrachissant que Tarbes; et puis, tant de
Verdun, j'aime la Lorraine, je suis l chez moi. Les journaux annoncent
qu'Adrien de Vermont est arriv de l'Afrique Centrale. Je pars pour
Paris. Le quartier gnral sera chez moi, rue de Bellechasse. J'aurai un
mois  vous consacrer.

Mes plus empresss hommages  madame la comtesse.

GUSTAVE MAYRAN.




XIII


Le village de Clamart, dont les omnibus ont fait un faubourg de Paris,
rive gauche, a pour attrait principal le voisinage de ses bois. Il forme
plus ou moins, du ct sud-ouest de Paris, un pendant  ce que fut jadis
Romainville, au nord-est. C'est ainsi qu'aller  Clamart, pour toute une
Colonie de ngociants parisiens retirs des affaires, c'est encore aller
 la campagne. Si l'on traverse le bois dans sa partie la plus troite,
au sud, on aperoit,  peu de distance, au bout d'une plaine, un vrai
village de cultivateurs, sans enseignes peintes sur ses pignons, sans
orgue de Barbarie, enfin tout un tonnement pour le citadin, qui respire
l,  pleine poitrine, un air vif et vierge, et qui entend chanter les
coqs et bler les moutons; cette, bourgade en dehors des voies ferres
est le Plessis-Piquet.

S'il n'y a gure,  Clamart, que de fort petites proprits bourgeoises,
il n'y en avait pas du tout au Plessis-Piquet, hormis une, plus grande
qu'aucune de celles de Clamart, et qui tranchait avec les corps de
ferme d'alentour. Les htes de cette habitation, appele dans le pays
_le Chteau_, taient l depuis peu et fort peu connus. Le matre de la
maison venait chaque matin, en cabriolet, prendre le train de Paris  la
gare de Clamart. Il revenait le soir,  des heures indtermines. Il y
avait une dame que l'on apercevait  peine dans les jardins et qui n'en
franchissait jamais les cltures. Le seul personnage bien apparent de
la maison tait un matre-valet, altier, monosyllabique et plus
ordinairement silencieux, qui faisait les emplettes et payait les
fournitures. Quand on sonnait, il se montrait  la grille. Le chteau
ne recevait pas de visites, et cette absence de relations avait fait
surnommer ses habitants: les ours.

Quant  Clamart, sa colonie parisienne, qui ne se renouvelle gure,
s'tait enrichie, vers le mme temps, d'un nouveau membre.

C'tait un homme de haute taille et de tournure distingue. Il pouvait
avoir cinquante ans et ne connaissait non plus personne.

Ordinairement en costume de chasse, complet de velours marron, feutre mou
De couleur grise, avec un crpe fan et un ruban noir, il ne portait
point de fusil, mais une gibecire, qui lui servait pour la rcolte
des herbes sauvages et des fleurs.

Il se promenait beaucoup et de tous cts. Un voile vert,  la faon
Des Anglais, lui couvrait le visage. Ses allures taient celles d'un
convalescent qui va sans but dtermin. Les lzards, les papillons, les
oiseaux, les phnomnes de la nature semblaient seuls captiver son
attention. Ds qu'il est avr qu'un flneur herborise, dessine ou fait
collection  de coloptres, les gens affairs, les gens _srieux_ ne
prennent plus garde  lui. C'est ce qui lui arriva. Du reste, il avait
l'air trop respectable pour veiller la dfiance; il tait trop uni pour
faire vnement. Comme on ignorait son nom, on disait simplement de lui:
C'est le monsieur qui bille aux mouches. Entre autres excursions
habituelles, il s'attardait souvent au pourtour du parc dpendant du
chteau du Plessis. L, dans les sentiers tracs par le hasard, il
trouvait plus de fleurs et d'insectes  son gr. Quelquefois il
s'asseyait sur une souche, pour examiner  la loupe  les coloptres
rcolts par lui dans son petit flacon d'entomologiste, ou bien il
tirait de sa gibecire un livre qu'il lisait jusqu'au coucher du soleil.

L'habitation de ce personnage tait la plus petite case de Clamart, 
ct du presbytre. Il l'avait loue, meuble et y avait install sa
femme. Une dame trs comme il faut, et leur femme de chambre, personne
en cheveux gris, discrte dans ses allures, muette comme ses matres et
pour eux d'un respect attentif qui ne se dmentait jamais.

Tout ce que l'on savait de ces gens tait, pour avoir entendu la
matresse appeler sa servante, que celle-ci s'appelait Annette. De
la maison dpendait un tout petit jardin, qui pouvait avoir six arbres
fruitiers et trois plates-bandes de fleurs. La dame y brodait sur un
pliant, une partie du jour.

A l'un des angles du parc, dans la rgion la plus loigne du chteau,
il y avait un kiosque, spar des champs par un saut-de-loup et d'o
l'on dcouvrait Chtenay et la dclivit de son cteau. La chtelaine
inconnue, que l'on ne voyait jamais en toilette, y venait quelquefois
en dshabill champtre, mais toujours seule. Elle demeurait l, sous
son baldaquin de chaume et ses courtines de lierre, assise  une table
rustique, o elle se tenait accoude, la tte dans les deux mains.
Il tait invitable que ces stations douloureuses en apparence, et
assez prolonges, veilleraient bientt l'attention du promeneur  la
gibecire, qui venait fureter fort souvent par l. Les deux trangers se
connaissaient sans doute, car ds la premire fois qu'ils s'aperurent,
la dame envoya un baiser au monsieur, qui rpondit par un affectueux
salut de la main.

Mais aussitt la dame porta le doigt  ses lvres en dsignant, de
l'autre main, les alentours du kiosque. Alors le promeneur s'assit en
face de la dame, sous des buissons qui bordaient le sentier, et il
attendit. La dame tira de la poche de sa robe un carnet et un crayon,
traa quelques mots, et choisissant une petite pierre, y assujettit le
billet et lana le projectile de l'autre ct du saut-de-loup. Le
promeneur ramassa cette dpche, la dplia, et parut atterr de ce qu'il
lisait. Rpondre par le mme moyen tait chose facile; mais, pour un
homme prudent, il y avait cette diffrence que le billet, une fois tomb
entre ses mains, tait en sret, tandis que les apprhensions exprimes
par la dame sur la surveillance dont elle tait l'objet, rendaient
dangereuse la rciproque. La dame exprima cette apprhension par signes;
mais comme la rponse tait urgente, il fut sans doute convenu, aussi par
signes entre eux, que la damne rejetterait la rponse aprs l'avoir lue.
C'est ce qui eut lieu.

Ds le lendemain, mais par un chemin tout diffrent et  une autre heure,
le promeneur revint au pied du kiosque. La dame n'y tant point, il se
mit  aller et venir avec une agitation inquite. Enfin, elle parut,
et le tlgraphiste sembla un peu calm. Ces rendez-vous mystrieux
prsentrent pendant quelque temps peu de varit, mais apparemment
ils prirent tout  coup un caractre tragique, puisque, oubliant les
prcautions antrieures, le promeneur alla jusqu' dire  la dame:

--Voulez-vous fuir?

--Et le saut-de-loup? Et ce costume? rpliqua-t-elle, en montrant
qu'elle tait en robe de chambre et en pantoufles, sans mme un chapeau
de jardin.

Le promeneur insista, promit d'amoindrir la difficult en se portant
lui-mme au fond du saut-de-loup, au risque de se dchirer les mains aux
acacias qui le garnissaient, dans le but de soutenir les pieds de
la dame pour lui faciliter la descente.

Mais la dame ajourna cette proposition, qui lui semblait dsespre.
Il y eut cependant, par un change de missives nouvelles, quelque chose
de convenu pour un jour suivant.

Ce jour-l, la dame se prsenta au kiosque, vers le dclin du soleil.
Elle tait en habit de ville, mais fort simplement vtue. Elle commena
par jeter au promeneur, qui tait naturellement  son poste, un fort
lger sac de nuit; puis, ayant regard une dernire fois autour d'elle
et n'ayant vu personne, elle vint  pas lents et d'un air distrait
jusqu'au bord du saut-de-loup.

Tout  coup elle s'y assit, les pieds pendants au dehors. De son ct,
le promeneur s'tait laiss couler sous les acacias du foss, et il se
tenait plaqu  la muraille et les bras tendus au-dessus de sa tte
pour soutenir la fugitive, lorsqu'en se retournant, pour se retenir aux
branches d'un arbre du parc, la dame s'arrta soudain en poussant un
lger cri.

Aussitt son mystrieux ami disparut derrire le buisson le plus
rapproch du foss.

Au moment de remonter dans le champ, et comme il s'assurait que la dame
Etait tranquillement rtablie dans le kiosque, le galop d'un chien fit
bruire les broussailles du fond du saut-de-loup.

L'tranger se mit en dfense contre une attaque possible de l'animal,
mais en levant les yeux  cinquante mtres du kiosque, et droit en face
de lui, il vit, se tenant debout d'un air narquois, le matre-valet,
qui formait la garde du chteau et qui semblait attendre, sans ouvrir la
bouche,  quel parti allait s'arrter le dlinquant.

Le chien, n'osant attaquer sans doute, se contenta d'aboiements furieux,
et le promeneur, assis paisiblement en apparence sur le bord oppos et
un long couteau ouvert dans la main, se borna  dire, avec une nuance de
hauteur, au domestique:

--Voulez-vous rappeler ce chien?

--Il fait son devoir, objecta le valet sur le mme ton.
Que cherchiez-vous dans ce foss? C'est ici une proprit close.


--Il m'en souviendra, riposta l'autre, qui, s'installant commodment sur
le revers du saut-de-loup, au lieu de continuer sa retraite, affecta de
tirer un livre de sa poche et de continuer une lecture, tandis que le
chien aboyait toujours.

En prsence de cette attitude, le domestique dut se taire et il rappela
le chien, dont l'intervention n'avait plus d'objet.

Quand le chien et l'homme se furent loigns,  l'ami de la chtelaine
s'assura que la paix de cette dernire, toujours assise dans le kiosque,
n'avait pas t matriellement trouble, et il reprit  pas lents sa
promenade, en jetant  la dame un adieu mimique qui signifiait:
Au revoir!  bientt!

La journe ne devait pas finir sur cet incident.

La nuit tait tout  fait venue.

L'entomologiste rentra chez lui sans hter le pas et il trouva sa femme
un peu inquite de sa longue absence; mais son visage tait si calme et
le bocal aux insectes si bien rempli, que toute explication devenait
inutile. Cependant il ne vida point sa gibecire devant sa compagne. Elle
renfermait un paquet qui ne lui appartenait point et qu'il eut hte de
drober  la curiosit comme aux questions que cet objet pourrait faire
natre.

Soit qu'il et omis de le rendre, soit qu'il n'et pas jug  propos de
le faire, de peur d'attirer de nouveau sur lui l'attention, il le cacha
dans sa propre chambre et il passa dans la salle  manger pour le repas
du soir.

En mme temps revenait de Paris le chtelain du Plessis-Piquet, ce jaloux
qui faisait exercer sur sa femme une si troite surveillance. Aprs
quelques mots changs avec le matre-valet, cet Othello ne se coucha
point sans avoir parcouru la lisire de son parc avec une lanterne
sourde. Si quelque rdeur avait t lev  une heure o tous les
habitants du Plessis ronflaient dj  poings ferms, ce rdeur aurait
pu voir marcher lentement, le long du saut-de-loup, l'habitant du
chteau avec sa lanterne. Il aurait pu le voir inspecter le point faible
du rempart extrieur et y reconnatre la trace des pas du promeneur
indiscret. Cependant ce dernier, enfonc,  Clamart, dans une vieille
bergre, parcourait ses journaux et prenait connaissance d'un billet
arriv en son absence.

L'entomologiste n'tait autre que le vieil ami et le compagnon d'armes de
Gustave Mayran. Le billet tait du gnral, conviant Paul de Breuilly 
venir dner rue Bellechasse et y passer la soire en tiers avec M. de
Vermont.

On se souvient de l'entrevue des trois amis, du rcit que le voyageur fit
d'une chasse au gorille, et de l'insistance que Paul mettait  savoir
comment on peut se dfaire d'un gorille du boulevard, lorsqu'un journal
tombant chez Mayran,  l'adresse du comte, rompit soudainement l'entretien
et contraignit Paul  reprendre, sans plus tarder, le chemin de Clamart.

Sans doute ce brusque dpart fut provoqu par des incidents nouveaux et
graves; car, peu de jours aprs, Paul revenait chez le gnral, aprs
avoir pri par un mot Adrien de Vermont de s'y rencontrer galement.

Fort intrigus de cette convocation, les deux amis du comte se trouvaient
runis lorsque, ce dernier arriva rue Bellechasse.

--Messieurs, leur dit-il aprs leur avoir serr la main, nous nous sommes
quitts l'autre jour sur la mort d'un gorille, et c'tait mon tour de
vous raconter une histoire. Je reprends donc la parole que vous m'aviez
accorde. S'il s'agit d'une histoire toute personnelle et intime, vous
n'en serez pas surpris; n'y a-t-il pas trente ans que je vis coeur 
coeur avec vous?

--Il faut dire, objecta de Vermont, qu'il y a pourtant quelques lacunes
involontaires dans nos biographies; car, enfin, nous sommes rests
longtemps sans nous voir.

--Dsormais, rpondit Paul, il n'y en aura plus dans la mienne.

Et alors il leur raconta son histoire jusqu' la visite de Berwick aux
Batignolles.

Aprs un moment de repos, il reprit la parole pour dire  ses deux
auditeurs avec plus de solennit que dans son rcit prcdent:

--Maintenant, mes amis, quand je vous aurai fait l'expos de quelques
faits accomplis depuis la visite du banquier, je ferai appel  vos
lumires,  votre honneur, car j'ai un conseil de vie ou de mort  vous
demander!

Vermont et Mayran redoublrent d'attention, et ce fut avec une profonde
Tristesse et une indignation  peine dissimule que le comte acheva ce
qui lui restait  dire.




XIV


Paul poursuivit:

--Vous avez vu que Berwick enlevait sa femme de la rue d'Anjou et
la faisait disparatre, au moment o il se prparait  m'offrir un
remboursement drisoire. Le but vident qu'il s'tait propos tait de
la mettre dans l'impossibilit de communiquer et de s'entendre avec moi.
Mais, quelle que ft la svrit de la surveillance dont Laure tait
l'objet, et la dfense de la laisser sortir du chteau, lui absent, Mme
Berwick me fit passer un billet par un moyen que ses argus n'avaient pas
prvu Ce fut la proximit de la route et du parc qui le lui fournit. Un
facteur rural suivait le bord du saut-de-loup, et quelques mots tracs au
crayon et enferms dans une enveloppe affranchie  mon adresse furent
jets  cet homme de la mme faon que ceux par lesquels  elle devait
plus tard correspondre avec moi. Par l, j'appris le lieu de la
squestration et son objet. Cette squestration avait quelque chose de
sinistre. Elle ne pouvait  durer que si Berwick nourrissait quelque
sombre dessein. Je pris immdiatement la rsolution de me rapprocher de
Laure. J'avais t malade. J'tais  peine remis; la comtesse trouva trs
naturel que Billardel, prvenu par moi, me recommandt un sjour  la
campagne, et cela le plus tt possible; aussi vis-je Blanche trs
empresse  favoriser ce changement d'air. Je me chargeai de dcouvrir,
 proximit de Paris, une habitation proportionne  nos moyens actuels,
et je partis pour Clamart. J'y arrtai, dans la journe mme, le petit
nid que Blanche et moi y habitons, et j'tudiai sans bruit les abords
de la prison o Laure languissait avec ses propres domestiques pour
geliers. Ne pouvant me prsenter chez elle, ni avoir l'air de la
connatre, je dus faire un sige en rgle avant de parvenir 
l'apercevoir. La seule promenade qui lui ft permise, celle de son
propre jardin, me la montra dolente, accable, et ne prenant plus la
peine de s'habiller pour errer dans les alles de son parc. Je ne
pouvais naturellement lui crire, et elle tait bien loigne de me
croire l. Enfin, un jour, nos regards se rencontrrent d'un ct 
l'autre du large foss qui la sparait du monde, et nous pmes reprendre
la conversation. Je lui fis connatre la dmarche de son mari pour me
rendre une somme considrable dont il feignait de croire qu'il n'avait
t dlivr aucun reu... Laure comprit tout de suite que c'tait un
moyen employ par Berwick de me faire avouer ma complicit dans cette
affaire; mais je la rassurai en lui disant dans quels termes j'avais
rpondu. J'ajoutai que, peu de jours aprs, j'avais fait savoir  Berwick
le refus d'une tierce personne, auteur du versement des trois cent mille
francs, d'entrer en arrangement avec lui.

--Vous avez bien fait, me dit Laure, car si vous aviez accept ce que
M. Berwick vous proposait, nous nous serions trouvs dsarms. Il
n'aurait plus gard aucun mnagement vis--vis de moi.

--Ces mnagements, poursuivit Paul, ne devaient pas durer longtemps.
Je ne vous raconterai pas par le menu, mes amis, mes rendez-vous avec Mme
Berwick. Par eux, je fus tenu au courant de ce qui se passait dans la
place. Le banquier n'avait pas obtenu de moi l'aveu de la crance,
quoique bien persuad d'ailleurs que j'tais le crancier, mais il avait
appris  compter sur moi pour secourir sa femme dans les cas extrmes.
Avait-il de nouveau besoin d'argent? Cela est probable, d'aprs
l'insistance nouvelle qu'il mt  connatre le nom du bailleur de fonds.
Il eut la constance d'exposer  Laure les avantages attachs aux fameuses
parts de proprit qu'il m'avait offertes. Il persuada mme  sa femme
qu'il y aurait profit pour elle  accepter de ces parts de proprit, en
change du reu des 300,000 francs. Je ne fus pas peu surpris d'entendre
Mme Berwick me demander si je n'avais pas eu tort de refuser. Tout compte
fait, suivant elle, ce mode de remboursement pouvait mieux valoir que
le nant. Je la dtrompai. Quoi qu'il en soit, Berwick, furieux de
trouver sa femme aussi oppose que moi  une liquidation de la dette qui
lui permettrait d'en contracter de nouvelles, eut recours au moyen des
lches: il lui donna huit jours pour dclarer le nom du prteur, puisqu'il
tenait  effectuer le remboursement;  dfaut de quoi, dans un transport
de colre, il lui signifia carrment qu'il la tuerait. Elle prit peur;
elle le savait homme  accomplir sa menace, non avec le bruyant clat
d'un assassin vulgaire, mais avec ces prcautions abominables qui,
sans garer la justice, donnent au criminel l'espoir de l'impunit.
Reprsentez-vous cette infortune enferme vis--vis de son bourreau,
dans une habitation vaste, mais presque dserte, l'indiffrence et
l'loignement de la domesticit, un vide d'un demi-kilomtre entre le
chteau et les maisons du village, et vous comprendrez ce que j'ai
prouv jours et nuits depuis lors.

Or, j'tais avec vous, j'tais ici le surlendemain du jour o j'avais
t sur le point de faire russir l'vasion de Laure, entrave dans son
accomplissement par l'apparition soudaine du valet qui garde  vue
Mme Berwick. J'tais, dis-je, avec vous, quand un journal, tombant ici,
le soir, au milieu de notre causerie, me rvla le subterfuge infme
auquel Berwick avait recours pour forcer mon incognito. Il me prenait 
partie, dans un de ces chos  initiales transparentes dont j'tais
oblig de reconnatre l'inspirateur, quoiqu'il puisse paratre
invraisemblable qu'un mari mette en jeu l'honneur de sa propre femme.

Voici, au surplus, l'article en question:

Il n'est bruit, en ce moment, dans les salons de la haute socit
parisienne, que d'une aventure dont Mme B..., la femme d'un banquier
bien connu, aurait t l'hrone.

M. de B..., dont la rcente et subite retraite dans un quartier
excentrique a donn lieu, depuis quelque temps,  des suppositions plus
ou moins fondes, poursuivait,  parat-il, Mme B... de ses assiduits.
De son ct, Mme B... n'tait pas insensible, malgr la diffrence d'ge.

M. de B..., du reste, ancien militaire  a encore fort belle prestance,
malgr ses cinquante ans.

Toujours est-il que M. B... ayant emmen sa femme dans sa proprit de
C..., M. de B... les suivit et, avant hier soir,  la nuit tombante, il
tentait d'oprer, de concert avec elle, l'enlvement de la jeune femme.

Ici commence le ct comique de l'histoire. Un chien dnona par ses
aboiements la prsence d'un inconnu  un valet qui se promenait au fond
du parc, et celui-ci arriva au saut-de-loup qu'il s'agissait de franchir,
juste au moment o la dame allait se laisser choir aux bras de son
ravisseur!

Aussitt alerte, tumulte, scandale, fuite de l'amant et arrive du mari,
qui trouve sa femme en toilette de voyage et prte  lever le pied. On
rapporte que M. de B...., qui est mari, avait dj opr le sauvetage
d'un sac de nuit qui contenait des objets indispensables. Nous tiendrons
nos lecteurs au courant de l'aventure, et leur dirons si M. de B... est
venu rclamer une rcompense en rapportant au chteau le sac de nuit en
question.

--Que dis-tu de cela, Adrien? fit Mayran en passant  M. de Vermont le
journal qu'il venait de lire.

--J'ai vu ailleurs de semblables ordures, repartit le sceptique; dans
certains pays d'Amrique, cela se fait couramment et avec non moins
d'effronterie.

--Cela ne se pratique pas encore avec impunit en France, repartit Paul
avec emportement, et malheur  l'auteur, quel qu'il soit, de cette
infamie! L'ayant lue, vous vous en souvenez, je levai brusquement
la sance et je repartis pour la campagne.

Mayran, en sa qualit de gnral, se montrait d'autant plus froid que
les situations taient plus graves.

--Il y a ici quelqu'un en mauvaise passe, dit-il, mais qui? La rputation
de Mme Berwick, dont on mettra le nom sur l'initiale incrimine. Berwick,
qui videmment ne se bat pas! Le journaliste? Il se retranchera derrire
Berwick. Il excipera, comme on dit, de sa bonne foi, et si Paul pourfend
le journaliste, le banquier reste debout.

--Une provocation, dit Adrien, n'atteint donc pas le coupable. Elle met
Mme Berwick en cause, et elle n'expose que Paul.

--Il doit tre pourtant possible de forcer Berwick  se battre, et je
l'y forcerai, duss-je le souffleter publiquement et priodiquement.

--Tu iras en correctionnelle pour voies de fait, lui dit Vermont; et
devant les tribunaux  le nom de ta pauvre Dulcine sera livr en pture
aux quolibets. Est-ce l ton but? Non, videmment.

Le gnral tait pensif.

--Il y a, dit-il, une chose que je n'aperois pas. Quel intrt Berwick
a-t-il  diffamer sa femme, dans une feuille publique et  provoquer, de
la part de l'homme qui s'intresse  elle, des reprsailles invitables?

--Affaire de _chantage_, riposta M. de Vermont. Avec le tendre intrt
que notre ami porte  sa fille, il payera, pour faire taire, comme il a
pay dj pour sauver Mme Berwick d'un ignoble guet-apens!

--On n'a pas tous les jours 300,000 fr. sous la main, ajouta M. de
Breuilly avec une ironique tristesse. En attendant, messieurs,
continua-t-il avec emportement, les faits se rduisent  ceci: Laure est
aux mains d'un assassin, d'un empoisonneur, et Laure est ma fille! Elle
n'a de protecteur que moi. Je tuerai le gorille, je tuerai Berwick.
Parlons seulement des voies, moyens et armes. Vous serez naturellement
mes tmoins, et je suis l'offens.

--Dieu sait, dit le gnral, si je respecte tes sentiments, ton anxit,
ta colre. Mais voil de ces extrmits auquel l'amour nous porte, et
que, pour ma part, j'avoue n'avoir jamais connues! Et encore, s'il
s'agissait de Charlotte elle-mme, qui n'est plus, mais c'est de sa fille
qu'il s'agit, et sa fille ne porte pas ton nom!

--C'est pourtant le seul enfant qui me reste, repartit le comte avec un
sanglot dans la gorge; tu n'as pas comme moi, Gustave, perdu les deux
autres!

--J'aimerais mieux pour toi, rpliqua Mayran, que tu n'eusses jamais
rencontr ni adopt cette enfant-l! Mais revenons  notre sujet: il y a
devant nous, comme tu le dis, un gorille qui torture une femme. Une femme
qui est ta fille! Il faut tuer le gorille pour la sauver. Eh bien! Nous
allons au journal; nous demandons  parler  l'auteur de l'cho. On nous
le nomme ou, par un scrupule que je conois, le directeur du journal
accepte la responsabilit de l'article. Nous l'examinons avec lui; il
appert de l que le racontar est venu du dehors, et nous sommons le
directeur d'en dnoncer l'auteur ou de se placer en face de toi. A
compter de ce moment, nous avons livr deux noms que nous aurions tenu 
taire; mais de quel droit irions-nous demander raison  Berwick, qui
n'est pas moins outrag que vous deux? Il dira ne rien savoir.

--Berwick sait tout, allez! dit M. de Breuilly. Lui seul a pu trahir ce
que lui seul sait. Le soufflet que je lui rserve n'aura pas besoin de
commentaires.

--Mais alors, dit Adrien, de par ce soufflet il devient l'offens.

--Eh que m'importe! pourvu qu'il meure de ma main! pe, sabre de
cavalerie, pistolet, carabine, tout ce qu'il voudra, tout m'est gal!
Et si l'on veut, successivement avec toutes ces armes, car c'est d'un
duel  mort qu'il s'agit!

--Les Amricains, dit Adrien, ont une manire de trancher la difficult:
ils partent chacun avec une carabine charge, de deux points opposs
d'une fort, et ils vont devant eux jusqu' ce qu'ils se rencontrent.
Le premier, qui aperoit l'autre lui envoie une balle dans la tte et
tout est dit.

--Cela, objecta le gnral, dans nos ides franaises, ressemblerait fort
 un assassinat, vu l'absence de tmoins. Un braconnier   l'afft tirant
sur un garde ne procde pas autrement.

--Soyons srieux, reprit Paul; le duel sera tout ce que vous voudrez,
franais, amricain ou allemand, pourvu qu'il ait lieu. Dictez-en les
conditions, je m'y range par avance.

Mayran, voyant  quel paroxysme de fureur Paul tait graduellement
arriv, lui dit alors avec la douceur et la fermet d'un homme  qui son
grade assure partout la prsance:

--Veux-tu t'carter un moment pour laisser  Adrien et  moi la
possibilit d'changer quelques mots  ce sujet?

--De grand coeur, rpondit M. de Breuilly; je vais passer un moment dans
la salle de billard et attendre vos conclusions.

A ces mots il sortit et l'on entendit rouler furieusement les billes sur
le tapis vert.

--Paul, dit Adrien au gnral, se croit dj en face de l'ennemi.

Mayran secoua la tte, et les deux hommes se parlrent quelque temps 
Voix basse.

Tout  coup, le gnral ouvrit la porte de la salle de billard et, suivi
de M. de Vermont, il dit  M. de Breuilly:

--Paul, tu nous as pris pour arbitres; tu as accept notre dcision par
avance; eh bien! ce duel est tout bonnement impossible, il n'aura pas
lieu.

Le comte parut d'abord atterr, puis il dit:

--Impossible n'est pas franais, il s'agit d'un pre qui veut venger et
sauver sa fille.

--Eh bien! rpliqua le gnral, c'est sur elle et sur toi que tu
dchargerais ton arme, tu n'atteindrais pas Berwick.

--Si tu frappes Berwick au visage, ajouta M. de Vermont, tu produis
invitablement un scandale, car, bti comme il est, au lieu de riposter,
il ira se plaindre, et alors, c'est Mme Berwick qui aura reu le
soufflet.

Par respect pour l'amiti, Paul baissa la tte; mais il ne sortit plus
de sa bouche un mot qui pt faire penser  ses deux amis qu'il avait
ratifi leur sentence.

A la suite de cette conversation, le comte retourna  Clamart; mais, ds
que Mme de Breuilly se fut endormie et qu'Annette se ft retire dans sa
chambre, il sortit, arm, pour aller rder, le reste de la nuit, autour
du chteau.

--A tout vnement, pensa-t-il, je serai l.




XV


Il tait entre onze heures et minuit lorsque Berwick,  l'insu de sa
femme et de ses gens, sortit du chteau par une porte-fentre du salon,
en portant une lanterne sourde et son fusil de chasse pass par la
bretelle sur son paule droite.

Il appela le chien de garde et tous deux, furetant, commencrent en
silence le tour complet de la proprit. Ces rondes de Berwick taient
assez habituelles. C'tait le seul moment o il pt vrifier sans tmoins
l'tat des cltures, la trace des pas dans le sable, et les troues dans
le taillis.

La plus grande partie du parc tait borde par le saut-de-loup. Ce
saut-de-loup n'tait visible qu'au bord, rempli qu'il tait jusqu' fleur
du sol par des arbustes pineux rass  la faux et qui lui donnaient
l'air d'une bande de pelouse. Le temps y avait,  et l, pratiqu des
troues, et par endroits la vgtation avait mme disparu; mais, vu du
parc, le site se trouvait dgag partout, et le propritaire, en se
promenant n'apercevait pas ses propres limites.

Berwick s'avanait,  pas lents, tantt  ciel ouvert, tantt sous les
groupes d'arbres de haute futaie o serpentait l'alle, mais sans
s'loigner jamais beaucoup du foss, au bord duquel il s'arrtait par
moments, regardant le sol et les herbes avec sa lanterne.

La nuit tait assez claire pour que le banquier distingut les traces
rcentes du pas de sa femme et celle de son matre-valet.

Quand il fut prs du kiosque, il se dirigea de ce ct, y entra, regarda
si quelque papier avait t oubli l; mais il n'y trouva qu'une chaise
de jardin, dplace par la dernire personne qui s'tait assise devant
la table, Laure certainement.

Il ressortit du kiosque, qui tait le point le plus loign du chteau,
et, se souvenant que ce point avait t choisi par l'assaillant pour
tenter l'assaut, il examina longuement les buissons et jusqu'aux pierres
du mur.

De ce point du parc, le chteau tait naturellement invisible; autrement,
M. de Breuilly et Laure ne l'auraient pas choisi pour une vasion. Un
petit bois interceptait l'horizon, et ce n'est qu'au dtour de ce bois
que Berwick s'arrta de nouveau et regarda la faade de son habitation.
Toutes les fentres taient obscures, except deux, l'une, celle de la
chambre de Mme Berwick; l'autre, celle de sa propre chambre, o il avait,
 dessin, laiss en sortant une lampe allume.

Du ct de la route un coin de haie, flanqu d'un saule et de quelques
noisetiers, qui formaient une tache obscure. Le chien aspira l'air dans
cette direction et il commena  gronder, mais les yeux de Berwick ne
parvenaient pas  sonder ce fourr. Le chien persvrant dans son
inquitude, le banquier, par un mouvement instinctif, posa sa lanterne 
terre et arma son fusil.

Alors une silhouette fonce, que Berwick avait prise pour celle d'un
tronc de saule, parut mouvoir deux de ses branches. Le craquement lger
d'une batterie que l'on arme rpondit  la dmonstration belliqueuse
de Berwick, et le chien, une patte leve, tomba dfinitivement en arrt.

Il ventait fortement dans la direction de la haie, et grondait toujours,
mais trs bas, quoique plus rageusement.

Rien ne ressemble au craquement d'une batterie comme un craquement de
branches dans un vieux arbre,  la moindre brise; cependant, vu l'attitude
du chien, le doute n'tait gure permis, il y avait l quelqu'un.

--Qui va l? cria Berwick d'une voix faible, mais distincte.

Pas de rponse.

Alors, de peur de s'aventurer inconsidrment, le banquier ramassa une
Petite pierre et la lana par-dessus le saut-de-loup, dans la direction
du fourr.

La silhouette fit un mouvement, le chien aboya, et son matre rpta la
question: Qui va l? mais, cette fois, d'un ton plus imprieux.

--L'ennemi! rpondit cette fois le fantme, dont le visage s'accentua au
clair de lune; car il avait fait un pas en avant, sur la provocation de
Berwick, et la forme de son corps se dessinait maintenant sur la pleur
de l'horizon nocturne.

Sans donner au banquier stupfait le temps de faire un seul mouvement,
M. de Breuilly avait paul son fusil et mis en joue son adversaire.

--Ne bougez pas, monsieur Berwick! lui cria-t-il, et alors je ne tirerai
pas. Seulement, dposez votre fusil!

Le banquier obit machinalement  cette injonction terrible en couchant 
terre son fusil arm.

Paul abaissa son arme, mais en la conservant  la main.

--Je suis heureux, reprit le comte, d'un hasard qui me procure un
entretien dcisif avec vous. Vous reconnaissez-vous l'auteur d'un cho
publi dans un journal d'avant-hier et qui met en scne madame Berwick,
vous et moi?

--Non! rpondit le banquier, et j'ignore ce dont vous me parlez, monsieur
le comte!

--Vous mentez! dit Paul, et vous m'en rendrez raison!

--Me battre avec vous? Ce serait une singulire faon de reconnatre un
signal service que vous m'avez rendu! Mais ne vous ai-je pas moi-mme
offert la restitution d'une somme que vous ne me rclamiez pas, et de
laquelle il n'existe aucune reconnaissance crite, ni aucune trace?

--Vous mentez! rpta de Breuilly; cette preuve existe, et si elle
n'existait pas, vous ne m'auriez rien offert du tout! Vous ne l'avez fait
qu'aprs avoir puis tous les moyens, l'obsession, la menace,
la violence mme, et la violence envers une femme!

--Mais, monsieur, cette femme est ma femme!

--Cette femme est ma fille! riposta le Comte. J'ai considr comme un
devoir de la sauver du dshonneur au prix de ma fortune. Aujourd'hui je
considre encore comme un devoir de la dlivrer de son bourreau, mme au
prix de ma vie. L'un de nous est de trop ici-bas; nous allons rgler
cette affaire  l'instant mme!

--Mais c'est un duel sans tmoins, un assassinat!

--Pardon, monsieur Berwick, dans un assassinat les deux adversaires ne
sont pas pareillement arms et prvenus. Lavons donc notre linge sale
en famille! Nous avons pour cela tout ce qu'il faut! Il est minuit
quarante-cinq, ajouta-t-il en consultant rapidement sa montre. Sur le
coup d'une heure, aux cloches du Plessis-Piquet, nous paulerons et le
premier prt tirera! Reprenez votre fusil et tenez-vous en garde!
Si vous essayez de fuir, vous tes un homme mort!

Dompt par la volont de M. de Breuilly, Berwick, dj plus mort que vif,
Ramassa son fusil.

Juste  ce moment, l'horloge de l'glise sonna au loin les trois
quarts....

A minuit, Mme de Breuilly se rveilla; elle regarda la pendule, aprs
s'tre assure que son mari tait absent; il tait donc ressorti?
Pourquoi? Elle fut atterre, car jamais il n'tait arriv pareille chose.
Rien n'annonait, dans l'tat de la chambre de Paul, qu'il ft sorti
prcipitamment. Tous les objets taient  leur place accoutume. Non,
cependant! Le fusil de chasse, le beau Devismes de M. de Breuilly n'tait
point suspendu  des cornes de chamois, entre les deux fentres! Paul
tait parti en costume de chasseur, aprs tre revenu de Paris en costume
de ville. Cette transformation et ce dpart s'taient oprs entre dix
heures et demie, heure de l'arrive du train, et le moment o Blanche
avait rouvert les yeux.

Dans son trouble, elle appela Annette. Annette ne savait rien, n'ayant
rien entendu. Elle se releva aussi. Les deux femmes cherchrent ensemble.
Paul avait ferm la porte de la maisonnette et emport la clef. Mme de
Breuilly pouvait sortir, en cas ne ncessit, par une des fentres du
rez-de-chausse; mais son mari avait prmdit une absence de quelque
dure, sans quoi, dans ce village profondment endormi, il aurait, pour
une absence de quelques instants seulement, laiss la clef dans la
serrure, et la porte ferme au pne.

Enfin, Paul n'tait pas dans le jardin.

Ces constatations rapides furent opres en silence.

A une heure du matin, M. de Breuilly n'tant, pas de retour Mme de
Breuilly, qui s'tait habille, partait.

Pour aller o?

Pour suivre le premier des chemins que prenait habituellement son mari
dans ses promenades. Mais l'un l'aurait conduite  Fleury, l'autre dans
la plaine haute du Plessis-Piquet, deux directions opposes.

Annette accompagnait sa matresse. Elles se consultrent. La situation
tait inquitante. La lune tait leve. Sans savoir pourquoi, Blanche et
Annette marchrent dans la lumire, plutt que de s'enfouir dans l'ombre.

Elles arrivrent ainsi, en peu de temps, mais en un sicle selon la
mesure de leur impatience, sur la lisire du bois, du ct du Plessis.

L, elles parcoururent la plaine d'un regard attentif. Il n'y avait
personne. Cependant un chien hurlait dans l'loignement, sur la gauche.
Elles marchrent de ce ct.

 quelque distance du chteau, elles remarqurent une certaine
agitation: des lumires couraient dans les fentres et dans le parc,
chose inexplicable  pareille heure.

L'une de ces lumires longeait rapidement le saut-de-loup; elle tait
porte par une jeune femme qui prcdait plusieurs personnes. A peine
vtue, les cheveux en dsordre et flottants sur ses paules, elle
avanait, l'oeil en terre, fouillant du regard les herbes et les buissons
 droite et  gauche.

Blanche, qui n'apercevait que par le dos cette femme perdue, suivit,
avec Annette, le sentier extrieur au saut-de-loup, comme si le mme
danger, le mme malheur enchanait ses pas  ceux de ces chercheurs
enfivrs. Par moments, ils disparaissaient derrire les arbres, mais
pour reparatre bientt, marchant toujours le long de la clture et
guids par un chien, qui semblait, lui, savoir mieux que personne o il
allait.

Tout  coup le chien s'arrta. Les personnes attaches  ses pas firent
halte et formrent une sorte de cercle. Il y avait  terre un homme tomb
sur la face. Un fusil tait encore entre ses mains et couch sous lui en
travers. Des domestiques le placrent sur le dos, tandis que la jeune
femme avanait la lumire vers le visage de la victime.

--Mort! murmurrent les assistants d'une seule voix.

--Mort! en tes-vous srs? demanda la jeune femme, qui s'tait retourne
pour interroger les personnes qui l'accompagnaient.

En ce moment, le visage de l'inconnue fit face  Blanche, glace de
terreur, qui se tenait immobile avec Annette, sur le chemin bordant le
saut-de-loup.

Ce visage ple fit frissonner Mme de Breuilly. C'tait le mme qu'au
Bois, du temps d'une jalousie naissante, son mari avait salu, dans le
moment o la flche du landau bleu menaait de renverser le coup de
Blanche.

C'tait le mme visage qui s'tait offert  elle rue de la Condamine.
C'tait la main de cette femme qui lui avait tendu une carte sur laquelle
on lisait: Laure Widmer.

Un pressentiment sinistre concentra sur le champ l'attention de Blanche
sur les traits du mort. Cet homme replet et presque chauve n'tait pas
M. de Breuilly, mais il avait un trou noir entre les yeux.

La faon dont tait tomb son fusil marquait assez qu'il ne s'tait pas
tu lui-mme.

Le matre-valet dit:

--On a tir sur monsieur de l'autre ct du chemin. Les chiens sont
abattus, le fusil est dcharg, donc monsieur s'est dfendu.

--Il s'est dfendu? rpta la jeune femme, qui tait tombe  genoux 
ct du cadavre. Il a tir sur... Ah! mon Dieu! Et rejetant ses cheveux
en arrire, elle se redressa comme par une dtente:

--Il faut que je sorte d'ici! que je voie!...

Mais, comme il n'y avait nulle porte  proximit, elle s'lana vers le
saut-de-loup, sans s'inquiter de l'existence du foss et, alerte comme
un chevreuil, elle se laissa glisser le long du mur, courut  travers les
broussailles jusqu' l'boulis par o elle avait dj d s'enfuir, sans
s'inquiter des lambeaux de robe qu'elle laissait aux pines du chemin,
et elle reparut sur la crte oppose; puis, elle revint, en courant,
en face de l'endroit o les domestiques taient occups  relever, pour
l'emporter, le corps de leur matre.

--Qui cherchez-vous? s'cria Blanche en se jetant au devant de Mme
Berwick.

--Venez, cherchons ensemble! fut l'unique rponse de la jeune femme.

Tout  coup Blanche, Annette et Laure poussrent un cri d'horreur:

--Mon mari! Mon matre! Mon pre!

C'tait Paul de Breuilly qu'elles venaient de reconnatre, respirant
encore, malgr une blessure  la poitrine d'o le sang coulait  flots.
Ses courtes moustaches encore blondes, sa barbiche pointue, ses cheveux
coups courts, enfin sa fire attitude jusque dans les dfaillances
suprmes, lui donnaient une vague ressemblance avec le duc de Guise,
dans le tableau de Paul Delaroche.

Annette souleva le buste de son matre, qui ouvrit les yeux et sembla
reprendre une sorte de vie en voyant runis les deux tres qu'il
chrissait.

L'oeil gar, la main fivreuse, Mme de Breuilly cherchait, avec son
mouchoir  arrter le sang de la blessure.

Laure s'arrachait les cheveux et, se jetant sur Paul  corps perdu, elle
l'appelait des noms les plus tendres....

--Mais qui tes-vous donc enfin, madame? s'cria Blanche, pour qui ce
partage de sa douleur tait trop cruel, en repoussant brusquement la
femme de Berwick.

--Votre fille! articula le bless; quoi qu'il advienne, aimez-la bien!...

Les deux femmes se regardrent; la mre comprit tout, pardonna tout!
Elle sentit s'enfuir ses dfiances et ses soupons et, dans un lan
sublime, elle ouvrit ses bras  la fille de Charlotte, qui y tomba en
gmissant!

Paris, 1883.

LE GORILLE
FIN




       *       *       *       *       *




LOIN DES YEUX LOIN DU COEUR

par

OSCAR MTNIER


Avril 1889.

Imprimerie E. Mazereau, Tours.




Un matin du mois de septembre 1879, le capitaine Villefort descendit de
cheval sur la place du Chteau,  Saint-Germain-en-Laye. Il jeta la bride
 son ordonnance.

--Conduis les chevaux  l'curie, et reviens me trouver ici.

Il dsignait la terrasse d'un caf qui faisait face  l'glise.

--Bien, mon capitaine!

Et tandis que le chasseur s'loignait au grand trot, le capitaine alla
s'attabler au caf qu'il avait dsign, puis il parut s'absorber dans
l'observation des fidles qui dfilaient devant lui pour se rendre 
l'glise.

C'tait un dimanche; les cloches sonnaient  pleines voles. Saint-Germain
est une vraie ville de province, plante  peu de kilomtres de Paris.
Except  l'heure des trains, en temps ordinaire, les rues sont assez
mornes, mais, ce jour-l, tout Saint-Germain bat le pav.

Une demi-heure aprs, l'ordonnance tait de retour.

--Promne-toi sur la place, lui dit l'officier, tout  l'heure j'aurai
besoin de toi.

Le brosseur fit le salut militaire, et se retira.

Quelques minutes s'taient  peine coules, qu'un groupe dboucha de la
place et parut requrir toute l'attention du capitaine. Un vieillard 
cheveux blancs donnait le bras  une dame ge. Prs d'eux marchait
une jeune fille, simplement quoique fort lgamment vtue et portant un
livre d'Heures.

Ces trois personnages taient suivis  quelques pas d'un vieux domestique.

--Bonnivard! appela le capitaine.

L'ordonnance accourut.

--Tu vois ce vieux bonhomme qui suit ses matres!

--Oui, mon capitaine.

--Tu vas l'accoster, lui demander s'il ne s'appelle pas Franois, et
s'il n'est pas au service de monsieur de Sermaise.

--Bien, mon capitaine!

--Il te rpondra: oui, alors tu lui diras que l'officier dont tu es
l'ordonnance dsirerait le voir  l'issue de la messe. S'il consent  se
rendre  ton invitation, tu l'attendras et tu le conduiras chez moi, rue
Saint-Thomas, numro 2.

--Et s'il demande de la part de qui je viens?

--Tu ne rpondras rien, rpliqua vivement le capitaine, ou plutt tu lui
diras simplement: de la part d'un officier qui connat ses matres. Pas
d'indiscrtion!

--Compris, mon capitaine!

L'ordonnance cligna de l'oeil d'un air entendu, et gravit rapidement
Les degrs de l'glise. C'tait un garon prcieux que Bonnivard. N sur
les hauteurs de Belle-ville, il ralisait le type du gamin de Paris.
Successivement sculpteur sur bois, figurant, puis artiste dans les
Petits thtres de banlieue, le hasard de la circonscription avait fait
de lui,  vingt et un ans, un chasseur  cheval. Amoureux de sa libert,
ddaigneux des honneurs, il avait prfr passer tranquillement son
cong au service d'un officier clibataire, plutt que de se plier aux
exigences quotidiennes du mtier militaire. Pitre soldat, mais excellent
brosseur, trs apprci de son capitaine, dont il avait acquis la
confiance entire.

Sr que la mission dont il l'avait charg serait exactement remplie,
l'officier rentra chez lui, trs soucieux. Le capitaine Villefort avait
trente-cinq ans; son abord, trs dur, dcourageait par une froideur
invincible. La couleur fonce de ses cheveux coups ras, un peu
grisonnants sur les tempes, ajoutait encore  l'austrit de sa mine.
Il tait depuis peu de temps remont dans son appartement, quand
Bonnivard arriva ramenant le vieux domestique.

Introduit aussitt, Franois s'arrta, rendu muet par l'motion, sur le
seuil de la porte.

--Ah! monsieur Pierre! fit-il d'une voix trangle, j'avais comme un
pressentiment...

--Mais oui, Pierre, fit en souriant le capitaine qui tendit en mme temps
la main au vieux serviteur, tu me reconnais donc encore, toi?

--Si je vous reconnais, moi qui vous ai lev!

--Une ducation qui ne t'a gure russi.

--Ah! Pouvez-vous dire, monsieur Pierre? Vous avez bien quelques dfauts,
mais aussi de grandes qualits.

--Des qualits, moi? fit le capitaine d'un air tonn. Je t'ai pourtant
fait assez enrager ... et mme souffrir.

Franois secoua la tte.

--Tout cela n'est rien, rpliqua-t-il.

--Tu es un homme antique, mon vieux Franois. Alors, sincrement, tu es
content de me revoir?

--Si je suis content!... ds l'instant que ce n'est pas  la maison.

--J'y serais donc mal reu? demanda le capitaine, d'un ton plein
d'amertume.

--Je n'ai pas dit cela, monsieur Pierre.

Il y eut un moment de silence que Franois rompit le premier.

--Alors, vous n'tes plus  Lunville?

--J'y tais encore, il n'y a pas huit jours ... mais j'ai t
chang... Maintenant, coute, Franois, donne-moi ta parole de ne pas
dire  la maison que tu m'as rencontr.

--Oui, monsieur,  moins que votre oncle, monsieur de Sermaise, ne me le
demande, car je lui dirais la vrit.

--Oh! mon oncle ne doit pas parler de moi bien souvent.

De nouveau Franois garda le silence.

--Et maintenant, dit brusquement le capitaine, quelle est cette demoiselle
que j'ai vu entrer avec vous  l'glise tout  l'heure?

--Comment se fait-il que vous ne me parliez pas d'abord de madame
Villefort, votre mre?

--J'ai eu de ses nouvelles dernirement, avant mon dpart de Lunville.

--C'est une longue histoire, monsieur Pierre. Je pensais que vous le
saviez ... puisque madame votre mre vous crit quelquefois.

--Deux ou trois fois par an ... mais j'ignorais l'existence de cette
demoiselle.

--Pour que madame ne vous ai rien dit, il faut qu'elle ait ses raisons,
et alors moi, qui suis au service de madame....

--Et plus au mien! interrompit Villefort.

--Je ne parle pas non plus de mademoiselle, acheva Franois.

--Il y a donc quelque chose  reprendre? Autrement, tu ne te gnerais pas
pour parler.

--Il n'y  rien  reprendre dans un secret; ce qui serait  reprendre, ce
serait de le trahir.

--Ainsi, mademoiselle est un secret. Tu es discret, c'est bien. Je
m'arrangerai autrement pouf apprendre ce que je dsire savoir. Au revoir,
mon vieux Franois, sans rancune.

--Monsieur Pierre sait bien que je suis  sa disposition entire pour
tout ce qu'il me sera possible de faire pour lui.

--J'y compte bien.

Et ayant de nouveau serr la main du vieux serviteur, le capitaine
Villefort le reconduisit jusqu' la porte.

Aprs cet entretien qui, en somme, ne lui apprenait rien, Pierre Villefort
resta rveur; il songea  son pass,  cette jeunesse orageuse qui lui
avait alin l'affection des siens,  l'exception peut-tre de celle de
l'homme qu'il avait fait le plus souffrir, aprs ses parents, le vieux
Franois.

Le capitaine Villefort avait perdu son pre trs jeune. Sa nature
ombrageuse et rebelle avait refus de se plier sous le joug, pourtant
trs doux, de M. de Sermaise. Aprs des annes de dissipation, il avait
rompu avec clat et, laissant plongs dans le deuil les deux tres qu'il
et d chrir, son oncle et sa mre, il s'tait engag.

A la maison Sermaise, o il et pu vivre heureux, on avait retourn sans
une plainte contre la muraille le portrait de l'ingrat, attendant, pour
lui faire reprendre sa place, le retour de l'enfant prodigue. Par bonheur,
la vie rude du rgiment avait apais le temprament fougueux de Pierre
Villefort. Il tait rest sombre, taciturne, se liant difficilement;
devenu officier, il n'avait jamais eu avec ses camarades que des relations
polies, point d'intimit. A des reprises diffrentes, il s'tait senti au
coeur le dsir de voir M. de Sermaise, d'embrasser sa mre. Son orgueil
s'tait toujours rvolt devant l'acte de soumission qu'il et fallu
faire, et voil que le jour o, vaincu enfin, compltement amend, il
revenait demander le pardon des injures passes, il trouvait sa place
prise, au foyer de sa famille, et par une trangre!

Car, il n'en pouvait douter, cette jeune fille, que Franois appelait
mademoiselle, sur le compte de laquelle il refusait de s'expliquer, ne
pouvait tre qu'une enfant d'adoption, chez qui les deux vieillards
avaient concentr l'affection qui lui tait due,  lui, Villefort! Sans
quoi pourquoi ces rticences?

Le capitaine se perdait en conjectures; il se promit de savoir, _per fas
et nefas_, qui tait cette intruse, mais pendant plusieurs jours, son
esprit hsitant et orgueilleux ne s'arrta  aucune rsolution.

Le dimanche suivant, le capitaine Villefort monta  cheval, et vers onze
heures, il se trouva devant l'glise, au moment o les fidles sortaient
 pas lents de la grand'messe.

Il put alors voir de face et fort distinctement sa mre, son oncle, la
jeune personne qui les accompagnait, et derrire eux, le vieux Franois,
sans leur laisser au grand trot qu'il menait, d'autre loisir que celui de
s'carter sur son passage. Il n'en fut pas de mme de Franois. Les yeux
des deux hommes se rencontrrent, mais Pierre dtourna la tte et
Franois baissa la sienne.

Tout cela fut l'affaire d'une minute.

Pierre Villefort avait vu la demoiselle, elle lui parut avoir dix-huit
ans et tre d'agrable tournure. Plus elle lui parut jolie, plus il la
dtestait d'instinct.

En jeune et habile commre qu'elle tait, n'avait-elle pas su, par des
manoeuvres savantes, se faire un nid dans la maison, sa maison  lui, o
il avait perdu droit de cit?

Toutes les colres, tous les sentiments justes ou injustes qui avaient
spar Pierre des siens bouillonnaient  cette heure en lui, et c'tait
sur l'usurpatrice que ces colres allaient tomber?

Elle tait pieuse ... en apparence, mais il ne manque pas d'hypocrites!
Et l'hypocrisie tait de mise avec des dvots comme M. de Sermaise et sa
soeur.

Donc le capitaine Villefort n'eut plus qu'une pense: _la vengeance_.

Il rsolut  tout prix de faire l'autopsie morale de l'inconnue, afin de
_la dmolir_ ensuite plus srement.

Dans la course dsordonne  laquelle il se livra sur les collines des
environs, en sortant des murs de Saint-Germain, il atteignit sans le
savoir la Porte Jaune qui est un des accs de la fort de Marly. Quand
il se fut engag un peu avant dans ces routes troites et montueuses,
capitonnes d'herbes, de bruyres, et sur lesquelles des chnes altiers
projettent l'ombre de leurs obliques rameaux, il attacha son cheval 
l'angle du premier carrefour venu et, le dos appuy contre les racines
d'un tronc gigantesque, enfouies sous des gerbes de fougres de six
pieds de haut, au milieu de la paix profonde du bois, il fit un retour
sur lui-mme et songea. Aprs tout, si c'tait une parente loigne,
recueillie par devoir autant que par inclination, l'attentat commis au
dtriment de Pierre perdait de son importance. En somme, c'tait lui qui,
 vingt ans, avait fui pour s'engager, le toit maternel, et si le temps
n'avait fait qu'aggraver la situation, l'inconnue n'en tait pas le
premier auteur. Si elle avait un droit, un prtexte quelconque de se
trouver l, il restait  savoir dans quelles mesures et dans quelles vues
elle en avait us.

Propritaire foncier, tabli  Saint-Germain depuis plus de trente ans,
M. de Sermaise devait y avoir un notaire. Ce notaire devait savoir bien
des choses. Et, s'il tait blessant pour un neveu, comme, pour son oncle,
que le neveu demandt des informations sur sa propre famille  un
officier ministriel, il ne l'tait pour personne qu'un tiers se
prsentt chez ce dernier, comme s'il songeait  pouser la pupille (on
pouvait lui prter cette qualit) de M. de Sermaise.

Seulement, Pierre Villefort ne savait  qui confier cette mission
dlicate. Il n'avait aucun ami dans son rgiment; quant  paratre
lui-mme, il n'y songeait pas, car il ne voulait pas se nommer, et moins
encore user d'un faux nom.

Il songea bien au Frontin que le hasard lui avait fourni en la personne
de son brosseur; mais il fallait alors lui faire une confidence devant
laquelle l'orgueil lgitime de Pierre se cabrait.

Fallait-il attendre que la glace ft rompue entre lui et les officiers
De son rgiment pour choisir entre eux un _alter ego_ qui ferait la
commission? Mais cela pouvait durer et la vengeance est impatiente,
quoique moins impatiente que l'amour.

--Allons, conclut Villefort aprs un temps de rflexion, je crois
dcidment qu'en fait d'ami je ferai bien de m'en tenir  Bonnivard. Mon
drle est intelligent. Pour un peu d'argent, il marchera et parlera
comme je voudrai.

Un matin que le capitaine fumait sa pipe dans sa chambre, tandis que son
Ordonnance ajustait sur un fauteuil l'uniforme bien bross et les armes
bien astiques de son chef:

--Bonnivard, dit Villefort, j'ai une mission  te confier.

--A votre service, mon capitaine.

--C'est dlicat. Je voudrais avoir des informations positives sur une
jeune personne de cette ville, et je ne peux pas les prendre moi-mme.
Tu vas aller chez un notaire et tu te prsenteras comme pour prendre des
renseignements sur une personne que tu dsirerais pouser.

La famille de Sermaise habite rue de Mantes, au coin de la rue Trompette.
Ce que je veux savoir, c'est le nom d'une demoiselle qui demeure dans
cette maison et qui ne doit avoir aucun lien de parent avec la famille
de Sermaise. Bref, tu feras attention  tout ce que le notaire te dira.
Tu remarqueras, si tu le peux, ce qu'il vitera de te dire et tu me
rendras du tout un compte scrupuleux. Si je suis content de toi, tu auras
un louis.

--Avez-vous souvent de ces commissions-l, mon capitaine!

Villefort ne rpondit rien; puis, aprs un tour de chambre:

--A propos, il se peut que le notaire te parle d'une dame Villefort,
parente de M. de Sermaise, et ma parente loigne. Il n'y a pas 
insister l-dessus.

--Compris, mon capitaine.

--C'est trs bien, et tche de ne pas oublier ton rle.

--Pas de danger, mon capitaine! Je suis _artiste_, moi! Ah! si vous
aviez pu me voir dans le _Roman d'un jeune homme pauvre_, de M. Octave
Feuillet, aux Folies-Belleville!

Le brosseur s'esquiva; il se brossa les cheveux avec une raie au milieu
du front, cira ses moustaches, et reparaissant devant le capitaine en
pantalon de toile et en manches de chemises:

--Et le costume de mon nouvel emploi, mon capitaine?

Villefort tira de son porte-manteau un complet d't et des bottines.

--Il ne me manque plus maintenant que des gants et un stick, mon
capitaine.

--Tu n'as pas tes gants d'ordonnance?

--Jamais de la vie! J'aurais l'air d'un fantassin dguis. Des gants de
Sude, s'il vous plat!

Villefort souscrivit  cette fantaisie en souriant, et considra un
instant le chasseur  cheval transform en pkin ais.

--Le notaire de la famille de Sermaise doit tre Me Balaru, demeurant rue
de Pontoise. Maintenant file, et ne flne pas trop en chemin.

--Je ne tiens pas  rencontrer le colonel dans ce costume!

--Je vais donc enfin les tenir tous, pensa Villefort, y compris les
ficelles avec lesquelles cette aventurire les fait tous mouvoir.

Comme il se berait de cette amre esprance, Bonnivard reparut d'un air
assez satisfait.

--Rponse du notaire, mon capitaine:

Comme dpositaire des intrts de l'honorable M. de Sermaise, il ne
m'appartient, monsieur, de vous rpondre que ce que tout le monde peut
savoir. M. de Sermaise vit dans son immeuble avec sa soeur veuve et
ils ont prs d'eux une jeune orpheline alsacienne, Mlle Soultznach,
recueillie d'abord par l'asile du Vsinet, puis, adopte par M. de
Sermaise, qui, moyennant une adoption rgulire conforme aux articles 344
et suivants du code Napolon, lui a confr le droit de signer et de se
faire appeler Genevive de Sermaise. L'orpheline ainsi adopte aura en se
mariant, si elle se marie, ce qu'il plaira  son bienfaiteur de lui
donner en dot, s'il juge  propos de lui donner quelque chose. Toutes ces
personnes jouissent d'une considration exceptionnelle et mrite. Je
suis votre trs humble.

--C'est du La Palisse tout pur, pensa Villefort, en secouant la cendre de
sa pipe sur le bord de la chemine. Maintenant, rends-moi mes effets,
voici ton louis.

Ds qu'il fut seul, il prit un code, qui tait du nombre infiniment
restreint des livres de sa bibliothque et il mdita profondment sur le
titre de l'adoption. Pierre tait bien l'hritier de sa mre qui tait
presque pauvre, mais il n'tait pas l'hritier rservataire de son oncle
qui pouvait disposer de toute sa fortune, comme bon lui semblait. Au
contraire, l'adoption de Genevive par M. de Sermaise, confrant  la
jeune fille le droit d'enfant lgitime, si M. de Sermaise entendait
attribuer  son neveu Pierre la quotit disponible, soit la moiti de son
bien, Genevive tait hritire rservatrice et de plein droit de l'autre
moiti.

--Et voil, se dit le capitaine, ce que j'ai gagn  m'engager par un
coup de tte! J'ai perdu cent cinquante mille francs! On m'a fabriqu
de toutes pices une pseudo-cousine et, pour me rcuprer, il ne me
resterait qu' pouser la susdite! Une lchet  laquelle je ne me
rsoudrai jamais! Ou bien, dans mon dsir de m'assurer la quotit
disponible de l'hritage de mon oncle, il me faudrait feindre des
sentiments que je n'ai pas. Je me sens aussi incapable de cette lchet
que de la premire; j'ai vcu de ma solde et de quelques bribes de
l'avoir paternel, je continuerai! Mais, auparavant, j'aurai pulvris
Genevive Soultznach! J'aurai achet assez cher ce dernier plaisir!

A quelque temps de l, c'est--dire vers la mi-octobre et comme Villefort
couvait sa haine, piant une occasion favorable pour l'assouvir, son
brosseur lui fit une ouverture assez originale. Les vingt francs
l'avaient mis en got.

--Mon capitaine, dit-il, un jour que Pierre n'tait pas trop houleux,
si je ne craignais pas de dplaire  mon capitaine, je lui dirais que,
par une circonstance du petit dieu Cupidon, je me trouve avoir des
intelligences dans la place.

--Quelle place? demanda brusquement Villefort.

--La place assige, rue de Mantes, au coin de la rue Trompette.

--La cuisinire sans doute? fit vivement l'officier de cavalerie.

--Naturablement? rpliqua l'ordonnance.

--Et que diable ferai-je de ton intrigue avec une servante?

--Ce qu'aucun notaire ne dira, cette fille le sait et me l'a dit.

Pierre songea aussitt que des papiers de M. de Sermaise avaient pu
tomber entre les mains de cette fille et, ramen par le respect de
lui-mme au respect de la famille, il rpliqua vertement  son brosseur:

--Il faut que cette gueuse soit bien ose, pour entretenir un soldat de
secrets qu'elle vole et qui ne regardent ni toi, ni elle; elle pourrait
se contenter de te faire dguster le vin de la cave, ce dont, j'imagine,
elle ne se fait pas faute.

--Je mentirais, mon capitaine, si je ne convenais que le vin est bon;
mais il parat que ces personnes ont un autre enfant que Mlle de Sermaise
et qu'ils seraient bien aise de le revoir....

--Quel rapport y a-t-il entre cela et moi? interrompit brutalement
Villefort.

--C'est que,  ce qu'elle m'a dit ... c'est un officier ... il serait 
Lunville, et ... il porte le mme nom que vous, mon capitaine!

Pierre maudit en cet instant la fantaisie qu'il avait eue de parler 
son brosseur de M. de Sermaise, mais il tait trop tard pour reprendre
ses paroles.

--Un mien cousin, en effet, un parent loign ... je ne puis rien faire
 tout cela.

L-dessus, Pierre improvisa une commission pour son ordonnance et il le
Congdia pour tre seul.

--Alors, pensa-t-il, me voil la fable de mes subordonns. Mon histoire,
celle de ce coucou d'Alsace, court les cuisines! On fait des allusions
devant moi, on ne rit pas devant moi, mais on rit quand j'ai le dos
tourn. Il faut que tout cela finisse. Je ferai n'importe quelle rentre
sur la scne, pourvu que ce soit le fouet  la main! Et alors gare au nez
des moqueurs?

Le mme soir, un commissionnaire, qui n'tait pas l'ordonnance du
capitaine, remettait  Franois un billet de Pierre, dont celui-ci ne
reconnut pas l'criture, pour l'excellente raison que, depuis dix ans,
il tait devenu presque aveugle; mais, comme il tenait Genevive en
estime particulire, il lui porta le billet  lire.

Ce billet contenait ces seuls mots:

Mon bon Franois, j'ai besoin de te parler. C'est demain mardi, jour
de march; passe en allant ou en revenant, rue Saint-Thomas, numro 2.
--P.V.

Franois,  cette lecture, reprit le billet des mains de la demoiselle
un peu plus vite que la biensance ne le comportait,

--Cela vous chiffonne, Franois, de me l'avoir donn  lire.

--Il est vrai, Mademoiselle! Que Mademoiselle daigne m'excuser!

--Parce que c'est un secret  vous?

--Peut-tre bien ... en effet!

--Il parat, ajouta-t-elle, que M. Pierre est ici?

--N'en dites rien, Mademoiselle, c'est trop extraordinaire!

--Je ne vous comprends pas, Franois; il n'y a qu'une chose
extraordinaire; c'est qu'il ne soit pas toujours ici! Ses parents
seraient si heureux!

--C'est  savoir, murmura Franois en secouant tristement la tte.

--Enfin, vous irez, n'est-ce pas?

--Il le faut bien!

--Je suis sre que vous l'avez dj revu?

--Que Mademoiselle ne me questionne pas, je ne pourrais lui rpondre que
la vrit, et j'ai promis de ne rien dire! Mais vous ne direz rien, vous
non plus, n'est-ce pas?

--C'est une conspiration,  ce que je vois!

Et la jeune fille se mit  fredonner l'air des conspirateurs de _la Fille
de Madame Angot_ et elle se retira panouie sans s'expliquer davantage.

Le lendemain, entre huit et neuf heures, Franois frappait  la porte du
Capitaine Villefort.

Le capitaine lui tendit la main et lui dsigna une chaise; puis il
s'enfona jusqu'aux aisselles dans son fauteuil.

--Franois, lui dit-il sans prambule, M. de Sermaise, mon oncle, a
pris  son service une fille qui vole son vin pour les soldats de la
garnison...

--Cela ne me surprend pas. J'avais cru m'apercevoir de quelque
chose ... des bouteilles bouches, mais fades, fades comme si on les
avait remplies d'eau. Oh! Le compte y tait tout de mme.

--Mais elle ne vole pas seulement le vin de l'oncle, elle fouille dans
ses papiers quand vous tes tous dehors, et elle surprend nos secrets
de famille. Puis elle les redit  tel homme de mon escadron que je
pourrais dsigner. C'est ignoble!

--Vous me faites frmir, monsieur Pierre, c'est une fille  pendre.

--Non, mais  congdier dans une heure.

--Mais, enfin, comment pouvez-vous savoir cela, monsieur?

--Peu importe. Je n'ai pas fini. La demoiselle d'Alsace, Genevive
Soultznach, aujourd'hui par acte authentique mademoiselle de Sermaise,
est l'hritire lgitime de mon oncle. Quel que soit le motif qui ait
dtermin mon oncle  me dshriter, il ne saurait me convenir de me
rencontrer avec elle. Si je me dcide  visiter ma mre et mon oncle, je
tiens  ce qu'elle soit absente!

--Ah! la pauvre demoiselle, si pieuse, si bonne! Mais c'est le soleil
dans la maison que cette jeunesse! Elle n'a plus ni pre, ni mre, elle!

--Et moi? demanda Pierre d'un ton terrible.

Franois se tut et essuya furtivement ses vieux yeux.

--En consquence, poursuivit Pierre, je t'autorise formellement  dire
de ma part  mon oncle ce qui regarde la fille de cuisine,  annoncer ma
prochaine visite  ma mre et  faire connatre en particulier  la
nomme Genevive Soultznach que je dsire ne pas la trouver l.

--J'obirai, dit Franois, les yeux rouges de larmes. Seulement ... oui,
pour viter une mortification aussi cruelle  mademoiselle, je sais bien
ce que je ferai! Car, si choye qu'elle soit chez _nous_, elle est
orpheline et pauvre par le fait.... Enfin, je m'entends....

--Va, Franois, reprit Villefort, qui craignait de s'apitoyer lui-mme,
ce sera pour demain mercredi entre le djeuner et le dner; bien entendu,
je n'accepterai pas  la maison un verre d'eau.

--Adieu, monsieur Pierre, et au revoir! Je bous dans ma peau en songeant
 ces commissions-l.... Mais tenez-les pour faites ... c'est votre
volont, voil tout?...

Franois partit sans que Pierre levt seulement les yeux.

Le lendemain, mercredi,  l'issue du djeuner, en attendant l'heure de
se prsenter rue de Mantes, Pierre Villefort courait  cheval dans la
fort de Marly quand,  un carrefour, il aperut une Victoria arrte,
en avant de laquelle se tenait une dame, le visage entirement masqu par
un chevalet de campagne. Le cocher sommeillait, non sur le sige, mais
commodment tendu sur les coussins de la voiture. Comme le capitaine
hsitait entre plusieurs avenues, la dame artiste eut le temps d'baucher
ce cavalier, dont l'uniforme donnait sur un fonds d'arbres roussis par
l'automne une note bleue assez agrable.

Villefort, camp dj sans le savoir sur le paysage, se dcida pour
l'avenue de droite. Il jeta en passant un regard sur l'artiste: c'tait
Genevive!

A un mouvement involontaire du capitaine, celle-ci eut un pressentiment.

--Franois! murmura-t-elle, comme si elle avait peur.

Le domestique se rveilla et,  l'aspect de l'officier qui s'loignait,
il porta machinalement la main  sa casquette galonne.

--C'est lui, se dit Genevive, je m'en doutais.

Bien assur que la jeune fille n'tait pas rue de Mantes, Villefort ne
fit qu'un temps de galop jusqu' l'htel Sermaise. L, il entra, attacha
sans faon son cheval  l'curie, et marcha au devant de sa mre et de
son oncle qu'il voyait assis dans le jardin.

--Tu t'es donc enfin souvenu de nous? s'cria Mme Villefort en sautant
au cou de son fils  qui, en mme temps, M. de Sermaise tendait la main.

--Je n'ai jamais cess de songer  vous, rpondit le capitaine en
s'asseyant sur un banc, prs de sa mre.

--Sais-tu que tu es un fort beau capitaine, reprit l'oncle d'un ton
aimable. Tu es donc en garnison  Saint-Germain?

--Oui, mon oncle.

--Tu nous as dj rendu un bon office en nous apprenant  quelle servante
nous avions affaire. Elle est congdie.

--C'est heureux, car le mal qu'elle a fait n'est pas prt d'tre rpar,
dit gravement  Villefort.

--Bah! qui se soucie de mes vieilles histoires! Ce n'est jamais que pour
le principe qu'il fallait sauvegarder.

--Mais, mon oncle, vos secrets sont aussi un peu les miens.

--Des indiscrtions auraient-elles t commises?

--On sait, par exemple, insinua Villefort, qu'un fils ngligent, un
neveu plus ou moins indigne, exil de la maison depuis quinze ans, a t
supplant ici par une trangre, dont j'ignorais encore l'existence
il y a huit jours, ce qui n'a rien de trs flatteur pour le nomm Pierre
Villefort.

Il y eut un moment de silence pnible.

--Tu ne nous parles pas de notre vieux Franois, dit Mme Villefort,
pour renouer la conversation. Tu ne l'accuseras pas de ne pas t'aimer,
celui-l?

--Non, je ne l'en accuserai jamais.... C'est un coeur, lui! Riposta
schement le capitaine.

Cet loge de Franois, quelque mrit qu'il ft, froissa les deux
vieillards qui ne se sentaient pas infrieurs, comme sensibilit,
 leur vieux domestique.

M. de Sermaise considra un moment le bout de son escarpin d'un air
indchiffrable, puis:

--Eh bien, Pierre, demanda-t-il, aurons-nous de temps en temps la visite
du capitaine Villefort?

--Oui, mon oncle, si vous le permettez, car il serait blessant pour
nous tous de justifier en aucune mesure les mdisances, mais je vous
demanderai comme faveur d'tre dispens ces jours-l, comme aujourd'hui,
de la compagnie d'une personne dont la prsence est une mortification
pour moi. Je tiens  ne pas la trouver sur mon chemin.

Ici, M. de Sermaise et Mme Villefort s'entre-regardrent avec une
profonde tristesse.

--Nous avons pu juger, en effet, dit le vieillard, que la prsence de
cette personne t'offusque, puisqu'elle n'est pas l, mais peut-tre que
tes prventions contre elle s'teindraient si tu apprenais  la
connatre!

--Je n'y consentirai jamais, mon oncle, c'est mon dernier mot.

--Alors, riposta M. de Sermaise offens, c'est adieu, et non au revoir,
que je te dis. Quant  ta mre, elle est chez elle ici, elle le sait
surabondamment. C'est elle qui te recevra, et je me permets de t'engager
 la voir souvent, car nous sommes vieux ... et tout exige que la mre
et l'enfant soient ou paraissent unis!

--Il est vrai, dit Pierre. Eh bien, il en sera ainsi. Adieu, mon oncle!
Au revoir, ma mre!

Il se leva pniblement mu.

Mme Villefort regardait son fils avec des yeux inonds de larmes, mais
sans articuler une parole. Elle et lui taient debout.

M. de Sermaise demeurait seul assis et visiblement accabl.

Tout  coup, il se leva aussi, vint frapper familirement sur l'paule
du capitaine et lui dit:

--Vois-tu, mon enfant, tu empoisonnes volontairement ta vie par ton
enttement. J'ai l-haut dans ma chambre un livre o, depuis vingt ans,
j'cris mes penses jour par jour; quand je n'y serai plus, tu le liras
ligne  ligne et alors tu pleureras et tu me pleureras! Et tu n'accuseras
que toi seul!

--Alors j'aimerais mieux le lire de suite, dit vivement Pierre.

--Tu le veux? Eh bien! va, tu trouveras sur mon bureau un livre 
fermoir. Voici la clef, va, et connais la vrit sur toi-mme et sur les
autres....

--J'accepte, dit Villefort d'un ton rsolu.

Il prit la clef et monta chez M. de Sermaise.

--Que fais-tu, mon ami, dit la veuve  son frre quand ils furent seuls.
Tu livres ainsi, sans les avoir relues, les confidences d'une vie aussi
longue  un pauvre malade enclin  tourner tous les textes au profit de
ses folles rancunes.

--Qu'importe, rpliqua M. de Sermaise, il faut que cette situation soit
liquide. On peut regarder le fond de ma vie, on n'y verra que tendresse
et loyaut. Si Pierre prend de cette lecture texte contre moi, c'est
qu'il sera fou incurablement.

Mme Villefort reprit avec rsignation son ouvrage de tapisserie qui
occupait ses mains sans distraire sa tte d'une proccupation pleine
d'angoisses, tandis que son frre lisait, sans lire.

Deux mortelles heures passrent ainsi, et Pierre ne descendait pas. Les
deux vieillards tremblaient que Franois ne rament Genevive avant le
dpart du capitaine.

Cependant le jour baissait et cinq heures venait de sonner, quand les
venteaux verts de la porte cochre grincrent sur leurs gonds et Franois
apparut, mais,  part les engins de peinture de Genevive, la Victoria
tait vide.

--Et mademoiselle? demanda Mme Villefort.

--Mademoiselle s'est arrte  l'glise, elle prie madame de vouloir bien
aller l'y chercher quand madame le jugera  propos,

Ceci fut dit  haute voix, dans la cour.

La vieille dame affecta de ne manifester aucune surprise de ce retard;
dans son for intrieur, elle admira la dlicatesse de la jeune fille, qui
avait compris que l'offre de Franois de la mener peindre devait avoir
du rapport avec la venue du capitaine, et qui ne voulait pas revenir  la
maison mal  propos.

Tout  coup Pierre apparut dans le vestibule.

Il descendit trs calme en apparence, mais excessivement ple.

A sa vue, Franois se dcouvrit et s'avana vers lui sans oser lui
adresser la parole. Mme Villefort feignit de s'occuper d'un massif de
rosiers, qu'elle mondait avec ses ciseaux, tandis que M. de Sermaise
s'avanait, tenant toujours son journal dans ses mains tremblantes.

Pierre considra tour  tour ces visages vnrables, altrs par
l'angoisse prsente et le souvenir d'anciennes douleurs, puis:

--Ne dtelle, pas, Franois, dit-il de ce ton bref qui lui tait propre,
j'ai besoin pour un quart-d'heure de la voiture et de toi.

Et comme Franois, intrigu, considrait Pierre pour s'assurer que
c'tait srieux:

--Vous permettez, mon oncle? ajouta-t-il.

--Volontiers, rpondit M. de Sermaise, mais ton cheval?

--Je vais venir le reprendre. A propos, voici votre clef.

--Fais, fais! repartit l'oncle qui ne pouvait s'imaginer o Pierre
voulait aller  pareille heure.

Le capitaine monta dans la Victoria.

--A l'glise! commanda-t-il tout bas.

Place du Chteau, Pierre Villefort sauta  bas de la voiture et entra
dans l'glise, presque dserte  cette heure. Avec aussi peu de bruit
qu'il tait possible, il s'avana vers la place o Genevive tait
assise.

En apercevant le capitaine, la jeune fille tressaillit.

Pierre s'inclina respectueusement et dit  voix basse:

--La voiture de mademoiselle l'attend!

Genevive, trouble, rougit excessivement, elle se leva comme mue par un
Ressort et obit.

--Je vous remercie, monsieur, balbutia-t-elle.

Elle salua l'autel et, escorte du capitaine, elle atteignit le bnitier,
o Pierre l'avait devance pour lui tendre la goutte d'eau lustrale: elle
se signa, s'inclina encore pour remercier et sortit en pleine lumire
sous le pristyle de l'glise. Le capitaine fit un geste. La Victoria
vint s'arrter devant eux.

Villefort mit Genevive en voiture, et dit  Franois, qui n'en revenait
pas:

--Rue de Mantes.

--Monsieur ne monte pas?

Pierre fit un signe ngatif et salua de nouveau. La voiture partit au
trot.

Villefort revint  pied. A son arrive rue de Mantes, la cour tait dj
dserte. Franois achevait de dteler. Le capitaine ne demanda  voir
personne.

Il se fit simplement amener son cheval.

--Merci ... et au revoir! dit-il  Franois, en mettant le pied 
l'trier; puis il piqua des deux et s'loigna au galop.

M. de Sermaise, cdant  une curiosit bien naturelle, tait remont chez
lui, pensant retrouver sur le fameux livre la trace des sentiments qui
avaient anim Pierre pendant sa lecture. Le livre tait intact,  la
rserve de trois pages qui taient cornes: la premire,  la date de
juillet 1863, portait colle au verso une lettre de Pierre, pleine
d'injures et d'outrages  l'adresse de sa famille. Elle tait jadis
tombe entre les mains de M. de Sermaise, par hasard, et elle venait l
aprs le rcit des amertumes sans nombre dont le jeune homme avait
abreuv ses parents.

Pierre s'tait content de tracer en travers de cette lettre, au crayon
rouge, ces simples mots:

Authentique et infme.--Pierre Villefort

--Aprs quinze ans, pensa M. de Sermaise, c'est ainsi que Pierre se juge
lui-mme! C'est trs beau de la part d'un capitaine de trente-six ans!

Et il essuya une larme qui lui parut bien douce.

L'autre page, corne beaucoup plus loin, exprimait aussi les hsitations
Eprouves par M. de Sermaise, quand, dvor du dsir d'tre aim de
quelqu'un, il avait recueilli Genevive Soultznach, ge de dix ans,
et qui vgtait  l'Asile alsacien-lorrain du Vsinet; Genevive,
remarquablement doue  tous gards, tait fille d'un fonctionnaire
ruin et orpheline.

Pierre Villefort avait corn cette page mmorable, mais sans l'annoter
d'aucune manire. Il avait pass outre.

Enfin, plus loin encore, M. de Sermaise trouva dans son manuscrit ces
mots souligns avec le mme crayon rouge:

... Pierre est lieutenant de cavalerie. Ses notes sont honorables; si
son coeur se tournait vers moi, mais spontanment et sans aucun calcul
que celui de l'amiti, il me semble que je pourrais l'aimer encore....

A la suite de cette phrase dchirante dans sa simplicit, Pierre avait
trac au crayon rouge un point d'interrogation sceptique et ple.

Et puis, roide comme la justice ou comme l'ingratitude, mais peut-tre
Aussi comme la fausse honte, le capitaine Villefort tait sorti de la
maison Sermaise ... mais il tait all chercher  l'glise, o il avait
entendu dire qu'elle attendait son rappel, cette jeune fille qu'il avait
dit  Franois,  Mme Villefort,  M. de Sermaise lui-mme, ne vouloir
pas trouver sur son chemin!

Au dner, M. de Sermaise fut plus gai que de coutume. Chacun, y compris
Franois qui servait, cherchait  deviner la pense qui le faisait
sourire, quand il dit  Genevive:

--Eh bien! fillette, c'est donc ce polisson de capitaine qui est all te
chercher?

--Oui, pre, c'est bien gracieux de la part de monsieur Villefort,
d'autant plus qu' vrai dire, je ne lui ai jamais t prsente. Quand
je l'ai vu paratre, j'ai prouv le sentiment d'un petit chien qui
s'tait gar et que son matre vient rechercher. Car il est svre de
visage, monsieur Villefort! Enfin, il ne m'a pas corrige! Il tait mme
bien bon de s'occuper de moi. N'ai-je pas le tort de vous aimer?

--Il te pardonnerait bien vite ce dfaut-l, dit l'oncle, s'il tait
capable de le partager.

--De tels sentiments ne se partagent pas, dit en secouant la tte Mme
Villefort, ils n'engendrent que la jalousie.

--Oh! moi, dit Genevive avec une tourderie charmante, je me chargerais
bien de vous aimer concurremment avec quelqu'un. Je ne suis jalouse de
rien, ni de personne. Et d'abord, je n'en ai pas le droit. La preuve,
c'est que j'ai pris ce matin, avec joie, la poudre d'escampette. J'avais
bien compris pourquoi Franois m'emmenait me promener. Il tait bien
naturel que monsieur Pierre voult vous voir seuls. J'en aurais fait
autant  sa place. Oh!  propos, monsieur Pierre!... Il a pos sans le
savoir aujourd'hui, devant moi, et j'ai pris sa photographie instantane
avec son cheval! Franois, mon tude! Hein! est-il ressemblant?

--Le cheval surtout, dit Franois srieusement.

--Tu pourrais me faire un bien grand plaisir, mon enfant, Ce serait en me
donnant cette tude-l?

--Elle est  vous, pre, dit l'espigle jeune fille en embrassant M. de
Sermaise.

--Ah! si le modle tait l, comme j'aurais du plaisir  mettre un
couvert de plus, soupira le vieux domestique, qui avait son franc parler
dans la famille.

Tous se turent.

C'tait formuler, d'une faon saisissante et nave  la fois, la secrte
Proccupation et peut-tre mme,  prsent, l'esprance de tous.

A quelques jours de l, Pierre reparut rue de Mantes sans s'tre fait
annoncer. Il tait en grande tenue. Franois vint lui ouvrir.

--C'est toi, vieille bte, lui dit le capitaine d'une meilleure voix que
par le pass.

--Oui, monsieur Pierre! Vous dsirez voir madame votre mre?

--Madame Villefort et les autres! Dit simplement le capitaine en
regardant Franois bien en face.

Cet: Et les autres! fit sauter de joie le vieux domestique, qui se
prcipita dans l'escalier, en annonant  pleine voix:

--Monsieur Pierre Villefort!

M. de Sermaise, qui avait entr'ouvert sa porte pour savoir qui il
entendait parler  l'tage infrieur, la referma sans bruit, et Mme
Villefort descendit seule.

Pierre embrassa sa mre sans parler, puis:

--Mon oncle ne descend pas? demanda-t-il.

--Hlas! mon enfant, aprs ce qui s'est pass....

--C'est juste, rpliqua le capitaine. Du reste, c'est  moi de le
remercier de la communication qu'il m'a faite l'autre jour. Je vais
monter chez lui, s'il veut bien me recevoir.

--Va sans crainte, mon enfant; mais c'est ... qu'il n'est pas seul.

--Il est occup?

--Oh!  ne rien faire!  laisser faire son portrait.

--Raison de plus. Ce sera pour moi une occasion de saluer le peintre.

--Merci, cher enfant!

Pierre monta et frappa  la porte de son oncle qui cria: Entrez!

A la vue du capitaine, Genevive salua discrtement et fit mine de se
retirer.

--Pardon, mademoiselle, vous n'tes pas de trop ici, puisque vous y tes
chez vous, dit Villefort.

--Il me semble, hasarda la jeune fille, enhardie par cette parole
courtoise, que vous tes ici plus encore chez vous que je ne saurais
l'tre.

--Il vous plat de le penser, rpliqua le capitaine souvent problmatique
dans la concision de ses phrases.

Puis quand tous trois furent assis:

--Mon oncle, dit Pierre, je compte quitter Saint-Germain, j'ai tenu 
prendre cong de vous, de ma mre et de ... mademoiselle de Sermaise,
ajouta-t-il avec effort.

--Pourquoi nous quitter? Ta prsence  notre foyer serait notre joie,
s'exclama M. de Sermaise.

--Ah! si vous restiez, monsieur Villefort, dit Genevive tout  coup,
vous auriez de moi une bien belle rcompense!

--Laquelle? demanda vivement Pierre en fronant lgrement le sourcil.

--Daignez venir ici, monsieur, dit la jeune fille sans lever les yeux de
sa palette.

Pierre, trs tonn, se leva et s'avana vers la jeune artiste.

--coutez, lui dit-elle alors tout bas en souriant, malgr les larmes qui
perlaient au bord de ses paupires, je ne vous offrirai pas ma main, vous
ne sauriez qu'en faire, ni votre portrait, je ne me sens pas de force,
il n'y a que M. de Sermaise pour s'intresser  mes barbouillages. Mieux
que cela! Mieux que tout cela!

Et Genevive chuchota  l'oreille de Pierre:

--Je m'en irais sans rien emporter d'ici, qu'une ternelle reconnaissance!

Villefort tressaillit.

--Que dites-vous donc l tous deux? demanda M. de Sermaise, impatient de
ne rien comprendre  cet apart.

--Des trois choses dont parle mademoiselle, dit tout haut Villefort, je
n'en accepte qu'une mon portrait, quand elle aura fini, le vtre, mon
oncle. Il remplacera celui qu'on a tourn contre le mur, ajouta-t-il
en riant. Ainsi, c'est entendu, mon portrait quand je reviendrai. En
attendant, je pars!

--Pour longtemps? demanda M. de Sermaise assombri.

--Cela dpendra, murmura le capitaine; mais vous aurez de mes nouvelles.

Puis, dsignant le livre  fermoir:

--Vous allez brler cela, je pense?

--C'est fait, mon enfant, rpondit le vieillard, en lui montrant que
du fameux journal il ne restait plus que les feuillets blancs et la
couverture.

--Voil un oncle parfait, s'cria le capitaine.

--Oh! je le sais! dit Genevive avec ferveur.

--Non! simplement un oncle, rectifia M. de Sermaise.

--Dans tous les cas, un oncle rare! Dclara Villefort.

--Ce duo, dit gaiement le vieillard, est aimable  entendre, mais il a
dur suffisamment. Il en est un autre qui ne me dplairait pas non
plus....

--Lequel? demanda Genevive.

--Puisque Pierre part, j'espre bien que ce sera pour son retour,
rpondit M. de Sermaise sans s'expliquer davantage.

Le capitaine regarda la jeune fille qui baissa les yeux.

Aprs quelques instants de silence, Villefort se leva de nouveau et
dit adieu  son oncle et  Genevive. Pour toute plainte, pour toute
rclamation contre un arrt qui lui faisait peine, M. de Sermaise dit 
Pierre rsolument:

--J'aurai demain soixante-quinze ans. Fais-moi un grand plaisir. Tu me
dois bien cela.

--Que dsirez-vous?

--Ne pars pas! Reste.

Villefort ne rpondit pas. Il regarda la jeune fille.

--Monsieur Pierre accepte! dclara joyeusement Genevive.

Elle lui tendit la main, sur laquelle le capitaine dposa un baiser.

--Enfin! voil donc mon dner  quatre couverts! s'cria Franois qui
entrait  ce moment avec Mme Villefort.

Tours, Avril 1889.

LOIN DES YEUX LOIN DU COEUR
FIN

       *       *       *       *       *








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